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1751, 04-05, 06, vol. 1-2
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MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AV ROI.
AVRIL.
LIGIT
UT
1751 .
SPARGAT
Chez
APARIS ,
ANDRE' CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI
Avec Approbation & Privilege du Rois
ORLIJEP
ASTOR, LENOX AND
A VIS.
TILDEN FASADRESSE
générale du Mercure eft
1015 ÀM DE CLEVES D'Arnicourt ,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main, & plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très -exactement à
leurs intentions .
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal..
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
DIE AU ROI.
AVRI L. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
EPITRE FAMILIERE.
A M. le Marquis de ... Le 20
Novembre 1736.
T
Andis que la fécónde Automne
Etaloit fes dons précieux ,
Et que le breuvage des Dieux
Couloit à grands flots dans la tonne
Ami , je m'étois délivré
De l'esclavage des neuf Fées ;
Déja mon coeur , moins enyvré
De la gloire de nos Orphées ,
A i
4 MERCURE DE FRANCE.
Au plaifir tout entier livré,
N'afpiroit plus à leurs trophées.
D'un Dieu plus charmant qu'Apollon ,
Mon ame alors étoit remplie ;
Eloigné du facré Vallon ,
Lein de la froide Caftallie ,
Je bûvois , comme Anacréon ,
Du vin verfé par la folie ;
A plus d'une Nimphe jolie ,
Ami , je fervois d'Echanſon ,
Et quand le vin de ce canton
Avoit banni la prud'homie ,
Quand la raison plus endormie
Se laffant d'être mon Caton ,
Devenoit enfin mon amie ;
Alors , plus hardi qu’Actéon ,
J'endoctrinois une Diane ,
Qui baiffant les yeux par façon ,
Tout bas dévoroit ma leçon
Avec une jeune Bacchante
Je chantois le Dieu des raifins ;
Je parcourois les prés voiſins
Sur les traces d'une Atalante :
Ainfi je paffois d'heureux jours ;
Le plus volage des Amours
Me lançoit en riant fes fléches ;
Sa main légere réparoit
En un inftant les foibles brèches
D'un coeur que la joye enyvroit.
AVRI L.
1751a
Mais hélas ! Ces belles journées ,
Ces jours marqués par le plaifir ,
Avec l'Automne terminées ,
Me laiffent au fein du leifir.
Quand on n'a rien de mieux à faire ;
On dort , on jure , on fait des vers ;
Pour moi , qui ne ſuis point pervers ,
Je ne jure pas ; au contraire
Je dors pendant toute la nuit ,
Puis je rime quand le jour luit.
Le foir je me rendors encore
Pour m'éveiller avec l'aurore';
Quel fort , quel deftin à vingt ans !
Reviens , Amour , c'eft trop long -tems
Oublier un coeur qui t'adore ,
Reviens embellir mon Printems.
F
AVERTISSEMENT
Sur la Piece fuivante.
Eu M. de la Motte ayant donné en
1714 une nouvelle Iliade , avec un
Difcours fur celle d'Homere , Mad. Dacier
fit la critique du Difcours & du Poëme
dans un Livre intitulé , des Caufes de la
corruption du goût. M. de la Motte y répondit
dans un autre , qu'il intitula , Réflexions
fur la Critique , & qu'il publia par
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
parties. Après la troifiéme , des amis communs
firent la paix entre les combattans ,
& M. de la Motte cella de travailler à une
quatrième partie , qu'il avoit commencée .
C'est ce fragment qu'on donne ici , en
atendant qu'il paroiffe dans une Edition
complette de tous fes ouvrages. M. de la
Motte n'en a point fait en profe qui ait
eu plus de fuccès que les Réflexions fur la
Critique , & l'on fait combien toute fa
profe eft eftimée. Ce morceau n'affoiblira
point cette eftime. On y trouvera cet efprit
philofophique qui faifoit le principal
caractére de l'Auteur. On y aimera cette
modération & cette politeffe qui , entre
tous les ouvrages polémiques , diftinguent
fi avantageufement la Réponse de M. de
la Motte à Mad . Dacier .
REFLEXIONS SUR LA CRITIQUE ,
M
Quatrième Partie.
Adame Dacier cenfure mes vers
d'une maniere bien commode.
Il n'y a là , dit-elle , nulle harmonie , cela
fait pitié. Quelle baffeffe ! quel jargon ! quel
galimatias ! qui a jamais dit cela ? Pitoyable
jeu de mots ! & ainfi du refte.
A VRI L. 1751. 7
Un homme qui prendroit ma défenſe ›
répondroit fuffifamment par les exclama
tions contraires , qui , peut-être ne fe
roient pas mieux fondées ; mais qui ren"
droient du moins goût pour goût , auto
rité pour autorité , & M. D. n'auroit pas
lieu de fe plaindre , puifqu'on la payeroit
de ce qu'elle appelle raiſon .
Mais le Public ne fe contente pas de ces
fortes de preuves , il veut être éclairé ; il
ne fçauroit fouffrir que perfonne lui donne
fon fentinient pour régle , & il lui faut
des idées nettes , fur lefquelles il puiffe
former lui - même fon jugement.
Je vais donc tâcher d'éclaircir les idées
de la verfification , de faire voir en quoi
confiſte ſon harmonie , fa nobleffe , fa force
, fa grace , & tous les autres avantages.
J'appliquerai les principes à mes vers mêmes
, pour les approuver ou les condamner
avec connoiffance de caufe ; car file
goût n'eft appuyé fur ces fondemens folides
, ce n'eft plus qu'un pur caprice , un
jugement d'humeur. Il varie autant de
fois que nos difpofitions ; il eft le jouet de
toutes les circonftances acceffoires , & il
condamnera hardiment aujourd'hui ce qu'il
approuvoit hier fans héfiter.
A inj
8 MERCURE DE FRANCE.
De l'oreille.
On confond fouvent en matiere de Poëfie
& d'Eloquence , l'efprit avec l'oreille.
On dit qu'un difcours là fatte ou la bleſſe ,
quoiqu'il n'y ait ordinairement que l'imagination
, & la raifon qui en foient bleffées
ou contentes ; ainfi il eft important de
diftinguer d'abord dans les vers ce qui appartient
uniquement à l'oreille , d'avec
ce qui appartient à l'efprit , & de féparer
ce qu'il y entre de mufique , qui n'a que
l'oreille pour objet , d'avec l'expreffion de
nos penſées , qui n'a que la raifon pour
juge.
Je crois que les vers n'ont été inventés
qu'après la mufique ; & que fur l'exemple
de certaines mefures de fons qu'avoient
dictées le loifir & la joie , on a mefuré des
paroles pour les marier aux airs ; mais qui
dépouillées des airs offroient encore , pour
ainfi dire , à l'oreille l'image du plaifir
que lui avoient fait les airs même.
Voilà , fi je ne me trompe , l'origine
des vers dans toutes les Langues , & ainfi
rien n'y appartient à l'oreille que la me
fure , & le different arrangement des longues
& des breves dans les Langues fçavantes
, & dans le François , la rime jointe
à la mefure. Otez cela , vous verrez que
AVRIL. 1751: 9
prefque tout le reste appartient à l'efprit ›
& qu'il arrive très-rarement qu'un vers
nous bleffe par le feul arrangement des
fyllabes , quand les choſes y font exprimées
dans l'ordre , & avec toutes les convenances
qu'elles demandent ..
Il eft vrai pourtant que l'oreille peut
être bleffée , ou par la répétition des mêmes
fons qui la frappent avec trop d'uni
formité , comme dans ce vers.
Et les Auteurs fauteurs de l'hérélie impie..
Ou par la rencontre de quelques mots:
durs , qui la heurtent défagréablement ,
comme dans un de mes vers ,
Qu'est-ce que contre Atride un lâche fe propofe
foi- Ou même par une fuite de fons trop
bles , qui ne la rempliffent pas affez , comme
dans ce vers ,
Je ne le céle pas ; je l'eſpére de vous .
Ainfi il faut avoir ce refpect pour l'oz
reille , de ne point l'offenfer fans. néceffité
; & changer , quoiqu'il en coûte: le
tour de fes vers , toutes les fois. que la
force , ou la beauté de la penfée ne rachete
pas affez ces petits inconvéniens..
* Ce vers neſe trouve que dans la premiere édition,,
fut changé dans lafeconde.. 11.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais quand la penſée est telle qu'elledoit
occuper tout l'efprit , ou que l'image
exprimée avec les termes les plus propres
& les plus nobles , eft peinte de fes vraies
couleurs , alors les petites délicateffes du
fon difparoiffent , & ce n'eft plus qu'un
efprit de chicane qui anatomiſe les fillabes
, dont une oreille impartiale ne sappercevroit
pas. Par exemple dans ce vers
de Malherbe ,
Rien n'eft comparable à ma ſamme.
Le fens eft fi foible , qu'il ne compenfe
pas fuffifamment cette fuite défagréable
des mêmes fons ; & ainfi il n'y a point
d'excufe . Je n'en allégue pas non plus
pour la dureté de ce vers , dont le fens n'a
rien de précieux.
Qu'est- ce que contre Atride un lâche fe propofe
Mais dans ces deux- ci de M. Defpreaux,.
N'attendoit pas qu'un beufpreffé de l'aiguillon ,
Traçât à pas tardifs un pénible fillen.
L'imagination remplie de l'image , ne
laiffe pas fentir à l'oreille ce traçat à pas
qu'on ne s'imagineroit jamais pouvoir
entrer heureuſement dans un hémistiche ;
& malgré ce concours de fons femblables
le vers eft harmonieux par le feul pouvoir
A V RIL. 17550 IT
de la jufteffe , & de la convenance des termes.
J'ai dit , en parlant du trait que Pandarus
lança contre Menelas , pour rompre la
paix jurée entre les Troyens & les Grecs..
Le trait parjure part.....
Ces deux par ont bleffé quelques oreil
les délicates ; mais je crains bien qu'elles
ne le foient trop ; le mot de parjure , étant
auffi expreffif qu'il l'eft en cette occafion
& le mot de part , rendant l'action & l'image
auffi vivement qu'il le fait , je ne
crois pas que l'oreille doive fe révolter un
moment contre le fuffrage de la raifon ..
J'aurois pû mettre perfide , au lieu de
parjure ; mais perfide n'eft pas un terme
auffi heureux que parjure , en parlant d'un
ferment violé ; & dès qu'il faut opter , je:
ne fçaurois me réfoudre à préferer les droits
de l'oreille à ceux de l'efprit..
D'ailleurs le jugement de l'oreille n'eft:
pas auffi fûr , ni auffi fuperbe qu'on le dit..
Judicium auriumfuperbiffimum. Cet axiome
Latin fignifie feulement que l'oreille ne
rend pas raifon de ce qui la bleffe , & fa
fierté n'eft proprement que fon ignorance..
Mais on pourroit dire au contraire , qu'en
matiere de Poëfie & d'Eloquence, l'oreille
eft très-docile , & prefque toujours con-
A v.jj
12. MERCURE DE FRANCE
tente , quand la raiſon & l'imagination le
font. L'efprit foûmet l'organe à ce qu'il
lui plaît , juſques - là , que fi l'image demande
quelque dureté de fons , & que
cette dureté ferve à mieux peindre ce
qu'on dit , l'oreille eft flatée alors de ce
qui la blefferoit en d'autres circonstances ;
on diroit qu'elle reçoit l'ordre de la raifon
, & que le défagrément même tourne
en grace pour elle , dès que la raifon l'exi
ge. En un mot , comme tour chant nous
plaît , dès qu'il convient parfaitement aux
paroles qu'il exprime toure expreffion
nous plaît auffi , dès qu'elle eft la plus
convenable à la penfée & au deffein dit
Poëte.
De l'Harmonie..
Qu'est- ce donc que l'harmonie dans les
vers ? Ce n'est pas tant l'arrangement des
fillabes indépendant du fens , travail puérile
, également indigne du Poëte & des
Lecteurs , que l'effet qui réfulte de la mefure
des vers exactement obfervée , de la
beauté du fens , de la clarté & de la vivacité
des tours , de l'élégance propre des.
termes , de l'alliance hardie , mais heureufe
des expreffions , de la force & de la gracedes
images , & enfin de la richeffe & du
choix des termes..
AVRIL . 1751
13
Je détaillerai dans la fuite toutes ces
parties qui concourent à rendre les vers
harmonieux ; mais il est bien important de
diftinguer les differens genres de verfification
, pour déterminer de quelle forte
de plaifir ils font refponfables à l'oreille.
Nous avons en François des Odes de
plufieurs mefures , qui pour être régulicres
doivent être diftribuées en ftrophes
égales , & ces ftrophes font comme autant
d'airs , dont la modulation eft fixée par
l'ufage . Ainfi le Poëte qui entreprend de
ces fortes d'ouvrages , doit plier fon fens
à la modulation établie. Ce n'eft pas affez
pour lui d'être raifonnable , élégant , &
même fublime , il faut encore qu'il foit
fidéle à la mufique : comme il promet un
air , il doit le donner , & l'oreille fe révolte
dès qu'il détonne .
Je prends pour exemple la ftrophe de
dix vers , & ce que j'en vais dire peut s'appliquer
à toutes les autres. C'eft un air ,
dont le quatrain eft la premiere partie , &
dont les deux tercers font la reprife ; femblable
en cela à nos airs de Ballet , dont la
repriſe eſt ordinairement plus étendue que
le commencement .
Dans ce deffein , il eft indifpenfable de
fermer le quatrain par un fens repofé , &
de féparer par un fecond repos les deux
14 MERCURE DE FRANCE .
rercets , qui fans cela feroient de trop longue
haleine . Malherbe n'obfervoit pas
d'abord cette féparation des tercers , & il
n'en fentit la néceffité que fur la décou
verte de Racan. Mais fi ces repos font néceffaires
, il eft avantageux pour la beauté
lyrique de la ſtrophe , qu'il n'y en ait prefque
pas d'autres , ou du moins d'auffi fenfibles
que ceux-là. Il eft agréable que
quatrain roule avec clarté , mais fans interruption
jufqu'à la fin , & que les deux
tercets foient partagés entr'eux avec la
même économie ; & Malherbe eft fouvent
un exemple de ce roulement harmonieux ,
qui eft pour l'oreille l'image fenfible d'une
chanfon .
le
Qu'on me pardonne , fi je cite mes vers.
Ils me font plus préfens que d'autres , &
dans l'état où je fuis , il me feroit prefque
impoffible de chercher des exemples étrangers.
D'ailleurs , il s'agit de ma juftification
, & pourvû que j'écarte l'orgueil de
Poëte , dont je fens toute la puérilité , je
crois qu'il m'eft permis d'alléguer les endroits
où je crois avoir réufli , en alléguant
avec la même bonne foi , ceux où j'ai été
en faute.
Ainfi raffemblant les nuages ,
Les Aquilons audacieux ,
D'un ainas ténébreux d'orages
AVRIL.
175.F.
Affiégent le flambeau des Cieux.
Toujours égal dans fa carriere ,
Le Soleil , d'un trait de lumiere ,
Diffipe la noire vapeur ;
Et la convertit en rofée ,
Dont au loin la terre arrofée ,
Rend graces à l'Aftre vainqueur.
Il me femble que cette ftrophe fe feroit
Fire , felon la modulation établie , par ceux
même qui ne connoiffent pas cette modulation.
Le fens les détermineroit à s'arrêter
à la fin du quatrain , & les deux tercets
, par le feul enchaînement de la confruction
, fe feroient lire chacun de faite ,
& fe feroient diftinguer auffi l'un de l'autre
par le fens repofé qui les lépare..
Il n'en eft pas de même de cette ftrophe
dans l'Ode d'Aftrée.
Pourquoi fuis- tu , chere Innocence
Quel deftin t'enleve aux mortels
Avec la paix & l'abondance
Difpareiffent tes faints Autels..
Déja Phébus brûle la terre ;
Borée à fon tour la refferre ;
Son fein épuife nos travaux.
Sourde à nos voeux qu'elle dédaigne ,,
Il faut que le foc la contraigne
De livrer les biens à la fans ..
16 MERCURE DE FRANCE.
Les vers étant plus défunis , & furtour
ceux du premier tercet , ils font chacun un
fens partagé ; ils n'entraînent pas le Lecteur
jufqu'au repos néceffaire , de forte
qu'il faut déja fçavoir la meſure pour l'obferver
, & ainfi cette ftrophe n'eft pas autant
que l'autre dans le véritable efprit de
l'inftitution. Il faut remarquer cependant
que , comme la plupart des hommes font
accoûtumés à lire des Odes , cette habitude
peut fuppléer au roulement fcrupu
leux qui naît de l'enchaînement des phra
fes , & qu'ainfi , pourvû que les repos néceffaires
foient exactement obfervés , l'intérêt
du fens doit toujours l'emporter ſur
cette attention purement lyrique , qui enleveroit
fouvent des beautés plus effentielles.
Ce que j'ai dit de la ftrophe de dix vers,
s'applique de foi-même aux autres mefures.
Il y a toujours une modulation néceſfaire
, à laquelle on doit abfolument af
fervir fa penfée , & il y en a une fubalterne
qu'on doit facrifier fans fcrupule à de plus
grandes beautés.
J'ai peint affez heureufement , ce me
femble , dans l'Ode de la Variété , deux
ftrophes de mefure differente.
Je ne fçais , fi je dois par des rimes croifées ,
Conftruifant d'abord un quatrain ,
AVRIL. 17
1751.
Joindre de deux tercets les phrafes repofées ,
Dans un terme égal & certain.
Tantôt dans une ftrophe , à l'exemple d'Horace ,
J'aime un accord moins répété ,
Et qu'après ungrand vers , elle tombe avec grace ,
Par un vers plus précipité.
Voilà l'harmonie propre de l'Ode ; &
fans examiner , fi c'eft un agrément fondé
fur lanature , ou fur l'habitude ( question
d'une fubtile Métaphyfique ) le Poëte doit
être foumis aux fentimens reçûs , & mériter
le nom d'harmonieux les voies que
Fufage lui impofe.
par
Les vers héroïques font d'un antre or
dre. Chaque vers eft un air entier , qui
confifte dans le nombre réglé des fyllabes ,
& dans le leger repos qu'on ménage au
milieu . Ils n'ont d'ailleurs d'autre engage
ment entr'eux que la rime , la fucceffion
alternative des rimes mafculines & des
rimes féminines , & la loi de ne point enjamber
les uns fur les autres , ce qui veut
dire , , qu'une phrafe n'eft pas bien verfifiée
, quand elle remplit un vers & demi ,
que la fin du fecond vers recommence
une autre phrafe. Je n'y vois précifément
de mufique que ces conditions , car il eft
indifferent que les vers foient déliés enu'eux
, ou périodiques ; ce n'eſt que l'in-
&
18 MERCURE DEFRANCE.
1
térêt de la variété qui demande , tantôt
une maniere , tantôt l'autre. Racine , le
plus grand de nos verificateurs , a quelquefois
trente vers de fuite d'un fens.complet
, & très dûement ponctués : il en a
auffi quelquefois de périodiques ; mais il
faut avouer que les vers périodiques
font les plus dangereux , & qu'ils font
fujets à laiffer de l'embarras dans l'efprit .
Par exemple , quand Junie parle à Néron
des plaifirs qui s'offrent à lui de toutes
paris,
L'Empire en eft pour vous l'inépuiſable fource
Et fi quelque chagrin en interrompt la courſe ,
Tout l'univers , foigneux de les entretenir ,
S'empreffe à l'effacer de votre fouvenir.
fit
Toute l'exactitude de la penfée ne fufpas
dans cette période pour en préfenter
le fens bien développé. Ce le , & les
ces en font difficiles à rapporter jufte , & il
n'y a plus d'harmonie dès que l'efprit
peine.
Ces principes pofés , il faut examiner
à préfent ces autres fources de beauté , qui
vont jufqu'à faire illufion à l'oreille , &
à nous faire traiter d'harmonie ce qui n'eſt
que raifon.
AVRIL. 1751 19 .
De la beauté du fens.
Le fens eft ce qui flate le plus dans les
vers , & il eft bien jufte que nous lui donnions
cette préference , puifque la raifon
eft notre plus précieux appanage , & que
le fon n'a eu de part à l'invention des
mots , qu'autant qu'il pouvoit concourir
à réveiller l'idée des chofes qu'on vouloit
fignifier . Quelqu'un a dit du terme d'amour,
& de quelques autres femblables ,
Ces mots plairoient toujours , n'euffent ils que le
fon.
Mais ce n'eft point le fon d'amour qui
nous plaît , c'est l'idée qu'il réveille ; &
quoique cette idée foit exprimée differemment
dans toutes les Langues , les mots
differens qui l'expriment font par tour le
même plaifir , parce qu'ils réveillent par
tout les mêmes fentimens.
C'eſt done de la dignité , ou de l'agrément
des idées que les mots tirent leur
force on leur grace , & par une fuite néceffaire
, c'eft de la beauté du fens que les
vers tirent leur plus grand mérite. Rome
n'a qu'un efprit , eft un Hémiftiche , fans
comparaifon plus beau que ne feroit celuici.
Rome n'a qu'un rampart. Ce n'eſt pas
que le premier foir plus fait pour l'oreille
20 MERCURE DE FRANCE.
que le fecond , c'eſt feulement parce qu'il
offre une idée plus noble & plus intéreſfante
; & fi l'on y prend garde , le mot
même de Rome frappe tout differemment ,
quand il fignifie les Romains , ce Peuple
accoûtumé à entraîner notre admiration.
que quand il fignifie fimplement la Ville
qu'ils habitoient ; & d'où pourroit venir
cette difference du même terme , fi ce n'eft
parce que l'idée donne , pour ainsi dire ,
la valeur au fon ?
Rome n'eft plus dans Rome , elle eſt toute où je
fuis.
Ce vers de Sertorius eft admirable par
la fiereté héroïque du fentiment , & quoique
tous les mots en particulier en foient
fimples , & n'ayent même aucun fon foûttenu
, ils acquiérent en quelque fortel la
majefté du fens qu'ils renferment. Dans
Racine , Iphigénie dit , en parlant d'Achille
,
Pour moi , depuis deux jours , qu'approchant de
ces lieux ,
Leur afpect fouhaité ſe découvre à mes yeux ,
Je l'attendois par tout , & d'un regard timide ,
Sans ceffe parcourant les chemins de l'Aulide ,
Mon coeur pour le chercher , voloit loin devant
moi ,
Et je demande Achille à tout ce que je voi.
AVRIL. 1751. 21
Sans celle parcourant les chemins de l'Aulide.
Si ce vers étoit dit au propre d'un courier
, il perdroit toute la grace qu'il a , en
exprimant l'impatience tendre d'Iphigenie,
qui promene par tout fes regards, dans
l'efperance de découvrir ce qu'elle aime.
Mon coeur pour le chercher , voloit loin devant
moi .
C'est encore le coeur qui donne à tout
ce vers la grace du fentiment. Et enfin ce
dernier.
Et je demande Achille à tout ce que je voi.
Seroit défagréablement profaïque , s'il
ne fignifioit qu'une information politive ,
au lieu qu'il devient harmonieuſement
délicat , quand il exprime cet amour appliqué
d'Iphigenie , qui femble fe dire à chaque
objet qu'elle rencontre , d'où vient
que ce n'eft pas encore Achille ?
Ainfi , par une illufion naturelle , les
mots femblent fe parer à notre oreille de
l'agrément des chofes mêmes , & ils ne
font fonores le plus fouvent que d'une
harmonie tout- à- fait étrangere aux fyllabes.
Que les Auteurs fans génie fe confu .
ment à arranger des mots , s'ils ne penfent
hautement , s'ils ne fentent avec délicatelle
, toute leur peine eft perdue , &
22 MERCURE DE FRANCE.
leurs vers prétendus harmonieux , deviendront
importuns à l'oreille même .
Je dirai plus ; la beauté du fens peut
quelquefois faire négliger impunément la
régularité de l'hémiftiche , & par exemple
dans ces vers d'Iphigénie ,
De quel front , immolant tout l'Etat à ma fille ,
Roi fans gloire , j'irois vieillir dans ma famille.
immolant ne devroit pas , dans la régle , être
féparé de tout l'Etat , ni j'irois de vieillir ;
mais la négligence difparoît devant la
beauté du fens. Racine , qui avoit l'oreille
auffi poëtique du moins que fes Lecteurs ,
étoit féduit le premier par la nobleffe de
la pensée & des expreffions , & il n'eft pas
étonnant que le même charme faffe enfuite
fur les Lecteurs ce qu'il a fait d'abord
fur le Poëte .
J'ai toujours fongé à mettre dans mes
vers cette force de fens , qui en eft le fondement
folide , & fans quoi tout le reste
me paroît un jeu frivole & indigne de la
raifon ; mais malgré tous mes efforts , il
m'en fera échappé de méprifables par la
foibleffe même du fens , & je crois qu'on
en trouvera plus d'exemples dans les quatre
premiers Livres , où j'ai fuivi de trop
près les penfées d'Homere , que dans les
huit derniers , où j'ai toujours pris mes
AVRIL 1751 . 23
avantages aux dépens de la fidélité.
Dans la tréve dont les Grecs & les
Troyens conviennent pour retirer les
morts du champ de bataille , je dis de ceux
qui y découvrent leurs parens & leurs
amis.
Quelle étoit leur douleur , en les voyant paroître ?
C'étoit les perdre encor , que de les reconnoître.
Ce premier vers eft affez foible de
fens , & il n'a d'autre beauté que d'être la
préparation néceffaire du fecond , qui me
paroît très-frappant. J'aurois fouhaité que.
ce premier vers fût beau en lui- même ,
fans pourtant entreprendre davantage fur
le fens du fecond , qu'il faut laiſſer dans
toute la force ; car je me garderai bien de
dire , qu'il eft bon de laiffer quelquefois
des vers foibles pour en faire briller d'autres
avec plus d'éclat : c'eft tourner fon
impuiffance & fa pareffe en Art , & s'enor
gueillir mal à propos de ce qui devroit
humilier. Il faut toujours dire le mieux
qu'il eft poffible : quand chaque chofe brille
de fa beauté propre , cette difference
même des beautés les releve toutes ; elles fe
prêtent un fecours réciproque , & ſe paſ-,
fent fort bien de fautes .
Les Poëtes fautifs , & les gens trop prévenus
pour un Auteur , dont ils veulent
24 MERCURE DE FRANCE.
tout excufer , s'arment ordinairement de
ce proverbe , qu'il faut des ombres au tableau
; mais il fuffit de fçavoir ce que font
les ombres dans la peinture , pour fentir
que la comparaifon ne peut jamais tomber
fur les négligences. Les ombres dans les
tableaux font auffi néceffaires que la lumiere
; la repréſentation des objets les exige
également , & il y a autant d'art à bien
placer les ombres que la lumiere . C'eſt
donc un abus de comparer des négligences
qui font des défauts de penſée , de fentiment
ou d'expreffion , aux ombres qui ,
bien diftribuées , fervent à rendre les
objets d'une maniere plus vraie & plus
frappante.
Si l'on veut dire feulement que les ombres
relevent les endroits éclairés , & que
comme le Peintre prend fes avantages
dans fa difpofition , pour faire fortir les
figures principales , le Poëte doit prendre
auffi les fiens pour faire briller les endroits
importans : il eft vrai qu'en ce fens
la poëfie a fes ombres ; c'est-à- dire qu'elle
a fes contraftes.
Ainfi , Philinte eft une ombre au caractére
du Mylantrope , & dans Britannicus ,
Narciffe eft une ombre au caractére de
Burrhus ; mais alors ce ne font pas les fautes
qui relevent les beautés ; c'eft une oppofition
AVRI L. 1751.
25
pofition adroite de beautés differentes , qui
le donnent mutuellement un nouveau
prix.
Que la pareffe des Auteurs renonce donc
à ce vain prétexte , dont elle s'autorife . Il
n'y a rien dans un ouvrage qui ne demande
fa perfection propre , & malgré le
voifinage des grandes beautés , je ferai
toujours en droit de cenfurer la faute où
elle fe trouvera ; j'en ferai d'autant plus
frappé , que je connoîtrai par le refte. l'exactitude
& la force , dont l'Auteur étoit
capable.
De la vivacité & de la clarté des tours,
On diftingue les tours d'avec les penfées
, & on ne les regarde quelquefois
que comme des agrémens arbitraires du
fens principal ; mais cette idée eft fauffe.
Le tour fait toujours partie de la penſée ,
& il la préfente fous des faces , & avec des
circonftances qui la font précisément ce
qu'elle eft. Changez le tour , vous entendrez
bien une partie de la penſée , & même
, fi vous voulez , la plus grande ; mais
vous lui ôterez toujours quelque chofe
& vous la chargerez de tout ce que le nouveau
tour préfente de nouvelles circonftances.
Par exemple , dans ces vers de M. de
Fontenelle .
B
26 MERCURE DE FRANCE,
Cent fois contre l'Amour , même contre fa mere ;
Elle tint des difcours offenfans & hardis ;
Je ferais bien fâché de les avoir redits.
Ne croiroit-on pas que la penſée fubfifteroit
encore , fi l'on mettoit
Elle tint des difcours offenfans & hardis ,
Que je ferois fàché de vous avoir redits ?
Cependant ce n'eft plus le même fentiment
; la circonftance effentielle , quoique
délicate , eft l'idée de facrilége que le berger
fe fait des difcours que Silvanire a tenus
contre Venus. L'horreur foudaine
qu'il en conçoit , lui fait interrompre fa
narration par un défaveu zélé de la hardieffe
de la bergere. Au lieu , qu'en lianţ
les deux vers comme jè faifois , ce ne ſeroit
plus qu'une condamnation froide de
la hardieffe de Silvanire , qui fe confondroit
avec la narration , & toute differente
de ce fentiment vif , qui intimide tout
à coup le berger. Il craindroit d'avoir part
au crime , s'il ne proteftoit dans le moment
de l'horreur qu'il en a . Ainfi les tours font
des penfées , puifqu'ils défignent expreflément
les divers afpects , fous lefquels nous
envifageons les chofes , & outre cela , les
differences & les degrés de fentimens
qu'elles excitent en nous.
excitent en nous. Dans mon
AVRI L. 1751.
27
Iliade , après qu'Héléne a dit d'Uliffe :
En lui des fûrs confeils le Ciel mit l'abondance ,
Et jufqu'à l'artifice il pouffe la prudence :
J'ajoute :
Que voilà bien Uliffe ! interrompt Antenor.
que ,
Que voilà bien Uliffe , n'eft pas la même
chofe voilà bien Uliffe , ni que , je reconnois
Uliffe . Le premier renferme un
fentiment plus vif de reffemblance, que les
deux autres , & le que y ajoute la furprife
de voir Uliffe fi bien caractérisé. Voilà
bien Uliffe , dit encore autre chofe que , je
reconnois Uliffe , parce que l'un marque le
fentiment d'une reffemblance frappante ,
& que l'autre peut fignifier feulement
que l'on reconnoît l'original à quelques
traits. Peut- être trouvera- t'on ces diftinctions
trop fubtiles ; mais la plupart de ceuxmêmes
qui les traiteront de minuties , ne
laiffent d'en fentir l'effet dans les vers ,
& leur imagination eft en cela plus délicate
que leur raifon . Dans ce vers de
Pirrhus.
pas
Elle eu mourra, Phénix , & j'en ferai la cauſe.
Croiroit-t'on conferver la penfée , en
difant , je ferai la caufe de fa mort ? Pirrhus
perdroit dans cet arrangement la moitié
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
de l'émotion qu'il infpire , au lieu qu'en
paroiffant frappé d'abord de l'idée de la
mort d'Andromaque , il porte un fecond
coup à l'auditeur par cette feconde idée ,
qu'il en feroit la caufe , furcroît de défefpoir
, & qui le rend encore plus digne de
pitié. Ces deux tours préfentent donc un
ordre different d'idées & de fentimens , &
ainfi les tours ne font pas feulement des
agrémens de ftyle ; c'eft la formie effentielle
des peníées.
On voit par-là que le Poëte n'eft pas
auffi libre qu'on le penfe , à chercher des
fons. Les penfées exigent néceffairement
les termes ; les fentimens exigent auffi néceflairement
les tours ; ainfi le Poëte eft
entraîné au gré du fens , & s'il arrive qu'il
rencontre en fon chemin quelque choc de
mots défagréables , c'eft à lui de pefer
exactement le défagrément du fon , avec
la beauté du ſens , & de facrifier toujours
fans fcrupule , le moins fenfible au plus
frappant. Mais rien n'eft plus puérile , ni
même plus chimérique que d'épuifer fon
attention autour des fyllabes , & de penfer
, pour ainfi dire , fubordonnément à
l'harmonie.
·De la clarté.
Les tours ne fçauroient être beaux , fi
AVRI L. 1751. 29
la moindre obfcurité retarde l'impreffion
foudaine qu'ils doivent faire. La clarté
naît de la pureté du ſtyle , & du choix des
termes , & elle confifte à dire tout ce qu'il
faut dans l'ordre naturel que la penſée demande
. L'obligation la plus indifpenfable
d'un Ecrivain eft de fe faire entendre ;
& depuis le regne des vers dits Iambiques
, que les Grecs admiroient d'autant
plus , qu'ils avoient plus de peine à les deviner
, les hommes n'ont plus voulu que
des ouvrages intelligibles .
Il faut pourtant remarquer qu'un Auteur
, furtout un Poëte , peut n'être pas
entendu de bien de gens , fans qu'il y ait
de fa faute. Il ne doit avoir en vûe que
des efprits cultivés , qui foient au fait de
ce qu'il traite , & de la maniere dont il
le traite il parle une Langue inconnue
aux autres. On a beau dire que Malherbe
récitoit fes vers à fa fervante ; ce n'étoit
pas affûrément pour en retrancher ce
qu'elle auroit eu peine à comprendre ; en
ce cas - là nous n'aurions guéres de fes ouvrages
: peut-être n'étoit- ce chez lui qu'un
caprice momentané de Poëte ; peut- être
quelque hazard , qu'on aura changé en une
pratique ordinaire & réglée.
Il faut être attentif au choix de fes termes
; fe bien demander , fi ce font les plus
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
propres à faire naître dans l'efprit des autres
, les idées qu'on veut leur donner
& après s'être fatisfait fur ce choix , on
peut en eflayer encore l'effet fur des oreilles
intelligentes. J'ai pris d'ordinaire ces
avantages , & auffi ne crois-je pas avoir
manqué fouvent à la clarté : cependant les
Journaliſtes de Hollande ont trouvé avec
raifon de l'embarras dans ces vers .
Que voilà bien Uliffe interrompt Antenor.
Autrefois fous mes toits ( je crois l'y voir encor }
Seul avec Menelas , envoyé de la Grèce ,
Je les reçus tous deux , & je vis leur fageffe.
Je fais gloire de me ranger à leur avis ;
fi j'avois bien des vers comme ceux- là , je
mériterois bien les exclamations de Mad.
D. On ne fçait fi je veux dire : je les reçus
feul , ou je reçus Uliffe , lorſqu'il fut envoyé
feul avec Menelas : peut-être y a-t'il encore
quelqu'autre embarras dans la phraſe ,
& je remercie fincérement ces Meffieurs
d'une critique & judicieufe. Le difcernement
qu'ils y font paroître , eft même un
piége pour mon amour propre , & j'aime
à me flater que les louanges qu'ils m'ont
données d'ailleurs , font à peu près auffi
juftes que leurs cenfures.
AVRI L. 1751. 31
Des Equivoques.
Les équivoques font fans doute un grand
obftacle à la clarté , puifqu'elles laiffent
l'efprit incertain entre deux fens , & les
Auteurs tombent d'autant plus aifément
dans ce défaut , que pleins de ce qu'ils ont
voulu dire , ils ne voyent dans leurs expreffions
que le fens qu'ils ont eu en vûe
fans appercevoir celui qu'ils n'ont pas eu
deffein d'y mettre , au lieu que s'ils fe mettoient
à la place du Lecteur, qui ne connoîtra
les pentées que par les expreffions , ils
fentiroient l'embarras où ils le jettent quelquefois
par le double fens que les termes
préfentent .
Mad . D. me reproche une de ces équivoques
dans ces vers d'Achille à Minerve ,
lorfque cette Déeffe lui commande de ne
pas céder à fa colere contre Agamemnon .
J'obéïs , dit Achille , à ta loi fouveraine ;
Mon refpect pour les Dieux eft plus fort que ma
haine.
Ne diroit-on pas , fe r'écrie là - deffus Mad.
D. , qu' Achille refpecte plus les Dieux qu'il
ne les hait ? Elle a raifon , en iſolant ce
vers ; mais je crois qu'elle a tort en le réuniffant
à ceux qui le précédent , parce que
la haine qu'Achille doit facrifier aux Dicux ,
Eij
32 MERCURE DE FRANCE:
eſt ſuffiſamment défignée , & qu'on pourroit
défier le Lecteur de s'y méprendre .
Mad. D. eft pleine elle- même de ces
équivoques fans conféquence . Elle fait
dire à Andromaque , dans fa traduction de
l'Iliade , qu'Achille , après avoir tué fon pere,
ne le dépouilla pourtant pas de fes armes , &
que malgré fa fureur il respecta encore ſa valeur
& fon courage.
du
Aurois jeje bonne
grace à m'écrier ? Ne
diroit- on pas que la fureur & la valeur appartiennent
ici à la même perfonne , & qu’Achille
, tout furieux qu'il étoit , refpecta encore
fa propre valeur , ou que malgré la fureux
pere d' Andromaque
, Achille refpecta encore
fon courage ? Je ne fais pas cette injuf
ce à Mad. D. & je la prie feulement
de me
juger auffi équitablement
qu'elle fe juge .
Un Auteur ne parle qu'à des Lecteurs
de
bonne foi , qui entendent ce qu'ils entendent
, & qui ne s'aviſent
pas de trouver
une équivoque
où ils n'en fentent pas .
Voici , ce me femble , la régle la plus
judicieuſe qu'on puiffe établir fur les équivoques.
Quand la force du fens l'emporte ,
l'équivoque fe doit fouffrir ; mais quand
le fens l'emporte , de maniere qu'on n'en
fçauroit donner un autre qui ne foit abfurde
, on ne doit pas même dire qu'il y ait
d'équivoque ; la gêne que cela apporteroit
AVRIL. 1751. 33
tion que
dans le diſcours , fi l'on y étoit trop févére
, n'eft pas comparable à la vaine perfeccela
pourroit y mettre. Il ne feroit
pas même poffible de l'éviter toujours,
& je vais apporter trois exemples de Racine
, tirés d'une feule Scéne de Britannicus
, celle de fes Piéces qu'il dit avoir le
plus travaillée , où l'on va voir des équivoques
des deux eſpèces.
Britannicus à Junie.
Notre ennemi trompé,
Tandis que je vous parle , eft ailleurs occupé ;
Ménageons les momens de cette heureuſe abſence.
Junie.
Vous êtes en des lieux tout pleins de fa puiffance.
Eft- ce la puiffance de l'abfence ou de
l'ennemi ? Le premier fens eft abfurde ; on
ne doit donc pas dire qu'il y ait d'équivo
que.
Douze vers après , Junie loue Néron ,
qu'elle fait préfent , & Britannicus répond.
Ce difcours me furprend , il le faut avouer ;
Je ne vous cherchois pas pour l'entendre louer
Eft- ce pour louer le difcours ou Néron ?
Le premier fens eft encore abfurde ; on
ne doit pas dire encore qu'il yait d'équi
BY
34 MERCUREDE FRANCE.
"
Mais entre ces deux exemples ;
Britannicus parle ainfi contre Néron.
voque.
Tout femble ici des yeux approuver mon courroux;
La mere de Néron fe déclare pour nous ;
Rome de fa conduite elle - même offenſée ....
Rome eft- elle offenfée de la conduite de
Néron ou de celle de la mere de Néron ?
Ni l'un ni l'autre fens n'eft abfurde , ainf
il y a une véritable équivoque ; mais le
fens l'emportant, de maniere qu'on ne peut
s'y tromper , l'équivoque eft fans conféquence
, & l'Auditeur feroit ridiculement
injufte de traiter d'obfcur ce qu'il ne fçauroit
ne pas entendre. Mad . D. a autant
d'intérêt moi d'autoriſer cette régle
& je voudrois pouvoir toujours me défendre
ainfi , en la défendant elle - même .
pas
que >
Les tranfpofitions violentes rendent encore
les vers obfcurs. Cette marche inufitée
des phraſes déconcerte l'efprit du Lecteur
, & les idées ne s'y placent pas aifément
dans leur ordre , parce qu'il n'eft
accoûtumé à les voir fous cette forme ,
& ce qui prouve que c'eft du moins en
partie l'effet de l'habitude , c'eft que les
mêmes tranfpofitions, qui feroient élégan
tes en Latin , feroient vicieufes en François
, & qu'on traite d'obfcur dans une
Langue ce qui feroit lumineux dans une
A VRI L. 1751 .
35
autre. Si nous féparions dans un vers
l'adjectif du fubftantif, ou le régime du
verbe , quel galimatias , s'écrieroit - on !
quelle dureté ! Vous trouverez pourtant
cet arrangement dans Virgile. Quelle
netteté , dites - vous , quelle harmonie !
d'où vient cette difference ? C'est que l'imagination
fe plie à l'ufage établi, & qu'el
le fe révolte, dès qu'on la veut conduire a
gré d'un caprice dont elle n'eft pas convenue.
C'eft en cela que confifte la dureté &
l'obscurité de la Pucelle. On y fent à tout
moment cette furpriſe défagréable de l'arrangement
des mots , & l'Auteur , pour
avoir outré le privilége qu'a le Poëte de
s'éloigner à un certain point du langage
ordinaire , en a fait un prefque étranger ,
& qu'on s'imagine déplaire à l'oreille ,
quoique le plus fouvent l'imagination feule
en foit bleffée. La délicateffe de l'habitude
eft fi grande , qu'elle va jufqu'à mettre
de la difference entre des fons parfairement
femblables . Niera t'on que Saint &
ceint ne fe prononcent précisément de même
: Cependant le Saint Monarque plairoit
à l'oreille , & le ceint Monarque , bien
entendu dans fon fens naturel , la blefferoit.
N'est- ce pas - là la démonftration la
plus évidente que ce
ce n'eft pas le for qui
B vj
36 MERCURE DEFRANCE.
bleffe , mais la violence qu'on fait à la langue
par un certain arrangement de mots
qui n'eft pas felon fon efprit ?
De l'Elégance
En vain les vers feroient ils exactement
réguliers du côté de la melure , en vain
même feroient - ils clairs & raifonnables à
un certain point , fi l'élégance ne les foutient
; ce n'eft plus qu'une profe meſurée
& dont la meſure même ne fert qu'à mieux
faire ſentir la bafleffe & la langueur.
L'élégance confifte dans le choix des ter
mes les plus propres à exprimer l'idée avec
toutes les circonftances acceffoires , les plus
convenables à l'occafion , & fi ce principe
eft vrai , l'élégance varie felon les differens
genres , felon les perfonnages qu l'on fait
parler , & felon ceux à qui l'on parle. L'élégance
de la Tragédie eft autre que celle
de la Comédie ; celle de l'Ode eft autre
que celle de l'Eglogue. Je corrigerai dans
une Fable une expreffion qui auroit été
magnifique dans un Poëme , parce que
cette élégance prétendue n'y feroit pas en
fa place , & qu'elle ne m'attireroit de la
part du Lecteur que te reproche d'oftentation
, au lieu de l'éloge qu'elle mérite
roit ailleurs .
AVRIL. 1751.
37
S
EPITRE
A M. D. L. M.
Ufpens ton étude ;
Viens , loin des neuf Soeurs ,
De ma folitude
Goûter les douceurs.
Au fein de nos plaines ,
Les vives chaleurs
Ont feché nos fleurs ,
Tari nos fontaines .
L'Aurore eft fans pleurs ;
Zéphir fans haleines ,
Flore fans couleurs.
La feule Pomone ,
Sous ce frais berceau ,
"
Rit & le couronne
D'un pampre nouveau-
Du vin qui s'écoule,
Verfé par fes mains ,
S'abreuve une foule
De jeunes Sylvains ,
Qui dans nos Jardins ,
Du pelant siléne
Soutiennent à peine
Les pas incertains.
38 MERCURE DE FRANCE.
Viens donc , cher Arifte ,
Philofophe vain ;
Eft -ce au Dieu du vin
Qu'un fage réfifte ?
Elclave avec toi
Du vainqueur de l'Inde ,
Que le Dieu du Pinde
Subiffe fa loi.
Si tu ne peux vivre
Sans un Apollon ,
C'eft Anacréon ,
Ami , qu'il faut ſuivre.
Apprens à monter
Sa galante Lyre ;
Si tu veux chanter ,
Que Bacchus t'inſpire
Ce tendre délire ,
Qui cher à Thémire ,
T'en fait écouter.
Parmi nos Convives
Admettons l'Amour ,
Qu'il vienne à fon tour ,
Revoir fur ces rives
Cythere & fa Cour,
Couché fous la treille
Si quelqu'un fommeille ,
Par un tendre effort
Qu'Amour le réveille ,
Quand Bacchus l'endort .
AVRIL.
39 1751.
Ami d'Epicure ,
J'en fuis les leçons ;
Comme lui j'épure
Les utiles dons
Que fait la Nature
A fes nourriffons.
D'une ardeur extrême
Le tems nous poutfuit ;
Détruit par lui - même ,
Par lui reproduit ,
Plus léger qu'Eole ,
Il naît & s'envole ,
Renaît & s'enfuit.
Qu'un prompt facrifice
Sufpende les coups,
Fixe le caprice
Du vieillard jaloux ;
Qu'au milieu de nous ,
Ce Dieu taciturne ,
Perde fon courroux ;
Du vin de cette urne
Enyvions Saturne ;
Déformais plus lent .
Ce Dieu turbulent ,
Pour reprendre haleine ,
Prendra de Silene
Le pas nonchalent.
Sous l'ombre propice
De ce bois facré ,
40 MERCURE DE FRANCE:
Pour le facrifice
L'Autel eft paré :
Ce lieu folitaire ,
Eft le Sanctuaire' ,
Ou , libre d'ennui
Je dois aujourd'hui
Immoler les craintes ,
Les foins , les contraintes
Et les vains défirs ,
Tyrans des plaifirs .
Déja fous la tonne ,
La coupe à la main
Hébé me couronne
D'un Lierre divin ,
Et Comus ordonne
L'apprêt du feftin ;
Les Nymphes accourent ,
Les Faunes m'entourent ;
Le vin va couler ,
L'encens va brûler ;
Ami , qui t'arrête ?
Thémire avec moi ,
Pour ouvrir la Fête ,
N'attend plus que toi.
AVRI L. 1751. 41
N
Ous avions paru défirer en rendant
compte de l'article Art , qu'on offrît
au Public quelque autre article du Dictionnaire
de l'Encyclopédie . Nous venons de
recevoir le mot Abeille ; il eft de M. d'Aubenton
: la part que cet Ecrivain a à l'Hiftoire
Naturelle , le met bien au- deffus de
-nos éloges.
ABEILLE , f.f. infecte de l'efpece
des mouches. Il y en a de trois fortes : la
premiere & la plus nombreufe des trois eft
Pabeille commune : la feconde eft moins
abondante ; ce font les faux bourdons ou
måles enfin la troifiéme eft la plus rare ,
ee font les femelles.
Les Abeilles femelles , que l'on appelle
Reines ou meres Abeilles , étoient connues
des Anciens fous le nom de Rois des Abeilles
, parce qu'autrefois on n'avoir pas diftingué
leur fexe ; mais aujourd'huiˇil n'eſt
plus équivoque . On les a vû pondre des
eufs , & on en trouve auffi en grande
quantité dans leur corps . Il n'y a ordinairement
qu'une Reine dans une ruche ; ainfr
il est très-difficile de la voir : cependant
on pourroit la reconnoître affez ailément ,
42 MERCURE DE FRANCE.
parce qu'elle eft plus grande que les autres
: la tête eft plus allongée & fes aîles
font très - courtes par rapport à fon corps ;
elles n'en couvrent gueres que la moitié , au
contraire celles des autres abeilles couvrent
le corps en entier. La Reine eft plus
longue que les mâles ; mais elle n'eft' pas
auffi groffe. On a prétendu autrefois qu'elle
n'avoit point d'aiguillon cependant
Ariftote le connoiffoit ; mais il croyoit
qu'elle ne s'en fervoit jamais. Il eft aujourd'hui
très- certain que les abeilles femelles
ont un aiguillon , même plus long
que celui des ouvrieres ; cet aiguillon eft
recourbé. Il faut avouer qu'elles s'en fervent
fort rarement , ce n'eft qu'après avoir
été irritées pendant long- tems : mais alors
elles piquent avec leur aiguillon , & la piquûre
eft accompagnée de venin , comme
celle des abeilles communes. Il ne pafoit
pas que la mere abeille ait d'autre emploi
dans la ruche que celui de multiplier
l'efpece , ce qu'elle fait par une ponte fort
abondante , car elle produit dix à douze
mille oeufs en fept femaines , & commu
nément trente à quarante mille par an.
On appelle les abeilles mâles faux bourdons
, pour les diftinguer de certaines mouches
que l'on connoît fous le nom de
bourdons. Voyez Bourdon .
AVRI L. 17511
43
On ne trouve ordinairement des mâles
dans les ruches que depuis le commencement
ou le milieu du mois de Mai jufques
vers la fin du mois de Juillet ; leur nombre
fe multiplie de jour en jour pendant ce
tems , à la fin duquel ils périffent fubitement
de mort violente , comme on le verra
dans la fuite .
Les mâles font moins grands que la Reine
, & plus grands que les ouvrieres ; ils
ont la tête plus ronde , ils ne vivent que
de miel , au lieu que les ouvrieres mangent
fouvent de la cire brute. Dès que l'aurore
paroît , celles -ci partent pour aller travailler
, les mâles fortent bien plus tard , &
c'eſt ſeulement pour voltiger au tour de la
ruche , fans travailler. Ils rentrent avant le
ferein & la fraîcheur du foir ; ils n'ont ni
aiguillon , ni patelles , ni dents faillantes
comme les ouvrieres . Leurs dents font perites
, plates & cachées , leur trompe eft auffi
plus courte & plus déliée ; mais leurs yeux
font plus grands & beaucoup plus gros que
ceux des ouvrieres : ils couvrent tout le deffus
de la partie fupérieure de la tête , au lieu
que les yeux des autres forment fimplement
une efpece de bourlet de chaque côté.
On trouve dans certains rems des faux
bourdons qui ont à leur extrémité poftérieure
deux cornes charnues , auffi lon gues
44 MERCURE DE FRANCE .
que le tiers ou la moitié de leur corps : il
paroît auffi quelquefois entre ces deux cornes
un corps charnu qui fe recourbe en
haut. Si ces parties ne font ne font pas apparentes
au dehors , on peut les faire fortir, en preffant
le ventre du faux bourdon ; fi on l'ouvre
, on voit dans des vaiffeaux & dans
des réfervoirs une liqueur laiteufe , qui eft
vrai-femblablement la liqueur féminale.
On croit que toutes ces parties font celles
de la génération , car on ne les trouve pas
dans les abeilles meres , ni dans les ouvrieres.
L'unique emploi que l'on connoiffe
aux mâles , eft de féconder la Reine
; auffi dès que la ponte eft finie , les
abeilles ouvrieres les chatfent & les tuent .
Il y a des abeilles qui n'ont point de feze.
En les difféquant on n'a jamais trouvé
dans leurs corps aucune partie qui eût
quelque rapport avec celles qui caractérifent
les abeilles mâles ou les femelles, On
les appelle mulets ou abeilles communes ,
parce qu'elles font en beaucoup plus grand
nombre que celles qui ont un fexe. Il y
en a dans une feule ruche jufqu'à quinze
ou feize mille & plus , tandis qu'on n'y
trouve quelquefois que deux ou trois cens
mâles , quelquefois fept ou huit cens , out
mille au plus.
On défigne auffi les abeilles communes
AVRI L.
1751. 45
par le nom d'ouvrieres , parce qu'elles font
tout l'ouvrage qui eft néceffaire pour l'entretien
de la ruche , foit la récolte du miel
& de la cire , foit la conftruction des alvéoles
; elles foignent les petites abeilles ;
enfin elles tiennent la ruche propre , & elles
écartent tous les animaux étrangers qui
pourroient être nuiſibles. La tête des abeilles
communes eft triangulaire ; la pointe
du triangle eft formée par la rencontre de
deux dents pofées horisontalement l'une
à côté de l'autre , longues , faillantes &
mobiles. Ces dents fervent à la conftruction
des alvéoles : auffi font- elles plus fortes
dans les abeilles ouvrieres que dans les
autres. Si on écarte ces deux dents , on
voit qu'elles font comme des efpéces de
cuillieres , dont la concavité eft en dedans.
Les abeilles ont quatre aîles , deux grandes
& deux petites ; en les levant , on trouve
de chaque côté auprès de l'origine de l'aîle
de deffous en tirant vers l'eftomach , une
ouverture reffemblante à une bouche , c'eſt
l'ouverture de l'un des poumons ; il y en a
une autre fous chacune des premieres jambes
, deforte qu'il y a quatre ouvertures
fur le corcelet ( Voyez Corcelet. ) & douze
autres de part & d'autre fur les fix anneaux
qui compofent le corps : ces ouvertures
font nommées ftigmates . Voyez Stigmates.
6 MERCURE DE FRANCE.
L'air entre par ces ftigmates , & circule
peu
dans le corps par le moyen
d'un grand
nombre de petits canaux , enfin il en fort
par les pores de la peau. Si on tiraille un
la tête de l'abeille , on voit qu'elle ne
tient à la poitrine ou corcelet que par un
cou très- court , & le corcelet
ne tient au
corps que par un filet très - mince. Le corps
eft couvert en entier par fix grandes piéces
écaillenfes , qui portent en recouvrement
l'une fur l'autre & forment fix anneaux ,
qui laiffent au corps toute fa foupleffe . On
appelle antennes ( Voyez Antennes
) ces efpeces
de cornes mobiles & articulées
qui
font fur la tête , une de chaque côté ; les
antennes
des mâles n'ont que onze articulations
, celles des autres en ont quinzé.
L'abeille a fix jambes , placées deux à
deux en trois rangs ; chaque jambe eft garnie
à l'extrémité de deux grands ongles &
de deux petits , entre lefquels il y a une
partie molle & charnue . La jambe eft compofée
de cinq piéces , les deux premieres
font garnies de poils ; la quatriéme piéce
de la feconde & de la troifiéme paire eft appellée
la broffe : cette partie eft quarrée ,
fa face extérieure eft rafe & liffe , l'inté
rieure eft plus chargée de poils que nos
broffes ne le font ordinairement , & ces
poils font difpofés de la même façon. C'eſt
AVRIL, 1751, 47
avec ces fortes de broffes que l'abeille ramaffe
les poufieres des étamines qui tombent
fur fon corps , lorfqu'elle et fur une
fleur pour faire la récolte de la cire . Vojez
Cire. Elle en fait de petites pelottes qu'elle
tranfporte , à l'aide de fes jambes , fur la
palette qui eft la troifieme partie des jambes
de la troifieme paire. Les jambes de
devant tranfportent à celles du milieu ces
petites maffes ; celles -ci les placent & les
empilent fur la paleue des jambes de derriere
.
Cette manoeuvre fe fait avec tant d'a-.
gilité & de promptitude , qu'il eft impoffible
d'en diftinguer les mouvemens , lorfque
l'abeille eft vigoureufe. Pour bien
diftinguer cette manoeuvre de l'abeille , il
faut l'obferver , lorfqu'elle eft affoiblie &
engourdie par la rigueur d'une mauvaiſe
faifon . Les palettes font de figure triangu
laire ; leur face extérieure eft lifle & luifante
, des poils s'élevent au-deffus des
bords ; comme ils font droits , roides &
ferrés , & qu'ils l'environnent , ils forment
avec cette furface une espece de corbeille :
c'eſt- là que l'abeille dépoſe , à l'aide de fes
pattes , les petites pelotes qu'elle a formées
avec les broffes ; plufieurs pelotes réunies
fur la palette , font une maffe qui eft quelquefois
auffi groffe qu'un grain de poivre.
46 MERCURE DE FRANCE.
La trompe de l'abeille eft une partie qui
fe développe & qui fe replie. Lorfqu'elle
eft dépliée , on la voit defcendre du deffous
des deux groffes dents faillantes qui
font à l'extrémité de la tête. La trompe
paroît dans cet état comme une lame affez
épaifle , très -luifante & de couleur châtain .
Cette lame eft appliquée contre le deffous
de la tête: mais on n'en voit alors qu'une
moitié qui eft repliée fur l'autre ; lorfque
l'abeille la déplie , l'extrémité qui eft du
côté des dents s'éleve , & en apperçoit
alors celle qui étoit deffous. On découvre
auffi par ce déplacement la bouche & la
langue de l'abeille , qui font au - deffus
des deux dents . Lorfque la trompe eft
repliée , on ne voit que les étuis qui la
renferment.
Pour développer & pour examiner cet
organe , il faudroit entrer dans un grand
détail. Il fuffira de dire ici que c'eft par le
moyen de cet organe que les abeilles recueillent
le miel , elles plongent leur trompe
dans la liqueur miellée , pour la faire
paffer fur la furface extérieure. Cette furface
de la trompe forme avec les étuis un
canal par lequel le miel eft conduit ; mais
c'eft la trompe feule , qui étant un corps
mufculeux , force par fes differentes infléxions
& mouvemens vermiculaires la liqueur
A V RI L. 1758. 49
queur d'aller en avant , & qui la pouffe
vers le gofier.
Les abeilles ouvrieres ont deux eftomachs
, l'un reçoit le miel & l'autre la cire :
celui du miel a un cou qui tient lieu d'oefophage
, par lequel paffe la liqueur que la
trompe y conduit , & qui doit s'y changer
en miel parfait : l'eftomach où la cire brute
fe change en vraie cire , eft au - deffous de
celui du miel. Voyez Cire & Miel.
L'aiguillon eft caché dans l'état de repos
; pour le faire fortir il faut preffer l'extrémité
du corps de l'abeille. On le voit
paroître accompagné de deux corps blancs
qui forment enſemble une espece de boëte,
dans laquelle il eſt logé , lorſqu'il eft dans
le corps. Cet aiguillon eft femblable à un
petit dard qui , quoique très-délié , eft cependant
creux d'un bout à l'autre . Lorfqu'on
le comprime vers la bafe , on fait
monter à la pointe une petite goute d'une
liqueur extrêmement tranfparente ; c'eſtlà
ce qui envenime les playes que fait l'aiguillon
. On peut faire une équivoque par
rapport à l'aiguillon comme par rapport à
la trompe ; ce qui paroît être l'aiguillon
n'en eft que l'étui ; c'eft par l'extrémité de
cet étui que l'aiguillon fort , & qu'il eſt
dardé en même tems que la liqueur empoifonnée.
De plus cet aiguillon eft dou-
C
So
MERCURE DE FRANCE.
ble ; il y en a deux à côté qui jouent en
même tems ou féparément , au gré de l'abeille
, ils font de matiere de corne ou
d'écaille , leur extrêmité eft taillée en ſcie,
les dents font inclinées de chaque côté , de
forte que les pointes font dirigées vers la
bafe de l'aiguillon , ce qui fait qu'il ne
peut fortir de la playe fans la déchirer ; ainfi
il faut que l'abeille le retire avec force . Si
elle fait ce mouvement avec trop de promp
titude , l'aiguillon caffe , & il refte dans la
playe , & en fe féparant du corps de l'abeille
, il arrache la veffie qui contient le venin
& qui eft pofée au- dedans à la base de
l'aiguillon. Une partie des entrailles fort
en même tems , ainfi cette féparation de
l'aiguillon eft mortelle pour la mouche.
L'aiguillon qui refte dans la playe a encore
du mouvement, quoique féparé du corps de
l'abeille ; il s'incline alternativement dans
des fens contraires , & il s'enfonce de plus
en plus .
La liqueur qui coule dans l'étui de l'ai
guillon eft un véritable venin , qui caufe
La douleur que l'on éprouve , lorfqu'on a
la
été piqué par une abeille. Si on goûte de
ce venin , on le fent d'abord douçâtre ,
mais il devient bien- tôr âcre & brûlant ;
plus l'abeille eft vigoureufe , plus la dou
leur de la piquûre eft grande. On fçait
AVRIL: 1751. SI
que dans l'hyver on en fouffre moins que
dans l'été , toutes chofes égales de la part
de l'abeille : il y a des gens qui font plus
ou moins fenfibles à cette piquûre que
d'autres. Si l'abeille pique pour la feconde
fois,elle fait moins de mal qu'à la premiere
fois , encore moins à une troifiéme ; enfin
le venin s'épuife , & alors l'abeille ne ſe
fait prefque plus fentir . On a toujours crû
qu'un certain nombre de piquûres faites à
la fois fur le corps d'un animal, pourroient
le faire mourir , le fait a été confirmé plufieurs
fois , on a même voulu déterminer
le nombre de piquûres qui feroit néceffaire
pour faire mourir un grand animal ; on
a auffi cherché le remede qui détruiroit ce
venin ; mais on a trouvé feulement le
moyen d'appaifer les douleurs en frottant
l'endroit bleffé avec de l'huile d'olive , ou
en y appliquant du perfil pilé. Quoiqu'il
en foit du remede , il ne faut jamais manquer
en pareil cas de retirer l'aiguillon ,
s'il eft refté dans la playe , comme il arrive.
prefque toujours. Au refte la crainte des
piquûres ne doit pas empêcher que l'on
approche des ruches : les abeilles ne piquent
point, lorfqu'on ne les irrite pas; on
peut impunément les laiffer promener fur
fa main ou fur fon vifage , elles s'en vont
d'elles mêmes fans faire de mal : au con
Gij
12 MERCURE DE FRANCE.
traire fi on les chaffe , elles piquent pour
fe défendre.
"
Pour fuivre un ordre dans l'hiftoire fuccincte
des abeilles que l'on va faire ici , il
faut la commencer dans le tems où la mere
abeille eft fecondée . Elle peut l'être dès le
quatrième ou cinquième jour après celui
où elle eft fortie de l'état de nymphe pour
entrer dans celui de mouche , comme on
le dira dans la fuite. Il feroit prefque impoffible
de voir dans la ruche l'accouplement
des abeilles , parce que la Reine
refte prefque toujours dans le milieu où
elle eft cachée par les gâteaux de cire & par
les abeilles qui l'environnent. On a tiré
de la ruche des abeilles meres , & on les a
mifes avec des mâles dans des bocaux pour
voir ce qui s'y pafferoit.
On eft obligé pour avoir une mere abeille
de plonger une ruche dans l'eau & de
noyer à demi toutes les abeilles , ou de les
enfumer , afin de pouvoir les examiner
chacune féparément pour reconnoître la
mere. Lorfqu'elle eft revenue de cet érat
violent , elle ne reprend pas d'abord aſſez
de vivacité pour être bien difpofée à l'accouplement.
Ce n'eft donc que par des hafards
que l'on en peut trouver qui faffent
réuffir l'expérience ; il faut d'ailleurs que
sette mere foit jeune ; de plus il faut éviAVRIL
175183 $3
ter le tems où elle eft dans le plus fort de la
ponte. Dès qu'on préfente un mâle à une
mere abeille bien choifie , aufli tôt elle
s'en approche , le léche avec fa trompe &
lui préfente du miel ; elle le touche avec fes
pattes , tourne autour de lui , fe place visà
vis , lui broffe la tête avec fes jambes ,
&c. Le mâle refte quelquefois immobile
pendant un quart d'heure , & enfin il fait
à peu près les mêmes chofes que la femel
le ; celle - ci s'anime alors davantage . On
l'a vûe monter fur le corps du mâle ; elle
recourba l'extrémité du fien , pour l'appliquer
contre l'extrémité de celui du mâle ,
qui faifoit fortir les deux cornes charnues
& la partie recourbée en arc. Suppofé que
cette partie foit, comme on le croit , celle
qui opere l'accouplement , il faut néceffairement
que l'abeille femelle foit placée fur
le mâle pour la rencontrer , parce qu'elle
eſt recourbée en haut ; c'eft ce qu'on a obfervé
pendant trois ou quatre heures . Il y
eut plufieurs accouplemens , après quoi le
mâle refta immobile , la femelle lui mordit
le corcelet & le fouleva en faifant paffer fa
tête fous le corps du mâle ; mais ce fut en
vain , car il étoit mort. On préfenta un autre
mâle , mais la mere abeille ne s'en occupa_
point du tout , & continua pendanɛ
tout le refte du jour de faire differens ef
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
forts pour tâcher de ranimer le premier.
Le lendemain elle monta de nouveau fur
le corps du premier mâle , & fe recourba
de la même façon que la veille , pour appliquer
l'extrémité de fon corps contre celui
du mâle. L'accouplement des abeilles
ne confifte- t'il que dans cette jonction qui
ne dure qu'un inftant? On préfume.que
c'eft la mere abeille qui attaque le mâle
avec qui elle veut s'accoupler ; fi c'étoit
au contraire les mâles qui attaquaffent cette
femelle , ils feroient quelquefois mille
-mâles pour une femelle . Le tems de la fécondation
doit être néceſſairement celui où
il y a des mâles dans la ruche ; il dure environ
fix femaines priſes dans les mois de
Mai & de Juin ; c'eſt auffi dans ce même
tems que les effains quittent les ruches.
Les reines qui fortent font fécondées , car
on a obfervé des effains entiers dans lefquels
il ne fe trouvoit aucun mâle , par
conféquent la reine n'auroit pû être fécondée
avant la ponte qu'elle fait : auffi -tôr
que l'effain eft fixé quelque part , vingtquatre
heures après on trouve des oeufs
dans les gâteaux.
Après l'accouplement il fe forme des oeufs
dans la matrice de la mere abeille ; cette
matrice eft divifée en deux branches, dont
chacune eſt terminée par plufieurs filers &
AVRIL. 1751
55
chaque filet eft creux ; c'eft une forte de
vaiffeau qui renferme plufieurs aufs difpolés
à quelque diftance les uns des autres
dans toute fa longueur . Ces oeufs font d'abord
fort petits , ils tombent fucceffivement
dans les branches de la matrice &
paffent dans le corps de ce vifcére pour
fortir au-dehors ; il y a un corps (phérique
pofé fur la matrice ; on croit qu'il en degoute
une liqueur vifqueule qui enduic
les oeufs & qui les colle au fond des alvéoles
, lorfqu'ils y font dépofés dans le tems
de la ponte . On a eftimé que chaque extrémité
des branches de la matrice eft compofée
de plus de 150 vaiffeaux , & que
chacun peut contenir dix -fept oeufs fenfibles
à l'oeil ; par conféquent une mere
abeille prête à pondre a cinq mille oeufs
viſibles. Le nombre de ceux qui ne font
pas encore vifibles , & qui doivent groffir
pendant la ponte , doit être beaucoup plus
grand ; ainfi il eft aifé de concevoir comment
une mere abeille peut pondre dix à
douze mille oeufs & plus en fept ou huir
femaines.
Les abeilles ouvrieres ont un inftinct
fingulier pour prévoir le tems auquel la
mere abeille doit faire la ponte , & le
nombre d'oeufs qu'elle doit dépofer ; lorfqu'il
furpaſſe celui des alvéoles qui font
C iiij
50 MERCURE DE FRANCE.
faits , elles en ébauchent de nouveaux
pour fournir au befoin preffant ; elles femblent
connoître que les oeufs des abeilles
ouvrieres fortiront les premiers , & qu'il
y en aura plufieurs milliers ; qu'il viendra
enfuite plufieurs centaines d'oeufs qui produiront
des mâles ; & qu'enfin la ponte
finira par trois ou quatre , & quelquefois
par plus de quinze ou vingt oeufs , d'où
fortiront les femelles. Comme ces trois
fortes d'abeilles font de differentes groffeurs
, elles y proportionnent la grandeur
des alvéoles . Il eft aifé de diftinguer à
l'oeil ceux des reines , & que l'on a appellé
pour cette raifon alvéoles royaux ; ils font
les plus grands . Ceux des faux bourdons
font plus petits que ceux des reines , mais
plus grands que ceux des mulets , ou abeil- ·
les ouvrieres.
La mere abeille diftingue parfaitement
ces differens alvéoles ; lorfqu'elle fait fa
ponte , elle arrive environnée de dix ou
douze abeilles ouvrieres , plus ou moins ,
qui femblent la conduite & la foigner ;
les unes lui préfentent du miel avec leur
trompe , les autres la lêchent & la broffent.
Elle entre d'abord dans un alvéole la
tête la premiere , & elle y refte pendant
quelques inftans ; enfuite elle en fort , &
y rentre àreculons , la ponte eft faite dans
AVRI L. 1751.
57
un moment. Elle en fait cinq ou fix de
fuite , après quoi elle fe repofe avant que
de continuer. Quelquefois elle paffe devant
un alvéole vuide fans s'y arrêter.
Le tems de la ponte eft fort long , car
e'eft prefque toute l'année, excepté l'hyver.
Le fort de cette ponte eft au printems ;
on a calculé que dans les mois de Mars &
de Mai , la mere abeille doit pondre environ
douze mille oeufs , ce qui fait environ
deux cens oeufs par jour : ces douze mille
ceufs forment en partie l'effain qui fort à la
fin de Mai ou au mois de Juin , & remplacent
les anciennes mouches qui font
partie de l'effain , car après fa fortie la ruche
n'eft pas moins peuplée qu'au commencement
de Mars.
Les oeufs des abeilles ont fix fois plus de
longueur que de diamérre ; ils font courbes;
f'une de leurs extrémités eft plus petite que
l'autre elles font arrondies toutes les deux .
Ces oeufs font d'une couleur blanche tirant
fur le bleu ; ils font revêtus d'une membra
ne flexible , deforte qu'on peut les plier ,
& cela fe peut faire fans nuire à l'embrion,
Chaque ceuf eft logé féparément dans un
alvéole, & placé de façon à faire connoîtrę
qu'il eft forti du corps de la mere par le
petit bout , car cette extrémité eft collée
au fond de l'alvéole. Lorfque la mere ne
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
trouve pas un affez grand nombre de cellules
pour tous les oeufs qui font prêts à
fortir , elle en met deux ou trois & même
quatre dans un feul alvéole ; ils ne doivent
pas y refter , car un feul ver doit remplir
dans la fuite l'alvéole en entier. On à vù
les abeilles ouvrieres retirer tous les oeufs
furnuméraires ; mais on ne fçait pas fi elles
les replacent dans d'autres alvéoles ; on ne
croit pas qu'il fe trouve dans aucune circonftance
plufieurs oeufs dans les cellules
royales.
:
La chaleur de la ruche fuffit pour faire
éclore les oeufs , fouvent elle furpaffe de
deux degrés celle de nos étés les plus
chauds en deux ou trois jours l'oeuf eſt
éclos ; il en fort un ver qui tombe dans
l'alvéole. Dès qu'il a pris un peu d'accroiffement
, il fe roule en cercle ; il eſt blanc ,
charnu , & fa tête reffemble à celle des
vers à foye ; le ver eft pofé de façon qu'en
fe tournant, il trouve une forte de gelée ou
de bouillie qui eft au fond de l'alvéole , &
qui lui fert de nourriture. On voit des
abeilles ouvrieres qui vifitent plufieurs
fois chaque jour les alvéoles où font les
vers : elles y entrent la tête la premiere &
y restent quelque tems. On n'a jamais pû
voir ce qu'elles y faifoient ; mais il eft à
croire qu'elles renouvellent la bouillie
AVRIL. 19 1751 .
dont le ver fe nourrit. Il vient d'autres
abeilles qui ne s'arrêtent qu'un inftanr à
l'entrée de l'alvéole , comme pour voir s'il
ne manque rien au ver. Avant que d'entrer
dans une cellule , elles paffent fucceffivement
devant plufieurs ; elles ont un
foin continuel de tous les vers qui viennent
de la ponte de leur reine : mais fi on
apporte dans la ruche des gâteaux , dans
lefquels il y auroit des vers d'une autre
ruche , elles les laiffent périr , & même
elles les entraînent dehors . Chacun des
vers qui eft né dans la ruche , n'a que la
quantité de nourriture qui lui cft nécef.
faire , excepté ceux qui doivent être changés
en reines ; il refte du fuperflu dans les
alvéoles de ceux- ci. La quantité de la
nourriture eft proportionnée à l'âge du
ver ; lorfqu'ils font jeunes , c'eſt une bouillie
blanchâtre , infipide comme de la colle
de farine. Dans un âge plus avancé , c'eſt
une gelée jaunâtre ou verdâtre , qui a un
goût de fucre ou de miel ; enfin lorfqu'ils
ont pris tout leur accroiffement , la nour
riture a un goût de fucre mêlé d'acide. On
croit que cette matiere eft compofée de
miel & de cire que l'abeille a plus ou moins
digérés , & qu'elle peut rendre par la bou
che lorfqu'il lui plaît.
Il ne fort du corps des vers aucun ex-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
crément auffi ont-ils pris tout leur accroiffement
en cinq ou fix jours. Lorfqu'un
ver eft parvenu à ce point , les abeilles
ouvrieres ferment fon alvéole avec de
la cire ; le couvercle eft plat pour ceux ,
dont il doit fortir des abeilles ouvrieres .
& convexe pour ceux des faux bourdons.
Lorfque l'alvéole eft fermé , le ver tapiffe
l'intérieur de fa cellule avec une toile de
foie il tire cette foie de fon corps , au
moyen d'une filiere , pareille à celle des vers
à foie , qu'il a au- deffous de la bouche.
La toile de foie eft tiffue de fils qui font
très proches les uns des autres , & qui fe
croifent ; elle eft appliquée exactement
contre les parois de l'alvéole. On en trouve
où il y a jufqu'à vingt toiles les unes
fur les autres ; c'eft parce que le même al❤
véole a fervi fucceffivement à vingt vers ,
qui y ont appliqué chacun une toile , car
lorfque les abeilles ouvrieres nettoyent
une cellule où un ver s'eft métamorphofé ,
elles enlevent toutes les dépouilles de la
nymphe , fans toucher à la toile de foye.
On a remarqué que les cellules d'où fortent
les reines , ne fervent jamais deux
fois ; les abeilles les détruifent pour en bâtir
d'autres fur leurs fondemens .
Le ver , après avoir tapiffé de foye fon
alvéole , quitte fa peau de ver , & à la
AVRI L. 1751. 61
place de fa premiere peau , il s'en trouve
une bien plus fine : c'eft ainfi qu'il fe chan
ge en nymphe. Voyez Nymphe. Cette
nymphe et blanche dans les premiers
jours , enfuite fes yeux deviennent rougeâtres
, il paroît des poils ; enfin , après
environ quinze jours , c'eft une mouche
bien formée , & recouverte d'une peau
qu'elle perce pour paroître au jour. Mais
cette opération eft fort laborieufe pour
celles qui n'ont pas de force , comme il
arrive dans les tems froids. Il y en a qui
périffent , après avoir paffé la tête hors de
l'enveloppe , fans pouvoir en fortir . Les
abeilles ouvrieres , qui avoient tant de
foin pour nourrir le ver , ne donnent aucun
fecours à ces petites abeilles lorsqu'elles
font dans leurs enveloppes ; mais dès
qu'elles font parvenues à en fortir , elles
accourent pour leur rendre tous les fervices
dont elles ont befoin. Elles leur donnent
du miel , les lêchent avec leurs trom.
pes & les effuyent , car ces petites abeilles
font mouillées , lorfqu'elles fortent de leur
enveloppe ; elles fe féchent bientôt ; elles.
déployent les aîles ; elles marchent pendant
quelque tems fur les gâteaux ; enfin
elles fortent au dehors , s'envolent , & dès
le premier jour elles rapportent dans la
ruche du miel & de la cire.
6z MERCURE DE FRANCE,
Les abeilles fe nourriffent de miel &
de cire brute ; on croit que le mêlange de
ces deux matieres est néceffaire , pour que
leurs digeftions foient bonnes ; on croit
auffi que ces infectes font attaqués d'une
maladie , qu'on appelle le dévoyement , lorf
qu'ils font obligés de vivre de miel feulement.
Dans l'état naturel , il n'arrive pas
que les excrémens des abeilles qui font
toujours liquides , tombent fur d'autres
abeilles , ce qui leur feroit un très- grand
mal ; dans le dévoyement ce mal arrive ,
parce que les abeilles n'ayant pas affez de
force pour fe mettre dans une poſition
convenable les unes par rapport aux autres,
celles qui font au-deffus laiffent tomber
fut celles qui font au- deſſous , une matiere
qui gâte leurs aîles , qui bouche les organes
de la refpiration , & qui les fait
périr.
Voilà la feule maladie des abeilles qui
foit bien connue , on peut y remédier , en
mettant dans la ruche où font les malades ,
un gâteau que l'on tire d'une autre ruche ,
& dont les alvéoles font remplis de cire
brute : c'est l'aliment dont la difette a caufé
la maladie ; on pourroit auffi y fuppléet
par une compofition ; celle qui a paru la
meilleure fe fait avec une demi-livre de
fucre , autant de bon miel , une chopine
AVRIL. 1751.
63
de vin rouge , & environ un quarteron de
fine farine de fêve. Les abeilles courent
tifque de fe noyer , en bûvant dans des
fuiffeaux , ou dans des réſervoirs , dont les
bords font escarpés . Pour prévenir cet inconvénient
, il eft à propos de leur donner
de l'eau dans des affiettes autour de leur
ruche. On peut reconnoître les jeunes
abeilles & les vieilles par leur couleur. Les
premieres ont les anneaux bruns & les poils
blancs ; les vieilles ont au contraire les poils
roux , & les anneaux d'une couleur moins
brune que les jeunes. Celles- ci ont les aî
les faines & entieres ; dans un âge plus
avancé , les aîles fe frangent & fe déchiquetent
à force de fervir. On n'a pas encore
pû fçavoir quelle étoit la durée de la
vie des abeilles : quelques Auteurs ont prétendu
qu'elles vivoient dix ans , d'autres
fept ; d'autres enfin ont rapproché de beaucoup
le terme de leur mort naturelle , en
le fixant à la fin de la premiere année : c'eft
peut- être l'opinion la mieux fondée ; it
feroit difficile d'en avoir la preuve , car on
ne pourroit pas garder une abeille féparé
ment des autres : ces infectes ne peuvent
vivre qu'en fociété .
Après avoir fuivi les abeilles dans leurs
differens âges , il faut rapporter les faits
les plus remarquables dans l'efpece de fo64
MERCURE DE FRANCE:
ciété qu'elles compofent . Une ruche ne
peut fubfifter , s'il n'y a une abeille mere ;
& s'il s'en trouve plufieurs , les abeilles
ouvrieres tuent les furnuméraires. Jufqu'à
ce que cette exécution foit faite , elles ne
travaillent point , tout eft en défordre
dans la ruche. On trouve communément
des ruches qui ont jufqu'à feize ou dixhuit
mille habitans : ces infectes travaillent
>
>
affidûment tant que la température de
l'air le leur permet . Elles fortent de la ruche
dès que l'aurore paroît ; au printems ,
dans les mois d'Avril & de Mai , il n'y a
aucune interruption dans leurs courſes ,
depuis quatre heures du matin jufqu'à huit
heures du foir ; on en voit à tout inftant
fortir de la ruche , & y rentrer chargées de
butin . On a compté qu'il en fortoit jufqu'à
cent par minute & qu'une feule
abeille pouvoit faire cinq , & même juſqu'à
fepr voyages en un jour . Dans les
mois de Juillet & d'Août , elles rentrent
ordinairement dans la ruche pour y paffer
le milieu du jour ; on ne croit pas qu'elles
craignent pour elles-mêmes la grande chaleur
, c'eft plutôt parce que l'ardeur du Soleil
ayant defféché les étamines des fleurs,
il leur eft plus difficile de les pelotonner
enfemble pour les tranfporter ; auffi celles
qui rencontrent des plantes aquatiques
AVRI L: 1751 .
65
qui font humides , travaillent à toute
heure.
Il y a des tems critiques , où elles tâchent
de furmonter tout obftacle , c'eſt
lorfqu'un effain s'eft fixé dans un nouveau
gite ; alors il faut néceflairement conftruire
des gâteaux ; pour cela , elles travaillent
continuellement ; elles iroienr jufqu'à une
lieue pour avoir une feule pelotte de cire.
Cependant la pluye & l'orage font infur
montables ; dès qu'un nuage paroît l'annoncer
, on voit les abeilles fe raffembler
de tous côtés , & rentrer avec promptitude
dans la ruche. Celles qui rapportent
du miel ne vont pas toujours le dépofer
dans les alvéoles ; elles le diftribuent fouvent
en chemin à d'autres abeilles qu'elles
rencontrent ; elles en donnent auffi à celles
qui travaillent dans la ruche , & même il
s'en trouve qui le leur enlevent de force.
Les abeilles qui recueillent la cire brute,
l'avalent quelquefois pour lui faire prendre
dans leur eftomac la qualité de vraie
cire :mais le plus fouvent elles la rapportent
en pelotes , & la remettent à d'autres
ouvrieres qui l'avalent pour la préparer ;
enfin la cire brute eft auffi dépofée dans
les alvéoles. L'abeille qui arrive chargée ,
entre dans un alvéole , détache avec l'ex-.
trémité de fes jambes du milieu les deux,
66 MERCURE DE FRANCE.
pelotes qui tiennent aux jambes de der
riere , & les fait tomber au fond de l'alvéole.
Si cette mouche quitte alors l'alvéole
, il en vient une autre qui met les'
deux pelotes en une feule maffe , qu'elle
étend au fond de la cellule ; peu - à-peu elle
eft remplie de cire brute que les abeilles
pétriffent de la même façon , & qu'elles
détrempent avec du miel . Quelque laborieufes
foient les abeilles , elles ne peuvent
pas être toujours en mouvement ; il
faut bien qu'elles prennent du repos pour
fe délaffer : pendant l'hyver , ce repos eft
forcé ; le froid les engourdit , & les met
dans l'inaction ; alors elles s'accrochent les
unes aux autres par les pattes , & fe fufpendent
en forme de guirlande.
que
Les abeilles ouvrieres femblent refpecter
la mere abeille , & les abeilles mâles
feulement , parce qu'elles font néceffaires
pour la multiplication de l'efpéce . Elles
fuivent la reine , parce que c'eft d'elle que
fortent les oeufs : mais elles n'en reconnoiffent
qu'une , & elles tuent les autres ; une
feule produit une affez grande quantité
d'oeufs. Elles fourniffent des alimens aux
faux bourdons , pendant tout le tems qu'ils
font néceffaires pour feconder la reine :
mais dès qu'elle ceffe de s'en approcher ,
ce qui arrive dans le mois de Juins dans le
A VRIL 1751 67
mois de Juillet , ou dans le mois d'Août
les abeilles ouvrieres les tuent à coup d'ai
guillon , & les entraînent hors de la ruche
elles font quelquefois deux , trois , ou
quatre enfemble pour fe défaire d'un faux
bourdon . En même tems elles détruifent
tous les oeufs , & tous les vers dont il doit
fortir des faux bourdons ; la mere abeille
en produira dans fa ponte un affez grand
nombre pour une autre génération. Les
abeilles ouvrieres tournent auffi leur aiguillon
contre leurs pareilles ; & toutes
les fois qu'elles fe battent deux enfemble ,
il en coûte la vie à l'une , & fouvent à
toutes les deux , lorfque celle qui a porté
le coup mortel ne peut pas retirer fon aiguillon
; il y a auffi des combats généraux ,
dont on parlera au mot Effain.
Les abeilles ouvrieres fe fervent encore
de leur aiguillon contre tous les animaux
qui entrent dans leur ruche , comme des
limaces , des limaçons , des fcarabés , &c.
Elles les tuent & les entraînent dehors . Si
le fardeau eft au-deffus de leur force , elles
ont un moyen d'empêcher que la mauvaife
odeur de l'animal ne les incommode ,
elles l'enduifent de propolis , qui eft une
réfine qu'elles employent pour efpalmer
la ruche. Voyez Propolis. Les guêpes &
les frelons tuent les abeilles , & leur ou
68 MERCURE DE FRANCE.
vrent le ventre pour tirer le miel qui ef
dans leurs entrailles ; elles pourroient fe
défendre contre ces infectes , s'ils ne les
attaquoient par furpriſe : mais il leur eſt
impoffible de réfifter aux moineaux qui en
mangent une grande quantité , lorfqu'ils
font dans le voisinage des ruches . Voyez
Mouffet , Swammerdam , les Mémoires de
M. Maraldi , dans le Recueil de l'Académie
Royale des Sciences , & le cinquième volume
des Mémoires pour fervir à l'Hiftoire des
Infectes , par M. de Reaumur , dont cet
abregé a été tiré en grande partie . Voyez
Alvéole , Effain , Gâteau , Propolis , Ruche
, Infecte.
y a plufieurs efpéces d'abeilles , differentes
de celles qui produifent le miel &
la cire ; l'une des principales éfpéces ,
beaucoup plus groffe que les abeilles , eft
connue fous le nom de bourdon. Voyez
Bourdon .
Les abeilles , que l'on appelle perce- bois
font prefque auffi groffes que les bourdons ;
leur corps eft applati , & prefque ras : elles
font d'un beau noir laifant , à l'exception
des aîles , dont la couleur eft violette .
On les voit dans les jardins dès le commencement
du printems , & on entend de
loin le bruit qu'elles font en volant : elles
pratiquent leur nid dans des morceaux de
AVRI L. 1751 69
bois fec, qui commencent à fe pourrir ; elles
y percent des trous avec leurs dents ;
d'où vient leur nom de perce - bois. Ces
trous ont douze à quinze pouces de longueur
, & font affez larges pour qu'elles
puiffent y paffer librement. Elles divifent
chaque trou en plufieurs cellules de fept
ou huit lignes de longueur ; elles font féparées
les unes des autres par une cloiſon
faite avec de la fciûre de bois & une efpéce
de colle. Avant que de fermer la
premiere pièce , l'abeille y dépofe un oeuf,
& elle y met une pâtée , compofée d'éta
mines de fleurs , humectée de miel , qui
fert de nourriture au ver , lorfqu'il eft
éclos ; la premiere cellule étant fermée ,
elle fait les mêmes chofes dans la feconde ,
& fucceffivemeut dans toutes les autres,
Le ver fe métamorphofe dans la fuite en
nymphe , & il fort de cette nymphe une
mouche qui va faire d'autres trous , &
pondre de nouveaux oeufs , fi c'est une fe
melle.
Une autre eſpèce d'abeille conftruit fon
nid avec une forte de mortier . Les femel-
Les font auffi noires que les abeilles percebois
& plus velues ; on voit feulement un
peu de couleur jaunâtre en- deffous à leur
partie poftérieure : elles ont un aiguillon
pareil à celui des mouches à miel ; les ma
70 MERCURE DE FRANCE.
les n'en ont point , ils font de couleur
fauve ou rouffe. Les femelles conftruiſent
feules les nids , fans que les mâles y travaillent
ces nids n'ont que l'apparence
d'un morceau de terre , gros comme la
moitié d'un oeuf , collé contre un mur ;
ils font à l'expofition du Midi. Si on détache
ce nid , on voit dans fon intérieur
environ huit ou dix cavités dans leſquelles
on trouve , ou des vers & de la pâtée
ou des nymphes , ou des mouches. Cette
abeille tranfporte entre fes dents une petite
pelote compofée de fable , de terre ,
& d'une liqueur gluante qui lie le tout enfemble
, & elle applique & façonne avec
fes dents la charge de mortier qu'elle a ap
portée pour la conſtruction du nid. Elle
commence par faire une cellule , à laquelle
elle donne la figure d'un petit dé à coudre
; elle la remplit de pâtée , & elle y dépofe
un oeuf, & enfuite elle la ferme. Elle
fait ainfi fucceffivement , & dans differentes
directions , fept ou huit cellules , qui
doivent compofer le nid en entier ; enfin
elle remplit avec un mortier groffier les
vuides que les cellules laiffent entr'elles ,
& elle enduit le tout d'une couche fort
épaiffe.
Il y a d'autres abeilles qui font des nids
fous terre ; elles font prefque auffi groffes
AVRIL. 17518 71
que des mouches à miel ; leur nid eft cylindrique
à l'extérieur , & arrondi aux
deux bouts : il eft pofé horisontalement
& recouvert de terre de l'épailleur de plufieurs
pouces , ſoit dans un jardin , ſoit en
plein champ , quelquefois dans la crête
d'un fillon. La mouche commence d'abord
par creufer un trou propre à recevoir
te cylindre ; enfuite elle le forme avec des
feuilles découpées : cette premiere couche
de feuilles n'eft qu'une enveloppe , qui
doit être commune à cinq ou fix petites
cellules , faites avec des feuilles comme la
premiere enveloppe, Chaque cellule eft
auffi cylindrique & arrondie pat l'un des
bouts ; l'abeille découpe des feuilles en
demi ovale chaque pièce eft la moitié
d'un ovale coupé fur fon petit diamétre,
Si on faifoit entrer trois piéces de cette
figure dans un dé à coudre pour couvrir
fes parois intérieures , de façon que chaque
piéce anticipât un peu fur la piéce
voifine , on feroit ce que fait l'abeille dont
nous parlons, Pour conftruire une petite
cellule dans l'enveloppe commune , elle
double & triple les feuilles pour rendre la
petite cellule plus folide , & elle les joint
enfemble , de façon que la pâtée qu'elle y
dépofe avec l'oeuf ne puiffe couler audehors,
L'ouverture de la cellule eft auffi
72 MERCURE DE FRANCE .
fermée par des feuilles découpées en rond,
qui joignent exactement les bords de la cellule.
Il y a trois feuilles l'une fur l'autre
pour faire ce couvercle . Cette premiere
cellule étant placée à l'un des bouts de
l'enveloppe cylindrique , de façon que
fon bout arrondi touche les parois intérieures
du bout arrondi de l'enveloppe ; la
mouche fait une feconde cellule fituée de
la même façon , & enfuite d'autres jufqu'au
bout de l'enveloppe . Chacune a environ
fix lignes de longueur fur trois lignes
de diamètre , & renferme de la pâtée &
un ver qui , après avoir paffé par l'état de
nymphe , devient une abeille. Il y en a de
plufieurs efpéces : chacune n'employe que
la feuille d'une même plante , les unes celles
de rofier , d'autres celles du maronnier ,
de l'orme d'autres abeilles conftruiſent
leurs nids à peu près de la même façon ,
mais avec des matériaux differens ; c'eft
une matiere analogue à la foye , & qui ſort
de leur bouche.
Il y a des abeilles qui font feulement
un trou en terre ; elles dépofent un oeuf,
avec la pâtée qui fert d'aliment au ver , &
elles rempliffent enfuite le refte du trou
avec de la terre. Il y en a d'autres qui ,
après avoir creufé en terre des trous d'en-
Miron trois
pouces de profondeur , les revêtiffent
AVRIL. 1754. 73
vetiffent avec des feuilles de coquelicot :
elles les découpent & les appliquent exactement
fur les parois du trou : elles mettent
au moins deux feuilles l'une fur l'autre.
C'eſt ſur cette couche de fleurs que la
mouche dépofe un oeuf & la pâtée du ver ;
& comme cela ne fuffit pas pour remplir
toute la partie du trou qui eft revêtue de
fleurs , elle renverfe la partie de la tenture
qui déborde , & en fait une couverture
pour la pâtée & pour l'oeuf , enfuite elle
remplit le refte du trou avec de la terre.
On trouvera l'Hiftoire de toutes ces
mouches , dans le fixiéme volume des Mémoires
pour fervir à l'Hiftoire des Infectes
par M.de Reaumur , dont cet abregé a été
tiré. Voyez Mouche , Inſecte. ( Z )
Abeilles , ( Myth. ) pafferent pour les
nourrices de Jupiter , fur ce qu'on en trouva
des ruches dans l'antre de Dicté , où Jupiter
avoit été nourri.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
DE
EPITRE A M. D,
E l'urne céleste
Le figne funefte
Domine fur nous ,
Et fous lui commence
L'humide influence
De l'ourfe en courroux.
L'onde fufpendue
Sur les monts voifins ,
Eft dans nos baffins
En vain attendue ;
Ces bois , ces ruiffeaux
N'ont rien qui m'amuſe ;
La froide Aréchufe
Fuit dans ces rofeaux
;
C'eft envain qu'Alphée
Mêle avec fes eaux
Son onde échauffée .
Telle eft des faifons
La marche éternelle
Des fleurs , des moiflons
Des fruits , des glaçons
Ce tribut fidéle
Qui fe renouvelle
Avec nos defirs,
AVRI L.
TS 1751 .
·
En changeant nos plaines
Fait tantôt nos peines ,
Tantôt nos plaifirs .
Cédons nos
campagnes
Aux tyrans
des airs ,
Flore & fes
compagnes.
'Ont fai les déferts .
Si quelqu'une y refte ,
Son fein outragé
Gémit , ombragé
D'un voile funefte ,
Et la nymphe en pleurs
Doit être modeſte
Jufqu'au tems des fleurs.
Quand d'un vol agile
L'amour & les jeux
Paffent dans la Ville ,
J'y paffe avec eux :
'Sur fa double fcéne
Suivant Melpomene
Et les jeux nouveaux »,
J'irai voir la guerre
Des Auteurs Rivaux
Qu'on juge au parterre
Lå ,fans affecter
Les dédains critiques ,
Je laiffe avorter
Ces brigues publiques:
Du beau feul épris ,
1 .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Envie ou mépris
Jamais ne m'enflame ;
Seulement dans l'ame ,
J'approuve ou je blâme,
Je bâille ou je ris.
Dans tes folles veilles
J'irai de mes airs
Frapper tes oreilles ;
Après nos Concerts
L'yvreffe au délire
Pourra fuccéder ;
Sous un double empire
Je fçais accorder
Le thyrfe & la lyre.
Je crois voir Thémire
Le verre à la main ,
Chanter fon refrein ,
Folâtrer & tire.
Quel fort plus heureux ?
Bûveur , amoureux ,
Sans foins , fans attente ,‹
Je n'ai qu'à faifir
Un riant loifir ;
Pour l'heure préfente
Toujours un plaifir ;
Pour l'heure fuivante
Toujours un defir.
Coulez mes journées
AVRIL. 1751: 77.
Par un noeud fi beau ,
Toujours enchaînées ;
Toujours couronnées
D'un plaifir nouveau-
Qu'à fon gré la Parque
Hâte mes inftans ,
Les compte & les marque
Aux faftes du tems ;
Je l'attends fans crainte
Par fa rude atteinte-
Je ferai vaincu ,
Mais j'aurai vêcu.
Sans datte ni titre ,,
Dormant à demi ,
Ici ton ami
Finit fon Epitre ,
En rimant pour toi
Ce dernier chapitre ::
La table où je boi.
Me fert de pupitre ,
De tes vins divers
Je ferai l'arbitre ,
Sois le de mes vers.
Je te les adrefle ,
Quoique fans jufteffe ,
Sans ordre & fans choix
En de folles rimes
On lit quelquefois
De fages maximes.
Y
"
Din
28 MERCURE DE FRANCE .
ADIEU AUX M USES.
S1 j'ai fait quelques vers dignes de voir le jour ;
Ils ne font point à moi , je les dois à PAmour :
Dès mes plus jeunes ans l'Amour fut mon idole.
Hélas ! faut-il fitôt quela faifon s'envole ,
Où les brûlans tranſports qu'il infpire à nos coeurs ›
Du plus charmant retour éprouvent les douceurs ?
Quand nos tendres foupirs ne font plus de conquêtes
,
Quand les fleurs du printems fe fanent fur nos
têtes ,
Quand la jeuneffe fuit pour ne plus revenir
L'Amour fuit avec elle , il faut le prévenir.
D'un amant furanné l'indécente foibleffe
Fait rire à fes dépens la folâtre jeuneſſe ,
Et le Dieu des plaifirs , enfant traître & badin 3.
De fes vaines ardeurs le fait un jeu malin.
Avant que de l'hyver les neiges furvenues ,
Rendent leurs coeurs de glace & leurs têtes che→-
nues ,
Les fages , préparés au ravage des ans,
De leurs beaux jours paffés quittent les paffe- tems .
Imitons , s'il fe peut , leur prudente retraite :.
Bientôt à d'autres foins il faut que je m'apprête.
Comme chaque faiſon , chaque âge a ſes plaiſirs,,
Heureux , qui fçauroit l'art de changer les deûrs !
AVRI L. 1751.
79
Voilà ce que le tems devroit mieux nous apprendre
,
Et que trop vainement on nous voit entreprendre
Le goût refte le même , & malgré tous nos foins
Nos penchans furmontés n'en fubfiftent pas moins
Toujours des doux tranfports du plaifir qui s'en
vole ,
La pefante raiſon triftement nous confole ;
Pour calmer nos regrets fes foins font fuperflus ,
Et quand le coeur eft mort , hélas ! on ne vit plus:
Adieu donc pour jamais , Mufe aimable & fo
lâtre ,
Compagne des amours dont j'étois idolâtre ,
J'abandonne à regret ma lyre & vos chanfons ;
Mais le tems me pourfuit & veut d'autres leçons .
Du moins en vous quittant fi je n'ai point la gloire
De voir mes vers gravés au Temple de Mémoire , ..
Jamais leur fouvenir ne troublera d'horreur
Le repos de ma vie & la paix de mon coeur.
Je n'ai point infulté la timide indigence ;
Je n'ai point encenſé la ſuperbe opulence ,
Et pour rendre aux vertus l'hommage mérité ,
J'ai manqué de talent & non de volonté.
O toi , qui dois à l'homme enfeigner Part de
vivre ,
Que chacun veut connoître , & que nul ne veut
ſuivre ,
Toi, de qui tant de fots , d'un ridicule ton
D iiij
30
MERCURE DE
FRANCE.
Affectant le langage ,
aviliffent le nom ,
Reine des paffions , fiere
Philofophie ,
Bien que de ton pouvoir mon efprit ſe défie ,
Bien
que mon coeur encor méconnoiſſe ta voix ;
Je fens qu'il faut enfin me foumettre à tès loix.
Des Socrates du tems je veux fuivre l'exemple ;
Mais quel modéle entr'eux faut-il que je con
temple ?
Quoi ! ces hommes dorés , fi parfumés , fibeaux !
Qui , fiers d'avoir par coeur appris quelques lambeaux
De Bayle ou de Montagne , extraits dans leurs,
Tablettes ,
S'en vont les débitant à toutes les toilettes ,
Puis ,
enphilofophés à fi modique prix ,
De leur profond fçavoir étonnent tour Paris ?
Ou bien , fi j'aime mieux , Cenfeur atrabilaire ,
Indulgent à moi ſeul , à tout autre ſévére ,
Imiter les propos de ce cauftique oifif ,
Jugeant tout , blâmant tout , important , décifif ,.
Dont l'adroit laconiſme affecté par prudence ,
Couvre de fon orgueil fa brutale ignorance?
Philofophes du jour , votre tems finira ;
La mode qui vous fit , bientôt vous détruira ;
Ce tyran des François fe fait enfin juftice ,.
Et de fes propres mains étouffe ſon caprice .
J'ai vu naître & tomber le régue des Pantins ,.
Auffi frivoles qu'eux , vous aurez leurs deftins..
AVRIL. SI
1751 .
Mais que fert de chercher des biens que je por
fede ?
Vais- je imiter ce fón que l'avarice obfède ,
Des mines du Potofe appellant le bonheur ,
Qu'il auroit dûtrouver dans le foud de fon car ?
Tréfor que dès long-tems le Ciel m'a fait connoître
,.
Vertueux . . . . toi , mon ami , mon maître ,.
De ton puiffant génie offre moi les clartés ;
Montre-moi ces fentiers du vulgaire écartés , -
D'où tu fçais pénétrer jufqu'aux fources facrées .
De tant de vérités trop long- tems ignorées..
Mais ne crois pas pourtant qu'en m'attachant à
tei,
Tes ſáblimes écrits foient tout ce que je voi,
Ce n'eft point à ce prix qu'on obtient mon eftime,
Il faut pour l'obtenir un droit plus légitime.
Hors de leur Cabinet je veux voir les Auteurs ,
Ei je fçais diftinguer les talens & les moeurs.
Ah ! c'eft-par- là , fur-tout , ami , que je t'admire !
Avoir zen coeur , ton ame , eſt le but où j'aſpire §
Pour être Philofophe & pouvoir m'en flatter ,
C'eſt ta ſeule verta que je veux imiter.
Top fort eft doux par elle , il eft digne d'envie
Tu fais à peu de frais le bonheur de ta vie. ·
Oc -bonheur n'appartient qu'au feul homme de
bien
2
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
Et ton coeur l'a . trouvé fans qu'il t'en coûtât rien.
Jamais on ne verra ton généreux courage
De la fortune épris , courir à l'efclavage :
Tu fuis les vains honneurs & les fauffes vertus
Et maître de toi feul , tu me veux rien de plus ……
Heureux qui gair ains fe fuffire à lui- même ? :
Ce grand art , en effet , eft le feul bien fuprême :
Sçavoir fe commander & fe faire obéir ,
Voilà le vrai bonheur pour qui fçait en jouirer
Vil enfant des enfers fervitude funefte ;
Le mérite indigné, te craint & te détefte ;
Sous ton joug odieux le grand homme abattu »
Sont énerver fa force & languir fa vertu..
L'honneur n'habite point dans une ame ferviles
C'eft pour de lâches coeurs qu'obéir eft facile ;
Le Sage eft fon feul maître , il n'obéir qu'aux
Dienx ,
Et libre dans fon choix , il fait le bien comme
Cux
Que ne puis je te voir & t'imiter de même ;
Omon cher .... toi , qu'avec transport j'aime
Vien , rammene à Paris ra gaîté , ta candeur ,
Image de la paix qui regne dans ton.coeur.
Appui des malheureux , ami tendre & folide
C'eft dans- tes fentimens que la vertu réfide ,
Et non , felon le train des Sages de nos jours,
Dans l'éclat affecté de quelques rains difcours.
AVRIL. 17515 83
Que fais-tu fi long- tems parmi tes Allobroges ,
Toi , qui trop au deffas de mes foibles éloges ,
As déja paffé Locke & terraffé Leibniz ?
Reviens , cher .... que bientôt réunis ,
De ... ... de toi , convive Hebdomadaire ,
Papprenne entre vous deux Part d'écrire & de
plaire.
Qui ne devient un fage avec de tels amis ;
Fat dans leurs entretiens indigne d'être admis
Je le ſçais ; mais enfin , tout ce que j'envifage
Loin de m'épouvanter , anime mon courage,
Non , qu'élevant ma voix à leur fublime toa ,
J'efpere avec les lears éternifer mon nom. `-
Mais fide mon devoir la loi m'eff toujours chére
Si je fais tout le bien qu'il m'eft permis de faire ,
Sítoujours la vertu fait mo ■ ſoin le plus doux ,
Amis, embraflez-moi , je fuis digne de vous,
Dvj
$4 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE
De Madame la P. F. à M. l'Abbé R: Docteur
de Sorbonne *. A. Paris le 21 Jan-.
vier 1721..

E vous rends graces , Monfieur , dem'avoir
procuré la lecture d'un ouvrage
, qui a pour titre : Eloge de Madame ·
Dacier. Perfonne ne prendra jamais plus :
de part que moi , à la juſtice que l'on rendra
à un mérite fi rare , & fi digne des
éloges des plus fameux Ecrivains , parce :
que perfonne n'a tant eftimé fes vertus , &
ne, la examinée avec plus d'attention ,
pendant plufieurs années que j'ai été au
nombre de fes amis , ce que j'ai toujours ;
tenu à grand honneur. Mais je vous
avouerai , que l'écrit dont il eft queſtion ,
m'a paru l'Eloge des ouvrages de Madame
Dacier , plutôt que celui de fa perfonne
.
* La voie , par laquelle nous avons reçu l'éloge
de Madame Dacier , nous autorife à croire qu'il
eft de Madame la Préfidente Ferrand , fi connue
par la délicateffe de fon efprit , & les charmes de
fa converfation. Les amis de cette femme célébre
doivent compte au Public de mille morceaux pleins
d'agrément qui lui font échappés , & dont ils fent .
les dépouiraires.
AVRIL 1751. 84
cependant c'eſt retrancher une partie de
fa gloire , que de ne pas entrer dans un
détail qui lui eft infiniment avantageux ,
& qui peut même être très-utile ; il feroic:
voir aux hommes qu'ils doivent ſouhaiter ,.
loin de le craindre , que les femmes ayent :
le goût des Livres ; & les femmes apprendroient
que la Science eft fipeu oppofée ·
à leurs devoirs , qu'aucune ne s'en eft ac
quittée auf excellemment que Madame.
Dacier.
En me rappellant le fouvenir de ce que
j'ai vu d'elle dans fon domestique , je lens,
naître une tentation à laquelle je vais fuccomber:
C'eft , Monfieur , d'entrer dans .
ce détail , où je fouhaitois que quelqu'un
plus capable que moi fût entré ; je n'ai
befoin après tout , que d'un récit fimple &
fidéle pour réuflir.
Montagne dit que l'on eft principale
ment obligé à Plutarque , de nous avoir
fait connoître les grands hommes à leur à
tous lesjours. On me fçaura donc gré d'a--
voir mis Madame Dacier dans un point de
vûe , également propre à faire aimer la
feience & la vertu.
La réputation de Madame Dacier com
me fçavante , m'avoit donné de l'admiration
& de l'humilité , fans nulle envie dee
la connoître plus particulierement ; je rezMERCURE
DE FRANCE: -
1
connoiffois la diftance infinie qui nous
féparoit , & je ne me jugeois pas à portée
de profiter de fon commerce , jufqu'au
moment que la fortune m'ayant liée d'amitié
avec de fes amis intimes , ils me dirent
des chofes d'elle , qui me firent defirer
ardemment de la voir ; je la trouvai filant , -
d'une politeffe judicieufe éloignée de
toute affectation , parlant aux femmes des
chofes dont on les entretient ordinairement.
Je me fouviens que je penfai m'en
fâcher , & que me croyant plus habile
qu'elle dans ce que je fuppofe , qu'elle
traitoit de bagatelle , j'aurois voulu qu'elle
me parlât de ce que je ne fçavois pas ; mais
je connus bientôt que l'on pouvoit toujours
s'inftruire avec elle : les ajuſtemens
les meubles , rien ne lui étoit inconnu ::
elle fçavoit les differentes fabriques des .
étoffes , & leurs differens degrés de bonté ,.
auffi bien que leur jufte prix ; & j'aurois
donné la préference à Madame Dacier ,
fur toutes les femmes de ma connoiffance,
pour des emplettes confidérables . -
Sa fille vivoit alors : une fanté qui avoiti
toujours été délicate , n'avoit pas permis
à Madame Dacier de l'engager dans la
même carriere où elle avoit acquis tant des
gloire mais de fages ménagemens , & les
heureufes difpofitions de cette aimable
2
AVRIL 1751. 87-
file , lui avoient procuré tout ce qui peut
perfectionner la raison & ouvrir l'efprit ;
elle s'étoit d'abord amufée de l'étude de la
Muſique ; mais tenant de fa famille l'idée :
& l'amour de la perfection , elle étoit de- -
venue fi habile , que dans des Concerts
qu'elle faifoit avec les plus fameux Muſiciens
, elle montroit une capacité preſque :
miraculeuſe : fa figure donnoit un nouvean
luffre à un talent fi agréable , & femblable
à Clio , elle en avoit les graces &
la modeſtie , aufli-bien que la fcience ::
elle étoit digne en toute maniere de l'amour
de M. & de Madame Dacier , & du
rendre fouvenir de ceux qui l'ont connue...
Elle a eu le deftin des rofes , elle a vêcu .
l'eſpace d'un matin.
Madame Dacier n'oublioit rien de fa
part pour rendre les Concerts dont je par--
le d'agréables régals , foit par une compagaie
choifie, foit par des collations qu'elle
compofoit de ce qu'elle faifoit elle -même; :
fa pariflerie , fes confitures , fes liqueurs
tout étoit d'un goût exquis ; elle fçavoit
même faire du pain excellent. Quand je :
confidérois dans ces fortes d'occupations
cette même perfonne , qui étoit fi bien
entrée dans le ſublime d'Homére, je croyois ;
voir ces mêmes Héros paffer des emplois
les plus férieux , au foin de recevoir leurs s
$8 MERCURE DE FRANCE:
hôtes . Madame Dacier & ces Héros m'en
paroiffoient plus aimables , & ce fentiment :
me confirmoit dans la penfée que nous.
avons une fauffe idée de la véritable grandeur.
J'admirois encore plus Madame Da
cier dans fes talens domeftiques que dans
fes Livres ; j'avoue que ces differens méri
tes étoient ce qu'eft le clair- obfcur en peinture
; leur oppofition les relevoit ; mais
elle faifoit fentir dans toutes les actions :
une convenance & une bonté , qui ſeales
leur auroient donné du prix ; le jugement
que j'en portois étoit conforme à fes pro--
pres fentimens , car jamais perfonne n'as
fait tant de cas des moeurs ; nul ménagement
de vanité ou d'intérêt ne lui a fait
mettre au rang de fes amis des gens fans >
vertu indulgente cependant ou du moins
très-référvée à blâmer ce qu'elle n'approu
voic pas ', elle ne cherchoit pas à mettre :
fon mérite au jour , en lui oppofant les défauts
d'autrui. On en lui remarquoit nuli
retour fur elle - même , elle ne faifoit jamais
fentir le moi ; la bonté naturelle l'é--
loignoit des opinions qui favorifent la dureté
; elle fe délaffoit , en s'amufant de plu
freurs fortes d'animaux qu'elle nourrifloit
& dont elle prenoit foin elle même ; quiz
l'auroit vûe au milieu de fes oiſeaux , l'au--
roit crûe toute livrée à ce goût-là. Il fauce
AVRIL. 89
1751.
avoir vu familierement Madame Dacier
pour comprendre le loifir que donne l'averfion
de l'oifiveté & de ces vains amufemens
qui confument le tems des autres
femmes ; elle trouvoit du tems pour
tout , & tout fe faifoit avec tant d'ordre ,
qu'elle n'avoit jamais l'air affairé ; je ne
fçais cù j'ai lu que les actions du Sage forment
l'harmonie la plus parfaite qui- foir
fous le Ciel.
Après ce que je viens de dire , on ne
peut douter des foins qu'elle avoit de fes
domeſtiques ; elle fçavoit être libérale &
économe , bonne fans fe familiariſer , neconnoiffant
rien de petit de tout ce qui
lui paroiffoir néceffaire au bon ordre de fa
maifon ; bonne mere après avoir rempli
les devoirs de fille d'une maniere digne
du pere que la Providence lui avoit donné
; amie fûre & folide , fans humeur , fupportant
les torts de fes amis avec une paience
& une douceur , également éloignee
de l'infenfibilité & de la délicateffe outrée :
qui ne pardonne rien , enfin épouſe fi parfaite
, que l'on peut affûrer fans exageration
qu'elle n'a pas eu fa pareille . C'eft un
affemblage que la Nature & la fortune ne
font peut-être qu'une fois , que de joindre:
tant de vertus , tant d'efprit & tant de:
frience à mille qualités agréables & utiles..
90 MERCURE
DE FRANCE .
Je n'entre point dans un détail qui me me
neroit trop loin ; mais vous fçavez , Mon
fieur , qu'on ne pouvoit fouhaiter à Mad
Dacier aucune forte de connoiffance , elle
les avoit toutes ; ayant lû en tout genre ce
ce qu'il y a de plus excellent , elle en avoit
profité d'un façon à ne laiffer pas lieu de
douter qu'elle n'eût eu principalement en
vue fa propre perfection , & que fon deſſein
en écrivant , ne fût de procurer aux autres
les mêmes avantages
..
Je ne me fuis pas engagée à parler de la
maniere d'écrire de Mad . Dacier , quoique
jaye en la hardielle d'en juger & que j'aye
écrit quelque part que fon ftyle , formé de
bonne heure fur celui des meilleurs Auteurs
, avoit la force & l'exactitude du ſtyle
des hommes , jointes à une certaine douceur
propre aux femmes , qui rendoit fa
maniere d'écrire fupérieure à toute autre ;
mais je ne puis me taire de fes Lettres ,
j'entens celles que l'on écrit dans le commerce
ordinaire. Cette perfonne , fi remplie
des beaux traits des Poëtes & des Hiftoriens
, connoiffoit fi précisément en quoi
confifte principalement la beauté de chaque
chofe , que fon érudition difparoiffoit
dans fes Lettres , & qu'elles pouvoient
paffer pour avoir été écrites par une femme
du grand monde qui a beaucoup d'efprit
AVRIL 1781. 91
& dont l'éducation n'a pas été négligée.
Ceux qui l'ont vûe animée à un certain
point dans les difputes qu'elle n'a pû éviter
, l'ont bien mal connue ; elle féparoit
les Auteurs de leurs livres avec une exactitude
ſcrapuleuſe , & comme on peut avoir
de la probité & de la vertu & fe tromper
fur un point d'érudition , elle ne prétendoit
pas attaquer leurs perfonnes dans cette
forte de combat ; j'avoue que cette forte
de diftinction n'eft pas trop du goût d'un
Auteur , dont ordinairement la partie la
plus fenfible eft fon ouvrage ; mais comme
cela ne devroit pas être , Madame Dacier
a fait honneur à tous ceux avec qui elle a
eu des differends , de les fuppofer tels
qu'ils doivent être ; c'eft une honte à un
Sçavant ( le Pere Hardouin , Jéſuite ) du
premier Ordre , d'avoir attaqué Madame
Dacier comme il a fait ; à la vérité le Pu-
Blic l'a vengée , & la pofterité la vengera en
core davantage . Quand j'ai vû des Sçavans .
relever les prétendues fautes de Madame
Dacier , au lieu de la combler des louanges
qu'elle a fi bien méritées par fes excellens
ouvrages, je n'ai pû m'empêcher de foup-.
çonner les hommes de voir d'un oeil d'en--
vie la ſcience dans les femmes , & que ce-
´ne ſoit à eux que nous devions nous pren--
dre de la puérile éducation que l'on nous .
donne
12 MERCURE DE FRANCE.
Ce que je viens de dire de la difpofition
de Madame Dacier , s'eft principalement
fait remarquer par rapport à M. de la Mot
te. Je fuis témoin qu'elle n'a pas fouffert
en fa préfence le moindre trait qui fortît
du fait de la difpute. Les amis de cet Auteur
ont regardé le Livre de la Corruption
du goût comme un outrage , & je crois
qu'il eft un effet de l'eftime que Madame
Dacier faifoit de M. de la Motte ; elle ne
pouvoit en façon du monde être de fon
fentiment ; mais elle avoit fi bonne opinion
de lui , qu'elle fe flattoit de le ramener
au vrai , & elle le croyoit fi propre
féduire , qu'elle n'a jamais voulu fuivre le
confeil que quelques-uns de fes amis lui
donnoient,de laiffer Homere avec fa vieille
réputation de 3000 ans vis-à- vis de M.
de la Motte. Craindre pour Homere ,
c'eft fembler mettre la main à l'Arche , fi
j'oſe me fervir de cette expreffion ; après
tout il eft jufte de laiffer le droit à ces
Meffieurs les Anti-Homeriftes de trouver
Homere un rêveur ; les autres ont droit
aufli de pefer l'autorité des Longins , des
Quintiliens , des Cicérons , des Horaces
& des Racines , avec l'autorité de ces Meffieurs
ce que je ne puis comprendre ,.
c'eft que M. de la Motte n'ait pû deviner
de quel côté pencheroit la balance..
AVRIL. 1751. 93
Après avoir parlé de la modération de
Madame Dacier , dans les difputes , je dois
parler de celle que l'on remarquoit en elle
par rapport à la fortune ; cette femme fi
connue & fi honorée dans l'Europe , cherchée
avec empreffement par les Etrangers,
s'eft trouvée en d'étranges embarras.
Un préfent pénible , un avenir incertain
, rien n'altéroit fa modération ; dans
les dernieres années de fa vie elle parloit
de fe retirer en Languedoc : le feul intérêt
de M. Dacier retardoit fa retraite ; elle
craignoit qu'il ne s'en accommodât pas ; je
fuis perfuadée que pour elle elle s'y feroit
trouvée contente ; mais quoiqu'elle ne
parlât de fon deffein qu'à fes amis , il ne
lui échappoit pas la moindre plainte , elle
n'appelloit point la fortune injufte ni aveugle
, & toujours également éloignée de
flatter ou de blâmer les Puiffances , elle
furprenoit par une conduite fi exactement
fage , qu'elle paroifſoit plus qu'humaine .
Certe modération n'étoit rien moins
qu'une certaine difpofition de tempérament
, qui produit la foibleſſe & la timidité.
Les ouvrages de Madame Dacier
prouvent que fon efprit étoit plein de feu
& de vigueur. Son courage n'étoit pas
moindre ; jamais perfonne n'a été plus fenfible
& n'a aimé plus tendrement ce qu'el
94 MERCURE DE FRANCE.
de
le devoit aimer , & cependant jamais per
fonne n'a réprimé avec tant de force les
excès où peut jetter la fenfibilité , ména
geant les autres , en renfermant en ellemême
fes propres fentimens ; exempte
la vanité , qui fouvent nous fait montrer
nos larmes & nous parer de nos malheurs ;
toujours vraie , toujours fage ; c'étoit par
la connoiffance que l'on avoit de fon caretére
, plutôt que par fes plaintes , que
l'on étoit inftruit de fes afflictions ; elle
avoit perdu un fils à qui on peut dire
qu'elle avoit donné une double naiffance ,
en fe chargeant de fon éducation . Que ne
promettoit point un enfant , qui à l'âge de
dix ans avoit porté fur Hérodore & fur
Polybe un jugement que M. & Madame
Dacier auroient pû avouer. Quel coup
pour Madame Dacier , que la mort d'ua
tel fils ! Mais à quelle épreuve ne fut pas
mife fa vertu , quand elle vit cette fille ,
l'objet de tant de foins & de tant d'amour,
confumée par une longue maladie ! Quel
fpectacle pour une telle mere ? Mais perfuadée
que fa préfence étoit néceffaire à fa
fille, elle dévoroit fa douleur pour le con
ferver le droit d'en être la garde affidue
jour & nuit, & de ne la quitter que dans le
funefte moment où elle pouvoit dire , je
ne la verrai plus.
AVRIL. 1751. 95
Cet endroit de ma Lettre me rappelle le
fouvenir de mes propres pertes ; quelle
douleur de voir périr ce qu'on aime ,
quand l'eftime publique s'accorde avec
notre tendreffe ! Madame Dacier mêloit
fes larmes avec celles d'une autre elle-même,&
ce qui fembloit augmenter fon affiction
, fervoit à l'adoucir ; mais mes larmesavoient
tantde differentes cauſes, que
je ne puis comprendre comment j'ai réfifté
à une fituation fi cruelle ; je fuis prefque
honteuse de vivre. Vous fçavez mieux
qu'un autre , Monfieur , par la confiance
que j'ai en vous , d'où j'ai tiré ma force ,
& que c'eft de cette même fource où l'innocence
de la vie de Madame Dacier lui
donnoit droit de puifer abondamment.
C'eft à vous qui la connoiffiez à fond , à
mettre la derniere main au portrait que j'ai
entrepris de cette aimable femme , en vous
parlant de fa folide pieté & de fes réflexions
également édifiantes , & inftructives
fur l'Ecriture Sainte , dont la lecture commençoit
tous les jours fes occupations ;
Vousn'oublierez point fes aumônes , fouvent
exceffives , prefque toujours ignorées
deceux mêmes qui les recevoient , & que
nous ignorerions auffi, fi vous ne vous étiez
difpenfé du fecret qu'elle avoit exigé de
Yous ;pour moi je n'ai plus rien à dire ,
6 MERCURE DEFRANCE .
non que je croye avoir tout dit , mais par
l'impoffibilité qu'une perfonne plus habile
que moi , trouveroit à épuiſer un ſujet inépuifable.
VERS
A M. Greffet ,fur ce qu'il a procuré l'établiffement
d'une Académie de Belles- Lettres
dans la Ville d'Amiens.
A Ina l'amour de la Patrie ,
De ton coeur & de ton génie
Confacrant les heureux talens ,
Cher Greffet , dans les murs de ta Ville chérie ,
D'une immortelle Académie
Vient de pofer les fondemens,
'Apollon à ton zéle uniffant fon fuffrage
Voit avec plaifir cet ouvrage ,
Elevé par les mains d'un de fes favoris ,
Et ce Dieu pour jamais s'engage
De le rendre durable autant que tes écrits.
On dit qu'en ce jour mémorable ,
Où dans Amiens pour la premiere fois,
De ton Inftitut vénérable
Le Dieu du goût fonda les lois ,
Il voulut emprunter ta voix ,
Et propofa ta muſe aimable
Pour
AVRI L.
97 1751 .
Pour le modéle véritable
Des Eleves dont il fit choix.
» Vous , qui des doctes Soeurs arborez la banniere ;
Néophytes, dit- il , l'honneur de ces climats ,
» Courez dans la noble carriere
» Qù Greffet doit guider vos pas.
>Nourri depuis long tems aux rives du Parnaffe,
» Il en connoît tous les fentiers ,
» Et c'eft en marchant für fa trace
33
Que vous cueillerez des lauriers;
» Surtout dans la belle Nature ,
» Comme lui , prenez les pinceaux ,
»C'eft par là que fa main, fi légere & fi fúre,
Sçait tracer ces parfaits tableaux ,
Dont la délicate peinture ,
35
» Sans fard & fans enluminure ,
» Offre aux yeux des charmes nouveaux.
לכ
» A ces conditions , j'affûre
Dès à préfent à la Société ,
» Et pour toujours chez la race future ,
» Lot fameux d'immortalité.
Ainfi parla ce Dieu . Par un joyeux murmure
On applaudit au choix qu'il a dicté ,
Et fur ton inftitut fon infaillible augure
Par le Public eft accepté.
Cher Greffet , goûte en paix la gloire ,
Le plaifir de faire du bien ;
Vis long-tems , & chéri des Filles de Mémoire ,
Aimable efprit , bon Citoyen ,
E
98 MERCURE DE FRANCE
Des bords heureux , qui t'ont vu naître ,
Puifle Apollon ne s'exiler jamais !
Que fertile en talens parfaits ,
Amiens par tout falle connoître
Qu'elle mérite tes bienfaits !
Raoult.
淡粥送洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
E LOGE
De M. Languet de Gergy , ci-devant Curé
de Saint Sulpice , extrait di Panégyrique
de S. Sulpice , prononcé dans l'Egüfe Paroiffiale
de S. Sulpice , en présence de M.
l'Archevêque de Sens , qui officioit pontifisalement
le 24 Janvier dernier. Par M.
TAbbé du Moulin , Vicaire de Saint
Hyppolite.
Saint Sulpice connut comme Saint Paul , que fa
miffion étoit remplie , & qu'il avoit couronné fa
courfe ;il remit à un Coadjuteur légitimement élû ,
le gouvernement de fon Eglife pour ne fonger
plus qu'à la fubfiftance des pauvres & à ſa ſanctification
.
E dernier trait , Meffieurs , n'achevet'il
Cril pas le portrait d'un Paſteur que
vous venez de perdre , & auquel , fans
doute , vous avez penſé plufieurs fois penAVRIL.
1751.
99
dant que je vous parlois de votre Saint
Patron ?
Permettez-nous , Monfeigneur , * de
répandre des fleurs fur le tombeau d'un
homme illuftre que vous avez pleuré comme
un frere digne de vous , & nous comme
un pere digne de tous nos regrets.
Homme né pour faire les délices du
monde , dans lequel il pouvoit paroître
avec éclat , il vivoit au milieu de vous ,
Meffieurs , dans un état de modeftie & de
fimplicité qui lui gagnoit tous les coeurs.
Supérieur à toutes les foibleffes , je di-
Tois prefque à l'humanité , fa vertu ne s'appercevoit
pas qu'il étoit environné de defordres
& de fcandales ; le plus doux , le
plus aimable des hommes & en mêmetems
le plus irréprochable & le plus édifiant
, il réuniffoit l'affection & l'eftime
publique , & on ne put jamais aimer en
lui que des vertus.
Appellé au gouvernement de cette vaſte
Paroifle, on vit que fa fageffe n'avoit point
de bornes. Toujours plein de grands projets
, toujours attentif aux moindres détails ,
il fuffifoit feul à toutes fes occupations.
Son zéle prudent & moderé fut toujours
couronné par les fuccès les plus heu-
* Adreffant la parole à M. l'Archevêque de
Sens.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
reux . Il fçavoit parler aux Grands le langage
de la foi , & les vérités terribles de la
Religion avoient dans fa bouche des charmes
qui le faifoient défirer dans ces momens
horribles , où prêts de quitter une
terre délicieufe pour eux , les Grands haïffent
tout ce qui leur annonce cette cruelle
Léparation .
Il ne faifoit pas de diftinction entre
l'ame du riche & l'ame du pauvre ; il avoit
toujours le tems de fe prêter à la confiance
publique , d'écouter & d'inftruire tous
ceux qui lui demandoient des leçons de
falut. Cet homme d'un efprit élevé , qui
fans manquer aux égards dûs à la grandeur,
fçavoit conferver jufqu'au pied du Trône
la dignité Apoftolique , fçavoit auffi fe familiarifer
noblement avec le pauvre & le
miferable.
Les pauvres même étoient fes enfans les
plus chéris ; on eût dit qu'il ne vivoit que
pour eux . C'eft à vous , mes freres , à nous
apprendre ce qu'il fit pour rendre fertiles
ces triftes années où l'on manquoit de
pain . Riches , pauvres , vous pouvez chan
ter enfemble les prodiges de fa charité ; les
uns , parce qu'il faifoit fructifier vos tréfors
pour le Ciel , les autres , parce que
dans des jours de mort il vous a fait vivre
fur la terre. Si ce grand homme eut pâ
AVRIL. 1751. FOF
Livre tous les défirs de fon coeur , on n'au
roit plus vû de miferes dans le monde ; il
avoit conçu des projets de miféricorde ,
qui auroient fait difparoître toutes les infortunes
.
Cette Maiſon , * aufli édifiante par la
régularité des moeurs , qu'illuftre par la
noolelle des perfonnes qui l'habitent , n'étoit
que l'ébauche du bien qu'il vouloit
faire fur la terre , & . fes projets , tout
grands , tout admirables , tout immenfes
qu'ils étoient , il étoit capable d'en rendre
l'exécution facile. J'en attefte ce vafte Edifice
, l'admiration de la Poſtérité , qui n'étoit
pas encore élevé , lorfque vous y vítes
paroître des ornemens pompeux, des chefsd'oeuvre
de peinture , & toutes ces richeffes
précieufes dont le monde fait hommage
à la Religion : cependant il ne donnoit à
cette entreprife que des momens qu'il
pouvoit dérober aux fonctions du Miriftere.
Ah ! s'il eût vêcu plus long- tems . . ..
O trifte condition de l'humanité ! Nous
femmes fans ceffe occupés à pleurer les
grands hommes ; le Seigneur femble ne
nous les prêter, que pour nous faire mieux
fentir nos befoins , lorfqu'ils ne font plus.
Que dis-je , Meffieurs ? Le Pafteur que
*L'Enfant Jélus.
E ij
102 MERCURE DE FRANCE.
vous pleurez a prévenu vos regrets & vo
douleurs. Comme Saint Sulpice , il s'ef
donné un fucceffeur qui perpétue fa ten
dreffe paternelle & fes vertus éminentes
mais il vit , & je n'ofe parler . Ceux qu
nous fuccederont dans cette Chaire de vé
rité , le loueront un jour , en apprenant
votre poftérité que vous l'avez reçû ave
acclamation des mains d'un prédéceffeu
éclairé , qui ne s'étoit jamais trompé dan
la connoiffance des hommes , & que la fa
geffe de fon gouvernement furpaffe encore
toutes vos elpérances.
L'HEUREUX HY MEN ,
CANTATILLE EPITALAMIQUE,
A l'occafion du Mariage de M. Launay de
S. Valery, avec Mlle le Noir de Ceindré.
A Mour , viens former une chaîne ,
Qui fait mes plus aidens défirs ;
Au charmant tranfport , qui m'entraîne ,
Daigne mêler les doux plaifirs.
Un objet , fuivi par les Graces ,
Me prépare le plus beau jour ,
AVRIL 1751. 103
Et ce n'eft plus que fur les traces
Qu'on voit voler le tendre Amour,
Amour , viens former une chaîne ,
Qui fait mes plus ardens defirs ;
Au charmant tranfport , qui m'entraîne ,
Daigne mêler les doux plaifirs.
C'étoit par ces mots que Daphnis
Alpiroit à l'inſtant d'un hymen favorable ;
Tous les Dieux réſervoient ce prix
A fon caractére adorable.
Le jour arrive enfin où fes voeux font comblés ;
Dans ce moment heureux que fon ame étoit ten
dre ?
Il peint fes fentimens ; fa voix les fait entendre
A tous les amis aſſemblés.
De la beauté la plus parfaite
L'Hymen récompenſe mes voeux ¿
Habitans de cette retraite ,
Chantez la gloire de mes feux.
Le coeur charmé de ma conquête ,
Je veux paffer d'heureux momens ;
Chaque jour ce fera la fête
Et des Amours & des amans.
De la beauté la plus parfaite
L'Hymen récompenſe mes voeux ;
E
104 MERCURE DEFRANCE,
Habitans de cette retraite ,
Chantez la gloire de mes feux.
Laffichard.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Mars font , Tapifferie,
argument , métamorphofe & Mithridate, contrepoifon.
On trouve dans le premier Logogriphe
argent , mur , ruë , nuë, âne , garre,
vent , Maur , rave , mure , guet , augment ,
marge , eau , Mage , martre , Ange , mât ,
age , mat , Marne , mange , muet , ame, amer,
agent , amen , ut , rage , arme , gâte. Oir
trouve dans le fecond, mort , Morphée , Mahomet
, Orphée , Rhée , fot , Oeta , rofe , Poëte,
Pharos , Paros & Mars. On trouve dans.
le troifiéme , datte , mirthe , rat, trait , rade,
Medra , Ville de Negritic , Armide, re , mi,
ire , taille , midi & Mer.
J
ENIGM E.
E fuis enfant de l'art ; mon ſujet eft mon maître;
Mon pouvoir abfolu partout le fait connoître ,
Et quand j'en fais ufage, on me craint , on fe taît ,.
Ou bien il en cuiroit , & c'eft ce qui déplaît.
Utile au bel amant , qui va voir ſa maîtreffè ,.
Je fers à les appas , bien plus à la vieillefic-;
A V R I L. 1751 . 105
On me voit à la Cour , comme partout ailleurs ,
Paffer effrontément fous le nés des Seigneurs ;
Mais quelquefois auffi par une main févére
lis me font repaffer d'une belle maniere ,
Et pour me dévoiler enfin , Lecteur , à toi ,
Moupouvoir eft fi'grand , qu'à la barbe du Roi ,-
Jelui prouve à l'inftant que fans être coupable , Jelui
Son ennemi je fuis , & le plus formidable…
Par M. C .... à Alençon.
LOGO GRIP HE
PArtout Artout je ſuis affez d'uſage ', -
Mál habillé chez-l'us , chez l'autre mieux orné .
Du projet à peine né ,
Je fais dépofitaire , & c'eft un avantage
Que me donne fur tout l'homme prudent & fage.
Souvent environné de fonges gracieux ',
Je promets aux amans un fort délicieux ;
Si fous ces traits , Lecteur , je fuis méconnoiffablé
Je vais par mon détail me rendre plus traitable .
Par les deux premiers pieds , qui compofent mon
nom ;
Jé nourris des mortels la folle ambition .
Par quatre , je fournis l'inftrument aux Poëtes,,
Pour chanter de Louis les fameufes conquêtes ;
Par trois , tu vois un rang , centre de tous plaifirs
Et qui des Grands fais les plus chers défirs. -
Ey
106 MERCURE DE FRANCE.
Cherche en mon fein , je cache une bergere ,

Dont Jupiter devint épris ,
Qu'en vache il transforma,ne pouvant qu'à ce prix
De la fiere Junon éviter la colere .
J'enferme encor des Dieux un des plus beaux préfens
;
Ce que , pour étaler le luxe & la richeffe ,
Une Marquife en Cour furcharge d'ornemens ;
Ce Dieu qui, pour remplir les voeux d'une Déeſſe,
Contre Enée & les fiens déchaîna tous les vents ;
Une demeure d'eau partout environnée ;
Un animal qui dort un bon
quart de l'année
Je contiens une paſſion ,
Qui rarement agit par la réflexion ;
Riviere célebre en Touraine ,
Ce qu'on n'obferve à préfent qu'avec peine ;
Un arbriffeau rampant fans l'aide d'un appui ;
Acteur Italien, très- célebre aujourd'hui ;
L'action que produit l'aimable Comédie ;
L'état d'un criminel , prêt à perdre la vie .
Lecteur , fi par hazard tes foins font fuperflus ,
A demain fans façon remettons la partie ;
Je fuis certain qu'ayant dormi deffus,
La matiere pour toi fera mieux éclaircie .
Du Boiffier , de Reims.
AVRIL. 17516- 187
STANCES LOGOGRIPHIQUES.
I E mot de ce petit ouvrage
N'eft pas facile de fçavoir ,
Cependant prefqu'à chaque page
Des Livres Saints on peut le voir.
David aux accords de la lyre
Uniffant fon chant & fa voix ,
Enyvré d'un facré délire ,
L'a chanté mainte & mainte fois,
Depuis Jacob , tous les Prophétes,
Tranſportés , d'un faint zéle épris ,
Chez les Hébreux , pendant leurs fêtes,
L'ont célébré dans leurs écrits.
Un Envoyé de l'Empirée ,
Un Meffager de l'Eternel ,
Traverfant la voûte azurée ,
L'annonce à l'époux de Rachel:-
Dans leurs Offices nos Chanoines
Répetent ces divins Concerts ,
De même que les pauvres Moines ,
Reclus dans le fond des Deferts.
Mot augufte ! nom magnifique !
J'ai prefque dit faint & facré.
E vj
ro MERCURE DE FRANCE
Vous formez trois tons de mufiqe ;
Il en résulte la , fi ....
Il manque à la ligne derniere:
Un pied court , facile & coulant ;
Ce pied trouvé , l'affaire entiere
Se développe dans l'inftant .
Qu'ai je fait ? Le fecret m'échappe..
Ah ! c'en eft trop , en vérité.
Rêvez , Lecteurs , qui cherche atrappe ,
Et voit clair dans l'obſcurité .
Bruno du Puget.
A Cuers en Provence , le 7 Février 175.10 .
NOUVELLES LITTERAIRES.
S
YSTEME du Philofophe Chrétien
par M. de Gamache , Chanoine Régu- .
lier de Sainte Croix de la Bretonnerie.
Seconde Edition , augmentée . A Paris ,
chez David , l'aîné , rue Saint Jacques
1751 , brochure in- 1 2 .
La plûpatt des Traités de Religion font .
fi remplis de controverfe , de rabinifme :
& de fcholaftique , qu'ils ne peuvent guéres
fervir qu'à occuper le loifir de quel
AVRIL. 1757. 1099
ques Sçavans & à remplir des Bibliotéques
. Les ouvrages immortels de Mef-.
ficurs Abbadie & Houteville , font d'un
ulage plus étendu ; les gens d'efprit font
charmés de la très -bonne Métaphyfique de
l'un, de l'éloquence un peu mêlée de déclamation
de l'autre , & des preuves touta
- fait triomphantes de tous deux. Il nous
manquoit un Ecrit qui fût à portée par ſa
clarté, du commun des hommes , & par fa
brieveté , des hommes les plus occupés..
L'ouvrage que nous annonçons réunit ces
deux avantages. Une fuite de raifonnemens
très concluans y conduit de l'exif.
tence de Dieu , à la diftinction de l'ame-
& du corps , à la réalité du bien & du mal
moral; de l'infuffifance de la Loi naturelle ,
à la néceffité d'une Loi pofitive , & à l'in--
fuffifance de la Loi Judaique ; des preuves.
de la Miffion de Jésus- Chrift , à un plan de
la Religion Chrétienne . Pafchal , ce génie
étendu & fublime , qui a deviné les Ma--
thémathiques & réflechi fur des matieres .
plus importantes , vouloit qu'on s'attachât
moins à prouver la Religion qu'à en don--
ner une grande idée ; il nous paroît que
M. de Ganache a réuni jufqu'à un certain
point ces deux avantages .

EXPERIENCES & Réflexions rela
Pro MERCURE DE FRANCE.
tives au Traité de la culture des terres ,
publié en 1750. A Paris , chez Guerin ,
rue Saint Jacques , 1751 .
M. Duhamel , qui eft un Citoyen & un
Citoyen éclairé , propofa l'année derniere
une maniere de cultiver les terres , infiniment
plus utile que la maniere ordinaire
. Son Traité mérite l'eftime des gens
en place & des Phyficiens. Il s'agiffoit
d'obtenir la confiance des Cultivateurs ,
& nous ne croyons pas qu'après les expériences
dont il vient de faire part au Pu
blic , on puiffe la lui refufer. Il eft démontré
par des épreuves qu'a faites M.
Duhamel , & qu'ont faites d'autres curieux ,
qu'il ne peut rien arriver de plus heureux
aux peuples que de leur voir faire ufage
des moyens propofés dans le Traité de la
culture des terres . Cependant telle eſt la
force de la routine , qu'il feroit très- poffible
que toutes ces découvertes n'aboutiffent
à rien d'avantageux pour la partie de
la Nation la plus négligée , la plus malheureufe
& la plus utile. Qu'on nous permette
à cette occafion de propofer le Pro-
Bléme fuivant.
Pourquoi les François , qui font fi avides
de certaines nouveautés , ont- ils tant d'aver-
Lion pour quelques autres ?
AVRIE. 111
17516
CONSIDERATIONS fur les moeurs de ce
fiécle , 1751. On les trouve à Paris , chez
Brunet , rue Saint Jacques , & chez Prault,
fils , Quai de Conti .
L'Ouvrage que nous annonçons eft d'un.
Philofophe qui refpecte , & qui fait renaître
la vertu ; d'un Citoyen qui aime , &
qui fait aimer la patrie ; d'un bel efprit
qui faifit , & qui rend bien les ridicules.
La célébrité de l'Auteur a fait rechercher
à Paris le Livre , avec un empreffement qui
a peu d'exemples. Pour faire connoître cette
importante nouveauté aux Provinces ,
nous en tranfcrirons quelques traits pris.
án hazard.
Les moeurs , en parlant d'un particulier-
& de la vie privée , ne fignifient autre
chofe que la pratique des vertus morales ,
ou le déréglement de la conduite , fuivant
que ce terme eft pris en bien ou en mal :
mais relativement à une Nation , cela s'entend
de fes Coûtumes ou de fes ufages ,
non pas de ceux , qui indifferens par euxmênies
, font du reffort d'une mode arbitraire
; mais des ufages qui influent fur la
maniere de penfer , de fentir & d'agir , ou
qui en dépendent ; e'eft fous cet afpect
que je confidére les moeurs.
Les peuples les plus fauvages font les
plus criminels ; l'enfance d'une Nation
I MERCURE DE FRANCE..
n'eft pas fon âge d'innocence , c'eft l'excès
du défordre qui donne la premiere idée
des Loix on les doit au befoin , fouvent
au crime , & non pas à la prévoyance.
L'état le plus heureux feroit celui où la
vertu ne feroit pas un mérite. Quand elle :
commence à fe faire remarquer , les moeurs
font déja altérées , & fi elle en devient
ridicule , c'est le dernier degré de la cor-´
ruption.
Les occupations font differentes à Paris .
& dans la Province ; l'oifiveté même nes'y
reffemble pas : l'une eft une langueur ,
un engourdiffement , une exiftence matérielle
; l'autre eft une activité fans def--
fein , un mouvement fans objet . On fent
plus à Paris qu'on ne penfe , on agit plus
qu'on ne projette , on projette plus qu'on
ne réfout.
Les moeurs font à Paris , ce que l'efprit
du Gouvernement fait à Londres ; elles
confondent & égalifent dans la fociété les
rangs , qui font diftingués & fubordonnés.
daus l'Etat. Tous les ordres vivent à Londres
dans la familiarité , parce que tous les
Citoyens ont befoin les uns des autres ; .
l'intérêt les rapproche. Les plaifirs produifent
le même effet à Paris , tous ceux :
qui fe plaifent , fe conviennent avec cette
difference , que l'égalité qui eft un bien , ›
AVRIL. 1751 .
113
quand elle part d'un principe du Gouvernement
, eft un très -grand mal , quand elle
ne vient que des moeurs , parce que cela
n'arrive jamais que par leur corruption.
Le François eft le feul peuple dont les
moeurs peuvent fe dépraver , fans que le
coeur fe corrompe , & que le courage s'altére
; qui allie les qualités héroiques avec
le plaifir , le luxe & la molleffe : fes vertus
ont peu de confiftance , fes vices n'ont
point de racines ; le caractére d'Alcibiade
n'eft point rare en France ... Si l'on a
quelquefois vû parmi nous des crimes
odieux , ils ont difparu , plutôt par le caractére
national que par la févérité des
Loix .
Quelques opinions , confacrées parmi
nous , paroîtront abfurdes à nos neveux ;
il n'y aura parmi eux que les Philofophes
qui concevront qu'elles ayent pû avoir des
partifans. Les hommes n'exigent point de
preuves pour adopter une opinion ; leur
efprit n'a befoin que d'être familiarifé
avec elle , comme nos yeux avec les mc--
des .
Le refpect d'obligation n'eft dû qu'à
ceuxà qui on eft fubordonné de devoir
aux vrais Supérieurs , que nous devons
toujours diftinguer de ceux ,
feul eft fupérieur au nôtre.
dont le rang
Le refpect :
14 MERCURE DE FRANCE.
3
qu'on rend uniquement à la naiflance , eft
un devoir de fimple bienféance ; c'eft un
hommage à la mémoire des ancêtres qui
ont illuftré leur nom , hommage qui à l'égard
de leurs defcendans , reffemble en
quelque forte au culte des images , aufquelles
on n'attribue aucune vertu propre ,
dont la matiere peut être méprifable , qui
fort quelquefois des productions d'un Art
groffier , que la piété feule empêche de
trouver ridicules , & pour lefquelles on
n'a qu'un reſpect de relation.
Les hommes fçavent que les politeffes
qu'ils fe font ne font qu'une imitation de
Feftime. Ils conviennent en géneral que
les chofes obligeantes qu'ils fe difent ne
font pas le langage de la vérité , & dans les
occafions particulieres ils en font les dupes.
L'amour propre perfuade groffierement
à chacun que ce qu'il fait par décence , on
le lui rend par juftice.
Le plus malheureux effet de la politeffe
d'ufage , eft d'enfeigner l'art de fe paffer
des vertus qu'elle imite. Qu'on nous inf
pire dans l'éducation l'humanité & la bienféance
, nous aurons la politeffe , ou nous
n'en aurons plus befoin .
A peine un homme paroît - il dans quelque
carriere que ce foit , pour peu qu'il
montre des difpofitions heureuſes , quel,
AVRIL . 1751. TIS
quefois même fans cela , chacun s'empreſſe
de le fervir , de l'annoncer , de l'exalter ;
c'eft tonjours en commençant qu'on eft un
prodige. D'où vient cet empreffement ?
Eft- ce générosité , bonté ou juftice ? Non ,
c'eft envie , fouvent ignorée de ceux qu'elleexcite.
Dans chaque carriere il fe trouve
toujours quelques hommes fupérieurs. Les
fubalternes ne pouvant afpirer aux premieres
places , cherchent à en écarter ceux.
qui les occupent , en leur fufcitant des rivaux
.
Comme le public fait des réputations.
par caprice , des particuliers en ufurpent
par manége , ou par une forte d'impu
dence , qu'on ne doit pas même honorer du
nom d'amour propre. Ils annonçent qu'ils
ent beaucoup de mérite : on plaifante d'abord
de leurs prétentions ; ils répétent les
mêmes propos fi fouvent , & avec tant de
confiance , qu'ils viennent à bout d'en impofer.
On ne fe fouvient plus par qui on
les a entendu tenir , & l'on finit par les.
croire ; cela fe répéte comme un bruit de
ville , qu'on n'approfondit point.
Les hommes ont plus de timidité dans.
l'efprit que dans le coeur ; & les esclaves
volontaires font plus de tyrans , que les
tyrans ne font d'efclaves forcés .
Les Grands font fi perfuadés de la con
116
MERCURE DE
FRANCE.
"
par des
fidération que lė faſte leur donne aux yeux
même de leurs pareils , qu'ils font tout
pour le foutenir. Un homme de la Cour eft
avili , auffi-tôt qu'il eft ruiné ; & cela eſt au
point que celui qui fe maintient
reffources
criminelles , eft encore plus
confidéré que celui qui a l'ame aſſez noble
pour le faire une juftice févére ; mais auſſi
lorfqu'on
fuccombe après avoir épuiſé les
reffources les plus injuftes , c'eft le
comble
de
l'aviliffement , parce qu'il n'y a de vice
bien
reconnu que celui qui eft joint au malheur.
Si les
bienfaiteurs font fenfibles à la reconnoiffance
, que leurs
bienfaits
cherchent
le mérite , parce qu'il n'y a que le mérite
de
reconnoiffant..
Les
qualités
aimables , étant, pour la plûpart,
fondées fur les chofes
frivoles , l'eftime
que nous en faifons , nous
accoûtume
infenfiolement à
l'indifference pour celles
qui
devroient nous
intéreffer le plus. Il
femble que ce qui touche le bien public
nous foit
érranger .
L'adulation fade &
outrée eft la plus
fare de plaire : une
louange fine & délicate
fait
honneur à celui qui la donne ' ;
un éloge
exageré fait plaifir à celui qui le
reçoit . Il prend
l'exageration pour l'expreffion
propre , & penfe que les gran
AVRIL. 1751. 117
des vérités ne peuvent pas fe dire avec
fineffe .
La fingularité n'eft pas précisément un
caractére ; c'est une fimple maniere d'être ,
qui s'unir à tout autre caractére , & qui
confifte à être foi , fans s'appercevoir qu'on
foit different des autres , car fi l'on vient
à le reconnoître , la fingularité s'évanouit;
c'eft une énigme qui ceffe de l'être , auffitôt
que le mot en eft connu . Quand on s'eft
apperçu qu'on eft different des autres , &
que cette difference n'eft pas un mérite
on ne peut guéres perfifter que dans l'affec
tation , & c'eft alors petiteffe ou orgueil ,
qui revient au même , & produit le dégoût
, au lieu que la fingularité naturelle
met un certain piquant dans la fociété , qui
en ranime la langueur.
Les moeurs d'une Nation lui font plus
facrées , & plus cheres que fes Loix ; comme
elle n'en connoît pas l'Auteur , elle les
regarde comme fon ouvrage , & les prend
toujours pour la raiſon.
C'eft avec bien de la répugnance que
j'oferai dire , que les gens naturellement
fenfibles ne font ne font pas ordinairement les
meilleurs juges de ce qui eft eftimable ,
c'est-à- dire de ce qui l'eft pour la fociété.
Les parens , tendres jufqu'à la foibleffe
font les moins propres à rendre leurs er118
MERCUREDE FRANCE.
fans bons Citoyens. Cependant nous fommes
portés à aimer de préference les perfonnes
reconnues pour fenfibles , parce que
nous nous fatons de devenir l'objet de
leur affection , & que nous nous préferons
à la fociété. Il y a une efpéce de fenfibilité
vague , qui n'eft qu'une foibleſſe
d'organe , plus digne de compaffion que
de reconnoiffance. La vraie fenfibilité fcroit
celle qui naîtroit de nos jugemeus , &
qui ne les formeroit pas.
Nous voyons chez les peuples où le patriotiſme
a regné avec le plus d'éclat , les
peres immoler leurs fils à l'Etat ; nous admirons
leur courage, ou nousfommes révoltés
de leur barbarie , parce que nous jugeons
d'après nos moeurs. Si nous étions
élevés dans les mêmes principes , nous
verrions qu'ils faifoient à peine des facrifices
, puifque la Patrie concentroit toutes
leurs affections , & qu'il n'y a point d'ob
jet vers lequel le préjugé de l'éducation
ne puiffe les porter. Pour ces Républicains
l'amitié n'étoit qu'une émulation de vertu ;
le mariage , une loi de fociété ; l'amour ,
un plaifir paſſager ; la Patrie feule , une
paffion . Pour ces hommes , l'amitié fe confondoit
avec l'eftime : pour nous l'une eft
un fimple jugement de l'efprit , & l'autre
un fentiment.
AVRIL. 1751. 119
EDEOLOGIE , ou traité du Roffignol
franc ou chanteur , contenant la maniere
de le prendre au filet , de le nourrir facilement
en cage , & d'en avoir le chant
pendant toute l'année , avec figures . A
Paris , chez Debure , l'aîné , Quai des Auguſtins
, 1751 .
On convient allez généralement que le
chant le plus délicieux eft celui du Roffi-.
gnol. On n'a négligé d'élever jufqu'ici cer
agréable oifeau , que parce qu'on en ignoroit
les moyens. On les trouvera très - nettement
développés dans le Traité que nous
annonçons. On y verra qu'on peut prendre
facilement les vieux Roffignols , lorfqu'ils
arrivent en France , vers la fin de
Mars ou au commencement d'Avril ; que
par la Méthode qu'on y preſcrit , ces Roffignols
chantent huit jours après qu'on les
a pris , comme s'ils étoient en liberté ;
que ces oifeaux deviennent au bout de fix
mois auffi familiers , que s'ils avoient été
élevés à la brochette , & qu'on peut les
conferver pendant dix ou douze ans , en
chantant plus de fix mois de l'année , &
cela au moyen d'une pâte , dont on donne
la recette , qui peut fe garder des années
entieres fans fe gâter , &c.
MEMOIRE fur la canonicité de l'inftitut
T20 MERCURE DEFRANCE .
de Saint Dominique , ou Examen de la
queftion , fçavoir , fi les Freres Prêcheurs
ont été reçus dans l'Eglife en qualité de
Chanoines Réguliers , & s'ils doivent être
regardés comme tels. A Beziers , chez
Barbut , & le vend à Paris , chez Debure
l'aîné , Quai des Auguftins.
Quand on connoît la multitude de grands
Théologiens , de Prédicateurs éloquens ,
de Controverfiftes éclairés , de faints perfonnages
qu'à produit l'Ordre de Saint
Dominique , on eft étonné qu'il y ait des
Chanoines Réguliers qui refufent de reconnoître
pour tels les Dominicains . Ce
refus a déterminé ces Reverends Peres
à établir leurs prétentions : leurs Mémoi
res nous ont paru capables de faire impreffion
fur leurs adverfaires mêmes , & de
leur affûrer dans l'efprit des gens indifferens
, une qualité dont jufques- ici ils
avoient été , & avoient eu raifon d'être
affez peu jjaalloouuxx.. C'eft la Science , c'eft la
vertu , & non les titres qui font la gloire
& le mérite d'un Religieux.
TRAGEDIES-OPERA de Mataſtaze , traduites
en François. Cinq volumes in- 16.
A Paris , chez Durand & Piffot.
Nous allons donner , comme nous l'avons
promis , quelque détail fur l'importante
AVRI L. 1751. 121
tante & agréable Traduction que M. de
R... nous a donnée , du feul Italien qui
ait réuffi dans la carriere du Théatre.
>
pour
Extrait d'Adrien .
Adrien vainqueur des Parthes , fut
donné Succeffeur à Trajan . Le nou
vel Empereur , malgré fes engagemens
avec Sabine , niéce de fon Prédéceffeur ,
étoit devenu amoureux d'Emirene , fille du
Roi vaincu , & l'avoit conduite à Antioche
; cette Princeffe avoit été promiſe par
Ofroës , fon pere , à Pharnafpe , un des
Princes , fes Tributaires , qui depuis longtems
l'aimoit .
Pharnafpe vient à Antioche propofer
à l'Empereur la rançon d'Emirene ; à fa
fuite eft froës lui -même , mais inconnu.
En même-tems , fur la nouvelle de la proclamation
d'Adrien , Sabine accourt en
Syrie , pour accomplir fan hymen avec
Jui.
La fidélité de Pharnafpe pour fon Roi ,
fa tendrefle pour Emirene , les combats
d'Adrien , flottant entre l'amour & le devoir
; partagé entre Emitene & Sabine ;
la fiereté & la ferocité d'Ofroës , fes diverfes
entrepriſes pour fe venger d'Adrien ,
forment le noeud de cette Piéce ; à la fin
de laquelle Adrien triomphe de foi - même
F
122 MERCURE DE FRANCE .
& rend juftice à la conftance & à la verta
de Sabine .
Le caractére d'Olroës eft parfaitement
foûtenu , celui de Sabine eft un des plus
aimables qu'on ait mis au Théatre. S'il eft
un moyen de ramener un inconftant ,
elle fait voir qu'on y peut réuffir par
tendreffe du fentiment & la douceur du
caractére .
la
La neuvième Scéne du fecond Acte , où
Ofroës eft arrêté,après avoir tenté d'immoder
l'Empereur , eft parfaitement belle. La
derniere du troifiéme Acte eft infiniment
touchante.
On fouhaiteroit que le caractére odieux
du Tribun Aquilius fût moins ſubalterne ;
n'auroit on pas pû s'en paffer
Extrait de Titus.
La grandeur d'ame ; l'humanité dans
fon plus beau jour ; un Prince le modéle
des bons Rois , voilà le tableau que préfente
cette Piéce ; elle n'eft point , ofons
le dire , de beaucoup inférieure à Cinna.
La clémence de Titus eft peut être plus
intéreffante que celle d'Augufte ; elle eſt
mieux développée . Nous regardons cette
Tragédie , comme le chef- d'oeuvre de
Metaftafe ; nous convenons cependant ,
qu'il y a trop de reffemblance entre le
AVRIL 1755 123 .
perfonnage de Vitellie & l'Hermione de
Racine.
Seſſus , favori de Titus , entraîné par un
aveugle amour pour Vitellie , devient ingrat
pour un maître , qui l'a comblé de
bienfaits. L'ambitieufe Vitellie , pour qui
le Trône a autant de charmes que Titus ,
ne peut le réſoudre à fe voir priver de l'un
& de l'autre. Au défefpoir , elle fe fert
de l'empire qu'elle a fur Seffus , pour l'engager
dans une confpiration contre l'Empereur.
Seffus eft découvert , Titus lui
pardonne. Voilà le fujet de cette Piéce ,
dont l'Epiſode n'est pas de la premiere
force.
La plus belle Scéne de cet Opéra , eft celle
où l'Empereur , ayant la preuve du crime
de Seffus , le fait venir devant lui , & employe
les moyens les plus touchans , pour
l'engager à l'aveu de la faute .
Extrait de Cyrus.--
Cette Tragédie eft d'un gente bien different
des deux dont nous venons de
parler ; c'eſt un véritable imbroglio. Il eft
vrai qu'elle occupe agréablement ; mais
elle exige une grande attention . On en eft
bien dédommagé par les firaations neuves
& intéreffantes , dont elle eft remplie .
C'eft où l'on peut remarquer toute l'adrelle
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
& tout l'efprit du lyrique Italien ; au reste
elle reffemble à toutes les Méropes du
monde , tant anciennes que modernes .
Mandanes , fille d'Aftyage fille d'Aftyage , Roi des
Medes , étant prête de donner le jour à
un enfant , fon pere confulte les devins
fur un fonge qu'il a eu ; on lui répond que
fon petit- fils doir lui enlever la Couronne
allarmé , le Roi ordonne que l'on
faffe périr l'enfant ; fon ordre n'eft point
exécuté. Cyrus eft fauvé , Aftyage l'apprend
, & veut lui ôter la vie. Le peuple fe
fouleve en faveur de Cyrus , qui loin d'en
abufer , ne montre pour fon ayeul que de la
foumiffion & du refpect . Aftyage touché
céde le Trône à fon petit- fils ; il n'eft pas
poffible , fans paffer les bornes de notre
Extrait , de rendre compre des differens
tableaux que cette Tragédie offre en grand
nombre.
Extrait de Zenobie.
Le fujet de cette Tragédie eft le même
que M. de Crébillon a mis avec tant de
fuccès fur notre Scéne ; mais il n'eft
point traité de la même maniere, Chez
l'Auteur François , le principal intérêt
roule fur Rhadamifte & fur Pharaſmane ,
fon pere . Ici , il n'eft point queftion de
Pharafmane , & Rhadamifte n'eft qu'un
AVRIL. 1751. 125
fecond perfonnage . Tout l'intérêt eft entre
la vertueute Zénobie & un amant qui
Į Padore. Attachée par devoir à un époux
qu'elle doit hair , époufe refpectable , elle
triomphe de fa tendreffe pour Tiridate ,
l'amant le plus aimable. Elle vient à bout
de bannir la jaloufie du coeur de Rhadamifte
, & de changer en eftime l'amour que
Tiridate a pour elle.
Deux perfonnages de cet Opéra pourront
paroître défectueux . Zopire eſt un
traitre déteftable , dont le caractére n'eft
pas affez établi , pour qu'on conçoive bien
le motif de toutes fes noirceurs ; il femble
fouvent méchant pour le plaifir de l'être.
Pour Egli , qui fe trouve au dénouement
être foeur de Zénobie ; tout l'efprit que
lui donne Metaftafe ; toutes les chofes aimables
qu'elle dit , ne peuvent faire ou
blier qu'elle est trop étrangere à la Piéce
& qu'au milieu d'un grand intérêt , on
n'en peut guéres prendre à une jeune bergére
, telle qu'on la croit dans le cours de
la Tragédie .
Nous rendrons compte le mois prochain
des trois derniers volumes . Nous exhortons
le Traducteur à finir fa belle entre
prife , & à joindre à ſa Traduction un examen
raifonné de tous les ouvrages de fom
original.
Fiij
226 MERCURE DEFRANCE.
*
MESLANGE de differentes piéces de
vers &de profe, traduites de l'Anglois, d'après
Meldames Alize Haywood & Suzanne
Centlivre , Mellieurs Pope , Southern
& autres. A Berlin , 1751 , & fe trouve
à Paris , chez Durand & Piſſot , trois volumes
in-12, jolie édition .
Ce Recueil, qui eft formé avec goût, &
dans lequel le Traducteur a eu foin de ne
faire entrer que des morceaux faits pour
plaire à des François , eft extrêmement varié.
Il commence par un Roman intitulé ,
Hiftoire de Clomelie, où les plus fortes palfions
font mifes en jeu ; tout s'y développe
à merveilles, quoiquel'intrigue foit compliquée.
Une déclaration d'amour , faite dans
le fort d'une tempête affreuſe , pourra bien
n'être pas trouvée trop naturelle . L'heureux.
enlevement eft une perite nouvelle ,dont le
le dénouement nous a paru heureux. La
nouvelle fuivante, intitulée l'Amant capri
cieux , foutient très bien le titre de Nouvelle
Efpagnole qu'elle potte.
Les Lettres qui forment la feconde partie
de l'agréable Recueil que nous annon.
Cons , nous ont paru devoir piquer la cu
cioficé. On y en trouvera de philoſophiques
, de galantes , de tendres , de paffionnées
, de plaifantes ; elles n'ont pas toutes
un égal mérite ; mais il y en a fort peu qui .
n'ayent quelque agrément.
AVRIL. 175t. 127
: Deux pièces de Théatre font la troifié,
me partie du Recueil . La premiere eft une
Tragédie intitulée , Oronoko à laquelle nous
n'olerions promettre une deftinée brillante.
Nous jugeons plus favorablement de
la Comédie de l'Orpheline ; elle nous a
paru très- ingénieufe & très- plaifante , &
nous croyons qu'elle réufliroit far notre
Théatre .
Le Traducteur , outre le mérite du
choix , qui est très bon , a celui d'avoir
donné un air original à fa Traduction ;
fon ftyle eft quelquefois négligé ; mais
toujours facile.
CORIOLAN , Tragédie repréfentée pour
la premiere fois fur le Théatre François le
10 Janvier 1748 , avec un Diſcours fur la
maniere de juger des ouvrages de Théatre .
Amfterdam , & le trouve à Paris , chez
Gantau , rue Saint Severin , 1751.
Cette Tragédie mérite d'être lûe. Le
quatrième Acte en particulier nous a paru
fort beau .
LA PIPE CASSE'E , Poëme. Se trouve à
Paris , chez la veuve Caillean , 1751 .
L'Auteur de cette plaifanterie a écrit
plufieurs ouvrages dans le langage & le
goûr poiffard , qui ont réuffi. Celui - ci ne
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
diminuera pas la réputation , & plaira à
ceux qui aiment à voir les moeurs du peuple
peintes avec des couleurs afforties à ces
moeurs.
VOYAGE de Rogliano , par M. de Chevrier
, de l'Académie des Belles Lettres de
Cotle. A Livourne , de l'Imprimerie Françoife
, 1751.
Cet ouvrage eft mêlé de vers & de profe
dans le goût de ceux de Chapelle & de
M. le Franc. On y trouvera des chofes
agréables.
LETTRE fur les fourds & muets à l'uſage
de ceux qui entendent & qui parlent ,
1751. Se trouve à Paris , chez Bauche
fils , Quai des Auguftins.
L'Auteur de cet ouvrage en a fi bien fait
l'analyfe , que nous croyons faire plaisir à
nos Lecteurs en la copiant. J'ai crû , dit- il,
que pour bien connoître la nature des in
verfions , il étoit à propos d'examiner
comment le langage oratoire s'étoit formé.
J'ai inferé de cet examen , 1 ° . que notre
Langue étoit pleine d'inverfions , fi on
la comparoit avec le langage animal , ou
avec le premier état du langage oratoire
l'état où ce langage étoit fans cas , fans régime
, fans déclinaifons , fans conjugaifons
, en un mot fans fyntaxe. 2 °. Que fi
AVRIL. 1751. 129
nous n'avions dans notre Langue prefque
rien de ce que nous appellons inverfion
dans les Langues anciennes , nous en étions
peut - être redevables au péripatéticifme.
moderne , qui réalifant les êtres abftraits ,
leur avoit affigné dans le difcours la place
d'honneur..
En appuyant fur ces premieres vérités
j'ai pensé que fans remonter à l'origine du
langage oratoire , on pourroit s'en affûrer
par l'étude feule de la Langue des geftes.
J'ai propofé deux moyens de connoître
la Langue des geftes ; les expériences fur
un muet de convention , & la converfation
affidue avec un fourd , & muet de:
naiffance.
L'idée du muet de convention , ou cel--
It d'ôter la parole à un homme pour s't--
clairer fur la formation du langage , cette :
idée , dis-je , un peu généralisée , m'a conduit
à confidérer l'homme diftribué en au--
tant d'êtres diftincts & féparés qu'il a de :
fens, & j'ai conçu que fi pour bien juger de:
l'intonation d'un Acteur ,il falloit l'écouter
fans le voir , il étoit naturel de le regarder
fans l'entendre , pour bien juger de fon
gefte.
A l'occafion de l'énergie du gefte , j'en ai
rapporté quelques exemples frappans , qui
m'ont engagé dans la confidération d'une
130 MERCURE DE FRANCE.
forte de fublime , que j'appelle fublime de
fituation .
f
L'ordre qui doit regner entre les geftes.
d'un fourd & muet de naiffance , dont la
converfation familiere m'a paru préférable
aux expériences fur un muet de convention
, & la difficulté qu'on a de tranſmettre
certaines idées à ce fourd & muet ,
m'ont fait diftinguer entre les fignes oratoires
, les premiers & les derniers inftitués.
© J'ai vu que les fignes qui marquoient
dans le difcours des parties indéterminées
.
de la quantité , & fur tout celles du tems ,
avoient été du nombre des derniers inftitués
, & j'ai compris pourquoi quelques
Langues manquoient de plufieurs rems, &
pourquoi d'autres Langues faifoient un .
double emploi du même tems .
Ce manque de tems dans une Langue, & :
cet abus des tems dans une autre , m'ont
fait diftinguer dans toute Langue en général
trois états differens ; l'état de naiffance,
celui de formation & l'état de perfection .
J'ai vu fous la Langue formée , l'efprit::
enchaîné par la Syntaxe , & dans l'impoffibilité
de mettre entre les concepts l'o
dre qui regne dans les périodes Grecqués
& Latines. D'où j'ai conclu , 1 ° . que quel
que
foit l'ordre des termes dans une Lan
AVRIL. 17312. 131
que ancienne ou moderne , l'efprit de l'Ecrivain
a ſuivi l'ordre didactique de la
Syntaxe Françoife. 2 ° . Que cette Syntaxe
étant la plus fimple de toutes , la Langue
Françoife avoit à cet égard & à plufieurs
autres , l'avantage fur les Langues anciennes.
J'ai fait plus ; j'ai démontré par l'introduction
& par l'utilité de l'article hic , ille
dans la Langue Latine & le dans la Langue
Françoife , & par la néceffité d'avoir plu
fieurs perceptions à la fois pour former un
jugement ou un difcours , que quand l'efprit
ne feroit point fubjugué par les Syntaxes
Grecques & Latines , la fuite de
fes vûes ne s'éloigneroir gueres de l'arrangement
didactique de nos expreffions.
En fuivant le paffage de l'état de Langue.
formée à l'état de Langue perfectionnée ,
j'ai rencontré l'harmonie. J'ai comparé
l'harmonie du ftyle à l'harmonie musicale,
& je me fais convaincu , 1 ° . que dans les
mots la premiere étoit un effet de la
quantité & d'un certain entrelaffement des
voyelles avec les confonnes , fuggeré par
Finftinct ; & que dans la période , elle réfaltoit
de l'arrangement des mots. 2º, Que
l'harmonie fyllabique & l'harmonie pério--
dique engendroient une efpece d'hiero--
glyphe particulier à la Poëfie ; & j'ai con--
Favj
132 MERCURE DE FRANCE.
fideré cet hieroglyphe dans l'analyse de
trois ou quatre morceaux des plus grands
Poëtes.
Sur cette analyfe j'ai crû pouvoir affûrerqu'il
étoit impoffible de rendre un Poëte
dans une autre Langue , & qu'il étoit plus .
commun de bien entendre un Géomètre
qu'un Poëte.
Après avoir fixé la date de l'introduction
de l'hierogliphe fyllabique dans une Langue
quelle qu'elle foir , j'ai remarqué que
chaque art d'imitation avoit fon hierogliphe
, & j'en ai tenté la comparaifon. L'hatmonie
muficale, qui entroit néceffairement
1lans cette comparaifon , m'a ramené à
'harmonie oratoire. J'ai dit que les entraves
de l'une & de l'autre étoient beaucoup .
plus fupportables , que je ne fçais quelle
prétendue délicateffe qui tend de jour en
jour à appauvrir notre Langue..
Telle eft la marche d'un ouvrage où:
nous avons trouvé des vûes, de l'efprit , de
la métahmyfique & du ftyle. L'Auteur a fait
la critique d'un endroit du beau Difcours
que M. l'Abbé de Bernis lut à l'Académie,
le jour de la réception de M. de Biffy. Cette
critique a donné occafion à la Lettre fuivante..
AVRIL. x37 1751.
R
Auteur de la Lettre fur les fourds & muets.
à M. B. fon Libraire.
fi
Ien n'eft fi dangereux , Monfieur ,.
que de faire la critique d'un ouvrage
qu'on n'a point lû , & à plus forte raifon
d'un ouvrage qu'on ne connoît que par.
Qui-dire. C'eft précisément le cas où je me
trouvé.
Une perfonne qui avoit afté à la derniere
Affemblée publique de l'Académie
Françoife , m'avoit affuré que M. l'Abbé
de Bernis avoit repris , non comme fimple
ment déplacés , mais comme mauvais en
eux - mêmes , ces vers du Récit de Thés
ramene.
Ses fuperbes Courfiers qu'on voyoit autrefois,.
Pleins d'une ardeur fr noble , obéir à ſa voix ,
L'oeilmorne maintenant , & la tête baillée ,
Sembloient le conformer à la trifte prnfée.
J'ai crû , fans aucun deffein de défobliger
M. l'Abbé de Bernis , pouvoir atta
quer un fentiment que j'avois lieu de regarder
comme le fien ; mais il me. revient
de tous côtés dans fra folitude , que M..
l'Abbé de Bernis n'a prétendu blâiner
dans ces vers de Racine que le hors de
propos & non l'image en elle- même . On :
ajoûte que bien loin de donner fa critique:
134 MERCURE DE FRANCE.
pour nouvelle , il n'a cité les vers dont il
s'agit , que comme l'exemple le plus connu,
& par conféquent le plus propre à convaincre
de la foibleffe que les grands hommes
ont quelquefois de fe laiffer entraîner
au mauvais goût.
Je crois donc , Monfieur , devoir déclarer
publiquement que je fuis entierement
de l'avis de M. l'Abbé de Bernis , & ré
tracter en conféquence une critique prématurée
.
Je vous envoye ce défaveu, fi convenable
à un Philofophe qui n'aime & ne cherche -
que la vérité. Je vous prie de le joindre
à ma Lettre même , afin qu'ils fubfiftent ou
qu'ils foient oubliés enfemble ; & fur tout
de le faire parvenir à M. l'Abbé Raynal ,
pour qu'il en puiffe faire mention dans
fon Mercure , & à M. l'Abbé de Bernis ,
que je n'ai jamais eu l'honneur de voir , &
qui m'eft feulement connu par la réputation
que lui ont mérité fon amour pour
les Lettres , fon talent diftingué pour la
Poëfie , la délicateffe de fon goût , la douceur
de fes moeurs & l'agrément de fon
commerce. Voilà fur quoi je n'aurai points
a me rétracter , tout le monde étant de
même avis . Je fuis , Monfieur , votre , & c. -
AV, ce 3 Mars 17517-
A VRI E. 17511 1398
OBSERVATIONS fur les Romains , par M.
l'Abbé de Mably , 2 volumes in- 12. 1751 .
A Genive , & le trouve à Paris , chez Durand
, rue Saint Jacques.
L'efprit Philofophique fait des progrès :
rapides , & l'ouvrage que nous annonçons
en eft la preuve. L'Hiftoire , qui n'eft ordinairement
que le récit de quelques évemens
, plus ou moins intéreffans , devient
fous la plume de M. l'Abbé de Mably une.
école de nioeurs , de police , de gouvernement
, de guerre & de politique . Cet Ecrivain
lumineux & profond a démêlé avec.
beaucoup de hardieffe & de bonheur les
caufes de tout ce qui eft arrivé d'heureux
ou de malheureux à Rome ; on voit cette
République fe former , s'aggrandir , fedétruire
, & ce qui eft plus intére flant , on
connoît tous les refforts qui ont préparé ,.
retardé ou produit ces grands événemens.
Nous voudrions pouvoir fuivre M. l'Abbé
de Mably dans les raifonnemens tout-à- fait
folides qui forment le tiffu de fon ouvra-
L'abondance des matieres nous force
ane citer qu'un morceau. Nous choifirons
le caractére d'Augufte ; on pourra fe convaincre
par ce portrait , que l'Auteur eft
auffi profond dans la connoiffance des
hommes que des chofes.
ge.

La conduite d'Octave, qui établit icrévoz13
MERCURE DE FRANCE.
eablement la Monarchie fur les ruines de
la République , & à qui fes fujets donnerent
depuis le nom d'Augufte , mérite une
attention particuliere. Il éroit d'une naiſ–
fance peu relevée , & la raifon eft confondue
, en penfant qu'il n'avoit que dix-huir
ans , lorfqu'il quitta Apollonie , où il fai→
foit fes études , pour fe rendre à Rome , &
y recueillir la fucceffion de Céfar , fon pere
adoptif. On lui repréfente que cette
Ville ne doit être qu'un précipice pour lui ;
on lui met fous les yeux la fin tragique du
Dictateur & la Raine des Conjurés ; on le
menace de l'ambition même des amis de
Célar. J'ai tout prévû , répond- il froidement
, & les Dieux défendront la justice de
ma caufe, Comment ce jeune homme peutil
fe flater de former un troifiéme parti en
La faveur , tandis que toute la République
eft partagée entre Antoine & Brutus ? Eft--
il vrai femblable qu'il puiffe lutter contre
Antoine , qui fous prétexte d'exécuter les
volontés de Céfar , difpofe à fon gré de fat
fucceffion, & attache à fa fortune tous ceux!
qui aiment la leur ? Son nom , fes droits .
ne font- ils pas autant de titres qui doi .
vent le rendre odieux aux partifans de
Brutus & de la liberté ? N'auroit- il pas été
infenfé de compter far la protection de :
Ciceron , & d'attendre de la part d'uns
AVRI L. 1751. 137
Confulaire auffi illuftre , la conduite molle
& peu raiſonnée dont j'ai parlé ? Com-.
me perfonne dans Rome n'étoit attaché
aux loix de Céfar ni à la République par
le même motif, ceux qui tendoient en
apparence au même but , vouloient fecrettement
y arriver par des chemins differens ."
Octave , fi je pais m'exprimer ainfi , ſaiſit:
le joint des differentes cabales , dont les
deux partis étoient compofés. Il feme des
foupçons , forme des liaifons , fait naître.
des haines , promet , flate , menace , per-:
fuade , diviſe, unit , & parvient enfin par
ſon habileté à partager la confidération des
premiers Magiftrats , à balancer le crédit
de Brutus , & à fe faire craindre d'Anwine.
C'eft un spectacle bien furprenant , que .
de voir conquérir l'univers à un homme
qui n'a pas le courage de fe trouver à une
bataille , après avoir affronté avec intrépi
diré de plus grands dangers au milieu de,
Rome . Sa lâcheté ne nuifit point à ſa fortune
, parce qu'Hirtus , Panfa , Antoine &
Agrippa furent braves , fçurent vaincre ,
& qu'il eut l'art de profiter feul de leurs ,
victoires . Sa prudence , qui dans un jour
de combat ne lui préfentoit aucun fecours ,
contre l'épée ou les dards de l'ennemi ,,
Fabandonnoit tout entiere à la crainte
138 MERCURE DE FRANCE.
mais dans les autres efpéces de dangers , fa
timidité naturelle difparoiffoir devant la
foule infinie de reffources & d'expédiens ,
que lui prodiguoit le génie , le plus
heureuſemant formé pour l'intrigue , la
politique & le commandement.
Né avec une ambition, qui occupoir toutes
fes penfées , il ne fut point partagé par
d'autres paffions ,. du moins elles obéiffoient
toutes à celle- là , d'où elles fem--
bloient naître . En le délivrant de fes fougues
, fouvent trop familieres aux grands
hommes , & fi dangereufes , fa timidité
l'entretenoit dans cette efpéce de calme , fi
utile à un ambitieux , pour tracer & faire
exécuter à propos les plus grands projets.
Il prit fans efforts , & par l'effet naturel
d'une lumiere fupérieure , toutes les formes
qu'exigeoit l'état de fes affaires. Il
n'avoit aucune des vertus qui font l'honnête
homme ; il n'avoit aucun des vices
qui le dégradent ; toujours prêt à fe revêtir
de la vertu ou du vice , que le tems &
les circonstances lui rendent utile , il eft
tour à tour l'ami & l'ennemi d'Antoine ,
de Ciceron , de Lepidus , & des conjurés .
Sans haïr ni aimer Agrippa , dont le mérite
trop éclatant lui devenoit fufpect , il
lai eft indifferent de le faire périr , ou de
fe l'attacher par le mariage de fa fille, Il ‹
AVRI L. 1751. 739
eft cruel fans aimer le fang , il ne ceffe de
le répandre , ni par laffitude ni par remords
, & il pardonne quand il juge qu'il
lui eft auffi utile de pardonner , qu'il au-
Toit été auparavant dangereux pour lui de
ne pas purger la République des Citoyens
inquiers , jaloux de leur liberté , vertueux ,
prudens ou courageux, que fon ufurpation
& fa puiffance devoient offenfer.
NOUVELLES fontaines domeftiques , approuvées
par l'Académie Royale des Scienees.
A Paris , chez Coignard & Boudet ,
1750 , in- 12..
L'invention de ces Fontaines eft d'un
Citoyen, & elle eft confacrée à la confervation
des Citoyens. Nous fommes inftruits .
que les gens fages qui s'en font fervis ,
s'en font très-bien trouvés , & nous ex-
Hortons fortement nos compatriotes & les
étrangers , à ne pas négliger un moyen fi
fimple , & fi fûr de prévenir un grand
nombre de maladies cruelles. Le Livre
que nous annonçons fait fentir parfaitement
les inconvéniens des anciennes Fontaines
, & l'avantage des nouvelles . Les
perfonnes qui voudront fe difpenfer de le
lire , pourront être déterminées par le témoignage
d'un homme très vertueux , &
d'un des plus fçavans & des plus refpecta .
bles Médecins de l'Europe,
140 MERCURE DE FRANCE:
93
»
מ
Atteftation de M. Falconet.
» Telle eft la force de la coûtume , que
dans les chofes les plus importantes à la
vie , plus fouvent encore que dans les
plus indifferentes , elle prévaut à la rai-
" fon , quoique fentie & même avouée.
L'exemple n'en fçauroit être plus manifefte
que dans l'ufage des fontaines de
> cuivre : tout le monde convient des accidens
funeftes que fouvent elles pro-
» duifent : on en eft frappé , on fe récrie,
s & cependant l'on continue à s'en fervir.
" La matiere fur laquelle on fe raffure , eſt
» un fecours d'autant plus infidéle , que ,
foit ignorance , foit négligence , on ne
»porte point affez d'attention à la renouveller
dans les cas où elle eſt néceffaire.
" M. Amy, ayant fenti l'importance de toas
ces inconvéniens , guidé par l'amour du
" bien public , nous propofe des fontaines
" faites de matieres qui ne doivent point
préjudicier à la fanté : outre le danger ,
dont il nous préferve , en excluant le
» cuivre , il les fait conftruire de maniere ,
à nous procurer une eau beaucoup mieux
dépurée , & par conféquent plus faine ,
a .
par
le moyen des differens filtres placés
avec art en differens endroits. Ajoutons
à tous ces avantages , la commodité que
"
99;
"
,
AVRI L. 141 1751.
» donne la ftructure qu'il a imaginée , plus
parfaitement , plus facilement , & à
» moins de frais , fans les démonter. C'eſt
»
le témoignage que je crois devoir ren-
» dre à M. Amy , fur l'examen des fontai-
» nes qu'il m'a fair voir , & fur la lecture
» du Livre qu'il donne au Public ; témoi-
" gnage au refte , qui ne lui feroit aucune-
» ment néceffaire , puifque le fuffrage dont
" Meffieurs de l'Académie des Sciences
l'ont honoré , eft au - deffus de toutes les
"Approbations. A Paris , ce 3 Décembre
1749. Signé , FALCONET.
Le Magazin des nouvelles Fontaines
domeftiques , eft établi rue Poiffonniere ,
paffé le Boulevard , chez le Sieur Troard ,
Marbrier du Roi.
ESSAI pour parvenir à la connoiffance
de l'homme , par M. Coutan . A Paris ,
chez Pierre Prault , Quai de Gêvres , in- 1 2 .
Un volume , 1751.
Pour mettre nos Lecteurs en état de juger
de cet ouvrage , qui traite de la plûpart
des vices , des vertus & des paffions ,
nous allons tranfcrire le chapitre de la pitié.
La pitié eft une efpéce de tendreffe que
nous reffentons intérieurement pour les
autres à l'afpect de leurs fouffrances , & par
laquelle , non-feulement , nous compatif142
MERCURE DE FRANCE.
fons à leurs peines , mais encore nous cher.
chons fincerement les moyens de les fou
lager dans leurs afflictions & dans leur
mifere. Il y a des perfonnes qui prétendent
que la pitié eſt toujours intéreffée.
Ceux , difent- elles , qui ouvrent leur bourfe
pour fubvenir à la néceffité d'un homme
qui eft dans l'indigence , ou qui le mons
trent officieux & fecourables envers un
autre qu'ils voyent accablé de douleurs &
de maladies , ou qui effayent de confoler
un pere défolé de la mort d'un fils unique,
quoique leurs actions femblent nous pers
fuader qu'ils ont une véritable compaffion
des afflictions & des miferes de leur prochain
, ils n'ont cependant pitié que d'euxmêmes.
Ces gens , voyant que par l'inconftance
des chofes humaines , les plus
riches tombent quelquefois dans la
vreté par des revers de fortune qui leur
furviennent , que les plus robuftes & les
plus fains , lorfqu'ils y penfent le moins ,
font attaqués de maladies longues & incurables
, que les plus heureux deviennent
fouvent les objets des perfécutions de la
fortune , ces gens prennent tous les foins
qu'ils peuvent des malheureux , afin qu'on
prenne les mêmes foins d'eux , s'ils vien
nent à manquer de bien , ou s'ils tombent
malades , ou fi leur fortune vient à chanpau
A V R I L. 1751 . 143
ger , de forte qu'ils penfent prévenir tous
leurs befoins , & fe procurer par avance,
tous les fecours qu'ils peuvent s'imagi
ner.
A cela , on peut répondre qu'il peut y
avoir des perfonnes en qui la pitié foit un
fentiment d'intérêt ; mais qu'il y en a plu
feurs auffi , en qui elle est une tendreffe
effective , & une compaffion défintéreffée.
Ne voyons-nous pas tous les jours des perfonnes
comblées de biens & d'honneurs ,
& dont le bonheur eft fi bien affermi ,
qu'elles n'ont rien à craindre des revers de
la fortune , avoir de la pitié envers les autres
, & fecourir , non -feulement ceux qui
implorent leur affiſtance ; mais encore prévenir
les befoins des indigens , confolce
les affligés , & , en toutes les occurrences ,
comparir à la peine d'autrui ? Certaine
ment ces perfonnes font compatillantes
par amour de leur devoir , & non par uti
motif d'intérêt .
: TRAITE' des maladies des os , par M.
du Verney , Docteur en Médecine , ancien
Profeffeur d'Anatomie & de Chirurgie au
Jardin Royal , & Membre de l'Académie
Royale des Sciences. A Paris , chez Debure,
l'aîné , Quai des Auguftins , près le Pont
Saint Michel , 1751. Deux volumes in- 1 27
44 MERCURE DEFRANCE.
L'Art de remédier aux maladies des os
eft peut- être la partie la plus importante
de la Chirurgie. Les differens Traités
qu'on avoit fur cette matiere , laiffoient
encore bien des chofes à defirer, & il femble
qu'il étoit réservé à M. du Verney.d'y
mettre la derniere main. Tout le monde
connoît affez la réputation diftinguée que
ce grand Anatomifte s'eft acquife. Ses
talens fupérieurs l'ont annoncé à toute
l'Europe . Il a eu la gloire d'être célébré
par M. de Fontenelle , & le bel éloge que
cet Académicien en a fair , fe trouve à la
rête de l'uuvrage que nous annonçons. Ce
Traité des maladies des os eft divifé en
trois Livres. Dans le premier , il s'agit des
fractures , dans le fecond des fuxations
& dans le troifiéme , des maladies de la
fubftance des os. On peut dire que M. du
Verney traite toutes ces matieres en Maître.
Il ne dédaigne pas d'entrer dans les
moindres détails par rapport aux opérations
qu'il décrit. La maniere , dont il approfondit
les cauſes des maladies , furtout
celles de la fubftance des os , annonce un
grand Médecin . Il ne traite d'aucun fujet
fans faire précéder les defcriptions anatomiques
qui y ont rapport. Il parle auffi
de bien des maladies , dont les Auteurs ,
qui l'ont précédé , n'ont fait aucune mention,
>
AVRIL. 1751. 145
Hon , comme de la fracture des grands os
en long , de la perverſion de la tête des os
& des muſcles , des pieds bots , du relâchement
des articles, de la commotion , de
la courbure de l'épine , de la formation
des boſſes , de la luxation du pouce , de
celle du rayon , &c. On trouvera auffi des
réflexions nouvelles fur la formation du
cal , fur la rachitis , fur la cauſe de la molleffe
& de la fragilié des os , & fur bien
d'autres matieres qu'il feroit trop long
d'indiquer ici : il fuffira de dire qu'il porte
une nouvelle lumiere dans preſque tout
ce qu'il examine. Nous croyons qu'on
fera bien aife d'apprendre qu'on va mettre
bientôt fous preffe le Traité des opérations
& l'Anatomie du même Auteur.
NOUVEAUX Effais de Phyfique, par M. le
Ratz de Laxobenée. A Paris , chez Durand,
rue Saint Jacques , au Griffon ; Piffot , fils ,
Quai des Auguftins , à la Sageffe. Brochure
in- 1 2 .
Ces Eſſais de Phyſique font en dialogue ,
& ils nous ont paru bien écrits. Le petit
volume , qui vient d'être publié , ne contient
que le premier entretien. Après
avoit établi la porofité des corps , l'Autear
fait voir que ces pores , relativement
à leur grandeur & à leur figure , donnent
G
146 MERCURE DE FRANCE.
entrée aux differentes particules de matiere
dont l'atmofphére fe trouve chargée.
Il démontre enfaite les effets qui réſultent
de cette introduction. Il prouve que les
corps de même efpéce , de quelque grandeur
qu'ils foient , ont des atmofphéres
également épaiffes ; que les couches d'air
font differemment comprimées par l'action
des corpufcules qui s'échappent des corps ;
que ces corpufcules forment des atmof
phéres , dont les couches fe trouvent d'aurant
moins denfes , qu'elles font plus éloignées
des corps ; qu'à ces atmofphéres fuccédent
plufieurs couches d'air , de plus en
plus comprimées , en s'éloignant des corps ,
& qu'enfin il ya d'autres couches d'air
dont les degrés de compreffion s'affoibliffent
peu à peu , en s'éloignant de ces mêmes
corps. A l'aide de ces principes , il
donne une explication fatisfaifante de pluheurs
phenomémes , curieux qui embarraffoient
les Phyficiens ; par exemple , de la
fufpenfion d'une aiguille à la furface de
l'eau ; de l'excès du diamétre de l'ombre
d'un fil , fur celui du fil même ; de la jonction
de deux gouttes de liqueur, qui étoient
fort proches l'une de l'autre ; de l'afcenfion
des liqueurs dans les tuyaux capillai
res , & de toutes les variétés furprenantes
qu'on y a obfervées. Il fait auffi des rematAVRIL
1751. 147
ques très-judicieuſes ſur l'attraction , qu'il
n'adopte pas fans bien des reftrictions.
Nous croyons que le dialogue , dont nous
venons de rendre compte , réuffira affezbien
, pour engager l'Auteur à ne pas faire
attendre long-tems les dialogues fuivans .
EPHEMERIDES en figures , conformes
aux Ephémérides en nombres , ou Plan
Géométrique du cours apparent & réel du
Soleil , de Mercure , de Venus , de Mars ,
& de leur lieu vrai pour chaque jour , visà-
vis les degrés de l'Ecliptique , où il eſt
prévû & annoncé pour 1751 & 1752.
· Cette Carte qui vient d'être publiée , rue
des grands Auguftins , chez le Rouge , Ingénieur
& Géographe du Roi , eft une démonftration
aufli Phyfique qu'Aftronomique
du Plan de l'Univers & du Systême de
l'électricité .
Si par des lignes on pouvoit repréfenter
lalaitude des Planettes , comme leur longitude
, dont on y trouve la repréfenta-
Hon jour pour jour , vis à - vis les fignes &
degrés de l'Ecliptique , où elle eft annoncée
dans les Ephémérides , & même visà-
vis les conftellations du Zodiaque , où
elles feront obfervables en ces deux années
, l'inſpection faffiroit pour convain.
cre qu'elles décrivent des arcs proportion-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
nels , & même égaux en tems égaux , felon
la régle de Kepler , à laquelle il n'eſt donc
pas befoin de fubftituer la prétendue régle
de Newton , qu'elles bordent en tems
égaux , des aires égales , ou des triangles
égaux.
La comparaifon du lieu diurne , & fucceffif
du Soleil avec celui de fes Planettes ,
par la direction variable qui en réſulte
dans leur radiation & leur ombre , de,
vient auffi fur cette Carte une manifeftation
de leur cauſe motrice & directrice
felon les loix du fyftême de l'électricité ,
dont on trouve l'Analyfe in- 4° . chez Jombert
, & dans les Ephémérides Cofmographiques
, chez Durand. Tous ces ouvra
font de M. l'Abbé de Brancas , qui con- ges
facre fon loifir à l'honneur de la Religion
& au progrès des Sciences.
DISCOURS qui a remporté le prix de
Phyfique , au jugement de l'Académie de
Bordeaux , en 1750. Par M. Barberet
Docteur de la Faculté de Montpellier , aggregé
au Collège des Médecins de Dijon ,
de l'Académie des Sciences de la même
Ville. A Dijon , chez la veuve Sirot , Imprimeur
de l'Académie des Sciences , Place
Saint Etienne. Le fujet étoit :
S'il y a quelques rapports entre les PheA
V R Í L. 149 1751 .
noménes du tonnerre & ceux de l'électri
cité.
L'Auteur fait voir dans cette Differtation,
qui eft fort ingénieuſe , que les Phenoménes
du tonnerre & ceux de l'électricité
doivent être attribués à la même caufe.
L'électricité , dit- il , eft entre nos mains,
& le tonnerre eft entre les mains de la
Nature.
Il adopte l'idée de M. l'Abbé Noller ,
fur la matiere affluente & effluente , par
rapport à l'électricité , & il prouve enfuite
que le tonnerre fe produit de la même
maniere . Les particules ignées , agitées
par la chaleur du Soleil , enlevent des exhalaiſons
nitreuſes & fulfureuſes , & les
affembient en une nuée . Voila la matiere
affluente . Si ces bulles viennent à être
preffées , comprimées par les vents , les
particules ignées , réagiffant par leur élafticité
, fe dégageront & prendront feu .
L'inflammation deviendra bientôt géné
tale , & toutes ces parties differentes fe
précipiteront fous la forme d'un tourbillon
, avec une viteffe , proportionnée à la
raréfaction de l'air , qui les chaffe . Voilà la
matiere effluente.
La matiere électrique brille & s'enflamme
comme celle du tonnerre ; elles
agiffent l'une & l'autre avec une prompti-
G iij
450 MERCURE DE FRANCE.
tude finguliere , & fe communiquènt avec
une vîtelle qu'on a peine à concevoir . El
les pénétrent les corps jufques dans leurs
moindres parties , & laiffent également
après elles une odeur fulfureufe.
,
Tels font les principaux Phenoménes,
du tonnerre & de l'électricité que l'Auteur
compare dans fa Differtation , & il
conclut de la conformité qui fe trouve
entr'eux , qu'ils font produits par la même
caufe , c'est - à- dire par le feu , qu'on peut
regarder comme l'agent univerfel de la
Nature.
OEUVRES de feu M. Cochin , Ecuyer ,
Avocat au Parlement , concernant le Recueil
de fes Mémoires & Confultations .
Tome I. A Paris , chez de Nully , Libraire ,
Grande Salle du Palais , du côté de la Cour
des Aides , à l'Ecu de France & à la Palme,
1751 , avec Approbation & privilége dus
Roi. Vol. in 4 ° . de près de cent feuilles
d'impreffion , 10 liv. relié. Le tomefecond
, qui eft fous la preffe , paroîtra
à la fin de cette année ; le troifiéme à Pâques
de l'année prochaine , & le quatriéme
& dernier , à la Saint Martin fuivante .
LA SPECTATRICE , ouvrage traduit de
l'Anglois. A Paris , chez Rollin , fils, Bauche
, fils , & Piffot. Deux vol. in-1241751..
.” A V RIL. 1758.
Si on jugeoit de cette nouveauté , par
la Traduction qui en parut l'année derniere
en Hollande , on s'en formeroit une
idée injufte. Cette Traduction a été remaniće
à Paris par un homme d'efprit & de
goût : nous l'avons lûe avec plaifir , &
nous croyons que nos Lecteurs nous fçaurons
gré de la leur avoir fait connoître.
Ce n'est pas un ouvrage de la force du
Spectateur , mais ce n'eft pas un ouvrage
fans mérite : il roule prefqu'entierement
'far l'amour & fur les femmes . Mademoifelle
Hayvood , qu'on en croit Auteur
reſpecte la Religion & les moeurs . Cette
remarque ne doit pas paroître inutile dans
le fiécle où nous fommes.
EN parlant dans le dernier Mercure , de
Futile & fage entrepriſe de M. Chompré ,
nous avons oublié de dire que la collestion
, dont nous annonçions la Traduction
, fe vend chez les freres Guerin , &
qu'elle eſt intitulée : Selecla Latini fermonis
exemplaria è fcriptoribus probatiffimis.
Nous fommes fort ailes que cette inadvertence
nous fourniſſe une nouvelle occafion
de témoigner à M. Chompré le cas
que nous faifons de la Méthode , dont il
Le fert pour inftruire la jeuneffe.
- NOUVELLE VÛE fur le fyftême de l'Uni-
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE
vers. Un volume in- 8 ° . A Paris , chez
Chaubert & Ballard.
Cet ouvrage mérite une grande attention
; nous en donnerons une idée le mois
prochain.
THEATRE & OEuvres diverfes de M. de
Morand. A Paris , chez Sebaftien Forry ,
Quai des Auguftins , près le Pont Saint
Michel , aux Čigognes , in- 12 . 3 volumes.
Nous rendrons compte le mois prochain
de ce Recueil , dont une partie a été imprimée
avec fuccès , & le reste paroît pour
la premiere fois .

BIBLIOTHEQUE annuelle & univerfelle ,
tome premier , contenant un Catalogue
de tous les Livres qui ont été imprimés en
Europe pendant l'année 1748 , rangé par
ordre de matiere avec une Table alphabétique
des noms des Auteurs. A Paris , chez
le Mercier & Lambert , rue Saint Jacques ,
1751.
Le titre de l'ouvrage en indique les
avantages & la commodité . Ce Catalogue
n'eft pas feulement néceffaire aux Sçavans
qui forment des Bibliothèques , il l'eft encore
, plus peut- être à ceux qui ne font pas
leur principale occupation des Sciences :
ils Y trouveront une lifte de tous les ouvrages
imprimés chaque année , fur la profeffion
qu'ils exerçent. Le Catalogue que
A V RI L. 1751. 153
nous annonçons n'eft pas parfait fans doute
; mais il y a moins de fautes ou d'omiſfions
qu'on ne pouvoit raifonnablement
l'attendre. Il nous paroît que les Libraires
font déterminés à exécuter les années fuivantes
, leur plan avec tout le foin & toutes
les recherches poffibles.
EUVRES de M. de Fontenelle , des Académies
Françoife , des Sciences , & des
Belles Lettres , & de la Société Royale de
Londres. Tome 7 & 8. A Paris , chez
Brunet , rue Saint Jacques , 175 1 .
L'Hiftoire Littéraire fournit peu de vies
auffi longues , auffi pleines , auffi diftinguées
que celle de M. de Fontenelle. Cet homme
illuſtre , qui n'a jamais ceflé d'éclairer fa
Nation , & d'en faire fes délices , vient de
publier deux nouveaux volumes ; ils contiennent
une Tragédie en profe , fix Comédies
, & quelques Difcours fur la Poëlie.
Nous rendrons compte le mois prochain
de cette nouveauté , & nous tacherons de
rappeller une partie des traits fins & ingénieux
, qui nous ont frappé en lifant ces
piéces.
GY
194 MERCURE DE FRANCE
BEAUX- ARTS.
Expofition de Tableaux aux grands-
Auguftins.
' Emulation eſt un ſecond génie , dont
L'Eles Arts font animés : il eſt donc vrai
que plus on expofe de leurs productions ,
plus on forme les Spectateurs , & par une
fuite néceffaire , plus les Artiftes s'empreffent
de mériter les fuffrages de ceux , dont
ils ont perfectionné , ou fait naître le
goût. C'est par de tels moyens que les .
Arts ont été pouffés fi loin dans les derniers
fiécles en Italie : c'eft ainsi qu'ils.
acquirent cette fublime élégance , dont la
Gréce pourra fe vanter à jamais.
Une partie des Peintres & Sculpteurs :
qui compofent l'Académie de Saint Luc ,
fous la protection de M. le Comte d'Argenfon
, & de M. le Marquis de Voyer ,.
fon fils , ont voulu faire juger le Public
de leurs ouvrages , ce qu'ils n'avoient
point encore fait , & les ont exposés dans
plufieurs Salles des grands Auguftins. On y
a vû des Tableaux en tous les genres , ainfi
que des modéles . Il ne nous appartient
pas d'en juger ; mais le Public a paru trèscontent
du choix que l'on a fait dans les
-
155 AVRIL..
1758
travail d'un grand nombre d'années :
le petit Livre qui nomme les Auteurs , en
même tems qu'il explique les fujets, le vend
chez Pranit , pere. Nous en rapportons.
le difcours préliminaire,
L'ACADEMIE de Saint Euc , formée par
des Artiftes & des Amateurs , lors du renouvellement
de la Peinture & de la Scupture
, dont la perfection étoit réservée à
a glorieufe adoption , dont le Roi honore
les plus célébres talens , a toujours été
protégée par des Perfonnes , auffi recom
mandables par le goût & les lumieres , que
par la naiffance & les places éminentes.
M. le Marquis de Voyer , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Infpecteur Général
de la Cavalerie & des Dragons ,
Lieutenant Général pour Sa Majesté en la
Province d'Alface , Gouverneur de Romorentin
, Honoraire-Affocié libre de l'Académie
Royale de Peinture & Sculptures
zélé pour la gloire des Arts , a faifi le tems
de la paix , pour veiller fingulierement aug
progrès de l'Académie de Saint Lue , dont
ileft Vice-Protecteur.
Il a crû que le moyen de les augmen
ter , étoit de mettre fous les yeux du Pu--
blic les ouvrages qu'elle produit , & de
nourrir l'émulation par une diftribution .
G.vj
156 MERCURE DE FRANCE
de quelque récompenfe honorable.
Dans cette vûe , on a choiſi la Salle des
Grands Auguftins , pour les y expofer pendant
un mois. L'ouverture s'en eft faite le
Samedi 20 Février 175 1 .
:
MOYREAU , Graveur du Roi , vient de
mettre au jour une nouvelle Eftampe ,
gravée d'après Wouvermens , intitulée Le
Confeil des Chaffeurs . C'eſt le N° . 67 , de
fa belle fuite. Le Tableau eft au Cabinet
de M. Gaignat , Secrétaire du Roi.
Moyreau loge rue du Petit- Pont , Saint
Severin , à l'Image Notre-Dame , à Paris.
DEVISES
M.
Pour lesJettons du premier Janvier 1751 .
TRESOR ROYAL.
E Soleil au- deffus du Globe Terreftre.
Légende , enfibi , Jed orbi , il ne luit
pas pour lui , mais pour le monde. Exergue
, Tréfor Royal , 1751 .
PARTIES CASUELLES.
L'Arc- en- Ciel . Légende , Foedere tuti ;
ce pact fait leur fûreté . Exergue , Parties
Cafuelles , 1751.
MAISON DE LA REINE.
Un Laurier , d'où fortent plufieurs ree.
Salle des
polerper
fairele
bi , vientde
e Eftamp
ntitulée:
No. 67, de
tau Cabinet
du Roi. M
-Pont
, Saint
me, à Paris.
S
NON
IV
TITLE
JETTOINNEE 1751
I
CONTUSUS
SIBI

SED
TAZSOR ROYAL
1751 .
VERTUNTUR
ORDIN-DES GUERRES
1731
IN
RISTIANISS
NULLO
CHANDRE ATX
DENIERS
1731
DEVS
OTIA
ARATHO
V
FECIT
EXTRAORDINAIRE
DES GUERRES
AR
nvier 1711
A L.
obe
Terrefre
rbi
; ilne
lu
monde
,Exc
VI
DECUS
ADDITUR
ELLES
Fodere
ta
ergue
, Pari
REINE
plufieurs
IX
ATINENS DUROY
1751
INWO
SUB
SIDERE
FROM
FECUNDA
CRESC
OGENIES
VIII
QUIES
MARINE
1751
XI
PREVIA
PHHOE
BO
MAISONDEMADAME
LA DAUPHINE
D. Sornique Sculp.
1751.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
AVRIL. 1751.
157
jettons . Légende : Nata Coronis progenies ;
fes rejettons font nés pour des Couronnes,
Exergue , Maifon de la Reine , 1751 .
MAISON DE MADAME LA DAUPHINE.
L'Aurore ouvrant la barriere du jour.
Légende : It prævia Phoebo ; elle devance
le Soleil. Exergue , Maifon de Madame la
Dauphine , 1751 .
CHAMBRE AUX DENIERS.
Une fleur d'Immortelle. Légende : Nullo
contufus aratro.... Exergue , Chambre eux
Deniers , 1755.
EXTRAORDINAIRE DES GUERRE S.
Les Cyclopes affis à l'entrée de leur caverne
, dans l'attitude de gens oififs . Légende
Deus otia fecit ; un Dieu nous a
procuré ce repos. Exergue , Extraordinaire
des Guerres , 751 .
ORDINAIRE DES GUERRES.
Des Bombes d'artifice , des fufées , &c .
Légende : Latitia vertuntur in ufum; on les a
convertis en inftrumens d'allégreffe . Exer
Ordinaire des Guerres , 1751 . gue ,
MARINE.
Un nid d'Alcions fur une mer calme.
Légende : Fecunda quies ; ce calme enfante
l'abondance. Exergue , Marine , 1751 .
15 MERCURE DE FRANCE..
COLONIES..
Un Sauvage , & des Lys plantés auprè
de lui. Légende : Sub omni fidere crefcunt
ils croiffent dans tous les climats . Exergue
Colonies Françoifes de la Martinique, 175
BATIMENS DU ROI.
Un Compas fur un bloc de marbre. L
gende : Decus additur Arte ; l'Ast y don
les graces , 1751.
ARTILLERI F.-
Un Soleil répandant fes rayons de tou
parts. Légende : Ut radios fic fulgura Spa
gere promptum eft ; la foudre part au
promptement que fes rayons. Exergue, A
tillerie , 175 .
CHANSON.
LE NOUVEL A N..
Loin tous complimens faftaeux ;
L'Amour tient un fimple langage ;.
Un berger rempli de fes feux ,-
Ne fe regle point fur l'ufage ; :
En tout tems , comme dans ce jour , i
Il ne fait rien que par amour..
252
1E
NEW
YORK
JBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
4
AVRIL.
159 1751.
✪ toi , qui poſſedes mon coeur ,
Réponds-moi fans fard , chere Aminte ;
Comme moi , d'une vive ardeur
Te lens- tu vraiment l'ame atteinte ?-
Comme moi , fais -tu dans ce jour-
Tout ce que tu fais par amour è
Je ne vois au monde que toi;
Sans toi rien ne fçauroit me plaire ;
Je te renouvelle ma foi ;
Crois que ton amant , ma bergere ,.
En tout tems , comme dans ce jour ,
Ne fera rien que par amour.
De tendres feux , des fentimens .
Que je conferverai fans ceile ;
De doux foupirs , des voeux ardens ,,
Voilà mon unique richeſſe :
Ce font les prefens de l'Amour ,.
Et je te les fais chaque jour.
Tu ne verras rien d'éconnant -
Dans mes foins dans mon hommage ;
Ennemi de tout faux brillant ,
Ne t'attends à rien davantage ;
Inſpiré par le ſeul amour ,
Tous les jours font pour moi ce jour.
L E. Guichard
160 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
L'adé
' Académie Royale de Mufique donna
le 18 Février , la premiere repréfentation
de nouveaux fragmens , compofés
des Actes d'Ifmene , de Titon & l'Aurore
, & d'Æglé.
Nous avons rendu compte de celui
d'Ifmene dans le Mercure d'Octobre . Cet
Acte, dont les paroles font de M. de Moncrif,
des Académies Françoife & de Berlin
, Lecteur de la Reine , avort remporté
le prix fur les fragmens donnés dans l'été.
Dans cette reprife , il fait le même plaifir .
Des vers doux & faciles , une galanterie
noble & délicate , des chants fimples , &
quelquefois faillans , font les parties aimables
qui forment l'enfemble de cet Acte.
On y reconnoît furtout, ce ton du monde,
cette politeffe , cet agrément qu'on aime ,
& qu'on eftime depuis fi long-tems en
M. de Moncrif , & qu'il répand fur tous
fes
ouvrages
.
Les paroles de Titon & l'Aurore font
de M. Roy , Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel, & la Mufique de Mr de Buri , Maî
tre de celle de la Chambre de Sa Majesté.
Cet Acte a été repréſenté à Verſailles en
AVRI L. 1751. 161
1750. Le rajeuniffement de Titon , &
fon amour pour l'Aurore en font le fujer.
L'Auteur fuppofe Titon vieilli dès fa jeuneffe
par la vengeance du Soleil , Amant
rebuté de l'Aurore , & odieux à Venus ,
dont il avoit découvert l'intrigue avec le
Dieu Mars. L'ancienne & grande réputation
de M. Roy ; les charmes de la voix
de M. Jeliotte , & beaucoup de fort
bonne Mufique , répandue dans cet ouvrage
, n'ont pû le faire réuffir. L'Acte de
Titon a rappellé à tout le monde un ouvrage
charmant , qui vraisemblablement
ne vieillira jamais : c'eft le rajeuniffement
inutile , Poëme ingénieux , aimable &
leger.
Les paroles d'Eglé , font de M. Laujon ,
Secretaire des Commandemens de S. A. S.
M. le Comte de Clermont , & la Mufique
de M. de la Garde , Ordinaire de celle de
la Chambre du Roi . Il avoit été repréfenré
à Verſailles en 1748 & 1749..
Apollon , fous l'habit d'un berger ,
vent goûter les douceurs de l'amour & de
Pégalité. Il aime Eglé , jeune bergere ; il
forme fa voix , & jouit du dévelopement
de fon coeur. La Fortune ( elle eft ici perfonifiée
, & préfentée comme Déeffe ) la
Fortune qui l'aime fans le connoître , veut
fe fixer en fa faveur , & elle peut l'attacher
162 MERCURE DE FRANCE.
: à elle il lui réfifte . Cette Déeffe alors fe
flatte au moins d'éblouir , d'entrainer fa
rivale , & de l'enlever à un fimple berger.
Æglé , auffi fenfible que Myfis , ne voir ,
n'aime , ne veut connoître , & ne fuit que
lui. Tel eft le fonds de cet Acte . Ce Monologue
qu'Eglé chante , le commence .
" Ah que ma voix me devient chere
Depuis que mon berger fe plaît à la former !
Amour , rends mes accens dignes de le charmer.
C'est peu , c'est trop peu de lui plaire.
Ne pourrai- je point l'enflammer ?
La fortune paroît ; Æglé fe retire ; toute
la foule de mortels qui fuivent cette
Déeffe , s'empreffe autour d'elle. C'eſt
là un premier divertiffement , dans lequel
elle expofe fon amour , & où le Muficien
a placé un choeur très bien deffiné , & des
airs de violon d'un fort beau caractére .
Myfis vient ; la fuite de la Fortune fe
retire , M. Laujon a fauvé l'ennui de cette
Scéne , par ces jolis vers qu'il a mis dans
La bouche de Myfis.
Eglétient tousfes biens des mains dela Nature ;
Sa Ficheffe , c'eft la beauté ;
L'Art ne releve point l'éclat de fa parure ;
Des fleurs font l'ornement de fa fimplicité ,
Etfon.coeur , qui jamais ne connut l'impofture
AVRIL. 1751. 163
Que rien encor n'a pû charmer ,
Eft le prix que l'Amour affûre
Aa berger trop heureux, qui pourra l'enflammer.
Le dépit chaffe la Déeffe , & Apollon ,
fous le nom de Myfis , qui refte feul ,
chante ce Monologue.
Paifibles bois , vergers délicieux ,
Fabandonne pour vous le féjour du tonnerre.
J'ai laiflé mon rang dans les Cieux ,
Tous mes plaifirs font fur la terre.
Aglé me croit berger , que mon coeur eſt flatté !
Mon
rang eft un fecret qu'il faut que je lui céle ;.
Même après må félicité ,
Comme berger , je goûterai près d'elle
Les plaifirs de l'amour & de l'égalité ,
Et fi je me fouviens de ma divinité ,
Ce fera pourbrûler d'une ardeur éternelle.
Paifibles bois , & c,
Ces deux morceaux ont paru infiniment
agréables ;. M. de la Garde les a rendus par
des chants neufs ; l'accompagnement du
premier eft un trait de génie.
Æglé arrive àla fuite de ce Monologue ,.
& cette Scéne forme un joli tableau de:
l'Albane . Il faudroit la tranfcrire entiere
pour la faire connoître , & il lui manque
Foit encore le charme que Mlle Fel , & M..
de Chaffé y ont répandu , & qu'on ne:
164 MERCURE DE FRANCE.
fçauroit rendre. Myfis , qui enfeigne à
chanter à Æglé , lui dit , qu'on lui a donné
une chanfon nouvelle , dans laquelle il a
placé fon nom. C'eſt cette chanfon qui fait
le fujet de la leçon .
Que je vous aime !
Je vous inftruis enfin de mon amour extrême
Il eft tems de parler , lorfque tout me trahit ;
Le trouble de ma voix , mes yeux.... ah , tout
Vous dit
Que je vous aime ;
Æglé , que je vous aime !
Dans le cours de la leçon , Eglé pro
nonce le nom de Myfis pour le fien . Ce
développement neuf & théatral dénouë
cette Scéne . Il a été fenti de tout le monde
, exprimé de la maniere la plus aimable
par le Muficien , & rendu par les deux
Acteurs , de la façon la plus intéreffante .
La Fortune , qui vient étaler toutes fes
ticheffes pour féduire la jeune Æglé ,
éprouve de la part de cette bergere la ré
fiftance qu'elle avoit trouvée dans Myfis.
Ce dernier trait met le comble au déſeſpoir
de la Déeffe ; elle fuit , détruit fon
Temple , & défend qu'on la fuive. Les
bergers , plus tranquiles & plus heureux
fans elle terminent l'Acte par un divertiffement
paſtoral , dont les airs de violon out
AVRI L. 1751. 165
Faru fort agréables. Les vers que nous
avons tranfcrits dans cet extrait , ne font
pas les feuls qui méritent des éloges . Il y en
a un , furtout , qui doit être rapporté.
Myfis dit à Æglé.
Je chante toujours mieux , quand je chante pous
vous,
Le Public a apperçu dans cet ingénieur
ouvrage quelques négligences. L'Epiſode
de la Fortune a été affez généralement condamné
. On a trouvé des expreffions impropres
, comme celle- ci : Nous vivons fans
defirs , pour fans ambition . Cette expreffion
eft d'autant plus vicieufe , qu'elle eft
dans la bouche d'une bergere qui fait
gloire de l'amour le plus tendre. Nous
croyons auffi que la pensée fuivante eſt
mal rendue ; fi je me souviens de ma divi
nité , ce fera pour brûler d'une ardeur éternelle.
Ce n'eft pas ce que M. Laujon a
voulu dire. Le fouvenir de la divinité ne
fait rien à l'objet de Myfis ; c'est la jouif,
fance de fa divinité qui l'affûrera d'une ar
deur éternelle , & il nous femble qu'il au
roit fallu dire :
Et je ne jouirai de ma divinité
Que pour brûler d'une ardeur éternelle;
Çes legeres taches n'ont empêché per166
MERCURE DE FRANCE.
fonne de convenir , que le Poëte & le
Muficien ont mérité le fuccès qui a ſuivi
leur travail. Le Public efpére qu'il aura le
plaifir de couronner fouvent la réunion
de deux talens aufli aimables.
Cependant les Actes d'Ifmene & d'Eglé,
fouffroient un peu du voisinage de celui
de Tiron & de l'Aurore. L'Acte charmant
de Pigmalion eft venu à leur fecours : PAcadémie
Royale de Mufique l'a repris le
Mardi , 9 Mars , à la place de Titon , &
le Public y a couru en foule.
Cet Acte , reprefenté pour la premiere
fois le 27 Août 1748 , fut demandé par
la Direction dans une circonftance preffante
, & il fut mis en Mufique dans moins
de huit jours par M. Rameau , dont le
génie lumineux , hardi & fécond , a concilié
à la Mufique Françoife l'eftime des
autres Nations .
Les paroles de cet Acte , écrites avec
toutes les graces , l'efprit & la fineffe , que
feu M. de la Motte mettoit dans les ouvrages
lyriques , n'avoient pas pû foûtenir
feules la foibleffe de la Mufique de feu
Labarre ; car cet Acte fait partie du Ballet
des Arts , repréſenté fans fuccès en 1700 .
Il étoit fâcheux , d'un côté de perdre un
auffi joli tableau , & de l'autre, les changemens
furvenus au Théatre de l'Opéra , le
AVRI L. 1751. 167
goût que le Pablic paroît montrer pour la
danfe & pour la mufique , exigeoient néceffairementune
coupe nouvelle . Ce travail
fut entrepris & exécuté par un homme
d'efprit , qui ne s'eft point nommé. L'éducation
de la Statue , animée par l'Amour
& confiée aux Graces ; le choix d'une Danfeufe
pour repréfenter la Statue ; les Bal-
Jets que се choix anréne , celui qui naît de
l'éclat qu'un pareil prodige introduit dans
tous les Atteliers de Pigmalion , & dans la
Ville ; les Ariettes ; le Choeur brillant ;
l'Amour triomphe , & c . font de fon invention
.
On n'avoit point encore vû un defir
fi vif, fi marqué , une préference fi décidée
pour les ouvrages d'un Auteur vivant ,
que celle que le Pablic a montrée dans
cette circonstance pour la Mufique de notre
Orphée. Un moment avant que l'on
commençat l'Acte de Piginalion , la joie
de toute l'affemblée s'exprima d'une maniere
très vive . L'ouverture ranima ces
démonstrations , & chacun des morceaux
de cet ouvrage faillant fut applaudi univerſellement
avec une efpéce de tranfport.
Le 7 , l'Académie Royale de Mufique
donna la vingt quatriéme & derniere repréfentation
de l'Opéra de Thétis & Pelée.
168 MERCURE DE FRANCE.
Tout a concouru dans le cours des repré
fentations de cet ancien ouvrage , our
prouver à M. de Fontenelle , qui en a fait
les paroles , combien il eſt eftimé & chéri
de tous les François . Jamais le zéle des
Acteurs n'a paru fi vif ni fi conftant : M.
Jeliote , qui a rendu le rôle de Pelée
avec tout le fentiment dont il eft capable ,
ne l'a pas quitté une feule fois , malgré la
foibleffe de fa fanté. Il a paru amant tendre
& paffionné pour Thétis ; nous manquons
d'expreffions pour dire ce qu'il eſt
dans Pigmalion .
Le 12 , on reprit la Tragédie de Tancrede
, qu'on continuera les Vendredis &
les Dimanches , juſqu'à la clôture du
Théatre. Les fragmens n'occupent que les
Mardis & les Jeudis ; mais ces jours , depuis
long-tems , prefqu'infructueux pour
l'Académie Royale de Muſique , font devenus
depuis ces arrangemens les bons
jours de l'Opéra,
Le Vendredis Mars , les Comédiens
François donnerent la premiere repréfentation
du Fat , Comédie en cinq Actes
& en vers.
Les Comédiens Italiens donnerent le
le 26 Février le Prix du Silence , Comédie
en
AVRI L. 1751 . 169
en trois Actes , & en vers , de M. de Boiffy.
Cette Piéce , qui eft déja imprimée chez.
la veuve Cailleau , eft pleine d'efprit , &
écrite avec l'agrément que M. de Boiffy'
met dans fes ouvrages. Nous en gendrons
compte le mois prochain , auffi -bien que
des Amans inquiets , Parodie de Thétis &
Pelée. Nous n'avons pas crû devoir fépa
rer les extraits de ces deux ouvrages que
les Comédiens ont joints.
米洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD .
DE PETERSBOURG , le 8 Février
Lufieurs Ingénieurs font partis pour aller vi-
Pliter les Places de la Livonie , & faire réparer
les fortifications de celles qui en ont befoin.
La Cour a envoyé des ordres précis à Cronftadt
, à Rével & à Friederichfam , d'y équiper
les Vaiffeaux de guerre , les Galeres & les autres
Bâtimens qui compofent la Flotte , pour qu'elle
foit en état de mettre à la voile fitôt que la Mer
Baltique fera dégagée des glaces.
DE WARSOVIE , le 6 Février.
Les Lettres des frontieres de Turquie portent
que les differens Corps des troupes Ottomanes ,
H
170 MERCURE DE FRANCE.
qui font repartis dans la Bulgarie , la Romanie , la
Servie & l'Albanie , ont ordre d'être prêts à matcher
au premier commandement , pour le rendre
dans les quartiers qui leur feront marqués . On
fait en même tems de grands amas de provifions
dans la Moldavie & dans la Valachie . On ajoûte
que tous ces préparatifs n'ont aucun objet dont
on puifle prendre ombrage , la Poite paroiffant
être toujours dans la difpofition de vivre en bonme
intelligence avec les voisins.
DE STOCKHOLM , le 10 Février.
On a arrêté ces jours paffés un homme qui s'étoit
fauffement annoncé comme un Courier venant
de Ruffie , avec des dépêches pour M. de
Robdt , Miniftre du Roi en cette Cour- là . Il a
déja fubi plufieurs interrogatoires , dans leſquels il
s'eft coupé , & l'on a découvert qu'il a pris un faux
nom , qu'il s'appelle Nortman , & qu'il est né à
Stockholm .
DE COPPENHAGUE , le 30 Janvier.
Le 27 de ce mois M. Laurent Anglivield de la
Beaumelle , Profeffeur du Collége que Sa Majesté
a nouvellement établi pour la Langue & Belles-
Lettres Françoifes , en fit l'ouverture dans le Palais
de Charlottembourg par un Difcours , cù il
examina fi un Empire fe rend plus refpectable par
les Arts qu'il crée , que par ceux qu'il adopte.
Une Lettre écrite ici de Tranquebar aux Indes
Orientales par Fun Danois , datée du 2 Février
1750 , fait mention des funérailles d'un Prince Indien
, qui furent célebrées de la façon fuivante.
On avoit élevé un grand bucher où fon corps
AVRIL. 1751. 171
fut porté avec beaucoup de pompe ; les Brames ou
les Prêtres de ce Pays y mirent le feu. Les femmes
de ce Prince qui accompagnoient le convoi ,
étoient au nombre de 47 , toutes ornées de fleurs ,
& brillantes de pierreries. La plus diftinguée d'entre
elles portoit le poignard du Prince mort , & le
remit à fon fuccefleur , enfuite elle tourna fierement
les regards vers le bucher & ſe précipita au
milieu des flâmes, La feconde montra la mêine
intrépidité ; mais il y en eut une plus t'mide , qui
courut fe réfugier dans les bras d'un des Spectateurs
qui étoit Chrétien , en le conjurant de lui
fauver la vie Son fecours lui fut inutile ; elle fut
faifie impitoyablement & jetrée , malgré les cris ,
dans le bucher. Quand routes ces malheureuſes
victimes y furent confumées , les Bram s s'approcherent
, & firent fur leurs cendres ardentes pluheurs
cérémonies fuperftitieules . Le lendemain
ils recueillirent les offemens nêlés avec ces cer
dres , & les ayant renfermés dans de riches toiles ,
ils les porte ent près de l'Ile de Rameturen , où ils
les jetterent dans la mer.
Enfuite dans le même lieu où le bucher avoit été
dreffé , on bâtit un Temple pour y faire des facri
fices en l'honneur du Prince & de les femmes ,
qu'on érigea dès lors en Divinités,
Par des Lettres Patentes , dattées du dix du mois
dernier , le Roi a accordé à une Compagnie de
Particuliers de la Ville de Bergen en Norwege , le
privilége d'y établir une Raffinerie de Sucre , &
pour favorifer cet établiſſement , Sa Majesté a rendu
une Ordonnance , qui défend l'introduction
des Sacres & Sirops étrangers dans le Port de Ber
gen , dans le territoire qui en eft dépendant & dans
les Diftricts de la Norwege , qui tirent leurs denrées
de ce même Port.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
Le Roi vient de fonder en cette Ville une Aca
démie de Peinture , de Sculpture & d'Architectu—
re. Sa Majeſté a affigné un fonds confidérable
pour fournir aux dépenfes de cet établiſſement, &
pour payer les émolumens qu'elle donne aux
Maîtres qui feront chargés de la Direction .
&
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le Février.
3
Es lettres de Fiume portent que la plûpart
des Eglifes , des Maifons Religieufes & des
magafins ont été abimés , avec les trois quarts de
la Ville , par le dernier tremblement de terre , ce
qui fait un tort confidérable aux Commerçans de
l'Iftrie.
Dans le fort de ce tremblement , les flots de la
mer furent fi agités , qu'ils fubmergerent une petite
Ifle voisine de Fiume , avec tous les malheudeux
habitans. Le lendemain que le calme fuccéda
, on n'en apperçut plus aucun veftige . Elle
aura vrai-femblablement été détachée du fond
par la violence du tremblement.
On doit vérifier inceffamment les griefs de Religion
des fujets Proteftans en Hongrie , fuivant
l'état que le Comte d'Efterhafi de Galantha a eu
ordre de préfenter à la Cour , afin que l'Impératrice
Reine puifle regler cette affaire dans le tems
qu'elle fe rendra dans ce Royaume.
Les deux Camps qu'on doit y former, s'affembleront
du côté de Bude &' aux environs de Prefbourg.
Le Prince de Venceslas de Lichtenftein commandera
le premier , & le Comte de Palfi d'Ernerodi
fera à la tête du fecond . Le Prince de Lichtenſtein
fait déja travailler à de brillans équipages de campagne
, pour y paroître avec diſtinction .
AVRIL. 175 1751.
L'ouverture du Jubilé fe fit le 7 avec beaucoup
de pompe. Leurs Majeftés Imp . accompagnées du
Nonce du Pape & de toute la Cour , fe rendirent
le matin par la galerie à l'Eglife des Auguftins
Déchauffés. Elles vifiterent enfuite à pied & proceffionellement
les quatre Eglifes pour gagner le
Jubilé, & entendirent la grande Meffe avec le Sermon
dans l'Eglife Métropolitaine.
Le jeune Comte de Preyfing arriva ici ces jours
paffés avec des dépêches concernant les négocia
tions qui fe traitent à la Cour de Baviere . Il eft
parti depuis pour retourner à la Cour de Munich.
Entre ces importantes affaires qu'on y vient de tégler
, l'Electeur de Baviere a envoyé à l'Impératrice
Reine un Afte , par lequel il renonce aux
prétentions qu'il formoit fur le Duché de la
Mirandole & fur le Marquifat de Concordia ,
moyennant dix mille livres fter . par an que Sa
Majefté Impériale s'eft engagée de lui faire payer
pour dédommagement pendant le cours de fix an
nées confécutives .
Leurs Majeftés Impériales , conformément à la
réfolution prife de réformer la gêne de l'ancienne
étiquette , font convenues de dîner tous les Lundis
& les Jeudis chez la Princeffe Charlotte , à une ta
ble de 20 ou de 24 couverts , Elles nommeront chaque
fois ceux qui y feront admis, & en donneront
la lifte au Grand-Maître , qui les en informera.
DE BERLIN , le 23 Février.
Une Fabrique de Porcelaine vient de s'établir
en cette Ville ; M. Wegeli en eft le Directeur. Sa
Majefté lui a accordé pour cette Fabrique la maifon
du Commandant ,auquel elle a affigné une
femme annuelle par forme de dédommagement..
Hiij.
174 MERCURE DE FRANCE.
DE RATISBONNE , le 28 Janvier..
Le 21 de ce mois le Décret Commifforial de
Pempereur , concernant la garantie du Traité de
paix fait à Drefde , demandée au Corps Germanique
, a été porté par le Directoire de Mayence à
la Dictature de la Diéte générale de l'Empire : en
voici le précis.
Le Prince Alexandre Ferdinand de la Tour Tazis
, Commiffaire principal de l'Empereur , expoſe
aux Confeillers des Electeurs , Princes & Etats del'Empire
, que le neuviéme article du Traité conclu
à Drefde le 25 Décembre 1745 , entre Sa Majefté
l'Impératrice Reine de Hongrie & de Bohéme
& Sa Majefté le Roi de Pruffe , par les Minif
tres Plénipotentiaires autorités à cet effet , concer
nant les garanties relpectives y ftipulées , a été
exécuté de la part du Roi de la Grande Bretagne
pour autant que cela le regardoit , & que l'Impé-
Litrice Reine pour remplir les engagemens , a requis
l'Empereur de donner fa garantie avec celle
de l'Empire , conformément à l'article neuviéme
du fufdit Traité de Drefde & à la Déclaration de
Sa Majefté Britannique , fauf les engagemens antérieurs
auxquels il n'a pas été dérogé par les
Traités fuivans. A ce fujet & par ordre exprès de
l'Empereur , le fuf- nommé Commiffaire principal
en fait l'ouverture aux Confeillers , Miniftres &
Envoyés des Electeurs , Princes & Etats de l'Empire
affemblés en Diéte..
AVRIL. -1751 175
ITALIE
DE ROME , le Février.
Na repréſenté cette femaine dans le Collége
Clementino , les Tragédies de Zaïre de
M. de Voltaire , & d'Inès de Caſtro de M. de la
Morte , traduites en Italien , & dans le Collége
Nazzareno , celle de Rhadam fte & Zénobie de
M. de Crébillon , avec un grand concours de mon
de & un applaudiffement général .
DE VENISE , le 30 Janvier.
Le 28 de ce mois , le Chevalier François Moro
fini fut élu par le Sénat pour aller séfider à Rome
en qualité d'Ambaſſadeur de la République auprès
de Sa Sainteté. Cette deſtination femble annoncer
Ja décifion prochaine de l'affaire du Patriarchat
d'Aquilée.
On a publié le 18 un nouveau Tarif , par lequeÏ
on augmente confidérablement les droits d'entrée
fur les marchandiſes qu'on apporte ici de Erance ,,
d'Angleterre , de Hollande & d Ailemagne. Les
Confuis des Puitſances étrangeres qui réfident en
cette Ville , ont fait de fortes repréſentations au
Gouvernement for ce fujet ; mais elles n'ont pas ›
encore été ſuivies du fuccès qu'ils en attendoient, -
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 31 Janvier.
ON apprend de la Jamaïque du 15 Octobre
dernier , qu'on avoit découvert dans cette
life , fur la pointe de Mufqueto , plufieurs arbies
´H. iiij·
176 MERCURE DE FRANCE .
Muſcadiers , dont on avoit fait l'épreuve , &
qu'ayant été trouvés parfaitement femblables à
ceux des Ifles aux Indes Orientales , le Gouverneur
ne négligeoit rien pour les rendre profitables
à la Nation .
Le -19 Fév. une propofition fut faite dans la Chambre
des Comnrunes d'y porter un Bill pour naturalifer
les Proteftans étrangers. Elle fut approuvée
à la pluralité de 152 voix contre 69. M. Fane fit le
rapport des réfolutions prifes le jour précédent , &
il fut propofé de réexaminer la premiere en Come
mitté ; mais cette propofition paffa à la négative
de 175 voix contre 75 ; enfuite il fut réfolu que la
Chambre en Committé délibereroit le lendemain
fur les moyens de lever le fubfide.
La Chambre demeura aflemblée jufqu'à deux
heures du matin à entendre la défenſe de M. Murray
, contre l'accufation du Grand- Baillif de Weft.
minſter ; mais le fait dont il étoit accufé ayant été
clairement prouvé contre lui , il fut décidé à la
pluralité de 164 voix contre 52` , que ledit Murray
feroit gardé de près en détention dans la prifon de
Newgate , pour punition des menées féditieufes
qu'il a pratiquées. Il fut encore réfolu à la pluralis
té de 136 voix contre 40 , qu'il recevroit à genoux
fa Sentence . En conféquence il fut amené à
la Barre ; mais il refufa de fe conformer à cet A &te
de foumiflion. Sur quoi il eut ordre de fe retirer
& il fut prononcé que ledit Murray feroit privépendant
la détention de l'ufage de plumes , d'encre
& de papier , & que perfonne n'auroit accès.
auprès de lui.
La Soufcription à la pêche du Harang fera continuée
jufqu'au 20 de ce mois , auquel jour on ap
prend qu'elle fe montera 144 mille 89 liv . ft. La
qu'à la fin de chaqus. Compagnie eft convenue ,
AVRIL 1751. 177
année les comptes feront reglés ; 2 ° . que fi par
des accidens imprévus il furvenoit des pertes , let
gain de l'année précédente fera employé à y fuppléer,
afin que le capital foit confervé en entier,3" .
que le Prime de trois pour cent ne fera pornt confondu
avec le fonds commerçant ; mais qu'il fera
payé au bout de chaque demi année , aufli tôt que
le Gouvernement en aura fait la remife , & 4 ° . que
le Prime de 30 Schelins par tonneau , & celui dede
2 f. 8 d . par baril fur le tranfport des Harangs,
fera partie du dividende annuel , s'il y a du profit
au- deflus du payement de 3 pour cent chaque
demi année.
Parun ordre du Confeil le Roi promet une récom
penfe de 1000 liv. ft. pour la découverte de l'Auteur
d'un Ecrit féditieux , ayant pour titre' :
: Queftions
fur la Conftitution de l'Etat ; 200 liv . ft. pour
la . découverte de l'Imprimeur , & so liv. ft. pour
celle des Colporteurs .
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E Roi a accordé la furvivance de la Charge:
de Dame d'honneur de la Reine à la Duchelle:
de Chevreufe , par la démiſſion de la Dacheffe de:
Luynes, & elle a prêté le ferment pour cette Char--
ge entre les mains de la Reine le 14. Février
Le 12 le Pere Duparc , Profeffeur de Rhétori
que au Collège de Louis le Grand , prononça uni
Difcours fur le rapport qu'il y a entre l'efprit pro
pre de la Littérature , & celui qui convient à l'Artt
Militaire. L'Orateur , en combattant l'ancien pré
HAV
178 MERCURE DE FRANCE
jugé , qui prétend que la valeur feule fait l'hom
me de guerre , montre qu'il ne faut pas moins .
d'efprit & d'étude pour le diftinguer dans la Profef--
fion des Armes , que pour briller dans la Républi
que des Lettres.
Le 16 , le Prince de Soubife a donné un Bal
paré , où il avoit invité les Princes & Princeffes du »
Sang , les Ambaffadeurs & Miniftres Etrangers ,
le Seigneurs & Dames de la Cour , ce qui compofoit
le nombre de 400 perfonnes priées .
Le Bal a commencé à cinq heures dans les appartemens
d'en haut , qui étoient décorés avec un
goût parfait , ils étoient éclairés de même , ainfi
que l'escalier , qui eft un des plus beaux de Paris.
La cour avoit fimplement un cordon d'illumination
en bas & en haut , qui faifoit un très bel
effet ; on danſoit dans trois piéces .
Dans la premiere Sale , il y avoit une table de
110 couverts ; elle a été fervie à dix heures avec
autant d'ordre & d'aifance que de délicateffe ,
ainsi que trois autres tables de trente couverts =
chacune. Le fouper a duré juſqu'à deux heures :
après minuit. La danfe a recommené , & la fête a
fini à fept heures du matin avec la fatisfaction de
tous ceux qui y ont affiſté.
Du 11 : Actions , 19 cens 42 ; Billets de la pre--
miere Loterie Royale , 744 ; Billets de la feconde ,.
670 , 71 & 72...
Le 24 , Mercredi des Cendres , le Roi entendit =
en bas dans la Chapelle du Château la Meffe ,
pendant laquelle la Mufique chanta le Miferere en ›
faux bourdon , & reçut des Cendres des mains du
Cardinal de Soubize , fon Grand- Aumônier.
La Reine , Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Mefdames , entendirent la Meffe
de leurs Chapelains , & reçurent des Cendres des
AVRIL
17511 179
ains de leurs Aumôniers & Chapelains.
Le 18 Février , les Ducs de Rohan Chabot , de
Brancas- Villars & de Fleury , prêterest ferment &
prirent féance au Parlement , en qualité de Dacs
& Pairs de France .
Le Dimanche 28 Février , le Roi , la Reine &
Meflames , affifterent l'a rès- midi , en bas dans la
Chapelle du Château , au Sermon du Pere Griffet,
Jélaite .
Le Roi , en confidération des talens & des fers
vices de M. Morand , Chirurgien de Paris ,
Membre de l'Académie Royale des Sciences , &
de la Société Royale de Londres , vient de lui
corder des Lettres de Nobleffe .
ac-
Du 4 : Actions , 19 cens 20 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 740 ; Billets de la feconde ,
670
Dimanche 7 & Mardi 9 Mars , le Roi la Reine
la Famille Royale , entendirent dans la Chapelle.
du Château , le Sermon du Pere Griffet , Jésuite,
Monseigneur le Dauphin a été indifpofé d'un
gros rhine , qui l'a obligé de garder fon appartement
, mais dont il eft parfaitement guéri .
Le 7 , le Roi a nommé l'Abbé de la Romagere
de Rouffecy , Grand Vicaire du Mans , à l'Evêché
de Tarbes.
On a appris de Strasbourg , que le 7 Février
entre onze heures & midi , le corps du Maréchal
Comte de Saxe fut apporté en cette Ville , escorté
de cent Dragons de lon Régiment :
.
Le Régiment de Clermont , Cavalerie , a été audevant
de lui , à la diftance de près d'uire demie :
lièue .
A ſon arrivée , on fit une falve de douze coups
de canon. Toute l'Infanterie , composée de in
bataillons ,bosdoit la haye dans les rues , les ari-
Hvji
180 MERCURE DE FRANCE.
mes préfentées , depuis la porte de la Ville , our
étoit l'Etat Major de la Place , pour le recevoir ,.
jufqu'à l'Hôtel du Maréchal de Coigny , où il a
été déposé dans un appartement tendu de noir, fur
un lit de parade .
Le lendemain 8 , l'Infanterie prit les armes pour
border la haye depuis la porte de l'Hôtel de Coigny
jufqu'à celle de l'Eglife , portant les armes.
renversées.
La Cavalerie monta à cheval , & fe rendit fur les-
Places devant lefquelles le Convoi devoit paffer..
24 Sergens ont été commandés pour porter le .
corps. Mrs de Vivrai & de Saint Germain , Lieutenans
Généraux , M. Dupar , Maréchal de Camp
& M. de Saint Afrique , Brigadier , ont porté les
coins du Drap mortuaire.
Les Tambours & Trompettes , les caiffes &
tymbales étoient drapés de noir.
Le Convoi fe mit en marche à midi & demi ,-
précedé de cent Dragons qui avoient eſcorté le:
corps.
Le Comte de Frize & le Comte de Lervenhaupt ,.
parens du Maréchal , fuivoient le corps & étoient
conduits par le Prince de Naffau , vêtu comme
eux. A leur fuite marchoit l'Ecuyer du Maréchal ,
deux de fes Pages & plufieurs domestiques de fa,
Maiſon.
Le Chevalier de Saint André , Commandantdans
cette Province , en l'abſence du Maréchal de
Coigny , accompagnoit le Deuil , marchant feul
& ayant à fa droite & à fa gauche une file de Sergens
pour écarter la foule.
L'Etat Major venoit enfuite ; le Magiftrat & la
Nobleffe fermoient la marche , & dans cet ordre.
chacun fut placé dans l'Eglife neuve , qui étoit
tendue de noir , avec les Armoiries du Maréchal ,,
AVRI E. 175.r. 181
quantité d'Emblêmes , & un fort beau Catafalque
Après la cérémonie , il a été fait trois falves de
douze coups de canon , chacune alternativement ,
avec la moufqueterie de toute l'Infanterie de cette
Garnison :
On écrit de Tarbes, qu'on a entendu dans les
Monts Firénées , pendant plufieurs jours de fuite
un bruit fouterrain qui a répandu l'effroi dans tous
les environs. Ce bruit a été fuivi de plufieurs fecouffes
de tremblement de terre , qui fe font fait.
fentir ju ques dans le Bearn. Les habitans du Pays ,,
dans l'épouvante qui les a faifis , ont couru tous .
en foule fe réfugier à- Tarbes avec leurs meilleurs
effets. Il y a eu à Lourde une fecouffe fi. forte ,
qu'elle a détaché une montagne qui a comblé uue
vallée voisine. Plufieurs jours de jeûne & de prieres
ont été ordonnés pour implorer la bonté du
Ciel , & demander la ceflation de ces fujets d'al
larmes..
Du 11 : Actions , 19 cens 22 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 742 ; Billets de la feconde
, 570 ..
182 MERCURE DE FRANCE
EXTRAIT
་་
.
Des avantages d'établir un Port de mer dans
li Manche , reconnus d'après la vifite de
M. l'Intendant en la Généralité de Caën ,
& les Opérations de Mrs Duhamel & de·
Fouchy , de l'Académie Royale des Scienees
, & de Saint Pierre , Ingénieur en
chef au Port de l'Orient.
A Baffe Normandie ſemble être la feule Pro-
LinedNoyandie,femble fare fel,alaquelle
il manque un débouché pour la conſomma→
tion de ſes denrées , l'accroiflement de fon commerce
& de les Manufactures,
Un lieu , fait exprès par la Nature , indique l'em
placement le plus avantageux pour occuper un
Port de mer utile , commode & capable par ſa f→
tuation de protéger la navigation en tems de paix
contre l'inconftance des Elémens , & en tems de
guerre contre les pour fuites de l'ennemi.
2
M. de Saint Mars , Député des Villes de Bayeux
& Vire , a eu l'honneur de faire part au Miniſtére ·
de les obfervations fur l'importance de conftruire
à Port en Beffin , & le Confeil de Sa Majefté , tou- ~
jours attentif à procurer le bien de l'Etat , a daignéy
faire attention . On croit devoir donner au Pu---
blic un abregé de ces avantages .
Port-en- Beffin eft firué en Batle Normandie , au
centre du meilleur pays de la Province , dans le
le milieu d'une Anfe garantie à l'Eft par la côte de
la Haute Normandie , voifine de l'embouchure de
la Seine ; au Midi , par la côte même du Beſſio ; à
AVRIL.. 17517
183:
CON
Oueft par le Cottentin , & au Nord par la côte
d'Angleterre , qui n'en eft diftante que de trente.
liedes.
Le feul vent du Nord- Ouest y trouve une libre
entrée ; mais par la fituation du Port , une haute :
montagne y met les Vaiffeaux parfaitement à l'abri
de ce vent.
Le mouillage y eft excellent ; les obfervations
de Mrs Duhamel , de Fouchy & de Saint Pierre ,
concourent à établir les grande & petite rades
comme les meilleures qu'on puifle fouhaiter ; cette
derniere porte trente- cinq pieds d'eau , elle joint :
à l'avant-port , & les Vaiffeaux y étant à l'ancre ,.
font à demi- portée du canon , & par conféquent
en toute fûreté contre l'ennemi.
La défenfe du Port eſt toute naturelle ; des roches
plattes qui bordent la côte , ne laient qu'un..
goulet pour y entrer , & cette entrée peut être aifément
défendue , tant par des batteries établies à
Aeur d'eau fur les jettées , que par celles qu'on peute
mettre partout , en cas de befoin , fur la montagne
qui fuccede à ces roches plattes.
Ce Port , une fois conftruit , offiiroir une retraite -
fûre aux Vailleaux chaffés de l'ennemi ou de la
tempête ; ceux-mêmes qui ne pourroient , ou à caus
fe de la baffe mer , ou à caufe de leur trop grand
tirant d'eau , entrer dans le Port , pourroient :
mouiller en toute fûreté dans la petite rade & y
être protegés par le canon d'ailleurs les Navires
pourront entrer dans l'avant Poit au quart de flot :
avec leur charge , quelque vent qui puiffe regner,
fans qu'il foit befoin d'alléges , avantage qui ne
fe trouve point ailleurs .
Une Efcadre , ou feulement un petit nombre de
Frégates qui croiferoient dans la Manche , la net--
taygroir des Corfaires ennemis en tems de guerre,
184 MERCURE DE FRANCE.
& protegeroit les Vaiffeaux Marchands François ;
ces Vaiffeaux auroient toujours une retraite aflûrée
dans le Port - en Beffin .
Les Commerçans du Royaume & les Flottes du
Roi pourroient profiter des bois , des chanvres &
des beftiaux qui font abondans en cette Province.
On pourra y établir des Corderies & s'y fournir
de viandes falées , ce qui confervera dans le
Royaume des fonds confidérables , qu'on eft forcé:
d'en faire fortir pour l'avitaillement tant des-
Vaiffeaux du Roi , que de la Compagnie des Indes
& des Négocians,
Le commerce maritime y formera un nombre
confidérable de Matelots qui feront claffés , & qu'on
pourra trouver dans les néceffités de l'Etat .
Les bois , lins , chanvres , toiles , ſuifs , cire ,
beures , cidre , viandes , charbon de terre , ardoife,
pastel , papier , fer , marbre , draps Efpagnolettes:
& autres marchandifes & denrées très - abondantes
en Baffe - Normandie , & qui ne peuvent s'y con
fommer , frouveront un débouché convenable , &
d'un autre côté , la Province recevra de l'étranger
les marchandifes dont elle manque , & qu'elle ne
peut tirer , depuis que les Ports d'Ifigny, Caën &
Dives font devenus impraticables.
Les Manufactures qui font en cette Province ,
& que la chereté des marchandifes étrangeres a fait
* Les
gras pâturages
n'étant
pas chargés
à plus du
tiers du nombre des beftiaux
qu'ils peuvent
entretenir
,
loin que les embarquemens
fiffent tort à Paris , comme:
quelques
efprits
contrarians
fe le font mal- à-propos›
imaginés
, les viandes
feroient
au contraire
plus abon
dantes
, parce qu'alors
le Fermier
ayant plus de débit
de fortune , étendroit fon commerce d'autant plus
volontiers, qu'ilferoit certain de la consommation.
A VRI L.
1751. 185
tomber , fe rétabliront , & l'induftrie des habitans
fera réveillée .
La Pêche y reprendra faveur , & l'approvifionnement
de Paris & des autres grandes Villes , tant en
poiffon frais que fallé & beure , deviendra plus facile
& plus abondant ; on les recevra même à leur
deftination à plus du quart à meilleur marché , par
La fuppreffion des frais qu'on eft aujourd'hui
néceffité de faire.
Il fe fera à Port en Beffin des armemens pour
les Illes & pour le Banc de Terre Neuve ; les gens
du pays feront occupés & ne feront plus obligés
pour vivre de faire le commerce défendu & de
s'expofes aux peines rigoureufes des Ordonnances
& aux défertions qui dépeuplent la Province.
En cas de difette dans les Provinces limitrofes
de la Baffe Normandie , elle pourra leur procurer
du fecours par le moyen de fon Port , & jouira des.
mêmes avantages pour en retirer les chofes qui lui
font néceffaires.
On compte 3.6 lieues de Cherbourg au Havre.
Il eft peu d'années qu'il n'arrive des naufrages
dans ce trajet , où les coups de vent font fréquens
& les courans dangereux , & il eft conftant qu'au
cun de ces accidens ne feroit à craindre s'il y
avoit un Port de conftruit à Port- en - Beffin , qui fe
trouve placé à égale distance de ces deux Ports.
Les Vaiffeaux s'y retiteroient pour y attendre les
tems favorables pour fe rendre à leur deftination ,
& l'on verroit moins ces fréquentes banqueroutes,
qui pour l'ordinaire caufent à la fois la ruine de
plufieurs familles.
* S'il y avoit cu un Port de conftruit en cet endroit
en 1692 , l'Etat n'auroit pas eu la douleur de perdre
fts Flottes fous la Hogue ; perte qu'on n'a pu réparer
depuis fans facrifier des fommes immenses.
186 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne font pas les feuls avantages que l'Etat en
retirera ; on fe rendra de ce Port en une marée à
celui de Quilbeuf; il protegera les côtes de Picardie
& de Bretagne , fa rade s'étend jufqu'au Cap
d'Antifer. Il s'établira pareillement une communication
réciproque dans les cantons qu'arrosent
les rivieres de Dives , Touques , d'Orne , d'Ifigny
, de Dives , de Douve & de Taute , où l'on fe
rendra de Port- en- Beffin en moins de deux heures ,.
en forte que le commerce fe fera aisément & à peu
de frais dans une grande étendue d'un pays riche
naturellement , mais inacceffible aujourd'hui pendant
huit mois de l'année.
Les habitans de cette Province , obligés , faute
de confommation , d'abandonner en differens endroits
la culture des terres , & de chercher du
travail ailleurs pour s'exempter des impôts , s'attacheront
aux Manufactures , au commerce , & à
l'agriculture , & l'Etat retirera fon revenu en cette
partie de l'ailance des particuliers .
L'exactitude & les foins avec lesquels Mrs de
Fouchy & de Saint Pierre ont fait leurs opérations
à Port en . Beffin , ne doivent rien laiffer à dé
frer , & fi l'amour du bien public fait la vertu du
Citoyen , l'attention avec laquelle ils fe font l'un
& l'autre conduits , fait le plus parfait éloge qui
caractériſe à la fois l'homme de l'Etat & le Pa
triote défintereffé .
AVRI L. 17518 187
I
NAISSANCE ET MORTS.
L
E 11 Mars , Gabrielle- Rofalie le Tonnelier de
Breteuil , femme de Charles- Armand de Pons,
Comte de Roquefort , dit le Vicomte de Pons ,.
Brigadier des Armées du Roi , accoucha à trois
heures & demie après midi d'une fille , qui a été
nommée Antoinette- Rofalie. Elle a pour frere
Charles-Armand- Auguftin , Marquis de Pons ,.
né le premier Juillet 1744-
La Maiſon de Pons , en Saintonge , eft trop
connue par fon antiquité , fes illuftrations , & les
alliances , pour s'étendre fur cette Généalogie ,.
& enformer un long détail . Il fuffit de remarquer
que l'une des filles du Duc de Guyenne épousa un-
Sire de Pons , nommé Aymar , l'an 989. De cette
alliance defcendit par degrés de filiation , Renaud
, Sire de Pons , qui conduifit.quatre cens che.
Vaux au voyage de Naples pour le fervice de
Charles de France , Comte d'Anjou , frere du Roi
Saint Louis , contre le Bâtard Mainfroy , ufurpa- .
teur du Royaume de Sicile. De fon mariage avec:
Marguerite Rudel , Dame de Bragerac , & c. def .
cendit au cinquième degré Renaud , Sire de Pons ,
Comte de Marennes & de Montfort , Vicomte de
Turenne , Seigneur des Iffès d'Oleron , d'Alvert.
& c. Premier Baron de Saintonge , qualifié Gouver
neur pour le Roi , Protecteur , & Confervateur Gé
néral des Provinces d'Aquitaine . Perigord , Saintonge
& Angoûmois , dans une Lettre en parche-.
min , dattée du 24 Janvier 1414. Jacques , Sire
de Pons , fon fils , époufa Ifabelle de Foix dont la
mere Marguerite d'Albret étoit niéce du Roi Char..
les V. dit le Sage ; & par cette alliance , il.fe
188 MERCURE DE FRANCE.

voyoit coufin-iffu -de -Germain du Roi Charles
VII, qui lui fut en partie redevable de fa Couronne.
Guy , Sire de Pons , l'unique fruit de ce
mariage , eft qualifié de coufin par le Roi , dans un
Acte du 15 Novembre 1498. Son petit -fils Antoine ,
Site de Pons , Comte de Marennes & c. Seigneur
des Ifles d'Oleron & d'Alvert , Premier Baron
& Lieutenant Général de Saintonge , Capitaine
des Cent- Gentilhommes de la Maifon du Roi ,
fut créé Chevalier de l'Ordre du Saint Efprit , lors
de fon inftitution , à la premiere Promotion faite
à Paris dans l'Eglife des Auguftins du grand Couvent
, le 31 Décembre 1578 , après cinquante- un
an de fervice , ayant commencé à fervir fous le
grand Maréchal de Lautrec , fon coufin , en Italie
où il s'étoit trouvé en 1528 au fiége de Naples-
Pendant les guerres civiles de la Religion , il fit la
guerre à fes dépens aux Huguenots du Pays de
Saintonge & Provinces voifines , qu'il conferva
fous l'obéiffance du Roi. Ses conquêtes , les victoires
de Saint Sorlin & de Saint Juft , fa vigoureufe
& admirable défenfe , lorfqu'il fut affiégé
dans fa Ville de Pons , & un grand nombre de
beaux exploits en font foi. Il mourut en 1580 , në
Taiffant que deux files , nommées Antoinettes
dont l'une porta la Terre & Sirerie de Pons dans
Ta Mailon d'Albret , d'où par fucceffion de tems
elle a paffé dans celle de Lorraine . La cadette
époula 1 ° . le Comte de la Rocheguyon , du nom
de Silly , Chevalier des Ordres du Roi . 2 ° . Le Seigneur
de Liancourt Premier Ecuyer du Roi
Henri IV. Chevalier de fes Ordres , Gouverneur
de Paris.
Les branches puînées de cette Maiſon , font celles
de Bourg Charente , de Mirembeau , de la
Caze & de Roquefort. La premiere ne fubfifta pas
AVRIL. 1751. 189:
long- tems. La feconde fut formée par Jacques de
Tons , Baron de Mirembeau , fils puîné de Fran- ,
çois I. du nom , Sire de Pons , & de Marguerite
de Coëtivy. C'est lui qui jetta les premiers fondemens
de la Ville de Brouage , & la nomma Jacopolis
, de fon nom. Pons de Pons , fon fils cadet ,
fat Seigneur de la Caze , & bifayeul de Renaud-
Conftant , Comte de Pons , mort en 1741. Pons,
de Pons , fils puîné de Jean-Jacques de Pons ,
Marquis de la Caze , fut Comte de Roquefort ,
Seigneur des Côteaux , & autres lieux , & pere de ,
Fons de Pons II . du nom , Comte de Roquefor ,
qui a eu pour fils de Charlotte- Armande de Rohan-
Montbazon , fa femme , Charles- Armand, Vicomte
de Pons , Brigadier des Armées du Roi , qui a
donné lieu à cet article .
Le 18 Décembre , mourut au Château de la
Forêt , en Gâtinois , Jofeph d'Aldart , Chevalier
Seigneur de Chattre & de la Benardiere , Chevaliet
-Baronet d'Angleterre . Colonel d'Infanterie ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , ci- devant Aide- Major & Lieutenant au
Régiment des Gardes Françoiſes. Il avoit épousé
en 1712 , Anne Françoife Picot , fille d'Achille-
Alexandre Picot , Seigneur de Lavau , &c . Lieutenant
- Colonel d'Infanterie , & de Françoile- Hedonart
de Vaujouan . De cette alliance font iffus
1. Louis- Jofeph d'Aldart , né le 7 Avril 1727 ,
Lieutenant de Grenadiers au Régiment des Gardes
Françoifes , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , qui a époulé au mois de Mars
1748 , Marie de Rezé , dont il aun fils & une fille ,
2º . Anne- Eliſabeth d'Aldart , née le 2 Juillet
1720 , mariée au mois de Juin 1733 , à Louis de
Machault , Seigneur de la Motte , & autres lieux .
3°. Louife-Françoife d'Aldart , Religieufe aux.
Filles de Sainte Marie de Montargis.
T90 MERCURE DEFRANCE .
Mar-
Le 16 Janvier , mourut à Paris Hypolite ,
quis de Bethune , Baron de la Lande , Seigneur
Châtellain du Gripon , Meftre-de- Camp de Cavalerie
, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , & fut inhumé en l'Eglife de Saint
Sulpice , fa Patoffe Il étoit fils unique de Louis
de Bethune , Marquis de Chabris , Gouverneur
ďArdres & du Comté de Gaines , Meftre- de-
Camp de Cavalerie , & d'Elifabeth le Marchand ;
& petit - fils d'Hypolite , Comte de Bethune , Chevalier
d'Honneur de la Reine Marie- Theréſe
d'Autriche , Confeiller d'Etar d'Epée , créé Chevalier
des Ordres du Roi , le 31 Décembre 1661 ,
& d'Anne Marie de Beauvilliers -Saint - Aignan .
7
Le 4 Février , inourut au Château des Junies ,
en Quercy , François de Beaumont , Baron des
Junies , Seigneur de Ferrieres , Flaugeat & autres
lieux , âgé d'environ 77 ans , & fut inhumé dans
Eglife des Religieufes Jacobines des Junies , dont
les Seigneurs des Junies font Fondateurs , & où
ils ont leur fepulture. Les Seigneurs des Junies
font iffus d'une branche de la Maifon de Toucheboeuf
, qui a pris le nom de Beaumont vers Pan
1390 , par le mariage de Bertrand de Toucheboeuf
avec Gallienne de Beaumont , que Pierre de
Beaumont , Chanoine de Saint Martin de Tours ,
fon oncle , avoit inftitué fon héritiere univer.
felle , à la charge de faire porter le nom de Beaumont
à fon mari , & fes defcendans. De ce ma ·
riage fortit Jean de Toucheboeuf , dit de Beaumont
, Seigneur de Pierretaillade , qui laiffa de
Pernette de Ferrieres , fa femme , fille de Guy de
Ferrieres , Seigneur de Sauvebeuf , & de Perrette
d'Helias , Jacques de Beaumont , Seigneur de.
Pierretaillade , qui époufa Jeanne de Plamont ,
dont il eut Jean de Beaumont , Seigneur de PierreAVRIL.
1751. 191
tillade , pere d'Antoine de Beaumont , Seigneur
de Ferrieres & de Pierretaillade , trifayeul de
François de Beaumont , Baron des Junies , qui a
donné lieu à cet article . De fon alliance avec
Charlotte de Montalambert , fort illus 1º, Jean-
François de Beaumont , Comte des Junies , marié.
2. François de Beaumont , Capitaine au Régiment
de Normandie , tué à la bataille de Fontenoy
en 1745. 3 ° . Charles- Gabriel de Beaumont ,
Capitaine au Régiment de Normandie. 4° . Jean-
Antoine de Beaumont · Docteur en Théologie de
la Faculié de Paris , Vicaire Général de l'Archevêché
de Tours . ° . Henriette Louiſe de Beaumont
, mariée à Charles de Veylats , Seigneur de
Laftours.
-Le 10 , mourut à l'âge de 82 ans , Jean d’Yſe
de Saleon , Archevêque de Vienne , Primat des
Gaules , ci- devant Evêque de Rhocès , & fut inhumé
le 13 dans fon Eglife Métropolitaine.
Le 12 , Frere Louis- Vincent de Bouchet , Religieux
Profès de l'Ordre de Saint Jean de Jerufalem
, Commandeur de Laon , Brigadier des Ar
mées du Roi , mourut à Paris âgé de - 9 ans , &
for enterré dans l'Eglife des Jacobins de la rue
Saint Honoré. Né le 8 Juin 1672 , il commença
à fervir en qualité de Garde- Marine en 1691 ; tut
fait Enſeigne de Vaiffeau en 1694 , & au Régiment
des Gardes en 1695 ; reçut une bl . ffure au
combat d'Eckeran , le 30 Juin 1703 ; obtine un
Régiment d'Infanterie de fon nom , en 1706 , lequel
fut réformé à la Paix de 1714 ; la même année
Colonel reformé à la fuite du Régiment de
Touraine ; créé Brigadier d'Armée le premier
Février 1719 ; nommé en 1726 , à la Commanderie
de Villedieu- le - Bailleul , & en 1746 , à celle de
Laon.
192 MERCURE DE FRANCE.
Il étoit fils de Louis- François de Bouchet , Marquis
de Sourches , Prevôt de l'Hôtel du Roi , &
Grand Prevôt de France , Gouverneur du Maine ,
Perche & Comité de Laval , mort à Paris le 4 Mars
1716 ; & de Marie Geneviève de Chambès -Montforeau
, morte le 25 Novembre précédent , & petit
fils de Jean de Bouchet , Marquis de Sourches ,
Grand Prevôt de France , Confeiller d'Etat d'Epée ,:
Commandant dans les Pays du Maine , Perche ,
& Comté de Laval ; créé Chevalier des Ordres du
Roi à la Promotion faite dans l'Eglife des Auguftins
du grand Convent de Paris , le 31 Décembre
1661 .
La Maiſon de ou du Bouchet eft originaire
de la Province d'Anjou , & s'établit dans le Pays
du Maine au commencement du quinziéme fiécle.
Le 17 , Charles- Guillaume de Maupeou , Evêque
de Lombès , Abbé Commandataire de l'Abbaye
Royale de Lezat , Ordre de Saint Benoît ,
Diocéfe de Rieux , Chanoine Honoraire de l'Egliſe
de Paris , Confeiller d'Etat ,
Ancien Agent
ral du Clergé de France , mourut en fon Evêché
âgé de 71 ans , & fut inhumé dans fon Eglife
Cathédrale .
Géné-
Le 24 , Pierre Gaultier de Billiancourt , Prieur
Commandataire du Prieuré de Saint Denis de
Marnai- Sur Seine , mourut à Paris , âgé de plus de
80 ans , & fut enterré à Saint Roch , fa Paroiffe.
Le 28 , Marguerite- Philippe de Felius , fille de
Philippe de Felius , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , mourut fans alliance au Château de Gaillou
, âgée de 90 ans.
Le i Mars , mourut à Lyon , Louiſe Cathe
rine Pernot Du- Buat , femme de Louis de Villeneuve
, Marquis de Trans , Comte de Tourette
Enfeigne
AVRIL. 17518 193
Infeigne de Galéres qu'elle avoit épousé le 29
Octobre 1738. Leurs enfans , font 1 ° . Louis-
Henri de Villeneuve , né le 18 Octobre 1739.
20, Thomas-Alexandre Balthazar , né le 18 Mars
1742. 3. Rofcoline Victor Martial de Villeneuve
, né le 18 Mai 1744. 4° . Alexandre -Marie
de Villeneuve , né les Février 1748. 5 ° . Pauline-
Fra çoife de Villeneuve , née le 18 Octobre 1745.
Le Marquis de Trans eft arriere-petit fils de Jean
de Villeneuve III . du nom , Baron de Tourette ,
nommé à l'Ordre du Saint Efprit , & defcend par
degrés de filiations , de Raimond de Villeneuve ,
Général des troupes d'Arragon , qui vint en Pro.
vence avec le Comte de Barcelonne , vers l'an
1114 , & s'y établit , ayant eu la Terre de Gandelet
, appellée depuis Villeneuve . Geraud de
Villeneuve , fon fils , Baron de Trans , Gouverneur
de Tarafcon , fut pere du fameux Romée de
Villeneuve , Baron de Vence , Grand Miniftre
d'Etat , Maréchal & Gouverneur de Provence.
Voyez la troifiéme & la quatrième partie des Tablettes
hiftoriques , généalogiques & chronologiques.
洗洗洗洗:洗洗粉: 洗洗洗洗系:洗洗
ARRESTS NOTABLES .
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 12
A
Janvier , qui ordonne que les Réfignataires
au huitième , ou au quart denier d'offices de juftice
, police & finance , feront tenus de prendre
des provifions dans fix mois , à compter de ce
jour , & faute par eux d'y fatisfaire , leurs Réfigaans
continueront d'en payer le Prêt & Annuel
A
194 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE , du 26 , qui annulle les foumiffions
faites par les Négocians , pour le payement des
fols livre des droits d'entrée , fur les quatre pour
Marchandifes venues de l'Etranger , depuis le mois
de Mars 1746 , jufqu'au premier du même mois
-1749 ; & ordonne le remboursement des fommes
par eux payées , par forme de confignation , pour
lefdits quatre fols pour livre.
AUTRE du même jour , qui exempte des
droits de Brouage , & de ceux d'entrée dans les
Ports de Boulogne & de Calais , les fels provemant
des marais falans de Poitou , deftinés pour la
pêche de la morue du côté du Nord , par les Négocians
defdits Ports , en obfervant les formalités
prefcrites par le préfent Arrêt.
AUTRE , du premier Février , portant interdiction
du Commerce direct des Ports du Royaume
fur l'Océan , avec ceux des Etats de Barbarie
.& de Maroc.
ORDONNANCE DU ROI , du même
jour , concernant l'affemblée des bataillons de
Milice & de Grenadiers - Royaux.
AUTRE du 5 Mars , concernant les Milices
des Duchés de Lorraine & de Bar.
AVRIL. 1751. 195
SUCRE METALLIQUE .
Reméde approuvé par la Commiffion Royale
de Médecine.
PA
Ar Brevet du 6. Décembre 1750 , expédié en
conféquence de la délibération priſe au Bu
reau de la Commiffion Royale de Médecine , af.
femblée au Château des Thuilleries le 21 Août
1750' , fur les Certificats des Médecins , & autres
perfonnes de la profeffion , concernant les bons
effets d'un nouveau reméde , appellé Sucre Métallique
, de la compofition du Sieur Darius , il eft
permis audit Sieur Darius de compofer , vendre ,
& diftribuer dans toute l'étendue du Royaume ledit
reméde , nommé Sucre Métallique , comme un
bon Diaphorétique , qui peut être emplové très - utilement
pour le rhumatisme , la goute , certaines érup- ·
tions cutanées, plufieurs espéces de fiévres , & autres
cas dans lesquels les Médecins jugeront convenable
d'augmenter la tranfpiration , de provoquer lesfueurs ,
& depouffer par les urines .
On n'ajoutera rien à un témoignage ſi avantageux
, & qui défigne fi bien les vertus & les propriétés
de ce reméde ; on fe bornera à donner feulement
une idée générale de fa nature & de fes
effets.
Ce reméde eft une effence métallique , réduite en
poudre impalpable- incorruptible , & dégagée de
toute terreftréité , de toute acrimonie ; elle s'unit
à nos principes internes fans violence , & fans la
moindre douleur.
Son caractére effentiel eft de ne pouvoir jamais
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
*
faire de mal , & de ne produire que de bons effets.
On peut en faire prendre fans aucun danger aux
enfans , aux vieillards les plus infirmes , aux femmes
enceintes , & à toutes fortes de perfonnes,
dans quelques circonftances qu'elles fe trouvent.
Son action, qui eft toujours très-douce, quoique
puiffante , ne produit d'autre effet fenfible qu'une
tranfpiration plus ou moins abondante , fuiyant
la difpofition du malade , & le genre de la maladie
, fouvent même cette tranfpiration eft infenfile.
Ce reméde ayant été approuvé , comme un bon
Diaphorétique , qui peut être employé très- utilement
, dans les cas où il convient d'augmenter la
tranfpiration , de provoquer les fueurs & de pouf
fer par les urines , il s'enfuit qu'il a la vertu de
députer le fang , en le débarraffant par ces fortes
d'évacuations , des mauvais levains, & des humeurs
vicieufes qui l'alterent , & qu'on peut en faire ufage
avec beaucoup de fuccès dans un grand nombre
de maladies , foit aigues ou inflammatoires
fait chroniques , dont ces mauvais levains & ces
humeurs vicieufes font la caufe la plus générale .
>
On peut , par conféquent , l'employer avec
confiance dans beaucoup d'occafions , puifqu'il y
a fort peu de maladies , dans lesquelles il ne convienne
de lever des embarras & des obftructions
& de fondre & divifer les humeurs trop gluantes
& trop vifqueules , qualités effentielles dans ce
reméde , & néceffaires pour augmenter la tranf
piration , provoquer les fueurs , & pouffer par les
urines.
AVRI L. 1751 . 197
Maniere de faire usage de ce reméde , &
d'en régler les dofes.
On mettra la doſe qu'on voudra prendre dans
un verre , ou dans une tafle à caffé , on verfera
par-deffus une cuillerée d'eau tiède , & l'on re-
-muera la poudre & l'eau avant que de bone , &
après avoir bû , on mettra encore un peu d'eau
for ce qui reftera , & on le boira , ce qu'on réi
térera jufqu'à ce qu'il ne refte rien dans le vafe.
On peut prendre cette poudre dans de l'eau ,
dans du vin , dans du bouillon , ou dans telle autre
liqueur que le Médecin ordinaire jugera convenable
à la maladié ; elle n'a aucun goût , & il n'y a
point de reméde fi facile à prendre.
Pour les enfans , depuis le jour de leur naiffance
jufqu'à l'âge de cinq ans , la dofe fera d'un grain
par jour , qu'on fera prendre le matin , ou le foir
indifferemment ; & fi l'effet n'eft pas affez prompt,
on donnera un grain le matin , & un grain le foir,
jufqu'à ce que les accidens ayent ceffè.
Depuis l'âge de cinq ans jufqu'à dix , la dofe
fera d'un grain le matin , & autant le ſoir ; & fi ka
maladie eft opiniâtre , on donnera deux grains
matin & foir.
Pour les perfonnes de dix à quinze ans , la dofe
fera de deux grains matin & foir ; & fi la maladie
réfifte , on donnera des dofes de trois grains matin
& foir , & même de quatre grains dans les cas
graves & preffans.
Depuis quinze jufquà vingt ans , & au- deffus ,
la dofe en général fera de deux grains foir & matin,
lorfque la maladie ne fera pas confidérable ; mais
fi elle eft grave & férieuſe , 'on donnera des dofes
de quatre grains foir & matin ; & dans les cas
I iij
198 MERCUREDE FRANCE.
extraordinaires , on pourra donner des dofes de fiz
grains.
Dans les fièvres continues malignes & inflammatoires
, pour lesquelles ce reméde eft fouverain , on
donnera toujours des dofes de quatre grains foir
& matin . Si l'effet n'eft pas aflez prompt , on donnera
des doſes de fix grains , & quand les accidens
auront difparu , on donnera feulement deux grains
tous les matins , jufqu'à l'entier rétabliſſement.
On en ufera de même dans les fiévres intermittentes
, ainſi que dans les maladies qui produifent
des éruptions cutanées , comme la petite verole &
la rougeole.
Dans les cas où le malade fe trouveroit à l'ex--
trémité , par la violence d'une maladie aigue , ou
par d'autres accidens graves & fubits , on doit
donner d'abord une dofe de huit grains , & fi dans
l'efpace de fix heures cette dofe ne fait pas fon
effet , on donnera fix autres grains , & enfuite des
dofes de quatre grains matin & foir.
Pour les maladies chroniques , la doſe ſera de
trois grains matin & foir , de même que pour les
maladies de l'eftomach ; on pourra augmenter cette
doſe , fuivant les circonstances.
Ceux qui jugeront à propos d'ufer de ce reméde
par précaution , obferveront d'en prendre
deux grains tous les matins pendant huit jours.
dans chaque mois . Cet ufage eft très-bon pour
garantir de beaucoup d'incommodités , & pour
conferver la fanté , & il n'oblige point les perfonnes
qui font dans l'habitude de fe faire faigner &
purger de tems en tems , d'interrompre cette prátique
, fi le Médecin la juge néceffaire.
On pourroit fans aucun danger , prendre des
dofes plus fortes que celles qui viennent d'être
énoncées , parce que le reméde eft très-innocept
AVRIL. 1751. 199
par lui - même, & qu'il ne peut nuire , quelque forte
que foit la dole , mais il faut en toutes chofes une
mefure & une régle Les dofes qu'on a indiquées
ont été réglées fur l'expérience.
Quoiqu'on puiffe prendre ce reméde fans aucune
préparation préliminaire , & fans craindre
qu'il puiſſe en réfulter le moindre préjudice , il
fera néanmoins plus à propos , avart que d'en
faire ufage dans des maladies férieutes , de confulter
fon Médecin , pour fçavoir s'il conviendra à
l'état du malade de faire précéder la faignée & la
purgation , ou d'autres remédes généraux ; &
après qu'on aura exécuté fon ordonnance , on obferverade
ne commencer l'ufage de la poudre,que le
lendemain de la purgation fi le malade a été purgé .
Ce reméde fe diftribue à Paris , chez le Sieur
Darius , Directeur Général des Hôpitaux militaires
du Royaume , rue neuve des Petit- Champs ,
vis-à- vis la rue d’Antio,
Le prix eft de douze f is le grain.
Chaque paquet eft de vingt grains , & contient
cinq petits paquets , de quatre grains chacun, peſés
grès - exactement ; en coupant les quatre grains en
deux parties égales , on fera des dofes "de deux
grains ; & en coupant encore celles - ci en deux
autres parties , on fera des dofes d'un grain. Il n'y
a perſonne qui ne puiſſe faire très facilement cette
fubdivifion par le coup d'oeil feul ; par ce moyen
ou fera des doles plus ou moins fortes , & telles
qu'on le fouhaitera , ſans avoir beſoin de balances-
& de poids.
Si les perfonnes qui demeurent dans les Provin
ces du Royaume , & dans les Pays étrangers , jugent
à propos de s'adreffer direάement au Sieut
Darius , elles pourront lui écrire à l'adreſſe indiquée
ci-deflus.
I iiij.
200 MERCURE DE FRANCE.
Nous avons vu les Certificats dont parle M. Darius ;
& ils nous ont paru extrêmement favorables à son
remede.
OBSERVATION finguliere fur un accouchement
de deux jumeaux , par M.
Weigen.
LB
E 3 Juin 1750 , à fept heures du foir , je fus
appellé auprès d'une femme , âgée de 29 ans ,
qui étoit en travail depuis deux heures après midi ,
que les eaux étoient écoulées ; il fe préſentoit déja
trois pieds d'enfant hors de l'orifice de la matrice ,
ce qui failant préfuiner à la Sage- femme qu'il y
avoit des jumeaux , la détermina de commencer
par tirer deux pieds , & en même tems elie fit for
tir l'un des deux enfans jufqu'aux cuiſſes ; mais
ne pouvant abfolument pas le faire avancer davantage
, malgré bien des efforts réitérés , & la
femme s'épuifant entierement , on vint me chercher
à l'heure ci-deffus . En arrivant je trouvai la
femme à l'agonie , & les deux pieds en dehors, avec
un troifiéme dans le vagin ; je laiffai ce dernier ,
& me mis à tirer les deux premiers ; trouvant auffibien
que la Sage- femme , une forte réfiftance , je
pris les bras de cet enfant qui s'accrochoient à l'os
pubis, & les defcendis , croyant de le pouvoir tirer
par ce moyen ; mais cela ne le faiſant pas avancer
plus qu'auparavant , & craignant que la tête ne fûe
tournée de côté , & qu'étant accrochée quelque
part elle ne s'arrachât , je réfolus de la mettre en
bonne fituation , pour voir fi en la tenant fermé ,
je ne pourrois pas tirer le premier enfant : prenant
donc de la main gauche fes pieds , & montant de
la droite le long du corps , je rencontrai d'abord
AVRI L. 17511 201
un ffort obftacle qu'il me fut impoffible de monter
plus haut , pas feulement avec un doigt . J'examinai
ces parties , & ne trouvai qu'un cordon
umbilical avec le pied ci- deffus mentionné , dans
la vulve ; cela me fit juger d'abord qu'il y auroit
quelque chofe de furnaturel , & qu'il falloit abfolument
que ces jumeaux fuflent attachés enfemble
; je réfolus auffi tôt , avant que d'avoir recours
aux inftrumens, d'effayer fi je ne pourrois pas tirer
ces deux enfans à la fois avec mes mains , & pour
cet effet je pris les deux cuiffes de l'un , de la main
gauche , & les pieds de l'autre de la droite , dans
Pefperance que les tirant , & fitués de cette ma
niere , la tête du premier pourroit donner contre
la poitrine & le col du fecond, & que celui - ci placeroit
fa tête pardeffus celle de l'autre ; là - deffus je
recommençai à travailler , & de cette façon je les
ai tirés heureufement , dans l'efpace d'un quartd'heure
, comme je me l'étois propofé . Ces enfans
font au terme de neuf mois accomplis , beaux , &
parfaitement bien formés , excepté qu'ils font attachés
depuis le nombril jufqu'à l'os fternum , comme
on le peut voir dans l'Eftampe , n'ayant qu'un
cordon umbilical , & qu'un arriere faix . La mere,
qui l'étoit alors pour la premiere fois , n'a pas été
endommagée de la moindre chofe à mon grand
étonnement , & toutes les parties font en aufli bom
état que celles d'une femme qui auroit accouché
fans aucun accident; elle s'eft aflez bien portée pen
dant fes couches ; indépendamment de plufieurs
altérations & frayeurs qu'elle a effuyées , elle n'a
pas fenti la moindre incommodité depuis. Il y a
à obferver que la mere a encore fenti remuer ces
enfans le matin , mais qu'à mon arrivée ils étoiene
déja morts.
Le Roi , ayant été informé de l'accouchement
202 MERCURE DE FRANCE.
dont on vient de parler , a defiré de voir ces en
fans . M. Weigen, qui avoit fait l'opération, eft vent
à Paris au commencement du mois paffé , & il a eu
P'honneur de les préfenter à Sa Majesté , qui en a
été très - fatisfaite , & a ordonné que les enfans , qui
avoient été mis dans une liqueur confervatrice
fuffent tranfportés au Cabinet du Jardin du Roi
où ils fe trouvent actuellement.
que
LETTRE A M. G. **
و
Docteur en Médecine , réfidant à V. ***.
dans laquelle on démontre les avantages
l'on peut retirer de l'ufage des Bougies
creufes nouvellement inventées pour la
guérifon radicale des carnofités , callofités
autres maladies de l'urétrhe , qui occ
fionnent des retentions d'urine. Par M.
Olivier , Privilégié du Roi.
M
Onfieur , vous avez paru vous intéreſſer vi
vement à ce qui me regarde pendant votre
féjour à Paris. Je ne cefferai jamais d'en avoir las
plus fincére reconnoiffance . Vos bontés pour moi
dans ce tems , me font croire qu'il ne vous fera
pas indifferent d'apprendre ce qui m'eft arrivé d'avantageux
depuis votre départ . Curieux , comme
vous l'êtes , de tout ce qui peut procurer du fou- .
lagement à vos concitoyens , je fuis perfuadé quevous
apprendrez avec plaifir , les découvertes que
je fais, dans l'Art que j'exerce.
Vous fçavez que mon but a toujours été de me
rendre utile au Public , c'eſt dans cette vûe que je
AVRIL. 1751
203
me fais particulierement attaché à chercher les
moyens de guérir radicalement les rétentions d'u-
Fine , occafionnées par les carnofités & callofités de
l'urétre , faites ordinaires des gonorrhées féches ,
négligées , mal guéries , ou arrêtées à contretems,
J'ai employé avec fuccès fous vos yeux ,il y a
plufieurs années , les Bougies , dont je vous avois
communiqué la compofition avant d'en faire ufage.
J'ai toujours travaillé depuis avec le même:
bonheur . Mes expériences réitérées fous la conduite
de plufieurs autres Médecins , qui m'ont
donné des Certificats authentiques de la réuffire
qu'elles ont eûe fur tous les malades qu'ils avoient
confiés à mes foins , ont prouvé l'efficacité de mon
reméde dans toutes les maladies du canal de l'aréthre
, & m'ont fait obtenir un Privilége du Roi
pour la cure de ces fortes d'accidens.
Je vous ai fouvent parlé de Bougies creufes
dont vous trouvâtes l'invention d'une grande
beauté , vous parutes douter que je puiffe les per
fectionner ; les plus fameux Praticiens les ayant regardées
jufqu'à préfent comme un être de raifon :
mais je fuis en état d'en démontrer la poffibilité :
j'en ai même déja convaincu quelques - uns , en
leur faifant voir de ces Bougies , que j'ai réduites à
la groffeur des Bougies fimples , dont je me fers
ordinairement.
C'eft furtout par rapport aux avantages , que
l'on peut tirer de ces nouvelles Bougies , que M.
le Premier Médecin du Roi m'a accordé ma demande
; en effet je crois que rien ne peut rendre
plus prompte & plus certaine la cure des maladies
que je traite , que les injections de toute espéce ,
que je puis porter par le moyen des Bougies ,
non-feulement dans le canal , mais même ju qu'au
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
fphincter de la veffie partie fifonvent affectée dans
les perfonnes attaquées de carnofités ; je puis de
plus faire parvenir mes injections dans la veffie ,
détruire les abfcès qui pourroient s'être formés vers
fon col , évacuer les matieres purulentes qui feroient
amaflées ; & né: oyer toutes ces parties des
impuretés , aufquelles le féjour des urines , dont
ces injections adouciffent en même tems l'acrimonie
, auroit pû donner lieu.
}
Je fais auffi , par le fecours de ces nouvelles
Bougies , des fumigations balzamiques , fi néceffaires
dans les grands délabremens de la veffie ,
caufés par l'âcreté des urines long- tems retenues ;
des fumigations mercurielles , aux perfonnes attaquées
d'ulcéres carcinomateux des glandes proftrates
, d'où naiffent ces écoulemens continuels de
matieres purulentes & fanieufes , dont la durée
réduit les malades au dernier période de la Phtifie,
& qu'on ne peut arrêter & guérir , qu'en portant
fur le mal même le fpécifique ; vous (çavez combien
de fois vous avez defité que l'on trouvâr les
moyens de remédier à ces accidens , dont tant de
perlonnes font incommodées , & dont un fi grand
nombre n'a pu être délivré , le mal réſiſtant trèsfouvent
à l'effet de ce qu'on appelle vulgairement
les grands remédes.
L'utilité de mes nouvelles Bougies ne ſe borne
pas à cela , dans l'inftant que je les introduis ,
Je malade fe trouve foulagé des douleurs cruelles ,
qui fe font reffentir , loifqu'il y a une trop grande
quantité d'urine dans la veffie , & que les fibres ,
dont elle eft compofée , font diftendues au delà
de leur portée ; accident qui la rend fouvent paralytique
, ou qui produit dans out le corps de la
veffie une inflammation , dont la fuite ordinaire eft
la gangrêne , lorfque le malade n'eſt pas promptement
fecouru .

1751 201
AVRI L.
On m'objectera , fans doute , que l'Algali a les
mêmes propriétés ; que par fon moyen on fair
couler Purine hors de la veffie ; que l'on s'en ferv
avecfuccès pour porter des injections . Je l'avoue ;
mais je foutiens que les Bougies que je propole ,
Я'ont pas les mêmes inconvéniens. A quels tourmens
n'eft pas expolé la plupart des malades
que l'on eft obligé de fonder avec cer inftrument ?
Quelle quantité de fang ne perdent ils pas ? Enfin
quelle dureté dans ce corps étranger ? Mes
Bougies creufes , au contraire , n'ayant pas la
grofleur de l'Algali le plus fin , furmontent , fans
beaucoup de difficulté tous les obftacles qui poursoient
s'oppofer à leur paffage , & entrent dans
la veffie , tel refferrement qu'il y ait au phincter
; il eft impoffible d'ailleurs qu'elles faflent de
faufles routes , la fléxibilité dont elles font , ôte
tout fujet de crainte à cet égard.
J'ai par cette méthode la fatisfaction d'épar
gner aux malades , attaqués d'ulcéres , de carnofités,
& c.les douleurs cuifantes que l'on a coûtume
de reflentir lorsque l'urine pafle par un canal malade
, douleurs qui les affectent fi violemment ,
qu'ils difent eux- mêmes , qu'il femble qu'on leur
paffe un fer chaud dans cette partie , c'est done
leur ôter toutes leurs douleurs que d'employer
cette méthode , puifque le plus grand nombre ou
blieroit fa maladie fi les picotemens aigus que
leur donne l'âcreté des fels de l'urine qu'ils ren
dent , ne les en faifoit fouvenir .
Il eft auffi bien fatisfaisant pour moi de procurer
du calme à mes malades , & d'appliquer en même
tems fur les carnofités le reméde qui doit les détruire.
Vous vous fouvenez , fans doute , Monfieur
qu'aucun des malades que j'ai traités , conjointe206
MERCURE DE FRANCE
ment avec vous , n'a ewle moindre accès de fièvres
à moins qu'il ne fe foit livré à quelque excès d'in
tempérance , ou qu'il n'ait manqué au régime que
l'on lui prefcrivoit pendant l'ufage de mes Bougies
; les Bougies creufes , dont je viens de vous
détailler les effets , font compofées des mêmes médicamens
, ainfi elles ne produifent pas d'accidens:
plus fâcheux que celles que j'employois en votre
préfence .
Je puis vous affûrer que les maladies les plus
invétérées cédent à mes remédes dans l'espace
de quarante jours. J'ai les Certificats de ceux qui
ont paffé par mes mains , que je vous montrerai
lorfque vous viendrez dans ce pays- ci , vous verrez
par la maniere dont ils s'expriment , le contentement
qu'ils ont de s'etre adreffés à moi .
Trop heureux , fi je puis parvenir à mériter la
confiance du public , je ne cefferai de travailler
à perfectionner ma mérhode , c'eſt-à- dire , que je
tâcherai d'abréger le tems qu'il faut employer
pour conduire les malades à une guériſon radicale.
Quoique l'on dife , fat citò fi fat benè , ce tems
paroît encore long à ceux qui ont des affaires preffantes.
Dès que je ferai venu à bout de ce point ,
fi cela m'eft poffible , je vous en donnerai avis.`
Je ne doute pas que quelques envieux , car qui
n'en a pas ne lancent des traits contre moi , je
leur fais réponſe d'avance , je guéris citò , tutò ¿
jucundè , conditions requifes par tous les Maîtres
de l'Art dans toutes les opérations , ne blâmant
jamais la pratique de perfonne , & fûr de ma méthode
, je puis me tenir tranquille , & dire :
Allatrant canes luna , nec luna movetur.
J'ai l'honneur, d'être , & c .
Si vous me faites l'honneur de me répondre , je
AVRIL. 1751. 207
demeure préfentement , rue & vis-à vis l'Hôtel dup
Bouloir
EXTRAIT
D'une Lettre de M. de Saint Hilaire , Aide-
Major d'un Bataillon de Royal Artillerie,
en garnifon dans le Dauphiné , écrite de
Lyon , le 10 Octobre 1750 , à un Médecin
de Paris , fon ami,
J
2 E vous fuis bien obligé , mon cher Docteur
de m'avoir adreffé à M. Laforeft , Chirurgien à
Paris , pour la guérifon complette de ma fiftule lacrimale
, que je portois depuis plufieurs années ;
aucun Chirurgien , de ceux que j'avois confultés ,
ne m'avoit pû promettre ma guérifon , qu'en fubilant
l'opération , toujours fort douloureufe , &
le fuccès bien problématique , pour ne rien diede
plus. Je fouhaiterois fort que tous les malades
affligés de fiftules lacrimales , fuffent inftruits , que
cet habile Chirurgien eft le premier , & même
l'unique qui guérit cette maladie fans l'opération
& feulement , en introduifant une fonde creufe
d'argent par le conduit du nez , qui répond au fac
lacrimal , par laquelle il injecte avec une petite
feringue les médicamens propres à guérir la fiftule ;
illa ffe cette fonde dans le nez fans qu'elle incommode
aucunement , jufqu'à ce que le fac foit guéri ,
elle produit un bon effet par fa.préfence , qui eft
de dilater le conduit , qui fert de décharge au fac
lacrimal , ce qui contribue capitalement à empêcher
la récidive de cette maladie. Toute cette
20S MERCURE DE FRANCE.
man xavre s'exécute fans que le malade ſouffre , &
il n'en manque aucune , pas même celles où les o
fe trouvent cariés ou découverts.
Pendant mon féjour à Paris pour me guérir
& qui , comme vous fçavez , a été fort court , j'ai
eu connoiffance qu'il en avoit guéri plufreurs , qui
étoient défefperés , par la voie ordinaire , entre
ceux-là étoit le Chevalier de Souza, Seigneur de l'a
Cour de Portugal , à qui l'on avoit fait l'opération
fans fuccès dans fon Pays , & qui eft venu enſuite
exprès à Paris , M. Laforeft l'a guéri parfaitement ,
en rétabliſſant le conduit nazal dans l'état naturel ,
quoiqu'il fût entierement obliteré . Ce fait s'eft
paflé fous les yeux du célébre M Morand . Če Seigneur
logeoit à l'Hôtel d'Angleterre , rue du
Mail , près la Place des Victoires .
Il a guéri auffi une femire , du fauxbourg Saint
Lazare , à Paris , à qui on avoit fait l'opération
infructueufement deux fois de fuite a l'Hôtel- Dieu
de Paris , où il ne manque pas d'habiles Chirur
giens , ce qui eft une preuve de l'incertitude qu'il
y a d'être guéri par l'opération ordinaire . Elle
avoit de furcroit à la fiftule , une hernie du fac
lacrimal. J'ai oublié fon nom , mais ceux qui voudront
la voir , pourront demander fon adreffe
à M. Laforeft .
Il a guéri Mad. Luder , vis-à vis la Croix des
Petits- Champs , chez le Chapelier ; elle avoit une
fiftule qui cernoit tout le deffous du globe de
l'oeil d'avec fon orbite , & le canal nazal obſtrué .
2
Il a guéri auffi en 21 jours Mlle de Gaubiant ,
près Saint Roch , rue Saint Honoré . On l'avoit
opérée fans fuccès deux fois à la maniere ordimaire.
Mal . Dubuiffon , rue du Roi de Sicile , a été
guérie, elle étoit attaquée depuis plufieurs années.
AVRIL. 1751. 200
la guéri auffi la femme de Chambre de Mad .
de Moyancour , à la Miféricorde , Paroifle Saing
Sulpice.
Hla guéri pareillement le fils de M. de 1 Pommeray
, à Rouen , qui eft venu exprès à Paris.
Ila guéri une fille de Senlis , envoyée par M.
Cafteret , Lieutenant des Chirurgiens de la même
Ville.
Tous ces faits font extraordinaires ; les malades
qui font affligés de la même maladie que j'avois ,
pourront aller demander eux - mêmes les détails &
circonftances de ce que je cite , à M. Laforêt luimême,
il m'en a raconté un grand nombre d'au
tres que j'omets & qu'il a tous guéris par fa mé
thode ,qui eft une découverte qui lui eft propre
& que perfonne n'a faite avant lui , elle eft auffi
utile qu'ingénieufe . La fatisfaction que j'ai d'être
guéri , me fait fouhaiter le même bonheur à tous
mes anciens condoléans , d'autant plus que cette
maladie n'empêche pas de fe tranfporter auff
loin qu'on fouhaite.
Je vous embraffe , cher Docteur , & je vous
prie de rendre ma Lettre publique , par reconnoif
fance pour mon Bienfaiteur , & fans fa participa
ton , quolqu'il n'y ait rien qui déroge à fa mo
deftie.
AVIS.
A veuve du Sr Simon Bailly renouvelle aw
les affurancesqu'elle continue fabriquer
les véritables Savonettes légeres de pure crême
de favon , dont elle feule a le fecret. Comme
plufieurs perfonnes fe mêlent de les contrefaire &
210 MERCURE DE FRANCE.
de les marquer comme elle , il faut pour n'être
point trompé , s'adreffer chez elle , rue Pavée
Saint Sauveur , au bout de celle du petit Lion , à
Image Saint Nicolas , une porte cochere , prefque
vis -à-vis la rue Françoife , quartier de la Comédie
Italienne.
PRIX
Propofé par l'Académie Royale de Chirurgie
L'année 1752.
pour
'Académie Royale de Chirurgie propofa pour
Leprix de Payée 17co, déterminer lecur
Tactère des Tumeurs fcrophuleuses , leurs efpeces ,
leursfignes & leur cure.
Quoique cette matiere ait été traitée au long &
avec affez d'intelligence dans plufieurs Mémoi
res , cependant l'Académie n'a pas cru devoir adjuger
le Prix , parce que les ouvrages qu'elle a
reçus lui ont paru manquer d'exactitude ou de
folidité.
L'Académie qui connoît combien il feroit utile
au Public & à l'avancement de l'Art , que la matiere
des Tumeurs fcrophuleufes fût traitée folidement
, & que l'on fit fur ces maladies toutes les
recherches néceffaires pour fatisfaire aux conditions
portées par le Programme , a cru devoir propofer
le même fajet pour l'année 1752 , ne dontant
point que les Auteurs qui ont déja travaillé
avec quelque fuccès ne faffent de nouveaux efforts
pour répondre à fes vûes : ils pourront faire
à leurs Mémoires tels changemens , ou les mettre
fous telle forme nouvelle qu'ils voudront , & les
A. V RI L.
175. 271
renvoyeront écrits de nouveau . Ils font priès d'avoirfoind'appuyer
leurs fentimens & leur doctrine
fur Pexpérience & fur les obfervations des
meilleurs Praticiens .
Le Prix fera double , c'eft à- dire que celui qui' ,
au jugement de l'Académie , aura fait le meilleur
ouvrage far le fujer propofé , recevra deux Médailles
d'or , chacune de la valeur de cinq cens
livres , conformément au legs de M. de la Peyzonie
, ou une Médaille & la valeur de l'autre , au
choix de l'Auteur.
Les Auteurs auront foin d'adreffer leurs ouvrages
,francs de port , à M. Hevin , Secretaire de
PAcadémie Royale de Chirurgie pour les correfpondances
, ou les lui feront remettre entre les
mains. Les ouvrages feront reçus juſqu'au des
nier Février 1752.
ACADEMIE
Des Belles Lettres de Montauban.
-
Momme deux cens cinquante livres , pour
R l'Evêque de Montauban ayant deſtiné la
donner un Prix de pareille valeur à celui qui , au
jugement de l'Académie des Belles-Lettres de cette
Ville , fe trouvera avoir fait le meilleur Difcours
fur un fujet relatif à quelque point de Morale
, tiré des Livres Saints , l'Académie a adjugé le
Prix de l'année 1750 au Difcours qui a pour
teace , Amico fideli nulla eft comparatio , Eccle. &
qui commence par ces paroles : Le Monde , qui
dans les deffeins du Créateur , devoit être le séjour de
la paix, c.
fen-
Le Prix que l'Académie fut obligée de réſerver
212 MERCURE DEFRANCE.
en 1749 , & qu'elle avoit deſtiné à une Ode ou à
un Poëme , a été encore réſervé.
Il y aura ainfi deux Prix à diftribuer le 25 Août
prochain ,, fète de Saint Louis , Roi de France , on
Prix de Difcours , & un Prix d'Ode ou de Poëme.
Le fujet du Difcours fera pour Pannée 1751 ,
Combien les Arts font néceffaires à la feciété, conformément
à ces paroles de l'Ecriture : Sine his omnibus
non adificatur civitas . Eccle . xxxvIII . 36 .
Le fujet de l'Ode ou Poëme pour la même an◄
née fera , L'invention de l'Imprimerie.
Les Difcours ne feront tout au plus que de demie
heure , & finiront toujours par une courte
Priere à Jefus - Chrift.
On n'en recevra aucun qui n'ait une approbation
fignée de deux Docteurs en Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leur nom à leurs
Ouvrages , mais feulement une marque ou paraphe
, avec un Paffage de l'Ecriture Sainte ou d'un
Pere de l'Eglife , qu'on écrira auſſi ſur le Regiſtra
du Sécretaire de l'Académie.
Le Poëme doit être de foixante vers au moins ,
ou de cent vers au plus.
L'Académie avertit les Órateurs de s'attacher à
bien prendre le fens du fujet qui leur eft propofé ,
d'éviter le ton de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toutes les
parties avec jufteile & avec précifion.
L'Académie avertit auffi les Poëtes , qu'invaria
blement attachée aux régles & aux grands modéles
, elle refufera toujours le Prix aux Auteurs qui
fe feront négligés fur les rimes , fur la conſtruction
Françoife & fur la proprieté des termes.
Les Auteurs feront remettre leurs ouvrages par
tout le mois de Mai prochain , entre les mains de
M. de Bernoy , Secretaire perpétuel de l'Acadé
AVRIL. 1751. 213
rie , en fa maiſon rue Montmurat , ou en fon
atence , à M. PAbbé Bellet , en fa maiſon rue
Cour-de-Toulouse.
Le Prix ne fera délivré à aucun qu'il ne fe nomme
, & qu'il ne fe préfente en perfonne ou par
Procureur , pour le recevoir & pour figner le Dif
cours.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M. le Secretaire
trois copies bien lifibles de leurs ouvrages,
& d'affranchir les paquets qui feront envoyés par
la poftē. Sans ces deux conditions les ouvrages ne
feront point admis au concours .
Le Public trouvera que nous lui préſentons bien tard
te Programme , mais il n'y a que trois jours que
yousl'avons refi.
ON vient de donner au Public deux éditions
des OEuvres de M. de Voltaire. La premiere en
neuf volumes , divifés en treize parties , grand
im- 12. fous le titre de Londres , 1750.
La feconde fans nom de Ville , Année 1751 ;
diftribuée en onze volumes in- 12 . petite for me,
Cette feconde paroît infiniment préférable à la
premiere , tant par les augmentations & les corrections
qui s'y trouvent , que par la netteté &
Pexactitude de l'impreſſion , & l'exécution des
gravûres , qui paroiflent faites avec beaucoup de
foin.
Nous entrerons le mois prochain dans un pluș
grand détail ſur cette Edition.
LES Eftampes repréfentant Saint Nicolas &
Saint François , gravées excellemment par M. Du.
pais , que nous avons annoncées dansle Mercure
de Mars dernier, ſe vendent chez M. Beauvais, rug
Saint Jacques , à Saint Nicolas,
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le premier Avril 175 1 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
PEpitre familiere àM. le Marquis de ... le 20
Novembre 1736 ,
Avertiffement fur la piéce fuivante ,
Réflexions fur la Critique . Quatrième partie,
Epitre à M. D. L. M.
3
S
6
37
Article du Dictionnaire de l'Encyclopédie , fur le

mot Abeille ,
Epitre à M. D.
Adieu aux Mules ,.
41
74
78
Lettre de Mad. la P. F. à M. l'Abbé R. Docteur
> 95
de Sorbonne , à Paris le 21 Janvier 1721 , 84
Vers à M. Greffet , fur ce qu'il a procuré l'établiffement
d'une Académie de Belles - Lettres
dans la Ville d'Amiens
Eloge de M. Languet de Gergy , ci- devant Curé
de Saint Sulpice , & c.
L'heureux Hymen . Cantatille Epitalamique fur le
mariage de M. Launay de Saint Valery avec
Mlle le Noir de Ceindré ,
98
102
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Mercure
de Mars ,
Enigme & Logogriphes ,
104
ibid.
Nouvelles Litteraires. Systême du Philofophe
Chrétien ,
108
Expériences & Réflexions fur la culture des terres
,
Problème propofé ,
Confidérations fur les moeurs de ce fiécle ,
110
ibid.
111
Adeologie , ou Traité du Roffignol franc ou
chanteur ,
119
Mémoire fur la canonicité de l'Inftitut de S. Dominique
,
ibid.
Tragédies- Opera de Mataftaze , traduites en François
, 120
Mélange de differentes piéces de vers & de profe ,
&c.
Coriolan , Tragédie ,
La Pipe caffée , Poëme ,
Voyage de Rogliano ,
Lettre fur les fourds & muets ,
326
127
ibid.
128
ibid.
Autre de l'Auteur de celle fur les fourds & muets,
à M. B. fon Libraire ,
Obfervations fur les Romains ,
Nouvelles fontaines domeftiques ,
133
131
139
Effai pour parvenir à la connoiffance de l'hom
· me,
Traité des maladies des os >
Nouveaux Effais de Phyfique ,
Ephemerides en figures ,
141
143
145
147
Difcours qui a remporté le prix de Phyfique à
PAcadémie de Bordeaux en 1750 ,
Cuvres de feu M. Cochin ,
La Spectatrice ,
Nouvelles vues fur le fyftême de l'Univers ,
148
150
ibid.
ISI
Théatre & OEuvres diverfes de M. de Morand, 152
Bibliothéque annuelle & univerfelle. Tome pre.
mier,
Quvres de M. de Fontenelle ,
ibid.
153
Beaux-Arts . Expofition de Tableaux aux grands
Auguftins ,
Eftampe nouvelle ,
154
156
Devifes pour les Jettons du premier Janvier
1751 ,
Air noté. Le nouvel an ,
Spectacles ,
Nouvelles Etrangeres , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
ibid.
158
160
167
177
Extrait des avantages d'établir un Port de mer
dans la Manche ,
Naiffance & Morts ,
Arrêts notables ,
Sucre métallique ,
182
187
193
195
Obfervation finguliere fur un accouchement de
deux jumeaux ,
Lettre à M. G * * *
200
202
Extrait d'une lettre à un Médecin de Paris , 207
Avis ,, 209
Prix proposé par l'Académie Royale de Chirurgie
pour l'a l'année 1752 , 210
Programme de l'Académie des Belles - Lettres de
Montauban ,
Editions des OEuvres de M. de Voltaire ,
21E
213
La Planche des Jettons doit regarder lapage 156
La Chanfon notée lapage 358
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE
AU
ROI.
MAI. 1751 .
LIGIT
UT
SPARGAT
Chez
APARIS ,
хезион
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
LAà
'ADRESSE générale du Mercure eft
La M. DE CLEVES D'ARNICOURT ,
rue des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
Leurs Ouvrages,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , &plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi il faudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal .
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI.
MAI. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
C
LETTRE
Al'Auteur du Mercure.
E n'eft pas affez , Monfieur
d'inftruire & d'amufer , comme
vous faites , vos Lecteurs , il faut
encore les édifier , furtout dans
la faifon où nous entrons. Je veux vous
en donner un moyen facile , en vous priant
d'inferer dans le Mercure deux Piéces ,
qui ont certainement le mérite de la piété :
pour leur mérite poëtique , j'en fais juge
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.

le Public. La premiere que j'intitule vaguement
Tableau du Jugement dernier
eft d'un Auteur célébre , que vous connoiffez
auffi bien que moi ; mais ne le
nommez pas , je vous prie ; devinera qui
pourra . La feconde que j'intitule : Imitation
libre de la Profe , Dies ira , eft de
moi , & vous pouvez me nommer , j'en
veux courir les rifques , perfuadé que le
choix de l'original infpirera quelque indulgence
pour les défauts de la copie.
Je fuis , &c. Gaillard.
TABLE AU
Du Jugement dernier.
DEja j'entendsdes mers mugir les flots troablés
;
Déja je vois pâlir les Aftres ébranlés ;
Le feu vengeur s'allume , & le fon des trompettes
Va réveiller les morts dans leurs fombres retraites
Ce jour est le dernier des jours de l'Univers.
Dieu cite devant lui tous les peuples divers
Et pour en féparer les Saints , fon héritage ,
De la Religion vient confommer l'ouvrage ;
La terre , le Soleil , le tems , tout va périr ,
Et de l'éternité les portes vont s'ouvrir .
M A I. 1751.- ༈
Elles s'ouvrent : le Dieu , fi long - tems invifible ,
S'avance , précédé de fa glone terrible ;
Entouré du tonnerre , au milieu des éclairs ,
Son Trône étincelant s'éleve dans les airs.
Le grand rideau ſe tire , & ce Dieu vient en
Maître ;
Malheureux , qui pour lors commence à le com
noître !
Ses Anges ont par tout fait entendre leur voix ,
Et fortant de la poudre une feconde fois ,
Le genre humain , tremblant , fans appui , fans
réfuge ,
Ne voit plus de grandeur que celle de ſon Juge :
Ebloui des rayons , dont il fe fent percer ,
L'impie avec horreur voudroit les repouffer ;
Il n'eft plus tems. Il voit la gloire qui l'opprime ;
Et tombe enſéveli dans l'éternel abîme ;
Lieu de larmes , de cris & de rugiffemens ,
Dans ce féjour affreux quels feront fes tourmens !
Le vrai Chrétien , lui feul , ne voit rien qui
Péronne ,
Et fur ce Tribunal , que la foudre environne,
Il voit le même Dieu qu'il a crú ſans le voir ,
L'objet de ſon amour , la fin de ſon eſpoir ;
Mais il n'a plus befoin de foi ni d'eſperance ;
Un éternel amour en eft la récompenſe.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
IMITATION LIBRE
D
De la Profe , Dies ira.
Es vengeances de Dieu voici le jour terrible ;
Le fon de la trompette horrible
A briſé les tombeaux , a ranimé les corps ;
Sur un nuage , armé de flammes éclatantes
Le Roi des vivans & des morts .
T
Cite à fon Tribunal les Nations tremblantes :
A l'afpect foudroyant de ce Juge vengeur ,
La nature & la mort ont frémi de terreur ;
Un Ange a déployé ce Livre formidable ,
L'efperance du Jufte , & Peffroi du coupable ;
La vérité vendue aux forfaits des méchans ,
Va réclamer fes droits , outragés trop long tems:
Ces complots ténébreux , ces cabales perfides ,
Ces noires trahifons , ces confeils homicides
Aux yeux de l'univers , & confus & furpris ,
Seront en ce grand jour dévoilés & punis.
Pâliffez , fiers tyrans , Dieux de chair & d'argile ,
Dont la mort a détruit la puiffance fragile !
De ce fang innocent , par vos mains répandu ,
Le lamentable cri du Ciel eft entendu ;
L'éclair part , l'enfer s'ouvre , & fes brûlans abî
mes
Dévorent pour jamais , & vos noms,
& vos criz
mes....
MAI. 7 1751.
Mais quoi ! .... le Juſte tremble en ce momeng
d'horreur ?
Où fair ? Où fe cacher : O fupplice ! & terreur !
Tombez , écrafez- nous , rochers épouvantables!
Ouvrez- nous vos cachots , cavernes effroyables !
Dérobez notre tête aux fureurs de l'Agneau !
Mort ! viens nous engloutir , viens nous rendre
au tombeau ! ...
Grand Dieu ! je tombe aux pieds de ta bonté
fuprême !
*Sóuviens- toi , que pour nous tu t'immolas toimême
!
Arrache aux feux cruels de l'enfer irrité
L'ouvrage de tes mains par ton fang racheté !
Je t'adore & te crains , je fréinis & j'efpere ;
Suſpens ton bras vengeur , ô mon Juge ! ô mon
Pere !
Ton courroux eft terrible , & je l'ai mérité;
Mais le Dieu de juftice eft le Dieu de bonté.
Du pécheur pénitent il voit couler les larmes ; 1
Il entend fes foupirs , il bannit fes allarmes ;
Fil lance fes carreaux fur les coeurs endurcis ,
Toujours il tend les bras à ces foibles brebis ,
Qu'une frivole erreur a long- tems détournées ;
Mais qu'enfin au bercail l'amour a ramenées.
Que le fourbe & l'impie aux tourmens foit livré;
Juftes ! que craignez- vous ? Le Trône eft préparé,
* Apoc. ch. 6. v. 15. 16. & 17.
A iiij
MERCURE DE FRANCE. *
Venez ; le Tout- Puiffant vous couvre de ſes aîless
Sur vos fronts , couronnés de fplendeurs immor
telles ,
Il imprime la gloire & fa divinité ,
Et fon coeur pour jamais avec vos coeurs fidelles
Veut partager fa joie & fa félicité.
Gaillard.
PARALLELE
De l'Eloquence & de la Peinture. Par M.
Coypel , Premier Peintre du Roi.
ST
' Il fe trouve , Meffieurs , comme cela
pourroit être , des Orateurs qui
n'ayent qu'une idée médiocre de la Peinture
, ils ne manqueront pas de s'écrier :
quelle audace ! d'ofer comparer l'Art de
peindre au Prince des Arts , à cet Art ,
qui fçait à fon gré remuer les coeurs , exciter
& guérir les paffions , triompher des
volontés à cet Art , par lequel on par-.
vient à foûtenir la vérité , à défendre l'innocence
, à démafquer le vice , à gouverner
les Républiques & les Etats , à confondre
les incrédules , à faire rentrer dans
le devoir les féditieux les plus emportés ,
à confoler les malheureux , & à remplir de
terreur ceux qui méfuſent de la proſpérité!
Combien les Orateurs auroient-ils en-
MA I. 9 1751.
core de chofes à dire en faveur de l'Elo.
quence ? Mais je crois devoir fupprimer
ce détail , pour me hâter de vous annoncer
que mon deffein n'eft point , en com--
parant l'art de peindre à l'art de bien dire ,
de foûtenir que l'un foit aufli néceffaire
que l'autre à la fociété ; ce que j'entreprends
feulement de prouver aujourd'hui ,
c'eft le rapport qu'ils ont dans prefquetoutes
leurs parties. Je vais tâcher de les :
citer par ordre , en les comparant toujours .
les unes aux autres.
Si je n'avois écrit ce petit ouvrage que·
pour vous , Meffieurs , je me ferois contenté
de nommer fimplement les parties :
de la Rhétorique , fans me mettre en
peine de les définir , puifque je ne dois pas
douter que vous n'en connoiffiez l'ufage .
Mais vous le fçavez , l'inftruction de nos
Eléves doit être un des principaux objets
de nos Conférences Académiques , & par--
mi les jeunes gens qui s'adonnent à la Peinture
, il s'en trouvera nombre à qui decourtes
explications ne feront pas inutiles,
& qui peut être fans elles ne pourroient :
concevoir ce rapport infini que je croiss
trouver entre la Peinture & l'Eloquence.
C'est donc pour la jeuneſſe que je donne
à mefure ces définitions abregées des par--
ties de l'art de bien dire ; & c'eſt à vousy,
Alw
to MERCURE DE FRANCE.
Meffieurs , que je m'adreffe pour fçavoir
felles font juftes & claires , & fi je ne
m'abufe point , lorfqu'à ces diverfes parties
je crois trouver des équivalens dans
celles de l'art de peindre. En vous parlantdes
trois genres de la Rhétorique , je vais
terminer cet avant propos par un effai de
ce que j'ofe entreprendre.
Si nombreux que puiffent être les fujers
de parler , les anciens ont crû devoir les
réduire à trois genres , qu'ils ont nommés.
judiciaire , démonftratif & déliberatif.
Le genre judiciaire ( eft des trois genres:
d'oraifon , celui par lequel on accufe , ou
l'on défend.
Le gente démonftratif eft ainfi nommé ,
parce qu'il démontre & met au jour les
vertus & les vices. Il a pour objet la louange
& le blâme.
L'ufage du genre déliberatif , c'eſt d'employer
la force des raifons pour perfuader,
ou pour diffuader.
it me femble , Meffieurs , que l'Hiftoire
& la Fable n'offrent prefque point de
fujets à la Peinture , qui ne foient de l'un
de ces trois genres. Par exemple , Sufanneaccufée
, eft un fujet du genre judiciaire ;
& le Peintre qui auroit entrepris de traiser
cette grande fcéne , l'auroit mal rendue
, fi l'impudicité & la noirceur n'é ,
MAI. 11 1751.
toient pas affez ſenſiblement écrites fur le
front des vieillards , pour exciter contre
eux notre jufte indignation. Ce même
Peintre ne feroit pas excufable , non plus,
s'il n'avoit pris foin de rendre plus touchante
la beauté de fon héroïne par cette
noble pudeur , qui prouve l'innocence .
Scipion , qui rend cette belle & jeune
captive à fon époux , & Tullie qui fait
paffer fon chat fur le corps de fon pere ,
Rous préfentent deux fujets qui appartiennent
au genre démonftratif. Pourra-t'on
les voir bien rendus , fans admirer Scipion,
& fans prendre Tullie en horreur ?
Le fujet d'Alexandre , qui avalant la
médecine que vient de lui préfenter Philippe
, lui donne à lire la Lettre où ce Mé
decin eft accusé d'avoir voulu l'empoifonner
, convient au genre déliberatif. L'expreffion
de Philippe doit nous perfuader
qu'il eft coupable du crime qu'on lui impure
, ou nous en diſſuader.
De PInvention..
Comment dans l'art de peindre , ainfi
que dans l'art de bien dire , ne regarderoit-
on pas l'invention , comme la premiere
des parties qui le compofent , pui£
que
tous les Arts la reconnoiffent pour ce
don du Ciel que l'on conferve par la pra-
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
tique & par l'étude , mais que la pratique
& l'étude ne font point obtenir..
L'invention oratoire confifte à trouver
la matiere , à imaginer les raifons pour
prouver les chofes dont il s'agit , & à chercher
les penfées , avant que de fonger à
l'expreffion. Dans la Peinture il s'agit d'a
bord de faire choix d'un fujet proportionné
à nos forces , d'envifager par quels
moyens nous pourrons parvenir à le trairer
d'une façon fenfible , nouvelle & piquante
, & de ne point penfer aux beautés
de dérail , que nous n'ayons conçu le planqui
doit des renfermer , & où elles viennent
prefque toujours fe placer d'elles- mêmes
lorfqu'il eft heurenfement tracé.
Le rapport me paroît fi jufte à l'égard
de cette premiere partie , que je ne doute
point , Meffieurs , qu'il ne vous frappe ;
vous conviendrez avec moi , qu'on
pourroit dire à nombre de nos jeunes Elé .
ves : Avant donc que de peindre , apprenez
à penser.
&
De la difpofition.
L'Orateur , après avoir préparé les ma>
tieres d'un difcours , doit les difpofer avec
ordre , & leur donner le rang que chacune
d'elles demande en particulier , pour compofer
un tout qui frappe , entraîne , &
M A I rp 1751.
perfuade l'Auditeur. Ciceron difoit que
Gorgias étoit un fanfaron d'éloquence >
parce que Gorgias ofeit fe vanter de dif-.
courir avec fuccès fur quelque mariere
qu'on lui donnât , fans avoir difpofé for
fujet , ni fait aucune préparation .
Qu'eft ce , Meffieurs , dans la Peinture
que la difpofition ? N'eſt- ce pas de mettre
en régle , avec réflexion , ce qu'une imagination
échauffée nous a préfenté dans une
forte de défordre ? N'eft- ce pas de placer
les Acteurs de la fcéne , que notre tableau
doit repréfenter, dans le rang qui convient
à chacun ? N'est- ce pas de fçavoir rejetter
les chofes acceffoires , peu convenables au
fujet que l'on traite , fuffent elles même
avantageufes pour l'effet général , & de
trouver le moyen d'y fuppléer par d'autres ?
N'eft-ce pas de difpofer la lumiere de fa
çon , qu'elle attire l'oeil for l'objet princi
pal ? Que pourrois- je dire fur cette partie
qui n'ait pas été dit , & qui ne prouve pas
qu'elle eft auffi néceffaire au grand Peintre
qu'au grand Orateur .?
Du .Langage.
Cette troifiéme partie de la Rhétorique
regarde la jufteffe du langage , la proprié
té , le choix & l'arrangement des paroles ,
dont on fe fert pour exprimer les chofes
14 MERCURE DE FRANCE.
que l'on a déja inventées & difpofées.
Sans les penfées , les plus beaux termes.ne
fignifieroient rien ; fans les termes propres,
les penfées les plus henreufes perdroient
de leur force , où de leur grace.
Le deffein , la coaleur , le pinceau ,
voilà , Meffieurs , quel eft , je crois , notre
langage. Nous aurions beau avoir heuseufement
difpofé une figure de Venus ,
nous ne parviendrions point à la repréfenter
telle qu'on doit fe la figurer , fans
l'élégance , & la nobleffe du deffein , fans
la fraîcheur & la délicateffe de la couleur ,
fans la fineffe & les graces du pinceau. Si
un Peintre au contraire nous offroit cette
Déelle peinte groffierement , d'une forme
ignoble , avec le teint hâlé d'une baffe villageoife
, quand même cette figure feroit
dans fa mauffaderie , correcte , bien coloriée
& bien peinte , ne pourrions- nous
pas dire
que celui qui en feroit l'Auteur ,
auroit fait un mauvais ufage du langage
de la Peinture ?
>
Des quatre parties de l'Oraiſon.
Les quatre parties de l'Oraiſon font ,
Fexorde , le narration , la confirmation &
la conclufion.
L'exorde eft une entrée au difcours orawire
,qui prépare les Auditeurs aux ç¹--
MAI. 15 175 .
fes, dont on doir les entretenir . L'Orateur
dans un exorde , doit avoir pour objet
d'attirer l'attention de ceux qui l'écoutent ,
de mériter leur confiance , & de gagner
leur affection , en leur annonçant à la fois
la nouveauté , la vérité & le plaifir.
Ce tout enfemble du tableau , qui à l'ai
de du clair obfcur & de l'harmonie des
couleurs , doit attirer les yeux , même de
Phomme , peu verfé dans les myftéres de
la Peinture , en lui faifant efperer de voirun
fpectacle extraordinaire , vrai & fatisfaifant
ce tout enfemble , dis - je , n'eft - cepas
, Meffieurs , ce que dans l'art de peindre
nous pouvons regarder comme cet
exorde , fi puiffant dans l'art de bien
dire ?
La narration , c'est le récit du fait dont
il s'agit , qui doit avoir la vraiſemblance
la clarté & la briéveté. Ne pouvons - nous
pas comparer à cette feconde partie de l'oraifon
la compofition du tableau , où tout
doit être auffi vraisemblable que parfaitement
clair , & dont les chofes fuperflues
doivent être abfolument bannies ?
La confirmation , c'eft la preuve du fait
expofée par des raifons claires , fortes &
convaincantes.
Les objets divers qui compofent un tableau,
imités d'une maniere fenfible , vraie
no MERCURE DE FRANCE
& piquante , voilà pour le grand Peintre
un équivalent des raifons , que pour convaincre
ceux qui l'écoutent , l'Orateur doit
employer dans un difcours.
La conclufion , c'eft ce dernier effort de
l'Eloquence , par lequel elle fçait , à l'aide
des figures vives & brillantes , des riches
expreffions dont elle fait ufage , & des
fleurs qu'elle répand à pleines mains , obtenir
la victoire , & mériter les honneurs
du triomphe.
«C
Vous me prévenez , fans doute , Meffieurs
, & vous dites : voilà ce que doivent
être pour un tableau ces derniers traits ,
vifs , brillans , expreffifs , où le pinceau ,
comparable au flambeau de Promethée
anime , en les touchant , tous les objets
qu'on a dû former de fang froid , & avec
une profonde méditation , Oui , nous reconnoiffons-
là cet enthoufiafme heureux ,.
où l'exécution la plus vive peut à peine
fuivre la rapide penfée . Voilà ce dernier
effort enfin , d'où dépend le fort de nos
ouvrages :
Nous avons donc dans l'art de peindre ,.
l'exorde , la narration , la confirmation &
la conclufion . La feule objection qu'on
pourroit faire , & qui eft avantageufe à la
Peinture , c'eft que dans un difcours ces
quatre parties n'offrent que fucceffivement
MAI. 1751. 17
Les effers heureux qu'elles produifent à la
fois dans un tableau qui les réunit.
Du Style.
Tout le monde fçait qu'en parlant des
écrits divers , on fe fert du mot de ftyle ,
qui fignifie alors au figuré , la maniere de
compofer & d'écrire . Comme les Peintres
ont chacun leur maniere de compoſer &
d'écrire avec le pinceau , ils pourroient ,
ainfi que les Orateurs , faire ufage de ce
mot. Mais cette grande partie de leur art
ils l'appellent fimplement Maniere. Ainfi
lorfque je dis:ce tableau eft dans la maniere
de Raphaël , je fais concevoir à l'amateur
de la Peinturel'équivalent de ce que je donnerois
à penfer à l'homme de Lettres , en
difant :ce plaidoyer eft dans le ftyle de Cicéron.
Si dans l'art de bien dire , chaque Orateur
a fon ftyle particulier ; dans l'art de
peindre , je l'ai déja dit , chaque Peintre a
fa maniere favorite , & cette diverfité eft.
prefque comparable à celle des phyſionomies.
Mais parce que dans l'art de bien dire ,
ces differentes manieres de compofer &
d'écrire n'ont que trois fortes de matieres ,
l'une fimple , l'autre plus élevée , la troifiéme
héroïque & fublime , on a crû de18
MERCURE DE FRANCE.
voir dire qu'il n'y a que trois fortes de
ftyles , fçavoir le ftyle fimple , le ſtyle temperé
, le ftyle héroïque & fublime. Cette
regle , fondée fur l'expérience , peut fans
doute s'appliquer à l'art de peindre.
Ainfi que l'Orateur , le Peintre , non
feulement ne peut prefque exercer fon art
que dans l'un de ces trois ſtyles ; mais dans
ces trois ftyles le Peintre , comme l'Orareur
, doit éviter d'être obfcur , affecté ,
entortillé , enflé ou rampant.
le
J'ofe comparer , par exemple , le trop
fréquent ufage des racourcis au ftyle obfcur.
Defirez -vous d'autres équivalens ?
Les minauderies, & les tours forcés, voilà
pour le ſtyle affecté. Ces expreffions du
vifage que l'on rend inintelligibles, en voulant
les rendre trop fines , Voilà pour
ftyle entortillé. Les grimaces , les geftes
outrés , les muſcles trop fenfiblement prononcés
, le trop d'ampleur & d'agitation
dans les drapperies , le coloris exageré ,
voilà pour le ſtyle enflé. Cette facilité ,
d'autant plus dangereufe qu'elle s'acquiert
promptement ; cette facilité , dis - je , avec
laquelle les mauvais Peintres fçavent multiplier
à l'infini des idées déja trop rebattues
, voilà pour le ſtyle rampant.
Le ftyle ne sçauroit être trop clair , &
doit faifir fur le champ. Une jeune & bel
MAL 1751. 19.
le perfonne nous éblouit à la premiere
vûe, fon éclat lui attire notre hommage ,
avant que nous ayons eu le tems d'obſerver
fes traits : de-même , pour nous charmer
, un ftyle vraiment beau ne dépend
point d'un long examen. Non , l'examen
le plus févere ne doit fervir qu'à juſtifier
l'admiration que le ftyle a fçu nous caufer
d'abord. La maniere de traiter les chofes
en les peignant , doit produire un effet
femblable : & dans un tableau , ce feroit
louer d'une façon cruelle la figure d'un
Apollon , que de dire qu'on l'a trouvée
majeftueuſe , après en avoir mefuré bien
exactement toutes les proportions.
Dans l'Eloquence, le ftyle doit être proportionné
aux chofes dont on parle. Dans
la Peinture,il faut auffi qu'il foit convenable
aux objets qu'on veut repréfenter ; &
ce feroit déplacer ridiculement un beau
ftyle, que de deffiner & de peindre Adonis
de la forme , de la proportion & de la
couleur qui doivent caractérifer Hercule.
A l'égard du choix qu'il faut faire de
l'un des trois ftyles généraux , c'eft moins
encore la dignité des perfonnages dont on
parle ou que l'on peint , que le genre des
faits qu'on raconte ou qu'on retrace aux
yeux , qui détermine les Orateurs & les
Peintres à préférer un style aux autres.
20 MERCURE DE FRANCE.
Par exemple , on pourroit dans notre art
faire un noble ufage du ftyle fimple pour
peindre Louis , tel qu'en particulier il fe
fait voir à fon augufte famille. Le ftyle
rempéré conviendroit pour repréſenter ce
Monarque avec cet air majeftueux & plein
de bonté dont il regarde fon peuple. Le
Peintre qui voudroit nous montrer ce Héros
tel qu'on le vit à Fontenoy , ne pourroit
nous offrir le vrai , fans faire éclatter
le fublime.
: Le fublime peut fe rencontrer dans tous
les differens ftyles. Moliere & la Fontaine
nous ont fur tout donné des preuves que
les grands Ecrivains le trouvent dans le
ftyle fimple & dans le ftyle tempéré.. Rembrant
, Teniers & plufieurs autres Peintres
Flamands y font parvenus quelquefois par
l'extrême vérité des expreffions , dans des
fujets qu'on ne peut mettre au rang des fu
jets nobles & héroïques. Mais comme les
fujets héroïques exigent plus que les autres
beaucoup d'élevation dans le ftyle , le ſty
le héroïque dont je vais parler eft regardé
comme celui dans lequel le fublime doit
fe trouver le plus communément.
Du Style héroïque & fublime .
Sçavoir écrire dans le ſtyle héroïque &
fublime , c'eft fçavoir exprimer en termes
A
MAI . 1751. 21
purs , énergiques & nobles , ce qu'on a dû
penfer noblement & avec enthoufiafme.
L'effet que doit produire ce ftyle , c'eft
de nous élever avec force au - deffus de
nous- mêmes, c'eſt de nous remplir à la fois
de refpect , d'admiration , de plaifir .
En employant ce ftyle , l'Orateur ne
doit pas prétendre le foutenir toujours
également dans ce haut degré d'élévation .
Pour reprendre haleine & donner à fes Auditeurs
le tems de refpirer , on lui permet ,
& même on lui confeille d'en defcendre
quelquefois ; mais on ne lui pardonne jamais
d'en tomber .
Pierre Corneille & Michel - Ange , dans
leurs ouvrages divers , nous paroiffent fouvent
des Divinités , & fur le champ de
foibles humains.
Racine & Raphaël ne ceffent point d'être
héroïques , quand ils ceffent d'être fublimes.
Le fublime ne fe rencontre point dans
un ftyle chargé d'une parure fuperflue.
S'il impofe par fa nobleſſe , lorſqu'il paroît
dans un ouvrage , il ne nous étonne
pas moins par fa fimplicité. Il ne fe montre
jamais fans l'exacte vérité , toujours l'exagération
le fait fair..
Racine , dans Athalie , fait dire à Joad ,
22 MERCURE DE FRANCE.
Soumis avec reſpect à ſa volonté ſainte ,
Je crains Dieu , cher Abner , & n'ai point d'autre
crainte .
Nous reconnoiffons dans ces vers fublimes
la fimplicité , la nobleffe & le vrai.
Peut- être un Auteur médiocre eût- il crû
devoir étendre cette magnifique penſée.
Combien eût - elle perdu de fon éclat , s'il
eût dit par exemple ?
Soumis au Souverain du Ciel & de la terre ,
Je crains le bras vengeur qui lance le tonnerre ;
Luifeul peut me remplir de terreur & d'effroi ;
Toute autre crainte , Abner , eft au- deffous de moi.
Raphaël s'eft élevé jufqu'au fublime
en peignant la figure de Saint Paul qui
prêche à Corinthe. Voyons - nous autre
chofe dans cette figure que le noble , le
fimple & le vrai, réunis ? Ĉette figure nous
impoferoit- elle par le grand & le pathétique
, nous voyions dans fes bras &
fur fon vifage une agitation forcée ? Ne
feroit -elle pas appauvrie par l'abondance
des plis d'une draperie volante ? Un Peintre
froid eût imaginé faire trembler , en
nous offrant dans Saint Paul un Prédicateur
outré , & fans doute il n'eût pas réuffi.
Raphaël nous inſpire le reſpect & l'admiration
, en faiſant voir dans cet Apôtre
MAI. 23 1751 .
un homme rempli de la fageffe divine.
Mais , dira-t'on , s'il s'agiffoit de peindre
le démon de la guerre fortant du Temple
de Janus , conviendroit-il d'avoir
recours au fimple , pour tâcher de s'élever
jufqu'au fublime ? Oui fans doute.
Si dans cette figure le contrafte étoit affecté
, elle perdroit du feu qu'elle doit avoir ;
fi le vifage de ce redoutable démon étoit
d'une laideur baffe & exagerée ; s'il n'offroit
à nos regards qu'une affreufe grimace
, il nous paroîtroit plus hideux que terrible.
Jamais un Peintre , s'il eft froid ,
ne peut être fublime . Oui , j'ofe avancer
que jamais on n'a recours à la bizarrerie
& à l'exagération , que faute de génie &
de feu .
,
On pourra m'objecter encore que certaines
gens,prenant à la lettre ce que je viens
de dire tomberont dans le cas d'être
froids & non pas fublimes en affectant
trop de fimplicité. A cela je répondrai
l'affectation de paroître fimple eft une
forte d'exagération , & je finirai cet article,
en difant que tout le monde eft frappé
du fublime , mais qu'en travaillant peu
gens le rencontrent & l'ont rencontré.
que
Du Style fimple.
de
Les Ecrivains font ufage de ce ftyle pour
24 MERCURE DE FRANCE.
pas
parler des chofes ordinaires , & les Peintres
s'en fervent pour repréfenter les actions
communes . L'épithete de fimple
qu'on lui donne , ne doit faire imaginer
qu'il foit des trois ftyles généraux celui
dans lequel on parvient le plus ailément
à fe diftinguer. Au contraire , je croirois
qu'en débutant , il eft encore moins
difficile d'avoir quelque réuffite dans le
ftyle héroïque que dans le ftyle fimple , &
je pense qu'un jeune homme , en fortant du
Collége, pourra plutôt écrire paffablement
une Tragédie qu'une Comédie. Ce n'eft
jamais que par un grand ufage du monde
qu'on acquiert cette précision , cette pureté
,, ce naturel noble , cette grace naïve ,
cette fine plaifanterie qu'exige le ftyle
fimple.
Ce style , pour qu'il foit piquant , demande
qu'on employe un art d'autant plus
fin , fi j'ofe m'exprimer ainfi , que cet art
ne doit jamais paroître à découvert ; il faut
le cacher affez parfaitement, pour que l'on
croye en général ne devoir attribuer qu'à
la Nature ce que la Nature n'eût pû faire
fans lui , & qu'il n'appartienne qu'aux
gens d'un goût exquis , de reconnoître le
travail d'un grand Auteur dans des ouvrages
où les autres croyent ne devoir admifon
heureufe facilité ; enfin dans
rer que
le
M A I. 25 1751.
le ftyle fimple les graces & la beauté doivent
ſe préſenter fans la moindre affectation
, & ne point tirer leur éclat des ornemens
fuperbes & des parures recherchées.
Combien de fujets ordinaires ont été
traités par Raphaël , le Carrache , Rubbens
& plufieurs autres grands Maîtres, de ma
niere à prouver le grand ufage qu'on peut
faire du ftyle fimple dans la peinture ?
Quel parti n'en a point tiré Raphaël dans
fes tableaux des Loges , où il a peint les
Patriarches dans leur noble fimplicité ?
Avec quel fuccès le Carrache & Rubbens
l'ont- ils employé dans des tableaux qui ne
repréfentent que des gens en converfation
, des Noces de Villages , des danſes
de bergers , des plaifirs champêtres , tels
que ceux de la pêche & de là chaffe ? A
quel point me feroit- il facile de prouver
- encore ce que j'avance par nombre de
productions nouvelles , fi je ne craignois
de bleffer la modeftie d'une partie de ceux
qui me font la grace de m'écouter ? Je dois
me contenter de renvoyer aux tableaux
peints par deux de nos Profeffeurs , qui
ont été exécutés en rapifferie dans la Manufacture
de Beauvais . Les uns nous mettent
fous les yeux le haut comique , les
autres nous font voir ce que l'Eglogue
B
26 MERCURE DE FRANCE.
nous donneroit à penfer. Le plaifant & le
naïf s'y montrent noblement. Car enfin
fi l'on doit éviter dans le ftyle fimple la
pompe & la magnificence , on doit encore
plus fe garder d'y laiffer rien entrer qui
puiffe l'avilir . Loin de paroître jamais bas,
il faut au contraire que ce ftyle ennobliſſe
les chofes les plus communes.
Le style le moins noble a pourtant fa nobleſſe.
Gardons- nous d'imaginer que dans notre
art la bonne plaifanterie puiffe tirer ſa
fource des objets vils & dégoûtans . Je
foupire lorſqu'un Peintre , par exemple ,
croyant m'offrir un badinage ingénieux
fur le peu de fortune que procurent les
Arts , me repréfente les Artiftes couverts
de haillons fales & dégoûtans . Heureux
encore fipour pouffer plus loin cette baſle
plaifanterie , il ne les environne pas des
attributs de la plus indigne crapule !
Du Style temperé.
Il fuffit de nommer ce ftyle , pour faire
concevoir qu'il doit tenir un jufte milieu
entre le ſtyle héroïque & le ftyle fimple
dont je viens de vous entretenir. S'il ne
faut pas qu'il foit auffi paré que l'un , il ne
doit pas être auffi dépouillé d'ornemens
que l'autre.
M A I. 1751 . 27
Il me paroît que c'eft du ftyle temperé
que le Peintre doit faire choix , pour rendre
les fujets galands tirés de la Fable ou
des bons Romans , & nombre de ceux que
nous fournit l'Hiftoire , qui font nobles
fans être héroïques.
Ne pouvons- nous pas dire , par exemple
, que l'Albane n'a point cherché d'autre
ftyle dans la plûpart de ſes tableaux ?
N'y reconnoît on pas ces penfées fines &
nobles , ces expreffions délicates , ces ornemens
, ces fleurs qu'offre fans prodigalité
le ſtyle temperé ?
Annibal , qui ne pouvoit perdre de vûe
le fublime , eût été moins propre que fon
Eleve à nous repréſenter Vénus à fa toilette
, environnée des Graces ; les Amours aux
forges de Lemnos ; Diane & fes chaftes
Nymphes défarmant les Dieux de Cythere
endormis , & portant leurs mains timides ,
armées de cifeaux , fur les aîles de ces redoutables
enfans .
Le ftyle temperé paroît encore avoir été
le favori de Carle-Marat , lorfqu'il a traité
nombre de fujets de dévotion . Le Titien
n'en a point employé d'autre , fi l'on
excepte quelques morceaux , tels que Saint
Pierre Martyr , qui ſins doute eſt du ſtyle
fublime. Mais cependant comme la maniere
qui diftingue le Titien , & que je
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
compare au ftyle , confifte plus dans fon
coloris que dans fon deffein & dans fes
expreffions, nous pouvons dire qu'en cette
partie il a fçû fe montrer ,felon l'occafion ,
fimple , temperé & fublime.
la
Bien des gens fe croiront en droit de
me dire qu'ils fentent bien que la maniere
de deffiner , d'exprimer & de colorier ,
peut avoir un grand rapport avec le ſtyle ;
mais qu'ils ne comprennent pas que
feule maniere de colorier puiffe lui être
comparée . A cela je répondrai qu'on a vû
nombre d'Ecrivains renommés , dont le
ftyle n'avoit d'autre mérite éclattant que
cette harmonie enchantereffe , qui fait valoir
des penfées ordinaires , & que dans
leurs écrits c'eft- là ce que je regarde comme
l'équivalent de la couleur du Titien .
Du Style burlesque & de la raillerie.
Ainfi que les Ecrivains , les Peintres
peuvent s'égayer dans le ftyle burlefque ,
& fe permettre la raillerie ; mais ce n'eft
qu'avec beaucoup de goût , de fineffe & de
prudence qu'ils doivent faire ufage de l'un
& de l'autre , s'ils veulent les tendre agréables
à la bonne compagnie.
Parmi les vrais connoiffeurs les plus
graves aiment à rire quelquefois , & la
faillerie délicate ne leur déplaît pas touMA
I. 1751. 29
jours ; mais la baffe bouffonnerie leur répugne
, & la fatyre mordante les révolte.
Dans le ſtyle burleſque même , on veut
reconnoître que celui qui s'en eft fervi eſt
bien né ; & dans la raillerie on fe plaît à
voir que la fageffe & le ſentiment retiennent
dans de juſtes bornes un Auteur dont
I'intention eft de corriger & non pas de
déchirer les hommes..
La Peinture ne pourroit que trop aifément
lancer les traits de la fatyre . Affez
fouvent même fans pouvoir s'en difpenfer
en faifant de fimples portraits , elle fait
de fortes Epigrammes. Nombre de gens
rempliffent des places qu'ils ne devroient
pas occuper , ou embraffent des états qui
ne leur conviennent point ; ils veulent cependant
être peints avec les ornemens qui
annoncent leurs dignités ou leurs profelfions.
La Peinture alors fe trouve dans la
cruelle néceffité de repréfenter quelquefois
l'iniquité fous le noble vêtement de
la Juftice ; la lâcheté fous les armes de la
valeur ; le fcandale fous l'habit facré de la
piété. Que ſçais-je enfin è Ce détail feroit
infini.
Des Figures.
Après avoir effayé de démontrer le rapport
qui fe trouve entre les parties de l'EB
iij
30 MERCURE DE FRANCE.
loquence & celles de la Peinture , il femble
que je devrois tenter d'étendre cette
comparaifon fur les figures , dont l'Orateur
fait un fi grand ufage , mais je craindrois
d'entrer , Meffieurs , dans un détail qui
pourroit fatiguer , & je crois devoir me
borner à dire un mot de celles qui me paroiffent
les plus importantes.
Cette fçavante exagération dans la couleur
, dans la touche , dans les contours ,
& dans les proportions , lorfque nous faifons
des ouvrages , qui toujours éloignés
de la vûe , doivent produire un grand effet
; cette exagération , dis- je , me paroît
être pour le Peintre , ce que l'hyperbole
eft pour l'Orateur. Le Carrache & Rubbens
nous en ont , ce me femble , donné
des preuves dans le deffein , & dans le
coloris.
Pour rendre avec un air de vraifemblance
les prodiges inventés par la Poëfie
, ou confacrés par l'Hiftoire , je crois
que l'exagération nous devient encore abfolument
néceffaire, Par exemple , l'imitation
la plus parfaite de la nature ordinaire
, ne feroit pas fuffifante pour peindre
avec l'apparence de la vérité , Roland
furieux , déracinant les arbres les plus
hauts , ou Samfon portant fur fes épaules
les portes de Gaza.
MAI. ` 1751. 31
Quiconque traiteroit en peinture le
fujet d'Hercule au berceau , étouffant les
ferpens , ne feroit- il pas une faute , s'il ſe
contentoit de le repréfenter avec la molle
foupleffe d'un enfant nouvellement né ?
Et celui qui entreprendroit de nous offrir
dans un tableau l'Amour triomphant ,
n'auroit-il pas raifon de joindre aux graces
du vifage de ce petit Dieu , cette fierté
mâle , & cette audace impofante , capables
de faire reconnoître en lui le vainqueur du
Maître du tonnerre ?
Gardez- vous cependant , jeunes gens
qui m'écoutez , de vous familiarifer avec
l'exagération , & de la pouffer trop loin.
Elle rebute & perd fa force , fitôt qu'elle
eft outrée & prodiguée. L'Auteur d'un ouvrage
où tout paroît exageré , eft un hom
me bizarre , & non pas un homme d'ef
prit.
De la Métaphore.
Cette figure renferme toujours une efpéce
de comparaifon , & par elle on tranfporte
un mot de fon fens propre & naturel
, dans un autre fens. J'employe la
métaphore , quand je dis que les vices fe
cachent fous le manteau de l'hypocrifie
par le mot de manteau , qui devient alors
métaphorique , on n'entend pas à la let-
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
tre , ce vêtement qui fe met par deffus
l'habit ; mais on conçoit que je veux parler
de toutes les actions vertueufes en apparence
, par lefquelles l'hypocrite fçait
couvrir les vices qui regnent dans fon
coeur , & parvient à nous éloigner de penfer
qu'il foit capable des crimes qu'en ſecret
il ofe commettre.
Il n'eft pas douteux , Meffieurs , que le
pinceau comme la plume , rendroit vivement
cette idée que je viens de vous propofer
pour exemple , & de- là nous devons
conclure que les beaux tableaux allégoriques
ne font qu'un affemblage d'heureu-
Les métaphores.
Je dirois volontiers , à propos des allégories
, que Rubbens a peut- être abufé de
la facilité avec laquelle il les traitoit , &
que la fécondité de fon imagination a jetté
de l'obfcurité dans quelques- uns de fes
tableaux de la Galerie du Luxembourg.
Notre objet , quand nous travaillons dans.
ce genre , c'eft de rendre nos penfées plus
nettes & plus lumineufes , & non pas de
les voiler , de maniere qu'elles deviennent
des énigmes pour le Public .
De l'Apoftrophe , & du combat des fentimens.
Je n'ai , Meffieurs , que quelques mots
à dire fur ces deux figures. Il eft nombre
MA I
33 1751 .
de cas , où le Peintre ne peut fe difpenfer
de les mettre fous les yeux , fi j'ofe m'exprimer
ainfi . Celui qui voudra peindre
Ariane feule , abandonnée dans l'Ile de
Naxe , ne rendra point ce fujet , de maniere
à n'y laiffer aucun doute , fi les yeux & les
bras de cette Princeffe , tournés du côté du
Vaiffeau de Thefée , ne donnent à connoître
qu'elle apoftrophe l'amant volage
qui s'éloigne d'elle . Quant au combat des
fentimens , on ne fçauroit nier qu'il ne
fallût abfolument l'exprimer , fi l'on entreprenoit
de peindre Pyrrhus , dans l'inf
tant qu'Andromaque à fes pieds lui demande
la vie d'Aftyanax , ou bien Achilles ,
au moment où Priam le fupplie de lui rendre
le corps d'Hector ; ces grandes fcénes
feroient- elles parfaitement traitées en
peinture , fi le vifage de Pyrrhus , & celui
d'Achilles , ne nous faifoient voir fenfiblement
le combat qui fe fait en eux du reffentiment
& de la compaffion .
Je crois pouvoir dire hardiment , que
Pufage de cette figure eft plus difficile pour
le Peintre , que pour le grand Ecrivain ::
les Acteurs que nous mettons fur la fcéne ,
n'ont d'autre langage que le gefte & les
mouvemens du vilage. En parlant il n'eft
point d'homme qui ne puiffe aifément faire
comprendre , à quel point if eft combatta
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
par
deux fentimens contraires. Mais ce feroit
le chef- d'oeuvre d'un muet , que de
pouvoir en pareil cas nous mettre au fait
des mouvemens oppofés qui l'agitent .
Si quelqu'un doutoit , Meffieurs , qu'il
fût impoffible à la Peinture de porter l'expreffion
à ce haut degré , il me fuffiroit
pour l'en convaincre , de le renvoyer au
fameux Tableau de Rubbens , où ce grand
Maître a peint Marie de Médicis , regardant
Louis XIII . qu'elle vient de mettre
au monde . On voit clairement fur le vifage
de cette Princeffe , que la fatisfaction
du coeur & de l'efprit triomphe des fouffrances
, dont elle reffent encore la vive
impreffion.
De la Comparaifon..
Il me femble que le Peintre peut en
faire un grand ufage , par exemple , fi l'on
peignoit les quatre âges , & que le fond
de chaque tableau repréfentât un payfage
, il conviendroit de mettre l'enfance
dans un féjour agréable & riant , orné de
gazons naiffans : la jeuneffe , dans un jardin
paté des fleurs les plus éclatantes ;
F'âge viril , dans un lieu champêtre , plein
d'arbres portant des fruits ; la vielleffe enfin
, dans une campagne attriftée par l'hyver
: le gazon naiffant , les fleurs brillanMA
I.
1751. 3.5
tes & paffageres , les arbres portant des
fruits , la verdure fannée en pareil cas ,
ajouteroient aux tableaux , dont je propoſe
les fujets , ce que les comparaifons ajoutent
au difcours.
De la Feinte du Silence.
La Peinture a quelquefois , comme la
Rhétorique , fa feinte & fon filence , témoin
le fameux Timante , qui dans fon
Tableau du facrifice d'Iphigénie cacha le
vifage d'Agamemnom , pour laiffer ceux
qui verroient cet ouvrage , maîtres de fe
figurer à leur gré la douleur inexprimable ,
dont ce pere infortuné devoit être accablé.
Le Pouffin nous en a fourni un autre
exemple , en peignant le déluge . La fcéne
de ce Tableau , qui paroît immenſe , ne
repréfente que le Ciel , l'eau , & l'Arche
où Noc eft renfermé avec la famille. Le
nombre des Acteurs qui occupent cette
ſcéne , réduit avec art à cinq ou fix malheureux
qui implorent inutilement la miféricorde
céleste , donne à penfer qu'on
voit en eux le refte des humains condamnés
à être engloutis.
Quiconque voudroit peindre Perfée
transformant en rochers Atlas ou Phinée
ne feroit- il pas bien de diſpoſer la figure
de fon Héros ,de façon qu'il ne nous laiffât
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
que
voir le derriere de la tête effroyable
qui pétrifie fes lâches ennemis ? Le Peintre
par ce moyen , ne nous donneroit -il pas à
penfer ce que le pinceau ne peut exprimer ?:
De la Defcription vive & figurée .
fi
Je crois pouvoir dire , Meffieurs , que
les grands Ecrivains , par des defcriptions
magnifiques & ingénieufes , fourniſſent
aux Peintres une belle matiere pour faire
d'excellens tableaux , les grands Peintres
dans leurs ouvrages , peuvent offrir aux
Ecrivains de quoi faire de piquantes defcriptions.
L'Ecrivain en employant cette
figure , doit defirer de pouvoir exciter vivement
le Peintre à prendre le pinceau ::
il faut de-même que le Peintre en travaillant
, fouhaite que fon tableau échauffe
' Ecrivain à tel point , qu'il lui tarde d'avoir
la plume en main..
Si l'rateur & le Poëte doivent éviter
en faifant des defcriptions , les circonftances
inutiles , & fe garder fur tout d'entrer
dans des détails puériles , quoique vrais
ou vraisemblables , il n'eft pas moins effentiel
au Peintre de fçavoir les bannir de
fes compofitions .
Defpreaux reproche à un Auteur , qu'en
décrivant le paffage de la Mer rouge , il
s'amufe à parler d'un enfant , qui joyeux ,
MAI : 1751. 37
offre un caillou à fa mere. Le même reproche
fe pourroit faire avec juftice au Peintre,
qui traitant ce magnifique fujet y introduiroit
un badinage fi puerile . Je ne
puis approuver , par exemple , qu'un de
nos anciens Maîtres , en peignant la Salutation
Angélique , ait mis fur le devant de
fon tableau un chat endormi fur un fiége
, cela n'eft pas hors de vraisemblance ;
mais eft- il convenable qu'un pareil objet
enrichiffe une pareille fcéne ?
Le Dominiquin lui- même a fait une
faute plus confidérable en ce genre dans
fon magnifique tableau du Martyre de
Saint André ; un des bourreaux qui étend
ce Saint fur le chevalet , vient de faire un
effort fi violent , qu'en rompant la corde
il est tombé par terre ; un de les camarades
mettant le doigt à fa bouche & faifant
une baffe grimace , fe mocque de lui ; ne
conviendra-t'on pas que cette circonftance
n'eft digne ni du fujet que repréfente le
tableau , ni du Peintre qui l'a compofé ?
Quoique mon pere ait cité dans une de
fes Differtations cette faute du Dominiquin
, j'ai crû ne pouvoir me difpenfer de
la rappeller ici ; les fautes d'un illuftre Artifte
font pour les Etudians de dangereux
exemples ; & l'inftruction des Eleves,.
fi nous ne pouvons trop clever les beaupour
38 MERCURE DE FRANCE.

tés des Ouvrages que nous ont laiffés les
grands Maîtres de l'art , nous ne ſommes
pas moins obligés de leur faire remarquer
les défauts qu'on y rencontre quelquefois.
De la Mémoire.
La mémoire ne doit pas être moins exercée
par le Peintre que par l'Orateur . Nous
pouvons dire même qu'elle doit avoir
moins de peine à conferver les dépôts que
l'Orateur lui donne à garder , que ceux
que le Peintre lui confie.
En relifant fouvent le même diſcours ,
nous forçons la mémoire à s'en charger
pour nous le repréfenter au befoin ; mais
le plus grand effort que nous puiffions exiger
de la mémoire , c'eft qu'elle reçoive &
retienne ce nombreux amas de differens
objets qui fe préfentent & difparoiffent
prefqu'au même moment. Telles font les
actions momentanées du corps humain ,
les formes & les couleurs peu durables des
nuages & des flots qu'agitent les vents ,
les effets divers que peut produire en un
inftant le Soleil diffipant un orage ; que
fçais je enfin ? Tous ces tableaux piquans
que la Nature offre fans ceffe à des yeux
capables de les voir, tous ces tableaux qui ,
comme je l'ai déja dit , s'évanouiffent fur
le champ pour faire place à d'autres.
MAI. 1751.
39
****************
REFLEXIONS
Sur la Grandeur de Dieu & la folie
D
des hommes.
Ans un char rayonnant de gloire & de puiffance
,
Des Cieux le Monarque & l'Auteur
Parcourt cet Univers immenfe ,
Dont lui - même eft le Créateur ,
Et qui n'eſt qu'un effai de fa Toute - Puiffance .
Quel magnifique objet a frappé mes efprits !
Le Temple où fa grandeur préfide ,
Franchit d'un mouvement rapide
Ce vuide que jamais nul homme n'a compris .
Un Ange bienfaiſant , Miniftre de ſes graces ,
· Verſe ſur les humains les fources efficaces
De fa paternelle bonté ;
Plus loin , l'exécuteur de fon courroux funeſte ,
Miniftre de fon équité ,
De ſon bras foudroyant tient la flamme céleſte ,
Et jette des yeux menaçans
Sur cette terre trop coupable.
Tremblez Rois , Monarques puiffans ,
Vous , dont le pouvoir redoutable
Raffemble d'un feul mot mille peuples divers ;
Mais déja cet éclat , ce brillant Diadême ,
Ce Trône , qui ſembloit dominer ſur les airs ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Tout s'eft évanoui devant l'Etre fuprême
Le vrai Maître de vos Etats.
Parmi cette foule innombrable
De globes fufpendus par l'effort de fon bras ,
Je ne reconnois plus ce globe formidable ,
La demeure des Potentats.
Dieu d'une lumiere ineffable ,
Quelle eft ta fpendeur admirable ,
Que les purs Séraphins ne peuvent foutenir
De l'abime profond l'étendue ignorée ,
Que l'oeil ni la raiſon ne peuvent définir ,
Peint ton éternelle durée.
Et toi , frivole humanité ,
Toi , dont la terreftre origine
Obfcurcit ce rayon d'une flamme divine ,
La fource de ta vanité ,
Crois tu de pénétrer la fage Providence
De ce Dieu , fans qui rien n'eût jamais exiſté ?
A ce que tu connois tu regles la puiſſance ;
Le doute fuit bientôt ta curiofité ,
Et tu trouves pour prix de ta témérité
Aveuglé par ton arrogance ,
Des phantômes de vérité.
27
Plus heureux Artiſan dans fa fimplicité ,
Qui , non à fon fçavoir , mais à fa confcience ,
Mefure fon humble piété ;
Qui des Livres facrés fait ſa ſeule ſcience ,
Et our aimer (on Dieu , n'écoute que
Occupé du foin de lui plaire ,
fon coeurt
MAI. 41 1751
Plutôt que de juger fon fage Créateur ;
Son unique défir eft de le fatisfaire ,
Et l'offenſer eſt ſa ſeule frayeur.
M. A.Lagravere de Latour , âgé de 16 ans,
A Bordeaux ce 6 Février 1750.
Ous avons reçû d'Italie la Differtation
fuivante. M. Lavirote , Docteur
en Médecine de la Faculté de Paris , qui æ
plus d'une forte d'efprit , a pris la peine de
la traduire. Nous efperons que ce ne fera
pas la derniere obligation que notre Recueil
lui aura.
NUOVE fcoperte intorno le luci notturne
dell' acqua marina , fpettanti alla Naturale.
Storia , fatte da Giuſeppe Vianelli , Medico-
Fifico in Chioggia , &c. C'eft-à- dire , Nouvelles
découvertes d'Hiftoire Naturelle
fur la lumiere que jette l'eau de mer
pendant la nuit. Par Jofeph Vianelli , Médecin-
Phyficien à Chioggia. A Venife , chez
François Pitteri , 1749 , in- 8 ° .
Ego quidem meos oculos habeo ,
Nec rogo utendos feris. Plaut.
Poichè anch' io certamente ho gli occhi miei ,
Nè vo cercando fuor chi me gl'impreffi.
42 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATION
Sur l'éclat que jette l'eau de mer pendant
la nuit.
N voit toujours avec étonnement
briller l'eau de mer d'une lumiere
éclatante pendant la nuit. Nos Lagunes de
Chioggia , fur tout , nous font jouir de ce
charmant fpectacle. On diroit au premier
coup d'oeil que les Etoiles qui embelliffent
le Firmament , fe font peintes agréablement
dans ces eaux , ou que leurs brillantes
images fe réflechiffent comme d'un mi
roir aux yeux des Spectateurs . Si l'eau
vient enfuite à être agitée par les rames ou
par les vents , elle jette une lumiere plus
vive & plus éclatante , furtout dans les endroits
où l'algue marine fe trouve en plus
grande quantité.
Ce phénoméne agréable , qui ſe manifefte
conftamment depuis le commencement
de l'Eté jufqu'en Automne , m'a tel
lement frappé d'admiration , que je me
fuis empreffé d'en rechercher l'origine
avec toute l'exactitude dont je fuis capable.
Une nuit d'Eté en 1746 , je puifai dans
an vaiffeau convenable , une bonne quan
MA I. 43 1751 .
tité d'eau de mer , & l'ayant mife dans
mon cabinet à l'obfcurité , j'obfervai qu'en
l'agitant fouvent avec mes mains , elle refplendiffoit
d'une lumiere éclatante.
Mais après l'avoir paffée par un linge
d'un tiſſu très- ſerré , j'eus beau la fecouer
& l'agiter de differentes façons , elle ne
donna pas la moindre lumiere. J'apperçus
alors avec étonnement un nombre infini
de particules éclatantes qui s'étoient attachées
fur le linge , & je ne pouvois plus
douter que ces corpufcules lumineux ne
fuflent totalement diftincts de l'eau.
Quelque vif que fût alors mon empreffement
à découvir la nature de ces petits
êtres , je me trouvai dans l'impoffibilité de
le fatisfaire , faute de microfcope . Ces corpufcules
étoient d'une petitelle fi prodigieufe
, qu'ils échappoient prefque à la
vûe , & que c'étoit inutilement que je me
frottois les yeux .
Come vecchio fartor fa nella cruna.
Sur ces entrefaites ayant réflechi que les
corpufcules brillans fe trouvoient en plus
grand nombre fur les feuilles de l'algue
marine , j'en arrachai du fond de l'eau une
autre nuit , & j'eus alors une espece de gazon
rempli de corpufcules qui lançoient
une lumiere éclatante .
44 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne fera pas exagérer que de dire
qu'on en pouvoit compter plus de trente
fur chaque feuille d'algue. Je voulus enfuite
fecouer la feuille , pour tâcher de
faire tomber au moins un de ces corpufcules
fur du papier blanc , que j'avois préparée
à cet effet , car j'étois fort curieux de
le faire voir à quelques- uns de mes amis ,
qui attendoient avec impatience le réfultat
de mes obfervations .
Je réuffis comme je l'avois projetté. Le
petit corps lumineux , enveloppé dans le
papier & même caché dans fes replis , fe
faifoit remarquer de tous les affiftans par
fon brillant éclat , qui s'échappoit à travers
les pores du papier ; c'eft de quoi peut rendre
témoignage M. François Ceftari , mon
intime ami , dont le mérite eft affez connu
, auffi bien qu'un très - grand nombre
de perfonnes qui étoient préfentes avec lui
à ce fpectacle agréable , & qui furent tou
tes faifies d'admiration.
I quali vidio per maraviglia ,
Stinger le labbra ed' incarcar le ciglia.
Ayant déplié le papier , & examiné attentivement
le corpufcule lumineux , je
découvris qu'il n'étoit
même fi gros
que la moitié d'un poil des cils ; que fa
couleur approchoit du jaune brun , & qu'il
pas
MA 1.- 1751.
45
étoit formé d'une fubftance fort tendre &
fort fragile.
Heureufement je me trouvai alors pourvù
d'un très- bon microfcope que le fçavant
Docteur Fantoni avoit bien voulu
m'envoyer de Bologne à cet effet , & je
découvris , à l'aide de cet inftrument , que
le corpufcule lumineux étoit un petit animal
vivant. Je ne pouvois me laſſer de
l'obferver , tant fa ftructure me paroiffoit
curieufe & finguliere , & parce qu'il me
frappoit furtout par l'éclat de fa lumiere ,
je lui donnai le nom de petit ver luifant
d'eau de mer.
Cet animalcule eft conftruit , comme les
chenilles ou les autres infectes de ce genre ,
de onze anneaux ou fegmens . C'est le
nombre , qui fuivant les obfervations du
fameux Malpighi , * s'en trouve communément
dans tous les vers. A côté de ces
anneaux , près du ventre , paroiffent des
efpeces de petites nageoires qui lui fervent
probablement à s'agiter , à porter
fon petit corps en avant , à s'arrêter , ou
enfin à s'aider de quelque maniere que
ce foit
Sa tête eft garnie de petites cornes , ou ,
pour mieux dire , de petites antennes , car
c'eft ainfi qu'on appelle les cornes des in-
* Diff. Epict. de Bomb.
46 MERCURE DE FRANCE.
fectes , même dès le tems d'Ariftote . * Sa
petite queue paroît toute entortillée . * *
Ces petits vers luifans fe trouvent plus
abondamment , comme je l'ai déja remarqué
, fur l'algue marine , que partout ailleurs
, & fur tout au commencement des
chaleurs de l'Eté . Ils fe multiplient enfuite
en très-grande quantité , & fe difperfent de
tous côtés dans l'eau. Peut- être cela vientil
de ce que dans cette faifon ces petits
vers luifans éclofent & fortent de leurs
oeufs déja fécondés , de la même maniere
précisément que les autres petites infectes
aquatiques , qui , fuivant les obſervations
du célebre Derham , s'accouplent tous dans
le tems dont nous venons de parler.
Cette opinion paroît d'autant plus probable
, que le fçavant M. de Réaumur a
déja découvert que les infectes terreftres
du même genre ne deviennent lumineux
que pendant l'Eté , & cela par une effervefcence
particuliere , qui arrive en eux
dans la faifon où ils s'accouplent.
Telles font les mouches luifantes des
***
Antilles , qui n'éclairent
les voyageurs
durant la nuit que dans le tems chaud.
Arift. Hift. Animal . l . 4. c . 7.
** L'Auteur donne ici la figure de cet animalcule
groffi au microſcope.
*** Hift. des Antill. Journ . des Sçav. 1667 .
F
MA I. 47 1751.
Tels font les vers qui brillent tellement
dans les Indes durant les nuits chaudes ,
qu'il femble
les buiffons foient tout
en feu. *
que
Ce qu'on doit remarquer de plus , c'eſt
quenos petits vers luifans de l'eau de mer ,
paroiffent lumineux dans toutes leurs parties
, à la difference des vers luifans terreftres
, qui ne brillent qu'à l'extrêmité de
leur ventre.
Il eft fur tout fort étonnant que nos animalcules
lumineux ne jettent pas la moindre
lueur tant qu'ils font en repos ; mais
dès qu'ils agitent les parties de leur petit
corps , ils brillent avec beaucoup d'éclat.
Il fuit de là qu'on peut attribuer la lumiere
dont ils brillent , à un certain mouvement
, ou à une forte vibration des
parties
dont ils font compofés ; car plus elles
s'agitent , plus elles deviennent lumineu
fes & éclatantes,
Si on fait attention à toutes les chofes
qui viennent d'être rapportées , on ne fera
pas furpris de ce que les Pêcheurs trouvant
mer ou les lagunes plus brillantes qu'à
l'ordinaire , prédifent de- là le changement
de tems , & jugent que l'orage n'eft pas
éloigné , parce que dans ces circonftances
les petits vers luifans font plus agités ,
* Abreg. de Gaffend . 7. 4.
48 MERCURE DE FRANCE.
& plus troublés , comme il arrive aux autre
infectes aîlés, &particulierement aux mou
ches , qui , dans un dérangement fenfible
de l'air , annoncé par les barométres , &
dont elles fe trouvent incommodées , on
coûtume de s'agiter , de nous infulter , &
de nous faire fentir vivement leurs aiguillons.
Je ne dois pas non plus paffer fous filence
que ces petits vers luifans , venant à
être divifés par quelque accident en particules
extrêmement petites , ( ce qui peut
aifément leur arriver à raifon de la
molleffe de leur fubftance ) ne laiffent pas
de briller dans chacune de ces particules ,
pendant un certain efpace de tems. Il eſt
vraisemblable que cet éclat dure tant que
leurs petits membres féparés confervent
encore quelque mouvement de vibration ;
car on fçait que les Lézards , les Viperes
& plufieurs autres poiffons & infectes ,
quoique coupés & divifés en plufieurs
morceaux , confervent encore pendant
quelque tems une forte de nouvement ou
d'ofcillation .
Il est encore à propos d'obferver que les
petits vers luifans étant morts , même depuis
quelque jours , recommencent à briller
d'une nouvelle lumiere . Je m'en apperçûs
un foir , lorfqu'ayant par hazard
éteint
MAI. 1751 : 49
éteint ma bougie , je vis briller dans l'obſcurité
un de ces vers que je conſervois dans
mon microſcope dès la veille pour faire mes
obſervations. Je me fuis affûré de la vérité
de ce fait toutes les fois que j'ai examiné
attentivement dans les tenebres le porte
objet de mon microfcope , fur lequel fe
trouvoit le petit cadavre.
Je fus moins étonné de ce phénomene ,
lorſque je vins à me rappeller ce qui arrive
aux poiffons & au bois pourri , qui
dans l'obfcurité jettant un éclat fort vif,
font ordinairement comptés parmi les
phofphores .
Il ne me reste plus qu'à dire quelques
chofes fur le nombre de vers luifans qu'on
peut probablement imaginer dans la feule
Lagune de Chioggia. Il eft certain que jamais
Xerxès ne conduifit tant de foldats
en Italie , qu'on peut compter de ces animalcules
brillans. Suppofons qu'il s'en
trouve feulement vingt dans la furface d'un
pied quarré , quoiqu'il y en ait certainement
beaucoup plus , qu'on reftraigne le
contour de notre Lagune à trente- neuf
milles d'Italie , & que la furface donnée
fe réduife à un triangle de trois côtés
égaux , qui ayent chacun treize milles de
longueur ; après avoir calculé l'aire du
triangle donné , on trouvera environ 36 ,
C
50So MERCURE
DE FRANCE
.
221,250,000 animalcules contenus dans
la furface donnée. Si on tranfporte maintenant
la furface du même triangle juſqu'au
fond de l'eau , qui en bien des endroits
fera certainement de plufieurs pieds , combien
n'aura-t'on pas de ces furfaces à compter
? Et fi on regle le calcul fur le nombre
de ces furfaces , le nombre des vers luifans
ne deviendra - t'il pas prefque infini ?
Enfin je ne terminerai pas cette Differtation
fans avertir , que tandis que j'expofois
mes obfervations , il me tomba entre
les mains un certain Livre , imprimé à Venife
en 1746 , qui avoit pour titre , Dell'
Elettricifmo , ofia delle Forze Elettriche, &c .
C'est -à - dire , de l'Electricité , ou des forces
électriques , & c.
L'Auteur de ce fçavant ouvrage , que je
confidere beaucoup , parlant de la lumiere
nocturne de l'eau de mer , en attribue
la caufe à la matiere électrique. La furface
de la mer , dit-il , ayant été exposée
pendant tout l'Eté aux rayons brûlans du
Soleil, on voit fortir près de l'Automne des
caux falées, agitées par les rames pendant la
nuit , un grand nombre d'étincelles vives
& brillantes , précisément comme celles
qui partent des corps électrifés avec un
certain bruit , ce qui fe voit fort fouvent
dans les Canaux de Venife , lorfque les
MAI. 1751 .
ST
Batteliers agitent les eaux avec leurs rames,
& c.
Il eſt aifé de voir maintenant quel fonds
on doit faire fur cette opinion. Pour moi
il me paroît auffi certain que les vers luifans
que j'ai découverts , font la principale
caufe du phénoméne agréable qui jufqu'i
ci a excité mon admiration , qu'il l'eft
qu'un triangle ne peut avoir deux angles
obtus .
Come veggion le terrene menti ,
Non capere in triangolo du ' ottufi.
Maintenant fi l'éclat de ces animalcules
doit être attribué à une forte de matiere
électrique lumineuſe, excitée par des tremblemens
ou des vibrations , ou produite
par quelqu'autre caufe interne , c'est ce
que je laiffe à déterminer aux plus habiles
que moi.
Cien di Filofofia , la lingua e'l petto.
Tandis que je travaillerai à pouffer plus
loin mes obfervations fur ces nouveaux
infectes , autant que mes occupations médicinales
me le permettront.
C ij
52
MERCURE
DE FRANCE
.
豬豬衣香
LES DEUX AMOURS AU BAL.
A Mad. de............
Deux habitans du pays de Cithere.;
Amours nommés en langage vulgaire ,
De par Vénus ayant commiffion ,
Alloient remplir chacun leur miſſion.
L'un , de plaifirs & de fêtes avide ,
Ne refpiroit que le monde & le bruit ;
L'autre, toujours doux , modefte , timide.
Fuyoit la foule & l'éclat qui la ſuit.
Nos voyageurs avoient fait longue traite ;
Amours ne font de roc ou de métal ;
Où ferons - nous ce foir notre retraite?
Dit l'un des deux , à voix baffe & difcrette .
Où ?d'un ton haut , lui répond l'autre , au bal.
De gite , ami , là nous n'aurons difette.
C'étoit alors le tems du Carnaval.
Vers du M.... foudain prenant ſa route,
Comme un éclair ce Dieu perce la voûte
D'un cabinet de cent feux éclairé ;
D'objets brillans le bal étoit paré;
Les ris , les jeux , ſe mêlant dans la danſe ,
En folâtrant en marquoient la cadence.
Là , notre Amour , Pamateur du fracas ;
Le turbulent , j'entends , non le modeſte ,
Notre Amour , dis-je , animant tout du geſte ,
MAI. 53 1751.
Mettant en oeuvre & bruns & blonds appas ,
Que fçais-je enfin ? toute la méchanique
Dont ces Dieux- là ſe ſervent en tel cas ,
Pas ne tarda qu'il ne trouvât pratique.
Mais là , tandis qu'exerçant les talens ,
De plus d'un coeur il fçait s'ouvrir l'entrée ,
Son compagnon , Amour du bon vieux tems ;
Du tems jadis ,renouvellé d'Aftrée,
Dans fon maintien , tremblant , mal affûré ,
Baiſſe les yeux , en un coin retiré.
En vain pour lui ſon air demande grace ;
Point de pitié pour le pauvre étranger ;
Nul coeur n'eft-là qui s'offre à l'héberger;
Nul ; je dis trop , en un il trouva place ;
En un je dis , & ce coeur fut le mien,
Ne demandez , Iris , par quel moyen
Ce jeune Enfant fçut chez moi s'introduire;
S'il me furprit, fi je le voulus bien ,
Point ne ſçaurois au jufte vous le dire :
Hors vous , alors mes yeux-ne voyoient rien.
Par M. Verrieres , de l'Academie Royale
des Belles - Lettres de Caën.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
LES AGES DE L'AMOUR.
U
Ne paffion fuit tous les degrés , &
toutes les impreffions marquées dans
le cours ordinaire de la vie , & ce n'eft
pas fans raifon que la fontaine de Jouvence
a été regardée comme une image des
effets de l'amour. En effet une nouvelle
paffion rajeunit un coeur , & le fait repaffer
par les mêmes degrés qu'il vient fucceffivement
d'éprouver.

Dans les premiers inftans de la naiffance
de l'amour ,la curiofité & la nouveauté
fe joignent fans ceffe à la naïveté
& à la gayeté , attributs effentiels de cette
enfance , qui ne connoît encore ni les foucis
, ni les peines : ces divinités legéres
occupent le coeur animent l'efprit ,
échauffent l'imagination . Cette Reine du
monde , cette bonne amie des commencemens
de l'amour , n'eft occupée que du
foin de peindre les plus agréables tableaux;
les couleurs en font auffi douces que le
printems , le payfage délicieux eft toujours
neuf & riant ; la vûé ne peut en concevoir
l'étendue , elle n'en eft point occu
pée ; tantôt les fleurs les plus éclatantes ,
tantôt les parfums les plus exquis détourMA
I. 35 17517
·
nent fon attention ; les objets agréables fe
fuccédent , & paffent avec une extrême
rapidité , & ne font remplacés que par des
objets dont l'attrait eft pareil ; c'eſt l'enfance
qui conduit tout , qui n'arrêté & ne
fixé aucun de fes defirs , qui voltige de
tous les côtés , & décore feul le plus heureux
climat ; malgré le peu d'ordre & d'arrangement
dont elle eft capable , tour y
femble paré , on le croit , il fuffit' ; la
gayeré , le rire & la joie , banniffent tout
examen éloignent toute réflexion , empêchent
de diftinguer aucun objet en particulier;
tant de fatisfactions réunies produifent
un doux éblouiffement , dont on eft
occupé fans avoir de fentiment diſtinct ;
la confiance s'établit , l'efperance fe nourrit
, le defir accroît , enfin les découvertes
que fait à chaque inftant , & avec une avidité
toujours nouvelle , cet enfant devenu
plus fort , l'enchantent & le rempliffent ;
l'efperance acquiert de nouvelles forces ,
& l'ardeur augmente les defirs ; on fe flatte ,
en jouiffant de cette vive occupation , que
la tréfor qu'on a découvert , n'étant connu
de perfonne , fera facile à conferver : on
n'eft occupé que du myftére ; le fecret eft
alors une paffion ; tant de foins rendent
indifcret ; ce mystére fi recherché eſt ſouvent
évanoui , que l'on croit le poffèder
Ciiij
36 MERCURE DEFRANCE.
4
encore ; cet enfant , qui n'a dans fon роц-
voir ni art , ni réflexion , éclate , paroît à
des regards étrangers ; eh ! comment le
méconnoître ? On commence , il eſt vrai , ž
: par le foupçonner ; mais enfin fes pleurs ,
fes rires , fes chagrins , fes vivacités , fes
careffes , fes inégalités , fes prévoyances fi
mal concertées , ne font pas long-tems fans
le décéler abfolumnent. C'eft alors qu'on
lui tend des piéges ; les uns veulent l'enlever
, perfuadés qu'ils doivent feuls le
poffeder ; d'autres ne veulent que le détruire
; des tourmens fi vifs , des agitations
fi violentes , le conduisent à la méfiance
pour laquelle il n'eft pas né ; la réflexion
le rend timide ; la crainte s'empare
de fes fens ; fagayeté s'évanouit ; les démarches
les plus fimples l'embarraffent ;
plus il les croit cachées , réservées & modérées
, plus elles fervent à le faire connoître
; cependant la révolte & la contrainte
augmentent & redoublent fes for- C
1
ces ;
il exprime fes defirs avec d'autant plus
de force & d'énergie que l'on a voulu les
réprimer. Enfin , il éprouve nn tendre retour
, il n'eft plus cet enfant , dont nous
venons de voir la peinture , c'eft un adolefcent
, qui réunit toutes les graces & tous
les dons ; il eft aimé. Quelle augmentation
de force & de pouvoir ! Quels ravifMAI.
1751:
37
-
emper
femens ! Quels enchantemens fe fuccédent
Il devient incapable de toute autre faculté
que d'un fentiment devenu tout pour lui.
Jamais il ne fe laffe d'exiger de nouvelles
preuves de fon bonheur . Ce qu'il a vû ,
entendu , fenti , partagé , il veut encore le
voir , l'entendre , le fentir , & le partager
; à force de demander il obtient tou
jours quelque chofe de plus . Le moindre
refus le pénétre de douleur ; il tient encore
de F'enfance , il pleure , il croit tout
perdu. Au moment le moins prévû il obtient
ce qu'il defiroit , toutes les yvreffes
fe réuniffent à tous les plaifirs. Paffons le
rideau , ne voyons que les âges ; c'eft alors
un homme fait , qui conferve quelque tems
les graces de l'enfance , & les charmes de
l'adolefcence , qui perd enfin l'imagination
pour acquerir de l'efprit & des connoiffances
; il connoît fon bonheur ; la
crainte de perdre tout fon bien , tous les
plaifirs , toute fon exiſtence , cette crainte
le faifit avec la plus grande vivacité ; elle
s'entretient , elle fe nourrit par la certitude.
d'être applaudi , & d'éprouver un fentiment
pareil tant que cette crainte demeure
renfermée dans de juftes bornes,
tant qu'elle est bien reçue , elle est le charme
du coeur , car elle eft la pure , la fimple
& la délicieufe délicateffe , plus étendue,
& m
reco
૩થ
la co .
festo
nepis
dre re
спов
nado
Setous
Dent
ravil
C v
8 MERCURE DE FRANCE.
"
plus inégalement reffentie , ce qu'elle ne
devient que trop aifément , elle n'eſt que
la jaloufie , la fureur , le tourment réciproque
, le dérangement de l'efprit , une of
fenfe , enfin la douleur du coeur. Faut-il
que des fentimens fi durs & fi barbares
naiffent , & foient émanés de l'amour ?
Cependant ils ne font pas les feuls malheurs
aufquels il eft expofé. Tant qu'un
fouvenir de fon enfance lui fait employer
la douce confiance , tant qu'il accourt
pour ſe plaindre , & pour faire l'aven complet
de fes foupçons , de fes craintes & de
fes inquiétudes , en un mot de toutes fes
idées fans aucune réſerve , tant qu'il reffent
le befoin de les dire , & qu'il eſt ſoulagé
en les difant , fes forces fubfiftent , &
fes peines les plus vives font continuellement
changées en plaifirs. Mais bientôt
un faux rapport , une médifance , un mécontentement
, qu'une fauffe honte empêche
d'avouer , produifent & jettent les
racines de la réſerve , qui n'eft qu'une
méfiance déguifée ; cette ennemie du coeur
groffit & s'étend , elle eft non-feulement
étrangere à l'amour , mais elle fait fouvenir
qu'il y a d'autre objet dans le monde
que l'objet aimé , c'eft elle qui préſente
& autorife les premieres diffipations ; toutes
innocentes qu'elles font d'abord , elles
MA I.
1751: 59
font diffipations ; dès - lors la vieilleffe fe
déclare , elle arrive à grand pas. Les torts
que la méfiance elle même a produits ,
donnent des armes , & fervent à combattre
les remords qui naiſſent toujours du
fouvenir des plaiſirs , & de l'attachement
mérité par les bons procédés ; on les veut
chaffer , on veut fe défaire de leur impor
tunité , on les excufe , on s'en occupe ;
& pour y parvenir on augmente des torts
que la confiance eût fait évanouir. Ces
combats de reproches & d'amour propre ,
conduifent inceffamment à l'aigreur , l'aigreur
donne bientôt naiffance aux reproches
, ainfi qu'à de certains éloignemens ;
dès-lors l'enfance & la confiance font envolées
, fans avoir laiffé la moindre trace ;
l'amour n'eft plus reconnoiffable à luimême
, il ſe recherche dans des inftans &
ne ſe retrouve plus ; les troubles qu'il reffent
, le conduifent à des éclairciffemens ,
il les regarde comme un moyen de fe ranimer
, il reprend par leur moyen quelquesuns
de fes anciens droits , mais l'âge a porté
fes coups , les maux font établis , leur
racine eft profonde , ils fe cachent pendant
quelques momens , pour reparoître avec
plus de force , mais l'amour n'a pluscelle de
les détruire ; les éclaircitfemens s'éloignent,
ou ne produisent plus . les mêmes effets :
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
2
les avis contraires font débattus & foutenus
avec chaleur , l'amour propre a pris le
deffus , il ne peut convenir des torts reprochés
, il veut avoir raiſon ; deux amours
propres terraffent facilement un amour ,
on a difputé fans avoir pû fe convaincre ;
ce n'eft pas tout , on emporte le fouvenir
de la contrarieté , le plus doux s'eft fou
mis , il a fait femblant d'acquiefcer fans
être plus perfuadé. L'habitude de ſe voir ,
foutient un commerce qui devient chaque
jour plus cruel , les vifites font en quelque
façon méchaniques , elles fe font machinalement.
L'ignorance , où l'on eft de
ce que l'on peut mettre à la place des démarches
répétées depuis fi long-tems ,
porte alors le nom de l'amour. On ne
peut encore fe paffer d'être enfemble , on
fent un trifte befoin de fe chercher , &
quand on s'eft trouvé , on ne fe fuffic pas ,
on bâille , la converfation languit , on
trouve , après de longs intervalles de filence
, une queſtion à faire , on la faifit
plus par politeffe que par curiofité , la réponſe
réunit les mêmes caractéres , on defire
l'arrivée d'un tiers , autant , & plus
peut-être , qu'on a fçû la redouter on
convient , après avoir perdu bien du tems,
qu'il faut une forte de diffipation. Pour
s'étourdir & fe flatter , on donne à une
;
MAI 1751. 61
vie fi dure & fi languiffante le beau nom
de conftance ; le monde fe prête à cette
erreur , il refpecte les malheureufes victimes
de l'habitude & du défoeuvrement.
Cet état de langueur & de trifteffe de l'ame
préfente tous les caractéres de la décrépitude
, on le foutient quelque tems ,
c'eft un vieillard qui finit avec peine : enfin
, après avoir bien cherché l'amour perdu,
& que le tems a détruit , l'un ou l'autre
trouve ce qu'il peut mettre à fa place ;
c'eft alors que le plus pareffeux fe réveille,
& que fans vouloir garder , il ne peut
fouffrir d'être quitté , il fait des reproches ,
il femble triompher d'avoir aimé le dernier
, il s'en vante du moins à fon infidelle ;
mais loin d'en convenir dans le monde ,
il fe donne le faux bon air d'avoir prévenu
l'infidélité ; on regrette de tems en
tems ce que l'on a perdu ; on a l'injuſtice
de hair fon fucceffeur , on tient des propos
piquans , la plaifanterie s'en mêle , le
tout eft rapporté avec des ornemens qui
ne peuvent qu'aigrir & irriter les efprits ,
ils s'échauffent , & la connoiffance intime
ne fert plus qu'à rendre les réponfes plus
améres & plus offenfantes de part & d'autre.
C'eft ainfi que l'amour conduit prefque
toujours àla haine , & que le défaut
62 MERCURE DE FRANCE.
de confiance eft la fource de la
tous les malheurs de l'amour.
perte , & de
Pour terminer plus fimplement ces dé
tails du coeur , je dirois que l'enfance de
l'amour reffent le defir d'aimer , fans le
connoître , qu'elle eft agitée & timide ,
que fa jeuneffe a du plaifir à aimer , que
ce plaifir eft accompagné de vivacité , de
gayeté , de témérité & de confiance , que
fon âge mûr fent úne efpéce de befoin
d'aimer , qu'il eft férieux , inquiet , qu'il
a de l'efprit , & qu'il eft par conféquent
adroit & prudent , & qu'enfin fa vieillefle
n'eft foutenue que par l'habitude d'aimer
qu'elle eft trifte , foupçonneuse , & qu'il
réfulte des plaifirs que fa mémoire lui retrace
, l'aigreur & l'ennui qui conduiſent
aifément le vieil amour au tombeau.
DEPIT AMOUREUX.
A Mademoiselle ***
A Llons , c'en eft fait , mes aniis
Je renonce à l'amour , & je briſe ma chaîne ;
J'aimois une belle inhumaine ,
*Dont les charmes m'avoient furpris ;
Je veux rendre haine pour haine ,
Et me vanger de les mépris,
MA I. 65
1751.
Chantez , célébrez ma victoire ;
Je vais dans des ruiffeaux de vin
Eteindre tous mes feux , & noyer leur mémoire ¿
Je vais fur ce tonneau tout plein
Dreffer un trophée à ma gloire ,
Et chercher , à force de boire
Ma raifon dans ce jus divin.
Vos bachiques concerts , cette table & ce verre
Ont produit dans mon coeur un changement &
promt ;
Bacchus en eft garant , ce vin vous en répond.
Quels tranfports ! je quitte la terre,;
Je fends les airs d'un vol audacieux ;
Sous mes pas roule le tonnerre ;
Une folâtre joie éclate dans mes yeux.
Recommençons cent fois une fi douce guerre
Mes amis , arrachez de mon front dédaigneuz
Ce rameau de Myrthe amoureux ,
Et ne-couronnez plus ma tête que de lierre .
Bacchus eft le Dieu que je fers ;
De fes dons mon ame eft ravie.
Melpoméne ou Cléron * , Dangeville * ou Thalie
Les amis , la table & les vers
Vont remplir tout mon tems & partager ma vie..
Cruel amour , je ne vis plus pour toi
* Deux célébres Actrices , la premiere dans le
Tragique , & l'autre dans le Comique.
64 MERCURE DE FRANCE.
Tu fais des malheureux, & je ne veux plus l'être
J'étois esclave , je fuis maître ;
Je puis enfin vivre pour moi.
Envain , pour finir mes allarmes ,
Climéne m'offriroit un bonheur plein d'appas;
Sa tendreffe & fes charmes
Ne me toucheroient pas.
Mais quel objet fe préſente à ma vûe è
C'eft elle que je vois en ce même moment !
Queltrouble ! quel faififlement !
Ses
Climéne !.… ……… …. ô Dieux ! .... que mon ameeft
émûë! ....
graces....mes tranfports.....fa douceur
ingenue..... /
Ah ! courons expier mon crime à fes genoux.
C'en eft fait , je reprends ma chaîne.
Amis , & toi Bacchus , n'en foyez point jaloux.
Vous avez beau m'offrir les plaifirs les plus doux
Elle a beau redoubler ma peine ;
J'aime encor mieux vivre ſans vous ,
Que de vivre un moment fans adorer Climene,
Par M, Guis de M.....
1
i
M A I. 1758.
35
LETTRE
2
A l'Auteur du Mercure par Ľ*** ;
Membre de la Société Royale d'Angleterre
, fur la Geographie..
pas ,
E connoiffant Monfieur , de
Nscience
Science plus curieuſe que la Géogra
phie , je crois entrer dans l'efprit de votre
Journal , confacré à la curiofité en tout
genre d'efprit , en vous communiquant
mes vûes fur cette partie amufante de la
fcience humaine . La Géographie eft
l'ame ou le corps , le grand Theatre au
moins de l'Hiftoire , de la double Hif
toire même des hommes & de la Nature.
Elle eft même de foi , & fans autre
fcéne ni acteur , la propre Hiftoire de la
Nature , fervant par tout de Coriphée &
de modéle , autant que de fcéne à l'Hiftoire
des hommes , qui ne font fouvent ,
& ne font que de très infidelles copies de
cette belle & bonne Nature.
La Géographie eft une fcéne en effet
dramatique & pleine d'action . J'ai tâté
de bien des ſciences , vous le fçavez , mais
je n'en ai point trouvé de plus affortie à
la partie mobile , variable , frivole même
de l'efprit humain , naturellement actif,
66 MERCURE DE FRANCE.
leger & changeant. Il femble qu'on voyage,
lorfqu'on s'occupe de Géographie . Nos
Cartes les plus communes m'occupent
toujours, Les Pays que j'ai vûs , ceux que
je voudrois voir , terminent toujours
agréablement la fimple promenade de mes
yeux.
Le peu que je fçais d'Hiftoire fe repréfente
par tout à ma mémoire , de la façon
la plus propre à enchanter mon efprit . Là,
je vois Turenne ; ici , Alexandre , ailleurs ,
Scipion donner des batailles , remporter
des victoires , gagner des Provinces , conquérir
l'univers. Jufqu'aux villages que
parcouroit le bon-homme Homére , pour
y réciter fes divines rapfodies une branche
d'arbre à la main , fervant , fans doute
de bâton & de guide à fes pieds ( car il
étoit Quinze Vingt ) réveillent ma verve
& me font plaifir.
Dans la contemplation , animée de la
Géographie , on voyage en grand Seigneur,
& mieux que cela , car les Seigneurs courent
la pofte à la nouvelle mode entre
deux draps dans les bras du fommeil . Sans
fatigue ni dépenfe , on parcourt l'univers
d'un clin d'oeil , qui reveille & fait fentir
au moins qu'on eft au monde , & qu'on y
eft quelque chofe d'affez grand pour le
mefurer & le parcourir , fans même fortir
de fa place.
MA I. 1751. 67
Cette aimable Géographie avoit pris de
merveilleux accroiffemens , il y a foixante
ou quatre- vingt ans ; par un nombre de
découvertes faites & à faire par les Marins
, Pilotes , Commerçans & Miffionnaires
furtout. L'Art de les conftater fur des
Cartes , reconnoît Meffieurs Sanfons pour
Les Fondateurs ou Reftaurateurs , fçavans
& laborieux ; j'applaudis à tous les Travailleurs
. Meffieurs de Fer , Duval , Jaillot ,
&c. raffemblerent peut - être encore plus
de matériaux pour un fi charmant édifice
qui peint l'univers fur une feuille de papier.
Leurs Cartes à tous furent belles &
riches , en attendant qu'elles fuffent plus
exactes.
à
M. Deliſle viſa , & atteignit de plus près
cette exactitude , à l'aide , comme il dit,
de l'Aftronomie & des Miffionnaires.
Ceux-ci voyent en effet de plus près , les
Peuples , les Empires ; & tout le détail d'un
Pays , & l'Aftronomie voit de très près les
Aftres & leurs pofitions , refpectives entr'eux
& aux divers Points de la Terre.
Mais depuis M. Delifle , il me femble que
la Géographie fouffre une espèce de ftation
aftronomique , que je crains qui ne foit
régulierement fuivie d'une retrogradation.
A force de fcience , on devient quelquefois
fcrupuleux. Car ce n'eftpas la fcience
68 MERCURE DE FRANCE.
qui manque à nos Géographes modernes ,
je leur rends avec plaifir cette juſtice. Meſfieurs
Sanfon & autres , nous dit - on ,
avoient donné une Géographie , comme en
bloc : fans Pointe ni Epigramme , me ferat'il
permis de craindre qu'on ne nous en
donne une trop en blanc ?
Je vais à la fource : je crains que le Ciel ,
non celui de Dieu , ne dépeuple la Terre ,
& que l'ancien monde n'apauvriffe le nouveau
par toutes ces mefures fçavamment
Aftronomico- Choregraphiques. La plûpart
des fciences font un peu tyrans : chacune
aime à regner feule fur les débris , fallut- il ,
de fes foeurs , plus rivales qu'auxiliaires.
Notre fiécle eft fort Géométre , la Métaphyfique
fait fon caractére. L'efprit , le
bel efprit vit de penſées , bien plus que de
raiſonnement , ou de raifonnement bien
plus que de faits fubftantiels , combinés
& affortis ; voyez cette trifte Phyfique ,
comme la Géométrie la plus tranfcendan
te la quinteffencie au par deffus des nues,
& l'y réduit à une inanition céleste , four
le nom de gravitation , ne l'y nourriffant
que de vuide & d'attraction , comme vous
diriez de rien , & de moins que rien. Cat
attraction n'eft que foif& appetit , de tout
ce qui eft hors , & furtout loin de foi.
J'ai une idée , elle peut être fauffe. Je
MAI. 69 1751.
ne l'en dirai que mieux au Public , curieux
de ſcience , mais très-foigneux d'amufement.
Oter de la Géographie les Peuples ,
rivieres , mers ou Empires , dont elle eft
en poffeffion , c'eft ravager la Terre , & dévafter
l'univers , fans répandre du ſang ,
il eft vrai. Ridendo , pourtant , dicere verum
quid vetat?
Toute la Terre paroît habitée. On a
trouvé des Peuples dans les forêts du Canada
, dans les déferts de la Tartarie , dans
les horreurs des Bayes de Hudſon , de
Baffins , fur les côtes glacées du Groenland,
de la Siberie , du Waigatz. On ne peut
donc en Géographie fe tromper , que fur
les noms des Peuples dont on remplit un
terrain .
Et puis les Géographes ne font que des
Artiftes. Les Voyageurs , marins ou autres
, font les vrais fçavans , chacun dans ſa
partie , les Inventeurs du moins , les Créateurs
de la fcience , je doute que la main
ait droit de diriger l'oeil. Mais les Voyageurs
mentent , dit-on , & je m'en ferois
bien douté , foit , parce qu'a beau mentir
qui vient de loin , foit , parce que l'humanité
ment pour eux , en les trompant ou
en ſe trompant
&
Il faut après tout croire quelqu'un ,
quiconque parle doit être crû juſqu'à nou70
MERCURE DE FRANCE .
vel ordre. Aux objets de la Géographie ,
il faut y aller voir : au lieu que les objets
aftronomiques viennent tôt ou tard s'alligner
dans une lunette avec des
perts placés au bout.
yeux ex-
On abuſe , je penfe , de ce prétexte des
menfonges lointains. Les Voyageurs font
pourtant les feuls qui ayent pû voir de près;
& à moins qu'on n'y ait été prendre le
menteur fur le fait , foi - même , ou par autrui
, je ne vois pas qu'on ait droit d'ôter
un Peuple , une riviere , un fimple nom ,
pour n'y mettre rien au profit des feuls
Papetiers.
Il n'y a pas jufqu'au Baron de la Hontan,
que je ne fois tenté de croire dans ce qu'il
dit de fa Riviere longue ou morte , tant je
la crois la même que hotre Miſſouri , dans
fon origine au moins , par le principe que
multa incredibilia vera , multa credibilia
falfa. Et je pense qu'une grande riviere ,
venant de l'Oueft le plus reculé du Canada
, entre dans le Miciffipi par deux , ou
même trois bouches , affez éloignées l'une
de l'autre .
La premiere bouche , ou embouchure eft
la Riviere des Kicapoux , affez directement
allignée avec la riviere mere ou longue
du Baron , qui paroît y entrer par cette
bouche & ce canal. Plus bas la feconde
MA I. 17511 71.
branche eft la Riviere des Moingons , & plus
bas encore , c'est le Miffouri , dont on ne
connoit que peu de chofe au deffus de
l'embouchure . J'ai dit les raifons de tout
cela dans un ouvrage fair exprès.
En 1703 , M. Delifle mit la Riviere
longue dans une Carte , en citant le Baron
de la Hontan . Dans la fuite il l'ôta , par
voie de fait , je crois , fans rien citer. Il
avoit auffi confondu la riviere de la Hontan
avec celle des Moingons , & n'avoit
ofé que ponctuer à demi celle des Kicapoux,
fans rien citer non plus.
J'ai d'autres raifons pour trouver la
fource du Miciffipi dans le Lac Rouge , qui
eft à l'Oueſt ', un peu Nord , du Lac des
Bois , En remontant même de Lacs en Lacs ,
je dérive le Lac rouge lui-même du petit
Ouinipigon , dérivé lui- même du Lac de la
Pluye , ou Tecamamiouan , & d'une fuite de
plufieurs courans & petits Lacs émanés du
Lac Supérieur , ou de la même Hauteur de
Terre , d'où émane ce Lac Supérieur. Car
les Hauteurs de Terre font au défaut des
Hauteurs du Pôle , les vrais Pôles immédiats
de la Géographie .
Il feroit pourtant paradoxe , je le fens ,
qu'en premiere inftance les fources du
Miciffipi fuffent dans le Lac fupérieur , ou
tout à côté , dans celles de ce Lac & du
72 MERCURE DE FRANCE.
Saint Laurent. On cherche au deffus de fa
tête ce qu'on a à fes pieds. Les Loix du
nivellement des Terres & des Eaux font ici
les vraies. Celles de l'Aftronomie ne font
bonnes que pour la perfection. Celles du
nivellement pour l'exiftence même des
lieux Géographiques.
Il y a du refte autant de Mathématique
& de Géométrie dans celles - ci que dans
celles -là . Les chaînes des montagnes & les
grands courans d'eau ébauchent bien au
moins la longitude & la latitude , & la
nature même Géographique d'un Pays.
Ce font les traits au moins , dont la Sageffe
divine a deffiné notre Globe , lorfque le
Très-Haut équilibroit les Terres & les
Mers. Quando appendebatfundamenta Terra,
librabatfontes aquarum. .. cum eo eram
cuncta componens compofition fçavante ,
in menfurâ, pondere & numero , s'il en fut
jamais.
:
....
En fuivant ces règles & ces principes ;
j'ai de tout tems vifé au point le plus élevé
de ce Continent , point de partage de
ces immenfes maffes d'eau qui l'inondent
prefque. Et comme les Géométres ont
leurs queftions de maximis & minimis , j'ai
cherché le plus haut point pour arriver au
plus bas , qui font les mers .
On connoît trois mers bornant cette
Amérique
MAI. 73 1751.
Amérique Septentrionale : à l'Eft , la grande
mer Atlantique , où fe jette le Saint
Laurent ; au Sud , le Gelfe du Méxique ,
formé par le Miciffipi , & au Nord , la
Baye de Hudson , dont je crois tenir les
trois principales rivieres , le Bourbon , la
Danoife & le Loup marin , dérivées auffi du
Lac fupérieur ou de fa fource par la médiation
des Lacs furnommés de la Pluye , des
Bois & le double Ouinipigon.
Il eft remarquable , que de toutes ces
eaux , pas une ne ramene à la quatriéms
mer de l'Ouest ou du Nord- Ouest , qui eſt
Fourtant celle qui intéreſſe ſi vivement left
Anglois , & par là même fi folidement les
François ; car elle borne nos poffeffions's
& ils veulent nous y gagner de viteffe , on
voit pourquoi.
On peut les laiffer s'y confumer en faux ,
frais , & ce n'eft pas à noi, François , quoique
leur affocié d'efprit , de les y orienter.
Ils cherchent , non pas une aiguille , mais
à l'enfiler du premier coup dans une botte
de foin. Leur trifte Baye de Hudfon n'eft
qu'une miniere de glaces & de frimats qui
dévore fes habitans les plus paffagers. Lɔ:
Sauvage même n'y tient qu'à 100 lieues
de diftance , n'y venant qu'en traite dans
la belle faifon.
Y a t'il un Détroit de Portobello à Pana-
D
74 MERCURE DE FRANCE .
ma? Y en a-t'il à Sués ? Le chemin des Anglois
au Nord-Ouest eft impratiquable. Le
nôtre , de proche en proche , eft comme
tout fait , & le Roi a déja bien des fortereffes,
qui ne font peut - être pas à 100 & à
so lieues de cette mer défirée , qui met le 50
Japon , la Chine , les Indes , le Pérou fur
tout , à notre porte , fans ligne ni Détroit
de Magellan à paffer.
Je place , pour raifon , cette mer fur le
revers & au pied de cette grande Cordilliere,
qui regne dans le double Continent de
l'Amérique , depuis le Détroit de Magellan
, à travers le Chili , le Pérou , la nouvelle
Eſpagne même , le double Méxique
& les fources du Miffouri & du Miciffipi ,
jufqu'au plus Nord des Bayes de Hudfon ,
de Baffris , du Groenland même , pour fervir
de baffin ou de barriere de ce côté-là à
cette immenfe mer du Sud , qui s'étend juſ
qu'au Pôle , fans doute ,
Ni faciat , maria ac terras , coelumque profundum,
Quippe ferant rapidi fecum , vertantque per auras.
J'écrivis il y a un an en Canada , pour
avoir de nouvelles inftructions fur tout
cela , & j'en ai reçû d'un ami très- digne
de foi , qui a paffé un hyver au Fort-la-
Reine , à 1100 lieues , dit- il , de Quebec ,
par les détours , Fort qui eft comme au
MAI.
1751 . 75
piedde
cette
Cordilliere
.
Il
la juge
inacceffibble;
mais
il
avoue que
les
Affinipoels
y
vont
en
challe
tous
les
ans
, &
je
ne
connois
rien
d'inacceffible
en
ce genre
. La
double
Cordillieredu
Pérou
ne
l'eft
pas , &
cet
Empire
y
eft
tout
enclavé
, &
n'en
eft
que
plus
tempéré
dans
fon
climat
.
Ill
eft
même
fort
remarquable
qu'à
mefure
qu'on
approche
de
cette
chaîne
, on
trouve
le
climat
plus
doux
, la
terre
plus
habitable
,
toute
en
prairies
pleines
de
beftiaux,
boeufs
,
vaches
, chevreuils
, gibier,
venaifon,
poiffons
, étant
femée
de
petits
Lacs , marais
,
ruiffeaux
, bolquets
,
&
habités
depeuples
de
moins
en
moins
(
auvages , plus
nombreux
,
mieux
confervés
,plus
policés
, mieux
faits
, beaux
hommes
même.
On
y trouve fpécialement la Nation
des beaux hommes , & les Affinipoels , les
Nadaueffis, les Martanes , les Effanapes ,
les Gnacfitaires , les Serpents , tous hommes
bien faits. Je ne ferois donc pas
furpris qu'au bout & dans le fein même de
ces montagnes , fur leurs revers au moins
& aux bords de la mer d'Ouest & du Nord-
Queft , car il y en a une plus ou moins
près de nous , on retrouvât les fameux
Royaume Anian , de Quivria , de Tegaïo ,
de Tabug auck , & c. qu'une ancienne
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
Tradition y a placés , & que Meffieurs
nos Géographes n'ofent trop y placer ,
uniquement arrêtés , parce que nulle Tradition
nouvelle , ni obfervation Aftronomique
ne les y replace , depuis qu'on ne
va plus dans ces quartiers , qui le trouvent
peu fur le chemin des Navigateurs &
de routine , n'y ayant plus
voyageurs
de Dracks , de Barents , de Muncks , de
Hudfons , &c. Je fuis , &c.
des
****
VERS
De M. des M*** à M. de *** à D *** ;
Premier Mai
Dans votre Château fi vanté¸
Vous qu'on envie ou qu'on adore
Pour l'efprit & pour la beauté ,
Je reviens donc jouir encore
Des douceurs de la liberté ,
Du filence des bois & des parfums de Flore ;
Du crépuscule & de l'Aurore ,
Des dons de la Nature & de la vérité.
Mais à tous ces dons je préfere
Vos charmes , vos talens , vos goûts :
Ovide , retenu par des liens fi doux ,
Dans fon affreux defert eût crû vivre à Cythere ;
MA 1. 1751.
77.
Tous nos plaifirs enfin ne feroien trien fans vous.
Les Amours & les jeux vous prennent pour leur
mere ,
Et le front couronné des fleurs d'Anacréon ,
De votre féjour viennen faire
Le véritable Panthéon
De tous les Dieux qui çaven plaire.
TRADUCTION
Du Difcours prononcé en Latin par M.
'Abbé RIBALLIER , Procureur de
Sorbonne , dans l'Affemblée générale de
la Société , tenue le 23 Décembre 1750 ,
au fujet de la Chaire d'Ecriture Sainte
felon le Texte Hébreu , que S. A. S. M.
le Duc d'ORLEANS s'eft propofe de
fonder.
V du projet formé par M. le Duc d'Or-
Ous êtes déja inftruits , Meffieurs
léans , de fonder une Chaire dans nos
Ecoles pour l'explication de l'Ecriture
Sainte felon le Texte Hébreu . La nouvelle
s'en eſt même répandue au - dehors , & vous
fçavez combien elle a excité d'applaudiſſemens.
Un deffein fi digne de la piété &
de la libéralité de ce grand Prince , futile
à l'Egliſe & fi honorable à notre Société ,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE
a rempli de joye tous ceux qui aiment la
Religion, & qui font animés d'un vrai zéle
pour les intérêts.
>
Il en est encore , Meffieurs , malgré la
corruption du fiécle , il en eft même un
grand nombre de ces coeurs vraiment Chrétiens
, refpectueufement foumis à la Religion
, obfervateurs de fes faintes Loix
qui défirent ardemment de la voir regner
fur tous les hommes . Ne craignons pas
que cette génération d'hommes fidéles s'éteigne.
Notre fainte Religion eft l'ouvrage
de Dieu même , il fçaura fufciter dans
tous les fiécles des enfans d'Abraham qui
l'adoreront en juſtice & en vérité .
-4
Pouvons- nous méconnoître le bras du
Tout-Puiffant dans la protection qu'il accorde
à la Religion , dans ces temas où le
vice & l'incrédulité conjurent contre elle?
C'eſt lui , n'en doutons pas , qui a tiré des
tréfors de fa Providence un Prince auguf
te , formé du Sang de nos Rois : il l'a placé
auprès du Trône , au faîte des honneurs
& des dignités ; il montre en fa perfonne
aux yeux de l'Univers un Héros Chrétien ,
infenfible aux délices de la Cour , qui s'oc
cupe uniquement du culte , de la défenſe ,
de l'avancement de la Religion , & qui
par toute la vie , fes moeurs , fes études ,
Les écrits , fes bienfaits , nous infpire l'aMA
I
1751: 79
mour , le refpect & l'obéiffance qu'elle
mérite.
La Providence proportionne fes fecours
à la grandeur de nos maux ; tandis que
l'impiété fortant des fouterrains où elle travailloit
fourdement , s'élance avec fureur
contre la Religion , fans craindre le grand
jour ; tandis que des hommes audacieux
fement impunément parmi les peuples des
écrits où l'on fe joue de la Foi & des plus
faintes maximes , où l'on s'efforce d'ébranler,
d'arracher même jufqu'aux fondemens
de la croyance de nos peres ,& où par une
vifible haine de la Religion , fes Miniftres
font l'objet des railleries , des infultes ,
des
outrages , qu'il eft confolant , Meffieurs
, de voir en la perfonne d'un fi grand
Prince un fidéle obfervateur des Loix de
l'Evangile , zelé à foutenir les dogmes ,
détaché depuis long- tems des pompes &
des voluptés du fiécle , qui ne vit plus que
pour le Roi des Rois , & n'afpire qu'aux
honneurs qui ne périffent point ; pere des
orphelins , protecteur des veuves , géné
reux bienfaicteur de tous les indigens , ingénieux
à répandre fes richeffes dans leur
fein par mille canaux , qui ayant reçû de
la Nature une pénétration vive & jufte ,
& s'étant enrichi par un travail affidu des
plus rares connoiffances , fait à la Reli-
D iiij.
So MERCURE DE FRANCE.
gion un humble facrifice de fes talens &
de fon profond fçavoir , & ne les employe
qu'à éclaircir & à défendre ſes ſaintes vérités
!
Le nouveau genre de fecours dont ce
Prince vient aider la Religion , nous montre
en lui une piété auffi folide qu'éclairée .
Vous dirai-je , Meffieurs , qu'en lifant
les Ecrits d'Origéne , de Saint Auguftin ,
de Saint Jérôme , dont il fait fa plus douce
occupation , il a été frappé des éloges que
ces fçavans Docteurs ont fait de l'étude de
la Langue Sainte , comme pouvant feule
donner l'intelligence parfaite du Texte
Sacré ? Je dirai plus , Meffieurs , il a fenti
en lui - même ce qu'avoient fenti ces grands
hommes . La lecture de la fainte Bible dans
le Texte original lui a infpiré un nouveau
goût , un nouvel amour pour les faintes
Lettres. Il a recueilli les étincelles de
ce feu divin , dont l'Efprit de Dieu femble
avoir animé les Caractéres Hébraïques.
C'eft dans cette fource , c'eft en lifant les
Auteurs Sacrés dans leur Langue naturelle,
que ce Prince a puifé cette foi folide &
conftante , que ni les fophifmes des incrédules
, ni les vaines fubtilités des Héréciques
ne fçauroient ébranler .
En effet , Mellieurs , quoique la Vulgate
mérite nos refpects , quoiqu'elle ait toute
MAI
S1
" . 1751.
l'autorité que lui a donné un Concile Général
, en la déclarant authentique , cependant
les fources originales n'ont rien perdu
de leur dignité , de leur utilité , de leur
autorité. Il en eft de toute traduction
comme de la copie d'un tableau ; celleci
rendra fidellement l'original , mais
ce ne fera plus l'Original même ; on n'y
retrouvera plus les idées dans leur naiffance
, il y manquera toujours quelque;
chofe pour l'ensemble des traits , pour les
nuances & le contrafte des couleurs . Ainfi
dans la traduction de quelque Livre que
ce foit , la difference du ftyle en met une ,
au moins apparente , dans les choſes mê
me. C'est le même fens , quant au fond ,
mais ce n'eft plus le même naturel , la même
majefté dans les penfées , la même force
, la même énergie dans l'expreffion .
Ce ne font pas encore tous les avantages
de la connoiffance du Texte Hébraïque..
Perfonne n'ignore qu'il faut y avoir re
cours pour combattre avec fuccès des Juifs
opiniâtres ou des hérétiqus indociles . Les
uns & les autres fe font du Texte original;
comme un rempart , où ils fe retranchent
& d'où ils bravent nos attaques , d'autant
plus fiers & plus obftinés dans leur réfil
tance , qu'ils fe glorifient d'avoir pour eux
D W
82 MERCUREDE
FRANCE.
te Texte le plus authentique . Si donc on
n'employe pas contre eux des armes pareilles
, ils s'attribueront
infolemment
la
victoire , & peut -être le vulgaire , ébloui
de leur audace , les regardera-t'il comme
victorieux .
Toutes ces confidérations
ont frappé
M. le Duc d'Orléans .
Il n'a pû apprendre fans étonnement
qu'il n'y eût dans l'Univerfité
de Paris aucun
Profeffeur de la Langue Sainte . Les
Souverains Pontifes , toujours attentifs au
bien de l'Eglife , avoient recommandéfouvent
& avec force à toutes les Univerfités
d'en avoir. Il y a des Chaires d'Hébreu
à Rome , à Louvain , à Douay & dans.
d'autres Univerfités
célebres. M. le Duc
d'Orléans
n'a pas celle de Paris,.
pas voulu que
qui l'emporte fur les autres par fon ancienneté
& la réputation , leur fût inférieure
en ce point , & voyant que dans prefque: toutes les Univerfités
Proteftantes
d'Allel'é
magne , d'Angleterre
& des Pays- Bas ,
tude de l'Hébreu leur fournit des armes.
pour attaquer les dogmes de l'Eglife Catholique
, il n'a pu fouffrir que la Faculté
de Théologie de Paris , ce fleau de l'erreur
& ce rempart de la vérité , fût privée d'un
fecours qui peut-être n'eft pas indifpenfablement
néceffaire , mais qui eft du moins
MAI 1751.
83
extrémement utile pour repouffer les affauts
de l'héréfie .
Les intentions de M. le Duc d'Orléans
ont déja été communiquées à Meffieurs nos
Anciens par M. l'Abbé Omelane , notre
Confrere , qui par fon mérite perfonnel ,
plus encore que par fes autres titres , foutient
dignement l'honneur de notre Socié
té. Vous connoiffez fon attachement pour
elle , & avec combien de zéle il employe
auprès de M. le Duc d'Orléans , pour les
intérêts de cette Maifon , tout ce que l'eftime
& les bontés de ce grand Prince lui
donnent de faveur.
Ces Meffieurs ayant pris lecture du projet
de la nouvelle fondation , n'ont pas crit
devoir attendre le tems de l'affemblée gé
nérale de la Société,& prévenant fes fuffra
ges , ils font allés faire éclater far le champ
aux yeux du Prince, les fentimens de la refpectueule
reconnoiffance dont ils étoient:
biens fûrs qu'elle feroit pénetrée comme
eux.
Il ne me reſte donc plus qu'à faire lecture
du même projet , avec les corrections &
les changemens que M. le Duc d'Orléans
ya faits de fa main . C'eſt à vous , Meffieurs
, à délibérer enſuite fur le choix des
Députés qui doivent aller avec plus de folemnité
remercier M. le Duc d'Orléans de
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
la bienveillance dont il nous honore , &
l'affûrer d'une reconnoiffance immortelle.
C'eft auffi à vous à nommer des Commiffaires
pour examiner la forme & les char
ges de la nouvelle fondation & en faire
le rapport à la prochaine affemblée , ou à
celle qui fera indiquée extraordinairement
pour ce fujet.
L'affaire ayant été mife en délibération par
M. Turgot , Prieur de Sorbonne ,
ه
La Société a nommé les douze Anciens ,
leur a joint M. l'Abbé Omelane , M. le Bibliothécaire
M. le Procureur de la Maifon,
pour aller témoigner à M. le Duc d'Orléans
la vive reconnoiffance dont toute la Société eft
pénétrée pour les fingulieres marques de bonté.
dont ce Prince l'honore , & combien elle admirefon
zéle & fa générosité à favorifer l'étude
des faintes Lettres.
La Société a commis les quatre anciens &
les fix Profeffeurs , pour examiner avec M.
L'Abbé Omelane , M. le Bibliothécaire & M.
le Procureur de la Maifon , la forme & les
abarges du nouvel établiffement , & en rendre
compie à la prochaine Affemblée..
dans
Affemblée
Le 31 Décembre 1750 ,
générale , tenue à l'occafion de l'élection du
Prieur , après que M.le Procureur a exposé
E
MAI. 1751. 85
Pavis deMrs les Députés & qu'il a lû de nouveau
le projet de la fondation , l'affaire ayant
été mise en delibération par M. l'Abbé le
Normant , Sénieur , la Société a accepté unanimement
avec les plus vifs fentimens de reconnoiffance
, la fondation d'une Chaire d'Ecriture
Saintefelon le Texte Hébreu , proposée
par
M. le Duc d'Orléans , & elle a acquiefcé
à toutes les conditions renfermées dans le
projet.
Les Députés fe font rendus à l'audience de
M. le Duc d'Orléans , & ayant eu l'honneur
d'y être admis , ils se font acquittés , au nòm
de la Société , de leur commiffion.
La Société a été auffi très fenfible au zéle
religieux & éclairé avec lequel M. de Silhouette
, Chancelier de M. le Duc d'Orléans,
a concouru à l'exécution des volontés & des
vues de ce. Prince..
205 206205204 205 2062
ESQUISSE
Du Portrait du Roi. Par M. de la Soriniere..
Quis eft un Héros à la
guerre dans
tranquille, qui ne
>
s'occupe que du bonheur de fes fujets ; un
pere tendre , attaché à fa Famille par les
coeur & le fentiment. Senfible aux dou86
MERCURE DE FRANCE.
ceurs de l'amitié , Louis a des amis , & ne
fe trompe jamais dans le choix qu'il en fait.
Il forme fes Généraux , & travaille avec
fes Miniftres. Il embellit fon Royaume ; il
protege les Arts & les talens , parce qu'il
s'y connoît ; s'il n'étoit pas né avec une
Couronne , c'est lui que nous voudrions
avoir pour Roi.
LA DEFAITE DE LA RAISON..
2
Cantatille à Mlle ****.
Est-il un fort plus affreux que le mien ?
Je regnois fur le coeur de l'aimable Thémire ,
Quand jaloufe de mon empire ,
La Raifon vint tenter de m'enlever ce bien.
Au coup fatal qu'elle m'apprête ,…
La douleur accable mes fens ,
Et la crainte de perdre une telle conquête
A mon coeur amoureux arrache ces accens .
Tendres Amours , accourez tous ;.
Venez , volez , troupe propice ;
,
Le coeur de Thémire eft à vous ,
Ne fouffrez pas qu'on le raviffe.
Armez-vous d'un jufte courroux> ::
Venez , volez , troupe propice
Tendres Amours , accourez tous.-
MAI, $1
1751 .
L'Amour paroît avec la fuite ,
Il s'avance au bruit de ma voix :
A cet afpect la Raifon prend la fuite ,
L'Amour en rit , & Thémire à ſes loix
Se rend une fecondfois .
Fiere Raifon , de ton empire
Ce n'eft pas encore le tems ,
Tu régneras fur ma Thémire ,
Quand l'âge aura glacé fes fens ;:
Jufqu'à cette heure infortunée ,,
Fixe loin d'elle ton féjour ;
Son automne t'eſt deſtinée ,
Mais fon printems cft à l'Amour..
L. Durens..
****************
LETTRE
A Mlle....fur fon portrait , inféré dans le
Mercure de Mars 1751 , &fait par
même..
elle-
Ademoiselle , vous connoiffez , fans
doute , la Métromanie. M. de
P'Empirée vous aura rejoui , mais fa belle
paffion vous aura paru bien extravagante..
Eh bien , qui vous diroit que cet homme
exifte , le croiriez-vous ? Je laiffe à votre
$ 8 MERCURE DE FRANCE:
amour propre à le décider. C'eft votre
portrait
qui l'a féduit. Oui , je vous aime
fans vous connoître
, & avec tous vos dé
fauts. Mon amour en a déja fait des vertus
, & votre petite méchanceté
me plaît
davantage
que la bonté de bien d'autres
,
qui ne font fouvent
telles que faute d'ef
prit.
L'aveu dégagé que je vous fais ne doit
point effaroucher votre modeftie , je défie
même les prudes de trouver à redire à notre
commerce. D'ailleurs je vous prierois
de ne paffer quelque chofe en faveur de
l'habitude . Nous autres jeunes gens , nous
fommes impertinens par état : il faut cela
pour réuffir , & paroître interdit devant
une femme que l'on aime , & à qui on
brûle de le dire , ce feroit affez pour fe
perdre dans fon efprit . On nous renvoyeroit
au Collège . Je vous avouerai cependant
tout bas , que j'ai de la peine à être
fat, & fadeurs à part , fi vous vouliez prendre
des arrangemens avec moi pour nous
aimer de bonne foi , je deviendrois pour
le reste du monde le mifantrope le plus
décidé qui fut jamais . Pour fçavoir ce
qu'on fera , me direz -vous , il faut vous
connoître. Volontiers , je commence par
ma figure. On dit que c'eft peu de choſe
dans un homme , & moi je foutiens qu'au
MAI . 89
1751 .
jourd'hui c'est beaucoup . J'ai été fupplanté
auprès d'une jolie femme par un homme
fans efprit , qui n'avoit d'autre mérite
qu'une jambe mieux faite que la mienne.
Je fuis bien fait , d'une taille médiocre , je
porte mes habits courts & dégagés , je joue
paffablement l'étourdi ; mes pieds ne touchent
à terre que par complaifance pour
les autres , fans cela je ferois toujours en
l'air ; je parle beaucoup , & avec aflùrance.
J'ai quelquefois de l'efprit , mais quelquefois
aufli je fuis fi fade que je me fais pitié .
Je parlerai fort aifément une heure entiere
, fans fçavoir ce que je dis , je queftionne
l'un , & je réponds à l'autre. Je
me familiarife ; je deviens férieux , gai ,
trifte en un quart- d'heure. Je ferai des vers
juſqu'à vingt- cinq ans , mais je n'ai jamais
voulu faire de chanfons. Toutes ces petites
qualités me font réuffir . Ajoutez à cela,
que je n'ai que vingt- trois ans. Un vifage
frais , de belles couleurs , & des cheveux
châtains , très bien plantés . Je n'ai de barbe
, preciſément que ce qu'il en faut . Mes
yeux font petits , mais j'ai le regard vif; il
y entre même quelque chofe de tendre.
J'ai la bouche petite , les dents blanches ,
mais affez mal arrangées. Le rire un peu
niais , quand je n'y veux pas mettre d'efprit.
J'ai encore la jambe affez forte , mais
90 MERCURE DE FRANCE.
> que
bien prife . Me voilà depuis les pieds jufqu'à
la tête , tel que je fuis connu dans le
monde. On ne m'y foupçonne pas d'être
Philofophe , & c'eft cependant ma paffion
dominante. J'ai fait toutes les extravagances
qui peuvent illuftrer un jeune homme.
Je me fuis battu pour une Maîtreffe
j'ai quitté huit jours après. J'ai eu des intrigues
; j'ai donné des rendez- vous ; j'ai
reçu des billets ; & qui m'a fait arriver là ,
vous ne l'imagineriez pas. Un efprit de
Philofophie, car je fuis né férieux , timide.
J'aime par goût les compagnies où l'on
raifonne , j'écoute alors volontiers , & je
ne me trouve point déplacé parmi des gens
de bon fens. Il y a telle Maiſon dans Paris
, où l'on ne me foupçonne pas capable
d'une réflexion férieufe , & dans telle
autre , on ne comprend pas que je puiffe
prendre plaifir à la bagatelle. Il n'y a point
d'hypocrifie là dedans de ma part ; je me
fuis fait cette réputation differente fans y
penfer. Mon goût , en entrant dans le
monde , me portoit à la folitude ; j'ai voulu
vaincre ma timidité. Le férieux qui m'affiégeoit
, m'a fait trembler pour l'avenir .
J'ai vu le grand monde ; vous jugerez fi j'y
ai profité. Ce n'eft pas encore tout , je
paffe pour un homme à bonnes fortunes ;
mais je veux donner à mes camarades , les
MAI. 1751. 91
petits- maîtres un bel exemple qu'ils ne ſuivront
pas. Je confeffe humblement que
j'attends encore la premiere , non que je
n'aie fçu me faire aimer , je crois l'avoir
été , mais comme je ne me ſuis jamais attaché
à ces femmes , dont la réputation eft
faite , & que j'ai l'efprit affez bourgeois ,
ou trop de délicateſſe , comme vous voudrez
, pour ne pas mettre de pareilles aventures
au rang des bonnes fortunes , je vous
l'ai déja dit , je cherche la premiere. Sije
vous détaillois toutes les conquêtes , les
petites perfidies , les retours , les dépirs ,
toutes les falies enfin que l'amour , ou
plutôt le caprice m'ont fait faire , vous
auriez peine à croire ce que je m'en vais
vous dire , & qui eft vrai : c'eft que mon
coeur est encore ce qui s'appelle tout
neuf. Ce n'eſt pas ma faute , je l'ai mille
fois voulu forcer d'aimer , je me fuis repréſenté
qu'à mon âge , il eſt déshonorant
Pêtre inſenſible , & tout ce que j'ai pû
obtenir de moi , c'eft de paroître au moins
reconnoiffant. Ce que je vous dis eft à la
lettre. On peut fous le mafque être fat
impunément ; mais comme on l'eft alors
fans intérêt , le langage que je tiens peut
changer de nom , & paffer même pour fimple
franchife. Je cherchois depuis longtems
cette parenthefe , elle doit fauver ma
92 MERCURE DE FRANCE.
modeftie ; je vous dirai donc fur le même
ton , que lorsque je me fuis crû prévenu ,
j'ai toujours voulu répondre , mais c'étoit
un feu d'artifice qui ne pouvoit durer
long-tems. Si nous nous mettions une fois
à philofopher enſemble , je vous dirois que
c'eft là peut- être la fource de l'inconftance
dont on nous accufe , car ne penfez pas
que je fois le feul qui fe trouve dans cette
fituation finguliere ; s'il eft rare de voir
deux perfonnes s'aimer conftamment ,
c'eft qu'il eft plus difficile qu'on ne penfe,
de rencontrer quelqu'un pour qui l'on
fente ce goût particulier que l'on ne sçauroit
définir , cette fympathie , ce je ne
fçais quoi , qui fait le véritable amour .
Actuellement que je vous écris, je fuis dans
le train d'un amour de reconnoiffance .
Ma Maîtreffe eft une belle brune , fort
aimable ; je ne fçais trop pourquoi je la
veux quitter , mais je la quitterai abfolu
ment. La meilleure raifon que j'en pourrois
donner , c'eft qu'il y a fi long- tems
que j'aime , de grands yeux noirs , que j'en
voudrois aimer d'une autre couleur ; les
vôtres me conviendroient à merveilles.
Que nous dirions de jolies chofes enfemble
? Nous médirions des femmes tant que
bon vous fembleroit ; pour les hommes ,
je vous les abandonnerois , & je me conM
A I. 93
1751.
tenterois d'approuver de la tête ce que
vous en pourriez dire , car nous fommes
tous amis jufqu'à ce que nous devenions
rivaux . Il y a cependant certaines figures
que je vous aiderois à peindre un petitmaître
fans efprit , par exemple , un Robin
qui tireroit des armes . Que ma légereté
ne vous faffe pas peur , je m'en déferai
pour l'amour de vous , & l'impreffion que
votre portrait feul a fait fur moi , vous répond
de votre conquête .
Quelle idée avez -vous de moi , Mademoifelle
, à préfent que vous me connoiffez
un peu ? Je ne vous ai fait qu'une partie
de mon portrait . Je me tairai fur les
qualités du coeur. Eft- ce modeftie de ma
part ? Eft- ce amour propre ? Je vous le
laiffe à décider comme tout le refte. Je
pourrois cependant vous dire , que je fuis
né auffi généreux que vous , je plains les
malheureux , & je fouffre de ne pouvoir
rien faire de plus pour eux. Ce font peutêtre
les avantages que ma petite vanité en
retireroit , qui me font défirer d'être en
état de les fecourir. J'aime à rendre
fervice , mais je fens toujours un retour
vers moi-même , dont je ne fuis quelquefois
pas maître , & contre lequel je
lutte même aflez inutilement. L'idée feule
que je pafferai pour un homme utile ,
94 MERCURE DEFRANCE.
me fait faire des choſes , dont je ne me
mêlerois peut- être pas , fi perfonne ne le
devoit fçavoir. J'ai le louable défaut d'être
franc , facile à démêler ; tout ce qui fe
paſſe dans mon coeur vient fe peindre fur
mon vifage, ce qui eft plutôt chez moi l'effet
de la vivacité de mon caractére que de
la vertu. Je n'ai d'orgueil que ce qu'il en
faut pour ne point faire de baffeffe.j'ai peu
d'ambition , & je ne fouffre pas tant de me
voir au-deffous de bien de gens , que d'en
voir certains au- deffus de moi , qui ne me
valent pas à beaucoup près. Sans le reſpect
humain , je ne ferois point d'attention aux
mauvais procédés des fots , ni de mille
gens qui n'ont point d'honneur ni de probité
; ce n'eft que pour lui que je me venge
, & je ne ferois fenfible qu'aux reproches
d'un honnête-homme qui paffe pour
tel. Mais ce qui m'indigneroit plus que
je ne puis vous dire , ce feroit de voir un
homme , quel qu'il puiffe être , manquer
à une femme eftimable. Vous auriez trouvé
votre Dom Quichotte , comme vous
voyez , Mademoiſelle ; s'il eft bien vrai
que vous exifticz , ne négligez pas de
gayeté de coeur , un ferviteur auffi zélé
que le Chevalier D. L. H. E.
A Paris , le 12 Mars 1751 .
-M A I. 95 1751.
On a dû expliquer l'Enigme & les Logogriphes
du Mercure d'Avril , pat rafoir ,
oreiller & Ifraël. On trouve dans le premier
Logogriphe , or , lyre , Roi , ïo , oeil ,
oreille , Eole , Ifle , loir , ire , Loire , loi ,
lierre , lelio , rire , lié. On trouve dans le
fecond , fi , la , ré.
u ࿉ v :༧ ཕྱི
JE
ENIGM E.
E fuis du goût de tout le monde
La blancheur me fait estimer ;
Enfant de la terre & de l'onde ,
Un troifiéme élement concourt à me former;
Aux grands , comme aux petits , d'un uſage ordinaire
,
Je fuis de l'indigent le principal appui :
Enfin je fuis G néceffaire
Qu'on quitte pour moi toute affaire ,
Etquefans moi le jour eft d'un mortel ennui ,
N
AUTR E.
Muyart.
Ous fommes plufieurs foeurs , à peu près de
même âge ;
En même maiſon nous logeons ,
Et bien qu'affez fouvent nous y faffions ravage ;
96 MERCURE DEFRANCE.
Le Maître du logis , quand nous démenageons ,
Fait une perte irréparable.
L'emploi de notre tems eft affez agréable ;
En effet nous le partageons
Que dès
Entre un doux loifir & la table.
Que nous fommes en embonpoint
A ce portrait on imagine ,
Mais l'on s'abuſe ſur ce point ,
Car nous avons la taille fine.
Sans que la parure ou le fard
A notre éclat ait nulle part
Quelquefois nous fommes fi belles ,
que l'on nous voit , de nous on eſt épris ,
Et c'eft le plus fouvent l'ouvrage d'un fouris.
Choſe aſſez rare entre femelles ,
Il régne parmi nous une étroite union .
Dans notre voifinage eft certaine caufeuſe ,
Qui , par fon indifcrétion ,
Eft quelquefois très - dangereuſe,
Pour lui fervir de frein ,
Il femble qu'à deffein
Près d'elle on nous plaça : mais il n'eft de barriere
Capable de la retenir ;
Nous avons cependant grand foin de la punir
Quand elle fe donne carriere .
LOGOGRIPHE
M A L.. 1751 .
97
LOGOGRIPHE.
FAit pour la guerre , autrefois le foldat ,
Sans moi, n'alloit point au combat ,
Mais aujourd'hui je ne fuis plus d'ufage .
J'ai huit pieds , & rien davantage .
Etes-vous curieux de découvrir mon nom ?
Regardez d'abord à l'oreille ,
Ou bien au petit pied mignon
D'une jeune beauté ; je les pare à merveille ;
Continuez , j'offre un certain limon ,
Un vafe propre au bon jus de la treille ;
Une craffe que ce jus fait;
De maint Abbé , je crois , le principal objet ;
Une Province ; deux Rivieres ;
Chez le fexe un bijou qu'enrichiffent les pierres ,
L'endroit où ce bijou ſe met.
Un animal dont l'odeur empoisonne
Un corps folide & rond , ce qui rend le bled net
Enfin un des travaux que l'abeille nous donne.. >
FL
J. F. Guichard,
AUTR E.
Lore me donne la naiffance ;
Mon tout forme neuf pieds , & renferme , Lecteur,
Un être qui par tout fait fentir fa puiffance ;
L'antidote de Pignorance ;
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Un fruit bon à manger ; ce qui mene à l'honneur
Ce dont fouvent eft armé le yoleur ;
L'Aftre dont la clarté rend fon ame chagrine ;
Certain inftrument de cuiſine ;
Un Prophéte , une Ville , un conducteur , un mai
Qui vient aux chiens , & même à tout autre animal
;
Dans l'Angleterre , enfin une ifle ,
Laquelle eft fituée à fon couchant , dit on j
Ami Lecteur , fi vous trouvez fon nom ,
Le mien à déviner vous deviendra facile.
Parle mêm
NOUVELLES LITTERAIRES.
'ETABLISSEMENT de l'Ecole Royale
L'Militaire , Poëme héroïque , par M.
Marmontel. A Paris , chez Sebaftien Jorry,
Quai des Auguftins , 1751 .
Si la Poëlie eft deftinée à confacrer ce
que la vertu produit de grand & d'utile ,
quels éloges ne doit - elle point à des monumens
publics , qui font à la fois la ré.
compenfe & la fource des belles, actions ?
Tel eft l'Etabliffement de l'Hôtel Royal
des Invalides , fous le Reg ne de Louis XIV.
Tel eft l'Edit de Louis XV. qui accorde
la Nobleffe aux fervices & aux grades miMAI
99
2
1751.
litaires , & celui qui vient d'être renda
l'établiffement des cinq cens Gentils- pour
hommes.
M. Marmontel a célébré les deux derniers
monumens : l'un dans une Epitre au
Roi , dont nous avons fait
dans un de nos Mercures.
part au Public
L'autre , dans un nouveau Poëme héroïque
, dont nous allons donner ici une
idée.
L'action de ce Poëme eft le projet d'ane
Ecole Militaire , arrêté dans le Confeil
du Roi . Qu'il nous foit permis d'abord de
faire deux obfervations fur le fonds de l'ouvrage
. 1°.QuelquesCritiques lui reprochent
de manquer d'action , & il nous femble
que c'eft confondre dans cette circonftance
l'action avec le mouvement , deux
chofes très diftinctes l'une de l'autre en
Poëfie , puifque des mouvemens , qui n'aboutiroient
à rien d'important , formeroient
fûrement un Poëme vuide d'action ,
que des difcours qui embrafferoient &
ou prépareroient de grands objets , produiroient
dans un ouvrage de ce genre .
uneaction très- vive fans mouvement.
2.On voit fans peine que la Mytholo
gie ne pouvoit point enter avec décence
dans ce Poëme. Outre que l'Epopée peut
fe paffer du merveilleux , la proximité de
E ij
400 MERCURE DE FR ANCE.
L
l'évenement en rendoit la vérité inviola
ble. Il falloit donc que le Poëte concili
l'ufage , la décence & la vérité. Il paroi
en avoir trouvé le moyen , en fuivant l
fytême , propofé par l'Abbé Dubos ; ainf
le Poëme , dont nous avons à rendre comp
te , eft une noble allégorie d'un très - gran
évenement arrivé , fous nos yeux.
Il préfente le Roi dans le point de vû
le plus convenable à fon caractére , occup
du bien public. La Gloire & la Juftice fon
à fes côtés. Voilà fon Confeil.
Tels font dans fes deffeins les témoins qu'i
confulte ;
Son Empire eft leur Temple , & fon Regne et
leur culte
Ainfi dès fon enfance on les vit près de lui ,
Se prêtant l'une à l'autre un mutuel appui ;
De fes pas à l'envi conductrices fidelles ,
Former d'un zéle égal un coeur fi digne d'elles ;
Et partageant le foin de fon regne naiffant ,
Sur fon Trône avec lui monter , en s'embraſſant
L'ancienne Nobleffe perfonifiée & ca
ractérisée par des traits nerveux & tou
chans , vient fe jetter aux pieds du Roi.
Lui montre les enfans , fon deuil , fes cicatrices.
Le Héros entrevoit fes plaintes à traMA
I. 1751. IOI
vers fon filence refpectueux , la raffûre , la
confole, rappelle les fervices qu'elle lui
a rendus , fe plaint de n'avoir pû les récompenfer
plutôt ; il a dû fes premiers foins
à fon peuple. Mais il adopte fes enfans , il
veut qu'un même azile les raffemble.
Et que les arbriffeaux d'âge en âge croiflans ,
Soient un jour de l'Etat les appuis Aoriflans, . ..
J'envie à mon Ayeul , non de vaftes conquêtes ,,
Mais des bienfaits verfés du fein même des fêtes
J'envie à mon Ayeul cet azile pieux ,
Où de timides fleurs éclofes fous mes yeux ,
Développent aux traits d'une clarté féconde ,
Le parfum des vertus , dont s'embellit le monde ..
J'envie à mon Ayeul le monument fi beau ,
Des victimes de Mars l'azile & le tombeau ,
Port tranquille & facré que la Seine attendrie
Atrofe , en béniffant le Dieu de la Patrie .
Voilà le grand modéle offert à mes projets ,›
Puiffai- je , comme lui laiffer à mes Sujets ,
Laiffer à mes Sujets une éternelle marque
De juftice & d'amour ,feuls reftes d'un Monarqueï
Alors le Roi charge la Gloire de l'exécu
tion de fon projet , lui affigne le lieu qu'il
a choifi près de la Capitale , & à côté de
l'Hôtel des Invalides , lui ordonne d'affembler
les beaux Arts , & de leur confier l'éducation
de ces Guerriers naiffans le
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Héros trace lui-même le plan de leurs études
, de leurs exercices. Ce morceau , peutêtre
le plus eſtimable de l'ouvrage , eft une
preuve que notre Poëfie peut réunir la force
, la facilité, l'élégance & la jufteffe dans
les détails même , où la Langue & le génie
paroiffent le plus à l'étroit . On croit faire
plaifir aux Lecteurs en le tranfcrivant tout
entier.
Camper, marcher , choifir & les lieux & les tems ,
Combiner les efforts , les moyens , les inftans :
Se peindre les terrains , meſurer les espaces ,
Des Bataillons ferrés faire mouvoir les maffes ;
Fortifier , défendre , attaquer des remparts ;
D'un combat , d'un affaut calculer les hazards ;
Sçavoir , fans s'étonner , fuppofer fa défaite ;
Méditer à la fois l'attaque & la retraite ;
Prompt & lent à propos , fufpendre ; exécuter ;
Sans s'obftiner envain , ne ſe point rebuter ;
Oppoſer aux travaux des travaux plus terribles ;
Former fous des rochers des foudres invincibles;
Ou d'un oeil affûré , le compas à la main ,
Au tonnerre dans l'air preſcrire ſon chemin ;
Soumettre à l'examen d'une jufte balance
L'art de fon ennemi ,fa force , & fa vaillance
Voilà les rares fruits de l'étude & des ans....
On a vû que le Roi avoit à ſes côtés la
Gloire & la Juftice. Il vient de fatisfaire
MAI. 1759. 103
Fune , il lui reſte à diffiper les allarmes de
Fautre. Le Poëte donne à la Juſtice deux
ſujets de crainte : les dépenſes d'un nouvel
établiffement , qui peuvent être à charge
au peuple , & les abus qui pourroient le
gliffer dans l'exécution d'un fi beau projet.
Le Roi , en les prévenant , la raffûre. Les
frais de ces établi femens ne tomberont
point fur le peuple .
Tirons du fuperflu des ſecours au beſoin ;
L'Art ne rend- il jamais un poiſon ſalutaire
Rendons de la vertu le vice tributaire .
Que l'hommage du luxe & de l'oifiveté
Soit d'un noble travail le tribut affecté.
Ainfi l'économie , en reflources fertile ,.
Sçait au progrès du bien rendre le mal utile:
Le produit de la taxe , mife fur les cartes
, dont les fonds font deſtinés à l'établiffement
de l'Ecole Militaire , ne pouvoit
être peint , ni avec plus d'élevation ,
ni avec plus de Philofophie .
Pour les abus , la Justice elle-même eft
chargée de les écarter ; elle fera de ce Jardin
le Dragon inflexible..
Les plaintes de la Nobleffe au commencement
du Poëme , ont été muettes ;
fa reconnoiffance ne l'eft pas , & fon difcours
eft plein de ſentimens , de dignité
& de poëfic. Elle difparoit : la Gloire re-
:
E inj
104 MERCURE DE FRANCE.
çoit les nourriffons dans fes bras ; la Juſtice
la fuit.
Le Héros cependant goûte ce calme heureux ,
Que répand la vertu fur un coeur généreux ,
Quand , laiffant repofer fa fageffe profonde ,
Ikvient de travailler pour le bonheur du monde..
Tel eft le plan , la fuite & la fin de ce
Poëme. Il ne pouvoit être qu'un tableau.
Les Connoiffeurs en Peinture en fentiront
tout le mérite , la régle la plus fûre pour
bien juger d'un groupe en vers , étant de
le fuppofer exécuté fur la toile .
L'Auteur , qui avoit à choifir entre deux
genres d'éloquence , a préferé le démonftratif.
Le déliberatif eût fourni au dialo
gue ; mais , comme il fuppofe le doute &
les contradictions , il auroit dans cette rencontre
bleffé également la vérité & la bienféance.
Le démonftratif , au contraire ,
n'admet point d'interlocuteurs , & il fourniffoit
au Poëte ces difcours nobles , qu'il a
mis dans la bouche de fon Héros , & qui
lui donnent les moyens de peindre fous
differentes faces le caractére fenfible , cette
áme élevée , & pleine d'humanité , qui
fait donner au Roi , par un cri unanime
de fon peuple , le titre de Bien - Aimé.
On peut , fans doute , trouver dans cet
ouvrage des chofes à reprendre. En eft- il
MA I. 17516-
quelqu'un exempt de défauts ? Mais celui
ci eft rempli de traits en grand nombre
qui annoncent également le Poëte & le
Citoyen. Les taches difparoiffent à côté
de pareilles beautés , & on ne fçauroit trop
louer M. Marmontel d'avoir confacré fa
Mufe à célébrer une époque auffi glorieufe
de notre fiécle.-
Pissor , Libraire , Quai de Conti , vient
d'acquerir le célébre ouvrage de M. l'Ab--
bé Dubos , intitulé : Réflexions critiques fur
La Poëfie & fur la Peinture. Trois volumes
in-1 2. Le but du premier volume eft d'ex--
pliquer en quoi confifte principalement
la beauté d'un Tableau & la beauté d'un
Poëme , quel mérite l'un & l'autre peuvent
tirer de l'obfervation des régles , & quel !
fecours enfin les productions de la Poëfie ,.
& celles de la Peinture, peuvent emprunter
des autres Arts. L'Auteur traite dans le:
fecond volume , des qualités naturelles .
& acquifes qui font les grands Peintres &
les grands Poëtes : il y cherche la caufe:
qui a pû rendre quelques fiécles li féconds,,
& les autres fiécles fi ftériles en hommes
de génie. Il examine enfuite comment la
réputation des hommes de génie s'établit ; ›
à quels fignes on peut prévoir , fi la célé
brité oùils font de leurs tems, eft un renom
Ew
106 MERCURE DE FRANCE:
durable , ou bien une vogue paffagere , &
quels font enfin les préfages fur la foi defquels
il eft permis d'augurer , que la renommée
d'un Peintre , ou d'un Poëte vanté
par fes contemporains , ira toujours en
augmentant , de maniere qu'il fera plus
eftimé encore dans les fiécles à venir , qu'il
ne l'a été dans le fien . Le troifiéme volume.
eft employé à développer tout ce qui con.
cerne les repréfentations théatrales des anciens.
Le Livre dont nous rappellons le fou
venir , n'eft pas fans défauts ; on y trouvera
trop de matieres étrangeres ; il y a trop ,
de ce qu'on appelle phrafes , & trop peu
d'ordre ; c'eft cependant un des meilleurs
ouvrages que nous ayons en notre Langue.
Quelle connoiffance des Arts ! Quels développemens
du coeur humain ! Que de bonne
Métaphyfique ! Les gens de Lettres ont
rendu les premiers , justice à cette belle
production ; les gens du monde ont fuivi
mais un peu tard . 11 eft à peu près établi
maintenant que la lecture des réflexions.
critiques fur la Poëfie & fur la Peinture eſt
indifpenfable.
DISCOURS prononcés, le 3 Février 1751,
à la premiere affemblée de la Société Litéraire
, fondée dans la Ville de Nancy par
MA I. 107
1751 .
le Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar. A Nancy , chez Pierre Antoine ,
1751 , in 4°.

Toute l'Europe eft inftruite des fondations
fans nombre , qu'a faites en fort peu
dè tems le Roi de Pologne Duc de Lorraine.
Il vient de donner une nouvelle
preuve de la grandeur de fon ame , & de
l'étendue de fes lumieres , en fondant à
perpétuité deux prix pour les Sciences , les
Belles Lettres & les Arts , & des Cenfeurs.
pour décerner ces prix. M. le Chevalier de
Solignac , fr connu par fa belle Hiftoire des
Pologne , a développé le deffein & les:
motifs de l'établiffement que nous annonçons.
Voici la fin de fon Difcours , qui eft
fort ingénieux , & qui s'adreffe aux Lore
rains ,
Eft- il aucune Science , eft - il aucun Att
dont vous ne trouviez des modéles dans
votre Patrie ? Et quels modéles , Meffreurs
! Dans la Jurifprudence , je vois les
Bourcier , les le Febvre , les Mathieu ;
dans les Mathématiques , les Jean l'Hofte
& les Rivard ; dans le génie , les Evrands ,
Ingénieurs de Henri IV. les premiers qui
ayent écrit des Fortifications ; dans la
Science des Médailles , les Charles de Poix ;
dans la Méchanique , less Defcamiers , les
Sebaftien , de l'Académie des Sciences 35
$
2
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
dans l'Art de la gravûre , les Callot , les.
Sylveftre , les Rael , les Dervet , les Spier-.
re , les Saint Urbain ; dans la Peinture ,
les Lallemand , les Bellange , les Le Clerc ,
les Meffin , les Gelée , les Bermand ; dans
la Sculpture , les Bagard , les trois Adam ,
Freres , actuellement vivans , & dans l'Artde
la Fonderie , les Chatigny , & les deux
Cuny , Commiffaires Généraux des Fontes
de France ?
Combien d'autres exemples domeftiques
n'aurois je pas à vous citer , Mefficurs
, pour vous porter à feconder les def
feins du Roi , & pour vous engager à juftifier
l'idée avantageufe qu'il a conçue de
vos talens .
Ne craignez rien des Cenfeurs établis
pour juger du mérite de vos ouvrages ;
aucun d'eux ne prétend s'arroger une dictature
fur le Parnaffe ; s'ils cherchent à
éclaircir , à épurer les eaux du fleuve qui
l'arrofe , ce ne fera que pour les rendre
"
plus propres à l'accroiffement des plantes :
qu'ils fe propofent de cultiver .
La feule peine à redouter dans le fage
examen qu'on fera de vos ouvrages , c'eft
que ceux qui n'auront point ce degré de
jufteffe & de folidité qui enleve les fuffrages
, ne feront point mis au jour , &.
que l'Auteur , devenant inconnu , n'aura
MAI 1099
1751.
d'antre regret que de n'avoir pas affez ap
proché du point de perfection où il s'étoit
propofé d'atteindre.
Ce n'est pourtant pas que nous ayons
deffein de rebuter tous les ouvrages qui
n'auront point concouru pour les prix . Il
n'eft guéres de productions travaillées avec
foin , dont les défauts ne foient rachetés
par des beautés , comme il n'en eft point ,
dont les beautés ne foient mêlées de quelques
défauts. Ce fera à nous , & l'ordrenous
en eft impofé ; ce fera à nous à recueillir
dans ces minéraux brûtes tous lesgrains
d'or qui s'y trouveront , & à les .
mettre en oeuvre , autant pour l'avantage
des beaux Arts , que pour en faire honneur
à celui à qui nous en ferons redevables..
La critique , qui profcrit tout , n'enfeigne:
rien & déconcerte ; celle qui démêle &
choifit , inftruit autant qu'elle encourage ;
& c'est celle que nous adoptons .
"
Que vous refte - t'il donc à préfent ,,
Meffieurs , qu'à orner votre Patrie par vos
talens ? Ne fat ce que pour vous donner
plus de relation & de rapport avec la
France , dont vous devez faire un jour
une des plus illuftres portions . Quelle
Nation fut jamais plus capable que la
vôtre de réuffir dans tous les Arts , que
France chérit ? Votre Langue , vos moeurs,,
la
L1o MERCURE DE FRANCE.
vos penchans , votre origine font les mêmes.
Vous l'égalez déja dans la tendre af
fection qu'elle a pour fon Prince ; il ne
tient qu'à vous de l'égaler bientôt par la
culture de l'efprit .
Quelle idée réveillai - je ici dans vos
coeurs ?Quel nouveau motif vous offrai - je
encore de vous appliquer à l'étude ?· Admirateurs
zélés du Prince à qui vous devez
appartenir , quels efforts . n'êtes-vous pas
capables de faire pour être déformais plus
propres à célébrer les vertus ? Nous avons
vû , nous voyons encore tous les jours parmi
nous une espéce de prodige. Quels
peuples ont jamais ofé louer d'autres Prin-
Ges fous les yeux de leurs Rois ? Et quels
Rois étendirent jamais avec plus de plaifir ,
que le vôtre , les éloges que vous ne ceffez
de donner au Prince qui doit vous gouverner
après lui ?
Je ne m'étonne plas , Meffieurs , que
Louis foit fi chéri de fes Sujets. Il eſt dès
à préfent l'objet de votre amour ; & de
quels peuples féloignés ne l'eft-il point ,
fi ces peuples ont le bonheur de le con--
noître ? Beaucoup de Princes ont brillé
dans le monde par cette hardieffe de coeur,.
qui fait les Héros , combien peu fe font
diftngués par la hardieffe de l'efprit , quia
fait les grands hommes ? L'une fe fait adMAL
ILL 1751
mirer fous le nom de valeur , & elle eſt
affez rare ; l'autre , plus rare encore , eft
cette immuable fermeté , qui fans audace
& fans orgueil , fans préfomption & fans
opiniâtreté , ſe roidit dans les difgraces ,
ne s'amollit point dans les fuccès , & ne
confondant jamais l'extraordinaire avec
l'impoffible , fuit conftamment les deffeins
que la raifon a conçus , & que les circonftances
des tems ordonnent.
C'eft cette vigueur de l'ame , Meffieurs ,
qu'admirent dans Louis tous ceux qui ont
l'honneur de l'approcher de plus près, c'elt
le caractére diftinctif de ce Monarque ;.
mais , caractére qui paroît à peine fous ce
dehors fimple & naturel , qui lui eft propre,
& qui femble fuir les regards de ceux qui
en font frappés.
Quelle douce efpérance pour vous .
Meffieurs ! Les grandes qualités de ce Prince
fe reproduifent tous les jours dans fon
auguſte fils. Fai vû , j'ai vû en lui le langage
du fentiment , & plus rare ordinaire
ment dans les Princes , que le fentiment
même. J'ai été témoin de fon goût pour
les Lettres précieux augure dés flatteuſes
diftinctions qu'elles doivent en attendre ,
& de la vive reconnoiffance qu'il a droir
den efpérer.
112 MERCURE DE FRANCE.
M. Thibault répondit au nom de la
Nation à M. le Chevalier de Solignac :
cette réponſe eft pleine de fentimens .
Et qu'aurois je à craindre , dit l'Orateur,
en ne vous faifant point une pompeufe
énumération des libéralités d'un Prince ,
qui par elles exerce un empire vraiment
paternel fur fes Sujets , & s'en attire un
amour tout filial , mais qui n'en fupporte
jamais l'encens ? Qui par les vertus , & audeffus
des deux Trônes qu'elles lui ont
ménagés fucceffivement , mais qui les profterne
fans ceffe au pied des Autels que fa
piété a élévés ; qui , pour nous infpirer le
goût du travail , croit , à l'exemple des
Céfar , des Augufte , des Charlemagne &
des Charles - Quint , qu'il n'eft point au--
deffous de la Majefté Royale , de tracer de
fa
propre main des ouvrages exquis en plus
d'un genre , mais qui regarderoit comme
un tems perdu celui que nous ferions fervir
à fes louanges ?
Quel jour cependant en mérita plus que
ce jour célébre , où les Sciences , les Belles-
Lettres , & les Arts trouvent en lui un
Reſtaurateur , qui leur donne une nouvelle
activité par les attraits féduifans de
l'honneur & les vifs aiguillons de la ré--
compenfe ?
Avouez-le , Meffieurs , les differentes
M A. I. 1751.
faveurs dont il vous a comblés , fem
bloient avoir épuifé toutes les reffources
de fa tendreffe : Religion affermie , mifére
foulagée , infirmité fecourue , accidens réparés
, difette prévenue , pauvres & tendres
enfans éclairés , orphelins qui ceffez
de l'être , jeuneffe illuftre & malheureuſe
rendue à la nobleffe de votre deſtination s
Commerçans relevés de vos difgraces ;
Droits Litigieux , innocens opprimés , dégagés
fans frais du ténébreux labyrinthe
de la chicane , n'êtes- vous pas , & ne ferezvous
point en effet les monumens éternels
d'une bonté compatiffante , qui femble
être l'image vivante du Créateur , & Confervateur
de toutes chofes ?
Peuple privilégié de tout tems , Sujets
de tant de Souverains qui ne connurent
jamais de vrai bonheur que le vôtre ; il
étoit fans doute , réfervé à celui- ci de porter
fur vous des attentions détaillées audelà
de vos voeux & de votre prévoyance ,
& après en avoir rempli la mefure , d'affûrer
le bien être du général ! car tour à tour
aujourd'hui , & tel que ce fleuve , qui par
fes débordemens périodiques répand des
fels qui fertilifent les rerres qu'il arrofe
Votre Roi vous preffe , vous invite tous
de venir vous abbreuver d'une eau plus
délicieufe , dont la propriété n'eft pas feur
114 MERCURE DE FRANCE.
Fement d'enrichir la raifon , de régler les
moeurs , de faire connoître le prix du tems
les charmes du travail , la honte de l'oifiveté
, mais d'obliger la fortune , malgré les
caprices , de jetter fur vous un regard favorable
, quand vous aurez été couronnés
par les mains de la gloire..
Le troifiéme Difcours eft de M. le Comte
de Treffan. Ce Seigneur s'eft propofé
d'infpirer aux Lorrains l'amour du travail
par le détail des découvertes de notre fiécle
dans les Sciences & dans les Arts . On
trouvera dans cet ouvrage des connoiffances
étendues , des traits lumineux , des
penfées vives , des expreffions fortes , &
beaucoup de coups de pinceau, très- hardis
& très heureux. Il s'y eft gliflé quelque erreur
& un affez grand nombre de fautes.
d'impreffion . La fin du Difcours , que nous
annonçons , eft deftiné à faire fentir aux
Lorrains quel avantage ce fera pour eux
de faire un jour partie de la Monarchie
Françoife. Voici comme M. de Treffan
parle du Roi
y
Les dépenses exceffives d'une guerre ,
qui n'a pas moins fignalé fa puiffance &
fa modération , que les teffources inépuifables
de fes Etars ; ces dépenfes n'ont
point diminué fes bienfaits , ni rallenti fa
bonté prévoyante pour toutes les fondations
utiles.
M A I. - 1751.
IIS
Cette Place , cette Statue , demandée
avec tant d'acclamations par un peuple qui
defire voir fixer fous fes yeux l'image de
fon Roi victorieux ; ces monumens ne fubfiftent
point encore , & déja les magaſins
publics , les routes , les édifices qui entretiennent
le commerce entre les Provinces,
s'élevent de toutes parts.
Ce Prince , petit - fils de Philippe - Auguf
te , fait revivre les anciens priviléges d'une
Nation guerriere , & les enfans de ceux
qui combattirent à Fontenoy , vont jouir
des mêmes honneurs que les enfans de
ceux qui s'illuftrerent à Bouvines.
Ces mêmes enfans , élevés fous les yeux
de leur Souverain , font comblés , prefque
en naiffant , de fes bienfaits ; ils nous rappellent
l'éducation que recevoit la jeuneſſe
de Lacedemone : ces difciples de Licurgue,
ces enfans de la Patrie , exercés fans celle
aux armes & à la difcipline militaire & civile
, oublioient toute autre affection particuliere
; le même efprit qui les infpiroit
ne formoit qu'une feule famille de tous
ceux qui devoient fervir la République .
Heureux le Miniftre qui reçoit les ordres
de fon Maître pour publier de pareils
Decrets , & qui voit renaître pour les anciens
Militaires qu'il protege , la fource
pure de la haute Nobleffe qu'il a reçûe de
IG MERCURE DE FRANCE.
fes ancêtres ! telles font les récompenſes
dont un grand Roi fçait honorer le Minif
tere & les fervices d'un homme d'Etat qui
connoît le génie de la Nation , & qui n'eſt
occupé qu'à en élever les fentimens & à les
rendre utiles à la gloire de fon Maître .
Les bienfaits , les priviléges accordés
aux Nations , infpirent la reconnoiffance ;
mais fouvent les graces qui font perfonnelles
, animent encore plus vivement l'émulation.
Le François cherche fans ceffe
les regards de fon Maître ; un mot de la
bouche d'un Souverain adoré , eft pour lui
la plus chere , la plus honorable de toutes
les récompenfes. Quel eft le François digne
d'eftime , qui n'a pas éprouvé ce pouvoir
enchanteur , lorfque fes actions ou
fes ouvrages l'ont rendu digne de paroître
aux yeux de fon Souverain ?
M. l'Evêque de Troyes eft Auteur du
quatriéme Difcours. Il roule fur le goût ,
& il eft femé de chofes finement vûes.
Pour prouver la néceffité du goût, dit M.
de Troyes , j'ofe avancer ce paradoxe , que
fans lui le génie le plus fublime eft fouvent
plus dangereux pour les Arts qu'il ne leur
eft utile. Naturellement hardi , il s'éleve
au- deffus du vrai comme au-deffus du commun
:fa paffion eft le nouveau ; toujours
avide de diftinction , il prend fon vol ; ce
MAI. 117 1751.
qui eft naturel aux autres , eft étranger
pour lui ; une région fupérieure d'où il
puille dominer , voilà fon centre. L'imagination
, guide infenfé , lorfqu'elle n'eft
pas guidée elle- même , lui prête fes aîles ;
nouvel Icare , il va dans la région du feu ,
& tandis qu'il fe livre à un nouvel effor
dans des plages inconnues , les nues qu'il
a percées fe rejoignent ; leur ombre le dérobe
aux regards des mortels , & il ne leur
eft rendu que par fa chûte. L'efprit qui ne
peur arteindre à la hauteur du génie , le
laiffe s'élever , fe contente de marcher ;
mais la marche irréguliere ne le conduit
point à fon but ; un goût frivole s'empare
de lui ; il tourne fans ceffe dans le tourbillon
de la mode ; c'eft un papillon qui
cherche une lueur favorable pour faire
briller les couleurs dont fes aîles font nuancées
; là fe borne fon ambition. Il plaît
aux Lecteurs légers , comme le papillon
aux enfans ; fon éclat dure autant que la
lueur, au tour de laquelle il voltige ; l'aîle
fe deffeche , fe brûle enfuite & l'infecte
rampe.
Le Recueil que nous annonçons eft terminé
par une Epitre du P. Leflie , Jéfuite ,
qui a chanté fi noblement & qui continue
à chanter fi bien le Roi de Pologne. Nous
allons tranfcrire la fin de cette Epitre..
118 MERCURE DE FRANCE .
De Maîtres adorés , ô vous ! Dans tous les tems ,
Moins les fujets craintifs , que les tendres enfans ,
Lorrains , à qui le Ciel , pour prix de votre zéle ,
Les rend tous dans un Roi , formé fur leur modéle;
Peuple ami des Autels , des Vertus & des Arts ,
Vers la gloire , à ſa voix , élevez vos regards.
Les prix vous font offerts ; on leve la barriere ;
Pleins d'une noble ardeur , volez dans la carriere ;
Portant au fein des Arts , à l'envi le flambeau ,
Saififfez, en tout genre, & l'utile & le beau .
Dans ces faftes, quel peuple en eut plus de modéles?
J'y vois des Phidias , des Varrons , des Apelles .
La plume , le compas , le pinceau , le burin ,
Ont brillé tour à tour dans votre heureuſe main :
Riche encor de vos biens , la France vous envie
Le cifeau des Adam , les charmes de Cénie.
De vos travaux déja les Arbitres fçavans ,
Modéles tout enſemble & Juges des talens ,
Les lauriers à la main , attendent vos ouvrages.
Balançant leur critique , honorant leurs fuffrages!
Puiffent , heureux vainqueurs , vos efforts , vos
fuccès ,
Payer de votre Roi les foins & les bienfaits.
TRAGEDIES OPERA de Métaftaze , traduites
en François . Cinq volumes in - 16. Se
trouvent à Paris , chez Durand & Piffot.
Nous allons finir , comme nous l'avons
promis , à rendre compte de l'agréable
Traduction de Métaftaze .
M A 1. 1751. 159
Siroës.
fouvent des peres
On ne voit que trop
avoir une tendreffe aveugle pour ceux de
eurs enfans qui la méritent le moins .
L'artificieux
Médraffés , fecond fils de
Cofioës , Roi des Perfes , a fçû gagner le
oeur de fon pere. Vainement
Siroës , fon
îné , raffemble toutes les qualités qui font
es Héros . Ce Prince infortuné
eft fur le
point de devenir la victime de toutes les
intrigues & de toutes les perfidies de fon
frere ; mais Cofroës a le bonheur d'ouvrir
les yeux affez à tems pour n'avoir pas à fe
repentir de fon penchant pour un indigne
fils.
Cette piéce eft remplie de fituations neuves.
Le perfonnage d'Emire eft un des plus
finguliers que la Scéne puifle offrir. Conduire
par fon amour pour Siroës , & par le
defir de fe venger de Cofroës , qui a fait
périr fon pere après l'avoir détrôné , elle
déguiſe fon fexe & trouve le moyen de
s'introduire à la Cour de Perfe . Cette Emire
eft le principal reffort de la Tragédie.
Aetius .
Le célebre Aëtius eft le Héros de cet
Opera , un des plus beaux de Métaftaze.
L'Empereur Valentinien III . jaloux de la
120 MERCURE DE FRANCE.
gloire d'Aëtius , n'eft que trop porté à le
facrifier à l'ombrage qu'il en a conçû . L'amour
vient encore allumer la haine . Aëtius
eft fon rival.
Ce n'est pas tout encore. Le Patrice
Maxime , offenfé par l'Empereur , qui a
attenté à l'honneur de fa femme , ne pouvant
réuffir à faire entrer Aëtius dans fes
deffeins de vengeance , employe tout pour
déterminer l'Empereur à le faire périr ,
perfuadé que le peuple , indigné de la
mort de fon Libérateur , ne manquera pas
d'en punir l'Empereur.
Il régne dans cette piéce un grand intérêt.
Les Graces vengées.
C'est une louange fine louange fine pour l'Impéraerice
, épouse de Charles VI .
Les Graces , mécontentes de Vénus, forment
le projet de s'attacher à une mortelle
, qui puiffe par leur fecours faire oublier
la Déeffe de la beauté. Voilà tout le fond
de ce petit Poëme , qui eft orné de trois
Récits infiniment agréables.
Démophon.
On trouvera dans cet Operá de la preffemblance
avec la Tragédie d'Inès de Caftro
; mais Métaftaze & M., de la Motte ne
fe
MAI 1751.
124
fe reffemblent point . Tous les caractéres
font ici de la plus grande beauté.
Comme il arrive fouvent de trouver
dans Méraftafe des fituations femblables à
celles de nos Auteurs modernes , il eft à fouhaiter
que
les dates puiffent nous apprendre
qui les a le premier mifes au Théatre .
Nous ne doutons point que le Traducteur,
en continuant fon ouvrage , ne nous inſtruife
là deffus .
Hypfipile.
Voici un morceau bien curieux pour
ceux qui aiment la multiplicité des événemens.
Les femmes de Lemnos , furieufes contre
leurs époux , qui les ont abandonnées ,
forment le projet de maffacrer tous les
Lemniens , à leur retour de la Thrace. La
vertueufe Hypfipile , fille de Thoas , Roi
de l'ifle , eft obligée , pour parvenir à fauver
fon pere , de feindre d'entrer dans la
conjuration ; fes inquiétudes , les périls
qui fucceffivement menacent les jours du
Roi , occafionnent nombre de fcénes ou
tendres our terribles .
La cataſtrophe eft des plus frappantes.
Regalus.
On ne dira plus que Métaſtaſe ne fçait
F
22 MERCURE DE FRANCE.
=
que charger fes tableaux & donner des piéces
embarraffées ; en voici une du genre le
plus fimple.
Régulus , que les Carthaginois ont fait
prifonnier , eft par eux envoyé à Rome fur
fa parole , pour propofer ou la paix ou l'échange
des captifs ; ce Héros confeille à
Les Concitoyens de refufer l'un & l'autre ,
comme également défavantageux à leur
République. Content de les avoir perfuadés
, il retourne à Carthage être la victime
de fon amour pour fa Patrie, & de ſa fidélité
à garder la parole qu'il a donnée à fes
ennemis.
Rien de plus ingénieux que l'Epifode
qui fe trouve néceflairement lié à l'action
principale.
OEUVRES de M. de Voltaire , nouvelle
Edition , confidérablement augmentée ,
enrichie de figures en taille-douce. Onze
volumes , petit in- 12. 1751.
Toute l'Europe attendoit avec impatience
une Edition complette & correcte
dès ouvrages de M. de Voltaire. Celle que
nous annonçons , réunit plus qu'aucune au¬
tre ces deux avantages. On n'y trouve pas
feulement tous les ouvrages connus de cè
grand Ecrivain , mais encore de nouveaux
morceaux de Philofophic , de Morale , de
MAI. 1751 123
Politique , de Poëfie , &c. Le format de
l'édition eft commode , le caractére aſſez
net , le papier bon , & la plûpart des gravûres
, qui y font en grand nombre , fort
agréables . Pour la correction qui manquoit
prefque toutes les éditions de M. de
Voltaire , au point de rendre fouvent fes
ouvrages méconnoiffables , nous croyons
qu'on fera content de celle qui regne dans
l'édition que nous annonçons . Nous ne
dirons rien des changemens conſidérables
qu'on y trouvera , on s'appercevra bien
fans que nous en avertiflions , qu'ils font
dignes de l'Auteur. Voici comment il a été
peint par le vertueux M. de Vauvenargue ,
page 319 de fon Introduction à la connoiflance
de l'efprit humain , imprimée chez
Briaffon en 1747 .
» Je me fens forcé de refpecter un génie
» hardi & fécond , élevé , pénétrant , faci-
» le , infatigable ; auffi ingénieux & aufli
» aimable dans les ouvrages de pur agré-
» ment , que vrai & pathétique dans les
» autres : d'une vafte imagination , qui a
» embraſſé & pénetré rapidement toute
» l'oeconomie des choſes humaines ; à qui
» ni les fciences abftra res , ni les Arts , ni
» la politique , ni les moeurs des peuples ,
» ni leurs opinions ni leurs Hiftoires , ni
leurs Langues même n'ont pù échapper :
Fi
124 MERCURE DE FRANCE .
ןכ
»
>
illuftre en fortant de l'enfance , par la
grandeur & la force de fa Poëlie féconde
en penfées, & bien-tôt après par les charmes
& par le caractére original & plein
de raifon de fa Profe : Philofophe &
Peintre fublime , qui a femé avec éclat
dans fes écrits tout ce qu'il y a de grand
» dans l'efprit des hommes , qui a repréfenté
les paffions avec des traits de feu &
» de lumière , & enrichi le Théatre de
» nouvelles graces : fçavant à imiter le ca-
» ractére & à faifir l'efprit des bons ouvra
» ges de chaque Nation par l'extrême éten-
» due de fon génie , mais n'imitant rien
d'ordinaire qu'il ne l'embelliffe : éclatant
» jufques dans les fautes qu'on a crû re-
» marquer dans fes écrits , & tel que malgré
leurs défauts, & malgré les efforts de
» la critique , il a occupé fans relâche de fes
veilles fes amis & fes ennemis , & a por-
» té chez les Etrangers dès fa jeuneffe la
réputation de nos Lettres , dont il a re-
» culé toutes les bornes.
3
»
و د
L'ORTHELINE ANGLOISE , Ou Hiftoire
de Charlotte Summers , imitée de l'Anglois
de M. N *** , par M. de la Place. A Lon
dres , & fe trouve à Paris , chez Rollin &
Prault , fils , Quai de Conty , 1751 , 4-
volumes in 12 .
MAI.
125 1751.
M. de la Place continue à enrichit notre
Littérature des meilleurs ouvrages Anglois.
Le fuccès qui a couronné les deux
premieres entrepriſes , juſtifie encore fon
nouveau choix. L'orpheline réulit & doir
réuffir. Le fond de ce Roman eft intére
fant , les paffions y font fortement exprimées
, les caractéres naturels , variés &
foutenus , les reconnoiffances bien amenées
& tout-à fait touchantes ; l'intérêt a
les gradations qu'il doit avoir , & le dernier
volume eft fort fupérieur aux autres.
Nous n'avons guéres vû d'ouvrages réunir
auffi univerſellement les fuffrages que
l'Orpheline.
MELANGES de . Poëfie , de Littérature
& d'Hiftoire , par l'Académie des Belles-
Lettres de Montauban , pour les années
1744 , 1745 & 1746. A Montauban , chez
Jean-François Teulieres , & le trouve à Paris
, chez Chaubert , Quai des Auguſtins .
Nous ne craignons pas d'annoncer ce Recueil
comme un des meilleurs qui foient
fortis de nos Académies . Il est étonnant
que dans une auffi petite Ville que Montauban
, il ſe trouve un fi grand nombre
de perfonnes qui écrivent bien en vers &
en profe. C'est l'ouvrage de M. le Franc , fi
connu & fi eftimé de tous les gens de goût,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Quoique le Recueil que nous ne faifons
aujourd'hui qu'annoncer,& dont nous parlerons
en détail le mois prochain , ait été
imprimé avec foin , il s'y eft gliffé quelquesfautes.
On en trouve, entre autres, une
fort confidérable dans le premier Paragraphe
de l'Histoire du Grand Condé. Après
ces mots , le Roi de Navarre & le Prince de
Condé font les feuls qui ayent en poftérité , on
lit : Antoine eft la tige de la Branche de Condé.
Il y a ici faute & omiffion ; on doit lire :
Antoine eft la tige de la Maifon de France ;;
Louis eft la rige de la Maiſon de Condé.
2.
LES ETRENNES de la Saint Jean , troifiéme
édition , revûe , corrigée & augmentée
par les Auteurs de plufieurs morceaux
d'efprit , qui n'ont point encore paru. A
Troyes , chez la veuve Oudot , 1751 , & ſe
trouvent à Paris, chez la veuve Piffot, Quai
de Conty.
Ce Livre , le plus célebre de tous ceux
de ce genre , eft fi connu , qu'il nous paroît
inutile d'en dire autre chofe , fi ce n'eſt
qu'il vient d'être réimprimé..
LE TRIOMPHE DE L'AMITIE*, ouvrage
traduit du Grec , par Mlle D ** .
Amicitas immortales effe oportet . T. Liv.
A Londres , & ſe vend à Paris , chez BauMAI.
* 755
127
ebe , fils , Libraire , Quai des Auguſtins , à
FImage fainte Geneviève , 1751 .
On a trouvé dans ce Roman , qui eft
Téellement d'une perfonne du fexe , un
ftyle brillant , beaucoup de penfées ingé
nieuſes , des traits faillans , des paffions
fortement exprimées . On fouhaiteroit plus
d'ordre & de vraisemblance dans les éve
nemens . Le fort de ce premier ouvrage doit
engager l'Auteur, qui ne fait que d'arriver
de Province , & qui à beaucoup de talent,
à courir la carciere des Lettres , dans la
quelle tant de femmes illuftres du fiécle
paffé & du nôtre fe font diftinguées .
LA FORTUNE , Hiftoire Critique. Volu
me in- 12 . Se trouve à Paris , chez Quillan
& Durand;
MEMOIRE pour les Maîtres Horlogers
de la Ville & Fauxbourgs de Paris , oppofans
à l'enregistrement des Lettres Patentes
obtenues par le fieur Pierre Rivaz le
24 Mai 1750..
Le but de ce Mémoire eft de prouver,
1°. que le fieur Rivaz n'a rien inventé ni
perfectionné dans l'art de l'Horlogerie ;
2°. que les priviléges, ftatuts & reglemens
de la Communauté des Horlogers, l'intérêt
- de cet Art & celui du Public , ne permitent
pas d'enregiſtrer fon privilége : 3. que cet
Fij
128 MERCURE DE FRANCE:
enregistrement feroit fufceptible de diffi
cultés & d'inconvéniens fans nombre.
Il ne nous convient pas de prendre
parti dans une affaire qui est en Juſtice reglée
; tout ce que nous nous permettrons
de dire , c'eft que le Mémoire pour les
Horlogers de Paris eft écrit avec beaucoup
d'adreffe , de force & de précifion. Nous
le croyons en partie de M. Pierre le Roy ,
qui quoique très - bon Horloger , poffede
les Belles Lettres , comme s'il avoit uni-
-quement paffé fa vie à les cultiver .
TRAITE Hiftorique & Dogmatique fur
les Apparitions , les Vifions & les Révélations
particulieres , avec des obfervations
fur les Differtations de Dom Calmet fur
les Apparitions & les Revenans. Par M.
l'Abbé Lenglet du Fresnoy . A Avignon , &
fe trouve à Paris , chez Leloup , Quai des
Auguftins , in- 12 . deux volumes .
DISCURSO fobre las Tragedias Efpagnolas
, &c. c'eſt-à- dire , Difcours fur les
Tragédies Espagnoles , fuivi d'une Tragédie
auffi en Langue Efpagnole , intitulée :
Virginie , par Don Auguftin de Martiano
& Layardo , du Confeil de Sa Majefté
Catholique , fon Sécrétaire de fa Cham .
bre de Grace , de Juftice & d'Etat de
Caſtille , & Directeur Perpétuel pour le
M A I. 1751 . 129 .
Roi de l'Académie Royale de l'Hiftoire ,
& Académicien de l'Académie Royale
Espagnole , in- 12. A Madrid , 1750.
Don Auguftin de Martiano , jaloux de
P'honneur de fa Nation , fe propofe dans
ce Difcours de faire voir que c'eft contre
route vérité , que l'Auteur du Théatre Ef
pagnol , imprimé à Paris en 1738 , affûre ,
qu'à proprement parler , les Efpagnols
n'ont point de Tragédies, & qu'ils n'ont fait
que baptifer de ce nom quelques miférables
piéces , abſolument indignes de le porter.
Il fait voir que cet Auteur a formé ce
jugement fans connoiffance de caufe , fur
une lecture très fuperficielle de quelques :
Poëtes Efpagnols , & qu'il lui arrive de
donner pour des Tragédies , des piéces
même , que les Efpagnols ne regardent pas
comme telles. Auffi , bien loin que la
Tragédie ſoit un genre de Poëme , qui
leur foit inconnu , Don Auguſtin ſoutient
qu'ils font les premiers qui l'ayent fait res
paroître far leurs Theatres , & que dès l'an
1533 , l'Espagne fe glorifioit d'avoir deux:
Tragédies , aufquelles on ne peut contef--
ter d'être écrites dans le goût , & conformément
aux régles des Anciens. Il nouss
donne une idée de ces Tragédies , & fait
un examen aufli exact qu'impartial , de
toutes celles qui parurent depuis ce tems--
Ev
130 MERCURE DE FRANCE
là. Il montre , que s'il s'en trouve plu
fieurs , fur lesquelles la Critique de l'Auteur
François peut juftement tomber , il
en eft beaucoup qu'elle ne peut raifonna--
blement attaquer..
Il avoue cependant que le Théatre Efpagnol
ne refta pas long - tems dans l'état
Aloriffant , où il fut d'abord , porté vers le
milieu du 16. fiécle ; il en attribue la caufe
à l'ambition que le Capitaine Alphonfe-
Virués eut de fe diftinguer des . Anciens ,.
en fe frayant une route nouvelle . En quoi :
il lui paroît d'autant plus blâmable , que
ce Poëte connoiffoit parfaitement les régles
de l'Art , & qu'au jugement de Don :
Auguftin , il les avoit même très-heureufement
fuivies dans quelques- unes de fes:
piéces.
7
Le célébre Lope Felix de Vega Carpio
pouffa la fcience encore plus loin , & malgré
la prodigieufe réputation qu'il a encore
parmi fes compatriotes , notre illuftre :
& fçavant Auteur ne craint pas de dire ,,
qu'on ne fçait véritablement quel nom
donner à ce grand nombre de piéces de-
Théatre , qu'il a compofées . Elles font:
remplies d'une bouffonnerie fr baffe ; les .
perfonnages qu'on y fait entrer ont tant de
comique , & le dénouement en eft prefque :
toujours fi gay , qu'on ne peut pas les ran
MAI.. 17316 1316
ger parmi les Tragédies. On feroit encore
moins en droit de les regarder comme des
Comédies , puifqu'on y voit des défits , des
combats , & que la Scéne y eft presque
toujours enfanglantée.
Depuis Lope de Vega , tous les Poëtes
qui ont compofé des Tragédies , n'ont
que trop prouvé la vérité de ce que dit:
Ariftote , qu'il eft beaucoup plus aifé de :
faire de bons vers qu'une bonne fable . L'a
derniere des Tragédies Efpagnoles , dontnotre
Auteur fait mention , a parutena
1740 , fous le feul titre de Paulin. Il ne
la rappelle ici que par un efprit d'équité,,
& dans la crainte que les Etrangers n'allafſent
ſe perfuader , qu'elle foit écrite :
dans le goût des Tragédies Françoiless .
comme l'Auteur du Théatre ofe l'affûrer::
le nôtre foutient au contraire , qu'il fuf--
fira de la lire , pour voir qu'elle differe
totalement d'une imitation fi malheureu--
fé..
Ainfi , quoique les Efpagnols fe foient
depuis long- tems écartés des régles , &:
que la plupart de leurs piéces foient au--
jourd'hui fans conduite , fans décence . &
fáns moeurs , il n'en eft pas moins certain ,,
felon Don Auguftin , quoiqu'en diſe l'Auzreur
du Theatre François , qu'ils sont fare
lés autres Nations , non-feulement l'avana-
Fvjj
132 MERCURE DE FRANCE.
tage d'avoir été les premiers qui ayent
compofé des Tragédies , & des Tragédies
régulieres , mais encore celui de tenit
le premier rang dans la Claffe des Auteurs .
Dramatiques , par rapport au principal de
fes objets , qui eft la Tragédie , d'où il fuit
que M. de Voltaire s'eft auffi trompé ,
lorfqué dans la Préface de fon dipe , il
a avancé que les François font les pre-
» miers d'entre les Nations modernes ,
» qui ayent fait revivre les fages loix du
» Theatre , & que les autres peuples ont
» été long - tems fans , vouloir recevoir un
»
و د
».
эр эн
Jong qui leur
leur paroilloit
trop dur.
Mais pour renouveller
la mémoire
de
ce que
les Efpagnols
ont fçu faire en ce genre , il y a plus de 220 ans , & pour montrer
que naturellement
portés
au grand tragique
, ils font capables
de fuivre
exac- tement
les régles
du Théatre
, Don Au- guftin
nous donne
une Tragédie
de fa compofition
, intitulée
Pirginie
. Il nous affure qu'elle étoit entierement
finie , lorf qu'il a découvert
que le même fujet avoit déja été traité en Espagnol
par Jean de la: Cuevas
, & en François
par M. Campiltron
; mais il prétend
que , comme
on ne peut foupçonner
le fecond
d'avoir
pillé le premier
, on ne poutra
de même lui faire le
reproche
de s'être rencontré
avec ces deux
Poëtes
..
MAK 175 1.. 13.3
" Pour mettre le Lecteur éclairé plus en :
diat de juger de la Tragédie , il en fait un
examen détaillé , & expofe affez au long
les principes fur lefquelles il l'a compofée ..
Cette Analyfe fait honneur à la jufteffe de
fon goûr , & prouve qu'il eft très.inftruit
de ce que les Anciens & les Modernes ont
écrit de plus folide fur les régles de l'Art .
Il nous a même paru qu'il les avoit mifes
fort heureufement en pratique . Du refte
c'eft à ceux qui entendent parfaitement
l'Efpagnol , à juger fi les Amateurs du
Théatre doivent trouver autant à admirer
dans la Virginie de Don Auguftin , que
les Critiques y trouveront , felon nous
peu à blâmer..
HISTOIRE DES HUNS , & des Peuples
qui en font fortis , où l'on voit l'origine.
des Turcs , des Hongrois , des Mogols &
des Tatars , &c. leurs migrations , leurs:
conquêtes & leurs établiffemens dans l'Alie
, l'Europe & l'Afrique , avant & depuis
Jefus Chrift jufqu'à préfent . Ouvrage tiré
des Livres Chinois & des Manuferits
Orientaux , de la Bibliothéque du Roi ..
Par M. Deguignes , Interprête du Roi pour .
les Langues Orientales . A Paris , chez
Debure
, l'aîné , Quai des Auguftins à
Image Saint Paul , 1751.
134 MERCURE DE FRANCE.
On ne nous donne encore que le Profpectus
de ce grand ouvrage , mais on nous
affûre que l'ouvrage même ne tardera pas
à paroître. C'eft une très - grande entreprife
que l'Auteur paroît bien capable d'e
xécuter..
DESCRIPTION & Ufages de la Sphère
Armillaire , fuivant le fyftême de Ptolo
mée & de Copernic , & des Globes célefte
& terreftress
F
Extraits du Dictionnaire Univerfel
de Mathématique & de Phyfique , de M ..
Saverien , Ingénieur de la Marine , & de
la Société Royale de Lyon . A Paris , de
l'Imprimerie de Claude Simon , pere , Imprimeur
de M. l'Archevêque , rue des
Maçons , in- 12:
·
L'accueil que le Publica fait au Profpectus
du Dictionnaire de M. Saverien , a donné
naiffance à cet ouvrage. Le Sieur Baradelle
, Ingénieur pour les Inftrumens de
Mathématiques , inftruit que cet Auteur
avoit expliqué l'ufage des Sphères & des
Globes à l'article des termes , fous lefquels
font compris ces Inftrumens d'Aftrono-.
mie , lui fit part du deffein qu'il avoic
de diftribuer avec ceux qu'il vendoit , la
façon de s'en fervir. M. Saverien lui communiqga
ce qu'il avoit compofé à cette
MAI 17511 135
93
fin , & le Sieur Baradelle reconnut qu'il
avoit rempli fes vues ; que les ufages y
étoient expofés avec clarté & préciſion
& il eut même le plaifir d'en voir la juf .
teffe , foit en réfolvant les problêmes que·
F'Auteur donne pour exemple , foit en
s'exerçant fur plufieurs autres. Tel eft le
précis d'un Avertiffement , qui eft à la tête
de cette Defcription , dont le Sieur Baradelle
eft Editeur.
Cette brochure eft comme divifée en
quatre parties , qui comprennent chacune :
un inftrument particulier des quatre nommées
dans fon titre. Et d'abord , c'eſt la
Defcription de la Sphère Armillaire , fuivie
de fes ufages. Le même ordre eft obfervé
à l'égard de la Sphère de Copernic ,,
& des Globes célefte & terreftre. Comme
il s'agit ici d'une inftruction , pour l'intelligence
de laquelle il faut avoir fous les
yeux les inftrumens qu'elle a pour objets,
nous ne pouvons faire connoître plus parti--
Eculierement cet ouvrage , mais nous dirons
que les opérations qu'on y prefcrit pour
lesufages , nous ont paru méthodiques ,
& d'une pratique . très- aifée : en voici un
exemple.
"
*
Ufage XIII:( du Globe célefte ) trouver
l'heure par le moyen de deux étoiles , obfervées s
dans le même vertical..
#36 MERCURE DE FRANCE.
1°. Tournez le Globe de côté & d'autre,.
foit vers l'Orient , ou vers l'Occident ; enles
deux étoiles fe rencontrent forte
que
fous le même vertical.
2º. Remarquez quel degré de l'Equateur
eft fous le Méridien . On trouvera le
nombre des degrés , qui eft celui de l'afcenfion
droite du milieu du Ciel.
3. Otez de ce nombre 90 degrés , le
refte fera la diftance du Soleil au Méridien
; les degrés étant réduits en heures
& en minutes , en les divifant par 15 , on
aura l'heure requife.
Ayant obfervé fous un même vertical
& l'étoile de Laigle , qui eft de la premiere
grandeur , & l'étoile du molet de la
jambe d'Hercule , qui eft de la troifiéme ,
on trouve que le degré du Globe , qui eft
fous le Méridien , eft le deux cens feizième
degré. De ce nombre ayant fouftrait 90,
vient 126 degrés , lefquels étant divifés
par 15 pour les réduire en heures , donnent
S heures , 4 minutes , & 4 fecondes.
Cette brochure fe diftribue chez le
Sieur Baradelle , Ingénieur du Roi , pour
les Inftrumens de Mathématiques , Quai
de l'Horloge du Palais , à l'enfeigne de
PObfervatoire , Nous apprenons avec plaifir
qu'on imprime fans relâche le fecond :
volume du Dictionnaire Univerfel de Ma
ΜΑΙ. - 1751 .
MA I. 737
thématiques de M. Saverien , & nous fou
haitons que le Graveur foit auffi diligent ,
afin que l'ouvrage entier ne tarde pas à
paroître
LE MANUEL DU CHRETIEN , Contenant
les Pfeaumes , le Nouveau Teftament , &
l'Imitation de Jeſus - Chriſt , le tout de la
Traduction de M. de Saci , avec l'Ordi
naire de la Meſſe , & les Oraiſons de toute
Tannée ; avec Approbation & Privilége
du Roi , volume in 18. A Paris , chez
Defprez & Cavelier , Libraires , rue Saint
Jacques , à Saint Profper , & aux trois
Vertus.
LA MORT de Polieucte , Poëme , par
M. Mentelle , 1751 .
RIGIA Societas Medica Deiparæ de la
Esperanza in Matritenfi Curia erecta , fubque
Sereniffimi Infantis Cardinalis auſpicio
munita ; præmium anno nuper elapfo
ab ipfa promiffum , & jucundè & æquè
promeritis elargita eft præclariffimis viris
D. D. Dominico Talia Excellentiffimi D.
Ducis de Loflada Neapoli Medico , & D.
D. Joanni Ignatio Moguel Villa Montis
Regii de Deba in Hifparia munus medici
obtinenti. Verumtamen cum nedum ulterioris
, fed & perpetuæ bonarum littera
138 MERCURE DE FRANCE.
rum culture hæc eadem focietas enixè
cupida fit , Hifpanam ditare Medicinam
omni molimine exoptans , ac ejus incrementa
pro virili curans , idem omninò
munufculum roo . nimirùm librarum Parifienfium
, feu , quod idem eft , 20. unciarum
argenti denuò pollicetur duobus
llorum , quibus cordi fuerit calamum fumiere
, & fatius , adamuffim magis , arque
mechanices confonantius legibus fequens
dubium enodaverint . Cur prægnantes plurima
plerumque abhorrent edulia , quæ ante
gravitatem earum palato magnoperè arridebant
, aliaque vehementer appetunt , quæ ante
eam maximo habebant radio , quin pravus
earum appetitus negligat carbonem , fal ,
Expfum , & id genus alia ? Intereà tamen
cunctos monitos amat , ut quas fuper hujufmodi
phenomeno exaraverint Differta
tiones , ad D. D. Petri Bedoya , Regiæ Fa
miliæ Numerarii Medici , Societatis necnon
à fecretis perpetui manus extemplò
mittant vel faltem priufquam primus
Novembris . currentis anni 1751 dies accedat
, in quo omnium ad ufque tunc miffarum
lectio inchoabitur , & ad trutinam
revocabuntur..

LA SCIENCE di Calcul numerique , où
Arihmétique raisonnée , traitée profondéMAL
1755. 139
ment. Ouvrage théorique & pratique ,
pour l'inftruction de la jeuneffe , foit pour
le Commerce , la Finance , & les Arts ,
où tout eft ramené à fon principe , & démontré
dans un ordre naturel & facile ,
à pouvoir foi- même s'en inftruire en trèspeu
de tems.
L'Algébre , ou la Science du Calcul lite
téral , facile à apprendre , où tout eft démontré
dans un ordre naturel , & les chofes
nettement expliquées , traitées plus à
fond , & pouffées plus loin que l'on n'a
fait jufqu'ici. Imprimé en 1751. Les deux
volumes in 8° . 3 liv . 12 f. brochés.
Géométrie é émentaire d'Euclide , avec
des fupplémens de Géométrie , à l'ufage
de chaque propofition pour toutes les par
= ties des Mathématiques , accompagnée
d'une Méthode générale de conftruire les
Tables des Sinus , tangentes & fécantes ;
c'eft une Géométrie complette , où l'on
trouve les principes généraux de toutes les
Sciences & des Méchaniques , traitée
avec ordre , & démontrée d'une façon
claire & diftincte , à pouvoir foi-même
s'en donner une prompte & facile intelligence.
Par M. Gallimard , demeurant rue
de la Tifferanderie, attenant un Corroyeur.
Nouvelle édition , revûe , corrigée & augmentée
. Volume in-12 . 30 f, broché ,.
les figures, en taille- douce ,
140 MERCURE DE FRANCE:
Libraires : Bauche , le pere , & Chaubert
Quai des Auguftins ; Quillan , pere , rue
Gallande ; Saillant & Ballard , rue Saint
Jean de Beauvais ; Quillan , fils , & Barbos
rue Saint Jacques ; Saugrin , grand' Salle
du Palais ; Cuiffart , rue neuve Notre- Dame
, en la Cité. A Paris,
Ces trois Méthodes fourniffent un
moyen facile & prompt d'apprendre foimême
& fans dépenfe les Mathématiques ,
& d'y faire plus de progrès en fix mois ,
que l'on n'a coûtume d'en faire en fix ans.
On y trouve de plus cet avantage que
l'Auteur , qui n'a en vûe que l'intérêt du
public & fon entiere fatisfaction , les a fixées
à un prix très - modique , afin de fe
mefurer aux facultés de ceux que de trop
foibles moyens pourroient écarter d'une
ſcience fi néceffaire à la fociété en général,
& à l'Etat en particulier. Le zéle de l'Auteur
pour le progrès des Sciences lui fait
efperer que dans le grand nombre de ceux
que
que la facilité des trois Méthodes pourra
déterminer à les approfondir , il fe trouvera
des génies heureux , qui contribueront
à faire les découvertes qui nous manquent
, pour arriver à une plus haute perfection
des Mathématiques.
ARCHITECTURE Françoife , ou Recueil
MAI. 1751. 141
des plans , élevations , coupes & profils
des Eglifes , Maifons Royales , Palais ,
Hôtels & Edifices les plus confidérables
de Paris , & des Châteaux & Maiſons de
plaifance , fitués aux environs de cette Ville
, ou en d'autres endroits de la France ,
bâtis par les plus célebres Architectes , &
mefurés exactement. On y a joint divers
exemples de chaque partie de la décoration
extérieure & intérieure , comme le
jardinage , la ferrurerie , la menuiferie ,
les ornemens de Sculpture , & c. inventés
par les meilleurs Artiftes , & dans le
goût le plus moderne. Et les profils en
grand des Ordres d'Architecture, employés
dans une partie de ces Edifices & dans
quelques-uns des plus beaux Monumens
de l'Italie , réduits à une même divifion
module.
Segnius irritant animos demiffa per aurem
Quam quæ funt oculis fubjecta fidelibus .....
Horat. de Art. Poët.
Huit volumes in folio , grand papier , avec
plus de 1400 Planches . Propofés par ſoufcription.
A Paris , rue Dauphine , chez
Charles - Antoine Fombert , Libraire du
Roi pour l'Artillerie & le Génie , à l'Image
Notre- Dame , 1751. Avec Approbation
& Pivilége du Roi.
142 MERCURE DEFRANCE.
Conditions propofées aux Sonfcripteurs,
Chaque volume fera précedé d'enviro
douze on quinze feuilles de difcours , &
contiendra au moins deux cens planche
de demi-feuille chacune , ou l'équivalen
de cent feuilles entieres de gravûre , er
évaluant deux petites planches pour une
feuille entiere.
Tout l'ouvrage fera imprimé fur de très
beau papier , connu fous le nom de grans
Raifin fin double , tant les planches que l
difcours , & comme il s'y trouve plufieun
planches qui font trop grandes pour c
papier , & qu'on fera obligé de replier ,
pour la fatisfaction des curieux , on en ti
rera un petit nombre d'exemplaires fur
de plus grand papier, appellé Nom de Jefus
fin , c'eft ce qui formera le grand papier.
Les planches feront imprimées avec tout
le foin poffible , & les Soufcripteurs feront
fervis par préférence , & auront les plus
belles épreuves.
Les Soufcripteurs payeront leur exemplaire
, tiré fur le papier de grand Raifin 360
div. en feuilles ; ceux qui n'auront pas
fouferit le payeront 460 liv.
Les exemplaires tirés fur le grand Nom
de Jefus , feront payés 460 liv. par fouf
cription , & 600 liv. par les perfonnes
foufcrit. qui
n'auront pas
MA 1. 1751. 143
On ne fera admis à foufcrire que depuis
le premier Février 1751 , juſqu'au mois
d'Août prochain pour Paris , & l'on accordera
juſqu'à la fin de Septembre pour les
Provinces éloignées & pour les pays
étrangers.
Papier gran !
ordinaire papier.
On payera en foufcrivant 96 liv. 120 liv.
Au mois de Nov.175 1 en
- retirant les deux premiers
volumes
Au mois d'Avril 1752 , en
retirant les tomes III
. & IV.
Au mois de Sept. 1752 ,
en retirant les tomesV
& VI.
72 96
72
84
72
84
niers volumes , 48 76
Total 360 460
Au mois de Fev. 1773 , en
retirant les deux der44
MERCURED EFRANCE.
NOUVEAU RAPPORT
De Meffieurs les Commiffaires nommé
par l'Académie Royale des Sciences , &
jugement de cette Compagnie , fur l'Ar
d'apprendre à parler aux muets , à l'oc
cafion d'un nouvel Eleve que le feud
Pereire lui a préfenté le 13 Janvier 1751
après deux mois & demi d'inftruction.
Extrait des Registres de l'Académie Royale
des Sciences , du 27 Janvier 1751 .
Nous avons examiné , par ordre de
l'Académie , les progrès du nouvel
Eleve que M. Pereire lui préfenta le 13
de ce mois.
M. de Fontenay , fourd & muet de naiffance
, âgé de treize à quatorze ans , fils de
M. de Fontenay , Maréchal des Logis des
Chevau- Legers de la Garde , a commencé
à recevoir les inftructions de M. Pereire
le 26 Octobre 1750 .
Il prononce déja toutes les lettres , toutes
les diphtongues & toutes les fyllabes diftinctement
& clairement , fans excepter
les plus compliquées , telles que blanc ,
franc , blond , grand.
Il a récité le Pater à l'Académie , & a
prononcé le nom de plufieurs chofes qu'on
lui
MA I. 1751.
145
lui a indiquées par fignes , comme chapeau
, habit , bouton , épée , & c.
Malgré l'irrégularité de la prononciation
des fyllabes françoifes , il ne s'y méprend
*pas ordinairement.
Il prononce ca , fe ,fi , co , cu , & non
fa , que , qui , quo.
Il prononce ga , je , ji , go , gu , & non ,
ja , gue , gui , &c..
Il fait la difference de l'è ouvert , de l'é
mafculin & de l'e muet.
Il comprend déja le fens de plufieurs
expreffions familieres de façon qu'en lui
mettant par écrit , affeyez - vous , levez- vous,
embraffez- moi , allez- vous-en , & plufieurs
autres , il exécute cela exactement.
Outre ces connoiffances , il a encore
celle de l'Alphabet manuel de fon Maître ,
´par le moyen duquel il comprend tout ce
qu'on veut lui faire prononcer.
Cet expofé fait voir que M. Pereire a
un talent fingulier pour apprendre à parler
& à lire aux fourds & muets de naiffance
; que la méthode dont il fe fert doit
être excellente , les enfans qui ont tous
leurs fens ne faifant pas communément autant
de progrès dans un fi petit efpace de
tems.
Cela fuffit pour confirmer le jugement
que nous fîmes de M. Pereire dans notre
G
146 MERCURE DE FRANCE.
rapport du mois de Juillet 1749 , & pour
faire fentir que fa maniere d'inftruire les
muets ne peut être que très - ingénieuſe ;
que fon ufage intéreffe le bien public , &
qu'on ne fçauroit trop encourager celui
qui s'en fert avec tant de fuccès. Signé
d'Ortous de Mairan , de Buffon , Ferrein .
Je certifie le préfent Extrait conforme
à fon original & au Jugement de l'Académie.
A Paris ce dernier Janvier 175 1 .
Signé , Grandjean de Fouchy , Secretaire
perpétuel de l'Académie Royale des Sciences.
Remarques fur l'Art d'apprendre à parler
aux muets.
Cet Art du ficur Pereire ne contient
rien de la Médecine ni de la Chirurgie
comme quelques perfonnes ont penfe. Il
confifte dans une méthode très- pénible
pour lui , mais qui n'eft pour fes éleves
qu'un efpece d'amuſement .
C'est par lui-même & par fon frere
feulement , que le fieur Pereire pratique
fon Art. Il pourroit néanmoins fe faire aider
par Mile fa foeur , s'il étoit queſtion
d'inftruire quelque perfonne du fexe.
Le fieur Pereire divife fon inftruction
en deux parties principales ; la prononciation
& l'intelligence. Il apprend aux
fourds & muets , par la premiere , à lire
MA I. 1751 .
147
& prononcer le François , mais fans leut
faire comprendre que quelques phrafes
des plus familieres & les noms des chofes
d'un ufage journalier , telles que les alimens
& les habillemens ordinaires , les
meubles d'une maifon , &c. Dans la feconde
partie il leur apprend tour le refte
de l'inftruction , c'eſt - à - dire , à comprendre
la valeur des mots contenus dans
toutes les parties du difcours , & à s'en
fervir à propos , foit en parlant , foit
en écrivant , conformément aux régles
grammaticales & au génie particulier de
la Langue.
Dans peu de jours d'inftruction , le fieur
Pereire met fes éleves en état de prononcer
quelques mots intelligiblement. Pour
les inftruire fur la premiere partie de fon
Art , il lui fuffit de douze à quinze mois ,
furtout s'ils font d'un âge encore tendre ;
mais pour la parfaite inftruction fur la feconde
partie , il lui faut un tems plus con-,
fidérable.
Maniere de traiter avec le fieur Pereire.
On
pourra
convenir avec lui pour la
premiere partie , d'un prix , payable en trois
payemens . Le premier ne lui devra être
délivré qu'après que fon éleve articulera
diftinctement quarante à cinquante mots ;
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
on ne lui donnera le fecond que lorſqu'il
en fçaura prononcer quatre à cinq cens ;
ni le troifiéme , que quand le fieur Pereire
fe fera acquitté de cette premiere partie
de fon inftruction. Le prix de la feconde
fe réglera fur celui de la premiere , & l'on
aura égard au tems qu'il lui aura fallu y
employer.
Afin d'informer d'une maniere entierement
fatisfaisante les parens qui ne réfideront
pas à Paris , des progrès des éleves,
le fieur Pereire foumettra au jugement de
Meffieurs de l'Académie Royale des Sciences
, ou à celui de quelques perfonnnes
éclairées dont on conviendra avec lui , la
décifion de ces progrès , pour être en droit
d'exiger les récompenfes qui lui en feront
dûes.
Avertiffement pour les Etrangers.
Si au lieu du François il falloit apprendre
à quelque perfonne muette l'Espagnol
ou le Portugais , le fieur Pereire le feroit
d'autant plus volontiers , que l'orthographe
en eft bien plus aifée , & qu'il poffede
ces deux Langues . Pour inftruire un muet
fur un langage different des trois mentionnés
, il faudroit au fieur Pereire l'apprendre
lui- même auparavant . La Langue
Italienne , dont il a quelque connoiſſanM
A I.
149
1751:
ce ,lui feroit pour cet effet la moins diffi .
cile.
Le fieur Pereire demeure à l'Hôtel d'Anvergne
, Quai des Auguftins à Paris . Les
perfonnes qui voudront lui écrire font priées
d'affranchir leurs lettres.
LETTRE
De M. de Guenet à M. le Cornte de T...
aufujet du Théatre de M. de Morand.
Nfin l'Edition du Théâtre & Oeuvres
Ediverses de M. de Morand,que je vous
ai annoncée depuis fi longtems , & que
vous attendiez avec impatience , vient de
paroitre en 3. vol . in 12. chez Sébastien
Jorry , Quai des Auguftins , près le Pont
S. Michel , aux Cicognes.
Vous demandez que je vous en donne
une idée , & je vais tâcher de vous fatisfaire
, en moins de mots qu'il me fera
poffible .
Ce Recueil contient trois Tragédies
jouées fur le Théâtre François ; Téglis en
1735 ; Childeric en 1736 , & Mégare en
1748. L'Esprit de Divorce , Comédie jouée
fur le Théâtre Italien en 1738 ; les Mufes
repréſentées fur le même Théâtre à la fin
de la même année , où eft Agarine,Paſtorale ;
G iij
150 MERCURE DE FRANCE. ASO
Menzikof, Tragédie qui fut donnée fous le
nom de Phanazar , à qui l'on rend ici fon
véritable titre & fa premiere forme ; il y a
encore l'Enlevement imprévû , Comédie en
un Acte en Profe , que des raifons que l'on
devinera peut être empêcherent d'être jouée
en fon tems ; & la Vengeance trompée , autre
petite piéce en un Acte en Profe, qui l'a été
en 1743. en Province . A la fuite des Piéces
de Théâtre , il y a quelques Poëfies diverfes
, & deux difcours en Profe . Le 3. volume
ne contient que des Poëfies Lyriques,
trois Ballets non repréſentés, dix grands divertiffemens
chantés en diverses occafions ,
des Cantates , Cantatilles , & c . & deux
morceaux, un en Vers & Profe , & l'autre
tout en Profe , qui tiennent par leur ſujet
à la Mufique & à la Poëfie Lyrique .
Je n'entrerai point dans le détail des
beautés & du mérite de tous ces divers Ouvrages
, ni de leurs defauts ; cet examen
me méneroit trop loin ; vous en connoiffez
quelques- uns dont vous avez vû le
fuccès , & vous leur avez rendu juftice en
leur tems ; mais ceux qui avoient déja été
imprimés font ici foigneufement corrigés ;
les Tragédies de Teglis & de Childeric font
beaucoup mieux , les vers en étant retravaillés
avec attention , & y ayant dans
cette derniére des augmentations , & des
MAI. 1751 . 151
changemens confidérables , qui en font
prefqu'une autre Piéce : celle de Mégare y
eft imprimée pour la premiere fois , & confirme
à la lecture, le jugement que les gens
de goût en avoient porté à la repréfentation
, malgré le tumulte qu'y exciterent les
ennemis de l'Auteur .
Perfonne n'a jamais difputé à M. de
Morand , d'entendre parfaitement le Théâtre
; invention , ordre , conduite , caractéres
foutenus , dialogue exact , parties trop
négligées & trop peu eftimées aujourd'hui ,
donneront toujours un rang diftingué à ſes
Piéces & lui affûreront le fuffrage des
Connoiffeurs. Je fçais qu'on lui a reproché
d'avoir plus imité que créé , de
s'être fouvent négligé dans la verfification ,
& d'avoir plus donné à l'ordonnance du
Tableau , & à la régularité du deffein , qu'à
la force de l'expreffion , & à la vivacité du
coloris , mais qu'il feroit aifé de confondre
de femblables critiques ! Il n'y a pas moins
de génie , d'invention & d'art , à imiter
les grands modéles , fans les copier , qu'à
s'ouvrir des routes nouvelles. On a dit que
Téglis étoit une imitation de Rodogune ,
comme Childeric , d'Héraclius. *
Je l'avoüerai , fi l'on veut , mais qu'y a- t'il
* Dans un des premiers Journaux de Trévoux
de 1737.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
de Rodogune , dans Téglis , que ce qu'a
fourni l'hiftoire ? L'Auteur,comme il le dit
dans fa Préface , à eu attention dans tout
ce qu'il y a ajouté , de s'éloigner des caractéres
, de l'intrigue & des incidens de
cette Reine des Tragédies. Childéric ne
reffemble à Héraclius , que par le double
échange qui a été fait d'un Prince au berceau
; l'interêt , l'action , le noeud , le dénouement
, les fituations , l'objet , tout en
eft different ; les Latins ont imité les Grecs :
les Italiens , les Latins & les Grecs , & les
François , ces trois Nations : les Anglois
nous imitent tant qu'ils peuvent , & nous
font le même honneur qu'aux Grecs , aux
Latins , & aux Italiens. L'imitation fut
toujours permife : c'eft le plagiat feul qui
eft blâmable,
Leftyle & la verfification de M. de Morand
font fimples , mais nobles : naturels ,
mais élégans ; fes vers furtout font trèsharmonieux
; jamais l'efprit n'y brille aux
dépens du fentiment & de la raifon ; tout
y eft placé , fage , & conféquent , la douceur
à la vérité en eft le principal caractére
; ce mérite n'empêche pas qu'il n'y ait
de la force & de l'élévation où il en faur.
Faites attention , pour vous en convaincre ,
à la cinquiéme & fixiéme Scénes du premier
Acte de Téglis , à la huitième du troi-
:
MA I. 1751 .
153'
& à
fiéme , à la quatriéme du quatrième ,
la quatrième du cinquiéme ; à la troifiéme
& à la cinquième du deuxième Acte de
Childeric ; à la troifiéme , la feptiéme &
la huitième du quatrième , & prefque à
tout le troifiéme & le cinquiéme Acte ; à
la cinquième , la feptiéme , la neuvième, la
dixiéme , la douxième , & les derniéres de
Menzikof ; à la quatriéme & la cinquiéme
du premier Acte de Mégare ; à la troifiéme
& la cinquième du fecond ; à la feconde , la
troifiéme, la fixième du troifiéme ; à la ſeconde
, la troifiéme , la feptiéme du quatriéme
; à la feconde , la neuvième , & les
derniéres du cinquiéme. Pour les détails ,
quoique cet Auteur n'en ait ufé que fobrement
, n'en ayant employé que lorfqu'ils
fe font préfentés naturellement , & qu'ils
naiffoient de fon fujet , je ne ferois pas en
peine d'en extraire de fes Tragédies plus
qu'on ne m'en citeroit des plus célébres.
La defeription du naufrage de Téglis , les
dangers du Trône , le combat de Pyrrhus
& de Ptolomée dans Téglis ; le portrait du
Czar , fes refléxions fur la noirceur des
hommes , dans Menzikof : les traits fur la
plainte , fut les ambitieux , fur la fortune ;
les prédictions & fouhaits du Roi , en faveur
de Clovis , dans Childeric : les crimes
de Thèbes , les travaux & les fureurs
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
d'Hercule , dans Mégare , & tant d'autres ;
peut-on nier que ce ne foient là des morceaux
de vers très bien faits & très- frappans
? Jugez- en par les deux pendans , le
Czar & Hercule que je vais vous rapporter..
Le Prince d'Amilka , Chef d'une Confpiration
contre le Czar , promet à Menzikof
de lui donner la main de la Princeffe fille
d'Amilka , qui eft aimée paffionément de
ce Favori du Czar , pourvû que l'amant
donne au Prince le moyen de poignarder
fon Maitre . Menzikof lui dit : ( page 38:
du fecond vol . )}
Tu cherches vainement à tromper ma raiſon ;
Mon coeur qu'a révolté ta noire trahiſon ,
Démêle avec horreur ce lâche ftratagême..
Prends de plus dignes ſoins & rentre dans toi- même).
Si ton avidité pour le fuprême rang ,
Si la foif de regner , non de venger ton fang ,
Des devoirs de fujet effaçant la mémoire ,
Laiffe au moins dans ton coeur quelque place à la
gloire ,
Que l'admiration trop due à ce Héros ,
Ses exploits inouis , fes immortels travaux ;
Que le bien , la grandeur , Pamour de ta Patrie ;,
Pour ce fameux Monarque appaiſent ta furie..
Eft il rien fous tes yeux qui ne parle pour lui ,,
Et contre ton forfait ne s'éleve aujourd'hui ?
Regarde ces Palais, cette ſuperbe Ville ,,
MA I. 155 1751 .
Lè féjour des Beaux Arts & des talens l'azile ,
Qu fait déja du Nord trembler les plus grands Rois
Qui peut- être à l'Europe un jour fera des loix.
Regarde cette rive , où l'onde renfermée ,
Brave des vents fougueux la rage envenimée ;
Où nos Vaiffeaux , jadis inconnus fur les mers ,
Apportent des trésors du bout de l'Univers ,
Ez fonge que ces lieux en moins d'un demi luſtre ,
On acquis par lui ſeul & leur force & leur luſtre ;
Qu'ils n'étoient de limon qu'un tas marécageux ,,
Et de l'Ours affamé que le repaire affreux :
Vois ces peuples polis , généreux , équitables ,
Et fonge qu'ils étoient jadis preſque intraitablesă
Si le Ciel fous tes loix eût rangé ces climats ,
Uniquement touché du bien de tes Etats ,
Tenterois-tu pour nous ce qu'acheva fon zéle ??
Les périls te prêtant une force nouvelle ,
Itois-tu , de ton rang quittant la majefté ,
Aur emplois les plus vils abaiffant ta fierté,
Chez cent peuples divers,jaloux de leurs maximes,
Etudier leurs moeurs , ſonder leurs loix ſublimes ,
Enlever leurs vertus , leurs Arts & leurs fecrets ,
Et les porter enſuite à tes heureux ſujets 2-
Toi , qui veux par le crime envahir la Couronne ,
Pour apprendre à regner defcendrois- tu du Trône ??
Lycas preffant Mégare de le préférer à
Hercule , qui l'a fans doute oubliée , elle
réplique , ( page 225 du fecond vol . ) .
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Lycas au grand Alcide ofe fe comparer !
Il croit qu'à ce vainqueur je le dois préférer
D'un tel excès d'orgueil je demeure interdite ;
Mais enfin tant d'audace & m'indigne & m'irrite.
As-tu donc oublié tes crimes , fes vertus ?
Mon coeur en eft rempli , s'il ne t'en fouvient plus
Tu n'offres à mes yeux qu'un fujet téméraire ,
Un lâche ufurpateur , l'oppreffeur de mon pere ,
Dont la main fume encor du fang trop généreux
De deux jeunes Héros , nes freres malheureux.
Que de traits differens Hercule me préfente !
Sa vie eft de hauts faits une fuite éclatante.
Les jeux de fon berceau font de fameux exploits ;
Dès l'enfance il punit , il fubjugua les Rois.
Le Lion de Némée & l'Hydre renaiſſante ,
L'horrible Sanglier qui ravage Erymanthe ,
Le Taureau de la Crete, & ces Dragons aîlés ,
Dont l'air eft obfcurci , les champs font déſolés ;
Tous, malgré leurs détours, leur force, leur adreffe
Succombent fous les coups de fa main vengereffe..
Est- il quelque brigand dont il n'ait triomphé ?
Sufpendu dans fes bras , Autée et étouffé.
Le triple Gérion , Dioméde , Thirréne ,
De leurs noirs attentats portent la jufte peine.
Accablé fous le poids dont il eſt ſurchargé,
Atlas du faix des Cieux eft par lui foulagé ;
Des Titans écrasés fous les monts qu'il entaffe,
A l'envi de la foudre , il réprime audace ;
Il brife les rochers , il réunit les mers :
M A I.
157 1751.
Pour le bien des mortels , pour leurs befoins divers
Pour extirper le crime , à fon bras invincible
Il n'eft jamais d'obftacle , il n'eft rien d'impoffible,
Et dans tous les travaux ne prenant pour objets
Que le bonheur du monde & la gloire & la paix ,
It dédaigne le Trône , il ne veut pour tout titre ,
Qu'être appellé des Rois le vengeur & l'arbitre.
En un mor digne fils du Souverain des Cieux ,
Pour obtenir enfin fa place au rang des Dieux ,
Alcide a- t'il encor des tyrans à réduire ?
Oui , tremble , il en eſt un qui lui reſte à détruire.
Mais de tous les genres où M. de Morand
s'eft exercé , il n'en eft point pour
lequel il ait marqué plus de talent que
pour le Lyrique. On trouve fans contredit
dans les vers qu'il nous a donnés pour être
chantés , toute cette douceur , cette hatmonie
, cette variété , & cette coupure
qui leur eſt ſi néceffaire , & qui facilite &
fort le travail du Muſicien : & je puis ajourer
que dans fes Ballets & fes Divertiffemens
, il a fçu dans chaque Acte mettre
de l'action , de l'interêt , un noeud , un
dénouement , & une marche très -Théatrale .
Enfin dans fes vers , comme dans fa profe ,
on trouvera partout l'efprit folide , &
F'homme de goût ; on voit qu'il n'a jamais
travaillé au hazard , & fans avoir bien
examiné fon fujer , qu'il a toujours bâti
158 MERCURE DE FRANCE
fur de bons fondemens . Je ne crains pas
d'en trop dire , perfuadé que vous en pen- !
ferez peut- être plus , quand vous aurez lû
fes ouvrages ; mais au cas que l'amitié qui
me lie avec lui m'eût prévenu trop avantageulement
pour fes productions , je conviendrai
de bonne foi des fautes que vous
y remarquerez , car je ne prétends pas que
mon ami ait le privilége exclufif de n'en
avoir point fait . J'avoue qu'il y en a
plufiers , mais je doute qu'on en trouve,
beaucoup de celles qui choquent les régles,
le bon fens & le bon goût ; il a peut -être
trop negligé de fe conformer à la mode
du fiécle.
Je fais avec les fentimens que vous me
connoiffez, mon cher Comte , & c..
De Guenet..
A Paris le 1 Avril 175.1...
du
NOUVELLE DECOUVERTE du Microf
cope Solaire Universel , par le moyen
quel l'on peut obferver fucceffivement
avec toutes leurs couleurs , & d'une gran
deur très- conſidérable , les images des ob
jets quelconques , foit qu'ils foient abfolument
opaques , foit qu'ils foient plus ou
moins tranfparens , depuis les invifibles à
Rail nud , jufqu'aux objets qui auroient:
MA T.. 175r 159 .
un pouce & demi , & plus de diamètre .
Par M. l'Ange de la Maltiere , Capitaine
au Régiment Dauphin , Infanterie , de
l'Académie des Sciences , Belles Lettres ,
& Beaux Arts de Rouen .
L'Auteur de cette découverte , informé
depuis peu de Paris , que fur le fimple
récit des effets de ce nouveau Microſcope .
plufieurs Opticiens , Artiftes de cette Ville
, travaillent affidument à en deviner
ou à en imaginer la conftruction ; follicité
par fes amis , fe croit obligé de déclarer au
Public , qu'il y a près d'un an qu'il a conçu
la premiere idée de cet inftrument d'opti
que , & qu'il a eu le bonheur de le faire
exécuter avec affez de fuccès. Au refte , il
n'eft point jaloux que ces fçavans Artiftes;
cherchent à conftruire ce Microfcope So-.
laire univerfel ; il defire même , par l'inté
rêt qu'il prend aux progrès des Sciences ;
& des Beaux Arts , qu'ils trouvent quel
que Méchanifme beaucoup plus parfait que:
celui qu'il a imaginé.
pro- Ce nouveau Microſcope , outre la
prieté de faire obferver les objets opaques .
naturels , & les plus ou moins diaphanes ,
a encore celle de repréfenter en très-grand
les petits ouvrages de l'Art , tels que dess
bas reliefs antiques fur les agathes , des
médailles , portraits.en mignature , ou , en:
160 MERCURE DE FRANCE.
émail , &c. Quand bien même ces ouvra
ges auroient jufqu'à quatre à cinq pouces
de diamètre , tous ces objets font repréfentés
par cet inftrument d'optique avec
toutes leurs couleurs , & quoique confidé
rablement groffis , leurs images n'ont
point cette rudeffe & ces afpérités délagréables
, que la loupe la plus forte fait découvrir
dans tout ce qu'elle groffit. Diffe
rentes modifications de lumiere , dont cette
machine eft fufceptible par fa conſtruc
tion , préviennent ce défagrément. On
peut même aifément deffiner en grand les
objets fur leurs images , fi ce Microſcope
eft affez folidement conftruit pour n'être
pas fujet à des mouvemens nuifibles à cette
opération .
L'Auteur de cet inftrument d'optique
eut l'honneur de lire le mois de Mars dernier
, à une Séance de l'Académie de
Rouen , un Mémoire raifonné fur cette
nouvelle découverte. Il a pris foin d'y expliquer
les effets du Mifcrofcope Solaire
univerfel , avec les démonftrations , relati
vement à l'optique , toutes rendues fenfi
bles par les figures qu'il a crûes néceſſaires
pour en faciliter l'intelligence. Il n'a
point jugé à propos d'y parler du Méchanifme
particulier des mouvemens du porteobjet
, ni de plufieurs autres parties mobi
1
71
M A I. 161
1751.
les , qui entrent dans la conftruction &
Pulage de cette machine , fes effets pouvant
très-bien fe démontrer fans y confondre
cette espéce de détail, qui ne concerne que
les Méchaniques.
On compte tôt ou tard faire part de ce
Mémoire au Public , foit en entier , foit par
extrait dans les Journaux .
BEAUX- ARTS.
E Sieur J. Ph. le Bas , Graveur du Ca-
Linteo ,voulant confirmer par
>
de nouveaux ouvrages la réputation qu'il
s'eft acquife , vient de mettre au jour fept
morceaux ; cinq d'aprés David Teniers , &
deux d'après Wouvermens. Nous en allons
donner une legére defcription.
Quatrieme Fête Flamande.
Cette Fête de Village eft une des plus
compofées , que nous ayons de ce Peintre
fécond ; la naïvété & la variété des attitudes
ne peuvent être mieux rendues ;
une maifon de payfan fait le fond d'une
partie de ce Tableau , un lointain plus ·
éloigné repréfente un Château , duquel on
voit fortir une compagnie plus noble , &
162 MERCURE DE FRANCE.
qui paroît attirée par la joie , dont tout le
peuple eft animé , jufques fur les plans
plus éloignés. Ce feroit faire tort à une
compofition fi étendue , que de la décrire
plus en détail. La variété du deffein dans
la même action peut intéreffer dans un Tableau
, & devenir monotone dans la defcription.
Cette Eftampe eft dédiée à Mad . la
Marquise de Pompadour, & de la même
grandeur que le Tableau original qui fe
trouve dans le Cabinet de M. le Comte
de Choiſeul.
Les Pêcheurs Flamands.
Ce fujet repréſente le bord de la mer ;
quatre Pêcheurs , qui font l'objet principal
de ce Tableau , font placés autour d'un
baquet , deſtiné pour contenir le fruit de
leur travail , un enfant remuant un panier
à leurs pieds , il en fort plufieurs poiffons
& quelques coquillages , rendus avec la
plus grande vérité. La mer n'eft point orageufe
, mais elle exprime , ainfi que le
Ciel , les brumes de la Hollande ; la plage
eft terminée par une dune , fur laquelle il
y a une espéce de tour , derriere laquelle
on voit un Arc-en- Ciel. Ce Tableau eft
du Cabinet de M. le Comte de Vence.
MAI.
1751. 163
Vue de Skervin .
Teniers a rendu dans ce Tableau la
fituation de ce petit Village , qui fert f
fouvent de promenade aux Habitans de la
Haye ; il en a placé plufieurs de l'un & de
l'autre fexe fur le rivage , & qui fe prome
nent en effet : le ciel eft fort bien rendu ,
la mer eft ornée de quelques barques , &
les flots ne peuvent être mieux exprimés. Ils ont donné occafion à M. de Moraine
de placer ces vers au bas de l'Eftampe :
Le flux & le reflux qui couvrent cette plage ,
Des effets de l'amour ſont la parfaite image ,
Et tandis qu'en ce lieu , je vois que de concert ,
Ces trois fages amans , & ces trois jeunes Dames
Se tiennent féparés , pour mieux cacher leurs
flâmes ,
Leur coeur eft plus ému que les flots de la mer.
Septiéme Vue de Flandre.
Ce petit Tableau ne confifte que dans
un paylage , compofé d'une maifon & de
quelques arbres fur le bord d'un étang ;
trois payfans debout fur le premier plan ,
paroiffent occupés de leur converfation
le ciel eft chargé de nuages & de pluye ,
& le coup de jour qu'il laiffe échapper eft
très- piquant & très bien rendu. Cette
164 MERCURE DE FRANCE.
Planche eft dédiée à M. Slodtz , l'aîné ,
Sculpteur , & Deffinateur des Menus Piaifirs
du Roi.
HuitièmeVue de Flandre.
voit
Ce petit payfage , qui fait pendant au
précédent , eft compofé d'une maifon de
paylan & de quelques arbres ; on y
quatre hommes dans des attitudes fimples .
& naturelles ; la nuit qui s'approche , &
la lumiere que la Lune répand à fon levé ,
produit un effet admirable. Cette Eſtampe
eft dédiée à M. Slodtz de Saint Paul ,
Sculpteur du Roi , Adjoint & Profeffeur
dans fon Académie de Peinture & de
Sculpture.
Neuviéme Vue de Flandre.
Teniers a repréſenté dans ce Tableau
une campagne délicieuſe , coupée de pluhieurs
ruiffeaux , & dont la fécondité eft
marquée par les differens animaux de baffecour
, qui y font répandus ; on voit fur le
devant , à droite , une maifon de payfan ,
devant laquelle plufieurs hommes de la
Campagne chantent & boivent ; une jeune
fille , qui tire de l'eau d'un puits , paroît
attentive à leurs chanfons . Ce morceau eft
dédié à Milord le Comte de Caſtlemain.
L'original eft dans le Cabinet de M.de la
Live de Jully.
MA I. 1751. 165
La petite Fermiere.
Ce petit morceau en hauteur , eft d'après
Wouvermens ; il repréfente deux chèvres
& un chévreau ; une des deux chèvres eft
élevée fur fes deux pieds de derriere pour
brouter les branches d'un arbre , au pied
duquel une jeune payſanne eft à genoux ,
qui tire le lait de l'autre chévte. L'Eftampe
eft dédiée à M. de la Live de Jully.
Le Parc aux Cerfs.
Cette Eftampe fait pendant à la précédente
, elle est d'après le même Maître ; on
y voit un cerf & quatre biches , dont deux
font fur le devant ; deux lapins d'une forte
proportion , en les comparant aux autres
animaux , font encore fur un plan plus rapproché.
Cette Eftampe eft dédiée à M.
Vanfchorel , Ecuyer Seigneur de Wilryck ,
& Echevin & Grand Aumônier de la Ville
d'Anvers.
Monfieur le Bas vient encore de mettre
au jour un premier Livre , compofé de
vingt fujets , pour fervir de principes pour
payfage à ceux qui veulent apprendre à
deffiner à la plume,
Un fecond Livre , compofé de treize
feuilles , destiné pour les Sculpteurs , Peintres
& Orfévres , & pour leur indiquer des
Lupports pour les armoiries.
66 MERCURE DE FRANCE
Nous devons annoncer les deux Eftampes
, que M. Duflos vient de mettre au
jour , d'après M. Boucher : elles forment
des pendans , non- feulement par leur gran
deur , mais par la nature des fujets. L'un
repréſente un retour de chaffe de Diane
& l'autre Erigone vaincue. Il eft inutile
après avoir nommé l'Auteur , de dire que
les fujets font agréablement rendus. En
effet , Diane , affife au pied de plufieurs
arbres , ayant à fes côtés les armes , fes habits
& plufieurs piéces de gibier , qui font
les fruits de fa chaffe , détache le feul bro
dequin qui lui refte , pour ſe baigner dans
un ruiffeau qui coule fur le premier plan du
Tableau ; trois nymphes de fa fuite font
arrivées devant elle , & s'entretiennent
d'un oiſeau qu'elles tiennent , & qui leur
a donné , fans doute , plus de peine à prendre
que les autres ; ce groupe agréable a
pour fond des rofeaux , & un fond de
ciel d'une couleur & d'une fraîcheur ad
mirables.
Erigone eft affife aux pieds de plufieurs
feps de ' vigne , elle s'appuye fur une de
fes compagnes , dont elle eft fort peu or
cupée , mais qui paroît dans la confiden
de Bacchus , puifqu'elle lui montre u
très-belle grappe de raifin. L'attitude & ie
maintien de la figure dominante indique
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
1
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
IA I. 1751 . 167
s effets de l'amour , quand
it dans un coeur. On acheve de
cre des fentimens d'Erigone ,
on dont elle prend & reprend
are la corbeille de raifins , qu'un
préfente avec un air malin. Un
Sur , un peu plus fur le devant du
enrichit le groupe & concourt
puifqu'il tient des raifins pour
ater à Erigone , au cas qu'elle n'ait
core affez reffenti d'impreffion
iers. La beauté des chairs , la ri
es draperies , & l'agrément du
expriment le fujet avec beaucoup
es ; tous ces differens effets font
endus par M. Duflos. Le Public
fans doute , à ces deux Eftampes
ce qui leur eft dûe.
CHANSON.
cchus , dans ce repas tu vas perdre ta gloire ;
' offres vainement un jus délicieux ;
l'aimable Iris , fixe feule mes yeux ,
Et je n'ai pas le tems de boire.
168 MERCURE DE FRANCE.
L
SPECTACLES.
Extrait du Prix du Silence.
E caractére fingulier de la Marquife
forme feul toute l'intrigue de cette
Piéce , dont elle eft l'Héroïne. Elle eft , à
la bien définir , capricieufe par un excès
de raifon , & mifantrope par un accès de
jaloufie . Son coeur aime , malgré lui même,
& prefque à fon infçu', Lifidor qu'elle a
banni . Elle ne fe fait un amuſement de
rendre tous les rivaux ridicules , que pour
s'étourdir fur l'eftime fecrette , mais trop
tendre , qu'elle a pour lui. Elle développe
elle-même le fond de fon caractére dès la
feconde Scéne du premier Acte , où elle
paroît avec Léandre , fon frere. Comme
il arrive de la campagne , il lui demande
s'il eft vrai qu'elle fe remarie , ainfi qu'il
vient de l'apprendre . Elle répond en
riant , que ce mariage n'eft qu'une fiction
qu'elle a imaginée , pour allarmer la cohue
de fes amans , & pour s'en amufer . Léandre
la blâme de ce bizarre procédé , en
lui difant :
Vous n'êtes point coquette à la rigueur ;
Mais vous en avez l'air , & tout peſé , ma ſoeur ;
La
MAI. 169 1751.
La fageffe trop étourdie ,
Dont le maintien n'eft pas décent ,
Nuit plus dans le public que le vice prudent ,
Qui des traits de la modeſtie
Sçait le masquer adroitement ;
Des dehors , non du coeur , votre gloire dépend.
La Marquife , touchée de ce reproche ,
lui dévoile le fond de fon ame , & fe juftifie
, en lui avouant qu'elle avoit été la
victime de fon premier choix ; que l'hymen
l'avoit cruellement détrompée , &
que le Marquis , d'un amant très - aimable
, étoit devenu un tyran dur , un époux
odieux , qui vouloit feul avoir le droit d'ê
tre infidéle ; qu'elle avoit déguifé en public
fon chagrin , mais qu'au fond du coeur elle
n'en avoit pas moins conçû d'averfion
pour le mariage & pour les hommes , malgré
les grands biens , dont il l'avoit enrichie
à fa mort.
Mais pourquoi changer de conduite ,
lui dit Léandre ? en voici la raifon , répond-
elle.
L'éclat de ma fortune a rempli ma maiſon
D'une foule d'amans que l'intérêt attire ;
De ces avares foins mon coeur n'eft point flatté ,
Je n'en fais point d'honneur à ma beauté ;
C'eft pour mes biens qu'elle foupire :
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Voilà l'objet , dont ils font tous éptis ;
Leur avantage les occupe ;
Dans ma pofition , il n'eft que deux partis ,
Ou de m'en divertir , ou d'en être la dupe.
Le premier eft plus fage , & ma railon l'a 'pris.
Soit pour les éprouver , ou foit pour m'en défaire,
Je joue exprès , forçant mon caractére ,
La petite maîtreffe , & les aits étourdis ;
Je porte les écarts jufqu'à l'extravagance.
Tous mes propos n'ont pas le fens commun
Mes procédés font pleins d'impertinence ,
Mais par malheur , je n'en dégoûte aucun .
Plas je fuis folle , & plus leur fottiſe m'encenſe ,
Plus j'accrois leur nombre importun ,
Le do d'extravaguer attire l'affluence .
Auprès des hommes d'à préfent ,
C'eft un droit pour leur plaire , & fi l'on n'eft
frivole ,
Si mon fexe , comme eux n'eft leger , inconftant ,
Railleur , faux , finguliér , bizarre , inconféquent ,
Il eſt d'un mauvais ton , & leur troupe s'envole ;
Il faut leur reflembler pour être leur idole .
Sur ce que Léandre lui fait entendre ,
qu'elle veut cependant avoir leur hommage
, elle l'interrompt , en difant :
C'est pour les démafquer que je les flatte tous ;
Ils veulent marcher für nos traces ,
Mais leurs efforts font fuperflus ,
AM AT 1.17510 MAI. 1171
Car ils défigurent nos graces ;
Ils outrent nos défauts , & n'ont pas nos vertus.

Nous convenons , répond il , de votre
fupériorité , nous vous lotons. Eloge infultant
, s'écrie la Marquife ;
Votre mépris pour nous fait votre politeffe ;
Vous nous traitez comme un enfant ,
1
Qui vous dit une gentilleffe';
Si votre orgueil le flatte en ce moment
C'est par égard pour fa foiblefle ,
Et par compaffion , vous lui faites carrefle .
Elle ajoute dans fa vivacité.
La fureur de parler eft le vice des hommes ,
Ils font tous indifcrets plus que nous ne le fommes.
Un triomphe éclatant pour leur fatuité ,
Eft de ternir l'honneur d'un fexe fans défenfe,
Dont le plus grand défaut eft fon trop de bonté
Pour des ingrats , prompts à lui faire offenfe ,
Parce qu'ils font toujours fürs de l'impunité.
Les perfides entr'eux ont plus de probité ,
Par la crainte qu'ils ont d'une jufte vengeance ;
Ils font le mal par volupté ,
Et fuivent l'honneur par prudence.
Son frere lui témoigne alors la crainte
où il eft , que cette prévention ne falle
tort à Lifidor , fon ami : Ah ! ne m'en par
lez point , réplique - t'elle :
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
Je l'ai banni pour le connoître ,
Et je Pai dévoilé ; mon art a réufi ,
C'eft l'inconftant , honteux de l'être .
Léandre lui protefte que Lifidor lui eft
toujours fidéle , & qu'il a rempli aveuglément
les ordres.
Pour fuivre Hortenfe à la campagne , ir
terrompt la Marquife , par un trait de jaloufie
fecrette qui lui échappe . Léandre
juftifie fon ami , en apprenant à fa foeur
qu'il eft toujours trifte loin d'elle. La Marquife
, pouffée par ce même dépit qu'elle
veut déguiſer , réplique auffi- tôt.
C'eft-la fon caractére ; il aime triftement ,
Il foupire , il adore avec mélancolie.
Moi , je hais , il eft vrai , mais avec enjouement ;
Ma haine faifit tout par le côté plaifant ,
Et pour la rendre plus jolie
Je lui donne toujours l'habit de la folic,
C'eft fous cette couleur qu'elle fe montre
dans toute la piéce.
Du Bois , fon valet - de chambre , vient
lui annoncer que Pafquin , Frontin , Jaſmiu
, la Tulipe , la France , Champagne ,
Bourguignon , attendent dans l'anti- chambre
, & que chacun d'eux eft chargé d'un
billet doux pour elle . La Marquife dit à
du Bois de prendre ces billets , qu'elle y
MA 1 1751: 173
fera réponſe , qu'ils n'auront qu'à Pattendre
, & que lui , du Bois , la leur remettra
Arlequin entre , comme du Bois fort , &
informe la Marquife du retour de Lifidor.
Il veut s'étendre fur l'état préfent de fon
Maître , mais elle lui ordonne d'abréger ;
Arlequin réplique :
Soit ; en trois mots je m'énonce ;
Madame , Monfieur vous écrit :
Tenez , lifez , faites réponſe ;
Elle preffe ,j'attends , j'ai dit.
Pendant qu'elle fait la lecture de la Lettre
de Lifidor , du Bois rentre , chargé de
plufieurs billets , qu'il remet à fa Maîtreffe
; elle lit le premier que le hazard lai
préfente , & qui eft conçû en ces termes :
Qui de nous eft l'époux , dont vous cachez le
nom ?
Pour réponſe un feul mot , écrivez. Rofimon .
Ce Rofimon eft un cousin de Lifidor
Important à la glace ,
Le fang-froid de l'orgueil eft empreint fur fa face
Il croit vous honorer de vous répondre un mot ;
Il faut fouvent finir la phraſe qu'il commence ,
Et ne pouvant jamais conftruire ce qu'il penfe ,
Au ton d'un fat i joint l'esprit d'un fot.
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
La Maquile paroît approuver le laconifme de ce
biller , & condamner celui de Lifidor , qu'elle trouve
crop diffus.
Avec précision j'aime que l'on s'explique ;
Léandre lui répond , pour juftifier fon ami ;
Eh ! le peut-on quand on eft bien épris ?
Non , l'amour eft prolixe , & l'orgueil eft précis.
Dans l'embarras où elle eft , de répondre à dix
billets à la fois , du Bois , qui lui tient lieu de fecretaire
, lui conſeille , pour avoir plutôt fait , de
ne faire qu'une réponſe circulaire , qui fervira pour
tous les dix . Oui , j'approuve , dit- elle , cette
idée.
Elle m'offre un moyen de tendre un heureux
piége
A leur amour propre indifcret ;
C'eft où je les attends ; mon frere , l'avouerai-je ?
Mon triomphe feroit parfait ,
Si j'avois le bonheur de rendre d'un feul trait ,
Ridicule à jamais leur troupe qui m'affiége
Si ma jufte haine pouvoit
En elle humilier tous les hommes enfemble ,
Dans chacun d'eux punir avec éclat
Tous les vices divers que leur fexe raſſemble ,
Jouer le fourbe , & châtier l'ingrat ;
Tromper l'avare , & confondre le fat :
Si je pouvois enfin , rendre guerre pour guerre ,
Au médifant qui nous noircit ,
"
Et fans pitié livrer au fiflet du Parterre
Tous ceux qui contre nous abuſent de l'efprit.
1
MAI. 17518
175
Elle rentre avec du Bois , & Léandre fort pour
allerjoindre Lifidor , en difant ,
Forçons la haine à lui rendre juftice ,
Et que l'amour conftant fubjugué le caprice ,
Ou l'excès de raiſon qui domine ma foeur.
Lifidor ouvre le fecond Acte , avec Léandre ,
qu'il a rencontré en chemin , & qu'il oblige de
revenir fur les pas , & de l'informer , avant que de
voir la Marquife , des difpofitions où elle est à fon
égard : il lui demande avec empreffement fi elle a
reçû fon billet , & fi elle y fera réponſe . Léandre
Ini dit qu'elle eft occupée à l'écrire , mais qu'il ne
doit pas lui cacher qu'elle le foupçonne d'aimer
Hortenle.
Il falloit la défabufer ,
Et lui dire qu'elle eft ta femme ,
Interrompt Lifidor avec vivacité. Léandre lui
répond :
Peux-tu bien me tenir un langage pareil ,
Toi , le feul confident , le témoin , le confeil ,
Du fecret hymen qui nous lie ?
D'un filence profond fa fortune dépend ;
D'un oncle rigoureux tu fçais qu'elle l'attend :
Lifidor s'excufe par ces deux vers .
Un amant allarmé s'oublie ,
Et fon trouble le rend diftrait,
Arlequin furvient , & lui apporte la réponse de
Ja Marquife , Lifidor l'ouvre en tremblant, & y lit
ces mots :
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
C'eft Lifidor que je choifis ;
Qu'il taife fon bonheur ; ma main eft à ce prix.
Il est au comble de la joie ; Arlequin s'en glorifie
, & fort , enchanté de fon nteffage.
Léandre , qui paroît plus réservé , recommande
à fon ami la difcrétion que fa foeur exige ; lui
confeille fagement de modérer fon tranſport , & le
laiffe avec Rofimon , qui entre avec fa froide
gravité.
Rofimon , après un falut de protection , confeille
à fon coufin de fe retirer . Lifidor le badine
fur fa confiance phlegmatique. Rofimon piqué ,
lui répond :
Mais à la fin , je prendrai feu.
Lifidor réplique :
Toi , prendre feu ! je t'en défie ;
Malgré tout mon refpect , trouve bon
Rofimon .
que j'en rie,
C'est trop mettre ma gloire en jeu ;
A mon amour , quand il perſiſte ,
Apprends donc , que rien ne réfifte ,
Et mon ardeur eft faite ....
Si doux ,
Lifidor.
Pour geler ?
Rofimon.
Un feu fi doux remplit mon ame.
que
Lifidor.
fa chaleur ne doit pas te brûler ,
Et tu dois tranfir dans ta flâme.
M A I. 177 4751:
Rofimon , pour le punir de fa plaifanterie , devient
indifcret , & lui préfente la réponſe circulaire
quela Marquife a faite à tous fes amans. Lifidor
la lit , avec autant de furpriſe que de douleur , en
Voyant que c'eft le même billet qu'il a reçû , &
qu'il n'y a que le nom de change. Rofimon le
quitte triomphant , en lui difant:
Rends moi ce garant de ma gloire:
Tu raillois ; à mon tour je me mocque de toi,
Et par ce trait qui comble ma victoire ,
Je te laifle en partant , beaucoup plus froid que
moi.
Pour achever de pétrifier Lifidor , Dorante fur
vient ; autre rival , & autre fat , mais plus étourdi
que Rofimon , quoique pour le moins auffi fot ,
en formant fon contrafte. Il vient avec empreflement
& avec enthoufiafme , lire le billet banal qu'il
a reçû de la Marquife , à Lifidor qu'il fait fon
confident , malgré lui , & fort enfuite enchanté de
fa bonne fortune , fans prendre garde au combled'étonnement
de Lifidor , qu'il laiffe auffi étourdiment
qu'il l'a abordé .
foa Arlequin vient avertir fon Maître ,, que
Avocat le prie de paffer au plutôt chez lui pour
fon procès , qui preffe. Lifidor s'écrie :
Mon Avocat ,
Mon Avocat , morbleu m'ennuyer
Arlequin répondr
Mais , c'eft un droit de fon état
Comme il infifte , Lifidor le renvoye , en l'e
chargeant de dire à fon Avocat , qu'il paffera chez.
hi dans la journée..
178 MERCURE DE FRANCE .
Du Bois entre , en éclatant de rire , Lifidor lui
en demande le fujet ; du Bois répond qu'il rit de
lá fottife de fes rivaux , & du plaifant effet qu'a
produit l'envoi de la réponſe circulaire que fa
Maîtreffe leur a faite ; que cette rufe a ſervi à mettré
au jour leur indifcrétion & leur fatuité . Il
ajoute que Dorante , qui les avoit tous tirés en
particulier pour leur lire à chacun fon poulet ,
venoit par - là de dévoiler le mystére , & que toute
la troupe s'étoit réunie pour mieux l'éclaircir ,
quand Madame eft furvenue & les a voulu congé
der , après les avoir vivement plaiſantés , mais
qu'ils fe font jettés à fes genoux , pour la prier de
changer leur châtiment , & qu'elle les a tous condamnés
à garder un profond filence pour expier
leur indifcrétion . Ainfi , dit ik , déformais
Madame va fe voir fervir par des muets ,
Et faluer par des pagoles .
Lifidor répond , qu'il en riroit dans un autre
tenis , mais que du caractére , dont il connoiffoit la
Marquife , il n'en devoit pas attendre un traitetement
plus doux . Du Bois lui dit d'efpérer & de
faifir , pour lui parler , ce moment où elle paroît
feule.
Lifider l'aborde en tremblant ; elle lui demande
qui lui infpire cette crainte , il lui avoue franchement
, que c'eft fon caprice inconcevable , & que
le procédé du billet l'avoit beaucoup furpris : vous
l'avez fur le coeur , dit- elle , mais j'ai voulu démaf.
quer votre fexe.
A tout Paris je devois cet exemple ,
Pour la gloire du mien qui doit donner le ton
MAI.
1751. 179
Lifidor.
Mais il le donne auffi : vous êtes nos oracles
Dans les cercles , dans les ſpectacles .
La Marquife..
Ou toujours les premiers vous courez follement ,
Pour étaler votre figure ,
Et pour faire , Meffieurs , briller votre parure ,
Plutôt que votre goût & votre jugement ;
La nouveauté fait votre yvreffe .
Moins frivoles que vous , nous n'y courons jamaiss
Que quand l'ouvrage eft bon , & qu'il nous
intéreffe ;
Notre préfence eft le fceau du fuccès ,
Et nos larmes font mieux l'éloge d'une piéce ,
Que tout ce vain fracas , & ces battemens fots ,.
Que vous donnez mal- à- propos ,
Toujours aux cris , jamais à la jufteffe.
Si vous en jugez bien , vous êtes nos échos.
Elle ajoute.
Mon fexe eft fait pour gouverner le monde;,
Par la raiſon , plus que par la beauté.-
Lifid or répond galamment.
Tous les hommes ici lui cédent la victoire ;;
Ils font à fes genoux , fans être humiliés ,.
Ex moi- même... , .¨·
La Marquife.
Arrêtez , vous êtes à ſes pieds” ,,
Pour fa honte fouvent , & jamais pour ſa gloire?-
Hvji
185 MERCURE DE FRANCE.
Il l'affûre
que cette gloire n'a rien à craindre de
l'hommage relpectueux d'un amant , tel que lui ,
qu'il eft fidéle , vrai , difcret , fincére ; & modefte,
interrompt la Marquife malignement ; elle lui fair
entendre , qu'elle a la même opinion de fa conftance
que de fes autres vertus. I le plaint de ce
doute injurieux , & qu'il eft bien mal payé de fon
exil. Elle lui répond , qu'il y paffoit les jours avec
Hortenfe. Il fe juftifie , en lui difant qu'Hortenfe
en ɛime un autre . Elle lui demande avec vivacité
le nom de cet amant. Il lui réplique que c'eft un
fecret qui n'eft pas le fien . Ce refus redouble la
curiofité de la Marquife , qui donne le choix à
Lifidor , ou de lui en faire promptement la confifidence
, ou d'éviter fa vue pour jamais. Lifidor ,
que l'intérêt de Léandre oblige de fe taire , fe récrie
contre l'injuftice de fa foeur , & lui reproche.
qu'elle le traite plus mal que fes rivaux. La Marquife
répond :
Vous êtes plus coupable ; ils ne font que des fots ;
Et c'eft affez contr'eux de la plaifanterie ;
Un travers éclatant diffipe mon ennui ,
Il exerce mon ironie.
Je ris d'un ridicule , & je vis avec lui ;
Mais un vice mafqué , qui veut tromper autrui ,
Me donne de l'humeur , & je le congédie.
Elle le renvoye en conféquence : je vous don
ne , dit elle , encore une heure par grace , pour
vous déterminer.
Mais ce tems écoulé , fans appel je prononce ;
Et je vous bannis fans retour ;.
Adieu , profitez bien de cette heure du jour ,
Voilàma derniere réponſe,
MAI. 1751. 181
Lifidor fe retire , en s'écriant :
O
ferment ! ... O fecret ! qui tiens mon coeur.
lié !
Comment rompre aujourd'hui ta chaîne ,
Et défarmer l'injufte haine ,
Sans trahir l'austére amitié ?
Le troifiéme Acte commence par une courte
Scéne entre la Marquife & du Bois , devant qui
elle fe felicite d'avoir trouvé le moyen de fe débarafler
de la pourſuite de fes amans indifcrets , qui
n'ont pú garder le silence unejournée entiere, & qui
ont préféré l'exil au tourment de fe taire. Lifidor
revient pour la prier de lui accorder un furfis des
plus courts.. Vous fçaurez , dit il , demain le fecret.
d'Hortenfe. Ce fecret ne m'intéreffe plus , interrompe
la Marquife ; tenons des difcours plus
agréables . Vous êtes à préfent dans la pofition de
vos charmans rivaux. Vous les égalez en difcrétion
. Lifidor trouve la comparaifon injurieufe g
mais elle lui dit qu'il faut traiter la choſe gayement
d'une façon legére , & qu'il ne recevra plus
d'elle de billet tendre , qu'il les cache trop mal . Il
protefte qu'il a caché le fien ; oui ,,répond- elle .
Marton le fait par coeur. Sur ce qu'il accufe l'ins
difcrétion de fon valet , elle lui réplique :
Qu'un Maître doit toujours répondre
De l'imprudence de les gens,
Il paffe condamnation , & veut fe jetter à fes
pieds. Oh ! point de pathétique , dit- elle , le ton
badin eft le feul qui convient . Illa prie de prononcer
fon arrêt. La Marquife répond qu'il eft
tout prononcé , qu'ayant commis le même crime ,
182 MERCURE DE FRANCE.
il doit fubir la peine de fes rivaux , & perdre la:
parole comme eux. Il y foufcrit , en difant :
Un foupir... un regard , fçaura me conſoler ;
Vous permettrez d'ailleurs que je foupire..
La Marquife.
Oui , vous pourrez , Monfieur , même gemir ,,
pleurer , rire ,
Chanter , fi vous voulez , mais fans articuler.
Lifidor la preffe tendrement de garder le filence:
avec lui , en lui repréfentant que l'intérêt du beau
fexe le demande , & qu'elle le doit pour montrer
à tous , que les femmes l'emportent fur les hom
mes en difcrétion même. Ce difcours la pique:
d'honneur , elle accepte le parti généreufement ,.
& paroît fi fûre de la victoire , qu'elle confent que:
le premier d'eux qui parlera , devienne fujet de
l'autre , & reçoive fes loix. Elle ordonne en mê
me tems à du Bois de leur fervir d'interprête , &
commence à garder un auftére filence , que Lif
dor obſerve en même tems avec une égale lévérité.
Arlequin entre , & veut parler à fon Maître ,
qui lui donne un fouffet ; il demande à quel propos
cette infulte du Bois lui répond que c'eft
pour avoir parlé du billet , & que Monfieur eft
devenu muet , auffi-bien que Madame. Arlequin
dit , qu'il n'eft pas queftion de ce badinage , qu'on
va juger l'affaire de fon Maître , que fon Avocat
l'attend , qu'il s'agit de cent mille livres , & que
pour peu qu'il tarde , il rifque de les perdre . Lifidor
ne répond rien à ſon valet , mais il fait enten
dre par fes geftes , qu'il voudroit écrire à la Mar
quife , fi elle veut le permettre . Elle y confent par
un coup de tête. Lifidor , après avoir écrit , préMAI.
175г. 183
fente fa Lettre à la Marquife , qui fait figne à du
Beis de la prendre , & de la lire tout haut.
Du Bois lit.
Mon intérêt n'eſt rien , mon
mole ,
amour vous l'im--
Mais au défaut de la parole ,
Il m'infpire lui-même un moyen qui me rit ,
1
C'eft de converfer par écrit ;
Les entretiens font tout ; pour animer les nôtres ,.
Nos gens nous prêteront leurs voix .
Marquife , mes billets feront lûs par du Bois ,
Arlequin me fera la lecture des vôtres ,
Et nous nous parlerons fans enfraindre nos loir..
La Maquife fait réponſe ; du Bois la prend , &
la donne à Arlequin..
Il lit , en imitant le boufon..
J'adopte votre idée ; on peut en confidence
Par cet ingénieux moyen ,
S'avouer tout , Monfieur , fans rompre le filence .
Pour profiter des droits d'un fi doux entretien ,
Dites -moi le fecret d'Hortenfe ,
Et mon coeur vous dira le fien.
Au milieu d'une confervation fi nouvelle , Ro
fimon vient l'interrompré : comme il ne s'éroit :
pas trouvé à la Scéne qui s'étoit paffée au fecond:
Afte , il n'avoit pû être puni comme les autres ;;
if annonce à la Marquife qu'Hortenfe eft mariée
en fecret . A cette nouvelle elle paroît agitée. Da
Bois , fon fidéle interprête qui devine fon trouble ,
dit à Rofimon , que Madame voudroit fçavoir
184 MERCURE DEFRANCE.
quel eft celui qu'Hortenfe vient d'époufer. Rof
mon répond :
Qu'elle interroge Liidor ,
Chez Hortenfe on dit qu'il préfide ;
Il est fon ame en tout , fon confeil , fon appui.
La Marquife.
Ah , c'eft lui- même le perfide !
Lifidor.
Douce injure tranfport charmant !
Vous avez parlé la premiere ;
Je triomphe heureuſement.
Cet amant fidéle lui déclare qu'il n'eft pas l'é
poux d'Hortenfe. Qui l'eft donc , s'écrie- t'elle ?
c'est moi , ma foeur , lui dit Léandre , qui entre
transporté de joye , & qui vient la détromper , en
lui apprenant que l'oncle d'Hortenſe avoit donné
fon fuffrage à leur hymen fecret, La Marquife ,
heureuſement defabufée , donne la main à Lifidor,
en. difant :
Un feu fiplein de vérité
Ne permet plus que je balance ;.
Recevez le prix du ſilence ,
Que ma main donne à la fidélité.
Telle eft la marche théatrale de cette Piéce
Les morceaux que nous en avons rapportés , doivent
fuffisamment en faire connoître l'aimable
coloris. Cet ouvrage ingénieux eft adreffé à Mad.
la Marquife de Pompadour , & paroît fous fes aufpices.
Il fe vend chez la veuve Cailleau , Libraire,
Bue Saint Jacques..
MA I. 1751. 185
L'Académie Royale de Mufique a continué avec
le plus grand fuccès , juſqu'à la clôture de fon
Théatre , les repréfentations des fragmens , compofés
des Actes d'Iſmene , de Pigmalion & d'Æglé.
Le Vendredi 26, ils furent donnés pour la derniere
fois à la place de la Tragédie de Tancrede.
Le 17 , on donna pour les Acteurs une repréſentation
du Carnaval du Parnaſſe. Mlle Veftris , jeune
Danfeuſe , y danfa pour fon début un pas de deux
avec M. Veftris fon frere , qui a fait des progrès fi
rapides dans la danſe noble. Elle fut très - bien
accueillie , & le Public a conçu de grandes efpérances
de fon talent.
Outre le pas de deux , on avoit ajoûté un grand
air Italien que Mlle Fel exécuta : il eſt de M. Ga-
Lappy , célebre Compofiteur d'Italie.
Cet air fut fort goûté des connoiffeurs , & parut
faire une impreffion très - agréable fur le Public ;
it eft vrai que Mlle Fel y répandit cette légereté ,
ces graces , cette précifion , qu'elle met dans tout
ce qu'elle exécute. Les Etrangers furtout , accoûtu
més à ce feul genre de mufique , parurent étonnés
de fa prononciation, & de l'adrefle avec laquelle elle
a faifi les tournures délicates du chant Italien , en
évitant cependant la trop grande affe&tation , qui
quelquefois dans les meilleurs Chanteurs Italiens
frife la charge.
La perfection avec laquelle Mlle Fel rend tous
les traits de cette eſpece de chant,& ceux dont elle
embellit d'elle même les fonds qu'elle exécute ,
fuppofent dans une Françoife le travail le plus opiniâtre
, une connoiffance exacte & fort étendue des
fineffes & du fond de l'art ,& une facilité fort rare .
L'Air chanté par Mlle Fel , fut ſuivi d'une Pantomime
nouvelle , exécutée par Mlle Lany & Mi
Sodi , qui n'a point réuffi
186 MERCURE DE FRANCE:
Le Lundi 22 & le Mercredi 24 , on donna pour
les Acteurs , les Fragmens , le Pas de deux de Mlle
Veftris, & l'Air Italien de Mlle Fel .
A la repréfentation du Mercredi , M. Rameau,
qui relevoit d'une longue & dangereuſe maladie ,
parut à l'Operadans une des loges du fond. Sa préfence
excita d'abord dans l'Amphitéatre un murmure
qui fe répandit rapidement dans toute l'affemblée .
Il partit alors tout à coup un applaudiffement uni
verfel , & ce qu'on n'avoit point vû encore , l'Or
cheftre , qui étoit raffemblé , mêla avec tranſport
fes acclamations à celles du Parterre .
Ces mouvemens qu'excitoit dans le Public l'admiration
qu'il a conçue pour le talent extraordi
naire de M. Rameau , & qu'il fe plaît à manifefter
dans toutes les occafions , étoient ranimés encore
par la crainte qu'il avoit eue de perdre ce
grand Muficien , & par la joye que lui caufoit fon
retour à la vie.
M. Rameau vit la repréſentation de fon Pigma
lion , & partagea avec le Public le plaifir d'une
exécution excellente. Il fembloit ce jour là que
tous les Acteurs cherchoient à fe fu paffer. Mile
Puvigné , qui joue le rôle de la Statue animée , &
qui joint à la figure de l'amour , les charmes du
grand talent , & les attitudes des graces , parut plus
aimable encore que les autres jours. M. Jéliote
répandit plufieurs traits nouveaux dans l'Ariete , &
chanta le refte du rôle de la maniere la plus féduifante
: les Choeurs, les Balets, furent rendus avec la
plus parfaite précision , & l'affemblée nombreuſe
pendant le cours de la repréſentation & après
qu'elle fut finie , témoigna fon contentement par
les plus grands applaudiflemens..
MAI. 1751 187
CONCERTS SPIRITUELS.
Ladre compte , nous empêche de louer en
E grand nombre de Concerts dont nous avons
Jétail tout ce qu'on y a entendu d'excellente
mufique , de belles voix & de grands inftrumens..
fuffira de parler des nouveautés agréables que
activité & le goût de Mrs Royer & Captan ont:
réfentées au Public. Outre les Morets ordinaires,
on a donné trois fois In convertendo , Motet de M..
Rameau , fait il y a près de quarante ans. On y
découvre le getme de ce génie fublime , fertile &
brilant, qui devoit porter la mufique Françoife au
comble de fa perfection & de fa gloire . M. Cordeler
, Maître de la Mufique de Saint Germain.
PAuxerrois a donné Domine in virtute tua , nouveau
Motet , où l'on a trouvé d'agréables morceaux
de récit , & des Choeurs très-bien faits.
M. Rofe , Ordinaire de la Mufique du Roi , Deffus,
a chanté avec fuccès dans plufieurs Concerts.
On lui a trouvé le fon de voix agréable , & de la
précifion dans l'exécution. Le Public a vu avec
plaifir reparoître M. Bêche , Haute - contre , & il a
paru s'intéreffer aux progrès rapides de M. Gelin ,
Baffe- taille .
M. Wendling , Ordinaire de la Mufique de S.
A. S. le Duc de Deux Ponts , a joué un Concerto
de . flute . M. Ernft , Allemand , a exécuté ſeul un
Concerto à deux cors- de-chaffe . Cette nouveauté
a paru plus finguliere qu'agréable .
On a entendu avec étournement M. Baron , âgé
de, quatorze ans , & M. Moria , âgé de onze ans
exécuter des Concerto de violon avec une chaleur
& une précifion fingulieres pour leur âge .
Les applaudiffemeas que M. Chiabran , neyeu du
185 MERCURE DE FRANCE.
fameux M. Somis , & Ordinaire de la Mufique du
Roi de Sardaigne , a reçûs la premiere & la feconde
fois qu'il a parû , ont été pouflés dans la fuite
jufqu'à une espece d'enthouſiaſme. L'exécution la
plus aifée & la plus brillante , une légereté , une
jufteffe , une précifion étonnante , un jeu neuf &
unique, plein de traits vifs & faillans, caractérisent
ce talent , auff grand que fingulier . L'agrément
de la Mufique qu'il joue & dont il eft l'Auteur ,
ajoûte aux charmes de fon exécution .
Le Jeudi 25 Mars , jour de l'Annonciation le
Concert commença par une ſymphonie de M. Telleman
, enfuite par Cantate, Pl. 95, Motet à grand
Choeur de M. Martin . M. France Kermazin joua
un Concerto de Baffon . M. l'Abbé de la Croix
chanta Jubilate Deo , petit Motet nouveau . M, Canavas
joua feul . Le Concert finit par Dominus regnavit,
Motet à grand Choeur de M. Mondonville.
Le 28 , Dimanche de la Paffion , il commença
par une fymphonie de M. Telleman , enfuite Deus
nofter , Motet à grand Choeur de M. Cordelet Maître
de Mufique de l'Eglife de Saint Germain l'Auxerrois
;il y eut une fymphonie de Cors-de- chaffe.Mile
Fel chanta, Confitebor tibi Domine , petit Motet de
feu M. Fiocco ; M. Gaviniés joua feul ; le Concert
finit par Coeli enarrant , de M. Mondonville.
Le Mardi 30 , il commença par une fymphonie ,
enfuite Exaltabo te , Motet à grand Choeur de feu
M. de la Lande , dans lequel M. Rofe , Ordinaire
de la Mufique du Roi , chanta Miferator , Récit
de Deffus ; une grande fymphonie de M. Guillemain
, Ordinaire de la Mufiqué du Roi. Mlle du
Perey chanta , Cantate Domino , petit Motet de feu
M.Mouret; M.Canavas joua ſeul . Le Concert finit
par In convertendo Dominus , ancien Moret de M
Rameau
MAI 1751. 189
Le Vendredi 2 Avril ,il commença par une fymphonie
de M. Guillemain , Ordinaire de la Muſique
du Roi , enfuite Diligam te Domine , Motet
grand Cheur de feu M. Madin , un Concerto de
deux Hautbois de forêt , deux Cors-de- chaſſe & un
Baffon ; Quemadmodum , Motet à grand Choeur de
feu M. de Lalande ; M. Dupont joua un Concerto.
Le Concert finit par In convertendo Dominus , ancien
Moret à grand Choeur de M. Rameau .
Le 4 , Dimanche des Rameaux , il commença
par une fymphonie , eafuite Diligam te Domize
, Moter à grand Choeur de feu M. Gilles , dans
lequel Mille Chevalier chanta Beata gens , Récit
ajouté de feu M. de la Lande. Un Concerto de
deux Hautbois de forêt , deux Cors- de- chaſſe &
un Baflon , avec la fymphonie ; Mile Fel chanta
Confitemini Domino , petit Motet ; M. Gaviniés &
M.Dupont jouerent des Duo. Le Concert finit par
De profundis , Motet à grand Chaur de M. Mondonville.
Le Lundis , il commença par une fymphonie ,
enfuite Dominus regnavit , Pl. 96 , Motet à grand
Choeur de feu M. de la Lande , dans lequel M.
Rofe , Ordinaire de la Mufique du Roi , chanta
avec M. Benoît , le Duo Annuntiaverunt Coeli ; M.
Anciaux , Trompette du Roi , ſonna un Concerto;
Mlle Duperey & M. Gelin chanterent Cantemus
Domine , petit Motet de feu M. Mouret ; M. Gaviniés
joua feul . Le Concert finit par In convertendo,
ancien Motet de M. Rameau.
Le Mardi 6 , il commença par une ſymphonie ,
enfuite Venite exultemus, Motet à grand Choeur de
M. Davefne , dans lequel M. Rofe , Ordinaire de
la Mufique du Roi , chanta un Récit de Deffus ;
M. Tacet joua un Concerto de Flûte ; M. Bèche
chanta Benedictus Dominus , petit Motet de feu M.
Too MERCURE DE FRANCE.
Mouret ; M. Gaviniés & M Dupont jouerent des
Duo. Le Concert finit par Nifi Dominus , Motet i
grand Choeur de M. Mondonville.
Le Mercredi 7,il commerça par une fymphonie
de M. Martin , enfuite Cantate , Pf. 95 , Motet à
grand Chaur da même Auteur ; une grande fymphonie
de M. Guillemain , Ordinaire de la Mufidu
Roi ; Mlle Duperey & M. Gelin chanterent
Cantemus Domino , petit Motet de feu M Mouret;
M. Gaviniés joua feul , Le Concert finit pat Miferere
, Motet à grand Choeur de feu M. de la Lande.
Le Jeudi 8 , il commença par une fymhonie de
M. Martin , enfuite Requiem , Motet à grand
Choeur de M. Gilles ; M. Chiabran , neveu de M.
Somis , Ordinaire de la Mufique du Roi de Sardaigne
, joua une Sonate de fa compofition après
le premier Motet , & un Concerto de fa compofition
avant le dernier ; Quemadmodum , Motet à
grand Choeur de feu M. de la Lande ; le Concerto
annoncé ci deffus . Le Concert finit par Jubilate
Deo , Motet à grand Choeur de M. Mondonville.
Le 9 , Vendredi Saint , il commença par une
fymphonie , enfuite De profundis , Motet à grand
Choeur de M. Mondonville ; M Ernft , Allemand,
joua feul un Concerto à 2 Cors -de- chaffe , de la
compofition de M. Schifer ; Mlle Duperey chanta
Quemadmodum , petit Motet de M. Mouret , M.
Gaviniés joua feul . Le Concert finit par Miferere ,
Motet à grand Choeur de M. de Lalande
Le Samedi 10 , il commença par une ſymphonie
à tymballes & trompettés de M. Pleffi , cadet , enfuite
Cantate Domino , Pf. 149 , Motet à grand
Choeur de M. Daveſne , Ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique ; M. Baron , âgé de 14 ans ,
joua un Concerto de violon ; Mlle Duperey & M.
Rofe , de la Mufique du Roi , chanterent un petit
M A I. - 1754. 191
Moter de M. Cordelet , Maître de Mufique de S,
Germain l'Auxerrois ; M. Chiabran joua feul une
Sonate de fa compofition . Le Concert finit par
Cæli enarrant , Motet à grand Choeur de M. Mondonville.
LeDimanche 11 , jour de Pâques , il commença
par une fymphonie de M. Geminiani , enfuite
Cantate, Motet à grand Choeur de M. de la Lande ;
M. Gaviniés jouà une Sonate à violon feul ; Mlle
Fel chanta Laudate pueri Dominum, petit Moret de
M. Fiocco , M. Gaviniés joua un Concerto . Le
Concert finit par Venite exultemus , de M. Mondonville.
Le Lundi 12 , il commença par une fymphonie à
tymballes , trompettes , cors - de - chaffe de M.
Stámitz , Directeur de la Mufique de S. A. E. Palatine
; enfuite Venite exultemus , Motet à grand
Choeur de M. Davefne , Ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique , dans lequel chanta M. Rofe ,
de la Mufique du Roi , M. Wendeling , Maître de
Flute de S. A. S. M.le Prince Palatin , Duc regnant
de Deux Ponts , joua un Concerto ; Mlle
Duperey & M. Gelin chanterent Cantemus Domino
, petit Motet de M. Mouret ; M. Chiabran joua
un Concerto de Violon . Le Concert finit
num eft , de M. Mondonville.
par Bo-
Le Mardi 13 , il commença par une fymphonie,
enfuite Deus nofter , Motet à grand Choeur de M.
Cordelet , Maître de Mufique de l'Eglife de Saint
Germain l'Auxerrois ; M. Chiabran joua une Sonate
de fa compofition ; M. Bêche chanta Venite
exultemus , petit Mótet ; M. Chiabran joua feul.
Le Concert finit par Nifi Dominus , de M. Mondonville.
Le Vendredi 16 , il commença par une fymphonie
, enfuite Lauda Jerufalem , Motet à grand
192 MERCURE DE FRANCE .
Choeur de M. de Lalande ; une grande fymphonie
de M. Guillemain , Ordinaire de la Mufique du
Roi Mille Duperey & M. Rofe chanterent un
petit Motet de M. Cordelet ; M. Chiabran joua
feul. Le Concert finit par Venite exultemus de M.
Mondonville.
尜洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 2 Mars.
E Général Baron de Pretlack , Ambaſſadeur
Extrodinaire de la Cour de Vienne , a reçû par
les Couriers de Stockolm & de Coppenhague , des
dépêches importantes des Miniftres de Leurs Ma
jeftés Impériales des Romains auprès des Rois de
Suéde & de Dannemarck .
Pour remédier aux abus qui fe commettoient
dans le tranſport des Livres venant des pays étrangers
, parmi lefquels on faifoit paffer d'autres mar
chandiſes , il a été décidé que l'Académie Impériale
des Sciences fera chargée à l'avenir du foin
de faire venir les Livres nouveaux qui s'impriment
ailleurs , & que les particuliers qui voudront les
avoir ,feront obligés de s'adreffer à la Librairie de
l'Académie , qui fera lears commiflions par la
voye des premiers Vaiffeaux,
Quelques Etrangers ayant ofé débiter ici la
Doctrine des Herrenbutters , ont reçû un ordre fe.
cret de fe retirer au plutôt , fous peine d'être arrêtés
& punis comme Sectaires & introducteurs de
nouvelles opinions , en cas de déſobéiſſance.
OB
Μ Α Ι. 193 1751.

On a reçû avis de Riga , que le Feldt Maréchal
Comte de Lacy étoit fi fort affoibli de fa maladie ,
jointe à fon grand âge , qu'il n'y avoit prefque
plus d'efpérance qu'il pût le rétablir.
Ce Feldt Maréchal a demandé & obtenu la
démiffion de fes Emplois , eu égard au mauvais
état de fa fanté . Le Général Major Brown , fon
gendre ,follicite auffi fa retraite , ainfi que le Lieurenant
Général de Brigli , & le Général Major Fréderici.
DE STOCKHOLM , le 9 Mars.
Le 21 du mois dernier le froid a été fi exceffif
dans ce Royaume , qu'il a furpaffé de trois degrés
celui qu'il fit en 1709 & en 1740 ; mais il n'a pas
été long , & le tems s'eft tout-à- coup radouci.
Le Comte de Gyllembourg , Président du Collége
des Mines , & Commandeur de l'Ordre de
P'Etoile du Nord , préfenta ces jours paffés une
Médaille d'or du produit de ces Mines , au Prince
fucceffeur , qui la reçut avec des marques de fatisfaction
.
Le Baron de Flemming , Miniftre de cette Cour
auprès du Roi de Dannemarc , qui étoit venu rendre
compte à fa Majefté du fuccès de l'importante
négociation dont il a été chargé , eft parti pour
retourner à Coppenhague. Avant fon départ il a
été fait Commandeur de l'Ordre de l'Epée. Le
Miniftre de Dannemark a dépêché en même-tems
un Exprès à la Cour , pour y porter le réſultat des
Conférences qu'il a eues avec les Miniftres du Roi.
Le Roi de France ayant envoyé au Cap de Bonne
Espérance M. de la Caille , de l'Académie
Royale des Sciences pour y faire des Obfervations
Aftronomiques fur la parallaxe de la Lune , Sa Majefté
a chargé l'Académie Royale de Suéde de faire
auffi fur ce fu et les fiennes , afin de les com-
I
104 MERCURE DE FRANCE.
parer ensemble, & de les rendre utiles à la navigation
, comme on ſe l'eſt propoſé.
On a fait rapport au Roi ,que conformément à ſes
ordres , la Flotte de Carelſcron étoit prête à mettre
à la voile au premier commandement.Elle eft com.
polée de 20 Vaiffeaux de ligne & de 12 Frégates.
DE COPPENHAGUE , le 2 Mars..
On a publié une Ordonnance du Roi , portant
que les Maîtres de Navires , avec les Pilotes qui
feront à l'avenir convaincus d'avoir ſouſtrait des
marchandiſes ou autres effets qu'on leur aura conhés
, feront non-feulement condamnés à rendre le
double de ce qu'ils auront pris , mais encore punis
de mort , felon les circonftances du cas. Il y eft
ajoûté que les Matelots ou autres perfonnes qui
leur auront prêté leur affiftance & ſe ſeront par- là
rendus complices du vol , fubiront la peine du
fouet , feront marqués d'un fer rouge au front &
faits efclaves . Cette Ordonnance eſt datée du 15 da
mois dernier.
Le Roi vient d'établir une nouvelle Commiffion
pour la direction des affaires de la Marine. Le
Commandeur Fontenay , Chef des Caders , en eft
le Préfident. Cette Commiffion eft particulierement
chargée d'examiner le nombre des Vaiffeaux
qu'on pourroit mettre en mer en cas de befoin ;
de fixer le tems qu'il faudroit pour les équiper ; de
dreffer un état des provifions & munitions de guer
re néceffaires cet effet , & d'en faire enfuite l
sapport à Sa Majesté.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 3 Mars. lez
A Cour ayant été informée qu'une nouvelle
› Freres Mo
raves , faifoient tous les jours du progrès , & que
MA I. 193 1751.
plufieurs s'étoient affemblés le 23 de ce mois dans
un Village nommé Waring , à quelques lieues
d'ici , y envoya le même jour un détachement de
Cuiraffiers , qui les enleva & les conduifit dans les
prifons de cette Ville.
L'Archiduc Jofeph doir accompagner Leurs
Majeftés Impériales à Prefbourg. On travaille actuellement
à augmenter la Cour de ce Prince . Il
eft décidé que les Miniftres Etrangers ne feront
point de ce voyage , mais le Grand Chancelier
Comte d'Uhlefeldt viendra ici tous les Vendredis
pour leur donner audience. Ils pourront
toutesfois fe rendre à Prefbourg , quand ils auront
quelque chofe d'important & de preflé à communiquer
à la Cour .
Le Baron de Klingraff , Envoyé Extraordinaire.
de la Cour de Prufle , fut en conférence ces jours
paffés avec le Comte d'Ulefeldt , & lui déclara
que le Roi fon Maître ayant confenti que l'on
continuât à Vienne la négociation entamée à Berlin
pour la liquidation des dettes de la Silefie , avoit
chargé M. de Dewits de fe rendre en cette Capitale
en qualité de Commiflaire de fa part , & qu'il
feroit muni des inftructions néceffaires pour amener
cette affaire à une prompte décifion .
L'Impératrice s'eft chargée de payer l'intérêt de
la fomme de 400 mille liv . ft . qui a été levée pour
l'établiflement des Maiſons des Invalides .
Il paroît un Edit de l'Impératrice Reine , qui
diminue confidérablement les dépenfes pour les
deuils & pour les enterremens , comme étant ruineuſes
aux uns , & ne faiſant paroître dans les autres
qu'un luxe vain & déplacé.
Le 19 , vers les onze heures du natin , l'Impératrice
Reine eft accouchée d'une Archiduchelle ,
qui a été baptifée le foir , & tenue fur les Fonts ,
au nom du Roi & de la Reine d'Espagne , par le
ふり
196 MERCURE DE FRANCE.
Feldt- Maréchal Prince de Saxe Hidbourghaufen ,
par la Princeffe Charlotte . Elle a reçû les noms
de Jofephine, Gabrielle, Jeanne, Antoinette , Anne.
&
DE BERLIN , le 30 Mars.
Le 27 de ce mois , on célebra à la Cour avec
beaucoup d'éclat l'anniverſaire de la naiffance de
la Reine Mere , qui entra dans la foixante - cinquiéme
année. Le Roi ne put y affifter , s'étant
trouvé incommodé d'une fluxion ; mais Sa Majefté
avoit chargé le Prince de Pruffe de faire les
honneurs de cette fête , dont il s'acquitta parfai
tement .
La Reine Mere dîna chez la Reine Regnante avec
la Famille Royale , les Princes & Princeffes du
Sang & plufieurs Seigneurs & Dames de la Cour.
Le repas fut magnifique & fervi en vai ' elle d'or ,
A cinq heures du foir les deux Reines , la Maiſon
Royale & toute la Cour allerent voir repréſenter
l'Opera d'Armide , qui eut un grand fuccès. Ily
eut un concours de monde prodigieux . Au fortir
du Spectacle , la Cour fe rendit au Château dans
les appartemens de la Reine ; on y foupa à plufieurs
tables , & la fête fut terminée par un Bal
mafqué , qui dura jufqu'à quatre heures du matin.
On apprend que le Roi eft parfaitement rétabli
de fon indifpofition & qu'il fe rendra içi demain.
DE DRESDE , le 6 Mars.
Le 9 de ce mois , le Chevalier Hambury Wil
liams , Miniftre Plénipotentiaire du Roi d'Angle
terre , doit revenir de Berlin en cette Ville. On
parle beaucoup d'un Traité de Subfide entre cette
Cour & celle de Londres , & on dit que ce Miniftre
fera chargé d'y travailler avec ceux du Roi.
Le Maréchal Comte de Lowendahl eft revena
de Pologne , & s'eft rendu dans une des Terres du
MA t. 17517 197
Baron de Kielewitte , fon gendre , où il doit faire
quelque féjour.
DE RATISBONNE , le 4 Mrs.
Le Miniftre du Roi de Pruffe a fait connoître
aux Miniftres Electoraux , ainfi qu'à ceux des Prin
ces , que Sa Majefté Pruffienue fouhaitoit vive .
ment que l'affaire de la garantie générale de la
Siléfie par la Diéte de l'Empire , fût reglée avant
le vacances prochaines de Pâques , afin que la réfolution
de cette Affemblée étant portée à l'Empereur,
il pút la revêtir de fa ratification,
Il paroît ici divers écrits fur l'élection d'un Roi
des Romains ; les uns prétendent qu'avant que d'y
procéder , il faut que la néceffité de cette élection
foit non-feulement conftatée & approuvée par le
College Electoral , mais encore par celui des Princes
, qui doivent êtte auffi confùltés ; mais ce dermier
article eft combattu par d'autres , qui foutienment
que ce College n'y a aucun droit.” En attendant
, il n'y a rien de décidé fur le tems où cette
élection fera propofée au Collége Electoral.
ITALI E.
DE NAPLES , le 9 Mars.
La nouvelleJunte établie direction du Commerce dpaanrs laceCoRuoyrpaouumrela,
continue aux jours marqués les féances chez le
Marquis de Fogliani , qui en eft le Préfident , malgré
l'abſence de ce Seigneur , qui a fuivi le Roi
Bovino .
DE ROME , le 6 Mars.
Le Pape , toujours attentif à enrichir des morceaux
les plus curieux & les plus rares le grand
Cabinet du Capitele , vient d'y faire placer par-
I j
198 MERCUREDE FRANCE.
mi les fameufes Statues qu'on y garde , un Bufte
qui paroît être celui d'une Déeffe du Paganifme,
La tête & les cheveux font d'émail , la draperie eft
d'albâtre & le piédeſtal d'un noir antique. Sa Sainseté
a encore orné ce Cabinet d'un Bas-relief,
qu'on croit avoir été fculpté dans les premiers
tems de l'Eglife. On y voit la Vierge qui préfente
P'Enfant Jefus aux Mages. Le Pape a joint à ces
deux Monumens précieux un ancien Cadran folaise
, où toutes les heures & les minutes paroiffent
encore très- bien deffinées.
On a reçu avis de Terracine , qu'on y avoit
arrêté plufieurs voleurs de la bande de Maftrigly ,
& qu'on avoit pris toutes les mesures poffibles
pour fe faifir de leur chef. Il a eu la hardieffe
d'envoyer dans differens Bourgs & Villages des
Jettres de contribution , où il fe donne la qualité
de Marquis , & menace les habitans de brûles
leurs maifons , s'ils ne ſont exacs à dépoſer l'argent
qu'il leur demande , dans les endroits qu'il
leur indique.
DE MILAN , le 10 Mars.
Le Comte Chriftiani , Grand- Chancelier du
Milanès , vient d'être muni par l'Impératrice Reine
des pouvoirs néceffaires pour terminer définiti
vement avec les Commiffaires de la République de
Venile, les difficultés furvenues au fujet des confins
de leurs Etats , & du nouveau réglement qui doit
être fait pour fixer les limites du Tirol & du Frioul .
DE TURIN , le 24 Février.
Il paroît un Edit du Roi, qui continue les impofitions
extraordinaires fur le pied qu'elles étoient
pendant la guerre. Par la repartition qui en a été
faite , elles fe montent à deux millions 725 mille
936 livres pour les differentes Provinces & diftricks
des Etats de Sa Majeſté en Italie .
MAI. 17518 199
La Ducheffe de Savoye avance heureusement,
dans fa groffeffe , & jouit d'une parfaite fanté..
Le projet de réforme dans les troupes du Roidoit
être incefſamment exécuté.
On vient de publier une Ordonnance qui révoque
la permiffion ci-devant accordée aux Fabriquans
de faire des étoffes de foye d'une moindre
Jargeur que celle preſcrite par les reglemens précédens
, & leur enjoint de s'y conformer , ſous les
peines portées par ladite Ordonnance .
Le Roi ayant fait en 1745 un emprunt de 600
mule livres , à fix pour cent d'intérêt , des Banquiers
, Négocians & autres habitans ailés de cette
Capitale , & ceux de Genève ayant été les premiers
à s'y intére fler , S. M. a ordonné qu'ils fuffent
authi remboursés les premiers de leurs capitaux.
PORTUGAL.
DE
LISBONNE , Le 3 Février.
LE23 du moisdernier on a publié un Arrêt da
Conſeil d'Etat du Roi , portant qu'à l'avenir
on ne payera plus que la moitié des droits fur le
fucre fabriqué au Brezil , qu'on fera fortir du
Royaume , & que pour en faciliter l'expédition ,
on ne fera plus obligé de faire pefer les caifles à la
Douane , mais qu'on fe réglera pour les droits de
fortie fur le poids qui aura été mis au Brezil .
L
ESPAGNE.
DE MADRID , le 16 Mars,
Es dernieres lettres d'Oran , datées du 7 de ce
mais , portent que Don Antoine Campoy y
Morata , Vifiteur & Vicaire Eccléfiaftique de cette
Ville, avoit baptifé le 23 Janvier dernier , Fête de
Saint Lidefonfe, Archevêque de Tolede , 42 Mores
1. iiij.
200 MERCURE DE FRANCE;
s'équ'il
avoit convertis & cathéchifés . Plufieurs autres
Mores des deux fexes , que leurs Maîtres
avoient envoyés à cette pieufe cérémonie ,
toient préfentés pour demander le Baptême , mais
comme ils n'étoient pas inftruits des principes de
notre Religion , ils n'ont pû encore le recevoir .
DE GIBRALTAR , le 10 Février.
Le Traité de paix & de navigation entre les
Etats Généraux & Muley Abdallah , Empereur de
Maroc , qui fe négocioit depuis plufieurs années ,
fut figné le 21 Janvier dernier par le Pacha , Premier
Miniftre ce ce Prince , & par M. Buttler ,
Conful de la République en cette Ville . Ce Conful
s'eft rendu pour cet effet à Teutan. Toutes les difficultés
ont été levées par ce Traité , & les préfens
deftinés pour l'Empereur feront inceffament remis
************ :香菜蔬
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E Roi vient d'accorder des Lettres de Nobleffe
LeRoivient, des Lacadémic.Royale.
de Chirurgie , en confidération des découvertes
qu'il a faites dans fon Art .
Du 18 : Actions , 19 cens 20; Billets de la premie
re Loterie Royale , 740 ; Billets de la feconde , 668.
Le Vendredi , jour de Saint Jofeph , la Reine
fit fes dévotions , & communia par les mains de
l'Evêque de Chartres , fon Premier Aumônier.
Le Dimanche fuivant , le Roi , la Reine , Mon
feigneur le Dauphin , & Mefdames , affifterent
dans la Chapelle du Château , au Sermon du Pere
Griffet , Jefuite.
Le Mardi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
MAI. 201
1751 .
>
& Mefdames affifterent au Sermon du même
Pere , dans la Chapelle,
Du 24; Actions, 19 cens 30 ; Billets de la premiere .
Loterie Royale , 740 ; Billets de la feconde , 667 .
Le Jeudi 25 Mars , Fête de l'Annonciation , le
Roi , Monfeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine
& Mefdames , entendirent la Meffe dans la
Tribune , & enfuite les Vêpres , chantées par la
Mufique , aufquelles l'Abbé Gergois , Chapelain
ordinaire du Roi , officia. La Reine ne s'y trouva
point , ayant entendu dans fa Tribune , la Grande
Meffe des Miffionnaires , ainfi que les Vêpses ,
qui furent chantées après.
L'après- midi , le Roi , la Reine , & toute la
Famille Royale , affifterent au Sermon du Pere
Griffet , Jefuite.
Le 30 , le Roi , la Reine , & toute la Famille
Royale , entendirent le Sermon du même Prédicateur.
L'ouverture du Jubilé de l'Année Sainte , qui
doit durer pendant fix mois , fe fit en cette Capitale
le 29 Mars , fuivant le Mandement de l'Archevêque
de Paris , par une Meffe folemnelle du
Saint Efprit , qu'il célébra pontificalement dans
l'Eglife Métropolitaine , après avoir entonné
P'Hymne Veni Creator , qui fut chanté comme la
Melle , par la Mufique ordinaire de cette Eglife .
Dans la précédente Gazette , il s'eft gliffé une
faute d'impreffion , à l'article de cette Ville , aut
fujet des qualités de M. Boucot , qu'il faut rétablir
ainfi ; Chevalier de l'Ordre de Saint Michel , &
Receveur de la Ville,
Du premier Actions , 19 cens 15 ; Billets de la
premiere Loterie Royale, point de prix fixe . Billets
de la feconde , 652.
Le 4 Avril , Dimanche
des Rameaux , le Roi ,
la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , & Mefdames
I v
202 MERCUR É DE FRANCE.
affifterent , dans la Chapelle du Château , à la Bénédiction
des Palmes , ainfi qu'à la Grande Meffe,:
célebrée par l'Abbé Gergois , Chapelain ordinaire
du Roi , & chantée par la Mufique. Madame la
Dauphine l'entendit dans la Tribune..
L'après- midi , Leurs Majeftés , & toute la Famille
Royale , affifterent au Sermon du P. Griffer ,
Jefuite , aux Vêpres , chantées par la Mufique ,
aufquelles l'Abbé Gergois officia , & au Salut,
chanté par les Miffionnaires.
Les , Lundi Saint, la Reine fe ren lit à la Paraiffe
, & communia par les mains . de l'Evêque de
Chartres , fon Premier Aumônier , dont elle enrendit
la Meffe . Madame Henriette , & Madame-
Adélaïde y communierent par les mains de l'Evêque
de Meaux , Premier Aumônier de Madame
Henriette , & entendirent fa Meffer
Le 6 , Mardi Saint , Monfeigneur le Dauphin
fe réndit à la Paroiffe , & communia par les mains
du Cardinal de Soubife , Grand Aumônier de
France , dont il entendit la Meffe. Madame la
Dauphine , qui s'y rendit aufh , communia par les
mains de l'Abbé de Poudèns , fon Aumônier de
quartier , & entendit la Meffè.
Le même jour , M. de Werniexe , Miniftre Ple
nipotentiaire du Duc de Wirtemberg , eut une
Audience particuliere du Roi , à laquelle il futconduit
par le Marquis de Verneuil , Introducteur.
des Ambaffadeurs.
Le , Mercredi Saint , Madame Victoire &:
Madame Sophie communierent , à la Paroiſſe
par les mains de l'Abbé de Colincourt , Aumônier
du Roi , & entendirent fa Meffe .
L'après midi , le Roi , la Reine , & toute la Fas
mille Royale , affifterent , dans la Chapelle , à
P'Office des Térébres , que chanta la Mufique.
Fe & , Jeudi Saint , le Roi entendit le Sermon
MAF 403 -175
de la Cène de l'Abbé Berthier , Chanoine & Grand;
Vicaire de Troyes. L'Evêque de Perpignan fit
PAbſoute , après laquelle Sa Majeſté lava les pieds
à douze pauvres , & les fervit, Le Comte de Cha
rolois , faifant les fonctions de Grand - Maître
précédoit le Service . Les plats étoient portés par
Monfeigneur le Dauphin , le Duc de Chartres , le
Prince de Condé , le Prince de Conti , le Comte
de la Marche , le Prince de Dombes , le Comte
d'Eu , le Duc de Penthiévre , & les Principaux
Officiers de Sa Majefté . Les Maîtres d'Hôtel
marchoient à la tête.
Après cette cérémonie , le Roi , la Reine , &
toute la Famille Royale , fe rendirent à la Chapeile
, où ils entendirent la Grande Meffe , célébrée
par l'Abbé Gergois , & chantée rar la Mu❤
que, & l'après midi , affifterent à l'Office des
Ténébres,
Du 7 : Actions , 19 cens 15 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 727 ; Billets de la ſeconde ,
point de prix fire.
Le 9 Avril , Vendredi Saint , le Roi , la Reine ,
& toute la Famille Royale , entendirent dans la
Chapelle du Château , le Sermon de la Paffion , du:
Pere Griffet , Jefuite , & l'après- midi affifterent:
aux Ténébres.
Le 10 , Samedi Saint , Monſeigneur le Dauphin:
commença ſes Stations , & vifita les Eglifes de
Notre-Dame , de Saint Louis , des Recolets & la
Chapelle du Château. Madame la Dauphine fit:
une Station le même jour à la Chapelle & à la Paroifle.
Meſdames vifiterent auffi les quatre Eglifes
marquées , & ont continué , ainfi que Monfeigneurs
le Dauphin , les Lundi , Mardi & Mercredi. La
Reine a commencé le 9.les Stations ..
Le 11 , Fête de Pâques , le Roi , la Reine , &
toute la Famille Royale , affiſtèrent à la Grande;
1.vj)
204 MERCURE DE FRANCE.
Meffé , célébrée par l'Evêque de Perpignan , &
chantée par la Mufique ; l'après - midi au Sermon
du Pere Griffet , Jefuite , aux Vêprès , aufquelles
le même Prélat officia , & au Salut chanté
par les iffionnaires .
Sa Majesté fit rendre le même jour à la Paroiffe
les Pains Bénits , qui furent préfentés par l'Abbé
de Colincourt , un de fes Aumôniers .
L'Académie Royale de Chirurgie vient de recevoir
par un nouveau Réglement , des marques
de l'attention particuliere que Sa Majesté donne
à ce qui peut concourir à fes progrès. Cette Aca
démie demeurera toujours fous la protection dư
Roi elle recevra fes ordres par le Sécretaire d'Etat
, qui aura dans fon département les autres Académies
, & le Premier Chirurgien du Roi en fera
le Préfident bé. Elle fera diviſée en quatre Claffes.
La premiere fera de quarante Académiciens Confeillers
du Comité ; la feconde de vingt Adjoints :
rous les autres Maîtres en Chirurgie du Collége
de Paris formeront la troifiéme Claffe , avec la
qualité d'Académiciens libres : la quatrième Claffe ,
fous le nom d'Affociés de l'Académie , fera compofée
des Chirurgiens des Provinces du Royaume
& des Pays étrangers , diftingués , qui auront fair
part à l'Académie de quelques découvertes ou obfervations
particulieres.
Les Officiers de l'Académie feront toujours
choifis dans le nombre des Confeillers, Sa Majefté
a nommé M. le Dran , Directeur ; M. de la
Faye , Vice Directeur ; M. Morand , Secretaire ;
M. Louis , Commiffaire pour les Extraits ; M. Baffuel
, Commiffaire pour les Correfpondances , &
M. Malaval , Tréforier.
L'intention du Roi eft , que l'Académie s'occupe
à perfectionner la théorie & la pratique de la
Chirurgie , par des recherches & des découvertes
M A I. 1751. 209
fur la Phyfique du corps humain , fur les cauſes ,
les effets , & les indications des Maladies Chirur
gicales , fur les cas dans lesquels on doit faire ou
omettre les opérations , fur le tems & la méthode
de les faire ; enfin fur les remédes Chirurgicaux ,
convenables à chaque maladie.
Du - 15 : Actions , point de prix fixe ; Billets de
la premiere Loterie Royale , 726 ; Billets de la fe
conde , 653.
* Dimanche 25 , le Roi tint un Chapitre extraordinaire
de l'Ordre , & S. M. y nomma Chevalier
le Duc de Nivernois, Ambaffadeur Extaordinaire à
Rome , accordant à ce Seigneur difpenfe d'àge.
BENEFICES DONNE'S.
E 4 Avril , le Roi a nommé M. d'Hugues
Evêque de Nevers , à l'Archevêché de Vienne
; M. Tinfeau , Evêque de Belley , à l'Evêché de
Nevers ; l'Abbé Courtois de Quincey , Grand Vi
caire de Dijon , à l'Evêché de Belley ; l'Abbé de
Cerify , Grand Vicaire de Rouen , à celui de
Lombés , l'Abbé Beaupoil de Saint Aulaire , Prêtre
du Diocèse de Limoges, à l'Abbaye de la Réole ,
Ordre de Saint Benoît , Diocéfe de Tarbes ; l'Abbé
Beaupoil de Saint Aulaire , Grand Vicaire
de Tarbes , à l'Abbaye de Tourtoyrac , Ordre de
Saint Benoît , Diocéfe de Périgueux ; l'Abbé de
Kerverfis , Grand Vicaire de Nantes , à l'Abbay
de Pornid , Ordre de Saint Auguftin , Diocéſe de
Nantes , & l'Abbé de Mazancourt , Doyen de l'Eglife
de Noyon , à l'Abbaye de la Réau , Ordre de
Saint Auguftin , Diocéfe de Poitiers .
Sa Majesté a accordé l'Abbaye Réguliere &
Elective d'Arroüaife , Ordre de Saint Auguſtin ,
Dioceſe d'Arras , à Dom Wartel , Religieux de la
meine Abbaye ; l'Abbaye Réguliere & Elective de
206 MERCURE DE FRANCE.
Saint André-aux Bois , Ordre de Prémontré ,
Diocéfe d'Amiens , à Dom Crefpin , Religieux de
la même Abbaye ; l'Abbaye Réguliere & Elective
de Bergue - Saint Vinox , Ordre de Saint Benoît ,
Diocéfe d'Ypres , à Dom Deſain , Religieux de la
même Abbaye , & l'Abbaye de Beauvoir , Ordre
de Citeaux , Diocéte de Bourges , à Daine de
Vauldrey , Religieufe du même Ordre.
MARNAGE ET MORT.
LE 19. Avril ,Jean Comte de Selve , Seignent
de Haudeville , & c. Capitaine de Cavalerie au
Régiment d'Harcourt , Chevalier de S. Louis , fils
de Pierre Comte de Selve , Maréchal de Camp ,
Gouverneur de S. Venant , & de Françoile Eléo
nore Arnaud de Rety , époufa dans l'Eglife Pa
roiffiale de S. Sulpice Charlotte- Elizabeth de Sel
ve , fa coufine iffue de germaine , fille de Jean de
Selve , Seigneur Haut -Châtelain de Cerny , & c. &
de Marie Elizabeth le Petit . La Mariée eft
unique de la branche aînée de fa Maifon , qui eft
très-ancienne & qui a fourni plufieurs hommes il
luftres en differens états , entre- autres, un Premier
Préfident du Parlement de Paris, lequel fut chargé
d'aller traiter de la rançon du Roi François I. après
la perte de la bataille de Pavie en 1524. Ses armes
font d'azur à deux faces ondées d'argent .
·
Jean-Louis Balbis Bertons de Crillon , Arche
chevêque & Primat de Narbonne , Préfident né
des Etats Généraux de la Province de Languedoc ,
Commandeur de l'Ordre du Saint Efprit , Abbé
Commendataire de l'Abbaye de Cherlieu , & c.
mourut à Avignon le rs du mois de Mars dernier ,
dans la foixante - feptiéme année de fon âge . Il
avoit été nommé. à l'Evêché. de Saint Pons le 15
MAI 207
Odobre 1713. Il fut transferé à l'Archevêché de
Touloufe en 1727 , & à Narbonne en 1739 ; il a
honoré toutes ces places par des talens fupérieurs,
11 avoit l'efprit des Lettres , l'efprit d'affaires ,.
Pefprit de converfation . Une profonde connoif
fance des hommes : fon éloquence naturelle , l'art
de gagner les coeurs , & l'amour de l'ordre luj
avoient acquis la confiance générale de la Province
; il s'en eft fervi , comme tous les hommes
en place qui la méritent , pour le bien public.
Il étoit fils de Philippe- Marie Balbis Bertons,.
Comte de Crillon , qui quitta l'Ordre de Malthe ,
pour le marier , & petit fils de Louis Balbis Bertons
, Marquis de Crillon , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , qui ſe ſignala au fiége de Turin ...
Le Marquis de Crillon defcendoit à la huitiémé
génération , de Gilles Balbis Bertons , premier
Marquis de Crillon , qui vint s'établir à Avignon ,
Pan 1460 , lequel étoit fils de Barthelemi Balbis
Bertons , & petit- fils de Louis Balbis Bettons , créé
noble Vénitien le 24 Mai 1409 ; il commandoit :
les Armées de cette République , où Símon Balbis.
Bertons Monbel , fon pere , s'etoit retiré après la
priſe de la Ville de Quiers , qu'il avoit défendue ·
contre Amé IV . du nom , Comte de Savoye en
1347 , le Podefterat de cette Ville , pendant qu'el
le avoit été République , ayant prelque toujours
été dans fa Malon .
La Maiſon de Balbíès , & par corruption Balbis
ou Bertons , une des plus illuftres d'Italie , ſe perd
dans l'antiquité , & prouve par les titres les plus
authentiques , la filation la mieux ſuivie depuis le
neuvième fécle * .
* Le Comte Riviera , dans un Frocès qu'il a ou›
Ean 1730, avec M. d'Ormea , Premier Miniſtre du-
Rei de Sardaigne , au fujet d'unefubftitution , afait:
168 MERCURE DE FRANCE.
Humbert , premier Balbis Bertons , paffa dan's
Ja Terre- Sainte à la premiere Croilade , & fut tué
à la prife d'Antioche , l'an 1099 .
Geoffroy Miolans Balbis Bertons , âgé de vingttrois
ans , fuivit Amé III . Comte de Savoye , eh
1147 , à la feconde Croiſade , en qualité de Porte-
Etendart , qui étoit la premiere dignité militaire.
Humbert II. & Odouain Balbis Bertons , accompagnerent
Louis le Jeune , à la même expé.
dition , l'an 1148 .
Alexandre Balbis Bertons Simeoni , de l'Ordre
'de Saint Jean de Jerufalem , contribua beaucoup
à l'obéiffance que l'Eglife de la Paleſtine
rendit à Alexandre III, l'an 1161.
Cette Maiſon eft alliée aux plus grandes de
Piémont & d'Italie , entre autres àcelles de Savoye,
de Saluces , de Milan Visconti * , Colonne , Doria ,
Imperiali , Valpergues , Montafia , &c.
Elle a eu pendant quelque tems jufqu'à dix- fept
branches , répandues en differentes parties de l'Europe
: elle fubfifte encore dans celles de Quiers ,
de Turin & d'Avignon.
L'ainée , qui n'eft jamais fortie de Quiers , fous
te nom de Balbis Bertons , dont le Chef eſt le
Comte Balbis , qui a plufieurs enfans.
A Turin , fous le nom de Balbis Bertons de
Monbel , de laquelle il ne refte plus qu'un Commandeur
de Malte & un Abbé , fous le nom de
voir par des titres originaux , &propres à chaque fiéele
, la filiation defa Maifon jufqu'en l'an 880.
* Elle a eu l'honneur d'appartenir de près à la
Maifon de France , par cette alliance. Yolande Vifconti
, qui entra dans la Maifon de Balbis , étoit fille
de Barnabé , frere de Galeas Visconti , dont la fille
épousa Louis , Duc d'Orleans , frere de Charles VI
bfayeul de François L
M A I. 17518 107
Balbis Bertons Sanguis , dont le Chefeft le Comte
de Bertons , Lieutenant Général des Armées du
Roi de Sardaigne , Chevalier de l'Ordre de l'Annonciade
, qui a plufieurs enfans fous le nom de
Balbis Bertons Simeoni , en deux branches , dont
l'une s'éteindra dans la perfonne de la Marquife
Palazzo , & dont l'autre fubfifte dans la perfonne
du Comte de Riviéra , Miniftre de Roi du Sardaigne
à Rome , qui n'eft point marié.
A Avignon , fous le nom de Balbis Bertons de
Crillon , dont le Chef eft François Felix de Crillon
,frere du feu Archevêque de Narbonne , & de
feu Dominique-Laurent Balbis Bertons de Crillon
, mort Evêque de Glanderes en 1747.
François- Felix de Crillon a époufé Marie - Theréfe
Fabri de Moncault , fille de M. de Moncault ,
Lieutenant Général des Armées du Roi ; il en a ew
plufieurs enfans , dont l'aîné eft Louis de Crillon ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , qui a
épousé Marie- Françoife- Elifabeth Couvay , fille de
M. Couvay Chevalier de l'Ordre du Roi de
Portugal , de laquelle ila eu deux fils vivans.

La branche de Balbis Bertons de Crillon , d'où
étoit l'Archevêque de Narbonne , qui donne lieu
à cet article , s'eft alliée depuis qu'elle eſt à Avignon
avec les Maifons de Seytre - Caumon , de Ruis
Arragon , de Joyeuse , de Galean , de Cavaillon ,
de Baronully , de Grillet- Briffac , de Monteil- Gri
gnan , de Villeneuve , de Simiane , de Lavalette ,
d'Albertas , &c. Elle a donné à l'Etat plufieurs
hommes illuftres , entre autres Louis Balbis Bertons
de Crillon , furnommé le Brave , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Meftre - de - Camp du
Régiment de fes Gardes , Lieutenant-Colonel Gé
néral de l'Infanterie Françoife * , Gouverneur de
* Cette Charge fur créée en fa faveur , pour contres
270 MERCURE DE FRANCE.
Boulogne & du Boulonnois , Confeiller du Roi en
fon Confeil d'Etat & privé , Chevalier de fes
Ordres.
Pierre Bertons de Crillon , qui fut tué en parant
de fon corps un coup de pertuifane , porté au
Roi Henri III.
François- Philippe Balbis Bertons de Crillon ,
Baillif de Malte à l'âge de trente ans , commandant
l'Armée d'Urbain VIII , mort à Frejus,empoi
fonné avec les domeftiques , retournant à la Cour
de France , il étoit appellé pour être Capitaine,
des Gardes du Corps . Quatre Chevaliers de l'Ordre
du Roi , avant la création de l'Ordre du Saint
Elprit, un Chevalier à la création de cet Ordre , &
un Commandeur , des Ambaffadeurs , des Gouverneurs
, & des Commandans de Province , plu
heurs Baillifs de Malte & plufieurs Prélats .
Toutes les branches de la Maifon de Balbis Ber
tons ont confervé dans tous les teins une grande
union entre elles . Ce fut pour la perpétuer que
dans le commencement du treiziéme fiècle , Jean
Balbis Bertons , qualifié alors Nobilis & Potens Vir,
fonda un Majorat, dont les fonds diminués par les
guerres d'Italie , furent réparés par Bienvenu
Bertons , Comte de Monbel , en 1437. Ce Majorat
doit être poffedé par le plus âgé de la Maiſon ,
& paffe indifferemment de l'une à l'autre branche,
Feu François Balbis Bertons de Crillon , Archevêque
de Vienne , l'a poffedé , enfuite le Comte de
Balbis Bertons de Crillon , fon frere. Aujourd'hui ,
c'eft le Commandeur Balbis Bertons de Monbel
d'une branche de Piémont , qui le poffede ; l'Acte
de création de ce Majorat fe trouve à Génes , dans
la Banque de Saint Georges ,fur laquelle les fonds
font établis
P
balancer la trop grande autoritédu Duc d'Epernon ,
fusfupprimée à la mort.
MAI. 1752: 218
CANAL EN PROVENCE.
A Compagnie des Intéreflés dans ce Canal ;
Lepropole de commencerésy faitceravailler
avant la fin du Printems de 1751. Elle a à cet effet
acquis à perpétuité les droits de la Maiſon d'Oppede
pour la dérivation des eaux de la Durance en
Provence. Son intérêt total a été divifé en 9600
parties égales.
M. le Maréchal Due de Richelieu a acquis un
intérêt conſidérable dans cette entreprite , qu'il
protége , parce qu'il l'a reconnue pour devoir être
utile au Roi , à la rovince , au Public & aux Intéreflés.
Ce Canal auta fa fource dans la Durance , auprès
du Bacq de Mirabeau , à travers le roc de Cante
perdrix , qui s'avance dans cette riviere , reçoit en
tout tems le choc du courant de fes eaux & fait
partie de l'une des deux montagnes de rocher qui
bordent de chaque côté la Durance en cet endroit.
Son cours fera par les terroirs de Joucques , de
Peyrolles, de Meyrargues , & jufqu'à l'endroit ou
on établira le baffin de partage de les eaux , duquel
on tirera deux Canaux d'arrofement & de navigation
, dont l'un après avoir paffé au deffus & près
de la Ville d'Aix , aura fon embouchure dans la Mer
auprès de Marſeille , & l'autre , après avoir tra
verfé de valtes plaines , déchargera les eaux dans
le Rhône auprès de Tarafcon.
Ce Canal est destiné pour fertilifer les terres par
le moyen des arroſemens , pour mettre en mouvement
une infinité de Moulins & Machines , & pour
faire de riches plantations.de meuriers dans ſa lon•
gueur . Il réfultera de la vente de ces eaux une utilité
inconteftable pour les Villes & les Campagnes
& une décoration précieuse pour l'une & pour l'au
212 MERCURE DE FRANCE:
tre , fur tout pour Marſeille & les Maifons de
campagne de fon territoire.
Il ne doit point être confondu avec celui qui fut
propofé en 1718 , & dont les Actions furent con
verties en intérêts fur le Canal de Picardie , il eft
auffi bien different des autres Canaux , qui ne ſera
vant qu'à la navigation , exigent d'avance l'affûran
ce de tous les fonds néceffaires pour leur entiere
construction , qui ne peuvent donner de produir
qu'après qu'ils font enierement finis , & qui fou
vent n'en donnent pas affez pour indemnifer des
dépenfes qu'ils ont occafionnées.
La navigation eft l'objet le moins confidérable
de tous ceux que préfente le Canal de Provence;
celui de l'arrofement des terres en eft le principal.
Tout le monde connoît combien le terrain de la
Provence , brûlé par le Soleil , eft defo¹é par des
fechereffes exceffives . Ce Canal commencera à
donner du profit à 3000 toiles loin de fa fource &
ce profit augmentera enfuite à mesure qu'on con
tinuera de travailler à fa conftruction , & chique
partie d'ouvrage fera elle- même un Canal achevé,
dont les eaux fuperflues & qui n'auroient point éré
employées aux arrofemens , fe déchargeront dans
les divers torrens qui travèrfent la route qu'il doit
fuivre .
Une Compagnie d'habiles Architectes & Entre
preneurs s'eft engagée de conftruire ce Canal , &
de le rendre à la perfection depuis fa fource juſquà
Aix & à Marſeille dans l'efpace de fix années.
Le Bureau général de cette Compagnie eft établi
à Paris , rue Traverfiere , Butte Saint Roch , à
côté de la maifon de M. Daran , Chirurgien dur
Roi , où l'on donnera tous les éclairciffemens néceffaires
& où l'on délivrera , ainfi que chez M. de
Verzure , Banquier à Paris , Tréforier Général de
ladite Compagnie & Syndic de celle des Indes,
MA I. 211 1751.
des Actes de proprieté dans la forme ſuivante.
No Canal de Provence , année
* Pour un neuf mille fix centiémes d'intérêt dans
l'entrepriſe dudit Canal au profit de
A Paris , le
yu & contrôlé par nous fouffignés Syndics de
la Compagnie dudit Canal , autorifés à cet effet
par délibération du
pour conftater les Titres de propriété d'interêt
dans ladite Entrepriſe,
Enregifiré , fel.
Les Intéreffés dans ladite Entreprife font ,
M. le Maréchal Duc de Richelieu , premier Syn.
dic perpétuel né des Bureaux de Paris & de Provence,&
Président des Affemblés de la Compagnie.
M. Floquet , Ingénieur Hydraulique , Auteur du
Projet , fecond Syndic perpétuel né , & Directeur
Général deſd . Bureaux , Preſident deſd . Aſſemblées
en l'abſence de M. le Maréchal Duc de Richelieu ,
& Directeur Général des ouvrages du Canal.
Syndics du Bureau de Paris.
M. le Baron d'Oppede , Capitaine- Lieutenant
des Chevau- Legers de Bretagne . M. le Comte de
Saint Pern , Lieutenant- Général des Armées du
Roi . M. de Maffiac , Capitaine des Vaiſſeaux du
Roi . M. de Sablieres , Seigneur de Ruſtrel . M. de
Montferrier , Syndic Général de la Province de
Languedoc. M. Daran , Chirurgien ordinaire du
Roi. M. Hébert , Tréforier des Menus - Plaiſirs du
* Na. On fera obligé de faire enregistrer le préfent
Titre au Bureau de la Compagnie , dans tous les cas
de vente , ceffion ou autrement , & à chaque mutation
On délivrera un nouveau Titre.
214 MERCURE DE FRANCE.
Roi. M. de Curis , Intendant des Menus Plairs
du Roi. M. Dumouceaux , Intéreflé dans les Affaires
du Roi. Mrs de Ricaudy & Vata , Avocats.
M. Calzabigi, M. de la Robole , Ecuyer. M. de
Valacofte , Intereffé dans les Affaires du Roi. M.
Fauvel , Architecte , Entrepreneur général du Canal
, avec M. Brun, Architecte de Marſeille , & au
tres les Affociés pour la conftruction du Canal.
Syndics du Bureau d'Aix.
M. le Marquis de Vence. M. le Marquis de
Bruće. M. le Marquis de Rogues. M. le Marquis
de Buous. M. le Vicomte de Vence . M. de l'Enfant.
M. le Comte de Carné , Capitaine des Vaiffeaux
du Roi. M. de Savornin de S. Jean , Ecuyer. M.
d'Alleman , ancien Ingénieur du Roi , l'un des Adjoints
de M. Flaquer à la Direction générale des
ouvrages pour la conftructon du Canal. M. Régi
baud , Avocat & Greffier du Parlement & de la
Nobleffe de Provence , Agent Général de la Com
pagnie du Canal . M. Pontier.
y
Outre les Intéreflés , Syndics ci- deflus nommés ,
il y a encore un grand nombre d'Affociés qui ont
droit d'affifter aux Affemblées, & qui y affiftent pour
donner leurs confeils. De ce nombre font des
perfonnes de condition dans l'Epée & dans la Ro
be , d'habiles Ingénieurs & Architectes , des Gens
d'Affaires & des Négocians , aufli connus qu'ac
crédités.
Nous venons de recevoir une Oraiſon Funébre
de M. le Maréchal de Saxe , prononcée ici dans la
Chapelle du Miniftre de Suéde. Cet ouvrage
eft
écrit d'un style noble & nombreux . On le trouvera
chez le Breton , rue S. Jacques. Il ne faut pas-confondre
cette Oraiſon funebre avec celle qui a
été
prononcée à Strasbourg. Celle que nous annon.
çons & qui nous paroît très-digne d'éloge , eft de
M. Bacr.
APPROBATION.
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
Tier ,le Mercure de France du préfent mois.
Paris , le trois Mai 1751.
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en Vers &en Profe.
Lettre â l'Auteur du Mercure ,
Tableau du Jugement dernier ,
Imitation libre de la Proſe Dies ira ,
3
6
Parallele de l'Eloquence & de la Peinture , par M.
Coypel , Premier Peintre du Roi ,
Réflexions fur la Grandeur de Dieu , & la folie des
hommes , 39
Nouvelles découvertes d'Hiftoire naturelle fur
la lumiere que jette l'eau de la mer pendant la
nuit. L'ouvrage eft en kalica ,
Les deux Amours au Bal , à Mad. de …..
Les âges de l'Amour ,
Dépit amoureux à Mile
41
52
54
62
Lettre à l'Auteur du Mercure fur la Géographie ,
par L *** , Membre de la Société Royale d'Angleterre
, 65
76
Vers de M. des M *** à M. de *** à D ***
premier Mai ,
Traduction du Diſcours prononcé en Latin par M.
l'Abbé Riballier , Procureur de Sorbonne , dans
- l'Aſſemblée générale de la Société , tenue le
23 Décembre 1750 , au fujet de la Chaire d'Ecriture
Sainte felon le Texte Hébreu , que S, A.
S. M. le Duc d'Orléans s'eft propofé de fonder
., 77
Efquiffe du Portrait du Roi , par M. de la Soriniere
,
85
La défaite de la raiſon , Cantatille à Mlle *** , 86
Lettre à Mlle ... fur fon Portrait , inferé dans le
Mercure de Mars , & fait par elle-même , 87
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du Mercure
d'Avril ,
Enigmes & Logogriphes
Nouvelles Litteraires , & c.
Beaux- Arts. Eftampes du Srie Bas ;
Chanfon notée ,
Spectacles. Extrait du Prix du Silence ,
95
ibid.
98
161
167
- 168
Les Actes d'Ifmene , de Pigmalion & d'Eglé , repréfentés
à l'Opera ,
185
La Tragédie de Tancrede & le Carnaval du Parnaffe
, repréfentés fur le même Théatre ,
Concerts Spirituels ,
Nouvelles Etrangeres , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Bénéfices donnés ,
Mariage & Mort ,
ibid
187
192
200
206
206
Canal en Provence ,
La Chanfon notée doit regarder la page
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
211
162
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
JUI N. 1751.
PREMIER VOLUME.
LIGIT
UT
SPARGAT
A PARIS ,
La Veuve CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la deſcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
L'ADRESSE
'ADRESSE générale duMercure eſt
à M. DE CLEVES D'ARNICourt ,
rue des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main, &plus promptement,
n'aurontqu'à écrire à l'adreſſe ci- deſſus
indiquée ; on fe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
-remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN. 1751 .
PIECES FUGITIVES,
en Vers & en Profe.
A
EP IT RE
mon Habit. Ce premier Mars 175x
Hmon habit , que je vous remercie !
Que je valus hier,graces à votre valeur !
Je me connois, & plus je m'apprécie,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon
tailleur ,
Par une fecrette magie ,
Ait caché dans vos plis un Taliſman vainqueur ,
Capable de gagner & l'efprit & le coeur.
Dans un Cercle nombreux de bonne compagnie ,
I, Vol. A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Quels honneurs je reçûs ! quels égards ! quel ac
cueil !
Auprès de la Maîtreffe , & dans un grand fauteuil !
Je ne vis que des gens, toujours prêts à ſourire ,
J'eus le droit de parler , & parlai fans rien dire.
Cette femme à grands falbalas ,
Me confulta fur l'air de fon viſage ;
Un Robin fur un mot d'uſage ;
Un Abbé fur des Opéras ,
Ce que je décidai fut le Nec plus ultra:
On applaudit à tout ; j'avois tant de génie ;
Ah ! mon habit , que je vous remercie !
C'est vous qui me valez cela .
Ce Poupard à fimple tonfure ,
Qui ne fonge qu'à vivre , & ne vit que pour foi ;
Oublia quelque tems fon rabat , fa figure ,
Pour ne s'occuper que de moi.
Cet ancien ami de Collége
Me reconnut enfin , & du premier coup d'oeil
Il m'accorda le privilége
D'un tendre embraffement qu'approuvoit fon or
gueil ;
Ce qu'une liaiſon dès l'enfance établie ,
Ma probité , mes moeurs , que rien ne dérégla ,
Ne m'euffent valu de ma vie ,
Votre afpect feul me l'attira.
Mais ma ſurpriſe fut extrême ;
Je m'apperçus que fur moi-même
Le charme fans doute opéroit ;
JUIN. 1751 .
J'étois jadis d'un air difcret ,
A peine affis fur le bord de ma chaife ;
J'écoutois en filence , & ne me permettois
Le moindre fi , le moindre mais.
Avec moi tout le monde étoit fort à fon aiſe ;
Et moi je ne l'étois jamais .
Un rien auroit pume confondre ,
Un regard , tout m'étoit fatal .
Je ne parlois que pour répondre ,
Je parlois bas , je parlois mal.
Un fot Provincial , arrivé par le coche ,
Eût été moins que moi tourmenté dans fa peau ;
Je me mouchois prefque au bord de ma poche ;
J'éternuois dans mon chapeau.
Ét
Mais à préfent , les airs , la fuffifance ,
Et ces tons décidés que l'on prend pour aifance ,
Deviennent mon ton favori.
Et c'eft par vous que je fuis applaudi.i
A iij
MERCURE DE FRANCE.
: ❁ % @
PORTRAIT
De M. de la Motte , par feue Med. la
Marquife de Lambert.
Monfieur de la Motte me demande
fon portrait , il me paroît très- difficile
à faire ; ce n'eft pas par la ftérilité de
la matiere , c'eſt par fon abondance . Je ne
fçais par où commencer , ni fur quel talent
m'arrêter davantage . M. de la Motte eft
Poëte , Philofophe , Orateur . Dans fa Poëfie
il y a du génie , de l'invention , de
l'ordre , de la netteté , de l'unité , de la
force , & quoiqu'en ayent dit quelques
critiques , de l'harmonie & des images ,
toutes les qualités néceffaires y entrent ;
mais fon imagination eft réglée ; fi elle
pare tout ce qu'il fait , c'eft avec fageffe ;
fi elle répand des fleurs , c'eft avec une
main ménagere , quoiqu'elle en pût être
auffi prodigue que toute autre ; tout ce
qu'elle produit , paffe par l'examen de la
raiſon.
M. de la Motte eft Philofophe profond.
Philofopher , c'eft rendre à la raifon toute
fa dignité & la faire rentrer dans fes droits ;
c'eft rapporter chaque chofe à ſes princiJUIN.
1751. 7
pes propres, & fecouer le joug de l'opinion
& de l'autorité . Enfin la droite raifon
bien confultée , & la Nature bien vûe ,
bien entendue , font les maîtres de M. de
la Motte. Quelle mefure d'efprit ne metil
pas dans tout ce qu'il fait ? Avec quelles
graces ne nous préfente- t'il pas le vrai & le
nouveau N'augmente t'il pas le droit qu'ils
ont de nous plaire ? Jamais les termes n'ont
dégradé fes idées ; les termes propres font
toujours prêts & à fes ordres.
Son éloquence eft douce , pleine & toute
de chofes. Il regne dans tout ce qu'il
écrit , une bienfeance , un accord , une
harmonie admirables . Je ne lis jamais fes
ouvrages , que je ne penfe qu'Apollon &
Minerve les ont dictés de concert. Un
Philofophe a dit que quand Dieu forma
les ames , il jetta de l'or dans la fonte des
unes, & du fer dans celle des autres . Dans
la formation de certaines ames privilégiées
, telles que celle de M. de la Motte ,
il a fait entrer les métaux les plus précieux
; il y a renfermé toute la magnificence
de la Nature. Ces ames à génie , fi
l'on peut parler ainfi , n'ont befoin d'aucun
fecours étranger , elles tirent tout
d'elles- mêmes. Le génie eft une lumiere
& un feu de l'efprit , qui conduit à la perfection
par des moyens faciles. L'ame de
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
• M. de la Motte eft née toute inftruite ;
toute fçavante ; ce n'eft pas un fçavoir acquis
, c'eft un fçavoir infpiré. On fent
dans tous fes ouvrages cette heureufe facilité
qui vient de fon abondance ; il commande
à toutes les facultés de fon ame , il
en est toujours le maître , auffi - bien que
de fon fujet. Nous n'avons pas vû en lui
de commencement ; fon efprit n'a point
eu d'enfance ; il s'eft montré à nous tout
fait & tout formé.
Ses malheurs lui ont tourné à profit.
Quand ce monde matériel a difparu à fes
yeux par la perte de la vûe , un monde intellectuel
s'eft offert à fon ame ; fon intelligence
lui a tracé une route de lumiere,
toute nouvelle dans le chemin de l'efprit.
La vûe , plus que tous les autres fens , unic
l'ame avec les objets fenfibles. Quand
tout commerce a été interrompu avec eux,
l'ame de M. de la Motte , deftituée de ces
appuis extérieurs , s'eft recueillie , &
repliée fur elle-même ; alors elle a acquis
une nouvelle force , & eft entrée en jouiffance
de fes propres biens.
Laiffons l'homme à talens , & envifageons
le grand homme . Souvent les talens fupérieurs
fe tournent en malheur & en petiteffe
; ils nous expofent à la vanité , qui
et l'ennemie du vrai bonheur & de la
JUIN. 1751 . 9
provraie
grandeur. Ce font les grands fentimens
qui font les grands hommes. Nulle
élévation fans grandeur d'ame & fans
bité. M. de la Motte nous a fait fentir des
moeurs & toutes les vertus du coeur dans
ce qu'il a écrit ; fes qualités les plus eftimables
n'ont rien pris fur fa modeftie ; cet
orgueil lyrique qu'on lui a reproché , n'eft
que l'effet de fa fimplicité , un pur langage
imité des Poëtes fes prédéceffeurs , & non
un fentiment. M. de Fenelon , cet homme
fi refpectable , dit de M. de la Motte , que
fon rang eft reglé parmi les premiers des
modernes ; qu'il faut pourtant l'inftruire
de fa fupériorité & de fa propre excellence
.
C'est un spectacle bien digne d'attention
, difoient les Stoïciens , qu'un homme
feul aux mains avec les privations &
la douleur. Quelle privation que la perte
de la vûe , pour un homme de Lettres ! Ce
font les yeux qui font les organes de fa
jouiffance ; c'eft par les yeux qu'il eft en
fociété avec les Mufes ; elles uniffent deux
plaifirs qui ne fe trouvent que chez elles ,
le defir & la jouiffance. Vous n'efluycz
avec elles ni chagrin , ni infidélité ; elles
font toujours prêtes à fervir tous vos goûts
& nous offrent toujours des graces nouvel
es; mais nous ne jouiffons de la douceur
A v
MERCURE DE FRANCE:
de leur commerce , que quand l'efprit eft
tranquille , & que le coeur & les moeurs
font purs. Non-feulement M. de la Motte
foutient de fi grandes privations , mais
s'il s'eft livré à la plus vive douleur , il l'a
fouffré avec patience ; il eft doux avec elle;
il fait fentir qu'il n'a point ufé dans les
plaifirs ce fond de gayeté que la Nature
lur a donné , puifqu'il fçait la retrouver
dans fes peines. Dans la douleur, il faut que
l'ame foit toujours fous les armes , qu'à
tout moment elle rappelle fon courage , &
qu'elle foit ferme contre elle-même .
Il a paffé par l'épreuve de l'envie . Quand
l'ame ne fçait pas s'élever par une noble
émulation , elle tombe aifément dans la
baffeffe de l'envie . Quelle injuftice n'a-t'il
pas fouffert quand fes Fables parurent ? Je
crois que ceux qui les ont improuvées ,
n'avoient pas en eux de quoi en connoître
toutes les beautés ; ils ont crû qu'il n'y
avoit pour la Fable que le fimple & le naïf
de M. de la Fontaine ; le fin , le délicat ,
le penfé de M. de la Motte leur ont échappé
, où ils n'ont pas fçû le goûter. A fes
Tragédies , on a vû les mêmes perfonnes
pleurer & critiquer ; leur fentiment , plus
fincére , dépofoit contre leur injuftice ; ils
fe refufoient à fes douces émotions , &
mettoient l'improbation à la place du plai
fir.
JUIN. 1751. [ I
Avec quelle dignité & quelle bienféance
n'a-t'il pas répondu à la critique amere
de Mad. Dacier ? Enfin nous jouiffons de
fon mérite & de ſes talens , & la malignité
du fiécle l'empêche de jouir de fa gloire
& de fon immortalité. Pour moi , je le
vois avec les mêmes yeux que la Pofterité
le verra.
le
La conftante amitié de M. de Fontenelle
pour M. de la Motte , fait l'éloge de
tous les deux ; le premier m'a dit que
plus beau trait de fa vie étoit de n'avoir
pas été jaloux de M. de la Motte . Jugez
du mérite d'un Auteur , qu'un aufli grand
homme que M. de Fontenelle a trouvé
digne de fa jaloufie .
Nous faififfons l'occafion du Portrait
qu'on vient de voir , pour apprendre au
Public qu'on travaille vivement à une
édition complette & très belle des
ouvrages de M. de la Motte. Les augmentations
, qui formeront environ trois
volumes , ne font pas inférieures à ce que
cet Ecrivain lumineux , énergique , hardi
& profond a fait de plus beau.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
EP IT RE
A Mademoiselle Bouchaud , par M. le
Clerc de Montmerci , Avocat au Parlement
, dans le tems qu'elle travailloit à
fon Portrait.
Vous , qui d'ane main fçavante ,
Faites penfer la toile & la rendez vivante ,
Bouchaud , qui peignez l'ame auffi- bien `que le
corps ,
A vos rares talens ſi je ne puis atteindre ;
Daignez agréer mes efforts ;
On ne peut point chanter comme vous fçavez
peindre.
C'eft par vous qu'après mon trépas ,
Mes amis me verront encore ;
Votre frere furtout ne s'en laffera pas ;
Si tous deux avant lui la tombe nous dévore ,
Avec une tendre douleur ,
Ses yeux de pleurs mouillés , regarderont fans ceffe,
Ce tableau , monument d'une vive tendreffe ,
Les traits de fon ami , l'ouvrage de fa foeur.
Mais en finiflant cet ouvrage ,
N'oubliez pas du moins ce que je fens pour vous ;
Peiguez ce que mon coeur vous peint fur mon
vilage ;
JUI N. 1751 13
Si vous ne rendez point un fentiment fi doux ,
Je méconnoîtrai mon image.
Je fçais que l'Art toujours ne fuit point le défir ;
C'est au Peintre à trouver un moment favorable ;
L'inftant où je vous aime eft un inftant durable ;
Vous pouvez le peindre à loifir.
Je ne fuis point dans l'Art connoiffeur infaillible;
Dites-moi fi l'inftant où mon coeur eft fenfible ,
Vous eft difficile à laifir ?
Mais non , voilà més traits , c'eft moi que je con
temple ;
Voilà le fentiment que l'on vient de tracer .
Tendres coeurs , ce tableau doit vous fervir d'et
xemple.
Et
Amour , Amour , cours le placcr
Va , cours le placer dans ton Temple ;
que tous les amans le viennent encenfer.
Quelle main m'a donné cette nouvelle vie !
J'exifte en deux endroits : un Art plein de magie,
Me laiffe à peine appercevoir
Queleft l'original & quelle eft la copie ,
Ou fi c'eſt un portrait , ou fi c'eft un miroir.
La Peinture & la Poëfie
Sont deux aimables foeurs qui charment l'Univers;
Je n'euffe jamais fait de vers ,
Sans un peu de tendre folie.
Voulez - vous remporter le prix ?
Prenez le Maître que j'ai pris .
L'Amour fera toujours la fource du génie
14 MERCURE DE FRANCE.
Pourl'honneur de votre Art laiffez vous enflammer;
Qu'un coeur tel que le mien , fi tendre & íi fidéle,
Vous ferve en tout tems de modéle ;
Pour bien peindre , il faut bien aimer.
L'Amour fans doute eft un grand Maître ;
Ecoutez & fuivez fes charmantes leçons ;
C'est lui qui de ma lyre anime les doux fons ,
Et tous les médifans , qui l'appellent un traître ,
Sont indignes de le connoître.
Son flambeau , fon divin flambeau ,
Répand cette lueur , ce dégré de lumiere ,
Propre à guider votre pinceau ;
L'Amour vaut mieux qu'Aved , * Rigaud & Largilliere
.
Quand fur votre palette il verfera des pleurs ,
Si dans le même inftant avec reconnoiffance ,
Vous y détrempez vos couleurs ,
Vous fentirez l'effet de fa douce puiſſance }
Alors fur votre toile , avec tant de plaifir ,
Admirant le pouvoir de la belle Nature ,
Vous direz , avec un foupir,
La tendreffe du Peintre anime la Peinture.
Mademoiselle Bouchaud eft Elève de M. Aved
♡♡
JUIN.
1751. TS
:
REFLEXIONS
Sur le Génie d'Horace , de Defpreaux & de
Rouffeau. Par M. L. D. D. N.
Lean
Es ouvrages de Defpréaux & de Rouf
ſeau , fondus enſemble , feroient ,
quant au genre , un Horace prefque complet.
Celui- ci , modéle inimitable jufqu'à
eux , en a été imité fi foigneufement , qu'il
femble , au premier coup d'oeil , non -feulement
leur avoir prêté fon goût , mais
leur avoir communiqué fon génie. Je ne
crois pourtant pas qu'il y ait aucune reſſemblance
dans leurs génies . Ce font trois
hommes , à peu près de la même taille , vêtus
des mêmes habits , & dont les traits
ont quelque rapport . On peut s'y méprendre
de loin ; mais de près chacun a fa phifionomie
bien marquée qui le caractériſe .
A dire le vrai , le génie different des Langues
, le different goût des Nations , peuvent
bien entrer pour quelque chofe dans
ce qui diftingue les trois Poëtes. Notre
goût méthodique a profcrit l'ufage de ce
que les Anciens nommoient Epifodes , &
nous les nommons Ecarts. Peut- être eft- ce
avec raifon que nous nous les fommes in16
MERCURE DE FRANCE.
terdits , car l'ufage en eft fort difficile , &
l'abus en eft fort aifé: On reproche à Ho
race d'en avoir abufé , & l'on pourroie
bien reprocher le contraire aux autres ;
mais ceci, n'eft qu'un difference yague &
générale on peut obferver des nuances
plus fines & qui font auffi frappantes quand
on les démêle avec foin. Tout cela fe préfente
naturellement en jettant les yeux fur
les genres où ils fe font exercés , & fuc
l'empreinte particuliere dont chacun les a
marqués. Horace , par exemple , dont le
mérite eft de réunir la fineffe & le fentiment
, feme tous fes ouvrages des traits les
plus flatteurs pour ceux à qui il les adreſſe .
Toutes les louanges font pleines de délicateffe
, & confervent en même- tems un air
de naturel & de fimplicité , d'où réſulte le
vrai mérite des louanges , qui ne font flat-
Leufes, que lorfqu'elles paroiffent fincéres.
Celles qu'Horace donne, refpirent toûjours
un air de vérité , bien plus précieux que la fineffe
dont on fe pare fouvent mal- à- propos.
Cette derniere qualité perd fon mérite dès
qu'on l'apperçoit ; aufli Horace ne l'employe
t'il qu'en l'incorporant aux autres ,
de façon qu'elle en releve le prix , fans
qu'on puiffe démêler qu'elle y entre pour
quelque chofe . Il ne marche guéres fans
elle ; mais il la maîtrife. Il ne veut point
JUIN. 1757. 17
l'employer pour éblouir , parce qu'il n'en
eft pas ébloui lui - même : il s'en fert dans
fes louanges pour y affaifonner le refpect
& la reconnoiffance , fentimens froids , à
qui il fçait donner un ton piquant, fans qu'il
ceffe d'être affectueux . Telles font les
louanges qu'il donne à Augufte . Il les pro.
portionne aux divers points de vûe , fous
lefquels on pouvoit l'envifager . Tantôt il
le loue comme le Maître du monde , tantôt
comme le protecteur des arts , tantôt
comme le défenfeur des loix , le fleau des.
vices , l'ami des vertus. Quelquefois il
ralfemble tous ces traits dans le même tableau
, & quelque flatteur que foit le pinceau
, il conferve au portrait un certain
air de fidélité & de reffemblance . Quand
il loue fes amis , c'eft avec chaleur & modeftie
tout enſemble : il loue alors , comme
l'amitié fçait louer. Quand il loue Mécène
fon ami , mais un ami protecteur &
refpectable , il exprime le refpect & la reconnoiffance
; mais il leur fait parler le
langage de l'inclination . Mécène lui donna
, après le retour d'Augufte en Italie ,
une petite métairie auprès de Rome. Son
étendue & fes revenus étoient fort modiques
: il n'y en auroit peut- être eu affez
pour perfonne ; mais il y en avoit affez
pour Horace , à qui non - feulement la mé18
MERCURE DE FRANCE:
diocrité fuffifoit pour être heureux , mais
qui ne pouvoit l'être que par elle . Il fit
alors une Ode pour remercier fon bienfaicteur
, ou plutôt pour lui dire , fans le remercier
expreffément , que fon bienfait
faifoit la douceur de fa vie . Voici deux
ftrophes de cette Ode , qui me paroiffent
avoir un grand mérite . Dans l'une , il fait
une peinture indirecte du préfent que lui
a fait Mécène , & il l'accompagne d'une réflexion
philofophique , qui prouve que ce
préfent lui fuffit & lui doit fuffire . L'autre
contient une louange détournée de la générofité
de Mécène , à qui le Poëte ne fuppole
d'autres bornes que les defirs de ceux
qu'il oblige.
Un clair ruiffeau , de petits bois , *
Une fraîche & tendre prairie ,
Me font un tréfor que les Rois
Ne pourroient voir qu'avec envie.
Je préfère l'obfcurité ,
Qui fuit la médiocrité ,
A l'éclat qui fuit la puiſſance.
Le Riche eft au fein des plaifirs
Moins heureux par la jouiſſance ,
Que malheureux par les defirs.
Je n'ai point ces riches habits
Inclufam Danaën , &c. L. IIE
JUIN.
19 1751.
Qu'avec orgueil Platus étale :
Ni vin rare , ni mets exquis
Ne couvrent ma table frugale .
Mais dans ma douce pauvreté ,
De la dure néceffité
J'ignore l'affigeante peine ;
Je jouis d'un deftin heureux ;
Et n'ai- je pas toujours Mécène ,
Si je voulois former des voeux ?
Voilà comme Horace louoit. C'eft une
preuve de la facilité merveilleufe de fon
génie, que cette fécondité de penfées, cette
variété de tours, qui ne lui manquoient
jamais quand il vouloit louer, & c'eft auffi
une des nuances les plus marquées qui le
diftingue d'avec Rouffeau & Defpréaux.
Rouffeau loue rarement ; il le dit lui - même
dans fon Epitre à Marot :
J'ai peu loué. J'euffe mieux fait encor
De louer moins.
Je fuis de fon avis , & je trouve que
non-feulement il loue rarement , mais rarement
bien. Quand je dis bien , j'entends
par- là un bien proportionné au mérite ſupérieur
qu'il a dans d'autres parties , un
bien qui pût le mettre de ce côté-là en paralléle
avec Horace , avec qui il me femble
qu'il le foutient à d'autres égards . It
16 MERCURE DE FRANCE.
faut pourtant excepter de cette critique
ſon Ode au Prince Eugène , où prenant un
eflor audacieux , il employe l'invention la
plus riche , & fait éclore du fein des fictions
un éloge hiftorique & fimple en apparence,
mais admirable & digne du Héros
à qui il l'adreffe. Je ne fçaurois me refuſer
le plaifir de tranfcrire ici les belles ſtrophes
qui l'amenent. Je fçais que tout le
monde les a fous les yeux ; mais je m'affùre
que ceux qui ont le bon efprit de les fçavoir
par coeur , feront bien aifes de les re
trouver encore içi .
Ce Vieillard , qui d'un vol agile ,
Fuit , fans jamais être arrêté ,
Le Tems , cette image mobile
De l'immobile éternité ,
A peine du féin des ténébres
Fait éclore les faits célébres ,
Qu'il les replonge dans la nuit.
Auteur de tout ce qui doit être ,
Il détruit tout ce qu'il fait naître ¿
A mesure qu'il le produit.
Mais la Déeffe de Mémoire ,
Favorable aux noms élatans ,
Souleve l'équitable hiftoire
Contre l'iniquité du tems :
JUI N. 22 1751
Et dans le regiftre des âges ,
Confacrant les nobles images
Que la gloire lui vient offrir ,
Sans ceffe en cet augufte livre ,
Notre fouvenir voit revivre
Ce que nos yeux ont vâ périr .
C'eft-là que fa main immortelle ;
Mieux que la Déeffe aux cent voix ,
Sçaura , dans un tableau fidéle ,
Immortaliſer tes exploits,
L'avenir , faifant fon étude
De cette vafte multitude
D'incroyables événemens ,
Dans leurs vérités authentiques ;
Des fables les plus fantaſtiques
Retrouvera les fondemens.
Tous ces traits incompréhensibles ,
Par les fictions ennoblis ,
Dans l'ordre des chofes poffibles
Par-là fe verront rétablis .
Chez nos neveux , moins incrédules ;
Les vrais Céfars , les faux Hercules ,
Seront mis en même degré ,
Et tout ce qu'on dit à leur gloire ,
Et qu'on admire fans le croire ,
Sera crû fans être admiré,
22 MERCURE DE FRANCE.
Je ne fçais rien de plus beau dans notre
Langue que ces quatre ftrophes. Les trois
premieres , furtout , font comparables à ce
qu'Horace a jamais fait de mieux. J'avoue
que la louange que contient la quatrième,
me paroît un peu outrée , & je ne fçais s'il
n'y a pas plus d'exagération que de délicateffe.
C'eft que Rouffeau , toujours maî
tre dans l'Art de la Poëfie , qui conſiſte en
choix d'images , de tours & d'expreffions ,
ne l'étoit pas dans l'Art des louanges , qui
exige une aménité dans l'efprit & dans le
coeur , dont fon caractére l'éloignoit trop.
Le peu de louanges , répandues dans fes
ouvrages , eft une preuve & un aveu de
fon impuiffance à cet égard. Il fçavoit bien
tirer parti de lui-même , & je ne doute pas
qu'il n'ait été fort embarraffé , toutes les
fois qu'il s'eft crû obligé de louer. Defpréaux
ne mérite pas tout-à -fait le même
reproche. Il a loué l'Augufte de fon fiécle ,
quelquefois auffi finement qu'Horace le
fien. Tel eft l'éloge du Roi qu'il met dans
la bouche de la molleffe au deuxième chant
de fon Lutrin.
Hélas ! qu'eft devenu ce tems , cet heureux tems,
Où les Rois s'honoroient du nom de fainéans ,
S'endormoient fur le Trône , & me fervant fans
hante ,
JUIN.
23 17518
Laifoient leur fceptre aux mains , ou d'un Maire ;
ou d'un Comte ?
Aucun foin n'approchoit de leur paiſible Cour:
On repofoit la nuit , on dormoit tout le jour.
Seulement au printems , quand Flore dans les
plaines
Faifoit taire des vents les bruyantes haleines ,
Quatre boeufs attelés , d'un pas tranquille & lent ;
Promenoient dans Paris le Monarqué indolent,
Ce doux fiécle n'eft plus . Le Ciel impitoyable
A placé fur le Trône un Prince infatigable,
Il brave mes douceurs , il eft fourd à ma voix ;
Tous les jours il m'éveille au bruit de les exploits
Rien ne peut arrêter ſa vigilante audace :
L'été n'a point de feux, l'hyver n'a point de glace,
Je me fatiguerois à te tracer le cours
Des outrages cruels qu'il me fait tous les jours,
Ce tour de flatterie me paroît bien heureux
, & il n'eft pas le feul de cette efpéce
queDefpréaux ait mis en uſage, Dans l'Epitre
au Roi , qui commence par ce vers :
Grand Roi , ceffe de vaincre , ou je ceffe d'écrire.
l'artifice qu'il employe pour prodiguer
un encens détourné , eft fort ingénieux . Je
ne fçais s'il n'en auroit point pris l'idée
dans une Lettre de Voiture au grand Con24
MERCURE DE FRANCE.
dé. Ce Voiture fçavoit louer bien finement.
Son efprit eft marqué au coin du
mauvais goût de fon tems , & fans doute
du ſien ; mais il en a toujours beaucoup ,
& fes louanges en font pleines. Je ne fçais
pourquoi il l'alloit chercher fi loin : il ne
renoit qu'à lui de le trouver bien plus près,
C'eft une chofe à remarquer , qu'un homme
nourri , comme il le paroît par plufieurs
de fes Lettres , de la lecture des meilleurs
ouvrages des Anciens ; un homme qui fçavoit
apprécier fi bien le goût du fiécle
d'Augufte , & celui du fiécle de Néron ,
foit tombé lui- même dans les défauts qu'il
apperçoit , & n'ait jamais écrit que du ftyle
qu'il condamne . Du moins Corneille
avoit- il la bonne foi d'admirer hautement
Lucain , & de chercher ouvertement des
beautés dramatiques dans la Pharfale . Mais
Voiture , zélé partifan de Cicéron , fe déchaîne
en mille endroits contre l'affecta
tion & le ftyle précieux de Séneque & de
Pline le jeune , tandis que lui-même ne
s'apperçoit pas qu'il eft toujours recherché
dans fes tours , & n'eft jamais naturel ni
fimple dans fes expreffions. Cette contradiction
eft plus étonnante que rare . Séneque
lui- même s'eft élevé contre le mauvais
goût de fon tems : il pleure la bonne Eloquence
, & attaque avec ce chagrin qui
ne
JUIN.
17518 25
ne l'abandonne jamais , les Orateurs de
fon fiécle , fans fe fouvenir que c'eft de lui
qu'ils ont pris ce ton qu'il leur reproche ,
& avec lequel il déclame contre eux.
Je ne fçais fi on ne trouveroit pas en
France des exemples pareils ; mais Defpréaux
s'eft bien garanti de ce défaut : on
ne fçauroit lui reprocher aucun de ceux
que fa critique reproche aux autres . A cela
près fes Satyres ne me paroiffent avoir rien
de commun avec celles d'Horace. Ce n'eft
pas qu'en bien des endroits les unes ne
foient imitées & fouvent traduites des autres
; mais il eft bien different de traduire
un Poëte , ou de lui reffembler. L'un eft
l'ouvrage de l'art : on traduit avec du travail
, de l'application & de la conftance.
L'autre ne fçauroit être que l'ouvrage de la
nature : il faut avoir la même tournure de
génie qu'un homme , pour lui reflembler.
C'eſt de-là que réſulte la difference qui
diftingue nos deux Satyriques. Le Latin
porte une lumiere philofophique fur les
moeurs de fon tems ; il peint le vice & la
vertu , & les colore avec les nuances , les
plus juftes & les plus propres à infpirer l'amour
de l'un & l'horreur de l'autre. C'eſt- ¯
là fon but ; il ne fait qu'effleurer les fors
Ecrivains de fon tems . Ce n'eft pas contre
eux qu'il veut écrire : tant pis pour ceux
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
il
qui fe trouventfur fon paffage ; il ne va pas
les chercher. La morale eft le fond de fon
ouvrage, non pas une morale féche , monotone
& inanimée , pour ainfi - dire , mais
vivante , enjouée & variée à l'infini par de
continuels portraits. C'eſt dans chacune de
fes Satyres quelque précepte nouveau , paré
de toutes les graces d'une poëſie familiere
, & d'une peinture vive . Le corps de
fes Satyres forme une galerie de tableaux,
Celles du Poëte François ne font , à pro
prement parler , qu'un recueil d'obſervations
littéraires : il n'en veut qu'aux mauvais
Poëtes ; il les attaque avec audace ,
les pourſuit avec acharnement. Ce qui
n'eft qu'un jeu pour Horace , & une espéce
d'Epiſode , qui le délaffe de la Philofophie,
eft l'affaire effentielle de Defpréaux , qui
au contraire ne philofophe qu'en paffant ;
& alors quelle prodigieufe difference entre
eux ! Boileau prêche la raifon , Horace
la fait parler, la fait voir . Le François montre
de la juſteſſe & de la ſolidité. L'autre les
cache & ne laiffe voir que de l'agrément.Ce
qu'il y a de fingulier, c'eft qu'à chaque moment
on retrouve Horace chez Defpréaux ,
& Horace traduit auffi bien qu'il peut l'être.
Il n'y perd fouvent rien , fi on n'en
excepe une certaine nobleffe de tour qui
eft inimitable à l'Art , qui échappe à la liJUIN.
1751. 27
me , & que la Nature feule peut donner . ·
Voilà ce qui manquort fouvent à Defpréaux
. Auffi de tous les Anciens qui lui
ont fervi de modéle , Horace n'eft pas celui
qu'il a le plus heureufement imité ; il
trouve mieux fon compte avec Juvenal &
Perfe , dont les écrits portent l'empreinte
d'un caractére fec & dur , plus analogue à
l'infléxibilité de Boileau , que la plaiſanterie
philofophique d'Horace. La traduction
qu'il fait dans fa Satyre fur l'Homme , de
ces beaux vers de la cinquiéme Satyre de
Perfe , eft un chef-d'oeuvre avec lequel il
faut ſe ſouvenir à tout moment , que Perſe
eft l'original , fi on veut lui accorder quelque
préférence fur la copie.
Debout , dit l'avarice , il eft tems de marcher : *
Hé laiffe-moi? Debout, Un moment ! Tu répliques?
A peine le Soleil fait ouvrir les boutiques .
N'importe , leve- toi. Pourquoi faire , après tout ?
Pour courir l'Océan de l'on à l'autre bout ,
Chercher juſqu'au Japon la porcelaine & l'ambre¸
Rapporter de Goa le poivre & le gingembre.
Mais j'ai des biens en foule , & je puis m'en puffer.
On n'en peut trop avoir , & pour en amaffer
Il ne faut épargner ni crime ni parjure ;
Il faut ſouffrir la faim & coucher fur la dure.
* Eia , inquit Avaritia furge ... Sat. V.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
que
Pourquoi cela eft - il fi bien traduit ? C'eft
cela couloit de fource . Le Traducteur
alors penfoit d'après lui , & il auroit pû
dire la même chofe , quand Perfe ne l'au
roit pas dit avant lui . Il n'en eft pas de
même d'Horace , & celui- ci n'a guéres dit
de chofes , qui fans lui fe fuffent trouvées
fous la plume de Boileau . On s'approprie
les penfées d'un homme ; mais pour cela
on ne pense pas comme lui , & on ne s'ap .
proprie pas ce qui le faifoit penfer , je
veux dire fon génie . Defpreaux a fait des
vers admirables , des critiques excellentes ;
il a donné des leçons raifonnables . Il a
employé très heureufement les pensées
d'Horace. Je confonds ici , pour abréger ,
les Satyres de Boileau avec fes Epitres morales.
On y trouve par tour un Poëte, maître
de fon Art , un Ecrivain judicieux , un
homme d'un goût sûr & d'une morale faine
. Mais à côté de tant d'admirables qualités
, on entrevoit fouvent un peu de ftérilité
, de féchereffe , & une certaine raifon
pefante & trifte , qui cherche à convaincre
plutôt qu'à perfuader . Horace ,
dans les ouvrages du même genre ,
eft en
même- tems fublime & familier , noble &
fimple , lumineux , clair & concis . Sa philofophie
eft douce , enjouée , animée ; fa
raifon eft aimable , & fon goût fin . Le Fran-
-
JUIN. 29 1751.
çois eft un Philofophe qui verfifie , le Latin
eft un Poëte qui philofophe. Ecoutons
le jufte & bel éloge que Rouleau en fait
dans fon Epitre aux Mufes .
Le feul Horace en tous genres excelle ,
De Cythérée exalte les faveurs ,
Chante les Dieux , les Héros , les bûveurs ;
Des fors Auteurs berne les vers ineptes ;
Nous inftruifant par gracieux préceptes ,
Et par fermons de joie antidotés.
Voilà Horace tel qu'il eft : voilà auffi
Rouffeau , quant aux ouvrages , mais non
pas quant à la maniere. Sa Poëfic lyrique
eft d'une élégance admirable ; fes images
font poëtiques & parfaitement rendues ;
mais je ne fçais s'il ne fe livre pas trop au
plaifir de faire de beaux vers . L'amour de
la rime l'emporte , ou du moins c'eſt à cela
que j'attribue quelques longueurs , quelques
répétitions, quelques lieux communs,
qui ne laiffent pas de fe trouver affez fouvent
dans fes Odes . Plus fage & plus exact
qu'Horace ,fon pinceau eft plus léché , fes
couleurs font plus empâtées , fes ouvrages
font plus finis : mais ce premier trait, cette
premiere penfée du Peintre , qu'un coup
de pinceau tranfmet à la toile , & qui la
fait parler ; ces hardieſſes d'enthouſiaſme ,
que la correction affoibliroit , qui donnent .
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
la vie au tableau , & qui le rendent la
choſe même fe rencontrent rarement
chez lui.
>
Voilà le genre de beautés qui fourmillent
chez Horace , & qui le caractériſent.
Souvent il ne dit qu'un mot , mais chaque
mot eſt une choſe , chaque choſe eſt une
perfée ou une image : il femble n'écrire
que pour peindre ou pour penfer . Rouffeau
ne penfe & ne peint que pour écrire.
Quelquefois même il lui arrive de s'occuper
de cette troifiéme chofe aux dépens des
deux autres. Il eſt jufte d'en accufer notre
Langue , un peu féche , & dont le goût ,
affervi à la méthode , croit que la clarté
ne confifte que dans l'ordre apparent . De
là cette économie des tranſitions , ſi pénibles
pour le Poëte , & fi fâcheufes pour la
Poëfie , qui mettent la moitié d'une Ode
en liaiſons. De là cet ufage d'enchaîner la
vérité qu'on le propofe d'établir dans une
Ode , à la fuite des penfées préliminaires
qui l'aménent méthodiquement , de façon
qu'une Ode devient une file
De froids dixains rédigés en chapitres ,
comme le dit plaifamment Rouffeau à
quelqu'un , ou une Romance fublime qui
fuit pied à pied fes Héros , & détaillant fcrupuleufement
leurs exploirs , v attache enJUIN.
1751. 31
nuyeufement les yeux du Lecteur.
Mais fi tout cela réfulte néceſſairement
du genre de notre Langue , & du goût de
ceux qui la parlent , il s'enfuit auffi qu'il
ne faut point faire d'Odes en François ,
car tout cela eft précisément contradictoire
à la nature de l'Ode. Je ne crois pas que
ce foit là le parti qu'il faille prendre. C'eft
comme fi on vouloit proferire chez nous
l'ufage des espèces , parce que notre pays
ne fournit point d'or. Entretenons fagement
l'abondance , en cherchant fous un
antre climat ce que le nôtre nous refuſe.
Empruntons, approprions- nous les beautés
réelles d'une autre Langue , enrichiſſonsen
la nôtre , & multiplions par-là nos propres
biens. D'ailleurs on trouve quelquefois
des tréfors en retournant un champ
où des fiécles entiers n'avoient apperçû
qu'un fable aride . S'étoit on avifé avant
la Fontaine de penfer que la Langue Françoife
für fufceptible de la perfection du
ftyle des Fables : On ne s'eft pas même
avifé depuis d'en faire fouvenir. Eft - ce la
faute de la Langue , ou des Ecrivains ?
N'excluoit-on pas la Poëfie épique de nonotre
domaine ? Ne défefpéroit- on pas que
notre Langue pût atteindre au pathétique,
au fublime , à l'énergie , à la variété qu'elle
exige? La Henriade a paru , & on y trou-
В iiij
32 MERCURE DE FRANCE:
ve tout cela . Il ne faut que du génie , mais
il en faut. Lui feul fçait trouver dans une
Langue tout ce qui lui eft propre. Rouffeau
lui- même en eft une preuve en plufieurs
endroits . Si toutes fes Odes reffembloient
à celle qu'il a faite fur la naiffance
du Duc de Bretagne , il feroit bien difficile
de ne pas confondre fon mérite avec
celui d'Horace . Cette Ode me paroît un
chef- d'oeuvre qui ne laiffe rien à defirer.
La variéte , la nobleffe , la richeffe des
tours & des expreffions , y répandent ces
beautés qu'on admire chez Horace &
qu'on fouhaite ailleurs . Point de liaiſons
traînantes , point de répétitions , point de
lieux communs . Le Lecteur n'y trouve que
des fleurs à cueillir , des pierres précieuſes
>
à amafler : & toutes ces richeffes font enchaffées
avec un art infini , par le ſecours
mélodieux des rimes , qui fans doute embelliffent
notre Poëfie , quand elles ne la
défigurent pas. La rime eft un ornement
fymmétrique qui pare beaucoup l'édifice
dont il fait partie. Mais cette fymmétrie ne
fçauroit être trop parfaite , ni l'Architecte
trop
difficile dans le choix des matériaux
qu'il y employe. Rouffeau ne s'y eft guéres
trompé ; & cette beauté eft à un point de
perfection fi fatisfaifant chez lui , qu'elle
fait fouvent illufion fur le regret qu'on
JUIN.
33 1751.
pourroit avoir , qu'elle n'accompagne pas
toulours des beautés d'un autre genre.
Un autre talent qui met un grand prix
aux ouvrages de Rouffeau , eft celui de
choilir heureufement fes expreffions . Chaque
mot eft à fa place , & celui qu'il
employe eft prefque toujours celui qu'il
falloit . Voilà peut - être le feul point de
reilemblance entre Horace & lui. Auffi les
Epitres du fecond me paroiffent avoir affez
d'analogie avec ceiles du premier. Horace
fe fert d'une tournure de vers ailée , &
dont le ton familier fupplée à l'harmonie
& joint les graces libres de la profe à la
vive précision de la Poëfie . Rouffeau a employé
une meſure de vers, peu eſtimée chez
nous avant lui , & inconnue dans le genre
d'ouvrage où il l'a portée. Il y raffemble
les graces de Marot & de la Fontaine ; il
les épure & les ennoblit quand il le faut ;
& cachant un travail profond fous l'air
agréable d'une liberté élégante , il réunit
dans fes vers la clarté , l'aifance , la nobleffe
& la naïveté. Il égaye fa philofophie
par des images . Il ne crie pas fi haut que
Deſpréaux , mais il ſe fait mieux entendre .
Il ne déclame pas , il ne prêche pas ; il raifonne
, il parle , il peint . Voilà ce qu'a
fait Horace. Auffi leur maniere de philofopher
ſe reffemble affez. Mais il ne faut
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
pas s'y tromper , ils ne fe reffemblent qu
dans la maniere : le fond eft abfolumen
different ; ils ne voyent pas les mêmes ob
jets fous les mêmes faces.
1
La morale d'Horace refpire par tout !
gaîté , la tranquillité de l'ame , & une cer
taine quiétude , qui ne fe rencontre qu'a
vec des paffions douces , & qui form
l'homme de plaifir raiſonnable , & l'hom
me vertueux , aimable ; en un mot , l'Epi
curien fage , le Philofophe de bonne foi
l'homme heureux . Rouffeau n'a point d
philofophie dans l'efprit : il s'en pare pre
que toujours ; & celle qu'il emprunte e
acre , mordante , cynique ; de- là le fi
dont fes plaifanteries & fes préceptes for
imbibés. Horace a bien quelquefois de
railleries piquantes ; mais ce n'eft qu'u
grain de fel de trop , qui femble , être tom
bé par mégarde . Rouffeau , accablé d'er
nemis , taxe d'une conduite odieufe , pour
fuit avec acharnement fes accufateurs. Ja
loux de fa réputation , il fe venge de l'a
voir perdue , plutôt qu'il ne réuffit à la re
Couvrer : il traite avec le
gente
Fécriminant ; & fa caufticité naturelle , ai
grie par fon malheur , lui infpire une âcre
qui fait reffembler fes ouvrages , plutô
à un libelle qu'à une apologie . Il eft vra
que la pofition de ces deux Poetes a ét
humain e
JUIN 1751. 35
bien differente. Horace , chéri de fes
concitoyens , aimé du maître du monde ,
avoit autant d'amis & de protecteurs qu'il
y avoit d'honnêtes gens à Rome : il lui
étoir bien difficile d'être de mauvaiſe humeur
. Rouleau , martyr malheureux de la
prévention , ou exemple célébre d'une juſtice
févere , a pallé la moitié de la vie dans
le trouble , & l'autre dans le défeſpoir.
L'enjouement ne marche guéres en fi mauvaife
compagnie . Mais le malheur ne change
pas le caractére des hommes , il le déve
loppe , il en découvre les défauts que la
bonne fortune cachoit ; mais il ne fait que
les découvrir , & ne les fait pas naître.
Ovide , plus malheureux que Rouffeau ,
n'a jamais connu la caufticité ; il est tombé
dans la baſſeſſe , dans la foible fſe , dans l'adulation
la plus outrée. C'eſt un excès bien
oppofé à celui qu'on peut reprocher à
Rouffeau. C'eſt que le génie de celui - ci
étoit bien oppoſé au génie d’Ovide ; & il
ne reffemble pas davantage à celui d'Horace.
Horace étoit un homme voluptueux,
indépendant , un temperament tranquille
& modéré. Il avoit affez de paffions pour
être heureux , & elles n'étoient pas affez
vives pour l'empêcher de l'être . Ce n'étoient
, à proprement parler , que des
goûts , & le plus dominant chez lui étoit
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
la pareffe. Le fentiment feul pouvoit l'en
tirer. Le fentiment lui dictoir ces vers aimables
où il chante fi agréablement, tantôt
fa maîtreffe , tantôt le plaifir de la table.
Il eſt charmant dans ces deux genres ; & la
peinture de ces foupers Epicuriens qui raffembloient
la frugalité & la délicateſſe ,
eft d'un agrément infini . On y voit un
mêlange inimitable de libertinage & de
philofophie , deux chofes bien oppofées ,
& qui vont fi bien enſemble , quand elles
fe réuniffent naturellement . On y trouve
partout l'honnête homme & l'homme de
plaifir , qui joint la fineſſe du goût à la délicateffe
du fentiment ; enfin , pour dire
tout cela en un mot , quin'étoit pas en ufage
de fon tems , l'homme de la meilleure
compagnie à tous égards . Ecoutons - le parler
à fa bouteille , & lui demander le doux
tréfor qu'elle renferme , & qu'il veut partager
avec un Philofophe de ſes amis.
Aimble fille de la treille ,
Doux charme de l'oifiveté ,
Fidéle ami , chere bouteille ,
Viens, amène la volupté..
Que dans l'ardeur de ton délire
Nos jours paffent comme un inftant
* O nata mecum , &c. L. III.
JUI N. 1755. 37

Obéis au fon de ma lyre :
Hate-toi , Sylvandre t'attend.
Ne crains pas fon air de rudeffe ,
Formé fur de dures leçons :
La voix qu'infpire la fageffe
Ne dédaigne pas les chansons.
Souvent cette morale auftére
Dont Caton voulut s'é : ayer ,
Célébrant ton joyeux mystére ,
Avec toi daigna s'égayer .
Par une douce violence
Tu commandes à nos humeurs ;
Tu forces la haine au filence ,
Tu fçais t'affujettir nos moeurs .
Tu dérides le front du Sage ,
Sous la douce yvreffe abattu ;
Et tu fers le libertinage ,
Sans effiroucher la vertu.
Le voile de la politique
Tombe fous tes premiers efforts ;
De fa plus fecrette pratique
Tu découvres tous les refforts .
Par toi , le pauvre qu'on opprime
Perd un douloureux fouvenir ,
Etdans le tranfport qui l'anime
Ne voit qu'un heureux avenir,
18 MERCURE DE FRANCE.
Viens , & que les graces badines ,
Qui ne t'abandonnent jamais ,
Des plaifirs que tu nous deſtines
Redoublent encor les attraits .
A la lueur de cent bougies ,
Rivales de l'aftre du jour ,
Nous célébrerons tes orgies ,
Sans fonger même à fon retour.
Voilà Horace à table & en gayeté.
Quelles graces , quel agrément dans l'ef
prit ! Qu'il feroit délicieux de vivre avec
un tel homme ! Defpréaux & Rouffeau
n'ont rien fait qui faffe defirer la même
chofe. Ils ne fçauroient être mis en parallele
avec Horace de ce côté-là . Je ne vois
rien chez les Modernes qui en falle fouvenir
à cet égard , fi ce n'eft quelques piéces
de l'Abbé de Chaulien . On y voit la même
morale , la même fenfibilité pour
plaifir , & la même facilité d'expreffion ,
enfin le même tour de génie. Ne croiroit
on pas qu'Horace a fait ces quatre vers , où
l'Abbé de Chaulieu , déja vieux , acheve
ainfi la peinture de fon ame :
le
Ami , voilà comment fans chagrin , fans noirceurs ,
De la fin de nos jours , poifon lent & funefte ,
Je feme encor de quelques Acurs .
Le peu de chemin qui me reste.
JUIN. 1751 . 39
Quelles font ces fleurs dont il feme fes
derniers jours ? C'eſt le fecours d'une philofophie
douce & gaye qui s'accommode
au tems, & qui porte le plaifir partout. C'eſt
ce qu'il dit dans quatre autres vers , qui finiffent
fon Ode fur la Retraite :
Egayons ce refte de jours
Que la faveur des Dieux nous laife ;
Palons de plaifirs & d'amours ;
C'est le confeil de la fageffe.
Voilà les fleurs qu'Horace cueilloit .
Cette retraite de l'Abbé de Chaulieu eft
tout-à-fait dans fon goût , & comparable
prefque à cette Ode charmante dans laquelle
Horace chante la douceur de la vie
champêtre. Heureux , dit- il , heureux celui
qui fillonne le champ de fes peres, &
vit , comme eux , fans foins , fans affai-
» res & fans créanciers !.
De la trompette fanguinaire
11 ofe méprifer la voix :
De la fortune mercenaire
H ignore les dures loix.
Il riţ du frivole avantage
Dont le Courtifan eſt épris ,
Et l'intrigue au double vifage ,
K'obtient de lui que des mépris,
40 MERCURE DE FRANCE.
Fidéle aux loix de la Nature ,
Seule elle fait tous les plaifirs ,
Et fes befoins font la mefure
De fes goûts & de fes defirs.
Tantôt à la vigne naiffante
Il unit de jeunes ormeaux ;
Tantôt d'une main bienfaifante
Il en élague les rameaux.
Tantôt à l'ombre de fa treille ,
Il compte fes troupeaux naiffans ;
Il ferre les dons de l'abeille ;
Il tond fes agneaux bondiffans.
Lorfque Pomone en fes contrées
A mûri fes dons précieux ,
Il charge ſes mains épurées
Des prémices qu'il offre aux Dieux.
Sous un vieux chêne il fçait attendre
Le déclin du brûlant Soleil ,
Puis fur un gazon frais & tendre
Il va chercher un doux fommeil.
Alors mille rivaux d'Orphée ,
Fardeau léger des arbriffeaux ,
S'uniffent pour hâter Morphée ,
Au gazouillement des ruiffeaux.
Cette peinture n'a- t'elle pas un agréJUI
N. 1751. 42
ment infini ? Il femble voir la Nature ellemême
, & la nature de l'âge d'or. Voilà ce
que Defpréaux & Rouffeau n'ont jamais.
fait entrevoir. Ils ne connoiffoient pas ce
genre- là : & pourquoi ? C'eft que la nature
de leur efprit les en détournoit. Il
faut pour ces poëfies champêtres & printanieres
, un naturel & une aménité, qui ne
fe trouvent qu'avec un coeur paifible & un
efprit gai . Il faut que ces ouvrages foient
faciles & empreints d'un certain caractére
de pareffe aimable , qui ne femble eveillée
que par le fentiment. Ils doivent refpirer
la vertu douce & la volupté fage. Les ima
ges y doivent être fimpies , mais nobles ;
il ne faut les chercher qu'autour de foi ,
mais il faut les choifir. Il y faut de l'élégance
fans affectation , de la naïveté fans
groffiereté , de l'enjouement fans déreglement
, de la poëfie douce , familiere , fertile
fans excès , variée fans écarts , noble
fans fafte , & animée fans tranfport . Defpreaux
& Rouffeau , remplis d'excellentes
qualités , étoient bien loin de celles - ià .
L'efprit du premier répand l'aigreur ; le
coeur du fecond diftille le fiel . Defpréaux ,
critique farouche & opiniâtre , eft prefque
toujours de mauvaife humeur . Rouffeau ,
venimeux
par fa propre nature , s'il eft
permis de parler ainfi , & envenimé par
42 MERCURE DE FRANCEfes
malheurs , eft un ennemi toujours armé.
Ce font deux Lynx affamés prompts
à appercevoir & à faifir leur proye. Je ne
erois pas que ni l'un ni l'autre ait jamais
été amoureux . La difcrétion des Poëtes ne
leur défend pas de chanter leur amours, &
la Poëfie le leur ordonne. La peinture de
ce doux fentiment eft fon plus délicieux
appanage , ainfi leur filence peut conftater
leur infenfibilité. Et il ne faut pas y avoir
du regret ; une maîtreffe auroit été bien
mal entre leurs mains. Je crois que pour
peu qu'elle eût connu Horace , elle l'eût
trouvé bien fouvent à redire dans fes imitateurs.
Ecoutons - le parler à la fienne , &
la faire parler dans une Ode en dialogue
qu'il lui adreffe comme un projet de racommodement
, & le gage de la douleur
qu'il a d'être brouillé avec elle .
HORACE ET LYDIE
Horace.
Plus heureux qu'un Monarque au faîte des grandeurs
, *
J'ai vû mes jours dignes d'envie ;
Tranquilles , ils coûloient au gré de nos ardeurs ;
Vous m'aimiez , charmante Lydie.
* Donec gratus , ¿c.
JUIN. 1751. 43
Lydie.
Que mes jours étoient beaux , quand des foins les
plus doux
Vous payicz ma flamme fincére !
Vénus me regardoit avec des yeux jaloux :
Chloé n'avoit pas fçû vous plaire.
Horace.
Par fon luth , par fa voix , organe des amours ,
Chloé feule me paroît belle.
Sile deftin jaloux veut épargner les jours ,
Je donnerai les miens pour elle.
Lydie.
Le jeune Calais , plus beau que les amours ,
Plaît feul à mon ame ravie.
Sile deftin jaloux veut épargner fes jours ,
Je donnerai deux fois ma vie.
Horace.
Quoi !fimes premiers feux ranimant leur àrdeur,
Etouffoient une amour fatale ;
Si perdant pour jamais tous les droits fur mon
coeur ,
Chloé vous laiffe fans rivale ...
Lydie.
Calais eft charmant , mais je n'aime que vous,
Ingrat , mon coeur vous juftifie.
Heureuf également , en des liens fi doux ,
De perdre ou de paffer la vie.
44 MERCURE DE FRANCE .
Que d'efprit , que d'adreffe , ou plutôt
que de fentimens ! car j'aime à croire que
cette Ode eft fon feul ouvrage : Avec quelle
fineffe les motifs de cette brouillerie
amoureuſe font détaillés ! Avec quel artifice
ce Calaïs & cette Chloé, qui en étoient
les cauſes , font amenés là pour être facrifiés
à Horace & à Lydie ! Il eſt à croire que
celle- ci adopta le projet de fon amant &
juftifia la fin de l'Ode : je ne lui pardonnerois
pas de ne l'avoir pas fait. Mais je
crois que Defpréaux & Rouffeau auroient
été bien embarraffés à la détacher de fon
Calaïs . La tendreffe & la galanterie ne
font pas de leur domaine. Il y a cependant
quelques Epigrammes & quelques Contes
du dernier , qui font marqués au coin de
ces deux qualités aimables. Il faut prendre
garde ici à une chofe , c'eft qu'il y a dans
ces petits ouvrages deux mérites d'un genre
different. Il y a la penfée ou le fentiment
, qui conclud & qui conftate l'Epigramme
; & il y a la maniere d'amener cette
penfée . Ce dernier talent doit fe rapporter
à l'art de conter ; & Rouffeau le
poffedoit à merveille : il y eût été le maître
d'Horace. Celui ci a inferé quelques
Contes dans fes Satyres & fes Epitres . Les
allégories font juftes & fines , les préceptes
font raifonnables , la fable eft nette &
JUI N. 1751. 45
concife . Mais la Fontaine n'avoit pas paru,
& Horace n'étoit pas la Fontaine. Sa maniere
de conter tient un peu de la précifion
féche de Phédre , dont il étoit prefque
contemporain. Peut-être étoit - ce - là le goût
des Romains . Peut- être auffi ne s'accommodoient-
ils de cela , que parce qu'ils ne
connoiffoient pas mieux .
Rouffeau , nourri non - feulement des
Anciens , mais de ces Modernes , à qui il
ne manque , pour ainfi dire , que l'antiquité
, a puifé heureufement dans les fources
qu'avoient ouvert Marot & la Fontaine.
Auffi conte- t'il admirablement . Pas un
mot qui ne foit où il doit être , pas un
de manque , pas un de trop. Il femble que
celui qu'il employe en rime , ait été inventé
pour le mettre à la fin du vers où il
le place. Rien ne languit , tout marche ,
tout tend à la fin , & jamais il ne
bleffe cette unité précieuſe , d'où réfulte la
vraie beauté des ouvrages d'efprit. Voilà
le mérite de la maniere ; & celui -là n'eft
fondé que fur le jugement fain , le goût
jufte , & l'artifice judicieux de l'Auteur.
Le mérite de la penfée au contraire tient
uniquement au fentiment qu'elle exprime.
Quand cette penfée eft fine , quand elle eft
naturelle , quand elle eft délicate , quand
elle eft tendre , quand elle eft paffionnée ,
46 MERCURE DE FRANCE .
quand elle eft galante , elle a le mérite de
la fineffe , du naturel , de la délicateffe , de
la tendreffe , de la paffion , de la galanterie.
Or pour faire une douzaine d'Epigrammes
tendres & galantes , il ne faut qu'une
douzaine de penfées de ce genre. Je conviens
que pour en trouver feulement une,
il faut avoir les parties d'où elle réfulte .
Mais à l'égard de Rouſſeau , chacun ſçait
comment fes Epigrammes font nées fous fa
main ; & fon mérite eft établi fur tant de
titres inconteſtables , qu'on peut , fans of
fenfer fa mémoire , avouer que dans ces
petits ouvrages le fonds n'eft pas à lui . Les
vieux livres & la converfation le lui fourniffoient
; mais ce qui eft uniquement à
lui , c'eft la maniere. Je ne parle point de
fes Epigrammes fatytiques ; je crois que
perfonne n'en réclamera les penfées : & fi
c'eft un mérite de médire plaifamment ,
celui- là reftera tout entier à Rouffeau.
Oublions ces traits où l'efprit fe pare des
défauts du coeur , & revenons à des objets
plus doux. Je remarque que Rouffeau a
donné la forme de Conte à tous les petits
ouvrages qu'il a faits dans le genre galant.
C'eft que quand il tenoit une penfée de
cette efpece , il fe fentoit maître dans l'art
de la faire valoir. Sans l'artifice du Conte,
cette penſée n'auroit fait qu'un vers ; & il
JUIN.
1751. 47
en faut bien de pareilles pour faire une
Ode telle , par exemple , que le Dialogue
d'Horace & de Lydie . Rouffeau ſe défioit
avec raifon de fon fonds fur cet article
, & il a bien fait de fe rejetter fur la
maniere , où il eft admirable. Quand il
s'eft écarté de cette méthode fage , il s'en
eft mal trouvé. Il y a pourtant de jolis tableaux
dans fes Cantates ; mais ce font des
peintures , & non pas des fentimens. L'Ode
qu'il adreffe à une veuve , fait voir
combien il étoit neuf dans le pays de la
galanterie . Ce petit Poëme eft moqueur ,
au lieu d'être galant ce qui feroit fon véritable
genre. Rouſſeau n'y cherche pas à
plaire , mais à faire rire. Il y a même des
plaifanteries groffieres & qui devroient
choquer celle pour qui elles font faites.
Telle eft cette ftrophe :
De la célébre Matrone ,
Que l'antiquité nous prône ,
N'imitez point le dégoût ,
Ou pour l'honneur de Petrone ,
Imitez - la juſqu'au bout.
Il me femble que c'eſt ſacrifier bien indécemment
l'honneur de fa veuve à celui
de Pétrone ; & je ne crois pas que cette
tournure de confolation lui ait beaucoup
plû . N'y a- t'il donc que l'égarement le
48 MERCURE DE FRANCE.
plus infâme , qui puiffe remplacer le fentiment
le plus honnête ? La Poëfie manque
t'elle d'images agréables & voluptueufes
? Non , fans doute. Mais le Poëte dont
nous parlons en manquoit , il manquoit de
fentiment ; quand je dis , Rouffeau manquoit
de fentiment , je ne veux pas
dire
qu'il ne fentoit point ; mais il n'avoit
qu'une façon de fentir. Tous les fentimens
n'étoient point de fon reffort : & comme
il s'eft exercé fur toutes fortes de fujets , on
fent quelquefois ce vuide dans fes ouvrages.
Ses Cantiques, qui font admirables , pleins
d'idées , de tours , d'expreffions , d'images
fublimes , deviennent froids quand il y faut
parler le langage affectueux. Tant que
Rouffeau veut peindre le maître , le créateur
du monde, le Dieu des armées , le
fleau des méchans , fon pinceau eft d'une
hardieffe & d'une nobleffe inimitables.
Mais faut il peindre un Dieu , pere & ami
des hommes , faut- il lui adreffer l'homma
ge du coeur ? Rouffeau ne trouve plus rien
chez lui , & fe fert mal adroitement de ce
qu'il emprunte.
Horace parloit à fes Dieux fur un ton
bien different. Les images riantes , les fentimens
affectueux ne lui coûtent pas plus
que les traits pathétiques & les idées majeftueuses.
Il femble le meilleur ami de fes
Dieux.
JUIN. 17511 49
Dieux . C'eft M. de Fenelon . Horace eft
eft plein de fentiment : il le porte par tour.
C'eft le caractére diftinctif de tous les ouvrages
; & c'eft un mérite qui manque forvent
à Rouffeau , & plus encore à Defpréaux
. Celui-ci réuniffoit le goût , la raifon,&
uneconnoiffance infinie de ſa Langue
& de fon Art . Tout cela en a fait un
Verfificateur excellent , un Ecrivain admirable
; un peu plus de fentiment en auroit
fait un Poëte achevé . C'eft du fentiment
réfulte le génie , ou plutôt le génie
n'eft autre chofe qu'un fentiment fort vif,
un inftinct fupérieur à l'efprit & aux réflexions.
L'ufage à étendu la fignification du
mot de fentiment trop loin , pour que ceci
n'ait pas befoin d'explication . On entend
communément par- là la fenfibilité du
coeur . Or tout homme fenfible n'eſt pas un
homme de génie ; mais tout homme de
génie eft fenfible , & n'eft homme de génie
que parce qu'il eft fenfible.
que
Rappellons - nous les effets du génie ,
pour en démêler plus aifément la caufe.
C'est au coeur qu'aboutiffent tous les chemins
qu'on peut tenir pour plaire ; mais le
coeur s'affecte par bien des impreffions differentes
: il y en a autant que de paffions ,
& c'eft de là que réfultent les divers noms
qu'on leur a donnés. Les paffions fortes ,
I, Vol. C
so MERCURE
DEFRANCE
.
audacieuſes , l'ambition , l'orgueil , la
générofité , le défeſpoir , nous frappent
en grand . Nous appellons homme d'enthouſiaſme
, de génie , celui qui les excite
en nous voilà Corneille. Les paffions tendres,
& plus à la portée de tous les coeurs,
nous caufent une émotion douce . Nous
accordons le mérité du ſentiment à celui
qui nous l'infpire : voilà Racine . Voilà
dans d'autres genres Quinault , la Fontaine
, qui ne nous plaifent , que parce qu'ils
nous attachent , & qui ne nous attachent ,
que parce qu'ils intéreffent . D'où tout cela
émane t'il ? Il faut én révenir à ce que
je viens de dire. L'unique fource de plaipour
nous , c'eft le coeur. Or on n'inf
pire pas ce qu'on ne fent point . Je ne dou
te pas que Corneille n'eût fait parler
Alexandre plus héroïquement que n'a
fait Racine , & je crois que Racine a
fait parler Phédre plus paffionnément
que n'auroit fait Corneille. C'eft que
Corneille n'étoit homme de fentiment
qu'à l'égard de ces paffions fortes où nous
appellons le génie , fentiment ; mais enfin
tout cela émane du coeur ; & c'est ce qui
manquoit à Defpréaux . Il ne parle qu'à
l'efprit & à la raiſon , parce qu'il n'a que
de la raifon & de l'efprit. Il leur parle à
merveille , & quand il trouve l'occafion
fir
JUIN. 1751.
SI
rare de faifir une matiere où cela fuffife ,
il est tout -à- fait admirable. Il n'en faut
pas d'autre preuve que fon Art Poëtique ,
ouvrage , dont le genre unique cft précifément
à fon uniffon . Il y joint la vérité
des images à la folidité des préceptes : il
égaye le ftyle didactique par des portraits
& des comparaifons. Tout y eft fage &
ingénieux , jufte & fin à la fois. Bien des
gens femblent vouloir le regarder , comme
une compilation de l'Art poëtique d'Horace.
Je ne fçais fi c'eft mauvais goût ou
mauvaiſe foi . Mais il me femble néceffaire
que l'un ou l'autre ait enfanté cette opinion
. Parmi environ douze cens vers , qui
compofent l'Art poëtique de Defpreaux ,
il y en a peut- être une cinquantaine d'empruntés
ou de traduits , fi l'on veut , d'Horace.
Le Taffe en a pris , à proportion
bien davantage chez Virgile , fans qu'on
l'ait accufé d'avoir compilé l'Enéide .
D'ailleurs ce n'eft pas en cela que confifte
la vraie reffemblance des ouvrages , c'eſt
dans l'enchaînement des parties , c'eſt dans
leurs proportions , c'eft dans leur empla
cement qu'elle fe trouveroit ; mais rien de
tout cela n'est pareil chez nos deux Poëtes.
Horace , échauffé d'un feu continuel , ne
prend jamais haleine : il fe répand , com
ine un torrent, fur toutes les matieres qu'il
,
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
traite. Sa courſe n'eft pas réglée ; il laiffe
bien des choles derrière lui , puis il revient
fur fes pas. Il ramaffe tout , il dit
tout , mais avec trop de chaleur , pour ne
pas bleffer la régularité. Il eft précis , bref
& coupé , peut- être même découfu ; mais
que les lambeaux font précieux ! Son ouvrage
eft un édifice où tous les ordres d'architecture
font mêlés , & ne font pas allez
diftingués ; mais le choix des ornemens
fait oublier leur défordre.
Defpreaux marche toujours l'équierre
à la main. Ce n'eſt pas un Conquérant qui
pénétre avec une rapidité confiante , jufqu'aux
extrémités de la terre ; c'eſt un
Général fage & habile , qui va pied à pied,
mais fûrement ; qui reconnoît , qui prépare
tous les chemins avant de s'y engager.
Boileau manie avec une adreffe extrême
l'art fi difficile des tranfitions . Tout eft
lié , tout forme un total régulier & admirable.
Il y a pourtant des gens de beaucoup
d'efprit , à qui cet ouvrage ne paroît pas
encore affez méthodique. N'est- ce pas
pouffer un peu loin le goût de la méthode ?
Pour moi , je crois que s'il y en avoit
davantage , il y en auroit trop. Ce ne
feroit plus que l'ouvrage d'un Régent : &
tel qu'il eft , il me paroît le chef d'oeuvre
d'un Poëte. J'avouerai même , que s'il
JUIN. 1751. 53
m'a jamais paru qu'on pût y defirer quelque
chofe , c'eft de cette chaleur à laquelle
Horace accoûtume trop ceux qui le connoiffent.
Cette chaleur , dont le fentiment
eft la fource , & qui eft elle- même
celle des peintures vives , manque fouvent
à Defpréaux : auffi fon coloris manque - t'il
de vivacité . Il a traduit dans font Art Poëtique
deux vers d'une Ode d'Horace , qui
chez celui- ci font d'un feu , d'une vivacité
extrême. Il les a fort bien traduits ; mais
il remplace le fentiment par de l'élégance :
& le fentiment n'a point d'équivalent qui
puiffe le rendre . Les voici :
Un baifer cueilli fur les lévres d'Iris ,
Qui mollement réfifte , & par un doux caprice
Quelquefois le refuſe , afin qu'on lui raviſſe.
Ce n'eft pas là Horace ; ce n'eft pas
Lycymnie , dont il parle alors. Cela eft
bien élégant , les vers font bien faits ,
l'image eft agréable ; mais ce n'eft pas la
chofe même cela ne remue pas , cela ne
refpire pas la volupté . Le dernier vers
ne me fatisfait point du tout. Je n'y trouve
que
foiblement tracés ces redoublemens
de plaifirs , cette progreffion de tranſports
:
* Facili fevitiâ rogat qua pofcente magis gaudeat
eripi. Lib 2.
C
iij
54 MERCURE DE FRANCE.
que caufent à une maîtreffe tendre les efforts
d'un amant , qu'elle excite par des
fantaisies adroites & paffageres. Je vois
tout cela chez Horace . Ses deux vers me
peignent le tête à tête le plus paffionné.
Le François ne me paroît pas affez preffé ,
affez vif, il y manque du coloris : & voilà
ce qui manquoit à Defpréaux . C'eft un
excellent Graveur : les Estampes font bien
deffinées , fes figures font bien diftinctes ,
fon ordonnance eft parfaite ; mais l'illufion
des couleurs n'y eft pas.
Rouffeau ne manque pas de coloris ;
mais fa maniere n'eft pas univerfelle . Il
eft parfait dans la fienne ; mais dès qu'il
en fort, fon pinceau n'eft plus le même . Il
n'a qu'un cercle d'idées , dont il tire un
parti prodigieux ; mais en les déguifant ik
ne les multiplie point. C'est un excellent
Peintre de portraits ; il ne voit pourtant
pas la Nature en beau , & il la peint comme
il la voir , avec une force & une hardieffe
extrêmes. Horace a toutes les ma
nieres & tous les tons de couleurs ; mais
livré à un génie ardent , qui le maîtrifoit
peut-être quelquefois , fon ordonnance
n'étoit pas toujours aufli parfaite que fon
deffein & fon coloris. Defpréaux manque
de fentiment, Rouffeau en manque auffi
à certains égards. Tous deux n'abondent
JUIN. 1758. 55
pas affez d'idées . Ils font plus réguliers ,
plus exacts , fouvent moins nobles , moins
finis & moins vifs , mais toujours plus
arrangés qu'Horace , qui n'a pas affez d'économie
, & qui manque de méthode , ou
qui la facrifie à la variété , dont la fécondité
de fon génic le rendoit maître.
EN:KAVERAVAKAVARAVARAVARD
EPITRE
AM. Moreau , Premier Chirurgien de l'Hôtel-
Dien de Paris. Par M, le Roi.
Per damna , per cades ab ipfo
Ducit opes , animumque ferro.
Hor. L. IV . Ode IV.
Toi ,qui joins l'étude à tant d'expérience ,
Moreau , vole à mes cris , j'implore ta ſcience.
J'abbattois à mes pieds les habitans de l'air ;
Le cylindre tonnant d'où s'élance l'éclair ,
Brifé de toutes parts , par fes éclats déchire
La main fur qui la droite ofe ufurper l'empire.
Tu vois , en frémiffant , ces doigts , ces nerfs
broyés ,
L'artére ruiffelante , & les os foudroyés.
Tu prétends , qu'égaré dans les routes rompues ,
Le fang va fe changer en liqueurs corrompues ?
C smij
56 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un falutaire acier devroit , fans héfiter * ,
Lui couper les canaux qu'il iroit infecter .
Rebelle à tes confeils , j'écoute un Empirique ,
Je me fers , malgré toi , d'un impuiffant topique ,
Je differe d'un jour , & le mal empiré ,
Loin de répondre au vou par l'eſpoir inſpiré ,
Me force de foufcrire à ce dur facrifice .
Ah ! pour fauver le tronc que la branche périffe !
» Voilà mon bras... Baigné des pleurs de l'amitié,
Dans tes yeux , cher Moreau , je lifois la pitié ,
Tandis que , le front calme en ce moment critique
,
J'oppofois aux douleurs un courage ftoïque.
Le noeud le plus étroit , par un double contour ,
Aux efprits animaux interdit le retour.
L'acier jufques à l'os s'ouvre un cruel paffage ,
La fcie , en le tranchant , acheve enfin l'ouvrage ;
Le fang , comme un torrent , s'élance loin de moi,
Mais à l'inftant Moreau l'enchaîne ſous fa loi.
Un éclair eft moins prompt : ſes mains intelli
gentes
Ferment avec un fil ces fources jailliflantes ,
Ces canaux entr'ouverts , dont les extrêmités
Vomiffent de mon fang les flots précipités .
Mon artére indocile au doigt qui fert de digue ,
* MM. Moreau , Guérin & Andouillet furent tous
trois d'avis unanime pour l'amputation de l'avantbras
, qui n'a duré , avec le panfement , que cing
minutes.
JUIN.
57
1751.
Tente de la forcer ; le fang qu'elle prodigue
Y refferre ſes flots , & nuit à ſon retour.
Il faut que l'autre bras par un excès d'amour ;
Se dévouant au fer , comme un autre Pylade ,
Au prix de tout fon fang fauve le bras malade.
Mollement foutenu fur fes pieds indolens ,
Le ſommeil vient calmer des maux fi violens ;
Des horreurs du trépas mon ame tourmentée ,
Goûte de ſes pavots la douceur enchantée.
D'où vient qu'à mon réveil les doigts que j'ai
perdus ,
Par de vives douleurs ſemblent m'être rendus è
Flatté qu'à mes defirs ils foient encor dociles ,
Je fais pour les mouvoir des efforts inutiles.
Oh ! fi le fage étoit l'arbitre de fon fort ;
Au milieu des écueils il s'ouvriroit un port ;
Lui-même de fes jours il trancheroit le refte ;
Mais il doit compte au Ciel de ce dépôt célefte :
Il oſe vivre , & loin de céder au malheur ,
11 brave la tempête , & rit dans la douleur.
Il fçait que la Nature à tous nos maux ſenſible ;
Affigne à chacun d'eux le reméde infaillible.
Des Sçavans par la gloire à l'étude animés ,
Avides des trésors dans fon fein renfermés ,
Oat furpris fes fecrets , ont fondé fes myftéres.
Les ferpens dans leurs mains devenus falutaires ,
Sur les fourneaux ardens exhalent leurs venins :
C v
18 MERCURE DE FRANCE .
De leurs corps fublimés coulent des fucs divins ,
Et miniftres de mort on tire d'eux la vie.
Sans recourir aux fels extraits par la Chymie,
Galien inventa ce baume fi vanté ,
Qui ferme ma bleffure , & me rend la fanté..
Ah ! que tu me vends cher , Moreau , ce bien
fuprême !
Tu fais veiller fur moi la famine au teint blême ;.
Sans ceffe déchiré par ce cruel vautour ,
Je meurs , & je renais mille fois en un jour .
» La diette a rendu ton eftomach débile ,
» Tout aliment , dis tu , s'y tourneroit en bile ,
L'apoftême naîtroit par le flux des humeurs..
» Le cauftique infernal envain de ces tumeurs-
» Tenteroit d'applanir la mortelle excrefcence ;
→ Ou renonce à la vie , ou garde l'abftinence.
2
Quel fatal embarras? Que réfoudre , Moreau ?
'Aux charmes de ta voix , du creux de mon cerveau
En dépit de la faim la raiſon vient d'éclore ;
Ma voix eft prefque éteinte , & j'applaudis encore.
Quoi faut- il que l'efprit foit l'esclave du corps
Au moins fi d'Apollon les fublimes accords ,
Me tirant hors de moi par leur noble harmozie,
Auxdépens de mon corps m'élevoient le génie ,
Des aftres ennemis j'oublirois la rigueur ,
Es ce délire heureux me rendroit la vigueur.
JUIN. 1751.
59
Bacchus me conduiroit aux bords de l'Hypocrêne
:
Mais puis- je voir à jeun l'éleve de Syléne ,
Des Nymphes , des Sylvains animer les concerts ,
Et puifer à longs traits la joie & les bons vers ?
Mais quel objet flatteur à mes yeux fe préfente !
J'apperçois une peau vermeille & renaiffante
Etaler fur mon bras les rofes & les lys ,
Es promettre la force à mes fens affoiblis.
Je fçaurai me venger ( Styx , c'eft toi que j'attefte
; )
Du bras que j'ai perdu , par celui qui me refte.
Le Clerc , choifis pour moi le bronze le plus pur ,
Voyons fid'un bras feul le coup fera moins fûr.
Quadrupedes , oifeaux vous ferez l'hecatombe
Que ma main foudroyante a vouée à la tombe
D'un bras... Je laiffe fuir l'inftant de me venger ,
Amis , autour de moi , venez tous vous ranger ,
Comme vous , je dédaigne un triomphe facile ;
Forçons d'un fanglier 1 épais & fombre azile ;
Songez qu'il femble mort , quand il n'est que
bleffé ;
Point de pitié , frappez- le , encor que terraffé
Souvent il fe relève , il écume de rage ,
Des traits de feu , des dards il affronte l'orage :
La meute l'affaillit ; mais fes obliques coups
* Il fait les Canons des Fufils du Roi.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
Aux dogues déchirés font fentir fon courroux.
Il hériffe fes crins , & fon oeil étincelle .
Furieux à l'aspect de fon fang qui ruiffelle ,
I fait pour le venger d'incroyables efforts ;
Il veut vendre la vie au prix de mille morts ;
Sur qui l'ofa frapper il fond tête baiſſée ;
Dans le flanc du courfier la défenſe enfoncée ;
L'abbat , le fait rouler fur fon maître imprudent
Ah ! comment échapper à la cruelle dent ?
Le Chaffeur va-t'il perdre & fa vie & fa gloire ?
Tout renversé qu'il eft , il force la victoire ;
Il pointe un bronze creux contre le fanglier`;
Le rapide lingot fuit l'éclair meurtrier ,
L'atteint au coeur ; fon fang s'écoule avec ſa vie.
Moreau , de quel plaifir j'aurois l'ame ravie ,
Si jamais entraîné par un feu trop ardent ,
Peut être plus hardi , plus heureux que prudent ,
D'un fanglier tombé fous ma main triomphante ,
Je prefentois la hure à ma belle Atalante !
Ses mains ceindroient mon front des myrtes de
Cypris ;
Dieux les plus grands périls font des jeux à ce
prix.
;
Le filet , le pied droit , Moreau , je te les voue
Je me ris des cenfeurs quand le fuccès m'avoue.
Mon intrépidité ne te furprendra pas :
Privé d'un bras , Segur vole encore aux combats ,
Le Marchand court les mers échappé du naufrage :
Dois- je donc recevoir l'exemple du courage ?
JUIN. 61 1751-
Que ne peut Vaucanfon , par fon Art créateur ,
Vivifier mon bras d'un principe moteur !
De nos Phyficiens ce docte Coryphée
Change, quand il lui plaît, l'Automate en Orphée ;
S'il entend les accens de ma plaintive voix ,
Le bras , que je n'ai plus , renaîtra fous fes doigts.
Lo
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques

→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
EPITRE
A Madame Fermé , par M. Jordan .
ENvain un enfant d'Apollon
S'eft promis de ne plus écrire ,
Si deux beaux yeux montant ſa lyf¿.
Le rappellent fur l'Hélicon ;
Un feul des regards de Thémire-
M'a fait oublier mon ferment :
Envain la Raiſon en murmure ;
Pour un objet auffi charmant,
Il eft fi doux d'ètre parjure ,
Que fallût- il porter les fers ,,
Dvij
84 MERCURE DE FRANCE.
J'irois , content de ma bleffure,
Publier par tout dans mes vers
Cette douceur infinuante ,
Dont le Ciel doua ſon eſprit ,
Et qui la rend intéreffante
Dans le moindre mot qu'elle dit.
Mais ou m'emporte trop de zéle a
C'eft affez de ce premier trait ;
Laiffons le foin de ce portrait
A quelque plume plus fidelle ,.
Qui l'orne d'un beau coloris :
'Autrefois il n'étois permis
Qu'au pinceau du divin Apelles
De peindre l'illuftre beauté
Qui charma le vainqueur d'Arbolless
L'Auteur de la Felicité ,
Bernard , Greffet , ou bien Voltaire ,
Ecrivains connus à Cythére ,
Peuvent feulement de nos jours
Peindre la mere des amours ; .
Thémire en occupe la place ,
Surtout lorfqu'avec tant de grace
Elle définit la raifon
Qu'elle fait perdre à plus d'une amej
Par un doux & cruel poifon ,
Qui de plus en plus nous enflâme.
Moi , quila crains peu , Dieu merci,.
J'ofe la définir ainfi.
La raifon au printems de l'âge , „.
J U IN. 1751 S$
Ne confultant que nos defirs ,
Groit avoir un prétexte ſage ,
Pour nous permettre les plaifirs ::
Enfuite avec aſſez d'adreſſe
Alle cherche la volupté ,
Qui vient remplacer la tendreffe
Avec moins de vivacité.
Dans l'âge mûr , c'eft la fanté:
Qui la fixe & qui l'intéreſſe ;
Enfin à la caducité ,
Dans fon humeur atrabilaire ,,
Elle entafle pour l'avenir ,.
Et fe prive du néceffaire
Pour un moment qui va finir.
La vôtre , charmante Thémire .
Met fon unique amuſement
A voir le douloureux martyre
D'un tendre & malheureux amant ;
Mais , prenez garde d'en trop rire ;
A force de s'en amuſer ,.
Vient un inftant qu'on s'en occupe,
Et l'Amour qui n'eft jamais dupe,
S'enfert pour vous tyranni'er..
$6 MERCURE DE FRANCE:
450202502 : 504 : 502 50% 50%
LETTRE
Du R. P. Charvet , Chanoine Régulier de
Saint Antoine , fur les cornes du limaçon.
V
Ous me demandez , Monfieur , quelle
eſt mon occupation favorite dans
les momens de loifir , que me laiffent les
devoirs de mon état. Je me plais à remplir
ce vuide par l'étude de la Phyfique ,
dont vous connoiffez l'utilité & l'agrément.
Mais en lifant les Auteurs qui traitent
de cette belle Science , j'ofe quelquefois
n'être pas de leur avis. En voici un
exemple , que je vous communique , d'autant
plus volontiers , qu'il me fournit l'occafion
de foumettre mes réflexions , & mes
expériences à vos lumieres.
Le fçavant Auteur du Spectacle de la
Nature dit dans fon premier volume ,
entretien neuviéme . » Que la Nature a
pourvû le limaçon de quatre lunettes
d'approche , pour l'informer de ce qui
l'environne. Il ajoute , que ces quatre
cornes font autant de tuyaux , avec une
» vître au bout , ou quatre nerfs optiques,
fur chacun defquels il y a un très bel
» oeil. Que le limaçon , non-feulement
I
JUIN. 1731- $7
» leve la tête pour voir de loin , mais qu'il
» porte encore bien plus haut fes quatre
>> nerfs , & les yeux qui les terminent ;
» qu'il les allonge & les dirige comme il
>>> veut ; que ce font de vraies lunettes .
» d'approche , qu'il tire & qu'il renferme,
» ſelon ſon befoin , enfin qu'il y a deux
» de ces cornes où les yeux font faciles à
» appercevoir , & que peut- être les deux.
» autres foutiennent l'organe de l'odorat.
Cette obfervation me parut au premier
coup d'oeil , plas ingénieufe que folide..
En fuppofant même qu'elle foit jufte , je
ne vois pas que l'on puiffe qualifier de
lunettes les cornes de l'animal, La lunetted'approche
n'eft propre qu'à brifer les :
rayons de la lumiere , pour les tranfmettre
à l'oeil . Or comme l'on fuppofe que celui
du limaçon eft placé à l'extrêmité antérieure
de fes cornes , il eft clair que le
nom de lunette ne convient pas à cet
organe.
M. Peluche a tiré ſon obſervation de
Lifter , célébre Anatomifte de l'Académie
Royale des Sciences de Londres * , qui
combat le Mémoire de M. Poupart , inferé
dans le Journal des Sçavans , du Lundi
30 Novembre 1693 .Je tranſcris le paffage
de Lifter.
* Excrcit, anatom, altera , pag. 4. in - 8º . Londres-
1695.
88 MERCURE DE FRANCE.
Hec autem exigua tubercula nigrantia
non oculos effe , fed nefcio quas antlias, ut vult
Francifcus Poupart , Academia Parifienfis ,
credere vix poffum. Nam de iis qui fuis ca=
pitellis eminent , perinde ut de humilioribus
& parum exertis oculis , falfum eft quod ait ,
admora feftucâ illam non videri aut percipi ;
cum vel ex umbrâ injectâ , quod fæpiùs expertus
fum , cornicula illa , five tubulos viforios
retrahere foleant , modò recenter capta
vivacefquefint.
Porrò ait , maculam illam nigramfummis
corniculorum capitellis pofitam , nihil aliud
effe,, præter nodulum quemdam , ex mufculo
rum extremis fibris contractis complicatifque ,
confectum . At in anterioribus cochlearum
terreftrium corniculis , perinde utin hâc noftrâ
terreftri bestiola * , ( ubi non alia cornicula
quam anteriora , & ipfa immaculata , ac ejufdem
planè figura capitate ,
que eamdem
celerrimum & contractionem habeant. ) macula
illa nigra prorfus defunt.
نم
Poupart avoit affuré , que quelque objet
que l'on préfente au limaçon fans le toucher
, il ne donne aucun figne de fon ap
percevance. Lifter nie le fait , & prétend
au contraire , que cet animal retire fes
cornes , lorfqu'on approche de lui un fétu,
* L'Auteur traite en cet endroit , d'une eſpèceparticuliere.
de limaçons.
JUIN. Sø 1751.
ou même lorfqu'on intercepte un rayon
du Soleil vis-à- vis de fon organe .
La curiofité me portant à examiner de
quelle part fe trouve la vérité , j'obſervai
un limaçon de jardin , dans le tems qu'il
marchoit d'un pas grave & affûré , ayant
les cornes hors de leur étui , & très -hautes.
Je plaçai fur la route un caillou d'un volume
, affezconfidérable pour être apperçu
de loin , & pour mettre obftacle à fa marche.
Je ne doutois prefque pas , que l'ap
proche de cet embarras ne l'obligeât de fe
détourner du droit chemin , ou de rallentir
fa courfe. Quelle fut ma furprife , lorf
que je le vis fuivre fa route avec une égale
intrépidité , & donner enſuite tête baiffée
contre l'écueil !
Je répétai l'expérience fur plufieurs
autres animaux de la même efpéce , comp
tant que dans le nombre il s'en trouveroit
quelqu'un plus avifé. La précaution fut
inutile , tous firent la même faute. Aucun
d'eux ne fut affez habile pour appercevoir
le piége que je lui avois tendu , & pour
détourner en conféquence ou à droite ou
à gauche.
fe
Vous êtes , fans doute , curieux de fçavoir
ce que ces animaux faifoient alors de
leurs cornes ? J'ai remarqué que , bien loin
de diriger ces prétendues lunettes pour
go MERCURE DE FRANCE.
reconnoître l'objet .qui leur fermoit le
paffage , ils s'en fervoient , comme font les
aveugles d'un bâton , pour difcerner par le
tact le corps qui les embaraffoit , &
qu'ils tâtoient ce corps en divers points ,
auffi loin que leurs cornes pouvoient s'étendre
.
Parmi les limaçons qui arrivoient vers
le milieu de la pierre , les uns moins courageux
, après avoir fondé le terrain , ſe
replioient , & changeoient de route ; les
autres plus hardis graviffoient la montagne
, tenant pour lors les cornes droites &
élevées ; d'autres que le hazard avoit conduits
fur le bord de l'écueil , employoient
également leurs cornes pour reconnoître
Fe paffage par attouchement ; & fentant
qu'il y avoit une iffue par le côté , ils ſe
gardoient bien de grimper fur le caillou ,
mais ils tournoient cet obftacle , pour con
tinuer plus ailément leur voyage.
Cette maniere de marcher à tâtons ,
comme les aveugles , me paroît une raiſon
décifive en faveur de l'ancien fentiment ,
qui eft celui de M. Poupart . C'eſt en vain
que j'ai cherché dans les cornes du limaçon
les veftiges de l'organe de la vûe.
J'en ai diffequé plufieurs , & je n'y ai trouvé
, de même que M. Poupart , qu'une efpéce
de nerf continu , tirant fur le noir ,
JUIN. 1751 . 91
1
dont l'extrêmité , qui reffemble au pommeau
d'une canne , eft enduite d'une gomme
, qui le rend impénétrable à l'humidité,
fans rien ôter à la délicateffe de fa fenfation
.
C'eſt par- là que la Nature , qui ſe plaît
à varier fes productions , fupplée au défaut
de la vue qu'elle refufe à ces animaux.
Elle leur donne quatre cornes d'une fou
pleffe extrême , qui ne font que l'étui d'un
nerf , qu'ils dirigent en tout fens avec
beaucoup de viteffe & d'agilité , & qui ,
touchant immédiatement les objets extérieurs
, produit dans l'animal un fentiment
vif & prompt , par le moyen duquel il
évite les dangers qui l'environnent.
Il étoit à propos que le limaçon rampât
fur la terre fort lentement : s'il avoit des
pieds & un mouvement plus facile , fes
cornes feroient expofées à fe froiffer . La
coque qui lui fert d'azile, paroîtroit même
hors d'oeuvre , s'il avoit des yeux comme
les autres animaux.
Mais le limaçon trouvera- t'il fa ſubfiſtance
fans le fecours de la vâe ? Pourquoi
non. L'odorat peut lui fervir de guide dans.
la recherche des mets qui lui conviennent.
On fçait que ce fens , plus fubtil dans la
plupart des bêtes que dans l'homme même,.
2 MERCURE DE FRANCE.
devient fouvent néceffaire à leur confervation.
C'est l'odorat qui apprend au be af
à difcerner les herbes venimeufes qui e
rencontrent dans les pâturages. Le fanglier
flaire de loin un Chaffeur embufqué
au bord de la forêt. Le loup fent fa proye,
plutôt qu'il ne l'apperçoit , ce qui lui épar
gne de longues courfes.Je paffe fous filence
l'exemple du chien,& de tant d'autres animaux
qui ont le nés excellent. Ce que j'ai
prouve fuffifamment , que la vûe n'eft
pas néceffaire au limaçon pour chercher fa
nourriture. Au refte , je n'examine point
la conftruction méchanique des cornes de
cet animal. M. Poupart dit là- deffus des
chofes très-curieufes , que l'on peut lire
dans le Mémoire que j'ai cité.
dir
J'ai l'honneur d'être , &c .
A Metz , le §. Mai 1751.
JUIN. 1751. 93
L'INFORTUNE
STANCES.
A. M. G.... D. D. M. D. R.
Aux cruautés du fort pour dérober ma vie ,
Ux
Dans quel azile , ô Ciel , dois - je fixer mes pas
Teverrai je toujours , ô Fortune ennemie ,
Par mille affreux ennuis préparer mon trépas ?
Les Dieux fourds à mes cris , à mes pleurs infenfibles
,
Ne mettront- ils jamais un terme à mes malheurs
Et le fatal fufeau des Parques inflexibles
Ne me filera 'il que des jours pleins d'horreurs ?
D'un chagrin dévorant éternelle victime ,
Je le fens redoubler de moment en moment !
Tel le fils de Japet enchaîné fur la cime ,
Eft d'un avide oiſeau l'immortel aliment.
Souvent dans les revers l'efperance flatteuſe
Calme d'un malbeureux l'exceſſive douleur :
Il peut par les bienfaits d'une ame généreuſe ,
De fes calamités adoucir la rigueur.
D'Efculape ** fouvent l'Art rappelle à la vie
** Dieu de la Médecine. * Promethée...
94 MERCURE DE FRANCE:
Des maux les plus cruels un malade accablé :
Jadis le tendre Ovide , en quittant ſa Patrie ,
Par quelques vrais amis du moins fut confolé .
Mais du deftin l'injufte & barbare conſtance
Se plaît à me frapper de les plus rudes coups ;
Que dis-je ? A peine même un rayon d'efperance
Flatte mon trifte coeur d'un avenir plus doux,
Je fuis le feul , hélas ! qui prefque fans ref
fource ,
Vois tous les coeurs pour moi fermés à la pitié :
Sans fecours , fans amis , de ma funefte courſe
Jufqu'ici dans les pleurs j'ai rempli la moitié.
Que d'autres , éblouis par un orgueil frivole ,
Nous vantent leur fortune , & leurs nobles ayeux ?
Mon ame , dédaignant une honteuſe idole ,
Préfere à tant d'éclat des biens plus précieux;
Quelques foibles talens , une candeur auſtére;
Voilà les qualités dont je ſuis revêtu ;
Mais pour celui qu'opprime une horrible mifére,
Que fervent les talens , & prefque la vertu ?
Mon efprit aux Beaux Arts ſe livra dès l'enfance,
Leurs attraits enchanteurs furent le captiver :
Inutile avantage au fein de l'indigence ,
Ileft trop dangereux d'ofer les cultiver.
L'infortune toujours étouffa le génie ,
JUI N. 1751. 95
*
Le mérite languit fans la profpérité :
Par elle fecondé , l'Auteur d'Iphigénie
N'en parvint que plutôt à l'immortalité .
Je n'ai point l'heureux don que lui fit la Nature,
Et dans l'obscurité je gémirai toujours ,
Si d'un coeur bienfaiſant la bonté ne procure
A ma fterile Mufe un utile fecours.
D'un procédéfi beau ta feule ame eft capable ;
Tes bienfaits , cher Coufin , déja plus d'une fois ,
De mareconnoiffance ont excité la voix ;
Continue à me tendre une main favorable :
Et fais voir , qu'étant homme , & furtout malheureux
9
Je dois tout efperer de ton coeur généreux.
* Racine.
D...... 1751.
Les mots des Enigmes & des Logogriphes
du Mercure de Mai , font le pain , les
dents , Bouclier & Guirlande. On trouve
dans le premier Logogriphe boucle , boue
broc , lie , cure , Brie , loir , Loire , colier ,
col , ou cou , Bouc , boule , crible , cire, On
trouve dans le fecond , Dieu , Livre , Guine,
grade , dague , espéce de poignard , Lune ,
gril , Daniel , Gand , guide , rage & Irlande.
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
ENIGM E.
DE fa toilette
folitaire ,
De fon filence involontaire ,
L'autre jour en rêvant , Eglé charmoit l'ennui ;
Sa belle main prêtoit à fa tête un appui ,
Tandis
Un véhicule à ſes fombres penſées ,
que fon amant , auditeur clandeftin ,
Des plaintes qu'à demi fa voix a prononcées ,
S'occupoit à chercher le fujet incertain.
33
»Quelles bizarres loix à notre fexe impoſe
Le goût capricieux de la métamorphofe !
Ce qui parut hier un animal tremblant ,
»Paroît le lendemain un animal énorme ;
Qui changeant tout à coup fon inconftante
forme ,
20
Se déguiſe à nos yeux en infecte volant ,
Et prenant fon effor vers la célefte voûte ,
Forme un globe brillant que la terre redoute:
» Enfin il revient fur fes
pas ,
» Emprunter tour à tour la figure funébre
D'une victime du trépas ;
Et le phantôme vain d'une Ville célébre ,
» Où du foldat François le nom ne mourra pas.
Cette image changeante eft l'emblême fidéle... 30
De votre coeur , m'écriai- je à propos ,
Pour dérober mon nom au parallele.
Ah !
JUIN. 1751. 97
Ah ! dit Eglé , pourquoi troublez vous mon repos
?
D'une paisible & lage rêverie ,
Indifcret ! vous avez interrompu le cours.
Bien plus , j'ai deviné l'objet de vos difcours,
Malgré le voile épais de leur bizarrerie ,
Répondis -je ; à ces mots on devient furieux ;
Sur moi tombe un torrent de noms injurieux ;
Le gefte eft auffi prompt que la langue eft inéchante
;
On me frappe , je ris ; on me gronde , je chante.
Pour finir nos débats , permettez- moi du moins
De réclamer , lui dis -je , un Juge & des témoins.
Je choifirai Mercure , en qualité d'arbitre ,
Et le Public remplira l'autre titre.
A Besançon , le 2 Avril 1751 .
LOGO GRIPHE.
E fuis faite , Lecteur , pour ravir , pour char
JE
mer ;
L'ennui fuit devant moi , mon art fçait le calmer;
Je fers l'Amour , & préfide à fes fêtes ;
Je célébre de Mars quelquefois les conquêtes ;
Máis comme à l'union je dois mes agrémens ,
De mes plaifirs la paix eft le vrai tems-
Mon nom n'eft pas François , quoique commun en
France ;
1. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
La Gréce eft fa Patrie , il lui doit la naiffance.
Neuf pieds forment mon corps ; je vais pour
claircir ,
Par mes combinaiſons , Lecteur , me découvrir.
t'é-
J'offre un homme d'abord infpiré de Dieu même ,
Qui tranfmit le premier fa volonté fuprême ,
Et pendant quarante ans gouverna les Hébreux ;
Le petit fils d'Adam , се Patriarche heureux ,
A qui contre les eaux Dieu permit un azile ;
Le fecond de fes fils ; cette fuperbe Ville ,
Dont il eft tant parlé dans l'ancien Teftament ;
Ce frere vertueux qu'un tendre ſentiment ,
Malgré leur trahiſon , fit fecourir les freres,
Un Saint fameux dans les facrés myktéres ;
Ce vieux Pontife , à qui Jefus fut préfenté :
Un Apôtre célébre , en Octobre fêté ;
Le nom de certains vers confacrés à l'Office ;
D'un oifeau babillard , & d'un chef de l'Eglife.
Ce qui frappe l'oreille ; un ennemi de Dieu .
Le travail d'un infecte , en uſage en tout lieu ;
Un jeu d'enfans ; l'oiſeau qui jadis fauva Rome ;
Cette fille qu'Ifis à propos rendit homme ;
Le titre que l'on donne aux Monarques Perlans ;
Lorfque l'on eft fàché , ce que l'on fait aux gens ;
Certain lieu , qui fournit l'argent en abondance ,
Commun dans le Perou , très-rare dans la France ,
Un ..... dans le fexe ; un arbre droit & haut ;
Une Riviere en France ; une Ville en Hainaut ;
Une autre en Italie , autrefois République;
JUIN. 1751. 99
Cette femme , qu'Horace en fon Art Poëtique
Yeut qu'un Auteur exact peigne toujours en
pleurs ,
Et dont Junon caufa tous les malheurs ;
Cette jeune beauté , que la même Déeffe ,
Pour braver Jupiter & tromper fon adreſſe ,
Aux foius d'Argus vainement confia ;
Un mot bas & commun
de a ;
;
> ce que tout le mon-
Des anciens Grecs une grande Province ;
Du jeu d'Echecs la pièce la plus mince ;
Letems que met la Lune à completter fon cours ;
Ce qu'amour & procès nous procurent toujours
;
Un habitant du Cloître ; un legume admirable ;
Des filles dont le nom eft par tout dans la Fable ;
Un Romain , contre qui Ciceron déclama ....
Mais il eft tard ; adieu : je vais à l'Opéra .
Par M. Meflé.
AUTR E.
DIx pieds compofent ma ſtructure ;
A la bête , aux humains , je lers de nourriture ;
Mais chez le peuple Armoricain
L'on me donne la préference.
Cher ami Lecteur , ta loquence
Pouvoit bien refter en chemin.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
D'abord , décompofant mon être ,
Bientôt fous tes yeux va paroître
Ce qui fouvent nous fait bâiller ;
L'endroit , où fans bateau l'on paffe une riviere ;
Tertre qui fert de barriere ,
À la mer en courroux , & la fait reculer ;
Monnoye Angloife ; un mot Celtique ;
Un très - vafte Pays d'Afrique ;
L'anti -théſe de non ; un terme négatif ;
Mot Latin dénominatif;
La partie où finit la cuifle ;
Nom d'un Saint , voiſin de la Suiffe ,
Jadis Evêque de Seben ;
Liqueur qui bannir le chagrin ;
L'état où naiſſent tous les hommes ;
Ce qui dans le fiécle où nous fommes
Produit la jaloufie , & nous rend envieux ;
Un Juge du Peuple de Dieu ,
Qui fignalant fon bras fur le Madianite ,
Vainqueur également du fier Amalécite ,
Gouverna quarante ans les Enfans d'Ifraël ;
Nom d'une Iſle de l'Archipel ;
Celui qui le premier but du jeu de la treille ,
L'opposé de la mort , fentiment qui réveille ;
Un fruit qui croît fur les bords du Bengo ,
A tout malade aliment falutaire ;
Et d'un Eſcadron Moufquetaire
L'Etendart ou bien le Drapeau ;
Nom que porte à Paris la fille grande & mince ,
JUIN. ΤΟΥ 17518
* "
La femelle d'un finge ; une belle Province ;
Le berceau des efprits enjoués & badins ;
Le conducteur en de fâcheux chemins ;
De l'Empire la Capitale ;
Une autre Ville Impériale ;
Gage de liberalité ;
L'Office avant Vêpres chanté ;
Celui qui nous rend la juſtice ;
La Déeffe à l'hymen propice.
Mais , Lecteur , tu m'as deviné ,
Et malgré mes tours de foupleffe ,
Je ne dois plus être ignoré ;
Je fuis à bout de ma fineffe.
J'ajoute enfin pour derniere façon
Le mets favori du Maçon.
NOUVELLES LITTERAIRES.
PRINCIPES de Religion , ou préfervatif contre l'incrédulité. A Paris , chez
Prault , le jeune , Quai des Auguſtins , à la
Lyre d'or , in- 12 . Un volume , 1751 .
Cet ouvrage qui roule fur la Religion
naturelle , fur la Judaïque , & fur la Chrétienne
, nous a paru eftimable. Ce n'eſt
proprement , ni un Livre de controverfe
ni un Livre de dévotion. L'Auteur a cu
l'adreffe d'y faire entrer les raifonnemens
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
les plus forts , & les fentimens les plus vifs
en introduifant un homme fage , qui mé
dite profondément fur le plus important
de tous les objets. Nous ne connoiffons
tien fur cette matière de plus convenable
aux jeunes gens qui entrent dans le monde ;
ils apprendront à connoître , à refpecter ,
à aimer leur Religion , dans un ouvrage
qui eft clair , qui eft court , & qui eft bien
écrit.
NOUVEAU Voyage de Guinée , contenant
une defcription exacte des Coûtumes,
des manieres , du terrain , du climat , des
habillemens , des bâtimens , de l'éducation ,
des Arts manuels , de l'Agriculture , du
Commerce , des emplois , des Langages ,
des rangs de diftinction , des Habitations ,
des divertiffemens , des mariages , & généralement
de tout ce qu'il y a de remarquable
parmi les Habitans. Traduit de
'Anglois de Guillaume Smith , Ecuyer.
A Paris , chez Durand & Piffat , 1751
in-12 . Deux volumes.
On peut compter d'autant plus furement
fur tout ce qu'on trouvera dans la Rela
tion que nous annonçons , qu'elle eft l'ou
vrage d'un homme que la Compagnie
d'Afrique , en Angleterre , avoit choifi
pour être inftruite de tout ce qui concer
JUIN. 1751:
103
noit fon Commerce dans la Guinée. Nous
confeillons aux perfonnes qui lifent pour
s'inftruire , de lire exactement & avec foin
tout l'ouvrage ; les lecteurs qui ne veulent
que s'amufer , peuvent fe contenter
du fecond volume , où ils trouveront un
parallele très agréable des moeurs de Guinée
& des nôtres.
DIALOGUE entre le fiécle de Louis XIV.
& le fiécle de Louis XV. A la Haye ,
1751 , in- 12 . Un volume.
C'eft proprement un parallele des hommes
illuftres des deux Regnes . L'Auteur
qui a des connoiffances , pourroit faire de
fon Dialogue la bafe d'un ouvrage plus
confidérable . Nous l'exhortons à y travailler
, & à faire une attention férieufe à fon
ftyle.
HISTOIRE de la Jamaïque , traduite de
l'Anglois. Par M *** , ancien Officier de
Dragons. A Londres , chez Nourſe , 1751 ,
in-12. Deux volumes.
Cette Hiftoire eft écrite brièvement ,.
hardiment & facilement : on n'y trouvera
rien de fuperflu , mais nous n'avons pas
remarqué qu'il y manquât quelque chofe.
L'origine de cette belle Colonie , & fes accroiffemens
, l'importance de fa fituation ,
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
& l'étendue de fon Commerce ; la fageffe ,
& la fimplicité de fes Loix , les expéditions
, & la ruine de fes Corfaires ; les vûes
& les vertus de fes Gouverneurs ;; les embarras
& les reffources ; tout y eft peint
avec un air de bonne foi , auquel il n'eſt
pas poffible de refufer fa confiance . Nous
aurions fouhaité que l'Auteur n'eût pas
traité les Espagnols de ce fiécle , avec le
mépris qu'il a pour ceux du fiécle paffé . Si
l'expédition de Porto Bello eft honorable
pour les Anglois , celle de Carthagéne
n'eft pas honteuse pour les Eſpagnols.
MELANGES de Poëfie , de Littérature
& d'Hiftoire , par l'Académie des Belles-
Lettres de Montauhan , pour les années
1744 , 1745 , & 1746. A Montauban ,
chez Teulieres ; & fe trouvent à Paris , chez
Chaubert , 1751 , in- 8 ° . Un volume .
Ce beau Recueil commence par l'Hif
toire de cette Académie , qui s'eſt formée
infenfiblement , & parmi des contradictions
, comme la plupart des autres Corps
Littéraires .
M. l'Abbé Beller , fi connu par les prix
qu'il a remportés dans un grand nombre
d'Académies , Occupe beaucoup d'efpace
dans le Recueil que nous annonçons : on
y voit de lui un difcours , pour prouver
JUI N. 1751. 105
qu'il n'eft point de meilleur Citoyen que
Phomme de Lettres ; un éloge hiftorique
de M. Delfios ; un effai d'explication de
quelques textes des réflexions de l'Empereur
Marc-Aurèle ; un morceau où il examine
ce que l'homme de Lettres doit au
Héros , & ce que le Héros doit à l'homme
de Lettres. Nous allons tranfcrire une partie
de ce qu'il dit en faveur des Lettres.
Je conviens que les difpofitions naturelles
de l'efprit & du coeur renferment
le premier genre de l'héroifme. Mais cette
premiere femence ne fe développe guéres
fans le fecours d'une main habile qui la
cultive. Les grandes ames éprouvent , fans
doute un penchant fecret , & preſque invincible
, qui les entraîne vers la gloire ;
mais ce penchant , toujours confus & aveugle
par lui-même , a befoin d'être conduit,
d'être dirigé , à mefure qu'il s'attache à
quelque objet particulier . Or les travaux
des hommes de Lettres font utiles , font
néceffaires pour cette double fonction ..
Quels fecours immenfes ne peut- on pas y
puifer ! ouvrez leurs Livres , vous y verrez
tous les fentiers qui conduisent à la gloire ,
tous les obftacles qui en éloignent , & les
exemples vivans de toutes les vertus . Vous
y apprendrez les refforts de la politique ,
les, fublimes, maximes du Gouvernement ,
Ew
106 MERCURE DE FRANCE.
, i
les Loix équitables de la juftice , le métier
difficile de la guerre . C'eft par - là que de
fameux Capitaines fe font formés à l'Ecole
d'Achille ou d'Alexandre . Je n'ai pas
befoin de remonter dans des fiécles éloi
gnés , ni de paffer chez des Nations étrangeres
, pour citer les plus grands noms en
preuve de cette vérité . Prefque de nos
jours , & pour ainfi dire , fous nos yeux ,
les Condé , les Conti femblables aux
Scipions , cherchoient fans ceffe dans la
lecture des anciens ces vûes fupérieures ,
cette fcience des détails, fi vaſte , mais finéceffaire
; cet Art enfin de perfectionner &
de mettre en oeuvre les qualités de l'ef
prit & du coeur , que la Nature a coûtume
de prodiguer aux Héros. Perfonne n'ignore
que le premier , dans une de fes
brillantes expéditions , alloit reconnoître
les lieux qui avoient fervi de théatre à la
valeur & à la capacité de ce célébre Conquérant
des Gaules. Faut- il s'étonner qu'il
en imitât fi bien la conduite , qu'il parût
conftamment animé du même génie , qu'il
en ait égalé les divers ſuccès ?
L'émulation , cet immortel aiguillon de
la gloire , n'agit fi puiffamment for le
coeur humain , que par le fecours de ces
vives images qu'elle emprunte de l'Eloquence
& de la Poëfie. Les Hiftoriens , en
JUIN.
107 1751.
ous mettant continuellement fous les
eux les vertus & les exploits d'un Héros ,
ous infpirent le defir de l'imiter : &
quels prodiges de valeur n'enfante point
enoble defir ? L'amour propre , toujours
vide de diftinctions , ne voit pas fans être
mû , les honneurs décernés à ceux qui fe
ignalent. Un beau modéle l'anime , l'en- `
Hamme , mais ce modéle , nous le tenons
de la main du Poëte ou de l'Orateur. Eux
feuls l'ont tracé ; eux feuls nous le préfen
ent , le confervent , en perpétuent le fouvenir
& l'amour . Ils ont donc la premiere
part à tous les effets utiles qu'il produira
dans la fuite des âges .
Du defir & de l'efpoir de l'immortalité
font toujours nées les actions héroïques.
En vous dévouant aux périls , aux travaux ,
vous vous Alattez qu'un jour l'univers retentira
du bruit de vos vertus & de vos
exploits. Quel moyen infaillible avezvous
pris pour n'être pas trompé dans votre
attente? Comment votre nom parviendra-
t'il jufqu'aux climats étrangers ? Comment
pourra-t'il franchir les bornes étroites
de votre Patrie ? Vous avez beſoin que
quelque Poëte , que quelque Hiftorien
s'en charge , pour le tranfmettre , ſi j'oſe
parler ainfi , de main en main avec le fien
pour le faire voler avec fon ouvrage au-
E vj
JOS MERCURE DE FRANCE.
delà des mers , au- delà même des tems.
Sans lui , les cent bouches de la Renommée
feront bientôt muettes pour vous.
C'eft à lui à fixer en votre faveur cette
gloire fugitive , dont vous croyez être en
poffeffion , & qui cherche fans ceffe à vous
échapper. C'eft lui qui grave en caractéres
ineffaçables dans les Annales de l'Univers
les victoires des Conquérans , la fageffe
des Légiflateurs , toutes les qualités des
Héros. C'est lui qui les fait paffer d'âge en
âge jufqu'à la poftérité la plus reculée.
Qu'est- ce qui pourroit fuppléer à fon
-filence ? Ce ne feront point les ftatues , les
infcriptions , les trophées , titres vuides ,
éloges toujours imparfaits , qui n'indi
quent tout au plus qu'une partie du mérite
; monumens fragiles , que le tems renverfe
, qu'il détruit tôt ou tard. Les ouvrages
de l'efprit font les feuls qui foient
naturellement affranchis de la loi des changemens.
Le marbre, & l'airain périront
avant que les productions immorrelles de
l'homme de Lettres ayent reçu la moindre.
atteinte ; elles furvivent à toutes les révolations
, elles affûrent par conféquent l'im
mortalité à tous ceux , qu'un Auteur , digne.
de ce nom , affocie à fa réputation & à ſa
gloire.
On trouvera dans tout ce qui eft forti.de
JUI N. 175.1. Log
la plume de M. l'Abbé Beller , un ftyle naturel
& élegant , des pensées vraies & des
tours agréables , beaucoup d'ordre & de Logique.
Cet Ecrivain a fupérieurement le
talent, affez rare , de bien faire un diſcours .
LES REFLEXIONS de M. de Grandval , fur
l'ufage des machines dans les Poëmes , dont
les Héros font Chrétiens , nous paroiffent
mériter une grande attention. Cet habile
Magiftrat s'eft propofé de prouver , que
dans les Poëmes de cette nature on peut
employer avec agrément les machines , &
leur procurer toute la vraisemblance néceffaire.
Il a indiqué enfuite les moyens
qui lui ont paru les plus propres à y réuffir .
Quoique M. de Grandval ait dit , pour
établir fon opinion , ce qui fe pouvoit
dire de plus fenfé & de plus fort , nous.
doutons , s'il aura la fatisfaction de la voir
généralement fuivie : il nous femble que:
Popinion contraire a bien des partifans.
M. LE FRANC avertit dans un difcourstrès-
réflechi , lû dans une affenblée publique
, que quoique l'Académie propoſe.
pour fujer du difcours pour le prix , une
maxime de l'Ecriture Sainte , elle ne prétend
pas couronner des Sermons. Voici
comment ce judicieux Ecrivain s'explique
à cette occafion.
C'eft. pour ne pas perdre de vûe le feul.
110 MERCURE DE FRANCE.
Aambeau qui luife à nos yeux fans les
tromper , je veux dire la Religion , qu'il
eft important de n'admettre dans la Philofophie
humaine , que des principes dictés ,
ou avoués par la Sageffe éternelle. C'eſt en
cela que les modernes l'emportent inconteftablement
fur les anciens . Ceux - ci ne
marchoient qu'à tâtons dans un labyrinthe
d'erreurs. La vérité , que les plus grands
Philofophes n'ont pû qu'entrevoir , fuyoit
devant eux comme un fantôme. Elle n'a
du corps & de la réalité , que pour ceux ,
dont les fpéculations & les recherches font
fondées fur des principes immuables . Les
plus fages & les plus fçavans d'entre les
Payens n'avoient que des notions trèsimparfaites
de la Divinité , de la Providence
, du véritable bonheur , de l'autre
vie , & de l'immortalité de l'ame . Il leur
échappoit des chofes admirables fur la juftice
, la charité , l'amitié , les devoirs de la
vie civile , & généralement fur toutes les
vertus. C'étoient des reftes précieux des
connoiffances que l'homme avoit eues
dans fon premier état de perfection , &
dont fa chûte , ni les ténébres du Paganiſme
n'avoient pas étouffé le germe . Mais ne
rapportant plus fes actions à la fin principale
qui en devoit être l'objet , il raifonnoit
au hazard. Sa fcience étoit bâtie fur
JUIN. 1751. III
des fondemens ruineux , & il fouhaitoit
plus de connoître le bien , qu'il ne le connoilfoit
en effet. Chaque Secte avoit fes
fyftêmes de vertu , comme chaque peuple
avoit fes Divinités.
Tel étoit l'homme abandonné à fes vagues
méditations . Dieu feul pouvoit recti
fier fes penfées , leur donner de l'ordre &
de la justeffe , un but & une fin . Cet ouvrage
lui étoit réfervé. Les plus beaux
Traités Philofophiques ne nous offrent
rien d'utile & de néceffaire , qui ne foir
clairement expliqué dans les Livres de la
Loi. C'est donc pour apprendre aux jeunes
Ecrivains , que toute vérité , que toure
maxime de faine morale font renfermées
dans les Saintes Ecritures , qu'il nous a
paru convenable d'y chercher des fujets ,
fur lefquels ils doivent s'exercer , fans s'écarter
néanmoins du gente Académique.
Le paffage de la Bible n'empêche point
qu'il n'y ait une difference effentielle entre
l'Académicien & le Prédicateur. Ce
dernier doit parler en Apôtre , & le premier
en Philofophe Chrétien. L'un , ne
faifant envifager aux hommes que la vie
meilleure , à laquelle ils font appellés , ramene
tout à ce point intéreffant. L'autre
occupé du foin de les rendre meilleurs dans
ce monde , plus indulgens , plus fociables,
112 MERCURE DE FRANCE .
moins injuftes , feconde en cela les vûes
du Créateur. Celui- là employe tout à tour
l'Ecriture & les Docteurs de l'Eglife . Il
emprunte les propres paroles de Dieu ,
étale fes promeffes , fes menaces , fes jugemens.
Celui- ci parle un langage moins
terrible , moins chargé de citations & d'autorités.
Il s'attache à perfuader à ſes ſemblables
l'obligation de s'affifter entr'eux ,
de fe fecourir mutuellement , & de jouir
en commun de tous les avantages de l'humanité.
LE commencement de l'Hiftoire de
Louis II , Prince de Condé , dont M.
l'Abbé de Monville a enrichi le Recueil
, fera regretter qu'il ait abandonné
cet important ouvrage . Nous croyons
qu'on trouvera dans le morceau que nous
annonçons,autant de nobleffe qu'on a trou
vé antrefois d'agrément dans la vie de Mignard.
Le récit de la bataille de Rocroy ,
que nous allons copier en partie , en partie , juftifiera
notre jugement.
Le Mardi 19 Mai,le Duc d'Enguyen vi
fita tous les poftes , animant les Officiers
& les foldats par les difcours les plus capables
de leur infpirer la valeur néceffaire
dans une action où il s'agiffoit de la gloire
& du falut de la France. Son exemple, plus.
puiffant que fes difcours , échauffa tous les
JUIN
113 1751 .
coeurs. Il donna auffi - tôt l'ordre de marcher
, avec le mot de ralliement , qui fut
Enguyen , & fon armée s'ébranlant toute
entiere en même-rems , alla droit aux ennemis
, à qui Mélos venoit d'infpirer l'ardeur
de vaincre dont il étoit tranfporté.
Un peu en avant du terrein qu'occupoit
l'aile gauche des Efpagnols , il y avoit un
petit bois taillis affez épais , où le Comte
de Fontaine avoit logé mille Moufquetaires.
Le Prince les chargea lui même d'abord
avec une grande partie des troupes
de fon aîle droite , à laquelle il continuoit
ds s'attacher
principalement , & que Gaffion
commandoit
fous lui . L'attaque fut
faite avec tant de vigueur , que malgré l'avantage
du lieu , il ne refta aucun de ceux
qui y avoient été portés .
Après cet avantage , le Duc d'Enguyen
marcha en avant avec fa feconde ligne
contre le Duc d'Albuquerque , Général de
la Cavalerie Efpagnole , & ordonna à Gaffion
de s'étendre fur la droite avec la premiere
ligne , pour prendre en flanc l'ennemi.
Gaffion exécuta avec la promptitude
& le fuccès qui lui étoient ordinaires , les
ordres qu'il avoit reçus . Les Escadrons
qu'Albuquerque voulut lui oppofer , furent
rompus à la premiere charge ; ils fe
renvérferent les uns fur les autres , & bien-
2
114 MERCURE DE FRANCE .
tôt leur défordre devint une déroute entiere
.
Ce que fit alors ce Prince , prouve bien
qu'il étoit né Général. Sans s'arrêter à
pourfuivre l'ennemi qui fuyoit , il tourna
court contre l'Infanterie Allemande , Wa.
lonne & Italienne , laiffant à Gaffion le
foin de donner la chaffe à la Cavalerie ,
qu'il venoit de rompre.
Cette conduite étoit néceffaire pour ré
parer le défavantage de l'aile gauche de
l'armée Françoife. La Cavalerie commandée
par le Maréchal de l'Hôpital , ayant été
à la charge avec trop de vivacité & au ga
lop , contre des Efcadrons qui venoient à
elle en bon ordre , fut rompue au premier
choc & prit la fuite . Les Eſpagnols profitant
du défordre où elle étoit , la poufferent
vivement & ne purent être arrêtés
par la Ferté-Senneterre , qui fit ferme avec
beaucoup de bravoure , jufqu'à- ce que fon
cheval ayant été tué fous lui , il fut accablé
par le nombre , percé de coups & fait prifonnier.
Cet accident fut fuivi de la perte
du canon ; la Barre , qui commandoit l'Artillerie
, fut tué en le défendant.
fes
Alors le Maréchal , ralliant une partie de
troupes , chargea de nouveau , & avec
tant de vigueur , qu'il fit à fon tour reculer
l'ennemi & regagna le canon , mais un
JUIN. 1751. 115
p de piftolet lui ayant caffé le bras
s le tems qu'il foutenoit l'effort des
agnols avec une valeur extraordinaire ,
te fon aîle s'enfuit à vau de route , &
ennemis achevant de pouffer tout ce
voulut faire de la réfiftance , taillerent
pieces quelques bataillons , reprirent
- feconde fois le canon , & femb'oient
devoir plus rien trouver qui les arrêtât,
and le Baron de Sirot les reçut à la tête
Corps de réferve , & s'oppofa à leur
toire.
birot juftifia de toute maniere en cette
cafion le choix du Duc d'Enguyen dans
mportant emploi qu'il lui avoit confié.
rallia de nouveau les troupes de l'aîle
uche , & dit à ceux qui leur venoient
donner de la part du Maréchal de l'Hômal
de fe retirer , parce que la batailleoit
perdue : qu'elle ne l'étoit pas , puifque
Duc`d'Enguyen vivoit , & que Sirot &ſes
mpagnons n'avoient pas encore combattu.
Par ce mot , digne que Plutarque en eût
it honneur à quelqu'un de ſes Héros , il
ffùra les eſprits conſternés , & donna le
ms au Prince de pouvoir achever en peronne
ce qu'il avoit fi glorieuſement comencé.
Sans rompre fes Eſcadrons , il vcit
de paffer fur le ventre à toute l'Infanrie
Allemande & Walonne , & donnoit
116 MERCURE DE FRANCE.
encore la chaffe à l'Infanterie Italienne ,
lorfqu'il s'apperçut de la défaite de fon
aîle gauche.
Le Prince marcha auffi - tôt en bon or
dre contre la droite des ennemis , qui fe
croyoit déja victorieufe , & la trouvant
toute débandée , il en triompha fans peine.
Senneterre & tout ce qu'il y avoit de
prifonniers François dûrent la liberté à
la charge que fit le Duc d'Enguyen. Le
canon fut reptis , l'aîle droite des Efpagnols
entierement mife en déroute, & forcée
de fuir à fon tour.
Don Franciſco de Mélos défefpérant
de rallier fes forces difperfées , ne fongea
plus qu'à fa propre fûreté . Mais le Comte
de Fontaine n'en ufa pas de même. Quoique
obligé par une longue incommodité
de le faire porter en chaile au combat , ce
grand homme fe trouvoit par tout. Il fe
mit alors à la tête de l'Infanterie Efpagnole
, qui refferrée auprès du canon , formoit
un feul bataillon , compofé de 4500 Elpagnols
naturels , en quatre Régimens , les
plus vieux qui fuffent en Flandres , Burgy
( c'étoit le plus fort , ) Albuquerque , Ve
landia & Villealbois.
Le Comte de Fontaine voyant que le
Duc d'Enguyen venoit l'attaquer , fe prépara
à la défenſe . Dès que le Prince ſe fut
JUIN. 1751. 117
pproché à la tête des troupes Françoiſes ,
e bataillon Eſpagnol s'ouvrit. Il en fortit
ine décharge de 18 canons chargés à carouches
, & en même-tems toute cette Inanterie
fit un feu fi prodigieux , que les
rançois ne le purent foutenir , & le renerferent
les uns fur les autres . Le Duc
Enguyen les ayant promptement remis
n ordre , recommença la même charge ;
pais les Espagnols ferrant leurs rangs , &
ériffant leurs piques contre la Cavalerie ,
les attaqua trois fois avec auffi
peu de
accès que la premiere.
Sur un faux avis que Bek s'avançoit
vec 6000 hommes , le Duc d'Enguyen
l'avoit pas balancé à attaquer l'Infanterie
Efpagnole avec ce qu'il avoit auprès de lui
de Cavalerie. Il étoit prêt de faire venir le
anon pour rompre ce bataillon qu'on ne
pouvoit entamer ; mais le corps de réſerve ,
& quelques-uns des baraillons qui avoient
pouffé les ennemis , étant arrivés , cette
valeureufe Infanterie fe vit enveloppée de
toutes parts , & les Officiers , jugeant qu'il
falloit céder au nombre , ceux qui fe trouverent
plus avancés commencerent à mon
trer , en faifant figne du chapeau , qu'ils
#demandoient quartier.
Par un événement fatal , ce qui devoit
être le falut de tant de braves gens , fut
118 MERCURE DE FRANCE.
cauſe qu'il n'en échappa qu'un très- peti
nombre , & donna lieu à une réponse ge
néreufe & fiere que fit après la bataille u
des prifonniers , interrogé combien il
étoient ; comptez les morts , dit- il .
Le Duc d'Enguyen s'avançoit pour rece
voir la parole des Eſpagnols , & leur don
ner la fienne. La crainte qu'ils eurent d'u
ne nouvelle attaque , les porta à faire und
décharge fur lui ; & de tant de dangers
qu'il avoit affrontés ce jour- là , ce fur la
plus grand qu'il eût couru . La fureur em
porte au même inftant des troupes paffion
nées pour leur Général . Dans l'ardeur de
venger fur les ennemis le péril qu'il avoit
effuyé , elles chargent de tous côtés , fans
attendre d'ordre , & fans prefque trouver
de réfiſtance , elles percent jufqu'au milieu
du bataillon , & ne veulent donner aucun
quartier. Les Suiffes fur tout , qui ne pou
voient le réfoudre à faire des prifonniers ,
s'acharnoient au meurtre , plus encore que
les François . Le carnage fut épouvantable,
quelques efforts que fit le Duc d'Enguyen
pour l'arrêter. Enfin fa voix fe faifant entendre
, & tout ce qui reftoit d'Infanterie
Efpagnole mettant les armes bas , & le
preffant autour de lui , le Comte de Garcès
& Dom Georges de Caftellui , Meftres
de Camp , furent pris de la main ; & fes
JUI N. 119 1751.
ordres fauverent la vie à ce qui reftoit
d'Officiers & de foldats.
Auffi tôt que le Prince eut donné fes ordres
pour la garde des prifonniers , il penfa
au ralliement des troupes , & fe mit en état
d'attaquer Bek , s'il ofoit s'engager dans la
plaine . Mais peu de momens après Gallion ,
qui revenoit de pourfuivre la Cavalerie
ennemie , affûra que ce Général s'étoit
contenté de recueillir dans le bois les débris
des troupes de Mélos , & que la confternation
des uns s'étoit tellement communiquée
aux autres , qu'elles ne fe retiroient
pas avec moins de défordre que celles qui
avoient été battues. Il étoit alors environ
neuf heures du matin.
Le Duc d'Enguyen , ne pouvant plus douter
que la victoire ne fût à lui , féchit les
genoux au milieu du champ de bataille , &
commandant à tous les foldats d'en faire
aurant , il rendit graces à haute voix à l'arbitre
des combats , de la bénédiction qu'il
avoit donnée à fes armes.
Telle fut la fin de la bataille de Rocroy,
la plus glorieufe peut être que la France
eût gagnée depuis plufieurs fiécles , & dont
on peut dire qu'elle fut plus avantageufe
encore que glorieuſe au Royaume.
Nous voudrions pouvoir dire quelque
chofe de tous les ouvrages de ce Recueil ;
}
120 MERCURE DEFRANCE.
mais les bornes de notre Journal ne le permettent
pas. Nous croyons avoir affez don
né de preuves du cas que nous en faifons,
par la maniere dont nous en avons parlé ,
& en tranfcrivant les réflexions pleines de
fagacité , d'agrément & de philofophie de
M. L. D. D. N. fur le génie d'Horace , de
Defpreaux & de Rouffeau.
TRADUCTION du premier Livre des
Odes d'Horace . A Toulouse , chez Jean
Crofat , 175 1.
Cette brochure commence par une Lettre
adreffée à Madame de Montegut , femme
célébre dans fa Province par les ouvrages
, fes talens & fes vertus . L'Auteur entreprend
d'y prouver que les Poëtes ne
peuvent être bien traduits qu'en profe : il
ne dit fur certe queftion que ce qui a été
déja dit ; mais il le du d'un ton énergique,
& avec une espéce d'enthouſiaſme , néceffaire
pour perfuader la plupart des hommes
: la maniere d'écrire eft noble & ingenieufe
, mais quelquefois un peu embatraffée
, & fouvent enflée . Les remarques
qui accompagnent la Traduction que nous
annonçons , font vifiblement d'un homme
qui a bien étudié fon original , & qui a
toute la fagacité néceffaire pour le bien
entendre. Pour mettre nos Lecteurs à
portée
JUIN. 17518 121
portée de juger du mérite de la Traduction
, nous allons tranfcrire l'Ode huitiéme
que nous prenons au hazard .
>
Vous voyez le mont Soracte revêtu de
neiges épaiffes , dont le poids affaiffe les
forêts ; vous voyez que l'exceflive rigueur
des frimats enchaîne le cours des rivieres :
eh bien ! cher Thaliarque , faites grand
feu , & prodiguez ce vin de quatre feuilles
, que vous tenez dans des tonneaux
fabins ; laiffez aux Dieux le foin de tout
le refte ; dès qu'ils ont attiré les vents
dont les combats irritent les mers , aucune
feuille d'arbre n'eft agitée. Gardez - vous ,
furtout, de prévoir le lendemain; comprez
pour un gain chaque jour que la fortune
vous laiffe , & tandis que la fombre vieilleffe
eft encore loin , aimez les danfes , &
foyez galant. Quelquefois montrez - vous
dans le champ de Mars ; de tems en tems
promenez-vous dans les Places ; mais ne
manquez pas de vous trouver à ces agréables
rendez - vous du foir , où l'on fe parle
àl'oreille ; foyez-y le décelateur enjoué de
quelque jeune fille , qui fe cache dans un
coin , mais qui éclate de rire , à deffein d'y
être découverte .
L'HOMME AIMABLE avec des réfle .
xions & des pensées fur divers fujets . Par
J. Vol.
F122
MERCURE DE FRANCE.
M. Marin , Avocat au Parlement de Paris.
A Paris , chez Prault , fils , Quai de Conti,
1751.
Voici le portrait que M. Marin fait de
fon Homme aimable. » La Nature femble
» avoir épuisé tous les tréfors fur Eudoxes
»la fortune ne l'a pas moins favorifé ; il
a de l'efprit , des talens , des richeſſes ,
» de la naiffance , & une figure qui pré-
» vient en fa faveur ; mais fes vertus le
rendent fupérieur aux biens de la fortane
, & aux dons de la Nature. Eu-
» doxe a fait de bonne heure les acquifi-
> tions néceffaires à fon état ; il réunit
» dans lui les qualités utiles , & les quali-
» tés aimables. Il a fçu difcipliner fon
ame , & plier fa volonté au gré de tout
le monde . Capable de ſe faire ſociété à
» lui- même , il fe produit dans les compagnies
, & il en fait les délices. Il ai
» me constamment le bien , & le recher-
» che. Sa vie eft un éloge de la vertu ; il
» la rend aimable . La fageffe & l'honneur
ont toujours été la régle de fes actions.
Il applaudit avec plaifir au mérite des
autres hommes , & refufe de prendre
>> connoiffance de leurs défauts. S'il ne
» peut fe les diffimuler , il les met fur le
39 compte des foibleffés humaines , & des
imperfections de notre être. Son ame
2
JUI N. 1751. 123
2
"
• n'eft pas renfermée dans les ténébres de
»fon coeur. Elle eft à découvert fur toute
fa perfonne ; fa langue , fes yeux , fon
» vifage & fa penfée , n'ont jamais été en
» contrarieté. Perfuadé que la conduite
» d'un homme ,qui s'obftineroit
à être fage
» tout feul , tiendroit de la folie , il fuit
les caprices du monde , fans en être efclave
; il fe foumet aux viciffitudes des
goûts , fans les approuver ; il eft l'homme
de tous les états. Place Eudoxe fur
» les differens Théatres
, il y jouera égale-
» ment bien fon rôle. Il a toutes les ver-
» tus , fans avoir les défauts qui les appro-
» chent. Il eft doux fans fadeur , complai-
»fant fans baffeffe , poli fans afféterie
» vrai , fincere , fans auftérité ; bienfaifant
» fans oftentation
. It eft tout ce qu'il veut
» être , & il n'est que ce qu'il doit être . Il
» s'eft concilié le refpect des hommes
» fa naiffance , leur cftime par
Les vertus
»leur amour par fa politeffe , leur attachement
par fa générofité. Son humeur
» eft égale , fon caractére uni , fes regards
» careffans , fes manieres aifées , la démar-
» che noble , ſon abord complaifant
, fa
» voix douce & fonore , fon difcours pur
» & agréable. Vous avez vû Eudoxe une
» fois , vous le verrez toujours de même ;
s'il parle , il ne dit que ce qu'il faut dire,
ל כ
39
par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» & le dit , comme il faut le dire. Ci-
» toyen du monde , tous les hommes font
» fes amis , fes freres ; ils ont des prétentions
fur fes bienfaits. Il employe fes
» richeffes à fecourir les indigens , fon crédit
à protéger les infortunés ; fes foins ,
»fes peines , à contribuer au bonheur de
» ceux qui l'environnent. Bon parent ,
» bon ami , bon fujet , il remplit avec exactitude
les devoirs de la fociété ; le bien
» de l'Etat le réveille . Senfible aux dou-
»ces impreffions de la Nature , les malheurs
de fes femblables le touchent , &
» raniment fa bienfaifance. Enfin , Eudoxe
» eft un homme aimable , c'eſt l'homme le
plus digne d'être aimé.
Ceux qui feront curieux de reflembler
au portrait que nous venons de copier
trouveront dans le Livre de M. Marin le
détail des vertus , qui entrent effentiellement
dans le caractére d'un homme aimable
, & des défauts qui le détruifent . Ce
Traité eft fuivi de réflexions & penfées
diverſes : les deux ouvrages font honneur
à l'efprit & au coeur de leur Auteur. Nous
avons tranfcrit un morceau très agréable
du premier , nous allons préfenter à nos
Lecteurs quelques traits du fecond.
La converfation d'un homme , qui dit
rarement de bonnes chofes , & fouvent
JUIN. 1751: 724
des chofes communes & indifferentes
eft une efpéce de Lotterie , où il y a
beaucoup de billets blancs , & peu de
lots .
L'efprit confifte moins dans le talent de
le produire , que dans l'art de le placer.
Un Prédicateur , qui avoit coûtume de
compofer des Sermons , dont toutes les
phrafes fembloient difputer d'efprit les
unes avec les autres, difoit un jour , en parlant
de Judas : Ce malheureux détesté du Ciel
de la terre , périt entre l'un & l'autre
comme fi ni l'un ni l'autre n'avoit voulu
le fupporter.
En vérité , il y a des gens bien fots ; je
ne fais cette réflexion , que pour céder au
plaifir de raconter une hiftoire , dont ily
a trente témoins. On examinoit à l'Obfervatoire
une éclipfe de Soleil. Bien du
monde y étoit accouru ; un brillant Marquis
, qui accompagnoit deux Dames de
diftinction , apprit en arrivant , que tour
étoit fini. N'importe , répondit- il , entrons
toujours , Mesdames , je connois M. de Caffini
, c'est un galant homme ; il aura la complaifance
de recommencer
Un faux ami reffemble à l'ombre d'un
cadran , elle fe montre lorfque le tems
eft ferein : elle diſparoît dès qu'il eſt nébuleux.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Il n'y a pas moins d'ingratitude à publier
les faveurs d'une maîtreffe , qu'à cacher
celles d'un ami.
Une jolie femme , qui fait le procès à
l'Amour , reffemble à un avare qui déclame
contre la foif des richeffes .
Un vieillard , qui raconte avec une douce
fatisfaction fes intrigues amoureuſes ,
reflemble à un trone d'arbre deffeché , qui
pouffe encore quelques rejettons vers la
cîme , quoique fes racines foient entierement
fans vie,
Les femmes ont en horreur un mari
jaloux ; elles fupportent fans peine la jaloufie
d'un amant ; feroit- ce , parce qu'elles
font plus portées à manquer à leurs
époux qu'à leurs amans ?
Un Architecte habile ne manque jamais
de faire les figures qu'il doit placer au
faîte d'un édifice , plus grandes qu'elles
ne font naturellement , afin que , malgré
leur élevation , elles ne perdent rien dans
les proportions qu'elles doivent avoir.
Mais la fortune , ou plutôt quelques Princes
, qui n'agiffent que par caprices & fans
régle , placent quelquefois aux poftes les
plus élevés , des hommes fi petits à tous
égards , qu'ils ne paroiffent à nos yeux que
comme des Pigmées .
La Religion eft le bien du peuple ; elle
J*UI N. 17518 127
eft le bien de l'Etat . Douter de la vérité
de la Religion , c'eft une erreur perfon
nelle. La combattre , c'eft un attentat con.
tre la fociété.
CHROA- GENESIE , ou génération des
ou
couleurs , contre le Syftême de Newton .
Par M. Gautier , Penfionnaire du Roi . A
Paris , chez Bondet , 1751 , in - 12 . Deux
volumes.
C'est une nouvelle production de M.
Gautier , fi célébre par fon Art d'imprimer
les Tableaux. L'Auteur diftribue à préfent
les planches des parties de la génération de
l'homme & de la femme , ce qui fait la feconde
diftribution de fa quatrième & derniere
foufcription des planches anatomiques.
M. Gautier doit à fes fuccès & à fes
talens l'honneur d'avoir pû dédier fa génération
des couleurs à Sa Majefté , & de la
Ini avoir préfentée , auffi bien qu'à Monfeigneur
le Dauphin .
> POESIES facrées , dédiées à Mefdames
de France , Madame Victoire , Madame
Sophie & Madame Louife . Par M. l'Abbé
S***. A Paris , chez la veuve Caillean ,
rue Saint Jacques , 1751 .
La premiere partie de ces Poëfies facrées
contient les plus beaux endroits d'IFiiij
128 MERCURE DE FRANCEfaie
, & de quelques autres Livres faints ,
mis en ftances régulieres. La feconde renferme
quelques Pleaumes & quelques Cantiques.
L'Auteur a ajouté à ſon Recueil
des Poëfies morales , ou des préceptes de
la vie civile , mis en diftiques Latins , attribués
à Caton.
RECHERCHES Critiques fur l'état préfent
de la Chirurgie , traduites de l'Anglois de
M. Samuel Sharp , Membre de la Société
Royale & Chirurgien de l'Hôpital de Saint
Guy à Londres. Par M. A. F. Jault , Docteur
en Médecine , & Profeffeur au Collége
Royal. A Paris , Quai des Auguftins ,
chez Nyon , fils , à l'Occafion ; Guillyn , da
côté du Pont-Saint- Michel , au Lys d'or ;
1751. Un volume 17-12 .
Si on doutoit des progrès de la Chirur
gie en Angleterre , ee Livre feul contribueroit
beaucoup à les faire connoître. H
eft rempli de réflexions judicieuſes fur
les opérations les plus importantes de la
Chirurgie , & principalement fur les hernies
, les maladies de l'uréthre , la taille ,
&c. L'Auteur , qui a fait plufieurs voyages
en France , compare fouvent les métho
des d'opérer, ufitées parmi nosChirurgiens ,
avec celles que l'on pratique en Angleterre
, & il nous a paru juger des unes & des
JUIN. 17517 129
autres avec une impartialité qui n'eft pas
ordinaire parmi les Auteurs de fa Nation.
Dans le chapitre , où il s'agit de la taille ,
après avoir examiné les differentes manie--
res d'opérer , il foutient qu'il eft plus commode
pour l'Opérateur d'être affis fur une
chaife d'une hauteur proportionnée à la
table fur laquelle eft placé le malade ,
comme on fait en Angleterre , que de
mettre un genou en terre , comme le font:
nos Chirurgiens , & il s'attache à prouver
par de très-bonnes raifons , qu'il eft beaucoup
plus avantageux de placer le malade
horizontalement , que de lui donner ,
comme en France , une fituation oblique ,
fuivant un angle de quarante cinq degrés.
Cette derniere pratique a déja été combattue
dans l'ouvrage d'un Anonyme , dont
nous avons parlé.
Il traite avec beaucoup de fagacité des
maladies de l'uréthre , & il fait voir que
Fécoulement qui refte , après une gonorrhée
, doit plutôt être regardé comme une
évacuation contre nature des liqueurs des
organes fecrétoires , que comme une vraie
fuppuration , ainfi que quelques perfonnes
l'ont avancé , fans beaucoup de preuves.
Il dit que l'effet des bougies les plus
fameufes parmi nous , étant d'être fuppuratives
, il eft ailé d'en fabriquer qui ne
B W
130 MERCURE DE FRANCE.
leur foient pas inférieures en vertu . Ildon
ne même la compofition de celles qui ont
le mieux réufli en Angleterre , & nous
croyons devoir l'inferer ici pour l'utilité
publique. Prenez du Diachylon fait avec
la poix de Bourgogne , deux onces ; du Mercure
, une once ; de l'Antimoine crud , &
réduit en poudrefine , demie ance . Pluſieurs
perfonnes , dignes de foi , nous ont affùré
que ces bougies ont été employés en Angleterre
avec un très-grand fuccès . Nous
ne nous étendrons pas davantage fur ce
Livre : il nous fuffira de dire , qu'on y
trouvera des chofes très curieuſes , & qu'il
foutient parfaitement la réputation que
l'Auteur s'étoit déja acquife , par un Traité
d'opérations qui a été traduit & imprimé
en France , il y a quelques années.
TRAITE HISTORIQUE & dogmatique fur
les Apparitions , les Vifions & les Révélations
particulieres , avec des obſervations fur
les Differtations die R. P Dom Augustin Calmet
, touchant les Apparitions & les Revenans.
Par M. l'Abbé Lenglet du Frefnoy ,
in - 1 2. A Avignon , & fe trouve à Paris ,
chez Jean Noel Leloup , Quai des Auguf
tins , à la defcente du Pont - Saint- Michel
1751. Deux volumes.
Voici un ouvrage fair fur une matiere ,
"
JUIN. 1751. 131
dont tout le monde fe mêle de parler , &
fur laquelle il eft peu de perfonnes qui
ayent des principes juftes & raifonnables .
Ceux même qui quelquefois veulent en
écrire , ne font pas toujours ceux qui fe
font formé des principes plus juftes ; cependant
il en faut comment juger autre .
ment de ce qu'on lit en tant de Livres , &
de ce qui s'en dit dans les converſations
ordinaires ?
*
L'Auteur , après avoir établi , indépendamment
de l'Ecriture Sainte , la vérité
& la réalité des apparitions & des révélations
particulieres , par les monumens les
plus fûrs des trois premiers fiécles de l'Eglife
, & même par l'Empereur Conftantin
, vient aux motifs & aux intérêts qui
ont donné lieu d'en inventer de fauffes.
C'eft fur quoi il s'étend beaucoup , & fait
voir qu'il n'y a guéres de Communautés ,
qui ne le prétendent établies en vertu de
Révélations , comme la chofe leur étoit
effentielle. en excepte pourtant plufieurs
de celles qui , ayant été formées dans un
tems plus éclairé , ont eu pour Fondateurs
de faints Perfonnages qui donnoient bien
plus dans la pratique des vertus chrétiennes
, que dans la contemplation.
Le Chapitre , où M. l'Abbé Lengler éta
Elit les régles qui fervent à diftinguer les
F vj
132 MERCURE DEFRANCE.
vraies & les fauffes Apparitions , n'eſt nir
le moins curieux pour les faits extraordinaires
, ni le moins utile dans la pratique..
Après le fçavant Pape Benoît XIV , il
diftribue ces régles en trois claffes , par rapport
aux chofes révelées en elles -mêmes ;.
par rapport aux perfonnes qui reçoivent
ces révélations , & par rapport aux circonftances
qui les accompagnent..
L'autorité des révélations particulieres.
dans l'Eglife , n'eft pas moins importante..
C'eft fur quoi l'Auteur cherche à marcher
perpas
mefurés , & toujours après les plus:
grands Maîtres. Vient enfuite une queftion
finguliere , fçavoir , qui font les
fonnes qui reçoivent le plus fouvent la
grace des apparitions & des révélations.
Après quoi fuit le détail d'un grand nom
bre de faintes ames , qui ont publié , ou du
moins fous le nom de qui on a publié déces
fortes de merveilles . C'eft ce qui donne
enfin lieu à l'Auteur d'examiner les Ré .
vélations de Marie de Jefus , Abbeffe du
Convent de l'Immaculée Conception de la.
Ville d'Agréda , en Espagne : Révélations.
qui ont fait tant de bruit en France il y a
einquante cinq ans , c'eft- à- dire , en 1696,
& qui en font encore aujourd'hui davantage
en Espagne , en Portugal , & furtout à
Rome, où l'on travaille depuis long- tems,
JUIN 1791. 133
au procès de la Canonifation de cette vertueule
Abbeffe .
L'Auteur qui protefte ne prendre aucun
parti dans la conteftation de ce Livre , fait
voir cependant par le fond de l'ouvrage
même , qu'il n'eft pas de cette Religieufe ,
& les preuves qu'il donne à ce fujer , font
également plaufibles & curieufes ; on y
trouve mêine beaucoup de faits finguliers ,.
qui feront plaifir aux Lecteurs qui aiment
les anecdotes hifloriques en matiere Littéaire
. Et fur le ton que le prend l'Auteur,,
il s'en faut bien qu'il regarde cet ouvrage.
comme infpiré du Ciel , quoique d'ailleurs .
il en faffe quelque cas.
Enfin le dernier chapitre de l'ouvrage
eft deſtiné à un examen fage & poli des
Differtations du R. P. Calmer , fur les.
Apparitions & les Revenans. On ne dit
pourtant rien des Vampires , & l'Auteuren
donne la raison dans fa Préface , qui
n'eft pas moins curieufe que le corps de :
l'ouvrage. Il croit qu'on peut expliquer
naturellement , & paf des raifons phyfi
ques ce phenoméne : & à ce futet il ne peut
s'empêcher de publier un dafaveu de ce
que dans les Differtations du P. Calmer ,
on faifoit dire à M. le Maréchal Duc de-
Richelieu , que l'on avoit fait parler contre
fes lumieres , & contre tout ce qu'il avoit
134MERCURE DE FRANCE.
obfervé à ce fujet , dans le tems de ſon Ambaffade
à Vienne . On fait que ce Seigneur
a trop d'efprit & de connoiffances pour
fe laiffer furprendre à de pareilles tromperies.
Tout ce nouvel ouvrage eft appuyé fur les
témoignages des Peres de l'Eglife , & des
Auteurs de la vie fpirituelle ; il eit accom
pagné de Differtations & de plufieus piéces
curieufes & intéreffantes . Mais celle
qui fait le plus de plaifir eft une longue
Lettre du Pape Benoît XIV , touchant le
Livre de l'Abbeffe d'Agréda. Elle eft ,
comme tous les ouvrages du fouverain
Pontife , pleine de raiſon , de fçavoir & de
modération.
ABREGE ' Chronologique de l'Hiftoire
d'Angleterre , depuis le commencement de
Ja Monarchie , jufqu'au regne du Roi qur
eft actuellement fur le Trône , avec des
anecdotes curieules , une defcription des
principales Villes des trois Royaumes , &
an article à part fur l'établiffement & le
pouvoir du Parlement de la Grande Bretagne.
Par M. du Port du Tertre. A Paris,
chez la veuve Caillean , rue Saint Jacques ,
in- 12. Trois volumes , 1751. Nous parlerons
de cet ouvrage dans le Mercure prochain

JUIN. 1751. 135
&
SUJETS propofés par l'Académie Royale
des Sciences Beaux Arts , établie à
Pau , pour deux Prix qui feront diftribués
le premier Jeudi du mois de Février 1752 ..
Académie ayant jugé à propos de ré-
L'ferver le prix de 1751 en donnera
deux en 1752 , l'un à un ouvrage en profe,
qui aura pour fujet : Les devoirs de l'antorité
font plus pénibles , que ceux de la dé
pendance.
Et l'autre à un ouvrage de Poëfie , dont
le fajet fera : L'utilisé d'une Académie Mili
taire.
Les ouvrages ne pourront excéder une
demie heure de lecture , ils feront adreffés
à M. de Duplaa , Secretaire de l'Académie ;
on n'en recevra aucun après le mois de
Novembre , & s'ils ne font affranchis des
frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
ouvrage , la Sentence qu'il voudra , il la
répétera au deffus d'un billet cacheté , dans
lequel il écrira fon nom.
M.Ourfel , Avocat au Parlement de Paris,
eft l'Auteur de l'ouvrage d'Eloquence , qui
remporta le prix en 1750. Et le Poëme qui
fut couronné , eft de M. Bordenave d'Oloron
Avocat au Parlement de Pau
36 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX- ARTS.
HENU , Graveur , rue de la Harpe ,
à côté du paffage des Jacobins , visà-
vis le Caffé de Condé , vient de metre
au jour une Eftampe , intitulée : 1 Cureux,
ou le Peintre. On ne pouvoit lui donner
un titre plus jufte.
Le Peintre s'eft repréfenté dans le Fa
bleau , debout , fa palerte dans une main ,
& l'autre foutenue par fon appui-main ,
écoutant le fentiment d'un homme , prefque
vû par le dos , & dont la tête eft de
profil : il a pris la place de l'Artiſte , &
confidére avec fatisfaction un paysage ,
placé fur le chevalet ; un homme debout ,
qui paroir un des amis du Peintre , écou
te ce Curieux avec une égale attention.
Il eft affez vraisemblable que cette petite
action eft fondée fur la vérité en la fuppofant
telle , le Curieux fe connoiffoit en
peinture , & fçavoir en bien parler , car le
Peintre & fon ami n'ont l'air , ni de la
mocquerie , ni de la dérifion , mouvemens
affez ordinairement infpirés aux
Artiftes , quand on ne s'expri-ne pas avec
jufteffe fur l'Art qu'ils pratiquent , & furtout
quand ils font placés comme ceux ci ,
fans étre vûs.de celui qui parle
JUIN. 1751 . 137
La lumiere eft fort bien diftribuée dans
le petit Tableau ; un grand rideau placé
fur le devant , cache la moitié d'une fenêtre
, dont la chambre eft éclairée , & cette
chambre eft peinte d'après nature , ainfi
que tout le refte. Cette lumiere eft encore
renfermée par une grande maffe d'ombre ,
formée par une table , fur laquelle on voit
an Livre de Mufique , un luth , un globe,
& le tapis dont cette table eft couverte
groupe avec une armure complette , placée
fur le devant de la compofition . Le
Peintre a voulu , fans doute , témoigner
par ces differens attributs , fes goûts pré
fens , & peut- être fes occupations paffées ,
ou du moins fon inclination , car il ne
paroît pas qu'il ait jamais porté les armes.
Corneille Bega , n'étant pas fort connu
en France , on ne fera peut-être pas fâché
de trouver ici un court abregé de fa vie .
Il étoit de Haarlem ; fa mere étoit fille de
Corneille Corneille , de la même Ville ,
celui , dont M. de Piles a parlé dans un de
fes articles ; fon pere étoit Sculpteur , &
fe nommoit Pierre Beguin , le fils changea
de nom , & fe fit connoître fous celui de
Bega , pour faire de la peine à fon pere.
Il fut éleve d'Adrien van Oftade , & travailla
dans fa maniere avec beaucoup de
138 MERCURE DE FRANCE.
fuccès ; fes Tableaux font placés avec diftinction
dans les Cabinets de Hollande.
Ses moeurs étoient mauvaiſes ; il étoit emporté
dans fes paffions , & l'amour lui
coûta la vie : une fille , dont il étoit amoureux
, fut attaquée de la pefte ; loin de l'abandonner
, il redoubla fes foins , & frappé
de la même maladie , il mourut le 27
Août 1664. On voit fon portrait dans
Houbraken , tom. 1 , p. 326 , planche o ;
c'est celui qui eft coëffé d'un chapeau.
Nous pouvons affurer que Corneille Bega
auroit été très-content de la façon , dont
M. Chenu a rendu fon goût en général ,
fans avoir fait tort aux détails , & nous
croyons , que s'il avoit retouché les épreu
ves & conduit le Graveur , l'exécution de
la gravûre n'auroit pas été meilleure ; enfin
les Curieux feroient trop contens , fi
les fuperbes Tableaux que poffede M. le
Comte de Bruhl leur étoient tous ainfi
communiqués. Ce grand Miniftre eft connu
par tant d'autres parties dans l'Europe ,
que nous aurions des éloges à lui donner
en plus d'un genre , fi c'étoit ici le lieu de le
louer ; mais il ne nous conviendroit point
de parler d'autre chose que des Arts , furtout
à l'occafion d'une planche qui lui eſt
dédiée , & qui eft gravée d'après un Tàbleaude
fon magnifique Cabinet;nous nous
1
JUI N. 1751. 139
contenterons de dire , que Bega a repréfenté
par un efprit de prophétie , un Curieux
fage , folide & éclairé , qui dit des
chofes , dont les Artiftes font frappés.
VERS fur le Portrait du Roi , peint en
cuiraffe. Par M. Vanlo,
CE Héros femble fait pour nous donner la Loi ;
A fon air de grandeur , à cette noble audace ,
On le prendroit pour le Dieu de la Thrace ,
Ou le Vainqueur de Fontenoi.
Par M. Sirenil , Ancien Valet-de-Chambre
du Roi.
ODIEUVRE , Marchand d'Eftampes , rue
des Poftes , cul- de-fac des Vignes , vient
de mettre en vente les portraits de Guillaume
Amphrie de Chaulieu , d'Alexandre
VI , de Céfar Borgia , Duc de Valentinois :
de Charles Molin , Avocat au Parlement.
M. D'AUVERGNE , Ordinaire de la Mufi .
que de la Chambre du Roi , & de l'Acadé
mie Royale de Mufique , vient de donner
fes troifiéme & quatrième OEuvres , compolés
chacun de deux Concerts de fymphonies
, à quatre parties , pour trois violons
& une baffe ; le prix de chaque OEuvre
eft de 6 liv. en blanc , cette Mufique
agréable & nouvelle , fe vend aux adre
fes ordinaires.
140 MERCURE DE FRANCE.
Carte Marine.
M. BELLIN , Ingénieur ordinaire de la
Marine , vient de publier , par ordre de
M. Rouillé , Secretaire d'Etat , ayant le
Département de la Marine , une Carte réduite
des mers du Nord , qu'il a dreffée
pour le fervice des Vaiffeaux du Roi ; elle
comprend les Côtes de l'Europe , depuis
le quarante-huitién.e degré de latitude
feptentrionale , jufqu'au foixante - quinzićme
degré , & elle renferme 105 degrés en
longitude , de forte que l'on y trouve les
Ifles Britanniques , une partie des Côtes
de France , les Côtes de Dannemark & de
Suéde , la mer Baltique , en entier , & les
Côtes de Norwege & de Laponie , jufques
& compris la mer Blanche , l'Iflande , le
Groenland , dans toute l'étendue que les
divers Auteurs , tant anciens que modernes
, lui ont donnée ; le détroit de Davis,
l'entrée de celui de Hudfond , les Côtes de
Labrador , le détroit de Belle-Ifle , & partie
de l'Ile de Terreneuve .
Cette Carte eft accompagnée d'un Mémoire
imprimé , qui donne une grande
idée du travail de M. Bellia ; on y voit que
cette Carte lui a coûté bien du tems : il ne
craint point d'avouer qu'il auroit fouhaité
la donner plutôt , & qu'elle auroit dû
JUIN. 1751. 141
fuivre les quatre grandes Cartes générales
qu'il a publiées en 1738 , 1739 , 1740 &
1741 ; mais qu'il n'avoit pas les connoiffances
néceffaires fur plufieurs parties importantes
, pour lefquelles il lui a fallu
faire une étude particuliere , & des recherches
extrêmement étendues.
Nous n'entrerons point dans le détail
des obfervatious , dont cet Auteur a fait
ulage ,, pour parvenir à des corrections
conſidérables , & qui font d'une grande
importance pour la fûreté des Navigateurs;
ces fortes de difcuffions ne font guéres fufceptibles
d'extrait ; nous remarquerons
feulement , que fi M. B. fait connoître les
fautes de quelques Cartes étrangeres , &
les releve avec force , il rend juftice à celles
, dont il reconnoît la bonté , & le fait
un plaifir d'avouer les fecours qu'il en a
tirés , & l'ufage qu'il en a fait . Il cherche
la vérité , & la faifit par tout où il la trouve.
La façon dont il finit fon Mémoire ,
en eft la preuve . Après beaucoup de difcuffions
géographiques , il ajoute..
» Ce qu'on vient de voir me paroît ſuffi-
» fant pour faire connoître les obferva-
»tions , dont nous avons fait ufage pour
» dreſſer une Carte des mers du Nord ,
» faire voir les fources où nous avons
puifé les parties de détail , & mettre les
#42 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & les Navigateurs en état de
nous oppofer une critique faine & judi-
» cieufe , à laquelle nous nous rendrons
toujours avec plaifir . C'eft- là le langage
du fçavoir & de la modeftie , joints enfemble.
Nous remarquerons encore que cette
Carte eft très-bien gravée , & que M. Bellin
n'a rien négligé pour en rendre l'ufage
commode à tous les Navigateurs : les airs
de vent y font en grand nombre & paffent
fur les terres , comme il eft néceffaire ,
mais ils font tracés en rouge , & le corps
de la Carte en eft noir , de forte qu'on
évite la confufion ordinaire & défagréable
des Cartes Hydrographiques.
Un autre avantage de la Carte de M. B.
c'eft que cet Ingénieur y a tracé les differens
Méridiens , dont les Nations de l'Europe
fe fervent pour naviguer , de forte
qu'on peut compter fa longitude , foit du
Méridien de Teneriffe , foit de l'ifle.de
Fer , foit de celui de Londres , ou du Cap
Lezard , dont on voit la correfpondance
avec celui de l'Obfervatoire de Paris. Ce
qui épargne des calculs aux Navigateurs
de diverfes Nations qui fe rencontrent à
la mer , & qui fe communiquent leut
point , qu'ils peuvent comparer bien plus
promptement , & bien plus aifément fans
crainte d'erreur.
JUI N. 17516
143:
On trouve cette Carte à Paris , chez
l'Auteur , rue Dauphine , auprès da la rue
Chriſtine.
DESCRIPTION du Château de Chambord
, en quatorze planches in -fol . grand
papier , où l'on trouve les differens plans
de tous les étages , les développemens de
fon fameux efcalier , & toutes les beautés
de ce fuperbe Edifice femigothique , que
les Connoiffeurs affûrent être le chefd'oeuvre
du Primatrie , fameux Peintre &
Architecte ; le tout levé & deffiné fur les
lieux par M. le Rouge , Ingénieur-
Géographe du Roi , & fe trouve chez lui
rue des Auguftins , ainfi qu'une Carte Topographique
de la Terre & Château de
Gaillon , près de Rouen , avec une élevation.
ON donnera au Public , vers la fin du
mois de Juillet prochain , ou d'Août au
plus tard , la vûe & perſpective de toute
la Ville de Marfeille , & de fes environs ;
eet ouvrage fe grave fous la direction de
M. le Bas , Premier Graveur du Cabinet
du Roi , chez lequel on a exécuté les fêtes
données à Strasbourg, Cette vûe a été
levée très- exactement fur les lieux par un
habile Deffinateur en ce genre , qui a ob144
MERCURE DE FRANCE.
fervé le point de vue le plus gracieux , &
le plus étendu : ladite vue a été prife du
côté de la belle vûe de la plaine Saint
Michel ; elle comprend depuis l'extrêmité
du Cap Colonne , jufqu'au Cap Cecie , ce
qui forme tout le Golphe , en donnant la
vue de la Rade , Ifles voisines , & Port :
on diftingue aifément dans cette vûe les
maifons remarquables , comme Maiſon de
Ville , Arfenal , Paroiffes & Convens , le
tout défigné par des lettres de renvoi . Les
Propriétaires de maifons à Marſeille reconnoîtront
facilement leurs expofitions .
On n'a rien oublié pour rendre cet ouvrage
parfait fur les nuages ; au-deffus du milieu
de ladite vûe eft une Renommée avec
plufieurs Génies , portant les Armes de la
Ville ; au bas eft un cartouche , portant la
dédicace à M. le Duc de Penthiévre ,
Grand Amiral de France ; ce cartouche eſt
accompagné de plufieurs emblèmes . Les
foufcriptions de cet ouvrage ont été ou
vertes le premier du mois d'Avril dernier ;
chez les Sieurs Aulagnier , & Compagnie ,
Négocians , rue Quinquampois , à Paris ;
& chez le Sieur le Bas , rue de la Harpe ,
vis-à-vis la rue Percée , à Paris ; lefdites
foufcriptions feront fermées à la fin du
mois d'Août prochain. Ceux qui foufcriront
, obtiendront cette vûe à 12 liv . en
cinq
JÚ IN.. 1751: 145
cinqbelles épreuves , en blanc , fur du papier
Royal , dit grand Aigle. Cette Vue
fe vendra enfuite au Public , 18 liv. en
blanc , 24 liv. pour les perfonnes qui la
fouhaiteront collée fur toile , fans gorge;
avec gorge noire , 30 liv. avec gorge dorée
, 42 liv. Ladite Vûe a huit pieds &
demi de long , fur deux & demi de hauteur.
On fe flatte que le Public la recevra
favorablement ; on a employé les plus habiles
Artistes dans les differentes parties
de l'ouvrage , qui eft commencé depuis
deux ans. On prie inſtamment d'affranchir
les Lettres.
LOUIS-ANTOINE LEPLAT , Maître Horloger
à Paris , donne avis au Public qu'il
a inventé une machine , avec laquelle toures
fortes de Pendules fe remontent d'elles-
mêines , & vont continuellement avec
la plus grande jufteffe : il a eu l'honneur
de la préfenter à l'Académie des Sciences ,
qui l'a approuvée , le 3 Février 1751 , fur
le rapport de Meffieurs Camus & de Parcieux
, Commiffaires nommés pour l'examiner.
Cette machine , inconnue jufqu'à préfent
, eft très-fimple , très - folide , & trèsfacile
à exécuter ; elle agit par le moyen
d'un moulinet , enfermé dans une caiffe ,
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
au travers de laquelle paffe un courant
d'air .
Le poids qui fe remonte par l'agitation
de ce moulinet , eft de dix livres ; il fe
trouve prefque toujours à la même hauteur
, à trois ou quatre pouces près , dans
les tems où l'air eft le moins agité. Lorf
que ce poids eft prefqu'entierement remonté
, il leve une forte de foupape ou
de vanne , qui bouche l'entrée par où l'air
paffe , & empêche par là le mouvement
du moulinet , lorsqu'il n'eft pas néceffaire.
On peut ajufter cette machine à toutes
fortes de Pendules déja faites , même à ſonnerie
, & c. Elle a l'avantage de les rendre
beaucoup plus juftes , étant toujours remontées
par elles- mêmes , fans aucune fecouffe
, & n'étant prefque jamais fujettes à
être remifes à l'heure .
L'ufage de cette machine peut encore
s'étendre à des objets plus importans : elle
pourroit fervir à faire agir continuellement
des pompes , en y appliquant un
poids qui combinât les differentes agitations
de l'air. On pourroit aufli s'en fervir
trés- aifément & très utilement dans certaines
Manufactures.
L'Inventeur & l'Auteur de cette machine
ne cherche qu'à fe rendre utile au
JUIN.
147 1751.
II Public & aux perfonnes de fon Art . Il
eu donnera dans peu une explication plus
ample , avec les figures néceffaires pour
en démontrer les effets .
EXTRAIT d'une Lettre de Paris ,
adreffée à Milord....
Dia
Om Noel , Religieux Benedictin de
la Congrégation de Saint Maur , né
avec un talent fingulier pour les ouvrages
d'Optique , conftruit des Microſcopes, dont
l'effet eft extraordinaire. Il a eu l'honneur
d'en préfenter un à Sa Majesté , qui ayant
reconnu le mérite de l'ouvrage , à récompenſé
l'Auteur , autant qu'il pouvoit l'ê
tre , cu égard à fon état de Religieux . Il
l'a fait venir à Saint Germain des Prez ,
lui a fait donner un appartement à Verfailles
, & pour animer de plus en plus fes
efforts , & l'engager à faire valoir fon génie
, il lui a fait compter les fonds néceffaires
pour la conftruction d'un Télescope
de quinze pieds , dont ce Religieux a fait
un effai , qui promet des découvertes nouvelles
. Les Curieux , les Sçavans , les Seigneurs
, fe font un plaifir d'aller voir cet
Artifte dans fon laboratoire ; il ne fait
point myftére de fon fecret. Il eſt vrai
qu'il feroit affez difficile de le lui dérober ,
parce qu'il dépend de deux chofes qu'on

Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
voit rarement réunies dans la même perfonne
, je veux dire une préciſion mathématique
dans l'efprit pour concevoir le
point jufte , & la même précision dans la
main , pour le faifir & le rendre dans l'exé .
cution.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Jfieur,
E vous fuis fenfiblement obligé , Monfieur
, de l'attention que avez bien
voulu avoir , de ne point inferer cet Extrait
dans le Mercure , fans me l'avoir communiqué.
L'Auteur , qui probablement eft
de Paris , auroit dû ne pas ignorer les fecours
que j'ai tirés de M. le Duc de Chaulnes
, le plus verfé dans cette partie. C'eſt
à ce Seigneur que je dois la réputation
dont je jouis , & c'eſt par fes lumieres que
j'ai perfectionné les inftrumens , qui ont
mérité l'approbation de toute la Cour.
Cette précision mathématique qu'on m'artribue
, eft proprement la partie de M. le
Duc de Chaulnes , l'exécution eft le feul
mérite que je puiffe m'attribuer. Ainfi ,
Monfieur , vous me ferez plaifir , ou de
fupprimer entierement cet Extrait , ou de
me l'imprimer qu'avec ma Lettre.
Je fuis , & c. Frere Noel , M. B,
A l'Abbaye S. Germain des Prez , ce 5
Mai.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
45

་་ཋཱ

remis
Bal
7325
lu cére
de
s , de
Ballet
eufe ;
ûe eft
148 MERCURE DE FRANCE.
voit rarement réunies dans la même perfonne
, je veux dire une préciſion mathématique
dans l'efprit pour concevoir le
point jufte , & la même précision dans la
main , pourle faifir & le rendre dans l'exé ·
cution .
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
E vous fuis fenfiblement obligé , Monhieur
, de l'attention que avez bien
voulu avoir , de ne point inferer cet Extrait
dans le Mercure , fans me l'avoir communiqué.
L'Auteur , qai probablement eft
de Paris , auroit dû ne pas ignorer les fecours
que j'ai tirés de M. le Duc de Chaulnes
, le plus verfé dans cette partie . C'eſt
à ce Seigneur que je dois la réputation
dont je jouis , & c'eſt
fes
lumieres que
par
j'ai perfectionné les inftrumens , qui ont
mérité l'approbation de toute la Cour.
Cette précision mathématique qu'on m'attribue
, eft proprement la partie de M. le
Duc de Chaulnes , l'exécution eft le feul
mérite que je puiffe m'attribuer. Ainfi ,
Monfieur , vous me ferez plaifir , ou de
fupprimer entierement cet Extrait , ou de
me l'imprimer qu'avec ma Lettre.
Je fuis , & c. Frere Noel , M.B.
A l'Abbaye S. Germain des Prez, ce 5 Mai.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
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le
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NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND DEN
FOUNDATIONS
.
JUIN. 17517 749
CHANSON.
AIR TENDRE.
Uand je vous parle , Eglé , de mon ardeur ,
as m'écoutez ; votre coeur devient tendre ;
ns vos beaux yeux j'entrevois mon bonheur
cependant vous craignez de vous rendre.
Faite pour plaire & pour charmer ,
a donc l'amour qui vous puiffe allarmer ?
Ah ! je le vois , fes aîles
us que Les traits vous paroiffent cruelles
ais , belle Eglé , ne les redoutez pas ,
e Dieu n'en a que pour fuivre vos pas.
L'au
Par M. de Meflè.
**********
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique a remis
au Théatre , Mardi 27 Avril , le Bal+
let des Sens , qui avoit été donné en 1732,
& repris en 1740 ; les paroles font du céebre
M. Roy , Chevalier de l'Ordre de
Saint Michel , Auteur des Elemens , de
Callirhoé, & c. L'idée générale de ce Ballet
a toujours été trouvée très- ingénieufe ;
mais l'exécution de l'Acte de la Vûe eft
G iij
10 MERCURE DE FRANCE.
fort fupérieure : c'eft un des morceaux du
Théatre lyrique , le plus ingénieufement
& le plus agréablement écrit.
un La Mufique eft de feu Mouret
des Muficiens les plus gracieux que nous
ayons eu. On a entendu avec un plaifir
plus marqué la farabande du prologue
le récitatif de l'Acte de l'Odorat , le divertiffement
devenu Vaudeville de l'Acte
de l'Ouie , & l'Acte entier de la Vûe.
Dans le premier Acte , le rôle de Leucotoè
eft rempli par Mlle Coupée ; celui
de Clytie , par Mlle de Romainville , &
celui du Soleil , par M. Jeliote. Dans le
fecond Acte , Mlle Chevalier fait le rôle
de la Reine des Syrénes , & M. de Chaffé
celui d'Ulife. C'eft Mlle Fel qui eft l'Amour
dans le troifiéme Acte , Mlle Coupée
y eft Zephire, & Mlle Romainville , Iris.
Le Public eft content de la maniere , dont
les differens rôles font remplis on les a
trouvés bien diftribués , joués & chantés
avec goût. Celui de l'Amour attire la
principale attention ; Mlle Fel y a mis
tout le goût , toute la précifion , tout le
brillant dont il eft fufceptible. Mlle Coupée
a bien de l'agrément & des graces
dans le rôle de Zephire.
On a revû avec plaifir Mlle Lyonnois ,
qui n'avoit pas danfé depuis quinze ou
JUIN. 1757
IST
dix-huit mois : elle partage les applaudiffemens
du Public avec Mlles Lamy ,Puvignée
& Veftris.
Les Connoiffeurs font contens de la
maniere dont le Ballet eft remis. Les
habits & les décorations font de fort bon
goût. On defireroit quelque chofe dans
Parc- en - ciel : voici ce qu'écrit à ce ſujet
un des plus grands & des plus célébres
Phyficiens de l'Europe.
Remarquesfur l'Arc - en - Ciel de l'Opéra.
N m'avoit fort vanté la décoration
ON
de l'Opéra des Sens , où Iris paroît
aflife fur le fommet de l'arc- en- ciel . J'ai
vû cette décoration , & je n'y ai trouvé
qu'une groffe poutre circulaire , colorée
au hazard , & faiſant en tout un objet dur
& fec , au lieu d'un des objets les plus
rians , des plus doux , & des mieux nuancés
que le Ciel préfente à nos regards. Les
couleurs y étoient ainfi rangées , à commencer
par le bord fupérieur ; jaune , vert,
rouge , bleu , & jaune repeté , qui terminoit
le bord inférieur , la bande rouge , qui en
occupoit le milieu , étant la plus large de
toutes . C'étoient comme cinq rubans colorés
, & féchement coufus les uns aux autres.
Rien demoins conforme à la Nature.
Il femble cependant qu'il ne falloit qu'y
G iiij
1512 MERCURE DE FRANCE.
regarder , & le phénoméne n'eft pas bien
are ; mais l'expérience n'apprend que
trop, que pour bien voir , il faut quelque
chofe de plus que des yeux.
Voici donc comment on doit peindre
l'arc- en- ciel , ou , ce qui revient au même,
comment il paroît dans les circonftances
les plus favorables , lorfque l'air eft
le plus pur autour des goutelettes d'eau ,
dont il demeure chargé après la pluye ,
& dont les réflexions & les réfractions.
produifent ce phenoméne . Je ne prétends
rien donner ici , que d'après ce qu'on en
trouve dans les excellens Livres d'Optique
qui ont paru fur ce fujet , & furtous
d'après celui de M. Newton.
Les couleurs de l'arc- en- ciel font telles ;
& ainfi rangées , à commencer toujours
par le bord fupérieur. Rouge , couleur de few,
orangé , jaune , vert , bleu celefte , bleu tur
quin ou indigo , & violet ; bien entendu que
toutes ces couleurs foient lavées & nuancées
de l'une à l'autre ; le violet même
qui devroit être très - foncé au bord inférieur
, s'y fondant avec la clarté du ciel en
un bleu purpurin.
Lorfque l'air eft plus épais & moins
tranfparent , ces fept couleurs s'y réduifent
fenfiblement à cinq , & même à trois ;
fçavoir , dans le premier cas , rouge , jaune,
1
JUIN. 77513 753
vert , bleu & violet ; & dans le fecond , qui
eft très-ordinaire , rouge , jaune & bleu ,
toujours d'autant plus lavées , qu'il y en a
davantage qui s'y confondent. Mais com
me il s'agit prefque toujours d'imiter la
belle Nature , le Peintre peut hardiment
y employer les fept couleurs ci -deffus , &
auffi vives qu'il voudra , pourvû qu'il ait
Part de les bien nuancer.
Ce n'eft pas tout ; il faut donner à l'aro
la largeur qui lui convient , & de même :
aux couleurs , la largeur qu'on voit qu'elles
y occupent , ou qu'on (çait encore plus
exactement par les principes d'Optique
qu'elles doivent y occuper. Quant à fa
longueur ou à fon amplitude , elle dépend
de la hauteur actuelle du Soleil fur l'horifon.
L'arc fera d'autant plus grand , & ap--
prochera d'autant plus du demi- cercle , -
que le Soleil fera plus bas..
1
&
Pour me mieux faire entendre de ceux
à qui ce détail pourroit être utile , & quit
d'ordinaire, ne font ni Opticiens , ni Aftronômes
, quoique le plus fouvent il fal--
lût prefque être tout pour réuffir parfaite
ment en quelque chofe : je vais donner
une idée du terme , ou de la commune me--
fare , dont je me fervirai pour exprimer
toutes ces proportions . J'appelle dégré une :
longueur , ou une largeur , à peu près dou-
Gove
754
MERCURE DE FRANCE.
ble du diamètre apparent du Soleil ou de
la Lune , quand l'an ou l'autre eft fort élevé
& approche du Midi. Ce diamètre varie
un peu , il n'eft pas toujours le même
entre les deux Aftres , ni pour chacun en
particulier ; mais une plus grande précifion
feroit ici fuperflue , & ne feroit que
nous embarraffer .
La largeur totale de l'arc- en- ciel eft de
deux degrés & un quart ; mais à caufe de la.
dégradation infenfible de fes bords , on
peut la mettre à deux degrés un fixiéme ,
c'est - à-dire , à deux degrés dix minutes ,
la minute faifant la foixantiéme partie
d'un degré. Son rayon , à le prendre depuis
le fommet de la bande rouge , jufqu'au
centre qui eft fous l'horifon , répond
à un arc de cercle d'environ quarante - deux
degrés , dont il eft la corde .
Le rouge , l'orangé , le jaune & le vert
occupent la moitié fupérieure de la largeur
de l'arc - en - ciel , & les bleus avec le
violet la moitié inférieure . Cependant il
s'en faut bien que les largeurs des quatrepremieres
, non plus que des trois dernieres
, foient égales entr'elles. Mais pour
rendre plus clairement ces dimenfions
j'en vais mettre ici les rapports fous les
yeux par la figure fuivante , où ces rapports
font exprimés par des nombres , dont
JUIN 1751. 155
Ja fomme fait la largeur totale de l'arc.
Il n'en coûtera pas davantage de les donner
exactement , & cette exactitude dans
la fpéculation , peut toujours être utile
dans la pratique , ne fut- ce que pour ſçayoir
de combien on s'en eft écarté. C'eft
fur un tronçon de cet arc , que j'écris ces
largeurs , ou ces grandeurs numériques.
45 Rouge ,
Orangé , 27
Jaune ,
48
Vert ,
60
Blen céleste ,
60
Indigo , 40
Violet ,
80
En tout 3.60
A paroît fouvent un fecond arc au- deffus
de celui - ci , & quelquefois , mais trèsrarement
, un troifiéme au- deffus du fecond.
Je ne parlerai que de ce fecond .
Il eft plus large que le premier , ayant
environ trois degrés quarante minutes
de largeur. Il eft compofé des mêmes
couleurs , mais plus foibles & plus lavées
; dans les mêmes proportions , mais
en ordre renverfé . C'eſt - à - dire , que le
rouge eft en bas , & le violet en haut. La
diſtance de fon bord inférieur au bord fupérieur
du premier , eft . d'environ deux
G. vj;
156 MERCURE DE FRANCE.
degrés , trente-cinq ou trente minutes
les deux arcs comprenant en tout environ
huit degrés vingt- cinq minutes.
Ce fecond arc- en ciel , au-deffus , ou
vis-à-vis de la tête de la Déeffe , affife fue
le premier , feroit , ce me femble , un bel
effet , & augmenteroit d'autant le naturel
& la magnificence de la décoration. Un
ciel bleu clair entre deux ferviroit à cacher
plufieurs piéces de la machine , & les marches
par où Iris defcend fur le Théatre.
Cela vaudroit du moins beaucoup mieux
que ces vilains nuages obfcurs qu'on y a
joints , & qui s'accordent fort mal avec:
la férénité de l'air , qu'annonce l'action .
théatrale dont il s'agit. Ce qui eft certain ,.
c'eft qu'avec un peu d'intelligence , il:
n'auroit fallu dans tout ceci , ni plus de
peine , ni plus de dépenfe , pour bien faire
que pour mal faire.
J'oubliois de dire , que le fecond arcen-
ciel fe trouve très fouvent rompu vers
fon fommet de part & d'autre , à caufe de
la foibleffe de fes couleurs , & par la grane
de clarté du ciel , qui s'y réflechir d'au
tant plus , que ce fommet eft plus élevé..
On ne voit ordinairement que les jambes
de cet arc , appuyées fur l'horifon. C'est
dans ce vuide , & jufqu'au premier arc ,
qu'on pourroit placer quelques nuages leJUI
N. 1751. 157
gers autour d'Iris , comme pour lui en faire
un Trône & un Dais.
Toute grande chûte d'eau produit un
arc- en-ciel , par l'éparpillement des goû
tes dans l'air d'alentour . Les grandes cafcades
du fleuve Saint Laurent , & de la ris
viere de Niagara , dans l'Amérique Septentrionale
, en font toujours environ
nées. On pourroit donc en orner la Scéne
lorfqu'on y met des caſcades. Par exemple
, la décoration , dont nous venons de
parler , n'en repréſenteroit que mieux letriomphe
galant de la Déeffe.
Si un tel fujet , ou quelqu'autre , fabu .
leux ou historique , pouvoit exiger on
comporter une autre eſpèce d'are- en- ciel ,
un arc- en- ciel tout- à- fait renversé , ayant :
fon fommet en enbas vers l'horifon , &
fes branches en enhaut , qui iroient couper
celles de l'arc- en-ciel , ou des arcs- enciel
ordinaires , la Nature encore ne nous
manqueroit pas pour nous autorifer à l'em
ployer. Hy a de femblables arcs- en - ciel ,
quoique très rares , & par des circonftances
qu'il feroit trop long d'expliquer. En
un mot , la Narure bien obfervée fournira
toujours aux grands Peintres & aux habiles -
Décorateurs , de quoi rendre le merveilleux
de la fiction , & fouvent de quoi .
Pembellir & le furpaffer.
5S MERCURE DEFRANCE.
Les Comédiens François ont fermé leur
Théatre par Zaïre & le Magnifique , &
ils l'ont rouvert par Poliente & les Va
cances.
Ils n'ont point eu de nouveauté , mais
ils ont eu une débutante. Mlle Martin
joue les rôles d'Amoureuſe. Les Piéces qu'elle
a choifies pour fon début, fontla Gouver
nante,& les Folies amoureufes, les Dehors trompeurs,
Zaïre & la Serenade, & Zenaïde, & c.
Les Comédiens Italiens ont fermé &
ouvert leur Théatre par les Amans inquiets,
Parodie de Thétis & Pelée, Mlle Chantilli ,
qui a reparu fur ce Théatre avec toutes fes
graces , & fon talent pour le chant & pour
la danfe , a redoublé l'empreffement que
le Public avoit marqué pour cette nouveauté.
Le Vaudeville qu'on va lire a ſervi
de compliment pour la clôture & pour
L'ouverture.
VAUDEVILLE
Du Compliment.
M. Rochard.
Tonton , Colin , heureux époux ; .
Que votre bonheur nous flate !
Pour célébrer un noeud fi doux ,2
JUIN.
159 1755.
En ces lieux la joie éclate.
Chacun fon préſent à la main
1. Va vous faire la réverence ;
N'ayez fouci du lendemain ,
Car j'aurai foin de la dépenfe ,
Et voilà comment
Il faut faire un compliment
II. Couplet..
Cléon , déja fur le retour ,
Brûloit pour une coquette ;
Envain il peignoit fon amour,
Et prodiguoit la fleurette :
Son hommage étoit des plus foux ,
Tant qu'il ne parla que tendreffe ,
Il offre Contrats & bijoux , .
Pour lui , d'abord on s'intéreffe ,
Et voilà comment
El faut faire un compliment.
111. Couplet. Tonton
Par vos propos , amans de Cour,
Croyez-vous charmer une ame ?
Ce n'eft point par un joli tour
Qu'il faut prouver votte flâme ;.
Quand l'efprit eft fi babillard ,
Le coeur n'a pas grand chofe à dire ;;
Hélas , fuffit d'un regard
Où le fentiment le fait lire ;.
Oui , voilà comment
1. faut faire un complimentr
T60 MERCURE DE FRANCE.
IV. Couplet. Colin.
Te fouviens- tu que dans nos bois
D'un loup je domptai la rage ?
Tous nos bergers , à haute voix ,.
Célébrerent mon courage ;
Si ta bouche ne put s'ouvrir ,
Ton coeur avoit eu trop d'allarmes ;
Mais je vis briller le plaifir
Dans tes yeux , encor pleins de larmes :
Ah , voilà comment..
Il faut faire un compliment,
V. Couplet..
Quand Life chante fous l'ormeau ,
On s'empreffe pour l'entendre ;
C'est toujours éloge nouveau-
Sur la voix legere & tendre ;
Charmé du plaifit qu'elle fait ,
Avec tranfports chacun l'admire ;
Lucas eft le feul qui fe tait ;
Mais il la regarde , il ſoupire ;
Et voilà comment
faut faire un compliment.
1. Couplet. Nanette.
Chaque berger d'un air coquet ,
S'en vient le jour de ma fête ,
M'engager à prendre un bouquet ,
Par un compliment honnête
C'eft à qui louera mes attraits , -
Avec plus d'efprit & d'aiſance
JUIN. 17511 161
Blaiſe ne ſçait rien dire…….… mais ……….
Mais il fait parler fon filence ;
Et voilà comment
H faut faire un compliment.
VII. Couplet. M. Rechard , an Public..
Meffieurs , pour faire nos adieux ,
Un compliment eft d'uſage ;
Mais fouvent il eft ennuyeux ,
Et refroidit notre hommage ;
Aucun difcours ne peut jamais
Peindre l'ardeur qui nous infpire ,
Et ce n'eft que par les effets
Que le zéle doit fe produire ;
Oui , voilà comment.
Il faut faire un compliment ..
VIII. Couplet. Mad. Debefe.
Tous nos fuccès les plus brillans
Ne font dûs qu'à l'indulgence ;
Avec nous , depuis fort long-tems ,
Le Public eſt en avance ;
Mais comment rendre les tranſports
D'une vive reconnoiſſance ?
C'eſt en redoublant nos efforts ,
Plutôt que par notre éloquence :
Oui , voilà comment
Il faut faire un compliment.
* Ce couplet&lesfuivans ,fervent de compliment an-
Public..
162 MERCURE DE FRANCE.
IX. Coupler. Mlle Aftrandi.
Si la Parodie a flaté ,
Ce n'eft point par fon mérite ;
Aux Ballets , à la nouveauté ,
L'Auteur doit fa réuffite ;
Il reconoît qu'on l'applaudit ,
Beaucoup moins qu'on ne l'encourage ;
Il en va faire fon profit ,
Pour mériter votre ſuffrage ;
Et voilà comment
Je vous rends fon compliment.
X. Couplet. M. Soli
Votre critique avec douceur ,
Forme un Acteur qui commence ;,
J'ai vu l'indulgent ſpectateur
Ranimer mon eſperance ;
Mes talens , au gré de mes voeux ,
Ne viendront jamais affez vite ;
C'eftpar des progrès plus heureux ,
Qu'il faut qu'envers vous je m'acquitte ;
Et voilà comment .
Il faut faire un compliment.
XI. Couplet. Arlequin .
Je parlerois jufqu'à demain ,
Du zéle ardent qui m'anime ;
Mais vous conviendrez qu'Arlequin
N'eft pas un Orateur fublime ;
Je me perdrois dans les détours.
J.U IN. 1751. 163
De ma réthorique frivole ;
Meffieurs , au lien de grands difcours ,
Je vais faire une cabriole ;
Et voilà comment
Je vous fais mon compliment.
XII. Couplet. Le petit Vizentini,
Hélas ! Meffieurs , fi mes talens
Pouvoient répondre à mon zéle ,
Aux Acteurs les plus excellens ,
Je fervirois de modéle .
Quelques fuccès Aatent mes voeux ;
C'eft un enfant qu'on encourage ;
Grandiffez donc , petit morveux ,
Si le progrès doit fuivre l'âge.
C'eft en attendant ,
Que je vous fais mon compliment.
CONCERTS SPIRITUELS
A publication du Jubilé a fait fermer
LAà
Pâques tous les Théatres huit jours
de plus qu'à l'ordinaire , & enfuite tous les
Dimanches pendant deux mois. Ce vuide
a été rempli par le Concert Spirituel. Les
affemblées ont toujours été nombreuſes &
brillantes. Tout le monde a entendu de
nouveau avec plaifir l'agréable Motet de
M. Cordelet , Domine in virtute tua . Le Domini
eft terra , nouveau Motet à grandi
64 MERCURE DE FRANCE:
Choeur de M. le Febvre , a bien réuſſi . Le
Confitebor de M. Dupuy , Maître de Mufique
de l'Eglife de Saint Sernin à Toulouſe,
n'a pas eu un fort fi heureux. Tout ce que
M. Daveſne donne , plaît univerſellement ;
ſes nouveaaux ouvrages ont confirmé, augmenté
même l'idée qu'on avoit conçue de
fon talent. M. Chiabran continue à faire
les délices de Paris :on eft également charmé
& de la Mufique qu'il exécute , & de
la maniere dont il l'exécute.
Nous ne dirons rien des grands mor
ceaux fort connus , qu'on a exécutés au
Concert , il fuffit d'en donner le détail ,
pour juftifier le goût des Directeurs & di
Public.
Le 18 Avril , Dimanche de la Quasimodo
le Concert commença par une fymphoni
à Cors -de -chafle , enfuite Cantate , Motel
à grand Choeur de M. de Lalande. M. Mo
ria , âgé de onze ans , joua feul un Concer
to ; Mile Fel chanta Laudate pueri Dominum
petit Motet de M. Fiocco ; M. Gavinić
joua feul. Le Concert finit par Cali enar
rant , Motet à grand Choeur de M. Mon
donville..
Le Mardi 20 , il commença par une fym
phonie , enfuite Domine in virtute tuâ , Pf
20 , Motet à grand Choeur de M. Corde
let , Maître de Mufique de l'Eglife de Sain
JUIN. 1751.
165
Germain l'Auxerrois ; une fymphonie de.
M. Telleman ; Mlle Chevalier chanta un
petit Motet de M. le Maire ; M. Chiabran,
neveu de M. Somis , Ordinaire de la Mufique
du Roi de Sardaigne , joua feul . Le
Concert finit par Dominus regnavit , Motet
à grand Choeur de M. Mondonville.
Le Vendredi 23 , il commença par une
fymphonie de M ***, enfuite Domini eft terra,
Motet à grand Choeur de M. le Febvre,
Organiſte de l'Eglife de Saint Louis en l'If
le ; M. Chiabran joua feul une Sonate après
le premier Motet , & un Concerto avant
le dernier ; Mlle Duperey chanta Regina
Cali , petit Motet de M. Mouret . Le Concert
finit par Venite exultemus de M. Davefne
, Ordinaire de l'Académie Royale
de Mufique.
Le Dimanche 25 , il commença par une
fymphonie de M. Martin , enfuite Exaltabo
te , Motet à grand Choeur de M. de Lalande;
M. Moria joua un Concerro ; Mlle
Fel chanta Latentur Cali , petit Motet de
M. Martin ; M. Gaviniés joua feul. Le
Concert finit par Bonum eft , Motet à grand
Choeur de M. Mondonville .
Le Dimanche 2 Mai, il commença par une
fymphonie à Cors - de- chaffe , enfuite Confitebor,
Pf. 9 , Motet nouveau à grand Choeur
de M. Dupuy ; M. Chiabran joua une
166 MERCURE DE FRANCE.
Sonate après le premier Motet , & un Concerto
avant le dernier ; M. Gelin chanta
Venite exultemus , petit Motet. Le Concert
finit par Nifi Dominus , Moter à grand
Choeur de M. Mondonville .
Le Dimanche 9 , il commença par une
fymphonie, enfuite Beatus quem elegifti, tiré
du Pl. Te decet , Moter à grand Choeur
de M. Gilles. M. Chiabran joua une Sonate
après le premier Motet , & un Concerto
nouveau de fa compofition avant le
dernier , enfuite Cantate Domino , Pl. 149,
Motet à grand Choeur à tymballes & trompettes
, de M. Davefne . Le Concert finit par
De profundis , Motet à grand Choeur de M.
Mondonville , auquel on a ajoûté le Gloria
Patri du Jubilate Deo du même Auteur , à
la place du Requiem.
Le Dimanche 16 , il commença par une
fymphonie de M. Guillemant , Maître de
Flute, enfuite Domine in virtute tua, Pf. 20,
Motet à deux Choeurs de M. Cordelet.
M. Chiabran joua une Sonate après le premier
Motet , & un Concerto nouveau de
fa compofition à Cors de-chaffe avant le
dernier; enfuite Landate , Pf. 150 , Motet
à grand Choeur de M. Davefne . Le
Concert finit par Diligam te , Moret à grand
Choeur de M. Gilles , dans lequel Mlle
Chevalier chanta Beata gens , Récit ajoûté
de M. de la Lande.
JUI N.
167 1751.
CONCERTS A LA COUR,
Mois de Mai.
L
E Lundi 10 , le Mercredi 12 , & le
Samedi 15 , on chanta à Marly l'Opéra
d'Omphale. Les paroles font de M. de la
Motte , & la Mufique de M. Deftouches.
Miles Chevalier , Romainville , de Selle
, Daigremont & Mathieu ; Mrs Poirier,
Benoît , & Joguet , en ont chanté les rôles.
NOUVELLES ETRANGERES .
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 26 Mars.
Na reçû avis de l'Ucraine , que quelques
Hordes de Tartares avoient fait une incurr
fion fur les frontieres de cette Province , & qu'ils
avoient même étendu leur pillage dans plufieurs
cantons dépendans ou protegés de la Ruffie Sur
cette nouvelle , les Généraux commandans les
troupes en Uckraine , ont eu ordre d'en raffembler
une partie dans la ligne , & de faire des détachemens
du côté de la Steppe , pour garantir les habitans
des infultes de ces Hordes.
On a conduit ici de Revel , fous eſcorte , deux
Demoiselles , filles d'un Officier Général , qui ont
déclaré avoir de grands fecrets à révéler. L'Impé
68 MERCURE DE FRANCE.
ratrice les a fait interroger en fa préfence . On a
auffi arrêté un Officier de diftin&tion . Cette affaire
eft d'autant plus furprenante , que les Délateurs
ne font pas écoutés légerement dans cet Empire ,
& qu'il faut qu'ils foient bien sûrs de la vérité de
leur accufation , quand ils chargent quelqu'un,
car fuivant les anciennes Loix de la Ruffie , quiconque
en accufe un autre , doit prouver fa délation
, en fouffrant volontairement d'être appli
qué à la torture , & ce n'eft qu'après cette épreuve
que l'accufé , s'il nie le crime dont on le charge ,
fubit à fon tour la peine de la queftion .
Les dernieres nouvelles portent que les Demoifelles
qu'on a conduites ici de Revel , foot filles du
Comte de Douglas , Lieutenant Général , à qui
'Impératrice avoit accordé la démiffion de fes
emplois , & qui vient d'être arrêté fur leur dépofition.
Plufieurs perfonnes du premier rang , qui
prennent intérêt à cette affaire , ont fait de vives repréſentations
à Sa Majeſté Impériale,alléguant ſurtout
une Loi de l'Empereur Pierre le Grand , par ,
Jaquelle il eft ftatué qu'au cas qu'il ſe trouvât
des enfans affés dénaturés pour accufer leur pere
ou leur mere , ils devoient non -feulement n'être
point écoutés, mais être encore féverement punis ,
& renvoyés enfuite à leurs parens.
DE WARSOVIE , le 27 Mars.
Par des lettres de Kaminieck , on vient d'être
inftruit de la caufe des mouvemens des Turcs à
Choczin & aux environs . Elles marquent que les
Janiflaires , fur le foupçon qu'on cherche à affoiblir
chaque jour leur puiffance , en diminuant infenfiblement
leurs prérogatives , ont faifi le premier
fujet de mécontentement pour éclatter ; le
peu
JUỔI N. 1751
169
n'ont pu
peu d'exactitude avec laquelle ils font payés dans
leurs quartiers de la Moldavie & de la Valachie ,
leur a fervi de prétexte. Leur Aga a d'abord été
P'objet de leur reffentiment , ils l'ont arraché de
chez lui & l'ont précipité dans un foffé . Ils ont enfuite
tourné leur fureur contre le Pacha , qu'ils
forcer dans le Château qu'ils ont affiégé ;
de là ils fe font répandus dans Choczin , ont pillé
plufieurs quartiers de la Ville , & mis à contribution
les villages circonvoifins. Peu contens de ce
butin , ils le font avancés fur le territoire de Polologne
près Zwaniec . Au premier avis , le Commandant
de la Divifion de Podolie a marché de ce
côté- là avec la moitié de fes troupes , qui ont été
auffi tôt renforcées par les ordres du Grand Général
de la Couronne. On a pris foin de bien gar.
nir tous les poftes de la frontiere. Ces précautions
ont arrêté les Janiffaires , qui ont pris le parti de
fe retirer. Leur Aga échappé du péril , en a été
quitte pour l'effroi, & s'eft fauvé à Conftantinople.
DE STOCKHOLM , le 9 Avril
Le 6 de ce mois , le Prince Succeffeur Adolphe
Frédéric a été proclamé Roi avec l'applaudiffement
de toute la Nation. Cette proclamation s'eft
faite dans tous les carrefours de cette Capitale par
les Héraults d'armes , comme il eft d'ufage dans
ces occafions .
Le Marquis d'Havrincourt , Ambaffadeur de
France , le Baron de Rhodt , Miniftre de Pruffe , &
les autres Miniftres étrangers , ont dépêché ce matin
des Exprès à leurs Cours , pour y porter cette
nouvelle . Le Chambellan Panin , Envoyé extraordinaire
de Ruffie , a expédié auffi un courier cet
après midi à Pétersbourg. On dit que le nouveau
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
pour
Roi a écrit lui même à l'Impératrice de Ruffie
lui donner part de fon avénement au Trône ,
& pour l'affûrer du défir fincére où il étoit d'entre
tenir une parfaite intelligence avec S, M. Imp .
Le 7 , les Sénateurs , les Généraux , les Colléges
, le Magiftrat & le Clergé fe rendirent le matin
au Palais , pour faire au Roi & à la Reine leurs
complimens de condoléance fur la mort du feu
Roi , ainfi que ceux de félicitation fur l'avénement
de Sa Majeſté au Trône . L'après midi , l’A mbaffadeur
de France & les autres Miniftres étrangers
, s'acquitterent de la même fonction-
Le Roi a confirmé dans fon Confeil , le ferment
qu'il avoit fait au Sénat le jour précédent , de
maintenir les Loix de la Suéde , & de gouverner
fuivant la forme de Régence , établie en 1720 .
Le corps du feu Roi a été expofé fur un lit de
parade , pour y refter pendant trois jours . Enfuite
il doit être mis dans une falle voûtée jufqu'au
tems de l'inhumation folemnelle. Sa bonté & fes
autres vertus lui avoient acquis l'amour de fes Sujets
, & fa mémoire fera toujours chere à la Suéde.
11 avoit épousé le 31 Mai 1700 , la Princeffe Louife-
Dorothée de Brandebourg , fille de Frederic III ,
Roi de Pruffe , morte le 19 Décembre 1705. Le 4
Avril 1715 , il époufa en fecondes nôces , la Princcffe
Ultique Eléonore , foeur de Charles XII
Roi de Suéde . Il parvint au Trône le
Avril
1720 , & le 30 Mars 1730 , il devint Landgrave de
Heffe Caffel , par la mort du Prince fon
étoit resté veuf depuis les Décembre 1741 ,
perdit la Reine fon épouſe .
pere. Il
qu'il
On a fait fçavoir aux Commandans des troupes
du Roi , qui font fur la frontiere de Finlande ,
qu'ils euflent à les contenir dans une exacte diſcipline,
& à veiller , fur tout , qu'elles ne fiffent auJUI
N.
1751 1 171
cuns mouvemens contraires au maintien de la,
tranquillité entre la Suéde & la Ruſſie .
י כ
Le Chambellan Panin , Envoyé Extraordinaire
de la Cour de Ruffie , a été , ainfi que les autres
Miniftres étrangers , complimenter le nouveau
Roi. Ce Miniftre attend avec impatience le courier
qui doit lui apporter avis de l'Acte d'affûrance
qu'il a envoyé à Péterfbourg. Le Roi lui a remis
cet Acte lui - même , en lui difant qu'il efpéroit
» que cet écrit convaincroit l'Impératrice de Ruf
fie de fes fentimens pour la Nation Suédoiſe , &
du defir qu'il avoit de la faire jouir des douceurs
» de la paix , en n'oubliant rien pour entretenir
une parfaite intelligence avec les Puflances voi-
» fines de la Suéde , & pour écarter juſqu'au plus
» léger ſujet d'ombrage.
ןכ
-0
DE COPPENHAGUE , le 2 Avril.
On arme en diligence quatre Vaiffeaux de guer
re & fix Frégates. On y doit embarquer fix cens
hommes de troupes reglées . On dit que cette Ef
cadre eft deſtinée à fe rendre fur les côtes d'Afri
que , pour y former un nouvel établiffement, dont
on efpere de grands avantages dans la fuite.
Trois perfonnes , laffes de vivre , viennent de fe
noyer , & deux autres de fe couper la gorge ; une
pareille fureur étoit inconnue jufqu'ici en Dannemarck.
Pour en donner plus d'horreur au public ,
on a noté cette mort d'infamie , & les cadavres
accompagnés d'un valet de boureau , ont été tranf
portés far un tombereau hors de la Ville, & enterrés
fous la potence.
• Le Roi a rendu une Ordonnance , par laquelle
Sa Majefté , en qualité de Souverain de Groenlande
, en aftraint le commerce à la feule Compagnie
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
trois ou quatre Efpagnols, Le Viceroi donna de fi
bons ordres , que les mutins furent pris & mis en
prifon. On en fit mourir fept fur les lieux , les
autres furent conduits & pendus à Lima . La Nobleffe
Indienne donna au Roi dans cette occafion
des preuves de fa fidélité , car elle fit marcher une
de les Compagnies , commandée par D. Toribio
Tacuri , Sergent Major , afin de contenir le peuple
, & de feconder l'exécution . Ces juftes châtimens
ont rétabli le calme dans tout ce Royaume.
On parle d'un tranfport confidérable de troupes ,
qu'on doit faire d'Oran en Afrique , & l'on conti
nue à travailler en diligence à la conftruction & à
l'équipement de plufieurs Vaiffeaux de guerre &
autres Bâtimens . า ม
ITALI E.
DE NAPLES , Le 30 Mars.
Ier 21 de ce mois , quelques Matelots de
Chiaïa ayant pris querelle avec des foldats
du Régiment de Calabre , fe réfugierent dans le
Palais du Prince de Strongoli , où ils furent pour
fuivis. Au bruit qui fe fit dans la Cour du Palais ,
les deux fils de ce Prince defcendirent , accompa… .
gnés d'un valet de chambre , pour arrêter le defordre
, mais loin d'être retenu par leur préfence ,
un de ces foldats eut la brutalité , de blefler dangereufement
le valet de chambre d'un coup de fu
fil , à côté du plus jeune des Princes , pendant que
Pautre ofa porter un coup de fabre au Prince aîné.
On accourut au fecours , les coupables furent arrêtés
, ils furent conduits en prifon , & fubiroot inceffamment
le fupplice qu'ils ont mérité.
Le Confeil de Commerce doit établir une Com
JUIN . 175 1751 .
pagnie d'Affûrance , dont le fonds fera de cent
mille Ducats. Sa Majefté en a approuvé le projet
qui lui a été préſenté , & l'on en plubliera bientôt
le Réglement.
Le même Confeil travaille à l'établiffement d'une
Ecole de Marine , pour former des Sujets dans
l'art de la Navigation.
DE ROME , le 20 Avril .
On a conduit ici en prifon un Barigel , ou Prevôt
de Campagne , accufé d'être d'intelligence
avec les voleurs , qui depuis quelque tems ont fait
'differens vols en cette Capitale. On a trouvé chez
lui plus de deux mille fequins , quantité de, galons
d'or , d'épées , de montres & d'autres effets volés.
Dans un fouterrain , dont on a fait la découverte
à Santo Gemini , on a trouvé un ancien Tombeau ,
où étoit renfermée une Urne remplie de Médailles
d'or , qui donnent actuellement de l'occupation
aux Sçavans , pour en déchiffrer les caractéres.
DE FLORENCE , le 27 Mars.
On a publié un Edit , portant défenſe à qui que
ce foit de léguer par teftament , aucuns biens en
faveur des Convents ou autres Communautés Religieufes.
L'Empereur vient de faire une Loi qui abroge
dans ce grand Duché toute difpofition teftamentaire
faite à titre d'apanage , de droit d'aîneſſe
ou de Fidei-Commis. L'intention de Sa Majefté
Impériale eft fondée ſur l'équité naturelle,qui veut
que tous les héritiers appellés au partage des fucceffions
, en jouiffent à portion égale , fans qu'il
puifle y avoir de préférence entre eux .
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE:
DE MODENE , le 24 Mars.
Le plan pour une Compagnie de Commerce a été
approuvé , & doit être au plutôt mis en exécution .
On fe flatte que plufieurs Négocians Anglois voudront
bien s'y intéreffer ; & des lettres de Londres
portent qu'il en devoit partir bien tôt pour Maffa
un Navire , dont la charge confiftera , furtout , en
grains.
DE PARME , le 20 Avril.
Le 13 de ce mois , l'Infant Duc & l'Infante Ducheffe
, firent leur entrée publique avec beaucoup
de magnificence. L'après midi , Leurs Alteffes
Royales fortirent du Palais pour aller à l'Eglife
Cathédrale , rendre graces à Dieu de l'heureux
accouchement de l'Infante Ducheſſe , & de la naiffance
d'un Prince . La marche commença par un
détachement des Gardes du Corps , fuivis de deux
caroffes à huit chevaux ; l'Infant Duc & l'Infante
Ducheffe occupoient le premier ; la jeune Princeffe
étoit dans le fecond Plufieurs autres équipages
à huit & à fix chevaux , remplis par les Seigneurs
& les Dimes de la Cour , venoient enſuite , & un
fecond détachement de Gar ies du Corps fermoit
la marche. On avoit pofté , le long des rues , des
Grenadiers la bayonette au bout du fufil & la Cavalerie
s'étoit rangée en haye fur la place devant
l'Eglife.
Leurs Alteffes Royales étant arrivées à la porte
de la Cathédrale , y furent reçûes par l'Evêque , en
habits pontificaux , à la tête de fon Chapitre, & ce
Prélat les ayant conduites à l'Autel , y entonna le
Te Deum qui fut chanté par la Mufique , au bruit
du canon , & au fon de toutes les cloches
JUI N. 1751. 177
Après le Service divin , l'Infant Duc & Infante
Ducheffe retournerent au Palais avec le même
cortége. Il y eut le foir plufieurs feux d'artifice
, accompagnés d'illuminations dans toute la
Ville.
Leurs Alteffes Royales partirent hier pour Colorno
, où elles doivent s'arrêter quelques jours ,
avant que d'aller à Plaiſance .
DE TURIN , le 20 Mars.
Le Comte Chriftiani , Grand Chancelier du Duché
de Milan , eft attendu en cette Ville , pour
Convenir avec les Miniftres du Roi , d'un plan
concernant le cours de la riviere du Teffin , qui
fépare les Etats de Sa Majefté , du Milanès , afin
qu'on n'en détourne pas les eaux , & que par ce
moyen on n'empêche pas la navigation , au préjudice
de la Ville de Milan .
La Ducheffe de Savoye avance heureuſement
dans fa groffeffe.
On parle ici de l'échange du Pavefan & de la
Ville de Pavie , contre le Novarrois , la Fortereffe
de Novarre & le Comté d'Anghiere ; mais on ne
peut juger de la certitude de ce projet , qu'après
l'arrivée de ce Miniftre. Le but d'un tel échange
eft , dit- on , de faciliter la navigation du Milanès ,
par le Lac Majeur & par la riviere de Tellin.
DE MILAN , te 30 Mars.
Le Comte Chriftiani , Grand Chancelier de ce
Duché , s'eft rendu fur les frontieres de l'Etat de
Venife . pour régler avec les Commiffaires de cette
République , les limites de part & d'autre.
H
178 MERCURE DE FRANCE
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , Le 9 Avril.
E Roi eft entierement rétabli de ſa derniere
Lindifpofition.
On affure qu'un Bill fera préſenté au Parlement,
pour mieux encourager la culture du fucre dans
ies Colonies Angloifes d'Amérique, & pour inter
dire l'entrée du fucre étranger dans les Ports
d'Irlande .
La Compagnie des Indes eft entrée en traité
avec un nommé Mills , qui par le moyen d'une
machine de fon invention , s'eft engagé de repêcher
le tréfor & les autres effets , que la Compagnie
a perdus par le naufrage des Vaiffeaux le Duc
de Cumberland & la Princeffe Louife.
Le 27 , les Communes ayant repris leurs délibé
rations , & l'ordre du jour ayant été lû pour faire
la troifiéme lecture du Bill pour une naturalifation
générale des Proteftans étrangers , une propofition
fut faite , que cette lecture fe fit en conféquence ;
mais après plufieurs débats , la propofition" fut rejettée
à la pluralité de cent- vingt neuf voix contre
cent feize , & ce Bill fut renvoyé à deux mois.
Le Roi a ordonné de paffer au grand Sceau du
Royaume les Lettres Patentes pour créer le Prince
George Guillaume- Frédéric , Prince de Galles &
Comte de Cheſter.
On dit que le Roi fe rendra dans peu au Parlement
, pour donner fon confentement aux Bills ,
qui feront paffés aux deux Chambres , & pour y
notifier cette création. On conviendra enfuite d'un
revenu pour le nouveau Prince de Galles , & l'on
formera fa Maiſon.
JUIN. 17518 179
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E 20 Avril , le Comte d'Albemarle , Ambafladeur
Extraordinaire & Plénipotentiaire du Roi
de la Grande Bretagne , eut , en long manteau de
deuil , une Audience particuliere du Roi , dans laquelle
il donna part à Sa Majefté de la mort du
Prince de Galles . Il fut conduit à cette Audience , *
ainfi qu'à celle de la Reine , par le Marquis de Verneuil
, Introducteur des Ambaffadeurs.
Le 22 , la Cour à cette occafion prit le deuil
pour 15 jours.
La Reine, Monfeigneur le Dauphin & Mefdames
continuent leurs Stations pour gagner le Jubilé.
Madame la Dauphine vifita Lundi la Paroiffe .
Da 22 : Actions , 1950 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 713 ; Billets de la feconde
6 ) 0 .
3
Le 25 , Monfeigneur le Dauphin fit rendre à la
Paroiffe de Notre Dame , les Pains benits , qui furent
préfentés par l'Abbé de Terremonde , Aumônier
du Roi en quartier auprès de Monfeigneur le
Dauphin.
Le 26 , le Roi partit pour Choify , & revint le
27. Monfeigneur le Dauphin s'y rendit le 28 , &
revint le foir . Mefdames y allerent le
vinrent avec le Roi.
29 , & re-
Le 24 , Sa Majefté figna le Contrat de mariage
de François Martial Comte de Choifeuil Beaupré ,
Colonel du Régiment de Flandre , Brigadier des
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE:
Armées du Roi , avec Charlotte- Rofalie de Ro
manet , fille de Pierre - Jean de Romanet , ci- devant
Préfident au Grand Confeil , & de Marie-
Charlotte d'Eftrade .
&
Le Roi a donné une place de Menin de Monfeigneur
le Dauphin , au Comte de Choifeuil ,
une place de Dame de compagnie de Madame
Henriette , à la Comteffe fon épouſe.
Les cérémonies des fiançailles & de la bénédiction
nuptiale ont été faites le lendemain au Châ–
teau de Bellevûe .
Le 29 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dir huit cens foixante livres ; les Billets
de la premiere Loterie Royale , à fept cens , &
ceux de la feconde , à fix cens quarante- deux.
Madame Victoire eft indiſpoſée d'un rhume depuis
le 30 du mois d'Avril . Elle a été faignée le 4
Mai , & commence à fe mieux porter.
Le premier Mai , le Duc de Gefvres préfenta au
Roi le Vicomte de Melun , de l'ancienne & illuſtre
Maiſon de ce nom ; il fut enfuite préſenté à la
Reine , à Monſeigneur le Dauphin , à Madame la
Dauphine , à Mefdames de France , aux Princes &
aux Princeffes du Sang ; & le jour d'après il vit le
Chancelier , les Miniftres & Secretaires d'Etat.
Le Vicomte de Melun defcend des Melunla
Borde- le-Vicomte , cadets des Melun-Tancarville
, fondus eu 1411 dans la Maifon de Harcourt
,
& des Melun - Epinoy , éteints le 21
Août 1739. Par ces événemens le pere du Vicomte
de Melun , dont on annonça la mort dans
le Mercure du mois de Septembre 1749 , reprit le
titre primitif de fes ancêtres , & fe qualifia chef du
nom & armes de la Maifon de Melun ; differens
Actes le conftatent , entre autres fa proteftation ,
mon attaquée , dans les mains de l'Archevêque de
JUIN. 1791. 184
?
D'
Sens , contre l'union des deux Chapelles fondées à
Blandi , près la Ville de Melun , par Adam IV
Vicomte de Melun , Seigneur de Montreuil - Bellay
, l'an 1264 , & par Guillaume IV , Vicomte de
Melun , Cointe de Tancarville , le 24 Mars 1395 ,
En qualité de cadets , les Melun- la - Borde-le-Vicomte
, portoient fur les armes de la Maifon de
Melun , d'azur à fept Bezans d'or , trois , trois
un & au chef d'or la brifure d'un Lion iſant
de gueules , fur le chef ; & les Melun- la-Loupe-
Marcheville , qui ont fini en 1406 , de quatre
Merlettes defable. Les Auteurs de ces deux branches
étoient Jean , & Simon , Maréchal de France
en 1293 , enfans puînés d'Adam III , Vicomte
de Melun , & de Comteffe de Sancerre , de
la Maiſon des Comtes Souverains de Champagne
, né en 1200 , & iffu de Gofcelin , alias Joffelin
, Vicomte de Melun , parent du Roi , & de
race Royale , Confanguineus Regis & ex ftirpe Regiá
, attefte une Charte de l'an 997 , Dom Mabillon
la rapporte en fa Diplomatique , page 179.
Le 3 Mai , le Roi , accompagné de Monfeigneur
le Dauphin , fit dans la Plaine des Sablons
la Revue du Régiment des Gardes Françoiſes ,
& de celui des Gardes Suiffes , lefquels , après
avoir fait l'exercice , défilerent en préfence de
Sa Majefté. Mefdames de France fe trouverent a
cette Revue.
Le 6 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix- neuf cens dix livres ; les Billets de la
premiere Loterie Royale , à fept cens dix , & ceux
de la feconde , à fix cens quarante-fept .
Le 8 , le Roi partit pour Marly.
Le 9 , la Reine , Monfeigneur le Dauphin , Ma
dame la Dauphine & Mefdames de France , s'y
rendirent l'après- midi.
182 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi , la Reine , & la Fantille Royale , fignetent
le 8 , le Contrat de mariage de Jean - Alexandre
Romée de Villeneuve , Vicomte de Vence ,
Colonel en fecond , & Commandant le Réginent
de Royal- Corfe , avec Angélique-Louife de la Rochefoucault
, fille du Marquis de Surgeres.
Le 3 Mai , le Roi , accompagné de Monfeignent
le Dauphin & de Meldames de France , ſe rendit
chez le fieur Lemoine , Sculpteur de Sa Majefté ,
pour y voir le modéle du monument que les Etats
de Bretagne font faire en mémoire de la convalefcence
de Sa Majefté 1744 , & de les conquêtes.
Le Roi a été reçû par le Duc de Penthievre ,
Gouverneur de Bretagne , le Duc de Chaulnes ,
Commandant en chefdans cette Province , le Duc
de Rohan , Préſident de la Nobleſle , le Vicomte
de Rohan , Député du même Corps , M. Duclos ,
Hiftoriographe de France, ancien Député du Tiers-
Etat , & M. de la Boiffiere , Tréforier des Etats .
Mrs Duclos & de la Boiffiere , font particulierement
chargés de la conduite de cet ouvrage.
Sa Majesté a témoigné une extrême fatisfaction
aux repréſentans de la Province , ainsi qu'au fieur
Lemoine ; & par un trait de bonté , qui fait honneur
aux Arts , elle a promis de nommer l'enfant
dont l'époufe de ce Sculpteur eft enceinte .
Le Roi a difpofé de la place de Lieutenant Général
de la Province de Languedoc , vacante par
la mort du Marquis de Prie , en faveur du Marquis
de Puyzieulx , Lieutenant Général des Atmées
de Sa Majefté , Chevalier de fes Ordres , &
Miniftre d'Etat , ayant le département des affaires
étrangeres.
Le Chevalier Chauvelin , Lieutenant Général
des Armées du Roi , Commandant les troupes de
Sa Majefté qui font en Corfe , & fon Miniftre PleJUIN.
183 -1751.
nipotentiaire à Génes , a été nommé Cominandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , à
la place du feu Marquis de Chépy.
Le Roi a accordé à M. Chauvelin , Intendant
de la Généralité d'Amiens , la Charge d'Intendant
des Finances , qui vaquoit par la mort de M. Orry
de Fulvy.
Sa Majesté a nommé Intendant de la Généralité
d'Amiens , M. d'Aligre de Boiflandry , Intendant
de la Généralité de Pau , & M. Megret d'Eti
gny , Maître des Requêtres , Intendant de celle
de Pau.
BENEFICES DONNE'S.
LE
E Roi a nommé PAbbé du Bourg , Grand Vi→
caire de Cahors , à l'Abbaye d'Orbais , Ordre
de Saint Benoît , Diocèle de Soiffons . L'Abbé Gi
rard , du Diocèfe de Lyon , à l'Abbaye de Solignac
, Ordre de Saint Benoît , Diocèle de Limoges
, & l'Abbé de Vallal de la Quézie , Grand
Vicaire de Sarlat , à l'Abbaye de Saint Amand de
Coly , Ordre de Saint Auguſtin , Diocèſe de Sarlat,
La Compagnie des Indes a reçû depuis quelques
jours , des lettres de Pondichery , du mois d'Oc
tobre dernier , qui l'ont inftruite de plufieurs avan
tages remportés par fes troupes fur celles de deux
Princes Maures du pays , & qui lui donnent de
grandes espérances d'une paix prochaine . Ces
guerres ont pris leur origine en 1740 , par une in
vafion des Marattes dans la Province d'Arcatte ,
où ondichery fe trouve fitué. Ils battirent &
firent prifonnier Chanderfaëb , Prince du pays ,
fous l'autorité du grand Mogol , & de Nizam ,
184 MERCURE DE FRANCE.
alors Soubab des Royaunies de Golconde & d'Aurengabad
, l'un des plus puiffans Vaffaux de l'Empire
, qui même s'en étoit rendu comme indépendant.
La famille de Chanderfaëb le réfugia dans
Pondichery , & y trouva un afile , malgré les menaces
& la puiffance du Général Maratte , M. Dumas
, Gouverneur des Etabliflemens François de
F'Inde , crut qu'il étoit de l'honneur & de l'intérêt
de la Nation , de ne pas abandonner à fon infor
tune la famille d'un ancien & fidéle Allié : il s'intéreffa
même pour lui auprès des Marattes , de
qui M. Dupleix a enfuite obtenu la liberté. Anaverdikan
, Seigneur Maure , profita de la détention
de fon Maître , pour ufurper fa Principauté. Hl fe
montra dès- lors notre ennemi , & chercha les occafions
de traverſer notre Commerce , en haine de
notre ancienne alliance avec Chanderfaëb . Nous
recherchâmes inutilement à nous affûrer de fon
amitié par des traités ; il les a rompus toutes les
fois qu'il a cru pouvoir le faire impunément . Il a
furpris en pleine paix des Officiers François , qu'il
n'a rendus qu'après leur avoir fait effuyer les plus
cruels traitemens pendant fix mois ; il a envoyé fes
troupes contre nous lors des fiéges de Madras &
de Pondichery , enfin il a fait entrer dans fon alliance
& dans fes projets contre nous , le fils naturel
de Nizam , nommé Nazerfingue , qui lui
avoit fuccedé, au préjudice de fon petit - fils légiti
me. Ce dernier , nommé Mouzaferfingue , ayant
fait déclarer Nazerfingue rebelle , & obtenu du
Grand Mogol l'inveftiture des Etats de Nizam ,
leva un Corps d'armée confidérable , & rechercha
en même tems notre alliance & celle de Chanderfaëb
, devenu libre . Nos intérêts communs nous
unirent. Anaverdikan fut tué dans cette guerre ,
dont tous les avantages furent dûs à nos troupes.
JUIN. 1751: 185

On étoit fur le point d'en profiter pour conclure
un accommodement avec Nazeifingue , lorfque
celui- ci ayant engagé fon neveu à avoir une entrevûe
avec lui , le faifit de fa perfonue , & le retint
prifonnier. Nazeifingue s'approcha enfuite de
Pondichery avec une armée nombreuſe , mais fans
ofer rien entreprendre . Le défaut de vivres & de
fourages , la défertion & les maladies ont fait fondre
cette armée , & Nazeifingue , harcelé par nos
détachemens , a pris le parti de fe retirer à Arcatte.
Nos troupes l'ent fuivi & ont battu fous Giugi le
refte des fiennes , commandées alors par un fils
Anaverdikan . Profitant du défordre & de l'épouvante
de l'ennemi , Mrs Dauteuil & de Buffy
fe font rendus maîtres de la Ville le même foir , &
des Forts la nuit fuivante , quoique la Place foir
Eforte par fa fituation & par fes ouvrages. Nous y
avons trouvé beaucoup d'Artillerie & de munitions
guerre . Sa prfition , à dix lieues de Pondichery
, rend cette conquête importante ; elle eft du
domaine de Chanderfaëb , & doit avoir été remife
en fa poffeffion.
de
Pendant que Nazerfingue étoir campé près de
Pondichery , il a envoyé fes ordres aux Gouverneurs
particuliers des Villes de Mazuliparam & de
Yanaon , d'en chaffer les Employés de la Compagnie
, & de mettre les fcellés fur fes Loges ou
Comptoirs , & fur les effets qui y étoient . M. Dupleix
, informé de cet événement , a fait partir fecrettement
par mer , un détachement de deux
cens hommes , qui s'eft rendu maître de Mazulipatam
, fans réfiftance , & y a trouvé la Loge &
les effets de la Compagnie dans le même état que
fes Employés les avoient laiffés. On a fçû que le
peu d'effets , qui étoient dans celle de Yanaon Jo
avoient été pillés.
186 MERCURE DE FRANCE.
Cette guerre a coûté jufqu'à préfent fort pen
d'Européens à la Compagnie . Toutes les lettres de
l'Inde lui annoncent une paix prochaine . Les Seigoeurs
Maures font rebutés par deux campagnes
pénibles & malheureufes. Ils voyent lears terres
ruinées par la guerre ; ils n'y ont d'ailleurs aucun
intérêt,& font peu attachés à Nazerfingue : ils fçavoient
que nos troupes s'approchoient d'Arcatte ,
& ils paroiffoient les y defirer , afin d'être en état
de contraindre Nazerfingue de faire une paix qui
rétabliffe la tranquillité générale dans le pays.
Le Comte Dauteuil , Commandant , & M. de
Buffy , fe font extrêmement diftingués , ainſi que
Mrs de la Touche , Gallar , Law , de Caix , Pradeau
, Kêne , Saint- George , Verti & le Normant,
Officiers. Leur fermeté à rempli le ſoldat de confiance
; il n'a connu aucun danger avec eux , &
s'eft porté partout avec une intrépidité que l'ennemi
n'a pû foutenir .
Malgré le préjudice que la guerre caufe toujours
aux affaires du commerce , la Compagnie attend
cette année des retours confidérables de l'Inde.
Le 13?
les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quatre-vingt- dix livres ; les
Billets de la premiere Loterie Royale , à fix cens
quatre-vingt quinze ; ceux de la feconde n'ont
point de prix fixe.
JUIN
187
1751.
L
s és és és és és is és is és és
MORT S.
E 14 Mars mourut à Nancy Jean- Louis ,
Comte de Bourcier , Baron de Montureux
& de Mervaux , Seigneur d'Arracourt , & c .
Confeiller d'Etat , & Procureur Général du Roi ·
en fa Cour fouveraine de Lorraine & Barrois ; &
fut inhumé avec pompe le 16 dans l'Eglife des
Minimes de cette Ville , en la Chapelle de fa famille.
Il étoit né à Luxembourg , le 12 Mai 1687 ,
fut fait en 1910 Avocat Général à la Cour Souve
raine de Lorraine , & à l'ouverture du Palais de
la même année , ii prononça fa premiere harangue
, qui a été imprimée , de même que la plûpart
de celles qu'il a prononcées dans la fuite . Il obtint
en 1712 , des provifions en furvivance de la Charge
de Procureur Général , poffedée par fon pere , &
la même année ce dernier Magiftrat , ayant été
envoyé par le Duc Léopold , en qualité de Plénipotentiaire
au Congrès d'Utrecht , le Comte de
Bourcier, fon fils , eut ordre de le faivre pour
pouvoir le former dans l'Art de la négociation. Il
fut fait Confeiller d'Etat en 1716 , Maître des
Requêtes , & Confeiller au Confeil des Finances
en 1721 ; eut dans le même tems la furvivance de
Premier Préſident de la Cour Souveraine de Lorraine
, & il en prêta ferment entre les mains du
Duc Léopold , qui l'envoya en 1723 en Cour de
Rome , pour y faire reconnoître par le Saint Siege
le droit de la Cour Souveraine , de connoître du
poffeffoir des Benefices . L'affaire fut terminée à la
fatisfaction du Prince . La famille de ce Magiſtrat ,
Auteur de plufieurs ouvrages , eft originaire du
188 MERCURE DE FRANCE.
Comté de Vaudemont , en Lorraine ; & doit être
diftinguée d'une ancienne Maifon de ce nom
dont étoit Henri Bourcier , Marquis de Saint
Aulnez , nommé Chevalier des Ordres du Roi en
1651 , Lieutenant Général de fes Armées , Gouverneur
de Leucate.
Le 18 , Anne le Gout , veuve de Pierre- Antoine
Rouillé , Préfident Honoraire du Grand Confeil
& Maître des Requêtes honoraire , mourut à Paris
dans un âge avancé.
Le 30 , mourut à Paris , à dix heures du foir ,
Louife Julie de Malliy , née au mois de Mars
1710 , veuve de Louis Alexandre Comte de Mailly
, Capitaine Lieutenant des Gendarmes Ecoflois ,
frere aîné de Louis , Comte de Mailly , Chevalier
des , Ordres du Roi , Lieutenant Général de fes
Armées , Premier Eçuyer de Malame la Dauphi
ne. Elle étoit fille de Louis de Mailly , Marquis
de Néelle , & Chevalier des Ordres du Roi, &
d'Armande- Felice de la Porte - Mazarin . La Maifon
de Mailly , l'une des plus anciennes du
Royaume , étoit connue avec diftinction dès
l'an 800 , fous le Regne de Charlemagne , fuivant
l'Hiftoire de Poitou , qui nous apprend , que vers
ce tems- là , Guillaume , Vicomte de Sanfay ,
petit fils du Comte de Poitou , époula Marthe , de
la Maifon de Mailly , dont vint quelques degrés
après , Agnès de Sanfay , femine de Guillaume ,
Tête d'étoupe , Duc de Guyenne .
Le 31 , Frederic- Louis d'Angleterre , Prince de
Galles , & Electoral d'Hannover , mourut à Lon
dres , après quelques jours de maladie , âgé de
quarante quatre ans & deux mois .
Ce même mois mourut à Paris Charles- Henri- Phi
lippe,Vicomte de Montboiffier, Brigadier des Armées
du Roi, né le 13 Mars 1719, fils puîné de PhilippeJUIN,
1751. 189
.
Claude , Marquis de Montboiffier , Capitaine-
Lieutenant de la feconde Compagnie des Moufquetaires
du Roi , Lieutenant Général de fes Armées ,
& de Marie Anne- Geneviève de Maillé .Il n'a point
laiffé d'enfans de Magdeleine Charlotte Boutin ,fa
femme , qu'il avoit épousée le 26 Février 1748. La
Maifon de Montboiffier tenoit un haut rang dès
le onzième fiécle , puifque vers l'an 1000 , Hugues
- Maurice , furnommé le Découfu , Seigneur
de Montboiffier , en Auvergne , fonda l'Abbaye
de Saint Michel de la Clufe , en Piémont, Cet
Hugues-Maurice étoit le trifayeul d'Heraclius de
Montboiffier , Archevêque de Lyon , que l'Empereur
Fréderic I , en qualité de Roi de Bourgogne
, déclara par une Bulle , du 18 Novembre
1157 , Exarque du Royaume de Bourgogne , avec
tous les droits de Régale fur la Ville de Lyon , &
dans fon Archevêché , au delà de la Saone , ce qui
caufa entre l'Archevêque & le Comite de Forez ,
qui fe qualifiot Comte de Lyon , des differends
qui furent terminés l'an 1173. Le Comte céda à
P'Archevêque & à fon Chapitre la Comté de
Lyon , avec la Juftice , & eu échange il reçut onze
cens marcs d'argent & plufieurs Terres . Depuis
cet échange les Chanoines ont le titre de Comtes
de Lyon , qui leur a été confirmé par deux Décla
rations du Roi Philippe le Bel.
Les Avril , Elifabeth Maxwel- Rattray , veuve
de George Rattray , Colonel au Service de
France , & Gentilhomme de la Chambre de Jacques
II , Roi de la Grande Bretagne , mourut à
Saint Germain- en- Laye , âgée de 97 ans
Le 23 , Jacques- François- Léonor Goyon de
Matignon , dit Grimaldi , Duc de Valentinois &
d'Eftouteville , Pair de France , Prince de Monaco,
Sire de Matignon , Comte de Thorigny , Lieute,
190 MERCURE DE FRANCE.
mou
nant Général en Baffe - Normandie , ci - devant
commandant les Armées du Roi à Monaco ,
rut à Paris âgé de 62 ans . Il étoit fils de Jacques
Goyon , Sire de Matignon , Comte de Thorigny,
Seigneur du Duché d'Eftouteville , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant Général de ſes Armées
, & de la Baffe- Normandie , Gouverneur des
Villes & Châteaux de Cherbourg , Grandville ,
Saint Lo & Ile de Chauzé , & de Charlotte de
Matignon , fa niéce , Comteffe de Thorigny
& avoit pour bifayeul Jacques Goyon , Sire de
Matignon , Comte de Thorigny , Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
Général & Commandant en Chef dans la haute &
baffe Guyenne , Maire de Bordeaux , Gouverneut
de Cherbourg , fi célèbre fous les Rois Charles IX.
Henri III. & Henri IV.
Le Duc de Valentinois fortoit d'une des plus an
ciennes & des plus illuftres Maifons de Bretagne ,
dont la filiation eft prouvée depuis Etienne Goyon,
Seigneur de la Roche- Goyon & de Plevenou , qui
vivoit en 1209 , & qui laiſſa veuve Luce , Dame de
Matignon, vivante en 1225. Etienne Goyonu'étoit
pas le premier de fon nom , & avoit des ancêtres
connus dès l'an 1075 .
Le 8 Mai , Louis de Frie , Marquis de Planes ,
appellé le Marquis de Prie , non Aimard , comme
l'a dit la Gazette de France , Chevalier des
Ordres du Roi , Parrain de Sa Majesté , Brigadier
de fes Armées , Lieutenant Général de la Province
de Languedoc , Gouverneur de Bourbon- Lancy ,
ci devant Ambafladeur Extraordinaire à Turin ,
mourut au Château de Verfailles , âgé de 78 ans ,
fans poftérité. C'eft en fa faveur que la Seigneurie
de Planes , en Normandie , Diocéfe de Lizieux )
a été érigée en Marquifat , avec union de celle de
། ཀ
་།
t
JUIN. 1751. 191
Courbépine , par Lettres Patentes , données au
mois de Février 1724. Cette Maifon eft l'une des
plus anciennes de la Province de Berry , où elle
étoit connue dès le onzième fiécle , & qui a donné
à l'Eglife un Cardinal , & à l'Etat un Grand Maître
des Arbaleſtriers , un Grand Pannetier , deux
Grands Queux de France , & un Chevalier de
POrdre du Saint Efprit. Le Marquis de Prie avoit
époufé en fecondes nôces , les Juin 1744 , Anne
de Biodos , fille de Jean de Biodos , Marquis de
Cafléja , Gouverneur de Toul , & a laiffé pour
frere , Léonor François de Prie , dit le Comte de
Prie , ancien Capitaine de Cavalerie , reçû en
$ 1723 Chevalier de l'Ordre de Saint Lazare ; quia
eu de fa femme , Marie - Magdeleine- Genevieve
Loquet de Tolleville , Louis , Marquis de Prie ,
né le 25 Février 1734. Le Roi a donné le Gouver
nement de Bourbon - Lancy , vaçant par la mort
du Marquis de Prie , au Comte de Prie , Moufque
taire , âgé de 16 à 17 ans ,
fon neveu .
Le même jour , mourut à Paris Jeanne - Elifabeth
Relard de Fontenay , époufe de Thomas-Urbain
Mauffion , Seigneur de Candé, Confeiller au Grand
Confeil.
Le 9 , Michel- Georges Fournier , Abbé Com
mandataire de l'Abbaye Royale de Notre - Dame
de Grandchamp , Confeiller en la Chambre Sou-,
veraine du Clergé , pour la Ville de Soiffons
mourut dans fa foixante- uniéme année.
Na.Dans le Mercure du mois de Mars dernier , à,
l'article du mariage de Jean- Claude Palamedes ,
Marquis de Forbin - Gardane , du 19 Janvier dernier
,il y a erreur fur le nom de Baptême de la
Dame fon époufe ; elle s'appelle Clotilde-Adelaide
de Felix - Greffer , & non pas Pierrete-Augustine ,
& elle est fille de Pierre de Felix de Greffer , Che
102 MERCURE DE FRANCE.
valier , Comte de Villarfouchard , Seigneur de la
Ferratiere , & de Dame Marie- Anne de Laugier.
La Maiſon de Felix eft originaire de la Ville de
Turin en Piémont . On a inferé dans le Mercure
du mois de Septembre 1748 , un précis de l'ancienneté
de la noblefle de cette Maiſon , à l'occafion
de la mort de Paul de Felix de Greffet , Chevalier
, Comte de Villarfouchard , Seigneur de la
Ferratiere , ayeul de la Marquife de Forbin , qui
donne lieu à cet article , & l'on y a fait voir comment
la Maiſon de Felix eft une branche de l'illuſ
tre Maiſon de Grimaldi,
La Maiſon de Felix a contracté des alliances avec
les plus confidérables Maifons d'Italie , telles que
les Maifons d'Orfini , de Montferrat , de Saluces ,
de Sanfeverino , & autrès.
Divers Auteurs parlent de cette Maiſon , comme
Philibert Pingon , la Chieza , Carigliani ,
Charles de Granpré , Tristan l'Hermite , &c .
ARRESTS
A à
NOTABLES.
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 16
Mats , qui fixe à quinze livres par millier pefant,
non compris les quatre fols pour livre , les
droits d'entrée dans le pays conquis , fur le fer
fendu en verges & vergillons , venant de l'étranger,
au lieu du droit de dix livres , fixé
du Confeil du 10 Avril 1702.
par l'Arrêt
AUTRE du 2 Avril , portant réglement pour
l'adjudication des baux de la feconde moitié des
Octrois , lorsqu'il furvient des enchéres de tiercement
ou de triplement dans les Siéges des Elections.
AUTRE
JUI N. 193 1751 .
AUTRE du 13 , fervant de réglement pour
le recouvrement des droits d'Amortiflement &
Franc fief.
AUTRE du 17 , portant qu'il fera inceffamment
procédé au recouvrement des fommes dûes
à Sa Majefté par les acquéreurs d'Offices de Réceveurs
& Contrôleurs des Octrois & autres Offices
de la même nature.
DE PAR LE ROI. Nicolas - René Berryer
Chevalier , Confeiller d'Etat , Lieutenant Général
de Police de la Ville , Prevôté & Vicomté de Paris ,
Commiflaire en cette partie .
Le Roi ayant , par fon Ordonnance du premier
Février dernier , ordonné l'affemblée de tous les
bataillons de Milice , & étant néceffaire de fixer
le jour & le lieu où doit fe tenir l'affemblée du bataillon
de Milice de la Ville de Paris : Vu ladite
Ordonnance , enſemble les ordres particuliers à
nous adreffés par M. le Comte d'Argenfon , Miniftre
& Secretaire d'Etat , ayant le Département
de la guerre , nous ordonnons que tous les foldats
du bataillon de Milice de la Ville de Paris , feront
tenus de le rendre le 8 Mai prochain , à Aubervilliers
, à l'effet d'y demeurer affemblés pendant le
tems prefcrit par l'Ordonnance du Roi du premier
Février dernier , à peine contre ceux qui y manqueront
, d'être arrêtés partout où ils fe trouveront
, & d'être punis conformément à l'article II .
de l'Ordonnance de Sa Majefté du premier Mars
1750. Fait à Paris le 17 Avril 1751. Signé, BERRYER .
Et plus bas , par Monfeigneur , Charlet.
ORDONNANCE DU ROI , du 25,
Concernant les Spectacles des Comédies Françoife
& Italienne.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
NOUVEAU REGLEMENT
Pour l'Académie Royale de Chirurgie , donné
le Roi. Du 18 Mars 1751 .
par
DE PAR LE ROI ,
A Majefté , voulant donner à fon Académie
S de Chirurgie de nouvelles marques de fou affection
, & de l'attention particuliere que S. M.
donne à ce qui peut coucourir à fes progrès , elle
a réfolu le prefent Reglement qu'elle veut & entend
être oblervé , ainfi qu'il s'enfuit .
ART. I. L'Académie de Chirurgie demeurera
toujours fous la protection du Roi ; elle recevra
les ordres de Sa Majefté par celui des Sécretaires
d'Etat qui aura dans fon Département les autres
Académies.
II. Le Premier Chirurgien du Roi fera Préſident
né de l'Académie ; il aura infpection fur tour ce
qui la regardera ; il en dirigera les travaux , en fera
obferver les Réglemens , il ouvrira les Séances
aux heures marquées ; il préfidera aux Aſſemblées ,
recueillera les fuffrages , prononcera le réſultat
des Délibérations ; il nommera les Commiffaires
pour l'examen des ouvrages qui feront préfentés ;
il vifera toutes les Expéditions du Secretaire , ain.
fi que tous les Actes concernant la recette & la dépenfe
de l'Académie .
III. L'Académie fera divifée en quatre Claffes.
La premiere fera compolée de quarante Académiciens
qui auront le titre de Confeillers du
Comité .
La deuxième fera compoſée de vingt Académi
erens qui auront le titre d'Ajointš au Comité.
JUIN.
1751. 195
\
La troifiéme fera formée par tous les autres
Maîtres en Chirurgie de Paris qui ne feront pas
des deux premieres Claffes , avec la qualité d'Académiciens
libres.
Enfin il y aura une quatriéme Claffe d'Académiciens
fous la dénomination d'Affociés , tant
François qu'étrangers.
IV. Le Lieutenant du Premier Chirurgien du
Roi & le Bibliothéquaire du Collège de Chirurgie,
feront toujours du nombre des quarante Académiciens
de la premiere Claffe.
V. Les quatre Prevôts & le Receveur de S. Côme
, lorsqu'ils ne feront pas tirés du nombre des
quarante Académiciens de la premiere Clafle ,
jouiront néanmoins de tous les droits , honneurs &
diftributions , defquels ces quarante Académiciens.
doivent jouir , & ce , tant qu'ils feront en charge
feulement, & fans qu'ils puiflent être cenfés Membres
du Comité.
VI. Les Officiers de l'Académie feront toujours
choifis dans le nombre des quarante Académiciens
de la premiere Claffe. Ces Officiers feront un
Directeur , un Vice- Directeur , un Secretaire , un
Commiffaire pour les Extraits , un fecond Com
miflaire pour les correfpondances , & un Tréforier.
VII. Parmi ces Officiers , il n'y aura que le Secretaire
& le Tréforier qui feront perpétuels , les
autres feront électifs , ainsi qu'il fera dit ci -après.
VIII. Le Directeur , & à fon défaut le Vice Directeur
, & au défaut de celui- ci , le Secretaire ,
tiendront la place du Préfident & rempliront dans
les Affemblées les fonctions , lorfqu'il fera abfent.
IX . Le Secretaire fera chargé d'écrire fur un
registre , deftiné à cet ufage , les délibérations de
P'Académie , & il en délivrera les expéditions. II
fera tous les ans l'hiftoire raifonnée des différens
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
Mémoires qui auront été approuvés par l'Acadé
mie au commencement de chaque année , & après
un mûr examen , elle en ordonnera l'impreſſion
lorfqu'elle le jugera convenable.
X. Tous les Titres , Mémoires & Regiſtres de
l'Académie , à l'exception de ceux de recette & de
dépenfe, qui resteront entre les mains du Tréforier,
feront déposés dans une armoire dont le Secretaire
gardera la clef.
XI. Les Mémoires , Lettres & ouvrages qui, feront
adreffés à l'Académie , feront remis d'abord
entre les mains du Commiffaire pour les Extraits ,
qui en fera l'extrait , pour en rendre compte à l'Académie
dans la plus prochaine affemblée. Il fera
auffi chargé de lui faire part de la même maniere
des Livres nouveaux qui paroîtront , tant dans le
Royaume , que dans les pays étrangers , fur tout
ce qui pourra avoir rapport à la Chirurgie. Ces
Extraits feront rendus fidélement & fans aucune
critique de la part du Commiffaire qui indiquera
fimplement les vûes dont on pourra profiter.
XII, Le Commiffaire pour les correfpondances
répondra aux lettres des Affociés étrangers & autres
, qui auront écrit à l'Académie ; il fera obligé
de communiquer fes réponses à l'Académie , avant
de les envoyer .
XIII . Le Lieutenant du Premier Chirurgien du
Roi , remplira toujours en cette qualité , la place
de Tréforier perpétuel de l'Académie .
XIV . Le Tréforier fera chargé de la recette &
dépenfe des fonds de l'Académie ; il en tiendra un
regiftre qui fera vifé & paraphé par le Préfident . Il
fera auffi chargé par un état figné de lui & du Préfident
, des meubles , machines & inftrumens appartenans
à l'Académie , & à mesure que le nomJUIN.
1751. 197
bre en augmentera , ils feront portés ſur cet Etat ,
lequel fera recollé au mois de Décembre de chaque
année.
XV. Les Conſeillers du Comité feront tenus de
fournir chaque année un ou deux Mémoires ; la
place de ceux qui pafferont deux ans fans ſe conformer
à cette difpofition , à moins qu'ils n'ayent
eu des raifons légitimes pour en être difpenfés ,
fera déclarée vacante , & on procédera à l'Election
d'un nouveau Conſeiller , après en avoir prévenu
le Préſident . Il en ſera ufé de même à l'égard
de ceux qui ſans excuſes valables auront manqué
trois mois de fuite à fe trouver aux Aſſemblées.
XVI. Les quarante Confeillers de la premiere
Clafle , & les vingt Adjoints du Comité , qui compofent
la feconde , formeront enſemble le Comité
perpétuel de l'Académie . Les membres de ce Comité
auront tous voix délibérative dans les affaires
qui concerneront l'Académie ; mais lorſqu'ils s'agira
de l'élection des Confeillers , les Confeillers
feuls auront voir .
XVII, LesAcadémiciens libres auront ſéance dans
toutes les Aſſemblées ordinaires de l'Académie ;
ils pourront y lire des Mémoires , & pour conſtater
leur affiduité aux Affemblées , ils figneront à
chaque Séance à laquelle ils affifteront , fur un regiftre
deſtiné à cet effet , qui fera tenu par le Tréforier.
Ce regiftre fera confervé dans les Archives ,
pour y avoir recours en cas de beſoin .
XVIII. Dans la Claffe des Académiciens Affociés
pourront être compris des Chirurgiens des
Provinces du Royaume , & des pays étrangers ,
qui fe feront diftingués dans leur profeffion , & qui
auront fait part de leurs découvertes & de leurs
obfervations particulieres.
XIX. Pour remplir les places de Directeur ,
iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Vice-Directeur , & celles de Commiffaires pour
les Extraits & pour les correfpondances , le Comimité
élira chaque année par la voye du fcrutin ,
trois Sujets pour chacune defdites places , lefquels
feront propofés à Sa Majefté , qui fera fuppliée
d'en choisir un des trois.
Ces Officiers , & principalement le Commiffaire
des Extraits & celui des Correfpondances , pourront
, fous le bon plaifir du Roi , être continués
plufieurs années de fuite , lorfque l'Académie le
jugera convenable au bien de fon ſervice .
XX. Lorfqu'il y aura une place vacante dans la
premiere Claffe , les Confeillers choifiront par
fcrutin rrois fujets dans la feconde , & Sa Majeſté
fera fuppliée d'en nommer un des trois .
XXI. Il en fera de même lorsqu'il viendra à vacquer
une place parmi les Adjoints au Comité ; les
Confeillers & les Adjoints choifiront par fcrutin ,
trois des Maîtres en Chirurgie , Académiciens libres,
qui auront fourni des Mémoires ou Obferva.
tions , pour en être nominé un par Sa Majefté.
XXII. Lorfque Sa Majesté aura fait choix d'un
des Sujets propofés , l'Académie en fera inftruite
par le Secretaire d'Etat.
XXIII . Quant à la nomination des Académiciens
Affociés étrangers , lorſque l'Académie aura
délibéré fur leur Affociation , & que cette Affocia
tion aura paffé à la pluralité des voix , Sa Majefté
fera fuppliée de vouloir bien la confirmer,& l'Academie
fera pareillement inftruire par le Secretaire
d'Etat de la confirmation faite par S. M.
XXIV . L'Académie s'occupera à perfectionner
la théorie & la pratique de la Chirurgie par des
recherches & des découvertes fur la phyfique du
corps humain, & fur les caufes , les effets & les indications
des maladies Chirurgicales. Elle s'atta
JUI N.
199 1751.
401
chera fur- tout à marquer avec précision les cas
dans lefquels on doit faire ou omettre les opérations
, le tems & la maniere de les pratiquer , ce
qui doit les précéder & ce qui doit les fuivre . Elle
indiquera les remédes chirurgicaux convenables à
chaque maladie , & les raifons qui auront déterminé
à les employer .
XXV. Elle aura foin de recueillir les obfervations
ou les defcriptions des maladies chirurgica .
les qui auront paru extrordinaires , ou pour lef
quelles on aura employé des remédes particuliers
& des opérations nouvelles .
XXVI. Elle donnera l'hiftoire des pratiques &
l'origine des méthodes qu'on leur a fubftituées ,
en obfervant les raifons de préférence qui ont fait
adopter celle-ci .
XXVII , L'Académie recevra tous les Mémoires
qui lui feront adreffés , & après les avoir examinés
, elle en fera l'ufage qu'elle croira le plus propre
à remplir fon objet.
XXVIII. Elle s'affemblera régulierement le
Jeudi de chaque femaine , au College des Maîtres
en Chirurgie , ainfi qu'elle l'a fait jufqu'à préfent.
Lorfqu'il fe trouveraune Fête le Jeudi , elle vacquera
cette femaine ; elle vacquera auffi pendant la
quinzaine de Pâques . Les féances feront de deux
heures , depuis trois jufqu'à cinq.
XXIX. Outre ces Aflemblées ordinaires , il y
en aura d'extraordinaires , fuivant l'exigence des
cas , lorfque le Préfident le jugera à propos. Ces
Affemblées feront convoquées par un billet circulaire
du Directeur.
XXX . Les Académiciens Confeillers & Adjoints
auront leurs places marquées , fuivant l'ordre
de leur réception à l'Académie ; & dans les
délibérations , ainfi que dans les élections
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
ils donneront leurs fuffrages fuivant le mêmeordre.
XXXI . Le Comité ne pourra délibérer valable.
ment qu'il ne foit au moins compofé de vingt- cinq,
tant Confeillers qu'Adjoints. Tout s'y décidera à la
pluralité des voix .
XXXII . Les délibérations qui auront été priſes,
feront enregistrées , il fuffira qu'elles foient fignées
du Préfident & du Secretaire. Mais la fignature
du Tréforier fera encore néceffaire , lorfqu'il s'agira
des fonds de l'Académie
XXXIII . Dans les Affemblées ordinaires , lorfque
le Commiffaire des Extraits aura fait part à
Affemblée , des Lettres , Mémoires & Ouvravrages
, dont il aura eu à lui rendre compte ; quele
Commiffaire des Correfpondances aura commu
niqué les réponfes qu'il aura été chargé de faire
par ordre de l'Académie , & qu'elles auront éé
approuvées , ou reformées , on délibérera auffi -tôt
fur la réponse que l'on devra faire aux nouvelles
Lettres & Ecrits qui paroîtront moins importans.
Quant aux Ouvrages qui mériteront plus d'atten
tion , il en fera fait un état par le Secretaire für
un Regiftre deftiné à cet effet , pour les remettre à.
l'examen à leur tour. On lira enfuite les Mémoires,
felon l'ordre du Regiftre; chaque Mémoire fera lû
deux fois ; on ne pourra y faire des Qbfervations .
qu'à la feconde lecture . Si après la feconde lecture.
on juge que l'Ouvrage dont il s'agira mérite encore
un examen plus particulier , il fera donné à un ou
plufieurs Académiciens , nommésCommiffaires à cet
effet , par le Préfident ou lé Directeur , & ils feront
leur rapport à l'Académie dans un tems marqué :
les Commiffaires ne pourront différer leur rapport
au- delà de ce tems , fans une permiffion exprelle
de l'Académie & dans le cas où ils auroient
JUIN. 1751. 201
befoin de quelques éclairciffemens de la part des
Auteurs des Mémoires , ces éclairciffemens feront
lús auffi à l'Académie.
XXXIV . Les Mémoires qui auront été lûs , &
que les Auteurs auront réformés fur les Obfervations
qui auront pû être faites , feront remis in--
ceffament au Secretaire , lequel y mettra fon apoftille
avec la date du jour auquel chaque Mémoire
aura été lû.
XXXV. Chacun pourra faire fes Obfervations
fur tout ce qui aura été dit , lû ou propofe dans
les Affemblées , après néanmoins qu'il en auras
pris l'aveu du Préfident.
XXXVI . Le Préfident ou celui qui tiendra fa
place veillera exactement à ce que tout fe pafledécemment
dans les Affemblées , & il lui fera
permis dé renvoyer fur le champ de l'Affemblée
celui ou ceux qui y cauferont du trouble , mênie
de leur faire ôter par délibération de la Compagnie.
le droit d'y affifter , foit pour un tems , foit même
pour toujours , fuivant l'exigence des cas ..
XXXVII. Sur les fonds que le feu Sieur de
la Peyronie , Premier Chirurgien du Roi , a
légués par fon Teftament à l'Académie de Chirurgie
, il fera diftribué conformément à fes intentions
, chaque jour d'Aflemblée ordinaire ,
un Jetton à chacun des quarante Confeillers du
Comité. Lorsqu'il s'en trouvera d'abfens ou qui
arriveront après l'heure fixée par l'article fuivant ,
leurs Jettons feront partagés , conformément aux
intentions dudit Sieur de la Peyronie ; c'eſt- àdire
, que la moitié en appartiendra au Secretaire
, & que l'autre moitié fera diftribuée aux
Adjoints arrivés dans l'efpace de tems marqué
en obfervant leur rang d'ancienneté , & à raifon
d'un Jetton chacun. L'ancienneté des Adjoints
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Le comptera du jour qu'ils auront été reçus à la
Place d'Adjoints , & non pas de la date de leur
Réception au Collège de Chirurgie .
XXXVIII. Le Tréforier aura , à l'effet de ce
que deffus , un Regiftre fur lequel les Confeillers
& les Adjoints du Comité figneront en
entrant ; à trois heures & un quart préciſes , il
fignera immédiatement après le dernier Acadé
micien arrivé , & il tirera une ligne fous fa fignature
: ceux qui viendront après la ligne tirée ,
ne feront plus admis à la diftribution des Jettons .
XXXIX Lorfque les Prevôts & le Receveur de S.
Côme fe trouveront en même-tems Académiciens
de la premiere Claffe , ils n'auront dans les Affemblées
de l'Académie qu'un feul Jetton comme
Les autres Confeillers : mais s'ils ne font point
Académiciens du Comité , les Jettons qu'ils recevront
en qualité de Prevôts & de Receveur , ne
changeront rien à la diftribution ordinaire , &
feront fournis au de-là des quarante fur les fonds
de l'Académie.
XL. La diftribution des fettons ne fe fera
qu'après la Séance de l'Académie.
XLI. Pour perfectionner de plus en plus les
progrès de la Chirurgie , & exciter l'émulation,
non feulement parmi les Chirurgiens du Royaume
, mais même parmi ceux de toute l'Europe ,
Académie propofera chaque année une Queftion
Chirurgicale , & le prix fondé par le feu Sieur de
la Peyronie fera donné à celui qu'elle jugera
avoir traité cette Queſtion avec le plus de fuc
ટેડ.
XLII. L'Académie choifira la Queſtion dans
le nombre de celles qui lui feront indiquées par
les Académiciens qui auront été nommés pour
La propofer ; & celle qui aura été choiſie ſera
JUIN.: 1751 .
203
annoncée au Public dans le courant du mois de
Janvier de chaque année. Toute perfonne de
quelque qualité & condition qu'elle puiffe être ,
pourra prétendre au prix , on n'en excepte que
les Membres de l'Académie.
XLIII. Le Sécretaire recevra les Mémoires
pour le prix jufqu'au dernier jour de Janvier
de l'année qui fuivra celle où la Queſtion aura
été propofée. Chaque Auteur aura foin d'y mettre
une marque diftinctive , comme Paraphe , Devife
ou Signature ; cette marque fera couverte
d'un papier blanc , collé & chacheté , qui ne fera
levé que dans le cas de préférence pour le prix.
XLIV . Le Préfident de l'Académie nommera
des Commiffaires du Comité pour l'examen des
Mémoires préfentés ; ils en rendront compte
dans une affemblée particuliere qui fe tiendra à
cet effet , & le prix ne fera adjugé qu'au Mémoire
qui aura deux tiers des Suffrages du Comité . Si
les Commiffaires jugent que les Auteurs des Mémoires
n'ayent pas rempli l'objet de la Queftion ,
le prix fera remis à une autre année , & dans ce
cas il fera double .
XLV. Le Prix fera une Médaille d'or de la va
leur de soo . 1. qui fera délivrée à l'Auteur en perfonne
, ou à celui qu'il aura chargé de la recevoir
, il fera néceffaire de représenter la marque:
diftinctive avec une copie au net du Mémoire:
couronné.
XLVI. La Piéce qui aura remporté le Prix fera
imprimée en entier ; on pourra fe contenter de
donner des Extraits de celles qui en auront le plus
approché.
XLVII. Le Prix fera proclamé dans la Séance
publique que l'Académie tiendra le premier
Jeudi d'après la Quinzaine de Pâques. Les Acam
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
démiciens pourront dans cette même Affemblée
lire les Mémoires de leur compofition qu'ils croiront
intéreffer le Public , après toutefois en avoir
obtenu le confentement .
XLVIII . Aucun des Académiciens ne pourra
prendre cette qualité , dans les Ouvrages qui n'auront
pas été approuvés par l'Académie . Ceux qui
contreviendront au préfent Article , feront exclus
de plein droit de l'Académie.
XLIX. Veut Sa Majefté que le préfent Réglement
foit lû dans la premiere Affemblée de l'Aca
démie , & tranſcrit´en entier à la tête de ſes Regiftres
; & en cas de contravention , S. M. fe
réferve d'y pourvoir fur le compte qui lui en fera
rendu.
Fait à Versailles le dix -huitième jour de Mars
mil fept cent cinquante-un. Signé LOUIS , &plus
bas , DE VOYER D'ARGEN SON.
LETTRE
De M. ***, Médecin , à M. *** , Médécin
de Bordeaux , au fujet d'un Memoirefur
la nature & propriétés des Eaux
Minérales de Bagneres , in le 2.5 Janvier
1749 , à l'Académie des Sciences &
Beaux Arts de Pau , & imprimé à Pan,
1750.
M de fatis , qu'il eft auffidifficile d'analyfer
Onfieur , on a entendu dire à un Chymifte
une Eau minérale , que de faire de l'or. Si c'eft
exagérer la difficulté de ce geare de travail , queJUIN
1751.
2051
de le mettre à côté du grand ceuvre , au moins eft
il certain qu'il eft au- deffus des connoiffancescommunes
de Chymie , dont le contentent la plûpart
des Médecins Praticiens , ceux qui ne font
pas fpécialement occupés de cette partie Phyfiquer
de la Médecine.
Le Mémoire fur les Eaux de Bagneres , fur
lequel vous me faites l'honneur de me confulter ,
eft l'ouvrage d'un Médecin qui nous aveitit luimême
, que la matiere qu'il traite eft moins defon
reffort , que de celui des Artiftes expérimentés , &
qu'il fent tout le befoin qu'il auroit d'un de ces Artiftes
, verfé dans la fcience épineufe des fels de leurcriftallifation.
Sans le fecours de cet Artifte , il
ne fera , felon les propres expreffions , que hazar
der , & peut- être même s'égarer.
Vous fçavez , Monfieur , qu'on n'acquiert pas .
par une humble Préface , le droit de faire goûter
un ouvrage imparfait , & que le Public eft en poffeffion
au contraire de celui de le profcrire, malgré
l'aveu le plus modefte , malgré les traces les plus
marquées de la bonne volonté de l'Auteur , &
mênie de fon travail , fi recte nefcis , prononce -t'il
durement , difcede peritis.
Il me paroît qu'on devroit être moins févére ;
& pour moi je me fens toujours très - obligé à ceuxqui
effayent de m'inftruire . Il étoit utile , par
exemple , que les Eaux de Bagneres fuffent mieux.
connues ; la tentative de procurer cette connoiffance
et toujours louable , ce me femble . Quel
mal peut- elle faire au Public D'abord la nullité
du fuccès ne fçauroit avoir d'autre inconvénient
que celui de nous laiffer auffi peu avancés que
nous l'étions auparavant ; mais à cela , il n'y a de
perdu que le travail que l'Auteur a eu la généro.
fé de rifquer. Quant à l'erreur que ces fortes
>
206 MERCURE DE FRANCE.
d'ouvrages peuvent répandre , & qui en eft le défaut
le plus dangereux , elle n'eft pas à craindre
ici ; l'Auteur a la bonne foi de prévenir lui- même ,
contre la confiance trop étendue qu'on pourroit
lui accorder. Je le répéte donc ,il me ſemble qu'on
doit toujours fçavoir gré à un Auteur , fur - tout
quand il ne cherche pas à nous féduire, de la peine
qu'il veut bien fe donner , quel qu'en foit le fuc
cès. Mals je crois auffi que , quand on découvre
qu'il a manqué fon objet , fi cet objet eft impor
sant , c'eſt un devoir de le publier. La matiere
qu'il a traitée doit être remife alors dans la claffe
des fujets neufs ; on doit l'indiquer à ceux qui
font à portée de faire de nouvelles recherches.
C'eft dans cet efprit , Monfieur , que je rends publique
la réponse que j'ai l'honneur de vous faire.
Pour ne pas entrer dans un examen critique
trop détaillé , je prends d'abord le réfumé que
'Auteur fait de fon travail , en ces mots : Telles
font en général les Eaux de Bagneres. L'idée qu'en
prefente ce tableau , eft celle d'un liquide affiné dans
Les entrailles de la terre par le frottement qu'il yfouffre
, brifé par la chaleur des feux fouterrains qui l'agitent
fans ceffe , dans lequel nagent deux efpéces de
terre : l'une martiale alkaline ( on veut dire alcaline
) l'autre fimplement précipitante , quelques particules
de fer en fubftance , un peu de fel qui paroit
participer de la nature de l'alun , un tant foit peude
fel qui participe du vitriol , du fel de glauber , dufel
commun , ou plutôt dans la plupart du ſel d'ebſom , &
enfin un autre fel , connu fous le nom de Selenité .
( On veut dire felenite . )
Il faut examiner d'abord , fi cette defcription
peut jamais exprimer la compofition d'une Eau
minérale ; files principes qu'on lui affigne font des
res phyliques connus , ou du moins poffibles. ;
JUIN. 1751. 207
ear fi le tableau ne repréfente rien , on eft , fans
doute , difpenfé d'examiner s'il eft reffemblant :
or il me paroît que c'eft précisément le cas de
celui- ci , car :
Qu'est- ce qu'un liquide affiné par le frottement
brifé par la chaleur De l'Eau affinée , brifée par les
frottemens & par le feu , eft un être phyfique fort
fingulier. Ne peut- on pas regarder ces deux mots,
affiné , brifé , comme de ces expreffions oifeufes ,
plus banniffables cent fois du langage des Sciences
, que de celui des Belles Lettres , où elles font
pourtant fort décriées ; celles - ci empruntées de
la Théorie médecinale commuue , où elles ne font
malheureulement que trop à la mode pour le ſang
& les humeurs.
....
Qu'est-ce qu'une terre martiale alkaline , défignée
plus haut , par ces mots : Roufsâtre argileufe.
qui fermente avec tous les acides ? Une
terre argileufe ne peut être alkaline , ni par conféquent
foluble par les acides , car une des propriétés
caractéristiques des terres argileufes , eft
précisément de n'être pas attaquées par les acides.
-Qu'est- ce que cette autre terre ,fimplement précipitante
, appellée plus bas , lourde & abſorbante ;-
& plus haut , legére , ſpongieuse , & ne fermentant
point avec les acides ? Précipitant , en Chymie , ne
fe dit jamais que d'un corps qui rompt l'union
réelle de deux autres , de l'un defquels il prend la
place. Le titre de précipitante , donné à cette fe
conde terre ne peut donc défigner ici aucune
propriété réelle , puifqu'il n'y eft question d'aucune
décompofition . Lourde legére fe contredifent:
par la valeur comme les termes , abforbante & ne:
fermentant point avec les acides , ne peuvent pas
Hieux s'allier , car abforbant & fermentant aved
les acides , font termes exactement ſynonimes.
>
20S MERCURE DE FRANCE.
Qu'est- ce qu'un fel qui paroit participer de la na
ture de l'alun ? Qu'eft ce qu'un fel qui participe da
vitriol ? Ces approximations font infuffifantes , furtout
l'Art étant affez avancé pour avoir mieux :
-
Du fel commun , ou plutôt dans la plûspart du ſel
d'eblom. Que fignifie cette liaiſon , ou ce rapport
exprimé par ces mots : du fel commun , ou plutôt
du fel d'ebfom ? On ne connoît aucuns degrés
par lesquels la nature paffe du fel commun , au fel
d'ebfom. C'eft avec le fel de glauber , qu'il falloit
ranger le fel d'ebfom , ou , pour mieux dire , ne
pas faire deux êtres diftincts de ces deux fels , car
c'eft un fait d'hiftoire naturelle très - connu , qu'il
n'y a aucune difference réelle entre le fel de glauber
& le fel d'ebfom , l'un & l'autre retirés des‹
Eaux minérales..
Cette courte analyſe me met déja en droit , fi
je ne me trompe , d'avancer que la connoiflance
que le Mémoire que j'examine , nous donne des
Eaux de Bagneres , eft très obfcure & très infuffi--
fante , & me difpenfe d'évaluer en détail les preuves
que l'Auteur donne de l'existence de chacun
des principes qu'il affigne à ces Eaux . Mais il me
refte à obferver en général fur les moyens d'examen
qu'il a employés.
Premierement , la cryftallifation des fels , fou--
vent fujette à des variations , ( mais non pas pourtant
à des jeux toujours inévitables ) & les changemens
qu'ils peuvent produire dans les couleurs
de quelques fubftances végétales , ou animales ,
& dans la compofition de quelques autres fels
neutres , ne peuvent fournir que des notions vagues
, & tout au plus des indices . Quand on n'eſt
pas affez habitué à manier les fels , pour les reconnoître
à quelques fignes extérieurs , le moyen
le , lus für , P'un que même qui puifle faire déconJUI
N. 1751. 209
vrir leur nature , eft de les décompofer & de les
recompofer. On obtient par cette voie , qui d'ailleurs
eft la plus abregée , des connoiflances dif
tinctes & pofitives . Ainfi , au lieu , par exemple
de n'avoir appris par vingt mêlanges que ce qui
fuit ( c'eft- à dire rien ) Içavoir, qu'un certain fel
n'est pas un acide , proprement dit. 2° . Que , quoiqu'il
participe de la nature de l'alun , il en differepourtant.
3°. Qu'il n'est pas vitriolique , au lieu , dis- je ,
de n'avoir rien appris ; par la feule voie très con--
nue de la décompofition , on auroit , fans doute ,
pú dire pofitivement ; de l'alun , ou bien l'acide
de l'alun avec telle baſe , ou : l'acide du fel
marin avec une baſe terreuſe , & c. L'énumération
de toutes les expériences que l'Auteur a miles à la
place de ce moyen ; l'expofition détaillée de cent
petites propriétés , qu'il fubftitue au fimple énoncé
de la compofition des fels , qui auroit fuffi .......
Tout cela fait un tableau confus , chargé, dans.
dequel il eft impoffible de s'orienter..
"Secondement , que l'Auteur pouvoit fe contenter
de faire la plupart de fes évaporations , à l'air
libre , au lieu de les faire dans les vaiffeaux fer
més , ou diftiller. Caron n'a pas besoin d'expériences
pour fçavoir , que l'Eau de Bagneres difiillée
ne reffemble en rien à la même Eau , confidéréedans
fon état naturel : on ne sçauroit foupçonnerque
deux terres , du fel approchant de l'alun , un
autre fel approchant du vitriol , du fer en ſubſ--
tance , du fel marin , du fel de glauber , & de la
felenite puiffent s'élever par la diftillation . Les
phenoménes de la formation de ces lames , ou
feuilles très minces & très- brillantes , qui paroiffent:
dès le commencement des diftillations , leurs configurations
, & celles de ces autres lames que
L'Auteur a apperçues fur la furface des diffolutions ,
210 MERCURE DE FRANCE.
des fels qu'il a fait évaporer , ne me paroiffent pas
fort utiles à obferver & à décrire. Les premieres ne
font pas affûrement des feuilles des fels que ces
Faux contiennent , comme l'Auteur le croit vrai.
femblable. Car des fels , furtout des fels trèsfolubles
, comme le font tous ceux que ces Eaux
contiennent , excepté la felenite , étendus dans un
volume immenfe d'Eau , tel qu'eft celui d'une
livre , pour fepr à huit grains de fubftance faline ,
ne feront paslâchés par cette Eau , réduite à un
gros, c'eft- à dire , à la foixante quatrième partie
de fa mafle , & furtout cette Eau étant trèschaude
: or les feuilles dont il s'agit , paroiffent
plutor , pla tard , dès le commencement des diftullations
. Ces premieres feuilles ne font donc que
terreufes , ou tout au plus feleniteuſes. Quant aux
fecondes , la pellicule qui fe forme fur une liqueur
faline , rapprochée à un certain point , lorſqu'elle
n'eft pas encore continue , ou lorfqu'elle eft rompue
par quelque accident que ce foit , préfente ces
lames plus ou moins grandes , quarrées , hexagones,
triangulaires , & c. Mais cette bizarrerie mérite
auffi peu d'attention , que celle qu'on peut obferver
dans les diverfes figures des nuages , ou dans
celles des fragmens d'un pot de terre, ou de verre,
qu'on a mis en piéces. Chacun des fragmens ou
des lambeaux de la pellicule eft compofé d'une
infinité de petits cryftaux , dont la forme feule
feroit utile à déterminer ; mais celle de leurs collections
, non -feulement n'apprend rien , mais même
elle peut impofer pour la forme diftinctive
& caractéristique des fels qu'on cherche , quand
on n'eft pas prévénu fur le danger de cetre mé-
-prife, auquel l'Auteur a échoué. Les filets que l'Auteur
a vû avec plaifir ſe jouer en tous lens , & pèle
mêle avec les lames dans la liqueur , ne font pas
JUIN. 211 1751.
non plus des cryftaux folitaires. Il n'eft pas inutile
d'oblerver en paffant , que quand même toutes
ces figures feroient moins accidentelles , quand
même l'Auteur auroit découvert la forme effentielle
des cryftaux primitifs de tous les fels de ces
Eaux , il s'en faut bien qu'il fût en droit d'en conclure
comme il fait , que ces cryftaux font en
petit dans les Eaux , ce qu'ils font en grand dans
les réfidences , & encore moins d'en déduire leurs
qualités phyfiques & médicinales. Ainfi , c'eſt au
moins très -gratuitement que l'Auteur foupçonne
parmi tous les cryftaux , les pyramidaux , & ceux
qu'il a repréfentés comme des aiguilles , d'être
Finftrument spécial de la coagulation du lait. Car
quels fels , par exemple , affectent plus la forme
pyramidale & en aiguille , que le nitre & le fel de
glauber ? Or le nitre & le fel de glauber , affûrément,
ne coagulent pas le lait ; mais cette phyfique
eft anéantie par trop de faits , pour qu'on foit
obligé de s'arrêter à la combattre.
-
Enfin je me crois obligé d'obferver que toutes
les variétés des produits des opérations , & celles
des réfultats des expériences me paroiffent dépen .
dre uniquement des circonftances du manuel.
Ces variétés ne dépendent pas des qualités phyfi
ques des corpsexaminés ; on n'eft pas réduit à s'en
prendre aux caprices de la Nature ; il eft bon de la
fauver de ce reproche.
Je ne toucherai point à la partie purement médicinale
du Mémoire ,fur les Eaux de Bagneres
qui peut mieux que vous l'apprécier , Monfieur ?
Je fuis , &c.
A Paris , le 20 Novembre 1750.
P. S. Au refte , je ne manquerai pas , Monfieur ,
312 MERCURE DE FRANCE.
de vous faire part de mes Réflexions fur la feconde
partie , que l'Auteur promet, dès que vous aurez
eu la bonté de me la procurer , comme vous avez
bien voulu vous en charger.
PAR Brevet & Approbation de la Comffion
Royale de Médecine , du 24 Août
1750. Béchique fouverain du Sr Valadę,
pour les maladies de la poitrine.
E
N conféquence de la délibération prife au Bu
reau de la Commiffion Royale, fur les Certificats
des Médecins & d'autres perfonnes dignes de
foi , concernant les bons effets d'un Syrop Bechique
de la compofition du Sr Claude Valade , it lut
a été permis de compofer & vendre le Sirop Béchique
, qui a été reconnu comme un remede efficace
pour le foulagement & guérifon radicale du
rhume , des toux invétérées , oppreffions & douleurs
de poitrine , & un puiffant palliatif dans
l'afthme humide .
L'Auteur a donné à fon Béchique une odeur &
un goût agréables . La bouteille , fcellée de fon cachet
, étiquetée de fa main ( Béchique fouverain ) ·
eft enveloppée de l'imprimé qui en prefcrit l'ufage
& le régime , qui n'eft pas bien gênant ; que fi on
Pobferve exactement , on peut compter fur une
prompte guérifon , ou un foulagement marqué ,
fuivant les cas. Ce Béchique convient d'ailleurs à
toutes fortes de perfonnes , aux enfans même , &
aux femmes enceintes , qu'il foulage avec tant de
fuccès , lorfqu'elles fe trouvent attaquées de toux
violentes ou de douleurs dans le dos , trop fréquen
tes, &c. S'il y a quelque perfonne qui fouhaite
JUI N. •
1751. 213
avoir l'imprimé , on le lui donnera avec plaifir.
Il ne fe débite qu'en deux endroits : fçavoir ,
chez le fieur Valade , Auteur de ce Béchique , demeurant
chez M. Boivin , Luthier, à la Guittare
Royale , rue Tictonne , au premier étage , où on
verra fon tablean . On le trouve journellement
toute la matinée jufqu'à midi , & depuis deux heures
juſqu'à cinq du foir. Les Dimanches & Fêtes ,
jufqu'à neuf heures du matin feulement . Il aura
tous les égards paffibles pour les perfonnes non
opulentes.
Le ſecond endroit où l'on en trouve journellement
& à toute heure , eft chez la Dame veuve
Mouton , Marchande Apoticaire de Paris , rue Saint
Denis , vis- à vis le Roi François.
Les perfonnes qui écriront, font priées d'affranchir
le port des lettres.
AVIS.
LA veuvedu Sieur Simon Bailly renouvelle au
Public fes affûrances , qu'elle continue de fabriquer
les véritables Savonettes légeres , & de
pains de pâte pour les mains , de pure crême de favon
, dont elle feule a le fecret : comme plufieurs
fe mêlent de les contrefaire , & les marquent comme
elle , pour n'être point trompé , il faut s'adreffer
chez elle , rue Pavée Saint Sauveur , au bout de
celle du petit Lyon , à l'Image Saint Nicolas , une
porte cochere , prefque vis -à- vis la rue Françoiſe ,
quartier de la Comédie Italienne.
215 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE AVIS,
E Sr Touchet , Baigneur Privilegié du Roi ,
donne avis qu'il a pris les Maifons & Bains du
St Dauges , tant à Verſailles & Fontainebleau qu'à
Compiegne. Sçavoir :
A Verlailles , rue du vieux Verſailles , à côté
du Jufte.
A Fontainebleau , à la Maiſon de la Corne, dans
la grande rue.
J
A Compiegne , rue Saint Jacques.
APPROBATION.
'Ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le premier volume du Mercure de France
du préfent mois. A Paris , le trois Juin 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
3
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Epitre â mon habit ,
Portrait de M. de la Motte , par feue Mad. la
Marquife de Lambert ,
6
Epitre à Mlle Bouchaud , par M. le Clerc de Montmerci
, Avocat au Parlement , dans le tems
qu'elle travailloit à fon Portrait ,
12
Réflexions fur le Génie d'Horace , de Defpreaux
& de Rouſſeau , par M. L. D. D. N *****
Epitre à M. Moreau, premier Chirurgien de l'Hô .
tel - Dieu de Paris , par M. le Roi , 55
Eloge Hiftorique de M. le Cardinal de Rohan , lú
le 15 Novembre 1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Infctiptions &
Belles Lettres , 61
83
Epitre à Mad Fermé , par M. Jordaa ,
Lettre du R. P. Charvet , Chanoine Régulier de
S. Anto ne , fur les cornes du Limaçon , 86
L'infortuné , Stances à M.G... D. D. M. D. R. 93
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Mai ,
Enigme & Logogriphes ,
95
96
Nouvelles Litteraires. Principes de Religion , ou
préfervatif contre l'incrédulité ,
Nouveau voyage de Guinée ,
101
102
103
Dialogue entre le fiècle de Louis XIV . & le fiécle
de Louis XV
Hift. de la Jamaïque , traduite de l'Anglois , ibid.
Mélange de Poëtie , de Litterature & d'Hift . 104
Traduction du premer Livre des Odes d'Horace
,
120
121
L'homme aimable, avec des Réflexions fur divers
fujets ,
Chroa- Genefie , ou génération des couleurs , contre
le fyftême de Newton , par M. Gautier ,
Penfionnaire du Roi , 127
Poëfies faciées, dédiees à Mefdames de France , ibid.
Recherches critiques fur l'état préfent de la Chirurgie
,
Traité historique & dogmatique fur les appariritions
, &c.
Sujets proposés par l'Académie Royale des Sciences
& Beaux - Arts , établie à Pau , pour deux
Prix qui feront diftribués le premier Jeudi du
mois de Fevrier 1752.
128
130
135
Beaux-Arts , 136
Chanfon notée ,
Spectacles ,
Remarques fur l'Arc- en- Ciel de l'Opera ,
149
ibid.
151
Vaudeville du Compliment pour la clôture & l'ouverture
du Théatre Italien ,
Concerts Spirituels ,
Concerts de la Cour ,
Nouvelles Etrangeres , &c .
158
163
167
ibid.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 179
Bénéfices donnés ,
Morts ,
183
187
192 Arrêts notables ,
194
Nouveau Reglement pour l'Académie de Chirurgie
, du 18 Mars ,
Lettre au fujet d'un Mémoire fur la nature & là
proprieté des Eaux minérales de Bagneres , lû à
l'Acad. des Sciences & Beaux Arts de Pau , 204
Béchique fouverain du Sr Valade , pour les maladies
de la poitrine ,
212
Avis de la veuve Bailly , pour les véritables Savonettes
de pure crême de favon , & pains de pâte
pour les mains ,
Autre Avis ,
213
214
La Chanfon notée doit regarder la page
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
149
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI.
JUIN. 1751 .
SECOND VOLUME.
LIGITU
SPARGAT
Chez
A PARIS ,
видиан,
La Veuve CAILLEAU , rue Saing
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.

M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
A VIS.
L
'ADRESSE du Mercure fera dorénavant , à
commencer du premier Juillet prochain , à M.
MERIEN , Commis au Mercure , rue de l'Echelle
Saint Honoré , à l'Hôtel de la Roche-sur -Yon , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
Nous prions très -inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le port ,
pour nous épargner le déplaifir de les rebuter , & à eux
clui de ne pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays Etrangers ,
quifouhaiteront avoir le Mercure de France de la premiere
main, plus promptement , n'auront qu'à
écrire à l'adreffe ci- deffus indiquée.
On l'envoye auffi par la Pofte , afranchi de port ,
auxperfonnes de Province qui le defirent.
On avertit auffi que ceux qui voudront qu'on le porte
chez eux à Paris chaque mois , avant qu'il paroiffe
chez les Libraires , n'ont qu'à faire fçavoir leurs intentions
, leur noms leur demeure audit fieur Merien
, Commis au Mercure ; on leur portera le Mercure
très- exactement , moyennant 21 livres par an , qu'ils
payeront , fçavoir , 10 liv. 10 f. en recevant lefecon !
volume de Juin , 10 l . 10 f. en recevant le fecond
volume de Décembre . On les fupplie inftamment de
donner leurs ordres pour que ces payemens foient faits
dans leurs tems.
On prie auffi les perfonnes dé Provinces , à qui on
envoye le Mercure par la Pofte , d'être exactes à faire
payer au Bureau du Mercure à la fin de chaque fémeftre
, fans cela on feroit hors d'état de fouten r les
alances confidérables qu'exige l'impreffion de cet
ouvrages
On adreffe la même priere aux Libraires de Provinces .
Les perfonnes qui voudront d'autres Mercures que
ceux du mois courant , les trouveront chez la veuve
Piffst , Quai de Conti.
PRIX XX X, SOLS.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
JUIN. 1751 .
1ECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE MANOIR CHAMPESTRE.
) E mon
ODE
Par M. Vial.
E mon bonheur , aimable azile ,
à loin des troubles de la Ville
retrouve ma liberté ;
ux féjour , campagnes paifibles ,
›us m'offrez les douceurs fenfibles
une innocente volupté .
11. Vol Aj
4 MERCURE DE FRANCE.
Que j'aime ces claires fontaines ,
Ces côteaux , ces riantes plaines ,
Ces bolquets , ces gazons feulis :!
Là dans les bras de l'innocence ,
Je reçois de l'in épendance
Les faveurs & les dons chéris
* XX
Tantôt , fur un lit de verdure ,
Od brille la fimple Nature ,
Je jouis d'un loifir flatteur
Tantôt , dans le fond d'un.bocage ,
Le roffignol par fon ramage
Me charme l'oreille & le coeur.
Là , dans une voûte fecre:te ,
L'écho fidéle me répete
Les doux accords des chalumeaux :
Ici , couché fous une treille ,
Je fais dans Racine & Corneille
Un fage emploi de mon repos.
Tantôt , dans ce manoir champêtre ,
Sous l'épais feuillage d'un hêtre ,
Je fuis ma ftoïque raiſon :
Tantôt , une Nymphe badine ,
Au bord d'une onde cristalline ,
Vient réveiller mon Apollon.
***
JUIN.
175
Sevré de ces fieres mortelles,
Qui font fécher vis - à- vis d'elles
Les Céladórs trop amoureux ,
Du bifarre enfant de Cythere
Je n'éprouve point la colére ,
Ni les tranfports capricieux.
Le vil intérêt , l'avarice ,
2.
La fourberie , & l'injuftice ,
Ne troublent point ces lieux charmanse:
Ici , la difcorde , l'envie ,
Les noirs foupçons , la jalouſie ,
Ne font point fiffler leurs ferpens:
Des Conquérans la vaine gloire ;
Leurs exploits vantés dans l'Hiftoire ;
Touchent peu mon ambition :
L'éclat , les amorces traîtreffes
Des Langs , des honneurs , dès richeffe
Ne me font point illuſion.
*
Dans cette douce folitude ,
Toujours exempt d'inquiétude,
Je coulerai d'heureux momens ,
Et lorfque la parque ennemie
Coupera le fil de ma vie ,
Je prendrai congé des vivans.
Aviijj
6 MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗洗洗洗洗選業洗燾乖乖業
ASSEMBLEE PUBLIQUE
Do l'Académie des Sciences , tenue le Mer
credi 21 Avril..
L'Affemblée fat préfidée par M. le
de
M. de Fouchi , Secretaire perpétuel de
l'Académie , annonça que le Prix qui
avoit été proposé pour 1749 , & remis à
1751 , dont le fujet étoit la meilleure maniere
de connoître , lorfqu'on eft en mer , ies.
Gourans, leur force & leur direction , étoit adjugé
à la piéce no . 3 , qui a pour devife :
Peragit tranquilla poteftas quod violenta.
nequit , dont l'Auteur eft M. Daniel Bernoulli.
Que les deux Piéces qui en-avions paru:
approcher davantage , étoient n°. 5 , qui
a pour devife Affilium fluctus imoque à
gurgite pontus vertitur.
Et no. 7 , dont la devife eft : Ipfe docenă
dus adhuc que cenfeo, refpicite ut fi cacus iter
monftrare velit.
Que ces deux dernieres Piéces ne fe
roient imprimées , qu'au cas que les Au
teurs fe fiffent connoître , & paruffent le
JUIN. 1752: 7
Di
defirer , & que le fujer propofé pour le
prix de 1753 , étoit la maniere la plus avantagenfe
de fuppléer à l'action du ventfur les
grands Vaiffeaux , foit en y appliquant les
rames , foit en employant quelqu'autre moyen
que ce puiffe être.
M. de Fouchi lut les éloges de Meffieurs
Petit & l'Abbé Terraffon ; il repréfenta le
premier , comme un des plus grands Chi-
"rurgiens qu'il y ait jamais eu , & le fecond,
comme un homme de beaucoup d'efprit ,
fort fimple. Cette lecture occupa agréablement
l'Affemblée .
M. Duhamel lut enfuite un Mémoire
fur la formation des couches ligneufes.
Nous allons préfenter à nos Lecteurs ce
que la Differtation de cet habile Phyficien
contenoit de plus remarquable.
EXTRAIT DU MEMOIRE.
Sur la formation des Couches lignenſes.
N fçait que le corps ligneux des
arbres augmente en groffeur , par
l'addition d'un nombre prodigieux de
feuillets ligneux ; mais l'origine de ces
feuillets forme une queftion , qui partage:
ceux qui ont le plus étudié l'Anatomie des
plantes.
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
>
Malpighi croit que ce font les couches
les plus intérieures de l'écorce celles
qu'on nomme le liber , qui fe convertif
fent en bois Grew regarde l'écorcecomme
l'organe deftiné à la formation des.
couches ligneufes ; mais il ne croit pas.
qu'elles fallent jamais partie de l'écorce .
M. Halés croit qu'elles émanent du bois,
précedemment formé ; enfin un fentiment
fort ancien , & qui a été combattu par
Grew , eft que ces couches doivent leur
origine à un muffilage qui s'amaffe entre
l'écorce & le bois .
M. Duhamel avoit adopté le ſentiment
de Malp, dans les Mémoires qu'il a donnés
à l'Académie fur les os ; mais ayant été
obligé d'examiner plus particulierement
les couches ligneufes , en travaillant au
Mémoire qu'il a donné à l'Académie fur
la guérifon des playes des arbres & für la
greffe , il s'eft trouvé engagé à prêter encore
plus d'attention à la premiere formation
de ces couches : lorfque M. D. étoit
prêt à faire part à l'Académie de fes premieres
expériences , il fut arrêté par un
incident , dont il rend compte dans fon
Mémoire.
M,de Juffieu , le cadet , reçut une Lettre
& un Mémoire , l'un & l'autre , ſignés
d'un nom inconnu ; le Mémoire combatJUI
N. 1751.
toit le fentiment de Malp. La Lettre invitoit
M. de Juffieu à communiquer le Mémoire
à M. D. avec affûrance que le but
de l'Auteur n'étoit que de parvenir à connoître
la vérité , fans prétendre faire dé
critique des Mémoires de M. D ...
Ce procédé foûtenu , comme il l'a été¸ ·
eft bien louable & bien rare ; auffi M. D..
fe propofa- til de répondre de fon mieux à
la politeffe de l'anonyme ; il fufpendit la
la lecture de fon Mémoire , il pria M. dé
Juffieu de lui mander ( par les voies indi .
quées ) qu'il y avoit des expériences defaites
pour éclaircir la queftion qui avoit
excité fa curiofité , l'affûrant , que s'il vou -
loit fe faire connoître , M. Duhamel lui
enverroit un détail circonftancié de fes
recherches , & que cet Académicien feroit
charmé de les fuivre de concert avec lui ;
ces mêmes offres ont été réitérés bien des
fois , pendant l'efpace de deux ans , que
M. D. a toujours fufpendu la lecture de'-
fon Mémoire ; enfin le Phyficien inconnu,
ayant invité M. D. à publier fes expé--
riences. , déclarant que fes affaires & la
délicateffe de fon tempéramment ne lui
permettoient pas de fe livrer à fuivre affi
duement cette recherche de Phyfique ,
M, D. s'eft déterminé à en donner un
détail fuccinct , fe réfervant de traiter plus s
Avv
10 MERCURE DE FRANCE:
au long cette même matiere dans une autre
occafion , & il efpére que le Phyficien
qui a jugé à propos de cacher fon nom ,
ne refufera pas de lui faire part de fes vûes,
& des tentatives qu'il fera pour éclaircir
une question , qui eft bien digne de l'attention
de ceux qui s'appliquent à connoître
l'Anatomie des végétaux.
Nous ne pouvons pas fuivre M. D.
dans le détail de toutes les expériences.
qu'il a faites , pour connoître ce que la
Nature opére fous des enveloppes opaques,
& qu'on ne peut découvrir que par des.
rufes, & une forte d'induſtrie , dont on ne
peut fe paffer , quand on fait des recher-.
ches de Phyfique expérimentale ; nous nous
contenterons d'indiquer les faits principaux,
Si on enlève à un prunier un morceau
d'écorce , pour y en fubftituer un de pa
reille dimenfion , pris fur un pêcher , cette
écorce fe greffe , & il fe forme fur elle des.
couches ligneufes qui font de bois de pêcher
; voilà qui prouve déja que les couches
ligneufes émanent de l'écorce , car fi
le bois avoit fait quelques productions ,
elles auroient été de fon genre ; mais pour
ne laiffer aucun doute fur ce point , M.
D. a quelquefois gratté avec un greffoir
la fuperficie du bois , fur lequel il poloit
JUIN. 1751 :
II'
l'écorce étrangère ; il a été jufqu'à en dé--
tacher des copeaux , & même jufqu'à interpofer,
entre l'écorce & le bois, des corps
étrangers , des lames d'étain ; dans tous cess
cas il s'eft formé fous l'écorce fubftituée ·
des couches ligneufes qui étoient de fai
nature , & point du tout de celle du fujet..
Enfin M. D. prouve inconteftablement
par beaucoup d'expériences , qu'il feroit :
trop long de rapporter , que l'écorce feule
peut produire des couches ligneufes ; mais
ces couches , avant d'être converties en
bois , ont- elles fait partie de l'écorce , ou
émanent- elles feulement de l'écorce , fansen
avoir jamais fait partie ? C'eft la quef--
tion qui partage Malp. & Gr . & que M.D ..
a taché d'éclaircir par bien des expériences
nous n'en rapporterons qu'une .

Il enleva à des ormeaux un parallelo--
grame d'écorce , de façon qu'il ne tenoitr
à l'arbre que par un de fes côtés ; apper--
cevant toute l'épaiffeur de l'écorce , ainfii
foulevée , il introduifit entre les couches
corticales des fils d'argent trait , ayant :
foin de mettre , les uns immédiatement :
fous l'épiderme , d'autres environ au mielieu
de l'épaiffeur de l'écorce , & d'autress
dans les couches du liber , les plus intérieu
res ; ceux- ci au bout de quelques années s
le trouverent engagés bien avant dans lee %
Avy
12 MERCURE DE FRANCE.
bois , & les autres refterent conftamment
dans l'écorce.
Ces expériences prouvent que les conches
extérieures de l'écorce reftent toujours
corticales. » Elles prouveroient encore
( ajoute M. D. ) que les couches
intérieures du liber fe convertiffent en
» bois , fi j'étois bien certain de n'avoir
» fait aucune , rupture aux couches du li-
» ber : mais comment n'avoir pas des foup-
» çons , quand on le propofe d'introduire
» des fils dans des couches fort minces &
» très- fragiles ?
En difféquant les arbres qui avoient
fervi pour ces expériences , M. D. apperçut
, entre le bois & l'écorce , une couche
qui par fa couleur , fa texture & fa
dureté , fe diftinguoit du bois qu'elle recouvroit
, & de l'écorce dont elle étoit
récouverte ; cette couche étoit dans des
endroits attachée au bois , & dans d'autres
à l'écorce : on peut la regarder comme une
couche ligneufe, qui n'avoit pas encore acquis
la dureté ni l'adhérence à l'ancien
bois qu'elle devoit avoir dans la fuite..
Cette obfervation fait conjecturer à
M. D. que les couches ligneufes font formés
par l'écorce , & qu'elles en font partie
dans le tems de leur formation . Quoiqu'elles
foient dès lors deftinées à devo
JUIN. 2751.
13:
air ligneufes , cette raifon peut- elle engager
à les regarder avec Malp . comme
faifant partie du liber ? Ou doit on avec
Gr. les regarder , comme faifant déja
partie du corps ligneux ? C'eft , dit M.
D. une difpute de mots , qui peut refter
indécife .
Après avoir prouvé que l'écorce produit
les couches ligneufes , M. D. rapporte
plufieurs expériences , qui prouvent
que le bois peut produire de l'écorce . Unedes
plus frappantes , eft des cerifiers qu'il
avoit dépouillés de leur écorce , depuis les
branches jufqu'aux racines , & qui ayant
été garantis des injures de l'air , ont produit
une nouvelle écorce , fous laquelle il
s'eft formé des couches ligneufes.
Les expériences de M. D. offrent des
choſes bien fingulieres , car il prouve 1ª .
que l'écorce peut le réparer par des productions
corticales, quand on l'a entamée ,
& dans l'état naturel , elle paroit être l'organe
deftiné à produire les couches ligneufes.
2 ° . Le bois qui ne fe répare point quand
il a été entamé , peut produire de l'écorce
qui fur le champ donne naiffance à de
couches ligneufes.
3 ° . Il démontre que les couches ligneuſes
& les corticales fe forment dāņs le
14 MERCURE DEFRANCE.
même lieu , entre le bois & l'écorce ; com..
ment ces productions qui font très tendres.
dans leur origine , fe développent-elles ,
fans fe confondre ?
4. Il prouve que le bois ne fait aucune
production , quand il eft recouvert par les
écorces , & cependant il produit de l'écorce
, quand il en a été dépouillé , &
qu'on a fubftitué à l'écorce enlevée un enduit
de thérébentine , un tuyau de cristal ,.
en un mot , quand on tient le bois à cou
vert des injures de l'air.
M. D. finit fon Mémoire , en avouant
qu'il n'eft point encore en état de rendre
raifon de plufieurs faits finguliers , qui:
font prouvés par les expériences , ni même
de décider abfolument la queſtion, qui faifoit
l'objet principal de fon Mémoire ;
mais qu'il a crû travailler utilement pour
la Phyfique , en expofant les points qui
méritent d'être éclaircis , & en engageant
les Phyficiens à tourner leurs vûes de ce
côté-là. Cependant M. D. n'interrompra
point fes recherches , & il doit y être engagé
par le fuccès de fes premieres tentatives
, qui ont déja fait évanouir plufieurs
difficultés.
M.le Monnier lut enfuite la Préface de
la premiere partie de fes Obfervations de
JUI N.
1751. 15
>
la Lune. Comme l'ouvrage entier de ce
grand Aftronome eft déja imprimé , nous
en allons donner une idée.
Le titre de l'ouvrage que nous annonçons
porte , Obſervations de la Lune , des
Planettes & des Etoiles fixes , pour fervir
à la Phyfique Célefte & aux ufages de la
navigation , avec les afcenfions droites de
la Lune , déterminées indépendamment de
la Parallaxe , & les nouvelles recherches
pour confulter l'inclinaifon de l'orbite lu
naire au plan de l'Ecliptique . Premiere
Partie , année 1751. 4 Paris , de l'Imprimerie
Royale.
L'Auteur expofe dans fa Préface les dif
ficultés qu'on trouve à établir avec la préci
fion néceffaire les afcenfions droites de la
Lune , & il indique toutes les fources des
corrections dont les obfervations font fufceptibles
, tant de la part des inftrumens ,
que des mouvemens particuliers aux Etoiles
& au Soleil , auxquelles la Lune a été
comparée .
L'ouvrage roule fur quatre objets prin
cipaux.
Le premier a été de prédire les erreurs
des Tables Lunaires en cette année 1751
& les fuivantes , en prédifant une fuite
d'obſervations de la Lune , faites au Méridien
depuis 1733 jufqu'à la fin d'Avril
10 MERCURE DE FRANCE.
de
1736 , tems du départ pour le voyage
la Laponie. Par-là on peut connoître quel
le a été l'erreur des Tables en ces années
là ; & comme cette erreur eft la même 18 .
ans après , à même diftance de la Lune au
Soleil , c'est-à-dire dans ces années - ci
1751, 1752 , 1753 , &c . on aura par ce
moyen le vrai lieu de la Lune , & par con
féquent la longitude en mer par approxi
mation . Nous n'entrerons pas ici dans les
détails circonftanciés , fur lefquels l'Auteur
a crû devoir s'étendre , tant au fujet de la
Période de 18 ans & de celle de 9 ans , que
des autres Elémens, qui peuvent faire réuffir
dans les voyages & fur tout à la mer ,
cette méthode d'approximation . L'Auteur
n'y laiffe à défirer que d'en donner des
exemples , ce que l'on trouvera dans les
Mémoires préfentés à l'Académie , tome 1,
au fujet de la longitude de Buenos- Aires:
D'ailleurs divers Officiers, diftingués dans
le Corps de la Marine , munis de bons inf
trumens, & déjà inftruits des nouvelles méthodes
, feront bien-tôt en état d'en faire
l'application. M. le Monnier s'eft donc
contenté de leur indiquer généralement
tous les moyens , tels : que la meſure des
diſtances , les occultations ou paffages d'Etoiles
dans la ligne des Cornes , ce qui don
nela conjonction viſible . En un mot, l'Au- -
JUIN . 17518 I
teur n'a négligé aucune des circonstances :
néceffaires pour en aflûrer le fuccès.
Le fecond objet a été le progrès de la
Phyfique Célefte , en perfectionnant la
Théorie de la Lune . On trouve d'abord
dans le Journal des Obfervations , une
fuite bien complette d'obfervations des
Diametres apparens de la Lune , ce qui fera
connoître à chaque fois le rapport de ces.
diſtances à la Terre , élément effentiel pour
vérifier la Théorie , & pour découvrir à.
quelle caufe l'on doit principalement attribuer
la difference qui fe trouvera entre.
les Tables & l'obfervation du mouvement
de la Lune en afcenfion droite , ou en lon
gitude. Les obfervations qu'il produit enfuite
de l'afcenfion droite de la Lune , étant
employées avec les précautions , dont l'Auteur
a foin d'avertir dans fa Préface , feront
encore connoître ( outre les corrections
néceffaires aux Elémens des Tables >
de nouvelles équations , jufqu'ici inconnues
, fans doute , faute d'obfervations af
fez fuivies ou du moins affez exactes de la
la part des Anciens. On verra par ce moyen
dans quels cas la Théorie s'écarte le plus .
des obfervations , en les comparant aux
Tables.
L'Auteur n'a donné que l'afcenfion droi
te du premier bond dans les croiffans juf
t
18 MERCURE DE FRANCE.
qu'à la pleine Lune , & celle du fecond
bond , dans les décours , que pour laiffer
à chacun la liberté de fe fervir des Tables
de M. Hallei , ou de celles de Slamfteed ,
imprimées dans les Inſtitutions Aftronomi .
ques ; il avoit fait les calculs pour connoître
l'erreur des Tables fur les derniers, qui
d'ailleurs font plus commodes pour l'uſage
ordinaire , & la Théorie de M. Newton en
donnera fans doute bientôt de plus complettes,
fi les Aftronomes & les Géométres
agiffent de concert dans le deffein d'achever
cette Théorie , qui a furpaffé jufqu'ici
les forces de l'analyfe . Enfin M. le Mon
nier fe propofe de donner dans le fecond
ou troifiéme cahier d'obſervations, qui fuivront
immédiatement celui- ci , les erreurs
des nouvelles Tables du mouvement de la
Lune , s'il y a moyen d'obtenir pour lors
des Tables encore plus exactes que celles
de M M. Slamfteed & Hallei.
Le troifiéme objet a été d'indiquer la
maniere de réduire l'afcenfion droite du
bord dela Lune , obfervé à celle du centre.
Dans les Mémoires de l'Académie de l'année
1735 , on trouve en abregé cette méthode
qui vient d'être expliquée dans les
Tables de M. Hallei , à deffein de corriger
les obfervations de ce grand Aftronome ,
qui , comme le remarque M..le Monnier ,
JUIN. 1751.
s'eft trompé avec tous les Modernes , en
calculant la demi-durée du paffage du Diamétre
, vû de la furface & non pas du centre
de la Terre.
Le quatriéme objet regarde la Parallaxe
de la Lune , dont l'effet , felon l'Auteur
tend à diminuer les latitudes Boréales de la
Lune, & à augmenter les Auftrales , en forte
que l'inclinaifon de l'orbite lunaire étant
la même des deux côtés , il est évident
qu'une Parallaxe fauffe , qu'on auroit employée
, peut être facilement par - là corrigée
. Mais cette inclinaiſon n'eft la même
que dans certains cas , & c'eft - là ce qui a
fait jufqu'ici la plus grande difficulté . Elle
fera la même , felon les principes reçûs aujourd'hui
dans la Phyfique Célefte , toutes
les fois que la ligne des noeuds fera un
même angle avec celle qui paffe par le Soleil
. Or les inclinaifons font encore fajettes.
à quelque autre variation particuliere , de
maniere que les augmentations ou diminutions
dans l'inclinaifon de l'orbite , ont
vrai - ſemblablement fait abandonner , il y a
long-tems , la méthode des Parallaxes propofée
ci -deffus , comme impraticable. M. le
Monnier a découvert les limites de ces variations,
& propofe enfin de fe fervir avec
les précautions indiquées , des plus gran
des latitudes poffibles , ce qui arrive deux
20 MERCURE DE FRANCE
fois chaque année, quand le Soleil eft dans
la ligne des noeuds , & la Lune en quadrature.
Au refte , dans cette plus grandé in--
clinaifon de l'orbite , regardée jufqu'ici.
comme conftante , l'Auteur a trouvé une
variation qui s'étend à une minute . Il a
donc fallu diftinguer les cas où la plus .
grande inclinaifon poffible fe trouvoit la
même ou fe rétabliffoit , ce qui a pû d'abord
fe conclure dans une feule & même
Lunaifon , en répetant deux fois l'obſerva
tion à chaque intervalle d'environ fix
mois. L'Auteur en donne les réſultats depuis
1739 jufqu'à 1743 , & annonce la
fuite de ce travail , pour conftater les li
mites des variations de la plus grande inelinaifon
de l'orbite Lunaire.
gran
M. de Vaucanfon termina la Séance par
la defcription d'un Moulin à organciner
la foye. Ce Moulin eſt un objet de fi
de importance pour le Royaume entier ;
la defcription en fut écoutée à l'Académie
avec une attention fi vive , & elle fur fi
univerfellement approuvée,que nous avons
crû devoir enrichir notre Journal du Mé--
moire entier..
JUIN
1751. 21
CONSTRUCTION
De nouveaux Moulins à organciner lesfoyes
Bar M. de Vaucanfon.
L
Es Fabriques du Royaume en Etoffes
de foye doivent leur plus grande réputation
à la beauté , à la variété & au goût
de leurs deffeins , & fi les Fabriquans trouvoient
toûjours une mariere premiere à y
employer , qui eûr toutes les qualités requifes
, il n'eft pas douteux qu'ils ne portaffent
leur fabrication à un bien plus haut
degré de perfection ; ils éviteroient par là
le reproche qu'on fait quelquefois à leurs
étoffes , & furtout aux étoffes unies , de
m'être pas auffi bonnes & auffi belles qu'el
les pourroient être.
Je donnai l'année derniere la conftruction
d'un nouveau Tour ou devidoir ,pour
tirer la foye des cocons ; mais indépendamment
de cette premiere fabrication ,
la foye a encore befoin de plufieurs autres
préparations pour pouvoir être employée
dans la confection des étoffes. Les défauts
qui fe trouvent toujours dans ces fecondes
préparations , & les nouveaux moyens que
j'ai trouvés pour y remédier , feront le fujet
de ce Mémoire.
Lorfque la foye a été tirée des cocons
20 MERCURE DE FRANC
fois chaque année , quand le Soleil'e
la ligne des noeuds , & la Lune en
ture. Au refte , dans cette plus gra
clinaifon de l'orbite , regardée
comme conttante , l'Auteur ar
variation qui s'étend à une m
donc fallu diftinguer les cas
grande inclinaifon poffible f
même ou fe rétabliffoit , ce
bord fe conclure dans une
Lunaifon , en répetant deu
tion à chaque intervalle
mois. L'Auteur en donne
puis 1739 jufqu'à 1743
fuite de ce travail , po
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JUIN
175
23
11 CONSTRUCTION
De
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ler ainfi la foye
réfifter aux dif
effuyer à la teins
de la fabrication
ture plufieurs fois
, où elle fouffre une
e , parce que les écheent
tordus par deux
oit pour en exprimer
ur ouvrir la foye & lui
foye a reçû un mauvais
re qu'elle a été inégaler
le moulin , les fils qui
cordus , ne peuvent obéir à
ame ceux qui le font davancas
ces derniers ne reçoivent
du chevillage , d'autant que fi
cer la cheville pour faire oules
premiers alors s'énervent,
22 MERCURE DE FRANCE.
fur le devidoir , elle forme differens échevaux,
& eft appellée Soye Greze, c'eſt- dire
foye fimple ou fans apprêt.
On devide la foye de ces échevaux fur
des bobines : ces bobines remplies de foye,
font portées fur un moulin , dont l'effet
eft de tordre chaque brin de foye, à meſure
qu'il le devide d'une bobine fur une autre;
cette premiere opération eft appellée premier
apprêt , parce qu'effectivement la
foye y reçoit un premier tord.
La foye tordue à un bout far le premier
moulin , eft redevidée à la main fur de
nouvelles bobines à deux , trois & quelquefois
quatre bouts , fuivant la nature de
l'étoffe à laquelle cette foye eft deftinée.
Ces dernieres bobines , garnies de foye "
à plufieurs bouts , font portées fur un moulin
different , dont l'effet eft de retordre à
contre-fens du premier , chaque fil de ſoye
double ou triple , à mesure qu'il monte fur
une efpece de devidoir qu'on nomme Guindre
, & fur lequel chaque fil de foye vient
former un échevau particulier ; cette fe
conde opération s'appelle donner le fecond
apprêt , parce que la foye y reçoit un fecond
tord , c'eft après cette feconde opération
que la foye change de nom , on la
nomme Organcin.
On voit par tout ce que je viens de dire,
JUIN. 1757 : 23
que l'organcin n'eft autre chofe que de la
foye ,, qui , après avoir été tirée du cocon ,
a reçû deux apprêts differens , le premier
qui confifte à tordre fur le moulin chaque
brin de foye en particulier , & le fecond à
joindre plufieurs de ces brins , féparément
tordus, & à les retordre enfemble pour en
former une espece de petite corde de foye
cablée.
On a été obligé de travailler ainfi la foye
pour
la mettre en état de réfifter aux differens
efforts qu'elle doit effuyer à la teinture
& fur le métier , lors de la fabrication
de l'étoffe .
Elle reçoit à la teinture plufieurs fois
l'action du chevillage , où elle fouffre une
extenfion confidérable , parce que les échcvaux
y font fortement tordus par deux
groffes chevilles , foit pour en exprimer
T'humidité , foit pour ouvrir la foye & lui
donner du luftre.
Mais quand la foye a reçû un mauvais »
apprêt , c'eft-à-dire qu'elle a été inégalement
tordue fur le moulin , les fils qui
font le moins tordus , ne peuvent obéir à
la cheville , comme ceux qui le font davantage
, auquel cas ces derniers ne reçoivent
point l'effet du chevillage , d'autant que fi
l'on veut forcer la cheville pour faire ouvrir
ceux ci, les premiers alors s'énervent,
24 MERCURE DE FRANCE.
8
s'écorchent, & le plus fouvent fe rompent,
d'où il réfulte toujours des échevaux maltraités
à la teinture , ou des échevaux qui
ne préfentent point à l'oeil une nuance de
couleur parfaitement égale , parce que la
foye n'a pas pû être également ouverte
dans toutes les parties.
L'inégalité d'apprêt dans les foyes occafionne
encore plufieurs inconvéniens
dans la fabrication de l'étoffe , & plufieurs
défauts dans l'étoffe fabriquée.
L'organein fert toujours à faire la chaî
ne de l'étoffe , & cette chaîne eft ordinairement
composée de trois , de quatre , de
cinq, & quelquefois de fix mille fils , tous
également tendus fur le métier , & contenus
entre deux rouleaux ; chaque fil eft
obligé de fe prêter également au jeu des
liffes , qui forcent alternativement une
partie de la chaîne à s'ouvrir pour le paf-
Tage de la navette ; cette ouverture , qui
eft par tout égale , force par conféquent
chaque fil à s'étendre également ; mais
comme ils n'ont pas tous la même élafticité
, parce qu'ils n'ont pas été tous égale
ment tordus , les uns perdent plutôt leur
reffort & deviennent plus lâches que les
autres. Ces fils plus lâches , s'écorchent
dans les liffes & dans le peigne ; ils occafionnent
des fauffes paffées , & quand ils
arrivene
JUIN. 1751. 25
arrivent fur l'étoffe , ils en ôtent tout l'uni ,
tout le brillant & toute la bonté,
Il eft donc bien effentiel , fi on veut parvenir
à une fabrication parfaite d'étoffe
que non -feulement la foye ait été tirée du
cocon bien nette & bien égale , mais encore
qu'elle ait reçû dans fes fecondes préparations
un tord bien égal & bien fuivi ,
fans quoi on ne pourra jamais fe flatter
d'arriver à ce point de perfection, que l'on
defire , & que l'on doit toujours avoir en
vûe dans nos Fabriques , fi on veut qu'elles
méritent la préférence fur les Fabriques
étrangeres , qui peuvent avoir des avantafur
elles à d'autres égards. ges
L'inégalité du tord eft cependant un
défaut abfolument général dans tous les
organcins , foit de France , foit étrangers
parce que tous les moulins à organciner
fontpartout les mêmes,& qu'il n'eft pas pol
fible, par la façon dont ils font conftruits,
que la foye puiffe y recevoir un apprêt
égal dans toutes les parties ; c'eft ce que
je vais faire voir , en examinant la conftruction
de ces moulins , & en confidérant
l'effet qui en doit réfulter . Je commencerai
par le moulin du premier apprêt , c'eftà-
dire par celui qui donne le premier tord
à la foye.
Tout le monde connoît ces moulins
11. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
faits en forme de cage ronde , dont le diamétre
eft ordinairement de vingt à vingtquatre
pieds , fur une hauteur de dix , de
quinze , & quelquefois de trente pieds ,
fuivant que le permet l'emplacement.
Cette cage eft compofée de plufieurs
montans droits , & de plufieurs traverſes
ceintrées : c'eft fur ces traverfes , qui forment
la circonférence du moulin , que font
placés perpendiculairement tous les fuzeaux
, à fix pouces de diftance les uns des
autres ; ces fuzeaux ne font autre choſe
que des tiges de fer d'un pied environ de
hauteur , fur cinq à fix lignes de diamètre
dans leur partie inférieure , qui eft ronde ,
& qu'on nomme le ventre du fuzeau ; la
partie fupérieurê forme un quarré fur lequel
on place une bobine remplie de la
foye qu'on veut tordre ; cette tige , garnie
de fa bobine , eft fimplement appellée fu
zeau.
L'extrémité inférieure de la tige forme
une pointe qui entre dans une petite crapaudine
de verre , & près du milieu de
cette tige il y a une gorge ou collet , qui
eft contenu par une petite bride de bois ,
qui entretient ce fuzeau perpendiculairement
ſur ſa pointe , avec la facilité de pou
voir tourner librement .
On garnit de fuzeaux toute la circonfeJUI
N. 17518 17
rence du moulin ; on en met fur les traverfes
ceintrées, ce qui forme par étage autant
de rangées de fuzeaux , qu'il y a de
traverſes ſur la hauteur du moulin .
A un pied & demi au- deffus de chaque
rangée de fuzeaux , il y a des baguettes de
bois qui portent des bobines deftinées à
recevoir la foye des fuzeaux.
Au centre de la cage eft un gros arbre
en bois , mobile fur fon pivot d'enbas , &
retenu perpendiculaire par fon tourillon
d'en haut : on nomme cet arbre la tige du
moulin.
A la hauteur de chaque rangée de fuzeaux
, cette groffe tige porte fix rayons
foutenus dans une fituation horizontale ,
c'eft à-dire perpendiculaire à la tige.
L'extrémité de chacun de ces rayons
porre une portion de cercle à peu près de
la même courbure que celle des traverfes
ceintrées de la cage , ces portions de cercle
font attachées dans leur milieu fur le bout
du rayon par une cheville qui leur permet
un petit jeu horizontal : elles font appellées
par les ouvriers Strafins.
A une extrémité de chaque ftrafin , eft
appliquée fur le bord exterieur , une bande
de cuir , à l'autre extrémité est une corde ,
tirée par un petit poids , qui fait appuyer
la bande de cuir ſur le ventre des fuzeaux
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
avec une force proportionnelle à la pefanteur
de ce poids.
Quand on fait tourner la tige da moulin
, foit par le moyen de l'eau , foit par
des chevaux ou à bras d'hommes , tous les
rayons tournent auffi , & par confequent
les ſtrafins , dont les côtés garnis de cuir ,
appuyent & gliffent par intervalle fur le
ventre des fuzeaux , & les font tourner
comme on feroit tourner fur fon pivot un
toton qu'on agiteroit de tems en tems
avec la main.
Les bobines qui font au -deffus fur les
baguettes , reçoivent leur mouvement par
des rouages correfpondans avec la tige du
moulin. On attache chaque fil de foye provenant
des fuzeaux , fur la bobine qui lui
répond ; cette bobine , en tournant , tire à
elle le fil de foye du fuzeau , & ce fil de
foye , en montant fur la bobine , fe tord
fur lui -même autant de fois que le fuzeau
fait de révolutions
Pour que le tord fût égal dans tous les
fils de foye qui montent des fuzeaux fur
les bobines , il faudroit qu'il y eût une
proportion conftante & invariable entre
le nombre des révolutions de ces bobines
qui tirent la foye , & celui des révolutions
des fuzeaux qui la tordent ; il faudroit, par
exemple , que pendant le tems que les boJUIN.
1751 29
bines , qui ont deux pouces de diamètre ,
ont fait une révolution & qu'elles ont par
conféquent tiré fix pouces de foye , tous les
fuzcaux euffent fait cent révolutions pour
qu'il y eû , dans chaque longueur de foye
de fix pouces , cent points de tord ; mais
files révolutions des fuzeaux vatient , fi
elles augmentent ou fi elles diminuent ,
tandis que les révolutions des bobines feront
conſtantes , la foye qui montera fur
ces bobincs fera tordue inégalement ; c'eſt
ce qui ne manque jamais d'arriver dans ce
moulin , & ce que je vais tâcher de fendre
fenfible.
Les bobines qui tirent & qui fe couvrent
de la foye qui vient de deffus les fuzeaux ,
reçoivent leur mouvement par differens
rouages menés par la tige du moulin ; de
forte que quand cette tige fait une révolution
, on eft bien fûr que toutes les bobines
en font un nombre déterminé ; mais
il n'en eft pas de-même des révolutions des
fuzcaux , ils ne font point mûs par des
rouages comme les baguettes qui portent
les bobines , ils font feulement mûs par
frottement des ftrafins qui viennent par
intervalle gliffer fur leur ventre.
le
Il est bien aifé de fentir qu'un meuvement
communiqué par une telle puiflance ,
ne fçauroit jamais avoir une viteffe unifor
Bij
30 MERCUREDE FRANCE.
me ; car fi le fuzeau fe trouve bien d'à
plomb , s'il eft bien libre fur la pointe &
dans fon collet , le fuzeau , dis je, tournera
avec une extrême facilité ; mais la vîteſſe
en ſera très irréguliere , parce qu'elle
augmentera toutes les fois que le fazeau
aura été touché par le ftrafin , & qu'elle diminuera
infenfiblement jufqu'à ce que le
ftrafin fuivant ait repaffé & l'ait agité de
nouveau ; enforte que dans le cas même le
plus favorable , c'eft à-dire de la plus grande
liberté du fuzeau ,il y aura toujours un
mouvement fort inégal.
Apparemment que les premiers inventeurs
de cette méchanique ( qui eft d'ail
leurs très - ingénieufe ) le font imaginés
que comme l'accélération & le retardement
de ce mouvement arrivoient dans
des périodes de tems très-courts & affez
réguliers , il en réfulteroit toujours un
mouvement à peu près égal , pendant l'efpace
de tems que la foye employe à monter
de deffus le fuzeau fur la bobine , &
voilà pourquoi ils ont recommandé que la
distance qui eft entre deux, & qu'ils appellent
la traite , foit la plus grande que faire
fe peut, afin que le tord ait tout le tems de
s'égalifer fur la foye , pendant qu'elle monte
fur la bobine.
Mais l'expérience a dû faire voir , que
JUI N. 1751. 31
I
quoique le paffage des ftrafins arrive dans
des intervalles de tems réglés , le mouve
ment qu'ils impriment au fuzeau , n'en eſt
pas plus régulier , car pour peu que les
fuzeaux ne foient pas bien d'aplomb , qu'il
yait trop , ou trop peu de jeu dans leur
collet , que la tige quarrée ne fe trouve pas
directement au centre de pefanteur de fa
bobine , l'action des ftrafins ne produit
plus le même effet.
*
Il eft bien difficile , fuivant la conftructión
de ces moulins , que la chofe puiffe
arriver autrement ; la ligne des centres des
fuzeaux placés fur la circonference du
moulin , devroit toujours former un cercle
parfait , pour que les ftrafins , dont le
mouvement eft circulaire , puiffent tou
jours gliffer fur le ventre des fuzeaux avec
la même preffion ; mais il n'eft pas poffible
que les traverſes ceintrées , qui portent
la pointe des fuzeaux , puiffent conferver
long-tems une forme bien circulaire ; ces
traverſes font de bois , & par conféquent
très-fujettes à fe tourmenter ; les brides
qui tiennent les fuzeaux par leur collet ,
font attachées fur de femblables traverſes ,
à fix pouces de diftance des premieres :
or il eft aifé de concevoir , que pour peu
que ces deux traverses fe tourmentent
dans un fens different , il arrive que la
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
pointe du fuzeau fuit le côté vers lequel
fa traverfe fe trouve déjettée , tandis que
le collet fe porte du côté oppoſé avec la
traverfe , fur laquelle eft attachée fa bride
, dès lors plus d'àplomb dans le fuzeau ,
& par conféquent nulle liberté pour le
mouvement.
Je ne finirois pas fi je voulois ici rendre
compte de toutes les raifons , qui empêchent
les fuzeaux de tourner librement &
régulierement .. Je me contenterai de dire ,
qu'il n'y a pas un moulin où ces fuzeaux
tournent , & puiffent tourner d'une vîteſſe
uniforme ; que fur quatre cens fuzeaux ,
dont un moulin eft ordinairement garni ,
il n'y en a pas deux qui tournent égale
ment , & que fouvent un fuzeau fait cent
révolutions , pendant le tems que tel autre
n'en fait quelquefois pas dix .
Indépendamment d'un défaut auffi
grand que l'eft celui-là , il s'en trouve encore
un très- confidérable qui vient de l'uformité
de mouvement des bobines , car
en fuppofant même que les révolutions
des fuzeaux fuffent toutes régulieres , il
s'enfuivroit toujours une très- grande iné
galité d'apprêt ou de tord dans la foye.
Les bobines qui , comme je l'ai déja dit ,
fe couvrent de la foye qu'elles tirent toute
tordue de deffus les fuzeaux , ont toutes
JUIN.
33 1751
$
un diamétre à peu près égal , qui eft ordinairement
de deux pouces ; elles reçoivent
par conféquent à chaque révolution qu'elles
font , une longueur de foye , qui eft:
d'environ fix pouces , & qui fait le tour
entier de la bobine. Or en fuppofant
comme je viens de le dire , que le mouve--
ment des fuzeaux fût très uniforme , c'eſt--
à dire , que chaque fuzeau fit toujours le
même nombre de révolutions pendant letems
que chaque bobine en fait une , il eft:
certain que chaque longueur de foye qui
feroit le tour de la bobine , recevroit une
même quantité de tord ; fi le nombre de :
révolutions des fuzeaux étoit de cent , par
exemple , chaque tour de foye fait fur lat
bobine , auroit cent points de tord ; mais
comme le pourtour de la bobine devient
plus grand , à mesure qu'elle fe remplit ,,
& qu'il eft augmenté d'un cinquième
quand elle eft tout- à fait pleine , la quan..
tité d'apprêt diminue dans la même pro.
portion , & cette diminution va juſqu'àè
un cinquiéme dans les derniers tours
parce qu'il faut alors une longueur de foye
d'un cinquième plus grande pour en faire :
pourtour , & que dans cette plus grande :
longueur de foye , il ne s'y trouve que cente
points de tord , comme dans la plus petites
longueur qui fait les premiers tours.
le
Buw
34 MERCURE DE FRANCE :
Il est donc bien démontré que les meil
leurs moulins , & les mieux conftruits , en
y fuppofant même des perfections qu'ils
n'ont pas , ne fçauroient jamais donner
un tord égal , & par conféquent un bon
apprêt aux foyes qu'on y travaille , & que
cette inégalité d'apprêt eft d'autant plus
grande qu'on laiffe monter plus de foye
fur les bobines , ce qui arrive prefque tou
jours , parce que le tems qu'on employe à
changer plus fouvent de bobines , eft un
tems perdu pour le Moulinier.
Si l'on veut entrer dans un plus grand
examen fur la conftruction de ces moulins,
on verra encore bien d'autres inconvéniens
, qui empêchent que la foye n'y reçoive
toute l'égalité d'apprêt qu'elle devroit
avoir. Par exemple , les fils de foye
qui viennent des fuzeaux , placés près des
montans de la cage , ne montent point
perpendiculairement fur leurs bobines ; il
arrive de-là que la petite régle de bois ,
qui diftribue chaque fil de foye , en allant
& venant fur toute la longueur de la bobine
, & qu'on nomme le va & vient
tire le fil dans fon mouvement progreffif ,
& qu'elle le lâche dans fon mouvement
de retour ; ce fil tiré par le mouvement
progrefif du va & vient , l'eft auffi par le
mouvement de la bobine qui tourne contiJUIN.
1751.
3 )
nuellement ; il monte donc alors beaucoup
plus vite , & reçoit par conféquent
moins de tord , que dans le tems du retour
du va & vient , parce que dans ce
tems-là , la bobine fe charge du fil que lâche
le va & vient , avant que d'en tirer de
nouveau de deffus le fuzeau , ce qui produit
un apprêt alternativement fort , & alternativement
foible dans une bonne partie
de la foye qu'on travaille fur le moulin.
,
Le mouvement du va & vient , qui diftribue
le fil de foye fur toute la longueur
de la bobine , contribue encore à rendre
le tord inégal , en ce que ce mouvement
eft produit par la révolution d'une manivelle
car quoique les révolutions de la
manivelle foient conftantes , & fe faffent
en tems égaux , les corps qui en reçoivent
leur mouvement n'ont point une viteffe
uniforme c'est- à- dire que les efpaces
qu'ils parcourent fur une fur une ligne droite ,
dans des tems égaux , font inégaux ; fi la
longueur de cet efpace parcouru, qui a pour
mefure deux fois celle du rayon de la manivelle
, cft par exemple de quatre pouces
dans trois fecondes de tems , il faudra le
tiers du tems , ou une feconde pour parcourir
un quart de l'efpace ou le premier
pouce les deux pouces fuivans , ou la
.
B vj
3.6 MERCURE DE FRANCE.
moitié de l'efpace fera parcourue dans le
fecond tiers du tems , ou dans la deuxième
feconde , & le dernier quart de l'efpace
qui eft le dernier pouce , fera parcouru ,
comme le premier dans la troifiéme ou derniere
feconde .
Il fait de là que la bobine faifant plu
fieurs révolutions , dans le tems que le va
& vient parcourt toute fa longueur , &
ces révolutions fe faifant en tems égaux ,
le fil de foye décrit fur la bobine une hélice
, dont les pas font comme les eſpaces.
parcourus par le va & vient , c'est-à-dire ,
plus allongés les uns que les autres , les
pas plus allongés contiennent une plus.
grande longueur de foye dans leur révolation
que ceux qui le font moins , les bobines
par conféquent ne tirent pas une
même longueur de foye à chaque révolu
tion qu'elles font , ce qui occafionne en
core un apprêt inégal .
Cette multiplicité de défauts étoit trop
effentielle , & formoir un trop grand obfracle
à la perfection des étoffes , pour ne
pas m'engager à chercher tous les moyens.
poffibles d'y remédier ; la chofe m'a paru
long tems difficile , la folation du problê
me étoit de trouver la conftruction d'un
anoulin , où tous les fuzcaux . fiffent conf.
temment le même nombre de révolutions
FUIN. 1751. 37
où toutes les bobines , quoique mûes par
un premier mobile toujours conftant , diminuaffent
cependant leur vîteſſe dans la
même proportion que leur diamètre fe
trouveroit augmente par la foye qui y ar
riveroit continuellement deffus , où tous.
tous les fils de foye montallent perpendiculairement
des fuzeaux fur les bobines ,
& où le va & vient eût une vîteſle tou
jours uniforme.
C'eſt à quoi je fuis parvenu dans la
conftruction nouvelle d'un moulin , dont
je me difpenferai de donner ici la defcrip
tion , dans la crainte de paroître trop long,
mais dont je rapporterai exactement tous
les effets.
Les fuzeaux dans ce moulin nouveau .
font placés fur deux lignes droites & paralleles
, qui peuvent avoir dix , vingt ou .
trente pieds de longueur , fuivant la grandeur
du licu on peut mettre plufieurs.
rangs de fuzcaux fur la hauteur du moulin
, fuivant que le bâtiment eft plus ou
moins élevé.
Tous les fuzeaux de chaque rang font
mis en mouvement par une chaîne fans fin ,
dont les maillons engrennent avec un pe
tit pignon , que porte la tige de chaque
fuzeau , de façon que dans le tems que
le premier mobile , qui conduit les chaî
3S MERCURE DE FRANCE .
nes , a fait une révolution , tous les fuzeaux
du moulin en ont fait un nombre
déterminé , & ce nombre eft aufli invariable
, que le feroit celui des révolutions
d'un pignon , qui engrennneroit avec une
roue dentée à l'ordinaire.
Les bobines y reçoivent leur mouvement
par le même mobile que les fuzeaux,
mais avec cette difference que leur vîtelle
diminue à mesure qu'elles fe rempliffent
de foye ; toutes les fois que le va & vient ,
par fon mouvement progreffif, ou par fon
mouvement de retour , a diftribué le fil
de foye fur toute la bobine , fa circonference
ou fon volume fe trouve augmenté
de la groffeur de ce même fil , c'eft auffi
à chaque mouvement du va &vient que
s'opére la diminution de vîteffe des bobines
, & ce , dans la même raifon de la
groffeur du fil ; s'il faut que le fil de foye
foit diftribué cent mille fois par le va &
vient fur toute la longueur de la bobine
pour la remplir entierement , chaque mouvement
du va & vient fait diminuer la
vîteffe de cette bobine d'un cent milliéme ;
fi la foye eft d'un quart plus groffe , la vîteffe
en eft diminuée d'un foixante- quinze
milliéme,& fi elle eft plus groffe de moitié,
la viteffe en eft diminuée d'un ciuquante
milliéme enfin toutes les differences de
JUIN. 1751. 39
dimination peuvent s'opérer par degré à
chaque mouvement du va & vient , &
toujours proportionnellement aux differentes
groffeurs de foye . Le va & vient n'y
reçoit point fon mouvement par une manivelle
, mais il eft produit par la révolution
d'une portion de cercle denté , qui engren
ne alternativement avec deux crémailléres
, ce qui rend fa vîteffe très- uniforme. ,
au moyen de quoi tous les pas de l'hélice ,
formée par le fil de foye fur la bobine , fe
trouvent parfaitement égaux entre eux ,
ce qui fait que dans tous les tems , foit
que les bobines foient yuides ou pleines ,
au quart ou à la moitié , elles tirent toujours
à chaque tour qu'elles font , une même
longueur de foye , pendant que les
fuzeaux ont tous fait un même nombre de
révolutions , d'où il réfalte une foye toujours
également apprêtée , c'est-à - dire ,
toujours également tordue dans toutes fest
parties.
Il arrive quelquefois , & cela n'eft que
trop ordinaire , qu'en perfectionnant une
machine à certains égards , on la complique
à beaucoup d'autres , & que c'eft fouvent
aux dépens de fa fimplicité qu'on
multiplie fes effets . On ne pourra pas reprocher
cet inconvénient au moulin nouveau
que je préfente aujourd'hui , on verra
40 MERCURE DE FRANCE:
au contraire que je l'ai pour le moins au
tant fimplifié que perfectionné.
Je ne lui ai point donné une forme
ronde , comme celle des moulins ordinai
res : fon plan forme un parallelogramme
de feize pieds de long , fur quinze pouces.
de large ; outre que cette forme eft beaucoup
plus avantageufe pour le fervice du
moulin , qui fe trouve par tout éclairé , elle
épargne plus de la moitié du terrein .
Sa conftruction eft beaucoup plus le
gere , elle eft entierement dégagée de toutes
ces groffes maffes , & longues piéces
de bois , qui fe déjettent confidérablement,
& qui dérangent toujours la forme des
moulins tous les mouvemens y font fort
libres ; il n'y a pas la moitié des frottemens
qui fe trouvent dans les moulins ordinai
res , auffi ne faut- il qu'une très- petite force
pour les faire mouvoir.
Le travail du moulin s'y fait beaucoup
plus facilement , & beaucoup plus commo
dément ; quand il faut augmenter ou dimi
nuer l'apprêt , on eft obligé , dans un moutlin
ordinaire , de changer foixante - douze
pignons ; un feul fuffit dans le mou
lin nouveau , pour augmenter ou diminuer
la vîteffe de toutes les bobines , & par con
féquent pour changer tout l'apprêt . Je n'entrerai
point ici dans le détail de plufieurss
JUIN. 1751. 41
autres avantages qu'on trouvera dans ce
moulin , l'ufage les fera mieux connoître
que tout ce que j'en pourtois dire , ce n'est
même qu'après l'avoir vû travailler pendant
neuf mois confecutifs , que j'ai pris
fur moi d'annoncer tous ceux que je viens.
de décrire.
Il ne me refte plus qu'un mot à dire
fur les moulins du ſecond apprêt. Ja dit
plus haut , que lei que la foye avoit eté
tordue à un bont fur le premier moulin ,
on joignoit plufieurs de ces bouts enfemble
, qu'on devidoit à la main fur de nouvelles
bobines qui étoiente fuite portés
for un autre m nh » pou ch. que fil double
ou triple être tordu a contre fens da
premier tord , & mo..ter en échevau fur
un guindre , ce font ces moulins, qu'on
appelle moulins de torfe ou de fecond
apprêt. Ils font ordinairement conftruits
comme ceux du premier apprêt, avec cette
difference qu'on les fair mouvoir plus
communément avec une courroye fans fin
qui embraffe tous les fuzeaux ; on est
dans l'ufage de croire que la courroye fait
tourner les fuzeaux avec moins d'irrégularité
que les ftrafins , parceque la courroye
appuye continuellement fur eux & ne les
abandonne jamais , au lieu que les ftrafins
we viennent les toucher que par intervalle.
42 MERCURE DE FRANCE.
Mais quand on obferve ce mouvemen
avec quelque attention , on voit que
pour peu que la courroye foit plus on
moins tendue , la viteffe des fuzeaux eft
plus ou moins grande , & que fi la ligne
de leur centre ne forme pas un cercle parfait
, ceux qui font plus en dedans font
móins preffés par la courroye, & tournent
par conféquent plus lentement que ceux
qui font plus en dehors ; ainfi on peut
fans fe tromper de beaucoup , regarder les
révolutions des fuzeaux dans ce moulin ,
tout auffi inégales que celles des fuzeaux
dans le moulin du premier apprêt.
La foye au lieu de monter de deffus les
fuzeaux fur des bobines comme dans le
moulin du premier apprêt , monte ici fur
des guindres : ces guindres font des efpeces
de devidoirs ou de chevalets, compofés
de quatre lames de bois de trois pieds environ
de longueur , attachées vers leurs extrémités
fur deux croifillons montés fur
un même arbre ; le pourtour de ces chevalets
ou guindres à environ vingt - fix
pouces.
Chaque fil de foye qui fe trouve dans
ce moulin double ou triple , eft conduit
fur ces guindres par une petite boucle de
fer immuable , & s'y devide en échevaux .
Quand l'ouvrier juge que l'échevau eſt
JUIN.
43
1751.
affez gros , il en fait la capieure , c'eſt-àdire
qu'il caffe le fil montant pour le lier
autour de l'échevau qui vient d'être
fait ; il fait enfuite gliffer cet échevau
de côté , pour faire place à un autre qui ne
peut fe faire que vis - à- vis la petite boucle
de fer qui conduit le fil de foye , & comme
tous les échevaux fe trouvent faits à
peu près dans le même tems , l'ouvrier fait
la même opération fur tous les autres en
faifant le tour du moulin .
Il réfulte trois grands inconvéniens de
cette méthode , premiérement le fil de
foye qui eft conduit fur le guindre par
une boucle immobile , s'y devide toujours
au même endroit & forme un échevan en
talus fort étroit & fort épais , parce que le
fil de foye montant toujours l'un fur l'autre
, fait des tours qui augmentent continuellement
de grandeur , au point que les
derniers ont dix- huit ou vingt- quatre li
gnes de plus que les premiers.
Or quand ces échevaux fe trouvent entre
les deux chevilles du Teinturier ou du luftrage
, il faut que la foye des plus petits
tours s'écorche ou fe caffe pour que l'action
de la cheville arrive juſqu'aux plus
grands , ce qui occafionne un déchet très
confidérable dans le devidage de ces foyes,
beaucoup de perte de tems à l'ouvrier ,
44 MERCURE DE FRANCE .
parce qu'il en employe
prefque toujours
autant à rechanger
les fils calfés ou écorchés
, qu'à fabriquer
l'étoff:, ce qui l'engage
fouvent
à favoner ou à droguer
fa
foye pour la faire couler plus aiférent
& enfin beaucoup
de perte au fabriq iant
qui , après avoir fupporté
tous ces pre- miers déchets , fe trouve avoir une et fe
beaucoup
moins bonne & beaucoup
moins belle.
Le fecond inconvénient qui réfulre de
la méthode ci-deffus , eft que la grofeur
de tous les échevaux n'eft jamais la mème ,
puifqu'elle dépend toujours du plus ou
moins d'attention d'un ouvrier ; ces échevaux
devroient tous être très petits & bien
égaux mais comme le moulin va ordinairement
jour & nuit , il arrive que ceux
qui fe font pendant la nuit font du double
gros que ceux qui fe font faits pendant
le jour , ce qui dépend de l'heure à
laquelle on a capié le foir.
plus
Le troifiéme inconvénient vient de ce que
l'échevau fe faifant toujours à la même
place fur le guindre , à caufe de l'immuabilité
de la boucle qui y conduit le fil de
foye , on eft obligé quand l'échevau eft
fait , de le faire gliffer à droite ou à gauche
fur le guindre , pour faire place à un
autre échevau ; quand le tems eft humide
>
JUIN. 1751.
45
Ou pluvieux , les lames en bois du guindre
fe trouvent confidérablement enflées , on
a toutes les peines du monde à faire gliffer
l'échevau & ce n'eft ordinairement
qu'aux dépens de quantité de fils caffés ou
écorchés qu'on en vient à bout.
,
Ces inconvéniens ont été prévûs &
ont tous été évités dans mon fecond moulin
pour le dernier apprêt . Les révolutions
des fuzeaux y font tout auffi réguliéres &
tout aufli conftantes que dans mon premier
moulin , puifque le méchanifme eft
abfolument le même à cet égard : la foye
y monte en échevau fur des guindres; mais
tous les fils y font conduits par des boucles
ou guides attachés fur des tringles qui ont
un petit mouvement d'allée & de venüe ,
& qui promenent infenfiblement chaque
fil de foye fur le guindre & lui fait former
un échevau de dix lignes de large fur un
quart de ligne d'épaiffeur.Quand les guindres
ont fait deux mille quatre cens révolutions
, & que chaque échevau fe trouve
avoir deux mille quatre cens tours , une
détente alors fans qu'on touche au moulin
, fait fubitement reculer les tringles
où font attachés les guides , ce qui fait
changer de place à tous les fils de foye qui
viennent former un nouvel échevau à
côté du premier ; après deux mille quatre
46 MERCURE DE FRANCEcens
autres révolutions , la détente part
de nouveau , & tous les fils ſe trouvent
encore dans une nouvelle place pour former
un troifiéme échevau , ce qui fe répete
conftamment jufqu'à ce que tous les guindres
fe trouvent couverts d'échevaux ;
incontinent après le dernier tour du dernier
échevau , le moulin s'arrête de lui
même , & avertit l'ouvrier par une fonnette
, de lever les guindres qui font pleins &
d'en remettre de vuides.
On fent aisément que moyennant cette
nouvelle maniére , les échevaux faits fur
ce moulin , font tous de la même groffeur ,
puifqu'ils ont tous exactement deux mille
quatre cens tours , que les premiers & les
derniers tours de chaque échevau ſont , à
très-peu de chofe près, de la même longueur,
puifque tous les échevaux n'ont qu'un
quart de ligne d'épaiffeur , qu'il n'eft plus
befoin de faire gliffer chaque échevau fur
le guindre pour faire place au fuivant ,
puifque fans toucher au moulin , les fils de
foye changent eux - mêmes de place & viennent
former des échevaux les uns à côté
des autres , jufqu'à ce que les guindres
foient entiérement couverts. Il eft bien
vrai qu'on eft obligé de changer plus fou -
vent de guindres , parce que la largeur des
échevaux , & la petite diſtance qui les féJUIN.
17518
47
Pate , ne permettent pas qu'il y en entre
autant que par la maniére ordinaire ; mais
le tems qu'on employe à changer plus fouvent
de guindres fe trouve bien regagné
par celui qu'on employe ordinairement à
faire les capieures ; elles ne fe font point
ici fur le moulin , on a bien plus de faci
lité à les faire , lorfque le guindre en eſt
ôté , on les fait beaucoup mieux & on y
pérd moins de foye ; on trouve d'ailleurs
un avantage bien confidérable fur la main
d'oeuvre, puifqu'une femme peut fort à fon
aife fervir quatre de ces moulins , tandis
qu'il faut un homme très agile & très
adroit pour en fervir un à l'ordinaire.
Enfin il eft bien aifé de concevoir que
les foyes , qui , après avoir été tirées de la
coque avec foin , feront montées fur ces
nouveaux moulins , y recevront un tord
parfaitement égal dans toutes leurs parties ,
foit dans le premier , foit dans le fecond
apprêt , que ces foyes ne feront plus fi
maltraitées à la teinture & au luftrage
qu'elles feront plus aifées à travailler fur
le métier , & qu'il en résultera des étof
fes beaucoup meilleures , beaucoup plus
belles , & fabriquées en beaucoup moins
de tems .
Il ne dépend plus que du Ministére de
rendre ces découvertes utiles , en les fai4S
MERCURE DE FRANCE.
fant connoître par quelques premiers établiflemens
dans les Provinces du Royaume
où il fe recueille le plus de foye, Il n'y a
que le Gouvernement qui puifle fuporter
le furplus de dépenfe qu'éxigent ordinairement
les nouvelles conftructions , pour
lefquelles il ne fe trouve pas d'abord affez
d'ouvriers tous formés & outillés pour les
exécuter à un prix médiocre : mais l'Etat ſe
trouvera grandementdédommagé des avances
qu'il pourroit faire , par l'avantage
qu'il aura d'avoir des organcins plus beaux
& plus parfaits que dans aucun lieu du
monde , par l'avantage de conferver dans
fon intérieur une main d'oeuvre qu'il eft
obligé de payer bien cher à fes voifins ,
& par l'avantage de perfectionner la partie
de fon commerce la plus floriffante , qui
Le trouve aujourd'hui attaquée de toutes
parts par les étrangers.
Le Mémoire fur les tours à tirer la foye des
cocons , qui devoit précéder celui qu'on vient
de lire , fut in à la rentrée de la Saint Marsiu
1749. On en trouvera l'Extrait dans le
Mercure de Janvier 1750.
LES
JUI N. 1751.
49
LES AVANTAGES DE L'ESPERANCE.
ODE
Qui a été couronnée par l'Académie des Jeux
Floraux , le 3 Mai 1751 .
CE
" Eft l'efpoir du bonheur qui fait le bonheur
même ;
Pourquoi donc, infenfé , querellois- je les Dieux ?
Quelle erreur! J'avois crû que leur pouvoir fu
prême
L'avoit exilé dans les Cieux.
Tu m'éclaires enfin , fecourable eſpérance ;
Par toi , dans fes defirs trouvant la jouiffance ,
Mon coeur goûte la volupté.
Ta voix , pour le féduire , enfante les menfonges ;
Qu'importe? Il fut toujours plus flatté de ſes ſonges
Qu'heureux par la réalité.
Dans ces lieux , où fouvent l'innocence & le crime
Gémiffent fous leurs fers des caprices du fort ;
Tu voles : ta clarté confole les victimes ,
Que le Ciel deftine à la mort.
Tu les fuis ; quelle horreur de leur ame s'empare
Du coeur qui fe flétrit , de l'efprit qui s'égare ,
Leur raifon devient le bourreau,
Chaque inftant de malheur avilit leur courage ,
11. Vol. C
so MERCURE DE FRANCE.
Et l'affreux défefpoir qui les livre à la rage,
Les entraîne dans le tombeau .
Des folles paflions tu modéres l'yvreffe ,
Tu calmes de nos coeurs la crainte & les défirs ;
Le travail à ta voix banniffant la molleffe .
Eft le premier de nos plaiſirs.
Tu fçus du genre humain flétrir l'orgueil fauvage;
D'un amour mutuel il connut l'avantage ;
L'amour eft le prix des bienfaits ;
Le befoin rendit l'homme à l'homme néceſſaire ,
Et l'espoir du fecours fut le Dieu tutelaire
Qui l'arracha de les forêts .
Sous la main du travail la terre fit éclore
Les prémices heureux de fa fécondité ;
De l'aveugle intérêt l'efpoir fçut faire encore
Le noeud de la ſociété :
Quels Artiſtes nombreux du ſein de l'indigence ,
S'excitent à l'envi , cherchent la récompenfe
De leurs efforts induſtrieux !
Sans relâche attachés à leur pénible ouvrage ,
L'obítacle les abbat , l'eſpoir les encourage ;
Mais le prix feul frappe leurs yeux.
Le Pilote hardi cherchant de nouveaux mondes ,
Prend les Aftres pour guide & les fuit dans leur
COULS ;
JUI N. 1751.
1
Sans crainte du naufrage au caprice des ondes
Il ofe confier les jours ;
Sur la foi des Zéphirs il affronte l'orage ,
Il jouit du fuccès qui l'attend au rivage ,
Lorfqu'il vogue encor fur les flots :
La mort le gliffe en vain dans fa nef entr'ouverte
En vain l'onde & le vent confpirent- ils fa perte ,
L'espoir eft l'art des matelots.
La gloire ouvre à mes yeux les faftes de l'Hiftoire;
Que d'exploits éclatans par l'eſpoir enfantés !
L'efpoir feul de regner au Temple de mémoire ,
Eleva , peupla les Cités .
Sur l'airain qu'il polit imprimant la parole ,
Du paffé fugitif , du préſent qui s'envole ,
L'homme fixa le fouvenir.
Aux Dieux il emprunta leur fublime langage ,
Sur la toile muette il traça fon image ,
Et fe tranſmit à l'avenir.
+ X+
Doux efpoir , tu regnas fur les bords du Permeffe ;
D'Orphée & de Linus tu foutenois la voix ,
Et lorfqu'Anacréon célébroit ſa tendreſſe ,
Tu plaçois le Luth fous les doigts.
C'étoit toi qui guidas l'espoir de Démoſthéne ,
Et quand la foudre en main il maitrifoit Athéne ,
L'avenir s'offroit à les yeux.
Sans ce puiffant moteur,digne objet de leurs veilles ,
Cij
52 A
MERCURE DE FRANCE.
Des fages Defpréaux , des fublimes Corneilles ,
Le génie eût péri comme eux.
炒菜
Vous, qui bravant les coups de la Parque barbare,
Ecartez de l'oubli le voile redouté ,
Quel démon vous retient fur les pas de Pindare?
L'efpoir de l'immortalité.
Chantre heureux , que d'encens on doit à ton génie!
Les Dieux donnerent l'être , & tu donnas la vie
A tes Athletes triomphans .
En confacrant ton nom , tu fauvas leur mémoire ,
Moins fiers de tes lauriers , que jaloux de la gloire
D'être célebrés par tes chants.
Amour, tu ralentis les feux que ta couronnes ;
Tu regnes par l'efpoir, mieux que par tes bienfaits;
Nos coeurs font moins flattés des plaifiis que tu
donnes ,
Que des douceurs que tu promets.
Epris de leurs defirs qu'irrite l'eſpérance ,
Ces amans fortunés vivent dans l'innocence ;
Amour , ne les exauce pas ;
Mais de leurs voeux remplis jè vois naître la
haine ;
Tu crois la refferrer & tu brifes leur chaîne ;
Tes plaifirs en font des ingrats .
JUIN.
5 1751.
Fantôt , né de mon fang un venin redoutable ,
En dévorant mon corps , offuſque mon eſprit,
Et tantôt fous le poids de l'âge impitoyable
Ma fragile raiſon périt.
Complice de mes fens mon ame criminelle ,
Doit- elle du trépas fubir la loi cruelle ,
Grands Dieux , ou furvivre à vos coups ?
Non, du lent avenir , du paffé trop rapide ,
L'efpoir vainqueur révele à mon efprit timide ,
Qu'il eft immortel comme vous.
Tems pour moi trop tardif, cet efprit te devance
Sans attendre ton cours il joint l'éternité ,
Et malgre toi , je puis avant ſon exiſtence
Jouir de ma félicité.
Promiſe à ma vertu , ma vertu la réclame ,
L'efpoir l'offre à mes yeux , il en remplit mon ame;-
Oui , l'efpérer , c'est en jouir.
Lorfque des paffions l'eflor fougueux m'entraîne ,
L'attente des vrais biens aux vertus me ramene .
Et m'enyvre du vrai plaifir.
Caftillon.
C ij
54 MERCURE DE FRANCE.
ASSEMBLEE PUBLIQUE
L
"
De l'Académie des Infcriptions &
»
Belles- Lettres.
E fujet du prix qui a été diftribué , étoit,
quelle a été parmi les hommes l'ori-
»gine de l'Aftrologie judiciaire ? quels
» étoient chez les differens Peuples les
principes de cette prétendue fcience ?
quels en ont été les progrès jufqu'à la
mort de Jules Céfar , & quel rapport on
» lui fuppofoit avec les affaires publiques
» & particulieres ?
30
La Piéce couronnée a pour Auteur M.
' Abbé Carlier , Bachelier en Théologie ,
qui avoit gagné celui de l'année précédente.
Le fujet du prix que l'Académie diftri
buera dans la Séance publique d'après Pâques
, 1752 , eft l'état des Sciences en France
, fous les Regnes de Charles VIII , & de`
Louis XII.
Les Piéces affranchies de port , doivent
être remifes entre les mains du Secretaire
de l'Académie , avant le premier Décem
bre de cette année 1751 .
M. de Bougainville y lut l'éloge
JUIN. 175 F.
55
de M. Turgot . L'idée qu'on y trace de la
Prevôté de ce grand Magiftrat , eft trop
curieufe & trop magnifique , pour ne pas
trouver ici fa place.
M. Turgot fut nommé Prevôt des Mar
chands de la Ville de Paris en 1729. Il
réuniffoit dans fa perfonne tout ce qui
prévient le peuple en faveur des Magiftrots
une taille avantageufe , de beaux
traits , une phyfionomie qui refpiroit la
douceur. Cet extérieur ,
foutenu par
une grande réputation de probité , fixa
fur lui tous les yeux la premiere fois
qu'il parut à la tête du Corps de Ville , &
le peuple l'aima dès qu'il le vit.
Le début de fon adminiftration eut
an éclat qui ſembloit en préfager la fplendeur
. Monfeigneur le Dauphin naquit le
quatre Septembre de la même année. Cet
heureux évenement , qui combloit les
voeux du Royaume & de l'Europe , fur célebré
par des fêtes que le Roi honora de fa
préfence Il vint fouper à l'Hôtel de Ville,
& daigna fe montrer fatisfait du zéle de
M. Turgot. C'étoit un ancien ufage que
les Prevôts des Marchands reçûffent en
pareil cas du Roi une gratification de qua
rante mille fancs.Mais M. Turgot fe crut
affez récompenfé par l'approbation de fon
Maître ..
-"
Ciiij
56 MERCURE DEFRANCE.
Les foins qu'il lui fallut donner d'abord
aux préparatifs de cette fête , ne l'avoient
pas diftrait de l'étude de fes autres devoirs.
Il s'attacha , dès qu'il fut en place , à s'en
former une idée jufte , & cet examen , en
lui dévoilant la nature & l'étendue de fes
fonctions , redoubla fon ardeur . Chef d'un
Corps qui repréfente le Corps entier des
Citoyens , Préfident d'un Tribunal dont
l'objet effentiel eft une police néceffaire &
difficile ; difpenfateur de revenus deftinés
à des ufages auffi variés qu'importans ,
il
fe voyoit , fous ces divers rapports , chargé
de défendre les priviléges de la Capitale,
d'en foutenir la dignité , de contribuer à
l'ordre , qui peut feul en affûrer le repos ,
de veiller à l'entretien des édifices publics,
d'encourager les Arts , de multiplier ces
utiles embelliffemens, qui rendent le féjour
d'une Ville plus commode , ou plus agréa
ble, enfin de pourvoir en partie aux befoins
du peuple fans nombre , que Paris refer
me & nourrit chaque jour . De combien
de mefures , de précautions , de travaux
n'eft pas le fruit , cette abondance dont
nous jouiffons prefque fans y penfer ; qui
lute contre une prodigieufe confomniation
, contre les défordres des faifons , les
débordemens de rivieres , les féchereffes ,
contre mille accidens, qu'on ne peut quel
JUIN. 17518 57
quefois ni prévenir ni combattre ? Que
de fources raffemblées pour entretenir
ce fuperflu , qui feul nous affûre le néceffaire
!
Le cours de la Seine & dés rivieres dont
elle reçoit les eaux , eft foumis à la Jurif
diction du Prevôt des Marchands , & comme
elles fervent à tranfporter une grande
partie des denrées qui fe confomment à
Paris , c'eft lui feul que regarde cette por
tion fi confidérable de l'approvifionnement.
Tout ce qui s'amene par terre & fe
débite ailleurs que fur les Ports , reffortit
au Lieutenant Général de Police . La fub--
fiftance de Paris dépend en quelque forte :
du concert de ces deux Magiftrats..
Ce rapport entre leurs opérations demande
en eux la même vigilance & la même
activité. Tous deux ont à diriger vers un
objet commun une infinité de manoeuvres
differentes , à tirer parti de l'intérêt des
hommes , à faire fervir leurs paffions , leur -
concurrence, leurs befoins même , à l'avantage
de la fociété . Ils doivent , en réprimant
leur cupidité , favorifer leur induftrie
, employer leurs talens , fans fe prêter
à leurs vues ; s'attirer la confiance du peu
ple , le tromper quand il a beſoin de l'ê---
tre , placer à propos la douceur & la fermeté
; prendre à la fois tous les caractéress
G.VY
38 MERCURE DE FRANCE.
que demandent les diverfes parties d'une
adminiftration fi variée .
S'il m'étoit permis de m'étendre ici fur
la conduite de M.Turgot , autant qu'elle le
mérite , l'hiftoire de fes Prevôtés offriroit
peut- être des traits applicables à toutes les
circonftances poffibles . On diroit même
que tout ce qui pouvoit mettre à l'épreu
ve le Magiftrat ferme , actif, intrépide ,
fécond en reffources , fupérieur aux détails
& capable de s'y livrer , s'eft réuni , comme
à deffein , pendant les onze années
qu'a duré fon exercice. Froids extraordinaires
, ftérilités , féchereffes , incendies ,
tumultes dans les lieux foumis à fes ordres ,
fujets intéreffans de fêtes publiques , tout
femble avoir confpiré pour fa gloire. L'ef
quiffe que je vais tracer le montrera fuffifamment.
Quoique légere , elle m'entraî
nera dans quelques détails , & je fçais qu'il
en eft peu , qu'au premier coup d'oeil on
ne méprife ; mais j'écris pour des Citoyens.
Les divers befoins de Paris confomment
tous les ans une immenfe quantité de bois
de toute efpece. Toutes les branches de ce
commerce dépendent du Prevêt des Marchands.
La principale eft le bois à brûler :
objet très important & qui devient de jour
en jour plus digne de l'attention des Magiftrats
& du Ministére même. Qu auroit
JUIN.
17511 50
>
peine à croire jufqu'où M. Targot pouf
foit à cet égard l'exactitude & l'attention ,
fi le fuccès qui les a récompenfées n'en étoit
la preuve . Malgré les obftacles fans nombre
qui fe font rencontrés dans le cours de
fes cinq Prevôtés , il a trouvé moyen d'avoir
prefque toujours dans les Chantiers
la provifion de deux ans , & dans les Ports
éloignés une troifiéme , prête à conduire
ici . Ceux qui fçavent de quelle maniere
les bois s'exploitent , par combien d'états,,
de mains , de lieux ils paſſent , avant que
de pouvoir être mis fur les bateaux qui les
amenent , ou former ces trains , dont nous
voyons la riviere couverte en certains
tems , peuvent avoir une idée des foins ,.
des veilles , des précautions que cet arti--
cle feul exigeoit de M. Turgot. Auffi s'étoit-
il rendu capable de trouver au beſoin ›
toutes les reffources poffibles , par l'étude
approfondie qu'il avoit faite de tout ce:
qui fe rapporte même indirectement à ce :
commerce . A des informations journalie--
res de l'état de chaque Port , il joignoit
une connoiffance exacte du cours de la Sei--
de toutes les rivieres qui s'y jettent ,.
des ruiffeaux qui tombent dans ces rivieres ,
& celle des pays arrofés par tant de canaux
differens. La fituation des lieux , la nature
des terrains , leurs propriétés , leurs prones
60 MERCURE DE FRANCE.
ductions , l'étendue des forêts , la qualité
des bois , les difficultés plus ou moins
grandes de leur exploitation , les obftacles
à vaincre , les méthodes à réformer , les
travaux à faire pour ouvrir des chemins ,
pour affûrer la navigation , pour donner
un lit commun à des eaux difperfées &
dès lors inutiles ; tout , en un mot , avoit
été l'objet de fes recherches. Des Cartes
générales & particulieres , levées fous fes
aufpices par une main habile , l'inſtruifoient
de cette multitude de détails : ils
у font exprimés avec une précifion furprenante
, &, pour ainfi-dire , mis fous les
yeux .
Le grand nombre d'accidens qui pou
voient rendre les mefures ordinaires infuf
fifantes ou même inutiles , rempliffoit M
Turgot d'une inquiétude continuelle . Il
voyoit d'un côté la confommation du bois
prefque doublée dans Paris depuis 1709,
s'accroître de jour en jour , & de l'autre ,
les grandes forêts du Morvant & du Ni.
vernois s'épuifer par des dégradations infenfibles.
L'amour du bien public , ingénieux
, comme le font toutes les paffions à
l'égard de leur objet , lui fit en 1739 former
un projet , dont l'exécution remedie
roit à tour , & dont nous ne pouvons mieux
faire fentir l'importance , qu'en-difnat que
JUIN. 1751: 6 ត
M: le Maréchal de Bellifle en avoit eu
l'idée en même tems que M. Turgot, Ce
projet eft de frayer aux bois de la Lorraine
une route jufqu'à Paris , en établiffant
une communication entre l'Oyfe & la
Meufe , par la riviere d'Aîne & par quelques
Canaux. Tous les plans de cet ouvrage
ont été dreflés avec une exactitude
finguliere.
Par tout ce qu'exige du Prevôt des Marchands
la confommation du bois feul , on
peut juger de l'immenfité d'un travail
dont cet article n'eft qu'une légere partie.
Les vins , les bleds & généralement toutes
les fortes de grains & de marchandiſes , qui
fe débitent fur les Ports de cette Capitale,
demandent les mêmes foins. Dans les années
communes , la fourniture des bleds .
roule plus fur le Magiftrat de la Police que
fur lui. Ce que la riviere en amene alors
ne monte qu'à la cinquième partie de l'approvifionnement
total. C'eft le contraire
dans les années fâcheufes , où le plat pays
eft moins en état de fournir. Il faut aller
en ce cas chercher des grains dans les Provinces
éloignées , quelquefois même chez
l'étranger, & ces grains remontent ou def
cendent la Seine . En 1738 & dans les deux
années fuivantes , les Ports de la Ville ont
fourni prefque feuls à la ſubſiſtance de Fa62
MERCURE DE FRANCE:
ris . M. Turgot s'eft furpaffé lui -même dans
ces trois dernieres années , qui furent les
plus difficiles de fa geftion .
Forcé de combattre à la fois l'inclémence
des faifons & les obſtacles qui naiffoient
de l'avidité des hommes , il dut fes fuccèsà
fa conftance , à fon génie , ajoûtons , au
zéle infatigable de fon Secretaire , digne
confident de fes vâes , comme lui , plein
de droiture , de défintérellement , d'ardeur
pour le bien public , & qui par un
dernier trait de reffemblance , a , comme
lui , facrifié fa fanté dans cette occaſion.
Un travail outré les a réduits l'un & l'autre
à l'état le plus affreux . M. Houffemaine
, c'est le nom de ce bon Citoyen , devint
paralitique dès l'année 1740 , & l'eft
encore . M. Turgot , fujer à la goutte , dont
les fréquens accès l'euffent empêché de
vacquer à tout , elfaya des remedes qui la
firent refluer dans le fang, & telle eft l'épo
de la langueur dans laquelle il a traîné
que
le refte de fes jours.
Le cas qu'il a fait d'un homme fi propre
à le feconder , montre affez combien il eftimoic
la vertu . Jamais il n'a donné fa confiance
qu'à des gens de bien ; il aimoit az
les employer , il fçavoit les diftinguer.
Son difcernement n'étoit pas moindre dans
un autre genre. Les grands Artiftes trou--
JUI N. 1751.
voient en lui un jufte eftimateur de leurs.
talens , & fon fuffrage étoit d'autant plus
digne de les flatter , qu'il les jugeoit par
lui même. En échange de leurs confeils
il leur a quelquefois fourni des idées heureufes.
Un des amuſemens de fon loifir
avoit été d'étudier les differentes prati
ques des Arts , de vifiter les Atteliers , de
s'inftruire à fond du détail des Manufactures.
Il favorifoit les Auteurs des fecrets .
utiles , & les épreuves qu'il en hazardoitont
été pour eux des moyens d'augmenter
leurs expériences en même tems que leur
réputation.
M. Turgot s'exerçoit lui- même avec fuccès
à perfectionner des machines , à les
Amplifier , à les rendre d'un ufage plus sûr
ou plus étendu . Son imagination féconde
en nouveautés utiles ou brillantes , a fouvent
concouru dans les réjouiffances pu-..
bliques avec les talens des Artiftes qu'il
employoit. Rien n'égale la pompe des fêtes
qu'il a données , que la politeffe aifée ,
noble , attentive , avec laquelle il en faifoit
les honneurs . La Poëfie feule décriroit
celles qui fuivirent en 1739,
publication de la Paix & le Mariage de
Madame. Dans ces fêtes fomptueufes, l'ordre
, le nombre , la nouveauté des fpectacles
, fe difputerent nos applaudiffemens .
la
64 MERCURE DE FRANCE.
La derniere furtout , mémorable à jamais
par fa magnificence , a mérité de devenir
en ce genre un monument du goût de notre
fiécle.
Mais quoique ces brillantes occupations
fuffent pour lui des devoirs , & qu'elles
ayent fervi de plus à mettre foa génie dans
un beau jour , il connoiffoit trop le prix.
de la véritable gloire , pour l'attendre de
leur éclat paflager. D'autres titres plus réels
lui répondent de l'immortalité. Cet ou
vrage , digne des Romains , qu'il a fait
conftruire pour l'écoulement des eaux de
Paris & de toutes les immondices qu'elles.
entraînent ; ce Quai , dont la hardieffeétonné
les connoiffeurs ; la Fontaine de la
rue de Grenelle , monument digne de Periclès
& de Phidias , & qu'on eût admiré dans
Athène ; tant d'autres établiffemens folides
& duvables , dont nous tranfmettrons l'u .
fage à nos defcendans , affärent à M. Tu
got
l'admiration de la Poftérité. Le détail
de ces grands travaux appartient à l'Hiſtoi.
re; ils méritent la defcription la plus exacte
, & tells qu'eft capable de nous la donner
le fçavant Ecrivain que le titre d'Hiſ
toriographe attache à la Ville de Paris . Il
fera remarquer , fans doute , que les Portes
Saint Denis & Saint Martin , le Quai
neuf & les remparts , font dûs aux foips
JUIN. 1751. 6.5
de M. le Pelletier , Miniftre d'Etat , grand
oncle de M. Turgot ; que depuis fa Prevô
té jufqu'à celle de fon neveu , il ne s'eft
fair prefque rien de confidérable ; que M..
de Souzi eut la direction du Pont Royal ,
& qu'ainfi depuis près d'un fiécle prefque
tous les embelliffemens de Paris font l'ou--
vrage ou de M. Turgot , ou d'une familleà
laquelle il appartenoit.
Ce que lui- même a fait n'eft qu'une partie
de ce qu'il avoit projetté . Il vouloit
fubftituer un Pont de pierre au Pont rouge,
environner l'Ifle du Palais d'un Quai , qu'il
auroit conduit jufqu'aux Invalides ; établir
dans les divers quartiers de la Ville des
réfervoirs qui euffent diftribué l'eau partout
; dégager le Portail de Saint Gervais
& fe charger à certaines conditions d'achever
le Louvre. Ces projets , mûrement réflechis
, & dont les plus juftes mefures fem
bloient répondre , fi des obftacles fupérieurs
ne les euflent arrêtés , n'en doivent
pas moins entrer dans l'eftimation de la
grandeur de fes vûes. Un Prevôt des Marchands
n'eft pas un Miniftre. Avec les
idées de M. Colbert , M. Turgot n'avoit ni
la difpofition des mêmes fommes , ni la
même indépendance.
Au refte ces ouvrages frappans , dont la
beauté fixe nos regards , annoncent tou66
MERCURE DE FRANCE.
jours le goût de leur Auteur ; mais ce ne
font pas toujours des preuves de fon zéle
pour le bien public. L'amour propre fuffit
pour de pareilles entrepriſes , dont l'éclat
eft la récompenfe , & fi M. Turgot n'avoit
laiffé que des monumens de cette efpece ,
je lui verrois un droit incontestable à l'eftime
des amateurs des Arts ; je pourrois
douter qu'il méritât la reconnoiffance des
Citoyens. Mais ce qui me perfuade que
dans ces travaux même fi capables de lui
faire un nom , l'efpérance de la gloire agit
moins fur fon coeur , que le defir d'être
utile , c'est le nombre prefqu'infini d'ouvrages
inconnus , obfcurs , invifibles en
quelque forte , dont Paris , fans le fçavoir,
eft redevable à fes foins.
L'énumération feule en feroit un volume.
Ici fa prévoyance faifoit placer une
rampe , un parapet , une barriere ; là c'étoient
des Pompes , des pieux qui puffent
indiquer la hauteur de l'eau ; des filers qui
retin fent ceux dont le hazard auroit caufé
la chûte. Il faifoit exactement couper les
joncs qui croiffent dans la riviere au-def
fus de Paris , parce qu'on s'étoit apperçû
que la graine ou la mouffe qu'ils produifent
, a la qualité d'un poifon froid . Qu'on
parcourre , en un mot, fes Prevôtés , on
en comptera les jours par les fervices . On
·
JUIN. 67
. 1751.
verra le lit de la Seine nettoyé , dégagé de
fables en plufieurs endroits ; les attériſſemens
qui s'y formoient , détruits avec
foin ; fes eaux conduites dans des fontaines
, que des fources moins bonnes avoient
remplies jufqu'alors ; un long travail entrepris
pour regler les differentes meſures
des liqueurs ; des chauffées conftruites ou
réparées ; des Corps - de - garde établis fur
les Ports & fur les remparts , mille précautions
prifes pour rendre la navigation plus
facile ; les incendies moins fréquens ou
moins dangereux ; la voye publique plus
fûre ou plus libre ; des embelliffemens ,
des réparations fans nombre dans l'inté
rieur de l'Hôtel de Ville ; l'ordre mis dans.
fes Archives : enfin l'amélioration de tant
de parties , dont chacune eft infenfible
mais dont le bon état néanmoins eft le feul
fondement du bien général.
Tous ces détails font immenfes ; plufeurs
en particulier femblent petits , mais
plus ils le paroiffent , plus la vûe , qui fans
les confondre , fans négliger les grands
objets , embraffe tout à la fois , a de force
& d'étendue. L'utilité de ces travaux les
annobliffoit aux yeux de M. Turgot ; avec
l'efprit affez jufte pour n'en méprifer aucun
, il avoit l'ame affez grande pour leur
facrifier la gloire attachée à des entrepri
68 MERCURE DE FRANCE.
fes trop brillantes . Il voyoit même dans
la plupart le motif d'intérêt le plus capable
de l'animer , un rapport fenfible avec
la vie des hommes.
En effet fon humanité fut extrême , &
malheureuſement elle n'eut que trop d'occafions
de paroître . Dans les tems de calamités
publiques , il prodiguoit à l'indigence
des fecours de toute efpece. Aux
embrafemens de l'Hôtel- Dieu & de la
Chambre des Comptes , arrivés coup fur
coup en 1737 , dans d'autres incendies
moins connus , on le vit infatigable , intrépide
, préfent partout , donner fes ordres
avec fang froid , foutenir les travailleurs
par fon exemple & fes largeffes , rifquer
La vie pour fauver des malheureux
prêts à périr fous les flammes & les débris.
Le peuple témoin de fon courage , de
fon activité , de fes attentions généreuses ,
voyoit alors combien l'homme animoit en
lui le Magiftrat .
Auffi peu de Magiftrats ont- ils été ché
ris autant que M. Turgor. Sa préſence inf
piroit au peuple le refpect & la joye ,
maintenoit la police , arrêtoit les tumultes
les plus violens. L'autorité de fa vertu le
difpenfoit de recourir à celle de fa place.
On peut fe fouvenir du démêlé fanglant
qui s'excita fur le Port Saint Nicolas , ent
JUIN. 69 1751.
tre les foldats des deux Régimens des Gardes
au mois de Janvier 1736. Il s'agiffoit
de la décharge d'un batteau , dont les Suiffes
s'étoient emparés au préjudice des François.
Ceux- ci vinrent le matin attaquer les
travailleurs , qui fe défendirent , & la querelle
s'échauffoir , lorfque l'arrivée de M.
Turgot rétablit le calme ; mais ce calme
n'étoit qu'apparent . Sur les quatre heures
après midi, les Suiffes s'étant rangés en bataille
dans le Carroufel , marcherent le fabre
à la main vers le Port. Dans ce moment
quatre Compagnies aux Gardes Françoifes
paffoient fur le Pont- neuf , en revenant
de Verfailles . Elles mettent fur le
champ la bayonette au bout du fufil & s'avancent
en ordre contre les Suiffes . Ils ſe
joignent & le combat s'engage. Des cris
confus l'annoncent à M. Turgot , qu'un
heureux preffentiment ramenoit alors vers
ke lieu de la ſcéne. Il y vole , ſe jette au
fort de la mêlée , leur crie de mettre bas
les armes. Au même inftant toutes les armes
font à fes pieds. Il fait ranger les combattans
fur deux lignes, écoute leurs plaintes
, prononce entre eux & les appaife. Il
le devoit , fans doute ; peut- être même at'il
moins riſqué qu'on ne penſe à faire
fon devoir . Un Magiſtrat eft armé par le
reſpe &t qu'imprime la dignité . M. Turgot
70 MERCURE DE FRANCE.
1
connoiffoit le pouvoir de la fienne , & fon
mérite perfonnel le mettoit en droit de s'y
fier. Mais cette confiance dans un pareil
cas fuppofe toujours bien du courage . Pour
fentir alors tout ce qquu''oonn ppeeuutt ,, il faut être
capable d'ofer tout ce qu'on doit.
Quelle que fût la confidération générale
dont il jouilloit , cette eftime eft une fuite
fi naturelle de fa conduite , que je ne m'arrêterois
pas à la remarquer , fi fon zéle
n'en avoit tiré de nouveaux avantages
pour la Ville de Paris. M. Turgot ne fe
bornoit pas à l'embellir , à la rendre , en
quelque forte , plus habitable , à mettre les
étrangers à portée de la connoître par un
plan qui juftifiât les éloges de la Renommée,
à donner au Corps, qui repréſente les
Citoyens, un luftre égal à la dignité. Défenfeur
ardent des prérogatives de la Capitale,
il a fçû maintenir des droits conteftés , faire
revivre des priviléges , à la veille d'être
prefcrits , en obtenir de nouveaux également
honorables . Le détail en feroit trop
long ; c'est une formule que nous fommes
obligés de répeter à chaque page . Les faits
fe nuifent par leur multitude , & forcés de
choilir , nous regrettons tout ce qu'il ne
nous eft pas poffible d'employer.
Ce précis des fervices de M. Turgot ,
tout imparfait qu'il eft , montre affez comJUIN
. 71 1751
bien il a mérité le titre de Citoyen . Cependant
nous n'avons encore rien dit d'un
trait , qui confideré fous differens regards ,
annonce autant la fagefle que l'équité de
fes vûes. C'est l'emploi qu'il fit de plus d'un
million à rembourfer des principaux de
rente au denier cinquante , fans obliger les
proprietaires à rien perdre fur le capital de
leurs intérêts. On dut lui fçavoir d'autant
plus de gré de cette opération , qu'il fuivoit
le plan de M. Lambert ; conduite affez
rare dans un fucceffeur , trop intéreffé iouvent
, pour faire cas d'une gloire qu'il feroit
réduit à partager ; mais M. Turgot
étoit fait pour donner des exemples de defintéreffement
dans tous les genres. Il en
eft fur lefquels fa modeftie me contraint
au filence . Je ne fçais même s'ils ne font
pas trop éloignés de nos moeurs pour être
cités , ils trouveroient aujourd'hui beaucoup
d'incrédules , & peut-être de Cenfeurs
.
Un tel ufage d'une pareille fomme , tant
de fêtes , de libéralités , de réparations ,
'd'embelliffemens de toute efpece , paroiffoient
devoir épuifer le tréfor de la Ville.
On ne feroit pas furpris qu'en la quittant,
M. Turgot en eût laiffé les fonds chargés
de dettes confidérables. Cependant , &
c'eſt ce qui met le comble à fa gloire ,
72 MERCURE DE FRANCE.
malgré de telles dépenfes , il l'a remiſe à
fes fucceffeurs beaucoup plus riche qu'elle
n'étoit avant fa Prevôté. Ses revenus
étoient prefque doublés en 1740. Le fait
n'eft pas vrai-femblable , mais il eft vrai.
Une grande économie , une adminiſtration
éclairée, qui proportionnoit les entrepriſes
aux moyens , la réunion de plufieurs droits
faite de fon tems au Domaine de la Ville,
le produit de quelques droits anciens augmenté
naturellement , ou porté par une
fage régie à la valeur réelle ; d'autres opérations
particulieres , que je ne puis développer
ici , ont été les fources de cet accroiffement
prodigieux , & concourent à
donner la folution de ce Problême . Paris
gardera comme une des plus belles époques
de fon hiſtoire , la Prevôté de M..
Turgot ; & le fouvenir de fes vertus ne
contribuera pas moins à faire vivre fon
aom , que la durée de ſes monumens.
EXTRAIT
JUIN. 17513 73
EXTRAIT
DE LA DISSERTATION ,
Sur les digreffions, & la méthode de l'Hiftoire
d'Hérodote , par M. ľ Abbé Geinoz ;
feconde partie.
M
Onfieur l'Abbé G. qui avoit développé
dans la premiere partie de
fa Differtation , le fyftême de morale ,
qu'Hérodote a eu deffein d'établir dans
fon Hiftoire , rendit compte dans la feconde
partie , de la méthode que cet Auteur
a fuivie : il examina avec quel art il
a difpofé ce nombre prodigieux d'évenemens
, d'obfervations & de connoiffances
qu'il vouloit tranfmettre à la postérité.
Čet examen parut d'autant plus néceffaire
à M. L. G. qu'à la premiere lecture de cet
Auteur , on n'apperçoit pas la beauté de
fon plan : la plus grande partie des Lecteurs
eft choquée du défordre qui paroît y
regner.
Mais fi Hérodote n'a pas fuivi dans fon
Hiftoire l'ordre des faits & des tems , c'eft ,
felon M. L. G. parce qu'il a voulu plaire.
à fes Lecteurs , & éviter l'uniformité & la
féchereffe de la narration , toujours inféparables
de l'ordre chronologique. Il a
pris Homére pour fon modéle , & il l'a
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
auffi parfaitement imité , que la difference
de l'Hiftoire & de la Poelie pouvoit le
permettre. L'Iliade & l'Odyffee , font les
fources où il a puifé ce grand art d'amufer
fes Lecteurs par cette étonnante variété
d'objets qu'il leur préfente . Le parallele
continuel que fit M. L. G. de ces
deux Poëmes avec l'Hiftoire d'Hérodote ,
fut la preuve , dont il fe fervit pour faire
voir qu'il ne manque rien à la beauté
& à la perfection du plan que cet Hiftorien
s'eft tracé .
Homére , dit - il , femble d'abord ne è
propofer en général , que de montrer les
pernicieux effets de la difcorde parmi les
Chefs d'une Armée , & en particulier les
funeftes fuites de la colére d'Achille ; il
inftruit cependant le Lecteur par differens
épisodes de tout ce qui s'eft paffé pendant
la guerre de Troye , & lui rappelle le fouvenir
de plufieurs actions glorieufes des
Héros Grecs , qui étoient antérieurs à
cette fameufe expédition . Il ne s'arrête
à en décrire les préparatifs , il jette
pas
tout d'un coup le Lecteur au milieu de cette
guerre , comme s'il l'avoit déja mis au
fait de ce qui s'y paffe . Le récit de la colére
d'Achille lui donne occafion de décrire
les combats & les évenemens qui en
ont été les fuites. Telle eft , en un mot ,
JUIN. 1751.
75
l'adreffe du Poëte ; il trouve le moyen
dans un fujet fi fimple d'étaler les richeffes
de la plus vafte & de la plus brillante imagination.
Hérodote tranfporte dans l'Hiftoire la
méthode du Poëme Epique. Il fe propoſe
en général de raconter ce qui s'eft paffé
de plus confidérable parmi les hommes ,
& en particulier les démêlés & les gran-
3 des actions des Grecs & des Barbares.
Pour remplir ce double objet , il ne commence
point par tout ce qui s'eft paflé
dans le premier âge du monde ; il débute
par une courte expofition des injures réciproques
, qui mirent la diffention parmi
les Grecs & les Barbares. Il tranfporte enfuite
tout d'un coup le Lecteur au regne
de Créfus , Roi de Lydie ; il raconte la
malheureufe entreprife de ce Prince contre
Cyrus , Fondateur de la Monarchie
des Perfes ; de-là il fuit Cyrus & les Rois
fes Succefleurs dans leurs differentes expéditions.
Comme ces Conquérans por-

terent leurs armes contre toutes les Nations
connues , l'Hiftorien prend de là occafion
de décrire les Loix , la Religion
les moeurs & les antiquités de tous ces
Peuples. La variété de tant d'objets prévient
le dégoût que n'auroit pas manqué
de caufer au Lecteur un long récit hiftori-
Dij
76 MERCURE DEFRANCE.
que , & une attention continuelle aux
mêmes chofes .
Tel eft l'art avec lequel Hérodote a
fçu imiter le plan de l'Iliade . Si Homére
s'étoit borné à décrire fimplement les
cruels effets de la colère d'Achille , s'il
n'avoit pas enrichi fon Poëme de defcrip
tions & de peintures , il n'auroit pas enlevé
les fuffrages de toute l'Antiquité , il
n'exciteroit pas encore aujourd'hui dans
les meilleurs efprits cette admiration qui le
fait placer au-deffus de tous les Poëtes ,
Il en eft de même de l'Hiftoire d'Hérodote
fi cet Auteur s'étoit contenté de
narrer tout de fuite les guerres de Perfe
, quelle féchereffe ne regneroit- il pas
dans cet ouvrage ? Quelle perte n'auroitce
pas été pour la postérité , fi elle avoit
été privée de la connoiffance des antiquités
des Peuples qu'Hérodote feul lui
a confervées ?
:
M. L. G. compara enfuite l'Hiftoire
d'Hérodote avec l'Odyffée , & montra
qu'on apperçoit encore mieux dans ce
Poëme que dans celui de l'Iliade , le def
fein que l'Hiftorien a eu d'imiter le Poëte.
L'Odyffée a cet avantage fur l'Iliade , dit
M. L. G. qu'elle eft plus feconde en évenemens
divers, & plus fufceptible d'épifodes
& de digreffions, Elle confifte prefque
JUIN. 1751. 77
tout entiere en récits , & a par conféquent
plus de rapport à l'Hiftoire , que n'en a
I'Iliade.
Le but d'Homére dans l'Odyffée eft de
raconter comment Uliffe , après avoir erré
en differens Pays pendant dix ans , &
avoir couru mille dangers , eft enfin arrivé
à Itaque ; comment à fon retour il a défait
les pourfuivans de Penelope , qui s'étant
emparés de fa Maifon , confumoient fes
biens & ruinoient fes Etats . Les vûes d'Ho .
mére s'étendent encore plus loin , il veut
nous apprendre une partie des aventures
des autres Héros qui avoient été au fiége
de Troye , ce qui lui donne occafion de
rapporter plufieurs évenemens , dont les
récits produifent une agréable variété dans
fon Poëme. Tout ce qui étoit arrivé antérieurement
à Uliffe , y entre par maniere
d'épifode ; mais lorsqu'il eft enfin arrivé à
Itaque , il n'eft plus queftion de digreffions
, le Poëte ne s'occupe plus alors qu'à
préparer le dénouement du Poëme , & à
montrer avec quelle adreffe & quel courage
Uliffe , infpiré & fortifié par Minerdétruit
la nombreuſe troupe des pourfuivans
de Penelope .
ve ,
Voilà en peu de mots le plan de l'Odyffée.
M. L. G. fit voir en quoi le plan de
l'Hiftoire d'Hérodote lui reffemble , & il
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
y trouva d'abord le même trait de reffemblance
qu'il avoit obfervé , en comparant
l'Hiftoire d'Hérodote avec l'Iliade . Mais
ce n'eſt pas feulement
, continua-t'il , par
le plan & l'arrangement des matieres que
l'Hiftoire d'Hérodote reffemble à l'Odyf
fée , c'est par la nature même du ſujet ,
par le contexte de la narration , & par
une imitation fuivie du début , de la conduite
& de la catastrophe du Poëme .
Homére chante la gloire d'Uliffe , qui
après dix années d'abfence & de travaux ,
rentre dans fes Etats , délivre fa Maifon
des Tyrans qui l'opprimoient, & triomphe
de tous fes ennemis par la valeur & la pru
dence . Hérodote raconte les grandes actions
des Grecs dans la guerre qu'ils eurent
à foutenir pour la défenfe de leur liberté
, & la confervation de leur Patrie.
Homére rappelle en differens récits les
aventures & les travaux d'Uliffe , pour
donner une jufte étendue à fon Poëme ,
pour l'orner & y répandre de l'agrément
par le merveilleux des fictions. Les divers
monumens hiftoriques qu'Hérodote enchâffe
avec tant d'art dans le tiffu de fa
narration , quoique remplis d'inftructions
& tous intéreffans par eux- mêmes , ne font
cependant , à proprement parler , que des
ornemens épifodiques , adroitement em
JUIN. 1751. 79
ployés pour embellir le fonds de fon Hiftoire
, & pour en rendre la lecture plus
agréable par la grande variété des objets .
Le Poëte commence l'Odyffée par l'expofition
de l'état malheureux où la Mailon
d'Uliffe étoit réduite . L'Hiftorien femble
aufli ne commencer fon Hiftoire au regne
de Créfus , que pour avoir occafion de
montrer l'état de foibleffe & d'obscurité
où étoient alors les principales Républiques
de la Grèce. On eft en peine de ſçavoir
comment des Etats fi foibles foutiendront
l'effort de la puiffance des Perfes.
L'Odyffée nous laiffe dans une femblable
inquiétude jufqu'au retour d'Uliffe .
On peut dire , qu'Hérodote a imité
la conduite du Poëme en cette partie ,
antant que le devoir de l'Hiftorien & la
difference du fujet ont pû le lui permettre.
Comme il n'a point créé luimême
fon fujet , & qu'il n'avoit point
la liberté de changer l'ordre & la fuite des
faits , on ne doit pas s'attendre à trouver
une parfaite reffemblance entre fon onvrage
& l'Odyffée. Mais on trouve du moins
qu'en fuivant des routes differentes , Hérodote
eft parvenu au même but , c'eſt- àdire
, qu'il excite les mêmes mouvemens
dans l'efprit du Lecteur , & qu'il y produit
le même intérêt.
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
M. L. G. fit remarquer ici l'attention
que le Poëte & l'Hiftorien ont eue à préparer
la cataſtrophe de leurs ouvrages . Ils
n'oublient rien l'un & l'autre de ce qui
peut la rendre vraisemblable. Le maffacre
des pourfuivans étoit fort au deffus des for
ces d'Uliffe & de Telemaque . La Gréce
paroiffoit de même n'être point en état de
réfifter à l'invafion des Perfes. Il étoit donc
de l'art , & même du devoir de l'Hiftorien,
auffi-bien que du Poëte , de nous apprendre
avec quelle adreffe ces entrepriſes
avoient été conduites , de nous montrer
par quels degrés , & par quels fecours leurs
Héros font parvenus à exécuter de fi grandes
actions , & c'eft en quoi Hérodote a
parfaitement imité Homére . La priſe &
l'incendie de Sardes excitent toute la colére
de Darius ; il fait les plus grands préparatifs
de guerre , il menace les Athéniens
de ravager leur Pays & de détruire
leurs Villes : on craint tout pour
eux ; mais on eft bientôt raffuré par la victoire
qu'ils remportent dans la plaine de
Marathon . Le fuccès de cette bataille ,
loin de terminer la guerre , ne fait que l'allumer
de plus en plus. Xerxès , en fuccédant
à l'Empire , hérite de la haine de Darius
contre les Grecs . Il arme toute l'Afie ,
il couvre la mer de Vaiffeaux ; comment
JUI N. 1751 .
81
la Gréce foutiendra- t'elle l'effort d'une
puiffance fi énorme ? L'Hiftorien prend
foin de nous tirer de cette inquiétude ; il
nous a appris d'avance les progrès que les
Athéniens avoient fait depuis quelques
années dans l'Art militaire , & en particulier
dans la Marine. Après ces inftructions
préliminaires , Hérodote paffe au récit
de l'expédition de Xerxès . Alors tout
occupé de fon fujet , il ne s'abandonne
plus à de longues digreffions . Fidéle imitateur
d'Homère dans la conduite du fujer,
il eft plein du même enthoufiafme , quand
il arrive à la catastrophe. Il peint avec
des traits de feu les combats des Ther
mopyles , & les fameufes batailles de Salamine
& de Platée . La defcription de ce
qui fe paffe dans ces fameufes journées
n'eft pas moins terrible que celle du maffacre
des Princes qui prétendoient au mariage
de Penelope.
M. L. G. finit fa Differtation , en difant
qu'il paffoit fous filence bien d'autres traits
de conformité entre l'Hiftoire d'Hérodote
& l'Odyffée , tels que font le ftyle , le tour
des phrafes , & les expreffions . Il obferva ,
que quoique Hérodote ait fuivi de fi près
fon modéle , il ne s'eft cependant jamais
écarté des devoirs d'un bon Hiftorien , &
qu'on ne peut pas le foupçonner d'avoir
Dv
S2 MERCURE DE FRANCE
facrifié la vérité de l'Hiftoire aux agrémens
du ſtyle , ni à la gloire de fa Nation
.
E X TRA 1 T
Des Additions à l'Hiftoire du Roi Jean , pere
deCharles V. Par M. l'Abbé Sallier.
C'E
' Eft une opinion affez généralement
reçue parmi les gens de Lettres ,
qu'entre les Princes de la Maifon Royale
de Valois , Charles V. & François Premier
ont été les principaux Auteurs de la
renaiffance des Lettres , & que c'est à ces
deux Princes qu'on eft redevable des premiers
rayons de lumiere , qui ont diffipé
les ténébres de l'ignorance. Perfonne jufqu'ici
ne s'eft avifé d'affocier à cette gloire
le pere de Charles V , & peut-être que
cette entreprife paroîtra d'abord un paradoxe
; mais les réflexions fuivantes les feront
bientôt difparoître.
L'Hiftoire nous apprend que Jean , pere
de Charles V , n'attendit pas à être Roi ,
pour honorer de fa protection les Sciences
& ceux qui les cultivoient. Il n'étoit encore
connu que fous le nom de Duc de
Normandie , lorfque Jean de Vignai , Religieux
Hofpitalier de Saint Jacques du
Haut-Pas , offrit à ce Prince une Traduc-
2
JUIN. 1751. 83
tion du Livre de la Moralité du Jeu des
Echecs.
La Bibliothéque du Roi poffede un manufcrit
, dont la rareté fait tout le prix.
C'eft un Dialogue , où le Duc de Normandie
nous eft repréfenté comme un des Interlocuteurs.
Ce Traité eft une Phyfique
générale , où les perfonnages du Dialogue
S'entretiennent des differens corps répandus
fur la furface de la Terre , & du mouvement
des Globes céleftes . Quoique la
Philofophie fût encore au berceau , on
peut néanmoins par ce Traité connoître
quelle pouvoit être la variété des connoiffances
, & à quel degré elles avoient
été portées dans le fiécle de Jean , Duc de
Normandie. On conçoit aufli par- là que
ce Prince , dans fa jeuneffe même , avoit
acquis les connoiffances , qu'il étoit poffible
d'acquérir dans le fiécle où il vivoit.
Ajoûtons qu'en même tems , il jettoit dans
les efprits ces femences qui devoient produire
un jour des fruits plus éclatans . Il excitoit
par fa protection , & par fon amour
pour les Sciences, le defir de les perfectionner,
& s'il n'étoit réſervé qu'à des tems fort
éloignés de réuffir , il faut s'en prendre à
la nature de l'efprit humain , qui ne parvient
à rien de parfait dans quelque genre
que ce foit , que par des progrès lents &
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fucceffifs. On put du moins dès - lors entrevoir
l'aurore de ce beau jour , où devoient
éclore ces chefs- d'oeuvre d'Eloquence
& de Poëfie , qui ont fi fort illuftré
le Regne de Louis XIV .
Philippe de Valois mourut en 1349, &
laiffa le Trône à fon fils. Le Roi Jean ,
animé du même goût qui s'étoit manifefté
dans le Duc de Normandie , ne fongea
qu'à rendre facile l'acquifition des connoiffances
, à mettre les Curieux en état
de tirer de l'Hiftoire Ancienne ce qu'ily
a de plus inftructif & de plus intéreffant ,
à enrichir la Langue Françoiſe des ouvra
ges précieux que poffedent les Langues
fçavantes. Pour cet effet il engagea Pierre
Berceure , Religieux Benedictin , & alors
Prieur de Saint Eloi à Paris , à traduire les
trois Décades qui nous restent de Tite-
Live . Cette Traduction précieufe pour le
fiécle où elle parut pour la premiere fois ,
l'eft encore aujourd'hui pour nous par un
grand nombre de mots François qui manquoient
à la Langue , & que l'Auteur inventa
pour rendre plufieurs mots Latins ,
qui n'avoient pas , felon qu'il le remarque
, leurs Propres François . On trouve dans
les Mémoires de l'Académie une lifte de
tous les termes qui furent créés alors , &
qui ne contribuerent pas peu à enrichir la
Langue Françoife.
JUIN 1751 &s™
à
Cette entrepriſe ne fut pas la feule ,
laquelle le Roi Jean attacha les Sçavans
de fon tems : il voulut encore faciliter la
lecture de l'Ecriture Sainte aux perfonnes
accoûtumées à la Langue Françoife , & peu
exercées dans la Langue Latine. Maître
Jean de Sy , pour feconder les intentions.
du Prince , travailla à une verfion de l'Ecriture
Sainte , & le Catalogue de la Bibliothéque
de Charles V. fait foi , que cet Auteur
, par ordre du Roi Jean , en avoit traduit
plufieurs morceaux. Ce Catalogue eft
un inventaire original , & du tems même
de Charles V. Il préfente un grand nombre
de Livres qui n'ont été compofés que
pour fatisfaire les defirs du Roi Jean , en
fuivre les vûes , & exécuter fes ordres.
On doit préfumer que le Recueil des Livres
de cet inventaire avoit été commencé
, & vraiſemblablement très avancé par
le Roi Jean ; autrement on ne pourroit fe
perfuader que depuis 1364 jufqu'en
1373 , qui eft l'année où cet inventaire
fut fait , Charles V. eût pû raffembler plus
de neuf cens volumes . L'impreffion n'étoit
pas encore trouvée ; les Livres étoient
fort rares , difficiles à recouvrer , & les
embarras de la guerre ne fembloient permettre
à Charles V. que de donner quel
$ 6 MERCURE DE FRANCE.
ques momens de fon loifir à des amuſemens
, Littéraires. Concluons donc que la
Librairie du Louvre , pour parler le langage
du tems , étoit autant l'ouvrage du
Roi Jean , que de Charles V , fon fils.
On s'étonnera moins de ce goût vif &
ardent , qui portoit le Roi Jean à raffembler
des Livres , lorsqu'on fera attention
à l'amour qu'il avoit pour les Sçavans
mêmes. Ce Prince n'avoit rien négligé
pour attirer dans fes Etats l'illuftre Petrarque.
Aux plus preffantes invitations , il
avoit joint les conditions les plus avantageufes.
Pétrarque lui-même ne nous a pas
laiffé ignorer cette circonftance de fa vie ,
fi glorieufe pour le Prince , & fi honorable
pour lui . Charles V , dans fes tentatives ,
à l'égard de Thomas de Pifan , pere da
Chriftine , fut plus heureux que le Roi
Jean à l'égard de Pétrarque ; mais on peut
croire que l'exemple du pere guida le
fils .
En voilà affez , pour prouver que le
Roi Jean par lui - même a mérité le
titre de premier Reftaurateur des Lettres
, & qu'il faut lui rapporter les
commencemens
de leur renaiffance en
France . On doit juger par les faits que
nous avons rapportés d'après M. l'Abbé
JUIN. 17511
$7
Sallier , que le Roi Jean avoit tiré les efprits
de leur affoupiffement , qu'il avoit
réveillé l'induftrie , & excité l'émulation
parmi ceux qui fe fentoient capables d'écrire
; que les ouvrages les mieux accueillis
étoient ceux qui tournoient au profit
des moeurs & de l'honnêteté , qu'il avoit
prefcrit lui- même ceux , dont la Traduc
tion , ou la compofition pouvoit multiplier
les connoiffances , étendre la fphére
des idées , élever les vûes , fournir des
exemples de vertu , animer le courage ,
& nourrir dans tous les coeurs l'amour du
bien public. Ce goût qu'il avoit pour les
Sciences , il l'avoit tranfmis , comme un
héritage précieux , aux Princes , fes fils ,
par l'éducation qu'il avoit fçû leur donner.
Ainfi ce que Charles V. fit pour
les Lettres , le Roi Jean l'avoit infpiré.
Charles V. eut allez de force dans
l'efprit pour conduire à d'heureux fuccès
les affaires les plus importantes , & pour
allier avec le Gouvernement de l'Etat ,
l'amour des Sciences , & le foin de les
faire fleurir ; mais le Roi , fon pere , lui
avoit fait connoître les moyens , & fon
exemple lui avoit fuggeré les mefures qu'il
falloit prendre pour y réuffir . Si donc
Charles V. a eu la gloire d'élever l'édifice ,
il faut convenir que le Roi Jean en avoir
$ 8 MERCURE DEFRANCE.
pofé les premiers fondemens. Ainfi pour
marquer la véritable époque du renouvellement
des Sciences en France , il faut remonter
au Regne du Roi Jean . On verra
depuis ce tems renaître , fe répandre , &
s'accroître la lumiere dont nous jouiffons ,
& qui a éclairé les hommes jufqu'à nos
jours.
ود
Cette lumiere que le Roi Jean ralluma ,
que Charles V. augmenta , fut conſervée
avec beaucoup de foin par les autres Princes
, fes fils . » Jean , Duc de Berri , fe-
" cond fils du Roi Jean , aimoit , dit
» Chriftine de Pifan , gens foubtils , foit
» Clers ou autres , beaux Livres de Scien-
» ces Morales , & Hiftoires notables des
» Pollicies Romaines ...... tous ouvrages
>> foubtilement faits & par Maiſtrie ,
»beaux & polis à ournemens. On tomberoit
dans un détail fec & ennuyeux , fi
on rapportoit tous les ouvrages que l'on
s'empreffa de dédier aux Princes , dont il
ordonna l'exécution , ou pour la perfection
defquels il communiqua le fecours de fes
lumieres mêmes. M. le Laboureur a publié
avec la vie de Jean , Duc de Berri ,
l'inventaire des Livres qne ce Prince poſfedoit.
Il y en avoit de tout genre , Livres
de Religion , Livres de Jurifprudence ,
Livres d'Hiftoire , Livres de Belles - Let
JUIN. 17517 89
tres , Livres de Philofophie. Cet Inventaire
cependant n'eft pas complet , & la Bibliothéque
du Roi a recouvré plufieurs volumes
manufcrits de Jean , Duc de Berri
non compris dans la Lifte de M. le Laboureur
, & qu'il eft aifé de reconnoître pour
avoir appartenu à ce Prince , par l'Infcription
que N. Flamel a miſe à la tête de ces
volumes.
Philippe , premier Duc de Bourgogne ,
de la feconde Maiſon Royale , fils du Roi
Jean ; & Charles , Duc d'Orleans , fon
arriere- petit- fils , montrerent un goût vif
pour les Lettres . Qui ne voit que ce goût
décidé la Littérature , avoit fa
pour
avoit fa premiere
fource dans le Roi Jean , qui l'avoit
infpiré à fes enfans , & qu'eux - mêmes à
leur tour avoient tranfmis à leurs defcendans
, comme un précieux héritage ?
EXTRAIT
Du Difcours de M. l'Abbé Vatry , fur les
differences qui caractérisent la Tragédie
Gresque & la Tragédie Françoife.
M
Onfieur L. V. trouve que les Tragédies
des Grecs differoient des nôtres
en trois points effentiels . 1 ° . Par le
choix des fujets ; 2 ° . par la maniere de les
traiter ; 3. par leurs repréſentations.
"
90 MERCURE DE FRANCE.
Il fait voir 1. que les fujets des Tragédies
Grecques étoient toujous des actions
publiques , & expofées à la vûe de
tout un peuple. En fecond lieu que leurs
fujets étoient beaucoup plus fimples que
ceux de nos Tragédies, qu'on n'y voyoit ni
ces intrigues compliquées , ni ces incidens
multipliés que nous nous plaifons à étaler
fur notre Scéne. Il cite, pour exemple de
l'extrême fimplicité des fujets des Tragé
dies Grecques , le Philoctete de Sophocle ,
qui eft une des plus belles piéces de ce
Poëte , & où il n'y a que trois perfonnages
avec le choeur .
3 °. Les Grecs choififfoient des actions
fi terribles & fi atroces , que nous ne pour
rions les foutenir aujourd'hui : notte Théa
tre s'eft plié à la douceur de nos moeurs ,
nous y voulons toujours voir de la galanterie.
Les Anciens cherchoient à faire une
grande impreffion fur les fpectateurs ; ils
vouloient exciter en eux la pitié & la terreur
: il leur falloit des paflions portées
aux derniers excès , & des malheurs épouvantables
.
La conftitution & l'économie de la
Tragédie Grecque , font toutes differentes
de la difpofition des nôtres . Les Athéniens
ignoroient la divifion du Poëme dramatique
en cinq Actes ; leur Tragédie n'adJUIN.
1751 . 91
met aucun vuide . L'action marche de
fuite , & telle qu'elle a dû naturellement
fe paffer. Le choeur toujours préfent à l'action
, eft un des principaux perfonnages ,
fait une espéce de baffle continue dans les
Scénes , & remplit fes intermédes par fes
chants ; les complaintes des Héros partagées
en ftrophes , ainfi que les choeurs , &
dans les mêmes mefures de vers , occupent
aufli fouvent les vuides de l'action . En
général , les Anciens étoient infiniment
plus fcrupuleux que nous fur la vraifemblance
, rien ne fe paffoit fur leur Theatre
fans une raifon , où néceffaire ou au moins
apparente.
On
peut dire
auffi
que la Poëfie
des
Tragédies
Grecques
eft bien plus forte
, &
plus
relevée
que la Poëtie
des nôtres
; nos
Poëtes
font obligés
de modérer
leur verve
pour
fe réduire
au ton d'une
converfation
noble
. Les Tragiques
Grecs
pouvoient
fe
livrer
à tout
leur
enthoufiafme
. Il faut
convenir
encore
qu'ils
ont mieux
connu
que nous
, quel
étoit
le but que devoit
fe
propofer
la Tragédie
, je veux
dire , l'inf
truction
des fpectateurs
. Il n'y a aucune
Tragédie
Grecque
qui ne préfente
par le
réſultat
de fa fable
une
moralité
, & les
choeurs
n'y ceffent
d'infpirer
l'horreur
du
vice , & l'amour
de la vertu
.
92 MERCURE DE FRANCE.
que
M. L. V. obferva en dernier lieu ,
les Tragédies anciennes étoient faites pour
être repréſentées avec bien plus de pompe
& de magnificence que les nôtres ; elles
fuppofent toujours des décorations , des
machines ; elles étoient accompagnées de
chants , de danfes & d'inftrumens. M. L.
V. eft même perfuadé qu'elles fe chantoient
d'un bout à l'autre. Il a prouvé autrefois
fon fentiment dans une Differtation , imprimée
dans le huitiéme volume des Mémoires
de l'Académie des Belles Lettres.
La Tragédie Grecque tenoit effentiellement
à la Religion , & faifoit une partie
confidérable du culte que l'on rendoit aux
Dieux. On ne repréfentoit jamais que
pendant la célébration de quelque fète. Il
y avoit un Autel fur le Théatre ; on y faifoit
des facrifices devant & après le fpecta
cle. Les Acteurs étoient appellés Miniftres
de Bacchus , & on les revéroit comme
les autres Prêtres dans le tems de leurs
fonctions. Les compofitions des Poëtes
Athéniens devoient s'ajuster à des idées de
pompes & de folemnités religieufes .
M. L. V. finit ainfi : puifque par tant
de raifons les Tragédies des Grecs étoient
differentes des nôtres , ne les jugeons pas
par les mêmes principes , entrons plutôt
dans leurs vûes , tâchons de prendre leurs
JUIN.
93 1751. 1
idées , inftruifons - nous bien de leurs
moeurs , de leur Gouvernement , de leur
Religion ; nous verrons bientôt difparoître
les défauts que nous y croyons voir , &
nous les lirons avec plus de plaifir & avec
plus d'utilité.
A fua Eccellenza il Signor MARCHESE
DE CURSAY , Marefciallo di Campo ,
e Commandante Generale delle Truppe
di S. M. X. in Corfica. Si allude ad al--
cuni frutti e fiori finti prefentatigli
dall' Autore.
Q
SONNETTO.
Uefti Frutti , Signor , e quefti Fiori
Che induftre man feo di natura a ſcorno ,
Se non li fdegni , forfe fia che un giorno
Altri io t'offra di lor affai maggiori.
Che a me permeffo è fra i celeſti Cori
Delle Dive ,che in Pindo hanno il foggiorne ;
Alli Eroi più famofi il crine adorno
Render di fagri , ed immortali allori .
Sprezzar con quefti allor potrai l' altera
Empia Donna , che nulla al mondo cura
E miete i più bei Fior inanzi fera.
94 MERCURE DE FRANCE .
Anzi , mercè di lor , ferma , e ficura
Tua fama andar vedraſſi , e ſulla nera
Sponda , infultar l'onda di lete ofcura.
Del Sig. Roberto Curlo , Nobile Genoveſe.
新洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗絲粥
OBSERVATIONS
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
11. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE
REPONSE
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"

Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
JUIN.
1751. ·103
ES:
RAYTEACHERDEANDES
EPIGRAMME
Contre un Auteur logé au quatrième étage.
Suivant la hauteur de la place
Qu'Apollon nous marque au Parnaffe
Nous régions notre appartement ;
Or , écoutez , voici comment :
Celui qui fur le Pinde prime ,
Peut s'étaller dans un premier ;
Mais qui n'en atteint pas la cime ,
Eft relegué dans un grenier.
Par l'Inconnu , Coadjuteur du Porte-
Banniere des innocens.
LE PRINTEMS ,
STANCES REGULIERES
A Mlle D ** , qui m'avoit demandé des
vers fur cette faiſon.
QuUe le Printems eft agréable !
Il'eft accompagné des folâtres Zéphirs ;
Il nous rend la campagne aimable ;,
invite à goûter les plus tendres plaifirs.
E j
104 MERCURE DEFRANCE
Tout rit , tout plaît dans la Nature ;
La jeune & belle Flore étale en tous les lieux ,
Gazons fleuris , tendre verdure ,
Edu lys odorant l'éclat délicieux.
Reine des fleurs , charmante roſe !
Pourquoi donc naître, hélas & parer nos jarding ,
Pui qu'auffi-tôt féche qu'éclofe ,
Tout votre éclat ne dure au plus que deux matins?
Semblable à cette fleur divine ,
Une belle nous plaît ; on en eft enchante ;
Bientôt une févere épine
Nous rebute & nous chaffe , enfin vient fon Eté
Trop tard alors elle veut plaire ;
En voyant les appas déja fur le retour ,
On la méprife , elle a beau faire ,
L'Amour , pour la punir , la chaffe de fa Cour
Jeunes beautés fi floriſſantes ,
Faut- il que vous paffiez auffi rapidement ?
Votre Printems vous rend charmantes :
Rarement votre Eté peut fixer un amant.
Votre teint de lys & de roſes
Par fon riant éclat ſçait enchanter nos coeurs ;
Mais ces beautés à peine éclofes ,
*
Se fannent en un jour comme les moindres fleurs..
Jouiffez de votre jeuneffe ,
1
JUIN. 1751.
10'S
Aimez , belles , aimez au printems de vos jours
Car l'approche de la vieilleffe
Voit fuir à pas légers les volages amours.
ENVOI..
Gravez bien au fond de votre ame
Et retenez , Iris , cette utile leçon :
?
Mon coeur , à préfent tout de flamme ,
Peut-être en votre Eté ne feroit qu'un glaçon..
Parle même
2 ou
Na vû dans le Mercure du mois d'A--
vril un article de l'Encyclopédie fur
une matiere très-connue & traitée par
un grand nombre de differens Auteurs ;;
c'étoit le mot Abeille ; on a crû devoir
donner un autre article d'Hiftoire Naturelle
fur une matiere prefque ignorée
traitée du moins très-fuperficiellement par
ceux qui en ont écrit , c'eft le mot Agate ,,
il eft , comme le premier , de la compofi
tion de M. d'Aubenton . On verra par cet :
exemple que le Dictionnaire de l'Encyclopédie
ne contiendra pas feulement l'Hif
toire des connoiffances acquifes , mais s
qu'on en tronvera auff de nouvelles danas
toute la fuite de ce grand ouvrage.
fine
Agate, Achates S. F. ( Hiſt . Nat . ) Pierrez
que les Auteurs d'Hiftoire Naturellen
ELVV
106 MERCURE DE FRANCE.
ont mife dans la claffe des pierres fines
demi-transparentes. Voyez Pierre fine.
On croit que le nom d'Agate vient de
celui du fleuve Achates dans la vallée do
Noto en Sicile , que l'on appelle aujourd'hui
le Drillo , & on prétend que les premieres
pierres d'Agate furent trouvées fur
les bords de ce fleuve .
La fubftance de l'Agate eft la même que
celle du caillou , que l'on appelle commu-.
nément pierre à fufil : toute la differenceque
l'on peut mettre entre l'une &l'autre,.
eft dans les couleurs ou dans la tranfparence
; ainfi l'Agate brute , l'Agate imparfaite
par rapport à la couleur & à la tranſparence,
n'eſt pas differente du caillou , & lorfque
la matiere du caillou a un certain, dégré
de tranfparence ou des couleurs marquées ,
on la nomme Agate..
On diftingue deux fortes d'Agates parrapport
à la tranfparence : (çavoir l'Agate
Orientale & l'Agate Orcidentale . La premiete
vient ordinairement des pays Orien
taux , comme fon nom le défigne , & on
trouve la feconde dans les pays Occidentaux
, en Allemagne , en Bohéme , &c. On
reconnoit Agate Orientale à la netteté ,
à la tranfparence , à la beauté du poli ; au
contraire Agate Occidentale eft obfcure ;
fa tranfparence eft offùfquée , & fon pa.
JUIN. 17588 107
liment n'eft pas auffi beau que celui des
Agates Orientales. Toutes les Agates qu'on
trouve en Orient n'ont pas les qualités.
qu'on leur attribue ordinairement , & on
rencontre quelquefois des Agates en Occident
, que l'on pourroit comparer aux
Orientales..
La matiere ou la pâte de l'Agate Orien❤
tale , comire difent les Lapidaires , eft un
caillou demi - transparent , pur & net ;
mais dès qu'un tel caillou a une teinte de
couleur , il retient rarement le nom dA--
gate. Si la couleur naturelle du caillou eft
laiteufe & mélée de jaune ou de bleu ,
c'eſt une Chalcedoine ; ſi le caillou eſt de
couleur orangée , cleft une Sardoine ; s'il eft
rouge, c'est une Cornaline . Voyez Caillou ,
Chalcedoine , Cornaline , Sardoine. On
voit par cette diftinction qu'il y a peu de
variété dans la couleur des Agates Orienta--
les ; elles font blanches ou plutot elles n'ont :
point de couleur. Au contraire l'Agate Oc--
cidentale a plufieurs couleurs & differentes ,
nuances dans chaque couleur ; il y en a de
jaunes & de rouges , que l'on ne peut
pas confondre avec les Sardoines ni less
Cornalines, parce que le jaune de l'Agate-
Occidendale , quoique mêlé de rouge ,
n'eft jamais aufli vif & auff net que l'o--
rangé de la Sardoine. De même le rouge:
E vis
108 MERCURE DE FRANCE.
de l'Agate Occidentale femble être lavé
& éteint , en comparaiſon du rouge de la
Cornaline . C'eſt la couleur duminium
comparée à celle du vermillon .
La matiere de l'Agare Occidentale eft un
caillou , dont la tranfparence eft plus qu'à ,
demi offufquée , & dont les couleurs n'ont
ni éclat ni netteté..
Il eft plus difficile de diftinguer l'Agato
des autres pierres demi -tranfparentes , tel
les que la Chalcédoine , la Sardoine & la
Cornaline , que de la reconnoître parmi
les pierres opaques , telles que le jafpe &
le jade cependant on voit fouvent la
matiere demi - transparente de l'Agate mêlée
dans un même morceau de pierre avec
une matiere opaque , telle que le jafpe ;
& dans ce cas on donne à la pierre le nom
d'Agate jafpée , fi la matiere d'Agate en
fait la plus grande partie , & on l'appelle..
jaspe agaté , fi c'eft le jalpe qui domine.
L'arrangement des taches & l'oppofition
des couleurs dans les couches , dont l'A-.
gate eft compofée , font des caracteres
pour, distinguer differentes . efpeces , qui
foot .Agatefin plement dite , l'Agate onyce ,,
l'Agare oellie , & l'Agate herborifée.
L'Agat forplement de eft d'une feule
couleur ou de plufieurs, qui ne forment que -
des taches irrégulieres.. pofées fans ordre
TUIN. 1757. Ieg.
& confondues les unes avec les autres. Les
teintes & les nuances des couleurs рец
vent varier prefqu'à l'infini , de forte que
dans ce mélange & dans cette confufion
il s'y rencontre des hazards auffi fingu
liers que bifarres. H femble quelquefois.
qu'on y voit des gafons , des ruiffeaux &
des payfages , fouvent même des animaux».
& des figures d'hommes ; & pour peu que
l'imagination y contribue , on y apperçoit
des tableaux en entier : Telle étoit la fameufe
Agate de Pyrrhus , Roi d'Albanie , furlaquelle
on prétendoit voir , au rapport de
Pline , Apollon avec fa lyre , & les neuf.
Mules , chacune avec fes attributs : On
EAgate dont Boece de Boot fait mention ;. ;
elle étoit de la grandeur de l'ongle , & on
y voyoit un Evêque avec fa mitre : Et en
retournant un peu la pierre , le tableau
changeant , il y paroiffoit un homme &
une tête de femme . On pourroit citerquantité
d'autres exemples , ou plutôt il
n'y a qu'à entendre la plupart des gens qui
jettent les yeux fur certaines Agates ; il
y- diftinguent quantité de chofes que d'antres
ne peuvent pas même entrevoir. C'eft .
pouffer le merveilleux trop loin , les jeux
de la Nature n'ont jamais produit fur les
Agates que quelques traits toujours trop
imparfaits , même pour y faire une, cf
quille,
Io MERCURE DE FRANCE.
L'Agate onyce eft de plufieurs couleurs
mais ces couleurs , au lieu de former des
taches irrégulières , comme dans l'Agate
fimplement dite,forment des bandes ou des
zones qui repréfentent les différentes couches
dont l'Agare eft composée. La couleur
de l'une des bandes n'anticipe pas fur
les bandes voilines. Chacune eft terminée
par un trait ner & diftinct. Plus les cou--
leurs font oppofées & tranchées l'une par
rapport à l'autre , plus l'Agate onyce est
belle. Mais l'Agate eft rarement fufcep
tible de ce genre de beauté , parce que
fes couleurs n'ont pas une grande vivacité.
Voyez Onyce..
L'Agate oeillée est une efpece d'Agate
onyce , dont les couches font circulaires.
Ces couches forment quelquefois plu
freurs cercles concentriques fur la furface
de la pierre ; elles peuvent être plus épaif
fes . les unes que les autres ; mais l'épaif
feur de chacune en particulier eft preſque
égale dans toute fon étendue. Ces cou
ches ou plutôt ces cercles ont quelquefois
une tache à leur centre commun , alors
la pierre reffemble en quelque façon à
un oeil ; c'est pourquoi on les a nommées
Agates oeillées. Il ya fouvent plufieurs de
ces yeux fur une même pierre ; c'eft un
affemblage de plufieurs cailloux qui fe fonts
JUIN.
17) D
& conformés
les uns contre les autres ,
fondus enfemble en greffiffant. Voyez
Gaillou.
On monte en bague les Agares aillées à .
& le plus fouvent on les travaille pour les
rendre plus reffemblantes à des yeux. Pourcela
on diminue l'épaiffeur de la pierre
dans certains endroits , & on met deffous
une feuille couleur d'or , alors les endroits
les plus minces paroiffent enflammés
tandis que la feuille ne fait aucun effet furles
endroits de la pierre , qui font les plus .
épais. On ne manque pas auffi de faire
une tache noire au centre de la pierre en
deffous , pour représenter la prunelle de :
Bail , fila Nature n'a pas fait cette tache ..
"
On donne à l'Agate le nom d'herborifeeou
de dendrite , ( Voyez Dendrite ) lorf
qu'on y voit des ramifications qui repréfentent
des plantes , telles que des mouffes
, & même des buiffons & des arbres ..
Les traits font fi délicats , le deffein eft :
quelquefois fi bien conduit , qu'un Peintre
pourroit à peine copier une belle
Agate herborifée. Mais elles ne font
pas toutes auffi parfaites les unes que les
autres ; on en voit qui n'ont que quel- .
ques taches informes , d'autres font parfe
mées de traits qui femblent imiter les pre
mieres productions de la végétation , mais
t12 MERCURE DE FRANCE,
qui n'ont aucun rapport les uns aux au
tres . Ces traits, quoique liés enfemble , ne
forment que des rameaux imparfaits & mal
deffinés. Enfin le belles Agates herborifées
préfentent des images qui imitent parfaite
ment les herbes & les arbres ; le deffein de
ces efpeces de Peintures eft fi régulier ,
que l'on peut y diftinguer parfaitement
les troncs , les branches , les rameaux , &:
même les feuilles. On est allé plus loin ,
on a crû y voir des fleurs. En effet il y a
des dendrites dans lesquelles les extrémi
tés des ramifications font d'une belle couleur
jaune ou d'un rouge vif. Voyez Cornaline
herborifee , Sardoine herboriſée.
Les ramifications des Agates herborifées
font d'une couleur brune ou noire , fur
un fond dont la couleur dépend de la qua
lité de la pierre ; il eft net & tranfparent ,
fi l'Agate eft Orientale ; fi au contraire
elle eft Occidentale , ce fond eft fujet à
toutes les imperfections de cette forte de
pierre. Voyez Caillou . ( i )
Le fuccès de l'Article ABEILLE , inferé
dans le My cure d'Avril dernier , nous a
engagé à donner encore celui - ci. Ce fera ledernier.
Le Public fera inceffamment en état
de juger par lui-même du premier volume de
En yclopédie , qui paraîtra dans le courant
de ce mois de Juin, comme on l'a annoncé dans ‹
te Profpectus..
JUIN. 1751. 113
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Juin, premier volume,
font Coeffe , Coeffe à la lapine , en Rhinoceros
, en Papillon , en Cométe , en
Carcaffe , en Berg- op- zom ; fymphonie &
Gigoudenne.. On trouve dans le premier
Logogriphe Moife , Enos , Noé , Sem, Sion,
Jofeph , Saint Jofeph , Simeon , Simon , Hymne
, Pie , oiſeau , Pie , Pape , fon , impie ,
foïe , oïe , jeu , oïe , oifeau , Iphis , Sophie ,
Mine , figure , Mine d'or , Pin , Oife, Mons,
Pife , Ino , lo , noife , nom , lonie , Pion , mois,.
foin , Moine , pois , Nymphe & Pifon. On
trouve dans le fecond Logogriphe , ennui
gué , Dune , Guinée , Dun , Guinée , oui , non,.
ego , genou , Genoin , vin , nud , envie , Gedeon
, nio , noé , vie , gego ,. Guidon , gigue ,
guenon , Guyenne , guide , vienne , Giengen
don, none , Juge , Junon &gogue..
P
EN F G M E.
Rends bien garde , Lecteur , à ce qu'on te
propofe ;
Nous fommes deux jumeaux d'une telle union ,
Qu'on nous prend pour la même chofe
Dans la commune opinion ;
214 MERCURE DE FRANCE.
Cependant notre caractére
2. Eft & divers & fi contraire
Que toujours l'un de nous détruir
Tout ce que l'autre avoit produit.
Enſemble on ne nous voit point être
Et pourtant on peut affûrer ,,
Quand l'un de nous vient à paroître ,
Qu'en peu de tems l'autre va fe montrer.
Nous fommes fort âgés , & pourtant je te jure ,
On a pour nous encor beaucoup d'attention ;
Avec ordre , régle & meſure
Nous faifons notre fonction ,
It cependant , malgré cette fage pratique ,
Chacun de nous paffe pour lunatique
Nous effrayâmes autrefois
Un Roi fameux parmi les Rois ,
Et fa perte penfa devenir notre ouvrage.
Nous fommes , à la fois dans ce vaſte univers ;
Soit fous un Ciel heureux , foit ſous un Ciel fame
vage ,
En mille & mille endroits divers ,
Er néanmoins jamais on ne nous voit paroître
Dans un certain pays très- grand ,
Quoiqu'à ceux où l'on peut tous les jours nous
voir naître ,
I feit femblable entierement.
S'il faut , ami Lecteur , que long- tems tu nous
cherches ,
N'en fois point étonné , car fans préfomption ,
JUIN.
115 1751:
Nous fommes en poffeffion
De caufer de grandes recherches.
LOGO GRIPHE.
JEE fuis un ornement utile
Au plus noble des Arts , & fi quelque indocile
Ofe , en le pratiquant , me laiffer à l'écart ,
Je lui fais courir le hazard
D'avaler l'amere pillule
De voir fon travail ridicule
Les plus célébres des humains
Me recherchent fans nul mystére ;
Et pourtant les plus belles mains.
Sont celles qui pour l'ordinaire,
Me font les plus fanglans affronts ,
Et chacun en fait les raiſons.
Onze membres jadis compofoient ma ftructure ;
Je n'en ai plus que dix ; tout change en la Natures
Mais dans ces dix encor , Lecteur , tu trouveras
Ce qui pour les mortels a d'étranges appas ;
Ce qui paroît toujours dans les plus grands repas ;
Dans des lieux dangereux un flambeau fort utile ;
Un peti: animal , fort peu coufin des chats ;
Pour deux tendres amans un fort aimable azile
Un piége à l'innocent oifeau ;
Ce d'où vient la liqueur qui fait méprifer, Peau
Une terrible maladie ;,
16 MERCURE DE FRANCE.
Ce que Cloris cache avec ſoin ;
Ce qu'un homme chargé dit toujours d'un pe
loin ;
Un fleuve renommé de la Lufitanie ;
Un vase de terre ou d'airain ;
Un jeune fire fort malin ;
Du corps humain une partie .
y trouverois encor plufieurs autres ſujets ,
Mais je crois , cher Lecteur , qu'en voilà bien aſſez,
J
AUTR E.
E fuis la fatale origine
De la pefte & de la famine ,
Er l'enfant forti de mon fein ,
Dépeuple encor le genre humaine
Hélas ! pouvois-je ne pas être
La fource de tous les maux ,
Puifqu'un des péchés capitaux
Fait la moitié de mon être ?
De fix membres qui me compofent
Deux forment un fleuve fameux ,
Dont les eaux rapides arroſent
Les champs qu'ont engraiffé les corps de nos
ayeux ;
Les quatre qui restent encore ,
Servent de guide au Chaffeur ;
Sans eux- mêmes , fans eux , la poëtique ardeur-
Du célébre Rouffeau n'eût fait qu'une pécore ,
Etles airs de Rameau charmans, pleins de douceur.
JUIN.
117 1751.
Pour nous n'auroient rien de fonore.
En moi le trouvent renfermés
Deux fruits d'efpéce differente ;
Etes-vous pauvre à vos regards charmés
J'étale richeffe brillante ,
Et les eſtomachs affamés
Trouvent pâture abondante .
Quand de trois de mes pieds les freres ſont formés.
Trois encor ( fi d'un chien vous fentez la morfure
)
Peuvent , à ce qu'on dit , guérir votre bleſſure.
En eft- ce aflez , ami Lecteur ,
Pour mettre fin à votre rêverie ?
Non , dites - vous ; hé bien , dans une Loterie ,
D'an billet non forti j'enrichis le por : eur ,
Sans que du plus gres lot , qui fatte -encor fo■
coeur ,
L'efperance lui foit ravie.
Que vous dirai -je encor ? Dans mes membres
épars
On vit jadis triompher les Céfars ,
Et l'on y lit le nom de ce Prélat antique ,
Qui d'un Prince Payen fit un Roi Catholique.
Par M. C. C,
118 MERCURE DE FRANCE .
J
AUTRE.
E fuis depuis long- tems , cher Lecteur , en
ufage ;
Je fers aux grands , petits , au fol , ainfi qu'au ſage;
A la mode foumiſe , on me voit tour à toar
Changer du blanc au noir , de forme & de contouri
Mais veux-tu deviner ? de mon tout l'aſſemblage
Mes neuf pieds boulverfés t'inftruiront davantage,
D'abord tu m'apperçois chez l'Abbé Dameret ,
Avec art arrangé , toujours & propre & net .
Autre combinaiſon , tu me mets en pratique ,
Pour , fur un papier blanc , noter de la muſique ,
Et fans changer de nom , dans un fens different ,
Je fuis poiffon de mer , délicat & friant.
Pourfuis , tu trouveras l'inſtrument néceſſaire ,
Qui fait changer du lait la nature ordinaire ;
Je te préfente encor un péché capital ,
Un des quatre élemens , un rongeant animal.
Ce qu'un homme d'honneur doit remplir dans le
monde ;
Cette Ville , autrefois en Héros fi féconde ,
Trouve en mon ſein le nom d'un grand fleuve &
connu ;
Une améte boiffon , dont tu peux avoir bû ;
Enfin , mon cher Lecteur , en ce moment peut-
、être,
Tu me vois ou me tiens , cherchant à me connoître.
Par M. C.... A Alençon.
JUIN. 1751. 119
NOUVELLES LITTERAIRES.
OUVEAUX Mémoires d'Hiftoire ,
de Critique & de Littérature. Par
M. l'Abbé d'Artigny. Tome IV . A Paris ,
chez Debure , l'aîné , Quai des Auguſtins ,
1751.
Le premier article de ce nouveau volume
eft un détail critique de plufieurs faits
douteux , ou viſiblement fuppofés : il nous
ſemble que l'Auteur auroit pû choifir des
évenemens plus importans , & par-là plus
dignes de fa fagacité. Le fecond article
contient des pièces originales , concernant
le Procès de Meffieurs de Bouillon , de
Cinq Mars & de Thou ; c'eft un évenement
fi intéreſſant , fi confidérable , & fi
compliqué du Regne de Louis XIII . qu'on
doit regarder comme précieux tout ce qui
aide à en éclaircir l'Histoire. M. Tilliot
nous a donné des Mémoires pour fervir à
'Hiftoire des Foux : M. l'Abbé d'Artigni
en fait l'extrait , & y ajoute quelques
éclairciffemens dans le troifiéme article du
volume , dont nous donnons l'idée . L'article
quatrième eft une addition à la
Chronique fcandaleuſe des Sçavans. M.
l'Abbé d'Artigni avoit ramaffé dans un des
120 MERCURE DE FRANCE.
volumes précédens de fes Mémoires , la
plupart des injures que les Sçavans s'étoient
dites ; il avoit oublié la querelle de
M. Andri & du Pere Poiffon , à l'occafion
d'un Extrait que le Médecin avoit
fait du panégyrique de Saint François ,
par le Cordelier. Il n'y a peut être rien de
plus burlefque que la défenfe du Pere
Poiffon , excepté peut - être le panégyrique
qui a occafionné la guerre. Le Mémoire
historique fur de M. de Breves , qui fait
le cinquiéme article , m'a paru le morceau
le plus agréable du volume. Il eft fuivi du
difcours qu'il tint , lorfqu'il remit le Duc
d'Anjou entre les mains de Louis XIII.
Ce curieux volume eft terminé par les fameufes
Théfes , foutenues à Beziers , dans
un Chapitre Provincial des Carmes , en
1682. On y voit entr'autres fingularités ,
qu'Elie étant encore dans le fein de fa
mere , il apparut à fon pere des hommes
vêtus , comme les Carmes d'aujourd'hui ,
qui faluoient un petit enfant , l'emmaillotoient
avec des flammes ardentes , & au
lieu de lait , lui donnoient du feu pour
nourriture . Qu'Elie fonda plufieurs Couvens
de Carmes fur le Mont Carmel , à
Bethel , à Jéricho , &c. qu'il établit Elifée
pour Général de l'Ordre ; qu'Enoc & Elie
n'ont point été ravis dans le Ciel , mais
qu'ils
JUIN. 1751. ILE
qu'ils furent tranfportés dans le Paradis
terreftre , où ils font encore en attendant
la venue de l'Ante- Chrift , auquel ils doivent
s'oppofer pour le falut des Elus. Que
durant les quarante jours , qui s'écoule
rent depuis la Refurrection de Notre-Seigneur
jufqu'à fon Afcenfion , le tems qui
lui reftoit après avoir inftruit fes Difciples
, il l'employoit à vifiter Enoch & Elie,
pour les récréer par fa préfence , & leur
apprendre de quelle maniere ils devoient
faire la guerre à l'Ante-Chrift. Que commé
le Baptême eft d'une obligation indifpenfable
pour tous les hommes,fans excepter
même la Sainte Vierge , quoique née
fans péché , il eft certain qu'Elie confera
à fon tour la grace du Baptême ; qu'il eft
vraisemblable qu'Elie participa au Sacrement
de l'Euchariftie , & qu'il fut confacré
Prêtre par Jefus-Chrift , ou par un
Ange. Que Michée , Abdias , Ezechiel ,
Daniel , & plufieurs autres anciens Prophétes
, prirent l'habit de Carmes. Qu'il
eft très-probable que le Philofophe Pythagore
s'engagea auffi dans l'Ordre ,
car il étoit Juif de Nation. Il demeura
long-tems parmi les Religieux du Mont-
Carmel , qui furent fes Précepteurs , &
il eut foin , en formant fes éleves , de les
rendre parfaitement femblables aux Difci
II. Vol. F
122 MERCURE DEFRANCE.
ples d'Elie , dont ils prirent en effet la
même façon de fe conduire , de fe nourrir
& de s'habiller. Que fi l'on examine
de près le genre de vie & les obfervations
régulieres des Druides , ces anciens & fameux
Prêtres des Gaulois , on ne doutera
point que ce ne fuffent de vrais Carmes ;
leur principal Convent étoit à Chartres.
On ajoute , que malgré les tranfmigrations
du Peuple Juif , & fes fréquentes
calamités , l'Ordre fut toujours floriffant
& tranquille poffeffeur fur le Mont-Carmel
des biens qu'Elie lui avoit laiffés . Que
les Carmes fe foutinrent fans la moindre
interruption , fous le nom de Réchabites ,
d'Effeniens , d'Affidéens , de Nazaréens
perpétuels , jufqu'à Saint Jean - Baptifte ,
qui embraffa leur Inftitut avec fes Difci
ples. Qu'après leur converfion au Chriſtianifme
, les uns devenus Coadjuteurs des
Apôtres , fe répandirent par tout l'univers,
& y porterent avec l'Evangile , la connoiffance
de leurs Régles , & des devoirs
de la vie monaftique. Les autres , qui
étoient déja accoûtumés par leur profeffion
à vivre en folitude , fe retirerent dans
les déferts de la Paleſtine , de l'Egypte ,
& furtout de la Thébaïde , où ils fonderent
quantité de Monaftéres , remplis d'u
ne multitude innombrable de Religieux,
JUIN. 1751.
123
Que fi dans la fuite il s'éleva d'illuftres
perfonnages qui établirent differens Or
dres , foit en Orient , foit en Occident ,
leur principale attention fut toujours de
conferver les obfervances les plus effentielles
de l'Inftitut des Carmes , qui leur avoit
fervi de modéle . Que ceux- ci dans le fecond
âge de l'Ordre furent nommés Thérapeutes
, Hermites , Anachorétes , Solitaires
, Afcétes , Philofophes & Cénobites.
Qu'il n'eft pas douteux que Saint Antoine
, Saint Hilarion , Saint Pacôme
Saint Cyrille , Saint Bafile , Saint Jerôme ,
Saint Simplicien , Saint Romain , Directeur
de Saint Benoît , Saint Palladius ,
Apôtre des Ecoffois , & une infinité d'autres
grands hommes , n'ayent pris l'habit
parmi les Carmes. Mais on fait remarquer
particulierement le Saint Simon Stoch , à
qui la Sainte Vierge accorda le privilége
attaché au faint Scapulaire , & au vête
ment des Difciples d'Elie , pour montrer
fa protection finguliere envers cet Ordre
qui lui eſt dévoué , & qui par une fucceffion
non interrompue doit fubfifter juſqu'à
la fin des fiécles.
On vient de publier le Profpectns d'une
Hiftoire Synoptique du Royaume & de
la Maiſon de France , ou Table hiſtorique,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
chronologique , génealogique & critique,
contenant :
L'Hiftoire abregée des foixante - neuf
Rois de France , diftribués en quatre races,
l'ordre de leur fucceffion & de leur filiation
, du côté paternel & maternel , le
commencement , la durée , & la fin de chaque
Regne , le lieu où ces Princes font
morts , & celui où ils ont été enterrés.
Et la véritable origine de la race Capetienne
, actuellement fur le Trône , mal
expofée par Dubouchet , Sainte Marthe ,
Dominicq , le Miniftre Blondel , le Doc
teur Chifflet , Anfelme & autres Généalogiftes.
Er une filiation exacte depuis Saint Arnoul
, defcendant de Clovis I. juſqu'à
Louis XV .
Où on a corrigé & rectifié les fauffes dattes
, les erreurs & les omiffions des Chroniques
& des Annales , des Hiftoriographes
, Abbréviateurs , Chronologiftes &
Généalogiftes , d'après les ouvrages des
Auteurs contemporains , & une infinité
de Chartes , produites par le Duc d'Epernon
, Duchefne , Dupuy , Pithou , Befly ,
Perard , Labbé , Valois , Firmond , le
Cointre , Monfaucon , Petáu , le Marquis
de Saint Aubin , & généralement les meil
leurs Critiques qui ont travaillé fur notre
Hiftoire.
> JUI N. 1751: 125
On y a joint une Table des variations
chronologiques , contenant les dattes initiales
& finales de tous les Régnes , adoptées
par nos Ecrivains , où l'on voit d'un
feul coup d'oeil la diffonance qui regne
entre tous ceux qui ont travaillé fur cette
matiere , & l'infuffifance de leurs ouvrages
pour bien apprendre l'Hiftoire de
France .
Cet ouvrage eft une efpéce de Carte ,
ou de Table hiftorique , chronologique ,
généalogique & critique , partagée en neuf
colonnes. Il paroît par le Profpectus que
l'Auteur a des connoiffances étendues , &
que malgré la multitude d'écrits que nous
avons fur l'Hiftoire de France , le fien ne
fera pas de trop. Ce Profpecus fe trouve
chez Bullot , rue S. Etienne des Grès .
L'ENLEVEMENT d'Eripe , traduit du
Grec de Parthenie de Nicée , par M. **
avec quelques Poëlies , du même. A Paris,
chez la veuve Lamefle , rue vieille Bouclerie
, 1751. Brochure de 16 pages.
LES ELEMENS & progrès de l'éducation.
Par M. de Bonneval. Nouvelle édition
augmentée de réflexions fur le premier
âge de l'homme du même Auteur. A
Paris , chez Prault , pere , Quai de Gêvres ,
1751 , in-12 . Un volume.
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
L'article premier des Elemens de l'éducation
, eft le développement de ce grand
principe : Ne faites à autrui , que ce que
vous voudriez qu'on vous fit. L'article fecond
roule fur les vifites . La doctrine de l'Auteur
confifte à dire , que la vifite de devoir
doit fe faire d'un air refpectueux ;
celle de cérémonie , avec civilité , & celle
de pur plaifir , avec une honnête familiarité.
On trouvera des chofes fenfées &
pratiques dans les articles fuivans qui roulent
fur la table , la parure & les habits ,
les fpectacles , le jeu , les promenades ,
l'étude & le choix des Livres . Dans l'article
neuvième , qui roule fur l'efprit de fociété
, l'Auteur s'exprime ainfi : » Il ne
faut fouvent qu'une Dame feule , pour
a donner le ton à un cercle d'hommes ;
» je fuppofe qu'elle ait de l'efprit , vous
les voyez civils , honnêtes , circonf
pects , traiter les matieres avec un cer-
" tain goût que donne le defir de plaire ;
» tous s'efforcent de mériter fon fuffrage :
» ôtez cette Dame , la converfation de-
» vient bruyante , chaque homme reprend
» un ton plus vif , & foutient fon opinion
» avec une fermeté qui dégenere bientôt
en opiniâtreté. On peut donc avancer ,
comme un principe certain , qu'il eft avantageux
à la fociété que les Dames y foient
admifes,
JUIN. 17518 127
Après les articles X , XI , XII & XIII ,
qui traitent de la maniere , dont un jeune
homme doit s'entretenir avec les étrangers ,
de la générofité , de la timidité , des graces
extérieures , vient le chapitre de la difcrétion
; l'Auteur y dit fagement aux jeunes
gens : Les occafions de parler des fem-
»mes fe préfentent fouvent ; il fied bien à
» un jeune homme de n'en jamais rien
» dire qui puiffe être mal interprêté : je
dis plus ; s'il veut réuffir , il doit même
» parler avec ménagement de celles qui
ne fe font pas ménagées avec le public.
Voici ce que l'Auteur dit dans l'article
fuivant , qui traite de la complaifance , de
la flaterie & des louanges. » Lorfque j'éta
» blis pour maxime , que la complaifance
» eft une qualité néceffaire dans la fociété ,
» j'entends par-là que l'amour propre
» d'autrui doit l'emporter fur le nôtre , &
» cela fans autre vûe que de rendre le
» commerce de la vie plus agréable . Si
» l'on veut étendre cette vûe fimple , &
» qu'on ait deffein de féduire le coeur de
celui auquel on défere par quelque mo-
»tif d'intérêt , cette intention feule fait
dégenerer la complaifance en flaterie ,
» de forte que pour ufer d'une comparaifon
, la complaifance & la flaterie ref-
»ſemblent à deux belles femmes , dont la
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
29
premiere étant vertueufe ne veut faire
auçun ufage de fes attraits , ou pour
» mieux dire , elle les poffede fans y penfer
; & la feconde eft une belle femme
» qui profane fes graces par des deffeins
illégitimes.
Les derniers articles font ceux du refpect
dû aux Gouvernemens , du point
d'honneur , de la Religion & de la fuperftition
; nous regrettons de ne pouvoir
pas copier ce que nous y avons trouvé
d'utile.
traite
La feconde partie de cet ouvrage
des progrès de l'éducation . Pour éclairer
les jeunes gens fur le choix d'un état , on
développe les obligations de l'Eglife , de
l'Epée du Miniftére , de la Robe , du
Commerce de la Finance , de la Médecine
& du Barreau . Les réflexions de l'Auteur
s'étendent encore à d'autres objets ,
comme le choix d'une femme , le bel efprit
, la réputation , &c . Cette feconde
partie eft plus réflechie , & plus fortement
écrite que la premiere. On en jugera par
le morceau fur l'amitié , que nous allons
copier.
Je ferai content de deux amis , lorſque
j'apprendrai que l'eftime eft le principe
de leur union ; que , lorfqu'ils font enfemble
, le tems pafle avec rapidité ; que
JUIN. 1751. 129
que
les jours qu'ils n'ont pû fe voir , ils ont
fenti qu'il leur manquoit quelque chofe
d'effentiel , & que nulle occupation , nul
amufement ne les a empêchés de s'appercevoir
d'un vuide. J'envierai leur fort ,
lorfque j'apprendrai qu'ils fe fuffifent l'un
à l'autre que leur confiance eft mutuelle
; que leurs plaifirs & leurs peines font
tellement folidaires , que dans le partage
il n'y a point de difference , de maniere
cependant , que l'un des deux con-
'ferve affez de fermeté pour confoler l'af
fligé , car ce feroit une trifte fociété
celle de deux amis qui fuccomberoient
tous les deux fous le poids de quelque
malheur , que l'un des deux auroit éprou
vé. Je les admirerai , lorfque je fçaurai
que l'infortune de l'un a été réparée par
la générofité de l'autre ; lorfque j'aurai vû
que l'efprit de concurrence ne les a point'
conduits par des voies trop difcrettes au
même but, & que l'émulation , fi naturelle
aux grands hommes , n'a non- feulement
jamais altéré leurs fentimeus , mais qu'elle
eft de nature à pouvoir fe concilier avec
la fatisfaction de voir occuper par l'ami ,
le même pofte qui paroiffoit également
convenir à l'autre. Je ferai édifié , lorfqu'on
me dira que ces amis ont refpecté
entr' eux le fecret des autres , & qu'ils
Fv
130 MERCURE DE FRANCE:
ont été bien perfuadés qu'il y avoit dans
le monde des chofes , fur lefquelles l'amitié
la plus forte n'a point de droit ; celui
des deux qui s'offenferoit d'un myſtére
de l'efpéce de ceux que j'entends , auroit
tort , & cefferoit même d'être eftimable.
Enfin , l'amitié a des bornes , & il ne lui
eft pas permis , fous prétexte de délicateffe
ou d'étendue de fon pouvoir , de manquer
à ce qu'on doit à la Religion , à la Juſtice
& à la Patrie. L'amitié enfin eft faite pour
le bonheur d'un petit nombre de perfonnes
qui fe conviennent ; mais cette félicité
ifolée ne doit préjudicier à perfonne ,
ni au bonheur public.
La troifiéme partie , qui paroît pour la
premiere fois , confifte en quelques réflexions
fur le premier âge de l'homme. On
trouvera dans tout l'ouvrage des vûes fages
& pratiques. L'Auteur qui eft Philofophe ,
cherche à être utile , & nous pouvons affûrer
qu'il le fera .
On vient de publier une nouvelle édition
du Dictionnaire de Rimes de Richelet ;
elle est beaucoup plus ample , & plus correcte
que la derniere . On y a ajouté un
nombre très-confidérable de mots , dont
les Poëtes peuvent avoir befoin. Richelet
n'avoit rangé que les rimes par ordre alJUIN.
131
1751.
phabétique , on a eu la patience de ranger
de même tous les mots , enforte qu'on
fe fervira de ce Dictionnaire , non - feulement
pour y chercher ces rimes , mais aufli
pour éclaircir fes doutes , foit fur l'ufage ,
foit fur le genre , foit fur l'orthographe ,
foit fur la fignification des mots , qui font
rendus par autant de mots Latins , que
l'on a vérifiés avec tout le foin poffible ,
parce que la plus grande partie de ceux qui
avoient été employés dans les précédentes
éditions , ou ne répondoient pas exacte .
ment aux mots François , ou avoient été
forgés , ou tirés des Auteurs de la baffe
latinité. On a mis à la tête de ce Dictionnaire
deux Traités , l'un de la verfification
Françoife ; on en a l'obligation à M. l'Abbé
Joly ; & l'autre , de divers ouvrages en
vers . Ces deux Traités n'ont point encore
paru . Celui de Richelet n'étoit qu'ébauché
: ces deux- ci font complets , & nous
ne croyons pas qu'on y ait rien omis d'utile
en ce genre. Le Public fera content
de l'impreffion & des caractéres qui font
tout neufs. C'eft un affez gros volume
in-8°. dont le format eft plus grand que
celui de la derniere édition . On eft redevable
à M. l'Abbé Berthelin , Chanoine
de Douai , de celle que nous annonçons ,
à laquelle il a tâché de donner le degré de
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
perfection qui lui manquoit. Ce Livre fe
vend rue Saint Jacques , chez Poirion ,
Defprez & Cavelier , fils.
RECUEIL de Poëfie de Mlle de S. Pha
lier , avec les airs notés à la fin . A Amfterdam
, 1751. Ce font des Epitres & des
Chanfons de la même main qui nous a
donné il y a quelque tems le Porte- feuille
rendu & Emilie.
NOUVELLE Hiftoire Poëtique , & deux
Traités abregés , l'un de la Poëtie , l'autre
de l'Eloquence , compofés pour l'ufage de
Mefdames de France , par M. Hardion. A
Paris , chez Jacques Guerin , Desprez &
Cavelier , 1751 , in- 12 . 3 volumes.
Ce Livre n'eft pas comme la plupart de
ceux de ce genre , une compilation ; c'eft
L'ouvrage d'un homme d'efprit & de goût.
On y trouvera de la méthode , de la clarté,
du ftyle , de l'agrément ; il n'y a rien fur
tout ni de trop ni de trop peu , ce qui fait
le grand mérite des ouvrages didactiques.
Un trait , pris au hazard , fera mieux connoître
cette nouveauté , que tout ce que
nous en pourrions dire. C'eft l'article de
Vulcain & des Cyclopes , qui fe préfente
le premier.
Vulcain étoit le Dieu du feu. On compte.
JUIN. 1751. 733
plufieurs Vulcains ; le premier , qu'on di-
Toit fils du Ciel , le fecond , qui avoit reçû
la naiffance du Nil , & qui étoit en grande
vénération chez les Egyptiens , & le
troifiéme , fils de Junon. Les Grecs regardoient
celui-ci comme forgeron lui - même,
parce qu'il étoit l'Inventeur des ouvrages
qui fe fabriquent avec le . fer , l'airain
Por & l'argent. Il avoit établi fes premieres
forges dans l'Ifle de Lemnos , parce
que cette Iſle eſt ſujette aux tremblemens
de terre , & qu'elle jettoit des flammes par
des volcans , ou parce qu'on y a inventé la
fabrique des armes. Il y a eu anffi des forges
dans le Mont Etna en Sicile , & dans
les Illes qu'on appelloit de fon nom Vulcaniennes
, fur-tout dans celle qu'on nomme
aujourd'hui Lipari ; en un mot , dans
tous les lieux où il y avoit des volcans .
On lui attribuoit tous les ouvrages qui
paffoient pour des chefs - d'oeuvre , tels
que le Palais du Soleil , Pandore , certe
femme fi accomplie , & qui tenoit dans
une boëte tous les maux qui affligent les
hommes ; les armes d'Achille , celles d'Enée
, & c. L'établiffement des forges de
Vulcain dans l'Ifle de Lemnos , avoit donné
lieu de dire qu'il y avoit été précipité
du Ciel par Jupiter.
Le culte de ce Dieu étoit venu d'Egypte,
134 MERCURE DE FRANCE .
où il avoit un Temple fuperbe , & une ftatue
haute de 75 pieds. Les Romains lui
avoient bâti un Temple ; Romulus lui confacra
des quadriges d'airain , c'eft-à - dire ,
un char attelé de quatre chevaux de front.
On avoit coûtume dans fes Sacrifices , de
faire confumer par le feu les victimes, fans
en rien réferver pour le feftin facré. Tar
quin le vieux , Roi de Rome , après avoir
défait les Sabins , fit brûler en l'honneur
de ce Dieu , leurs armes & leurs dépouilles.
Les chiens étoient deftinés à garder les
Temples , & le Lion lui étoit particulierement
confacré. Entre les fêtes qu'on
avoit établies en fon honneur , la princi
pale étoit celle où l'on couroit avec des
torches allumées , qu'il falloit porter juf
qu'à un certain but , fans les éteindre , fous
peine d'infamie.
Dans les monumens où il eft repréſenté,
on le voit avec de la barbe , les cheveux
négligés , vêtu d'un habit qui ne lui defcend
que jufqu'au -deffus des genoux , por
tant fur la têté un bonnet pointu , dans la
main droite un marteau , & des tenailles
dans la gauche .
Les Cyclopes étoient d'anciens habitans
de la Sicile , aux environs du Mont Etna ,
& parce qu'on ne connoiffoit pas leur oriJUIN.
1751 . 335
gine , on les difoit enfans de Neptune , &
felon d'autres , fils du Ciel & de la Terre.
Ils étoient brutaux , féroces , & ennemis de
toute focieté. On les nommoit Cyclopes ,
à caufe d'un oeil rond qu'ils avoient au milieu
du front . On les a dit ouvriers de
Vulcain , parce qu'ils habitoient près du
Mont Etna , où ce Dieu avoit fes principales
forges , & le bruit que les feux fouterrains
font dans l'intérieur de cette Montagne
, s'attribuoit aux coups redoublés que
ces ouvriers donnoient fur leurs enclumes.
Ils furent employés à forger les foudres
dont Jupiter fe fervit pour combattre les
Géans. Ils avoient auffi fabriqué le Trident
de Neptune , la Fourche & le Cafque
de Pluton , & une infinité d'autres ouvrages
. Les Grecs les mirent au nombre des
Dieux , & il eft fait mention d'un Temple
qu'ils avoient à Corinthe , & d'un Autel
fur lequel on leur offroit des Sacrifices . Le
plus célebre d'entre eux s'appelloit Polyphême
; il avoit fur eux un empire abfolu ,
& les anciens Poëtes l'ont repréfenté comme
un Géant d'une taille énorme , mais
plus monstrueux encore par les moeurs &
par fa cruauté que par fa taille . Cependant
il s'étoit laiffé féduire aux charmes d'une
Nymphe de la mer , appellée Galatée, qu'il
s'efforça en vain de fléchir , en jouant d'un
136 MERCURE DE FRANCE.
flageoler, compofé de fept tuyaux d'inégale
longueur. Il avoit pour rival un jeune
Prince nommé Acis. Dans un tranfport
de jalousie , il l'accabla fous un rocher qu'il
avoit déraciné , & les Dieux transformerent
ce malheureux en un fleuve de fon
nom , & qui avoit fa fource dans le Mont
Etna.
POESIES du Chevalier de Pierres de
Fontenailles , Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint Louis , & Capitaine
dans le Régiment de Poitou . A Poitiers ,
chez J. Felix Faulcon , & fe trouve à Paris ,
chez Martin , rue S. Jacques , 1751. in-8 °.
C'est un Recueil d'Epitres , d'Odes , de
Contes , d'Epigrammes , d'Allégories , &c.
Pour mettre nos Lecteurs en état de juger
de leur prix , nous allons tranfcrire une
des piéces qui nous ont paru les plus jolies.
LE BAL DE WESTPHALIE.
Du plaifir de la danfe , où brille leur adreſſe ,
Tous les François font entichés ,
Et le Bal eft chez eux un champ où l'allégreffe
N'admet point les ours mal lechés ,
Vils fujets de l'impoliteffe :
Ils n'ont point cet eſprit brutal ,
Ce maintient empefé , cette morgue impolie,
JUI N.
137 1751.
*
Qui d'un galant de Weftphalie
Forment fans contredit le plus fot animal
Que j'aye encore vû de ma vie .
Donne-t'il un Bal par hazard ?
Ce font d'infipides orgies ;
La biére y tient lieu de Nectar ,
Et dans ces fombres tabagies ,
One trifte lueur fait voir cent effigies ,
Qui diftillent le nénuphar.
Incapable d'un tendre hommage ,
Au fon du cor-de-chaffe il pourfuit les attraits
Qui le tiennent en efclavage ,
Comme un Chaffeur dans les forêts
Pourfuit une bête fauvage ,
Qu'il veut pouffer dans les filets .
Dans un coin de cette retraite ,
On voit des ...... altiers ,
Qui daignent conter la fleurette ;
Et fous le poids douteux de trente - deux quartiers
Font gémir une humble couchette .
Leur bouche , en guife de foupirs ,
Exhale une épaiffe fumée ;
La groffiere vapeur de leur pipe enflammée ;
Eft l'image de leurs plaifirs ;
Comme elle, ils font obfcurs, paffagers & frivoles
Tel eft enfin l'encens exquis ,
Que ces tudefques Adonis ,
Brûlent au nés de leurs Idoles;
Elles n'ont point l'agilité
138 MERCURE DE FRANCE
L'enjonement , la vivacité
Qui caractérisent la danſe ;
Elles n'ont point cet air ailé ,
Cet air enfin par excellence ,
Et que nous refpirons en France ?
La fineffe & les agrémens
Ne font point de leur compétence
Ni de celle de leurs amans.
Un galant dans cette contrée ,
Obferve peu les loix du fils de Cithérée ;
Il n'eft complaifant ni badin
C'est un Polyphême ſauvage ,
De qui toujours le Dieu du vin
Reçoit le principal hommage.
L'Amour dans ces climats n'eft point ce Dieu
charmant ,
Dont les jeux & les ris toujours fuivent les traces &
C'eft un faux Cupidon , qui vole peſamment ,
Et fait tout en dépit des Graces.
S'il ne veut s'expofer au comble de l'ennui ,
L'étranger dans ces lieux , a tort de fe produire :
Des regards dédaigneux fe promenent fur lui ,
Sans que l'on ait jamais rien d'affable à lui dire ,
Il demeure ifolé , fans honneurs , fans appui ,
Et fans doute il joueroit un fort fot perfonnage ,
S'il ne fçavoit en homme ſage ,
S'amufer , dans un coin , des fottifes d'autrui :
>
Il réfléchit fur les manieres
De tous les differens pays ;
JUIN. 1751.
139
En Eſpagne elles font altieres ,
Libres dans Amfterdam , civiles dans Paris ,
Franches chez le Germain, barbares dans Tunis,
A M....elles font groffieres ;
N'a
Cependant la contagion
pas encor gagné toute la Nation ,
Et l'on peut parmi les Notables
Faire plus d'une exception ;
Il est encor des gens aimables ,
Propres à la fociété ,
Chez qui l'étranger bien traité ,
Paffe des momens agréables ;
On y voit encor la beauté
Sous les loix de l'urbanité.
Entre autres j'y connois une jeune mortelle ,
Qui dans le monde entier peut fervir de modéle ;
Et fçache tout M .... qu'en fa feule faveur
Je ceffe enfin mes invectives
Contre ces froids objets , qui des Graces naïves
Ignorent à jamais le charme féducteur.
ADDITION pour fervir d'éclairciffement
à quelques endroits de la Lettre fur les
fourds & muets . On trouve cette brochure
à Paris chez Bauche , fils , Quai des Auguftins
. 1751 .
La brochure que nous annonçons a comme
deux parties. On trouve dans la premiere
le développement de quelques principes
qui avoient été établis dans la Lettre.
140 MERCURE DE FRANCE .
Ce que nous allons rapporter fur le goût
prouvera , à ce que nous croyons , qu'on
trouvera dans les éclairciffemens le même
efprit de lumiere , la même fagacité , la
même metaphifique qu'on a vue dans l'ouvrage
même.
Quelqu'autre , Mademoiſelle , vous fera
l'hiftoire des opinions differentes des hommes
fur le goût , & vous expliquera , ou
par des raifons , ou par des conjectures ,
d'où naît la bizarre irrégularité que les
Chinois affectent par tout. Je vais tâcher ,
pour moi , de vous développer en peu de
mots l'origine de ce que nous appellons le
goût en général , vous laiffant à vousmême
le foin d'examiner à combien de
viciffitudes les principes en font fujets.
La perception des rapports eft un des
premiers pas de notre raison . Les rapports
font fimples ou compofés. Ils conftituent
la fymmétrie. La perception des rapports
fimples étant plus facile que celle des rapports
compofés , & entre tous les rapports
celui d'égalité étant le plus fimple , il étoit
naturel de le préférer , & c'eft ce qu'on
a fait. C'est par cette raifon que les ailes
d'un bâtiment font égales , & que les
côtés des fenêtres font paralleles. Dans les
Arts , par exemple en Architecture , s'écarter
fouvent des rapports fimples & des
JUI N. 1751. 141
fymmétries qu'ils engendrent , c'eft faire
une machine , un labyrinthe , & non pas
un Palais. Si les raifons d'utilité , de va
riété , d'emplacement , & c. nous contraignent
de renoncer au rapport d'égalité &
à la fymmétrie la plus fimple , c'eft toujours
à regret , & nous nous hâtons d'y
revenir par des voyes qui paroiffent entierement
arbitraires aux hommes fuperficiels.
Une ſtatue eft faite pour être vue de
loin; on lui donnera un pied d'eftal . Il faut
qu'un pied d'eſtal foit folide. On lui choifira
entre toutes les figures régulieres celle
qui oppofe le plus de furface à la terre ,
C'eſt un cube. Ce cube fera plus ferme encore
; fi fes faces font inclinées , on les
inclinera ; mais en inclinant les faces
du cube , on détruira la régularité du
corps , & avec les rapports d'égalité , on
Y reviendra par la plinthe & les moulures.
Les moulures , les filets , les galbes ,
les plinthes , les corniches , les panneaux ,
&c. ne font que des moyens fuggérés par
la nature , pour s'écarter du rapport d'égalité
& pour y revenir infenfiblement. Mais
faudra t'il conferver dans un piedeſtal
quelque idée de légereté ? On abandonnera
le cube pour le cilindre. S'agira- t'il de
caractériser l'inconftance ? On trouvera
dans le cilindre une ftabilité trop mar-
-
1
142 MERCURE DE FRANCE.
quée , & l'on cherchera une figure que
la ftatue ne touche qu'en un point . C'eft
ainfi que la Fortune fera placée fur un
Globe , & le Deftin fur un cube.
Ne croyez pas ,
Mademoiſelle , que
ces principes ne s'étendent qu'à l'Architecture.
Le goût en général confifte dans la
perception
des rapports. Un Tableau ,
un Poëme , une belle Mufique , ne nous
plaifent que par les rapports que nous remarquons
. Il en eft de même d'une belle vie
comme d'un beau Concert. Je me fouviens
d'avoir fait ailleurs une application
affez
heureuſe de ces principes aux phénomenes
les plus délicats de la Mufique , & je crois
qu'ils embraffent tout.
Tout a fa raiſon fuffifante ; mais il n'eft
pas toujours facile de la découvrir. Il ne
faut qu'un événement pour l'éclipfer fans
retour . Les feules ténébres que les fiécles
laiffent après eux fuffifent pour cela ; &
dans quelques milliers d'années , lorfque
l'existence de nos peres aura difparu dans
la nuit des temps , & que nous ferons les
plus anciens habitans du monde aufquels
I'hiftoire prophane puiffe remonter , qui
devinera l'origine de ces têtes de béliers
, que nos Architectes ont tranfportées
des Temples Payens fur nos édifices ?
Vous voyez , Mademoife! le , fans attenJUIN.
-1751 .
145
dre fi long-tems , dans quelles recherches
s'engageroit dès aujourd'hui celui qui
entreprendroit un Traité Hiftorique &
Philofophique fur le goût. Je ne me fens
pas fait pour furmonter ces difficultés qui
demandent encore plus de génie que de
connoiffance. Je jette mes idées fur le
pier , & elles deviennent ce qu'elles peuvent.
pa-
Des obfervations fur l'extrait qu'on a
fait dans le Journal de Trévoux , de la
Lettre fur les fourds & muets , terminent
l'écrit que nous annonçons ; il ne nous
convient pas de prendre parti dans cette
difpute. Tout ce que nous nous permettrons
de dire , c'eft que M. Diderot deffend
très bien fon ouvrage , finguliérement
l'interprétation qu'il a donnée de
trois beaux vers du dix - feptieme Livre de
l'Iliade , & que nous ne voyons pas ce
que le Journaliſte pourra répondre.
APOLOGIE de l'efprit des loix , ou
reponse aux obfervations de M. de la P. par
M. de R ***. A Amfterdam & le trouve à
Paris chez la veuve Caillean rue S. Jacques.
Lefprit des loix eft une des productions
qui font le plus d'honneur à l'efprit humain.
Ce jugement , qui nous paroît être
celui de l'Europe entiere , n'a pas mis ce
144 MERCURE DE FRANCE .
grand ouvrage à couvert de la critique.
M. l'Abbé de la Porte dont l'efprit eft
fi jufte , l'a attaqué , & , à ce qu'il nous
paroit , fans humeur & fans mauvaiſe foi.
M. de R✶✶✶ entreprend de juſtifier
une partie de ce qui a été contredit. Ses
difcuffions font pleines de refpect & d'admiration
pour l'Auteur de l'efprit des
loix , & d'eftime & d'égard pour le critique.
LETTRES Siamoifes , ou le Siamois
en Europe : brochure in- 12. 175 !.
Ces Lettres font des obfervations fur
nos moeurs & fur nos ufages. On pourra
juger de l'ouvrage , par le morceau que
nous allons copier.
Les femmes Européennes peuvent aller
de compagnie avec nos Pagodes , que le
vulgaire de Siam n'encenfe qu'à proportion
des riches vêtemens dont elles font
chargées. Leurs maris femblent des Prêtres
qui contractent , en les épouſant ,
la difpendieufe obligation de réhauſſer
l'éclat de ces idoles de chair , des étoffes
les plus précieufes & des diamans les plus
rares.
Mais ce qui différencie ces malheu.
reux Epoux , des Prêtres qui veillent à la
garde de nos Temples , c'eſt
que l'entre-
tien
J.UIN. 1751. 145
tien de l'idole eft à la charge des premiers ,
& que ce n'est pas toujours de leur part
que l'encens eft le plus agréablement reçu .
Les ornemens étudiés , l'agaçante affectation
, les faux fentimens à la place
des moeurs , l'oifiveté pour la Philofophie
, le mépris des préjugés au lieu de la
belle pudeur , les foins épuifés de plaire ,
au défaut de la noble modeftie , & ce qui
eft encore plus contagieux , l'art féduifant
de diffiper l'efprit , d'amollir l'ame , &
d'enyvrer le coeur des hommes qui les
approchent , c'eft ici le cercle corrompu
de vices & de ridicules , que décrivent la
plupart des femmes de l'Europe.
vers
Si tu les voyois , cher Abenfalida , dans les
affemblées où leur condition , plus encore
leur amour propre, les conduit , tu rougirois
de la tache flétriffante , qu'elles repandent
Continuellement fur ton fexe. Là c'eft un
jeure Talapoin ( car ce n'eft point dans les
Temples qu'on rencontre ces faux Miniſtres
de Tévetat ) qui fait monter
ces idoles périffables la vapeur d'un encens
que le préjugé lui commande de brûler
uniquement , pour le frere ingrat de Nacodom.
Ici il les dégage à fon profit des
devoirs facrés de l'hymen , qui n'eft en ces
lieux qu'une chaine de bienféance , perpetuée
par l'ambition & la fortune.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ELOGE hiftorique de M. Lévêque
de Pouilly , Lieutenant des habitans de
la Ville de Rheims par M. de Saulx , Chanoine
de l'Eglife de Rheims , Chancelier
de l'Univerfité , & Principal du Collége.A
Rheims , chez Florentin, Brochure in-4°.
M. de Pouilly eft envisagé dans l'éloge
que nous annonçons , comme homme de
Lettres & comme Magiftrat. En qualité
d'homme de Lettres , il mérite de grandes
louanges pour les conoiffances immenfes
qu'il avoit acquifes , & pour la théorie
des fentimens agréables , ouvrage dont
les vues fines & métaphyfiques ont beaucoup
reuffi , & qui vient d'être traduit en
Allemand , Comme Magiftrat , il a fait du
bien à tous fes Concitoyens , il leur a fait
toutes fortes de biens , & il leur a fait du
bien pour tous les tems ; il eft heureux que
des vertus fi vraies , fi utiles , & fi éclatantes
ayent un Panégyrifte auffi fage &
éclairé que M. de Saulx,
CHOIX de differentes pieces nou
velles , qui ont été reprefentées aux Théatres
depuis quelques années . 3 vol.in- 1 2.A
Paris, chez Cailleau , rue S. Jacques 1751 .
Les pieces contenues dans ces trois
volumes font les Petits - Maîtres , Comédie.
Le Provincial à Paris , Comédie.
JUIN
1751. 147
Les Fauffes inconftances , Comédie . La
Feinte fuppofée , Comédie. Califte ou
la belle Pénitente , Tragédie. Merope
Tragédie de M. Clément . Le Marchand
de Londres ou Hiftoire de George , traduite
de l'Anglois par M. Clément . La
petite Sémiramis , Tragédie. Le Plaiſir
Comédie avec le Divertiſſement. Venda ,
Reine de Pologne , Tragédie. Les Souhaits
, Comédie . L'Electre d'Euripide ,
Tragédie. La Partie de Campagne , Comédie.
Une partie de ces pieces a été reprefentée,
& l'autre ne l'a pas été; plufieurs ont réuffi,
& d'autres n'ont point eu de fuccès ; le
Libraire , en recueillant ces ouvrages de
differens Auteurs , fauve par ce foin , de
l'oubli plufieurs bonnes pieces , & fournit
à beaucoup de curieux la facilité de
completer leurs Théatres.
HISTOIRE Litteraire du regne de
Louis XIV. Dediée au Roi.
I. Cet Ouvrage renferme les éloges hiftoriques
de toutes les perfonnes illuftres
de l'un & de l'autre fexe , qui fe font dif
tinguées dans les Arts & dans les Sciences
fous le régne de Louis le Grand.
II. On ne s'eſt pas contenté d'indiquer
leurs principaux Ouvrages ; on s'eft en-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
core attaché à en faire l'analyfe , & à rapporter
les differens fuccès dont ils ont été
fuivis , & les divers jugemens qui en ont
été portés .
III . Cet Ouvrage eft divifé en autant
de Livres , qu'il y a de claffes differentes
d'hommes illuftres , qui fe font rendus
célébres dans les Arts & dans les Sciences.
IV. Chaque Livre eft précédé d'une
Préface , où après avoir expofé dans quel
état étoit fous les régnes précédens tel
Art ou telle Science , dont il eſt traité
dans ce Livre , on fait voir les progrès
que cet Art ou cette Science ont fait fous
le régne de Louis XIV , & jufqu'à quel
degré de perfection ils ont été portés .
V. Dans la premiére claffe font compris
les Théologiens Scholaftiques , Moraux ,
Myftiques , les Controverfiftes & les Canoniftes.
VI. La feconde claffe renferme les Orateurs
facrés & profanes , & les Jurifconfultes
.
VII. La troifiéme claffe eft pour les
Hiftoriens .
VIII. Dans la quatriéme claffe font contenus
les éloges des Philofophes , & dans
cette claffe font compris les Phyficiens ,
les Mathématiciens , les Géométres , les
Aftronomes , les Ingénieurs , les Mécha
JUIN. 1751. 149
niciens , les Naturaliftes , les Médecins ,
les Anatomiftes , les Chymiftes & les
Botanistes.
IX. On a placé dans la cinquiéme claffe
les Poëtes Latins & François , les Poëtes
tragiques , comiques , lyriques , fatyriques
& les Muficiens.
X. La fixiéme claffe eft pour les Philologues
, tels que les Critiques , les Grammairiens
, les Lexicographes , les Bibliographes
, les Géographes , les Interprêtes ,
les Commentateurs , les Traducteurs , les
Mythologiftes , les Généalogiftes , les
Chronologiftes , les Blafonistes , les Antiquaires
, les Médailliftes , & autres qui
ont excellé dans quelque genre particulier
de Littérature.
XI. La feptiéme claffe comprend les
Dames Illuftres , qui par leur efprit & leur
fcience ont fait la gloire de leur fexe &
de leur fiécle .
XII. La huitiéme & derniere claffe contient
les éloges des Architectes célébres ,
des Peintres , des Graveurs , des Sculpteurs
, des Monétaires , des Machiniftes ,
& généralement de tous les grands hommes
qui ont perfectionné quelque Art
particulier.
XIII. Dans la derniere partie de cer
Ouvrage , la plus intéreffante & la plus
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
inftructive , on rapporte toutes les Médailles
qui ont été frappées à l'honneur de
Louis XIV , & la courte explication que
l'on donne de ce grand nombre de Médailles
, forme une efpéce d'abregé de
l'Hiftoire Civile & Militaire du régne de
ce grand Roi.
Les matériaux qui ont fervi à la
compofition des Difcours , mis à la tête de
chaque Livre , & où feront exposés les
progrès que chaque Art & chaque Science
auront fait fous le Regne de Louis XIV ,
ont été fournis à l'Auteur par les plus
grands Maîtres , & qui tous excellent dans
l'Art ou dans la Science fur laquelle ils auront
fourni des Mémoires , & dont l'Hiftoire
leur eft parfaitement connue.
Cet ouvrage eft de M. l'Abbé Lambert ,
'Auteur de la nouvelle Hiftoire Générale ,
Civile , Naturelle , Politique & Religieufe
de tous les Peuples du monde , qui vient
d'être traduite en Anglois . L'ouvrage paroîtra
à la fin du mois de Juillet prochain ,
& fe débitera chez Quillan , fils , Libraire,
rue Saint Jacques , vis- à- vis celle des Mathurins
, aux Armes de l'Univerfité.
Il renfermera trois volumes in - 4 ° . chacun
d'environ 600 pp. & il fera imprimé
fur du beau papier , communément appellé
Carré fin d'Auvergne , & fera orné d'un
26
JUIN 1751:
151
frontifpice , de vignettes & d'un cul- delampe.
Cet ouvrage en feuilles fe vendra
30 livres , & 36 relié.
LES Libraires intéreffés à l'édition de
l'Hiftoire générale d'Eſpagne , de Ferreras ,
traduite en François par M. d'Hermilly ,
dix volumes in- 4° . avertiffent pour la derniere
fois ceux qui n'ont pas encore retité
cet ouvrage pour lequel ils avoient
foufcrit , que paffé le premier Septembre
prochain , ils ne jouiront pas du benefice
du dixiéme volume qui leur eft accordé
gratis , n'ayant fourni que pour neuf volumes
, qu'au contraire ils feront obligés
de le payer 10 liv. en blanc.
Nous rendrons compte inceffamment
de cet ouvrage , que les recherches de
l'Hiftorien , le ftyle du Traducteur , & la
célébrité de la Nation Eſpagnole , rendent
très-important.
On trouve chez Ganeau , Libraire , rue
Saint Severin , une Inftruction Paftorale
de M. l'Evêque de Troyes , fur la fréquente
Communion , imprimée à Troyes ,
in -4° .
Ġ iiij
152 MERCURE DE FRANCE:
BEAUX- ARTS.
Defcription d'un nouvel Inftrument de Muft
que , inventé par M. Micot , de Lyon .
Et Inftrument, qui reffemble à une table
à jouer le Piquet,qui feroit couverte
, a feize pouces de large , fur deux pieds
fix pouces de longueur . Il préfente au Muficien
un Clavier au grand ravallement de
cinquante-huit touches : elles commencent
en gé , ré , fol , & finiffent en e , fi , mi.
On tire une femelle , en forme de foulier,
de deffous la table . Cette femele a une
partie mobile , & l'autre immobile.
La partie mobile a un petit anneau , où
on accroche un cordon qui tient au foufflet
inférieur, de forte qu'en faifant un mouvement
de pied , comme fi on battoit la
mefure , on remplit de vent le foufflet ſupérieur
, qui fournit fans diſcontinuation
au jeu de l'Inftrument . Le mouvement du
pied, ou la meſure la plus lente ,fuffit pour
la mufique la plus compliquée. Les fons
de l'Inftrument que nous annonçons font
fort agréables ; le deffus imite le hautbois ,
la baffe , le baffon .
M. Micot , qui a eu l'honneur de fournir
fon nouvel Inftrument à la Reine , &
JUIN. 1751. 353
aux principales Perfonnes de la Cour , de
meure rue Saint Antoine , vis- à - vis la rue
Cloche-Perche. Il fait de ces Inftrumens à
deux claviers.
LE TRIOMPHE de Themire , Cantatille,
mife en Mufique par M. Duché , eft fort
agréable , très - chantant , & tout- à- fait dans
le bon goût François . On le trouvera , avec
le Recueil d'Airs , du même Auteur , chez
tous les Marchands de Mufique.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Jbien Mercure ,
E vous prie , Monfieur , de vouloir
nouveau Surtout en Orfèvrerie , de la
compoſition du célébre M. Ballin , Premier
Orfèvre du Roi , connu depuis long tems
par fes talens fupérieurs en tout genre. Cet
ouvrage eft deftiné pour M. le Marquis de
la Enfenada , Premier Miniftre du Roi d'Efpagne.
La baze eft de forme ovale , contournée
fur un baroque agréable , & renferme
dans fon pourtour une mer agitée
par fes flots , qui défigne leur impétuofité ,
en ſe répandant par differens côtés. Neptune
y paroît fur une Conque marine , artiftement
rocaillée , & traînée par des chevaux
nourris dans cet élement. Son attitude
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
eft celle d'un Dieu courroucé , de ne pas
voir fes Nayades lui offrir des préfens , &
ne s'occuper qu'à nager , plutôt que de
lui rendre leur hommage. Plufieurs enfans
fe jouent des differens poiffons qu'ils ont
fçû prendre ; le Dauphin en eft le principal
. Cet ingénieux Auteur n'a point oublié
les écueils qui fe rencontrent dans cet
abîme intariffable , ni les rofeaux , dont
les feuilles paroiffent brifées par
les vents.
Cet ouvrage eft exécuté avec tout le foin
poffible . Les Connoiffeurs en jugeront.
C'eft à l'infçu de ce vigilant & laborieux
Artifte , que l'Auteur de ce foible éloge ,
moins ouvrier que Théorifte peut proù.
ver le zéle de fa reconnoiffance , n'ayant
deffein de fe faire connoître que fous deux
lettres initiales. Je fuis , & c.
A Paris , ce 14 Mars 1751.
L. F.
Le départ de M. Natoire , qui va remplacer
M. de Troy à Rome , a fait foupçonner
par quelques perfonnes que M.
Feffard pourroit bien abandonner la Chapelle
des Enfans Trouvés . Cet habile Graveur
fe hâte d'affûrer le Public , qu'il n'a
jamais eu plus de zéle pour fon entrepriſe,

qu'il la fuit avec tout le foin & toute la
JUIN. 1751. 155
vivacité dont il eft capable. Les Curieux ,'
les Soufcripteurs furtout , dont nous allons
donner la Lifte , pourront voir chez M.'
Feffard , rue de la Harpe,, vis -à vis la rue
Serpente , les preuves de fon travail .
Noms des Soufcripteurs , dans l'ordre
où ils ont foufcrit.
Mad. Goffrain , rue Saint Honoré. M
de Bachaumont , rue Neuve Saint Au-.
guftin. M. de Schreiber , Aumônier de
Ambaffade Danoife , rue de Tournon .
M. de Wafferchlebe , chargé des affaires
de Sa Majefté Danoife , Hôtel d'Entrague.
M. Thibouft , Imprimeur du Roi, Place de
Cambray. M. Joullain , Marchand d'Eltampes
, Quai de la Mégifferie. Le même
M. Joullain . M. du Ronceray , rue de Richelieu
. M. le Marquis de Croismarre
rue Saint Nicaife . M. Watelet , Receveur
Général des Finances , rue du Sentier. M.
Delalive de Bellegarde , Fermier Général ,
rue Saint Honoré. M. Lorimier , le fils
rue de Vendôme. Mylord Clare , rue de
Séve. M. le Chevalier de Breteuil , rue de
Seve. M. le Duc de Chevreufe , rue Saint
Dominique. M. Dormeffon Ducherray ,
Confeiller au Parlement , Place Royale.
M.Boutin , fils , Receveur Général des Fi
y
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.

nances , rue de Richelieu. M. Boutin de
la Columiere , Maître des Requêtes ,
rae de Richelieu. M. de Julienne
aux Gobelins. M. de Boullongne , fils ,
Maître des Requêtes , rue Neuve des
Petits Champs. M. le Comte de Caylus ,
a l'Orangerie . M. le Duc de Luynes , rue
Saint Dominique. M. de Selle , Tréſorier
Général de la Marine . M. le Duc de Bethune
, à l'Hôtel de Charoft. Le Roi de
Pologne , Electeur de Saxe. M. le Comte
de Brulh , Premier Miniftre du Roi de
Pologne. M. le Baron de Thiers , Place de
Vendôme. Mad . le Dauceur , rue de Richelieu.
M. Delahaye , Fermier Général ,
Hôtel de Bretonvilliers. M. Spinhirn ,
Secretaire des Ambaffadeurs de Pologne.
M. le Commandeur des Grieux , rue de
Berry. M. du Boccage , rue de la Sourdie
re . Mad. de la Popliniere , rue de Ventadour.
M. de Corberon , Confeiller d'Etat.
M. l'Abbé Chevalier , rue Saint Thomas
du Louvre . M. Moreau , Avocat du
Roi du Châtelet , Place Royale. M. Du
livier , Député au Confeil du Commerce,
rue Theréfe. M. Gamard Avocat , rue
Sainte Croix de la Bretonnerie . M. Gaucherel
, fils , Marchand , rue des Bourdonnois.
M. Duchefne , Prevôt des Bâtimens
du Roi. M. Bonneft de Saint Remy , DiJUIN.
1751. 117
recteur Général des Fermes à Châlons. M.
de Bofe , de l'Académie Françoiſe. M.
Thiroux d'Arconville , Préfident au Parlement.
M. le Duc de Saint Aignan . M.
Dubrocard , Secrétaire du Gouvernement
de Bourgogne . M. Defpilly , Libraire.
M. de Champigny , Confeiller au Parlement.
M. le Duc de Beauvilliers . M. Bombarde.
M. de Caumont , de l'Oratoire. M.
Lallemant de Nantouillet , Fermier Général.
M. Lallemant de Bez , Fermier Général.
M. de Pifani , Maître des Comptes. M.
l'Abbé Soufciet.
MESSIEURS Pierre le Roi , fils de Julien
le Roi , & Lepaute , Horloger du Roi
ont eu l'honneur de préfenter à Sa Majesté
une Pendule , compofée d'une fimple roue ;
la fimplicité & la perfection de cet ouvrage
ont mérité le fuffrage de la Cour , &
l'eftime du grand nombre de Curieux qui
l'ont vûe .
L'invention de cette Pendule eft dûe à
M. Pierre le Roi , qui a des connoiffances
de plus d'un genre , & un genie rare pour
l'Horlogerie. Il a fenti que les plus habiles
gens ne l'étoient pas trop pour rendre fon
idée , & il s'eft adreffé à M. Lepaute ,
connu par plufieurs bons ouvrages , & fin158
MERCURE DE FRANCE:
gulierement par trois Horloges orifontales
qui ont fait du bruit. La réunion de deux
hommes d'un talent diftingué , chacun en
fon genre , a produit une découverte qui
fait honneur au génie de nos Artiſtes .
C'est au Luxembourg , chez M. Lepaute,
que fe font les nouvelles Pendules ; elles
fe vendent auffi chez lui , & dans la rue
Saint André des Arts , chez M. Pierre le
Roi , fon affocié en cette partie . Ces deux
habiles Horlogers nous ont paru paffionnés
pour leur Art, & très - difpofés à faire plutôt
de bonnes Pendules qu'à en faire beaucoup .
Nous croyons devoir fairepart de ces difpofitions
au Public , pour lai infpirer une
confiance , qu'il donne quelquefois à des
aventuriers , & qu'il refuſe ſouvent à des
gens habiles,
JU IN . 17518 350
新洗洗洗洗洗洗洗洗選選洗洗洗選灘
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique a quitté
le Ballet des Sens , après feize repréfentations
, & a remis au Théatre , Mardi
S Juin , les Indes Galantes , Ballet héroique
, de Meffieurs Fuzelier & Rameau . Ce
bel ouvrage repréfenté , pour la premiere
fois en 1735 , & repris en 1743 , a été
reçu comme on s'y attendoit. Nous nous
étendrons davantage fur cet article dans le
Mercure prochain.
Mlle Reix , qui a fait long- tems les délices
de la Comédie Italienne , vient d'entrer
à l'Opéra ; elle a danfé dans les dernieres
repréſentations du Ballet des Sens ,
la Pantomime du troifiéme Acte , dans laquelle
Mlle Lani avoit été fi fort applaudie.
Le changement de Théatre n'a pas
diminué l'idée favorable qu'on avoit du
talent de Mlle Reix , pour la danſe haute.
Les Comédiens François ont donné
Jeudi , troifiéme du mois de Juin , la
premiere repréſentation de Zarès , Tragédie
de M. Palliffot de Montenoy . Cer
#60 MERCUREDE FRANCE.
te nouveauté n'a été jouée que trois
fois.
Mlles Riviere & Favier , de la Comédie
du Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
continuent à danfer à notre Théatre
François. Nous avons parlé plus d'une fois
des graces de Mlle Riviere ; nous nous
reprochons de n'avoir pas rendu juftice au
talent de Mlle Favier , qui a beaucoup
d'oreille , & la jambe très-brillante.
L'imagination de M. Deheffe continue
à être vive , gracieufe , & abondante. Ses
deux derniers Ballets , les Vendanges & le
Mai, ont le mérite de fes autres compofitions.
La Mufique du dernier Ballet , qui
eft de M. des Brofles, a été trouvée univerfellement
gaye & charmante ; on a furtout
goûté une Mufette , dont les paroles font
de M. de Marcouville .
MUSETTE de M. des Broffes , de la
Comédie Italienne.
Dans
MAD . FAVART.
Ans nos hameaux la paix & l'innocence
Des coeurs contens rempliffent les defirs ,
Et l'enjoûment foumis à la décence
Sans en rougir anime nos plaifirs
JUI N. 17518 161
L'heureux amant , toujours tendre & fidéle ,
Dans les difcours peint fa fincérité ,
Et lorsqu'il jure une flamme éternelle ,
Sans fe maſquer il dit la vérité.
M. Rochard.
Si quelquefois au bord d'une onde pure ,
La jeune Iris confulte fes appas ,
Elle ne veut compoſer ſa parure
Qu'avec les fleurs qui naiffent fous fes pas i
Ainfi , fuyant une grace étrangère ,
Elle tient tout de la fimple beauté ,
Et le feul art qui plaife à la bergere ,
C'eſt l'art d'aimer avec fidélité .
DUO.
Mad. Favart , M. Rochard.
Quand la Nature ici fe renouvelle ,
L'Amour paroît ranimer ſes ardeurs ; ·
Mais nous brûlons d'une flamme fi belle ,
Que la faifon ne peut rien ſur nos coeurs.
Les vrais liens d'une égale tendreffe
Ne font point faits pour dépendre du tems ;
Pour les ferrer nous les chantons fans ceſſe ,
Et notre amour eſt toujours au printems.
La Vendange , Ballet Pantomime.
Le Théatre repréſente un côteau chargé
de vignes , au pied duquel on voit d'un
côté une partie d'un vieux Château , & de
162 MERCURE DE FRANCEl'autre
un angar , couvert de chaume
qui avance au- delà des chaffis .
Premiere Entrée.
Arrivée des Vendangeurs & Vendangeufes
en danfant , pour le préparer au
travail.
Seconde Entrée.
Le Seigneur & la Dame fortent du Château
, fuivis de leurs domeftiques , l'un -
portant un paraffol , & l'autre tenant la
queue de la Dame ; ils interrompent les
Vendangeurs dans leurs danfes , & le vieux
Seigneur met en ordre les Vendangeuſes ,
pendant que la Dame y met les Vendangeurs.
Troifiéme Entrée.
Les Vendangeurs & Vendangeufes montent
fur le côteau , & travaillent à cueillir
le raifin : pendant cette vendange, des domeſtiques
vont chercher des fiéges , & une
collation pour le Seigneur & la Dame.
Quatrième Entrée.
Une Vendangeufe fe détache , & vient
danfer devant le Seigneur & la Dame , en
leur apportant des raifins . Elle retourne à.
l'ouvrage , & eft relevée par deux Vendangeurs
& deux Vendangeufes , qui font
remplacés par une feule Vendangeufe .
Cinquiéme Entrée.
Le Seigneur donne ordre à un des doJUIN.
1751: 163
meltiques de fonner le dîner ; à l'inſtant
les Vendangeurs quittent l'ouvrage , &
vont au Château chercher des gamelles ;
les deux domestiques fortent avec la marmite
, & ils font fuivis des Vendangeurs
chargés des autres proviſions.
Sixième Entrée.
Danfe du Seigneur & de la Dame ; pendant
cette entrée quelques Huffards paroiffent
fur le haut de la colline , & vont
avertir leurs camarades .
Septiéme Entrée.
Les Huffards , conduits par un Chef ,
defcendent la colline ; ils tirent quelques
coups , ce qui répand un effroi général .
Les Vendangeurs s'enfuyent ; les uns montent
fur les arbres , les autres fe cachent ;
les Huffards vont inveftir le Seigneur &
la Dame , & les domeftiques qu'ils dé-:
pouillent ; pendant que le Capitaine les
fait garder , les Huffards vont enfoncer la
porte du Château , ils y entrent , & en
fortent avec des brocs de vin & des verres
. (
Huitiéme Entrée.
Le Capitaine fait affeoir poliment le
Seigneur & la Dame , & leur fait entendre
qu'il va donner un divertiffement à fa
façon.
Exercice des brocs & des verres ,
164 MERCURE DE FRANCE
Neuvième Entrée .
Après la gayeté qu'a produit l'exercice ,
les Huffards font la paix avec les Vendangeurs
, danfent avec les Vendangeuſes ; ils
mêlent dans leurs plaifirs le Seigneur , la
Dame , les domeftiques , & le Ballet finit
par une contredanſe générale .
Le Mai , divertiffement pantomime.
Le Théatre repréſente un Village , dans
le fond duquel on voit une maifon plus
apparente que les autres ; elle eft précédée
d'une avenue d'arbres , qui forme une place
deſtinée à planter le mai .
Le Ballet commence à la pointe du jour.
Premiere Entrée.
Plufieurs garçons du Village arrivent
avec une troupe de fymphoniſtes à leur
tête , ils portent le mai , le plantent en
face de la maifon , & au bruit des inftrumens
qui les accompagnent.
Seconde Entrée.
Un Payfan niais , portant un mai fur
fon épaule , une vielle à la ceinture , une
lanterne à la main , fe difpofe à planter le
mai , vis - à-vis la porte d'une femme qu'il
aime. Un autre payfan lai dérobe le mai ,
& en fait la galanterie à fa maîtreffe ; le
niais trompé , donne fa ferenade à une femêtre
pour une autre ; celle à qui cette
JUIN. 1751 165
fête étoit deftinée , voyant que la fête eft
pour fa voifine , fort de chez elle furieufe,
& fe venge fur le niais . La maîtreffe du
payfan , fâchée de ce que la ferenade eſt
troublée , defcend à fon tour ; la difpute
augmente ; le payfan craignant de recevoir
quelques coups , charge le niais fur fon
dos , fe fauve , & eft pourſuivi par les
deux femmes.
Troifiéme Entrée.
Un jeune payfan qui vient en danſant,
apperçoit un mai devant la maison du
fonds ; la crainte qu'il a que ce ne foit un
hommage rendu à fa maîtreffe , lui fait
faire les plus grands efforts , mais des efforts
inutiles pour l'arracher ; il fort piqué
, & revient avec un petit mai qu'il
plante au pied du grand ; il fait alors un
fignal , auquel fon aimable maitreffe répond
en fe faifant voir ; joie du petit payfan
de la voir , allégreffe de la part de la
petite payfanne , à la vûe du mai ; ils danfent
enfemble , & toutes les filles du Vil
lage paroiffent à leurs fenêtres.
Quatriéme Entrée.
Tous les payfans arrivent en danſant ;
& chacun avec fon mai , qu'il va planter
vis-à-vis de la potte de fa maîtreffe , après
quoi ils danfent tous fous les fenêtres , &
invitent les filles à defcendre.
166 MERCURE DE FRANCE.
Cinquième Entrée.
Pendant que les Villageoifes quittent
leurs fenêtres , la porte de la maiſon du
fond s'ouvre , le maître en fort : charmé
de la galanterie des payfans , il appelle fa
femme , qui à fon tour marque fa joie à la
vûe du mai.
Sixième Entrée.
Chaque fille fort de fa maifon ; empreffement
des payfans à courir au-devant d'elles
; entrée générale des uns & des autres
autour des mais .
Septiéme Entrée.
Le payfan , toujours chargé du niais ſur
fon dos , & pourfuivi par les deux femmes
, arrive tout effouflé & jette fon fardeau
par terre ; on les raccommode , &
tous quatre danfent enſemble.
Huitiéme Entrée.
Pas de deux , du maitre & de la maîtreffe.
Neuvième Entrée.
Ballet général , danſe autour des differens
mais , & où chaque payfan amene la
file du Ballet ; cette contredanfe fe trouve
coupée par differens pas de deux & de
quatre , qui à la fin , fe joignant aux autres
, terminent le divertiffement.
PRAULT , fils , Quai de Conti , vient
JUIN. 1751. 167
d'imprimer le Tribunal de l'Amour , Comédie
en un Acte , & en vers libres ; c'eſt
M. Landon qui en eft l'Auteur . Elle a été
repréſentée au Théatre François , fur la fin
de l'année derniere. C'eft une Piéce à
Scénes épifodiques ; l'Amour y donne audience
, à quiconque a envie de l'entretenir
, ou de le confulter. Pour mettre nos
Lecteurs en état de juger du ton & du
ftyle de cette Comédie , nous allons copier
la Scéne troifiéme .
SCENE III.
MOMUS , L'AMOUR , UN FINANCIER ,
Le Financier , dans l'enfoncement du Théatre
, feignant de parler à fa femme , qu'o,
fuppofe être dans les couliffes.
Ne m'en parlez donc plus , je vous l'ai dit
Madame,
Partez. Je n'irai point avec vous à Paffy ;
Vous avez votre cercle , & j'ai le mien auffi,
Il s'avance fur le Théatre.
Yoyons qui d'elle ou moi , mérite plus de blâme
Puifque l'Amour tient tribunal ici.
L'Amour.
De qui vous plaignez -vous
Le Financier.
Je me plains de ma femme.
168 MERCURE DE FRANCE .
Momui .
Eh ! ... quel eft votre état ?
Le Financier.
A peu près Financiera
Momus.
'Ah ! Monfieur , l'excellent métier
Le Financier.
Sans doute , je voulus , pour me mettre à la mode
Prendre une femme par methode ,
Lui donner un état qui répondît au mien.
Madame avec la main m'apporta quelque bien ;
Je lui fis fa Maiſon , elle eut fon équipage ,
De fa fociété je lui laiffai le choix :
Je lui dis qu'il étoit d'uſage
Entre époux , comme il faut , de fe voir une fois
Dans la femaine , ou dans le mois
Que la fadeur du mariage
Etoit faite pour le bourgeois :
Que l'hymen d'à préfent étoit libre & volage; .
Qu'on s'affichoit fi l'on s'aimoit ,
Que c'étoit encor trop , lorfque l'on s'eftimoit
L'Amour.
Eh bien ! ....
Le Financier:
Madame à ce langage
A répondu comme un lutin ,
Qu'elle vouloit me voir le foir & le matin ;
Ne faire qu'un même menage.
Sans
JUIN. 17518 169
Sans ceffe auprès de moi , m'excédant de fes feux,
Jufques dans mon Bureau , venant faire des
noeuds ,
Elle me trouve unique....
L'Amour.
Ah , quelle frénéfie !
Jamais en vous voyant elle n'a de vapeurs !
Le Financier.
J'aimerois mieux avoir d'elle en coquetterie
Ce qu'elle me donne en fadeurs.
Momus.
Prîtez -vous cette femme en une Iſle étrangere
Dans les gens du bon ton , il en eft tant ici ,
Qui par goût , par état , déteftent leur mari,
Le Financier.
Elle a trop écouté fon provincial de Pere.
L'Amour.
Ah ! de cesgros bourgeois ?
Le Financier.
Jugez de mon tourment.
Dans un cercle avec elle , où je fuis rarement ;
Quand j'y penfe le moins , elle quitte fa place ,
Vient à moi m'affommer de fon jargon pefant ,
Me dit , mon cher mari , mon coeur que je t'eme
braffe.
Momus.
C'est pour faire rougir le plus petit Marchand,
II. Vol H
170 MERCURE DEFRANCE.
Le Financier.
Après trois mois d'hymen !
L'Amour.
Son erreur eft extrême ;
Un hymen de trois mois eft bien vieux maintenant.
Le Financier.
Chaque jour je lui dis , plutôt que je vous aime ,
Que je paffe avec vous un ennuyeux inſtant ,
Eh ! Madame , jouez , & perdez mon argent.
Momus.
C'est un avis bien doux .
Le Financier , avec vivacité.
Faites de la dépenſe ,
Payez un Cuifinier qui vous en fafle autant ;
Aux parures du jour donnez la préference ;
Changez votre Maifon , enrichiffez vos gens ;
Donnez des penfions aux meilleures faifeufes ;
Mettez de l'or maffif dans vos ajuſtemens ,
Mais ne m'exhalez plus ces phraſes ennuyeuſes ;
Vous me perdez chez les honnêtes geas.
Momus.
Elle ne fe rend point à ces temperamens ?
C'est par l'éclatante dépense ,
Que les époux bien nés rachetent à préſent
Ce que chacun apporte en époufant ,
D'aigreur , d'ennui , d'indifference .
JUI N. 171 1751.
Le Financier.
Bon Dieu ! que n'eft-ce là fon vice dominant ?
Ce n'est point pour fon coeur que j'ai pris une
époufe ;
De fes feux éternels mon ame eft
peu jaloufe ;
Je facrifie au fafte , au bon air , aux grandeurs ;
Quinze valets de plus affichent mes couleurs.
Momus.
Vous jouez le jargon & les phrafes nouvelles.
Le Financier.
Oui , je me commerce avec elles .
Momus.
Tout annonce dans vous un cavalier parfait.
Le Financier.
Il eft vrai , pourfuivez , achevez mon portrait ;
Il faudroit que ma femme entendît ce langage
Je la verrois changer au gré de mon defir ,
Si l'Amour la vouloit plier au badinage.
L'Amour.
Quelle vous déteſtât z
Le Financier.
Ce feroit mon plaifir
Qu'elle me fit honneur... Je vous ferois bâtir
Un Palais beau , brillant , fait pour vous , c'est tout
dire .
J'en ferai l'Architecte , & je veux qu'on l'admire ;
J'ai chez moi les beaux Arts ,le vrai goût , les talens;
Nous irons , vous & moi , partager leur encens.
Hij
171 MERCURE DE FRANCE!
L'Amour.
Ce n'est point au Palais où je porte mes vûes ;
Mes temples font les coeurs , les ames ingénues ;
J'habite rarement où préfide Plutus ;
Les vrais tranfports du coeur vous y font inconnus,
Et dans ces lieux où l'art répéte mon image ,
Vous ne fçavez point ſoupirer ;
Vous ne poflédez rien , ayant tout en partage :
Pour goûter mes plaifirs , il faut les defirer.
Le Financier.
Vous n'approuvez donc rien dans mon ſyſtême?
Et que ferai je , s'il vous plaît ,
De ma femme ? ... , .
L'Amour.
Eh bien , pour la rareté du fait ,
Encor pendant trois mois , je veux qu'elle vous
aime.
Le Financier.
Dites plutôt un fiécle ... Ah ! morbleu , ce projet ,
Je l'empêcherai bien d'avoir aucun effet ;
J'emploirai vingt Auteurs , redoutables critiques ;
A mon aimable époufe ils feront voir le jour ,

Et fous les coups de leurs traits fatyriques ,
e veux voir expirer le conjugal amour.
Ilfort.
JUIN. 1751*.* 175
CONCERTS SPIRITUELS.
Es Concerts du jour de l'Afcenfion , du Di-
La Che fiant& desjours de la Pentecôte de
du Saint Sacrement , ont été fort beaux. Nous ne
nous arrêterons qu'aux nouveautés. Le Concert
du Dimanche conimença par une fymphonie d'un
Philofophe , dont la mufique eft prefque l'unique
amufement : les connoifleurs trouverent du fet
dans le premier morceau , le chant du Canta ile
neuf, beaucoup d'harmonie dans la Mufette , & le
dernier morceau bien deffiné .
Le Concert du jour de la Pentecôte fut raviffant;
il commença par une nouveauté de M. Blainville
fur laquelle on trouvera un affez grand détail à la
fin de cet article , & il finit par Venite exultemus ,
le plus beau des Motets de M. Mondonville , &
par conféquent le plus beau de tous les Motets :
Nous ne rappellons le fouvenir de ce grand ouvra
ge , que pour dire à la louange des Directeurs ,
que l'exécution en fut parfaite.
Le Jeudi 20 Mai , jour de l'Afcenfion , le Concert
commença par une fymphonie de M. Pleffi
cadet Ordinaire de l'Académie Royale de Mufique
; enfuite Caniate , Pf. 95 , Motet à grand
Choeur de M. Martin . M. Chiabran , neveu de M.
Somis , Ordinaire de la Mufique du Roi de Sardaigne
, joua une Sonate après le premier Moter ,
& un Concerto de fa compofition avant le dernier;
enfuite Diligam te , Motet à grand Choeur de M :
Madin . Le Concert finit par Coeli enarrant , Motet
à grand Choeur de M. Mondonville.
Le Dimanche 23 , il commença par une ſymphonie
à Cors-de-Chaffe de M. Roufleau, de Geneve ;
9
H iij
174 MERCURE DEFRANCE.
enfuite Deus nofter , Motet à grand Choeur de M.
Cordelet. Mrs Gaviniés & Dupont , jouerent des
Duo , enfuite Laudate , Motet à grand Choeur de
M. Daveſne. M. Gaviniés joua un Concerto . Le
Concert finit par Nifi Dominus , Motet à grand
Choeur de M. Mondonville.
Le Dimanche 30, jour de la Pentecôte , il commença
par une fymphonie dans un nouveau genre
de modulation , pour effai d'un troifiéme Mode ,
par M. Blainville ; enfuite Notus in Judeâ Deus ,
Motet à grand Choeur de M. Madin . Mrs Gaviniés
& Dupont jouerent des Duo ; enfuite Cantate
Domino , Motet à grand Choeur de M. de Lalande ,
M. Gaviniés joua un Concerto . Le Concert finiţ
par Venite exultemus , de M. Mondonville.
Le Jeudi 10 Juin , jour de la Fête - Dicu , il
commença par une fymphonie à Cors de - chaffe
de M. Martin ; enfuite Domine in virtute tuâ , Pf.
20 , Motet à deux Choeurs de M. Cordelet , Maître
de Mafique de Saint Germain l'Auxerrois . M,
Gaviniés joua une Sonate après le premier Moter,
& un Concerto avant le ' dernier , enfuite Cantate
Domino , Motet à grand Choeur de M. de Lalande,
Le Concert finit par Magnus Dominus , Motet à
grand Choeur de M. Mondonville .;
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
N.
177
1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
❁ སྐུད 3:རྩེ ཀུ® ཀྱི་ི་ གུ
NOUVELLES ETRANGERÉS.
DU NORD.
DE PETERSBOURG, le7 Mai.
T
Ous les Officiers de Marine , qui étoient ici ,
& qui doivent s'embarquer fur la Flotte qu'on
équipe à Cromstadt , font actuellement partis pour
fe rendre à leurs bords. Cependant on perfifte à
croire qu'il n'y aura qu'une partie de cette Flotte,
qui mette à la voile.
JUIN. 1751 . 179
On a reçu avis de Riga , que le Feldt Maréchal
Comte de Lacy y étoit mort dans un âge trèsavancé.
Ce Général n'étoit point Ecoffois , comme
l'ont publié diverfes Gazettes . Il étoit d'Irlan
de , où fa famille , Françoife d'origine , étoit éta- ,
blie depuis plufieurs fiécles. Sur la fin de l'année
1691 , il pafla en France , ainfi que deux de fes .
freres , avec fon pere , qui , étant Capitaine d'une
Compagnie des Gardes Irlandoifes du Roi Jacques
II , y fuivit ce Régiment. Son pere & fes deux
freres , dont le plus jeune a été tué à Malplaquet ,
étant Aide-Major dans le Régiment de Rothe ,
font morts tous les trois au fervice de Sa Majefté :
Très-Chrétienne . Le Feldt Maréchal de Lacy fervit
en France , dans le Régiment de Berwick , jufqu'à
la Paix de Ryfwick. Alors il alla demander de,
l'emploi dans les troupes de l'Empereur , & il y
obtint une Compagnie d'Infanterie. Ayant eu
dans la fuite l'honneur d'être connu du Czar Pierre
I , il s'attacha à ce Prince , qui lui donna le
grade de Colonel dans les troupes Ruffiennes . Le
zéle & l'habileté , qu'il a montrés dans les occafions
où il a été employé , l'ont fait parvenir fucceffivement
aux premiers honneurs Militaires , & ,
il a prouvé , par le fuccès avec lequel il a commandé
les armées de Ruffie , qu'il étoit digne de
tout ce que la fortune avoit fait pour lui.
DE STOCKHOLM , le 4 Mai.
Le Comte d'Eckleblad , Grand Maréchal , a fait
fçavoir aux Miniftres étrangers , qu'ils pourront
aller faire leur Cour au Roi , le Mercredi & le
Vendredi de chaque femaine , & que les Lundis &
les Jeudis, la Reine tiendra Cercle au Palais . Leurs
H vj
180 MERCURE DE FRANCE:
Majeftés n'ont pas encore dîné en public depuis la
mort du feu Roi.
Le Comte de Teffin a témoigné au Comte Goes,
Miniftre de la Cour de Vienne , combien le Roi
étoit reconnoiffant des bons offices que leurs Majeftés
Impériales avoient mis en ufage pour maintenir
la tranquillité dans le Nord. Ce Miniftre a
affûre en même tems le Chambellan Panin , que
le Roi feroit toujours très fatisfait de donner à Sa
Majefté Impériale Czarienne , des preuves de la
fincérité de les difpofitions , & du defir de contribuer
de tout fon pouvoir au maintien de la bonne
intelligence entre les deux Etats.
Le Roi commence à gouverner avec tant de
fageffe & de douceur , qu'il a déja gagné les coeurs
de tous les fujets, & qu'on en conçoit les plus flatteufes
espérances.
DE COPPENHAGUE , le xr Mai.
Le 18 du mois dernier , les Frégates le Falfter
& te Docke mirent à la voile , & arriverent le foir
à Elfeneur , d'où elles ont continué leur voyage.
On garde encore le filence fur leur deftination .
Le Roi accompagné d'une nombreuſe fuite , alla
voir le 24 le nouveau Holm : de- là Sa Majeſté ſe
rendit fur la place d'Amalienbourg , où elle choi
fit un terrein propre à la conftruction d'un Hôpital
pour les foldats Invalides. Elle vifita enfuite
P'Eglife qu'on bâtit par fes ordres , dans le voifinage
& fit diftribuer une gratification aux ouvriers
qui y travaillent.
Le 27 du mois dernier , l'Académie Royale de
Peinture & de Deffein , nouvellement établie , fit
l'ouverture de fes féances dans une des falles du
Château de Chriftianfbourg. Le Comte de Mokke,
JUIN 17518 181
Confeiller Privé & Grand Maréchal de la Cour , y
affifta en qualité de Grand Directeur. Les Ecoles
publiques commencerent le 7 de ce mois . On y
donne des leçons de Géométrie , d'Architecture ,
de Perfpective & de Deflein.
O
ALLEMAGNE .
DE VIENNE , le premier Mai.
N doit publier dans peu une Ordonnance ,
par laquelle il fera défendu à tout Ordre Re-`
ligieux , de recevoir aucune perfonne pour y faire
profeffion , avant qu'elle atteint l'âge de vingt ans
accomplis.
L'ouverture des Etats du Royaume de Hongrie
fe fit le 10 de ce mois à Prefbourg . Vers les neuf
heures du matin , les Députés fe rendirent en
Corps au Palais , & ils conduifirent l'Impératrice
Reine à la Chapelle , où Sa Majefté , après que le
Veni Creator eut été chanté par la Mufique , entendit
la grande Meffe , célébrée pontificalement
par l'Archevêque de Colocz . L'Impératrice Reine
alla enfuite à la Salle des Etats , & lorfqu'elle fe
fut placée fur fon Trône , le Comte Nadafti ,
Chancelier de Hongrie , expofa aux Députés les
demandes de Sa Majefte. Les Etats ayant élu le
lendemain le Comte de Bathiany pour Palatin du
Royaume , ils ont commencé à délibérer fur ces
demandes , lefquelles rencontrent quelques oppofitions.
On prétend que pour les faire ceffer , la
Cour accordera aux Hongrois , moyennant une
certaine contribution qu'ils payeront tous les ans
en forme de don gratuit , la liberté de faire entrer
leurs vins & leurs grains dans cet Archiduché .
Leurs Majeftés Impériales vinrent hier en cette
182 MERCURE DE FRANCE.
cette Ville , pour voir les Archiducheffes , & aujourd'hui
elles font retournées à Presbourg.
DE DRESDE , le 8 Mai.
La Cour eft à Leipfick. Leurs Majeftés y jouiffent
d'une parfaite fanté. Il y a tous les jours table
ouverte pour les Miniftres & Seigneurs étrangers.
Les Lettres de Pologne , marquent que quelques
Cofaques fe font révoltés dans une des les
du Borifthène .
DE RATISBONNE , le 10 Mai.
On attend , pour délibérer fur l'affaire de la
garantie de la Siléfie , que les Miniftres du nouveau
Roi de Suéde & du Landgrave de Heffe-
Caffel , ayent reçu de leurs Cours de nouvelles
inftructions à ce ſujet.
DE HAMBOURG , le 11 Mai.
Le Traité de paix que cette Régence a conclu
avec l'Etat d'Alger , a été ratifié par le Confeil , &
l'Acte de ratification expédié immédiatement
après. On n'eft plus occupé que des préfens qu'on
doit envoyer au Dey.
Sur les Lettres qu'on a reçûes ici de Peterſbourg ,
on ne doute pas que la bonne intelligence entre la
Cour de Ruffie & celle de Suéde ne foit maintenue
& affermie , au moyen du renouvellement du
Traité d'Abo , & d'un Réglement plus précis des
limites du grand Duché de Finlande.
JUIN. 183 17517
ESPAGNE.
DE MADRID , le 18 Mai.
A Majeſté a été informée par les lettres de Don
Maifon de Contractation , que les Frégates la
Saint Jofeph & la Saint Antoine , qui viennent de
la Havanne & de la Vera -Cruz , étoient entrées le
28 du mois dernier dans la Baye de Cadix ; que le
8 de ce mois la Frégate la Notre - Dame des Miracles
y étoit revenue de Buenos - Ayres , & que le
Navire la Notre-Dame de l'Assomption y étoit arrivé
le 10 de la Havanne , d'où il avoit mis à la voile
le premier du mois de Mars . Les deux premieres
Frégates ont apporté cent feize mille fept cens
douze Piaftres , cinquante cinq furons de Cochenille
, & cent cinquante- quatre mille fept cens livres
de Tabac en feuilles . Il y avoit à bord de la
troifiéme deux mille trois cens foixante - deux
Doublons , deux cens huit mille fix cens quatre'
Piaftres , fept cens dix- huit marcs de Vaiffelle
d'argent , & fept mille fix cens dix - huit Cuirs . La
charge du Navire la Notre- Dame de l'Assomption
confiftoit en deux cens quarante-huit mille fix
cens trente- fix Piaftres , onze cens foixante huit
marcs de Vaiffelle d'argent , deux cens quarantedeux
mille quatre cens livres de Tabac en poudre ,
vingt-quatre mille trois cens vingt - quatre de Tabae
en feuilles , deux cens trois mille cinq cens
livres de Sucre , trois cens foixante & une de Cacao,
& plufieurs autres marchandiſes.
184 MERCURE DE FRANCE,
ITALI E.
DE ROME , le 24 Avril .
L s'eft tenu plufieurs Congrégations pour
I délibérerfur les qui ont été préfentés au
Pape par deux Ingénieurs François , au fujet du
nouveau Port qu'on doit conftruire à Anzio . Oa
avoit d'abord approuvé ces Plans , mais comme
ils exigent de grandes dépenfes , plufieurs Cardinaux
les ont rejettés . L'affaire ayant été nouvellement
mife en délibération , Sa Sainteté l'a trouvée
fi avantageule pour Rome & pour tout l'Etat
Eccléfiaftique , qu'elle s'eft déclarée pour l'exécution
; les ordres ont été expédiés en conféquence ,
& l'on doit y travailler inceffamment.
Il a été auffi réfolu de perfectionner le Canal
pour l'écoulement des eaux du Boulonnois dans
Ja Mer. Quelques Etats voifins paroiffoient allarmés
de ce projet , diſant que leurs Pays pourroient
en fouffrir ; mais le Pape s'eft chargé de calmer
leur frayeur à cet égard , & vient d'ordonner en
même-tems à la Province du Boulonnois de contribuer
aux dépenfes des travaux , pour la fomme
de foixante mille Scudis .
On travaille actuellement par ordre du Pape ,
à la Bulle pour l'érection des deux nouveaux
Evêchés , qui doivent être établis à la place du
Patriarchat d'Aquilée , conformément aux conventions
de l'accommodement conclu entre l'Impératrice
Reine & la République de Venife . Le
premier de ces Evêchés doit être érigé à Gorits fur´
le territoire de Sa Majefté Impériale , & l'autre à
Udine de la dépendance de cette République .
Le Duc de Nivernois , Ambaffadeur du Roi
JUIN. 1751 185
de France auprès du Saint Siege , apprit le 6 de
ce mois par un Courier extraordinaire , que Sa
Majefté Très-Chrétienne , dans un Chapitre de
l'Ordre du Saint Efprit tenu le 25 du mois derniner
, l'avoit nommé Chevalier de fes Ordres .
Auflitôt que la nouvelle s'en eft répandue dans
cette Ville , toutes les Perfonnes de diftinction
ont envoyé ou font allées complimenter cet Ambaffadeur.
Sur les répréfentations qui ont été faites au Pape ,
touchant les dommages caufés au commerce par
les Corfaites d'Alger & de Tunis , Sa Sainteté a
prié le Grand Maître de l'Ordre de Malte , de
joindre les Galeres de la Religion à celles du Saint
Siege , afin que réunies enfemble elles puffent
agir plus efficacement contre ces perturbateurs de
la navigation. Le Grand Maître ayant donné fes
ordres pour que
les intentions du Pape foient remplies
, on efpere que bientôt la Mer fera plus
libre.
DE LIVOURNE , le 14 Mai.
On doit ajouter un nouveau Fauxbourg à cette
Ville par ordre de l'Empereur. Le Confeil de Régence
de ce Grand Duché a fait publier une défenfe
à toutes les Communautés Religieuſes , de recevoir
par teftament ou autrement aucune donation ,
qui excédât la valeur de deux cens écus Romains.
left ordonné par le même Edit à celles de ces
Communautés , qui ont plus de revenus qu'il n'en
faut pour l'entretien des perfonnes dont elles font
compofées , de ne point exiger de dots des fujets
qui fe préfenteront pour y entrer , jufqu'à ce que le
nombre des Religieux ou Religieufes , pour quila
mailon a été fondée , foit complet . Le Clergé rés
188 MERCURE DE FRANCE:
Princeffe dans l'adminiſtration des affaires , en cas
de minorité du Succeffeur de Sa Majesté à la
Couronne. Le 21 , la Compagnie de la Pêche du
Hareng , qui a élû le Prince de Galles pour Gouverneur
, lui préfenta le Diplôme de cette Electio
. Il y eut le même jour un: Cour très nombreu
e chez ce Prince , à qui plufieurs perfon es de
diftinction des deux fexes le firent prélenter , ainfi
qu'au Prince Edouard & à la Princeffe Augufte.
Les Seigneurs examinerent le 21 en grand Commi
té le Bill concernant la maniere dont les affaires
feront adminiftrées dans le cas d'une ininorité , &
ils y firent plufieurs changemens . Le 24 , après
P'avoir lú pour la troifiéme fois , ils l'approuverent
par une délibération unanime. Ils entendirent
le 26 le rapport de plufieurs Bills particuliers .
Le 20 , la Chambre des Communes réfolut de
porter un Bill , pour autorifer le Roi à faire des
Baux à ferme ou à rente , des charges, terres & héritages
, dépendans du Duché de Cornouaille , &
quelques Membres propoferent de faire divers
Réglemens qui regardent les Cours de Juftice.
Dans la Séance du 21 , les Commiffaires , chargés
de l'examen du Bill aflurer le payement
des droits établis fur le Tabac en feuilles , firent
leur rapport, La Chambre approuva le lendemain
les changemens faits au Bill par lequel il eft ordonné
de réformer le Calendrier. S'eftant allemblée
enfuite en grand Committé , elie examina
le B II , dont l'objet eft d'empêcher les Officiers
des Juftices inférieures d'être troublés dans l'exercice
de leurs charges. Le 24 , elle lut le projet
du Bill , qui pourvoit au circonstances dans lef
quelles le Trône feroit occupé par un Prince
mineur. Elle fit dans la féance du jour fuivant la
feconde lecture de ce projet , & après avoir pallé
pour
JUIN. 1751. IS
celui concernant les Officiers des Juftices fubalternes
, elle ajoûta differens articles au Bill , par lequel
on efpere de prévenir la contrebande du
Tabac. Il fut décidé le 26 , qu'on porteroit un
Bill pour favorifer les Manufactures de toile de
la Ville de Manchefter. Le même jour , la
Chambre dreffa le projet du Bill , pour autorifer
le Roi à faire des Baux à ferme ou à rente , des
charges , terres & héritages , dépendans du Duché
de Cornouaille , & elle examina en Committe un
autre Bill , pour reftraindre l'uſage des billets de
crédit dans les Colonies Angloifes de l'Amerique.
Quatre Vaiffeaux de la Compagnie de la Baye
de Hudson ont mis aujourd'hui à la voile pour
cette Baye. Les Navires le Fort Saint Georges &
le Bofcaen , qui appartiennent à la Compagnie
des Indes Orientales , font arrivés , le premier de
Madraff , & le fecond de Bombay . Le Chef d'ELcadre
Rodney partira inceffamment , pour aller
tenter quelques découvertes, que fuivant les obfervations
du Lord Anfon , on peut faire dans la
mer du Sud. Deux habiles Mathématiciens ont
ordre du Gouvernement d'accompagner ce Chef
d'Efcadre dans fon voyage. On mande de la Nouvelle
Ecofle , qu'on y travaille avec beaucoup de
diligence à la conftruction de plufieurs Vaiffeaux
, mais que des maladies caulécs par la continuité
des pluies & par la difette des vivres , font
périr un grand nombre de perfonnes dans cette
Colonie.
La contrebande faiſant tous les jours de nouveaux
progrès , malgré les mefures prifes par le
Gouvernement pour s'y oppofer & l'Ile de
Man par la fituation étant à portée de contribuer
extrêmemeut à ce commerce illicite , le Gouvernement
a deffein de réunir cette Ife à la Couron
ne de la Grande Bretagne.
190 MERCURE DE FRANCE .
洗洗洗洗:洗洗米:洗洗洗洗洗洗洗:洗洗
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c .
E 16 Mai , la Reine arriva de Marly , & fe
LE
rendit à l'Eglife des Récolets de Verſailles , ou
l'on célebroit la Fête de Saint Jean de Népomucene.
Sa Majesté entendit le Panégyrique du Saint,
prononcé par le Pere Sixte Ambuel , Religieux de
la Maiſon , affifta aux Vêpres , au Salut , & retourna
enfuite à Marly.
Le 19 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix - huit cens cinquante- cinq livres ; les
Billets de la premiere Loterie Royale à fix cens
quatre- vingt-deux ; ceux de la feconde , à fix cens
vingt-fept.
Le 24 , le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine & Mefdames de France
revinrent à Verfailles de Marly.
Le 25 , le Baron de Scheffer , que le Roi de Suéde
a confirmé fon Miniftre Plnipotentiaire auprès
du Roi , eut une audience particuliere de Sa Majefté
, dans laquelle il préfenta fes nouvelles Lettres
de Créance .
Sa Majefté a fait le 17 Mai , un remplacement
d'Officiers de Marine , par lequel elle a nommé un
Vice-Amiral , deux Lieutenans Généraux , trois
Chefs d'Efcadres , vingt - fept Capitaines de Vaiffeaux
,foixante-douze Lieutenans , & quatre- vingt
Enfeignes.
Vice-Amiral.
Le Chevalier de Camilly,
JUIN. 1751 . 191
Lieutenans Généraux.
Le Chevalier d'Efpinay , & M. d'Orves.
Chefs d'Efcadres.
Mrs Maffiac , Perier l'aîné , le Comte du Guay .
Capitaines de Vaiffeaux.
Mrs. Clavel , Capitaine d'artillerie ; Montalais,
Deffonville , la Villéon , Rochemore la Deveze ,
Chevalier de Drucourt , Pannat , Chevalier de Parcevaux,
d'Erville , Cabanoux , Chevalier de Caftillon
l'aîné , Kerlerec de Kervalégant, Merville , Chevalier
de Villevieille , de Chezac , Commandant les
Gardes de la Marine ; Jubert de Bouville , Caftillon
cadet , Odom des Gouttes , Comte d'Amfreville ,
Comte de Galean de Gadagne , Chevalier de Caumont
, l'Eguille Froger , Comte Defnos , Beauharnois
Beaumont , le Vaffor de la Touche , Saurins,
Marquis de Choifeuil Praflin .
Lieutenans.
Le Chevalier de Caftelet Monier , le Chevalier
d'Urre , Meffieurs Segur Cabanac ; Fulconis ,
Breteuil Taillefer , Chevalier d'Herlye , de l'Ile
Calian , Caftellane la Valette , Saint Victoret ,
Boifron d'Orignac , Rofmadec Saint- Allouarn ,
Mablan d'Aiminy , du Pleffis Botherel , Cheva
lier de Carné , Blotfier , Braquemont , Joffelin
de Marigny , Meyromet Saint Marc , Lieutenant
d'Artillerie ; Montcalm Saint Veran , la Ville
blanche , Chevalier de Blois , Chevalier de Kerfaufon
, Quenhoet le Mintier , Dandanne de Lincourt,
de Fabregues , Breugnon , Moelien de Gouandour ,
Chevalier du Bois de la Mothe , Laccary , Lieutenant
d'Artillerie ; la Comté Pigache , Chevalier de
Boifron d'Orignac, du Bois de la Motte , d'Achard
de la Brangelie de Balanzac , Deshayes de Cry ,
Chevalier de Breugnon , Chevalier de Courferac ,
192 MERCURE DE FRANCE.
de Ruis , Aide- Major ; Chevalier de Lorgeril ,
Chevalier de Menildot de Rideauville , du Lefcoet
, Guiny de Kerhos , Chevalier de Beaucoufe
, Cofte de Champeron , Aide-Major ; Faucher ,
Lieutenant d'Artillerie ; d'lfle Beauchêne , Aide-
Major, Bremoy , Lieutenant des Gardes de la Marine
à Brest , Borry , Chevalier du Drefnay des Roches
, Aide- Major ; Chevalier du Bos , Aide Major;
Chevalier de la Tour, Chevalier de Crefnay , Che
valier d'Olmont , Boulainvilliers , Chevalier de Laugier
Beaucoufe, Lieutenant d'Artillerie ; Chevalier
de Moy, Lizardais, Lieutenant d'Artillerie; la Combe
Benneville , Taillevis de Perigny , Chevalier de
Forbin d'Oppede, Cheyalier d'Agoult , Chevalier de
Noé , la Thulaye , Lieutenant d'Artillerie ; Boiffeau
de la Galernerie , Longchamp Montendre ,
Lientenant d'Artillerie ; du Châtel Taneguy , Se
merville t'ainé , Lieutenant d'Artillerie ; de Raimondis,
Chevalier Fabry , Aide- Major; d'Inteville,
Vicomte de Rochechouart, de Walles; Lieutenant
d'Artillerie , Chevalier de Rohan.
Enfeignes.
Le Chevalier de Landemont , Mrs Gourfelas ,
Valmenier , Beuzeval , Geraldin , Villers Franſfure
de Briffaucourt , Chevalier de Raimondis ,
Chevalier de Veriffey , Drée de la Serée , Chevalier
de Village Villevieille , Chevalier de Cobios
Dandiran , Chevalier de Cours Luffaignet ,
Lauzieres Themines , Beaupoil de Saint Aulaire ,
de la Haye Montbault , de Grieu , Bonnefoy_de
Bretauville , Kerjan Kerjan , la Salle Proiffy ,
la Grandiere , Bois de la Motte Rabeau , Marquis
de Villeneuve Source , Janvry de Verneuil , Chevalier
de Coatandon , Querguifiau , Cohars
Brue de Cleray , Giraud Dagay , de Boades , la
Porte Vezins, Chevalier de Sobiratz , Guyonnet
de
JUIN. 1751 1193
+
de Montbalin , Luppé de la Morte , Maffol de
Vergy , Sorel , Fraiziers , la Garde Payan , la
Gardonie ; Vialis , de Gantes , Chevalier de Cicé ,
Chevalier de Novarin , du Mefné Lezurec , da
Broffey du Mas , de la Clue , Douville , Talhouet
de Sevrac , Nepveu , Marquis de Nieul , Chevalier
de Goimpy Feuquiéres , Villers de Graffy ,
Reynach de Barre , Chevalier de Boifgelin , Chevalier
de Diziers Guyon , Derchigny de Clieu ,
Rouffel de Preville , Chateaumorant , du Vergier
Kerhorlay , Chevalier de Bellot la Houf
faye , Damas , Clapier Saint Tropez , Pontleroy ,
Guittard de Riberolles , de Thienne , Penfunteniou
, le Foreftier , Trudaine , Longueval , Dampierre
, Marquis de Jons , Chevalier de Lordat ,
Guinot de Lugeons , Chevalier de Monty , de
Longueil le Moine , de Peynier ; de Foresta Collongue
, Defmeneutz de Boifbriant , Framond ,
d'Hairon , Chevalier de Grimaldy.
Le 27 les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quarante livres ; les Billets
de la premiere Loterie Royale à fix cens foixante-
cinq ; ceux de la Seconde , à fix cens vingtcinq.
Le 29. du mois dernier , veille de la Fête de la
Pentecôte, la Reine accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame Henriette , de Madame
Victoire , de Madame Sophie & de Madame
Louiſe , affifta aux premieres Vêpres , chantées
par la Mufique , auxquelles l'Abbé Gergoy , Chapelain
ordinaire de la Chapelle de Musique, officia .
Le lendemain , jour de la Fête , les Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre du Saint
Efprit , s'étant affemblés vers les onze heures du
matin dans le Cabinet du Roi , Sa Majesté tint
un Chapitre , dans lequel l'Abbé de Pomponne ,
II. Vol. I
#94 MERCURE DE FRANCE.
Chancelier des Ordres du Roi , fit le rapport des
preuves du Duc de Nivernois , Ambaſſadeur Extraordinaire
de Sa Majefté à Rome , & qui avoit
été nommé Chevalier dans un Chapitre tenu le 25
du mois d'Avril. Ces preuves ayant été admiſes ,
ainfi que l'information des vie & moeurs du Duc de
Nivernois , & fa Profeffion de Foi , le Roi chargea
le Comte de Saint Florent a Secretaire d'Etat
& des Ordres de Sa Majefté , d'envoyer à cet
Ambaffadeur ane Letttre , portant permiſſion de
fe revêtir des Marques de POrdre , en attendant
qu'il puiffe être reçu Chevalier avec les cérémonies
accoûtumées . Lorfque le Chapitre fut fini , Sa
Majefté fe rendit à la Chapelle , étant précédée de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc de Chartres ,
du Comte de Charolois , du Comte de Clermont ,
du Prince de Conti , du Comte de la Marche , du
Prince de Dombes , du Comte d'Eu , du Duc de
Penthiévre , & des Chevaliers , Commandeurs &
Officiers de l'Ordre . Le Roi devant lequel les deux
Huiffiers de la Chambre portoient leurs mailes ,
étoit en Manteau , le Colier de l'Ordre' du Saint-
Efprit par-deffus , ainfi que celui de l'Ordre de la
Toifon d'Or. Sa Majesté entendit la Grande Meſ.
fe , qui fut célébrée par l'Evêque Duc de Langres ,
Prélat Commandeur de l'Ordre du Saint- Elprit.
La Reine , Madame la Dauphine Madame
Henriette , Madame Victoire , Madame Sophie
& Madame Louiſe , entendirent la même Meffe
dans la Tribune .

L'après-midi , leurs Majeftés accompagnées de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
, & de Mefdames de France , à l'exception
de Madame Adélaïde , affifterent au Sermon du
Pere Sutil , Chanoine Régulier de l'Abbaye du
Val -Secret , & Prieur du Château de Château-
Thierry , & enfuite aux Vêpres.
JUIN. 1751. 195
Monfeigneur le Dauphin communia le 29
par les mains de l'Abbé de Barral , Aumônier du
Roi.
Le même jour , Madame la Dauphine commu
nia par les mains de l'Abbé de Poudens , fon Ad
mônier en quartier .
Le 31 , le Roi fit dans la Plaine de Monteffon ,
près de Saint-Germain en Laye , la revue des
quatre Compagnies des Gardes du Corps , de celles
des Gendarmes & des Chevau- Legers de la
Garde de Sa Majefté , des deux Compagnies des
Moufquetaires , & de celle des Grenadiers à Cheval.
Sa Majefté paffa dans les rangs , & les vit défiler.
La Reine , Monfeigneur le Dauphin , Mame
Henriette , Madame Victoire , Madame Sophie
& Madame Louile , fe trouvèrent à cette
revue.

Le premier de ce mois , M. de Reventlau , Envoyé
Extraordinaire du Roi de Dannemarc , eut
fa premiére Audience publique du Roi , & enfuïte
de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
de Madame la Dauphine , de Madame , de Madame
Henriette , de Madame Adélaïde & de
Meldames Victoire , Sophie & Louife . Il fut conduir
à ces Audiences par le Marquis de Verneuil ,
Introducteur des Ambafladeurs , qui étoit allé le
prendre dans les Carrofles du Roi & de la Reine ,
& après avoir été traité par les Officiers du Roi ,
il fut reconduit à Paris dans les Carolles de leurs
Majeftés , avec les cérémonies accoûtumées.
Le Roi prit le même jour le deuil en violet
= pour trois femaines , à l'occafion de la mort de
Frederic , Roi de Suede , & Landgiave de Helle-
Caffel.
Madame Adelaïde a eu ces jours derniers quel
ques accès de fievre , accompagnés d'une ebul-
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE.
lition ; mais cette Princeſſe ſe porte mieux , & le
premier de ce mois elle fut en état de fortir de for
appartement , pour aller entendre la Meſſe dans
celui de Madame.
Le premier de ce mois , pendant la Meffe du
Roi l'Abbé Blanchard , Maître de Mufique de la
Chapelle , en quartier , fit chanter Quam bonus
Ifraël Deus , nouveau Motet de ſa compofition
dont la beauté ne cede point à celle des autres
ouvrages de ce fçvant Muficien. Un Page de la
Mufique , âgé feulement de dix ans , y chanta
un récit avec un goût & une préciſion , qui
furent généralement admirés. Il eft fils de M;
Richer , Ordinaire de la Muſique du Roi .
La Charge de Lieutenant Général pour le Roi
dans le bas-Poitou , vacante par la mort du Marquis
de la Carte , a été donnée par Sa Majefté au
Marquis de Beuvron , Meftre- de- Camp du Régiment
de fon nom.
Sa Majesté a uommé Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , le Chevalier de
Guers , Commandant d'un des Bataillons du Régiment
des Gardes -Françoiles .
La Comteffe de Jarnac , héritiere de la Branche
aînée de la Maiſon de Chabot , a ſubſtitué aux
Cadets de fon nom , & nommément au Vicomte de
Rohan fon neveu , Maréchal des Camps & Armées
du Roi, la Comté de Jarnac fituée en Angoumois ,
à condition de porter déformais le nom feul & les
armes feules de Chabot . A cet effet , elle a obtenu
des Lettres Patentes du Roi , dattées du 27 du mois
dernier , qui , en faveur des Appellés à cette fubftitution
, dérogent à d'autres Lettres Patentes du
15 Septembre 1746 , par lefquelles la Branche
cadette de la Maiſon de Chabot eft obligée de
joindre au nom & aux armes de Chabot le nom
JUI N. 17518 1970
& les armes de Rohan . Le Vicomte de Rohan
en conféquence a pris le nom de Vicomte de
Chabot.
M. Quefnay , l'un des Médecins Confultans du
Roi , a été élû par l'Académie Royale des Scien
ces , pour remplir la place d'Affocié Libre , qui
vaquoit dans cette Compagnie par la mort du
Marquis d'Albert , Chef d'Efcadre des Armées
Navales de Sa Majefté.
Le 3 , les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix- huit cens foixante - quinze livres ; les
Billets de la premiere Loterie Royale , à fix cens
quatre vingt- dix , & ceux de la feconde , à fix cens
cinquante.
NAISSANCE , MARIAGE
& Morts.
É Lundi au foir , 24 Mai , naquit à Paris , &
fut baptifé le lendemain 25 , en l'Eglife Paroiffiale
de Saint Gervais , François- Jofeph dis
Pouget , fils de François- Louis du Pouget , Chevalier
, Comte de Nadaillac , Vicomte de Monteil ,
Baron de la Farge , Seigneur de la Villeneuve ,
Exempt des Gardes du Corps du Roi , Meſtre-de-
Camp de Cavalerie , Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint Louis , Brigadier des Armées
de Sa Majefté , & de Adelaide - Françoiſe du Pille .
Son parrain a été François-Jofeph du Pouget , dir
le Chevalier de Nadaillac , fon oncle paternel ,
Capitaine de Cavalerie dans le Régiment de Condé
, & fa marraine , Françoife Angelique du Pille ,
veuve de Claude Laurent , Maître en la Chambre,
des Comptes de Rouen , fa grande tante maternelle.
·
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
.
Le 25 Avril , François - Martial , Comte de Choi
foul-Beaupré , Colonel du Régiment de Flandres ,
Brigadier des Armées du Roi , Menin de Monfeigneur
le Dauphin , époufa au Château de Bellevue,
Charlotte - Rofalie de Romanet , Dame de
compagnie de Madame Henriette de France,
fille de Pierre Jean de Romanet , ci-devant Préfident
au Grand Confeil , mort les Octobre 1750 ,
agé de 65 ans , & de Marie- Charlotte d'Eftraded
M. le Comte de Choifeul eft fils puîné d'Antoine
de Choifeul , Marquis de Beaupré , & d'Anne-
Charlotte d'Ifos , & defcend en ligne directe de
Rainier I , Sire de Choifeul , qui vivoit en 1060-
& 1070 , iſſu , fuivant l'Abbé le Laboureur , des
Comtes de Langres , ou felon le Pere Vignier , des :
Comtes de Baffigni , origine dont le luftre fut encore
relevé par celui de l'alliance que contracta
Rainaud III , Sire de Choifeul , un de fes defcendans
, avec Alix de Dreux , petite fille de Robert
de France , Comte de Dreux , dont eft fortie une
glorieufe & nombreufe poftérité , dans laquelle
on trouve un Evêque & Comte de Châlons , Pais
de France , un de Mende , deux Ducs & Pairs ,
trois Maréchaux de France , & cinq Chevaliers des.
Ordres du Roi.
Voyez l'Histoire des Grands Officiers de la
{ Couronne , à l'occaſion du Duché Pairie de Choifeul
, tom IV , p. 817 , & ſuiv.
Le 7, mourut en la Communauté des Filles de la
Croix , cul - de - fac de Guimené, Dame Marguerite-
Louife de Chourfes, veuve de Charles de la Condamine,
Ecuyer, Confeiller Secretaire du Roi, Maiſon
Couronne de France , & c Receveur Général de
Moulins . Elle étoit fille de Gabriel de Chourfes Seigneur
de Beauregard , Gouverneur de la Ville &
Château de Bonnétable,& de Magdeleine de la Ros
JUIN. 1751. 199
he Breflay. Son bifayeul paternel étoit Jean de
Chourfes , Chevalier , Seigneur du Bremien , Baron
de Lombetz , Seigneur de Boisfrelon , Monthule
, Neaufe , & c. Capitaine de Cinquante
Hommes d'armes , Gouverneur pour le Roi de
la Ville & Château de Vendôme en 1563 , lequel
avoit époufé Antoinette de Caftelnau de
Clermont , par Contrat paflé le 15 Mars 1556 ,
pardevant Michel Mailler & Pierre Ouldry , Notaires
Jurés à Saumur . Ledit Jean deChourfes étoit
fils de Gauvain de Chourfes , Chevalier Seigneur
du Bremien , qui époufa Jeanne de Bailleul en
1489 , par Contrat paflé devant Barriere en la
Châtellenie d'Authon , au Perche. Les Seigneurs
du Bremien étoient puînés de la Maiſon de Chourfes
Malicorne dont la branche aînée a fini
en la perfonne de Jean de Chouffes , Gouverneur
de Poitou , Chevalier du Saint Elprit , à P'Inftitution
de cet Ordre , en 1578 , & qui commandoit
la Cavalerie à la bataille de Moncontour , en
1569. Les defcendans mâles des Seigneurs du
Bremien , aujourd'hui vivans , font N. de Chourfes
de Beauregard , Page du Roi de la Grande
Ecurie , & fes freres , Godefroi - François de Chourfes
, Baron de Schonderfoc , ancien Capitaine de
Cavalerie , Chevalier de Saint Louis , dont le
fils unique a été tué Capitaine de Dragons à
Bergop-foom , Emanuel de Chourfes , & fon fils ,
dit l'Abbé de Beauregard. Voyez l'Armorial de
France.

Le 4 Mai , mourut , à l'âge de trente- fix ans
Paul- Efprit- Marie de Cramezel , Chevalier Seigneur
d'Oromainvillier, né en Eſpagne , Chevalier
de la Clef d'Or, d'une branche qui y eft établie, &
qui s'y foutient depuis l'arrivée d'Alexandre de
Cramezel en Espagne ; branche qui eft d'u-
D
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.

ne très- ancienne Maiſon de la Province de Bretagne
, dont on a crû devoir donner au Public
une courte Genéalogie à caufe de fon antiqui-.
té. Le premier de cette Maifon , qui foit parvenu
à notre connoiffance , eft Philippe de Cramezel
, né en 1189 , annobli par Lettres d'Edouard
I , Roi d'Angleterre , données un an après
fɔn avénement à la Couronne. 11 fut depuis
Grand Officier à la Cour de ce Prince , après avoir
beaucoup fervi , & enfuite Général d'Armée ,
fuivant quelques anciennes traditions , & ´des titres
fort en régle.
Philippe Emmanuel de Cramezel , fon fils ,
époufa , l'an 1244 , Louife de Fortefcu , d'une
très- ancienne Maiſon , dont font fortis des Chanceliers
d'Angleterre , & premiers Officiers de la
Cour des Rois. Il s'établit à Saint Malo , en Bretagne
, & eut pour fils ,
Emmanuel - Philippe de Cramezel , né en Mai
1278 , qui fut Gentilhomme d'honneur de Philippe
de Valois, Roi de France ; il ſe diftingua , l'an 1304,
à la bataille de Mons - en Puelle , & fut créé Chevalier
de l'Ordre de l'Etoile , inftitué en 1351.
De Louiſe de Mont - Louis, d'une ancienne Maifon
de Bretagne , fa femme , eft venu ,
Bertrand de Cramezel , né en Janvier 1323 ,
Chevalier de l'Etoile , marié à Catherine Defcoublau
, d'une ancienne Maiſon , dont font fortis un
Cardinal , Archevêque de Bordeaux , cinq Che .
valiers du Saint Efprit , & autres grands hommes ;
de cette alliance vinrent Armand- Henri, & Barthelemi
de Cramezel ; Barthelemi étoit Seigneur de
la Templery -Boure , qui féparoit le Maine de la
Bretagne , & époufa Demoiſelle Gouyon de Matignon.
Armand , fon frere aîné , Comte de Corfeüil,
JUIN. 1751. 2012
Chevalier de l'Etoile , fe diftingua à la bataille
d'Auray , donnée le 24 Septembre 1364 , & eu
de fon mariage , avec Anne Martel , Jean de Cramezel
I. du nom . Il avoit plufieurs biens confidérables
à Saint Malo , en Bretagne , dans l'Evêché
de Nantes , & en celui de Vannes . Il fe fignala à
Toul , à Metz & à Verdun. Charles Roi de
France , lui donna des témoignages d'affection &
de bonté. Le Comté de Corfeüil lui fut donné par
Charles V. comme un très petit refte de l'ancienne
Ville des Curiofolites.
morency ,
Jean de Cramezel I. du nom , Comte de Corfeüil
, Chevalier Seigneur de Kerhué , &c . mé le
16 Avril 1368 , épousa Jeanne Bouchard de Montde
laquelle eft venu Guillaume de Cramezel
, qui fuit , âgé de 89 ans. Il obtint de
Pierre II . du nom , Duc de Bretagne en 1457 ,
une Ordonnance en faveur de ſa Maiſon , par laquelle
la Généalogie ci deffus eft conftamment
prouvée jufqu'à lui , de même que les Contrats
de Mariage ; il en obtint une autre du même Duc ,
qui le déchargea de deux reaux qui lui furent impofés
par furprife ; mais foit qu'il ne fût pas fatisfait
de l'explication d'icelle , ou qu'il fût jaloux
de faire connoître à ce Duc quelle étoit l'illuftration
de fes ayeux, & l'anciennetéde la Maiſon , il
lui en fournit des titres qui la lui firent connoître :
c'eft cette Ordonnance fort en régle qui paroît
aujourd'hui , en laquelle font rappellés les differens
fervices de cette famille , tant en France qu'en
'Angleterre , par laquelle auffi , il eft reconnu que
du mariage de Barthelemi de Cramezel , avec une
fille de la Maifon de Matignon , vint Jules Coëfard
de Cramezel , qui de fa femme , Dame Dutrévou
de Kerfaufon , eut Guy de Cramezel ,
qui a continué une branche qui s'eſt auffi jettée en
1
I v
202 MERCURE DE FRANCE:
:
Espagne , qui s'y foutient de- même que celle
dont il ett fait mention ci- deffus.
2
Guillaune de Cramezel , Chevalier Seigneur
de Kerhué , Comte de Corfeül , de fon mariage
avec Anonime Letiéque eut Jean de Cramezel
11. du nom. Il fe trouva à la bataille donnée par les
Bretons à Saint Aubin-du- Cormier , & fe retira
enfuite à fon Château de Kerhué , à Guerrande ,
où il rendit de bons offices
Jean de Cramezel II. Chevalier Seigneur
de Kerhué , de la Touche , &c. époufa en pre-.
miere & feconde nôces Demoiſelle de Kerpoilfon
, & Demoiselle de Kerallan , filles de bonnes.
Maifons , defquelles il eut François de Cramezel
& plufieurs filles qui ont entré en differentes Maifons
diftinguées ; il fervit dans la bataille , qui fe
donna en 1962 , entre l'Armée du Roi & celle
des Calviniftes rebelles .
François de Cramezel , fon fils , Chevalier Seigneur
de Kerhué , de Kerallan , de la Touche
& autres lieux , eur de fon mariage avec noble
Demoiselle Madique , Dame du Château Madique
, Marc I. I fervit dans la Plaine de Dreux
entre les Rivieres d'Eure & de Blaife ; il fe trouva
encore au fiége de Dreux, fait par Henri IV , dit le-
Grand , qui lui écrivit cette Lettre : J'ai ( çû , Erançois
de Cramezel , vos diligences & celles de
Chevigné de la Sicaudais , votre coufin :: croyant
de bonne foi que ma Lettre vous trouvera en deça
& non par-delà , je vous fais ces trois
lignes , par lesquelles je vous dis derechef , & de-.
rechef , venez , venez , & le plutôt que faire fe
pourra me fera agréable , car vous deux je vous
attends avec impatience , pour être éclairci de toutce
que vous m'écrivez. Signé , HENRI.
la
mer ,
Marc de Cramezel , fon fils , cut Rolland, &
JUIN. 1751 . 203
Marc II . du nom . Rolland époufa Catherine 1
Mauguen, Marc. II , Demoiſelle le Texier , Dam
de Bignole , & de Kvauladon , & en eut Joſeph
qui fuit.
Jofeph de Cramezel , Chevalier Seigneur de la
Touche , Sieur de la Haye , de la Bernardiere ,
&c. eut deux femmes en mariage , defquelles
font iffus Jean , Pierre & Auguftin de Cramezel.
Les deux derniers obtinrent en 1743 , des Arrêts
de maintenue de leur ancienne extraction , au Parle
ment de Rennes , en conféquence des titres qu'ils
y préfenterent à cette fin , avec René de Cramezel
, leur coufin au troifiéme degré , Chevalier ,
Seigneur de Kerhué , & de la Haydrau . C'eft
tout ce que nous pouvons donner de cette Généalogie
, prouvée par des titres authentiques , en la
quelle il n'a pu être fait mention de la branche qui
fe foutient en Espagne , non plus que de celle de
René de Cramezel, Seigneur de Kerhué , n'ayant
ici aucun titre qui nous en puiffe faire parler
quoique de la même Mailon , prouvée par Arrêt
& filiation .
от
Par les Prieres & le Mandement de Mathieu
III. de Montmorenci , Chevalier Seigneut de Saint '
Loeu & de Deuil , marié à une fille de Jean Bris
taut , Connétable de Sicile , & Grand Pannetiers
de France , écrit à Edouard I , Roi d'Angleterre ,
en faveur du fils de Philippe de Cramezel ,
voit qu'il s'étoit extrêmement employé auprès de
lui en faveur de Philippe Emmanuel de Cramezel
en 1277 , par lequel titre en très bonne forme ,.
ledit Seigneur de Montinorenci en faifoit de grands
éloges , lui faifant même connoître que les Ance
tres de ce Cramezel pouvoient fervir depuis deux
cens ans en Angleterre.
Rar un Extrait d'âge , fait & datté de Chantoce
204 MERCURE DE FRANCE.
du 24 Décembre 1359 , fut né Armand de Crame
zel , fils légit me de Haut & Puiffant Bertrand de
Cramezel , Sire de Chantocé & de Durtale , les
parrain & marraine qui ont figné à ce Baptême ,
furent Armand Erard Hervé de Montmorenci , &
Puiffante Anne de Blois . Ce titre eft auſſi en régle
que celui ci- deflus.
Une Lettre de grace , donnée par Philippe VI.
de Valois , au Bois de Vincennes , le 11 Juin 1350,
en faveur d'un nommé Jacques Lebert , qui avoit
ufurpé quelques revenus de Chantocé , prouve
que ce Jacques étoit homme Jufticier de la Maifon
d'Emmanuel- Philippe de Cramezel , & que ce Cramezel
avoit le Bail de Bertrand fon fils ; il eft
encore reconnu que ce Jacques Lebert confefla
fes fautes en la Cour de ce Cramezel , auquel Philippe
VI. de Valois donne les qualités de Sire de
Chantocé & de Duftal, Duroftalum , Durftalum .
Par un ordre de Jean , dit le Bon, Roi de France ,
fous le fcel & contre- fcel , datté de Paris le iz
Août 1353 , Emmanuel- Philippe de Cramèzel fut
obligé de donner à Bertrand , fon fils , le Comté
de Corfeuil , dont les Cramezels ne fe trouvoient
poffeffeurs que par le don que leur en fit un Rof
de France ; cette contrainte lui fut faite en conféquence
du mariage de fon fils avec Cathérine
Efcoublau , par ce même titre , il lui fut ordonné
de remettre à Ifabean , ſa fille , la Terre & Marquifat
de Montigny , en faveur de fon mariage
avec Rolland de Chapt de Raftignac , Gentilhomme
du Périgord , de laquelle Maifon eft defcendu
feu le dernier Archevêque de Tours , &
Commandeur de l'Ordre du Saint Efprit ; & fut
ordonné entre autres chofes , d'hériter Bertrand de
Cramezel de deux autres Seigneuries , le chargeant
de les mettre à foi & hommage,
JUIN. 1751.
205
Par une difpenfe d'âge , da is Mai 1369 ,
donnée par Charles V , Roi de France , en l'Abbaye
du Val Notre- Dame , en faveur de Jean de
Cramezel , fils d'Armand & d'Anne Martel , il eft
expliqué qu'il ne l'accorde qu'en confidération
des fervices des Cramezels , & en celle de Anne'
Martel , qu'il traite de fa féale & coufine . Par le
méme Brevet de difpenfe d'âge , il nomma un
Chriftophe du Coëtfofquet , Gentilhomme Breton
, pour être l'Adminiftrateur & Gouverneur
des biens confidérables de ce Jehan : moyennant ,
difoit - il , leſquels fecours de ce Coëtlofquet , fon
parent , il fera permis à ce Jehan , au cas que fon
pere vienne à mourir , de jouir de toute puiffance ,
autorité fur fes Terres , affifes , Fiefs , arriere-
Fiefs , Maifons , Domaines , Châtellenies , Châteaux
, rentes , revenus , & autres biens quelcon
ques des fucceffions de fes pere & mere.
·
Par un droit de chaffe & de Garenne , qui eft
auffi en régle que le font les Titres ci- deffus , donné
le 10 Avril 1387 , par Bouchard de Montmorency,
Pannetier de France , fur les terres en faveur
des habitans de la Ville de Chantocé , il fe voit
qu'il n'en donnoit le droit qu'en confidération
d'Armand de Cramezel & de fa femme Martel , fa
coufine , & qu'il fe fit annexer 15 fols parifis de
droit à cette occafion .
Par aveu , datté d'Amiens , du 23 Juin 1494 ,
qu'ont rendu Henri & Barthelemi de Cramezel à
Jean de Montmorency , Seigneur de Bauffeau &
de la Faloife , du Marquifat de Montigny , qu'ils
poffedoient , & de la Comté de la Templerie , il
eft écrit à la fin d'icelui par ledit de Montmorency
, qu'il ne peut leur permettre la continuation
d'un Donjon qu'ils faifoient faire fur Montigny ,
malgré les grandes augmentations qu'ils y avoient
06 MERCURE DE FRANCE.
1
faites. Que ce Montigny ne leur appartenoit au
plus que par les dons qu'en avoit fait un Mont
morenci en 1300 aux Cramezels. Qu'il dit recon
noître Barthelemi pour fon parent , depuis ma
riage de Jean de Cramezel avec Jeanne Bouchard
de Montmorenci , fa coufine germaine ; de même
que fon frere Barthelemi , depuis le fien avec Françoife
Gouyon de Matignon , qu'il dit être fa
coufine. Voilà ce dont il eft fait mention dans
cette acceptation d'aveu , qui eft un titre très en
régle.
Par Ace paffé au Château de Vimi , en la
réfidence d'Airas , il eft prouvé que Jean de Cramezel
II, du nom , décéda à Douai , & qu'il y fut
fépulturé en l'Eglife Paroiffiale de Saint Albin
des archives de laquelle cet Acte a été retiré
ainfi que l'Epitaphe ci après , en 1749 , par
Pier
re - Auguftin de Cramezek , qui en faifoit les
recherches. Ce Jean fe trouva à Douai pour des
affaires de famille qu'il y avoit , & étoit très- confidéré
de la Maifon de Montmorenci , qui pour
éternifer la mémoire à la pofterité ft orner l'Epitaphe
, dont nous venons de parler , & qui eft
ci après , par fon Teftament , fait & paffé pardevant
les Notaires d'Amiens , en présence de Haute-
& Puiffante Françoife de Montmorenci , fille du
Baron du lieu de Nevelle , & de Dame Marie
le Horne , Douairiere , Dame de Montigny , Vi
'mi & le Warde . Ladite Françoile a été Légatrices
des legs fuivans , le 18 Septembre 1967, Ce Jehan
laiffoit par fon teftament 12000 liv à fon coufin
du Coëtlofquet , en espéces ; plufieurs bienfaits aux
Officiers qui le fervoient ; 1159 liv , à fon coufin
Chevigné de la Sicaudais , étudiant à Vannes , &
1200 liv. de monnoye qu'il donnoit au Curé de
la Paroille qu il eft inhumé , en faveur des prieres
ཨཱ ཨཏྟཾ
JUIN. 1751. 207
qu'il en attendoit pour le repos de fon ame. Il
ábandonna auffi 68 livres de rente , en faveur
d'un nommé Nicolas de Savary , fon Notaire
à Guerrende , le tout fur la Terre de Kallant ; &
par un Acte de Fondation faite à perpétuité en
1637 , le 29 Mai , paffé au Chapitre de l'Eglife de
Saint Yves de Guerrande , par Ouvrard , Noraire
Royal , & Cady autre Notaire Royal , Garder
Minute , il eft conftamment prouvé qu'un antre
Jehan de Cramezel , Chevalier Seigneur de Ker
hué , tranfporta le nombre de quelques allois
de marois à faire fel aufdits Religieux dudit Con
vent de Saint Yves , où les Cramezels ont le droits
de fe faire inhumer au Cheur dudit Convent , où
il eft fondé une Meffe , & un certain nombre d'Oraifons
marquée , à chant , & célébrée à Diacre &
Soufdiacre , tous les jours de Vendredi , fur ladite
tombe de ce Jean de Cramezel, en laquelle avoientété
inhumés fes pere & mere..
Epitaphe ordonnée & paflée pardevant nous
Buiffine & Demaretz , Notaires Royaux à Arras ,
près de Douar par ordre de Haute & très Puiffante
Dame Françoife de Montmorenci , pour être
placée fur la tombe de Haut & Puiffant Jean de
Cramezel : Cy gift Jehan de Cramezel , fils de
Fuiffant Guillaume de Cramezel , Comte de Corfeüil
, defcendant des très Hauts & Puiffans Seigneurs
de Chantocé , & Barons de Durtale , Gen
tilhommes d'Honneur , en leur vivant , de differens
Rois , Chevaliers de leurs Ordres du Reffort
de la Ville de Guerrande , Evêché de Nantes en
Bretagne famille venue en ce Pays là d'Angleterre
, annoblie par les armes qu'elle a portées
avec gloire & diftin&tion , par Edouard 1 Roi
Angleterre. Ché moy ce Jehan de Cramezel ,
d'un mérite confidérable , n'a voulu mourir, après,
208 MERCURE DE FRANCE.
fon teftament fait & figné de moy , Françoiſe de
Montmorenci , mais eft décédé en la Paroiffe de
Saint Albin , en la Ville de Douai , où il eſt ſépul
turé. Serviteur habile dans la bataille donnée ſur
les Calviniftes rebelles . Priez Dieu pour le repos
de fon ame , les Fidéles qui pafferez en ces lieux.
Amen .
Les Armes de cette Maifon étoient avant Philippe
, dit le Long , d'un Dauphin d'argent , fond
de gueule. Ce Roi , en 1349 , en confidération
des prieres de Bertrand de Cramezel & de ſes anciens
fervices , de même que de ceux de fes ayeux ,
lui accorda , par un Brevet qui eft très en régle
deux Dauphins , de même pour être pofés fur le
même fond 2 & 1 , avec cette devife : Fidéle à fa
Patrie , brave pour fon Prince ; il leur facrifie &
fes forces & la vie .
Fidelis Patria , Regis generofus & ardens ,
Confeftim vires , animamque utrique repono
Le 8 Mai , mourut à Paris Gafpard Gautier , Interprête
du Roi pour les Langues Orientales , célé
bre par fa profonde érudition .
Le mourut à l'âge de 32 ans , Françoife-
Claire de Harcourt , femme de Emmanuel Dieu
donné , Marquis de Hautefort , Chevalier des Or.
dres du Roi , Maréchal de fes Camps & Armées ;
Ambaffadeur Extraordinaire à Vienne ; elle étoit
fille du feu Maréchal de Harcourt , dont on a
parlé dans les Mercures précédens , & avoit épou
fée en 1738 , M. le Marquis d'Hautefort. Hautefort
eft une Terre très- confidérable en Périgord ,
qui entra , l'an 1388 , dans une branche de la
Maifon de Gontaut , par le mariage de Mathe de
Born , avec Hélie de Contaut , Damoifeau de
JUIN. 1751. 20-
Badefol , dont la poftérité quitta le nom & les
Arines de Gontaut , & prit ceux d'Hautefort , pour
fatisfaire à la claufe de la fubftitution , faire par
Bertrand , pere de Mathe de Born .
On s'eft trompé à l'article de la mort de M. de
Montboiffier , en difant qu'il n'a point laiffé d'enfans..
Il a laiffé un fils , âgé de 18 mois.
EPITHALAME ,
Sur le Mariage de M. le Comte de Choifeuil
, avec Mademoiſelle de Romanet
célébré dans la Chapelle du Château de
Bellevue , le 25 Avril 1751.
Ieu d'Amour , Dieu d'Hymen , vous voilà
Dieu camarades ;
Que fans ceffe par vous Choiseuil foit enflâmé
Pour le fang gracieux de l'illuftre d'Eftrades ,
A qui Dunkerque doit fon Maître Bien- Aimé.
Préſenté à Madame la Comteſſe d'Eſtrades ,
par M. Sebire des Saudrais , Secrétaire du
Roi , Député de la Flandre Maritime & de
Dunkerque , &c.
210 MERCURE DE FRANCE,
LETTRE
De M. la Vie , Receveur de Saint Liebaut ,
à M. Lottin , Commis au Trefor Royai ,
chez M.Gaudion, & la Réponse de ce dernier
, au sujet d'une maladie du canal de
Purethre, guérie par M. Dibon , &c.
la Ly a quelques jours , Monfieur , que j'enten=
dis faire ici l'éloge d'un reméde que M. Di
bon , Chirurgien à Paris , met un ufage pour
gué fon des rétentions d'urine . Une perſonne
qui a l'honneur de vous connoître , m'affura que
vous aviez reçû un entier toulagement par le
moyen de ce reméde , je la priai , en conféquence,
de me donner votre adreffe , pour que j'euffe
l'honneur de vous écrire , pour vous prier , Monfieur
, de vouloir bien me faire part de la vérité
du fait , en & même- tems de me donner l'adreſſe du
Chirurgien qui vous a traité . Un de mes intimes
amis , qui eft cruellement tourmenté de pareille
maladie , fe détermineroit fur un témoignage
auffi certain que le vôtre , à partir pour Paris ,
pour le mettre entre fes mains. Il feroit auffi néceffaire
de fçavoir fi pour cette guérifon le malade
pourroit loger chez ce Chirurgien. Je vous ferois
infiniment obligé de vouloir me donner ces éclairciflemens
en faveur d'un galant homme , dont
vous abrégerez beaucoup les fouffrances. Jefpere
que vous voudrez bien accorder cette grace aux
fentimens avec lefquels j'ai l'honneur d'être , &c..
A Nogent fur Seine, du 28. Décembre 1750 .
JUIN. 211 1751.
REPONSE de M. Lottin.
Leftfujette àdes conféquences fi affreufes , que
je n'ai pas voulu tarder d'un moment à vous don
ner des éclairciflemens fur ce que vous fouhaitez .
Voici donc quel a été mon état. Il y a environ 14
ou 15 ans que jetreffentis pour la premiere fois
quelques difficultés d'utiner. Deux faignées cal--
merent ces difficultés , mais les mêmes accidens.
reparurent par intervale , & même d'une maniere
fi opiniâtre , qu'on fut obligé , après tous les
remédes généraux , d'en venir aux bains , & au
petit lait . Par ce moyen on facilita la fortie des.
urines , mais toujours avec quelque peine , ce
qu'on attribua à une inflammation du fphincter
de la veffie.
A maladie dont vous me parlez , Monfieur ;
Au mois d'Août dernier , les urines ayant été
entierement fupprimées , j'envoyai chercher mon
Chirurgien , qui me faigna deux fois , & comme
les circonstances exigeoient un prompt fecours ,
il voulut me fonder , mais toutes les tentatives
furent inutiles. Je me trouvai alors dans une fituation
dont je fremis encore , quand je me la rap
pelle. Ce fut dans le fort de ces douleurs , qu'un
de mes amis m'ayant dit que M. Dibon , Chirur
gien , & c. venoit de publier un ouvrage , dans
lequel il propofoit un reméde fouverain pour ces
fortes de maladies , reméde de l'effet duquel il
étoit fi affûré , qu'il n'éxigeoit rien qu'apres l'entiere
guérifon du malade , j'envoyai à l'inſtant
le prier de paffer au plutôt chez moi . Après que
je lui eus expofé mon état , il m'introduifit dans le
canal de l'urethre une bougie , que je gardai
deux heures , au bout defquelles je rendis un verre
d'urine , ce que je n'avois pu faire depuis quatre
221 MERCURE DE FRANCÉ.
ร่
jours. Le foir il m'en mit une feconde , que je
gardai une heure de plus que la premiere , & après
l'avoir ôtée , je rendis une quantité affez confidé
rable d'urine , mais dans un long eſpace de tems,
Dès ce moment je me trouvai un peu à mon aife ,
& je dormis 4 à 5 heures. Le lendemain , la fievre,
qui avoit été calmée , parut vouloir fe rallumer
& je commençois à en reffentir les accès , lorfque
M. Dibon arriva , accompagné de M. Capet , Médecin
de la Faculté . Ce dernier parut inquiet de :
mon accident , & fon inquiétude me caufa beaucoup
d'agitation . Je crus vraiement n'avoir été
foulagé que pour un moment , & qu'au fond ma
maladie etoit fans reffource. Ces Mrs me raffurerent
cependant , & me dirent que puifqu'heureus
fement on avoit connu la caufe de la maladie , &
qu'on avoit trouvé un moyen fûr de l'attaquer dans .
fon principe , je pouvois compter fur une prochaine
guérifon . La chofe eft arrivée comme on
me l'avoit promis , & j'ai enfin recouvré une fanté
pafaite.
je ne fais point myftere des obligations que
j'ai à M. Dibon , & vous êtes le maître , Monfieur
, de produire ma lettre , & de me nommier
à qui bon vous femblera. Vous pouvez en toute
fureté adrefler M. votre ami à ce Chirurgien ; je ,
lui parlerai pour l'engager à lui donner un logement
chez lui , & le malade y trouvera , comme
moi , les effets falutaires de fon reméde. J'ai été
quitte de ma maladie en moins de fix femaines
durant lefquelles j'ai fait ufage des bougies , & de
quelques purgations , qui n'ont fait tous les biens
poffibles. J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris , ce 4 Janvier 1751 .
JUIN. 1751.
AVIS.
Les perfonnes qui ont foufcrit pour l'Encyclo
pédie , font averties que le premier volume de
ce grand Ouvrage , fera délivré le 28 de ce mois.
APPROBATION.
'Ai la , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le fecond volume du Mercure de France
du préfent mois. A Paris , le quinze Juin 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe:
Le Manoir champêtre , Ode , par M. Vial , 3
Affemblée publique de l'Académie des Sciences , 6
Les avantages de l'efpérance , Ode qui a été couronnée
par l'Académie des Jeux Floraux ,
Affemblée publique de l'Académie des Inſcriptions
& Belles- Lettres ,
Sonnetto
49
54
93
Obfervations fur le Difcours qui a été couronné
à Dijon ,
94
Epigramme contre un Auteur logé au quatrième
étage >
Le Printems , Stances irrégulieres ,
103
ibid.
Article de l'Encyclopédie , fur le mot Agate , 105
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du premier
volume du Mercure de Juin , 1J3
Enigme & Logogripkes ;
ibid
119
Nouvelles Litteraires , &c.
Beaux- Arts. Defcription d'un nouvel Inftrument
de Mufique , inventé par M. Micot. Cantatille
.
153
Lettre à l'Auteur du Mercure fur un nouveau
Surtout d'orferrerie , ibid.
154
'Avis de M. Fellard , fur fa Chapelle des Entans
trouvés ,
Nouvelle Pendule, préfentée à Sa Majefté par Mrs
Pierre le Roi & Lepaute ,
Spectacles ,
157
159
Zarès , nouvelle Tragédie repréſentée fur le Théatre
François , ibid.
Mulette de M. des Broffes , de la Comédie Italienne
,
160
Extrait de la la Vendange , Ballet pantomime , 161
Autre du Tribunal de l'Amour ,
Concerts Spirituels ,
167
173
Lettre de M. Rouleau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de Mufique,
inventé par M. Blainville , à Paris le 30 Mai ,
au fortir du Concert ,
Nouvelles Etrangeres , & c .
174
178
France. Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 190
Remplacement d'Officiers de Marine ,
Naffance , Mariage & Morts ,
ibid.
197
Epithame fur ie Mariage de M. le Comte de Choifeul
avec Mlle de Romanet , 209
Lettre de M. de la Vie à M. Lottin , & la réponſe
de dernier au fujet d'une maladie du Canal de
l'urethre , guérie par M. Dibon. 210
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le