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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
Chez
JANVIER . 1751 .
HOTYSPARGAT
AGIT
UT
APARIS
Lesnay
ANDRE' CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
ACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers ,
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
HE NEZISTE DES LIBRAIRES
UBLIC LIBRARY qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume.
LE
TILDEN
FOO
ASTOR, LA Baux , chés Raimond Labottiere , & chés
190 Chappuis l'aîné , Libraires , Place du Palais , à
côté de la Bourſe.
Nantes , chés Nicolas Verger & Jofeph Vatar.
Rennes , chés Jouanet Vatar , & Vatar le fils ,
Dauphine .
Blois , chés Maffon.
Tours , chés Gripon , & Lambert.
rue
Rouen , chés François- Eustache Herault , & chés
Cailloué .
Châlons-fur- Marne , chés Seneuze .
Amiens, chés la veuve François, & la veuve Godart,
Arras , chés C. Duchamp , & chés Barbier.
Orleans , chés Rouzeaux.
Abbeville , ches Levoyez , Libraire.
Angers , à la Pofte , & chés Boffard ,
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly.
Verfailles , chés Monnier.
Besançon , chés Briffaut , à la Pofte.
Saint Germain , chés Chavepeyre.
Lyon , à la Pofte.
Libraire,
Marſeille , chés Sibié , & Moffy , Libraires.
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés le Febvre , Michelin , Imprimeurs-
Libraires , & Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin,
Moulins, chés Faure.
Mâcon , chés Deffaint , fils.
Auxerre
, chés Fournier
.
Nancy , chés Nicolas.
Touloufe
; chés Robert.
Aire , chés Corbeville
.
Poitiers , chés Faulcon .
PRIX XXX. SOLS. Sois.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER
. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE BOUQUET.
FABLE
Du Mercure , au Public.
Tous les matins Silvandre , apportoit à Philis
Un bouquet qu'il faifoit lui - même ;
On a tant de plaifir à parer ce qu'on aime !
La tulipe & l'oeillet , les rofes & les lys ,
La renoncule , & l'anémone
Etoient traités en grands Seigneurs :
Dans leuts Etats Flore & Pomone
Ont auffi leurs degrés d'honneurs,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Cette raifon empêchoit-t'elle
Que l'on n'admît dans le bouquet
La Violette , le Muguet ,
La Marguerite , & l'Immortelle ?
Ces fleurs , quoique d'un moindre prix ,
Ne méritoient point de mépris .
L'Amour fe peint fouvent par une bagarelle
A l'objet dont il eft épris :
Mais ce mêlange -là bleffa quelques efprits.
Un berger , rival de Silvandre ,
En propos affez peu Aatteurs
Sur cet affortiment eut loin de ſe répandre ;
Les amans font jaloux autant que... les Auteurs
A quoi bon , dit - il , ces fleurettes?
Un auffi frivole tribut
N'eft bon que pour les amourettes
Le véritable amour veut un autre attribut .
Mais , répondit Silvandre , il eft plus d'une image
Pour le peindre & le publier :
Sous differens objets préfenter fon hommage ,
N'eft- ce pas le multiplier
Quan diles Dieux réglerent les places
De la brillante Cour qui matche fur les traces
Des Déeffes de la beauté ;
Pour la quatrième des Graces
On nomina la Variété.
J A N VI E R. 1751
ENVO I
N'admettrons-nous ici qu'une forte d'ouvrages ?
Ce feroit un bouquet d'une ſeule - couleur :
Ofons briguer tous les fuffrages ,
Et que chacun trouve ſa fleur .
鋼業洗洗洗澡洗洗洗
HISTOIRE
Du Romieu de Provence , par M. de
Fontenelle.
Pen
Endant que la France étoit partagée
en plufieurs petits Etats , prefque indépendans
du Roi , la Comté de Provence
tomba , par un mariage , dans la Maifon
des Comtes de Barcelone , qui par la
même voie devinrent peu de tems après
Rois d'Arragon . Tantôt le Royaume & la
Comté furent dans une même main ,
tantôt le Royaume fut le partage de l'aîné
, & la Comté celui d'un cadet . Le dernier
des Comtes de cette Maifon fut Raimond
Berenger V. qui , vers l'an 1216 ,
s'étant fouftrait à la tutelle fufpecte de Pierre
, Roi d'Arragon , fon oncle , qui le te--
noit en Eſpagne , étoit venu en Provence
prendre poffeffion de fon Etat. Après qu'il
eut remis dans le devoir quelques- uns dea
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
principaux Seigneurs , & quelques Villes
des plus confidérables du Pays , qui
avoient voulu profiter de fon abfence ,
quoique tout ne fût pas encore calme , fa
Cour ne laiffa pas d'être agréable & floriffante.
Raimond entendoit bien la
guerre , &
l'aimoit peu le foin de fe maintenir fuffifoit
pour confumer toute fon activité , &
il ne lui en reftoit pas pour fonger à s'agrandir.
Il étoit naturellement
doux , fimple
, populaire mais il prenoit quelquefois
les défauts de Prince , quand il fe fou
venoit de fon rang ; ce qu'il avoit de mauvais
lui coûtoit quelque effort & quelque
attention , & ce qu'il avoit de bon ne lui
coûtoit rien. L'inftinet qui le portoit à la
vertu , étoit plus sûr que fes lumieres ; il
n'avoit pas affez d'efprit pour être inébranlable
dans le bien . Il aimoit les plaiſirs ,
& fe connoiffoit
affez aux chofes d'agrément.
Cela joint à fa bonté naturelle , &
à la familiarité qu'il accordoit aifément à
ceux qui l'approchoient
, attira auprès
de lui prefque tous les Seigneurs du Pays ,
quoiqu'alors
les Gentilshommes
fe tinffent
volontiers
dans leurs Châteaux , & ne fiffent
guéres plus leur cour à leurs Ducs ou
leurs Comtes , que ces Comtes &. ces Ducs.
la faifoient au Roi.
JANVIER . 1757. 7
Ces tems- là furent fort ignorans , & il
femble que la nature les choifit exprès pour
faire voir ce qu'elle peut par elle -même
& pour produire des Poëtes qui lui
dûffent tout. Au milieu de la groffiereté
du douzième & du treiziéme fiècle , il fe
répandit dans toute la France un efprit
poëtique , qui alla juſqu'en Picardie , &
à plus forte raifon la Provence en eut- elle
fa part
.
La Poëfie & les Poëtes de ce tems- là
étoient bien differens de ce qu'ils font
aujourd'hui . La Poëfie étoit fans art ,fans
régle , telle enfin qu'elle doit être dans fa
naiffance ; car à l'égard de ces fiécles , les
Grecs & les Latins n'avoient jamais été.
Le Grec étoit abſolument inconnu , & fi
quelques- uns de ces Auteurs fçavoient lè
Latin, ce n'étoient guéres que des Prêtres
ou des Moines , qui même ne le fçavoient
prefque que par l'Ecriture Sainte , & par
conféquent affez mal . Homére & Virgile
n'étoient tout au plus connus que de réputation,
& fi vous trouvez quelquefois dans
ces fortes d'ouvrages quelque trait de la Fable
, ,croyez que c'étoit une érudition bien
rare. En récompenfe ils ont une fimplicité
qui fe rend fon Lecteur favorable , une
naïveté qui vous fait rire , fans vous paroître
ridicule , & quelquefois des traits
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
de génic imprévûs , & affez agréables..
La plus grande gloire de la Poëfie Provençale
eft d'avoir pour fille la Poëfie-
Italienne . Non- feulement l'Art de rimer
palla des Provençaux aux Italiens ; mais
il est sûr que Dance , Pétrarque , & Bocace
même dans fes Contes , ont bien fait
leur profit de la lecture des Provençaux.
Il y en a plufieurs dont Pétrarque fait l'éloge
, fans doute par reconnoiffance , &
outre tout cela , il fut encore inſpiré par
une Provençale , & animé par le Soleil de
Provence.
Les Poëtes d'alors reffembloient encore
moins à ceux d'aujourd'hui , que leur Poëfie
à la nôtre. Je trouve que ceux de Provence
étoient prefque tous de grande qualité
, & fi l'on eft furpris que dans une
Nation , telle que la Françoite , qui avoit
toujours regardé les Lettres avec mépris ,
& qui aujourd'hui tient encore beaucoup
de cette efpéce de barbarie , des Gentilshommes
& de Grands Seigneurs s'amufaf-
Lent à faire des vers , je ne puis répondre
autre chofe , finon que ces fortes de vers-.
là fe faifoient fans étude & fans fcience ,
& que par conféquent ils ne deshonoroient.
pas la Nobleffe. Il est vrai cependant
que ces Poëtes n'exerçoient pas le
métier trop noblement ; ils fe faifoient
JANVIER. 1751 .
fort bien payer. Ils s'attachoient à quelque
Prince , ou alloient errans de Cour en
Cour , pour faire voir leurs ouvrages.
Quelquefois pendant le repas d'un Prince,
vous voyiez arriver un Troubadour , c'eſtà-
dire , un Poëte ou trouveur de belles
chofes , avec les Jongleurs , c'est- à- dire ,
Joueurs d'inftrumens , & le Troubadour
faifoit chanter aux Jongleurs fur leurs
Vielles ou Harpes les vers qu'il avoit com--
pofés. On les payoit en draps , armes &
chevaux , payement affez noble , mais .
pour tout dire , on leur donnoit auffi de
l'argent. L'Hiftoire marque beaucoup de
Troubadours qui s'y font enrichis , & ces
Troubadours la portent de fi beaux noms ,.
qu'il n'y a point de grand Seigneur aujourd'hui
, qui ne fut bienheureux d'en :
defcendre. Ce qui releve fort leur honneur
, c'eſt que dans ces payemens qu'on
leur faifoir , entroient affez fouvent les ›
faveurs des Princelles , & des plus gran--
des Dames , qui étoient aſſez foibles contre
un bel efprit. Un Sonner d'Armand ou
Chomeil mit à bout toute la vertu de la i
Vicomteffe de Boiers.
t
Quelques Troubadours avoient établi , .
qu'après avoir chanté devant une allem
blée de femmes de qualité , ils étoient en
droit d'en aller baiſer une à leur choix ; ;
Abya
To MERCURE DE FRANCE.
mais ce qui marque encore mieux le
'cas qu'on faifoit des Poëtes , on trouve
que Robert , fils de Charles II . Roi de Naples
, & Comte de Provence , exempta
pour dix ans la Ville de Tarafcon de toures
Tailles & Subfides , à condition qu'on
y entretiendroit aux dépens du Public ,
Pierre Cardenal , bon Troubadour. Et
'croira-t'on bien aujourd hui qu'un Albertet
de Sifteron , ayant envoyé en mourant
fes oeuvres à la Marquife de Mallefpine, &
'qu'an nommé Fabre d'Ufel les ayant interceptées
, & les donnant comme de lui ,.
fon procès lui fut fait dans toutes les régles,
& que le plagiaire fut fuftigé , fuivant:
les Loix Impériales , dit l'Hiftoire , tant
ces chofes- là . étoient traitées ferieufe-
'ment';
3-
Il eſt aifé de deviner , que dans un fiècle
où la Poëfie étoit fi fort à la mode , la galanterie
y devoit être auffi . Tous ces Poëtes
étoient amoureux & comment les
Dames auroient- elles manqué de complai
'fance pour eux . Les maris même n'en
manquoient pas : on en trouve quelquesuns
qui ont mieux aimé diffimuler que de
chaffer le Troubadour de chez eux . Ce--
pendant l'aventure de Guillaume de Cabeſtan
,
marque affez que rous les maris ne
peuvent pas dépouiller leur ferocité naJANVIER.
17518. II
turelle . Il avoit quitté Berangere des
Baux , Dame de la premiere qualité de
Provence , qui pour s'affûrer de la confrance
du Poere lui avoit donné un breuvage
, dont il penſa mourir , & qui altéra ›
fon cerveau un peu plus qu'il n'étoit néceffaire
pour faire des vers. Il s'étoit attaché
à la femme du Seigneur de Seillan , &
avoit obtenu d'elle ce qui étoit prefque:
dû à un Troubadour . Le mari , moins touché
de la Poëfie , affaffina Guillaume de
Cabeſtan , tira fon coeur hors de fon
corps , & le donna à manger à fa femme ,
bien apprêté. Elle le trouva bon , & quand
fon mari lui dit ce que c'étoit , elle répon
dit , que puifqu'elle avoit mangé de fi
noble viande , elle n'en mangeroit jamais
d'autre , & fe laiifa mourir de faim.-
L'Hiftoire de ces Poëres eft pleine d'effets
extraordinaires de paffion , qui font
à peine croyables dans un frécle auffi relâ
ché fur l'amour que l'eft celui -ci . L'un ,
dans un dépit amoureux , tue fa Maîtreſſe , &
fe tue enfuite ; l'autre meurt de ce que l'on
porte la fienne en terre. Il eft vrai qu'il
mourut trop tôt , car la Dame revint pendant
qu'on faifoit fon fervice dans l'Eglife;
mais elle fit bien fon devoir , elle alla ?
s'enterrer dans un Convent . Mais qui a
jamais égalé , & qui égalera jamais Gefroi
A.vj.
12 MERCURE DE FRANCE.
Budel , Sieur de Blieux ? Il entend parler
de la beauté & des perfections de la Comteffe
de Tripoli à des Pelerins qui venoient
de la Terre Sainte ; le voilà qui devient
amoureux fur leur parole , & qui paffe fa
vie à faire des vers pour fa chere Idée .
Enfin ne pouvant plus foutenir l'abfence de
ce qu'il n'avoit jamais vû , il s'embarque
pour Tripoli en habit de Pelerin . En approchant
de ces lieux charmans où étoit tout
fon bien , fa paffion augmenta , & il arriva
malade . Son confident , qu'il avoit mené
avec lui , alla avertir la Comteffe qu'il ve-.
noit d'entrer dans le Port un Vaiffeau
qui lui amenoit un amant , mais fort indifpofé.
Elle eut la bonté de venir, auffitôt
dans le Vaiffeau ; mais comme le Poëte
commençoit un compliment très -tendre
il fut fuffoqué par l'excès de fon amour
& mourur. La Comteffe paya du moins fa
paffion par un magnifique tombeau , &
oncques depuis , dit l'Hiftorien , ne fut vûe -
faire bonne chère. Il faut qu'on fe fouvienne
, en lifant cette Hiftoire , que ce Héros .
étoit né fous le Soleil de Provence , &
étoit Poëte , & je crains qu'on n'ait encore .
de la peine à la trouver vrai femblable.
Rien n'étoit alors plus fingulier en Provence
, que ce qu'on appelloit la Cour d'A,
mour. C'étoit une affemblée de Dames de la
JANVIER. 17516 13:
1
premiere qualité , qui ne traitoient que de ·
matiéres de galanterie. S'il naiffoit quelque
conteftation entre un amant & une maîtrefle
, on envoyoit la queſtion à la Cour
d'Amour , & comme l'efprit du fiécle étoit
férieux fur les bagatelles , les Dames pro- -
nonçoient gravement fur la question , &.
leur jugement étoit reçu avec une foumiſfion
très fincére.
Telle fut la Provence fous les Comtes :
de la Maiſon de Barcelone , & particulierement
fous Raimond Berenger V ; il étoit
Troubadour lui même , plutôt par mode :
que par génie. Il avoit époufé Béatrix de
Savoye dont il eut quatre filles , Margue
rite , Eleonore , Sance , & Beatrix , que :
l'on remarque qui ont toutes été Reines ,.
quoique la Royauté de l'une des quatre ait
été un peu imaginaire. Je parle de Sance ,
qui époufa Richard d'Angleterre , que les :
Princes Allemans élûrent Roi des Romains,
& qui n'en cut jamais que le titre.
Avant qu'aucune de ces Princeffes fût
mariée , & tandis qu'elles ornoient encore ·
la Cour de Provence , on y vit paroître le -
Romieu , fr célébre dans les Hiftoires du
Pays. Romieu en Provençal veut dire Pelerin
, ou qui va à Rome , parce que d'abord
on alloit communément à Rome en ›
Pelerinage , enfuite la dévotion fe tourpa
14 MERCURE DE FRANCE.
.
à la Terre - Sainte. Un foir que le Comte de
Provence revenoit de la chaffe , il rencontra
ce Romieu avec fa cappe & fon bourdon ,
-qui marchoit feul d'un air fort gai & fort
content. La bonne humeur où étoit alors le
Comte , & l'oifiveté , firent qu'il parla au
Romieu , & il fut fort étonné que le Romieu
lui répondit avec efprit , avec liberté ,
& comme un homme accoûtumé au commerce
des Grands . Le Comte lui demanda
qui il étoit ; Monfeigneur , lui dit - il ,
je vous fupplie très- humblement de m'excufer
; je reviens de la Terre- Sainte , & on
m'y a fait faire vou de ne dire jamais qui
je fuis. Cette réponſe fatisfit le Comte ,
parce que c'étoit affez la mode en ces temslà
de faire des voeux bizarres ; je vois bica
ce que
c'eft , dit le Comte au Romieu ,
vous êtes un homme de qualité , qui êtes
tombé dans quelque grande faute , & on
vous a donné pour pénitence d'errer par le
monde fous ce miférable équipage , ſans
ofer déclarer qui vous êtes ; je vous avoue
que je trouve cette mortification affez bien
imaginée . Monfeigneur , répondit- il , je
n'aurois pas eu affez peu de confcience
pour ne pas dire à mon Confeffeur de
m'en chercher une autre , car en vérité il y
auroit été trompé , & fi j'étois homme de
qualité , rien ne me coûteroit moins que
JANVIER.
1731. rf
de cacher ma naiffauce & mon nom. Com--
ment , reprit le Comte ? . Seriez- vous bienaife
qu'on vous traitât comme un homme
du peuple ? Prendriez-vous plaifir à vouspriver
des égards & des refpects , qu'ons
devront à votre rang ? Vous me fourniffez
vous- même la réponſe , Monfeigneur
, répliqua le Romieu , ce feroit à
mon rang que tout cela feroit dû , il le
perdroit
; mais pour moi je ne perdrois rien ::
mon rang & moi nous ne ferions pas la
même chofe..
Le Comte , toujours plus frappé du Romieu,
& plus curieux de l'entendre par--
ler , & d'approfondir , s'il fe pouvoit ,
eette aventure , lui ordonna de le fuivre ;-
il eut beau s'en défendre , il eut beau re--
préfenter que fes affaires l'appelloient ail--
leurs , & qu'il n'étoit point propre à paroître
dans une Cour , il n'en fut point
cru , & on le fit monter à cheval . Le Com--
te ne parloit qu'à lui , & quand on fat arrivé
, il fut ſeul le fpectacle de toute la
Cour. Mais pour mieux comprendre de
quelle maniere il y fut regardé , il eſt bon
de fçavoir de quelles perfonnes elle étoit :
compofée.
Ceux qui avoient le plus de part à la fa*
miliarité du Comte, étoient Beralde , cad ett
de l'illuſtre Maiſon des Baux, qui avoit diſs16
MERCURE DE FRANCE.
puté la Provence aux Comtes de Barcelone ;
Boniface de Caftellane ; Raoul de Gatin ;
l'Abbé de Mont- maiour Perdigon.
་
Beralde des Baux étoit bien fait & d'un
extérieur très agréable , il avoit de la valeur
, de la libéralité , de la générosité , du
défintéreſſement ; mais il ne fe croyoit
obligé à toutes ces vertus que parce qu'il
étoit de bonne Maifon. Il croyoit que la
naiffance les donnoit , & qu'un Gentilhomme
qui ne les avoit pas , avoit pris
foin de les étouffer en lui . On le trouvoit
parfaitement honnête homme, quand on ne
s'appercevoit pas de fon motif. IIlkavoit des
vues affez fines fur les chofes de morale ,
& on étoit charmé de l'en entendre difcourir
; mais au milieu de raisonnemens
très folides , il plaçoit quelquefois que la
maifon des Baux étoit defcendue d'un des
trois Rois, nommé Balthafar, & que l'Etoile
d'argent qu'elle a pour Armes, repréfentoit
celle qui avoit conduit les Mages à
Jéruſalem. Il avoit beaucoup d'efprit ;
mais malheureufement il avoit étudié des
livres Arabes que lui avoit donné un Médecin
Catalan du Comte Raimond , qui l'avoient
entêté de toutes les rêveries de l'Af-
..
trologie , & lui avoient appris à craindre
les Chouettes. Il ne pouvoit pas s'imaginer
que ce qui étoit écrit dans une Langue auffi
JANVTE R. 1751% 17
miſtérieuſe que l'Arabe , & qui lui avoittant
coûté à apprendre , ne fût pas vrai , Sa
femme étoit aimée de Fouquet....
Boniface de Caftellane étoit auffi d'une
naiffance très diftinguée , grand Poëte
fatyrique , mais fatyrique par nature , &
Poëte par Art , feulement pour être fatyrique
. On l'appelloit l'Outrcareat , tant il
étoit hardi dans fes Sirventes ou Satires ::
il n'y épargnoit perfonne , & il les finif
foit d'ordinaire par ces mots Bougua qu'as
dich , qui marquoient l'étonnement où il
étoit lui-même de fa hardieffe .
Il facrifioit tout à la Satyre, amitié, bienféance
, & même l'honneur de fon propre
goût , excufable feulement par l'impoffibilité
d'avoir de l'efprit dans un autre genre.
Il étoit très timide quand il étoit mena-.
cé par le moindre faiſeur de Sirventes ,.
très redoutable quand il étoit craint. Sa
bile , fa férocité , fon indifcretion lui
avoient donné plus de vogue que d'autres
n'en avoient par leurs bonnes qualités , &
il étoit en droit de méprifer autant qu'il
faifoit , la bonté , la douceur & l'équité.
Raoul de Gatin avoit un caractere pref
que entierement oppofé , un génie fort
étendu , & qui n'étoit borné que parce -
qu'il ne s'étoit pas appliqué à tout , une
vivacité douce , un agrément facile , des
18 MERCURE DE FRANCE.
graces fimples , une probité & une droite
re de coeur , que tout fon extérieur repréfentoit
; mais il étoit extrêmement foible
fur l'amour , & très fujet à faire de mauvais
choix. Alors tout fon mérite devenoit
ridicule par l'hommage qu'il en faifoit à
des perfonnes indignes , & fes refpects malplacés
le défiguroient entierement. Le plus
grand deshonneur où il fut encore tombé
étoit d'aimer Richilde de la Maifon de
Montauban , jeune Dame très galante qui
s'accommodoir de toutes fortes d'amans
hormis de ceux qui étoient honnêtes gens ,
& à qui Raoul ne manqua pas de déplaire
dès qu'elle eut découvert fes bonnes quali
tés.Il étoit extrêmement aimé du Comte de
Provence , qui l'employoit dans fes guerres
, & lui confioit fes plus importantes
affaires ; mais du moment qu'il fut
amoureux de Richilde, il quitta tout, pour
être fans ceffe àMontpellier où elle demeu
roit . Il étoit excellent Troubadour , &
il eut le malheur de faire pour elle les plus
beaux vers qu'il eût faits de fa vie.
L'Abbé deMontmaiour étoit toujours à la
Cour fous prétexte de quelques affaires de
fon Monaftere qui alloient lentement. Jamais
Moine n'entendit mieux l'art d'accorder
les intérêts fpirituels & les temporels .
Comme le Comte n'étoit pas devot,l'Abbé
JANVIER. 1751. 19
de Montmaiour gardoir fur les défordres de
la Cour un filence qui paroiffoit forcé , &
qui n'étoit qu'un effet naturellement poli--
tique ; il faifoit de très légeres remontrances
, & fembloit fe retenir à regret par la réflexion
qu'on n'étoit pas en état d'en profiter;
ainfi le peu qu'il difoit ne le brouilloit
avec perfonne , & il avoit le mérite de cequ'il
n'avoit point dit. Il fe faifoit forcer
à prendre part à des divertiffemens de
la Cour, à des parties de chaſſes, à des ſpectacles
, & il avoit l'efprit de faire bien
des chofes contre fon état fans rien faire
contre la bienséance . Son hypocrifie étoit
fort fine , en ce qu'il ne l'outroit point , &
qu'il la réduiſoit aux choſes effentielles. It
fçavoit bien attirer des donations à fön
Abbaye , mais il ne les recevoir qu'en
avertiffant que ce n'étoit pas là le capital
de la dévotion , comme on n'étoit pas fort
éloigné de le croire en ce temps -là..
Hugues de Sobieres étoit de bonne Maifon
, mais né fans bien. Le métier de-
Troubadour lui avoit valu une grande fortune
, & la familiarité de tous les grands:
Seigneurs . Il ne faifoit guere de firventes
mais il étoit plus méchant que Boniface de
Caftellane , parce qu'il étoit plus retenu &
plus circonfpect, il outrageoitmoins , & faifoir
plus de mal. Jamais courtiſan ne fçut
9
o MERCURE DE FRANCE.
mieux le grand art de nuire , auffi l'Hif
toire remarque expreffément qu'il entretenoit
les Barons dans une divifion perpétuelle.
Il étoit fufceptible de toutes les
formes que l'intérêt peut donner ; il ſe forçoit
quelquefois à être amoureux , parce
que le Comte de Provence l'étoit toujours ;
il eût cru faire mal fa cour , fi on l'eût pû
furprendre fans une paffion.
Les autres Seigneurs attachés au Comte
de Provence étoient le Comte de Vintimille
, Thibaud de Vins , les Chevaliers
de Liparron , de Porcellet , de Lauris ,
d'Entrecaffeaux , de Pajet , de Furban , &
les Troubadours Rambaud d'Orange , Seigneur
de Correfon , Guy , Ebles & Pierre
d'Ufez, freres , Boniface Calus Gentil , Firmeric
de Belucler , Perdigon , Pierre de
Chateau neuf , Guillaume de Bargemon ..
Le foir que le Romieu für amené par le
Comte à fon Château , prefque toute cette
Cour s'y trouva raffemblée ; tous les yeux
étoient tournés vers lui , & le Comte ne
parloit qu'à lui. Quelques Courtifans des
plus prévoyans craignirent déja , que dans
la perfonne de cet inconnu il ne fut arrivé
un favori. Vous venez de la Terre -Sainlui
dit le Comte , fans doute autant
par curiofité que par dévotion ; he bien ,
n'êtes- vous pas content de votre voyage à
JANVIER. 1751. 27
Dites-nous ce que vous avez remarqué de
plus fingulier chez les Grecs , les Turcs ,
les Sarrazins. Monfeigneur , répondit- il ,
je vous ferai un aveu , que d'autres voyageurs
ne feroienr peut- être pas volontiers.
J'ai perdu mes pas , je n'ai rien vu de remarquable.
Comment , reprit le Comte !
Et tous ceux qui reviennent de ces Payslà
, nous en rapportent tant de merveilles.
Je le crois bien , répliqua le Romieu ; il
y a des yeux plus propres à voir des merveilles,
les uns que les autres , & pour moi
j'ai vu des Grecs , des Turcs , des Sarrazins,
des Tartares même ; mais je n'ai vu que
des hommes , & j'en avois déja vu en France.
Il est bien aifé de juger que tout le genre
humain n'eft qu'une famille , tant on s'y
reffemble. Mais , reprit le Comte , ces maniéres
de s'habiller & de bâtir ,ces moeurs fi
differentes des nôtres , ces Gouvernemens
bizarres , tout cela n'eft- ce pas un fpectacle
fort agréable pour la curiofité ? Monfeigneur
, répondit le Romieu , c'eft felon
les fpectateurs . Ceux qui croyent que tout
ce qu'ils voyent dans leur pays eft la nature
, & qu'on ne doit pas s'habiller ni faire
la réverence autrement qu'eux , je fuis d'avis
qu'ils courent le monde , ils verront
mille objets nonveaux , dont ils feront
puffamment touchés . Pour moi j'ai trouvé
22 MERCURE DE FRANGE.
une autte maniere de voyager , qui eft la
feule que je pratiquerai dorénavant. Je fuis
fortement perfuadé , que le fond de la nature
humaine eft par tout le même , mais
qu'il eft fufceptible d'une infinité de differencese
extérieures , fur tout ce qui ne dépend
que de l'opinion & de l'habitude.Toutes
ces différences, je me les imagine comme
je puis; je fais à ma fantaisie des moeurs, &
des Gouvernemens , qui ne font pourtant
pas contraires aux principes qui nous font
effentiels , & je dis , tout cela eft quelque
part , fi ce n'eft pas cela , c'eft quelque
chofe d'approchant ; voila le tour du monde
fait. Ce n'est pas que tous ces objets
differens ne foient un peu plus agréables
& peut-être un peu plus utiles à voir , tels
qu'ils font en eux-mêmes , mais je ne fçais
fi le plus d'agrément & d'utilité vaut la peine
du voyage.
Les difcours du Romieu firent des effets
bien differens fur ceux qui y furent préfens.
Prefque tous les Courtifans n'y entendirent
rien , & eurent beaucoup d'envie
de s'en mocquer. Le Comte y fentoit une
vérité qui le touchoit , mais il n'ofoit s'en
fier à ce fentiment , & la fingularité des
chofes que lui difoit le Romieu l'étonnoit
lui faifoit plaifir , & en même tems lui
étoit fufpecte. Beralde des Baux , & RodolJANVIER.
1751. 23
phe de Gatin , n'hésiterent point , & lui
trouverent beaucoup d'efprit ; il n'y eut
que cette difference que Beralde le crut
homme de qualité , & Rodolphe jugea
feulement qu'il étoit fort honnête - homme.
Ils en parlerent tous deux au Comte
avec beaucoup d'éloges , & ils fixerent ſon
jugement. Mais quand ils l'eurentdéterminé,
il crut n'avoir jamais douté, & il s'imagina
qu'il avoit fenti auffi vivement & auffi
promptement qu'eux tout ce que valoit
le Romieu.
Le lendemain il demanda fon congé, mais
dans le goût que l'on avoit pour lui , on
n'avoit garde de le lui accorder. Le Comte
lui fit promettre qu'il pafferoit quinze
jours auprès de lui.
Il le mena auffi - tôt chez la Comteffe de
Provence , & chez les quatre Princeffes fes
filles, que le Romieu n'avoit point encore
vues.
La Comteſſe avoit l'eſprit extrêmement
galant ; elle aimoit les jeux , la Mufique ,
toutes les Hiftoires où il entroit de l'amour
; elle avoit même fouffert que quelques
Troubadours lui adreffaflent des ouvrages
, où elle pouvoit foupçonner que
fon nom ne fervoit qu'à en cacher un autre
; enfin tout ce qui avoit quelque air de
galanterie l'intéreffoit , la touchoit , & el4
MERCURE DE FRANCE.
que
le étoit indifferente à tout le refte , cepen
dant elle étoit toujours demeurée dans les
bornes d'une exacte vertu , foit que fes inclinations
n'allaffent pas plus loin , foit
fon rang eûtcontraint fes inclinations,
Quand le Comte fut entré dans fon appartement
fuivi du Romieu , Madame ,
Îui dit-il , je viens vous demander du fe
cours pour arrêter quelque tems ici cet inconnu
, qui à chaque moment veut nous
échapper.
Le morceau qu'on vient de lire n'eſt qu'un
fragment ; mais nous avons cru qu'un fragment
de M. de Fontenelle méritoit d'être con-
Serve.
VERS
Sur Renelas *., par Mad. Duboccage.
Mufe , qui charmes mes loiſirs ,
Viens rendre au François la peinture
De ces jardins , où les plaifirs ,
Les ris , la paix & les défits ,
Toujours dans lear jufte mefure ,
* Lieu d'amuſement , fur la gauche de laTamife;
Rizal de Vauxhall , où les Anglois s'aſſemblent à dé
euner , & le foir. On écrit Ranelagh , onprononce
Renelas.
Raffemblent
JANVIER. 25 1751 .
Raffemblent tous les agrémens
Que l'Art ajoute à la Nature .
C'eft-là , qu'aux bords d'une onde pure ,
Londres au fon des inftrumens ,
Voit chaque foir , malgré les vents ,
Mille lampes dans la verdure ,
Eclairer mille amufemens.
Pour peindre à la -race future
Faxhall * , & fes enchantemens ,
De Voltaire il faudroit les chants ,
Et d'Albane la touche sûre ;
Mais vous , Renelas , lieux charmans ,
Souffrez qu'une main plus obfcure ,
Par amour pour vos monumens ,
En crayonne ici la ſtructure.
Dans votre moderne parure ,
Je vois la grandeur du vieux tems ;
Sous un dôme orné de ſculpture ,
Vos balcons par compartimens ,
En trois ordres d'Architecture ,
D'un vafte Cirque ont la gure :
Au Centre un feu perpétuel
Du Printems rappeile l'abſence ,
Et l'idole de cet Autel
Eſt la liberté ſans licence :
Ce lieu rempli de fa puiffance ,
* On écrit Vauxhall , on prononce Faxhall , jardin
fur la Tamife , où les Anglois s'affemblent pour
s'amuser.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ne fut point un Temple Payen ,
C'est l'ouvrage d'un Citoyen ,
D'un Vitruve en deffeins fertile ,
Qui du bien public fait le fien ,
Et joint l'agréable à l'utile.
Dans ce féjour Elizien ,
k
Par les échos l'orgue embellie ,
D'Haindel empruntant l'harmonie ,
S'unit au chant Italien.
Tandis que l'oreille ravie
Admire le Muficien ,
Du goût tout y prévient l'envie:
Le Commerce par fon génie ,
( Des deux mondes l'heureux lien )
Y joint aux dons de la Patrie
Les vins Grecs , les parfums d'Aſie ,
Le thé qu'un Chinois offre au Tien **
De Moca la liqueur cherie ,
Et ce noir breuvage Indien ,
Que l'Espagnol nomme Ambrofie :
En un mot , fous les mêmes toits ,
Confondant les rangs & les droits ,
Ce lieu charme par cent merveilles,
Des Grands , du Peuple & du Bourgeois ,
Le goût , les yeux & les oreilles .
Gréçe , orgueilleufe de tes jeux ,
* Celieu eft bâti par un Entrepreneur , qui en prend
foin.
** Dieu des Chinois.
JANVIER. 27
.
1751 .
Céde à Renelas la victoire ;
Dans tes champs un Vainqueur poudreux,
Athléte cruel & fougueux ,
D'un vain laurier tiroit fa gloire :
Ici mille objets enchanteurs ,
A l'oeil fripon , tendre ou volage ,
D'un pas noble , leger & fage,
Sous des chapeaux ornés de fleurs,
Y recherchent pour avantage
Le prix que donnent au belâge
Et les graces & la beauté :
Ces plaifirs , cette volupté ,
Qu'on rencontre felon Lucréce ,
Dans une molle oifiveté
Selon Zenon , dans la fageffe ;
Ce vrai bonheur , tant ſouhaité ,
Qu'à définir , chacun s'empreffe ,
Sans l'avoir connu ni goûté.
En ces lieux , l'Anglois tranfporté ,
Semble le trouver dans la prefle :
Du moins , le fils de la richefle ,
L'ennui , fur le feuil l'a quitté ;
Comus en bannit la trifteffe ;
Comme au rivage du Léthé ,
L'oubli du tems s'y boit fans ceffe
Dans le fein de la liberté .
Là , le politique entêté ,
Calme fon feu contre la France ;
Du Parlementaire irrité
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Philis adoucit Péloquence :
Le Marchand , toujours agité ,
Des mers craint moins la violence ,
L'amateur de l'Antiquité
Du préfent fent la jouiffance :
La vieille , en favourant fon thé ,
Voit fans regiets Hébé qui danfe,
Et la Courtilane en gaîté ,
Prend le mafque de la prudence .
Fuyez , jeux de Flore * , où jadis
Rome étala fon opulence ;
Londres profcrit votre indécence :
Sans goût ,fans pudeur , vos Laïs
A Plutus y livroient leurs charmes :
D'un faux zéle honorant Cypris
Dans la débauche & le mépris ,
A la courſe , aux combats des armes ,
De vils Vainqueurs gagnoient le prix ;
Et dans les fêtes que je chante`
L'Amour vrai , délicat , fecret ,
Vient couronner l'amant diſcret ,
Et la beauté vive & touchante ,
Qui femble y briller à regret ;
Mais dans ce Temple où tout l'enchante ;
Il ne fçait plus à quel objet
Donner la palme triomphante.
* Jeux qu'on célébroit à Rome en l'honneur de Floë
re ,fameufe Courtiſanne , pendant leſquels regnoit la
licence.
JANVIER. 1751 . 29
REFLEXIONS
Sur la perfonne & les ouvrages
de M. Abbé Terraffon.
A plupart des Princes font beaucoup
plus loués durant leur vie qu'après
leur mort. On peut dire aujourd'hui le contraire
des gens de Lettres; tant qu'ils vivent
on les critique , ou on les oublie , felon
qu'ils fe diftinguent , ou qu'ils reftent confondus
dans la foule ; mais on les célébre
tous , dès qu'ils ne font plus . Cette multiplicité
d'éloges funébres hiftoriques eft
cenfurée par quelques perfonnes. Si on
les en croit , ceux qui par leurs lumieres
& leurs talens ont éclairé leurs contemporains
, & honoré leur Patrie , font les
feuls dignes de nos hommages ; mais à quoi
bon , difent- ils , tranfmettre à la postérité
des noms inconnus à leur propre fiécle , &
leur accorder folemnellement une place
dans les faftes Littéraires , où l'on ne penferajamais
à les chercher Quelque exagérés .
que me paroiffent ces reproches , j'avoue
que l'ufage dont on fe plaint a fes abus
( & quel uſage n'a pas les fiens ) mais je
foutiens qu'ils font bien legers en compa☛
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
raifon de fes avantages. Si les anciens qui
élevoient des ftatues aux grands hommes
avoient eu le même foin que nous de célébrer
les Sçavans , nous aurions , il eft vrai,
quelques Mémoires inutiles , mais nous.
ferions plus inftruits fur le progrès des
Sciences & des Arts , & fur les découvertes
de tous les âges ; Hiftoire plus intéreſfante
pour nous , que celle d'une foule de
Souverains qui n'ont fait que du mal aux
hommes. D'ailleurs , ne craignons point
que la postérité confonde les rangs : en
faifant l'éloge des gens de Lettres , nous
allignons à peu près, même fans le vouloir,
la place que chacun doit occuper.
Je fouhaiterois feulement , que pour
donner à ces fortes de Mémoires toute l'utilité
poffible , on s'attachât à peindre
Phomme encore plus que l'Ecrivain , au
rifque de changer quelquefois le panégyrique
en Hiftoire : les ouvrages d'un
grand génie , ou d'un Sçavant illuftre ,
fixent affez par eux-mêmes le jugement
qu'on doit porter de les talens : mais le
fpectacle de fa conduite , de fes moeurs ,
de fes foibleffès même , eft une école de
Philofophie furtout , quelle inftruction
ne peut-on pas en retirer , lorfque par fon
caractére & fa façon de penfer , il a mérité
de fervir de modéle à ceux qui courent la
même carriere ?
JANVIER. 1751. 3.1
Tel fut M. l'Abbé Terraffon : il occupoit
fans doute , une place diftinguée dans
la Litterature , mais ce fut la moindre partie
de fa gloire : ce qui le caractérife ,
c'eft
d'avoir été à la tête des Philofophes pratiques
de fon fiécle ; l'éloge eft d'autant
plus grand , qu'il eft plus rare aujourd'hui
de le mériter.
On l'a dit il y a long - tems ; la gloire
& l'intêrêt , quelquefois tous les deux
enfemble , quelquefois l'un aux dépens de
l'autre , font les deux grands refforts qui
font mouvoir les hommes , & les
Lettres ne font
gens
de
le tripayer
de
pas exempts
but à l'humanité : quoique leurs travaux
menent rarement à la fortune , plufieurs
d'entr'eux ne laiffent pas de s'y méprendre
, & de s'engager dans une carriere auffi
noble , par un motif qui ne l'eft pas. Quelques-
uns femblent avoir renoncé à l'intérêt
, facrifice médiocre , forfqu'ils n'ont
aucuns défirs à fatisfaire ; mais ils n'en font
ordinairement que plus vifs fur cet amour
de la réputation , qui felon l'expreffion de
Tacite , eft la derniere paffion des Sages .
En vain fe repréſentent-ils que le nombre
des bons Juges eft petit , il leur fuffit de
penfer que le nombre des Juges eft grand ,
& par une contradiction , dont ils ont
peine à fe rendre raifon , ils font avides de
B iiij.
32 MERCURE DE FRANCE.
la réunion de ces fuffrages , dont chacun
en particulier , fi on en excepte quelquesuns
, ne les flatteroit nullement . Heureux ,
quand ils ne travaillent pas à fe les pro-
'curer par les manoeuvres & par Pintrigue
!
M. l'Abbé Terraffon étoit bien éloigné
de cette maniere de penfet : il ne fut fujet
ni à cet amour propre fi délicat , qui fait
quelquefois le fupplice des Sçavans , ni à
cette baffe jaloufie qui les dégrade : il ne
regardoit fes Ouvrages que comme des enfans
de fon loifir qu'il abandonnoit à la
cenfure publique ; content de l'approbation
de quelques amis éclairés , il étoit fort
tranquille fur le jugement des autres . Onlui
demandoit un jour ce qu'il penfoit d'u
ne Harangue qu'il devoit prononcer : Elle
eft bonne , répondit- il , je dis , très bonne ;
tout le monde n'en pensera peut-être pas còmme
moi mais cela ne m'inquiéte guére.
L'envie de s'enrichir ne le tourmentoit
pas plus , que celle de faire du bruit ; la
fortune vint à lui fans qu'il la cherchât ,
elle le quitta fans qu'il fongeât à la retenir,
& il le retrouva dans un état médiocre ,
avec cette même Philofophie qui ne l'avoit
jamais abandonné : cependant , quoi
qu'il eût confervé au milieu des richeffes.
la fimplicité de moeurs qu'elles ont coûtJANVIER.
1751. 33
Tume d'ôter , il n'étoit pas fans défiance
de lui -même : Je réponds de moi , difoit- il ,
jufqu'à un million : ceux qui le connoiffoient
auroient bien répondu de lui par
de - là.
Il regrettoit le tems où les gens de Lettres
, moins répandus & moins diftraits ,
vivoient davantage entr'cux : comme ils
avoient moins d'intérêt de fe nuire , ils
étoient plus unis , & par conféquent plus.
refpectés ; leur fociété n'avoit peut- être
pas les mêmes agrémens qui la font rechercher
aujourd'hui ; mais la politefle ne ſe
perfectionne que trop fouvent aux dépens
des moeurs ; la charlatannerie , qu'on me
permette ce terme , fi commune & fi hardie
maintenant , l'étoit alors beaucoup.
moins , parce qu'elle étoit moins fûre de
réuffir ; ce n'eft pas que le commerce du
monde ne foit néceffaire aux gens de Lettres
, furtout à ceux qui travaillent pour
plaire à leur fiécle ou pour le peindre ; mais
ce commerce , devenu général & fans choix,.
eft aujourd'hui pour eux , ce que la décou
verte du nouveau monde a été
rope ; il eft fort douteux qu'il leur ait fait
autant de bien que de mal .
Four l'Eu-
Nullement empreffé de faire fa cour ,
M. l'Abbé Terraffon trouvoit plus aifé de
ne- point vivre avec la plupart des Grands,,
B.v
34 MERCURE DE FRANCE.
que d'être avec eux à fa place , fans fe dé
grader , & fans fe compromettre. Il fuyoit
furtout , ceux dont l'orgueil perce à travers
leur accueil même , & à l'égard defquels
la fierté eft fouvent une vertu dans
un homme de Lettres , & la douceur un.
vice . Mais il eftimoit beaucoup les Grands .
d'une fociété fimple & aimable , qui culfivent
fans prétention les Sciences & les
Beaux Arts , qui les aiment fans vanité ,
& qui , s'il eft permis de parler le langage
du tems , ne font point fervir leur naiffance
& leurs titres de fauvegarde à leur
efprit .
Aufli étoit - il bien éloigné de con-.
fondre les amateurs véritablement éclairés
, avec ceux qui en ufurpent le
nom , ordinairement occupés du foin de
rabaiffer les grands talens pour élever les .
médiocres , parce qu'ils ignorent que le
mérite éminent honore fes protecteurs , &
que le mérite médiocre avilit les fiens . On
n'aura pas de peine à croire qu'il n'étoit
guères plus favorable à ces Societés particulieres
, fi à la mode aujourd'hui , qui s'é--
rigent en arbitres des Auteurs. On avoit
beau lui repréfenter que par le moyen de
ces Sociétés , l'efprit fe répand & fe communique
de proche en proche. Il répondoit
par une comparaifon plus énergique :
JANVIER . 1751.
35
que recherchée , que l'efprit d'une Nation
reffemble à ces feuilles d'or qui deviennent
plus minces à mesure qu'elles s'étendent ,
& qu'il perd ordinairement en profondeur
ce qu'il gagne en fuperficie. Il eraignoit
fur tout que ces Tribunaux fans droit &
fans titre , faits pour prendre le ton des
Gens de Lettres , ne prétendiffent un jours
le leur donner , & ne cherchaffent à fe
rendre par cette ufurpation le fleau des bons
livres , & l'azile du mauvais goût. Selon
lui , il ne falloit point attribuer à d'autres
caufes ce jargon qui fe répand infenfiblement
dans les ouvrages modernes , & qui .
devenant de jour en jour plus étrange , femble
nous annoncer la décadence prochaine:
des Lettres ; car le faux bel - efprit tient de
plus près qu'on ne croit à la barbarie .
Un homme qui penfoit comme M. l'Ab--
bé Terraffon ne devoit gueres folliciter
de graces , même purement Litteraires . It
eût fallu lui apprendre jufqu'aux noms de
ceux qui les diftribuoient ; fon mérite feul.
avoit brigué pour lui celles qu'on lui avoitt
accordées.
On ne doit pas trouver furprenant qu'il
ait eu pour les autres l'indifference qu'il
avoit pour lui-même. Le fpectacle fi varié
des paflions qui agitent les hommes , amu--
fement ordinaire de la plupart des Sages ,,
B-vi
36 MERCURE DE FRANCE.
n'étoit pas même un fpectacle pour lui.
Plus Philofophe que Démocrite , il fe contentoit
de voir le ridicule de fes contemporains
, & ne daignoit pas en rire : on eût
dit qu'il contemploit de la Planete de Sa--
turne cette terre que nous habitons ; il eſt
vrai que les hommes ne font qu'un point
pour qui les voit de -là ; mais ne s'y place .
pas qui veut .
Sur tout, ce qui l'occupoit le moins, c'étoient
les démêlés des Princes , & les affaires
d'Etat , dont les Philofophes ne parlent gué-.
res , que pour médire de ceux qui gouver
nent , quelquefois mal - à- propos , & toujours
inutilement . Ilavoit coûtume de dire
qu'il ne faut point fe mêler du gouvernail
dans un vaiffeau où l'on n'eft que paffager.
Ce parti eft affûrément le meilleur
dans une Monarchie bien gouvernée , &
le plus für au moins dans quelque Monarchie
que ce puiffe être.
L'ignorance où il étoit fur la plupart des.
chofes de la vie , lui donnoit cette naïveté
qui eft un agrément , quand elle n'eft pas un
ridicule , qui du moins annonce ordinairement
la vertu,& dont par cette raiſon le vice
emprunte quelquefois lemafque.Comme
elle le faifoit paroître fimple aux yeux de
bien des gens , elle a fait dire qu'il n'étoit
homme d'efprit que de profil: on pourroit
JANVIER. 1751. 37
dire avec moins de fineffe & plus de vérité,.
qu'il avoit un vifage pour le peuple , & un
autre pour les Philofophes.
Sans être extrêmement zélé pour aucun
fyftême ni phyfique ni métaphyfique , le
Cartéfianifme étoit celui qu'il fembloit .
avoir adopté. C'étoit pour ainfi dire , un
pli qu'il avoit pris de jeuneffe ; mais il ne
trouvoit point mauvais qu'on en eût pris
un autre. Cependant cette Secte , qui n'eft
pas aujourd'hui trop nombreufe, eft volon
tiers intolérante comme bien des Sectes .
opprimées ou négligées :peu s'en faut qu'el
le ne décrie fes adverfaires ,comme de mau--
vais citoyens infenfibles à la gloire de leur
Nation. Les partifans de Defcartes feroient
peut-être bien étonnés , fi ce grand homme
revenoit au monde , de trouver en lui le
plus redoutable ennemi du Cartéfianifme..
Enfin , ce qui met le comble à l'Eloge de
M. l'Abbé Terraffon , fa Philofophie étoit
fans bruit , parce qu'elle étoit fans effort ;
peut être avoit-il eu moins de mérite à.
l'acquerir : mais les vertus qu'on loue le
plus , font fouvent celles qui coûtent le
moins. D'ailleurs quelque ridicules que
foient les préjugés , leur empire eft fi puiffant,
que ceux même qui lui réfiftent, s'ap
plaudiffent de leur courage ; pour lui , fans.
fc. prévaloir d'un avantage. fi rare , il en
8 MERCURE DE FRANCE.
jouiffoit paisiblement ; il n'avoit pas befoin
d'avertir les autres qu'il n'étoit ni complaifant
de perfonne , ni efclave de fon amour
propre ; tout le monde le voyoit affez , &
il aimoit mieux renfermer fa Philofphie
dans fa conduite , que de la borner à fesdifcours
.
Il me reste à dire un mot de fes Ou
vrages. Le premier fut fa Differtation contre
l'Iliade. Elle parut en 1715 , dans le
fort de la difpute fur Homere, difpute aufpeu
utile que prefque toutes les autres fi
& qui n'a rien appris au genre humain
finon que Madame Dacier avoit encore
moins de Logique que M. de la Motte ne
fçavoit de Grec. Les coups que l'on portoit
alors au Prince des Poëtes , lui firent peut--
être moins de tort que la maniere dont ils
étoient repouffés. Attaqué par des gensd'efprit
& par des Philofophes , il n'avoit
guéres dans fon parti que des gens de goût
qui fe taifoient , ou de pe fans érudits qui
auroient admiré la Pucelle , fi Chapelain
Tavoit écrite il y a trois mille anse
D'un autre côté les adverfaires d'Homere
, trop peu fenfibles aux beautés de détail
dont l'Iliade eft remplie , & qui font
peut- être la partie la plus effentielle d'un
Poëme Epique , s'attachoient trop à juger
દે
n. Ouvrage de génie fur des régles d'ou
JANVIER. 1751: 39
Barbitraire n'eft pas tout -à-fait exclu , &
fur des ufages qu'ils rapportoient trop
notre goût.
A l'égard de la querelle fur les Anciens .
& les Modernes qui faifoit auffi partiede
cette difpute, je ne prétends point la renouveller
ici , encore moins la terminer ::
j'obferverai feulement que fi les Grecs &
les Romains nous font fupérieurs à certains
égards , & inférieurs à d'autres , c'eſt
peut-être moins à la difference de génie
qu'il faut l'attribuer , qu'à celle des cir
conftances , du Gouvernement , des motifs
d'émulation , & fur tout à l'avantage qu'ils
ont eu de parcourir avant nous certaines ,
routes , & à celui que nous avons d'en
trouver d'autres toutes ouvertes qu'ils n'avoient
fait qu'entrevoir.
Quoiqu'il en foit , l'Ouvrage de M.
l'Abbé Terraffon eut un fuccès dont l'Auteur
fut digne par fa modération , & furtout
par le mérite qu'il eut d'avoir porté
dans les Belles - Lettres cet efprit de lumie-
Fe & de Philofophie fi utile niêre dans
les matieres de goût , quand il remonte à
leur vrais principes . Peut être auffi eft- ili
quelquefois dangereux , lorfqu'égaré par :
nne fauffe Métaphyfique , il analyfe froi .
dement ce qui doit être fenti.
Madame Dacier qui ne pouvoit pas re40
MERCURE DE FRANCE.
procher à M. l'Abbé Terraffon d'ignorer
Grec , ne jugea pas à propos de s'engager
dans une réplique. M. Dacier s'en chargea,.
& accufa entr'autres chofes fon adverfaire
d'avoir fait dans fon Ouvrage l'Apologie
de la morale du Théatre Lyrique , imputation
auffi injufte que déplacée . M.l'Abbé
Terraffon daigna cependant y répondre,
& il faut avouer que c'eft la partie de fa
Differtation la plus inutile.
L'Ouvrage qui fuivit , fut d'un goût bien.
different. C'étoit des Réflexions fur le fameux
fyftême qui a ruiné parmi nous tant
de familles , pour en enrichir tant d'autres.-
M. l'Abbé Terraffon eut le courage d'en
prendre la défenſe , parce que l'ayant envifagé
d'un oeil philofophique , il le jugeoit
utile , & qu'il en féparoit le principe
d'avec ce qui n'étoit qu'acceffoire. A la
veille du défaftre public & de la chûte des
fortunes qu'il ne pouvoit prévoir , il juſtifia
, pour ainfi dire,d'avance ce qu'on alloit
accufer bien-tôt d'être la caufe de tant de
malheurs ; & aujourd'ui , que les efprits ne
font plus échauffés fur cette matiere par un
intérêt préfent & perfonnel , l'opinion
qu'il défendoit ne manqueroit peut-être
pas de partifans éclairés. Au refte ce fut à
cet Ouvrage qu'il dut l'opulence paffagere
dont nous avons parlé , & par bonheur
JANVIER. 175 t. 4T
pour lui elle ne fut que paffagere : car quoiqu'il
ne l'eût pas eu pour objet en écrivant,.
on auroit pu la lui reprocher , fi le peu de
durée de fa fortune n'avoir répondu de la
droiture de fes motifs .
Ilfembloit que M. l'Abbé Terraffon fût
deftiné à s'exercer fur les genres les plus op.
pofés. En 1731 il publia le Roman de Sethos.
Cet Ouvrage , quoique bien écrit ,
& eftimable par beaucoup d'endroits, ne fit
cependant qu'une fortune médiocre . Le
mélange de Physique & d'érudition que
Auteur y avoit répandu , & par lequel il
avoit cru inftruire & plaire , ne fut point
du goût d'une Nation qui facrifie tout à l'agrément,
& que M. l'Abbé Terraffon avoit
inoins étudiée en homme du monde , qu'en
Philofophe. Mais fi le Roman de Sethos eft
inférieur de ce côré-là au Telemaque fón
modéle , il n'y a rien auffi dans le Telemaque
qui approche d'un grand nombre de
caractéres , de traits de Morale , de réflexions
fines , & de difcours, quelquefois fublimes
, qu'on trouve dans Sethos . Je n'en
apporterai pour exemple que le feul
trait de la Reine d'Egypte en forme d'Oraifon
funébre , ( a ) portrait que Tacitepor-
Voyez le premier volume , page 62 & bean
Coup d'autres endroits.
42 MERCURE DE FRANCE .
eût admiré , & dont Platon eût confeillé la
lecture à tous les Rois.
Le dernier de fes Ouvrages eft fa traduction
de Diodore de Sicile Quoiqu'il n'épargne
pas les éloges à fon Auteur dans la
préface , on prétend qu'il n'entreprit cette
traduction que pour prouver combien les
admirateurs des Anciens font aveugles.
Quand on traduit les Anciens dans cet efprit
, & qu'on choifit Diodore de Sicile il
y auroit du malheur à être condamné fur
fon ouvrage
.
Il étoit entré d'affez bonne heure à l'Académie
des Sciences pour en devenit un jour
le Secrétaire. L'étendue de fes connoiffances,&
le talent qu'il avoit pour écrire , donnoient
tout lieu de croire qu'il rempliroit
avec honneur cette place importante . Maist
lorfque M. de Fontenelle fortit d'une car-
Fiere qu'il étoit encore en état de pourſuivre
après l'avoirparcourue durant quarante
ans avec la plus grande réputation , ce fucceffeur
qu'il s'étoit deftiné depuis longtems
, n'avoit plus affez de forces pour le
remplacer.
Un Philofophe tel que nous venons de
le dépeindre , fçavoit trop bien fe fuffice
à lui même , pour ne pas difparoître de
deffus la fcène, quand la vieilleffe & les infirmités
commencerent à l'y rendre inutile.
JANVIER. 43 175г .
fe renferma donc abfolument chez lui ,
& ne le montroit tout au plus que dans
des lieux publics , où il ne pouvoit être à
charge à perfonne . Il connoill bit trop bien
fa Nation pour n'avoir pas fenti de bonne
heure combien elle eft ingrate envers ceux
même qui ont le plus contribué à fon inftruction
ou à fes plaifirs : Il fçavoit que
Favantage d'être recherché avec empreifement
jufqu'à la fin eft le privilége d'un
tit nombre d'hommes rares ; fouvent même
quoiqu'ils méritent cet empreffement par
feurs qualités perfonnnelles & par l'agrément
de leur commerce , c'eft à la va
nité qu'ils en font principalement redevables
. M. l'Abbé Terraffon retira donc de
bonne heure fon ame de la preffe , fuivant le
confeil de Montagne , & fa vieilleffe fue
auffi philofophique que fa vie..
pe-
L'efpéce de ftoicifme dont il faifoit pro-.
feffion , ne l'empêchoit pas d'avoir des amis.
auxquels il étoit fort attaché ; M. le Marquis
de Laffay , & M. Falconet étoient de
ce nombre ; c'en eft affez pour juger qu'il
fçavoit les choifir , & fur tout qu'il ne fe
trompoit pas en honnêtes gens. Pleuré defes
amis , M. l'Abbé Terraffon eft généralement
regretté de tous ceux qui l'ontconnu
; on ne fçauroit manquer de l'être
, quand, avec de l'efprit & des talens ,
44 MERCURE DE FRANCE.
an n'a jamais nui à l'amour propre , ni
àl'avidité des autres.
abqhq;p«gp> <g > <g > <gh reglen egen rege
LE SINGE ET LE CARDINAL..
M
CONTE.
Aître François , ce Peintre ingénieux ,.
Dit quelque part dans fes folles archives ,
Qu'il eft un lieu , féjour des gens heureux ,
Un lieu charmant , peuplé d'ames oifives ,
Et la Fontaine , à ce tableau flateur
Ajoûte encor mille graces- naïves ,
Et l'embellit par fon ftyle enchanteur,
Il y nous peint cette aimable indolence ;
Où la raifon s'endort parmi les jeux :
Ce doux repos , enfant de l'innocence ,
Et ce rien faire , hélas ! fi précieux ;
:
Ce n'eft le tout le fripon curieux
D'honnête amour , de maîtreffe jolie ,
V joint auffi l'amoureufe folie ,
Et du plaisir les traits délicieux ;
Il a raiſon ; c'eft le noeud de la vie ;
Rien ne connois auffi doux fous les Cieux.
Mais d'où vient donc , que mes Maîtres tous deux
Ont oublié de célébrer le rire ,
Ce bien fi cher qui comble tous nos voeux ,
Dont les tranfports banniffent.l'humeur noire ,
JANVIER.
45 1751.
Qui nous ravit , qui nous fait fouvent boire
L'oubli des foins & des feucis fâcheux ?
O rire aimable , ô vrai régal des Dieux !
Doux abandon d'une ame dégagée
Des longs dégoûts dont la vie eft chargée ,
Libre d'ennuis , quand pourrai- je à loifir
De tes accès goûter tout le plaisir ?
C'est par to feul qu'on voit d'une maîtreffe
Le pauvre amant oublier la rigueur ,
Le vieillard morne égayer fa trifteffe ,
Et l'Algébrifte animer f. froideur ;
Je dis bien plus ; ta falutaire yvreffe
Plus d'une fois fufpendit la fureur
De la mort même & de fa faulx traîtreffe ;
Témoin ce trait d'un certain Monfeigneur.
Par un abfcès d'une fâcheufe fuite ,
Un Cardinal aux portes de la mort ,
Alloit bientôt trouver fon dernier gîte ,
Les Médecins , le Prêtre , l'eau- benite ,
Lui promettoient déja fon paffeport ;
Des héritiers la troupe grimaciere ,
Riant tout bas , & tout haut fanglottant ,
D'un air contrit , d'un ceil impatient ,
Autour de lui dépêchent leur priere ,
Et les coufins & la four & le frere ,
Et des neveux l'avide pépiniere ,
Gens peu honteux & de biens altérés ,
Déja par eux de l'oeil font dévorés ,
Tableaux , bijoux , joyaux de toute efpece ;
45 MERCURE DE FRANCE
J'aurai ceci ; moi je retiens cela ;
Moi je prétens aux meubles que voilà ,
On lorgne , on pleare , on feint grande trifteffe.
Mais le malade expire cependant ;
L'abcès , du fouffle arrêtant le paffage
De fes poumons lui dérobe l'ufage ;
>
Il eft fans vie , il eft fans mouvement.
Et les coufins de prendre impunément.
Tous font leur main , chacun court au pillage,
C'eſt un plaifir de voir avec quel coeur
On vous nettoye un fi bel héritage ;
Et les valets furtout de Monfeigneur ,
Qui n'en font pas à leur apprentiſſage.
Or dans la chambre où giffoit le mourant ,
Un Singe étoit , qui d'un oeil mécontent ,
Refléchiffant en grave perfonnage ,
Regardoit tout fans bouger feulement ,
Et de les yeux parcouroit le viſage ,
Tantôt du Prêtre & tantôt du parent.
Le fapajou voit ce remu - ménage ,
Et le coeur gros , quoi ! dit- il , ces gens-oi
Ne vont laiffer que les quatre murailles ,
Et moi , Bertrand , je n'aurai rien ici ?
Je refterai , Meffieurs , fans fols ni mailles !
Par mes ergots , fachons un peu ceci.
Difant ces mots , il voit fur une table
De Monfeigneur l'équipage brillant ,
Chapeau , calotte , appareil refpectable ,
Qu'on lui prépare, hélas ! pour quel inftant ?
JANVIER.
47 175T.
Auffi-tôt fait , le nouveau légataire ,
Sans hésiter , empoigne bien & beau
Tout l'attirail , les gands , le faint Chapeau
Et la calotte , & la parure entiere.
Or voilà donc notre Singe empêtré :
Nouveau Prélat , il endoffe avec peine
Du vrai Prélat le vêtement facré.
Puis le magot de la forte accoutré ,
Sur le parquet fiérement fe promene.
Dieu fçait les ris à ce plaifant aſpect ;
Pour Monfeigneur chacun perd le refpe& ;
En cas pareil aisément on s'oublie.
Qui n'eût pas ti ? Quant à moi , fur ma vie ,
Je n'en aureis voulu céder ma part.
Notre mourant jette à peine un regard ;
Il voit , il rit , il pâme à cette vûe ;
Mais le tranſport de fon rire exceffif
Fut fon falut , car l'effort fut fi vif,
Que la fanté lui fut d'abord rendue ; "
L'abcès creva , le Singe en eut l'honneur ,
Chacun s'en fut , le rire fut vainqueur.
Qu'on me foutienne après un tel exemple ,
Parmi ces biens que de loin je contemple ,
Qu'il en eft un plus charmant & plus doux ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Que la fortune à ma perte confpire ,
Que je demeure en butte à tous fes coups ;
Pourvû qu'en ſomme elle me laiſſe rire ,
Je fuis content , je brave ſon courroux.
Faurean.
momonyo
DES DE VOIR S
DE L'ACADEMICIEN.
Difcours lu par M. de Maupertuis , dans
une affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles Lettres de
Pruſſe.
L
Orfque j'entreprends ici de parler des
devoirs de l'Académicien , je n'aurois
qu'à dire ce que vous faites , pour
avoir prefque dit ce que vous devez faire
; & j'aurois pû donner cette forme à
mon Diſcours , fi je n'avois eu à craindre
un air d'oftentation qu'on auroit pû me
reprocher , malgré le peu de part que j'ai
à votre gloire & à vos travaux. Je parlerai
donc ici des devoirs de l'Académicien en
général; fi vous y trouvez votre éloge , ceux
qui ne font pas de ce Corps , y trouveront
ce qui peut les rendre dignes d'en être.
Mais avant que de parler de devoirs à
des
JANVIER. 1751. 42
des hommes libres , tels que font les Citoyens
de la République des Lettres ,
quelle eft donc la Loi qui les peut obliger
? Pourquoi le Philofophe renoncera-t'il
à cette liberté , à laquelle il femble qu'il
ait tout facrifié pour s'affujettir à des devoirs
pour le fixer à des occupations réglées
, & d'un certain genre ? Il faut fans
doute qu'il y trouve quelque avantage;
& cet avantage quel eft-il ?
C'eft celui que les hommes retirent de
toutes les fociétés ; c'eft le fecours mutuel
que le prêtent tous ceux qui en font les
membres . Chaque fociété poffede un bien
commun, où chaque particulier puife beaucoup
plus qu'il ne contribue .
Qu'un homme , qui s'applique aux
Sciences , veuille ſe ſuffire à lui- même ;
qu'il ne veuille emprunter d'aucun autre
les connoiffances dont il a befoin ; quand
même je fuppoferois qu'il eût tout le génie
poffible , avec quelle peine , avec quelle
lenteur ne fera -t'il pas ces progrès ? Quel
tems ne perdra- t'il pas à découvrir des
vérités qu'il auroit connues d'abord ,
s'il eût profité du fecours d'autrui ? Il aura
épuifé fes forces , avant que d'être arrivé
au point d'où il eût pû partir. Combien
celui qui , aidé des lumieres de ceux qui
l'ont dévancé , & de celles de fes contem-
С
so MERCURE DE FRANCE:
porains , réſerve toute la vigueur pour les
feules difficultés qu'ils n'ont pas réfolues ?
Combien celui-là n'eft- il pas plus en état
de les réfoudre ?
a
Tous ces fecours qu'on trouve difperfés
dans les Ouvrages & dans le commerce
des Sçavans , l'Académicien les trouve raffemblés
dans une Académie ; il en profite
fans peine dans la douceur de la fociété ,
& il à le plaifir de les devoir à des confreres
& à des amis. Ajoutons- y ce qui eft
plus important encore : il acquiert dans
nos affemblées cet efprit académique , cet
efpéce de fentiment du vrai , qui le lui fait
découvrir par tout où il eft , & l'empêche
de le chercher où il n'eft pas. Combien
de differens Auteurs ont hazardé de fyftêmes
, dont la difcuffion académique leur
auroit fait connoître le faux ? Combien de
chiméres qu'ils n'auroient ofé produire
dans une Académie ?
Je ne vous ai cité ici que les avantages
immédiats , que chaque Académicien trou.
ve dans fon affociation à une Académie ;
c'étoit par ceux-là que je devois commencer
, en parlant à des Philofophes . Il y en
a d'autres, qui , s'ils ne font pas des moyens
directs , doivent être de puiffans motifs
pour exciter les gens deĻettres ; c'eft la protection
, dont les Souverains honorent les
JANVIER.
1751. ST
Académies , & les graces qu'ils répandent
fur ceux qui s'y diftinguent. Ici la nôtre a
un avantage , qu'aucune autre ne peut lui
difputer. Je ne Pole point de la magnificence
avec laquelle le Roi récompenfe
vos travaux , ni du fuperbe Palais qu'il vous
deftine : il employe des moyens plus fûrs
pour la gloire de fon Académie. Les Ouvrages
que nous avons fi fouvent admirés
dans des jours tels que celui- ci , feront
des monumens éternels de l'eftime qu'il a
pour elle , & du cas qu'il fait de fes occupations.
Voilà les avantages que chaque Académicien
retire du Corps dont il fait partie :
voilà les motifs qui le doivent exciter
dans la carriere des Sciences : & combien
puiffamment ne doivent pas agir fur vous
tant de motifs réunis ! Les devoirs même
que l'Académie vous impofe , font ils autre
chofe que ce que l'amour feul des
Sciences vous feroit faire ? Trouveriezvous
trop de contrainte dans l'Académie
de l'Europe la plus libre ?
Tous les Phénoménes de la Nature ;
toutes les Sciences Mathématiques , tous
les genres de Littérature , font foumis à
vos recherches ; & dès- là cette Compagnie
embraffe un champ plus vafte. , que la plûpart
des autres Académies : mais il eft cer-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
votre
tains Sanctuaires , dans lefquels il n'eft
permis à aucune de pénétrer ;
Fondateur même , tout fublime , tout profond
, tout exercé il étoit dans ces
routes , n'ola y conduire fes premiers Difciples
. Les Législateurs de toutes les Académies
, en leur livrant la nature entiere
des corps , leur ont interdit celle des efprits
, & la fpéculation des premieres caufes.
Un Monarque qui a daigné dicter nos
Loix ;un efprit plus vafte , plus sûr peutêtre
auffi de votre prudence , n'a rien
voulu vous interdire .
Quant à notre Difcipline Académique ,
il n'y a aucune Académie dans l'Europe ,
dont les Réglemens exigent fi peu , car il
ne feroit pas jufte de faire entrer dans cette
comparaifon , des fociétés fur lefquelles
, ni l'oeil , ni les bienfaits du Souverain
n'ont jamais aucune influence .
Notre Académie embraffe dans quatre
départemens toutes les Sciences. Chaque
Claffe concourt avec égalité au progrès de
chacune cependant la diverfité de leurs
objets admet de la diverfité dans la maniere
de les traiter .
La premiere de nos Claffes , celle de la
Philofophie Expérimentale , comprend toute
l'Histoire Naturelle , toutes les connoiffances
, pour lesquelles on a befoin des
JANVIER. 1751. 53
yeux , des mains & de tons les fens . Elle
confidére les corps de l'Univers , revêtus
de toutes leurs propriétés fenfibles ; elle
compare ces propriétés , elle les lie enfemble
, & les déduit les unes des autres.
Cette Science eft toure fondée fur l'expérience.
Sans elle , le raifonnement , toujours
expofé à porter à faux, fe perd en fyftêmes
qu'elle dément. Cependant l'expérience a
befoin auffi de raifonnement ; il épargne
au Phyficien le tems & la peine ; il lui fait
faifir tout à coup certains rapports qui le
difpenfent de plufieurs opérations inutiles ,
& lui permet de tourner toute fon application
vers les Phénoménes décififs.
Que le Phyficien s'applique donc à examiner
foigneufement les expériences faites
par les autres ; qu'il n'ait pas plus d'indulgence
pour les fiennes propres ; qu'il
n'en tire que des conféquences légitimes ,
& furtout , qu'également éloigné de l'oftentation
qui fait produire le merveilleux ,
& du myftére qui tient caché l'utile , il les
expoſe à fes confreres avec toutes leurs circonftances:
Nous voyons plus d'un Académicien
que je pourrois citer ici pour modéles, qui
connoiffent également l'Art de faire les
expériences les plus délicates , & celui d'en
tirer les conféquences les plus ingénieu-
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
fes ; qui malgré les plus grandes occupa
tions , & les occupations les plus utiles de
la Cour & de la Ville , trouvent des heures
pour nous donner d'excellens Ouvrages
, & font les premiers & les plus affidus.
dans nos affemblées.
Notre Claffe de Mathématiques eft la
feconde. La premiere confidéroit les corps.
revêtus de toutes leurs propriétés fenfibles ;
celle-ci les dépouille de la plupart de ces
propriétés , pour faire un examen plus
fevere & plus fûr de celles qui y reftent.
Les corps , ainfi dépouillés , ne préfentent
plus au Géométre que de l'étendue & des
nombres , & ceux que des diftances ime
menfes mettent hors de la portée de plufieurs
de fes fens , n'en paroiffent que plus
foumis à fes fpéculations & à fes calculs.
La Géométrie , qui doit fon origine à fon
utilité , & que les premiers Géométres appliquerent
avec tant de fuccès aux befoins
de la vie , ne fut enfuite pendant plufieurs.
fiécles qu'une fpéculation ftérile , & une efpece
de jeu d'efprit . Trop bornée à fes abſtractions
, elle fe contentoit d'exercer fon
Art fur des bagatelles difficiles , & n'ofa
le porter jufqu'aux Phenoménes de la Nature.
L'heureufe révolution qui s'eft faite
prefque de nos jours , dans les Sciences ,
La rendit plus audacieuſe . On vit la GéoJANVIER.
1751. SS
métrie expliquer tous les Phenoménes du
mouvement , & quelle partie n'est- ce pas
de la Philofophie Naturelle ? On la vit fuivre
le rayon de la lumiere dans l'efpace des
Cieux , à travers tous les corps qu'il pénétre
; calculer toutes les merveilles qui naiffent
de les réflexions & de fes réfractions ;
foit pour nous faire découvrir des objets
que leur immenfe éloignement déroboit
à nos yeux , foit pour nous rendre fenfibles
ceux qui par leur extrême petiteffe
ne pouvoient être apperçûs. On vit le
Géométre déterminant par des dimenfions
exactes la grandeur & la figure du Globe
que nous habitons , marquer au Géographe
la véritable pofition de tous les lieux
de la terre , enfeigner au Navigateur des
régles fûres pour y arriver. On vit les
Sciences Mathématiques s'appliquer à tous
les Arts utiles ou agréables.
La marche du Géométre eft fi déterminée
; fes pas font ainfi dire , fi comp
tés , qu'il ne reste que peu de confeils à
lui donner.
, pour
Le premier , c'eft dans le choix des
fujets aufquels il s'applique , d'avoir plus en
vûë l'utilité des Problêmes que leur diffi
culté. Combien de Géométres , s'il eft
permis de les appeller de ce nom , ont
perdu leur tems dans la recherche de la
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Quadrature d'une courbe qui ne fera jamais
tracée !
Le fecond confeil , c'eft dans les Problêmes
Phyfico - mathématiques , que le
Géométre réfout , de fe reffouvenir toujours
des abftractions qu'il a faites ; que
fes folutions ne font juftes , qu'autant qu'il
n'y auroit dans le corps que ce petit nombre
de propriétés ; il doit fur ceux qui ont
été les objets de fes calculs , confulter encore
l'expérience , pour découvrir fi des
propriétés dont il a fait abftraction , ou
dont il a ignoré la préfence , n'alterentpas
les effets de celles qu'il y a confervées.
En fuivant ces confeils , le Géométre
metira fon Art à l'abri du reproche d'inutilité
, & le juftifiera aux yeux de ceux
qui pour ne le pas connoître affez , lui imputent
des défauts qu'il ne faut attribuer
qu'à l'ufage mal habile qu'on en fait .
La Claffe de Philofophie fepculative eſt
la troifiéme. La Philofophie expérimentale
avoit examiné les corps tels qu'ils font ,
revêtus dé toutes leurs propriétés fenfibles;
la Mathématique les avoit dépouillés de la
plus grande partie de fes propriétés; la Philofophie
fpéculative confidére des objets qui
n'ont plus aucune propriété des corps.
L'Etre fuprême , l'efprit humain , &;
JANVIER. 1751. 57
out ce qui appartient à l'efprit eft l'objet
de cette Science ; la Nature des corps
même , en tant que repréfentés par nos
perceptions , fi encore ils font autre chofe
que ces perceptions , font de forr reffort.
Mais c'eft une remarque fatale , & que
nous ne fçautions nous empêcher de faire ,
que plus les objets font intéreffans pour
nous , plus font difficiles & incertaines lesconnoiffances
que nous pouvons en acquerir
. Nous ferons expofés à bien des :
erreurs , & à bien des erreurs dangereufes,
fi nous n'ufons de la plus grande circonf--
pection dans cette Science qui confidére
les efprits . Gardons-nous de croire , qu'en
y employant la même méthode , ou les
mêmes mots qu'aux Sciences Mathémati
ques , on y parvienne à la même certitu
de. Cette certitude n'eft attachée qu'à la
fimplicité des objets que le Géométre con
fidére ; qu'à des objets dans lefquels il n'entre
que ce qu'il a voulu y fuppofer.
Si je vous expofe ici toute la grandeur
du péril des fpéculations qui concernent
l'Etre fuprême , les premieres caufes , &
la cure des efprits , ce n'eft pas que je
veuille vous détourner de ces recherches ;
rout eft permis au Philofophe , pourvû
qu'il traite tout avec l'efprie philofophique
, c'est-à-dire avec cet efprit qui me--
G.W
58 MERCURE DE FRANCE.
fure les differens degrés d'affentiment : qui
diftingue l'évidence , la probabilité , le
doute ; & qui ne donne fes fpéculations
que fous celui de ces differens afpects qui
leur appartient.
Si la plupart des objets que la Phhilofophie
fpéculative confidére , paroiffent trop
au deffus des forces de notre efprit , certaines
parties de cette Science font plus à
notre portée ; je parle de ces devoirs qui
nous lient à l'Etre fuprême , aux autres
hommes , & à nous-mêmes ; de ces Loix ,
aufquelles doivent être foumifes toutes
les intelligences ; vafte champ , & le plus
utile de tous à cultiver . Appliquez- y vos
foins & vos veilles ; mais n'oubliez jamais,
lorfque l'évidence vous manquera , qu'une
autre lumiere auffi fûre encore doit vous
conduire.
La quatrième de nos Claffes réunit tous
les differens objets de deux célébres Aca
démies d'un Royaume, où l'abondance des
grands hommes les a tant multipliés . Je
parle de notre Claffe de Belles- Lettres , qui
comprend les Langues , l'Hiftoire & tous
les genres de Littérature ; depuis les premiers
élémens de cet Art qui apprend à
former des fons & des fignes pour exprimer
les penfées , jufqu'à l'ufage le plus
étendu qu'on en peut faire.
JANVIER . 175г. 59
Cet Art , le plus merveilleux de tous ,
le plus utile fans doute , fut dans fes commencemens
un Art très fimple. Le pen de
befoins que fentirent les premiers hommes
, n'exigea pas un grand nombre de
mots ni de fignes pour les exprimer. Ce
ne fut qu'après le fuccès de ce premier effai
qu'ils défirerent de fe communiquer des
idées moins communes , & qu'ils commencerent
à connoître les charmes de la
converfation . Combien fallut- il de tems ,
combien s'écoulerent de fiécles,avant qu'ils
fçuffent peindre aux yeux la converfation
même !
La premiere Langue des hommes s'étoit
déja vrai-femblablement diverfifiée , lorfqu'ils
pafferent de la parole à l'écriture.
Les familles étant devenues des Nations
chacune par des fuites differentes d'idées fe
forma , non-feulement des mots differens,
mais des manieres de s'exprimer differentes
; les Langues vinrent de cette diverfité,
& tous ces enfans d'un même pere , fi difperfés
, & après tant de générations , ne
purent plus , lorfqu'ils fe retrouvoient , ſe
reconnoître ni s'entendre.
Un beau projet feroit , non de les faire
revenir à leur Langue paternelle ( lachofe
n'eft pas poffible ) mais de leur former une
Langue plus réguliere que toutes nos Lan-
C vj
58 MERCURE DE FRANCE.
fure les differens degrés d'affentiment : qui
diftingue l'évidence , la probabilité , le
doute ; & qui ne donne fes fpéculations
fous celui de ces differens afpects qui
leur appartient.
que
Si la plupart des objets que la Phhilofophie
fpéculative confidére , paroiffent trop
au deffus des forces de notre efprit , certaines
parties de cette Science font plus à
notre portée ; je parle de ces devoirs qui
nous lient à l'Etre fuprême , aux autres
hommes , & à nous-mêmes ; de ces Loix ,
aufquelles doivent être foumifes toutes
les intelligences ; vafte champ , & le plus
ntile de tous à cultiver. Appliquez - y vos
foins & vos veilles ; mais n'oubliez jamais,
lorfque l'évidence vous manquera , qu'une
autre lumiere auffi fûre encore doit vous
conduire.
La quatrième de nos Cla
les differens objets de der
démies d'un Royaume, o
grands hommes les a
parle de notre Claffe d
comprend les Langu
les genres de Littéra
miers élémens de
former des fons
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combiens'ecoutererce .
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La premier: Lange: er om
déja vrai- temizeCTECT :
qu'ils pafieren at 1
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chacune par des futes dr
forma , non-fe
mais des an
3-
recus
Téeun:
re
ess
fis
2894
nt
406
60 MERCURE DE FRANCE.
gues , qui ne fe font formées que peu ' a
à peu ; plus facile & qui pût être entendue
de tous.
Ce Problême , qui a été plus d'une fois
propofé , fut l'objet de notre Académie dès
fa naiffance : un habile homme entreprit
l'ouvrage, un plus habile le regarda comme
poffible & ne l'entreprit pas . ** Ce n'eſt pas
ici le lieu d'expofer les penfées qui me font
venues fur ce fujet ; elles appartiendroient
même plutôt à une autre de nos Claffes .
qu'à celle- ci.
L'Académie la plus célebre de l'Univers .
eft depuis un fiécle occupée à perfectionner
celle des Langues qui approchoit
déja le plus de la perfection . Les plus
grands génies de l'Antiquité , & plufieurs.
d'entre les modernes , nous ont donné des
regles pour tous les genres d'écrire. L'étendue
de ce difcours ne me permet pas
de traiter de tels fujets , quand même j'en
ferois capable : je me borne à quelques
principes généraux.
L'Ecrivain , à quelque genre de Littéra--
ture qu'il s'applique , ne doit jamais oublier
que les mots étant les fignes des
idées , le premier point eft le choix du
* Solbric.
** Lçibnitz.
JANVIER. 1751% 61
mot propre. Qu'il ne fe laiffe jamais féduire
par Pharmonie on la mefure ; que
jamais l'agrément ni la gêne ne lui falledire
autre chofe que ce qu'il veut dire .
La conftruction d'une phrafe forme une
partie du fens des mots qu'on y employe..
Que l'Ecrivain obferve donc religieufement
les régles de la Syntaxe .
Que le ftyle fimple & pur foit également
éloigné de la pefanteur pédantefque , & de
ce qu'on appelle fi improprement bel ef
prit.
*
Certaines gens ne fçauroient encore pardonner
à un Auteur François d'avoir refulé
le bel efprit aux Allemands. S'ils fçavoient
mieux ce qu'on entend d'ordinaire
par bel efprit , ils verroient qu'ils ont peut
lieu de fe plaindre. Ce n'eft le plus fou
vent que l'art de donner à une penſéecommune
un tour fententieux : C'eſt, dit un
des plus grands hommes de l'Angleterre ,
lari de faire paroître les chofes plus ingenieu
fes qu'elles nefont . **
Quelques Auteurs Allemands fe font
vengés en refufant à nos François la pros
fondeur & l'érudition : la vengeance auroit
été plus jufte & non moins fâcheufe , fi
nous abandonnant le bel efprit , ils s'é-
Le P. Bouhours.
** Bacon, de argumenti: Scientiarum . lib. 12.
62 MERCURE DE FRANCE.
toient contentés de dire que nous en faifions
trop de cas. Mais fi ces Auteurs entendent
par l'érudition qu'ils refufent aux
François , un fatras de citations Latines ,
Grecques & Hébraïques , un ftyle diffus &
embarraſſé , on leur fçaura gré du
che , & l'on s'applaudira du défaut.
repro-
Cette netteté de ftyle , qui caractériſe
nos Auteurs , dépend fans doute beaucoup
du génie de notre Langue ,& c'eſt ce qui l'a
rendue en quelque maniere la Langue univerfelle
de l'Europe . C'est ce qui fait qu'un
Monarque , dont le goût eft le fuffrage le
plus décifif, la parle & l'écrit avec tant
d'élégance & veut qu'elle foit la Langue
de fon Académie.
J'ai parcouru ici toutes les differentes
Sciences auxquelles nous nous appliquons,
& je n'ai point parlé d'une , qui fut un des
principaux objets de cette Compagnie lors
de fon établiffement..
Le premier réglement de la Société Roya
le portoit, qu'une de fes Claffes devoit s'ap
pliquer à l'etude de la Religion à la converfion
des infidéles : article plus fingulier par
la maniere dont il étoit préfenté , qu'il ne
F'eft peut -être en effet. Notre Réglement
moderne ne charge aucune Claffe en particulier
de cette occupation ; mais ne peuton
pas dire que toutes y concousent &
JANVIER. 1791. 63
Ne trouve- t'on pas dans l'étude des merveilles
de la Nature , des preuves de l'exiftence
d'un Etre fuprême ?
Quoi de plus capable de nous faire connoître
fa fagefle , que les vérités géométri
ques ; que ces loix éternelles par leſquelles
il régit l'Univers ?
La Philofophie fpéculative ne nous faitelle
pas voir la néceffité de l'exiftence d'un
Etre infiniment parfait
Enfin l'étude des faits nous apprend
qu'il s'eft manifefté aux hommes d'une
maniere encore plus fenfible ; qu'il a exigé
d'eux un culte , & le leur a preferit .
淡兼洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
'Edit
Le Militane , a été reçu avec tranfport
portant création d'une Nobleffe
par tous les Ordres du Royaume. M. Marmontel
a déployé toute la pompe & toute
la force de la Poëfie pour célébrer le bienfait
& la reconnoiffance. Nous croyons
faire plaifir à nos Lecteurs , en leur communiquant
un Ouvrage que la Cour a ho
noré de fon attention & de fon fuffrage.
64 MERCURE DE FRANCE
EPITRE AU ROI,
Sur l'Edit pour la Nobleffe Militaire . Par
Q
M. Marmontel .
Ue tu fçais bien , grand Roi , couronner tes
projets !
Terrible à tes rivaux , & cher à tes ſujets ,
Tu ramenois la paix far ton char de victoire ;
Que manquoit- il encore à tes voeux , à ta gloire -
D'illuftrer à jamais des Hés citoyens ,
Nés dans le rang obfcur de fimples Plébéyens :
D'attacher à leur fang , ignoré dans la fource ,
Des honneurs , dont l'éclat le ſuivît dans la courſe ::
De défendre à la mort , de défendre à l'oubli , -
De toucher au laurier fur leurs fronts ennobli.
Guerriers , ne craignez plus que le tems vous arra→
che
Le prix qu'à vos exploits un Roi fenfible attache.
Ge prix inaltérable , ainſi qu'illimité ,
Est marqué du vrai fceau de l'immortalité.
La Nobleffe eft ce prix . Tout périt, tout fuccombe,
Le marbre eft mutilé , Pairain fe brife & tombe ;
Par l'orgueil élevés , ces monumens pompeux , ›
Ouvrage des humains , font fragiles comme eux.
La Nobleffe elle feule à chaque inftant nouvelle
Renaît de fes débris plus augufte & plus belle ,
Et d'un éclat plus pur , ornée en vieilliffant.,,
JANVIER.
1751.
Toujours fon dernier âge eft le plus floriflant.
C'eft un fouffle divin , qui paffant dans une ame ,
De l'amour de la gloire y fait naître la flamme ;
Soutient , éleve un coeur par le fort abbattu ,
Et fait avec le fang circuler la vertu :
Pareille à ces rayons , dont la chaleur féconde
Epure la matiere & ranime le monde.
" Le devoir , il eft vrai , fans ce mobile heureux
Fait d'un François obfcur, un guerrier généreux ;
Il puife la valeur dans les yeux de fon Maître ;
Pour former des Héros , Louis n'a qu'à paroître,.
Son fils , digne héritier de toutes fes vertus ,
Va du fang d'un Augufte engendrer des Titus ;
Mais fijamais ce Tiône éprouvoit quelque orage
Alors , de ces guerriers , ton immortel ouvrage ,.
Les nobles Rejéttons prêts à fe réunir ,
Reproduiroient ton Regne aux fiécles à venir.
Quel plus fublime accord des deffeins les plus.
vaftes
Pouvoit de ce beau Regne éternifer les faſtes ?
A l'immortalité quel plus noble chemin !
Que de Héros créés d'un feul trait de ta main !
Les biens multipliés que ce bien feul renferme ,
Α Dos yeux étonnés n'ont ni nombre ni terme.
C'eft peu que d'enflammer de l'amour de leur Roi-
Ceux que le Ciel fait vivre ou naître fous ta loi::
Image de ce Dieu dont tu tiens ta puiffance ,
Des fiécles reculés tu franchis la diftances ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tu fembles pénétrer dans la nuit du cahos ;
Tu dis à l'avenir : Enfante des Héros ;
Et tel que l'Aigle altier échauffe dans fon aire
Des germes deftinés à porter le tonnerre ,
Pour former des guerriers, ta puiffante bonté
Difpole cet Empire à la fécondité.
Ils naîtront ces guerriers ; en ouvrant la panpiere
Je les vois de l'honneur contempler la carriere :
Le zéle & le devoir , dans leurs coeurs imprimés ,
Annoncent le beau fang dont ils font animés :
La gloire eft leur inftin &t , & l'active Nature
Devance en eux les ans , & prévient la culture.
Ainfi leurs premiers pas , leurs premiers fentimens ,
Seront de tes bienfaits les premiers monumens .
Défenseurs de l'Etat , leur grandeur & la fienne ,.
Ne feront qu'un rayon émané de la tienne .
Délices de ton fiécle & des fiécles futurs ,
Goûte avec nous longtems des jours calmes & purs
Quand on fait des heureux, on eft digne de l'être.
Cultive de tes mains les fruits que tu fais naître ,
Et que la terre envie , en admirant ta Loi ,
Un tel Maître à ton peuple , un tel peuple à fon
Roi.
JANVIER. 1791 . 67
A MYLORD DE CHESTERFIELD ,
Baron de Stanope , Chevalier de l'Ordre de
la Farretiere , ci -devant Viceroi d'Irlande,
& Secretaire d'Etat,
Mylord , dont la fageſſe en ſuccès fi féconde ,
Protége les Beaux- Arts & joint tous leurs tréfors
A ceux que la Tamife attire fur les bords
Des plus lointains climats du monde ;
Vous, qui mettez au rang de vos Concitoyens.
Tous les naturels du Parnaffe ,
Votre accueil m'y donne une place
De beaucoup au-deffus de celle que j'y tiens.
Flatté dans mon Pays , appellé par le Maître
Pour chanter les travaux ou fes nobles plaifirs ,
Habitant d'une Cour , dont vous fçavez peut- être
Que j'ai depuis long- tems amufé les loisirs ,.
Je croyois n'avoir plus à former de defirs ;
Votre nom dans mon coeur en fait encor renaître
L'Europe retentit d'un nom fi refpecté ,
L'Angleterre fe plaît d'en orner fon Hiftoire ;
Eh ! quel lieu plus fertile en Juges de la gloire
Que la vôtre eft en fûreté !
On fait que dans votre Patrie ,,
Qui refpire la liberté ,.
L'éloge n'est jamais fufpect de flatterie ,
65 MERCURE DE FRANCE.
Du Héros , du Miniftre , affemblant tous les foins,
Vous avez d'un grand peuple affermi la puiſſance ;
Nous vous applaudiffions , lors même que la France
Vous auroit fouhaité quelques talens de moins
Enfin entre elle & vous l'heureufe intelligence
Rend l'effor à nos fentimens.
;
Les Mufes déformais partagent vos momens ;
La mienne attend de vous un regard d'indulgence ;
Ajoûtez fon tribut aux hommages divers
Que vous a rendus l'Univers ,
Par admiration ou par reconnoiffance.
་
Roi , Chevalier de l'Ordre du Roi,
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Infptions & Belles-
L
Lettres.
' Académie des Infcriptions tint fa
Séance publique le 13 Novembre ,
felon la coûtume. Nous allons donner l'ex--
trait des Differtations très agréables &
très - curieuſes qui y furent lues.
ECLAIRCISSEMENS.
Sur les Mumies d'Egypte. Par M. le Comte
de Caylus.
L'ufage des embaumemens a été com
JANVIER. 69
1751.
mun à plufieurs Peuples de l'Antiquité ;
mais les feuls Egyptiens paroiffent avoir
atteint le but qu'ils s'étoient propofés. Favorifés
par l'aridité de leur climat , ils
avoient trouvé le fecret de rendre les corps
immortels ; fecret qu'ils fe faifoient une
Religion de cacher aux étrangers, en forte
que les anciens Hiftoriens Grecs & Latins
n'ont pu parler que très- fuperficiellement
des Mumies , ou des embaumemens
des corps. Nous fommes redevables des
connoiffances que nous en avons à l'avidité
des Arabes , qui les détruifent tous
les jours pour s'approprier les amulettes
qu'elles renferment . Voici ce que nous
apprennent fur ce fujet Hérodote , Diodore
de Sicile & les autres Auteurs anciens
& modernes. On diftinguoit trois fortes
d'embaumemens , dont le plus recherché
s'exécutoit ainfi.
Premierement on tiroit avec un fer oblique
la cervelle par les narines , & par le
fond de l'orbite de l'oeil . Après avoir vuidé
le cerveau foit par ces ouvertures , foit
par le moyen des drogues qu'on introduifoit
dans la tête , on ouvroit le flanc avec
une pierre d'Ethyopie , bien aiguifée , & .
l'on tiroit les vifceres , qu'on lavoit avec
du vin de palmier ; après les avoir remis
dans le corps , on le faloit , en le tenant
70 MERCURE DE FRANCE .
pendant 70 jours dans le natron , efpéce
de fel alkali fixe , dont les anciens fe fervoient
communément pour faire le verre ,
ou pour dégraiffer & blanchir les étoffes
& qui en s'uniffant à toutes les liqueurs
huileufes , lymphatiques , & autres grail.
fes , produit fur les corps le même effet
qu'opére fur les cuirs la chaux dont on fe
fert pour les tanner. Quand le corps étoit
fuffilamment impregné de ce fel , on rempliffoit
la tête , la poitrine & le ventre de
matieres réfineufes & bitumineuſes , comme
de myrrhe & divers autres aromates.
Lefecond embaumement exigeoit moins
de dépenfes. On faifoit dans le ventre des
injections , dont la baſe étoit le natron diffous
. Elles y féjournoient jufqu'à ce qu'elles
euffent confumé les vifceres , après quoi
on faloit le corps avec ce même natron , &
on y introduifoit , pour le conferver , une
liqueur tirée du cédre , connu par les Naruraliſtes
, fous le nom de cedria, Comme ces
dernieresinjections occafionnoient de nouveaux
frais , on les négligeoit quelquefois.
Le troifiéme embaumement n'étoit
employé que pour ceux dont les facultés
n'auroient pu fournir à une dépenfe plus
confidérable.
Le corps étant ainfi préparé , on lui croifoit
les bras fur la poitrine , on lioit les
.
JANVIER. 1751. .71
jambes , & pour le garantir de l'humidité ,
on le couvroit des mêmes matieres réfineufes
& bitumineufes dont on l'avoit rempli
, & on les retenoit par le moyen des
bandelettes arrangécs avec la même matiére
, ou fimplement avec la gomme Arabique
, ou gomme de Senegal. Lorsqu'on
n'employoit pas les matieres réfineufes ,
on ajoûtoit de nouvelles bandelettes , jufqu'à
ce qu'on cût donné à la Mumic l'épaiffeur
convenable : l'on y trouve quelquefois
jufqu'à mille aunes de bandelettes.
Après toutes ces opérations on mettoit
le corps dans une caiffe , qui étoit le plus
fouvent de bois de Sycomore , qu'on ap
pelle dans le pays Figuier de Pharaon . Il
n'eft point incorruptible , mais dans un
pays auffi fec que l'Egypte , il réfiftoit aux
impreffions de l'air, & les vers ne l'aiment
point. On divifoit le tronc de l'arbre en
deux parties , deftinées à former le deffus
& le deffous de la caiffe ; on les creufoit ,
& on leur laiffoit quelquefois jufqu'à trois
pouces d'épaiffeur . Telle eft celle que l'on
conferve avec la Mumie dans le Cabinet
de Sainte Génévieve .
Les bandelettes qui enveloppent ces
corps , & les caiffes qui les couvrent , fe
trouvent quelquefois chargées de figures
& d'ornemens peints ou dorés. La peintu72
MERCURE DEFRANCE.
're n'en vaut rien , mais la dorure en eft excellente.
Les Egyptiens connoiffoient à
parfaitement l'Art de dorer , qu'on trouve
en Egypte des morceaux qui ont encore
tout leur éclat , & paroiffent fortir de la
main de l'ouvrier,
On a fait dans ces derniers tems un
grand commerce de Mumies , dans la ridicule
perfuafion où l'on étoit que l'afphaltum
& le piffafphaltum , qui entrent dans
la compofition de la Mumie, pouvoient Tervir
de remede. Ce remede étoit jugé d'autant
meilleur , qu'il étoit plus rare, & qu'il
venoit d'un Pays plus éloigné. Il eft à préfent
très difficile d'avoir des Mumies de la
premiere main , parce que la fupercheric
des Arabes les a prefque toutes altérées .
DISSERTATION.
Dans laquelle on entreprend de prouver que
de toutes les Langues que l'on parle actuellement
en Europe , la Langue Allemande
eft celle qui conferve le plus de vestiges de
fon ancienneté, Par M. Tercier.
L
l'Ita-
Es Romains , du tems de la République
ne connoiffoient de l'Europe que
lie , la Grece , l'Eſpagne , & la partie méridionale
des Gaules . Le nom de Germains,
qu'ils donnerent à tous les Allemands ,
étoit
JANVIER . 1751. 73
étoit nouveau du tems de Tacite , qui ne
connoiffoit point leur véritable nom , monument
le plus inconteftable de l'ancienneté
de leur Langue . Ils fe nomment Teutrels
, & c'eft dans ce nom qu'on trouve
leur culte le plus ancien , nom qu'ils confervent
encore aujourd'hui .
Prefque toutes les Nations donnent aux
jours de la femaine les noms des Planeres ,
ou de quelque Heros fameux dans leur
Hiftoire , ou dans leur Mythologie . Les
Allemands ont fuivi cette coûtume , &
ces noms démontrent l'antiquité de leur
Langue , qui eft encore prouvée par une
fameufe Divinité de ces Peuples . C'eſt Irmenful
, revéré principalement par les Saxons
, & dont Charlemagne détruifit l'idole.
Quelques Auteurs croyent qu'Irmenful
eft Mercure, fondés fur ce que tous les
Germains rendoient un culte particulier
à ce Dieu. D'autres penfent qu'Irmenful
eft une colomne confacrée au Dieu
Mars. Il est vraisemblable qu'Irmenful
n'étoit autre chofe qu'un monument élevé
à l'honneur d'Arminius. On fçait avec
quel zéle il défendit contre les Romains la
liberté de fa patrie. Heerman fignifie homme
de guerre , & faul fignifie colomne , &
fe prononce ful dans le dialecte bas - faxon .
Arminius n'eft point le nom propre de ce
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Général , mais fon appellatif , & l'ufage
eft encore en Allemagne d'ajoûter au nom
propre de quelqu'un , celui de la dignité
dont il eft revêtu .
On trouve dans Céfar un mot qui ne
permet pas de douter de l'ancienneté de
la Langue Allemande ; c'est celui d'Ambacti
efpéce de Cavaliers , qui fe dévouoient au
fervice d'un Grand , & qui dans les com
bats étoient toujours à fes côtés. Ce mor ,
qui aujourd'hui en Flamand fignifie an
corps de métier , vient du mot ambechtan
fervir , travailler.
Tacite dit encore en parlant des Ger
mains , in commune hertum , id eft terram
matrem colunt. Herthum , eft à peu près le
même mot que Eude , le feul que les Allemands
ont pour défigner la terre. On trou
ve dans le même Hiſtorien , & dans les anciens
Auteurs bien d'autres mots qui font
encore en ufage dans la Langue Alle
mande .
Paul Diacre, dit des Lombards , qu'ils habitoient
des campagnes ouvertes, nommécs
feld dans leur Langue barbare . Ce mot con
ferve encore la fignification qu'il avoit dų
tems des Lombards . Les noms des differentes
amendes impofées par les Loix Sa
liques des Allemands , des Bavarois & autres
de ce tems éloigné , finiffent toujours
JANVIER. 1751. 75
par le mot geldum qui s'eſt conſervé , &
qui fignifie l'argent en tant que monnoye, &
fe dit geld.Les mêmes formules contiennent
deux modèles d'Actes , dont le titre indique
la nature à ceux qui entendent l'Allemand.
On ne finiroit pas , fi l'on vouloit rapporter
tous les anciens mots , qui ayant encore la
même ſignification en Allemand , prouvent
l'ancienneté de cette Langue . M. Tercier,
pour mieux faire voir l'existence de la
Langue Allemande , avant toutes celles
qu'on parle actuellement en Europe , fe
propofe de prouver dans de nouvelles Differtations,
qu'elle eft la même que celle des
Scythes , des Getes & des Goths .
DISSERTATION
Sur l'utilité de la Tragédie , par Monfieur
M
Racine.
Onfieur Racine examinant la définition
qu'Ariftote donne de la Tragédie
dans fa Poëtique , a commencé par
obferver que nous avons coûtume de rendre
par le mot terreur , le mot çoŝes , qui ne
veut dire que crainte , & que tous les interpretes
llaattiinnss oonntt rendu par le mot metus.
Ariftote n'a pû regarder la terreur comme
effentielle à la Tragédie, puifque les objets
qui l'excitent font rares,& ne l'excitent que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
parce qu'ils font rares . Si la Tragédie devoit
roujours exciter la terreur , nous n'aurions
prefque point de Tragédies.
,
Il eft vrai que l'objet de la Tragédie
étant d'exciter dans l'ame la plus grande
émotion qu'il foit poffible , quand elle répand
la terreur , elle eft plus parfaite
que quand elle n'excite que la crainte ;
mais il y a differens dégrés de perfection ,
& une Tragédie peut être regardée comme
parfaite , quoiqu'elle n'excite que la
crainte & la pitié telle eft Athalie. Les
deux paffions effentielles à la Tragédie
font donc la crainte & la pitié ; & toute
Tragédie doit néceffairement exciter ces
deux paffions , pour être agréable & utile,
Comment eft- elle utile , en excitant ces
deux paflions ? Nous faifons dire à Ariftote
, qu'elle les excite pour parvenir à les
purger, M. R. fait voir par les differentes
manieres dont les interpretes expliquent
ce paffage , qu'il eft très obfcur .
Comment , a-t-il dit , la Tragédie par
vient- elle à purger les paffions qu'elle excite
elle- même ? Pareils à ces Médecins
qui donnoient la petite vérole par infertion
, les Poëtes tragiques veulent ils nous
donner par infertion les maladies de l'ame
pour les guérir ? En émouffant , dit- on ,
ces paffions , la Tragédie leur die ce qu'elles
5:
JANVIER. 1751. 77
ont d'exceffif& de vicieux , & les ramene à
un état conforme à la raison. Et qu'est- ce que
la pitié peut avoir d'exceflif & de vicieux ?
L'homme peut- il être trop compatiffant ?
S'il s'agit d'exciter en lui une crainte &
une pitié conformes à la raifon , quelle
piéce plus propre qu'Athalie , qu'Ariftote
cependant eût à peine nommée Tragedie ,
& n'eût mife que parmi celles du fecond
rang , parce que la catastrophe eft favorable
aux bons , & funefte aux méchans ; ce
qui , felon lui , remet l'ame dans la tranquillité?
Enfin , continue M. R. pourquoi chercher
à modérer dans les hommes les deux
paffions , les plus propres à nous rendre.
doux & charitables ? La Nature nous a
donné un coeur toujours prêt à s'attendrir
fur les malheurs de nos femblables . Les larmes
que nous font verfer des fictions ,
prouvent quelle eft notre fenfibilité. Vou
loir
purger en nous la crainte & la pitié ,
c'eft vouloir émouffer les deux aiguillons
de la vertu .
L'objet de la Tragédie , fuivant quelques
interpretes d'Ariftote , eft d'endurcir
nos coeurs , & de nous accoûtumer par la
vûe de nos miferes à les fupporter. M. R.
répond qu'on ne voyoit fur le Théatre
d'Athenes qu'inceftes & parricides , &
D iij
78 MERCUREDE FRANCE.
que par conféquent l'objet des Poëtes n'étoit
pas de nous accoûtumer à des malheurs
qu'on voit rarement arriver fur le Théatre
de la vie humaine.
Neron , qui aimoit les Tragédies , s'y
lailfoit fans doute attendrir. Quelle gloire
pour la Poësie , de faire entrer la pitié
dans le coeur de Neron ! Etoit - ce pour en
purger ce coeur , & pour l'endurcir ?
à
роц-
Alexandre , Tyran de Pherés, fe fentant
ému par une Tragédie , fortit en difant ,
qu'il étoit honteux de pleurer les malheurs
d'Andromaque
, lui que les malheurs
de fes fujets n'attendriffoient pas. Puifque
la pitié excitée par une Tragédie a pû infpirer
cette réflexion à un Tyran , elle
voit peu peu le ramener au bien. Les
Poëtes , loin de fonger à nous endurcir
doivent travailler à nourrir & augmenter
en nous cette fenfibilité , qui nous porte à
des actions eftimables ; quand ils nous font
verfer des larmes fur des objets dignes de
larmes , ils excitent en nous une tendreffe
qui nous fait honneur .
M. R. ne peut donc croire qu'un auffi
grave Philofophe qu'Ariftote ait penfé ce
qu'on lui fait dire ordinairement ; il aime
mieux croire qu'en cet endroit fon texte eft
corrompu , & il n'eft pas étonnant que fes
écritsfoient venus jufqu'à nous très défecJANVIER
. 1751. 79
tueux , puifqu'ils l'étoient déja quand Sylla
, qui les trouva à Athenes , les fit apporter
à Rome.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du fecond volume de Décembre font
la bouteille de favon , caravane , coquillage ,
violence & le Mercure. On trouve dans le
premier Logogriphe car , âne , rave , arc ,
cane , ancre , cave , Carme , Cana , avare ,
crâne , nacre , ver , Aare. On trouve dans
le fecond coq , eau , Luc , lice , aigle , gille ,
Eloi , lo , ail , colique, licou , Ciel , âge , Lia,
coquille , la , clou , quille , Luce , vie , caıllon
, col , loge , aîle , cage. On trouve dans
le troifiéme Noé, vin , vélin , Lion , viol , vie ,
vice , Ciel, lin , Eole , nôce , Elie , viole
coin , Cleon , cil des yeux , cie , lice , voile ,
olive , Eve , vol , loi , cene , once , oeil , oui
oncle & niece , Nil , Nice , Ino , Clio , Colin.
On trouve dans le quatrième mer , rûme ,
crême , mur & écume,
Di
So MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗:洗洗洗法:洗洗洗洗:洗洗洗
ENIG ME.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
AUTRE.
J
E tiens par fois fans droit & fans raiſon ,
Bons & mauvais en étroite prifon ;
Et néanmoins aux hommes très utile ,
Je ſuis d'ufage aux champs comme à la ville.
Depuis cent ans des fujets vertueux
Me font l'objet d'un travail fructueux.
Même pour moi l'on fouffre en Amérique ;
Chaffe nuifible à la chofe publique.
Pour mon foutien j'ai deux corps de métiers ,
Et j'y nourris travailleurs à milliers .
Faiguet.
JANVIER. 1751. $1
ENIGME IRREGULIERE.
Mon nom cftGrec ,non pas tiré du Grec par
force ,
Par le fecours d'une fçavante entorfe ;
Mais Grec , purement Grec , & tel que Cafaubon ,
Les deux Scaligers & Saumaife ,
Epris d'amour pour moi fe feroient pâmés d'aiſe
En foupirant pour ce beau nom.
S'il m'eût manqué , réduite à me fournir en France,
J'en avois fous ma main un autre affez heureux ,
Qui des fiécles naiffans retraçoit l'innocence ,
Les plus tendres liens , les plus aimables jeux ,
Charmes , qui de nos jours s'en vont en décadence,
Au défaut des deux noms , il me feroit resté
Une figure fi parfaite ,
Que je pouvois en toute fûreté ,
Etre Mathurine ou Colette .
Par M. de Fontenelle.
LOGOGRIP HE.
DIx membres réunis forment mon exiſtence ;
On
y voit un poiffon , une Ville , un oiſeau ;
Ce qu'une femme porte en guife de manteau ;
Ce dont un tout tire fa confiftance ;
Un fruit , un Elément , un péché capital ;
Un animal immon le, un précieux métal ;
Ja vafe de fayance , ou bien d'autre matiere ;
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Ce qui réduit le tabac en pouffiere ;
Ce que l'on trouve au corps humain ;
Enfin ce qu'a fouvent un joueur à la main .
On dit que je renferme encor quelque myſtere ;
Lecteur , c'eft votre tour ; il eft tems de me taire.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ETTRES de Ninon de Lenclos
Ltraduites en Anglois Anglois , à Londres
1750 .
Ces Lettres ont eu en France une defti
née fi brillante , qu'il n'étoit pas poffible
qu'elles n'excitaffent la curiofité de nos
voifins , & des Anglois finguliérement.
Cette Nation , qui n'accorde guéres fon
eftime qu'à des Ouvrages penfés , a adopté
celui- ci c'est l'avantage des Ouvrages
réfléchis de pouvoir être traduits , &
de plaire dans toutes les Langues & a
tous les peuples. La nouvelle édition
qu'on prépare de ces Lettres , & qu'on
dit fort perfectionnée , viendra très -bien
avec la vie de Mademoiſelle de Lenclos .
On nous à fait l'honneur de nous communiquer
quelques endroits de cette Hifoire
tout-à- fait piquante : nous y avons
rouvé des recherches , du ftyle , des réJANVIER.
1751. 83
flexions fines , de la philofophie : l'Auteur
nous a paru avoir fait paffer dans
fon Ouvrage la douceur de fes moeurs ,
& les agrémens de fon efprit.
HISTOIRE des Négociations & du Traité
des Pirenées , à Amfterdam chez Guy ,
& le trouve à Paris chez Briaffon ,
12. 2. vol. 1750.
L'Hiftoire des guerres qui ont précédé
ce Traité, eft étranglée, & trop féche dans
le livre que nous annonçons ; nous n'y
avons trouvé d'écrit avec foin & avec
quelque étenduë , que la bataille des
Dunes. Mais la partie politique , qui eft
la partie effentielle de l'Ouvrage , nous a
paru très- bien. Les intérêts des Puiffances
contractantes font bien expofés ; le
but qu'elles fe propofoient bien vû ; les
refforts qu'elles faifoient agir pour y arriver
, bien développés ; le génie des Négociateurs
bien peint : parmi les Hiftoires
modernes , on auroit de la peine à en
* trouver une feule où il regnât plus d'impartialité.
Le ftyle eft clair , facile , &
fans prétention. Cette nouveauté peut
être regardée comme une fuite de l'excellente
Hiftoire de la paix de Veftphalie .
TRADUCTION de l'Orateur de Ciceron
avec des notes , par M. l'Abbé Colin , nonvelle
édition . A Paris chez de Bure l'aîné,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Quay des Auguftins 1751. 1. v. in - 12 . I.
Le Volume que nous annonçons , prefente
trois objets d'une grande utilité .
1°. Une traduction extrêmement exacte
& affez élégante de l'Orateur de Ciceron.
2 ° . Trois difcours couronnés à l'Académie
Françoife, fortement , mais quelquefois
un peu durement écrits. 3 ° . Une
longue préface qu'on peut regarder comme
une fort bonne Réthorique débarraf
fée des puérilités dont on fatigue les
jeunes gens dans les Colléges . Nous ofons
fortement exhorter les Maîtres à arracher
des mains de leurs éléves ces rapfodies pédantefques
qui les dégoûtent des fciences ,
& à les nourrir de la lecture de Quintilien
, de Rollin , de l'Abbé Colin , &c.
CAPITULATION harmonique de M. Muldener
, continuée jufqu'à prefent : ou Tra
duction exactement littérale & mot pour
mot ; & concordance générale de toutes
les Capitulations des Empereurs , depuis
& compris Charle- Quint , jufques & compris
l'Empereur François I , actuellement
régnant. A Paris chez Hyppolite Louis
Guérin , rue S. Jacques , in- 4°. 1. V.
Le titre de l'Ouvrage en annonce le
plan & l'importance , c'est une traduction
exacte du pacte que les Electeurs ,
tant en leur nom qu'en celui de tous les
JANVIER . 1751. 85
Etats de l'Empire , font avec un Roi des
Romains lors de fon élection . Ce pacte ,
dit l'Auteur , eft réciproque de la part
des Etats de l'Empire qui le propofent ,
& de celle du Roi des Romains défigné
qui l'accepte , & qui eft tenu de le confirmer
par un ferment folemnel àvant fon
couronnement, Il renferme les conditions
de l'élection , la portion d'autorité que
les Etats cédent au nouveau Roi , & les
régles qu'il doit fuivre pendant le cours
de fa régence. Il devient ainfi réciproment
obligatoire , tant pour l'Empereur
que pour les Etats , & il prend force de
Loi, tant pour le Chef que pour les Membres
de l'Empire. Il ne contient pas cependant
tous les cas qui peuvent furvenir
dans les affaires Eccléfiaftiques & Séculieres
, de police & de guerre. L'Empire a
pour chaque objet en particulier des Loix
qui rendroient fon Gouvernementdes plus
fages & des plus heureux , fi elles étoient
toujours fidélement obfervées . Mais la
Capitulation d'élection eft comme le précis
des autres Loix ; & tous les refcrits
qui concernent le Gouvernement s'y trouvent
réunis comme dans leur centre commun.
On voit dans d'autres Royaumes , des
exemples de tranfactions entre ceux
élifent & le Prince qui eft élu , on lui
$ MERCURE DE FRANCE.
<
fait jurer l'obfervation des Loix faites
fous fes Prédéceffeurs , ou bien on lui
preferit de nouvelles obligations relatives
à de nouvelles circonstances attendu
que les variations continuelles des Etats
font toujours naître des événemens imprévus
, particulierement dans ceux où la
puiffance fouveraine eft partagée. Mais
toutes ces fortes de conventions ne peuvent
en aucune maniere être comparées
avec celle qui fe fait en Allemagne à
chaque élection . Aucune République ne
peut être auffi comparée avec le Corps
Germanique. On peut voir dans un dif
cours préliminaire qui eft à la tête du
Livre que nous annonçons , un Tableau
très-bien fait de la Conftitution du Gouvernement
d'Allemagne : c'étoit une introduction
prefque néceffaire à la lecture
des Capitulations . M. de la Chapelle eft
Auteur de cette Traduction : c'eft un homme
poli , doux , modefte ; un homme profond
dans la connoiffance des Langues , de
l'Hiftoire , du droit public , de la politique
; un homme propre à tout & qui
n'afpire à rien .
MURES Armenii , Gallicè , les Hermines.
Carmen , Autore Angelo Ruffin , Salonicenfi.
Parifiis . Thibout. 1750.
Les Penfionnaires du Collège de Louis
JANVIER. 87 1791.
le Grand , féconds en phénoménes littéraires
, donnérent il y quelques années
les Poëfies de trois ou quatre jeunes Chinois
; ils nous donnent aujourd'hui le
Poëme d'un des Orientaux que Sa Majefté
fait inftruire dans les Langues Sçavantes.
Cet Ouvrage a toutes les qualités
qui caractérisent les premieres productions
d'une Mufe naiffante , de la facilité
, de l'aiſance , pas toujours affez de
correction , quelquefois même des défauts
de Grammaire , qui font d'autant plus
excufables dans un jeune Poëte , que les
Maîtres de l'Art , les Bonnefons , les la
Rue , les Polignac ne les ont pas toujours
évités. Le fujet que l'Auteur a choifi paroît
avec toutes les graces de la nouveauté
; il chante les Hermines , qui font une
partie des richeffes & des ornemens de
fon Païs; leur origine , leurs moeurs , la maniere
de les prendre , leurs ufages utiles
& glorieux. Entrons un peu dans le
dérail.
Thémis tremblante à la vûe des Géans ,
déferte avec tous les Dieux l'immortel
féjour . A leur exemple , elle cherche
une retraite affûrée dans le corps de quelque
animal . L'Hermine a la préférence ,
& la Déeffe , par reconnoiffance , veut
qu'elle foit le fymbole de la candeur ,
88 MERCURE DE FRANCE.
& qu'elle décore les Juges intégres , protecteurs
de l'innocence. Après cette fiction
ingénieufe vient le détail des moeurs ;
il eft à peu près le même. que celui que
Pilluftre M. de Maupertuis vient de
nous donner dans les Mémoires de Berlin.
Le climat qui met tant de difference
dans le caractére des hommes , n'en met
aucune dans celui des Hermines d'Arménie
& de Laponie ; les unes & les autres
menent une vie errante & vagabonde
elles aiment les lieux deferts ; & tantôt
dans les forêts , tantôt fur le bord
des rivieres , elles trouvent leur nourriture
dans les fruits de la terre , ou dans
la pêche du poifon qu'elles prennent
avec une dextérité merveilleufe . L'Hyver
termine leurs courfes , & elles attendent
dans un tranquille repos le retour de la
belle faifon, Le Poëte tire de ces moeurs
un Tableau naturel des vices & des vertus
de la jeuneffe.
La maniere de les prendre , n'eft pas
moins curieufe. On peut les pourfuivre à
la chaffe , ou les faire tomber dans des
piéges qu'on leur tend. Un autre artifice
plus fingulier & auffi fùr , c'eft de mettre
un peu de boue à l'ouverture du trou où
elles fe retirent , auffi - tôt elles tremblent ,
elles frémiffent , elles demeurent interdiJANVIER
. 1751
tes , & aiment mieux mourir que de ternic
l'éclat de leur blancheur en franchiffant
cet obftacle . Cette fingularité a fourni à
une des plus belles Provinces du Royaume
fa Devife , potius mori , quàm foedari. Le
Poëte la propofe à toute la jeuneffe , qui
tire fon plus grand luftre de la candeur&
de l'innocence.
L'Hermine , jufqu'ici l'objet de l'amufement
& du plaifir , devient plus intéreffante
par les avantages qu'elle procure .
Confacrée en quelque façon après la mort,
elle paffe dans les Temples , & diftingue
les Miniftres les plus affidus des Autels .
Toujours amie de la grandeur , elle figure
dans les plus riches habillemens avec l'or
& les pierreries . On lui fait même l'honneur
de la prendre pour récompenfe de la
ſcience & des talens . Et jamais la belle
Hippodamie , ou les immortelles Couronnes
d'Olympie ne furent difputées avec
tant d'ardeur que l'augufte fourure des
Docteurs. De la condition privée , l'Hermine
s'éleve jufqu'au Trône ; elle décore
tout ce qui en approche, elle rehauffe même
la Majefté de la perfonne facrée des Rois .
Enfin la Nobleſſe lui érige un éternel trophée
dans les Armes. L'Auteur tire l'origine
de cet ufage d'un trait de l'Hiftoire
de Bretagne , qui fent un peu La
90 MERCURE DE FRANCE.
fiction , mais qui n'en eft pas moins agréa
ble en Poësie . La Piéce devoit naturellement
finir ici ; mais les Hermines qui couvrent
le Tombeau de Louis XIV. font
fouvenir le Poëte des vertus & des bienfaits
de ce Monarque , qui au commencement
du fiécle fonda l'éducation gratuite
de ces jeunes Orientaux : il leur
paye le tribut de louanges qu'il leur doit ,
& ne fe confole de la perte de ce Roi
Bienfaifant , qu'en fe rappellant les grandes
qualités de Louis le Bien - Aimé , héritier
de fon Trône & de fes vertus .
Telle eft l'économie de cette Piéce ingénieufe
, qui paroît fous les aufpices de
M. Rouillé , Secrétaire d'Etat , ayant le
Département de la Marine . L'édition en
eft fort élégante : elle eft ornée de Vignettes
qui ont rapport à la fituation de
l'Auteur , au fujet de fon Poëne , & à
l'illuftre Mécéne à qui il eſt dédié ; mais
dont la modeftie n'a pas permis au Poëte
d'exprimer dans une Epître préliminaire
tous les fentimens de fon eftime & de
fa reconnoiffance .
LE SPECTACLE de l'Homme. A Paris
chez Briaffon , rue S. Jacques. 1751 .
L'objet de cet Ouvrage , qui paroîtra
par cahiers , eft de détromper les Pyrrhoniens
ou Sceptiques ; de confondre tes
JANVIER. 1751. 91
Epicuriens ; d'inftruire les Déiftes ; de
confondre les Athées. C'eft une très belle
entreprife , & l'Auteur nous paroît fort
capable de la bien exécuter . Nous ofons
l'exhorter à ne point adopter d'hypotéfes ;
à être plus difficile fur le choix de fes
preuves ; à preffer un peu plus fes raifonnemens
, & à faire fentir davantage
la liaiſon que les matieres ont entr'elles .
MEMOIRE fur l'Horlogerie , contenant
diverfes remarques fur les Ouvrages & les
Prétentions de M. R. 1750.Brochure in 4°.
A Paris , chez Guerin , Huart, Jombert , & c.
L'Horlogerie , fi négligée autrefois en
France , y a fait depuis quelque-tems des
progrès fi rapides , que nous fommes autorifés
à regarder fans injuftice nos Horlogers
, fingulierement M. Julien le Roy ,
& quelqu'autres , comme les premiers
Horlogers de l'Europe . Cette perfuafion ,
qui nous paroît très- répandue même chez
nos Voifins , n'a pas empêché un Horloger
étranger, nouvellement fixé à Paris ,
de traiter nos Artiftes avec mépris . L'aîné
des fils de M. Julien le Roy , Auteur du
Mémoire que nous annonçons , démontre
à ce que nous croyons , que M. R. veur
battre les maîtres , & qu'il n'a rien de bon
qu'il n'ait emprunté de nous . Ce Mémoire
nous a paru plein de lumiere & de fageffe.
2 MERCURE DE FRANCE.
LE TRIOMPHE Littéraire de la France ,
Poëme Italien , dédié à M. le Marquis de
Puyfieulx , Miniftre & Secrétaire d'Etat.
A Paris chez Chaubert , & à Avignon chez
Girout.
M. l'Abbé Venuti qui a paffé plufieurs
années en France , prêt à retourner en
Italic , où l'Empereur l'a nommé à la premiere
place de l'Eglife de Livourne , a
voulu donner un témoignage public de
l'eftime qu'il a pour la Nation Françoife ,
en célébrant dans un Poëme Italien la
plupart des hommes de Lettres de France ,
actuellement vivans . Le ftyle de cet Ouvrage
nous a paru noble & poëtique :
mais les louanges y font quelquefois prodiguées
à des hommes très - médiocres. Elles
font ingénieufement tournées ; mais les
mêmes tours reviennent fouvent . Nous
traduirons feulement quelques Vers pour
donner une idée du refte.
Quel eft , ( dis- je à la Renommée , )
ce Vieillard dont la tête augufte eft ceinte
d'une double Couronne? C'eft Fontenelle
me répondit- elle ; les collines & les vallons
raifonnent encore des doux fons de
fa Mufette. C'est lui qui par des routes
inconnues , a conduit à la Cour les Bergers
de la Seine ; nous le verrons encore
plein de force & de vigueur , dévoi
JANVIER. 1751. 93
ler les fecrets de la Nature ; contempler
les Aftres, & apprendre aux hommes à méprifer
la mort.. Je vis Arrouet , l'honneur
de la Poëfie Françoife , d'un vifage , tantôt
riant , tantôt févére. Son courage
l'éleva le premier aux plus grandes entrepriſes
; les fons harmonieux de fa trompette
remplirent l'Univers d'étonnement
& d'admiration : ils pénétrent jufqu'aux
Champs Elizéens ; Homere , Virgile , Stace
, Milton , Camoëns , Ariofte & le Taffe
prêtent une oreille attentive. Infatiable
de gloire , tantôt il chauffe le Cothurne
, tantôt il raconte les Actions de l'Alexandre
du Nord , tantôt il meſure avec
Newton l'immenfité de l'efpace ... mais
qui me donnera affez de force & de vigueur
pour célébrer cet homme dont l'Aquitaine
s'honore , & que l'Univers révére?
Ah ! fi Rome eût eu dans fon fein
un Sénateur fi fage , la liberté n'eût pas
fuccombé fous la tyrannie ; mais plus
durable que la Roche Tarpeïenne , le
nom de Montefquieu vivra tant que Thémis
dictera fes Loix aux François , tant
que les Dieux immortels accorderont aux
hommes le don de penfer.
ALMANACH DE TABLE pour l'année
1751 , contenant un détail exact de tout
ce qui fert à la vie de l'homme & à la bon
94 MERCURE DE FRANCE.
ne chere , dans chaque faifon de l'année.
A Paris , chez la veuve Piffot , Quai de
Conti.
Nous annonçons aux honnêtes gens que
ce titre pourra réveiller , qu'il eft rempli
& fort bien rempli . On a mis à la tête de
l'Almanach une Préface qui est très - plaifante
& qu'il faut lire .
DISSERTATION fur la Queftion , lequel
de l'homme ou de la femme eft plus capable
de conftance ; ou la Caufe des Da .
mes , foutenue par Mademoiſelle Archam.
bault , de Laval , Bas- Maine ; contre M.
***. & M. L. L. R. A Paris chez la
veuve Piffot , Quai de Conti , & J. Bullot ,
rue S. Etienne des Grès. 1750 , in- 12.
C'eft Mademoiſelle Archambault qui
cite , qui raifonne & qui dit de jolies
chofes dans cette difpute : fes adverfaires
n'y ont mis d'efprit que ce qu'il en falloit
pour faire briller le fien .
ÔN vient de donner une Edition toutà
- fait élégante des Mémoires pour fervir
à l'Hiftoire de Brandebourg. Nous
rendrons compte inceffamment de ce bel
Ouvrage.
DETAILS MILITAIRES' , dont la connoiffance
eft néceffaire à tous les Officiers &
principalement aux Commiffaires des
Guerres , par M. de Chennevieres , ComJANVIER.
1751 95
miffaire Ordonnateur , & premier Commis
de la Guerre , A Paris , chez Jombert ,
rue Dauphine , & à Versailles , chez Four
nier , rue d'Anjou , 1750. 4 v . in - 1 2 .
C'eft de l'économie que dépend prefque
toujours le fuccès de la guerre , die
M. de Chennevieres , dans la Préface de
fon Livre , qui eft bien écrite ; l'habileté
du Général & la valeur des Troupes dé
cident de la victoire ; mais c'eft la bonne
adminiſtration qui prépare les premiers
moyens de faire des conquêtes , &
qui en aflûre la confervation . Du tems
des Grecs & des Romains , le gain d'une
bataille ouvroit au vainqueur un pays
immenfe ; il s'emparoit de tout , & ce
qu'il retiroit des Peuples vaincus
le
mettoit en état d'entretenir , de faire ſub,
fifter fes troupes , de récompenfer leur
valeur . L'Art de faire la guerre au point
de perfection où il eft porté aujourd'hui ,
l'a rendu plus ruineufe & plus difficile
même pour les vainqueurs . Les frontie
res font remplies de Places fortes ; il
faut faire des fiéges , donner des batailles
; on n'avance que pied à pied ; les
dépenfes font prodigieufes ; le Conquérant
traite le Peuple vaincu prefqu'avec
autant de douceur que les propres fujets ,
ne tire qu'un médiocre fecours du рец
96 MERCURE DE FRANCE.
de terrain qu'il gagne en plufieurs Campagnes
, & qu'il achete fouvent bien
cher.
Rien n'eft plus important que de choifir
des hommes intelligens , fidéles & defintereffés
, pour diriger les immenfes dépenfes
qu'on eft obligé de faire ; toutes
fortes de gens n'y font pas propres : il
faut apporter dans ces places des fentimens
puifés dans une éducation convenable
, une fortune affez honnête pour
arrêter le projet & le defir d'acquerir ; il
faut affez d'efprit pour n'être pas trompé ;
affez de fermeté pour être craint , affez
de complaifance & de politeffe pour être
aimé , & toute la probité & la droiture
néceffaires pour être eftimé.
Le Livre de M. de Chennevieres nous
paroît très propre à infpirer des vertus & à
donner des connoiffances . C'est l'Ouvrage
d'un Citoyen plein de probité & de
lumieres. Son zéle pour fa Patrie ne lui
fait méprifer aucun détail , comme bas, &
fon difcernement l'empêche d'entrer dans
des détails inutiles. Il eft rare qu'il n'appuye
pas ce qu'il dit de quelque Ordonnance
, & il n'a prefque jamais recours à
des conjectures. Lorfque quelques Ordonnances
ont ceffé de faire la loi , ou
qu'elles font diverſement interprétées ,
l'Auteur
JANVIE R. 1751. 97
l'Auteur a foin d'en avertir , & fes difcuffions
deviennent alors intéreffantes
quoique courtes. Nous ne connoiffons
guéres d'Ouvrage écrit avec plus de netteté
, d'ordre & de précifion ; mérite
effentiel à ce genre d'ouvrage , le feul
proprement qui lui convienne. On n'attend
pas de nous l'Extrait d'un Livre qui n'en
eft pas fufceptible . Nous nous bornerons
à dire que tout ce qui concerne les revues
, les congés , les réformes , les armes,
les abfences , les marches , les campemens ,
les défertions , les étapes , l'habillement
les fortifications , les hôpitaux , les logemens
les milices , les paffevolans , les
vivres , & c. toutes ces chofes & une infinité
d'autres , qui ont rapport aux fonctions
des Commiffaires des Guerres
y font tout-à- fait bien développées. La
lecture de ce Livre nous a fait faire une
réflexion qui n'échapera à aucun de ceux
qui le liront ; c'eft qu'il n'y eut peutêtre
jamais aucune Nation qui eut des
Réglemens aufli fages que les nôtres.
›
GIFFART , fils , Libraire rue S. Jacques,
vient d'imprimer une Tragédie chrétienne
, intitulée Attilie. Nous ignorons ce
que le public penfera de l'intrigue du
dialogue & du ftyle de cette piece ; mais
il nous a paru que l'Auteur avoit des ref
E
98 MERCURE DE FRANCE.
fources dans l'efprit ; qu'il n'ignoroit pas
l'art d'exciter les paffions , & qu'il faifoit
affez fouvent de beaux Vers . L'abondance
des matieres nous oblige à renvoyer
au mois prochain l'Extrait de cette Tragédie
.
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
BEAUX- ARTS .
L
A confidération
que méritent les Ouvrages
de Raphaël a engagé M. de
Tournchem à ne rien négliger pour la confervation
du fameux Saint Michel , que le
Roi poffede , & que Raphaël peignit autrefois
pour François I. Il y a quelques
mois que M. le Directeur Général des Bâtimens
fit confulter l'Académie de Peinture
& de Sculpture au fujet de ce précieux
Ouvrage , & lui fit porter le beau Tableau
d'André Del Sarte , dont nous avons rendu
compte, pour avoir été enlevé de deffus
le bois , & remis fur toile. Le fuccès de
l'opération fit dès lors confeiller de la répéter
fur le Saint Michel . Cependant ,
pour ne rien faire à la légere , M. de Tournehem
a mandé à l'Académie de nommer
fix Profeffeurs & deux Amateurs , qui fe
font tranfportés le 8 de ce mois à Verfailles
avec M. Coypel , Premier Peintre du
Roi , & après avoir examiné le Tablear
JANVIER , 1751. 117
avec foin , & s'être convaincus du danger
éminent où il fe trouvoit, étant au moment
de tomber par écailles , ils font convenus
qu'il n'y avoit pas d'autre moyen pour le
fauver , que de le remettre; fur toile ; en
conféquence il doit être livré à M. Picot,
qui a fi bien réuffi pour la Vierge d'André
Del Sarte , qu'on a lieu d'efperer un pareil
fuccès pour le Saint Michel de Ra
phaël .
Nous aurons foin d'inftruire le Public
de l'évenement ; il intéreſſe trop les Amateurs
de la Peinture , pour ne pas leur en
rendre compte.
CE'ST avec plaifir que nous annonçons au
Public quatre jolies Eftampes gravées par
Bafan , fçavoir deux d'après des Tableaux
de François Mieris ( nous prononçons Miris
) Peintre Hollandois , difciple de Gerard
Daw ; quelques perfonnes prononcent
mal-à-propos Girardou on ne fçauroit
trop louer le beau fini de Miris . Dans fes
Tableaux les étoffes ne font point de la
Peinture , c'eft de la foie , c'eft du velours.
Ces deux Estampes font intitulées , l'une
le Lever , l'autre le Déjeuner Hollandois .
Elles font dédiées à M. le Comte de
Brulh , à qui les Tableaux appartiennent ;
la plupart des têtes font des portraits. Une
autre Eftampe gravée d'après David Te18
MERCURE DE FRANCE.
niers , intitulée les Apprêts Militaires .
Une autre gravée d'après Scalf , intitulée
le Benedicite Hollandois . M. Bafan demeure
Place-Maubert , proche la rue de
la Bucherie,
IL paroît depuis quelques jours une Caricature
, gravée fans nom d'Auteur , intitulée
les Nouvelliftes ; l'idée en eft plaifante.
Elle repréfente ce qu'on appelle depuis
quelques tems l'Arbre de Cracovie. Plufeurs
Nouvelliftes font affis fur un banc ;
un deux qui eft au milieu lit la Gazette ,
les autres écoutent dans des attitudes differentes.
Les diverfes façons dont les
nouvelles les affectent , font exprimées
fur leurs vifages , d'une maniere tout- àfait
comique : On lit ces vers au bas de
l'Eſtampe .
Ici le profane vulgaire
Vient cenfurer le Potentat ;
Tel y veut rédiger l'Etat ,
Qui néglige fa propre affaire .
Feffard Graveur , rue de la Harpe , visà
vis la rue Serpente , a mis en vente quatre
Eftampes , deux grandes & deux petites
, inventées & gravées à Rome par
Petitot.
La premiere repréſente une Elevation
en perfpective d'une colonne funéraire ,
JANVIER, 1751. 119
'deſtinée
pour la fépulture d'une Reine.
La deuxième le projet d'un Pont
Triomphal.
>
La troifiéme , la bafe d'une Pyramide ,
deftinée auffi pour un Tombeau.
La quatrième , une Statue de Diane ,
élevée fur une baze confidérable, Cette
baze eft pofée fur une grande arcade . Le
fonds de l'Eftampe reprefente une efpéce
de Portique , qui paroît appartenir à un
Temple de cette Déeffe.
Ces quatre morceaux font d'une invention
noble , grande & riche ; l'exécution
en eft fpirituelle , fine , légere & très- élégante.
Ils font gravés à l'Eau- forte , & au
premier coup. Ils fuffifent pour donner
bonne opinion du génie & du goût de
leur Auteur. M. Petitot fe deftine à l'Architecture
, & la maniere dont il la grave ,
nous montre que quand les Architectes
voudront fe donner la peine de graver
eux- mêmes leurs penfées , ils feront toujours
les meilleurs Graveurs en ce genre.
On trouve auffi chez Feffard , une fuite
de 30 Eftampes , intitulée Caravanne
du Sultan à la Mecque , Mafcarade Turque
donnée à Rome par Mrs. les Penfionnaires
de l'Academie de France & leurs
amis, au Carnaval de l'année 1748 , dédiée
à M. de Troy, gravée par Jofeph Vien ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Peintre , Penfionnaire de ladite Académie,
La Caravanne du Sultan à la Mecque ,
par fon deffein & fon invention , porte
avec foi le caractére que toute chofe de ce
genre doit avoir , ce à quoi les Peintres
doivent donner une grande attention .
Chaque tête rend le caractére diftinctif de
chaque perfonnage. Le Sultan n'y porte
point l'air du Soldat , le Soldat celui de
Sultan.Les habillemens yfont parfaitement
rendus ; quoique l'on dife ordinaitement
cela eft fait en Peintre, on ofe avancer qu'il
y a plus que du peintre dans cet ouvrage.
La Gravûre par la touche rend bien les
étoffes , & les fonds font d'une légereté, peu
commune dans ces fortes d'Estampes. Chaque
figure par fon habillement , par les
effets de lumiere & de demie teinte , exprime
parfaitement ce que l'Auteur nous
annonce par fon frontifpice : pour tour
dire enfin , la touche légere &la variété
de fa pointe , nous fait connoître que les
bons Graveurs ont bien connu les belles
Eaux-fortes , que les grands Peintres ont
fi bien traitées .
Le Public éclairé jugera , comme nous ,
des Eftampes que nous lui annonçons.
Elles font gravéesà l'Eau-forte , & au premier
coup .
LE SIEUR Odieuvre avertit le Public ,
qu'il
JANVIER. 1751. 121
›
·
qu'il n'a point quitté fon commerce d'Eftampes
& de Tableaux , comme on l'a répandu
. On trouvera chez lui un fort joli
magazin de Tableaux , d'Eftampes montées
& en feuilles , & beaucoup de
Deffeings de grands Maîtres. Il continue
avec fuccès la fuite des portraits des perfonnes
illuftres dans tous les genres. Il
vient de mettre au jour TANEGUI DU CHATEL
, LOUIS DE SFORCE , Duc de Milan
Jean Jacques TRIVULCE ; & publiera
bientôt plufieurs autres Eftampes , que
les meilleurs Graveurs gravent actuellement.
On trouve chez le même Marchand
95 portraits pour l'Hiftoire de Louis
XIV , 70 pour les Mémoires de Sully , &
3 Eftampes hiftoriques ; 58 pour les Mémoires
de Comines , & ; Eftampes hiftotiques
; 72 pour l'abrégé chronologique
de l'Hiftoire de France , de M. le Président
Henault , & 3 Eftampes hiftoriques ; so
pour l'Hiftoire d'Allemagne , 47 pour
Î'Hiftoire d'Angleterre.
Le Sr. Odieuvre demeure rue des Poftes ,
Cul- de- Sac des Vignes , proche l'Eftrapade
, vis- à vis la rue du Pot de fer , à Paris .
DESCRIPTION Sommaire des Statues , Figures
, Buftes , Vafes , & autres morceaux
de Sculpture , tant en marbre , qu'en
bronze , & des modéles en terre cuite ,
F
122 MERCURE DE FRANCE .
>
Porcelaines & Fayances d'Urbin , provenant
du Cabinet de feu M. Crozat , dont
la vente a commencé le 14 Décembre en
l'Hôtel où eft décédé M. le Marquis Duchatel
, rue de Richelieu , à Paris , chez
de la Tour , rue Saint Jacques 1750 .
Les Sculptures de M. Crozat doivent
ètre , & font en effet un objet de très grande
curiofité pour tous les Connoiffeurs en
ce genre. Il n'eft guéres poffible de voir
une plus belle collection , & perfonne ne
fera furpris que nous ajoûtions qu'on au
roit difficilement trouvé quelqu'un en Europe,
qui en eût donné une defcription plus
fure , ou plus agréable que M. Mariette .
On nous apprend que les Tableaux de M.
Crozat , qui ont paffé dans les mains de
M. de Thiers, feront bientôt mis en ordre ;
alors fa maiſon fera ouverte à tous ceux
qui voudront étudier les grands modéles ,
pour former leur goût , ou pour perfectionner
leurs talens .
JANVIER . 1751. 123
PROJET DE SOUSCRIPTION
Pour la Chapelle des Enfans-trouvés , exécutée
, quant à l'Hiftoire , par M. Natoire
Peintre Ordinaire du Roi , & par Mrs.
Brunetti , pere & fils , quant à l'Architecture
, dont on trouve une defcription dans
le Mercure du mois de Juillet 1750.
Q
ſenſi-
Uel accueil ne doit- on faire à un
pas
Art , qui prévient le ravage du tems ,
& qui conferve à la postérité les belles
idées d'un grand homme ? Cet Art eſt la
Gravûre ; en poffeffion de multiplier les
morceaux les plus exquis , elle les éternife
encore. Tous les gens de goût font fenfibles
au fervice important , qu'elle nous
rend aujourd'hui. L'entrepriſe hardie d'un
de nos laborieux Artiftes * , réunit tous
les avantages de ce bel Art , en faisant connoître
la fameufe Galerie de Verſailles ,
long- tems après la révolution des années ,
qui détruira fans doute la couleur , le deffeing,
& la compofition de M. le Brun.Perfonne
n'ignore que les plus beauxTableaux,
quelque foin qu'on en prenne , ne peuvent
être d'une durée comparable à celle des
Planches qui les répetent , & peuvent les
conferver des fiécles entiers fûrement &
* M. Macé
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fans peine , de mille façons differentes.
Ces confidérations ont engagé le fieur
Feffard , Graveur en taille - douce , à préfenter
au Public des foufcriptions pour la
Chapelle des Enfans- trouvés de Paris ,
exécutée , quant à l'Hiftoire , par M. Natoire
, qui préfidera à la conduite des Planches
; & quant à l'Architecture
Brunetti , pere & fils .
, par Mrs
L'éloge
unanime
, le concours
des Curieux
que cet Ouvrage
attire
tous les jours
, affûre
celui des foufcripteurs
.
Cette Chapelle repréfente l'Adoration
des Rois. La penfée & l'exécution femblent
faites pour fatisfaire tous les goûts.
Ce n'eft pas feulement un Tableau qui
puiffe exciter la dévotion , c'eft un paffage
de l'Hiftoire Sacrée , développé dans tous
fes détails, embelli de toutes fes circonftances
, & traité avec toute l'élévation & la
nobleffe , dont il étoit fufceptible. C'eft
donc aux vrais Curieux que cette Soufcription
eft principalement adreffée , car
le morceau qu'on s'engage à graver , flattera
les connoiffances , l'amour & le goût
des Acquéreurs. La grandeur de l'enfemble
, les beautés de détail , la belle exécution
, enfin le bel accord , tout répond à
la réputation de l'Auteur. On auroit porté
plus loin ce détail , s'il n'y en avoit un
JANVIER. 17518 125
dans le Mercure de Juillet 1750.
Il faudroit un Burin qui répondit au
Pinceau , que l'on veut exprimer ; mais
fi je dois me défier de mes talens , j'ai tout
à efperer du Public équitable , qui ne trouvera
dans mon Projet, que le défir de m'acquitter
en quelque forte avec la Société ,
pour reconnoître les bontés , & lui témoigner
par quelque grande entrepriſe le
défir que j'ai d'être utile à ma patrie .
CONDITIONS.
L'Ouvrage compofé de treize Tableaux
la Gloire étant partagée en deux , avec les
deux Chapelles de Sainte Genneviève &
de Saint Vincent de Paule , formera quinze
Planches d'environ dix neuf pouces de
haut , fur onze de large , imprimées fur le
plus beau papier de Nom de Jefus.
Pour ne rien laiffer à défirer , on en
donnera une feizième qui les comprendra
toutes , afin de faire voir d'un coup d'oeil
l'effet de ces Tableaux en place , leur union
&le mérite de l'Ouvrage en entier .
La premiere année , à compter du premier
Avril 1751 à 1751 , on donnera les
trois Tableaux principaux du Maître-
Autel.
La ſeconde année , la Gloire en deux
Fiij
126 MERCURE DEFRANCE.
Planches , & les deux Tableaux des deux
côtés de l'Autel .
La troifiéme année , le côté de Sainte
Geneviève des Ardens , & un côté des
Soeurs .
La quatrième année , l'autre côté & l'au
tre Tableau des Soeurs .
La cinquième année , la Planche générale.
Il n'y aura que foo Soufcriptions , le
prix de chacune fera de 60 liv . en cinq
payemens de 12 liv. chacun , dont le
premier
commencera au 1er . Janvier 1751 ,
jufques & compris le dernier Juin 1751 ,
terme au de- là duquel on ne fera plus admis
à foufcrire ; les quatre autres payemens
fe feront en recevant chacune des quatre
premieres livraiſons ci deffus indiquées ;
& dans le deffein de faire trouver aux
Soufcripteurs un avantage réel dans les
avances qu'ils font au Graveur , on leur
prouvera qu'il ne ſe réſerve au deffus des
500 Soufcriptions , que 260 Exemplaires
pour fon bénéfice.
Le nombre des Soufcripteurs une fois
completé , les Exemplaires feront payés
Soliv. fans aucune espérance de diminution
, d'autant plus que les Planches feront
caffées , dès que le nombre des 500 Soufcriptions
, & des 260 Exemplaires du Gra
veur fera tiré.
JANVIER . 1751. 127
La maniere dont on veut traiter avec le
Public , méritera fans doute fa confiance.
La voici.
1º. On donnera une Lifte, qui contiendra
les noms de tous les Soufcripteurs ; ils choifiront
un d'entr'eux , pour figner les Exem
plaires , & il verra biffer les Planches.
2°. Les deniers des Soufcripteurs ne feront
point remis au Graveur , mais ils feront
déposés chez M. Trutat , Notaire ,
rue de Condé , chez lequel on prendra
la Soufcription au premier Janvier 1751 .
3° . Le Notaire ne délivrera d'argent au
Graveur, que de la volonté de M. Natoire,
& à proportiou du progrès des Planches.
4 Par ce moyen , il n'y aura jamais de
payé que l'ouvrage qui fera fait , & l'argent
qui fe trouvera en caiffe , appartiendra
aux Soufcripteurs , qui auront toujours
droit fur la fomme dépofée , au cas
que l'ouvrage pour lequel on foufcrit ne
fût pas travaillé fans relâche , & le trouvât
interrompu pat la mort du Graveur , ou
par quelqu'autre événement.
Les Soufcripteurs , curieux de voir le
progrès de l'Ouvrage , pourront fe donner
la peine de paffer chez le Sieur Feffard ,
demeurant à Paris rue de la Harpe , vis - àvis
la rue Serpente , à commencer au premier
Avril 1751. Il fe fera un vrai plaifir
P
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
de leur communiquer les Deffeings , & le
commencement de la Gravure fur les
6 heures de l'après - midi .
5 &
Nous invitons nos Lecteurs à foufcrire pour
des Eftampes qui doivent nous rendre,& qui à
ce que nous croions nous rendront bien un des
plus grands & des plus beaux morceaux de
Peinture qui ayent été faits depuis long- tems.
M. Feffard a du talent , de l'émulation , &
il a beaucoup refléchi fur fon art ; que
motifs pour lui attirer de la confiance !
de
François Chereau , rue Saint Jacques ,
aux deux Piliers d'or , a mis en vente une
garniture de fept Ecrans nouveaux , y
compris le grand.
Les fujets , tirés des Fables de la Fontaine
, font , pour le grand Ecran : l'homme
entre deux âges & fes deux maîtreffes .
Pour les fix petits : la Folie & l'Amour ; la
Laitiere & le Pot au lait , le Chartier embourbé;
l'Huître les Plaideurs ; le petit Poiffon
& le Pêcheur ; le Pot de terre & le Pot de fer.
Au revers de chacun de ces Ecrans , qui
font gravés d'après les deffeings de M.
C. Eilen , eft la Fable , réduite en Couplets
fur les Airs les plus connus , par M. Nau.
Il les diftribuera montés ou en feuilles.
On trouve chez le même un très beau
Plan de Londres , en une feuille , fur le
I
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR , LENOX AND
JILDEN FOUNDATIONS
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JANVIE R. 1751. 129
papier grand Aigle. Le prix eft de 6 livres.
Il a auffi un bel affortiment d'Eftampes
Angloifes en maniere noire › propres
peindre fur verre.
à
Il paroît deux Cantatilles , dont M.
Marcel a fait les paroles & la Mufique
excepté les accompagnemens. La premiere
eft intitulée l'Eloge de l'Amour, la feconde
le Bocage. C'eft M. Blavet qui a fait les accompagnemens
de la premiere, & M. Naudé
ceux de la feconde. M. Marcel donne
encore un petit recueil de Brunettes , d'airs
férieux & à boire. Le nom de M. Marcel
eft bien propre à prévenir en faveur des
Ouvrages qu'il public.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗潔
CHANSON.
L'AMOUR VERITABLE.
NE point s'engager fur le champ s
'Aimer quelqu'un qui puiffe être eftimable ;
Chercher dans un tendre penchant
Un objet moins beau que touchant ;
Pour le charmer fe rendre aimable ,
Le lui prouvet fans trop d'empreffement ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en afmant.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
De tout caprice hors de faifon ,
Des vains foupçons & de toute humeur noire
Eviter le fatal poiſon
Pour le coeur & pour
N'être jaloux que de la gloire
la raifon
D'aimer le mieux & le plus ardemment ;
Et voilà comme , & voilà juſtement
Comme il faut
que
l'on foit en aimant ..
+3x+
Vouloir
que fur tous nos plaifirs
Ce foit la fageffe qui nous éclaire ;
Deviner jufques aux défirs
Du tendre objet de nos foupirs
Borner fon triomphe à lui plaire ,
Et fon bonheur à l'aimer conftamment ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en aimant,
Etre vif & refpectueux
Auprès de la Beauté qui nous engage i
Etre fage & voluptueux ;
Plaire fans être faftueux ;
Faire parler dans fon langage
Beaucoup moins l'efprit que le fentiment
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en aimant .
JANVIER. 1751. ! ? !
Comme le délicat bûveur
Sçait ménager une liqueur charmante ,
Pour mieux goûter chaque faveur
Economiler fon ardeur :
Sur les foibleffes d'une amante
Fermer les yeux , même en la foumettant ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut .que Pon foit en aimant.
Varier fes amuſemens ,
Et des neuf Soeurs fçavoir fuivre les traces ;
Marquer , orner tous les momens ,
Par quelques nouveaux agrémens ;
Faire des talens & des graces ,
Et des Amours l'heureux afſortiment ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on ſoit en aimant.
Peffelier.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE
SPECTACLES.
Académie Royale de Muſique donna
Le Dimanche 29 Novembre , la prele
miere repréſentation de l'Opera de Thétis
& Pelée .
Cet Ouvrage fut repréfenté pour la prémiere
fois en l'année 1689 , & il eft à fa
cinquiéme repriſe . On en a obmis une
dans l'édition nouvelle qui a été faite
du Poëme. C'eſt une erreur que nous ne
relevons point par un efprit de critique ;
mais on ne fçauroit mettre trop d'exactitude
dans les Anecdotes qui intéreffent les
Grands Hommes , & le Poëme de Thétis
eft l'ouvrage de l'Illuftre M. de Fontenelle.
Cet Auteur , fi cher à fa Nation , & fi
eftimé des Etrangers , qui jouit de la gloire
d'appartenir au fiécle de Louis le Grand,
& d'être du nôtre : Cet homme rare ,
dont les talens , les Ouvrages , la ſanté &
les graces de l'efprit , dans le plus grand
âge , font une efpéce de prodige , goûte le
plaifir nouveau de voir encore applaudir
un Ouvrage , qui eft en poffeffion de plaire
depuis plus de foixante ans .
Les hommes uniques ne font pas faits
pour cueillir des fleurs communes : les plus
JANVIER. 1757: 733
précieufes ne le font pas trop lorfqu'il s'agit
des couronnes , dont la Renommée &
le Public fe plaifent à parer leurs têtes.
Eh! Que pourrions nous dire de l'Opera
de Thétis qui dût flatter M. de Fontenelle
, ou qui lui rendît ce que les François
penfent de fes grands talens , de fa perfonne
, de la douceur de fes moeurs , de
l'honneur qu'il fait à fa patrie ?
Il eft des hommes qui font parvenus au
point de ne pouvoir plus être bien loués ;
on les admire , & on les nomme.
VERS
De M. de Fontenelle , furfa vieilleffer
IlL falloit n'être vieux qu'à Sparte ,
Difent les anciens Ecrits.
Oh Dieux ! combien je m'en écarte ,
Moi qui ſuis fi vieux dans Paris.
Sparte , Sparte , hélas ! qu'êtes- vous devenue
Vous fçaviez tout le prix d'une tête chenue .
- Plus dans la canicule on étoit bien fourré ;
Plus l'oreille étoit dure & l'oeil mal éclairé ;
Plus on déraiſonnoit dans ſa trifte famille ;
Plus on épiloguoit fur la moindre vétille ;
Plus on crachoit de flegme à grand'peine attiré
Plys on avoit de goutte ou d'autre béatille ;
134 MERCURE DE FRANCE.
Plus on avoit perdu de dents de leur bon gré ;
Plus on marchoit courbé ſur ſa groffe béquille ;
Plus on étoit enfin digne d'être enterré ,
Et plus dans nos remparts on étoit honoré.
Sparte , Sparte , hélas ! qu'êtes -vous devenue
Vous fçaviez tout le prix d'une tête chenue.
L'Académie Royale de Mufique a repris
les Fêtes Vénitiennes , charmant Ballet
qu'elle donne le Mardi & le Jeudi ,
V
LETTRE
Sur Cénie.
Ous exigez , Madame , que je vous
diſe mon fentiment fur Cénie , & que
je vous entretienne du fond , des caractéres
, des fituations , & du ftyle de cette
Piéce , fi conftamment applaudie durant
vingt- cinq repréſentations . J'obéis avec le
plaifir qu'on a à s'occuper de chofes trèsagréables
, & je commence par le fujet .
Il m'a paru que Dorimond avoit épousé
dans un âge disproportionné une femme
aimable , mais dangéreuſe , nommée Méliffe
. Que Méliffe , pour ne pas rifqner de
retomber dans l'indigence dont elle avoit
été tirée , réſolut dans le défeſpoir où elle
étoit de n'avoir point d'enfant , de s'en
donner un par une fupercherie , qui fait le
JANVIER. 1751. 139
,
noeud de la Piéce . Elle feignit d'être en
ceinte & profita d'un voyage de Dorimond
, pour faire paffer pour la fille Cénie,
fille d'Orphife. Dorimond n'eut aucun foupçon
d'une fuppofition fi criminelle. Orphi-
Le crut fa fille morte , & Cénie fut elévée
comme fille de Dorimond .
La faite précipitée de Dorfainville ,
qu'une affaire d'honneur obligea de fe retirer
dans les Pays étrangers , réduifit Orphife
,fon épouſe, dans une fi grande mifere,
que Meliffe crut devoir la placer en qualité
de Gouvernante auprès de fa propre fille ,
qui ne ceffa point de lui demeurer inconnue.
Quinze ou feize ans au moins s'étoient
écoulés , fans qu'un fecret de cette importance
eût été même foupçonné , lorfque
Meliffe fut attaquée en Province d'une
maladie mortelle. Ses remords la forcerent
à avouer fon crime. Elle en témoigna
fon repentir dans deux lettres qui devoient
être remifes , l'une à Dorimond ;
l'autre à Cénie , & qui furent toutes
deux confiées à Méricourt.
Méricourt , neveu de Dorimond , a un
frere nommé Clerval , amoureux auffibien
que lui de Cénie ; mais ils font regardés
bien differemment : Clerval a fçu
plaire , & Méricourt eft détefté .
Le mauvais fuccès de fes feux ne l'em13
MERCURE DE FRANCE.
pêche point de tout tenter pour en épouſer
l'objet , & de mettre à profit dans cette
vûe le fecret important que Meliffe lui
avoit confié ; mais la noble réſiſtance de
Cénie donne aux circonftances le tems de
s'arranger , de maniere qu'étant reconnue
pour fille d'Orphife & de Dorfainville
qui a obtenu fa grace , elle devient par fa
naiffance un objet digne de l'alliance de
Clerval , comme elle l'étoit déja par fes
appas & par fes vertus.
Tel eft le fond que Madame de Graffigni
a choifi pour l'embellir de toutes les
graces du ftyle & du fentiment. Voici le
caractére tout-à-fait bien deffiné & bien
foutenu qu'elle donne à fes perfonnages.
Quoique Meliffe ne foit plus quand
la Piéce commence , elle y joue à proprement
parler le grand rôle , puifqu'elle eft
caufe des principaux évenemens. Cette
femme eft peinte en deux mots dans la premiere
fcéne : » Elle étoit d'un caractére déteftable
, & féduifoit par de fauffes ver-
»
>> tus.
par ex-
Dorimond eft un vieillard bon
cellence , d'une probité fcrupuleufe , efclave
de l'honneur , ennemi des foupçons ,
& que la crainte d'être injufte rend facile
à tromper. Sa femme s'en étoit emparée ,
& le gouvernoit abfolument.
JANVIER. 1751. 137
Méricourt eft un homme méchant , faux
& vain.
Clerval joint à l'amour le plus tendre ,
le plus vif & le plus délicat , une candeur
charmante , une générofité pleine
d'égards & d'attentions. On ne peut pas
remplir avec plus de nobleffe & de vivacité
qu'il le fait , les devoirs du fang , de
l'amour & de l'amitié.
Les fentimens de Clerval , & fes empreffemens
font bien juftifiés par
les graces
& les qualités de Cénie. Elle joint aux
agrémens de l'âge & aux charmes de la figure
une jufteffe d'efprit , & une fermeté
d'ame qui excitent la furprife & l'admira
tion .
Orphiſe eſt une femme fupérieure que
les revers n'abbattent ni n'aigriffent. Ses
malheurs ne l'affectent qu'autant que cela
eft néceffaire pour n'être pas foupçonnée
d'infenfibilité . On a prétendu que les principes
étoient trop féveres , & cette opinion
a eu beaucoup de partifans , & des
partifans éclairés.
Dorfainville n'a pas , & il n'étoit pas
néceffaire qu'il eût un caractére décidé.
C'est un honnête homme malheureux fans
l'avoir mérité.
Lifette fait le perfonnage ordinaire des
Suivantes , curieufe de ce qu'on veut log
138 MERCURE DE FRANCE.
cacher , indifcrette fur ce qu'elle fçait, ja
loufe du crédit que l'on ufurpe fur l'efprit
de fon Maître . Elle n'a d'ailleurs à l'intrigue
qu'une affez foible part , & contre
l'ordinaire , elle ne fert guéres qu'à l'ex,
pofition.
Tous ces caractéres pris dans la nature
& liés les uns aux autres par les chaînes
d'une action vraiment théatrale , font
amenés d'une maniere infenfible à des fituations
frappantes. Il en eft quelquesunes
qui font un tel effet fur le ſpectateur
qu'il fe paffionne , s'irrite , s'attendrit , &
femble prendre la place du perfonnage.
De ce nombre eft celle du 3e. Acte , où
Méricourt préfente à Cénie la lettre fatale
qui lui dévoile les crimes de Meliſſe ; les
deux fuivantes dans lesquelles Clerval ,
Dorfainville & Cénie forment un tableau
neuf & intéreffant. Le moment où tour
change au quatriéme Acte , lorfque Dorimond
fe détermine à adopter Cénie , &
que Méricourt lui porte un nouveau coup
plus cruel que tous les autres , en dévelop
pant fa naiſſance.
·
Tout le monde a fenti encore celle que
le fujet a fourni au commencement du
cinquiéme Acte. Clerval y montre l'ardeur
, les tranfports , l'impatience & l'inquiétude
d'un jeune homme , amoureux de
JANVIER . 1751. 139
la plus digne & de la plus malheureuſe des
maîtreffes,
Je ne parle pas de la double reconnoiffance
qui termine la Piéce ; quoique cette
fituation foit moins nouvelle que toutes
les autres , elle ne laiſſe pas d'émouvoir ,
& de produire dans le coeur du fpectateur
ce changement d'état , qui fait le grand
plaifir des repréſentations intéreffantes.
Le ftyle de cette Piéce eft certainement
une des chofes qui ont dû le plus contribuer
à fon fuccès. Elle me paroît en général
écrite purement fans affectation , naturellement
fans négligence , noblèment
fans oftentation . C'eft alternativement le
langage de la raiſon , de l'efprit , du fentiment
, & toujours celui du goût. Je vais
ávoir l'honneur de vous rapeller quelquesunes
des beautés de détail , qui ont paffé
pour être le plus agréablement ou le plus
finement tournées.
Dorfainville dit , » que l'infortune a
» des détails , qui ne font connus que des
» malheureux ! On foutient avec fermeté
» un revers éclatant ; le courage s'affaife
fous le mépris de ceux -mêmes qu'on mé-
»prife.
Rien n'eft plus vrai que ce que Dorfainville
dit des Convents , » qu'ils font plus
» l'azile de la décence , que celui du mal-
» heur.
10
40 MERCURE DE FRANCE :
Que d'ame , & fi j'ofe le dire que d'onc
tion , dans ce que Dorfainville dit à fon
ami Clerval ! » Qu'il eft donx de vous devoir
! Ah cher ami ! La reconnoiffance
que vous infpirez n'eft point à charge ;
» elle n'accable point un coeur délicat fous
» le poids des bienfaits : elle écarte ce que
» la crainte a d'importun & de rebutant.
» Vous ne ferez jamais d'ingrat.
Peut-être Cénie penfe & parle-t- elle plus
finement , plus fpirituellement , plus raifonablemement
que fa jeûneffe ne le comporte
, en difant de Méricourt , qu'elle
craindroit même qu'il ne prêt du goût
pour la vérité , » parce que lui ôtant la
» fauffeté , il ne lui refteroit pas même
l'apparence des vertus.
Par la même raiſon , je trouve un peu
déplacé dans fa bouche un portrait du mariage
, d'ailleurs admirable , & conforme
à la façon de penfer de tous les honnêtes
gens.
Orphife dit , que » c'eft quelquefois un
bonheur de n'avoir pour fon epoux
» qu'une tendreffe meſurée .
Cénie répond , " je me fuis fait une
idée differente du mariage. Un mari qui
» n'eft point aimé ne me paroît qu'un
maître redoutable. Les vertus , les dewvoirs,
la complaifance, rien n'eft de notre
JANVIER. 1751. 14%
choix ; tout devient tyrannique , on
fléchit fous le joug , on n'a que le mé-
» rite d'un efclave obéiflant . Mais fi l'on
» trouve dans un époux l'objet de tous fes
» voeux , je crois que le defir de lui plaire
» rend les vertus faciles , on les pratique
« par ſentiment , l'estime générale en eſt le
» fruit ; on acquiert fans violence la feule
gloire qu'il nous foit permis d'ambi-
» tionner.
Ce que l'Auteur met dans la bouche
d'Orphife , eft d'une vérité moins agréable ,
mais par malheur trop commune. » Helas !
» Votre erreur eſt bien naturelle . L'expé-
» rience peut ſeule nous découvrir les pei-
" nes inféparables d'un attachement trop
tendre . Mais cette félicité , dont l'image
vous féduit , dépend trop de la vie &
» des fentimens , du bonheur même de
l'objet aimé , pour qu'elle foit durable.
" La tendreffe double notre fenfibilité na-
» turelle , elle multiplie des peines de dé-
» tail , dont la répétition nous accable.
» Les véritables malheurs font ceux du
» coeur.
Orphiſe fait veritablement le perſonnage
de Gouvernante , quand elle dit à Cénie
, qui lui a fait confidence de fon amour
pour Clerval, qu'elle condamne très fort
le deffein où elle étoit de lui déclarer fes
142 MERCURE DE FRANCE .
"
ود
fentimens , parce qu'il eft permis tout
» au plus à une fille bien née d'avouer fa
» répugnance , & jamais fon penchant.
J'aime dans la bouche de Clerval le portrait
du véritable amour , par lequel il
juſtifie fi bien , & fi noblement fa façon de
penfer. Je me mépriferois moi-même ,
fi j'avois les fentimens dont vous m'ac-
» culez. Non , Madame ; j'eus toujours en
» horreur la lâcheté qui nous autoriſe à
» manquer de bonne foi avec les femmes.
» Si l'on ne croit pas aux amours éternels ,
» on doit fentir ce que peut une tendre ef-
» time fur un coeur vertueux. Les charmes
naiffans de Cénie me firent con-
» noître l'amour ; le développement de
»fon caractére me fixa pour jamais. C'eſt
» fon coeur , c'eft fon ame que j'adore :
Ce n'eft qu'à la beauté que l'on devient
» infidéle.
La réponſe d'Orphiſe eſt ſage , noble
conforme à fon caractére & à fes fonctions.
» Il faut cependant renoncer à Cé-
» nie. Plus vous l'aimez , plus vous devez
ménager fa gloire. Qui nous détourne de
» nos devoirs, nous manque plus effentiel-
» lement que qui nous eft infidéle.
Dorimond fe peint merveilleuſement
dans ces mots. » C'eft gagner beaucoup
que de détruire un foupçon ; & dans ce
JANVIER. 1751 .
143.
qu'il dit à Clerval fur fon refus d'époufer
Ĉlarice . » Encore un refus ? Je commen-
» ce à être las d'en effuyer. Je ne m'éton
ne pas que le monde foit rempli de mé-
» chans. Le penchant au mal eſt toujours
»fûr de réuffir : on peut faire des malheu
» reux , même ſans les connoître ; mais
» quelque envie qu'on en ait , il n'eſt pas
» fi aifé qu'on le penfe de faire des heu-
» reux ; cela rebute , & l'on devient dur
» faute de fuccès.
Voici du fublime d'expreffion & de
fentiment à la fois.
Cénie a refufé Méricourt , lorfqu'elle fe
croioit fille de Dorimond. Il lui découvre
& lui prouve qu'elle ne l'eftpoint , &
fur cette fatale découverte , il lui demande
quels font à préfent fes fentimens ?
Cénie répond » les mêmes.
Que cette fille infortunée peint d'une
façon bien intéreffante la trifte fituation
d'une perfonne ifolée dans le monde par
fa naiffance , & qui n'a pas même , le bonheur
de tenir à quelqu'un !
» Les plaintes me feroient- elles inter-
» dites , quand le Ciel me ravit ce qu'il
» accorde aux plus vils mortels ? Je ne
» prononcerai plus les tendres noms de
"pere & de mere. Je fens anéantir dans
» mon coeur la confiance qu'ils infpirent.
144 MERCURE DE FRANCE .
Plus de foutien , plus de défenfeur ;
» plus de guide à mes volontés ! Mon indé
» pendance m'épouvante ; je ne tiens plus
à rien , & rien ne tient à moi.
Je n'ajouterai à ce que j'ai déja rappor
té que la premiere Scéne du cinquiéme
Acte , laquelle a paffé univerfellement
pour une des plus agréables qui foient au
Théatre .
‣
CLERVAL , DORSAINVILLE,
Dorfainville.
Repofez -vous fur moi : J'aurai foin
de tout.
Clerval.
» Ne les préfentez point comme des
infortunées. Les malheurs ne font pag
toujours une bonne recommandation .
Dorfainville,
» Je fçais ce qu'il faut dire .
Clerval.
» Qu'elles foient bien traitées . Si la
penfion ne fuffit pas , on la doublera.
Dorfainville.
» Vous m'avez dit tout cela.
Clerval.
Recommandez fur tout que l'on vous
avertiffe , s'il arrivoit la moindre incon
modité à Cénie,
Dorfainville.
JANVIER.
1751. 145
Dorfainville.
Je n'y manquerai pas.
Clerval.
» Faites bien fentir que ce font des
» femmes de mérite. Ce n'est qu'en montrant
pour elles une grande confidération
, que vous pourrez leur en attirer.
Dorfainville.
Je n'oublierai rien.
Clerval.
Qu'il eft fâcheux dans de certaines circonftances
de ne pouvoir agir foi
» même !
Dorfainville.
» Quoi ! Doutez -vous de mon zéle ?
Clerval.
» Non , cher ami ; mais vous ne con
noiffez point les deux perfonnes qui
méritent le plus qu'on s'intéreffe vive
» men ent à elles .
Dorfainville.
» Vous les aimez ; cela me fuffit.
Clerval.
» Il faut fervir les malheureux avec
» tant de circonfpection , d'égards & de
» reſpect !
Dorfainville.
Qui doit mieux que moi fçavoir les
ménager ?
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Clerval.
» Il eft vrai ; mais un homme de courage
contracte une certaine dureté pour
» lui même, qu'il peut étendre fur les au-
» tres , fans même qu'il s'en apperçoive.
Il eft mille petites attentions qu'on ne
» peut négliger , fans bleffer ceux qui ont
» droit de les attendre .
Dorfainville.
» Je ne manquerai à rien , je vous en
donne ma parole,
35
Clerval.
que
Quel inconvénient auroit- il y
» je vous accompagnaffe à cette premiere
entrevue ? Je parlerois vivement . C'eſt
» le premier moment qui décide ; il eft
» important,
Dorfainville.
» De n'en point trop dire. Loin de
» les fervir , votre âge , votre ton pourroient
faire un mauvais effet . Je crains
déja que vos arrangemens ne nuifent à
>> leur réputation.
» Comment ?
Clerval.
Dorfainville.
» Par un fafte qui me paroît déplacé. Il
» eft bien difficile que leur avanture ne
tranfpire pas : Que voulez- vous
penfe de ce que vous faites pour
"
"3
que
l'on
elles ?
JANVIER. 1751. 147
Clerval.
» Cela ne me regarde plus ; je ne fais
à préfent qu'exécuter les ordres de mon
≫ oncle.
Dorfainville.
» Qu'importe ? Il eût été plus prudent
» de les mettre d'abord fur un ton approchant
de leur état .
Clerval.
» De leur état ! Ah ! gardez - vous de
croire qu'il foit tel qu'il paroît.
Dorfainville.
» Avez -vous des éclairciffemens là- deſfus
?
Clerval.
» Il n'en eft pas befoin . Tout parle en
» elles , tout annonce ce qu'elles font .
Dorfainville.
» Je crois que la mere & la fille ont
mille qualités , mais enfin ce ne font
» des
preuves.
"
Clerval.
pas
Depuis long-tems je foupçonne Or-
» phife de cacher fa naiffance . Tout ce que
»je vois me le confirme ; mon refpect ne
»l'étonne point : Il lui eft naturel d'entendre
le ton dont je lui parle ; elle devine
fans doute ce que je penfe d'elle ,
» & cependant elle ne me dément point.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
Dorfainville.
» Elle vous a fairgrace de l'affirmative.
Il eft peu de gens de cette efpéce , qui
» n'ayent une hiftoire tout arrangée dụ
» malheur qui les a réduits à fervir,
Clerval.
» Ami , en cherchant à avilir' ce que
j'aime , penfez -vous ? ...
Dorfainville.
» J'ai tort. Pardonnez à un zéle peutêtre
trop prévoyant. Je crains qu'entraî-
» né par votre paflion ....
Clerval.
» Je vous entends : Vous craignez que
je n'époufe Cénie ? Eh bien ! Apprenez
» que mon parti eft pris , que rien ne
» pourra m'y faire renoncer , qu'elle fera
» ma femme , dès que fa mere y con-
» fentira.
Dorfainville.
» Quoique mes difcours vous offenfent,
» me taire feroit vous trahir.
Clerval.
» Voila , voila ce que je prévoyois !
N'ayant pas de la mere & de la fille les
» mêmes idées que moi , vos foins man-
" queront d'égards , votre politeffe ſera
» humiliante . O Ciel : s'il vous échapoit, ..
JANVIER. 1751. 149
Dorfainville.
» Ah ceffez de me faire injure ! Je ne
fuis point affez barbare pour humilier
» les malheureux . Je reſpecte ce que vous
» aimez ; mais je ne fuis point aſſez lâche
»pour n'ofer combattre un penchant qui
>> vous égare.
Clerval.
» Eh bien ! Vous le combattrez . Mais
»pour ce moment n'abuſez pas du befoin
» que j'ai de votre amitié ; & fur tout que
» Cénie ne s'apperçoive pas de vos fentimens
: renfermez votre zéle. Dorimond
» vientici ; votre préfence lui feroit im-
» portune ; ne vous écartez pas , je vous
> en conjure.
Voila Madame , une partie de ce que
j'ai trouvé d'excellent dans l'Ouvrage dont
j'ai l'honneur de vous rendre compte . Il eft
heureux que cette Piéce , qui certainement
reftera au Théatre , foit auffi- bien jouée
qu'elle puiffe l'être. J'ai l'honneur d'être ,
& c.
Nous venons de lire fur Cénie une Lettre
, imprimée depuis un ou deux jours ;
elle eft de M. Lafond de Saint Yenne ,
& nous croyons qu'elle fera honneur au
coeur & à l'efprit de fon Auteur. Il loue
beaucoup un ouvrage , qu'on ne peut ni
trop louer ni trop lire.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Extrait d'Aménophis.
Le fajet de cette Piéce eſt un ſujet d'invention.
Amafis fe révolta contre Apriés,
le fit périr , & ufurpa le Trône ; voilà tout
ce que l'Auteur a emprunté de l'Histoire
d'Egypte. Apriés ne laiffa point de fils ":
l'Auteur lui en donne un , qu'il nomme
Aménophis. Il fuppofe , que lors de la
révolte , ce fils étoit encore au berceau ,
& qu'Apriés l'avoit fait paffer à la Cour
de Menés , Roi d'Hecatompyle. Menés fit
donner au Prince une éducation conforme
à fon état. Il avoit une fille un peu
moins âgée qu'Aménophis , il les deftina
l'un à l'autre , l'amour feconda fes intentions
, mais un amour qui n'avoit rien que
de grand & d'hércique. Dès qu'Aménophis
fat en âge de connoître fon fort , il
fe propofa la mort ou la vengeance. Arthenis
( c'eft le nom de la Princeffe ) le
confirma dans ces nobles fentimens , &
Menés le mit en état de les fuivre. Aménophis
à la tête d'une armée , fit d'abord
les plus grands progrès, tout retentiffoit du
bruit de fes exploits , & fes droits foûtenus
de fa valeur , lui acqueroient tous les
jeurs de nouveaux Partifans ; mais dans
un dernier combat , mal fecondé de Menés
qui l'avoit joint , il fut vaincu : Menés fat
JANVIER. 1751. 151
fait prifonnier , & le Prince compté parmi
les morts : Arthenis ofa former le projet
de délivrer fon pere , & de venger fon
amant. Elle recueillit les débris de l'armée
, en forma une nouvelle ; mais elle
fut vaincue , & tomba elle même dans les
fers du Vainqueur . Amafis devint amoureux
de fa captive , & ne pouvant formonter
fes mépris , il la mit dans la cruelle alternative
de l'époufer , ou de voir, périr
fon pere , && ravager fon pays : il fallut
donc qu'Arthenis confentît à époufer
le Tyran , c'eft dans le moment où elle
eft prête d'aller à l'Autel que commence
l'action : la Scéne eft à Memphis , dans le
Palais des Rois.
ACTE PREMIER.
Arthenis ouvre la Scéne avec Iphiſe , ſa
confidente , qui lui eft nouvellement attachée
, & qui ne fçait des évenemens que
ce qu'ils ont eu de public .
Iphife.
Eb quoi ! lorfque la paix à Memphis de retour
Pour votre augufte Hymen a marqué ce grand
jour ,
Par nos mains malgré vous , pompeulement pa
rée ,
En victime à l'Autel vous marchez éplorée !
Madame , ah ! que je plains l'état où je vous voi !
G. iiij
1
52 MERCURE DE FRANCE.
On lit dans vos regards & l'horrreur & l'effroi ;
Une pâleur mortelle, obfcurcit tous vos charmes
Le voile de l'Hymen eft trempé de vos larmes.
Arthenis.
Plût au Ciel que ce fut le voile de la mort !
Arthenis exprime vivement toute l'horreur
qu'elle a d'un Hymen qui va l'unir ,
non-feulement à un ufurpateur , mais au
bourreau de fon amant. Elle apprend à
Iphife qu'elle aimoit Aménophis , & que
Menés le lui avoit deftiné pour époux.
Iphife.
Quoi d'un Prince fans Trâne autorifant les
voeux....
Arthenis.
Iphife , il n'appartient qu'à des ames communes
De pefer les mortels au poids de leurs fortunes !
Mes fentimens pour lui n'étoient pas combattus ;
Il n'avoit point de Trône , il avoit des vertus
C'eft au fort irrité qu'il les devoit peut- être.
Il connut le malheur avant de fe connoître.
Rarement on eft grand au faîte des grandeurs ;.
A la Cour de fon pere entouré de flatteurs ,
Et trop fûr de monter au rang de fes Ancêtres
L'orgueil & la molleffe auroient été les maîtres
Mais le fort pour tout bien lui laiffant le danger
D'un Trône à conquerir , & d'un pere à venger
A toutes les vertus on exerça fon ame..
De l'amour de la gloire on y porta la flamme ;
JANVIER. 1751. x53
On endurcit fon corps aux plus rudes travaux,
Du Prince on fit un homme , & de l'homme un
héros.
Cette Scéne qui contient l'expofition ,,
finit par ces vers que dit Arthenis.
O mon pere , pardonne à cette infortunée ;:
Si contrainte à fubir un fatal hymenée ,
Mon coeur gémit du prix que lui coûtent tes jours,
Toi , qui des tiens , cher Prince , as terminé le
cours ,
Toi , qui n'es plus qu'une ombre , & dont la voix
plaintive
Accufe ton amante , à te fuivre tardive ;
Pardonne , Aménophis , fi je trahis ma foi
Mon pere alloit périr , fon falut eft ma llooii ,,
Et l'intérêt facré des droits de la Nature' ,
De tout autre intérêt étouffant le murmure ,,
Je dois malgré mon coeur , vainement combatte ,
Epoufer un Tyran par effort de vertu..
Rameffés arrive ; ce perfonnage quii
croit qu'Aménophis a péri , eft un de fes
plus zélés partifans ; mais un partifan ca
ché , & qui pour le mieux fervir , s'étoitt
en apparence attaché à Sofis , qui eft le fre
re du Tyran ; il n'eft connu d'Arthenis
pout un homme qui avoit été dévoué au
Prince, & il vient lui faire des plaintes refpectueufes
fur fon Hymen avec le Tyran ,,
Gy
que:
154 MERCURE DE FRANCE .
il va même jufqu'à lui offrir de le tuer
Athenis lui répond , que Sofis
fon frere fur Menés.
vengeroit
·Cer Hymen eft affreux ; mais il eft néceffaire ,
Arthenis va traîner dans le fein de l'horreur ,
Se jours empoisonnés d'opprobre & de douleur.
Dans ce moment Nephté paroît. Nephté
eft une femme ambitieufe d'une des plusilluftres
Maifons du Royaume. Amafis
l'avoit aimée , & lui avoit promis font
Trône & fa main : défefperée de fe voir
abandonnée pour Arthenis , elle avoit ofé
s'emporter contre elle à des difcours peurefpectueux
, & elle vient par ordre d'Amafis
lui faire des fatisfactions . Arthenis
interrompt fes excufes , lui parle avec dignité
, mais fans hauteur , & fort , en difant
, qu'elle voudroit au prix de tout fon
fang , la voir au Trône qu'elle va occuper.
Nephté charge Rameffés de dire à Sofis,
qu'elle attend impatiemment fa vûe . Elle
refte fur la Scéne avec Palmis , qui a élevé
fon enfance , elle laiffe éclater toute la rage ,
& le defein arrêté de faire périr Amafis
dans le jour même..
Ce jour a vú ma honte , il verra ma vengeance ,
Sofis , frere & héritier d'Amafis , doit
JANVIER . 1751 155
partager le Trône avec elle ; elle a feint d'e
l'aimer ; mais elle n'aime en effet que ·le
Trône.
Mon ame toute entiere eft à l'ambition ;
Un coeur peut- il avoir plus d'une paffion !
Palmis veut lui donner de l'horreur du
crime qu'elle eft prête de commettre ;
Nephté lui répond.
Quand par un crime heureux un fceptre eft
acheté ,
S'en abfoudre foi même , eft un droit qu'il adjuge;
Il n'eft plus de forfait , quand il n'eft plus de juge.
Palmis.
Ce fceptre , dont l'éclat brille tant à vos yeux ,
Excitera bientôt quelqu'autre ambitieux.
Quiconque fur le Tiône envîra votre place ,
Aura les mêmes droits , s'il a la mème audace ;
Cette crainte fans cefle obfedant votre coeur,
Sur le Trône avec vous portera la terreur.
Nephié.
Non , il eft peu , croi- moi , de ces aines hardies ;-
Qui dans un grand deffein comptent pour rien
leurs vies ,
Et fcachent joindre encor aucourage d'ofer ,
L'esprit de tout prévoit & de tout difpofer ,
De qui l'activité par l'obftacle redouble ,
Qu'aucun des coups du fort ne furprenne & ne
trouble ,,
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
De ces grands coeurs enfin , nés pour donner la loi ;
Que n'émeut la pitié , le remords , ni l'effroi .
Sofis arrive ; Nephté lui apprend que
tout eft prêt, le lieu, l'affaffin , le moment ;
mais que celui , dont le bras fe prête à fa
vengeance , ignore qu'elle foit d'intelligence
avec Sofis : qu'en cas de mauvais fuccès
, Sofis n'étant pas foupçonné , fera libre
d'agir , & qu'enfin , fi elle périt , elle aura:
du moins pour un grand coeur .
Le plaisr confolant de laiffer un vengeur..
Sofis , feul.
Flattons d'un vain efpoir la fureur qui l'inſpire ;;
Nephté n'eft pas l'objet pour qui mon coeur fou
pire ,
Rameffes , arrivant:
Seigneur , l'Autel eft prêt , & le Roi vous attend .
Sofis.
Buille Arthenis & lui n'être unis qu'un inſtant !
ACTE SECON DA.
Aménophis
Hogitif à ma Cour ! Etranger dans Memphis !:
Palais de mes ayeux , oui , c'eft Aménophis ;.
C'est cet.iafortuné qu'au Trône tu vis naître.
Te terevois , hélas ! mais ce n'eft plus en maître ¿
Ties murs ont vu fondér par le meurtre & l'effroi
Ne. Tudne. du Tyran fur la tombe du Roi .
JANVIER. 1751. 157
Dans ce moment , il entend les éclats.
tumultueux d'une fête , & fent redoubler
fa fureur & fon indignation .
Quoi ! tandis que de chants ces voûtes retentiffenr,.
O mon pere , j'entends tes mânes qui gemiffent !
Il menace Amafis , & implore les Dieux..
Ta les braves , Tyran ; tremble , je vis encore
Je vis , & fur mes pas pour punir res forfaits ,
La vengeance & la mort fondent dans ce Palais..
Rameffés paroît le Prince qui connoît
fa fidélité , fe découvre à lui ; Rameflés ex--
prime avec les plus vifs tranfports fa joie ,.
fon zéle , fa furprife ; il demande au Prince
, par quel miracle les Dieux l'ont con
fervé..
Aménophis:
Sur un monceau de morts , immolés de ma main ,.
Dans des ruiffeaux de fang couché fur la pouffiere,,
Je touchois , Rameffés , à mon heure derniere .
Eh ! plût aux Dieux puiffans, feuls arbitres du fort
Qui tiennent dans leurs mains la victoire & las
mort ,
Qu'en ce combat fanglant , à tous les miens fu
nefte ,
Ils euffent de mes jours éteint le foible reſte !
Dieux cruels , dont le bras daigna me fecourir ,
Mous ne m'avez laiflé ni vaincre , ni mourir,
15S MERCURE DE FRANCE.
Rameffés.
En cette extrêmité , quelle heureuſe aſſiſtance ?
Aménophis.
La nuit faifoit regner l'horreur & le filence ;
Ces champs hideux, couverts de morts & de mourans
,
Ne retentiffoient plus du bruit des combattans ,
Et l'Aftre de la nuit brillant dans les ténébres ,
Prêtoit un jour affreux à tant d'objets funébres.
Un fidéle ferviteur du Prince vint fur
le champ de bataille , le démêla parmi les
morts , & lui ayant trouvé un refte de chaleur
, le porta dans un sûr azile.
La de fang épuifé , de bleffures couvert ,
La mort pendant fix mois tint fon fépulcre ouvert.
Mais enfin l'amour & la vengeance, plus
puiffans que l'Art , ont ranimé fes forces ;
guidé par tous les deux , il vole fecourir
Arthenis & Menés ; il connoît le danger
de fon projet , il en voit toute la témérité.
Mais l'excès du malheur admet peu la prudence.
Surpris de voir Rameffés interdit , il lui
en demande la caufe. Rameffés eft forcé
de lui apprendre , qu'Arthenis vient de
s'unir au Tyran.
JANVIER.
1755. rsig
Aménophis
Qe dis- tu ? Quelle horreur !
Rameffes.
Cet Hymen néceffaire
Eft le prix de la paix , & des jours de fon pere,
Aménophis. 1
Prix honteux ! Paix infame , & dont l'indigne loi
D'un vil ufurpateur fait l'allié d'un Roi !
Voilà donc quelle étoit cette fête exécrable ;
Soutiens- moi... je fuccombe à ce coup effroya--
ble ,
Qu'à la face des Dieux par un voeu folemnel ,
Elle ait couvert fon front d'un opprobre éternel ;
Arthenis ! O vertu ! n'es- tu qu'une ombre vaine ?-
Une jufte fureur me faifit & m'entraîne ;
J'ai vêcu , c'en eft fait , allons..
Rameffes.
Arménophis.
Où courez-vous y
Dans les bras d'Arthenis immoler cet époux !
Rameffés
Ah ! quittez un deffein à vos jours fi funefte !
Aménophis.
Tu me verrois trancher ces jours que je détefte ;
Mais qui n'eft pas vengé , n'a pas droit de mourir.
Tyran , c'eft par ta mort que je vais l'acqueris,
160 MERCURE DE FRANCE
Ab , Seigneur !
Ramellés.
Aménophis.
Quoi ! fouillé da meurtre de fes maîtres ,
Ce monftre affis en paix au rang de mes ancêtres ,
Dans les bras d'Arthenis couleroit d'heureux jours!
Et moi , comme un profcrit , errant de Coursen
Cours ,
J'irois , trifte rébut d'ane pitié fterile ,
Chez les Rois , mes égaux , mandier un azile !!
Daignez m'entendre.
Rameffes.
Aménophis , fans écouter.
Non , mon coeur défefperé ,,
A ce feul coup du fort n'étoit pas préparé !
Ah , cruelle Arthenis ! tu fçais que de mes Peres ,,
J'ai vu paffer le fceptre en des mains meurtrieres ,
Er que ce coup n'a point ébranlé ma vertu ; -
Il me reftoit ton coeur , je n'avois rien perdu.
Après bien des agitations , Aménophis
fe réfout à voir Arthenis pour la derniere
fois ; il charge Rameffés de l'y déterminer..
Rameffés doute qu'Arthenis y conſente ;
mais il imagine un moyen de fatisfaire les
Prince , il l'engage à fe retirer , & lui pro
met d'aller inceffamment le rejoindre..
Arthenis arrive alors fur la Scéne ; elle
JANVIER. 1751. 365
paroît abîmée dans la douleur ; mais enfit
Menés eft parti auffi-tôt après la cérémonie
; elle a reçu fes adieux : je n'ai plus ,
dit- elle , à trembler pour les jours de mon
pere.
Ombre de mon amant , je vais te fatisfaire ;
Non , je n'entrerai point au lit de ton boureau
Libre enfin de choisir , je choisis le tombeau.
Rameffés fe préfente à elle , & lui dit
qu'un malheureux demande à l'entretenir..
Arthenis.
Quel eft-il ! Hélas , il peut venir !
Inftruite par mes maux à fentir leurs miféres ,
Tous les infortunés font devenus mes freres.
Rameffés lui dit , que c'eft un homme
qui a reçu les derniers foupirs du Prince..
Arthenis brûle de le voir ; mais dans le
moment qu'elle charge Rameffés de l'amener
, Iphife , toute effrayée , vient lui an
noncer qu'on vient d'affaffiner le Roi..
Arthenis.
'Amafis ! Ah , fidelle à des noeuds que j'abhorre
Courons le fecourir , s'il en eft tems encore.
Elle fort.
Sofis qui paroît , confirme à Rameffés:
la nouvelle de la mort d'Amafis ; mais il
162 MERCURE DE FRANCE.
prétend , dit-il , jouir feul du fruit de ce
grand crime . Il a fait arrêter l'affaffin après
le coup. Par les Loix de l'Etat , la veuve
du Roi mort , affiftée des Prêtres d'Ifis ,
doit juger le coupable. Sofis , qui aime
Arthenis , & qui connoît fa vertu , a grand
intérêt d'écarter de lui les foupçons : il en
a un moyen sûr ; l'affaffin croit n'avoir prêté
fa main qu'à Nephté ; Sofis le fera paroître
devant Arthenis , & fitôt qu'il aura
déclaré Nephté , Sofis aura foin de faire
périr fon fecret avec elle ; mais il craint
que Mephté , frere de Nephté , à qui la
Garde du Palais obéit , ne faffe quelques
mouvemens ; il charge Rameffés de tout
préparer fans bruit , pour l'arrêter ou le
faire périr , s'il étoit néceffaire ; il lui promet
pour récompenfe la place de Mephté.
Rameffés , refté feul , exprime vivement
dans un court monologue fon zéle pour
Aménophis. It fort pour le rejoindre , &
prendre avec lui les mefures convenables
à la circonftance .
ACTE III.
Arthenis ouvre la Scéne avec Iphife ;
elle plaint Amafis , mais elle ne peut s'empê
cher de reconnoître la conduite des Dieux
dans le crime d'un traître,
JANVIER. 175 1. 163
Dès long-tems à leur Trône affûrant un Tyran ,
Le fang des Rois crioit & demandoit fon fang
Mais en quel tems, Grands Dieux , votre juſtice
lance
L'inévitable trait qu'a forgé la vengeance !
Aménophis n'eft plus !
Elle s'étonne de ne point voir paroître
le dépofitaire des derniers foupirs du Prince
; Iphife lui dit , que cet homme a difparu
; Sofis arrive , & annonce à Arthenis ,
qu'il va faire amener devant elle le meurtrier
d'Amafis , mais qu'il ne le verra
qu'après qu'elle l'aura interrogé . Il dit
qu'il foupçonne Nephté d'avoir armé la
main de ce malheureux. Sofis plaint le
fort d'Amafis ; il périt au mo nent qu'il
venoit d'être à Arthenis ; Sofis prend de
là occafion de lui déclarer fon amour , en
lui difant néanmoins , que cet aven demande
un autre tems , & qu'il ne doit fonger
qu'à pleurer , & qu'à venger fon frere;
il finit par dire à Arthenis :
Mais je vois dans vos yeux le trouble & la colére..
Arthenis lui répond :
Voyez-y le mépris ; c'eſt lui qui m'a fait taire.
Elle demeure ontrée de l'infolence de
Sofis ; elle s'affûüre de vivre encore .
Il n'eft plus de devoir qui l'enchaîne à la vie ..
64 MERCURE DE FRANCE.
Son amant n'eft plus , pourquoi tardes
t'elle à le rejoindre ? Dans ce moment , on
amene celui qui a été arrêté comme meur.
rrier d'Amafis. C'eft Aménophis. Arthenis
, qui ne fonge plus qu'à mourir , lui die
fans le regarder.
Qu'un autre foit ton juge , & puniffe peut-être
Le généreux forfait d'avoir vangé ton maître ;
Mais Arthénis ne veut t'entendre ni te voir.
Alors pleine de l'idée d'Aménophis qui
eft préfent , mais qu'elle croit chez les
morts , & qu'elle brûle d'y rejoindre , elle
lui adreffe ces paroles.
Objet évanoui d'une éternelle ardeur ,
Ostoi, qui ne vis plus ; hélas ! que dans mon coeur
Jufqu'ici condamnée au fupplice de vivre ,
Ton Arthénis n'a pu te venger ni te fuivre.
Aménophis à part.
De quel trouble mon coeur fe fent-il agité
Approchons.
Arthénise
Mais je touche au moment ſouhaité ,
Qui me va pour jamais rejoindre à ce que j'aime s
'Ah ! fi nous conſervons au ſein de la mort même
Ce céleste rayon dont l'homnie eft animé ,
Si tout entier , hélas ! dans ta tombe enfermé ,
Tu n'es pas une cendre infenfible & légere ,
Și la mort-nous rejoint , ô que la mort m'eft chere!
JANVIE R. 1751. 169
Månes infortunés , mânes que j'ai trahis ,
Que mon malheureux fang appaiſe enfin vos cris
Elle veut fe frapper.
'Aménophis faiſant fauter le poignard,
Ciel ! que faites -vous ?
Arthénis.
Quelle pitié cruelle
Elle le reconnoît.
S'oppole ? .. Aménophis !
Aménophis.
Amante trop fidelle ;
Vous voulez le rejoindre ; il eft à vos genoux,
Arthénis.
Ah ! Prince ... je me meurs ... cher amant , ef =
ce yous ?
Aménophis,
Oui ....
Arthénis.
Je ne puis parler... mon ame trop émue : . ;
Tu vis je te revois ... ô chere & douce vûe ! ...
Les Dieux ont pris pitié des maux que j'ai ſoufferts,
Que dis- je ? En cet état , chargé d'indignes fers
Inéxorables Dieux , eft- ce là me le rendre ?
O malheureux objet de l'amour le plus tendre ,
De quel mêlange affreux le célefte courroux
Empoifonne un inftant qui m'eût ét : fi doux.
Quoi ! eher Prince , le fort veut que je te revoye ;
Tu vis ! Archénis pleure & ce n'eft pas de joye!
# 66 MERCURE DE FRANCE.
Aménophis.
Eh ! pourquoi meplains-tu ? N'ai-je pas vû ta mäin
Prête pour me rejoindre à déchirer ton fein ;
Ah! dans ce moment-ci ta conftance & tes charmes,
C'est tout ce que je vois ; je fens couler mes larmes.
Arthénis.
Infortuné ! l'amour te cache en cet inftant
Et l'horreur de tes fers & le fort qui t'attend.
C'est tout ce qu'à mes yeux ce même amour préfente.
Je te vois ( quelle image, ô Ciel , pour une amante)
Sous le fer des boureaux fanglant & déchiré ;
A cet affreux deftin c'eſt moi qui t'ai livré ;
Malheureuſe , c'est moi qui pour comble de peine,
Ai pouffé mon amant à ſa
perte certaine
C'estmon fatal Hymen .....
Aménophis lui apprend que ce n'eft
point lui qui a tué Amafis ; qu'il en avoit
formé le deffein ; mais qu'un autre l'a prévenu
& a ravi fa vengeance.
J'attendois Rameffés , & craignois d'être vû ,
Lorfque dans ce détour éclairé d'un jour fombre,
J'ai cru voir un poignard étinceler dans l'ombre;
Les airs d'un cri perçant ont foudain retenti .
J'ai couru vers l'endroit d'où le bruit eft parti..
Un malheureux atteint d'une main meurtriere ,
A fait en chancelant quelques pas en arriere ;
Il tombe , je m'approche & mes yeux fatisfaits ,
JANVIER. 1751. 167
Du perfide Amafis ont reconnu les traits ;
Son ame pouffe alors un foupir qui l'entraîne ;
Soudain la Garde accourt, me faifit & m'enchaîne.
Arthénis.
Ettu t'es vú foumis à cette indignité
1
t
Mais comment arracher le Prince au fort
affreux qui le menace ; fans crédit , fans
appui , étrangere à Memphis , Arthénis ne
peut rien ; Sofis prétextera la vengeance
d'un frere ; Aménophis lui répond que fi
pour colorer fa perte , Sous ofe faire affembler
les Prêtres d'Ifis , elle fera à leur tête.
Arthénis.
Ah! n'efpere rien d'eux.
Aménophis.
Eh bien ! s'il faut périr , mon courage me refte ;
Je ne plains que ton fort.
Mais , lui dit Arthénis , Sofis ignore
jufqu'à préfent que c'eft Aménophis
qu'il tient en fon pouvoir ; le Prince répond
qu'il fera reconnu de Sofis au moment
qu'il paroîtra devant lui ; dans le
moment Sofis arrive.
Sofis.
A-t'il dit quelle main s'arma contre fon Roi ,
Madame , & fçavez -vous ?
Ille reconnoît..
168 MERCURE DE FRANCE .
Ton Maitre ?
Mais qu'est- ce que je voi
Aménophis.
Sofis.
Ma furpriſe eft extrême ;
Aménophis vivant !
Aménophis
Oui , c'est ton Roi lui même ;
Que comme un vil mortel entouré de forfaits
Tu vois chargé de fers en fon propre Palais , '
Er qui fouffre pourtant d'une ame moins émue
L'opprobre de fes fers , que l'horreur de ta vue.
Sefis.
Vous pouvez tout permettre à votre défeſpoir ;
Prince; l'outrage ceffe où manque le pouvoir.
Sofis lui reproche le meurtre d'Amafis
Arthenis dit que ce n'eft point lui qui
en eft l'auteur ; mais Aménophis l'interrompt
& demande à Sofis de quel droit ,
teint du fang de fes Rois , noirci d'un
parricide il pourroit reprocher à fon
Maître un meurtre qui les auroit vengés,
Sofis
Mon pouvoir eft mon droit ; ma foiblefle cft ton
crime.
Quand le fort a jugé , ce n'eſt plus qu'aux vaincus
Que les noms de perfide & de tiran font dus.
Il
JANVIER. 1751. 169
Il ordonne qu'on emmene le Prince ,
qui fort en lui diſant :
Monftre , exerce fur moi toute ta barbarie ;
Tu me feras périr fans me faire trembler.
Arthenis à part.
Sortons ; j'éclaterois ; il faut diffimuler.
> &
Sofis refté feul , marque l'étonnement
où il eft que le Prince foit vivant
que ce foit lui dont Nephte ait fait choix ;
mais Rameffès qui arrive & qui vient de
voir paffer ce Prince chargé de fers , lui
apprend que ce n'eft point lui qui eft
l'affaffin ; que Nephté a fait donner la
mort au meurtrier véritable ; qu'elle ne
fçait que penfer de celui qu'on fait paroître
, & qu'elle'attend impatiemment un
éclairciffement de Sofis .
eſt
Sofis fe réjouit de l'heureux hazard
qui a mis le Prince entre fes mains ; il
ne tardera pas à le faire périr ; mais il eft
encore en balance fur les moyens ; il va
cependant calmer la défiance de Nephté ,
endormir fes foupçons par un frivole efpoir
; mais il fçait de quelle façon il doit
s'acquitter envers elle ; elle ne fera pas
long tems à redouter .
Rameffès pénétré de douleur de la pri
fon d'Aménophis , craint que les amis du
H
170 MERCURE DE FRANCE .
Prince qu'il a vûs & raffemblés,n'en foient
refroidis : il va néanmoins tout tenter ;
il fauvera le Prince ou périra lui- même,
ACTE IV .
Sofis & Nephté paroiffent ; Nephté lai
demande pourquoi le Prince vit encore ,
& lui dit qu'il eft à craindre que le peuple
ne fe fouleve en fa faveur.
Le Peuple qui gémit fous le poids du pouvoir ,
Saifit avidement le plus frivole efpoir .
La nouveauté lui plaît ; malheureux & volage ,
Il croit changer de fort en changeant d'esclavage
Sofis lui répond qu'il importe à fes
droits que le Prince foit jugé , & que
les Prêtres d'Ifis en le condamnant , légitiment
le régne d'Amafis & le fien
que de plus il détournera ſur eux la haine
de cette mort.
Je n'en impoſerai fans doute qu'au vulgaire ;
Mais c'eft à lui fur tout qu'il importe de plaire.
D'une vaine apparence il le faut éblouir ,
Et l'art de le tromper eft l'art de le régir.
Arthenis , il eft vrai , fera à la tête des
Juges ; mais elle ne peut rien ; fi elle ofoit
fe déclarer pour le Prince , on la croiroit
complice , & Sofis en a déja fait femer
JANVIER. 1751. 171
le bruit. Nephté fort avec l'affûrance que
Sofis lui donne de partager le lendemain
fon trône avec elle.
Sofisfeul.
▼a ; je fçaurai bien-tôt dégager cette foi ;
Tu pourras chez les morts t'aller plaindre de moi.
Arthenis vient , & Sofis lui fait part
des bruits qu'il a répandus , & aufquels
il dit qu'il n'ajoute aucune foi. Arthenis
lui répond avec hauteur : Sofis fort
en lui difant , que les Prêtres vont s'affembler
; que la perte d'Aménophis eft
certaine , & qu'en montrant pour lui une
vaine pitié , elle ne feroit que confirmer
l'erreur du public.
Le Grand -Prêtre d'Ifis entre avec les
Collégues , ils fe placent fur des fiéges à
la gauche d'Arthenis qui eft dans un Fauteuil.
Un Officier amene le Prince & lui
dit , voilà vos Juges.
Amenophis.
Des Juges ! Tant qu'il vit , en eft- il pour un Roi ?
Que du droit des Tyrans Sofis ufe envers moi ,
Et que digne héritier de fon barbare frere ,
Sa parricide main joigne le fils au pere .
Que du fang de fes Rois il fouille encor ces
lieux :
Mais je ne reconnois pour Juges que les Dieux,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.;
Vous , fi vous êtes tels que vous le devez être ,
Tombez , Prêtres d'Ifis , aux pieds de votre Maîtrež
Le Grand- Prêtre lui répond qu'ils ne
reconnoiffent pour Roi que Sofis . Eh
qui lui a tranfmis le droit de mes Ayeux ,
dit le Prince ?
Le Grand Prêtre.
Le Peuple qui jadis a choiſi vos ancêtres :
L'intérêt de l'Etat demandoit d'autres Maîtres ;
Nous en avons changé.
Amenophis.
L'audace & l'attentat
Ont toujours prétexté l'interêt de l'Etat ;
Et vous autorifez ces maximes finiftres ,
Dieux juftes ! Dieux vengeurs , ce ſont là vos Mig
niftres ! 毋
Méprifables objets du refpect des mortels ,
Pontifes , qui d'Ifis profanez les Autels ,
Vos coeurs par l'intérêt inftruits en l'art de feindre,
Méprifent-ils les Dieux , que vous nous faites.
craindre ?
Le Grand - Prêtre répond que punir les
affaffins , c'eft honorer Ifis , & que fans
chercher de vains détours il ait à répondre
à fes Juges ; le Prince dit qu'il n'en
reconnoît point , & qu'il ne répondra
point.
Sous un nom réveré vils organes d'un traitre ,
JANVIER. 1751. 173
Vous pouvez à la mort envoier votre Maître .
J'ai trop long-tems moi -même oublié qui je fuis ;
Et c'eft à mon filence à marquer mon mépris.
Ilfort.
Le Prince étant forti , Arthenis dit aux
Prêtres qu'elle fçait les bruits qu'on a
femés contr'elle ; mais qu'elle ne prend
que l'équité pour Loi.
Dût ma gloire en fouffrir , c'eft la vertu fuprême
D'immoler au devoir jufqu'à la gloire même ,
Et de compter pour rien des bruits injurieux ,
Lorsqu'on a pour garants & fon coeur & les Dieux.
Elle eût voulu fauver les jours d'Amafis
, aux dépens des fiens , elle plaint fon
fort & voudroit le venger , mais il fut un
ufurpateur ; Aménophis eft le Roi véritable
, & c'eft un crime inoui à des fujers
de prétendre juger leur Maître.
Mais il eft dans les fers d'un Tyran redoutable :
La vertu malheureuse en eft plus refpectable .
Faites votre devoir ; laiffez le reste aux Dieux.
Songez que dans les fers de ce monftre odieux
Ce Prince fans appui n'eft pas moins votre Maitre ;
Qu'il en fera plus beau d'ofer l'y reconnoître ;
Et que les Dieux enfin que vous repréfentez ,
Pour l'être dignement veulent être imités.
Elle ajoute qu'Aménophis eût été fans
Hiij
174 MERCURE DEFRANCE.
doute en droit de punir un fujer parricide
; mais que ce n'eft point lui qui a tué
Amafis , & que tel eft l'auteur du crime
qui peut-être ofe encore s'en dire le vengeur.
"
Le Prince eft condamné par les Prêtres
d'lis ; on le fait rentrer , & Arthenis après
un moment d'effort & de filence , lui pro
nonce le jugement.
L'injuftice triomphe ; un Arrêt parricide
Abandonne vosjours aux fureurs d'un perfide,
Ces monftres font armés du glaive de la Loi ;
Ils ofent s'en fervir pour égorger leur Roi.
Vous êtes condamné. Prince , votre grande ame
Entend fans fe troubler ce Jugement infame ,
Et je fçaurai moi - même en ce moment affreux
Ne rien faire éclater d'indigne de tous deux.
Aux Prêtres qui fortent.
Oui...Laiffez- nous ... Mes pleurs inondent mon
viſage.
J'ai fenti qu'ils alloient démentir mon courage.
J'ai dû leur épargner des témoins odieux ;
Mais je puis fans rougir être foible à tes yeux.
Amenophis.
Verfe tes pleurs au fein d'un amant qui t'adore
Et n'a plus qu'un moment à te le dire encore.
C'eft à les effuyer que je veux occuper
Les rapides inftans qui nous vont échapper .
JANVIER. 1751. 175
Ah ! Prince !
Arthenis .
Amenophis.
Pénétré de ta douleur extrême ;
Oma chere Arthenis je m'attendris moi-même
Tandis que ton amant cherche à te confoler ,
que fa conftance et prête à s'ébranler.
Ah ! Quoiqu'à ta pitié mon coeur trouve des char
11 fent
mes ,
Je deviendrois trop foible à voir couler tes lar
mes.
Des pleurs , même des pleurs , échappent de mes
yeux.
C'en eft trop .. J'en rougis ... Terminons nos
adieux .
Arthen is.
Va ,des pleurs d'un Heros l'humanité s'honore ;
Un grand homme fenfible en eft plus grand en
core .
Amenophis.
D'un barbare aifément je brave les rigueurs ;
Mais ma chere Arthenis tu m'aimes , & je meurs
Arthenis vivement.
Je t'aime , & nous mourons.
Amenophis.
Vis .... Mais je vois ce traitre
Je fens ma fermeté toute entiere renaître
Es toi , cache fur tout tes larmes à Sofis.
>
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Arthenis lui répond qu'elle ne s'abbaiſfera
point aux pieds de ce barbare ..
Je ne fçais plus pleurer , mais je fçaurai mourir .
Sofis , qui a entendu ces dernieres paroles,
s'avance , & offre à Arthenis la vie
d'Aménophis , mais à une condition , c'eſt
d'époufer Sofis ; le Prince fe tourne vers
Arthenis , lui dit de répondre , & qu'il
ne craint pas de la voir héfiter .
Arthenis .
Non , je ne ferai point à tous deux cet outrage.
Elle ajoute que l'Hymen l'avoit unie
au fort d'un Tyran ; mais que ce qui pour
fauver fon pere & fa patrie , étoit grandeur
d'ame & générofité , deviendroit
maintenant foibleffe & lâcheté.
Au Tyran.
Mourons , & toi , tandis que la vengeance apprête
Le glaive menaçant fufpendu fur ta tête ,
Vis pour fentir en toi , pour lire dans ton coeur ,
Ce que tu dois caufer de mépris & d'horreur .
Le Tyran ordonne qu'on remene. le
Prince , & qu'on prépare tout pour fa
mort.
Amenophis.
Adieu , Madame :
JANVIER . 1751. 177
Arthenis.
Va ,ce n'eft pas pour long-tems..
Je te fuivrai bien - tôt , & malgré ce barbare ,
La mort nous rejoindra , fi la mort nous sépare..
ACTE V.
Rameffès qui voit le Prince prêt à périr,
déclare à Nephté les deffeins de Sofis contre
elle ; que pour les prévenir & fe venger
, il ne lui refte que d'engager Mephré
à ouvrir la prifon du Prince ; qu'un
gros d'amis qu'il a raffemblés , n'attend
que ce moment pour agir ; que pour la
fauver elle - même , il n'eft point d'autre
voye , & que
Lorfque tout eft à craindre, il refte à tout ofer.
Nephté dit à Rameffès qu'il lui eft fuf
pect ; elle doute quelque tems de fon rapport
; Rameffés leve fes doutes & ajoute .
Je fçai que feule admife à l'honneur de la table ,.
El vient de vous offrir la coupe refpectable ,
De la foi de nos Rois gage augufte & facré ;;
Mais fur ce gage envain le perfide a juré:
Contre vous ou le fer ou le poifon s'apprêter
De votre Hymen demain il ordonne la Fête ;
Mais le coup aujourd'hui doit vous être porté
Si , cependant encor il ne l'a pas été,
Ervous avez déja payé bien cher peut- être
H W
178 MERCURE DE FRANCE.
Le dangéreux honneur que vous a fait le traitre.
Nephté eft faifie de crainte & d'horreur ;
elle délibére fur le parti qu'elle doit pren
dre.
Rameffès.
Songez que les momens font chers ;
Qu'à trop délibérer l'inftant d'agir échappe ,
Et qu'aux coups imprévus dont le deftin nous frap
pe ,
Un coeur , que rien n'abbat , met à les détournes
Le tems qu'un foible coeur perd à s'en étonner.
>
Nephté fort furieufe & va chercher Meph
té. La Reine paroit , & demande à Rameffés
ce qu'il a fait il lui répond
que le tems eft précieux ; qu'il ne peut
Pinftruire ; mais qu'il vient de hazarder
un moyen dangereux , & que fa derniere
reffource eft de tuer Sofis & de périr luimême
; dans ce moment un Officier vient
dire à Rameffés que le Roi le demande.
Rameffés craint d'être découvert ; mais il
s'arme d'audace , & fuit l'Officier. Arthenis
reftée feule eft dans la plus grande
agitation ; on la retient prifonniere dans
le Palais , & elle ignore le fort d'Aménophis
; mais elle eft réfoluë de le fuivre ; un
poignard qu'elle a fçu fe procurer , la mer
en état de difpofer d'elle-même : Elle croit
JANVIER. 175 1. 179
voir fon amant expirant & tournant encore
vers elle fes derniers regards.
Ab j'ai pu le fauver .... Je le devois peut -être ;
A l'Hymen de Sofis il falloit confentir.
Qui moi ! j'écouterois un honteux repentir ?
Non , je le défavoue , & la douleur m'égare ;
De fa mort cependant l'appareil fe prépare.
Il va périr ... Eh bien ne le fuivrai- je pas !
Nous aurons même fort fans doute , mais helas !
Un coeur eût-il pouffé la conftance à l'extrême ,
Infenfible pour foi , l'eft-on pour ce qu'on aime ?
Peut-on voir fans frémir le moment abhorré
De la deftruction d'un objet adoré ?
Iphife arrive , & lui dit que tout efpor
n'eft pas perdu ; que le Peuple eft prêt à
fe foulever , & que tout retentit déja du
cri de la menace . Arthenis répond qu'elle
n'eſpére plus rien .
D'Aménophis helas la perte eft affûrée ;
Et ce Peuple fans Chef qu'anime un vain tranf
port ,
Le laiffera périr en déplorant fon fort.
Elle voit paroître Sofis, & apprend qu'il
vient d'ordonner qu'on immolât le Prince
en fa prifon . Dans ce moment , Nepthé
paroît foutenue de Palmis ; elle a été empoifonnée
par Sofis dans la coupe facrée;
H vj
1So MERCURE DE FRANCE.
elle révéle tous fes crimes & ceux de Sofis,
fait des imprécations contre lui ; fon plus
grand tourment eft de mourir fans vengeance
; mais Sofis la prévenue en étoignant
Mephté fur un vain prétexte , &
chargeant un autre de la garde du Prince ;
Tremble encore , dit- elle à Sofis , le Peuple
eſt ſoulevé , va , dit Soſis , je ne crainsrien.
·
Et dans ce moment même une fidelle main ,
Ramelés , plonge au Prince un poignard dans le
fein.
Au nom de Rameffès , Nephté fe ranime
, & Arthenis conçoit quelque efpoir
; on entend alors un grand bruit.
Sofis tire un poignard , & dit que fi le-
Prince vit encore , il va hâter le coup ,
& faire un prefent de fa tête aux matins ;
mais à peine a- t - il fait un pas , qu'il voic
au fond du Théâtre le Prince fuivi de
Rameffés & d'un gros d'amis.
Nephté.
Fapperçois mon vengeur ; traitre je meurs-contente.
On l'emporte.
Sofis.
Rameffés & le Prince ! O trahifon ! O fort
Mais dans mes mains du moins j'ai le prix de ma
more.
JANVIER . 175. 1&1
Illeve le poignardfur Arthenis.
Arrête , Aménophis ,
Aménophis..
Barbare.
Sofis.
Je vais l'être ;
Et puifque de les jours le fort me laifle maître ,
Tout trahi que je fuis , c'eft à toi de trembler.
Amenophis.
Que dis- tu, malheureux ? tu pourrois immoler ! ..
Sofis.
Je fçais qu'il faut mourir ; mais ma victime eft
prête ;
Tout fon fang va couler : régne à ce prix.
Amenophis.
Arrête
En ce moment , Grands Dieux ! qui me fecourera
Arthenisfrappant Sofis.
Moi ;
Mon bras m'a bien fervi, approchez , fors d'effroi ,
L'amour le conduifoit & nous rend l'un à l'autre ;
Cher Prince.
Aménophis. encore tout tremblant , fe
jette aux pieds de la Princeffe ; & la
Tragédie finir par ces Vers que dit Arthenis.
AuxPeuples avant tout allons montrer un Maître,
182 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi par le malheur rendu digne de l'être.
Qui joint aux droits du fang un droit encor plus
faint
,
Faffe chérir un pere où le Tyran fut craint.
Que le bonheur public à mon bonheur réponde
Et que j'adore en toi le bienfaiteur du monde.
Les Comédiens Italiens ont donné le
10 Décembre l'Ecole des Prudes , Comédie
nouvelle en trois Actes , en Profe. Cette
Piéce n'a été jouée que trois fois ; l'efprit
des détails n'a pas pu fauver le vice
du fonds.
CONCERT SPIRITUEL.
Le Mardi 8 Décembre , jour de la Conception
, il y eut Concert Spirituel dans
la Salle du Château des Thuilleries ; i
commença par une Sonate du cinquiéme
oeuvre de Corelly , mife en grand concert
par Geminiani.
On exécuta enfuite Cantate Domino
p . 95. motet à grand Choeur de M.
Martin on y trouva un très-beau deffein
, des choeurs frappés au coin du
grand Maître , des traits de chant neufs
des fymphonies agréables , & deux beaux
récits , un de deffus , l'autre de baffe taille.
M. Malines fut fort applaudi dans le
dernier.
JANVIER.
1751. 185
A la fuite de ce Motet , on donna une
grande fymphonie de M. Guillemain Ordinaire
de la Mufique du Roi , déja connuë
, & que le public entend toujours avec
un nouveau plaifir.
M. Gelin , bafle-taille nouvelle , chanta
après Venite exultemus , petit motet. Ik
confirma les grandes efpérances qu'on a
conçues de fon talent ; les progrès rapides
qu'on lui voit faire , annoncent for
travail ; il le doit au public qui l'encou
rage , & à lui-même qui peut un jour en
faire les plaifirs .
Des Duo de Hautbois coupérent le
chant ; ils furent exécutés par Meſſieurs
Salentin & Bureau , tous deux jeunes ,
ayant un jeu leger , délicat & précis. Cet
Inftrument fi agréable , & qui paroiffoit
négligé , va revivre . Dans ce fiécle heureux
tous les talens agréables femblent
fe preffer d'éclore ou de renaître.
Mademoiſelle Fel , dont une maladie
fort longue avoit privé le public & les
Amateurs , parut dans ce Concert, & excita
cette joye vive , ces applaudiffemens
rapides & redoublés , ces mouvemens
de fatisfaction & de plaifir , plus flateurs
pour les grands talens , que les récompenfes
& la fortune.
Elle avoit déja chanté un récit très184
MERCURE DE FRANCE.
brillant dans le motet de M. Martin ;
elle exécuta Laudate pueri , motet Italien
avec une legereté , une onction , & une
délicateffe qui lui font propres. Le public
fut ravi ; mais les Connoiffeurs furent
furpris de tout ce qu'elle mit du
fien dans le morceau de Muſique , charmant
par lui- même . Il y a furtout un
Cantate qu'elle enrichit de tout ce que
l'Art peut imaginer de plus féduifant &
de plus agréable.
Après ce motet , M. Gaviniès joua une
Sonate affez bien , pour donner encore
un nouveau plaifir , & le Concert finit
par le Cæli enarrant , de M. Mondonvills
où Mademoiſelle Fel qui chanta encore
, perpétua le charme de ce fpectacle
, & la fatisfaction extrême qu'avoit
caufée au public, la variété des morceaux ,
la précision de l'exécution , & les diffe
rens talens des Concertans ..
On ofe le dire ; fi Meffieurs Royer &
Capran fuivent dans tous leurs Concerts
le plan fur lequel ils ont fait les arrangemens
de celui - ci , leur falle , qui ne des
emplira point , leur annoncerà leur fuccès
, & le contentement du public. & des .
Amateurs.
JANVIER. 1751. 181
CONCERTS A LA COUR.
Mois de Novembre.
LE
E Lundi 23 , le Samedi 27 Novembre,
& le Samedi s Décembre , on chanta
chez la Reine le Ballet des Elémens . Meldemoiſelles
Canavas , Lalande , Deſelle , Romainville
& de Saintreufe en ont chantéles
Rôles,ainsique Meffieurs Benoît , Joguet ,
Poirier & Befche.
Mois de Décembre.
Le Samedi 12 , le Lundi 14 , & le Samedi
19 , on chanta chez la Reine &
chez Madame la Dauphine , la Paftorale
de Diane , & Endrin , de M. de Blamont
, Sur-Intendant de la Muſique de
la Chambre du Roi. Le Poëme eft de M.
de Fontenelle.
Mlles Lalande , Romainville , Deſelle,&
Godonnefche en ont chanté les Rôles
, ainſi que Mrs Benoît , Dubourg , Poirier
& Beſche.
186 MERCURE DE FRANCE.
米洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 6 Novembre.
Général d'Arnimb , Envoyé- Extraordinaire
Ldu Roi de Pologne , Electeur de Saxe , fit ,
ces jours derniers , de nouvelles inftances auprès
des Miniftres de cette Cour , pour le rétabliſſement
du Comte Erneft de Biron dans le Duché de
Courlande. On lui répondit ; Que l'Impératrice.
avoit tous les égards poſſibles pour la recommanda➡
tion du Roi de Pologne , & pour les inftances qui
Se faifoient de fa part : mais qu'elle étoit retenue par
des raisons particulieres , qu'elle communiqueroit à
S. M. Pol. quand il exfovort tems .
Les différens Territoires , qui compofent les
Frontieres de cet Etat & celles des Etats de la Ré
publique de Pologne , étant comme enclavés les
uns dans les autres , il eft fouvent arrivé que les
Habitans de ces Territoires limitrophes ont eų
des difputes enfemble ; & ces differends auroient
eu des fuites fâcheufes , fans l'attention des deux
Puiffances à les prévenir. C'eſt ce qui fait que
l'on a beaucoup de joie ici de la part que le même
Général d'Arnimb donna , la femaine paffée , à
cette Cour d'un Refcrit du Roi de Pologne , datté
de Warfovie le 28 de Septembre , dans lequel il
dit à tous les Staroftes & Commandans de la part
de la République fur les frontieres de la Ruffie ,
Que , par fes Univerfaux adressés aux Peuples de la
frontiere , il leur a ordonné de ne faire aucun tort ni
préjudice aux Sujets de l'Impératrice de Ruffie ; &
JANVIER. 187 1751.
Tur tout de ne donner aucune retraite ni fecours à ceux
qui fe feroient fauvés des Terres de cette Princeffe . I
dit enfuite ; Que , pour porter plus loinfon attention
fur cette matiere , il ordonne à ceux auxquels il
adreffe ce Refcrit , quand il leur fera fait quelque
plainte de la part des Sujets de Ruffie , d'examiner
avec foin quel en est le motif. , & de procurer , auffi
promptement qu'il fera poffible , une jufte fatisfaction
à la partie lexée. Il ajoute ; Qu'il leur recommande
auffi particulierement de veiller à ce que les Sujets de
Ruffie ne puiffent avoir aucun fujet de se plaindre de
ceux de fon Royaume , auxquels il enjoint pareillement
d'être attentifs à ne point occafionner de
plaintes.
DE WARSOVIE , le 20 Novembre.
Une Lettre , écrite de Wifniofwicz , le premier
de ce mois , porte qu'une Maladie contagieufe
qui s'eft manifefiée dans la Moldavie , y fait de
grands ravages , & qu'elle s'eft communiquée dans
la Haute - Podolie , à plus de 30 Villages du voil
mage de Kaminieck.
I
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Novembre.
Ly a quelques jours que M. Keith, Minif
tre du Roi de la Grande-Bretagne , fit part au
Comte d'Uhlefeldt , Grand - Chancelier de la Cour;
de la conclufion du Traité entre l'Espagne &
l'Angleterre , igné à Madrid les d'Octobre.
788 MERCURE DE FRANCE.
IT ALI E.
DE ROME , le 14 Novembre.
LE 27
E Duc de Savoye ayant été , le 27 de Septembre
, aggregé à l'Arcadie , avec l'Infante
Ducheffe fon Epouſe , a fait remettre derniérement
à l'Abbé Morel , Gardien général de l'Arcadie ,
un Brillant de la valeur de 150 Louis , avec une
Lettre pleine de témoignages d'eftime pour fa
perfonne & pour la Compagnie dont il eft le
Chef.
>
9
Le P. François Retz , natif de Bohême , lequel
depuis 20 ans étoit Général de la Compa
gnie de Jefus , mousut , le 19 au matin , dans la
Maifon de S. André du Noviciat âgé de 78
ans . Il faifoit la réfilence dans cette Maifon
pour y jouir de la pureté de l'air de Monte-
Cavallo mais fes Obféques fe feront dans l'Eglife
du Jefus , où , le jour même de fa mort ,
on tranfporta fon corps dans un Carofle fermé.
Le 13 après-midi , le Pape l'avoit été voir , pour
la feconde fois , depuis qu'il gardoit la Chambre ;
& S. S. s'étant entretenue avec lui affez longtems
, l'avoit laiflé avec toute l'apparence d'un
prompt rétabliffement. Depais ce jour , le P. Retz
n'avoit pas paru être un feul moment endanger.
Avant la mort , en fe conformant à l'ufage de
fes Prédéceffeurs , il a nommé , dans un Billet.
écrit de fa main & cacheté , le P. Ignace Vif
conti , l'un de fes Affiftans , pour être Vicaire-
Général , pendant la vacance du Généralat.
DE TURIN , le 21 Novembre.
Le 14 , le Roi rendit un Elit , qui fut publié
JANVIER. 1751. 189
hier , par lequel S. M. réduit à quatre pour cent
les Intérêts au- deffus de ce tau , des fommes
empruntées par les Monts de piété de S. Jean
Baptifte de Turin & de Sant- Angelo de Coni
& ordonne , que les Capitaux de ceux qui ne
voudront pas fe foumettre à la réduction , leur
feront remboursés .
Il arriva ces jours derniers en cette Ville un
Courier dépêché de Madrid avec des Lettres de
Change , pour la valeur d'une partie des 250 mille
Piftoles , à quo monte la Dot accordée par le Roi
d'Espagne à l'Infante Duchefle de Savoie , fa
Soeur.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 3 Décembre.
ONapprendpar une Lettre de Gibraltar en date
du 9 Octobre, que le Vaifleau de guerre ,
le Cheval Marin y étoit de retour de Cadix avec
une fomme d'argent que l'on y avoit négociée
fur le crédit du Trefor d'Angleterre. Elle eft deftinée
au rachat des Anglois qui font captifs à
Tétuan ; & l'on doit l'employer fur le pied de la
derniere Convention , conclue avec l'Alcaïde de
cette Place. Cette Convention eft à peu près femblabie
aux Traités faits ci -devant avec les Empereurs
de Maroc ; & par conféquent fujette à être
révoquée , au gré de l'intérêt des Sujets de cet Empire
, ou du caprice du Prince. La même Lettre
porte , que les Habitans de Tétuan ont affaffiné ,
depuis peu , dans une Mofquée l'Alcaïde , dont
on vient de parler , & qu'ils en ont élu un autre
en fa place .
Le 26 du mois dernier , il fe tint un Grand
190 MERCURE DE FRANCE:
Confeil au Palais de Saint-James , dans lequel le
Parlement , que l'on avoit en dernier lieu prorogé
au 3 de Décembre , le fut de nouveau au 2 de
Février de l'année prochaine.
Le paffage du nouveau Pont de Weftminſter fut
rendu public le 30 au matin , au milieu des acclamations
des principaux habitans de cette Ville. If
y eut toute la journée un concours extraordinaire
de peuple , venu de toutes parts pour voir cet Edifice
, que l'on regarde comme un des plus beaux
de ce genre qu'il y ait en Europe . La premiere
pierre en avoit été pofée le 9 de Février 1739 ; on
a mis 11 ans & 9 mois à le bâtir , & il coûte à la
Nation environ 330 mille livres sterling.
Il fut réglé dernierement au Bureau de la guerre,
que l'on releveroit à l'avenir , de cinq ans en cinq
ans , les Garnifons de Gibraltar , de Port -Mahon
& de toutes les autres Places que la Couronne
Britannique poffede hors du Royaume.
Divers Seigneurs & d'autres perfonnes de la
Nobleffe ont ouvert une Soufcription pour ériger
dans l'Eglife de Weſtminſter un Monument à la
mémoire du célebre Poëte Aléxandre Pope.
La maladie qui regne parmi les chevaux , continue
à fe répandre dans le Royaume , fans que les
remedes qu'on employe puiffent en arrêter le progrès.
Deux Députés des Proteftans de Moravie font
arrivés depuis peu dans le Duché d'Argyle en
Ecoffe , pour examiner le pays & choifir un licu
propre à l'établiffement d'une Colonie d'environ
deux mille perfonnes .
Le 8 , l'Amiral Stewart fut nommé Amiral en
chef des Armées Navales d'Angleterre , à la place
du feu Chevalier Chalonner Ögle ; & le Roi lui
fit l'honneur en même tems de le créer Chevalier.
JANVIER . 1751. 191 .
Une Proclamation du Roi, publiée ces jours- ci
fixe fans autre prorogation , l'ouverture du Parle
ment au 28 de Janvier prochain,
La Pêche du barang , qui s'étoit faite jufqu'à
préfent avec fuccès pour le compte de la nouvelle
Compagnie établie en cette Ville , eft fufpendue
jufqu'au retour de la faifon convenable. On ap
prend d'Ecoffe que la même Pêche avoit été dépuis
un mois fi abondante vers les Illes de l'Oueſt,
que l'on y employoit actuellement soo Bâtimens
dans la Baye de Harloch.
La maladie des bêtes à cornes regne toujours
avec beaucoup de violence dans les Provinces Sepe
tentrionales d'Angleterre. Celle dont les chevaux
font attaqués , continue à fe répandre dans ce
Royaume & s'eft minifeftée en divers endroits
de l'Ecoffe .
Une Patente accordée ces jours ci à M. Guil
laume Perkins , Gentilhomme de cette Ville , lui
permet de rendre publique une Machine de fon
invention , propre à moudre les grains , ainfi qu'à
deflécher les Mines de charbon & les terres marécageufes.
On apprend de Dublin que les efpeces d'argent
font fi rares en Irlande , qu'on a résolu de demander
au Gouvernement la permiffion de hauffe
la valeur des Dollars juſqu'à cinq Shellings .
PROVINCES - UNIES,
DE LA HAYE , le 30 Novembre.
'Abbé de la Ville, qui , pendant quelques an
L'nées , a téfidé ici en qualité de Minile de sa
Majefté Très- Chrétienne , a fait prefenter der
nielement les Lettres de Rappel aux Etats Gé192
MERCURE DE FRANCE.
néraux , avec le Mémoire fuivant , par lequel il a
pris congé de leurs Hautes Puiffances.
ככ
و د
HAUTSET PUISSANS SEIGNEURS ,
» Le Roi ayant jugé à propos de faire ceffer la
miffion que j'ai eu l'honneur de remplir auprès
» de vos Hautes- Puiflances , Sa Majeſté m'a or-
» donné de leur envoyer la lettre qu'elle leur écrit
» à cette occafion . Si les devoirs indifpenfables de
» l'emploi que le Roi a daigné me confier depuis.
» mon retour de Hollande , me privent de la fatisfaction
de m'acquitter en perfonne de cette
derniere fonction de mon Miniftere , j'ai du
moins la confolation d'être encore une fois l'Interpréte
des fentimens d'eltime & d'affection de
Sa Majesté pour vos Hautes - Puiflances , & de
» leur en renouveller les plus fortes affûrances .
50
ဘ
»Vous fçavez , Hauts & Puiffans Seigneurs ,
» que mon zéle & mon travail , dans l'exécution
» des ordres dont le Roi m'a honoré pendant mon
féjour à la Haye , n'ont jamais eu pour objet
que de prévenir ou d'éteindre le feu de la guerre
" dont l'Europe étoit malheureuſement embraſée ,
»& de maintenir entre Sa Majeſté & vous , cette
intelligence parfaite dont elle avoit fait dès le
»commencement de fon regne, une maxime conf
> tante de fon Gouvernement .
» Les premiers noeuds de votre union intime .
avec la Couronne du Roi , fixent l'époque de la
» naiffance de votre République , & vos annales
» m'ont appris que le fiécle le plus floriflan des
» Provinces- Unies a été celui où cett : alliance n'a¬
» voit encore fouffert aucune altération.
C'est avec regret que Sa Majeſté a vû les circonftances
qui ont paru donner quelque atteinte
» à une
JANVIER. 1751. 193
•
ä une correſpondance fi ancienne & fi naturelle ,
» mais le Roi eft perfuadé que vos Hautes- Puiffances
ne conferveront le ſouvenir des événemens
qui ont occafionné entre Sa Majesté & votre
République une difference paffagere de fentimens
& de mefures , que pour mieux fentir les
avantages d'une liaifon que Sa Majefté défire
fincérement de perpétuer.
» Tout ce que le Roi a fait pour rétablir la tranquillité
publique , & les foins que Sa Majesté
» continue de fe donner pour prévenir de nouveaux
troubles , ont dû convaincre l'Univers
entier qu'elle n'a d'autre vue d'ambition que de
rendre la paix auffi inviolable que l'efprit de mo-
» dération & de générofité qui lui en a fait admettre
les conditions .
ස
ל כ
»Le Roi ne craindra pas de rentrer en guerre ,
quand il y fera forcé par les confidérations fupérieures
de fa gloire , du foutien de fes Alliés
» & de la fidélité à fes engagemens ; mais l'objet de
» fes voeux fera toujours de n'avoir à faire ufage
Do de fon pouvoir & de l'influence qui , dans l'adminiftration
des intérêts publics , appartient à
» l'ancienneté & à la dignité de ſa Couronne , que
» pour affûrer le repos de toutes les Nations & le
bonheur de fes Peuples.
Ces fentimens du Roi , plus refpectables
» encore que la majefté de fon Trône , font un des
plus fürs garants que l'Europe puiffe avoir de la
confervation de la liberté & de l'équilibre de
puiffance qu'il n'eft pas moins effentiel de maintenir
fur la mer que fur la terre .
ස
» Sa Majesté ne doute point que des principes fi
équitables ne foient auffi conformes à la façon
de penfer de vos Hautes- Puiflances , qu'à leurs
❤ véritables intérêts , & le Roi attend des lumieres
I
194 MERCURE DE FRANCE.
a de la fageffe de leur Gouvernement , que votte
République fe fera un devoir & un plaifir de
concourir avec Sa Majesté à établir générale-
» ment & invariablement ce fyftême de juftice &
> d'humanité.
La bonne foi exercée réciproquement & avec
émulation par toutes les Puiffances , qui ont eu
part au Traité d'Aix-la- Chapelle , a produit la
a paix , & ce n'est que par les mêmes moyens
qu'on parviendra à la rendre durable .
Il me refte , Hauts & Puiffans Seigneurs, après
»vous avoir expofé les fentimens du Roi pour le
a bien général de l'Europe & pour votre Répu
blique en particulier , qu'à fupplier très hum-
» blement vos Hautes - Puiflances de recevoir avec
bonté l'hommage de mon profond refpect & de
a la reconnoiffance que je conferve précieufement
des témoignages de bienveillance dont elles m'out
conftamment honoré. Je regarde comme une
» des époques les plus flatteufes de ma vie , le Mir
niftere que j'ai exercé auprès d'Elles, & quoique
» je n'aye plus l'avantage de fervir le Roifous
leurs yeux, je ne cefferai point d'afpirer aux occafions
de leur faire ma cour, & je m'interefferai
» toujours avec la même ferveur à la gloire & à
la profpérité de leur République . Fait à Fontainebleau
le 15 de Novembre 1750.
Les Etats Généraux ont fait expédier des Lettres
de Récréance pour être envoyées à l'Abbé de la
Ville , avec le préfent d'une Chaine & d'une Médaille
d'or de la valeur de 13 cens Florins, auquel
ils ont joint une autre Médaille d'or de 300 Florins
pour être donnée , fuivant l'uſage , à fon See
cretaire
40
.
JANVIER. 1751. 195
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 8 Décembre , Fête de la Conception de la
Ste Vierge , le Roi , la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine & Mefdames
de France affiftérent en bas dans la Chapelle du
Château au Sermon de l'Abbé Poule Docteur de
Sorbonne , & aux Vêpres , qui furent chantées
par la Mufique & auxquelles l'Abbé Gergois ,Chapelain
de la Chapelle de Mufique de Sa Majefté ,
officia.
Le 9 , le Roi donna la Charge de Chancelier,
de France à M. de Lamoignon de Blancmefnil ,
Chevalier , Premier Préfident de la Cour des Aides
; & nomma Garde des Sceaux de France , M.
de Machault , Miniftre d'Etat , Confeiller au Con.,
feil Royal , & Contrôleur Général des Finances.
Le Roi avoit ordonné , par un Arrêt rendu
dans fon Confeil d'Etat le 27 de Janvier de l'année
derniere à tous ceux qui fe prétendent Créanciers
de l'ancienne Compagnie Royale de la Chine
comme Propriétaires ou Dépofitaites de Billet
folidaires d'Actions de mille Livres & de Brevet,
de Direction de so mille Livres , de les repréfen
ter dans fix mois pour toute préfixion & délai aux
Directeurs de cette Compagnie , dans la perfonne
du Sr Chevalier leur Caiflier , à l'effet d'être par
ledit Chevalier vifés & enregistrés , pour enfuite
être procé lé à la liquidatinn defdits Egets , &
pourvu au payement d'iceux ainfi qu'il appartiendroit.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Par un nouvel Arrêt , rendu au Confeil d'Etat
tenu à Fontainebleau le 13 O&obre , Sa Majesté
accorde encore pour le Vifa des mêmes Effets ,
fix mois pour toute préfixion délai , par grace b
Sans efpérance d'aucun autre délai , à compter du jour
des publication & affiches qui feront faites du préſent
Arrêt .
Le 9 & le 10 , les Religieux de l'Ordre Roïal
& Militaire de Notre-Dame de la Merci , inftitué
pour la Rédemption des Captifs , firent voir à cette
Ville , dans des Proceffions folemnelles , les 66
Captifs François rachetés , au mois d'Octobre de
cette année , dans le Royaume d'Alger , par les
Peres Jacques Houllier & Melchior Heraud , députés
du même Ordre .
Par la nomination de M. de Lamoignon de
Blancmefnil à la Charge de Chancelier de France,
M. de Lamoignon de Malesherbes , fon fils , Confeiller
d'honneur à la Cour des Aides , prend la
Place de Premier-Président de cette Cour , à laquelle
il avoit été reçu en furvivance.
Du 10 , Actions , 18 cens 70 ; Billets de la pre
miere Loterie Rojale , 748 ; Billets de la feconde ,
€83.
Le 10 Décembre , M. de Lamoignon , & M. de
Machault prêtérent Serment entre les mains du
Roi ; le premier , pour la Charge de Chancelier
de France ; & le fecond , pour la Place de Garde
des Sceaux , auxquelles Sa Majefté les avoir
nommés la veille .
Le 13 , troifiéme Dimanche de l'Avent , le Roi ,
la Reine , Monfeigneur le Dauphin , Madame la
Dauphine & Mefdames de France , affiftérent en
bas dans la Chapelle du Château , au Sermon de
l'Abbé Poule Docteur de Sorbonne.
Le Roi alla , le 14. au Château de la Meute,
JANVIER. 197 1751 .
Il en revint le 16 après- midi , & le foir il partit
pour Choify.
Les Peres Alexandre la Maniere , Jean Montour
, & Michel Gairoard , Commiffaires - Généraux
des Chanoines Réguliers de l'Ordre de la
Sainte Trinité , Rédemption des Captifs , dits Mathurins
, ayant ramené du Royaume d'Alger 105
Efclaves Chrétiens , qu'ils ont rachetés cette année
; ces Esclaves furent conduits folemnellement
en Proceffion , le 11 & le 12 , en differens Quartiers
de cette Ville.
Le 14 , les Religieux de l'Ordre Roïal & Militaire
de Notre-Dame de la Merci , Rédemption
des Captifs , firent une troifiéme Proceffion , pareille
à celles qu'ils avoient faites , le 9 & le 10.
Ils allérent de leur Eglife à celle des Dominicaing
de la rue S. Honoré , où ils chantérent une grande
Meffe en Mufique.
Le 16 , l'Abbé Batteux , Chanoine de l'Eglife
de Reims , & ci devant Profeffeur d'Eloquence a
College Roïal de Navarre , nommé par le Ro
pour remplir au Collège Roïal de France la place
de Lecteur & Profeffeur en Philofophie Grecque
& Latine , vacante par la mort de feu l'Abbé Ter.
raffon , en prit poffeffion , fuivant l'ufage , par un
Difcours public , qui fut honoré de la prefence
du Comte d'Argenfon , Miniftre & Secretaire d'Etat.
Le Difcours avoit pour fujet ; Que l'on trouve
dans les découvertes des Anciens de quoi fe forme
une jufte idée des forces de l'Esprit humain. L'Orateur
montra dans la premiere Partie ; Que les
Anciens , avec le fecours de la raiſon ſeule , ont dé
couvert dans la Nature tout ce qui , pour être connu
n'a pas befoin principalement d'une longue fuite d'expériences
; & dans la feconde ; Que ce que les Anciens
n'ont pas connu . fert à marquer les bornes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
t
'Efprit humain. Il remplit fon fujet de maniere ,
qu'en faifant valoir les obligations que les Scien
ces Philofophiques ont aux Anciens , il rendit aux
Modernes la juftice qui leur eft dûë . L'Abbé Batteux
commencera fes Leçons le 7 de Janvier . Après
avoir dicté un Abregé de la Philofophie ancienne
il traitera Des premieres Caufes des chofes , fuivant
les opinions des Anciens , en leur comparant celles
de quelques Modernes.
Du 17 , Actions , 18 cens 95 ; Billets de la premiere
Loterie Roïale , 738 740 ; Billets de la
feconde , 676.
COVREDPORDIAEDUDIas
vivasiko
MARIAGE ET MORTS.
LE 9 Décembre : Louis , Comte de Durfort
›
époufa dans l'Eglife Paroiffiale de Saiut Roch,
Marie-Françoife le Tixier de Mennetoux , fille
d'Etienne le Texier de Mennetoux Receveur
Général des Finances de Limoges , & de feue Marie
Anne Richard , fon épouſe . Le Comte de Durfort
eft fils de Nicolas , Comte de Durfort , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis,
Gouverneur des Villes & Citadelle de Mont- Louis,
& de Marie-Agnès de Durfort de Bourdeville .
Le 20 Novembre , Marie- Anne Thibouet de
Merzieres , veuve de N. de Riberée , Chef d'Eſcadre
des Armées Navales , mourut âgée de 72 ans , &
fut inhumée à Saint Euftache.
Le 28 , Claude Gautier , mourut gé de 103
ans , & plus de fix mois , chez la Comteffe d'Hou
dant , au Château de Regnicourt-fur - Seaulx , près
Vitti le- François,
Le 1s Décembre , Marie- Anne Leloutre , épouſe
JANVIER. •
199 1751
•
de M. Riballier , Confeiller- Secretaire du Roi ,
Maiſon , Couronne de France & de fes Finances ,
mourut & fut inhumée à Saint Paul.
Le 6 , Anne- Marie Condés , veuve de N. Hervé ,
Secretaire du Roi , mourut & fut inhumée à Saint
Germain l'Auxerrois.
Le 15 , Thérefe - Martine le Pelletier de Rofambo,
époufe de Jofeph- Marie Annibal , Comte de Montmorenci-
Luxembourg , fille , & petite - fille de Premiers
Préfidens du Parlement de Paris , mourut
fur la Paroiffe de Saint Sulpice , & fut tranfportée
dans l'Eglife des PP. de l'Oratoire de la rue Saint
Honoré.
Le même jour Marie- Anne- Claude Brûlart de
Genlis , veuve de Henri , Duc d'Harcourt , Pair &
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Capitaine des Gardes du Corps de Sa Majesté , Gé
néral de fes Armées , Gouverneur de Tournai &
Pays en dépendans , Ambaffadeur Extraordinaire
du Roi en Espagne , mourut âgée de 82 ans ,fur la
Paroiffe de Saint Sulpice , & fut inhumée dans
P'Eglife Métropolitaine de cette Ville , où eft la
fépulture de cette illuftre Maiſon , dont depuis
quelque tems nous avons beaucoup parlé , & dont
malheureuſement nous parlerons encore dans le
mois prochain.
Une faute de Copiſte a occafionné dans le der
nier Mercure une erreur confidérable . On y lic
que le 7 Octobre , Charles - Armand Comte da
Maillebois , étoit mort , & avoit été inhumé à Saint
Roch. Il fuffifoit de ce peu de mots , pour exciter,
les regrets du Public fur la perte d'un de nos plus
grands Militaires , heureusement l'application n'a
point de licu : M. le Comte de Maillebois jouir
une pleine & parfaite fanté ; celui dont nous?
I iij
200 MERCURE DE FRANCE:
avons voulu annoncer le décès , eft Charles A
mond , Comte de Maillelois .
VERS
Sur M. le Maréchal de Saxe.
L'Eternel Nocher de la Parque ,
Voyant approcher de fa barque
Le grand , l'invincible Saxon ;
Sortez , Ombres , dit- il , à la troupe timide
Qu'il alloit mener chez Pluton ,
Il faut encor paffer Alcide.
Par M. Potin , Agent de la Marine de
France à Rotterdam .
LETTRE
De M. de Beaumond à M. le P. C. D. V.
à Strasbourg , auau fujet de M. Daran
Chirurgien ordinaire du Roi , fervant par.
quartier , &c.
V
Ous me faites un crime , Monfieur , d'avoir
été jufqu'ici fans vous informer des Cures
que M. Daran a faites dans notre bonne Ville de
Marſeille , & de celles qu'il fait tous les jours à
Paris. La Renommée qui a foin de publier les
JANVIER. 1751. 199
chofes éclatantes , a dû vous en apprendre plus
que je ne pourrois vous en écrire . Cependant comme
vous n'ordonnez de vous inftruire , & que je
ne puis me refufer ni à l'amitié ni à l'évidence , jo
vais vous tracer dans le moindre espace poffible ,
les traits que j'ai recueilli . Quelqu'exact que je
puiffe être dans le détail , je laifferai échapper encore
bien des circonftances effentielles à fon Au
teur.
:
Mes yeux ont été les fidéles témoins de quelques-
uns de fes fuccès , les autres m'ont été atteftés
par des gens dont la véracité eft infaillible ; inais
n'attendez pas que je me faffe arbitre de M. Daran
, & de fes rivaux . Son mérite eft au deffus de
mes éloges , & d'ailleurs mon témoignage n'eft
point d'une valeur à mettre un dernier fceau à
tant de vérités connues.
Le fuffrage public eft un arrêt , après lequel il
ne reste plus rien à juger. Croiez , M. qu'à traiter
des maladies fecrettes , la célébrité ne s'acquiert
pas gratuitement , & que fi M. Daran eft fi faineux
pour la guérifon des maladies de l'urethre , c'eft que
la difcretion de fes malades n'a pû refufer à l'éficacité
de fon reméde l'hommage que méritent les
talens .
Le bruit que faifoient fes Cures à Naples fe ré
pandit bien vite dans toute l'Italie , & ne tarda .
point à traverser les mers. Marfeille , comme la
plus prochaine ville , fut inftruite des premieres .
Ses habitans le fouhaitoient avec impatience.
Quelqu'un d'entr'eux preflé par de juftes motifs ,
s'embarqua pour Naples , où il trouva un jufte
équivalent d'un nouvel être La Renommée n'avoit
point groffit les objets , il éprouva heureufement
qu'elle avoit été trop modefte au fujer de M. Da202
MERCURE DE FRANCE:
ran. Le témoignage que ce maleficié , devenu fain
rendit à fes citoyens , augmente encore plus leur
ardeur.
Cet homme fi défité arriva enfin à Marſeille , le
mal y étoit extrêmement répandu . Marseille fe
jour délicieux par fa fituation avantageufe , & par
le degré de fon élevation , ne peut manquer de
nourrir dans fon fein des habitans expofés à de pareils
maux. Pour furcroit la guerre y entretenoit
alors quantité de troupes ; auffi M. Daran trouva-
t-il des occafions fans nombre d'exercer la verti
de fon fpécifique : La majeure partie des Mareillois
le regarde comme fon fauveur . Qui oferoit
s'élever contre , qu'il aille recueillir les fuffrages
je lui déclare avec franchife , que fa maligaké
pourroit avoir un trifte fort.
C'eft fur de fi folides fondemens que M. de la
Peyronie , digne à tous égards d'être à la tête des
Chirurgiens du Royaume , follicita M. Daran de
venir à Paris. M. Chicoyneau , dont la prudence
& le difcernement égalent le profond fçavoir ,
toujours attentifaux progrès de la Médecine , cruz
qu'il importoit au bien public de l'y attirer. Il s'af
fura de la vérité de fes Cures , par le témoignage
que lui rendit généreufement M. Bertrand, Doyen
des Médecins de Marfeille.
La réputation de M. Daran étoit toute faite
lorfqu'il arriva à Paris : Il n'eut pas befoin de recou
sir aux placards , aux affiches, ni aux fubterfuges.
L'existence de fon fpécifique fe montroit au grand
jour , malgré le voile de l'envie . Tous ceux qui
Péprouverent , facrifierent leur modeftie en faveur
de la vérité, toute l'Europe a retenti de leurs té
330 gnages.
2.
·Vous détailler la moindre partie des fameufes
Cures que M. Daran a faites dans Paris , ce ferolt
JANVIER. 1751 . 203
un ouvrage de longue haleine , & qui n'affortiroit
point aux juftes bornes d'une lettre . Sansvous citer
tant d'exemples , combien M. P. ne lui eft- il pas
redevable ?
Cet homme plus que fexagenaire , que les fou
gueufes paffions de la jeuneffe , avoient fouvent
conduit aux portes du trépas , épuifa inutilement
Part des plus célébres Médecins & Chirurgiens du
Royaume. Il s'eftimoit fort heureux , lorfque par
des palliatifs il jouiffoit de quelque interruption
dans les maux ; mais ces palliatifs n'empêchoient
point l'accroiffement de la maladie virulente & de
fes fouffrances. Les dernieres années , il étoit oblie
gé de chercher dans fon lit des poftures ridicules
pour fe foulager . En proie à fes fouffrances , &
ne fçachant à qui fe vouer , il fe jetta entre les bras
de ce nouveau Promethée , if ne fut pas long- tems
à fentir l'efficacité de fon fpécifique ; au bout de
deux mois les douleurs & les maux qui les occa
fonnoient , difparurent, * Dès lors il femble avoir
repris une nouvelle vie , il ne lui refte que le fouvenir
des maux paflés , qu'il prend plaifir à raconter
, pour rendre fervice à fon libérateur , & réveiller
en même tems le contentement qu'il ref
fent de fa parfaite guérifon , bien plus que de fa
fortune dont il jouit.
Que de miracles M. Daran n'a- t- il pas opéré
depuis ! Combien l'avenir lui en réſerve -t- il encorel
Car , tel eft le fort de la nature humaine : La
fomme des plaifirs qui femblent feuls être en
droits de charmer les ennuis de notre exiſtence
ne fit jamais une équation avec la fomme des
* Bona valetudo jucundior eft iis , qui è gravi
morbo recres i funt , quàm qui numquam agro cot-.
pore fuerunt.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
maux qui en réſultent . L'on peut dire que c'eft.la
principalement où les effets font en difproportion
avec la caufe ; mais auffi la même difproportion
fe trouve -t - elle à l'égard de ſes guérifons dans
le canal de l'urethre . Sa méthode ne requiert ni
le fer , ni le feu , recours fouvent plus cruel à
endurer que les maux même . Elle n'exige que
de la conftance à fupporter une légere incommodité
, qui devient égale à zero , par rapport aux
biens permanens dont elle eſt ſuivie.
?
Cependant au milieu de fa gloire , il a été
obligé de fe juftifier fur des hypotéfes que l'envie
lui a fouvent oppofées. Quoi ! guérir des maladies
virulentes invéterées , par des remédes , dont
la douceur laiffe ignorer leurs progrés ? N'être
point obligé de fuivre un régime de vie auftére ,
vaquer à les affaires , fans redouter des pronoftics
fâcheux c'eft un phénomene qui a paru furnaturel
à plufieurs antagoniſtes , il les a révoltés ;
& révoquant en doute les objets palpables , ils ont
tenté de faire tomber la méthode dans le dernier
difcrédit . L'on n'attaque jamais les talens médiocres
, ils font deftinés à l'oubli ; mais l'on met
tout en ufage pour anéantir les talens fupérieurs .
La modération avec laquelle M. Daran s'eft juſtifié
, fait honneur à les fentimens . Que j'aime voir
la fimplicité des premiers tems , & cette aimable
naïveté dans les hommes de réputation !
Oui , Monfieur , il eft vrai , & M. Daran le confeffe
, que l'art d'introduire la bougie dans le canal
de l'urethre n'eft point nouveau ; j'ignore auf
fi s'ileft fort ancien Mais c'eft à M. Daran que
l'Europe entiere reconnoît qu'eft due la gloire d'avoir
trouvé un reméde aufi doux & auffi efficace
pour la guérifon radicale des maladies de l'urethre.
Il n'eft point de nation qui ne fe fût fait
JANVIER. 1751 205
honneur d'une fi utile déccouverte , fi quelqu'un
de fes patriotes eût eû le bonheur de la faire . C'eft
l'une des plus falutaires de l'efprit de l'homme en
faveur de la nature humaine. M. Daran eft autorifé
par le filence des fiécles antérieurs , à prononcer
harliment que perfonne avant lui n'avoit trouvé
de moyenfûr de guérir radicalement les fuites des
gonorrhées virulentes , fuites fouvent plus fácheu-
Les que la maladie qui leur donne naissance , quoiqu'elle
foit elle-même une des plus fácheufes aux-
. que les la nature humaine foit exposée.
Toutes les lumieres de la Médecine & de la Chirurgie
, dans la pratique de la guérifon de ces maladies
fe réduifoient aux faignées , aux bains , lavemens
, & autres fortes d'adouciffans . On fe fervoit
auffi de corrofifs pour détruire les carnofités
du canal de l'urethre : mais cette pratique n'étoit
que trop fouvent démentie par l'énevenement.
L'une des fameules propriétés de ce reméde
Monfieur , eft de coopérer à la génération . Plu
fieurs Marfeillois m'ont certifié que nombre de
leurs amis , & même quelques - uns de leurs parens
qu'ils m'ont nommés , n'avoient eu des enfans
que par leurs guérifons. M. V. que vous
avez vû chez moi à Paris l'année derniere , me
confirma cette vérité par quantité d'exemples
inconteftables , ce n'eft point un paradoxe. Les
embarras du canal peuvent empêcher la fécondité
, le reméde de M. Daran les détruit . Donc cette
conféquence eft évidente, & feroit un grand préjugé
en fa faveur , quand nous n'aurions point
d'exemples.
La bénignité de ce reméde eft telle , que l'adolefcent
ne reffent pas plus de mal que le vieil
Jard. Tandis qu'il eft employé à la destruction
106 MERCURE DEFRANCE.
de l'ennemi de leur fanté, Ces malades fe livrent
aux plaifirs de la promenade , du jeu , du ſpectaele
, &c. Il y a quelques jours que M. le Marquis
de S. R. me propofa de venir déjeuner aux
Thuilleries , quoiqu'il n'y eût pas une demie
heure qu'on lui eût introduit la bougie. Nous
y reftâmes jufques à midi , & nous ne parlâmes
rien moins que de fes maux. Il y a plus , l'Arti
fan a la liberté de travailler or il n'eft point de
Stoiciens affez intrépides pour endurer les grandes
douleurs , qu'occafionnent les cauftiques violens ,
fans au moins faire mine de fe plaindre . Si le vifage
eft le tableau de l'ame , l'on peut voir fur celui
de les malades , dans quelle affiete eft la leur ;
au relte ce reméde n'atraque que les endroits ma-
Jéficiés , il n'affecte en façon quelconque les parties
faines.
M. D. G s'imagina avoir le canal obftrué . Un
Eleve infidele de M. Daran lui appliqua à fon infçu
des bougies , pendant huit jours : l'on retira ces
bougies fans le moindre flux , d'où l'on peut inférer
que ce reméde n'opère que fur l'endroit où
eft le mal ; de forte qu'un homme qui le préfenteroit
à M. Daran , fans être fûr de fon état par
une fuite d'évenemens réitérés , la tentative ne
fçauroit lui être préjudiciable . il eft vrai que peu
d'hommes font logés dans cette claffe d'imbécillis
té. Tout le doute ne peut rouler précisément que
fur l'endroit où le mal a pris naiffance , ou dans
la veffie , ou dans le canal de l'urethre. Si c'eſt à
la veffie , le malade eft renvoyé aux Chirurgiens
qui en traitent ; fi c'eft au canal , M. Daran le
retient comme le feul qui foit en droit de le trai
ter efficacement Ne vous imaginez point , Monheur
, qu'il commence clandeftinement (a cure.
Après avoir exigé du malade la relat on de fon
JANVIER 1751. 207
mal. Il le fait vifiter par fon Médecin ou Chirur
gien de confiance , & s'il n'en a point , il le fair
conftater fon état actuel par des Médecins & Chirurgiens
, auffi célébres que probes , & fait enfuite
conftater fa guérifon lorfque le traitement eft
fini.
A l'égard des malades des Villes éloignées
M. Daran a fenti l'inconvénient de renfermer
la pratique de fon reméde ; dans l'enceinte de
la feule Capitale du Royaume. Pour y obvier , it
a établi dans les principales Villes , & même
dans les Pays Etrangers , des Chirurgiens fes dife
viples , parfaitement inftruits de fa méthode.
Ce procédé , Monfieur , ne dépeint point une
ame infatiable de riche ffes. La técompenfe qu'il
exige de l'opulent , ne tire point à la lézine , la
forrune médiocre s'impofe elle - même , & l'indigence
trouve chez lui avec affurance le terme de
fes fouffrances. Ce défintéreflement tire fa fource ,
du fond de l'humanité ; l'oftentation n'y peut
avoir part. Je vous en écrirois davantage à ce fujet,
Monfieur , fi je n'apréhendois de faire murmurer
la modeftie des fentimens de M. Daran : mais
rout incrédule peut être confondu , s'il interroge
fes malades iminédiatement après les pantemens.
Leur témoignage lui apprendra l'uniformité des
foins qu'il prend & de l'opulent & de l'indigent ,
par rapport à la guérifon finale ; il pourroit mê
me s'il en connoffoit quelqu'un , être témoin
oculaire de ce que j'avance là, il verroit que la tur
piade & Pindigence, quoiqu'au plus bas dégré, ne
Talentiffoient point l'ardeur de cet homme unique.
Je vous ai dit, Monfieur , que les portes- feuilles
de M. Daran étoient remplies de certificats
qui atteft nt fes Cures . Il a compofé au milieu de
Les grandes occupations , un livre qui a pour titre
2
208 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations Chirurgicales fur les maladies de l'urethre
, c. chez de Bure l'aîné , à l'Image Saint
Paul , Quai des Auguftins , où il en a inféré plufieurs
, qui atteftent les Cures qu'il a faites à Paris.
Ces certificats en quelque nombre qu'ils puiffent
être , font encore dans la proportion de l'unité à
l'infinité , par rapport aux malades qui atteftent
leurs guérifons , & qui s'efforcent de l'annoncer
à tout le monde , avec ce zéle ardent qu'inſpire la
reconnoiffance dans un homme bien né .
Je fouhaite avec tous les partifans de la vérité ,
que M. Daran jouiffe longues années des fruits
de fon fecret. Tout bon patriote , que dis - je
tout homme doit l'exhorter à préferer fa falutaire
pratique à une théorie medirée , qui ne ſe
concilieroit jamais enfemble , que pour la deftruction
de fes malades . Sa gloire eft folide , elle n'a
pas befoin qu'il faffe des livres de principes théoriques.
Les hommes feroient en droit de lui demander
compte d'un tems employé par des spéculations
qui leur paroîtroient fiivoles . Socrates n'écrivit
jamais que dans la mémoire des hommes. Le
nom de Socrates eft-il moins immortel ?
Voilà , Monfieur , ce que mon amour pour la na
ture humaine m'engage de vous écrire . Aucun au- .
tre fentiment ne m'affecte. Heureux ! fije puis avoir
rempli les vues de votre efprit. Je fuis , &c.
Signé DE BEAUMONT .
Nouveaux Certificats en faveur du Sieur
Arnoult, Droguifte , ci-devant rue des cinq
Diamans & préfentemet rue Quinquempoix.
M Robec à Rouen , par la lettre du 16 Sep-
Onfieur Fleury , Négociant fur l'eau - detembre
1750 , marque que la nommée Dumont
JANVIER, 1751. 209
femme de journée , extrêmement tourmentée de
vapeurs , ayant porté le reméde du Sr Arnoult
Droguifte pendant plufieurs années , elle n'a
point eu de vapeurs ; que le Sachet étant ufé ,
fes vapeurs l'ont repriſes , pour quoi il prie d'en
renvoyer promptement un autre .
M. de l'oudenas , demeurant chez Madame
la premiere Piéfidente de la Caze , à Bordeaux ,
marque par fa lettre du 17 Septembre 1750 , écrite
à M. de S. Pau , ancien Officier d'Artillerie ,
qu'il fe fert du Sachet du Sr Arnoult , Droguifte
depuis plufieurs années, qu'il s'en trouve très bien,
n'étant plus fujet comme il l'étoit auparavant à
des tournoyemens de tête qui l'inquiétoient beau
coup.
> M. Tarodin , Chanoine de la Cathédrale de
Boulogne fur mer , Prieur & Seigneur de Bredom
en Auvergne , attefte que le Sr Clément
âgé de 75 ans , Maître d'école de Boulogne , étant
tombé en Appoplexie majeure le Jeudi Saint avec
paralyfie fur la moitié du corps , compris la tête
& la langue dont il ne put fe fervir ; il refta fix
jours en cet état , fans pouvoir rien articuler ;
mais M. l'Abbé de Montgazen , Chanoine Théologal
& Vicaire - Général ayant fait venir de Paris
un Sachet du Sr Arnoult Droguifte , & ce Sachet
ayant été auffi- tôt appliqué , il reprit fes fens &
la parole en peu de tems , & trois jours après il
vint à l'Eglife faire fes Pâques , & que depuis il
continue de tenir ſon école fans aucun reffentiment
de Paralyfie ni d'engourdiffement.
M. de Brefme , Lieutenant Général & Civil
à Calais , par ſa lettre du 11 Juillet 1750 , s'explique
ainfi.
Vous pouvez , Monfieur , me mettre au nombre
des panégiriftes de votre Sachet ; à l'âge de foi
·
2to MERCURE DE FRANCE.
xante & trois ans , je fais devenu ſujet à des étour ›
diffemens fi fréquens & fi violens , qu'ils me ren
doient incapable d'aucun travail , & même de
toute promenade : au mois de Septembre 1741 , je
priai un de mes amis , M. Maréchal , Marchand
de Soye , encore vivant , au bout de la rue S. Jac.
ques , de m'envoyer promptement deux de vos
Sachets ; depuis ce tems là, j'en ai fait venir d'autres
par amis paffant par Paris,& je ne me fuis fenti
de veftiges depuis neaf ans que loifque les Sa
chets font devenus tout plats & vieils. C'eft un témoignage
que je dois à la vérité. Signé DE BRESME
Les fuites du fuccès de ce reméde font autant de
nouvellespreuvesque le St Arnoult eft feul en poffeffion
de fon reméde , & qu'il eft totalement différent
des Sachets diftribués de toutes parts , &
dont on n'eft pas en état de rapporter aucune preu
ve du faccès de ces prétendus remédes .
Pour la fûreté du Pablic , & afin qu'on ne puiffe
imputer au Remède du Sr Arnoult les accidens
d'Apoplexie , qui n'arrivent que trop souvent avec
ces prétendus Remédes ; le St Arnoult déclare encore
qu'il n'a cominis & qu'il ne commettra ja→
mais perfonne pour la diftribution de fon Reméde,
qu'il ne s'eft janrais diftribué que chez lui ci- de
vant rue des cinq Diamans & prefentement rue
Quincampoix , vis- à-vis celle de Venife , à Paris
toujours accompagné d'un imprimé figné de fa
maing fans lequel on ne doit y ajouter aucune foi,
!
L
AVIS..
A veuve du Sieur Bunon , Dentiſte des Enfang
de France , donne avis qu'elle débite journellement
chez elle , rue Sainte Avoye , au coin de
Ja sue de Braque , chez M. Georget , fon kere ,
JANVIE R. 1757. 211
Chirurgien , les remedes de feu fon mari , don
elle a feule la compofition , & qu'elle a toujours
préparés elle - même.
Sçavoir. 1. Un Elizit anti fcorbutique qui raf
fermit les dents , diffipe le gonflement & Pin-
Ammation des gencives , les fortifie , les fait recroître
, diffipe & piévient toutes les afflictions
fcorbutiques , & appaife la douleur de dents .
2. Une eau , appellée Souveraine , qui affermit
auffi les dents , rétablit les gencives , en diffipe tou
tes tumeurs , chancres & boutons , qui viennent
auffi à la langue , à l'intérieur des lèvres & des
joues , en fe inçant la bouche de quelques gouttes
dans de l'eau tous les jours . Elle la rend traîche
& fans odeur , & en éloigne les corruptions , elle
calme la douleur des dents .
3 °. Un Opiate pour affermir & blanchir les
dents, diffiper le fang épais & groffier des gencives,
qui les rend tendres & mollaffes , & caufe de l'o
deur à la bouche .
4°. Une poudre de corail pour blanchir les dents,
& les entretenir ; elle empêche que le limon ne fe
forme en tartre , & qu'il ne corrompe les gencives,
& elle les conferve fermes & bonnes , de forte
qu'elle peutfuffire pour les perfonnes qui ont fon
de leurs dents , fans qu'il foit néceflaire de les,faire
nettoyer. Les plus petites bouteilles d'Elixir font
d'une livre diz fols.
Les plus petites bouteilles d'Eau Souveraine,
font d'une livre quatre fols , mais font plus grandes
que celles de l'Elixir.
Les pots d'Opiate , les plus petits , font d'une
livre dix fols.
Les boëtes de poudre de Corail , font d'une livre
quatre fols.
On trouve auffi chez elle des éponges fines , &
des vacines préparées.
212 MERCURE DE FRANCE.
La veuve Bunon ofe affûrer que le Public fera
auſſi ſatisfait de la bonté deſdits remédes , dont les
Dames de France ont ufé , qu'il l'étoit du vivant de
fon mari . Elle donne un imprimé qui enfeigne la
maniere de s'en fervir .
LETTRE écrite de Coutance , par M.
Huard , Profeffeur de Philofophie , à un
Aftronôme à Paris , fur un phénoméne ar
rivé le 11 Octobre dernier.
V
OUS ne faites honneur , M. de me croire
capable de vous fatisfaire , au fujet du phénomene
qui eft arrivé dans notre pays . Si la
cauſe ne m'eft pas bien connue , je pourrai du
moins vous en donner une relation fidéle , car
j'ai été fur le lieu où a tombé la Pierre , pour
m'informer au jufte des circonftances . Voici le
fait. Le Dimanche onzième jour d'O&obre ,
environ à l'heure de midi , plufieurs perfonnes
tant à la Ville qu'à la Campagne , ont entendu
un bruit femblable à celui de trois coups de
canon tirés au loin , le dernier coup a été fuivi
d'un bourdonnement qui a duré quelques minutes
; & à l'endroit où a tombé la pierre , ce
bruit a été fuivi d'un éclat femblable à celui
d'une branche d'arbre qu'on auroit rompuë. On
n'a rien vu de lumineux dans l'air. Quelquesuns
des environs difent qu'ils ont vû feulement
quelque chofe de noir qui paroiffoit comme un
oifeau qui auroit volé de haut en bas avec grande
rapidité. Je n'ai point vû la pierre fur la
place , parce qu'elle avoit été enlevée le jour .
précédent de celui auquel j'y fuis allé , mais on
m'a affuré qu'elle étoit à peu près de la groffeur
d'une bouteille de quatre pots , & qu'elle étoit
JANVIER . 1751. 213
Chcore chaude une heure après qu'elle a été
tombée , & en approchant on fentoit une forte
odeur de fouffre ou de poudre enflammée ; on
l'a trouvée caffée en plufieurs morceaux , dont
le plus gros pefoit environ vingt livres. L'extérieur
eft noirâtre & très- dur , l'intérieur eft
grisâtre & mêlé de petits points brillans qui fe
féparent aifément. Le trou qu'elle a fait en terre
n'étoit pas confidérable , il avoit environ un
pied de diamètre fur un demi pied de profon
deur , elle ne pouvoit aller plus loin à caufe du
fond qui est une espéce de gravier ou gallet
affez dur. Le fimple peuple n'a pas manqué de
regarder cette pierre comme un effet du tonnerre
& de l'appeller pierre de foudre ; mais il
n'y a nulle apparence . 1 °. Parce que le bruit
a été entendu de 1y lieues loin à la même heure ,
ce qui n'arrive point au bruit du tonnerre qu'on
entend tout au plus de quatre ou cinq lieues. En
fecond lieu , j'ai remarqué que cette pierre n'eft
qu'un compofé de fable & de parties de fer
Ear on voit que loifqu'elle eft réduite en pouf
fiere , on apperçoit au microfcope comme autant
de petits cristaux très tranfparens , & que les parties
luifantes s'attachent toutes au coûteau aimanté
, ce qui prouve que cette pierre eft une véritable
Marcaffite , ou matiere minérale métallique.
Tout ce qu'il y a de furprenant , c'eſt la maniere
dont elle a été lancée en l'air & portée au lieu
où on l'a trouvée; Pour moi , je croirois volontiers
qu'il s'eft fait quelque part aux environs une
éruption en forme de Volcan occafionné par une
inflammation fubite de matiere fulfureufe dans
quelques lieux fouterrains qui auroit produit l'ef
fet d'une mine que la poudre à canon fait fauter
en l'air. Nous lifons dans plufieurs relations
214 MERCURE DE FRANCE .
9
des effets bien plus furprenans occafionnés par
de femblables caufes , dans les pays chauds. On
dit qu'on en a trouvé de pareils morceaux dans
d'autres Parroiffes plus éloignées que celle de
Nicorps , fcituée à une demie lieuë d'ici , fi cela
eft vrai ma conjecture deviendroit probable.
On pontra peut- être découvrir l'endroit où la terre
fe feroit eutr'ouverte pour vomir cette matiere.
On m'a dit que le bruit a été plus confidérable
à lieues d'ici du côté de S. Lo , qu'ail,
leurs ; ce qui pourroit faire foupçonner que l'éruption
fe feroit faite dans ces cantons , où il Y
a cu des mines découvertes , il y a quelques années.
Vous êtes à la fource de la belle Phyfique ,
ainfi je finis en vous affurant que je fuis , & c .
Huard , Prêtre.
C
mois.
AVIS.
Eux qui doivent au Mercure , font
priés de payer dans le courant dự
J
lâu
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le 8 Janvier 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY,
}
TABLE.
Places FUGITIVES en Vers &en Profes
Le Bouquet , Fable du Mercure au Public , 3
Hiftoire du Romieu de Provence , par M. de Fontenelle
,
Wers fur Renelas , par Mad. du Boccage ,
S
25
Réflexions fur la perfonne & les ouvrages de M.
l'Abbé Terraffon ,
Le Singe & le Cardinal , Conte ,
29
44
Des devoirs de l'Académicien. Difcours de M. de
Maupertuis 48
64
Epitre au Roi fur l'Edit pour la Nobleffe militaire,
par M. Marmontel ,
Autre à Mylord de Chafterfield ,
67
Séance publique de l'Académie des Infcriptions &
Belles -Lettres , 63
Differtation fur l'utilité de la Tragédie , par M.
Racine , 75
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
volume du Mercure de Décembre ,
Enigmes & Logogriphe ,
79
80
Nouvelles Litteraires. Lettres de Ninon Lenclos
,
82
Hiftoire des Négociations & du Traité des Pirenées
, -
Capitulation harmonique de M. Muldener ,
Mures Armenii, Carmen ,
Le Spectacle de l'Homme ,
Mémoire fur l'Horlogerie ,
83
84
86
90
91
Le Triomphe littéraire de la France , Poëme Italien
,
Almanach de Table ,
Differtation fur la Queftion , &c.
92
93
94
ibid.
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Brandebourg.
Nouvelle Edition ,
Détails militaires , par M. de Chennevieres , ibid.
Attilie , Tragédie Chrétienne , 97
Difcours qui a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon en 1750,
Beaux- Arts ,
Estampes ,
98
116
117
Projet de Soufcription pour la Chapelle des Enfans
trouvés ,
Chanfon. L'Amour véritable ,
Spectacles ,
Vers de M. de Fontenelle , fur fa vieilleffe ,
• Lettre fur Cénie ,
Concert Spirituel ,
123
129
132
133
134
182
185
185 .
195
198
200
Concerts à la Cour ,
Nouvelles Etrangeres . Du Nord , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Mariage & Morts ,
Vers fur M. le Maréchal de Saxe ,
Lettre de M. de Beaumond à M. le P. C. D. V. à
Strasbourg , au fujet de M. Daran , Chirurgien
du Roi , fervant par quartier , & c . ibid.
Nouveaux Certificats en faveur du Sieur Arnoult ,
Droguifte , 208
210 Avis de la veuve du Sieur Bunon , Dentiſte ,
Lettre écrite de Coutance , par M. Huard , Profeffeur
de Philofophie , à un Aftronôme à Paris ,
fur un phénoméne arrivé le 11 Octobre ,
Avis ,
212
214
La Chanfon notée doit regarder la page 122
De l'Imprimerie de J. BULLO F.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AV ROI.
4 FEVRIER . 1751 .
AGIT
UT
SPARGATE
Chez
APARIS ,
ANDRE CAILLEAU , rue Saint .
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
ACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
eft L'ADRESSE
'ADRESSE générale duMercure eft
à M. DE CLEVES D'ARNICOURT ,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferent
des Paquets par la Pefte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; onfe conformera très- exactement à
leurs intentions .
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX, SOLS ,
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DEDIE AU RO I.
FEVRIER. 1751.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE MARTEAU ,
EPITRE ,
Sous le nom de Vénus , à Madame D
TENCIN , en lui envoyant un petit
marteau de table , le jour de l'an. Par
M. Piron. Des Forges de Lemnos , le previer
Janvier 1748 .
Du Roi du monde & la Reine & la mere
Pourfceptre ayant la Pomme d'or en main
Divinité nulle part étrangere ,
Par tout chérie & de qui l'art deplaire
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Pofa le Trône au fond du coeur humain.
Al'engageante & rare créature ,
Qui du même art tient fagloire & fon loz
Et qui reçut des mains de la Nature
De quoi ne pas envier ma ceinture ,
Salut , gaîté , beau cercle & douze lots... :
Mortelle aimable , attendant ces aubeines
De notre part aujourd'hui pour étrennes ,
Ayez en gré le don de ce marteau ,
Et tenez-vous pour la bien étrennée ;
Car c'est vraiment un curieux morceau ,
Dont à l'ufage allez être étonnée .
Depuis l'armure & d'Achille & d'Enée ,
Ne s'eft ici rien forgé de fi beau :
Trepieds mouvans , ni violon d'Orphée ,
Ni de Gigés le merveilleux anneau ,
Ni Taliſmans , ni baguettes de Fée ,
N'ont furpaffé ce chef d'oeuvre en vertu ;
Il eft à vous , nul autre ne l'eût eu ;
Affûrément vous nâquîtes coëffée.
D'abord à table & pendant le deffert ,
Si vous voulez , tout fimplement il fert
A cafler noix , fucre , amande ou noiſette ;
Qu'ain& ne ſoit , & qu'à votre couvert
Il accompagne & cuillere & fourchette ;
Tout n'en ira que plus gaîment fon train ;
Il n'en fera que mieux à votre main ,
Pour fignaler fa faculté fecrette:
Faculté prompte , efficace & complette ;
FEVRIER.
1751.
Laquelle change un fage en fagotin ;
Fait d'un Mentor un parfait Calotin ,
Quadruple Egide eût- il pour amulette ,
Enfuite opére un tout contraire effet ,
Du Calotin fait un fage parfait ,
Pefte maligne , à la fois & recette ;
Voici comment l'un & l'autre fe fait .
Droit fur le teft , un coup de la hachette ;
Au plus raffis vaut un coup de giblet ,
Gâte fon timbre & le fêle tout net ;
Si qu'à l'inftant l'agile girouette ,
S'arbore , & vire au haut de fon bonnet,
Nul n'eft fi fain que le mal ne le gagne ,
Fût-ce un Socrate , un Séneque , un Montagne ,
Du coup de hache à peine eft-il frappé ,
Que le voilà beau cheval échappé ,
Qui fe détraque & qui bat la campagne.
Puis vous tournez , ayant bien ri du fou ,
Votre marteau du côté de la maſſe ,
Et dans le mur en enfonçant un clou ,
Vous remettez tous les reflorts en place.
Des cloux ainfi fichés dans quelque mur
Par un Pontife , en pompe folemnelle ,
Pour le falut d'une pauvre cervelle ,
Selon Durfé , le miracle étoit fûr.
Le bon Adrafte , aux pieds d'une cruelle,.
Avec le coeur ayant laiffé l'efprit ,
Juſqu'à vouloir vivre & mourir fidéle ,
Sous Adamas l'épreuve heureufe en fit.
A iij
MERCURE DE FRANCE:
Telle aujourd'hui fous vous on la peut faire;
La main du Maître ayant à ce marteau
Tranfmis l'honneur d'un don fi falutaire ,
Avec ceci d'aimable & de nouveau ,
Qu'il réunit le plaifant & l'utile ,
Comme il guérit , il bleffe le cerveau.
Effayez - en , c'eft la pique d'Achille.
:
Mais n'allez pas , étendant au furplus
L'humanité par de-là fa mefure ,
Ne bleffant point & clouant tant & plus ,
De tous les fous entreprendre la cure ;
Renoncez-y point d'efforts fuperflus ;
Hé quoi ! vouloir de tout cerveau perclus
Remettre en jeu , remonter la machine ;
Quelle muraille affez grande auriez - vous
Pour y pouvoir trouver place à vos cloux ?
Hélas ! aucune , & celle de la Chine
N'y fuffiroit. Partant ne vous mêlez
Que de guérir les gentils perfonnages ,
Qu'en vous jouant vous aurez afoilés.
Tenez-vous en , de grace , à vos fept Sages ;
*
A Mirabeau , Mairan , Boze & Duclos ,
A Fontenelle , Aftruc & Marivaux.
Que de vos cloux la vertu fans feconde
Ne daigne agir que fur les fept Férus ;
Jà n'eft befoin que leur efpece abonde ,
Telle abondance entraîneroit abus.
* Ces fept Meffieurs dînoient regulierement un jour
la femaine chez cette Dame.
FEVRIER.
1751. 7
D'hommes fenfés qui peupleroit le monde
Ruineroit les Dieux les plus courus.
Adien celui du vin , celui de l'onde ,
Mars , Apollon , moi , mon fils & Plutus !
Laiflons la terre en Calotins féconde ;
Nous donnerons gain de caufe à Momus ?
N'importe , il faut vous regler là-deffus ,
Et qu'il en rie , ou que Minerve en gronde ;
Tenez - vous - en , vous dis je , aux fept Elus .
Donc au moment que renaît leur faconde ;
Que chacun d'eux a pris deux ou trois doigts
Du vin d'une * Iſle où j'ai donné des loix ,
Sur chaque tête appuyez à la ronde ,
De la hachette un coup bien affené ,
Ne craignez rien , fuffit qu'on vous réponde
Qu'à l'efprit feul tout le mal eft borné ;
Autre accident n'avient du coup donné ,
Qu'une Faifon plaifamment vagabonde.
Courage donc , par curiofité ,
Dans le Lycée une fois qu'on folâtre !
Qu'on ait chez vous une fois radotté !
Ferme , frappez , le beau coup de Théatre !
La bonne fcéne , oh ! quel plaisir de voir
Cet efprit net , univerfel & jufte ,
Dont tous les Gens de goût & de fçavoir ,
Tant qu'ici bas j'aurai quelque pouvoir ,
Encenſeront lcs écrits & le Buſte ;
De le voir , dis- je , errer du blanc au noir
Chypre.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Et pour le corps lourdement prendre l'ombre
De voir ce clair & lucide Ecrivain
Qui , dans fa tête eut des foleils fans nombre ,
N'y plus avoir qu'une Lune en fon plein !
Quel paffe- tems de voir l'autre Génie ,
Verfé dans l'Art de prolonger la vie ,
Qui , fur la vôtre , a l'oeil , foir & matin ,
Ce Poffeffeur de l'Encyclopédie ,
Pic de clartés , puits d'érudition ,.
Changeant de rôle & de condition ,.
Tendre berger , foupirer l'élégie !
On joyeux Faûne , entonner une orgie ,
Ne célébrer que l'Amour ou le vin ;
**
Et vous croyant Paftourelle ou Ménade ,
Danfeur galant , vous préfenter la main.;
Ou plein d'un Dieu , plus gaillard & moins fade,
Le corps en l'air , à ſon exemple , en vain ,
Vous ordonner l'entrechat , la gambade ,
Et l'évohé de la perfonne enfin , :
Dont il fera l'éternel Médecin ,
Pour un inftant , devenir le malade !
Si pour tout dire , en un mot , le plaifant ,
Pour être tel , veut du neuf & du rare ,
Vous en aurez , grace à notre préſent ;
Car niera t'on que fa vertu bizarre
Aura produit du rare & du nouveau
S'il vous fait voir délirer Mirabeau ?
* M. Aftruc , Médecin de la Dame.
* M. Aftruc ne boit que de l'eau..
FEVRIER. 1751.
S'il vous fait voir , l'Auteur de Marianne
Et d'Annibal , au lieu d'un fentiment ,
D'un terme heureux , d'un bon raifonnement ;
Ou d'un trait fin , lâcher un cocq - à- l'âne !
Pour moi , je ris d'avance , en vérité ,
Voyant déja de notre cher Euclide ,
Du gai Mairan le compas démonté ,
Au lieu d'un rond , faire un trapezoide :
Voyant d'ici ratter un trait faillant
A ce Vatteau , coloriſte & brillant ,
Dont le pinceau leger , docte & rapide ,
Ponvoit , après le Seigneur d'Argenton ,
Seul achever de peindre Louis onze :
Voyant, avec un phlégme de Caton ,
Sur le plus grave & le plus ferme ton ,
Notre Arondel ** , grand Déchifreur en bronze ,
Dans un Louis démontrer un Othon .
Que ſçais - je ? maint & maint autre vertige ,,
Dont vous rirez ſans doute , ainſi que moi ;
Donnez -vous en tout à l'aiſe ; après quoi ,
Subitement , de ce premier prodige
Paffant à l'autre , à grands coups , vous coignez
Les jolis cloux , d'ellebore empreignés.
A ce bruit- là , tout fe remet en régle ;
Tous nos Meffieurs s'éveillent : Momus fort ;,
De Hanneton , chacun redevient Aigle ;
Minerve rentre . En tout cas , fi d'abord ,.
Dans quelque tête il manquoit un reffort ;.
* MLMarivaux. ** M. de Boze.
Aay
10 MERCURE DE FRANCE,
Que la raiſon n'y fût pas libre & fianche ,
Qu'un rat s'y fût tapi dans quelque trou ;
De l'un des fept enfin , quelque peu fou ,
Si le bon fens branloit encor au manche ,
Avez de quoi lui bien river fon clou.
SECONDE LETTRE
De M. Grimm , à l'Auteur du Mercure , fur
la Littérature Allemande.
J'A
'Ai établi , Monfieur , l'existence de la
Littérature Allemande ; il s'agit d'en
donner une idée un peu plus exacte. On
nous prédit tous les jours qu'elle ne tardera
pas d'être à la modę en France . Et
pourquoi non? Ce ne feroit pas, comme on
verra, la premiere fois ; d'ailleurs la bizarrerie
même ajoûte ici à la vraiſemblance .
Quand cet heureux tems fera venu , j'aurai
la gloire de l'avoir annoncé , & c'est à
vous que j'en ferai redevable . En attendant
ces lauriers que je partagerai avec le
peuple des Traducteurs , qui n'attend que
le fignal de la mode pour traduire tous
nos mauvais ouvrages , je vous parlerai de
notre Hiftoire , de notre Eloquence , & de
notre Poëfie * . Je commence aujourd'hui
* M. Gottfched travaille actuellement à l'Hif
FEVRIER. 1751. II
par cette derniere , & je réſerverai pour
une autre Lettre , ce que j'aurai à dire fur
notre Théatre .
Depuis ma premiere Lettre , Monfieur ,
j'ai eu bien des reproches à effuyer , & j'ai
éprouvé l'univerfalité de cette maxime ,
que je ne croyois pas applicable à la République
des Lettres , que dans les guerres
civiles , le plus mauvais parti que l'on
puiffe prendre , eft toujours celui de refter
neutre. Les François n'ont point voulu
convenir que nous fuflions auffi avides ,
des bonnes chofes qu'ils le font des nouveautés
; ils m'auroient bien paffé le mal
que j'aurois pû dire de leur goût , pourvû
que je n'euffe point dit de bien du nôtre ;
& je comprends que nous pourrions vivre
en paix , fi je me contentois de tout critiquer
. Mais enfin , je veux , malgré eux ,
me montrer reconnoiffant envers nos Maî
tres , & quoiqu'ils en puiffent dire , je ne
fçaurois meréfoudre à convenir , que nous
n'avons reçu d'eux que de méchantes inf
tructions.
C'est bien pis avec nos compatriotes ,
ils ont pris la chofe tout-à- fait au tragique,
Ils m'ont reproché que j'avois donné aux
François trop de part dans les progrès des
toire de la Langue , de la Poëfie & de l'Eloquence
des Allemands.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
Belles Lettres en Allemagne. Ils m'ontnommé
tous les grands Hommes , qui fans:
chercher ailleurs des modéles , ont fait la
gloire de notre Patrie. Ils m'ont fait remarquer
qu'Opitz , le grand Opitz ( épithére
qui lui eft confacrée depuis longtems
) étoit Poëte avant les beaux jours
du grand Corneille. Enfin ils ont infifté
principalement fur nos droits d'ancien
neté dans tous les genres de la Littérature.
Il me femble pourtant , qu'à parler fran
chement , ce droit , quand il eft feul , ne
décide pas de grand'chofe. Mairet & Hardi
ont écrit avant Corneille & Racine ,
Montfleuti avant Moliere , & la Pucelle
a près de cent ans d'ancienneté fur la Henriade
; faudroit-il que pour cela Mairet ,
Hardi , Montfleuri & Chapelain fullent
au deffus de Corneille , Racine , Moliere
& M. de Voltaire ? Quoiqu'il en foit ,
pour conferver la paix avec mes compatriotes
, je leur dirai que je n'ai point ene
trepris d'écrire l'Hiftoire de la Littérature-
Allemande. Ç'auroit été une entreprife.
trop féricufe pour moi ; d'ailleurs les nomsde
nos grands Philofophes , de nos Jurif
confultes , de nos Médecins , de nos Chymiftes
, de nos Peintres , de nos Artiftes ,
& de prefque tous nos Littérateurs ont
été portés chez nos voifins , & de nos jours:
-
FEVRIER. 1751. 13
M. Ernefti par fon ſtyle , digne du bean
fiécle de Rome , & furtout par fon goût ;
chofe firare parmi fes confreres , s'eft ac--
quis , fans y fonger , une réputation géné
rale . Tous ces hommes célébres n'ont pas
befoin de ma voix pour annoncer leur mé
rite à l'Europe . Il n'en eft pas de même de
ces Auteurs , non moins dignes d'être connus,
qui n'ayant écrit qu'en Allemand ,
n'ont pû franchir les frontieres de leur
Patrie . C'eft de ceux là feulement que j'ai
entrepris de parler , & je pense que ce feroit
mal travailler pour leur gloire , que.
de leur donner effrontément le pas fur
Corneille & Boileau , dont ils feroient
peut- être devenus les égaux , s'ils euffenr
été leurs Difciples.
Je pourrois plus , Monfieur , & j'aurois.
un excellent moyen pour contenter mes
compatriotes , fi le goût des citations , des
autorités , & de tout ce fatras de la mauvaife
érudition , qui brille encore dans nos
Provinces , étoit un peu moins décrié en
France . Qu'il me feroit aifé de vous convaincre
par ces argumens , autrefois fi redoutables
, que nous avons formé votre
Poëfie , que vous avez reçu la rime de nos
Ancêtres , que votre premier Poëte Provençal
, étoit originairement Allemand ! ?
* Godefroi Rudel..
14 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous prouver toutes ces vérités importantes
, je commencerois par la Poëfie
des Bardes , dont Célar & Tacite font
mention ; je parlerois enfuite de nos Poëtes
aux Cours d'Attila & de Théodoric
dont Charlemagne a fait une collection .
Je viendrois de- là au fameux Epinicion ,
du neuviéme fiécle , à l'occafion de la victoire
des Francs fur les Normands . Je parlerois
du Te Deum , en vers Allemands , du
même fiécle , & du fameux Poëte Ottfried,
dont nous avons encore une Traduction
de l'Evangile en vers. Tous ces Poëtes
étoient alors à la mode à Paris ; leurs ouvrages
étoient dans tous les cercles des
femmes beaux efprits , & jugés en dernier
reffort au Tribunal des Toilettes par les
petits Maîtres du fiècle . Leur langage étoit
celui des gens du monde , & de cette Cour
Gauloife , où les jeunes Bretons & Normands
, de même que les jeunes Oftrogoths
& Saxons accouroient en foule , où
les uns venoient paffer leur vie , manger
leur bien , & crier d'un air fuffifant
tout étoit pitoyable , & que rien n'étoit
beau que chez eux , & où les autres fe hâtoient
d'obferver , & de s'approprier pendant
fix mois , tout ce qu'ils y trouvoient
de mauvais , afin de s'en retourner triomplans
dans leur Patrie faire les petits Maique
FEVRIER. 175 .
tres fans graces , & les Docteurs fans étude
, croyant avoir pris les manieres des
Francs. Pour achever de vous convaincre ,
je m'étendros enfuite fur l'inftruction poëtique
de Winsbeck à fon fils , qui eft du
tems de Frederic Barberouffe , & je parlerois
furtout du Corps des Poëtes Allemands
du treiziéme fiécle , qui eft en manufcrit
dans la Bibliothéque du Roi , &
de plufieurs autres manufcrits difperfés
dans les Bibliothéques d'Allemagne . J'ajouterois
à mon étalage des échantillons
de tous ces monumens , preuves d'autant
plus convainquantes . qu'elles feroient inintelligibles
à vos Lecteurs , & peut- être à
moi-même . Mais franchement , après ce
qu'en dernier lieu l'ingénieux, adverfaire
de l'Imprimerie vient de dire fur les autorités
, je craindrois , en établiffant avec
grand foin la gloire de nos anciens Poëtes ,
de travailler fort mal pour la mienne. Je
laiffe donc le foin de faire valoir tous ces
monumens à une Mufe Philofophe , qui
connoît l'Art difficile d'allier les graces à
l'érudition , qui penfe comme notre fexe ,
& écrit comme le fien . C'eft de Madame
Gottfched que je parle , & doni heureufement
pour moi , & pour mes Lecteurs ,
j'aurai occafion de parler fouvent . Mada.
me Gottſched , née avec des talens diftinTG
MERCURE DE FRANCE
gués pour la Poëfie , & pour tous les beaux
Arts , fidelle & conftante compagne des
travaux Littéraires de fon mari , après
avoir enrichi notre Langue des OEuvres
d'Addiffon , de Stelle , de Pope , de M. de
Voltaire , de Madame la Marquife du
Chaſtelet , & des fiennes propres , Le prépare
à donner l'Hiftoire de notre Poëfie:
lyrique.
Je pafferai de même légerement fur ma
feconde période , après l'établiſſement de
Imprimerie . Nos Poëtes de ce tems- là ,
gens de quelque talent fans doute ( car
d'où leur auroit pû venir l'idée de chanter
? ) ont toute l'inexactitude: qu'on doit
attendre de l'ignorance de leur fiécle , & de
l'imperfection de leur Langue. Ils ont
d'autant plus befoin de l'indulgence de,
leurs Lecteurs , que la Poëfie Allemande *
eft plus difficile , & fi j'ofe trancher le mot
fans faire rire les François , plus recherchée
que celle des autres peuples de l'Europe.
Car outre la contrainte de la rime
qui nous eft commune avec les François , -
nous avons ceile des pieds & de la quantité
, avec la même rigueur que les Latins
& les Grecs. Or il eft bien évident que
cette derniere Loi doit rendre notre Poë--
9%
* De même que la Hollandoife , la Suédoiſe ,,
la Danoife , & c.
FEVRIER. 1751. 17
fie beaucoup plus harmonieufe , & plus
variée que celle des autres peuples , enforte
que nous avons , non - feulement des
vers lambiques , ou Trochaïques , ou Dactyliques
, mais une infinité d'autres gentes
de vers , & en général tous les metres des
anciens que nous imitons avec fuccès : il
nous reste du tems dont je parle , un monument
précieux , c'eft un Poëme épique,
intitulé Theuerdank , fait à l'honneur de
l'Empereur Maximilien I.
Ce fut Luther , comme je l'ai dit , qui
joignit le premier la pureté de la Langue ,
& l'exactitude de l'expreffion ', au feu & à
la force de la Poëfie . Son langage eft bien
celui des Dieux , & après deux cens ans il
n'a rien perdu de fa beauté , à l'exception.
de quelques mots énergiques, profcrits par
nos jeunes Puriftes , & qui n'étant propres
en effet qu'à la force & à la vigueur d'ef
prit de nos Peres , font devenus inutiles
à leurs defcendans . Luther n'étoit pas feulement
Poëte , il connoiffoit aufli les régles.
des Beaux Arts , & il en fçavoit donner
lui- même . Ses Lettres fur l'Art de traduire
& d'interprêter , fur les Spectacles & leur
mcralité , font autant de monumens préei
ux de fon goût & de fes connoiffances.
Si les contemporains. de cet homme cé
IS MERCURE DE FRANCE.
lébre , l'avoient toujours pris pour modéle
dans leurs écrits , la Poëfie Allemande feroit
dès- lors arrivée à un degré de perfection
, où elle n'eft parvenue que cent ans
après. Mais au lieu de fuivre les traces de
cet Ecrivain , il fe forma un corps de fort
bonnes gens , & de fort mauvais Poëtes ,
fous le nom de Meifter Sanger , ou Maîtres
Poëtes , qui prefque tous gens de métier
& ouvriers , imaginoient d'affujettir l'Art
divin d'Apollon aux Loix & Coûtumes
de leurs Communautés . Ils octroyoient
la permiffion de faire des vers , comme on
donne celle de lever boutique , & pour
pouvoir rimer en paix , il falloit être infcrit
aux Regiftres du Corps , qui étoit divifé
en garçons Poëtes , compagnons Poëtes
, & Maîtres Poëtes ; les licences qu'ils
donnoient , étoient expédiées au nom des
Compagnons & Maitres. Le Doyen de
cette refpectable Confrairie étoit Hans
Sachs de Nuremberg , Cordonnier de fa
Profeffion . L'Hiftoire ne dit pas s'il faifoit
de bons fouliers ; mais en revanche il nous
a laiffé cinq gros volumes in - folio de fort
mauvais vers , où le génie ne laiffe pas de
briller quelquefois au travers de l'ignorance
& de la groffiereté de ce Maître-
Garde de la Poëlie . C'étoit à peu près dans
le même tems où les Poëtes célébres de
FEVRIER . 1751. 19
l'Italie étoient honorés du triomphe , &
couronnés au Capitole , que les nôtres fe
faifoient paffer Maîtres. Chacun a fa maniere
d'envifager les objets. Au refte , pour
ceux à qui les mots ne fent pas illuſion ,
il n'y a guéres aujourd'hui que les noms
de changés. Sous des titres plus décens ,
je vois encore parmi vos beaux efprits
quantité d'Apprentifs , quelques Compagnons
, & un très - petit nombre de Maître.
Je ne dois pas cependant oublier un
excellent ouvrage de ce fiécle . C'eſt le
Froschmaufler , Poëme épique de Maître
Rollenhagen , dans le goût de la Batrachomyomachie
d'Homére , Livre vraiment
excellent par la morale , & dont les Allemands
difent quelquefois en proverbe ,
qu'on n'a rien lû , quand on n'a pas lû ce
Poëme. Je ne fçais file Rynixe Vefs , autre
ouvrage dans le même goût , écrit origi
nairement en patois de la Baſſe - Saxe , eft
du même fiécle , ou plus ancien. Le Voss ,
ou Renard , Héros de la Fable , habile
Courtifan , s'il en fut jamais , duppant
adroitement le Lion , fon Roi , & le faifant
l'inftrument de fes projets & de fes
volontés , fait tomber dans les piéges tons
les fimples & honnêtes gens , comme
l'Ours , le Cerf, le Loup , &c. C'eſt un
tableau achevé de la vie d'un Courtisan ,
o MERCURE DE FRANCE.
qui aura dans tous les fiécles le mérite de
la nouveauté & de la reffemblance..
L'honneur d'être le Pere de la Poëfie
Allemande étoit donc réfervé à Opitz .
Né avec toutes les parties qui font le Poëte
, il avoit beaucoup voyagé , & à force
d'acquerir des connoiffances il s'étoit formé
le goût , en forte qu'il en devint le reftaurateur
dans fa Patrie , & qu'il fçut élever
des Temples aux Mufes au milieu
d'un Pays cruellement ravagé & déſolé
par la guerre. Plein du feu facré d'Apollon
, plein d'images tracées d'un pinceau
fort & vrai , jamais ébloui par un faux
brillant , il s'empare de fon Lecteur , &
fait couler dans fes veines cette ardeur ,
dont il eft embrafé lui - même. Zélé pour
fa Patrie , homme de bien & vertueux par
tempéramment , fes écrits font l'éloge de
la vertu & de l'humanité. En un mot
c'est le Pope de l'Allemagne , ou plutôs
celui - ci eft l'Opitz de l'Angleterre , & fi
notre Poëte eût vû les beaux jours de Corneille
, il auroit été fon rival , & feroit
devenu , fans doute , le Corneille de fon
Pays.
Les bons Poëtes que l'Allemagne a eu
depuis Opitz , ont tous pris ce grand homme
pour leur modéle . Je nommerai feulement
ceux qui font devenus Claffiques.
FEVRIER. 1751. 20
>
Flemming & Dach , le premier Saxon .
l'autre Pruffien , ont tous les deux , de mime
que Pfcherning, excellé dans l'Ode , &
dans plufieurs autres genres de Poëfie . Rachel
, notre Satyrique , né en Baffe Saxe ,
fans avoir la pureté & la délicateffe de Def
préaux , en a le fel mêlé avec tant de bile ,
qu'il a reçu le nom de Lucile Allemand.
Il étoit le vrai fléau & l'ennemi implacable
du vice & des ridicules. Dans fa huitiéme
Satyre , adreffée à Pfcherning , &
intitulée le Poëte , il entre dans une terrible
fureur contre ceux qui ofent profaner
ce nom facré , & le prodiguer à chaque
rimeur. En traçant le portrait d'un véritable
Poëte , dont il avoit des idées fort juftes
, il parcourt tous les ridicules des Poëtes
de fon tems , & peu galant , il fe mocque
des femmes Poëtes qui veulent fe mêler
des Belles - Lettres. Comment , dit- il en
vrai déclamateur , peuvent-elles fe flatter
d'atteindrejamais à cette force d'efprit , à cette
grandeur d'ame , néceffaire à ceux qui chantent
les Héros ? Comme fi ce fexe charmant
étoit incapable de célébrer les vertus héroïque
, dont il a tant de fois donné l'exemple.
Le même fujet a été traité differemment
par le plus aimable de nos Poëtes . C'eſt
22 MERCURE DE FRANCE:
>
notre Horace , c'eft le Baron de Canitz ;
il defcendoit d'une famille illuftre du
Brandebourg. L'Electeur Frederic Guillaume
, qui a mérité le nom de Grand , le
fçut bientôt diftinguer de la foule des
Courtifans ordinaires. Il le fit fon Confeiller
d'Etat , & l'employa dans plufieurs
négociations importantes . M. de Canitz
fe délaffoit quelquefois avec les Mufes du
faftidieux tracas de la Cour , à Blumberg
Terre qui lui appartenoit. C'eft-là qu'il
manioit ordinairement la lyre d'Apollon ,
& à l'entendre réfonner dans fes mains
on n'auroit pas dit qu'elle avoit changé de
maître. Ses Poëfies ne font pas en grand
nombre ; mais elles fe fentent toutes , &
du bon goût de l'Auteur , & de l'élegance
de moeurs qui regnoit alors à la Cour de
Berlin. Joignons ici un trait des fiennes ,
qui montre qu'il n'étoit pas tellement Poëte
, qu'il ne fçût auffi être homme. Un
jour étant à table avec fes amis , il reçut
la nouvelle que le feu avoit pris à Blumberg
, & réduit le Château & le Village
en cendres. M. de Canitz , fans fonger
aux grandes pertes qu'il faifoit lui -même ,
s'écria : Ah , mon Dieu ! mes pauvres payfans....
Mais je leur ferai rebâtir leurs
maiſons. En effet le Village fortit de fes
FEVRIER. 1751. 23
*
ruines , avant qu'il fût queftion du Château.
L'illuftre Ecrivain de l'Hiftoire de
Brandebourg , celui dont la vie fera un jour
le plus beau morceau de cette Hiftoire , parle
ainfi du Baron de Canitz : C'est le Poëte le
plus élegant , le plus correct , & le moins diffus ,
qui ait fait des vers en notre Langue. Communément
, ajoute - t'il , en Allemagne le Pédantifme
affecte jufqu'aux Poëtes ; la Langue
des Dieux eft prostituée par la bouche de quelque
Regent d'un College obfcur , ou par quelque
Etudiant diffolu , & ce qu'on appelle honnêtes
gens ,font , ou trop paresseux , ou trop
fiers , pour manier la lyre d'Horace on la
trompette de Virgile.
Malheureuſement cela n'eft vrai que
trop fouvent ; mais où en eft la faute ? Les
plus beaux efprits du fiécle de Louis XIV ,
étoient- ils donc d'une naiffance plus illuftre
que les nôtres ? Cependant Louis XIV.
le Cardinal de Richelieu , Colbert , en fçurent
faire d'honnêtes gens. C'eft la protection
des Souverains , qui donne aux gens
de Lettres cette aifance & ce ton de la
bonne compagnie , qui ne s'acquierent que
dans un certain monde .
Il m'eût fans doute été bien doux de
pouvoir donner aux differentes époques
Voyez les Mémoires de l'Académie de Berlin,
24 MERCUREDE FRANCE.
>
que j'ai établies dans notre Littérature , les
noms des Princes qui l'auroient protégée
mais je déclare que je n'en ai pas trouvé
dans nos Annales un feul qui m'en parût digne
.Loin de tirer de la pouffiere & de l'obfcurité
ceux qui font laite quelque étincelle
de talent , ils ont laiffé périr le plus beau
génie de Poëte qui nous eût peut -être été
donné. Qui des Allemands ne connoît
Gunther , né en Siléfie fur la fin du fiécle
paffé Je ne fçaurois penfer fans douleur
au trifte fort de cet homme. Les premiers
mots qu'il bégayoit étoient des vers : fans
art , fans régle , fans maîtres , fans goût
fûr , il eft devenu un de nos meilleurs Poëtes
, celui du moins qu'on lit le plus , &
qu'on ne fçauroit quitter. Ce talent , qui
l'eût rendu heureux en France , le perdit
en Allemagne . Son pere , qui fçavoit combien
la Poëfie étoit contraire à la fortune ,
le dévoua à la Médecine. Gunther ſe fit
Médecin , mais au lieu d'aller voir fes malades
, il chantoit les yeux de Philis . Son
pere , outré de le voir fe livrer à ce talent
dangereux , devint fon plus cruel ennemi ,
& ne fe repentit de fa dureté , qu'après que
fon malheureux fils eût péri dans la mifere.
Gunther chanta la victoire du Prince
Eugene fur les Turcs , dans une Ode qui
fe lire à la fuite de celle de Rouffeau . peut
Lo
FEVRIER. 25 1751 .
›
Le Poëte François trouva un azile à Vienne
, l'Allemand y fut oublié . Malheureufement
fes amis n'étoient point de ces prétendus
honnêtes gens , ainfi appellés par le
bien qu'ils pourroient faire , & qu'ils ne
font jamais. Toute leur bonne volonté ne
put lui faire une vie douce & agréable , &
il étoit écrit que Gunther feroit toujours
malheureux. Le feu Roi Augufte de Pologne
, qui fe connoiffoit en hommes , lui
vouloit du bien , & l'avoit attiré à ſa Cour.
Un rival , non dans la Poëfie , car il étoit
Très-mauvais Poëte mais dans le défir
d'acquerir la faveur du Prince , l'emporta
fur Gunther , & fit dans la fuite fortune
à la Cour de Drefde. Voyant ainfi évanoüir
tous les projets , & abandonné de
tous côtés , Gunther paffa fa vie à chanter
fes Maîtreffes qui partageoient fa mauvaife
étoile , fes amis , fes plaifirs , fa mig
fére , & enfin , la mort même qu'il voyoit
approcher fans la craindre , & qui l'emporta
dans la fleur de fon âge. Les taches
qu'on trouve dans fes ouvrages , font autant
de reproches pour tous nos prétendus
Mécénes , qui ont abandonné à lui - mème ,
& laiffé périr fans fecours un génie , dont
la perte ne fera peut-être jamais répa
rée.
Neukirch eft encore un Poëte de mar
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que du fiécle d'Opitz. Il commençoit
éprouver le fort de Gunther , quand il en
fut tiré par le Margrave d'Anfpach , qui
le nomma fon Confeiller , & Gouverneur
de fon fils. M. Neukirch crut ne pouvoir
mieux s'acquitter des devoirs de cette
Charge , qu'en donnant au Prince , qui lui
étoit confie , une Traduction du Telema
que. C'est ce qu'il exécuta en vers , &
c'est bien dommage qu'il n'ait pû mettre
la derniere main à cet ouvrage , & en
ôter les négligences , qui échappent toujours
dans la premiere chaleur de la compofition
. Ses autres Poefies font beaucoup
plus travaillées. Il chanta Frederic I. Roi
de Pruffe , & n'en fut point récompenſé.
M. Neukirch fut ébloui dans fa jeuneffe
par le clinquant d'un certain ftyle enflé &
précieux , que quelques mauvais Ecrivains
avoient introduit , & que M. Gottfched
a entierement profcrit dans la fuite. Ces
Auteurs , ayant donné dans la lecture des
Voyages de l'Afie & des Indes , s'en
étoient fait un magafin de comparaiſons ,
dont ils décoroient prefque chaque ligne
de leurs écrits. Toutes les drogues du Le.
vant , dont nos Marchands nous empoifonnent
, font moins de ravage fur le fens
du goût , & fur le tempéramment de ceux
qui s'y habituent , que ce fatras de figures
FEVRIER. 1751. 27
Orientales n'en avoit fait fur le goût Littéraire
, & fur la fanté d'efprit de tous nos
Auteurs . Il falloit voir le portrait d'une
Belle dans ce curieux ftyle ; tout y refpiroit
l'ambre , le mufc & la civette , & le
commerce de ces Héroines
endommageoit
beaucoup plus la tête que le coeur. M.
Neukirch ne fut pas long- tems à s'appercevoir
de fon erreur : il eut la fageffe de la
reconnoître , & la force de l'avouer pu
bliquement par une fort belle Piéce , à laquelle
il donna le titre de fa converfion
poëtique.
Voilà , Monfieur , une idée du fiécle
d'Opitz , de Boberfeld , & des principaux
Poëtes qui l'ont illuftré. Ces Auteurs ne
trouvoient cependant que peu de Lecteurs
dans une Nation , où chacun renfermé dans
le cercle étroit de fa fphére , auroit crû fe
déshonorer de s'amufer un moment à des
vers Allemands. M. Gottfched eft venu , &
a réveillé la Nation comme d'une léthargie .
Il l'a portée à l'étude de fa Langue , il a excité
fon émulation par l'exemple de nos voifins.
Il nous a appris à faire ufage de la lecture
des anciens , en fuivant leurs préceptes
, & en imitant leurs exemples dans notre
Langue.Ses Livres ont répandu le goût de la
belle Littérature dans toutes les parties de
l'Allemagne , & l'ont rendu fûr & général
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
parmi la jeuneffe . Sa Poëtique & fa Rhétorique
fe réimpriment fans ceffe , & fe
débitent auffi rapidement que dans leur
nouveauté. A la tête de la premiere il a
mis une Traduction en vers de la Poëtique
d'Horace , & il en finit chaque chapitre
par les préceptes de Boileau. Par
toute l'Allemagne on a commencé dans les
Colléges , de faire étudier à la Jeuneffe fa
Langue naturelle , & dans les principales
Villes , jufqu'au fond de la Moravie , il
s'eft formé des Sociétés & des Académies
Allemandes , à l'exemple de celle que M.
Gottfched avoit formée lui-même à Leipfic.
Il n'a pû créer des Poëtes , mais il a attiré
à lui tous les jeunes gens qu'il a crû capables
de le devenir. Par-là il s'eft rendu le
Pere de plufieurs , & le Protecteur des
Beaux Arts , autant qu'un particulier le
peut être avec une fortune bornée. Il n'a
rien épargné pour les encourager ; il eft
même allé trop loin quelquefois , en faifant
valoir de très - foibles effais , fort audelà
de leur mérite . Deux Sçavans de la
Ville de Zurich , M. Bodmer & M. Breitinger
ont auffi beaucoup contribué par
plufieurs Traités fur les Beaux Arts , à épurer
le goût de la Nation .
Je nommerai , fans prétendre régler les
rangs , quelques uns des principaux Poëtes
FEVRIER. 29 1751 .
*
qui ont écrit dans ce fiécle. Le premier
eft M. Haller , Confeiller & Médecin du
Roi de la Grande Bretagne , Profeffeur
dans l'Univerfité de Gottingue , & Membre
du Confeil de Berne , fa patrie . Nous
l'appellons le Poëte Philofophe , ou le Poëte
Anglois , parce qu'il n'a traité que des
fujets de Philofophic , & qu'il a imité le
ftyle ferré & concentré , qui régne dans les
Poëtes de cette Nation . Cela va quelquefoisjufqu'à
l'obfcurité . Il n'a pûr fe défaire
tout à fait du Langage Suiffe , fi dur , fi éloigné
du bon Allemand , & il a eu ceci de
commun avec d'autres grands hommes, que
plufieurs de nos jeunes gens n'ayant point
fon génie , ont cru l'imiter , en copiant les
fautes de Grammaire , qu'il s'eſt ſi ſouvent
reprochées à lui-même. Il nous a donné un
recueil de fes Poefies fait avec beaucoup de
choix ; on y voit , entr'autres , un très - beau
morceau fur l'origine du mal . Son Poëme
desAlpes eft digne de la fimplicité & de l'innocence
des moeurs d'un Suiffe . M. Haller
en homme de goût défavoue toutes les autres
piéces de la compofition , qui ne font
point dans ce recueil . Ce font des enfans
en qui il n'a point trouvé affez de mérite
* On prépare une feconde édition des Poëfies
de M. Gottfched. Le Public a paru défirer un pe
plus de choix dans la premiere.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
pour les reconnoître , & qui témoignent
feulement la fertilité de leur pere.
*
M. Drollinger , fon Compatriote ** &
fon ami , que le Margrave de Bade-Dourlach
s'étoit attaché , partage avec lui le
nom & les lauriers de Poëte Philofophe.
Le recueil qu'on a fait de fes Poëfies après
fa mort , eft plein de Piéces écrites avec
beaucoup de force & d'élévation .
M. de Hagedorn qui vit à Hambourg ,
eft un autre Poëte Philofophe , mais un de
ces Sages aimables & enjoués, qui mêlant le
badinage & l'agrément à la Philofophie
lui attirent plus de fectateurs. Il a chanté
l'Amour & la Vertu , le Vin & la Sageffe ..
Ila imité plufieurs Fables & Contes de la
Fontaine , & en a fait lui -même . Il écrit
fur tout avec une grande pureté , & peut
fervir en cela de modéle. J'en ferois volontiers
l'Anacréon de l'Allemagne , fi l'on
m'accordoit que l'Allemagne pût avoir un
Anacréon .
M. Gellert, Saxon , qui vit à Leipfic , eft
notre la Fontaine . Les Fables & Contes
qu'il a fait imprimer en deux petits volu-
* Je prie ceux qui me critiqueront fur l'improprieté
du terme , de vouloir bien faire grace à un
Etranger , & m'indiquer le mot qu'il faudroit
fubftituer à celui - ci.
** Né à Bafle.
EEVIRER. 17517 31
mes, ont eu un fuccès prodigieux ,& il y en
a eu plufieurs éditions contrefaites. Il eft
peut - être trop uni , & trop diffus quelquefois
, mais que de défauts ne pardonnet'on
pas à un Poëte qui ne refpire que
l'humanité , l'amour , l'amitié , la tendreffe
du coeur ? On vient de faire imprimer à
Strafbourg fes Contes & Fables en François
, à ce qu'on prétend , & en vers , qui
pis eft. Il ne faut que jetter les yeux fur
ce livre, pour fentir, même fans connoître
Foriginal , qu'on n'en doit point juger par
ane telle Traduction . Je crois entendre
d'ici M. Gellert s'indigner , & protester
que ce ne font pas là fes Contes ni fes Fables.
Je paffe fous filence cette foule de jeunes
Poëtes qui font fortis de l'Ecole de M.
Gottfched , & qui ont donné des effais
dans tous les genres . Nous avons deux Ou
vrages périodiques , remplis de Piéces fugitives
de leur façon , que toute l'Allemagne
a lûs.
C'eft ainfi que depuis environ trente
ans , l'Allemagne eft devenue une voliere
de petits oifeaux , qui n'attendent que la
failon pour chanter. Peut-être ce tems glorieux
pour les Mufes de ma Patrie n'eft il
pas éloigné. Au moins M. Gottſched les a
-il fait percer jufqu'à la Cour de Vienne ,
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
*
où il a été l'année derniere ; & c'eft avoir
fait un grand pas. Un Monarque , dont la
Couronne nous eft étrangere , mais dont
la naiffance donne le droit à l'Allemagne
de revendiquer fa gloire & fes vertus ,
vient de donner à nos Princes le fignal &
l'exemple. Le Roi de Dannemark , fur
l'avis d'un Miniftre que fon caractére &
fes talens ont fait chérir , eftimer & regretter
en ce pays - ci , vient d'attirer un
jeune homme à Copenhague , & de lui fixer
une penfion de deux mille liv . pour
achever un Poëme Epique , dont il a fait
imprimer les premiers Chants , fous le titre
du Meffie. Le fujet en eſt beau , & fans
contredit plus grand que celui de Milton .
On affûre que le Poëte, l'a traité avec tou
te l'élévation dont fon Poëme eft fufceptible
, & qu'il le fait lire malgré le défaut
de machines & d'action qu'il doit néceſ
fairement avoir.
Il faudroit , je le fens bien , joindre ici
des morceaux de nos plus célébres Poëtes ,
pour mettre vos Lecteurs en état de juger
par eux - mêmes ; mais je n'en ai pas le cou
rage , & je ne me pardonnerois pas d'avoir
detruit par une Traduction foible , la bonne
idée que j'ai tâché de donner de leur
mérite. Je fais fi peu de cas de toutes les
M. le Baron de Bernstorf
FEVRIER.
17546 33 .
Fraductions des Poëtes , que j'aurois dou--
blement mauvaiſe grace à entreprendre de
traduire les nôtres dans une Langue qui
m'eft étrangere . J'ai l'honneur , &c.
A Paris , le 20 Novembre 1750 .
粥粥洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
FESTE
Donnée à Nancy au Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar, dans le SéminaireRoyal
des Miffions de la Compagnie de Jésus , don
il eft Fondateur , le 6 Décembre 1750..
L
'Occafion de cette Fête eft un Buſte:
du Roi de Pologne , d'un très beau
marbre blanc , que le Pere Demenoux ,.
Supérieur des Miffions Royales , avoit
fait choifir & ébaucher à Rome par M..
Slodz. , célébre Sculpteur de l'Académie de
Paris. Cet Ouvrage a été fini en Lorraine
par une bonne main , avec une vérité de
reffemblance , une nobleffe d'attitude , &
une préciſion , qui ne laiffent rien à défirer
aux Connoiffeurs. Les Jefuites Miffionaires
viennent de le placer dans la ma--
gnifique Maifon que S. M. a fait bâtir pour
eux dans un des Fauxbourgs de fa Capi
tale . Ils avoient deftiné à ce Monument:
Bw .
34 MERCURE DE FRANCE .
immortel de leur reconnoiffance , une
très - belle Salle , ornée déja de huit grands
Tableaux à frefque , qui retracent les divers
bienfaits de leur augufte Fondateur .
Ces Tableaux font féparés par des Pilaf
tres. Sur l'Architrave qui regne autour
de la Salle , on lit en lettres d'or les époques
de la fondation des Miffions Royales,
& des autres Fondations , qui y ont rapport
, & qui font les fujets de ces Tableaux.
Au milieu des quatre , qui font
face aux fenêtres , on avoit réſervé une
efpace de même grandeur , revêtu de marbre
; c'eft la place du Bufte du Roi , qui
acheve la décoration de cette piéce , où
Tout y a rapport.
Le Roi de Pologne ayant daigné le 6 de
Décembre , honorer cette Salle de fa préfence
pour la premiere fois , depuis que
fon Bufte y a été placé , le P. Leflie , Jefuite
, eut l'honneur avant le diner de S. M.
de lui lire une Ode , dans laquelle à l'occafion
de ce Monument , il rappelloit les
divers établiſſemens avantageux au Pays
qui ont fignalé prefque toutes les annéesdu
Regne de ce Monarque . Cette Piéce
fut diftribuée à toute la Cour , ainfi que les
Complimens en vers , faits au Roi , & les
diverfes Chanfons chantées en fon hon--
neur pendant fon diner. Le Roi reque
FEVRIER , 1751. 35
avec bonté ces differentes marques du zéle
, de l'attachement & de la reconnoiffance
de ces Peres , & de la joye que leur infpiroit
fa préfence.
Vers cinq heures du foir , S. M. pafla
dans l'Appartement qui lui avoit été préparé
vis- à-vis la Maifon des Miffions , pour
voir un Feu d'artifice à l'Italienne , placé
fur le balcon , qui regne au deffus de l'entrée
de cette Maiſon , dont toute la belle
façade illuminée faifoit un effet très brillant
. Sur la Baguette préfentée au Roi
pour mettre le feu aux Dragons Dragons , qui pariant
de la fenêtre où il étoit , devoient allamer
en même tems les deux côtés de la
principale pièce , on avoit attaché un Cattouche
avec ces vers.
Beaux feux , de nos tranſports images fugitives ,
Partez de cette main , qui féconde en bienfaits-
Allume dans les coeurs des flầmes auſſi vives ;
Mais qui ne s'éteindront jamais .
Ce feu qui par le goût fingulier de l'invention
, la variété , la préciſion , & l'éclat
de l'exécution , mérital'approbation du
Roi de Pologne , fut terminé par un grand
nombre de fufées volantes , tirées du haut de
la Maifon des Miffions . S. M. partit enfaite
fort fatisfaite de cette Fète , & au milieu
des acclamations du Peuple.
B vit
36 MERCURE DE FRANCE
On va joindre à cette courte relation
l'Ode lue au Roi , & les deux complimens
qui lui furent préfentés. Les Chanfons
perdroient trop à paroître fans les airs , &
hors des circonstances qui les ont fait goû--
ter.
OD E.
AU ROI DE POLOGNE ,
DUC DE LORRAINE ET DE BAR,
A l'occafion de fon Bufte en marbre blanc ,
5. érigé dans une Salle du Séminaire Royal des
Miffions de la Compagnie de Jéfus , dont:
il eft Fondateur.
A Infi Rome en Héros féconde ,
Dans fes Temples , fur fes Autels ,
Jadis pour l'exemple du monde ,
Confacroit leurs traits immortels.
Des grands Hommes , des vrais Monarques ;,
Ces monumens , vainqueurs des Parques ,
Rappelloient les noms , les vertus.
A ces héroïques modéles.
L'Univers dut les Marc- Aureles ,
Les Antonins & les Titu
FEVRIER.. 1751.
377
Telle , d'un Héros fage & jufte
De fiécle en fécle la bonté
Revivant dans ce marbre augufte ,.
Inftruira la Poftérité,
Là les Grands apprendront à l'être ,
Les Peuples à les reconnoître ,
f A les juger par leurs bienfaits ,
A n'apprécier leur mérite ,
Ni par leur rang , ni par leur fuite ;
Mais par les heureux qu'ils ont faits .
***
Grand Prince , au Temple de Mémoiree
Voilà tes titres folemnels.
Tes dons y confacrent ta gloire ; ,
Tous les coeurs feront tes Autels.
Le tems bientôt dans les ténébres .
Plonge les monumens célébres
Que s'érige un fier Conquérant ::
Des peuples la reconnoiffance
D'âge en åge retrace , encenfe
L'Image d'un Roi bienfaiſant.
. Au vrai pere de la Patrie ,
De nos neveux en ce féjour ,.
On verra la foule attendrie ,
Marquer à l'envi ſon amour.
Aux yeux tout y peint fa grande ame;
Mais dans les coeurs en traits de flämme ,
38 MERCURE DE FRANCE.
Ces mots le peignent encor mieux ;
STANISLAS fonda cet azile
Pour le progrès de l'Evangile ,
Et le fecours des malheureux. ( 1 ) .
Miniftres de fes nobles vûes , (2)
Ses dons & la Croix à la main ,
Allez , à tant d'ames perdues
Du Ciel retracer le chemin.
Ils vont ; les peuples applaudiffent ,
L'erreur fuit , les Enfers frémiffent ,
La licence expire à leur voix ,
Le figne du falut s'arbore .
Qu'à fon afpect tout fiécle adore
Le Dieu qui donne les bons Rois !
Quelle main des bords de la tombe
Sauve ce pâle Laboureur ,
Ce trifte Artiſan , qui ſuccombe
(1 ) Sur le frontifpice de la Maifon Royale des
Miffions , bâtie par Sa Majefté avec une magnificence
Royale , on lit cette Infcription. Ad Piętatis
augmentum & Inopiafubfidium pofuit & dotavit:
STANISLAUS I. Rex Polonia
(2) Douze Miffionnaires , fondés pour faire à
perpétuité douze Millions par an dans l'étendue
de la Lorraine & du Barrois , & pour diftribuer
douze mille livres d'aumône chaque année dans
les lieux où fe font les Millions.>
FEVRIER. 1751 39:
Plus au befoin qu'à la douleur ?
De STANISLAS l'ame Royale
A franchi l'immenfe intervalle
Du Trône à leur antre écarté ,
Des fecours prompts & falutaires , (1 ) :
Font dans ces obfcures chaumieres
Rentrer la joye & la fanté.
Je vois une troupe
affainée ,
En proye au plus grand des fleaux,
La terre , à fes befoins fermée ,
Ne s'ouvre que pour des tombeaur. -
La difette traîne après elle
L'avide faim , la mort cruelle.
Mais non 2 tu préviens nos beſoins ,
Grand Roi ; par tout ta prévoyance
Forme des trésors d'abondance , (2);
Immortels gages de tes foins .
***
Comme en fa féconde carriere ,,
L'Aftre du jour du haut des airs 、
Eclaire tout de fa lumiere ,
(1 ) Hôpital fondé à Plombiere. Religieux de la :
Charité , établis pour porter des remedes aux malades
durant les Miffions , & les fecourir par tout
dans les maladies contagieufes.
(2 ) Magafins de bled établis par un fond der
cent mille livres pour les tems de diferte..
40 MERCURE DE FRANCE
Ranime la terre & les mers ,
Nul bien à faire en ton Empire ,
Grand Prince , nul mal à détruire
N'échappe à tes yeux vigilans ;
Tout état , tout fexe , tout âge ,.
De tes faveurs entre en partage ;
Tous tes Sujets font tes enfans .
*3*+
Senfible aux cris de la Nature ,,
Orphelins , il feche vos pleurs. ( 1 ),
Son coeur remplace avec ufure
Les chers objets de vos douleurs ,
Il vous rend les leçons d'un pere ,,
Les foins de la plus tendre mere ..
Pour vous il bâtit un Palais ,
Où l'industrie & l'innocence
Filent de votre heureuſe enfance ·
Les jours marqués par les bienfaits..
Vous , que le fort ou l'injuſtice :
Ont rendus plus à plaindre encor ,,
If vous tend une main propice ;.
( 1 ) Bâtiment magnifique , élevé à Nancy pours
24 Orphelins de l'un & de l'autre fexe , qui y font
inftruits de leur Religion & de quelque métier , de--
puis l'âge de 10 ans jufqu'à 15 , & reçoivent en
fortant cinq cens livres pour les aider à s'établir.
FEVRIER. 42 17518
Ofez reprendre un noble effor.
Au fein des Mufes la fageffe ( 1 )
Vient de former votre jeune e;
Dignes du fang dont vous fortez ,
Allez vouer à la Patrie
Ces talens , ces fruits du génie
Qu'ont fait éclore les bontés .
Une troupe noble & guerriere (2);
Déja dans l'Ecole de Mars
Fournit fous fes yeux la carriere-
Qu'ouvrent & Bellone & les Arts..
Avec ceux qu'ici l'on vit naître ,
Ceux qui jadis l'eurent pour Maître ,
Nourris , exercés à la Cour ,
Vont réveiller dans leurs Provinces ,
Pour le plus généreux des Princes,
l'eftime & l'amour.
Les regrets ,
Volant à la voix dans l'aréne ,
Je vois des Athletes nouveaux-
( 1 ) Douze Gentilshommes nourris , entr.
& inftruits dans la Maifon des Penfionaires de l'U
niverfité de Pont- à -Mouffon.
(2) Compagnie de 48 Gentilshommes Cadets ,
24 olonois & 24 Lorrains , établie à Lunéville ,
avec des Maîtres pour tous leurs exercices.
1
42 MERCURE DE FRANCE.
Difputer fur une autre ſcéne ( 1 )
Les prix qu'il offre à leurs travaux.
Apollon en vain les rappelle ;
Saifis tous d'une ardeur nouvelle ,
Aux Mufes , à leurs tendres fons
Grand Roi , ton goût qui les décide ,
Leur fait d'Archimède & d'Euclide
Préférer les doctes leçons.
炒菜
Quand par tout la guerre renverfe
Les fortunes & le crédit ,
Ce nerfdes Etats , le Commerce , (2)
Ici par tes foins refleurit .
Le Marchand , contre les tempêtes
Sûr d'avoir des reffources prêtes
Dans tes tréfors toujours ouverts
Sent racimer fon induſtrie ,
Et court enrichir la Patrie
Des dépouilles de l'Univers.-
***
La chicane , cet Hydre avide ,
(1 ) Chaire de Mathématiques , fondée au College
de Pont à Mouffon avec des Prix pour les
Etudians .
(2) Un fond de cent mille livres donné au Corps
des Marchands pour foutenir par des prêts à deux
pour cent , le crédit des particuliers , le produit des
intérêts devant groffir à perpétuité le capital.
FEVRIER.
1751. 45
Qui brave le Juge & la Loi ,
Offre à ton bras , nouvel Alcide ,
Un triomphe digne de toi.
A ta voix féconde en miracles ,
Je vois s'établir ces Oracles ( 1 )
De la justice & de la paix ,
Dont la fageffe & la fcience
Vont étouffer dans leur naiflance ,
Et la difcorde & lesforfaits,
C'eft à vos Lyres , dotes Fées ,
A chanter des exploits fibeaux.
Mieux que les marbres , vos Orphées
Immortalifent les Héros,
Vers un grand Roi , votre modéle ,
Vous , que déja fon goût rappelle ,
Beaux Arts , volez de toutes parts ;
Sortez à ſa voix des ténébres ;
Le Regne des Héros célébres
Fut toujours le regne des Arts.
Que votre lumiere épurée ,
Réveillant enfin les efprits ,
(1) Une Chambre de cinq Avocats Confultans,
avec deux mille livres d'appointemens pour chacun ,.
établie à perpétuité , pour donner aux particuliers ,
& fur tout aux pauvres , des confultations gratui
tes, & travailler àprévenir les procès.
44 MERCURE DE FRANCE.
Faffe luire en cette Contrée
Les jours d'Augufte & de Louis !
Ce trait feul manque à fon Hiftoire ;
vous, faits pour chanter fa gloire ,
Partagez fes dons éclatans .
Il m'entend .. fa magnificence *
Appelle , excite , récompenfe
Le goût , les Arts & les talens..
Marbre chéri , durable Image
D'un Prince , mieux peint dans nos coeurs ,
Avec fon Portrait d'âge en âge ,
Tranfmets fes fentimens , fes moeurs ,
Ses vertus , fon efprit fublime ,
Son coeur vrai , tendre , magnanime ,
Son air , fes graces , fa bonté.
Que leur alliance adorable.
Offre l'homme le plus aimable
Dans le Roi le plus reſpecté !.
*3 *+
Qu'il vive , Grand Dieu , pour ta gloire
Ce Roi donné par ton amour "
Qu'il vive autant que la mémoire
De fes bienfaits en ce féjour !
Conferve pour nous , pour toi - même ,.
* Fondation d'une Bibliothéque publique & . de:
Frix pour les Sçavans.
FEVRIER.
1751. 45
A l'Etat un Maître qui l'aime ,
Aux Autels l'appui de la Foi ,
Aux malheureux un tendre pere ,
Aux Beaux Arts un Dieu tutelaire ,
A tous fes Sujets un bon Rai !
Leflie ,J :
COMPLIMENT au Roi de Pologne
Duc de Lorraine , à l'occafion du Bufte de
Sa Majefté , placé dans la Maifon des
Miffions Royales .
UNmortel , qui joindroit par un rare affem.
blage ,
Les graces de l'efprit aux qualités du coeur ,
Aux traits de la bonté les traits de la grandeur ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Un Grand , de fon pouvoir qui fçauroit faire
ufage ,
Des Sciences , des Arts le zélé Protecteur ?
A faire des heureux qui mettroit fon bonheur ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contenipler l'image ;
Un Prince , à qui le Ciel donneroit en partage
D'Augufte les talens , de Trajan les vertus,
L'efprit de Marc - Anréle & le coeur de Titus ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
46 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi digne de l'être , un Héros , un vrai Sage;
Au- deffus de fon rang , des fuccès , des revers ,
Et de tous les faux biens qu'adore l'Univers ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Plus grand , plus fage encor ; un Chrétien dont
l'hommage
Seroit humble , fervent , digne des faints Autels ,
Et ferviroit d'exemple au refte des mortels ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Ce Prince cher aux Cieux ( leur plus parfait
ouvrage )
Ce modèle des Rois , l'objet de tous nos voeux ,
Il eft ici préfent ; & nos derniers Neveux
Auront le doux plaisr d'en contempler Pimage.
AUTRE.
Aujourd'hui ce féjour s'embellit & s'anime
Sur le marbre amolli la Majefté s'imprime ;
Quel gracieux accord de douceur , de fierté ,
De charmes , de grandeur , & d'affabilité !
On reconnoît ici le Monarque & le Pere :
Mais , Sire , tous ces traits enſemble réunis
Ne font qu'une efquiffe legére
De ceux que dans vous l'on revére.
Le modéle au portrait peut feul donner du prix.
Le vrai tableau des Rois , ainfi que leur puiffance ,
FEVRIER.
47 1751 .
Eft dans le coeur de leurs Sujets ;
Là, par l'amour font gravés tous vos traits ,
Et vos bienfaits , par la reconnoiffance.
FIN
De l'Hiftoire des Croisades , par
M. de Voltaire .
Ouis IX. paroiffoit un Prince defti-
Lné àréformer l'Europe , fi elle avoit
pû l'être ; à rendre la France triomphante
& policée , & à être en tout le modéle
des hommes. Sa piété , qui étoit celle d'un
Anachorete , ne lui ôta point les vertus
royales . Sa libéralité ne déroba rien à une
fage économie. Il fçut accorder une politique
profonde avec une juftice exacte ,
& peut- être eft- il le feul Souverain qui
mérite cette louange. Prudent & ferme
dans le confeil , intrépide dans les combats
fans être emporté, compatiffant, comme
s'il n'avoit jamais été que
malheureux ;
il n'eft guéres donné à l'homme de pouffer
la vertu plus loin .
Il avoit conjointement avec la Régente ,
fa mere , qui fçavoit régner , réprimé l'abus
de la Jurifdiction trop étendue des
Eccléfiaftiques. Il ne vouloit pas que les
48 MERCURE DE FRANCE.
1
Officiers de Juftice faififfent les biens de
quiconque étoit excommunié , fans exami
ner fi l'excommunication étoit juſte ou injufte.
Le Roi , diftinguant très-fagement
entre les Loix civiles , auxquelles tout doit
être foumis , & les Loix de l'Eglife , dont
l'empire doit ne s'étendre que fur les confciences
, ne laiffa pas plier les Loix du
Royaume fous cet abus des Excommunications.
Ayant , dès le commencement de
fon administration , contenu les prétentions
des Evêques & des Laïcs dans leurs bornes
, il avoit réprimé les factions de la
Bretagne il avoit gardé une neutralité
prudente entre Gregoire IX. & Frederic
II.
Son Domaine , déja fort grand , s'étoit
accru de plufieurs terres qu'il avoit achetées.
Les Rois de France avoient alors
pour revenus leurs biens
propres ;
leur
grandeur dépendoit d'une économie bien
entendue , comme celle d'un Seigneur particulier.
Cette adminiſtration l'avoit mis en état
de lever de fortes armées contre le Roi
d'Angleterre , Henri III . & contre des
Vaffaux de France , unis avec l'Angleterre.
Henri III. moins riche , moins obéi de fes
Anglois , n'eut ni d'auffi bonnes troupes ,
ni d'auffi-tôt prêtes . Louis , qui le furpaffoit
FEVRIER. 17518
49
foit en courage , comme en prévoyance ,
le battit deux fois , & fur tout à la Journée
de Taillebourg en Poitou . Le Roi
Anglois s'enfuit devant lui ; cette guerre
glorieufe fut fuivie d'une paix utile . Les
Vaffaux de France rentrés dans leur devoir,
n'en fortirent plus . Le Roi n'oublia pas
même d'obliger l'Anglois à payer cinq
mille liv . fterlings pour les frais de la campagne.
Quand on fonge qu'il n'avoit pas
24 ans , lorfqu'il fe conduifit ainfi ; &
fon caractére étoit fort au deffus de fa
fortune , on voit ce qu'il eût fait , s'il fût
demeuré dans fa patrie , & on gémit que
la France ait été fi malheureufe par les vertus
même , qui devoient faire le bonheur
du monde.
que
L'an 1244 , Louis attaqué d'une maladie
violente , crut dit- on , dans une létargie
entendre une voix qui lui ordonnoit
de prendre la Croix contre les Infideles. A
peine put-il parler , qu'il fit vou de fe
croifer. La Reine fa mere , la Reine fa
femme , fon Confeil , tout ce qui l'approchoit
fentit le danger de ce vou funefte.
L'Evêque de Paris même lui en repréſenta
les dangéreufes conféquences. Mais Louis
regardoit ce voeu comme un lien facré ,
qu'il n'étoit pas permis aux hommes de déouer.
Il prépara pendant quatre années
C
fo MERCURE DE FRANCE.
,
cette expédition ; enfin laiffant à ſa merè
le gouvernement du Royaume il part
avec fa femme , & trois de fes Freres , que
fuivent leurs épouses. Prefque toute la
Chevalerie de France l'accompagne . Un
Duc de Bourgogne , un- Comte de Breta
gne , un Comte de Flandres , un Comte de
Soiffons , un Comte de Vendôme amenent
leurs Vaffaux. Il y eut dans l'armée près de
trois mille Chevaliers Bannerets. La France
fut plus déferte que du tems de la Croifade
de Saint Bernard , & cependant on ne
l'attaqua pas. Les Empereurs & les Rois
d'Angleterre étoient trop occupés chez
eux. Une partie de la Flotte immenfe qui
portoit tant de Princes & de Soldats , part
de Marfeille , & l'autre d'Aigue- morte ,
qui n'eft plus un Port aujourd'hui . Tout ce
grand armement devoit fondre en Egypte.
Louis mouilla dans l'Ile de Chypre ; le
Roi de cette Ifle fe joint à lui : on aborde
en Egypte , & on chaffe d'abord les Barbares
de Damiette. Le vieux Malecfala , &.
prefque incapable d'agir, demanda la paix,
& on la lui refufa.*
S. Louis étoit renforcé par de nouveaux
fecours arrivés de France , fuivi de foixan
te mille combattans , obei , aimé , inſtruie
par les malheurs que Jean de Brienne avoit
effuyés dans une pareille conjoncture ,
FEVRIER.
1751. SI
ayant en tête des ennemis déja vaincus
& un Sultan qui touchoit à fa fin. Qui
n'eût crû que l'Egypte , & bientôt la Syrie
ne fuffent domptées ? Cependant la
moitié de cette Armée floriffante périt
de maladie , l'autre moitié eft vaincue
près de la Maffoure . Saint Louis voit
tuer fon frere Robert d'Artois ; il eft pris
avec fes deux autres freres , le Comte
d'Anjou , & le Comte de Poitiers . La plûpart
de fes Chevaliers font captifs avec
lui ; ce n'étoit plus alors Malecfala qui régnoit
en Egypte : c'étoit fon fils Almoadan
. Ce nouveau Soudan avoit certainement
de la grandeur d'ame , car le Roi
Louis lui ayant offert pour fa rançon , &
pour celle de fes prifonniers un million de
Befans d'or , Almoadan lui en remit la cinquiéme
partie. Malecfala fon pere avoit
inftitué la Milice des Mamelices , fembla
ble aux Gardes Prétoriennes des Empereurs
Romains , & des Janiffaires d'aujourd'hui.
Ces Mamelices furent à peine formés
qu'ils furent redoutables à leurs Maîtres .
Almoadan qui voulut les réprimer , fut
affaffiné par eux , dans le tems même qu'il
traitoit de la rançon de Louis. Le Gouver
nement partagé alors entre les Emirs , fembloit
devoir être funefte aux Chrétiens
captifs ; cependant le Confeil Egyptien
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
continua de traiter avec le Roi . Le Sire de
Joinville rapporte que ces Emirs même
propoferent dans une de leurs affemblées
de choisir Louis pour leur Soudan .
Joinville étoit prifonnier avec le Roi ;
ce que raconte un homme de fon caractére
& de fa naïveté , a du poids fans doute.
Mais qu'on faffe réflexion , combien dans
un Camp , dans une maiſon , on eſt mal
informé des faits particuliers qui fe paffent
dans un Camp voifin , dans une maifon
prochaine ; combien il eft hors de vraifemblance
que des Mufulmans fongent à
fe donner pour Roi, un ennemi Chrétien ,
qui ne connoît ni leur Langue , ni leurs
moeurs , qui détefte leur Religion , & on
verra que Joinville n'a rapporté qu'un difcours
populaire, Dire fidélement ce qu'on
a entendu dire , c'eſt ſouvent rapporter de
bonne foi des chofes au moins fufpectes,
Je ne fçaurois guéres encore concilier
ce que difent les Hiftoriens , de la maniere
dont les Mufulmans traiterent les prifonniers
. Ils racontent qu'on les faifoit fortir
un à un d'une enceinte , où ils étoient renfermés
; qu'on leur demandoit s'ils vouloient
renier Jefus- Chrift , & qu'on cou
poit la tête à ceux qui perfiftoient dans le
Chriftianifme .
279 1.
D'un autre côté , ils atteftent qu'un
FEVRIER.
17518 S
vieil Emir fit demander par Interprete
aux Captifs , s'ils croyoient en J. C. & les
Captifs ayant dit qu'ils croyoient en lui.
» Confolez-vous , dit l'Emir ; puifqu'il eft
» mort pour vous , & qu'il eft reffufcité ,
il fçaura bien vous fecourir . Ces deux
récits femblent un peu contradictoires , &
ce qui eft plus contradictoire encore , c'eſt
que ces Emirs fiffent tuer des Captifs dont
ils efperoient une rançon.
›
Au refte , il me femble que ces Emirs ,
quoiqu'ils euffent tué leur Soudan , avoient
pourtant cette efpéce de bonne foi & de
vertu , fans laquelle nulle Société ne peut
fubfifter. Ils s'en tinrent aux huit cens mille
Befans auxquels leur Soudan avoit
bien voulu fe reftraindre pour la rançon
des Captifs ; & lors qu'en vertu du Traité
les Troupes Françoifes qui étoient dans
Damiette , rendirent cette Ville , on ne
voit point que les Vainqueurs fiffent le
moindre outrage aux femmes qui étoient
en très grand nombre. On laiffa partir la
Reine , & fes deux belles - fours avec refpect.
Ce n'eft pas que tous les Soldats Mufulmans
fuffent modérés ; le vulgaire en
tout pays eft féroce . Il y eut fans doute
beaucoup de violences commifes des
Captifs maltraités & tués ; mais enfin j'a-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
voue que je ne fuis pas étonné que le fim
ple Soldat Mahomnétan ait été féroce contre
des Etrangers , qui des Ports de l'Europe
étoient venus ravager les terres de
l'Egypte .
Saint Louis délivré de captivité , fe retire
en Paleſtine , & y demeure près de
quatre ans avec les débris de fes vaiffeaux
& de fon armée ; il va vifiter Nazareth ,
au lieu de retourner en France , & enfin ne
rentre dans fa patrie qu'après la mort de la
Reine Blanche , fa mere ; mais il y rentre
dans le delfein de former une Croisade
nouvelle .
Son féjour à Paris lui procuroit continuellement
des avantages & de la gloire.
Il reçut un honneur qu'on ne peut
rendre qu'à un Roi vertueux. Le Roi
d'Angleterre Henri III . & fes Barons le
choiffrent pour arbitre de leurs querelles.
Il prononça l'Arrêt en Souverain , &
fi cet Arrêt , qui favorifoit Henri III.
ne put appaifer les troubles d'Angleterre
, il fit voir au moins à l'Europe , quel
refpect les hommes ont malgré eux pour la
vertu . Son frere le Comte d'Anjou dut à
la réputation de Louis , & au bon ordre
de fon Royaume l'honneur d'être choi
par le Pape pour Roi de Sicile.
FEVRIER. 1751. 55
4
Louis cependant augmentoit fes Domaines
de l'acquifition de Namur , de Peronne
, d'Avranches , de Mortagne , du Perche.
Il pouvoit ôter aux Rois d'Angleterre
tout ce qu'ils poffedoient en France . Les
querelles de Henri III . & de fes Barons ,
lui en facilitoient les moyens ; mais il préfera
la juftice à l'ufurpation ; il les laiffa
jouir de la Guyenne , du Perigord , da Limofin
; mais il les fit renoncer pour jamais
à la Touraine , au Poitou , à la Normandie
, reunies à la Couronne par Philippe
Augufte : ainfi la paix fut affermie avec fa
réputation .
Il établit le premier la juftice de refforts
& les fujets opprimés par les fentences arbitraires
des Juges des Baronies , commencerent
à pouvoir porter leurs plaintes aux
quatre grands Bailliages Royaux , créés
pour les écouter. Sous lui des Lettrés commencerent
à être admis aux féances de ces
Parlemens , dans lesquels des Chevaliers ,
qui rarement fçavoient lire , décidoient
de la fortune des Citoyens. Il joignit à la
piété d'un Religieux , la fermeté éclairée
d'un Roi , en réprimant les entrepriſes de
la Cour de Rome , par cette fameufe Pragmatique
, qui conferve les anciens droits
de l'Eglife , nommés Libertés de l'Eglife
Cinj
56 MERCURE DE FRANCE.
Gallicane ; enfin treize ans de fa préſence
réparerent en France tout ce que fon abfence
avoit ruiné ; mais la paffion pour les
Croisades l'entrainoit. Les Papes l'encourageoient
; Clement IV . lui accordoit une
décime fur leClergé pourtrois ans . Le Cler
gé qui du tems de la Dîme Saladine avoit
fait beaucoup de repréfentations pour ne
rien payer , en fit encore de très fortes ;
elles furent auffi inutiles que peu décentes
fous un Roi , qui prodiguoit fon fang &
fes biens dans une guerre tant prêchée par
le Clergé. Il part enfin une feconde fois ,
& à peu près avec les mêmes forces. Son
frere qu'il a fait Roi de Sicile , doit le fuivre.
Mais ce n'eft plus du côté de la Paleftine
, ni du côté de l'Egypte qu'il tourne
fa dévotion & fes armes. Il fait cingler fa
Flotte vers Tunis .
Ce fut Charles d'Anjou , Roi de Naples
& de Sicile , qui fit fervir la piété héroique
de Louis à fes deffeins . Il prétendoit
que le Roi de Tunis lui devoit quelques
années de tribut. Il vouloit fe rendre maître
de ces Pays , & Saint Louis efperoit ,
difent tous les Hiſtoriens , ( je ne fçais fur
quel fondement ) convertir le Roi de Tunis.
Les Troupes Chrétiennes firent leur
defçente vers les ruines de Cartage ; mais
FEVRIER. 1751. 57
,
bientôt le Roi eft affiégé lui-même dans
fon Camp par les Maures réunis. Les mêmes
maladies que l'intempérance de ſes fujets
tranfplantés , & le changement de
climat , avoient attirées dans fon Camp
en Egypte,défolerent fon Camp de Cartage.
Un de fes fils né à Damiette pendant
fa captivité , mourut de cette efpéce de
contagion devant Tunis. Enfin le Saint
Roi en fut attaqué : il fe fit étendre fur la
cendre & expira à l'âge de 55 ans , avec
la piété d'un Religieux , & le courage d'un
Heros. A peine eft- il mort , que fon frere
le Roi de Sicile arrive ; on fait la paix avec
les Maures & les débris des Chrétiens
font ramenés en Europe. On ne doit guéres
compter moins de cent mille perfonnes
facrifiées dans les deux expéditions de Saint
Louis . Joignez - y les cent cinquante mille
qui fuivirent Frederic Barberouffe , les
trois cent mille de la Croifade de Philippe
Augufte , & de Richard ; deux cent mille
au moins , du tems de Jean de Brienne :
comptez les feize cent mille Croifés , qui
avoient déja paffé en Afie , & n'oubliez
pas ce qui périt dans l'expédition de Conftantinople
, & dans les guerres qui fuivirent
cette révolution , fans parler de la
Croifade du Nord , & de celle contre les
Albigeois , on trouvera que l'Orient fut
CY
5S MERCURE DE FRANCE.
le Tombeau de plus de deux millions d'Eu
ropéens .
Plufieurs Pays en furent dépeuplés &
appauvris. Le Sire de Joinville dit expreffément
, qu'il ne voulut pas accompagner
Louis à fa feconde Croifade , parce qu'il ne
le pouvoit , & que la premiere avoit ruiné
toute fa Seigneurie.
La rançon de Saint Louis avoit coûté
huit cens mille befans ; c'étoit au moins
neufmillions de la monnoye qui court actuellement.
Si des deux millions d'hommes
qui moururent dans le Levant , chacun
emporta feulement cent francs , c'eft
encore deux cens millions de liv . qu'il en
coûta . Les Génois , les Pifans , & fur tout
les Vénitiens s'y enrichirent ; mais la France
, l'Angleterre , l'Allemagne , furent
épuilées .
On dit que les Rois de France gagnerent
à ces Croisades , parce que Saint
Louis augmenta fes Domaines , en achep
tant quelques Terres des Seigneurs ruinés ;
mais il ne les accrut par fon économie ,
que pendant le féjour qu'il fit dans fes
Etats.
Le feul bien que ces entrepriſes procurerent
, ce fut la liberté que plufieurs Bourgades
racheterent de leurs Seigneurs. Le
Gouvernement municipal s'accrut un peu ;
FEVRIER. 1751. 59
ces Communautés pouvant travailler &
commercer pour
leur propre avantage ,
exercerent les Arts & le Commerce que
T'esclavage éteignoit.
Cependant le peu de Chrétiens cantonnés
fur les côtes de Syrie , fut bientôt exterminé
, ou réduit en efclavage. Prolemaïs
leur principal azile , & qui n'étoit en
effet qu'une retraite de Bandits fameux par
leurs crimes , ne put réfifter aux forces du
Sultan d'Egypte , Melec Seraph. Il la pric
en 1291 : Tyr & Sidon fe rendirent à lui .
Enfin vers la fin du douzième fiécle , il n'y
avoit plus dans l'Afie aucune trace apparente
des Croisades.
淡淡說送洗洗洗洗詬選選送洗洗潔
'Idée de cette Piéce n'eft pas nouvel-
>
prife dans un Livre , mais elle n'a paru fi
naturelle que je n'ai pû m'empêcher de la
mettre en vers . Je l'intitule ,
L'AMANT AVEUGLE.
PRêt de fixer fes voeux par un lien nouveau ,
Un jour l'impatient Dorante
Se faifant de l'Hymen une image brillante ,
En voulut avoir le tableau .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE;
Chez un Peintre auffi-tôt il marche , il court ,
vole :
il
Çà , Monfieur , de l'Hymen faites -moi le portrait,
Quand pourrez-vous ? ...Quel jour ſera- t'il
fait ?
D'abord comptez fur ma parole ,
Pour le prix vous ferez pleinement fatisfait .
Mais n'allez pas d'une forme ordinaire
Peindre le plus charmant des Dieux ; }
Qu'il foit libre , enjoué ; fur tout qu'il ait les yeux
Tendres comme l'Amour & plus beaux que fa
mere.
Enfin il faut vous furpaffer,
Et travailler d'après nature ;
Et felon la beauté qu'aura votre peinture ;
Je fçaurai vous récompenfer .
Le Peintre , par un coup de maître ,
Voulant fignaler fon pinceau ,
Ou bien pour mieux être payé peut être ↓
Repréſenta l'Hymen fi beau ,
Qu'on auroit pû le méconnoître.
Notre amant toutefois n'en fur pas fatisfait.
Ce front , dit-il , n'eft pas bien fait ,
Je lui trouve , je crois , la peau même ridée .
Ah , Monfieur , quels yeux languiffans Į
Ce vifage n'a point cet air , ces agrémens ...
Enfin ce n'eft point là l'Hymen dans mon idée.
Tout n'eft ici que médiocrement beau ,
Je vais médiocrement vous payer votre ouvrage,
FEVRIER . 1751 : 31
Ah ! s'il vous plaît , rendez - moi mon tableau ,
Dit le Peintre , je fais de l'huile un tel uſage ,
Le tems à mes couleurs donne un tel avantage
Qu'il faut au moins à mes portraits
Trois mois pour les rendre parfaits .
Adieu , Monfieur , je compte dans la fuite
Que vous en ferez plus content
Je ne fuis pas preffé d'argent ;
Il faut que mes tableaux ayent tout leur mérite,
Le lendemain Pamant paffionné
Donna la main à fa Maîtreffe :
Il ne fentit jamais de plus vive tendreffe
Que dans cet inftant fortuné ;
Mais cette ardeur fe perd dans le ménage.
Le Peintre qui le fentoit bien ,
Trois mois après ce doux lien ,
Vint à l'Epoux rapporter fon ouvrage .
L'Epoux changea bien de langage ;
Tout lui parut alors admirable , charmant.
Vous me l'aviez bien dit , Monfieur , quel chan
gement !
Je ne connois plus ce vifage ;
Ces yeux font mille fois plus beaux qu'aupara
vant.
En vérité je vous admire.
Cependant , s'il faut vous le dire,
Je trouve à ce portrait trop de vivacité ;
Franchement cet air libre à l'Hymen ne fied
guére
62 MERCURE DE FRANCE.
Il doit avoir de la beauté ,
Une beauté ſolide & fiere ,
Un feu que la raifon modére ;
Un air de fenfibilité ,
Different toutefois de cette ardeur légere ,
Que fouffle le Dieu de Cithere
Dans le coeur d'un amant aveugle & tranfporté.
Pour le coup , je fuis bon augure ,
Répond le Peintre en badinant ,
Ce que je prévoyois arrive juſtement.
Le tems n'a rien changé , Monfieur , dans ma
Peinture ,
Mais dans vous - même feulement.
Pendant que vous étiez amant ,
'ous ne voyiez d'Hymen qu'une faufſe figure ;
R
Vous êtes mari maintenant .
Loppay du Mefnil , de Laval.
VERS
Ecrits fur un Racine.
Acine , je te dois tout ce que j'ai d'efprit ;
De fentiment , de goût , de ftyle , d'élégance,
Et fi je fçais aimer , ton Livre me l'apprit ;
Mais mon Iris , hélas ! mon Iris me trahit ,
Tu ne m'as point appris à fixer fa conftance ,
FEVRIER. 1751. 63
En paffant dans les mains , en occupant fes yeux ,
Rappelle- lui du moins ce que je fuis pour elle.
Dans tes plus tendres vers retrace- lui mes feux.
Fais- la gémir du fort des amans malheureux ,
Et rougir au portrait d'un amante infidelle .
學
SUR L'AMOUR A LA MODE.
IL eft de la pudeur le funefte
Une faveur n'excite en lui que de l'
Le plus fubtil poifon s'exhale par fa
cercueil ;
orgueil ;
bouche ;
Mais ce n'eft plus le coeur , c'eft l'efprit qui le
'Aux frivoles devoirs que l'ufage
Son pouvoir tyrannique affujettit la
Sur la foible raifon il lance fon
Le menfonge préfide à tout ce qu'il
Il trompe chaque jour la crédule
Pour un fexe innocent quel redoutable
Il ne fe fait efclave auprès d'un jeune
Que pour être infolent quand il fera
touche.
preferit ,
Terre ;
Tonnerre.
Ecritt ;
Lifette ;
Athlete !
coeur
>
vainqueur.
24 MERCURE DE FRANCE.
if for fire red span region region regljen reglum reglen region regist
IMITATION D'ANACREON.
Par M. de R***.
Tot ou tard il faut fe rendre ,
» Et c'est à préfent ton tour ,
Me difoit le Dieu d'Amour.
Moi , je prétends me défendre.
Le fripon par un détour
Pourroit fort bien me furprendre.
Attaquons fans plus attendre.
Battons d'abord le tambour ;
J'en veux au Dieu de Cythere.
L'Art ici m'eft néceffaire ,
Et contre l'Amour lutter
Ce n'eft pas petite affaire ;
Il faut pour lui réfifter
Tout l'attirail de la guerre ;
Vîre , allons , mon cimeterre
Mon cafque , mes javelots ,
Et furtout cuiraffe neuve ,
Dont le fer foit à l'épreuve.
N'en déplaiſe à nos Héros ,
FEVRIER.
1751. BS
Qui n'ont pour toute défenle
Qu'une épée & leur vaillance $
De maint pradent Chevalier
J'aime mieux l'antique ufage,
Et tout hériffé d'acier ,
Je mets encor mon courage
A l'abri d'un bouclier.
Contre moi l'Amour fait rage
Mais , grace à mon équipage ,
Il épuiſe fon carquois ,
Sans me faire aucun dommage
J'ai mis l'Amour aux abois ;
Mufes , célébrez ma gloire.
Je chantois déja victoire ,
Quand ce Dieu , comme un éclair ;
Fond fur moi des champs de l'air
Et tout à coup me pénétre.
De ton coeur je fuis le maître ;
» Envain tu veux me braver ,
» Et me voici dans la place ;
» Va , l'Amour ſçait bien trouver
>> Le défaut de la cuiraffe.
66 MERCURE DE FRANCE .
RECEPTION
De M. le Comne de Biffy à l'Académie Francoife
, le Mardi 29 Décembre 1750 .
Uoique les affemblées publiques de
l'Académie Françoife foient toujours
brillantes , on n'en a guéres vû qui l'ait
été autant , que celle dont nous tendons
compte. Tous ceux qui aiment les Lettres
étoient carieux d'entendre M. le Comte
de Biffy , que fa belle Traduction du Patriotifme
avoit rendu célébre . M. l'Abbé
de Bernis , fi connu par la délicateffe de
fon efprit , & les charmes de fa Poëſie ;
enfin M. le Maréchal Duc de Belle- Ifle ,
dont l'éloquence nous a été auffi utile dans
les négociations , que l'expérience & l'activité
dans les armées. Nous croyons que
le Public retrouvera ici avec plaifir ce qu'il
a applaudi à l'Académie.
Difcours de M. le Comte de Biffy .
Meffieurs , attaché par mon état , par
mon devoir, plus encore par mon inclination,
au fervice d'un Roi , digne d'occuper
tous les inftans de notre vie , j'ai long- tems
héfité à briguer la place que vous avez daigné
m'accorder. Mais enfin , convaincu
FEVRIER. 1751. 67
par des exemples qui font familiers entre
vous , que les Armes & la Littérature
loin d'être incompatibles , fe prêtent fouvent
un fecours mutuel , j'ai ofé vous prier
de vouloir bien m'affocier à vous. Heureux
, fi un violent amour pour les Lettres ,
& le defir ardent de vous imiter , pouvoient
me tenir lieu de talens , ou du
moins les fuppofer !
Eh ! dans quels lieux , mieux
mieux que dans
une Compagnie , refpectable par tant de
qualités éminentes , un homme de guerre
peut - il efperer de fe former l'efprit , de
l'enrichir , & d'acquerir des connoiffances
utiles , même à fon métier ? Le foldat ,
inftrumenr journalier de la gloire des Généraux
, y contribue à la vérité par les fatigues
& par fon épée ; mais ce n'eft pas
lui qui tranſmet à la poſtérité les projets ,
les marches , les batailles ; c'eft par vos pareils
, Meffieurs , que les Grands Capitaines
deviennent vraiment célébres , & que
ceux qui afpirent à la gloire des armes ,
apprennent comment ceux qui les ont
précédés y font parvenus. Que d'exploits
ne doit- on pas au defir de voir fon nom
occuper les Hiftoriens ? Si la vertu forme
le Héros , ce font les hommes de Lettres
qui le couronnent , & c'eft fouvent à leur
mérite particulier qu'il doit l'époque qui
l'immortali fe.
8 MERCURE DE FRANCE .
Ce ne font point les combats de Philippe
& d'Actium , ce font les Virgiles , les
Horaces , les Ovides , qui ont fait donner
au tems où vêcur Octave , le titre
pompeux de fiécle d'Augufte. Agrippa fut
moins utile à la gloire de fon Maître en
gagnant des batailles , que ne le fut Mécéne
en protégeant les Lettres . Par la
valeur d'Agrippa , la puiffance d'Octave ,
élevée fur les ruines de la République ,
enleva à l'Univers le fpectacle des vertus
de l'ancienne Rome . Par les bienfaits &
par les foins de Mécéne , fous le Regne
d'Augufte , Rome , digne rivale d'Athénes,
s'éleva à une fupériorité de lumiere & de
goût , refpectée encore aujourd'hui de toutes
les Nations.
Par quelle fatalité des jours fi lumineux
furent-ils fi promptement fuivis d'une nuit
profonde ? Qui jamais eût ofé prévoir
que le fiécle d'Augufte ne feroit que de.
vancer prefque immédiatement , ces tems
qu'on a nommés depuis le bas Empire ?
On diroit que la Nature , qui s'étoit épui
fée en faveur d'Augufte , avoit befoin d'un
long repos. La Terre entiere tomba dans
une ignorance qui tenoit de la barbarie ;
d'épaiffes ténébres envelopperent tous les
efprits . Enfin un leger crépufcule , qui par
fa lenteur & par fon peu de force , ne laifFEVRIER.
1751. 69
foit pas eſperer un jour bien pur , fit place
tout d'un coup à une Aurore brillante qui
écarta ces nuages ; ce fut votre illuftre Fondateur
, Aurore digne d'annoncer ce Soleil
qui alloit éclairer le monde.,. Louis XIV...
A l'afpect de cet Aftre , les objets prirent
une face nouvelle ; toute la Nature fembla
s'épanouir ; un grand homme ne paroiffoit
que pour en précéder un autre plus grand
encore.
Pour donner une idée parfaite de ce
Monarque , qui fut à la fois le plus grand
Roi , & le plus honnête homme de l'Univers
, je crois qu'il fuffiroit d'examiner
fcrupuleufement ce qu'étoit la France ,
quand il prit les rênes du Gouvernement , &
ce qu'elle devint fous fon Regne . Ces deux
points, bien comparés & bien diſcutés , renferment
l'éloge complet de ce grand Prince .
Mais fes vertus particulieres , fes conquê
tes , ſes victoires , la capacité & la valeur
de fes Généraux , dont la mémoire ne
mourra jamais , n'auroient pas fuffi pour
donner à fon Regne ce titre glorieux de
fiécle de Louis XIV , Sans les Boffuets , les
Fenelons , les Corneilles , les Racines , la
Fontaine, & tant d'Auteurs dignes d'un
nom immortel . D'où fortoient- ils ces hom
mes merveilleux ? D'entre vous.
Ce fiécle fi célébre dont vous confa
70 MERCURE DEFRANCE.
crez tous les jours le fouvenir , a un avantage
fur celui d'Augufte , c'eſt que loin de
finir , il fe renouvelle. Et par qui ? Par
le fils , par le fucceffeur de Louis XIV.
Un homme d'efprit a ofé dire que l'extrême
politeffe étoit une marque prefque
certaine de la décadence des Etats . Nous
voyons le contraire ; jamais la Nation Françoife
ne fut plus éclairée , la Nobleffe plus
inftruite , plus polie , & jamais elle ne fut
plus valeureufe. C'est vous que j'en attefte,
Monfieur , vous qui avez tant de fois &
fi glorieufement commandé la plus grande
partie de ces hommes généreux. Ainſi
croyons que notre fiécle aura fa célébrité ,
comme celui de Louis XIV . On pourroit
hardiment l'affûrer fur la foi de vos talens,
& des vertus de votre augufte Protecteur.
Eh! QuelPrince fut jamais plus grand, plus
humain , plus modefte que celui qui préfi
de à ce fiécle nouveau. Roi , il n'oublie
jamais qu'il eft homme ; homme il n'oublie
jamais qu'il eft Roi . Louis dédaignant cette
gloire faftuenfe , dont l'éclat éblouit ,
& égare fouvent le Heros , fûr de lui - mêlaiffa
aux événemens le foin de développer
fon grand coeur.
me ,
Lorfque preffé par nos Armes triomphantes
, l'Ennemi trembloit pour fes Capitales
, Louis ne fe mit point à la tête de 3
FEVRIER. 1751. 7 .
fes Armées ; il en abandonna le foin à fes
Lieutenans ; mais quand il vit fes Frontiéres
menacées , alors ne confiant qu'à luimême
la défenfe de fes Sujets , Louis les
raffûra par fa préfence , & les fauva
par
fes victoires : veritable héroïfme , qui préfere
le titre de Confervateur à celui de
Conquérant. Que d'exploits glorieux ont
depuis illuftré le Regne de ce grand Roi !
Mais au milieu des monumens de fa valeur
, celui qu'il vient de confacrer à fa
clémence , en donnant la paix à l'Europe ,
fera toujours le plus beau & le plus digne
qu'il pût élever à fa gloire.
C'eft à vous , Meffieurs , d'éternifer la
mémoire du Regne de Louis XV. Et que
nous manque t- il de ce qu'on admiroit
dans vos prédéceffeurs ? Ils ne vivent plus
que dans leurs Ouvrages , & lorfque vous
ne vivrez plus que dans les vôtres , le fiécle
de Louis XV . n'aura pas à redouter le
fiécle d'Augufte , ni même celui de Louis
= XIV.
Qu'il feroit doux pour moi , Meffieurs ,
de pouvoir contribuer à cette gloire que
j'ofe vous prédire , ou du moins de dimi-.
nuer par mon zéle la perte que vous avez
faite par la mort de M. l'Abbé Terraffon !
Mais le remplacer fans l'égaler, ce fera plutôt
renouveller
vos regrets que les adou
eir.
72 MERCURE DE FRANCE.
:
pas
En effet , quel fut mon prédéceffeur ?
Homme fans fard & fans orgueil , il diſoit
naturellement fon avis ; mais ce n'étoit
avec ce ton d'autorité li fatiguant, & quelquefois
fi humiliant pour les autres ; il ne
cherchoit point à troubler le repos des fociétés
heureuſe égalité , que les grands
hommes défirent de mettre dans le monde,
& que les gens médiocres s'efforcent continuellement
d'en bannir. Philofophe
Grammairien , Géométre , Critique , Hif
torien fa Traduction de Diodore de Sicile
eft un ouvrage important par les lumiéres
qu'il répand fur l'Hiftoire ancienne.
Sa Differtation fur l'Illiade eft un chefd'oeuvre
en ce genre. Quoiqu'il ne fe für
point adonné à la Poëfie , il eft aifé de voir
qu'il en a connu toutes les délicateffes..
A tant de qualités & à tant de titres , que
poffedoit M. l'Abbé Terraffon , il joignoit
un mérite que vous chériffiez , & que vous
trouverez en moi : c'eft fon attachement
pour l'Académie , & fon affiduité à vos
exercices. Mais où il apportoit tant de connoiffances
, je viendrai en chercher ; je
m'inftruirai , & il éclairoit ; j'admirerai ,
vous l'écoutiez .
REPONSE
FEVRIER.
17518 73
REPONSE de M. le Maréchal Duc de
Belle- Ifle , Directeur de l'Académie Françoife
, au Difcours prononcé par M. le
Cornte de Billy.
M
Onfieur , l'Académie, en répondant
aujourd'hui à l'empreffement avec
lequel vous avez fouhaité de devenir un de
fes Membres, vous donne le témoignage le
plus flatteur de tout le cas qu'elle fait de
vos talens .
Ce que vous en avez laiffé percer dans
le Public , annonce un efprit curieux des
connoiffances qui peuvent tourner à l'avantage
de la Société ; & il eft bien louable
de chercher tous les moyens d'être
utile , fur tout à un âge & dans une profeffion
, oùfouvent trop occupé de fe rendre
agréable , l'on finit prefque toujours
par
refter frivole.
En mon particulier , Monfieur , j'éprou
ve dans ce moment une vraie fatisfaction
que le fort m'ait mis à portée d'initier dans
le Temple des Mufes , le fils & le neveu
de perfonnes à qui j'ai été de tout tems
attaché par les liens de l'amitié la plus fincere
.
Qui fut plus fufceptible de ces fentimens
que M. l'Abbé Terraffon à qui vous fuccédez
? Né avec un grand fond de Philofo
D
74 MERCURE DE FRANCE.
phie & d'humanité , qui furent la régle
invariable de fa conduite , il avoit beaucoup
de candeur dans le caractére & de
fimplicité dans les moeurs. Sa modestie
franche & naïve ne chercheit , ni à ſe cacher
, ni à fe montrer , & fon indifference
pour la fortune , n'avoit rien du fafte ni de
la groffiereté des anciens Philofophes.
Des qualités fi précieufes & fi rares me
feroient prefque oublier fes talens ; & ils
étoient , ainfi que fes connoiffances , d'une
grande étendue.
Bientôt ils furent apperçus & encouragés
par cet homme célébre , à qui nul genre de
mérite littéraire n'échappe , parce qu'il les
réunit tous fupérieurement. Le choix qu'il
fit de M. l'Abbé Terraffon pour fon Eleve
à l'Académie des Sciences , le travail que
cette Compagnie confia à cet Académicien
pendant un grand nombre d'années, prouvent
mieux que tout ce que je pourrois
dire , quel étoit fon mérite.
De tous les Ouvrages que nous a laiЯlé
M. l'Abbé Terraffon , la Traduction de
Diodore de Sicile , eft celui qui a été le
plus généralement applaudi ..
Vous connoiffez , M. les difficultés de cete
te forte de travail , & vous en recevez une
récompenfe auffi prompte que diftinguée .
C'eft à vous , Monfieur , à nous déFEVRIER.
1751. 75
dommager de la perte que nous avons faite.
Ne craignez point cependant que l'Académie
foit injufte dans les vûes , ni dans
fes efperances. Quelque avantageufes que
foient celles qu'elle a conçues de vous , clle
fent que vous avez par état un premier
devoir à remplir , qui s'allieroit mal avec
des travaux qui demandent tous les inftans
de celui qui s'y livre ; & un homme
tout entier fuffit à peine à toutes les connoiffances
qu'exige la ſcience de la guerre.
L'Académie défire donc de vous , Monfieur,
que continuant de cultiver avec foin ,
pendant que la paix vous en donne le loifir
, ces heureux talens que vous faites paroître
, vous regardiez comme un des
moyens les plus efficaces de les perfectionner
, l'affiduité à les affemblées .
Que ne puis - je moi - même en donner
T'exemple, & fuivre mon inclination : j'y
donne du moins mes regrets , & des regrets
très-fincéres , dans la forte perfuafion
où je fuis , combien les Lettres fervent à
la gloire des Empires.
M. L'ABBE' de Bernis termina la Séance
par des réflexions fur l'efprit du fiécle : elles
furent trouvées ingénieufes , fines , piquantes
, tout-à - fait dignes de l'Ecrivain
très eftimé & très eſtimable , qui les faifoit.
Dij '
78 MERCURE DEFRANCE.
************************
EPITRE
A Madame la Marquife de Goësbriant.
Non , non , de nos Pédans c'eſt une vieillø erreur ;
La Vertu modefte & fincére ,
L'aimable & touchante candeųr
A la Cour n'eft point étrangère :
Les Rois du vrai mérite auguftes Protecteurs ,
Pour le voir ont des yeux , pour l'aimer ont des
coeurs ;
J'en attefte Sully près du Trône appellée,
Oui , par ce jufte choix notre attente eft comblée
Oui , fans prefque fonger à ces divins ayeux ,
Sur qui votre vertu fuprême
Verfe encor plus d'éclat qu'elle n'en reçoit d'eux ;
Nos coeurs en vous nommant , ne nommoient que
vous même ,
Enfin , vous la voyez , cette fuperbe Cour ,
La fin de tant de voeux , l'objet de tant d'amour ?
Dangereufe beauté , dont les rigueurs cruelles
Portent le défefpoir dans les coeurs déchirés ,
Et dont les faveurs infidelles
Egarent fans retour les mortels enyvrés ,
Qu'à fon char triomphant l'illuſion enchaîng.
Envain du Cynique orgueilleux
FEVRIER. 1751. 77
Dans nos tranfports jaloux nous affectons la haine
En vain nous nous armons de dédains fourcilleux :
( Vain dépit d'un amant contre fon inhumaine )
Un regard , un fourire à fes pieds nous ramène .
Là , le calme trompeur d'un jour pur & ferein
Voile l'orage affreux qui le forme en fon fein ;
L'oeil ne voit point partir la foudre impétueuse ,
Qui brife des Sejans la tête faftueuſe ;
L'eſpoir d'un air flatteur préfente à nos defirs
Dans un lointain brillant la gloire & les plaifi : s ;
Du Soleil dans ces lieux la Majefté préfente
Difpenfe , avec douceur , fa clarté bienfaifante ;
Aftres , qui de la terre éblouiffez les yeux ,
Vous devez à lui feul votre éclat & vos feux .
Vets ce centre facré de gloire & de lumiere
Notre ame avec ardeur s'élance toute entiere ,
Amour ! porte nos voeux & nos tranſports divers ,
A ce vivant Portrait da Dieu de l'Univers ...
Mais où m'a tranfporté mon zéle téméraire ?
Où fuis-je ? .... Ah ! tant d'éclat n'eft point fair
pour mes yeux.
La veuve du défenfeur d'Aire ,
La fille des Sullis peut vivre avec les Dieux ;
Moi , que le fort condamne à ramper fur la terre ,
Je retombe , & vous laiffe au féjour du tonnerre.
Sur le débris fanglant des vices abbatus
Cet immortel Rofny , dont vous fuivez les traces >
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
A côté des Amours , des Plaifirs & des Graces
Dans ce féjour brillant fit regner les vertus.
L’Envie , en frémiſſant admiroit ſon courage ;
A des efprits jaloux , dans des jours pleins d'orage
Son auftére équité fit refpecter les Loix
Du plus grand des mortels & du meilleur des
Rois ;
Tendre ami de fon Maître , & foutien de fa gloire;
Peuples , aux pieds du Trône il porta vos douleurs
Il foulagea vos maux , il effuya vos pleurs ;
Il fçavoit que l'Amour au Temple de Mémoire ,
Au-deffus des Vainqueurs & des Rois Conqué
rans >
Grave les noms facrés des Héros bienfaifans .
Sully , vous retracez ce rare & noble exemple
A ces Aftres naiffans que l'Univers contemple ;
Délices de la France , ornemens de la Cour ,
De l'Europe attentive & l'eſpoir & l'amour ;
Le Ciel en leur donnant les vertus de leur mere ,
Leur promet pour époux des Rois , tels que leu
pere.
FEVRIER . 1751. 79
洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Sciences , le Sa
medi , 13 Novembre 1750.
M
Onfieur de Fouchy , Secretaire Perpétuel
de l'Académie , lut l'éloge
de feu M. de Crouzas. Il le peignit , comme
un Critique plein de bonne foi , un
Phyficien fort exact , un Métaphyficien
fubtil , un bon Géométre , un homme d'un
goût für , & ce qui eft plus rare , comme
un Théologien modéré.
M. de la Condamine lut enfuite l'Hif
toire des travaux des Académiciens , envoyés
par ordre du Roi fous l'Equateur ,
depuis 1735 jufqu'en 1745 , fervant d'introduction
au Livre , qui a pour titre :
Mefure des trois premiers degrés du Méridien.
M. de la Condamine occupa très- agréablement
l'affemblée par la lecture de fon
Mémoire ; on fut effrayé des périls qu'avoient
couru nos Académiciens , étonné
de leur courage , & charmé de leur travail.
Si ces hommes généreux avoient eu befoin
d'apologie , ils auroient été pleinement
juftifiés par le détail dans lequel
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
1
M. de la Condamine entra : il n'eft plus
furprenant que le voyage de ces Meffieurs
ait duré dix ans ; il eft feulement furprenant
qu'il n'ait pas été interrompu cent
fois. Comme le Mémoire de M. de la
Condamine ne fut lû qu'en partie , & qu'il
eft fous preffe , nous n'en donnerons point
d'extrait . Le Public verra bientôt que cet
Ouvrage mérite d'être lû en entier , &
qu'il doit tenir une place diftinguée entre
le peu de voyages fur lefquels on peut
compter.
M. Rouelle termina la Séance par dire
des chofes très - curieufes fur les enbaumemens
des Egyptiens : on fera bien aife de
trouver ici quelque détail fur cette ma☛
tiere , jufqu'ici affez peu éclaircie.
PREMIER MEMOIRE
Sur les Embaumemens des Egyptiens ,
Dans lequel on fait voir que les fondemens
de l'Art des Embaumemens Egyptiens,
font en partie contenus dans la
defcription qu'en a donnée Hérodote , &
on détermine quelles font les matieres employées
dans ces embaumemens.
Voici le paffage d'Hérodote traduit
littéralement. Il y a des hommes en Egypte
qui font métier d'embaumer les corps. Quand
FEVRIER. 1751. 8 I
on leur apporte un mort , ils montrent au porteur
des modèles de morts peints fur du bois.
On dit que la peinture , où la figure la plus
recherchée repréfente celui , dont je me fais
fcrupule de dire le nom en pareille occurrence :
ils en montrent unefeconde qui eft inferieure à
lapremiere , & qui ne coûte pas fi cher. Ils
en montrent encore une troifiéme , qui eſt au
plus bas prix. Ils demandent enfuite , fuivant
laquelle de ces peintures on veut que le mort
foit accommode. Après qu'on eft convenu du
modéle du prix , les porteurs fe retirent s
les Embaumeurs travaillent chez eux pour
embaumer le corps , & voici de quelle maniere
ils exécutent l'embaumement le plus recherché.
Premierement , ils tirent avec unfer
oblique la cervelle par les narines , ils la tirent
en partie de cette maniere , & en partie
par le moyen des drogues qu'ils introduisent
dans la tête enfuite ils font une incifion dans
le flanc avec une pierre d'Ethyopie équifée , ils
tirent par cette ouverture les vifcéres , ils les
nettoyent , & lleess paffent au vin de Palmier
ils les paffent encore dans des aromates broyés ,
enfuite ils rempliffent le ventre de myrrhe pure
broyée , de canelle , & d'autres parfums , excepté
d'encens , & ils le recoufent . Ayant
fait ces chofes ils falent le corps , en le couvrant
de natrum pendant foixante-dix jours.
Il n'eft pas permis de faler plus defoixante-
DY
?
82 MERCURE DE FRANCE .
dix jours. Quand le terme eft paffé , ils lavent
le mort , ils enveloppent tout le corps avec des
bandes de toiles de lin , coupées & enduites de
gomme , dont les Egyptiens fe fervent ordinairement
en guife de colle . Les parens prennent
enfuite le corps , ils font faire un étui de bois ,
en forme humaine , ils y renferment le mort ,
& l'ayant enfermé fous la clef, ils le mettent
dans un appartement destiné à ces fortes de
caiffes ; ils les placent tout droit contre la muraille.
C'est ainsi qu'ils accommodent les morts,
Suivant la maniere la plus chere & la plus
magnifique.
Ceux qui ne veulent point de ces embaumemensfomptueux
, choififfent lafeconde maniere.
On embaume leurs morts de lafaçonfuivante :
on remplit des feringues d'une liqueur onc→
tuenfe qu'on a tirée du Cédre. On remplit le
ventre du mort de cette ligneur , fans lui faire
aucune incifion ,. & fans en tirer les entrailles.
Quand on a introduit l'extrait du
Cédre
par le fondement , on le bouche pour
empêcher que l'injection ne forte par cette voye,
enfuite on fale le corps pendant le tems prefcrit.
As dernier jour on tire du ventre la liqueur
du Cédre. Cette liqueur a tant de force , qu'elle
entraîne avec elle le ventricule & les entrailles
, confumés ou diffouts , car le nitre diffout
les chairs , & il ne reste du corps mort que
la peau & les os. Quand tout cela eftfait ,ils
le rendent fansy faire autre chofe,
FEVRIER. 1751. 85
La troifiéme maniere d'embaumer eft celleci.
Elle n'eft employée que pour les moins riches.
Après les injections par le fondement ,
on met le corps dans le nitre pendant foixantedix
jours , on le rend à ceux qui l'ont ap.
porté.
Ce paffage avoit été inutile à tous les
Sçavans qui ont fait des recherches fur
les Mumies. M. Rouelle ne rapporte pas
leurs differens fentimens . M. le Comite
de Caylus les ayant rapportés , & fçavamment
difcutés dans un Mémoire , qui a
été lû à la derniere Affemblée publique de
l'Académie des Infcriptions & Belles Lettres
, il réfume feulement tout ce que les
Auteurs ont dit fur cette matiere , qui peut
fe réduire à deux fentimens généraux .
» Les uns qui ont peu examiné les Mu-
» mies , ont crû avec Serapion , que le
corps entier falé a été embaumé de ma-
» niere , que les matieres balfamiques ,
» réfineufes ou bitumineufes , fe font unies
» avec les chairs , les graiffes & les diffe-
» rentes liqueurs , & qu'elles ont formé
» enſemble une maffe égale , telle qu'on
» l'obferve dans les Mumies .
» Le deuxième fentiment eft celui d'un
» très- petit nombre d'Auteurs, qui ont examiné
avec plus de foin les Mumies : ils
» prétendent qu'on defféchoit le corps
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
و د
ם כ
"
après l'avoir falé , & qu'alors on lui appliquoit
les matieres balfamiques. Ils
regardent l'humidité comme une cauſe
de corruption. Quelques- uns ont voulu
qu'on féchât le corps à la fumée , d'au-
> tres ont crû qu'on faifoit bouillir le
corps dans les Piffafphaltum , pour con-
« fumer les chairs & les graiffes ; mais que
» cette méthode n'étoit que pour les em-
39
» baumemens inferieurs .
pou-
>>L'infpection feule d'une Mumie , con-
» tinue M. Rouelle , & quelques réfle-
« xions fuffifent pour faire voir le peu
de vraisemblance du premier fentiment ;
» tous ces corps font dans un tel état de
» féchereffe , qu'il eft impoffible de
» voir imaginer , qu'une fi grande quan-
» tité de differentes liqueurs , telles que
» celles de certains corps morts de mala-
» dies inflammatoires , qui font , pour ainfi
» dire , diffouts par des pourritures & des
corruptions fubites , puiffent être abfor-
»bées par les matieres réfineufes & balfamiques
, qu'on fçait d'ailleurs ne faire
» aucune union avec l'eau. Ainfi cette
"grande quantité d'humidité auroit été ,
par la fuite , un inftrument de deftruc-
» tion du
>>
corps.
" Les fentimens des derniers font plus
» conformes, à l'état où font les Mumies.
FEVRIER. 1751. 8¢
» Ils ont eu raiſon de croire que les corps
» avoient été privés de leur humidité avant
d'être embaumés .
Enfin , le paffage même d'Hérodote ;
bien entendu , met la chofe hors de controverfe.
Il préfente à uu oeil chymiſte des lamieres
fuffifantes pour découvrir la fuite
entiere , & le vrai fondement des embaumemens
Egyptiens. » Ce paffage eft rrès-
» court , dit M. Rouelle , & ne paroît pas
» fuffire pour décrire un Art. Cependant
» il a cela de fingulier , qu'il renferme la
» meilleure partie de celui des embaume-
» mens , & qu'il fournit des obfervations ,
» qui conjointement avec l'examen de dif-
» ferentes Mumies , peuvent en démon-
> trer les fondemens.
. On y voit d'abord que le travail , du
moins le plus exact , fe réduifoit à deux
parties , dont chacune rempliffoit une vûë
differente ; dans la premiere, on avoit pour
but d'enlever aux corps toutes leurs li
queurs & leurs graiffes , qui caufent leur
pourriture & leur corruption . Dans le
fecond travail , on a eu feulement en vûe
de défendre les corps defféchés de l'humidité
& du contact de l'air , dont on connoît
l'efficacité pour la deftruction des
corps organifés .
La découverte de la premiere partie du
86 MERCURE DE FRANCE.
travail eft fondée fur les propriétés du
Natrum , ou nitre des anciens . Ce Natrum
, qui eſt un ſel alkali , n'agit pas
les
fur
corps des animaux comme notre nitre ,
ou comme le fel commun, qui confervent
ces corps avec leurs graiffes & tous leurs
fucs , qui les affaifonnent , qui les falent ;
en un mot , le Natrum diffout au contraire
les graiffes , & toutes les liqueurs animales.
Les embaumemens des Egyptiens , en
expofant un corps à l'action du Natrum
pendant un tems confidérable , enlevoient
donc , par le moyen de cet alkali , les liqueurs
& la graiffe , & les féparoient des
parties folides & fibreufes , des tendons ,
des muſcles , de la peau ; ils employoient
le Natrum , précisément comme nos Tanneurs
employent la chaux dans la préparation
des cuirs. On fçait que la chaux
agit fur les fubftances animales , comme
les fels alkalis , & qu'elle abforbe & enleve
, dans le cas dont il s'agit , le fuc des
peaux , fans endommager leur partie fibreufe
. Ainfi les Embaumeurs Egyptiens
tannoient proprement les cadavres . Il ne
reftoit du mort que la peau & les os , dit Hérodote
, c'eſt -à- dire les parties folides &
fibreuſes. Cette vérité eft confirmée par
plufieurs defcriptions des Mumies , qu'on
trouve dans differens Auteurs , & par FinfFEVRIER
. 1751. 87
pection de plufieurs que M. Rouelle a exa”
minées ; les tégumens , les tendons , les
fibres charnues des mufcles & la peau
font confervés .
Les lotions qu'on employoit , felon
Hérodote , après la falaifon , dans la premiere
efpéce d'embaumemens , concouroient
à la même vûe , & perfectionnoient
le travail , on emportoit par ce moyen la
partie des fubftances diffoutes par le Natrum
, qui ne s'étoit pas feparée d'elle - même
, & qui auroit retenu de l'humidité fur
les parties fibreuſes , & par conféquent un
principe de corruption .
On ne doit pas être en peine d'une action
trop vive qu'on pourroit foupçonner
dans ce Natrum , capable d'attaquer , comme
la pierre à cautere , les parties folides ;
le Natrum n'eft pas fi vif ni fi cauftique
que l'alkali fixe ordinaire , & à plus forte
raifon, que ce dernier, animé par la chaux ,
& il eft même affoibli par du fel marin qui
y eft mêlé. D'ailleurs les Embaumeurs fçavoient
leur métier , ils avoient des dofes ,
ils étoient précisément dans le cas de nos
Tanneurs , qui perdent leurs cuirs , lorfqu'ils
les expofent à l'action trop vive , ou
trop continue , de la chaux . Čette Loi ,
dont parle Hérodote , & que M. Rouelle
regarde plutôt comme unStatut de l'Art
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
des Embaumeurs , qui leur défendoit de
faler les corps pendant plus de foixantedix
jours , prouve leur attention à cet
égard , & fert même d'un nouvel argument
en faveur de la nature alkaline de ce nitre
employé. Si c'eût été un fel neutre que
ces ouvriers employoient à la falaifon de
leurs corps , cette régle auroit été abſolument
fuperflue.
à
La feconde partie du travail confiftoit
à appliquer fur les corps tannés & féchés ,
des matiéres réfineufes & bitumineuses ,
& à remplir des mêmes matiéres les grandes
cavités du corps , le ventre , la poitrine &
la tête. Cette partie du travail , qui faifoit,
proprement parler, l'embaumement , étoit
la moins effentielle , puifqu'on ne l'exécutoit
qu'en partie pour les embaumemens
d'un ordre inférieur, & qu'on la négligeoit
même, abfolument pour les embaumemens
du dernier ordre , car on voit des Mumies
( & M. Rouelle rapporte la defcription de
plufieurs qu'il a examinées lui- même ) qui
ne font recouvertes que de bandes de toile
, fimplement enduites de gomme , & il
s'en trouve même dont les parties tannées
& féchées font abfolument à nud . C'eſt
par les variétés de cette partie du travail
des embaumemens , que M. Rouelle en divife
les efpéces. L'étendue ordinaire de nos
FEVRIER. 1751. S9
extraits ne nous permet pas d'entrer dans ce
détail , qui eft très curieux.
M. Rouelle releve quelques erreurs
dans le paffage d'Hérodote , qu'il etoit encore
du reffort de la feule Chymie de rectifier
à cet égard . Cet Hiftorien dit , daus
la defcription de la premiere efpéce d'embaumemens
, qu'on rempliffoit le ventre
du cadavre de myrrhe pure pulvérifée , de
canelle & d'autres parfums , excepté l'encens
, avant que de le laver & de le faler,
» A quoi bon , dit M. Rouelle , remplir
» le corps de myrrhe & d'aromates avant
" que de le faler ,puifqu'en le falant on em-
» porte au moins une partie de ces aroma-
» tes,car le Natrum agit puiffamment fur les
matiéres balfamiques , en formant avec
» leurs huiles une matiére favoneuſe , qui
» eſt très-ſalable par l'eau , & par confé-
" quent très facile à être emportée par les
» lotions ? Il faudroit donc, pour donner un
» fens plus jufte , & qui convint à la natu-
» re des chofes , & à une jufte application
» des matiéres balfamiques , placer la fa-
» laiſon du corps , & les lotions avant l'ap-
» plication des aromates.
Hérodote s'eft encore trompé , lorfqu'il
a dit au fujet de l'embaumement du fecond
ordre , qu'on remplifſoit par le moyen de
feringues le ventte du mort,fans y faire augo
MERCURE DE FRANCE.
cune incifion , & fans en tirer les entrailles
, d'une liqueur onctueufe tirée du Cédre
, qu'on bouchoit le fondement , pour
empêcher que l'injection ne fortît , qu'en
fuite on faloit le corps pendant le tems
preferit , & qu'au dernier jour , on tiroit
du ventre la liqueur du Cédre , qui avoit
tant de force , qu'elle entraînoit avec elle
le ventricule , & les inteftins diffous.
»
» Il eft impoffible , dit M. Rouelle , com-
» me plufieurs Auteurs l'ont déja remarqué,
de faire par le fondement une injection
capable de remplir le ventre . Hérodote
a été trompé dans le récit qu'on lui a
fait de cette pratique , comme auffi fur ce
qu'on peut lui avoir dit de la prétendue
vertu corrofive de la liqueur du Cédre.
Car comment une liqueur fur qui n'étoit
» qu'un baume ou une eípece de réfine
molle, telle que la thérebentine , auroitelle
pû confumer les vifcéres ? Les Natu
raliſtes nous apprennent que le Cédria a
» des propriétés diamétralement oppofées
» à celles que lui donne Hérodote. La plû-
» part difent avec Pline & Diofcoride ,
» que le Cédria eft fi vif qu'il bleffe les
» corps vivans , & qu'il rend les corps
» morts durables , c'eft ce qui fait qu'on
» l'a appellé la mort des vivans, & la vie des
morts.
FEVRIER. 1751. 21
M. Rouelle conjecture avec fondement
que fi le Cédria a été emploié dans ces injections
, ce n'a été qu'en très petite quantité
& comme aromates ; & que leur
baze principale a été le Natrum diflous, &
avec plus de vraifemblance encore ; que
cette méprife d'Hérodote eft précisément
la même que celle du premier embaumement
, dans la defcription duquel il dit
qu'on employoit des matieres réfineufes &
balfamiques avant que de faler avec le natrum.
Ainfi ces injections avec la liqueur
du Cédre, n'ont été faites qu'après que le
corps a été falé & lavé.
Hérodote a répandu une autre erreur ,
que tous les Auteurs qui ont parlé de
Mumies ont adoptée . Ils affûrent tous d'après
cet Hiftorien , que dans les embaumemens
les plus précieux , ou employoit des
drogues aromatiques, telles que la canelle
en poudre .
Toutes les matieres employées aux embaumemens
font purement réfineufes & bitumineufes
, & ne contiennent aucune
poudre. M. Rouelle s'en eft affûré par plufieurs
expériences, & entres autre par leurs
diffolutions dans l'efprit de vin. D'ailleurs ,
le but principal des Embaumeurs , étoit
de deffendre le corps deffeché de l'humidité
; & les matieres réfineufes ne faifant
92 MERCURE DE FRANCE.
point d'union avec l'eau, étoient par cette
propriété les plus capables de deffendre de
I'humidité les corps fur lefquels on les ap
pliquoit, comme une efpéce de vernis . Les
matieres végétales organifées , telles que
la canelle en poudre , font des efpéces d'éponges
, capables d'attirer l'humidité de
l'air. Auffi voit-on que les Embaumeurs
ne l'ont point employée . S'ils l'euffent fait,
ils auroient agi directement contre leurs
vûes , & ils auroient commis une faute
groffiere contre les principes de l'Art, telle
que celle qu'on commet dans les cmbaumemens
modernes.
Nous n'entrerons pas dans le détail des
expériences chymiques ou des analyſes ,
que M. Rouelle a faites de toutes les matieres
employées dans les embaumemens
de plufieurs differentes Mumies . Les réfultats
de ces expériences ont fait diftinguer
à M. Rouelle trois efpéces d'embaumemens,
differentes par leurs matieres.Le premier
avec le bitume de Judée , le fecond
avec le mêlange du bitume & de liqueur
du Cédre , ou Cédria , & le troifiéme avec
le dernier mêlange , auquel on ajoutoit
des matieres réfineufes, très aromatiques.
M. Rouelle a examiné encore une matiere
balfamique , très - odorante , trouvée
dans un petit pot dans les chambres des
FEVRIER. 1751.
Mumies , matiere qu'il conjecture avoir.
pu être employée à une quatrième espéce
d'embaumement , qui aura été le plus pré
cieux ,
Au refte , files Egyptiens ont eu en vûe
par les moyens que nous venons d'expofer,
de rendre leurs corps durables , comme il
neparoit pas permis d'endouter, on ne fçauroit
trop admirer leurs fuccès , puifqu'il y a
de ces corps qui ont été embaumés , il y a
au moins deux mille ans , & qu'on peut
conjecturer quelles Mumies , fur tout celles
qui font encore renfermées dans leurs
chambres , doivent durer une longue fuite
de fiécles . Cette conjecture n'est point hafardée
; voici un fait fingulier, qui indique
quelle peut -être la durée immenfe des Mumies
; il eft rapporté dans l'Hiftoire Naturelle
de l'Egypte de Profper Alpin : voici
le paffage.Nos intrà quoddam medicatum ca.
daver invenimus fcarabeum magnum ex lapi
de marmoreo efformatum , quod intrà pectus
cum libanotidis aronarii ramis repofitumfuerat.
Incredibile dictu , rami roris marini qui
una cum Idolo inventi fuerunt , folia ufque
adeò veridia , & recentia vifa fuerunt , ut
sâ die à plantâ decerpti , & pofiti apparue,
rint,
94 MERCURE DE FRANCE;
O DE
Sur la mort de M. le Maréchal de Saxe.
Maurice Aurice notre appui , par ſes nobles travaux
Sçut fixer la victoire , & confondre l'envie ;
meurt: nos ennemis , & même fes rivaux ,
Pleurent la mort , & célébrent la vie.
+34
Dix luftres l'ont foumis au cifeau d'Atropos ,
Des fêtes ( qui l'eût crû ) marquoient des funé
Une vapeur
railles,
funefte , au milieu du repos ,
Détruit ce qu'épargna le hazard des bataillesa
Maurice ,tu n'es plus , une fuprême loi
T'interdit ces caveaux , où Guefclin put deſcendres
Tu nous laiffe à choisir pour dépôt de ta cendre ,
Raucous , Lauffel ou Fontenoy.
炒菜
Celui qui vit la Gréce à fa perte échauffée ,
Repofe dans les lieux , dont il fut le flambeau :
Sous les débris de Troye Achille a ſon tombeau ;
Leur monument eft leur trophée.
FEVRIER.
95 1751.
Le nombre d'ennemis animoit tes foldats ;
Ils bravoient les torrens , les glaces , les tempêtes
Minerve dirigeoit ton ſéjour & tes pas ;
Tes camps étoient des Forts ; tes marches , des
conquètes .
+3x+
Le repos t'a perdu ; les bataillons épais
Renouvelloient ta force , & fignaloient ta gloire
Tu meurs dans le fein de la Paix ,
Toi , que ranima la victoire .
L'une t'égale aux plus fameux Vainqueurs &
L'autre arrêta tes projets vaſtes ;
Tu vivras toujours dans nos faftes
Tu feras gravé dans nos coeurs,
Que fous toi de Héros élevés pour les armes
Tu revivras dans eux ; tes faits ſont des leçons ;
Vous qui de fes lauriers partagiez les moiffons ,
Il ménagea le fang , prodiguez - lui des larmes .
Taillandier,
96 MERCURE DE FRANCE.
{
M
VERS
Sur le même fujet.
Aurice n'eft donc plus ! Le vengeur de la
France
Eft plongé pour jamais dans la nuit du trépas
Guerriers , qui fuivîtes les pas ,
Héros , qui fecondiez fa valeur , fa prudence ,
Entourez fon cercueil , intrépides foldats ;
Venez , venez montrer votre douleur extrême
Puifqu'Achille a pleuré lui - même ,
Pleurez , & n'en rougiffez pas,
Sous les coups de la mort quand Maurice fac
combe ;
Si pour faire de lui l'éloge le plus vrai ,
Il vous manque la plume & l'Art de Mezerai
La pointe d'une épée écrira fur la tombe ,'
Fontenoi , Matricht & Courtrai ;
Pour rappeller toujours l'Hiftoire de fa vie ,
Gravez fon nom fur vos remparts ;
Repétez tous ensemble , en marchant aux hazardsa
Il vainquit l'Anglois & l'envie ;
La Victoire en tous lieux fuivit fes étendarts ,
Et s'il n'a point crû , ce grand Homme ,
Ce qu'on croit auiourd'hui dans la nouvelle Rome,
Il combattit du moins , comme au tems de Cézars.
Turenne
FEVRIER.
17518 97
Turenne , invincible Turenne ,
S'il avoit imité ta foi ;
O que fon ombre ſeroit vaine ,
De le voir à côté de toi !
François , fi votre auſtére Loi
N'ofe ouvrir Saint Denis à ce grand Capitaine ,
Allez porter fon corps aux champs de Fontenoi.
Enterrez- le fur la frontiere ,
Dans ces lieux où mourant il défendit ſon Roi.
Son corps fera pour vous une sûre barriere ,
Où l'Anglois plein de rage & de honte & d'effroi ,
Servira de victime au ſanglant ſacrifice ,
Que vous ferez un jour aux mânes de Maurice.
Le Clerc de Montmerci , Avocat au Parlement.
VERS
Préfentés à S. A. S. M. le Duc de Chartres ;
par Liverloz , fils , Maître Ecrivain des
Pages de S. A. S. M. le Duc d'Orléans.
AUgufte fils de tant de Rois ,
Héritier du Héros d'immortelle mémoire ,
Dont les confeils & les exploits
Du régne le plus beau préparerent la gloire ,
Vous êtes , comme lui, le Protecteur des Arts
E
98 MERCURE DEFRANCE.
Ceux qu'exerçent Bellonne & Mars
Ont occupé vos jours au fortir de l'enfance :
La Paix qu'à l'Univers vient d'accorder la France,
Sur des travaux moins durs attire vos regards,
Le goût judicieux , & la magnificence
Vous doivent leur effor heureux ;
Vos Palais embellis , vos Spectacles pompeux ,
Tout , du même génie annonce l'influence.
Vous attachez les coeurs par les plus doux liens ;
Yous temperez l'éclat de la grandeur fuprême ,
Et vous voulez que Patis même ,'
Vous compte entre fes Citoyens.
Trop heureux l'Ecrivain , dont la plume légére ,
Fera de vos vertus le portrait achevé !
Mon Art , de tous les Arts le premier cultivé ,
Se borne à l'inftrument , au trait , au caractére ,'
Qui rendent une idée , & la peignent aux yeux ;
Chez vous tous les talens ont un accès facile ,
Le mien inférieur , n'eſt pas le moins utile.
Oferai- je l'offrir à l'Enfant précieux ,
Que les Mufes bientôt s'emprefferont d'inftruires
Nous leur préparons le chemin :
Ne pourrai-je afpirer à l'honneur de conduire
Les premiers traits que formera fa main ?
FFVRIER 1751. 99
On a dû expliquer les Enigmes & le
Logogriphe du Mercure de Janvier , par
les Perdreaux , le foulier , l'Apoticaire & la
belle Mile de Lafcaris , fille de feu M. le
Marquis d'Urfé. On trouve dans le Logogriphe,
carpe , le Caire , pie, cape ou capete,
partie , poire , air , ire , porc , or , pot , râpe,
côte & carte.
1
ENIGM E.
C Ing voyelles , une confonne ,
Suffifent pour former mon nom
Et je porte fur ma perfonne
De quoi l'écrire fans crayon.
AUTR E.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRIPH E.
J E ne manque point de compagnes ;
Dans les fauxbourgs , les villes , les campa
gnes ,
Enfin par tout , où l'on voit des maiſons ,
On me trouve ; je fuis plus que jamais utile
Dans l'une des quatre faifons ;
A deviner primò , je fuis facile ;
Mais pout t'aider encor plus , combinons :
Voici ce que mon nom en buit lettres préfente
Ce que tout voyageur doit primò bien fçavoir ,
Ce qui dans l'Eglife fe chante ;
Ce qu'un vieillard à table veut avoir ;
Un inftrument qui fert en guerre ;
Ce qu'à Philis on eft charmé de faire ;
Certain engagement qui paroît plein d'attraits
Mais qui du repentir eft fuivi d'ordinaire ;
Le contraire de l'épais ;
Un Pays étranger , que la Chine on appelle ;
L'ame d'une bougie , ou bien d'une chandelle i
On en tite encore , Lecteur ,
Et c'est tout ; une Comédie ,
Dont une Dame eft l'Auteur ,
Et qui lui fait une gloire infinie.
J. F. Guichard.
FEVRIE R. 1751. ION
AUTR E.
Our fervir les humains , dès long-tems ind
ventée , Pour
Je fuis , Lecteur , cherement achetée ,
J'embellis un appartement ;
Je fuis utile au riche feulement ;
Mon espéce eft multipliée ;
J'ai , Lecteur , mainte & maintes foeursy
J'en ai de diverfes couleurs ;
Mais au même ufage employées.
Un infecte produit ma compofition ;
Mais , hélas ! dès que je fuis née ,
Lecteur , fuis - je coupable ou non ,
Au feu je me vois condamnée.
Durant ma trifte deſtinée ,
Les hommes font ce qui leur femble bon
Si tu cherches quel eft mon nom ,
Donne audience à ta penſée ,
Et pour t'aider à percer la nuée ,
Obſerve ma diſſection .
Six lettres ne font pas une petite affaire
J'offre à qui veut les arranger
De telle , ou de telle maniere ,
D'abord , ce que produit , l'eau jointe à la pouf
fiere ;
Puis un oiſeau , médiocre manger ;
Que l'on prife peu d'ordinaire ;
Un beaujeu qu'aiment les enfans ;
E iij
192 MERCURE DE FRANCE.
Du corps humain une partie ;
Un mets , non pas des plus friands ,
Que donne le Chaffeur au renard tout en vie ,
Dont il meurt en très - peu de tems.
En me donnant une nouvelle allure ,
Tu peux encor trouver dans ma ſtructure ,
Ce qui paroît aux malheureux trop long ,
Aux gens heureux trop court ; un membre de
: poiffon ;
Un des cinq fens de la nature ;
Un Saint fameux ; le nom d'un des Rois de
Bazan ;
L'endroit du Choeur , où d'ordinaire
On s'en va folemnellement
Chanter l'Epitre , & mainte autre priere ;
Celui qui rempli d'équité ,
Punit le crime , & venge l'innocence ;
Bref, un des plus paiffans Comtés.
Maisj'en dis trop ; après tous ces articles ,
Si tu ne trouves pas qu'il y en ait affez ;
> Pour mieux me deviner Lecteur , prends res
: béficles ,
Peut- être fuis-je à tes côtés è
FETRIER. 1751. 103
NOUVELLES LITTERAIRES,
OE
UVRES de M. de Crebillon , de
l'Académie Françoife. A Paris , de
I'Imprimerie Royale , 1750 , in - 4° . Deux
volumes.
L'honneur d'être imprimé au Louvre ,
qui n'avoit jamais été accordé à aucun de
nos Poëtes , eft la preuve de la grande réputation
de M. de Crebillon , & y met le
comble. Ce grand homme , à qui notre
Théatre a dû une très-grande partie de fa
gloire , & des beautés inconnues fur tous
les Théatres du monde , voit couronner
fa vieilleffe par ce qui peut le plus flatter
l'homme de génie , une très belle édition
de fes ouvrages. La postérité , qui penfera
comme nous fur M. de Crebillon , admirera
après nous un Souverain qui apprécie
les hommes en Philofophe , & les récompenſe
en Prince.
TABLETTES HISTORIQUES , Génealogiques
& Chronologiques contenant les
terres du Royaume , érigées en titre de
Marquifat , de Comté , de Vicomté & de
Baronnie , avec deux Tables alphabétiques
, l'une des noms de famille , l'autre
des noms de Terres . A Paris , chez le
+ **
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Gras , Salle du Palais ; Langlois , rue Saint
Jacques ; la veuve le Gras , Gallerie des
Prifonniers ; la veuve Lamefle , rue vieille
Bouclerie . Un volume in- 16 .
Le feul titre du Livre en annonce l'utilité
, & en fait l'éloge ; perfonne ne devroit
négliger d'avoir un ouvrage qui donne des
connoiffances néceffaires dans prefque toutes
les conditions , & pour la plupart des
converfations. Il fuffit de dire que les Tablettes
que nous annonçons , font de M.
de Nantigny , pour annoncer qu'elles font
exactes , méthodiques & approfondies.
LA FEMME n'eft pas inférieure à l'homme ,
ouvrage traduit de l'Anglois . A Londres ,
& fe vend à Paris , chez Hochereau , Quai
de Conti , au Phénix .
On s'eft propofé de prouver dans cet
ouvrage , que l'opinion qu'on a ordinairement
des femmes , eft auffi fauffe-qu'injurieufe
, & qu'elles font auffi propres que
les hommes aux Sciences , à la guerre , au
Gouvernement . L'Auteur a dit tout ce qui
peut dire de plus fenfé , & de plus fort
fur cette agréable matiere ; on auroit peutêtre
fouhaité qu'il l'eût dit moins gravement
, & avec un peu plus d'élegance . Ce
défaut n'empêche pas que l'ouvrage ne
foit bon , & qu'il ne mérite d'être lû,
fe
ETRENNES de l'amour aux Dames , pour
FEVRIER. 1751 , 105
l'année 1751 , par J. F. Guichard. A Paris
, chez L. C. Guillaume , Libraire du
Marché Palu .
Cette bagatelle eft écrite agréablement ,
facilement & décemment.
LE MECHANIQUE des Langues , &
l'Art de les enfeigner , par M. Pluche . A
Paris chez la Veuve Etienne , & fils , rue S.
Jacques 175 1. in 12 un volume.
M. Pluche , Auteur du Spectacle de la
Nature , Ouvrage infiniment cher à tous
ceux qui aiment l'Hiftoire Naturelle , ou
la Vertu , continue à fe rendre utile. Le
Livre qu'il vient de publier , eft tout à la
fois un livre de Grammaire , de goût & de
Critique. On y examine d'abord pourquoi
les jeunes gens font des progrès fi lents
dans les Langues fçavantes ; on en trouve
la caufe , & on y applique , à ce qui nous
a paru , le reméde. Après avoir enfeigné
le Latin & le Grec , M. Pluche entreprend
de former le goût . Il propofe pour cela
l'étude des Anciens , & il caractérife trèsbien
leurs Ouvrages & leurs differens talens.
Cet Ecrivain , veritablement zélé pour les
Lettres , termine fon Ouvrage par une in .
vective affez vive contre ce qu'il appelle
le ftyle moderne. Nous allons copier ce curieux
morceau
Les Habitans du midi de la France , dit
Ey
106 MERCURE DE FRANCE.
M. Pluche , & fur tout les gafcons , mon
trent naturellement beaucoup de feu . Leur
Langage eft coupé. Il va par bonds , &
fuit les mouvemens impétueux de leur efprit.
Montagne étoit des leurs ; mais avec
la vivacité de fa Province , il montre une
fuffifance & une témérité de fentimens ,
qui ne deshonore que lui. La liberté de la
converfation s'accommode affez de leur façon
de voltiger d'une idée à l'autre , en ſe
jettant toujours du côté où ils voyent jour
à mettre de l'enjouement & de l'efprit . Il
y a long- tems qu'on a effayé de leur reffembler.
Aujourd'hui on les copie plus que
jamais ; le nouveau ftyle fe met en poffeffion
de tous les difcours & de tous les
Ouvrages: à la prononciation près on pourroit
croire que les François veulent devenir
gafcons .
Ceux-même qui auroient de la facilité à
fe donner un ftyle , & qui felon les rencontres
fçauroient à tems le rendre grave ,
enjoué, nerveux , gracieux, pathétique, fublime
, fe laiffent gagner par le torrent de
la mode , & ramenent tout au même ton .
Ils compofent d'abord de génie, & ce qu'ils
ont écrit d'une façon caractérisée & fuivie ,
ils prennent foin de le découdre , de le hacher
en menues parcelles , en un mot de le
traduire en gafcon ; fans quoi ils crainFEVRIER.
1751. 107
f
droient d'avoir un air maffif , & de ne
pouvoir pas prendre féance au rang des
beaux efprits. 11 faut dans cette vûe que
tout foit feu , faillies , pétillemens . Ecoutez-
les ; c'eft un enthoufiafme perpétuel ,
qui s'énonce à demi mot , qui paffe précipitamment
à une nouvelle énigme , auffi
courte que la précédente. Ils voudroient
devenir Orateurs par monofyllabes ; celui
qui tient ce langage eft un homme charmant.
Celui qui le devine, & qui rend vo-
Jatil pour volatil, fe trouve de niveau avec
lui ; l'effor qu'ils prennent fait envie.Oh !
Si je pouvois feulement les approcher ,
--même les fuivre de loin . Bientôt leurs admirateurs
qui les voyent en plein air
prennent la plume & les contrefont à tête
repofée : fur toutes chofes , point de liaifon
dans leur ftyle ; un air de promptitude
& de négligence. Ils font furpris les
premiers de toutes les gentilleffes que ce
nouveau genre d'écrire leur fournit. Ce
qui a été dit du renouvellement des études
, & de la bonne maniere de s'y régler ,
ils l'appliquent fans façon à leur ftyle ,comme
s'il étoit l'azile ou la régle du goût.
» Voila, difent-ils , le ton du fiécle ; il faut
» le prendre , ou n'être plus de ce monde.
>
Trouve-t-on quelqu'un qui plaide enco-
Le pour le Plein- Chant de Lully? Et feroit-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
و د
» on bien venu de faire revivre la Profe
Lyrique de Quinaut ? Nous louons nos
devanciers d'avoir tendu au parfait ;
≫ mais nous y fommes. Qu'on ne nous re-
» batte plus les oreilles de la jufteffe & de
» l'harmonie de Boileau. Nous fommes las
» d'entendre prôner la douceur & les graces
» de Racine, la naïveté de la Fontaine , l'a-
» ménité de Fénélon , l'éloquence nerveufe
» de celui- ci , l'enchaînement des idées de
» cet autre . Que font- ils vis- à-vis de nous?
» Du plomb contre de l'or ; ils nous mor-
» fondent ; on s'appefantit à les lire. C'en
» eft fait ; nous avons rompu.
"
و ر
מ
» Eft ce à tort ? Ces bonnes gens du fié-
» cle paffé étoient trop prolixes . Ils difent
trop tout ce qu'ils veulent dire ; il y a
plus. Avoient- ils bien réellement de l'efprit
? On n'en fçait rien . Ils ont peur d'en
» montrer, ou ne nous en fuppofent guéres.
» Leur ftyle étoit fi lourd ; leur tour
d'efprit fi bourgeois : nous fommes dans
» une toute autre pofition . Ils commençoient
toujours à regarder en bas. Ils am-
" bitionnoient d'être entendus de la mul-
» titude. Nous autres nous avons l'oeil à
»ce qu'on penfe au deffus de nous . Pla-
» ton nous entend , & nous goûte ; peu
»nous importent les jugemens du refte de
» la terre. On ne parloit ci- devant que d'é-
و ر
FEVRIER . 1751. 109
7
tudier le goût le plus général : c'étoit
» pure baffeffe. Eh , que nous fait à nous la
» multitude ? Les génies fupérieurs font
faits pour s'affranchir ; il faut aller en
» tout au délicat , à la fleur de l'efprit .On
» fe fent , on a des aîles , & on vole.
» Vous vous plaignez ; vous ne pouvez
nous fuivre ? Tant pis. Rampez- donc .:
» votre goût romain ne bat plus que d'une
» aîle ; il tombe. C'eſt une chofe décidée ;
» la nôtre eft l'unique bon . M. Pluche a
traduit fon ouvrage en très -beau Latin , fous
ce titre , de Linguarum artificio & doctrina.
HISTOIRE des Révolutions de l'Empire
des Arabes , par M. l'Abbé de Marigny.
A Paris chez Giffey , rue de la vieille
Bouclerie ; Bordelet , rue Saint Jacques , &
Ganeau, rue S.Severin. 1750. in- 12 . 2 vol .
M. l'Abbé de Marigni a donné il y a
environ cinq ou fix mois , une Hiftoire des
Arabes , qui a eu du fuccès , & qui en méritoit.
Cet Ouvrage comprend depuis Mahomet
, tous les Califes fes fucceffeurs ,
de la race des Ommiades & des Abbaffides
, jufqu'à l'extinction du Califat ; ce
qui fait une fuite de cinquante trois Monarques.
M. l'Abbé de Marigni n'a pas
été fi occuppé de la profondeur des recherches,
qu'il n'ait cherché à donner de l'agré
ment à la narration , & qu'il n'y ait réuffi,
10 MERCURE DE FRANCE.
Cet Ecrivain , encouragé par le fuffrage
des Sçavans de diverfes Nations , vient de
publier les deux premiers volumes des Révolutions
de l'Empire des Arabes ; ils feront
fuivis de quatre autres , qu'on donnera deux
à deux.C haque tome contiendra une mariére
détachée de l'autre , ce qui étoit néceffaire
pour déterminer le Lecteur à ne pas
attendre les derniers volumes , pour lire
les premiers. Nous ne croyons pas qu'il y
ait d'Hiftoire moderne , qui fourniffe un
plus grand fpectacle que celle des Arabes.
On y verra vingt Fondateurs de Monarchie
agir avec la hardieffe & la fermeté
qui caractériſent la plupart des Légiflateurs.
Les fcénes qu'ils donneront , feront
la plûpart fingulieres , vives & intéreffantes.
Les évenemens fe pafferont en Aſie ,
en Afrique & en Europe. On va voir
deux ou trois traits que nous allons rapporter
, quel eft le ton de M. l'Abbé de
Marigni , qui eft trop inftruit & trop laborieux
, pour faire attendre long- tems
la fuite de fon travail,
par
Mahomet avoit prié le Senat de Venife
de lui envoyer le Peintre Bellin , qui étoit
le plus célébre de fon tems. Ce Prince
lui fit peindre la décollation de S. Jean ;
mais lorsque le Tableau fut achevé , il
reprocha au Peintre que le col étoit trop
FEVRIER. 1751.
long , parce qu'il fe raccourcit d'abord que
les efprits animaux en font diffipés. Qu'on
m'amene un efclave , dit- il à fes gens : fi-
τότ que l'efclave fut près du Sultan , il tira
fon fabre , & d'un feul coup , avec
une adreffe & une force furprenante , il lui
abbattit la tête aux pieds du Peintre , pour
lui donner une horrible démonftration de .
la folidité de fa critique . Le Peintre frémit
à cet horrible fpectacle, & lorfque cet
te tête fut entierement privée d'efprits vitaux
, le col fe trouva fort racourci , com
me le Sultan l'avoit dit. Le Peintre n'eut
que la force de dire au Sultan , qu'il étoit
pleinement convaincu de la vérité ; mais
comme il avoit été effrayé de cette avanture
, il profita deux jours après d'une oc
cafion qu'il trouva de revenir à Véniſe.
L'Iffe de Chypre qui appartenoit aux Vénitiens
, tomba en la puiffance de Selim ,
par un évenement affez bizarre . Ce Prince
Mufulman, peu fcrupuleux , aimoit beaucoup
à ce qu'on dit, le vin de Chypre, & en fai
foit même des excès . Un Juif, qui avoit gagné
fa confiance , & qui lui fourniffoit de
ce vin , lui infinua qu'il l'achetoit extrémement
cher » parce que les Chrétiens de
cette Ifle le lui vendoient à un prix énorme
: il confeilla en même tems au Sultan
de s'emparer de l'Ifle , en l'affûrant que la
IZ MERCURE DEFRANCE.
conquête en feroit très facile. Sélim goûta
fon avis , & en profita. Nicofie , Capitale
de tout le Royaume , & Famagoufte furent
prifes : tout le refte de l'Ifle fut bientôt
après fous la domination des Infidéles
, l'an 1571 de J. C. Le Juif avoit donné
ce confeil au Sultan , pour- fe
venger
des Vénitiens qui avoient méprifé les offres
d'un projet qu'il leur avoit propofé
, & qui devoit leur être avantageux .
M. de Ferriol , Ambaſſadeur de France
à la Porte , s'étant préfenté en 1701 .
pour avoir fa premiere Audience , on voufut
lui faire quitter fon épée pour cette cérémonie
; il le refufa avec toute la fermeté
convenable , quoiqu'il fût déja en préfence
du Sultan , & qu'on lui fît toutes
for tes de menaces , s'il refufoit d'obéir. Il
fit remporter fes préfens , & préféra la
gloire de fon Maître à l'Audience du Suttan
, qui exigeoit une condition auffi Alétriffante.
L'Ambaffadeur de l'Empereur ſe
prêta à ce qu'on exigea de lui , foit manque
de fermeté , foit pour ne pas brouiller
les deux Cours , foit enfin , parce que
l'Empereur d'Allemagne a toujours plus
d'intérêt que les autres Souverains à mé
nager les Ottomans.
TESTAMENT politique & moral du
Prince Rakoczi ; à la Haie , chez Scheur-
9
FEVRIER. 1751. 113
ler , 1751. in 12. deux vol . Se trouve à Paris
, chez Nyon fils , & Guillin , Quai des
Auguftins.
Le Prince Rakoczi eft connu en Europe
, par l'embarras où il jetta au commencement
du fiécle la Maifon d'Autriche , en
armant contre elle les Hongrois & lesTranfilvains.
L'origine , les évenemens , & la
la fin de cette guerre , pouvoient fournir
à l'Editeur une vie du Prince plus curieuſe
& plus intéreffante , que ce qu'il nous
donne à la tête de l'Ouvrage que nous annonçons.
Le Teſtament lui -même ne confifte
qu'en lieux communs fur la Religion ,
la Morale & la Politique , où nous aurions
défiré plus de Logique , de méthode &
de ftyle . Si l'Ouvrage eft véritablement du
Prince dont il porte le nom, j'aurois mieux
aimé être fon fujet que fon lecteur . Il régne
dans tout fon Teftament un air de candeur
, de modération , de générofité , qui
donne une grande idée de fon caractére ,
& de fon Gouvernement . Ceux de nos Lecteurs
, qui voudront fe former une idée
jufte du Livre que nous annonçons , peuvent
lire ce que nous allons tranfcrire du
chapitre X , qui roule fur la Politeffe des
Cours : on prétend y prouver que nous devons
la politeffe à la véritable Religion.
3. »Qu'on le repréſente , dit l'Auteur, le
114 MERCURE DE FRANCE.
"
Grand Seigneur dans fes pompes les plus
éclatantes,où l'ordre, le filence , & la ma-
» gnificence regnent également. Voyons-
» le entouré de Gardes de trois differens
» Corps , & confidérons attentivement fa
"propre perfonne, marchant d'un pas lent
» de fon cheval , immobile du corps & des
" yeux avec un air févere. Confidérons tous
fes fujets , on n'en trouvera pas un qui
» osât élever fes yeux fur lui ; les Habitans
» fe retirent dans leurs maifons , & à peine
» ofent- ils le regarder à travers leurs ja-
» loufies. La Garde des Janiffaires , qui
" borde les rues ,baiffe la tête juſqu'à terre ·
» lorsqu'il paffe , & dans ce cortège & cette
» fuite nombreuſe d'hommes , le filence
» & la gravité font fi régulierement gardés
qu'on entendroit un Concert de luth.
Cela vient fans doute, de ce que ce Prince
» eft regardé comme l'image de Dieu , de
» qui toute puiffance eft donnée , mais il
" eft l'image de ce Dieu couroucé contre
» les hommes efclaves du péché , de qui
» fon propre peuple n'ofoit entendre la
» voix ; de ce Dieu , dis -je , tonnant fur le
Mont Sinaï , qui châtioit les prévarica
» tions de ce même Peuple par le feu du
Ciel , par des ferpens enflammés , & par
» des Anges exterminateurs .
و د
Qu'on tourne les yeux du côté de
FEVRIER. 1751 :
P'Europe pour obferver la marche la
plus éclatante d'un Roi Chrétien , le
fpectacle fera tout- à - fait différent . L'or-
» dre & la magnificence s'y trouvent ;
» mais au lieu d'un filence morne , la joye ,
» les ris , l'acclamation du Peuple , regnent
» par tout. Tout y court , tout s'y remue
» & comble de voeux le Souverain . Il
» regarde à fon tour le Peuple , avec une
» bonté & une affection , peintes fur fon
» vifage.
20
» A peine eft- il paffé par une rue , le
Peuple court par des voyes détournées
» pour le voir de nouveau ; car il ne peut
» être raffaffié de fa vûe. D'où vient cette
» difference ? Que les profanes difent ce
» qu'ils veulent , examinons- le fpirituelle-
» ment nous démêlerons aifément la
» vérité.
›
» Ce Prince Chrétieneft une image d'un
" Dieu fait homme , d'un Dieu Roi , Pe-
» re , Pafteur , Frere & Miniftre des hom-
» mes, en tant qu'il eft leur Médiateur , &
» leur Avocat. Tout ce Peuple Chrétien
» eſt enfant de Dieu , jouiffant de la même
» liberté & biens fpirituels. Il eft l'héritier
» du même Royaume ; la Loi d'amour est
» gravée dans fon coeur ; fon péché a été
» effacé dans ſa ſource , & c'eſt ainfi qu'il
» a été régénéré.
116 MERCURE DE FRANCE.
» Voila le caractére dont fon Prince a
» été revêtu , voila les effets que le Peuple
marque. Les Sçavans Hiftoriens imbus
» de la Science du monde , diront peut-
» être , que ces differentes moeurs des
» Orientaux & des Occidentaux , vien-
» nent de la politeffe des Grecs & des Ro-
» mains. Mais ils auront bien de la peine
d'étendre leurs raifonnemens fur tous
» les Peuples de l'Europe .
•
»
» Où trouveront- ils la politeffe dans le
bas Empire , fous lequel les Soldats fé-
» ditieux changeoient leurs Maîtres felon
» leur caprice , élevant au Thrône le plus
» tumultueux de leurs camarades ? Ces
»Sçavans mondains , dis- je , fe rendroient
» ridicules , fi dans les révolutions de
l'Empire Romain, ils vouloient rappeller
» la gravité , la politeffe , & les moeurs de
» l'ancien Senat. Ils pourroient peut- être
» nous montrer quelques hommes illuftres
" & graves dans ces derniers tems: Mais à
» qui perfuaderont- ils que leurs exemples
» ayent été plus généralement fuivis , que
» la corruprion & le déréglement des Em-
" pereurs , & par conféquent , comment
» pourroit-on prouver que cette ancienne
politeffe , tant vantée , s'y eft confervée,
» pour qu'elle eût pû être tranfplantée ,
pour ainfi dire , dans les Lombards
33
FEVRIER. 1751 117
Francs , Goths , Vifigoths , Oftrogothts ,
» Huns , Alains , Suiffes , & c ? ... Non ,
» non , Rome , même , idolâtre , ne doit fa
plus grandepoliteffe , fçience, fplendeur
» & puiffance , dans lesquelles elle a été du
» tems d'Augufte , qu'aux rayons de l'Etoile
qui apparut dans l'Orient , préfage
» de la vocation des Gentils à la véritable
» politeffe,
»
La Nature reffent les effets du Soleil
» bien long-tems avant de voir cet Aftre ,
» & c'est ainsi que Rome reffentoit alors
les influences du Soleil levant , dans l'obf-
» curité de l'Etable de Béthléem , avant de
»voir par les yeux de la Foi le même Soleil .
dans
La véritable politeffe , fur laquelle on
» étend ces réflexions , n'a parû que
» Jeſus - Chrift , qui en eft l'auteur & l'e-
» xemple , non feulement dans la vie fpirituelle
, mais auffi dans la vie civile.
ARISTE' E , Epiſode du quatrième Livre
des Géorgiques , 1750 .
Nous ignorons qui vient de traduire
en vers françois ce morceau fi connu & fi
eftimé de tous ceux qui aiment Virgile &
l'Antiquité. A juger du Traducteur par
fon Ouvrage , ce doit être un homme de
goût , accoûtumé à faire des vers . Voici
I'Epître Dédicatoire , adreffée à Virgilo
lui-même .
118 MERCURE DE FRANCE.
!
O toi , dont les Chanfons par les Graces dictées ,
Du tems , qui détruit tout, ont été reſpectées ;
Favori d'Apollon , dont la Mufe autrefois
Célebroit Pan , Cérès, Bacchus, Faune & les bois ;
Toi , la gloire du Tibre & l'honneur de Mantoue,
Qu'infpira Théocrite , & qu'Héfiode avoue ;
Je t'invoque aujourd'hui , viens , échauffe mes fens ;
Rends mes foibles accords dignes de tes accens ;
Embrafe mon efprit du feu de ce Génie ,
Qui de l'art des beaux vers enrichit l'Aufonie ,
Fit fentir aux Romains des charmes inconnus ,
Au récit des combats d'Enée & de Turnus ;
Et fublime , touchant , harmonieux & jufte ,
Fut le rival d'Homere & le Chantre d'Augufte.
Aflez d'autres toujours glacés dans leurs tranſports
Ont fait , pour t'égaler , d'inutiles efforts .
Leur chûte eft ma leçon ; le Ciel en a fait naître
Peu d'excellens dans l'art où tu régnes en maître.
A Delphes , chez Ammon, tous peuvent confulter;
Mais le trépied pour tous ne doit pas s'agiter.
Dodone n'admet point de populace vile ,
Et fans le rameau d'or on n'a point la Sibylle,
Puiffai- je de fes vers heureux imitateur ,
Conferver dans les miens ton efprit créateur ;
Et la trompette en main publiant tes merveilles ,
Dans les faftes François coníacrer tes abeilles ;
Suivre Caro , Dryden , chez la Poftérité ,
Avec eux partager ton immortalité !
Mais ofons fur leurs pas entrer dans la carriere ,
FEVRIER. 119 1751.
Calliope à ton nom m'en ouvre la barriere ;
L'ombre fait , fe diffipe & fait place aux rayons ,
Et déja les neuf Soeurs préparent mes crayons,
HISTOIRE des Paffions , Roman , traduit
de l'Anglois , par M. L. Deux volu
mes in-12 . Ala Haye , chez Neaulme , &
fe trouve à Paris , chez Prault , fils , Quai
de Conti.
Nous n'avons pas eu encore le tems de
dire cet ouvrage , nous fçavons feulement
que M. Touffaint en eft le Traducteur :
nous rendrons compte le mois prochain
de cette nouveauté.
MEMOIRE , pour fervir à l'Hiftoire de la
Fête des Fous , qui fe faifoit autrefois dans
plufieurs Eglifes. Par M. du Tilliot , Gentilhomme
ordinaire de S. A. R. M. le
Duc de Berry. À Lauſanne , & à Geneve
1751 , & fe vend à Paris , chez Prault ,
fils , Quai de Conti .
Il y a dans ce Livre des chofes fi fingu
heres , fi comiques , tranchons le mot , fi
extravagantes , qu'on ne les croiroit pas ' ,
fi elles n'étoient appuyées fur les monu-
-mens les plus authentiques.Ceux qui crient
éternellement contre l'efprit philofophique
du fiécle , fe réconcilieroient peutêtre
avec lui , s'ils voyoient dans l'ouvra
-ge que nous annonçons , à quel point l'i
20 MERCURE DE FRANCE.
C
gnorance & la fuperftition ont dégradé
une Religion auffi fage , & auffi fublime
que l'eft la nôtre. C'eft dans cette vûe que
nous invitons nos Lecteurs à parcourir
P'Hiftoire des Fous : ils y trouveront des
recherches , une forme élégante , & de
jolis deffeins .
OBSERVATIONS . fur l'efprit des Loix.
A Amfterdam , chez Pierre Mortier , brochure
in- 12 , 1750.
LETTRE fur les Tableaux , tirés du Cab
binet du Roi , & expofés au Luxembourg.
A Paris , chez Prault , pere , 1751 , brochure
in- 12.
ACTES des Saints Martyrs d'Orient &
d'Occident , en Syriaque & en Latin , par
M. Affemani. A Rome , & fe trouve à Paris,
chez Debure , l'aîné.
LE REPENTIR , Comédie en un acte , &
en vers , & autres Poëfies , par M. L. D. S.
F , A Paris , chez la veuve Piffot , Quai de
Conti , 1751.
LETTRES de M. l'Abbé le Blanc , Hiftoriographe
des Bâtimens du Roi. Nouvelle
édition , de celles qui ont paru fous
le titre de Lettres d'un François. A Amfterdam
, 1751 , & fe trouvent à Paris , chez
Prault , fils , Quai de Conti.
Tout le monde connoît le mérite de ces
Lettres , & on trouvera dans la nouvelle
édition
FEVRIER. 1751. 121
édition des changemens fort fages , & une
Préface très- curieufe.
MEMOIRES , pour fervir à l'Hiftoire de
Brandebourg , avec quelques autres Piéces
intéreſſantes , 1751. Se vendent à Paris ,
chez Prault , fils , Quai de Conti , in- 12 .
Deux volumes.
Tout Paris a lû avec empreffement cette
nouveauté. Le Conquérant , le Légiflateur
& le Philofophe s'y montrent partout
. Quand on n'auroit pas vû à la tête
de l'ouvrage le portrait du grand Prince
qui en eft l'Auteur , on l'auroit reconnu
aux réflexions profondes & hardies , aux
vûes fublimes , & pourtant pratiques , qui
s'y trouvent. Nous rendrons compte le
mois prochain d'un Livre , qui fera utile à
tous ceux qui font chargés du foin de
gouverner les hommes , & par conféquent
de faire leur bonheur.
RECUEIL de Piéces importantes , fur
l'opération de la Taille , par le Lithotome
caché ; chez d'Houry , le fils , rue de la
vicille Bouclerie. A Paris , 1751 , in 12 .
La premiere de ces Piéces , & celle qui
a donné lieu à toutes les autres , eft le Lithotome
caché ; cet inftrument a neuf pouces
& demi dans la totalité de fa longueur
; ſa lame , & la gaîne qui la cache , a
4 pouces & quelques lignes de longueur,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
elle eft terminée par une languette , femblable
à celle d'un gorgeret ; ces quatre
pouces n'excédent pas la groffeur d'un
Tuyau de plume à écrire ; ce trajet de qua
tre pouces eft courbé vers fon dos dans la
moitié de fa longueur par fon extrémité
cette courbure eſt deſtinée pour s'ajuster
à la convexité de la canelure de la fonde
qui eft dans la vellie au tems de l'opération
, afin que ces deux inftrumens joints
enfemble , n'excédent point le calibre de
l'uréthre , ce qui épargne au malade la
douleur des inftrumens ordinaires qu'on
introduit dans les autres méthodes . Cet
inftrument tire un autre grand avantage
de fon manche qui eft taillé à fix pans ,
& qui tourne fur fon axe , étant foutenu
par une petite broche qui paffe par fon:
milieu , il a deux pouces de longueur ;
chacun de ces pans eft different l'an de
l'autre dans fon épaiffeur , & chaque pan
eft numeroté d'un chiffre, depuis s juſqu'à
Ş
Is ; la queue du biftouri , ou Lithotome
eft auffi longue que le manche à pan-; un
de ces pans fe trouve toujours vis -à - vis de
cette queue , & il y eft retenu fixé
reffort , qui empêche le manche de tour- ›
ner fur fon axe , en approchant la queue
du biftouri contre le pan da manche qui :
la regarde ; le bout de fon tranchant fort
par un
>
z
J
FEVRIER. 125
17510 1751.
de fa gaîne , dont il s'éloigne d'autant de
lignes qu'il y a de nombres dans le numero
marqué fur le pan que cette queue
touche , c'eſt- à- dire , que fi le numero eft
un 9 , par exemple , l'écartement du bout
de fa lame hors de fa gaîne eft de neuf
lignes de diftance , & ainfi des autres pans ;
d'où il résulte que cet inftrument a la faculté
de faire fix incifions de differentes
grandeurs , depuis cinq lignes jufqu'à 15 ,
ce qui fert à les proportionner aux âges ,
& à la groffeur eftimée de la pierre qu'on
extrait.
Pour le fervir de cet inftrument , l'Au
teur place fon malade couché à plat furfon
dos , il l'affujettit avec des liens très-fimples
, qu'il décrit page 199 ; fa fonde in--
troduite , il la fait tenir panchée ſur l'aîne
droite par un aide , & fa courbure répond
entre la tuberofité de l'os ifchion & l'anus,
il tend la peau avec fa main gauche vers
le fcrotum , & avec fa droite il fait une in--
cifion qui découvre la fonde de fept à huit
lignes ; il y introduit enfuite le bout à languette
de fon Lithotome qu'il pouffe dans
la veffie , il retire enfuite fa fonde , re- -
connoît la pierre , & à peu près fon volu
me , il tourne le pan , que ce volume lui
indique , du côté de la queue du biſtouri
afin d'y proportionner fon incifion , il
F ij
24 MERCURE DE FRANCE.
porte enfuite le dos de fon Lithotome
fous l'arcade des os pubis , l'ouvre & le
retire tout ouvert juſqu'au dehors , introduit
la tenette feule fans aucune difficulté
, charge la pierre , & la retire fort aifément.
Cet inftrument fert également
pour les deux fexes. Il s'eft élevé quelques
difputes au fujet de cet inftrument , on en
trouvera le détail dans l'ouvrage que nous
annonçons ; la bonté du Lithotome ne
peut être mieux prouvée que par les effets ;
il y a huit malades de guéris dont voici l'adreffe
; elle fe trouve page 159 , & ſuiyantes,
M. Leroi , Marchand de chaux , de Melvu
, le 8 Octobre 1748 , qui fut le premier,
André Juré , du Bourg de Margilly , en
Franche Comté. Louis Clermont
Dagueffeau , fauxbourg Saint Honoré , à
Paris ; tous trois taillés par M , la Roche ,
Maître en Chirurgie à Paris .
Jacques - François , de la Paroiffe de N,
Dame , dans un faubourg de Rochefort ,
par M. Tardy , Chirurgien Major dans le
Port de la même Ville.
François de May , au Village d'Auvers ,
près Pontoife,
Le fils de Vereolier , à Chambly , près
Beaumont - fur - Oife.
FEVRIER . 1751. 123
Le fils de Pierre Deruffau , au Village
de Beffaucourt , dans la vallée d'Anguien ;
on ne nomme point qui a opéré ces derniers.
La femme du nommé Platre , à Chaillot,
près Paris , taillée par M. la Roche , & parfaitement
guérie fans incontinence d'urine
; cette cure eft marquée page 211 du
Recueil.
On nous a remis une lifte de ceux qui
ont été taillés depuis ceux qui font dans le
Recueil.
Le fils de M. Bernard , Patiffier dans la
grande rue du fauxbourg Saint Honoré à
Paris , le 8 Mars 17 50 , & mourut le 17
fuivant , neuf jours après l'opération ; ce
malade , âgé d'environ douze ans , étoit
hydropique depuis trois ans , & prefque
mourant lorfqu'on le tailla ; on trouva par
l'ouverture de fon cadavre fes reins remplis
de cinq ou fix pierres chacun , fes urtéres
dilatés à y pouvoir introduire librement
un doigt , fa vefhe fort épaiffe & engorgée
toutes ces parties furent montrées
fe 18 Mars à l'Académie Royale de Chirurgie
; plufieurs des Membres obferverent
que cette mort n'étoit point occafionnée
par l'opération , n'y ayant ni contufion
ni inflammation à la playe , ni à la veffie.
M. Poiffonnier , Médecin du malade à
F iij.
126 MERCURE DE FRANCE..
Paris , conferve ces parties dans l'efprit de
vin .
Le fils du nommé Collin , Vigneron
d'Argenteuil.
Le fils d'Antoine Perrain , au fauxbourg
de l'Aumône , à Pontoife..
Le fils du Sieur le Roux , Chirurgien à
Yvors , dans le Vallois , à deux lieues de
Crepy.
Le fils de Pierre Migaus , au fauxbourg
de l'Aumône , à Pontoife.
Le fils de Nicolas . Bontemps , Vigneron
à Saint Leu-Taverny , Vallée d'Anguien .
Claude Gerard , à Tricouville , à quar
tre lieues de Bar- le -Due , par M. Cambon ,
Chirurgien- Major du Régiment de Caraman
, à Ligny , dans le Barrois..
Madame Fleury , âgée de quatre- vingtcinq
ans , àà llaa pporte Saint Jacques, à Paris,
& veuve de M. Fleury , premier Secretaire
de M. de Louvois , guérie en moins de
huit jours , par M. de la Roche ci- deſſus ,
le 6 Novembre 1750 , eft la derniere qui
ait été opérée.
Quoique le Public foit intéreffé à connoître
l'Auteur très- vertueux , très -habile
& très célébre , qui propofe le Lithotome
caché ; nous n'avons pû le déterminer à fe
nommer. Voici les grands. Maîtres qui
fuivent fa méthode.
FEVRIER . 127 1751
Meffieurs la Roche , Chirurgien à Paris ,
près le Palais Royal .
Tardy , à Rochefort.
Duval , à Breft .
Cambon , Chirurgien - Major de Caraman
, à Ligni , en Lorraine.
Perchet , Premier Chirurgien du Roi
de Naples.
Crampagna , Chirurgien du corps de
Electeur de Cologne.
Durocher , Premier Chirurgien de la
Reine Douairiere d'Eſpagne.
EXTRAIT D'ATTILIE ,
TRAGE DIE.
Ous avons promis dans le Mercure
du mois dernier , de donner l'extrait
de la Tragédie nouvelle , intitulée , Attilie.
Nous rempliffons ici notre engagement .
-Lefujet de cette Piéce ne paroît pas avoir
été puité dans l'Hiftoire.A l'époque près,&
à l'exception de quelques circonftances
connues , elle est toute d'imagination.
Placide , Général Romain , avoit été
exilé fous l'Empereur Trajan ; fa femme ,
qui voulut partager fa difgrace , lui amenoit
fes enfans , lorfque la mort les arrê
tant fur la route , ne laiffa de cette famille
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
infortunée , qu'un fils & qu'une fille , dont
Placide fe vit encore bientôt féparé. Un
Corps de Daces les lui enleva fous les murs
de Niffa. Accablé de fes malheurs , il fe
retira feul dans un défert de la Thrace ,
où il vêcut pendant vingt années du travail
de fes mains , adorant le Dieu des
Chrétiens , dont il avoit depuis long- tems
embraffé la Religion .
Cependant une guerre cruelle défole
l'Empire. Les Daces victorieux menacent
de porter le feu jufques dans la Capitale.
Dans cette extrémité , on fe rappelle les
anciens exploits de Placide. Les Légions
Romaines le demandent. Adrien , qui venoit
de fuccéder à Trajan , le fait chercher.
On le trouve , & on le met à la tête
des troupes. Il marche contre les Daces ,
les combat & les défait. Adrien le mande
à Rome pour récompenfer fa victoire.
A Rome étoient fon fils & fa fille , l'un
portant le nom de Maxime , l'autre celui
d'Attilie , inconnus à tout le monde ,
inconnus à eux - mêmes. Attilie , le même
jour de fon enlevement , avoit été repriſe
fur les Daces par des foldats Romains.
Préfentée à Sabine , niéce de Trajan , elle
lui avoit plû ; Sabine avoit élevé fon enfance
, & cette Princeffe , devenue Imperatrice
en époufant Adrien , lui avoit don
FEVRIER. 1751. 129.
né à ſa ſuite un rang confidérable. D'un
autre côté , Maxime ravi par les Daces
avoit été efclave parmi eux . Il rompit fa
chaîne , & paffa jeune chez les Romains ,
il y fit preuve de valeur ; on dit même qu'il
Lauva la vie à Trajan dans un combat. Ce
fervice lui mérita fa faveur , & il acquit
auffi celle de fon Succeffeur.
La beauté & les vertus d'Attilie allu
merent bientôt de l'amour dans le coeur
d'Adrien. Cet Empereur forma le deffein¹
de répudier Sabine , pour la placer fur fon
Trône. Deux motifs déterminoient les
refus d'Attilie. Le premier & le plus noble
, étoit un juſte ſentiment de reconnoiffance
pour fa bienfaictrice : le fecond
plus cher , & non moins abfolu , étoit fon
amour pour Maxime , fon frere , qu'elle
ne connoiffoit pas. Maxime de for côté
l'aimoit ; mais confident de l'ardeur de
fon Prince , il avoit caché la fienne. Le
frere & la four brûloient en fecret l'un¹
pourl'autre.
Tel étoit l'état de la Cour , lorfque Plaside
y arriva , & c'est ici que commence
la Piéce. Dans le premier Acte , Adrien '
défere le triomphe à Placide , & en mênic
tems pour honorer davantage le premier
de fes fujets , il fe propofe d'unir le facri
fce qui termineraletriomphe , au facrifice
F. yer
130 MERCURE DE FRANCE.
qui doit s'offrir aux Dieux pour fon hy
men avec Attilie qu'il aime , & qu'il veut
faire fuccéder. à . Sabine.. Placide , Chré
tien , refuſe cet honneur , & lorſque l'Empereur
eft forti , il en découvre la caufe à
Maxime , qui prévenu en la faveur dès las
premiere vue , craint pour lui l'effet de la
haine d'Adrien contre la Religion Chré
tienne ; mais fongeant que l'hymen d'Atti-..
lie , pour qui il brûle en fecret, étoit lié autriomphe
, il voit avec plaifir l'obftaclequ'y
apportent les refus de Placide . Au
refte l'exil qu'avoit fouffert le Héros , la
victoire qu'il a remportée , font annoncés ; ,
le récit des malheurs de fa famille eft préparé.
Il faut convenir que l'expoficion dit
fujet eft faire avec adreffe , & même aveco
one adreffe fi ingénieufe , qu'on ne s'apperçoit
pas de la protafe ; tour y eft action ..
Les femences de l'intérêt yfont jettées à
propos. Le caractére, de Placide eft déve
loppé Pere tendre , Héros magnanime,
Chrétien zélé , mais fage & prudent ,
grand homme , honnête homme , & homme
du monde. C'eft fur ce ton de raifon
& de dignité , & d'une maniere également
éloignée de la pefanteur Théologique, &
des emportemens du fanatifme, que la Reli
gion eft traitée dans tout le cours de l'ou
FEVRIER 1751 131
vrage. Quant à la diction , on en jugera
far les morceaux qui feront cités ; quelques
fautes de correction , quelques termes inpropres
& quelques expreflions trop métaphoriques
y font rachetés par beaucoup de
vers ingénieux , heureux & harmonieux.
Juftin à Placide , fon ancien ami.
Rome qui vous chaffa , vous revoit plein de gloire,
Seigneur , vous y rentrez conduit par la victoire ,
Et portant dans fes murs & l'honneur & la paix ,
Vous vengez vos affronts par d'illuftres bienfaits,
·
Ilfalloir une tête ; & cent mille foldats
A l'Empire éperdu ne donnoient que des bras...
Vous paroillez , bientôt votre ardeur intrépidé
Dans le moindre guerrier reproduit un Placide… . d-
Le Dace plic & fuit ; & les morts entaffés ,
Arrêtent des Vainqueurs les pas embarraſſés,
Cependant montrez vous plus fenfible
à la joie que me caufe votre heureux rê--
rour.
Agréez mestranfports , s'il eft vrai qu'autrefoiss
De votre injufte exil je fentis tout le poids , -
Et que pour vous fervir m' expofant à l'orage .
Je manquai de pouvoir, fans masquer de courage”
Placide.
A tous les fentimens mon coeur n'eft point fermé ,
Ikaime, il fait goûter le plaisr d'ètre aimé ,
Avia
132 MERCURE DE FRANCE ..
Cher Juftin , en effet ta tendreffe fincére ,
Du feint empreffement n'eut point le caractére ; -
Et lorsqu'aux faux amis je me vis immolé ,
Arrofé de tes pleurs , je partis confolé,
Tu me fuivois : Trajan te retint ; & peut- être
Tes foins m'auroient rendu l'eftime de mon
Maitre ,
Si ce Dieu , qui vouloit m'éprouver , m'affer--
mir...
Mais d'un funefte exil laffons- nous dé gémir.
Que ne le puis-je ! ô Ciel ! occupé de ma gloire ;.
De mes maux que ne puis - je étouffer la mémoire
Hélas ! peut- être on m'aime , on m'envie , on me
craint
Qu'importe à ma douleur Perfonne ne me plaint
Placide à Adrien,
J'étois à moi , Seigneur , & dans ma folitude ,.
De l'oubli des humains je faifois mon étude ;
Privé de tout , au moins je ne connoiffois plus ,
Ni les vaines terreurs , ni les voeux fuperflus.
Ce bras même , oubliant une valeur cruelle
De la terre avec joie ouvroit le fein fidéle.
De mes champs fortunés je formois mes Etats ;
Leurs fruits flattoient mon goût , & ne l'irritoient
pas.
Sous le paifible toit d'un feuillage fragile ,.
Plus que fous les lambris , je repofois tranquile ,
It d'une humble toifon le tiffu naturel
Eût bleffé l'orgueilleux , mais couvroit le mortel.
FEVRIER. 1751 1751.1335 .
Maxime.
Le plus grand des mortels , Placide...... eft um
Chrétien .....
La Scéne qui commence le fecond ' Acte
eft fi belle , que nous fouhaiterions la pou
voir rapporter dans toute fon étendue.
Attilie y juftifie devant fà confidente , les
refus qu'elle fait de la Couronne d'Adrien..
Ah! pourrois - je trahir ma tendre bienfaictrice !
Par un crime acheter le nom d'Impératrice !
Je dois tout à Sabine . C'eft fa main qui
m'a portée au rang où tu me vois.
Et fa tendreffe , hélas , lui deviendroit fatale !
Dis- moi , fans fes bienfaits ferois - je ſa rivale ? --
Pauline.
...Je refpecte enfin votre effort magnanime .
Madame , & plus le Trône étale de fplendeur ,
Et plus de vos refus j'admire la grandeur..
Attilie...
Tu m'applaudis ! ... Hélas ! Et fi je m'interroge ,
Que je fuis à mes yeux peu digne d'un éloge !
Le plus beau fentiment n'eft-il point corrompu
Ah lâche ! Ma foibleffe aura fait ma vertu.
Apprens ce que je dois me cacher à moi même.
Oui , ce coeur fi- conftant , que bleffe un Diadême
Qui vantoit fon devoir , que tu crois généreux ,
Seroit peut-être ingrat , s'il n'étoit amoureux..
134 MERCURE DE FRANCE
Pauline nomme bientôt Maxime , pour
l'objet de l'amour d'Attilie. Mais elle repréfente
les dangers qu'il court.
Quels noms pour Adrien ! Rivak& Confident !!
Qui l'en inferuira ? -
Attilie.
Pauline.
Elle reprend..
Vous. L'amour eft imprudent...
Mais peut-il à vos yeux effacer Adrien ---
Connoiffez-vous fon fang ?:
Attilie.
Eh , connois-je le mien
Dans tous mes fentimens quelque délicateffè
Semble de ina naiſſance affûrer la nobleffè.
Mais firmon coeur altier me flatte & s'applaudit ,
Ce qu'il ofe me dire , à moifeul il le dit...
Maxime arrive. Il vient par l'ordre d'As
drien annoncer l'Hymen d'Attilie , avec
cet Empereur. La fituation eft intéreffante.
Attilie à qui l'Auteur a donné un cáractére
vif & impétueux , fe répand à la
propofition de Maxime, en reproches contre
lui.
Cruel ! Pour m'annoncer & ma mort & ſon crime, .
L'Empereur n'avoit- il que la voix de Maxime ?
Celui-ci étonné , expofe le chagrin
JEEVRIER 1751% 1355
qu'il reffent lui- même de l'ordre qu'ili
apporte. Attilie ne reçoit point fes excu-.
fes . Vous n'avez pas fait pour moi , ce que
Vous auriez dû , lui dit-elle ..
Vous pouviez d'Adrien combattre au moins lan
flame ;
Lui montrer qu'à les voeux toujours je réſiſtois
Si ce n'étoit affez , que je le déteftois.
De les premiers fermens lui rappeller la force ,
Et l'horreur du parjure , & l'éclat du divorce ,
Et du fang de Trajan les refpectables droits :
Gateller fon orgueil en condamnant fon choix ;
Peindre une épouſe , au ſein de l'opprobre & des‹
larmes ,
A mes foibles appas oppofer tous les charmies
De ma naiſſance enfia tracer l'obſcurité , -
Et pour mon intérêt trahir ma vanité.
Enfia Attilie le preffè fi vivement .
que Maxime troublé lui déclare fon
amour. Elle ne peut le croire ; il la perfuade
: fon fecret lui échappe enfin , & elle
lui fait à fon tour laveu de fa tendreffe ..
Adrien paroît. Attilie veut fuir , obligéede
répondre à l'Empereur , elle le fait avec
fierté , & fe retire.
Adrien foupçonne qu'elle a de la paf--
fron pour un autre. Il est prêt d'aller s'en
éclaircir auprès d'elle , lorfqu'on vient luïi
136 MERCURE DE FRANCE.
demander audience pour Placide. Ce
dernier , que la continuation des prépa
ratifs du Triomphe forçoit de s'expliquer ,
vient déclarer à l'Empereur qu'il fuit la
Loi des Chrétiens.-
Adrien.
Quoi ! Vous, Placide , vous dont le coeur géné
reux
Sembloit de l'honneur feul fentir les nobles feux ;+
Vous , l'appui de mon Scepere , & l'amour de la
terre ,
De ces obfcurs humains qu'écraſe mon tonnerre-
Vous avez pu groffit le méprifable amas !
Ah ! Pourquoi veniez - vous fécourie Adrien ?
Pour foutenis l'Etat , n'étoit-ilqu'un Chrétien
Placide.
Dans fon Maître un Chrétien honore ſon Diew
même ,
Fuit l'erreur des Céfars , deffend leur Diadême ,.
Souffre leur injuftice , & Soldat généreux ,
Par eux perfécuté , donne fon fang pour eux...
La vertu parmi vous trouve des fectateurs ;
Mais vos Dieux valent moins que leurs adorateurs
Et qui n'a pas rougi des infâmes exemples
Qu'un Fanatifme affreux confacre dans vos Tem
plos??
FEVRIER. 1751 . 137
Le vice en votre Olimpe a regle tous les rangs.
Les Monftres les plus vils font les Dieux les plus
grands.
Dans la Scéne fuivante , l'Empereur dé-
Libere... Pardonnera- t'il à un Chrétien ?
Fera- t-il mourir un Vainqueur ? Il envoye
Maxime pour le fléchir , & il fe rend auprès
d'Attilie. Là finit le fecond Acte.
Maxime , au lieu de déterminer Placi
à abjurer le Chriftianifme , l'a embraffé
lui- même ; c'eft le fruit de l'entretien qu'ils
ont eû enfemble.
Au moment que ces deux Chrétiens alfoient
fortir , Attilie leur apporte une nouvelle
funeſte . L'Empereur a découvert par
elle- même fon amour pour Maxime..
Il a faifi mon trouble , il a nommé Maxime. : :
J'étois ſans voix : bientôt comblant mon impru
dence , ´
Avec trop d'intérêt j'ai pris votre deffenfe.
Mon gefte étoit trop vrai ; mes yeux trop expref
fifs ;
La crainte fur mon front peignoit des traits fivifs.
Que vous dirai- je enfin ? Ma fierté s'eſt émue ,
Et mon fuperbe aveu , Seigneur , m'a convaincue.
Cet évenement excite bien des paffions..
Maxime eft arrêté . Artilie va demander
3S MERCURE DE FRANCE:
grace à l'Empereur. Juſtin vient joindre
Placide fur la Scéne.
fa
C'eft dans la converſation de ces deux
amis , qui eft une fuite de celle de la premiere
Scéne, c'est par la comparaison qu'ils
font des malheurs arrivés aux deux enfans
de Placide , avec ceux que Juftin fçait que
Maxime & Attilie ont effuyés , qu'ils decouvrent
que l'un & l'autre appartiennent
à Placide. Il auroit été à fouhaiter que
certe reconnoiffance fe fît en préſence des
enfans ; mais c'eût été copier Zaïre. Du
refte , elle eft ici exécutée avec affez de
jufteffe & de netteté , & les beaux vers n'y
font point rares.
Placide,
Je vais de leurs malheurs rappeller la mémoire ;
Et d'un récit nouveau fatiguantata pitié ,
Redemander des pleurs à ta triſte amitié.
Femmenois en exil ces enfans précieux
*Refte unique & chéri d'un Hymen glorieux ;
Ils confoloient les maux dont ton bras , Dieu fé
vete ,
2
Avoit frappé l'époux , le citoyen , le Pere...
Vous ! ôvous , dont le fer moiffönna les années ,
Je vous attefte , amis , ombres infortunées ,
Plus malheureux que vous , j'enviai votre fort
Et ma valeur devoit me mériter la mort..
FEVRIER. 1751. 139
Attilie paroît dans ce moment de cha
leur & d'attendriffement. Sa préfence prépare
une grande fituation. Elle fortoit
d'auprès d'Adrien , dont elle n'avoit pû
obtenir la grace de Maxime ; & elle traverfoit
le Théatre , livrée à fa douleur ,
korfque Placide court à elle, il fe hâte de la
raffurer, de lui apprendre que la caufe de la
jaloufie de l'Empereur ne fubfifte plus, que
Maxime eft fon frere . Halloir en dire davantage
Attilie l'interrompt . Elle a fenti
le coup qu'on lui portoit. Maxime eft fon.
frere Cette nouvelle rerrible pour un
coeur plein de fon amour la confond , la
rend furieufe. Elle ne veut rien écouter ,.
rien croire. Placide s'offenfe à la fin de fes:
injurieux emportemens. C'eft au milieu de
ces vives conteftations que la reconnoif .
fance fe forme. Attilie fenfible au bon--
heur de retrouver un pere , promet en foupirant
d'étouffer fon amour pour un freretrop
chéri. Placide bientôt lui donne des .
leçons de la Religion Chrétienne , l'invite:
à reconnoître un Dieu , auquel fes premiers
jours furent confacrés. Elle ne ferend
point ; d'autres objets la preffent. Ce-
Dieu qu'on lui annonce , lui paroît un
Dieu fanguinaire & malfaifant , qui eft
prêt à lui arracher fon pere & fon frere.
Le quatriéme Acte eft rempli d'évene140
MERCUREDE FRANCE.
mens trop multipliés peut-être ; qu'il nous
fuffife de dire que l'Empereur refufe de re
connoître dans fon rival le frere d'Attilie ,
& bien des raifons fpécieufes juftifient fon
incrédulité. H donne l'ordre de fa mort :
Placide de fon côté eft arrêté ; Attilie qui
ignoroit cette double cataftrophe , fe préfente
à Adrien. Ses périls lui ont fait vaincre
fa haine pour lui ; elle fe fait la rançon
des deux infortunés. De l'aveu de la géné
reufe Sabine , elle vient offrir fa main à
l'Empereur. Dans ce moment même
arrive un Garde , qui rend compte au
Prince de l'exécution de ſes ordres , de la
mort de Maxime , & de l'emprisonnement
de Placide. On peut fe représenter l'état
affreux où tombe Attilie à cette fou
droiante nouvelle selle refte inanimée . La
rage la rappelle : elle accable d'imprécations
l'affaflin de fon frere. Au milieu de
fes fureurs, elle fe fouvient que les jours de
fon pere dépendent encore du Maître
qu'elle vient d'irriter : fa fierté céde . Elle
tombe à fes genoux. Quelle fituation !
Adrien attendri , entreprend fa juftifica
tion ; il fe reproche fon incrédulité & fa
jaloufie : il donne la grace au Heros. Cependant
, comme il n'a point perdu fes premiers
deffeins , il repréfente qu'il ne peut
faire ouvrir les prifonsà Placide, parce que
FEVRIER. 1751. 141
le Peuple, qui mêle de la fureur au zélé pour
fes Dieux , iroit peut- être punir le Novateur
jufques dans le Conquérant. Il s'enhardit
enfin jufqu'à renouveller la propofition
de l'Hymen , comme l'unique
moyen d'élargir Placide avec fûreté , puilque
le Peuple alors refpecteroit infaillible
mentdans lui le beau- pere de fon Empereur,
Cette étrange propofition eft faite avec
tous les adouciffemens convenables . Attilie
feint de s'y rendre ; elle donne fa promeffe.
Mais à peine le Tyran eft-il forti, qu'elle
fe récrie contre la violence qu'il vient de
lui faire. Elle a été obligée de promettre
un forfait , pour obtenir la liberté de fon
pere ; mais elle n'a garde de le confommer,
Elle prend à témoin les mânes de fon frere
; elle s'attendrit douloureuſement au
fouvenir de ce cher objet de fes premiers
feux. Elle fort défefperée , & réfolue à le
venger , ou à le fuivre.
On ne fera point fâché de vo rici quel
ques vers de ce quatriéme Acte.i
Maxime à Adrien , en parlant d'Attilie.
Ah ! mon fort fut trop beau. Ce coeur , ce noble
coeur ,
Vous l'avez attaqué , Maxime en eft vainqueur,
Vous devez en gémir , moi chérir ma victoire ;
Je la crois innocerte , & j'en goûte la gloire.
142 MERCURE DE FRANCE.
Foudroiez- moi , fuivez votre courouz fatal.
J'emporte mon amour & meurs votre rival.
Je fais plus ; & généreux coupable
Moi-même à vos fureurs j'offre un voile honorable ,
Vous n'alliez m'immoler qu'à votre amour jaloux;
Une raison d'Etat va confacrer vos coups.
Je fuis Chrétien. Perdez le rival dans l'impie ;
Quand la Loi me condamne , elle vous juſtifie.
Placide.
De quel droit me placer entre un double attentat è
Me rendre parricide , ou me rendre apoſtar ?
Adrien. Olez confidérer la foi qui vous engage.
De mille fonges vains ridicule affemblage.
Placide. Refpectez-la , Seigneur , je vous ai déja
1
dit
Qu'à cette feule Loi la taifon applaudit,
Adrien. Elle est née en nos jours.
Placide.
Adrien. Avec elle est l'opprobre .
Placide.
Adrien. Elle eft par - tout profcrite ,
Placide.
Mais pour être immortelle
Et la gloire après elle
Et s'accroit en tous lieux.
Elle eft fille d'un Dieu.
Attilie.
Adrien. D'un fourbe elle eft l'ouvrage ;
Placide
Sur tous les coeurs mon pere a lo plus jufte droit.
FEVRIER.
1751. 143:
On fçait ce qu'il a fait , qu'importe ce qu'il croit 23
Adrien.
Sur un vulgaire ingrat votre affurance eft vaine .
Il n'eſt de ſon amour qu'un pas jufqu'à ſa haine ;
Et fon orgueil bleffé des bienfaits qu'il reçut ,
Dès qu'on n'eft plus utile , ignore qu'on le fut.
Dans la derniere Scéne , Attilie dit à
l'ombre de fon frere .
Tu mourus mon amant , ô Ciel ! Et ma douleur,
Ne doit à ton trépas que des larmes de ſoeur ! ..
Quand tu n'es plus pour moi qu'une cendre muette
,
Qu'importe fous quel titre , helas ! je te regrette
Mes regrets feront-ils jamais trop étendus ?
Et criminels ou purs , en font-ils moins perdus ?..
Nous arrivons au cinquième Acte . Il
s'ouvre par un Monologue d'Attilie. Elle
a formé le deffein de faire mourir l'Empereur
. Elle y eft excitée pour venger fon
frere , pour s'affranchir d'un Hymen
odieux , pour fauver fon pere dout cet
Hymen eft l'unique rançon. Tous ces motifs
font exprimés dans un vers.
Mais qu'un feul coup enfin , puifqu'il n'eſt point
de choix ,
Te venge , m'affranchiſſe , & le fauve à la fois,
Enparlant d'Adrieñ.
A peine de mon frere il a profcrit la tête ,
144 MERCURE DE FRANCE.
D'un déreftable Hymen il prépare la Fête ;
Et d'une foeur en pleurs , les malheureux appas ,
Dans les bras tout fanglans paîroient les attentats.
Pour affûrer ma vengeance , dit- elle.
Tiron's Adrien du centre de fa Cour
Que fa févérité le trahiffe à fon tour.
Dans mon Appartement je l'invite à fe rendre ;
Il vient. Tandis qu'il marche , habile à le ſurpren
dre ,
Retirée en un lieu qui cache mon effort ,
Sans lui donner d'effroi , je lui donne la mort.
Ses yeux ne verront point le coup quile menace ;
Et les miens à loifir en choifiront la place.
Elle invoque Trajan , Sabine : elle s'adreffe
même au Dieu des Chrétiens.
Et toi , que je ne connois pas ;
Dieu que Placide fert , Dieu qu'adoroit mon frere!
Si la voix de fon fang excite ta colere ,
Si tu plains tes Autels brifés , deshonorés ,
Sous la pierre & le fer tes Chrétiens maffacrés ;
Reveille-toi , defcends. Mon injure eft la tienne.
Defcends , fi tu n'es point un fonge , une ombre
vaine ,
Viens conduire mes coups , & te venger par moi !
Alors je te connois , & j'embraſſe ta Loi.
Dans
FEVRIER.
1751. 145
Dans le cours de fes agitations , elle
apperçoit un Trophée d'armes , monument
de la victoire que fon pere avoit
remportée fur les Daces , & qu'Adrien avoit
fait expofer dans cette Salle du Palais , en
attendant qu'il fût confacré à Jupiter Capitolin.
C'eft dans ce Trophée qu'elle
prend le fer , qui doit être l'inftrument de
la mort du Prince. Cette invention eft ingénieufe
& Théatrale.
O'Trophée , ô dépouille étrangere ,
Noble & facré témoin des exploits de mon pere ,
Vous du pouvoir du Prince , orgueilleux Monu-
' ment ,
De fa terrible mort prêtez moi l'inftrument.
Elle voit arriver fon pere ; fûre qu'il
défaprouveroit fon projet , elle fuit armée
du fatal Javelot.
Placide entre accompagné de Juftin fon
fidéle ami . On apprend à ce pere infortuné
, & la mort de fon fils , & l'Hymen de
fa fille. Rien de plus tendre , rien de plus
Chrétien fes fentimens fur la perte de
Maxime.
que
Quel coup de foudre , ô C ! el ! Dieu ! foutiens ma
conftance ...
Ah ! fes vertus déja goûtent leur récompenfe.
Ote-moi ces regrets que condamne ma foi.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J'ai gémi , je t'adore , & je ne plains que moi.
Il eft mort , & ton Maître ofe m'offrir ma grace!
Quels traits de cruauté , d'imprudence , d'audace
Sçait-il qu'aimé d'un Camp prompt à me foutenir ,
Si j'ai pû le venger , je pourrois le punir ?
Sçait - il ? .. Mais non , l'ingrat fçait qu'il n'a rien à
craindre.
Que je puis tout ofer , & ne veut rien enfreindre ;
Que refpectant le rang dans l'abus du pouvoir ,
Jefensfon injuftice , & connois mon devoir.
Rome offre à la vengeance un encens facrilege ,
La nomme un droit illuftre , un divin privilége;
Plus fublime , ma Loi , fçait lui marquer fon rang.
Qui fe venge , s'abbaiffe , & qui pardonne eft
grand .
ek
Mon fils eft mort ! Enfin quelle pitié cruelle , &c.
Au reste , il veut rompre le projet de
l'hymenée d'Attilie avec Adrien . Ma fille
fe donneroit au Bourreau de mon fils ! Ma
fille épouferoit le perfécuteur des Chrétiens
& l'ami des Faux - Dieux ! I fort ,
la colere & le trouble peints dans fon air
& dans les regards .
C'eft dans cet état que l'Empereur le
furprend. L'Empereur appellé dans l'ap
partement d'Attilie , étoit forti du fien
pour s'y rendre. Tandis qu'il marchoit ,
un Javelot étoit parti de derriere lui , qui
FEVRIER. 1751. 147
avoit percé un de fes Gardes à fes côtés . Il
étoit revenu fur fes pas , pour découvrir
l'affaffin , Attilie avoit fui ; Placide eft
trouvé fur la route . Le foupçon tombe für
lui, foupçon que confirmoit fon air égaré ,
& que réalifoient dans l'efprit d'Adrien fa
défiance & fa haine pour les Chrétiens.
Comment d'ailleurs eut- il crû fa Maitref
fe capable d'un aflaffinat fi hardi ? Placide
eft donc envoyé au fupplice .
Ces évenemens font racontés fur la Scéne
à Juftin par l'Empereur lui -même. Jultin
, convaincu de l'innocence de l'accufé , -
& défefperant de défabufer Adrien dans ce
premier moment , s'échappe pour dérober
Placide à une mort injufte. Tandis qu'il
fort , Attilie s'avance .
C'eft moi- même , Adrien , & j'ofe te revoir.
Elle vient demander la grace, de fon pere.
Quel monftre eft donc l'affaffin , dit
Adrien C'est moi. Mais l'Empereur reste
infléxible ; elle ne confulte plus que fon
défefpoir . Elle fe frappe , après avoir rejetté
fur le Tyran le crime de fa mort , de
celle de fon pere , de cellede fon frere.
C'est fait ,
Et te voila ehargé d'un troifiéme forfait ....
Tu le vois. Je n'ai plus d'efpoir , plus d'intérêt.
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Je meurs. Déja mon pere a fubi fon arrêt.
pour mettre en ton coeur un fuplice effroya
ble ;
Mais
Je te l'affûre encore , il n'étoit point coupable.
Non , il ne l'étoit pas , s'écrie le géné
reux Juſtin , en rentrant fur la Scéne . H
faut qu'il vive , ou que vous m'immoliez.
On l'amene. J'ai fuppofé un ordre de votre
part. Placide entre auffi - tôt . Tous les
coups de Théatre fe fuccédent ici rapidement.
Le premier objet qui frappe les
yeux du Heros , c'eft fa fille enfanglantée
& mourante , étendae fur un fauteuil . Le
défir de revoir fon pere , fur la nouvelle
que Juftin avoit apportée , l'avoit retenue
fur le Théatre. Ce pere malheureux quila
croit morte , fe livre aux regrets les plus
touchans. Elle donne cependant les figues
d'un refte de vie. Placide ſe hâte d'en profiter
, pour lui infpirer fes fentimens de
Religion , & il y réuffit. Elle demande par
don à Adrien.
Le Ciel que j'outrageois , ce Ciel vengeur des
Rois ,
Par mon attentat même a confacré vos droits.
1
C'eft en Dieu qu'il vous venge , il me corrige en
pere....
Elle expire , en tendant les bras à føn
FEVRIER . 1751. 1400
frere qu'elle croit appercevoir . Adrien pé--
nétré de douleur , laiſſe la vie à Placide.
Nous ignorons quels font les motifs qui
ont empêché M. le Gouvé de faire jouer
fa Piéce , & les raifons qui le font renoncer
à une carriere , où il y aapparence qu'il
auroit réufli. Le Barreau pour lequel on
nous affûre qu'il a de grandes difpofitions ,
& qui a été toujours l'objet de ſes études ,
a eu fans doute pour lui plus de charmes.
On trouvera la Tragédie d'Attilie chez
Giffart.
COURS de Chymie pour fervir d'intro-~
duction à cette Science , par Nicolas le
Fevre, Profeffeur Royal de Chymic , &
Membre de la Société Royale de Londres ;
cinquième édition revûe , corrigée & augmenté
d'un grand nombre d'opérations ,
& enrichie de figures , par M. Dumontier
Apoticaire de la Marine & des Vaiffeauxdu
Roi , Membre de la Société Royale de
Londres , & de celle de Berlin . A Paris ,
chez Jean- Noël le Loup , Quai des Auguftins
, à la defcente du Pont Saint Michel
, à Saint Jean- Chryfoftome. 1751 , in
1-2 . cinq vol .
Quoique cet important Ouvrage foit
fort cornu & fort eſtimé , nous en ren- ^
drons compte dans le premier Mercure
G iij,
150 MERCURE DE FRANCE.
Les augmentations qu'on y a faites , fontfi
confidérables , qu'il peut paffer en quelque
maniere pour un Livre nouveau.
LETTRES Angloifes , ou Hiftoire de
Milf Clariffe Harlove , 3. vol . en fix. parties
, à Londres , & fe trouvent à Paris chez.
plufieurs Libraires .
Les Anglois, qui ne font pas remués facilement
, le font beaucoup par le Roman
que nous annonçons , mais ´que nous n'avons
pas eu encore le tems de lire. Il n'eſt
pas poffible que l'intérêt qui regne dans
ce célébre Ouvrage , ait été affoibli parla
Traduction de M. l'Abbé Prevôt: tout le
monde fçait que ce grand Ecrivain a l'imagination
heureufe , vive , féconde , &
le ftyle clair , naturel , noble & nombreux..
BEAUX- ARTS.
A place d'Honoraire Amateur , va
cante à l'Académie Royale de Pein- Pein
ture , par la mort de M. le Febvre , ci-devant
Intendant des Menus Plaifirs , a été
donnée à M. le Comte de Bafchi , Honoraire
Affocié libre ; & M. Mariette , dont
tout le monde connoît les lumieres & le
goût , a fuccedé à M. le Comte de Baſchi .
FEVRIER.
1751. 15T
SA Majefté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine , vient de choifir M. Kaam pour
fon Peintre ordinaire en miniature. Ce
Peintre , Allemand de naiffance , mais fixé
à Paris , eft redevable de cet honneur à
fon feul talent. Il a fait un bon portrait du
Roi de Pologne.
DAULLE' , Graveur du Roi , rue des
Noyers , vient de mettre au jour une Eftampe
intitulée , les Amours en gayété. Elle
repréfente quatre beaux Enfans , groupés
enfemble fur un fond de payfage . Les
deux plus apparens , & qui rempliffent
prefque le devant du tableau , paroiffent
vouloir fe difputer une pomme que tient
l'un d'eux leur difpute n'a nulle aigreur
au contraire on voir fur leurs vifages unt
air de gayeté qui montre que ce n'eft entre
eux qu'un babinage. Un troifiéme ,
qui eft près d'eux , tient dans les mains un.
pigeon. On verra bien , fans que nous en
avertiffions , que cette Eftampe eft gravée,
& bien gravée d'après un tableau de M.r
Boucher.
Le même Graveut vient de publier une
autre Eftampe très jolie , d'après un original
de M. Nonotte , Eleve de feu M. le
Moine. Elle repréfente une fort jeune perfonne,
coöffée élégamment, affife & à demi
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
couchée au pied d'un gros arbre & fur un
fond de paylage. Elle eft prefque nue ,
mais cependant décemment drappée d'a.
ne légere gaze : elle tient une fléche de la
main gauche , & de l'index de la main
droite elle en tâte légerement la pointe.
Sous elle on voit une drapperie parfémée
de fleurs naturelles , & auprès d'elle une
pattie d'un carquois & d'un arc. Selon
toutes les apparences ce tableau eft un
portrait. M. Nonotte a choifi ce genre &
y réullit. Cette agréable Eftampe eft inti
tulée Climene effayant les fléches de l'Amour
; on y lit au bas ces quatre vers .
:
Belle , dont les mains toujours fûres ,
Vont du fils de Vénus lancer les traits vainqueurs;
Quand ceDieu par vos coups aura percé nos coeurs,
En guérirez- vous les bleffures ?
DUFLOS , Graveur , Placé Dauphine ,
vient de mettre au jour deux Etampes
d'après deux tableaux très- agréables de
M. Boucher. Comme les vers qui font au
bas des Eftampes en expliquent mieux le
fujet que tout ce que nous pourrions dire,
nous allons les rapporter.
Premiere Eftampe , la Toilette Paftorale.
Loin des ornemens précieux ,
Dont la caquette emprunte fa parure
FEVRIER. 1751. 753
Philis à la fimple Nature
Doit tous les agrémens qu'elle érale à nos yeux.
C'eft ainfi que femant des fleurs toujours nouvelles
,
Agréable Boucher , Peintre chéri des belles ,
Tu nous fais admirer dans ce charmint tableau 3
Les attraits féduiſans de ton brillant pinceau.
Seconde Eftampe , les Confidences Paftorales. ·
Dans un charmant repos , ces aimables bergeres
S'entretiennent au frais de leurs tendres amours ;
Exemptes des foucis qu'en fantent nos chimeres ,
De leurs plaifirs parfaits rien n'interrompt le cours;
De Daphnis j'ai reçu ce joli flageolet.
Colin fous ce verger me mit ce bracelet,
Par cet agneau Tircis m'a prouvé fa conftance
C'est ainsi qu'au Village on entre en confidence .
MOYREAU , Graveur du Roi , vient de
mettre au jour une Eftampe très- agréable ,
d'après Wauvermens : elle eft intitulée la
Charité des Capucins. Le tableau appartient
au Roi de Pologne , Electeur de Saxe. M.
Moyreau demeure rue du Petit Pont Saint
Severin , à l'Image Notre- Dame. -
RECUEIL de 30 Vafes de Saly , qui fe
trouvent à Paris , chez Feffard, rue de la
Harpe , vis- à - vis la rue Serpente.
Nous profitens avec joye de l'occafion
Gy **
1.
154 MERCURE DE FRANCE .
que nous fourniffent cesVafes , d'entretenir
nos Lecteurs de M. Saly. Quand on eft bon
Patriote , il eft peu de plaifirs auffi piquans,
que celui d'annoncer le progrès des
talens , d'en inftruire fon pays même , & de
prouver par des faits effentiels combien
l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture répond aux bontés dont le Roil'honore
.
M. Saly eft de Valenciennes & Eleve de
feu M. Couftou le cadet. Des Prix , remportés
à l'Académie de Paris , lui ont mérité
d'être envoyé à Rome : il y a fait hon---
neur à fa Nation , & perfectionné fes talens.
Tout, jufqu'à fes amufemens , y a porté
l'empreinte d'un homme né pour exceller
dans fon art. Nous ofons citer en preuve
les Vafes que nous annonçons. Un tel
ouvrage eft sertainement un badinage pour
un grand Sculpteur ; cependant cette bagatelle
indique , non-feulement un génie
facile , nourri par les bons exemples &
rempli des bonnes formes ; mais encore
une liberté de deffein , que la Sculpture
ne femble que trop refufer à ceux qui la
pratiquent. D'ailleurs la liberté de la pointe
& l'intelligence de l'eau forte , prouvent
que ce n'eft pas fans raifon que M.-
Saly a placé la Peinture à la tête de fes
Vafes.
FEVRIER . 1951 . 155
Quelques légeres que foient en elles - mêmes
ces opérations , elles indiquent de
très- grands talens , qui fe trouveront confirmés
par des opérations plus importantes.
Quand on a fait un fond par le moyen de
l'étude , & qu'on ne s'écarte pas de la Nature
, la facilité n'eſt plus un don pervers
& dangereux : c'eft même un grand bonheur
de l'avoir étendue comme a fait M.
Saly , jufqu'à la coupe du marbre. Nous
comptons en donner bien-tôt des preuves ,
en faifant connoître plufieurs ouvrages
qui vont fortir de l'attelier de ce jeune &
brillant Artifte. Nous infifterons , comme
il convient , fur la Statue pédestre du Roi,
de neuf pieds de proportion , que M. Saly
exécute pour la Ville de Valenciennes. Le
modele de ce grand ouvrage eft arrêté , & -
a charmé les connoiffeurs.
CATALOGUE des Tableaux du Cabinet
du Roi au Luxembourg , troifiéme édition ,
revûe , corrigée & augmentée. A Paris ,
chez Prault pere , Quai de Gêvres , 1751 .
Lorfque nous avons annoncé au Public
l'expofition fi digne d'éloge , d'une partie
des Tableang du Roi au Luxembourg , nous
avons parlé du Catalogue qui en avoit été
dreffé par M. Bailly. Ce Catalogue , qui
étoit fait avec goût , eft devenu tout - à - fait
exact.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le St Odieuvre , qui continue avec
fuccès la fuite des Grands Hommes & des>
perfonnes Illuftres dans tous les genres ,
avertit le Public qu'il vend chez lui depuis
peu 21 Médailles très -intéreffantes , gravées
par M. le Clerc , & qu'il vient de
mettre au jour le Portrait d'Adolphe , fils ~
d'Arnoul , Duc de Gueldres , tué près de
Tournay en1477 , & celui de François Sfor
ce Duc de Milan. Le Sr Odieuvre demeure
rue des Poftes , près l'Eftrapade , cul- defac
des Vignes , vis-à- vis la rue du Pot - defer.
On trouve chez lui un bel affortiment
de bonnes Estampes , un magafin de Tableaux
& beaucoup de Deffeings de grands
Maîtres.
VERS
De M. Pannard , à l'occafion d'un Portrait ,
peint par M. Appelins , né à Caffel en
Allemagne , à préfent à Paris.
LE petit Dieu qu'on nomme Amour ,
Par fantaisie ou non fut trouver l'autre jour
Un Peintre ingénieux , dont le pinceau docile
Suit la Nature en tout , & l'exprime fi bien ,
Que traits , attitude , maintien ,
Graces , regards , tournure , il ne lut manque riena.
FEVRIER
157 1751.
Cé Peintre alors dans un afile
Voifin de la Marne & tranquille ,
Se livroit à fon Art chez un bon Citoyen ,
Cher aux talens & né pour être leur foûtien ; :
L'Amour en l'abordant d'une façon civile ,
Bon jour , frere , ton nom fait qu'en ces lieux je
viens ,
Ton intérêt auffi , car je puis t'être utile ;
Mon art eft dans fon genre auffi beau que le tien
Sous cet extérieur délicat & débile ,
De l'Univers entier je fuis le vrai , mobile ; --
Tout n'agit que par mon moyen ;
Partant je te pourrai procurer un grand bien ,
Soit à la Cour , foit à la Ville ;
Mais je veux une chofe & j'exige de toi ...
Quoi
Que ton pinceau que l'ou ditfi fertile ,
Me peigne trait pour trait ,
Et dans l'inftant. Contenter ton fouliait ,
Lui répliqua le Peintre , eft chofe, bien facile ,.
Et je vais fur le champ te rendre fatisfait..
Le Peintre en fa promeffe étoit sûr de fon faite .
En effet ,
Il venoit de finir la tête de Cécile ,
Jeune enfant , qui charmante avant l'âge nubile
Fait preffentir en elle un mérite parfait .
Que fait notre Zeuxis ? A ceste tête il met
Un bandeau -fur les yeux ; tien , voilà ton portrait ,
Dit-il à Cupidon , voi fi je fuis habile ..
15 MERCURE DE FRANCE.
L'Amour en fut joyeux autant que ſtupefait ;
Pour prix de ce bienfait ,
Rien pour toi dans Paphos ne fera difficile :
Cher Peintre , & jamais tu chéris un objet ,
Euffes-tu cent rivaux & même plus de mille ?
( Par le Styx aujourd'hui l'Amour te le promet }
Ils verront leur peine inutile ;
Tes feux auront par tout un triomphe complet. "
LA Lettte fuivante nous a paru piquante.
Nous y avons trouvé du fentiment , de
l'efprit , du ftyle. Nous fouhaiterions
qu'on nous fournit ſouvent l'occaſion d'offrir
à nos Lecteurs des morceaux de cet
agrément.
LETTRE
De M. de S. P. à M. de B. fur le bon goût
dans les Arts & dans les Lettres.
V
Ous aimez les Arts , Monfieur , &
moi j'aime les Lettres. Ces goûts në
différent pas beaucoup entre eux , & j'ai
même fouvent remarqué des conformités
dans notre façon de fentir les chofes qui
nous affectoient . Cependant il eft arrivé
qué dans les confidences particulières que
nous nous faifions réciproquement , nous
nous fommes plus d'une fois regardés l'un
l'autre comme un peu vifionnaires. Je
FEVRIER . 1751 .
1751.15
vous en fais l'aveu ; faites - moi le vôtre.
avec la même fincérité. Quelquefois vous
m'avez trouvé lifant un gros volume , farci
de Grec , que j'appellois l'Anthologie ; j'étois
en extafe fur une Epigramme Grecque,
où je découvrois des beautés far lefquelles
je ne tariffois point , car quel eſt l'homme
affez ftérile pour n'être pas babillard quand
it parle de fa paffion ? Ces beautés vous
paroiffoient bien infipides , & vous aviez
grande envie de me renvoyer à la plaiſanterie
de Racan fur lesPotages à laGrecque .**
·
* M. de Racan alla voir un jour Mademoiſelle
de Gournay, qui lui fit voir des Epigrammes qu'el
le avoit faites , & lui en demanda fon fentiment.
M. de Racan lui dit qu'il n'y avoit rien de bon , &
qu'elles n'avoient pas de pointe . Mlle de Gournay
fui dit qu'il ne falloit pas prendre garde à cela, que
c'étoient des Epigrammes à la Grecque. Ils allerent
enfuite dîner enſemble chez M. de Lorme ,
Médecin des Eaux de Bourbon. M. de Lorme leur
ayant fait ſervir un potage qui n'étoit pas fort bon ,
Mlle de Gournay fe tourna du côté de M. de Ra
can, & lui dit : Monfieur, voilà une méchante fou
pe ; Mademoîfelle , répartit M. de Racau , c'eſt une
foupe à la Grecque . Cela fe répandit tellement
qu'on ne parloit en plufieurs endroits que de foupe
à la Grecque , pour dire un méchant potage ;
pour marquer un méchant Cuifinier , on difoit , il
fait de la foupe à la Grecque. Voyez Coftar , p.-
274 de fa Suite de la défenſe de Voiture ; & Perrault
, p . 35 du tome i de fon Paralièle des Anciens
& des Modernes. Menagiana , T. II. p . 344.
&
166 MERCURE DE FRANGE
Je m'en appercevois , quelque peine que
vous priffiez à vous échauffer , afin de paroître
de mon avis ; ce font de ces tromperies
qu'on le fait entre amis. Plût à Dieu
que les hommes ne s'en fiffent point d'autres
, & qu'ils s'en fiffent plus fouvent de
celles- là ! Ils fe feroient plus sûrement revenir
de leurs erreurs & ne fe haïroient
pas tant. Après bien des difcours qui ne
vous perfuadoient pas , vous fortiez de
chez moi en hauffant les épaules , & fis
vous ne difiez pas avec Moliere ,
Ma foi , je le tiens fol de toutes les manières →
du moins difiez-vous comme lui : -
Ha l'efprit bleffé fur certaines matières , « .
Quoiqu'il en foir , je vous le rendois
bien à la premiere vifite que je vous faifois
, lorfque vous trouvant au coin de votre
feu en contemplation fur un portefeuille
plein de papiers tout déchirés , je n'y
voyois qu'un griffonnage monftrueux de
figures à demi tracées , qui me paroiffoir
un Livre de fortilège , & que dans un aurre
fens vous appelliez la magie de l'Art
du Deffein. Ce que je méprifois n'étoit
rien moins que l'ouvrage de Raphaël , de
Michel - Ange & des Caraches , de ces hom
mes à qui je vous ai entendu fi fouvent
FEVRIER 17511 1-61
prodiguer le titre d'immortels & de Divins.
Tandis que vous fortiez de votre
flègme ordinaire pour pafler aux plus vifs.
tranſports d'admiration , je reftois comme
pétrifié. Il ne m'entroit pas dans l'efprit.
comment des traits fans liaiſon , fans ordre
& nullement arrêtés , quelques coups
de plume, jettés rapidement & comme au
hazard fur le papier , pouvoient produire.
fur vous de fi grands effets , & vous faire
entendre ce que ces habiles gens avoient
voulu fe dire à eux-mêmes , lorfque dans
la chaleur de la compofition , ils avoient
ainfi exprimé leurs penfées. J'étois er
core moins perfuadé que des efquiffes fi légères
, pûffent être qualifiées du nom fé--
rieux d'études..
Vous vous fouvenez fûrement de certe
Statue Egyptienne qui étoit fur votre cheminée,
que vous cédâtes avec cette foiblefle
qui vous fied fi bien , aux inftances d'un ami ,.
& que vous n'auriez pas donné pour tout.
For du monde. Votre Magot , car alors je
n'y voyois autre chofe , éroit accroupi
dans une attitude affez mauffade , la tête
paffablement ébauchée , le refte me paroiffoit
auffi informe que ces Marmoufets que
les Bergers oififs de nos campagnes , forment
avec un coûteau fur un morceau de
bois. Des quatre coins de la figure , for--
161 MERCURE DE FRANCE.
foient deux jambes & deux bras également
roides & fecs , cependant vous vous récriiez
fur le bel enfemble de la figure , fur fa noble
compofition , & fur la jufteffe & l'élégance
de fes proportions. Tout vous y paroiffoit
admirablement bien deffiné , les
membres bien enmanchés ( paffez moi les
termes , fi je les ai mal retenus :) aucun muſcle
n'étoit oublié , & tous étoient en fonction.
Vous pénétriez jufques fous la peau ,
& vous reffentiezle jeu & l'aſſemblage des
os ; M. Vinflou n'eût jamais porté les obfervations
plus loin. Votre Statue dans
Votre imagination , devenoit un chefd'oeuvre
d'Anatomie & d'Oftéologie , autant
que de Sculpture. Vous y fuppoficz
tout ce que le Sculpteur n'y avoit pas mis ,
comme s'il n'avoit voulu que l'indiquer
& de mon côté je croyois qu'il n'y avoit
pas plus fongé que moi .
Vous aurez encore moins oublié certain
vafe Etrufque * qui faifoit vos délices,
Les Vales Etrufques font la plupart des
vaiffeaux d'une terre commune , mais très- fine &
très légère , anciennement deftinés à toutes fortes
d'ufages. Les Etruriens ou Tofcans , qui avant
que de paffer fous la domination Romaine, avoient
reçu les Arts des Egyptiens , ou des Grecs , & paroiffoient
en avoir fenti toutes les perfections &
toutes les fineffes , lorfque les Romains n'en avoient
pas encore la plus légère teinture , ont laiffé des
}
FEVRIER. 1751. 163
& pour lequel vous chaffâtes un valet
excellent , qui l'avoit malheureuſement
calle. Je ne m'accoûtumois pas à l'Eloquence
toujours nouvelle , avec laquelle vous
en vantiez la belle forme , les contours >
heureux & coulans , & mille autres perfections
de ce genre. Quelques figures tracées
fur ce vale , comme nous en faifonsquelquefois
avec des cartes ou du papier
que nous découpons , vous raviffoient ,
difiez vous , par la naïveté des attitudes ,
la régularité des profils , la magnificencedes
habillemens dans leur fimplicité. Nous
nous fommes ſouvent féparés un peu refrois
dis , affez mécontens l'un de l'autre.
Monumens de leur goût dans la belle compofition
de leurs Vafes & dans les deflcins qu'ils ›
Yont ajoûtés. Quoique ces rares morceaux ne
foient connus en France que d'un petit nombre
de Curieux , ils font très- eftimés & très - recherchés
en Italie ; on en voit dans les plus riches Cabinets
& dans les plus grandes Bibliothèques ,
comme celle du Vatican , dont ils font un des ornemens
principaux . Il y a plus de deux mille ans
qu'ilsfervoient à parer les buffets du Roi Porfenna .
Lautus erat Tufcis Porfena fictilibus, fuivant Martial
Voyez ce que dit le P. Montfaucon des reftes de
ces Antiquités Etrufques. Antiq.- expliquée , tome
3 , liv . 4 , chap . 4. Tome 5 , liv . 2 , chap. 6 ; & le-
Supplément , tome
liv. 3 , chap. 2- , 3 , 4 , 5 > .
6', 7. & 8 ; & tom. 4 , liv. 2 , chap . 2 .
3 ,
2
I
164 MERCURE DE FRANCE.
L'Eté nous raccommodoit dans nos
promenades aux Chartreux : Lorfque nous
entrions enfemble dans ces beaux Cloîtres,
& que nous confidérions les merveilleux
Tableaux de le Sueur , nous étions alors
un peu plus d'accord ; vous aviez cent
chofes à me dire , & moi fi je n'avois
rien à vous dire pour confirmer vos jugemens
& vos éloges , je n'avois du moins
rien à répliquer pour les contredire. J'étois
prefque toujours de votre avis , mais
je ne fçavois pas pourquoi un fentiment
intérieur que je ne démêlois point , me
forçoit à penfer comme vous : enfin la nuit
nous renvoyoit chacun chez nous , & me
livroit à mes réflexions.
Le Sueur fortoit de l'Ecole de Voüet & n'a--
voit que vingt-huit ans lorfqu'il peignit le Cloître
des Chartreux en 1645 , & ce fut fur cet ouvrage
qu'il s'établit la grande réputation dont il jouit ,
& à laquelle les peintures de la maison de M.
Lambert , dans l'Ifle Notre - Dame , aujourd'hui
occupée par M. de la Hiye , Fermier Général ,
ont mis le dernier fceau . On a des Eſtampes dé
ces peintures du Cloître des Chartreux , gravées
par Chauveau , mais elles n'en rendent tout au
plus que la compofition. M. de Soubeyran , habile
Graveur , qui s'eft retiré depuis peu à Genève , fa
patrie , en prépare d'autres , qui feront beaucoup
plus parfaites , & nous fouhaiterions que cette
annonce pût le déterminer à nous les donner
plutôt..
FEVRIER. 1751. 165
Ce n'étoitplus de vous alors que j'étois
mécontent, c'etoit de moi - même. Je m'impatientois
de ne pouvoir me rendre raifon
d'un fentiment , qui n'en étoit pas moins
vif , quoique le principe ne m'en fût pas
connu , & dans mon impatience , j'avois
quelque regret au plaifir que mon fentiment
n'avoit procuré.
Comme nos promenades & nos viſites
du Cloître le répétoient fouvent , mes yeux
fe défillerent enfin , & le voile tomba.
En confidérant ces rableaux incomparables
qui me donnent plus que tous les
autres , l'idée que je me fais de la Peinture
des Grecs , & du goût qu'ils porterent
dans les Arts , comme dans les Ouvrages
purement de l'efprit ; en confidérant ces
Tableaux , je remarquois que deux ou trois
perfonnages dans une cellule , ou dans un
pailage auffi fimple que la cellule même ,
faifoient tout le fujet.Point de ces attitudes
forcées que la Nature défavoue , & que le
Peintre met fans néceflité , & feulement
pour montrer qu'il fe joue du deffein ;
point de ces expreffions outrées & toujours
manquées , de ces draperies dont toute la richeffe
eft dans la bifarre furabondance des
plis, & dans des ornemens fuperflus ; point de
ces Palais de Fées qui percent un Ciel brûlant
& tout en feu ; point de ces contraftes
166 MERCURE DE FRANCE.
› que dans l'ordre des groupes , ainfi dans la
diftribution des ombres & des lumières ,
qui ajoûtent au fracas , qu'on appelle la
Machine.
Notre Cloître nous repréfente quelques
pieux Solitaires debout , à genoux , ou
dans d'autres attitudes , chacun conformément
à la fituation de fon ame , dans la méditation
, dans la priere , dans des exercices
intérieurs de pénitence ou de dévotion.
Un long vêtement de ferge blanche
couvre de la tête aux pieds la figure humble
& modefte des pieux Solitaires, dont la
plûpart ont les mains enveloppées dans
leurs manches , les bras croifés , ou quelquefois
tombant avec négligence , telles
que le hazard les fait rencontrer , ou que
les avoit préfentés au Peintre la Nature même
, qu'il avoit toujours étudiée , & qui
fera toujours la feule maitreffe des Arts &
dubon goût. Un petit nombre de couleurs
donne la vie à ces tableaux ; & n'impoſe
point par un faux brillant : tout y refpire
la plus grande fimplicité. Les compofitions
femblent s'être offertes telles qu'elles font,
& n'avoir rien coûté à leur Auteur . Cependant
, plus je les confidérois , plus j'étois
enchanté . Je fis alors cette réflexion , que
plus on nous découvre par les efforts l'envie
de nous émouvoir , moins nous fomFEVRIER.
1751. 167
mes émus ; & plus on fçait cacher l'artifice
, plus on parvient à nous féduire &
à nous toucher. J'en conclus enfuite , que
moins on employe de moyens à produire
un effet , plus il y a de mérite à le produire
, & plus le fpectateur ou le lecteur fe
livre volontiers à l'impreffion que nous
avons cherché à faire fur lui. C'est par la
fimplicité de ces moyens , qui femblent
avoir été dans les mains & fous les yeux
de tous les hommes , quoiqu'ils en faffent
fi rarement uſage , que les chefs- d'oeuvre ,
dans tous les genres , ont été créés comme
pour nous fervir éternellement de modêles.
C'eft- là ce fublime fur lequel on a tant
diſputé.
Jeme fuis raccommodé , Monfieur , depuis
ce tems - là avec vos gros porte- feuilles
, vos croquis , vos ftatues Egyptiennes
, vos vafes Etrufques. Je reconnois
que la divifion dans nos jugemens ne
vient que d'avoir voulu commencer par
où il falloit finir : je voulois pénétrer dans
les myſtères de la Peinture , & je n'y étois
pas feulement initié. Comme bien d'autres
, je voyois fans voir ; il falloit pour me
ramener dans la voie des chofes abfolument
terminées , & qui ne me laiffaffent
rien à fuppléer , des Ouvrages , fur tour ,
qui parlaflent à l'efprit , je les ai trouvés.
68 MERCURE DE FRANCE.
J'admirerai maintenant fans complaifance
tout ce que vous voudrez ; j'efpere auffi
que vous ne ferez pas obligé de faire plus
d'efforts pour goûter mon gros volume de
l'Anthologie. Partez du même principe que
moi , & je me flatte que vous verrez avec
plaifir une ancienneEpitaphe * Grecque ,
fur laquelle je tombai ces jours paffés , &
qui excita en moi un fentiment que j'aurois
de la peine à vous exprimer . Peut - être n'a
t-il d'autre fource que dans cette belle
fimplicité , qui fait le principal mérite des
productions de l'efprit , comme de tous
les Ouvrages de l'Art. Voici l'Original.
* Elie Vinet , qui le premier a rapporté cette
Epitaphe dans fon Commentaire fur Aufone , imprimé
en 1590 ( 210. I. ) dit que trente- cinq ans
auparavant il l'avoit copiée fur le marbre même
qui fe trouve dans la Ville de Bourdeaux , & qu'a
Tors on pouvoit la lire facilement , mais que depuis
ce tems- là des gens qui ne connoifloient point
le culte & la vénération qu'on doit à l'Antiquité,
avoient employé ce marbre au pavé de l'Eglife
fouterraine de Saint André , où tous les jours il ek
foulé aux pieds d'une infinité de perſonnes , dont
la plupart ont des cloux à leurs fouliers , & qu'il a
été tellement ufé depuis , qu'à peine peut-on y reconnoître
quelques lettres dans le tems où il écrit.
On peut voir dans le nême Commentaire les
traductions en vers Latins de huit différens Auteurs
qui fe font exercés fur cette Inſcription , ce
qui fuffiroit pour en relever le mérite .
ΛΕΙΨΑΝΑ
FEVRIER. 1751 . 169
ΛΕΙΨΑΝΑ ΛΟΥΚΙΛΛΕΣ . ΔΙΔΙΜΑΤΟΚΟΥ .
ΕΝΘΑΔΕ . ΚΕΙΤΕ HK. MEMEPIKTO . BPE-
ΦΗ, ΖΩΟΝ , ΠΑΤΡΙ, ΘΑΤΕΡΟΝ , ΑΥΤΗ.
Que le Grec ne vous effraye pas , en
voici la Traduction Françoife littérale .
" Ici repofent les reftes de Lucile . Elle
accoucha de deux jumeaux qui furent
partagés , le vivant au pere , & l'autre
» à la mere .
Je me fuis amufé , quoique je ne fois
rien moins que Poëte , à la mettre en vers ,
Vousy fentirez peut- être mieux l'intention
de l'Original.
De fon mari Lucile uniquement chérie ,
A deux jumeaux donna la vie ,
Et la perdit en même tems.
Lefort aux deux Epoux partagea les enfans
L'un au tombeau ſuivit ſa mere
L'autre vêcut , pour confoler fon pere.
Je fouhaiterois que quelques -uns de nos
Poëtes vouluffent employer leurs talens à
traduire cette Epitaphe , & qu'ils s'appli
quaffent fur tout à lui rendre la fimplicité
& la précifion , que j'ai tenté inutilement
de lui conferver.
* Sic κειτε το χείται ,
H
170 MERCURE DEFRANCE.
M. Gautier avertit fes Soufcripteurs , qu'il fera à
la fin de Février , la troifiéme diftribution de ſes
Planches Anatomiques de la quatriéme & dernie : e !
Soufcription. Elle contiendra un détail circonftan
cié des parties de la génération de l'homme & de
la femme. On y trouvera repréſentés au naturel les
cinq differens états de la matrice & du vagin : c
qu'on ne voit dans aucun Auteur. Les Planches
feront très utiles aux Accoucheurs , aux Sages-fem
mes , & à tous ceux qui étudient les maladies qui
ont rapport à ces parties du corps humain . Le rètardement
de la diſtribution n'a été cauſé que pat
la difficulté d'avoir des fujets convenables. Cette
excuſe , pour avoir été ſouvent réitérée , ne laiffe
pas d'être des plus légitimes.
AU BAROMETRE ROUGE,
Grande rue du Fauxbourg S. Antoine , audeffus
des Enfans - Trouvés.
Ndré Bourbon , Ingénieur de l'Académie
A Royale des Sciences pour les Inftrumens de
Phyfique , fait & vend toutes fortes d'Inftrumens
de Phyfique en verre ; fçavoir.
Toutes fortes de Barometres , Baronietre de
Toricelli ; Barometre de M. Huguens , ou compofé.
Barometre incliné de M. Bernoulli ; Barometre por
tatif de M. Derham ; Barometre marin de M. Hook,
Barometre à roue par le même Auteur , décoré de
tous les ornemens dont il eft fufceptible , & Ba
rometre lumineux .
Toutes fortes de Thermometres d'Eſprit de vis
& de Mercure , fuivant Mrs de Réaumur , de Lif
le , Newton , Fareneitk , ou Prins & Chriftin de
Lyon.
FEVRIER. 1751. 171
Thermometres à aiguille , Thermometres pour
les poules ,Thermometres de poche , & c.
Toutes fortes d'Hygrometres felon Mrs Moli
neux , Hales , Defaguliers , &c.
Il vend auffi des Machines d'Electricité de toutes
grandeurs avec ce qui en dépend , pour faire
les expériences , qu'il exécute lui- même lorſqu'on
Pexige , des Aréometres ou Pefe - liqueurs , des Petards,
des Larmes Bataviques , des Ludions danfans,
des Soleils de verre , & c . des Priſmes , des Syphons
de differentes efpéces ; des Fontaines artificielles ;
Fontaines de Heron , de Kirker , de Jouvence , & c .
des Cruches de Cana , &c . des Paffevins , des
Diabetes , & c.
>
On trouve encore chez lui des Machines Pneu.
matiques,divers Phoſphores, Phoſphore de Bologne,
d'Angleterre , de Kunkel , d'Homberg , & c.
Quoique le l'ublic veuille apprécier lui- même la
bonté des Ouvrages & des Inftrumens dont il fait
l'emplette , cependant il eft toujours charmé de
fçavoir ce que penfent les Sçavans fur ceux qu'on
lui vend. C'eſt dans cette vue qu'on a crû devoir
rapporter ici les Certificats de Mrs de Reaumur &
de Life , Juges reconnus fupérieurs en cette ma¬
tiere .
Certificat de M. de Reaumar , Intendant de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis,
des Académies Royales des Sciences de
France , d'Angleterre , de Pruffe , &c.
Je certifie volontiers que le Sieur André Bour
bon a fait pour moi diverfes Ouvrages , dont j'ai
été content. A Paris ce 9 Août 1750. Signé , de
Reaumur.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE..
Certificat de M. de Life , Profeffeur Royal
des Mathématiques , des Academies Roya
les de Paris , de Londres , de Berlin , c.
Le Sieur André Bourbon , qui travaille à toutes
fortes d'Inftrumens de verre pour les Expériences
de Phyfique , comme Barometres , Thermometres
, & c. m'ayant demandé des témoignages de fa
capacité dans toutes ces fortes d'Inftrumens, je n'ai
û les lui refufer , ayant été extrêmement content
de tout ce qu'il a fait pour moi & pour d'autres. A
Paris le 29 Janvier 1750. Signé. de Lille, Profeffeur
Royal de Mathématiques & de l'Académie Roya
le des Sciences.
P
AVIS intereffant aux perfonnes chargées du
Luminaire des Eglifes.
E Sieur Meffier donne avis , qu'il tient manufacture
de Cierges à refforts qu'il a pouffés
à la derniere perfection , lefquels Cierges offrent
de grands avantages.
De ménager la Cire au moins de deux tiers , de
n'être point expofés à couler comme les autres
Cierges , ce qui périt tous les ornemens des Au-
Lels , de conferver une même hauteur , ce qui eft
impoffible avec les autres ; de brûler toutes fortes
de cires jaune ou blanche, n'étant point exposée à
la vûe , puifqu'elle fe trouve renfermée dans un
Ca on qui ne laifle voir que la lumiere ; le tout s'y
confume fans aucun déchet , la Bougie brûlant
jufqu'à la fin , le même avantage fe trouve auffi
dans les Cierges Pafcals , Flambeaux d'El.
tion , Bougies pour brûler devant le Saint Se62
ment.
Ces fortes de Cierges fe couvrent non-feule
·
FEVRIER. 1751. 173
ment de cire , mais encore on les peint en vernis
, couleur de cire pour la commodité des perfonnes
qui ne feroient pas à portée de les faire
recouvrir en cire .
Il en a déja fait des envois confidérables dans
les Provinces & les Pays Etrangers les plus éloignés
, dont on a été très fatisfait : il en fait de
toutes grandeurs ; les perfonnes qui en fouhaiteteront
, pourront envoyer la meſure de la pointe
de leurs Chandeliers , en faiſant un trou juſte à une
carte , afin que leurs Cierges foient plus ftables .
Il en fournit auffi aux Marchands étrangers qui
en voudront faire commerce : les perfonnes qui
lui écriront , font priées d'affranchir les ports , à
moins que ce ne foit pour commander de l'ouvra
ge. Sa Manufacture est rue Charonne , Fauxbourg
3. Antoine . A Paris.
CHANSON.
Confeils à une jeune perfonne.
V Ous avez les
appas
De l'aimable jeuneffe ;
L'efprit & la fineſſe
Ne vous quitteront pas ?
De l'adroite raiſon
Suivez toujours les traces ,
Et vous aurez des graces
Dans l'arriere faifon.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
Voyez , dans ce jardin ,
Ce que c'est qu'une roſe ,
De ce matin écloſe ,
Elle périt foudain ;
Ainfi de la beauté
Paffe la gloire vaine ;
Etoit- ce bien la peine
D'avoir tant de fierté ?
**
Prenez vos agrémens
Chez la fimple Nature ;
On n'a de l'impofture
Que de faux ornemens ;
Eft-il un bien conftant
Fondé fur l'artifice ?
C'eft un frêle édifice
>
Qui s'écroule à l'inftant.
***
Que l'efprit cultivé ,
Soit toûjours agréable ,
Le fçavoir fociable
Eft le feul approuvés
De riantes couleurs
La Raifon doit fe peindre ;
Et fouvent gagne à feindre
De n'offrir que des fleurs .
Des Roffignols charmans
FEVRIER. 173 1751 .
Redoutez le ramage ;
Leur Chanfon eft l'image
De celle des amans ;
Pour s'en refſouvenir
On fe plaît à l'entendre ;
Quand on goûte un air tendre ,
On peut le devenir,
+33X
Mais auffi n'allez pas
Suivre dans le filence
Une froide indolence
Qui reffemble au trépas :
Dans l'art du vrai plaifir ,
Le coeur feul eft le maître ,
Mais pour le faire naître ,
Il faut le reffentir.
果
Comme le Papillon ,
Qui féduit & s'envole ,
La coquette frivole
Se livre au tourbillon ;
Le titre & la fplendeur
Des belles qu'on encenfe ,
Ne vaut pas la décence
D'une aimable pudeur.
+34
Voyez avec pitié
La volage Hyrondelle ,
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE
Soyez toujours fidelle
Aux loix de l'amitié ;
Il ne faut s'engager
Que fous le meilleur gage ;
Mais dès que l'on s'engage ,
11
Il ne faut plus changer.
** +
Dans le moindre entretien ,
A beaucoup de jufteffe
Joignez la politefle
De qui ne fçauroit rien :
Ayez le ton flatteur
De la délicateffe ,
Et non la petiteffe
Du fade adulateur.
~ }for 18}f>* .mcg} ={ nnegjgn regjim reglen regjion region region rest
L
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique donne alterna.
tivement Théthis & Pelée, Tancrede & les Fêtes
Vénitiennes. Le premier de ces ouvrages attire
toujours beaucoup de monde ; Mlle Chevalier &
M. Jeliotte continuent à s'y diftinguer.
Les Comédiens François ont remis au Théatre
l'Andrienne , Comédie qui a paru fous le nom de*
Baron , & qu'on croit être d'une autre main .
Cetre Piéce eft jouée fi fupérieurement , qu'elle
fait le bruit d'une Piéce nouvelle qui réuffit.
FEVRIER. 1751. 177
M. Belcourt , Acteur de réputation dans la Province
, débuta à la Comédie Françoife le 21 Dé-
Cembre. Ses rôles de début ont été Achille dans
Iphigénie , le Glorieux & le Babillard , l'Homme
à bonnes fortunes & le François à Londres , Arviane
dans Melanide & Olinde dans Zéneide ; le
Baron dans les Dehors trompeurs ; ſon début continue
encore
On lui a découvert dans la plupart des rôles
, beaucoup de talent , des fineffes , des traits
qui lui font propres . Ce Comédien a vingt-quatre
ans , une figure charmante , quelques défauts que
P'Art peut corriger , & beaucoup de ces dons heureux
que la Nature feule peut donner , & que
l'Art ne fçauroit atteindre. Tout Paris court en
foule à la Comédie Françoiſe ; la nouveauté y a
fans doute quelque part ; mais le talent de M. Belcourt
y en a encore davantage.
Les Comédiens Italiens ont repris le Reveil de
Thalie. Les gens d'efprit ont tous fenti les traits
fins & faillans , dont cette agréable Piéce eſt remplie.
On a vu far le même Théatre avec diverſes Piéces
, un Ballet pantomime , intitulé le Pédant ; il
eft de la compofition de M. Deheffe , dont les talens
ont éte fi íouvent applaudis à la Cour & à la
Ville. En voici l'idée.
XY
178 MERCURE DE FRANCE
LE PEDANT ;
Ballet Pantomime.
E Théatre repréfente une Ecole ; le Pédant
gefticule dans la chaire , il appelle les écoliers
& fes écolieres , à qui il fait dire tour à tour leur
leçon. Sa tâcheremplie il fonne.Son valet , Pierrot
eft long-tems à venir , & il n'arrive qu'à demi
endormi. Il s'appuie fur fon Maître qui recule ;
Pierrot tombe , il fe fent relever par les oreilles.
Comme le mal n'eft pas grand , il ne peut s'empê
cher de rire . Le Pédant ayant à fortir demande fa
robe. Pierrot la lui met couverte de pouffiere : au
lieu de broffe , il prend un balai qu'il trempe dans
de l'eau ; & nettoye fon Maître de la tête aux
- pieds . Celui - ci fe retourne en colere , prend ſa férule
, & voulant frapper dans la main de Pierrot ,
il frappe dans la fienne ; nouvelle fureur. Il prend
une poignée de verges , & veut fe venger fur Pierrot
, qui de rebelle devient enfin docile . Le Pédant
eft touché , & renoue avec lui ; d'ailleurs il doit
aller montrer le Latin en Ville : fes livres & fon
chapeau pris , it donne fes ordres , & fort. Voilà
les Ecoliers en mouvement ; reparoît- il ? Ils lifent.
·Eſt- il bien løin Ils jouent : Pierrot lui - même fait
aller un fabot , il s'en amufe tellement qu'il fe laiffe
furprendre ; fon Maître le pourfuit , & tous les
deux fortent enſemble.
Tandis que les Ecoliers tâchent de s'en affurer ,
deux Payfans & deux Payfannes ayant chacune une
corbeille , arrivent en danfant , & forment un pas
de quatre; les Ecoliers danfent auffi : Pierrot entre;
il copie fon Maître , & l'on fe cache. Le faux Pédant
eft reconnu & chaffé honteufement ; il feint
d'appeller fon Maître. Les Payfannes le attent ,
FEVRIER. 179 1751 .
& lui donnent leurs corbeilles où font quelques
mets. Pendant qu'il eft à manger , elles fe fauvent,
& il refte feul : une Nourrice le joint ; il danfe
avec elle , & enfuite ils fe retirent .
Les deux Payfannes & les trois Ecoliers s'avancent
en danſant ; un d'eux fe détache & fait fentinelle.
Les quatre danfent un pas , après quoi les
Ecoliers fe jettent aux genoux des Paysannes , ou
le Pédant les furprend : ces amans prennent la
fuite. Le Pédant arrête les Paysannes , rit avec
une qui paroît l'aimer & pleure avec l'autre qui en
paroît jaloufe. Ils danfent un pas de trois , que le
Pédant termine en fe jettant aux genoux des Payfannes.
Il eft furpris en cet état par fes Ecoliers,qui
mettent des Payfans à la place des Payfanes. Le
Pédant ne revient de fon erreur que , lorsqu'il eft
fur le point de les embraffer : il eft moqué & menacé
à fon tour de ferules & de verges. Lå-deffus
Pierrot entre; inftruit du motif, des menaces , il les
appuye ; il fort , & revient armer tous les Ecoliers
de verges . Il ordonne à fon Maître de ſe prêter
au châtiment ; ce dernier refufe , on veut le faifir
, il s'échappe Pierrot refte , & il eft pris pour
fon Maître. Le malheureux Valet effuye un orage
de
coups reconnu , on le pofe à terre , & l'on rit
de l'aventure. Les Payfans fe remettent à la danfe.
Il fe forme un Ballet , où fe mêlent les Ecoliers &
les Ecolieres ; Pierrot fe confole , & danfe avec
eux : on laiffe feules les Payfannes Le Pédant les
aborde , & veut les faifir ; elles fe dégagent
en les pourfuivant , il fe trouve enfermé dans
une cage , piége dreffé par fes Ecoliers. Pierrot
plaifante fort fur l'emprifonnement de fon Maître,
les Ecoliers , les Ecolieres , les Payfans & les Payfanes
forment le divertiffement général , qui finit la
Pantomime.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE
Comme les Vaudevilles fuivans ont été for
goûtés à la Comédie Italienne , nous avons cru
faire plaifir à nos Lecteurs en les leur préfentant,
VAUDEVILLE
Du Ballet des Saveyards qui montrent la
Curiofité.
V
Ous allez voir, Meffieurs , mes Dames,
Tout ce que vous allez voir :
Un fat qui dit du bien des femmes
Et qui les fert fans eſpoir :
Un Guerrier conftant & difcret ,
Qui rougit près d'un jeune objet ,
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieufe 1
**
Voyez deux petites Maîtreffes ,
Qu'une amitié tendre unit ,
Point de noirceurs dans leurs careffes
Leur coeur parle & non l'efprit
Voyez comme par fentiment
L'une cede à l'autre un amant
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieuſe !
;
'Ah ! remarquez un beau modéle
D'amour envers un mari ,
FEVRIER. 1751. +8%
C'eſt une épouſe jeune & belle
Qui pleure un vieillard chéri ;
Elle va defcendre au tombeau
Pour s'y joindre au tourtereau
'Ah ! la rareté merveilleuſe !
La piéce curieufe !
+3x+
Vous allez voir un Petit-Maitre
Qui cache fes rendez - vous ;
Heureux fans vouloir le paroître ,
Il brûle ſes billets doux ;
Aux égards dûs à la beauté
Il immole fa vanité ,
Ah ! la rareté merveilleufe C
La piéce curieuſe t
Une coquette furanée ,
Qui n'a plus foin de fon tein
Qui fongeant au tems qu'elle eft née ;
Renonce au ton enfantin ;
Des belles louant les attraits ,
Sans glifler un perfide mais .. ↓
Ab ! la rareté merveilleuſe !
La piéce curieufe !
Un Auteur qui fe rend juſtice ;
Un Critique fans humeur
152 MERCURE DE FRANCE,
Un jeune Page fans malice ,
Une prude fans aigreur ,
Un valet devenu Commis ,
Qui cite fes anciens amis .
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieufe !
****
Un bel efprit fans perfidie ,
Sans orgueil & ſans jargon ,
Qui de la bonne compagnie
N'a point pris le mauvais ton,
Et qui ne déchire jamais
Ses amis par de malins traits !
Ah ! la rareté merveilleufet
La piéce curieuſe !
AUTR E.
NE regrettons point nos champs
Fuyons la trifte indigence ;
En France on trouve en tout tems
Les plaifirs & l'abondance ;
Les peuples y font contens ;
Tout eft pour eux jouiffance.
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
***
Nous n'avons rien apprêté
Four faire notre voyage ;
FEVRIER.
183 175 %.
Nos talens , notre gaîté
Nous tiennent lieu d'équipage ,
Par des danfes , par des chants
Nous payons notre dépenſe.
Allons tous en France , mes enfans ,
Allons en France.
Nous ne craignons jamais rien
Nous vivons fans eſpérance ;
Le préſent eft notre bien ;
Jouir eft notre fcience ;
Nos jeux , nos amuſemens.
Nous valent de la finance .
Allons tous en France , mes enfans,
Allons en France.
***
La gaîté confond les rangs
Dans ce pays de Cocagne ;
On y reçoit bien les gens
Que le plaifir accompagne ;
On y trouve chez les Grands
Doux accueil fans fuffifance.
Allons tous en France , mes enfans ;
Allons en France.
+ *+
Les attraits les plus piquans
N'y fuffilent point aux belles ;
4 MERCURE DE FRANCE.
Le prix flatteur des talens
N'eft réservé que pour elles ;
Les dons les plus féduifans
Sont unis à la décence .
Allez tous en France , mes enfans
AHez en France.
Là l'efprit le plus pefant
Aime mieux par convenance
Devenir mauvais plaifant ,
Qu'ennuyeux par fon filence,
Tous propos
font amuſans ,
Souvent on en rit d'avance .
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
On y voit les Médecins
Raifonner mufique & danfe,
Et par des propos badins
Egayer une ordonnance ;
Là les gens à cheveux blancs ,
Ont la gaîté de l'enfance.
Allez tous en France , mes enfans
Allez en France.
C'eft-là que les Avocats ,
D'une badine éloquence
FEVRIER.
1751. 185
Par mille traits délicats ,
Réjouiflent l'Audience ;
Les Abbés y font galans ;
Tout eft gai par influence.
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
En ce charmant pays- là ,
Par l'induftrie on s'avance
Souvent on nous chargera
De meffages d'importance ;
Soyons actifs & prudens ,
Sur tout gardons le filence .
Allons tous en France , mes enfans ;
Allons en France.
**
La grand'Ville de Paris
Sera notre réfidence ;
C'eft- là que tous les efprits
Sont gais avec pétulence ,
On y marche en fredonnant ,
On s'y promene en cadence .
Allons vivre en France , mon enfant ;
Allons en France.
CONCERTS SPIRITUELS.
Le Jeudi 24 Décembre , veille de Noël , on
exécuta dans la Salle des Thuillèries une ſympho
286 MERCURE DE FRANCE:
nie de Cors de chaffe , enfuitefugit nox , Motet
grand Choeur, mêlé de Noëls , dans lequel Mrs Jolage
, Organifte des petits Peres , joua feul.
Un Duo de Haut- bois , exécuté par M. Salentin
& Bureau,fuivit ce grand morceau ,de Mufique,
& M. Gelin cette Baffe - taille nouvelle , dont nous
avons parlé dans le précédent Mercure , & que
le Public entend toujours avec un nouveau plaifir ,
chantà le Motet Venite exultemus.
Un Duo de Mrs Gaviniés & Canavas , précéda
le beau Motet Bonum eft de M. Mondonville , par
lequel on termina ce Concert.
Le lendemain jour de Noël , le concours fut
extrême. L'affiche annonçoit aux Amateurs & au
Public trop de plaifir , pour que tout le monde ne
s'emprefsât pas d'y aller prendre part.
On fit l'ouverture du Concert par fugit noxi
C'est un morceau de Mufique , auffi agréable que
fingulier. Le muſicien a adapté aux paroles de ce
Motet les Noëls les plus connus , & dont le chant
eft le plus aimable . Ces chants qui régnent toujours
, & qui forment , ou l'accompagnement ,
ou même le fujet , font coupés de façon , qu'un
grand chant précéde un récit , qui eft fuivi ou
d'un beau duo , ou d'un autre grand choeur. La
mélodie & l'harmonie s'uniffent dans cet Ouvrage
pour le rendre vraiment unique , & l'excès de
travail qu'il a fallu pour lier enfemble toutes ces
découpures , eft adroirement caché par toutes les
graces du chant.
Mrs Salentin & Bureau mirent dans un Duo de
haut-bois , qu'ils exécuterent après ce Motet , une
légereté & une expreffion infinies, & Mlle Chevalier
qui chanta un grand récit de Lalande , dans le
diligam de Gilles , auquel on a eu l'adreffe de le
porta dans ce morceau tout le pathétique
qu'elle met dans le rôle de Thétis.
lier
FEVRIER. 1757. 187
Une grande ſymphonie de M. Guminiani fuivir
Ce Motet. On l'écouta avec quelque diſtraction ,
parce quelle retardoit l'exécution du petit Motet
Italien Laudate pueri Dominum , que devoit chanter
Mile Fel.
Jamais fa voix n'avoit été ni ſi ſonore , nifi égale
, ni filégere que ce jour- là . Jámais elle n'a mis
dans fon chant , ni tant d'art , ni tant de graces
Bitant de finefle . Jamais auffi le Public. n'a paru fi
content ; ce n'étoit point des applaudiffemens
c'étoit des tranſports.
Après que M. Gaviniés eur exécuté ſeul une
Sonate très-agréable de fa compofition , Mlle
Fel reparut dans le Venite exultemus , grand
Motet , qui eft fans contredit le chef d'oeuvre de
M. Mondonville.
On venoit d'entendre cette Chanteufe finguliere
dans un morceau de la plus grande exécution ;
elle y avoit répandu une précifion , une variété ,
tous ces traits enfin vifs & délicats qu'on admire
en Italie , & qu'elle nous a forcé d'aimer en France.
Sa voix, qui eft un Protée, changea tout à coup,
& pafla du léger au pathétique . Les inflexions les
plus touchantes fuccéderent aux traits les plus rapides.
Jamais grand tableau de Mufique ne fuc
rendu avec une onction plus intéreflante que le
Ploremus. On fortit du Concert pénétré de plaiſir ,
& tous les fpectateurs étoient dans une espéce
d'enthoufiafme.
Qu'il nous foit permis de rappeller ici ce que
nous avons ofé annoncer à Mis Royer & Capran
dans le dernier Mercure. Ce nouveau fuccès doit
leur prouver , que leur gloire & les plaifirs du Public
font dans leurs propres mains , & dépendent
aniquement de l'ordre & du choix qu'ils mettront
dans leurs concerts ; qu'ils continuent à nous pro188
MERCURE DE FRANCE.
curer de la bonne Mufique , Paris l'aime , les
Etrangers qui font ici en font vraiment affamés ,
& on courra en foule à leur Spectacle . Nous ne
fçaurions trop exhorter , fur tout les fages Directeurs
du Concert , à faifir ſouvent les occafions de
fake entendre leurs premiers fujets, Dans un Spectacle
fans action , il faut que les exécutans puif
fent mettre tout le fini de l'Art : les Amateurs l'éxigent
, & le Public lui - même , fans fçavoir pourquoi
, fe dégoûte lorfqu'il n'entend que du médiocre.
On ne peut trop varier , trop animer un Concert
; il faut qu'on n'ait rien à défirer dans les folo
qui doivent le couper; & Mlle Fel elle -même , towte
excellente qu'elle eft , ne l'eft pas plus qu'il ne
le faut dans de pareilles circonstances.
楽洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 10 Novembre.
K
Adgi Bekir , arrivé ici depuis peu , a pris poffeffion
de la Charge de Capitan Pacha , ou
d'Amiral de la Flotte Ottomane. Elle eft le prix
de fa bonne conduite , qui a appaifé l'émeute que
les Janiffaires avoient excitée en Boſnie , dont il
étoit Pacha.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 18 Novembre,
I
Ly a quelque tems que le Baron de Greiffenhayn
, Envoyé Extraordinaire du Roi de Suéde,
At des repréfentations à la Cour , fur ce que mol
FEVRIER. 17518 189
gré la rigueur des ordres de l'Impératrice touchant
la maniere dont les troupes fe doivent comporter
fur les confins de la Finlande , quelques
Toldats Ruffiens n'avoient pas laiflé d'enlever aux
habitans d'un Village Suédois diverſes Proviſions
& entre autres un boeuf, auquel ils s'étoient avifés
de mettre des bottes , afin qu'on n'apperçût pas
les traces de fes pieds fur la neige. L'Impératrice
fit écrire fur le champ aux Généraux qui commandent
fur cette frontiere , de vérifier les faits dont
le Miniftre de Suéde s'étoit plaint , & d'en faire pu
nir les auteurs d'une maniere exemplaire.
Les Juifs ont envain engagé quelques Puiffances
à faire des démarches auprès de l'Impératrice ,
pour qu'elle leur permît de revenir s'établir dans les
Villes de fes Etats , ou feulement dans quelquesunes
qu'elle voudroit bien leur affigner . Ils avoient
même offert une fomme confidérable à la Couronne
pour obtenir cette grace. Lorsqu'ils avoient
des établiffemens dans cer Etat , ils y étoient , fans
doute , de quelque utilité. Outre la part qu'ils
prenoient au Commerce , ils tenoient les Auberges
& les Poftes fur les grands chemins & payoient
'pour cet effet un gros tribut . Mais leur expulfion
'ayant été caufée par la découverte que l'on avoit
faite , qu'à la faveur de leurs correfpondances ils
en entretenoient quelquefois de contraires aux intérêts
de l'Etat , qu'ils étoient fouvent entrés dans
des intrigues préjudiciables au bien public & qu'ils
avoient prêté leur miniftere pour faire fortir de
groffes fommes hors du pays ; l'Impératrice a refufé
de fe rendre aux follicitations faites en leur
faveur , & perfifte dans la réfolution de n'en admettre
aucun dans toute l'étendue de les Etats,
190 MERCURE DE FRANCE
DE COPPENHAGUE , le 12 Décembre.
Le 7 de ce mois , le Baron de Flemming , Miniftre
de Suéde , eut une audience particuliere du
Roi fur quelques dépêches arrivées de fa Cour.
Le 8 , il y cut au Château, Appartement , Concert
, grandfouper & Bal.
Le Roi informé de differens vols faits en Norwege
, fingulierement de chevaux , qu'on avoit
l'audace d'enlever du milieu de leurs pâturages,
inftruit en même tems que des voleurs , moins har
dis , ea coupoient la criniere & la queue pour en
vendre le crin , a déclaré par un Edit , que conformément
à l'Ordonnance de 1690 , tout voleur de
chevaux feroit condamné à être pendu , & tout
coupeur de criniere & de queue feroit condamné
à payer au proprietaire la valeur du cheval , & de
plus à être fouetté & mis en esclavage , fi c'eſt un
homme , ou à être renfermée le refte de les jours,
fi c'est une femme,
DE WARSOVIE , le 4 Décembre.
La Régence de cette Ville , par un Decret du
22 du mois dernier , ordonna que tous les Juifs
établis ici , même ceux qui fe trouvoient employés
dans les Palais des Sénateurs & dans les Maifons
de la Nobleffe , euffent à fortir de la Ville dans 24
heures. Ils furent obligés d'obéir , fans avoir pú
obtenir aucun délai Les motifs de ce Decret f
févere ne font pas encore venus à la connoiffance
du Public.
Depuis que l'on a fait marcher des Détachemens
dans la Podolie & dans la Wolhinie , pour
s'opposer aux ravages des Haidamaques , ces Brigands
ont quitté ces Provinces pour fe jetter fur
FEVRIER. 1751. 191
les frontieres de la Lithuanie & fur les Provinces
Occidentales de la Grande- Ruffie ; mais on apprend
que l'on y a fait avancer auffi des troupes
pour leur donner la chafſe.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 2 Décembre.
E 30 Novembre , le Comte Nicolas d'Efterhafi
, nommé Miniftre à la Cour d'Efpagne
, partit pour ſe rendre à Madrid .
Le Général Baron de Pretlak , qui retourne en
Ambaffade à la Cour de Ruffie , eft parti ce matin
pour aller relever le Comte de Bernes.
L'Empereur & PImpératrice Reine , réfolus de
fe relâcher infenfiblement fur ce que l'ancienne
Etiquette avoit de trop gênant , ont commencé
par abroger l'ufage qui s'étoit obfervé jufqu'ici
de ne point admettre de Seigneurs ni de Dames à
leur table , lorfque L. M. 1. mangeoient en public,
On écrit de Trieſte , qu'on a confidérablement
foufcrit pour la Compagnie établie en cette Ville.
Suivant les avis qu'on reçoit de Venife , on y
eft d'une grande circonfpection far l'affaire du
Patriarchat d'Aquilée. Le Gouvernement a fait
arrêter & conduire à la Fortereffe de Palma Nuova
un Gentilhomme qui appartient aux premieres
Maifons de la République , pour avoir parlé publiquement
à ce fujet d'une façon trop libre dans
une Ville où le premier devoir d'un Citoyen , &
même d'un Etranger , eft le filence fur les affaires
d'Etat.
DE DRESDE , le 9 Décembre,
Le Marquis des Iffarts , Ambafladeur de Sa May
192 MERCURE DE FRANCE.
jefté Très-Chrétienne partit le 4 pour aller à Paris
travailler au rétabliſſement de ſa ſanté,
Les après midi , M. Boyer , chargé des affaires
de France pendant l'abfence de cet Ambafladeur
, reçut un Courier dépêché par le Marquis
de Puyzieulx , Miniftre & Secretaire d'Etat
des affaires étrangeres à la Cour de France , & fur
le champ il le rendit auffi-tôt chez le Comte de
Bruhl , Premier Miniftre d'Etat & du Cabinet , &
lui remit une Lettre que Sa Majeſté Très - Chrétienne
écrivoit au Roi à l'occafion de la mort du
Maréchal Comte de Saxe , que L. M. la Famille
Royale & toute la Cour apprirent avec un extrême
déplaifir.
DE RITTBERG EN WESTPHALIE,
le 16 Décembre.
Un voleur attaqua la nuit du 13 au 14 de ce
mois , fur la bruyere de Delbruc , le Poftilion Impérial
, qui alloit d'ici à Paderborn ; après l'avoir
abattu d'un coup de piftolet dans la poitrine , il
attacha fon cheval à un arbre & prit la fuite avec
fa valife , qui contenoit , outre les lettres , plufieurs
étoffes & d'autres effets. Le Poftillon tranf
porté ici , mourut le lendemain de fa bleffure . Les
foupçons tombent fur un nommé Conraed Grewing
, qui a été portier de Rittberg , & qui a pris
le 11 un paffeport à Lipftadt pour paffer en Hollande.
Son fignalement a été envoyé par tout où
l'on ajugé qu'il feroit poffible de le faifir .
•PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 24 Novembre.
E Traité corclu le 13 Janvier 1750 , entre
cette Cour & celle d'Espagne , pour terminer
les differends furvenus aux Indes Occidentales , a
L
été
FEVRIER. 1751. 199
été agréé & ratifié par le Roi . On y a envoyé en
confequence les ordres néceffaires pour régler les
limites de part & d'autre , conformément à ce qui
été ftipuplé par le fufdit Traité.
I
ESPA•GNE.
DE MADRID , le 8 Décembre.
E Roi ayant à coeur le progrês des diverfes
Manufactures qu'il a établies dans plufieurs
endroits de fon Royaume , a dernierement affigne
des fonds , uniquement deftinés à payer les ouvriers
& les autres perfonnes employées à ces
Manufactures.
Une chofe très - incommode pour les voyageurs
étoit le défaut de bonnes Hôtelleries dans les differens
Etats de cette Monarchie. S. M. y a pourv
par l'établiffement qu'elle vient de faire d'Hôtelleries
, reglées fur les grands chemins & fur les
chemins de traverfe ; & pour que ceux qui les
tiendront puiffent s'en acquitter de maniere à
contenter les voyageurs , elle a bien voulu leur
accorder la jouiflance de certaines exemptions.
DE CADIX , le 21 Novembre.
Les nouvelles les plus précifes qu'on ait appri
fes de cette Ville fur le fort des fept Vaiffeaux, attendus
des Indes Orientales , portent que le Galga
a fait nauflage fur la côte de Virginie, mais qu'on a
Tauvé tout l'équipage ; que la Nymphe a beaucoup
Touffert , & que fon gouvernail a été emporté , que
la Notre- Dame de la Solitude a échoué fur la côte
de la Caroline , mais que l'équipage eft heureufement
échappé ; qu'un Vaiffeau de Carthage,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ne a éprouvé la même deftinée , qu'un quatriéme
a relâché à la Virginie , & que deux ont poursuivi
leur route.
ITALIE.
DE NAPLES , le 24 Novembre.
E. Marquis de l'Hôpital , après avoir réfidé
L dans cette Cour pendant plufieurs années en
qualité d'Ambafladeur . de Sa Majefté Très - Chré
tienne , partit le 21 pour retourner en France .
Il eft arrivé dernièrement à la Cour un Exprès
de Sicile avec avis , que deux Galiotes de Tunis
ayant débarqué environ 30 hommes dans l'ifle
de Pantallaria , fituée fur les côtes de ce Royaume,
les habitans , fecondés de quelques foldats , les
avoient furpris , en avoient tué dix , fait fix prifonniers
& forcé les autres à fe retirer fi précipi
tamment vers la mer, qu'ils s'étoient noyés en
voulant regagner leurs Vaiffeaux.
DE ROME , les Décembre.
Le 27 du mois dernier , le P. Général des Dominicains
fe rendit chez S. S. pour lui communiquer
une lettre qu'il avoit reçue du Comte de
Kottembohourg & du Baron de Sueit , Directeurs
de la nouvelle Eglife qu'on bâtit à Berlin pour les
Catholiques,qui y font leur féjour. Ils marquoient
au P. Général que le Roi par une Patente expreffe
permettoit dans fa Capitale le libre exercice de
notre Religion , & avoit en même-tems ordonné
qu'auffi tôt que la nouvelle Eglife feroit achevée
& confacrée , les feuls Dominicains établis à Berlin
depuis quelques années , conjointement avec
ceux du Convent de Haptbertad , auroient le
droit d'y célébrer les Offices Divins & d'y admi
FEVRIER . 1751. 195
miftrer les Sacremens . S S. apprit avec beaucoup
de confolation cette nouvelle.
Les pluyes qui font tombées fans interruption
pendant un mois entier , ont groffi les eaux du
Tibre , au point qu'étant forti de fon lit , il a inondé
& ravagé les campagnes voifines, dont plufieurs
habitans ont péri miférablement dans les eaux qui
fe font élevées jufqu'à la cime des arbres , & qui
de-là fe font répandues dans differens quartiers de
Ja Ville , où l'on ne pouvoit aller dans les rues
qu'en batteau .
Un débordement auffi terrible a interrompu les
Offices divins qui fe célébroient dans plufieurs
Eglifes , dont les portes ont été fermées . En une
circonftance fi périlleufe,le Gouvernement a pourvû
exactement à tout ce qui pouvoit contribuer à
la fûreté publique . S. S. touchée de l'état malheu
reux où le trouvoient fes fujets , que l'inondation
tenoit affiégés dans leurs maifons , dépourvûs de
vivres , fit diftribuer dans differentes barques le
pain gratis , à proportion des familles .
Il ordonna des prieres publiques en l'honneur
de la Sainte Vierge , Protectrice de Rome , jufqu'au
15 de ce mois inclufivement , accordant
FIndulgence de cent jours à tous ceux qui y affifteroient.
L'inondation commença le Jeudi 3 , &
alla toujours en augmentant jufqu'au Lundi 7 du
même mois ; vers la fin du jour il diminua, de forte
que le 8 , le tems le calma & le fleuve rentra
dans fon lit. L'illuftre Maifon Borgheze & celle
de Corfini , qui ont le plus fouffert de l'inondation
, firent de grandes aumônes aux pauvres.
DE FLORENCE , le 27 Novembre.
Le Comte de Richecourt , Préſident du Confeil
de Régence de Tofcane , avoit , il y a quelque
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
tems , reçû ordre de l'Empereur de recherchet
dans les Archives & dans les comptes du Grand
Duché, quelles font les prétentions que les Grands
Ducs, Prédéceffeurs de S. M. I. avoient à la char
ge de l'Espagne , pour les dettes contractées anciennement
par cette Couronne envers la Maiſon
de Médicis. La recherche étant terminée , on a trou.
vé que ces dettes formoient une fomme très - confiderable
, & qui pourroit peut-être entrer en compenfation
avec les prétentions de la Cour d'Efpagne
fur les biens allodiaux & le mobilier de la
Maifon de Médicis. La liquidation de ces dettes
avoit été l'une des principales vues pour lefquel
les le Grand- Duc Cofme III . avoit en 1713 envoyé
le Marquis Rinuccini , en qualité de fon
Miniftre Plénipotentiaire au Congrès d'Utrecht .
DE PARME , le 6 Décembre.
Le Comte de Maulevrier , Miniftre Plénipotens
tiaire du Roi de France , mourut en cette Ville le
29 du mois dernier , après huit jours de maladie.
Son corps fut tranfporté le lendemain dans l'Eglife
des Carmes . Ce Miniftre a été généralement
regretté de L. A. R. dont il avoit acquis & mérité
l'eftime.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 17 Décembre.
Na déja foufcrit près de 100 mille livres
terlings pour l'établiffement de la Pêche du
harang.
Le & du mois de Décembre , l'Amiral Griffin
déclara pour fa défenſe devant le Confeil de guer.
re , qu'il n'étoit pas de la prudence d'abandonner
la Côte , loifque les François y ont paru avec une
FEVRIER. 1751 : 197
4
Flotte formidable , puifqu'il auroit rifqué la perte
du Fort S. David & de tous les autres établiffemens
Anglois , qui euffent été également exposés
à être emportés , d'autant plus qu'il n'auroit pu
regagner la Côte à caufe du vent contraire. Ce
pendant le lendemain l'Amiral Hacoke , Préfident,
après avoir mûrement examiné les témoins de
part & d'autre , lut la Sentence de l'Amiral Grif
fin ; fçavoir , qu'il étoit coupable d'avoir négligé
fon devoir , & qu'en conféquence il devoit être
dépoffedé de fon rang d'Amiral pendant le tems
que le Roi jugeroit à propos de limiter.
Le 10 au foir , on expédia un courier à Vienne,
avec la ratification du Roi à fon acceffion au Traité
définitif conclu en 1746 entre S. M. Britanni →
que , l'impératrice de Ruffie & l'Impératrice Reine
de Hongrie & de Bohéme. Le même foir il
arriva ici un courier de Madrid , avec la ratification
du Roi d'Eſpagne au Traité de Commerce
conclu entre S. M. Catholique & S , M. Britanni
que , le S Octobre dernier .
On eft fort en peine d'une flotte de Navires
Marchands , confiftant en près de 70 voiles , qui
partit de Malaga il y a fix femaines , & dont on
n'a point encore de nouvelles ; elle eft deftinée
pour Londres , Briſtol , &c.
en
Les Moraves, connus fous le nom d'Hernhutters,
ont obtenu du Gouvernement la permiffion d'aller
s'établir dans le Comté d'Argile en Ecoffe ;
conféquence ils y ont envoyé des Députés avec
commiffion d'y choifir un endroit propre à y for
mer une Colonie de deux mille d'entre eux. Le
terrein convenable qu'ils ont demandé , leur a
été accordé , à la charge de le cultiver , d'y établir
differentes Manufactures , & après un certain
tems de franchiſe , d'en payer une redevance an
muelle aux Seigneurs fonciers.
Lij
198 MERCURE DE FRANCE,
L
PROVINCES - UNIES.
DE LA HAYE , le 16 Décembre.
Es Etats Généraux ont depuis peu fait publier
un Placard , qui porte en fubftance ; » que
» L. H. P. informées qu'il s'eft manifefté dans
le Royaume de la Grande-Bretagne , parmi les
» chevaux une maladie qui paroît contagieufe , &
» confidérant qu'il importe aubien de ces Provinces
qu'une pareille maladie n'y foit point introdui-
» te , ont jugé à propos de défendre que Pon tranf
portât fur le territoire de cet Etat , provifionnellement
& pendant fix mois , directement ou indirectement
, par mer ou par terre , aucuns chevaux
venans de la Grande-Bretagne , à peine de
mille florins d'amande pour chaque cheval , &
→felon l'exigence du cas , de punition corporelle ,
» à l'égard de ceux qui ne feront pas en état de
payer l'amande.
30
ב כ
ם כ
鉄张送送送洗洗洗洗洗:送洗洗洗洗
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE
E 20 Décembre , quatriéme Dimanche de l'A
vent , le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dau
phin , Madame la Dauphine & toute la Famille
Royale affifterent en bas , dans la Chapelle du
Château , au Sermon de l'Abbé Poule , Docteur
de Sorbonne .
Le 22 , l'Archevêque de Paris prêta ferment &
prit féance au Parlement , en qualité de Duc de
S. Cloud , Pair de France. 1
Le même jour , le Duc de Chartres ſe rendit en
FEVRIER. 1791 192
pompe au Palais , pour y prendre féance au Parle
ment. Il avoit avec lui dans fon Caroffe , le Comte
de Clermont-Gallerande , premier Gentilhomme
de la Chambre du Duc d'Orléans ; le Comte de la
Tour-du- Pin- Montauban , Capitaine des Gardes
& Chambellan , le Vicomte de Montboiffier , le
Chevalier de Pons & le Comte de Caftellane
Chambellans du même Prince. Ses Gentils-hom
mes- Ordinaires & fes Secrétaires des Commandemens
remplifloient quatre Caroffes de fuite. Tout
le cortège étoit précédé des Caroffes d'un grand
nombre de Gens de Qualité , qui s'étoient rendus
au Palais-Royal , avant que le Duc de Chartres en
partit , & qui fe trouverent au Palais à ſon arrivée.
L'Univerfité propoſe cette année , pour fujet du prix
d'Eloquence Latine fondé par le Sr Coignard , Imprimeur
du Roi , Que le travail & le plaiſir , quoique
de nature très differente , ne laiffent pas d'avoir
entre eux une forte de liaifon ( Labor Voluptafque dif
fimillima naturâ focietate quádam interfe funtjuneta.
)
Du 23 : Actions , 19 cens 35 à 40 ; Billets de la
premiere Lotterie Royale , 744 ; Billets de la ſeconde
, 681.
Le 24 , veille de Noël , le Roi , la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine &
Meldames de France affifterent en bas dans la Chapelle
du Château aux premieres Vêpres chantées
par la Mufique ; l'Evêque de Digne officia pontificalement.
Le mème jour , fur les dix heures , le
Roi , la Reine & toute la Famille Royale affifte
rent en haut dans la tribune aux Matines ,. qui furent
chantées par la Mufique ; l'Abbé Gergeois ,
Chapelain ordinaire de la Chapelle y officia ; enfuite
le Roi , la Reine & toute la Famille Royale
affifterent aux trois Meffes de Minuit , pendant
I j
100 MERCURE DE FRANCE.
Jefquelles on exécuta des Noëls & un Motet à
grand choeur , de la compofition de l'Abbé Madin
, Maître de Mufique de la Chapelle du Roi .
Le lendemain jour de Noël , le Roi , la Reine ,
& toute la famille Royale affifterent en bas dans
la Chapelle du Château à la Grand'Meffe célébrée
par l'Evêque de Digne , & chantée par la Mufique
l'après-midi Leurs Majeftés , les Princes &
Princeffes affifterent au Sermon de l'Abbé Poule ,
& enfuite aux Vêpres célébrées par le même Evêque
de Digne , & chantées par la Mufique.
Du 31 , Actions , 19 cens 92 à 95 ; Billets de la
premiere Loterie Royale , 743 ; de la feconde ,
680.
Le 1er Janvier les Princes & Princeſſes du Sang
& les Seigneurs & Dames de la Cour eurent l'honneur
de complimenter le Roi & la Reine fur la
nouvelle année , & le Corps de Ville rendit à cette
occafion fes refpe&ts à Leurs Majeftés , à Monfei
gneur le Dauphin , à Madame la Dauphine & à
Mefdames de France .
Le même jour les Chevaliers Commandeurs &
Officiers de l'Ordre du St Eſprit s'étant afſemblés
dans le Cabinet du Roi , versles onze heures du
matin , Sa Majeſté tint un Chapitre , dans lequel
elle nomma Chevaliers de fes Ordres , le Duc de
Chaulnes & le Marquis d'Hautefort , fon Ambal.
fadeur à la Cour de Vienne. Enfuite le Roi précédé
de Monfeigneur le Dauphin , du Duc de Chartres
, du Comte de Charolois , du Comte de Clermont
, du Prince de Conti , du Comte de la Marche
, du Prince de Dombes , du Comte d'Eu , du
Duc de Penthiévre , & des Chevaliers Comman
deurs & Officiers de l'Ordre , fe rendit à la Cha
pelle , où Sa Majefté entendit la Grand'Meffe célébrée
pontificalement par l'Evêque Duc de Langres
, Prélat Commandeur de l'Ordre , & chan
FEVRIER. 1751. 201
e par la Mufique ; la Reine & Mefdames de
France entendirent la Mefle dans la Tribune.
Le 2 , le Roi accompagné comme le jour précédent
, aſſiſta au Service qui fut célébré dans la
Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
morts dans le cours de l'année derniere , & auquel
le même Prélat officia :
Le 27 du mois dernier , S. M. a nommé l'Abbé
de Fleuri , Grand- Vicaire de Chartres , à l'Archevêché
de Tours.
Le 4 , le Roi nomma Confeiller d'Etat M
Berryer , Lieutenant Général de Police , & partits
le même jour pour Trianon.
S: M. a donné les entrées de fa Chambre à M..
Duclos , Hiftoriographe de France , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife.-
La Cour prit le deuil Dimanche 10 de ce mois;
à l'occafion de la mort de l'Impératrice , Veuve
de Charles VI. décédée à Vienne le 21 Décem →
bre 1750 , dans fa foixantiéme année .
Du 7 : Actions , 19 cens 50 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , point de prix fixe : de la
feconde , 680 ..
洗洗洗洗: 洗洗粉:洗洗洗洗洗洗洗洗浴
NAISSANCES , MARIAGES
L
Mort.
E 2 Décembre,a été baptifée fur les Fonts de:
la Paroiffe de Saint Euſtache ,,Anne- Marie-
Françoife, née la veille , fille de Gabriel - François-
Jean-Louis du Hauflay , & de Félicité Bavet for
épouſe.
Le 4, a été baptifée dans la même Paroiffe , Eliizabeth-
Marie , fille de Louis . Pierre - Sebaftien Ma:-
refchal, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
I w
202 MERCURE DE FRANCE.
Saint Louis , ancien Capitaine de Cavalerie , an
cien Maître d'Hôtel ordinaire du Roi , Gouverneur
d'Abbeville , Confeiller du Roi , Receveur
Général des Domaines & Bois de la Généralité de
Metz , Econome Général du Clergé , & d'Elifabeth-
Marie- Sufanne Meny , fon époule.
Le 24 , a été baptifée encore fur les mêmes
Fonts , Marie-Sophie -Jofephe , fille de Louis Atmand
de la Briffe , Vicomte de Barzy , Seigneur dé
Morfain & autres lieux , Confeiller du Roi en fes
Conferis , Maître Ordinaire des Requêtes de fon
Hôtel , Intendant de la Généralité de Caen , & de
Magdeleine Thoinard , fon époufe .
Le 12 du même mois , Etienne-François de Choifeul
Marquis de Stainville, Maréchal des Camps &
Armées du Roi , Gouverneur pour le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , des Villes de Mericourt ,
& c. époufa dans l'Eglife Paroiffiale de S. Euftache
, Louife - Honorine Crozat du Chatel , fille de
feu Louis François Crozar , Marquis du Châtel
Lieutenant Général des Armées du Roi , & Grand
Croix de l'Ordre de S. Louis , & de Marie - Thérefe-
Catherine Gouffier .
".
Le 12 Janvier 1751 , Daniel - Charles de
Talleyrand Perigord , Comte de Talleyrand , Lieutenant
dans le Régiment de Talleyrand , Cava-
Ferie , fils du fecond lit de Daniel- Marie Anne de
Talleyrand Perigord , Marquis de Talleyrand ,
Brigadier des armées du Roi , Colonel du Régiment
de Normandie , Menin de Monfeigneur le
Dauphin , & de Marie Elifabeth Chamillard , Dame
du Palais de la Reine ; époufa Alexandrine.
Victoire-Eléonore Damas d'Antigny , fille de Jofeph
François Damas , Marquis d'Antigny , Com
te de Ruffey , Baron de Cheuvrau , Brigadier des
armées du Roi , Colonel du Régiment de Boulomois
, Gouverneur de la Souveraineté de Dombes,
FEVRIE R. 1751. 203
& de Marie-Judith de Vienne , Comteffe de Commarack.
Voyez pour la Genealogie de la Maifon
de Damas , Hiftoire des Grands Officiers , tome
VIII. pages 338 & 339 ; la Maifon de Vienne, ibid.
tome VII . page 801 & fuivantes.
>
M. Binet de Boifgirond , Meftre de- Camp de
Cavalerie , Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , fils de M. Binet , Meftre - de- Camp de Cavalerie
, Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , Gouverneur de la Tour de Courdran ,
Lieutenant de Roi de Châtillon , & Premier Valet
de Chambre de Monfeigneur le Dauphin , a épou
fé le 14 de ce mois la fille de M. Dufour , Controleur
Général de la Maifon de Madame la Dauphine
, & Maître d'Hôtel de la Reine , & de Madame
du Dufour , Nourrice de Monfeigneur le
Dauphin , & Premiere Femme de Chambre de
Madame la Dauphine ; ils ont été fiancés dans
Pappartement de Madame la Dauphine , en préfence
de Monfeigneur le Dauphin & de Madame
Ja Dauphine ; le Roi , la Reine & toute la Famille
Royale , ont figné au Contrat de Mariage. Sa
Majefté a accordé à M. de Boifgirond la furvivance
de la Charge de M. fon pere , de Premier
Valet de Chambre de Monfeigneur le Dauphin
& de Contrôleur Général de la Maiſon de Madame
Ja Dauphine , & la furvivance de Premiere Femme
de Chambre à la Demoiſelle Dufour , dont jouir
´actuellement ſa mere.
Le 11 Décembre , Frere Jean - Pierre du Groux,
Chevalier de l'Ordre de Saint Jean de Jerufalem
Secretaire des Commandemens de S. A. S. M. le
Comte de Charolois , & Prieur Commandataire
de Chaftain , Diocéfe de Poitiers , & de Cluynes,
Dioceſe de Chartres , mourut âgé de 54 ans , &
fut inbumé à Saint Gervais
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE
N
Ous Frere FRANÇOIS TROUVE ' , Abbé
de Citeaux , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , Premier Confeiller né au Parlement
de Bourgogne , Chef & Supérieur Général
de tout l'Ordre de Cîteaux , ayant l'entiet pouvoir
du Chapitre Général d'icelui , & c .A tous les Abbés
& Abbeffes , Prieurs & Prieures & autres Supérieurs
de notre Ordre dans le Royaume , Salut .
Sur ce qui nous a été repréfenté par plufieurs , que
dans les circonftances préfentes ils fouhaiteroient
avoir un modéle qui leur donnât la forme qu'ils
doivent fuivre dans la déclaration de leurs biens &
revenus. Pris fur ce l'avis de plufieurs perfonnes
éclairées de notre Ordre & autres , nous avons jugé
qu'il feroit inceffammentprocedé à un modéle gé
néral , fur lequel toutes les Maifons de notre Ordre
feroient tenues de former leurdéclaration , ce qui
vient d'être exécuté à notre fatisfaction . En contéquence
de notre autorité paternelle , nous vous re-
Commandons . & ordonnons que fur le modèle de
déclaration, qui vous fera remis de notre part par
notre Procureur Général ou par nos Vicaires Généraux
de Province , vous faffièz travailler inceffam
ment à former la déclaration de vos biens & reve-
-nus, delaquelle vous en remettrez un double à nos
Vicaires Généraux , l'autre fera confervé pour être
envoyé dans le tems & à qui il appartiendra refpectivement
, fuivant les ordres que nous en figni
ferons dans la fuite . Donné à notre Abbaye de Ci
teaux , fous notre feing manuel , celui de notre
Secretaire & l'impreffion de notre grand Sceau ,
de 14. Décembre, 1750. Signé , F. FRANÇOIS ,
Abbé Général de Cîteaux . Et plus bas , F. Pierres
Antoine CHAIGET ,, Sécretaire..
FEVRIER. 17910 205
MODELES des titres des Déclarations
pour les Abbés Réguliers , Abbcffes, Prieurs,
Titulaires & Prieurs Conventuels , chargés
ou non chargés de la Manſe Abbatiale
& du tiers- lots , ou de partie d'icelui.
Debbene,ou
Eclaration que donne N... Abbé Régulier ,
ou Abbeſſe , ou Prieur de l'Abbaye de .....
ou du Frieuré de .... des biens & revenus de ladite
Abbaye ou Prieuré , ou de la Manfe Abbatiale
ou Conventuelle , ou du tiers - lots , ou de
partie d'icelui.
dont ils jouiffent.
Modèles da corps des Déclarations
biens & revenus..
&C..
pour
less
ARTICLE PREMLER.
Pour les biens & revenus affermés.
Lefdits biens & revenus confiftent en la Terre,,,
Fief , Seigneurie , & c. de ..... fitué à . . . . ladite
Terre & Seigneurie avec titre de Comté , ou:
de Baronie , ou Châtellenie , ou feulement avec-
Juftice hante , moyenne & baffe , ou avec Juftice
moyenne & baffe , confiftant ladite Terre en .....
Il faut ici tranfcrire tout ce qui eft compris dans
le Bail , & dont le Fermier a droit de jouir.
Le tout affermé pour ...... ans , par Acte
du ..... reçû par .... Notaire de . . . . . la
fomme de ..... par an , payable en .... termes ,
fuivant ledit Bail , dont il eft ici rapporté copie
collationnée .
S'il y a des réferves dans le Bail , il en faut faire.
206 MERCURE DE FRANCE.
mention , & fi elles ne font point évaluées en az
gent par le Bail , il faut les évaluer , ainfi qu'il
Luit.
•... Corvées .... chapons .... cochons , &c.
réſervés aux déclarans par le fuſdit Bail , qui
peuvent monter , fuivant l'eftimation commune ,
( ou les Taux des gros fruits du Marché de .
des dix dernieres années , ) à la fomme de
.... Arpens , acres , journaux , ou autre mefu•
res de terre labourable , réservés ledit Bait
qui peuvent valoir la ſomme de
par
·
.... Arpens , acres , foitures , ou autres mefures
de prés , réservés par ledit Bail, qui peuvent monter
à la fomme de •
.... Mines , perés , boiffeaux, feptiers , facs , falmées
, ânées , muids , ou autres mesures de fro
ment , feigle , ou autres grains réſervés par·le fufdit
Bail , qui , fuivant les Taux du Marché de ...
des dix dernieres années , montent à la fomnie
de
Arpens , acres , ou journaux de Bois taillis
qui fe coupent annuellement , de l'âge de . . .
ans , non compris dans le fufdit Bail , qui peuvent
valoir la fomme de .
Les droits Seigneuriaux annuels , confiftant en
cenfive , rente , fouage , ou autre . , réſervés par le
fufdit Bail , peuvent monter à la fomme de
Une Cheneviere , Verger , ou herbage , réferpar
le fufdit Bail , qui peuvent valoir la fomine
vés
de • ·
·
Les menues & vertes Dimes , les Dîmes du lin,
chanvre , agneaux , laine , oiſons , & c. qui peuvent
valoir la fomme de .
Comme dans plufieurs Baux furtout des gran
des Seigneuries ou Terres , on réferve fouvent les
droits Seigneuriaux cafuels , de quint , rachat ,
entré , lods & vente , déshérence , & autres droits
FEVRIER. 1751. 207
Seigneuriaux , dûs par mutation ; laquelle réſerve
eſt faite en général pour tous ces droits , ou feulement
lorsqu'ils excéderont une certaine fomme
ilen faut faire mention , & marquer à quelle fom
me ces droits peuvent monter , année commune ,
de la maniere qui fuit.
Les droits cafuels de quint , rachat , entré , lods
& vente , déshérence , & autres droits Seigneuriaux,
( ou partie d'iceux , ) réſervés par le fufdir
Bail , qui peuvent valoir , année commune , la
fomme de ·
Le droit de Pêche dans les Rivieres de ... ré»
fervé par le fufdit Bail , qui peut monter à la
fomme de
..... La Pêche de l'Etang qui fe pêche tous
les .... ans , dont le produit réparti peut montes
à la fomme de .
Si dans la Terre affermée il y a des Bois en futaye
, il faut l'exprimer de la maniere fuivante .
Dans laquelle Terre il y a ..... arpens , ou
acres , ou autres mefures de Bois en futaye , de
l'âge de
Si la glandée defdits Bois eft réfervée , on la
mettra en déclaration ,
La glandée defdits Bois , réfervée par le fufdit
Bail , peut valoir , année commune , la fomme
de
Si on ne s'eft réfervé que la faculté d'y mettre
annuellement un certain nombre de cochons , on
l'exprimera de la maniere fuivante .
Dans la glandée duquel Bois les déclarans fe
font réfervés par le fufdit Bail , la faculté d'y met
tre annuellement la quantité de. . . . cochons ; la❤
quelle réſerve monte à la fomme de ..
con
Les droits de Juftice , de Greffe , amendes ,
fifcations , déshérence , réfervés par le fufdit Bail ,
qui peuvent monter , année commune , à la fome
ne de
To8 MERCURE DE FRANCE.
Le total du revenu de ladite Terre monte à la
fomme de
000000
S'il y a plufieurs Terres affermées féparéinent,
on fera mention du Bail de chacune , fuivant le
Modéle ci - deffus .
Mais fi plufieurs Terres font affermées par un
même Bail , & qu'il y ait des fous - Baux pour chai
eune , il faudra produire les fous- Baux , avec le gé
néral .
..... Un Moulin fitué à ……….. affermé pour .... aus ,
par Acte du ..... reçû par N. . . . Notaire de ...
pour la fomme de ..... par an , payable .....
Une Ferme , ou Métairie , fituée à . .... affer
pour .. ans , par Acte du .... reçû par
N..... Notaire de .. pour la fomme de : ..
par an , payable .
mée
·
La Dîme de telle ou telle Paroiffe , où les décla
rans font feuls Décimateurs , ou dans lefquelles
ils ont partie de la Dîme affermée pour ..... ans ,
& c.
.... Arpens de terre labourable . . . . foitures
ou arpens , ou autres me fares de Prés .......journaux
, ou autres melures de Vignes , fitués en la
Paroille de ..... affermés pour .... ans , &c.
Sur ces Modéles , on peut-déclarer toutes les au
tres espéces de biens & revenus affermés
ART. II. Pour les Terres non affermées.
La Terre , Fief& Seigneurie -de .... fituée à
ladite Terre ou Seigneurie , avec le titre de Comté
ou Baronie , ou Châtellenie , ou feulement avec
Juftice haute , moyenne & Laffe , ou avec moyenme
& baffe Juftice ..
Confiftant ladite Terre aux droits de Juftice ;
de Greffe , amendes , confifestions , déshérence ,,
FEVRIER. 1751. 100
c. qui peuvent monter , année commune , à la
fomme de
•
Les droits Seigneuriaux annuels , confiftant en
cenfive , champart , agries , tafque, fouage , ou au
tres , peuvent produire la fomme de
Les Terres en Domaine , confiftant en .
arpens , ou acres , ou journaux , ou falmées , de
terre labourable , qui peuvent produire par an la
fomme de
.... Arpens , ou autres mesures de Prés , qui
peuvent produire la fomme de
Tant d'arpens , ou autres mefures de Vignes ,
qui peuvent produire la fomme de •
Arpens , ou autres mesures de Bois taillis ,
qui fe coupent de 25 en 25 ans , ou autre terme ,
qui peuvent produire par an la fomme de . .
Un Moulin , fitué dans ladite Terrre , fur la
Riviere de ..... qui peut produire par an la fomme
de
Un Etang de l'étendue de .... dont la Pêche fe
fair de 3 en 3 ans , ou autre terme , & dont le revenu
réparti fur chaque année , peut produire par
an la fomme de · ·
Tant d'arpens , ou autres mefures de Bois ca
futaye , de l'âge de ·
Le droit de Pêche fur la Riviere de .....qui
peut produire la fomme de ·
Les droits de Péage , Barrage , Pontonage , ou
autres , peuvent produire par an la fomme de .....
Les droits Seigneuriaux cafuels , comme font
les droits de quint , treizième , lods & vente , rachat
, accaptes , ou autres , que l'on exprimera ,
peuvent produire par an la fomme de
Les droits de chauffage , pâturage , d'ufage , de
mort & vif , bois dans la Forêt de ... qui peuvent
monter par an à la fomme de
On peut fur ces Modéles déclarer toutes espéces
de biens & revenus non affermés.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le total du revenu de ladite Terre , monte à la
fomme de
0000
ART. III. Pour les autres efpécès de biens
non affermés , qui ne dépendent point d'une
Terre ou Seigneurie.
...
Tant d'arpens , d'acres , ou autres mefures de
Terres labourables , ſitués à . qui peuvent
produire par an tant de bled ou autres grains ,
Jequel bled, ou autres grains s'eft vendu , par fep
tier , ânée , falmée , fac ou autre meſure , la fomme
de..... fuivant l'évaluation commune des
années, •
Un Moulin , fitué à ..... qui peut produire par
an , & c.
Tant d'arpens , journaux , ou autres mesures
de Vignes qui peuvent produire la fomme
de ·
• • · Les droits de cenfive en la Paroiffe de .
qui
appartiennent aux déclarans , confiftant en cens ,
rente , chef- rente , champart , agries , & autres ,
qui peuvent valoir la fomme de
Les droits cafuels Seigneuriaux en ladite Paroiffe
, confiftant en treiziéme , lods & vente , rachat
,&c. qui peuvent valoir par an , &c.
On pourfuit la déclaration , fuivant les Modéles
des Terres non affermées.
Si dans le Pays il ne fe trouve pas de Registres
pour les évaluations , ou s'il s'agit de fruit , dont on
n'ait pas coûtume de marquer l'évaluation fur les
Regiftres , celui qui fera la déclaration marquera
l'évaluation de l'année commune , le plus exactement
qu'il pourra.
FEVRIER. 1751 211
ART. IV. Pour les Dimes non affermées.
La Dîme d'une telle Paroiffe , ou de partie , la
quelle peut produire par an tant de tel grain , lequel
fe vend par an la fomme de ...... ſuivant
F'évaluation commune des années , & c .
Tant de vin , cidre , huile , ou autres fruits ,
leſquels ſe vendent par an la fomine de .. ... fuivant
l'évaluation commune des années , & c.
Et ainfi de chaque Paroiffe , s'il y en a plufieurs,
dans lesquelles celui qui fera fa déclaration a droit
de prendre la Dime.
ART. V. Pour les menues & vertes Dimes.
Les menues & vertes Dîmes de ladite Paroiffe ,
lefquelles peuvent produire par an la fomme
de .... & comme nous n'avons de ces fortes de
Dines qu'à proportion des Groffes , il futra , fi
Pon veut , de les déclarer enſemble .
ART. VI. Pour une fimple rente fonciere en
argent , ou en espéces de fruits , & pour les
rentes & revenus emphitéotiques.
La fomme de ..... de rente foncière , qui eft
die annuellement par un tel ou tel héritage , ſuivant
l'Acte du …………..• reçu , &c. ....
Tant de bled ou de vin , ou autres fruits de ren☛
te fonciere , due par tel héritage , fſuivant l'Acte
du , &c. lefquels fruits fe vendent par an , ſui
vant l'eſtimation commune des années , &c .....
la fomme de ..... ou telle quantité de fruits de
rente dûe par un tel héritage , ſuivant le Bail emphitéotique
, ou à longues années de cent ans ,
ou autre terme : ledit Acte du . ... ... reçu pas,
&c.
212 MERCURE DE FRANCE:
ART . VII. Pour les rentes obituaires , ou au
tres Fondations pienfes.
La fomme de ou telle quantité de fruits ;
payés annuellement par une telle Terre , ou par
tel Seigneur , ou par telie famille , ou par les hé.
ritiers d'un tel , où établie fur tel héritage par le
teftament ou codicile du ..... reçû par N.
Notaire , &c. ou par donation , ou autre A &te entre-
vifs du .... reçû par , &c.
Si la rente eft en efpéce de fruits , il faudra en
faire l'évaluation comme deffus.
Pour laquelle rente ladite Abbaye , ou Prieuré,
ou Monaftére , eft obligée de dire , ou faire dire
tant de Meffes par an , ou faire tel ou tel Service.
ART. VIII . Des rentes conftituées.
La fomme de .... de rente au principal de ....
fur l'Hôtel de Ville de Paris , ou fur les Etats de
la Province de .... ou fur un tel ou tel Particu
lier , fuivant le Contrat du ..... reçû par N...
Notaire , &c.
ART. IX. Pour exprimer fi les héritages qui
ne font pas des anciennes Fondations ont
été amortis ou non.
Lefquels héritages ont été dûëment amortis ,
fuivant la quittance du ..... ou ſuivant tel Acte
du ..... ou lefquels héritages n'ont pas été
amortis.
On peut exprimer ceux qui l'ont été , ou ceux
qui ne l'ont pas été.
Chaque Abbaye , ou Communauté ayant fait &
dreflé la Déclaration fuivant les Modéles ci deffus ,
& rempli chaque article d'icelle de la fomme à
FEVRIER.
1751. 273
laquelle il monte , lefquelles fommes feront tirées.
hors ligne en chiffres .
Terminera la déclaration de ſes biens & revenus
de la maniere fuivante .
Total des revenus de ladite Abbaye ou Prieuré ,
ou Manfe Conventuelle , & c.
Sur laquelle fomme de ..... il doit être fait dé
duction des charges ci - après énoncées.
SCAVOIR , Gros & Portions Congrues
des Curés,
Au Sieur ..... Curé de la Paroiffe de ..
Diocéfe de ...... la foinme de .
an , pour fon Gros & Portion Congrue .
... par chacun
·
Au Sieur ..... Vicaire ou Secondaire de la Paroiffe
de ..... la fomme de
par
Pour fon entretien
•
Pour .... Meffes folemnelles ou Meffes bafles ,
chacun an , la fomme de
Entretien des Bâtimens .
Pour l'entretien des Maifons , Eglifes , Cloîtres,
Clôtures de l'Abbaye de .
de ..... la fomme de ... · •
par
ou du Prieuré
chacun an.
Pour les groffes réparations defdits lieux , la
fomme de ..... par chacun an .
Pour l'entretien du Cancel de l'Eglife de la Paroiffe
de .... dont ies Abbés , Abbeffes ou Prieurs
de l'Abbaye de ..... ou Prieuré de ..... font
gros Décimateurs , la fomme de
Pour les groffes réparations dudit Cancel , la
fomme de
• Pour l'entretien des
Maiſons , ou Méfifes
à ...... & tairies , ou Moulins , ou Fermes ,
214 MERCURE DE FRANCE,
dont le revenu a été ci - deſſus évalué la fomme
de ..
Pour-l'entretien & réparations des Etangs ...
dont le revenu a été ci - deſſus évalué la fomme
.de
Pour les gages d'un Garde , ou plufieurs Commis
, à la garde des Bois taillis ..... dont le revenu
a été ci-deffus évalué la fomme de
.
Total des charges à déduire defdits revenus……….
Les Abbayes , Monaftéres , Prieurés , & a de
P'un & l'autre ſexe , déclareront enſuite le nombre
de Religieux ou Religieufes qu'ils entretiennent .
Modéles des Certificats par lefquels les Abbés,
Abbeffes , Prieurs , &c. affirmeront leurs
Déclarations.
Nous fouffignés certifions & affirmons la pré-
Lente Déclaration véritable •
de laquelle Déclaration nous avons remis le préfent
double à , &c.
avec copie des Baux , Contrats , & autres Piéces y
énoncées ; déclarant au furplus qu'il n'y a ni contre-
lettre , ni réſerve aux fujets defdits Baux , fi ce
n'eft celles qui y font exprimées ; en foi de quoi
nous avons figné le préſent . A ..... le .
J
APPROBATION.
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le premier Février 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY,
TABLE.
IICES FUGITIVES en Vers & en Profe:
Le Placas Eu,opire,fous le nomde Venue,
•
3
10
à Mad . Tencin , en lui envoyant un petit mar◄
teau de table , le jour de l'an , par M. Piron ,des
Forges de Lemnos , premier Janvier 1748 .
Seconde Lettre de M. Grimm , à l'Auteur du Mercure
, fur la Littérature Allemande ,
Fête donnée à Nancy au Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , dans le Séminaire Royal
des Miffions de la Compagnie de Jefus , dong
il eft Fondateur , le 6 du mois de Décembre
1750 ,
Ode au Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
33
Bar , à l'occafion de ſon Buſte en marbre blanc ,
érigé dans une Salle du même Séminaire , 36
Compliment au même Prince à l'occafion de ce
Bufte ,
Autre ,
45
46
Fin de l'Hiſtoire des Croiſades , par M. de Voltaire
,
L'Amant aveugle
Vers écrits fur Racine ,
Autres fur l'amour à la mode ,
Imitation d'Anacréon par M. de R ***
47
59
62
63
64
66
Réception de M. le Comte de Billy à l'Académie
Françoife le 29 Décembre 1750 ,
Epitre à Mad, la Marquiſe de Goefbriant , 76
Séance publique de l'Académie Royale des Sciences
, le 13 Novembre 1750 , 79
Ode fur la mort de M. le Maréchal de Saxe , 94
Vers fur le même ſujet ,
96
"Autres préfentés à S. A. S. M. le Duc de Chartres ,
par Liverlos , fils , Maître Ecrivain des Pages de
S. A. S. M. le Duc d'Orléans , 97,
Mots des Enigmes & du Logogriphe du Mercurs
de Janvier ,
Enigmes & Logogriphes ,
99
ibid.
Nouvelles Litteraires . OEuvres de M. de Crebillon
, & c.
Beaux- Arts , & c.
103
150
yers de M. Pannard , à l'occafion d'un Portrait
peint par M. Appelius , né à Caffel en Allemagne
, à préfent à Paris , 156
Lettre de M. de S. P. à M. de B. fur le bon goût
dans les Arts & dans les Lettres ,
Avis de M. Gautier ,
Autre de M. Bourbon ,
Autre des Cierges à reffort ,
Chanfon notée ,
158
170
ibid.
172
173
Spectacles , 176
Le Pédant , Ballet Pantomime
173
Vaudeville , 180
Autre ,
152
Concerts Spirituels , 185
Nouvelles Étrangeres
France . Nouvelles de la Cour , de Paris
Naillances , Mariages & Mort ,
Modéles de déclaration des biens & revenus de
l'Ordre de Câteaux , 20
198
201
La Chanfon notée doit regarder la page 12:
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DEE
MAR S. 1751 .
GITUT
500, 1704
APARIS
,
stupikwi
Share
ANDRE CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André ……
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
Chez JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES
BARROIS
, Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
'ADRESSE générale duMercure eft
à M. DE CLEVES D'ARnicourt,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promp
tement, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci- deffus
indiquée ; on fe conformera très - exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis an Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX . SOLS .
MERCURE
DE FRANCE,
1
DÉDIÉ AU ROI.
1751 .
MARS.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE SONGE A IRIS.
Par M. de Fontenelle.
I Ris , je rêvois l'autre jour
Que deux petits Amours , envoyés par leur Maître,
Nous enlevoient tous deux , pour nous mene,
paroître
Au Tribunal du grand Amour.
Moi , qui fentois ma confcience nette ;
J'allois gaîment , d'un pas déliberé ;
Pour vous , vous n'aviez pas le vifage affûré ,
Et je vous trouvois inquiette :
Sans ceffe vous difiez , Amours , je fuis Iris ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Dont le coeur n'a jamais connu votre puiffance s
Il faut que l'on fe foit mépris ;
Je protefte de violence ;
Mais on n'écoutoit point vos cris .
De l'Amour en cela la méthode eft fort bonne
Contre fa violence on a beau proteſter ,
Il vous laiffe tout dire , & loin qu'il s'en étonne ;
*
Va fon chemin , fans s'arrêter.
A fon grand Tribunal enfin on nous préfente.
Il n'avoit plus , ni l'air ſoumis & doux ,
Ni la figure fuppliante ,
Qu'il avoit toujours fait paroître devant vous ;
Mais fierement affis , comme un Juge ſevére ,
Il ne reflembloit point au plus galant des Dieux.
Un grand registre ouvert qu'il parcouroit des
yeux ,
Sembloit exciter la colére ;
C'eſt-là qu'il voit en un moment
Les affaires de fon Empire.
Chaque petit Amour vient chaque mois écrire
Ce qui fe paffe en fon Gouvernement ,
Un Gouvernement , c'est à- dire ,
Une belle avec fon amant ;
Par exemple , un Amour , fujet à rendre compte
De tout ce qui dépend de fon petit emploi ,
Vient écrire aujourd'hui : Climéne ſous fa loi
A fçu ranger , fi vous voulez , Oronte ,
Et puis un mois après , Climéne s'attendrir ,
Reçoit les veux d'Oronte , & n'en reçoit plus
d'autres ;
MARS. 1751 S.
Et le mois fuivant'il écrit ,
La belle Climéne eft des nôtres.
C'eft'ainfi qu'on trouve à la fois
L'état de tous les coeurs dans ce vaſte Mémoire:
Heureux les amans , dont l'Hiſtoire
Change beaucoup de mois en mois !
Pour le petit Amour , que fon devoir engage
A veiller fur nos coeurs , tombés dans ſon partage }
Depuis plus de deux ans , que j'avance fort peu ,
Il avoit chaque mois le même compte à rendre
Iris promet un aveu tendre ,
Iris promet un tendre aveu :
Du courroux de l'Amour c'étoit ici la caufe;
Qu'est- ce ci , difoit-il , & chagrin & furpris ,
Déja depuis deux ans fur l'article d'Iris
Je vois toujours la même choſe ;
Toujours l'aveu promis , & rien après cela.
Celles qui dès ce tems faifoient mêine promeffe ,
Ont mille & mille fois avoué leur tendreffe ;
Vraiment , elles n'en font plus là ,
Ce regiſtre , quoiqu'affez ample ,
Que j'ai feuilletté tout exprès ,
Ne me fournit aucun exemple
D'une affaire qui faffe auffi peu de progrès.
Alors de mon côté , commençant à me plaindre,
Je crus qu'avec l'Amour j'allois être d'accord ,
Car
que votre parti fût extrêmement fort ,
C'est ce que je penfois n'avoir pas lieu de crain
dre :
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Taifez-vous , me dit-il , vous lui perfuadez ,
Que votre amour n'en feroit pas moins tendrei
Quand elle ne devroit jamais vous faire entendre
Cet aveu que vous demandez.
C'eftbien-là comme il s'y faut prendre ?
Aimez d'un amour fi conftant
&
Qu'il vous plaira , j'en fuis content ;
Mais faites quelquefois entrevoir à la belle
Qu'en fe défendant trop , elle courroit hazard
De ne pas infpirer une flamme éternelle.
Suffit-il que l'on foit groffierement fidelle a
Il faut l'être avec un peu d'art
Je n'entends pourtant pas qu'Iris tire avantage
Du peu d'adreffe de l'amant:
Çà donc , tris , qu'on change de langage ,
Qu'on diſe j'aime en ce même moment
Mais amour eft- il néceffaire
↓
Lui difiez-vous d'un air affez foumis ?
Ce tendre aveu dès long-tems eft promis
Promettre un aveu , c'eſt le faire ;
Non , en termes exprès , il vous faut déclarer.
Pour la premiere fois que ce mot coûte à dire E
Vous avezeu deux ans à vous y préparer ,
. Cela ne doit- il pas fuffire ?
Vous tombież , belle Iris , dans un doux embar
+ ´ras ;
Mais l'Amour demandoit la chofe un peu plus.
claire.
MARS. 1751. 7
Quoi vousvous obftinez , reprit-il , à vous taire ¿
Hé bien , vous allez voir que pour d'autres appas
Tirfis négligera tous les foins de vous plaire.
La menace en nous deux fit un effet contraire ;
Vous criâtes ,Amour , ah ! ne le faites pas !
Je répondis , Amour , vous ne le fçauriez faire.
Enfin l'Amour , Iris , fçut fi bien vous preffer ,
Avec cette colére , ou véritable ou feinte ,
Que vous dites , eh bien , puifque j'y fuis contrainte
,
Puifqu'on ne peut s'en diſpenſer ,
¤ eft vrai……….. votre bouche alloit prononcer ;
j'aime }
Votre air , votre langueur , votre filence même ,
Par avance déja ſembloient le prononcer ;
Votre tein fe couvroit d'une rougear nouvelles
Vos timides regards ſe détournoient de moi ;
Pourquoi , dans cet inftant , pourquoi
Une funefte joie , hélas ! m'éveilla - t'elle ?
Tel-eft mon ſort ; ce mot fi cher à mes ſouhaits ;
Et que j'ai mérité par un amour fi tendre ,
Je me verrai toujours fur le point de l'entendre .
Et je ne l'entendrai jamais.
A üij
* MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENS
Faits par M. de Marivaux , Chancelier
de l'Académie Françoife.
A M. le Chancelier.
Monfeigneur
,il y a des reſpects réfervés
pour les Dignités éminentes ,
des refpects accompagnés d'éclat & de
cérémonie ; mais qui ne font fouvent
qu'extérieurs , qui n'ont pas besoin d'être
fentis pour être rendus , & qui par- là ne
fçauroient flatter qu'une ame vaine.
·
Il y en a de libres , d'indépendans , &
d'intérieurs , qui ne fe joignent pas tou
jours aux premiers , & que nulle Loi , nalle
police d'Etat ne peut exiger pour aucune
Dignité, pour aucun rang du monde, qui fe
refufent à la force même , & que l'eftime
publique n'a jamais gardé que pour la vertu.
Qu'il eft doux, Monfeigneur de pouvoir
dans un même inftant les rendre & les unic
enfemble ! Que l'union de ces deux fortes de
refpects faitun fpectacle touchant ! Et voilà
Finſtant où nous fommes ; tel eft le fpectacle
que l'Académie Françoife vous préfente ,
& dont elle jouit actuellement elle- même.
Non-feulement c'eft au Chefde la JufMARS.
1751.
tice , au Premier Magiftrat du Royaume ,
revêtu de la premiere Dignité de l'Etat ;
c'eft auffi au Magiftrat éclairé , iffu d'un
fang illuftre qu'il annoblit encore , c'eſt à
l'ami éprouvé de la juftice , c'eft à l'homme
choifi par fon Roi pour la protéger ; c'eſt
à l'objet de la vénération publique que
nous adreffons notre hommage.
M
A M.le Garde des Sceaux.
Onfeigneur , voici le moment de
nous livrer à tout l'empreffement de
nos refpects & à tous les motifs qui nous
les infpirent: cependant nous n'en jouirons
qu'avec la modération qui vous convient.
L'Académie Françoife a réfolu de vous plai
re , & ce ne feroit pas le moyen d'y parvenir,
que de céder à l'extrême envie qu'elle
a de vous louer. On doit même ce refpec
à vos pareils , de ne jamais les confronter ,
pour ainfi dire , avec les vérités qui les
louent ; ils y voyent toujours , je ne feais
quelle image de flaterie , qui les rébute , &
qui répugne à la noble , à la modeſte &
fiere fimplicité de leur ame
D'ailleurs , quel éloge pourrions-nous
faire de vous , qui ne foit déja fait dans
tous les efprits , & que le Roi lui - même
n'ait confirmé par l'éminente Dignité dont
il vous honore
Av
10 MERCURE DE FRANCE;
Il ne faut pas le diffimuler , Monfcigneur
; vous êtes aujourd'hui l'objet intéref
fant des attentions du Public ; vous éprou
vez le fort de ces Miniftres que l'admiration
& l'envie ont loués chacune à leur maniere
, de ces Miniftres que leurs lumieres
fupérieures , que leur fermeté pour les intérêts
de l'Etat , que leur invariable amour
pour l'ordre , que leur zéle ardent pour
la grandeur de leur Maître , & que leur
illuftre naiffance ont confacrés à l'Hif
toire.
Il nous fied bien de vous le dire , à nous
que regarde principalement le foin de
tranfmettre à la poftérité & la gloire du
Roi , & les grandes qualités des Miniftres
qui auront illuftré fon Regne , & par conféquent
les vôtres.
Voilà, Monfeigneur, le feul mot d'éloge
qui nous échappe , & que vous voudrez
bien nous pardonner..
20
Réflexions de M. de Marivaux.
DIRE d'un homme qu'il a trop de pru
dence , trop de fageffe , trop de bonté , trop
de courage , trop d'efprit , ce n'eft point dire
qu'il a une prudence, un efprit , un courage
infini ; de toutes les qualités dont je parle
là , on n'en a jamais trop , quand on n'em
a qu'infiniment , & jamais on n'en a ine
fininiment , quand on en a trop
MARS. 1751.
La trop grande prudence va pourtant
bien loin , mais trop loin , & d'un loin
qui n'eft pas fur la ligne de l'infinité de
prudence , qui n'eft autre choſe qu'une
jufteffe infinie de vûe ; une prudence infinie
n'est jamais exceffive , elle n'a pas ce
défaut- là ; ſa juſteſſe infinie de vûe l'en
garantit ; rrop de prudence fait qu'on en
manque comme trop de fineffe fait qu'on
n'est plus fin.
Etre toujours infiniment prudent , c'eft
ne l'être jamais plus qu'il ne faut ; une pru
dence infinie vous apprend jufqu'à quel
point vous devez porter vos mefures en
tel ou tel cas ; vous fait fentir que vous les
trahiriez , fi vous les portiez plus loin ,
& que vous les trahiriez par telle ou telle
raiſon.
T
Ainſi , voir les raiſons qui doivent vons
empêcher de porter vos précautions plus
loin voir précisément le point où il faut
les borner ; voir celles qu'il faut négliger ,
celles qu'il faut cacher ou montrer ; voilà
ce qu'on appelle voir avec une jufteffe infinie
, & c'eft en tout cela que confifte:
l'infinité de prudence:
Trop de courage fait le témeraire ;;
avec trop de courage on fe perd ; avec um
courage infini on fe fauve , ou l'on triom--
phe; on fait tout ce qu'il eft poffible de
A›vjj
12 MERCURE DE FRANCE.
faire ; on ne s'arrête qu'à l'impoffible ;
il n'y a jamais de qualité infinie , qui ne
foit fage , point de qualité exceffive , qui
ne foit folle.
Qù le trop d'une qualité commence , la
qualité finit , & prend un autre nom.
Ainfi , le trop liberal n'eft qu'un pro
digue , dont on aime la prodigalité , fans
pouvoir la trouver raifonnable.
Le trop courageux n'eſt qu'un furieux ,
qu'un témeraire, qui peut tout perdre. Le
trop prudent , qu'un rêveur , qui paffe roujours
le but de la prudence qu'il faut ; qui
ajoute à la difficulté de fes entreprifes , par
ka multiplicité des précautions qu'il prend
mal à propos , & qui fe cache en tant d'endroits
, qu'à la fin on le découvre...
Le trop fage , qu'un homme hétéroclite,
qu'un fon grave : l'ami exceffif , qu'un
homme fouvent nuifible , auffi dangereux.
qu'un ennemi même : le trop fpirituel
qu'un homme qui n'a pas affez d'efprit
pour contenir le fien , pour ne pas noyer
la force , ou la fineffe de fes idées dans l'a
bondance de fes idées même ; qui n'a jamais
affez d'efprit pour fçavoir la jufte
rhefure qu'il en faut avoir , & d'où dépend
en toute occafion le fuccès de Fefprit
même .
MARS. 1751 . 13
EPITRE
- De M. de la Soriniere , à Maitres Clement
Marot , & François Rabelais , fur l'état
préfent de la Métromanie.
<
CLement très- cher ,& mon ami François ,
Depuis trente ans , qu'enrôlé fous vos loix ,
Hardi Rimeur , grand conftructeur de Métres ,
Je cherche à plaire & ne puis réuffir ,
Apprenez -moi comment P'homme de Lettres
1 Dans la carriere où vous fçûtes courie
Doitfe conduire afin de parvenir.
J'ai beau timer Rondeaux , Epithalames ,,
Gents Triolets , contes faits à plaifir ,
Billets d'Amour , Epitres , Epigrammes ,
De mon Lecteur Pair fombre & refrogné
Me dir d'abord que j'ai mal befogne ;
Que n'eft ainfi que Marot à fa Dame
Au tems jadis contoit jolis fagots :
Que Rabelais en fa plaifante gamme
Faifoit quadrer le fens avec les mots
Ou
و ت
que Villon , fans contraindre ſa verve,,
Par Chants - Royaux égayoit fa Minerve ;.
Et que ne fuis ( au respect d'Apollon ).
Qu'un vrai racleur , un plaifant violen ..
T4 MERCURE DEFRANCE.
Le fçais très-bien , que point ne vous reffemble ;
Mais fi pourtant venus un peu plus tard ,
Laiffant derriere & Malherbe & Ronfard ,
Mes bons amis , nous végétions enſemble ,
Pourriez très-bien par un coup du hazard
Ne remporter la palme de votre Att
Et voir fleurir , au mépris de vos veilles ,
Bien des rimeurs écorchant les oreilles.
Le plus grand Clerc dans ce fiécle pervers
S'entend honnir , taxer d'outre-cuidance ; ,
Le plus ignare acharné fur fes vers ,
Zoïle outré , Juge fans compétence ,
Et bien fouvent l'Auteur le moins poli ,
Avec Greffet vient faire paroli..
Non - toutefois tombé dans la rôture ,
Que le bon goût déroge à la nature ,
Ou que l'efprit fur un fi grand objet
De fon effence ait fouffert du déchet.
Mais c'eft plutôt qu'au lieu de la juftice
On voitregner la brigue , le caprice :
Et que l'Auteur qu'injuſtement on hair ,
(Quoiqu'au Parnaffé il eût un Dieu propice )
Ne fçauroit faire un oeuvre affez parfait.
C'est par l'Auteur qu'on veut juger l'ouvrage : -
Et le mépris fuit la premiere page.
Difóns auffi , que nos contemporains y
Et plus encor gens
de même Patrie...
MARS. 1750.
Jout entichés de forte jaloufie ,
Ou prévenus par d'injuftes dédains .
Contre cettui qui reçut en partage
Un peu d'efprit , de talent : & je gage-
Que tout fon crime eft ce même talent
Qui nous éleve , & nous affigne un rang',
Où nos rivaux n'auroient ofé prétendre.
Ceci polé , pourrez- vous pas comprendre ';,
Jeunes aiglons , combien eft dangereux
L'art féduifant de voler plushaut qu'eux ? :
Vils & rampans , dans une humble poſture ,,
Si fuffiez nés gens de douce nature ,
Enfans greffés fur fades ſauvageons ,
Dont l'acabit n'eût-la moindre falure ,
Plairiez mieux lors à tous ces Lycophrons;
Dans les tranfports d'une ame fatisfaite,.
Ils s'écrieroient : » O les aimables gens !
»Point ne craignons de leur verve muette
» Les traits aigus , les farcafmes perçans ;
» Ce font trop mieux ระ de bons Ifraëlites ,
33 Que Dieu ne fit fi dangereux plaifans ,
»Et nous pourrons , impertinens Therfites ,
Sur tout propos donnant dans le travers,,
» Impunément ennuyer l'Univers.
C'eſt ſur ce ton que cette race inique
Burleſquement & décide & critique :
Etn'aurez d'eux , pour tout los & guerdon .
Qu'un tabouret à côté de Pradon.
16 MERCURE DE FRANCE
Martyrs des Arts , victimes du génie ,
Tout bien compté dans la Métromanie ,
Que fert ce nom qu'on laiſſe à ſes neveux ?
Vivons pour nous , vivons pour être heureux ,
Et fi jamais revenions à la vie ,
De nos rivaux n'excitons plus l'envie .
Toujours en guerre avec ces chiffonniers
Du plat pays qu'arrofe le Permeffe ,
Toujours en proye à ces vains chanfonniers ,
Dont les vers plats décelent la baſſeſſe ,
Eft un emploi d'autant plus dangereux ,
Que répliquer nous rend auffi fots qu'eax,
C'eft Chapelain qui s'ouvre une carriere ,
Oùfur les pas d'un Auteur dénigré ,
Plus d'un badaut vient rire avec Liniere :
Et le Villain qui vit dans fa chaumiere ,
Sombre & reclus , du public ignoré ,
Eft plus content que cette troupe aitiere ,
Qui prend fon vol vers le Ciel azuré-
* Villanus.
MARS. 1791 . 17
REFLEXIONS
Sur les caufes de la guerre civile entre Cefar
Pompée. Par M. de Burigni.
Ca
'Eft une opinion fort générale , que
Céfar naquit avec une ambition extréme
; qu'il forma dès fa jeuneffe le projet
de fe rendre maître de Rome , & qu'il
rapporta toutes les actions à cette idée dominante.
Il eft conftant que ce grand homme
, à qui la Nature avoit donné des tafens
fupérieurs , fe propofa de les faire valoir
dans cette Maîtreſſe du monde , où le
grand mérite élevoit prefque toujours à
une grande fortune , mais il me paroît
très-certain , en examinant les caufes de
la guerre , qui de la République Romaine
fit un Etat Monarchique , que Pompée en
doit plutôt être regardé comme l'Auteur
que Céfar , qui n'auroit jamais pensé à
ufurper l'autorité fouveraine , fi la jaloufie
& l'injuftice de fes enuemis ne leuſſeng
obligé de prendre les armes .
C'est ce que nous allons prouver , en expofant
les faits qui ont précédé & donné
lieu à la guerre. Pompée étant Confut
pour la troifiéme fois , dix Tribuns du
18 MERCUREDE FRANCE.
Peuple , à fa follicitation firent une Loi
qui fut approuvée , elle portoit que Célar,
quoiqu'abfent , pourroit briguer un fecond
Confulat & conferver fon Gouvernement
des Gaules & l'armée qu'il y commandoit
avec le plus grand fuccès. ( 1 )
C'étoit une grace nouvelle , accordée au
préjudice d'un Reglement qui avoit toujours
été en ufage , par lequel ceux qui
briguoient le Confulat , étoient obligés de
folliciter en perfonne. Les grandes actions
de Céfar & le crédit de Pompée , avec lequel
il vivoit pour lors dans la plus grande
union , firent paffer cette Loi.
Trois ans s'étant écoulés , ( 2 ) Céfar fe
préparant à profiter du privilége que le
Peuple Romain lui avoit accordé, le Sénat
fufcité par les Confuls Lentulus & Marcellus
, très attachés à Pompée , (3 ) décida
que Céfar ne pourroit folliciter le Confulat
qu'en perfonne , & après avoir congédié
fon armée . Pompée commençoit à être
très -jaloux de la grande réputation de Céfar,
& la mort de Julie , la femme , fille
de Céfar , avoit diffous leur amitié. Céfar
(1 ) Livii Epit. Deça, x1 , l . 7. De bellò civili, l. 1.
. 32. Epift. ad Atticum Ciceronis , l . 7. Epift. 1. t.
7.p. 1327 , l. 8. Epift . 3 , p . 1418.
(2 ) Florus , 1. 4 C. 2.
(3 ), Epift. ad Atticum , l. 7.Epift. 1, t. 7, p. 1326,
MAR. S. 175.1. 19
fe trouva très- offenfé que dans le tems
qu'il rendoit les plus grands fervices , &
qu'il méritoit des triomphes & des récompenfes
, le Sénat voulût annuller une grace
que le Peuple Romain lui avoit accordée.
Il eut d'abord recours aux plaintes & aux
repréſentations. Le Sénat , entierement dévoué
à Pompée , fut inflexible ; les Sénateurs
les plus modérés fentoient bien l'injuſtice
des procedés que leur Compagnie
avoit avec Céfar , car Antoine , qui étoit
pour lors Tribun du Peuple, ayant apportédes
Lettres de Céfar , par lefquelles il offroit
de fe démettre de fon Gouvernement
& de licentier fon armée , fi Pompée , qui
fe déclaroit fon ennemi capital , en faifoit
autant ; tout le monde , fans exception ,
fe rangea à cet avis ; mais Scipion , beau
pere de Pompée , & le Conful - Lentulus
empêcherent que ces offres n'euffent lieu.
Cicéron , qui , dans le commencement de:
cette grande divifion , en prèvit les fuites
funeftes , vouloit que l'on donnât fatisfaction
à Céfar ; il ne ceffoit de confeiller
un accommodement , dit Plutarque ( 1 )
écrivant à Céfar plufieurs lettres pour cet
effet , & étant toujours après Pompée à le
prier , & à le conjurer avec de grandes inftances
, tâchant de les adoucir l'un & l'au
(1) Plut. Vie de Cicéron,
10 MERCURE DE FRANCE:
M
tre , de les appaifer & de guérir leur mécontentement
; mais écoutons parler Cicéron
lui -même . ( 1 ) A peine ai- je encore
trouvé un feul homme , dit -il , qui ne fût
d'avis qu'il falloit plutôt accorder à Céfar
ce qu'il demandoit , que d'en venir à la
voye des armes ; je ferai de Favis de Pompée
, mais en particulier je l'exhorterai à
la paix ; mon fentiment eft qu'il faut net
rien négliger pour éviter la guerre ; j'ai
toujours penfé , difoit-il à Céfar , que l'on
vous faifoit une injuftice , lorfque par cette
guerre on vouloit empêcher l'effet des
graces que le Peuple Romain vous avoir
accordées. ( 2) Caton lui - même ne défapprouvoit
pas fi fort Céfar , qu'il n'eût fou
haité que Cicéron reftât neutre dans cette
grande querelle.
L'amour du bien public n'étoit pas le
motif qui faifoit agir Pompée ; ( 3 ) il avoit
favorifé Céfar , tant qu'il ne l'avoit pas
craint, & lorfque leurs intérêts avoient été
(1) Epift . ad Attic. l. 7. Epift. 3. Epift. 6. p.
1345 1355 , tom. 7.
(2 ) Judicavi eo bello te violari contra cujus bononoremPopuli
Romani beneficio conceſſum inimici atque
invidi mitterentur , fed ut eo te pore non modo ipfe
fautor dignitatis tua fui , verum etiam cateris auctor
ad te adjuvandum. Epift . ad Attic, L. 9. Epift . Cicer.
Cafari , tom.7. p. 1519.
(3 ) Plut. Vie de Cicéron .
MARS. 1751. 21
réunis ; mais dès qu'il s'apperçut que Céfar
, qui étoit l'objet de l'adoration du
Peuple Romain , pouvoit contrebalancer
fon crédit , il ne chercha qu'à le détruire
car Pompée , fans avoir la qualité de Dictateur
, cherchoit à en avoir l'autorité.
C'est ce que lui reprochoit Caton , le feul
Romain , qui dans cette circonftance ne
confulta que fon devoir , fans avoir égard
à aucun intérêt particulier , & à qui l'on
ne peut reprocher que d'avoir été trop
homme de bien dans un fiécle très - corrompu
, ( 1 ) ſe plaignoit hautement de la
conduite de Pompée . ( 2) Il prend les Provinces
de force , difoit- il , & donne les
autres à fes favoris ; il refte ici dans la
Ville pour y exciter des féditions dans les
Comices , & pour y fufciter de nouveaux
troubles , d'où il eft aifé de voir que par
le moyen de cette Anarchie qu'il introduit
, il le prépare & fe ménage la Monarchie.
Les apparences de la guerre civile ayant
encore augmenté l'autorité de Pompée ,
(1) NamCatonem noftrum non tu amas plafquam
ego ,fed tamen ille optimo animo utens & fummafide
nocet interdum Reipublica ; dicit enim tanquam in
Platonis era fententiam non tanquam in Romali
face. L. 2. Epift. ad Attic. 1. p. 1004.
(2) Plut. Vie de Caton.
J
22 MERCURE DE FRANCE.
qui étoit comme le Roi de Rome , il ne
ménagea plus Céfar. Comme il ne cherchoit
qu'à le détruire , il ne vouloit point
fe prêter à aucun accommodement , ( 1 ) il
ne fouhaitoit que la guerre , dans la perfuafion
où il étoit que la victoire ne pouvoit
lui échapper , & qu'elle l'éleveroit à
la Dictature , car fon ambition étoit de
gouverner Rome avec la même autorité
qu'avoit eue Sylla , & il difoit fouvent , ce
que Sylla a pû faire , pourquoi ne le pourrois
- je pas faire ? ( 2 )
Céfar , qui ne pouvoit pas douter de la
mauvaiſe volonté de Pompée , offroit de
pofer les armes , pourvû que fon ennemi
en fît autant ( 3 ) & allât à fon Gouvernement
d'Eſpagne ; car de lui ôter fes troupes,
& dé laiffer à Pompée les fiennes, c'étoit,
en l'accufant d'aſpirer à la tyrannie ,
donner à fon rival un moyen fûr de s'en
emparer. Curion propofoit hautement ces
conditions au peuple , & il étoit écouté
avec de grands battemens de mains ; il y
(1 ) Epift. ad Atticum , l . 8. Epift. xv. p . 1463 .
tom. S.
(2) Mirandum in modum Cnaius nofter Sullani
regni fimilitudinem concupivit. Epiji . ad Attic 1. 9.
Epift. 7 , p. 1492. tom. 8.
Sylla non potuit , ego non potero ? Epift. ad Attic,
1. 9. Epift. 10 , p . 1507 , tom. 8.
(3 ) Plut. Vie de Céfar. Cefar de bello civili. l. 1.
ا ل
23
M AR
S. 1751 .
en eut même qui quand il fe retira , jetteterent
fur lui des couronnes de fleurs.
Antoine ayant lû , en préſence du Peuple
( 1 ) , des lettres de Céfar , dans leſquelles
il offroit de fe démettre du commandement
de fon armée , fi Pompée en faifoit
autant , le plus grand nombre trouva que
Céfar ne demandoit que des chofes juſtes &
raifonnables ; mais ces mêmes lettres ayant
été lûes dans le Sénat , le Conful Lentulus
invectiva avec violence contre Céfar , ( 2 )
il maltraita Antoine & Curion qui prénoient
fon parti ; eux qui ne fe croyoient
pas en fûreté dans Rome , fe déguiferent
en Efclaves & vinrent trouver Céfar , à
" qui ils dirent qu'il n'y avoit plus d'ordre
ni de police à Rome ; que les Tribuns même
n'avoient pas la liberté de parler ;
qu'on les chaffoit du Sénat , & que tour
homme qui ofoit ouvrir la bouche pour la
juftice , fe mettoit en grand danger.
"
Il étoit donc très- facile à Pompée de
prévenir la guerre ; Cicéron en a toujours
été perfuade. J'étois d'avis , dit-il , que
-Pompée allât à fon Gouvernement d'Efpagne
, & s'il avoit pris ce parti , nous n'euffions
point eu de guerre ; mais outre qu'il
( 1 ) Vie de Pompée. Plutarque , Vie d'Antoine,
·(2) Cefar , de bello civili , l . 1. n. 5. Livii , Epit .
Deca. x1.1. 9. ( *
24 MERCURE DE FRANCE.
efpéroit qu'elle lui feroit avantageuſe ,
ceux qu'il admettoit à fon Confeil , la fouhaitoient
avec empreffement , parce qu'ils
ne doutoient pas que les troubles publics
ne leur fourniffent des reffources pour
rétablir leurs affaires domestiquées ; & pour
fatisfaire leurs cupidités ; c'eft Cicéron qui
nous apprend ces Anecdotes. ( 1 )
: Céfar étoit d'autant plus louable de fe
prêter àun accommodement, & de ne vou
loir pas porter les chofes à la derniere extrêmité
, qu'il étoit perfuadé que dès qu'il
ne feroit plus à la tête de fon armée , il n'y
avoit plus de fûreté pour lui : ( 2 ) cependant
il vouloit bien fe démettre du commandement
, fi fon ennemi cédoit fes Lé
gions à quelque autre Général. Il eft conftant
que les partifans de Pompée haiffoient
mortellement Céfar ; il n'en faut point
d'autre
preuve,que ce qui fe paffa dans une
(1 ) Eundum in Hifpaniam tenfui , quodfi feciffet;
civile bellum nullum omninòfuiffet ;victa eft auctoritas
mea, nan tam à Pompeio, nam is movebatur, quam ab
iis qui duce Pompeio freti peropportunam rebus domefticis
& cupiditatibus fuis,illius belli victoriam fore pu
tabant. Epift . Cicer. Cecinna , Epift . ad familiares ,
1.6. Epift . 6. tom . 6. p . 300. 301.
(2) Cafari autem perfuafum eft ſe ſalvum eſſe non
poffe , fi ab exercitu recefferit , fert illam tamen conditionem
ut ambo exercitus tradant. Epift. adfamil. 1. 8.
Epift. xiv, tom. 6. p. 435.
entrevûe
MAR S. 25 175T.
entrevûe où Céfar propofoit des voyes de
conciliation ; Labanus dit avec emportement
ces paroles pleines de fureur : ( 1 )
ceffez de nous parler d'accommodement ,
il ne peut y avoir de paix , qu'en nous apportant
la tête de Céfar.
L'indignité avec laquelle Antoine &
Curion furent traités dans le Sénat , lorfqu'ils
ne cherchoient qu'à concilier les
chofes , étoit comme un premier acte
d'hoftilité , que l'on prévoyoit devoir être
fuivi d'une guerre cruelle. Le Conful Lentulus
, qui la fouhaitoit , voulut faire des
levées à Rome ; mais le peuple , qui étoit
convaincu que les demandes de Céfar
étoient raisonnables , ne s'y prêtoit que
de fort mauvaiſe grace ; les uns n'obéiffoient
point à ſes mandemens , dit Plutarque,
( 2 ) les autres ne venoient le préſenter
qu'en petit nombre & avec très- mauvaiſe
volonté , & la plûpart , au lieu de donner
deurs noms , crioient la paix , la paix, ( 3 )
Céfar le vit pour lors réduit (4) à la
(1 ) Definite ergo de compofitione loqui , nam nobis
nifi Cafaris capite relato pax nulla eſſe poteft . De bello
civili , l . 3. n. 19.
( 2 ) Plut. Vie de Pompée.
(3 ) Nec adhuc ferè inveni qui non concedendum
putaret Cafari quod poftularet , potiufquam depu♣
gnandum. Cicero ad Attic. l . 7- tom. 7. p. 135so
(4) De bello civili , l. 1. n. 32.
B
28 MERCURE DEFRANCE.
cruelle néceffité, ou de périr par la mauvaife
volonté de fes ennemis , ou de faire la
guerre à fa Patrie ; il affembla fes troupes ,
il leur fit voir l'injuftice de fes adverfai
res , qui vouloient annaller les graces que
le Peuple Romain lui avoit accordées , (a
modération, en offrant de facrifier fes hom
neurs & fa dignité au bien de la paix , l'in
folence du parti qui lui étoit opposé dans
Les procedés avec les Tribuns ; il conclut
'qu'il ne lui reftoit d'autre parti que de fe
préparer à la guerre , que cependant il falloit
toujours négocier pour tâcher de patvenir
à la paix. Il avoit fi peu fongé (1) ¿
faire la guerre à Pompée , qu'il venoit de
lui renvoyer deux Légions , qu'il auron ,
fans doute , gardées , s'il n'avoit pas eſpeté
quelque accommodement. Les amis de
Céfar étoient perfuadés , que dans le fond
du coeur il fouhaitoit la paix . Balbus écrivoit
à Cicéron , que Célar ne demandoit
qu'à vivre en fûreté contre les mauvais
deffeins de fes ennemis , qu'il ne cherchoit
pas même à difputer le premier rangi
Pompée. ( 2 ) Il avoit fait prier Cicéron
d'employer fon éloquence & fon crédit
( 1 ) Plut. Vie de Céfar.
(2) Balbus quidem major ad me fcribit , nikil
mal-8 Cafarem quam principe Pompeio fine metu vivere,
Epift. ad Attic.1 8. Epift. 9.tom. 7. P. 1436.
MARS. 1751 .
pour trouver des moyens d'accommodement
, ( 1 ) & lorſqu'il apprit qu'il avoit
éré déclaré par le Sénat ennemi de la Pas
trie , & qu'il ne lui reftoit plus d'autre
partique de vaincre ceux qui lui étoient
oppofés , ou de périr , il balança s'il oppoferoit
la force à l'injuftice de les adverfaires.
Lorsqu'il fe vit fur le bord du Rubicon
avec une partie de fon armée , ( 2 ) des ré-
Alexions profondes fe préfenterent à fon
efprits il s'arrêta tout d'un coup , & fixé
dans la même place , il repaſſa dans fon
efprit tous les inconvéniens du parti qu'il
alloit prendre , & plongé dans un profond
filence , il changea & rechangea d'avis une
infinité de fois avec beaucoup d'agitation
& de trouble ; c'étoit , dit Plutarque' ,
comme le flux & reflux de la mer ; il communiqua
fes inquiétudes à fes amis , qui
étoient préfens , il leur fit part de fes doutes
& de fes incertitudes , en rappellant
tous les grands maux dont l'Univers étoit
menacé par ce paffage ; enfin par un tranſ
port de courage , & comme s'abandonnant
à lui- même , & fe jettant à corps perdu
-dans l'avenir , en faifant céder tous les
(1) Refpondit fe non dubitare quin & opem&
gratiam meam ille ad pacificationem quareret. Epift.
ad Attic. l. 9. Epift . x1.p. 1516. tom. 8,
(2) Plut. Vie de Céfar.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
raifonnemens à la fortune , il prononç
ces paroles : marchons , puiſque l'injaftice
de mes ennemis m'y oblige ; le fort en ef
jetté. ( 1 )
Il étoit cependant toujours dans la dif
pofition de s'accommoder. (2 ) Se voyant
maître de Rome , il exhorta les Sénateurs
qu'il y trouva , d'envoyer des Députés à
Pompée , pour traiter d'un accommode
ment à des conditions raifonnables ; per
fonne n'ofa s'en charger , parce que Pom
pée avoit déclaré qu'il regarderoit com
fes ennemis tous ceux qui ne le fuivroient
pas.
me ,
Lorfqu'il fut arrivé à Brindisi , ( 3 ) il
dépêcha Viballius - Rurus , ami particulier
de Pompée , à ce Général , pour lui propo
fer d'avoir une conférence enfemble , de
congédier leurs armées en trois jours , de
confirmer par des fermens refpectables
leur ancienne amitié , & qu'enfuite ils s'en
retournaflent en Italie ; Pompée rejetta
ces offres,
Le jour même de la bataille de Pharfale,
( 1 ) Eatur què Deorum oftenta & inimicorum iniquitas
vocat , jacta eft alea . Suetone .
Voyez auffi l'Orailon de Cicéron , pro Ligàrie ,
n. 6. p. 2935. tom. Edit. de Verburge.
(2 ) Plut. Vie de Céfar...
(3 ) Plut. Vie de Pompée de
MAR S. 1751. 26
Céfar ( 1 ) harangua fes foldats pour les
prendre à témoins , qu'il avoit ſouhaité la
paix avec empreſſement , qu'il avoit propofé
des conférences & envoyé des Députés
, toujours inutilement , ( 2 ) & après
avoir gagné cette bataille décifive , contemplant
les morts & les mourans , il dit ces
propres paroles fur le champ de victoire :
(3 ) Ce font eux qui l'ont voulu, en parlano
de fes ennemis. Après tant de victoires &
de guerres fi glorieufement terminées , j'étois
perdu fi je n'euffe eu recours à la pro
tection de mon armée ; ( 4 ) toutes ces dé
marches ont fait dire à un célebre Hiftorien
Céfar n'avoit rien négligé pour
que
(1 ) De hello civili , l. 1. n. 7.
(2) Patientiam proponit fuam quùm de exercitibus
dimittendis ultrò poftulaviffet , in quo jacturam dignitatis
atque honoris ipfe facturus fuiffet , crudelita
tem & infolintiam in circumfcribendis Tribunis
plebis. Conditiones à fe latas & expetita colloquia
denegata commemorat. Legatos ad Pompeium de com
pofitione mitti oportere . De bello civili , l. I.32 . l.III,
n. 90. inprimis commemoravit 1eftibusſe militibus uti
poffe guanto ftudio pacem petiiffet , quaper Vatinium
in colloquifque per Clodium cum Scipione geffit , qui
bus modis ad oricum cum Sibone demittendis Legatis
contendiffet.
(3 ) Plut. Vie de Céfar.
(4) Hoc voluerunt ; tantis rebus geftis , C. Cafar,
condemnatus effem nifi ab exercitu auxilium petiiſſem
Suetone, Vie de Célar,
B' iij
30 MERCURE DE FRANCE.
conferver la paix , mais que le parti de
Pompée n'avoit jamais voulu entendre à
aucun accommodement , ( 1 ) c'eft précisé
ment ce que nous avons deffein de prouyer.
Jheft vrai que Céfar , après avoir vaincu
fes ennemis , ne fongea jamais à rendre la
liberté à Rome ; mais il étoit très- naturel
qu'après les dangers qu'il avoit évités , il
jouît de toute l'étendue de fa victoire ; ce
qui auroit été un crime dans Caton & dans
Brutus , fembloit être permis à Céfar , qui
ne s'eftjamais piqué d'être la vertu même ,
(2) & s'il jugea à propos de fe mettre en
état de n'avoir plus rien à craindre du caprice
de ceux qui ne l'aimoient pas , on
fera du moins forcé d'avouer , que jamais
perfonne n'a porté plus haut la clémence.
Peut-être même que Céfar , quand il eût
été plas vertueux , n'auroit pas dû rétablir
République ; les Romains n'étoient plus
capables de vivre en liberté , les Nobles
(1)Pelleins Paterculus , 1. 2. nihil reličtum à Cafare
, quod fervanda pacis caufa tentari poffet , nikit
receptam à Pompeianis.
(2 ) Hy a cependant des actions de lui qui fe
roient honneur même à un homme très vertueux.
Le Dictateur Sylla Payant voulu obliger de sépudier
Cornelia , fille de Cinna , il aima mieux rifquet
. la fortune & fes biens , que de mériter la fa
veur de Sylla par cette injustice. Suerona.
M. AR S. 1757. 3 %
1
roient trop riches & trop ambitieux ; le
Peuple trop indocile & trop avide ; une
révolution étoit devenue néceffaire par la
grandeur de la corruption , les Hiftoriens
de bonne foi en conviennent ; écoutons
Plutarque : ( 1 ) le Gouvernement étoit f
mauvais à Rome , que l'on fouffroit que
ceux qui briguoient les Charges , mifeng
aur milieu de la place des tables , & qu'ils
achetaffent publiquement à deniers comp
tans avec une impudence horrible les fuf
frages du Peuple , qui après avoir honteufement
trafiqué de fon fuffrage , venoit
aux affemblées , non donner fimplement
fa voix à celui qui l'avoit payé , mais com
battre pour lui avec des armes offenfives ,
& il arrivoit fouvent qu'ils ne fe féparoient
qu'après avoir fouillé de fang & de
morts le Tribunal , laiffant toujours
Ville dans l'anarchie , comme un Vaiffeau
fans Pilote & fans gouvernail ; de maniere
que ceux qui avoient du fens , auroient
été bien fatisfaits s'ils avoient pû le promettre
qu'une fi grande démence , une fi
furicufe confufion & une tourmente f
horrible , ne les jetteroient pas dans un
état pire encore que la Monarchie.
De fi grands défordres faifoient dire pu
bliquement, que la feule reffource qui ref
(1) Plut. Vie de Céfar.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
toit à la République , étoit d'être réduite
fous la puiffance d'un feul . Cicéron lui.
même convenoit qu'il n'y avoit plus
d'honnêtes gens à Rome. ( 1)
Dans des circonftances auffi critiques ,
que pouvoir faire Céfar de plus convenable
que de conferver une place que
la violence de les ennemis l'avoit obligé
d'ufurper, & dont il étoit plus digne qu'au
cun homme de fon fiécle ?
(1 ) Ego quos tu bonos effe dicas non intelligo , ipfe
nullos novi. Epift . ad Attic . l . 7. Epift. 7. p. 1318.
tom.. 7.
EPITRE
AM.le Comte de M *** . fur la mort de
Mad. la Comteffe de M *** ſon épouſe..
Organe du courroux des Dieux ,
La foudre épouvante la terre ;
Tout cede aux horreurs de la guerre ,
Qui change les humains en monftres furieux ;
Par la contagion l'air , foûtien de la vie ,
Devient la fource de la mort.
De ces fleaux divers , de ces crimes du fort ,
La fatalité réunie
Aflige moins la terre, accufe moins les Cieux,
MAR S. 1751.
33
Que le coup du deftin qui détruit à nos yeux
Des charmes , des vertus le brillant affemblage.
M * * * 1'amour & l'honneur de notre âge ,
Grands Dieux ! pourquoi la vertu , la beauté 5-
Votre précieux appanage,
Pourquoi ces traits de la Divinité
Ne jouiffent- ils point de l'immortalité ?
Dieux ! Fûtes vous jaloux de votre propre ouvrages:
Au fort d'un favori de Mars
Vous unîtes fa deſtinée ,
Et leur union fortunée
S'applaudiffoit de vos regards
Dieux cruels ! Quelle horreur fuccéde à tant de
charmes !
Que vous vendez cher vos faveurs !!.
Sur l'époufe la mort épaife fes fureurs ,
Et ne laiffe à l'époux de vos dons que fes larmes
Oui , donne- leur un libre cours ,
Oui , digne époux , pleure des jours
Que pleurent avec toi l'Amour & la Nature,
Si cependant de ton fenfible coeur
Quelque objet doit guérir la profonde bleffure ,
Ou du moins calmer la douleur ,
Contemple cet enfant en qui fe renouvelle
Cette époufe chérie , hélas ! mais qui n'eft plus
Dans ce fruit de l'amour , dont tu brûlas pour elle
Sont réunis & confondus ,
Et ton amour & les vertus ,,
B
34 MERCURE DE FRANCE.
Et la double tige immortelle
Des Céfars & des Tullius.
A la néceffité ceffè d'être rebelle :
Aux loix du fort foumets - toi comme nous ;.
Il te refte un enfant , le deftin eft abfous,
Mailbot.
PORTRAIT
De Mlle *** , fair par elle- même.
Q
E
U'elle eft hardie , s'écriera- t'on , d'entreprendre
elle-même de faire ce:
qu'à peine on laiffe faire aux autres ! Mais
telles font les jeunes perfonnes ; elles neconnoiflent
point de difficultés , lorfqu'elles
entreprennent quelque chofe. Je nefuis
pourtant pas tout à fait dans le cas
Je fçais combien il eft difficile de fe peindre
foi-même ; les femmes , furtout , qui
font accufées de prévention . Si je m'embellis
, on fe mocquera de moi ; fi mon pinceau
joint à la foibleffe de l'humilité , ma
foi , ce n'eft pas la peine ; on dit d'ailleurs
qu'on ne le voit pas avec les yeux. Lefquels
prendrai je ? Ceux de mes amans ?
Non , je donnerois dans les embelliffe--
mens. Ceux de mes amies Oui , ceux de
MARS. 17511
35
mes amies ! Ma foi , je n'en ai pas. Ceux
de mes ennemies ? Oh ! je donnerois dans
l'humilité . Quel embarras ! Ah ! je l'ai
trouvé. Je prendrai un oeil d'un de mes
amans , & l'oeil d'une de mes ennemies , &
comparant leurs rapports équitablement ,
& fans la prévention de l'un & de l'autre ,
je tiendrai un jufte milieu entré les deux ,
& je commencerai par ma taille . Elle eſt
bien prife , fine & déliée ; j'ai le pied fort
petit , la jambe bien faite , mon corps eft
bien placé fur toutes les deux ; j'ai la main
menue , un peu maigre , mais bien faite ; ›
J'ai le bras paffablement bien , la gorge
blanche , & le peu que j'en ai eft bien placé
; ma tête est bien placée fur mes épaules
, & je n'ai pas mauvaife grace , quoi
que je fois petite ; j'ai le vifage rond , &
très-bien pris ; j'ai les yeux plus grands
que petits ; ils font gris , vifs & brillans . -
Ils en difent fouvent plus que je n'en veux
dire , & plus que je n'en penfe , mais ce `
n'eft pas ma faute , & je n'en fuis pas maîtreffe
; c'eft à la Nature qu'il faut s'en pren--
dre. J'ai le regard un peu fec , & quelquefois
impertinent ; j'ai les fourcils beaux &
noirs , bien placés , & qui forment fur mes
yeux deux arcs parfaits ; j'ai le nez petit ,
large , un peu , un peu rond par le bout , & un peu
rettouffé. Malgré tout cela , il ne me fied
Byj :
36 MERCURE DE FRANCE
pas fi mal qu'on le croiroit. J'ai la bouchegrande
, mais j'ai les lèvres belles & biendeffinées
, je puis dire qu'elle n'eft pas
défagréable , ce n'eft lorfque je ris ; pour
lors , j'ai besoin de mes dents qui font bellés
, & elles s'acquittent fort bien de lacommiffion
. J'ai le menton rond , pɔtelé ,
& un petit trou au milieu , ce qui le rend :
fort jolis j'ai le front étroit , mais j'ai les
cheveux bien plantés , & d'un joli brun . Jefuis
blanche , beaucoup plus qu'une brune
ne l'eft ordinairement. Enfin , on m'ap-.
pelle une jolie femme, non pour mes traits,
mais pour un je ne fçais quoi , qui a plû à
bien des gens , & qui peur plaire encore ,,
car je n'ai que vingt ans. Pour le carac
tére , il eft indéfiniffable ; il est tout à la
fois , doux , vif, enjoué & triſte . Doux
dans le bonheur , impatient dans le mal-
Keur , enjoué avec ceux qui me plaifent ,
& trifte avec le grand monde , car je fuis
naturellement fombre & rêveule . Je fuis
compatiffante , & les malheurs d'autrui
me touchent . Je ferois bonne amie ; mais
Ia difficulté de trouver ma pareille , fait
que ce fentiment eft encore libre chez moi.
Je fuis grande ennemie , & je hais bien y
cependant l'on ne s'en appercevroit pas ,.
fi je le voulois bien ; mais au contraire , je
l'avoue avec plaifir , lacrainte de paſſer
a
M A RS. .17ST..
37
our flareufe , me fait donner plutôt dans
autre excès. Jaimerois affez la vengeane
; mais le Ciel m'a fait naître dans une
ondition qui m'ôre tout pouvoir ; je pourois
quelque chofe: par les autres , mais .
ai trop de coeur pour avoir de ces obligations-
là j'aime. affez , dira quelqu'un ,
voir une femme fe vanter d'avoir, du ›
eur. Attendezun moment , je répondiai .
Il ne s'agit pas ici de bravoure ; je ne
m'en pique pas , car ,au contraire je fuis
poltronne , & j'ai peur d'une fafée vor
lante. Cependant je n'aime pas les poltrons
, & je jetterois la premiere pierre fr
on lapidoit ces efpéces d'hommes- là ; ain :
il ne s'agit donc que du coeur délicat en
fair d'honneur femelle ; oh ! pour délicat , -
il l'eft , & fouffre quelquefois de la bizarrerie
d'un public , qui jugeant des unes par
les infames moeurs des autres, les met au
rang des objets méprifables. Oui , c'eft- là
mon grand mal , & qui me donne de l'humeur.
On m'accufe d'en avoir beaucoup
auffi ; je hais quafitout le monde , & quoique
je paroille revenir , il me reste toujours
un venin dans le coeur qui ne s'ércint
jamais. Oa ne m'offenfe pas impunément,
& ceux qui m'ont calomniée , j'en ai médit
avec d'autant plus d'avantage , que ce
que je dis de méchant eft affez bien dit. En
38 MERCURE DE FRANCE.
eſcela
, je l'avoue , je fuis méchante , &
quand je peux faire une mauvaiſe plaifanterie
fur les gens qui me déplaifent , cela
me met du baume dans le fang , il me femble
que je refpire mieux: Mes ennemis
m'ont donné la réputation d'être mauvai
fe , & je la foutiens à leur dépens. Pou
fe venger ils me déchirent ; mais ils n'ont
pas le plaifir de voir l'effet de leur noirceur
, car perfonne n'eft maîtreffe de for
vifage comme moi . Cependant je fuis
haute , & ne prends pas tranquillement les
petites mortifications que mon orgueil elfuye.
Mais je m'apperçois qu'il manque
quelque chofe à mon portrait. Quoi ! pas
une inclination ? Point de tendreffe : Oh
que fi j'ai le coeur tendre , j'aime , &
fr
j'aime bien mais je n'en avoue pas tout ,
& l'on ne croiroit jamais à mon air froid
& indifferent , ce qui fe paffe dans mon
coeur. Je me le cache quelquefois à moi-
-même. Je crois penfer jufte ; tant que l'on
'n'eft pas unie à ce que l'on aime , on doit
du moins lui cacher une partie de fes fentimens.
Il n'eft pas mal qu'un homme
doute un peu de l'effet de fa tendreffe , &
avec beaucoup de vertu , l'objet le plus
joli doit joindre de la retenue . Comment
? Faudroit-il fe jetter à la tête de fon
amant , parce que l'on eft prêt d'être unie?
MARS. 175T. 379
Pour moi je penfe le contraire , car c'eft
le tems le plus critique , & par confequent.
celui où l'on a le plus befoin d'indifference
& de fageffe. Tel eft mon caractére ,
ma façon d'agir & de penfer. Si l'on
voyoit mon ame , comme l'on voit ma figure
, on me rendroit justice , & l'on conviendroit
que je fuis bonne à peindre ,.
digne d'efime , mais malheureuíe. Le
Ciel , en me donnant les fentimens que
doit avoir la nobleffe , ne m'a donné
que
leurs ambition 3 oui , je fuis ambitieuſe ,
& mes voeux vifent un peu haut. Ce n'est
pas du côté des richeffès ; non , & fi je les
as fouhaitées quelquefois, ç'auroit été pour
diminuer le nombre trop grand des malheureux
la fortune a faits ; c'eft un rang
que
que j'envierois , non , pour toutes les vanités
puériles qui occupent les têtes de nosz
jeunes folles ; mais pour être au - deffus
d'une certaine partie du public que je hais ,
& qui ne prife que ce qui eft au - deffus
de lui ou fon égal. Ainfi je conclus de
tout ce que je viens de dire , que je fuis
gaye & colére par tempéramment , trifte
& ambitieufe par raifon , haute naturelle--
ment , fincére , humaine , impatiente , mé
prifante pour les uns & polie pour les aufotte
avec les fots , fçavante avec less
fçavans , car il eft bon de dire que je fçais -
,
40 MERCURE DE FRANCE
un peu de tout. On peut m'accorder un
rang chez les gens fpirituels . On l'accorde
à tant de gens ; & fi l'on me le refufe abfo--
Jument , on ne peut pas m'en refufer un
chez les gens qui ont du bon fens
PROSE AU ROI DE PRUSSE ,
Par Madame Curé.
Of des Sçavans & des Sages , je fuis
née fur les rives de la Seine , & loin
des bords fortunés de la Sprée , que tu
embellis par ta préfence , je peux me vanter
néanmoins d'être ta Sujette. Tu regnes
fur les efprits ; les bornes de ton Empire
ne font ni les fleuves ni les rivieres ;
daigne recevoir aujourd'hui le tribut de
mon zéle & de mon admiration .
Mais qui fuis-je , pour facrifier fur tes
Autels ? Je ne compte parmi mes ancêtres -
que des hommes ; les Dieux m'ont refufé
les honneurs , les titres , les dignités : une
voix Plébéïenne peut elle chanter un Roi ?
Oui , s'écrie la Sageffe : tu peux chanter
un Roi Philofophe , qui foule aux pieds
la chimére de la naiffance , & qui penfe
avec moi qu'il n'eft point d'autre Nobleffe
que la Vertu..
MARS. 175 1. 42
- Le favori d'Uránie , l'ami de Calliope ,
Fun & l'autre nés , comme moi , dans
l'Empire des Lys , ont volé dans les Régions
Hyperborées , pour s'aller profterner
aux pieds de ton Trône , & admirer en tot
un Roi , ami de la fageffe , qui d'un oeik
fçavant découvre tout à la fois dans Apol
lon & le Dieu des faifons , & le Dieu
des Poëtes.
Toute la terre te fait hommage des Sçavans
qu'elle produit ; la fuperbe Vénife le
vante moins des faveurs de Neptune , que
de la naiffance d'un Philofophe aimable
qui t'a fçû plaire , parce qu'il a fçû lui - même
marier les graces d'Aufonie avec la profondeur
d'Albion..
. Mais convient-il à un fexe foible &
ignorant de marcher fur les traces de tant
de grands hommes ? Ai -je jamais fixé mes
yeux fur l'oeil du monde ? Ai-je jamaischanté
le Grand Henri , ou éclairci les ténébres
qui environnent la lumiere ? Peutêtre
à de pareils titres , Grand Frederic ,
pourrois-je brûler mon encens fur tes Autels
; mais hélas , que mon efprit eft éloigné
de ces merveilles !
Quelle timidité s'empare de mon amet:
42 MERCURE DE FRANCE.
Mes fens font glacés , la trompette me
chappe des mains ; & au lieu de frapper
Fair de fons mâles & pénétrans, mes accens
annoncent mon fexe ; à peine égalent- ils le
fon des vils inftrumens des bergers heureux
, qui dans ton Empire chantent l'abondance
, fruit de tes foins paternels .
1
Infpire moi , Dieu de l'Hélicon , livre
mon ame à ces heureux tranfports que reffentit
autrefois la Mufe de Lesbos ! Elle
chanta les attraits d'un amant dangereux ,
qui troubla fa raifon. Je chante aujourd'hui
les vertus d'un Sage couronné , qui !
perfectionne la nôtre.
Oui , Grand Prince , tes écrits immortels
, rivaux de tes exemples , apprendront
dans tous les tems aux Dieux de la terre
Fart de gouverner les hommes. Tu as démaſqué
la fourberie & la trahifor que
F.4ne perfide confondoit malignement
avec la politique.
Royal Favori des neuf Soeurs , les ac
eens de ta lyre ont pénétré jufqu'à moi ,
& le Chantre immortel de Henri s'eft ap
plaudi mille fois de ceux qu'il t'a plû enfanter
à fa gloire : fouvent il ferma l'oreille
à ceux d'Apollon pour t'entendre ; le Dieu
MARS.
43
175 .
ne lui en fçut pas mauvais gré , il étoit
dans toi , on ne lui préferoit que luiinême.
Que de fons & d'accords differens tu
nous fais entendre ! Pan , confus & interdit
, s'enfuit dans les plus fombres forêts ,
& n'ofe difputer avec toi il fe fouvient
d'avoir jadis été vaincu dans la Phrygie
par un rival redoutable , qui ne lui parut
d'abord qu'un pafteur ; il craint qu'il n'ait
changé en Sceptre fa hroulette, & que le
Roi ne lui cache le berger ; fi le Dieus
champêtre étoit affez téméraire , pour entrer
en lice avec toi , l'on ne trouveroit
plus de Midas affez infenfé pour lui.accor
der la victoire
Je viens de te nommer , Déeffe volage ,
qui couronne les guerriers ; tu me retraces
les exploits du vainqueur de Charles &
d'Augufte , je vois en lui un autre Jule :
d'une main dans les champs de Bellonne ,.
& de l'autre dans les champs de Minerve
il moiffonne des lauriers immortels,
O Ciel qu'entends-je ? Un monftre
affreux fait retentir les airs de fes douleurs
& de fes gémiffemens : l'ennemie de Themis
, que le Salomon du Nord enchaîne 29
44 MERCURE DE FRANCE.
fe teint brûlant & enflammé , tourne fes
mains homicides contre elle-même ; fa
futeur &, fon défefpoir lui ont dicté fon
arrêt ; la Déeffe de la Juftice applaudit en
fouriant au premier trait d'équité qui
échappe à fon ennemi , elle céde fa balance
& fon épée au Législateur de la Sprée.
La fuperftition , l'ignorance le fanatifme
, mêlent leurs cris aux hurlemens de
la corruptrice des Loix ; je prête une oreille
attentive , je me tais ; leurs imprécations
& leurs blafphémes te louent
mieux , grand Roi , que mes applaudiffe
mens , ni mes louanges .
J
EP IT RE
A Lucile.
Amais pour moi plus belle aurore-
N'avoit fait naître un plus beau jour :
Tu livres donc à mon amour
Ton jeune coeur, tout neuf encore ?*
Tu m'aimes bien : bien tendrement :
Mes feux dans ton fein innocent
Ont donc enfin pû faire éclore
Le germe heureux du fentiment
Ah , s'il eft vrai , belle Lucile ,
MARS. 1751.
Qu'à de fi tendres mouvemens
Je fois le feui de tes amans
Qui rende ta raifon docile ,
Combien je t'aime ! Oui , pour toujours,...
Conçois- tu bien toute ma joie
Parques, filez d'or & de foie
Cet infant cher à mes amours,
Mon bonheur n'eft point fans allarmes ;
Qui peut te voir, toi , tous tes charmes,
Sans être épris , ému , charmé
Quand on aime , on veut être aimé i
Pour te vaincre on aura des armes ;
Dis- moi , ne céderas- tu pas ?
Me feras- tu toujours fidelle è
Lucille, je voudrois , hélas !
¿Que , pouitout autre ſans appas ,
A mes yeuxfeuls tu fufles belle.
Pardonne à mes voeux indifcrets.
Mais , Dieux ! fi le deſtin barbare
D'entre mes bras r'ôte jamais ,
Si je te perds , de tes attraits
„ Si quelque époux heureux s'empare,
Vois , que de larmes , de regrets
Cejour funeste me prépare :
-Ah ! prévenons tous ces forfaits ;
Aimons nous , que rien ne ſépare
Nos coeurs percés des mêmes traits.
Oui, foyons un exemple rare
· D'amour , de conſtance & de paix ; .
#6 MERCURE DE FRANCE.
;
Qu'on en médife , qu'on en gronde ,
Soyons-nous tout ; comme des Dieux,
N'appercevons que nous au monde
Contens , charmés , toujours heureux ,
Que nous importent tous les autres ?
J'en jure , ce font là mes voeux ,
Lucile ,font-ce auffi les vôtres ?
LETTRE
A Mile Clairon , des Champs Elifees ,
le 13 d'Hecate.
J
E commence ma Lettre , Mademoiſelle
, par vous dire que je fuis la Duclos ,
cette fameufe Actrice qui a fait tant de
bruit pendant la vie. C'eft une puiffance
fupérieure qui me force à vous écrire. Je
m'étois figuré , à force de l'entendre dire ,
que je n'avois jamais eu d'égale dans l'Art
d'attendrir les coeurs . La belle Ode de la
Motte avoit achevé de me tourner la tête
fur mon mérite , & mon amour- propre
croyoit n'avoir rien à défirer de ce côté.
Cependant j'apprends à chaque moment
dans les Enfers , par les morts qui y deſcendent
, qu'il faut que je vous céde.
Je n'entends parler que de vos talens ;
mille bruits en courent ici à votre gloire
MAR S. 1751. 47
& à ma honte ; on dit que rien n'approche
de la fineffe délicate que vous donnez aux
differens perfonnages que vous repréſen
tez. Votre ton de voix , vos mouvemens
vos regards , votre filence même , portent
la fenfibilité jufqu'au fonds de l'ame. Le
tendre & le pathétique , le grand & le fublime
, le tragique & le terrible , vous font
fi naturels, qu'il femble que vous ayez été
faite pour chacune de ces choſes en particulier
. Il n'y a aucun rôle , nous allûret'on
, que vous ne rempliffiez avec une nobleffe
, une dignité & une intelligence qui
n'appartiennent qu'à vous . Vous êtes l'idole
de ce même public dontj'étois autrefois
l'idolâtre. Voilà ce qui me défefpére .
Vous vous faites fans efforts des admirateurs
de ceux , dont je bornois ma gloire à
me faire écouter. J'en fuis inconfolable.
La pauvre Champmêté même en gémit à
l'écart avec fon tendre Racine , & je crois
que fi les morts pouvoient mourir deux
fois , nous en perdtions encore la vie de
regret. Ce qui acheve de nous déconcerter
, c'eft que des perfonnes qui vous ont
vû , & qui nous voyent , foutiennent que
Vous nous furpaffez encore en beauté & ´en
efprit. Votre air , votre démarche , tout en
vous annonce la Souveraine . Le titre feal
vous manque , & vous le méritez.
48 MERCURE DE FRANCE.
Voilà l'aveu humiliant que je fuis obli
gée de faire. Il vous doit être bien doux
de vous entendre louer par une femme,
qui avoit affez bonne opinion d'elle - même
pour fe croire au deffus de toute louange.
Pluton , ce farouche Dieu des Enfers,
a été fi charmé des récits avantageux que
l'on a faits fur votre compte , qu'il m'a
contrainte de vous apprendre en quelle
réputation vous êtes dans fon noir Empire.
11 fouhaite fort de vous y voir ; mais je
vous confeille de ne pas vous preffer de
venir. La gloire de plaire au Roi des morts,
ne vaut pas le plaifir de charmer le dernier
des vivans.
Duclos , G. M.
VERS
A M. D. L
AMi , j'ai mis dans la balance
Амі
Les richeffes & les honneurs ,
L'efclavage & la dépendance ,
Les attributs de l'opulence
Avec tout l'encens des flatteurs ;
Dans l'autre j'ai mis la Science ,
La fage médiocrité ,
Les
MARS.
40 1751
Les charmes de la liberté ,
Et ces amis de préference
Que l'on doit à l'urbanité ,
Et nullement à l'efperance
De les voir par utilité.
J'ai pris la raifon pour arbitre ;
En lui difant , pefe les deux ,
Car mon defir eft d'être heureux ;
Mais je prétends l'être à bon titre
La raifon n'a point hésité ; :
Pefant letout avec jufteffe ,
La balance de la richeffe
S'éleve avec rapidité ,,
Et celle de la liberté ,
Par fon propre poids eft refté .
J'ai donc choifi pár préference
La fage médiocrité ;
A tout l'éclat de l'opulence
J'ai préferé la liberté.
AUTRE
A Mad, la M. de F.
BEau chef- d'oeuvre de la Nature ;
Vous , que les graces & l'Amour
N'oferoient peindre en mignature ,
Ne venez point au Luxembourg ,
Pour la gloire de la Peinture.
C
Jo . MERCURE DE FRANCE.
Cette fraîcheur de tein , ce coloris charmant ;
Ce fourire enchanteur que forme votre bouche ;
Cette taille , cet air qui ravit & qui touche ,
Fixeroient tous les yeux dans le même moment ;
Et l'on verroit alors la fçavante impofture
De Raphael & de Mignard
Céder à la belle Nature ,
Quand elle eft , comme vous , toute fimple & fans
fard,
D. Bonneval.
LETTRE
De Dom Vaiffete à M. de Fontenelle.
LE
1
E defir de voir , Monfieur , le fragment
d'un de vos Ouvrages , qui n'eft
point connu du Public , m'a fait lire le
Mercure du mois de Janvier ; l'Hiftoire
du prétendu Romieu de Provence a les
mêmes charmes que tout ce qui eft forti
de votre plume ; je defirerois pour ce
grand homme que vous euffiez daigné en
faire un Ouvrage férieux ; j'ai eu occafion
de parler de lui , dans mon Hiftoire de
Languedoc , tom. 3 , p . 451. Je n'ai pû
me difpenfer de dire , que fon attachement
à Saint Louis le fit ufer de duplicité
MARS. 1751 .
51
pour exclure le Comte de Touloufe de lat
fucceffion de la Provence , & préferer
Charles d'Anjou , auquel il maria la Princeffe
dont il étoit tuteur. Le Pere Mainbourg
, Hiftoire des Croisades , tome 4 ,
page 132 , dit que Saint Louis fçut fi
» adroitement gagner Romée de Ville-
» neuve, & Albert de Tarafcon , tuteurs de
» la Princeffe Béatrix , qu'il l'obtint pour
» Charles d'Anjou , fon frere : je fuis
étonné , Monfieur , que vous ayez ignoré
fon véritable nom , & que vous n'ayez pas
dit , que ce Romieu n'eft qu'une fiction
poëtique du Dante , qui pour donner du
merveilleux à tout ce qui s'eft paffé fous
fon miniftére , feignit qu'il étoit arrivé en
Pelerin , qu'il ne voulut jamais dire fon
nom , & difparut mécontent du Comte de
Provence. Son nom de Baptême, en Latint
Romeus , en François Romée , en Proven
çal Romiou , ou Romieu , fignifie en lan
gage du Pays , un Pelerin . Le voyage que
Romée de Villeneuve fit en Syrie , ou du
moins qu'il eut intention de faire , peut
encore y avoir contribué ; on donnoit volontiers
le nom de Pelerin à ceux qui alloient
aux Croiſades ; le Grand Maître de
Rhodes , par une Lettre de l'an 1239 , lui
écrit , qu'ayant appris par Frere Guillaume
de Cabrios , qu'il vouloit aller en Syrie , il
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
l'exhorte à faire ce voyage , & lui indique
les provifions qui lui font néceffaires ;
cette Lettre eft toute entiere à la Bibliothéque
du Roi , la Soufcription en eft rapportée
par l'Abbé Robert , tome 3 , page
264 , en fon Etat de la Provence : Illuftrif
fimo ac magnifico & inclite viro , amico ſpecialiffimo
& præcordiali , Domino Romeo de
Villanova , Dómini Comitis Provincia Bajulo
& Conneftabulo , Frater B. Dei gratiâ fancta
domus Hofpitalis Hierufalem Magifter humilis
& pauperum Chrifti cuftos , falutem . Ily
a lieu de croire que Romée de Villeneuve
rendit compte de fon adminiſtration en
conféquence de ce voyage , ce qui a fait
fuppofer , que mécontent d'être foupçonné
,il avoit quitté la Cour du Comte , fans
avoir jamais voulu dire fa Patrie ni ſon
nom ; la quittance qu'il obtint du Prince
eft dans les manufcrits de la Bibliothéque
du Roi, en datte du 25 Mai 1241. Tibi Romeo
de Villanova Bajulo & fideli noftro. En
voilà bien affez à un Poëte pour bâtir cetre
fiction. Michel Baudier , l'an 1635 , en
fit un petit Roman , fous le titre d'Hif
toire incomparable de l'adminiftration de
Romieu , Grand Miniftre d'Etat en Provence
, lorfqu'elle étoit en Souveraineté :
il s'eft aidé des Hiftoires de Provence , &
n'a cu befoin que de retrancher le nom
♪
MARS. 1751. 53
de Villeneuve , & changer celui de Romée
en Romieu. Noftradamus en fa Chronique
de Provence , page 204 , rapporte
d'après le Dante , dont il cite les vers :
>> Que fous Raymond Beranger , Comte
» de Provence , un Gentilhomme , qui al-
» loit aux extrêmes parties de l'Occident
» vifiter Saint Jacques , arriva en Pro-
» vence , lequel , ayant apparence d'être
» homme de bien & de haute qualité , ne
» voulut jamais découvrir fon Pays ni fon
» nom , fi qu'on le nomma le Romieu....
» Le Commentateur du Dante , dit-il , le
» récite ainfi ; quelques autres difent que
ceux de la très - noble & illuftre Maifon
» de Villeneuve font defcendus de ce
» Romée , venu de très-noble & très-an-
» cienne Maiſon d'Arragon . Mais lorfqu'il
parle férieufement & d'un fait hiftorique
, il n'obmet jamais fon véritable
nom : page 190 , le Grand Romée de Vilneuve
; page 209 , ce grand & noble Romée
de Villeneuve , & c .
Pithon , Hiftoire de la Ville d'Aix , page
124 , parlant de Raymond Beranger :
» Ce fut un Prince pieux , liberal juſques
» à l'excès ; fans le fecours de fon Miniftre
d'Etat , Romieu de Villeneuve , il fûr
» mort pauvre ; mais il trouva le moyen
de recouvrer les Terres alienées , fans in-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
commoder le peuple , & de faire fubfifter
»le Prince fans nouvelles impofitions ; fa
conduite parut fi extraordinaire à nos
» Provençaux , qu'ils l'ont accompagnée de
» mille évenemens fabuleux .
Ruffi , Hiftorien des Comtes de Provence
, eft , comme vous fçavez , l'Hiſtorien
le plus eftimé , parce qu'il ne dit rien
que d'après les titres qu'il rapporte ; vous
trouverez page 104 , » qu'il déclare devoir
» faire mention de cette aventure , que
» quelques Hiftoriens ont rapportée , bien
qu'ils la tiennent pour fabuleufe ; &
lorfqu'il parle de la Princeffe Béatrix ,
page 51 , il dit qu'elle demeura fous la
» conduite & direction de Romieu de Vil.
» leneuve & d'Albert de Tarafcon , Perfonnages
de haute naiſſance & de beau-
2 coup de vertu .
ور
»
Bouche , Hiftoire Chronologique de
Provence , tome 2 , page 256 , rapporte
cette imagination du Dante , & dit ,
que ce font des fables ; mais que la vie
» des grands hommes eft toujours acccompagnée
de quelques faits fabuleux , tels
» que l'on dit d'Hercules , Numa , Alexandre
, Clovis , Charlemagne & au
و و
≫ tres .
Gaufridy , Hiftorien plus moderne , a
cru indigne de l'Hiftoire de rapporter cetMARS
. 17517
35
te fable , & voici un paffage qui mérite
d'être cité , parce qu'il contient tout ce
que je fuis dans le deffein de vous prouver,
P. 127 , an. 1229. Après quoi le Prince ,
voulant reconnoître les fervices que Ro-
» mée de Villeneuve lui avoit rendus , il
» le fait Gouverneur de Nice , & lui don-
» ne en proprieté la Ville de Vence , &
» plufieurs autres Terres que fa poftérité
pofféde encore aujourd'hui . Ces bienfaits
, quoique très - confidérables , ne
furent pas les feuls que Romée mérita ;
il mérita encore d'être fait Gouverneur
de la Province ; il s'acquitta fi bien de
tous fes devoirs, qu'il en acquit l'entiere
» confiance du Prince : pendant que Romée
prépare ainfi aux Barons de Vence ,
« fes Succeffeurs , la gloire d'une origine
防fi illuftre , Arnaud de Villeneuve , fon
» neveu , d'où vient la Maifon des Arcs
» n'acquiert pas moins d'avantage aux
fiens ; il obtient par fes fervices la con-
>> firmation des Terres des Arcs , de Trans
» & de plufieurs autres infeodées par le
"
Comte Idelfons à Geraud de Villeneuve ,
-fon ayeul. Ainfi les branches des Arcs
» & de Vence , allant à la gloire d'un pas
égal , recevoient du Prince d'égales mar-
» ques de reconnoiffance , & produi-
« foient , pour ainſi dire , des fruits dignes
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
»
» de leur Trône commun . Car après que
» Raymond de Villeneuve fut défembar-
» raffé de l'engagement qu'il avoit pris
pour le parti des Baux , il demeura fi
conſtamment dans le parti de fes Com-
» tes , qu'il fut toujours remarqué parmi
les premiers de leur Cour. Cela paroît
» encore par le feing de . ce Seigneur qui
» fe voit prefque dans toutes les Chartes
» de ces Princes , témoignage certain de
» leur eftime , auffi bien que de fa fidélité.
>>
Perfonne , jufqu'à moi , ne s'est encore
avifé de réfuter férieufement les vers de
Dante ri le Roman de Baudier ; la
notorieté eft trop grande , & d'ailleurs l'ua
& l'autre n'ont rien dit de choquant pour
ce grand homme & fa poftérité ; le fuppofer
un homme de qualité , qui voyage
en Pelerin fans dire fon nom , eft une fiction
que l'on peut bien paffer à un Poëte
mais comme dans votre fragment , page
14 du Mercure , vous faites dire à Romieu
par le Comte » Vous êtes un homme
de qualité , qui êtes tombé dans
quelque grande faute , & on vous a donné
pour pénitence d'errer par le monde
fous ce miférable équipage , fans ofer
» déclarer qui vous êtes ; je vous avoue
» que je trouve cette mortification affez
bien imaginée. Monfeigneur , répondit
MARS.
1751 . 57
il , je n'aurois pas eu affez peu de confcience
pour ne pas dire à mon Confef-
» feur de m'en chercher une autre , car en
» vérité, il y auroit été trompé, & fi j'étois
» homme de qualité , rien ne me coûteroit
» moins que de cacher ma naiffance &
>> mon nom . Comment , reprit le Comte ,
» feriez-vous bien aife qu'on vous traitâr
»comme un homme du peuple ? Prendriez-
» vous plaifir à vous priver des égards &
» des refpects qu'on devroit à votre rang ?
» Vous me fourniffez vous - même la ré-
»ponſe , Monfeigneur , répliqua le Ro-
» mieu , ce feroit à mon rang que tout
» cela feroit dû ; il le perdroit ; mais pour
" moi , je ne perdrois rien : mon rang &
»moi nous ne ferions pas la même chofe.
Paroles que vous ne pouvez avoir lûes
nulle part , & que vous vous êtes , fans
doute, permis , croyant n'écrire qu'un Ro .
man. En effet , comme le Héros n'avoit
point de nom , il vous a paru indifferent
de quelle maniere vous le traiteriez ; mais
permettez-moi , en qualité d'Hiftorien du
Languedoc , de traiter la chofe un peu
plus férieufement ; loin de m'en fçavoir
mauvais gré , je pense que vous me ferez
obligé de vous inftruire de ce qu'il étoit ,
& que vous ferez fort étonné , faute d'avoir
lû les Hiftoriens de Provence , d'a-
Су
58 MERCURE DE FRANCE.
voir ignoré , jufqu'à aujourd'hui , qu'il fut
de la Maifon de Villeneuve ; il faut un
peu fe défier des Troubadours en matiere
de faits hiftoriques . Les Poëtes fe font tos
jours permis des licences , & vous n'igno.
rez pas jufques où le Dante a pouflé la
fienne, puifque dans le même ouvrage où il
a imaginé celle ci , il a eu l'audace de donner
un Boucher pour pere au chef de la
troifiéme race de nos Rois.
Romée de Villeneuve , Baron de Vence,
Connétable Premier Miniftre , Grand
Sénéchal & Gouverneur de Provence ,
Tuteur & Régent , pendant la minorité de
la Princeffe Béatrix , eft l'homme , Mon
fieur , que vous faites parler fi humblement.
Je ne lui trouve point ce ton - là
dans aucun acte de fa vie , ni même dans
fon Teftament , où , malgré fon extrême
piété , on reconnoît un grand Seigneur ,
fes grands biens que par fes libétant
par
ralités .
Je ne prétends point ici faire la généalogie
de la Maifon de Villeneuve , que fon
voifinage avec le Languedoc me rend
auffi connue que toutes celles de cette Province
; je ne vous dirai que ce qui eft néceffaire
pour vous faire connoître Romée
de Villeneuve , les grands hommes qu'elle
a produits , fes alliances avec des Maiſon
MARS. 1751 . 59
Souveraines , fes affinités avec le Sang
Royal par la Maifon de Foix ; tout cela eft
du reffort des Généalogiftes.
La tradition de cette Maiſon , & le fentiment
de quelques Auteurs, rapportent fon
origine à un cader de laMaifon desComtes
de Barcelone , Rois d'Arragon , dont cette
famille a confervé les armes dans fes Etendarts
. Noftradamus, page 294 , parlant des
Maifons iffues de Princes : dit celle de Vil
leneuve ;d'Arragon . Je ne prétends pas vous
donner les Fables des grandes Maifons
pour des vérités , auffi je ne commencerai
qu'à Raymond de Villeneuve , établi en
Provence en 1114 , duquel constamment
toutes les branches font forties . Je crois
ceux de ce nom trop raifonnables pour exiger
qu'un Hiftorien , qui veut convaincre
M. de Fontenelle , rapporte avec certitude
des faits qui ne font pas appuyés d'autorités
: les auteurs font partagés fur la Terre
de Villeneuve , qui a donné le nom à cette
Maiſon ; les uns veulent que ce foit Villanova
, près de Barcelonne ; les autres Villeneuve
, près de Vence , en Provence ; le
premier fentiment eftconforme à la tradition
que cette Maifon adopte : »l'autre
» foutient , pour la gloire de Provence ,
que cette Maifon en eft originaire , &
» a pris fon nom de la Terre de Villeneu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
» ve , près de Vence , & il en faut laiffet
» ( dit l'Abbé Robert , tome 3 , p. 243 ) le
»jugement libre au lecteur ; il fuffira de
» dire que ces deux Maifons portent les
» mêmes armes , & qu'elles font très- confidérables
en Arragon comme , en Provence
.
Je crois pourtant qu'il y a des raiſons
fortes , pour dire qu'elle eft étrangere à la
Provence ; la premiere eft, que la Terre de
Villeneuve n'a pris ce nom que vers
1160 , & qu'elle s'appelloit auparavant le
Gandelet , dont une petite portion a retenu
le nom , ce qui me fait croire qu'elle
fut donnée en récompenfe à Raymond de
Villeneuve , qui lui impofa fon nom ; Romée
, fon petit- fils , ordonne par fon teſtament
, qu'elle foit vendue ; d'ailleurs fi
cette Maifon avoit été de toute ancienneté
dans le Pays , elle auroit eu , comme les autres
, plufieurs perfonnes dans les differens
partis de la guerre des Baux , au lieu
que
Raymond de Villeneuve eft le feul de fon
nom , nommé dans la Lifte des Barons du
Pays ,, qne Noftradamus & Bouche ont
rapportés , page 114 & 125 . Il paroît auffi
que les premiers établiffemens qu'ils ont
eus viennent d'inféodation de leurs Souverains
, & que c'eft en dédommagement des
biens qu'ils laifferent en Arragon à leur
་
1
1
MARS 1751. GI
adet. Quoiqu'il en foit , Bouche , page
147 , rapporte l'Acte de confirmation des
biens donnés au Monaftere de la Celle,
par le Comte Idelphonfe , cité dans le
Gallia Chriftiana , Teftes : Hugo de Baucio ,
Raymundus de Villanova. Noftradamus ,
page 146 , dit » que le Comte Idelphonfe
, voulant guerroyer le Comte de For-
> calquier , lui envoya Hugues des Baux ,
& Raymond de Villeneuve , Gentils-
» hommes , des premiers de fa Cour. Nota,
cet Hugues étoit Souverain , & cette parité
donne une grande idée de fon collégue.
Louvet , dans fes additions des troubles de
Provence, fol. 213 , dit que » Raymond de
Villeneuve étoit Gouverneur de Proven-
» ce , que la tradition de cette Maiſon la
fait defcendre des anciens Princes d'Arragon
; & qu'en effet leurs Armes étoient
autrefois d'or à 4 pals de gueule , qu'ils
» quitterent, pour prendre les lances & les
écuffons. Raymond laiffa pour fils Geraud
de Villeneuve , à qui le Comte Idelphonfe
II. donna l'an 1201 les Terres des
Arcs , de Trans , la Motte & Efclans , en
confidération des fervices qu'il avoit rendus
à ce Prince & à fon pere , & de ceux
que les prédéceffeurs dudit Geraud avoient
rendus aux Rois d'Arragon , Comtes de
Provence , Prédéceffeurs de ce Prince , &
61 MERCURE DE FRANCE.
du beau & honorable train qu'il avoit
toujours tenu près de leurs perfonnes , ce
qui mût le Comte à ufer d'une telle libefalité
à l'endroit de ce Chevalier . Voyez
Bouche , page 178 , qui cite le tréfor de
la Chambre des Comptes , & Noſtradamus
, page 164. Il fut Gouverneur dé
Tarascon , felon Jero fme . Zurita , p. 90.
Geraud eut pour fils Romée & Geraud de
Villeneuve II , du nom ; Romée fut Seigneur
de Villeneuve , Cagnes , Greaulie
res , la Gaude Saint Jeannet , Torenc ,
Andaon , Courfegoules , Scipierre , Tournon
, le Caftelet , Trigans , Mauvans ,
Befaudun , Tourettes , le Puget , Saint
Laurent , Serenon , Caufors , Pugnafort ,
Châteauneuf, le Broc & la Ville de Vence :
Terres qu'il nomme toutes dans fon Teftament.
Geraud, fon frere , eut les Terres de
Trans , des Arcs , la Motte , Sclans , & fut
témoin à la Paix que le Roi Idelphonfe
accorda à ceux de Nice en 12 10. Il eft figné
d'abord , après l'Evêque de Nice , & avant
l'Abbé de Saint Pons. Voyez Gallia
Chriftiana. Teftes fuerunt Dominus Henricus
Nicien. Epifc . Girandus de Villanova ,
Guilabertus Abbas Sancti Pontii , Wmus ,
c.
. Il eut pour fils Arnaud de Villeneuve
, Seigneur des mêmes Terrés , auquel
le Comte Raymond Beranger confirma la
MARS. 1751 63
Donation faite par Idelphonfe , fon pere ,
à Geraud de Villeneuve , fon grand pere ,
aux Nones de Mai 1239. Voyez Bouche
page 242 , qui cite le tréfor de la Chambre
des Comptes , fol . 216. Teftes funt
Dom. R. Forojulien . Ep. F. præpofit. Romeus
de Villanova , & c . De cet Arnaud , Seigneur
des Arcs & de Trans , viennent
toutes les autres branches de la Maifon de
Villeneuve. Vous n'ignorez pas que Helion
de Villeneuve , Grand Maître de
Rhodes en 1222 , étoit fon petit-fils . Louis,
un de fes defcendans , connu d'abord fous
le nom de Seigneur de Serenon , commanda
l'armée navale de Charles VIII. à la
conquête de Naples , di cui era Capitano
Monsignore de Serenone . Scip. Ammirato ,
Guichardin , Ph.de Commines.CePrince
lui
donna la Principauté d'Avellino , & Louis
XII, qui l'envoya deux fois fon Ambaffadeur
à Rome : Monsignor di Trans Orator del Re .
Voyez Guichardin , érigea en 1505 , la Terde
Trans en Marquifat , qui eft la premiere
en France honorée de cette dignité.
En voilà affez pour la preuve que je veux
en tirer de l'extraction de Romée. Vous
verrez ci-après par ſon Teſtament de län
1250 , approuvé par Pierre , alors Evêque
de Vence , auquel il fait un legs , qu'Af64
MERCURE DE FRANCE:
naud de Villeneuve , Seigneur de Trans
& des Arcs , Chevalier , fon neveu , fut ſon
exécuteur teftamentaire.
"
Permettez-moi de faire ici une petite
analife du Roman de Michel Baudier ,
d'après lequel vous avez fans doute travaillé
, il arriva , dit-il , un étranger
» Pelerin qui venoit de Saint Jacques
» en Galice , perfonnage doué des gra-
» ces du corps & des vertus de l'ame ; fon
» nom , fon extraction , fa Patrie , furent
» inconnus à Raymond & à fa Cour , &
» fut toujours depuis appellé le Romiou ,
» qui en Langue Provençale fignifie le
Pelerin .
Le Comte Raymond avoit été porté tout
jeune à Barcelonne , & les Auteurs font
étonnés qu'il fe trouve en Provence en
1216 , parce qu'il ne pouvoit avoir que
9 à 10 ans : cependant un Acte cité dans
l'Hiftoire d'Aix , prouve qu'il y étoit . Cela
fuppofé , Romée de Villeneuve étoit en
Provence avant lui , puifqu'il acheta en
1211 la terre de la Gaude de Guillaume
d'Antrevaux .
» Le Comte l'éleve aux premieres dignités
de fon Erat , le fait chef de fon
Confeil & Sur - Intendant de les fi
nances.
MARS. 1751. 65
La Charge de Bajulus , ou Grand- Séné
chal , renfermoit toutes ces dignités. Voi
ci un Acte de vente du Château de Drapo
à l'Evêque de Nice , rapporté par Bouche,.
page 257 , où il a mis dans des parentheſes
l'explication de cette Charge , Il dit , » voi-
» ci un Titre qui prouve & fa famille , &
les Charges qu'il exerçoit dans cette
» Province , & les moyens qu'il obfervoit
» pour tirer de l'argent , fans charger les
" peuples. In Chrifti nomine an, à Nativita-
» te Domini 1228. Notum fit omnibus tam
» prefentibus quam futuris , quod ego Romeus
» de Villanova , ( on fçait bien que cette
famille eft une des plus illuftres , auffi-
»bien que des plus anciennes de cette
» Province , & nous avons vû fur l'an
1140 un Raymond de Villeneuve ,
» Vicarius & Bajulus in loco & Comitatu
Provincia ; ( cette Charge de Viguier &
de Baile a puis été nommée aux Regnes
» fuivans du nom de Grand Sénéchal )
» Conftitutus à Domino R. B. illuftriffimo Co
» mite Provincia , &c. l'an 1185. Le Com
» te de Foix étoit pourvû de cette Charge:
in prefentia Comitis de Foix, tunc temporis
« Bajuli Provincia conftituti. Voyez Bou-
» che , pag. 171 .
·
» Il fait la paix entre le Comte de Provence
& le Comte de Toulouſe.
66 MERCURE DE FRANCE:
J'ai rapporté dans mon Hiftoire de Languedoc
, aux preuves du troifiéme tome ,
page 426 , ce Traité de paix où Romeus de
Villanova , & Albert , de Tarafcone milites
font témoins le 3 Juillet 1243 .
» Il foumet la Ville d'Arles au Comte.
Voyez l'Acte de cette foumiffion , rapporté
par Bouche , page 244. Teſttbus Romeo
de Villanova , Guidone prapofito Barjolenci ,
Henrico prapofito Antipolenfis, anno 1239 , le
16 Septembre : les Eccléfiaftiques ne fe
laiffoient gueres précéder que par des Seigneurs
d'un rang très- diftingué.
» Il dégage le Domaine & augmente fon
>> revenu .
Voyez Bouche , page 241. » En ce tems
» vivoit Romée de Villeneuve , Grand
" Miniftre d'Etat , grand rechercheur des
» biens alienés , fit céder au Comte , par
» le Prévôt de Barjols , le Château & la
» Juriſdiction de ce lieu , le premier Avril
» 1237. L'Evêque & le Prevôt de Senès
»le prirent pour Arbitre dans un differend
avec le Comte de Provence : Compromis
ferunt in Romeum de Villanova , Acte cité
par Bouche , page 254 .
» Il vuide les differends entre le Comte
» & les Gentils - hommes du
pays .
Cet accord eft rapporté pár Noftradamus
, page 190 , par le grand Romeo de
Villenenve.
MARS: 1751: 61
Il a deffein de remplir la Cour de
ss fon Maître de perfonnes de mérite &
> attirer les Troubadours ; Rambaud d'O-
" range eft puni par lui d'avoir compofé
un Livre intitulé , la Maîtrise d'A-
"
» mour.
Noftradamus , page 183 , dit qu'il fut
exilé aux Ifles Stecades ou d'Hieres , par
le grand Romeo de Villeneuve.
» Il fait la paix avec les Génois.
Ce Traité eft rapporté par Bouche , page
249 : Prafentibus Dominis Romeo de Villanova
, Vice-Dominus de Vice- Dominis , &c.
le 22 Juillet 1241 .
» Il marie les filles de fon Maître avec
trois Rois & un Empereur.
M. de la Chaife , Hift. de Saint Louis
tome 1 , page 180 , rapporte que le ma
riage de Marguerite de Provence avec
Saint Louis fut fait par l'avis de Romée de
Villeneuve .
Les fiançailles de la Princeffe Sance ,
rapportées par Bouche , page 249 , avec le
Comte de Touloufe , font fignées par Romeus
de Villanova.
A l'égard de Béatrix , il n'y a qu'à lire ce
que j'en ai rapporté dans mon Hiftoire de
Languedoc , page 451 , tome 3. Noftradamus
, page 199 , rapporte le teftament
de Raymond Beranger ,par lequel il laiffe la
28 MERCURE DE FRANCE
tutelle de fa fille » à deux de fes Barons ,
» Romeo de Villeneuve & Guillaume de
» Cotignac , les difpenfe de rendre comp-
» te , veut que tous fes fujets foient tenus
» de leur obéir & jurer fidélité , jufqu'à ce
» que la Princelle fût mariée , entendant
" que fi l'un defdits Barons venoit à décéder
à l'élection du reftant & de la Com-
» teile , fa mere , il en fût mis & prins un
» autre de bonne & irréprochable qualité ,
» pour tenir la place. Ruffi , page 1c2 ,
rapporte le teftament original en Latin : ☞
fi contingeret quod aliquis de pradictis pralatis
, vel de Baronibus fupradictis decederet ,
alius de terra ifta & natione, qui ejus vicibus
fungeretur, eligatur per dictam Comitiffam &
per quatuor fuperftites , ita fcilicet quod loco
pralati pralatus eligatur, & loco militis miles ,
c. Teftes vocari & rogati fuerunt F. Bonavent.
Minifter FF. Min. in Prov , Romeus de
Villanova, Guillelmus de Cotignaco, Anfelmus
Feri Guido prapof.Rodricus Bajulus Forcalq.
&c.Il me paroît que cette feule pièce fuffiroit
pour réfuter cette fiction d'un Pelerin,
& il faudroit n'être gueres inftruit , pour
ignorer que la qualité de Chevalier, & furtout
celle de Baron , non-feulement n'eût
pas été donnée à un inconnu ; mais qu'elle
défigne les plus grands Seigneurs d'un Etat.
Bouche , page 264 , rapporte une OrdonMARS.
17518 ༦༡
nance de la Princeffe , étant encore mineure
, de l'an 1245. Nos Beatrix Juvenis , Dei
gratia Comitiffa & Marchioniffa Provincia ,
affiftentibus & confentientibus nobis Romeo de
Villanova & Alberto de Tarafcone adminif
tratoribus datis nobis à R. Berengario quon
dam patre noftro.
» Il eft calomnié par les Grands de la
» Cour ; le Comte délibere de lui faire
rendre compte , & le Pelerin le rend ,
où il montre que le Comte lui étoit dé-
» biteur.
»
»
J'ai dit ci - deffus l'occafion pour laquelle
Romée rendit fon compte , & la quittance
qu'il reçoit de Raymond Berenger : tibi
Romeo de Villanova Bajulo & fideli noftro .
» Il s'en va de la Cour difant , pauvre
»je fuis venu , pauvre je m'en retourne ;
» cet adieu dit , il s'en alla , fans que les
prieres ni les commandemens du Prince
» le pûffent retenir davantage ; le Prince
» lui écrit ; il lui répond qu'il n'a plus be-
» foin de lui , continue fon chemin , fans
» qu'on ait fçu ce qu'il eft devenu . Voila
la fin de ce Roman . Il ne me refte qu'à
juftifier Raymond Berenger de l'ingratitade
dont on l'accufe : bien loin de pouvoir
lui être reprochée , il combla de biens &
de dignités fon favori. Bouche , page 239 ,
dit » que le Comte voulant reconnoître
70 MERCURE DE FRANCE.
» les fervices que Romée de Villeneuve
>> lui avoit rendus dans la reddition de la
» Ville de Nice , lui donna la Ville de
» Vence , & plufieurs biens à Graffe &
»à Nice le 7 Février 1230 , dont il lui
fit hommage le même jour. Item Dominium
quod habemus vel vifi fumus habere
Supra univerfis & fingulis Dominis prædicta
Civitatis. En conféquence Durand , Prevôt
de l'Eglife de Vence , en fon nom &
en celui de fon Chapitre , prêta hommage
aux enfans de Romée, Nos effe homines &
vaffallos veftros, & omnia que tenemus in Civitate
Vincia intùs & extra & ejus territorio,
&c. Et ces mêmes enfans pafferent le 8 Février
1295 , une Tranfaction avec l'Evêque
& le Chapitre de Vence , par laquelle ils
quitterent l'Evêque de l'hommage . Inter
nobiles potentes & viros Dominos Romeum de
Villanova Petrum Romeum de Villanova ,
milites, Remarquez que voila des Titres
bien rares dans ces tems- là : cependant
quelques-uns de fes defcendans ont exigé
cet hommage , & le Marquis de Vence ,
plaidant contre l'Evêque de cette Ville ,
de la Maifon de Crillon , produifit ces
deux Titres & l'hommage de Jean Abrahardi
, Evêque de Vence , du 9 Janvier
1385 , qui eft aux termes les plus forts.
Fecit homagium & fidelitatem magnifico &
MARS. 17531 71
potenti viro Giraudo de Villanova , dicta Ci
vitatis Vencia Domino , & pro vero Domino,
recognovit ex certa fcientia fe effe hominem
vaffallum ipfius Domini , & quod jus in
ipfum Epifcopum & fuos fucceffores habet, Dominium
& Segnoriam, ficut Dominusfuis vaffallis
habere debet , omnia quæ tenebat ipfe
Dominus Epifcopus habet & poffidet , vel vi
fus eft habere & tenere in dicta Civitatis Venciæ
, intùs & extra, & ejus territorio , nomine
dicta Ecclefia tenet & poffidet pro ipfo Domi
no Vencia , & tenere vult , ficut pro Domino
fuo,nec ubicumquefuum Dominium denegabit.
Cet hommage fut prêté après avoir vû
l'inféodation faite à Romée de Villeneuve ,
Vifis & infpectis cum diligentiâ privilegiis
conceffis Domino Romeo de Villanova.
Il ne me reste plus qu'à prouver que ce
Pelerin prétendu , dont on n'a plus rien
appris , eft mort en Provence,
Romée tomba malade au Château des
Arcs , chez Arnaud de Villeneuve , Seigneur
de Trans & des Arcs , fon neveu ;
fon teftament eft aux Archives de l'Evêché
de Vence . Bouche , page 257 , en
rapporte des fragmens , & dit , » que c'eſt
» une piéce curieufe , qui eft trop longue
pour la donner en entier ; il s'en fert
" pour prouver que la fervitude fubfiftoit
» encore , puifque Romée donne la liber-
»
72 MERCURE DE FRANCE.
ré à Jean Manumitto , & veut que l'on
» vende tous les Sarafins & Sarrafines de
»fa Terre de Villeneuve . Il y en a une
copie dans les manufcrits de la Biblothéque
du Roi ; la fimplicité du tems fait
qu'on n'y trouve pas de ces titres faftueux
qui
font venus en ufage depuis , puifque
dans l'Acte cité ci- deffus des fiançailles de
la Princeffe Sance , les Comtes de Toulou.
fe & de Provence ne prennent que la qualité
de noble homme : Recipimus nos Sanciam
filiam nobilis viri Raimundi Berengarii,
Comitis Provincia .
Teftamentum nobilis viri Domini Romei de
Villanova militis anno 1250 , die ... menfis Decembris
, per Magiftrum Hugonem Mercaderis
Notarium publicum . Il fait fon héritier
Paul de Villeneuve , fon fils aîné , fait des
legs à Pierre Romée , fon cadet , à Béatrix
fa fille , qui fut mariée au Prince Hugues
des Baux , nomme pour Exécuteur de fon
Teftament Arnand de Villeneuve , Seigneur
des Arcs & de Trans , Nepotem fuum ,
fait des legs à deux de fes Chevaliers ,
Militibus fidelibus meis , & à deux de fes
Ecuyers , Scutiferis meis.
Je crois , Monfieur , que voila tout ce
qui fe peut dire fur un tel fujer, Mrs de
Vence , defcendans de ce grand homme ,
meferont peut-être obligés des recher ches
que
4
MARS. 1751. 73
que votre fragment m'a obligé de faire ,
& j'y trouve une occafion de vous affûrer
des fentimens d'eftime & de refpect avec
lefquels j'ai l'honneur d'être , Monfieur
votre , &c.
L
D. Vaiffete.
A Paris , le 21 Janvier 1751 .
' Etabliffement de l'Ecole Royale Militaire
eft un des plus utiles & des
plus nobles établiſſemens qui ayent jamais
été faits. M. le Chevalier Laurés a bien
vû l'importance du projet , & bien exprimé
les avantages que la France en retirera.
Ses vers font des vers de fentiment , &
font autant d'honneur au Citoyen qu'au
Poëte,
EPITRE AU ROI ,
Sur l'établiffement de l'Ecole Royale & Mi
Litaire. Par M. le Chevalier LAURE'S.
N grand Roi , don du Ciel , fruit pénible
des tems , UN
Ne ceffe de verſer des bienfaits éclatans .
C'étoit donc peu , Louis , de couronner ta gloire
En livrant à la paix le prix de la victoire :
D
74 MERCURE DE FRANC
C'étoit peu de venger par un regard divin
Ces Héros Plébéyens , outragés du Deftin ;
Qui par tant de travaux accuſant ſes caprices ,
Comptoient au lieu d'ayeux d'illuftres cicatrices.
Quoi ! fous ton aîle encor tu vas donc réunir
Ces jeunes Nourriffons , l'efpoir de l'avenir ,
Le plus pur du beau fang dont s'applaudit la France!
O vertu, fous mon Roi , quelle eft ta récompenfe !
L'éclat dont il te couvre , embraffe tous les tems ;
Des Ancêtres il paffe à leurs derniers enfans .
Il les confacre tous : fous l'empire d'un Sage ,
Tes droits font des fujets le plus riche héritage .
Vous , Citoyens fameux , qui fûtes autrefois
Les défenfeurs du Trône , ou le foutien des Loix ,
Franchiffez à mes fons les rives ténébreuſes ;
Accourez parmi nous , voyez , Ombres heureufes
Quel luftre fur vos noms fait rejaillir Louis .
Pour acquitter nos coeurs il adopte vos fils :
De fon augufte fein l'amour les fait renaître ;
Qu'il eft doux de devoir fa fplendeur à fon Maître!
Le befoin , ce tyran qui pourfuit la vertu ,
Tient fouvent fous fon joug le courage abattu.
L'indigent fuit du jour l'importune lumiere ;
Sous de triftes lambeaux couché dans la pouſſiere,
Inutile , il languit dans un affreux repos ;
Son pays perd un homme , & la gloire un Héros.
Refpirez , vous qu'opprime un deftin fi barbare :
Louis voit vos malheurs , foupire & les répare.
Par des noeuds immortels il enchaîne fes dons ;
MARS.
75 17518
Vos deftins font liés aux deftins des Bourbons .
Quel eft l'obftacle encor que votre coeur redoute ?
Un Dieu vient , & du Ciel il vous ouvre la route.
O tendreffe ! ô pouvoir ! de fes rayons frappés ,
Que de germes heureux feront développés !
Je les vois ces Aiglons , formés fous fon ! gide ,
S'armer de fon tonnerre , & dans leur vol rapide ,
Faire tomber fes coups fur cent murs chancelans .
Je vois ces fiers Lions , les yeux étincelans ,
L'air terrible , affronter & le fer & la flâne .
Que l'ardeur , difent- ils , qu'il ſouffla dans notre
ame
Enfante des exploits dignes de ce Titus.
Nous comptons fes bienfaits , qu'il compte nos
vertus .
Dans ce champ de carnage où régne fa vengeance ,
Gravons en traits de fang notre reconnoiffance .
Que partout l'ennemi reconnoiffe à nos coups.
Quel Roi guide nos bras & triomphe avec nous
Mais , des enfans de Mars la Seine environnée ,
Roule orgueilleuſement fon onde fortunée ;
Tout charme fur fes bords fes avides regards ;
Elle y voit le berceau , l'afile des Céfars :
La Nymphe s'applaudit , & tour-à-tour contemple
Dans la lice , l'Emule , & dans le port , l'exemple.
Du même zéle épris les grands Rois font rivaux.
La gloire d'un bienfait en produit de nouveaux .
D'une main qu'embellit leur noble impatience ,
A l'envi fur leur peuple ils verfent l'abondance,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
Tel , du vainqueur du Rhin , l'héritier généreux
Lui difpute l'honneur de faire des heureux,
Tel du trône des airs , dans fa courſe féconde ,
Le Soleil renaiffant vient enrichir le monde,
C'eſt ainfi qu'à l'abri du ravage des tems ,
Louis , de fa grandeur pofe les fondemens .
Sa valeur la commence , & fa bonté l'acheve.
Les rameaux languiflans , qu'il ranime & releve ,
Dans d'autres rejettons à jamais reproduits ,
L'honoreront fans ceffe en ſe couvrant de fruits .
Epoux , meres , enfans , iront dans tous les âges
Couronner de lauriers , encenfer les images.
Leurs mains embrafferont ces facrés monumens ;
Des pleurs délicieux dans ces heureux momens,
Peindront les doux tanfports de leur ame atten,
drie ;
Leurs voeux t'invoqueront , ô Dieu de la Patrie ;
Et tes yeux enchantés , dans ce brillant féjour ,
Ne verront plus qu'un Temple enflammé par
l'Amour.
MARS. 1751. 77
J
LETTRE
De M. Touffaint à un Ami.
E ne m'engage point , Monfieur , à ce
que vous me demandez ; je fais grand
cas de votre amitié , & vous le fçavez ;
mais jugez vous même fi vous pouvez en´
confcience exiger de moi , fous peine de
me vouloir du mal , que je m'aille brouiller
avec tout l'Univers pour vous procurer
une légere fatisfaction . C'eft pourtant ce
qui m'arriveroit infailliblement, fi j'entreprenois
de vous envoyer par tous les ordinaires
, des Extraits raifonnés des nouveaux
Ouvrages de Littérature. La profeffion de
Critique Littéraire eft un métier où il n'y a
qu'à perdre.Celui qui ofe le faire eft un vrai
Loup dans le bercail des Lettres , un Loup
qu'on détefte, comme de raifon, un Loup à
qui chacun cherche à nuire , & dont on
croit que la ruine importe au bien public .
Et quand , par impoffible , je n'aurois
point à craindre la ligue de tous les beaux
efprits , j'aurois à me défier de moi-même.
Qui m'empêche de faire par ignorance
quelque bévûe qui me deshonore ? Je fuppofe
même que je ne touchâffe point aux
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages fcientifiques , que je laiffaffe les
Traités de Mathématiques , de Phyfique ,
de Théologie , de Droit , de Médecine &
autres pour ce qu'ils font ( car qui pourroit
fuffire à une carriere fi vaſte ? ) Que
je ne dîffe mon avis que fur des ouvrages
de Belles- Lettres & de bel efprit ; fuis je
affez vain pour me flatter de remplir dignement
une tâche encore fi forte ? J'aurai
à rendre compte d'un Difcours Académique
, d'un Plaidoyer , d'un Sermon ; il
faut pour cela bien poffeder , non pas
feulement les régles , mais auffi le bon
goût de l'éloquence . Il s'agira d'un ouvrage
Dramatique , d'un Sonnet , d'une
Idylle , d'une Ode Anacréontique ; outre
la connoiffance du méchanique de ces pié
ces , vous fçavez quelle fineffe , quelle délicatefle
il faut avoir pour en bien juger.
Ce n'eft pas en s'appefantiffant fur la lettre
, qu'on aprécie avec jufteffe les ouvra
ges d'efprit. Ce fera un ouvrage de Morale
ou de cette belle Métaphyfique du
coeur , dont le fiécle eft fi friand , qui s'offrira
à ma cenfure ; viendra- t'il un Apollon
tout exprès m'inftruire du plan de
l'Auteur , & me communiquer fes vûes ?
Sans cela pourtant j'en ferai mal la critique.
Dans chaque chofe il faut voir l'ef
prit ; la lettre tue. Et tel entreprend la
MARS. 1751 . 79
cenfure d'un long ouvrage qui ne l'a pas
fçû lire , j'entends lire avec intélligence.
Vous voyez donc , Monfieur , qu'il n'y
a perfonne de trop bon pour le métier de
Cenfeur Littéraire ; qu'il exige tous les
talens néceffaires à celui qui opere ; c'eftà-
dire , outre les lumieres & les connoiffances
, un génie , une fineffe , une judiciaire
exquife. Et moi , eft ce que je polfede
tout cela ?
Vous me direz peut-être que vous feriez
difcret, & ne montreriez pas mes Lettres
; & moi je dis que vous ne le feriez
pas & les montreriez ; on les tranfcriroit
, on les imprimeroit fous le titre de
Piéces dérobées , & je ferois victime du larcin.
D'ailleurs les ayant une fois faites ,
que fçavez - vous , fi intérieurement , malgré
toutes les mines que je ferois du contraire
, je ne défirerois pas qu'elles devinf
fent publiques : Cette vanité et le péché
mignon de ceux qui écrivent . Je veux
donc me mettre à l'abri de la tentation en
n'écrivant point.
Donc , Monfieur , je ne fuis pas votre
homme pour les Gazettes Littéraires ; cependant,
afin de payer en partie le tribut
dû à l'amitié , je vais vous donner l'extrait
du feul Ouvrage de marque qui ait paru
ici au commencement de cette année ,
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE:
mais à condition que ce feta une fois pour
toutes , & fans tirer à conféquence. D'ailleurs
l'ouvrage vaut bien la peine que je
me relâche de mon inflexibilité en fa faveur.
L'Edition dont je vous rends compte
( car il y en a une antérieure ) a pour titre :
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Brandebourg
, en deux parties , l'une de 233
pages , l'autre de 247 , petit in- 8° . fans
nom d'Auteur , d'Imprimeur , ni de Ville,
& pour date 1751 .
Sans compter quelques hors d'oeuvres ,
qui font rejettés à la fin , l'ouvrage contient
trois morceaux importans.
Le premier eft comme une Chronique
des Markgraves Electeurs de Brandebourg.
Le ſecond eſt un morceau plus raifonné
fur le progrès des Moeurs , des Arts , des
Sciences , des Ufages & des Coûtumes des
Marches Brandebourgeoifes.
Le troifiéme eft l'Hiftoire des Religions
de ce même Pays .
Les deux Piéces rejettées à la fin , font
l'Eloge du Général de Goltze , & celui de
M. de Borck.
I. Dans le morceau que j'appelle la Chranique
, l'Auteur parcourt légerement toute
la defcendance des Markgraves de Brandebourg
, dont il compte fix races , en
MARS. 1751 . 81.
commençant par Taffillon , premier Comte
de Hohenzollern .
3
Il paffe rapidement fur les quatre premieres
races , & commence la premiere à
Fredéric VI , Burgrave de Nuremberg ,
qui en 1415 reçut de l'Empereur Sigifmond
la donation du Markgraviat de
Brandebourg , fous le nom de Fredéric I ,
dont le fils de Fredéric II , fut furnommé
Dent de fer.
Ce fut une mode pendant quelques générations
de donner au Prince un furnom
tiré de l'Hiftoire ancienne , relatif aux
qualités qu'il avoit ou qu'on lui fuppofoit.
Les furnoms donnés aux Princes vivans ,
non - plus que les trophées érigés en leur
honneur , ne font pas pour la Postérité
des atteftations bien fûres de leur mérite.
ou de leurs talens . ) Albert , fucceffeur de
Fréderic II , fut furnommé Achille ; fon
fils Jean fut appellé Cicéron , à caufe de
fon éloquence , qui pourtant n'eût pas été
d'un grand poids fans la bravoure dont il
la fecondoit. Il eut pour fils & pour fucceffeur
Joachim I , dit Neftor , qui malgré
fon furnom ne vêcut pas cinquante ans ,
& laiffa en fa place Joachim II , qui fe fit
Luthérien en 1539. L'Hiftorien à cette
occafion remonte aux évenemens qui ont
amené ce changement.
D V
82 MERCURE DE FRANCE:
Depuis la Réforme , les Princes de Brandebourg
n'eurent plus l'honneur de porter
des noms Grecs ou Latins. Ce Joachim II ,
qui mourut fans furnom , eut pour fucceffeur
fon fils , qu'on appella tout fimplement
Jean - George , auquel fucceda Ĵoachim-
Fredéric. Celui-ci fut le premier
Prince qui établit un Confeil d'Etat ,
preuve , dit le Chroniqueur , de la belle
"
adminiftration qui avoit précédé.Il laiſſa
pour fucceffeur Jean Sigifmond , qui reçut
de Sigifmnd III , Roi de Pologne , l'inveftiture
de la Pruffe , pour lui & fes defcendans
. C'étoit la troifiéme fois que l'inveftiture
en étoit donnée à la Maiſon
Electorale . Ici eft placée une digreffion curicufe
fur l'Hiftoire de la Pruffe jufqu'à ce
tems- là .
Jean Sigifmond laiffa la Pruffe & l'Electorat
à fon fils George - Guillaume , dont la
Régence fut une fuite & peut - être une
fource perpétuelle de malheurs pendant
30 ans . Mais Fredéric- Guillaume , furnommé
le Grand , qui lui fucceda , répara bien
avantageufement les défordres de l'adminiſtration
de fon pere. Il commença à
gouverner à l'âge de vingt ans . C'eft à ce
Prince que la Pruffe doit tout l'éclat dont
elle jouit aujourdhui .
Fredéric , fon fils , recevant des mains
MARS. 1751. 83
de fon pere un Etat floriffant , voulut joindre
les titres à la puiffance réelle ; il fongea
à fe faire déclarer Roi , & y réuffit. Il
fut couronné en cette qualité en 1701 .
Quoique j'aye préfenté cette premiere
-partie comme une fimple Chronique , je
n'ai pas entendu par-là qu'elle foit traitée
avec fechereffe ou aridité , mais feulement
que les faits n'y ſont rapportés que ſommairement
, ce qui n'a pas empêché que
l'Auteur n'y ait femné quantité de traits
faillans , ſoit de morale ou de politique, &
des portraits parfaitement bien tracés,
Par exemple , à propos des Tournois
-meurtriers dont s'amufoient autrefois les
Princes , & d'où Albert , furnommé Achille
, fortit dix- fept fois victorieux , il fait
une remarque digne d'un coeur humain &
d'une belle ame. » On faifoit , dit-il , dans
» ces fiécles groffiers le même cas de l'a-
» dreffe du corps que l'on en fit du tems
» d'Homere . Notre fiécle plus éclairé ,
n'accorde fon eftime qu'aux talens de
l'efprit & à ces vertus qui élevant l'homme
prefque au deffus de fa condition ,
» lui font fouler fes paffions fous les pieds
» & le rendent bienfaiſant , généreux &
» fecourable .
"
Il en fait une autre du même genre fur
ce que Charles II déclara la guerre aux
D´vj
84 MERCURE DE FRANCE
Anglois , fous prétexte que Meffieurs de
Wit avoient un portrait fcandaleux dans
leur maifon. ( Ce portrait , dit- on , repréfentoit
une bataille navale que les Hollandois
avoient gagnée fur l'Angleterre. )
» Faut- il , dit notre Ecrivain , que de pa-
» reils fujets deviennent l'origine de la
» ruine des Provinces , & que l'efpece hu-
» maine prodigue fa vie & répande fon
fang pour fatisfaire aux fantaifies & au
» caprice bizarre d'un feul homme ?
Il a ofé être d'un avis different des Doctes
& des Philofophes du fiécle dernier au
fujet de l'abdication de la Reine Chriftine
» Aux yeux des fages , dit- il , la con-
»duite de cette Reine ne parut qu'étrange.
» Elle ne méritoit ni louange ni blâme
» d'avoir quitté le Trône ; une pareille ac-
» tion n'acquiert de grandeur que par les
circonftances qui l'accompagnent & par
la magnanimité dont elle eft foutenue
" dans la fuite.
33
Mais il penfe comme tous les politiques
intelligens fur la révocation de l'Edit de
Nantes .
Il expofe brièvement & ingénieufement
les motifs qui introduifirent la réforme
dans differentes contrées de l'Europe . » En
Allemagne , dit-il , ce fut l'ouvrage de
» l'intérêt en Angleterre celui de l'a-
2
MARS. 1751. 81
mour , & en France celui de la nou
» veauté.
Sur la fin de ce premier morceau , il
femble tirer de fon récit même cette belle
réflexion que le fort alternatif des armes
devroit faire naître naturellement aux
Princes remuans & inquiets. » Si les hommes
étoient capables de raifon , feroientilsdes
guerres fi longues , fi acharnées & fi
» onéreufes pour en revenir pourtant à des
"conditions de paix , qui ne leur paroiffent
» intolérables que dans les momens où la
paffion les gouverne , ou dans lesquels
» la fortune leur rit ?
A propos de la difgrace de Dankalmann,
envoyé à Spandaul pour avoir dit fes fentimens
avec hardieffe fur le projet de
Royauté de Frédéric : » Il y a , dit notre
» Auteur , un milieu entre le poifon de la
» flatterie & la rigidité falutaire de la vé-
» rité , qui fe peut concilier avec le carac-
» tére d'un homme d'honneur. Les leçons
» d'un mifantrope révoltent , mais les con-
>> feils dont on modifie la rudeffe , font
» comme le miel dont on a frotté les bords
» d'un vafe rempli d'abfinthe. C'eft un véhicule
qui en dérobe l'amertume. Heureux
font les Princes , ajoûte- t'il , dont
» les oreilles moins délicates aiment la
» vérité , lors même qu'elle eft prodiguée
و د
83 MERCURE DE FRANCE.
par des bouches indifcrettes ; mais c'eft
» un effort de vertu dont peu d'hommes
»font capables
.
"
"
»
Voulez-vous , Monfieur , voir des portraits
de notre Ecrivain ; en voici quelques
échantillons : pour le furplus recourez à
l'Ouvrage même , d'où je les tire , car je
ferois bien fâché que vous ne le luffiez pas .
» Fredéric Guillaume reçut le furnom de
» Grand , & l'étoit effectivement .... Il
femble que par méprife la Nature avoit
» uni en lui l'ame d'un grand Roi à la fortune
médiocre d'un Electeur : On vit
» pendant fon regne les actions d'une ame
forte & d'un génie fupérieur ; tantôt
tempéré par la prudence , tantôt por-
» tant ce caractére d'enthouſiaſme , qui enleve
notre admiration ; inépuifable en ref-
"fources , fans le fecours étranger ; formant
fes projets lui même & les mettant en
exécution ; rétabliffant par fa fageffe un
" pays abîmé ; acquérant de nouveaux Etats
க par fa politique & fa prudence ; aſſiſtant
» fes Alliés , & défendant fes peuples par
»fa valeur , & toujours également grand
dans tout ce qu'il entreprenoit ....
Er quarante pages plus bas : » Fredéric
» Guillaume , qui étoit le défenfeur de ſes
fujets en tems de guerre , avoit la noble
» ambition de leur fervir de pere en tems
«
MARS. 1751 87
» de paix. Il foulageoit les familles ruinées
» par les ennemis . Il relevoit les murailles
» abattues des Villes ; les forêts , les bêtes
» féroces qui les habitoient difparoiffoient
> pour faire place à des Colonies de La-
» boureurs & à de nombreux troupeaux....
» L'induſtrie fi utile & fi méprifée , l'éco-
» nomie rurale étoit encouragée , &c.
Cinquante autres pages plus loin : »> La
» fageffe , la fermeté , la pénétration &
» toutes les vertus de ce Prince fe modi
» fioient felon les circonftances où il fe
» trouvoit , & paroiffoient tantôt plus fu
blimes , tantôt plus douces & plus fecourables
, mais toujours affujetties aux prin
cipes de la juftice & ne tendant qu'à la
gloire de fon regne & au bien de l'hu
» manité . Et dix - huit pages plus loin : Fredéric-
Guillaume avoit toutes les qualités
qui font les grands hommes , & la Providence
lui fournit toutes les occafions
❞ propres à les déployer . Il donna des
marques de fa prudence dans un âge où
la jeuneffe indocile & fougueufe n'en
> donne que de fes égaremens. Il ne perver-
» tit jamais fa valeur héroïque par un con-
» damnable abus , & il n'employa fon cou
rage qu'à la défenfe de fes Etats & aut
fecours de fes Alliés . Il étoit prévoyant
» & fage , ce qui le rendit grand politique.
"
ود
88 MERCURE DE FRANCE.
» Il étoit laborieux & humain , ce qui le
» rendit bon Prince ... Il fut le reftaurateur
& défenfeur de fon pays , le fonda-
» teur de fa puiffance , l'arbitre de fes
égaux & l'honneur de fa Nation.
Le portrait que notre Auteur fait du
Roi Jacques n'eft pas à l'avantage de l'original
; mais ce n'est quelquefois pas- là un
vice dans un portrait.
Guillaume , gendre de Jacques , qu'on
appelloit Roi de Hollande & Stathouder
d'Angleterre , ne paroît pas non plus dans
les Mémoires, de deux lignes plus haut qu'il
n'étoit. L'Auteur qui les a écrits prend
affez bien la meſure des
gens.
Voyez le parallele de Fredéric le Grand
& de Louis le Grand , page 220 de la premiere
partie. Il ne fiéroit pas à un François
de le tanfcrire
ici ; on y a donné trop de
fupériorité
au Héros Pruffien .
Voyez celui du Czar Pierre , page 21 ,
& celui de la Reine Sophie-Charlotte ,
pages 46 & 135:
pour
II. Par rapport au fecond morceau qui a
pour titre , des Mours , des Coûtumes , &c.
l'Auteur lui -même nous en donne une idée
en commençant . » Je n'y préfente , dit- il,
» au Lecteur qu'un choix des traits les
plus appans & les plus caractéristiques
frie des Brandebourgeois.
"
» du gén
MAR S. 1751: 89
Ce morceau eft encore plus fourni que
le premier , de penfées fines , de maximes
judicieufes , d'expreffions heureufes. L'Auteur
y eft moins Hiftorien & plus Philofophe
; or c'eft quelque chofe de bien agréa
ble que la Philofophie d'un homme de
génie , c'eft la vraye pâture , difons mieux,
c'eft le ragoût des hommes raifonnables .
Que peut-on par exemple de plus juſte
& de mieux tourné que ce qui fuit ? » Re
» montons aux origines des Nations , vous
» les trouverez également barbares. Pren-
» dre un peuple dans la ftupidité la plus
groffiere , le fuivre dans les progrès &
» le conduire jufqu'au tems qu'il s'eft civi-
» lifé , c'eft_étudier dans toutes fes métamorphofes
le ver à foye devenu chriſta-
» lide & enfin papillon.
99
ود
Et un peu plus bas , pour mettre en plus
beau jour cette penfée , qu'il refte toujours
dans une Nation un fond de caractére ineffaçable
, que les tems & les révolutions
ne changent jamais entierement, » Un
» Statuaire , dit notre Ecrivain , peut tail-
» ler un morceau de bois dans la forme
» qu'il lui plaît. Il en fera un Efope ou un
»Antinous , mais il ne changera jamais la
» nature inhérente du bois .
Ce qui m'empêche de rapporter un plus
grand nombre de ces traits , c'eft que tout
90 MERCURE DE FRANCE.
J'ouvrage en fourmille , & que tranfcrire
un ouvrage n'eft pas en faire l'analyfe.
Ce morceau eft diftribué en trois époques.
La premiere contient les moeurs des
marches Brandebourgeoifes avant Charlemagne.
L'Auteur réduit la peinture qu'il
en fait à leur bravoure & leur férocité.
La feconde époque commence à Charlemagne.
C'eft pendant cette époque fous
l'Empire de Henri l'Oifeleur, que le Brandebourg
commence à avoir une forme reglée
de gouvernement. Cet Empereur y
établit des Markgraves , fous lefquels les
moeurs s'adoucirent. Sous les Markgraves
des quatre premieres races les Berlinois
refterent dans une oppreffion perpétuelle ,
fans fureté , fans police.
La troifiéme époque commence à l'Empereur
Sigifmond , qui confera le Brandebourg
& la dignité Electorale au Burgrave
de Nuremberg , qui le premier fe fervit
d'un canon de 14 livres , en quoi confiftoit
toute fon artillerie , avec laquelle cependant
il réduifit fes fujets rebelles. Pendant
cette époque il y eut un peu plus de police
& de fubordination , furtout fous Jean le
Cicéron , qui pour polir l'efprit de fes
peuples , fonda l'Univerfité de Francfort
fur l'Oder. Joachim contribua encore plus
au progrès des Sciences. Ce fut , dit notre
MAR. S. 1751. 91
Auteur , le Léon X du Brandebourg.
Pour montrer par des faits , que dans
ces tems même où la Nation commençoit
à fortir de la barbarie , il reftoit encore
des moeurs anciennes une forte teinte de
ferocité ; il rapporte que Joachim II . coucha
la nuit de fes nôces armé de toutes
piéces auprès de fa jeune époufe , » comme
fi , dit il , les tendres combats de l'a-
» mour demandoient des préparatifs auffi
» redoutables.
J Il fait ainfi d'Electeur en Electeur la
gradation des moeurs & des Arts dans le
Brandeboug , & orne la fin de fon récit par
cette réflexion fenfée : " Comme les fe
mences ont befoin d'un terrain propre
» pour leur développement , de même les
» Nations demandent un concours de conjectures
heureuſes , pour qu'elles fortent
de leur engourdiffement , & qu'el-
» les reçoivent , pour ainfi dire , une nou
» velle vie.
Il finit par un paralelle de l'Etat Monarchique
, & de l'Etat Républicain , où il
balance avec jugement & avec fageffe , les
avantages & les inconvéniens refpectifs
de ces deux fortes de Gouvernement .
III . Le troifiéme morceau qui a pour
titre de la Superftition & de la Religion ,
n'eft point inférieur aux deux autres. On
92 MERCURE DE FRANCE.
y reconnoît un Ecrivain Proteftant ; mais
ce n'eft point par des déclamations contre
les dogmes fondamentaux de la Religion
Romaine qu'il fe fait connoître ; c'eſt ſeulement
en relevant avec force des abus
quenous lui abandonnerionspeut- être fi la
réunion ne tenoit qu'à cela. Au reste on
voit un homme fi plein de cette Religion
naturelle , qui eft la bafe de toutes les autres
, qu'il eft vifible , que quand il ne feroit
ni Catholique ni Reformé , il feroir
au moins honnête homme. Or c'eſt déja
avoir une forte de Religion . Quand on en
eft là , on n'a plus qu'un pas à faire pour
devenir Chrétien .
Vous verrez bien , Monfieur , à la for
me des trois Mémoires , dont je viens de
vous rendre compte , que ce font en effet
des Mémoires, & qu'on n'a pas fongé à fai
re un Livre; il eût fallu pour cela les fondre
enfemble . Mais ne vaut-il pas bien mieux
préparer des fonds pour des Livres que de
faire des Livres fans fonds ? Un bâtiment
pour lequel on auroit déja les pierres & la
charpente toutes taillées , feroit plus avancé
que celui , dont on n'auroit fait que
conftruire un modéle en plâtre.
D'ailleurs il falloit que l'ouvrage dont il
eft queſtion , eût la forme qu'on lui a donnée.
Ce font en effet des Mémoires AcaMARS.
1751.
93
démiques qui ont été lûs dans l'Académie
Royale des Sciences & Belles - Lettres de
Pruffe, comme on le voit par la réponſe de
M. de Maupertuis , dont je ne puis me dif
penfer de vous rapporter ici les deux tiers ,
parce que vous y verrez la confirmation
des conjectures du Public fur le nom & la
qualité de l'Auteur ; & que d'ailleurs elle
contient un éloge des Mémoires , meilleur
fans doute que je n'aurois pû le faire .
Repréfenter les évenemens dans leur or
dre , donner à chaque partie de l'Hiſtoire
» fa proportion & la meſure , écrire avec
» préciſion & élegance , fuppofe un ef
» prit jufte , une imagination heureuſe ,
» & une connoiffance parfaite de la Langue,
Décrire les moeurs & les coûtumes.
» des peuples , remonter à leur origine ,
» les fuivre dans leurs progrès ; marquer ce
qui appartient à l'homme en général , ou
à une Nation en particulier , n'eft donné
» qu'à un efprit profond.
"
» Si un Ecrivain fe trouve affez avanta
gé de la nature , pour pouvoir remplir
" tout à la fois tous ces differens objets
>> combien ne fera- t'il pas fupérieur , & à
» l'Hiftorien qui ne rapporte que les faits,
& au Philofophe qui s'en tient aux fpé-
» culations ? C'eft que les évenemens font
néceffairement liés aux moeurs , & en
94 MERCURE DE FRANCE.
»
font prefque toujours les fujets ou les
caufes. Un cfprit affez vafte embraſſe
« cette Relation ; il pourroit en quelque
forte prévoir les moeurs qui doivent
» réfulter d'une certaine chaîne d'évene.
mens , & prédire les évenemens qui fe-
» ront la fuite des moeurs.
» Si un tel homme fe trouvoit appellé
» au Confeil des Rois , s'il fe trouvoit lui-
»même revêtu d'une grande puiffance ;
» (car nous avons depuis Céfar l'exemple
» de grands Princes qui ont été en même
» tems d'excellens Auteurs ) quel bonheur
» ne feroit-ce point pour les peuples qu'il
auroit à gouverner ? Quel bonheur ne
»feroit ce point pour toute l'Europe ?
Il faudroit ne pas entendre la valeur des
termes , pour douter , après ce
dit M.
que
de Maupertuis , que ces Mémoires lûs à
l'Académie de Berlin , ne foient l'ouvrage
du Protecteur même de cette Académie .
C'eſt un demi- Dieu qui a bien voulu fe
rendre femblable à nous , & fe revêtir de
nos foibleffes , en écrivant pour le public,
& s'expofant à fa cenfure , qu'il ne s'eft pas
mis au refte dans le cas de redouter beaucoup
la critique ; cette vipére qui aime à
mordre , n'a pas de pouvoir contre des ou
vrages aufli fupérieurs , c'eft du pur acier
pour elle.
MARS. 1751.
95 *
.ا
Auffi je ne fcache pas qu'on y ait rien
repris que quelques expreffions , qui ont
femblé aux puriftes bleffer la délicateffe de :
notre Langue.
que Par exemple , fur l'endroit où on lit
Léon X. amaffoit par un négoce d'Indulgences
les fommes , dont il avoit befoin
pour édifier la Bafilique de Saint Pierre ,
on prétend qu'édifier , dans le fens littéral
du mot Latin adificare , bâtir , n'eft pas
François.
Sur cet autre endroit : » Après la mort
» de Frederic , Evêque de Havelberg , l'E-
» lecteur eut affez de crédit pour le faire
»fuccéder, par le troifiéme de fes fils ; on
dit que fuccéder quelqu'un , eft un idiotif+
me Allemand ; & qu'on ne peut dire en
François que fuccéder à quelqu'un.
On blâme encore reffentir un refus , pour
en témoigner fon reffentiment : Tourner le
Camp , pour tourner autour du Camp.
לכ
La réputation eft la monnoye des Hé
ros , mais ce n'eft pas toujours d'elle que
» les Princes fe contentent. Les Critiques
» voudroient qu'il y eût : Mais ce n'eft pas
toujours celle dont les Princes fe contentent ,
» parce qu'en François on ne rapporte pas
Eelle , à une chofe inanimée . >
Ils ne trouvent pas bon non plus que
l'Auteur ait dit : » La tolérance eft une
96 MERCURE DE FRANCE.
»
»vertu , qu'il eft même quelquefois dangereux
d'enfreindre : parce qu'il leur
femble qu'on ne dit pas enfreindre une vertu
, mais feulement enfreindre un ordre ,
une défenfe.
que
de
Mais c'eft faire l'apologie d'un ouvrage
, que d'être réduit àà n'y relever n'y
pareilles minuties ; d'ailleurs , vû l'exacti
tude de ftyle qui regne , généralement parlant
dans ces Mémoires , & le bon ton
dont ils font écrits , même relativement
aux régles de la Langue Françoiſe , il y a
plus à s'étonner que tout autre qu'un Fran
çois en foit l'Auteur , qu'à exercer une cri
tique raisonnable fur quelques vetilles de
langage.
C'est dommage que notre choix & no.
tre goût ne décident pas en matiere de
faits. Je me donnerois le plaifir de fouhaiter
que l'Auteur des Mémoires ne fût
pas un Roi , afin qu'il me fût permis d'en
faire l'éloge , fans être fufpect d'adulation.
Hélas ! Les gens de Lettres même ont encore
tant confervé des miféres de l'humanité
, qu'ils ne font pas au- deffus du foup.
çon de louer baffement un Grand , fans
autre motif que fa grandeur ; ou un riche,
en vûe de fon opulence. Mais fi un Prince
eft étranger par rapport à moi , fi ce n'eft
pas mon Prince , pourquoi mes éloges ne
pourroient
MARS. 1751. 97
pourroient-ils pas être fincéres ? Et pourquoi
même le propre Sujet d'un Monarque
ne pourroit- il pas le louer , ſans rifquer
qu'on le récufe ? Qu'un François exalte
la bonté du coeur de Louis , fa clémence,
fon humanité , lés récompenfes , dont il
paye ceux qui le fervent , la jufte confiance
qu'il leur donne , la fageffe de fes Réglemens
, fa fermeté dans fes réfolutions ; tout
François qu'il eft , on l'en croira , parce
qu'il ne parlera pas de fon Prince autrement
que la renommée.
Quoiqu'il en foit , on doit m'en croire
fur le compte de l'Auteur des Mémoires .
J'ai fait preuve de bonne foi de bonne foi , par la criti
que que j'ai hazardée de quelques - unes de
fes expreffions , qui ont paru incorrectes à
nos Grammairiens . Me fera - t'on un reproche
d'être toujours de fon avis fur les
points plus importans ? Et ne pourrois -je
mériter la confiance du Public, qu'en contredifant
un Sage ?
J'ai l'honneur d'être , &c.
Les mots des Enigmes & des Logogriphes
du Mercure de Février , font Oifean ,
la bonde des Etangs , Cheminée & Bougie.
On trouve dans le premier Logogrique ,
chemin , hymne , mie , mine , niche , hymenée,
E
98 MERCUREDE FRANCE.
mince , Chine , mêche , Cénie. On trouve dans
le fecond, bonë , oïe , le feu de l'oïe, la jmë,
gobe , vie , ouie , l'ouïe , St. Yves , Og , Jubé ,
Juge , le Comté d'En.
ENIGM E.
LE luxe m'a donné naiffance ;
Ma Cour étoit jadis dans le Nord de la France ,
A préſent je regne à Paris .
Du Printems retraçant l'image ,
Des graces , des jeux & des iis ,
Je forme le doux affemblage :
J'embellis les Palais , j'habite chez les Grands ,
Et rarement dans les Villages ;
Cependant les forêts , les hameaux , les paysages
Font mes principaux ornemens .
Agréable en Eté , dans l'Hyver plus commode ,
Je fuis dans tous les tems de fervice & de mode :
Par mes enchantemens divers
Je fais fous un conp d'oeil paroître l'Univers ;
Des plus beaux monumens que préfente l'Hiftoire
Je fçais rappeller la mémoire ;
Sans plume , fans pinceau , je trace les portraits ;
Tu vas bientôt , Lecteur , me connoître à ces traits.
Muyart.
MARS.. 1751 .
و و
LOGO GRIPHE.
ENnemi déclaré d'un préambule long "
Je vais , fans plus tarder , t'expliquer ma nature.
Huit pieds , ami Lecteur , compofent ma ſtructure,
Je laiffe à ton efprit fecond
Le foin de les unir enſemble ,
Et de trouver tous les mots que j'affemble.
Docte enfant du raisonnement ,
Le bon fens forme mes parties ;
Et quand avec efprit l'art les a réunies ,
-
Je fçais convaincre fortement.
Mes deux extrémités , priſes avec jufteffe ,
Te donneront ce qui fait la richeffe.
Combine tout differemment ,
Tu trouveras ce qui forme une Ville ,
Un vuide dedans fort utile ,
& Le rendez-vous de la moindre vapeur ;
Un animal qui n'eft point en honneur ;
Ce qu'on entend crier aux Cochers dans les rues ;
Ce qui fait cheminer les nucs .
Les noms d'un Saint , d'un légume , d'un fruit ,
S'offrent , fans doute , à ta pensée.
Ce qu'on doit voir roder pendant la nuit
Dans une Ville policée ;
Terme de Droit , dont l'effet enrichit ;
Ce qu'en un Livre on voit à toutes pages ;
Mais qu'on ne trouve point écrit ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Un élemeut ; le nom d'un de ces Sages ,
Dans l'Egypte autrefois fameux.
Un animal , dont la riche fourrure
Aux uns fervant de meuble , aux autres de parure ,
Défend contre un froid rigoureux ;
Ce qui dans une femme eft l'idole des yeux ;
Un être qui n'est point matiere ;
Ce que l'on voit de loin dans un vaiffeau ;
Chofe qui chaque jour conduit l'homme au tombeau
;
Terme d'un certain jeu ; le nom d'une riviere ;
Ce que l'on fait quand on a faim ;
L'opposé de celui qui babille fans fin ;
Ce qui diftingue l'homme ; à doux un mot con
traire ;
Une efpéce d'homme d'affaire.
J'acheve ; un mot Latin connu de tout le monde ,
Sur lequel notre eſpoir fe fonde ;
Une note ; accident qui nous fait voir la mer ;
Ce qui donne la mort , ou conferve la vie ;
Ce que fait la maman qui trop aime fon fils.
Mais c'eft affez , Lecteur , devine qui je fuis,
Car t'accabler de mots n'eft pas ce que j'envie .
S
Par M. de R...
MAR S. 1751. 101
J
AUTR E.
E fuis ici , Lecteur , ce que tout eft par moi ;
霏
F'entre en matiere , apprête - toi.
Mes membres font une douzaine ;
Ils t'offriront , bien combinés ,
Le moment redoutable à la nature humaine ,
Où s'accomplit l'arrêt qui nous a condamnés ;
Le Dieu qui nous repaît d'agréables menfonges ,
Lorfqu'il voit au fommeil nos fens abandonnés ,
Le mortel , dont la force appuyant de vains fongess
Fit fléchir fous les loix cent peuples confternés ;
Ce fo!, dont le Roi du Tenare ,
Malgré les doux encens , eut fi peu de pitié ,
Qu'il ne tint pas à lui que le Chantre bizare
Ne fortît des Enfers , fuivi de fa moitié
La veftale , qu'un fort barbare
Fit defcendre vive au tombeau ;
Mere de Romulus , pour un crime fi beau ;
Tu méritois l'apothéose ;
Ce que bien du monde eft ; que tout le monde
glofe ;
Le mont où s'immola le Vainqueur de Chiron
Une fleur de Vénus chérie ;
Le nom des Enfans d'Apollon's
Une Ifle piès d'Alexandrie ;
Celle d'où vient le marbre blanc ;
Le Dieu qui fait voler l'effroi de rang en rang i
Quand on eft trop long , on ennuye.
S*****
E iij
102 MERCUREDE FRANCE.
J
AUTR E.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
MAR S. 1751. 103
CantineDEDEDCRC) Ca?oca
NOUVELLES LITTERAIRES.
M
ONSIEUR DIDEROT , un des Editeurs
de l'Encyclopédie , que les
gens du monde , & les gens de Lettres attendent
avec une fi grande impatience , &
Auteur du Profpectus , que toute la France
a lû avec tant d'empreffement & de plaifir
, vient de publier féparément un des
Articles , qui doivent entrer dans le premier
volume de cette Encyclopédie , pour
donner au Public une idée du foin avec
lequel cet immenfe & important ouvrage
eft exécuté. L'article , dont il s'agit , eft
ART , & on peut dire que M. Diderot qui
la compofé , y a réuni la plus faine & la
plus profonde Philofophie à toutes les
graces de l'imagination & du ftyle. L'abondance
des matieres dont nous fommes
accablés , nous empêche de tranfcrire ici
en entier ce beau morceau ; mais nous ne
*
fçaurions trop exhorter nos Lecteurs à fe
le procurer , & nous croyons pouvoir les
affärer d'avance qu'après l'avoir lû , ils
nous fçauront gré de notre confeil. Ils y
trouveront des réflexions fur la diftinction
des Arts , bien dignes d'une ame noble &
indépendante , qui n'eftime les hommes
E iiij.
104 MERCURE DEFRANCE.
qu'à proportion qu'ils font utiles ; le projet
d'un Traité général des Arts Méchaniques ,
qui en éclairant les Philofophes , fourniroit
des vûes aux artiftes ; le plan qu'il fau
drot fuivre dans un pareil Traité , en rappellant
les Arts aux productions de la Nature
; les motifs qui doivent nous animer à ce
travail , enfaitant attention à ungrand nom
bre de découvertes que nous avons eulongtems
fous les yeux , fans les appercevoir ;
des remarques très-fines, très Philofophiques
, & très-bien expofées fur les differences
qu'on doit obferver dans la defcription
des machines , fur la Langue des Arts , où
l'on trouve à la fois tant de fuperflu , &
tant d'indigence ; enfin fur ce qui rend une
Manufacture fupérieure à une autre. A la
tête de ce bel article , dont nous pouvons
dire ce que dit M. Diderot du Chancelier
Bacon , que nous ne nous laffons point de
Le louer , parce que nous ne nous fommespoint
Laffés de le lire , on voit l'ordre Encyclopé
dique du mot ART , c'eft- à - dire la place
quil doit occuper dans l'arbre Encylopé .
dique du Profpectus. Cet article a eu un
2
grand fuccès , que nous connoiffons plufieurs
perfonnes , qui après l'avoir lû , ont
été foufcrire. M. Diderot nous en promet
d'autres , en attendant le premier volume
de l'Encyclopédie , qui paroîtra certaineMAR
S. 1751. 105
ment au mois de Juin de cette année ,
comme le Profpectus l'annonce. Les talens
fupérieurs de M. Diderot , & de la
plupart des Sçavans qui ont travaillé à
I'Encyclopédie , donnent tout lieu de croire
que les articles qu'il nous promet , ne
le céderont pas à celui - ci , quoique dans
des genres differens , & nous ne pouvons
trop l'exhorter à remplir un engagement, fi
capable de fortifier de plus en plus la confiance
du Public .
RECUEIL de Lettres choifies , pour fervir
de fupplément aux Lettres de Madame
de Sevigné. A Paris , chez Rollin , fils ,
Quai des Anguftins , 1751. Un volume
in- 12.
Le galant homme qui nous donna , il y
a quelques années , le charmant Recueil des
Lettres de Madame de Sevigné , vient de
nous faire ce nouveau prefent. Ce feptiéme
volume contient des Lettres du Cardinal
de Retz , du Duc de la Rochefoucault,
de Madame de la Fayete , de M. & de
Madame de Coulanges , de Madame de
Grignan , & de Madame de Sevigné. Quoique
la plupart de ces Lettres , fingulierement
celles de Madame de Coulanges ,
foient pleines d'agrément & de naturel
il n'y en a point qu'on puiffe comparer
à celles de Madame de Sevigné . L'an-
Εν
*
10GMERCURE DE FRANCE..
;
tiquité n'a rien à oppofer à cette femme
illuftre , & la postérité la placera parmi le
petit nombre d'immortels Ecrivains qui
ont fait la gloire du dernier frécle . La Lettre
que nous allons rapporter , prouve que
fur ce point , les gens de la Cour penfent
comme les gens de Lettres.
t
LETTRE
De feu M.le Duc de Villars- Brancas.
E ferois un volume , s'il falloit vous
rendre un compte exact de tout ce que
je penfe des Lettres de Madame de Sévigné
, & de ce qui m'a pallé par la tête
en les lifant: Je commence par vous dire
en gros , que j'en fuis charmé ; il eft bien
fur qu'elle ne les aa pas écrites pour être
données au Public ; mais quand elle auroit
prévu qu'elles le feroient , je doute
qu'elle eûr pris beaucoup de peine pour
éviter la trite critique de ces petits Grammaitiens
: elle étoit bien éloignée d'afpirer
à la perfection grammaricale ; je crois
qu'elle auroit plutôt fait profeffion de la
méprifer , & qu'elle lui auroit volontiers.
reproché d'avoir penfé déshonorer les Lettres
de Voiture . Je fuis de fon avis , vous
n'en avez que trop de preuves dans la barbatie
de mon ftyle . Pour moi , je ne trouve
rien de plus fade que des. Lettres étudiées,
MARS. 1751. 107
travaillées , compofées dans un commerce
journalier entre amis intimes , ou entre une
mere & une fiile .
Il faut avoir bien peu de fentiment dans
le coeur , & de goût dans l'efprit , pour ne
pas trouver dans ces Lettres des beautés
incomparables , très- indépendantes de l'élocution.
J'avouerai que j'ai trouvé la rendreffe
de cette mere , par la maniere dont
elle l'exprime , plus intéreffante que bien
des fpectacles d'amour , dont les Poëtes
& les Romanciers nous amuſent ; & puis,
quand on a connu , comme nous , cerobjet
fi digne d'une paffion fi prodigieufe &
fi vraie , elle fait encore plus d'impreffion.
Madame de Sévigné fe retient , dans la
peur d'ennuyer fa fille ; elle met, pour
ainfi dire , un frein à l'abondance de fes
penfées & de fes expreffions , & une digue
au débordement de fon coeur , pendant
que nos Poëtes fe donnent la torture , en
multipliant leurs exagérations , & le plus
fouvent fans jufteffe.
Il y a des portraits inimitables , qu'elle
fait fans y penfer , & d'un feul trait de
plume. Il eft pourtant vrai que cette lec
ture eft plus intéreffante pour ceux qui „
comme nous , ont connu la plus grande
partie des perfonnes dont elle parle , que
pour les autres..
Lvj
10S MERCURE DEFRANCE .
Enfin , tout y eft naturel & plein de
graces ; pour les endroits d'imagination ,
où il y a le plus d'efprit , on voit qu'ils lai.
échappent fans le moindre deffein d'y en
mettre ; tout abforbée dans fon attention.
à cet objet à qui elle parle , dont elle eft:
remplie , & qui la porte à autant de diftance
d'elle-même , qu'il y en a entre la
Bretagne & la Provence , elle n'avoit garde
de fonger à ce qu'elle écrivoir en ce
tems- là , par rapport à la vanité de bien
écrire. J'ai fait encore un ufage - plus férieux
de ces Lettres , que de m'en divertin
fimplement ; aucun Sermon fur la vanité
des chofes du monde , ne m'a fait tane
d'impreffion . Je n'ai jamais eu l'imagination
fi frappée , il m'a femblé que d'un
coup de baguette , comme par magie , elle
avoit fait fortir de terre cet ancien monde
que nous avons vû fi different de celuici
, pour le faire paffer en revûe devant
moi. Elle reffufcitoit fi parfaitement tous
ceux qu'elle me nommoit , qu'il n'y manquoit
pas un trait . Elle m'a fait retrouver
d'anciennes douleurs à quoi je ne penfois
plus , & elle m'en a fair regretter d'autres ,
dont je ne m'étois pas avifé dans le tems.
de leur mort . Enfin , foit que j'aie tort ,
foit que j'aie raifon , car vous croyez bien
que je ne donne pas mon jugement comune
MARS . 1751. 109
ane régle fûre , j'ai fait une grande pro
vifion de compaffion pour en diftribuer
libéralement à tous ceux qui ne feront pas
de mon avis fur ces Lettres. Je ne fçais
comment je me fuis embarqué dans une
fi longue Differtation ; auriez- vous la patience
de la lire jufqu'au bout ? Je fuis
bien für du moins, que vous me pardonne
rez mon radotage , & comme ce n'est que
devant vous tout feul que j'extravague ,
je n'ai pas eu la force de m'en contraindre ,
connoiffant votre indulgence pour moi.
COURS DE CHYMIE , pour fervir d'introduction
à cette Science , par Nicolas
le Févre , Profeffeur Royal en Chymie , &
Membre de la Société Royale de Londres..
Cinquième édition , revûe , corrigée , &
augmentée d'un grand nombre d'opératrons
, par M. du Montier. A Paris , chez.
Jean -Noël le Loup , à l'entrée du Quai des
Auguftins , à la defcente du Pont Saint
Michel , à Saint Jean Chryfoftôme , 1751,
in- 12 . Cinq volumes.
On voit bien à l'infpection , & par l'examen
de cet ouvrage , que ce n'eft pas ici.
une fimple réimpreffion de Libraire , &
qu'une main pratique dans la Chymnie , a
pris foin de l'augmenter & de la perfectionner,
Nicolas le Févre , qui en eft le
Fro MERCURE DE FRANCE.
premier Auteur , fut un Chymifte de gran
de réputation. Louis XIV . de l'avis de
Vallot , fon Premier Médecin , le nomma
Démonftrateur , & Profeffeur de cette
Science au Jardin Royal des Plantes. Sz
réputation paffa les mers,& le Roi d'Angleterre
Charles II . penfant à établir la Société
Royale , voulut auparavant former un la
boratoire à Saint James. Il choifit Nicolas
le Févre pour en avoir la direction , Fan
1663 ou 1664 Le Févre , en quittant la
France , n'oublia point fa Patrie : fes- travaux
continuels lui donnerent moyen
d'augmenter & de perfectionner fa Chymie
, qu'il avoit fait paroître en deux vo-
-lumes à Paris en 1660 ; elle reparut en
1669 dans la même Ville , & depuis en
Hollande , & enfin à Paris en 1674. Tou
tes ces dernieres impreffions en ont fait
un Livre tout nouveau . C'eft fur ces éditions
qu'a travaillé M. du Monftier. Il a
refpecté le texte original de fon Auteur ,
mais il a eu foin de le faire parler François ;
comme le Févre parleroit lui- même aujourd'hui
. Il n'a été queftion que de fubftituer
à des mots & à des locutions hors
d'ufage , des termes & des phrafes reçûes
aujourd'hui dans le ftyle ordinaire .
Mais comment , dira- t'on , pouffer jufques.
à cinq volumes un ouvrage , qui d'a
MARS. 175 1. ITI
'bord n'en faifoit
que deux de pareille forme
? L'Editeur , pour rendre ce Livre plus
*commode , en a un peu groffi le caractére ,
qui n'étoit pas affez lifible dans les dernieres
éditions , & pour former les volumes
d'une groffeur convenable , au prix que le
Libraire avoit deffein d'y mettre , l'Editeur
a joint à chacun des trois premiers ,
qui contiennent la Chymie de le Févre
des additions relatives aux matieres traitées
dans chacun de ces volumes . Ainfi on.
trouvera à la fin du premier volume , nonfeulement
une préparation d'hydromel ,.
mais même une fermentation particuliere
du miel , par le moyen de laquelle il prépare
une eau fpiritueufe de Méliffe , auffibien
que l'eau de la Reine de Hongrie.
Ces deux morceaux font travaillés fur les
principes de l'Abbé Rouffeau , qui étoir
l'un des Capucins que Louis XIV . avoit
établis , & qu'il entretenoit au Louvre, en
qualité de Chymiftes .
Le fecond volume a pareillement fes additions
, parmi lefquelles on trouve une
préparation particuliere du Quinquina par
Peau de vie & l'efprit de vin , auffi - bien
que l'huile de briques , dont les propriétés,
au nombre de plus de quarante , font ici.
exactement détaillées. Cet article qui eft
utile & curieux , eft tiré de Jean Libaut ,
112 MERCURE DE FRANCE.
célébre Docteur en Médecine de la Faculté
de Paris au feiziéme fiécle. On y trouve
même la préparation de l'eau de goudron
ainsi qu'elle le pratique en Angleterre
où elle a beaucoup de vogue , ou pour le
' établiffement ou pour la confervation
de la fanté .
>
Le troifiéine volume ne préfente pas
moins d'additions utiles. Outre des remédes
fpécifiques contre la fiévre , on trouve
plufieurs eaux minérales artificielles , tirées
de Glafer , célébre Apotiquaire , qui
fut le fucceffeur de le Févre dans l'emploi
de Profeffeur de Chymie , au Jardin Royal
des Plantes à Paris. On y voit même dans
un grand détail plufieurs remédes contre
la rage ; deux furtout méritent l'attention
du Public pour la cure de cette terrible
maladie. L'un eft tiré des écailles inférieures
des huitres mâles , dont la préparation
eft ici détaillée avec beaucoup de foin &
de précifion , ce qui n'avoit pas encore été
fait depuis le peu de tems que ce reméde
eft découvert. L'autre remede eft tiré de
la pratique obfervée à l'Abbaye de Saint
Hubert , aux Ardennes.
Mais les quatriéme & cinquiéme volumes
ne font que des additions. On trouve
d'abord ce qu'Ethmuller , fameux Méde
cin Allemand , a dit de plus précis fur la
MARS. 1751. 113
Chymie , qui faifoit une de fes occupa
tions favorites ; cependant , comme le dé
tail de ces deux volumes nous meneroit trop
loin , pour faire connoître les nouveautés
utiles qu'ils contiennent , nous nous
bornerons à très -peu de préparations. Cel
les de la quinteffence de l'efprit de vin &
du fang de cerf , ne font pas les moins curieufes
, & font ici très bien détaillées ,
auffi-bien que la Boule de Mars , qui eft
une compofition très- fimple de limaille de
fer , de tartre & d'eau-de- vie ; mais , dont
les propriétés font admirables , & que
l'Auteur dit avoir éprouvée à Vienne , en
Autriche , & dont il a même envoyé la
compofition en Espagne , pour le ſervice
des troupes de Sa Majesté Catholique . Ce
fut M. le Prince de Bournonville qui la
lui demanda.
Le cinquième volume n'eft ni moins
curieux , ni moins important , foit pour
les differentes préparations du vitriol & du
fouffre , minéraux dont les propriétés
nouvelles & inconnues fe découvrent tous.
les jours , ce qui donne lieu à l'Editeur
d'expliquer diverfes opérations , furtout
celle de la poudre de fympathie . Les préparations
de l'or potable tiennent ici une
place confidérable , & l'Editeur eft d'au
tant plus louable , qu'il a fait connoître
114 MERCURE DEFRANCE.
les Auteurs , dont il a pris fes opérations
principales, c'eft ce qui fait que l'on y trou.
ve les noms refpectables de Quercetan ,
d'Helvetius , de du Sault , de Senac & des
plus habiles Médecins, qui ont joint la Chymie
avec la pratique de la Médecine.
L'Editeur fe fait honneur de rendre jufrice
à ceux qui ont fuivi la même carriere
que lui , c'est ce qu'il fair à l'égard des
modernes , au deffus defquels il diftingue
avec raifon M. Mallouin , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , qui a pu
blié une Chymie Médicinale dans le tems
même que la fienne alloit paroître . Et par
tout ce que nous avons remarqué des citations
faites par l'Editeur , on peut dire
que la Chymie de le Févre eft devenue la
Chymie de tous les tems , & de toutes les
Nations , parce qu'il n'a pas négligé ce que
les anciens ont de curieux , & que les
Chymiftes des differens Pays lui ont fervi
dans ce qu'ils ont de bon.
AMOURS d'Alzidor & de Charifée , ou
vrage traduit du Grec. Deux Parties. A
Amfterdam , chez Zacharie Chatelain ,
1791 , & le trouve à Paris , chez Poilly ,
Quai des Auguftins.
Ce petit ouvrage ,dont la feconde par
tie eft fort inférieure à la premiere , à de
MARS. 1751 . 115
l'agrément , & même une espéce de volupté.
Il feroit à fouhaiter que l'Auteur
écrivît avec plus de décence , & respectât
davantage les bonnes moeurs .
LES PSEAUMES , traduits en vers par les.
meilleurs Poëtes François , avec les principaux
Cantiques. A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue Saint Jean de Beauvais ,
1751. Deux volumes in- 12.
Nous ignorons de qui nous viennent
ces deux volumes ; à juger de l'Auteur par
le projet & par l'exécution , ce doit être
un homme de bien , & un homme de goût.
Nous exhortons les perfonnes vertueufes à
fe procurer un Livre , que nous croyons.
également propre à les amufer & à les édi-
,
fier. Le nom des Traducteurs aidera nos
Lecteurs à apprécier la collection que
nous annonçons. M. Racine , M. Picquet
, l'Abbé des Fontaines , Mlle Cheron
, M. le Noble , M. Racan , M. Godeau
, M. de Boifragon M. de Bologne
, M. Frenicle , Mlle D * * *. M.
Doutxigné , M. Ranchin ; le P. le Breton ,
Jefuite ; le P. Manuel , de la Doctrine
Chrétienne ; M. Guis , M. Lefranc , M.
Billard , M. Conrart , M. Defmarêts , M.
de Sainte Palaye , M. Malleville , M. Malherbe
, M. Daire , M. Moreau de Mautour
M. Dulard , M. Chabaud , de l'Oratoire..
116 MERCURE DE FRANCE:
TRAITE' fur les duels , par un Prêtre
Séculier. A Avignon , chez Dominique
Seguin , in-12.
LES LEÇONS DE THALIE , ou les Tableaux
de divers ridicules , que la Comédie préfente
, portraits , caractéres , critique des
moeurs , maximes de conduite , propres
la fociété. A Paris , chez Nyon , fils , &
Guillyn , Quai des Auguftins.
Les chapitres de cet ouvrage font l'affronteur
, l'amour , l'avare , les bourgeoifes
, le brutal , le capricieux , le charlatan ,
le fin comique , le comique fâcheux , la
coquette , la Cour , le diftrait , l'effronté ,
l'équité , les femmes , le flatteur , les fourbes
, la fourberie , les François , le gentilhomme
, le glorieux , le grondeur , l'honnête
homme , l'hypocrite , l'Intendant de
Maiſon , l'irréfolu , le jaloux , les jeunes
gens , le joueur , la juſtice , les maris , le
mariage , les meres , le mylantrope , le
monde , les nobles de Province , le Nor
mand , le patelin , le pedant , le petitmaître
, la précieufe , le Provincial , le
richard , le Robin . Le compilateur a réuni
fous ces differens.titres ce qu'il a trouvé de
plus agréable dans nos meilleures Comé
dies. Cette collection nous paroît commode
; elle remet fous les yeux une infinité
de jolies chofes qu'on eft bien aife de reMARS.
1751. 117
trouver. Nous avons eu de la même main ,
il y a quelques mois , les ornemens de la
mémoire , ou les traits brillans des Poëtes
François.
TRADUCTION des modéles de Latinité ,
tirés des meilleurs Ecrivains , quatrième.
& dernier Recueil de profe . A l'aris , chez
Louis François de la Tour , 1751 .
Il fe gliffe affez ordinairement trois défauts
dans l'éducation : ou on met entre
les mains des jeunes gens des ouvrages Latins
, compofés par des modernes ; & ces
modernes quels qu'ils foient , font de
mauvais modéles à propofer ; ou on leur
fait lire les anciens Auteurs de fuite & en
entier , & l'impoffibilité où on eft dès les
premieres années de fuivre le fil des idées
& des raifonnemens , entraîne néceffairement
l'ennui. Si on retranche quelque
chofe des Auteurs claffiques , on n'en retranche
que ce qui eft contre les bonnes
moeurs , & on y laiffe ce qui manque de
clarté , d'intérêt ou d'agrément.
Un Citoyen laborieux , éclairé & vertueux
, a entrepris de remédier à ces défordres
, & y a réuffi . Sa Méthode nous paroît
excellente , & nous ne voyons pas ce qu'on
y pourroit ajouter. Il commence par les
Auteurs claffiques les plus faciles , & finit
T18 MERCURE DE FRANCE.
par ceux où l'on trouve le plus de difficaltés.
Il a foin de ne prendre dans ces Ecrivains
que ce qu'ilsrenferment de plus utile
ou de plus piquant , les morceaux d'Hiftoire
les plus héroïques , les traits de morale
les plus inftructifs. Lorsque ces Auteurs
préfentent des difficultés trop fortes,
on les éclaircit ; mais on ne fait de changemens
dans leur ftyle , que ceux qui font
indifpenfables : on ajoute un mot , ou on
change une conftruction . La Traduction
des morceaux choifis eft faite avec le même
goût que la collection ; on l'a empruntée
de nos meilleurs Traducteurs , ou on
l'a faite fur leur modéle. Elle n'eft pas
deftinée à favorifer la pareffe des jeunes
gens ; mais à feconder la capacité des Maîtres
. Le judicieux Auteur , dont nous an
nonçons l'ouvrage , fe déclare hautement
pour les verfions contre les thémes ; nous
Tommes tout à fait de fon opinion
nous en dirions les raifons , fion pouvoit
ajouter quelque chofe à ce que M. Pluche
a dit fur cette importante matiere . M.
Chompré annonce fur les Poëtes le travail
qu'il vient de finir fur les Ecrivains qui
ont écrit en profe : cette nouvelle entre
prife eft bien digne d'un ami du vertueux
& célébre M. Rollin .
› &
MARS. 119 1751 .
ESSAI fur l'électricité des corps . Par M.
l'Abbé Nellet , de l'Académie Royale des
Sciences , de la Société Royale de Londres
, de l'Inſtitut de Bologne , & Maître
de Phyſique de Monfeigneur le Dauphin.
Seconde édition. A Paris , chez les Freres
Guerin , rue Saint Jacques , 1750 , in - 12.
Tout le monde fçait que cet ouvrage de
M. Nollet renferme fous le titre d'Effai ,
un Traité prefque complet , au moins trèsméthodique
, de l'électricité. La premiere
partie contient des inftructions touchant
les Inftrumens propres aux expériences de
l'électricité , & la maniere de s'en fervit.
La feconde partie eft une expofition méthodique
des principaux phénoménes électriques
, pour fervir à la recherche des
cauſes. La troifiéme partie expofe des
conjectures , tirées de l'expérience fur les
cauſes de l'électricité . Les fous- diviſions
de cet ouvrage font auffi méthodiques que
la divifion , & s'il étoit poffible que l'édifice
que M. Nollet a élevé avec tant de
foin , croulât par quelque endroit , ce ne
feroit pas affûrément par l'ordonnance .
Nous n'entrerons dans aucun détail ſur un
ouvrage traduit dans toutes les Langues de
-l'Europe , ni fur un Phyficien fi eftimé.
Tout le monde fçait que M. l'Abbé Nollet
aime la Nature, qu'il l'étudie avec fuccès,
120 MERCURE DE FRANCE.
& qu'il la développe avec clarté . Cet
Ecrivain rend inftructif & intereffant tout
ce qu'il écrit , juſqu'à ſes diſputes littéraires.
DISSERTATION fur la Sainte Larme de
Vendôme. Par M. Thiers , Docteur en
Théologie , avec la réponſe à la Lettre du
P. Mabillon, touchant la prétendue Sainté
Larme. A Amfterdam , 1751 , & le vend
à Paris , chez le Loup , Quai des Auguftins
M.Thiers, Sçavant célebre du dernier fié.
cle , a traité une infinité de fujets très-parti
culiers, & y a répandu des recherches, de la
lumiere, & une forte d'agrément théologique
& critique. Il avoit furtout le talent d'étendre
fon fujet & d'y ramener très- adroi
tement beaucoup de chofes qui en paroiffoient
fort éloignées. Si ces fortes de matieres
étoient du reffort de notre Journal ,
nous citerions la Differtation que nous annonçons
, en preuve de ce que nous venons
de dire. M. Thiers y attaque avec
courage une Tradition fort ancienne , &
nous avouons de bonne foi que cet adverfaire
doit paroître bien redoutable aux défenfeurs
de la Larme de Vendôme . Pour
peu qu'on aime les dicuffions de cette nature
, on lira avec plaifir la Differtation
tout- à-fait curieufe que nous annonçons.
ESSAI
MAR S. 1751 . Tit
ESSAI fur la connoiffance des Théatres
François , à Paris chez Prault Pere ,
Quai de Gêvres 1751 , Brochure in 11 .
On trouvera dans cetté Brochure des
détails agréables fur tout ce qui regarde le
Chant & la Déclamation. Nous voudrions
avoir affez d'efpace pour copier ici le por
trait qu'on fait des excellens Acteurs qui
fe font admirer fur les trois Théatres. On
pourra juger de l'Ouvrage entier , par ce
que nous allons rapporter. Il eft inutile
que nous avertiffions qu'en citant ce que
'Auteur dit de nos Comédiens , nous ne
prétendons pas approuver toutes les critiques,
Le Sieur Grandval eft le miroir des petits-
Maîtres François ; ils rient de fe voir
fi bien repréſentés ; rien ne lui échappe de
ce qui peut les caractériſer. Son jeu varié
& délicat plaît d'autant plus , qu'il eft raifonné
: c'est l'Acteur le plus vrai & le plus
inimitable qu'il y ait eû fur la Scéne.
Le Sieur la Thorilliere , après bien du
tems , & encore plus de peine , eft enfin
parvenu au point de faire oublier le charmant
Acteur , auquel il a fuccédé ; on ne
s'en reffouvient , que pour les comparer.
Géronte dans le Philofophe marié, Lifimon
dans le Glorieux , & c. ont déterminé le
Public à lui rendre juſtice.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Perfonne n'a mieux connu la Nature
dans la Comédie que le Sieur la Noue ; il
la pare de tous les agrémens , fans lui rien
ôter de fa fimplicité. On oublie en le
voyant , que c'est un rôle qu'il doit repréfenter
, c'est lui qui parle , ce font fes fen
timens qu'il met au jour , l'Acteur n'y eft
pour rien. Quelle vraisemblance & quel
Comédien !
Deux Acteurs qui jouent les Valets ,
méritent également les applaudiffemens
du Public. Le Sieur Armand en amufant
les fpectateurs , cherche à s'amufer lui- mê
me, & à partager le plaifir qu'il donne
aux autres , ce qui rend fon jeu très- vif &
très-naturel . Le Sieur Defchams y mer un
peu plus de raifonnement , ce qui fait que
Je Comédien paroît davantage. Ils ont cha
cun une façon differente de repréfenter ,
qu'on ne diftingue que parce qu'elles font
chacune fupérieures en leur genre.
Le Sieur Poiffon eft unique dans fes ca
ractéres. Quoique la Nature ait beaucoup
contribué à le rendre original , il ne laiffe
pas que d'avoir acquis beaucoup de talens ,
qui le rendent inimitable. Left grand Comédien
, & remplit fes rôles de tant de
variétés , qu'à chaque repréfentation , o
y découvre une nouvelle façon de la
rendre. Cet Acteur fera difficile à rempla
I
MARS.
123 1751.
cer , dans Turcaret , le Chevalier à la mode
, la Femme fage , & nombre d'autres
Piéces de caractére,
Les Payfans font rendus avec toute la
naïveté & le comique poffible , par le
Sieur Paulin . Quoique cet emploi ne foit.
pas fort au Théatre , il eft abfolument néceffaire
, & l'Acteur qui en eft chargé devroit
s'y borner.
Quelque perfection que les Acteurs
mettent , foit dans les Comédies anciennes
, foit dans les Piéces nouvelles , les
Actrices s'y diftinguent encore plus généralement.
Chacune dans fon genre , ne
Laiffe pas efperer d'en trouver qui puiſſe la
remplacer. Combien de fois Mlle Gauffin
n'a-t-elle pas fait porter ce jugement après
le Spectacle ? Amante infortunée dans
l'Andrienne , tendre époufe dans le préjugé
à la mode , vertueufe mere dans la
Gouvernante , fimple Agnés dans Zencide
, timide dans la Pupille , divine dans
l'Oracle ; enfin , par-tout belle & féduifante
, elle foumet les efprits , & captive
les coeurs. Que d'hommages n'en a t-elle
pas reçus, plus capables de faire fon éloge,
que tout ce que l'on en pourroit écrire !
On ne peint pas fi bien les belles paffions
fans en être affecté , & ce feroit affoiblir
fon mérite , que de vouloir le détailler.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
;
Les rôles d'Amoureufes font d'autant
plus difficiles , qu'ils paroiffent fort aifés .
Tout le monde connoît l'Amour , & ce
qu'il fait dire il eft peu de perfonnes qui
ne le foient trouvées dans la fituation
qu'on voit dans nos Comédies , & j'ole
dire , qui n'ayent été des Acteurs parfaits.
Cette paffion étant plus connue , il eſt difficile
de lui donner des nuances qui frappent
, & qui paroiffent nouvelles. Cependant
Mlle Grandval a trouvé l'art de fixer
Pattention du Spectateur , par un maintien
noble & intéreffant. Tout eft charmant
dans fon jeu , fon coeur & fa bouche
s'accordent toujours dans l'expreffion :
c'eft dans la furpriſe de l'Amour qu'elle
peint le fentiment : c'eft dans la Comteffe
du Méchant qu'elle peint le caractére .
Les Soubrettes n'ont jamais été jouées
avec autant de naturel & de vivacité.
Mlle Dangeville a furpaffé toutes celles
qui ont paru jufqu'à préfent ; elle poffede
le grand art de varier fes rôles , qui par
eux-mêmes font aſſez uniformes , i l'Actrice
n'y joint mille fineffes qui les diftinguent.
C'eft par-là qu'ella a fçu fe faire un
genre qui lui eft propre ; ce feroit rifquer
beaucoup que de vouloir la copier ; la Nature
& l'Art font fi bien d'accord , qu'il
audroit un rapport bien exact , pour pouMAKS.
1751. 125
voir mêler dans un jeu imité les agrémens
naturels . Tel Acteur eft parfait , qui ne
veut être copié en aucune façon. Celui
qui tire fon jeu de la Nature , eft prefque
inimitable ; on peut plus aifément atteindre
les perfections de celui qui les tient do
PArt.
C'eft dans ces differens caractéres , que:
Mlle Dangeville nous montre la cou
noiffance qu'elle a de la belle Nature ; elle
feule fçait l'Art qu'elle a employé pour
les rendre auffi brillans que naturels.
Eleve d'une des plus célébres Actrices qu'il·
y ait eu au Théatre , elle en a reçu des leçons
qui l'ont placée au premier rang
dans un âge où les autres commencent
encore à entrer en lice ; ce feroit d'elles
que l'on devroit attendre un véritable Art
du Théatre dans le comique , elle décou--
vriroit des principes qu'elle a connus mieux
que perfonne . Tout annonce dans Mlle
Dangeville un jugement fûr , par la vérité
qu'elle met dans fes rôles , malgré leur
variété , & le peu de rapport qu'il y a ađ
fon âge & à la figure . Céliante dans le
Philofophe marié , la Comteffe d'Olban
dans Nanine , font des caractéres qui ne lui
convenoient point ; cependant nous avons
vû avec quel fuccès cette admirable A&trice
a furmonté ces défauts de vraiſemblang
F. iij,
126 MERCURE DE FRANCE.
pour
ce ; il eſt à préfumer que le travail a été
prodigicux , mais elle a trop de zéle
fe rebuter. Ses plaifirs font facrifiés à contribuer
à ceux du Public ; en eft- il de plus
grands que celui d'être la premiere dans.
un état que l'on a choiſi ?
,
>
Il fuffit de dire que Mlle Gautier double
l'Actrice dont on vient de parler
dans certains rôles , avec beaucoup d'applaudiffemens.
Le Public a toujours eu bonne
opinion de fes talens , fur tout dans les
Suivantes , où fans vouloir imiter Mlle
Dangeville , elle ne laiffe pas de faire bien
du plaifir. Son jeu paroît un peu plus recherché
, & l'Art s'y montre davantage ,
ce qui fait qu'on lui reproche de courir
trop après l'efprit.
HISTOIRE DES PASSIONS . A la Haye ,
chez Jacques Neaulme , 1750 , & le trouve
à Paris , chez Prault , fils , Quai de
Conty , in- 12 . un volume.
Nous commençons l'Extrait que nous.
avons promis de ce Roman , par avertir
qu'on le tromperoit fifur le titre on s'imaginoit
que l'ouvrage foit unTraité métaphifique
du coeur humain , ce n'eft rien moins
que cela; c'eft la vie d'un honnête homme,
où les évenemens font tellement difpofés ,
qu'on voit à fes differens âges le dévelop
MARS. 1751. 127
per toutes les paflions propres & affectées
à chacune des périodes de la vie humaine :
dans l'enfance , par exemple , le germe de
toutes les paffions , & fingulierement la
mutinerie & l'attachement à fa propre volonté
; dans l'adolefcence , l'amour des
femmes & la fureur pour le plaifir ; dans
l'âge viril , le défir de faire fortune &
F'ambition ; plus tard , un grain de jalouſre
quand on vit dans l'état du mariage , & à
l'extrêmité de la vie , l'avarice . Outre cette
file de paffions graduées , communes à
peu près à tous les hommes , on verra des
fituations particulieres , d'où naiffent quelques-
unes de ces paffions qu'on pourroit
appeller perfonnelles & qui caractérisent
plus fpécialement chaque individu .
Le Héros de cette hiftoire eft , comme
le font tous les hommes , excepté les stupi
des & les indolens , le jouet perpétuel de
fes paffions ; mais il ne laiffe pas , malgré
cela , d'être homme de bien . Et en effet
ce feroit une claffe d'hommes très méprifable
, ou du moins très ennuyeufe que les
gens de bien , s'il falloit
s'il falloit pour l'être n'éprouver
aucunes paffions . Que dis- je ? II
n'y auroit pas de gens de bien , s'il n'y
avoit point de paffions , puifqu'elles font
autant la fource des bonnes actions que
des mauvaises ; ce font les gouvernails des
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
la vie humaine , que la Providence & la
volonté même de l'homme tournent à
droit on à gauche comme bon leur femble..
Il n'y a dans le monde rien qui foit purement
un mal ou purement un bien . ( Un
Anglois a même fait l'éloge du Rhumatifme
& de la Goute . ) Il dépend de nous de
faire de nos paffions des vertus , au lieu de
les laiffer dégénérer en vices.
Un de nos Seigneurs , homme d'eſprit
& de Lettres , fur le titre de l'Ouvrage , a
dit , que le Héros devoit être un grand
fcélérat , fi l'Auteur a rempli fon titre..
Mais l'Auteur , pour ne point faire un
monftre de méchanceté , a rejetté les cou
leurs odieufes fur des perfonnages fubalternes
; le principal n'a que des paffions
modérées , qui ne le portent jamais au- delà
des bornes de l'honneur & de la probité.
Il eft quelquefois à deux doigts de les franchir
; mais fon heureux naturel le retient..
D'ailleurs, mettre fur le compte d'un même
homme toutes les paffions diverfes , portées
chacune à l'excès , non.feulement ce
ne feroit pas faire l'hiftoire d'un honnête
homme , ce ne feroit pas même peindre
un mélange de vertus & de vices , puifque
toutes paffions , portées à l'excès , ſont déterminément
des vices ; ce feroit peindre
wn méchant en tout genre, Il y a plus , co
MARS. 1751. 129
i
féroit forger un pur être de raifon , à qui
on donneroit cent vices oppofés , qui deleur
nature font incompatibles. Il feroit
plus poffible de fuppofer dans un même
homme des vertus oppofées , du moins en
apparence , que des vices contraires , par--
ce que les vertus n'étant pas des excès , ›
loin de s'exclure , s'amenent fouvent les
unes les autres. Nous reconnoiffons bien
en Dieu une juſtice & une miféricorde infinie
; à combien plus forte raifon pour--
rions- nous imaginer un homme équitable
& humain , généreux & économe , remué
par l'émulation , fans être jaloux du mérite.
d'autrui ; prudent fans défiance ; patient
fans être infenfible ??
Malgré un affez grand nombre de négli
gences qu'on trouve dans cet ouvrage , il eft
en général affez bien écrit; je dis bien , relativement
au ton dont doit être écrit un
ouvrage de cette forte . On n'y a point affecté
de néologifme , on n'y a point couru :
après l'efprit. Ce qu'il y a de réflexions
morales , naît du fujet , & feroit venu , co
femble , au Lecteur comme à l'Auteur.
Pour achever de donner une idée de cet
ouvrage , nous renvoyons à l'introduction ,
qui eft de l'Auteur Anglois , & à l'avertif--
fement du Traducteur , qui eft en tête de
Pouvrage,
Flyv
130 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'Epitre Dédicatoire à Mylord
Comte d'Albemarle , elle n'eft ni del'Auteur
Anglois ni du Traducteur ; mais.
du Libraire , qui a été bien aiſe de faire à
ce Seigneur l'hommage d'un ouvrage Anglois
, pour reconnoître les bontés dont
il l'honore ..
HISTOIRE NATURELLE , générale &
particuliere , avec la defcription du Cabinet
du Roi . In-4°. 3 volumes. Ada Haye,.
chez Pierre de Hondt , 1750.
Notre Nation , fi féconde en ouvrages
d'efprit & de fentiment , en productions
qui ne durent qu'un hyver ou qui ne paffent
pas chez nos voifins , s'éleve de tems
en tems au grand & au fublime , & forme
des entreprifes qui demandent de la fagacité
, des recherches , de la Philofophie..
Toute l'Europe a conçû certe idée du magnifique
ouvrage de Meffieurs de Buffon
& Daubenton . Leur Hiftoire Naturelle
s'imprime partout , fe traduit dans toutes
les Langues , & vient d'être réimprimée
en Hollande . Les Editeurs ont ajoûté à la
Préface une addition qu'on ne fera pass
fâché de retrouver ici.
Addition des Editeurs Hollandois.
Dès que ce Programme , publié à Paris ,
MARS. 1751:
131
fut parvenu jufqu'à nous , nous comprîmes
bien - tôt que le prix exceflif de l'ouvrage
qui y étoit annoncé , empêcheroit qu'il ne
devînt auffi commun qu'il étoit à fouhaiter
pour les progrès de l'Hiftoire Naturelle
; cela nous fit former le deffein d'en publier
dans ce pays une édition , qui renfermant
tous les avantages de celle de France
, coûtât cependant beaucoup moins.
Nous communiquâmes notre projet à M.
de Hondt , qui voulut bien ſe prêter à ſon
exécution , & il annonça de notre part fon
édition comme devant être enrichie de
plufieurs additions ; & effectivement , comme
les Cabinets d'Hiftoire Naturelle qui
font dans ces Provinces , contiennent un
très-grand nombre de morceaux curieux ,
notre intention étoit d'ajoûter la defcription
de ceux qui paroîtroient les plus rares
& les plus intéreffans , à celles du Cabinet
du Roi. Mais lorsque nous eûmes reçû de
Paris les trois tomes que nous publions actuellement
, nous remarquâmes bien-tôt
que ces deſcriptions que donne l'Auteur ,
fervoient d'éclairciffement à diverfes branches
du fyftême qu'il s'eft formé fur
l'Histoire Naturelle , & qu'ainsi toute addition
féroit hors d'oeuvre , à moins que
nous ne marchaffions avec lui dans la nouvelle
route qu'il s'eft frayée ; mais pour ne
F.vj.
132 MERCURE DE FRANCE.
pas broncher à chaque pas , il faudroit que.
nous fuffions guidés par le même génie fu
périent qui brille dans tout ce Livre ; or
c'eft ce que nous n'avons pas la vanité
d'efpérer. Ainfi nous renvoyons à un ouvrage
féparé , qui pourra fervir de fupplément
à celui-ci, l'exécution de ce que nous
avons promis . Mais cela ne nous empêchera
pas de prendre tous les foins poffibles de
cette édition , encouragés par les grands .
frais que M. de Hondt fait généreufement
pour la gravure des Planches. It employe
à ce travail M. Vanderſchley , digne Eleve
du fameux Picard, qui , autant par goût ,
que pour foutenir la réputation qu'il
s'eft acquife par la délicateffe de fon burin
, n'a rien négligé pour que la gravûre
des Planches répondît au mérite de cet
ouvrage. Les échantillons qu'on en voit
dans ces trois premiers volumes , feront
pour nos Lecteurs une preuve de ce que
nous difons.
LETTRES CRITIQUES fur divers Ecrits
de nos jours , contraires à la Religion &
aux moeurs ; 2 volumes in- 12. A Londres ,
& fe trouvent à Paris , chez Bauche , fils,
Quai des Auguftins.
fils
s
La Religion eft attaquée avec tant d'au
dace , de violence & d'adreffe , qu'on -ng:
MAR S... 17511 7835
peut trop louer , trop encourager les Ecri
vains éclairés qui en prennent la défenſe.
Quand nous aurons lû les Lettres que:
nous annonçons , nous en parlerons avec
le foin qu'exige une matiere fi importan
te. Quoique les fophifmes & les plaiſan--
teries des incrédules foient des armes toutà-
fait impuiffantes contre la révélation ,,
il est bon d'en faire fentir la foibleffe..
Tout homme fage qui aura fuivi avec at
tention ces difputes , fentira que le Chrif
tianifme eft l'ouvrage de Dieu , & que les :
opinions philofophiques font le fruit de :
Forgueil ou de la corruption des hommes ..
LE 25 Août prochain , Fête de S. Louis,,
l'Académie Françoife donnera trois Prix ,
un d'Eloquence & deux de Poefie. Le fujet
du premier fera l'Indulgence pour les dé- -
fauts d'autrui , felon les paroles de Saint
Paul : Charitas patiens eft. Celui du ſecond,,
les honneurs accordés au mérite militaire par -
Louis XIV , & augmentés par Louis XV. Le :
troisieme Prix , fondé par le fieur Gaudron ,
aura pour fujet , lapaſſion du jeu.
DEBURE , l'aîné , Quai des Auguftins ,
reçû le troifiéme tome du mois de Septembre
des Actes des Saints. Ce Libraise
fournit la compilation entiere des Bollandiftes
, & chaque volume féparément....
134 MERCURE DE FRANCE
Nous avons reçû plufieurs Lettres , dans
lefquelles on reproche à M. de Verriere de
s'être approprié une pièce de Poëfie de
Rouffeau , intituléé li Marmelade. Il eſt
vrai que cette ingénieufe bagatelle fe trouve:
dans de mauvaiſes éditions du grand Poëte
auquel on l'attribue; mais après le défaveu
formel qu'il en a fait dans les dernieres
lettres qu'on nous a données de lui , nous
ne croyons pas que perfonne puiffe , fans
injuſtice , conteſter cet ouvrage à M. de
Verriere...
NOUVEAUX Effais de Phyfique , par M.
Ratz de Lanthenée. A Paris , chez Durand
& Piffot , fils. Nous parlerons le mois prochain
de cette nouveauté & de la fuivante..
SYSTEME du Philofophe Chichen , par
M. de G.... Chanoine Régulier de Sainte
Croix de la Bretonnerie . Seconde édition,
augmentée. A Paris , chez David , l'aîné .
LES CARACTERES , par Madame de Pui--
fieux. Seconde partie. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez David , le jeune..
TRAGEDIES , Opera de l'Abbé Metaſtaſio,
traduites en François. Tomes 3 , 4 & 5. A
Vienne, 1751 , & fe trouvent à Paris , chez
·Durand.
C'eſt la fuite des ouvrages du célebre
MARS. 175-1. 1355
Métaftafe , dont M.. R *** nous avoie
donné deux volumes il y a quelque tems..
Tout le monde connoît le mérite de l'original
; nous ferons connoître le mois prochain
l'élégance & la fidélité de la Tra
duction : en attendant nous exhortons nos ;
Lecteurs à fe procurer une des plus délicicules
lectures qu'on puiffe faire.
TRAITE' des maladies des Os , par M..
Duverney , Docteur en Médecine , ancien
Profeffeur d'Anatomie & de Chirurgie au
Jardin Royal , & Membre de l'Académie :
Royale des Sciences. 2 tomes in- 12 , à
Paris , chez Debure , l'aîné , Quai dess
Aguftins , près le Pont S. Michel , 1751 ..
ON A LU dans le Mercure de Décembre :
une Hiftoire tragique de Ludovifio Caran--
tani. Ce nom que nous croyions fuppofé ,.
fe trouve être celui d'un homme refpectable
qui vit encore , & qui n'a eu , ni pû
avoir aucune des avantures contées dans le
petit Roman dont nous rappellons le fouvenir.
LE ROI de Pologne , Duc de Lor-.
raine & de Bár , voulant exciter l'a
mour des Lettres dans fes Etats , vient
de fonder à Nancy une Bibliothéque
36 MERCURE DE FRANCE.
1
2
·
publique , avec un revenu annuel de mil
le écus pour l'augmentation des Livres ,
I vient auffi d'établir deux Prix de fix
eens livres chacun , l'un pour les Scien
ces , & l'autre pour les Belles- Lettres. Ce
grand Prince , toujours attentif au bien
de fes fujets , a crû que des Prix ne pour
roient fuffire à leur infpirer une émulation
auffi utile qu'elle doit l'être , s'il ne
leur fourniffoit en même-tems les Livres
néceffaires pour ſe perfectionner dans
les Beaux-Arts. Les Juges qu'il a établis
au nombre de cinq pour décider du mérite
des ouvrages qui leur feront remis ,
doivent jouir d'une penfion convenable,
Nous apprenons en ce moment qu'à ces
Juges , qui feront nommés Cenfeurs
Royaux , Sa Majefté Polonoife en a joint
d'honoraires
tous diftingués par leur
naiffance , par leurs emplois & par leur
goût décidé pour les Sciences . La diffic
culté de former d'abord une Académie,
a réduit vrai - femblablement le Roi de
Pologne au deffein que nous venons
d'expofer ; mais il eft à croire qu'auffi
tôt qu'il verra l'amour des Lettres con
firmé dans fes Etats , & des fujets déja
exercés & capables de foutenir l'honneur
dane Compagnie Littéraire , il ne tars
dera pas à l'établir. & à la fonder de m
>
MARS. 1751. 137
niere qu'elle puiffe fubfifter à jamais . Sa
Majefté a publié à cette occafion un Edit
qui mérite d'être recueilli . comme un
monument précieux pour les Lettres.
C'est l'ouvrage d'an Prince , qui les
ayant cultivées toute fa vie , veut leur
rendre un éternel témoignage du fruit:
qu'il en a retiré.
L
BEAUX- ARTS..
E 20 de Janvier de cette année a été
un jour de triomphe pour la Peinture ..
L'Appartement du Roi à Verſailles étoit
rempli depuis la Galerie jufqu'à la Chapelle,
de tableaux , & de tapifferies nouvellement
exécutées . Nous allons eſſayer de :
donner une légere idée de tout ce que M..
de Tournehem a eu l'honneur de préfenter
à Sa Majeſté.
Le portrait du Roi en pied , grand com
me nature , peint par M. Vanloo , Gouverneur
des Eleves protégés , étoit placé dans
la premiere piéce . L'accord tiré d'une feule
couleur , produit dans ce beau morceau ,
autant d'agrément à l'oeil , que la fimplicité.
de la pofition repréfente à l'efprit de gran--
deur & de nobleffe : la richeffe de l'armu
138 MERCURE DE FRANCE.
re eft rendue avec tout fon éclat , fans être
trop heurtée , comme il arrive fouvent
dans ce genre d'ouvrage ; elle eft du plus
grand terminé , fans cependant être froide.
La Tente dans laquelle le Roi eft repréſen
té , ainfi que le tapis fur lequel il marche ,
font également rouges ; & cette couleur
Haute & qui ne reçoit les oppofitions que
d'elle - même , n'en exprime pas moins
toutes les vagueffes de l'air que l'on peut
attendre du pinceau. Les richeffes de la table
qui porte le cafque du Roi , & le tabouret
placé derriere ce Prince , font auffi-
Bien ménagés que bien entendus . Ce portrait
a infiniment réuffi , & fon fuccès n'a
furpris perfonne.
-La Piché , tirée de celle de Moliere , &
exécutée par M. Coypel , Premier Peintre
du Roi , paroiffoit enfuite. Cet illuftre
Artifte , qui a la réputation de mettre beaucoup
d'efprit & d'agrément dans les fujets
qu'il traite , & qui n'y met pourtant que
Fefprit & l'agrément convenables , a choift
le moment où l'Amour s'envole & le
palais s'évanouit. Quoique ce beau tableau
eût fixé l'attention de la Cour dans tous les
tems , une innovation utile l'a fait encore
plus remarquer.
M. de Tournehem , toujours jufte , toujours
attentif au progrès des Arts ,.a pris
MARS. 1751 . 139
eette année un ſoin qu'on ne s'étoit jamais
donné ; il a voulu que le morceau
de tapifferie fe trouvât à côté du tableau.
d'après lequel il a été fait : c'eft un moyen
aflûré pour faire juger fainement du mérite
des Tapiffiers , & les rendre de plus
en plus attentifs à foutenir la réputation
d'une Manufacture auffi diftinguée que
celle des Gobelins. En conféquence d'une
idée auffi raisonnable , on avoit également
apporté un morceau de tapifferie , executé
d'après M. Vanloo ; il repréfente Thefée ,
préfentant auTemple de Delphes le taureau
de Marathon , qu'il a forcé à le fuivre.
Comme le tableau étoit à côté de la tapifferie
, on s'eft trouvé à portée de juger du
mérite avec lequel on a rendu la force du
pinceau & la richeffe de la compofition.
exprimées dans l'original.
On voyoit dans une piéce fuivante deux
morceaux de tapifferie , exécutés aux Gobelins
, d'après les tableaux de M. Coypel ;
ils repréfentoient des fujets du Roman de
Don Quichotte , dont cet Artifte ingénieux
a multiplié les idées dans l'Europe ,
& qu'il étoit peut - être feul capable de
rendre convenablement . Sans tomber dans.
le bas & dans le trivial , M. Coypel a
confervé tout le fel , le plaifant & le comique
de Miguel de Cerventes.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les ouvrages des fix Eleves protégés,
confiftant en quatre tableaux & deux - modéles
, fe préfentoient enfuite . Le Roi 2
eu la bonté d'encourager ces jeunes Artif
tes & même de diftinguer les ouvrages des
quatre qui font depuis deux ans dans l'Ecole
,en daignant remarquer les progrès qu'ils
ont faits depuis l'année paffée . Cette bonté
doit engager les deux qui n'y font quede
puis fix mois, à ne rien négliger pour méri
riter d'être remarqués l'année prochaine
d'une façon auffi avantageuſe.
Nous annonçons avec autant de plaifir
que nous en avons eu à les voir , deux
Planches que M. Dupuis vient de mettre au
jour ; elles font gravées d'après les tableaux
que M. Pierre peignit il y a déja quelques
années pour l'Eglife de S. Sulpice , &
qui repréfentent S. Nicolas & S. François ,
fur des toiles de 10 pieds fur S. Ce grand
Peintre a pris plaifir à oppofer dans les deux
pendans la tranquillité d'an Solitaire au
mouvement d'une tempête , & les a également
bien rendus. Saint François implore
la miféricorde de Dieu , & Saint Nicolas
la fait efperer à des hommes que la mer
eft au moment d'engloutir , & qui travail,
lent , comme Dieu lui-même ordonne de
le faire , pour mériter d'être fecourus, Ea
MARS. 1-41 1751.
un mot,le repos eft non- feulement très-bien
exprimé dans le Saint François , mais l'auftérité
& la nature du paylage concourent
à infpirer la pénitence. Dans le Saint Nicolas
, tout peint le danger de la mer , fes
horreurs & les efforts prodigieux des hommes
qui veulent le tirer d'un auffi grand
danger : voila quant à la partie de l'efprit.
A l'égard du deflein & de la couleur , l'un
& l'autre font parfaitement convenables
aux fujets , ce qui ajoûte un grand mérite
à leur correction & à leur exécution, Il feroit
à defirer que tous les grands ouvrages
gravés fuffent exécutés & rendus par la
gravûre avec autant de jufteffe , de goût ,
de vérité & de précision que ceux -ci ; ces
deux Planches rendent toutes les parties
que préfentent les originaux que nous
avons décrits très-imparfaitement . Un autre
motif redouble le plaifir avec lequel
nous en parlons , c'eft celui de faire revoir
au Public les ouvrages d'un Artifte pour
lequel nous avons été long - tems dans les
allarmes , & que fes maladies ont obligé
d'interrompre ces mêmes Planches pendant
le cours de fix années . Un excellent
Graveur eft une choſe rare & des plus importantes
dans l'Arr , la gravûre pouvant
feule conferver les belles compofitions à
la postérité. Ce beau genre d'imitation
142 MERCURE DE FRANCE:
la
n'eſt pas feulement une méchanique , comme
bien des gens fe le perfuadent. La Gra
vûre n'a pas , à la vérité, beſoin
pour excel
ler , du feu & du génie néceſſaires pour
belie production; mais elle eft fondée fur le
deffein , fur le fentiment & fur une prodi
gieufe intelligence, telle qu'il la faut en ef
fet pour donner ce qu'on appelle la couleut
par la difference du travail ou des tailles ,
pour indiquer un accord par des voyes
differentes , mais qui doit cependant produire
les mêmes effets , pour conſerver
enfin un caractére qui ferve à reconnoître
de Peintre dont le Graveur a réfola de
rendre l'ouvrage & de perpétuer les talens.
Nous devons nous récrier d'autant plus en
France fur la négligence de nos Graveurs ,
que notre Ecole a produit un grand nom .
bre d'hommes excellens en ce genre. Nous
devons encore convenir que l'abus de l'eau
forte eft pouffé beaucoup trop loin . Ce genre
eft bon pour rendre promptement des
chofes d'efprit & qui n'expriment que
des
idées fans exiger aucun terminé. La pointe
même n'eft véritablement bonne que dans
la main des Peintres ou de ceux qui font
nés avec affez de feu pour exprimer des
badinages , qui dans le fond ne font
plus à la Gravûre , que les deffeins & les
premieres pensées peuvent être à la Peinpas
MARS . 143 1751.
ture. Ce n'eft pas qu'un Graveur au burin ,
de feul qui mérite ce nom , ne puiffe employer
l'eau forte ; mais quand il eft jaloux
de fon talent , il n'en fait uſage que
pour préparer légerement toute fa machine.
Le goût confervé dans une longue répétition
, la patience fans froideur , l'imitation
fans fervitude , la maniere rendue
par fon beau côté , enfin l'exactitude , la
précifion & le caractére du trait , joints à
l'accord du Peintre ; voilà les parties qui
-ont rendu célébres les Audrans , les Edelinchs
, les Poyllis , & c. nous efperons que
M. Dupuis rappellera plus d'une fois au
Public le fouvenir de ces grands Artiftes .
LETTRE A M. ***
En lui envoyant une nouvelle Eftampe
de M. le Bas.
V
Otre empreffement à vous procurer,
Monfieur , tout ce que publie M. le
Bas , eft bien juftifié par le mérite & par
la
réuffite de les ouvrages : il femble ne les
multiplier que pour augmenter les fuccès ,
& ce qui doit encore plus nous étonner ,
c'eft que leur grand nombre ne prend rien
fur leur perfection . Je vous envoye une
-nouvelle Eftampe qu'il vient de graver
d'après Tenieres , c'eft la foixantiéme qu'il
144 MERCURE DE FRANCE.
nous ait donnée d'après cet illuftre Fla
mand , dont on ne fçauroit trop perpétuer
les productions. Le fujet de celle- ci eft
une Fête Flamande , dont ce Peintre célébre
a rendu tout le fracas , tout le mouvement
, la joie & l'yvrelle même , avec ce
naturel , & cette vérité que vous lui connoiffez.
Le nombre confidérable de figures
qui jouent dans ce Tableau , & la varieté
infinie de leurs caractéres , de leurs attitudes
, & de leurs fituations , n'y répand aucune
forte de négligence ni de confuſion :
tout est fait avec la même force , & le
même foin , fans effort & fans affectation.
On diroit en voyant chacune de ces figures
en particulier , qu'elle eft la feule que
Tenieres ait voulu peindre, & que le burin
de M. le Bas ait voulu rendre ; & quand
on confidére l'enſemble du Tableau , on
eft futpris que l'attention de M. le Bas ait
pû fuffire a tant de differens objets , fans
qu'aucun fût négligé , ou ce qui ne feroit
pas moins à craindre , fans qu'ils fe reffentiffent
tous d'un travail capable de flétric
la fleur , & d'émouffer le picquant qui ca
ractériſent fi particulierement ces fortes
d'ouvrages. Il faudroit pour décrire tout
ce que vaut celui - ci , que j'euffe les connoiffances
que vous poffedez ; vous en fensirez
tout le prix , beaucoup mieux que je
les.conne
MARS. 1751. 145
ne pourrois vous l'exprimer.. Cette belle
Eftampe eft dédiée à Madame la Marquife
de P ***. qui joint à l'avantage de connoître
les talens & de les cultiver , le bonheur
plus flatteur encore , de pouvoir les
accueillir & les récompenfer.
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. S. Voici quelques vers que m'ont
infpirés cette Eftampe , & le nom dont
elle eft décorée. Lifez- les , moins comme
un hommage digne de fon objet , que
comme une preuve de mon zéle , &¨ de
l'intérêt que je prends aux progrès du génie
, du fçavoir & du goût.
A Madame la Marquise de P ***.
Sur les talens qui t'environnent ~
P***. tu répands le feu de tes regards ;
D'an laurier immcrtel tu couronnes les Arts ,
Et de fleurs à leur tour les Beaux Arts te couronnent.
Hochereau , Libraire , Quai de Conti ,
qui eft chargé de vendre l'édition du Louvre
, des ouvrages de M. de Crebillon ,
yend auffi le portrait de ce grand Tragique.
Ce Portrait eft un des meilleurs de
M. Aved , & il a été très- bien gravé par
Balechou.
ALIAMET , Place Cambrai , vient de
G
146 MERCURE DE FRANCE.
mettre au jour une Eftampe , gravée d'après
un agréable Tableau de Wanvermans ;
qui représente une garde avancée de Hu
lans . C'est la cinquième ou fixiéme Eſtaur
pe que nous avons de M. Aliamet , qui a
du talent , & qui acquiert de la répura,
tion.
: M. BARADELLE , Ingénieur du Roi ;
pour les inftrumens de Mathématiques ,
donne avis qu'il a compofé & dreffé des
Cartes propres à monter des Globes
tant célestes que terreftres , de pluſieurs
grandeurs , d'autant plus utiles , qu'elles
comprennent plufieurs chofes curieufes
& où le calcul des étoiles eſt dreffé pour
l'année 1750. Elles font augmentées de
plufieurs conftellations nouvelles ; les Pôr
les du Soleil y font marqués , ainſi que fon
équateur & les collures , ce qui jufqu'à
préfent n'a été encore mis en ufage fur aucun
Globe . Ces nouveaux cercles font
diftingués par des lignes ponctuées ; ils ne
forment aucune confufion avec les autres,
cercles. Les étoiles ont été pofées à leurs
diſtances du Pôle , & à leur afcenfion droi
te , avec tout le foin & la jufteffe poffibles.
D'ailleurs les ovales allongés , ou les lozan ,
ges , qui doivent être affemblés pour former
les Globes , font faits de telle maniere
MARS
147 +
1751.
qu'il y regne une uniformité parfaite dans
la courbure des fufeaux & des cercles paralleles
, dont les Globes font compofés .
Nous ajouterons que les figures des
conftellations ont été deffinées & gravées
d'un nouveau goût , à l'égard des Globes
terreftres , ils font dreffés fur les nouvelles
Obfervations de Meffieurs de l'Académie
Royale des Sciences , & fuivant les Mémoires
que feu M. le Prince de Cantimir
Ambaſſadeur de Ruffie & de Mofcovie en
France, avoit communiqués au Sieur Baradelle
, au fujet de la grande Tartarie Mofcovite
jufqu'à la mer de Kamchatka ; ces
Globes ont été gravés par les meilleurs
Graveurs de ce tems. Les differens caracréres
en font parfaits , fans être trop petits
& fans confufion , & très-lifibles . Pour en
faire l'éloge , il fuffit de dire qu'ils font
gravés par le Sieur Aubin.
M. Baradelle a des Globes , de l'une &
de l'autre eſpéce , de trois grandeurs differentes
; fçavoir de neuf pouces , de fix
pouces , & de quatre pouces & demi. Il
fe propofe d'en faire de quinze pouces . I
a auffi des Sphères de Ptolomée & de Coper
nic, de la groffeur de ces Globes, exécutées
avec le même ſoin.
M. Baradelle demeure toujours à Paris ,
Gij
43 MERCURE DE FRANCE.
Quai de l'Horloge du Palais , à l'enſeignè
de l'Obfervatoire.
Carte Hydrographique.
IIIl a paru à la fin de l'année
derniere
.
une nouvelle
Carte Hydrographique
, qui a pour titre ; Carte
réduite
de l'Ile de Saint Domingue
& defes débouquemens
, pour fervir
auxVaiffeaux
du Roi ; dreffée
au dépôt
des
Cartes
& Plans
de la Marine
, par ordre
de
M. Rouillé
, Secretaire
d'Etat
,ayant
le Département
de la Marine
. Par M. Bellin
. Ingénieur
ordinaire
de la Marine
, rue
Dauphine
, près la rue Chriftine
.
On n'a point encore vû de Cartes Marines
traitées dans le goût de celle- ci´ ; les
airs de vent y font tracés en rouge , & le
corps de la Carte eft en noir , ce qui n'a
pû s'exécuter que par deux planches differentes
, l'une pour les airs de vent , &
l'autre pour la Carte toute la difficulté
eft dans la jufteffe du rapport des deux
planches , qu'on tire fucceffivement fur la
même feuille de papier , car fi le moindre
dérangement arrivoit , les airs de vent ne
cadreroient pas avec les latitudes & les longitudes
de la Carte , qui deviendroit fauffe,
& ne feroit d'aucun ufage pour les Navi
gateurs ; mais on a très-bien réuffi , & tour
MARS. 1751 . 149
fe trouve cadrer avec la derniere préci
fion.
Le but qu'on s'eft propofé , en cherchant
cette nouvelle méthode , a été d'éviter
la confufion que répandent les airs
de vent fur les Cartes Marines , & qui
devient d'autant plus grande , qu'il faut
les multiplier beaucoup , pour donner aux
Navigateurs les moyens de pointer leurs
routes journalieres avec facilité.
M. B. a joint à cette Carte un Mémoire
de huit pages , in- 4° . qui rend compte des
principales obfervations , dont il s'eft fervi
pour parvenir à des corrections extrêmément
importantes , dans le détail defquelles
il ne nous eft pas poffible d'entrer ;
nous remarquerons feulement d'après lui :
» Qu'il y a long- tems que les Navigateurs
» fouhaitent d'avoir une Carte particuliere
"
de l'Ile de Saint Domingue , dont ils puif-
»fent fefervir pour régler leurs routes le long
des côtes de cette Ifle , où fes differens
» débouquemens foient détaillés avec affez de
précifion , pour ne les pas expofer aux dangers
qu'ils courroient , en fe fervant de la
plupart de Cartes qui ont puru jufqu'ici ....
La fuite de ce Mémoire prouve très-bien
& d'une maniere fatisfaifante , ce qu'il
avance. Un pareil ouvrage eft d'autant
plus eftimable , qu'il tend à conferver la
Giij
# 56 MERCURE DE FRANCE.
vie & les biens de ceux qui fe dévouent
commerce maritime , ou à fa défenfe.
LETTRE
De M. d'Anville , à M. Folkes , Préſident
de la Societé Royale de Londres , fur une
Copie faite à Londres de la Carte de l'Amérique
Septentrionale.
Ly a environ fix mois , Monfieur ,
qu'un Gentilhomme de Dublin , que
j'ai connu ici , me manda qu'il paroiffoit
à Londres une Copie de ma Carte de l'Amérique
Septentrionale , à laquelle , felon
le papier public qui annonçoit cette Copie
, l'Editeur difoit avoir fait des augs
mentations. Un Négociant de Londres ,
qui eft venu chez moi depuis peu de tems ,
m'a même affûré qu'il y avoit trois Copies
Angloifes de mon ouvrage. J'avois déja
été très- flatté de voir que ma Carte d'Ita
Tie eût été adoptée en Angleterre , & copiée
exactement chez une Nation auffi
curieufe & auffi éclairée que la vôtre ; &
je penfois à l'égard de l'Amérique Septen
trionale , que d'une édition Angloife il
falloit attendre des améliorations de quel
qué conféquence dans le détail du local
MARS . 1751.
des Colonies Britanniques de cette Partie
du Monde , bien réfolu même d'en profiter,
& d'enrichir ma Carte de ce que j'acque
rerois par ce moyen.
Comme je fuis redevable de la publication
que je fais actuellement d'un certain
nombre de Cartes générales fort amples ,
plufieurs feuilles , aux bienfaits de
M. le Duc d'Orleans , qui m'a même excité
à ce travail , j'ai l'obligation à une perfonne
de grande confidération attachée à ce
Prince , de m'avoir procuré un exemplaire
de la Copie Angloife qui m'avoit été annoncée
; & comme elle vous a été dédiée ,
Monfieur , j'ai crû devoir vous adreffer
les obfervations que je ne puis me difpenfer
de faire fur cette Copie Je ne diffimulerai
pas furtout , que le Sr Bolton , Editeur
de la Copie , en ayant décoré le titre
de ces termes , Greatly improved , je n'aye
en beaucoup de curiofité à examiner , en
quoi pouvoit confifter cette augmentation ,
ou bien amélioration confidérable .
Faire augmentation à la Carte Géogra
phique d'un grand Continent , & qui foir
telle qu'on puiffe en tirer avantage , &
s'en prévaloir ; c'eft , ou remplir le vuide
de quelque efpace auparavant inconnu ,
ou ajouter beaucoup aux circonftances des
parties trop foiblement connues. Dans la
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
Carte de l'Amérique Méridionale , qui a
fuivi la Septentrionale , au milieu de l'ef-.
pace immenfe de la partie intérieure du
Bréfil , j'ai rempli environ cinquante mille
lieues Françoifes quarrées de terrain
dont les Cartes ne donnoient aucune cone.
noiffance ; & s'il eft permis de fe flatter:
d'ajouter aux ouvrages de Géographie ,
c'eft par des moyens de cette eſpéce . Mais
de pareils accroiffemens de connoiffance ne
pouvant guéres s'exiger , vû l'impoffibilité
même de les acquérir en differentes régions
, & le mérite des nouveaux ouvrages
étant le plus fouvent borné à perfec
tionner des objets qui ne font pas entierement
neufs pour la Géographie , au moins
faut- il, pour prétendre encherir fur les ouvrages
précédens , les couvrir par le nombre
, & par une meilleure expreffion des
circonftances de détail , de maniere mêmequ'il
en naiffe une forte préfomption de
jufteffe & de précision , qui faffe juger
favorablement des changemens apportés
aux parties ainfi travaillées. Je n'ai prefque
point paffé les bornes connues des
Pays Eſpagnols du nouveau Monde dans
mes deux Cartes de l'Amérique. Mais ,
j'ofe dire qu'ils y ont bien changé de couleur
, fi je puis employer cette expreffron ,
en comparaifon des Cartes qui ont prés
cédé.
MARS.
1751. 753
On ne difconviendra pas , ce femble ,
de la néceffité de fatisfaire à l'une ou à
l'autre des conditions ci-deffus énoncées
pour être en droit de dire avoir augmenté
confidérablement un ouvrage Géographi
que. Or , je ne vois rien qui rempliffe:
ces conditions dans la Copie de M. Bol
ron , & qui puiffe juftifier lestermes de
Greatly improved. C'eſt une chofe dont
il eft aifé à qui que ce foit de fe convain
cre , par la confrontation de deux exem
plaires de la même Carte , dont l'un foir:
Foriginal , & l'autre la copie. On trou--
vera l'un calqué précisément fur l'autre en³ /
toutes les parties , & fi on remarque quel--
ques additions dans la Copie , elles ne
paroîtront confifter qu'en quelques Lé
gendes inferires en differens endroits. Je
crois même devoir difcuter ce qui eft contenu
dans ces Légendes , par la raifon ,
que fi le terme d'improved renferme plutôt
Fidée d'amélioration que celle d'augmen
tation , il eft bon de voir fi l'améliora
tion peut être regardée comme telle , fur
tout avec la qualification de greatly , c'eſt--
à-dire de grandement , ou confidérablement.
La premiere des Légendes de M. Bok
ton ne dit autre chofe , finon que par le
Traité d'Utrecht , les François ont drois
G.y
154 MERCURE DE FRANCE.
de fréquenter la Côte Septentrionale de
Terre-neuve. C'eſt alfurément de quoi je
tomberai d'accord avec lui : mais ce ne ſeroit
une omiffion dans ma Carte , que
dans le cas que je l'euffe chargée ailleurs,
de notes de cette espéce.
-La ceffion de la Baye d'Hudſon , faite
à la Grande- Bretagne , donne lieu d'obfer
ver dans une autre Légende , que les limites
du Canada doivent paffer fur le Lac:
des Abitibis pat 49 degrés de latitude..
Gomme il feroit difficile de nous circonftancier
des limites bien fuivis , & appliqués
fucceffivement à chaque lieu en particulier
dans ces Contrées fauvages , de
même que s'il s'agiffoit des poffeffions del'Europe
, une habitation Françoiſe fur le
Lac des Abitibis , a dû déterminer un Géographe
François à regarder ce Lac comme
une poffeffion Françoife. Les Lacs des :
Miftaffins , dont la Légende ne parle point,
font d'autant plus légitimement renfermés
dans le Canada , felon ma Carte originale
, que
, que le droit eft fondé fur une lon
gae poffeffion , puiſqu'un Habitant Fran--
fois , nommé Joliet , y forma un établiſſe→
ment dès l'an 1679 , felon une Carte par
lui dreffée , & qui eft manuferite entre
mes mains , datée de Quebec au mois de
Novembre de cette année- là. D'ailleurs.
MARS. 17578 7559
fa connoiffance très particuliere que j'ai ·
eu de cette portion du Canada , & par laquelle
ma Carte prend beaucoup d'avanta
ge fur toutes les précédentes , je la dois
att Pere Laure , Jéfuite , Miffionnaire en
ces quartiers , & qui ne les a reconnus &
fréquentés , que comme fujer de la Cou
ronne de France, M. Bolton fera- t'il fon.
dé à dire avoir augmenté ou amélioré
confidérablement la Carte de P'Amérique
Septentrionnale , pour avoir tracé une
fimple ligne de divifion , plus favorable a
la Grande-Bretagne Peut- on même imaginier
, que ce que l'Auteur d'une Carte ,
ou fon Copiſte peut faire fur ce sujet ,.
faffe l'avantage ou le préjudice des Couronnes
?
Une troifiéme Legende , qui concerne
les limites de la Louifiane , eft de la même
espéce , & avec des expreffions peu
mefurées. M. Bolton , d'un ton affez bruf.
que , avertit les Géographes François de
reculer leur Louifiane plus vers l'Ouest ,
comme fr les alliances qu'il allégue avec
les Nations fauvages , détruifoient le droit
que donne la découverte du fleuve Mif-
వ
lipi ou de Saint Louis , droit affûré par
des établiffemens faits en conféquence de
là découverte & fans contradiction . Mais
quelle eft l'autorité ou le motif du Co-
G-vj
156 MERCURE DE FRANCE.
·
pifte , lorsqu'il recule ce qu'il appelle Flo
de jufqu'au rivage gauche ou oriental
du Millilipi ? Ignore- t'il que la nouvelle
Orleans , Capitale de la Louifiane , eft
précisément aflife fur ce rivage , & que la
Mobile , qui s'en écarte même confidérablement
, eft occupée par des établiſſemens :
François , tandis que celle des Espagnols .
en Floride ne paffent pas . Penfacola ?
Pourquoi , en étendant la Géorgie dans ,
ce que j'ai regardé comme Floride , embraffe-
r'il le Fort que les François ont aux
Alibamons , & dont il convient par ces .
termes : Alibamons to the French ? Je ne ,
m'étendrai pas davantage fur ce fujer ,.
parce qu'une Carte n'eft pas le champ où
ces chofes pourroient fe difcuter.
Le quarré particulier dans l'angle du
Nord-Ouest de la Carte , qui renferme les i
parties plus Septentrionales adhérentes à .
l'Amérique , eft accompagné dans la Copie
de plufieurs Legendes. Selon une Carte
particuliere , publiée en. 17475 par le
Capitaine Smith , il y a un canal qui traverfe
de la Baye de l'Ours-blanc , Whitebear
,jufques vers l'entrée du détroit de,
Cumberland , ce canal formant avec la
grande mer une Ifle , dite de bonne fortune.
Et un fecond canal eft ouvert au
Nord des les Mill ou du Moulin , al,
MAR S. 1751. 157
Kant rencontrer le coin Nord- Ouest du
détroit de Cumberland. Nous pouvons
adopter ces ouvertures ou canaux fur le
pied de conjectures , n'y employant qu'u
ne legere trace de points , comme M.Bol .
ton lui-même en a ufé. Dans des Cartes .
plus anciennes que la mienne , on trouvera
de grands bras de mer tracés en ces par- .
ties ; mais dont la connoiffance est trop
incertaine pour fe faire une loi de les ad--
mettre , & de les répéter en toute Carte..
Quant au nom de James , que M. Bolton :
veut être transporté à l'Ifle renfermée entre
les deux canaux dont je viens de parler
, réfervant le nom de Cumberland en
particulier à l'Ile qui porte le nom de
James dans ma Carte , j'aurois beaucoup
de Carres à citer , où le nom d'lfle de James
eft donné précisément à la terre qui
borde le détroit de Davis à l'Ouest , &
qui forme le Cap de Walfingham à l'en--
trée de ce détroit . Et pour le nom de Cum-.
berland , M. Bolton , confultant les Cartes
Angloifes de Herman Moll , de Seller
Colfon & Thornton , verra que cette dénomination
fe rapporte aux Ifles renfermées
dans la Baye , dite de Cumberland……
Mais au fond , cette critique paroîtra de
bien petite conféquence , & fon objet fort
indifferent. Je me dédommagerai par une
9
158 MERCURE DE FRANCE .
quîì
'
remarque particuliere de M. Bolton ,
eft , que la Carte repréfente tout ce qui a
été fait de découvertes , à remonter jufqu'à
la navigation de Forbisher en 1576.
Car , puifque la Copie , fur laquelle cette
remarque eft inferite , ne differe en rien
d'effentiel de l'original , je dois être flatté
que mon ouvrage ait foutenu l'examen ,
& la revûe que M. Bolton dit avoir faite:
de tous les Voyages & Journaux qui concernent
ces parages.
Il eft vrai que dans la partie du Nord
Ouest de la Baye d'Hudfon , il y a une
douzaine de noms propres de lieu ajoutés
à la Carte originale. La lecture de la Relation
curieufe & très bien faite de M.
Ellis , m'a fait connoître , que ma Carte
étoit en effet fufceptible de quelque addition
de cette nature ; & voili préciſement
à quoi peut s'appliquer l'improved de M.-
Bolton , fans que le greatly s'étende plus
loin dans la totalité d'un ouvrage , qui renferme
plufieurs milliers de dénominations
locales .
Je n'omettrai la derniere dés Legen- pas
des , relatives au même quarré de Carte , &
par laquelle il eft dit , que les détroits :
Bear Soond & de Forbisher , dans la Parrie
du Groenland qui s'avance vers le Sud,
exiftent point , felon l'opinion de M
MARS. 159 17517
Egede. Je n'ai point lû le nouvel ouvrage
fur l'iflande & le Groenland , dont on a
publié depuis peu une Traduction Fransoife.
Il m'eft pourtant tombé fous la
main , & j'en ai parcouru quelques endroits.
Je ne fçais même , s'il n'eſt pas
dit
quelque part en cet ouvrage , qu'en longeant
la Côte on a trouvé ces canaux bou--
chés par les glaces. Douterons- nous de
l'existence du vieux Groenland , parce que·
le même inconvénient des glaces en a fermé
l'abord ? M. Bolton eft- il plus certain
fur les canaux qu'il a tracés d'après la
Carte du Capitaine Smith , quoiqu'ils
n'ayent point été navigués que l'on fça
che , que fur les détroits ou canaux , dont
left actuellement queſtion ? Ces détroits
ne font point profcrits dans la belle Carte
Danoife de Laurent Feykes- haan , que
P'Auteur de l'ouvrage allegué ci -deſſus
recommande comme la meilleure que nous
ayons pour ces Côtes , & dont j'ai eu l'avantage
de faire ufage.
Il me refte peu de chofe à défendre des
lá Critique de M. Bolton . Il nous accuſe ,
M. de l'lfle & moi , d'avoir tronqué nos ;
Cartes du côté de la Californie , à deffein
de ne point marquer par la hauteur de 38
degrés & demi , le nom de New - Albion
donné par François Drak , qui aborda
To MERCURE DEFRANCE.
cette Côte en 1579. Je puis affûrer l'Edireur
Anglois de ma Carte de l'Amérique
Septentrionale , que l'unique motif d'exclure
de cette Carte ce qui n'y entre pas
de la Californie , a été de m'épargner un
grand efpace prefque vuide , & auquel la
Mappe-monde que je projette , fuffira ,
m'étant procuré par ce moyen plus d'efpace
& d'emplacement pour les parties>
principales , & plus intéreffantes de mon
fujet. C'eft par la même raifon , que je
me fuis retranché dans un angle de la
Carte , pour la repréfentation des régionsplus
Septentrionales , qui admifes antrement
dans la Carte , l'auroient confidérablement
aggrandie avec inutilité , puifque
M. Bolton convient que les découvertes
y font fuffifamment exprimées , nonobſe
tant que le point d'échelle en feit raccourci
de moitié , & l'étendue en furface ré
duite au quart. N'est- ce pas trop marquer
Penvie de reprendre & de critiquer , que
de le faire fur ce dernier objet ? M. Pops
pie , en qualité d'Anglois , fera bien plus
repréhenfible que nous , dans une Carte,
qui outre la grandeur qu'on lui a donnée
eft intitulée formellement , British Eme
pire in America.
Enfin , M. Bolton me reprend d'avoir
donné un faux calcul du Mille Anglois
MARS. 17516 161
2
94
fur le pied de 826 toifes au lieu de 825
Convaincu comme je fuis , qu'il y a dans
ma. Carte des fautes & des erreurs de .
bien plus grande conféquence que celle- là
ne le feroit il est heureux pour moi
qu'elles ayent échapé aux lumieres de M.
Bolton . Quoique étranger à l'Angleterre ,
j'ai étudié la valeur des differens Milles
dont on ufe dans la Grande- Bretagne ,.
comme on peut s'en affûrer par la lecture.
d'un petit Traité de Meſures itinéraires
qui précéde les éclairciffemens que j'ai
donnés fur quelques points Géographiques
de l'ancienne Gaule. M. Bolton n'a lieu
d'accufer mon évaluation du Mille Anglois
, fixé par Henri VII. à 1760 verges,
ou 5280 pieds Anglois , que parce qu'il
croit que le pied Anglois eft au pied François
exactement comme 15 eft à 16. Mais
une mefure de 6 pieds Anglois , envoyée
à l'Académie Royale des Sciences ,
comparée à la Toife Françoiſe avec le plus
grand fcrupule , s'eft trouvée contenir 811
lignes de notre pied , au lieu qu'elle fe
borneroit à 810 , felon cette proportion
de 15 à 16. Que M. Bolton veuille bien
calculer fur cet élement , qui n'eft point
équivoque , il trouvera que l'évaluation :
du Mille Anglois furpaffe même de quel .
que chofe les 826 toiles.
&
162 MERCURE DE FRANCE.
L'Editeur Anglois ne doit point regatder
comme une correction , l'ufage qu'il a
fait du nom d'Antilles , different de celui
qui eft propre à notre Nation , & qu'il
ne peut autorifer que par conformité à ce
que la fienne entend par cette dénomination.
Nous nommons proprement Antillès
, Ante- infulas , cette fuite d'Ifles , qui
depuis Porto rico s'étend en ligne courbe
jufques vers la Trinidad , parce que ces
Illes fe préfentent avant toute autre terre
en arrivant dans ces parages , & qu'elles
précédent la terre- ferme ou le continent.
Nous les appellons auffi Ifles - du- Vent ,
les Espagnols Barlovento , parce qu'elles
reçoivent le vent alifé qui foufle de la
bande de l'Eft , à la difference des Ifles ,'
qui depuis la Marguerite jufqu'à Curaçao,
font fous le vent à l'égard des premieres.
M. Bolton conferve aux. Antilles le rom
de Caribes , celui dont on a défigné les¨
Indiens ou originaires du Pays , qui aujourd'hui
n'elt prefque pas plus d'ufage
chez nous que celui d'ifles Canibales ,
dont Laet & d'autres Auteurs fe font fervis :
& les Antilles , que M. Bolton diftingue en
grandes & petites,font felon lui , Saint Domingue
& les Illes voifines d'une part , &
de l'autre celles que nous entendons par
le nom d'ifles fous le Vent. Sur un pareil
MARS. 1751. 163
fujer , l'habitude que chacun aura prife -
d'une maniere décidée , doit être fuivie
refpectivement. Cependant , on ne voit
point le même emploi du nom d'Antilles
dans les Cartes d'Herman Moll , ni dans
celle de Popple. Celui- ci , par ce qu'ib
nomme the Antilles or Caribbée iſlands ,
défigne précisément les mêmes Ifles que
nous , à commencer par Porto- rico . Et
Fautre n'en differe , que pour étendre le
nom d'Antilles dans la Carte de l'Améri
que Septentrionale , à toutes les Ifles qui
couvrent le continent de l'Amérique , à
commencer par les Lucayes , en quoi il n'y
a rien de contraire à ce qui a donné lieu
au nom d'Antilles. Ainfi , M. Bolton ne
peut le prévaloir fur cet article d'un ufage
conftamment établi chez les Sujets de la
Grande Bretagne.
Pour ne rien omettre de ce que j'ai remarqué
dans l'édition Angloife de ma
Carte , j'y trouve la longitude de la Bermude
, marquée par écrit de 64 degrés ,
48 minutes à l'égard de Londres. Et fur
ce fujet je fuis intéreffé à expofer , que depuis
la conftruction de ma Carte j'ai été
inftruit , que par des Obfervations faites
en 1722 & 1726 , à Saint George au
Nord-Eft de la Bermude , cette difference
de longitude étoit trouvée de 4 heures. 19
#64 MERCURE DEFRANCE.
à 20 minutes , d'où l'on peut conclure 65
degrés , de compte rond , ou 7 à 8 minutes
de moins. Lorfque j'ai compofé ma Carte
de l'Amérique Septentrionale , j'ai ſuppofé
la longitude de Paris de 19 degrés
52 minutes à l'égard du premier Méridien
, felon les premiers réfultats qui
avoient paru des obfervations faites aux
Canaries , par le Pere Feuillée . Depuis ce
rems là , ayant été informé plus particu
lierement des opérations du Pére Feuillée,
j'ai connu que cette longitude approchoit
davantage de 20 degrés , & vû la commodité
du compte rond de 20 degrés , dans
le rapport des differences de longitude
d'une infinité de lieux au Méridien de
Paris , j'ai adopté par préférence ce comp
te de 20 degrés , & j'y ai même affujetti
ma Carte de l'Amérique Méridionale , ne.
croyant pas devoir facrifier une plus grande
précision à l'avantage de là correfpondance
entre les deux Cartes . Un lieu ,
dont la longitude à l'égard de Londres fera
d'environ 65 degrés , s'écartera de 67 ,
près de demi, du Méridien de Paris , parce.
que la longitude entre Londres & Paris ,
on combinant le réfaltat de diverfes obfervations
, m'a paru de 2 degrés , & environ
27 minutes , un peu plus forte qu'on
ne l'eftime communément , mais bien plus
MARS. 1751. 185
foible par proportion que ce qui réfutte
des obfervations qui donnent le plus de
longitude . En établiſſant la longitude de
Paris à 19 degrés 52 minutes , comme je
le faifois dans la conftruction de la Carte
de l'Amérique Septentrionale , & déduifant
cette longitude fur 67 degrés envi-
Ton 20 minutes , on aura la longitude de
Saint George de la Bermude à 47 degrés
& demi , ou environ , de longitude Occidentale
du premier Méridien . Or , dans
ma Carte , Saint George fe rencontre à 47
& deux tiers de cette longitude , & je fouhaite
ne jamais rencontrer plus mal què
dans la fituation de ce lieu , fur l'emplace
ment duquel je pourrois faire remarquer
de bien plus grandes diverfités , fi je ne
fongeois à abreger cette Lettre.
Mais , ce qui a droit de m'étonner , c'eſt
que M. Bolton ait un peu changé la longitude
de la Bermude , fans être informé
de celle fur laquelle j'étois fondé , ou dont
je partois dans la conftruction de ma Carte.
Je n'aurois affûrément pas refulé de
lui en faire part , s'il m'en eût requis. Il a
rangé Georgetown , ou Saint George, à 47
degrés de longitude Occidentale du premier
Méridien , ou de l'lfle de Fer , pari
tant 66 degrés 52 minutes à l'égard de
Paris , puifque la longitude de ma Carte
466 MERCURE DE FRANCE.
ne fuppofe que 19 degrés 52 minutes de
longitude Orientale , entre le premier Méridien
& Paris. Sur quoi déduifant 2 degrés
27 minutes , dont Londres eft jugé
plus Occidental que Paris , donc Saint
George de la Bermude ne differe du Méridien
de Londres dans l'édition Angloife
de l'Amérique Septentrionale , que de 64
degrés 25 minutes, Or , ce lieu de longirude
s'écarte plus de la détermination matquée
par M. Bolton , fçavoir 64. 48 , que
de lieu de ma Carte qui eft environ 65
rapporté au Méridien de Londres. Il s'enfuit
même de- là , que les lieux dont on a
la longitude déterminée par obſervation ,
comme Bolton dans la nouvelle Angleterre
, la Mobile dans la Louifiane , la
Martinique , Saint Domingue , & dont
les déterminations ont été rapportées dans
ma Carte à la longitude que j'ai dite de
Paris , ne correfpondent pas à celle qui
eft donnée à la Bermude dans la Copie
Angloife . Le reméde eſt à la vérité facile ,
en reportant d'environ deux cinquiémes
de degré vers l'Ouest , la poſition fort
ifolée de la Bermude. Par cette opération
on fera repafler la Bermude par l'endroit
qu'elle occupe dans ma Carte , pour ne s'en
écarter qué d'environ 10 minutes.
Voilà , Monfieur , ce que l'expreffion
MAR S. 1751 . 167
•
peu jufte de greatly improved du titre de
Tédition Angloife de ma Carte de l'Ame
rique Septentrionale , m'a contraint de
mettre fur le papier. Si j'étois moins ja
loux de l'eftime de la Nation Britannique
,je ferois plus indifferent fur ce fujet.
Au reste ,je fuis très - flatté de l'élégance
qu'on a donnée à la Copie de mon ouvrage
, qui quelque bien exécuté qu'il ait été
fous mes yeux , n'a guéres d'avantage fur
cette Copie par le même endroit . Soyez
affûré , Monfieur , que nonobftant ce qui
fait la matiere de cette Lettre , j'ai une fatisfaction
particuliere à faifir cette occafion
d'avoir l'honneur de vous écrire.
J'aurai inceffamment celui de vous envoyer
un exemplaire de la Carte de l'Afrique
que je publie , de même grandeur' ,
& de même forme que celle de l'Amérique
Septentrionale , fi vous voulez bien
me faire fçavoir par quelle voie vous fouhaitez
recevoir ce nouvel ouvrage . Je ne
parle point de l'Amérique Méridionale ,
Içachant qu'on en a tiré plufieurs exemplaires
pour l'Angleterre .
L
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVIS AU PUBLIC.
E Sieur Guillemain , Ordinaire de la Mufique
de la Chapelle & Chambre du Roi , dont les
talens pour le violon font fi connus du Public ,
768 MERCURE DE FRANCE.
ainfi que les ouvrages de fa compofition , vient de
faire graver fon quinziéme Euvre, composé de
deux Divertiffemens de fymphonies. Cet ouvrage
dont une partie a eu le bonheur d'être entendue
avec fuccès au Concert Spirituel , a été réduit en
Trio , pour la commodité du Public.
Il fe vend aux Adrefles ordinaires pour la Mu
fique. On trouvera à la tête de ce quinziéme
Cuvre le Catalogue entier des ouvrages que l'Auteur
a fait graver jufques à préfent , avec l'efprit
& le caractére de chaque OEuvre.
TROISIEME Livre des Piéces de Clavecin del
Signore Scarlatti. Prix neuf livres. A Paris, le
vend aux Adreffes ordinaires.
Les deux premiers Livres ayant été bien accueillis
du Public , on efpere que celui- ci n'en fera pas
moins goûté.
LES Libraires Affociés pour l'Encyclopédie ,
avertiffent le Public , qu'à commencer du premier
de ce mois , on pourra voir chez eux les feuilles
imprimées de cet ouvrage. Cette confiance des
Libraires , qui n'a point encore eu d'exemple,
doit leur mériter celle du Public.
CHANSON.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
MAR S. 1751. 169
* } }fx «g :{ *<gjun regjin egen regjin region regime
CHANSON.
PORTRAIT,
Vous avez d'Hebé la frafcheur ,
De Cypris les traits & les graces ,
De Flore l'éclat enchanteur.
Les Amours volent fur vos traces.
Que d'appas ! Ah ! quelle douceur !
Ce Portrait vous crayonne , Aminte ;
Pour vous trouver beaucoup mieux peinte ,
Il faudroit vous voir dans mon coeur.
SPECTACLES.
Es Comédiens François & Italiens n'ont point
Leu de nouveautés cet hyver . Les uns ont foutenu
l'honneur de leur théatre par d'anciennes
Piéces bien jouées ; les autres ont amulé Paris par
des Ballets ingénieufement deffinés , & exécutés
avec goût. L'Académie Royale de Mufique a
donné le Jeudi 18 Février, les fragmens compofés
des Actes d'Ifmene, deTiton & l'Aurore ,& d'Eglé.
Nous fommes bien fâchés que l'abondance des
matieres nous oblige à renvoyer au mois prochain
le compte que nous aimerions à rendre d'un ſpectacle
où il y a des chofes très- agréables.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
LEPublic ne montra jamais un goût auffivif
pour nos differens Spectacles ; la recette de
ceux qu'on a eu Padrefle de lui rendre agréables a
augmenté confidérablement pendant le cours de cer
hyver. Le Concert Spirituel eft de ce nombre. Le
choix des morceaux brillans que l'affiche annonsoit
pour le 2 Février , jour de la Purification , y
attira une nombreuſe aſſemblée , & la ſatisfaction
extrême que lui donnerent l'arrangement & l'execution
de tous ces morceaux agréables , préfage
une affemblée encore plus complette pour le jour
de l'Annonciation,
Le Concert commença par une grande fympho.
nie de M. Killery , Directeur de la Mufique du
Roi de Suéde , qui fut fuivie du Confitebor , Moter
à grand choeur de M. de 1 Lande. Mlle Chevalier
chanta un beau récit , dans lequel elle déploya
tout le pathétique , la force & les graces de fa
voix.
y
Le chant fut coupé par une fymphonie de Cors
de chaffe , qui précéda Latentur Coeli , petit Moter
nouveau de M. Martin,
Cet ouvrage , le mieux coupé & le plus agréa
blement varié de tous ceux qu'on a faits en ce
genre , eft rempli de traits , de chant & de fymphonie
, auffi neufs qu'agréables. Il débute par un
allegro,de-là il paffa à un récitdu plus grand genre,&
qui fait tableau . Ce morceau ne fut point applaudie
il furprit & on l'admira . Une jolie bergerie le fuir.
Un allegro plus vif & plus picquant encore que le
premier, lui fùccéde.M. Martin y a placé de petites
Alûtes , quien fe mariant avec la voix , produisent
MARS. 1751. 171 .
Peffet le plus agréable ; un récit fort court qui
vient enfuite , donne lieu à la repriſe du même
allegro, & c'est par ce coup de feu que le Motet eft
terminé.
Pour avoir quelque idée de la maniere dont il
fut rendu , qu'on s'imagine tout ce que peuvent
procurer de plaifir la voix la plus légere , le gofier
le plus brillant , le goût du chant le plus parfait ,
Mile Fel , en un mot , en exécutant un morceau
charmant par lui - même. On a crû devoir s'étendre
fur cette nouvelle compofition de M. Martin,
Peut-on trap louer les jeunes Artiftes qui réuffilfent
à plaire L'encouragement peut feul dévelop
per les talens , & ceux de ce Compofiteur donnent
depuis long- tems aux connoiffeurs les plus grandes
espérances.
Après le Moter de M. Martin , M. Gaviniés
oua feul en maître une Sonate de M. Tartini ,
le Concert fut terminé par le Cæli enarrant de
M. Mondonville , que le Public ne fe laffe point
d'entendre .
Le Duo fut exécuté à ravir par Mlles Fel &
Chevalier , M. Benoît chanta fupérieurement le
beau récit In fole pofuit , & Mlle Fel , qui termina
le Motet & le Concert par le Gloria Patri , mit le
comble à la fatisfaction générale .
*
C'est pour nous une grande douceur en rendant
compte des Spectacles , de n'avoir que da
bien à en dire & des éloges à en faire . Echos du
Public , nous devons lui retracer fes propres impreffions
; & lui rappeller fes plaifirs , c'est lui en
procurer de nouveaux .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
CONCERTS A LA COUR
Mois de Janvier.
£ Samedi 2 on exécuta chez la Reine l'Acc
d'Almafis , tiré des fragmens de M. Royer,
Maître de Mufique de Monfeigneur le Dauphin
& de Meldames de France.
Le Lundi 4 , l'Acte de Linus de M. de B. . . .
Et le Samedi 9 , celui d'Iſméne , de Mrs Rébel &
Francoeur , Sur-Intendans de la Mufique de la
Chambre du Roi.
Les paroles de ces trois Actes font de M. de
Monterif, Lecteur de la Reine , & l'un des Quarante
de l'Académie Françoife. Miles Chevalier ,
de Selle , Mathieu & Coupé en ont chanté les sộ-
les , ainfi que Mrs de Challé , Joguet , Poirier
Jeliotte.
Le Lundi 11 , on chanta l'Acte du Sylphe , Mufique
de Mrs Rebel & Francoeur , paroles de M.
de Montcrif. Ml.es Chevalier & Mathieu , Mrs
Jeliotte & Benoît en ont chanté les rôles .
Le Samedi 16 , Lundi 18 & Samedi 23 , on
chanta le Prologue & les cinq Actes de l'Opéra
d'Amadis de Grece , de feu M. Deftouches , Sur-
Intendant de la Mufique de la Chambre du Roi. |
Les paroles de M. de la Morte. Miles la Lande ,
Mathieu , Mrs Benoît , Poirier , Joguet , en ont
chanté les rôles.
Le Lundi 25 , le Samedi 30 & le 6 du mois de
Février, on chanta chez la Reine le Prologue & les
cinq Actes de l'Opera d'Iphigénie . Mlles Romainville
, Mathieu, de Selle, d'Aigremont, Godonnefche
; Mrs Poirier , Bêche , Dubourg , Joguet & de
Chaffè en ont chanté les rôles. Les paroles font
MARS. 1751. 173
de Mrs Duché & Danchet ; la Mufique de Mrs.
Deimarets & Campra...
Le Mardi 26 Janvier , il y eut un Concert chez
Madame Victoire ; on y chanta le Sylphe de Mrs
Rébel & Francoeur , Sur-Intendans de la Mufique
de la Chambre du Roi. Les paroles de M. de
Montcrif, Lecteur de la Reine , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , & Secretaire Général
des Poftes .
Après cet Acte on chanta une Scéne de l'Opera
de Thétis & Pelée , Mufique de M. Colaffe . Paroles
de M. de Fontenelle ; & le Duo du Pfeaume
Cali Enarrant , &c. de la compofition de M.
Mondonville , Maître de Mufique de la Chapelle
du Roi , & Ordinaire de la Mufique de fa Chambre.
Miles Chevalier , de Selle , Mathieu , Mrs
Jeliotte & Benoît en ont chanté les rôles-
Février,
Le Lundi 8 & Samedi 13 , on chanta l'Opera de
Tarcis Zelie , de Mrs Rébel & Francoeur , Sur-
Intendans de la Mufique de la Chambre du Roi.
Paroles de M. de la Serre. Miles la Lande , de
Selle , Mathieu , Poirier , Benoît & Joguet en
ont chanté les rôles.
H
174 MERCURE DE FRANCE.
米洗洗洗洗洗洗洗洗洗選浚洗洗洗澡
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 18 Décembre.
L
E Grand Chancelier ,"Comte de Beftucheff ,
entra ces jours pallés en conférence avec le
Général Darnimb , Envoyé Extraordinaire du Roi
de l'ologne. On conjecture que c'eſt au ſujet des
affaires de Curlande.
Le jeune Comte de Solticoff , Chambellan du
Grand Duc , doit époufer dans peu la fille du Due
Erneft de Biron. L'impératrice a donné fon agré
ment à ce mariage.
On a rep éfenté ces jours- ci à la Cour une Tiagédie
Ruffienne . Le fuccès a été fi heureux , qu'il
a fait naître le deffein de traduire en cette Langue
l'élite des Piéces de Corneille.
L'Impératrice a nommé M. Groff Confeiller
d'Etat avec une penfion desooo roubles ,& a réſolu
de l'employer dans le département des affaires.
étrangeres.
DE STOCKHOLM , le 25 Décembre.
On doit faire partir au plutôt des Ports de la
Baltique une quantité confidérable de bois propre
à la conftruction des Vaiffeaux pour être tranſpor
tés dans les Ports de France , en vertu d'un contrat.
paffé pour cette livraiſon .
MARS. 1751. 175
DE COPPENHAGUE , le 2 Janvier.
La Cour a reçû d'un Mathématicien qu'elle avoit
envoyé en Islande , divers Mémoires fur les décou
vertes qu'il y a faites ; il marque que cette lle produit
beaucoup de falpêtre ; qu'en quelques endroits
il s'y trouve de la terre propre à faire de la Porce
laine , & qu'on y découvre des pierres rares où il
y a de l'argent. Il en a envoyé ici un certain nombre
, & faivant l'eflai qu'on en a fait , les cent
livres pefant de ces pierres ont rendu fix onces
d'argent fin .
Le Roi lui a accordé une penſion & lui a affigné
une fomme confidérable pour ſubvenir aux frais
de fes expériences.
S. M. pour foulager les habitans de les Provinces
qui ont le plus fouffert par la mortalité des
beftiaux , leur a remis les arrérages dont ils étoient
redevables , avec le quart de leurs taxes annuelles
juſqu'au tems où ce feau aura ceffé.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 20 Janvier.
Impératrice Reine avance heureuſement dans
fa groffeffe ; quoiqu'elle foit entrée dans le
Buitiéme mois , elle paroît toujours en public, &
afſiſte régulierement à tous les Confeils.
Le 10 , la Cour d'Angleterre envoya à M. Keith,
fon Miniftre à celle de Vienne , un Courier chargé
de dépêches , qu'on d t être très importantes.
On fait des préparatifs pour la cérémonie de'
Pinveftiture des Etats refpectifs , que l'Empereur
doit donner inceflaniment à plufieurs Princes de
PEmpire...
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
DE
RATISBONNE , Le 24 Décembre.
M. Pfeil , Miniftre du Duc de Wirtemberg , a
rçû depuis peu un Refcrit de la Cour contre la
Nobleffe immédiate de l'Empire. Il eft relatif aux
priviléges & immunités que celle- ci foutient lui
ètre dûs , & que le Duc de Wirtemberg prétend
avoir été portés au- delà de leurs bornes. Ce Prince
enjoint à fon Miniftre de preffer vivement cette affaire
auprès du Directoire de Mayence , & de faire
appuyer la jufte demande par les autres Miniftres,
Le Duc de Wirtemberg a envoyé à M. Pfeil
fou Miniftre , un nouveau Refcrit , dans lequel il
lui mande que l'Electeur de Cologne lui a écrit ,
pour l'informer qu'il étoit difpofé à faire caufe
commune avec lui , eu égard à fes griefs contre la
Nobleffe immédiate de l'Empire.
DE BERLIN , le 12 Janvier.
Le Prince d'Anhalt Deffau a obtenu du Roi la
démiffion de fes Emplois Militaires , que le manvais
état de fa fanté ne lui permettoit plus d'exercer.
Par le nouveau plan de Justice que le Roi a
établi dans fes Etats , le Tribunal de ceste Capita
le qui l'a ſuivi , a jugé en derniere inftance cinq.
cens foixante procès dans le cours de 1750 , de façon
qu'il n'en refte aucun à décider de la même
année .
Le Roi a témoigné au Baron.de Cocceji , Grand
Chancelier , combien il étoit content de fon zéle
& de celui de tous les Membres du Tribunal , en.
lui difant que les Chefs de la Juftice qui abrégent
les procès , ont la même gloire que les Officiers
MAR S..
177 17518
Généraux d'armée qui terminent la guerre ; qu'ils
concourent également à l'ouvrage de la paix ; que
les Princes ont beau la figner entre eux , tandis
que les fujets la troublent par leurs differends , &
que pour l'établir folidement dans un Etat , il faut
commencer par mettre les Particuliers d'accord.
Le Chambellan d'Ammon , ayant reçu les inftructions
du Roi pour la Commiffion dont il eft
chargé auprès de la Cour de France , eft parti le
13 de ce mois pour ſe rendre à Paris.
Le Marquis de la Puebla , Miniftre Plénipoten--
tiaire de Leurs Majeftés Impériales , & le Barona
de Koch , Membre de la Chambre des Finances
de la Cour de Vienne , continuent leurs Conféren
ces avec les Miniftres du Roi, concernant les affaires
de la Siléfie , dont l'arrangement éprouve
encore de part & d'autre quelques difficultés On a
expédié un Exprès à la Cour Impériale pour l'informer
du changement qu'on a fait au Plan dreflé
à ce fujet
DE DRESDE , le 16 Janvier.
Le Comte de Loos eft fur fon départ pour res
tourner à fon Ambaffade à la Cour de France.
Le Comte de Flemming fe prépare auffi à fe
rendre inceflamment à la Cour de Londres, pour y
reprendre les fonctions de Miniftre Plenipoten
tiaire du Roi.
Le Comte de Keiferling , Envoyé Extraordinaire
& Plénipotentiaire de Ruffie a déclaré aux Minif
tres du Roi , que Sa Majefté Impériale Czar. pren
droit dans peu für les affaires du Curlande une
réfolution qui prouveroit les égards qu'elle a pour
fes Alliés. -
Hy
179 MERCURE DE FRANCE,
DE HAMBOURG , le 29 Décembre.
On écrit de Pétersbourg , qu'on y a renouvelléles
ordres de rapporter au Sénat tout ce qui pourroit
fe trouver d'exemplaires de Manifeſtes , d'Ordonnauces
, Edits , Décrets , Relations , Paffeports
, même Feuilles publiques , où il a été fait
mention du Regne appellé dans lefdits ordres
Intrufion du jeune Czar Jean , à titre d'Empereur ,
& de l'administration de la Princeſſeſa mere , à titre -
de Régente de l'Empire , afin de brûler le tout pu
bliquement,& d'effacer jufqu'aux derniers veftiges .
de ces époques & de tout ce qui s'eft fais en conféquence
au préjudice des droits légitimes , en ver
tu defquels l'héritiere de Pierre le Grand s'eft mife
en poffeffion de la Couronne de les Ancêtres,
Je Sénat ayant en même tems déclaré que qui→
conque garderoit aucune pièce de cette nature
feroit tenu pour criminel de leze- Majeſté.
DE FRANGFORT , lo 30. Décembre..
Jean-Louis Hunger , Membre du Magiftrat de.
cente Ville , mourut ici la ſemaine derniere , dans .
fa quatre vingt- cinquième année. 11 laiffe une
poftérité de cent quatorze enfans , petits- enfans .
& arriere-petits enfans .
La Cour de France a fait acheter dans l'Empire -
plus de 1200 chevaux de remonte , avec une gran--
de quantité de fabres & d'épées de la Manufacture
de Solhingen , pour l'ufage des Regimens Allemans
au ſervice de cette Couronne en Alface.
MARS 1751. 179
.
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 12 Décembre.
E Roi a ordonné qu'à l'avenir ceux que l'In-
LE •
point exécutés , que leurs Sentences n'euffent été
auparavant vifées & approuvées par fon Confeil,&
fignées par Sa Majesté.
On rebâtit le grand Hôpital Royal , qui a été
réduit en cendre . Il doit être augmenté d'un nouvel
appartement ,deftiné pour cent quinze malades
étrangers.
Tous les Gouverneurs & Commandans des Forréreffes
refpectives de ce Royaume ont reçû ordre
de la Cour d'envoyer avant le 15 Mars prochain
une nôte excte de l'état où elles le trouvent,
pour travailler en conformité aux réparations néceffaires.
Les Officiers doivent auffi avoir leurs
Compagnies complettes avant le 20 Avril , le
Roi ayant réfolu de faire alors une revûe générale
de fes troupes.
Il y a préfentement dans ce Port 120 Navires
étrangers , qui fe préparent à mettre au plutôt à la
voile
Le Cardinal d'Acunha , Grand Inquifiteur de
Portugal , eft mort en cette Ville dans un âge
très -avancé.
D
ESPAGNE.
DE MADRID , le 24 Décembre.
On François de Varas , Intendant de Marine
& Président du Commerce aux Indes ,
dépéché au Roi un Courier extraordinaire , pour
a
H. vj
180 MERCURE DE FRANCE
P'informer qu'un Navire , nommé la Begofia , quis
étoit allé chargé de marchandifes au Port de Vera
Cruz , eft entré le 26 de ce mois dans la Baye
de Cadix, La Cargailon , tant pour Sa Majeſté ,
que pour les Particuliers , confifte en un million ,
huir cens dix-fept mille livres , quarante - deuxpiaftres
fortes en argent monnoyé ; 23 mille 500 .
en or ; 3607 marcs mis en oeuvre ; 4934✓Arrobas
de Cochenille fine ; 1208 Arrobas d'Indigo ; 672-
Arrobas de Drogues de Xalapa ; 6000 Arrobas de
Tabac ; 2075 caifles de Sucre ; 3000 quintaux de ·
bois de Campeche ; 400 de bois de Brefil , 4706
de Cuis & autres marchandifes , confiſtantes en
Carmin , Ecailles , Parfums , &c .
Par un autre extraordinaire , Don François de ·
Vas donne avis à Sa Majefté , que le 18 il eft ente
dans la même Baye la Frégate , appellée la Perle
, appartenante à la Compagnie de la Havane ;
elle revient de ce Port, & porte , tant pour la
Compagnie, que pour le Commerce , cent trenteneufiille
376 piaftres fortes , 14 mille 21 Arrobas
de Tabac , & quelques autres marchandifes.
Le Roi vient d'être informé par de nouvelles lettres
de Don François de Varas , qu'il étoit entré,
dans la Baye de Cadix le 25 Décembre , un Paquebot
nommé Notre-Dame de los Remedios , qui vient
du Port de S. Thomas en Gastille , dans la Province
de Honduras , chargé pour le Commerce de
134 mille 874 piafties fortes en argent monnoyé;
77 mille 337 piaftres en doublons '; 122 marcs d'argent
mis en oeuvre , &ς.
It arrivé le même jour une Frégate , appellée
Notre Dame. de la Conception , de la Compagnie
de la Havane. Sa Cargailon eft de neuf-mille Ar
bas de Tabac , & de 983 quintaux de differentess
archandifes.
MARS. 1751. 1.871
Le 29 , un autre Bâtiment eft arrivé de Vera¬
Gruz. Il apporte 39 mulle 809 piaftres en argent ;:
93 Arrobas de Cochenille fine ; 319 quintaux ,de :
bois de Brefil , & autres denrées..
DE
IT ALI E
FLORENCE , le IS . Décembre.
Ar ordre de l'Empereur , & avec la permiffion ,
P de S.S. puz de S. S. l'Archevêque de cette Ville a fait pu
blier une Ordonnance qui enjoint au Clergé & à…
toutes les Communautés Religieufes de Toscane
de l'un & de l'autre fexe , de donner , en, conféquence
de la Bulle du Pape , des déclarations exactes
de leurs.revenus , penſions & bénéfices , afin ,
de procéder enfuite à une répartition plus juſte de
Ja part qu'ils doivent contribuer dans les charges .
-de l'Etat.
DE NAPLES , le 15 Décembre.
Parmi les ruines des anciens édifices de Pouz
zolles , on a découvert un Temple dédié à l'Em-...
pereur Septime Sévere . Le pavé , les colomnes & .
les ornemens en font d'un marbre rare & en partie
transparent, On . y a trouvé quatre ftatues d'une
beauté finguliere & d'un travail, parfait . La premiere
repréfente Janus ; la feconde Séraphis , &
-les deux autres l'action d'une femme éperdue ,
qui faute au col d'un homme.
DE ROME, le 26 Décembre.
Le 24 , veille de Noël , termina l'année Sainte..
Le Pape , accompagné du Sacré College , de tous's
152 MERCURE DE FRANCE.
8
les differens Prelats & Chefs d'Ordre , fe rendit ce
jour-là en Proceffion à l'Eglife du Vatican , dont
it ferma lui-même la Porte Sainte , en y pofant la
premiere pierre. Dans les Bafliques de S. Paul ,
de S. Jean de Latran & de Sainte Marie Majeure
lés Cardinaux Caraffa , Corfini & Colonne , firent
la même cérémonie , après laquelle S. S. fit publier
qu'elle accordoit l'Indulgence pléniere & la
rémiffion de leurs péchés à tous les fidéles de l'un
& l'autre fexe qui auroient afſiſté à cette clôture ,
& qui auroient en même- tems accompagné les -
Proceffions.
Quoique le terme du Jubilé foit expiré , l'ex
trême charité du Pape la prolongé juſqu'au 28 ,
Fère des Innocens inclufivement , pendant lequel
intervalle, ceux qui n'auront point vifité les quatre
Bafiliques dans le cours de l'année , ou n'auront´
point rempli le nombre des vifites prefcrites par
la Bulle du Jubilé , auront le bonheur de le gagner
& d'obtenir l'Indulgence pleniere , en vifi- *
tant une feule fois une de ces Eglifes , après s'être
confeflé & avoir communié , S. S. accordant auffi
aux Confeffeurs le droit d'abfoudre les pénitens.
La fin de l'Année Sainte & celle du mauvais ·
tems out attiré ici cette femaine un fi-grand con
cours d'étrangers , qu'ils ont paflé le nombre de
cent mille , & que dans le feul Hôpital de la Sain--
te Trinité , on a compré jufquà huit mille Pèlerins .
Le Lundi 11 de Janvier , le Duc de Nivernois ,
Ambafladeur de France , donna un dîner magni- ~
fique, od plufieurs Cardinaux, les Miniftres Etrangers
& les principaux Seigneurs de Rome affifterent.
Il eft rare de voir regner dans une Fête tant
de magnificence , d'ordre & d'élégance . Deux def
ferts magnifiques ; qui étoient dreffés dans d'au
tres Chambres que celle où Fon dîne , ont paflé ,
.
MARS. 17518 183 .
•
avec raiſon , pour des chef- d'oeuvres en ce genre,
& on eft convenu unanimement , qu'il y avoit
long tems qu'on n'avoit rien vú de fi beau. L'af
femblée étoit très-brillante , & compofée d'environ
cent perfonnes . La Nobleffe Romaine s'eft
empreffée dans toutes les occafions femblables de
témoigner au Duc de Nivernois combien elle eft i
fatisfaire de ce Miniftre , à qui fa conduite fage ,
fes manieres polies & fes attentions , ont concilié..
Peftime & la bienveillance de tous les Ordres de e
cette Capitale du Monde..
DE GENES , le z Janvier..
Les rems orageux qu'il continue à faire fur ces
Côtes , empêchent l'arrivée des Navires étrangers
dans le Port de cette Ville ..
On écrit de Toulon qu'on y travailloit toujours
avec chaleur à la conftruction des Vaiffeaux de ·
guerre qui foot fur les chantiers ; qu'on équipoit
ceux qu'on vient de lancer à l'eau , & que les fix
Vaiffeaux de l'Eſcadre de M. de Macnamora , arri
vé depuis peu des Côtes de Barbarie dans ce Port ,
feroient mis en état d'aller en mer au Printems
*prochain.
で
Ce Chef d'Efcadre avoit mouillé le premier
d'Octobre dernier à la rade de Tunis , & s'y étoit
arrêté pendant buit jours , fans defcendre à terre ,
n'étant chargé que de faire affûrer le Pacha Bey de
Pamitié du Roi fon Maître , & de lui faire remettre
les préfens que fa Cour lui envoyoit , confiftant en
une Pendule à répetition , une Montre d'or , un Fufit
avec des Piftolets garnis d'or , une Girandole de :
porcelaine, & deux pièces de Drap fin de la Manu->-
facture Royale d'Abbeville ...
Le Conful de France , réfident à Tunis , a rem
184 MERCURE DE FRANCE.
Pli cette commiffion, & a remis en même- tems aur
is du Pacha Bey, ainfiqu'aux Miniftres du Divan;.
les préfens qui leur étoient deftinés & qui confiftoient
pareillement en Pendules & Montres à répétition
, Fufils & Piftolets garnis d'argent , avec
quelques piéces de Drap de la même Manufacture.
Le 26 du mois dernier , le. Doge donna , felon
l'ufage annuel , une fomptueule collation aux
principaux Seigneurs & Dames de cette Ville . Le
Chevalier Chauvelin , Envoyé Extaordinaire de la
Cour de France , s'y trouva , ainfi que les Miniftres
de celles d'Efpagne & de Sardaigne.
On parle d'une réduction dans les Monnoyes ,,
Te prix où elles ont été portées excédant leur vas
leur intrinféque. L'affaire eſt actuellement en dé--
libération ..
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 4 Janvier.
MR
R de Wal , Miniftre d'Espagne , a reçû de la :
Cour les cent mille livres sterling , qui doi
vent. être payées à la Compagnie Angloife du Sud,
conformément au Traité de Commerce, nouvellement
conclu entre les Cours de Madrid & de Lon--
dres. Le Député Gouverneur & le Sous Gouver--
neur de cette Compagnie doivent remettre devant
les Directeurs les articles dudit Traité quila
regardeut , afin de prendre des mefures convena
bles pour la recette de cette fomine.
La derniere lettre que le Dey d'Alger a écrite
au Roi , eft conçue en des termes qui femblent
marquer un défir de s'accommoder amiablement
avec Sa Majefté Britannique. Le Dey s'excufe de
ne pouvoir point acquiefcer à la demande faite :
d'accorder aux Anglois , à l'exclufion de toute. 2014-
MARS. 175F. 185
L
tre Nation , un établiffement folide dans fes Etats,
avec la diminution de cinq pour cent à trois pour
cent fur les marchandifes qu'ils y apporteront ,
déclarant en même tems qu'il ne peut confentie
que ce dernier article foit compris dans le nouveau
Traité d'accommodeaient comme une compenfation
pour la faifie du Paquebot Anglois le Prince
Frederic , dans la jufte crainte qu'une telle démar
che ne portât les fiens à quelque révolte ,& ne l'exposat
lui- même aux effets de leurs reflentimens ;
mais que fi S. M. Britannique envoyoit un Agent
ou quelqu'autre perfonne caractériſée dans quelque
endroit de fes Etats , les Anglois y jouiroient
de tous les avantages qu'ils peuvent attendre d'un
fidéle allié .
2
Cette lettre ayant été murement examinée par
le Roi & fon Confeil , il a été réfolu d'envoyer
après les Fêtes de Noël , le projet d'accommodement
entre cette Cour & le Dey d'Alger & de
munir les deux Négociateurs des inftructions néceflaires
à cet effet . Il a été auffi arrêté d'expédier
en même tems de nouvelles inftructions aux divers
Confuls & Agens d'Angleterre auprès des
autres Etats de Barbarie .
On affûre qu'à la prochaine convocation du
Parlement , on donnera des titres & des biens aux
Princes de la Maiſon du Prince de Galles ; que le
Prince George fera créé Duc de Glocefter ; le-
Prince Edouard , Duc de Lancaftre , & le Prince
Guillaume Henri , Duc de Wiltshire .
On a reçu de Dublin la fâcheuſe nouvelle que
la maladie qui a regné parmi les chevaux en Angleterre
& en Ecolle , s'eft déclarée dans ce pays.
là , où elle fait beaucoup de ravage. Elle diminue
tous les jours ici .
M. Keenne a mandé en Cour , que fur les plains
186 MERCURE DE FRANCE.
tes qu'il avoit portées au Miniftere d'Espagne , au
fujet des dépradations faites par les Gouverneurs
& les Gardes Côtes Efpagnols en Amérique , fur
les Navires Anglois , il avoir eu les plus fortes alsûrances
de la part des Miniftres de Sa Majesté
Catholique , que les fujets de Sa Majesté Britannique
feroient indemnifés des pertes & dommages
qu'ils ont foufferts en cette occafion , & qu'on ex
pédieroit inceffamment des ordres aux Gouver
neurs Efpagnols , dans les Indes Occidentales , de
prendre connoiffance de ces plaintes.
Le Roi fera Jeudi prochain l'ouverture de la
féance du Parlement , par un Difcours qui a été
motivé dans le Confeil privé.
PATS-BA S.
DE LA HAYE , le 3 fanvier.
Ar une Déclaration des Etats Généraux , il à
arrêté
femens de la Compagnie Hollandoife aux Indes
Orientales , le Don Libéral ou le Cinquantiémé
Dénier de leurs effets & poffeffions , comme les
habitans des Provinces- Unies l'ont payé il y a
trois ans , pour remédier aux befoins preffans de la
République
.
La premiere vifite que le Marquis del Puerto,
Ambafladeur d'Efpagne , avoit rendue au Stathonder
lors de fon élévation à cette dignité , n'ayant
pas été revêtue de toutes les formalités requifes ,
Son Excellence a reçû ordre de S. M. Cath. de
faire au Prince une feconde vifite , en y recevant
tous les honneurs dûs à fon rang. Le Stathouder
en étant convenu , l'Ambaſſadeur ſe rendit les de
ce mois à l'Hôtel de ce Prince dans un magnifi
MARS. 187 175t.
que caroffe de parade, tiré par deux chevaux Da
nois richement enharnachés. M. de la Quadra ,
Secretaire de l'Ambaſſade , étoit ſur le devant ; ſes
- Valets de pied en grande livrée , avec deux Hei
duques à leur tête , marchoient aux deux côtés du
carofle ; deux Gentilshommes étoient dans un au❤
tre qui les précédoit ; la Garde qui avoit éré doublée
, préfenta les armes à l'Ambaffadeur , les Of
ficiers le faluerent du Drapeau & de l'E'ponton ,&
les tambours battirent aux champs . Le Stathouder
vint jufqu'à la portiere le recevoir à la deſcente
du caroffe & lui donna la main . Les Gardes da
Corps & les Hallebardiers du Prince étoient rangés
en haye dans le Veftibule , les Officiers des
Gardes Hollandoiſes & Suiffes , en grand uniforme
, étoient dans la premiere chambre ; les Officiers
Généraux , ceux de la Maifon de fon Alteffe
& autres perfonnes de diſtinction , étoient dansla
Chambre fuivante ; l'Ambaſſadeur les ayant
traversées , entra dans le Cabinet du Stathouder,
s'affit dans un fauteuil , & le Prince fe plaça dans.
un autre vis- à- vis de l'Ambaſſadeur. Les portes .
du Cabinet refterent fermées pendant le tems de
la vifite , après laquelle le Stathouder reconduifit .
Je Marquis del Puerto jufqu'à la portiere de fon
croffe , & ne rentra qu'après l'avoir vû partir.
Le 6 à la même heure , le Stathouder fut en
grand cortége rendre visite à l'Ambaffadeur , qui:
le reçut avec le même cérémonial . La marche ou
vrit par un détachement des Gardes à cheval ,
avec deux trompettes . Il fut fuivi de deux caroffes
à fix chevaux , occupés par les Aides - de Camp du
Prince , en grand uniforme. Le Stathouder étoit
dans un fuperbe caroffe à hair chevaux , précedés
de fes Gardes du Corps & de quatre Pages à che-
Fal, & environné de ſes Hallebardiers. Le Baron188
MERCURE DE FRANCE.
de Burmania , Grand- Maître de fa Maifon , & le
Baron de Groveftins , ſon Grand - Ecuyer , étoient
fur le devant. Dans deux autres caroffes qui fuivoient
, étoient le Général Bigot , Ecuyer de la
Princefle , M. de Lazara , Capitaine des Hallebardiers
, & les autres principaux Officiers de la Maifon
du Prince . Un fecond détachement des Gardes
à cheval , & deux trompettes fermoient la
marche.
薪族洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗澡
FRANCE.
L
Nouvelles de la Cour , de Paris , &'C.
E 13 Janvier , le Roi partit pour Choifi.
Le Roi a nommé intendant du Languedoc
M Guignard , Vicomte de Saint Prieſt , Maître
des Requêtes , Préfident au Grand Confeil , &
Commiffaire du Roi à la Compagnie des Indes.
Du 14 : Actions , 19 cens 40 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 743 ; Billets de la feconde ,
679.
Le corps du Maréchal Comte de Saxe , gardé
pendant quarante jours , par un Capitaine & cinquante
Dragons de fon Régiment de Volontaires
dans le Château de Chambort , en fut déplacé le &
de ce mois pour être conduit à Strasbourg Le
Convoi partit au bruit de plufieurs pieces de canon
, dont Sa Majesté avoit fait préſent à cé Maréchal
, & a été accompagné par fon Régiment à
une certaine diftance , fous les ordres du Baron le
Fort , Lieutenant Colonel .
M. de Chollet , premier Capitaine & Chef de
Brigade , avec cent Dragons du même Régiment ,
MARS. 1751. 189
doit escorter le Convoi jufqu'à Strasbourg , où le
corps doit être déposé dans la maifon du Maréchal
de Coigni , jufqu'au jour de fon inhumation .
Le Convoi fera trente deux jours en marchie , &
il eft ordonné aux Commandans des Places par où
il paffera , de rendre au feu Maréchal les mêmes
honneurs qu'on lui eût rendus s'il eût été vivant.
Par la récapitulation générale de l'année 1750 ,
le nombre des Baptêmes de cette Capitale fe monte
à 19035 , celui des mariages à 4619 , le nombre
des morts à 18c84 , & celui des Enfans trouvés à
3785 ; ainfi le nombre des Baptêmes de 1750 excede
celui des moits de 951 .
Il y a eu en milie fept cens quarante -neuf 19158
Baptêmes , 4253 mariages , 18607 morts , & 3775
Enfans trouvés. Le nombre des Baptêmes de 1750
eft par -là diminué de celui de 1749 de 123. Celui
des mariages eft augmenté de 356 , celui des morts
eft diminué de 523 , & celui des Enfans trouvés eft
augmenté de 10.
Du 21 : Actions , 19 cens 40 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 748 ; Billets de la feconde
682 , 83 & 84.
Le 26 de ce mois , M. de Grevenbroch , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Electeur Palatin , eut en qualité
de Miniftre Plénipotentiaite de l'Electeur de
Baviere , une audience particuliere du Roi , à la
quelle il fut introduit par le Marquis de Verneuil ,
Introducteur des Ambaſſadeurs.
Le Duc d'Orleans , ayant fondé en Sorbonne une
Chaire de Théologie pour l'explication du Texte
Hébreu de l'Ecriture Sainte , M. Leftocq , Sénieur,
à la tête de douze anciens Docteurs & des fix Profeffeurs
de la Maifon , fe rendit à l'Abbaye de
Sainte Geneviève le 8 Janvier , & fit au Prince un
remerciment , dont le précis étoit , que ce nouvel
établiſſement étoit auſſi honorable à la Maiſon de
190 MERCURE DE FRANCE.
Sorbonne , qu'avantageux à l'Eglife , & qu'il feroit
un Monument éternel du zéle de ce Prince
pour la Religion , & de fa fcience profonde &
peu comniune de la Langue Sainte.
La Compagnie d'Affûrance de Paris fait chaque
jour de nouveaux progrès . Les meilleures Maiſons
du Royaume y ont donné leur confiance , & fe
font chargées des Directions Provinciales de cette
Compagnie , dont la répartition pour l'année der
niere a été reglée par l'Atlemblée générale des
Intereffés à cinq pour cent , quoique le produit
des Primes monte à beaucoup au- deffus ; mais les
Vaiffeaux dont elles procedent ne font pas encore
de retour. Ce bénéfice acquis augmentera le Dividende
de la répartition de 1750.
Il vient de paroître un Edit portant création d'u
me Ecole pour l'éducation de cinq cens Gentilshommes
dans l'Art Militaire . Ce nouveau Bienfait
du Roi , dont la guerre avoit retardé l'exécution ,
& qu'il s'eft phâ à diriger lui- même , par l'utilité
qui en réfulte , excite dans tous les coeurs les fentimens
de reconnoiffance qui font dûs à Sa Majefté
, pour un établiffement qui foutient & qui illuf
tre la Nobleffe du Royaume , dont le Roi fe déclare
de plus en plus le Protecteur & le Pere.
Du 28 : Actions , 19 cens 25 ; Billets de la pre
miere Loteric Royale , 753 ; Billets de la feconde ,
678.
Le premier Février , veille de la Purification de
la Sainte Vierge , la Reine fit fes dévotions &
communia par les mains de l'Evêque de Chartres,
fon Premier Aumônier.
Monfegneur le Dauphin fit auffi fes dévotions &
communia. Madame la Dauphine fit auffi les fiennes
& communia par les mains de l'Evêque de
Bayeux , fon premier Aumônier. Mefdamies de
France firent pareillement leurs dévotions,
MAR S.. 1751. -101
Le même jour , le Recteur de l'Univerſité , accompagné
de tout le Corps , a préfenté au Roi , à
la Reine , à Monfeigneur le Dauphin , à Madame
la Dauphine , des Cierges pour la Fête de la Chandeleur
, felon l'ufage ordinaire.
Le 2 , Fête de la Purification de la Sainte Vier
ge , le Roi tint , vers les onze heures du matin ,
Chapitre , dans lequel l'Abbé de Pomponne , Commandeur
Chancelier & Sur Intendant de fes Ordres
, rapporta les Preuves du Duc de Chaulnes ,
Pair de France , & du Marquis d'Hautefort , Ambaffadeur
du Roi à Vienne . Ces Preuves ayant
été admifes , Sa Majesté commanda au Comte de
Saint Florentin , Commandeur Secretaire de l'Ordre
du S. Elprit , d'envoyer à cet Ambaſſadeur une
Lettre , par laquelle elle lui permet de porter les
honneurs de cet Ordre , jufqu'à ce qu'il puifle être
reçû & prêter ferment entre les mains en la mapiere
accoûtumée.
Le Roi ſe rendit enfuite à la Chapelle , précedé
de Monfeigneur le Dauphin , des Princes du Sang
& des Chevaliers Commandeurs & Officiers de
Les Ordres.
Sa Majesté , après avoir aſſiſté à la bénédiction
des Cierges & à la Proceffion qui ſe fit au tour de
la Chapelle , entendir la grande Meffe , célebrée
pontificalement par l'Evêque Duc de Langres ,
Prélat Commandeur de l'Ordre du Saint Elprit ,
& chantée par la Mufique de la Chapelle.
Après la Mefle & les cérémonies ordinaires , Sa
Majefté fe plaça fur fon Trône , près de l'Autel ,
du côté de l'Evangile , & reçut le ferment du Duc
de Chaulnes , lequel eut pour Pareins le Maréchal
Duc de Belle 10e & le Maréchal Duc de Coigny ,
Chevaliers de fes Ordres. La Reine & Mefdamės
entendirent la Meffe dans la Tribune.
192 MERCURE DE FRANCE.
- Le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Mesdames , affifterent en bas au Sermon du P.
Griffet , de la Compagnie de Jéſus , & aux Vêpres
chantées par la Mufique . L'Abbé Gergoi , Chapelain
ordinaire de la Chapelle de la Mufique y officia.
Le même jour , M. Duvini , Archevêque de
Rhodes & Nonce ordinaire du Pape , eut une Au
dience particuliere du Roi , à laquelle il fut conduit
par le Marquis de Verneuil , Introducteur des
Ambaffadeurs .
Le Roi a accordé à M. de Bulkeley , Chevalier
de fes Ordres , Lieutenant Général en ſes Armées
& Colonel d'un Régiment d'Infanterie Irlandoife,
le Gouvernement de Saint Jean Pied- de-Port , vacant
par la mort de M. le Comte de Maulevrier-
Colbert .
Du 4 : Actions , 19 cens 26 ; Billets de la premier
Loterie Royale , 752 ; Billets de la feconde ,
675.
Du 11 : Actions , 19 cens 25 ; Billets de la pre
mie Loterie Royale , 748 ; Billets de la feconde ,
675.
L
BENEFICES DONNE'S.
E Roi a nommé à l'Abbaye de Champagne ,
Ordre de Cîteaux , Diocèle du Mans , l'Abbé
le Voüé , Chapelain de la Reine ; à l'Abbaye de
Saint Juft de Romans , Ordre de Cîteaux , Dio-
'cèſe de Vienne , la Dame de Beaumont , Religieufe
du même Ordre , & au Prieuré de Chuines ,
Diocèse de Chartres , l'Abbé de Chabannes , Grand
Vicaire de Nevers.
MARIAGES
MARS. 193 1751.
22 50 50 50 60 30 50 500 500 :30 : 305 306 606 302
MARIAGES ET MORTS.
E 12 Octobre , Henri-Michel- Ange , Marquis
de Caftellane , Sous Lieutenant dans le Régiment
du Roi Infanterie , époufa par contrat paffé
le même jour , Charlotte- Louife Charron , fille aînée
de Michel-Jean Baptifte Charron , Marquis de
Menars , Brigadier des Armées du Roi , Gouverneur
de Blois , & d'Anne Caftratz de la Riviere ,
fa feconde femme. Le Marquis de Caftellane eft
fils de Michel Ange , Comte de Caftellane , Brigadier
des Armées du Roi , Gouverneur de Niort,
ci-devant Ambaffadeur Extraordinaire à la Porte
Ottomane , & de Catherine de la Treille , & defcend
au cinquième degré de Pompée de Caftellane,
Seigneur de Novefan , fi's puîné de Pierre de
Caftellane I. du nom , Seigneur d'Efparron , Chevalier
de l'Ordre du Ro ! & de Gabrielle de Glandevez
, fa premiere femme. La branche des Seineurs
& Marquis d'Efparron , qui fubfifte actuel
lement en la perfonne de Jofeph Jean Baptifte ,
Marquis de Caftellane - Efpatron , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Gouverneur de Bellegarde
; & de Gafpard Conftantin Boniface , Vi-
Comte de Caftellane , Meftre de Camp du Régi
ment de Penthievre , Cavalerie , eft iſſue de Georges
de Caftellane , Seigneur de Salernes , arrierepetit-
fils de Boniface V du nom , Seigneur de Caf
Tellane , premier Baton de Provence , qui defcendoit
au cinquième degré de Boniface I du nom ,
Souverain de Caftellane , vivant l'an 1000 .
Le 19 Janv. 1751 ,Jean - Claude Palamedes Marquis
de Forbin-Gardanne , épouſa à Marſeille Pier
I
194 MERCURE DE FRANCE.
rette- Auguftine de Felix , Dame de la Ferratiere.
Les articles furent fignés le Vendredi 15 , & le
Mardi fuivant le mariage fut célebré. Le célebre
M. de Peireſc , dans fes Gen. Mff. de Provence ,
nous dit que la Maifon de Forbin defcend
d'Henri de Frowick , Seigneur d'Olfould en Angleterre
, vivant l'an 1125 , & que l'époque de ſon
Etabliffement en Provence eft en l'an 1325 , que
Pierre deForbin, époufa Françoile d'Agout ,fur quoi
on peut confulter après Peirefc , Noftradamus ,
Robert , Louvet , le Nobiliaire de Picardie , &
' Hiftoire d'Aix par Pitton. Cette Maiſon ſubſiſte
en cinq branches , de Janfon , d'Oppede , de Sain
te Croix , de la Barbent & de Gardanne . La branche
de Soliers , qui a fini en la perfonne de Louis
Palamedes de Forbin , Marquis de Soliers , Chevalier
d'honneur de S. A. R. Eliſabeth - Charlotte de Baviere
, Ducheffe d'Orléans , avoit commencé à
Palamedes de Forbin , dit le Grand , qui a été fucceffivement
Seigneur de Toulon , de Soliers , du
Luc, de Peyrais, de Porqueirolles, de Pierrefeu &
de Puimichel, Vicomte de Martigues, Gouverneur
du Duc de Calabre , file aîné de René , Roi de
Naples , de Sicile & de Jérufalem , Duc d'Anjou ,
Comte de Provence & du Maine , Grand- Préfident
de Provence , Confeiller & Chambellan de Louis
XI , Roi de France , qui l'envoya avant qu'il fût
fon fujet, en Amballade avec le Seigneur du Boucbage
auprès de l'Empereur Maximilien I en 1480,
enfuite Gouverneur du Dauphiné , Lieutenant Gé
néral , Grand -Sénéchal & Gouverneur Général de
Provence , avec une autorité prefque Royale . Il
avoit droit de vie & de mort en Provence , nommoit
à toutes les Charges de guerre & de Juftice ,
à tous Bénéfices de collation Royale , inféodont
le propre Domaine du Roi , donnoit des privilé
MARS. 1751. 195
ges,franchiſes aux Villes de la Province , & établit
qu'on s'y ferviroit du Droit écrit . Cette grande
autorité lui fut donnée en confidération des fervices
qu'il rendit à la Couronne en portant Charles
d'Anjou , dernier Comte de Provence , à inftituer
pour héritier univerfel de les Etats Louis XI ,
& après lui les Rois de France fes fucceffeurs. La
France acquit par ce teftament les Royaumes de
Naples & de Sicile , dont Charles VIII . fut en pol
feffion ; les Comtés de Provence , de Forcalquier
& du Maine , avec le Duché d'Anjou , & généralement
tous les droits que les Comtes de Provence
avoient fur les Royaumes d'Arragon , de Jérufalem
, de Mayorque , de Valence , de Corfe & de
Sardaigne.
Louis de Forbin , fon fils , fut Grand- Préfident
de Provence après fon pere , Conſeiller & Chambellan
du Roi Louis XII , & Ambaffadeur à Rome
au Concile de Latran , où il défendit avec beaucoup
de vigueur les droits de l'Eglife Gallicane ,
& fit la paix du Saint Siége avec la Cour de France.
François de Forbin , Seigneur de Soliers , fon fils,
époufa Catherine d'Anjou , fille aînée de Jean
d'Anjou , fils légitimé du Roi René , Comte de
Provence , laquelle porta dans la branche des
Seigneurs de Soliers les Terres de Saint Remi &
de S. Cannat , avec le Marquifat de Pont-à - Mouffon
, qui furent donnés par ce Prince à Jean d'Anjou
, fon fils naturel & à toute la postérité , tant
mâle que témelle.
Palamedes de Forbin II du nom , Seigneur de
Soliers , & Gafpard de Forbin , Marquis de Saint
Cannat , fon fils , fe fignalerent durant les guerres
de la Ligue , & furent fucceffivement Gouverneurs
de Toulon. Le premier réduifit à l'obéiffance du
Roi les Villes d'Aix & de Toulon. Le fecond fe
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
diftingua aux batailles d'Allemagne & de Vinon ;
& fit lever le fiége du Puefch au Duc de Savoye.
La branche des Seigneurs de Gardanne ſubſiſte
en la perfonne du Marquis de Forbin , qui a donné
lieu à cet article , & de Gafpard - François - Anne
de Forbin , Chevalier de Malte , Major du Régiment
Royal des Vaiffeaux . Paul - Albert de Forbin-
Gardanne , leur grand-oncle , Grand-Prieur de
Saint Gilles , fut le premier Ambaffadeur que l'Ordre
de Malte envoyaen France; il devint Lieutenant
Général des Galeres du Roi , & on remarque que
le Marquis de Pont-Courlai , Général des Galeres,
& neveu du Cardinal Duc de Richelieu , ayant été
fufpendu de fa Charge en 1639 ; Paul- Albert de
Forbin en obtint la commiffion , & ce fut en cette
qualité qu'il commanda en chef l'armée navale
qui affiégeoit Colioure , Place Maritime du Rouffillon
, l'an 1642. Claude Comte de Forbin , fon
neveu , mourut Chef d'Eſcadre des Armées nava.
lés , après avoir été Amiral de Siam & Généraliſſime
des troupes de S. M. Siamoiſe .
La branche des Seigneurs de Janfon ſubſiſte en
Ja perfonne de Jofeph de Forbin , Marquis de Janfon
, Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Gouverneur d'Antibes , neveu de Touffaint de
Forbin , Cardinal de Janfon , Evêque & Comte de
Beauvais , Pair & Grand- Aumônier de France ,
Commandeur des Ordres du Roi , & Ambaffadeur
en Pologne , où il eut la gloire de faire élever fur
le Trône , conformément aux intentions de la `
France , le fameux Jean Sobieski , Grand - Maréchal
de la Couronne.
La branche des Seigneurs d'Oppede ſubſiſte en
la perfonne de Jofeph Louis-Roch Charles Palamedes
de Forbin , Baron d'Oppede , Capitaine de
la dixiéme Compagnie des Gendarmes du Roi.
MARS. 1751 . 197
Enfin celle de Sainte Croix fubfifte en la perfonne
de Marc- Antoine François de Forbin , ci devant
Guidon de Gendarmerie.
Le 7 Novembre , mourut à Aix - la -Chapelle ,
âgé de 76 ans , Louis- Pierre Comte de la Marck ,
Baron de Lumain , Comte du Saint Empire , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de
fes Armées , Gouverneur de Cambray , Grand
d'Efpagne de la premiere Claffe , & Chevalier de
la Toifon d'or , né en 1674. Il fut d'abord deſtiné à
l'Eglife, & pouffa fes études jufqu'à devenir Bachelier
de Sorbonne . La mort de fon frere aîné l'engagea
à prendre le parti des Armes ,& il fut fait Colonel
duRégiment de Furftemberg en 1697 , Brigadier
des Armées du Roi en 1704 ; Maréchal de Camp en
1709 ; Lieutenant Général en 1718 ; nommé Chevalier
des Ordres du Roi le 2 Février 1724 , & reçû
le 3 Juin fuivant. La Maiſon de la Marck tire
fon origine des Comtes d'Altemberg , d'où font
iffus les anciens Ducs de Juliers & de Cleves.
Le 25 Décembre , Claude- Lidie de Harcourt ,
veuve de Gabriel- René Marquis de Mailloc , Comte
de Clery-Crequy , Baron de Combon , mourut
âgée de 54 ans , & fut inhumée le 27 dans l'Egliſe
Métropolitaine de Notre- Dame , où eft la fépulture
de fa Maifon. Elle étoit née le 11 Janvier 1696 ;
avoit épouſé le 7 Juillet 1720 le Marquis de Mailloc
, mort fans enfans le 11 Octobre 1724 , âgé de
75 ans ; & étoit fille d'Henri , Duc de Harcourt,
Pair & Maréchal de France , Capitaine des Gardes
du Corps du Roi , Chevalier de ſes Ordres , Lieutenant
Général en Normandie , Gouverneur du
Vieux Palais de Rouen , & de la Ville de Tournay,
Ambaffadeur Extraordinaire en Eſpagne , & de
Marie-Anne -Claude Brulart deGenlis ; & avoit pour
fretes , entre autres , François , Duc de Harcourt ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Pair & Maréchal de France , Capitaine des Gardes
du Corps du Roi , Chevalier de fes Ordres , Gouverneur
de Sedan ; & Louis- Abraham de Harcourt,
Abbé de Signy , Commandeur des Ordres du Roi.
Le premier Janvier , Antoine François Foucart de
Beauchamps , Confeiller du Roi , Maître Ordinaire
en la Chambre des Comptes de Nantes , & Secre
taire de la Sur- Intendance Générale des Poftes ,
mourut à Paris , âgé de 67 ans , & fut inhumé à
Saint Sulpice.
Ley , Jofeph Antoine Crozat de Thugny , Préfident
honoraire du Parlement de Paris , mourut,
âgé de 51 ans , & fut inhumé à S. Roch.
Le 8 , Angélique - Elifabeth Titon , veuve de
Jean Baptifte - Jacques Gon , Chevalier , Seigneur
du Vicomté d'Argenlieu , Confeiller au Parlement.
de Paris , mourut , âgée de 66 ans , & fut enterrée
à Saint Euftache .
Le 12 , Marie-Geneviève du Chefne , veuve de
Jean Cofte de Champeron , Confeiller du Roi,
Préfident en la Cour des Aides , mourut , âgée de
63 ans , & fut tranſportée aux nouvelles Catho
liques.
Le 21 , mourut à Epernay , âgé de 54 ans , André-
Claude- Amable Vidard . Seigneur de Saint Clair ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant au Gouvernement des Provinces de
Champagne & Brie .
1
Le 27, Augufte- Léonine Olimpe -Nicole de Bullion
, Ducheffe de Beauvilliers , Dame de Mefdames
de France , mourut à Paris dans le fixiéme
mois de fa groffeffe , de la petite vérole , âgée de
26 ans , & fut inhumée à Saint Sulpice. Elle étoit
fille de Anne -Jacques de Bullion , Marquis de Fer.
vaques , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
!
MARS. 1751. 199
>
Général de fes Armées , Gouverneur du Maine
Perche & Comté de Laval , & de Marie -Magdeleine-
Hortenfe Gigault de Bellefonds , & avoit
époufé le 8 Avril 1745 , Paul- Louis de Beauvilliers ,
Marquis , puis Duc de Beauvilliers , Pair de France ,
Comte de Buzançois , Grand d'Eſpagne de la premiere
Claffe , Meftre de Camp du Régiment de
Beauviliers, Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , né le 8 Novembre 1711 , fils puîné de Paul-
Hypolite de Beauvilliers , Duc de Saint Aignan ,
Pair de France , Comte de Montrefor , Baron de
la Ferté - Saint-Aignan ; de la Salle- les - Cléry & de
Chemery ,Seigneur de la Chatellenie de Beauvil
liers , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
Général de fes Armées , Gouverneur de Bourgógne
& Breffe , Ville & Citadelle du Havre de Gra
ce, & des Villes & Châteaux de Loches , Beaulieu ,
Dijon , Saint Jean de Lofne & Seurre , Grand- Bailli
d'Epée du Pays de Caux , l'un des Quarante de
l'Académie Françoife , Honoraire de celle des
Infcriptions & Belles Lettres , de celles de Infecondi
de Rome , de Ricoverati de Padoué , de celle de
Vérone , nommé Protecteur de celle d'Arles , cidevant
Premier Gentilhomme de la Chambre
de Feu M. le Duc de Berri , Confeiller au Confeil
de Régence , Ambaffadeur Extraordinaire
& Plénipotentiaire du Roi en Espagne , & depuis
auprès du Saint Siége ; & de Marie- Geneviéve
de Montlezun , décédée à Rome le 15 Octobre
1734. Du mariage du Duc de Beauvilliers avec
Augufte- Léonine- Olimpe - Nicole de Bullica font
nés deux enfans ; 1 ° . Paul Etienne - Augufte de
Beauvilliers , Comte de Saint- Aignan , né le 26
Décembre 1745. 2° . Charles -Paul - François de
Beauvilliers , Comte de Buzançois , né le 17 Décembre
1746.
1 iiij
200 MERCURE DE FRANCE:
"
Vers le milieu du même mois , Pierre de Beau
poil de Sainte Aulaire , Evêque de Tarbes , Abbé
des Abbayes Commendataires de Tourtoirac
Diocéfe de Périgueux , & de Mortemer , Diocéle
de Rouen , mourut à Tarbes , âgé de cinquante
ans paffés. Il étoit fils de David de Beaupoil , Seigneur
de Chabannes , Capitaine de Cavalerie au
Régiment de Saint Simon , & de Gabrielle Jaubert
de Nantia , & coufin iffu de germain de Marc-
Antoine-Front de Beaupoil de Sainte Aulaire ,
Marquis de Lanmary , Chevalier des Ordres du
Roi le 2 Février 1749 , Lieutenant Général de ſes
Armées , Ambaffadeur en Suéde , ci- devant Grand
Echanfon de France. Cette Maifon originaire de
Limofin , defcend en droite ligne de Guillaume
de Beaupoil , Seigneur de Neomalet , qui prit le
parti de Marguerite , Comteffe de Penthiévre ,
Vicomteffe de Limoges , contre Jean VI. du nom ,
Duc de Bretagne , l'an 1420.
Le premier Février , Michel Etienne Turgot
Marquis de Soufmon , Seigneur de Saint Germain-
fur- Eaulne , Vatierville & autres lieux ,
mourut à Paris âgé de 60 ans & huit mois. Il étoit
né le 9 Juin 1690, avoit été reçu Confeiller au Par
lement le 31 Juillet 1711 , & Préfident au Parle
ment en la deuxième Chambre des Requêtes du
Palais , le 25 Janvier 1717 ; il avoit été élu le 14
Juillet 1729 , Prevôt des Marchands de la Ville de
Paris , & avoit rempli cette place jufqu'au 16
Août 1740. Le 29 Avril 1737 , il avoit été fait
Confeiller d'Etat , & étoit monté au rang d'Ordi
naire au mois de Novembre 1744. Il avoit été,
nommé pour remplir les fonctions de Premier Préfident
du Grand Confeil , en qualité de Confeiller
d'Etat , pendant le cours de l'année 1741 ; il étoit
depuis le commencement de 1743 , l'un des Aca
MARS. 1751. 201
•
démiciens honoraires de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres.
Le nom de Turgot , originaire de Bretagne , eft
ancien en Normandie ; on le trouve dans un rôle
de 1272 , où font compris les Gentilshommes de
la Province qui doivent fervice au Roi , & dans
quelques autres titres du commencement du quaforziéme
fiécle , qui font , ainfi que le rôle , dépofés
à la Chambre des Comptes de Paris .
La famille de ce nom remonte par une filiation,
prouvée de degré en degré fans interruption , juf
qu'à N. Turgot , qui vers le milieu du quator
ziéme fiécle fonda & dota , conjointement avec
Laurence de la Pierre , fa femme , l'Hôtel- Dieu
de Condé-fur - Noireau , où les armes étoient en
core en 1700;
En 1445 , Jean Turgot , arriere- petit- fils du
précédent , époufa Philippe Bertrand des Tourailles
, qui lui porta en mariage la Terre des Tourailles
, dont la branche principale de la famille a
toujours porté le nom , & écartelé les armesi
Cette branche fubfifte encore dans la perfonne de
Jean-Claude - Alexandre Turgot, Seigneur des Lon
des , appellé le Chevalier des Tourailles , nom
marié .
Jacques Turgot , Seigneur de Saint Clair , din
Menilgondouin, de Pons , de Soufmont, & c. petitfils
de Louis Turgot , Seigneur des Tourailles ,
lequel étoit arriere - petit- fils du précédent , fut le
premier qui s'établit à Paris; ayant d'abord fuivi le
parti des armes ; il fut à l'âge de vingt ans député
de la Nobleffe du Bailliage de Caen aux Etats de
Normandie , & député de la Nobleffe de ces Etats
pour préfenter les cahiers au Roi, Erant entrédes
puis dans la Magiftrature , il fut fucceffivement
Confeiller au Parlement de Rouen , Maître des
Il y
202 MERCURE DEFRANCE.
Requêtes , Intendant de Berri , du Bourbonnois ,
& de la Marche , en 1623 ; il étoit en 1631 , Intendant
des Provinces de Normandie , du Berri ,
du Bourbonnois , de la Marche , de Touraine ,
d'Anjou & du Maine . Il fut nommé Confeiller
d'Etat en 1643 , & mourut Confeiller d'Etat Ors
dinaire. I cut d'Anne Favier du Boulai , qu'il
avoit épousée en 1619 , huit enfans , dont l'aîné
eft mort Préfident à Mortier du Parlement de
Normandie , fans poftérité . Deux feulement ont
éré mariés.
-Antoine Turgot , troifiéme fils de Jacques Tur
got , Confeiller d'Etat , Seigneur de Saint Clair ,
&c. reçu Chevalier de Malte de minorité, depuis
Maître des Requêtes , époufa Jeanne du Tillet de
la Buffiere , dont il eut 1 ° Jacques- Antoine Turgot
, mort fans enfans .
2º. Dominique-Barnabé Turgot , Aumônier
du Roi en 1694 , Agent Général du Clergé en
1708 , Evêque de Sées en 1710 , & en 1711 ,
Premier
Aumônier de M. le Duc de Berri.
3. Marc-Antoine Turgot , Seigneur de Saint
Clair , du Mefnilgondouin , & c. Maître des Requêtes
, Intendant d'Auvergne & du Bourbonnois
, mort en 1748 ; marié en 1703 à Anne-
Louife le Goux de Maillart , & pere de Benoît-
Antoine Turgot , Seigneur de Saint Clair , &c.
aujourd'hui Confeiller au Parlement .
4°. Plufieurs filles , dont trois Religieufes , &
une mariée en premieres nôces à Gilles d'Aligre
de Boiflandri , remariée à Claude Hatte de Che
villi , Capitaine au Régiment des Gardes . Dominique
Turgot , Seigneur de Bons , Soufmont , & c.
Maître des Requêtes , cinquiéme fils de Jacques
Turgot , Confeiller d'Etat , eut d'Antoinette- Ma
rie Daurat , fon époufe ,
*
MARS. 1751. 203
Jacques- Etienne Turgot , Seigneur de Bons ,
Soufmont , Brucourt , & c . Maître des Requêtes ,
Intendant des trois Evêchés , de Touraine , & du
Bourbonnois , qui époula Marie - Claude le Pelletier
, fille de Michel le Pelletier de Souzi , Intendant
des Finances , Confeiller d'Etat ordinaire , &
au Confeil Royal, Confeiller au Confeil de Régen.
ce, mort Doyen du Confeil . De ce mariage naqui
rent , 1º . M. Turgot , qui donne lieu à cet article .
2°. Marie- Claude Turgot , mariée à Jean François
de Creil , aujourd'hui Confeiller d'Etat , Intendant
des trois Evêchés , dont elle a eu Marie-
Sufanne Françoife de Creil , veuve de Paul François
Duc de Beauvilliers , Pair de France ; à préfent
Dame d'Honneur de Mefdames Henriette &
Adelaïde , Filles du Roi . M. Turgot avoit époufé
le 25 Novembre 1718 , Magdeleine - Françoife
Martineau , d'une famille ancienne dans la Robe ,
il en a laiffé quatre enfans .
Michel Jacques Turgot , Préfident du Parlement
de Paris .
Etienne François Turgot , Chevalier de Malte.
Anne Robert Jacques Turgot , dans l'état Eccléfiaftique.
Heléne Françoife - Etiennette Turgot.
Paris eft rempli de monumens qui prouvent que
M. Turgot eft un des meilleurs Citoyens & des
plus grands Magiftrats qu'ait eu la France .
Le 9 , Henti-François d'Agueffeau , Chevalier ,
Chancelier de France Honoraire , Commandeur
des Ordres du Roi , mourut à Paris , âgé de 8z
ans & deux mois , & a été inhumé dans le Cimétiere
d'Auteuil , où eft fa fepulture , auprès de fa
femme. Il a rempli la Charge d'Avocat Général
a vingt- deux ans , & celle de Procureur Général
à trente-deux. Les lumieres que ce fçavant Ma
L vj
204 MERCURE DE FRANCE.
}
giftrat y fit paroître , lui mériterent la place de
Chancelier à fa quarante- huitième année. Il a
commencé à l'occuper le 22 Février 1717 , & l'a
quittée , à caufe de fes infirmités , le 28 Novem
bre dernier , qu'il fit remettre les Sceaux à Sa Majefté.
Il étoit fils d'rlenri d'Agueſſeau , Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil Royal des Finances
, & de Claire Eugenie le Picart de Perigoy ;
& avoit épousé le 4 Octobre 1694 , Anne le Févre
d'Ormeflon , morte à Auteuil , près Paris , le premier
Decembre 1735 , âgée de 57 ans , fille d'An
dré le Févre d'Ormeflon , Seigneur d'Amboile ,
Maître des Requêtes , Intendant à Lyon &
d'Eléonore le Maître de Belle -Jamme. De cette
alliance font iffus , 1 ° . Henri-François de Paule
d'Agueffeau , Seigneur de Frefnes , Confeiller
d'Etat ordinaire , marié à Françoife Marthe- Angé
lique de Nollent. 2 ° . Jean Baptifte- Paulin d'Agueffeau
, Comte de Compans & de Maligny ,
Confeiller d'Etat ordinaire , marié pour la feconde
fois à Marie Geneviève Rofalie le Bret de Flacourt
, dont il a des enfans . 3 °. Henri - Louis
d'Agueffeau , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , ci - devant Capitaine- Lieutenant d'une
Compagnie de Gendarmerie , mort le 11 Février
3747 , âgé de 44 ans. 4 ° . Henri- Charles d'Ague
feau de Plaintmont , Avocat Général au Parlement
de Paris mort le 29 Septembre 1741. 5º- Claire-
Theréfe d'Agueffeau , mariée le 16 Février 1722 ,
Guillaume Antoine , Comte de Chaft - lus , Vie
comte d'Avalon , Premier Chanoiue. Héréditairede
l'Eglife Cathédrale d'Auxerre , Lieutenant. Général
des armées du Roi , Commandant en Rouf
fillem , mort à Perpignan le 13 Avril 1742. Il y a
i plufieurs autres enfans qui font morts jeunes.
MARS . 1751. 208
Le 19 du même mois , Meffieurs les Avocats au
Confeil , firent célébrer dans l'Eglife des Mathurins
un Service pour le repos de l'ame de M. le Chan
celier , & après le Service la famille fut haranguée
par M. le Vaffeur , Premier Syndic du Collège.
r
Au commencement de ce mois , Antoinette de
La Rochefaucault , Comteffe d'Apchier , eft morte de
la fuite de fes couches , dans une de fes Terres en
Auvergne. Elle étoit foeur de Dominique de la
Rochefoucault Saint Elpis , Archevêque & Seigneur
d'Albi , & avoit épousé en 1747 , Joſeph ,
Comte d'Apchier , fils de Chriftophe II . du nom
Comte d'Apchier , & de Magdeleine Filhot . La
Mailon des Seigneurs d'Apchier , aînés des Ducs
de Joyeuſe , fubfifte dans les branches de la Garde
& de Vabres. Cette derniere ne fubfifte que dans
la perfonne de Jofeph Philibert d'Apchier , Com
te de Vabres & de la Baume , Grand Sénéchal
d'Arles , marié en Septembre 1730 , à Anne Mar
guérite Guenet de Franqueville , dont il n'a point
d'enfans. La premiere fut formée par Jacques
d'Apchier , Seigneur de la Garde & de Touras ,
mort en 1606 , laiffant de Dauphine de Tailhac,
fa femme , 1 ° . Chriftophe d'Apchier I. du nom ,
Seigneur de la Garde , pere de Chriftophe II . du
nom , Comte d'Apchier , dont le fils Jofeph
d'Apchier eft aujourd'hui veuf d'Antoinette de
la Rochefoucault. 2 °. François- Philibert d'Apchier,
Vicomte de Vazeilles , qui époufa en 1645 Anne
de Pontault Dame de Saint Didier. De cette alliance
vint Hugues d'Apchier , Vicomte de Vazeilles
, mort en 1709 , laiffant entr'autres enfans
d'Anne Chevailher de Rouffes , fa femme , Claude-
Annet , Comte d'Apchier , né le 14, Juin 1693 ,
Lieutenant Général des Armées du Roi le 2 Mai
1744 , & reçu Chevalier de fes Ordres le 2 Février
1746
206 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIE ROYALE
LE
De Peinture & Sculpture.
E Roi , par une fuite de la protection , dont il
lui a plu honorer fon Académie de Peinture
& Sculpture , vient de donner à cette Compagnie
un nouveau Réglement , dont nous allons inferer
ici une Copie ; & nous avons crû qu'à cette occafon
le Public ne feroit pas fâché d'avoir une idée
fuccincte de cet établiffement.
L'Académie Royale de Peinture & Sculpture
fubfifte depuis l'année 1648.
Elle fut inftituée dans la vûe de réunir tous les
grands Artiftes en un Corps de fociété réglée
capable de faire fleurir & honorer les Beaux Arts ,
par le mérite des Sujets dont il feroit compofé ,
& par les foins qu'ils fe donneroient pour les perpétuer
en France.
Louis le Grand regarda cette inftitution comme
un objet d'Etat , & l'un des plus dignes de fon
attention & de fa munificence Royale .
Par fes Lettres Patentes da mois de Janvier
1655 , ce Monarque affigna à l'Académie un logement
& une penfion annuelle , lui accorda plufieurs
exemptions & plufieurs priviléges honorables ; &
lui attribua privativement à tous autres , la faculté
de donner leçon en public , touchant le fait de Peinture
Sculpture , & de l'exercice du modèle ,
& c .
Par autres Lettres Patentes du mois de Décembre
1663 , qui autorifent vingt- fept articles de
nouveaux Statuts , Sa Majefté , pour donner d'autant
plus de marques de l'eftime qu'elle faifoit de
MARS. 1751. 207
l'Académie , & de la fatisfaction qu'elle avoit des
fruits des bons fuccès qu'elle produifoit journellement
, la confirma dans tous les priviléges , exemptions,
honneurs , préregatives prééminences qu'elle lui
avoit déja attribuées : lui fit don de quatre mille
livres par an , appliquables à l'entretenement de l'Académie
& deles exercices publics : défend ces exercices
à tous autres , a peine de 2000 liv . même de
prendre la qualité de Peintres ou de Sculpteurs du
Roi, à tous ceux qui ne feront du Corps de ladite
Académie , & ordonne enfin à l'égard des Eleves
des Académiciens , lefquels après avoir demeuré
plufieurs années auprès d'eux , ne pourront parvenir
à étre admis à l'Académie ; que ce tems leur fera
compté , pour parvenir à la Maîtrise dans toutes les
Villes du Royaume , &c .
Enfin Lettres Patentes du mois de Novempar
bre 1676 , Sadite Majefté permet & autoriſe l'établiffement
dans toutes les Villes du Royaume où il
fera jugé néceffaire d'Ecoles Académiques de Peinture
& de Sculpture , pour ces Ecoles être gouvernées
conduites par les Officiers que l'Académie Royale
commettra , & fe conformer à la difcipline de l'Aca
démie , fuivre les préceptes & manieres d'enfeigner
qui y feront réfolus , & lui communiquer quatrefois
Pannée , pour le moins , les ouvrages de leurs étudians
.
Le Réglement qui met aujourd'hui en poffeffon
l'Académie d'une prérogative auffi glorieuſe
que l'eft la protection immédiate de Sa Majefté ,
contient en même tems toutes les difpofitions néceflaires
, pour la mettre en état de fe renouveller
d'une maniere à fe rendre de plus en plus digne des
bontés de fon augufte Protecteur .
208 MERCURE DE FRANCE
REGLEMENT
Pour l'Académie Royale de Peinture & Sculp
ture , du 12 Janvier 1751 .
DE PAR LE ROI.
A Majefté ayant pris fous la protection immé
voulant donner à cet établiſſement une forme encore
plus folide & plus avantageufe que celle qu'il
a eu jufqu'à préſent , Sa Majesté a ordonné & ordonne
ce qui fuit.
Art. I. L'Académie Royale de Peinture & Sculp
ture fera toujours fous la protection immédiate de
Sa Majesté , & recevra fes Ordres par le Directeur
& Ordonnateur Général de fes Bâtimens
Jardins , Arts & Manufactures.
II Cette Académie demeurera composée d'un
Directeur , d'un Chancelier , choifi parmi les Recteurs
, de trois autres Recteurs , au cas que le
Directeur n'ait pas ce grade , finon de deux feulement
; de deux Adjoints à Recteurs ; de hurt
Honoraires-Amateurs ; de huit Honoraires- Affociés-
Libres ; de douze Profeffeurs de Peinture ou
de Sculpture ; de fix Adjoints à ces Profeſſeurs ;
d'un Profeffeur de Géométrie & de Perfpective ;
d'un Profeffeur d'Anatomie ; de huit Confeillers ;
d'un Tréforier ; d'un Secrétaire & Hiftoriographie ,
& d'autres Académiciens en nombre illimité , qui
feront fucceffivement jugés par l'Académie avoir
Tes talens néceffaires pour pouvoir y être reçus .
III. Les Profeffeurs , qui auront fervi affidue
ment en cette qualité pendant dix années révolues ,
& demanderont la vétérance , l'obtiendront , fi
MARS. 1751. 209
l'Académie le juge convenable , & prendront alors
le rang de Profeffeurs Anciens. L'Académie pourra
même conferer le titre d'Ancien Re &teur à ceux
de fes Officiers qui fe feront diftingués pendant
plufieurs années à la tête de l'Académie Royale de
Rome ou chez des Souverains , avec l'agrément
de Sa Majefté .
I V. Dans le cas où l'Académie croira devoir
foulager , ou fuppléer fes Profefleurs de Géométrie
& Perfpective , ou d'Anatomie , il lui fera permis
de leur choifir à chacun un Adjoint.
V. L'Académie ne recevra , en qualité d'Académiciens
, que des Sujets d'un mérite reconnu
dans les Arts de Peinture , de Sculpture ou de
Gravure ; & pour s'affûrer de la réalité de ce mé
rite , elle ufera des précautions prefcrites par les
fept Articles fuivans."
V I. Tout Sujet qui voudra fe préfenter à l'Académie
, s'adreffera à l'un de fes Officiers , exerçant
le même talent auquel il fe fera adonné . Cet Offi
cier , après avoir examiné les ouvrages de l'Afpirant,
le propofera à l'Académie aflemblée , mais
fans déclarer fon nom.
VII. Alors l'Académie nommera un Recteur,
un Adjoint à Recteur , deux Profeffeurs , ou un
Profeffeur & un Adjoint à Profeffeur , pour aller
voir les ouvrages de l'Afpirant , & en faire leur
rapport en l'Affemblée la plus prochaine , fur lequel
rapport elle fe déterminerà pour confentir a
la préſentation ou pour la differer.
VIII. L'Afpirant fe préfentera avec fes ouvra
ges , à l'Académie aflemblée , qui décidéra du mé
rite defdits ouvrages par voie de Scrutin : & s'il fe
trouve avoir au moins les deux tiers des fuffrages ,
il fera agréé ; finon il fera exhorté à faire de nou
yeaux efforts pour s'en rendre digne.
210 MERCURE DE FRANCE.
IX. Dès que l'Afpirant aura été agréé , il fe
rendra chez le Directeur , pour recevoir de lui
le fujet qu'il devra traiter pour fon morceau de
Réception. Il en préfentera à l'Académie affemblée
une Efquiffe peite à l'huile , s'il eft Peintre ;
ou une Maquette modélée en terre , s'il eft Sculpteur
lefquelles l'Académie jugera par voie de
Scrutin , & qu'elle admettra à la pluralité des fuffrages
, ou qu'elle fera recommencer juſqu'à ce
qu'elle en foit fatisfaite .
X. Le Peintre agréé ſera tenu d'exécuter & de
finir dans l'Académie même , & non ailleurs , le
Tableau qu'il fera fur ladite Efquiffe . Le Sculpteur
agréé y fera de même fon modéle en grand ;
mais il pourra l'exécuter en marbre chez lui ; &
l'Académie nommera deux de fes Officiers pour aller
lui voir travailler le marbre : elle en uſera de
même à l'égard des Graveurs agréés.
XI. S'il eft reconnu que les Agréés , foit de
Peinture , de Sculpture , où de Gravûre fe foient
prévalus dans le travail de leur morceau de Réception
, d'aucun fecours étranger , ils feront déclarés
déchûs du bénéfice d'Aggrégation dont ils
feront déchûs de même , faute par eux de s'être ac
quittés de ce devoir dans le tems qui leur aura été
preferit par l'Académie.
XII. L'Académie affemblée jugera ces morceaux
de réception par voye de fcrutin, & s'ils ont
au moins les deux tiers des fuffrages , l'Agréé fera
reçû Académicien en la maniere accoûtumée , &
s'il a pour
lui un moindre nombre que celui des
deux tiers, il perdra les droits de fon aggrégation ,
Jaquelle fera regardée comme nulle & non avenue.
XIII. Pour foutenir & accroître le progrès des
Arts en France , & renouveller fucceffivement l'Académie
de dignes Sujets , veut Sa Majesté , que
MARS. 1751. 211
'Académie Royale de Peinture , Sculpture & Architecture
, qui fubfifte à Rome depuis l'année
1666 ,y foit toujours entretenue aux dépens deS . M.
& qu'il y ait fans interruption douze Penfionnai
res pour y être formés par un Directeur ( qui ne
pourra être tiré que de ladite Académie de Paris )
dans la connoiffance & la pratique defdits Arts, fur
les Statues & autres Monumens antiques , & les ou
vrages des plus grands Maîtres des diverfes Ecoles
d'Italie , lefquels Penfionnaires feront choifis &
nommés par le Directeur & Ordonnateur général
des Bâtimens de Sa Majesté .
XIV. Et afin que ceux qui feront à portée d'afpirer
à ces places foient mieux préparés à profiter
des études fupérieures qu'ils devront faire à Rome,
ordonne Sa Majefté , que l'Ecole Royale qu'elle a
établie à Paris foit toujours compofée de fix Ele
ves protegés .
'les
XV. Leldits Eleves protegés feront réunis en
ladite Ecole fous une éducation commune &
conduits , tant pour ce qui concerne , l'étude des
Arts de Peinture & de Sculpture , que pour
moeurs , par un Gouverneur , qui fera toujours tiré
de la Claffe des Profeffeurs de ladite Académie de
Paris , lequel nourrira lefdits Eleves protegés à fa
table , & occupera avec eux une feule & même
demeure , dont Sa Majesté. continuera à faire les
frais.
XVI . Seront auffi lefdits Eleves protegés formés
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Fable , de la
Géographie & des autres fciences relatives aufdits.
Arts , par un homme de Lettres , qui de même vivra
habituellement avec eux , & aura le titre de
Profefleur de ladite Ecole Royale & féance aux
Aflemblées de ladite Académie avec les Profef
feurs de Géométrie , Perfpective & Anatomic.
212 MERCURE DE FRANCE.
XVII. Les Eleves protegés ne pourront refter
que trois ans en ladite Ecole , & ceux qui s'y ap
pliqueront avec le plus de fuccès , pafferont aux
places de Penfionnaires du Roi à Rome , à meſure
qu'il en viendra à vacquer , & cela concurremment
avec les fils des Officiers & autres Membres
de l'Académie , qui auront été formés dans l'Art
fous leur pere & auront gagné un des premiers
grands Prix de ladite Académie .
XVIII. Les places que ces mutations , ou autres,
feront vacquer dans ladite Ecole Royale des Eleves
protegés , continueront d'être remplies fur la
nomination dudit Directeur & Ordonnateur géné
ral des Bâtimens de Sa Majefté , par les Etudians
de ladite Académie , qui dans les concours annuels
, auront obtenu le premier Prix , foit de Peinture
ou de Sculpture , & ne pourront jamais être
remplies par des Sujets qui n'auront point reme
porté un defdits premiers grands Prix.
XIX . Le concours fera ouvert au commencement
du mois d'Avril de chaque année . L'Académie
jugera du degré de capacité néceffaire pour
pouvoir y être admis , fur les Efquiffes peintes ou
deffinées , ou fur les Modéles en terre qui auront
été faits fur le champ dans l'Académie & en préfence
du Profeffeur de mois . Les Sujets qui auront
été admis , feront leur Tableau ou Bas- relief dans
des Loges préparées à cet effet dans l'Académie ,
& feront exclus du concours , s'ils ont recours à
aucune aide frauduleufe. Leurs ouvrages feront
examinés par l'Académie avant que d'être expofés
au Public le jour de la Saint Louis , & feront ju
gés dans une Affemblée générale de l'Académie ,
Spécialement convoquée pour ce jugement le dernier
Samedi du mois d'Août.
XX. Ne feront admis audit concours que les
C
MARS. 1751 213
feuls Etudians de ladite Académie , duement infcrits
comme tels , qui y fuivront actuellement les
exercices du Modéle en l'Ecole que Sa Majesté
fait tenir , & qui auront remporté au moins l'un
des petits Prix qu'elle y fait diftribuer tous les
trois mois. Seront même tenus ; lesdits Etudians ,
pour être admis audit concours , de rapporter un
Certificat du Profeffeur de Géométrie & Perfpective
, & un autre du Profefleur d'Anatomie , de
leur affiduité à ſuivre les leçons de l'un & de l'autre
, ou de leur capacité dans les Sciences qui en
font l'objet.
XXI. Les Statuts & Réglemens de ladite Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , autorifés
par Lettres Patentes du mois de Décembre
1663 , continueront d'être exécutés felon leur forme
& teneur ; enſemble toutes autres Lettres Pa
tentes , Arrêts & Réglemens donnés en la faveur ,
en tout ce qui ne le trouvera point contraire au
préfent Reglement ; mande & ordonne Sa Majefté,
au Sieur le Normant de Tout nehem , Directeur
& Ordonnateur Général de fes Bâtimens , Jardins ,
Arts & Manufactures , & à fes Succeffeurs, de tenir
la main à ce que ledit préfent Réglement ait fa
pleine & entiere exécution. Fait à Versailles le
douziéme Janvier 1751. Signé , LOUIS ; Et plus
bas , M. P. DE VOYER D'ARGENSON.
洗洗洗洗:洗洗粉:洗洗洗洗洗洗洗:洗
ARRESTS NOTABLES.
D
ECLARATION du Roi , donnée à
Verſailles le 24 Novembre , Regiftrée en Parlement
, portant augmentation du droit de Fret fur
les Navires étrangers ,, à commencer au premier
Janvier 1751.
214 MERCURE DEFRANCE.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 22
Décembre, qui fixe à 6 liv.du cent pefant , les droits
de fortie fur les Rognures de peaux destinées pour
l'étranger.
AUTRE du même jour , qui proroge pour
un an , à compter du premier Janvier 1751 , l'exemption
des droits fur les Beftiaux venant de l'étranger
, accordée par celui du 24 Février 1750.
AUTRE du même jour , qui ordonne que les
Laines de Vigogne , qui viendront d'ailleurs que
d'Espagne , payeront trente fols du cent pefant à
toutes les entrées du Royaume.
AUTRE du même jour , qui régle à huit
fols les droits de fortie fur chaque Porc , Truye
& Porcelet , qui fortiront des Provinces fujettes
aux droits de la Patente de Languedoc & de la
Traite d'Arzac , pour paffer dans les Provinces où
les Aides n'ont point cours.
AUTRE du 29 , qui modére , à commencer
du premier Janvier 1751 , les droits de marc d'or ,
d'enregistrement chez les Gardes des rôles , fceau
& autres frais de provifions des offices vacans , &
autres réputés tels , qui feront levés aux revenus
cafuels.
AUTRE du 30 , qui régle les dépenses de la
Marine & des Galéres, fur lefquelles le Vingtiéme
doit être retenu , & celles qui en font exemptes.
EDIT DU ROI , donné à Verſailles au mois
de Janvier , portant création d'une Ecole Royale
Militaire.
APPROBATION.
Ji
'Ai la , par ordre de Monfeigneur le Chances
lier , le Mercure de France du préfent mois. 4
Paris , le quatre Mars 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
3
PIECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Le Songe à Iris , par M. de Fontenelle ,
Complimens faits par M. de Marivaux , Chancelier
de l'Académie Françoife , à M. le Chancelier
,
A M. le Garde des Sceaux
Réflexions de M. de Marivaux ,
8
୨
10
Epitre de M. de la Sotiniere à Maîtres Clement
Marot & François Rabelais fur l'état préfent de
13
17
la Métromanic ,
Réflexions fur les caufes de la guerre civile entre
Célar & Pompée , par M. de Burigni ,
Epitre à M. le Comte de M *** fur la mort de
Mad. la Comteffe de M *** , fon épouse , 34
>
Portrait de Mlle , fait par elle -même ,
Profe au Roi de Pruffe, par Mad. Curé ,
Epitre à Lucile ,
Lettre à Mile Clairon , des Champs Elifées ,
Vers à M. D. L.
Autres à Mad, la M. de F.
34
40
44
46
48
49
Lettre de Dom Vaiſſette à M. de Fontenelle , So
Epitre au Roi, fur l'établiffement de l'Ecole Roya
le & Militaire , par M. le Chevalier Laurés , 73
Lettre de M. Touffaint à un ami ,
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Février ,
77
27
1
Enigme & Logogriphes ,
鳍
Nouvelles Litteraires , & c. 103
137
140
Beaux- Arts . Tableaux & Tapifleries nouvellement
exécutées pour le Roi,
Nouvelles Planches de M. Dupuis ,
Lettre à M *** , en lui envoyant une nouvelle
Eftampe de M. le Bas ,
Portrait de M. de Crebillon ,
Nouvelle Eftampe de M. Aliamet ,
143
145
146
ibid. Nouvelles Cartes de M. Baradelle ,
Lettre de M. d'Anville à M. Follet , Préfident de
la Societé Royale de Londres , fur une copie
faite à Londres de la Carte de l'Amérique Septentrionale
. 150
'Avis du Sr Guillemain , Maître de Mufique , 167
Chanfon notée . Portrait ,
Spectacles ,
Concert Spirituel ,
Concerts à la Cour ,
Nouvelles Etrangeres , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Bénefices donnés ,
Mariages & Morts ,
169
ibid.
170
172
174
188
192
193
Académie Royale de Peinture & Sculpture , 206
Réglement pour la même Académie , du 12 Janvier
1751 ,
Arrêts notables ,
208
213
La Chanson notée doit regarder la page
169
De l'Imprimerie
de J. BULLOT.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
Chez
JANVIER . 1751 .
HOTYSPARGAT
AGIT
UT
APARIS
Lesnay
ANDRE' CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
ACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers ,
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
HE NEZISTE DES LIBRAIRES
UBLIC LIBRARY qui débitent le Mercure dans les
Provinces du Royaume.
LE
TILDEN
FOO
ASTOR, LA Baux , chés Raimond Labottiere , & chés
190 Chappuis l'aîné , Libraires , Place du Palais , à
côté de la Bourſe.
Nantes , chés Nicolas Verger & Jofeph Vatar.
Rennes , chés Jouanet Vatar , & Vatar le fils ,
Dauphine .
Blois , chés Maffon.
Tours , chés Gripon , & Lambert.
rue
Rouen , chés François- Eustache Herault , & chés
Cailloué .
Châlons-fur- Marne , chés Seneuze .
Amiens, chés la veuve François, & la veuve Godart,
Arras , chés C. Duchamp , & chés Barbier.
Orleans , chés Rouzeaux.
Abbeville , ches Levoyez , Libraire.
Angers , à la Pofte , & chés Boffard ,
Dijon , à la Pofte , & chés Mailly.
Verfailles , chés Monnier.
Besançon , chés Briffaut , à la Pofte.
Saint Germain , chés Chavepeyre.
Lyon , à la Pofte.
Libraire,
Marſeille , chés Sibié , & Moffy , Libraires.
Beauvais , chés Deflaint.
Troyes , chés le Febvre , Michelin , Imprimeurs-
Libraires , & Bouillerot , Libraire,
Charleville , chés Pierre Thefin,
Moulins, chés Faure.
Mâcon , chés Deffaint , fils.
Auxerre
, chés Fournier
.
Nancy , chés Nicolas.
Touloufe
; chés Robert.
Aire , chés Corbeville
.
Poitiers , chés Faulcon .
PRIX XXX. SOLS. Sois.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER
. 1751 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE BOUQUET.
FABLE
Du Mercure , au Public.
Tous les matins Silvandre , apportoit à Philis
Un bouquet qu'il faifoit lui - même ;
On a tant de plaifir à parer ce qu'on aime !
La tulipe & l'oeillet , les rofes & les lys ,
La renoncule , & l'anémone
Etoient traités en grands Seigneurs :
Dans leuts Etats Flore & Pomone
Ont auffi leurs degrés d'honneurs,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Cette raifon empêchoit-t'elle
Que l'on n'admît dans le bouquet
La Violette , le Muguet ,
La Marguerite , & l'Immortelle ?
Ces fleurs , quoique d'un moindre prix ,
Ne méritoient point de mépris .
L'Amour fe peint fouvent par une bagarelle
A l'objet dont il eft épris :
Mais ce mêlange -là bleffa quelques efprits.
Un berger , rival de Silvandre ,
En propos affez peu Aatteurs
Sur cet affortiment eut loin de ſe répandre ;
Les amans font jaloux autant que... les Auteurs
A quoi bon , dit - il , ces fleurettes?
Un auffi frivole tribut
N'eft bon que pour les amourettes
Le véritable amour veut un autre attribut .
Mais , répondit Silvandre , il eft plus d'une image
Pour le peindre & le publier :
Sous differens objets préfenter fon hommage ,
N'eft- ce pas le multiplier
Quan diles Dieux réglerent les places
De la brillante Cour qui matche fur les traces
Des Déeffes de la beauté ;
Pour la quatrième des Graces
On nomina la Variété.
J A N VI E R. 1751
ENVO I
N'admettrons-nous ici qu'une forte d'ouvrages ?
Ce feroit un bouquet d'une ſeule - couleur :
Ofons briguer tous les fuffrages ,
Et que chacun trouve ſa fleur .
鋼業洗洗洗澡洗洗洗
HISTOIRE
Du Romieu de Provence , par M. de
Fontenelle.
Pen
Endant que la France étoit partagée
en plufieurs petits Etats , prefque indépendans
du Roi , la Comté de Provence
tomba , par un mariage , dans la Maifon
des Comtes de Barcelone , qui par la
même voie devinrent peu de tems après
Rois d'Arragon . Tantôt le Royaume & la
Comté furent dans une même main ,
tantôt le Royaume fut le partage de l'aîné
, & la Comté celui d'un cadet . Le dernier
des Comtes de cette Maifon fut Raimond
Berenger V. qui , vers l'an 1216 ,
s'étant fouftrait à la tutelle fufpecte de Pierre
, Roi d'Arragon , fon oncle , qui le te--
noit en Eſpagne , étoit venu en Provence
prendre poffeffion de fon Etat. Après qu'il
eut remis dans le devoir quelques- uns dea
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
principaux Seigneurs , & quelques Villes
des plus confidérables du Pays , qui
avoient voulu profiter de fon abfence ,
quoique tout ne fût pas encore calme , fa
Cour ne laiffa pas d'être agréable & floriffante.
Raimond entendoit bien la
guerre , &
l'aimoit peu le foin de fe maintenir fuffifoit
pour confumer toute fon activité , &
il ne lui en reftoit pas pour fonger à s'agrandir.
Il étoit naturellement
doux , fimple
, populaire mais il prenoit quelquefois
les défauts de Prince , quand il fe fou
venoit de fon rang ; ce qu'il avoit de mauvais
lui coûtoit quelque effort & quelque
attention , & ce qu'il avoit de bon ne lui
coûtoit rien. L'inftinet qui le portoit à la
vertu , étoit plus sûr que fes lumieres ; il
n'avoit pas affez d'efprit pour être inébranlable
dans le bien . Il aimoit les plaiſirs ,
& fe connoiffoit
affez aux chofes d'agrément.
Cela joint à fa bonté naturelle , &
à la familiarité qu'il accordoit aifément à
ceux qui l'approchoient
, attira auprès
de lui prefque tous les Seigneurs du Pays ,
quoiqu'alors
les Gentilshommes
fe tinffent
volontiers
dans leurs Châteaux , & ne fiffent
guéres plus leur cour à leurs Ducs ou
leurs Comtes , que ces Comtes &. ces Ducs.
la faifoient au Roi.
JANVIER . 1757. 7
Ces tems- là furent fort ignorans , & il
femble que la nature les choifit exprès pour
faire voir ce qu'elle peut par elle -même
& pour produire des Poëtes qui lui
dûffent tout. Au milieu de la groffiereté
du douzième & du treiziéme fiècle , il fe
répandit dans toute la France un efprit
poëtique , qui alla juſqu'en Picardie , &
à plus forte raifon la Provence en eut- elle
fa part
.
La Poëfie & les Poëtes de ce tems- là
étoient bien differens de ce qu'ils font
aujourd'hui . La Poëfie étoit fans art ,fans
régle , telle enfin qu'elle doit être dans fa
naiffance ; car à l'égard de ces fiécles , les
Grecs & les Latins n'avoient jamais été.
Le Grec étoit abſolument inconnu , & fi
quelques- uns de ces Auteurs fçavoient lè
Latin, ce n'étoient guéres que des Prêtres
ou des Moines , qui même ne le fçavoient
prefque que par l'Ecriture Sainte , & par
conféquent affez mal . Homére & Virgile
n'étoient tout au plus connus que de réputation,
& fi vous trouvez quelquefois dans
ces fortes d'ouvrages quelque trait de la Fable
, ,croyez que c'étoit une érudition bien
rare. En récompenfe ils ont une fimplicité
qui fe rend fon Lecteur favorable , une
naïveté qui vous fait rire , fans vous paroître
ridicule , & quelquefois des traits
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
de génic imprévûs , & affez agréables..
La plus grande gloire de la Poëfie Provençale
eft d'avoir pour fille la Poëfie-
Italienne . Non- feulement l'Art de rimer
palla des Provençaux aux Italiens ; mais
il est sûr que Dance , Pétrarque , & Bocace
même dans fes Contes , ont bien fait
leur profit de la lecture des Provençaux.
Il y en a plufieurs dont Pétrarque fait l'éloge
, fans doute par reconnoiffance , &
outre tout cela , il fut encore inſpiré par
une Provençale , & animé par le Soleil de
Provence.
Les Poëtes d'alors reffembloient encore
moins à ceux d'aujourd'hui , que leur Poëfie
à la nôtre. Je trouve que ceux de Provence
étoient prefque tous de grande qualité
, & fi l'on eft furpris que dans une
Nation , telle que la Françoite , qui avoit
toujours regardé les Lettres avec mépris ,
& qui aujourd'hui tient encore beaucoup
de cette efpéce de barbarie , des Gentilshommes
& de Grands Seigneurs s'amufaf-
Lent à faire des vers , je ne puis répondre
autre chofe , finon que ces fortes de vers-.
là fe faifoient fans étude & fans fcience ,
& que par conféquent ils ne deshonoroient.
pas la Nobleffe. Il est vrai cependant
que ces Poëtes n'exerçoient pas le
métier trop noblement ; ils fe faifoient
JANVIER. 1751 .
fort bien payer. Ils s'attachoient à quelque
Prince , ou alloient errans de Cour en
Cour , pour faire voir leurs ouvrages.
Quelquefois pendant le repas d'un Prince,
vous voyiez arriver un Troubadour , c'eſtà-
dire , un Poëte ou trouveur de belles
chofes , avec les Jongleurs , c'est- à- dire ,
Joueurs d'inftrumens , & le Troubadour
faifoit chanter aux Jongleurs fur leurs
Vielles ou Harpes les vers qu'il avoit com--
pofés. On les payoit en draps , armes &
chevaux , payement affez noble , mais .
pour tout dire , on leur donnoit auffi de
l'argent. L'Hiftoire marque beaucoup de
Troubadours qui s'y font enrichis , & ces
Troubadours la portent de fi beaux noms ,.
qu'il n'y a point de grand Seigneur aujourd'hui
, qui ne fut bienheureux d'en :
defcendre. Ce qui releve fort leur honneur
, c'eſt que dans ces payemens qu'on
leur faifoir , entroient affez fouvent les ›
faveurs des Princelles , & des plus gran--
des Dames , qui étoient aſſez foibles contre
un bel efprit. Un Sonner d'Armand ou
Chomeil mit à bout toute la vertu de la i
Vicomteffe de Boiers.
t
Quelques Troubadours avoient établi , .
qu'après avoir chanté devant une allem
blée de femmes de qualité , ils étoient en
droit d'en aller baiſer une à leur choix ; ;
Abya
To MERCURE DE FRANCE.
mais ce qui marque encore mieux le
'cas qu'on faifoit des Poëtes , on trouve
que Robert , fils de Charles II . Roi de Naples
, & Comte de Provence , exempta
pour dix ans la Ville de Tarafcon de toures
Tailles & Subfides , à condition qu'on
y entretiendroit aux dépens du Public ,
Pierre Cardenal , bon Troubadour. Et
'croira-t'on bien aujourd hui qu'un Albertet
de Sifteron , ayant envoyé en mourant
fes oeuvres à la Marquife de Mallefpine, &
'qu'an nommé Fabre d'Ufel les ayant interceptées
, & les donnant comme de lui ,.
fon procès lui fut fait dans toutes les régles,
& que le plagiaire fut fuftigé , fuivant:
les Loix Impériales , dit l'Hiftoire , tant
ces chofes- là . étoient traitées ferieufe-
'ment';
3-
Il eſt aifé de deviner , que dans un fiècle
où la Poëfie étoit fi fort à la mode , la galanterie
y devoit être auffi . Tous ces Poëtes
étoient amoureux & comment les
Dames auroient- elles manqué de complai
'fance pour eux . Les maris même n'en
manquoient pas : on en trouve quelquesuns
qui ont mieux aimé diffimuler que de
chaffer le Troubadour de chez eux . Ce--
pendant l'aventure de Guillaume de Cabeſtan
,
marque affez que rous les maris ne
peuvent pas dépouiller leur ferocité naJANVIER.
17518. II
turelle . Il avoit quitté Berangere des
Baux , Dame de la premiere qualité de
Provence , qui pour s'affûrer de la confrance
du Poere lui avoit donné un breuvage
, dont il penſa mourir , & qui altéra ›
fon cerveau un peu plus qu'il n'étoit néceffaire
pour faire des vers. Il s'étoit attaché
à la femme du Seigneur de Seillan , &
avoit obtenu d'elle ce qui étoit prefque:
dû à un Troubadour . Le mari , moins touché
de la Poëfie , affaffina Guillaume de
Cabeſtan , tira fon coeur hors de fon
corps , & le donna à manger à fa femme ,
bien apprêté. Elle le trouva bon , & quand
fon mari lui dit ce que c'étoit , elle répon
dit , que puifqu'elle avoit mangé de fi
noble viande , elle n'en mangeroit jamais
d'autre , & fe laiifa mourir de faim.-
L'Hiftoire de ces Poëres eft pleine d'effets
extraordinaires de paffion , qui font
à peine croyables dans un frécle auffi relâ
ché fur l'amour que l'eft celui -ci . L'un ,
dans un dépit amoureux , tue fa Maîtreſſe , &
fe tue enfuite ; l'autre meurt de ce que l'on
porte la fienne en terre. Il eft vrai qu'il
mourut trop tôt , car la Dame revint pendant
qu'on faifoit fon fervice dans l'Eglife;
mais elle fit bien fon devoir , elle alla ?
s'enterrer dans un Convent . Mais qui a
jamais égalé , & qui égalera jamais Gefroi
A.vj.
12 MERCURE DE FRANCE.
Budel , Sieur de Blieux ? Il entend parler
de la beauté & des perfections de la Comteffe
de Tripoli à des Pelerins qui venoient
de la Terre Sainte ; le voilà qui devient
amoureux fur leur parole , & qui paffe fa
vie à faire des vers pour fa chere Idée .
Enfin ne pouvant plus foutenir l'abfence de
ce qu'il n'avoit jamais vû , il s'embarque
pour Tripoli en habit de Pelerin . En approchant
de ces lieux charmans où étoit tout
fon bien , fa paffion augmenta , & il arriva
malade . Son confident , qu'il avoit mené
avec lui , alla avertir la Comteffe qu'il ve-.
noit d'entrer dans le Port un Vaiffeau
qui lui amenoit un amant , mais fort indifpofé.
Elle eut la bonté de venir, auffitôt
dans le Vaiffeau ; mais comme le Poëte
commençoit un compliment très -tendre
il fut fuffoqué par l'excès de fon amour
& mourur. La Comteffe paya du moins fa
paffion par un magnifique tombeau , &
oncques depuis , dit l'Hiftorien , ne fut vûe -
faire bonne chère. Il faut qu'on fe fouvienne
, en lifant cette Hiftoire , que ce Héros .
étoit né fous le Soleil de Provence , &
étoit Poëte , & je crains qu'on n'ait encore .
de la peine à la trouver vrai femblable.
Rien n'étoit alors plus fingulier en Provence
, que ce qu'on appelloit la Cour d'A,
mour. C'étoit une affemblée de Dames de la
JANVIER. 17516 13:
1
premiere qualité , qui ne traitoient que de ·
matiéres de galanterie. S'il naiffoit quelque
conteftation entre un amant & une maîtrefle
, on envoyoit la queſtion à la Cour
d'Amour , & comme l'efprit du fiécle étoit
férieux fur les bagatelles , les Dames pro- -
nonçoient gravement fur la question , &.
leur jugement étoit reçu avec une foumiſfion
très fincére.
Telle fut la Provence fous les Comtes :
de la Maiſon de Barcelone , & particulierement
fous Raimond Berenger V ; il étoit
Troubadour lui même , plutôt par mode :
que par génie. Il avoit époufé Béatrix de
Savoye dont il eut quatre filles , Margue
rite , Eleonore , Sance , & Beatrix , que :
l'on remarque qui ont toutes été Reines ,.
quoique la Royauté de l'une des quatre ait
été un peu imaginaire. Je parle de Sance ,
qui époufa Richard d'Angleterre , que les :
Princes Allemans élûrent Roi des Romains,
& qui n'en cut jamais que le titre.
Avant qu'aucune de ces Princeffes fût
mariée , & tandis qu'elles ornoient encore ·
la Cour de Provence , on y vit paroître le -
Romieu , fr célébre dans les Hiftoires du
Pays. Romieu en Provençal veut dire Pelerin
, ou qui va à Rome , parce que d'abord
on alloit communément à Rome en ›
Pelerinage , enfuite la dévotion fe tourpa
14 MERCURE DE FRANCE.
.
à la Terre - Sainte. Un foir que le Comte de
Provence revenoit de la chaffe , il rencontra
ce Romieu avec fa cappe & fon bourdon ,
-qui marchoit feul d'un air fort gai & fort
content. La bonne humeur où étoit alors le
Comte , & l'oifiveté , firent qu'il parla au
Romieu , & il fut fort étonné que le Romieu
lui répondit avec efprit , avec liberté ,
& comme un homme accoûtumé au commerce
des Grands . Le Comte lui demanda
qui il étoit ; Monfeigneur , lui dit - il ,
je vous fupplie très- humblement de m'excufer
; je reviens de la Terre- Sainte , & on
m'y a fait faire vou de ne dire jamais qui
je fuis. Cette réponſe fatisfit le Comte ,
parce que c'étoit affez la mode en ces temslà
de faire des voeux bizarres ; je vois bica
ce que
c'eft , dit le Comte au Romieu ,
vous êtes un homme de qualité , qui êtes
tombé dans quelque grande faute , & on
vous a donné pour pénitence d'errer par le
monde fous ce miférable équipage , ſans
ofer déclarer qui vous êtes ; je vous avoue
que je trouve cette mortification affez bien
imaginée . Monfeigneur , répondit- il , je
n'aurois pas eu affez peu de confcience
pour ne pas dire à mon Confeffeur de
m'en chercher une autre , car en vérité il y
auroit été trompé , & fi j'étois homme de
qualité , rien ne me coûteroit moins que
JANVIER.
1731. rf
de cacher ma naiffauce & mon nom. Com--
ment , reprit le Comte ? . Seriez- vous bienaife
qu'on vous traitât comme un homme
du peuple ? Prendriez-vous plaifir à vouspriver
des égards & des refpects , qu'ons
devront à votre rang ? Vous me fourniffez
vous- même la réponſe , Monfeigneur
, répliqua le Romieu , ce feroit à
mon rang que tout cela feroit dû , il le
perdroit
; mais pour moi je ne perdrois rien ::
mon rang & moi nous ne ferions pas la
même chofe..
Le Comte , toujours plus frappé du Romieu,
& plus curieux de l'entendre par--
ler , & d'approfondir , s'il fe pouvoit ,
eette aventure , lui ordonna de le fuivre ;-
il eut beau s'en défendre , il eut beau re--
préfenter que fes affaires l'appelloient ail--
leurs , & qu'il n'étoit point propre à paroître
dans une Cour , il n'en fut point
cru , & on le fit monter à cheval . Le Com--
te ne parloit qu'à lui , & quand on fat arrivé
, il fut ſeul le fpectacle de toute la
Cour. Mais pour mieux comprendre de
quelle maniere il y fut regardé , il eſt bon
de fçavoir de quelles perfonnes elle étoit :
compofée.
Ceux qui avoient le plus de part à la fa*
miliarité du Comte, étoient Beralde , cad ett
de l'illuſtre Maiſon des Baux, qui avoit diſs16
MERCURE DE FRANCE.
puté la Provence aux Comtes de Barcelone ;
Boniface de Caftellane ; Raoul de Gatin ;
l'Abbé de Mont- maiour Perdigon.
་
Beralde des Baux étoit bien fait & d'un
extérieur très agréable , il avoit de la valeur
, de la libéralité , de la générosité , du
défintéreſſement ; mais il ne fe croyoit
obligé à toutes ces vertus que parce qu'il
étoit de bonne Maifon. Il croyoit que la
naiffance les donnoit , & qu'un Gentilhomme
qui ne les avoit pas , avoit pris
foin de les étouffer en lui . On le trouvoit
parfaitement honnête homme, quand on ne
s'appercevoit pas de fon motif. IIlkavoit des
vues affez fines fur les chofes de morale ,
& on étoit charmé de l'en entendre difcourir
; mais au milieu de raisonnemens
très folides , il plaçoit quelquefois que la
maifon des Baux étoit defcendue d'un des
trois Rois, nommé Balthafar, & que l'Etoile
d'argent qu'elle a pour Armes, repréfentoit
celle qui avoit conduit les Mages à
Jéruſalem. Il avoit beaucoup d'efprit ;
mais malheureufement il avoit étudié des
livres Arabes que lui avoit donné un Médecin
Catalan du Comte Raimond , qui l'avoient
entêté de toutes les rêveries de l'Af-
..
trologie , & lui avoient appris à craindre
les Chouettes. Il ne pouvoit pas s'imaginer
que ce qui étoit écrit dans une Langue auffi
JANVTE R. 1751% 17
miſtérieuſe que l'Arabe , & qui lui avoittant
coûté à apprendre , ne fût pas vrai , Sa
femme étoit aimée de Fouquet....
Boniface de Caftellane étoit auffi d'une
naiffance très diftinguée , grand Poëte
fatyrique , mais fatyrique par nature , &
Poëte par Art , feulement pour être fatyrique
. On l'appelloit l'Outrcareat , tant il
étoit hardi dans fes Sirventes ou Satires ::
il n'y épargnoit perfonne , & il les finif
foit d'ordinaire par ces mots Bougua qu'as
dich , qui marquoient l'étonnement où il
étoit lui-même de fa hardieffe .
Il facrifioit tout à la Satyre, amitié, bienféance
, & même l'honneur de fon propre
goût , excufable feulement par l'impoffibilité
d'avoir de l'efprit dans un autre genre.
Il étoit très timide quand il étoit mena-.
cé par le moindre faiſeur de Sirventes ,.
très redoutable quand il étoit craint. Sa
bile , fa férocité , fon indifcretion lui
avoient donné plus de vogue que d'autres
n'en avoient par leurs bonnes qualités , &
il étoit en droit de méprifer autant qu'il
faifoit , la bonté , la douceur & l'équité.
Raoul de Gatin avoit un caractere pref
que entierement oppofé , un génie fort
étendu , & qui n'étoit borné que parce -
qu'il ne s'étoit pas appliqué à tout , une
vivacité douce , un agrément facile , des
18 MERCURE DE FRANCE.
graces fimples , une probité & une droite
re de coeur , que tout fon extérieur repréfentoit
; mais il étoit extrêmement foible
fur l'amour , & très fujet à faire de mauvais
choix. Alors tout fon mérite devenoit
ridicule par l'hommage qu'il en faifoit à
des perfonnes indignes , & fes refpects malplacés
le défiguroient entierement. Le plus
grand deshonneur où il fut encore tombé
étoit d'aimer Richilde de la Maifon de
Montauban , jeune Dame très galante qui
s'accommodoir de toutes fortes d'amans
hormis de ceux qui étoient honnêtes gens ,
& à qui Raoul ne manqua pas de déplaire
dès qu'elle eut découvert fes bonnes quali
tés.Il étoit extrêmement aimé du Comte de
Provence , qui l'employoit dans fes guerres
, & lui confioit fes plus importantes
affaires ; mais du moment qu'il fut
amoureux de Richilde, il quitta tout, pour
être fans ceffe àMontpellier où elle demeu
roit . Il étoit excellent Troubadour , &
il eut le malheur de faire pour elle les plus
beaux vers qu'il eût faits de fa vie.
L'Abbé deMontmaiour étoit toujours à la
Cour fous prétexte de quelques affaires de
fon Monaftere qui alloient lentement. Jamais
Moine n'entendit mieux l'art d'accorder
les intérêts fpirituels & les temporels .
Comme le Comte n'étoit pas devot,l'Abbé
JANVIER. 1751. 19
de Montmaiour gardoir fur les défordres de
la Cour un filence qui paroiffoit forcé , &
qui n'étoit qu'un effet naturellement poli--
tique ; il faifoit de très légeres remontrances
, & fembloit fe retenir à regret par la réflexion
qu'on n'étoit pas en état d'en profiter;
ainfi le peu qu'il difoit ne le brouilloit
avec perfonne , & il avoit le mérite de cequ'il
n'avoit point dit. Il fe faifoit forcer
à prendre part à des divertiffemens de
la Cour, à des parties de chaſſes, à des ſpectacles
, & il avoit l'efprit de faire bien
des chofes contre fon état fans rien faire
contre la bienséance . Son hypocrifie étoit
fort fine , en ce qu'il ne l'outroit point , &
qu'il la réduiſoit aux choſes effentielles. It
fçavoit bien attirer des donations à fön
Abbaye , mais il ne les recevoir qu'en
avertiffant que ce n'étoit pas là le capital
de la dévotion , comme on n'étoit pas fort
éloigné de le croire en ce temps -là..
Hugues de Sobieres étoit de bonne Maifon
, mais né fans bien. Le métier de-
Troubadour lui avoit valu une grande fortune
, & la familiarité de tous les grands:
Seigneurs . Il ne faifoit guere de firventes
mais il étoit plus méchant que Boniface de
Caftellane , parce qu'il étoit plus retenu &
plus circonfpect, il outrageoitmoins , & faifoir
plus de mal. Jamais courtiſan ne fçut
9
o MERCURE DE FRANCE.
mieux le grand art de nuire , auffi l'Hif
toire remarque expreffément qu'il entretenoit
les Barons dans une divifion perpétuelle.
Il étoit fufceptible de toutes les
formes que l'intérêt peut donner ; il ſe forçoit
quelquefois à être amoureux , parce
que le Comte de Provence l'étoit toujours ;
il eût cru faire mal fa cour , fi on l'eût pû
furprendre fans une paffion.
Les autres Seigneurs attachés au Comte
de Provence étoient le Comte de Vintimille
, Thibaud de Vins , les Chevaliers
de Liparron , de Porcellet , de Lauris ,
d'Entrecaffeaux , de Pajet , de Furban , &
les Troubadours Rambaud d'Orange , Seigneur
de Correfon , Guy , Ebles & Pierre
d'Ufez, freres , Boniface Calus Gentil , Firmeric
de Belucler , Perdigon , Pierre de
Chateau neuf , Guillaume de Bargemon ..
Le foir que le Romieu für amené par le
Comte à fon Château , prefque toute cette
Cour s'y trouva raffemblée ; tous les yeux
étoient tournés vers lui , & le Comte ne
parloit qu'à lui. Quelques Courtifans des
plus prévoyans craignirent déja , que dans
la perfonne de cet inconnu il ne fut arrivé
un favori. Vous venez de la Terre -Sainlui
dit le Comte , fans doute autant
par curiofité que par dévotion ; he bien ,
n'êtes- vous pas content de votre voyage à
JANVIER. 1751. 27
Dites-nous ce que vous avez remarqué de
plus fingulier chez les Grecs , les Turcs ,
les Sarrazins. Monfeigneur , répondit- il ,
je vous ferai un aveu , que d'autres voyageurs
ne feroienr peut- être pas volontiers.
J'ai perdu mes pas , je n'ai rien vu de remarquable.
Comment , reprit le Comte !
Et tous ceux qui reviennent de ces Payslà
, nous en rapportent tant de merveilles.
Je le crois bien , répliqua le Romieu ; il
y a des yeux plus propres à voir des merveilles,
les uns que les autres , & pour moi
j'ai vu des Grecs , des Turcs , des Sarrazins,
des Tartares même ; mais je n'ai vu que
des hommes , & j'en avois déja vu en France.
Il est bien aifé de juger que tout le genre
humain n'eft qu'une famille , tant on s'y
reffemble. Mais , reprit le Comte , ces maniéres
de s'habiller & de bâtir ,ces moeurs fi
differentes des nôtres , ces Gouvernemens
bizarres , tout cela n'eft- ce pas un fpectacle
fort agréable pour la curiofité ? Monfeigneur
, répondit le Romieu , c'eft felon
les fpectateurs . Ceux qui croyent que tout
ce qu'ils voyent dans leur pays eft la nature
, & qu'on ne doit pas s'habiller ni faire
la réverence autrement qu'eux , je fuis d'avis
qu'ils courent le monde , ils verront
mille objets nonveaux , dont ils feront
puffamment touchés . Pour moi j'ai trouvé
22 MERCURE DE FRANGE.
une autte maniere de voyager , qui eft la
feule que je pratiquerai dorénavant. Je fuis
fortement perfuadé , que le fond de la nature
humaine eft par tout le même , mais
qu'il eft fufceptible d'une infinité de differencese
extérieures , fur tout ce qui ne dépend
que de l'opinion & de l'habitude.Toutes
ces différences, je me les imagine comme
je puis; je fais à ma fantaisie des moeurs, &
des Gouvernemens , qui ne font pourtant
pas contraires aux principes qui nous font
effentiels , & je dis , tout cela eft quelque
part , fi ce n'eft pas cela , c'eft quelque
chofe d'approchant ; voila le tour du monde
fait. Ce n'est pas que tous ces objets
differens ne foient un peu plus agréables
& peut-être un peu plus utiles à voir , tels
qu'ils font en eux-mêmes , mais je ne fçais
fi le plus d'agrément & d'utilité vaut la peine
du voyage.
Les difcours du Romieu firent des effets
bien differens fur ceux qui y furent préfens.
Prefque tous les Courtifans n'y entendirent
rien , & eurent beaucoup d'envie
de s'en mocquer. Le Comte y fentoit une
vérité qui le touchoit , mais il n'ofoit s'en
fier à ce fentiment , & la fingularité des
chofes que lui difoit le Romieu l'étonnoit
lui faifoit plaifir , & en même tems lui
étoit fufpecte. Beralde des Baux , & RodolJANVIER.
1751. 23
phe de Gatin , n'hésiterent point , & lui
trouverent beaucoup d'efprit ; il n'y eut
que cette difference que Beralde le crut
homme de qualité , & Rodolphe jugea
feulement qu'il étoit fort honnête - homme.
Ils en parlerent tous deux au Comte
avec beaucoup d'éloges , & ils fixerent ſon
jugement. Mais quand ils l'eurentdéterminé,
il crut n'avoir jamais douté, & il s'imagina
qu'il avoit fenti auffi vivement & auffi
promptement qu'eux tout ce que valoit
le Romieu.
Le lendemain il demanda fon congé, mais
dans le goût que l'on avoit pour lui , on
n'avoit garde de le lui accorder. Le Comte
lui fit promettre qu'il pafferoit quinze
jours auprès de lui.
Il le mena auffi - tôt chez la Comteffe de
Provence , & chez les quatre Princeffes fes
filles, que le Romieu n'avoit point encore
vues.
La Comteſſe avoit l'eſprit extrêmement
galant ; elle aimoit les jeux , la Mufique ,
toutes les Hiftoires où il entroit de l'amour
; elle avoit même fouffert que quelques
Troubadours lui adreffaflent des ouvrages
, où elle pouvoit foupçonner que
fon nom ne fervoit qu'à en cacher un autre
; enfin tout ce qui avoit quelque air de
galanterie l'intéreffoit , la touchoit , & el4
MERCURE DE FRANCE.
que
le étoit indifferente à tout le refte , cepen
dant elle étoit toujours demeurée dans les
bornes d'une exacte vertu , foit que fes inclinations
n'allaffent pas plus loin , foit
fon rang eûtcontraint fes inclinations,
Quand le Comte fut entré dans fon appartement
fuivi du Romieu , Madame ,
Îui dit-il , je viens vous demander du fe
cours pour arrêter quelque tems ici cet inconnu
, qui à chaque moment veut nous
échapper.
Le morceau qu'on vient de lire n'eſt qu'un
fragment ; mais nous avons cru qu'un fragment
de M. de Fontenelle méritoit d'être con-
Serve.
VERS
Sur Renelas *., par Mad. Duboccage.
Mufe , qui charmes mes loiſirs ,
Viens rendre au François la peinture
De ces jardins , où les plaifirs ,
Les ris , la paix & les défits ,
Toujours dans lear jufte mefure ,
* Lieu d'amuſement , fur la gauche de laTamife;
Rizal de Vauxhall , où les Anglois s'aſſemblent à dé
euner , & le foir. On écrit Ranelagh , onprononce
Renelas.
Raffemblent
JANVIER. 25 1751 .
Raffemblent tous les agrémens
Que l'Art ajoute à la Nature .
C'eft-là , qu'aux bords d'une onde pure ,
Londres au fon des inftrumens ,
Voit chaque foir , malgré les vents ,
Mille lampes dans la verdure ,
Eclairer mille amufemens.
Pour peindre à la -race future
Faxhall * , & fes enchantemens ,
De Voltaire il faudroit les chants ,
Et d'Albane la touche sûre ;
Mais vous , Renelas , lieux charmans ,
Souffrez qu'une main plus obfcure ,
Par amour pour vos monumens ,
En crayonne ici la ſtructure.
Dans votre moderne parure ,
Je vois la grandeur du vieux tems ;
Sous un dôme orné de ſculpture ,
Vos balcons par compartimens ,
En trois ordres d'Architecture ,
D'un vafte Cirque ont la gure :
Au Centre un feu perpétuel
Du Printems rappeile l'abſence ,
Et l'idole de cet Autel
Eſt la liberté ſans licence :
Ce lieu rempli de fa puiffance ,
* On écrit Vauxhall , on prononce Faxhall , jardin
fur la Tamife , où les Anglois s'affemblent pour
s'amuser.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ne fut point un Temple Payen ,
C'est l'ouvrage d'un Citoyen ,
D'un Vitruve en deffeins fertile ,
Qui du bien public fait le fien ,
Et joint l'agréable à l'utile.
Dans ce féjour Elizien ,
k
Par les échos l'orgue embellie ,
D'Haindel empruntant l'harmonie ,
S'unit au chant Italien.
Tandis que l'oreille ravie
Admire le Muficien ,
Du goût tout y prévient l'envie:
Le Commerce par fon génie ,
( Des deux mondes l'heureux lien )
Y joint aux dons de la Patrie
Les vins Grecs , les parfums d'Aſie ,
Le thé qu'un Chinois offre au Tien **
De Moca la liqueur cherie ,
Et ce noir breuvage Indien ,
Que l'Espagnol nomme Ambrofie :
En un mot , fous les mêmes toits ,
Confondant les rangs & les droits ,
Ce lieu charme par cent merveilles,
Des Grands , du Peuple & du Bourgeois ,
Le goût , les yeux & les oreilles .
Gréçe , orgueilleufe de tes jeux ,
* Celieu eft bâti par un Entrepreneur , qui en prend
foin.
** Dieu des Chinois.
JANVIER. 27
.
1751 .
Céde à Renelas la victoire ;
Dans tes champs un Vainqueur poudreux,
Athléte cruel & fougueux ,
D'un vain laurier tiroit fa gloire :
Ici mille objets enchanteurs ,
A l'oeil fripon , tendre ou volage ,
D'un pas noble , leger & fage,
Sous des chapeaux ornés de fleurs,
Y recherchent pour avantage
Le prix que donnent au belâge
Et les graces & la beauté :
Ces plaifirs , cette volupté ,
Qu'on rencontre felon Lucréce ,
Dans une molle oifiveté
Selon Zenon , dans la fageffe ;
Ce vrai bonheur , tant ſouhaité ,
Qu'à définir , chacun s'empreffe ,
Sans l'avoir connu ni goûté.
En ces lieux , l'Anglois tranfporté ,
Semble le trouver dans la prefle :
Du moins , le fils de la richefle ,
L'ennui , fur le feuil l'a quitté ;
Comus en bannit la trifteffe ;
Comme au rivage du Léthé ,
L'oubli du tems s'y boit fans ceffe
Dans le fein de la liberté .
Là , le politique entêté ,
Calme fon feu contre la France ;
Du Parlementaire irrité
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Philis adoucit Péloquence :
Le Marchand , toujours agité ,
Des mers craint moins la violence ,
L'amateur de l'Antiquité
Du préfent fent la jouiffance :
La vieille , en favourant fon thé ,
Voit fans regiets Hébé qui danfe,
Et la Courtilane en gaîté ,
Prend le mafque de la prudence .
Fuyez , jeux de Flore * , où jadis
Rome étala fon opulence ;
Londres profcrit votre indécence :
Sans goût ,fans pudeur , vos Laïs
A Plutus y livroient leurs charmes :
D'un faux zéle honorant Cypris
Dans la débauche & le mépris ,
A la courſe , aux combats des armes ,
De vils Vainqueurs gagnoient le prix ;
Et dans les fêtes que je chante`
L'Amour vrai , délicat , fecret ,
Vient couronner l'amant diſcret ,
Et la beauté vive & touchante ,
Qui femble y briller à regret ;
Mais dans ce Temple où tout l'enchante ;
Il ne fçait plus à quel objet
Donner la palme triomphante.
* Jeux qu'on célébroit à Rome en l'honneur de Floë
re ,fameufe Courtiſanne , pendant leſquels regnoit la
licence.
JANVIER. 1751 . 29
REFLEXIONS
Sur la perfonne & les ouvrages
de M. Abbé Terraffon.
A plupart des Princes font beaucoup
plus loués durant leur vie qu'après
leur mort. On peut dire aujourd'hui le contraire
des gens de Lettres; tant qu'ils vivent
on les critique , ou on les oublie , felon
qu'ils fe diftinguent , ou qu'ils reftent confondus
dans la foule ; mais on les célébre
tous , dès qu'ils ne font plus . Cette multiplicité
d'éloges funébres hiftoriques eft
cenfurée par quelques perfonnes. Si on
les en croit , ceux qui par leurs lumieres
& leurs talens ont éclairé leurs contemporains
, & honoré leur Patrie , font les
feuls dignes de nos hommages ; mais à quoi
bon , difent- ils , tranfmettre à la postérité
des noms inconnus à leur propre fiécle , &
leur accorder folemnellement une place
dans les faftes Littéraires , où l'on ne penferajamais
à les chercher Quelque exagérés .
que me paroiffent ces reproches , j'avoue
que l'ufage dont on fe plaint a fes abus
( & quel uſage n'a pas les fiens ) mais je
foutiens qu'ils font bien legers en compa☛
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
raifon de fes avantages. Si les anciens qui
élevoient des ftatues aux grands hommes
avoient eu le même foin que nous de célébrer
les Sçavans , nous aurions , il eft vrai,
quelques Mémoires inutiles , mais nous.
ferions plus inftruits fur le progrès des
Sciences & des Arts , & fur les découvertes
de tous les âges ; Hiftoire plus intéreſfante
pour nous , que celle d'une foule de
Souverains qui n'ont fait que du mal aux
hommes. D'ailleurs , ne craignons point
que la postérité confonde les rangs : en
faifant l'éloge des gens de Lettres , nous
allignons à peu près, même fans le vouloir,
la place que chacun doit occuper.
Je fouhaiterois feulement , que pour
donner à ces fortes de Mémoires toute l'utilité
poffible , on s'attachât à peindre
Phomme encore plus que l'Ecrivain , au
rifque de changer quelquefois le panégyrique
en Hiftoire : les ouvrages d'un
grand génie , ou d'un Sçavant illuftre ,
fixent affez par eux-mêmes le jugement
qu'on doit porter de les talens : mais le
fpectacle de fa conduite , de fes moeurs ,
de fes foibleffès même , eft une école de
Philofophie furtout , quelle inftruction
ne peut-on pas en retirer , lorfque par fon
caractére & fa façon de penfer , il a mérité
de fervir de modéle à ceux qui courent la
même carriere ?
JANVIER. 1751. 3.1
Tel fut M. l'Abbé Terraffon : il occupoit
fans doute , une place diftinguée dans
la Litterature , mais ce fut la moindre partie
de fa gloire : ce qui le caractérife ,
c'eft
d'avoir été à la tête des Philofophes pratiques
de fon fiécle ; l'éloge eft d'autant
plus grand , qu'il eft plus rare aujourd'hui
de le mériter.
On l'a dit il y a long - tems ; la gloire
& l'intêrêt , quelquefois tous les deux
enfemble , quelquefois l'un aux dépens de
l'autre , font les deux grands refforts qui
font mouvoir les hommes , & les
Lettres ne font
gens
de
le tripayer
de
pas exempts
but à l'humanité : quoique leurs travaux
menent rarement à la fortune , plufieurs
d'entr'eux ne laiffent pas de s'y méprendre
, & de s'engager dans une carriere auffi
noble , par un motif qui ne l'eft pas. Quelques-
uns femblent avoir renoncé à l'intérêt
, facrifice médiocre , forfqu'ils n'ont
aucuns défirs à fatisfaire ; mais ils n'en font
ordinairement que plus vifs fur cet amour
de la réputation , qui felon l'expreffion de
Tacite , eft la derniere paffion des Sages .
En vain fe repréſentent-ils que le nombre
des bons Juges eft petit , il leur fuffit de
penfer que le nombre des Juges eft grand ,
& par une contradiction , dont ils ont
peine à fe rendre raifon , ils font avides de
B iiij.
32 MERCURE DE FRANCE.
la réunion de ces fuffrages , dont chacun
en particulier , fi on en excepte quelquesuns
, ne les flatteroit nullement . Heureux ,
quand ils ne travaillent pas à fe les pro-
'curer par les manoeuvres & par Pintrigue
!
M. l'Abbé Terraffon étoit bien éloigné
de cette maniere de penfet : il ne fut fujet
ni à cet amour propre fi délicat , qui fait
quelquefois le fupplice des Sçavans , ni à
cette baffe jaloufie qui les dégrade : il ne
regardoit fes Ouvrages que comme des enfans
de fon loifir qu'il abandonnoit à la
cenfure publique ; content de l'approbation
de quelques amis éclairés , il étoit fort
tranquille fur le jugement des autres . Onlui
demandoit un jour ce qu'il penfoit d'u
ne Harangue qu'il devoit prononcer : Elle
eft bonne , répondit- il , je dis , très bonne ;
tout le monde n'en pensera peut-être pas còmme
moi mais cela ne m'inquiéte guére.
L'envie de s'enrichir ne le tourmentoit
pas plus , que celle de faire du bruit ; la
fortune vint à lui fans qu'il la cherchât ,
elle le quitta fans qu'il fongeât à la retenir,
& il le retrouva dans un état médiocre ,
avec cette même Philofophie qui ne l'avoit
jamais abandonné : cependant , quoi
qu'il eût confervé au milieu des richeffes.
la fimplicité de moeurs qu'elles ont coûtJANVIER.
1751. 33
Tume d'ôter , il n'étoit pas fans défiance
de lui -même : Je réponds de moi , difoit- il ,
jufqu'à un million : ceux qui le connoiffoient
auroient bien répondu de lui par
de - là.
Il regrettoit le tems où les gens de Lettres
, moins répandus & moins diftraits ,
vivoient davantage entr'cux : comme ils
avoient moins d'intérêt de fe nuire , ils
étoient plus unis , & par conféquent plus.
refpectés ; leur fociété n'avoit peut- être
pas les mêmes agrémens qui la font rechercher
aujourd'hui ; mais la politefle ne ſe
perfectionne que trop fouvent aux dépens
des moeurs ; la charlatannerie , qu'on me
permette ce terme , fi commune & fi hardie
maintenant , l'étoit alors beaucoup.
moins , parce qu'elle étoit moins fûre de
réuffir ; ce n'eft pas que le commerce du
monde ne foit néceffaire aux gens de Lettres
, furtout à ceux qui travaillent pour
plaire à leur fiécle ou pour le peindre ; mais
ce commerce , devenu général & fans choix,.
eft aujourd'hui pour eux , ce que la décou
verte du nouveau monde a été
rope ; il eft fort douteux qu'il leur ait fait
autant de bien que de mal .
Four l'Eu-
Nullement empreffé de faire fa cour ,
M. l'Abbé Terraffon trouvoit plus aifé de
ne- point vivre avec la plupart des Grands,,
B.v
34 MERCURE DE FRANCE.
que d'être avec eux à fa place , fans fe dé
grader , & fans fe compromettre. Il fuyoit
furtout , ceux dont l'orgueil perce à travers
leur accueil même , & à l'égard defquels
la fierté eft fouvent une vertu dans
un homme de Lettres , & la douceur un.
vice . Mais il eftimoit beaucoup les Grands .
d'une fociété fimple & aimable , qui culfivent
fans prétention les Sciences & les
Beaux Arts , qui les aiment fans vanité ,
& qui , s'il eft permis de parler le langage
du tems , ne font point fervir leur naiffance
& leurs titres de fauvegarde à leur
efprit .
Aufli étoit - il bien éloigné de con-.
fondre les amateurs véritablement éclairés
, avec ceux qui en ufurpent le
nom , ordinairement occupés du foin de
rabaiffer les grands talens pour élever les .
médiocres , parce qu'ils ignorent que le
mérite éminent honore fes protecteurs , &
que le mérite médiocre avilit les fiens . On
n'aura pas de peine à croire qu'il n'étoit
guères plus favorable à ces Societés particulieres
, fi à la mode aujourd'hui , qui s'é--
rigent en arbitres des Auteurs. On avoit
beau lui repréfenter que par le moyen de
ces Sociétés , l'efprit fe répand & fe communique
de proche en proche. Il répondoit
par une comparaifon plus énergique :
JANVIER . 1751.
35
que recherchée , que l'efprit d'une Nation
reffemble à ces feuilles d'or qui deviennent
plus minces à mesure qu'elles s'étendent ,
& qu'il perd ordinairement en profondeur
ce qu'il gagne en fuperficie. Il eraignoit
fur tout que ces Tribunaux fans droit &
fans titre , faits pour prendre le ton des
Gens de Lettres , ne prétendiffent un jours
le leur donner , & ne cherchaffent à fe
rendre par cette ufurpation le fleau des bons
livres , & l'azile du mauvais goût. Selon
lui , il ne falloit point attribuer à d'autres
caufes ce jargon qui fe répand infenfiblement
dans les ouvrages modernes , & qui .
devenant de jour en jour plus étrange , femble
nous annoncer la décadence prochaine:
des Lettres ; car le faux bel - efprit tient de
plus près qu'on ne croit à la barbarie .
Un homme qui penfoit comme M. l'Ab--
bé Terraffon ne devoit gueres folliciter
de graces , même purement Litteraires . It
eût fallu lui apprendre jufqu'aux noms de
ceux qui les diftribuoient ; fon mérite feul.
avoit brigué pour lui celles qu'on lui avoitt
accordées.
On ne doit pas trouver furprenant qu'il
ait eu pour les autres l'indifference qu'il
avoit pour lui-même. Le fpectacle fi varié
des paflions qui agitent les hommes , amu--
fement ordinaire de la plupart des Sages ,,
B-vi
36 MERCURE DE FRANCE.
n'étoit pas même un fpectacle pour lui.
Plus Philofophe que Démocrite , il fe contentoit
de voir le ridicule de fes contemporains
, & ne daignoit pas en rire : on eût
dit qu'il contemploit de la Planete de Sa--
turne cette terre que nous habitons ; il eſt
vrai que les hommes ne font qu'un point
pour qui les voit de -là ; mais ne s'y place .
pas qui veut .
Sur tout, ce qui l'occupoit le moins, c'étoient
les démêlés des Princes , & les affaires
d'Etat , dont les Philofophes ne parlent gué-.
res , que pour médire de ceux qui gouver
nent , quelquefois mal - à- propos , & toujours
inutilement . Ilavoit coûtume de dire
qu'il ne faut point fe mêler du gouvernail
dans un vaiffeau où l'on n'eft que paffager.
Ce parti eft affûrément le meilleur
dans une Monarchie bien gouvernée , &
le plus für au moins dans quelque Monarchie
que ce puiffe être.
L'ignorance où il étoit fur la plupart des.
chofes de la vie , lui donnoit cette naïveté
qui eft un agrément , quand elle n'eft pas un
ridicule , qui du moins annonce ordinairement
la vertu,& dont par cette raiſon le vice
emprunte quelquefois lemafque.Comme
elle le faifoit paroître fimple aux yeux de
bien des gens , elle a fait dire qu'il n'étoit
homme d'efprit que de profil: on pourroit
JANVIER. 1751. 37
dire avec moins de fineffe & plus de vérité,.
qu'il avoit un vifage pour le peuple , & un
autre pour les Philofophes.
Sans être extrêmement zélé pour aucun
fyftême ni phyfique ni métaphyfique , le
Cartéfianifme étoit celui qu'il fembloit .
avoir adopté. C'étoit pour ainfi dire , un
pli qu'il avoit pris de jeuneffe ; mais il ne
trouvoit point mauvais qu'on en eût pris
un autre. Cependant cette Secte , qui n'eft
pas aujourd'hui trop nombreufe, eft volon
tiers intolérante comme bien des Sectes .
opprimées ou négligées :peu s'en faut qu'el
le ne décrie fes adverfaires ,comme de mau--
vais citoyens infenfibles à la gloire de leur
Nation. Les partifans de Defcartes feroient
peut-être bien étonnés , fi ce grand homme
revenoit au monde , de trouver en lui le
plus redoutable ennemi du Cartéfianifme..
Enfin , ce qui met le comble à l'Eloge de
M. l'Abbé Terraffon , fa Philofophie étoit
fans bruit , parce qu'elle étoit fans effort ;
peut être avoit-il eu moins de mérite à.
l'acquerir : mais les vertus qu'on loue le
plus , font fouvent celles qui coûtent le
moins. D'ailleurs quelque ridicules que
foient les préjugés , leur empire eft fi puiffant,
que ceux même qui lui réfiftent, s'ap
plaudiffent de leur courage ; pour lui , fans.
fc. prévaloir d'un avantage. fi rare , il en
8 MERCURE DE FRANCE.
jouiffoit paisiblement ; il n'avoit pas befoin
d'avertir les autres qu'il n'étoit ni complaifant
de perfonne , ni efclave de fon amour
propre ; tout le monde le voyoit affez , &
il aimoit mieux renfermer fa Philofphie
dans fa conduite , que de la borner à fesdifcours
.
Il me reste à dire un mot de fes Ou
vrages. Le premier fut fa Differtation contre
l'Iliade. Elle parut en 1715 , dans le
fort de la difpute fur Homere, difpute aufpeu
utile que prefque toutes les autres fi
& qui n'a rien appris au genre humain
finon que Madame Dacier avoit encore
moins de Logique que M. de la Motte ne
fçavoit de Grec. Les coups que l'on portoit
alors au Prince des Poëtes , lui firent peut--
être moins de tort que la maniere dont ils
étoient repouffés. Attaqué par des gensd'efprit
& par des Philofophes , il n'avoit
guéres dans fon parti que des gens de goût
qui fe taifoient , ou de pe fans érudits qui
auroient admiré la Pucelle , fi Chapelain
Tavoit écrite il y a trois mille anse
D'un autre côté les adverfaires d'Homere
, trop peu fenfibles aux beautés de détail
dont l'Iliade eft remplie , & qui font
peut- être la partie la plus effentielle d'un
Poëme Epique , s'attachoient trop à juger
દે
n. Ouvrage de génie fur des régles d'ou
JANVIER. 1751: 39
Barbitraire n'eft pas tout -à-fait exclu , &
fur des ufages qu'ils rapportoient trop
notre goût.
A l'égard de la querelle fur les Anciens .
& les Modernes qui faifoit auffi partiede
cette difpute, je ne prétends point la renouveller
ici , encore moins la terminer ::
j'obferverai feulement que fi les Grecs &
les Romains nous font fupérieurs à certains
égards , & inférieurs à d'autres , c'eſt
peut-être moins à la difference de génie
qu'il faut l'attribuer , qu'à celle des cir
conftances , du Gouvernement , des motifs
d'émulation , & fur tout à l'avantage qu'ils
ont eu de parcourir avant nous certaines ,
routes , & à celui que nous avons d'en
trouver d'autres toutes ouvertes qu'ils n'avoient
fait qu'entrevoir.
Quoiqu'il en foit , l'Ouvrage de M.
l'Abbé Terraffon eut un fuccès dont l'Auteur
fut digne par fa modération , & furtout
par le mérite qu'il eut d'avoir porté
dans les Belles - Lettres cet efprit de lumie-
Fe & de Philofophie fi utile niêre dans
les matieres de goût , quand il remonte à
leur vrais principes . Peut être auffi eft- ili
quelquefois dangereux , lorfqu'égaré par :
nne fauffe Métaphyfique , il analyfe froi .
dement ce qui doit être fenti.
Madame Dacier qui ne pouvoit pas re40
MERCURE DE FRANCE.
procher à M. l'Abbé Terraffon d'ignorer
Grec , ne jugea pas à propos de s'engager
dans une réplique. M. Dacier s'en chargea,.
& accufa entr'autres chofes fon adverfaire
d'avoir fait dans fon Ouvrage l'Apologie
de la morale du Théatre Lyrique , imputation
auffi injufte que déplacée . M.l'Abbé
Terraffon daigna cependant y répondre,
& il faut avouer que c'eft la partie de fa
Differtation la plus inutile.
L'Ouvrage qui fuivit , fut d'un goût bien.
different. C'étoit des Réflexions fur le fameux
fyftême qui a ruiné parmi nous tant
de familles , pour en enrichir tant d'autres.-
M. l'Abbé Terraffon eut le courage d'en
prendre la défenſe , parce que l'ayant envifagé
d'un oeil philofophique , il le jugeoit
utile , & qu'il en féparoit le principe
d'avec ce qui n'étoit qu'acceffoire. A la
veille du défaftre public & de la chûte des
fortunes qu'il ne pouvoit prévoir , il juſtifia
, pour ainfi dire,d'avance ce qu'on alloit
accufer bien-tôt d'être la caufe de tant de
malheurs ; & aujourd'ui , que les efprits ne
font plus échauffés fur cette matiere par un
intérêt préfent & perfonnel , l'opinion
qu'il défendoit ne manqueroit peut-être
pas de partifans éclairés. Au refte ce fut à
cet Ouvrage qu'il dut l'opulence paffagere
dont nous avons parlé , & par bonheur
JANVIER. 175 t. 4T
pour lui elle ne fut que paffagere : car quoiqu'il
ne l'eût pas eu pour objet en écrivant,.
on auroit pu la lui reprocher , fi le peu de
durée de fa fortune n'avoir répondu de la
droiture de fes motifs .
Ilfembloit que M. l'Abbé Terraffon fût
deftiné à s'exercer fur les genres les plus op.
pofés. En 1731 il publia le Roman de Sethos.
Cet Ouvrage , quoique bien écrit ,
& eftimable par beaucoup d'endroits, ne fit
cependant qu'une fortune médiocre . Le
mélange de Physique & d'érudition que
Auteur y avoit répandu , & par lequel il
avoit cru inftruire & plaire , ne fut point
du goût d'une Nation qui facrifie tout à l'agrément,
& que M. l'Abbé Terraffon avoit
inoins étudiée en homme du monde , qu'en
Philofophe. Mais fi le Roman de Sethos eft
inférieur de ce côré-là au Telemaque fón
modéle , il n'y a rien auffi dans le Telemaque
qui approche d'un grand nombre de
caractéres , de traits de Morale , de réflexions
fines , & de difcours, quelquefois fublimes
, qu'on trouve dans Sethos . Je n'en
apporterai pour exemple que le feul
trait de la Reine d'Egypte en forme d'Oraifon
funébre , ( a ) portrait que Tacitepor-
Voyez le premier volume , page 62 & bean
Coup d'autres endroits.
42 MERCURE DE FRANCE .
eût admiré , & dont Platon eût confeillé la
lecture à tous les Rois.
Le dernier de fes Ouvrages eft fa traduction
de Diodore de Sicile Quoiqu'il n'épargne
pas les éloges à fon Auteur dans la
préface , on prétend qu'il n'entreprit cette
traduction que pour prouver combien les
admirateurs des Anciens font aveugles.
Quand on traduit les Anciens dans cet efprit
, & qu'on choifit Diodore de Sicile il
y auroit du malheur à être condamné fur
fon ouvrage
.
Il étoit entré d'affez bonne heure à l'Académie
des Sciences pour en devenit un jour
le Secrétaire. L'étendue de fes connoiffances,&
le talent qu'il avoit pour écrire , donnoient
tout lieu de croire qu'il rempliroit
avec honneur cette place importante . Maist
lorfque M. de Fontenelle fortit d'une car-
Fiere qu'il étoit encore en état de pourſuivre
après l'avoirparcourue durant quarante
ans avec la plus grande réputation , ce fucceffeur
qu'il s'étoit deftiné depuis longtems
, n'avoit plus affez de forces pour le
remplacer.
Un Philofophe tel que nous venons de
le dépeindre , fçavoit trop bien fe fuffice
à lui même , pour ne pas difparoître de
deffus la fcène, quand la vieilleffe & les infirmités
commencerent à l'y rendre inutile.
JANVIER. 43 175г .
fe renferma donc abfolument chez lui ,
& ne le montroit tout au plus que dans
des lieux publics , où il ne pouvoit être à
charge à perfonne . Il connoill bit trop bien
fa Nation pour n'avoir pas fenti de bonne
heure combien elle eft ingrate envers ceux
même qui ont le plus contribué à fon inftruction
ou à fes plaifirs : Il fçavoit que
Favantage d'être recherché avec empreifement
jufqu'à la fin eft le privilége d'un
tit nombre d'hommes rares ; fouvent même
quoiqu'ils méritent cet empreffement par
feurs qualités perfonnnelles & par l'agrément
de leur commerce , c'eft à la va
nité qu'ils en font principalement redevables
. M. l'Abbé Terraffon retira donc de
bonne heure fon ame de la preffe , fuivant le
confeil de Montagne , & fa vieilleffe fue
auffi philofophique que fa vie..
pe-
L'efpéce de ftoicifme dont il faifoit pro-.
feffion , ne l'empêchoit pas d'avoir des amis.
auxquels il étoit fort attaché ; M. le Marquis
de Laffay , & M. Falconet étoient de
ce nombre ; c'en eft affez pour juger qu'il
fçavoit les choifir , & fur tout qu'il ne fe
trompoit pas en honnêtes gens. Pleuré defes
amis , M. l'Abbé Terraffon eft généralement
regretté de tous ceux qui l'ontconnu
; on ne fçauroit manquer de l'être
, quand, avec de l'efprit & des talens ,
44 MERCURE DE FRANCE.
an n'a jamais nui à l'amour propre , ni
àl'avidité des autres.
abqhq;p«gp> <g > <g > <gh reglen egen rege
LE SINGE ET LE CARDINAL..
M
CONTE.
Aître François , ce Peintre ingénieux ,.
Dit quelque part dans fes folles archives ,
Qu'il eft un lieu , féjour des gens heureux ,
Un lieu charmant , peuplé d'ames oifives ,
Et la Fontaine , à ce tableau flateur
Ajoûte encor mille graces- naïves ,
Et l'embellit par fon ftyle enchanteur,
Il y nous peint cette aimable indolence ;
Où la raifon s'endort parmi les jeux :
Ce doux repos , enfant de l'innocence ,
Et ce rien faire , hélas ! fi précieux ;
:
Ce n'eft le tout le fripon curieux
D'honnête amour , de maîtreffe jolie ,
V joint auffi l'amoureufe folie ,
Et du plaisir les traits délicieux ;
Il a raiſon ; c'eft le noeud de la vie ;
Rien ne connois auffi doux fous les Cieux.
Mais d'où vient donc , que mes Maîtres tous deux
Ont oublié de célébrer le rire ,
Ce bien fi cher qui comble tous nos voeux ,
Dont les tranfports banniffent.l'humeur noire ,
JANVIER.
45 1751.
Qui nous ravit , qui nous fait fouvent boire
L'oubli des foins & des feucis fâcheux ?
O rire aimable , ô vrai régal des Dieux !
Doux abandon d'une ame dégagée
Des longs dégoûts dont la vie eft chargée ,
Libre d'ennuis , quand pourrai- je à loifir
De tes accès goûter tout le plaisir ?
C'est par to feul qu'on voit d'une maîtreffe
Le pauvre amant oublier la rigueur ,
Le vieillard morne égayer fa trifteffe ,
Et l'Algébrifte animer f. froideur ;
Je dis bien plus ; ta falutaire yvreffe
Plus d'une fois fufpendit la fureur
De la mort même & de fa faulx traîtreffe ;
Témoin ce trait d'un certain Monfeigneur.
Par un abfcès d'une fâcheufe fuite ,
Un Cardinal aux portes de la mort ,
Alloit bientôt trouver fon dernier gîte ,
Les Médecins , le Prêtre , l'eau- benite ,
Lui promettoient déja fon paffeport ;
Des héritiers la troupe grimaciere ,
Riant tout bas , & tout haut fanglottant ,
D'un air contrit , d'un ceil impatient ,
Autour de lui dépêchent leur priere ,
Et les coufins & la four & le frere ,
Et des neveux l'avide pépiniere ,
Gens peu honteux & de biens altérés ,
Déja par eux de l'oeil font dévorés ,
Tableaux , bijoux , joyaux de toute efpece ;
45 MERCURE DE FRANCE
J'aurai ceci ; moi je retiens cela ;
Moi je prétens aux meubles que voilà ,
On lorgne , on pleare , on feint grande trifteffe.
Mais le malade expire cependant ;
L'abcès , du fouffle arrêtant le paffage
De fes poumons lui dérobe l'ufage ;
>
Il eft fans vie , il eft fans mouvement.
Et les coufins de prendre impunément.
Tous font leur main , chacun court au pillage,
C'eſt un plaifir de voir avec quel coeur
On vous nettoye un fi bel héritage ;
Et les valets furtout de Monfeigneur ,
Qui n'en font pas à leur apprentiſſage.
Or dans la chambre où giffoit le mourant ,
Un Singe étoit , qui d'un oeil mécontent ,
Refléchiffant en grave perfonnage ,
Regardoit tout fans bouger feulement ,
Et de les yeux parcouroit le viſage ,
Tantôt du Prêtre & tantôt du parent.
Le fapajou voit ce remu - ménage ,
Et le coeur gros , quoi ! dit- il , ces gens-oi
Ne vont laiffer que les quatre murailles ,
Et moi , Bertrand , je n'aurai rien ici ?
Je refterai , Meffieurs , fans fols ni mailles !
Par mes ergots , fachons un peu ceci.
Difant ces mots , il voit fur une table
De Monfeigneur l'équipage brillant ,
Chapeau , calotte , appareil refpectable ,
Qu'on lui prépare, hélas ! pour quel inftant ?
JANVIER.
47 175T.
Auffi-tôt fait , le nouveau légataire ,
Sans hésiter , empoigne bien & beau
Tout l'attirail , les gands , le faint Chapeau
Et la calotte , & la parure entiere.
Or voilà donc notre Singe empêtré :
Nouveau Prélat , il endoffe avec peine
Du vrai Prélat le vêtement facré.
Puis le magot de la forte accoutré ,
Sur le parquet fiérement fe promene.
Dieu fçait les ris à ce plaifant aſpect ;
Pour Monfeigneur chacun perd le refpe& ;
En cas pareil aisément on s'oublie.
Qui n'eût pas ti ? Quant à moi , fur ma vie ,
Je n'en aureis voulu céder ma part.
Notre mourant jette à peine un regard ;
Il voit , il rit , il pâme à cette vûe ;
Mais le tranſport de fon rire exceffif
Fut fon falut , car l'effort fut fi vif,
Que la fanté lui fut d'abord rendue ; "
L'abcès creva , le Singe en eut l'honneur ,
Chacun s'en fut , le rire fut vainqueur.
Qu'on me foutienne après un tel exemple ,
Parmi ces biens que de loin je contemple ,
Qu'il en eft un plus charmant & plus doux ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Que la fortune à ma perte confpire ,
Que je demeure en butte à tous fes coups ;
Pourvû qu'en ſomme elle me laiſſe rire ,
Je fuis content , je brave ſon courroux.
Faurean.
momonyo
DES DE VOIR S
DE L'ACADEMICIEN.
Difcours lu par M. de Maupertuis , dans
une affemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences & Belles Lettres de
Pruſſe.
L
Orfque j'entreprends ici de parler des
devoirs de l'Académicien , je n'aurois
qu'à dire ce que vous faites , pour
avoir prefque dit ce que vous devez faire
; & j'aurois pû donner cette forme à
mon Diſcours , fi je n'avois eu à craindre
un air d'oftentation qu'on auroit pû me
reprocher , malgré le peu de part que j'ai
à votre gloire & à vos travaux. Je parlerai
donc ici des devoirs de l'Académicien en
général; fi vous y trouvez votre éloge , ceux
qui ne font pas de ce Corps , y trouveront
ce qui peut les rendre dignes d'en être.
Mais avant que de parler de devoirs à
des
JANVIER. 1751. 42
des hommes libres , tels que font les Citoyens
de la République des Lettres ,
quelle eft donc la Loi qui les peut obliger
? Pourquoi le Philofophe renoncera-t'il
à cette liberté , à laquelle il femble qu'il
ait tout facrifié pour s'affujettir à des devoirs
pour le fixer à des occupations réglées
, & d'un certain genre ? Il faut fans
doute qu'il y trouve quelque avantage;
& cet avantage quel eft-il ?
C'eft celui que les hommes retirent de
toutes les fociétés ; c'eft le fecours mutuel
que le prêtent tous ceux qui en font les
membres . Chaque fociété poffede un bien
commun, où chaque particulier puife beaucoup
plus qu'il ne contribue .
Qu'un homme , qui s'applique aux
Sciences , veuille ſe ſuffire à lui- même ;
qu'il ne veuille emprunter d'aucun autre
les connoiffances dont il a befoin ; quand
même je fuppoferois qu'il eût tout le génie
poffible , avec quelle peine , avec quelle
lenteur ne fera -t'il pas ces progrès ? Quel
tems ne perdra- t'il pas à découvrir des
vérités qu'il auroit connues d'abord ,
s'il eût profité du fecours d'autrui ? Il aura
épuifé fes forces , avant que d'être arrivé
au point d'où il eût pû partir. Combien
celui qui , aidé des lumieres de ceux qui
l'ont dévancé , & de celles de fes contem-
С
so MERCURE DE FRANCE:
porains , réſerve toute la vigueur pour les
feules difficultés qu'ils n'ont pas réfolues ?
Combien celui-là n'eft- il pas plus en état
de les réfoudre ?
a
Tous ces fecours qu'on trouve difperfés
dans les Ouvrages & dans le commerce
des Sçavans , l'Académicien les trouve raffemblés
dans une Académie ; il en profite
fans peine dans la douceur de la fociété ,
& il à le plaifir de les devoir à des confreres
& à des amis. Ajoutons- y ce qui eft
plus important encore : il acquiert dans
nos affemblées cet efprit académique , cet
efpéce de fentiment du vrai , qui le lui fait
découvrir par tout où il eft , & l'empêche
de le chercher où il n'eft pas. Combien
de differens Auteurs ont hazardé de fyftêmes
, dont la difcuffion académique leur
auroit fait connoître le faux ? Combien de
chiméres qu'ils n'auroient ofé produire
dans une Académie ?
Je ne vous ai cité ici que les avantages
immédiats , que chaque Académicien trou.
ve dans fon affociation à une Académie ;
c'étoit par ceux-là que je devois commencer
, en parlant à des Philofophes . Il y en
a d'autres, qui , s'ils ne font pas des moyens
directs , doivent être de puiffans motifs
pour exciter les gens deĻettres ; c'eft la protection
, dont les Souverains honorent les
JANVIER.
1751. ST
Académies , & les graces qu'ils répandent
fur ceux qui s'y diftinguent. Ici la nôtre a
un avantage , qu'aucune autre ne peut lui
difputer. Je ne Pole point de la magnificence
avec laquelle le Roi récompenfe
vos travaux , ni du fuperbe Palais qu'il vous
deftine : il employe des moyens plus fûrs
pour la gloire de fon Académie. Les Ouvrages
que nous avons fi fouvent admirés
dans des jours tels que celui- ci , feront
des monumens éternels de l'eftime qu'il a
pour elle , & du cas qu'il fait de fes occupations.
Voilà les avantages que chaque Académicien
retire du Corps dont il fait partie :
voilà les motifs qui le doivent exciter
dans la carriere des Sciences : & combien
puiffamment ne doivent pas agir fur vous
tant de motifs réunis ! Les devoirs même
que l'Académie vous impofe , font ils autre
chofe que ce que l'amour feul des
Sciences vous feroit faire ? Trouveriezvous
trop de contrainte dans l'Académie
de l'Europe la plus libre ?
Tous les Phénoménes de la Nature ;
toutes les Sciences Mathématiques , tous
les genres de Littérature , font foumis à
vos recherches ; & dès- là cette Compagnie
embraffe un champ plus vafte. , que la plûpart
des autres Académies : mais il eft cer-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
votre
tains Sanctuaires , dans lefquels il n'eft
permis à aucune de pénétrer ;
Fondateur même , tout fublime , tout profond
, tout exercé il étoit dans ces
routes , n'ola y conduire fes premiers Difciples
. Les Législateurs de toutes les Académies
, en leur livrant la nature entiere
des corps , leur ont interdit celle des efprits
, & la fpéculation des premieres caufes.
Un Monarque qui a daigné dicter nos
Loix ;un efprit plus vafte , plus sûr peutêtre
auffi de votre prudence , n'a rien
voulu vous interdire .
Quant à notre Difcipline Académique ,
il n'y a aucune Académie dans l'Europe ,
dont les Réglemens exigent fi peu , car il
ne feroit pas jufte de faire entrer dans cette
comparaifon , des fociétés fur lefquelles
, ni l'oeil , ni les bienfaits du Souverain
n'ont jamais aucune influence .
Notre Académie embraffe dans quatre
départemens toutes les Sciences. Chaque
Claffe concourt avec égalité au progrès de
chacune cependant la diverfité de leurs
objets admet de la diverfité dans la maniere
de les traiter .
La premiere de nos Claffes , celle de la
Philofophie Expérimentale , comprend toute
l'Histoire Naturelle , toutes les connoiffances
, pour lesquelles on a befoin des
JANVIER. 1751. 53
yeux , des mains & de tons les fens . Elle
confidére les corps de l'Univers , revêtus
de toutes leurs propriétés fenfibles ; elle
compare ces propriétés , elle les lie enfemble
, & les déduit les unes des autres.
Cette Science eft toure fondée fur l'expérience.
Sans elle , le raifonnement , toujours
expofé à porter à faux, fe perd en fyftêmes
qu'elle dément. Cependant l'expérience a
befoin auffi de raifonnement ; il épargne
au Phyficien le tems & la peine ; il lui fait
faifir tout à coup certains rapports qui le
difpenfent de plufieurs opérations inutiles ,
& lui permet de tourner toute fon application
vers les Phénoménes décififs.
Que le Phyficien s'applique donc à examiner
foigneufement les expériences faites
par les autres ; qu'il n'ait pas plus d'indulgence
pour les fiennes propres ; qu'il
n'en tire que des conféquences légitimes ,
& furtout , qu'également éloigné de l'oftentation
qui fait produire le merveilleux ,
& du myftére qui tient caché l'utile , il les
expoſe à fes confreres avec toutes leurs circonftances:
Nous voyons plus d'un Académicien
que je pourrois citer ici pour modéles, qui
connoiffent également l'Art de faire les
expériences les plus délicates , & celui d'en
tirer les conféquences les plus ingénieu-
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
fes ; qui malgré les plus grandes occupa
tions , & les occupations les plus utiles de
la Cour & de la Ville , trouvent des heures
pour nous donner d'excellens Ouvrages
, & font les premiers & les plus affidus.
dans nos affemblées.
Notre Claffe de Mathématiques eft la
feconde. La premiere confidéroit les corps.
revêtus de toutes leurs propriétés fenfibles ;
celle-ci les dépouille de la plupart de ces
propriétés , pour faire un examen plus
fevere & plus fûr de celles qui y reftent.
Les corps , ainfi dépouillés , ne préfentent
plus au Géométre que de l'étendue & des
nombres , & ceux que des diftances ime
menfes mettent hors de la portée de plufieurs
de fes fens , n'en paroiffent que plus
foumis à fes fpéculations & à fes calculs.
La Géométrie , qui doit fon origine à fon
utilité , & que les premiers Géométres appliquerent
avec tant de fuccès aux befoins
de la vie , ne fut enfuite pendant plufieurs.
fiécles qu'une fpéculation ftérile , & une efpece
de jeu d'efprit . Trop bornée à fes abſtractions
, elle fe contentoit d'exercer fon
Art fur des bagatelles difficiles , & n'ofa
le porter jufqu'aux Phenoménes de la Nature.
L'heureufe révolution qui s'eft faite
prefque de nos jours , dans les Sciences ,
La rendit plus audacieuſe . On vit la GéoJANVIER.
1751. SS
métrie expliquer tous les Phenoménes du
mouvement , & quelle partie n'est- ce pas
de la Philofophie Naturelle ? On la vit fuivre
le rayon de la lumiere dans l'efpace des
Cieux , à travers tous les corps qu'il pénétre
; calculer toutes les merveilles qui naiffent
de les réflexions & de fes réfractions ;
foit pour nous faire découvrir des objets
que leur immenfe éloignement déroboit
à nos yeux , foit pour nous rendre fenfibles
ceux qui par leur extrême petiteffe
ne pouvoient être apperçûs. On vit le
Géométre déterminant par des dimenfions
exactes la grandeur & la figure du Globe
que nous habitons , marquer au Géographe
la véritable pofition de tous les lieux
de la terre , enfeigner au Navigateur des
régles fûres pour y arriver. On vit les
Sciences Mathématiques s'appliquer à tous
les Arts utiles ou agréables.
La marche du Géométre eft fi déterminée
; fes pas font ainfi dire , fi comp
tés , qu'il ne reste que peu de confeils à
lui donner.
, pour
Le premier , c'eft dans le choix des
fujets aufquels il s'applique , d'avoir plus en
vûë l'utilité des Problêmes que leur diffi
culté. Combien de Géométres , s'il eft
permis de les appeller de ce nom , ont
perdu leur tems dans la recherche de la
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Quadrature d'une courbe qui ne fera jamais
tracée !
Le fecond confeil , c'eft dans les Problêmes
Phyfico - mathématiques , que le
Géométre réfout , de fe reffouvenir toujours
des abftractions qu'il a faites ; que
fes folutions ne font juftes , qu'autant qu'il
n'y auroit dans le corps que ce petit nombre
de propriétés ; il doit fur ceux qui ont
été les objets de fes calculs , confulter encore
l'expérience , pour découvrir fi des
propriétés dont il a fait abftraction , ou
dont il a ignoré la préfence , n'alterentpas
les effets de celles qu'il y a confervées.
En fuivant ces confeils , le Géométre
metira fon Art à l'abri du reproche d'inutilité
, & le juftifiera aux yeux de ceux
qui pour ne le pas connoître affez , lui imputent
des défauts qu'il ne faut attribuer
qu'à l'ufage mal habile qu'on en fait .
La Claffe de Philofophie fepculative eſt
la troifiéme. La Philofophie expérimentale
avoit examiné les corps tels qu'ils font ,
revêtus dé toutes leurs propriétés fenfibles;
la Mathématique les avoit dépouillés de la
plus grande partie de fes propriétés; la Philofophie
fpéculative confidére des objets qui
n'ont plus aucune propriété des corps.
L'Etre fuprême , l'efprit humain , &;
JANVIER. 1751. 57
out ce qui appartient à l'efprit eft l'objet
de cette Science ; la Nature des corps
même , en tant que repréfentés par nos
perceptions , fi encore ils font autre chofe
que ces perceptions , font de forr reffort.
Mais c'eft une remarque fatale , & que
nous ne fçautions nous empêcher de faire ,
que plus les objets font intéreffans pour
nous , plus font difficiles & incertaines lesconnoiffances
que nous pouvons en acquerir
. Nous ferons expofés à bien des :
erreurs , & à bien des erreurs dangereufes,
fi nous n'ufons de la plus grande circonf--
pection dans cette Science qui confidére
les efprits . Gardons-nous de croire , qu'en
y employant la même méthode , ou les
mêmes mots qu'aux Sciences Mathémati
ques , on y parvienne à la même certitu
de. Cette certitude n'eft attachée qu'à la
fimplicité des objets que le Géométre con
fidére ; qu'à des objets dans lefquels il n'entre
que ce qu'il a voulu y fuppofer.
Si je vous expofe ici toute la grandeur
du péril des fpéculations qui concernent
l'Etre fuprême , les premieres caufes , &
la cure des efprits , ce n'eft pas que je
veuille vous détourner de ces recherches ;
rout eft permis au Philofophe , pourvû
qu'il traite tout avec l'efprie philofophique
, c'est-à-dire avec cet efprit qui me--
G.W
58 MERCURE DE FRANCE.
fure les differens degrés d'affentiment : qui
diftingue l'évidence , la probabilité , le
doute ; & qui ne donne fes fpéculations
que fous celui de ces differens afpects qui
leur appartient.
Si la plupart des objets que la Phhilofophie
fpéculative confidére , paroiffent trop
au deffus des forces de notre efprit , certaines
parties de cette Science font plus à
notre portée ; je parle de ces devoirs qui
nous lient à l'Etre fuprême , aux autres
hommes , & à nous-mêmes ; de ces Loix ,
aufquelles doivent être foumifes toutes
les intelligences ; vafte champ , & le plus
utile de tous à cultiver . Appliquez- y vos
foins & vos veilles ; mais n'oubliez jamais,
lorfque l'évidence vous manquera , qu'une
autre lumiere auffi fûre encore doit vous
conduire.
La quatrième de nos Claffes réunit tous
les differens objets de deux célébres Aca
démies d'un Royaume, où l'abondance des
grands hommes les a tant multipliés . Je
parle de notre Claffe de Belles- Lettres , qui
comprend les Langues , l'Hiftoire & tous
les genres de Littérature ; depuis les premiers
élémens de cet Art qui apprend à
former des fons & des fignes pour exprimer
les penfées , jufqu'à l'ufage le plus
étendu qu'on en peut faire.
JANVIER . 175г. 59
Cet Art , le plus merveilleux de tous ,
le plus utile fans doute , fut dans fes commencemens
un Art très fimple. Le pen de
befoins que fentirent les premiers hommes
, n'exigea pas un grand nombre de
mots ni de fignes pour les exprimer. Ce
ne fut qu'après le fuccès de ce premier effai
qu'ils défirerent de fe communiquer des
idées moins communes , & qu'ils commencerent
à connoître les charmes de la
converfation . Combien fallut- il de tems ,
combien s'écoulerent de fiécles,avant qu'ils
fçuffent peindre aux yeux la converfation
même !
La premiere Langue des hommes s'étoit
déja vrai-femblablement diverfifiée , lorfqu'ils
pafferent de la parole à l'écriture.
Les familles étant devenues des Nations
chacune par des fuites differentes d'idées fe
forma , non-feulement des mots differens,
mais des manieres de s'exprimer differentes
; les Langues vinrent de cette diverfité,
& tous ces enfans d'un même pere , fi difperfés
, & après tant de générations , ne
purent plus , lorfqu'ils fe retrouvoient , ſe
reconnoître ni s'entendre.
Un beau projet feroit , non de les faire
revenir à leur Langue paternelle ( lachofe
n'eft pas poffible ) mais de leur former une
Langue plus réguliere que toutes nos Lan-
C vj
58 MERCURE DE FRANCE.
fure les differens degrés d'affentiment : qui
diftingue l'évidence , la probabilité , le
doute ; & qui ne donne fes fpéculations
fous celui de ces differens afpects qui
leur appartient.
que
Si la plupart des objets que la Phhilofophie
fpéculative confidére , paroiffent trop
au deffus des forces de notre efprit , certaines
parties de cette Science font plus à
notre portée ; je parle de ces devoirs qui
nous lient à l'Etre fuprême , aux autres
hommes , & à nous-mêmes ; de ces Loix ,
aufquelles doivent être foumifes toutes
les intelligences ; vafte champ , & le plus
ntile de tous à cultiver. Appliquez - y vos
foins & vos veilles ; mais n'oubliez jamais,
lorfque l'évidence vous manquera , qu'une
autre lumiere auffi fûre encore doit vous
conduire.
La quatrième de nos Cla
les differens objets de der
démies d'un Royaume, o
grands hommes les a
parle de notre Claffe d
comprend les Langu
les genres de Littéra
miers élémens de
former des fons
mer les penfé
étendu qu'
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fai qu'is nertetencies
idees mom com . =_
mencement & con
converiation Comp
combiens'ecoutererce .
ſcuffent pemera v
meme!
La premier: Lange: er om
déja vrai- temizeCTECT :
qu'ils pafieren at 1
Les families erant cercano
chacune par des futes dr
forma , non-fe
mais des an
3-
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Téeun:
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ess
fis
2894
nt
406
60 MERCURE DE FRANCE.
gues , qui ne fe font formées que peu ' a
à peu ; plus facile & qui pût être entendue
de tous.
Ce Problême , qui a été plus d'une fois
propofé , fut l'objet de notre Académie dès
fa naiffance : un habile homme entreprit
l'ouvrage, un plus habile le regarda comme
poffible & ne l'entreprit pas . ** Ce n'eſt pas
ici le lieu d'expofer les penfées qui me font
venues fur ce fujet ; elles appartiendroient
même plutôt à une autre de nos Claffes .
qu'à celle- ci.
L'Académie la plus célebre de l'Univers .
eft depuis un fiécle occupée à perfectionner
celle des Langues qui approchoit
déja le plus de la perfection . Les plus
grands génies de l'Antiquité , & plufieurs.
d'entre les modernes , nous ont donné des
regles pour tous les genres d'écrire. L'étendue
de ce difcours ne me permet pas
de traiter de tels fujets , quand même j'en
ferois capable : je me borne à quelques
principes généraux.
L'Ecrivain , à quelque genre de Littéra--
ture qu'il s'applique , ne doit jamais oublier
que les mots étant les fignes des
idées , le premier point eft le choix du
* Solbric.
** Lçibnitz.
JANVIER. 1751% 61
mot propre. Qu'il ne fe laiffe jamais féduire
par Pharmonie on la mefure ; que
jamais l'agrément ni la gêne ne lui falledire
autre chofe que ce qu'il veut dire .
La conftruction d'une phrafe forme une
partie du fens des mots qu'on y employe..
Que l'Ecrivain obferve donc religieufement
les régles de la Syntaxe .
Que le ftyle fimple & pur foit également
éloigné de la pefanteur pédantefque , & de
ce qu'on appelle fi improprement bel ef
prit.
*
Certaines gens ne fçauroient encore pardonner
à un Auteur François d'avoir refulé
le bel efprit aux Allemands. S'ils fçavoient
mieux ce qu'on entend d'ordinaire
par bel efprit , ils verroient qu'ils ont peut
lieu de fe plaindre. Ce n'eft le plus fou
vent que l'art de donner à une penſéecommune
un tour fententieux : C'eſt, dit un
des plus grands hommes de l'Angleterre ,
lari de faire paroître les chofes plus ingenieu
fes qu'elles nefont . **
Quelques Auteurs Allemands fe font
vengés en refufant à nos François la pros
fondeur & l'érudition : la vengeance auroit
été plus jufte & non moins fâcheufe , fi
nous abandonnant le bel efprit , ils s'é-
Le P. Bouhours.
** Bacon, de argumenti: Scientiarum . lib. 12.
62 MERCURE DE FRANCE.
toient contentés de dire que nous en faifions
trop de cas. Mais fi ces Auteurs entendent
par l'érudition qu'ils refufent aux
François , un fatras de citations Latines ,
Grecques & Hébraïques , un ftyle diffus &
embarraſſé , on leur fçaura gré du
che , & l'on s'applaudira du défaut.
repro-
Cette netteté de ftyle , qui caractériſe
nos Auteurs , dépend fans doute beaucoup
du génie de notre Langue ,& c'eſt ce qui l'a
rendue en quelque maniere la Langue univerfelle
de l'Europe . C'est ce qui fait qu'un
Monarque , dont le goût eft le fuffrage le
plus décifif, la parle & l'écrit avec tant
d'élégance & veut qu'elle foit la Langue
de fon Académie.
J'ai parcouru ici toutes les differentes
Sciences auxquelles nous nous appliquons,
& je n'ai point parlé d'une , qui fut un des
principaux objets de cette Compagnie lors
de fon établiffement..
Le premier réglement de la Société Roya
le portoit, qu'une de fes Claffes devoit s'ap
pliquer à l'etude de la Religion à la converfion
des infidéles : article plus fingulier par
la maniere dont il étoit préfenté , qu'il ne
F'eft peut -être en effet. Notre Réglement
moderne ne charge aucune Claffe en particulier
de cette occupation ; mais ne peuton
pas dire que toutes y concousent &
JANVIER. 1791. 63
Ne trouve- t'on pas dans l'étude des merveilles
de la Nature , des preuves de l'exiftence
d'un Etre fuprême ?
Quoi de plus capable de nous faire connoître
fa fagefle , que les vérités géométri
ques ; que ces loix éternelles par leſquelles
il régit l'Univers ?
La Philofophie fpéculative ne nous faitelle
pas voir la néceffité de l'exiftence d'un
Etre infiniment parfait
Enfin l'étude des faits nous apprend
qu'il s'eft manifefté aux hommes d'une
maniere encore plus fenfible ; qu'il a exigé
d'eux un culte , & le leur a preferit .
淡兼洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
'Edit
Le Militane , a été reçu avec tranfport
portant création d'une Nobleffe
par tous les Ordres du Royaume. M. Marmontel
a déployé toute la pompe & toute
la force de la Poëfie pour célébrer le bienfait
& la reconnoiffance. Nous croyons
faire plaifir à nos Lecteurs , en leur communiquant
un Ouvrage que la Cour a ho
noré de fon attention & de fon fuffrage.
64 MERCURE DE FRANCE
EPITRE AU ROI,
Sur l'Edit pour la Nobleffe Militaire . Par
Q
M. Marmontel .
Ue tu fçais bien , grand Roi , couronner tes
projets !
Terrible à tes rivaux , & cher à tes ſujets ,
Tu ramenois la paix far ton char de victoire ;
Que manquoit- il encore à tes voeux , à ta gloire -
D'illuftrer à jamais des Hés citoyens ,
Nés dans le rang obfcur de fimples Plébéyens :
D'attacher à leur fang , ignoré dans la fource ,
Des honneurs , dont l'éclat le ſuivît dans la courſe ::
De défendre à la mort , de défendre à l'oubli , -
De toucher au laurier fur leurs fronts ennobli.
Guerriers , ne craignez plus que le tems vous arra→
che
Le prix qu'à vos exploits un Roi fenfible attache.
Ge prix inaltérable , ainſi qu'illimité ,
Est marqué du vrai fceau de l'immortalité.
La Nobleffe eft ce prix . Tout périt, tout fuccombe,
Le marbre eft mutilé , Pairain fe brife & tombe ;
Par l'orgueil élevés , ces monumens pompeux , ›
Ouvrage des humains , font fragiles comme eux.
La Nobleffe elle feule à chaque inftant nouvelle
Renaît de fes débris plus augufte & plus belle ,
Et d'un éclat plus pur , ornée en vieilliffant.,,
JANVIER.
1751.
Toujours fon dernier âge eft le plus floriflant.
C'eft un fouffle divin , qui paffant dans une ame ,
De l'amour de la gloire y fait naître la flamme ;
Soutient , éleve un coeur par le fort abbattu ,
Et fait avec le fang circuler la vertu :
Pareille à ces rayons , dont la chaleur féconde
Epure la matiere & ranime le monde.
" Le devoir , il eft vrai , fans ce mobile heureux
Fait d'un François obfcur, un guerrier généreux ;
Il puife la valeur dans les yeux de fon Maître ;
Pour former des Héros , Louis n'a qu'à paroître,.
Son fils , digne héritier de toutes fes vertus ,
Va du fang d'un Augufte engendrer des Titus ;
Mais fijamais ce Tiône éprouvoit quelque orage
Alors , de ces guerriers , ton immortel ouvrage ,.
Les nobles Rejéttons prêts à fe réunir ,
Reproduiroient ton Regne aux fiécles à venir.
Quel plus fublime accord des deffeins les plus.
vaftes
Pouvoit de ce beau Regne éternifer les faſtes ?
A l'immortalité quel plus noble chemin !
Que de Héros créés d'un feul trait de ta main !
Les biens multipliés que ce bien feul renferme ,
Α Dos yeux étonnés n'ont ni nombre ni terme.
C'eft peu que d'enflammer de l'amour de leur Roi-
Ceux que le Ciel fait vivre ou naître fous ta loi::
Image de ce Dieu dont tu tiens ta puiffance ,
Des fiécles reculés tu franchis la diftances ,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tu fembles pénétrer dans la nuit du cahos ;
Tu dis à l'avenir : Enfante des Héros ;
Et tel que l'Aigle altier échauffe dans fon aire
Des germes deftinés à porter le tonnerre ,
Pour former des guerriers, ta puiffante bonté
Difpole cet Empire à la fécondité.
Ils naîtront ces guerriers ; en ouvrant la panpiere
Je les vois de l'honneur contempler la carriere :
Le zéle & le devoir , dans leurs coeurs imprimés ,
Annoncent le beau fang dont ils font animés :
La gloire eft leur inftin &t , & l'active Nature
Devance en eux les ans , & prévient la culture.
Ainfi leurs premiers pas , leurs premiers fentimens ,
Seront de tes bienfaits les premiers monumens .
Défenseurs de l'Etat , leur grandeur & la fienne ,.
Ne feront qu'un rayon émané de la tienne .
Délices de ton fiécle & des fiécles futurs ,
Goûte avec nous longtems des jours calmes & purs
Quand on fait des heureux, on eft digne de l'être.
Cultive de tes mains les fruits que tu fais naître ,
Et que la terre envie , en admirant ta Loi ,
Un tel Maître à ton peuple , un tel peuple à fon
Roi.
JANVIER. 1791 . 67
A MYLORD DE CHESTERFIELD ,
Baron de Stanope , Chevalier de l'Ordre de
la Farretiere , ci -devant Viceroi d'Irlande,
& Secretaire d'Etat,
Mylord , dont la fageſſe en ſuccès fi féconde ,
Protége les Beaux- Arts & joint tous leurs tréfors
A ceux que la Tamife attire fur les bords
Des plus lointains climats du monde ;
Vous, qui mettez au rang de vos Concitoyens.
Tous les naturels du Parnaffe ,
Votre accueil m'y donne une place
De beaucoup au-deffus de celle que j'y tiens.
Flatté dans mon Pays , appellé par le Maître
Pour chanter les travaux ou fes nobles plaifirs ,
Habitant d'une Cour , dont vous fçavez peut- être
Que j'ai depuis long- tems amufé les loisirs ,.
Je croyois n'avoir plus à former de defirs ;
Votre nom dans mon coeur en fait encor renaître
L'Europe retentit d'un nom fi refpecté ,
L'Angleterre fe plaît d'en orner fon Hiftoire ;
Eh ! quel lieu plus fertile en Juges de la gloire
Que la vôtre eft en fûreté !
On fait que dans votre Patrie ,,
Qui refpire la liberté ,.
L'éloge n'est jamais fufpect de flatterie ,
65 MERCURE DE FRANCE.
Du Héros , du Miniftre , affemblant tous les foins,
Vous avez d'un grand peuple affermi la puiſſance ;
Nous vous applaudiffions , lors même que la France
Vous auroit fouhaité quelques talens de moins
Enfin entre elle & vous l'heureufe intelligence
Rend l'effor à nos fentimens.
;
Les Mufes déformais partagent vos momens ;
La mienne attend de vous un regard d'indulgence ;
Ajoûtez fon tribut aux hommages divers
Que vous a rendus l'Univers ,
Par admiration ou par reconnoiffance.
་
Roi , Chevalier de l'Ordre du Roi,
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie des Infptions & Belles-
L
Lettres.
' Académie des Infcriptions tint fa
Séance publique le 13 Novembre ,
felon la coûtume. Nous allons donner l'ex--
trait des Differtations très agréables &
très - curieuſes qui y furent lues.
ECLAIRCISSEMENS.
Sur les Mumies d'Egypte. Par M. le Comte
de Caylus.
L'ufage des embaumemens a été com
JANVIER. 69
1751.
mun à plufieurs Peuples de l'Antiquité ;
mais les feuls Egyptiens paroiffent avoir
atteint le but qu'ils s'étoient propofés. Favorifés
par l'aridité de leur climat , ils
avoient trouvé le fecret de rendre les corps
immortels ; fecret qu'ils fe faifoient une
Religion de cacher aux étrangers, en forte
que les anciens Hiftoriens Grecs & Latins
n'ont pu parler que très- fuperficiellement
des Mumies , ou des embaumemens
des corps. Nous fommes redevables des
connoiffances que nous en avons à l'avidité
des Arabes , qui les détruifent tous
les jours pour s'approprier les amulettes
qu'elles renferment . Voici ce que nous
apprennent fur ce fujet Hérodote , Diodore
de Sicile & les autres Auteurs anciens
& modernes. On diftinguoit trois fortes
d'embaumemens , dont le plus recherché
s'exécutoit ainfi.
Premierement on tiroit avec un fer oblique
la cervelle par les narines , & par le
fond de l'orbite de l'oeil . Après avoir vuidé
le cerveau foit par ces ouvertures , foit
par le moyen des drogues qu'on introduifoit
dans la tête , on ouvroit le flanc avec
une pierre d'Ethyopie , bien aiguifée , & .
l'on tiroit les vifceres , qu'on lavoit avec
du vin de palmier ; après les avoir remis
dans le corps , on le faloit , en le tenant
70 MERCURE DE FRANCE .
pendant 70 jours dans le natron , efpéce
de fel alkali fixe , dont les anciens fe fervoient
communément pour faire le verre ,
ou pour dégraiffer & blanchir les étoffes
& qui en s'uniffant à toutes les liqueurs
huileufes , lymphatiques , & autres grail.
fes , produit fur les corps le même effet
qu'opére fur les cuirs la chaux dont on fe
fert pour les tanner. Quand le corps étoit
fuffilamment impregné de ce fel , on rempliffoit
la tête , la poitrine & le ventre de
matieres réfineufes & bitumineuſes , comme
de myrrhe & divers autres aromates.
Lefecond embaumement exigeoit moins
de dépenfes. On faifoit dans le ventre des
injections , dont la baſe étoit le natron diffous
. Elles y féjournoient jufqu'à ce qu'elles
euffent confumé les vifceres , après quoi
on faloit le corps avec ce même natron , &
on y introduifoit , pour le conferver , une
liqueur tirée du cédre , connu par les Naruraliſtes
, fous le nom de cedria, Comme ces
dernieresinjections occafionnoient de nouveaux
frais , on les négligeoit quelquefois.
Le troifiéme embaumement n'étoit
employé que pour ceux dont les facultés
n'auroient pu fournir à une dépenfe plus
confidérable.
Le corps étant ainfi préparé , on lui croifoit
les bras fur la poitrine , on lioit les
.
JANVIER. 1751. .71
jambes , & pour le garantir de l'humidité ,
on le couvroit des mêmes matieres réfineufes
& bitumineufes dont on l'avoit rempli
, & on les retenoit par le moyen des
bandelettes arrangécs avec la même matiére
, ou fimplement avec la gomme Arabique
, ou gomme de Senegal. Lorsqu'on
n'employoit pas les matieres réfineufes ,
on ajoûtoit de nouvelles bandelettes , jufqu'à
ce qu'on cût donné à la Mumic l'épaiffeur
convenable : l'on y trouve quelquefois
jufqu'à mille aunes de bandelettes.
Après toutes ces opérations on mettoit
le corps dans une caiffe , qui étoit le plus
fouvent de bois de Sycomore , qu'on ap
pelle dans le pays Figuier de Pharaon . Il
n'eft point incorruptible , mais dans un
pays auffi fec que l'Egypte , il réfiftoit aux
impreffions de l'air, & les vers ne l'aiment
point. On divifoit le tronc de l'arbre en
deux parties , deftinées à former le deffus
& le deffous de la caiffe ; on les creufoit ,
& on leur laiffoit quelquefois jufqu'à trois
pouces d'épaiffeur . Telle eft celle que l'on
conferve avec la Mumie dans le Cabinet
de Sainte Génévieve .
Les bandelettes qui enveloppent ces
corps , & les caiffes qui les couvrent , fe
trouvent quelquefois chargées de figures
& d'ornemens peints ou dorés. La peintu72
MERCURE DEFRANCE.
're n'en vaut rien , mais la dorure en eft excellente.
Les Egyptiens connoiffoient à
parfaitement l'Art de dorer , qu'on trouve
en Egypte des morceaux qui ont encore
tout leur éclat , & paroiffent fortir de la
main de l'ouvrier,
On a fait dans ces derniers tems un
grand commerce de Mumies , dans la ridicule
perfuafion où l'on étoit que l'afphaltum
& le piffafphaltum , qui entrent dans
la compofition de la Mumie, pouvoient Tervir
de remede. Ce remede étoit jugé d'autant
meilleur , qu'il étoit plus rare, & qu'il
venoit d'un Pays plus éloigné. Il eft à préfent
très difficile d'avoir des Mumies de la
premiere main , parce que la fupercheric
des Arabes les a prefque toutes altérées .
DISSERTATION.
Dans laquelle on entreprend de prouver que
de toutes les Langues que l'on parle actuellement
en Europe , la Langue Allemande
eft celle qui conferve le plus de vestiges de
fon ancienneté, Par M. Tercier.
L
l'Ita-
Es Romains , du tems de la République
ne connoiffoient de l'Europe que
lie , la Grece , l'Eſpagne , & la partie méridionale
des Gaules . Le nom de Germains,
qu'ils donnerent à tous les Allemands ,
étoit
JANVIER . 1751. 73
étoit nouveau du tems de Tacite , qui ne
connoiffoit point leur véritable nom , monument
le plus inconteftable de l'ancienneté
de leur Langue . Ils fe nomment Teutrels
, & c'eft dans ce nom qu'on trouve
leur culte le plus ancien , nom qu'ils confervent
encore aujourd'hui .
Prefque toutes les Nations donnent aux
jours de la femaine les noms des Planeres ,
ou de quelque Heros fameux dans leur
Hiftoire , ou dans leur Mythologie . Les
Allemands ont fuivi cette coûtume , &
ces noms démontrent l'antiquité de leur
Langue , qui eft encore prouvée par une
fameufe Divinité de ces Peuples . C'eſt Irmenful
, revéré principalement par les Saxons
, & dont Charlemagne détruifit l'idole.
Quelques Auteurs croyent qu'Irmenful
eft Mercure, fondés fur ce que tous les
Germains rendoient un culte particulier
à ce Dieu. D'autres penfent qu'Irmenful
eft une colomne confacrée au Dieu
Mars. Il est vraisemblable qu'Irmenful
n'étoit autre chofe qu'un monument élevé
à l'honneur d'Arminius. On fçait avec
quel zéle il défendit contre les Romains la
liberté de fa patrie. Heerman fignifie homme
de guerre , & faul fignifie colomne , &
fe prononce ful dans le dialecte bas - faxon .
Arminius n'eft point le nom propre de ce
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Général , mais fon appellatif , & l'ufage
eft encore en Allemagne d'ajoûter au nom
propre de quelqu'un , celui de la dignité
dont il eft revêtu .
On trouve dans Céfar un mot qui ne
permet pas de douter de l'ancienneté de
la Langue Allemande ; c'est celui d'Ambacti
efpéce de Cavaliers , qui fe dévouoient au
fervice d'un Grand , & qui dans les com
bats étoient toujours à fes côtés. Ce mor ,
qui aujourd'hui en Flamand fignifie an
corps de métier , vient du mot ambechtan
fervir , travailler.
Tacite dit encore en parlant des Ger
mains , in commune hertum , id eft terram
matrem colunt. Herthum , eft à peu près le
même mot que Eude , le feul que les Allemands
ont pour défigner la terre. On trou
ve dans le même Hiſtorien , & dans les anciens
Auteurs bien d'autres mots qui font
encore en ufage dans la Langue Alle
mande .
Paul Diacre, dit des Lombards , qu'ils habitoient
des campagnes ouvertes, nommécs
feld dans leur Langue barbare . Ce mot con
ferve encore la fignification qu'il avoit dų
tems des Lombards . Les noms des differentes
amendes impofées par les Loix Sa
liques des Allemands , des Bavarois & autres
de ce tems éloigné , finiffent toujours
JANVIER. 1751. 75
par le mot geldum qui s'eſt conſervé , &
qui fignifie l'argent en tant que monnoye, &
fe dit geld.Les mêmes formules contiennent
deux modèles d'Actes , dont le titre indique
la nature à ceux qui entendent l'Allemand.
On ne finiroit pas , fi l'on vouloit rapporter
tous les anciens mots , qui ayant encore la
même ſignification en Allemand , prouvent
l'ancienneté de cette Langue . M. Tercier,
pour mieux faire voir l'existence de la
Langue Allemande , avant toutes celles
qu'on parle actuellement en Europe , fe
propofe de prouver dans de nouvelles Differtations,
qu'elle eft la même que celle des
Scythes , des Getes & des Goths .
DISSERTATION
Sur l'utilité de la Tragédie , par Monfieur
M
Racine.
Onfieur Racine examinant la définition
qu'Ariftote donne de la Tragédie
dans fa Poëtique , a commencé par
obferver que nous avons coûtume de rendre
par le mot terreur , le mot çoŝes , qui ne
veut dire que crainte , & que tous les interpretes
llaattiinnss oonntt rendu par le mot metus.
Ariftote n'a pû regarder la terreur comme
effentielle à la Tragédie, puifque les objets
qui l'excitent font rares,& ne l'excitent que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
parce qu'ils font rares . Si la Tragédie devoit
roujours exciter la terreur , nous n'aurions
prefque point de Tragédies.
,
Il eft vrai que l'objet de la Tragédie
étant d'exciter dans l'ame la plus grande
émotion qu'il foit poffible , quand elle répand
la terreur , elle eft plus parfaite
que quand elle n'excite que la crainte ;
mais il y a differens dégrés de perfection ,
& une Tragédie peut être regardée comme
parfaite , quoiqu'elle n'excite que la
crainte & la pitié telle eft Athalie. Les
deux paffions effentielles à la Tragédie
font donc la crainte & la pitié ; & toute
Tragédie doit néceffairement exciter ces
deux paffions , pour être agréable & utile,
Comment eft- elle utile , en excitant ces
deux paflions ? Nous faifons dire à Ariftote
, qu'elle les excite pour parvenir à les
purger, M. R. fait voir par les differentes
manieres dont les interpretes expliquent
ce paffage , qu'il eft très obfcur .
Comment , a-t-il dit , la Tragédie par
vient- elle à purger les paffions qu'elle excite
elle- même ? Pareils à ces Médecins
qui donnoient la petite vérole par infertion
, les Poëtes tragiques veulent ils nous
donner par infertion les maladies de l'ame
pour les guérir ? En émouffant , dit- on ,
ces paffions , la Tragédie leur die ce qu'elles
5:
JANVIER. 1751. 77
ont d'exceffif& de vicieux , & les ramene à
un état conforme à la raison. Et qu'est- ce que
la pitié peut avoir d'exceflif & de vicieux ?
L'homme peut- il être trop compatiffant ?
S'il s'agit d'exciter en lui une crainte &
une pitié conformes à la raifon , quelle
piéce plus propre qu'Athalie , qu'Ariftote
cependant eût à peine nommée Tragedie ,
& n'eût mife que parmi celles du fecond
rang , parce que la catastrophe eft favorable
aux bons , & funefte aux méchans ; ce
qui , felon lui , remet l'ame dans la tranquillité?
Enfin , continue M. R. pourquoi chercher
à modérer dans les hommes les deux
paffions , les plus propres à nous rendre.
doux & charitables ? La Nature nous a
donné un coeur toujours prêt à s'attendrir
fur les malheurs de nos femblables . Les larmes
que nous font verfer des fictions ,
prouvent quelle eft notre fenfibilité. Vou
loir
purger en nous la crainte & la pitié ,
c'eft vouloir émouffer les deux aiguillons
de la vertu .
L'objet de la Tragédie , fuivant quelques
interpretes d'Ariftote , eft d'endurcir
nos coeurs , & de nous accoûtumer par la
vûe de nos miferes à les fupporter. M. R.
répond qu'on ne voyoit fur le Théatre
d'Athenes qu'inceftes & parricides , &
D iij
78 MERCUREDE FRANCE.
que par conféquent l'objet des Poëtes n'étoit
pas de nous accoûtumer à des malheurs
qu'on voit rarement arriver fur le Théatre
de la vie humaine.
Neron , qui aimoit les Tragédies , s'y
lailfoit fans doute attendrir. Quelle gloire
pour la Poësie , de faire entrer la pitié
dans le coeur de Neron ! Etoit - ce pour en
purger ce coeur , & pour l'endurcir ?
à
роц-
Alexandre , Tyran de Pherés, fe fentant
ému par une Tragédie , fortit en difant ,
qu'il étoit honteux de pleurer les malheurs
d'Andromaque
, lui que les malheurs
de fes fujets n'attendriffoient pas. Puifque
la pitié excitée par une Tragédie a pû infpirer
cette réflexion à un Tyran , elle
voit peu peu le ramener au bien. Les
Poëtes , loin de fonger à nous endurcir
doivent travailler à nourrir & augmenter
en nous cette fenfibilité , qui nous porte à
des actions eftimables ; quand ils nous font
verfer des larmes fur des objets dignes de
larmes , ils excitent en nous une tendreffe
qui nous fait honneur .
M. R. ne peut donc croire qu'un auffi
grave Philofophe qu'Ariftote ait penfé ce
qu'on lui fait dire ordinairement ; il aime
mieux croire qu'en cet endroit fon texte eft
corrompu , & il n'eft pas étonnant que fes
écritsfoient venus jufqu'à nous très défecJANVIER
. 1751. 79
tueux , puifqu'ils l'étoient déja quand Sylla
, qui les trouva à Athenes , les fit apporter
à Rome.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du fecond volume de Décembre font
la bouteille de favon , caravane , coquillage ,
violence & le Mercure. On trouve dans le
premier Logogriphe car , âne , rave , arc ,
cane , ancre , cave , Carme , Cana , avare ,
crâne , nacre , ver , Aare. On trouve dans
le fecond coq , eau , Luc , lice , aigle , gille ,
Eloi , lo , ail , colique, licou , Ciel , âge , Lia,
coquille , la , clou , quille , Luce , vie , caıllon
, col , loge , aîle , cage. On trouve dans
le troifiéme Noé, vin , vélin , Lion , viol , vie ,
vice , Ciel, lin , Eole , nôce , Elie , viole
coin , Cleon , cil des yeux , cie , lice , voile ,
olive , Eve , vol , loi , cene , once , oeil , oui
oncle & niece , Nil , Nice , Ino , Clio , Colin.
On trouve dans le quatrième mer , rûme ,
crême , mur & écume,
Di
So MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗:洗洗洗法:洗洗洗洗:洗洗洗
ENIG ME.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
AUTRE.
J
E tiens par fois fans droit & fans raiſon ,
Bons & mauvais en étroite prifon ;
Et néanmoins aux hommes très utile ,
Je ſuis d'ufage aux champs comme à la ville.
Depuis cent ans des fujets vertueux
Me font l'objet d'un travail fructueux.
Même pour moi l'on fouffre en Amérique ;
Chaffe nuifible à la chofe publique.
Pour mon foutien j'ai deux corps de métiers ,
Et j'y nourris travailleurs à milliers .
Faiguet.
JANVIER. 1751. $1
ENIGME IRREGULIERE.
Mon nom cftGrec ,non pas tiré du Grec par
force ,
Par le fecours d'une fçavante entorfe ;
Mais Grec , purement Grec , & tel que Cafaubon ,
Les deux Scaligers & Saumaife ,
Epris d'amour pour moi fe feroient pâmés d'aiſe
En foupirant pour ce beau nom.
S'il m'eût manqué , réduite à me fournir en France,
J'en avois fous ma main un autre affez heureux ,
Qui des fiécles naiffans retraçoit l'innocence ,
Les plus tendres liens , les plus aimables jeux ,
Charmes , qui de nos jours s'en vont en décadence,
Au défaut des deux noms , il me feroit resté
Une figure fi parfaite ,
Que je pouvois en toute fûreté ,
Etre Mathurine ou Colette .
Par M. de Fontenelle.
LOGOGRIP HE.
DIx membres réunis forment mon exiſtence ;
On
y voit un poiffon , une Ville , un oiſeau ;
Ce qu'une femme porte en guife de manteau ;
Ce dont un tout tire fa confiftance ;
Un fruit , un Elément , un péché capital ;
Un animal immon le, un précieux métal ;
Ja vafe de fayance , ou bien d'autre matiere ;
D v
82 MERCURE DE FRANCE
Ce qui réduit le tabac en pouffiere ;
Ce que l'on trouve au corps humain ;
Enfin ce qu'a fouvent un joueur à la main .
On dit que je renferme encor quelque myſtere ;
Lecteur , c'eft votre tour ; il eft tems de me taire.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ETTRES de Ninon de Lenclos
Ltraduites en Anglois Anglois , à Londres
1750 .
Ces Lettres ont eu en France une defti
née fi brillante , qu'il n'étoit pas poffible
qu'elles n'excitaffent la curiofité de nos
voifins , & des Anglois finguliérement.
Cette Nation , qui n'accorde guéres fon
eftime qu'à des Ouvrages penfés , a adopté
celui- ci c'est l'avantage des Ouvrages
réfléchis de pouvoir être traduits , &
de plaire dans toutes les Langues & a
tous les peuples. La nouvelle édition
qu'on prépare de ces Lettres , & qu'on
dit fort perfectionnée , viendra très -bien
avec la vie de Mademoiſelle de Lenclos .
On nous à fait l'honneur de nous communiquer
quelques endroits de cette Hifoire
tout-à- fait piquante : nous y avons
rouvé des recherches , du ftyle , des réJANVIER.
1751. 83
flexions fines , de la philofophie : l'Auteur
nous a paru avoir fait paffer dans
fon Ouvrage la douceur de fes moeurs ,
& les agrémens de fon efprit.
HISTOIRE des Négociations & du Traité
des Pirenées , à Amfterdam chez Guy ,
& le trouve à Paris chez Briaffon ,
12. 2. vol. 1750.
L'Hiftoire des guerres qui ont précédé
ce Traité, eft étranglée, & trop féche dans
le livre que nous annonçons ; nous n'y
avons trouvé d'écrit avec foin & avec
quelque étenduë , que la bataille des
Dunes. Mais la partie politique , qui eft
la partie effentielle de l'Ouvrage , nous a
paru très- bien. Les intérêts des Puiffances
contractantes font bien expofés ; le
but qu'elles fe propofoient bien vû ; les
refforts qu'elles faifoient agir pour y arriver
, bien développés ; le génie des Négociateurs
bien peint : parmi les Hiftoires
modernes , on auroit de la peine à en
* trouver une feule où il regnât plus d'impartialité.
Le ftyle eft clair , facile , &
fans prétention. Cette nouveauté peut
être regardée comme une fuite de l'excellente
Hiftoire de la paix de Veftphalie .
TRADUCTION de l'Orateur de Ciceron
avec des notes , par M. l'Abbé Colin , nonvelle
édition . A Paris chez de Bure l'aîné,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Quay des Auguftins 1751. 1. v. in - 12 . I.
Le Volume que nous annonçons , prefente
trois objets d'une grande utilité .
1°. Une traduction extrêmement exacte
& affez élégante de l'Orateur de Ciceron.
2 ° . Trois difcours couronnés à l'Académie
Françoife, fortement , mais quelquefois
un peu durement écrits. 3 ° . Une
longue préface qu'on peut regarder comme
une fort bonne Réthorique débarraf
fée des puérilités dont on fatigue les
jeunes gens dans les Colléges . Nous ofons
fortement exhorter les Maîtres à arracher
des mains de leurs éléves ces rapfodies pédantefques
qui les dégoûtent des fciences ,
& à les nourrir de la lecture de Quintilien
, de Rollin , de l'Abbé Colin , &c.
CAPITULATION harmonique de M. Muldener
, continuée jufqu'à prefent : ou Tra
duction exactement littérale & mot pour
mot ; & concordance générale de toutes
les Capitulations des Empereurs , depuis
& compris Charle- Quint , jufques & compris
l'Empereur François I , actuellement
régnant. A Paris chez Hyppolite Louis
Guérin , rue S. Jacques , in- 4°. 1. V.
Le titre de l'Ouvrage en annonce le
plan & l'importance , c'est une traduction
exacte du pacte que les Electeurs ,
tant en leur nom qu'en celui de tous les
JANVIER . 1751. 85
Etats de l'Empire , font avec un Roi des
Romains lors de fon élection . Ce pacte ,
dit l'Auteur , eft réciproque de la part
des Etats de l'Empire qui le propofent ,
& de celle du Roi des Romains défigné
qui l'accepte , & qui eft tenu de le confirmer
par un ferment folemnel àvant fon
couronnement, Il renferme les conditions
de l'élection , la portion d'autorité que
les Etats cédent au nouveau Roi , & les
régles qu'il doit fuivre pendant le cours
de fa régence. Il devient ainfi réciproment
obligatoire , tant pour l'Empereur
que pour les Etats , & il prend force de
Loi, tant pour le Chef que pour les Membres
de l'Empire. Il ne contient pas cependant
tous les cas qui peuvent furvenir
dans les affaires Eccléfiaftiques & Séculieres
, de police & de guerre. L'Empire a
pour chaque objet en particulier des Loix
qui rendroient fon Gouvernementdes plus
fages & des plus heureux , fi elles étoient
toujours fidélement obfervées . Mais la
Capitulation d'élection eft comme le précis
des autres Loix ; & tous les refcrits
qui concernent le Gouvernement s'y trouvent
réunis comme dans leur centre commun.
On voit dans d'autres Royaumes , des
exemples de tranfactions entre ceux
élifent & le Prince qui eft élu , on lui
$ MERCURE DE FRANCE.
<
fait jurer l'obfervation des Loix faites
fous fes Prédéceffeurs , ou bien on lui
preferit de nouvelles obligations relatives
à de nouvelles circonstances attendu
que les variations continuelles des Etats
font toujours naître des événemens imprévus
, particulierement dans ceux où la
puiffance fouveraine eft partagée. Mais
toutes ces fortes de conventions ne peuvent
en aucune maniere être comparées
avec celle qui fe fait en Allemagne à
chaque élection . Aucune République ne
peut être auffi comparée avec le Corps
Germanique. On peut voir dans un dif
cours préliminaire qui eft à la tête du
Livre que nous annonçons , un Tableau
très-bien fait de la Conftitution du Gouvernement
d'Allemagne : c'étoit une introduction
prefque néceffaire à la lecture
des Capitulations . M. de la Chapelle eft
Auteur de cette Traduction : c'eft un homme
poli , doux , modefte ; un homme profond
dans la connoiffance des Langues , de
l'Hiftoire , du droit public , de la politique
; un homme propre à tout & qui
n'afpire à rien .
MURES Armenii , Gallicè , les Hermines.
Carmen , Autore Angelo Ruffin , Salonicenfi.
Parifiis . Thibout. 1750.
Les Penfionnaires du Collège de Louis
JANVIER. 87 1791.
le Grand , féconds en phénoménes littéraires
, donnérent il y quelques années
les Poëfies de trois ou quatre jeunes Chinois
; ils nous donnent aujourd'hui le
Poëme d'un des Orientaux que Sa Majefté
fait inftruire dans les Langues Sçavantes.
Cet Ouvrage a toutes les qualités
qui caractérisent les premieres productions
d'une Mufe naiffante , de la facilité
, de l'aiſance , pas toujours affez de
correction , quelquefois même des défauts
de Grammaire , qui font d'autant plus
excufables dans un jeune Poëte , que les
Maîtres de l'Art , les Bonnefons , les la
Rue , les Polignac ne les ont pas toujours
évités. Le fujet que l'Auteur a choifi paroît
avec toutes les graces de la nouveauté
; il chante les Hermines , qui font une
partie des richeffes & des ornemens de
fon Païs; leur origine , leurs moeurs , la maniere
de les prendre , leurs ufages utiles
& glorieux. Entrons un peu dans le
dérail.
Thémis tremblante à la vûe des Géans ,
déferte avec tous les Dieux l'immortel
féjour . A leur exemple , elle cherche
une retraite affûrée dans le corps de quelque
animal . L'Hermine a la préférence ,
& la Déeffe , par reconnoiffance , veut
qu'elle foit le fymbole de la candeur ,
88 MERCURE DE FRANCE.
& qu'elle décore les Juges intégres , protecteurs
de l'innocence. Après cette fiction
ingénieufe vient le détail des moeurs ;
il eft à peu près le même. que celui que
Pilluftre M. de Maupertuis vient de
nous donner dans les Mémoires de Berlin.
Le climat qui met tant de difference
dans le caractére des hommes , n'en met
aucune dans celui des Hermines d'Arménie
& de Laponie ; les unes & les autres
menent une vie errante & vagabonde
elles aiment les lieux deferts ; & tantôt
dans les forêts , tantôt fur le bord
des rivieres , elles trouvent leur nourriture
dans les fruits de la terre , ou dans
la pêche du poifon qu'elles prennent
avec une dextérité merveilleufe . L'Hyver
termine leurs courfes , & elles attendent
dans un tranquille repos le retour de la
belle faifon, Le Poëte tire de ces moeurs
un Tableau naturel des vices & des vertus
de la jeuneffe.
La maniere de les prendre , n'eft pas
moins curieufe. On peut les pourfuivre à
la chaffe , ou les faire tomber dans des
piéges qu'on leur tend. Un autre artifice
plus fingulier & auffi fùr , c'eft de mettre
un peu de boue à l'ouverture du trou où
elles fe retirent , auffi - tôt elles tremblent ,
elles frémiffent , elles demeurent interdiJANVIER
. 1751
tes , & aiment mieux mourir que de ternic
l'éclat de leur blancheur en franchiffant
cet obftacle . Cette fingularité a fourni à
une des plus belles Provinces du Royaume
fa Devife , potius mori , quàm foedari. Le
Poëte la propofe à toute la jeuneffe , qui
tire fon plus grand luftre de la candeur&
de l'innocence.
L'Hermine , jufqu'ici l'objet de l'amufement
& du plaifir , devient plus intéreffante
par les avantages qu'elle procure .
Confacrée en quelque façon après la mort,
elle paffe dans les Temples , & diftingue
les Miniftres les plus affidus des Autels .
Toujours amie de la grandeur , elle figure
dans les plus riches habillemens avec l'or
& les pierreries . On lui fait même l'honneur
de la prendre pour récompenfe de la
ſcience & des talens . Et jamais la belle
Hippodamie , ou les immortelles Couronnes
d'Olympie ne furent difputées avec
tant d'ardeur que l'augufte fourure des
Docteurs. De la condition privée , l'Hermine
s'éleve jufqu'au Trône ; elle décore
tout ce qui en approche, elle rehauffe même
la Majefté de la perfonne facrée des Rois .
Enfin la Nobleſſe lui érige un éternel trophée
dans les Armes. L'Auteur tire l'origine
de cet ufage d'un trait de l'Hiftoire
de Bretagne , qui fent un peu La
90 MERCURE DE FRANCE.
fiction , mais qui n'en eft pas moins agréa
ble en Poësie . La Piéce devoit naturellement
finir ici ; mais les Hermines qui couvrent
le Tombeau de Louis XIV. font
fouvenir le Poëte des vertus & des bienfaits
de ce Monarque , qui au commencement
du fiécle fonda l'éducation gratuite
de ces jeunes Orientaux : il leur
paye le tribut de louanges qu'il leur doit ,
& ne fe confole de la perte de ce Roi
Bienfaifant , qu'en fe rappellant les grandes
qualités de Louis le Bien - Aimé , héritier
de fon Trône & de fes vertus .
Telle eft l'économie de cette Piéce ingénieufe
, qui paroît fous les aufpices de
M. Rouillé , Secrétaire d'Etat , ayant le
Département de la Marine . L'édition en
eft fort élégante : elle eft ornée de Vignettes
qui ont rapport à la fituation de
l'Auteur , au fujet de fon Poëne , & à
l'illuftre Mécéne à qui il eſt dédié ; mais
dont la modeftie n'a pas permis au Poëte
d'exprimer dans une Epître préliminaire
tous les fentimens de fon eftime & de
fa reconnoiffance .
LE SPECTACLE de l'Homme. A Paris
chez Briaffon , rue S. Jacques. 1751 .
L'objet de cet Ouvrage , qui paroîtra
par cahiers , eft de détromper les Pyrrhoniens
ou Sceptiques ; de confondre tes
JANVIER. 1751. 91
Epicuriens ; d'inftruire les Déiftes ; de
confondre les Athées. C'eft une très belle
entreprife , & l'Auteur nous paroît fort
capable de la bien exécuter . Nous ofons
l'exhorter à ne point adopter d'hypotéfes ;
à être plus difficile fur le choix de fes
preuves ; à preffer un peu plus fes raifonnemens
, & à faire fentir davantage
la liaiſon que les matieres ont entr'elles .
MEMOIRE fur l'Horlogerie , contenant
diverfes remarques fur les Ouvrages & les
Prétentions de M. R. 1750.Brochure in 4°.
A Paris , chez Guerin , Huart, Jombert , & c.
L'Horlogerie , fi négligée autrefois en
France , y a fait depuis quelque-tems des
progrès fi rapides , que nous fommes autorifés
à regarder fans injuftice nos Horlogers
, fingulierement M. Julien le Roy ,
& quelqu'autres , comme les premiers
Horlogers de l'Europe . Cette perfuafion ,
qui nous paroît très- répandue même chez
nos Voifins , n'a pas empêché un Horloger
étranger, nouvellement fixé à Paris ,
de traiter nos Artiftes avec mépris . L'aîné
des fils de M. Julien le Roy , Auteur du
Mémoire que nous annonçons , démontre
à ce que nous croyons , que M. R. veur
battre les maîtres , & qu'il n'a rien de bon
qu'il n'ait emprunté de nous . Ce Mémoire
nous a paru plein de lumiere & de fageffe.
2 MERCURE DE FRANCE.
LE TRIOMPHE Littéraire de la France ,
Poëme Italien , dédié à M. le Marquis de
Puyfieulx , Miniftre & Secrétaire d'Etat.
A Paris chez Chaubert , & à Avignon chez
Girout.
M. l'Abbé Venuti qui a paffé plufieurs
années en France , prêt à retourner en
Italic , où l'Empereur l'a nommé à la premiere
place de l'Eglife de Livourne , a
voulu donner un témoignage public de
l'eftime qu'il a pour la Nation Françoife ,
en célébrant dans un Poëme Italien la
plupart des hommes de Lettres de France ,
actuellement vivans . Le ftyle de cet Ouvrage
nous a paru noble & poëtique :
mais les louanges y font quelquefois prodiguées
à des hommes très - médiocres. Elles
font ingénieufement tournées ; mais les
mêmes tours reviennent fouvent . Nous
traduirons feulement quelques Vers pour
donner une idée du refte.
Quel eft , ( dis- je à la Renommée , )
ce Vieillard dont la tête augufte eft ceinte
d'une double Couronne? C'eft Fontenelle
me répondit- elle ; les collines & les vallons
raifonnent encore des doux fons de
fa Mufette. C'est lui qui par des routes
inconnues , a conduit à la Cour les Bergers
de la Seine ; nous le verrons encore
plein de force & de vigueur , dévoi
JANVIER. 1751. 93
ler les fecrets de la Nature ; contempler
les Aftres, & apprendre aux hommes à méprifer
la mort.. Je vis Arrouet , l'honneur
de la Poëfie Françoife , d'un vifage , tantôt
riant , tantôt févére. Son courage
l'éleva le premier aux plus grandes entrepriſes
; les fons harmonieux de fa trompette
remplirent l'Univers d'étonnement
& d'admiration : ils pénétrent jufqu'aux
Champs Elizéens ; Homere , Virgile , Stace
, Milton , Camoëns , Ariofte & le Taffe
prêtent une oreille attentive. Infatiable
de gloire , tantôt il chauffe le Cothurne
, tantôt il raconte les Actions de l'Alexandre
du Nord , tantôt il meſure avec
Newton l'immenfité de l'efpace ... mais
qui me donnera affez de force & de vigueur
pour célébrer cet homme dont l'Aquitaine
s'honore , & que l'Univers révére?
Ah ! fi Rome eût eu dans fon fein
un Sénateur fi fage , la liberté n'eût pas
fuccombé fous la tyrannie ; mais plus
durable que la Roche Tarpeïenne , le
nom de Montefquieu vivra tant que Thémis
dictera fes Loix aux François , tant
que les Dieux immortels accorderont aux
hommes le don de penfer.
ALMANACH DE TABLE pour l'année
1751 , contenant un détail exact de tout
ce qui fert à la vie de l'homme & à la bon
94 MERCURE DE FRANCE.
ne chere , dans chaque faifon de l'année.
A Paris , chez la veuve Piffot , Quai de
Conti.
Nous annonçons aux honnêtes gens que
ce titre pourra réveiller , qu'il eft rempli
& fort bien rempli . On a mis à la tête de
l'Almanach une Préface qui est très - plaifante
& qu'il faut lire .
DISSERTATION fur la Queftion , lequel
de l'homme ou de la femme eft plus capable
de conftance ; ou la Caufe des Da .
mes , foutenue par Mademoiſelle Archam.
bault , de Laval , Bas- Maine ; contre M.
***. & M. L. L. R. A Paris chez la
veuve Piffot , Quai de Conti , & J. Bullot ,
rue S. Etienne des Grès. 1750 , in- 12.
C'eft Mademoiſelle Archambault qui
cite , qui raifonne & qui dit de jolies
chofes dans cette difpute : fes adverfaires
n'y ont mis d'efprit que ce qu'il en falloit
pour faire briller le fien .
ÔN vient de donner une Edition toutà
- fait élégante des Mémoires pour fervir
à l'Hiftoire de Brandebourg. Nous
rendrons compte inceffamment de ce bel
Ouvrage.
DETAILS MILITAIRES' , dont la connoiffance
eft néceffaire à tous les Officiers &
principalement aux Commiffaires des
Guerres , par M. de Chennevieres , ComJANVIER.
1751 95
miffaire Ordonnateur , & premier Commis
de la Guerre , A Paris , chez Jombert ,
rue Dauphine , & à Versailles , chez Four
nier , rue d'Anjou , 1750. 4 v . in - 1 2 .
C'eft de l'économie que dépend prefque
toujours le fuccès de la guerre , die
M. de Chennevieres , dans la Préface de
fon Livre , qui eft bien écrite ; l'habileté
du Général & la valeur des Troupes dé
cident de la victoire ; mais c'eft la bonne
adminiſtration qui prépare les premiers
moyens de faire des conquêtes , &
qui en aflûre la confervation . Du tems
des Grecs & des Romains , le gain d'une
bataille ouvroit au vainqueur un pays
immenfe ; il s'emparoit de tout , & ce
qu'il retiroit des Peuples vaincus
le
mettoit en état d'entretenir , de faire ſub,
fifter fes troupes , de récompenfer leur
valeur . L'Art de faire la guerre au point
de perfection où il eft porté aujourd'hui ,
l'a rendu plus ruineufe & plus difficile
même pour les vainqueurs . Les frontie
res font remplies de Places fortes ; il
faut faire des fiéges , donner des batailles
; on n'avance que pied à pied ; les
dépenfes font prodigieufes ; le Conquérant
traite le Peuple vaincu prefqu'avec
autant de douceur que les propres fujets ,
ne tire qu'un médiocre fecours du рец
96 MERCURE DE FRANCE.
de terrain qu'il gagne en plufieurs Campagnes
, & qu'il achete fouvent bien
cher.
Rien n'eft plus important que de choifir
des hommes intelligens , fidéles & defintereffés
, pour diriger les immenfes dépenfes
qu'on eft obligé de faire ; toutes
fortes de gens n'y font pas propres : il
faut apporter dans ces places des fentimens
puifés dans une éducation convenable
, une fortune affez honnête pour
arrêter le projet & le defir d'acquerir ; il
faut affez d'efprit pour n'être pas trompé ;
affez de fermeté pour être craint , affez
de complaifance & de politeffe pour être
aimé , & toute la probité & la droiture
néceffaires pour être eftimé.
Le Livre de M. de Chennevieres nous
paroît très propre à infpirer des vertus & à
donner des connoiffances . C'est l'Ouvrage
d'un Citoyen plein de probité & de
lumieres. Son zéle pour fa Patrie ne lui
fait méprifer aucun détail , comme bas, &
fon difcernement l'empêche d'entrer dans
des détails inutiles. Il eft rare qu'il n'appuye
pas ce qu'il dit de quelque Ordonnance
, & il n'a prefque jamais recours à
des conjectures. Lorfque quelques Ordonnances
ont ceffé de faire la loi , ou
qu'elles font diverſement interprétées ,
l'Auteur
JANVIE R. 1751. 97
l'Auteur a foin d'en avertir , & fes difcuffions
deviennent alors intéreffantes
quoique courtes. Nous ne connoiffons
guéres d'Ouvrage écrit avec plus de netteté
, d'ordre & de précifion ; mérite
effentiel à ce genre d'ouvrage , le feul
proprement qui lui convienne. On n'attend
pas de nous l'Extrait d'un Livre qui n'en
eft pas fufceptible . Nous nous bornerons
à dire que tout ce qui concerne les revues
, les congés , les réformes , les armes,
les abfences , les marches , les campemens ,
les défertions , les étapes , l'habillement
les fortifications , les hôpitaux , les logemens
les milices , les paffevolans , les
vivres , & c. toutes ces chofes & une infinité
d'autres , qui ont rapport aux fonctions
des Commiffaires des Guerres
y font tout-à- fait bien développées. La
lecture de ce Livre nous a fait faire une
réflexion qui n'échapera à aucun de ceux
qui le liront ; c'eft qu'il n'y eut peutêtre
jamais aucune Nation qui eut des
Réglemens aufli fages que les nôtres.
›
GIFFART , fils , Libraire rue S. Jacques,
vient d'imprimer une Tragédie chrétienne
, intitulée Attilie. Nous ignorons ce
que le public penfera de l'intrigue du
dialogue & du ftyle de cette piece ; mais
il nous a paru que l'Auteur avoit des ref
E
98 MERCURE DE FRANCE.
fources dans l'efprit ; qu'il n'ignoroit pas
l'art d'exciter les paffions , & qu'il faifoit
affez fouvent de beaux Vers . L'abondance
des matieres nous oblige à renvoyer
au mois prochain l'Extrait de cette Tragédie
.
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
BEAUX- ARTS .
L
A confidération
que méritent les Ouvrages
de Raphaël a engagé M. de
Tournchem à ne rien négliger pour la confervation
du fameux Saint Michel , que le
Roi poffede , & que Raphaël peignit autrefois
pour François I. Il y a quelques
mois que M. le Directeur Général des Bâtimens
fit confulter l'Académie de Peinture
& de Sculpture au fujet de ce précieux
Ouvrage , & lui fit porter le beau Tableau
d'André Del Sarte , dont nous avons rendu
compte, pour avoir été enlevé de deffus
le bois , & remis fur toile. Le fuccès de
l'opération fit dès lors confeiller de la répéter
fur le Saint Michel . Cependant ,
pour ne rien faire à la légere , M. de Tournehem
a mandé à l'Académie de nommer
fix Profeffeurs & deux Amateurs , qui fe
font tranfportés le 8 de ce mois à Verfailles
avec M. Coypel , Premier Peintre du
Roi , & après avoir examiné le Tablear
JANVIER , 1751. 117
avec foin , & s'être convaincus du danger
éminent où il fe trouvoit, étant au moment
de tomber par écailles , ils font convenus
qu'il n'y avoit pas d'autre moyen pour le
fauver , que de le remettre; fur toile ; en
conféquence il doit être livré à M. Picot,
qui a fi bien réuffi pour la Vierge d'André
Del Sarte , qu'on a lieu d'efperer un pareil
fuccès pour le Saint Michel de Ra
phaël .
Nous aurons foin d'inftruire le Public
de l'évenement ; il intéreſſe trop les Amateurs
de la Peinture , pour ne pas leur en
rendre compte.
CE'ST avec plaifir que nous annonçons au
Public quatre jolies Eftampes gravées par
Bafan , fçavoir deux d'après des Tableaux
de François Mieris ( nous prononçons Miris
) Peintre Hollandois , difciple de Gerard
Daw ; quelques perfonnes prononcent
mal-à-propos Girardou on ne fçauroit
trop louer le beau fini de Miris . Dans fes
Tableaux les étoffes ne font point de la
Peinture , c'eft de la foie , c'eft du velours.
Ces deux Estampes font intitulées , l'une
le Lever , l'autre le Déjeuner Hollandois .
Elles font dédiées à M. le Comte de
Brulh , à qui les Tableaux appartiennent ;
la plupart des têtes font des portraits. Une
autre Eftampe gravée d'après David Te18
MERCURE DE FRANCE.
niers , intitulée les Apprêts Militaires .
Une autre gravée d'après Scalf , intitulée
le Benedicite Hollandois . M. Bafan demeure
Place-Maubert , proche la rue de
la Bucherie,
IL paroît depuis quelques jours une Caricature
, gravée fans nom d'Auteur , intitulée
les Nouvelliftes ; l'idée en eft plaifante.
Elle repréfente ce qu'on appelle depuis
quelques tems l'Arbre de Cracovie. Plufeurs
Nouvelliftes font affis fur un banc ;
un deux qui eft au milieu lit la Gazette ,
les autres écoutent dans des attitudes differentes.
Les diverfes façons dont les
nouvelles les affectent , font exprimées
fur leurs vifages , d'une maniere tout- àfait
comique : On lit ces vers au bas de
l'Eſtampe .
Ici le profane vulgaire
Vient cenfurer le Potentat ;
Tel y veut rédiger l'Etat ,
Qui néglige fa propre affaire .
Feffard Graveur , rue de la Harpe , visà
vis la rue Serpente , a mis en vente quatre
Eftampes , deux grandes & deux petites
, inventées & gravées à Rome par
Petitot.
La premiere repréſente une Elevation
en perfpective d'une colonne funéraire ,
JANVIER, 1751. 119
'deſtinée
pour la fépulture d'une Reine.
La deuxième le projet d'un Pont
Triomphal.
>
La troifiéme , la bafe d'une Pyramide ,
deftinée auffi pour un Tombeau.
La quatrième , une Statue de Diane ,
élevée fur une baze confidérable, Cette
baze eft pofée fur une grande arcade . Le
fonds de l'Eftampe reprefente une efpéce
de Portique , qui paroît appartenir à un
Temple de cette Déeffe.
Ces quatre morceaux font d'une invention
noble , grande & riche ; l'exécution
en eft fpirituelle , fine , légere & très- élégante.
Ils font gravés à l'Eau- forte , & au
premier coup. Ils fuffifent pour donner
bonne opinion du génie & du goût de
leur Auteur. M. Petitot fe deftine à l'Architecture
, & la maniere dont il la grave ,
nous montre que quand les Architectes
voudront fe donner la peine de graver
eux- mêmes leurs penfées , ils feront toujours
les meilleurs Graveurs en ce genre.
On trouve auffi chez Feffard , une fuite
de 30 Eftampes , intitulée Caravanne
du Sultan à la Mecque , Mafcarade Turque
donnée à Rome par Mrs. les Penfionnaires
de l'Academie de France & leurs
amis, au Carnaval de l'année 1748 , dédiée
à M. de Troy, gravée par Jofeph Vien ,
120 MERCURE DE FRANCE.
Peintre , Penfionnaire de ladite Académie,
La Caravanne du Sultan à la Mecque ,
par fon deffein & fon invention , porte
avec foi le caractére que toute chofe de ce
genre doit avoir , ce à quoi les Peintres
doivent donner une grande attention .
Chaque tête rend le caractére diftinctif de
chaque perfonnage. Le Sultan n'y porte
point l'air du Soldat , le Soldat celui de
Sultan.Les habillemens yfont parfaitement
rendus ; quoique l'on dife ordinaitement
cela eft fait en Peintre, on ofe avancer qu'il
y a plus que du peintre dans cet ouvrage.
La Gravûre par la touche rend bien les
étoffes , & les fonds font d'une légereté, peu
commune dans ces fortes d'Estampes. Chaque
figure par fon habillement , par les
effets de lumiere & de demie teinte , exprime
parfaitement ce que l'Auteur nous
annonce par fon frontifpice : pour tour
dire enfin , la touche légere &la variété
de fa pointe , nous fait connoître que les
bons Graveurs ont bien connu les belles
Eaux-fortes , que les grands Peintres ont
fi bien traitées .
Le Public éclairé jugera , comme nous ,
des Eftampes que nous lui annonçons.
Elles font gravéesà l'Eau-forte , & au premier
coup .
LE SIEUR Odieuvre avertit le Public ,
qu'il
JANVIER. 1751. 121
›
·
qu'il n'a point quitté fon commerce d'Eftampes
& de Tableaux , comme on l'a répandu
. On trouvera chez lui un fort joli
magazin de Tableaux , d'Eftampes montées
& en feuilles , & beaucoup de
Deffeings de grands Maîtres. Il continue
avec fuccès la fuite des portraits des perfonnes
illuftres dans tous les genres. Il
vient de mettre au jour TANEGUI DU CHATEL
, LOUIS DE SFORCE , Duc de Milan
Jean Jacques TRIVULCE ; & publiera
bientôt plufieurs autres Eftampes , que
les meilleurs Graveurs gravent actuellement.
On trouve chez le même Marchand
95 portraits pour l'Hiftoire de Louis
XIV , 70 pour les Mémoires de Sully , &
3 Eftampes hiftoriques ; 58 pour les Mémoires
de Comines , & ; Eftampes hiftotiques
; 72 pour l'abrégé chronologique
de l'Hiftoire de France , de M. le Président
Henault , & 3 Eftampes hiftoriques ; so
pour l'Hiftoire d'Allemagne , 47 pour
Î'Hiftoire d'Angleterre.
Le Sr. Odieuvre demeure rue des Poftes ,
Cul- de- Sac des Vignes , proche l'Eftrapade
, vis- à vis la rue du Pot de fer , à Paris .
DESCRIPTION Sommaire des Statues , Figures
, Buftes , Vafes , & autres morceaux
de Sculpture , tant en marbre , qu'en
bronze , & des modéles en terre cuite ,
F
122 MERCURE DE FRANCE .
>
Porcelaines & Fayances d'Urbin , provenant
du Cabinet de feu M. Crozat , dont
la vente a commencé le 14 Décembre en
l'Hôtel où eft décédé M. le Marquis Duchatel
, rue de Richelieu , à Paris , chez
de la Tour , rue Saint Jacques 1750 .
Les Sculptures de M. Crozat doivent
ètre , & font en effet un objet de très grande
curiofité pour tous les Connoiffeurs en
ce genre. Il n'eft guéres poffible de voir
une plus belle collection , & perfonne ne
fera furpris que nous ajoûtions qu'on au
roit difficilement trouvé quelqu'un en Europe,
qui en eût donné une defcription plus
fure , ou plus agréable que M. Mariette .
On nous apprend que les Tableaux de M.
Crozat , qui ont paffé dans les mains de
M. de Thiers, feront bientôt mis en ordre ;
alors fa maiſon fera ouverte à tous ceux
qui voudront étudier les grands modéles ,
pour former leur goût , ou pour perfectionner
leurs talens .
JANVIER . 1751. 123
PROJET DE SOUSCRIPTION
Pour la Chapelle des Enfans-trouvés , exécutée
, quant à l'Hiftoire , par M. Natoire
Peintre Ordinaire du Roi , & par Mrs.
Brunetti , pere & fils , quant à l'Architecture
, dont on trouve une defcription dans
le Mercure du mois de Juillet 1750.
Q
ſenſi-
Uel accueil ne doit- on faire à un
pas
Art , qui prévient le ravage du tems ,
& qui conferve à la postérité les belles
idées d'un grand homme ? Cet Art eſt la
Gravûre ; en poffeffion de multiplier les
morceaux les plus exquis , elle les éternife
encore. Tous les gens de goût font fenfibles
au fervice important , qu'elle nous
rend aujourd'hui. L'entrepriſe hardie d'un
de nos laborieux Artiftes * , réunit tous
les avantages de ce bel Art , en faisant connoître
la fameufe Galerie de Verſailles ,
long- tems après la révolution des années ,
qui détruira fans doute la couleur , le deffeing,
& la compofition de M. le Brun.Perfonne
n'ignore que les plus beauxTableaux,
quelque foin qu'on en prenne , ne peuvent
être d'une durée comparable à celle des
Planches qui les répetent , & peuvent les
conferver des fiécles entiers fûrement &
* M. Macé
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fans peine , de mille façons differentes.
Ces confidérations ont engagé le fieur
Feffard , Graveur en taille - douce , à préfenter
au Public des foufcriptions pour la
Chapelle des Enfans- trouvés de Paris ,
exécutée , quant à l'Hiftoire , par M. Natoire
, qui préfidera à la conduite des Planches
; & quant à l'Architecture
Brunetti , pere & fils .
, par Mrs
L'éloge
unanime
, le concours
des Curieux
que cet Ouvrage
attire
tous les jours
, affûre
celui des foufcripteurs
.
Cette Chapelle repréfente l'Adoration
des Rois. La penfée & l'exécution femblent
faites pour fatisfaire tous les goûts.
Ce n'eft pas feulement un Tableau qui
puiffe exciter la dévotion , c'eft un paffage
de l'Hiftoire Sacrée , développé dans tous
fes détails, embelli de toutes fes circonftances
, & traité avec toute l'élévation & la
nobleffe , dont il étoit fufceptible. C'eft
donc aux vrais Curieux que cette Soufcription
eft principalement adreffée , car
le morceau qu'on s'engage à graver , flattera
les connoiffances , l'amour & le goût
des Acquéreurs. La grandeur de l'enfemble
, les beautés de détail , la belle exécution
, enfin le bel accord , tout répond à
la réputation de l'Auteur. On auroit porté
plus loin ce détail , s'il n'y en avoit un
JANVIER. 17518 125
dans le Mercure de Juillet 1750.
Il faudroit un Burin qui répondit au
Pinceau , que l'on veut exprimer ; mais
fi je dois me défier de mes talens , j'ai tout
à efperer du Public équitable , qui ne trouvera
dans mon Projet, que le défir de m'acquitter
en quelque forte avec la Société ,
pour reconnoître les bontés , & lui témoigner
par quelque grande entrepriſe le
défir que j'ai d'être utile à ma patrie .
CONDITIONS.
L'Ouvrage compofé de treize Tableaux
la Gloire étant partagée en deux , avec les
deux Chapelles de Sainte Genneviève &
de Saint Vincent de Paule , formera quinze
Planches d'environ dix neuf pouces de
haut , fur onze de large , imprimées fur le
plus beau papier de Nom de Jefus.
Pour ne rien laiffer à défirer , on en
donnera une feizième qui les comprendra
toutes , afin de faire voir d'un coup d'oeil
l'effet de ces Tableaux en place , leur union
&le mérite de l'Ouvrage en entier .
La premiere année , à compter du premier
Avril 1751 à 1751 , on donnera les
trois Tableaux principaux du Maître-
Autel.
La ſeconde année , la Gloire en deux
Fiij
126 MERCURE DEFRANCE.
Planches , & les deux Tableaux des deux
côtés de l'Autel .
La troifiéme année , le côté de Sainte
Geneviève des Ardens , & un côté des
Soeurs .
La quatrième année , l'autre côté & l'au
tre Tableau des Soeurs .
La cinquième année , la Planche générale.
Il n'y aura que foo Soufcriptions , le
prix de chacune fera de 60 liv . en cinq
payemens de 12 liv. chacun , dont le
premier
commencera au 1er . Janvier 1751 ,
jufques & compris le dernier Juin 1751 ,
terme au de- là duquel on ne fera plus admis
à foufcrire ; les quatre autres payemens
fe feront en recevant chacune des quatre
premieres livraiſons ci deffus indiquées ;
& dans le deffein de faire trouver aux
Soufcripteurs un avantage réel dans les
avances qu'ils font au Graveur , on leur
prouvera qu'il ne ſe réſerve au deffus des
500 Soufcriptions , que 260 Exemplaires
pour fon bénéfice.
Le nombre des Soufcripteurs une fois
completé , les Exemplaires feront payés
Soliv. fans aucune espérance de diminution
, d'autant plus que les Planches feront
caffées , dès que le nombre des 500 Soufcriptions
, & des 260 Exemplaires du Gra
veur fera tiré.
JANVIER . 1751. 127
La maniere dont on veut traiter avec le
Public , méritera fans doute fa confiance.
La voici.
1º. On donnera une Lifte, qui contiendra
les noms de tous les Soufcripteurs ; ils choifiront
un d'entr'eux , pour figner les Exem
plaires , & il verra biffer les Planches.
2°. Les deniers des Soufcripteurs ne feront
point remis au Graveur , mais ils feront
déposés chez M. Trutat , Notaire ,
rue de Condé , chez lequel on prendra
la Soufcription au premier Janvier 1751 .
3° . Le Notaire ne délivrera d'argent au
Graveur, que de la volonté de M. Natoire,
& à proportiou du progrès des Planches.
4 Par ce moyen , il n'y aura jamais de
payé que l'ouvrage qui fera fait , & l'argent
qui fe trouvera en caiffe , appartiendra
aux Soufcripteurs , qui auront toujours
droit fur la fomme dépofée , au cas
que l'ouvrage pour lequel on foufcrit ne
fût pas travaillé fans relâche , & le trouvât
interrompu pat la mort du Graveur , ou
par quelqu'autre événement.
Les Soufcripteurs , curieux de voir le
progrès de l'Ouvrage , pourront fe donner
la peine de paffer chez le Sieur Feffard ,
demeurant à Paris rue de la Harpe , vis - àvis
la rue Serpente , à commencer au premier
Avril 1751. Il fe fera un vrai plaifir
P
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
de leur communiquer les Deffeings , & le
commencement de la Gravure fur les
6 heures de l'après - midi .
5 &
Nous invitons nos Lecteurs à foufcrire pour
des Eftampes qui doivent nous rendre,& qui à
ce que nous croions nous rendront bien un des
plus grands & des plus beaux morceaux de
Peinture qui ayent été faits depuis long- tems.
M. Feffard a du talent , de l'émulation , &
il a beaucoup refléchi fur fon art ; que
motifs pour lui attirer de la confiance !
de
François Chereau , rue Saint Jacques ,
aux deux Piliers d'or , a mis en vente une
garniture de fept Ecrans nouveaux , y
compris le grand.
Les fujets , tirés des Fables de la Fontaine
, font , pour le grand Ecran : l'homme
entre deux âges & fes deux maîtreffes .
Pour les fix petits : la Folie & l'Amour ; la
Laitiere & le Pot au lait , le Chartier embourbé;
l'Huître les Plaideurs ; le petit Poiffon
& le Pêcheur ; le Pot de terre & le Pot de fer.
Au revers de chacun de ces Ecrans , qui
font gravés d'après les deffeings de M.
C. Eilen , eft la Fable , réduite en Couplets
fur les Airs les plus connus , par M. Nau.
Il les diftribuera montés ou en feuilles.
On trouve chez le même un très beau
Plan de Londres , en une feuille , fur le
I
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR , LENOX AND
JILDEN FOUNDATIONS
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
JANVIE R. 1751. 129
papier grand Aigle. Le prix eft de 6 livres.
Il a auffi un bel affortiment d'Eftampes
Angloifes en maniere noire › propres
peindre fur verre.
à
Il paroît deux Cantatilles , dont M.
Marcel a fait les paroles & la Mufique
excepté les accompagnemens. La premiere
eft intitulée l'Eloge de l'Amour, la feconde
le Bocage. C'eft M. Blavet qui a fait les accompagnemens
de la premiere, & M. Naudé
ceux de la feconde. M. Marcel donne
encore un petit recueil de Brunettes , d'airs
férieux & à boire. Le nom de M. Marcel
eft bien propre à prévenir en faveur des
Ouvrages qu'il public.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗潔
CHANSON.
L'AMOUR VERITABLE.
NE point s'engager fur le champ s
'Aimer quelqu'un qui puiffe être eftimable ;
Chercher dans un tendre penchant
Un objet moins beau que touchant ;
Pour le charmer fe rendre aimable ,
Le lui prouvet fans trop d'empreffement ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en afmant.
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
De tout caprice hors de faifon ,
Des vains foupçons & de toute humeur noire
Eviter le fatal poiſon
Pour le coeur & pour
N'être jaloux que de la gloire
la raifon
D'aimer le mieux & le plus ardemment ;
Et voilà comme , & voilà juſtement
Comme il faut
que
l'on foit en aimant ..
+3x+
Vouloir
que fur tous nos plaifirs
Ce foit la fageffe qui nous éclaire ;
Deviner jufques aux défirs
Du tendre objet de nos foupirs
Borner fon triomphe à lui plaire ,
Et fon bonheur à l'aimer conftamment ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en aimant,
Etre vif & refpectueux
Auprès de la Beauté qui nous engage i
Etre fage & voluptueux ;
Plaire fans être faftueux ;
Faire parler dans fon langage
Beaucoup moins l'efprit que le fentiment
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on foit en aimant .
JANVIER. 1751. ! ? !
Comme le délicat bûveur
Sçait ménager une liqueur charmante ,
Pour mieux goûter chaque faveur
Economiler fon ardeur :
Sur les foibleffes d'une amante
Fermer les yeux , même en la foumettant ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut .que Pon foit en aimant.
Varier fes amuſemens ,
Et des neuf Soeurs fçavoir fuivre les traces ;
Marquer , orner tous les momens ,
Par quelques nouveaux agrémens ;
Faire des talens & des graces ,
Et des Amours l'heureux afſortiment ;
Et voilà comme , & voilà juftement
Comme il faut que l'on ſoit en aimant.
Peffelier.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE
SPECTACLES.
Académie Royale de Muſique donna
Le Dimanche 29 Novembre , la prele
miere repréſentation de l'Opera de Thétis
& Pelée .
Cet Ouvrage fut repréfenté pour la prémiere
fois en l'année 1689 , & il eft à fa
cinquiéme repriſe . On en a obmis une
dans l'édition nouvelle qui a été faite
du Poëme. C'eſt une erreur que nous ne
relevons point par un efprit de critique ;
mais on ne fçauroit mettre trop d'exactitude
dans les Anecdotes qui intéreffent les
Grands Hommes , & le Poëme de Thétis
eft l'ouvrage de l'Illuftre M. de Fontenelle.
Cet Auteur , fi cher à fa Nation , & fi
eftimé des Etrangers , qui jouit de la gloire
d'appartenir au fiécle de Louis le Grand,
& d'être du nôtre : Cet homme rare ,
dont les talens , les Ouvrages , la ſanté &
les graces de l'efprit , dans le plus grand
âge , font une efpéce de prodige , goûte le
plaifir nouveau de voir encore applaudir
un Ouvrage , qui eft en poffeffion de plaire
depuis plus de foixante ans .
Les hommes uniques ne font pas faits
pour cueillir des fleurs communes : les plus
JANVIER. 1757: 733
précieufes ne le font pas trop lorfqu'il s'agit
des couronnes , dont la Renommée &
le Public fe plaifent à parer leurs têtes.
Eh! Que pourrions nous dire de l'Opera
de Thétis qui dût flatter M. de Fontenelle
, ou qui lui rendît ce que les François
penfent de fes grands talens , de fa perfonne
, de la douceur de fes moeurs , de
l'honneur qu'il fait à fa patrie ?
Il eft des hommes qui font parvenus au
point de ne pouvoir plus être bien loués ;
on les admire , & on les nomme.
VERS
De M. de Fontenelle , furfa vieilleffer
IlL falloit n'être vieux qu'à Sparte ,
Difent les anciens Ecrits.
Oh Dieux ! combien je m'en écarte ,
Moi qui ſuis fi vieux dans Paris.
Sparte , Sparte , hélas ! qu'êtes- vous devenue
Vous fçaviez tout le prix d'une tête chenue .
- Plus dans la canicule on étoit bien fourré ;
Plus l'oreille étoit dure & l'oeil mal éclairé ;
Plus on déraiſonnoit dans ſa trifte famille ;
Plus on épiloguoit fur la moindre vétille ;
Plus on crachoit de flegme à grand'peine attiré
Plys on avoit de goutte ou d'autre béatille ;
134 MERCURE DE FRANCE.
Plus on avoit perdu de dents de leur bon gré ;
Plus on marchoit courbé ſur ſa groffe béquille ;
Plus on étoit enfin digne d'être enterré ,
Et plus dans nos remparts on étoit honoré.
Sparte , Sparte , hélas ! qu'êtes -vous devenue
Vous fçaviez tout le prix d'une tête chenue.
L'Académie Royale de Mufique a repris
les Fêtes Vénitiennes , charmant Ballet
qu'elle donne le Mardi & le Jeudi ,
V
LETTRE
Sur Cénie.
Ous exigez , Madame , que je vous
diſe mon fentiment fur Cénie , & que
je vous entretienne du fond , des caractéres
, des fituations , & du ftyle de cette
Piéce , fi conftamment applaudie durant
vingt- cinq repréſentations . J'obéis avec le
plaifir qu'on a à s'occuper de chofes trèsagréables
, & je commence par le fujet .
Il m'a paru que Dorimond avoit épousé
dans un âge disproportionné une femme
aimable , mais dangéreuſe , nommée Méliffe
. Que Méliffe , pour ne pas rifqner de
retomber dans l'indigence dont elle avoit
été tirée , réſolut dans le défeſpoir où elle
étoit de n'avoir point d'enfant , de s'en
donner un par une fupercherie , qui fait le
JANVIER. 1751. 139
,
noeud de la Piéce . Elle feignit d'être en
ceinte & profita d'un voyage de Dorimond
, pour faire paffer pour la fille Cénie,
fille d'Orphife. Dorimond n'eut aucun foupçon
d'une fuppofition fi criminelle. Orphi-
Le crut fa fille morte , & Cénie fut elévée
comme fille de Dorimond .
La faite précipitée de Dorfainville ,
qu'une affaire d'honneur obligea de fe retirer
dans les Pays étrangers , réduifit Orphife
,fon épouſe, dans une fi grande mifere,
que Meliffe crut devoir la placer en qualité
de Gouvernante auprès de fa propre fille ,
qui ne ceffa point de lui demeurer inconnue.
Quinze ou feize ans au moins s'étoient
écoulés , fans qu'un fecret de cette importance
eût été même foupçonné , lorfque
Meliffe fut attaquée en Province d'une
maladie mortelle. Ses remords la forcerent
à avouer fon crime. Elle en témoigna
fon repentir dans deux lettres qui devoient
être remifes , l'une à Dorimond ;
l'autre à Cénie , & qui furent toutes
deux confiées à Méricourt.
Méricourt , neveu de Dorimond , a un
frere nommé Clerval , amoureux auffibien
que lui de Cénie ; mais ils font regardés
bien differemment : Clerval a fçu
plaire , & Méricourt eft détefté .
Le mauvais fuccès de fes feux ne l'em13
MERCURE DE FRANCE.
pêche point de tout tenter pour en épouſer
l'objet , & de mettre à profit dans cette
vûe le fecret important que Meliffe lui
avoit confié ; mais la noble réſiſtance de
Cénie donne aux circonftances le tems de
s'arranger , de maniere qu'étant reconnue
pour fille d'Orphife & de Dorfainville
qui a obtenu fa grace , elle devient par fa
naiffance un objet digne de l'alliance de
Clerval , comme elle l'étoit déja par fes
appas & par fes vertus.
Tel eft le fond que Madame de Graffigni
a choifi pour l'embellir de toutes les
graces du ftyle & du fentiment. Voici le
caractére tout-à-fait bien deffiné & bien
foutenu qu'elle donne à fes perfonnages.
Quoique Meliffe ne foit plus quand
la Piéce commence , elle y joue à proprement
parler le grand rôle , puifqu'elle eft
caufe des principaux évenemens. Cette
femme eft peinte en deux mots dans la premiere
fcéne : » Elle étoit d'un caractére déteftable
, & féduifoit par de fauffes ver-
»
>> tus.
par ex-
Dorimond eft un vieillard bon
cellence , d'une probité fcrupuleufe , efclave
de l'honneur , ennemi des foupçons ,
& que la crainte d'être injufte rend facile
à tromper. Sa femme s'en étoit emparée ,
& le gouvernoit abfolument.
JANVIER. 1751. 137
Méricourt eft un homme méchant , faux
& vain.
Clerval joint à l'amour le plus tendre ,
le plus vif & le plus délicat , une candeur
charmante , une générofité pleine
d'égards & d'attentions. On ne peut pas
remplir avec plus de nobleffe & de vivacité
qu'il le fait , les devoirs du fang , de
l'amour & de l'amitié.
Les fentimens de Clerval , & fes empreffemens
font bien juftifiés par
les graces
& les qualités de Cénie. Elle joint aux
agrémens de l'âge & aux charmes de la figure
une jufteffe d'efprit , & une fermeté
d'ame qui excitent la furprife & l'admira
tion .
Orphiſe eſt une femme fupérieure que
les revers n'abbattent ni n'aigriffent. Ses
malheurs ne l'affectent qu'autant que cela
eft néceffaire pour n'être pas foupçonnée
d'infenfibilité . On a prétendu que les principes
étoient trop féveres , & cette opinion
a eu beaucoup de partifans , & des
partifans éclairés.
Dorfainville n'a pas , & il n'étoit pas
néceffaire qu'il eût un caractére décidé.
C'est un honnête homme malheureux fans
l'avoir mérité.
Lifette fait le perfonnage ordinaire des
Suivantes , curieufe de ce qu'on veut log
138 MERCURE DE FRANCE.
cacher , indifcrette fur ce qu'elle fçait, ja
loufe du crédit que l'on ufurpe fur l'efprit
de fon Maître . Elle n'a d'ailleurs à l'intrigue
qu'une affez foible part , & contre
l'ordinaire , elle ne fert guéres qu'à l'ex,
pofition.
Tous ces caractéres pris dans la nature
& liés les uns aux autres par les chaînes
d'une action vraiment théatrale , font
amenés d'une maniere infenfible à des fituations
frappantes. Il en eft quelquesunes
qui font un tel effet fur le ſpectateur
qu'il fe paffionne , s'irrite , s'attendrit , &
femble prendre la place du perfonnage.
De ce nombre eft celle du 3e. Acte , où
Méricourt préfente à Cénie la lettre fatale
qui lui dévoile les crimes de Meliſſe ; les
deux fuivantes dans lesquelles Clerval ,
Dorfainville & Cénie forment un tableau
neuf & intéreffant. Le moment où tour
change au quatriéme Acte , lorfque Dorimond
fe détermine à adopter Cénie , &
que Méricourt lui porte un nouveau coup
plus cruel que tous les autres , en dévelop
pant fa naiſſance.
·
Tout le monde a fenti encore celle que
le fujet a fourni au commencement du
cinquiéme Acte. Clerval y montre l'ardeur
, les tranfports , l'impatience & l'inquiétude
d'un jeune homme , amoureux de
JANVIER . 1751. 139
la plus digne & de la plus malheureuſe des
maîtreffes,
Je ne parle pas de la double reconnoiffance
qui termine la Piéce ; quoique cette
fituation foit moins nouvelle que toutes
les autres , elle ne laiſſe pas d'émouvoir ,
& de produire dans le coeur du fpectateur
ce changement d'état , qui fait le grand
plaifir des repréſentations intéreffantes.
Le ftyle de cette Piéce eft certainement
une des chofes qui ont dû le plus contribuer
à fon fuccès. Elle me paroît en général
écrite purement fans affectation , naturellement
fans négligence , noblèment
fans oftentation . C'eft alternativement le
langage de la raiſon , de l'efprit , du fentiment
, & toujours celui du goût. Je vais
ávoir l'honneur de vous rapeller quelquesunes
des beautés de détail , qui ont paffé
pour être le plus agréablement ou le plus
finement tournées.
Dorfainville dit , » que l'infortune a
» des détails , qui ne font connus que des
» malheureux ! On foutient avec fermeté
» un revers éclatant ; le courage s'affaife
fous le mépris de ceux -mêmes qu'on mé-
»prife.
Rien n'eft plus vrai que ce que Dorfainville
dit des Convents , » qu'ils font plus
» l'azile de la décence , que celui du mal-
» heur.
10
40 MERCURE DE FRANCE :
Que d'ame , & fi j'ofe le dire que d'onc
tion , dans ce que Dorfainville dit à fon
ami Clerval ! » Qu'il eft donx de vous devoir
! Ah cher ami ! La reconnoiffance
que vous infpirez n'eft point à charge ;
» elle n'accable point un coeur délicat fous
» le poids des bienfaits : elle écarte ce que
» la crainte a d'importun & de rebutant.
» Vous ne ferez jamais d'ingrat.
Peut-être Cénie penfe & parle-t- elle plus
finement , plus fpirituellement , plus raifonablemement
que fa jeûneffe ne le comporte
, en difant de Méricourt , qu'elle
craindroit même qu'il ne prêt du goût
pour la vérité , » parce que lui ôtant la
» fauffeté , il ne lui refteroit pas même
l'apparence des vertus.
Par la même raiſon , je trouve un peu
déplacé dans fa bouche un portrait du mariage
, d'ailleurs admirable , & conforme
à la façon de penfer de tous les honnêtes
gens.
Orphife dit , que » c'eft quelquefois un
bonheur de n'avoir pour fon epoux
» qu'une tendreffe meſurée .
Cénie répond , " je me fuis fait une
idée differente du mariage. Un mari qui
» n'eft point aimé ne me paroît qu'un
maître redoutable. Les vertus , les dewvoirs,
la complaifance, rien n'eft de notre
JANVIER. 1751. 14%
choix ; tout devient tyrannique , on
fléchit fous le joug , on n'a que le mé-
» rite d'un efclave obéiflant . Mais fi l'on
» trouve dans un époux l'objet de tous fes
» voeux , je crois que le defir de lui plaire
» rend les vertus faciles , on les pratique
« par ſentiment , l'estime générale en eſt le
» fruit ; on acquiert fans violence la feule
gloire qu'il nous foit permis d'ambi-
» tionner.
Ce que l'Auteur met dans la bouche
d'Orphife , eft d'une vérité moins agréable ,
mais par malheur trop commune. » Helas !
» Votre erreur eſt bien naturelle . L'expé-
» rience peut ſeule nous découvrir les pei-
" nes inféparables d'un attachement trop
tendre . Mais cette félicité , dont l'image
vous féduit , dépend trop de la vie &
» des fentimens , du bonheur même de
l'objet aimé , pour qu'elle foit durable.
" La tendreffe double notre fenfibilité na-
» turelle , elle multiplie des peines de dé-
» tail , dont la répétition nous accable.
» Les véritables malheurs font ceux du
» coeur.
Orphiſe fait veritablement le perſonnage
de Gouvernante , quand elle dit à Cénie
, qui lui a fait confidence de fon amour
pour Clerval, qu'elle condamne très fort
le deffein où elle étoit de lui déclarer fes
142 MERCURE DE FRANCE .
"
ود
fentimens , parce qu'il eft permis tout
» au plus à une fille bien née d'avouer fa
» répugnance , & jamais fon penchant.
J'aime dans la bouche de Clerval le portrait
du véritable amour , par lequel il
juſtifie fi bien , & fi noblement fa façon de
penfer. Je me mépriferois moi-même ,
fi j'avois les fentimens dont vous m'ac-
» culez. Non , Madame ; j'eus toujours en
» horreur la lâcheté qui nous autoriſe à
» manquer de bonne foi avec les femmes.
» Si l'on ne croit pas aux amours éternels ,
» on doit fentir ce que peut une tendre ef-
» time fur un coeur vertueux. Les charmes
naiffans de Cénie me firent con-
» noître l'amour ; le développement de
»fon caractére me fixa pour jamais. C'eſt
» fon coeur , c'eft fon ame que j'adore :
Ce n'eft qu'à la beauté que l'on devient
» infidéle.
La réponſe d'Orphiſe eſt ſage , noble
conforme à fon caractére & à fes fonctions.
» Il faut cependant renoncer à Cé-
» nie. Plus vous l'aimez , plus vous devez
ménager fa gloire. Qui nous détourne de
» nos devoirs, nous manque plus effentiel-
» lement que qui nous eft infidéle.
Dorimond fe peint merveilleuſement
dans ces mots. » C'eft gagner beaucoup
que de détruire un foupçon ; & dans ce
JANVIER. 1751 .
143.
qu'il dit à Clerval fur fon refus d'époufer
Ĉlarice . » Encore un refus ? Je commen-
» ce à être las d'en effuyer. Je ne m'éton
ne pas que le monde foit rempli de mé-
» chans. Le penchant au mal eſt toujours
»fûr de réuffir : on peut faire des malheu
» reux , même ſans les connoître ; mais
» quelque envie qu'on en ait , il n'eſt pas
» fi aifé qu'on le penfe de faire des heu-
» reux ; cela rebute , & l'on devient dur
» faute de fuccès.
Voici du fublime d'expreffion & de
fentiment à la fois.
Cénie a refufé Méricourt , lorfqu'elle fe
croioit fille de Dorimond. Il lui découvre
& lui prouve qu'elle ne l'eftpoint , &
fur cette fatale découverte , il lui demande
quels font à préfent fes fentimens ?
Cénie répond » les mêmes.
Que cette fille infortunée peint d'une
façon bien intéreffante la trifte fituation
d'une perfonne ifolée dans le monde par
fa naiffance , & qui n'a pas même , le bonheur
de tenir à quelqu'un !
» Les plaintes me feroient- elles inter-
» dites , quand le Ciel me ravit ce qu'il
» accorde aux plus vils mortels ? Je ne
» prononcerai plus les tendres noms de
"pere & de mere. Je fens anéantir dans
» mon coeur la confiance qu'ils infpirent.
144 MERCURE DE FRANCE .
Plus de foutien , plus de défenfeur ;
» plus de guide à mes volontés ! Mon indé
» pendance m'épouvante ; je ne tiens plus
à rien , & rien ne tient à moi.
Je n'ajouterai à ce que j'ai déja rappor
té que la premiere Scéne du cinquiéme
Acte , laquelle a paffé univerfellement
pour une des plus agréables qui foient au
Théatre .
‣
CLERVAL , DORSAINVILLE,
Dorfainville.
Repofez -vous fur moi : J'aurai foin
de tout.
Clerval.
» Ne les préfentez point comme des
infortunées. Les malheurs ne font pag
toujours une bonne recommandation .
Dorfainville,
» Je fçais ce qu'il faut dire .
Clerval.
» Qu'elles foient bien traitées . Si la
penfion ne fuffit pas , on la doublera.
Dorfainville.
» Vous m'avez dit tout cela.
Clerval.
Recommandez fur tout que l'on vous
avertiffe , s'il arrivoit la moindre incon
modité à Cénie,
Dorfainville.
JANVIER.
1751. 145
Dorfainville.
Je n'y manquerai pas.
Clerval.
» Faites bien fentir que ce font des
» femmes de mérite. Ce n'est qu'en montrant
pour elles une grande confidération
, que vous pourrez leur en attirer.
Dorfainville.
Je n'oublierai rien.
Clerval.
Qu'il eft fâcheux dans de certaines circonftances
de ne pouvoir agir foi
» même !
Dorfainville.
» Quoi ! Doutez -vous de mon zéle ?
Clerval.
» Non , cher ami ; mais vous ne con
noiffez point les deux perfonnes qui
méritent le plus qu'on s'intéreffe vive
» men ent à elles .
Dorfainville.
» Vous les aimez ; cela me fuffit.
Clerval.
» Il faut fervir les malheureux avec
» tant de circonfpection , d'égards & de
» reſpect !
Dorfainville.
Qui doit mieux que moi fçavoir les
ménager ?
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Clerval.
» Il eft vrai ; mais un homme de courage
contracte une certaine dureté pour
» lui même, qu'il peut étendre fur les au-
» tres , fans même qu'il s'en apperçoive.
Il eft mille petites attentions qu'on ne
» peut négliger , fans bleffer ceux qui ont
» droit de les attendre .
Dorfainville.
» Je ne manquerai à rien , je vous en
donne ma parole,
35
Clerval.
que
Quel inconvénient auroit- il y
» je vous accompagnaffe à cette premiere
entrevue ? Je parlerois vivement . C'eſt
» le premier moment qui décide ; il eft
» important,
Dorfainville.
» De n'en point trop dire. Loin de
» les fervir , votre âge , votre ton pourroient
faire un mauvais effet . Je crains
déja que vos arrangemens ne nuifent à
>> leur réputation.
» Comment ?
Clerval.
Dorfainville.
» Par un fafte qui me paroît déplacé. Il
» eft bien difficile que leur avanture ne
tranfpire pas : Que voulez- vous
penfe de ce que vous faites pour
"
"3
que
l'on
elles ?
JANVIER. 1751. 147
Clerval.
» Cela ne me regarde plus ; je ne fais
à préfent qu'exécuter les ordres de mon
≫ oncle.
Dorfainville.
» Qu'importe ? Il eût été plus prudent
» de les mettre d'abord fur un ton approchant
de leur état .
Clerval.
» De leur état ! Ah ! gardez - vous de
croire qu'il foit tel qu'il paroît.
Dorfainville.
» Avez -vous des éclairciffemens là- deſfus
?
Clerval.
» Il n'en eft pas befoin . Tout parle en
» elles , tout annonce ce qu'elles font .
Dorfainville.
» Je crois que la mere & la fille ont
mille qualités , mais enfin ce ne font
» des
preuves.
"
Clerval.
pas
Depuis long-tems je foupçonne Or-
» phife de cacher fa naiffance . Tout ce que
»je vois me le confirme ; mon refpect ne
»l'étonne point : Il lui eft naturel d'entendre
le ton dont je lui parle ; elle devine
fans doute ce que je penfe d'elle ,
» & cependant elle ne me dément point.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
Dorfainville.
» Elle vous a fairgrace de l'affirmative.
Il eft peu de gens de cette efpéce , qui
» n'ayent une hiftoire tout arrangée dụ
» malheur qui les a réduits à fervir,
Clerval.
» Ami , en cherchant à avilir' ce que
j'aime , penfez -vous ? ...
Dorfainville.
» J'ai tort. Pardonnez à un zéle peutêtre
trop prévoyant. Je crains qu'entraî-
» né par votre paflion ....
Clerval.
» Je vous entends : Vous craignez que
je n'époufe Cénie ? Eh bien ! Apprenez
» que mon parti eft pris , que rien ne
» pourra m'y faire renoncer , qu'elle fera
» ma femme , dès que fa mere y con-
» fentira.
Dorfainville.
» Quoique mes difcours vous offenfent,
» me taire feroit vous trahir.
Clerval.
» Voila , voila ce que je prévoyois !
N'ayant pas de la mere & de la fille les
» mêmes idées que moi , vos foins man-
" queront d'égards , votre politeffe ſera
» humiliante . O Ciel : s'il vous échapoit, ..
JANVIER. 1751. 149
Dorfainville.
» Ah ceffez de me faire injure ! Je ne
fuis point affez barbare pour humilier
» les malheureux . Je reſpecte ce que vous
» aimez ; mais je ne fuis point aſſez lâche
»pour n'ofer combattre un penchant qui
>> vous égare.
Clerval.
» Eh bien ! Vous le combattrez . Mais
»pour ce moment n'abuſez pas du befoin
» que j'ai de votre amitié ; & fur tout que
» Cénie ne s'apperçoive pas de vos fentimens
: renfermez votre zéle. Dorimond
» vientici ; votre préfence lui feroit im-
» portune ; ne vous écartez pas , je vous
> en conjure.
Voila Madame , une partie de ce que
j'ai trouvé d'excellent dans l'Ouvrage dont
j'ai l'honneur de vous rendre compte . Il eft
heureux que cette Piéce , qui certainement
reftera au Théatre , foit auffi- bien jouée
qu'elle puiffe l'être. J'ai l'honneur d'être ,
& c.
Nous venons de lire fur Cénie une Lettre
, imprimée depuis un ou deux jours ;
elle eft de M. Lafond de Saint Yenne ,
& nous croyons qu'elle fera honneur au
coeur & à l'efprit de fon Auteur. Il loue
beaucoup un ouvrage , qu'on ne peut ni
trop louer ni trop lire.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Extrait d'Aménophis.
Le fajet de cette Piéce eſt un ſujet d'invention.
Amafis fe révolta contre Apriés,
le fit périr , & ufurpa le Trône ; voilà tout
ce que l'Auteur a emprunté de l'Histoire
d'Egypte. Apriés ne laiffa point de fils ":
l'Auteur lui en donne un , qu'il nomme
Aménophis. Il fuppofe , que lors de la
révolte , ce fils étoit encore au berceau ,
& qu'Apriés l'avoit fait paffer à la Cour
de Menés , Roi d'Hecatompyle. Menés fit
donner au Prince une éducation conforme
à fon état. Il avoit une fille un peu
moins âgée qu'Aménophis , il les deftina
l'un à l'autre , l'amour feconda fes intentions
, mais un amour qui n'avoit rien que
de grand & d'hércique. Dès qu'Aménophis
fat en âge de connoître fon fort , il
fe propofa la mort ou la vengeance. Arthenis
( c'eft le nom de la Princeffe ) le
confirma dans ces nobles fentimens , &
Menés le mit en état de les fuivre. Aménophis
à la tête d'une armée , fit d'abord
les plus grands progrès, tout retentiffoit du
bruit de fes exploits , & fes droits foûtenus
de fa valeur , lui acqueroient tous les
jeurs de nouveaux Partifans ; mais dans
un dernier combat , mal fecondé de Menés
qui l'avoit joint , il fut vaincu : Menés fat
JANVIER. 1751. 151
fait prifonnier , & le Prince compté parmi
les morts : Arthenis ofa former le projet
de délivrer fon pere , & de venger fon
amant. Elle recueillit les débris de l'armée
, en forma une nouvelle ; mais elle
fut vaincue , & tomba elle même dans les
fers du Vainqueur . Amafis devint amoureux
de fa captive , & ne pouvant formonter
fes mépris , il la mit dans la cruelle alternative
de l'époufer , ou de voir, périr
fon pere , && ravager fon pays : il fallut
donc qu'Arthenis confentît à époufer
le Tyran , c'eft dans le moment où elle
eft prête d'aller à l'Autel que commence
l'action : la Scéne eft à Memphis , dans le
Palais des Rois.
ACTE PREMIER.
Arthenis ouvre la Scéne avec Iphiſe , ſa
confidente , qui lui eft nouvellement attachée
, & qui ne fçait des évenemens que
ce qu'ils ont eu de public .
Iphife.
Eb quoi ! lorfque la paix à Memphis de retour
Pour votre augufte Hymen a marqué ce grand
jour ,
Par nos mains malgré vous , pompeulement pa
rée ,
En victime à l'Autel vous marchez éplorée !
Madame , ah ! que je plains l'état où je vous voi !
G. iiij
1
52 MERCURE DE FRANCE.
On lit dans vos regards & l'horrreur & l'effroi ;
Une pâleur mortelle, obfcurcit tous vos charmes
Le voile de l'Hymen eft trempé de vos larmes.
Arthenis.
Plût au Ciel que ce fut le voile de la mort !
Arthenis exprime vivement toute l'horreur
qu'elle a d'un Hymen qui va l'unir ,
non-feulement à un ufurpateur , mais au
bourreau de fon amant. Elle apprend à
Iphife qu'elle aimoit Aménophis , & que
Menés le lui avoit deftiné pour époux.
Iphife.
Quoi d'un Prince fans Trâne autorifant les
voeux....
Arthenis.
Iphife , il n'appartient qu'à des ames communes
De pefer les mortels au poids de leurs fortunes !
Mes fentimens pour lui n'étoient pas combattus ;
Il n'avoit point de Trône , il avoit des vertus
C'eft au fort irrité qu'il les devoit peut- être.
Il connut le malheur avant de fe connoître.
Rarement on eft grand au faîte des grandeurs ;.
A la Cour de fon pere entouré de flatteurs ,
Et trop fûr de monter au rang de fes Ancêtres
L'orgueil & la molleffe auroient été les maîtres
Mais le fort pour tout bien lui laiffant le danger
D'un Trône à conquerir , & d'un pere à venger
A toutes les vertus on exerça fon ame..
De l'amour de la gloire on y porta la flamme ;
JANVIER. 1751. x53
On endurcit fon corps aux plus rudes travaux,
Du Prince on fit un homme , & de l'homme un
héros.
Cette Scéne qui contient l'expofition ,,
finit par ces vers que dit Arthenis.
O mon pere , pardonne à cette infortunée ;:
Si contrainte à fubir un fatal hymenée ,
Mon coeur gémit du prix que lui coûtent tes jours,
Toi , qui des tiens , cher Prince , as terminé le
cours ,
Toi , qui n'es plus qu'une ombre , & dont la voix
plaintive
Accufe ton amante , à te fuivre tardive ;
Pardonne , Aménophis , fi je trahis ma foi
Mon pere alloit périr , fon falut eft ma llooii ,,
Et l'intérêt facré des droits de la Nature' ,
De tout autre intérêt étouffant le murmure ,,
Je dois malgré mon coeur , vainement combatte ,
Epoufer un Tyran par effort de vertu..
Rameffés arrive ; ce perfonnage quii
croit qu'Aménophis a péri , eft un de fes
plus zélés partifans ; mais un partifan ca
ché , & qui pour le mieux fervir , s'étoitt
en apparence attaché à Sofis , qui eft le fre
re du Tyran ; il n'eft connu d'Arthenis
pout un homme qui avoit été dévoué au
Prince, & il vient lui faire des plaintes refpectueufes
fur fon Hymen avec le Tyran ,,
Gy
que:
154 MERCURE DE FRANCE .
il va même jufqu'à lui offrir de le tuer
Athenis lui répond , que Sofis
fon frere fur Menés.
vengeroit
·Cer Hymen eft affreux ; mais il eft néceffaire ,
Arthenis va traîner dans le fein de l'horreur ,
Se jours empoisonnés d'opprobre & de douleur.
Dans ce moment Nephté paroît. Nephté
eft une femme ambitieufe d'une des plusilluftres
Maifons du Royaume. Amafis
l'avoit aimée , & lui avoit promis font
Trône & fa main : défefperée de fe voir
abandonnée pour Arthenis , elle avoit ofé
s'emporter contre elle à des difcours peurefpectueux
, & elle vient par ordre d'Amafis
lui faire des fatisfactions . Arthenis
interrompt fes excufes , lui parle avec dignité
, mais fans hauteur , & fort , en difant
, qu'elle voudroit au prix de tout fon
fang , la voir au Trône qu'elle va occuper.
Nephté charge Rameffés de dire à Sofis,
qu'elle attend impatiemment fa vûe . Elle
refte fur la Scéne avec Palmis , qui a élevé
fon enfance , elle laiffe éclater toute la rage ,
& le defein arrêté de faire périr Amafis
dans le jour même..
Ce jour a vú ma honte , il verra ma vengeance ,
Sofis , frere & héritier d'Amafis , doit
JANVIER . 1751 155
partager le Trône avec elle ; elle a feint d'e
l'aimer ; mais elle n'aime en effet que ·le
Trône.
Mon ame toute entiere eft à l'ambition ;
Un coeur peut- il avoir plus d'une paffion !
Palmis veut lui donner de l'horreur du
crime qu'elle eft prête de commettre ;
Nephté lui répond.
Quand par un crime heureux un fceptre eft
acheté ,
S'en abfoudre foi même , eft un droit qu'il adjuge;
Il n'eft plus de forfait , quand il n'eft plus de juge.
Palmis.
Ce fceptre , dont l'éclat brille tant à vos yeux ,
Excitera bientôt quelqu'autre ambitieux.
Quiconque fur le Tiône envîra votre place ,
Aura les mêmes droits , s'il a la mème audace ;
Cette crainte fans cefle obfedant votre coeur,
Sur le Trône avec vous portera la terreur.
Nephié.
Non , il eft peu , croi- moi , de ces aines hardies ;-
Qui dans un grand deffein comptent pour rien
leurs vies ,
Et fcachent joindre encor aucourage d'ofer ,
L'esprit de tout prévoit & de tout difpofer ,
De qui l'activité par l'obftacle redouble ,
Qu'aucun des coups du fort ne furprenne & ne
trouble ,,
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
De ces grands coeurs enfin , nés pour donner la loi ;
Que n'émeut la pitié , le remords , ni l'effroi .
Sofis arrive ; Nephté lui apprend que
tout eft prêt, le lieu, l'affaffin , le moment ;
mais que celui , dont le bras fe prête à fa
vengeance , ignore qu'elle foit d'intelligence
avec Sofis : qu'en cas de mauvais fuccès
, Sofis n'étant pas foupçonné , fera libre
d'agir , & qu'enfin , fi elle périt , elle aura:
du moins pour un grand coeur .
Le plaisr confolant de laiffer un vengeur..
Sofis , feul.
Flattons d'un vain efpoir la fureur qui l'inſpire ;;
Nephté n'eft pas l'objet pour qui mon coeur fou
pire ,
Rameffes , arrivant:
Seigneur , l'Autel eft prêt , & le Roi vous attend .
Sofis.
Buille Arthenis & lui n'être unis qu'un inſtant !
ACTE SECON DA.
Aménophis
Hogitif à ma Cour ! Etranger dans Memphis !:
Palais de mes ayeux , oui , c'eft Aménophis ;.
C'est cet.iafortuné qu'au Trône tu vis naître.
Te terevois , hélas ! mais ce n'eft plus en maître ¿
Ties murs ont vu fondér par le meurtre & l'effroi
Ne. Tudne. du Tyran fur la tombe du Roi .
JANVIER. 1751. 157
Dans ce moment , il entend les éclats.
tumultueux d'une fête , & fent redoubler
fa fureur & fon indignation .
Quoi ! tandis que de chants ces voûtes retentiffenr,.
O mon pere , j'entends tes mânes qui gemiffent !
Il menace Amafis , & implore les Dieux..
Ta les braves , Tyran ; tremble , je vis encore
Je vis , & fur mes pas pour punir res forfaits ,
La vengeance & la mort fondent dans ce Palais..
Rameffés paroît le Prince qui connoît
fa fidélité , fe découvre à lui ; Rameflés ex--
prime avec les plus vifs tranfports fa joie ,.
fon zéle , fa furprife ; il demande au Prince
, par quel miracle les Dieux l'ont con
fervé..
Aménophis:
Sur un monceau de morts , immolés de ma main ,.
Dans des ruiffeaux de fang couché fur la pouffiere,,
Je touchois , Rameffés , à mon heure derniere .
Eh ! plût aux Dieux puiffans, feuls arbitres du fort
Qui tiennent dans leurs mains la victoire & las
mort ,
Qu'en ce combat fanglant , à tous les miens fu
nefte ,
Ils euffent de mes jours éteint le foible reſte !
Dieux cruels , dont le bras daigna me fecourir ,
Mous ne m'avez laiflé ni vaincre , ni mourir,
15S MERCURE DE FRANCE.
Rameffés.
En cette extrêmité , quelle heureuſe aſſiſtance ?
Aménophis.
La nuit faifoit regner l'horreur & le filence ;
Ces champs hideux, couverts de morts & de mourans
,
Ne retentiffoient plus du bruit des combattans ,
Et l'Aftre de la nuit brillant dans les ténébres ,
Prêtoit un jour affreux à tant d'objets funébres.
Un fidéle ferviteur du Prince vint fur
le champ de bataille , le démêla parmi les
morts , & lui ayant trouvé un refte de chaleur
, le porta dans un sûr azile.
La de fang épuifé , de bleffures couvert ,
La mort pendant fix mois tint fon fépulcre ouvert.
Mais enfin l'amour & la vengeance, plus
puiffans que l'Art , ont ranimé fes forces ;
guidé par tous les deux , il vole fecourir
Arthenis & Menés ; il connoît le danger
de fon projet , il en voit toute la témérité.
Mais l'excès du malheur admet peu la prudence.
Surpris de voir Rameffés interdit , il lui
en demande la caufe. Rameffés eft forcé
de lui apprendre , qu'Arthenis vient de
s'unir au Tyran.
JANVIER.
1755. rsig
Aménophis
Qe dis- tu ? Quelle horreur !
Rameffes.
Cet Hymen néceffaire
Eft le prix de la paix , & des jours de fon pere,
Aménophis. 1
Prix honteux ! Paix infame , & dont l'indigne loi
D'un vil ufurpateur fait l'allié d'un Roi !
Voilà donc quelle étoit cette fête exécrable ;
Soutiens- moi... je fuccombe à ce coup effroya--
ble ,
Qu'à la face des Dieux par un voeu folemnel ,
Elle ait couvert fon front d'un opprobre éternel ;
Arthenis ! O vertu ! n'es- tu qu'une ombre vaine ?-
Une jufte fureur me faifit & m'entraîne ;
J'ai vêcu , c'en eft fait , allons..
Rameffes.
Arménophis.
Où courez-vous y
Dans les bras d'Arthenis immoler cet époux !
Rameffés
Ah ! quittez un deffein à vos jours fi funefte !
Aménophis.
Tu me verrois trancher ces jours que je détefte ;
Mais qui n'eft pas vengé , n'a pas droit de mourir.
Tyran , c'eft par ta mort que je vais l'acqueris,
160 MERCURE DE FRANCE
Ab , Seigneur !
Ramellés.
Aménophis.
Quoi ! fouillé da meurtre de fes maîtres ,
Ce monftre affis en paix au rang de mes ancêtres ,
Dans les bras d'Arthenis couleroit d'heureux jours!
Et moi , comme un profcrit , errant de Coursen
Cours ,
J'irois , trifte rébut d'ane pitié fterile ,
Chez les Rois , mes égaux , mandier un azile !!
Daignez m'entendre.
Rameffes.
Aménophis , fans écouter.
Non , mon coeur défefperé ,,
A ce feul coup du fort n'étoit pas préparé !
Ah , cruelle Arthenis ! tu fçais que de mes Peres ,,
J'ai vu paffer le fceptre en des mains meurtrieres ,
Er que ce coup n'a point ébranlé ma vertu ; -
Il me reftoit ton coeur , je n'avois rien perdu.
Après bien des agitations , Aménophis
fe réfout à voir Arthenis pour la derniere
fois ; il charge Rameffés de l'y déterminer..
Rameffés doute qu'Arthenis y conſente ;
mais il imagine un moyen de fatisfaire les
Prince , il l'engage à fe retirer , & lui pro
met d'aller inceffamment le rejoindre..
Arthenis arrive alors fur la Scéne ; elle
JANVIER. 1751. 365
paroît abîmée dans la douleur ; mais enfit
Menés eft parti auffi-tôt après la cérémonie
; elle a reçu fes adieux : je n'ai plus ,
dit- elle , à trembler pour les jours de mon
pere.
Ombre de mon amant , je vais te fatisfaire ;
Non , je n'entrerai point au lit de ton boureau
Libre enfin de choisir , je choisis le tombeau.
Rameffés fe préfente à elle , & lui dit
qu'un malheureux demande à l'entretenir..
Arthenis.
Quel eft-il ! Hélas , il peut venir !
Inftruite par mes maux à fentir leurs miféres ,
Tous les infortunés font devenus mes freres.
Rameffés lui dit , que c'eft un homme
qui a reçu les derniers foupirs du Prince..
Arthenis brûle de le voir ; mais dans le
moment qu'elle charge Rameffés de l'amener
, Iphife , toute effrayée , vient lui an
noncer qu'on vient d'affaffiner le Roi..
Arthenis.
'Amafis ! Ah , fidelle à des noeuds que j'abhorre
Courons le fecourir , s'il en eft tems encore.
Elle fort.
Sofis qui paroît , confirme à Rameffés:
la nouvelle de la mort d'Amafis ; mais il
162 MERCURE DE FRANCE.
prétend , dit-il , jouir feul du fruit de ce
grand crime . Il a fait arrêter l'affaffin après
le coup. Par les Loix de l'Etat , la veuve
du Roi mort , affiftée des Prêtres d'Ifis ,
doit juger le coupable. Sofis , qui aime
Arthenis , & qui connoît fa vertu , a grand
intérêt d'écarter de lui les foupçons : il en
a un moyen sûr ; l'affaffin croit n'avoir prêté
fa main qu'à Nephté ; Sofis le fera paroître
devant Arthenis , & fitôt qu'il aura
déclaré Nephté , Sofis aura foin de faire
périr fon fecret avec elle ; mais il craint
que Mephté , frere de Nephté , à qui la
Garde du Palais obéit , ne faffe quelques
mouvemens ; il charge Rameffés de tout
préparer fans bruit , pour l'arrêter ou le
faire périr , s'il étoit néceffaire ; il lui promet
pour récompenfe la place de Mephté.
Rameffés , refté feul , exprime vivement
dans un court monologue fon zéle pour
Aménophis. It fort pour le rejoindre , &
prendre avec lui les mefures convenables
à la circonftance .
ACTE III.
Arthenis ouvre la Scéne avec Iphife ;
elle plaint Amafis , mais elle ne peut s'empê
cher de reconnoître la conduite des Dieux
dans le crime d'un traître,
JANVIER. 175 1. 163
Dès long-tems à leur Trône affûrant un Tyran ,
Le fang des Rois crioit & demandoit fon fang
Mais en quel tems, Grands Dieux , votre juſtice
lance
L'inévitable trait qu'a forgé la vengeance !
Aménophis n'eft plus !
Elle s'étonne de ne point voir paroître
le dépofitaire des derniers foupirs du Prince
; Iphife lui dit , que cet homme a difparu
; Sofis arrive , & annonce à Arthenis ,
qu'il va faire amener devant elle le meurtrier
d'Amafis , mais qu'il ne le verra
qu'après qu'elle l'aura interrogé . Il dit
qu'il foupçonne Nephté d'avoir armé la
main de ce malheureux. Sofis plaint le
fort d'Amafis ; il périt au mo nent qu'il
venoit d'être à Arthenis ; Sofis prend de
là occafion de lui déclarer fon amour , en
lui difant néanmoins , que cet aven demande
un autre tems , & qu'il ne doit fonger
qu'à pleurer , & qu'à venger fon frere;
il finit par dire à Arthenis :
Mais je vois dans vos yeux le trouble & la colére..
Arthenis lui répond :
Voyez-y le mépris ; c'eſt lui qui m'a fait taire.
Elle demeure ontrée de l'infolence de
Sofis ; elle s'affûüre de vivre encore .
Il n'eft plus de devoir qui l'enchaîne à la vie ..
64 MERCURE DE FRANCE.
Son amant n'eft plus , pourquoi tardes
t'elle à le rejoindre ? Dans ce moment , on
amene celui qui a été arrêté comme meur.
rrier d'Amafis. C'eft Aménophis. Arthenis
, qui ne fonge plus qu'à mourir , lui die
fans le regarder.
Qu'un autre foit ton juge , & puniffe peut-être
Le généreux forfait d'avoir vangé ton maître ;
Mais Arthénis ne veut t'entendre ni te voir.
Alors pleine de l'idée d'Aménophis qui
eft préfent , mais qu'elle croit chez les
morts , & qu'elle brûle d'y rejoindre , elle
lui adreffe ces paroles.
Objet évanoui d'une éternelle ardeur ,
Ostoi, qui ne vis plus ; hélas ! que dans mon coeur
Jufqu'ici condamnée au fupplice de vivre ,
Ton Arthénis n'a pu te venger ni te fuivre.
Aménophis à part.
De quel trouble mon coeur fe fent-il agité
Approchons.
Arthénise
Mais je touche au moment ſouhaité ,
Qui me va pour jamais rejoindre à ce que j'aime s
'Ah ! fi nous conſervons au ſein de la mort même
Ce céleste rayon dont l'homnie eft animé ,
Si tout entier , hélas ! dans ta tombe enfermé ,
Tu n'es pas une cendre infenfible & légere ,
Și la mort-nous rejoint , ô que la mort m'eft chere!
JANVIE R. 1751. 169
Månes infortunés , mânes que j'ai trahis ,
Que mon malheureux fang appaiſe enfin vos cris
Elle veut fe frapper.
'Aménophis faiſant fauter le poignard,
Ciel ! que faites -vous ?
Arthénis.
Quelle pitié cruelle
Elle le reconnoît.
S'oppole ? .. Aménophis !
Aménophis.
Amante trop fidelle ;
Vous voulez le rejoindre ; il eft à vos genoux,
Arthénis.
Ah ! Prince ... je me meurs ... cher amant , ef =
ce yous ?
Aménophis,
Oui ....
Arthénis.
Je ne puis parler... mon ame trop émue : . ;
Tu vis je te revois ... ô chere & douce vûe ! ...
Les Dieux ont pris pitié des maux que j'ai ſoufferts,
Que dis- je ? En cet état , chargé d'indignes fers
Inéxorables Dieux , eft- ce là me le rendre ?
O malheureux objet de l'amour le plus tendre ,
De quel mêlange affreux le célefte courroux
Empoifonne un inftant qui m'eût ét : fi doux.
Quoi ! eher Prince , le fort veut que je te revoye ;
Tu vis ! Archénis pleure & ce n'eft pas de joye!
# 66 MERCURE DE FRANCE.
Aménophis.
Eh ! pourquoi meplains-tu ? N'ai-je pas vû ta mäin
Prête pour me rejoindre à déchirer ton fein ;
Ah! dans ce moment-ci ta conftance & tes charmes,
C'est tout ce que je vois ; je fens couler mes larmes.
Arthénis.
Infortuné ! l'amour te cache en cet inftant
Et l'horreur de tes fers & le fort qui t'attend.
C'est tout ce qu'à mes yeux ce même amour préfente.
Je te vois ( quelle image, ô Ciel , pour une amante)
Sous le fer des boureaux fanglant & déchiré ;
A cet affreux deftin c'eſt moi qui t'ai livré ;
Malheureuſe , c'est moi qui pour comble de peine,
Ai pouffé mon amant à ſa
perte certaine
C'estmon fatal Hymen .....
Aménophis lui apprend que ce n'eft
point lui qui a tué Amafis ; qu'il en avoit
formé le deffein ; mais qu'un autre l'a prévenu
& a ravi fa vengeance.
J'attendois Rameffés , & craignois d'être vû ,
Lorfque dans ce détour éclairé d'un jour fombre,
J'ai cru voir un poignard étinceler dans l'ombre;
Les airs d'un cri perçant ont foudain retenti .
J'ai couru vers l'endroit d'où le bruit eft parti..
Un malheureux atteint d'une main meurtriere ,
A fait en chancelant quelques pas en arriere ;
Il tombe , je m'approche & mes yeux fatisfaits ,
JANVIER. 1751. 167
Du perfide Amafis ont reconnu les traits ;
Son ame pouffe alors un foupir qui l'entraîne ;
Soudain la Garde accourt, me faifit & m'enchaîne.
Arthénis.
Ettu t'es vú foumis à cette indignité
1
t
Mais comment arracher le Prince au fort
affreux qui le menace ; fans crédit , fans
appui , étrangere à Memphis , Arthénis ne
peut rien ; Sofis prétextera la vengeance
d'un frere ; Aménophis lui répond que fi
pour colorer fa perte , Sous ofe faire affembler
les Prêtres d'Ifis , elle fera à leur tête.
Arthénis.
Ah! n'efpere rien d'eux.
Aménophis.
Eh bien ! s'il faut périr , mon courage me refte ;
Je ne plains que ton fort.
Mais , lui dit Arthénis , Sofis ignore
jufqu'à préfent que c'eft Aménophis
qu'il tient en fon pouvoir ; le Prince répond
qu'il fera reconnu de Sofis au moment
qu'il paroîtra devant lui ; dans le
moment Sofis arrive.
Sofis.
A-t'il dit quelle main s'arma contre fon Roi ,
Madame , & fçavez -vous ?
Ille reconnoît..
168 MERCURE DE FRANCE .
Ton Maitre ?
Mais qu'est- ce que je voi
Aménophis.
Sofis.
Ma furpriſe eft extrême ;
Aménophis vivant !
Aménophis
Oui , c'est ton Roi lui même ;
Que comme un vil mortel entouré de forfaits
Tu vois chargé de fers en fon propre Palais , '
Er qui fouffre pourtant d'une ame moins émue
L'opprobre de fes fers , que l'horreur de ta vue.
Sefis.
Vous pouvez tout permettre à votre défeſpoir ;
Prince; l'outrage ceffe où manque le pouvoir.
Sofis lui reproche le meurtre d'Amafis
Arthenis dit que ce n'eft point lui qui
en eft l'auteur ; mais Aménophis l'interrompt
& demande à Sofis de quel droit ,
teint du fang de fes Rois , noirci d'un
parricide il pourroit reprocher à fon
Maître un meurtre qui les auroit vengés,
Sofis
Mon pouvoir eft mon droit ; ma foiblefle cft ton
crime.
Quand le fort a jugé , ce n'eſt plus qu'aux vaincus
Que les noms de perfide & de tiran font dus.
Il
JANVIER. 1751. 169
Il ordonne qu'on emmene le Prince ,
qui fort en lui diſant :
Monftre , exerce fur moi toute ta barbarie ;
Tu me feras périr fans me faire trembler.
Arthenis à part.
Sortons ; j'éclaterois ; il faut diffimuler.
> &
Sofis refté feul , marque l'étonnement
où il eft que le Prince foit vivant
que ce foit lui dont Nephte ait fait choix ;
mais Rameffès qui arrive & qui vient de
voir paffer ce Prince chargé de fers , lui
apprend que ce n'eft point lui qui eft
l'affaffin ; que Nephté a fait donner la
mort au meurtrier véritable ; qu'elle ne
fçait que penfer de celui qu'on fait paroître
, & qu'elle'attend impatiemment un
éclairciffement de Sofis .
eſt
Sofis fe réjouit de l'heureux hazard
qui a mis le Prince entre fes mains ; il
ne tardera pas à le faire périr ; mais il eft
encore en balance fur les moyens ; il va
cependant calmer la défiance de Nephté ,
endormir fes foupçons par un frivole efpoir
; mais il fçait de quelle façon il doit
s'acquitter envers elle ; elle ne fera pas
long tems à redouter .
Rameffès pénétré de douleur de la pri
fon d'Aménophis , craint que les amis du
H
170 MERCURE DE FRANCE .
Prince qu'il a vûs & raffemblés,n'en foient
refroidis : il va néanmoins tout tenter ;
il fauvera le Prince ou périra lui- même,
ACTE IV .
Sofis & Nephté paroiffent ; Nephté lai
demande pourquoi le Prince vit encore ,
& lui dit qu'il eft à craindre que le peuple
ne fe fouleve en fa faveur.
Le Peuple qui gémit fous le poids du pouvoir ,
Saifit avidement le plus frivole efpoir .
La nouveauté lui plaît ; malheureux & volage ,
Il croit changer de fort en changeant d'esclavage
Sofis lui répond qu'il importe à fes
droits que le Prince foit jugé , & que
les Prêtres d'Ifis en le condamnant , légitiment
le régne d'Amafis & le fien
que de plus il détournera ſur eux la haine
de cette mort.
Je n'en impoſerai fans doute qu'au vulgaire ;
Mais c'eft à lui fur tout qu'il importe de plaire.
D'une vaine apparence il le faut éblouir ,
Et l'art de le tromper eft l'art de le régir.
Arthenis , il eft vrai , fera à la tête des
Juges ; mais elle ne peut rien ; fi elle ofoit
fe déclarer pour le Prince , on la croiroit
complice , & Sofis en a déja fait femer
JANVIER. 1751. 171
le bruit. Nephté fort avec l'affûrance que
Sofis lui donne de partager le lendemain
fon trône avec elle.
Sofisfeul.
▼a ; je fçaurai bien-tôt dégager cette foi ;
Tu pourras chez les morts t'aller plaindre de moi.
Arthenis vient , & Sofis lui fait part
des bruits qu'il a répandus , & aufquels
il dit qu'il n'ajoute aucune foi. Arthenis
lui répond avec hauteur : Sofis fort
en lui difant , que les Prêtres vont s'affembler
; que la perte d'Aménophis eft
certaine , & qu'en montrant pour lui une
vaine pitié , elle ne feroit que confirmer
l'erreur du public.
Le Grand -Prêtre d'Ifis entre avec les
Collégues , ils fe placent fur des fiéges à
la gauche d'Arthenis qui eft dans un Fauteuil.
Un Officier amene le Prince & lui
dit , voilà vos Juges.
Amenophis.
Des Juges ! Tant qu'il vit , en eft- il pour un Roi ?
Que du droit des Tyrans Sofis ufe envers moi ,
Et que digne héritier de fon barbare frere ,
Sa parricide main joigne le fils au pere .
Que du fang de fes Rois il fouille encor ces
lieux :
Mais je ne reconnois pour Juges que les Dieux,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.;
Vous , fi vous êtes tels que vous le devez être ,
Tombez , Prêtres d'Ifis , aux pieds de votre Maîtrež
Le Grand- Prêtre lui répond qu'ils ne
reconnoiffent pour Roi que Sofis . Eh
qui lui a tranfmis le droit de mes Ayeux ,
dit le Prince ?
Le Grand Prêtre.
Le Peuple qui jadis a choiſi vos ancêtres :
L'intérêt de l'Etat demandoit d'autres Maîtres ;
Nous en avons changé.
Amenophis.
L'audace & l'attentat
Ont toujours prétexté l'interêt de l'Etat ;
Et vous autorifez ces maximes finiftres ,
Dieux juftes ! Dieux vengeurs , ce ſont là vos Mig
niftres ! 毋
Méprifables objets du refpect des mortels ,
Pontifes , qui d'Ifis profanez les Autels ,
Vos coeurs par l'intérêt inftruits en l'art de feindre,
Méprifent-ils les Dieux , que vous nous faites.
craindre ?
Le Grand - Prêtre répond que punir les
affaffins , c'eft honorer Ifis , & que fans
chercher de vains détours il ait à répondre
à fes Juges ; le Prince dit qu'il n'en
reconnoît point , & qu'il ne répondra
point.
Sous un nom réveré vils organes d'un traitre ,
JANVIER. 1751. 173
Vous pouvez à la mort envoier votre Maître .
J'ai trop long-tems moi -même oublié qui je fuis ;
Et c'eft à mon filence à marquer mon mépris.
Ilfort.
Le Prince étant forti , Arthenis dit aux
Prêtres qu'elle fçait les bruits qu'on a
femés contr'elle ; mais qu'elle ne prend
que l'équité pour Loi.
Dût ma gloire en fouffrir , c'eft la vertu fuprême
D'immoler au devoir jufqu'à la gloire même ,
Et de compter pour rien des bruits injurieux ,
Lorsqu'on a pour garants & fon coeur & les Dieux.
Elle eût voulu fauver les jours d'Amafis
, aux dépens des fiens , elle plaint fon
fort & voudroit le venger , mais il fut un
ufurpateur ; Aménophis eft le Roi véritable
, & c'eft un crime inoui à des fujers
de prétendre juger leur Maître.
Mais il eft dans les fers d'un Tyran redoutable :
La vertu malheureuse en eft plus refpectable .
Faites votre devoir ; laiffez le reste aux Dieux.
Songez que dans les fers de ce monftre odieux
Ce Prince fans appui n'eft pas moins votre Maitre ;
Qu'il en fera plus beau d'ofer l'y reconnoître ;
Et que les Dieux enfin que vous repréfentez ,
Pour l'être dignement veulent être imités.
Elle ajoute qu'Aménophis eût été fans
Hiij
174 MERCURE DEFRANCE.
doute en droit de punir un fujer parricide
; mais que ce n'eft point lui qui a tué
Amafis , & que tel eft l'auteur du crime
qui peut-être ofe encore s'en dire le vengeur.
"
Le Prince eft condamné par les Prêtres
d'lis ; on le fait rentrer , & Arthenis après
un moment d'effort & de filence , lui pro
nonce le jugement.
L'injuftice triomphe ; un Arrêt parricide
Abandonne vosjours aux fureurs d'un perfide,
Ces monftres font armés du glaive de la Loi ;
Ils ofent s'en fervir pour égorger leur Roi.
Vous êtes condamné. Prince , votre grande ame
Entend fans fe troubler ce Jugement infame ,
Et je fçaurai moi - même en ce moment affreux
Ne rien faire éclater d'indigne de tous deux.
Aux Prêtres qui fortent.
Oui...Laiffez- nous ... Mes pleurs inondent mon
viſage.
J'ai fenti qu'ils alloient démentir mon courage.
J'ai dû leur épargner des témoins odieux ;
Mais je puis fans rougir être foible à tes yeux.
Amenophis.
Verfe tes pleurs au fein d'un amant qui t'adore
Et n'a plus qu'un moment à te le dire encore.
C'eft à les effuyer que je veux occuper
Les rapides inftans qui nous vont échapper .
JANVIER. 1751. 175
Ah ! Prince !
Arthenis .
Amenophis.
Pénétré de ta douleur extrême ;
Oma chere Arthenis je m'attendris moi-même
Tandis que ton amant cherche à te confoler ,
que fa conftance et prête à s'ébranler.
Ah ! Quoiqu'à ta pitié mon coeur trouve des char
11 fent
mes ,
Je deviendrois trop foible à voir couler tes lar
mes.
Des pleurs , même des pleurs , échappent de mes
yeux.
C'en eft trop .. J'en rougis ... Terminons nos
adieux .
Arthen is.
Va ,des pleurs d'un Heros l'humanité s'honore ;
Un grand homme fenfible en eft plus grand en
core .
Amenophis.
D'un barbare aifément je brave les rigueurs ;
Mais ma chere Arthenis tu m'aimes , & je meurs
Arthenis vivement.
Je t'aime , & nous mourons.
Amenophis.
Vis .... Mais je vois ce traitre
Je fens ma fermeté toute entiere renaître
Es toi , cache fur tout tes larmes à Sofis.
>
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Arthenis lui répond qu'elle ne s'abbaiſfera
point aux pieds de ce barbare ..
Je ne fçais plus pleurer , mais je fçaurai mourir .
Sofis , qui a entendu ces dernieres paroles,
s'avance , & offre à Arthenis la vie
d'Aménophis , mais à une condition , c'eſt
d'époufer Sofis ; le Prince fe tourne vers
Arthenis , lui dit de répondre , & qu'il
ne craint pas de la voir héfiter .
Arthenis .
Non , je ne ferai point à tous deux cet outrage.
Elle ajoute que l'Hymen l'avoit unie
au fort d'un Tyran ; mais que ce qui pour
fauver fon pere & fa patrie , étoit grandeur
d'ame & générofité , deviendroit
maintenant foibleffe & lâcheté.
Au Tyran.
Mourons , & toi , tandis que la vengeance apprête
Le glaive menaçant fufpendu fur ta tête ,
Vis pour fentir en toi , pour lire dans ton coeur ,
Ce que tu dois caufer de mépris & d'horreur .
Le Tyran ordonne qu'on remene. le
Prince , & qu'on prépare tout pour fa
mort.
Amenophis.
Adieu , Madame :
JANVIER . 1751. 177
Arthenis.
Va ,ce n'eft pas pour long-tems..
Je te fuivrai bien - tôt , & malgré ce barbare ,
La mort nous rejoindra , fi la mort nous sépare..
ACTE V.
Rameffès qui voit le Prince prêt à périr,
déclare à Nephté les deffeins de Sofis contre
elle ; que pour les prévenir & fe venger
, il ne lui refte que d'engager Mephré
à ouvrir la prifon du Prince ; qu'un
gros d'amis qu'il a raffemblés , n'attend
que ce moment pour agir ; que pour la
fauver elle - même , il n'eft point d'autre
voye , & que
Lorfque tout eft à craindre, il refte à tout ofer.
Nephté dit à Rameffès qu'il lui eft fuf
pect ; elle doute quelque tems de fon rapport
; Rameffés leve fes doutes & ajoute .
Je fçai que feule admife à l'honneur de la table ,.
El vient de vous offrir la coupe refpectable ,
De la foi de nos Rois gage augufte & facré ;;
Mais fur ce gage envain le perfide a juré:
Contre vous ou le fer ou le poifon s'apprêter
De votre Hymen demain il ordonne la Fête ;
Mais le coup aujourd'hui doit vous être porté
Si , cependant encor il ne l'a pas été,
Ervous avez déja payé bien cher peut- être
H W
178 MERCURE DE FRANCE.
Le dangéreux honneur que vous a fait le traitre.
Nephté eft faifie de crainte & d'horreur ;
elle délibére fur le parti qu'elle doit pren
dre.
Rameffès.
Songez que les momens font chers ;
Qu'à trop délibérer l'inftant d'agir échappe ,
Et qu'aux coups imprévus dont le deftin nous frap
pe ,
Un coeur , que rien n'abbat , met à les détournes
Le tems qu'un foible coeur perd à s'en étonner.
>
Nephté fort furieufe & va chercher Meph
té. La Reine paroit , & demande à Rameffés
ce qu'il a fait il lui répond
que le tems eft précieux ; qu'il ne peut
Pinftruire ; mais qu'il vient de hazarder
un moyen dangereux , & que fa derniere
reffource eft de tuer Sofis & de périr luimême
; dans ce moment un Officier vient
dire à Rameffés que le Roi le demande.
Rameffés craint d'être découvert ; mais il
s'arme d'audace , & fuit l'Officier. Arthenis
reftée feule eft dans la plus grande
agitation ; on la retient prifonniere dans
le Palais , & elle ignore le fort d'Aménophis
; mais elle eft réfoluë de le fuivre ; un
poignard qu'elle a fçu fe procurer , la mer
en état de difpofer d'elle-même : Elle croit
JANVIER. 175 1. 179
voir fon amant expirant & tournant encore
vers elle fes derniers regards.
Ab j'ai pu le fauver .... Je le devois peut -être ;
A l'Hymen de Sofis il falloit confentir.
Qui moi ! j'écouterois un honteux repentir ?
Non , je le défavoue , & la douleur m'égare ;
De fa mort cependant l'appareil fe prépare.
Il va périr ... Eh bien ne le fuivrai- je pas !
Nous aurons même fort fans doute , mais helas !
Un coeur eût-il pouffé la conftance à l'extrême ,
Infenfible pour foi , l'eft-on pour ce qu'on aime ?
Peut-on voir fans frémir le moment abhorré
De la deftruction d'un objet adoré ?
Iphife arrive , & lui dit que tout efpor
n'eft pas perdu ; que le Peuple eft prêt à
fe foulever , & que tout retentit déja du
cri de la menace . Arthenis répond qu'elle
n'eſpére plus rien .
D'Aménophis helas la perte eft affûrée ;
Et ce Peuple fans Chef qu'anime un vain tranf
port ,
Le laiffera périr en déplorant fon fort.
Elle voit paroître Sofis, & apprend qu'il
vient d'ordonner qu'on immolât le Prince
en fa prifon . Dans ce moment , Nepthé
paroît foutenue de Palmis ; elle a été empoifonnée
par Sofis dans la coupe facrée;
H vj
1So MERCURE DE FRANCE.
elle révéle tous fes crimes & ceux de Sofis,
fait des imprécations contre lui ; fon plus
grand tourment eft de mourir fans vengeance
; mais Sofis la prévenue en étoignant
Mephté fur un vain prétexte , &
chargeant un autre de la garde du Prince ;
Tremble encore , dit- elle à Sofis , le Peuple
eſt ſoulevé , va , dit Soſis , je ne crainsrien.
·
Et dans ce moment même une fidelle main ,
Ramelés , plonge au Prince un poignard dans le
fein.
Au nom de Rameffès , Nephté fe ranime
, & Arthenis conçoit quelque efpoir
; on entend alors un grand bruit.
Sofis tire un poignard , & dit que fi le-
Prince vit encore , il va hâter le coup ,
& faire un prefent de fa tête aux matins ;
mais à peine a- t - il fait un pas , qu'il voic
au fond du Théâtre le Prince fuivi de
Rameffés & d'un gros d'amis.
Nephté.
Fapperçois mon vengeur ; traitre je meurs-contente.
On l'emporte.
Sofis.
Rameffés & le Prince ! O trahifon ! O fort
Mais dans mes mains du moins j'ai le prix de ma
more.
JANVIER . 175. 1&1
Illeve le poignardfur Arthenis.
Arrête , Aménophis ,
Aménophis..
Barbare.
Sofis.
Je vais l'être ;
Et puifque de les jours le fort me laifle maître ,
Tout trahi que je fuis , c'eft à toi de trembler.
Amenophis.
Que dis- tu, malheureux ? tu pourrois immoler ! ..
Sofis.
Je fçais qu'il faut mourir ; mais ma victime eft
prête ;
Tout fon fang va couler : régne à ce prix.
Amenophis.
Arrête
En ce moment , Grands Dieux ! qui me fecourera
Arthenisfrappant Sofis.
Moi ;
Mon bras m'a bien fervi, approchez , fors d'effroi ,
L'amour le conduifoit & nous rend l'un à l'autre ;
Cher Prince.
Aménophis. encore tout tremblant , fe
jette aux pieds de la Princeffe ; & la
Tragédie finir par ces Vers que dit Arthenis.
AuxPeuples avant tout allons montrer un Maître,
182 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi par le malheur rendu digne de l'être.
Qui joint aux droits du fang un droit encor plus
faint
,
Faffe chérir un pere où le Tyran fut craint.
Que le bonheur public à mon bonheur réponde
Et que j'adore en toi le bienfaiteur du monde.
Les Comédiens Italiens ont donné le
10 Décembre l'Ecole des Prudes , Comédie
nouvelle en trois Actes , en Profe. Cette
Piéce n'a été jouée que trois fois ; l'efprit
des détails n'a pas pu fauver le vice
du fonds.
CONCERT SPIRITUEL.
Le Mardi 8 Décembre , jour de la Conception
, il y eut Concert Spirituel dans
la Salle du Château des Thuilleries ; i
commença par une Sonate du cinquiéme
oeuvre de Corelly , mife en grand concert
par Geminiani.
On exécuta enfuite Cantate Domino
p . 95. motet à grand Choeur de M.
Martin on y trouva un très-beau deffein
, des choeurs frappés au coin du
grand Maître , des traits de chant neufs
des fymphonies agréables , & deux beaux
récits , un de deffus , l'autre de baffe taille.
M. Malines fut fort applaudi dans le
dernier.
JANVIER.
1751. 185
A la fuite de ce Motet , on donna une
grande fymphonie de M. Guillemain Ordinaire
de la Mufique du Roi , déja connuë
, & que le public entend toujours avec
un nouveau plaifir.
M. Gelin , bafle-taille nouvelle , chanta
après Venite exultemus , petit motet. Ik
confirma les grandes efpérances qu'on a
conçues de fon talent ; les progrès rapides
qu'on lui voit faire , annoncent for
travail ; il le doit au public qui l'encou
rage , & à lui-même qui peut un jour en
faire les plaifirs .
Des Duo de Hautbois coupérent le
chant ; ils furent exécutés par Meſſieurs
Salentin & Bureau , tous deux jeunes ,
ayant un jeu leger , délicat & précis. Cet
Inftrument fi agréable , & qui paroiffoit
négligé , va revivre . Dans ce fiécle heureux
tous les talens agréables femblent
fe preffer d'éclore ou de renaître.
Mademoiſelle Fel , dont une maladie
fort longue avoit privé le public & les
Amateurs , parut dans ce Concert, & excita
cette joye vive , ces applaudiffemens
rapides & redoublés , ces mouvemens
de fatisfaction & de plaifir , plus flateurs
pour les grands talens , que les récompenfes
& la fortune.
Elle avoit déja chanté un récit très184
MERCURE DE FRANCE.
brillant dans le motet de M. Martin ;
elle exécuta Laudate pueri , motet Italien
avec une legereté , une onction , & une
délicateffe qui lui font propres. Le public
fut ravi ; mais les Connoiffeurs furent
furpris de tout ce qu'elle mit du
fien dans le morceau de Muſique , charmant
par lui- même . Il y a furtout un
Cantate qu'elle enrichit de tout ce que
l'Art peut imaginer de plus féduifant &
de plus agréable.
Après ce motet , M. Gaviniès joua une
Sonate affez bien , pour donner encore
un nouveau plaifir , & le Concert finit
par le Cæli enarrant , de M. Mondonvills
où Mademoiſelle Fel qui chanta encore
, perpétua le charme de ce fpectacle
, & la fatisfaction extrême qu'avoit
caufée au public, la variété des morceaux ,
la précision de l'exécution , & les diffe
rens talens des Concertans ..
On ofe le dire ; fi Meffieurs Royer &
Capran fuivent dans tous leurs Concerts
le plan fur lequel ils ont fait les arrangemens
de celui - ci , leur falle , qui ne des
emplira point , leur annoncerà leur fuccès
, & le contentement du public. & des .
Amateurs.
JANVIER. 1751. 181
CONCERTS A LA COUR.
Mois de Novembre.
LE
E Lundi 23 , le Samedi 27 Novembre,
& le Samedi s Décembre , on chanta
chez la Reine le Ballet des Elémens . Meldemoiſelles
Canavas , Lalande , Deſelle , Romainville
& de Saintreufe en ont chantéles
Rôles,ainsique Meffieurs Benoît , Joguet ,
Poirier & Befche.
Mois de Décembre.
Le Samedi 12 , le Lundi 14 , & le Samedi
19 , on chanta chez la Reine &
chez Madame la Dauphine , la Paftorale
de Diane , & Endrin , de M. de Blamont
, Sur-Intendant de la Muſique de
la Chambre du Roi. Le Poëme eft de M.
de Fontenelle.
Mlles Lalande , Romainville , Deſelle,&
Godonnefche en ont chanté les Rôles
, ainſi que Mrs Benoît , Dubourg , Poirier
& Beſche.
186 MERCURE DE FRANCE.
米洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 6 Novembre.
Général d'Arnimb , Envoyé- Extraordinaire
Ldu Roi de Pologne , Electeur de Saxe , fit ,
ces jours derniers , de nouvelles inftances auprès
des Miniftres de cette Cour , pour le rétabliſſement
du Comte Erneft de Biron dans le Duché de
Courlande. On lui répondit ; Que l'Impératrice.
avoit tous les égards poſſibles pour la recommanda➡
tion du Roi de Pologne , & pour les inftances qui
Se faifoient de fa part : mais qu'elle étoit retenue par
des raisons particulieres , qu'elle communiqueroit à
S. M. Pol. quand il exfovort tems .
Les différens Territoires , qui compofent les
Frontieres de cet Etat & celles des Etats de la Ré
publique de Pologne , étant comme enclavés les
uns dans les autres , il eft fouvent arrivé que les
Habitans de ces Territoires limitrophes ont eų
des difputes enfemble ; & ces differends auroient
eu des fuites fâcheufes , fans l'attention des deux
Puiffances à les prévenir. C'eſt ce qui fait que
l'on a beaucoup de joie ici de la part que le même
Général d'Arnimb donna , la femaine paffée , à
cette Cour d'un Refcrit du Roi de Pologne , datté
de Warfovie le 28 de Septembre , dans lequel il
dit à tous les Staroftes & Commandans de la part
de la République fur les frontieres de la Ruffie ,
Que , par fes Univerfaux adressés aux Peuples de la
frontiere , il leur a ordonné de ne faire aucun tort ni
préjudice aux Sujets de l'Impératrice de Ruffie ; &
JANVIER. 187 1751.
Tur tout de ne donner aucune retraite ni fecours à ceux
qui fe feroient fauvés des Terres de cette Princeffe . I
dit enfuite ; Que , pour porter plus loinfon attention
fur cette matiere , il ordonne à ceux auxquels il
adreffe ce Refcrit , quand il leur fera fait quelque
plainte de la part des Sujets de Ruffie , d'examiner
avec foin quel en est le motif. , & de procurer , auffi
promptement qu'il fera poffible , une jufte fatisfaction
à la partie lexée. Il ajoute ; Qu'il leur recommande
auffi particulierement de veiller à ce que les Sujets de
Ruffie ne puiffent avoir aucun fujet de se plaindre de
ceux de fon Royaume , auxquels il enjoint pareillement
d'être attentifs à ne point occafionner de
plaintes.
DE WARSOVIE , le 20 Novembre.
Une Lettre , écrite de Wifniofwicz , le premier
de ce mois , porte qu'une Maladie contagieufe
qui s'eft manifefiée dans la Moldavie , y fait de
grands ravages , & qu'elle s'eft communiquée dans
la Haute - Podolie , à plus de 30 Villages du voil
mage de Kaminieck.
I
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 18 Novembre.
Ly a quelques jours que M. Keith, Minif
tre du Roi de la Grande-Bretagne , fit part au
Comte d'Uhlefeldt , Grand - Chancelier de la Cour;
de la conclufion du Traité entre l'Espagne &
l'Angleterre , igné à Madrid les d'Octobre.
788 MERCURE DE FRANCE.
IT ALI E.
DE ROME , le 14 Novembre.
LE 27
E Duc de Savoye ayant été , le 27 de Septembre
, aggregé à l'Arcadie , avec l'Infante
Ducheffe fon Epouſe , a fait remettre derniérement
à l'Abbé Morel , Gardien général de l'Arcadie ,
un Brillant de la valeur de 150 Louis , avec une
Lettre pleine de témoignages d'eftime pour fa
perfonne & pour la Compagnie dont il eft le
Chef.
>
9
Le P. François Retz , natif de Bohême , lequel
depuis 20 ans étoit Général de la Compa
gnie de Jefus , mousut , le 19 au matin , dans la
Maifon de S. André du Noviciat âgé de 78
ans . Il faifoit la réfilence dans cette Maifon
pour y jouir de la pureté de l'air de Monte-
Cavallo mais fes Obféques fe feront dans l'Eglife
du Jefus , où , le jour même de fa mort ,
on tranfporta fon corps dans un Carofle fermé.
Le 13 après-midi , le Pape l'avoit été voir , pour
la feconde fois , depuis qu'il gardoit la Chambre ;
& S. S. s'étant entretenue avec lui affez longtems
, l'avoit laiflé avec toute l'apparence d'un
prompt rétabliffement. Depais ce jour , le P. Retz
n'avoit pas paru être un feul moment endanger.
Avant la mort , en fe conformant à l'ufage de
fes Prédéceffeurs , il a nommé , dans un Billet.
écrit de fa main & cacheté , le P. Ignace Vif
conti , l'un de fes Affiftans , pour être Vicaire-
Général , pendant la vacance du Généralat.
DE TURIN , le 21 Novembre.
Le 14 , le Roi rendit un Elit , qui fut publié
JANVIER. 1751. 189
hier , par lequel S. M. réduit à quatre pour cent
les Intérêts au- deffus de ce tau , des fommes
empruntées par les Monts de piété de S. Jean
Baptifte de Turin & de Sant- Angelo de Coni
& ordonne , que les Capitaux de ceux qui ne
voudront pas fe foumettre à la réduction , leur
feront remboursés .
Il arriva ces jours derniers en cette Ville un
Courier dépêché de Madrid avec des Lettres de
Change , pour la valeur d'une partie des 250 mille
Piftoles , à quo monte la Dot accordée par le Roi
d'Espagne à l'Infante Duchefle de Savoie , fa
Soeur.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 3 Décembre.
ONapprendpar une Lettre de Gibraltar en date
du 9 Octobre, que le Vaifleau de guerre ,
le Cheval Marin y étoit de retour de Cadix avec
une fomme d'argent que l'on y avoit négociée
fur le crédit du Trefor d'Angleterre. Elle eft deftinée
au rachat des Anglois qui font captifs à
Tétuan ; & l'on doit l'employer fur le pied de la
derniere Convention , conclue avec l'Alcaïde de
cette Place. Cette Convention eft à peu près femblabie
aux Traités faits ci -devant avec les Empereurs
de Maroc ; & par conféquent fujette à être
révoquée , au gré de l'intérêt des Sujets de cet Empire
, ou du caprice du Prince. La même Lettre
porte , que les Habitans de Tétuan ont affaffiné ,
depuis peu , dans une Mofquée l'Alcaïde , dont
on vient de parler , & qu'ils en ont élu un autre
en fa place .
Le 26 du mois dernier , il fe tint un Grand
190 MERCURE DE FRANCE:
Confeil au Palais de Saint-James , dans lequel le
Parlement , que l'on avoit en dernier lieu prorogé
au 3 de Décembre , le fut de nouveau au 2 de
Février de l'année prochaine.
Le paffage du nouveau Pont de Weftminſter fut
rendu public le 30 au matin , au milieu des acclamations
des principaux habitans de cette Ville. If
y eut toute la journée un concours extraordinaire
de peuple , venu de toutes parts pour voir cet Edifice
, que l'on regarde comme un des plus beaux
de ce genre qu'il y ait en Europe . La premiere
pierre en avoit été pofée le 9 de Février 1739 ; on
a mis 11 ans & 9 mois à le bâtir , & il coûte à la
Nation environ 330 mille livres sterling.
Il fut réglé dernierement au Bureau de la guerre,
que l'on releveroit à l'avenir , de cinq ans en cinq
ans , les Garnifons de Gibraltar , de Port -Mahon
& de toutes les autres Places que la Couronne
Britannique poffede hors du Royaume.
Divers Seigneurs & d'autres perfonnes de la
Nobleffe ont ouvert une Soufcription pour ériger
dans l'Eglife de Weſtminſter un Monument à la
mémoire du célebre Poëte Aléxandre Pope.
La maladie qui regne parmi les chevaux , continue
à fe répandre dans le Royaume , fans que les
remedes qu'on employe puiffent en arrêter le progrès.
Deux Députés des Proteftans de Moravie font
arrivés depuis peu dans le Duché d'Argyle en
Ecoffe , pour examiner le pays & choifir un licu
propre à l'établiffement d'une Colonie d'environ
deux mille perfonnes .
Le 8 , l'Amiral Stewart fut nommé Amiral en
chef des Armées Navales d'Angleterre , à la place
du feu Chevalier Chalonner Ögle ; & le Roi lui
fit l'honneur en même tems de le créer Chevalier.
JANVIER . 1751. 191 .
Une Proclamation du Roi, publiée ces jours- ci
fixe fans autre prorogation , l'ouverture du Parle
ment au 28 de Janvier prochain,
La Pêche du barang , qui s'étoit faite jufqu'à
préfent avec fuccès pour le compte de la nouvelle
Compagnie établie en cette Ville , eft fufpendue
jufqu'au retour de la faifon convenable. On ap
prend d'Ecoffe que la même Pêche avoit été dépuis
un mois fi abondante vers les Illes de l'Oueſt,
que l'on y employoit actuellement soo Bâtimens
dans la Baye de Harloch.
La maladie des bêtes à cornes regne toujours
avec beaucoup de violence dans les Provinces Sepe
tentrionales d'Angleterre. Celle dont les chevaux
font attaqués , continue à fe répandre dans ce
Royaume & s'eft minifeftée en divers endroits
de l'Ecoffe .
Une Patente accordée ces jours ci à M. Guil
laume Perkins , Gentilhomme de cette Ville , lui
permet de rendre publique une Machine de fon
invention , propre à moudre les grains , ainfi qu'à
deflécher les Mines de charbon & les terres marécageufes.
On apprend de Dublin que les efpeces d'argent
font fi rares en Irlande , qu'on a résolu de demander
au Gouvernement la permiffion de hauffe
la valeur des Dollars juſqu'à cinq Shellings .
PROVINCES - UNIES,
DE LA HAYE , le 30 Novembre.
'Abbé de la Ville, qui , pendant quelques an
L'nées , a téfidé ici en qualité de Minile de sa
Majefté Très- Chrétienne , a fait prefenter der
nielement les Lettres de Rappel aux Etats Gé192
MERCURE DE FRANCE.
néraux , avec le Mémoire fuivant , par lequel il a
pris congé de leurs Hautes Puiffances.
ככ
و د
HAUTSET PUISSANS SEIGNEURS ,
» Le Roi ayant jugé à propos de faire ceffer la
miffion que j'ai eu l'honneur de remplir auprès
» de vos Hautes- Puiflances , Sa Majeſté m'a or-
» donné de leur envoyer la lettre qu'elle leur écrit
» à cette occafion . Si les devoirs indifpenfables de
» l'emploi que le Roi a daigné me confier depuis.
» mon retour de Hollande , me privent de la fatisfaction
de m'acquitter en perfonne de cette
derniere fonction de mon Miniftere , j'ai du
moins la confolation d'être encore une fois l'Interpréte
des fentimens d'eltime & d'affection de
Sa Majesté pour vos Hautes - Puiflances , & de
» leur en renouveller les plus fortes affûrances .
50
ဘ
»Vous fçavez , Hauts & Puiffans Seigneurs ,
» que mon zéle & mon travail , dans l'exécution
» des ordres dont le Roi m'a honoré pendant mon
féjour à la Haye , n'ont jamais eu pour objet
que de prévenir ou d'éteindre le feu de la guerre
" dont l'Europe étoit malheureuſement embraſée ,
»& de maintenir entre Sa Majeſté & vous , cette
intelligence parfaite dont elle avoit fait dès le
»commencement de fon regne, une maxime conf
> tante de fon Gouvernement .
» Les premiers noeuds de votre union intime .
avec la Couronne du Roi , fixent l'époque de la
» naiffance de votre République , & vos annales
» m'ont appris que le fiécle le plus floriflan des
» Provinces- Unies a été celui où cett : alliance n'a¬
» voit encore fouffert aucune altération.
C'est avec regret que Sa Majeſté a vû les circonftances
qui ont paru donner quelque atteinte
» à une
JANVIER. 1751. 193
•
ä une correſpondance fi ancienne & fi naturelle ,
» mais le Roi eft perfuadé que vos Hautes- Puiffances
ne conferveront le ſouvenir des événemens
qui ont occafionné entre Sa Majesté & votre
République une difference paffagere de fentimens
& de mefures , que pour mieux fentir les
avantages d'une liaifon que Sa Majefté défire
fincérement de perpétuer.
» Tout ce que le Roi a fait pour rétablir la tranquillité
publique , & les foins que Sa Majesté
» continue de fe donner pour prévenir de nouveaux
troubles , ont dû convaincre l'Univers
entier qu'elle n'a d'autre vue d'ambition que de
rendre la paix auffi inviolable que l'efprit de mo-
» dération & de générofité qui lui en a fait admettre
les conditions .
ස
ל כ
»Le Roi ne craindra pas de rentrer en guerre ,
quand il y fera forcé par les confidérations fupérieures
de fa gloire , du foutien de fes Alliés
» & de la fidélité à fes engagemens ; mais l'objet de
» fes voeux fera toujours de n'avoir à faire ufage
Do de fon pouvoir & de l'influence qui , dans l'adminiftration
des intérêts publics , appartient à
» l'ancienneté & à la dignité de ſa Couronne , que
» pour affûrer le repos de toutes les Nations & le
bonheur de fes Peuples.
Ces fentimens du Roi , plus refpectables
» encore que la majefté de fon Trône , font un des
plus fürs garants que l'Europe puiffe avoir de la
confervation de la liberté & de l'équilibre de
puiffance qu'il n'eft pas moins effentiel de maintenir
fur la mer que fur la terre .
ස
» Sa Majesté ne doute point que des principes fi
équitables ne foient auffi conformes à la façon
de penfer de vos Hautes- Puiflances , qu'à leurs
❤ véritables intérêts , & le Roi attend des lumieres
I
194 MERCURE DE FRANCE.
a de la fageffe de leur Gouvernement , que votte
République fe fera un devoir & un plaifir de
concourir avec Sa Majesté à établir générale-
» ment & invariablement ce fyftême de juftice &
> d'humanité.
La bonne foi exercée réciproquement & avec
émulation par toutes les Puiffances , qui ont eu
part au Traité d'Aix-la- Chapelle , a produit la
a paix , & ce n'est que par les mêmes moyens
qu'on parviendra à la rendre durable .
Il me refte , Hauts & Puiffans Seigneurs, après
»vous avoir expofé les fentimens du Roi pour le
a bien général de l'Europe & pour votre Répu
blique en particulier , qu'à fupplier très hum-
» blement vos Hautes - Puiflances de recevoir avec
bonté l'hommage de mon profond refpect & de
a la reconnoiffance que je conferve précieufement
des témoignages de bienveillance dont elles m'out
conftamment honoré. Je regarde comme une
» des époques les plus flatteufes de ma vie , le Mir
niftere que j'ai exercé auprès d'Elles, & quoique
» je n'aye plus l'avantage de fervir le Roifous
leurs yeux, je ne cefferai point d'afpirer aux occafions
de leur faire ma cour, & je m'interefferai
» toujours avec la même ferveur à la gloire & à
la profpérité de leur République . Fait à Fontainebleau
le 15 de Novembre 1750.
Les Etats Généraux ont fait expédier des Lettres
de Récréance pour être envoyées à l'Abbé de la
Ville , avec le préfent d'une Chaine & d'une Médaille
d'or de la valeur de 13 cens Florins, auquel
ils ont joint une autre Médaille d'or de 300 Florins
pour être donnée , fuivant l'uſage , à fon See
cretaire
40
.
JANVIER. 1751. 195
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 8 Décembre , Fête de la Conception de la
Ste Vierge , le Roi , la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine & Mefdames
de France affiftérent en bas dans la Chapelle du
Château au Sermon de l'Abbé Poule Docteur de
Sorbonne , & aux Vêpres , qui furent chantées
par la Mufique & auxquelles l'Abbé Gergois ,Chapelain
de la Chapelle de Mufique de Sa Majefté ,
officia.
Le 9 , le Roi donna la Charge de Chancelier,
de France à M. de Lamoignon de Blancmefnil ,
Chevalier , Premier Préfident de la Cour des Aides
; & nomma Garde des Sceaux de France , M.
de Machault , Miniftre d'Etat , Confeiller au Con.,
feil Royal , & Contrôleur Général des Finances.
Le Roi avoit ordonné , par un Arrêt rendu
dans fon Confeil d'Etat le 27 de Janvier de l'année
derniere à tous ceux qui fe prétendent Créanciers
de l'ancienne Compagnie Royale de la Chine
comme Propriétaires ou Dépofitaites de Billet
folidaires d'Actions de mille Livres & de Brevet,
de Direction de so mille Livres , de les repréfen
ter dans fix mois pour toute préfixion & délai aux
Directeurs de cette Compagnie , dans la perfonne
du Sr Chevalier leur Caiflier , à l'effet d'être par
ledit Chevalier vifés & enregistrés , pour enfuite
être procé lé à la liquidatinn defdits Egets , &
pourvu au payement d'iceux ainfi qu'il appartiendroit.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Par un nouvel Arrêt , rendu au Confeil d'Etat
tenu à Fontainebleau le 13 O&obre , Sa Majesté
accorde encore pour le Vifa des mêmes Effets ,
fix mois pour toute préfixion délai , par grace b
Sans efpérance d'aucun autre délai , à compter du jour
des publication & affiches qui feront faites du préſent
Arrêt .
Le 9 & le 10 , les Religieux de l'Ordre Roïal
& Militaire de Notre-Dame de la Merci , inftitué
pour la Rédemption des Captifs , firent voir à cette
Ville , dans des Proceffions folemnelles , les 66
Captifs François rachetés , au mois d'Octobre de
cette année , dans le Royaume d'Alger , par les
Peres Jacques Houllier & Melchior Heraud , députés
du même Ordre .
Par la nomination de M. de Lamoignon de
Blancmefnil à la Charge de Chancelier de France,
M. de Lamoignon de Malesherbes , fon fils , Confeiller
d'honneur à la Cour des Aides , prend la
Place de Premier-Président de cette Cour , à laquelle
il avoit été reçu en furvivance.
Du 10 , Actions , 18 cens 70 ; Billets de la pre
miere Loterie Rojale , 748 ; Billets de la feconde ,
€83.
Le 10 Décembre , M. de Lamoignon , & M. de
Machault prêtérent Serment entre les mains du
Roi ; le premier , pour la Charge de Chancelier
de France ; & le fecond , pour la Place de Garde
des Sceaux , auxquelles Sa Majefté les avoir
nommés la veille .
Le 13 , troifiéme Dimanche de l'Avent , le Roi ,
la Reine , Monfeigneur le Dauphin , Madame la
Dauphine & Mefdames de France , affiftérent en
bas dans la Chapelle du Château , au Sermon de
l'Abbé Poule Docteur de Sorbonne.
Le Roi alla , le 14. au Château de la Meute,
JANVIER. 197 1751 .
Il en revint le 16 après- midi , & le foir il partit
pour Choify.
Les Peres Alexandre la Maniere , Jean Montour
, & Michel Gairoard , Commiffaires - Généraux
des Chanoines Réguliers de l'Ordre de la
Sainte Trinité , Rédemption des Captifs , dits Mathurins
, ayant ramené du Royaume d'Alger 105
Efclaves Chrétiens , qu'ils ont rachetés cette année
; ces Esclaves furent conduits folemnellement
en Proceffion , le 11 & le 12 , en differens Quartiers
de cette Ville.
Le 14 , les Religieux de l'Ordre Roïal & Militaire
de Notre-Dame de la Merci , Rédemption
des Captifs , firent une troifiéme Proceffion , pareille
à celles qu'ils avoient faites , le 9 & le 10.
Ils allérent de leur Eglife à celle des Dominicaing
de la rue S. Honoré , où ils chantérent une grande
Meffe en Mufique.
Le 16 , l'Abbé Batteux , Chanoine de l'Eglife
de Reims , & ci devant Profeffeur d'Eloquence a
College Roïal de Navarre , nommé par le Ro
pour remplir au Collège Roïal de France la place
de Lecteur & Profeffeur en Philofophie Grecque
& Latine , vacante par la mort de feu l'Abbé Ter.
raffon , en prit poffeffion , fuivant l'ufage , par un
Difcours public , qui fut honoré de la prefence
du Comte d'Argenfon , Miniftre & Secretaire d'Etat.
Le Difcours avoit pour fujet ; Que l'on trouve
dans les découvertes des Anciens de quoi fe forme
une jufte idée des forces de l'Esprit humain. L'Orateur
montra dans la premiere Partie ; Que les
Anciens , avec le fecours de la raiſon ſeule , ont dé
couvert dans la Nature tout ce qui , pour être connu
n'a pas befoin principalement d'une longue fuite d'expériences
; & dans la feconde ; Que ce que les Anciens
n'ont pas connu . fert à marquer les bornes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
t
'Efprit humain. Il remplit fon fujet de maniere ,
qu'en faifant valoir les obligations que les Scien
ces Philofophiques ont aux Anciens , il rendit aux
Modernes la juftice qui leur eft dûë . L'Abbé Batteux
commencera fes Leçons le 7 de Janvier . Après
avoir dicté un Abregé de la Philofophie ancienne
il traitera Des premieres Caufes des chofes , fuivant
les opinions des Anciens , en leur comparant celles
de quelques Modernes.
Du 17 , Actions , 18 cens 95 ; Billets de la premiere
Loterie Roïale , 738 740 ; Billets de la
feconde , 676.
COVREDPORDIAEDUDIas
vivasiko
MARIAGE ET MORTS.
LE 9 Décembre : Louis , Comte de Durfort
›
époufa dans l'Eglife Paroiffiale de Saiut Roch,
Marie-Françoife le Tixier de Mennetoux , fille
d'Etienne le Texier de Mennetoux Receveur
Général des Finances de Limoges , & de feue Marie
Anne Richard , fon épouſe . Le Comte de Durfort
eft fils de Nicolas , Comte de Durfort , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis,
Gouverneur des Villes & Citadelle de Mont- Louis,
& de Marie-Agnès de Durfort de Bourdeville .
Le 20 Novembre , Marie- Anne Thibouet de
Merzieres , veuve de N. de Riberée , Chef d'Eſcadre
des Armées Navales , mourut âgée de 72 ans , &
fut inhumée à Saint Euftache.
Le 28 , Claude Gautier , mourut gé de 103
ans , & plus de fix mois , chez la Comteffe d'Hou
dant , au Château de Regnicourt-fur - Seaulx , près
Vitti le- François,
Le 1s Décembre , Marie- Anne Leloutre , épouſe
JANVIER. •
199 1751
•
de M. Riballier , Confeiller- Secretaire du Roi ,
Maiſon , Couronne de France & de fes Finances ,
mourut & fut inhumée à Saint Paul.
Le 6 , Anne- Marie Condés , veuve de N. Hervé ,
Secretaire du Roi , mourut & fut inhumée à Saint
Germain l'Auxerrois.
Le 15 , Thérefe - Martine le Pelletier de Rofambo,
époufe de Jofeph- Marie Annibal , Comte de Montmorenci-
Luxembourg , fille , & petite - fille de Premiers
Préfidens du Parlement de Paris , mourut
fur la Paroiffe de Saint Sulpice , & fut tranfportée
dans l'Eglife des PP. de l'Oratoire de la rue Saint
Honoré.
Le même jour Marie- Anne- Claude Brûlart de
Genlis , veuve de Henri , Duc d'Harcourt , Pair &
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Capitaine des Gardes du Corps de Sa Majesté , Gé
néral de fes Armées , Gouverneur de Tournai &
Pays en dépendans , Ambaffadeur Extraordinaire
du Roi en Espagne , mourut âgée de 82 ans ,fur la
Paroiffe de Saint Sulpice , & fut inhumée dans
P'Eglife Métropolitaine de cette Ville , où eft la
fépulture de cette illuftre Maiſon , dont depuis
quelque tems nous avons beaucoup parlé , & dont
malheureuſement nous parlerons encore dans le
mois prochain.
Une faute de Copiſte a occafionné dans le der
nier Mercure une erreur confidérable . On y lic
que le 7 Octobre , Charles - Armand Comte da
Maillebois , étoit mort , & avoit été inhumé à Saint
Roch. Il fuffifoit de ce peu de mots , pour exciter,
les regrets du Public fur la perte d'un de nos plus
grands Militaires , heureusement l'application n'a
point de licu : M. le Comte de Maillebois jouir
une pleine & parfaite fanté ; celui dont nous?
I iij
200 MERCURE DE FRANCE:
avons voulu annoncer le décès , eft Charles A
mond , Comte de Maillelois .
VERS
Sur M. le Maréchal de Saxe.
L'Eternel Nocher de la Parque ,
Voyant approcher de fa barque
Le grand , l'invincible Saxon ;
Sortez , Ombres , dit- il , à la troupe timide
Qu'il alloit mener chez Pluton ,
Il faut encor paffer Alcide.
Par M. Potin , Agent de la Marine de
France à Rotterdam .
LETTRE
De M. de Beaumond à M. le P. C. D. V.
à Strasbourg , auau fujet de M. Daran
Chirurgien ordinaire du Roi , fervant par.
quartier , &c.
V
Ous me faites un crime , Monfieur , d'avoir
été jufqu'ici fans vous informer des Cures
que M. Daran a faites dans notre bonne Ville de
Marſeille , & de celles qu'il fait tous les jours à
Paris. La Renommée qui a foin de publier les
JANVIER. 1751. 199
chofes éclatantes , a dû vous en apprendre plus
que je ne pourrois vous en écrire . Cependant comme
vous n'ordonnez de vous inftruire , & que je
ne puis me refufer ni à l'amitié ni à l'évidence , jo
vais vous tracer dans le moindre espace poffible ,
les traits que j'ai recueilli . Quelqu'exact que je
puiffe être dans le détail , je laifferai échapper encore
bien des circonftances effentielles à fon Au
teur.
:
Mes yeux ont été les fidéles témoins de quelques-
uns de fes fuccès , les autres m'ont été atteftés
par des gens dont la véracité eft infaillible ; inais
n'attendez pas que je me faffe arbitre de M. Daran
, & de fes rivaux . Son mérite eft au deffus de
mes éloges , & d'ailleurs mon témoignage n'eft
point d'une valeur à mettre un dernier fceau à
tant de vérités connues.
Le fuffrage public eft un arrêt , après lequel il
ne reste plus rien à juger. Croiez , M. qu'à traiter
des maladies fecrettes , la célébrité ne s'acquiert
pas gratuitement , & que fi M. Daran eft fi faineux
pour la guérifon des maladies de l'urethre , c'eft que
la difcretion de fes malades n'a pû refufer à l'éficacité
de fon reméde l'hommage que méritent les
talens .
Le bruit que faifoient fes Cures à Naples fe ré
pandit bien vite dans toute l'Italie , & ne tarda .
point à traverser les mers. Marfeille , comme la
plus prochaine ville , fut inftruite des premieres .
Ses habitans le fouhaitoient avec impatience.
Quelqu'un d'entr'eux preflé par de juftes motifs ,
s'embarqua pour Naples , où il trouva un jufte
équivalent d'un nouvel être La Renommée n'avoit
point groffit les objets , il éprouva heureufement
qu'elle avoit été trop modefte au fujer de M. Da202
MERCURE DE FRANCE:
ran. Le témoignage que ce maleficié , devenu fain
rendit à fes citoyens , augmente encore plus leur
ardeur.
Cet homme fi défité arriva enfin à Marſeille , le
mal y étoit extrêmement répandu . Marseille fe
jour délicieux par fa fituation avantageufe , & par
le degré de fon élevation , ne peut manquer de
nourrir dans fon fein des habitans expofés à de pareils
maux. Pour furcroit la guerre y entretenoit
alors quantité de troupes ; auffi M. Daran trouva-
t-il des occafions fans nombre d'exercer la verti
de fon fpécifique : La majeure partie des Mareillois
le regarde comme fon fauveur . Qui oferoit
s'élever contre , qu'il aille recueillir les fuffrages
je lui déclare avec franchife , que fa maligaké
pourroit avoir un trifte fort.
C'eft fur de fi folides fondemens que M. de la
Peyronie , digne à tous égards d'être à la tête des
Chirurgiens du Royaume , follicita M. Daran de
venir à Paris. M. Chicoyneau , dont la prudence
& le difcernement égalent le profond fçavoir ,
toujours attentifaux progrès de la Médecine , cruz
qu'il importoit au bien public de l'y attirer. Il s'af
fura de la vérité de fes Cures , par le témoignage
que lui rendit généreufement M. Bertrand, Doyen
des Médecins de Marfeille.
La réputation de M. Daran étoit toute faite
lorfqu'il arriva à Paris : Il n'eut pas befoin de recou
sir aux placards , aux affiches, ni aux fubterfuges.
L'existence de fon fpécifique fe montroit au grand
jour , malgré le voile de l'envie . Tous ceux qui
Péprouverent , facrifierent leur modeftie en faveur
de la vérité, toute l'Europe a retenti de leurs té
330 gnages.
2.
·Vous détailler la moindre partie des fameufes
Cures que M. Daran a faites dans Paris , ce ferolt
JANVIER. 1751 . 203
un ouvrage de longue haleine , & qui n'affortiroit
point aux juftes bornes d'une lettre . Sansvous citer
tant d'exemples , combien M. P. ne lui eft- il pas
redevable ?
Cet homme plus que fexagenaire , que les fou
gueufes paffions de la jeuneffe , avoient fouvent
conduit aux portes du trépas , épuifa inutilement
Part des plus célébres Médecins & Chirurgiens du
Royaume. Il s'eftimoit fort heureux , lorfque par
des palliatifs il jouiffoit de quelque interruption
dans les maux ; mais ces palliatifs n'empêchoient
point l'accroiffement de la maladie virulente & de
fes fouffrances. Les dernieres années , il étoit oblie
gé de chercher dans fon lit des poftures ridicules
pour fe foulager . En proie à fes fouffrances , &
ne fçachant à qui fe vouer , il fe jetta entre les bras
de ce nouveau Promethée , if ne fut pas long- tems
à fentir l'efficacité de fon fpécifique ; au bout de
deux mois les douleurs & les maux qui les occa
fonnoient , difparurent, * Dès lors il femble avoir
repris une nouvelle vie , il ne lui refte que le fouvenir
des maux paflés , qu'il prend plaifir à raconter
, pour rendre fervice à fon libérateur , & réveiller
en même tems le contentement qu'il ref
fent de fa parfaite guérifon , bien plus que de fa
fortune dont il jouit.
Que de miracles M. Daran n'a- t- il pas opéré
depuis ! Combien l'avenir lui en réſerve -t- il encorel
Car , tel eft le fort de la nature humaine : La
fomme des plaifirs qui femblent feuls être en
droits de charmer les ennuis de notre exiſtence
ne fit jamais une équation avec la fomme des
* Bona valetudo jucundior eft iis , qui è gravi
morbo recres i funt , quàm qui numquam agro cot-.
pore fuerunt.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
maux qui en réſultent . L'on peut dire que c'eft.la
principalement où les effets font en difproportion
avec la caufe ; mais auffi la même difproportion
fe trouve -t - elle à l'égard de ſes guérifons dans
le canal de l'urethre . Sa méthode ne requiert ni
le fer , ni le feu , recours fouvent plus cruel à
endurer que les maux même . Elle n'exige que
de la conftance à fupporter une légere incommodité
, qui devient égale à zero , par rapport aux
biens permanens dont elle eſt ſuivie.
?
Cependant au milieu de fa gloire , il a été
obligé de fe juftifier fur des hypotéfes que l'envie
lui a fouvent oppofées. Quoi ! guérir des maladies
virulentes invéterées , par des remédes , dont
la douceur laiffe ignorer leurs progrés ? N'être
point obligé de fuivre un régime de vie auftére ,
vaquer à les affaires , fans redouter des pronoftics
fâcheux c'eft un phénomene qui a paru furnaturel
à plufieurs antagoniſtes , il les a révoltés ;
& révoquant en doute les objets palpables , ils ont
tenté de faire tomber la méthode dans le dernier
difcrédit . L'on n'attaque jamais les talens médiocres
, ils font deftinés à l'oubli ; mais l'on met
tout en ufage pour anéantir les talens fupérieurs .
La modération avec laquelle M. Daran s'eft juſtifié
, fait honneur à les fentimens . Que j'aime voir
la fimplicité des premiers tems , & cette aimable
naïveté dans les hommes de réputation !
Oui , Monfieur , il eft vrai , & M. Daran le confeffe
, que l'art d'introduire la bougie dans le canal
de l'urethre n'eft point nouveau ; j'ignore auf
fi s'ileft fort ancien Mais c'eft à M. Daran que
l'Europe entiere reconnoît qu'eft due la gloire d'avoir
trouvé un reméde aufi doux & auffi efficace
pour la guérifon radicale des maladies de l'urethre.
Il n'eft point de nation qui ne fe fût fait
JANVIER. 1751 205
honneur d'une fi utile déccouverte , fi quelqu'un
de fes patriotes eût eû le bonheur de la faire . C'eft
l'une des plus falutaires de l'efprit de l'homme en
faveur de la nature humaine. M. Daran eft autorifé
par le filence des fiécles antérieurs , à prononcer
harliment que perfonne avant lui n'avoit trouvé
de moyenfûr de guérir radicalement les fuites des
gonorrhées virulentes , fuites fouvent plus fácheu-
Les que la maladie qui leur donne naissance , quoiqu'elle
foit elle-même une des plus fácheufes aux-
. que les la nature humaine foit exposée.
Toutes les lumieres de la Médecine & de la Chirurgie
, dans la pratique de la guérifon de ces maladies
fe réduifoient aux faignées , aux bains , lavemens
, & autres fortes d'adouciffans . On fe fervoit
auffi de corrofifs pour détruire les carnofités
du canal de l'urethre : mais cette pratique n'étoit
que trop fouvent démentie par l'énevenement.
L'une des fameules propriétés de ce reméde
Monfieur , eft de coopérer à la génération . Plu
fieurs Marfeillois m'ont certifié que nombre de
leurs amis , & même quelques - uns de leurs parens
qu'ils m'ont nommés , n'avoient eu des enfans
que par leurs guérifons. M. V. que vous
avez vû chez moi à Paris l'année derniere , me
confirma cette vérité par quantité d'exemples
inconteftables , ce n'eft point un paradoxe. Les
embarras du canal peuvent empêcher la fécondité
, le reméde de M. Daran les détruit . Donc cette
conféquence eft évidente, & feroit un grand préjugé
en fa faveur , quand nous n'aurions point
d'exemples.
La bénignité de ce reméde eft telle , que l'adolefcent
ne reffent pas plus de mal que le vieil
Jard. Tandis qu'il eft employé à la destruction
106 MERCURE DEFRANCE.
de l'ennemi de leur fanté, Ces malades fe livrent
aux plaifirs de la promenade , du jeu , du ſpectaele
, &c. Il y a quelques jours que M. le Marquis
de S. R. me propofa de venir déjeuner aux
Thuilleries , quoiqu'il n'y eût pas une demie
heure qu'on lui eût introduit la bougie. Nous
y reftâmes jufques à midi , & nous ne parlâmes
rien moins que de fes maux. Il y a plus , l'Arti
fan a la liberté de travailler or il n'eft point de
Stoiciens affez intrépides pour endurer les grandes
douleurs , qu'occafionnent les cauftiques violens ,
fans au moins faire mine de fe plaindre . Si le vifage
eft le tableau de l'ame , l'on peut voir fur celui
de les malades , dans quelle affiete eft la leur ;
au relte ce reméde n'atraque que les endroits ma-
Jéficiés , il n'affecte en façon quelconque les parties
faines.
M. D. G s'imagina avoir le canal obftrué . Un
Eleve infidele de M. Daran lui appliqua à fon infçu
des bougies , pendant huit jours : l'on retira ces
bougies fans le moindre flux , d'où l'on peut inférer
que ce reméde n'opère que fur l'endroit où
eft le mal ; de forte qu'un homme qui le préfenteroit
à M. Daran , fans être fûr de fon état par
une fuite d'évenemens réitérés , la tentative ne
fçauroit lui être préjudiciable . il eft vrai que peu
d'hommes font logés dans cette claffe d'imbécillis
té. Tout le doute ne peut rouler précisément que
fur l'endroit où le mal a pris naiffance , ou dans
la veffie , ou dans le canal de l'urethre. Si c'eſt à
la veffie , le malade eft renvoyé aux Chirurgiens
qui en traitent ; fi c'eft au canal , M. Daran le
retient comme le feul qui foit en droit de le trai
ter efficacement Ne vous imaginez point , Monheur
, qu'il commence clandeftinement (a cure.
Après avoir exigé du malade la relat on de fon
JANVIER 1751. 207
mal. Il le fait vifiter par fon Médecin ou Chirur
gien de confiance , & s'il n'en a point , il le fair
conftater fon état actuel par des Médecins & Chirurgiens
, auffi célébres que probes , & fait enfuite
conftater fa guérifon lorfque le traitement eft
fini.
A l'égard des malades des Villes éloignées
M. Daran a fenti l'inconvénient de renfermer
la pratique de fon reméde ; dans l'enceinte de
la feule Capitale du Royaume. Pour y obvier , it
a établi dans les principales Villes , & même
dans les Pays Etrangers , des Chirurgiens fes dife
viples , parfaitement inftruits de fa méthode.
Ce procédé , Monfieur , ne dépeint point une
ame infatiable de riche ffes. La técompenfe qu'il
exige de l'opulent , ne tire point à la lézine , la
forrune médiocre s'impofe elle - même , & l'indigence
trouve chez lui avec affurance le terme de
fes fouffrances. Ce défintéreflement tire fa fource ,
du fond de l'humanité ; l'oftentation n'y peut
avoir part. Je vous en écrirois davantage à ce fujet,
Monfieur , fi je n'apréhendois de faire murmurer
la modeftie des fentimens de M. Daran : mais
rout incrédule peut être confondu , s'il interroge
fes malades iminédiatement après les pantemens.
Leur témoignage lui apprendra l'uniformité des
foins qu'il prend & de l'opulent & de l'indigent ,
par rapport à la guérifon finale ; il pourroit mê
me s'il en connoffoit quelqu'un , être témoin
oculaire de ce que j'avance là, il verroit que la tur
piade & Pindigence, quoiqu'au plus bas dégré, ne
Talentiffoient point l'ardeur de cet homme unique.
Je vous ai dit, Monfieur , que les portes- feuilles
de M. Daran étoient remplies de certificats
qui atteft nt fes Cures . Il a compofé au milieu de
Les grandes occupations , un livre qui a pour titre
2
208 MERCURE DE FRANCE.
Obfervations Chirurgicales fur les maladies de l'urethre
, c. chez de Bure l'aîné , à l'Image Saint
Paul , Quai des Auguftins , où il en a inféré plufieurs
, qui atteftent les Cures qu'il a faites à Paris.
Ces certificats en quelque nombre qu'ils puiffent
être , font encore dans la proportion de l'unité à
l'infinité , par rapport aux malades qui atteftent
leurs guérifons , & qui s'efforcent de l'annoncer
à tout le monde , avec ce zéle ardent qu'inſpire la
reconnoiffance dans un homme bien né .
Je fouhaite avec tous les partifans de la vérité ,
que M. Daran jouiffe longues années des fruits
de fon fecret. Tout bon patriote , que dis - je
tout homme doit l'exhorter à préferer fa falutaire
pratique à une théorie medirée , qui ne ſe
concilieroit jamais enfemble , que pour la deftruction
de fes malades . Sa gloire eft folide , elle n'a
pas befoin qu'il faffe des livres de principes théoriques.
Les hommes feroient en droit de lui demander
compte d'un tems employé par des spéculations
qui leur paroîtroient fiivoles . Socrates n'écrivit
jamais que dans la mémoire des hommes. Le
nom de Socrates eft-il moins immortel ?
Voilà , Monfieur , ce que mon amour pour la na
ture humaine m'engage de vous écrire . Aucun au- .
tre fentiment ne m'affecte. Heureux ! fije puis avoir
rempli les vues de votre efprit. Je fuis , &c.
Signé DE BEAUMONT .
Nouveaux Certificats en faveur du Sieur
Arnoult, Droguifte , ci-devant rue des cinq
Diamans & préfentemet rue Quinquempoix.
M Robec à Rouen , par la lettre du 16 Sep-
Onfieur Fleury , Négociant fur l'eau - detembre
1750 , marque que la nommée Dumont
JANVIER, 1751. 209
femme de journée , extrêmement tourmentée de
vapeurs , ayant porté le reméde du Sr Arnoult
Droguifte pendant plufieurs années , elle n'a
point eu de vapeurs ; que le Sachet étant ufé ,
fes vapeurs l'ont repriſes , pour quoi il prie d'en
renvoyer promptement un autre .
M. de l'oudenas , demeurant chez Madame
la premiere Piéfidente de la Caze , à Bordeaux ,
marque par fa lettre du 17 Septembre 1750 , écrite
à M. de S. Pau , ancien Officier d'Artillerie ,
qu'il fe fert du Sachet du Sr Arnoult , Droguifte
depuis plufieurs années, qu'il s'en trouve très bien,
n'étant plus fujet comme il l'étoit auparavant à
des tournoyemens de tête qui l'inquiétoient beau
coup.
> M. Tarodin , Chanoine de la Cathédrale de
Boulogne fur mer , Prieur & Seigneur de Bredom
en Auvergne , attefte que le Sr Clément
âgé de 75 ans , Maître d'école de Boulogne , étant
tombé en Appoplexie majeure le Jeudi Saint avec
paralyfie fur la moitié du corps , compris la tête
& la langue dont il ne put fe fervir ; il refta fix
jours en cet état , fans pouvoir rien articuler ;
mais M. l'Abbé de Montgazen , Chanoine Théologal
& Vicaire - Général ayant fait venir de Paris
un Sachet du Sr Arnoult Droguifte , & ce Sachet
ayant été auffi- tôt appliqué , il reprit fes fens &
la parole en peu de tems , & trois jours après il
vint à l'Eglife faire fes Pâques , & que depuis il
continue de tenir ſon école fans aucun reffentiment
de Paralyfie ni d'engourdiffement.
M. de Brefme , Lieutenant Général & Civil
à Calais , par ſa lettre du 11 Juillet 1750 , s'explique
ainfi.
Vous pouvez , Monfieur , me mettre au nombre
des panégiriftes de votre Sachet ; à l'âge de foi
·
2to MERCURE DE FRANCE.
xante & trois ans , je fais devenu ſujet à des étour ›
diffemens fi fréquens & fi violens , qu'ils me ren
doient incapable d'aucun travail , & même de
toute promenade : au mois de Septembre 1741 , je
priai un de mes amis , M. Maréchal , Marchand
de Soye , encore vivant , au bout de la rue S. Jac.
ques , de m'envoyer promptement deux de vos
Sachets ; depuis ce tems là, j'en ai fait venir d'autres
par amis paffant par Paris,& je ne me fuis fenti
de veftiges depuis neaf ans que loifque les Sa
chets font devenus tout plats & vieils. C'eft un témoignage
que je dois à la vérité. Signé DE BRESME
Les fuites du fuccès de ce reméde font autant de
nouvellespreuvesque le St Arnoult eft feul en poffeffion
de fon reméde , & qu'il eft totalement différent
des Sachets diftribués de toutes parts , &
dont on n'eft pas en état de rapporter aucune preu
ve du faccès de ces prétendus remédes .
Pour la fûreté du Pablic , & afin qu'on ne puiffe
imputer au Remède du Sr Arnoult les accidens
d'Apoplexie , qui n'arrivent que trop souvent avec
ces prétendus Remédes ; le St Arnoult déclare encore
qu'il n'a cominis & qu'il ne commettra ja→
mais perfonne pour la diftribution de fon Reméde,
qu'il ne s'eft janrais diftribué que chez lui ci- de
vant rue des cinq Diamans & prefentement rue
Quincampoix , vis- à-vis celle de Venife , à Paris
toujours accompagné d'un imprimé figné de fa
maing fans lequel on ne doit y ajouter aucune foi,
!
L
AVIS..
A veuve du Sieur Bunon , Dentiſte des Enfang
de France , donne avis qu'elle débite journellement
chez elle , rue Sainte Avoye , au coin de
Ja sue de Braque , chez M. Georget , fon kere ,
JANVIE R. 1757. 211
Chirurgien , les remedes de feu fon mari , don
elle a feule la compofition , & qu'elle a toujours
préparés elle - même.
Sçavoir. 1. Un Elizit anti fcorbutique qui raf
fermit les dents , diffipe le gonflement & Pin-
Ammation des gencives , les fortifie , les fait recroître
, diffipe & piévient toutes les afflictions
fcorbutiques , & appaife la douleur de dents .
2. Une eau , appellée Souveraine , qui affermit
auffi les dents , rétablit les gencives , en diffipe tou
tes tumeurs , chancres & boutons , qui viennent
auffi à la langue , à l'intérieur des lèvres & des
joues , en fe inçant la bouche de quelques gouttes
dans de l'eau tous les jours . Elle la rend traîche
& fans odeur , & en éloigne les corruptions , elle
calme la douleur des dents .
3 °. Un Opiate pour affermir & blanchir les
dents, diffiper le fang épais & groffier des gencives,
qui les rend tendres & mollaffes , & caufe de l'o
deur à la bouche .
4°. Une poudre de corail pour blanchir les dents,
& les entretenir ; elle empêche que le limon ne fe
forme en tartre , & qu'il ne corrompe les gencives,
& elle les conferve fermes & bonnes , de forte
qu'elle peutfuffire pour les perfonnes qui ont fon
de leurs dents , fans qu'il foit néceflaire de les,faire
nettoyer. Les plus petites bouteilles d'Elixir font
d'une livre diz fols.
Les plus petites bouteilles d'Eau Souveraine,
font d'une livre quatre fols , mais font plus grandes
que celles de l'Elixir.
Les pots d'Opiate , les plus petits , font d'une
livre dix fols.
Les boëtes de poudre de Corail , font d'une livre
quatre fols.
On trouve auffi chez elle des éponges fines , &
des vacines préparées.
212 MERCURE DE FRANCE.
La veuve Bunon ofe affûrer que le Public fera
auſſi ſatisfait de la bonté deſdits remédes , dont les
Dames de France ont ufé , qu'il l'étoit du vivant de
fon mari . Elle donne un imprimé qui enfeigne la
maniere de s'en fervir .
LETTRE écrite de Coutance , par M.
Huard , Profeffeur de Philofophie , à un
Aftronôme à Paris , fur un phénoméne ar
rivé le 11 Octobre dernier.
V
OUS ne faites honneur , M. de me croire
capable de vous fatisfaire , au fujet du phénomene
qui eft arrivé dans notre pays . Si la
cauſe ne m'eft pas bien connue , je pourrai du
moins vous en donner une relation fidéle , car
j'ai été fur le lieu où a tombé la Pierre , pour
m'informer au jufte des circonftances . Voici le
fait. Le Dimanche onzième jour d'O&obre ,
environ à l'heure de midi , plufieurs perfonnes
tant à la Ville qu'à la Campagne , ont entendu
un bruit femblable à celui de trois coups de
canon tirés au loin , le dernier coup a été fuivi
d'un bourdonnement qui a duré quelques minutes
; & à l'endroit où a tombé la pierre , ce
bruit a été fuivi d'un éclat femblable à celui
d'une branche d'arbre qu'on auroit rompuë. On
n'a rien vu de lumineux dans l'air. Quelquesuns
des environs difent qu'ils ont vû feulement
quelque chofe de noir qui paroiffoit comme un
oifeau qui auroit volé de haut en bas avec grande
rapidité. Je n'ai point vû la pierre fur la
place , parce qu'elle avoit été enlevée le jour .
précédent de celui auquel j'y fuis allé , mais on
m'a affuré qu'elle étoit à peu près de la groffeur
d'une bouteille de quatre pots , & qu'elle étoit
JANVIER . 1751. 213
Chcore chaude une heure après qu'elle a été
tombée , & en approchant on fentoit une forte
odeur de fouffre ou de poudre enflammée ; on
l'a trouvée caffée en plufieurs morceaux , dont
le plus gros pefoit environ vingt livres. L'extérieur
eft noirâtre & très- dur , l'intérieur eft
grisâtre & mêlé de petits points brillans qui fe
féparent aifément. Le trou qu'elle a fait en terre
n'étoit pas confidérable , il avoit environ un
pied de diamètre fur un demi pied de profon
deur , elle ne pouvoit aller plus loin à caufe du
fond qui est une espéce de gravier ou gallet
affez dur. Le fimple peuple n'a pas manqué de
regarder cette pierre comme un effet du tonnerre
& de l'appeller pierre de foudre ; mais il
n'y a nulle apparence . 1 °. Parce que le bruit
a été entendu de 1y lieues loin à la même heure ,
ce qui n'arrive point au bruit du tonnerre qu'on
entend tout au plus de quatre ou cinq lieues. En
fecond lieu , j'ai remarqué que cette pierre n'eft
qu'un compofé de fable & de parties de fer
Ear on voit que loifqu'elle eft réduite en pouf
fiere , on apperçoit au microfcope comme autant
de petits cristaux très tranfparens , & que les parties
luifantes s'attachent toutes au coûteau aimanté
, ce qui prouve que cette pierre eft une véritable
Marcaffite , ou matiere minérale métallique.
Tout ce qu'il y a de furprenant , c'eſt la maniere
dont elle a été lancée en l'air & portée au lieu
où on l'a trouvée; Pour moi , je croirois volontiers
qu'il s'eft fait quelque part aux environs une
éruption en forme de Volcan occafionné par une
inflammation fubite de matiere fulfureufe dans
quelques lieux fouterrains qui auroit produit l'ef
fet d'une mine que la poudre à canon fait fauter
en l'air. Nous lifons dans plufieurs relations
214 MERCURE DE FRANCE .
9
des effets bien plus furprenans occafionnés par
de femblables caufes , dans les pays chauds. On
dit qu'on en a trouvé de pareils morceaux dans
d'autres Parroiffes plus éloignées que celle de
Nicorps , fcituée à une demie lieuë d'ici , fi cela
eft vrai ma conjecture deviendroit probable.
On pontra peut- être découvrir l'endroit où la terre
fe feroit eutr'ouverte pour vomir cette matiere.
On m'a dit que le bruit a été plus confidérable
à lieues d'ici du côté de S. Lo , qu'ail,
leurs ; ce qui pourroit faire foupçonner que l'éruption
fe feroit faite dans ces cantons , où il Y
a cu des mines découvertes , il y a quelques années.
Vous êtes à la fource de la belle Phyfique ,
ainfi je finis en vous affurant que je fuis , & c .
Huard , Prêtre.
C
mois.
AVIS.
Eux qui doivent au Mercure , font
priés de payer dans le courant dự
J
lâu
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le 8 Janvier 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY,
}
TABLE.
Places FUGITIVES en Vers &en Profes
Le Bouquet , Fable du Mercure au Public , 3
Hiftoire du Romieu de Provence , par M. de Fontenelle
,
Wers fur Renelas , par Mad. du Boccage ,
S
25
Réflexions fur la perfonne & les ouvrages de M.
l'Abbé Terraffon ,
Le Singe & le Cardinal , Conte ,
29
44
Des devoirs de l'Académicien. Difcours de M. de
Maupertuis 48
64
Epitre au Roi fur l'Edit pour la Nobleffe militaire,
par M. Marmontel ,
Autre à Mylord de Chafterfield ,
67
Séance publique de l'Académie des Infcriptions &
Belles -Lettres , 63
Differtation fur l'utilité de la Tragédie , par M.
Racine , 75
Mots de l'Enigme & des Logogriphes du fecond
volume du Mercure de Décembre ,
Enigmes & Logogriphe ,
79
80
Nouvelles Litteraires. Lettres de Ninon Lenclos
,
82
Hiftoire des Négociations & du Traité des Pirenées
, -
Capitulation harmonique de M. Muldener ,
Mures Armenii, Carmen ,
Le Spectacle de l'Homme ,
Mémoire fur l'Horlogerie ,
83
84
86
90
91
Le Triomphe littéraire de la France , Poëme Italien
,
Almanach de Table ,
Differtation fur la Queftion , &c.
92
93
94
ibid.
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Brandebourg.
Nouvelle Edition ,
Détails militaires , par M. de Chennevieres , ibid.
Attilie , Tragédie Chrétienne , 97
Difcours qui a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon en 1750,
Beaux- Arts ,
Estampes ,
98
116
117
Projet de Soufcription pour la Chapelle des Enfans
trouvés ,
Chanfon. L'Amour véritable ,
Spectacles ,
Vers de M. de Fontenelle , fur fa vieilleffe ,
• Lettre fur Cénie ,
Concert Spirituel ,
123
129
132
133
134
182
185
185 .
195
198
200
Concerts à la Cour ,
Nouvelles Etrangeres . Du Nord , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Mariage & Morts ,
Vers fur M. le Maréchal de Saxe ,
Lettre de M. de Beaumond à M. le P. C. D. V. à
Strasbourg , au fujet de M. Daran , Chirurgien
du Roi , fervant par quartier , & c . ibid.
Nouveaux Certificats en faveur du Sieur Arnoult ,
Droguifte , 208
210 Avis de la veuve du Sieur Bunon , Dentiſte ,
Lettre écrite de Coutance , par M. Huard , Profeffeur
de Philofophie , à un Aftronôme à Paris ,
fur un phénoméne arrivé le 11 Octobre ,
Avis ,
212
214
La Chanfon notée doit regarder la page 122
De l'Imprimerie de J. BULLO F.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AV ROI.
4 FEVRIER . 1751 .
AGIT
UT
SPARGATE
Chez
APARIS ,
ANDRE CAILLEAU , rue Saint .
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
ACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. DCC . LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
eft L'ADRESSE
'ADRESSE générale duMercure eft
à M. DE CLEVES D'ARNICOURT ,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferent
des Paquets par la Pefte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; onfe conformera très- exactement à
leurs intentions .
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX, SOLS ,
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DEDIE AU RO I.
FEVRIER. 1751.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE MARTEAU ,
EPITRE ,
Sous le nom de Vénus , à Madame D
TENCIN , en lui envoyant un petit
marteau de table , le jour de l'an. Par
M. Piron. Des Forges de Lemnos , le previer
Janvier 1748 .
Du Roi du monde & la Reine & la mere
Pourfceptre ayant la Pomme d'or en main
Divinité nulle part étrangere ,
Par tout chérie & de qui l'art deplaire
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Pofa le Trône au fond du coeur humain.
Al'engageante & rare créature ,
Qui du même art tient fagloire & fon loz
Et qui reçut des mains de la Nature
De quoi ne pas envier ma ceinture ,
Salut , gaîté , beau cercle & douze lots... :
Mortelle aimable , attendant ces aubeines
De notre part aujourd'hui pour étrennes ,
Ayez en gré le don de ce marteau ,
Et tenez-vous pour la bien étrennée ;
Car c'est vraiment un curieux morceau ,
Dont à l'ufage allez être étonnée .
Depuis l'armure & d'Achille & d'Enée ,
Ne s'eft ici rien forgé de fi beau :
Trepieds mouvans , ni violon d'Orphée ,
Ni de Gigés le merveilleux anneau ,
Ni Taliſmans , ni baguettes de Fée ,
N'ont furpaffé ce chef d'oeuvre en vertu ;
Il eft à vous , nul autre ne l'eût eu ;
Affûrément vous nâquîtes coëffée.
D'abord à table & pendant le deffert ,
Si vous voulez , tout fimplement il fert
A cafler noix , fucre , amande ou noiſette ;
Qu'ain& ne ſoit , & qu'à votre couvert
Il accompagne & cuillere & fourchette ;
Tout n'en ira que plus gaîment fon train ;
Il n'en fera que mieux à votre main ,
Pour fignaler fa faculté fecrette:
Faculté prompte , efficace & complette ;
FEVRIER.
1751.
Laquelle change un fage en fagotin ;
Fait d'un Mentor un parfait Calotin ,
Quadruple Egide eût- il pour amulette ,
Enfuite opére un tout contraire effet ,
Du Calotin fait un fage parfait ,
Pefte maligne , à la fois & recette ;
Voici comment l'un & l'autre fe fait .
Droit fur le teft , un coup de la hachette ;
Au plus raffis vaut un coup de giblet ,
Gâte fon timbre & le fêle tout net ;
Si qu'à l'inftant l'agile girouette ,
S'arbore , & vire au haut de fon bonnet,
Nul n'eft fi fain que le mal ne le gagne ,
Fût-ce un Socrate , un Séneque , un Montagne ,
Du coup de hache à peine eft-il frappé ,
Que le voilà beau cheval échappé ,
Qui fe détraque & qui bat la campagne.
Puis vous tournez , ayant bien ri du fou ,
Votre marteau du côté de la maſſe ,
Et dans le mur en enfonçant un clou ,
Vous remettez tous les reflorts en place.
Des cloux ainfi fichés dans quelque mur
Par un Pontife , en pompe folemnelle ,
Pour le falut d'une pauvre cervelle ,
Selon Durfé , le miracle étoit fûr.
Le bon Adrafte , aux pieds d'une cruelle,.
Avec le coeur ayant laiffé l'efprit ,
Juſqu'à vouloir vivre & mourir fidéle ,
Sous Adamas l'épreuve heureufe en fit.
A iij
MERCURE DE FRANCE:
Telle aujourd'hui fous vous on la peut faire;
La main du Maître ayant à ce marteau
Tranfmis l'honneur d'un don fi falutaire ,
Avec ceci d'aimable & de nouveau ,
Qu'il réunit le plaifant & l'utile ,
Comme il guérit , il bleffe le cerveau.
Effayez - en , c'eft la pique d'Achille.
:
Mais n'allez pas , étendant au furplus
L'humanité par de-là fa mefure ,
Ne bleffant point & clouant tant & plus ,
De tous les fous entreprendre la cure ;
Renoncez-y point d'efforts fuperflus ;
Hé quoi ! vouloir de tout cerveau perclus
Remettre en jeu , remonter la machine ;
Quelle muraille affez grande auriez - vous
Pour y pouvoir trouver place à vos cloux ?
Hélas ! aucune , & celle de la Chine
N'y fuffiroit. Partant ne vous mêlez
Que de guérir les gentils perfonnages ,
Qu'en vous jouant vous aurez afoilés.
Tenez-vous en , de grace , à vos fept Sages ;
*
A Mirabeau , Mairan , Boze & Duclos ,
A Fontenelle , Aftruc & Marivaux.
Que de vos cloux la vertu fans feconde
Ne daigne agir que fur les fept Férus ;
Jà n'eft befoin que leur efpece abonde ,
Telle abondance entraîneroit abus.
* Ces fept Meffieurs dînoient regulierement un jour
la femaine chez cette Dame.
FEVRIER.
1751. 7
D'hommes fenfés qui peupleroit le monde
Ruineroit les Dieux les plus courus.
Adien celui du vin , celui de l'onde ,
Mars , Apollon , moi , mon fils & Plutus !
Laiflons la terre en Calotins féconde ;
Nous donnerons gain de caufe à Momus ?
N'importe , il faut vous regler là-deffus ,
Et qu'il en rie , ou que Minerve en gronde ;
Tenez - vous - en , vous dis je , aux fept Elus .
Donc au moment que renaît leur faconde ;
Que chacun d'eux a pris deux ou trois doigts
Du vin d'une * Iſle où j'ai donné des loix ,
Sur chaque tête appuyez à la ronde ,
De la hachette un coup bien affené ,
Ne craignez rien , fuffit qu'on vous réponde
Qu'à l'efprit feul tout le mal eft borné ;
Autre accident n'avient du coup donné ,
Qu'une Faifon plaifamment vagabonde.
Courage donc , par curiofité ,
Dans le Lycée une fois qu'on folâtre !
Qu'on ait chez vous une fois radotté !
Ferme , frappez , le beau coup de Théatre !
La bonne fcéne , oh ! quel plaisir de voir
Cet efprit net , univerfel & jufte ,
Dont tous les Gens de goût & de fçavoir ,
Tant qu'ici bas j'aurai quelque pouvoir ,
Encenſeront lcs écrits & le Buſte ;
De le voir , dis- je , errer du blanc au noir
Chypre.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Et pour le corps lourdement prendre l'ombre
De voir ce clair & lucide Ecrivain
Qui , dans fa tête eut des foleils fans nombre ,
N'y plus avoir qu'une Lune en fon plein !
Quel paffe- tems de voir l'autre Génie ,
Verfé dans l'Art de prolonger la vie ,
Qui , fur la vôtre , a l'oeil , foir & matin ,
Ce Poffeffeur de l'Encyclopédie ,
Pic de clartés , puits d'érudition ,.
Changeant de rôle & de condition ,.
Tendre berger , foupirer l'élégie !
On joyeux Faûne , entonner une orgie ,
Ne célébrer que l'Amour ou le vin ;
**
Et vous croyant Paftourelle ou Ménade ,
Danfeur galant , vous préfenter la main.;
Ou plein d'un Dieu , plus gaillard & moins fade,
Le corps en l'air , à ſon exemple , en vain ,
Vous ordonner l'entrechat , la gambade ,
Et l'évohé de la perfonne enfin , :
Dont il fera l'éternel Médecin ,
Pour un inftant , devenir le malade !
Si pour tout dire , en un mot , le plaifant ,
Pour être tel , veut du neuf & du rare ,
Vous en aurez , grace à notre préſent ;
Car niera t'on que fa vertu bizarre
Aura produit du rare & du nouveau
S'il vous fait voir délirer Mirabeau ?
* M. Aftruc , Médecin de la Dame.
* M. Aftruc ne boit que de l'eau..
FEVRIER. 1751.
S'il vous fait voir , l'Auteur de Marianne
Et d'Annibal , au lieu d'un fentiment ,
D'un terme heureux , d'un bon raifonnement ;
Ou d'un trait fin , lâcher un cocq - à- l'âne !
Pour moi , je ris d'avance , en vérité ,
Voyant déja de notre cher Euclide ,
Du gai Mairan le compas démonté ,
Au lieu d'un rond , faire un trapezoide :
Voyant d'ici ratter un trait faillant
A ce Vatteau , coloriſte & brillant ,
Dont le pinceau leger , docte & rapide ,
Ponvoit , après le Seigneur d'Argenton ,
Seul achever de peindre Louis onze :
Voyant, avec un phlégme de Caton ,
Sur le plus grave & le plus ferme ton ,
Notre Arondel ** , grand Déchifreur en bronze ,
Dans un Louis démontrer un Othon .
Que ſçais - je ? maint & maint autre vertige ,,
Dont vous rirez ſans doute , ainſi que moi ;
Donnez -vous en tout à l'aiſe ; après quoi ,
Subitement , de ce premier prodige
Paffant à l'autre , à grands coups , vous coignez
Les jolis cloux , d'ellebore empreignés.
A ce bruit- là , tout fe remet en régle ;
Tous nos Meffieurs s'éveillent : Momus fort ;,
De Hanneton , chacun redevient Aigle ;
Minerve rentre . En tout cas , fi d'abord ,.
Dans quelque tête il manquoit un reffort ;.
* MLMarivaux. ** M. de Boze.
Aay
10 MERCURE DE FRANCE,
Que la raiſon n'y fût pas libre & fianche ,
Qu'un rat s'y fût tapi dans quelque trou ;
De l'un des fept enfin , quelque peu fou ,
Si le bon fens branloit encor au manche ,
Avez de quoi lui bien river fon clou.
SECONDE LETTRE
De M. Grimm , à l'Auteur du Mercure , fur
la Littérature Allemande.
J'A
'Ai établi , Monfieur , l'existence de la
Littérature Allemande ; il s'agit d'en
donner une idée un peu plus exacte. On
nous prédit tous les jours qu'elle ne tardera
pas d'être à la modę en France . Et
pourquoi non? Ce ne feroit pas, comme on
verra, la premiere fois ; d'ailleurs la bizarrerie
même ajoûte ici à la vraiſemblance .
Quand cet heureux tems fera venu , j'aurai
la gloire de l'avoir annoncé , & c'est à
vous que j'en ferai redevable . En attendant
ces lauriers que je partagerai avec le
peuple des Traducteurs , qui n'attend que
le fignal de la mode pour traduire tous
nos mauvais ouvrages , je vous parlerai de
notre Hiftoire , de notre Eloquence , & de
notre Poëfie * . Je commence aujourd'hui
* M. Gottfched travaille actuellement à l'Hif
FEVRIER. 1751. II
par cette derniere , & je réſerverai pour
une autre Lettre , ce que j'aurai à dire fur
notre Théatre .
Depuis ma premiere Lettre , Monfieur ,
j'ai eu bien des reproches à effuyer , & j'ai
éprouvé l'univerfalité de cette maxime ,
que je ne croyois pas applicable à la République
des Lettres , que dans les guerres
civiles , le plus mauvais parti que l'on
puiffe prendre , eft toujours celui de refter
neutre. Les François n'ont point voulu
convenir que nous fuflions auffi avides ,
des bonnes chofes qu'ils le font des nouveautés
; ils m'auroient bien paffé le mal
que j'aurois pû dire de leur goût , pourvû
que je n'euffe point dit de bien du nôtre ;
& je comprends que nous pourrions vivre
en paix , fi je me contentois de tout critiquer
. Mais enfin , je veux , malgré eux ,
me montrer reconnoiffant envers nos Maî
tres , & quoiqu'ils en puiffent dire , je ne
fçaurois meréfoudre à convenir , que nous
n'avons reçu d'eux que de méchantes inf
tructions.
C'est bien pis avec nos compatriotes ,
ils ont pris la chofe tout-à- fait au tragique,
Ils m'ont reproché que j'avois donné aux
François trop de part dans les progrès des
toire de la Langue , de la Poëfie & de l'Eloquence
des Allemands.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
Belles Lettres en Allemagne. Ils m'ontnommé
tous les grands Hommes , qui fans:
chercher ailleurs des modéles , ont fait la
gloire de notre Patrie. Ils m'ont fait remarquer
qu'Opitz , le grand Opitz ( épithére
qui lui eft confacrée depuis longtems
) étoit Poëte avant les beaux jours
du grand Corneille. Enfin ils ont infifté
principalement fur nos droits d'ancien
neté dans tous les genres de la Littérature.
Il me femble pourtant , qu'à parler fran
chement , ce droit , quand il eft feul , ne
décide pas de grand'chofe. Mairet & Hardi
ont écrit avant Corneille & Racine ,
Montfleuti avant Moliere , & la Pucelle
a près de cent ans d'ancienneté fur la Henriade
; faudroit-il que pour cela Mairet ,
Hardi , Montfleuri & Chapelain fullent
au deffus de Corneille , Racine , Moliere
& M. de Voltaire ? Quoiqu'il en foit ,
pour conferver la paix avec mes compatriotes
, je leur dirai que je n'ai point ene
trepris d'écrire l'Hiftoire de la Littérature-
Allemande. Ç'auroit été une entreprife.
trop féricufe pour moi ; d'ailleurs les nomsde
nos grands Philofophes , de nos Jurif
confultes , de nos Médecins , de nos Chymiftes
, de nos Peintres , de nos Artiftes ,
& de prefque tous nos Littérateurs ont
été portés chez nos voifins , & de nos jours:
-
FEVRIER. 1751. 13
M. Ernefti par fon ſtyle , digne du bean
fiécle de Rome , & furtout par fon goût ;
chofe firare parmi fes confreres , s'eft ac--
quis , fans y fonger , une réputation géné
rale . Tous ces hommes célébres n'ont pas
befoin de ma voix pour annoncer leur mé
rite à l'Europe . Il n'en eft pas de même de
ces Auteurs , non moins dignes d'être connus,
qui n'ayant écrit qu'en Allemand ,
n'ont pû franchir les frontieres de leur
Patrie . C'eft de ceux là feulement que j'ai
entrepris de parler , & je pense que ce feroit
mal travailler pour leur gloire , que.
de leur donner effrontément le pas fur
Corneille & Boileau , dont ils feroient
peut- être devenus les égaux , s'ils euffenr
été leurs Difciples.
Je pourrois plus , Monfieur , & j'aurois.
un excellent moyen pour contenter mes
compatriotes , fi le goût des citations , des
autorités , & de tout ce fatras de la mauvaife
érudition , qui brille encore dans nos
Provinces , étoit un peu moins décrié en
France . Qu'il me feroit aifé de vous convaincre
par ces argumens , autrefois fi redoutables
, que nous avons formé votre
Poëfie , que vous avez reçu la rime de nos
Ancêtres , que votre premier Poëte Provençal
, étoit originairement Allemand ! ?
* Godefroi Rudel..
14 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous prouver toutes ces vérités importantes
, je commencerois par la Poëfie
des Bardes , dont Célar & Tacite font
mention ; je parlerois enfuite de nos Poëtes
aux Cours d'Attila & de Théodoric
dont Charlemagne a fait une collection .
Je viendrois de- là au fameux Epinicion ,
du neuviéme fiécle , à l'occafion de la victoire
des Francs fur les Normands . Je parlerois
du Te Deum , en vers Allemands , du
même fiécle , & du fameux Poëte Ottfried,
dont nous avons encore une Traduction
de l'Evangile en vers. Tous ces Poëtes
étoient alors à la mode à Paris ; leurs ouvrages
étoient dans tous les cercles des
femmes beaux efprits , & jugés en dernier
reffort au Tribunal des Toilettes par les
petits Maîtres du fiècle . Leur langage étoit
celui des gens du monde , & de cette Cour
Gauloife , où les jeunes Bretons & Normands
, de même que les jeunes Oftrogoths
& Saxons accouroient en foule , où
les uns venoient paffer leur vie , manger
leur bien , & crier d'un air fuffifant
tout étoit pitoyable , & que rien n'étoit
beau que chez eux , & où les autres fe hâtoient
d'obferver , & de s'approprier pendant
fix mois , tout ce qu'ils y trouvoient
de mauvais , afin de s'en retourner triomplans
dans leur Patrie faire les petits Maique
FEVRIER. 175 .
tres fans graces , & les Docteurs fans étude
, croyant avoir pris les manieres des
Francs. Pour achever de vous convaincre ,
je m'étendros enfuite fur l'inftruction poëtique
de Winsbeck à fon fils , qui eft du
tems de Frederic Barberouffe , & je parlerois
furtout du Corps des Poëtes Allemands
du treiziéme fiécle , qui eft en manufcrit
dans la Bibliothéque du Roi , &
de plufieurs autres manufcrits difperfés
dans les Bibliothéques d'Allemagne . J'ajouterois
à mon étalage des échantillons
de tous ces monumens , preuves d'autant
plus convainquantes . qu'elles feroient inintelligibles
à vos Lecteurs , & peut- être à
moi-même . Mais franchement , après ce
qu'en dernier lieu l'ingénieux, adverfaire
de l'Imprimerie vient de dire fur les autorités
, je craindrois , en établiffant avec
grand foin la gloire de nos anciens Poëtes ,
de travailler fort mal pour la mienne. Je
laiffe donc le foin de faire valoir tous ces
monumens à une Mufe Philofophe , qui
connoît l'Art difficile d'allier les graces à
l'érudition , qui penfe comme notre fexe ,
& écrit comme le fien . C'eft de Madame
Gottfched que je parle , & doni heureufement
pour moi , & pour mes Lecteurs ,
j'aurai occafion de parler fouvent . Mada.
me Gottſched , née avec des talens diftinTG
MERCURE DE FRANCE
gués pour la Poëfie , & pour tous les beaux
Arts , fidelle & conftante compagne des
travaux Littéraires de fon mari , après
avoir enrichi notre Langue des OEuvres
d'Addiffon , de Stelle , de Pope , de M. de
Voltaire , de Madame la Marquife du
Chaſtelet , & des fiennes propres , Le prépare
à donner l'Hiftoire de notre Poëfie:
lyrique.
Je pafferai de même légerement fur ma
feconde période , après l'établiſſement de
Imprimerie . Nos Poëtes de ce tems- là ,
gens de quelque talent fans doute ( car
d'où leur auroit pû venir l'idée de chanter
? ) ont toute l'inexactitude: qu'on doit
attendre de l'ignorance de leur fiécle , & de
l'imperfection de leur Langue. Ils ont
d'autant plus befoin de l'indulgence de,
leurs Lecteurs , que la Poëfie Allemande *
eft plus difficile , & fi j'ofe trancher le mot
fans faire rire les François , plus recherchée
que celle des autres peuples de l'Europe.
Car outre la contrainte de la rime
qui nous eft commune avec les François , -
nous avons ceile des pieds & de la quantité
, avec la même rigueur que les Latins
& les Grecs. Or il eft bien évident que
cette derniere Loi doit rendre notre Poë--
9%
* De même que la Hollandoife , la Suédoiſe ,,
la Danoife , & c.
FEVRIER. 1751. 17
fie beaucoup plus harmonieufe , & plus
variée que celle des autres peuples , enforte
que nous avons , non - feulement des
vers lambiques , ou Trochaïques , ou Dactyliques
, mais une infinité d'autres gentes
de vers , & en général tous les metres des
anciens que nous imitons avec fuccès : il
nous reste du tems dont je parle , un monument
précieux , c'eft un Poëme épique,
intitulé Theuerdank , fait à l'honneur de
l'Empereur Maximilien I.
Ce fut Luther , comme je l'ai dit , qui
joignit le premier la pureté de la Langue ,
& l'exactitude de l'expreffion ', au feu & à
la force de la Poëfie . Son langage eft bien
celui des Dieux , & après deux cens ans il
n'a rien perdu de fa beauté , à l'exception.
de quelques mots énergiques, profcrits par
nos jeunes Puriftes , & qui n'étant propres
en effet qu'à la force & à la vigueur d'ef
prit de nos Peres , font devenus inutiles
à leurs defcendans . Luther n'étoit pas feulement
Poëte , il connoiffoit aufli les régles.
des Beaux Arts , & il en fçavoit donner
lui- même . Ses Lettres fur l'Art de traduire
& d'interprêter , fur les Spectacles & leur
mcralité , font autant de monumens préei
ux de fon goût & de fes connoiffances.
Si les contemporains. de cet homme cé
IS MERCURE DE FRANCE.
lébre , l'avoient toujours pris pour modéle
dans leurs écrits , la Poëfie Allemande feroit
dès- lors arrivée à un degré de perfection
, où elle n'eft parvenue que cent ans
après. Mais au lieu de fuivre les traces de
cet Ecrivain , il fe forma un corps de fort
bonnes gens , & de fort mauvais Poëtes ,
fous le nom de Meifter Sanger , ou Maîtres
Poëtes , qui prefque tous gens de métier
& ouvriers , imaginoient d'affujettir l'Art
divin d'Apollon aux Loix & Coûtumes
de leurs Communautés . Ils octroyoient
la permiffion de faire des vers , comme on
donne celle de lever boutique , & pour
pouvoir rimer en paix , il falloit être infcrit
aux Regiftres du Corps , qui étoit divifé
en garçons Poëtes , compagnons Poëtes
, & Maîtres Poëtes ; les licences qu'ils
donnoient , étoient expédiées au nom des
Compagnons & Maitres. Le Doyen de
cette refpectable Confrairie étoit Hans
Sachs de Nuremberg , Cordonnier de fa
Profeffion . L'Hiftoire ne dit pas s'il faifoit
de bons fouliers ; mais en revanche il nous
a laiffé cinq gros volumes in - folio de fort
mauvais vers , où le génie ne laiffe pas de
briller quelquefois au travers de l'ignorance
& de la groffiereté de ce Maître-
Garde de la Poëlie . C'étoit à peu près dans
le même tems où les Poëtes célébres de
FEVRIER . 1751. 19
l'Italie étoient honorés du triomphe , &
couronnés au Capitole , que les nôtres fe
faifoient paffer Maîtres. Chacun a fa maniere
d'envifager les objets. Au refte , pour
ceux à qui les mots ne fent pas illuſion ,
il n'y a guéres aujourd'hui que les noms
de changés. Sous des titres plus décens ,
je vois encore parmi vos beaux efprits
quantité d'Apprentifs , quelques Compagnons
, & un très - petit nombre de Maître.
Je ne dois pas cependant oublier un
excellent ouvrage de ce fiécle . C'eſt le
Froschmaufler , Poëme épique de Maître
Rollenhagen , dans le goût de la Batrachomyomachie
d'Homére , Livre vraiment
excellent par la morale , & dont les Allemands
difent quelquefois en proverbe ,
qu'on n'a rien lû , quand on n'a pas lû ce
Poëme. Je ne fçais file Rynixe Vefs , autre
ouvrage dans le même goût , écrit origi
nairement en patois de la Baſſe - Saxe , eft
du même fiécle , ou plus ancien. Le Voss ,
ou Renard , Héros de la Fable , habile
Courtifan , s'il en fut jamais , duppant
adroitement le Lion , fon Roi , & le faifant
l'inftrument de fes projets & de fes
volontés , fait tomber dans les piéges tons
les fimples & honnêtes gens , comme
l'Ours , le Cerf, le Loup , &c. C'eſt un
tableau achevé de la vie d'un Courtisan ,
o MERCURE DE FRANCE.
qui aura dans tous les fiécles le mérite de
la nouveauté & de la reffemblance..
L'honneur d'être le Pere de la Poëfie
Allemande étoit donc réfervé à Opitz .
Né avec toutes les parties qui font le Poëte
, il avoit beaucoup voyagé , & à force
d'acquerir des connoiffances il s'étoit formé
le goût , en forte qu'il en devint le reftaurateur
dans fa Patrie , & qu'il fçut élever
des Temples aux Mufes au milieu
d'un Pays cruellement ravagé & déſolé
par la guerre. Plein du feu facré d'Apollon
, plein d'images tracées d'un pinceau
fort & vrai , jamais ébloui par un faux
brillant , il s'empare de fon Lecteur , &
fait couler dans fes veines cette ardeur ,
dont il eft embrafé lui - même. Zélé pour
fa Patrie , homme de bien & vertueux par
tempéramment , fes écrits font l'éloge de
la vertu & de l'humanité. En un mot
c'est le Pope de l'Allemagne , ou plutôs
celui - ci eft l'Opitz de l'Angleterre , & fi
notre Poëte eût vû les beaux jours de Corneille
, il auroit été fon rival , & feroit
devenu , fans doute , le Corneille de fon
Pays.
Les bons Poëtes que l'Allemagne a eu
depuis Opitz , ont tous pris ce grand homme
pour leur modéle . Je nommerai feulement
ceux qui font devenus Claffiques.
FEVRIER. 1751. 20
>
Flemming & Dach , le premier Saxon .
l'autre Pruffien , ont tous les deux , de mime
que Pfcherning, excellé dans l'Ode , &
dans plufieurs autres genres de Poëfie . Rachel
, notre Satyrique , né en Baffe Saxe ,
fans avoir la pureté & la délicateffe de Def
préaux , en a le fel mêlé avec tant de bile ,
qu'il a reçu le nom de Lucile Allemand.
Il étoit le vrai fléau & l'ennemi implacable
du vice & des ridicules. Dans fa huitiéme
Satyre , adreffée à Pfcherning , &
intitulée le Poëte , il entre dans une terrible
fureur contre ceux qui ofent profaner
ce nom facré , & le prodiguer à chaque
rimeur. En traçant le portrait d'un véritable
Poëte , dont il avoit des idées fort juftes
, il parcourt tous les ridicules des Poëtes
de fon tems , & peu galant , il fe mocque
des femmes Poëtes qui veulent fe mêler
des Belles - Lettres. Comment , dit- il en
vrai déclamateur , peuvent-elles fe flatter
d'atteindrejamais à cette force d'efprit , à cette
grandeur d'ame , néceffaire à ceux qui chantent
les Héros ? Comme fi ce fexe charmant
étoit incapable de célébrer les vertus héroïque
, dont il a tant de fois donné l'exemple.
Le même fujet a été traité differemment
par le plus aimable de nos Poëtes . C'eſt
22 MERCURE DE FRANCE:
>
notre Horace , c'eft le Baron de Canitz ;
il defcendoit d'une famille illuftre du
Brandebourg. L'Electeur Frederic Guillaume
, qui a mérité le nom de Grand , le
fçut bientôt diftinguer de la foule des
Courtifans ordinaires. Il le fit fon Confeiller
d'Etat , & l'employa dans plufieurs
négociations importantes . M. de Canitz
fe délaffoit quelquefois avec les Mufes du
faftidieux tracas de la Cour , à Blumberg
Terre qui lui appartenoit. C'eft-là qu'il
manioit ordinairement la lyre d'Apollon ,
& à l'entendre réfonner dans fes mains
on n'auroit pas dit qu'elle avoit changé de
maître. Ses Poëfies ne font pas en grand
nombre ; mais elles fe fentent toutes , &
du bon goût de l'Auteur , & de l'élegance
de moeurs qui regnoit alors à la Cour de
Berlin. Joignons ici un trait des fiennes ,
qui montre qu'il n'étoit pas tellement Poëte
, qu'il ne fçût auffi être homme. Un
jour étant à table avec fes amis , il reçut
la nouvelle que le feu avoit pris à Blumberg
, & réduit le Château & le Village
en cendres. M. de Canitz , fans fonger
aux grandes pertes qu'il faifoit lui -même ,
s'écria : Ah , mon Dieu ! mes pauvres payfans....
Mais je leur ferai rebâtir leurs
maiſons. En effet le Village fortit de fes
FEVRIER. 1751. 23
*
ruines , avant qu'il fût queftion du Château.
L'illuftre Ecrivain de l'Hiftoire de
Brandebourg , celui dont la vie fera un jour
le plus beau morceau de cette Hiftoire , parle
ainfi du Baron de Canitz : C'est le Poëte le
plus élegant , le plus correct , & le moins diffus ,
qui ait fait des vers en notre Langue. Communément
, ajoute - t'il , en Allemagne le Pédantifme
affecte jufqu'aux Poëtes ; la Langue
des Dieux eft prostituée par la bouche de quelque
Regent d'un College obfcur , ou par quelque
Etudiant diffolu , & ce qu'on appelle honnêtes
gens ,font , ou trop paresseux , ou trop
fiers , pour manier la lyre d'Horace on la
trompette de Virgile.
Malheureuſement cela n'eft vrai que
trop fouvent ; mais où en eft la faute ? Les
plus beaux efprits du fiécle de Louis XIV ,
étoient- ils donc d'une naiffance plus illuftre
que les nôtres ? Cependant Louis XIV.
le Cardinal de Richelieu , Colbert , en fçurent
faire d'honnêtes gens. C'eft la protection
des Souverains , qui donne aux gens
de Lettres cette aifance & ce ton de la
bonne compagnie , qui ne s'acquierent que
dans un certain monde .
Il m'eût fans doute été bien doux de
pouvoir donner aux differentes époques
Voyez les Mémoires de l'Académie de Berlin,
24 MERCUREDE FRANCE.
>
que j'ai établies dans notre Littérature , les
noms des Princes qui l'auroient protégée
mais je déclare que je n'en ai pas trouvé
dans nos Annales un feul qui m'en parût digne
.Loin de tirer de la pouffiere & de l'obfcurité
ceux qui font laite quelque étincelle
de talent , ils ont laiffé périr le plus beau
génie de Poëte qui nous eût peut -être été
donné. Qui des Allemands ne connoît
Gunther , né en Siléfie fur la fin du fiécle
paffé Je ne fçaurois penfer fans douleur
au trifte fort de cet homme. Les premiers
mots qu'il bégayoit étoient des vers : fans
art , fans régle , fans maîtres , fans goût
fûr , il eft devenu un de nos meilleurs Poëtes
, celui du moins qu'on lit le plus , &
qu'on ne fçauroit quitter. Ce talent , qui
l'eût rendu heureux en France , le perdit
en Allemagne . Son pere , qui fçavoit combien
la Poëfie étoit contraire à la fortune ,
le dévoua à la Médecine. Gunther ſe fit
Médecin , mais au lieu d'aller voir fes malades
, il chantoit les yeux de Philis . Son
pere , outré de le voir fe livrer à ce talent
dangereux , devint fon plus cruel ennemi ,
& ne fe repentit de fa dureté , qu'après que
fon malheureux fils eût péri dans la mifere.
Gunther chanta la victoire du Prince
Eugene fur les Turcs , dans une Ode qui
fe lire à la fuite de celle de Rouffeau . peut
Lo
FEVRIER. 25 1751 .
›
Le Poëte François trouva un azile à Vienne
, l'Allemand y fut oublié . Malheureufement
fes amis n'étoient point de ces prétendus
honnêtes gens , ainfi appellés par le
bien qu'ils pourroient faire , & qu'ils ne
font jamais. Toute leur bonne volonté ne
put lui faire une vie douce & agréable , &
il étoit écrit que Gunther feroit toujours
malheureux. Le feu Roi Augufte de Pologne
, qui fe connoiffoit en hommes , lui
vouloit du bien , & l'avoit attiré à ſa Cour.
Un rival , non dans la Poëfie , car il étoit
Très-mauvais Poëte mais dans le défir
d'acquerir la faveur du Prince , l'emporta
fur Gunther , & fit dans la fuite fortune
à la Cour de Drefde. Voyant ainfi évanoüir
tous les projets , & abandonné de
tous côtés , Gunther paffa fa vie à chanter
fes Maîtreffes qui partageoient fa mauvaife
étoile , fes amis , fes plaifirs , fa mig
fére , & enfin , la mort même qu'il voyoit
approcher fans la craindre , & qui l'emporta
dans la fleur de fon âge. Les taches
qu'on trouve dans fes ouvrages , font autant
de reproches pour tous nos prétendus
Mécénes , qui ont abandonné à lui - mème ,
& laiffé périr fans fecours un génie , dont
la perte ne fera peut-être jamais répa
rée.
Neukirch eft encore un Poëte de mar
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que du fiécle d'Opitz. Il commençoit
éprouver le fort de Gunther , quand il en
fut tiré par le Margrave d'Anfpach , qui
le nomma fon Confeiller , & Gouverneur
de fon fils. M. Neukirch crut ne pouvoir
mieux s'acquitter des devoirs de cette
Charge , qu'en donnant au Prince , qui lui
étoit confie , une Traduction du Telema
que. C'est ce qu'il exécuta en vers , &
c'est bien dommage qu'il n'ait pû mettre
la derniere main à cet ouvrage , & en
ôter les négligences , qui échappent toujours
dans la premiere chaleur de la compofition
. Ses autres Poefies font beaucoup
plus travaillées. Il chanta Frederic I. Roi
de Pruffe , & n'en fut point récompenſé.
M. Neukirch fut ébloui dans fa jeuneffe
par le clinquant d'un certain ftyle enflé &
précieux , que quelques mauvais Ecrivains
avoient introduit , & que M. Gottfched
a entierement profcrit dans la fuite. Ces
Auteurs , ayant donné dans la lecture des
Voyages de l'Afie & des Indes , s'en
étoient fait un magafin de comparaiſons ,
dont ils décoroient prefque chaque ligne
de leurs écrits. Toutes les drogues du Le.
vant , dont nos Marchands nous empoifonnent
, font moins de ravage fur le fens
du goût , & fur le tempéramment de ceux
qui s'y habituent , que ce fatras de figures
FEVRIER. 1751. 27
Orientales n'en avoit fait fur le goût Littéraire
, & fur la fanté d'efprit de tous nos
Auteurs . Il falloit voir le portrait d'une
Belle dans ce curieux ftyle ; tout y refpiroit
l'ambre , le mufc & la civette , & le
commerce de ces Héroines
endommageoit
beaucoup plus la tête que le coeur. M.
Neukirch ne fut pas long- tems à s'appercevoir
de fon erreur : il eut la fageffe de la
reconnoître , & la force de l'avouer pu
bliquement par une fort belle Piéce , à laquelle
il donna le titre de fa converfion
poëtique.
Voilà , Monfieur , une idée du fiécle
d'Opitz , de Boberfeld , & des principaux
Poëtes qui l'ont illuftré. Ces Auteurs ne
trouvoient cependant que peu de Lecteurs
dans une Nation , où chacun renfermé dans
le cercle étroit de fa fphére , auroit crû fe
déshonorer de s'amufer un moment à des
vers Allemands. M. Gottfched eft venu , &
a réveillé la Nation comme d'une léthargie .
Il l'a portée à l'étude de fa Langue , il a excité
fon émulation par l'exemple de nos voifins.
Il nous a appris à faire ufage de la lecture
des anciens , en fuivant leurs préceptes
, & en imitant leurs exemples dans notre
Langue.Ses Livres ont répandu le goût de la
belle Littérature dans toutes les parties de
l'Allemagne , & l'ont rendu fûr & général
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
parmi la jeuneffe . Sa Poëtique & fa Rhétorique
fe réimpriment fans ceffe , & fe
débitent auffi rapidement que dans leur
nouveauté. A la tête de la premiere il a
mis une Traduction en vers de la Poëtique
d'Horace , & il en finit chaque chapitre
par les préceptes de Boileau. Par
toute l'Allemagne on a commencé dans les
Colléges , de faire étudier à la Jeuneffe fa
Langue naturelle , & dans les principales
Villes , jufqu'au fond de la Moravie , il
s'eft formé des Sociétés & des Académies
Allemandes , à l'exemple de celle que M.
Gottfched avoit formée lui-même à Leipfic.
Il n'a pû créer des Poëtes , mais il a attiré
à lui tous les jeunes gens qu'il a crû capables
de le devenir. Par-là il s'eft rendu le
Pere de plufieurs , & le Protecteur des
Beaux Arts , autant qu'un particulier le
peut être avec une fortune bornée. Il n'a
rien épargné pour les encourager ; il eft
même allé trop loin quelquefois , en faifant
valoir de très - foibles effais , fort audelà
de leur mérite . Deux Sçavans de la
Ville de Zurich , M. Bodmer & M. Breitinger
ont auffi beaucoup contribué par
plufieurs Traités fur les Beaux Arts , à épurer
le goût de la Nation .
Je nommerai , fans prétendre régler les
rangs , quelques uns des principaux Poëtes
FEVRIER. 29 1751 .
*
qui ont écrit dans ce fiécle. Le premier
eft M. Haller , Confeiller & Médecin du
Roi de la Grande Bretagne , Profeffeur
dans l'Univerfité de Gottingue , & Membre
du Confeil de Berne , fa patrie . Nous
l'appellons le Poëte Philofophe , ou le Poëte
Anglois , parce qu'il n'a traité que des
fujets de Philofophic , & qu'il a imité le
ftyle ferré & concentré , qui régne dans les
Poëtes de cette Nation . Cela va quelquefoisjufqu'à
l'obfcurité . Il n'a pûr fe défaire
tout à fait du Langage Suiffe , fi dur , fi éloigné
du bon Allemand , & il a eu ceci de
commun avec d'autres grands hommes, que
plufieurs de nos jeunes gens n'ayant point
fon génie , ont cru l'imiter , en copiant les
fautes de Grammaire , qu'il s'eſt ſi ſouvent
reprochées à lui-même. Il nous a donné un
recueil de fes Poefies fait avec beaucoup de
choix ; on y voit , entr'autres , un très - beau
morceau fur l'origine du mal . Son Poëme
desAlpes eft digne de la fimplicité & de l'innocence
des moeurs d'un Suiffe . M. Haller
en homme de goût défavoue toutes les autres
piéces de la compofition , qui ne font
point dans ce recueil . Ce font des enfans
en qui il n'a point trouvé affez de mérite
* On prépare une feconde édition des Poëfies
de M. Gottfched. Le Public a paru défirer un pe
plus de choix dans la premiere.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
pour les reconnoître , & qui témoignent
feulement la fertilité de leur pere.
*
M. Drollinger , fon Compatriote ** &
fon ami , que le Margrave de Bade-Dourlach
s'étoit attaché , partage avec lui le
nom & les lauriers de Poëte Philofophe.
Le recueil qu'on a fait de fes Poëfies après
fa mort , eft plein de Piéces écrites avec
beaucoup de force & d'élévation .
M. de Hagedorn qui vit à Hambourg ,
eft un autre Poëte Philofophe , mais un de
ces Sages aimables & enjoués, qui mêlant le
badinage & l'agrément à la Philofophie
lui attirent plus de fectateurs. Il a chanté
l'Amour & la Vertu , le Vin & la Sageffe ..
Ila imité plufieurs Fables & Contes de la
Fontaine , & en a fait lui -même . Il écrit
fur tout avec une grande pureté , & peut
fervir en cela de modéle. J'en ferois volontiers
l'Anacréon de l'Allemagne , fi l'on
m'accordoit que l'Allemagne pût avoir un
Anacréon .
M. Gellert, Saxon , qui vit à Leipfic , eft
notre la Fontaine . Les Fables & Contes
qu'il a fait imprimer en deux petits volu-
* Je prie ceux qui me critiqueront fur l'improprieté
du terme , de vouloir bien faire grace à un
Etranger , & m'indiquer le mot qu'il faudroit
fubftituer à celui - ci.
** Né à Bafle.
EEVIRER. 17517 31
mes, ont eu un fuccès prodigieux ,& il y en
a eu plufieurs éditions contrefaites. Il eft
peut - être trop uni , & trop diffus quelquefois
, mais que de défauts ne pardonnet'on
pas à un Poëte qui ne refpire que
l'humanité , l'amour , l'amitié , la tendreffe
du coeur ? On vient de faire imprimer à
Strafbourg fes Contes & Fables en François
, à ce qu'on prétend , & en vers , qui
pis eft. Il ne faut que jetter les yeux fur
ce livre, pour fentir, même fans connoître
Foriginal , qu'on n'en doit point juger par
ane telle Traduction . Je crois entendre
d'ici M. Gellert s'indigner , & protester
que ce ne font pas là fes Contes ni fes Fables.
Je paffe fous filence cette foule de jeunes
Poëtes qui font fortis de l'Ecole de M.
Gottfched , & qui ont donné des effais
dans tous les genres . Nous avons deux Ou
vrages périodiques , remplis de Piéces fugitives
de leur façon , que toute l'Allemagne
a lûs.
C'eft ainfi que depuis environ trente
ans , l'Allemagne eft devenue une voliere
de petits oifeaux , qui n'attendent que la
failon pour chanter. Peut-être ce tems glorieux
pour les Mufes de ma Patrie n'eft il
pas éloigné. Au moins M. Gottſched les a
-il fait percer jufqu'à la Cour de Vienne ,
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
*
où il a été l'année derniere ; & c'eft avoir
fait un grand pas. Un Monarque , dont la
Couronne nous eft étrangere , mais dont
la naiffance donne le droit à l'Allemagne
de revendiquer fa gloire & fes vertus ,
vient de donner à nos Princes le fignal &
l'exemple. Le Roi de Dannemark , fur
l'avis d'un Miniftre que fon caractére &
fes talens ont fait chérir , eftimer & regretter
en ce pays - ci , vient d'attirer un
jeune homme à Copenhague , & de lui fixer
une penfion de deux mille liv . pour
achever un Poëme Epique , dont il a fait
imprimer les premiers Chants , fous le titre
du Meffie. Le fujet en eſt beau , & fans
contredit plus grand que celui de Milton .
On affûre que le Poëte, l'a traité avec tou
te l'élévation dont fon Poëme eft fufceptible
, & qu'il le fait lire malgré le défaut
de machines & d'action qu'il doit néceſ
fairement avoir.
Il faudroit , je le fens bien , joindre ici
des morceaux de nos plus célébres Poëtes ,
pour mettre vos Lecteurs en état de juger
par eux - mêmes ; mais je n'en ai pas le cou
rage , & je ne me pardonnerois pas d'avoir
detruit par une Traduction foible , la bonne
idée que j'ai tâché de donner de leur
mérite. Je fais fi peu de cas de toutes les
M. le Baron de Bernstorf
FEVRIER.
17546 33 .
Fraductions des Poëtes , que j'aurois dou--
blement mauvaiſe grace à entreprendre de
traduire les nôtres dans une Langue qui
m'eft étrangere . J'ai l'honneur , &c.
A Paris , le 20 Novembre 1750 .
粥粥洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
FESTE
Donnée à Nancy au Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar, dans le SéminaireRoyal
des Miffions de la Compagnie de Jésus , don
il eft Fondateur , le 6 Décembre 1750..
L
'Occafion de cette Fête eft un Buſte:
du Roi de Pologne , d'un très beau
marbre blanc , que le Pere Demenoux ,.
Supérieur des Miffions Royales , avoit
fait choifir & ébaucher à Rome par M..
Slodz. , célébre Sculpteur de l'Académie de
Paris. Cet Ouvrage a été fini en Lorraine
par une bonne main , avec une vérité de
reffemblance , une nobleffe d'attitude , &
une préciſion , qui ne laiffent rien à défirer
aux Connoiffeurs. Les Jefuites Miffionaires
viennent de le placer dans la ma--
gnifique Maifon que S. M. a fait bâtir pour
eux dans un des Fauxbourgs de fa Capi
tale . Ils avoient deftiné à ce Monument:
Bw .
34 MERCURE DE FRANCE .
immortel de leur reconnoiffance , une
très - belle Salle , ornée déja de huit grands
Tableaux à frefque , qui retracent les divers
bienfaits de leur augufte Fondateur .
Ces Tableaux font féparés par des Pilaf
tres. Sur l'Architrave qui regne autour
de la Salle , on lit en lettres d'or les époques
de la fondation des Miffions Royales,
& des autres Fondations , qui y ont rapport
, & qui font les fujets de ces Tableaux.
Au milieu des quatre , qui font
face aux fenêtres , on avoit réſervé une
efpace de même grandeur , revêtu de marbre
; c'eft la place du Bufte du Roi , qui
acheve la décoration de cette piéce , où
Tout y a rapport.
Le Roi de Pologne ayant daigné le 6 de
Décembre , honorer cette Salle de fa préfence
pour la premiere fois , depuis que
fon Bufte y a été placé , le P. Leflie , Jefuite
, eut l'honneur avant le diner de S. M.
de lui lire une Ode , dans laquelle à l'occafion
de ce Monument , il rappelloit les
divers établiſſemens avantageux au Pays
qui ont fignalé prefque toutes les annéesdu
Regne de ce Monarque . Cette Piéce
fut diftribuée à toute la Cour , ainfi que les
Complimens en vers , faits au Roi , & les
diverfes Chanfons chantées en fon hon--
neur pendant fon diner. Le Roi reque
FEVRIER , 1751. 35
avec bonté ces differentes marques du zéle
, de l'attachement & de la reconnoiffance
de ces Peres , & de la joye que leur infpiroit
fa préfence.
Vers cinq heures du foir , S. M. pafla
dans l'Appartement qui lui avoit été préparé
vis- à-vis la Maifon des Miffions , pour
voir un Feu d'artifice à l'Italienne , placé
fur le balcon , qui regne au deffus de l'entrée
de cette Maiſon , dont toute la belle
façade illuminée faifoit un effet très brillant
. Sur la Baguette préfentée au Roi
pour mettre le feu aux Dragons Dragons , qui pariant
de la fenêtre où il étoit , devoient allamer
en même tems les deux côtés de la
principale pièce , on avoit attaché un Cattouche
avec ces vers.
Beaux feux , de nos tranſports images fugitives ,
Partez de cette main , qui féconde en bienfaits-
Allume dans les coeurs des flầmes auſſi vives ;
Mais qui ne s'éteindront jamais .
Ce feu qui par le goût fingulier de l'invention
, la variété , la préciſion , & l'éclat
de l'exécution , mérital'approbation du
Roi de Pologne , fut terminé par un grand
nombre de fufées volantes , tirées du haut de
la Maifon des Miffions . S. M. partit enfaite
fort fatisfaite de cette Fète , & au milieu
des acclamations du Peuple.
B vit
36 MERCURE DE FRANCE
On va joindre à cette courte relation
l'Ode lue au Roi , & les deux complimens
qui lui furent préfentés. Les Chanfons
perdroient trop à paroître fans les airs , &
hors des circonstances qui les ont fait goû--
ter.
OD E.
AU ROI DE POLOGNE ,
DUC DE LORRAINE ET DE BAR,
A l'occafion de fon Bufte en marbre blanc ,
5. érigé dans une Salle du Séminaire Royal des
Miffions de la Compagnie de Jéfus , dont:
il eft Fondateur.
A Infi Rome en Héros féconde ,
Dans fes Temples , fur fes Autels ,
Jadis pour l'exemple du monde ,
Confacroit leurs traits immortels.
Des grands Hommes , des vrais Monarques ;,
Ces monumens , vainqueurs des Parques ,
Rappelloient les noms , les vertus.
A ces héroïques modéles.
L'Univers dut les Marc- Aureles ,
Les Antonins & les Titu
FEVRIER.. 1751.
377
Telle , d'un Héros fage & jufte
De fiécle en fécle la bonté
Revivant dans ce marbre augufte ,.
Inftruira la Poftérité,
Là les Grands apprendront à l'être ,
Les Peuples à les reconnoître ,
f A les juger par leurs bienfaits ,
A n'apprécier leur mérite ,
Ni par leur rang , ni par leur fuite ;
Mais par les heureux qu'ils ont faits .
***
Grand Prince , au Temple de Mémoiree
Voilà tes titres folemnels.
Tes dons y confacrent ta gloire ; ,
Tous les coeurs feront tes Autels.
Le tems bientôt dans les ténébres .
Plonge les monumens célébres
Que s'érige un fier Conquérant ::
Des peuples la reconnoiffance
D'âge en åge retrace , encenfe
L'Image d'un Roi bienfaiſant.
. Au vrai pere de la Patrie ,
De nos neveux en ce féjour ,.
On verra la foule attendrie ,
Marquer à l'envi ſon amour.
Aux yeux tout y peint fa grande ame;
Mais dans les coeurs en traits de flämme ,
38 MERCURE DE FRANCE.
Ces mots le peignent encor mieux ;
STANISLAS fonda cet azile
Pour le progrès de l'Evangile ,
Et le fecours des malheureux. ( 1 ) .
Miniftres de fes nobles vûes , (2)
Ses dons & la Croix à la main ,
Allez , à tant d'ames perdues
Du Ciel retracer le chemin.
Ils vont ; les peuples applaudiffent ,
L'erreur fuit , les Enfers frémiffent ,
La licence expire à leur voix ,
Le figne du falut s'arbore .
Qu'à fon afpect tout fiécle adore
Le Dieu qui donne les bons Rois !
Quelle main des bords de la tombe
Sauve ce pâle Laboureur ,
Ce trifte Artiſan , qui ſuccombe
(1 ) Sur le frontifpice de la Maifon Royale des
Miffions , bâtie par Sa Majefté avec une magnificence
Royale , on lit cette Infcription. Ad Piętatis
augmentum & Inopiafubfidium pofuit & dotavit:
STANISLAUS I. Rex Polonia
(2) Douze Miffionnaires , fondés pour faire à
perpétuité douze Millions par an dans l'étendue
de la Lorraine & du Barrois , & pour diftribuer
douze mille livres d'aumône chaque année dans
les lieux où fe font les Millions.>
FEVRIER. 1751 39:
Plus au befoin qu'à la douleur ?
De STANISLAS l'ame Royale
A franchi l'immenfe intervalle
Du Trône à leur antre écarté ,
Des fecours prompts & falutaires , (1 ) :
Font dans ces obfcures chaumieres
Rentrer la joye & la fanté.
Je vois une troupe
affainée ,
En proye au plus grand des fleaux,
La terre , à fes befoins fermée ,
Ne s'ouvre que pour des tombeaur. -
La difette traîne après elle
L'avide faim , la mort cruelle.
Mais non 2 tu préviens nos beſoins ,
Grand Roi ; par tout ta prévoyance
Forme des trésors d'abondance , (2);
Immortels gages de tes foins .
***
Comme en fa féconde carriere ,,
L'Aftre du jour du haut des airs 、
Eclaire tout de fa lumiere ,
(1 ) Hôpital fondé à Plombiere. Religieux de la :
Charité , établis pour porter des remedes aux malades
durant les Miffions , & les fecourir par tout
dans les maladies contagieufes.
(2 ) Magafins de bled établis par un fond der
cent mille livres pour les tems de diferte..
40 MERCURE DE FRANCE
Ranime la terre & les mers ,
Nul bien à faire en ton Empire ,
Grand Prince , nul mal à détruire
N'échappe à tes yeux vigilans ;
Tout état , tout fexe , tout âge ,.
De tes faveurs entre en partage ;
Tous tes Sujets font tes enfans .
*3*+
Senfible aux cris de la Nature ,,
Orphelins , il feche vos pleurs. ( 1 ),
Son coeur remplace avec ufure
Les chers objets de vos douleurs ,
Il vous rend les leçons d'un pere ,,
Les foins de la plus tendre mere ..
Pour vous il bâtit un Palais ,
Où l'industrie & l'innocence
Filent de votre heureuſe enfance ·
Les jours marqués par les bienfaits..
Vous , que le fort ou l'injuſtice :
Ont rendus plus à plaindre encor ,,
If vous tend une main propice ;.
( 1 ) Bâtiment magnifique , élevé à Nancy pours
24 Orphelins de l'un & de l'autre fexe , qui y font
inftruits de leur Religion & de quelque métier , de--
puis l'âge de 10 ans jufqu'à 15 , & reçoivent en
fortant cinq cens livres pour les aider à s'établir.
FEVRIER. 42 17518
Ofez reprendre un noble effor.
Au fein des Mufes la fageffe ( 1 )
Vient de former votre jeune e;
Dignes du fang dont vous fortez ,
Allez vouer à la Patrie
Ces talens , ces fruits du génie
Qu'ont fait éclore les bontés .
Une troupe noble & guerriere (2);
Déja dans l'Ecole de Mars
Fournit fous fes yeux la carriere-
Qu'ouvrent & Bellone & les Arts..
Avec ceux qu'ici l'on vit naître ,
Ceux qui jadis l'eurent pour Maître ,
Nourris , exercés à la Cour ,
Vont réveiller dans leurs Provinces ,
Pour le plus généreux des Princes,
l'eftime & l'amour.
Les regrets ,
Volant à la voix dans l'aréne ,
Je vois des Athletes nouveaux-
( 1 ) Douze Gentilshommes nourris , entr.
& inftruits dans la Maifon des Penfionaires de l'U
niverfité de Pont- à -Mouffon.
(2) Compagnie de 48 Gentilshommes Cadets ,
24 olonois & 24 Lorrains , établie à Lunéville ,
avec des Maîtres pour tous leurs exercices.
1
42 MERCURE DE FRANCE.
Difputer fur une autre ſcéne ( 1 )
Les prix qu'il offre à leurs travaux.
Apollon en vain les rappelle ;
Saifis tous d'une ardeur nouvelle ,
Aux Mufes , à leurs tendres fons
Grand Roi , ton goût qui les décide ,
Leur fait d'Archimède & d'Euclide
Préférer les doctes leçons.
炒菜
Quand par tout la guerre renverfe
Les fortunes & le crédit ,
Ce nerfdes Etats , le Commerce , (2)
Ici par tes foins refleurit .
Le Marchand , contre les tempêtes
Sûr d'avoir des reffources prêtes
Dans tes tréfors toujours ouverts
Sent racimer fon induſtrie ,
Et court enrichir la Patrie
Des dépouilles de l'Univers.-
***
La chicane , cet Hydre avide ,
(1 ) Chaire de Mathématiques , fondée au College
de Pont à Mouffon avec des Prix pour les
Etudians .
(2) Un fond de cent mille livres donné au Corps
des Marchands pour foutenir par des prêts à deux
pour cent , le crédit des particuliers , le produit des
intérêts devant groffir à perpétuité le capital.
FEVRIER.
1751. 45
Qui brave le Juge & la Loi ,
Offre à ton bras , nouvel Alcide ,
Un triomphe digne de toi.
A ta voix féconde en miracles ,
Je vois s'établir ces Oracles ( 1 )
De la justice & de la paix ,
Dont la fageffe & la fcience
Vont étouffer dans leur naiflance ,
Et la difcorde & lesforfaits,
C'eft à vos Lyres , dotes Fées ,
A chanter des exploits fibeaux.
Mieux que les marbres , vos Orphées
Immortalifent les Héros,
Vers un grand Roi , votre modéle ,
Vous , que déja fon goût rappelle ,
Beaux Arts , volez de toutes parts ;
Sortez à ſa voix des ténébres ;
Le Regne des Héros célébres
Fut toujours le regne des Arts.
Que votre lumiere épurée ,
Réveillant enfin les efprits ,
(1) Une Chambre de cinq Avocats Confultans,
avec deux mille livres d'appointemens pour chacun ,.
établie à perpétuité , pour donner aux particuliers ,
& fur tout aux pauvres , des confultations gratui
tes, & travailler àprévenir les procès.
44 MERCURE DE FRANCE.
Faffe luire en cette Contrée
Les jours d'Augufte & de Louis !
Ce trait feul manque à fon Hiftoire ;
vous, faits pour chanter fa gloire ,
Partagez fes dons éclatans .
Il m'entend .. fa magnificence *
Appelle , excite , récompenfe
Le goût , les Arts & les talens..
Marbre chéri , durable Image
D'un Prince , mieux peint dans nos coeurs ,
Avec fon Portrait d'âge en âge ,
Tranfmets fes fentimens , fes moeurs ,
Ses vertus , fon efprit fublime ,
Son coeur vrai , tendre , magnanime ,
Son air , fes graces , fa bonté.
Que leur alliance adorable.
Offre l'homme le plus aimable
Dans le Roi le plus reſpecté !.
*3 *+
Qu'il vive , Grand Dieu , pour ta gloire
Ce Roi donné par ton amour "
Qu'il vive autant que la mémoire
De fes bienfaits en ce féjour !
Conferve pour nous , pour toi - même ,.
* Fondation d'une Bibliothéque publique & . de:
Frix pour les Sçavans.
FEVRIER.
1751. 45
A l'Etat un Maître qui l'aime ,
Aux Autels l'appui de la Foi ,
Aux malheureux un tendre pere ,
Aux Beaux Arts un Dieu tutelaire ,
A tous fes Sujets un bon Rai !
Leflie ,J :
COMPLIMENT au Roi de Pologne
Duc de Lorraine , à l'occafion du Bufte de
Sa Majefté , placé dans la Maifon des
Miffions Royales .
UNmortel , qui joindroit par un rare affem.
blage ,
Les graces de l'efprit aux qualités du coeur ,
Aux traits de la bonté les traits de la grandeur ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Un Grand , de fon pouvoir qui fçauroit faire
ufage ,
Des Sciences , des Arts le zélé Protecteur ?
A faire des heureux qui mettroit fon bonheur ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contenipler l'image ;
Un Prince , à qui le Ciel donneroit en partage
D'Augufte les talens , de Trajan les vertus,
L'efprit de Marc - Anréle & le coeur de Titus ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
46 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi digne de l'être , un Héros , un vrai Sage;
Au- deffus de fon rang , des fuccès , des revers ,
Et de tous les faux biens qu'adore l'Univers ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Plus grand , plus fage encor ; un Chrétien dont
l'hommage
Seroit humble , fervent , digne des faints Autels ,
Et ferviroit d'exemple au refte des mortels ;
Qu'on auroit de plaifir d'en contempler l'image !
Ce Prince cher aux Cieux ( leur plus parfait
ouvrage )
Ce modèle des Rois , l'objet de tous nos voeux ,
Il eft ici préfent ; & nos derniers Neveux
Auront le doux plaisr d'en contempler Pimage.
AUTRE.
Aujourd'hui ce féjour s'embellit & s'anime
Sur le marbre amolli la Majefté s'imprime ;
Quel gracieux accord de douceur , de fierté ,
De charmes , de grandeur , & d'affabilité !
On reconnoît ici le Monarque & le Pere :
Mais , Sire , tous ces traits enſemble réunis
Ne font qu'une efquiffe legére
De ceux que dans vous l'on revére.
Le modéle au portrait peut feul donner du prix.
Le vrai tableau des Rois , ainfi que leur puiffance ,
FEVRIER.
47 1751 .
Eft dans le coeur de leurs Sujets ;
Là, par l'amour font gravés tous vos traits ,
Et vos bienfaits , par la reconnoiffance.
FIN
De l'Hiftoire des Croisades , par
M. de Voltaire .
Ouis IX. paroiffoit un Prince defti-
Lné àréformer l'Europe , fi elle avoit
pû l'être ; à rendre la France triomphante
& policée , & à être en tout le modéle
des hommes. Sa piété , qui étoit celle d'un
Anachorete , ne lui ôta point les vertus
royales . Sa libéralité ne déroba rien à une
fage économie. Il fçut accorder une politique
profonde avec une juftice exacte ,
& peut- être eft- il le feul Souverain qui
mérite cette louange. Prudent & ferme
dans le confeil , intrépide dans les combats
fans être emporté, compatiffant, comme
s'il n'avoit jamais été que
malheureux ;
il n'eft guéres donné à l'homme de pouffer
la vertu plus loin .
Il avoit conjointement avec la Régente ,
fa mere , qui fçavoit régner , réprimé l'abus
de la Jurifdiction trop étendue des
Eccléfiaftiques. Il ne vouloit pas que les
48 MERCURE DE FRANCE.
1
Officiers de Juftice faififfent les biens de
quiconque étoit excommunié , fans exami
ner fi l'excommunication étoit juſte ou injufte.
Le Roi , diftinguant très-fagement
entre les Loix civiles , auxquelles tout doit
être foumis , & les Loix de l'Eglife , dont
l'empire doit ne s'étendre que fur les confciences
, ne laiffa pas plier les Loix du
Royaume fous cet abus des Excommunications.
Ayant , dès le commencement de
fon administration , contenu les prétentions
des Evêques & des Laïcs dans leurs bornes
, il avoit réprimé les factions de la
Bretagne il avoit gardé une neutralité
prudente entre Gregoire IX. & Frederic
II.
Son Domaine , déja fort grand , s'étoit
accru de plufieurs terres qu'il avoit achetées.
Les Rois de France avoient alors
pour revenus leurs biens
propres ;
leur
grandeur dépendoit d'une économie bien
entendue , comme celle d'un Seigneur particulier.
Cette adminiſtration l'avoit mis en état
de lever de fortes armées contre le Roi
d'Angleterre , Henri III . & contre des
Vaffaux de France , unis avec l'Angleterre.
Henri III. moins riche , moins obéi de fes
Anglois , n'eut ni d'auffi bonnes troupes ,
ni d'auffi-tôt prêtes . Louis , qui le furpaffoit
FEVRIER. 17518
49
foit en courage , comme en prévoyance ,
le battit deux fois , & fur tout à la Journée
de Taillebourg en Poitou . Le Roi
Anglois s'enfuit devant lui ; cette guerre
glorieufe fut fuivie d'une paix utile . Les
Vaffaux de France rentrés dans leur devoir,
n'en fortirent plus . Le Roi n'oublia pas
même d'obliger l'Anglois à payer cinq
mille liv . fterlings pour les frais de la campagne.
Quand on fonge qu'il n'avoit pas
24 ans , lorfqu'il fe conduifit ainfi ; &
fon caractére étoit fort au deffus de fa
fortune , on voit ce qu'il eût fait , s'il fût
demeuré dans fa patrie , & on gémit que
la France ait été fi malheureufe par les vertus
même , qui devoient faire le bonheur
du monde.
que
L'an 1244 , Louis attaqué d'une maladie
violente , crut dit- on , dans une létargie
entendre une voix qui lui ordonnoit
de prendre la Croix contre les Infideles. A
peine put-il parler , qu'il fit vou de fe
croifer. La Reine fa mere , la Reine fa
femme , fon Confeil , tout ce qui l'approchoit
fentit le danger de ce vou funefte.
L'Evêque de Paris même lui en repréſenta
les dangéreufes conféquences. Mais Louis
regardoit ce voeu comme un lien facré ,
qu'il n'étoit pas permis aux hommes de déouer.
Il prépara pendant quatre années
C
fo MERCURE DE FRANCE.
,
cette expédition ; enfin laiffant à ſa merè
le gouvernement du Royaume il part
avec fa femme , & trois de fes Freres , que
fuivent leurs épouses. Prefque toute la
Chevalerie de France l'accompagne . Un
Duc de Bourgogne , un- Comte de Breta
gne , un Comte de Flandres , un Comte de
Soiffons , un Comte de Vendôme amenent
leurs Vaffaux. Il y eut dans l'armée près de
trois mille Chevaliers Bannerets. La France
fut plus déferte que du tems de la Croifade
de Saint Bernard , & cependant on ne
l'attaqua pas. Les Empereurs & les Rois
d'Angleterre étoient trop occupés chez
eux. Une partie de la Flotte immenfe qui
portoit tant de Princes & de Soldats , part
de Marfeille , & l'autre d'Aigue- morte ,
qui n'eft plus un Port aujourd'hui . Tout ce
grand armement devoit fondre en Egypte.
Louis mouilla dans l'Ile de Chypre ; le
Roi de cette Ifle fe joint à lui : on aborde
en Egypte , & on chaffe d'abord les Barbares
de Damiette. Le vieux Malecfala , &.
prefque incapable d'agir, demanda la paix,
& on la lui refufa.*
S. Louis étoit renforcé par de nouveaux
fecours arrivés de France , fuivi de foixan
te mille combattans , obei , aimé , inſtruie
par les malheurs que Jean de Brienne avoit
effuyés dans une pareille conjoncture ,
FEVRIER.
1751. SI
ayant en tête des ennemis déja vaincus
& un Sultan qui touchoit à fa fin. Qui
n'eût crû que l'Egypte , & bientôt la Syrie
ne fuffent domptées ? Cependant la
moitié de cette Armée floriffante périt
de maladie , l'autre moitié eft vaincue
près de la Maffoure . Saint Louis voit
tuer fon frere Robert d'Artois ; il eft pris
avec fes deux autres freres , le Comte
d'Anjou , & le Comte de Poitiers . La plûpart
de fes Chevaliers font captifs avec
lui ; ce n'étoit plus alors Malecfala qui régnoit
en Egypte : c'étoit fon fils Almoadan
. Ce nouveau Soudan avoit certainement
de la grandeur d'ame , car le Roi
Louis lui ayant offert pour fa rançon , &
pour celle de fes prifonniers un million de
Befans d'or , Almoadan lui en remit la cinquiéme
partie. Malecfala fon pere avoit
inftitué la Milice des Mamelices , fembla
ble aux Gardes Prétoriennes des Empereurs
Romains , & des Janiffaires d'aujourd'hui.
Ces Mamelices furent à peine formés
qu'ils furent redoutables à leurs Maîtres .
Almoadan qui voulut les réprimer , fut
affaffiné par eux , dans le tems même qu'il
traitoit de la rançon de Louis. Le Gouver
nement partagé alors entre les Emirs , fembloit
devoir être funefte aux Chrétiens
captifs ; cependant le Confeil Egyptien
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
continua de traiter avec le Roi . Le Sire de
Joinville rapporte que ces Emirs même
propoferent dans une de leurs affemblées
de choisir Louis pour leur Soudan .
Joinville étoit prifonnier avec le Roi ;
ce que raconte un homme de fon caractére
& de fa naïveté , a du poids fans doute.
Mais qu'on faffe réflexion , combien dans
un Camp , dans une maiſon , on eſt mal
informé des faits particuliers qui fe paffent
dans un Camp voifin , dans une maifon
prochaine ; combien il eft hors de vraifemblance
que des Mufulmans fongent à
fe donner pour Roi, un ennemi Chrétien ,
qui ne connoît ni leur Langue , ni leurs
moeurs , qui détefte leur Religion , & on
verra que Joinville n'a rapporté qu'un difcours
populaire, Dire fidélement ce qu'on
a entendu dire , c'eſt ſouvent rapporter de
bonne foi des chofes au moins fufpectes,
Je ne fçaurois guéres encore concilier
ce que difent les Hiftoriens , de la maniere
dont les Mufulmans traiterent les prifonniers
. Ils racontent qu'on les faifoit fortir
un à un d'une enceinte , où ils étoient renfermés
; qu'on leur demandoit s'ils vouloient
renier Jefus- Chrift , & qu'on cou
poit la tête à ceux qui perfiftoient dans le
Chriftianifme .
279 1.
D'un autre côté , ils atteftent qu'un
FEVRIER.
17518 S
vieil Emir fit demander par Interprete
aux Captifs , s'ils croyoient en J. C. & les
Captifs ayant dit qu'ils croyoient en lui.
» Confolez-vous , dit l'Emir ; puifqu'il eft
» mort pour vous , & qu'il eft reffufcité ,
il fçaura bien vous fecourir . Ces deux
récits femblent un peu contradictoires , &
ce qui eft plus contradictoire encore , c'eſt
que ces Emirs fiffent tuer des Captifs dont
ils efperoient une rançon.
›
Au refte , il me femble que ces Emirs ,
quoiqu'ils euffent tué leur Soudan , avoient
pourtant cette efpéce de bonne foi & de
vertu , fans laquelle nulle Société ne peut
fubfifter. Ils s'en tinrent aux huit cens mille
Befans auxquels leur Soudan avoit
bien voulu fe reftraindre pour la rançon
des Captifs ; & lors qu'en vertu du Traité
les Troupes Françoifes qui étoient dans
Damiette , rendirent cette Ville , on ne
voit point que les Vainqueurs fiffent le
moindre outrage aux femmes qui étoient
en très grand nombre. On laiffa partir la
Reine , & fes deux belles - fours avec refpect.
Ce n'eft pas que tous les Soldats Mufulmans
fuffent modérés ; le vulgaire en
tout pays eft féroce . Il y eut fans doute
beaucoup de violences commifes des
Captifs maltraités & tués ; mais enfin j'a-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
voue que je ne fuis pas étonné que le fim
ple Soldat Mahomnétan ait été féroce contre
des Etrangers , qui des Ports de l'Europe
étoient venus ravager les terres de
l'Egypte .
Saint Louis délivré de captivité , fe retire
en Paleſtine , & y demeure près de
quatre ans avec les débris de fes vaiffeaux
& de fon armée ; il va vifiter Nazareth ,
au lieu de retourner en France , & enfin ne
rentre dans fa patrie qu'après la mort de la
Reine Blanche , fa mere ; mais il y rentre
dans le delfein de former une Croisade
nouvelle .
Son féjour à Paris lui procuroit continuellement
des avantages & de la gloire.
Il reçut un honneur qu'on ne peut
rendre qu'à un Roi vertueux. Le Roi
d'Angleterre Henri III . & fes Barons le
choiffrent pour arbitre de leurs querelles.
Il prononça l'Arrêt en Souverain , &
fi cet Arrêt , qui favorifoit Henri III.
ne put appaifer les troubles d'Angleterre
, il fit voir au moins à l'Europe , quel
refpect les hommes ont malgré eux pour la
vertu . Son frere le Comte d'Anjou dut à
la réputation de Louis , & au bon ordre
de fon Royaume l'honneur d'être choi
par le Pape pour Roi de Sicile.
FEVRIER. 1751. 55
4
Louis cependant augmentoit fes Domaines
de l'acquifition de Namur , de Peronne
, d'Avranches , de Mortagne , du Perche.
Il pouvoit ôter aux Rois d'Angleterre
tout ce qu'ils poffedoient en France . Les
querelles de Henri III . & de fes Barons ,
lui en facilitoient les moyens ; mais il préfera
la juftice à l'ufurpation ; il les laiffa
jouir de la Guyenne , du Perigord , da Limofin
; mais il les fit renoncer pour jamais
à la Touraine , au Poitou , à la Normandie
, reunies à la Couronne par Philippe
Augufte : ainfi la paix fut affermie avec fa
réputation .
Il établit le premier la juftice de refforts
& les fujets opprimés par les fentences arbitraires
des Juges des Baronies , commencerent
à pouvoir porter leurs plaintes aux
quatre grands Bailliages Royaux , créés
pour les écouter. Sous lui des Lettrés commencerent
à être admis aux féances de ces
Parlemens , dans lesquels des Chevaliers ,
qui rarement fçavoient lire , décidoient
de la fortune des Citoyens. Il joignit à la
piété d'un Religieux , la fermeté éclairée
d'un Roi , en réprimant les entrepriſes de
la Cour de Rome , par cette fameufe Pragmatique
, qui conferve les anciens droits
de l'Eglife , nommés Libertés de l'Eglife
Cinj
56 MERCURE DE FRANCE.
Gallicane ; enfin treize ans de fa préſence
réparerent en France tout ce que fon abfence
avoit ruiné ; mais la paffion pour les
Croisades l'entrainoit. Les Papes l'encourageoient
; Clement IV . lui accordoit une
décime fur leClergé pourtrois ans . Le Cler
gé qui du tems de la Dîme Saladine avoit
fait beaucoup de repréfentations pour ne
rien payer , en fit encore de très fortes ;
elles furent auffi inutiles que peu décentes
fous un Roi , qui prodiguoit fon fang &
fes biens dans une guerre tant prêchée par
le Clergé. Il part enfin une feconde fois ,
& à peu près avec les mêmes forces. Son
frere qu'il a fait Roi de Sicile , doit le fuivre.
Mais ce n'eft plus du côté de la Paleftine
, ni du côté de l'Egypte qu'il tourne
fa dévotion & fes armes. Il fait cingler fa
Flotte vers Tunis .
Ce fut Charles d'Anjou , Roi de Naples
& de Sicile , qui fit fervir la piété héroique
de Louis à fes deffeins . Il prétendoit
que le Roi de Tunis lui devoit quelques
années de tribut. Il vouloit fe rendre maître
de ces Pays , & Saint Louis efperoit ,
difent tous les Hiſtoriens , ( je ne fçais fur
quel fondement ) convertir le Roi de Tunis.
Les Troupes Chrétiennes firent leur
defçente vers les ruines de Cartage ; mais
FEVRIER. 1751. 57
,
bientôt le Roi eft affiégé lui-même dans
fon Camp par les Maures réunis. Les mêmes
maladies que l'intempérance de ſes fujets
tranfplantés , & le changement de
climat , avoient attirées dans fon Camp
en Egypte,défolerent fon Camp de Cartage.
Un de fes fils né à Damiette pendant
fa captivité , mourut de cette efpéce de
contagion devant Tunis. Enfin le Saint
Roi en fut attaqué : il fe fit étendre fur la
cendre & expira à l'âge de 55 ans , avec
la piété d'un Religieux , & le courage d'un
Heros. A peine eft- il mort , que fon frere
le Roi de Sicile arrive ; on fait la paix avec
les Maures & les débris des Chrétiens
font ramenés en Europe. On ne doit guéres
compter moins de cent mille perfonnes
facrifiées dans les deux expéditions de Saint
Louis . Joignez - y les cent cinquante mille
qui fuivirent Frederic Barberouffe , les
trois cent mille de la Croifade de Philippe
Augufte , & de Richard ; deux cent mille
au moins , du tems de Jean de Brienne :
comptez les feize cent mille Croifés , qui
avoient déja paffé en Afie , & n'oubliez
pas ce qui périt dans l'expédition de Conftantinople
, & dans les guerres qui fuivirent
cette révolution , fans parler de la
Croifade du Nord , & de celle contre les
Albigeois , on trouvera que l'Orient fut
CY
5S MERCURE DE FRANCE.
le Tombeau de plus de deux millions d'Eu
ropéens .
Plufieurs Pays en furent dépeuplés &
appauvris. Le Sire de Joinville dit expreffément
, qu'il ne voulut pas accompagner
Louis à fa feconde Croifade , parce qu'il ne
le pouvoit , & que la premiere avoit ruiné
toute fa Seigneurie.
La rançon de Saint Louis avoit coûté
huit cens mille befans ; c'étoit au moins
neufmillions de la monnoye qui court actuellement.
Si des deux millions d'hommes
qui moururent dans le Levant , chacun
emporta feulement cent francs , c'eft
encore deux cens millions de liv . qu'il en
coûta . Les Génois , les Pifans , & fur tout
les Vénitiens s'y enrichirent ; mais la France
, l'Angleterre , l'Allemagne , furent
épuilées .
On dit que les Rois de France gagnerent
à ces Croisades , parce que Saint
Louis augmenta fes Domaines , en achep
tant quelques Terres des Seigneurs ruinés ;
mais il ne les accrut par fon économie ,
que pendant le féjour qu'il fit dans fes
Etats.
Le feul bien que ces entrepriſes procurerent
, ce fut la liberté que plufieurs Bourgades
racheterent de leurs Seigneurs. Le
Gouvernement municipal s'accrut un peu ;
FEVRIER. 1751. 59
ces Communautés pouvant travailler &
commercer pour
leur propre avantage ,
exercerent les Arts & le Commerce que
T'esclavage éteignoit.
Cependant le peu de Chrétiens cantonnés
fur les côtes de Syrie , fut bientôt exterminé
, ou réduit en efclavage. Prolemaïs
leur principal azile , & qui n'étoit en
effet qu'une retraite de Bandits fameux par
leurs crimes , ne put réfifter aux forces du
Sultan d'Egypte , Melec Seraph. Il la pric
en 1291 : Tyr & Sidon fe rendirent à lui .
Enfin vers la fin du douzième fiécle , il n'y
avoit plus dans l'Afie aucune trace apparente
des Croisades.
淡淡說送洗洗洗洗詬選選送洗洗潔
'Idée de cette Piéce n'eft pas nouvel-
>
prife dans un Livre , mais elle n'a paru fi
naturelle que je n'ai pû m'empêcher de la
mettre en vers . Je l'intitule ,
L'AMANT AVEUGLE.
PRêt de fixer fes voeux par un lien nouveau ,
Un jour l'impatient Dorante
Se faifant de l'Hymen une image brillante ,
En voulut avoir le tableau .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE;
Chez un Peintre auffi-tôt il marche , il court ,
vole :
il
Çà , Monfieur , de l'Hymen faites -moi le portrait,
Quand pourrez-vous ? ...Quel jour ſera- t'il
fait ?
D'abord comptez fur ma parole ,
Pour le prix vous ferez pleinement fatisfait .
Mais n'allez pas d'une forme ordinaire
Peindre le plus charmant des Dieux ; }
Qu'il foit libre , enjoué ; fur tout qu'il ait les yeux
Tendres comme l'Amour & plus beaux que fa
mere.
Enfin il faut vous furpaffer,
Et travailler d'après nature ;
Et felon la beauté qu'aura votre peinture ;
Je fçaurai vous récompenfer .
Le Peintre , par un coup de maître ,
Voulant fignaler fon pinceau ,
Ou bien pour mieux être payé peut être ↓
Repréſenta l'Hymen fi beau ,
Qu'on auroit pû le méconnoître.
Notre amant toutefois n'en fur pas fatisfait.
Ce front , dit-il , n'eft pas bien fait ,
Je lui trouve , je crois , la peau même ridée .
Ah , Monfieur , quels yeux languiffans Į
Ce vifage n'a point cet air , ces agrémens ...
Enfin ce n'eft point là l'Hymen dans mon idée.
Tout n'eft ici que médiocrement beau ,
Je vais médiocrement vous payer votre ouvrage,
FEVRIER . 1751 : 31
Ah ! s'il vous plaît , rendez - moi mon tableau ,
Dit le Peintre , je fais de l'huile un tel uſage ,
Le tems à mes couleurs donne un tel avantage
Qu'il faut au moins à mes portraits
Trois mois pour les rendre parfaits .
Adieu , Monfieur , je compte dans la fuite
Que vous en ferez plus content
Je ne fuis pas preffé d'argent ;
Il faut que mes tableaux ayent tout leur mérite,
Le lendemain Pamant paffionné
Donna la main à fa Maîtreffe :
Il ne fentit jamais de plus vive tendreffe
Que dans cet inftant fortuné ;
Mais cette ardeur fe perd dans le ménage.
Le Peintre qui le fentoit bien ,
Trois mois après ce doux lien ,
Vint à l'Epoux rapporter fon ouvrage .
L'Epoux changea bien de langage ;
Tout lui parut alors admirable , charmant.
Vous me l'aviez bien dit , Monfieur , quel chan
gement !
Je ne connois plus ce vifage ;
Ces yeux font mille fois plus beaux qu'aupara
vant.
En vérité je vous admire.
Cependant , s'il faut vous le dire,
Je trouve à ce portrait trop de vivacité ;
Franchement cet air libre à l'Hymen ne fied
guére
62 MERCURE DE FRANCE.
Il doit avoir de la beauté ,
Une beauté ſolide & fiere ,
Un feu que la raifon modére ;
Un air de fenfibilité ,
Different toutefois de cette ardeur légere ,
Que fouffle le Dieu de Cithere
Dans le coeur d'un amant aveugle & tranfporté.
Pour le coup , je fuis bon augure ,
Répond le Peintre en badinant ,
Ce que je prévoyois arrive juſtement.
Le tems n'a rien changé , Monfieur , dans ma
Peinture ,
Mais dans vous - même feulement.
Pendant que vous étiez amant ,
'ous ne voyiez d'Hymen qu'une faufſe figure ;
R
Vous êtes mari maintenant .
Loppay du Mefnil , de Laval.
VERS
Ecrits fur un Racine.
Acine , je te dois tout ce que j'ai d'efprit ;
De fentiment , de goût , de ftyle , d'élégance,
Et fi je fçais aimer , ton Livre me l'apprit ;
Mais mon Iris , hélas ! mon Iris me trahit ,
Tu ne m'as point appris à fixer fa conftance ,
FEVRIER. 1751. 63
En paffant dans les mains , en occupant fes yeux ,
Rappelle- lui du moins ce que je fuis pour elle.
Dans tes plus tendres vers retrace- lui mes feux.
Fais- la gémir du fort des amans malheureux ,
Et rougir au portrait d'un amante infidelle .
學
SUR L'AMOUR A LA MODE.
IL eft de la pudeur le funefte
Une faveur n'excite en lui que de l'
Le plus fubtil poifon s'exhale par fa
cercueil ;
orgueil ;
bouche ;
Mais ce n'eft plus le coeur , c'eft l'efprit qui le
'Aux frivoles devoirs que l'ufage
Son pouvoir tyrannique affujettit la
Sur la foible raifon il lance fon
Le menfonge préfide à tout ce qu'il
Il trompe chaque jour la crédule
Pour un fexe innocent quel redoutable
Il ne fe fait efclave auprès d'un jeune
Que pour être infolent quand il fera
touche.
preferit ,
Terre ;
Tonnerre.
Ecritt ;
Lifette ;
Athlete !
coeur
>
vainqueur.
24 MERCURE DE FRANCE.
if for fire red span region region regljen reglum reglen region regist
IMITATION D'ANACREON.
Par M. de R***.
Tot ou tard il faut fe rendre ,
» Et c'est à préfent ton tour ,
Me difoit le Dieu d'Amour.
Moi , je prétends me défendre.
Le fripon par un détour
Pourroit fort bien me furprendre.
Attaquons fans plus attendre.
Battons d'abord le tambour ;
J'en veux au Dieu de Cythere.
L'Art ici m'eft néceffaire ,
Et contre l'Amour lutter
Ce n'eft pas petite affaire ;
Il faut pour lui réfifter
Tout l'attirail de la guerre ;
Vîre , allons , mon cimeterre
Mon cafque , mes javelots ,
Et furtout cuiraffe neuve ,
Dont le fer foit à l'épreuve.
N'en déplaiſe à nos Héros ,
FEVRIER.
1751. BS
Qui n'ont pour toute défenle
Qu'une épée & leur vaillance $
De maint pradent Chevalier
J'aime mieux l'antique ufage,
Et tout hériffé d'acier ,
Je mets encor mon courage
A l'abri d'un bouclier.
Contre moi l'Amour fait rage
Mais , grace à mon équipage ,
Il épuiſe fon carquois ,
Sans me faire aucun dommage
J'ai mis l'Amour aux abois ;
Mufes , célébrez ma gloire.
Je chantois déja victoire ,
Quand ce Dieu , comme un éclair ;
Fond fur moi des champs de l'air
Et tout à coup me pénétre.
De ton coeur je fuis le maître ;
» Envain tu veux me braver ,
» Et me voici dans la place ;
» Va , l'Amour ſçait bien trouver
>> Le défaut de la cuiraffe.
66 MERCURE DE FRANCE .
RECEPTION
De M. le Comne de Biffy à l'Académie Francoife
, le Mardi 29 Décembre 1750 .
Uoique les affemblées publiques de
l'Académie Françoife foient toujours
brillantes , on n'en a guéres vû qui l'ait
été autant , que celle dont nous tendons
compte. Tous ceux qui aiment les Lettres
étoient carieux d'entendre M. le Comte
de Biffy , que fa belle Traduction du Patriotifme
avoit rendu célébre . M. l'Abbé
de Bernis , fi connu par la délicateffe de
fon efprit , & les charmes de fa Poëſie ;
enfin M. le Maréchal Duc de Belle- Ifle ,
dont l'éloquence nous a été auffi utile dans
les négociations , que l'expérience & l'activité
dans les armées. Nous croyons que
le Public retrouvera ici avec plaifir ce qu'il
a applaudi à l'Académie.
Difcours de M. le Comte de Biffy .
Meffieurs , attaché par mon état , par
mon devoir, plus encore par mon inclination,
au fervice d'un Roi , digne d'occuper
tous les inftans de notre vie , j'ai long- tems
héfité à briguer la place que vous avez daigné
m'accorder. Mais enfin , convaincu
FEVRIER. 1751. 67
par des exemples qui font familiers entre
vous , que les Armes & la Littérature
loin d'être incompatibles , fe prêtent fouvent
un fecours mutuel , j'ai ofé vous prier
de vouloir bien m'affocier à vous. Heureux
, fi un violent amour pour les Lettres ,
& le defir ardent de vous imiter , pouvoient
me tenir lieu de talens , ou du
moins les fuppofer !
Eh ! dans quels lieux , mieux
mieux que dans
une Compagnie , refpectable par tant de
qualités éminentes , un homme de guerre
peut - il efperer de fe former l'efprit , de
l'enrichir , & d'acquerir des connoiffances
utiles , même à fon métier ? Le foldat ,
inftrumenr journalier de la gloire des Généraux
, y contribue à la vérité par les fatigues
& par fon épée ; mais ce n'eft pas
lui qui tranſmet à la poſtérité les projets ,
les marches , les batailles ; c'eft par vos pareils
, Meffieurs , que les Grands Capitaines
deviennent vraiment célébres , & que
ceux qui afpirent à la gloire des armes ,
apprennent comment ceux qui les ont
précédés y font parvenus. Que d'exploits
ne doit- on pas au defir de voir fon nom
occuper les Hiftoriens ? Si la vertu forme
le Héros , ce font les hommes de Lettres
qui le couronnent , & c'eft fouvent à leur
mérite particulier qu'il doit l'époque qui
l'immortali fe.
8 MERCURE DE FRANCE .
Ce ne font point les combats de Philippe
& d'Actium , ce font les Virgiles , les
Horaces , les Ovides , qui ont fait donner
au tems où vêcur Octave , le titre
pompeux de fiécle d'Augufte. Agrippa fut
moins utile à la gloire de fon Maître en
gagnant des batailles , que ne le fut Mécéne
en protégeant les Lettres . Par la
valeur d'Agrippa , la puiffance d'Octave ,
élevée fur les ruines de la République ,
enleva à l'Univers le fpectacle des vertus
de l'ancienne Rome . Par les bienfaits &
par les foins de Mécéne , fous le Regne
d'Augufte , Rome , digne rivale d'Athénes,
s'éleva à une fupériorité de lumiere & de
goût , refpectée encore aujourd'hui de toutes
les Nations.
Par quelle fatalité des jours fi lumineux
furent-ils fi promptement fuivis d'une nuit
profonde ? Qui jamais eût ofé prévoir
que le fiécle d'Augufte ne feroit que de.
vancer prefque immédiatement , ces tems
qu'on a nommés depuis le bas Empire ?
On diroit que la Nature , qui s'étoit épui
fée en faveur d'Augufte , avoit befoin d'un
long repos. La Terre entiere tomba dans
une ignorance qui tenoit de la barbarie ;
d'épaiffes ténébres envelopperent tous les
efprits . Enfin un leger crépufcule , qui par
fa lenteur & par fon peu de force , ne laifFEVRIER.
1751. 69
foit pas eſperer un jour bien pur , fit place
tout d'un coup à une Aurore brillante qui
écarta ces nuages ; ce fut votre illuftre Fondateur
, Aurore digne d'annoncer ce Soleil
qui alloit éclairer le monde.,. Louis XIV...
A l'afpect de cet Aftre , les objets prirent
une face nouvelle ; toute la Nature fembla
s'épanouir ; un grand homme ne paroiffoit
que pour en précéder un autre plus grand
encore.
Pour donner une idée parfaite de ce
Monarque , qui fut à la fois le plus grand
Roi , & le plus honnête homme de l'Univers
, je crois qu'il fuffiroit d'examiner
fcrupuleufement ce qu'étoit la France ,
quand il prit les rênes du Gouvernement , &
ce qu'elle devint fous fon Regne . Ces deux
points, bien comparés & bien diſcutés , renferment
l'éloge complet de ce grand Prince .
Mais fes vertus particulieres , fes conquê
tes , ſes victoires , la capacité & la valeur
de fes Généraux , dont la mémoire ne
mourra jamais , n'auroient pas fuffi pour
donner à fon Regne ce titre glorieux de
fiécle de Louis XIV , Sans les Boffuets , les
Fenelons , les Corneilles , les Racines , la
Fontaine, & tant d'Auteurs dignes d'un
nom immortel . D'où fortoient- ils ces hom
mes merveilleux ? D'entre vous.
Ce fiécle fi célébre dont vous confa
70 MERCURE DEFRANCE.
crez tous les jours le fouvenir , a un avantage
fur celui d'Augufte , c'eſt que loin de
finir , il fe renouvelle. Et par qui ? Par
le fils , par le fucceffeur de Louis XIV.
Un homme d'efprit a ofé dire que l'extrême
politeffe étoit une marque prefque
certaine de la décadence des Etats . Nous
voyons le contraire ; jamais la Nation Françoife
ne fut plus éclairée , la Nobleffe plus
inftruite , plus polie , & jamais elle ne fut
plus valeureufe. C'est vous que j'en attefte,
Monfieur , vous qui avez tant de fois &
fi glorieufement commandé la plus grande
partie de ces hommes généreux. Ainſi
croyons que notre fiécle aura fa célébrité ,
comme celui de Louis XIV . On pourroit
hardiment l'affûrer fur la foi de vos talens,
& des vertus de votre augufte Protecteur.
Eh! QuelPrince fut jamais plus grand, plus
humain , plus modefte que celui qui préfi
de à ce fiécle nouveau. Roi , il n'oublie
jamais qu'il eft homme ; homme il n'oublie
jamais qu'il eft Roi . Louis dédaignant cette
gloire faftuenfe , dont l'éclat éblouit ,
& égare fouvent le Heros , fûr de lui - mêlaiffa
aux événemens le foin de développer
fon grand coeur.
me ,
Lorfque preffé par nos Armes triomphantes
, l'Ennemi trembloit pour fes Capitales
, Louis ne fe mit point à la tête de 3
FEVRIER. 1751. 7 .
fes Armées ; il en abandonna le foin à fes
Lieutenans ; mais quand il vit fes Frontiéres
menacées , alors ne confiant qu'à luimême
la défenfe de fes Sujets , Louis les
raffûra par fa préfence , & les fauva
par
fes victoires : veritable héroïfme , qui préfere
le titre de Confervateur à celui de
Conquérant. Que d'exploits glorieux ont
depuis illuftré le Regne de ce grand Roi !
Mais au milieu des monumens de fa valeur
, celui qu'il vient de confacrer à fa
clémence , en donnant la paix à l'Europe ,
fera toujours le plus beau & le plus digne
qu'il pût élever à fa gloire.
C'eft à vous , Meffieurs , d'éternifer la
mémoire du Regne de Louis XV. Et que
nous manque t- il de ce qu'on admiroit
dans vos prédéceffeurs ? Ils ne vivent plus
que dans leurs Ouvrages , & lorfque vous
ne vivrez plus que dans les vôtres , le fiécle
de Louis XV . n'aura pas à redouter le
fiécle d'Augufte , ni même celui de Louis
= XIV.
Qu'il feroit doux pour moi , Meffieurs ,
de pouvoir contribuer à cette gloire que
j'ofe vous prédire , ou du moins de dimi-.
nuer par mon zéle la perte que vous avez
faite par la mort de M. l'Abbé Terraffon !
Mais le remplacer fans l'égaler, ce fera plutôt
renouveller
vos regrets que les adou
eir.
72 MERCURE DE FRANCE.
:
pas
En effet , quel fut mon prédéceffeur ?
Homme fans fard & fans orgueil , il diſoit
naturellement fon avis ; mais ce n'étoit
avec ce ton d'autorité li fatiguant, & quelquefois
fi humiliant pour les autres ; il ne
cherchoit point à troubler le repos des fociétés
heureuſe égalité , que les grands
hommes défirent de mettre dans le monde,
& que les gens médiocres s'efforcent continuellement
d'en bannir. Philofophe
Grammairien , Géométre , Critique , Hif
torien fa Traduction de Diodore de Sicile
eft un ouvrage important par les lumiéres
qu'il répand fur l'Hiftoire ancienne.
Sa Differtation fur l'Illiade eft un chefd'oeuvre
en ce genre. Quoiqu'il ne fe für
point adonné à la Poëfie , il eft aifé de voir
qu'il en a connu toutes les délicateffes..
A tant de qualités & à tant de titres , que
poffedoit M. l'Abbé Terraffon , il joignoit
un mérite que vous chériffiez , & que vous
trouverez en moi : c'eft fon attachement
pour l'Académie , & fon affiduité à vos
exercices. Mais où il apportoit tant de connoiffances
, je viendrai en chercher ; je
m'inftruirai , & il éclairoit ; j'admirerai ,
vous l'écoutiez .
REPONSE
FEVRIER.
17518 73
REPONSE de M. le Maréchal Duc de
Belle- Ifle , Directeur de l'Académie Françoife
, au Difcours prononcé par M. le
Cornte de Billy.
M
Onfieur , l'Académie, en répondant
aujourd'hui à l'empreffement avec
lequel vous avez fouhaité de devenir un de
fes Membres, vous donne le témoignage le
plus flatteur de tout le cas qu'elle fait de
vos talens .
Ce que vous en avez laiffé percer dans
le Public , annonce un efprit curieux des
connoiffances qui peuvent tourner à l'avantage
de la Société ; & il eft bien louable
de chercher tous les moyens d'être
utile , fur tout à un âge & dans une profeffion
, oùfouvent trop occupé de fe rendre
agréable , l'on finit prefque toujours
par
refter frivole.
En mon particulier , Monfieur , j'éprou
ve dans ce moment une vraie fatisfaction
que le fort m'ait mis à portée d'initier dans
le Temple des Mufes , le fils & le neveu
de perfonnes à qui j'ai été de tout tems
attaché par les liens de l'amitié la plus fincere
.
Qui fut plus fufceptible de ces fentimens
que M. l'Abbé Terraffon à qui vous fuccédez
? Né avec un grand fond de Philofo
D
74 MERCURE DE FRANCE.
phie & d'humanité , qui furent la régle
invariable de fa conduite , il avoit beaucoup
de candeur dans le caractére & de
fimplicité dans les moeurs. Sa modestie
franche & naïve ne chercheit , ni à ſe cacher
, ni à fe montrer , & fon indifference
pour la fortune , n'avoit rien du fafte ni de
la groffiereté des anciens Philofophes.
Des qualités fi précieufes & fi rares me
feroient prefque oublier fes talens ; & ils
étoient , ainfi que fes connoiffances , d'une
grande étendue.
Bientôt ils furent apperçus & encouragés
par cet homme célébre , à qui nul genre de
mérite littéraire n'échappe , parce qu'il les
réunit tous fupérieurement. Le choix qu'il
fit de M. l'Abbé Terraffon pour fon Eleve
à l'Académie des Sciences , le travail que
cette Compagnie confia à cet Académicien
pendant un grand nombre d'années, prouvent
mieux que tout ce que je pourrois
dire , quel étoit fon mérite.
De tous les Ouvrages que nous a laiЯlé
M. l'Abbé Terraffon , la Traduction de
Diodore de Sicile , eft celui qui a été le
plus généralement applaudi ..
Vous connoiffez , M. les difficultés de cete
te forte de travail , & vous en recevez une
récompenfe auffi prompte que diftinguée .
C'eft à vous , Monfieur , à nous déFEVRIER.
1751. 75
dommager de la perte que nous avons faite.
Ne craignez point cependant que l'Académie
foit injufte dans les vûes , ni dans
fes efperances. Quelque avantageufes que
foient celles qu'elle a conçues de vous , clle
fent que vous avez par état un premier
devoir à remplir , qui s'allieroit mal avec
des travaux qui demandent tous les inftans
de celui qui s'y livre ; & un homme
tout entier fuffit à peine à toutes les connoiffances
qu'exige la ſcience de la guerre.
L'Académie défire donc de vous , Monfieur,
que continuant de cultiver avec foin ,
pendant que la paix vous en donne le loifir
, ces heureux talens que vous faites paroître
, vous regardiez comme un des
moyens les plus efficaces de les perfectionner
, l'affiduité à les affemblées .
Que ne puis - je moi - même en donner
T'exemple, & fuivre mon inclination : j'y
donne du moins mes regrets , & des regrets
très-fincéres , dans la forte perfuafion
où je fuis , combien les Lettres fervent à
la gloire des Empires.
M. L'ABBE' de Bernis termina la Séance
par des réflexions fur l'efprit du fiécle : elles
furent trouvées ingénieufes , fines , piquantes
, tout-à - fait dignes de l'Ecrivain
très eftimé & très eſtimable , qui les faifoit.
Dij '
78 MERCURE DEFRANCE.
************************
EPITRE
A Madame la Marquife de Goësbriant.
Non , non , de nos Pédans c'eſt une vieillø erreur ;
La Vertu modefte & fincére ,
L'aimable & touchante candeųr
A la Cour n'eft point étrangère :
Les Rois du vrai mérite auguftes Protecteurs ,
Pour le voir ont des yeux , pour l'aimer ont des
coeurs ;
J'en attefte Sully près du Trône appellée,
Oui , par ce jufte choix notre attente eft comblée
Oui , fans prefque fonger à ces divins ayeux ,
Sur qui votre vertu fuprême
Verfe encor plus d'éclat qu'elle n'en reçoit d'eux ;
Nos coeurs en vous nommant , ne nommoient que
vous même ,
Enfin , vous la voyez , cette fuperbe Cour ,
La fin de tant de voeux , l'objet de tant d'amour ?
Dangereufe beauté , dont les rigueurs cruelles
Portent le défefpoir dans les coeurs déchirés ,
Et dont les faveurs infidelles
Egarent fans retour les mortels enyvrés ,
Qu'à fon char triomphant l'illuſion enchaîng.
Envain du Cynique orgueilleux
FEVRIER. 1751. 77
Dans nos tranfports jaloux nous affectons la haine
En vain nous nous armons de dédains fourcilleux :
( Vain dépit d'un amant contre fon inhumaine )
Un regard , un fourire à fes pieds nous ramène .
Là , le calme trompeur d'un jour pur & ferein
Voile l'orage affreux qui le forme en fon fein ;
L'oeil ne voit point partir la foudre impétueuse ,
Qui brife des Sejans la tête faftueuſe ;
L'eſpoir d'un air flatteur préfente à nos defirs
Dans un lointain brillant la gloire & les plaifi : s ;
Du Soleil dans ces lieux la Majefté préfente
Difpenfe , avec douceur , fa clarté bienfaifante ;
Aftres , qui de la terre éblouiffez les yeux ,
Vous devez à lui feul votre éclat & vos feux .
Vets ce centre facré de gloire & de lumiere
Notre ame avec ardeur s'élance toute entiere ,
Amour ! porte nos voeux & nos tranſports divers ,
A ce vivant Portrait da Dieu de l'Univers ...
Mais où m'a tranfporté mon zéle téméraire ?
Où fuis-je ? .... Ah ! tant d'éclat n'eft point fair
pour mes yeux.
La veuve du défenfeur d'Aire ,
La fille des Sullis peut vivre avec les Dieux ;
Moi , que le fort condamne à ramper fur la terre ,
Je retombe , & vous laiffe au féjour du tonnerre.
Sur le débris fanglant des vices abbatus
Cet immortel Rofny , dont vous fuivez les traces >
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
A côté des Amours , des Plaifirs & des Graces
Dans ce féjour brillant fit regner les vertus.
L’Envie , en frémiſſant admiroit ſon courage ;
A des efprits jaloux , dans des jours pleins d'orage
Son auftére équité fit refpecter les Loix
Du plus grand des mortels & du meilleur des
Rois ;
Tendre ami de fon Maître , & foutien de fa gloire;
Peuples , aux pieds du Trône il porta vos douleurs
Il foulagea vos maux , il effuya vos pleurs ;
Il fçavoit que l'Amour au Temple de Mémoire ,
Au-deffus des Vainqueurs & des Rois Conqué
rans >
Grave les noms facrés des Héros bienfaifans .
Sully , vous retracez ce rare & noble exemple
A ces Aftres naiffans que l'Univers contemple ;
Délices de la France , ornemens de la Cour ,
De l'Europe attentive & l'eſpoir & l'amour ;
Le Ciel en leur donnant les vertus de leur mere ,
Leur promet pour époux des Rois , tels que leu
pere.
FEVRIER . 1751. 79
洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie Royale des Sciences , le Sa
medi , 13 Novembre 1750.
M
Onfieur de Fouchy , Secretaire Perpétuel
de l'Académie , lut l'éloge
de feu M. de Crouzas. Il le peignit , comme
un Critique plein de bonne foi , un
Phyficien fort exact , un Métaphyficien
fubtil , un bon Géométre , un homme d'un
goût für , & ce qui eft plus rare , comme
un Théologien modéré.
M. de la Condamine lut enfuite l'Hif
toire des travaux des Académiciens , envoyés
par ordre du Roi fous l'Equateur ,
depuis 1735 jufqu'en 1745 , fervant d'introduction
au Livre , qui a pour titre :
Mefure des trois premiers degrés du Méridien.
M. de la Condamine occupa très- agréablement
l'affemblée par la lecture de fon
Mémoire ; on fut effrayé des périls qu'avoient
couru nos Académiciens , étonné
de leur courage , & charmé de leur travail.
Si ces hommes généreux avoient eu befoin
d'apologie , ils auroient été pleinement
juftifiés par le détail dans lequel
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
1
M. de la Condamine entra : il n'eft plus
furprenant que le voyage de ces Meffieurs
ait duré dix ans ; il eft feulement furprenant
qu'il n'ait pas été interrompu cent
fois. Comme le Mémoire de M. de la
Condamine ne fut lû qu'en partie , & qu'il
eft fous preffe , nous n'en donnerons point
d'extrait . Le Public verra bientôt que cet
Ouvrage mérite d'être lû en entier , &
qu'il doit tenir une place diftinguée entre
le peu de voyages fur lefquels on peut
compter.
M. Rouelle termina la Séance par dire
des chofes très - curieufes fur les enbaumemens
des Egyptiens : on fera bien aife de
trouver ici quelque détail fur cette ma☛
tiere , jufqu'ici affez peu éclaircie.
PREMIER MEMOIRE
Sur les Embaumemens des Egyptiens ,
Dans lequel on fait voir que les fondemens
de l'Art des Embaumemens Egyptiens,
font en partie contenus dans la
defcription qu'en a donnée Hérodote , &
on détermine quelles font les matieres employées
dans ces embaumemens.
Voici le paffage d'Hérodote traduit
littéralement. Il y a des hommes en Egypte
qui font métier d'embaumer les corps. Quand
FEVRIER. 1751. 8 I
on leur apporte un mort , ils montrent au porteur
des modèles de morts peints fur du bois.
On dit que la peinture , où la figure la plus
recherchée repréfente celui , dont je me fais
fcrupule de dire le nom en pareille occurrence :
ils en montrent unefeconde qui eft inferieure à
lapremiere , & qui ne coûte pas fi cher. Ils
en montrent encore une troifiéme , qui eſt au
plus bas prix. Ils demandent enfuite , fuivant
laquelle de ces peintures on veut que le mort
foit accommode. Après qu'on eft convenu du
modéle du prix , les porteurs fe retirent s
les Embaumeurs travaillent chez eux pour
embaumer le corps , & voici de quelle maniere
ils exécutent l'embaumement le plus recherché.
Premierement , ils tirent avec unfer
oblique la cervelle par les narines , ils la tirent
en partie de cette maniere , & en partie
par le moyen des drogues qu'ils introduisent
dans la tête enfuite ils font une incifion dans
le flanc avec une pierre d'Ethyopie équifée , ils
tirent par cette ouverture les vifcéres , ils les
nettoyent , & lleess paffent au vin de Palmier
ils les paffent encore dans des aromates broyés ,
enfuite ils rempliffent le ventre de myrrhe pure
broyée , de canelle , & d'autres parfums , excepté
d'encens , & ils le recoufent . Ayant
fait ces chofes ils falent le corps , en le couvrant
de natrum pendant foixante-dix jours.
Il n'eft pas permis de faler plus defoixante-
DY
?
82 MERCURE DE FRANCE .
dix jours. Quand le terme eft paffé , ils lavent
le mort , ils enveloppent tout le corps avec des
bandes de toiles de lin , coupées & enduites de
gomme , dont les Egyptiens fe fervent ordinairement
en guife de colle . Les parens prennent
enfuite le corps , ils font faire un étui de bois ,
en forme humaine , ils y renferment le mort ,
& l'ayant enfermé fous la clef, ils le mettent
dans un appartement destiné à ces fortes de
caiffes ; ils les placent tout droit contre la muraille.
C'est ainsi qu'ils accommodent les morts,
Suivant la maniere la plus chere & la plus
magnifique.
Ceux qui ne veulent point de ces embaumemensfomptueux
, choififfent lafeconde maniere.
On embaume leurs morts de lafaçonfuivante :
on remplit des feringues d'une liqueur onc→
tuenfe qu'on a tirée du Cédre. On remplit le
ventre du mort de cette ligneur , fans lui faire
aucune incifion ,. & fans en tirer les entrailles.
Quand on a introduit l'extrait du
Cédre
par le fondement , on le bouche pour
empêcher que l'injection ne forte par cette voye,
enfuite on fale le corps pendant le tems prefcrit.
As dernier jour on tire du ventre la liqueur
du Cédre. Cette liqueur a tant de force , qu'elle
entraîne avec elle le ventricule & les entrailles
, confumés ou diffouts , car le nitre diffout
les chairs , & il ne reste du corps mort que
la peau & les os. Quand tout cela eftfait ,ils
le rendent fansy faire autre chofe,
FEVRIER. 1751. 85
La troifiéme maniere d'embaumer eft celleci.
Elle n'eft employée que pour les moins riches.
Après les injections par le fondement ,
on met le corps dans le nitre pendant foixantedix
jours , on le rend à ceux qui l'ont ap.
porté.
Ce paffage avoit été inutile à tous les
Sçavans qui ont fait des recherches fur
les Mumies. M. Rouelle ne rapporte pas
leurs differens fentimens . M. le Comite
de Caylus les ayant rapportés , & fçavamment
difcutés dans un Mémoire , qui a
été lû à la derniere Affemblée publique de
l'Académie des Infcriptions & Belles Lettres
, il réfume feulement tout ce que les
Auteurs ont dit fur cette matiere , qui peut
fe réduire à deux fentimens généraux .
» Les uns qui ont peu examiné les Mu-
» mies , ont crû avec Serapion , que le
corps entier falé a été embaumé de ma-
» niere , que les matieres balfamiques ,
» réfineufes ou bitumineufes , fe font unies
» avec les chairs , les graiffes & les diffe-
» rentes liqueurs , & qu'elles ont formé
» enſemble une maffe égale , telle qu'on
» l'obferve dans les Mumies .
» Le deuxième fentiment eft celui d'un
» très- petit nombre d'Auteurs, qui ont examiné
avec plus de foin les Mumies : ils
» prétendent qu'on defféchoit le corps
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
و د
ם כ
"
après l'avoir falé , & qu'alors on lui appliquoit
les matieres balfamiques. Ils
regardent l'humidité comme une cauſe
de corruption. Quelques- uns ont voulu
qu'on féchât le corps à la fumée , d'au-
> tres ont crû qu'on faifoit bouillir le
corps dans les Piffafphaltum , pour con-
« fumer les chairs & les graiffes ; mais que
» cette méthode n'étoit que pour les em-
39
» baumemens inferieurs .
pou-
>>L'infpection feule d'une Mumie , con-
» tinue M. Rouelle , & quelques réfle-
« xions fuffifent pour faire voir le peu
de vraisemblance du premier fentiment ;
» tous ces corps font dans un tel état de
» féchereffe , qu'il eft impoffible de
» voir imaginer , qu'une fi grande quan-
» tité de differentes liqueurs , telles que
» celles de certains corps morts de mala-
» dies inflammatoires , qui font , pour ainfi
» dire , diffouts par des pourritures & des
corruptions fubites , puiffent être abfor-
»bées par les matieres réfineufes & balfamiques
, qu'on fçait d'ailleurs ne faire
» aucune union avec l'eau. Ainfi cette
"grande quantité d'humidité auroit été ,
par la fuite , un inftrument de deftruc-
» tion du
>>
corps.
" Les fentimens des derniers font plus
» conformes, à l'état où font les Mumies.
FEVRIER. 1751. 8¢
» Ils ont eu raiſon de croire que les corps
» avoient été privés de leur humidité avant
d'être embaumés .
Enfin , le paffage même d'Hérodote ;
bien entendu , met la chofe hors de controverfe.
Il préfente à uu oeil chymiſte des lamieres
fuffifantes pour découvrir la fuite
entiere , & le vrai fondement des embaumemens
Egyptiens. » Ce paffage eft rrès-
» court , dit M. Rouelle , & ne paroît pas
» fuffire pour décrire un Art. Cependant
» il a cela de fingulier , qu'il renferme la
» meilleure partie de celui des embaume-
» mens , & qu'il fournit des obfervations ,
» qui conjointement avec l'examen de dif-
» ferentes Mumies , peuvent en démon-
> trer les fondemens.
. On y voit d'abord que le travail , du
moins le plus exact , fe réduifoit à deux
parties , dont chacune rempliffoit une vûë
differente ; dans la premiere, on avoit pour
but d'enlever aux corps toutes leurs li
queurs & leurs graiffes , qui caufent leur
pourriture & leur corruption . Dans le
fecond travail , on a eu feulement en vûe
de défendre les corps defféchés de l'humidité
& du contact de l'air , dont on connoît
l'efficacité pour la deftruction des
corps organifés .
La découverte de la premiere partie du
86 MERCURE DE FRANCE.
travail eft fondée fur les propriétés du
Natrum , ou nitre des anciens . Ce Natrum
, qui eſt un ſel alkali , n'agit pas
les
fur
corps des animaux comme notre nitre ,
ou comme le fel commun, qui confervent
ces corps avec leurs graiffes & tous leurs
fucs , qui les affaifonnent , qui les falent ;
en un mot , le Natrum diffout au contraire
les graiffes , & toutes les liqueurs animales.
Les embaumemens des Egyptiens , en
expofant un corps à l'action du Natrum
pendant un tems confidérable , enlevoient
donc , par le moyen de cet alkali , les liqueurs
& la graiffe , & les féparoient des
parties folides & fibreufes , des tendons ,
des muſcles , de la peau ; ils employoient
le Natrum , précisément comme nos Tanneurs
employent la chaux dans la préparation
des cuirs. On fçait que la chaux
agit fur les fubftances animales , comme
les fels alkalis , & qu'elle abforbe & enleve
, dans le cas dont il s'agit , le fuc des
peaux , fans endommager leur partie fibreufe
. Ainfi les Embaumeurs Egyptiens
tannoient proprement les cadavres . Il ne
reftoit du mort que la peau & les os , dit Hérodote
, c'eſt -à- dire les parties folides &
fibreuſes. Cette vérité eft confirmée par
plufieurs defcriptions des Mumies , qu'on
trouve dans differens Auteurs , & par FinfFEVRIER
. 1751. 87
pection de plufieurs que M. Rouelle a exa”
minées ; les tégumens , les tendons , les
fibres charnues des mufcles & la peau
font confervés .
Les lotions qu'on employoit , felon
Hérodote , après la falaifon , dans la premiere
efpéce d'embaumemens , concouroient
à la même vûe , & perfectionnoient
le travail , on emportoit par ce moyen la
partie des fubftances diffoutes par le Natrum
, qui ne s'étoit pas feparée d'elle - même
, & qui auroit retenu de l'humidité fur
les parties fibreuſes , & par conféquent un
principe de corruption .
On ne doit pas être en peine d'une action
trop vive qu'on pourroit foupçonner
dans ce Natrum , capable d'attaquer , comme
la pierre à cautere , les parties folides ;
le Natrum n'eft pas fi vif ni fi cauftique
que l'alkali fixe ordinaire , & à plus forte
raifon, que ce dernier, animé par la chaux ,
& il eft même affoibli par du fel marin qui
y eft mêlé. D'ailleurs les Embaumeurs fçavoient
leur métier , ils avoient des dofes ,
ils étoient précisément dans le cas de nos
Tanneurs , qui perdent leurs cuirs , lorfqu'ils
les expofent à l'action trop vive , ou
trop continue , de la chaux . Čette Loi ,
dont parle Hérodote , & que M. Rouelle
regarde plutôt comme unStatut de l'Art
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
des Embaumeurs , qui leur défendoit de
faler les corps pendant plus de foixantedix
jours , prouve leur attention à cet
égard , & fert même d'un nouvel argument
en faveur de la nature alkaline de ce nitre
employé. Si c'eût été un fel neutre que
ces ouvriers employoient à la falaifon de
leurs corps , cette régle auroit été abſolument
fuperflue.
à
La feconde partie du travail confiftoit
à appliquer fur les corps tannés & féchés ,
des matiéres réfineufes & bitumineuses ,
& à remplir des mêmes matiéres les grandes
cavités du corps , le ventre , la poitrine &
la tête. Cette partie du travail , qui faifoit,
proprement parler, l'embaumement , étoit
la moins effentielle , puifqu'on ne l'exécutoit
qu'en partie pour les embaumemens
d'un ordre inférieur, & qu'on la négligeoit
même, abfolument pour les embaumemens
du dernier ordre , car on voit des Mumies
( & M. Rouelle rapporte la defcription de
plufieurs qu'il a examinées lui- même ) qui
ne font recouvertes que de bandes de toile
, fimplement enduites de gomme , & il
s'en trouve même dont les parties tannées
& féchées font abfolument à nud . C'eſt
par les variétés de cette partie du travail
des embaumemens , que M. Rouelle en divife
les efpéces. L'étendue ordinaire de nos
FEVRIER. 1751. S9
extraits ne nous permet pas d'entrer dans ce
détail , qui eft très curieux.
M. Rouelle releve quelques erreurs
dans le paffage d'Hérodote , qu'il etoit encore
du reffort de la feule Chymie de rectifier
à cet égard . Cet Hiftorien dit , daus
la defcription de la premiere efpéce d'embaumemens
, qu'on rempliffoit le ventre
du cadavre de myrrhe pure pulvérifée , de
canelle & d'autres parfums , excepté l'encens
, avant que de le laver & de le faler,
» A quoi bon , dit M. Rouelle , remplir
» le corps de myrrhe & d'aromates avant
" que de le faler ,puifqu'en le falant on em-
» porte au moins une partie de ces aroma-
» tes,car le Natrum agit puiffamment fur les
matiéres balfamiques , en formant avec
» leurs huiles une matiére favoneuſe , qui
» eſt très-ſalable par l'eau , & par confé-
" quent très facile à être emportée par les
» lotions ? Il faudroit donc, pour donner un
» fens plus jufte , & qui convint à la natu-
» re des chofes , & à une jufte application
» des matiéres balfamiques , placer la fa-
» laiſon du corps , & les lotions avant l'ap-
» plication des aromates.
Hérodote s'eft encore trompé , lorfqu'il
a dit au fujet de l'embaumement du fecond
ordre , qu'on remplifſoit par le moyen de
feringues le ventte du mort,fans y faire augo
MERCURE DE FRANCE.
cune incifion , & fans en tirer les entrailles
, d'une liqueur onctueufe tirée du Cédre
, qu'on bouchoit le fondement , pour
empêcher que l'injection ne fortît , qu'en
fuite on faloit le corps pendant le tems
preferit , & qu'au dernier jour , on tiroit
du ventre la liqueur du Cédre , qui avoit
tant de force , qu'elle entraînoit avec elle
le ventricule , & les inteftins diffous.
»
» Il eft impoffible , dit M. Rouelle , com-
» me plufieurs Auteurs l'ont déja remarqué,
de faire par le fondement une injection
capable de remplir le ventre . Hérodote
a été trompé dans le récit qu'on lui a
fait de cette pratique , comme auffi fur ce
qu'on peut lui avoir dit de la prétendue
vertu corrofive de la liqueur du Cédre.
Car comment une liqueur fur qui n'étoit
» qu'un baume ou une eípece de réfine
molle, telle que la thérebentine , auroitelle
pû confumer les vifcéres ? Les Natu
raliſtes nous apprennent que le Cédria a
» des propriétés diamétralement oppofées
» à celles que lui donne Hérodote. La plû-
» part difent avec Pline & Diofcoride ,
» que le Cédria eft fi vif qu'il bleffe les
» corps vivans , & qu'il rend les corps
» morts durables , c'eft ce qui fait qu'on
» l'a appellé la mort des vivans, & la vie des
morts.
FEVRIER. 1751. 21
M. Rouelle conjecture avec fondement
que fi le Cédria a été emploié dans ces injections
, ce n'a été qu'en très petite quantité
& comme aromates ; & que leur
baze principale a été le Natrum diflous, &
avec plus de vraifemblance encore ; que
cette méprife d'Hérodote eft précisément
la même que celle du premier embaumement
, dans la defcription duquel il dit
qu'on employoit des matieres réfineufes &
balfamiques avant que de faler avec le natrum.
Ainfi ces injections avec la liqueur
du Cédre, n'ont été faites qu'après que le
corps a été falé & lavé.
Hérodote a répandu une autre erreur ,
que tous les Auteurs qui ont parlé de
Mumies ont adoptée . Ils affûrent tous d'après
cet Hiftorien , que dans les embaumemens
les plus précieux , ou employoit des
drogues aromatiques, telles que la canelle
en poudre .
Toutes les matieres employées aux embaumemens
font purement réfineufes & bitumineufes
, & ne contiennent aucune
poudre. M. Rouelle s'en eft affûré par plufieurs
expériences, & entres autre par leurs
diffolutions dans l'efprit de vin. D'ailleurs ,
le but principal des Embaumeurs , étoit
de deffendre le corps deffeché de l'humidité
; & les matieres réfineufes ne faifant
92 MERCURE DE FRANCE.
point d'union avec l'eau, étoient par cette
propriété les plus capables de deffendre de
I'humidité les corps fur lefquels on les ap
pliquoit, comme une efpéce de vernis . Les
matieres végétales organifées , telles que
la canelle en poudre , font des efpéces d'éponges
, capables d'attirer l'humidité de
l'air. Auffi voit-on que les Embaumeurs
ne l'ont point employée . S'ils l'euffent fait,
ils auroient agi directement contre leurs
vûes , & ils auroient commis une faute
groffiere contre les principes de l'Art, telle
que celle qu'on commet dans les cmbaumemens
modernes.
Nous n'entrerons pas dans le détail des
expériences chymiques ou des analyſes ,
que M. Rouelle a faites de toutes les matieres
employées dans les embaumemens
de plufieurs differentes Mumies . Les réfultats
de ces expériences ont fait diftinguer
à M. Rouelle trois efpéces d'embaumemens,
differentes par leurs matieres.Le premier
avec le bitume de Judée , le fecond
avec le mêlange du bitume & de liqueur
du Cédre , ou Cédria , & le troifiéme avec
le dernier mêlange , auquel on ajoutoit
des matieres réfineufes, très aromatiques.
M. Rouelle a examiné encore une matiere
balfamique , très - odorante , trouvée
dans un petit pot dans les chambres des
FEVRIER. 1751.
Mumies , matiere qu'il conjecture avoir.
pu être employée à une quatrième espéce
d'embaumement , qui aura été le plus pré
cieux ,
Au refte , files Egyptiens ont eu en vûe
par les moyens que nous venons d'expofer,
de rendre leurs corps durables , comme il
neparoit pas permis d'endouter, on ne fçauroit
trop admirer leurs fuccès , puifqu'il y a
de ces corps qui ont été embaumés , il y a
au moins deux mille ans , & qu'on peut
conjecturer quelles Mumies , fur tout celles
qui font encore renfermées dans leurs
chambres , doivent durer une longue fuite
de fiécles . Cette conjecture n'est point hafardée
; voici un fait fingulier, qui indique
quelle peut -être la durée immenfe des Mumies
; il eft rapporté dans l'Hiftoire Naturelle
de l'Egypte de Profper Alpin : voici
le paffage.Nos intrà quoddam medicatum ca.
daver invenimus fcarabeum magnum ex lapi
de marmoreo efformatum , quod intrà pectus
cum libanotidis aronarii ramis repofitumfuerat.
Incredibile dictu , rami roris marini qui
una cum Idolo inventi fuerunt , folia ufque
adeò veridia , & recentia vifa fuerunt , ut
sâ die à plantâ decerpti , & pofiti apparue,
rint,
94 MERCURE DE FRANCE;
O DE
Sur la mort de M. le Maréchal de Saxe.
Maurice Aurice notre appui , par ſes nobles travaux
Sçut fixer la victoire , & confondre l'envie ;
meurt: nos ennemis , & même fes rivaux ,
Pleurent la mort , & célébrent la vie.
+34
Dix luftres l'ont foumis au cifeau d'Atropos ,
Des fêtes ( qui l'eût crû ) marquoient des funé
Une vapeur
railles,
funefte , au milieu du repos ,
Détruit ce qu'épargna le hazard des bataillesa
Maurice ,tu n'es plus , une fuprême loi
T'interdit ces caveaux , où Guefclin put deſcendres
Tu nous laiffe à choisir pour dépôt de ta cendre ,
Raucous , Lauffel ou Fontenoy.
炒菜
Celui qui vit la Gréce à fa perte échauffée ,
Repofe dans les lieux , dont il fut le flambeau :
Sous les débris de Troye Achille a ſon tombeau ;
Leur monument eft leur trophée.
FEVRIER.
95 1751.
Le nombre d'ennemis animoit tes foldats ;
Ils bravoient les torrens , les glaces , les tempêtes
Minerve dirigeoit ton ſéjour & tes pas ;
Tes camps étoient des Forts ; tes marches , des
conquètes .
+3x+
Le repos t'a perdu ; les bataillons épais
Renouvelloient ta force , & fignaloient ta gloire
Tu meurs dans le fein de la Paix ,
Toi , que ranima la victoire .
L'une t'égale aux plus fameux Vainqueurs &
L'autre arrêta tes projets vaſtes ;
Tu vivras toujours dans nos faftes
Tu feras gravé dans nos coeurs,
Que fous toi de Héros élevés pour les armes
Tu revivras dans eux ; tes faits ſont des leçons ;
Vous qui de fes lauriers partagiez les moiffons ,
Il ménagea le fang , prodiguez - lui des larmes .
Taillandier,
96 MERCURE DE FRANCE.
{
M
VERS
Sur le même fujet.
Aurice n'eft donc plus ! Le vengeur de la
France
Eft plongé pour jamais dans la nuit du trépas
Guerriers , qui fuivîtes les pas ,
Héros , qui fecondiez fa valeur , fa prudence ,
Entourez fon cercueil , intrépides foldats ;
Venez , venez montrer votre douleur extrême
Puifqu'Achille a pleuré lui - même ,
Pleurez , & n'en rougiffez pas,
Sous les coups de la mort quand Maurice fac
combe ;
Si pour faire de lui l'éloge le plus vrai ,
Il vous manque la plume & l'Art de Mezerai
La pointe d'une épée écrira fur la tombe ,'
Fontenoi , Matricht & Courtrai ;
Pour rappeller toujours l'Hiftoire de fa vie ,
Gravez fon nom fur vos remparts ;
Repétez tous ensemble , en marchant aux hazardsa
Il vainquit l'Anglois & l'envie ;
La Victoire en tous lieux fuivit fes étendarts ,
Et s'il n'a point crû , ce grand Homme ,
Ce qu'on croit auiourd'hui dans la nouvelle Rome,
Il combattit du moins , comme au tems de Cézars.
Turenne
FEVRIER.
17518 97
Turenne , invincible Turenne ,
S'il avoit imité ta foi ;
O que fon ombre ſeroit vaine ,
De le voir à côté de toi !
François , fi votre auſtére Loi
N'ofe ouvrir Saint Denis à ce grand Capitaine ,
Allez porter fon corps aux champs de Fontenoi.
Enterrez- le fur la frontiere ,
Dans ces lieux où mourant il défendit ſon Roi.
Son corps fera pour vous une sûre barriere ,
Où l'Anglois plein de rage & de honte & d'effroi ,
Servira de victime au ſanglant ſacrifice ,
Que vous ferez un jour aux mânes de Maurice.
Le Clerc de Montmerci , Avocat au Parlement.
VERS
Préfentés à S. A. S. M. le Duc de Chartres ;
par Liverloz , fils , Maître Ecrivain des
Pages de S. A. S. M. le Duc d'Orléans.
AUgufte fils de tant de Rois ,
Héritier du Héros d'immortelle mémoire ,
Dont les confeils & les exploits
Du régne le plus beau préparerent la gloire ,
Vous êtes , comme lui, le Protecteur des Arts
E
98 MERCURE DEFRANCE.
Ceux qu'exerçent Bellonne & Mars
Ont occupé vos jours au fortir de l'enfance :
La Paix qu'à l'Univers vient d'accorder la France,
Sur des travaux moins durs attire vos regards,
Le goût judicieux , & la magnificence
Vous doivent leur effor heureux ;
Vos Palais embellis , vos Spectacles pompeux ,
Tout , du même génie annonce l'influence.
Vous attachez les coeurs par les plus doux liens ;
Yous temperez l'éclat de la grandeur fuprême ,
Et vous voulez que Patis même ,'
Vous compte entre fes Citoyens.
Trop heureux l'Ecrivain , dont la plume légére ,
Fera de vos vertus le portrait achevé !
Mon Art , de tous les Arts le premier cultivé ,
Se borne à l'inftrument , au trait , au caractére ,'
Qui rendent une idée , & la peignent aux yeux ;
Chez vous tous les talens ont un accès facile ,
Le mien inférieur , n'eſt pas le moins utile.
Oferai- je l'offrir à l'Enfant précieux ,
Que les Mufes bientôt s'emprefferont d'inftruires
Nous leur préparons le chemin :
Ne pourrai-je afpirer à l'honneur de conduire
Les premiers traits que formera fa main ?
FFVRIER 1751. 99
On a dû expliquer les Enigmes & le
Logogriphe du Mercure de Janvier , par
les Perdreaux , le foulier , l'Apoticaire & la
belle Mile de Lafcaris , fille de feu M. le
Marquis d'Urfé. On trouve dans le Logogriphe,
carpe , le Caire , pie, cape ou capete,
partie , poire , air , ire , porc , or , pot , râpe,
côte & carte.
1
ENIGM E.
C Ing voyelles , une confonne ,
Suffifent pour former mon nom
Et je porte fur ma perfonne
De quoi l'écrire fans crayon.
AUTR E.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRIPH E.
J E ne manque point de compagnes ;
Dans les fauxbourgs , les villes , les campa
gnes ,
Enfin par tout , où l'on voit des maiſons ,
On me trouve ; je fuis plus que jamais utile
Dans l'une des quatre faifons ;
A deviner primò , je fuis facile ;
Mais pout t'aider encor plus , combinons :
Voici ce que mon nom en buit lettres préfente
Ce que tout voyageur doit primò bien fçavoir ,
Ce qui dans l'Eglife fe chante ;
Ce qu'un vieillard à table veut avoir ;
Un inftrument qui fert en guerre ;
Ce qu'à Philis on eft charmé de faire ;
Certain engagement qui paroît plein d'attraits
Mais qui du repentir eft fuivi d'ordinaire ;
Le contraire de l'épais ;
Un Pays étranger , que la Chine on appelle ;
L'ame d'une bougie , ou bien d'une chandelle i
On en tite encore , Lecteur ,
Et c'est tout ; une Comédie ,
Dont une Dame eft l'Auteur ,
Et qui lui fait une gloire infinie.
J. F. Guichard.
FEVRIE R. 1751. ION
AUTR E.
Our fervir les humains , dès long-tems ind
ventée , Pour
Je fuis , Lecteur , cherement achetée ,
J'embellis un appartement ;
Je fuis utile au riche feulement ;
Mon espéce eft multipliée ;
J'ai , Lecteur , mainte & maintes foeursy
J'en ai de diverfes couleurs ;
Mais au même ufage employées.
Un infecte produit ma compofition ;
Mais , hélas ! dès que je fuis née ,
Lecteur , fuis - je coupable ou non ,
Au feu je me vois condamnée.
Durant ma trifte deſtinée ,
Les hommes font ce qui leur femble bon
Si tu cherches quel eft mon nom ,
Donne audience à ta penſée ,
Et pour t'aider à percer la nuée ,
Obſerve ma diſſection .
Six lettres ne font pas une petite affaire
J'offre à qui veut les arranger
De telle , ou de telle maniere ,
D'abord , ce que produit , l'eau jointe à la pouf
fiere ;
Puis un oiſeau , médiocre manger ;
Que l'on prife peu d'ordinaire ;
Un beaujeu qu'aiment les enfans ;
E iij
192 MERCURE DE FRANCE.
Du corps humain une partie ;
Un mets , non pas des plus friands ,
Que donne le Chaffeur au renard tout en vie ,
Dont il meurt en très - peu de tems.
En me donnant une nouvelle allure ,
Tu peux encor trouver dans ma ſtructure ,
Ce qui paroît aux malheureux trop long ,
Aux gens heureux trop court ; un membre de
: poiffon ;
Un des cinq fens de la nature ;
Un Saint fameux ; le nom d'un des Rois de
Bazan ;
L'endroit du Choeur , où d'ordinaire
On s'en va folemnellement
Chanter l'Epitre , & mainte autre priere ;
Celui qui rempli d'équité ,
Punit le crime , & venge l'innocence ;
Bref, un des plus paiffans Comtés.
Maisj'en dis trop ; après tous ces articles ,
Si tu ne trouves pas qu'il y en ait affez ;
> Pour mieux me deviner Lecteur , prends res
: béficles ,
Peut- être fuis-je à tes côtés è
FETRIER. 1751. 103
NOUVELLES LITTERAIRES,
OE
UVRES de M. de Crebillon , de
l'Académie Françoife. A Paris , de
I'Imprimerie Royale , 1750 , in - 4° . Deux
volumes.
L'honneur d'être imprimé au Louvre ,
qui n'avoit jamais été accordé à aucun de
nos Poëtes , eft la preuve de la grande réputation
de M. de Crebillon , & y met le
comble. Ce grand homme , à qui notre
Théatre a dû une très-grande partie de fa
gloire , & des beautés inconnues fur tous
les Théatres du monde , voit couronner
fa vieilleffe par ce qui peut le plus flatter
l'homme de génie , une très belle édition
de fes ouvrages. La postérité , qui penfera
comme nous fur M. de Crebillon , admirera
après nous un Souverain qui apprécie
les hommes en Philofophe , & les récompenſe
en Prince.
TABLETTES HISTORIQUES , Génealogiques
& Chronologiques contenant les
terres du Royaume , érigées en titre de
Marquifat , de Comté , de Vicomté & de
Baronnie , avec deux Tables alphabétiques
, l'une des noms de famille , l'autre
des noms de Terres . A Paris , chez le
+ **
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Gras , Salle du Palais ; Langlois , rue Saint
Jacques ; la veuve le Gras , Gallerie des
Prifonniers ; la veuve Lamefle , rue vieille
Bouclerie . Un volume in- 16 .
Le feul titre du Livre en annonce l'utilité
, & en fait l'éloge ; perfonne ne devroit
négliger d'avoir un ouvrage qui donne des
connoiffances néceffaires dans prefque toutes
les conditions , & pour la plupart des
converfations. Il fuffit de dire que les Tablettes
que nous annonçons , font de M.
de Nantigny , pour annoncer qu'elles font
exactes , méthodiques & approfondies.
LA FEMME n'eft pas inférieure à l'homme ,
ouvrage traduit de l'Anglois . A Londres ,
& fe vend à Paris , chez Hochereau , Quai
de Conti , au Phénix .
On s'eft propofé de prouver dans cet
ouvrage , que l'opinion qu'on a ordinairement
des femmes , eft auffi fauffe-qu'injurieufe
, & qu'elles font auffi propres que
les hommes aux Sciences , à la guerre , au
Gouvernement . L'Auteur a dit tout ce qui
peut dire de plus fenfé , & de plus fort
fur cette agréable matiere ; on auroit peutêtre
fouhaité qu'il l'eût dit moins gravement
, & avec un peu plus d'élegance . Ce
défaut n'empêche pas que l'ouvrage ne
foit bon , & qu'il ne mérite d'être lû,
fe
ETRENNES de l'amour aux Dames , pour
FEVRIER. 1751 , 105
l'année 1751 , par J. F. Guichard. A Paris
, chez L. C. Guillaume , Libraire du
Marché Palu .
Cette bagatelle eft écrite agréablement ,
facilement & décemment.
LE MECHANIQUE des Langues , &
l'Art de les enfeigner , par M. Pluche . A
Paris chez la Veuve Etienne , & fils , rue S.
Jacques 175 1. in 12 un volume.
M. Pluche , Auteur du Spectacle de la
Nature , Ouvrage infiniment cher à tous
ceux qui aiment l'Hiftoire Naturelle , ou
la Vertu , continue à fe rendre utile. Le
Livre qu'il vient de publier , eft tout à la
fois un livre de Grammaire , de goût & de
Critique. On y examine d'abord pourquoi
les jeunes gens font des progrès fi lents
dans les Langues fçavantes ; on en trouve
la caufe , & on y applique , à ce qui nous
a paru , le reméde. Après avoir enfeigné
le Latin & le Grec , M. Pluche entreprend
de former le goût . Il propofe pour cela
l'étude des Anciens , & il caractérife trèsbien
leurs Ouvrages & leurs differens talens.
Cet Ecrivain , veritablement zélé pour les
Lettres , termine fon Ouvrage par une in .
vective affez vive contre ce qu'il appelle
le ftyle moderne. Nous allons copier ce curieux
morceau
Les Habitans du midi de la France , dit
Ey
106 MERCURE DE FRANCE.
M. Pluche , & fur tout les gafcons , mon
trent naturellement beaucoup de feu . Leur
Langage eft coupé. Il va par bonds , &
fuit les mouvemens impétueux de leur efprit.
Montagne étoit des leurs ; mais avec
la vivacité de fa Province , il montre une
fuffifance & une témérité de fentimens ,
qui ne deshonore que lui. La liberté de la
converfation s'accommode affez de leur façon
de voltiger d'une idée à l'autre , en ſe
jettant toujours du côté où ils voyent jour
à mettre de l'enjouement & de l'efprit . Il
y a long- tems qu'on a effayé de leur reffembler.
Aujourd'hui on les copie plus que
jamais ; le nouveau ftyle fe met en poffeffion
de tous les difcours & de tous les
Ouvrages: à la prononciation près on pourroit
croire que les François veulent devenir
gafcons .
Ceux-même qui auroient de la facilité à
fe donner un ftyle , & qui felon les rencontres
fçauroient à tems le rendre grave ,
enjoué, nerveux , gracieux, pathétique, fublime
, fe laiffent gagner par le torrent de
la mode , & ramenent tout au même ton .
Ils compofent d'abord de génie, & ce qu'ils
ont écrit d'une façon caractérisée & fuivie ,
ils prennent foin de le découdre , de le hacher
en menues parcelles , en un mot de le
traduire en gafcon ; fans quoi ils crainFEVRIER.
1751. 107
f
droient d'avoir un air maffif , & de ne
pouvoir pas prendre féance au rang des
beaux efprits. 11 faut dans cette vûe que
tout foit feu , faillies , pétillemens . Ecoutez-
les ; c'eft un enthoufiafme perpétuel ,
qui s'énonce à demi mot , qui paffe précipitamment
à une nouvelle énigme , auffi
courte que la précédente. Ils voudroient
devenir Orateurs par monofyllabes ; celui
qui tient ce langage eft un homme charmant.
Celui qui le devine, & qui rend vo-
Jatil pour volatil, fe trouve de niveau avec
lui ; l'effor qu'ils prennent fait envie.Oh !
Si je pouvois feulement les approcher ,
--même les fuivre de loin . Bientôt leurs admirateurs
qui les voyent en plein air
prennent la plume & les contrefont à tête
repofée : fur toutes chofes , point de liaifon
dans leur ftyle ; un air de promptitude
& de négligence. Ils font furpris les
premiers de toutes les gentilleffes que ce
nouveau genre d'écrire leur fournit. Ce
qui a été dit du renouvellement des études
, & de la bonne maniere de s'y régler ,
ils l'appliquent fans façon à leur ftyle ,comme
s'il étoit l'azile ou la régle du goût.
» Voila, difent-ils , le ton du fiécle ; il faut
» le prendre , ou n'être plus de ce monde.
>
Trouve-t-on quelqu'un qui plaide enco-
Le pour le Plein- Chant de Lully? Et feroit-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
و د
» on bien venu de faire revivre la Profe
Lyrique de Quinaut ? Nous louons nos
devanciers d'avoir tendu au parfait ;
≫ mais nous y fommes. Qu'on ne nous re-
» batte plus les oreilles de la jufteffe & de
» l'harmonie de Boileau. Nous fommes las
» d'entendre prôner la douceur & les graces
» de Racine, la naïveté de la Fontaine , l'a-
» ménité de Fénélon , l'éloquence nerveufe
» de celui- ci , l'enchaînement des idées de
» cet autre . Que font- ils vis- à-vis de nous?
» Du plomb contre de l'or ; ils nous mor-
» fondent ; on s'appefantit à les lire. C'en
» eft fait ; nous avons rompu.
"
و ر
מ
» Eft ce à tort ? Ces bonnes gens du fié-
» cle paffé étoient trop prolixes . Ils difent
trop tout ce qu'ils veulent dire ; il y a
plus. Avoient- ils bien réellement de l'efprit
? On n'en fçait rien . Ils ont peur d'en
» montrer, ou ne nous en fuppofent guéres.
» Leur ftyle étoit fi lourd ; leur tour
d'efprit fi bourgeois : nous fommes dans
» une toute autre pofition . Ils commençoient
toujours à regarder en bas. Ils am-
" bitionnoient d'être entendus de la mul-
» titude. Nous autres nous avons l'oeil à
»ce qu'on penfe au deffus de nous . Pla-
» ton nous entend , & nous goûte ; peu
»nous importent les jugemens du refte de
» la terre. On ne parloit ci- devant que d'é-
و ر
FEVRIER . 1751. 109
7
tudier le goût le plus général : c'étoit
» pure baffeffe. Eh , que nous fait à nous la
» multitude ? Les génies fupérieurs font
faits pour s'affranchir ; il faut aller en
» tout au délicat , à la fleur de l'efprit .On
» fe fent , on a des aîles , & on vole.
» Vous vous plaignez ; vous ne pouvez
nous fuivre ? Tant pis. Rampez- donc .:
» votre goût romain ne bat plus que d'une
» aîle ; il tombe. C'eſt une chofe décidée ;
» la nôtre eft l'unique bon . M. Pluche a
traduit fon ouvrage en très -beau Latin , fous
ce titre , de Linguarum artificio & doctrina.
HISTOIRE des Révolutions de l'Empire
des Arabes , par M. l'Abbé de Marigny.
A Paris chez Giffey , rue de la vieille
Bouclerie ; Bordelet , rue Saint Jacques , &
Ganeau, rue S.Severin. 1750. in- 12 . 2 vol .
M. l'Abbé de Marigni a donné il y a
environ cinq ou fix mois , une Hiftoire des
Arabes , qui a eu du fuccès , & qui en méritoit.
Cet Ouvrage comprend depuis Mahomet
, tous les Califes fes fucceffeurs ,
de la race des Ommiades & des Abbaffides
, jufqu'à l'extinction du Califat ; ce
qui fait une fuite de cinquante trois Monarques.
M. l'Abbé de Marigni n'a pas
été fi occuppé de la profondeur des recherches,
qu'il n'ait cherché à donner de l'agré
ment à la narration , & qu'il n'y ait réuffi,
10 MERCURE DE FRANCE.
Cet Ecrivain , encouragé par le fuffrage
des Sçavans de diverfes Nations , vient de
publier les deux premiers volumes des Révolutions
de l'Empire des Arabes ; ils feront
fuivis de quatre autres , qu'on donnera deux
à deux.C haque tome contiendra une mariére
détachée de l'autre , ce qui étoit néceffaire
pour déterminer le Lecteur à ne pas
attendre les derniers volumes , pour lire
les premiers. Nous ne croyons pas qu'il y
ait d'Hiftoire moderne , qui fourniffe un
plus grand fpectacle que celle des Arabes.
On y verra vingt Fondateurs de Monarchie
agir avec la hardieffe & la fermeté
qui caractériſent la plupart des Légiflateurs.
Les fcénes qu'ils donneront , feront
la plûpart fingulieres , vives & intéreffantes.
Les évenemens fe pafferont en Aſie ,
en Afrique & en Europe. On va voir
deux ou trois traits que nous allons rapporter
, quel eft le ton de M. l'Abbé de
Marigni , qui eft trop inftruit & trop laborieux
, pour faire attendre long- tems
la fuite de fon travail,
par
Mahomet avoit prié le Senat de Venife
de lui envoyer le Peintre Bellin , qui étoit
le plus célébre de fon tems. Ce Prince
lui fit peindre la décollation de S. Jean ;
mais lorsque le Tableau fut achevé , il
reprocha au Peintre que le col étoit trop
FEVRIER. 1751.
long , parce qu'il fe raccourcit d'abord que
les efprits animaux en font diffipés. Qu'on
m'amene un efclave , dit- il à fes gens : fi-
τότ que l'efclave fut près du Sultan , il tira
fon fabre , & d'un feul coup , avec
une adreffe & une force furprenante , il lui
abbattit la tête aux pieds du Peintre , pour
lui donner une horrible démonftration de .
la folidité de fa critique . Le Peintre frémit
à cet horrible fpectacle, & lorfque cet
te tête fut entierement privée d'efprits vitaux
, le col fe trouva fort racourci , com
me le Sultan l'avoit dit. Le Peintre n'eut
que la force de dire au Sultan , qu'il étoit
pleinement convaincu de la vérité ; mais
comme il avoit été effrayé de cette avanture
, il profita deux jours après d'une oc
cafion qu'il trouva de revenir à Véniſe.
L'Iffe de Chypre qui appartenoit aux Vénitiens
, tomba en la puiffance de Selim ,
par un évenement affez bizarre . Ce Prince
Mufulman, peu fcrupuleux , aimoit beaucoup
à ce qu'on dit, le vin de Chypre, & en fai
foit même des excès . Un Juif, qui avoit gagné
fa confiance , & qui lui fourniffoit de
ce vin , lui infinua qu'il l'achetoit extrémement
cher » parce que les Chrétiens de
cette Ifle le lui vendoient à un prix énorme
: il confeilla en même tems au Sultan
de s'emparer de l'Ifle , en l'affûrant que la
IZ MERCURE DEFRANCE.
conquête en feroit très facile. Sélim goûta
fon avis , & en profita. Nicofie , Capitale
de tout le Royaume , & Famagoufte furent
prifes : tout le refte de l'Ifle fut bientôt
après fous la domination des Infidéles
, l'an 1571 de J. C. Le Juif avoit donné
ce confeil au Sultan , pour- fe
venger
des Vénitiens qui avoient méprifé les offres
d'un projet qu'il leur avoit propofé
, & qui devoit leur être avantageux .
M. de Ferriol , Ambaſſadeur de France
à la Porte , s'étant préfenté en 1701 .
pour avoir fa premiere Audience , on voufut
lui faire quitter fon épée pour cette cérémonie
; il le refufa avec toute la fermeté
convenable , quoiqu'il fût déja en préfence
du Sultan , & qu'on lui fît toutes
for tes de menaces , s'il refufoit d'obéir. Il
fit remporter fes préfens , & préféra la
gloire de fon Maître à l'Audience du Suttan
, qui exigeoit une condition auffi Alétriffante.
L'Ambaffadeur de l'Empereur ſe
prêta à ce qu'on exigea de lui , foit manque
de fermeté , foit pour ne pas brouiller
les deux Cours , foit enfin , parce que
l'Empereur d'Allemagne a toujours plus
d'intérêt que les autres Souverains à mé
nager les Ottomans.
TESTAMENT politique & moral du
Prince Rakoczi ; à la Haie , chez Scheur-
9
FEVRIER. 1751. 113
ler , 1751. in 12. deux vol . Se trouve à Paris
, chez Nyon fils , & Guillin , Quai des
Auguftins.
Le Prince Rakoczi eft connu en Europe
, par l'embarras où il jetta au commencement
du fiécle la Maifon d'Autriche , en
armant contre elle les Hongrois & lesTranfilvains.
L'origine , les évenemens , & la
la fin de cette guerre , pouvoient fournir
à l'Editeur une vie du Prince plus curieuſe
& plus intéreffante , que ce qu'il nous
donne à la tête de l'Ouvrage que nous annonçons.
Le Teſtament lui -même ne confifte
qu'en lieux communs fur la Religion ,
la Morale & la Politique , où nous aurions
défiré plus de Logique , de méthode &
de ftyle . Si l'Ouvrage eft véritablement du
Prince dont il porte le nom, j'aurois mieux
aimé être fon fujet que fon lecteur . Il régne
dans tout fon Teftament un air de candeur
, de modération , de générofité , qui
donne une grande idée de fon caractére ,
& de fon Gouvernement . Ceux de nos Lecteurs
, qui voudront fe former une idée
jufte du Livre que nous annonçons , peuvent
lire ce que nous allons tranfcrire du
chapitre X , qui roule fur la Politeffe des
Cours : on prétend y prouver que nous devons
la politeffe à la véritable Religion.
3. »Qu'on le repréſente , dit l'Auteur, le
114 MERCURE DE FRANCE.
"
Grand Seigneur dans fes pompes les plus
éclatantes,où l'ordre, le filence , & la ma-
» gnificence regnent également. Voyons-
» le entouré de Gardes de trois differens
» Corps , & confidérons attentivement fa
"propre perfonne, marchant d'un pas lent
» de fon cheval , immobile du corps & des
" yeux avec un air févere. Confidérons tous
fes fujets , on n'en trouvera pas un qui
» osât élever fes yeux fur lui ; les Habitans
» fe retirent dans leurs maifons , & à peine
» ofent- ils le regarder à travers leurs ja-
» loufies. La Garde des Janiffaires , qui
" borde les rues ,baiffe la tête juſqu'à terre ·
» lorsqu'il paffe , & dans ce cortège & cette
» fuite nombreuſe d'hommes , le filence
» & la gravité font fi régulierement gardés
qu'on entendroit un Concert de luth.
Cela vient fans doute, de ce que ce Prince
» eft regardé comme l'image de Dieu , de
» qui toute puiffance eft donnée , mais il
" eft l'image de ce Dieu couroucé contre
» les hommes efclaves du péché , de qui
» fon propre peuple n'ofoit entendre la
» voix ; de ce Dieu , dis -je , tonnant fur le
Mont Sinaï , qui châtioit les prévarica
» tions de ce même Peuple par le feu du
Ciel , par des ferpens enflammés , & par
» des Anges exterminateurs .
و د
Qu'on tourne les yeux du côté de
FEVRIER. 1751 :
P'Europe pour obferver la marche la
plus éclatante d'un Roi Chrétien , le
fpectacle fera tout- à - fait différent . L'or-
» dre & la magnificence s'y trouvent ;
» mais au lieu d'un filence morne , la joye ,
» les ris , l'acclamation du Peuple , regnent
» par tout. Tout y court , tout s'y remue
» & comble de voeux le Souverain . Il
» regarde à fon tour le Peuple , avec une
» bonté & une affection , peintes fur fon
» vifage.
20
» A peine eft- il paffé par une rue , le
Peuple court par des voyes détournées
» pour le voir de nouveau ; car il ne peut
» être raffaffié de fa vûe. D'où vient cette
» difference ? Que les profanes difent ce
» qu'ils veulent , examinons- le fpirituelle-
» ment nous démêlerons aifément la
» vérité.
›
» Ce Prince Chrétieneft une image d'un
" Dieu fait homme , d'un Dieu Roi , Pe-
» re , Pafteur , Frere & Miniftre des hom-
» mes, en tant qu'il eft leur Médiateur , &
» leur Avocat. Tout ce Peuple Chrétien
» eſt enfant de Dieu , jouiffant de la même
» liberté & biens fpirituels. Il eft l'héritier
» du même Royaume ; la Loi d'amour est
» gravée dans fon coeur ; fon péché a été
» effacé dans ſa ſource , & c'eſt ainfi qu'il
» a été régénéré.
116 MERCURE DE FRANCE.
» Voila le caractére dont fon Prince a
» été revêtu , voila les effets que le Peuple
marque. Les Sçavans Hiftoriens imbus
» de la Science du monde , diront peut-
» être , que ces differentes moeurs des
» Orientaux & des Occidentaux , vien-
» nent de la politeffe des Grecs & des Ro-
» mains. Mais ils auront bien de la peine
d'étendre leurs raifonnemens fur tous
» les Peuples de l'Europe .
•
»
» Où trouveront- ils la politeffe dans le
bas Empire , fous lequel les Soldats fé-
» ditieux changeoient leurs Maîtres felon
» leur caprice , élevant au Thrône le plus
» tumultueux de leurs camarades ? Ces
»Sçavans mondains , dis- je , fe rendroient
» ridicules , fi dans les révolutions de
l'Empire Romain, ils vouloient rappeller
» la gravité , la politeffe , & les moeurs de
» l'ancien Senat. Ils pourroient peut- être
» nous montrer quelques hommes illuftres
" & graves dans ces derniers tems: Mais à
» qui perfuaderont- ils que leurs exemples
» ayent été plus généralement fuivis , que
» la corruprion & le déréglement des Em-
" pereurs , & par conféquent , comment
» pourroit-on prouver que cette ancienne
politeffe , tant vantée , s'y eft confervée,
» pour qu'elle eût pû être tranfplantée ,
pour ainfi dire , dans les Lombards
33
FEVRIER. 1751 117
Francs , Goths , Vifigoths , Oftrogothts ,
» Huns , Alains , Suiffes , & c ? ... Non ,
» non , Rome , même , idolâtre , ne doit fa
plus grandepoliteffe , fçience, fplendeur
» & puiffance , dans lesquelles elle a été du
» tems d'Augufte , qu'aux rayons de l'Etoile
qui apparut dans l'Orient , préfage
» de la vocation des Gentils à la véritable
» politeffe,
»
La Nature reffent les effets du Soleil
» bien long-tems avant de voir cet Aftre ,
» & c'est ainsi que Rome reffentoit alors
les influences du Soleil levant , dans l'obf-
» curité de l'Etable de Béthléem , avant de
»voir par les yeux de la Foi le même Soleil .
dans
La véritable politeffe , fur laquelle on
» étend ces réflexions , n'a parû que
» Jeſus - Chrift , qui en eft l'auteur & l'e-
» xemple , non feulement dans la vie fpirituelle
, mais auffi dans la vie civile.
ARISTE' E , Epiſode du quatrième Livre
des Géorgiques , 1750 .
Nous ignorons qui vient de traduire
en vers françois ce morceau fi connu & fi
eftimé de tous ceux qui aiment Virgile &
l'Antiquité. A juger du Traducteur par
fon Ouvrage , ce doit être un homme de
goût , accoûtumé à faire des vers . Voici
I'Epître Dédicatoire , adreffée à Virgilo
lui-même .
118 MERCURE DE FRANCE.
!
O toi , dont les Chanfons par les Graces dictées ,
Du tems , qui détruit tout, ont été reſpectées ;
Favori d'Apollon , dont la Mufe autrefois
Célebroit Pan , Cérès, Bacchus, Faune & les bois ;
Toi , la gloire du Tibre & l'honneur de Mantoue,
Qu'infpira Théocrite , & qu'Héfiode avoue ;
Je t'invoque aujourd'hui , viens , échauffe mes fens ;
Rends mes foibles accords dignes de tes accens ;
Embrafe mon efprit du feu de ce Génie ,
Qui de l'art des beaux vers enrichit l'Aufonie ,
Fit fentir aux Romains des charmes inconnus ,
Au récit des combats d'Enée & de Turnus ;
Et fublime , touchant , harmonieux & jufte ,
Fut le rival d'Homere & le Chantre d'Augufte.
Aflez d'autres toujours glacés dans leurs tranſports
Ont fait , pour t'égaler , d'inutiles efforts .
Leur chûte eft ma leçon ; le Ciel en a fait naître
Peu d'excellens dans l'art où tu régnes en maître.
A Delphes , chez Ammon, tous peuvent confulter;
Mais le trépied pour tous ne doit pas s'agiter.
Dodone n'admet point de populace vile ,
Et fans le rameau d'or on n'a point la Sibylle,
Puiffai- je de fes vers heureux imitateur ,
Conferver dans les miens ton efprit créateur ;
Et la trompette en main publiant tes merveilles ,
Dans les faftes François coníacrer tes abeilles ;
Suivre Caro , Dryden , chez la Poftérité ,
Avec eux partager ton immortalité !
Mais ofons fur leurs pas entrer dans la carriere ,
FEVRIER. 119 1751.
Calliope à ton nom m'en ouvre la barriere ;
L'ombre fait , fe diffipe & fait place aux rayons ,
Et déja les neuf Soeurs préparent mes crayons,
HISTOIRE des Paffions , Roman , traduit
de l'Anglois , par M. L. Deux volu
mes in-12 . Ala Haye , chez Neaulme , &
fe trouve à Paris , chez Prault , fils , Quai
de Conti.
Nous n'avons pas eu encore le tems de
dire cet ouvrage , nous fçavons feulement
que M. Touffaint en eft le Traducteur :
nous rendrons compte le mois prochain
de cette nouveauté.
MEMOIRE , pour fervir à l'Hiftoire de la
Fête des Fous , qui fe faifoit autrefois dans
plufieurs Eglifes. Par M. du Tilliot , Gentilhomme
ordinaire de S. A. R. M. le
Duc de Berry. À Lauſanne , & à Geneve
1751 , & fe vend à Paris , chez Prault ,
fils , Quai de Conti .
Il y a dans ce Livre des chofes fi fingu
heres , fi comiques , tranchons le mot , fi
extravagantes , qu'on ne les croiroit pas ' ,
fi elles n'étoient appuyées fur les monu-
-mens les plus authentiques.Ceux qui crient
éternellement contre l'efprit philofophique
du fiécle , fe réconcilieroient peutêtre
avec lui , s'ils voyoient dans l'ouvra
-ge que nous annonçons , à quel point l'i
20 MERCURE DE FRANCE.
C
gnorance & la fuperftition ont dégradé
une Religion auffi fage , & auffi fublime
que l'eft la nôtre. C'eft dans cette vûe que
nous invitons nos Lecteurs à parcourir
P'Hiftoire des Fous : ils y trouveront des
recherches , une forme élégante , & de
jolis deffeins .
OBSERVATIONS . fur l'efprit des Loix.
A Amfterdam , chez Pierre Mortier , brochure
in- 12 , 1750.
LETTRE fur les Tableaux , tirés du Cab
binet du Roi , & expofés au Luxembourg.
A Paris , chez Prault , pere , 1751 , brochure
in- 12.
ACTES des Saints Martyrs d'Orient &
d'Occident , en Syriaque & en Latin , par
M. Affemani. A Rome , & fe trouve à Paris,
chez Debure , l'aîné.
LE REPENTIR , Comédie en un acte , &
en vers , & autres Poëfies , par M. L. D. S.
F , A Paris , chez la veuve Piffot , Quai de
Conti , 1751.
LETTRES de M. l'Abbé le Blanc , Hiftoriographe
des Bâtimens du Roi. Nouvelle
édition , de celles qui ont paru fous
le titre de Lettres d'un François. A Amfterdam
, 1751 , & fe trouvent à Paris , chez
Prault , fils , Quai de Conti.
Tout le monde connoît le mérite de ces
Lettres , & on trouvera dans la nouvelle
édition
FEVRIER. 1751. 121
édition des changemens fort fages , & une
Préface très- curieufe.
MEMOIRES , pour fervir à l'Hiftoire de
Brandebourg , avec quelques autres Piéces
intéreſſantes , 1751. Se vendent à Paris ,
chez Prault , fils , Quai de Conti , in- 12 .
Deux volumes.
Tout Paris a lû avec empreffement cette
nouveauté. Le Conquérant , le Légiflateur
& le Philofophe s'y montrent partout
. Quand on n'auroit pas vû à la tête
de l'ouvrage le portrait du grand Prince
qui en eft l'Auteur , on l'auroit reconnu
aux réflexions profondes & hardies , aux
vûes fublimes , & pourtant pratiques , qui
s'y trouvent. Nous rendrons compte le
mois prochain d'un Livre , qui fera utile à
tous ceux qui font chargés du foin de
gouverner les hommes , & par conféquent
de faire leur bonheur.
RECUEIL de Piéces importantes , fur
l'opération de la Taille , par le Lithotome
caché ; chez d'Houry , le fils , rue de la
vicille Bouclerie. A Paris , 1751 , in 12 .
La premiere de ces Piéces , & celle qui
a donné lieu à toutes les autres , eft le Lithotome
caché ; cet inftrument a neuf pouces
& demi dans la totalité de fa longueur
; ſa lame , & la gaîne qui la cache , a
4 pouces & quelques lignes de longueur,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
elle eft terminée par une languette , femblable
à celle d'un gorgeret ; ces quatre
pouces n'excédent pas la groffeur d'un
Tuyau de plume à écrire ; ce trajet de qua
tre pouces eft courbé vers fon dos dans la
moitié de fa longueur par fon extrémité
cette courbure eſt deſtinée pour s'ajuster
à la convexité de la canelure de la fonde
qui eft dans la vellie au tems de l'opération
, afin que ces deux inftrumens joints
enfemble , n'excédent point le calibre de
l'uréthre , ce qui épargne au malade la
douleur des inftrumens ordinaires qu'on
introduit dans les autres méthodes . Cet
inftrument tire un autre grand avantage
de fon manche qui eft taillé à fix pans ,
& qui tourne fur fon axe , étant foutenu
par une petite broche qui paffe par fon:
milieu , il a deux pouces de longueur ;
chacun de ces pans eft different l'an de
l'autre dans fon épaiffeur , & chaque pan
eft numeroté d'un chiffre, depuis s juſqu'à
Ş
Is ; la queue du biftouri , ou Lithotome
eft auffi longue que le manche à pan-; un
de ces pans fe trouve toujours vis -à - vis de
cette queue , & il y eft retenu fixé
reffort , qui empêche le manche de tour- ›
ner fur fon axe , en approchant la queue
du biftouri contre le pan da manche qui :
la regarde ; le bout de fon tranchant fort
par un
>
z
J
FEVRIER. 125
17510 1751.
de fa gaîne , dont il s'éloigne d'autant de
lignes qu'il y a de nombres dans le numero
marqué fur le pan que cette queue
touche , c'eſt- à- dire , que fi le numero eft
un 9 , par exemple , l'écartement du bout
de fa lame hors de fa gaîne eft de neuf
lignes de diftance , & ainfi des autres pans ;
d'où il résulte que cet inftrument a la faculté
de faire fix incifions de differentes
grandeurs , depuis cinq lignes jufqu'à 15 ,
ce qui fert à les proportionner aux âges ,
& à la groffeur eftimée de la pierre qu'on
extrait.
Pour le fervir de cet inftrument , l'Au
teur place fon malade couché à plat furfon
dos , il l'affujettit avec des liens très-fimples
, qu'il décrit page 199 ; fa fonde in--
troduite , il la fait tenir panchée ſur l'aîne
droite par un aide , & fa courbure répond
entre la tuberofité de l'os ifchion & l'anus,
il tend la peau avec fa main gauche vers
le fcrotum , & avec fa droite il fait une in--
cifion qui découvre la fonde de fept à huit
lignes ; il y introduit enfuite le bout à languette
de fon Lithotome qu'il pouffe dans
la veffie , il retire enfuite fa fonde , re- -
connoît la pierre , & à peu près fon volu
me , il tourne le pan , que ce volume lui
indique , du côté de la queue du biſtouri
afin d'y proportionner fon incifion , il
F ij
24 MERCURE DE FRANCE.
porte enfuite le dos de fon Lithotome
fous l'arcade des os pubis , l'ouvre & le
retire tout ouvert juſqu'au dehors , introduit
la tenette feule fans aucune difficulté
, charge la pierre , & la retire fort aifément.
Cet inftrument fert également
pour les deux fexes. Il s'eft élevé quelques
difputes au fujet de cet inftrument , on en
trouvera le détail dans l'ouvrage que nous
annonçons ; la bonté du Lithotome ne
peut être mieux prouvée que par les effets ;
il y a huit malades de guéris dont voici l'adreffe
; elle fe trouve page 159 , & ſuiyantes,
M. Leroi , Marchand de chaux , de Melvu
, le 8 Octobre 1748 , qui fut le premier,
André Juré , du Bourg de Margilly , en
Franche Comté. Louis Clermont
Dagueffeau , fauxbourg Saint Honoré , à
Paris ; tous trois taillés par M , la Roche ,
Maître en Chirurgie à Paris .
Jacques - François , de la Paroiffe de N,
Dame , dans un faubourg de Rochefort ,
par M. Tardy , Chirurgien Major dans le
Port de la même Ville.
François de May , au Village d'Auvers ,
près Pontoife,
Le fils de Vereolier , à Chambly , près
Beaumont - fur - Oife.
FEVRIER . 1751. 123
Le fils de Pierre Deruffau , au Village
de Beffaucourt , dans la vallée d'Anguien ;
on ne nomme point qui a opéré ces derniers.
La femme du nommé Platre , à Chaillot,
près Paris , taillée par M. la Roche , & parfaitement
guérie fans incontinence d'urine
; cette cure eft marquée page 211 du
Recueil.
On nous a remis une lifte de ceux qui
ont été taillés depuis ceux qui font dans le
Recueil.
Le fils de M. Bernard , Patiffier dans la
grande rue du fauxbourg Saint Honoré à
Paris , le 8 Mars 17 50 , & mourut le 17
fuivant , neuf jours après l'opération ; ce
malade , âgé d'environ douze ans , étoit
hydropique depuis trois ans , & prefque
mourant lorfqu'on le tailla ; on trouva par
l'ouverture de fon cadavre fes reins remplis
de cinq ou fix pierres chacun , fes urtéres
dilatés à y pouvoir introduire librement
un doigt , fa vefhe fort épaiffe & engorgée
toutes ces parties furent montrées
fe 18 Mars à l'Académie Royale de Chirurgie
; plufieurs des Membres obferverent
que cette mort n'étoit point occafionnée
par l'opération , n'y ayant ni contufion
ni inflammation à la playe , ni à la veffie.
M. Poiffonnier , Médecin du malade à
F iij.
126 MERCURE DE FRANCE..
Paris , conferve ces parties dans l'efprit de
vin .
Le fils du nommé Collin , Vigneron
d'Argenteuil.
Le fils d'Antoine Perrain , au fauxbourg
de l'Aumône , à Pontoife..
Le fils du Sieur le Roux , Chirurgien à
Yvors , dans le Vallois , à deux lieues de
Crepy.
Le fils de Pierre Migaus , au fauxbourg
de l'Aumône , à Pontoife.
Le fils de Nicolas . Bontemps , Vigneron
à Saint Leu-Taverny , Vallée d'Anguien .
Claude Gerard , à Tricouville , à quar
tre lieues de Bar- le -Due , par M. Cambon ,
Chirurgien- Major du Régiment de Caraman
, à Ligny , dans le Barrois..
Madame Fleury , âgée de quatre- vingtcinq
ans , àà llaa pporte Saint Jacques, à Paris,
& veuve de M. Fleury , premier Secretaire
de M. de Louvois , guérie en moins de
huit jours , par M. de la Roche ci- deſſus ,
le 6 Novembre 1750 , eft la derniere qui
ait été opérée.
Quoique le Public foit intéreffé à connoître
l'Auteur très- vertueux , très -habile
& très célébre , qui propofe le Lithotome
caché ; nous n'avons pû le déterminer à fe
nommer. Voici les grands. Maîtres qui
fuivent fa méthode.
FEVRIER . 127 1751
Meffieurs la Roche , Chirurgien à Paris ,
près le Palais Royal .
Tardy , à Rochefort.
Duval , à Breft .
Cambon , Chirurgien - Major de Caraman
, à Ligni , en Lorraine.
Perchet , Premier Chirurgien du Roi
de Naples.
Crampagna , Chirurgien du corps de
Electeur de Cologne.
Durocher , Premier Chirurgien de la
Reine Douairiere d'Eſpagne.
EXTRAIT D'ATTILIE ,
TRAGE DIE.
Ous avons promis dans le Mercure
du mois dernier , de donner l'extrait
de la Tragédie nouvelle , intitulée , Attilie.
Nous rempliffons ici notre engagement .
-Lefujet de cette Piéce ne paroît pas avoir
été puité dans l'Hiftoire.A l'époque près,&
à l'exception de quelques circonftances
connues , elle est toute d'imagination.
Placide , Général Romain , avoit été
exilé fous l'Empereur Trajan ; fa femme ,
qui voulut partager fa difgrace , lui amenoit
fes enfans , lorfque la mort les arrê
tant fur la route , ne laiffa de cette famille
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
infortunée , qu'un fils & qu'une fille , dont
Placide fe vit encore bientôt féparé. Un
Corps de Daces les lui enleva fous les murs
de Niffa. Accablé de fes malheurs , il fe
retira feul dans un défert de la Thrace ,
où il vêcut pendant vingt années du travail
de fes mains , adorant le Dieu des
Chrétiens , dont il avoit depuis long- tems
embraffé la Religion .
Cependant une guerre cruelle défole
l'Empire. Les Daces victorieux menacent
de porter le feu jufques dans la Capitale.
Dans cette extrémité , on fe rappelle les
anciens exploits de Placide. Les Légions
Romaines le demandent. Adrien , qui venoit
de fuccéder à Trajan , le fait chercher.
On le trouve , & on le met à la tête
des troupes. Il marche contre les Daces ,
les combat & les défait. Adrien le mande
à Rome pour récompenfer fa victoire.
A Rome étoient fon fils & fa fille , l'un
portant le nom de Maxime , l'autre celui
d'Attilie , inconnus à tout le monde ,
inconnus à eux - mêmes. Attilie , le même
jour de fon enlevement , avoit été repriſe
fur les Daces par des foldats Romains.
Préfentée à Sabine , niéce de Trajan , elle
lui avoit plû ; Sabine avoit élevé fon enfance
, & cette Princeffe , devenue Imperatrice
en époufant Adrien , lui avoit don
FEVRIER. 1751. 129.
né à ſa ſuite un rang confidérable. D'un
autre côté , Maxime ravi par les Daces
avoit été efclave parmi eux . Il rompit fa
chaîne , & paffa jeune chez les Romains ,
il y fit preuve de valeur ; on dit même qu'il
Lauva la vie à Trajan dans un combat. Ce
fervice lui mérita fa faveur , & il acquit
auffi celle de fon Succeffeur.
La beauté & les vertus d'Attilie allu
merent bientôt de l'amour dans le coeur
d'Adrien. Cet Empereur forma le deffein¹
de répudier Sabine , pour la placer fur fon
Trône. Deux motifs déterminoient les
refus d'Attilie. Le premier & le plus noble
, étoit un juſte ſentiment de reconnoiffance
pour fa bienfaictrice : le fecond
plus cher , & non moins abfolu , étoit fon
amour pour Maxime , fon frere , qu'elle
ne connoiffoit pas. Maxime de for côté
l'aimoit ; mais confident de l'ardeur de
fon Prince , il avoit caché la fienne. Le
frere & la four brûloient en fecret l'un¹
pourl'autre.
Tel étoit l'état de la Cour , lorfque Plaside
y arriva , & c'est ici que commence
la Piéce. Dans le premier Acte , Adrien '
défere le triomphe à Placide , & en mênic
tems pour honorer davantage le premier
de fes fujets , il fe propofe d'unir le facri
fce qui termineraletriomphe , au facrifice
F. yer
130 MERCURE DE FRANCE.
qui doit s'offrir aux Dieux pour fon hy
men avec Attilie qu'il aime , & qu'il veut
faire fuccéder. à . Sabine.. Placide , Chré
tien , refuſe cet honneur , & lorſque l'Empereur
eft forti , il en découvre la caufe à
Maxime , qui prévenu en la faveur dès las
premiere vue , craint pour lui l'effet de la
haine d'Adrien contre la Religion Chré
tienne ; mais fongeant que l'hymen d'Atti-..
lie , pour qui il brûle en fecret, étoit lié autriomphe
, il voit avec plaifir l'obftaclequ'y
apportent les refus de Placide . Au
refte l'exil qu'avoit fouffert le Héros , la
victoire qu'il a remportée , font annoncés ; ,
le récit des malheurs de fa famille eft préparé.
Il faut convenir que l'expoficion dit
fujet eft faire avec adreffe , & même aveco
one adreffe fi ingénieufe , qu'on ne s'apperçoit
pas de la protafe ; tour y eft action ..
Les femences de l'intérêt yfont jettées à
propos. Le caractére, de Placide eft déve
loppé Pere tendre , Héros magnanime,
Chrétien zélé , mais fage & prudent ,
grand homme , honnête homme , & homme
du monde. C'eft fur ce ton de raifon
& de dignité , & d'une maniere également
éloignée de la pefanteur Théologique, &
des emportemens du fanatifme, que la Reli
gion eft traitée dans tout le cours de l'ou
FEVRIER 1751 131
vrage. Quant à la diction , on en jugera
far les morceaux qui feront cités ; quelques
fautes de correction , quelques termes inpropres
& quelques expreflions trop métaphoriques
y font rachetés par beaucoup de
vers ingénieux , heureux & harmonieux.
Juftin à Placide , fon ancien ami.
Rome qui vous chaffa , vous revoit plein de gloire,
Seigneur , vous y rentrez conduit par la victoire ,
Et portant dans fes murs & l'honneur & la paix ,
Vous vengez vos affronts par d'illuftres bienfaits,
·
Ilfalloir une tête ; & cent mille foldats
A l'Empire éperdu ne donnoient que des bras...
Vous paroillez , bientôt votre ardeur intrépidé
Dans le moindre guerrier reproduit un Placide… . d-
Le Dace plic & fuit ; & les morts entaffés ,
Arrêtent des Vainqueurs les pas embarraſſés,
Cependant montrez vous plus fenfible
à la joie que me caufe votre heureux rê--
rour.
Agréez mestranfports , s'il eft vrai qu'autrefoiss
De votre injufte exil je fentis tout le poids , -
Et que pour vous fervir m' expofant à l'orage .
Je manquai de pouvoir, fans masquer de courage”
Placide.
A tous les fentimens mon coeur n'eft point fermé ,
Ikaime, il fait goûter le plaisr d'ètre aimé ,
Avia
132 MERCURE DE FRANCE ..
Cher Juftin , en effet ta tendreffe fincére ,
Du feint empreffement n'eut point le caractére ; -
Et lorsqu'aux faux amis je me vis immolé ,
Arrofé de tes pleurs , je partis confolé,
Tu me fuivois : Trajan te retint ; & peut- être
Tes foins m'auroient rendu l'eftime de mon
Maitre ,
Si ce Dieu , qui vouloit m'éprouver , m'affer--
mir...
Mais d'un funefte exil laffons- nous dé gémir.
Que ne le puis-je ! ô Ciel ! occupé de ma gloire ;.
De mes maux que ne puis - je étouffer la mémoire
Hélas ! peut- être on m'aime , on m'envie , on me
craint
Qu'importe à ma douleur Perfonne ne me plaint
Placide à Adrien,
J'étois à moi , Seigneur , & dans ma folitude ,.
De l'oubli des humains je faifois mon étude ;
Privé de tout , au moins je ne connoiffois plus ,
Ni les vaines terreurs , ni les voeux fuperflus.
Ce bras même , oubliant une valeur cruelle
De la terre avec joie ouvroit le fein fidéle.
De mes champs fortunés je formois mes Etats ;
Leurs fruits flattoient mon goût , & ne l'irritoient
pas.
Sous le paifible toit d'un feuillage fragile ,.
Plus que fous les lambris , je repofois tranquile ,
It d'une humble toifon le tiffu naturel
Eût bleffé l'orgueilleux , mais couvroit le mortel.
FEVRIER. 1751 1751.1335 .
Maxime.
Le plus grand des mortels , Placide...... eft um
Chrétien .....
La Scéne qui commence le fecond ' Acte
eft fi belle , que nous fouhaiterions la pou
voir rapporter dans toute fon étendue.
Attilie y juftifie devant fà confidente , les
refus qu'elle fait de la Couronne d'Adrien..
Ah! pourrois - je trahir ma tendre bienfaictrice !
Par un crime acheter le nom d'Impératrice !
Je dois tout à Sabine . C'eft fa main qui
m'a portée au rang où tu me vois.
Et fa tendreffe , hélas , lui deviendroit fatale !
Dis- moi , fans fes bienfaits ferois - je ſa rivale ? --
Pauline.
...Je refpecte enfin votre effort magnanime .
Madame , & plus le Trône étale de fplendeur ,
Et plus de vos refus j'admire la grandeur..
Attilie...
Tu m'applaudis ! ... Hélas ! Et fi je m'interroge ,
Que je fuis à mes yeux peu digne d'un éloge !
Le plus beau fentiment n'eft-il point corrompu
Ah lâche ! Ma foibleffe aura fait ma vertu.
Apprens ce que je dois me cacher à moi même.
Oui , ce coeur fi- conftant , que bleffe un Diadême
Qui vantoit fon devoir , que tu crois généreux ,
Seroit peut-être ingrat , s'il n'étoit amoureux..
134 MERCURE DE FRANCE
Pauline nomme bientôt Maxime , pour
l'objet de l'amour d'Attilie. Mais elle repréfente
les dangers qu'il court.
Quels noms pour Adrien ! Rivak& Confident !!
Qui l'en inferuira ? -
Attilie.
Pauline.
Elle reprend..
Vous. L'amour eft imprudent...
Mais peut-il à vos yeux effacer Adrien ---
Connoiffez-vous fon fang ?:
Attilie.
Eh , connois-je le mien
Dans tous mes fentimens quelque délicateffè
Semble de ina naiſſance affûrer la nobleffè.
Mais firmon coeur altier me flatte & s'applaudit ,
Ce qu'il ofe me dire , à moifeul il le dit...
Maxime arrive. Il vient par l'ordre d'As
drien annoncer l'Hymen d'Attilie , avec
cet Empereur. La fituation eft intéreffante.
Attilie à qui l'Auteur a donné un cáractére
vif & impétueux , fe répand à la
propofition de Maxime, en reproches contre
lui.
Cruel ! Pour m'annoncer & ma mort & ſon crime, .
L'Empereur n'avoit- il que la voix de Maxime ?
Celui-ci étonné , expofe le chagrin
JEEVRIER 1751% 1355
qu'il reffent lui- même de l'ordre qu'ili
apporte. Attilie ne reçoit point fes excu-.
fes . Vous n'avez pas fait pour moi , ce que
Vous auriez dû , lui dit-elle ..
Vous pouviez d'Adrien combattre au moins lan
flame ;
Lui montrer qu'à les voeux toujours je réſiſtois
Si ce n'étoit affez , que je le déteftois.
De les premiers fermens lui rappeller la force ,
Et l'horreur du parjure , & l'éclat du divorce ,
Et du fang de Trajan les refpectables droits :
Gateller fon orgueil en condamnant fon choix ;
Peindre une épouſe , au ſein de l'opprobre & des‹
larmes ,
A mes foibles appas oppofer tous les charmies
De ma naiſſance enfia tracer l'obſcurité , -
Et pour mon intérêt trahir ma vanité.
Enfia Attilie le preffè fi vivement .
que Maxime troublé lui déclare fon
amour. Elle ne peut le croire ; il la perfuade
: fon fecret lui échappe enfin , & elle
lui fait à fon tour laveu de fa tendreffe ..
Adrien paroît. Attilie veut fuir , obligéede
répondre à l'Empereur , elle le fait avec
fierté , & fe retire.
Adrien foupçonne qu'elle a de la paf--
fron pour un autre. Il est prêt d'aller s'en
éclaircir auprès d'elle , lorfqu'on vient luïi
136 MERCURE DE FRANCE.
demander audience pour Placide. Ce
dernier , que la continuation des prépa
ratifs du Triomphe forçoit de s'expliquer ,
vient déclarer à l'Empereur qu'il fuit la
Loi des Chrétiens.-
Adrien.
Quoi ! Vous, Placide , vous dont le coeur géné
reux
Sembloit de l'honneur feul fentir les nobles feux ;+
Vous , l'appui de mon Scepere , & l'amour de la
terre ,
De ces obfcurs humains qu'écraſe mon tonnerre-
Vous avez pu groffit le méprifable amas !
Ah ! Pourquoi veniez - vous fécourie Adrien ?
Pour foutenis l'Etat , n'étoit-ilqu'un Chrétien
Placide.
Dans fon Maître un Chrétien honore ſon Diew
même ,
Fuit l'erreur des Céfars , deffend leur Diadême ,.
Souffre leur injuftice , & Soldat généreux ,
Par eux perfécuté , donne fon fang pour eux...
La vertu parmi vous trouve des fectateurs ;
Mais vos Dieux valent moins que leurs adorateurs
Et qui n'a pas rougi des infâmes exemples
Qu'un Fanatifme affreux confacre dans vos Tem
plos??
FEVRIER. 1751 . 137
Le vice en votre Olimpe a regle tous les rangs.
Les Monftres les plus vils font les Dieux les plus
grands.
Dans la Scéne fuivante , l'Empereur dé-
Libere... Pardonnera- t'il à un Chrétien ?
Fera- t-il mourir un Vainqueur ? Il envoye
Maxime pour le fléchir , & il fe rend auprès
d'Attilie. Là finit le fecond Acte.
Maxime , au lieu de déterminer Placi
à abjurer le Chriftianifme , l'a embraffé
lui- même ; c'eft le fruit de l'entretien qu'ils
ont eû enfemble.
Au moment que ces deux Chrétiens alfoient
fortir , Attilie leur apporte une nouvelle
funeſte . L'Empereur a découvert par
elle- même fon amour pour Maxime..
Il a faifi mon trouble , il a nommé Maxime. : :
J'étois ſans voix : bientôt comblant mon impru
dence , ´
Avec trop d'intérêt j'ai pris votre deffenfe.
Mon gefte étoit trop vrai ; mes yeux trop expref
fifs ;
La crainte fur mon front peignoit des traits fivifs.
Que vous dirai- je enfin ? Ma fierté s'eſt émue ,
Et mon fuperbe aveu , Seigneur , m'a convaincue.
Cet évenement excite bien des paffions..
Maxime eft arrêté . Artilie va demander
3S MERCURE DE FRANCE:
grace à l'Empereur. Juſtin vient joindre
Placide fur la Scéne.
fa
C'eft dans la converſation de ces deux
amis , qui eft une fuite de celle de la premiere
Scéne, c'est par la comparaison qu'ils
font des malheurs arrivés aux deux enfans
de Placide , avec ceux que Juftin fçait que
Maxime & Attilie ont effuyés , qu'ils decouvrent
que l'un & l'autre appartiennent
à Placide. Il auroit été à fouhaiter que
certe reconnoiffance fe fît en préſence des
enfans ; mais c'eût été copier Zaïre. Du
refte , elle eft ici exécutée avec affez de
jufteffe & de netteté , & les beaux vers n'y
font point rares.
Placide,
Je vais de leurs malheurs rappeller la mémoire ;
Et d'un récit nouveau fatiguantata pitié ,
Redemander des pleurs à ta triſte amitié.
Femmenois en exil ces enfans précieux
*Refte unique & chéri d'un Hymen glorieux ;
Ils confoloient les maux dont ton bras , Dieu fé
vete ,
2
Avoit frappé l'époux , le citoyen , le Pere...
Vous ! ôvous , dont le fer moiffönna les années ,
Je vous attefte , amis , ombres infortunées ,
Plus malheureux que vous , j'enviai votre fort
Et ma valeur devoit me mériter la mort..
FEVRIER. 1751. 139
Attilie paroît dans ce moment de cha
leur & d'attendriffement. Sa préfence prépare
une grande fituation. Elle fortoit
d'auprès d'Adrien , dont elle n'avoit pû
obtenir la grace de Maxime ; & elle traverfoit
le Théatre , livrée à fa douleur ,
korfque Placide court à elle, il fe hâte de la
raffurer, de lui apprendre que la caufe de la
jaloufie de l'Empereur ne fubfifte plus, que
Maxime eft fon frere . Halloir en dire davantage
Attilie l'interrompt . Elle a fenti
le coup qu'on lui portoit. Maxime eft fon.
frere Cette nouvelle rerrible pour un
coeur plein de fon amour la confond , la
rend furieufe. Elle ne veut rien écouter ,.
rien croire. Placide s'offenfe à la fin de fes:
injurieux emportemens. C'eft au milieu de
ces vives conteftations que la reconnoif .
fance fe forme. Attilie fenfible au bon--
heur de retrouver un pere , promet en foupirant
d'étouffer fon amour pour un freretrop
chéri. Placide bientôt lui donne des .
leçons de la Religion Chrétienne , l'invite:
à reconnoître un Dieu , auquel fes premiers
jours furent confacrés. Elle ne ferend
point ; d'autres objets la preffent. Ce-
Dieu qu'on lui annonce , lui paroît un
Dieu fanguinaire & malfaifant , qui eft
prêt à lui arracher fon pere & fon frere.
Le quatriéme Acte eft rempli d'évene140
MERCUREDE FRANCE.
mens trop multipliés peut-être ; qu'il nous
fuffife de dire que l'Empereur refufe de re
connoître dans fon rival le frere d'Attilie ,
& bien des raifons fpécieufes juftifient fon
incrédulité. H donne l'ordre de fa mort :
Placide de fon côté eft arrêté ; Attilie qui
ignoroit cette double cataftrophe , fe préfente
à Adrien. Ses périls lui ont fait vaincre
fa haine pour lui ; elle fe fait la rançon
des deux infortunés. De l'aveu de la géné
reufe Sabine , elle vient offrir fa main à
l'Empereur. Dans ce moment même
arrive un Garde , qui rend compte au
Prince de l'exécution de ſes ordres , de la
mort de Maxime , & de l'emprisonnement
de Placide. On peut fe représenter l'état
affreux où tombe Attilie à cette fou
droiante nouvelle selle refte inanimée . La
rage la rappelle : elle accable d'imprécations
l'affaflin de fon frere. Au milieu de
fes fureurs, elle fe fouvient que les jours de
fon pere dépendent encore du Maître
qu'elle vient d'irriter : fa fierté céde . Elle
tombe à fes genoux. Quelle fituation !
Adrien attendri , entreprend fa juftifica
tion ; il fe reproche fon incrédulité & fa
jaloufie : il donne la grace au Heros. Cependant
, comme il n'a point perdu fes premiers
deffeins , il repréfente qu'il ne peut
faire ouvrir les prifonsà Placide, parce que
FEVRIER. 1751. 141
le Peuple, qui mêle de la fureur au zélé pour
fes Dieux , iroit peut- être punir le Novateur
jufques dans le Conquérant. Il s'enhardit
enfin jufqu'à renouveller la propofition
de l'Hymen , comme l'unique
moyen d'élargir Placide avec fûreté , puilque
le Peuple alors refpecteroit infaillible
mentdans lui le beau- pere de fon Empereur,
Cette étrange propofition eft faite avec
tous les adouciffemens convenables . Attilie
feint de s'y rendre ; elle donne fa promeffe.
Mais à peine le Tyran eft-il forti, qu'elle
fe récrie contre la violence qu'il vient de
lui faire. Elle a été obligée de promettre
un forfait , pour obtenir la liberté de fon
pere ; mais elle n'a garde de le confommer,
Elle prend à témoin les mânes de fon frere
; elle s'attendrit douloureuſement au
fouvenir de ce cher objet de fes premiers
feux. Elle fort défefperée , & réfolue à le
venger , ou à le fuivre.
On ne fera point fâché de vo rici quel
ques vers de ce quatriéme Acte.i
Maxime à Adrien , en parlant d'Attilie.
Ah ! mon fort fut trop beau. Ce coeur , ce noble
coeur ,
Vous l'avez attaqué , Maxime en eft vainqueur,
Vous devez en gémir , moi chérir ma victoire ;
Je la crois innocerte , & j'en goûte la gloire.
142 MERCURE DE FRANCE.
Foudroiez- moi , fuivez votre courouz fatal.
J'emporte mon amour & meurs votre rival.
Je fais plus ; & généreux coupable
Moi-même à vos fureurs j'offre un voile honorable ,
Vous n'alliez m'immoler qu'à votre amour jaloux;
Une raison d'Etat va confacrer vos coups.
Je fuis Chrétien. Perdez le rival dans l'impie ;
Quand la Loi me condamne , elle vous juſtifie.
Placide.
De quel droit me placer entre un double attentat è
Me rendre parricide , ou me rendre apoſtar ?
Adrien. Olez confidérer la foi qui vous engage.
De mille fonges vains ridicule affemblage.
Placide. Refpectez-la , Seigneur , je vous ai déja
1
dit
Qu'à cette feule Loi la taifon applaudit,
Adrien. Elle est née en nos jours.
Placide.
Adrien. Avec elle est l'opprobre .
Placide.
Adrien. Elle eft par - tout profcrite ,
Placide.
Mais pour être immortelle
Et la gloire après elle
Et s'accroit en tous lieux.
Elle eft fille d'un Dieu.
Attilie.
Adrien. D'un fourbe elle eft l'ouvrage ;
Placide
Sur tous les coeurs mon pere a lo plus jufte droit.
FEVRIER.
1751. 143:
On fçait ce qu'il a fait , qu'importe ce qu'il croit 23
Adrien.
Sur un vulgaire ingrat votre affurance eft vaine .
Il n'eſt de ſon amour qu'un pas jufqu'à ſa haine ;
Et fon orgueil bleffé des bienfaits qu'il reçut ,
Dès qu'on n'eft plus utile , ignore qu'on le fut.
Dans la derniere Scéne , Attilie dit à
l'ombre de fon frere .
Tu mourus mon amant , ô Ciel ! Et ma douleur,
Ne doit à ton trépas que des larmes de ſoeur ! ..
Quand tu n'es plus pour moi qu'une cendre muette
,
Qu'importe fous quel titre , helas ! je te regrette
Mes regrets feront-ils jamais trop étendus ?
Et criminels ou purs , en font-ils moins perdus ?..
Nous arrivons au cinquième Acte . Il
s'ouvre par un Monologue d'Attilie. Elle
a formé le deffein de faire mourir l'Empereur
. Elle y eft excitée pour venger fon
frere , pour s'affranchir d'un Hymen
odieux , pour fauver fon pere dout cet
Hymen eft l'unique rançon. Tous ces motifs
font exprimés dans un vers.
Mais qu'un feul coup enfin , puifqu'il n'eſt point
de choix ,
Te venge , m'affranchiſſe , & le fauve à la fois,
Enparlant d'Adrieñ.
A peine de mon frere il a profcrit la tête ,
144 MERCURE DE FRANCE.
D'un déreftable Hymen il prépare la Fête ;
Et d'une foeur en pleurs , les malheureux appas ,
Dans les bras tout fanglans paîroient les attentats.
Pour affûrer ma vengeance , dit- elle.
Tiron's Adrien du centre de fa Cour
Que fa févérité le trahiffe à fon tour.
Dans mon Appartement je l'invite à fe rendre ;
Il vient. Tandis qu'il marche , habile à le ſurpren
dre ,
Retirée en un lieu qui cache mon effort ,
Sans lui donner d'effroi , je lui donne la mort.
Ses yeux ne verront point le coup quile menace ;
Et les miens à loifir en choifiront la place.
Elle invoque Trajan , Sabine : elle s'adreffe
même au Dieu des Chrétiens.
Et toi , que je ne connois pas ;
Dieu que Placide fert , Dieu qu'adoroit mon frere!
Si la voix de fon fang excite ta colere ,
Si tu plains tes Autels brifés , deshonorés ,
Sous la pierre & le fer tes Chrétiens maffacrés ;
Reveille-toi , defcends. Mon injure eft la tienne.
Defcends , fi tu n'es point un fonge , une ombre
vaine ,
Viens conduire mes coups , & te venger par moi !
Alors je te connois , & j'embraſſe ta Loi.
Dans
FEVRIER.
1751. 145
Dans le cours de fes agitations , elle
apperçoit un Trophée d'armes , monument
de la victoire que fon pere avoit
remportée fur les Daces , & qu'Adrien avoit
fait expofer dans cette Salle du Palais , en
attendant qu'il fût confacré à Jupiter Capitolin.
C'eft dans ce Trophée qu'elle
prend le fer , qui doit être l'inftrument de
la mort du Prince. Cette invention eft ingénieufe
& Théatrale.
O'Trophée , ô dépouille étrangere ,
Noble & facré témoin des exploits de mon pere ,
Vous du pouvoir du Prince , orgueilleux Monu-
' ment ,
De fa terrible mort prêtez moi l'inftrument.
Elle voit arriver fon pere ; fûre qu'il
défaprouveroit fon projet , elle fuit armée
du fatal Javelot.
Placide entre accompagné de Juftin fon
fidéle ami . On apprend à ce pere infortuné
, & la mort de fon fils , & l'Hymen de
fa fille. Rien de plus tendre , rien de plus
Chrétien fes fentimens fur la perte de
Maxime.
que
Quel coup de foudre , ô C ! el ! Dieu ! foutiens ma
conftance ...
Ah ! fes vertus déja goûtent leur récompenfe.
Ote-moi ces regrets que condamne ma foi.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J'ai gémi , je t'adore , & je ne plains que moi.
Il eft mort , & ton Maître ofe m'offrir ma grace!
Quels traits de cruauté , d'imprudence , d'audace
Sçait-il qu'aimé d'un Camp prompt à me foutenir ,
Si j'ai pû le venger , je pourrois le punir ?
Sçait - il ? .. Mais non , l'ingrat fçait qu'il n'a rien à
craindre.
Que je puis tout ofer , & ne veut rien enfreindre ;
Que refpectant le rang dans l'abus du pouvoir ,
Jefensfon injuftice , & connois mon devoir.
Rome offre à la vengeance un encens facrilege ,
La nomme un droit illuftre , un divin privilége;
Plus fublime , ma Loi , fçait lui marquer fon rang.
Qui fe venge , s'abbaiffe , & qui pardonne eft
grand .
ek
Mon fils eft mort ! Enfin quelle pitié cruelle , &c.
Au reste , il veut rompre le projet de
l'hymenée d'Attilie avec Adrien . Ma fille
fe donneroit au Bourreau de mon fils ! Ma
fille épouferoit le perfécuteur des Chrétiens
& l'ami des Faux - Dieux ! I fort ,
la colere & le trouble peints dans fon air
& dans les regards .
C'eft dans cet état que l'Empereur le
furprend. L'Empereur appellé dans l'ap
partement d'Attilie , étoit forti du fien
pour s'y rendre. Tandis qu'il marchoit ,
un Javelot étoit parti de derriere lui , qui
FEVRIER. 1751. 147
avoit percé un de fes Gardes à fes côtés . Il
étoit revenu fur fes pas , pour découvrir
l'affaffin , Attilie avoit fui ; Placide eft
trouvé fur la route . Le foupçon tombe für
lui, foupçon que confirmoit fon air égaré ,
& que réalifoient dans l'efprit d'Adrien fa
défiance & fa haine pour les Chrétiens.
Comment d'ailleurs eut- il crû fa Maitref
fe capable d'un aflaffinat fi hardi ? Placide
eft donc envoyé au fupplice .
Ces évenemens font racontés fur la Scéne
à Juftin par l'Empereur lui -même. Jultin
, convaincu de l'innocence de l'accufé , -
& défefperant de défabufer Adrien dans ce
premier moment , s'échappe pour dérober
Placide à une mort injufte. Tandis qu'il
fort , Attilie s'avance .
C'eft moi- même , Adrien , & j'ofe te revoir.
Elle vient demander la grace, de fon pere.
Quel monftre eft donc l'affaffin , dit
Adrien C'est moi. Mais l'Empereur reste
infléxible ; elle ne confulte plus que fon
défefpoir . Elle fe frappe , après avoir rejetté
fur le Tyran le crime de fa mort , de
celle de fon pere , de cellede fon frere.
C'est fait ,
Et te voila ehargé d'un troifiéme forfait ....
Tu le vois. Je n'ai plus d'efpoir , plus d'intérêt.
•
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Je meurs. Déja mon pere a fubi fon arrêt.
pour mettre en ton coeur un fuplice effroya
ble ;
Mais
Je te l'affûre encore , il n'étoit point coupable.
Non , il ne l'étoit pas , s'écrie le géné
reux Juſtin , en rentrant fur la Scéne . H
faut qu'il vive , ou que vous m'immoliez.
On l'amene. J'ai fuppofé un ordre de votre
part. Placide entre auffi - tôt . Tous les
coups de Théatre fe fuccédent ici rapidement.
Le premier objet qui frappe les
yeux du Heros , c'eft fa fille enfanglantée
& mourante , étendae fur un fauteuil . Le
défir de revoir fon pere , fur la nouvelle
que Juftin avoit apportée , l'avoit retenue
fur le Théatre. Ce pere malheureux quila
croit morte , fe livre aux regrets les plus
touchans. Elle donne cependant les figues
d'un refte de vie. Placide ſe hâte d'en profiter
, pour lui infpirer fes fentimens de
Religion , & il y réuffit. Elle demande par
don à Adrien.
Le Ciel que j'outrageois , ce Ciel vengeur des
Rois ,
Par mon attentat même a confacré vos droits.
1
C'eft en Dieu qu'il vous venge , il me corrige en
pere....
Elle expire , en tendant les bras à føn
FEVRIER . 1751. 1400
frere qu'elle croit appercevoir . Adrien pé--
nétré de douleur , laiſſe la vie à Placide.
Nous ignorons quels font les motifs qui
ont empêché M. le Gouvé de faire jouer
fa Piéce , & les raifons qui le font renoncer
à une carriere , où il y aapparence qu'il
auroit réufli. Le Barreau pour lequel on
nous affûre qu'il a de grandes difpofitions ,
& qui a été toujours l'objet de ſes études ,
a eu fans doute pour lui plus de charmes.
On trouvera la Tragédie d'Attilie chez
Giffart.
COURS de Chymie pour fervir d'intro-~
duction à cette Science , par Nicolas le
Fevre, Profeffeur Royal de Chymic , &
Membre de la Société Royale de Londres ;
cinquième édition revûe , corrigée & augmenté
d'un grand nombre d'opérations ,
& enrichie de figures , par M. Dumontier
Apoticaire de la Marine & des Vaiffeauxdu
Roi , Membre de la Société Royale de
Londres , & de celle de Berlin . A Paris ,
chez Jean- Noël le Loup , Quai des Auguftins
, à la defcente du Pont Saint Michel
, à Saint Jean- Chryfoftome. 1751 , in
1-2 . cinq vol .
Quoique cet important Ouvrage foit
fort cornu & fort eſtimé , nous en ren- ^
drons compte dans le premier Mercure
G iij,
150 MERCURE DE FRANCE.
Les augmentations qu'on y a faites , fontfi
confidérables , qu'il peut paffer en quelque
maniere pour un Livre nouveau.
LETTRES Angloifes , ou Hiftoire de
Milf Clariffe Harlove , 3. vol . en fix. parties
, à Londres , & fe trouvent à Paris chez.
plufieurs Libraires .
Les Anglois, qui ne font pas remués facilement
, le font beaucoup par le Roman
que nous annonçons , mais ´que nous n'avons
pas eu encore le tems de lire. Il n'eſt
pas poffible que l'intérêt qui regne dans
ce célébre Ouvrage , ait été affoibli parla
Traduction de M. l'Abbé Prevôt: tout le
monde fçait que ce grand Ecrivain a l'imagination
heureufe , vive , féconde , &
le ftyle clair , naturel , noble & nombreux..
BEAUX- ARTS.
A place d'Honoraire Amateur , va
cante à l'Académie Royale de Pein- Pein
ture , par la mort de M. le Febvre , ci-devant
Intendant des Menus Plaifirs , a été
donnée à M. le Comte de Bafchi , Honoraire
Affocié libre ; & M. Mariette , dont
tout le monde connoît les lumieres & le
goût , a fuccedé à M. le Comte de Baſchi .
FEVRIER.
1751. 15T
SA Majefté le Roi de Pologne , Duc de
Lorraine , vient de choifir M. Kaam pour
fon Peintre ordinaire en miniature. Ce
Peintre , Allemand de naiffance , mais fixé
à Paris , eft redevable de cet honneur à
fon feul talent. Il a fait un bon portrait du
Roi de Pologne.
DAULLE' , Graveur du Roi , rue des
Noyers , vient de mettre au jour une Eftampe
intitulée , les Amours en gayété. Elle
repréfente quatre beaux Enfans , groupés
enfemble fur un fond de payfage . Les
deux plus apparens , & qui rempliffent
prefque le devant du tableau , paroiffent
vouloir fe difputer une pomme que tient
l'un d'eux leur difpute n'a nulle aigreur
au contraire on voir fur leurs vifages unt
air de gayeté qui montre que ce n'eft entre
eux qu'un babinage. Un troifiéme ,
qui eft près d'eux , tient dans les mains un.
pigeon. On verra bien , fans que nous en
avertiffions , que cette Eftampe eft gravée,
& bien gravée d'après un tableau de M.r
Boucher.
Le même Graveut vient de publier une
autre Eftampe très jolie , d'après un original
de M. Nonotte , Eleve de feu M. le
Moine. Elle repréfente une fort jeune perfonne,
coöffée élégamment, affife & à demi
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
couchée au pied d'un gros arbre & fur un
fond de paylage. Elle eft prefque nue ,
mais cependant décemment drappée d'a.
ne légere gaze : elle tient une fléche de la
main gauche , & de l'index de la main
droite elle en tâte légerement la pointe.
Sous elle on voit une drapperie parfémée
de fleurs naturelles , & auprès d'elle une
pattie d'un carquois & d'un arc. Selon
toutes les apparences ce tableau eft un
portrait. M. Nonotte a choifi ce genre &
y réullit. Cette agréable Eftampe eft inti
tulée Climene effayant les fléches de l'Amour
; on y lit au bas ces quatre vers .
:
Belle , dont les mains toujours fûres ,
Vont du fils de Vénus lancer les traits vainqueurs;
Quand ceDieu par vos coups aura percé nos coeurs,
En guérirez- vous les bleffures ?
DUFLOS , Graveur , Placé Dauphine ,
vient de mettre au jour deux Etampes
d'après deux tableaux très- agréables de
M. Boucher. Comme les vers qui font au
bas des Eftampes en expliquent mieux le
fujet que tout ce que nous pourrions dire,
nous allons les rapporter.
Premiere Eftampe , la Toilette Paftorale.
Loin des ornemens précieux ,
Dont la caquette emprunte fa parure
FEVRIER. 1751. 753
Philis à la fimple Nature
Doit tous les agrémens qu'elle érale à nos yeux.
C'eft ainfi que femant des fleurs toujours nouvelles
,
Agréable Boucher , Peintre chéri des belles ,
Tu nous fais admirer dans ce charmint tableau 3
Les attraits féduiſans de ton brillant pinceau.
Seconde Eftampe , les Confidences Paftorales. ·
Dans un charmant repos , ces aimables bergeres
S'entretiennent au frais de leurs tendres amours ;
Exemptes des foucis qu'en fantent nos chimeres ,
De leurs plaifirs parfaits rien n'interrompt le cours;
De Daphnis j'ai reçu ce joli flageolet.
Colin fous ce verger me mit ce bracelet,
Par cet agneau Tircis m'a prouvé fa conftance
C'est ainsi qu'au Village on entre en confidence .
MOYREAU , Graveur du Roi , vient de
mettre au jour une Eftampe très- agréable ,
d'après Wauvermens : elle eft intitulée la
Charité des Capucins. Le tableau appartient
au Roi de Pologne , Electeur de Saxe. M.
Moyreau demeure rue du Petit Pont Saint
Severin , à l'Image Notre- Dame. -
RECUEIL de 30 Vafes de Saly , qui fe
trouvent à Paris , chez Feffard, rue de la
Harpe , vis- à - vis la rue Serpente.
Nous profitens avec joye de l'occafion
Gy **
1.
154 MERCURE DE FRANCE .
que nous fourniffent cesVafes , d'entretenir
nos Lecteurs de M. Saly. Quand on eft bon
Patriote , il eft peu de plaifirs auffi piquans,
que celui d'annoncer le progrès des
talens , d'en inftruire fon pays même , & de
prouver par des faits effentiels combien
l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture répond aux bontés dont le Roil'honore
.
M. Saly eft de Valenciennes & Eleve de
feu M. Couftou le cadet. Des Prix , remportés
à l'Académie de Paris , lui ont mérité
d'être envoyé à Rome : il y a fait hon---
neur à fa Nation , & perfectionné fes talens.
Tout, jufqu'à fes amufemens , y a porté
l'empreinte d'un homme né pour exceller
dans fon art. Nous ofons citer en preuve
les Vafes que nous annonçons. Un tel
ouvrage eft sertainement un badinage pour
un grand Sculpteur ; cependant cette bagatelle
indique , non-feulement un génie
facile , nourri par les bons exemples &
rempli des bonnes formes ; mais encore
une liberté de deffein , que la Sculpture
ne femble que trop refufer à ceux qui la
pratiquent. D'ailleurs la liberté de la pointe
& l'intelligence de l'eau forte , prouvent
que ce n'eft pas fans raifon que M.-
Saly a placé la Peinture à la tête de fes
Vafes.
FEVRIER . 1951 . 155
Quelques légeres que foient en elles - mêmes
ces opérations , elles indiquent de
très- grands talens , qui fe trouveront confirmés
par des opérations plus importantes.
Quand on a fait un fond par le moyen de
l'étude , & qu'on ne s'écarte pas de la Nature
, la facilité n'eſt plus un don pervers
& dangereux : c'eft même un grand bonheur
de l'avoir étendue comme a fait M.
Saly , jufqu'à la coupe du marbre. Nous
comptons en donner bien-tôt des preuves ,
en faifant connoître plufieurs ouvrages
qui vont fortir de l'attelier de ce jeune &
brillant Artifte. Nous infifterons , comme
il convient , fur la Statue pédestre du Roi,
de neuf pieds de proportion , que M. Saly
exécute pour la Ville de Valenciennes. Le
modele de ce grand ouvrage eft arrêté , & -
a charmé les connoiffeurs.
CATALOGUE des Tableaux du Cabinet
du Roi au Luxembourg , troifiéme édition ,
revûe , corrigée & augmentée. A Paris ,
chez Prault pere , Quai de Gêvres , 1751 .
Lorfque nous avons annoncé au Public
l'expofition fi digne d'éloge , d'une partie
des Tableang du Roi au Luxembourg , nous
avons parlé du Catalogue qui en avoit été
dreffé par M. Bailly. Ce Catalogue , qui
étoit fait avec goût , eft devenu tout - à - fait
exact.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le St Odieuvre , qui continue avec
fuccès la fuite des Grands Hommes & des>
perfonnes Illuftres dans tous les genres ,
avertit le Public qu'il vend chez lui depuis
peu 21 Médailles très -intéreffantes , gravées
par M. le Clerc , & qu'il vient de
mettre au jour le Portrait d'Adolphe , fils ~
d'Arnoul , Duc de Gueldres , tué près de
Tournay en1477 , & celui de François Sfor
ce Duc de Milan. Le Sr Odieuvre demeure
rue des Poftes , près l'Eftrapade , cul- defac
des Vignes , vis-à- vis la rue du Pot - defer.
On trouve chez lui un bel affortiment
de bonnes Estampes , un magafin de Tableaux
& beaucoup de Deffeings de grands
Maîtres.
VERS
De M. Pannard , à l'occafion d'un Portrait ,
peint par M. Appelins , né à Caffel en
Allemagne , à préfent à Paris.
LE petit Dieu qu'on nomme Amour ,
Par fantaisie ou non fut trouver l'autre jour
Un Peintre ingénieux , dont le pinceau docile
Suit la Nature en tout , & l'exprime fi bien ,
Que traits , attitude , maintien ,
Graces , regards , tournure , il ne lut manque riena.
FEVRIER
157 1751.
Cé Peintre alors dans un afile
Voifin de la Marne & tranquille ,
Se livroit à fon Art chez un bon Citoyen ,
Cher aux talens & né pour être leur foûtien ; :
L'Amour en l'abordant d'une façon civile ,
Bon jour , frere , ton nom fait qu'en ces lieux je
viens ,
Ton intérêt auffi , car je puis t'être utile ;
Mon art eft dans fon genre auffi beau que le tien
Sous cet extérieur délicat & débile ,
De l'Univers entier je fuis le vrai , mobile ; --
Tout n'agit que par mon moyen ;
Partant je te pourrai procurer un grand bien ,
Soit à la Cour , foit à la Ville ;
Mais je veux une chofe & j'exige de toi ...
Quoi
Que ton pinceau que l'ou ditfi fertile ,
Me peigne trait pour trait ,
Et dans l'inftant. Contenter ton fouliait ,
Lui répliqua le Peintre , eft chofe, bien facile ,.
Et je vais fur le champ te rendre fatisfait..
Le Peintre en fa promeffe étoit sûr de fon faite .
En effet ,
Il venoit de finir la tête de Cécile ,
Jeune enfant , qui charmante avant l'âge nubile
Fait preffentir en elle un mérite parfait .
Que fait notre Zeuxis ? A ceste tête il met
Un bandeau -fur les yeux ; tien , voilà ton portrait ,
Dit-il à Cupidon , voi fi je fuis habile ..
15 MERCURE DE FRANCE.
L'Amour en fut joyeux autant que ſtupefait ;
Pour prix de ce bienfait ,
Rien pour toi dans Paphos ne fera difficile :
Cher Peintre , & jamais tu chéris un objet ,
Euffes-tu cent rivaux & même plus de mille ?
( Par le Styx aujourd'hui l'Amour te le promet }
Ils verront leur peine inutile ;
Tes feux auront par tout un triomphe complet. "
LA Lettte fuivante nous a paru piquante.
Nous y avons trouvé du fentiment , de
l'efprit , du ftyle. Nous fouhaiterions
qu'on nous fournit ſouvent l'occaſion d'offrir
à nos Lecteurs des morceaux de cet
agrément.
LETTRE
De M. de S. P. à M. de B. fur le bon goût
dans les Arts & dans les Lettres.
V
Ous aimez les Arts , Monfieur , &
moi j'aime les Lettres. Ces goûts në
différent pas beaucoup entre eux , & j'ai
même fouvent remarqué des conformités
dans notre façon de fentir les chofes qui
nous affectoient . Cependant il eft arrivé
qué dans les confidences particulières que
nous nous faifions réciproquement , nous
nous fommes plus d'une fois regardés l'un
l'autre comme un peu vifionnaires. Je
FEVRIER . 1751 .
1751.15
vous en fais l'aveu ; faites - moi le vôtre.
avec la même fincérité. Quelquefois vous
m'avez trouvé lifant un gros volume , farci
de Grec , que j'appellois l'Anthologie ; j'étois
en extafe fur une Epigramme Grecque,
où je découvrois des beautés far lefquelles
je ne tariffois point , car quel eſt l'homme
affez ftérile pour n'être pas babillard quand
it parle de fa paffion ? Ces beautés vous
paroiffoient bien infipides , & vous aviez
grande envie de me renvoyer à la plaiſanterie
de Racan fur lesPotages à laGrecque .**
·
* M. de Racan alla voir un jour Mademoiſelle
de Gournay, qui lui fit voir des Epigrammes qu'el
le avoit faites , & lui en demanda fon fentiment.
M. de Racan lui dit qu'il n'y avoit rien de bon , &
qu'elles n'avoient pas de pointe . Mlle de Gournay
fui dit qu'il ne falloit pas prendre garde à cela, que
c'étoient des Epigrammes à la Grecque. Ils allerent
enfuite dîner enſemble chez M. de Lorme ,
Médecin des Eaux de Bourbon. M. de Lorme leur
ayant fait ſervir un potage qui n'étoit pas fort bon ,
Mlle de Gournay fe tourna du côté de M. de Ra
can, & lui dit : Monfieur, voilà une méchante fou
pe ; Mademoîfelle , répartit M. de Racau , c'eſt une
foupe à la Grecque . Cela fe répandit tellement
qu'on ne parloit en plufieurs endroits que de foupe
à la Grecque , pour dire un méchant potage ;
pour marquer un méchant Cuifinier , on difoit , il
fait de la foupe à la Grecque. Voyez Coftar , p.-
274 de fa Suite de la défenſe de Voiture ; & Perrault
, p . 35 du tome i de fon Paralièle des Anciens
& des Modernes. Menagiana , T. II. p . 344.
&
166 MERCURE DE FRANGE
Je m'en appercevois , quelque peine que
vous priffiez à vous échauffer , afin de paroître
de mon avis ; ce font de ces tromperies
qu'on le fait entre amis. Plût à Dieu
que les hommes ne s'en fiffent point d'autres
, & qu'ils s'en fiffent plus fouvent de
celles- là ! Ils fe feroient plus sûrement revenir
de leurs erreurs & ne fe haïroient
pas tant. Après bien des difcours qui ne
vous perfuadoient pas , vous fortiez de
chez moi en hauffant les épaules , & fis
vous ne difiez pas avec Moliere ,
Ma foi , je le tiens fol de toutes les manières →
du moins difiez-vous comme lui : -
Ha l'efprit bleffé fur certaines matières , « .
Quoiqu'il en foir , je vous le rendois
bien à la premiere vifite que je vous faifois
, lorfque vous trouvant au coin de votre
feu en contemplation fur un portefeuille
plein de papiers tout déchirés , je n'y
voyois qu'un griffonnage monftrueux de
figures à demi tracées , qui me paroiffoir
un Livre de fortilège , & que dans un aurre
fens vous appelliez la magie de l'Art
du Deffein. Ce que je méprifois n'étoit
rien moins que l'ouvrage de Raphaël , de
Michel - Ange & des Caraches , de ces hom
mes à qui je vous ai entendu fi fouvent
FEVRIER 17511 1-61
prodiguer le titre d'immortels & de Divins.
Tandis que vous fortiez de votre
flègme ordinaire pour pafler aux plus vifs.
tranſports d'admiration , je reftois comme
pétrifié. Il ne m'entroit pas dans l'efprit.
comment des traits fans liaiſon , fans ordre
& nullement arrêtés , quelques coups
de plume, jettés rapidement & comme au
hazard fur le papier , pouvoient produire.
fur vous de fi grands effets , & vous faire
entendre ce que ces habiles gens avoient
voulu fe dire à eux-mêmes , lorfque dans
la chaleur de la compofition , ils avoient
ainfi exprimé leurs penfées. J'étois er
core moins perfuadé que des efquiffes fi légères
, pûffent être qualifiées du nom fé--
rieux d'études..
Vous vous fouvenez fûrement de certe
Statue Egyptienne qui étoit fur votre cheminée,
que vous cédâtes avec cette foiblefle
qui vous fied fi bien , aux inftances d'un ami ,.
& que vous n'auriez pas donné pour tout.
For du monde. Votre Magot , car alors je
n'y voyois autre chofe , éroit accroupi
dans une attitude affez mauffade , la tête
paffablement ébauchée , le refte me paroiffoit
auffi informe que ces Marmoufets que
les Bergers oififs de nos campagnes , forment
avec un coûteau fur un morceau de
bois. Des quatre coins de la figure , for--
161 MERCURE DE FRANCE.
foient deux jambes & deux bras également
roides & fecs , cependant vous vous récriiez
fur le bel enfemble de la figure , fur fa noble
compofition , & fur la jufteffe & l'élégance
de fes proportions. Tout vous y paroiffoit
admirablement bien deffiné , les
membres bien enmanchés ( paffez moi les
termes , fi je les ai mal retenus :) aucun muſcle
n'étoit oublié , & tous étoient en fonction.
Vous pénétriez jufques fous la peau ,
& vous reffentiezle jeu & l'aſſemblage des
os ; M. Vinflou n'eût jamais porté les obfervations
plus loin. Votre Statue dans
Votre imagination , devenoit un chefd'oeuvre
d'Anatomie & d'Oftéologie , autant
que de Sculpture. Vous y fuppoficz
tout ce que le Sculpteur n'y avoit pas mis ,
comme s'il n'avoit voulu que l'indiquer
& de mon côté je croyois qu'il n'y avoit
pas plus fongé que moi .
Vous aurez encore moins oublié certain
vafe Etrufque * qui faifoit vos délices,
Les Vales Etrufques font la plupart des
vaiffeaux d'une terre commune , mais très- fine &
très légère , anciennement deftinés à toutes fortes
d'ufages. Les Etruriens ou Tofcans , qui avant
que de paffer fous la domination Romaine, avoient
reçu les Arts des Egyptiens , ou des Grecs , & paroiffoient
en avoir fenti toutes les perfections &
toutes les fineffes , lorfque les Romains n'en avoient
pas encore la plus légère teinture , ont laiffé des
}
FEVRIER. 1751. 163
& pour lequel vous chaffâtes un valet
excellent , qui l'avoit malheureuſement
calle. Je ne m'accoûtumois pas à l'Eloquence
toujours nouvelle , avec laquelle vous
en vantiez la belle forme , les contours >
heureux & coulans , & mille autres perfections
de ce genre. Quelques figures tracées
fur ce vale , comme nous en faifonsquelquefois
avec des cartes ou du papier
que nous découpons , vous raviffoient ,
difiez vous , par la naïveté des attitudes ,
la régularité des profils , la magnificencedes
habillemens dans leur fimplicité. Nous
nous fommes ſouvent féparés un peu refrois
dis , affez mécontens l'un de l'autre.
Monumens de leur goût dans la belle compofition
de leurs Vafes & dans les deflcins qu'ils ›
Yont ajoûtés. Quoique ces rares morceaux ne
foient connus en France que d'un petit nombre
de Curieux , ils font très- eftimés & très - recherchés
en Italie ; on en voit dans les plus riches Cabinets
& dans les plus grandes Bibliothèques ,
comme celle du Vatican , dont ils font un des ornemens
principaux . Il y a plus de deux mille ans
qu'ilsfervoient à parer les buffets du Roi Porfenna .
Lautus erat Tufcis Porfena fictilibus, fuivant Martial
Voyez ce que dit le P. Montfaucon des reftes de
ces Antiquités Etrufques. Antiq.- expliquée , tome
3 , liv . 4 , chap . 4. Tome 5 , liv . 2 , chap. 6 ; & le-
Supplément , tome
liv. 3 , chap. 2- , 3 , 4 , 5 > .
6', 7. & 8 ; & tom. 4 , liv. 2 , chap . 2 .
3 ,
2
I
164 MERCURE DE FRANCE.
L'Eté nous raccommodoit dans nos
promenades aux Chartreux : Lorfque nous
entrions enfemble dans ces beaux Cloîtres,
& que nous confidérions les merveilleux
Tableaux de le Sueur , nous étions alors
un peu plus d'accord ; vous aviez cent
chofes à me dire , & moi fi je n'avois
rien à vous dire pour confirmer vos jugemens
& vos éloges , je n'avois du moins
rien à répliquer pour les contredire. J'étois
prefque toujours de votre avis , mais
je ne fçavois pas pourquoi un fentiment
intérieur que je ne démêlois point , me
forçoit à penfer comme vous : enfin la nuit
nous renvoyoit chacun chez nous , & me
livroit à mes réflexions.
Le Sueur fortoit de l'Ecole de Voüet & n'a--
voit que vingt-huit ans lorfqu'il peignit le Cloître
des Chartreux en 1645 , & ce fut fur cet ouvrage
qu'il s'établit la grande réputation dont il jouit ,
& à laquelle les peintures de la maison de M.
Lambert , dans l'Ifle Notre - Dame , aujourd'hui
occupée par M. de la Hiye , Fermier Général ,
ont mis le dernier fceau . On a des Eſtampes dé
ces peintures du Cloître des Chartreux , gravées
par Chauveau , mais elles n'en rendent tout au
plus que la compofition. M. de Soubeyran , habile
Graveur , qui s'eft retiré depuis peu à Genève , fa
patrie , en prépare d'autres , qui feront beaucoup
plus parfaites , & nous fouhaiterions que cette
annonce pût le déterminer à nous les donner
plutôt..
FEVRIER. 1751. 165
Ce n'étoitplus de vous alors que j'étois
mécontent, c'etoit de moi - même. Je m'impatientois
de ne pouvoir me rendre raifon
d'un fentiment , qui n'en étoit pas moins
vif , quoique le principe ne m'en fût pas
connu , & dans mon impatience , j'avois
quelque regret au plaifir que mon fentiment
n'avoit procuré.
Comme nos promenades & nos viſites
du Cloître le répétoient fouvent , mes yeux
fe défillerent enfin , & le voile tomba.
En confidérant ces rableaux incomparables
qui me donnent plus que tous les
autres , l'idée que je me fais de la Peinture
des Grecs , & du goût qu'ils porterent
dans les Arts , comme dans les Ouvrages
purement de l'efprit ; en confidérant ces
Tableaux , je remarquois que deux ou trois
perfonnages dans une cellule , ou dans un
pailage auffi fimple que la cellule même ,
faifoient tout le fujet.Point de ces attitudes
forcées que la Nature défavoue , & que le
Peintre met fans néceflité , & feulement
pour montrer qu'il fe joue du deffein ;
point de ces expreffions outrées & toujours
manquées , de ces draperies dont toute la richeffe
eft dans la bifarre furabondance des
plis, & dans des ornemens fuperflus ; point de
ces Palais de Fées qui percent un Ciel brûlant
& tout en feu ; point de ces contraftes
166 MERCURE DE FRANCE.
› que dans l'ordre des groupes , ainfi dans la
diftribution des ombres & des lumières ,
qui ajoûtent au fracas , qu'on appelle la
Machine.
Notre Cloître nous repréfente quelques
pieux Solitaires debout , à genoux , ou
dans d'autres attitudes , chacun conformément
à la fituation de fon ame , dans la méditation
, dans la priere , dans des exercices
intérieurs de pénitence ou de dévotion.
Un long vêtement de ferge blanche
couvre de la tête aux pieds la figure humble
& modefte des pieux Solitaires, dont la
plûpart ont les mains enveloppées dans
leurs manches , les bras croifés , ou quelquefois
tombant avec négligence , telles
que le hazard les fait rencontrer , ou que
les avoit préfentés au Peintre la Nature même
, qu'il avoit toujours étudiée , & qui
fera toujours la feule maitreffe des Arts &
dubon goût. Un petit nombre de couleurs
donne la vie à ces tableaux ; & n'impoſe
point par un faux brillant : tout y refpire
la plus grande fimplicité. Les compofitions
femblent s'être offertes telles qu'elles font,
& n'avoir rien coûté à leur Auteur . Cependant
, plus je les confidérois , plus j'étois
enchanté . Je fis alors cette réflexion , que
plus on nous découvre par les efforts l'envie
de nous émouvoir , moins nous fomFEVRIER.
1751. 167
mes émus ; & plus on fçait cacher l'artifice
, plus on parvient à nous féduire &
à nous toucher. J'en conclus enfuite , que
moins on employe de moyens à produire
un effet , plus il y a de mérite à le produire
, & plus le fpectateur ou le lecteur fe
livre volontiers à l'impreffion que nous
avons cherché à faire fur lui. C'est par la
fimplicité de ces moyens , qui femblent
avoir été dans les mains & fous les yeux
de tous les hommes , quoiqu'ils en faffent
fi rarement uſage , que les chefs- d'oeuvre ,
dans tous les genres , ont été créés comme
pour nous fervir éternellement de modêles.
C'eft- là ce fublime fur lequel on a tant
diſputé.
Jeme fuis raccommodé , Monfieur , depuis
ce tems - là avec vos gros porte- feuilles
, vos croquis , vos ftatues Egyptiennes
, vos vafes Etrufques. Je reconnois
que la divifion dans nos jugemens ne
vient que d'avoir voulu commencer par
où il falloit finir : je voulois pénétrer dans
les myſtères de la Peinture , & je n'y étois
pas feulement initié. Comme bien d'autres
, je voyois fans voir ; il falloit pour me
ramener dans la voie des chofes abfolument
terminées , & qui ne me laiffaffent
rien à fuppléer , des Ouvrages , fur tour ,
qui parlaflent à l'efprit , je les ai trouvés.
68 MERCURE DE FRANCE.
J'admirerai maintenant fans complaifance
tout ce que vous voudrez ; j'efpere auffi
que vous ne ferez pas obligé de faire plus
d'efforts pour goûter mon gros volume de
l'Anthologie. Partez du même principe que
moi , & je me flatte que vous verrez avec
plaifir une ancienneEpitaphe * Grecque ,
fur laquelle je tombai ces jours paffés , &
qui excita en moi un fentiment que j'aurois
de la peine à vous exprimer . Peut - être n'a
t-il d'autre fource que dans cette belle
fimplicité , qui fait le principal mérite des
productions de l'efprit , comme de tous
les Ouvrages de l'Art. Voici l'Original.
* Elie Vinet , qui le premier a rapporté cette
Epitaphe dans fon Commentaire fur Aufone , imprimé
en 1590 ( 210. I. ) dit que trente- cinq ans
auparavant il l'avoit copiée fur le marbre même
qui fe trouve dans la Ville de Bourdeaux , & qu'a
Tors on pouvoit la lire facilement , mais que depuis
ce tems- là des gens qui ne connoifloient point
le culte & la vénération qu'on doit à l'Antiquité,
avoient employé ce marbre au pavé de l'Eglife
fouterraine de Saint André , où tous les jours il ek
foulé aux pieds d'une infinité de perſonnes , dont
la plupart ont des cloux à leurs fouliers , & qu'il a
été tellement ufé depuis , qu'à peine peut-on y reconnoître
quelques lettres dans le tems où il écrit.
On peut voir dans le nême Commentaire les
traductions en vers Latins de huit différens Auteurs
qui fe font exercés fur cette Inſcription , ce
qui fuffiroit pour en relever le mérite .
ΛΕΙΨΑΝΑ
FEVRIER. 1751 . 169
ΛΕΙΨΑΝΑ ΛΟΥΚΙΛΛΕΣ . ΔΙΔΙΜΑΤΟΚΟΥ .
ΕΝΘΑΔΕ . ΚΕΙΤΕ HK. MEMEPIKTO . BPE-
ΦΗ, ΖΩΟΝ , ΠΑΤΡΙ, ΘΑΤΕΡΟΝ , ΑΥΤΗ.
Que le Grec ne vous effraye pas , en
voici la Traduction Françoife littérale .
" Ici repofent les reftes de Lucile . Elle
accoucha de deux jumeaux qui furent
partagés , le vivant au pere , & l'autre
» à la mere .
Je me fuis amufé , quoique je ne fois
rien moins que Poëte , à la mettre en vers ,
Vousy fentirez peut- être mieux l'intention
de l'Original.
De fon mari Lucile uniquement chérie ,
A deux jumeaux donna la vie ,
Et la perdit en même tems.
Lefort aux deux Epoux partagea les enfans
L'un au tombeau ſuivit ſa mere
L'autre vêcut , pour confoler fon pere.
Je fouhaiterois que quelques -uns de nos
Poëtes vouluffent employer leurs talens à
traduire cette Epitaphe , & qu'ils s'appli
quaffent fur tout à lui rendre la fimplicité
& la précifion , que j'ai tenté inutilement
de lui conferver.
* Sic κειτε το χείται ,
H
170 MERCURE DEFRANCE.
M. Gautier avertit fes Soufcripteurs , qu'il fera à
la fin de Février , la troifiéme diftribution de ſes
Planches Anatomiques de la quatriéme & dernie : e !
Soufcription. Elle contiendra un détail circonftan
cié des parties de la génération de l'homme & de
la femme. On y trouvera repréſentés au naturel les
cinq differens états de la matrice & du vagin : c
qu'on ne voit dans aucun Auteur. Les Planches
feront très utiles aux Accoucheurs , aux Sages-fem
mes , & à tous ceux qui étudient les maladies qui
ont rapport à ces parties du corps humain . Le rètardement
de la diſtribution n'a été cauſé que pat
la difficulté d'avoir des fujets convenables. Cette
excuſe , pour avoir été ſouvent réitérée , ne laiffe
pas d'être des plus légitimes.
AU BAROMETRE ROUGE,
Grande rue du Fauxbourg S. Antoine , audeffus
des Enfans - Trouvés.
Ndré Bourbon , Ingénieur de l'Académie
A Royale des Sciences pour les Inftrumens de
Phyfique , fait & vend toutes fortes d'Inftrumens
de Phyfique en verre ; fçavoir.
Toutes fortes de Barometres , Baronietre de
Toricelli ; Barometre de M. Huguens , ou compofé.
Barometre incliné de M. Bernoulli ; Barometre por
tatif de M. Derham ; Barometre marin de M. Hook,
Barometre à roue par le même Auteur , décoré de
tous les ornemens dont il eft fufceptible , & Ba
rometre lumineux .
Toutes fortes de Thermometres d'Eſprit de vis
& de Mercure , fuivant Mrs de Réaumur , de Lif
le , Newton , Fareneitk , ou Prins & Chriftin de
Lyon.
FEVRIER. 1751. 171
Thermometres à aiguille , Thermometres pour
les poules ,Thermometres de poche , & c.
Toutes fortes d'Hygrometres felon Mrs Moli
neux , Hales , Defaguliers , &c.
Il vend auffi des Machines d'Electricité de toutes
grandeurs avec ce qui en dépend , pour faire
les expériences , qu'il exécute lui- même lorſqu'on
Pexige , des Aréometres ou Pefe - liqueurs , des Petards,
des Larmes Bataviques , des Ludions danfans,
des Soleils de verre , & c . des Priſmes , des Syphons
de differentes efpéces ; des Fontaines artificielles ;
Fontaines de Heron , de Kirker , de Jouvence , & c .
des Cruches de Cana , &c . des Paffevins , des
Diabetes , & c.
>
On trouve encore chez lui des Machines Pneu.
matiques,divers Phoſphores, Phoſphore de Bologne,
d'Angleterre , de Kunkel , d'Homberg , & c.
Quoique le l'ublic veuille apprécier lui- même la
bonté des Ouvrages & des Inftrumens dont il fait
l'emplette , cependant il eft toujours charmé de
fçavoir ce que penfent les Sçavans fur ceux qu'on
lui vend. C'eſt dans cette vue qu'on a crû devoir
rapporter ici les Certificats de Mrs de Reaumur &
de Life , Juges reconnus fupérieurs en cette ma¬
tiere .
Certificat de M. de Reaumar , Intendant de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis,
des Académies Royales des Sciences de
France , d'Angleterre , de Pruffe , &c.
Je certifie volontiers que le Sieur André Bour
bon a fait pour moi diverfes Ouvrages , dont j'ai
été content. A Paris ce 9 Août 1750. Signé , de
Reaumur.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE..
Certificat de M. de Life , Profeffeur Royal
des Mathématiques , des Academies Roya
les de Paris , de Londres , de Berlin , c.
Le Sieur André Bourbon , qui travaille à toutes
fortes d'Inftrumens de verre pour les Expériences
de Phyfique , comme Barometres , Thermometres
, & c. m'ayant demandé des témoignages de fa
capacité dans toutes ces fortes d'Inftrumens, je n'ai
û les lui refufer , ayant été extrêmement content
de tout ce qu'il a fait pour moi & pour d'autres. A
Paris le 29 Janvier 1750. Signé. de Lille, Profeffeur
Royal de Mathématiques & de l'Académie Roya
le des Sciences.
P
AVIS intereffant aux perfonnes chargées du
Luminaire des Eglifes.
E Sieur Meffier donne avis , qu'il tient manufacture
de Cierges à refforts qu'il a pouffés
à la derniere perfection , lefquels Cierges offrent
de grands avantages.
De ménager la Cire au moins de deux tiers , de
n'être point expofés à couler comme les autres
Cierges , ce qui périt tous les ornemens des Au-
Lels , de conferver une même hauteur , ce qui eft
impoffible avec les autres ; de brûler toutes fortes
de cires jaune ou blanche, n'étant point exposée à
la vûe , puifqu'elle fe trouve renfermée dans un
Ca on qui ne laifle voir que la lumiere ; le tout s'y
confume fans aucun déchet , la Bougie brûlant
jufqu'à la fin , le même avantage fe trouve auffi
dans les Cierges Pafcals , Flambeaux d'El.
tion , Bougies pour brûler devant le Saint Se62
ment.
Ces fortes de Cierges fe couvrent non-feule
·
FEVRIER. 1751. 173
ment de cire , mais encore on les peint en vernis
, couleur de cire pour la commodité des perfonnes
qui ne feroient pas à portée de les faire
recouvrir en cire .
Il en a déja fait des envois confidérables dans
les Provinces & les Pays Etrangers les plus éloignés
, dont on a été très fatisfait : il en fait de
toutes grandeurs ; les perfonnes qui en fouhaiteteront
, pourront envoyer la meſure de la pointe
de leurs Chandeliers , en faiſant un trou juſte à une
carte , afin que leurs Cierges foient plus ftables .
Il en fournit auffi aux Marchands étrangers qui
en voudront faire commerce : les perfonnes qui
lui écriront , font priées d'affranchir les ports , à
moins que ce ne foit pour commander de l'ouvra
ge. Sa Manufacture est rue Charonne , Fauxbourg
3. Antoine . A Paris.
CHANSON.
Confeils à une jeune perfonne.
V Ous avez les
appas
De l'aimable jeuneffe ;
L'efprit & la fineſſe
Ne vous quitteront pas ?
De l'adroite raiſon
Suivez toujours les traces ,
Et vous aurez des graces
Dans l'arriere faifon.
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
Voyez , dans ce jardin ,
Ce que c'est qu'une roſe ,
De ce matin écloſe ,
Elle périt foudain ;
Ainfi de la beauté
Paffe la gloire vaine ;
Etoit- ce bien la peine
D'avoir tant de fierté ?
**
Prenez vos agrémens
Chez la fimple Nature ;
On n'a de l'impofture
Que de faux ornemens ;
Eft-il un bien conftant
Fondé fur l'artifice ?
C'eft un frêle édifice
>
Qui s'écroule à l'inftant.
***
Que l'efprit cultivé ,
Soit toûjours agréable ,
Le fçavoir fociable
Eft le feul approuvés
De riantes couleurs
La Raifon doit fe peindre ;
Et fouvent gagne à feindre
De n'offrir que des fleurs .
Des Roffignols charmans
FEVRIER. 173 1751 .
Redoutez le ramage ;
Leur Chanfon eft l'image
De celle des amans ;
Pour s'en refſouvenir
On fe plaît à l'entendre ;
Quand on goûte un air tendre ,
On peut le devenir,
+33X
Mais auffi n'allez pas
Suivre dans le filence
Une froide indolence
Qui reffemble au trépas :
Dans l'art du vrai plaifir ,
Le coeur feul eft le maître ,
Mais pour le faire naître ,
Il faut le reffentir.
果
Comme le Papillon ,
Qui féduit & s'envole ,
La coquette frivole
Se livre au tourbillon ;
Le titre & la fplendeur
Des belles qu'on encenfe ,
Ne vaut pas la décence
D'une aimable pudeur.
+34
Voyez avec pitié
La volage Hyrondelle ,
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE
Soyez toujours fidelle
Aux loix de l'amitié ;
Il ne faut s'engager
Que fous le meilleur gage ;
Mais dès que l'on s'engage ,
11
Il ne faut plus changer.
** +
Dans le moindre entretien ,
A beaucoup de jufteffe
Joignez la politefle
De qui ne fçauroit rien :
Ayez le ton flatteur
De la délicateffe ,
Et non la petiteffe
Du fade adulateur.
~ }for 18}f>* .mcg} ={ nnegjgn regjim reglen regjion region region rest
L
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique donne alterna.
tivement Théthis & Pelée, Tancrede & les Fêtes
Vénitiennes. Le premier de ces ouvrages attire
toujours beaucoup de monde ; Mlle Chevalier &
M. Jeliotte continuent à s'y diftinguer.
Les Comédiens François ont remis au Théatre
l'Andrienne , Comédie qui a paru fous le nom de*
Baron , & qu'on croit être d'une autre main .
Cetre Piéce eft jouée fi fupérieurement , qu'elle
fait le bruit d'une Piéce nouvelle qui réuffit.
FEVRIER. 1751. 177
M. Belcourt , Acteur de réputation dans la Province
, débuta à la Comédie Françoife le 21 Dé-
Cembre. Ses rôles de début ont été Achille dans
Iphigénie , le Glorieux & le Babillard , l'Homme
à bonnes fortunes & le François à Londres , Arviane
dans Melanide & Olinde dans Zéneide ; le
Baron dans les Dehors trompeurs ; ſon début continue
encore
On lui a découvert dans la plupart des rôles
, beaucoup de talent , des fineffes , des traits
qui lui font propres . Ce Comédien a vingt-quatre
ans , une figure charmante , quelques défauts que
P'Art peut corriger , & beaucoup de ces dons heureux
que la Nature feule peut donner , & que
l'Art ne fçauroit atteindre. Tout Paris court en
foule à la Comédie Françoiſe ; la nouveauté y a
fans doute quelque part ; mais le talent de M. Belcourt
y en a encore davantage.
Les Comédiens Italiens ont repris le Reveil de
Thalie. Les gens d'efprit ont tous fenti les traits
fins & faillans , dont cette agréable Piéce eſt remplie.
On a vu far le même Théatre avec diverſes Piéces
, un Ballet pantomime , intitulé le Pédant ; il
eft de la compofition de M. Deheffe , dont les talens
ont éte fi íouvent applaudis à la Cour & à la
Ville. En voici l'idée.
XY
178 MERCURE DE FRANCE
LE PEDANT ;
Ballet Pantomime.
E Théatre repréfente une Ecole ; le Pédant
gefticule dans la chaire , il appelle les écoliers
& fes écolieres , à qui il fait dire tour à tour leur
leçon. Sa tâcheremplie il fonne.Son valet , Pierrot
eft long-tems à venir , & il n'arrive qu'à demi
endormi. Il s'appuie fur fon Maître qui recule ;
Pierrot tombe , il fe fent relever par les oreilles.
Comme le mal n'eft pas grand , il ne peut s'empê
cher de rire . Le Pédant ayant à fortir demande fa
robe. Pierrot la lui met couverte de pouffiere : au
lieu de broffe , il prend un balai qu'il trempe dans
de l'eau ; & nettoye fon Maître de la tête aux
- pieds . Celui - ci fe retourne en colere , prend ſa férule
, & voulant frapper dans la main de Pierrot ,
il frappe dans la fienne ; nouvelle fureur. Il prend
une poignée de verges , & veut fe venger fur Pierrot
, qui de rebelle devient enfin docile . Le Pédant
eft touché , & renoue avec lui ; d'ailleurs il doit
aller montrer le Latin en Ville : fes livres & fon
chapeau pris , it donne fes ordres , & fort. Voilà
les Ecoliers en mouvement ; reparoît- il ? Ils lifent.
·Eſt- il bien løin Ils jouent : Pierrot lui - même fait
aller un fabot , il s'en amufe tellement qu'il fe laiffe
furprendre ; fon Maître le pourfuit , & tous les
deux fortent enſemble.
Tandis que les Ecoliers tâchent de s'en affurer ,
deux Payfans & deux Payfannes ayant chacune une
corbeille , arrivent en danfant , & forment un pas
de quatre; les Ecoliers danfent auffi : Pierrot entre;
il copie fon Maître , & l'on fe cache. Le faux Pédant
eft reconnu & chaffé honteufement ; il feint
d'appeller fon Maître. Les Payfannes le attent ,
FEVRIER. 179 1751 .
& lui donnent leurs corbeilles où font quelques
mets. Pendant qu'il eft à manger , elles fe fauvent,
& il refte feul : une Nourrice le joint ; il danfe
avec elle , & enfuite ils fe retirent .
Les deux Payfannes & les trois Ecoliers s'avancent
en danſant ; un d'eux fe détache & fait fentinelle.
Les quatre danfent un pas , après quoi les
Ecoliers fe jettent aux genoux des Paysannes , ou
le Pédant les furprend : ces amans prennent la
fuite. Le Pédant arrête les Paysannes , rit avec
une qui paroît l'aimer & pleure avec l'autre qui en
paroît jaloufe. Ils danfent un pas de trois , que le
Pédant termine en fe jettant aux genoux des Payfannes.
Il eft furpris en cet état par fes Ecoliers,qui
mettent des Payfans à la place des Payfanes. Le
Pédant ne revient de fon erreur que , lorsqu'il eft
fur le point de les embraffer : il eft moqué & menacé
à fon tour de ferules & de verges. Lå-deffus
Pierrot entre; inftruit du motif, des menaces , il les
appuye ; il fort , & revient armer tous les Ecoliers
de verges . Il ordonne à fon Maître de ſe prêter
au châtiment ; ce dernier refufe , on veut le faifir
, il s'échappe Pierrot refte , & il eft pris pour
fon Maître. Le malheureux Valet effuye un orage
de
coups reconnu , on le pofe à terre , & l'on rit
de l'aventure. Les Payfans fe remettent à la danfe.
Il fe forme un Ballet , où fe mêlent les Ecoliers &
les Ecolieres ; Pierrot fe confole , & danfe avec
eux : on laiffe feules les Payfannes Le Pédant les
aborde , & veut les faifir ; elles fe dégagent
en les pourfuivant , il fe trouve enfermé dans
une cage , piége dreffé par fes Ecoliers. Pierrot
plaifante fort fur l'emprifonnement de fon Maître,
les Ecoliers , les Ecolieres , les Payfans & les Payfanes
forment le divertiffement général , qui finit la
Pantomime.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE
Comme les Vaudevilles fuivans ont été for
goûtés à la Comédie Italienne , nous avons cru
faire plaifir à nos Lecteurs en les leur préfentant,
VAUDEVILLE
Du Ballet des Saveyards qui montrent la
Curiofité.
V
Ous allez voir, Meffieurs , mes Dames,
Tout ce que vous allez voir :
Un fat qui dit du bien des femmes
Et qui les fert fans eſpoir :
Un Guerrier conftant & difcret ,
Qui rougit près d'un jeune objet ,
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieufe 1
**
Voyez deux petites Maîtreffes ,
Qu'une amitié tendre unit ,
Point de noirceurs dans leurs careffes
Leur coeur parle & non l'efprit
Voyez comme par fentiment
L'une cede à l'autre un amant
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieuſe !
;
'Ah ! remarquez un beau modéle
D'amour envers un mari ,
FEVRIER. 1751. +8%
C'eſt une épouſe jeune & belle
Qui pleure un vieillard chéri ;
Elle va defcendre au tombeau
Pour s'y joindre au tourtereau
'Ah ! la rareté merveilleuſe !
La piéce curieufe !
+3x+
Vous allez voir un Petit-Maitre
Qui cache fes rendez - vous ;
Heureux fans vouloir le paroître ,
Il brûle ſes billets doux ;
Aux égards dûs à la beauté
Il immole fa vanité ,
Ah ! la rareté merveilleufe C
La piéce curieuſe t
Une coquette furanée ,
Qui n'a plus foin de fon tein
Qui fongeant au tems qu'elle eft née ;
Renonce au ton enfantin ;
Des belles louant les attraits ,
Sans glifler un perfide mais .. ↓
Ab ! la rareté merveilleuſe !
La piéce curieufe !
Un Auteur qui fe rend juſtice ;
Un Critique fans humeur
152 MERCURE DE FRANCE,
Un jeune Page fans malice ,
Une prude fans aigreur ,
Un valet devenu Commis ,
Qui cite fes anciens amis .
Ah ! la rareté merveilleufe !
La piéce curieufe !
****
Un bel efprit fans perfidie ,
Sans orgueil & ſans jargon ,
Qui de la bonne compagnie
N'a point pris le mauvais ton,
Et qui ne déchire jamais
Ses amis par de malins traits !
Ah ! la rareté merveilleufet
La piéce curieuſe !
AUTR E.
NE regrettons point nos champs
Fuyons la trifte indigence ;
En France on trouve en tout tems
Les plaifirs & l'abondance ;
Les peuples y font contens ;
Tout eft pour eux jouiffance.
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
***
Nous n'avons rien apprêté
Four faire notre voyage ;
FEVRIER.
183 175 %.
Nos talens , notre gaîté
Nous tiennent lieu d'équipage ,
Par des danfes , par des chants
Nous payons notre dépenſe.
Allons tous en France , mes enfans ,
Allons en France.
Nous ne craignons jamais rien
Nous vivons fans eſpérance ;
Le préſent eft notre bien ;
Jouir eft notre fcience ;
Nos jeux , nos amuſemens.
Nous valent de la finance .
Allons tous en France , mes enfans,
Allons en France.
***
La gaîté confond les rangs
Dans ce pays de Cocagne ;
On y reçoit bien les gens
Que le plaifir accompagne ;
On y trouve chez les Grands
Doux accueil fans fuffifance.
Allons tous en France , mes enfans ;
Allons en France.
+ *+
Les attraits les plus piquans
N'y fuffilent point aux belles ;
4 MERCURE DE FRANCE.
Le prix flatteur des talens
N'eft réservé que pour elles ;
Les dons les plus féduifans
Sont unis à la décence .
Allez tous en France , mes enfans
AHez en France.
Là l'efprit le plus pefant
Aime mieux par convenance
Devenir mauvais plaifant ,
Qu'ennuyeux par fon filence,
Tous propos
font amuſans ,
Souvent on en rit d'avance .
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
On y voit les Médecins
Raifonner mufique & danfe,
Et par des propos badins
Egayer une ordonnance ;
Là les gens à cheveux blancs ,
Ont la gaîté de l'enfance.
Allez tous en France , mes enfans
Allez en France.
C'eft-là que les Avocats ,
D'une badine éloquence
FEVRIER.
1751. 185
Par mille traits délicats ,
Réjouiflent l'Audience ;
Les Abbés y font galans ;
Tout eft gai par influence.
Allons tous en France , mes enfans
Allons en France.
En ce charmant pays- là ,
Par l'induftrie on s'avance
Souvent on nous chargera
De meffages d'importance ;
Soyons actifs & prudens ,
Sur tout gardons le filence .
Allons tous en France , mes enfans ;
Allons en France.
**
La grand'Ville de Paris
Sera notre réfidence ;
C'eft- là que tous les efprits
Sont gais avec pétulence ,
On y marche en fredonnant ,
On s'y promene en cadence .
Allons vivre en France , mon enfant ;
Allons en France.
CONCERTS SPIRITUELS.
Le Jeudi 24 Décembre , veille de Noël , on
exécuta dans la Salle des Thuillèries une ſympho
286 MERCURE DE FRANCE:
nie de Cors de chaffe , enfuitefugit nox , Motet
grand Choeur, mêlé de Noëls , dans lequel Mrs Jolage
, Organifte des petits Peres , joua feul.
Un Duo de Haut- bois , exécuté par M. Salentin
& Bureau,fuivit ce grand morceau ,de Mufique,
& M. Gelin cette Baffe - taille nouvelle , dont nous
avons parlé dans le précédent Mercure , & que
le Public entend toujours avec un nouveau plaifir ,
chantà le Motet Venite exultemus.
Un Duo de Mrs Gaviniés & Canavas , précéda
le beau Motet Bonum eft de M. Mondonville , par
lequel on termina ce Concert.
Le lendemain jour de Noël , le concours fut
extrême. L'affiche annonçoit aux Amateurs & au
Public trop de plaifir , pour que tout le monde ne
s'emprefsât pas d'y aller prendre part.
On fit l'ouverture du Concert par fugit noxi
C'est un morceau de Mufique , auffi agréable que
fingulier. Le muſicien a adapté aux paroles de ce
Motet les Noëls les plus connus , & dont le chant
eft le plus aimable . Ces chants qui régnent toujours
, & qui forment , ou l'accompagnement ,
ou même le fujet , font coupés de façon , qu'un
grand chant précéde un récit , qui eft fuivi ou
d'un beau duo , ou d'un autre grand choeur. La
mélodie & l'harmonie s'uniffent dans cet Ouvrage
pour le rendre vraiment unique , & l'excès de
travail qu'il a fallu pour lier enfemble toutes ces
découpures , eft adroirement caché par toutes les
graces du chant.
Mrs Salentin & Bureau mirent dans un Duo de
haut-bois , qu'ils exécuterent après ce Motet , une
légereté & une expreffion infinies, & Mlle Chevalier
qui chanta un grand récit de Lalande , dans le
diligam de Gilles , auquel on a eu l'adreffe de le
porta dans ce morceau tout le pathétique
qu'elle met dans le rôle de Thétis.
lier
FEVRIER. 1757. 187
Une grande ſymphonie de M. Guminiani fuivir
Ce Motet. On l'écouta avec quelque diſtraction ,
parce quelle retardoit l'exécution du petit Motet
Italien Laudate pueri Dominum , que devoit chanter
Mile Fel.
Jamais fa voix n'avoit été ni ſi ſonore , nifi égale
, ni filégere que ce jour- là . Jámais elle n'a mis
dans fon chant , ni tant d'art , ni tant de graces
Bitant de finefle . Jamais auffi le Public. n'a paru fi
content ; ce n'étoit point des applaudiffemens
c'étoit des tranſports.
Après que M. Gaviniés eur exécuté ſeul une
Sonate très-agréable de fa compofition , Mlle
Fel reparut dans le Venite exultemus , grand
Motet , qui eft fans contredit le chef d'oeuvre de
M. Mondonville.
On venoit d'entendre cette Chanteufe finguliere
dans un morceau de la plus grande exécution ;
elle y avoit répandu une précifion , une variété ,
tous ces traits enfin vifs & délicats qu'on admire
en Italie , & qu'elle nous a forcé d'aimer en France.
Sa voix, qui eft un Protée, changea tout à coup,
& pafla du léger au pathétique . Les inflexions les
plus touchantes fuccéderent aux traits les plus rapides.
Jamais grand tableau de Mufique ne fuc
rendu avec une onction plus intéreflante que le
Ploremus. On fortit du Concert pénétré de plaiſir ,
& tous les fpectateurs étoient dans une espéce
d'enthoufiafme.
Qu'il nous foit permis de rappeller ici ce que
nous avons ofé annoncer à Mis Royer & Capran
dans le dernier Mercure. Ce nouveau fuccès doit
leur prouver , que leur gloire & les plaifirs du Public
font dans leurs propres mains , & dépendent
aniquement de l'ordre & du choix qu'ils mettront
dans leurs concerts ; qu'ils continuent à nous pro188
MERCURE DE FRANCE.
curer de la bonne Mufique , Paris l'aime , les
Etrangers qui font ici en font vraiment affamés ,
& on courra en foule à leur Spectacle . Nous ne
fçaurions trop exhorter , fur tout les fages Directeurs
du Concert , à faifir ſouvent les occafions de
fake entendre leurs premiers fujets, Dans un Spectacle
fans action , il faut que les exécutans puif
fent mettre tout le fini de l'Art : les Amateurs l'éxigent
, & le Public lui - même , fans fçavoir pourquoi
, fe dégoûte lorfqu'il n'entend que du médiocre.
On ne peut trop varier , trop animer un Concert
; il faut qu'on n'ait rien à défirer dans les folo
qui doivent le couper; & Mlle Fel elle -même , towte
excellente qu'elle eft , ne l'eft pas plus qu'il ne
le faut dans de pareilles circonstances.
楽洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 10 Novembre.
K
Adgi Bekir , arrivé ici depuis peu , a pris poffeffion
de la Charge de Capitan Pacha , ou
d'Amiral de la Flotte Ottomane. Elle eft le prix
de fa bonne conduite , qui a appaifé l'émeute que
les Janiffaires avoient excitée en Boſnie , dont il
étoit Pacha.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 18 Novembre,
I
Ly a quelque tems que le Baron de Greiffenhayn
, Envoyé Extraordinaire du Roi de Suéde,
At des repréfentations à la Cour , fur ce que mol
FEVRIER. 17518 189
gré la rigueur des ordres de l'Impératrice touchant
la maniere dont les troupes fe doivent comporter
fur les confins de la Finlande , quelques
Toldats Ruffiens n'avoient pas laiflé d'enlever aux
habitans d'un Village Suédois diverſes Proviſions
& entre autres un boeuf, auquel ils s'étoient avifés
de mettre des bottes , afin qu'on n'apperçût pas
les traces de fes pieds fur la neige. L'Impératrice
fit écrire fur le champ aux Généraux qui commandent
fur cette frontiere , de vérifier les faits dont
le Miniftre de Suéde s'étoit plaint , & d'en faire pu
nir les auteurs d'une maniere exemplaire.
Les Juifs ont envain engagé quelques Puiffances
à faire des démarches auprès de l'Impératrice ,
pour qu'elle leur permît de revenir s'établir dans les
Villes de fes Etats , ou feulement dans quelquesunes
qu'elle voudroit bien leur affigner . Ils avoient
même offert une fomme confidérable à la Couronne
pour obtenir cette grace. Lorsqu'ils avoient
des établiffemens dans cer Etat , ils y étoient , fans
doute , de quelque utilité. Outre la part qu'ils
prenoient au Commerce , ils tenoient les Auberges
& les Poftes fur les grands chemins & payoient
'pour cet effet un gros tribut . Mais leur expulfion
'ayant été caufée par la découverte que l'on avoit
faite , qu'à la faveur de leurs correfpondances ils
en entretenoient quelquefois de contraires aux intérêts
de l'Etat , qu'ils étoient fouvent entrés dans
des intrigues préjudiciables au bien public & qu'ils
avoient prêté leur miniftere pour faire fortir de
groffes fommes hors du pays ; l'Impératrice a refufé
de fe rendre aux follicitations faites en leur
faveur , & perfifte dans la réfolution de n'en admettre
aucun dans toute l'étendue de les Etats,
190 MERCURE DE FRANCE
DE COPPENHAGUE , le 12 Décembre.
Le 7 de ce mois , le Baron de Flemming , Miniftre
de Suéde , eut une audience particuliere du
Roi fur quelques dépêches arrivées de fa Cour.
Le 8 , il y cut au Château, Appartement , Concert
, grandfouper & Bal.
Le Roi informé de differens vols faits en Norwege
, fingulierement de chevaux , qu'on avoit
l'audace d'enlever du milieu de leurs pâturages,
inftruit en même tems que des voleurs , moins har
dis , ea coupoient la criniere & la queue pour en
vendre le crin , a déclaré par un Edit , que conformément
à l'Ordonnance de 1690 , tout voleur de
chevaux feroit condamné à être pendu , & tout
coupeur de criniere & de queue feroit condamné
à payer au proprietaire la valeur du cheval , & de
plus à être fouetté & mis en esclavage , fi c'eſt un
homme , ou à être renfermée le refte de les jours,
fi c'est une femme,
DE WARSOVIE , le 4 Décembre.
La Régence de cette Ville , par un Decret du
22 du mois dernier , ordonna que tous les Juifs
établis ici , même ceux qui fe trouvoient employés
dans les Palais des Sénateurs & dans les Maifons
de la Nobleffe , euffent à fortir de la Ville dans 24
heures. Ils furent obligés d'obéir , fans avoir pú
obtenir aucun délai Les motifs de ce Decret f
févere ne font pas encore venus à la connoiffance
du Public.
Depuis que l'on a fait marcher des Détachemens
dans la Podolie & dans la Wolhinie , pour
s'opposer aux ravages des Haidamaques , ces Brigands
ont quitté ces Provinces pour fe jetter fur
FEVRIER. 1751. 191
les frontieres de la Lithuanie & fur les Provinces
Occidentales de la Grande- Ruffie ; mais on apprend
que l'on y a fait avancer auffi des troupes
pour leur donner la chafſe.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 2 Décembre.
E 30 Novembre , le Comte Nicolas d'Efterhafi
, nommé Miniftre à la Cour d'Efpagne
, partit pour ſe rendre à Madrid .
Le Général Baron de Pretlak , qui retourne en
Ambaffade à la Cour de Ruffie , eft parti ce matin
pour aller relever le Comte de Bernes.
L'Empereur & PImpératrice Reine , réfolus de
fe relâcher infenfiblement fur ce que l'ancienne
Etiquette avoit de trop gênant , ont commencé
par abroger l'ufage qui s'étoit obfervé jufqu'ici
de ne point admettre de Seigneurs ni de Dames à
leur table , lorfque L. M. 1. mangeoient en public,
On écrit de Trieſte , qu'on a confidérablement
foufcrit pour la Compagnie établie en cette Ville.
Suivant les avis qu'on reçoit de Venife , on y
eft d'une grande circonfpection far l'affaire du
Patriarchat d'Aquilée. Le Gouvernement a fait
arrêter & conduire à la Fortereffe de Palma Nuova
un Gentilhomme qui appartient aux premieres
Maifons de la République , pour avoir parlé publiquement
à ce fujet d'une façon trop libre dans
une Ville où le premier devoir d'un Citoyen , &
même d'un Etranger , eft le filence fur les affaires
d'Etat.
DE DRESDE , le 9 Décembre,
Le Marquis des Iffarts , Ambafladeur de Sa May
192 MERCURE DE FRANCE.
jefté Très-Chrétienne partit le 4 pour aller à Paris
travailler au rétabliſſement de ſa ſanté,
Les après midi , M. Boyer , chargé des affaires
de France pendant l'abfence de cet Ambafladeur
, reçut un Courier dépêché par le Marquis
de Puyzieulx , Miniftre & Secretaire d'Etat
des affaires étrangeres à la Cour de France , & fur
le champ il le rendit auffi-tôt chez le Comte de
Bruhl , Premier Miniftre d'Etat & du Cabinet , &
lui remit une Lettre que Sa Majeſté Très - Chrétienne
écrivoit au Roi à l'occafion de la mort du
Maréchal Comte de Saxe , que L. M. la Famille
Royale & toute la Cour apprirent avec un extrême
déplaifir.
DE RITTBERG EN WESTPHALIE,
le 16 Décembre.
Un voleur attaqua la nuit du 13 au 14 de ce
mois , fur la bruyere de Delbruc , le Poftilion Impérial
, qui alloit d'ici à Paderborn ; après l'avoir
abattu d'un coup de piftolet dans la poitrine , il
attacha fon cheval à un arbre & prit la fuite avec
fa valife , qui contenoit , outre les lettres , plufieurs
étoffes & d'autres effets. Le Poftillon tranf
porté ici , mourut le lendemain de fa bleffure . Les
foupçons tombent fur un nommé Conraed Grewing
, qui a été portier de Rittberg , & qui a pris
le 11 un paffeport à Lipftadt pour paffer en Hollande.
Son fignalement a été envoyé par tout où
l'on ajugé qu'il feroit poffible de le faifir .
•PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 24 Novembre.
E Traité corclu le 13 Janvier 1750 , entre
cette Cour & celle d'Espagne , pour terminer
les differends furvenus aux Indes Occidentales , a
L
été
FEVRIER. 1751. 199
été agréé & ratifié par le Roi . On y a envoyé en
confequence les ordres néceffaires pour régler les
limites de part & d'autre , conformément à ce qui
été ftipuplé par le fufdit Traité.
I
ESPA•GNE.
DE MADRID , le 8 Décembre.
E Roi ayant à coeur le progrês des diverfes
Manufactures qu'il a établies dans plufieurs
endroits de fon Royaume , a dernierement affigne
des fonds , uniquement deftinés à payer les ouvriers
& les autres perfonnes employées à ces
Manufactures.
Une chofe très - incommode pour les voyageurs
étoit le défaut de bonnes Hôtelleries dans les differens
Etats de cette Monarchie. S. M. y a pourv
par l'établiffement qu'elle vient de faire d'Hôtelleries
, reglées fur les grands chemins & fur les
chemins de traverfe ; & pour que ceux qui les
tiendront puiffent s'en acquitter de maniere à
contenter les voyageurs , elle a bien voulu leur
accorder la jouiflance de certaines exemptions.
DE CADIX , le 21 Novembre.
Les nouvelles les plus précifes qu'on ait appri
fes de cette Ville fur le fort des fept Vaiffeaux, attendus
des Indes Orientales , portent que le Galga
a fait nauflage fur la côte de Virginie, mais qu'on a
Tauvé tout l'équipage ; que la Nymphe a beaucoup
Touffert , & que fon gouvernail a été emporté , que
la Notre- Dame de la Solitude a échoué fur la côte
de la Caroline , mais que l'équipage eft heureufement
échappé ; qu'un Vaiffeau de Carthage,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ne a éprouvé la même deftinée , qu'un quatriéme
a relâché à la Virginie , & que deux ont poursuivi
leur route.
ITALIE.
DE NAPLES , le 24 Novembre.
E. Marquis de l'Hôpital , après avoir réfidé
L dans cette Cour pendant plufieurs années en
qualité d'Ambafladeur . de Sa Majefté Très - Chré
tienne , partit le 21 pour retourner en France .
Il eft arrivé dernièrement à la Cour un Exprès
de Sicile avec avis , que deux Galiotes de Tunis
ayant débarqué environ 30 hommes dans l'ifle
de Pantallaria , fituée fur les côtes de ce Royaume,
les habitans , fecondés de quelques foldats , les
avoient furpris , en avoient tué dix , fait fix prifonniers
& forcé les autres à fe retirer fi précipi
tamment vers la mer, qu'ils s'étoient noyés en
voulant regagner leurs Vaiffeaux.
DE ROME , les Décembre.
Le 27 du mois dernier , le P. Général des Dominicains
fe rendit chez S. S. pour lui communiquer
une lettre qu'il avoit reçue du Comte de
Kottembohourg & du Baron de Sueit , Directeurs
de la nouvelle Eglife qu'on bâtit à Berlin pour les
Catholiques,qui y font leur féjour. Ils marquoient
au P. Général que le Roi par une Patente expreffe
permettoit dans fa Capitale le libre exercice de
notre Religion , & avoit en même-tems ordonné
qu'auffi tôt que la nouvelle Eglife feroit achevée
& confacrée , les feuls Dominicains établis à Berlin
depuis quelques années , conjointement avec
ceux du Convent de Haptbertad , auroient le
droit d'y célébrer les Offices Divins & d'y admi
FEVRIER . 1751. 195
miftrer les Sacremens . S S. apprit avec beaucoup
de confolation cette nouvelle.
Les pluyes qui font tombées fans interruption
pendant un mois entier , ont groffi les eaux du
Tibre , au point qu'étant forti de fon lit , il a inondé
& ravagé les campagnes voifines, dont plufieurs
habitans ont péri miférablement dans les eaux qui
fe font élevées jufqu'à la cime des arbres , & qui
de-là fe font répandues dans differens quartiers de
Ja Ville , où l'on ne pouvoit aller dans les rues
qu'en batteau .
Un débordement auffi terrible a interrompu les
Offices divins qui fe célébroient dans plufieurs
Eglifes , dont les portes ont été fermées . En une
circonftance fi périlleufe,le Gouvernement a pourvû
exactement à tout ce qui pouvoit contribuer à
la fûreté publique . S. S. touchée de l'état malheu
reux où le trouvoient fes fujets , que l'inondation
tenoit affiégés dans leurs maifons , dépourvûs de
vivres , fit diftribuer dans differentes barques le
pain gratis , à proportion des familles .
Il ordonna des prieres publiques en l'honneur
de la Sainte Vierge , Protectrice de Rome , jufqu'au
15 de ce mois inclufivement , accordant
FIndulgence de cent jours à tous ceux qui y affifteroient.
L'inondation commença le Jeudi 3 , &
alla toujours en augmentant jufqu'au Lundi 7 du
même mois ; vers la fin du jour il diminua, de forte
que le 8 , le tems le calma & le fleuve rentra
dans fon lit. L'illuftre Maifon Borgheze & celle
de Corfini , qui ont le plus fouffert de l'inondation
, firent de grandes aumônes aux pauvres.
DE FLORENCE , le 27 Novembre.
Le Comte de Richecourt , Préſident du Confeil
de Régence de Tofcane , avoit , il y a quelque
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
tems , reçû ordre de l'Empereur de recherchet
dans les Archives & dans les comptes du Grand
Duché, quelles font les prétentions que les Grands
Ducs, Prédéceffeurs de S. M. I. avoient à la char
ge de l'Espagne , pour les dettes contractées anciennement
par cette Couronne envers la Maiſon
de Médicis. La recherche étant terminée , on a trou.
vé que ces dettes formoient une fomme très - confiderable
, & qui pourroit peut-être entrer en compenfation
avec les prétentions de la Cour d'Efpagne
fur les biens allodiaux & le mobilier de la
Maifon de Médicis. La liquidation de ces dettes
avoit été l'une des principales vues pour lefquel
les le Grand- Duc Cofme III . avoit en 1713 envoyé
le Marquis Rinuccini , en qualité de fon
Miniftre Plénipotentiaire au Congrès d'Utrecht .
DE PARME , le 6 Décembre.
Le Comte de Maulevrier , Miniftre Plénipotens
tiaire du Roi de France , mourut en cette Ville le
29 du mois dernier , après huit jours de maladie.
Son corps fut tranfporté le lendemain dans l'Eglife
des Carmes . Ce Miniftre a été généralement
regretté de L. A. R. dont il avoit acquis & mérité
l'eftime.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 17 Décembre.
Na déja foufcrit près de 100 mille livres
terlings pour l'établiffement de la Pêche du
harang.
Le & du mois de Décembre , l'Amiral Griffin
déclara pour fa défenſe devant le Confeil de guer.
re , qu'il n'étoit pas de la prudence d'abandonner
la Côte , loifque les François y ont paru avec une
FEVRIER. 1751 : 197
4
Flotte formidable , puifqu'il auroit rifqué la perte
du Fort S. David & de tous les autres établiffemens
Anglois , qui euffent été également exposés
à être emportés , d'autant plus qu'il n'auroit pu
regagner la Côte à caufe du vent contraire. Ce
pendant le lendemain l'Amiral Hacoke , Préfident,
après avoir mûrement examiné les témoins de
part & d'autre , lut la Sentence de l'Amiral Grif
fin ; fçavoir , qu'il étoit coupable d'avoir négligé
fon devoir , & qu'en conféquence il devoit être
dépoffedé de fon rang d'Amiral pendant le tems
que le Roi jugeroit à propos de limiter.
Le 10 au foir , on expédia un courier à Vienne,
avec la ratification du Roi à fon acceffion au Traité
définitif conclu en 1746 entre S. M. Britanni →
que , l'impératrice de Ruffie & l'Impératrice Reine
de Hongrie & de Bohéme. Le même foir il
arriva ici un courier de Madrid , avec la ratification
du Roi d'Eſpagne au Traité de Commerce
conclu entre S. M. Catholique & S , M. Britanni
que , le S Octobre dernier .
On eft fort en peine d'une flotte de Navires
Marchands , confiftant en près de 70 voiles , qui
partit de Malaga il y a fix femaines , & dont on
n'a point encore de nouvelles ; elle eft deftinée
pour Londres , Briſtol , &c.
en
Les Moraves, connus fous le nom d'Hernhutters,
ont obtenu du Gouvernement la permiffion d'aller
s'établir dans le Comté d'Argile en Ecoffe ;
conféquence ils y ont envoyé des Députés avec
commiffion d'y choifir un endroit propre à y for
mer une Colonie de deux mille d'entre eux. Le
terrein convenable qu'ils ont demandé , leur a
été accordé , à la charge de le cultiver , d'y établir
differentes Manufactures , & après un certain
tems de franchiſe , d'en payer une redevance an
muelle aux Seigneurs fonciers.
Lij
198 MERCURE DE FRANCE,
L
PROVINCES - UNIES.
DE LA HAYE , le 16 Décembre.
Es Etats Généraux ont depuis peu fait publier
un Placard , qui porte en fubftance ; » que
» L. H. P. informées qu'il s'eft manifefté dans
le Royaume de la Grande-Bretagne , parmi les
» chevaux une maladie qui paroît contagieufe , &
» confidérant qu'il importe aubien de ces Provinces
qu'une pareille maladie n'y foit point introdui-
» te , ont jugé à propos de défendre que Pon tranf
portât fur le territoire de cet Etat , provifionnellement
& pendant fix mois , directement ou indirectement
, par mer ou par terre , aucuns chevaux
venans de la Grande-Bretagne , à peine de
mille florins d'amande pour chaque cheval , &
→felon l'exigence du cas , de punition corporelle ,
» à l'égard de ceux qui ne feront pas en état de
payer l'amande.
30
ב כ
ם כ
鉄张送送送洗洗洗洗洗:送洗洗洗洗
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE
E 20 Décembre , quatriéme Dimanche de l'A
vent , le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dau
phin , Madame la Dauphine & toute la Famille
Royale affifterent en bas , dans la Chapelle du
Château , au Sermon de l'Abbé Poule , Docteur
de Sorbonne .
Le 22 , l'Archevêque de Paris prêta ferment &
prit féance au Parlement , en qualité de Duc de
S. Cloud , Pair de France. 1
Le même jour , le Duc de Chartres ſe rendit en
FEVRIER. 1791 192
pompe au Palais , pour y prendre féance au Parle
ment. Il avoit avec lui dans fon Caroffe , le Comte
de Clermont-Gallerande , premier Gentilhomme
de la Chambre du Duc d'Orléans ; le Comte de la
Tour-du- Pin- Montauban , Capitaine des Gardes
& Chambellan , le Vicomte de Montboiffier , le
Chevalier de Pons & le Comte de Caftellane
Chambellans du même Prince. Ses Gentils-hom
mes- Ordinaires & fes Secrétaires des Commandemens
remplifloient quatre Caroffes de fuite. Tout
le cortège étoit précédé des Caroffes d'un grand
nombre de Gens de Qualité , qui s'étoient rendus
au Palais-Royal , avant que le Duc de Chartres en
partit , & qui fe trouverent au Palais à ſon arrivée.
L'Univerfité propoſe cette année , pour fujet du prix
d'Eloquence Latine fondé par le Sr Coignard , Imprimeur
du Roi , Que le travail & le plaiſir , quoique
de nature très differente , ne laiffent pas d'avoir
entre eux une forte de liaifon ( Labor Voluptafque dif
fimillima naturâ focietate quádam interfe funtjuneta.
)
Du 23 : Actions , 19 cens 35 à 40 ; Billets de la
premiere Lotterie Royale , 744 ; Billets de la ſeconde
, 681.
Le 24 , veille de Noël , le Roi , la Reine , Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine &
Meldames de France affifterent en bas dans la Chapelle
du Château aux premieres Vêpres chantées
par la Mufique ; l'Evêque de Digne officia pontificalement.
Le mème jour , fur les dix heures , le
Roi , la Reine & toute la Famille Royale affifte
rent en haut dans la tribune aux Matines ,. qui furent
chantées par la Mufique ; l'Abbé Gergeois ,
Chapelain ordinaire de la Chapelle y officia ; enfuite
le Roi , la Reine & toute la Famille Royale
affifterent aux trois Meffes de Minuit , pendant
I j
100 MERCURE DE FRANCE.
Jefquelles on exécuta des Noëls & un Motet à
grand choeur , de la compofition de l'Abbé Madin
, Maître de Mufique de la Chapelle du Roi .
Le lendemain jour de Noël , le Roi , la Reine ,
& toute la famille Royale affifterent en bas dans
la Chapelle du Château à la Grand'Meffe célébrée
par l'Evêque de Digne , & chantée par la Mufique
l'après-midi Leurs Majeftés , les Princes &
Princeffes affifterent au Sermon de l'Abbé Poule ,
& enfuite aux Vêpres célébrées par le même Evêque
de Digne , & chantées par la Mufique.
Du 31 , Actions , 19 cens 92 à 95 ; Billets de la
premiere Loterie Royale , 743 ; de la feconde ,
680.
Le 1er Janvier les Princes & Princeſſes du Sang
& les Seigneurs & Dames de la Cour eurent l'honneur
de complimenter le Roi & la Reine fur la
nouvelle année , & le Corps de Ville rendit à cette
occafion fes refpe&ts à Leurs Majeftés , à Monfei
gneur le Dauphin , à Madame la Dauphine & à
Mefdames de France .
Le même jour les Chevaliers Commandeurs &
Officiers de l'Ordre du St Eſprit s'étant afſemblés
dans le Cabinet du Roi , versles onze heures du
matin , Sa Majeſté tint un Chapitre , dans lequel
elle nomma Chevaliers de fes Ordres , le Duc de
Chaulnes & le Marquis d'Hautefort , fon Ambal.
fadeur à la Cour de Vienne. Enfuite le Roi précédé
de Monfeigneur le Dauphin , du Duc de Chartres
, du Comte de Charolois , du Comte de Clermont
, du Prince de Conti , du Comte de la Marche
, du Prince de Dombes , du Comte d'Eu , du
Duc de Penthiévre , & des Chevaliers Comman
deurs & Officiers de l'Ordre , fe rendit à la Cha
pelle , où Sa Majefté entendit la Grand'Meffe célébrée
pontificalement par l'Evêque Duc de Langres
, Prélat Commandeur de l'Ordre , & chan
FEVRIER. 1751. 201
e par la Mufique ; la Reine & Mefdames de
France entendirent la Mefle dans la Tribune.
Le 2 , le Roi accompagné comme le jour précédent
, aſſiſta au Service qui fut célébré dans la
Chapelle pour le repos des ames des Chevaliers
morts dans le cours de l'année derniere , & auquel
le même Prélat officia :
Le 27 du mois dernier , S. M. a nommé l'Abbé
de Fleuri , Grand- Vicaire de Chartres , à l'Archevêché
de Tours.
Le 4 , le Roi nomma Confeiller d'Etat M
Berryer , Lieutenant Général de Police , & partits
le même jour pour Trianon.
S: M. a donné les entrées de fa Chambre à M..
Duclos , Hiftoriographe de France , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife.-
La Cour prit le deuil Dimanche 10 de ce mois;
à l'occafion de la mort de l'Impératrice , Veuve
de Charles VI. décédée à Vienne le 21 Décem →
bre 1750 , dans fa foixantiéme année .
Du 7 : Actions , 19 cens 50 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , point de prix fixe : de la
feconde , 680 ..
洗洗洗洗: 洗洗粉:洗洗洗洗洗洗洗洗浴
NAISSANCES , MARIAGES
L
Mort.
E 2 Décembre,a été baptifée fur les Fonts de:
la Paroiffe de Saint Euſtache ,,Anne- Marie-
Françoife, née la veille , fille de Gabriel - François-
Jean-Louis du Hauflay , & de Félicité Bavet for
épouſe.
Le 4, a été baptifée dans la même Paroiffe , Eliizabeth-
Marie , fille de Louis . Pierre - Sebaftien Ma:-
refchal, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
I w
202 MERCURE DE FRANCE.
Saint Louis , ancien Capitaine de Cavalerie , an
cien Maître d'Hôtel ordinaire du Roi , Gouverneur
d'Abbeville , Confeiller du Roi , Receveur
Général des Domaines & Bois de la Généralité de
Metz , Econome Général du Clergé , & d'Elifabeth-
Marie- Sufanne Meny , fon époule.
Le 24 , a été baptifée encore fur les mêmes
Fonts , Marie-Sophie -Jofephe , fille de Louis Atmand
de la Briffe , Vicomte de Barzy , Seigneur dé
Morfain & autres lieux , Confeiller du Roi en fes
Conferis , Maître Ordinaire des Requêtes de fon
Hôtel , Intendant de la Généralité de Caen , & de
Magdeleine Thoinard , fon époufe .
Le 12 du même mois , Etienne-François de Choifeul
Marquis de Stainville, Maréchal des Camps &
Armées du Roi , Gouverneur pour le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , des Villes de Mericourt ,
& c. époufa dans l'Eglife Paroiffiale de S. Euftache
, Louife - Honorine Crozat du Chatel , fille de
feu Louis François Crozar , Marquis du Châtel
Lieutenant Général des Armées du Roi , & Grand
Croix de l'Ordre de S. Louis , & de Marie - Thérefe-
Catherine Gouffier .
".
Le 12 Janvier 1751 , Daniel - Charles de
Talleyrand Perigord , Comte de Talleyrand , Lieutenant
dans le Régiment de Talleyrand , Cava-
Ferie , fils du fecond lit de Daniel- Marie Anne de
Talleyrand Perigord , Marquis de Talleyrand ,
Brigadier des armées du Roi , Colonel du Régiment
de Normandie , Menin de Monfeigneur le
Dauphin , & de Marie Elifabeth Chamillard , Dame
du Palais de la Reine ; époufa Alexandrine.
Victoire-Eléonore Damas d'Antigny , fille de Jofeph
François Damas , Marquis d'Antigny , Com
te de Ruffey , Baron de Cheuvrau , Brigadier des
armées du Roi , Colonel du Régiment de Boulomois
, Gouverneur de la Souveraineté de Dombes,
FEVRIE R. 1751. 203
& de Marie-Judith de Vienne , Comteffe de Commarack.
Voyez pour la Genealogie de la Maifon
de Damas , Hiftoire des Grands Officiers , tome
VIII. pages 338 & 339 ; la Maifon de Vienne, ibid.
tome VII . page 801 & fuivantes.
>
M. Binet de Boifgirond , Meftre de- Camp de
Cavalerie , Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , fils de M. Binet , Meftre - de- Camp de Cavalerie
, Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , Gouverneur de la Tour de Courdran ,
Lieutenant de Roi de Châtillon , & Premier Valet
de Chambre de Monfeigneur le Dauphin , a épou
fé le 14 de ce mois la fille de M. Dufour , Controleur
Général de la Maifon de Madame la Dauphine
, & Maître d'Hôtel de la Reine , & de Madame
du Dufour , Nourrice de Monfeigneur le
Dauphin , & Premiere Femme de Chambre de
Madame la Dauphine ; ils ont été fiancés dans
Pappartement de Madame la Dauphine , en préfence
de Monfeigneur le Dauphin & de Madame
Ja Dauphine ; le Roi , la Reine & toute la Famille
Royale , ont figné au Contrat de Mariage. Sa
Majefté a accordé à M. de Boifgirond la furvivance
de la Charge de M. fon pere , de Premier
Valet de Chambre de Monfeigneur le Dauphin
& de Contrôleur Général de la Maiſon de Madame
Ja Dauphine , & la furvivance de Premiere Femme
de Chambre à la Demoiſelle Dufour , dont jouir
´actuellement ſa mere.
Le 11 Décembre , Frere Jean - Pierre du Groux,
Chevalier de l'Ordre de Saint Jean de Jerufalem
Secretaire des Commandemens de S. A. S. M. le
Comte de Charolois , & Prieur Commandataire
de Chaftain , Diocéfe de Poitiers , & de Cluynes,
Dioceſe de Chartres , mourut âgé de 54 ans , &
fut inbumé à Saint Gervais
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE
N
Ous Frere FRANÇOIS TROUVE ' , Abbé
de Citeaux , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , Premier Confeiller né au Parlement
de Bourgogne , Chef & Supérieur Général
de tout l'Ordre de Cîteaux , ayant l'entiet pouvoir
du Chapitre Général d'icelui , & c .A tous les Abbés
& Abbeffes , Prieurs & Prieures & autres Supérieurs
de notre Ordre dans le Royaume , Salut .
Sur ce qui nous a été repréfenté par plufieurs , que
dans les circonftances préfentes ils fouhaiteroient
avoir un modéle qui leur donnât la forme qu'ils
doivent fuivre dans la déclaration de leurs biens &
revenus. Pris fur ce l'avis de plufieurs perfonnes
éclairées de notre Ordre & autres , nous avons jugé
qu'il feroit inceffammentprocedé à un modéle gé
néral , fur lequel toutes les Maifons de notre Ordre
feroient tenues de former leurdéclaration , ce qui
vient d'être exécuté à notre fatisfaction . En contéquence
de notre autorité paternelle , nous vous re-
Commandons . & ordonnons que fur le modèle de
déclaration, qui vous fera remis de notre part par
notre Procureur Général ou par nos Vicaires Généraux
de Province , vous faffièz travailler inceffam
ment à former la déclaration de vos biens & reve-
-nus, delaquelle vous en remettrez un double à nos
Vicaires Généraux , l'autre fera confervé pour être
envoyé dans le tems & à qui il appartiendra refpectivement
, fuivant les ordres que nous en figni
ferons dans la fuite . Donné à notre Abbaye de Ci
teaux , fous notre feing manuel , celui de notre
Secretaire & l'impreffion de notre grand Sceau ,
de 14. Décembre, 1750. Signé , F. FRANÇOIS ,
Abbé Général de Cîteaux . Et plus bas , F. Pierres
Antoine CHAIGET ,, Sécretaire..
FEVRIER. 17910 205
MODELES des titres des Déclarations
pour les Abbés Réguliers , Abbcffes, Prieurs,
Titulaires & Prieurs Conventuels , chargés
ou non chargés de la Manſe Abbatiale
& du tiers- lots , ou de partie d'icelui.
Debbene,ou
Eclaration que donne N... Abbé Régulier ,
ou Abbeſſe , ou Prieur de l'Abbaye de .....
ou du Frieuré de .... des biens & revenus de ladite
Abbaye ou Prieuré , ou de la Manfe Abbatiale
ou Conventuelle , ou du tiers - lots , ou de
partie d'icelui.
dont ils jouiffent.
Modèles da corps des Déclarations
biens & revenus..
&C..
pour
less
ARTICLE PREMLER.
Pour les biens & revenus affermés.
Lefdits biens & revenus confiftent en la Terre,,,
Fief , Seigneurie , & c. de ..... fitué à . . . . ladite
Terre & Seigneurie avec titre de Comté , ou:
de Baronie , ou Châtellenie , ou feulement avec-
Juftice hante , moyenne & baffe , ou avec Juftice
moyenne & baffe , confiftant ladite Terre en .....
Il faut ici tranfcrire tout ce qui eft compris dans
le Bail , & dont le Fermier a droit de jouir.
Le tout affermé pour ...... ans , par Acte
du ..... reçû par .... Notaire de . . . . . la
fomme de ..... par an , payable en .... termes ,
fuivant ledit Bail , dont il eft ici rapporté copie
collationnée .
S'il y a des réferves dans le Bail , il en faut faire.
206 MERCURE DE FRANCE.
mention , & fi elles ne font point évaluées en az
gent par le Bail , il faut les évaluer , ainfi qu'il
Luit.
•... Corvées .... chapons .... cochons , &c.
réſervés aux déclarans par le fuſdit Bail , qui
peuvent monter , fuivant l'eftimation commune ,
( ou les Taux des gros fruits du Marché de .
des dix dernieres années , ) à la fomme de
.... Arpens , acres , journaux , ou autre mefu•
res de terre labourable , réservés ledit Bait
qui peuvent valoir la ſomme de
par
·
.... Arpens , acres , foitures , ou autres mefures
de prés , réservés par ledit Bail, qui peuvent monter
à la fomme de •
.... Mines , perés , boiffeaux, feptiers , facs , falmées
, ânées , muids , ou autres mesures de fro
ment , feigle , ou autres grains réſervés par·le fufdit
Bail , qui , fuivant les Taux du Marché de ...
des dix dernieres années , montent à la fomnie
de
Arpens , acres , ou journaux de Bois taillis
qui fe coupent annuellement , de l'âge de . . .
ans , non compris dans le fufdit Bail , qui peuvent
valoir la fomme de .
Les droits Seigneuriaux annuels , confiftant en
cenfive , rente , fouage , ou autre . , réſervés par le
fufdit Bail , peuvent monter à la fomme de
Une Cheneviere , Verger , ou herbage , réferpar
le fufdit Bail , qui peuvent valoir la fomine
vés
de • ·
·
Les menues & vertes Dimes , les Dîmes du lin,
chanvre , agneaux , laine , oiſons , & c. qui peuvent
valoir la fomme de .
Comme dans plufieurs Baux furtout des gran
des Seigneuries ou Terres , on réferve fouvent les
droits Seigneuriaux cafuels , de quint , rachat ,
entré , lods & vente , déshérence , & autres droits
FEVRIER. 1751. 207
Seigneuriaux , dûs par mutation ; laquelle réſerve
eſt faite en général pour tous ces droits , ou feulement
lorsqu'ils excéderont une certaine fomme
ilen faut faire mention , & marquer à quelle fom
me ces droits peuvent monter , année commune ,
de la maniere qui fuit.
Les droits cafuels de quint , rachat , entré , lods
& vente , déshérence , & autres droits Seigneuriaux,
( ou partie d'iceux , ) réſervés par le fufdir
Bail , qui peuvent valoir , année commune , la
fomme de ·
Le droit de Pêche dans les Rivieres de ... ré»
fervé par le fufdit Bail , qui peut monter à la
fomme de
..... La Pêche de l'Etang qui fe pêche tous
les .... ans , dont le produit réparti peut montes
à la fomme de .
Si dans la Terre affermée il y a des Bois en futaye
, il faut l'exprimer de la maniere fuivante .
Dans laquelle Terre il y a ..... arpens , ou
acres , ou autres mefures de Bois en futaye , de
l'âge de
Si la glandée defdits Bois eft réfervée , on la
mettra en déclaration ,
La glandée defdits Bois , réfervée par le fufdit
Bail , peut valoir , année commune , la fomme
de
Si on ne s'eft réfervé que la faculté d'y mettre
annuellement un certain nombre de cochons , on
l'exprimera de la maniere fuivante .
Dans la glandée duquel Bois les déclarans fe
font réfervés par le fufdit Bail , la faculté d'y met
tre annuellement la quantité de. . . . cochons ; la❤
quelle réſerve monte à la fomme de ..
con
Les droits de Juftice , de Greffe , amendes ,
fifcations , déshérence , réfervés par le fufdit Bail ,
qui peuvent monter , année commune , à la fome
ne de
To8 MERCURE DE FRANCE.
Le total du revenu de ladite Terre monte à la
fomme de
000000
S'il y a plufieurs Terres affermées féparéinent,
on fera mention du Bail de chacune , fuivant le
Modéle ci - deffus .
Mais fi plufieurs Terres font affermées par un
même Bail , & qu'il y ait des fous - Baux pour chai
eune , il faudra produire les fous- Baux , avec le gé
néral .
..... Un Moulin fitué à ……….. affermé pour .... aus ,
par Acte du ..... reçû par N. . . . Notaire de ...
pour la fomme de ..... par an , payable .....
Une Ferme , ou Métairie , fituée à . .... affer
pour .. ans , par Acte du .... reçû par
N..... Notaire de .. pour la fomme de : ..
par an , payable .
mée
·
La Dîme de telle ou telle Paroiffe , où les décla
rans font feuls Décimateurs , ou dans lefquelles
ils ont partie de la Dîme affermée pour ..... ans ,
& c.
.... Arpens de terre labourable . . . . foitures
ou arpens , ou autres me fares de Prés .......journaux
, ou autres melures de Vignes , fitués en la
Paroille de ..... affermés pour .... ans , &c.
Sur ces Modéles , on peut-déclarer toutes les au
tres espéces de biens & revenus affermés
ART. II. Pour les Terres non affermées.
La Terre , Fief& Seigneurie -de .... fituée à
ladite Terre ou Seigneurie , avec le titre de Comté
ou Baronie , ou Châtellenie , ou feulement avec
Juftice haute , moyenne & Laffe , ou avec moyenme
& baffe Juftice ..
Confiftant ladite Terre aux droits de Juftice ;
de Greffe , amendes , confifestions , déshérence ,,
FEVRIER. 1751. 100
c. qui peuvent monter , année commune , à la
fomme de
•
Les droits Seigneuriaux annuels , confiftant en
cenfive , champart , agries , tafque, fouage , ou au
tres , peuvent produire la fomme de
Les Terres en Domaine , confiftant en .
arpens , ou acres , ou journaux , ou falmées , de
terre labourable , qui peuvent produire par an la
fomme de
.... Arpens , ou autres mesures de Prés , qui
peuvent produire la fomme de
Tant d'arpens , ou autres mefures de Vignes ,
qui peuvent produire la fomme de •
Arpens , ou autres mesures de Bois taillis ,
qui fe coupent de 25 en 25 ans , ou autre terme ,
qui peuvent produire par an la fomme de . .
Un Moulin , fitué dans ladite Terrre , fur la
Riviere de ..... qui peut produire par an la fomme
de
Un Etang de l'étendue de .... dont la Pêche fe
fair de 3 en 3 ans , ou autre terme , & dont le revenu
réparti fur chaque année , peut produire par
an la fomme de · ·
Tant d'arpens , ou autres mefures de Bois ca
futaye , de l'âge de ·
Le droit de Pêche fur la Riviere de .....qui
peut produire la fomme de ·
Les droits de Péage , Barrage , Pontonage , ou
autres , peuvent produire par an la fomme de .....
Les droits Seigneuriaux cafuels , comme font
les droits de quint , treizième , lods & vente , rachat
, accaptes , ou autres , que l'on exprimera ,
peuvent produire par an la fomme de
Les droits de chauffage , pâturage , d'ufage , de
mort & vif , bois dans la Forêt de ... qui peuvent
monter par an à la fomme de
On peut fur ces Modéles déclarer toutes espéces
de biens & revenus non affermés.
210 MERCURE DE FRANCE.
Le total du revenu de ladite Terre , monte à la
fomme de
0000
ART. III. Pour les autres efpécès de biens
non affermés , qui ne dépendent point d'une
Terre ou Seigneurie.
...
Tant d'arpens , d'acres , ou autres mefures de
Terres labourables , ſitués à . qui peuvent
produire par an tant de bled ou autres grains ,
Jequel bled, ou autres grains s'eft vendu , par fep
tier , ânée , falmée , fac ou autre meſure , la fomme
de..... fuivant l'évaluation commune des
années, •
Un Moulin , fitué à ..... qui peut produire par
an , & c.
Tant d'arpens , journaux , ou autres mesures
de Vignes qui peuvent produire la fomme
de ·
• • · Les droits de cenfive en la Paroiffe de .
qui
appartiennent aux déclarans , confiftant en cens ,
rente , chef- rente , champart , agries , & autres ,
qui peuvent valoir la fomme de
Les droits cafuels Seigneuriaux en ladite Paroiffe
, confiftant en treiziéme , lods & vente , rachat
,&c. qui peuvent valoir par an , &c.
On pourfuit la déclaration , fuivant les Modéles
des Terres non affermées.
Si dans le Pays il ne fe trouve pas de Registres
pour les évaluations , ou s'il s'agit de fruit , dont on
n'ait pas coûtume de marquer l'évaluation fur les
Regiftres , celui qui fera la déclaration marquera
l'évaluation de l'année commune , le plus exactement
qu'il pourra.
FEVRIER. 1751 211
ART. IV. Pour les Dimes non affermées.
La Dîme d'une telle Paroiffe , ou de partie , la
quelle peut produire par an tant de tel grain , lequel
fe vend par an la fomme de ...... ſuivant
F'évaluation commune des années , & c .
Tant de vin , cidre , huile , ou autres fruits ,
leſquels ſe vendent par an la fomine de .. ... fuivant
l'évaluation commune des années , & c.
Et ainfi de chaque Paroiffe , s'il y en a plufieurs,
dans lesquelles celui qui fera fa déclaration a droit
de prendre la Dime.
ART. V. Pour les menues & vertes Dimes.
Les menues & vertes Dîmes de ladite Paroiffe ,
lefquelles peuvent produire par an la fomme
de .... & comme nous n'avons de ces fortes de
Dines qu'à proportion des Groffes , il futra , fi
Pon veut , de les déclarer enſemble .
ART. VI. Pour une fimple rente fonciere en
argent , ou en espéces de fruits , & pour les
rentes & revenus emphitéotiques.
La fomme de ..... de rente foncière , qui eft
die annuellement par un tel ou tel héritage , ſuivant
l'Acte du …………..• reçu , &c. ....
Tant de bled ou de vin , ou autres fruits de ren☛
te fonciere , due par tel héritage , fſuivant l'Acte
du , &c. lefquels fruits fe vendent par an , ſui
vant l'eſtimation commune des années , &c .....
la fomme de ..... ou telle quantité de fruits de
rente dûe par un tel héritage , ſuivant le Bail emphitéotique
, ou à longues années de cent ans ,
ou autre terme : ledit Acte du . ... ... reçu pas,
&c.
212 MERCURE DE FRANCE:
ART . VII. Pour les rentes obituaires , ou au
tres Fondations pienfes.
La fomme de ou telle quantité de fruits ;
payés annuellement par une telle Terre , ou par
tel Seigneur , ou par telie famille , ou par les hé.
ritiers d'un tel , où établie fur tel héritage par le
teftament ou codicile du ..... reçû par N.
Notaire , &c. ou par donation , ou autre A &te entre-
vifs du .... reçû par , &c.
Si la rente eft en efpéce de fruits , il faudra en
faire l'évaluation comme deffus.
Pour laquelle rente ladite Abbaye , ou Prieuré,
ou Monaftére , eft obligée de dire , ou faire dire
tant de Meffes par an , ou faire tel ou tel Service.
ART. VIII . Des rentes conftituées.
La fomme de .... de rente au principal de ....
fur l'Hôtel de Ville de Paris , ou fur les Etats de
la Province de .... ou fur un tel ou tel Particu
lier , fuivant le Contrat du ..... reçû par N...
Notaire , &c.
ART. IX. Pour exprimer fi les héritages qui
ne font pas des anciennes Fondations ont
été amortis ou non.
Lefquels héritages ont été dûëment amortis ,
fuivant la quittance du ..... ou ſuivant tel Acte
du ..... ou lefquels héritages n'ont pas été
amortis.
On peut exprimer ceux qui l'ont été , ou ceux
qui ne l'ont pas été.
Chaque Abbaye , ou Communauté ayant fait &
dreflé la Déclaration fuivant les Modéles ci deffus ,
& rempli chaque article d'icelle de la fomme à
FEVRIER.
1751. 273
laquelle il monte , lefquelles fommes feront tirées.
hors ligne en chiffres .
Terminera la déclaration de ſes biens & revenus
de la maniere fuivante .
Total des revenus de ladite Abbaye ou Prieuré ,
ou Manfe Conventuelle , & c.
Sur laquelle fomme de ..... il doit être fait dé
duction des charges ci - après énoncées.
SCAVOIR , Gros & Portions Congrues
des Curés,
Au Sieur ..... Curé de la Paroiffe de ..
Diocéfe de ...... la foinme de .
an , pour fon Gros & Portion Congrue .
... par chacun
·
Au Sieur ..... Vicaire ou Secondaire de la Paroiffe
de ..... la fomme de
par
Pour fon entretien
•
Pour .... Meffes folemnelles ou Meffes bafles ,
chacun an , la fomme de
Entretien des Bâtimens .
Pour l'entretien des Maifons , Eglifes , Cloîtres,
Clôtures de l'Abbaye de .
de ..... la fomme de ... · •
par
ou du Prieuré
chacun an.
Pour les groffes réparations defdits lieux , la
fomme de ..... par chacun an .
Pour l'entretien du Cancel de l'Eglife de la Paroiffe
de .... dont ies Abbés , Abbeffes ou Prieurs
de l'Abbaye de ..... ou Prieuré de ..... font
gros Décimateurs , la fomme de
Pour les groffes réparations dudit Cancel , la
fomme de
• Pour l'entretien des
Maiſons , ou Méfifes
à ...... & tairies , ou Moulins , ou Fermes ,
214 MERCURE DE FRANCE,
dont le revenu a été ci - deſſus évalué la fomme
de ..
Pour-l'entretien & réparations des Etangs ...
dont le revenu a été ci - deſſus évalué la fomme
.de
Pour les gages d'un Garde , ou plufieurs Commis
, à la garde des Bois taillis ..... dont le revenu
a été ci-deffus évalué la fomme de
.
Total des charges à déduire defdits revenus……….
Les Abbayes , Monaftéres , Prieurés , & a de
P'un & l'autre ſexe , déclareront enſuite le nombre
de Religieux ou Religieufes qu'ils entretiennent .
Modéles des Certificats par lefquels les Abbés,
Abbeffes , Prieurs , &c. affirmeront leurs
Déclarations.
Nous fouffignés certifions & affirmons la pré-
Lente Déclaration véritable •
de laquelle Déclaration nous avons remis le préfent
double à , &c.
avec copie des Baux , Contrats , & autres Piéces y
énoncées ; déclarant au furplus qu'il n'y a ni contre-
lettre , ni réſerve aux fujets defdits Baux , fi ce
n'eft celles qui y font exprimées ; en foi de quoi
nous avons figné le préſent . A ..... le .
J
APPROBATION.
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le premier Février 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY,
TABLE.
IICES FUGITIVES en Vers & en Profe:
Le Placas Eu,opire,fous le nomde Venue,
•
3
10
à Mad . Tencin , en lui envoyant un petit mar◄
teau de table , le jour de l'an , par M. Piron ,des
Forges de Lemnos , premier Janvier 1748 .
Seconde Lettre de M. Grimm , à l'Auteur du Mercure
, fur la Littérature Allemande ,
Fête donnée à Nancy au Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , dans le Séminaire Royal
des Miffions de la Compagnie de Jefus , dong
il eft Fondateur , le 6 du mois de Décembre
1750 ,
Ode au Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
33
Bar , à l'occafion de ſon Buſte en marbre blanc ,
érigé dans une Salle du même Séminaire , 36
Compliment au même Prince à l'occafion de ce
Bufte ,
Autre ,
45
46
Fin de l'Hiſtoire des Croiſades , par M. de Voltaire
,
L'Amant aveugle
Vers écrits fur Racine ,
Autres fur l'amour à la mode ,
Imitation d'Anacréon par M. de R ***
47
59
62
63
64
66
Réception de M. le Comte de Billy à l'Académie
Françoife le 29 Décembre 1750 ,
Epitre à Mad, la Marquiſe de Goefbriant , 76
Séance publique de l'Académie Royale des Sciences
, le 13 Novembre 1750 , 79
Ode fur la mort de M. le Maréchal de Saxe , 94
Vers fur le même ſujet ,
96
"Autres préfentés à S. A. S. M. le Duc de Chartres ,
par Liverlos , fils , Maître Ecrivain des Pages de
S. A. S. M. le Duc d'Orléans , 97,
Mots des Enigmes & du Logogriphe du Mercurs
de Janvier ,
Enigmes & Logogriphes ,
99
ibid.
Nouvelles Litteraires . OEuvres de M. de Crebillon
, & c.
Beaux- Arts , & c.
103
150
yers de M. Pannard , à l'occafion d'un Portrait
peint par M. Appelius , né à Caffel en Allemagne
, à préfent à Paris , 156
Lettre de M. de S. P. à M. de B. fur le bon goût
dans les Arts & dans les Lettres ,
Avis de M. Gautier ,
Autre de M. Bourbon ,
Autre des Cierges à reffort ,
Chanfon notée ,
158
170
ibid.
172
173
Spectacles , 176
Le Pédant , Ballet Pantomime
173
Vaudeville , 180
Autre ,
152
Concerts Spirituels , 185
Nouvelles Étrangeres
France . Nouvelles de la Cour , de Paris
Naillances , Mariages & Mort ,
Modéles de déclaration des biens & revenus de
l'Ordre de Câteaux , 20
198
201
La Chanfon notée doit regarder la page 12:
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DEE
MAR S. 1751 .
GITUT
500, 1704
APARIS
,
stupikwi
Share
ANDRE CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André ……
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
Chez JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES
BARROIS
, Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DCC. LI.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
A VIS.
'ADRESSE générale duMercure eft
à M. DE CLEVES D'ARnicourt,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promp
tement, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci- deffus
indiquée ; on fe conformera très - exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis an Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX . SOLS .
MERCURE
DE FRANCE,
1
DÉDIÉ AU ROI.
1751 .
MARS.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
LE SONGE A IRIS.
Par M. de Fontenelle.
I Ris , je rêvois l'autre jour
Que deux petits Amours , envoyés par leur Maître,
Nous enlevoient tous deux , pour nous mene,
paroître
Au Tribunal du grand Amour.
Moi , qui fentois ma confcience nette ;
J'allois gaîment , d'un pas déliberé ;
Pour vous , vous n'aviez pas le vifage affûré ,
Et je vous trouvois inquiette :
Sans ceffe vous difiez , Amours , je fuis Iris ,
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Dont le coeur n'a jamais connu votre puiffance s
Il faut que l'on fe foit mépris ;
Je protefte de violence ;
Mais on n'écoutoit point vos cris .
De l'Amour en cela la méthode eft fort bonne
Contre fa violence on a beau proteſter ,
Il vous laiffe tout dire , & loin qu'il s'en étonne ;
*
Va fon chemin , fans s'arrêter.
A fon grand Tribunal enfin on nous préfente.
Il n'avoit plus , ni l'air ſoumis & doux ,
Ni la figure fuppliante ,
Qu'il avoit toujours fait paroître devant vous ;
Mais fierement affis , comme un Juge ſevére ,
Il ne reflembloit point au plus galant des Dieux.
Un grand registre ouvert qu'il parcouroit des
yeux ,
Sembloit exciter la colére ;
C'eſt-là qu'il voit en un moment
Les affaires de fon Empire.
Chaque petit Amour vient chaque mois écrire
Ce qui fe paffe en fon Gouvernement ,
Un Gouvernement , c'est à- dire ,
Une belle avec fon amant ;
Par exemple , un Amour , fujet à rendre compte
De tout ce qui dépend de fon petit emploi ,
Vient écrire aujourd'hui : Climéne ſous fa loi
A fçu ranger , fi vous voulez , Oronte ,
Et puis un mois après , Climéne s'attendrir ,
Reçoit les veux d'Oronte , & n'en reçoit plus
d'autres ;
MARS. 1751 S.
Et le mois fuivant'il écrit ,
La belle Climéne eft des nôtres.
C'eft'ainfi qu'on trouve à la fois
L'état de tous les coeurs dans ce vaſte Mémoire:
Heureux les amans , dont l'Hiſtoire
Change beaucoup de mois en mois !
Pour le petit Amour , que fon devoir engage
A veiller fur nos coeurs , tombés dans ſon partage }
Depuis plus de deux ans , que j'avance fort peu ,
Il avoit chaque mois le même compte à rendre
Iris promet un aveu tendre ,
Iris promet un tendre aveu :
Du courroux de l'Amour c'étoit ici la caufe;
Qu'est- ce ci , difoit-il , & chagrin & furpris ,
Déja depuis deux ans fur l'article d'Iris
Je vois toujours la même choſe ;
Toujours l'aveu promis , & rien après cela.
Celles qui dès ce tems faifoient mêine promeffe ,
Ont mille & mille fois avoué leur tendreffe ;
Vraiment , elles n'en font plus là ,
Ce regiſtre , quoiqu'affez ample ,
Que j'ai feuilletté tout exprès ,
Ne me fournit aucun exemple
D'une affaire qui faffe auffi peu de progrès.
Alors de mon côté , commençant à me plaindre,
Je crus qu'avec l'Amour j'allois être d'accord ,
Car
que votre parti fût extrêmement fort ,
C'est ce que je penfois n'avoir pas lieu de crain
dre :
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Taifez-vous , me dit-il , vous lui perfuadez ,
Que votre amour n'en feroit pas moins tendrei
Quand elle ne devroit jamais vous faire entendre
Cet aveu que vous demandez.
C'eftbien-là comme il s'y faut prendre ?
Aimez d'un amour fi conftant
&
Qu'il vous plaira , j'en fuis content ;
Mais faites quelquefois entrevoir à la belle
Qu'en fe défendant trop , elle courroit hazard
De ne pas infpirer une flamme éternelle.
Suffit-il que l'on foit groffierement fidelle a
Il faut l'être avec un peu d'art
Je n'entends pourtant pas qu'Iris tire avantage
Du peu d'adreffe de l'amant:
Çà donc , tris , qu'on change de langage ,
Qu'on diſe j'aime en ce même moment
Mais amour eft- il néceffaire
↓
Lui difiez-vous d'un air affez foumis ?
Ce tendre aveu dès long-tems eft promis
Promettre un aveu , c'eſt le faire ;
Non , en termes exprès , il vous faut déclarer.
Pour la premiere fois que ce mot coûte à dire E
Vous avezeu deux ans à vous y préparer ,
. Cela ne doit- il pas fuffire ?
Vous tombież , belle Iris , dans un doux embar
+ ´ras ;
Mais l'Amour demandoit la chofe un peu plus.
claire.
MARS. 1751. 7
Quoi vousvous obftinez , reprit-il , à vous taire ¿
Hé bien , vous allez voir que pour d'autres appas
Tirfis négligera tous les foins de vous plaire.
La menace en nous deux fit un effet contraire ;
Vous criâtes ,Amour , ah ! ne le faites pas !
Je répondis , Amour , vous ne le fçauriez faire.
Enfin l'Amour , Iris , fçut fi bien vous preffer ,
Avec cette colére , ou véritable ou feinte ,
Que vous dites , eh bien , puifque j'y fuis contrainte
,
Puifqu'on ne peut s'en diſpenſer ,
¤ eft vrai……….. votre bouche alloit prononcer ;
j'aime }
Votre air , votre langueur , votre filence même ,
Par avance déja ſembloient le prononcer ;
Votre tein fe couvroit d'une rougear nouvelles
Vos timides regards ſe détournoient de moi ;
Pourquoi , dans cet inftant , pourquoi
Une funefte joie , hélas ! m'éveilla - t'elle ?
Tel-eft mon ſort ; ce mot fi cher à mes ſouhaits ;
Et que j'ai mérité par un amour fi tendre ,
Je me verrai toujours fur le point de l'entendre .
Et je ne l'entendrai jamais.
A üij
* MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENS
Faits par M. de Marivaux , Chancelier
de l'Académie Françoife.
A M. le Chancelier.
Monfeigneur
,il y a des reſpects réfervés
pour les Dignités éminentes ,
des refpects accompagnés d'éclat & de
cérémonie ; mais qui ne font fouvent
qu'extérieurs , qui n'ont pas besoin d'être
fentis pour être rendus , & qui par- là ne
fçauroient flatter qu'une ame vaine.
·
Il y en a de libres , d'indépendans , &
d'intérieurs , qui ne fe joignent pas tou
jours aux premiers , & que nulle Loi , nalle
police d'Etat ne peut exiger pour aucune
Dignité, pour aucun rang du monde, qui fe
refufent à la force même , & que l'eftime
publique n'a jamais gardé que pour la vertu.
Qu'il eft doux, Monfeigneur de pouvoir
dans un même inftant les rendre & les unic
enfemble ! Que l'union de ces deux fortes de
refpects faitun fpectacle touchant ! Et voilà
Finſtant où nous fommes ; tel eft le fpectacle
que l'Académie Françoife vous préfente ,
& dont elle jouit actuellement elle- même.
Non-feulement c'eft au Chefde la JufMARS.
1751.
tice , au Premier Magiftrat du Royaume ,
revêtu de la premiere Dignité de l'Etat ;
c'eft auffi au Magiftrat éclairé , iffu d'un
fang illuftre qu'il annoblit encore , c'eſt à
l'ami éprouvé de la juftice , c'eft à l'homme
choifi par fon Roi pour la protéger ; c'eſt
à l'objet de la vénération publique que
nous adreffons notre hommage.
M
A M.le Garde des Sceaux.
Onfeigneur , voici le moment de
nous livrer à tout l'empreffement de
nos refpects & à tous les motifs qui nous
les infpirent: cependant nous n'en jouirons
qu'avec la modération qui vous convient.
L'Académie Françoife a réfolu de vous plai
re , & ce ne feroit pas le moyen d'y parvenir,
que de céder à l'extrême envie qu'elle
a de vous louer. On doit même ce refpec
à vos pareils , de ne jamais les confronter ,
pour ainfi dire , avec les vérités qui les
louent ; ils y voyent toujours , je ne feais
quelle image de flaterie , qui les rébute , &
qui répugne à la noble , à la modeſte &
fiere fimplicité de leur ame
D'ailleurs , quel éloge pourrions-nous
faire de vous , qui ne foit déja fait dans
tous les efprits , & que le Roi lui - même
n'ait confirmé par l'éminente Dignité dont
il vous honore
Av
10 MERCURE DE FRANCE;
Il ne faut pas le diffimuler , Monfcigneur
; vous êtes aujourd'hui l'objet intéref
fant des attentions du Public ; vous éprou
vez le fort de ces Miniftres que l'admiration
& l'envie ont loués chacune à leur maniere
, de ces Miniftres que leurs lumieres
fupérieures , que leur fermeté pour les intérêts
de l'Etat , que leur invariable amour
pour l'ordre , que leur zéle ardent pour
la grandeur de leur Maître , & que leur
illuftre naiffance ont confacrés à l'Hif
toire.
Il nous fied bien de vous le dire , à nous
que regarde principalement le foin de
tranfmettre à la poftérité & la gloire du
Roi , & les grandes qualités des Miniftres
qui auront illuftré fon Regne , & par conféquent
les vôtres.
Voilà, Monfeigneur, le feul mot d'éloge
qui nous échappe , & que vous voudrez
bien nous pardonner..
20
Réflexions de M. de Marivaux.
DIRE d'un homme qu'il a trop de pru
dence , trop de fageffe , trop de bonté , trop
de courage , trop d'efprit , ce n'eft point dire
qu'il a une prudence, un efprit , un courage
infini ; de toutes les qualités dont je parle
là , on n'en a jamais trop , quand on n'em
a qu'infiniment , & jamais on n'en a ine
fininiment , quand on en a trop
MARS. 1751.
La trop grande prudence va pourtant
bien loin , mais trop loin , & d'un loin
qui n'eft pas fur la ligne de l'infinité de
prudence , qui n'eft autre choſe qu'une
jufteffe infinie de vûe ; une prudence infinie
n'est jamais exceffive , elle n'a pas ce
défaut- là ; ſa juſteſſe infinie de vûe l'en
garantit ; rrop de prudence fait qu'on en
manque comme trop de fineffe fait qu'on
n'est plus fin.
Etre toujours infiniment prudent , c'eft
ne l'être jamais plus qu'il ne faut ; une pru
dence infinie vous apprend jufqu'à quel
point vous devez porter vos mefures en
tel ou tel cas ; vous fait fentir que vous les
trahiriez , fi vous les portiez plus loin ,
& que vous les trahiriez par telle ou telle
raiſon.
T
Ainſi , voir les raiſons qui doivent vons
empêcher de porter vos précautions plus
loin voir précisément le point où il faut
les borner ; voir celles qu'il faut négliger ,
celles qu'il faut cacher ou montrer ; voilà
ce qu'on appelle voir avec une jufteffe infinie
, & c'eft en tout cela que confifte:
l'infinité de prudence:
Trop de courage fait le témeraire ;;
avec trop de courage on fe perd ; avec um
courage infini on fe fauve , ou l'on triom--
phe; on fait tout ce qu'il eft poffible de
A›vjj
12 MERCURE DE FRANCE.
faire ; on ne s'arrête qu'à l'impoffible ;
il n'y a jamais de qualité infinie , qui ne
foit fage , point de qualité exceffive , qui
ne foit folle.
Qù le trop d'une qualité commence , la
qualité finit , & prend un autre nom.
Ainfi , le trop liberal n'eft qu'un pro
digue , dont on aime la prodigalité , fans
pouvoir la trouver raifonnable.
Le trop courageux n'eſt qu'un furieux ,
qu'un témeraire, qui peut tout perdre. Le
trop prudent , qu'un rêveur , qui paffe roujours
le but de la prudence qu'il faut ; qui
ajoute à la difficulté de fes entreprifes , par
ka multiplicité des précautions qu'il prend
mal à propos , & qui fe cache en tant d'endroits
, qu'à la fin on le découvre...
Le trop fage , qu'un homme hétéroclite,
qu'un fon grave : l'ami exceffif , qu'un
homme fouvent nuifible , auffi dangereux.
qu'un ennemi même : le trop fpirituel
qu'un homme qui n'a pas affez d'efprit
pour contenir le fien , pour ne pas noyer
la force , ou la fineffe de fes idées dans l'a
bondance de fes idées même ; qui n'a jamais
affez d'efprit pour fçavoir la jufte
rhefure qu'il en faut avoir , & d'où dépend
en toute occafion le fuccès de Fefprit
même .
MARS. 1751 . 13
EPITRE
- De M. de la Soriniere , à Maitres Clement
Marot , & François Rabelais , fur l'état
préfent de la Métromanie.
<
CLement très- cher ,& mon ami François ,
Depuis trente ans , qu'enrôlé fous vos loix ,
Hardi Rimeur , grand conftructeur de Métres ,
Je cherche à plaire & ne puis réuffir ,
Apprenez -moi comment P'homme de Lettres
1 Dans la carriere où vous fçûtes courie
Doitfe conduire afin de parvenir.
J'ai beau timer Rondeaux , Epithalames ,,
Gents Triolets , contes faits à plaifir ,
Billets d'Amour , Epitres , Epigrammes ,
De mon Lecteur Pair fombre & refrogné
Me dir d'abord que j'ai mal befogne ;
Que n'eft ainfi que Marot à fa Dame
Au tems jadis contoit jolis fagots :
Que Rabelais en fa plaifante gamme
Faifoit quadrer le fens avec les mots
Ou
و ت
que Villon , fans contraindre ſa verve,,
Par Chants - Royaux égayoit fa Minerve ;.
Et que ne fuis ( au respect d'Apollon ).
Qu'un vrai racleur , un plaifant violen ..
T4 MERCURE DEFRANCE.
Le fçais très-bien , que point ne vous reffemble ;
Mais fi pourtant venus un peu plus tard ,
Laiffant derriere & Malherbe & Ronfard ,
Mes bons amis , nous végétions enſemble ,
Pourriez très-bien par un coup du hazard
Ne remporter la palme de votre Att
Et voir fleurir , au mépris de vos veilles ,
Bien des rimeurs écorchant les oreilles.
Le plus grand Clerc dans ce fiécle pervers
S'entend honnir , taxer d'outre-cuidance ; ,
Le plus ignare acharné fur fes vers ,
Zoïle outré , Juge fans compétence ,
Et bien fouvent l'Auteur le moins poli ,
Avec Greffet vient faire paroli..
Non - toutefois tombé dans la rôture ,
Que le bon goût déroge à la nature ,
Ou que l'efprit fur un fi grand objet
De fon effence ait fouffert du déchet.
Mais c'eft plutôt qu'au lieu de la juftice
On voitregner la brigue , le caprice :
Et que l'Auteur qu'injuſtement on hair ,
(Quoiqu'au Parnaffé il eût un Dieu propice )
Ne fçauroit faire un oeuvre affez parfait.
C'est par l'Auteur qu'on veut juger l'ouvrage : -
Et le mépris fuit la premiere page.
Difóns auffi , que nos contemporains y
Et plus encor gens
de même Patrie...
MARS. 1750.
Jout entichés de forte jaloufie ,
Ou prévenus par d'injuftes dédains .
Contre cettui qui reçut en partage
Un peu d'efprit , de talent : & je gage-
Que tout fon crime eft ce même talent
Qui nous éleve , & nous affigne un rang',
Où nos rivaux n'auroient ofé prétendre.
Ceci polé , pourrez- vous pas comprendre ';,
Jeunes aiglons , combien eft dangereux
L'art féduifant de voler plushaut qu'eux ? :
Vils & rampans , dans une humble poſture ,,
Si fuffiez nés gens de douce nature ,
Enfans greffés fur fades ſauvageons ,
Dont l'acabit n'eût-la moindre falure ,
Plairiez mieux lors à tous ces Lycophrons;
Dans les tranfports d'une ame fatisfaite,.
Ils s'écrieroient : » O les aimables gens !
»Point ne craignons de leur verve muette
» Les traits aigus , les farcafmes perçans ;
» Ce font trop mieux ระ de bons Ifraëlites ,
33 Que Dieu ne fit fi dangereux plaifans ,
»Et nous pourrons , impertinens Therfites ,
Sur tout propos donnant dans le travers,,
» Impunément ennuyer l'Univers.
C'eſt ſur ce ton que cette race inique
Burleſquement & décide & critique :
Etn'aurez d'eux , pour tout los & guerdon .
Qu'un tabouret à côté de Pradon.
16 MERCURE DE FRANCE
Martyrs des Arts , victimes du génie ,
Tout bien compté dans la Métromanie ,
Que fert ce nom qu'on laiſſe à ſes neveux ?
Vivons pour nous , vivons pour être heureux ,
Et fi jamais revenions à la vie ,
De nos rivaux n'excitons plus l'envie .
Toujours en guerre avec ces chiffonniers
Du plat pays qu'arrofe le Permeffe ,
Toujours en proye à ces vains chanfonniers ,
Dont les vers plats décelent la baſſeſſe ,
Eft un emploi d'autant plus dangereux ,
Que répliquer nous rend auffi fots qu'eax,
C'eft Chapelain qui s'ouvre une carriere ,
Oùfur les pas d'un Auteur dénigré ,
Plus d'un badaut vient rire avec Liniere :
Et le Villain qui vit dans fa chaumiere ,
Sombre & reclus , du public ignoré ,
Eft plus content que cette troupe aitiere ,
Qui prend fon vol vers le Ciel azuré-
* Villanus.
MARS. 1791 . 17
REFLEXIONS
Sur les caufes de la guerre civile entre Cefar
Pompée. Par M. de Burigni.
Ca
'Eft une opinion fort générale , que
Céfar naquit avec une ambition extréme
; qu'il forma dès fa jeuneffe le projet
de fe rendre maître de Rome , & qu'il
rapporta toutes les actions à cette idée dominante.
Il eft conftant que ce grand homme
, à qui la Nature avoit donné des tafens
fupérieurs , fe propofa de les faire valoir
dans cette Maîtreſſe du monde , où le
grand mérite élevoit prefque toujours à
une grande fortune , mais il me paroît
très-certain , en examinant les caufes de
la guerre , qui de la République Romaine
fit un Etat Monarchique , que Pompée en
doit plutôt être regardé comme l'Auteur
que Céfar , qui n'auroit jamais pensé à
ufurper l'autorité fouveraine , fi la jaloufie
& l'injuftice de fes enuemis ne leuſſeng
obligé de prendre les armes .
C'est ce que nous allons prouver , en expofant
les faits qui ont précédé & donné
lieu à la guerre. Pompée étant Confut
pour la troifiéme fois , dix Tribuns du
18 MERCUREDE FRANCE.
Peuple , à fa follicitation firent une Loi
qui fut approuvée , elle portoit que Célar,
quoiqu'abfent , pourroit briguer un fecond
Confulat & conferver fon Gouvernement
des Gaules & l'armée qu'il y commandoit
avec le plus grand fuccès. ( 1 )
C'étoit une grace nouvelle , accordée au
préjudice d'un Reglement qui avoit toujours
été en ufage , par lequel ceux qui
briguoient le Confulat , étoient obligés de
folliciter en perfonne. Les grandes actions
de Céfar & le crédit de Pompée , avec lequel
il vivoit pour lors dans la plus grande
union , firent paffer cette Loi.
Trois ans s'étant écoulés , ( 2 ) Céfar fe
préparant à profiter du privilége que le
Peuple Romain lui avoit accordé, le Sénat
fufcité par les Confuls Lentulus & Marcellus
, très attachés à Pompée , (3 ) décida
que Céfar ne pourroit folliciter le Confulat
qu'en perfonne , & après avoir congédié
fon armée . Pompée commençoit à être
très -jaloux de la grande réputation de Céfar,
& la mort de Julie , la femme , fille
de Céfar , avoit diffous leur amitié. Céfar
(1 ) Livii Epit. Deça, x1 , l . 7. De bellò civili, l. 1.
. 32. Epift. ad Atticum Ciceronis , l . 7. Epift. 1. t.
7.p. 1327 , l. 8. Epift . 3 , p . 1418.
(2 ) Florus , 1. 4 C. 2.
(3 ), Epift. ad Atticum , l. 7.Epift. 1, t. 7, p. 1326,
MAR. S. 175.1. 19
fe trouva très- offenfé que dans le tems
qu'il rendoit les plus grands fervices , &
qu'il méritoit des triomphes & des récompenfes
, le Sénat voulût annuller une grace
que le Peuple Romain lui avoit accordée.
Il eut d'abord recours aux plaintes & aux
repréſentations. Le Sénat , entierement dévoué
à Pompée , fut inflexible ; les Sénateurs
les plus modérés fentoient bien l'injuſtice
des procedés que leur Compagnie
avoit avec Céfar , car Antoine , qui étoit
pour lors Tribun du Peuple, ayant apportédes
Lettres de Céfar , par lefquelles il offroit
de fe démettre de fon Gouvernement
& de licentier fon armée , fi Pompée , qui
fe déclaroit fon ennemi capital , en faifoit
autant ; tout le monde , fans exception ,
fe rangea à cet avis ; mais Scipion , beau
pere de Pompée , & le Conful - Lentulus
empêcherent que ces offres n'euffent lieu.
Cicéron , qui , dans le commencement de:
cette grande divifion , en prèvit les fuites
funeftes , vouloit que l'on donnât fatisfaction
à Céfar ; il ne ceffoit de confeiller
un accommodement , dit Plutarque ( 1 )
écrivant à Céfar plufieurs lettres pour cet
effet , & étant toujours après Pompée à le
prier , & à le conjurer avec de grandes inftances
, tâchant de les adoucir l'un & l'au
(1) Plut. Vie de Cicéron,
10 MERCURE DE FRANCE:
M
tre , de les appaifer & de guérir leur mécontentement
; mais écoutons parler Cicéron
lui -même . ( 1 ) A peine ai- je encore
trouvé un feul homme , dit -il , qui ne fût
d'avis qu'il falloit plutôt accorder à Céfar
ce qu'il demandoit , que d'en venir à la
voye des armes ; je ferai de Favis de Pompée
, mais en particulier je l'exhorterai à
la paix ; mon fentiment eft qu'il faut net
rien négliger pour éviter la guerre ; j'ai
toujours penfé , difoit-il à Céfar , que l'on
vous faifoit une injuftice , lorfque par cette
guerre on vouloit empêcher l'effet des
graces que le Peuple Romain vous avoir
accordées. ( 2) Caton lui - même ne défapprouvoit
pas fi fort Céfar , qu'il n'eût fou
haité que Cicéron reftât neutre dans cette
grande querelle.
L'amour du bien public n'étoit pas le
motif qui faifoit agir Pompée ; ( 3 ) il avoit
favorifé Céfar , tant qu'il ne l'avoit pas
craint, & lorfque leurs intérêts avoient été
(1) Epift . ad Attic. l. 7. Epift. 3. Epift. 6. p.
1345 1355 , tom. 7.
(2 ) Judicavi eo bello te violari contra cujus bononoremPopuli
Romani beneficio conceſſum inimici atque
invidi mitterentur , fed ut eo te pore non modo ipfe
fautor dignitatis tua fui , verum etiam cateris auctor
ad te adjuvandum. Epift . ad Attic, L. 9. Epift . Cicer.
Cafari , tom.7. p. 1519.
(3 ) Plut. Vie de Cicéron .
MARS. 1751. 21
réunis ; mais dès qu'il s'apperçut que Céfar
, qui étoit l'objet de l'adoration du
Peuple Romain , pouvoit contrebalancer
fon crédit , il ne chercha qu'à le détruire
car Pompée , fans avoir la qualité de Dictateur
, cherchoit à en avoir l'autorité.
C'est ce que lui reprochoit Caton , le feul
Romain , qui dans cette circonftance ne
confulta que fon devoir , fans avoir égard
à aucun intérêt particulier , & à qui l'on
ne peut reprocher que d'avoir été trop
homme de bien dans un fiécle très - corrompu
, ( 1 ) ſe plaignoit hautement de la
conduite de Pompée . ( 2) Il prend les Provinces
de force , difoit- il , & donne les
autres à fes favoris ; il refte ici dans la
Ville pour y exciter des féditions dans les
Comices , & pour y fufciter de nouveaux
troubles , d'où il eft aifé de voir que par
le moyen de cette Anarchie qu'il introduit
, il le prépare & fe ménage la Monarchie.
Les apparences de la guerre civile ayant
encore augmenté l'autorité de Pompée ,
(1) NamCatonem noftrum non tu amas plafquam
ego ,fed tamen ille optimo animo utens & fummafide
nocet interdum Reipublica ; dicit enim tanquam in
Platonis era fententiam non tanquam in Romali
face. L. 2. Epift. ad Attic. 1. p. 1004.
(2) Plut. Vie de Caton.
J
22 MERCURE DE FRANCE.
qui étoit comme le Roi de Rome , il ne
ménagea plus Céfar. Comme il ne cherchoit
qu'à le détruire , il ne vouloit point
fe prêter à aucun accommodement , ( 1 ) il
ne fouhaitoit que la guerre , dans la perfuafion
où il étoit que la victoire ne pouvoit
lui échapper , & qu'elle l'éleveroit à
la Dictature , car fon ambition étoit de
gouverner Rome avec la même autorité
qu'avoit eue Sylla , & il difoit fouvent , ce
que Sylla a pû faire , pourquoi ne le pourrois
- je pas faire ? ( 2 )
Céfar , qui ne pouvoit pas douter de la
mauvaiſe volonté de Pompée , offroit de
pofer les armes , pourvû que fon ennemi
en fît autant ( 3 ) & allât à fon Gouvernement
d'Eſpagne ; car de lui ôter fes troupes,
& dé laiffer à Pompée les fiennes, c'étoit,
en l'accufant d'aſpirer à la tyrannie ,
donner à fon rival un moyen fûr de s'en
emparer. Curion propofoit hautement ces
conditions au peuple , & il étoit écouté
avec de grands battemens de mains ; il y
(1 ) Epift. ad Atticum , l . 8. Epift. xv. p . 1463 .
tom. S.
(2) Mirandum in modum Cnaius nofter Sullani
regni fimilitudinem concupivit. Epiji . ad Attic 1. 9.
Epift. 7 , p. 1492. tom. 8.
Sylla non potuit , ego non potero ? Epift. ad Attic,
1. 9. Epift. 10 , p . 1507 , tom. 8.
(3 ) Plut. Vie de Céfar. Cefar de bello civili. l. 1.
ا ل
23
M AR
S. 1751 .
en eut même qui quand il fe retira , jetteterent
fur lui des couronnes de fleurs.
Antoine ayant lû , en préſence du Peuple
( 1 ) , des lettres de Céfar , dans leſquelles
il offroit de fe démettre du commandement
de fon armée , fi Pompée en faifoit
autant , le plus grand nombre trouva que
Céfar ne demandoit que des chofes juſtes &
raifonnables ; mais ces mêmes lettres ayant
été lûes dans le Sénat , le Conful Lentulus
invectiva avec violence contre Céfar , ( 2 )
il maltraita Antoine & Curion qui prénoient
fon parti ; eux qui ne fe croyoient
pas en fûreté dans Rome , fe déguiferent
en Efclaves & vinrent trouver Céfar , à
" qui ils dirent qu'il n'y avoit plus d'ordre
ni de police à Rome ; que les Tribuns même
n'avoient pas la liberté de parler ;
qu'on les chaffoit du Sénat , & que tour
homme qui ofoit ouvrir la bouche pour la
juftice , fe mettoit en grand danger.
"
Il étoit donc très- facile à Pompée de
prévenir la guerre ; Cicéron en a toujours
été perfuade. J'étois d'avis , dit-il , que
-Pompée allât à fon Gouvernement d'Efpagne
, & s'il avoit pris ce parti , nous n'euffions
point eu de guerre ; mais outre qu'il
( 1 ) Vie de Pompée. Plutarque , Vie d'Antoine,
·(2) Cefar , de bello civili , l . 1. n. 5. Livii , Epit .
Deca. x1.1. 9. ( *
24 MERCURE DE FRANCE.
efpéroit qu'elle lui feroit avantageuſe ,
ceux qu'il admettoit à fon Confeil , la fouhaitoient
avec empreffement , parce qu'ils
ne doutoient pas que les troubles publics
ne leur fourniffent des reffources pour
rétablir leurs affaires domestiquées ; & pour
fatisfaire leurs cupidités ; c'eft Cicéron qui
nous apprend ces Anecdotes. ( 1 )
: Céfar étoit d'autant plus louable de fe
prêter àun accommodement, & de ne vou
loir pas porter les chofes à la derniere extrêmité
, qu'il étoit perfuadé que dès qu'il
ne feroit plus à la tête de fon armée , il n'y
avoit plus de fûreté pour lui : ( 2 ) cependant
il vouloit bien fe démettre du commandement
, fi fon ennemi cédoit fes Lé
gions à quelque autre Général. Il eft conftant
que les partifans de Pompée haiffoient
mortellement Céfar ; il n'en faut point
d'autre
preuve,que ce qui fe paffa dans une
(1 ) Eundum in Hifpaniam tenfui , quodfi feciffet;
civile bellum nullum omninòfuiffet ;victa eft auctoritas
mea, nan tam à Pompeio, nam is movebatur, quam ab
iis qui duce Pompeio freti peropportunam rebus domefticis
& cupiditatibus fuis,illius belli victoriam fore pu
tabant. Epift . Cicer. Cecinna , Epift . ad familiares ,
1.6. Epift . 6. tom . 6. p . 300. 301.
(2) Cafari autem perfuafum eft ſe ſalvum eſſe non
poffe , fi ab exercitu recefferit , fert illam tamen conditionem
ut ambo exercitus tradant. Epift. adfamil. 1. 8.
Epift. xiv, tom. 6. p. 435.
entrevûe
MAR S. 25 175T.
entrevûe où Céfar propofoit des voyes de
conciliation ; Labanus dit avec emportement
ces paroles pleines de fureur : ( 1 )
ceffez de nous parler d'accommodement ,
il ne peut y avoir de paix , qu'en nous apportant
la tête de Céfar.
L'indignité avec laquelle Antoine &
Curion furent traités dans le Sénat , lorfqu'ils
ne cherchoient qu'à concilier les
chofes , étoit comme un premier acte
d'hoftilité , que l'on prévoyoit devoir être
fuivi d'une guerre cruelle. Le Conful Lentulus
, qui la fouhaitoit , voulut faire des
levées à Rome ; mais le peuple , qui étoit
convaincu que les demandes de Céfar
étoient raisonnables , ne s'y prêtoit que
de fort mauvaiſe grace ; les uns n'obéiffoient
point à ſes mandemens , dit Plutarque,
( 2 ) les autres ne venoient le préſenter
qu'en petit nombre & avec très- mauvaiſe
volonté , & la plûpart , au lieu de donner
deurs noms , crioient la paix , la paix, ( 3 )
Céfar le vit pour lors réduit (4) à la
(1 ) Definite ergo de compofitione loqui , nam nobis
nifi Cafaris capite relato pax nulla eſſe poteft . De bello
civili , l . 3. n. 19.
( 2 ) Plut. Vie de Pompée.
(3 ) Nec adhuc ferè inveni qui non concedendum
putaret Cafari quod poftularet , potiufquam depu♣
gnandum. Cicero ad Attic. l . 7- tom. 7. p. 135so
(4) De bello civili , l. 1. n. 32.
B
28 MERCURE DEFRANCE.
cruelle néceffité, ou de périr par la mauvaife
volonté de fes ennemis , ou de faire la
guerre à fa Patrie ; il affembla fes troupes ,
il leur fit voir l'injuftice de fes adverfai
res , qui vouloient annaller les graces que
le Peuple Romain lui avoit accordées , (a
modération, en offrant de facrifier fes hom
neurs & fa dignité au bien de la paix , l'in
folence du parti qui lui étoit opposé dans
Les procedés avec les Tribuns ; il conclut
'qu'il ne lui reftoit d'autre parti que de fe
préparer à la guerre , que cependant il falloit
toujours négocier pour tâcher de patvenir
à la paix. Il avoit fi peu fongé (1) ¿
faire la guerre à Pompée , qu'il venoit de
lui renvoyer deux Légions , qu'il auron ,
fans doute , gardées , s'il n'avoit pas eſpeté
quelque accommodement. Les amis de
Céfar étoient perfuadés , que dans le fond
du coeur il fouhaitoit la paix . Balbus écrivoit
à Cicéron , que Célar ne demandoit
qu'à vivre en fûreté contre les mauvais
deffeins de fes ennemis , qu'il ne cherchoit
pas même à difputer le premier rangi
Pompée. ( 2 ) Il avoit fait prier Cicéron
d'employer fon éloquence & fon crédit
( 1 ) Plut. Vie de Céfar.
(2) Balbus quidem major ad me fcribit , nikil
mal-8 Cafarem quam principe Pompeio fine metu vivere,
Epift. ad Attic.1 8. Epift. 9.tom. 7. P. 1436.
MARS. 1751 .
pour trouver des moyens d'accommodement
, ( 1 ) & lorſqu'il apprit qu'il avoit
éré déclaré par le Sénat ennemi de la Pas
trie , & qu'il ne lui reftoit plus d'autre
partique de vaincre ceux qui lui étoient
oppofés , ou de périr , il balança s'il oppoferoit
la force à l'injuftice de les adverfaires.
Lorsqu'il fe vit fur le bord du Rubicon
avec une partie de fon armée , ( 2 ) des ré-
Alexions profondes fe préfenterent à fon
efprits il s'arrêta tout d'un coup , & fixé
dans la même place , il repaſſa dans fon
efprit tous les inconvéniens du parti qu'il
alloit prendre , & plongé dans un profond
filence , il changea & rechangea d'avis une
infinité de fois avec beaucoup d'agitation
& de trouble ; c'étoit , dit Plutarque' ,
comme le flux & reflux de la mer ; il communiqua
fes inquiétudes à fes amis , qui
étoient préfens , il leur fit part de fes doutes
& de fes incertitudes , en rappellant
tous les grands maux dont l'Univers étoit
menacé par ce paffage ; enfin par un tranſ
port de courage , & comme s'abandonnant
à lui- même , & fe jettant à corps perdu
-dans l'avenir , en faifant céder tous les
(1) Refpondit fe non dubitare quin & opem&
gratiam meam ille ad pacificationem quareret. Epift.
ad Attic. l. 9. Epift . x1.p. 1516. tom. 8,
(2) Plut. Vie de Céfar.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
raifonnemens à la fortune , il prononç
ces paroles : marchons , puiſque l'injaftice
de mes ennemis m'y oblige ; le fort en ef
jetté. ( 1 )
Il étoit cependant toujours dans la dif
pofition de s'accommoder. (2 ) Se voyant
maître de Rome , il exhorta les Sénateurs
qu'il y trouva , d'envoyer des Députés à
Pompée , pour traiter d'un accommode
ment à des conditions raifonnables ; per
fonne n'ofa s'en charger , parce que Pom
pée avoit déclaré qu'il regarderoit com
fes ennemis tous ceux qui ne le fuivroient
pas.
me ,
Lorfqu'il fut arrivé à Brindisi , ( 3 ) il
dépêcha Viballius - Rurus , ami particulier
de Pompée , à ce Général , pour lui propo
fer d'avoir une conférence enfemble , de
congédier leurs armées en trois jours , de
confirmer par des fermens refpectables
leur ancienne amitié , & qu'enfuite ils s'en
retournaflent en Italie ; Pompée rejetta
ces offres,
Le jour même de la bataille de Pharfale,
( 1 ) Eatur què Deorum oftenta & inimicorum iniquitas
vocat , jacta eft alea . Suetone .
Voyez auffi l'Orailon de Cicéron , pro Ligàrie ,
n. 6. p. 2935. tom. Edit. de Verburge.
(2 ) Plut. Vie de Céfar...
(3 ) Plut. Vie de Pompée de
MAR S. 1751. 26
Céfar ( 1 ) harangua fes foldats pour les
prendre à témoins , qu'il avoit ſouhaité la
paix avec empreſſement , qu'il avoit propofé
des conférences & envoyé des Députés
, toujours inutilement , ( 2 ) & après
avoir gagné cette bataille décifive , contemplant
les morts & les mourans , il dit ces
propres paroles fur le champ de victoire :
(3 ) Ce font eux qui l'ont voulu, en parlano
de fes ennemis. Après tant de victoires &
de guerres fi glorieufement terminées , j'étois
perdu fi je n'euffe eu recours à la pro
tection de mon armée ; ( 4 ) toutes ces dé
marches ont fait dire à un célebre Hiftorien
Céfar n'avoit rien négligé pour
que
(1 ) De hello civili , l. 1. n. 7.
(2) Patientiam proponit fuam quùm de exercitibus
dimittendis ultrò poftulaviffet , in quo jacturam dignitatis
atque honoris ipfe facturus fuiffet , crudelita
tem & infolintiam in circumfcribendis Tribunis
plebis. Conditiones à fe latas & expetita colloquia
denegata commemorat. Legatos ad Pompeium de com
pofitione mitti oportere . De bello civili , l. I.32 . l.III,
n. 90. inprimis commemoravit 1eftibusſe militibus uti
poffe guanto ftudio pacem petiiffet , quaper Vatinium
in colloquifque per Clodium cum Scipione geffit , qui
bus modis ad oricum cum Sibone demittendis Legatis
contendiffet.
(3 ) Plut. Vie de Céfar.
(4) Hoc voluerunt ; tantis rebus geftis , C. Cafar,
condemnatus effem nifi ab exercitu auxilium petiiſſem
Suetone, Vie de Célar,
B' iij
30 MERCURE DE FRANCE.
conferver la paix , mais que le parti de
Pompée n'avoit jamais voulu entendre à
aucun accommodement , ( 1 ) c'eft précisé
ment ce que nous avons deffein de prouyer.
Jheft vrai que Céfar , après avoir vaincu
fes ennemis , ne fongea jamais à rendre la
liberté à Rome ; mais il étoit très- naturel
qu'après les dangers qu'il avoit évités , il
jouît de toute l'étendue de fa victoire ; ce
qui auroit été un crime dans Caton & dans
Brutus , fembloit être permis à Céfar , qui
ne s'eftjamais piqué d'être la vertu même ,
(2) & s'il jugea à propos de fe mettre en
état de n'avoir plus rien à craindre du caprice
de ceux qui ne l'aimoient pas , on
fera du moins forcé d'avouer , que jamais
perfonne n'a porté plus haut la clémence.
Peut-être même que Céfar , quand il eût
été plas vertueux , n'auroit pas dû rétablir
République ; les Romains n'étoient plus
capables de vivre en liberté , les Nobles
(1)Pelleins Paterculus , 1. 2. nihil reličtum à Cafare
, quod fervanda pacis caufa tentari poffet , nikit
receptam à Pompeianis.
(2 ) Hy a cependant des actions de lui qui fe
roient honneur même à un homme très vertueux.
Le Dictateur Sylla Payant voulu obliger de sépudier
Cornelia , fille de Cinna , il aima mieux rifquet
. la fortune & fes biens , que de mériter la fa
veur de Sylla par cette injustice. Suerona.
M. AR S. 1757. 3 %
1
roient trop riches & trop ambitieux ; le
Peuple trop indocile & trop avide ; une
révolution étoit devenue néceffaire par la
grandeur de la corruption , les Hiftoriens
de bonne foi en conviennent ; écoutons
Plutarque : ( 1 ) le Gouvernement étoit f
mauvais à Rome , que l'on fouffroit que
ceux qui briguoient les Charges , mifeng
aur milieu de la place des tables , & qu'ils
achetaffent publiquement à deniers comp
tans avec une impudence horrible les fuf
frages du Peuple , qui après avoir honteufement
trafiqué de fon fuffrage , venoit
aux affemblées , non donner fimplement
fa voix à celui qui l'avoit payé , mais com
battre pour lui avec des armes offenfives ,
& il arrivoit fouvent qu'ils ne fe féparoient
qu'après avoir fouillé de fang & de
morts le Tribunal , laiffant toujours
Ville dans l'anarchie , comme un Vaiffeau
fans Pilote & fans gouvernail ; de maniere
que ceux qui avoient du fens , auroient
été bien fatisfaits s'ils avoient pû le promettre
qu'une fi grande démence , une fi
furicufe confufion & une tourmente f
horrible , ne les jetteroient pas dans un
état pire encore que la Monarchie.
De fi grands défordres faifoient dire pu
bliquement, que la feule reffource qui ref
(1) Plut. Vie de Céfar.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
toit à la République , étoit d'être réduite
fous la puiffance d'un feul . Cicéron lui.
même convenoit qu'il n'y avoit plus
d'honnêtes gens à Rome. ( 1)
Dans des circonftances auffi critiques ,
que pouvoir faire Céfar de plus convenable
que de conferver une place que
la violence de les ennemis l'avoit obligé
d'ufurper, & dont il étoit plus digne qu'au
cun homme de fon fiécle ?
(1 ) Ego quos tu bonos effe dicas non intelligo , ipfe
nullos novi. Epift . ad Attic . l . 7. Epift. 7. p. 1318.
tom.. 7.
EPITRE
AM.le Comte de M *** . fur la mort de
Mad. la Comteffe de M *** ſon épouſe..
Organe du courroux des Dieux ,
La foudre épouvante la terre ;
Tout cede aux horreurs de la guerre ,
Qui change les humains en monftres furieux ;
Par la contagion l'air , foûtien de la vie ,
Devient la fource de la mort.
De ces fleaux divers , de ces crimes du fort ,
La fatalité réunie
Aflige moins la terre, accufe moins les Cieux,
MAR S. 1751.
33
Que le coup du deftin qui détruit à nos yeux
Des charmes , des vertus le brillant affemblage.
M * * * 1'amour & l'honneur de notre âge ,
Grands Dieux ! pourquoi la vertu , la beauté 5-
Votre précieux appanage,
Pourquoi ces traits de la Divinité
Ne jouiffent- ils point de l'immortalité ?
Dieux ! Fûtes vous jaloux de votre propre ouvrages:
Au fort d'un favori de Mars
Vous unîtes fa deſtinée ,
Et leur union fortunée
S'applaudiffoit de vos regards
Dieux cruels ! Quelle horreur fuccéde à tant de
charmes !
Que vous vendez cher vos faveurs !!.
Sur l'époufe la mort épaife fes fureurs ,
Et ne laiffe à l'époux de vos dons que fes larmes
Oui , donne- leur un libre cours ,
Oui , digne époux , pleure des jours
Que pleurent avec toi l'Amour & la Nature,
Si cependant de ton fenfible coeur
Quelque objet doit guérir la profonde bleffure ,
Ou du moins calmer la douleur ,
Contemple cet enfant en qui fe renouvelle
Cette époufe chérie , hélas ! mais qui n'eft plus
Dans ce fruit de l'amour , dont tu brûlas pour elle
Sont réunis & confondus ,
Et ton amour & les vertus ,,
B
34 MERCURE DE FRANCE.
Et la double tige immortelle
Des Céfars & des Tullius.
A la néceffité ceffè d'être rebelle :
Aux loix du fort foumets - toi comme nous ;.
Il te refte un enfant , le deftin eft abfous,
Mailbot.
PORTRAIT
De Mlle *** , fair par elle- même.
Q
E
U'elle eft hardie , s'écriera- t'on , d'entreprendre
elle-même de faire ce:
qu'à peine on laiffe faire aux autres ! Mais
telles font les jeunes perfonnes ; elles neconnoiflent
point de difficultés , lorfqu'elles
entreprennent quelque chofe. Je nefuis
pourtant pas tout à fait dans le cas
Je fçais combien il eft difficile de fe peindre
foi-même ; les femmes , furtout , qui
font accufées de prévention . Si je m'embellis
, on fe mocquera de moi ; fi mon pinceau
joint à la foibleffe de l'humilité , ma
foi , ce n'eft pas la peine ; on dit d'ailleurs
qu'on ne le voit pas avec les yeux. Lefquels
prendrai je ? Ceux de mes amans ?
Non , je donnerois dans les embelliffe--
mens. Ceux de mes amies Oui , ceux de
MARS. 17511
35
mes amies ! Ma foi , je n'en ai pas. Ceux
de mes ennemies ? Oh ! je donnerois dans
l'humilité . Quel embarras ! Ah ! je l'ai
trouvé. Je prendrai un oeil d'un de mes
amans , & l'oeil d'une de mes ennemies , &
comparant leurs rapports équitablement ,
& fans la prévention de l'un & de l'autre ,
je tiendrai un jufte milieu entré les deux ,
& je commencerai par ma taille . Elle eſt
bien prife , fine & déliée ; j'ai le pied fort
petit , la jambe bien faite , mon corps eft
bien placé fur toutes les deux ; j'ai la main
menue , un peu maigre , mais bien faite ; ›
J'ai le bras paffablement bien , la gorge
blanche , & le peu que j'en ai eft bien placé
; ma tête est bien placée fur mes épaules
, & je n'ai pas mauvaife grace , quoi
que je fois petite ; j'ai le vifage rond , &
très-bien pris ; j'ai les yeux plus grands
que petits ; ils font gris , vifs & brillans . -
Ils en difent fouvent plus que je n'en veux
dire , & plus que je n'en penfe , mais ce `
n'eft pas ma faute , & je n'en fuis pas maîtreffe
; c'eft à la Nature qu'il faut s'en pren--
dre. J'ai le regard un peu fec , & quelquefois
impertinent ; j'ai les fourcils beaux &
noirs , bien placés , & qui forment fur mes
yeux deux arcs parfaits ; j'ai le nez petit ,
large , un peu , un peu rond par le bout , & un peu
rettouffé. Malgré tout cela , il ne me fied
Byj :
36 MERCURE DE FRANCE
pas fi mal qu'on le croiroit. J'ai la bouchegrande
, mais j'ai les lèvres belles & biendeffinées
, je puis dire qu'elle n'eft pas
défagréable , ce n'eft lorfque je ris ; pour
lors , j'ai besoin de mes dents qui font bellés
, & elles s'acquittent fort bien de lacommiffion
. J'ai le menton rond , pɔtelé ,
& un petit trou au milieu , ce qui le rend :
fort jolis j'ai le front étroit , mais j'ai les
cheveux bien plantés , & d'un joli brun . Jefuis
blanche , beaucoup plus qu'une brune
ne l'eft ordinairement. Enfin , on m'ap-.
pelle une jolie femme, non pour mes traits,
mais pour un je ne fçais quoi , qui a plû à
bien des gens , & qui peur plaire encore ,,
car je n'ai que vingt ans. Pour le carac
tére , il eft indéfiniffable ; il est tout à la
fois , doux , vif, enjoué & triſte . Doux
dans le bonheur , impatient dans le mal-
Keur , enjoué avec ceux qui me plaifent ,
& trifte avec le grand monde , car je fuis
naturellement fombre & rêveule . Je fuis
compatiffante , & les malheurs d'autrui
me touchent . Je ferois bonne amie ; mais
Ia difficulté de trouver ma pareille , fait
que ce fentiment eft encore libre chez moi.
Je fuis grande ennemie , & je hais bien y
cependant l'on ne s'en appercevroit pas ,.
fi je le voulois bien ; mais au contraire , je
l'avoue avec plaifir , lacrainte de paſſer
a
M A RS. .17ST..
37
our flareufe , me fait donner plutôt dans
autre excès. Jaimerois affez la vengeane
; mais le Ciel m'a fait naître dans une
ondition qui m'ôre tout pouvoir ; je pourois
quelque chofe: par les autres , mais .
ai trop de coeur pour avoir de ces obligations-
là j'aime. affez , dira quelqu'un ,
voir une femme fe vanter d'avoir, du ›
eur. Attendezun moment , je répondiai .
Il ne s'agit pas ici de bravoure ; je ne
m'en pique pas , car ,au contraire je fuis
poltronne , & j'ai peur d'une fafée vor
lante. Cependant je n'aime pas les poltrons
, & je jetterois la premiere pierre fr
on lapidoit ces efpéces d'hommes- là ; ain :
il ne s'agit donc que du coeur délicat en
fair d'honneur femelle ; oh ! pour délicat , -
il l'eft , & fouffre quelquefois de la bizarrerie
d'un public , qui jugeant des unes par
les infames moeurs des autres, les met au
rang des objets méprifables. Oui , c'eft- là
mon grand mal , & qui me donne de l'humeur.
On m'accufe d'en avoir beaucoup
auffi ; je hais quafitout le monde , & quoique
je paroille revenir , il me reste toujours
un venin dans le coeur qui ne s'ércint
jamais. Oa ne m'offenfe pas impunément,
& ceux qui m'ont calomniée , j'en ai médit
avec d'autant plus d'avantage , que ce
que je dis de méchant eft affez bien dit. En
38 MERCURE DE FRANCE.
eſcela
, je l'avoue , je fuis méchante , &
quand je peux faire une mauvaiſe plaifanterie
fur les gens qui me déplaifent , cela
me met du baume dans le fang , il me femble
que je refpire mieux: Mes ennemis
m'ont donné la réputation d'être mauvai
fe , & je la foutiens à leur dépens. Pou
fe venger ils me déchirent ; mais ils n'ont
pas le plaifir de voir l'effet de leur noirceur
, car perfonne n'eft maîtreffe de for
vifage comme moi . Cependant je fuis
haute , & ne prends pas tranquillement les
petites mortifications que mon orgueil elfuye.
Mais je m'apperçois qu'il manque
quelque chofe à mon portrait. Quoi ! pas
une inclination ? Point de tendreffe : Oh
que fi j'ai le coeur tendre , j'aime , &
fr
j'aime bien mais je n'en avoue pas tout ,
& l'on ne croiroit jamais à mon air froid
& indifferent , ce qui fe paffe dans mon
coeur. Je me le cache quelquefois à moi-
-même. Je crois penfer jufte ; tant que l'on
'n'eft pas unie à ce que l'on aime , on doit
du moins lui cacher une partie de fes fentimens.
Il n'eft pas mal qu'un homme
doute un peu de l'effet de fa tendreffe , &
avec beaucoup de vertu , l'objet le plus
joli doit joindre de la retenue . Comment
? Faudroit-il fe jetter à la tête de fon
amant , parce que l'on eft prêt d'être unie?
MARS. 175T. 379
Pour moi je penfe le contraire , car c'eft
le tems le plus critique , & par confequent.
celui où l'on a le plus befoin d'indifference
& de fageffe. Tel eft mon caractére ,
ma façon d'agir & de penfer. Si l'on
voyoit mon ame , comme l'on voit ma figure
, on me rendroit justice , & l'on conviendroit
que je fuis bonne à peindre ,.
digne d'efime , mais malheureuíe. Le
Ciel , en me donnant les fentimens que
doit avoir la nobleffe , ne m'a donné
que
leurs ambition 3 oui , je fuis ambitieuſe ,
& mes voeux vifent un peu haut. Ce n'est
pas du côté des richeffès ; non , & fi je les
as fouhaitées quelquefois, ç'auroit été pour
diminuer le nombre trop grand des malheureux
la fortune a faits ; c'eft un rang
que
que j'envierois , non , pour toutes les vanités
puériles qui occupent les têtes de nosz
jeunes folles ; mais pour être au - deffus
d'une certaine partie du public que je hais ,
& qui ne prife que ce qui eft au - deffus
de lui ou fon égal. Ainfi je conclus de
tout ce que je viens de dire , que je fuis
gaye & colére par tempéramment , trifte
& ambitieufe par raifon , haute naturelle--
ment , fincére , humaine , impatiente , mé
prifante pour les uns & polie pour les aufotte
avec les fots , fçavante avec less
fçavans , car il eft bon de dire que je fçais -
,
40 MERCURE DE FRANCE
un peu de tout. On peut m'accorder un
rang chez les gens fpirituels . On l'accorde
à tant de gens ; & fi l'on me le refufe abfo--
Jument , on ne peut pas m'en refufer un
chez les gens qui ont du bon fens
PROSE AU ROI DE PRUSSE ,
Par Madame Curé.
Of des Sçavans & des Sages , je fuis
née fur les rives de la Seine , & loin
des bords fortunés de la Sprée , que tu
embellis par ta préfence , je peux me vanter
néanmoins d'être ta Sujette. Tu regnes
fur les efprits ; les bornes de ton Empire
ne font ni les fleuves ni les rivieres ;
daigne recevoir aujourd'hui le tribut de
mon zéle & de mon admiration .
Mais qui fuis-je , pour facrifier fur tes
Autels ? Je ne compte parmi mes ancêtres -
que des hommes ; les Dieux m'ont refufé
les honneurs , les titres , les dignités : une
voix Plébéïenne peut elle chanter un Roi ?
Oui , s'écrie la Sageffe : tu peux chanter
un Roi Philofophe , qui foule aux pieds
la chimére de la naiffance , & qui penfe
avec moi qu'il n'eft point d'autre Nobleffe
que la Vertu..
MARS. 175 1. 42
- Le favori d'Uránie , l'ami de Calliope ,
Fun & l'autre nés , comme moi , dans
l'Empire des Lys , ont volé dans les Régions
Hyperborées , pour s'aller profterner
aux pieds de ton Trône , & admirer en tot
un Roi , ami de la fageffe , qui d'un oeik
fçavant découvre tout à la fois dans Apol
lon & le Dieu des faifons , & le Dieu
des Poëtes.
Toute la terre te fait hommage des Sçavans
qu'elle produit ; la fuperbe Vénife le
vante moins des faveurs de Neptune , que
de la naiffance d'un Philofophe aimable
qui t'a fçû plaire , parce qu'il a fçû lui - même
marier les graces d'Aufonie avec la profondeur
d'Albion..
. Mais convient-il à un fexe foible &
ignorant de marcher fur les traces de tant
de grands hommes ? Ai -je jamais fixé mes
yeux fur l'oeil du monde ? Ai-je jamaischanté
le Grand Henri , ou éclairci les ténébres
qui environnent la lumiere ? Peutêtre
à de pareils titres , Grand Frederic ,
pourrois-je brûler mon encens fur tes Autels
; mais hélas , que mon efprit eft éloigné
de ces merveilles !
Quelle timidité s'empare de mon amet:
42 MERCURE DE FRANCE.
Mes fens font glacés , la trompette me
chappe des mains ; & au lieu de frapper
Fair de fons mâles & pénétrans, mes accens
annoncent mon fexe ; à peine égalent- ils le
fon des vils inftrumens des bergers heureux
, qui dans ton Empire chantent l'abondance
, fruit de tes foins paternels .
1
Infpire moi , Dieu de l'Hélicon , livre
mon ame à ces heureux tranfports que reffentit
autrefois la Mufe de Lesbos ! Elle
chanta les attraits d'un amant dangereux ,
qui troubla fa raifon. Je chante aujourd'hui
les vertus d'un Sage couronné , qui !
perfectionne la nôtre.
Oui , Grand Prince , tes écrits immortels
, rivaux de tes exemples , apprendront
dans tous les tems aux Dieux de la terre
Fart de gouverner les hommes. Tu as démaſqué
la fourberie & la trahifor que
F.4ne perfide confondoit malignement
avec la politique.
Royal Favori des neuf Soeurs , les ac
eens de ta lyre ont pénétré jufqu'à moi ,
& le Chantre immortel de Henri s'eft ap
plaudi mille fois de ceux qu'il t'a plû enfanter
à fa gloire : fouvent il ferma l'oreille
à ceux d'Apollon pour t'entendre ; le Dieu
MARS.
43
175 .
ne lui en fçut pas mauvais gré , il étoit
dans toi , on ne lui préferoit que luiinême.
Que de fons & d'accords differens tu
nous fais entendre ! Pan , confus & interdit
, s'enfuit dans les plus fombres forêts ,
& n'ofe difputer avec toi il fe fouvient
d'avoir jadis été vaincu dans la Phrygie
par un rival redoutable , qui ne lui parut
d'abord qu'un pafteur ; il craint qu'il n'ait
changé en Sceptre fa hroulette, & que le
Roi ne lui cache le berger ; fi le Dieus
champêtre étoit affez téméraire , pour entrer
en lice avec toi , l'on ne trouveroit
plus de Midas affez infenfé pour lui.accor
der la victoire
Je viens de te nommer , Déeffe volage ,
qui couronne les guerriers ; tu me retraces
les exploits du vainqueur de Charles &
d'Augufte , je vois en lui un autre Jule :
d'une main dans les champs de Bellonne ,.
& de l'autre dans les champs de Minerve
il moiffonne des lauriers immortels,
O Ciel qu'entends-je ? Un monftre
affreux fait retentir les airs de fes douleurs
& de fes gémiffemens : l'ennemie de Themis
, que le Salomon du Nord enchaîne 29
44 MERCURE DE FRANCE.
fe teint brûlant & enflammé , tourne fes
mains homicides contre elle-même ; fa
futeur &, fon défefpoir lui ont dicté fon
arrêt ; la Déeffe de la Juftice applaudit en
fouriant au premier trait d'équité qui
échappe à fon ennemi , elle céde fa balance
& fon épée au Législateur de la Sprée.
La fuperftition , l'ignorance le fanatifme
, mêlent leurs cris aux hurlemens de
la corruptrice des Loix ; je prête une oreille
attentive , je me tais ; leurs imprécations
& leurs blafphémes te louent
mieux , grand Roi , que mes applaudiffe
mens , ni mes louanges .
J
EP IT RE
A Lucile.
Amais pour moi plus belle aurore-
N'avoit fait naître un plus beau jour :
Tu livres donc à mon amour
Ton jeune coeur, tout neuf encore ?*
Tu m'aimes bien : bien tendrement :
Mes feux dans ton fein innocent
Ont donc enfin pû faire éclore
Le germe heureux du fentiment
Ah , s'il eft vrai , belle Lucile ,
MARS. 1751.
Qu'à de fi tendres mouvemens
Je fois le feui de tes amans
Qui rende ta raifon docile ,
Combien je t'aime ! Oui , pour toujours,...
Conçois- tu bien toute ma joie
Parques, filez d'or & de foie
Cet infant cher à mes amours,
Mon bonheur n'eft point fans allarmes ;
Qui peut te voir, toi , tous tes charmes,
Sans être épris , ému , charmé
Quand on aime , on veut être aimé i
Pour te vaincre on aura des armes ;
Dis- moi , ne céderas- tu pas ?
Me feras- tu toujours fidelle è
Lucille, je voudrois , hélas !
¿Que , pouitout autre ſans appas ,
A mes yeuxfeuls tu fufles belle.
Pardonne à mes voeux indifcrets.
Mais , Dieux ! fi le deſtin barbare
D'entre mes bras r'ôte jamais ,
Si je te perds , de tes attraits
„ Si quelque époux heureux s'empare,
Vois , que de larmes , de regrets
Cejour funeste me prépare :
-Ah ! prévenons tous ces forfaits ;
Aimons nous , que rien ne ſépare
Nos coeurs percés des mêmes traits.
Oui, foyons un exemple rare
· D'amour , de conſtance & de paix ; .
#6 MERCURE DE FRANCE.
;
Qu'on en médife , qu'on en gronde ,
Soyons-nous tout ; comme des Dieux,
N'appercevons que nous au monde
Contens , charmés , toujours heureux ,
Que nous importent tous les autres ?
J'en jure , ce font là mes voeux ,
Lucile ,font-ce auffi les vôtres ?
LETTRE
A Mile Clairon , des Champs Elifees ,
le 13 d'Hecate.
J
E commence ma Lettre , Mademoiſelle
, par vous dire que je fuis la Duclos ,
cette fameufe Actrice qui a fait tant de
bruit pendant la vie. C'eft une puiffance
fupérieure qui me force à vous écrire. Je
m'étois figuré , à force de l'entendre dire ,
que je n'avois jamais eu d'égale dans l'Art
d'attendrir les coeurs . La belle Ode de la
Motte avoit achevé de me tourner la tête
fur mon mérite , & mon amour- propre
croyoit n'avoir rien à défirer de ce côté.
Cependant j'apprends à chaque moment
dans les Enfers , par les morts qui y deſcendent
, qu'il faut que je vous céde.
Je n'entends parler que de vos talens ;
mille bruits en courent ici à votre gloire
MAR S. 1751. 47
& à ma honte ; on dit que rien n'approche
de la fineffe délicate que vous donnez aux
differens perfonnages que vous repréſen
tez. Votre ton de voix , vos mouvemens
vos regards , votre filence même , portent
la fenfibilité jufqu'au fonds de l'ame. Le
tendre & le pathétique , le grand & le fublime
, le tragique & le terrible , vous font
fi naturels, qu'il femble que vous ayez été
faite pour chacune de ces choſes en particulier
. Il n'y a aucun rôle , nous allûret'on
, que vous ne rempliffiez avec une nobleffe
, une dignité & une intelligence qui
n'appartiennent qu'à vous . Vous êtes l'idole
de ce même public dontj'étois autrefois
l'idolâtre. Voilà ce qui me défefpére .
Vous vous faites fans efforts des admirateurs
de ceux , dont je bornois ma gloire à
me faire écouter. J'en fuis inconfolable.
La pauvre Champmêté même en gémit à
l'écart avec fon tendre Racine , & je crois
que fi les morts pouvoient mourir deux
fois , nous en perdtions encore la vie de
regret. Ce qui acheve de nous déconcerter
, c'eft que des perfonnes qui vous ont
vû , & qui nous voyent , foutiennent que
Vous nous furpaffez encore en beauté & ´en
efprit. Votre air , votre démarche , tout en
vous annonce la Souveraine . Le titre feal
vous manque , & vous le méritez.
48 MERCURE DE FRANCE.
Voilà l'aveu humiliant que je fuis obli
gée de faire. Il vous doit être bien doux
de vous entendre louer par une femme,
qui avoit affez bonne opinion d'elle - même
pour fe croire au deffus de toute louange.
Pluton , ce farouche Dieu des Enfers,
a été fi charmé des récits avantageux que
l'on a faits fur votre compte , qu'il m'a
contrainte de vous apprendre en quelle
réputation vous êtes dans fon noir Empire.
11 fouhaite fort de vous y voir ; mais je
vous confeille de ne pas vous preffer de
venir. La gloire de plaire au Roi des morts,
ne vaut pas le plaifir de charmer le dernier
des vivans.
Duclos , G. M.
VERS
A M. D. L
AMi , j'ai mis dans la balance
Амі
Les richeffes & les honneurs ,
L'efclavage & la dépendance ,
Les attributs de l'opulence
Avec tout l'encens des flatteurs ;
Dans l'autre j'ai mis la Science ,
La fage médiocrité ,
Les
MARS.
40 1751
Les charmes de la liberté ,
Et ces amis de préference
Que l'on doit à l'urbanité ,
Et nullement à l'efperance
De les voir par utilité.
J'ai pris la raifon pour arbitre ;
En lui difant , pefe les deux ,
Car mon defir eft d'être heureux ;
Mais je prétends l'être à bon titre
La raifon n'a point hésité ; :
Pefant letout avec jufteffe ,
La balance de la richeffe
S'éleve avec rapidité ,,
Et celle de la liberté ,
Par fon propre poids eft refté .
J'ai donc choifi pár préference
La fage médiocrité ;
A tout l'éclat de l'opulence
J'ai préferé la liberté.
AUTRE
A Mad, la M. de F.
BEau chef- d'oeuvre de la Nature ;
Vous , que les graces & l'Amour
N'oferoient peindre en mignature ,
Ne venez point au Luxembourg ,
Pour la gloire de la Peinture.
C
Jo . MERCURE DE FRANCE.
Cette fraîcheur de tein , ce coloris charmant ;
Ce fourire enchanteur que forme votre bouche ;
Cette taille , cet air qui ravit & qui touche ,
Fixeroient tous les yeux dans le même moment ;
Et l'on verroit alors la fçavante impofture
De Raphael & de Mignard
Céder à la belle Nature ,
Quand elle eft , comme vous , toute fimple & fans
fard,
D. Bonneval.
LETTRE
De Dom Vaiffete à M. de Fontenelle.
LE
1
E defir de voir , Monfieur , le fragment
d'un de vos Ouvrages , qui n'eft
point connu du Public , m'a fait lire le
Mercure du mois de Janvier ; l'Hiftoire
du prétendu Romieu de Provence a les
mêmes charmes que tout ce qui eft forti
de votre plume ; je defirerois pour ce
grand homme que vous euffiez daigné en
faire un Ouvrage férieux ; j'ai eu occafion
de parler de lui , dans mon Hiftoire de
Languedoc , tom. 3 , p . 451. Je n'ai pû
me difpenfer de dire , que fon attachement
à Saint Louis le fit ufer de duplicité
MARS. 1751 .
51
pour exclure le Comte de Touloufe de lat
fucceffion de la Provence , & préferer
Charles d'Anjou , auquel il maria la Princeffe
dont il étoit tuteur. Le Pere Mainbourg
, Hiftoire des Croisades , tome 4 ,
page 132 , dit que Saint Louis fçut fi
» adroitement gagner Romée de Ville-
» neuve, & Albert de Tarafcon , tuteurs de
» la Princeffe Béatrix , qu'il l'obtint pour
» Charles d'Anjou , fon frere : je fuis
étonné , Monfieur , que vous ayez ignoré
fon véritable nom , & que vous n'ayez pas
dit , que ce Romieu n'eft qu'une fiction
poëtique du Dante , qui pour donner du
merveilleux à tout ce qui s'eft paffé fous
fon miniftére , feignit qu'il étoit arrivé en
Pelerin , qu'il ne voulut jamais dire fon
nom , & difparut mécontent du Comte de
Provence. Son nom de Baptême, en Latint
Romeus , en François Romée , en Proven
çal Romiou , ou Romieu , fignifie en lan
gage du Pays , un Pelerin . Le voyage que
Romée de Villeneuve fit en Syrie , ou du
moins qu'il eut intention de faire , peut
encore y avoir contribué ; on donnoit volontiers
le nom de Pelerin à ceux qui alloient
aux Croiſades ; le Grand Maître de
Rhodes , par une Lettre de l'an 1239 , lui
écrit , qu'ayant appris par Frere Guillaume
de Cabrios , qu'il vouloit aller en Syrie , il
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
l'exhorte à faire ce voyage , & lui indique
les provifions qui lui font néceffaires ;
cette Lettre eft toute entiere à la Bibliothéque
du Roi , la Soufcription en eft rapportée
par l'Abbé Robert , tome 3 , page
264 , en fon Etat de la Provence : Illuftrif
fimo ac magnifico & inclite viro , amico ſpecialiffimo
& præcordiali , Domino Romeo de
Villanova , Dómini Comitis Provincia Bajulo
& Conneftabulo , Frater B. Dei gratiâ fancta
domus Hofpitalis Hierufalem Magifter humilis
& pauperum Chrifti cuftos , falutem . Ily
a lieu de croire que Romée de Villeneuve
rendit compte de fon adminiſtration en
conféquence de ce voyage , ce qui a fait
fuppofer , que mécontent d'être foupçonné
,il avoit quitté la Cour du Comte , fans
avoir jamais voulu dire fa Patrie ni ſon
nom ; la quittance qu'il obtint du Prince
eft dans les manufcrits de la Bibliothéque
du Roi, en datte du 25 Mai 1241. Tibi Romeo
de Villanova Bajulo & fideli noftro. En
voilà bien affez à un Poëte pour bâtir cetre
fiction. Michel Baudier , l'an 1635 , en
fit un petit Roman , fous le titre d'Hif
toire incomparable de l'adminiftration de
Romieu , Grand Miniftre d'Etat en Provence
, lorfqu'elle étoit en Souveraineté :
il s'eft aidé des Hiftoires de Provence , &
n'a cu befoin que de retrancher le nom
♪
MARS. 1751. 53
de Villeneuve , & changer celui de Romée
en Romieu. Noftradamus en fa Chronique
de Provence , page 204 , rapporte
d'après le Dante , dont il cite les vers :
>> Que fous Raymond Beranger , Comte
» de Provence , un Gentilhomme , qui al-
» loit aux extrêmes parties de l'Occident
» vifiter Saint Jacques , arriva en Pro-
» vence , lequel , ayant apparence d'être
» homme de bien & de haute qualité , ne
» voulut jamais découvrir fon Pays ni fon
» nom , fi qu'on le nomma le Romieu....
» Le Commentateur du Dante , dit-il , le
» récite ainfi ; quelques autres difent que
ceux de la très - noble & illuftre Maifon
» de Villeneuve font defcendus de ce
» Romée , venu de très-noble & très-an-
» cienne Maiſon d'Arragon . Mais lorfqu'il
parle férieufement & d'un fait hiftorique
, il n'obmet jamais fon véritable
nom : page 190 , le Grand Romée de Vilneuve
; page 209 , ce grand & noble Romée
de Villeneuve , & c .
Pithon , Hiftoire de la Ville d'Aix , page
124 , parlant de Raymond Beranger :
» Ce fut un Prince pieux , liberal juſques
» à l'excès ; fans le fecours de fon Miniftre
d'Etat , Romieu de Villeneuve , il fûr
» mort pauvre ; mais il trouva le moyen
de recouvrer les Terres alienées , fans in-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
commoder le peuple , & de faire fubfifter
»le Prince fans nouvelles impofitions ; fa
conduite parut fi extraordinaire à nos
» Provençaux , qu'ils l'ont accompagnée de
» mille évenemens fabuleux .
Ruffi , Hiftorien des Comtes de Provence
, eft , comme vous fçavez , l'Hiſtorien
le plus eftimé , parce qu'il ne dit rien
que d'après les titres qu'il rapporte ; vous
trouverez page 104 , » qu'il déclare devoir
» faire mention de cette aventure , que
» quelques Hiftoriens ont rapportée , bien
qu'ils la tiennent pour fabuleufe ; &
lorfqu'il parle de la Princeffe Béatrix ,
page 51 , il dit qu'elle demeura fous la
» conduite & direction de Romieu de Vil.
» leneuve & d'Albert de Tarafcon , Perfonnages
de haute naiſſance & de beau-
2 coup de vertu .
ور
»
Bouche , Hiftoire Chronologique de
Provence , tome 2 , page 256 , rapporte
cette imagination du Dante , & dit ,
que ce font des fables ; mais que la vie
» des grands hommes eft toujours acccompagnée
de quelques faits fabuleux , tels
» que l'on dit d'Hercules , Numa , Alexandre
, Clovis , Charlemagne & au
و و
≫ tres .
Gaufridy , Hiftorien plus moderne , a
cru indigne de l'Hiftoire de rapporter cetMARS
. 17517
35
te fable , & voici un paffage qui mérite
d'être cité , parce qu'il contient tout ce
que je fuis dans le deffein de vous prouver,
P. 127 , an. 1229. Après quoi le Prince ,
voulant reconnoître les fervices que Ro-
» mée de Villeneuve lui avoit rendus , il
» le fait Gouverneur de Nice , & lui don-
» ne en proprieté la Ville de Vence , &
» plufieurs autres Terres que fa poftérité
pofféde encore aujourd'hui . Ces bienfaits
, quoique très - confidérables , ne
furent pas les feuls que Romée mérita ;
il mérita encore d'être fait Gouverneur
de la Province ; il s'acquitta fi bien de
tous fes devoirs, qu'il en acquit l'entiere
» confiance du Prince : pendant que Romée
prépare ainfi aux Barons de Vence ,
« fes Succeffeurs , la gloire d'une origine
防fi illuftre , Arnaud de Villeneuve , fon
» neveu , d'où vient la Maifon des Arcs
» n'acquiert pas moins d'avantage aux
fiens ; il obtient par fes fervices la con-
>> firmation des Terres des Arcs , de Trans
» & de plufieurs autres infeodées par le
"
Comte Idelfons à Geraud de Villeneuve ,
-fon ayeul. Ainfi les branches des Arcs
» & de Vence , allant à la gloire d'un pas
égal , recevoient du Prince d'égales mar-
» ques de reconnoiffance , & produi-
« foient , pour ainſi dire , des fruits dignes
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
»
» de leur Trône commun . Car après que
» Raymond de Villeneuve fut défembar-
» raffé de l'engagement qu'il avoit pris
pour le parti des Baux , il demeura fi
conſtamment dans le parti de fes Com-
» tes , qu'il fut toujours remarqué parmi
les premiers de leur Cour. Cela paroît
» encore par le feing de . ce Seigneur qui
» fe voit prefque dans toutes les Chartes
» de ces Princes , témoignage certain de
» leur eftime , auffi bien que de fa fidélité.
>>
Perfonne , jufqu'à moi , ne s'est encore
avifé de réfuter férieufement les vers de
Dante ri le Roman de Baudier ; la
notorieté eft trop grande , & d'ailleurs l'ua
& l'autre n'ont rien dit de choquant pour
ce grand homme & fa poftérité ; le fuppofer
un homme de qualité , qui voyage
en Pelerin fans dire fon nom , eft une fiction
que l'on peut bien paffer à un Poëte
mais comme dans votre fragment , page
14 du Mercure , vous faites dire à Romieu
par le Comte » Vous êtes un homme
de qualité , qui êtes tombé dans
quelque grande faute , & on vous a donné
pour pénitence d'errer par le monde
fous ce miférable équipage , fans ofer
» déclarer qui vous êtes ; je vous avoue
» que je trouve cette mortification affez
bien imaginée. Monfeigneur , répondit
MARS.
1751 . 57
il , je n'aurois pas eu affez peu de confcience
pour ne pas dire à mon Confef-
» feur de m'en chercher une autre , car en
» vérité, il y auroit été trompé, & fi j'étois
» homme de qualité , rien ne me coûteroit
» moins que de cacher ma naiffance &
>> mon nom . Comment , reprit le Comte ,
» feriez-vous bien aife qu'on vous traitâr
»comme un homme du peuple ? Prendriez-
» vous plaifir à vous priver des égards &
» des refpects qu'on devroit à votre rang ?
» Vous me fourniffez vous - même la ré-
»ponſe , Monfeigneur , répliqua le Ro-
» mieu , ce feroit à mon rang que tout
» cela feroit dû ; il le perdroit ; mais pour
" moi , je ne perdrois rien : mon rang &
»moi nous ne ferions pas la même chofe.
Paroles que vous ne pouvez avoir lûes
nulle part , & que vous vous êtes , fans
doute, permis , croyant n'écrire qu'un Ro .
man. En effet , comme le Héros n'avoit
point de nom , il vous a paru indifferent
de quelle maniere vous le traiteriez ; mais
permettez-moi , en qualité d'Hiftorien du
Languedoc , de traiter la chofe un peu
plus férieufement ; loin de m'en fçavoir
mauvais gré , je pense que vous me ferez
obligé de vous inftruire de ce qu'il étoit ,
& que vous ferez fort étonné , faute d'avoir
lû les Hiftoriens de Provence , d'a-
Су
58 MERCURE DE FRANCE.
voir ignoré , jufqu'à aujourd'hui , qu'il fut
de la Maifon de Villeneuve ; il faut un
peu fe défier des Troubadours en matiere
de faits hiftoriques . Les Poëtes fe font tos
jours permis des licences , & vous n'igno.
rez pas jufques où le Dante a pouflé la
fienne, puifque dans le même ouvrage où il
a imaginé celle ci , il a eu l'audace de donner
un Boucher pour pere au chef de la
troifiéme race de nos Rois.
Romée de Villeneuve , Baron de Vence,
Connétable Premier Miniftre , Grand
Sénéchal & Gouverneur de Provence ,
Tuteur & Régent , pendant la minorité de
la Princeffe Béatrix , eft l'homme , Mon
fieur , que vous faites parler fi humblement.
Je ne lui trouve point ce ton - là
dans aucun acte de fa vie , ni même dans
fon Teftament , où , malgré fon extrême
piété , on reconnoît un grand Seigneur ,
fes grands biens que par fes libétant
par
ralités .
Je ne prétends point ici faire la généalogie
de la Maifon de Villeneuve , que fon
voifinage avec le Languedoc me rend
auffi connue que toutes celles de cette Province
; je ne vous dirai que ce qui eft néceffaire
pour vous faire connoître Romée
de Villeneuve , les grands hommes qu'elle
a produits , fes alliances avec des Maiſon
MARS. 1751 . 59
Souveraines , fes affinités avec le Sang
Royal par la Maifon de Foix ; tout cela eft
du reffort des Généalogiftes.
La tradition de cette Maiſon , & le fentiment
de quelques Auteurs, rapportent fon
origine à un cader de laMaifon desComtes
de Barcelone , Rois d'Arragon , dont cette
famille a confervé les armes dans fes Etendarts
. Noftradamus, page 294 , parlant des
Maifons iffues de Princes : dit celle de Vil
leneuve ;d'Arragon . Je ne prétends pas vous
donner les Fables des grandes Maifons
pour des vérités , auffi je ne commencerai
qu'à Raymond de Villeneuve , établi en
Provence en 1114 , duquel constamment
toutes les branches font forties . Je crois
ceux de ce nom trop raifonnables pour exiger
qu'un Hiftorien , qui veut convaincre
M. de Fontenelle , rapporte avec certitude
des faits qui ne font pas appuyés d'autorités
: les auteurs font partagés fur la Terre
de Villeneuve , qui a donné le nom à cette
Maiſon ; les uns veulent que ce foit Villanova
, près de Barcelonne ; les autres Villeneuve
, près de Vence , en Provence ; le
premier fentiment eftconforme à la tradition
que cette Maifon adopte : »l'autre
» foutient , pour la gloire de Provence ,
que cette Maifon en eft originaire , &
» a pris fon nom de la Terre de Villeneu
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
» ve , près de Vence , & il en faut laiffet
» ( dit l'Abbé Robert , tome 3 , p. 243 ) le
»jugement libre au lecteur ; il fuffira de
» dire que ces deux Maifons portent les
» mêmes armes , & qu'elles font très- confidérables
en Arragon comme , en Provence
.
Je crois pourtant qu'il y a des raiſons
fortes , pour dire qu'elle eft étrangere à la
Provence ; la premiere eft, que la Terre de
Villeneuve n'a pris ce nom que vers
1160 , & qu'elle s'appelloit auparavant le
Gandelet , dont une petite portion a retenu
le nom , ce qui me fait croire qu'elle
fut donnée en récompenfe à Raymond de
Villeneuve , qui lui impofa fon nom ; Romée
, fon petit- fils , ordonne par fon teſtament
, qu'elle foit vendue ; d'ailleurs fi
cette Maifon avoit été de toute ancienneté
dans le Pays , elle auroit eu , comme les autres
, plufieurs perfonnes dans les differens
partis de la guerre des Baux , au lieu
que
Raymond de Villeneuve eft le feul de fon
nom , nommé dans la Lifte des Barons du
Pays ,, qne Noftradamus & Bouche ont
rapportés , page 114 & 125 . Il paroît auffi
que les premiers établiffemens qu'ils ont
eus viennent d'inféodation de leurs Souverains
, & que c'eft en dédommagement des
biens qu'ils laifferent en Arragon à leur
་
1
1
MARS 1751. GI
adet. Quoiqu'il en foit , Bouche , page
147 , rapporte l'Acte de confirmation des
biens donnés au Monaftere de la Celle,
par le Comte Idelphonfe , cité dans le
Gallia Chriftiana , Teftes : Hugo de Baucio ,
Raymundus de Villanova. Noftradamus ,
page 146 , dit » que le Comte Idelphonfe
, voulant guerroyer le Comte de For-
> calquier , lui envoya Hugues des Baux ,
& Raymond de Villeneuve , Gentils-
» hommes , des premiers de fa Cour. Nota,
cet Hugues étoit Souverain , & cette parité
donne une grande idée de fon collégue.
Louvet , dans fes additions des troubles de
Provence, fol. 213 , dit que » Raymond de
Villeneuve étoit Gouverneur de Proven-
» ce , que la tradition de cette Maiſon la
fait defcendre des anciens Princes d'Arragon
; & qu'en effet leurs Armes étoient
autrefois d'or à 4 pals de gueule , qu'ils
» quitterent, pour prendre les lances & les
écuffons. Raymond laiffa pour fils Geraud
de Villeneuve , à qui le Comte Idelphonfe
II. donna l'an 1201 les Terres des
Arcs , de Trans , la Motte & Efclans , en
confidération des fervices qu'il avoit rendus
à ce Prince & à fon pere , & de ceux
que les prédéceffeurs dudit Geraud avoient
rendus aux Rois d'Arragon , Comtes de
Provence , Prédéceffeurs de ce Prince , &
61 MERCURE DE FRANCE.
du beau & honorable train qu'il avoit
toujours tenu près de leurs perfonnes , ce
qui mût le Comte à ufer d'une telle libefalité
à l'endroit de ce Chevalier . Voyez
Bouche , page 178 , qui cite le tréfor de
la Chambre des Comptes , & Noſtradamus
, page 164. Il fut Gouverneur dé
Tarascon , felon Jero fme . Zurita , p. 90.
Geraud eut pour fils Romée & Geraud de
Villeneuve II , du nom ; Romée fut Seigneur
de Villeneuve , Cagnes , Greaulie
res , la Gaude Saint Jeannet , Torenc ,
Andaon , Courfegoules , Scipierre , Tournon
, le Caftelet , Trigans , Mauvans ,
Befaudun , Tourettes , le Puget , Saint
Laurent , Serenon , Caufors , Pugnafort ,
Châteauneuf, le Broc & la Ville de Vence :
Terres qu'il nomme toutes dans fon Teftament.
Geraud, fon frere , eut les Terres de
Trans , des Arcs , la Motte , Sclans , & fut
témoin à la Paix que le Roi Idelphonfe
accorda à ceux de Nice en 12 10. Il eft figné
d'abord , après l'Evêque de Nice , & avant
l'Abbé de Saint Pons. Voyez Gallia
Chriftiana. Teftes fuerunt Dominus Henricus
Nicien. Epifc . Girandus de Villanova ,
Guilabertus Abbas Sancti Pontii , Wmus ,
c.
. Il eut pour fils Arnaud de Villeneuve
, Seigneur des mêmes Terrés , auquel
le Comte Raymond Beranger confirma la
MARS. 1751 63
Donation faite par Idelphonfe , fon pere ,
à Geraud de Villeneuve , fon grand pere ,
aux Nones de Mai 1239. Voyez Bouche
page 242 , qui cite le tréfor de la Chambre
des Comptes , fol . 216. Teftes funt
Dom. R. Forojulien . Ep. F. præpofit. Romeus
de Villanova , & c . De cet Arnaud , Seigneur
des Arcs & de Trans , viennent
toutes les autres branches de la Maifon de
Villeneuve. Vous n'ignorez pas que Helion
de Villeneuve , Grand Maître de
Rhodes en 1222 , étoit fon petit-fils . Louis,
un de fes defcendans , connu d'abord fous
le nom de Seigneur de Serenon , commanda
l'armée navale de Charles VIII. à la
conquête de Naples , di cui era Capitano
Monsignore de Serenone . Scip. Ammirato ,
Guichardin , Ph.de Commines.CePrince
lui
donna la Principauté d'Avellino , & Louis
XII, qui l'envoya deux fois fon Ambaffadeur
à Rome : Monsignor di Trans Orator del Re .
Voyez Guichardin , érigea en 1505 , la Terde
Trans en Marquifat , qui eft la premiere
en France honorée de cette dignité.
En voilà affez pour la preuve que je veux
en tirer de l'extraction de Romée. Vous
verrez ci-après par ſon Teſtament de län
1250 , approuvé par Pierre , alors Evêque
de Vence , auquel il fait un legs , qu'Af64
MERCURE DE FRANCE:
naud de Villeneuve , Seigneur de Trans
& des Arcs , Chevalier , fon neveu , fut ſon
exécuteur teftamentaire.
"
Permettez-moi de faire ici une petite
analife du Roman de Michel Baudier ,
d'après lequel vous avez fans doute travaillé
, il arriva , dit-il , un étranger
» Pelerin qui venoit de Saint Jacques
» en Galice , perfonnage doué des gra-
» ces du corps & des vertus de l'ame ; fon
» nom , fon extraction , fa Patrie , furent
» inconnus à Raymond & à fa Cour , &
» fut toujours depuis appellé le Romiou ,
» qui en Langue Provençale fignifie le
Pelerin .
Le Comte Raymond avoit été porté tout
jeune à Barcelonne , & les Auteurs font
étonnés qu'il fe trouve en Provence en
1216 , parce qu'il ne pouvoit avoir que
9 à 10 ans : cependant un Acte cité dans
l'Hiftoire d'Aix , prouve qu'il y étoit . Cela
fuppofé , Romée de Villeneuve étoit en
Provence avant lui , puifqu'il acheta en
1211 la terre de la Gaude de Guillaume
d'Antrevaux .
» Le Comte l'éleve aux premieres dignités
de fon Erat , le fait chef de fon
Confeil & Sur - Intendant de les fi
nances.
MARS. 1751. 65
La Charge de Bajulus , ou Grand- Séné
chal , renfermoit toutes ces dignités. Voi
ci un Acte de vente du Château de Drapo
à l'Evêque de Nice , rapporté par Bouche,.
page 257 , où il a mis dans des parentheſes
l'explication de cette Charge , Il dit , » voi-
» ci un Titre qui prouve & fa famille , &
les Charges qu'il exerçoit dans cette
» Province , & les moyens qu'il obfervoit
» pour tirer de l'argent , fans charger les
" peuples. In Chrifti nomine an, à Nativita-
» te Domini 1228. Notum fit omnibus tam
» prefentibus quam futuris , quod ego Romeus
» de Villanova , ( on fçait bien que cette
famille eft une des plus illuftres , auffi-
»bien que des plus anciennes de cette
» Province , & nous avons vû fur l'an
1140 un Raymond de Villeneuve ,
» Vicarius & Bajulus in loco & Comitatu
Provincia ; ( cette Charge de Viguier &
de Baile a puis été nommée aux Regnes
» fuivans du nom de Grand Sénéchal )
» Conftitutus à Domino R. B. illuftriffimo Co
» mite Provincia , &c. l'an 1185. Le Com
» te de Foix étoit pourvû de cette Charge:
in prefentia Comitis de Foix, tunc temporis
« Bajuli Provincia conftituti. Voyez Bou-
» che , pag. 171 .
·
» Il fait la paix entre le Comte de Provence
& le Comte de Toulouſe.
66 MERCURE DE FRANCE:
J'ai rapporté dans mon Hiftoire de Languedoc
, aux preuves du troifiéme tome ,
page 426 , ce Traité de paix où Romeus de
Villanova , & Albert , de Tarafcone milites
font témoins le 3 Juillet 1243 .
» Il foumet la Ville d'Arles au Comte.
Voyez l'Acte de cette foumiffion , rapporté
par Bouche , page 244. Teſttbus Romeo
de Villanova , Guidone prapofito Barjolenci ,
Henrico prapofito Antipolenfis, anno 1239 , le
16 Septembre : les Eccléfiaftiques ne fe
laiffoient gueres précéder que par des Seigneurs
d'un rang très- diftingué.
» Il dégage le Domaine & augmente fon
>> revenu .
Voyez Bouche , page 241. » En ce tems
» vivoit Romée de Villeneuve , Grand
" Miniftre d'Etat , grand rechercheur des
» biens alienés , fit céder au Comte , par
» le Prévôt de Barjols , le Château & la
» Juriſdiction de ce lieu , le premier Avril
» 1237. L'Evêque & le Prevôt de Senès
»le prirent pour Arbitre dans un differend
avec le Comte de Provence : Compromis
ferunt in Romeum de Villanova , Acte cité
par Bouche , page 254 .
» Il vuide les differends entre le Comte
» & les Gentils - hommes du
pays .
Cet accord eft rapporté pár Noftradamus
, page 190 , par le grand Romeo de
Villenenve.
MARS: 1751: 61
Il a deffein de remplir la Cour de
ss fon Maître de perfonnes de mérite &
> attirer les Troubadours ; Rambaud d'O-
" range eft puni par lui d'avoir compofé
un Livre intitulé , la Maîtrise d'A-
"
» mour.
Noftradamus , page 183 , dit qu'il fut
exilé aux Ifles Stecades ou d'Hieres , par
le grand Romeo de Villeneuve.
» Il fait la paix avec les Génois.
Ce Traité eft rapporté par Bouche , page
249 : Prafentibus Dominis Romeo de Villanova
, Vice-Dominus de Vice- Dominis , &c.
le 22 Juillet 1241 .
» Il marie les filles de fon Maître avec
trois Rois & un Empereur.
M. de la Chaife , Hift. de Saint Louis
tome 1 , page 180 , rapporte que le ma
riage de Marguerite de Provence avec
Saint Louis fut fait par l'avis de Romée de
Villeneuve .
Les fiançailles de la Princeffe Sance ,
rapportées par Bouche , page 249 , avec le
Comte de Touloufe , font fignées par Romeus
de Villanova.
A l'égard de Béatrix , il n'y a qu'à lire ce
que j'en ai rapporté dans mon Hiftoire de
Languedoc , page 451 , tome 3. Noftradamus
, page 199 , rapporte le teftament
de Raymond Beranger ,par lequel il laiffe la
28 MERCURE DE FRANCE
tutelle de fa fille » à deux de fes Barons ,
» Romeo de Villeneuve & Guillaume de
» Cotignac , les difpenfe de rendre comp-
» te , veut que tous fes fujets foient tenus
» de leur obéir & jurer fidélité , jufqu'à ce
» que la Princelle fût mariée , entendant
" que fi l'un defdits Barons venoit à décéder
à l'élection du reftant & de la Com-
» teile , fa mere , il en fût mis & prins un
» autre de bonne & irréprochable qualité ,
» pour tenir la place. Ruffi , page 1c2 ,
rapporte le teftament original en Latin : ☞
fi contingeret quod aliquis de pradictis pralatis
, vel de Baronibus fupradictis decederet ,
alius de terra ifta & natione, qui ejus vicibus
fungeretur, eligatur per dictam Comitiffam &
per quatuor fuperftites , ita fcilicet quod loco
pralati pralatus eligatur, & loco militis miles ,
c. Teftes vocari & rogati fuerunt F. Bonavent.
Minifter FF. Min. in Prov , Romeus de
Villanova, Guillelmus de Cotignaco, Anfelmus
Feri Guido prapof.Rodricus Bajulus Forcalq.
&c.Il me paroît que cette feule pièce fuffiroit
pour réfuter cette fiction d'un Pelerin,
& il faudroit n'être gueres inftruit , pour
ignorer que la qualité de Chevalier, & furtout
celle de Baron , non-feulement n'eût
pas été donnée à un inconnu ; mais qu'elle
défigne les plus grands Seigneurs d'un Etat.
Bouche , page 264 , rapporte une OrdonMARS.
17518 ༦༡
nance de la Princeffe , étant encore mineure
, de l'an 1245. Nos Beatrix Juvenis , Dei
gratia Comitiffa & Marchioniffa Provincia ,
affiftentibus & confentientibus nobis Romeo de
Villanova & Alberto de Tarafcone adminif
tratoribus datis nobis à R. Berengario quon
dam patre noftro.
» Il eft calomnié par les Grands de la
» Cour ; le Comte délibere de lui faire
rendre compte , & le Pelerin le rend ,
où il montre que le Comte lui étoit dé-
» biteur.
»
»
J'ai dit ci - deffus l'occafion pour laquelle
Romée rendit fon compte , & la quittance
qu'il reçoit de Raymond Berenger : tibi
Romeo de Villanova Bajulo & fideli noftro .
» Il s'en va de la Cour difant , pauvre
»je fuis venu , pauvre je m'en retourne ;
» cet adieu dit , il s'en alla , fans que les
prieres ni les commandemens du Prince
» le pûffent retenir davantage ; le Prince
» lui écrit ; il lui répond qu'il n'a plus be-
» foin de lui , continue fon chemin , fans
» qu'on ait fçu ce qu'il eft devenu . Voila
la fin de ce Roman . Il ne me refte qu'à
juftifier Raymond Berenger de l'ingratitade
dont on l'accufe : bien loin de pouvoir
lui être reprochée , il combla de biens &
de dignités fon favori. Bouche , page 239 ,
dit » que le Comte voulant reconnoître
70 MERCURE DE FRANCE.
» les fervices que Romée de Villeneuve
>> lui avoit rendus dans la reddition de la
» Ville de Nice , lui donna la Ville de
» Vence , & plufieurs biens à Graffe &
»à Nice le 7 Février 1230 , dont il lui
fit hommage le même jour. Item Dominium
quod habemus vel vifi fumus habere
Supra univerfis & fingulis Dominis prædicta
Civitatis. En conféquence Durand , Prevôt
de l'Eglife de Vence , en fon nom &
en celui de fon Chapitre , prêta hommage
aux enfans de Romée, Nos effe homines &
vaffallos veftros, & omnia que tenemus in Civitate
Vincia intùs & extra & ejus territorio,
&c. Et ces mêmes enfans pafferent le 8 Février
1295 , une Tranfaction avec l'Evêque
& le Chapitre de Vence , par laquelle ils
quitterent l'Evêque de l'hommage . Inter
nobiles potentes & viros Dominos Romeum de
Villanova Petrum Romeum de Villanova ,
milites, Remarquez que voila des Titres
bien rares dans ces tems- là : cependant
quelques-uns de fes defcendans ont exigé
cet hommage , & le Marquis de Vence ,
plaidant contre l'Evêque de cette Ville ,
de la Maifon de Crillon , produifit ces
deux Titres & l'hommage de Jean Abrahardi
, Evêque de Vence , du 9 Janvier
1385 , qui eft aux termes les plus forts.
Fecit homagium & fidelitatem magnifico &
MARS. 17531 71
potenti viro Giraudo de Villanova , dicta Ci
vitatis Vencia Domino , & pro vero Domino,
recognovit ex certa fcientia fe effe hominem
vaffallum ipfius Domini , & quod jus in
ipfum Epifcopum & fuos fucceffores habet, Dominium
& Segnoriam, ficut Dominusfuis vaffallis
habere debet , omnia quæ tenebat ipfe
Dominus Epifcopus habet & poffidet , vel vi
fus eft habere & tenere in dicta Civitatis Venciæ
, intùs & extra, & ejus territorio , nomine
dicta Ecclefia tenet & poffidet pro ipfo Domi
no Vencia , & tenere vult , ficut pro Domino
fuo,nec ubicumquefuum Dominium denegabit.
Cet hommage fut prêté après avoir vû
l'inféodation faite à Romée de Villeneuve ,
Vifis & infpectis cum diligentiâ privilegiis
conceffis Domino Romeo de Villanova.
Il ne me reste plus qu'à prouver que ce
Pelerin prétendu , dont on n'a plus rien
appris , eft mort en Provence,
Romée tomba malade au Château des
Arcs , chez Arnaud de Villeneuve , Seigneur
de Trans & des Arcs , fon neveu ;
fon teftament eft aux Archives de l'Evêché
de Vence . Bouche , page 257 , en
rapporte des fragmens , & dit , » que c'eſt
» une piéce curieufe , qui eft trop longue
pour la donner en entier ; il s'en fert
" pour prouver que la fervitude fubfiftoit
» encore , puifque Romée donne la liber-
»
72 MERCURE DE FRANCE.
ré à Jean Manumitto , & veut que l'on
» vende tous les Sarafins & Sarrafines de
»fa Terre de Villeneuve . Il y en a une
copie dans les manufcrits de la Biblothéque
du Roi ; la fimplicité du tems fait
qu'on n'y trouve pas de ces titres faftueux
qui
font venus en ufage depuis , puifque
dans l'Acte cité ci- deffus des fiançailles de
la Princeffe Sance , les Comtes de Toulou.
fe & de Provence ne prennent que la qualité
de noble homme : Recipimus nos Sanciam
filiam nobilis viri Raimundi Berengarii,
Comitis Provincia .
Teftamentum nobilis viri Domini Romei de
Villanova militis anno 1250 , die ... menfis Decembris
, per Magiftrum Hugonem Mercaderis
Notarium publicum . Il fait fon héritier
Paul de Villeneuve , fon fils aîné , fait des
legs à Pierre Romée , fon cadet , à Béatrix
fa fille , qui fut mariée au Prince Hugues
des Baux , nomme pour Exécuteur de fon
Teftament Arnand de Villeneuve , Seigneur
des Arcs & de Trans , Nepotem fuum ,
fait des legs à deux de fes Chevaliers ,
Militibus fidelibus meis , & à deux de fes
Ecuyers , Scutiferis meis.
Je crois , Monfieur , que voila tout ce
qui fe peut dire fur un tel fujer, Mrs de
Vence , defcendans de ce grand homme ,
meferont peut-être obligés des recher ches
que
4
MARS. 1751. 73
que votre fragment m'a obligé de faire ,
& j'y trouve une occafion de vous affûrer
des fentimens d'eftime & de refpect avec
lefquels j'ai l'honneur d'être , Monfieur
votre , &c.
L
D. Vaiffete.
A Paris , le 21 Janvier 1751 .
' Etabliffement de l'Ecole Royale Militaire
eft un des plus utiles & des
plus nobles établiſſemens qui ayent jamais
été faits. M. le Chevalier Laurés a bien
vû l'importance du projet , & bien exprimé
les avantages que la France en retirera.
Ses vers font des vers de fentiment , &
font autant d'honneur au Citoyen qu'au
Poëte,
EPITRE AU ROI ,
Sur l'établiffement de l'Ecole Royale & Mi
Litaire. Par M. le Chevalier LAURE'S.
N grand Roi , don du Ciel , fruit pénible
des tems , UN
Ne ceffe de verſer des bienfaits éclatans .
C'étoit donc peu , Louis , de couronner ta gloire
En livrant à la paix le prix de la victoire :
D
74 MERCURE DE FRANC
C'étoit peu de venger par un regard divin
Ces Héros Plébéyens , outragés du Deftin ;
Qui par tant de travaux accuſant ſes caprices ,
Comptoient au lieu d'ayeux d'illuftres cicatrices.
Quoi ! fous ton aîle encor tu vas donc réunir
Ces jeunes Nourriffons , l'efpoir de l'avenir ,
Le plus pur du beau fang dont s'applaudit la France!
O vertu, fous mon Roi , quelle eft ta récompenfe !
L'éclat dont il te couvre , embraffe tous les tems ;
Des Ancêtres il paffe à leurs derniers enfans .
Il les confacre tous : fous l'empire d'un Sage ,
Tes droits font des fujets le plus riche héritage .
Vous , Citoyens fameux , qui fûtes autrefois
Les défenfeurs du Trône , ou le foutien des Loix ,
Franchiffez à mes fons les rives ténébreuſes ;
Accourez parmi nous , voyez , Ombres heureufes
Quel luftre fur vos noms fait rejaillir Louis .
Pour acquitter nos coeurs il adopte vos fils :
De fon augufte fein l'amour les fait renaître ;
Qu'il eft doux de devoir fa fplendeur à fon Maître!
Le befoin , ce tyran qui pourfuit la vertu ,
Tient fouvent fous fon joug le courage abattu.
L'indigent fuit du jour l'importune lumiere ;
Sous de triftes lambeaux couché dans la pouſſiere,
Inutile , il languit dans un affreux repos ;
Son pays perd un homme , & la gloire un Héros.
Refpirez , vous qu'opprime un deftin fi barbare :
Louis voit vos malheurs , foupire & les répare.
Par des noeuds immortels il enchaîne fes dons ;
MARS.
75 17518
Vos deftins font liés aux deftins des Bourbons .
Quel eft l'obftacle encor que votre coeur redoute ?
Un Dieu vient , & du Ciel il vous ouvre la route.
O tendreffe ! ô pouvoir ! de fes rayons frappés ,
Que de germes heureux feront développés !
Je les vois ces Aiglons , formés fous fon ! gide ,
S'armer de fon tonnerre , & dans leur vol rapide ,
Faire tomber fes coups fur cent murs chancelans .
Je vois ces fiers Lions , les yeux étincelans ,
L'air terrible , affronter & le fer & la flâne .
Que l'ardeur , difent- ils , qu'il ſouffla dans notre
ame
Enfante des exploits dignes de ce Titus.
Nous comptons fes bienfaits , qu'il compte nos
vertus .
Dans ce champ de carnage où régne fa vengeance ,
Gravons en traits de fang notre reconnoiffance .
Que partout l'ennemi reconnoiffe à nos coups.
Quel Roi guide nos bras & triomphe avec nous
Mais , des enfans de Mars la Seine environnée ,
Roule orgueilleuſement fon onde fortunée ;
Tout charme fur fes bords fes avides regards ;
Elle y voit le berceau , l'afile des Céfars :
La Nymphe s'applaudit , & tour-à-tour contemple
Dans la lice , l'Emule , & dans le port , l'exemple.
Du même zéle épris les grands Rois font rivaux.
La gloire d'un bienfait en produit de nouveaux .
D'une main qu'embellit leur noble impatience ,
A l'envi fur leur peuple ils verfent l'abondance,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
Tel , du vainqueur du Rhin , l'héritier généreux
Lui difpute l'honneur de faire des heureux,
Tel du trône des airs , dans fa courſe féconde ,
Le Soleil renaiffant vient enrichir le monde,
C'eſt ainfi qu'à l'abri du ravage des tems ,
Louis , de fa grandeur pofe les fondemens .
Sa valeur la commence , & fa bonté l'acheve.
Les rameaux languiflans , qu'il ranime & releve ,
Dans d'autres rejettons à jamais reproduits ,
L'honoreront fans ceffe en ſe couvrant de fruits .
Epoux , meres , enfans , iront dans tous les âges
Couronner de lauriers , encenfer les images.
Leurs mains embrafferont ces facrés monumens ;
Des pleurs délicieux dans ces heureux momens,
Peindront les doux tanfports de leur ame atten,
drie ;
Leurs voeux t'invoqueront , ô Dieu de la Patrie ;
Et tes yeux enchantés , dans ce brillant féjour ,
Ne verront plus qu'un Temple enflammé par
l'Amour.
MARS. 1751. 77
J
LETTRE
De M. Touffaint à un Ami.
E ne m'engage point , Monfieur , à ce
que vous me demandez ; je fais grand
cas de votre amitié , & vous le fçavez ;
mais jugez vous même fi vous pouvez en´
confcience exiger de moi , fous peine de
me vouloir du mal , que je m'aille brouiller
avec tout l'Univers pour vous procurer
une légere fatisfaction . C'eft pourtant ce
qui m'arriveroit infailliblement, fi j'entreprenois
de vous envoyer par tous les ordinaires
, des Extraits raifonnés des nouveaux
Ouvrages de Littérature. La profeffion de
Critique Littéraire eft un métier où il n'y a
qu'à perdre.Celui qui ofe le faire eft un vrai
Loup dans le bercail des Lettres , un Loup
qu'on détefte, comme de raifon, un Loup à
qui chacun cherche à nuire , & dont on
croit que la ruine importe au bien public .
Et quand , par impoffible , je n'aurois
point à craindre la ligue de tous les beaux
efprits , j'aurois à me défier de moi-même.
Qui m'empêche de faire par ignorance
quelque bévûe qui me deshonore ? Je fuppofe
même que je ne touchâffe point aux
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages fcientifiques , que je laiffaffe les
Traités de Mathématiques , de Phyfique ,
de Théologie , de Droit , de Médecine &
autres pour ce qu'ils font ( car qui pourroit
fuffire à une carriere fi vaſte ? ) Que
je ne dîffe mon avis que fur des ouvrages
de Belles- Lettres & de bel efprit ; fuis je
affez vain pour me flatter de remplir dignement
une tâche encore fi forte ? J'aurai
à rendre compte d'un Difcours Académique
, d'un Plaidoyer , d'un Sermon ; il
faut pour cela bien poffeder , non pas
feulement les régles , mais auffi le bon
goût de l'éloquence . Il s'agira d'un ouvrage
Dramatique , d'un Sonnet , d'une
Idylle , d'une Ode Anacréontique ; outre
la connoiffance du méchanique de ces pié
ces , vous fçavez quelle fineffe , quelle délicatefle
il faut avoir pour en bien juger.
Ce n'eft pas en s'appefantiffant fur la lettre
, qu'on aprécie avec jufteffe les ouvra
ges d'efprit. Ce fera un ouvrage de Morale
ou de cette belle Métaphyfique du
coeur , dont le fiécle eft fi friand , qui s'offrira
à ma cenfure ; viendra- t'il un Apollon
tout exprès m'inftruire du plan de
l'Auteur , & me communiquer fes vûes ?
Sans cela pourtant j'en ferai mal la critique.
Dans chaque chofe il faut voir l'ef
prit ; la lettre tue. Et tel entreprend la
MARS. 1751 . 79
cenfure d'un long ouvrage qui ne l'a pas
fçû lire , j'entends lire avec intélligence.
Vous voyez donc , Monfieur , qu'il n'y
a perfonne de trop bon pour le métier de
Cenfeur Littéraire ; qu'il exige tous les
talens néceffaires à celui qui opere ; c'eftà-
dire , outre les lumieres & les connoiffances
, un génie , une fineffe , une judiciaire
exquife. Et moi , eft ce que je polfede
tout cela ?
Vous me direz peut-être que vous feriez
difcret, & ne montreriez pas mes Lettres
; & moi je dis que vous ne le feriez
pas & les montreriez ; on les tranfcriroit
, on les imprimeroit fous le titre de
Piéces dérobées , & je ferois victime du larcin.
D'ailleurs les ayant une fois faites ,
que fçavez - vous , fi intérieurement , malgré
toutes les mines que je ferois du contraire
, je ne défirerois pas qu'elles devinf
fent publiques : Cette vanité et le péché
mignon de ceux qui écrivent . Je veux
donc me mettre à l'abri de la tentation en
n'écrivant point.
Donc , Monfieur , je ne fuis pas votre
homme pour les Gazettes Littéraires ; cependant,
afin de payer en partie le tribut
dû à l'amitié , je vais vous donner l'extrait
du feul Ouvrage de marque qui ait paru
ici au commencement de cette année ,
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE:
mais à condition que ce feta une fois pour
toutes , & fans tirer à conféquence. D'ailleurs
l'ouvrage vaut bien la peine que je
me relâche de mon inflexibilité en fa faveur.
L'Edition dont je vous rends compte
( car il y en a une antérieure ) a pour titre :
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Brandebourg
, en deux parties , l'une de 233
pages , l'autre de 247 , petit in- 8° . fans
nom d'Auteur , d'Imprimeur , ni de Ville,
& pour date 1751 .
Sans compter quelques hors d'oeuvres ,
qui font rejettés à la fin , l'ouvrage contient
trois morceaux importans.
Le premier eft comme une Chronique
des Markgraves Electeurs de Brandebourg.
Le ſecond eſt un morceau plus raifonné
fur le progrès des Moeurs , des Arts , des
Sciences , des Ufages & des Coûtumes des
Marches Brandebourgeoifes.
Le troifiéme eft l'Hiftoire des Religions
de ce même Pays .
Les deux Piéces rejettées à la fin , font
l'Eloge du Général de Goltze , & celui de
M. de Borck.
I. Dans le morceau que j'appelle la Chranique
, l'Auteur parcourt légerement toute
la defcendance des Markgraves de Brandebourg
, dont il compte fix races , en
MARS. 1751 . 81.
commençant par Taffillon , premier Comte
de Hohenzollern .
3
Il paffe rapidement fur les quatre premieres
races , & commence la premiere à
Fredéric VI , Burgrave de Nuremberg ,
qui en 1415 reçut de l'Empereur Sigifmond
la donation du Markgraviat de
Brandebourg , fous le nom de Fredéric I ,
dont le fils de Fredéric II , fut furnommé
Dent de fer.
Ce fut une mode pendant quelques générations
de donner au Prince un furnom
tiré de l'Hiftoire ancienne , relatif aux
qualités qu'il avoit ou qu'on lui fuppofoit.
Les furnoms donnés aux Princes vivans ,
non - plus que les trophées érigés en leur
honneur , ne font pas pour la Postérité
des atteftations bien fûres de leur mérite.
ou de leurs talens . ) Albert , fucceffeur de
Fréderic II , fut furnommé Achille ; fon
fils Jean fut appellé Cicéron , à caufe de
fon éloquence , qui pourtant n'eût pas été
d'un grand poids fans la bravoure dont il
la fecondoit. Il eut pour fils & pour fucceffeur
Joachim I , dit Neftor , qui malgré
fon furnom ne vêcut pas cinquante ans ,
& laiffa en fa place Joachim II , qui fe fit
Luthérien en 1539. L'Hiftorien à cette
occafion remonte aux évenemens qui ont
amené ce changement.
D V
82 MERCURE DE FRANCE:
Depuis la Réforme , les Princes de Brandebourg
n'eurent plus l'honneur de porter
des noms Grecs ou Latins. Ce Joachim II ,
qui mourut fans furnom , eut pour fucceffeur
fon fils , qu'on appella tout fimplement
Jean - George , auquel fucceda Ĵoachim-
Fredéric. Celui-ci fut le premier
Prince qui établit un Confeil d'Etat ,
preuve , dit le Chroniqueur , de la belle
"
adminiftration qui avoit précédé.Il laiſſa
pour fucceffeur Jean Sigifmond , qui reçut
de Sigifmnd III , Roi de Pologne , l'inveftiture
de la Pruffe , pour lui & fes defcendans
. C'étoit la troifiéme fois que l'inveftiture
en étoit donnée à la Maiſon
Electorale . Ici eft placée une digreffion curicufe
fur l'Hiftoire de la Pruffe jufqu'à ce
tems- là .
Jean Sigifmond laiffa la Pruffe & l'Electorat
à fon fils George - Guillaume , dont la
Régence fut une fuite & peut - être une
fource perpétuelle de malheurs pendant
30 ans . Mais Fredéric- Guillaume , furnommé
le Grand , qui lui fucceda , répara bien
avantageufement les défordres de l'adminiſtration
de fon pere. Il commença à
gouverner à l'âge de vingt ans . C'eft à ce
Prince que la Pruffe doit tout l'éclat dont
elle jouit aujourdhui .
Fredéric , fon fils , recevant des mains
MARS. 1751. 83
de fon pere un Etat floriffant , voulut joindre
les titres à la puiffance réelle ; il fongea
à fe faire déclarer Roi , & y réuffit. Il
fut couronné en cette qualité en 1701 .
Quoique j'aye préfenté cette premiere
-partie comme une fimple Chronique , je
n'ai pas entendu par-là qu'elle foit traitée
avec fechereffe ou aridité , mais feulement
que les faits n'y ſont rapportés que ſommairement
, ce qui n'a pas empêché que
l'Auteur n'y ait femné quantité de traits
faillans , ſoit de morale ou de politique, &
des portraits parfaitement bien tracés,
Par exemple , à propos des Tournois
-meurtriers dont s'amufoient autrefois les
Princes , & d'où Albert , furnommé Achille
, fortit dix- fept fois victorieux , il fait
une remarque digne d'un coeur humain &
d'une belle ame. » On faifoit , dit-il , dans
» ces fiécles groffiers le même cas de l'a-
» dreffe du corps que l'on en fit du tems
» d'Homere . Notre fiécle plus éclairé ,
n'accorde fon eftime qu'aux talens de
l'efprit & à ces vertus qui élevant l'homme
prefque au deffus de fa condition ,
» lui font fouler fes paffions fous les pieds
» & le rendent bienfaiſant , généreux &
» fecourable .
"
Il en fait une autre du même genre fur
ce que Charles II déclara la guerre aux
D´vj
84 MERCURE DE FRANCE
Anglois , fous prétexte que Meffieurs de
Wit avoient un portrait fcandaleux dans
leur maifon. ( Ce portrait , dit- on , repréfentoit
une bataille navale que les Hollandois
avoient gagnée fur l'Angleterre. )
» Faut- il , dit notre Ecrivain , que de pa-
» reils fujets deviennent l'origine de la
» ruine des Provinces , & que l'efpece hu-
» maine prodigue fa vie & répande fon
fang pour fatisfaire aux fantaifies & au
» caprice bizarre d'un feul homme ?
Il a ofé être d'un avis different des Doctes
& des Philofophes du fiécle dernier au
fujet de l'abdication de la Reine Chriftine
» Aux yeux des fages , dit- il , la con-
»duite de cette Reine ne parut qu'étrange.
» Elle ne méritoit ni louange ni blâme
» d'avoir quitté le Trône ; une pareille ac-
» tion n'acquiert de grandeur que par les
circonftances qui l'accompagnent & par
la magnanimité dont elle eft foutenue
" dans la fuite.
33
Mais il penfe comme tous les politiques
intelligens fur la révocation de l'Edit de
Nantes .
Il expofe brièvement & ingénieufement
les motifs qui introduifirent la réforme
dans differentes contrées de l'Europe . » En
Allemagne , dit-il , ce fut l'ouvrage de
» l'intérêt en Angleterre celui de l'a-
2
MARS. 1751. 81
mour , & en France celui de la nou
» veauté.
Sur la fin de ce premier morceau , il
femble tirer de fon récit même cette belle
réflexion que le fort alternatif des armes
devroit faire naître naturellement aux
Princes remuans & inquiets. » Si les hommes
étoient capables de raifon , feroientilsdes
guerres fi longues , fi acharnées & fi
» onéreufes pour en revenir pourtant à des
"conditions de paix , qui ne leur paroiffent
» intolérables que dans les momens où la
paffion les gouverne , ou dans lesquels
» la fortune leur rit ?
A propos de la difgrace de Dankalmann,
envoyé à Spandaul pour avoir dit fes fentimens
avec hardieffe fur le projet de
Royauté de Frédéric : » Il y a , dit notre
» Auteur , un milieu entre le poifon de la
» flatterie & la rigidité falutaire de la vé-
» rité , qui fe peut concilier avec le carac-
» tére d'un homme d'honneur. Les leçons
» d'un mifantrope révoltent , mais les con-
>> feils dont on modifie la rudeffe , font
» comme le miel dont on a frotté les bords
» d'un vafe rempli d'abfinthe. C'eft un véhicule
qui en dérobe l'amertume. Heureux
font les Princes , ajoûte- t'il , dont
» les oreilles moins délicates aiment la
» vérité , lors même qu'elle eft prodiguée
و د
83 MERCURE DE FRANCE.
par des bouches indifcrettes ; mais c'eft
» un effort de vertu dont peu d'hommes
»font capables
.
"
"
»
Voulez-vous , Monfieur , voir des portraits
de notre Ecrivain ; en voici quelques
échantillons : pour le furplus recourez à
l'Ouvrage même , d'où je les tire , car je
ferois bien fâché que vous ne le luffiez pas .
» Fredéric Guillaume reçut le furnom de
» Grand , & l'étoit effectivement .... Il
femble que par méprife la Nature avoit
» uni en lui l'ame d'un grand Roi à la fortune
médiocre d'un Electeur : On vit
» pendant fon regne les actions d'une ame
forte & d'un génie fupérieur ; tantôt
tempéré par la prudence , tantôt por-
» tant ce caractére d'enthouſiaſme , qui enleve
notre admiration ; inépuifable en ref-
"fources , fans le fecours étranger ; formant
fes projets lui même & les mettant en
exécution ; rétabliffant par fa fageffe un
" pays abîmé ; acquérant de nouveaux Etats
க par fa politique & fa prudence ; aſſiſtant
» fes Alliés , & défendant fes peuples par
»fa valeur , & toujours également grand
dans tout ce qu'il entreprenoit ....
Er quarante pages plus bas : » Fredéric
» Guillaume , qui étoit le défenfeur de ſes
fujets en tems de guerre , avoit la noble
» ambition de leur fervir de pere en tems
«
MARS. 1751 87
» de paix. Il foulageoit les familles ruinées
» par les ennemis . Il relevoit les murailles
» abattues des Villes ; les forêts , les bêtes
» féroces qui les habitoient difparoiffoient
> pour faire place à des Colonies de La-
» boureurs & à de nombreux troupeaux....
» L'induſtrie fi utile & fi méprifée , l'éco-
» nomie rurale étoit encouragée , &c.
Cinquante autres pages plus loin : »> La
» fageffe , la fermeté , la pénétration &
» toutes les vertus de ce Prince fe modi
» fioient felon les circonftances où il fe
» trouvoit , & paroiffoient tantôt plus fu
blimes , tantôt plus douces & plus fecourables
, mais toujours affujetties aux prin
cipes de la juftice & ne tendant qu'à la
gloire de fon regne & au bien de l'hu
» manité . Et dix - huit pages plus loin : Fredéric-
Guillaume avoit toutes les qualités
qui font les grands hommes , & la Providence
lui fournit toutes les occafions
❞ propres à les déployer . Il donna des
marques de fa prudence dans un âge où
la jeuneffe indocile & fougueufe n'en
> donne que de fes égaremens. Il ne perver-
» tit jamais fa valeur héroïque par un con-
» damnable abus , & il n'employa fon cou
rage qu'à la défenfe de fes Etats & aut
fecours de fes Alliés . Il étoit prévoyant
» & fage , ce qui le rendit grand politique.
"
ود
88 MERCURE DE FRANCE.
» Il étoit laborieux & humain , ce qui le
» rendit bon Prince ... Il fut le reftaurateur
& défenfeur de fon pays , le fonda-
» teur de fa puiffance , l'arbitre de fes
égaux & l'honneur de fa Nation.
Le portrait que notre Auteur fait du
Roi Jacques n'eft pas à l'avantage de l'original
; mais ce n'est quelquefois pas- là un
vice dans un portrait.
Guillaume , gendre de Jacques , qu'on
appelloit Roi de Hollande & Stathouder
d'Angleterre , ne paroît pas non plus dans
les Mémoires, de deux lignes plus haut qu'il
n'étoit. L'Auteur qui les a écrits prend
affez bien la meſure des
gens.
Voyez le parallele de Fredéric le Grand
& de Louis le Grand , page 220 de la premiere
partie. Il ne fiéroit pas à un François
de le tanfcrire
ici ; on y a donné trop de
fupériorité
au Héros Pruffien .
Voyez celui du Czar Pierre , page 21 ,
& celui de la Reine Sophie-Charlotte ,
pages 46 & 135:
pour
II. Par rapport au fecond morceau qui a
pour titre , des Mours , des Coûtumes , &c.
l'Auteur lui -même nous en donne une idée
en commençant . » Je n'y préfente , dit- il,
» au Lecteur qu'un choix des traits les
plus appans & les plus caractéristiques
frie des Brandebourgeois.
"
» du gén
MAR S. 1751: 89
Ce morceau eft encore plus fourni que
le premier , de penfées fines , de maximes
judicieufes , d'expreffions heureufes. L'Auteur
y eft moins Hiftorien & plus Philofophe
; or c'eft quelque chofe de bien agréa
ble que la Philofophie d'un homme de
génie , c'eft la vraye pâture , difons mieux,
c'eft le ragoût des hommes raifonnables .
Que peut-on par exemple de plus juſte
& de mieux tourné que ce qui fuit ? » Re
» montons aux origines des Nations , vous
» les trouverez également barbares. Pren-
» dre un peuple dans la ftupidité la plus
groffiere , le fuivre dans les progrès &
» le conduire jufqu'au tems qu'il s'eft civi-
» lifé , c'eft_étudier dans toutes fes métamorphofes
le ver à foye devenu chriſta-
» lide & enfin papillon.
99
ود
Et un peu plus bas , pour mettre en plus
beau jour cette penfée , qu'il refte toujours
dans une Nation un fond de caractére ineffaçable
, que les tems & les révolutions
ne changent jamais entierement, » Un
» Statuaire , dit notre Ecrivain , peut tail-
» ler un morceau de bois dans la forme
» qu'il lui plaît. Il en fera un Efope ou un
»Antinous , mais il ne changera jamais la
» nature inhérente du bois .
Ce qui m'empêche de rapporter un plus
grand nombre de ces traits , c'eft que tout
90 MERCURE DE FRANCE.
J'ouvrage en fourmille , & que tranfcrire
un ouvrage n'eft pas en faire l'analyfe.
Ce morceau eft diftribué en trois époques.
La premiere contient les moeurs des
marches Brandebourgeoifes avant Charlemagne.
L'Auteur réduit la peinture qu'il
en fait à leur bravoure & leur férocité.
La feconde époque commence à Charlemagne.
C'eft pendant cette époque fous
l'Empire de Henri l'Oifeleur, que le Brandebourg
commence à avoir une forme reglée
de gouvernement. Cet Empereur y
établit des Markgraves , fous lefquels les
moeurs s'adoucirent. Sous les Markgraves
des quatre premieres races les Berlinois
refterent dans une oppreffion perpétuelle ,
fans fureté , fans police.
La troifiéme époque commence à l'Empereur
Sigifmond , qui confera le Brandebourg
& la dignité Electorale au Burgrave
de Nuremberg , qui le premier fe fervit
d'un canon de 14 livres , en quoi confiftoit
toute fon artillerie , avec laquelle cependant
il réduifit fes fujets rebelles. Pendant
cette époque il y eut un peu plus de police
& de fubordination , furtout fous Jean le
Cicéron , qui pour polir l'efprit de fes
peuples , fonda l'Univerfité de Francfort
fur l'Oder. Joachim contribua encore plus
au progrès des Sciences. Ce fut , dit notre
MAR. S. 1751. 91
Auteur , le Léon X du Brandebourg.
Pour montrer par des faits , que dans
ces tems même où la Nation commençoit
à fortir de la barbarie , il reftoit encore
des moeurs anciennes une forte teinte de
ferocité ; il rapporte que Joachim II . coucha
la nuit de fes nôces armé de toutes
piéces auprès de fa jeune époufe , » comme
fi , dit il , les tendres combats de l'a-
» mour demandoient des préparatifs auffi
» redoutables.
J Il fait ainfi d'Electeur en Electeur la
gradation des moeurs & des Arts dans le
Brandeboug , & orne la fin de fon récit par
cette réflexion fenfée : " Comme les fe
mences ont befoin d'un terrain propre
» pour leur développement , de même les
» Nations demandent un concours de conjectures
heureuſes , pour qu'elles fortent
de leur engourdiffement , & qu'el-
» les reçoivent , pour ainfi dire , une nou
» velle vie.
Il finit par un paralelle de l'Etat Monarchique
, & de l'Etat Républicain , où il
balance avec jugement & avec fageffe , les
avantages & les inconvéniens refpectifs
de ces deux fortes de Gouvernement .
III . Le troifiéme morceau qui a pour
titre de la Superftition & de la Religion ,
n'eft point inférieur aux deux autres. On
92 MERCURE DE FRANCE.
y reconnoît un Ecrivain Proteftant ; mais
ce n'eft point par des déclamations contre
les dogmes fondamentaux de la Religion
Romaine qu'il fe fait connoître ; c'eſt ſeulement
en relevant avec force des abus
quenous lui abandonnerionspeut- être fi la
réunion ne tenoit qu'à cela. Au reste on
voit un homme fi plein de cette Religion
naturelle , qui eft la bafe de toutes les autres
, qu'il eft vifible , que quand il ne feroit
ni Catholique ni Reformé , il feroir
au moins honnête homme. Or c'eſt déja
avoir une forte de Religion . Quand on en
eft là , on n'a plus qu'un pas à faire pour
devenir Chrétien .
Vous verrez bien , Monfieur , à la for
me des trois Mémoires , dont je viens de
vous rendre compte , que ce font en effet
des Mémoires, & qu'on n'a pas fongé à fai
re un Livre; il eût fallu pour cela les fondre
enfemble . Mais ne vaut-il pas bien mieux
préparer des fonds pour des Livres que de
faire des Livres fans fonds ? Un bâtiment
pour lequel on auroit déja les pierres & la
charpente toutes taillées , feroit plus avancé
que celui , dont on n'auroit fait que
conftruire un modéle en plâtre.
D'ailleurs il falloit que l'ouvrage dont il
eft queſtion , eût la forme qu'on lui a donnée.
Ce font en effet des Mémoires AcaMARS.
1751.
93
démiques qui ont été lûs dans l'Académie
Royale des Sciences & Belles - Lettres de
Pruffe, comme on le voit par la réponſe de
M. de Maupertuis , dont je ne puis me dif
penfer de vous rapporter ici les deux tiers ,
parce que vous y verrez la confirmation
des conjectures du Public fur le nom & la
qualité de l'Auteur ; & que d'ailleurs elle
contient un éloge des Mémoires , meilleur
fans doute que je n'aurois pû le faire .
Repréfenter les évenemens dans leur or
dre , donner à chaque partie de l'Hiſtoire
» fa proportion & la meſure , écrire avec
» préciſion & élegance , fuppofe un ef
» prit jufte , une imagination heureuſe ,
» & une connoiffance parfaite de la Langue,
Décrire les moeurs & les coûtumes.
» des peuples , remonter à leur origine ,
» les fuivre dans leurs progrès ; marquer ce
qui appartient à l'homme en général , ou
à une Nation en particulier , n'eft donné
» qu'à un efprit profond.
"
» Si un Ecrivain fe trouve affez avanta
gé de la nature , pour pouvoir remplir
" tout à la fois tous ces differens objets
>> combien ne fera- t'il pas fupérieur , & à
» l'Hiftorien qui ne rapporte que les faits,
& au Philofophe qui s'en tient aux fpé-
» culations ? C'eft que les évenemens font
néceffairement liés aux moeurs , & en
94 MERCURE DE FRANCE.
»
font prefque toujours les fujets ou les
caufes. Un cfprit affez vafte embraſſe
« cette Relation ; il pourroit en quelque
forte prévoir les moeurs qui doivent
» réfulter d'une certaine chaîne d'évene.
mens , & prédire les évenemens qui fe-
» ront la fuite des moeurs.
» Si un tel homme fe trouvoit appellé
» au Confeil des Rois , s'il fe trouvoit lui-
»même revêtu d'une grande puiffance ;
» (car nous avons depuis Céfar l'exemple
» de grands Princes qui ont été en même
» tems d'excellens Auteurs ) quel bonheur
» ne feroit-ce point pour les peuples qu'il
auroit à gouverner ? Quel bonheur ne
»feroit ce point pour toute l'Europe ?
Il faudroit ne pas entendre la valeur des
termes , pour douter , après ce
dit M.
que
de Maupertuis , que ces Mémoires lûs à
l'Académie de Berlin , ne foient l'ouvrage
du Protecteur même de cette Académie .
C'eſt un demi- Dieu qui a bien voulu fe
rendre femblable à nous , & fe revêtir de
nos foibleffes , en écrivant pour le public,
& s'expofant à fa cenfure , qu'il ne s'eft pas
mis au refte dans le cas de redouter beaucoup
la critique ; cette vipére qui aime à
mordre , n'a pas de pouvoir contre des ou
vrages aufli fupérieurs , c'eft du pur acier
pour elle.
MARS. 1751.
95 *
.ا
Auffi je ne fcache pas qu'on y ait rien
repris que quelques expreffions , qui ont
femblé aux puriftes bleffer la délicateffe de :
notre Langue.
que Par exemple , fur l'endroit où on lit
Léon X. amaffoit par un négoce d'Indulgences
les fommes , dont il avoit befoin
pour édifier la Bafilique de Saint Pierre ,
on prétend qu'édifier , dans le fens littéral
du mot Latin adificare , bâtir , n'eft pas
François.
Sur cet autre endroit : » Après la mort
» de Frederic , Evêque de Havelberg , l'E-
» lecteur eut affez de crédit pour le faire
»fuccéder, par le troifiéme de fes fils ; on
dit que fuccéder quelqu'un , eft un idiotif+
me Allemand ; & qu'on ne peut dire en
François que fuccéder à quelqu'un.
On blâme encore reffentir un refus , pour
en témoigner fon reffentiment : Tourner le
Camp , pour tourner autour du Camp.
לכ
La réputation eft la monnoye des Hé
ros , mais ce n'eft pas toujours d'elle que
» les Princes fe contentent. Les Critiques
» voudroient qu'il y eût : Mais ce n'eft pas
toujours celle dont les Princes fe contentent ,
» parce qu'en François on ne rapporte pas
Eelle , à une chofe inanimée . >
Ils ne trouvent pas bon non plus que
l'Auteur ait dit : » La tolérance eft une
96 MERCURE DE FRANCE.
»
»vertu , qu'il eft même quelquefois dangereux
d'enfreindre : parce qu'il leur
femble qu'on ne dit pas enfreindre une vertu
, mais feulement enfreindre un ordre ,
une défenfe.
que
de
Mais c'eft faire l'apologie d'un ouvrage
, que d'être réduit àà n'y relever n'y
pareilles minuties ; d'ailleurs , vû l'exacti
tude de ftyle qui regne , généralement parlant
dans ces Mémoires , & le bon ton
dont ils font écrits , même relativement
aux régles de la Langue Françoiſe , il y a
plus à s'étonner que tout autre qu'un Fran
çois en foit l'Auteur , qu'à exercer une cri
tique raisonnable fur quelques vetilles de
langage.
C'est dommage que notre choix & no.
tre goût ne décident pas en matiere de
faits. Je me donnerois le plaifir de fouhaiter
que l'Auteur des Mémoires ne fût
pas un Roi , afin qu'il me fût permis d'en
faire l'éloge , fans être fufpect d'adulation.
Hélas ! Les gens de Lettres même ont encore
tant confervé des miféres de l'humanité
, qu'ils ne font pas au- deffus du foup.
çon de louer baffement un Grand , fans
autre motif que fa grandeur ; ou un riche,
en vûe de fon opulence. Mais fi un Prince
eft étranger par rapport à moi , fi ce n'eft
pas mon Prince , pourquoi mes éloges ne
pourroient
MARS. 1751. 97
pourroient-ils pas être fincéres ? Et pourquoi
même le propre Sujet d'un Monarque
ne pourroit- il pas le louer , ſans rifquer
qu'on le récufe ? Qu'un François exalte
la bonté du coeur de Louis , fa clémence,
fon humanité , lés récompenfes , dont il
paye ceux qui le fervent , la jufte confiance
qu'il leur donne , la fageffe de fes Réglemens
, fa fermeté dans fes réfolutions ; tout
François qu'il eft , on l'en croira , parce
qu'il ne parlera pas de fon Prince autrement
que la renommée.
Quoiqu'il en foit , on doit m'en croire
fur le compte de l'Auteur des Mémoires .
J'ai fait preuve de bonne foi de bonne foi , par la criti
que que j'ai hazardée de quelques - unes de
fes expreffions , qui ont paru incorrectes à
nos Grammairiens . Me fera - t'on un reproche
d'être toujours de fon avis fur les
points plus importans ? Et ne pourrois -je
mériter la confiance du Public, qu'en contredifant
un Sage ?
J'ai l'honneur d'être , &c.
Les mots des Enigmes & des Logogriphes
du Mercure de Février , font Oifean ,
la bonde des Etangs , Cheminée & Bougie.
On trouve dans le premier Logogrique ,
chemin , hymne , mie , mine , niche , hymenée,
E
98 MERCUREDE FRANCE.
mince , Chine , mêche , Cénie. On trouve dans
le fecond, bonë , oïe , le feu de l'oïe, la jmë,
gobe , vie , ouie , l'ouïe , St. Yves , Og , Jubé ,
Juge , le Comté d'En.
ENIGM E.
LE luxe m'a donné naiffance ;
Ma Cour étoit jadis dans le Nord de la France ,
A préſent je regne à Paris .
Du Printems retraçant l'image ,
Des graces , des jeux & des iis ,
Je forme le doux affemblage :
J'embellis les Palais , j'habite chez les Grands ,
Et rarement dans les Villages ;
Cependant les forêts , les hameaux , les paysages
Font mes principaux ornemens .
Agréable en Eté , dans l'Hyver plus commode ,
Je fuis dans tous les tems de fervice & de mode :
Par mes enchantemens divers
Je fais fous un conp d'oeil paroître l'Univers ;
Des plus beaux monumens que préfente l'Hiftoire
Je fçais rappeller la mémoire ;
Sans plume , fans pinceau , je trace les portraits ;
Tu vas bientôt , Lecteur , me connoître à ces traits.
Muyart.
MARS.. 1751 .
و و
LOGO GRIPHE.
ENnemi déclaré d'un préambule long "
Je vais , fans plus tarder , t'expliquer ma nature.
Huit pieds , ami Lecteur , compofent ma ſtructure,
Je laiffe à ton efprit fecond
Le foin de les unir enſemble ,
Et de trouver tous les mots que j'affemble.
Docte enfant du raisonnement ,
Le bon fens forme mes parties ;
Et quand avec efprit l'art les a réunies ,
-
Je fçais convaincre fortement.
Mes deux extrémités , priſes avec jufteffe ,
Te donneront ce qui fait la richeffe.
Combine tout differemment ,
Tu trouveras ce qui forme une Ville ,
Un vuide dedans fort utile ,
& Le rendez-vous de la moindre vapeur ;
Un animal qui n'eft point en honneur ;
Ce qu'on entend crier aux Cochers dans les rues ;
Ce qui fait cheminer les nucs .
Les noms d'un Saint , d'un légume , d'un fruit ,
S'offrent , fans doute , à ta pensée.
Ce qu'on doit voir roder pendant la nuit
Dans une Ville policée ;
Terme de Droit , dont l'effet enrichit ;
Ce qu'en un Livre on voit à toutes pages ;
Mais qu'on ne trouve point écrit ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Un élemeut ; le nom d'un de ces Sages ,
Dans l'Egypte autrefois fameux.
Un animal , dont la riche fourrure
Aux uns fervant de meuble , aux autres de parure ,
Défend contre un froid rigoureux ;
Ce qui dans une femme eft l'idole des yeux ;
Un être qui n'est point matiere ;
Ce que l'on voit de loin dans un vaiffeau ;
Chofe qui chaque jour conduit l'homme au tombeau
;
Terme d'un certain jeu ; le nom d'une riviere ;
Ce que l'on fait quand on a faim ;
L'opposé de celui qui babille fans fin ;
Ce qui diftingue l'homme ; à doux un mot con
traire ;
Une efpéce d'homme d'affaire.
J'acheve ; un mot Latin connu de tout le monde ,
Sur lequel notre eſpoir fe fonde ;
Une note ; accident qui nous fait voir la mer ;
Ce qui donne la mort , ou conferve la vie ;
Ce que fait la maman qui trop aime fon fils.
Mais c'eft affez , Lecteur , devine qui je fuis,
Car t'accabler de mots n'eft pas ce que j'envie .
S
Par M. de R...
MAR S. 1751. 101
J
AUTR E.
E fuis ici , Lecteur , ce que tout eft par moi ;
霏
F'entre en matiere , apprête - toi.
Mes membres font une douzaine ;
Ils t'offriront , bien combinés ,
Le moment redoutable à la nature humaine ,
Où s'accomplit l'arrêt qui nous a condamnés ;
Le Dieu qui nous repaît d'agréables menfonges ,
Lorfqu'il voit au fommeil nos fens abandonnés ,
Le mortel , dont la force appuyant de vains fongess
Fit fléchir fous les loix cent peuples confternés ;
Ce fo!, dont le Roi du Tenare ,
Malgré les doux encens , eut fi peu de pitié ,
Qu'il ne tint pas à lui que le Chantre bizare
Ne fortît des Enfers , fuivi de fa moitié
La veftale , qu'un fort barbare
Fit defcendre vive au tombeau ;
Mere de Romulus , pour un crime fi beau ;
Tu méritois l'apothéose ;
Ce que bien du monde eft ; que tout le monde
glofe ;
Le mont où s'immola le Vainqueur de Chiron
Une fleur de Vénus chérie ;
Le nom des Enfans d'Apollon's
Une Ifle piès d'Alexandrie ;
Celle d'où vient le marbre blanc ;
Le Dieu qui fait voler l'effroi de rang en rang i
Quand on eft trop long , on ennuye.
S*****
E iij
102 MERCUREDE FRANCE.
J
AUTR E.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
MAR S. 1751. 103
CantineDEDEDCRC) Ca?oca
NOUVELLES LITTERAIRES.
M
ONSIEUR DIDEROT , un des Editeurs
de l'Encyclopédie , que les
gens du monde , & les gens de Lettres attendent
avec une fi grande impatience , &
Auteur du Profpectus , que toute la France
a lû avec tant d'empreffement & de plaifir
, vient de publier féparément un des
Articles , qui doivent entrer dans le premier
volume de cette Encyclopédie , pour
donner au Public une idée du foin avec
lequel cet immenfe & important ouvrage
eft exécuté. L'article , dont il s'agit , eft
ART , & on peut dire que M. Diderot qui
la compofé , y a réuni la plus faine & la
plus profonde Philofophie à toutes les
graces de l'imagination & du ftyle. L'abondance
des matieres dont nous fommes
accablés , nous empêche de tranfcrire ici
en entier ce beau morceau ; mais nous ne
*
fçaurions trop exhorter nos Lecteurs à fe
le procurer , & nous croyons pouvoir les
affärer d'avance qu'après l'avoir lû , ils
nous fçauront gré de notre confeil. Ils y
trouveront des réflexions fur la diftinction
des Arts , bien dignes d'une ame noble &
indépendante , qui n'eftime les hommes
E iiij.
104 MERCURE DEFRANCE.
qu'à proportion qu'ils font utiles ; le projet
d'un Traité général des Arts Méchaniques ,
qui en éclairant les Philofophes , fourniroit
des vûes aux artiftes ; le plan qu'il fau
drot fuivre dans un pareil Traité , en rappellant
les Arts aux productions de la Nature
; les motifs qui doivent nous animer à ce
travail , enfaitant attention à ungrand nom
bre de découvertes que nous avons eulongtems
fous les yeux , fans les appercevoir ;
des remarques très-fines, très Philofophiques
, & très-bien expofées fur les differences
qu'on doit obferver dans la defcription
des machines , fur la Langue des Arts , où
l'on trouve à la fois tant de fuperflu , &
tant d'indigence ; enfin fur ce qui rend une
Manufacture fupérieure à une autre. A la
tête de ce bel article , dont nous pouvons
dire ce que dit M. Diderot du Chancelier
Bacon , que nous ne nous laffons point de
Le louer , parce que nous ne nous fommespoint
Laffés de le lire , on voit l'ordre Encyclopé
dique du mot ART , c'eft- à - dire la place
quil doit occuper dans l'arbre Encylopé .
dique du Profpectus. Cet article a eu un
2
grand fuccès , que nous connoiffons plufieurs
perfonnes , qui après l'avoir lû , ont
été foufcrire. M. Diderot nous en promet
d'autres , en attendant le premier volume
de l'Encyclopédie , qui paroîtra certaineMAR
S. 1751. 105
ment au mois de Juin de cette année ,
comme le Profpectus l'annonce. Les talens
fupérieurs de M. Diderot , & de la
plupart des Sçavans qui ont travaillé à
I'Encyclopédie , donnent tout lieu de croire
que les articles qu'il nous promet , ne
le céderont pas à celui - ci , quoique dans
des genres differens , & nous ne pouvons
trop l'exhorter à remplir un engagement, fi
capable de fortifier de plus en plus la confiance
du Public .
RECUEIL de Lettres choifies , pour fervir
de fupplément aux Lettres de Madame
de Sevigné. A Paris , chez Rollin , fils ,
Quai des Anguftins , 1751. Un volume
in- 12.
Le galant homme qui nous donna , il y
a quelques années , le charmant Recueil des
Lettres de Madame de Sevigné , vient de
nous faire ce nouveau prefent. Ce feptiéme
volume contient des Lettres du Cardinal
de Retz , du Duc de la Rochefoucault,
de Madame de la Fayete , de M. & de
Madame de Coulanges , de Madame de
Grignan , & de Madame de Sevigné. Quoique
la plupart de ces Lettres , fingulierement
celles de Madame de Coulanges ,
foient pleines d'agrément & de naturel
il n'y en a point qu'on puiffe comparer
à celles de Madame de Sevigné . L'an-
Εν
*
10GMERCURE DE FRANCE..
;
tiquité n'a rien à oppofer à cette femme
illuftre , & la postérité la placera parmi le
petit nombre d'immortels Ecrivains qui
ont fait la gloire du dernier frécle . La Lettre
que nous allons rapporter , prouve que
fur ce point , les gens de la Cour penfent
comme les gens de Lettres.
t
LETTRE
De feu M.le Duc de Villars- Brancas.
E ferois un volume , s'il falloit vous
rendre un compte exact de tout ce que
je penfe des Lettres de Madame de Sévigné
, & de ce qui m'a pallé par la tête
en les lifant: Je commence par vous dire
en gros , que j'en fuis charmé ; il eft bien
fur qu'elle ne les aa pas écrites pour être
données au Public ; mais quand elle auroit
prévu qu'elles le feroient , je doute
qu'elle eûr pris beaucoup de peine pour
éviter la trite critique de ces petits Grammaitiens
: elle étoit bien éloignée d'afpirer
à la perfection grammaricale ; je crois
qu'elle auroit plutôt fait profeffion de la
méprifer , & qu'elle lui auroit volontiers.
reproché d'avoir penfé déshonorer les Lettres
de Voiture . Je fuis de fon avis , vous
n'en avez que trop de preuves dans la barbatie
de mon ftyle . Pour moi , je ne trouve
rien de plus fade que des. Lettres étudiées,
MARS. 1751. 107
travaillées , compofées dans un commerce
journalier entre amis intimes , ou entre une
mere & une fiile .
Il faut avoir bien peu de fentiment dans
le coeur , & de goût dans l'efprit , pour ne
pas trouver dans ces Lettres des beautés
incomparables , très- indépendantes de l'élocution.
J'avouerai que j'ai trouvé la rendreffe
de cette mere , par la maniere dont
elle l'exprime , plus intéreffante que bien
des fpectacles d'amour , dont les Poëtes
& les Romanciers nous amuſent ; & puis,
quand on a connu , comme nous , cerobjet
fi digne d'une paffion fi prodigieufe &
fi vraie , elle fait encore plus d'impreffion.
Madame de Sévigné fe retient , dans la
peur d'ennuyer fa fille ; elle met, pour
ainfi dire , un frein à l'abondance de fes
penfées & de fes expreffions , & une digue
au débordement de fon coeur , pendant
que nos Poëtes fe donnent la torture , en
multipliant leurs exagérations , & le plus
fouvent fans jufteffe.
Il y a des portraits inimitables , qu'elle
fait fans y penfer , & d'un feul trait de
plume. Il eft pourtant vrai que cette lec
ture eft plus intéreffante pour ceux qui „
comme nous , ont connu la plus grande
partie des perfonnes dont elle parle , que
pour les autres..
Lvj
10S MERCURE DEFRANCE .
Enfin , tout y eft naturel & plein de
graces ; pour les endroits d'imagination ,
où il y a le plus d'efprit , on voit qu'ils lai.
échappent fans le moindre deffein d'y en
mettre ; tout abforbée dans fon attention.
à cet objet à qui elle parle , dont elle eft:
remplie , & qui la porte à autant de diftance
d'elle-même , qu'il y en a entre la
Bretagne & la Provence , elle n'avoit garde
de fonger à ce qu'elle écrivoir en ce
tems- là , par rapport à la vanité de bien
écrire. J'ai fait encore un ufage - plus férieux
de ces Lettres , que de m'en divertin
fimplement ; aucun Sermon fur la vanité
des chofes du monde , ne m'a fait tane
d'impreffion . Je n'ai jamais eu l'imagination
fi frappée , il m'a femblé que d'un
coup de baguette , comme par magie , elle
avoit fait fortir de terre cet ancien monde
que nous avons vû fi different de celuici
, pour le faire paffer en revûe devant
moi. Elle reffufcitoit fi parfaitement tous
ceux qu'elle me nommoit , qu'il n'y manquoit
pas un trait . Elle m'a fait retrouver
d'anciennes douleurs à quoi je ne penfois
plus , & elle m'en a fair regretter d'autres ,
dont je ne m'étois pas avifé dans le tems.
de leur mort . Enfin , foit que j'aie tort ,
foit que j'aie raifon , car vous croyez bien
que je ne donne pas mon jugement comune
MARS . 1751. 109
ane régle fûre , j'ai fait une grande pro
vifion de compaffion pour en diftribuer
libéralement à tous ceux qui ne feront pas
de mon avis fur ces Lettres. Je ne fçais
comment je me fuis embarqué dans une
fi longue Differtation ; auriez- vous la patience
de la lire jufqu'au bout ? Je fuis
bien für du moins, que vous me pardonne
rez mon radotage , & comme ce n'est que
devant vous tout feul que j'extravague ,
je n'ai pas eu la force de m'en contraindre ,
connoiffant votre indulgence pour moi.
COURS DE CHYMIE , pour fervir d'introduction
à cette Science , par Nicolas
le Févre , Profeffeur Royal en Chymie , &
Membre de la Société Royale de Londres..
Cinquième édition , revûe , corrigée , &
augmentée d'un grand nombre d'opératrons
, par M. du Montier. A Paris , chez.
Jean -Noël le Loup , à l'entrée du Quai des
Auguftins , à la defcente du Pont Saint
Michel , à Saint Jean Chryfoftôme , 1751,
in- 12 . Cinq volumes.
On voit bien à l'infpection , & par l'examen
de cet ouvrage , que ce n'eft pas ici.
une fimple réimpreffion de Libraire , &
qu'une main pratique dans la Chymnie , a
pris foin de l'augmenter & de la perfectionner,
Nicolas le Févre , qui en eft le
Fro MERCURE DE FRANCE.
premier Auteur , fut un Chymifte de gran
de réputation. Louis XIV . de l'avis de
Vallot , fon Premier Médecin , le nomma
Démonftrateur , & Profeffeur de cette
Science au Jardin Royal des Plantes. Sz
réputation paffa les mers,& le Roi d'Angleterre
Charles II . penfant à établir la Société
Royale , voulut auparavant former un la
boratoire à Saint James. Il choifit Nicolas
le Févre pour en avoir la direction , Fan
1663 ou 1664 Le Févre , en quittant la
France , n'oublia point fa Patrie : fes- travaux
continuels lui donnerent moyen
d'augmenter & de perfectionner fa Chymie
, qu'il avoit fait paroître en deux vo-
-lumes à Paris en 1660 ; elle reparut en
1669 dans la même Ville , & depuis en
Hollande , & enfin à Paris en 1674. Tou
tes ces dernieres impreffions en ont fait
un Livre tout nouveau . C'eft fur ces éditions
qu'a travaillé M. du Monftier. Il a
refpecté le texte original de fon Auteur ,
mais il a eu foin de le faire parler François ;
comme le Févre parleroit lui- même aujourd'hui
. Il n'a été queftion que de fubftituer
à des mots & à des locutions hors
d'ufage , des termes & des phrafes reçûes
aujourd'hui dans le ftyle ordinaire .
Mais comment , dira- t'on , pouffer jufques.
à cinq volumes un ouvrage , qui d'a
MARS. 175 1. ITI
'bord n'en faifoit
que deux de pareille forme
? L'Editeur , pour rendre ce Livre plus
*commode , en a un peu groffi le caractére ,
qui n'étoit pas affez lifible dans les dernieres
éditions , & pour former les volumes
d'une groffeur convenable , au prix que le
Libraire avoit deffein d'y mettre , l'Editeur
a joint à chacun des trois premiers ,
qui contiennent la Chymie de le Févre
des additions relatives aux matieres traitées
dans chacun de ces volumes . Ainfi on.
trouvera à la fin du premier volume , nonfeulement
une préparation d'hydromel ,.
mais même une fermentation particuliere
du miel , par le moyen de laquelle il prépare
une eau fpiritueufe de Méliffe , auffibien
que l'eau de la Reine de Hongrie.
Ces deux morceaux font travaillés fur les
principes de l'Abbé Rouffeau , qui étoir
l'un des Capucins que Louis XIV . avoit
établis , & qu'il entretenoit au Louvre, en
qualité de Chymiftes .
Le fecond volume a pareillement fes additions
, parmi lefquelles on trouve une
préparation particuliere du Quinquina par
Peau de vie & l'efprit de vin , auffi - bien
que l'huile de briques , dont les propriétés,
au nombre de plus de quarante , font ici.
exactement détaillées. Cet article qui eft
utile & curieux , eft tiré de Jean Libaut ,
112 MERCURE DE FRANCE.
célébre Docteur en Médecine de la Faculté
de Paris au feiziéme fiécle. On y trouve
même la préparation de l'eau de goudron
ainsi qu'elle le pratique en Angleterre
où elle a beaucoup de vogue , ou pour le
' établiffement ou pour la confervation
de la fanté .
>
Le troifiéine volume ne préfente pas
moins d'additions utiles. Outre des remédes
fpécifiques contre la fiévre , on trouve
plufieurs eaux minérales artificielles , tirées
de Glafer , célébre Apotiquaire , qui
fut le fucceffeur de le Févre dans l'emploi
de Profeffeur de Chymie , au Jardin Royal
des Plantes à Paris. On y voit même dans
un grand détail plufieurs remédes contre
la rage ; deux furtout méritent l'attention
du Public pour la cure de cette terrible
maladie. L'un eft tiré des écailles inférieures
des huitres mâles , dont la préparation
eft ici détaillée avec beaucoup de foin &
de précifion , ce qui n'avoit pas encore été
fait depuis le peu de tems que ce reméde
eft découvert. L'autre remede eft tiré de
la pratique obfervée à l'Abbaye de Saint
Hubert , aux Ardennes.
Mais les quatriéme & cinquiéme volumes
ne font que des additions. On trouve
d'abord ce qu'Ethmuller , fameux Méde
cin Allemand , a dit de plus précis fur la
MARS. 1751. 113
Chymie , qui faifoit une de fes occupa
tions favorites ; cependant , comme le dé
tail de ces deux volumes nous meneroit trop
loin , pour faire connoître les nouveautés
utiles qu'ils contiennent , nous nous
bornerons à très -peu de préparations. Cel
les de la quinteffence de l'efprit de vin &
du fang de cerf , ne font pas les moins curieufes
, & font ici très bien détaillées ,
auffi-bien que la Boule de Mars , qui eft
une compofition très- fimple de limaille de
fer , de tartre & d'eau-de- vie ; mais , dont
les propriétés font admirables , & que
l'Auteur dit avoir éprouvée à Vienne , en
Autriche , & dont il a même envoyé la
compofition en Espagne , pour le ſervice
des troupes de Sa Majesté Catholique . Ce
fut M. le Prince de Bournonville qui la
lui demanda.
Le cinquième volume n'eft ni moins
curieux , ni moins important , foit pour
les differentes préparations du vitriol & du
fouffre , minéraux dont les propriétés
nouvelles & inconnues fe découvrent tous.
les jours , ce qui donne lieu à l'Editeur
d'expliquer diverfes opérations , furtout
celle de la poudre de fympathie . Les préparations
de l'or potable tiennent ici une
place confidérable , & l'Editeur eft d'au
tant plus louable , qu'il a fait connoître
114 MERCURE DEFRANCE.
les Auteurs , dont il a pris fes opérations
principales, c'eft ce qui fait que l'on y trou.
ve les noms refpectables de Quercetan ,
d'Helvetius , de du Sault , de Senac & des
plus habiles Médecins, qui ont joint la Chymie
avec la pratique de la Médecine.
L'Editeur fe fait honneur de rendre jufrice
à ceux qui ont fuivi la même carriere
que lui , c'est ce qu'il fair à l'égard des
modernes , au deffus defquels il diftingue
avec raifon M. Mallouin , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , qui a pu
blié une Chymie Médicinale dans le tems
même que la fienne alloit paroître . Et par
tout ce que nous avons remarqué des citations
faites par l'Editeur , on peut dire
que la Chymie de le Févre eft devenue la
Chymie de tous les tems , & de toutes les
Nations , parce qu'il n'a pas négligé ce que
les anciens ont de curieux , & que les
Chymiftes des differens Pays lui ont fervi
dans ce qu'ils ont de bon.
AMOURS d'Alzidor & de Charifée , ou
vrage traduit du Grec. Deux Parties. A
Amfterdam , chez Zacharie Chatelain ,
1791 , & le trouve à Paris , chez Poilly ,
Quai des Auguftins.
Ce petit ouvrage ,dont la feconde par
tie eft fort inférieure à la premiere , à de
MARS. 1751 . 115
l'agrément , & même une espéce de volupté.
Il feroit à fouhaiter que l'Auteur
écrivît avec plus de décence , & respectât
davantage les bonnes moeurs .
LES PSEAUMES , traduits en vers par les.
meilleurs Poëtes François , avec les principaux
Cantiques. A Paris , chez Defaint
& Saillant , rue Saint Jean de Beauvais ,
1751. Deux volumes in- 12.
Nous ignorons de qui nous viennent
ces deux volumes ; à juger de l'Auteur par
le projet & par l'exécution , ce doit être
un homme de bien , & un homme de goût.
Nous exhortons les perfonnes vertueufes à
fe procurer un Livre , que nous croyons.
également propre à les amufer & à les édi-
,
fier. Le nom des Traducteurs aidera nos
Lecteurs à apprécier la collection que
nous annonçons. M. Racine , M. Picquet
, l'Abbé des Fontaines , Mlle Cheron
, M. le Noble , M. Racan , M. Godeau
, M. de Boifragon M. de Bologne
, M. Frenicle , Mlle D * * *. M.
Doutxigné , M. Ranchin ; le P. le Breton ,
Jefuite ; le P. Manuel , de la Doctrine
Chrétienne ; M. Guis , M. Lefranc , M.
Billard , M. Conrart , M. Defmarêts , M.
de Sainte Palaye , M. Malleville , M. Malherbe
, M. Daire , M. Moreau de Mautour
M. Dulard , M. Chabaud , de l'Oratoire..
116 MERCURE DE FRANCE:
TRAITE' fur les duels , par un Prêtre
Séculier. A Avignon , chez Dominique
Seguin , in-12.
LES LEÇONS DE THALIE , ou les Tableaux
de divers ridicules , que la Comédie préfente
, portraits , caractéres , critique des
moeurs , maximes de conduite , propres
la fociété. A Paris , chez Nyon , fils , &
Guillyn , Quai des Auguftins.
Les chapitres de cet ouvrage font l'affronteur
, l'amour , l'avare , les bourgeoifes
, le brutal , le capricieux , le charlatan ,
le fin comique , le comique fâcheux , la
coquette , la Cour , le diftrait , l'effronté ,
l'équité , les femmes , le flatteur , les fourbes
, la fourberie , les François , le gentilhomme
, le glorieux , le grondeur , l'honnête
homme , l'hypocrite , l'Intendant de
Maiſon , l'irréfolu , le jaloux , les jeunes
gens , le joueur , la juſtice , les maris , le
mariage , les meres , le mylantrope , le
monde , les nobles de Province , le Nor
mand , le patelin , le pedant , le petitmaître
, la précieufe , le Provincial , le
richard , le Robin . Le compilateur a réuni
fous ces differens.titres ce qu'il a trouvé de
plus agréable dans nos meilleures Comé
dies. Cette collection nous paroît commode
; elle remet fous les yeux une infinité
de jolies chofes qu'on eft bien aife de reMARS.
1751. 117
trouver. Nous avons eu de la même main ,
il y a quelques mois , les ornemens de la
mémoire , ou les traits brillans des Poëtes
François.
TRADUCTION des modéles de Latinité ,
tirés des meilleurs Ecrivains , quatrième.
& dernier Recueil de profe . A l'aris , chez
Louis François de la Tour , 1751 .
Il fe gliffe affez ordinairement trois défauts
dans l'éducation : ou on met entre
les mains des jeunes gens des ouvrages Latins
, compofés par des modernes ; & ces
modernes quels qu'ils foient , font de
mauvais modéles à propofer ; ou on leur
fait lire les anciens Auteurs de fuite & en
entier , & l'impoffibilité où on eft dès les
premieres années de fuivre le fil des idées
& des raifonnemens , entraîne néceffairement
l'ennui. Si on retranche quelque
chofe des Auteurs claffiques , on n'en retranche
que ce qui eft contre les bonnes
moeurs , & on y laiffe ce qui manque de
clarté , d'intérêt ou d'agrément.
Un Citoyen laborieux , éclairé & vertueux
, a entrepris de remédier à ces défordres
, & y a réuffi . Sa Méthode nous paroît
excellente , & nous ne voyons pas ce qu'on
y pourroit ajouter. Il commence par les
Auteurs claffiques les plus faciles , & finit
T18 MERCURE DE FRANCE.
par ceux où l'on trouve le plus de difficaltés.
Il a foin de ne prendre dans ces Ecrivains
que ce qu'ilsrenferment de plus utile
ou de plus piquant , les morceaux d'Hiftoire
les plus héroïques , les traits de morale
les plus inftructifs. Lorsque ces Auteurs
préfentent des difficultés trop fortes,
on les éclaircit ; mais on ne fait de changemens
dans leur ftyle , que ceux qui font
indifpenfables : on ajoute un mot , ou on
change une conftruction . La Traduction
des morceaux choifis eft faite avec le même
goût que la collection ; on l'a empruntée
de nos meilleurs Traducteurs , ou on
l'a faite fur leur modéle. Elle n'eft pas
deftinée à favorifer la pareffe des jeunes
gens ; mais à feconder la capacité des Maîtres
. Le judicieux Auteur , dont nous an
nonçons l'ouvrage , fe déclare hautement
pour les verfions contre les thémes ; nous
Tommes tout à fait de fon opinion
nous en dirions les raifons , fion pouvoit
ajouter quelque chofe à ce que M. Pluche
a dit fur cette importante matiere . M.
Chompré annonce fur les Poëtes le travail
qu'il vient de finir fur les Ecrivains qui
ont écrit en profe : cette nouvelle entre
prife eft bien digne d'un ami du vertueux
& célébre M. Rollin .
› &
MARS. 119 1751 .
ESSAI fur l'électricité des corps . Par M.
l'Abbé Nellet , de l'Académie Royale des
Sciences , de la Société Royale de Londres
, de l'Inſtitut de Bologne , & Maître
de Phyſique de Monfeigneur le Dauphin.
Seconde édition. A Paris , chez les Freres
Guerin , rue Saint Jacques , 1750 , in - 12.
Tout le monde fçait que cet ouvrage de
M. Nollet renferme fous le titre d'Effai ,
un Traité prefque complet , au moins trèsméthodique
, de l'électricité. La premiere
partie contient des inftructions touchant
les Inftrumens propres aux expériences de
l'électricité , & la maniere de s'en fervit.
La feconde partie eft une expofition méthodique
des principaux phénoménes électriques
, pour fervir à la recherche des
cauſes. La troifiéme partie expofe des
conjectures , tirées de l'expérience fur les
cauſes de l'électricité . Les fous- diviſions
de cet ouvrage font auffi méthodiques que
la divifion , & s'il étoit poffible que l'édifice
que M. Nollet a élevé avec tant de
foin , croulât par quelque endroit , ce ne
feroit pas affûrément par l'ordonnance .
Nous n'entrerons dans aucun détail ſur un
ouvrage traduit dans toutes les Langues de
-l'Europe , ni fur un Phyficien fi eftimé.
Tout le monde fçait que M. l'Abbé Nollet
aime la Nature, qu'il l'étudie avec fuccès,
120 MERCURE DE FRANCE.
& qu'il la développe avec clarté . Cet
Ecrivain rend inftructif & intereffant tout
ce qu'il écrit , juſqu'à ſes diſputes littéraires.
DISSERTATION fur la Sainte Larme de
Vendôme. Par M. Thiers , Docteur en
Théologie , avec la réponſe à la Lettre du
P. Mabillon, touchant la prétendue Sainté
Larme. A Amfterdam , 1751 , & le vend
à Paris , chez le Loup , Quai des Auguftins
M.Thiers, Sçavant célebre du dernier fié.
cle , a traité une infinité de fujets très-parti
culiers, & y a répandu des recherches, de la
lumiere, & une forte d'agrément théologique
& critique. Il avoit furtout le talent d'étendre
fon fujet & d'y ramener très- adroi
tement beaucoup de chofes qui en paroiffoient
fort éloignées. Si ces fortes de matieres
étoient du reffort de notre Journal ,
nous citerions la Differtation que nous annonçons
, en preuve de ce que nous venons
de dire. M. Thiers y attaque avec
courage une Tradition fort ancienne , &
nous avouons de bonne foi que cet adverfaire
doit paroître bien redoutable aux défenfeurs
de la Larme de Vendôme . Pour
peu qu'on aime les dicuffions de cette nature
, on lira avec plaifir la Differtation
tout- à-fait curieufe que nous annonçons.
ESSAI
MAR S. 1751 . Tit
ESSAI fur la connoiffance des Théatres
François , à Paris chez Prault Pere ,
Quai de Gêvres 1751 , Brochure in 11 .
On trouvera dans cetté Brochure des
détails agréables fur tout ce qui regarde le
Chant & la Déclamation. Nous voudrions
avoir affez d'efpace pour copier ici le por
trait qu'on fait des excellens Acteurs qui
fe font admirer fur les trois Théatres. On
pourra juger de l'Ouvrage entier , par ce
que nous allons rapporter. Il eft inutile
que nous avertiffions qu'en citant ce que
'Auteur dit de nos Comédiens , nous ne
prétendons pas approuver toutes les critiques,
Le Sieur Grandval eft le miroir des petits-
Maîtres François ; ils rient de fe voir
fi bien repréſentés ; rien ne lui échappe de
ce qui peut les caractériſer. Son jeu varié
& délicat plaît d'autant plus , qu'il eft raifonné
: c'est l'Acteur le plus vrai & le plus
inimitable qu'il y ait eû fur la Scéne.
Le Sieur la Thorilliere , après bien du
tems , & encore plus de peine , eft enfin
parvenu au point de faire oublier le charmant
Acteur , auquel il a fuccédé ; on ne
s'en reffouvient , que pour les comparer.
Géronte dans le Philofophe marié, Lifimon
dans le Glorieux , & c. ont déterminé le
Public à lui rendre juſtice.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Perfonne n'a mieux connu la Nature
dans la Comédie que le Sieur la Noue ; il
la pare de tous les agrémens , fans lui rien
ôter de fa fimplicité. On oublie en le
voyant , que c'est un rôle qu'il doit repréfenter
, c'est lui qui parle , ce font fes fen
timens qu'il met au jour , l'Acteur n'y eft
pour rien. Quelle vraisemblance & quel
Comédien !
Deux Acteurs qui jouent les Valets ,
méritent également les applaudiffemens
du Public. Le Sieur Armand en amufant
les fpectateurs , cherche à s'amufer lui- mê
me, & à partager le plaifir qu'il donne
aux autres , ce qui rend fon jeu très- vif &
très-naturel . Le Sieur Defchams y mer un
peu plus de raifonnement , ce qui fait que
Je Comédien paroît davantage. Ils ont cha
cun une façon differente de repréfenter ,
qu'on ne diftingue que parce qu'elles font
chacune fupérieures en leur genre.
Le Sieur Poiffon eft unique dans fes ca
ractéres. Quoique la Nature ait beaucoup
contribué à le rendre original , il ne laiffe
pas que d'avoir acquis beaucoup de talens ,
qui le rendent inimitable. Left grand Comédien
, & remplit fes rôles de tant de
variétés , qu'à chaque repréfentation , o
y découvre une nouvelle façon de la
rendre. Cet Acteur fera difficile à rempla
I
MARS.
123 1751.
cer , dans Turcaret , le Chevalier à la mode
, la Femme fage , & nombre d'autres
Piéces de caractére,
Les Payfans font rendus avec toute la
naïveté & le comique poffible , par le
Sieur Paulin . Quoique cet emploi ne foit.
pas fort au Théatre , il eft abfolument néceffaire
, & l'Acteur qui en eft chargé devroit
s'y borner.
Quelque perfection que les Acteurs
mettent , foit dans les Comédies anciennes
, foit dans les Piéces nouvelles , les
Actrices s'y diftinguent encore plus généralement.
Chacune dans fon genre , ne
Laiffe pas efperer d'en trouver qui puiſſe la
remplacer. Combien de fois Mlle Gauffin
n'a-t-elle pas fait porter ce jugement après
le Spectacle ? Amante infortunée dans
l'Andrienne , tendre époufe dans le préjugé
à la mode , vertueufe mere dans la
Gouvernante , fimple Agnés dans Zencide
, timide dans la Pupille , divine dans
l'Oracle ; enfin , par-tout belle & féduifante
, elle foumet les efprits , & captive
les coeurs. Que d'hommages n'en a t-elle
pas reçus, plus capables de faire fon éloge,
que tout ce que l'on en pourroit écrire !
On ne peint pas fi bien les belles paffions
fans en être affecté , & ce feroit affoiblir
fon mérite , que de vouloir le détailler.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
;
Les rôles d'Amoureufes font d'autant
plus difficiles , qu'ils paroiffent fort aifés .
Tout le monde connoît l'Amour , & ce
qu'il fait dire il eft peu de perfonnes qui
ne le foient trouvées dans la fituation
qu'on voit dans nos Comédies , & j'ole
dire , qui n'ayent été des Acteurs parfaits.
Cette paffion étant plus connue , il eſt difficile
de lui donner des nuances qui frappent
, & qui paroiffent nouvelles. Cependant
Mlle Grandval a trouvé l'art de fixer
Pattention du Spectateur , par un maintien
noble & intéreffant. Tout eft charmant
dans fon jeu , fon coeur & fa bouche
s'accordent toujours dans l'expreffion :
c'eft dans la furpriſe de l'Amour qu'elle
peint le fentiment : c'eft dans la Comteffe
du Méchant qu'elle peint le caractére .
Les Soubrettes n'ont jamais été jouées
avec autant de naturel & de vivacité.
Mlle Dangeville a furpaffé toutes celles
qui ont paru jufqu'à préfent ; elle poffede
le grand art de varier fes rôles , qui par
eux-mêmes font aſſez uniformes , i l'Actrice
n'y joint mille fineffes qui les diftinguent.
C'eft par-là qu'ella a fçu fe faire un
genre qui lui eft propre ; ce feroit rifquer
beaucoup que de vouloir la copier ; la Nature
& l'Art font fi bien d'accord , qu'il
audroit un rapport bien exact , pour pouMAKS.
1751. 125
voir mêler dans un jeu imité les agrémens
naturels . Tel Acteur eft parfait , qui ne
veut être copié en aucune façon. Celui
qui tire fon jeu de la Nature , eft prefque
inimitable ; on peut plus aifément atteindre
les perfections de celui qui les tient do
PArt.
C'eft dans ces differens caractéres , que:
Mlle Dangeville nous montre la cou
noiffance qu'elle a de la belle Nature ; elle
feule fçait l'Art qu'elle a employé pour
les rendre auffi brillans que naturels.
Eleve d'une des plus célébres Actrices qu'il·
y ait eu au Théatre , elle en a reçu des leçons
qui l'ont placée au premier rang
dans un âge où les autres commencent
encore à entrer en lice ; ce feroit d'elles
que l'on devroit attendre un véritable Art
du Théatre dans le comique , elle décou--
vriroit des principes qu'elle a connus mieux
que perfonne . Tout annonce dans Mlle
Dangeville un jugement fûr , par la vérité
qu'elle met dans fes rôles , malgré leur
variété , & le peu de rapport qu'il y a ađ
fon âge & à la figure . Céliante dans le
Philofophe marié , la Comteffe d'Olban
dans Nanine , font des caractéres qui ne lui
convenoient point ; cependant nous avons
vû avec quel fuccès cette admirable A&trice
a furmonté ces défauts de vraiſemblang
F. iij,
126 MERCURE DE FRANCE.
pour
ce ; il eſt à préfumer que le travail a été
prodigicux , mais elle a trop de zéle
fe rebuter. Ses plaifirs font facrifiés à contribuer
à ceux du Public ; en eft- il de plus
grands que celui d'être la premiere dans.
un état que l'on a choiſi ?
,
>
Il fuffit de dire que Mlle Gautier double
l'Actrice dont on vient de parler
dans certains rôles , avec beaucoup d'applaudiffemens.
Le Public a toujours eu bonne
opinion de fes talens , fur tout dans les
Suivantes , où fans vouloir imiter Mlle
Dangeville , elle ne laiffe pas de faire bien
du plaifir. Son jeu paroît un peu plus recherché
, & l'Art s'y montre davantage ,
ce qui fait qu'on lui reproche de courir
trop après l'efprit.
HISTOIRE DES PASSIONS . A la Haye ,
chez Jacques Neaulme , 1750 , & le trouve
à Paris , chez Prault , fils , Quai de
Conty , in- 12 . un volume.
Nous commençons l'Extrait que nous.
avons promis de ce Roman , par avertir
qu'on le tromperoit fifur le titre on s'imaginoit
que l'ouvrage foit unTraité métaphifique
du coeur humain , ce n'eft rien moins
que cela; c'eft la vie d'un honnête homme,
où les évenemens font tellement difpofés ,
qu'on voit à fes differens âges le dévelop
MARS. 1751. 127
per toutes les paflions propres & affectées
à chacune des périodes de la vie humaine :
dans l'enfance , par exemple , le germe de
toutes les paffions , & fingulierement la
mutinerie & l'attachement à fa propre volonté
; dans l'adolefcence , l'amour des
femmes & la fureur pour le plaifir ; dans
l'âge viril , le défir de faire fortune &
F'ambition ; plus tard , un grain de jalouſre
quand on vit dans l'état du mariage , & à
l'extrêmité de la vie , l'avarice . Outre cette
file de paffions graduées , communes à
peu près à tous les hommes , on verra des
fituations particulieres , d'où naiffent quelques-
unes de ces paffions qu'on pourroit
appeller perfonnelles & qui caractérisent
plus fpécialement chaque individu .
Le Héros de cette hiftoire eft , comme
le font tous les hommes , excepté les stupi
des & les indolens , le jouet perpétuel de
fes paffions ; mais il ne laiffe pas , malgré
cela , d'être homme de bien . Et en effet
ce feroit une claffe d'hommes très méprifable
, ou du moins très ennuyeufe que les
gens de bien , s'il falloit
s'il falloit pour l'être n'éprouver
aucunes paffions . Que dis- je ? II
n'y auroit pas de gens de bien , s'il n'y
avoit point de paffions , puifqu'elles font
autant la fource des bonnes actions que
des mauvaises ; ce font les gouvernails des
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
la vie humaine , que la Providence & la
volonté même de l'homme tournent à
droit on à gauche comme bon leur femble..
Il n'y a dans le monde rien qui foit purement
un mal ou purement un bien . ( Un
Anglois a même fait l'éloge du Rhumatifme
& de la Goute . ) Il dépend de nous de
faire de nos paffions des vertus , au lieu de
les laiffer dégénérer en vices.
Un de nos Seigneurs , homme d'eſprit
& de Lettres , fur le titre de l'Ouvrage , a
dit , que le Héros devoit être un grand
fcélérat , fi l'Auteur a rempli fon titre..
Mais l'Auteur , pour ne point faire un
monftre de méchanceté , a rejetté les cou
leurs odieufes fur des perfonnages fubalternes
; le principal n'a que des paffions
modérées , qui ne le portent jamais au- delà
des bornes de l'honneur & de la probité.
Il eft quelquefois à deux doigts de les franchir
; mais fon heureux naturel le retient..
D'ailleurs, mettre fur le compte d'un même
homme toutes les paffions diverfes , portées
chacune à l'excès , non.feulement ce
ne feroit pas faire l'hiftoire d'un honnête
homme , ce ne feroit pas même peindre
un mélange de vertus & de vices , puifque
toutes paffions , portées à l'excès , ſont déterminément
des vices ; ce feroit peindre
wn méchant en tout genre, Il y a plus , co
MARS. 1751. 129
i
féroit forger un pur être de raifon , à qui
on donneroit cent vices oppofés , qui deleur
nature font incompatibles. Il feroit
plus poffible de fuppofer dans un même
homme des vertus oppofées , du moins en
apparence , que des vices contraires , par--
ce que les vertus n'étant pas des excès , ›
loin de s'exclure , s'amenent fouvent les
unes les autres. Nous reconnoiffons bien
en Dieu une juſtice & une miféricorde infinie
; à combien plus forte raifon pour--
rions- nous imaginer un homme équitable
& humain , généreux & économe , remué
par l'émulation , fans être jaloux du mérite.
d'autrui ; prudent fans défiance ; patient
fans être infenfible ??
Malgré un affez grand nombre de négli
gences qu'on trouve dans cet ouvrage , il eft
en général affez bien écrit; je dis bien , relativement
au ton dont doit être écrit un
ouvrage de cette forte . On n'y a point affecté
de néologifme , on n'y a point couru :
après l'efprit. Ce qu'il y a de réflexions
morales , naît du fujet , & feroit venu , co
femble , au Lecteur comme à l'Auteur.
Pour achever de donner une idée de cet
ouvrage , nous renvoyons à l'introduction ,
qui eft de l'Auteur Anglois , & à l'avertif--
fement du Traducteur , qui eft en tête de
Pouvrage,
Flyv
130 MERCURE DE FRANCE.
Pour l'Epitre Dédicatoire à Mylord
Comte d'Albemarle , elle n'eft ni del'Auteur
Anglois ni du Traducteur ; mais.
du Libraire , qui a été bien aiſe de faire à
ce Seigneur l'hommage d'un ouvrage Anglois
, pour reconnoître les bontés dont
il l'honore ..
HISTOIRE NATURELLE , générale &
particuliere , avec la defcription du Cabinet
du Roi . In-4°. 3 volumes. Ada Haye,.
chez Pierre de Hondt , 1750.
Notre Nation , fi féconde en ouvrages
d'efprit & de fentiment , en productions
qui ne durent qu'un hyver ou qui ne paffent
pas chez nos voifins , s'éleve de tems
en tems au grand & au fublime , & forme
des entreprifes qui demandent de la fagacité
, des recherches , de la Philofophie..
Toute l'Europe a conçû certe idée du magnifique
ouvrage de Meffieurs de Buffon
& Daubenton . Leur Hiftoire Naturelle
s'imprime partout , fe traduit dans toutes
les Langues , & vient d'être réimprimée
en Hollande . Les Editeurs ont ajoûté à la
Préface une addition qu'on ne fera pass
fâché de retrouver ici.
Addition des Editeurs Hollandois.
Dès que ce Programme , publié à Paris ,
MARS. 1751:
131
fut parvenu jufqu'à nous , nous comprîmes
bien - tôt que le prix exceflif de l'ouvrage
qui y étoit annoncé , empêcheroit qu'il ne
devînt auffi commun qu'il étoit à fouhaiter
pour les progrès de l'Hiftoire Naturelle
; cela nous fit former le deffein d'en publier
dans ce pays une édition , qui renfermant
tous les avantages de celle de France
, coûtât cependant beaucoup moins.
Nous communiquâmes notre projet à M.
de Hondt , qui voulut bien ſe prêter à ſon
exécution , & il annonça de notre part fon
édition comme devant être enrichie de
plufieurs additions ; & effectivement , comme
les Cabinets d'Hiftoire Naturelle qui
font dans ces Provinces , contiennent un
très-grand nombre de morceaux curieux ,
notre intention étoit d'ajoûter la defcription
de ceux qui paroîtroient les plus rares
& les plus intéreffans , à celles du Cabinet
du Roi. Mais lorsque nous eûmes reçû de
Paris les trois tomes que nous publions actuellement
, nous remarquâmes bien-tôt
que ces deſcriptions que donne l'Auteur ,
fervoient d'éclairciffement à diverfes branches
du fyftême qu'il s'eft formé fur
l'Histoire Naturelle , & qu'ainsi toute addition
féroit hors d'oeuvre , à moins que
nous ne marchaffions avec lui dans la nouvelle
route qu'il s'eft frayée ; mais pour ne
F.vj.
132 MERCURE DE FRANCE.
pas broncher à chaque pas , il faudroit que.
nous fuffions guidés par le même génie fu
périent qui brille dans tout ce Livre ; or
c'eft ce que nous n'avons pas la vanité
d'efpérer. Ainfi nous renvoyons à un ouvrage
féparé , qui pourra fervir de fupplément
à celui-ci, l'exécution de ce que nous
avons promis . Mais cela ne nous empêchera
pas de prendre tous les foins poffibles de
cette édition , encouragés par les grands .
frais que M. de Hondt fait généreufement
pour la gravure des Planches. It employe
à ce travail M. Vanderſchley , digne Eleve
du fameux Picard, qui , autant par goût ,
que pour foutenir la réputation qu'il
s'eft acquife par la délicateffe de fon burin
, n'a rien négligé pour que la gravûre
des Planches répondît au mérite de cet
ouvrage. Les échantillons qu'on en voit
dans ces trois premiers volumes , feront
pour nos Lecteurs une preuve de ce que
nous difons.
LETTRES CRITIQUES fur divers Ecrits
de nos jours , contraires à la Religion &
aux moeurs ; 2 volumes in- 12. A Londres ,
& fe trouvent à Paris , chez Bauche , fils,
Quai des Auguftins.
fils
s
La Religion eft attaquée avec tant d'au
dace , de violence & d'adreffe , qu'on -ng:
MAR S... 17511 7835
peut trop louer , trop encourager les Ecri
vains éclairés qui en prennent la défenſe.
Quand nous aurons lû les Lettres que:
nous annonçons , nous en parlerons avec
le foin qu'exige une matiere fi importan
te. Quoique les fophifmes & les plaiſan--
teries des incrédules foient des armes toutà-
fait impuiffantes contre la révélation ,,
il est bon d'en faire fentir la foibleffe..
Tout homme fage qui aura fuivi avec at
tention ces difputes , fentira que le Chrif
tianifme eft l'ouvrage de Dieu , & que les :
opinions philofophiques font le fruit de :
Forgueil ou de la corruption des hommes ..
LE 25 Août prochain , Fête de S. Louis,,
l'Académie Françoife donnera trois Prix ,
un d'Eloquence & deux de Poefie. Le fujet
du premier fera l'Indulgence pour les dé- -
fauts d'autrui , felon les paroles de Saint
Paul : Charitas patiens eft. Celui du ſecond,,
les honneurs accordés au mérite militaire par -
Louis XIV , & augmentés par Louis XV. Le :
troisieme Prix , fondé par le fieur Gaudron ,
aura pour fujet , lapaſſion du jeu.
DEBURE , l'aîné , Quai des Auguftins ,
reçû le troifiéme tome du mois de Septembre
des Actes des Saints. Ce Libraise
fournit la compilation entiere des Bollandiftes
, & chaque volume féparément....
134 MERCURE DE FRANCE
Nous avons reçû plufieurs Lettres , dans
lefquelles on reproche à M. de Verriere de
s'être approprié une pièce de Poëfie de
Rouffeau , intituléé li Marmelade. Il eſt
vrai que cette ingénieufe bagatelle fe trouve:
dans de mauvaiſes éditions du grand Poëte
auquel on l'attribue; mais après le défaveu
formel qu'il en a fait dans les dernieres
lettres qu'on nous a données de lui , nous
ne croyons pas que perfonne puiffe , fans
injuſtice , conteſter cet ouvrage à M. de
Verriere...
NOUVEAUX Effais de Phyfique , par M.
Ratz de Lanthenée. A Paris , chez Durand
& Piffot , fils. Nous parlerons le mois prochain
de cette nouveauté & de la fuivante..
SYSTEME du Philofophe Chichen , par
M. de G.... Chanoine Régulier de Sainte
Croix de la Bretonnerie . Seconde édition,
augmentée. A Paris , chez David , l'aîné .
LES CARACTERES , par Madame de Pui--
fieux. Seconde partie. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez David , le jeune..
TRAGEDIES , Opera de l'Abbé Metaſtaſio,
traduites en François. Tomes 3 , 4 & 5. A
Vienne, 1751 , & fe trouvent à Paris , chez
·Durand.
C'eſt la fuite des ouvrages du célebre
MARS. 175-1. 1355
Métaftafe , dont M.. R *** nous avoie
donné deux volumes il y a quelque tems..
Tout le monde connoît le mérite de l'original
; nous ferons connoître le mois prochain
l'élégance & la fidélité de la Tra
duction : en attendant nous exhortons nos ;
Lecteurs à fe procurer une des plus délicicules
lectures qu'on puiffe faire.
TRAITE' des maladies des Os , par M..
Duverney , Docteur en Médecine , ancien
Profeffeur d'Anatomie & de Chirurgie au
Jardin Royal , & Membre de l'Académie :
Royale des Sciences. 2 tomes in- 12 , à
Paris , chez Debure , l'aîné , Quai dess
Aguftins , près le Pont S. Michel , 1751 ..
ON A LU dans le Mercure de Décembre :
une Hiftoire tragique de Ludovifio Caran--
tani. Ce nom que nous croyions fuppofé ,.
fe trouve être celui d'un homme refpectable
qui vit encore , & qui n'a eu , ni pû
avoir aucune des avantures contées dans le
petit Roman dont nous rappellons le fouvenir.
LE ROI de Pologne , Duc de Lor-.
raine & de Bár , voulant exciter l'a
mour des Lettres dans fes Etats , vient
de fonder à Nancy une Bibliothéque
36 MERCURE DE FRANCE.
1
2
·
publique , avec un revenu annuel de mil
le écus pour l'augmentation des Livres ,
I vient auffi d'établir deux Prix de fix
eens livres chacun , l'un pour les Scien
ces , & l'autre pour les Belles- Lettres. Ce
grand Prince , toujours attentif au bien
de fes fujets , a crû que des Prix ne pour
roient fuffire à leur infpirer une émulation
auffi utile qu'elle doit l'être , s'il ne
leur fourniffoit en même-tems les Livres
néceffaires pour ſe perfectionner dans
les Beaux-Arts. Les Juges qu'il a établis
au nombre de cinq pour décider du mérite
des ouvrages qui leur feront remis ,
doivent jouir d'une penfion convenable,
Nous apprenons en ce moment qu'à ces
Juges , qui feront nommés Cenfeurs
Royaux , Sa Majefté Polonoife en a joint
d'honoraires
tous diftingués par leur
naiffance , par leurs emplois & par leur
goût décidé pour les Sciences . La diffic
culté de former d'abord une Académie,
a réduit vrai - femblablement le Roi de
Pologne au deffein que nous venons
d'expofer ; mais il eft à croire qu'auffi
tôt qu'il verra l'amour des Lettres con
firmé dans fes Etats , & des fujets déja
exercés & capables de foutenir l'honneur
dane Compagnie Littéraire , il ne tars
dera pas à l'établir. & à la fonder de m
>
MARS. 1751. 137
niere qu'elle puiffe fubfifter à jamais . Sa
Majefté a publié à cette occafion un Edit
qui mérite d'être recueilli . comme un
monument précieux pour les Lettres.
C'est l'ouvrage d'an Prince , qui les
ayant cultivées toute fa vie , veut leur
rendre un éternel témoignage du fruit:
qu'il en a retiré.
L
BEAUX- ARTS..
E 20 de Janvier de cette année a été
un jour de triomphe pour la Peinture ..
L'Appartement du Roi à Verſailles étoit
rempli depuis la Galerie jufqu'à la Chapelle,
de tableaux , & de tapifferies nouvellement
exécutées . Nous allons eſſayer de :
donner une légere idée de tout ce que M..
de Tournehem a eu l'honneur de préfenter
à Sa Majeſté.
Le portrait du Roi en pied , grand com
me nature , peint par M. Vanloo , Gouverneur
des Eleves protégés , étoit placé dans
la premiere piéce . L'accord tiré d'une feule
couleur , produit dans ce beau morceau ,
autant d'agrément à l'oeil , que la fimplicité.
de la pofition repréfente à l'efprit de gran--
deur & de nobleffe : la richeffe de l'armu
138 MERCURE DE FRANCE.
re eft rendue avec tout fon éclat , fans être
trop heurtée , comme il arrive fouvent
dans ce genre d'ouvrage ; elle eft du plus
grand terminé , fans cependant être froide.
La Tente dans laquelle le Roi eft repréſen
té , ainfi que le tapis fur lequel il marche ,
font également rouges ; & cette couleur
Haute & qui ne reçoit les oppofitions que
d'elle - même , n'en exprime pas moins
toutes les vagueffes de l'air que l'on peut
attendre du pinceau. Les richeffes de la table
qui porte le cafque du Roi , & le tabouret
placé derriere ce Prince , font auffi-
Bien ménagés que bien entendus . Ce portrait
a infiniment réuffi , & fon fuccès n'a
furpris perfonne.
-La Piché , tirée de celle de Moliere , &
exécutée par M. Coypel , Premier Peintre
du Roi , paroiffoit enfuite. Cet illuftre
Artifte , qui a la réputation de mettre beaucoup
d'efprit & d'agrément dans les fujets
qu'il traite , & qui n'y met pourtant que
Fefprit & l'agrément convenables , a choift
le moment où l'Amour s'envole & le
palais s'évanouit. Quoique ce beau tableau
eût fixé l'attention de la Cour dans tous les
tems , une innovation utile l'a fait encore
plus remarquer.
M. de Tournehem , toujours jufte , toujours
attentif au progrès des Arts ,.a pris
MARS. 1751 . 139
eette année un ſoin qu'on ne s'étoit jamais
donné ; il a voulu que le morceau
de tapifferie fe trouvât à côté du tableau.
d'après lequel il a été fait : c'eft un moyen
aflûré pour faire juger fainement du mérite
des Tapiffiers , & les rendre de plus
en plus attentifs à foutenir la réputation
d'une Manufacture auffi diftinguée que
celle des Gobelins. En conféquence d'une
idée auffi raisonnable , on avoit également
apporté un morceau de tapifferie , executé
d'après M. Vanloo ; il repréfente Thefée ,
préfentant auTemple de Delphes le taureau
de Marathon , qu'il a forcé à le fuivre.
Comme le tableau étoit à côté de la tapifferie
, on s'eft trouvé à portée de juger du
mérite avec lequel on a rendu la force du
pinceau & la richeffe de la compofition.
exprimées dans l'original.
On voyoit dans une piéce fuivante deux
morceaux de tapifferie , exécutés aux Gobelins
, d'après les tableaux de M. Coypel ;
ils repréfentoient des fujets du Roman de
Don Quichotte , dont cet Artifte ingénieux
a multiplié les idées dans l'Europe ,
& qu'il étoit peut - être feul capable de
rendre convenablement . Sans tomber dans.
le bas & dans le trivial , M. Coypel a
confervé tout le fel , le plaifant & le comique
de Miguel de Cerventes.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les ouvrages des fix Eleves protégés,
confiftant en quatre tableaux & deux - modéles
, fe préfentoient enfuite . Le Roi 2
eu la bonté d'encourager ces jeunes Artif
tes & même de diftinguer les ouvrages des
quatre qui font depuis deux ans dans l'Ecole
,en daignant remarquer les progrès qu'ils
ont faits depuis l'année paffée . Cette bonté
doit engager les deux qui n'y font quede
puis fix mois, à ne rien négliger pour méri
riter d'être remarqués l'année prochaine
d'une façon auffi avantageuſe.
Nous annonçons avec autant de plaifir
que nous en avons eu à les voir , deux
Planches que M. Dupuis vient de mettre au
jour ; elles font gravées d'après les tableaux
que M. Pierre peignit il y a déja quelques
années pour l'Eglife de S. Sulpice , &
qui repréfentent S. Nicolas & S. François ,
fur des toiles de 10 pieds fur S. Ce grand
Peintre a pris plaifir à oppofer dans les deux
pendans la tranquillité d'an Solitaire au
mouvement d'une tempête , & les a également
bien rendus. Saint François implore
la miféricorde de Dieu , & Saint Nicolas
la fait efperer à des hommes que la mer
eft au moment d'engloutir , & qui travail,
lent , comme Dieu lui-même ordonne de
le faire , pour mériter d'être fecourus, Ea
MARS. 1-41 1751.
un mot,le repos eft non- feulement très-bien
exprimé dans le Saint François , mais l'auftérité
& la nature du paylage concourent
à infpirer la pénitence. Dans le Saint Nicolas
, tout peint le danger de la mer , fes
horreurs & les efforts prodigieux des hommes
qui veulent le tirer d'un auffi grand
danger : voila quant à la partie de l'efprit.
A l'égard du deflein & de la couleur , l'un
& l'autre font parfaitement convenables
aux fujets , ce qui ajoûte un grand mérite
à leur correction & à leur exécution, Il feroit
à defirer que tous les grands ouvrages
gravés fuffent exécutés & rendus par la
gravûre avec autant de jufteffe , de goût ,
de vérité & de précision que ceux -ci ; ces
deux Planches rendent toutes les parties
que préfentent les originaux que nous
avons décrits très-imparfaitement . Un autre
motif redouble le plaifir avec lequel
nous en parlons , c'eft celui de faire revoir
au Public les ouvrages d'un Artifte pour
lequel nous avons été long - tems dans les
allarmes , & que fes maladies ont obligé
d'interrompre ces mêmes Planches pendant
le cours de fix années . Un excellent
Graveur eft une choſe rare & des plus importantes
dans l'Arr , la gravûre pouvant
feule conferver les belles compofitions à
la postérité. Ce beau genre d'imitation
142 MERCURE DE FRANCE:
la
n'eſt pas feulement une méchanique , comme
bien des gens fe le perfuadent. La Gra
vûre n'a pas , à la vérité, beſoin
pour excel
ler , du feu & du génie néceſſaires pour
belie production; mais elle eft fondée fur le
deffein , fur le fentiment & fur une prodi
gieufe intelligence, telle qu'il la faut en ef
fet pour donner ce qu'on appelle la couleut
par la difference du travail ou des tailles ,
pour indiquer un accord par des voyes
differentes , mais qui doit cependant produire
les mêmes effets , pour conſerver
enfin un caractére qui ferve à reconnoître
de Peintre dont le Graveur a réfola de
rendre l'ouvrage & de perpétuer les talens.
Nous devons nous récrier d'autant plus en
France fur la négligence de nos Graveurs ,
que notre Ecole a produit un grand nom .
bre d'hommes excellens en ce genre. Nous
devons encore convenir que l'abus de l'eau
forte eft pouffé beaucoup trop loin . Ce genre
eft bon pour rendre promptement des
chofes d'efprit & qui n'expriment que
des
idées fans exiger aucun terminé. La pointe
même n'eft véritablement bonne que dans
la main des Peintres ou de ceux qui font
nés avec affez de feu pour exprimer des
badinages , qui dans le fond ne font
plus à la Gravûre , que les deffeins & les
premieres pensées peuvent être à la Peinpas
MARS . 143 1751.
ture. Ce n'eft pas qu'un Graveur au burin ,
de feul qui mérite ce nom , ne puiffe employer
l'eau forte ; mais quand il eft jaloux
de fon talent , il n'en fait uſage que
pour préparer légerement toute fa machine.
Le goût confervé dans une longue répétition
, la patience fans froideur , l'imitation
fans fervitude , la maniere rendue
par fon beau côté , enfin l'exactitude , la
précifion & le caractére du trait , joints à
l'accord du Peintre ; voilà les parties qui
-ont rendu célébres les Audrans , les Edelinchs
, les Poyllis , & c. nous efperons que
M. Dupuis rappellera plus d'une fois au
Public le fouvenir de ces grands Artiftes .
LETTRE A M. ***
En lui envoyant une nouvelle Eftampe
de M. le Bas.
V
Otre empreffement à vous procurer,
Monfieur , tout ce que publie M. le
Bas , eft bien juftifié par le mérite & par
la
réuffite de les ouvrages : il femble ne les
multiplier que pour augmenter les fuccès ,
& ce qui doit encore plus nous étonner ,
c'eft que leur grand nombre ne prend rien
fur leur perfection . Je vous envoye une
-nouvelle Eftampe qu'il vient de graver
d'après Tenieres , c'eft la foixantiéme qu'il
144 MERCURE DE FRANCE.
nous ait donnée d'après cet illuftre Fla
mand , dont on ne fçauroit trop perpétuer
les productions. Le fujet de celle- ci eft
une Fête Flamande , dont ce Peintre célébre
a rendu tout le fracas , tout le mouvement
, la joie & l'yvrelle même , avec ce
naturel , & cette vérité que vous lui connoiffez.
Le nombre confidérable de figures
qui jouent dans ce Tableau , & la varieté
infinie de leurs caractéres , de leurs attitudes
, & de leurs fituations , n'y répand aucune
forte de négligence ni de confuſion :
tout est fait avec la même force , & le
même foin , fans effort & fans affectation.
On diroit en voyant chacune de ces figures
en particulier , qu'elle eft la feule que
Tenieres ait voulu peindre, & que le burin
de M. le Bas ait voulu rendre ; & quand
on confidére l'enſemble du Tableau , on
eft futpris que l'attention de M. le Bas ait
pû fuffire a tant de differens objets , fans
qu'aucun fût négligé , ou ce qui ne feroit
pas moins à craindre , fans qu'ils fe reffentiffent
tous d'un travail capable de flétric
la fleur , & d'émouffer le picquant qui ca
ractériſent fi particulierement ces fortes
d'ouvrages. Il faudroit pour décrire tout
ce que vaut celui - ci , que j'euffe les connoiffances
que vous poffedez ; vous en fensirez
tout le prix , beaucoup mieux que je
les.conne
MARS. 1751. 145
ne pourrois vous l'exprimer.. Cette belle
Eftampe eft dédiée à Madame la Marquife
de P ***. qui joint à l'avantage de connoître
les talens & de les cultiver , le bonheur
plus flatteur encore , de pouvoir les
accueillir & les récompenfer.
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. S. Voici quelques vers que m'ont
infpirés cette Eftampe , & le nom dont
elle eft décorée. Lifez- les , moins comme
un hommage digne de fon objet , que
comme une preuve de mon zéle , &¨ de
l'intérêt que je prends aux progrès du génie
, du fçavoir & du goût.
A Madame la Marquise de P ***.
Sur les talens qui t'environnent ~
P***. tu répands le feu de tes regards ;
D'an laurier immcrtel tu couronnes les Arts ,
Et de fleurs à leur tour les Beaux Arts te couronnent.
Hochereau , Libraire , Quai de Conti ,
qui eft chargé de vendre l'édition du Louvre
, des ouvrages de M. de Crebillon ,
yend auffi le portrait de ce grand Tragique.
Ce Portrait eft un des meilleurs de
M. Aved , & il a été très- bien gravé par
Balechou.
ALIAMET , Place Cambrai , vient de
G
146 MERCURE DE FRANCE.
mettre au jour une Eftampe , gravée d'après
un agréable Tableau de Wanvermans ;
qui représente une garde avancée de Hu
lans . C'est la cinquième ou fixiéme Eſtaur
pe que nous avons de M. Aliamet , qui a
du talent , & qui acquiert de la répura,
tion.
: M. BARADELLE , Ingénieur du Roi ;
pour les inftrumens de Mathématiques ,
donne avis qu'il a compofé & dreffé des
Cartes propres à monter des Globes
tant célestes que terreftres , de pluſieurs
grandeurs , d'autant plus utiles , qu'elles
comprennent plufieurs chofes curieufes
& où le calcul des étoiles eſt dreffé pour
l'année 1750. Elles font augmentées de
plufieurs conftellations nouvelles ; les Pôr
les du Soleil y font marqués , ainſi que fon
équateur & les collures , ce qui jufqu'à
préfent n'a été encore mis en ufage fur aucun
Globe . Ces nouveaux cercles font
diftingués par des lignes ponctuées ; ils ne
forment aucune confufion avec les autres,
cercles. Les étoiles ont été pofées à leurs
diſtances du Pôle , & à leur afcenfion droi
te , avec tout le foin & la jufteffe poffibles.
D'ailleurs les ovales allongés , ou les lozan ,
ges , qui doivent être affemblés pour former
les Globes , font faits de telle maniere
MARS
147 +
1751.
qu'il y regne une uniformité parfaite dans
la courbure des fufeaux & des cercles paralleles
, dont les Globes font compofés .
Nous ajouterons que les figures des
conftellations ont été deffinées & gravées
d'un nouveau goût , à l'égard des Globes
terreftres , ils font dreffés fur les nouvelles
Obfervations de Meffieurs de l'Académie
Royale des Sciences , & fuivant les Mémoires
que feu M. le Prince de Cantimir
Ambaſſadeur de Ruffie & de Mofcovie en
France, avoit communiqués au Sieur Baradelle
, au fujet de la grande Tartarie Mofcovite
jufqu'à la mer de Kamchatka ; ces
Globes ont été gravés par les meilleurs
Graveurs de ce tems. Les differens caracréres
en font parfaits , fans être trop petits
& fans confufion , & très-lifibles . Pour en
faire l'éloge , il fuffit de dire qu'ils font
gravés par le Sieur Aubin.
M. Baradelle a des Globes , de l'une &
de l'autre eſpéce , de trois grandeurs differentes
; fçavoir de neuf pouces , de fix
pouces , & de quatre pouces & demi. Il
fe propofe d'en faire de quinze pouces . I
a auffi des Sphères de Ptolomée & de Coper
nic, de la groffeur de ces Globes, exécutées
avec le même ſoin.
M. Baradelle demeure toujours à Paris ,
Gij
43 MERCURE DE FRANCE.
Quai de l'Horloge du Palais , à l'enſeignè
de l'Obfervatoire.
Carte Hydrographique.
IIIl a paru à la fin de l'année
derniere
.
une nouvelle
Carte Hydrographique
, qui a pour titre ; Carte
réduite
de l'Ile de Saint Domingue
& defes débouquemens
, pour fervir
auxVaiffeaux
du Roi ; dreffée
au dépôt
des
Cartes
& Plans
de la Marine
, par ordre
de
M. Rouillé
, Secretaire
d'Etat
,ayant
le Département
de la Marine
. Par M. Bellin
. Ingénieur
ordinaire
de la Marine
, rue
Dauphine
, près la rue Chriftine
.
On n'a point encore vû de Cartes Marines
traitées dans le goût de celle- ci´ ; les
airs de vent y font tracés en rouge , & le
corps de la Carte eft en noir , ce qui n'a
pû s'exécuter que par deux planches differentes
, l'une pour les airs de vent , &
l'autre pour la Carte toute la difficulté
eft dans la jufteffe du rapport des deux
planches , qu'on tire fucceffivement fur la
même feuille de papier , car fi le moindre
dérangement arrivoit , les airs de vent ne
cadreroient pas avec les latitudes & les longitudes
de la Carte , qui deviendroit fauffe,
& ne feroit d'aucun ufage pour les Navi
gateurs ; mais on a très-bien réuffi , & tour
MARS. 1751 . 149
fe trouve cadrer avec la derniere préci
fion.
Le but qu'on s'eft propofé , en cherchant
cette nouvelle méthode , a été d'éviter
la confufion que répandent les airs
de vent fur les Cartes Marines , & qui
devient d'autant plus grande , qu'il faut
les multiplier beaucoup , pour donner aux
Navigateurs les moyens de pointer leurs
routes journalieres avec facilité.
M. B. a joint à cette Carte un Mémoire
de huit pages , in- 4° . qui rend compte des
principales obfervations , dont il s'eft fervi
pour parvenir à des corrections extrêmément
importantes , dans le détail defquelles
il ne nous eft pas poffible d'entrer ;
nous remarquerons feulement d'après lui :
» Qu'il y a long- tems que les Navigateurs
» fouhaitent d'avoir une Carte particuliere
"
de l'Ile de Saint Domingue , dont ils puif-
»fent fefervir pour régler leurs routes le long
des côtes de cette Ifle , où fes differens
» débouquemens foient détaillés avec affez de
précifion , pour ne les pas expofer aux dangers
qu'ils courroient , en fe fervant de la
plupart de Cartes qui ont puru jufqu'ici ....
La fuite de ce Mémoire prouve très-bien
& d'une maniere fatisfaifante , ce qu'il
avance. Un pareil ouvrage eft d'autant
plus eftimable , qu'il tend à conferver la
Giij
# 56 MERCURE DE FRANCE.
vie & les biens de ceux qui fe dévouent
commerce maritime , ou à fa défenfe.
LETTRE
De M. d'Anville , à M. Folkes , Préſident
de la Societé Royale de Londres , fur une
Copie faite à Londres de la Carte de l'Amérique
Septentrionale.
Ly a environ fix mois , Monfieur ,
qu'un Gentilhomme de Dublin , que
j'ai connu ici , me manda qu'il paroiffoit
à Londres une Copie de ma Carte de l'Amérique
Septentrionale , à laquelle , felon
le papier public qui annonçoit cette Copie
, l'Editeur difoit avoir fait des augs
mentations. Un Négociant de Londres ,
qui eft venu chez moi depuis peu de tems ,
m'a même affûré qu'il y avoit trois Copies
Angloifes de mon ouvrage. J'avois déja
été très- flatté de voir que ma Carte d'Ita
Tie eût été adoptée en Angleterre , & copiée
exactement chez une Nation auffi
curieufe & auffi éclairée que la vôtre ; &
je penfois à l'égard de l'Amérique Septen
trionale , que d'une édition Angloife il
falloit attendre des améliorations de quel
qué conféquence dans le détail du local
MARS . 1751.
des Colonies Britanniques de cette Partie
du Monde , bien réfolu même d'en profiter,
& d'enrichir ma Carte de ce que j'acque
rerois par ce moyen.
Comme je fuis redevable de la publication
que je fais actuellement d'un certain
nombre de Cartes générales fort amples ,
plufieurs feuilles , aux bienfaits de
M. le Duc d'Orleans , qui m'a même excité
à ce travail , j'ai l'obligation à une perfonne
de grande confidération attachée à ce
Prince , de m'avoir procuré un exemplaire
de la Copie Angloife qui m'avoit été annoncée
; & comme elle vous a été dédiée ,
Monfieur , j'ai crû devoir vous adreffer
les obfervations que je ne puis me difpenfer
de faire fur cette Copie Je ne diffimulerai
pas furtout , que le Sr Bolton , Editeur
de la Copie , en ayant décoré le titre
de ces termes , Greatly improved , je n'aye
en beaucoup de curiofité à examiner , en
quoi pouvoit confifter cette augmentation ,
ou bien amélioration confidérable .
Faire augmentation à la Carte Géogra
phique d'un grand Continent , & qui foir
telle qu'on puiffe en tirer avantage , &
s'en prévaloir ; c'eft , ou remplir le vuide
de quelque efpace auparavant inconnu ,
ou ajouter beaucoup aux circonftances des
parties trop foiblement connues. Dans la
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
Carte de l'Amérique Méridionale , qui a
fuivi la Septentrionale , au milieu de l'ef-.
pace immenfe de la partie intérieure du
Bréfil , j'ai rempli environ cinquante mille
lieues Françoifes quarrées de terrain
dont les Cartes ne donnoient aucune cone.
noiffance ; & s'il eft permis de fe flatter:
d'ajouter aux ouvrages de Géographie ,
c'eft par des moyens de cette eſpéce . Mais
de pareils accroiffemens de connoiffance ne
pouvant guéres s'exiger , vû l'impoffibilité
même de les acquérir en differentes régions
, & le mérite des nouveaux ouvrages
étant le plus fouvent borné à perfec
tionner des objets qui ne font pas entierement
neufs pour la Géographie , au moins
faut- il, pour prétendre encherir fur les ouvrages
précédens , les couvrir par le nombre
, & par une meilleure expreffion des
circonftances de détail , de maniere mêmequ'il
en naiffe une forte préfomption de
jufteffe & de précision , qui faffe juger
favorablement des changemens apportés
aux parties ainfi travaillées. Je n'ai prefque
point paffé les bornes connues des
Pays Eſpagnols du nouveau Monde dans
mes deux Cartes de l'Amérique. Mais ,
j'ofe dire qu'ils y ont bien changé de couleur
, fi je puis employer cette expreffron ,
en comparaifon des Cartes qui ont prés
cédé.
MARS.
1751. 753
On ne difconviendra pas , ce femble ,
de la néceffité de fatisfaire à l'une ou à
l'autre des conditions ci-deffus énoncées
pour être en droit de dire avoir augmenté
confidérablement un ouvrage Géographi
que. Or , je ne vois rien qui rempliffe:
ces conditions dans la Copie de M. Bol
ron , & qui puiffe juftifier lestermes de
Greatly improved. C'eſt une chofe dont
il eft aifé à qui que ce foit de fe convain
cre , par la confrontation de deux exem
plaires de la même Carte , dont l'un foir:
Foriginal , & l'autre la copie. On trou--
vera l'un calqué précisément fur l'autre en³ /
toutes les parties , & fi on remarque quel--
ques additions dans la Copie , elles ne
paroîtront confifter qu'en quelques Lé
gendes inferires en differens endroits. Je
crois même devoir difcuter ce qui eft contenu
dans ces Légendes , par la raifon ,
que fi le terme d'improved renferme plutôt
Fidée d'amélioration que celle d'augmen
tation , il eft bon de voir fi l'améliora
tion peut être regardée comme telle , fur
tout avec la qualification de greatly , c'eſt--
à-dire de grandement , ou confidérablement.
La premiere des Légendes de M. Bok
ton ne dit autre chofe , finon que par le
Traité d'Utrecht , les François ont drois
G.y
154 MERCURE DE FRANCE.
de fréquenter la Côte Septentrionale de
Terre-neuve. C'eſt alfurément de quoi je
tomberai d'accord avec lui : mais ce ne ſeroit
une omiffion dans ma Carte , que
dans le cas que je l'euffe chargée ailleurs,
de notes de cette espéce.
-La ceffion de la Baye d'Hudſon , faite
à la Grande- Bretagne , donne lieu d'obfer
ver dans une autre Légende , que les limites
du Canada doivent paffer fur le Lac:
des Abitibis pat 49 degrés de latitude..
Gomme il feroit difficile de nous circonftancier
des limites bien fuivis , & appliqués
fucceffivement à chaque lieu en particulier
dans ces Contrées fauvages , de
même que s'il s'agiffoit des poffeffions del'Europe
, une habitation Françoiſe fur le
Lac des Abitibis , a dû déterminer un Géographe
François à regarder ce Lac comme
une poffeffion Françoife. Les Lacs des :
Miftaffins , dont la Légende ne parle point,
font d'autant plus légitimement renfermés
dans le Canada , felon ma Carte originale
, que
, que le droit eft fondé fur une lon
gae poffeffion , puiſqu'un Habitant Fran--
fois , nommé Joliet , y forma un établiſſe→
ment dès l'an 1679 , felon une Carte par
lui dreffée , & qui eft manuferite entre
mes mains , datée de Quebec au mois de
Novembre de cette année- là. D'ailleurs.
MARS. 17578 7559
fa connoiffance très particuliere que j'ai ·
eu de cette portion du Canada , & par laquelle
ma Carte prend beaucoup d'avanta
ge fur toutes les précédentes , je la dois
att Pere Laure , Jéfuite , Miffionnaire en
ces quartiers , & qui ne les a reconnus &
fréquentés , que comme fujer de la Cou
ronne de France, M. Bolton fera- t'il fon.
dé à dire avoir augmenté ou amélioré
confidérablement la Carte de P'Amérique
Septentrionnale , pour avoir tracé une
fimple ligne de divifion , plus favorable a
la Grande-Bretagne Peut- on même imaginier
, que ce que l'Auteur d'une Carte ,
ou fon Copiſte peut faire fur ce sujet ,.
faffe l'avantage ou le préjudice des Couronnes
?
Une troifiéme Legende , qui concerne
les limites de la Louifiane , eft de la même
espéce , & avec des expreffions peu
mefurées. M. Bolton , d'un ton affez bruf.
que , avertit les Géographes François de
reculer leur Louifiane plus vers l'Ouest ,
comme fr les alliances qu'il allégue avec
les Nations fauvages , détruifoient le droit
que donne la découverte du fleuve Mif-
వ
lipi ou de Saint Louis , droit affûré par
des établiffemens faits en conféquence de
là découverte & fans contradiction . Mais
quelle eft l'autorité ou le motif du Co-
G-vj
156 MERCURE DE FRANCE.
·
pifte , lorsqu'il recule ce qu'il appelle Flo
de jufqu'au rivage gauche ou oriental
du Millilipi ? Ignore- t'il que la nouvelle
Orleans , Capitale de la Louifiane , eft
précisément aflife fur ce rivage , & que la
Mobile , qui s'en écarte même confidérablement
, eft occupée par des établiſſemens :
François , tandis que celle des Espagnols .
en Floride ne paffent pas . Penfacola ?
Pourquoi , en étendant la Géorgie dans ,
ce que j'ai regardé comme Floride , embraffe-
r'il le Fort que les François ont aux
Alibamons , & dont il convient par ces .
termes : Alibamons to the French ? Je ne ,
m'étendrai pas davantage fur ce fujer ,.
parce qu'une Carte n'eft pas le champ où
ces chofes pourroient fe difcuter.
Le quarré particulier dans l'angle du
Nord-Ouest de la Carte , qui renferme les i
parties plus Septentrionales adhérentes à .
l'Amérique , eft accompagné dans la Copie
de plufieurs Legendes. Selon une Carte
particuliere , publiée en. 17475 par le
Capitaine Smith , il y a un canal qui traverfe
de la Baye de l'Ours-blanc , Whitebear
,jufques vers l'entrée du détroit de,
Cumberland , ce canal formant avec la
grande mer une Ifle , dite de bonne fortune.
Et un fecond canal eft ouvert au
Nord des les Mill ou du Moulin , al,
MAR S. 1751. 157
Kant rencontrer le coin Nord- Ouest du
détroit de Cumberland. Nous pouvons
adopter ces ouvertures ou canaux fur le
pied de conjectures , n'y employant qu'u
ne legere trace de points , comme M.Bol .
ton lui-même en a ufé. Dans des Cartes .
plus anciennes que la mienne , on trouvera
de grands bras de mer tracés en ces par- .
ties ; mais dont la connoiffance est trop
incertaine pour fe faire une loi de les ad--
mettre , & de les répéter en toute Carte..
Quant au nom de James , que M. Bolton :
veut être transporté à l'Ifle renfermée entre
les deux canaux dont je viens de parler
, réfervant le nom de Cumberland en
particulier à l'Ile qui porte le nom de
James dans ma Carte , j'aurois beaucoup
de Carres à citer , où le nom d'lfle de James
eft donné précisément à la terre qui
borde le détroit de Davis à l'Ouest , &
qui forme le Cap de Walfingham à l'en--
trée de ce détroit . Et pour le nom de Cum-.
berland , M. Bolton , confultant les Cartes
Angloifes de Herman Moll , de Seller
Colfon & Thornton , verra que cette dénomination
fe rapporte aux Ifles renfermées
dans la Baye , dite de Cumberland……
Mais au fond , cette critique paroîtra de
bien petite conféquence , & fon objet fort
indifferent. Je me dédommagerai par une
9
158 MERCURE DE FRANCE .
quîì
'
remarque particuliere de M. Bolton ,
eft , que la Carte repréfente tout ce qui a
été fait de découvertes , à remonter jufqu'à
la navigation de Forbisher en 1576.
Car , puifque la Copie , fur laquelle cette
remarque eft inferite , ne differe en rien
d'effentiel de l'original , je dois être flatté
que mon ouvrage ait foutenu l'examen ,
& la revûe que M. Bolton dit avoir faite:
de tous les Voyages & Journaux qui concernent
ces parages.
Il eft vrai que dans la partie du Nord
Ouest de la Baye d'Hudfon , il y a une
douzaine de noms propres de lieu ajoutés
à la Carte originale. La lecture de la Relation
curieufe & très bien faite de M.
Ellis , m'a fait connoître , que ma Carte
étoit en effet fufceptible de quelque addition
de cette nature ; & voili préciſement
à quoi peut s'appliquer l'improved de M.-
Bolton , fans que le greatly s'étende plus
loin dans la totalité d'un ouvrage , qui renferme
plufieurs milliers de dénominations
locales .
Je n'omettrai la derniere dés Legen- pas
des , relatives au même quarré de Carte , &
par laquelle il eft dit , que les détroits :
Bear Soond & de Forbisher , dans la Parrie
du Groenland qui s'avance vers le Sud,
exiftent point , felon l'opinion de M
MARS. 159 17517
Egede. Je n'ai point lû le nouvel ouvrage
fur l'iflande & le Groenland , dont on a
publié depuis peu une Traduction Fransoife.
Il m'eft pourtant tombé fous la
main , & j'en ai parcouru quelques endroits.
Je ne fçais même , s'il n'eſt pas
dit
quelque part en cet ouvrage , qu'en longeant
la Côte on a trouvé ces canaux bou--
chés par les glaces. Douterons- nous de
l'existence du vieux Groenland , parce que·
le même inconvénient des glaces en a fermé
l'abord ? M. Bolton eft- il plus certain
fur les canaux qu'il a tracés d'après la
Carte du Capitaine Smith , quoiqu'ils
n'ayent point été navigués que l'on fça
che , que fur les détroits ou canaux , dont
left actuellement queſtion ? Ces détroits
ne font point profcrits dans la belle Carte
Danoife de Laurent Feykes- haan , que
P'Auteur de l'ouvrage allegué ci -deſſus
recommande comme la meilleure que nous
ayons pour ces Côtes , & dont j'ai eu l'avantage
de faire ufage.
Il me refte peu de chofe à défendre des
lá Critique de M. Bolton . Il nous accuſe ,
M. de l'lfle & moi , d'avoir tronqué nos ;
Cartes du côté de la Californie , à deffein
de ne point marquer par la hauteur de 38
degrés & demi , le nom de New - Albion
donné par François Drak , qui aborda
To MERCURE DEFRANCE.
cette Côte en 1579. Je puis affûrer l'Edireur
Anglois de ma Carte de l'Amérique
Septentrionale , que l'unique motif d'exclure
de cette Carte ce qui n'y entre pas
de la Californie , a été de m'épargner un
grand efpace prefque vuide , & auquel la
Mappe-monde que je projette , fuffira ,
m'étant procuré par ce moyen plus d'efpace
& d'emplacement pour les parties>
principales , & plus intéreffantes de mon
fujet. C'eft par la même raifon , que je
me fuis retranché dans un angle de la
Carte , pour la repréfentation des régionsplus
Septentrionales , qui admifes antrement
dans la Carte , l'auroient confidérablement
aggrandie avec inutilité , puifque
M. Bolton convient que les découvertes
y font fuffifamment exprimées , nonobſe
tant que le point d'échelle en feit raccourci
de moitié , & l'étendue en furface ré
duite au quart. N'est- ce pas trop marquer
Penvie de reprendre & de critiquer , que
de le faire fur ce dernier objet ? M. Pops
pie , en qualité d'Anglois , fera bien plus
repréhenfible que nous , dans une Carte,
qui outre la grandeur qu'on lui a donnée
eft intitulée formellement , British Eme
pire in America.
Enfin , M. Bolton me reprend d'avoir
donné un faux calcul du Mille Anglois
MARS. 17516 161
2
94
fur le pied de 826 toifes au lieu de 825
Convaincu comme je fuis , qu'il y a dans
ma. Carte des fautes & des erreurs de .
bien plus grande conféquence que celle- là
ne le feroit il est heureux pour moi
qu'elles ayent échapé aux lumieres de M.
Bolton . Quoique étranger à l'Angleterre ,
j'ai étudié la valeur des differens Milles
dont on ufe dans la Grande- Bretagne ,.
comme on peut s'en affûrer par la lecture.
d'un petit Traité de Meſures itinéraires
qui précéde les éclairciffemens que j'ai
donnés fur quelques points Géographiques
de l'ancienne Gaule. M. Bolton n'a lieu
d'accufer mon évaluation du Mille Anglois
, fixé par Henri VII. à 1760 verges,
ou 5280 pieds Anglois , que parce qu'il
croit que le pied Anglois eft au pied François
exactement comme 15 eft à 16. Mais
une mefure de 6 pieds Anglois , envoyée
à l'Académie Royale des Sciences ,
comparée à la Toife Françoiſe avec le plus
grand fcrupule , s'eft trouvée contenir 811
lignes de notre pied , au lieu qu'elle fe
borneroit à 810 , felon cette proportion
de 15 à 16. Que M. Bolton veuille bien
calculer fur cet élement , qui n'eft point
équivoque , il trouvera que l'évaluation :
du Mille Anglois furpaffe même de quel .
que chofe les 826 toiles.
&
162 MERCURE DE FRANCE.
L'Editeur Anglois ne doit point regatder
comme une correction , l'ufage qu'il a
fait du nom d'Antilles , different de celui
qui eft propre à notre Nation , & qu'il
ne peut autorifer que par conformité à ce
que la fienne entend par cette dénomination.
Nous nommons proprement Antillès
, Ante- infulas , cette fuite d'Ifles , qui
depuis Porto rico s'étend en ligne courbe
jufques vers la Trinidad , parce que ces
Illes fe préfentent avant toute autre terre
en arrivant dans ces parages , & qu'elles
précédent la terre- ferme ou le continent.
Nous les appellons auffi Ifles - du- Vent ,
les Espagnols Barlovento , parce qu'elles
reçoivent le vent alifé qui foufle de la
bande de l'Eft , à la difference des Ifles ,'
qui depuis la Marguerite jufqu'à Curaçao,
font fous le vent à l'égard des premieres.
M. Bolton conferve aux. Antilles le rom
de Caribes , celui dont on a défigné les¨
Indiens ou originaires du Pays , qui aujourd'hui
n'elt prefque pas plus d'ufage
chez nous que celui d'ifles Canibales ,
dont Laet & d'autres Auteurs fe font fervis :
& les Antilles , que M. Bolton diftingue en
grandes & petites,font felon lui , Saint Domingue
& les Illes voifines d'une part , &
de l'autre celles que nous entendons par
le nom d'ifles fous le Vent. Sur un pareil
MARS. 1751. 163
fujer , l'habitude que chacun aura prife -
d'une maniere décidée , doit être fuivie
refpectivement. Cependant , on ne voit
point le même emploi du nom d'Antilles
dans les Cartes d'Herman Moll , ni dans
celle de Popple. Celui- ci , par ce qu'ib
nomme the Antilles or Caribbée iſlands ,
défigne précisément les mêmes Ifles que
nous , à commencer par Porto- rico . Et
Fautre n'en differe , que pour étendre le
nom d'Antilles dans la Carte de l'Améri
que Septentrionale , à toutes les Ifles qui
couvrent le continent de l'Amérique , à
commencer par les Lucayes , en quoi il n'y
a rien de contraire à ce qui a donné lieu
au nom d'Antilles. Ainfi , M. Bolton ne
peut le prévaloir fur cet article d'un ufage
conftamment établi chez les Sujets de la
Grande Bretagne.
Pour ne rien omettre de ce que j'ai remarqué
dans l'édition Angloife de ma
Carte , j'y trouve la longitude de la Bermude
, marquée par écrit de 64 degrés ,
48 minutes à l'égard de Londres. Et fur
ce fujet je fuis intéreffé à expofer , que depuis
la conftruction de ma Carte j'ai été
inftruit , que par des Obfervations faites
en 1722 & 1726 , à Saint George au
Nord-Eft de la Bermude , cette difference
de longitude étoit trouvée de 4 heures. 19
#64 MERCURE DEFRANCE.
à 20 minutes , d'où l'on peut conclure 65
degrés , de compte rond , ou 7 à 8 minutes
de moins. Lorfque j'ai compofé ma Carte
de l'Amérique Septentrionale , j'ai ſuppofé
la longitude de Paris de 19 degrés
52 minutes à l'égard du premier Méridien
, felon les premiers réfultats qui
avoient paru des obfervations faites aux
Canaries , par le Pere Feuillée . Depuis ce
rems là , ayant été informé plus particu
lierement des opérations du Pére Feuillée,
j'ai connu que cette longitude approchoit
davantage de 20 degrés , & vû la commodité
du compte rond de 20 degrés , dans
le rapport des differences de longitude
d'une infinité de lieux au Méridien de
Paris , j'ai adopté par préférence ce comp
te de 20 degrés , & j'y ai même affujetti
ma Carte de l'Amérique Méridionale , ne.
croyant pas devoir facrifier une plus grande
précision à l'avantage de là correfpondance
entre les deux Cartes . Un lieu ,
dont la longitude à l'égard de Londres fera
d'environ 65 degrés , s'écartera de 67 ,
près de demi, du Méridien de Paris , parce.
que la longitude entre Londres & Paris ,
on combinant le réfaltat de diverfes obfervations
, m'a paru de 2 degrés , & environ
27 minutes , un peu plus forte qu'on
ne l'eftime communément , mais bien plus
MARS. 1751. 185
foible par proportion que ce qui réfutte
des obfervations qui donnent le plus de
longitude . En établiſſant la longitude de
Paris à 19 degrés 52 minutes , comme je
le faifois dans la conftruction de la Carte
de l'Amérique Septentrionale , & déduifant
cette longitude fur 67 degrés envi-
Ton 20 minutes , on aura la longitude de
Saint George de la Bermude à 47 degrés
& demi , ou environ , de longitude Occidentale
du premier Méridien . Or , dans
ma Carte , Saint George fe rencontre à 47
& deux tiers de cette longitude , & je fouhaite
ne jamais rencontrer plus mal què
dans la fituation de ce lieu , fur l'emplace
ment duquel je pourrois faire remarquer
de bien plus grandes diverfités , fi je ne
fongeois à abreger cette Lettre.
Mais , ce qui a droit de m'étonner , c'eſt
que M. Bolton ait un peu changé la longitude
de la Bermude , fans être informé
de celle fur laquelle j'étois fondé , ou dont
je partois dans la conftruction de ma Carte.
Je n'aurois affûrément pas refulé de
lui en faire part , s'il m'en eût requis. Il a
rangé Georgetown , ou Saint George, à 47
degrés de longitude Occidentale du premier
Méridien , ou de l'lfle de Fer , pari
tant 66 degrés 52 minutes à l'égard de
Paris , puifque la longitude de ma Carte
466 MERCURE DE FRANCE.
ne fuppofe que 19 degrés 52 minutes de
longitude Orientale , entre le premier Méridien
& Paris. Sur quoi déduifant 2 degrés
27 minutes , dont Londres eft jugé
plus Occidental que Paris , donc Saint
George de la Bermude ne differe du Méridien
de Londres dans l'édition Angloife
de l'Amérique Septentrionale , que de 64
degrés 25 minutes, Or , ce lieu de longirude
s'écarte plus de la détermination matquée
par M. Bolton , fçavoir 64. 48 , que
de lieu de ma Carte qui eft environ 65
rapporté au Méridien de Londres. Il s'enfuit
même de- là , que les lieux dont on a
la longitude déterminée par obſervation ,
comme Bolton dans la nouvelle Angleterre
, la Mobile dans la Louifiane , la
Martinique , Saint Domingue , & dont
les déterminations ont été rapportées dans
ma Carte à la longitude que j'ai dite de
Paris , ne correfpondent pas à celle qui
eft donnée à la Bermude dans la Copie
Angloife . Le reméde eſt à la vérité facile ,
en reportant d'environ deux cinquiémes
de degré vers l'Ouest , la poſition fort
ifolée de la Bermude. Par cette opération
on fera repafler la Bermude par l'endroit
qu'elle occupe dans ma Carte , pour ne s'en
écarter qué d'environ 10 minutes.
Voilà , Monfieur , ce que l'expreffion
MAR S. 1751 . 167
•
peu jufte de greatly improved du titre de
Tédition Angloife de ma Carte de l'Ame
rique Septentrionale , m'a contraint de
mettre fur le papier. Si j'étois moins ja
loux de l'eftime de la Nation Britannique
,je ferois plus indifferent fur ce fujet.
Au reste ,je fuis très - flatté de l'élégance
qu'on a donnée à la Copie de mon ouvrage
, qui quelque bien exécuté qu'il ait été
fous mes yeux , n'a guéres d'avantage fur
cette Copie par le même endroit . Soyez
affûré , Monfieur , que nonobftant ce qui
fait la matiere de cette Lettre , j'ai une fatisfaction
particuliere à faifir cette occafion
d'avoir l'honneur de vous écrire.
J'aurai inceffamment celui de vous envoyer
un exemplaire de la Carte de l'Afrique
que je publie , de même grandeur' ,
& de même forme que celle de l'Amérique
Septentrionale , fi vous voulez bien
me faire fçavoir par quelle voie vous fouhaitez
recevoir ce nouvel ouvrage . Je ne
parle point de l'Amérique Méridionale ,
Içachant qu'on en a tiré plufieurs exemplaires
pour l'Angleterre .
L
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVIS AU PUBLIC.
E Sieur Guillemain , Ordinaire de la Mufique
de la Chapelle & Chambre du Roi , dont les
talens pour le violon font fi connus du Public ,
768 MERCURE DE FRANCE.
ainfi que les ouvrages de fa compofition , vient de
faire graver fon quinziéme Euvre, composé de
deux Divertiffemens de fymphonies. Cet ouvrage
dont une partie a eu le bonheur d'être entendue
avec fuccès au Concert Spirituel , a été réduit en
Trio , pour la commodité du Public.
Il fe vend aux Adrefles ordinaires pour la Mu
fique. On trouvera à la tête de ce quinziéme
Cuvre le Catalogue entier des ouvrages que l'Auteur
a fait graver jufques à préfent , avec l'efprit
& le caractére de chaque OEuvre.
TROISIEME Livre des Piéces de Clavecin del
Signore Scarlatti. Prix neuf livres. A Paris, le
vend aux Adreffes ordinaires.
Les deux premiers Livres ayant été bien accueillis
du Public , on efpere que celui- ci n'en fera pas
moins goûté.
LES Libraires Affociés pour l'Encyclopédie ,
avertiffent le Public , qu'à commencer du premier
de ce mois , on pourra voir chez eux les feuilles
imprimées de cet ouvrage. Cette confiance des
Libraires , qui n'a point encore eu d'exemple,
doit leur mériter celle du Public.
CHANSON.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
THE
NEW
YORK PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
MAR S. 1751. 169
* } }fx «g :{ *<gjun regjin egen regjin region regime
CHANSON.
PORTRAIT,
Vous avez d'Hebé la frafcheur ,
De Cypris les traits & les graces ,
De Flore l'éclat enchanteur.
Les Amours volent fur vos traces.
Que d'appas ! Ah ! quelle douceur !
Ce Portrait vous crayonne , Aminte ;
Pour vous trouver beaucoup mieux peinte ,
Il faudroit vous voir dans mon coeur.
SPECTACLES.
Es Comédiens François & Italiens n'ont point
Leu de nouveautés cet hyver . Les uns ont foutenu
l'honneur de leur théatre par d'anciennes
Piéces bien jouées ; les autres ont amulé Paris par
des Ballets ingénieufement deffinés , & exécutés
avec goût. L'Académie Royale de Mufique a
donné le Jeudi 18 Février, les fragmens compofés
des Actes d'Ifmene, deTiton & l'Aurore ,& d'Eglé.
Nous fommes bien fâchés que l'abondance des
matieres nous oblige à renvoyer au mois prochain
le compte que nous aimerions à rendre d'un ſpectacle
où il y a des chofes très- agréables.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
LEPublic ne montra jamais un goût auffivif
pour nos differens Spectacles ; la recette de
ceux qu'on a eu Padrefle de lui rendre agréables a
augmenté confidérablement pendant le cours de cer
hyver. Le Concert Spirituel eft de ce nombre. Le
choix des morceaux brillans que l'affiche annonsoit
pour le 2 Février , jour de la Purification , y
attira une nombreuſe aſſemblée , & la ſatisfaction
extrême que lui donnerent l'arrangement & l'execution
de tous ces morceaux agréables , préfage
une affemblée encore plus complette pour le jour
de l'Annonciation,
Le Concert commença par une grande fympho.
nie de M. Killery , Directeur de la Mufique du
Roi de Suéde , qui fut fuivie du Confitebor , Moter
à grand choeur de M. de 1 Lande. Mlle Chevalier
chanta un beau récit , dans lequel elle déploya
tout le pathétique , la force & les graces de fa
voix.
y
Le chant fut coupé par une fymphonie de Cors
de chaffe , qui précéda Latentur Coeli , petit Moter
nouveau de M. Martin,
Cet ouvrage , le mieux coupé & le plus agréa
blement varié de tous ceux qu'on a faits en ce
genre , eft rempli de traits , de chant & de fymphonie
, auffi neufs qu'agréables. Il débute par un
allegro,de-là il paffa à un récitdu plus grand genre,&
qui fait tableau . Ce morceau ne fut point applaudie
il furprit & on l'admira . Une jolie bergerie le fuir.
Un allegro plus vif & plus picquant encore que le
premier, lui fùccéde.M. Martin y a placé de petites
Alûtes , quien fe mariant avec la voix , produisent
MARS. 1751. 171 .
Peffet le plus agréable ; un récit fort court qui
vient enfuite , donne lieu à la repriſe du même
allegro, & c'est par ce coup de feu que le Motet eft
terminé.
Pour avoir quelque idée de la maniere dont il
fut rendu , qu'on s'imagine tout ce que peuvent
procurer de plaifir la voix la plus légere , le gofier
le plus brillant , le goût du chant le plus parfait ,
Mile Fel , en un mot , en exécutant un morceau
charmant par lui - même. On a crû devoir s'étendre
fur cette nouvelle compofition de M. Martin,
Peut-on trap louer les jeunes Artiftes qui réuffilfent
à plaire L'encouragement peut feul dévelop
per les talens , & ceux de ce Compofiteur donnent
depuis long- tems aux connoiffeurs les plus grandes
espérances.
Après le Moter de M. Martin , M. Gaviniés
oua feul en maître une Sonate de M. Tartini ,
le Concert fut terminé par le Cæli enarrant de
M. Mondonville , que le Public ne fe laffe point
d'entendre .
Le Duo fut exécuté à ravir par Mlles Fel &
Chevalier , M. Benoît chanta fupérieurement le
beau récit In fole pofuit , & Mlle Fel , qui termina
le Motet & le Concert par le Gloria Patri , mit le
comble à la fatisfaction générale .
*
C'est pour nous une grande douceur en rendant
compte des Spectacles , de n'avoir que da
bien à en dire & des éloges à en faire . Echos du
Public , nous devons lui retracer fes propres impreffions
; & lui rappeller fes plaifirs , c'est lui en
procurer de nouveaux .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
CONCERTS A LA COUR
Mois de Janvier.
£ Samedi 2 on exécuta chez la Reine l'Acc
d'Almafis , tiré des fragmens de M. Royer,
Maître de Mufique de Monfeigneur le Dauphin
& de Meldames de France.
Le Lundi 4 , l'Acte de Linus de M. de B. . . .
Et le Samedi 9 , celui d'Iſméne , de Mrs Rébel &
Francoeur , Sur-Intendans de la Mufique de la
Chambre du Roi.
Les paroles de ces trois Actes font de M. de
Monterif, Lecteur de la Reine , & l'un des Quarante
de l'Académie Françoife. Miles Chevalier ,
de Selle , Mathieu & Coupé en ont chanté les sộ-
les , ainfi que Mrs de Challé , Joguet , Poirier
Jeliotte.
Le Lundi 11 , on chanta l'Acte du Sylphe , Mufique
de Mrs Rebel & Francoeur , paroles de M.
de Montcrif. Ml.es Chevalier & Mathieu , Mrs
Jeliotte & Benoît en ont chanté les rôles .
Le Samedi 16 , Lundi 18 & Samedi 23 , on
chanta le Prologue & les cinq Actes de l'Opéra
d'Amadis de Grece , de feu M. Deftouches , Sur-
Intendant de la Mufique de la Chambre du Roi. |
Les paroles de M. de la Morte. Miles la Lande ,
Mathieu , Mrs Benoît , Poirier , Joguet , en ont
chanté les rôles.
Le Lundi 25 , le Samedi 30 & le 6 du mois de
Février, on chanta chez la Reine le Prologue & les
cinq Actes de l'Opera d'Iphigénie . Mlles Romainville
, Mathieu, de Selle, d'Aigremont, Godonnefche
; Mrs Poirier , Bêche , Dubourg , Joguet & de
Chaffè en ont chanté les rôles. Les paroles font
MARS. 1751. 173
de Mrs Duché & Danchet ; la Mufique de Mrs.
Deimarets & Campra...
Le Mardi 26 Janvier , il y eut un Concert chez
Madame Victoire ; on y chanta le Sylphe de Mrs
Rébel & Francoeur , Sur-Intendans de la Mufique
de la Chambre du Roi. Les paroles de M. de
Montcrif, Lecteur de la Reine , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , & Secretaire Général
des Poftes .
Après cet Acte on chanta une Scéne de l'Opera
de Thétis & Pelée , Mufique de M. Colaffe . Paroles
de M. de Fontenelle ; & le Duo du Pfeaume
Cali Enarrant , &c. de la compofition de M.
Mondonville , Maître de Mufique de la Chapelle
du Roi , & Ordinaire de la Mufique de fa Chambre.
Miles Chevalier , de Selle , Mathieu , Mrs
Jeliotte & Benoît en ont chanté les rôles-
Février,
Le Lundi 8 & Samedi 13 , on chanta l'Opera de
Tarcis Zelie , de Mrs Rébel & Francoeur , Sur-
Intendans de la Mufique de la Chambre du Roi.
Paroles de M. de la Serre. Miles la Lande , de
Selle , Mathieu , Poirier , Benoît & Joguet en
ont chanté les rôles.
H
174 MERCURE DE FRANCE.
米洗洗洗洗洗洗洗洗洗選浚洗洗洗澡
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE PETERSBOURG , le 18 Décembre.
L
E Grand Chancelier ,"Comte de Beftucheff ,
entra ces jours pallés en conférence avec le
Général Darnimb , Envoyé Extraordinaire du Roi
de l'ologne. On conjecture que c'eſt au ſujet des
affaires de Curlande.
Le jeune Comte de Solticoff , Chambellan du
Grand Duc , doit époufer dans peu la fille du Due
Erneft de Biron. L'impératrice a donné fon agré
ment à ce mariage.
On a rep éfenté ces jours- ci à la Cour une Tiagédie
Ruffienne . Le fuccès a été fi heureux , qu'il
a fait naître le deffein de traduire en cette Langue
l'élite des Piéces de Corneille.
L'Impératrice a nommé M. Groff Confeiller
d'Etat avec une penfion desooo roubles ,& a réſolu
de l'employer dans le département des affaires.
étrangeres.
DE STOCKHOLM , le 25 Décembre.
On doit faire partir au plutôt des Ports de la
Baltique une quantité confidérable de bois propre
à la conftruction des Vaiffeaux pour être tranſpor
tés dans les Ports de France , en vertu d'un contrat.
paffé pour cette livraiſon .
MARS. 1751. 175
DE COPPENHAGUE , le 2 Janvier.
La Cour a reçû d'un Mathématicien qu'elle avoit
envoyé en Islande , divers Mémoires fur les décou
vertes qu'il y a faites ; il marque que cette lle produit
beaucoup de falpêtre ; qu'en quelques endroits
il s'y trouve de la terre propre à faire de la Porce
laine , & qu'on y découvre des pierres rares où il
y a de l'argent. Il en a envoyé ici un certain nombre
, & faivant l'eflai qu'on en a fait , les cent
livres pefant de ces pierres ont rendu fix onces
d'argent fin .
Le Roi lui a accordé une penſion & lui a affigné
une fomme confidérable pour ſubvenir aux frais
de fes expériences.
S. M. pour foulager les habitans de les Provinces
qui ont le plus fouffert par la mortalité des
beftiaux , leur a remis les arrérages dont ils étoient
redevables , avec le quart de leurs taxes annuelles
juſqu'au tems où ce feau aura ceffé.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 20 Janvier.
Impératrice Reine avance heureuſement dans
fa groffeffe ; quoiqu'elle foit entrée dans le
Buitiéme mois , elle paroît toujours en public, &
afſiſte régulierement à tous les Confeils.
Le 10 , la Cour d'Angleterre envoya à M. Keith,
fon Miniftre à celle de Vienne , un Courier chargé
de dépêches , qu'on d t être très importantes.
On fait des préparatifs pour la cérémonie de'
Pinveftiture des Etats refpectifs , que l'Empereur
doit donner inceflaniment à plufieurs Princes de
PEmpire...
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
DE
RATISBONNE , Le 24 Décembre.
M. Pfeil , Miniftre du Duc de Wirtemberg , a
rçû depuis peu un Refcrit de la Cour contre la
Nobleffe immédiate de l'Empire. Il eft relatif aux
priviléges & immunités que celle- ci foutient lui
ètre dûs , & que le Duc de Wirtemberg prétend
avoir été portés au- delà de leurs bornes. Ce Prince
enjoint à fon Miniftre de preffer vivement cette affaire
auprès du Directoire de Mayence , & de faire
appuyer la jufte demande par les autres Miniftres,
Le Duc de Wirtemberg a envoyé à M. Pfeil
fou Miniftre , un nouveau Refcrit , dans lequel il
lui mande que l'Electeur de Cologne lui a écrit ,
pour l'informer qu'il étoit difpofé à faire caufe
commune avec lui , eu égard à fes griefs contre la
Nobleffe immédiate de l'Empire.
DE BERLIN , le 12 Janvier.
Le Prince d'Anhalt Deffau a obtenu du Roi la
démiffion de fes Emplois Militaires , que le manvais
état de fa fanté ne lui permettoit plus d'exercer.
Par le nouveau plan de Justice que le Roi a
établi dans fes Etats , le Tribunal de ceste Capita
le qui l'a ſuivi , a jugé en derniere inftance cinq.
cens foixante procès dans le cours de 1750 , de façon
qu'il n'en refte aucun à décider de la même
année .
Le Roi a témoigné au Baron.de Cocceji , Grand
Chancelier , combien il étoit content de fon zéle
& de celui de tous les Membres du Tribunal , en.
lui difant que les Chefs de la Juftice qui abrégent
les procès , ont la même gloire que les Officiers
MAR S..
177 17518
Généraux d'armée qui terminent la guerre ; qu'ils
concourent également à l'ouvrage de la paix ; que
les Princes ont beau la figner entre eux , tandis
que les fujets la troublent par leurs differends , &
que pour l'établir folidement dans un Etat , il faut
commencer par mettre les Particuliers d'accord.
Le Chambellan d'Ammon , ayant reçu les inftructions
du Roi pour la Commiffion dont il eft
chargé auprès de la Cour de France , eft parti le
13 de ce mois pour ſe rendre à Paris.
Le Marquis de la Puebla , Miniftre Plénipoten--
tiaire de Leurs Majeftés Impériales , & le Barona
de Koch , Membre de la Chambre des Finances
de la Cour de Vienne , continuent leurs Conféren
ces avec les Miniftres du Roi, concernant les affaires
de la Siléfie , dont l'arrangement éprouve
encore de part & d'autre quelques difficultés On a
expédié un Exprès à la Cour Impériale pour l'informer
du changement qu'on a fait au Plan dreflé
à ce fujet
DE DRESDE , le 16 Janvier.
Le Comte de Loos eft fur fon départ pour res
tourner à fon Ambaffade à la Cour de France.
Le Comte de Flemming fe prépare auffi à fe
rendre inceflamment à la Cour de Londres, pour y
reprendre les fonctions de Miniftre Plenipoten
tiaire du Roi.
Le Comte de Keiferling , Envoyé Extraordinaire
& Plénipotentiaire de Ruffie a déclaré aux Minif
tres du Roi , que Sa Majefté Impériale Czar. pren
droit dans peu für les affaires du Curlande une
réfolution qui prouveroit les égards qu'elle a pour
fes Alliés. -
Hy
179 MERCURE DE FRANCE,
DE HAMBOURG , le 29 Décembre.
On écrit de Pétersbourg , qu'on y a renouvelléles
ordres de rapporter au Sénat tout ce qui pourroit
fe trouver d'exemplaires de Manifeſtes , d'Ordonnauces
, Edits , Décrets , Relations , Paffeports
, même Feuilles publiques , où il a été fait
mention du Regne appellé dans lefdits ordres
Intrufion du jeune Czar Jean , à titre d'Empereur ,
& de l'administration de la Princeſſeſa mere , à titre -
de Régente de l'Empire , afin de brûler le tout pu
bliquement,& d'effacer jufqu'aux derniers veftiges .
de ces époques & de tout ce qui s'eft fais en conféquence
au préjudice des droits légitimes , en ver
tu defquels l'héritiere de Pierre le Grand s'eft mife
en poffeffion de la Couronne de les Ancêtres,
Je Sénat ayant en même tems déclaré que qui→
conque garderoit aucune pièce de cette nature
feroit tenu pour criminel de leze- Majeſté.
DE FRANGFORT , lo 30. Décembre..
Jean-Louis Hunger , Membre du Magiftrat de.
cente Ville , mourut ici la ſemaine derniere , dans .
fa quatre vingt- cinquième année. 11 laiffe une
poftérité de cent quatorze enfans , petits- enfans .
& arriere-petits enfans .
La Cour de France a fait acheter dans l'Empire -
plus de 1200 chevaux de remonte , avec une gran--
de quantité de fabres & d'épées de la Manufacture
de Solhingen , pour l'ufage des Regimens Allemans
au ſervice de cette Couronne en Alface.
MARS 1751. 179
.
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 12 Décembre.
E Roi a ordonné qu'à l'avenir ceux que l'In-
LE •
point exécutés , que leurs Sentences n'euffent été
auparavant vifées & approuvées par fon Confeil,&
fignées par Sa Majesté.
On rebâtit le grand Hôpital Royal , qui a été
réduit en cendre . Il doit être augmenté d'un nouvel
appartement ,deftiné pour cent quinze malades
étrangers.
Tous les Gouverneurs & Commandans des Forréreffes
refpectives de ce Royaume ont reçû ordre
de la Cour d'envoyer avant le 15 Mars prochain
une nôte excte de l'état où elles le trouvent,
pour travailler en conformité aux réparations néceffaires.
Les Officiers doivent auffi avoir leurs
Compagnies complettes avant le 20 Avril , le
Roi ayant réfolu de faire alors une revûe générale
de fes troupes.
Il y a préfentement dans ce Port 120 Navires
étrangers , qui fe préparent à mettre au plutôt à la
voile
Le Cardinal d'Acunha , Grand Inquifiteur de
Portugal , eft mort en cette Ville dans un âge
très -avancé.
D
ESPAGNE.
DE MADRID , le 24 Décembre.
On François de Varas , Intendant de Marine
& Président du Commerce aux Indes ,
dépéché au Roi un Courier extraordinaire , pour
a
H. vj
180 MERCURE DE FRANCE
P'informer qu'un Navire , nommé la Begofia , quis
étoit allé chargé de marchandifes au Port de Vera
Cruz , eft entré le 26 de ce mois dans la Baye
de Cadix, La Cargailon , tant pour Sa Majeſté ,
que pour les Particuliers , confifte en un million ,
huir cens dix-fept mille livres , quarante - deuxpiaftres
fortes en argent monnoyé ; 23 mille 500 .
en or ; 3607 marcs mis en oeuvre ; 4934✓Arrobas
de Cochenille fine ; 1208 Arrobas d'Indigo ; 672-
Arrobas de Drogues de Xalapa ; 6000 Arrobas de
Tabac ; 2075 caifles de Sucre ; 3000 quintaux de ·
bois de Campeche ; 400 de bois de Brefil , 4706
de Cuis & autres marchandifes , confiſtantes en
Carmin , Ecailles , Parfums , &c .
Par un autre extraordinaire , Don François de ·
Vas donne avis à Sa Majefté , que le 18 il eft ente
dans la même Baye la Frégate , appellée la Perle
, appartenante à la Compagnie de la Havane ;
elle revient de ce Port, & porte , tant pour la
Compagnie, que pour le Commerce , cent trenteneufiille
376 piaftres fortes , 14 mille 21 Arrobas
de Tabac , & quelques autres marchandifes.
Le Roi vient d'être informé par de nouvelles lettres
de Don François de Varas , qu'il étoit entré,
dans la Baye de Cadix le 25 Décembre , un Paquebot
nommé Notre-Dame de los Remedios , qui vient
du Port de S. Thomas en Gastille , dans la Province
de Honduras , chargé pour le Commerce de
134 mille 874 piafties fortes en argent monnoyé;
77 mille 337 piaftres en doublons '; 122 marcs d'argent
mis en oeuvre , &ς.
It arrivé le même jour une Frégate , appellée
Notre Dame. de la Conception , de la Compagnie
de la Havane. Sa Cargailon eft de neuf-mille Ar
bas de Tabac , & de 983 quintaux de differentess
archandifes.
MARS. 1751. 1.871
Le 29 , un autre Bâtiment eft arrivé de Vera¬
Gruz. Il apporte 39 mulle 809 piaftres en argent ;:
93 Arrobas de Cochenille fine ; 319 quintaux ,de :
bois de Brefil , & autres denrées..
DE
IT ALI E
FLORENCE , le IS . Décembre.
Ar ordre de l'Empereur , & avec la permiffion ,
P de S.S. puz de S. S. l'Archevêque de cette Ville a fait pu
blier une Ordonnance qui enjoint au Clergé & à…
toutes les Communautés Religieufes de Toscane
de l'un & de l'autre fexe , de donner , en, conféquence
de la Bulle du Pape , des déclarations exactes
de leurs.revenus , penſions & bénéfices , afin ,
de procéder enfuite à une répartition plus juſte de
Ja part qu'ils doivent contribuer dans les charges .
-de l'Etat.
DE NAPLES , le 15 Décembre.
Parmi les ruines des anciens édifices de Pouz
zolles , on a découvert un Temple dédié à l'Em-...
pereur Septime Sévere . Le pavé , les colomnes & .
les ornemens en font d'un marbre rare & en partie
transparent, On . y a trouvé quatre ftatues d'une
beauté finguliere & d'un travail, parfait . La premiere
repréfente Janus ; la feconde Séraphis , &
-les deux autres l'action d'une femme éperdue ,
qui faute au col d'un homme.
DE ROME, le 26 Décembre.
Le 24 , veille de Noël , termina l'année Sainte..
Le Pape , accompagné du Sacré College , de tous's
152 MERCURE DE FRANCE.
8
les differens Prelats & Chefs d'Ordre , fe rendit ce
jour-là en Proceffion à l'Eglife du Vatican , dont
it ferma lui-même la Porte Sainte , en y pofant la
premiere pierre. Dans les Bafliques de S. Paul ,
de S. Jean de Latran & de Sainte Marie Majeure
lés Cardinaux Caraffa , Corfini & Colonne , firent
la même cérémonie , après laquelle S. S. fit publier
qu'elle accordoit l'Indulgence pléniere & la
rémiffion de leurs péchés à tous les fidéles de l'un
& l'autre fexe qui auroient afſiſté à cette clôture ,
& qui auroient en même- tems accompagné les -
Proceffions.
Quoique le terme du Jubilé foit expiré , l'ex
trême charité du Pape la prolongé juſqu'au 28 ,
Fère des Innocens inclufivement , pendant lequel
intervalle, ceux qui n'auront point vifité les quatre
Bafiliques dans le cours de l'année , ou n'auront´
point rempli le nombre des vifites prefcrites par
la Bulle du Jubilé , auront le bonheur de le gagner
& d'obtenir l'Indulgence pleniere , en vifi- *
tant une feule fois une de ces Eglifes , après s'être
confeflé & avoir communié , S. S. accordant auffi
aux Confeffeurs le droit d'abfoudre les pénitens.
La fin de l'Année Sainte & celle du mauvais ·
tems out attiré ici cette femaine un fi-grand con
cours d'étrangers , qu'ils ont paflé le nombre de
cent mille , & que dans le feul Hôpital de la Sain--
te Trinité , on a compré jufquà huit mille Pèlerins .
Le Lundi 11 de Janvier , le Duc de Nivernois ,
Ambafladeur de France , donna un dîner magni- ~
fique, od plufieurs Cardinaux, les Miniftres Etrangers
& les principaux Seigneurs de Rome affifterent.
Il eft rare de voir regner dans une Fête tant
de magnificence , d'ordre & d'élégance . Deux def
ferts magnifiques ; qui étoient dreffés dans d'au
tres Chambres que celle où Fon dîne , ont paflé ,
.
MARS. 17518 183 .
•
avec raiſon , pour des chef- d'oeuvres en ce genre,
& on eft convenu unanimement , qu'il y avoit
long tems qu'on n'avoit rien vú de fi beau. L'af
femblée étoit très-brillante , & compofée d'environ
cent perfonnes . La Nobleffe Romaine s'eft
empreffée dans toutes les occafions femblables de
témoigner au Duc de Nivernois combien elle eft i
fatisfaire de ce Miniftre , à qui fa conduite fage ,
fes manieres polies & fes attentions , ont concilié..
Peftime & la bienveillance de tous les Ordres de e
cette Capitale du Monde..
DE GENES , le z Janvier..
Les rems orageux qu'il continue à faire fur ces
Côtes , empêchent l'arrivée des Navires étrangers
dans le Port de cette Ville ..
On écrit de Toulon qu'on y travailloit toujours
avec chaleur à la conftruction des Vaiffeaux de ·
guerre qui foot fur les chantiers ; qu'on équipoit
ceux qu'on vient de lancer à l'eau , & que les fix
Vaiffeaux de l'Eſcadre de M. de Macnamora , arri
vé depuis peu des Côtes de Barbarie dans ce Port ,
feroient mis en état d'aller en mer au Printems
*prochain.
で
Ce Chef d'Efcadre avoit mouillé le premier
d'Octobre dernier à la rade de Tunis , & s'y étoit
arrêté pendant buit jours , fans defcendre à terre ,
n'étant chargé que de faire affûrer le Pacha Bey de
Pamitié du Roi fon Maître , & de lui faire remettre
les préfens que fa Cour lui envoyoit , confiftant en
une Pendule à répetition , une Montre d'or , un Fufit
avec des Piftolets garnis d'or , une Girandole de :
porcelaine, & deux pièces de Drap fin de la Manu->-
facture Royale d'Abbeville ...
Le Conful de France , réfident à Tunis , a rem
184 MERCURE DE FRANCE.
Pli cette commiffion, & a remis en même- tems aur
is du Pacha Bey, ainfiqu'aux Miniftres du Divan;.
les préfens qui leur étoient deftinés & qui confiftoient
pareillement en Pendules & Montres à répétition
, Fufils & Piftolets garnis d'argent , avec
quelques piéces de Drap de la même Manufacture.
Le 26 du mois dernier , le. Doge donna , felon
l'ufage annuel , une fomptueule collation aux
principaux Seigneurs & Dames de cette Ville . Le
Chevalier Chauvelin , Envoyé Extaordinaire de la
Cour de France , s'y trouva , ainfi que les Miniftres
de celles d'Efpagne & de Sardaigne.
On parle d'une réduction dans les Monnoyes ,,
Te prix où elles ont été portées excédant leur vas
leur intrinféque. L'affaire eſt actuellement en dé--
libération ..
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 4 Janvier.
MR
R de Wal , Miniftre d'Espagne , a reçû de la :
Cour les cent mille livres sterling , qui doi
vent. être payées à la Compagnie Angloife du Sud,
conformément au Traité de Commerce, nouvellement
conclu entre les Cours de Madrid & de Lon--
dres. Le Député Gouverneur & le Sous Gouver--
neur de cette Compagnie doivent remettre devant
les Directeurs les articles dudit Traité quila
regardeut , afin de prendre des mefures convena
bles pour la recette de cette fomine.
La derniere lettre que le Dey d'Alger a écrite
au Roi , eft conçue en des termes qui femblent
marquer un défir de s'accommoder amiablement
avec Sa Majefté Britannique. Le Dey s'excufe de
ne pouvoir point acquiefcer à la demande faite :
d'accorder aux Anglois , à l'exclufion de toute. 2014-
MARS. 175F. 185
L
tre Nation , un établiffement folide dans fes Etats,
avec la diminution de cinq pour cent à trois pour
cent fur les marchandifes qu'ils y apporteront ,
déclarant en même tems qu'il ne peut confentie
que ce dernier article foit compris dans le nouveau
Traité d'accommodeaient comme une compenfation
pour la faifie du Paquebot Anglois le Prince
Frederic , dans la jufte crainte qu'une telle démar
che ne portât les fiens à quelque révolte ,& ne l'exposat
lui- même aux effets de leurs reflentimens ;
mais que fi S. M. Britannique envoyoit un Agent
ou quelqu'autre perfonne caractériſée dans quelque
endroit de fes Etats , les Anglois y jouiroient
de tous les avantages qu'ils peuvent attendre d'un
fidéle allié .
2
Cette lettre ayant été murement examinée par
le Roi & fon Confeil , il a été réfolu d'envoyer
après les Fêtes de Noël , le projet d'accommodement
entre cette Cour & le Dey d'Alger & de
munir les deux Négociateurs des inftructions néceflaires
à cet effet . Il a été auffi arrêté d'expédier
en même tems de nouvelles inftructions aux divers
Confuls & Agens d'Angleterre auprès des
autres Etats de Barbarie .
On affûre qu'à la prochaine convocation du
Parlement , on donnera des titres & des biens aux
Princes de la Maiſon du Prince de Galles ; que le
Prince George fera créé Duc de Glocefter ; le-
Prince Edouard , Duc de Lancaftre , & le Prince
Guillaume Henri , Duc de Wiltshire .
On a reçu de Dublin la fâcheuſe nouvelle que
la maladie qui a regné parmi les chevaux en Angleterre
& en Ecolle , s'eft déclarée dans ce pays.
là , où elle fait beaucoup de ravage. Elle diminue
tous les jours ici .
M. Keenne a mandé en Cour , que fur les plains
186 MERCURE DE FRANCE.
tes qu'il avoit portées au Miniftere d'Espagne , au
fujet des dépradations faites par les Gouverneurs
& les Gardes Côtes Efpagnols en Amérique , fur
les Navires Anglois , il avoir eu les plus fortes alsûrances
de la part des Miniftres de Sa Majesté
Catholique , que les fujets de Sa Majesté Britannique
feroient indemnifés des pertes & dommages
qu'ils ont foufferts en cette occafion , & qu'on ex
pédieroit inceffamment des ordres aux Gouver
neurs Efpagnols , dans les Indes Occidentales , de
prendre connoiffance de ces plaintes.
Le Roi fera Jeudi prochain l'ouverture de la
féance du Parlement , par un Difcours qui a été
motivé dans le Confeil privé.
PATS-BA S.
DE LA HAYE , le 3 fanvier.
Ar une Déclaration des Etats Généraux , il à
arrêté
femens de la Compagnie Hollandoife aux Indes
Orientales , le Don Libéral ou le Cinquantiémé
Dénier de leurs effets & poffeffions , comme les
habitans des Provinces- Unies l'ont payé il y a
trois ans , pour remédier aux befoins preffans de la
République
.
La premiere vifite que le Marquis del Puerto,
Ambafladeur d'Efpagne , avoit rendue au Stathonder
lors de fon élévation à cette dignité , n'ayant
pas été revêtue de toutes les formalités requifes ,
Son Excellence a reçû ordre de S. M. Cath. de
faire au Prince une feconde vifite , en y recevant
tous les honneurs dûs à fon rang. Le Stathouder
en étant convenu , l'Ambaſſadeur ſe rendit les de
ce mois à l'Hôtel de ce Prince dans un magnifi
MARS. 187 175t.
que caroffe de parade, tiré par deux chevaux Da
nois richement enharnachés. M. de la Quadra ,
Secretaire de l'Ambaſſade , étoit ſur le devant ; ſes
- Valets de pied en grande livrée , avec deux Hei
duques à leur tête , marchoient aux deux côtés du
carofle ; deux Gentilshommes étoient dans un au❤
tre qui les précédoit ; la Garde qui avoit éré doublée
, préfenta les armes à l'Ambaffadeur , les Of
ficiers le faluerent du Drapeau & de l'E'ponton ,&
les tambours battirent aux champs . Le Stathouder
vint jufqu'à la portiere le recevoir à la deſcente
du caroffe & lui donna la main . Les Gardes da
Corps & les Hallebardiers du Prince étoient rangés
en haye dans le Veftibule , les Officiers des
Gardes Hollandoiſes & Suiffes , en grand uniforme
, étoient dans la premiere chambre ; les Officiers
Généraux , ceux de la Maifon de fon Alteffe
& autres perfonnes de diſtinction , étoient dansla
Chambre fuivante ; l'Ambaſſadeur les ayant
traversées , entra dans le Cabinet du Stathouder,
s'affit dans un fauteuil , & le Prince fe plaça dans.
un autre vis- à- vis de l'Ambaſſadeur. Les portes .
du Cabinet refterent fermées pendant le tems de
la vifite , après laquelle le Stathouder reconduifit .
Je Marquis del Puerto jufqu'à la portiere de fon
croffe , & ne rentra qu'après l'avoir vû partir.
Le 6 à la même heure , le Stathouder fut en
grand cortége rendre visite à l'Ambaffadeur , qui:
le reçut avec le même cérémonial . La marche ou
vrit par un détachement des Gardes à cheval ,
avec deux trompettes . Il fut fuivi de deux caroffes
à fix chevaux , occupés par les Aides - de Camp du
Prince , en grand uniforme. Le Stathouder étoit
dans un fuperbe caroffe à hair chevaux , précedés
de fes Gardes du Corps & de quatre Pages à che-
Fal, & environné de ſes Hallebardiers. Le Baron188
MERCURE DE FRANCE.
de Burmania , Grand- Maître de fa Maifon , & le
Baron de Groveftins , ſon Grand - Ecuyer , étoient
fur le devant. Dans deux autres caroffes qui fuivoient
, étoient le Général Bigot , Ecuyer de la
Princefle , M. de Lazara , Capitaine des Hallebardiers
, & les autres principaux Officiers de la Maifon
du Prince . Un fecond détachement des Gardes
à cheval , & deux trompettes fermoient la
marche.
薪族洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗澡
FRANCE.
L
Nouvelles de la Cour , de Paris , &'C.
E 13 Janvier , le Roi partit pour Choifi.
Le Roi a nommé intendant du Languedoc
M Guignard , Vicomte de Saint Prieſt , Maître
des Requêtes , Préfident au Grand Confeil , &
Commiffaire du Roi à la Compagnie des Indes.
Du 14 : Actions , 19 cens 40 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 743 ; Billets de la feconde ,
679.
Le corps du Maréchal Comte de Saxe , gardé
pendant quarante jours , par un Capitaine & cinquante
Dragons de fon Régiment de Volontaires
dans le Château de Chambort , en fut déplacé le &
de ce mois pour être conduit à Strasbourg Le
Convoi partit au bruit de plufieurs pieces de canon
, dont Sa Majesté avoit fait préſent à cé Maréchal
, & a été accompagné par fon Régiment à
une certaine diftance , fous les ordres du Baron le
Fort , Lieutenant Colonel .
M. de Chollet , premier Capitaine & Chef de
Brigade , avec cent Dragons du même Régiment ,
MARS. 1751. 189
doit escorter le Convoi jufqu'à Strasbourg , où le
corps doit être déposé dans la maifon du Maréchal
de Coigni , jufqu'au jour de fon inhumation .
Le Convoi fera trente deux jours en marchie , &
il eft ordonné aux Commandans des Places par où
il paffera , de rendre au feu Maréchal les mêmes
honneurs qu'on lui eût rendus s'il eût été vivant.
Par la récapitulation générale de l'année 1750 ,
le nombre des Baptêmes de cette Capitale fe monte
à 19035 , celui des mariages à 4619 , le nombre
des morts à 18c84 , & celui des Enfans trouvés à
3785 ; ainfi le nombre des Baptêmes de 1750 excede
celui des moits de 951 .
Il y a eu en milie fept cens quarante -neuf 19158
Baptêmes , 4253 mariages , 18607 morts , & 3775
Enfans trouvés. Le nombre des Baptêmes de 1750
eft par -là diminué de celui de 1749 de 123. Celui
des mariages eft augmenté de 356 , celui des morts
eft diminué de 523 , & celui des Enfans trouvés eft
augmenté de 10.
Du 21 : Actions , 19 cens 40 ; Billets de la premiere
Loterie Royale , 748 ; Billets de la feconde
682 , 83 & 84.
Le 26 de ce mois , M. de Grevenbroch , Miniftre
Plénipotentiaire de l'Electeur Palatin , eut en qualité
de Miniftre Plénipotentiaite de l'Electeur de
Baviere , une audience particuliere du Roi , à la
quelle il fut introduit par le Marquis de Verneuil ,
Introducteur des Ambaſſadeurs.
Le Duc d'Orleans , ayant fondé en Sorbonne une
Chaire de Théologie pour l'explication du Texte
Hébreu de l'Ecriture Sainte , M. Leftocq , Sénieur,
à la tête de douze anciens Docteurs & des fix Profeffeurs
de la Maifon , fe rendit à l'Abbaye de
Sainte Geneviève le 8 Janvier , & fit au Prince un
remerciment , dont le précis étoit , que ce nouvel
établiſſement étoit auſſi honorable à la Maiſon de
190 MERCURE DE FRANCE.
Sorbonne , qu'avantageux à l'Eglife , & qu'il feroit
un Monument éternel du zéle de ce Prince
pour la Religion , & de fa fcience profonde &
peu comniune de la Langue Sainte.
La Compagnie d'Affûrance de Paris fait chaque
jour de nouveaux progrès . Les meilleures Maiſons
du Royaume y ont donné leur confiance , & fe
font chargées des Directions Provinciales de cette
Compagnie , dont la répartition pour l'année der
niere a été reglée par l'Atlemblée générale des
Intereffés à cinq pour cent , quoique le produit
des Primes monte à beaucoup au- deffus ; mais les
Vaiffeaux dont elles procedent ne font pas encore
de retour. Ce bénéfice acquis augmentera le Dividende
de la répartition de 1750.
Il vient de paroître un Edit portant création d'u
me Ecole pour l'éducation de cinq cens Gentilshommes
dans l'Art Militaire . Ce nouveau Bienfait
du Roi , dont la guerre avoit retardé l'exécution ,
& qu'il s'eft phâ à diriger lui- même , par l'utilité
qui en réfulte , excite dans tous les coeurs les fentimens
de reconnoiffance qui font dûs à Sa Majefté
, pour un établiffement qui foutient & qui illuf
tre la Nobleffe du Royaume , dont le Roi fe déclare
de plus en plus le Protecteur & le Pere.
Du 28 : Actions , 19 cens 25 ; Billets de la pre
miere Loteric Royale , 753 ; Billets de la feconde ,
678.
Le premier Février , veille de la Purification de
la Sainte Vierge , la Reine fit fes dévotions &
communia par les mains de l'Evêque de Chartres,
fon Premier Aumônier.
Monfegneur le Dauphin fit auffi fes dévotions &
communia. Madame la Dauphine fit auffi les fiennes
& communia par les mains de l'Evêque de
Bayeux , fon premier Aumônier. Mefdamies de
France firent pareillement leurs dévotions,
MAR S.. 1751. -101
Le même jour , le Recteur de l'Univerſité , accompagné
de tout le Corps , a préfenté au Roi , à
la Reine , à Monfeigneur le Dauphin , à Madame
la Dauphine , des Cierges pour la Fête de la Chandeleur
, felon l'ufage ordinaire.
Le 2 , Fête de la Purification de la Sainte Vier
ge , le Roi tint , vers les onze heures du matin ,
Chapitre , dans lequel l'Abbé de Pomponne , Commandeur
Chancelier & Sur Intendant de fes Ordres
, rapporta les Preuves du Duc de Chaulnes ,
Pair de France , & du Marquis d'Hautefort , Ambaffadeur
du Roi à Vienne . Ces Preuves ayant
été admifes , Sa Majesté commanda au Comte de
Saint Florentin , Commandeur Secretaire de l'Ordre
du S. Elprit , d'envoyer à cet Ambaſſadeur une
Lettre , par laquelle elle lui permet de porter les
honneurs de cet Ordre , jufqu'à ce qu'il puifle être
reçû & prêter ferment entre les mains en la mapiere
accoûtumée.
Le Roi ſe rendit enfuite à la Chapelle , précedé
de Monfeigneur le Dauphin , des Princes du Sang
& des Chevaliers Commandeurs & Officiers de
Les Ordres.
Sa Majesté , après avoir aſſiſté à la bénédiction
des Cierges & à la Proceffion qui ſe fit au tour de
la Chapelle , entendir la grande Meffe , célebrée
pontificalement par l'Evêque Duc de Langres ,
Prélat Commandeur de l'Ordre du Saint Elprit ,
& chantée par la Mufique de la Chapelle.
Après la Mefle & les cérémonies ordinaires , Sa
Majefté fe plaça fur fon Trône , près de l'Autel ,
du côté de l'Evangile , & reçut le ferment du Duc
de Chaulnes , lequel eut pour Pareins le Maréchal
Duc de Belle 10e & le Maréchal Duc de Coigny ,
Chevaliers de fes Ordres. La Reine & Mefdamės
entendirent la Meffe dans la Tribune.
192 MERCURE DE FRANCE.
- Le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Mesdames , affifterent en bas au Sermon du P.
Griffet , de la Compagnie de Jéſus , & aux Vêpres
chantées par la Mufique . L'Abbé Gergoi , Chapelain
ordinaire de la Chapelle de la Mufique y officia.
Le même jour , M. Duvini , Archevêque de
Rhodes & Nonce ordinaire du Pape , eut une Au
dience particuliere du Roi , à laquelle il fut conduit
par le Marquis de Verneuil , Introducteur des
Ambaffadeurs .
Le Roi a accordé à M. de Bulkeley , Chevalier
de fes Ordres , Lieutenant Général en ſes Armées
& Colonel d'un Régiment d'Infanterie Irlandoife,
le Gouvernement de Saint Jean Pied- de-Port , vacant
par la mort de M. le Comte de Maulevrier-
Colbert .
Du 4 : Actions , 19 cens 26 ; Billets de la premier
Loterie Royale , 752 ; Billets de la feconde ,
675.
Du 11 : Actions , 19 cens 25 ; Billets de la pre
mie Loterie Royale , 748 ; Billets de la feconde ,
675.
L
BENEFICES DONNE'S.
E Roi a nommé à l'Abbaye de Champagne ,
Ordre de Cîteaux , Diocèle du Mans , l'Abbé
le Voüé , Chapelain de la Reine ; à l'Abbaye de
Saint Juft de Romans , Ordre de Cîteaux , Dio-
'cèſe de Vienne , la Dame de Beaumont , Religieufe
du même Ordre , & au Prieuré de Chuines ,
Diocèse de Chartres , l'Abbé de Chabannes , Grand
Vicaire de Nevers.
MARIAGES
MARS. 193 1751.
22 50 50 50 60 30 50 500 500 :30 : 305 306 606 302
MARIAGES ET MORTS.
E 12 Octobre , Henri-Michel- Ange , Marquis
de Caftellane , Sous Lieutenant dans le Régiment
du Roi Infanterie , époufa par contrat paffé
le même jour , Charlotte- Louife Charron , fille aînée
de Michel-Jean Baptifte Charron , Marquis de
Menars , Brigadier des Armées du Roi , Gouverneur
de Blois , & d'Anne Caftratz de la Riviere ,
fa feconde femme. Le Marquis de Caftellane eft
fils de Michel Ange , Comte de Caftellane , Brigadier
des Armées du Roi , Gouverneur de Niort,
ci-devant Ambaffadeur Extraordinaire à la Porte
Ottomane , & de Catherine de la Treille , & defcend
au cinquième degré de Pompée de Caftellane,
Seigneur de Novefan , fi's puîné de Pierre de
Caftellane I. du nom , Seigneur d'Efparron , Chevalier
de l'Ordre du Ro ! & de Gabrielle de Glandevez
, fa premiere femme. La branche des Seineurs
& Marquis d'Efparron , qui fubfifte actuel
lement en la perfonne de Jofeph Jean Baptifte ,
Marquis de Caftellane - Efpatron , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Gouverneur de Bellegarde
; & de Gafpard Conftantin Boniface , Vi-
Comte de Caftellane , Meftre de Camp du Régi
ment de Penthievre , Cavalerie , eft iſſue de Georges
de Caftellane , Seigneur de Salernes , arrierepetit-
fils de Boniface V du nom , Seigneur de Caf
Tellane , premier Baton de Provence , qui defcendoit
au cinquième degré de Boniface I du nom ,
Souverain de Caftellane , vivant l'an 1000 .
Le 19 Janv. 1751 ,Jean - Claude Palamedes Marquis
de Forbin-Gardanne , épouſa à Marſeille Pier
I
194 MERCURE DE FRANCE.
rette- Auguftine de Felix , Dame de la Ferratiere.
Les articles furent fignés le Vendredi 15 , & le
Mardi fuivant le mariage fut célebré. Le célebre
M. de Peireſc , dans fes Gen. Mff. de Provence ,
nous dit que la Maifon de Forbin defcend
d'Henri de Frowick , Seigneur d'Olfould en Angleterre
, vivant l'an 1125 , & que l'époque de ſon
Etabliffement en Provence eft en l'an 1325 , que
Pierre deForbin, époufa Françoile d'Agout ,fur quoi
on peut confulter après Peirefc , Noftradamus ,
Robert , Louvet , le Nobiliaire de Picardie , &
' Hiftoire d'Aix par Pitton. Cette Maiſon ſubſiſte
en cinq branches , de Janfon , d'Oppede , de Sain
te Croix , de la Barbent & de Gardanne . La branche
de Soliers , qui a fini en la perfonne de Louis
Palamedes de Forbin , Marquis de Soliers , Chevalier
d'honneur de S. A. R. Eliſabeth - Charlotte de Baviere
, Ducheffe d'Orléans , avoit commencé à
Palamedes de Forbin , dit le Grand , qui a été fucceffivement
Seigneur de Toulon , de Soliers , du
Luc, de Peyrais, de Porqueirolles, de Pierrefeu &
de Puimichel, Vicomte de Martigues, Gouverneur
du Duc de Calabre , file aîné de René , Roi de
Naples , de Sicile & de Jérufalem , Duc d'Anjou ,
Comte de Provence & du Maine , Grand- Préfident
de Provence , Confeiller & Chambellan de Louis
XI , Roi de France , qui l'envoya avant qu'il fût
fon fujet, en Amballade avec le Seigneur du Boucbage
auprès de l'Empereur Maximilien I en 1480,
enfuite Gouverneur du Dauphiné , Lieutenant Gé
néral , Grand -Sénéchal & Gouverneur Général de
Provence , avec une autorité prefque Royale . Il
avoit droit de vie & de mort en Provence , nommoit
à toutes les Charges de guerre & de Juftice ,
à tous Bénéfices de collation Royale , inféodont
le propre Domaine du Roi , donnoit des privilé
MARS. 1751. 195
ges,franchiſes aux Villes de la Province , & établit
qu'on s'y ferviroit du Droit écrit . Cette grande
autorité lui fut donnée en confidération des fervices
qu'il rendit à la Couronne en portant Charles
d'Anjou , dernier Comte de Provence , à inftituer
pour héritier univerfel de les Etats Louis XI ,
& après lui les Rois de France fes fucceffeurs. La
France acquit par ce teftament les Royaumes de
Naples & de Sicile , dont Charles VIII . fut en pol
feffion ; les Comtés de Provence , de Forcalquier
& du Maine , avec le Duché d'Anjou , & généralement
tous les droits que les Comtes de Provence
avoient fur les Royaumes d'Arragon , de Jérufalem
, de Mayorque , de Valence , de Corfe & de
Sardaigne.
Louis de Forbin , fon fils , fut Grand- Préfident
de Provence après fon pere , Conſeiller & Chambellan
du Roi Louis XII , & Ambaffadeur à Rome
au Concile de Latran , où il défendit avec beaucoup
de vigueur les droits de l'Eglife Gallicane ,
& fit la paix du Saint Siége avec la Cour de France.
François de Forbin , Seigneur de Soliers , fon fils,
époufa Catherine d'Anjou , fille aînée de Jean
d'Anjou , fils légitimé du Roi René , Comte de
Provence , laquelle porta dans la branche des
Seigneurs de Soliers les Terres de Saint Remi &
de S. Cannat , avec le Marquifat de Pont-à - Mouffon
, qui furent donnés par ce Prince à Jean d'Anjou
, fon fils naturel & à toute la postérité , tant
mâle que témelle.
Palamedes de Forbin II du nom , Seigneur de
Soliers , & Gafpard de Forbin , Marquis de Saint
Cannat , fon fils , fe fignalerent durant les guerres
de la Ligue , & furent fucceffivement Gouverneurs
de Toulon. Le premier réduifit à l'obéiffance du
Roi les Villes d'Aix & de Toulon. Le fecond fe
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
diftingua aux batailles d'Allemagne & de Vinon ;
& fit lever le fiége du Puefch au Duc de Savoye.
La branche des Seigneurs de Gardanne ſubſiſte
en la perfonne du Marquis de Forbin , qui a donné
lieu à cet article , & de Gafpard - François - Anne
de Forbin , Chevalier de Malte , Major du Régiment
Royal des Vaiffeaux . Paul - Albert de Forbin-
Gardanne , leur grand-oncle , Grand-Prieur de
Saint Gilles , fut le premier Ambaffadeur que l'Ordre
de Malte envoyaen France; il devint Lieutenant
Général des Galeres du Roi , & on remarque que
le Marquis de Pont-Courlai , Général des Galeres,
& neveu du Cardinal Duc de Richelieu , ayant été
fufpendu de fa Charge en 1639 ; Paul- Albert de
Forbin en obtint la commiffion , & ce fut en cette
qualité qu'il commanda en chef l'armée navale
qui affiégeoit Colioure , Place Maritime du Rouffillon
, l'an 1642. Claude Comte de Forbin , fon
neveu , mourut Chef d'Eſcadre des Armées nava.
lés , après avoir été Amiral de Siam & Généraliſſime
des troupes de S. M. Siamoiſe .
La branche des Seigneurs de Janfon ſubſiſte en
Ja perfonne de Jofeph de Forbin , Marquis de Janfon
, Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Gouverneur d'Antibes , neveu de Touffaint de
Forbin , Cardinal de Janfon , Evêque & Comte de
Beauvais , Pair & Grand- Aumônier de France ,
Commandeur des Ordres du Roi , & Ambaffadeur
en Pologne , où il eut la gloire de faire élever fur
le Trône , conformément aux intentions de la `
France , le fameux Jean Sobieski , Grand - Maréchal
de la Couronne.
La branche des Seigneurs d'Oppede ſubſiſte en
la perfonne de Jofeph Louis-Roch Charles Palamedes
de Forbin , Baron d'Oppede , Capitaine de
la dixiéme Compagnie des Gendarmes du Roi.
MARS. 1751 . 197
Enfin celle de Sainte Croix fubfifte en la perfonne
de Marc- Antoine François de Forbin , ci devant
Guidon de Gendarmerie.
Le 7 Novembre , mourut à Aix - la -Chapelle ,
âgé de 76 ans , Louis- Pierre Comte de la Marck ,
Baron de Lumain , Comte du Saint Empire , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de
fes Armées , Gouverneur de Cambray , Grand
d'Efpagne de la premiere Claffe , & Chevalier de
la Toifon d'or , né en 1674. Il fut d'abord deſtiné à
l'Eglife, & pouffa fes études jufqu'à devenir Bachelier
de Sorbonne . La mort de fon frere aîné l'engagea
à prendre le parti des Armes ,& il fut fait Colonel
duRégiment de Furftemberg en 1697 , Brigadier
des Armées du Roi en 1704 ; Maréchal de Camp en
1709 ; Lieutenant Général en 1718 ; nommé Chevalier
des Ordres du Roi le 2 Février 1724 , & reçû
le 3 Juin fuivant. La Maiſon de la Marck tire
fon origine des Comtes d'Altemberg , d'où font
iffus les anciens Ducs de Juliers & de Cleves.
Le 25 Décembre , Claude- Lidie de Harcourt ,
veuve de Gabriel- René Marquis de Mailloc , Comte
de Clery-Crequy , Baron de Combon , mourut
âgée de 54 ans , & fut inhumée le 27 dans l'Egliſe
Métropolitaine de Notre- Dame , où eft la fépulture
de fa Maifon. Elle étoit née le 11 Janvier 1696 ;
avoit épouſé le 7 Juillet 1720 le Marquis de Mailloc
, mort fans enfans le 11 Octobre 1724 , âgé de
75 ans ; & étoit fille d'Henri , Duc de Harcourt,
Pair & Maréchal de France , Capitaine des Gardes
du Corps du Roi , Chevalier de ſes Ordres , Lieutenant
Général en Normandie , Gouverneur du
Vieux Palais de Rouen , & de la Ville de Tournay,
Ambaffadeur Extraordinaire en Eſpagne , & de
Marie-Anne -Claude Brulart deGenlis ; & avoit pour
fretes , entre autres , François , Duc de Harcourt ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Pair & Maréchal de France , Capitaine des Gardes
du Corps du Roi , Chevalier de fes Ordres , Gouverneur
de Sedan ; & Louis- Abraham de Harcourt,
Abbé de Signy , Commandeur des Ordres du Roi.
Le premier Janvier , Antoine François Foucart de
Beauchamps , Confeiller du Roi , Maître Ordinaire
en la Chambre des Comptes de Nantes , & Secre
taire de la Sur- Intendance Générale des Poftes ,
mourut à Paris , âgé de 67 ans , & fut inhumé à
Saint Sulpice.
Ley , Jofeph Antoine Crozat de Thugny , Préfident
honoraire du Parlement de Paris , mourut,
âgé de 51 ans , & fut inhumé à S. Roch.
Le 8 , Angélique - Elifabeth Titon , veuve de
Jean Baptifte - Jacques Gon , Chevalier , Seigneur
du Vicomté d'Argenlieu , Confeiller au Parlement.
de Paris , mourut , âgée de 66 ans , & fut enterrée
à Saint Euftache .
Le 12 , Marie-Geneviève du Chefne , veuve de
Jean Cofte de Champeron , Confeiller du Roi,
Préfident en la Cour des Aides , mourut , âgée de
63 ans , & fut tranſportée aux nouvelles Catho
liques.
Le 21 , mourut à Epernay , âgé de 54 ans , André-
Claude- Amable Vidard . Seigneur de Saint Clair ,
Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
Lieutenant au Gouvernement des Provinces de
Champagne & Brie .
1
Le 27, Augufte- Léonine Olimpe -Nicole de Bullion
, Ducheffe de Beauvilliers , Dame de Mefdames
de France , mourut à Paris dans le fixiéme
mois de fa groffeffe , de la petite vérole , âgée de
26 ans , & fut inhumée à Saint Sulpice. Elle étoit
fille de Anne -Jacques de Bullion , Marquis de Fer.
vaques , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
!
MARS. 1751. 199
>
Général de fes Armées , Gouverneur du Maine
Perche & Comté de Laval , & de Marie -Magdeleine-
Hortenfe Gigault de Bellefonds , & avoit
époufé le 8 Avril 1745 , Paul- Louis de Beauvilliers ,
Marquis , puis Duc de Beauvilliers , Pair de France ,
Comte de Buzançois , Grand d'Eſpagne de la premiere
Claffe , Meftre de Camp du Régiment de
Beauviliers, Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , né le 8 Novembre 1711 , fils puîné de Paul-
Hypolite de Beauvilliers , Duc de Saint Aignan ,
Pair de France , Comte de Montrefor , Baron de
la Ferté - Saint-Aignan ; de la Salle- les - Cléry & de
Chemery ,Seigneur de la Chatellenie de Beauvil
liers , Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant
Général de fes Armées , Gouverneur de Bourgógne
& Breffe , Ville & Citadelle du Havre de Gra
ce, & des Villes & Châteaux de Loches , Beaulieu ,
Dijon , Saint Jean de Lofne & Seurre , Grand- Bailli
d'Epée du Pays de Caux , l'un des Quarante de
l'Académie Françoife , Honoraire de celle des
Infcriptions & Belles Lettres , de celles de Infecondi
de Rome , de Ricoverati de Padoué , de celle de
Vérone , nommé Protecteur de celle d'Arles , cidevant
Premier Gentilhomme de la Chambre
de Feu M. le Duc de Berri , Confeiller au Confeil
de Régence , Ambaffadeur Extraordinaire
& Plénipotentiaire du Roi en Espagne , & depuis
auprès du Saint Siége ; & de Marie- Geneviéve
de Montlezun , décédée à Rome le 15 Octobre
1734. Du mariage du Duc de Beauvilliers avec
Augufte- Léonine- Olimpe - Nicole de Bullica font
nés deux enfans ; 1 ° . Paul Etienne - Augufte de
Beauvilliers , Comte de Saint- Aignan , né le 26
Décembre 1745. 2° . Charles -Paul - François de
Beauvilliers , Comte de Buzançois , né le 17 Décembre
1746.
1 iiij
200 MERCURE DE FRANCE:
"
Vers le milieu du même mois , Pierre de Beau
poil de Sainte Aulaire , Evêque de Tarbes , Abbé
des Abbayes Commendataires de Tourtoirac
Diocéfe de Périgueux , & de Mortemer , Diocéle
de Rouen , mourut à Tarbes , âgé de cinquante
ans paffés. Il étoit fils de David de Beaupoil , Seigneur
de Chabannes , Capitaine de Cavalerie au
Régiment de Saint Simon , & de Gabrielle Jaubert
de Nantia , & coufin iffu de germain de Marc-
Antoine-Front de Beaupoil de Sainte Aulaire ,
Marquis de Lanmary , Chevalier des Ordres du
Roi le 2 Février 1749 , Lieutenant Général de ſes
Armées , Ambaffadeur en Suéde , ci- devant Grand
Echanfon de France. Cette Maifon originaire de
Limofin , defcend en droite ligne de Guillaume
de Beaupoil , Seigneur de Neomalet , qui prit le
parti de Marguerite , Comteffe de Penthiévre ,
Vicomteffe de Limoges , contre Jean VI. du nom ,
Duc de Bretagne , l'an 1420.
Le premier Février , Michel Etienne Turgot
Marquis de Soufmon , Seigneur de Saint Germain-
fur- Eaulne , Vatierville & autres lieux ,
mourut à Paris âgé de 60 ans & huit mois. Il étoit
né le 9 Juin 1690, avoit été reçu Confeiller au Par
lement le 31 Juillet 1711 , & Préfident au Parle
ment en la deuxième Chambre des Requêtes du
Palais , le 25 Janvier 1717 ; il avoit été élu le 14
Juillet 1729 , Prevôt des Marchands de la Ville de
Paris , & avoit rempli cette place jufqu'au 16
Août 1740. Le 29 Avril 1737 , il avoit été fait
Confeiller d'Etat , & étoit monté au rang d'Ordi
naire au mois de Novembre 1744. Il avoit été,
nommé pour remplir les fonctions de Premier Préfident
du Grand Confeil , en qualité de Confeiller
d'Etat , pendant le cours de l'année 1741 ; il étoit
depuis le commencement de 1743 , l'un des Aca
MARS. 1751. 201
•
démiciens honoraires de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres.
Le nom de Turgot , originaire de Bretagne , eft
ancien en Normandie ; on le trouve dans un rôle
de 1272 , où font compris les Gentilshommes de
la Province qui doivent fervice au Roi , & dans
quelques autres titres du commencement du quaforziéme
fiécle , qui font , ainfi que le rôle , dépofés
à la Chambre des Comptes de Paris .
La famille de ce nom remonte par une filiation,
prouvée de degré en degré fans interruption , juf
qu'à N. Turgot , qui vers le milieu du quator
ziéme fiécle fonda & dota , conjointement avec
Laurence de la Pierre , fa femme , l'Hôtel- Dieu
de Condé-fur - Noireau , où les armes étoient en
core en 1700;
En 1445 , Jean Turgot , arriere- petit- fils du
précédent , époufa Philippe Bertrand des Tourailles
, qui lui porta en mariage la Terre des Tourailles
, dont la branche principale de la famille a
toujours porté le nom , & écartelé les armesi
Cette branche fubfifte encore dans la perfonne de
Jean-Claude - Alexandre Turgot, Seigneur des Lon
des , appellé le Chevalier des Tourailles , nom
marié .
Jacques Turgot , Seigneur de Saint Clair , din
Menilgondouin, de Pons , de Soufmont, & c. petitfils
de Louis Turgot , Seigneur des Tourailles ,
lequel étoit arriere - petit- fils du précédent , fut le
premier qui s'établit à Paris; ayant d'abord fuivi le
parti des armes ; il fut à l'âge de vingt ans député
de la Nobleffe du Bailliage de Caen aux Etats de
Normandie , & député de la Nobleffe de ces Etats
pour préfenter les cahiers au Roi, Erant entrédes
puis dans la Magiftrature , il fut fucceffivement
Confeiller au Parlement de Rouen , Maître des
Il y
202 MERCURE DEFRANCE.
Requêtes , Intendant de Berri , du Bourbonnois ,
& de la Marche , en 1623 ; il étoit en 1631 , Intendant
des Provinces de Normandie , du Berri ,
du Bourbonnois , de la Marche , de Touraine ,
d'Anjou & du Maine . Il fut nommé Confeiller
d'Etat en 1643 , & mourut Confeiller d'Etat Ors
dinaire. I cut d'Anne Favier du Boulai , qu'il
avoit épousée en 1619 , huit enfans , dont l'aîné
eft mort Préfident à Mortier du Parlement de
Normandie , fans poftérité . Deux feulement ont
éré mariés.
-Antoine Turgot , troifiéme fils de Jacques Tur
got , Confeiller d'Etat , Seigneur de Saint Clair ,
&c. reçu Chevalier de Malte de minorité, depuis
Maître des Requêtes , époufa Jeanne du Tillet de
la Buffiere , dont il eut 1 ° Jacques- Antoine Turgot
, mort fans enfans .
2º. Dominique-Barnabé Turgot , Aumônier
du Roi en 1694 , Agent Général du Clergé en
1708 , Evêque de Sées en 1710 , & en 1711 ,
Premier
Aumônier de M. le Duc de Berri.
3. Marc-Antoine Turgot , Seigneur de Saint
Clair , du Mefnilgondouin , & c. Maître des Requêtes
, Intendant d'Auvergne & du Bourbonnois
, mort en 1748 ; marié en 1703 à Anne-
Louife le Goux de Maillart , & pere de Benoît-
Antoine Turgot , Seigneur de Saint Clair , &c.
aujourd'hui Confeiller au Parlement .
4°. Plufieurs filles , dont trois Religieufes , &
une mariée en premieres nôces à Gilles d'Aligre
de Boiflandri , remariée à Claude Hatte de Che
villi , Capitaine au Régiment des Gardes . Dominique
Turgot , Seigneur de Bons , Soufmont , & c.
Maître des Requêtes , cinquiéme fils de Jacques
Turgot , Confeiller d'Etat , eut d'Antoinette- Ma
rie Daurat , fon époufe ,
*
MARS. 1751. 203
Jacques- Etienne Turgot , Seigneur de Bons ,
Soufmont , Brucourt , & c . Maître des Requêtes ,
Intendant des trois Evêchés , de Touraine , & du
Bourbonnois , qui époula Marie - Claude le Pelletier
, fille de Michel le Pelletier de Souzi , Intendant
des Finances , Confeiller d'Etat ordinaire , &
au Confeil Royal, Confeiller au Confeil de Régen.
ce, mort Doyen du Confeil . De ce mariage naqui
rent , 1º . M. Turgot , qui donne lieu à cet article .
2°. Marie- Claude Turgot , mariée à Jean François
de Creil , aujourd'hui Confeiller d'Etat , Intendant
des trois Evêchés , dont elle a eu Marie-
Sufanne Françoife de Creil , veuve de Paul François
Duc de Beauvilliers , Pair de France ; à préfent
Dame d'Honneur de Mefdames Henriette &
Adelaïde , Filles du Roi . M. Turgot avoit époufé
le 25 Novembre 1718 , Magdeleine - Françoife
Martineau , d'une famille ancienne dans la Robe ,
il en a laiffé quatre enfans .
Michel Jacques Turgot , Préfident du Parlement
de Paris .
Etienne François Turgot , Chevalier de Malte.
Anne Robert Jacques Turgot , dans l'état Eccléfiaftique.
Heléne Françoife - Etiennette Turgot.
Paris eft rempli de monumens qui prouvent que
M. Turgot eft un des meilleurs Citoyens & des
plus grands Magiftrats qu'ait eu la France .
Le 9 , Henti-François d'Agueffeau , Chevalier ,
Chancelier de France Honoraire , Commandeur
des Ordres du Roi , mourut à Paris , âgé de 8z
ans & deux mois , & a été inhumé dans le Cimétiere
d'Auteuil , où eft fa fepulture , auprès de fa
femme. Il a rempli la Charge d'Avocat Général
a vingt- deux ans , & celle de Procureur Général
à trente-deux. Les lumieres que ce fçavant Ma
L vj
204 MERCURE DE FRANCE.
}
giftrat y fit paroître , lui mériterent la place de
Chancelier à fa quarante- huitième année. Il a
commencé à l'occuper le 22 Février 1717 , & l'a
quittée , à caufe de fes infirmités , le 28 Novem
bre dernier , qu'il fit remettre les Sceaux à Sa Majefté.
Il étoit fils d'rlenri d'Agueſſeau , Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil Royal des Finances
, & de Claire Eugenie le Picart de Perigoy ;
& avoit épousé le 4 Octobre 1694 , Anne le Févre
d'Ormeflon , morte à Auteuil , près Paris , le premier
Decembre 1735 , âgée de 57 ans , fille d'An
dré le Févre d'Ormeflon , Seigneur d'Amboile ,
Maître des Requêtes , Intendant à Lyon &
d'Eléonore le Maître de Belle -Jamme. De cette
alliance font iffus , 1 ° . Henri-François de Paule
d'Agueffeau , Seigneur de Frefnes , Confeiller
d'Etat ordinaire , marié à Françoife Marthe- Angé
lique de Nollent. 2 ° . Jean Baptifte- Paulin d'Agueffeau
, Comte de Compans & de Maligny ,
Confeiller d'Etat ordinaire , marié pour la feconde
fois à Marie Geneviève Rofalie le Bret de Flacourt
, dont il a des enfans . 3 °. Henri - Louis
d'Agueffeau , Maréchal des Camps & Armées du
Roi , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , ci - devant Capitaine- Lieutenant d'une
Compagnie de Gendarmerie , mort le 11 Février
3747 , âgé de 44 ans. 4 ° . Henri- Charles d'Ague
feau de Plaintmont , Avocat Général au Parlement
de Paris mort le 29 Septembre 1741. 5º- Claire-
Theréfe d'Agueffeau , mariée le 16 Février 1722 ,
Guillaume Antoine , Comte de Chaft - lus , Vie
comte d'Avalon , Premier Chanoiue. Héréditairede
l'Eglife Cathédrale d'Auxerre , Lieutenant. Général
des armées du Roi , Commandant en Rouf
fillem , mort à Perpignan le 13 Avril 1742. Il y a
i plufieurs autres enfans qui font morts jeunes.
MARS . 1751. 208
Le 19 du même mois , Meffieurs les Avocats au
Confeil , firent célébrer dans l'Eglife des Mathurins
un Service pour le repos de l'ame de M. le Chan
celier , & après le Service la famille fut haranguée
par M. le Vaffeur , Premier Syndic du Collège.
r
Au commencement de ce mois , Antoinette de
La Rochefaucault , Comteffe d'Apchier , eft morte de
la fuite de fes couches , dans une de fes Terres en
Auvergne. Elle étoit foeur de Dominique de la
Rochefoucault Saint Elpis , Archevêque & Seigneur
d'Albi , & avoit épousé en 1747 , Joſeph ,
Comte d'Apchier , fils de Chriftophe II . du nom
Comte d'Apchier , & de Magdeleine Filhot . La
Mailon des Seigneurs d'Apchier , aînés des Ducs
de Joyeuſe , fubfifte dans les branches de la Garde
& de Vabres. Cette derniere ne fubfifte que dans
la perfonne de Jofeph Philibert d'Apchier , Com
te de Vabres & de la Baume , Grand Sénéchal
d'Arles , marié en Septembre 1730 , à Anne Mar
guérite Guenet de Franqueville , dont il n'a point
d'enfans. La premiere fut formée par Jacques
d'Apchier , Seigneur de la Garde & de Touras ,
mort en 1606 , laiffant de Dauphine de Tailhac,
fa femme , 1 ° . Chriftophe d'Apchier I. du nom ,
Seigneur de la Garde , pere de Chriftophe II . du
nom , Comte d'Apchier , dont le fils Jofeph
d'Apchier eft aujourd'hui veuf d'Antoinette de
la Rochefoucault. 2 °. François- Philibert d'Apchier,
Vicomte de Vazeilles , qui époufa en 1645 Anne
de Pontault Dame de Saint Didier. De cette alliance
vint Hugues d'Apchier , Vicomte de Vazeilles
, mort en 1709 , laiffant entr'autres enfans
d'Anne Chevailher de Rouffes , fa femme , Claude-
Annet , Comte d'Apchier , né le 14, Juin 1693 ,
Lieutenant Général des Armées du Roi le 2 Mai
1744 , & reçu Chevalier de fes Ordres le 2 Février
1746
206 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIE ROYALE
LE
De Peinture & Sculpture.
E Roi , par une fuite de la protection , dont il
lui a plu honorer fon Académie de Peinture
& Sculpture , vient de donner à cette Compagnie
un nouveau Réglement , dont nous allons inferer
ici une Copie ; & nous avons crû qu'à cette occafon
le Public ne feroit pas fâché d'avoir une idée
fuccincte de cet établiffement.
L'Académie Royale de Peinture & Sculpture
fubfifte depuis l'année 1648.
Elle fut inftituée dans la vûe de réunir tous les
grands Artiftes en un Corps de fociété réglée
capable de faire fleurir & honorer les Beaux Arts ,
par le mérite des Sujets dont il feroit compofé ,
& par les foins qu'ils fe donneroient pour les perpétuer
en France.
Louis le Grand regarda cette inftitution comme
un objet d'Etat , & l'un des plus dignes de fon
attention & de fa munificence Royale .
Par fes Lettres Patentes da mois de Janvier
1655 , ce Monarque affigna à l'Académie un logement
& une penfion annuelle , lui accorda plufieurs
exemptions & plufieurs priviléges honorables ; &
lui attribua privativement à tous autres , la faculté
de donner leçon en public , touchant le fait de Peinture
Sculpture , & de l'exercice du modèle ,
& c .
Par autres Lettres Patentes du mois de Décembre
1663 , qui autorifent vingt- fept articles de
nouveaux Statuts , Sa Majefté , pour donner d'autant
plus de marques de l'eftime qu'elle faifoit de
MARS. 1751. 207
l'Académie , & de la fatisfaction qu'elle avoit des
fruits des bons fuccès qu'elle produifoit journellement
, la confirma dans tous les priviléges , exemptions,
honneurs , préregatives prééminences qu'elle lui
avoit déja attribuées : lui fit don de quatre mille
livres par an , appliquables à l'entretenement de l'Académie
& deles exercices publics : défend ces exercices
à tous autres , a peine de 2000 liv . même de
prendre la qualité de Peintres ou de Sculpteurs du
Roi, à tous ceux qui ne feront du Corps de ladite
Académie , & ordonne enfin à l'égard des Eleves
des Académiciens , lefquels après avoir demeuré
plufieurs années auprès d'eux , ne pourront parvenir
à étre admis à l'Académie ; que ce tems leur fera
compté , pour parvenir à la Maîtrise dans toutes les
Villes du Royaume , &c .
Enfin Lettres Patentes du mois de Novempar
bre 1676 , Sadite Majefté permet & autoriſe l'établiffement
dans toutes les Villes du Royaume où il
fera jugé néceffaire d'Ecoles Académiques de Peinture
& de Sculpture , pour ces Ecoles être gouvernées
conduites par les Officiers que l'Académie Royale
commettra , & fe conformer à la difcipline de l'Aca
démie , fuivre les préceptes & manieres d'enfeigner
qui y feront réfolus , & lui communiquer quatrefois
Pannée , pour le moins , les ouvrages de leurs étudians
.
Le Réglement qui met aujourd'hui en poffeffon
l'Académie d'une prérogative auffi glorieuſe
que l'eft la protection immédiate de Sa Majefté ,
contient en même tems toutes les difpofitions néceflaires
, pour la mettre en état de fe renouveller
d'une maniere à fe rendre de plus en plus digne des
bontés de fon augufte Protecteur .
208 MERCURE DE FRANCE
REGLEMENT
Pour l'Académie Royale de Peinture & Sculp
ture , du 12 Janvier 1751 .
DE PAR LE ROI.
A Majefté ayant pris fous la protection immé
voulant donner à cet établiſſement une forme encore
plus folide & plus avantageufe que celle qu'il
a eu jufqu'à préſent , Sa Majesté a ordonné & ordonne
ce qui fuit.
Art. I. L'Académie Royale de Peinture & Sculp
ture fera toujours fous la protection immédiate de
Sa Majesté , & recevra fes Ordres par le Directeur
& Ordonnateur Général de fes Bâtimens
Jardins , Arts & Manufactures.
II Cette Académie demeurera composée d'un
Directeur , d'un Chancelier , choifi parmi les Recteurs
, de trois autres Recteurs , au cas que le
Directeur n'ait pas ce grade , finon de deux feulement
; de deux Adjoints à Recteurs ; de hurt
Honoraires-Amateurs ; de huit Honoraires- Affociés-
Libres ; de douze Profeffeurs de Peinture ou
de Sculpture ; de fix Adjoints à ces Profeſſeurs ;
d'un Profeffeur de Géométrie & de Perfpective ;
d'un Profeffeur d'Anatomie ; de huit Confeillers ;
d'un Tréforier ; d'un Secrétaire & Hiftoriographie ,
& d'autres Académiciens en nombre illimité , qui
feront fucceffivement jugés par l'Académie avoir
Tes talens néceffaires pour pouvoir y être reçus .
III. Les Profeffeurs , qui auront fervi affidue
ment en cette qualité pendant dix années révolues ,
& demanderont la vétérance , l'obtiendront , fi
MARS. 1751. 209
l'Académie le juge convenable , & prendront alors
le rang de Profeffeurs Anciens. L'Académie pourra
même conferer le titre d'Ancien Re &teur à ceux
de fes Officiers qui fe feront diftingués pendant
plufieurs années à la tête de l'Académie Royale de
Rome ou chez des Souverains , avec l'agrément
de Sa Majefté .
I V. Dans le cas où l'Académie croira devoir
foulager , ou fuppléer fes Profefleurs de Géométrie
& Perfpective , ou d'Anatomie , il lui fera permis
de leur choifir à chacun un Adjoint.
V. L'Académie ne recevra , en qualité d'Académiciens
, que des Sujets d'un mérite reconnu
dans les Arts de Peinture , de Sculpture ou de
Gravure ; & pour s'affûrer de la réalité de ce mé
rite , elle ufera des précautions prefcrites par les
fept Articles fuivans."
V I. Tout Sujet qui voudra fe préfenter à l'Académie
, s'adreffera à l'un de fes Officiers , exerçant
le même talent auquel il fe fera adonné . Cet Offi
cier , après avoir examiné les ouvrages de l'Afpirant,
le propofera à l'Académie aflemblée , mais
fans déclarer fon nom.
VII. Alors l'Académie nommera un Recteur,
un Adjoint à Recteur , deux Profeffeurs , ou un
Profeffeur & un Adjoint à Profeffeur , pour aller
voir les ouvrages de l'Afpirant , & en faire leur
rapport en l'Affemblée la plus prochaine , fur lequel
rapport elle fe déterminerà pour confentir a
la préſentation ou pour la differer.
VIII. L'Afpirant fe préfentera avec fes ouvra
ges , à l'Académie aflemblée , qui décidéra du mé
rite defdits ouvrages par voie de Scrutin : & s'il fe
trouve avoir au moins les deux tiers des fuffrages ,
il fera agréé ; finon il fera exhorté à faire de nou
yeaux efforts pour s'en rendre digne.
210 MERCURE DE FRANCE.
IX. Dès que l'Afpirant aura été agréé , il fe
rendra chez le Directeur , pour recevoir de lui
le fujet qu'il devra traiter pour fon morceau de
Réception. Il en préfentera à l'Académie affemblée
une Efquiffe peite à l'huile , s'il eft Peintre ;
ou une Maquette modélée en terre , s'il eft Sculpteur
lefquelles l'Académie jugera par voie de
Scrutin , & qu'elle admettra à la pluralité des fuffrages
, ou qu'elle fera recommencer juſqu'à ce
qu'elle en foit fatisfaite .
X. Le Peintre agréé ſera tenu d'exécuter & de
finir dans l'Académie même , & non ailleurs , le
Tableau qu'il fera fur ladite Efquiffe . Le Sculpteur
agréé y fera de même fon modéle en grand ;
mais il pourra l'exécuter en marbre chez lui ; &
l'Académie nommera deux de fes Officiers pour aller
lui voir travailler le marbre : elle en uſera de
même à l'égard des Graveurs agréés.
XI. S'il eft reconnu que les Agréés , foit de
Peinture , de Sculpture , où de Gravûre fe foient
prévalus dans le travail de leur morceau de Réception
, d'aucun fecours étranger , ils feront déclarés
déchûs du bénéfice d'Aggrégation dont ils
feront déchûs de même , faute par eux de s'être ac
quittés de ce devoir dans le tems qui leur aura été
preferit par l'Académie.
XII. L'Académie affemblée jugera ces morceaux
de réception par voye de fcrutin, & s'ils ont
au moins les deux tiers des fuffrages , l'Agréé fera
reçû Académicien en la maniere accoûtumée , &
s'il a pour
lui un moindre nombre que celui des
deux tiers, il perdra les droits de fon aggrégation ,
Jaquelle fera regardée comme nulle & non avenue.
XIII. Pour foutenir & accroître le progrès des
Arts en France , & renouveller fucceffivement l'Académie
de dignes Sujets , veut Sa Majesté , que
MARS. 1751. 211
'Académie Royale de Peinture , Sculpture & Architecture
, qui fubfifte à Rome depuis l'année
1666 ,y foit toujours entretenue aux dépens deS . M.
& qu'il y ait fans interruption douze Penfionnai
res pour y être formés par un Directeur ( qui ne
pourra être tiré que de ladite Académie de Paris )
dans la connoiffance & la pratique defdits Arts, fur
les Statues & autres Monumens antiques , & les ou
vrages des plus grands Maîtres des diverfes Ecoles
d'Italie , lefquels Penfionnaires feront choifis &
nommés par le Directeur & Ordonnateur général
des Bâtimens de Sa Majesté .
XIV. Et afin que ceux qui feront à portée d'afpirer
à ces places foient mieux préparés à profiter
des études fupérieures qu'ils devront faire à Rome,
ordonne Sa Majefté , que l'Ecole Royale qu'elle a
établie à Paris foit toujours compofée de fix Ele
ves protegés .
'les
XV. Leldits Eleves protegés feront réunis en
ladite Ecole fous une éducation commune &
conduits , tant pour ce qui concerne , l'étude des
Arts de Peinture & de Sculpture , que pour
moeurs , par un Gouverneur , qui fera toujours tiré
de la Claffe des Profeffeurs de ladite Académie de
Paris , lequel nourrira lefdits Eleves protegés à fa
table , & occupera avec eux une feule & même
demeure , dont Sa Majesté. continuera à faire les
frais.
XVI . Seront auffi lefdits Eleves protegés formés
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Fable , de la
Géographie & des autres fciences relatives aufdits.
Arts , par un homme de Lettres , qui de même vivra
habituellement avec eux , & aura le titre de
Profefleur de ladite Ecole Royale & féance aux
Aflemblées de ladite Académie avec les Profef
feurs de Géométrie , Perfpective & Anatomic.
212 MERCURE DE FRANCE.
XVII. Les Eleves protegés ne pourront refter
que trois ans en ladite Ecole , & ceux qui s'y ap
pliqueront avec le plus de fuccès , pafferont aux
places de Penfionnaires du Roi à Rome , à meſure
qu'il en viendra à vacquer , & cela concurremment
avec les fils des Officiers & autres Membres
de l'Académie , qui auront été formés dans l'Art
fous leur pere & auront gagné un des premiers
grands Prix de ladite Académie .
XVIII. Les places que ces mutations , ou autres,
feront vacquer dans ladite Ecole Royale des Eleves
protegés , continueront d'être remplies fur la
nomination dudit Directeur & Ordonnateur géné
ral des Bâtimens de Sa Majefté , par les Etudians
de ladite Académie , qui dans les concours annuels
, auront obtenu le premier Prix , foit de Peinture
ou de Sculpture , & ne pourront jamais être
remplies par des Sujets qui n'auront point reme
porté un defdits premiers grands Prix.
XIX . Le concours fera ouvert au commencement
du mois d'Avril de chaque année . L'Académie
jugera du degré de capacité néceffaire pour
pouvoir y être admis , fur les Efquiffes peintes ou
deffinées , ou fur les Modéles en terre qui auront
été faits fur le champ dans l'Académie & en préfence
du Profeffeur de mois . Les Sujets qui auront
été admis , feront leur Tableau ou Bas- relief dans
des Loges préparées à cet effet dans l'Académie ,
& feront exclus du concours , s'ils ont recours à
aucune aide frauduleufe. Leurs ouvrages feront
examinés par l'Académie avant que d'être expofés
au Public le jour de la Saint Louis , & feront ju
gés dans une Affemblée générale de l'Académie ,
Spécialement convoquée pour ce jugement le dernier
Samedi du mois d'Août.
XX. Ne feront admis audit concours que les
C
MARS. 1751 213
feuls Etudians de ladite Académie , duement infcrits
comme tels , qui y fuivront actuellement les
exercices du Modéle en l'Ecole que Sa Majesté
fait tenir , & qui auront remporté au moins l'un
des petits Prix qu'elle y fait diftribuer tous les
trois mois. Seront même tenus ; lesdits Etudians ,
pour être admis audit concours , de rapporter un
Certificat du Profeffeur de Géométrie & Perfpective
, & un autre du Profefleur d'Anatomie , de
leur affiduité à ſuivre les leçons de l'un & de l'autre
, ou de leur capacité dans les Sciences qui en
font l'objet.
XXI. Les Statuts & Réglemens de ladite Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , autorifés
par Lettres Patentes du mois de Décembre
1663 , continueront d'être exécutés felon leur forme
& teneur ; enſemble toutes autres Lettres Pa
tentes , Arrêts & Réglemens donnés en la faveur ,
en tout ce qui ne le trouvera point contraire au
préfent Reglement ; mande & ordonne Sa Majefté,
au Sieur le Normant de Tout nehem , Directeur
& Ordonnateur Général de fes Bâtimens , Jardins ,
Arts & Manufactures , & à fes Succeffeurs, de tenir
la main à ce que ledit préfent Réglement ait fa
pleine & entiere exécution. Fait à Versailles le
douziéme Janvier 1751. Signé , LOUIS ; Et plus
bas , M. P. DE VOYER D'ARGENSON.
洗洗洗洗:洗洗粉:洗洗洗洗洗洗洗:洗
ARRESTS NOTABLES.
D
ECLARATION du Roi , donnée à
Verſailles le 24 Novembre , Regiftrée en Parlement
, portant augmentation du droit de Fret fur
les Navires étrangers ,, à commencer au premier
Janvier 1751.
214 MERCURE DEFRANCE.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 22
Décembre, qui fixe à 6 liv.du cent pefant , les droits
de fortie fur les Rognures de peaux destinées pour
l'étranger.
AUTRE du même jour , qui proroge pour
un an , à compter du premier Janvier 1751 , l'exemption
des droits fur les Beftiaux venant de l'étranger
, accordée par celui du 24 Février 1750.
AUTRE du même jour , qui ordonne que les
Laines de Vigogne , qui viendront d'ailleurs que
d'Espagne , payeront trente fols du cent pefant à
toutes les entrées du Royaume.
AUTRE du même jour , qui régle à huit
fols les droits de fortie fur chaque Porc , Truye
& Porcelet , qui fortiront des Provinces fujettes
aux droits de la Patente de Languedoc & de la
Traite d'Arzac , pour paffer dans les Provinces où
les Aides n'ont point cours.
AUTRE du 29 , qui modére , à commencer
du premier Janvier 1751 , les droits de marc d'or ,
d'enregistrement chez les Gardes des rôles , fceau
& autres frais de provifions des offices vacans , &
autres réputés tels , qui feront levés aux revenus
cafuels.
AUTRE du 30 , qui régle les dépenses de la
Marine & des Galéres, fur lefquelles le Vingtiéme
doit être retenu , & celles qui en font exemptes.
EDIT DU ROI , donné à Verſailles au mois
de Janvier , portant création d'une Ecole Royale
Militaire.
APPROBATION.
Ji
'Ai la , par ordre de Monfeigneur le Chances
lier , le Mercure de France du préfent mois. 4
Paris , le quatre Mars 1751 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
3
PIECES FUGITIVES en Vers & en Profe.
Le Songe à Iris , par M. de Fontenelle ,
Complimens faits par M. de Marivaux , Chancelier
de l'Académie Françoife , à M. le Chancelier
,
A M. le Garde des Sceaux
Réflexions de M. de Marivaux ,
8
୨
10
Epitre de M. de la Sotiniere à Maîtres Clement
Marot & François Rabelais fur l'état préfent de
13
17
la Métromanic ,
Réflexions fur les caufes de la guerre civile entre
Célar & Pompée , par M. de Burigni ,
Epitre à M. le Comte de M *** fur la mort de
Mad. la Comteffe de M *** , fon épouse , 34
>
Portrait de Mlle , fait par elle -même ,
Profe au Roi de Pruffe, par Mad. Curé ,
Epitre à Lucile ,
Lettre à Mile Clairon , des Champs Elifées ,
Vers à M. D. L.
Autres à Mad, la M. de F.
34
40
44
46
48
49
Lettre de Dom Vaiſſette à M. de Fontenelle , So
Epitre au Roi, fur l'établiffement de l'Ecole Roya
le & Militaire , par M. le Chevalier Laurés , 73
Lettre de M. Touffaint à un ami ,
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Février ,
77
27
1
Enigme & Logogriphes ,
鳍
Nouvelles Litteraires , & c. 103
137
140
Beaux- Arts . Tableaux & Tapifleries nouvellement
exécutées pour le Roi,
Nouvelles Planches de M. Dupuis ,
Lettre à M *** , en lui envoyant une nouvelle
Eftampe de M. le Bas ,
Portrait de M. de Crebillon ,
Nouvelle Eftampe de M. Aliamet ,
143
145
146
ibid. Nouvelles Cartes de M. Baradelle ,
Lettre de M. d'Anville à M. Follet , Préfident de
la Societé Royale de Londres , fur une copie
faite à Londres de la Carte de l'Amérique Septentrionale
. 150
'Avis du Sr Guillemain , Maître de Mufique , 167
Chanfon notée . Portrait ,
Spectacles ,
Concert Spirituel ,
Concerts à la Cour ,
Nouvelles Etrangeres , & c.
France . Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Bénefices donnés ,
Mariages & Morts ,
169
ibid.
170
172
174
188
192
193
Académie Royale de Peinture & Sculpture , 206
Réglement pour la même Académie , du 12 Janvier
1751 ,
Arrêts notables ,
208
213
La Chanson notée doit regarder la page
169
De l'Imprimerie
de J. BULLOT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères