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MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE
AU
ROI.
JUILLET . 1750 .
UTTS
LIGIT
UT
SPARGAT
Chez
Spiller
S
A PARIS ,
Leguan
ANDRE' CAILLEAU, rue Saint
Jacques , à S. André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais ,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la vilie de Nevers.
M. DC C. L.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
6
506263
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
100
AVIS.
L'ADRESSE
ADRESSE générale duMercure eft
ruë des Mauvais Garçons ; fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter , & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , &plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; onfe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettrefur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt
, Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE, AU ROI.
DÉDIÉ
JUILLET. 1750.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
EPITRE
A M. Duclos , de l'Académie Françoife.
U fçais que d'un peu de bêtife
Τ
Le bon vieux tems eft accufé];
Mais dans ce fiécle plus rufé ,
J'ai grand regret à la franchife
De l'âge d'or fi méprisé .
J'ai grand regret à l'innocence
De l'homme qui marchoit tout nu ;
Le plaifir au front ingenu ,
Sans voile , étoit fans indécence.
Moins défini , mais mieux connu
> A ij
4
MERCURE DE
FRANCE.
L'amour avoit plus de puiffance.
Quand les bergers étoient les Rois ,
On ne vit pas fouvent , je crois ,
Des Patriarches petits maîtres :
L'amour qu'on fait au pied des hêtres ,
Ne fçait point vanter fes'exploits.
Sant Art , ainfi que fans myftére ,
On s'aimoit , parce qu'on s'aimoit ;
C'étoit le goût feul qui formoit
La chaine éternelle & legére,
Qui fi librement retenoit
Le berger près de la bergére.
Sous un toit couvert de fougere
Chacun fur le foir revenoit ,
Et le travail entretenoit
Du plaifir l'ardeur paffagere.
L'amour qu'on préſente à nos yeux ,
Entouré de traits & de flâmes ,
N'étoit du tems de nos ayeux ,
Que le befoin délicieux
?
De rapprocher toutes les ames.
Une fontaine , un verd gazon ,
Ombragé par un chêne antique ,
Voilà la petite maiſon
Où l'amour , en habit ruftique,
Venoit paffer chaque faifon.
Notre jargon métaphyſique
N'étoit point encore inventé ;
JUILLET.
1750
For fentiment qu'on alambique
N'a guére de folidité :
Par un feul mot l'ame s'explique ;
L'Art du coeur eft la vérité .
Mais lorfque le fafte des Villes
Eut changé les moeurs des bergers ,
L'amour éloigné des vergers
Ne trou que des coeurs ferviles.
L'intérêt , la foif des grandeurs ,
Formerent les noeuds des familles ;
L'honneur , ce fier tyran 5:39 lles ,
Les força de vendre leurs coeurs.
Les perfides & les cruelles
Virent le jour au même inftant.
La loi d'être toujours conftant
Donna naiſſance aux infidelles .
Il fut dangereux de charmer ;
Les plaifirs devinrent des crimes :
L'amour fe traita par maximes ;
L'efprit enfeigna l'art d'aimer.
On donna le nom de victoire
Au triomphe d'un faux bonheur ,
Et l'amant , furnommé vainqueur ,
Céda le plaifir pour la gloire.
L'amour ne fut plus dans le coeur
Dès qu'on écrivit fon hiftoire.
Ainfi le vieil âge changea ;
La vettu faifoit fa nobleffe ;
A iij
6, MERCURE DE FRA .
•
Le fecond âge l'échangea
Contre un vernis de politeffe.
Pour moi je crois qu'il dérogea.;
Tel fut le fiécle de Théfée ,
Du fils d'Alcméne & de Jafon.
Dès ce moment la trahifon
Fut pour jamais autorisée ;
Mais ce fiècle , peu rafiné ,
N'avoit pas encor vû paroître
Un être infolent & borné ,
Que l'on appelle Petit- maître.
Le premier fat de l'univers ,
Fut le fils du Roi de Pergame :
Cet infenfe paffa les mers
Pour aller féduire une femme.
L'amour , moins que la vanité ,
Le rendit amant de la belle ,
Car fans le bruit de fa beauté
Il n'eut point foupiré pour elle.
Un autre fe fût contenté
De trahir l'hofpitalité ,
En poffedant cette infidelle ;
Mais le rival de Ménelas ,
Plutôt que de vouloir la rendre ,
Fit armer deux cens mille bras ,
Et réduire fa ville en cendre.
Or Paris eft le fondateur
De cette Ville finguliere ,
•
JUILLET.
1750
Que nous voyons digne héritiere
Du nom de fon premier Auteur.
Peuple ingrat , perfide & frivole ,
Faut-il que d'un fexe charmant
Tu fois le tyran & l'idole ?
Faut-il que ton orgueil immole
Le devoir & le fentiment ?
Quoi cette maîtreffe adorée ,
Qui facrifie à ton bonheur
Sa beauté , fa vie & l'honneur ;
Par toi fans ceffe déchirée ,
Va donc mourir défefperée
Du don qu'elle fit de fon coeur !
On peut fans crime être volage ;
C'eſt la faute de nos defirs ,
Mais à l'objet de nos foupirs
Le coeur doit toujours fon hommage:
Quel est l'ingrat ou le fauvage
Qui peat oublier les plaifits ?
Fidéle ami , Cenfeur utile ,
N'examine dans mes écrits
Ni l'ordonnance , ni le ftyle ;
Le fentiment en fait le prix.
Ton efprit brillant & fertile
A le droit d'être difficile ,
Mais c'eft pour ton coeur que j'écris ,
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
LA VIE
Du P. Pierre de Saint Louis , Grand Carme ,
Auteur du Poëme de la Magdeleine. Par
M. l'Abbé Follard , Chanoine de Nifmes.
A M. le Marquis d'Aubais.
PREFACE.
Nfin , Monfieur , votre curiofité va
Efe ,Monfieur, votre fouhaitez
fatisfaite ; vous ne
rien tant que de connoître l'Auteur du fameux
Poëme de la Magdeleine , le Pere
Pierre de Saint Louis , Grand Carme.
Voici la vie de cet homme incomparable
fidélement recueillie des difcours du feul
home vivant , qui pourroit me fournir
des Mémoires pour exécuter mon deffein ,
mais bien m'a pris d'avoir rapporté l'été
paffé de chez vous à Nîmes , des accès de
fiévre double tierce , qui m'ont obligé de
venir refpirer mon air natal en ce Pays
(à Avignon ) pour achever de me remettre
, fans celà , c'en étoit fait , il n'étoit
plus queftion de la vie dont il s'agit , car
je manquois l'occafion de recouvrer les
Mémoires , dont j'avois befoin pour cela
comme vous l'allez voir par le compte
que je vais vous en rendre. Je ne fus pas
JUILLET. 1750. 9
plutôt arrivé que j'appris qu'il y avoit
chez les Carmes un vieux Religieux , qui
avoit été le meilleur ami du Pere Pierre ,
avec qui même il avoit paffé une grande
partie de fa vie. Je ne differai pas un moment
de l'aller voir , pour en tirer des inftructions
; je le trouvai au lit , d'où il ne
bougeoit plus depuis dix- huit mois , la
vieilleffe lui ayant ôté l'ufage de les jambes
, mais elle ne lui avoit pas ôté celui de la
langue, ni la mémoire non plus , qu'il avoit
encore admirable , & c'eſt de quoi j'avois
uniquement befoin . Je le mis fur l'article
de fon ami , dont je ne manquai pas de
lui dire d'entrée que je voulois écrire la
vie , après quoi je le priai de me dire ce
qu'il en pouvoit fçavoir. Ecoutez fa réponfe
, & le refte du petit dialogue préliminaire
que nous eûmes enfemble : c'en
eft la peine. Je vous le dirai volontiers ,
me répondit il , car je m'intéreffe très fort
à la gloire de mon ami , & je ne fouhaite
rien tant que de pouvoir y contribuer.de
tout ce que je pourrai , mais il étoit Poëte
, & vous fçavez ce que c'eft que les
têtes des Poëtes. Celle du P. Pierre étoit
une horloge , qui fe détraquoit fort fou
vent , & Dieu fçait la peine que j'avois
quelquefois à la remonter , car j'en étois
l'horloger , c'eft pourquoi il ne faudra pas
A v
. MERCURE DE FRANCE.
tout mettre dans fa vie . Je n'aurois garde
fui dis- je , je n'y mettrai que ce qui pourra
fervir à donner une idée avantageufe de
lui . Quand on peint un borgne , & qu'on
ne veut pas laifler voir fon défaut , on le
peint du côté de fon bon oeil . J'en uferai
de même . Je peindrai le P. Pierre de
profil , & non de face . Sur cette promeffe.
il me dit tout , de forre que je me retirai ,,
fachant mon P. Pierre tout auffi bien que
lui. Mais ne diroit- on pas que cet hom
me n'attendoit que ma vifice pour partir
de ce monde ? Deux jours après , étant retourné
aux Carmes pour fçavoir de lui
quelques dattes , que j'avois oublié de lui
demander , fappris qu'il étoit mort la
nuit d'auparavant , & qu'on le préparoit
à l'aller enterrer ; j'allai lui donner de
L'eau bénite à l'Eglife , & m'en retournai
chez moi , ayant quelque regret , non à
lui , car il étoit tems qu'il mourut à l'âge
de quatre- vingt quinze ans qu'il avoit ,
mais à mes dattes qu'il emportoit en l'autre
monde. +
pour
y
Voili comment je recouvrai des Mémoires
la vie du P. Pierre . Vous
allez trouver bien des bagatelles , des
récits puérils , des contes ridicules , qu'il
vous paroîtra que je devois fupprimer ;
mais à vouloir les fupprimer , faurois éré
JUILLET.
[r 1750.
réduit à n'y mettre que des dattes , & l'on
ne fait pas des vies avec les feules dattes,
Après tout , c'eft ici la vie de l'Auteur du
Poëme de la Magdeleine . Si on le trouve
extravagant dans fes écrits , peut- on s'atrendre
à le trouver bien fage dans fes actions
& dans fa conduite : Tout est afforti
daus les hommes ; qui penfe extravagamment
, agit de même , parce que les penfées
& les actions viennent du même principe.
Quelqu'un pourra peut-êrre me reprocher
mon manque de parole au P. Golier ,
à qui j'avois promis de ne peindre le Pere
Pierre que de profil , mais outre qu'en
cela je promis plus que je ne pouvois en
confcience , ce qui fait que ma promeffe
eft nulle , je prétends d'ailleurs lui avoir
renu parole , car il s'en faut beaucoup que
je n'aye rapporté tout ce qu'il me conta
de ridicule du P. Pierre. Je n'en ai guéres
dit que la moitié , de forte qu'il eft vrai
de dire qu'on ne l'aura ici que de profil ,
mais
commençons.
C'est dans notre beau Pays du Comtat
que le P. Pierre de Saint Louis prit naiffance
; fa Patrie fut Vaureas , Ville du
Diocéfe de Vaifon . Il y vint au monde un
Mercredi S d'Avril de l'an 1626 ; fon
pere fur Jacques Barthelemi , & famere
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Anne Canal , gens d'une condition pen
relevée , mais gens d'honneur , & qui
avoient honnêtement de quoi vivre . Ön
lui donna le nom de Jean Louis à fon Bâtême
, nom qu'il ne perdit pas entierement
quand il fe fit Religieux , car il conferva
celui de Louis , qui devint fon ſurnom
de Religion .
·
A l'âge de cinq ans il lui prit une enviedémesurée
de fçavoir lire . Il demanda à
fon pere de l'envoyer à l'école , à quoi
fon pere n'ayant pas voulu confentir
parce qu'il le voyoit encore trop fuet , il
's'en alla un matin de lui- même chez un
Maître d'Ecole , qui demeuroit à ſon voifinage
, & là il s'affit parmi les autres petits
écoliers. Le Maître qui avoit une
vieille dent contre fon pere , ayant vâ
cette nouvelle brebis qui n'étoit pas de
fon bercail , prit l'enfant par le bras , &
le mit brutalement hors de chez lui. L'enfant
ainfi chaffé s'en alla en pleurant aux
Carmes , où il s'adreffa à un Religieux ,
ami de fa famille , qui au lieu de le chaf
fer , le fit déjeûner avec une beurrée ,
après quoi il lui donna fa premiere leçon.
C'eft de ce bon Religieux que notre
Poëte apprit la plus grande partie de ce
qu'il fçut ; à lire , à écrire , & tout de fuite
JUILLET.
13 1750.
la Langue Latine , la Rhétorique , la Poëfie
, la Géographie , la Philofophie , & encore
à faire des Rébus , des Anagrammes ,
de Logogriphes & autres pareilles chofes ,
où il fe rendit un des plus habiles hommes
de fon tems.
A l'âge de dix- huit ans il devint amoureux
de la fille d'un Bourgeois de Vaureas
, laquelle s'appelloit Magdeleine. Il fit
quantité de vers , & je ne fçais combien
d'Anagrammes pour elle. Il difoit que
pour un feul jour il lui avoit envoyé trois
douzaines d'Anagrammes fur le nom de
Magdeleine , par où vous voyez qu'il n'y a
guéres de nom , qui ait été tant tourné &
retourné que celui - là . Après avoir rendu
quatre ou cinq ans de foins à cette fille ,
il la fit demander en mariage à fes parens
qui la lui accorderent , mais comme il étoit
fur le point de l'époufer , elle tomba malade
de la petite vérole , qui l'emporta en
peu de jours.
Cette mort le jetta dans une fi profonde
trifteffe , qu'il réfolur de quitter le monde
; d'abord il vouloit le faire Jacobin ,
nais s'étant fouvenu que fa Maîtreſſe ,
quelques jours avant que de tomber malade
, lui avoit fait préfent d'un Scapu
laire , il prit cela pour un figne certain
que Dieu le vouloit Carme , & là - deffus il
14 MERCURE DE FRANCE.
fe fit Carme. C'étoit en 1651 , & il
voit avoir alors 25 à 26 ans.
pou
Après fon Noviciat on l'envoya à Aix
pour y étudier en Théologie , ce qu'il fit
fous un Pere de fon Ordre , qui avoit été
Difciple du fameux Pere Philibert Trezai
de Châteaurenard. D'Aix , où il fut deux
ans , il paffa à Aigualades , qui eft un Convent
folitaire que les Carmes ont à une
lieue & demie de Marfeille , & le premier
qu'ils ayent eu en France. Il trouva là
le Pere Golier , qu'il ne connoiffoit point
encore ; ces deux hommes , qui étoient à
peu près de même âge , ne fe furent pas
plutôt vus qu'ils fe prirent d'amitié , &
depuis ce moment ils ne fe quitterent
plus ; il ne leur étoit pas poffible de vivre
Fun fans l'autre , de forte que les Supérieurs
, quand ils en vouloient changer un,
étoient obligés , pour ne les pas contrifter
en les féparant , de les faire paffer tous deux
dans le même Convent. Leurs confreres
les appelloient communément les Peres
Orefte & Pilade , noms qui ne leur conve
noient pas tant pour l'amitié qu'ils avoient
Fan pour l'autre , que pour leur different
caractére d'efprit. Notre Poëte fujer à des
caprices & à des vifions , fans fes fureurs
poëtiques , repréfentoit affez bien l'ane
sien Orefte ; & le Pere Golier , homme
JUILLET, 1750. IA
fage & de bon coufeil , l'ancien Pilade
Mais venons aux occupations du premier.
Depuis qu'il étoit Religieux il n'avoit
plus longé à faire des vers. C'est ce qui
faifoit dire à fes confreres que le Scapulaire
, qui éteint miraculeufement le feu
matériel , avoit éteint fon feu poëtique.
Is fe trompoient sce feu couvoit fous la
cendre , il fe ralluma tout à coup à Aigualades.
Mais notre Poëte voulant employer
plus chrétiennement for talent
qu'il n'avoir fait autrefois , réfolut d'en
treprendre un Poëme facré , en chantant
quelque Saint ou quelque Sainte . Le
Prophéte Elie , Fondateur de fon Ordre ,
& la Magdeleine , Patrone de fon ancien
ne Maîtreffe , lui vinrent , comme de rai
fan , les premiers à la penfée ,il balança
quelque tems entre Fun & l'autre ; enfin,
il fe détermina pour la Magdeleine , &
commença fon Poëme , mais après y avoir
travaillé trois ou quatre jours , il le laiffa
Là , & crut qu'il feroit mieux de chanter
le Prophéte Elie , & cela pour deux rai
fons , la premiere , parce qu'Elie lui fourmiffoitun
fujet beaucoup plus vafte & plus:
brillant ; & la feconde , parce qu'en pre
nant ce fujet , it pourroit intituler fon
Poëme l'Eliade , titre qui le charmoit
16 MERCURE DE FRANCE .
caufe de la reffemblance avec celui de
l'Iliade.
Il quitta donc la Sainte pour fon Fondateur
, mais il fe vit bientôt contraint de
revenir à la premiere , & c'eft de quoi fur
la caufe un fonge qu'il fir à quelque tems
de- là à la Sainte Baume , où il étoit allé
faire un voyage avec fon ami . Il vit en
dormant , ce qui étoit pour lui la même
chofe que de voir en veillant , il vit , disje
, fon ancienne Maîtreffe , qui l'ayant
regardé quelque tems avec des yeux pleins
de courroux , fans rien dire , fe mit à l'accabler
de reproches , fur ce qu'il avoit
abandonné fon premier Poëme , qu'elle
lui commanda de reprendre inceffamment,
lui annonçant qu'il mourroit fans faute
dans l'année , s'il y manquoit. Tel fut le
fonge de notre Poëte , fonge qui l'effraya
fi fort , qu'il remit bien vite cè Poëme fur
le métier.
A mesure qu'il y travailloit , il montroit
ce qu'il en avoit fait à fes confreres ,
qui en étoient charmés jufqu'à l'enthou
fiafme. Ils en parlerent au célébre Poëte
Latin , Balthazar de Vias , de Marfeille ,
qui vivoit encore , & lui en montrerent
le premier chant que le P. Pierre venoit
d'achever. Il leur en parla avec les plus
grands éloges , mais il en fit les plus hau
|
JUILLET. 1750. 17
res rifées avec fes amis. Le Pere ayant
appris la chofe fe mit à découdre fon
nom , & trois jours après il le régala d'une
douzaine d'Anagrammes , toutes plus accablantes
& plus meurtrieres l'une que
l'autre. Le P. Golier en avoit retenu quatre
qu'il me dit , & dont voici la moins
fâcheuſe , d'où l'on pourra juger des autres
; elle eft en patois.
Baoutazar de Vias
Dia urò azé bafta.
Vias n'eut garde de répondre à notre
Poëte fur le même ton. Cela n'auroit pas
été digne de lui , & quand il l'auroit voulu
faire , il n'auroit pas fçû le faire ; il fe
contenta de lui écrire le billet Latin que
l'on va voir , car il eft trop joli pour ne
le pas mettre ici tout au long.
Afinus clitellarius Petro Carmelita Afinario
fuo , falutem.
Hoc
Ita eft , Petre Carmelita optime , neque
enim inficias ire poffum : Poëma tuum
egregium , alteram Æneïda , nudius tertius
irrifi apud Ruffum coenans.
mihi ignofcas velim , quamquam ego mi 、
nimè hic in culpâ fim ; in culpâ eft coqua
mea , quæ mihi heû die bilem moverat ,
quod pultem meam vino madida malè
18 MERCURE DE FRANCE.
condiiffet. Hanc tibi plectendam , & Ana
grammatibus lacerandam trado ; quod ut
facere poffis , hujus tibi nomen mitto ; ea
eft Elifabetta de fancto Marcello ; quod
nomen , cum ferè omnia litterarum elementa
complectatur , tantum tibi Anagrammatum
, quantum toti obruenda fit
fatis , facile fufficiet. Vale.
Tel eft le billet de Vias , que je vais
donner ici traduit en François , en faveur
de ceux de mes Lecteurs , qui n'entendront
pas le Latin.
L'Ane bâté. Au P. P. Carme , fon Afinier
falut.
"
pas
» Oui , mon R. P. car à quoi bon le
nier ? J'eus l'autre jour l'impertinence
en foupant chez M. de Ruffi , de me
»moquer de votre Poëme de la Magde-
» leine , Poëme admirable , & que je mets
»à côté de l'Enéïde . Je vous en demande
pardon , quoique la faute n'en foit
» tant à moi qu'à ma cuifiniere , qui m'a-
>> voit mis de mauvaiſe humeur ce jour- là
» en manquant ma foupe. Je vous la livre,
" afin que vous vous vengiez de mon cri-
» me fur elle , & pour vous mettre en état
» de le faire , je vous envoye fon nom ;
elle s'appelle Elizabeth de Saint Marceau
; nom qui contient prefque toutes
JUILLET. 1750 19
les lettres de l'alphabet , & fur lequel
vous pourrez faire , non une , mais
trente douzaines d'Anagrammes , & da-
» vantage fi vous le voulez . Adieu .
Ce M. de Ruffi , dont il eft fait mention
dans le billet , eft Antoine de Ruffi , Auteur
de l'Hiftoire de Marſeille , & de plufieurs
autres ouvrages. Au refte , ce n'eſt
pas du P. Golier que je tiens ce que je
viens de vous conter au fujet du billet ;
je le tiens de M. de Charnes , & celui- ci
le tenoit de feu M. le Marquis de Beauchamps
; ce Gentilhomme étoit à Marseille
lors du differend du P. Pierre avec Vias ,
& il logeoit même chez ce dernier qui
étoit fon ami. Il copia le billet fur l'original
, & dans la fuite il en donna copie
à M. de Charnes. J'ajouterai pour achever
de vous édifier fur l'article , que M. de
Charnes a dans fa Bibliothéque un exem
plaire des Poëlies Latines de Vias , qui a
appartenu à feu M. de Beauchamps , & à
la tête duquel on trouve une note de ce
Marquis écrite à la main , où il conte en
peu de mots l'hiftoire du differend , & met
le billet tout de fuite.
Notre Poëte , après avoir, demeuré deux
ans à Aigualades , & trois autres enfuite en
divers Convens de Provence , fut envoyé
regenter à Saint Marcellin , en Dauphiné,
20 MERCURE DE FRANCE.
où les Carmes ont le Collége ; il avoit
fait alors environ les deux tiers de fon
Poëme , reftoit l'autre tiers à faire , puis à
corriger , & retoucher tout l'ouvrage ; il
lui fallut près de cinq ans pour cela , car
outre que fa claffe lui emportoit beaucoup
de tems , il ne fe contentoit pas d'ailleurs
facilement , il poliffoit & limoit
beaucoup ; on dit qu'il étoit quelquefois
un jour entier fur un feul vers , tant il eſt
vrai qu'on peine autant , & fouvent plus ,
à mal faire qu'à bien faire.
Quand il vit l'ouvrage au point où il
le vouloit , il demanda la permiffion à fon
Provincial de l'aller faire imprimer à Lyon.
Ce Provincial , qui , tout habile homme
qu'il étoit , ne l'étoit pas allez pour fentir
le prix d'un certain ridicule , auroit bien
voulu lui refufer cette permiffion ; cependant
pour ne lui pas caufer de chagrin ,
& ne pas défobliger en même tems fes
Approbateurs , qui étoient trois Docteurs
de l'Ordre , il la lui accorda , mais à une
condition , fçavoir qu'il donneroit fon
Poëme à examiner au P. Préfet du grand
Collège de Lyon , & qu'il ne le livreroit à
l'Imprimeur , qu'après avoir obtenu l'Approbation
du Préfet . C'étoit là un vrai
tour de Moine , car le Provincial comptoit
bien sûrement que le Préfet refu
JUILLET. 1750. 21
feroit l'Approbation , en quoi il fut trompé.
Le P. Pierre arrivé à Lyon , où ſon ami
le P. Golier l'accompagna , porta fon Manufcrit
au Préfet ; il le pria de le lire , &
de lui donner une Approbation par écrit ,
s'il le jugeoit digne de l'impreffion , mais
à peine eût- il lû la premiere page du Livre
qu'il le ferma , & tout d'un coup il l'alla
remettre au Frere Portier , avec ordre de
le rendre au P. Pierre quand il reviendroit
, & de lui dire de fa part qu'il n'avoit
point d'Approbation à lui donner.
On ne fçauroit exprimer quelle fut la
confternation du pauvre Pere , quand il
apprit du Frere Portiet ce que le Préfet
l'avoit chargé de lui dire. Il monta avec
précipitation à la chambre du Préfet , ſe
jetta à fes pieds , pria , conjura , preffa ,
pleura , & fit tant qu'enfin le Préfet fe
laiffa vaincre , & lui accorda ce qu'il demandoit.
Ainfi le Provincial fut pris pour
dupe , & la Magdeleneide vit le jour , mais
ce fut pour rentrer tout auffi - tôt dans les
ténébres. Dix ans après l'impreffion du
Livre , l'édition étoit prefque toute entiere
chez le Libraire , de forte que celuici
, qui avoit beſoin de la place que ce mauvais
papier occupoit dans fon magafin , alloit
le faire paffer chez l'Epicier , quand
22 MERCURE DE FRANCE.
la Magdelenéide revint tout à coup fur
l'eau.
On ne fçait pas bien qui fut le premier
Auteur de cette fortune. Les Jésuites veulent
que ce foit leur P. Berthet , & les
Janfeniftes que ce foit leur M. Nicole ; ils
difent que ce dernier trouva ce Livre dans
la Bibliothéque des Billettes , & qu'en
ayant lû quelque chofe qu'il trouva fore
plaifant , il le mit dans fa poche , & l'emporta
à Port Royal-des- Champs. Qui que
ce foit qui l'ait fait connoître , dès le moment
qu'il fut connu , il y eut un fi grand
empreſſement à l'acheter , que le Libraire
n'en eut bientôt aucun exemplaire dans ſa
boutique , ce qui l'obligea d'en faire
promptement une feconde édition , qui fut
auffi-tôt épuisée. Où ce Livre eut d'abord
le plus de vogue , ce fut dans les Communautés
, fur tout dans celle des Benedictins
de Saint Maur , des Jefuites , des Peres de
l'Oratoire , & de ceux de la Doctrine
Chrétienne ; j'étois alors parmi ces derniers
, & j'étudiois en Philoſophie à Narbonne
; il me fouvient que nous nous l'arrachions
des mains les uns aux autres pour
le lire , mais tous n'en jugeoient pas de
même. Il y avoit en ce tems- là beaucoup
d'Italiens dans le Corps ; ceux- ci , loin de
le trouver ridicule , & d'en rire , comme
JUILLET: 23 1750
nous autres François , le trouvoient admirable
, & l'eftimoient bien férieuſement ; *
c'étoit-là un nouveau fujet de rire pour
nous. Mais revenons au P. Pierre . Il n'eut
pas le plaifir de jouir de fa gloire , car il
mourut environ neuf ans après l'impreffion
de la Magdelenéide , c'eft-à- dire , dans
le tems qu'elle étoit fur le point de reffufciter.
Au refte , il ne fut point refroidi
pour la Poëfie par le mauvais fuccès de ce
Poëme ; on eut dit qu'il lifoit dans l'avenir
; il difoit quelquefois à fes confreres ,
on ne connoît pas encore le mérite de cet
ouvrage , on le connoîtra quelque jour,
Sur cette efpérance , il reprit fon Poëme
de l'Eliade , qui lui coûta huit ans de travail
; il l'eût fait Imprimer , s'il en eût cu
le tems , mais peu de tems après qu'il l'eut
achevé , il tomba malade d'une hydropifie
de poitrine , dont il mourut affez vîte , je
ne fçais où nien quelle année . Le manuf
crit de ce Poëme tomba entre les mains
d'un de ſes confreres , qui le vola dans la
chambre pendant fa maladie. Depuis ce
tems-là il a paffé dans les mains de deux ou
trois autres. Un d'eux traita fecrettement ,
il y a quelques années , avec un Libraire de
Lyon pour le faire imprimer , mais les Carmes
en ayant eu le vent , l'obligerent à rompre
fon marché . On lesa fouvent preffés de
24 MERCURE DE FRANCE.
le laiffer imprimer ; ils n'y ont jamais voulu
confentir , difant qu'il y avoit affez d'un
Poëme de ce genre- là dans le monde ; ils
ont raifon , s'il y en avoit deux , le monde
feroit trop
tiche , d'autant plus que le P.
Pierre a beaucoup mieux réuffi dans ce
dernier Poëme que dans le premier . Je l'ai
lû d'un bout à l'autre ; j'oferai le dire au
hazard de me faire des affaires auprès de
M. & de Madame Dacier ; l'Eliade eft un
plus grand chef- d'oeuvre dans fon genre
que l'Iliade dans le fien.
Achevons de vous faire connoîtte l'Auteur.
Il ne fut tien moins qu'un bel homme
, une taille courte & épaiffe , une tête
horriblement groffe , les yeux affez beaux ,
mais un nez que l'on ne pouvoit appeller
un nez , que parce qu'il fe trouvoit dans
l'endroit du visage , où la nature place
cette partie , car fa figure ne pourroit être
bien définie. Au furplus , ce fut un trèsbon
-Religieux , exact obfervateur de fa
Régle , humble , modefte , étudiant toujours
, & d'un fcrupule outré fur de certains
articles. Il fuyoit & craignoit fi fort
les femmes , que pour ne les pas voir , il
alloit les yeux fermés par la Ville , ce qui
l'expofoit à des hurts fréquens & quelquefois
très- plaifans. De-là cette plaifanterie
de M. de Salvador , un bel efprit de notre
Ville :
JUILLET . 1750. 25
Ville ; Et fi donc , Pere Pierre , un Carme
Déchauffe n'en feroit pas plus. Il ne fut jamais
d'homme plus inquiet. Quelque part
qu'on le mît, il s'y ennuyoit tout auffi-tôt,
de forte que pour pouvoir le retenir un
an entier dans un même endroit , il falloit
lui permettre d'aller de tems en tems
faire des courfes dans le voifinage.
Ce fut le plus grand faifeur d'Anagrammes
de fon fiècle. Il ne fe paffoit guéres
de jours qu'il n'en fit quelqu'une ou plufieurs
. On prétend qu'il avoit anagrammatifé
tous les Papes , tous les Empereurs,
tous les Rois de France , tous les Généraux
de fon ordre , & enfin , preſque tout le
Paradis. Ses confreres fçavent quantité de
fes Anagrammes . Ils m'en ont dit quelques-
unes , qui en vérité en valent la
peine ; par exemple celle- ci.
Euchariftie
Chair & vie
Et cette autre qu'il fit contre un P. Brocard
, homme fouverainement haï dans
fon Ordre , pour fon naturel féroce &
fauvage.
Mais il
Pater Brocardus
Pardus & Cabro:
paya la façon de celle - ci , car
ce Frélon Léopard ayant été fait Provincial
B
26 MERCURE DE FRANCE:
rélegua notre faifeur d'Anagrammes dans
un mauvais Convent que les Carmes ont
dans les Alpes , où il eut tout le tems d'expier
fa faute.
Au refte , il ne croyoit pas moins aux
Anagrammes qu'aux fonges , tenant pour
certain avec les Rabins cabaliſtiques
, dont
il avoit lû les Livres , que le deftin des
'hommes fe trouvoit marqué dans leurs
noms , en preuve de quoi il citoit le fien
Ludovicus Barthelemi , où il trouvoit en
Latin , Carmelo fe vovet , & en François ,
il eft du Carmel ; & encore Carmel veut
lui , & lui veut Carmel. Je ne me fuis pas
donné la peine d'examiner
fi tout cela
s'y trouve bien nettement ; vous l'examinerez
, Monfieur , fi vous le jugez à pro
pos , & fi vous avez du tems à perdre.
JUILLET . 1750. 27
LAChaon fhivante eft du célebre
Abbé Metaftafio. Nous venons de la
recevoir de la Cour de Vienne , où elle a
extrêmement réuſſi . Nous efperons qu'elle
fera du goût d'une Nation qui aime ce
genre de Poëfie , & qui y excelle .
CANZONE
Del Signor Abbate Metaftafio .
Ecco quel fiero iftante ,
Nice , mi Nice , Addio ;
Come viverò , ben mio.
Cofi Lonan da te ?
Jo viverò fempre in pene ,
Jo non' avrò più bene ,
E tu chi sà , ſe mai
Ti fouverrai di me.
Soffri , che in traccia almeno ,
Di mia perduta pace ,
Venga il penfier feguace ,
Su l'orme del tuo piè.
Sempre nel tuo camino ,
Sempre m'avrai vicino ,
Mà tù chi sai 6 ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Jo fra romite fponde
Mefto volgendo i paſſi ,
Andrò chiedendo ai fafli
La Ninfa miả dov'è .
Dall ' una all' altra Aurora ,
Te andrò chiamando ognora ;
E tu chi sà , & c.
***
Jo rivedrò fovente
Le amene piagge , à Nice ,
· Dove vivea felice ,
Quando vivea contè.
A mè faran tormento
Cento memorie , e cento ,
E tu chi sà fe mai , &c,
*XX*
Ecco , io dirò , quel fonte ,
Dove avuampò di fdegno ,
E poi di pace un fegno
La bella man mi diè.
Quà fi vivea di fpeme ,
Là fi languiva infieme,
E tu chi sà fe mai , &c.
****
Quanti vedrai giungendo
Al-nuovo tuo foggiorno ,
Quanti venirti intorno
JUILLET.
1750.
'A offrirti amore e fè !
>
Oh Dio chi sà frà tanti
Teneri omaggi , è pianti
Oh Dio chi sà fe mai
Ti fouverrai di me.
****
Penfa qual dolce ftrale ,
Cara mi lafei in feno .
Penfa che amò Fileno
Senza fperar mercè.
Penfa , mia vita , à quefto
Barbaro , Addio funefto
Penfa ... Ah chi sà fe mai
Ti fouverrai di me.
Nous avons crû que les perfonnes , qui
aiment la Langue Italienne feroient bien
aiſes d'avoir la mufique de cette Chanſon .
On la trouvera chez Mlle Caftagnery , rue
des Prouvaires.
B iij
* MERCURE DEFRANCE.
說說洗洗洗洗洗說洗洗淡淡說洗洗
EPITRE
D Ans ces lieux brillans & trompeurs ,
Des paffions célebre empire ,
J'ofe pour toi monter ma lyre
Sur l'aimable ton des Pafteurs.
Une amitié fincére & tendre
Va m'inspirer des fons légers ,
Des fons que les fimples bergers.
Ne puiffent dédaigner d'entendre.
Environné de ces objets ,
Qu'un mortel aveugle idolâtre,
Placé fur ce bruyant théatre
De la grandeur & des forfaits ,
Mon oeil contemple avec envie
La tranquillité de tes jours.
Aux pieds d'Aminte ou de Silvie
Entouré d'un effain d'Amours ,
Tu paffes doucement ta vie.
Que ton coeur ne defire pas
Des titres pompeux & frivoles ;
Un vrai fage craint peu l'appas
De ces féduifantes idoles .
On n'eft heureux que fous les loix
D'un faine philofophie ;
La volupté le réfugie
Dans le fein paifible des bois ,
JUILLE T.
1750. 31
Et tous les malheurs de la vie
Infectent la pourpre des Rois.
C'eft près du Trône que le fage
Voit le néant de la grandeur ;
La raiſon dont il fait uſage
Le conduit à ce vrai bonheur
Qui ne peut être le partage
D'un coeur flétri par l'esclavage
Des paffions & de l'erreur .
Que dans le fein de ma Patrie
J'ai goûté de plaifirs charmans !
Toi, que j'aime plus que ma vie ,
Je t'en confacrois les momens ,
Adorable & chere Camile .
Combien de fois dans cet azile
Qui recéle tes agrémens ,
T'ai-je juré d'être fidelle ,
Même en dépit de tes mépris ,
De l'abfence la plus cruelle ,
Et des coquettes de Paris !
Quel tems , où ta bouche adorable,
Que l'Amour- même alors paroit ,
D'un air fincére me juroit
La tendreffe la plus durable !
Mais pourquoi vais - je m'occuper
D'un fouvenir qui me tourmente ?
Peut-être que perfide amante ,
Camile aura fçû me tromper.
Pardonne à mon inquiétude ;
B iiij
Z MERCURE DE FRANCE,
Elle eft le fruit de mon ardeur ,
Si je t'adorois moins , mon coeur
Craindroit- il ton ingratitude ≥
O toi , qui te livres en paix.
'Aux délices de la tendreffe ,
Ah ! loin de ta jeune maîtreffe ,
Ne vas point chercher des regrets .
On eft heureux quand on ſoupire .
Un fouris tendre , un doux regard ,
Obtenus , ravis par hazard' ;
Voila les biens que je defire.
Ami charmant , que les neuf foeurs
Ont couronné fur le Parnaffe ,
Que l'amour volant ſur ta trace
Mêle fes plus riantes fleurs
Aux Lauriers immortels d'Horace f
Par M. le Chevalier de Reffeguier.
JUILLET. 1750. 33
絲洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗洗
ESSA I
Sur les progrès du Gouvernement de la Me
narchie Françoife , par M. l'Abbé
RAYNAL.
CE
E n'eftqu'après avoir éprouvé durant
une longue fuite de fiécles tous les
malheurs d'un Gouvernement vicieux &
barbare , que la France eft parvenue à fe
former une politique qui la rend heureuſe
& redoutable. La fin de nos guerres civiles
peut être regardée comme l'époque de la
grandeur réelle , & autant qu'on peut le
conjecturer , invariable de la Monarchie.
J'ai cru qu'on me pardonneroit d'être remonté
à des tems reculés , pour déveloper
les refforts qui ont infenfiblement préparé
un fi grand ouvrage.
L'Empire François , comme tous les Empires
, élevé fur les débris de l'ancienne
Rome , n'eut que des fondemens ruineux ,
& qui l'expofoient néceffairement à de
cruelles viciffitudes . Clovis qu'on en peut
regarder comme le pere , eut beaucoup de
talens & quelques vertus . Né dans un tems
favorable aux grandes entreprifes , il fit
croire par la maniere dont il feconda la
Bv
34 MERCURE DE FRANCE
fortune , qu'il eût été capable de faire
naître les occafions , fi le hazard ne les lui
avoit pas préfentées. Quoiqu'il fût à la tête
d'un peuple de foldats , qui ne connoiffoient
de vertus que les militaires , il ofa
mêler la rufe à la force , la voye des négociations
à celle des armes ; il joignoit l'audace
d'un bon Soldat à l'habileté d'un
grand Capitaine , & durant le cours de fes
expéditions , il n'éprouva point de revers ,
& il fit peu de fautes. Pouffé à des chofes
fublimes par la force de fon génie , mais
obligé à de bas détails pour les befoins de
fes Sujets , il préfera ce qui étoit utile à ce
qui ne paroiffoit que grand , & il fut précifément
ce qu'il devoit être. Il eut des
foibleffes , mais il ne fe permit que celles
qu'on pardonne à un honnête homme , &
il ne les pouffa pas plus loin qu'il ne convient
à un Souverain . Un naturel féroce
qu'on n'avoit pas adouci par l'éducation 7
& qui n'étoit point retenu par la philofophie
, devoit entraîner des inconvéniens
terribles ; il paroît cependant que ce Prince
fut affez henreux pour n'être que craint,
& qu'il ne fut point hai. Efclave de quelques
goûts ou de quelques paffions , qui
n'influoient point dans les affaires publiques
, il fe rendit maître de fon ambition ,
qui devoit décider du fort de plufieurs
JUILLE T. 1750. 35
Nations. Quand il n'auroit pas changé de
Religion par principe de confcience , fon
caractere fait foupçonner qu'il l'auroit fait
par politique : il avoit trop de pénétration
pour ne pas comprendre que s'il eût perféveré
dans le Paganifme , les Evêques auroient
auffi efficacement employé leur cré
dit à borner fes conquêtes , qu'ils le firent
fervir depuis fa converfion à les avancer.
Je ne crois pas m'éloigner de la vérité en
difant , que Clovis étoit plus propre à détruire
un Empire qu'à le fonder , & qu'il
joua bien mieux le rôle de Conquérant que
celui de Législateur.
Ce Prince commandoit à une Nation
qui avoit fenti la néceffité de rendre la
Couronne héréditaire. La barbarie où vi
voient les Francs , ne les avoit pas empêché
de voir que les inconvéniens des minorités
ou des régnes foibles , n'étoient
rien en comparaifon de l'Anarchie , de la
corruption, des guerres civiles inféparables
du droit de choifir fes Maîtres. Il reftoit
un pas à faire pour établir une bonne forme
de Gouvernement , c'étoit de rendre
la Royauté indivifible, Clovis manqua de
pénétration , s'il ne prévit pas les malheurs
qu'entraîneroit après foi le partage de la
Monarchie ; s'il les apperçut , il manqua
de courage en ne les prévenant pas. Les
B vj
36 MER CURE DE FRANCE.
Conquérans devoient , il eſt vrai , tenir à
des préjugés confacrés par la victoire , & il
étoit naturel que puifqu'ils étoient heureux
, ils fe cruffent fages : cependant la
politique a des refforts fi puiffans pour
changer l'efprit & le coeur des Nations ,
qu'il étoit poffible , peut être même aiſé ,
de faire fentir à un peuple , affez éclairé
d'ailleurs fur fes intérêts , que les divifions
qui faifoient le bonheur des familles des
particuliers , ne convenoient nullement au
Trône .
L'erreur des François dans un point fi
important , fut le principe de leur décadence.
Après avoir joiii de la gloire paffagere
que procure la valeur , ils tomberent
dans l'aviliffement , qui accompagne un
Gouvernement barbare. La Monarchie
ceffa d'être un corps politique redoutable
àtous les voisins, & il s'y forma autant d'Etats
differens , qu'il y avoit de Princes du
fang de Clovis. Dèflors la Loi qui ordonnoit
le partage des Provinces , & les paffons
qui s'y oppofoient , fe trouverent
en contradiction. Les intérêts de tant de
Rois furent trop mêlés , pour que leur ambition
pût refter oifive. Comme leurs forces
étoient à peu près égales , les guerres
qui les diviferent furent toutes longues ;
vives & générales. La jaloufie qu'ils
JUILLET. 1750 37
avoient les uns " des autres , les rendoit
foupçonneux ou délicats , & ils prodiguoient
pour de vains caprices un fang
précieux , qui auroit été plus utilement
répandu contre les Barbares . Plus la hainet
qu'on fe portoit paroiffoit injufte , moins
elle étoit délicate fur les moyens de fe fatisfaire.
Le poifon & le fer devinrent les
armes ordinaires des Rois François : ennemis
cachés & publics , ils employoient la
main d'un affaffin contre des concurrens
qu'ils n'avoient pû vaincre dans des batailles
: les plus moderés étoient ceux qui ,
partagés entre le foin de leur Trône & de
leur perfonne , portoient à des hommes
barbares les coups qu'ils craignoient de
leur lâcheté. Le plus grand malheur de cesdiffenfions
n'étoit pas l'affoibliffement de
F'Etat , ce fut la corruption des fujets , & il
falloit qu'une Monarchie deftituée de forces
& de vertus fuccombât , lorfque la famille
des Pepins l'arrêta fur le penchant
de fa ruine.
Perfonne n'ignore qu'avant que les
Francs pénétraffent dans les Gaules , ils
avoient en quelque forte deux Maîtres ,
dont l'un étoit comme la tête , & l'autre le
bras de leur République . Des Chefs adroits
& hardis confondirent dans leur perfonne
le double titre de Législateur & de Géné38
MERCURE DE FRANCE.
*
ral : comme Rois , ils firent des Loix , &
comme Ducs des conquêtes. La foibleffe &
l'incapacité de leurs Succeffeurs réveillerent
l'ambition des peuples , qui laiſſant
fubfifter un phantôme de Souveraineté
élurent fous le nom de Maire , celui qui
devoit exercer l'autorité royale : la Nation
penfa qu'il étoit plus sûr de confier le
glaive à un Miniftre de fon choix , que de
le laiffer entre les mains d'un Monarque »
dont le pouvoir étoit héréditaire. Cette
révolution dans le Gouverneinent en prépara
, ou en accélera feulement une autre
plus importante : le régne des Mérovingiens
finit , & celui des Carlovingiens
commença.
Cette époque eft encore moins célébre
dans notre Hiftoire , par la gloire qu'elle
procura à nos armes , que par le changement
qu'elle produisît dans nos moeurs.
Une République corrompue l'eft ordinairement
fans reffource : fes Chefs ont rarement
le courage de lutter contre les préjugés
& les paffions , qui régnent impérieufement
fur la multitude ; plus rarement
encore ont- ils affez de confidération ou
d'autorité , pour ramener leurs Concitoyens
à l'amour de l'ordre . Le peuple dans
une Monarchie , eft toujours difpofé à recevoir
les impreffions que veulent lui donJUILLET.
1750 39
ner fes Maîtres : il n'arrive prefque jamais
qu'il ait des vices ou des vertus à lui , &
les François , qui avoient été des monftres
fous les petits - fils de Clovis , devinrent des
Héros avec Charlemagne .
Ce Prince qui donna à la Monarchie un
éclat qu'elle n'avoit pas eu encore,& qu'el
le n'a jamais eu depuis , étoit à la fois un
grand Capitaine , un grand Roi & un
grand homme : génie fublime , il ne formoit
que des projets importans ; efprit
jufte , il les faifoit réuffir par des refforts
fimples ; fupérieur à toutes les fituations
où il fe trouvoit , il terminoit les grandes
affaires avec facilité , les petites avec di
gnité , les difficiles avec audace. Témoin
de l'Anarchie introduite dans le Royaume ,
par la tyrannie de quelques Citoyens &
l'oppreffion des autres , il mit un fi jufte
équilibre dans tous les Ordres de l'Etat ,
qu'il s'afsûra l'obéiffance des uns par les
autres , & qu'il refta tout- à- fait le Maître.
Les guerres crnelles qui affligerent l'Europe
durant fon régne , furent moins l'ouvrage
de fon ambition , que de fa prudence ;
l'inquiétude de fes fujets ou de fes voifius
ne lui permit que rarement de quitter les
armes , & il fe vit réduit à occuper les uns
des triomphes , tandis qu'il intimidoit
les autres par des défaites . Quelques Légifpar
40 MERCURE DE FRANCE
lateurs ont plus montré que lui de cet efprit
de fyftême & de prévoyance , qui voit les
rapports qu'ont entr'elles les chofes les plus
éloignées , & qui perce dans l'avenir , mais
il avoit fupérieurement l'efprit de l'inftant
préfent : qu'il punît ou qu'il pardonnât ,
qu'il fit la guerre ou la paix , qu'il réformât
un abus ou qu'il le tolérât , il prenoit
toujours le parti le plus fage , & autant
que la politique le permettoit, le plus juſte
& fouvent le plus généreux. Du centre de
l'Empire immenfe qu'il avoit formé , il en
éclairoit les extrêmités : jamais il ne fe déchargea
fur perfonne du ſoin de faire leur
bonheur , fi elles reftoient dans l'ordre , ou
de les faire rentrer dans le devoir , fi elles
s'en écartoient. Les conjurations qui agitent
le régne des autres Conquérans , ne
troublerent jamais le fien : s'il n'eut pas le
bonheur de les prévenir toutes , il eut le
mérite de les découvrir , de les braver , de
les diffiper. L'air héroïque qu'il donnoit à
fes exploits décide mains de fon caractere ,
que la modération qu'il fçavoit conferver
après la victoire , & dans les actions ordinaires
de la vie : il étoit fimple dans fa
famille , poli au milieu de fa Cour, affable
à l'égard des peuples , généreux envers fes
foldats ; l'ufage qu'il avoit introduit de
leur abandonner les dépouilles de l'enne
JUILLET. 1750:
>
mi , prouva que l'économie qui régnoit
dans la maiſon , étoit une fuite de l'efprit
d'ordre qu'il avoit effentiellement &
non , comme quelques- uns l'ont cru , une
preuve de fon avarice. La force de fon
génie l'éleva au-deffus des préjugés de la
barbarie où il étoit né ; il fentit que les
Lettres contribuoient autant ou plus que
les armes à la gloire d'un Empire , & il
réuffit , en répandant le goût des Arts , à
procurer à fes fujets la même fupériorité
de raifon & de politeffe , qu'ils avoient acquife
dans les traités & dans les batailles.
On doit , je crois , ce refpect aux grands
hommes , de ne les blâmer qu'après les
avoir loués , & il m'a décent d'entrer
paru
dans le détail des grandes qualités de Charlemagne
, avant que de faire fentir les défauts
de fa politique .Ce Prince tomba dans
deux fautes confidérables , qui devoient
faire , & qui firent en effet , le malheur de
fes defcendans & de fes peuples : la premiere
fut , de laiffer fubfifter l'uſage de
partager la Monarchie , quoiqu'il fût affez
puiffant pour l'anéantir ; la feconde , de rétablir
fous le nom de Parlement , les anciennes
Affemblées du Champ de Mars .
L'Hiftoire ne nous éclaire point fur les motifs
qui déterminerent un Roi fi fage , à
facrifier ainfi une partie de fon autorité
42 MERCURE DE FRANCE.
il y a apparence qu'il voulut élever l'anie
de fes fujets , les unir , les engager à concourir
avec zéle à l'exécution de fes grands
projets , leur faire trouver un intérêt ſenfiblement
perfonnel , à l'agrandiffement &
à la gloire de la Monarchie ; l'afcendant
qu'il avoit pris fur tous les efprits , l'empêchoit
de craindre les caprices ou les cabales
, & s'il feignit de partager le pouvoir
fouverain avec les premiers Sujets , on peut
afsûrer , fans crainte de fe tromper , que ce
fot pour le pofféder tout entier fans contradiction.
Les avantages de cette innovation furent
d'abord affez, brillans pour pouvoir
éblouir un homme ordinaire. Un peuple
qui fe crut libre , fe crut obligé à avoir des
vertus. La Nation jufqu'alors fidivifée, parut
n'avoir plus qu'un même intérêt. L'amour
de la Patrie rendit des hommes légers
& frivoles , capables de conftance &
de difcipline. La Nobleffe trouva des occupations
dignes d'elle dans ces Affemblées,
où elle décidoit de la paix & de la guerre.
Les François en général fe crurent nés pour
être les arbitres de l'Univers , & cette idée
étendit leur ambition , & éleva leur courage
, au point de les en rendre dignes.
Charlemagne fe trompa , en attribuant
à la forme du Gouvernement qu'il avoit
JUILLET.
1750: 43
établi , des fuccès qui étoient l'ouvrage de
fes qualités perfonnelles. Les Parlemens
qui, échauffés du génie de ce grand Prince,
avoient donné un éclat paffager au Trône ,
cauferent dans la fuite la ruine totale de la
Monarchie. Les Grands puiferent dans ces
Affemblées un efprit d'orgueil & d'indépendance
, qui n'auroit pû être retenu que
par une politique , dont il n'eft pas poffible
que tous les Souverains d'un Etat foient
capables. Le bonheur d'une Nation eft mal
afsûré , lorfqu'il n'a pour appui que la
docilité des peuples , ou la fageffe des Rois.
Une tranquillité continuelle ne peut être
que l'ouvrage des Loix , & celles que Charlemagne
avoit données ou laiffées aux
François , étoient extrêmement imparfaites.
On en fentit la foibleffe fous le régne
de fon Succeffeur .
Louis-le-Débonnaire porta fur le Trône
quelques vertus d'un particulier , fans y
montrer aucun des talens néceffaires à un
Souverain . Jouet éternel des paffions de
fes fujets & des fiennes , il ne parvint jamais
à connoître la force de fa dignité , ni
la foibleffe de fon caractere. Irrité jufqu'à
être cruel par les plus légeres contradictions
, étonné jufqu'à l'abattement par les
grands obftacles , il étoit également impoffible
qu'il fût aimé ou craint de fes peu
44 MERCURE DE FRANCE.
if
ples. S'il eut peu de vices dans le coeur ,
n'avoit aucune élévation dans l'efprit. Ses
foins ſe bornoient à bannir quelques fcandales
de fa Cour , tandis que la rebellion
jettoit fourdement des racines dans les Provinces
reculées de fon Empire. Léger par
irréfolution plutôt que par inconftance , il
changeoit tous les jours de Miniftres ou
de maximes , & ces variations contribuerent
à avilir fon Gouvernement plus que
tous fes défauts enfemble. Comme il ignoroit
l'art de faire mouvoir les deux puiffans
refforts de la politique , les punitions
& les récompenfes , les fcélerats fe
multiplierent à l'infini fous fon régne ,
tandis que les bons Citoyens devenoient
tous les jours plus rares . Simple ſpectateur
des complots qu'on faifoit pour le précipi
ter du Trône , il attendoit dans une infenfibilité
honteuſe , que le zéle des bons
François l'y affermît , ou que les attentats
de fes fils & de fes ennemis l'en fiffent
defcendre. Il y a apparence que le refpect
que l'on confervoit pour la mémoire de
Charlemagne autoit fervi de bouclier à fon
Succeffent , fi des Prélats hardis & factieux
n'avoient abufé des droits facrés de la Religion
pour le perdre . Ce Prince , après
avoir été long-tems le protecteur de la
fuperſtition , en devint enfin la victime.
JUILLET. 1750. 45
La dégradation du Monarque , ne fur
pas la feule ni la plus funefte fuite de tous
ces troubles ; ce fut l'aviliffement de la
Royauté même. Le Parlement n'attendit
pas la mort de Louis-le- Débonnaire pour
ufurper toute l'autorité. Dans la fuite , les
principaux Membres de ce grand Corps fe
la partagerent , & attenterent audacieufement
aux droits du diadême . Les Ducs &
les Comtes , abufant de la foibleffe du Gouvernement
, convertirent dans plufieurs
Provinces leurs Commiffions, qui n'étoient
qu'à tems , en des Dignités héréditaires , &
fe firent Seigneurs propriétaires des Pays ,
dont l'adminiftration leur avoit été confiée.
Ces nouveaux Souverains en uferent
comme faifoient les Rois : pour s'affermir
dans l'ufurpation de leurs Fiefs , ils donnerent
à leurs Officiers une partie des biens
dont ils venoient de fe rendre maîtres , ce
qui forma des arriere- Fiefs, Les grands
Vaffaux relevoient tous de la Couronne ,
& les petits relevoient des Grands.
C'est à ce Gouvernement monstrueux
qu'il faut attribuer , fi je ne me trompe , les
calamités qui défolerent la France , tout le
tems que le fang de Charlemagne occupa
le Trône. Il ne fe pouvoit pas que l'héré
dité des premieres places de l'Etat n'entraînât
la décadence de la Monarchie,
46 MERCURE DE FRANCE.
Avant cette fatale époque , les François
pouvoient trouver un intérêt perfonnel
dans les fervices qu'ils rendoient à la Patrie
; l'efpérance des Charges & des honneurs
n'étoit pas encore éteinte : dès que
les récompenfes furent devenues héréditaires
, toute émulation tomba ; on ne ſe
détermina que par
que par des vûes particulieres
,
& il ne fut plus queftion
d'utilité
publi
que.
L'Hiftoire fournit l'exemple de quelques
Empires , où la force des Loix & l'autorité
du Prince ont pendant quelque tems tenu
lieu de toutes les vertus. Malheureuſement
l'ufage des Fiefs ramenoit tout à une égalité
anarchique. Les paffions , qui par les
adreffes de la politique , peuvent devenir
-le principe des actions les plus généreuſes ,
concoururent toutes , lorfquelles n'eurent
plus de frein, à la deftruction de la fociété.
Les grands Vaffaux , en s'appropriant l'odieux
privilége de refufer dans quelques
occafions l'obéiffance au Prince , brifoient
les liens qui les uniffoient à leur Souverain.
Les arriere-Vaffaux eux - mêmes , Sujets
à la fois du Roi & du Duc , ſe trouvoient
toujours dans une fituation douteufe
, amis ou ennemis de la Patrie , felon
que leurs intérêts ou leurs caprices le demandoient.
Il est vrai que la fupériorité
JUILLET.
1750. 47
accordée par la police des Fiefs au Prince ,
fembloit établir une véritable fubordination
, mais elle étoit ruinée par l'indépendence
, dont le droit des armes faifoitjouir
les Vaffaux : on n'étoit rapproché par des
Loix frivoles , que pour être en proye à
toutes les horreurs des guerres civiles.
De ce défordre en naiffoit un autre
dont les fuites , fans être auffi marquées ,
furent plus funeftes. Les Grands , après
avoir ufurpé le pouvoir du Souverain , dépoüillerent
le peuple de fes priviléges. De
la même main dont ils avoient ruiné un
Gouvernement moderé , ils établirent le
defpotifme. Les droits dont on fçait qu'ils
ont joui durant quelque tems , font fi
odieux & fi bifarres , qu'il n'eft pas poffible
qu'ils ayent été originairement accordés
par la multitude , ou impofés par l'autorité
Royale. De nouvelles Loix dictées
par l'infolence , ou par le caprice des Ufurpateurs
, prirent la place des Loix anciennes.
La juftice ceffa d'être rendue au nom
du Roi , & commença à l'être au nom des
Seigneurs , qui fe permirent d'impofer indifferemment
des taxes réelles & perfonnelles.
La France parut être devenue un
pays de conquête , & fes habitans des efclaves
, dont le joug retrécit l'efprit &
abaiffa l'ame.
48 MERCURE DE FRANCE.
Telle étoit la confufion où le Gouver
nement des Fiefs avoit jetté le Royaume
lorfque Hugues Capet monta fur le Trône.
Ce Prince ne fe livra point à la frivole efpérance
de ramener tout-à- coup les François
aux loix de Clovis & de Charlemagne.
Comme il n'avoit ni ce courage hé
roïque , ni ces qualités brillantes qui ren
dent tout poffible à des Conquérans , il fe
fit , en homme de bon fens , une politique
convenable aux circonftances où il fe trouvoit.
Une ambition plus inquiete que la
fienne, auroit entrepris d'abattre les grands
Vaffaux par la force , ou de les détruire en
les divifant ; Hugues ne crut pas la Cou
ronne affez bien affermie fur fa tête , pour
ofer irriter ceux qui l'y avoient placé. Il
jugea fagement que les Seigneurs qui
avoient immolé leur orgueil à l'Etat , en
reconnoiffant leur égal pour Roi , ne feroient
pas affez généreux pour lui facrifier
encore leur indépendance , & il n'étoit
pas affez puiffant pour les y forcer . Plus
Lon élévation avoit été pacifique & honorable
, plus il craignit que fa chûte ne devînt
tragique & honteufe. Ces réflexions
le conduifirent à penfer qu'il feroit impru
dent de hazarder l'ancienne grandeur de
fa Maifon & fa fortune préfenté , pour
pouffer avec trop de vivacité des prétentions
JUILLET . 1750. 49
tions nouvelles. Il prit le parti de revêtir
les ufurpations de l'autorité des loix , &
fentant l'impoffibilité de remédier aux
abus des Fiefs , il eut l'adreffe d'en tirer un
avantage confidérable.
Lorfque les Fiefs, qui n'étoient originairement
que des récompenfes à vie , accor
dées par le Souverain aux Citoyens qui
avoient fervi l'Etat , commencerent à devenir
héréditaires fur le déclin de la feconde
Race , cette innovation n'en entraîna
point d'autre. Les Feudataires , contens d'avoir
afsûré leurs titres à leurs Defcendans ,
ne penferent pas à les décharger des obligations
qu'ils avoient toujours impofées :
foit qu'un refte de refpect les attachât au
Trône , foit qu'ils craigniffent qu'il ne fût
trop odieux , ou trop dangéreux de fecouer
toute autorité , ils continuerent à être les
Vaffaux du Prince . Cette qualité les obligeoit
à un fervice , que le partage des terres
auroit rendu impoffible. Pour prévenir
cet inconvénient , on établit l'indiviſibilité
des Fiefs & le droit de primogéniture .
Hugues Capet trouva cet arrangement utile
, & en fit une Loi pour la Couronne.
Ce premier pas des François vers un
Gouvernement moins vicieux , peut être
regardé comme le falut de la Monarchie.
Après les fecouffes violentes qu'avoit re-
C
fo MERCURE DE FRANCE.
çûes l'autorité Royale , elle ne pouvoit
être affermie que par une politique auffi
fage , que celle de l'indivifibilité du Trône.
Cette révolution ne fortifioit pas encore
il est vrai , l'Etat , mais elle préparoit vifiblement
le bonheur des générations , qui
devoient fuivre. Dès que cette foule de
Souverains , qui avoit avili le fceptre en le
partageant , eut été réduite à un feul Roi ,
tout changea de face .
Les peuples, moins incertains de leur fort
qu'ils n'étoient auparavant , furent moins
en garde contre l'oppreffion , & plus fortement
déterminés à l'amour de la Patrie.
Leur imagination frappée de l'éclat que
commençoit à jetter le diadême , fe plia au
refpect & à la foumiffion . Les voeux de la
Nation entiere fe réunirent fur la feule
tête revêtue de l'honneur fuprême. Les
grands Vaffaux eux - mêmes commencerent
à paroître , & furent réellement moins
dangéreux . Leur audace diminua , à meſure
que l'autorité Royale s'affermiffoit . Ils devinrent
infenfiblement moins turbulens
& leur ambition fe borna à la confervation.
de ce qu'ils avoient ufurpé .
Des Hiftoriens plus profonds dans la
connoiffance des faits , que dans celle des
hommes , ont regretté que le Trône n'ait
pas été occupé dans ces circonftances par
JUILLE T. 1750. St
des Princes hardis & entreprenans : l'occafion
leur paroiffoit favorable , pour ramener
les Grands au devoir , & pour rendre
à l'autorité Royale fes anciennes prérogatives.
Qu'on refléchiffe attentivement fur
les playes qui affligeoient l'Etat , & on
conviendra , je crois , qu'un changement
total & fubit auroit entraîné la ruine de la
Monarchie. Je fçais qu'il y a des fituations
fingulieres , où il faut brufquer les événemens
, mais le fort de la France n'étoit pas
affez déſeſperé , pour qu'on dût recourir à
de violens remedes. Depuis que fes Rois
étoient parvenus à régner fans Concurrent,
il étoit facile de calculer les forces de l'Etat
, & de les développer à propos & avec
adreffe. Une politique trop vive & trop
agiffante auroit tout perdu , mais il l'eût
fallu plus fuivie & plus foutenue , furtout
durant le tems des Croifades.
Ces guerres , qui malgré un certain air
héroïque , & peut être par cet air héroïque
même, ont vû diminuer le nombre de leurs
Défenfeurs , à mesure que la fcience du
Gouvernement & la philofophie a fait
des progrès , ne me paroiffent pas avoir été
encore envifagées fous leur véritable point
de vûe . On ne peut nier que ces entreprifes
ne fuffent en elles-mêmes un mal & un
très- grand mal ; ce qui dépeuple les Empi
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
que
res & qui les ruine , eft toujours funefte.
Je ne crois pas cependant qu'on doive blâmer
nos Rois de les avoir autorifées. La
France étoit troublée fans ceffe par une
Nobleffe violente , indocile & puiffante :
des expéditions qui exiloient volontairement
ces efprits inquiets au - delà des mers,
pouvoient devenit utiles . Il auroit fallu
le Prince , au lieu d'y pren- pour cela
dre part, eût eu le talent & le courage d'en
profiter. Les Grands qui vendoient leurs
droits aux Communes , les auroient auffi
bien livrés au Souverain , fi une émulation
imprudente ne l'eût mis hors d'état de les
acheter. Je n'ignore pas que quelque par
faite qu'eût été l'adminiftration des deniers
publics , le Tréfor Royal n'auroit pû fuffire
à toutes les réunions qui fe préfentoient ;
inais ce qui auroit été commencé , avancé
même par la négociation , pouvoit être fini
avec un peu d'adreffe & beaucoup de conftance
par la voye des armes : l'affoibliffement
de tous les Grands de l'Etat rendoit
le fuccès dont je parle , infaillible.
La Cour de Rome , dont les prétentions
fur le temporel des Rois avoient commencé
à éclater , traverſoit , il eft vrai , cette
politique . Depuis que les Papes étoient
parvenus à faire regarder comme facriléges
les guerres , qu'on faifoit à ceux qu'ils
JUILLE T. 1750. 53
avoient pris fous leur protection , il paroif
foit dangéreux d'attaquer les Terres des
Seigneurs croifés . Une défobéïffance au
Chef de la Religion fur chofes temporelles ,
paroiffoit à des peuples fuperftitieux un
attentat contre la Religion même , & cette
funefte difpofition donnoit au Saint Siége
la facilité d'armer les Sujets contre leur
Souverain . Cependant il eft aifé de voir
que l'influence du fanatiſme fur des efprits
vifs & peu éclairés , auroit pû être corrigée
par un peu d'adreffe & beaucoup de courage.
Pour avoir manqué de Pilotes capables
de le conduire dans ces tems critiques ,
l'Etat fe vit expofé dans la fuite aux plus
grands malheurs de la part des Anglois .
Ces Infulaires , que l'imprudence de nos
Rois avoit laiffé s'affermir ou s'agrandir en
France , y entrevirent du penchant à la
guerre civile, & ils l'allumerent. L'indocilité
des Princes du Sang , l'orgueil des grands
Vaffaux , le mécontentement du peuple ,
toutes les paffions furent mifes en jeu avec
une fureur qui fit voir plufieurs fois
l'Etat fur le penchant de fa ruine . Heureufement
un excès d'ambition fut le reméde
des maux violens , qu'une ambition mieux
entendue avoit pû produire. Les Monarques
Anglois oferent prendre le titre de
Rois de France. Il n'eft gueres probable ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
qu'ils ayent crû avoir des droits réels , our
qu'ils fe foient flattés de pouvoir foutenir
leur ufurpation : je crois qu'ils n'ont voulu
que préfenter un grand objet à leurs Succeffeurs
, pour les déterminer à de grands
efforts .
Quoiqu'il en foit , l'expédient que les
Anglois avoient cru propre à affermir leur
autorité en France , fut précisément ce qui
l'y ruina. S'ils avoient fuivi une politique
plus timide & plus fçavante ; s'ils avoient
partagé leurs conquêtes avec les grands
Vaffaux leurs alliés , & les avoient rendus
indépendans ; fi les premieres Villes du
Royaume avoient obtenu leur liberté , &
formé dans le coeur de l'Etat plufieurs Répupubliques,
nos Rois n'auroient trouvé partout
que des ennemis. L'intérêt que les nouvelles
Souverainetés auroient eu à foutenir
leurs ufurpations , auroit rendu ftables les
paffions paffageres qui les avoient engagées
dans la révolte. L'Angleterre, que ces divifions
auroient rendu néceffairement l'arbibitre
de la France , en auroit d'abord abandonné
les Tyrans à leur jaloufie mutuelle ,
les auroit enfuite vaincus les uns par les
autres , & auroit enfin fini par ſe rendre
maîtreffe de la Monarchie.
Une conduite oppofée eut des fuites
tout-à - fait differentes . Tandis que les Rois
JUILLET. 1750.
55
d'Angleterre s'étoient bornés à foutenir ,
ou à étendre même les droits de leurs Fiefs ,
ils avoient attiré dans leurs intérêts une
partie de la Nobleffe Françoiſe , qui regardoit
leur caufe comme la caufe commune
de la Nation. Dès qu'ils eurent porté leurs
vûes jufqu'à la Couronne , il fe fit dans
tous les efprits une fermentation extraordinaire
, qui eut les fuites les plus heureufes
pour la Monarchie. Les Princes du Sang
briferent les liens honteux qui les afſervilfoient
à des étrangers ; ils fentirent que la
France ne pouvoit devenir une Province
d'Angleterre , fans qu'ils ne perdiffent les
droits précieux que leur naiffance leur
donnoit au Trône. Les grands Vaſſaux ,
que l'amour de l'indépendance avoit égarés
, furent ramenés à l'ordre par la crainte
de la fervitude , que la réunion des deux
Couronnes fur une même tête rendoit infaillible.
La Nobleffe qui étoit depuis fi
long - tems le jouët d'un vain caprice & de
paffions étrangeres , écouta la voix de l'honneur
, & rendit fa valeur auffi utile à fes
Maîtres, qu'elle leur avoit été funefte . Le
peuple avoit franchi les bornes du devoir
avec une fureur trop oppofée à fon caractere
pour n'y pas rentrer ; il reconnut fon
& fentit renaître toute fon ancienpour
les Anglois . L'amour de la
erreur ,
ne haine
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
par
Patrie fe réveilla dans tous les coeurs , & fe
manifefta des efforts généreux , qui
aboutirent à renvoyer au- delà des mers un
ennemi long- tems heureux , toujours fier ,
& fouvent injufte.
Cette révolution dans les efprits ne fut
point paffagere. Par une fingularité que la
politique n'explique pas fans peine , des
événemens qui auroient dû naturellement
ruiner un Gouvernement parfait , hâterent
infiniment les progrès d'un Gouvernement
à demi barbare. Forcés par leurs défaites à
chercher des reffources ailleurs que dans
leurs anciennes Loix , les François confacrerent
, comme une police plus falutaire ,
les ufages aufquels ils fe trouverent redevables
de leurs victoires . Parce que l'ambition
inquiete & féditieufe de quelques
Grands avoit attiré dans le Royaume les
armes de l'ennemi , ou contribué au fuccès
de fes entrepriſes , on foupçonna qu'il feroit
utile à l'Etat que le Prince fût affez
puiſſant pour réprimer la révolte & la trahifon
: la Nation prefqu'entiere fe trouva
affez généreuse pour facrifier à cette idée
une partie de fes prétentions , & la génération
fuivante , peu jaloufe, ou peu inftruite
des droits dont elle n'avoit pas joui , ne
réclama point contre des facrifices faits à
la Patrie .
- JUILLE T. 1750.
57
Louis XI. qui monta fur le Trône dans
ces circonstances , trouva dans les difpofitions
des peuples & les refforts de fa politiques
, des reffources pour fixer le fort ,
jufqu'alors affez chancelant , de la Monarchie.
Cette époque eft fi célébre dans notre
Hiftoire , qu'il me paroît important d'approfondir
un peu le génie qui la prépara..
Si on trouve que toutes les démarches du
Prince ne tendoient pas affez directement
à ce but , que quelques- unes même s'en
écartoient , qu'on fe fouvienne qu'il eft
rarement donné aux hommes d'être toujours
conféquens, & qu'il leur eft quelquefois
impoffible de l'être .
"" Quoiqu'il en foit de cette réflexion
Louis fut un grand Roi . Sans aimer fes Su
jets , il s'occupa du foin de les rendre heu--
reux , parce qu'il eut affez de pénétration
pour fentir que le bonheur du Souverain.
eft inféparablement lié à celui de fes peuples
. Avant que l'âge l'eût rendu cruel , il
étoit avare du fang des hommes ; & il aimoit
mieux facrifier fes. tréfors dans des
Traités , que fes foldats dans les armées ::
les guerres inutiles qui agiterent quelquefois
fon régne, furent moins l'effet du goût
qu'il avoit pour les combats , qu'une fuitede
fon inconftance . L'inaction étoit un .
vice , ou , fi l'on veut , une vertu qu'il ne
€ y
5S MERCURE DE FRANCE.
connoiffoit pas : lorfque le cours des affaires
lui auroit permis de fe repofer , il étoit
réveillé par fon inquiétude . Né pour l'intrigue
encore plus que pour la politique ,
il entamoit à la fois plufieurs négociations
oppofées , ou pour tromper fes voiſins , ou
feulement même pour négocier : il fe plaifoit
à former des noeuds qu'il n'y eut que
lui qui pût délier . Sa jaloufie le portoit
dans les affaires ordinaires à tromper juſqu'à
fes Ambaffadeurs , mais dans les occafions
importantes , il leur confioit toute
fon autorité : l'expérience lui avoit appris
que l'humiliation de demander continuellement
des ordres , étouffoit le génie du
Miniftre , & qu'en les attendant , on laiffoit
échapper des occafions précieufes , qui
fouvent ne reviennent plus. Le projet qu'il
avoit formé , & qu'on a fi bien ſuivi , d'abaiffer
les Grands , le détermina à n'employer
guéres que des gens fans nom &
fans fortune il trouvoit dans cette pratique
un double avantage bien précieux
pour un Prince de fon caractere ; il lui
étoit facile de faire tomber fur ces hommes
nouveaux la haine publique , & il ne
craignoit pas de les défavouer. Quoiqu'il
exigeât plus d'obéiffance , que de confeils
des perfonnes qu'il approchoit du Trône ,
il ne laiffoit
pas de profiter de leurs talens,
JUILLE T. 1750. 19
mais fans paroître en avoir befoin : toute
fa conduite prouva qu'il craignoit plus
qu'il n'aimoit , le mérite , & qu'en s'attachant
des hommes rares , il avoit moins en
vûe de s'en fervir , que d'en priver fes voi
fins ou fes ennemis . Rien n'étoit fi fimple ,
fi fage que fes projets , ni fi compliqué ,
fouvent fi bifarre , que les moyens qu'il
choififfoit pour les exécuter : des voies qui
n'étoient pas détournées , & qui feroient
tombées dans l'efprit d'un autre , ne lui
plaifoient pas : fes rufes , pour être trop
fubtiles & trop déliées , lui devinrent fouvent
funeftes. Quand on confidere que ce
Prince ne connut pas l'amour , qu'il donna
peu à fes plaifirs , & qu'il évita le fafte
jufqu'à l'indécence , on a peine à comprendre
ce qui put le déterminer à augmenter
confidérablement les impôts : il eft pourtant
vrai qu'à la réſerve du peu , qu'une dévotion
fuperftitieufe & quelques fantaifies
emporterent , le refte fur judicieuſement
employé à rendre l'Etat tranquille & redoutable
. Les murmures qu'occafionnoient
les innovations , même utiles à la fociété ,
rendirent le Prince trop défiant pour la sûreté
des particuliers : ceux qui croyoient
pouvoir compter fur l'innocence de leurs
moeurs , fe trouvoient quelquefois coupables
par des foupçons chimériques ; on avoit
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
રે
à craindre l'imagination du Monarque ,
& on périffoit fouvent par la malignité de
fes conjectures. C'eſt par de l'audace & non
par des fineffes , comme on le croit communément
, qu'il étendit l'autorité Royale :
loin de feindre de fe contenter d'une puiffance
moderée pour en acquérir une abſolue
, fa politique étoit de violer toutes les
Loix , pour paroître plus abfolu . Pour
achever de peindre Louis XI , il eut le
génie plus fubtil qu'étendu , plus de
reffources dans l'efprit que d'élévation
dans le coeur , plus de fineffe que de politique
: il parut plus adroit à pénétrer les
fecrets d'autrui qu'à garder les fiens , moins
habile à prévenir le danger qu'à s'en tirer,
plus capable de femer des jaloufies parmi
fes ennemis. que de gagner la confiance de
fes alliés . Il fut ingrat par tempéramment ,
généreux par néceffité , avare par goût ,
perfide par intérêt , foupçonneux par méchanceté
, dur par ambition , inquiet enfin
par irréfolution.
C'est par ce mêlange de vertus & de vices
, de fautes & de talens , que Louis XI.
parvint à faire des réunions immenfes à la
Couronne , à connoître les intérêts de la
Nation ,à développer à propos les forces de
l'Etat ; & felon l'expreffion de François I.
à mettre nos Rois hors de
page...
La fuite dans les autres Mercures.
JUILLE T. 1750. 61
V
EPITRE
De M. de Voltaire à M. Defmahis.
Os jeunes mains cueillent des fleurs ,.
Dont je n'ai plus que les épines ;
Vous dormez deffous les courtines.
Et des Graces & des neuf Soeurs :
Je leur fais encor quelques mines
Mais vous poffedez leurs faveurs.
Tout s'éteint , tout s'ufe , tout paffe .
Je m'affoiblis & vous croiffez ;
Mais je defcendrai du Parnaffe
Content , fi vous m'y remplacez..
Je jouis peu , mais j'aime encore ,
Je verrai du moins vos amours.
Le crépuscule de mes jours.
S'embellira de votre aurore.
Je dirai , je fus comme vous ;
C'est beaucoup me vanter peut- être ,
Mais je ne ferai point jaloux ;
Le plaifir permet- il de l'être 2-
60
MERCURE DE FRANCE.
રે
craindre
l'imagination du Monar
& on périffoit fouvent par la malign
fes conjectures. C'eft par de l'audace
par des fineffes , comme on le croir
munément , qu'il étendit l'autorité R
loin de feindre de fe contenter d'u
fance moderée pour en acquérir u
lue , fa politique étoit de violer t
Loix , pour paroître plus abfo '
achever de peindre Louis XI ,
génie plus fubtil " qu'étendu
reffources dans l'efprit que
dans le coeur , plus de fineffe
tique : il parut plus adroit à
fecrets d'autrui qu'à garder les 1
habile à prévenir le danger qu
plus capable de femer, des jal
fes ennemis que de gagner la
fes alliés. Il fut ingrat par ten
généreux par néceffité , avar
perfide par intérêt , foupçon
chanceté , dur par ambition ,
par irréfolution.
C'eft
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vous fuyez
par ce mêlange de ver: Snoche ,
ces , de fautes & de talens ,
parvint à faire des réunions
Couronne , à connoître les
Nation , à
développer à pro
l'Etat ; & felon l'expreffic
à mettre nos Rois hors de r
La fuite dans les
pas.
Jt
.
>
1750.
63
le ,
aurore
Amours.
Le fes journées,
s fes feux ,
s années ,
mble tous nos voeux.
mplaifant & folide ,
s être moins charmant ,
Pautant plus timide ,
oft mieux le fentiment.
62 MERCURE DE FRANCE .
VERS DE M. DESM✩***
A Mad. la Marquise de *** .
Tout à la fois elle eft belle & jolie ;
Elle parle raifon du ton de la folie ;
Quand on foupire , elle fourit ;
L'amitié la précéde , & l'amour ſuit ſes traces ;
Sa figure eft pleine d'efprit ,
Et fon efprit eft plein de graces.
DU MESME ,
A une jolie femme , en lui envoyant
une Brioche.
Certain chat , d'humeur libertine ,
Se blotit un matin dans un tas de farine ,
Pour mieux croquer les crédules fouris.
Craignez qu'un jeune enfant , dont vous fuyez
l'approche ,
Ne foit caché de- même au fein d'une Brioche ,
Pour mieux tromper votre mépris.
JUILLET. 1750.
63
DU MESME ,
A Mademoiselle de *** .
Vous objectez toujours votre âge ;
Pouvant jouir , vous regrettez ;
Sur vos pas le plaifir volage
Veut fe fixer , vous le quittez.
Vous ne vous croyez qu'eſtimable ,
Et vous ne voulez qu'eſtimer ;
Tout le monde vous trouve aimable ,
Pourquoi refufez -vous d'aimer ?
Des premiers feux de notre aurore
Au crépuscule de nos jours ,
Il eft un intervalle encore ,
Que doivent remplir les Amours.
Comme au milieu de fes journées ,
Phébus raffemble tous fes feux ,
C'eſt au midi de nos années ,
Que l'Amour comble tous nos voeux
Tendre , complaiſant & ſolide ,
Plus vrai , fans être moins charmant,
Il devient d'autant plus timide ,
Qu'il connoît mieux le fentiment.
64 MERCURE DE FRANCE
Ce Dieu vient de tracer lui -même
Ces vers dictés par la raiſon ;
Quand on peut trouver qui nous aime ,
L'Amour est toujours de faiſon.
洗洗洗洗:洗洗洗法:洗洗洗洗:洗洗洗落
J
SUITE.
De l'Hiftoire de la Félicité.
E fuis engagé maintenant à raconter
l'hiftoire de Zelamire , c'eft ce que je
vais faire fans aucun préambule , de peurd'ennuyer
, car j'ai remarqué que je fuis
quelquefois fujet à ce petit accident - là .
Ma chere fille , dit-elle un jour à la
jeune Aldine , je veux vous marier bientôt
, & je crois que vous n'en êtes pas
fâchée
; vous avez un trop bon caractére
pour prendre mal la chofe , mais vous n'avez
pas
affez d'expérience pour éviter tous
les travers que la fatuité des hommes & la
malignité des femmes préparent à une jeune
perfonne qui débute dans le monde..
C'est pour vous en inftruire que j'ai voulu
Vous entretenir.
Une fille croit que le bonheur parfait eft:
d'être mariée , elle fe trompe : c'eft bien,
felon les idées communes , une eſpèce de
JUILLE T. 1750:
bonheur , parce qu'on eft débarraſſé d'une
mere à laquelle on n'ofe pas répondre , &
qu'on paffe fa vie avec un mari qu'on peut
fort bien contredire. Ah ! ma mere , dit
Aldine , pourriez - vous bien penfer ....
Je fçais, reprit Zelamire en l'interrompant,
tout ce que vous m'allez dire , cela ne feroit
pas fenfé ,je l'ai dit autrefois à ma mere,
qui l'avoit dit à la fienne , ainfi ne m'interrompez
pas pour de pareils fujets.
Je venois d'être mariée , lorfqu'une de
mes amies vint me trouver , elle avoit l'air
trifte , je lui en demandai la caufe ; je viens
vous dire adieu , dit- elle , je mourrai dans
trois jours ; quelle certitude , m'écriai je ,
avez vous d'un évenement qui feroit mon
inalheur ? Je n'en puis pas douter , pourfuivit-
elle, j'en fuis informée par un Génie
bienfaifant , qui depuis 15 ans n'a prife
en affection : je ne me fuis gouvernée que
par fes confeils , il m'a garantie des erreurs
du monde , & m'a rendue eftimable fans
m'empêcher d'être aimable. Enfin il eft venu
ce matin m'annoncer ma mort ; je lui
ai répondu que je m'en confolois , s'il me
promettoit de veiller fur votre conduite ,
comme il avoit veillé fur la mienne , je l'en
ai conjuré avec tant d'inſtance , qu'il s'eft
rendu à mes prieres ; attendez - vous à cette
apparition , c'eſt lui qui vous annoncera
66 MERCURE DE FRANCE.
que je ne vis plus ; fon attachement vous
dédommagera de ma perte , & me fera revivre
dans votre coeur ; vous devrez la
vraie félicité à fes confeils , & vous fongerez
que c'est votre meilleure amie , qui
avant que d'expirer a voulu vous procurer
un tréfor fi rare. Elle me quitta & me
laiffa fondante en larmes .
Le troifiéme jour , une frayeur fecrette
fe mêla à ma douleur , je defirois & je craignois
toujours de voir ce Génie tutelaire ;
ma chambre fut tout-à- coup éclairée , je
penfai m'évanouir , mais je me ráffùrai par
la figure douce & céleste d'un jeune homm:
couvert de plumes tranfparentes , qui
m'apprit la mort de mon amie , & qu'il
déféroit à fes volontés en me prenant fous
fa protection. Je pourrois , continua -t'ıl ,
vous donner des confeils , mais j'aime
mieux mettre fous vos yeux les exemples
des ridicules , des défauts , des foibleffes &
des vertus. Je vais vous faire parcourir le
monde , je vais vous développer les differens
caractéres qui le compofent , les prétentions
des uns , les fauffes démarches des
autres , l'abus de la vanité , l'avidité des
louanges, le travers du bel efprit & le danger
de l'imprudence. Il me plaça dans fon
char , & m'enleva dans le vuide des airs.
Nous nous abaiffâmes dans un lieu enviJUILLE
T. 1750. 67
ronné d'eau. Je vais , dit - il , difparoître à
vos yeux ; fi vous vous trouvez dans quelque
circonftance où je vous fois néceffaire,
prononcez trois fois le mot de Zelma ,
qui eft mon nom , je me rendrai à vos fouhaits
. Puiffant Génie , lui dis- je , oferai je
vous demander le nom de ce féjour ? C'est
le Port de la Beauté , répondit- il , vous
êtes faite pour l'habiter . Je lui marquai
auffi tôt toute ma reconnoiffance. Quand il
ne m'avoit promis que de me rendre raifonnable
, je l'avois remercié froidement : il
m'apprenoit que j'étois belle , je le remerciai
vivement . J'étois déja bien fûre de
mes attraits ; on eft toujours la premiere
dans le fecret , mais on craint que cela ne
tranfpire pas allez , & celui qui parle à une
femme de fa beauté , lui caufe autant de
plaifir que s'il lui en apprenoit la nouvelle.
Je trouvai dans ce lieu beaucoup de
femmes qui étoient au moins auffi belles
que moi , mais qui ne me le paroiffoient
pas;je croyois même que ce n'étoit que par
amis qu'elles y avoient pû être admifes.
Nous paffions les journées à nous louer &
à nous hair , à chercher de nouveaux expédiens
d'augmenter nos charmes & de nouveaux
rafinemens pour les faire valoir ; nous
lifions mutuellement dans le dépit ou dans
la férénité de nos yeux le bon ou le mau68
MERCURE DE FRANCE.
vais fuccès de nos expédiens : on inventoit
des modes ; quand elles alloient mieux à
une autre qu'à foi , on les décréditoit par
envie , & on en faifoit bientôt des ridicules
; voila pourquoi elles changent fi
fouvent. On mandioit les fuffrages des
hommes , on les vouloit fades & cauftiques
; fades pour admirer nos défauts ,
cauftiques pour mortifier les agrémens des
autres.
Pour paroître belle on ne bornoit
point l'art à la figure , on en ufoit pour
le caractére & pour la conduite. La douceur
& l'égalité paroiffoient trop fimples ,
trop unies ; on croyoit , pour les faire
mieux fortir , devoir y joindre le caprice ;
on répetoit devant fon miroir des leçons
d'humeur , & l'on étoit bien contente lorfqu'on
s'imaginoit en avoir avec grace . La
brufquerie fombre ou la vivacité folle ,
l'agacerie trop pouffée ou l'indolente fatuité
, étoit le fard dont on fe fervoit pour
acquérir , piquer & fixer les amans .
Il falloit que j'euffe fait les plus grands
progrès en bien peu de tems , car je remarquai
que toutes les femmes me déteftoient
& que les hommes m'aimojent ; je
retirois autant d'éclat de la haine des unes
que de l'amour des autres ; c'eft l'homma
ge de chaque état .
JUILLE T. 1750. 69
Je m'admirois fans ceffe , & je croyois
pouvoir me paffer pour toujours des confeils
du Génie ; ma fuffifance penfa me
coûter cher.
Parmi tous les jeunes gens qui me faifoient
la cour , il y en avoit un dont les hommages
me flattoient ; fes regards paroiffoient
tendres , & je croyois que c'étoit fon coeur
qui les rendoit tels ; fes difcours remplis
des louanges les plus fades , étoient , felon
moi , dictés par le difcernement le plus
jufte & le plus délicat ; il me juroit qu'il
m'adoroit , cela me paroiffoit une vérité
inconteſtable ; quand je voyois quelques
hommes en dire autant aux autres femmes,
cela me fembloit une raillerie trop grofficre
; en un mot Alménidor avoit bien du
mérite à mes yeux , parce que j'en avois
beaucoup aux fiens. Il ne me vantoit jamais
fans rabaiffer les autres. Louer une
femme par comparaiſon , eft une façon
immanquable de lui tourner la tête ,
cela flatte fa jaloufie & fa vanité , il n'en
faut qu'une des deux pour lui faire accroire
qu'elle a le coeur tendre .
J'étois fi perfuadée qu'Alménidor étoit
charmant , je me remerciois fi fouvent de
fentir ce qu'il valoit , que je voulus avoir
l'approbation même de mon Génie; je n'en
doutois pas un feul moment.Un foit que je
70 MERCURE DE FRANCE.
m'étois couchée l'idée remplie de mon
amant , j'appellai trois fois Zelma , comme
il me l'avoit ordonné . Il parut & il me dit,
Alménidor ne te plaît que par les louanges
qu'il te donne , ton orgueil fait tout fon
mérite , tu vois l'écueil de l'amour propre
, c'eft un torrent qui entraîne la vertu.
Je vais , dit- il , te donner une preuve de
ton erreur. Dans cet iuftant je me fentis
tranfportée dans une chambre inconnue ;
je t'ai rendue inviſible comme moi , me dit
Zelma ; regarde Alménidor , il eſt avec
ta rivale Elmaide cette femme qu'il
déchire fi cruellement en ta préfence. A
ce fpectacle je penfai tomber en foibleffe ,
ma fureur feule m'en empêcha. J'entendis
le perfide me donner cent ridicules, & furtout
me plaifanter fur ma crédulité ; ma rivale
faifoit à chaque inftant de grands
éclats de rire. Sortons d'ici , dis- je au Génie
, je renonce à l'amour pour ma vie. Je
t'ai corrigée , me répondit-il , puifque je
t'ai humiliée ; fois févere , mais ne le fois
pas à l'excès , & fouviens- toi toujours que
gens extrêmes ne font jamais heureux .
Il dit & difparut.
les
>
Je reftai livrée à moi - même , fans fçavoir
où je devois chercher la félicité ; enfin
après avoir erré long- tems fans aucun
objet ,je me trouvai près d'un Château
JUILLE T. 1750. 71
que je crus habité par le bonheur , c'étoit
le Château de fanté. Je ne me fuis jamais
tant ennuyée que dans cette maifon - là , La
plupart de ceux qui y venoient , étoient des
gens à gros vifage , qui mangeoient beaucoup
& qui ne parloient point , qui digéroient
bien & qui penfoient mal ; des femmes
qui fe portoient bien & qui prenoient
du lait par précaution ; des filles qui vivoient
de régime , pour trouver à s'établir
en fe donnant un air de raifon . Je fortis
bien vîte de ce beau Château- là , en concluant
qu'il y a de bien fortes compagnies
dans celles des gens qui fe portent bien.
Je voulus vivre avec un monde à indigef
tions ; je m'y fatiguai fans m'y amufer. Le
plaifir y étoit toujours en projet & jamais
en réalité ; on y veilloit par air. Je ne
m'accommodai pas encore de ce genre de
vie ; je m'y croyois fupérieure , & je ne
trouvois perfonne affez aimable pour moi;
l'amour propre eft comme une riviere qui
entraîne tout le monde , je fuivis fon courant.
Je crus avoir la meilleure intention du
monde , qui étoit celle de plaire. J'éprouvai
qu'elle égare encore, lorfqu'on ne ſçait
pas la diriger ; elle me conduifit dans la
route de la coquetterie ; c'eft un chemin
où l'on trouve des fleurs & point de fruit;
72 MERCURE DE FRANCE.
on marche toujours , on n'arrive jamais , &
la réputation y fait nauffrage en pure perte.
Je vis que c'étoit un plaifir de duppe ,
j'y renonçai , mais je ne trouvai point
d'iffue ; j'appellai trois fois Zelma, il parut
auffi -tôt. Tu as bien fait , dit- il , d'implo
rer mon fecours ; tu n'aurois jamais pu te
tirer de ce labyrinthe , je vais t'en faire fortir
, mais ce n'eft pas à moi à te faire connoître
le bonheur, tu ne m'en croirois pas :
je vais feulement te remettre dans un chemin
qui pourra t'y conduire , ce fera à toi
à te déterminer, je ne t'ai pas encore abandonnée
, parce que j'ai vû qu'aucune de
tes fautes n'a pû te plaire. On n'eft jamais
fans efpérance de trouver la vérité , lorfqu'on
n'a pas rencontré une erreur qui
contente.
Il m'enleva & me laiffa dans un lieu ,
nommé le Marais des plaifirs des prudes.
C'étoit le cercle des vifites où l'ennui fe
repoſe au lieu de fe varier ; les fociétés de
femmes , où l'amitié meurt en baillant ; les
chuchi du marais , & les cavagnoles du
fauxbourg. Ce petit féjour- là penfa me
brouiller pour le refte de ma vie avec l'innocence,
Où donc eft le bonheur , m'écriai-
je un jour , même en amenant un
plein , n'eft- ce qu'un nom que les Dieax
ont inventé pour nous le faire concevoir
fans
JUILLET. 17508 73
fans que nous puifions le goûter. Ma chere
enfant , me répondit une petite femnie
avec un air fec , un teint pâle & une voix
aigre , je l'ai cherché ce bonheur , &
je l'ai trouvé ; je vous avoue qu'elle m'étonna
; je me défiois un peu du bonheur
d'une femme de cet air. Cependant
je lui demandai en quoi il confiftoit. Dans
la vertu , reprit-elle avec un ton fuffifant ;
venez chez moi , liez - vous avec mes fociétés
, vous y trouverez cette félicité qui
vous eft inconnue. Je la fuivis , & je m'en
repentis. Je me trouvai confondue avec
un amas de comeres qui avoient le maintien
droit & l'efprit gauche ; vives par
tempéramment , & bégueules par décence ,
elles prononçoient le nom de vertu ,même
en s'y dérobant ; elles fuccomboient plus
aux dangers de l'occaſion , qu'aux charmes
du penchant , mais leur foibleffe paffée ,
elles reprenoient leur fierté , pour en accabler
froidement celui qui venoit de la faire
difparoître . Je renonçai à ce bonheur .
Je m'étois ennuyée de la coquetterie , qui
eft une faulleté gaye ; je fus révoltée de la
pruderie , qui eft une fauffeté trifte , mais
en les quittant je tombai dans un peuple
de bigottes , qui haïffoient , obfervoient
& déchiroient leur prochain , dont l'ame
étoit être un feul moment fauffe
trop
D
pour
74 MERCURE DE FRANCE .
fenfible ; elles critiquoient la vertu fans la
connoître , & patloient fans ceffe de la Religion
qu'elles ne pratiquoient jamais ; je
me retirai en les déteftant. Je vis que la
pruderie eft un travers de l'efprit , & la
bigotterie un vice épouventable du coeur .
Je m'occupois à faire des refléxions morales
, lorfque je rencontrai une petite
femme qui avoit une robe couleur de rofe,
des fleurs dans la tête , & de la vivacité dans
les yeux. Je venois de voir des femmes à
guimpes fi méprifables , que je crus cellela
vertueufe , parce qu'elle étoit parée ; je
l'abordai avec confiance , & je lui demandai
fon nom . Je fuis , me répondit - elle , la
Fée des badinages . Ce nom feul me dérida
l'efprit ; j'imaginai que je trouvois la fageffe
, puifque je rencontrois la gayeté . Je
la fuivis avec confiance , je fus furpriſe de
voir que fon Palais étoit une tour ; je réflechis
qu'on lui avoit apparemment donné
cette forme ,parce que le badinage tourne
fans ceffe dans un certain cercle , & fe
retrouve toujours au point d'où il eft parti.
Je crois que l'Univers entier habitoit ce
lieu-là , on y trouvoit des gens d'elprit ,
des fots , des gens graves , des étourdis ,
des Petits - maîtres , des Abbés , des Moines
même .
Toutes ces efpeces differentes avoient
JUILLET. 1750. 75
chacun leur badinage à part , & croyoient
cependant qu'il n'y en avoit qu'une forte
dans le monde , qui étoit la leur ; ils ne fe
doutoient pas que le badinage varie felon
les differens caractéres, & prend toujours la
teinture de celui qui l'employe ; c'eſt- là
ce qui diftingue l'homme de bonne ou de
mauvaiſe compagnie . Le badinage de
l'homme aimable femble avoir des aîles , &
faire naître autant de fleurs que le Zéphir ;
il en diverfifie les couleurs , il fçait en
adoucir les nuances ; c'eft un art délicat
qui fait entrevoir les chofes fans les développer
, & qui paffe rapidement d'un fujet
à un autre , pour offrir à chaque inftant
des attraits differens & des graces nouvelles
.
Le badinage des fots s'appefantit fur les
objets au lieu de les effleurer , les préſente
toujours fous une forme groffiere , fait
rougir en voulant faire rire ; & révolte en
cherchant à plaire ; je remarquai que l'efprit
ne fuffifoit pas pour badiner avec agrément.
C'est l'ufage du monde qui donne
feul ce jargon fuperficiel & tant fêté , qui
fait fourire la prude , fixe pour quelques
momens l'attention de la coquette , s'attire
la furpriſe du fçavant & les louanges de
l'homme d'efprit ; fouvent même on n'accordé
d'efprit qu'à celui qui fçait fi bien
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
amufer , car dans le monde on appelle
homme d'efprit celui qui voit le plus vite &
le plus agréablement , & l'on ne doit don
ner ce titre qu'à celui qui voit plus & qui
voit mieux .
C'eſt-là que je retrouvai Alménidor
plus volage & plus aimable que jamais. Elmaide
y étoit auffi ; elle n'aimoit plus Almenidor,
& s'amufoit toujours avec lui . Il
auroit voulu la retenir encore dans fes pre.
mieres chaînes , quoiqu'il fût attaché à une
autre qu'elle , mais Elmaide n'avoit plus de
goûtpour lui & ne s'en cachoit pas . Voilà la
difference qui eft toujours dans la conduite
des hommes & des femmes ; un homme
ne fe fait pas un fcrupule de faifir toutes
les occafions que le hazard lui donne ; une
femme eft plus délicate , mais elle aime
peut-être moins long - tems , En général les
femmes font plus inconftantes , & les hommes
plus infidéles. Je devins intime amie
d'Elmaide , & je fentis que cette union
entraînoit néceffairement le pardon d'Alménidor.
Je ne pus cependant m'empêcher
de lui faire des reproches très- amers , mais
il me répondit que cette aventure n'étoit
qu'un badinage. J'en fis juge la Fée , qui
m'aflura qu'autrefois un tel évenement auroit
été regardé comme un crime , mais
que dans le fiécle préfent cela tenoit rang
JUILLET. 1750. 77
parmi les badinages. Je la priai de me merire
au fait de tous les badinagės differens ,
afin de ne pas me formalifer mal-à- propos;
elle me conduifit dans les differens appartemens
de la Tour.
Je vis clairement qu'à moins que d'affaffiner
, tout eft badinage dans le monde ;
je ne puis diffimuler que je m'amufois affez
bien dans cette Tour. Elmaide me paroiffoit
fort aimable , j'avois prefqu'oublié la
trahifon ou plutôt le badinage d'Alménidor
, & je me fouvenois encore moins de la
protection de Zelma . Alménidor , à force
de m'amufer , recommença à m'occuper ; il
étoit fi gai , quand il me voyoit , que j'étois
trifte , quand je ne le voyois pas je
eroyois même que ma trifteffe faifoit partie
de ma reconnoiffance. Elmaide étoit
ordinairement préfente à tous nos entretiens
. Alménidor me demanda un jour fi
nous ne pouvions pas nous paffer d'elle ;
je lui répondis que cela étoit impoffible , &
cependant depuis cette queftion je la trouvois
toujours de trop ; je lui faifois plus de
politeffes & moins d'amitiés ; plus elle
m'importunoit , plus je voulois le lui cacher
? je croyois lui faire des careſſes , &
je ne lui faifois que des complimens. Apparemment
qu'elle s'en apperçut; elle manqua
un jour au rendez- vous , ainfi je me
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
trouvai feule avec Alménidor ; je fus d'a
bord effrayée , il me donna tant de paroles
d'honneur , qu'il me raffura ; le tems étoit
beau , il me propofa une promenade , je
crus après tous les fermens la pouvoir hazardet.
Il commença adroitement par être
fort enjoué ; en m'amufant il diffipa mes
craintes infenfiblement il fit tourner la
converfation fur le fentiment , il avança
des propofitions que je voulus réfuter , ik
les foûtint ; en les prouvant il fe rendit intéreffant
; je l'écoutai , je devins rêveuſe , &
je ne répondis qu'en foupirant. Je m'apperçus
de mon trouble. Nous étions éga
rés , & après avoir fait beaucoup de che
min , nous nous trouvâmes dans un lieu
qu'on nomme le Je ne fçais quoi..
J'évitai le danger auquel je m'étois
expofée , plus par la timidité d'Alménidor
que par ma fermeté. Je fus pénétrée du
repentir le plus fincére , & ce fentiment -là
me fit entrer dans le chemin de la verty .
Je n'y
fus pas plutôt que je fentis le calme
renaître dans mon ame , je commençai à
connoître que j'étois dans la route du bonheur.
Zelma m'apparut , il m'en félicita &
me conduifit dans un Port où j'ai reconnu
mon cher Zemidore ; nous avons éprouvé
que deux époux fe retrouvent toujours, &
qu'il n'y a qu'un amour pur qui puiffe renJUILLET.
1750. 79
dre conftamment heureux . Ainfi , ma chere
fille , nous jouiffons de la félicité parfaite
, parce que nous nous eſtimons . Ċette
Ifle i fameufe entourée de tant d'écueils ,
cette Ifle dont on parle tant dans le monde
, & que les profanes connoiffent fi peu ,
n'eft autre chofe que l'image de notre
coeur, qui eft affiégé par nos paffions . Lorfqu'on
s'y laiffe entraîner , on n'eft jamais
heureux en voulant toujours l'être. Lorfqu'on
a la force de les furmonter, on jouir
d'un bonheur parfait , parce qu'on jouit
toujours de foi -même.
Après ce récit Aldine tint ce difcours à
Zelamire : Ma mere , je vous fuis affûrément
bien obligée de vos inftructions ,
mais je ne puis m'empêcher de vous dire
que vous l'avez échappé belle , j'efpere
bien que vos expériences me fuffiront.
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
LE TEMPLÈ,
ODE
A S. A. S. M. le Prince de Conti.
Carmina amat, quifquis carmine digna gerit,
M
Ufes , dans l'ardeur qui m'anime ,
Prêtez -moi des accords touchans :
Aux yeux d'un Héros magnanime ,
Graces , embelliffez mes chants .
Déja dans un heureux délire ,
Mes doigts enfantent fur ma lyre
Les fons les plus mélodieux.
Si vous fecondez mon Génie ,
Je vais à ma noble harmonie
Enchaîner l'oreille des Dieux.
Quel Palais voit dans fes portiques
Des Héros couverts de lauriers ?
A l'ombre de ces murs antiques ,
Ciel , tu réunis tes guerriers.
'A ta voix ces Aigles rapides ,
Des Autels vengeurs intrépides ,
* Le Temple.
JUILLET. 1750. 81
Vont planer fur les vaſtes mers ,
Et leur vol , couvrant le Bofphore ,
Pourfuit jufqu'aux rives du More
Un peuple armé par les Enfers,
***
Mais quelle Troupe déſolée , *
'Accufant le fort rigoureux ,
Autour d'un pompeux Maufolée
S'épuife en regrets douloureux ?
Que vois-je ? Dans ces murs errante ;
La Parque avide & dévorante
Frappe la victime du fort ;
Son bras , auteur de tant d'allarmes ,
A dans ces lieux baignés de larmes,
Tendu les voiles de la mort:
Difparoiffez , voiles funèbres ;
Ne faites plus couler de pleurs.
Sortez du ſein de vos ténébres ,
Triftes lieux , couvrez vous de Beurss
Si les Parques font infléxibles ,
Les Dieux , à vos malheurs fenfibles ,
Ne font pas en vain implorés ;
Je vois leurs mains qui les réparent ;
Conti , que ces Dieux vous préparent ,
Regne dans vos murs éplorés.
* Mort de M. le Chevalier d'Orléans, Grand-Prieur.
D v
82 MERCURE
DE FRANCE
Conti , cher au Dieu de la Thrace ,
Conti , cet ami des Beaux- Arts ,
Tour-à-tour volant fur leur trace
Cherche le Pinde ou les hazards.
Le Rhin vit fon troifiéme luftre *
Briller dans la carriere illuftre ,
Les pas , Où Bellone emporta
Et fes mains jeunes & fanglantes
Cueillir fur fes rives tremblantes
Des lauriers vainqueurs du trépas
***
Dès lors , par fa valeur extrême , '
Il fçut qu'il falloit mériter
Ces titres & ce rang fuprême ,
Dont le fort le fit hériter.
Il dédaignoit cette Nobleffe ,
Orgueilleuse
dans la molleffe ,.
Et fragile dans les revers :
Si le fang des Dieux nous anime ,,
C'eft notre verta magnanime
Qui doit l'apprendre à l'Univers...
****
Ce Daim , qui fuit d'un vol agile ,
Ne fort pas des flancs du Lion
Et le fils du terrible Achille
• Campagnes de 1733 , bies
JUILLET.
83 ·
1790.
Devint la terreur d'Ilion.
Rival des Héros de ſa ráce ,
Conti , par fon heureufe audace ;
Balança leurs nobles travaux :
Ainfi rival de ce beau zéle ,
Son Fils fervira de modéle
A des fils , encor ſes rivaux.
A peine un Monarque indomptable ,
L'amour & l'effroi des humains ,
De fon tonnerre épouventable
Remit le dépôt dans ſes mains :
Couvert d'un rayon de ſa gloire ,
Conti vole avec la victoire ,
Servir le courroux de fon Roi ;
Avec lui Minerve s'avance ,
Et Bellone , qui le devance,
Seme le carnage & l'effroi.
*XX***
Déja fon ardeur courageufe
*
Brave les Anglois frémiffans ;
Le Var , de fon onde orageuſe ,
Lui foumet les flots gémiſfans.
Nice parmi les funérailles ,
Croit voir un Dieu fur les murailles ,
* Paſſage du Var.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE
Moiffonner fes vengeurs épars.
Tout fuit dans fa route enflammée';,
Et de fa valeur allumée
Le feu dévore les remparts.
***
Mais quels Monts voifins du tonnerre
Bornent fon vol audacieux ? ".
La foudre des Fils de la terre.
S'y mêle à la foudre des Cieur.
» Eh quoi ! dit leur troupe hautaine ,
» Eft-ce encore le fils d'Alcmene
* Qui veut s'y frayer un accès ?.
ස
Quel est donc ce nouvel Hercule ,
» Yvre de l'eſpoir ridicule
»De cet incroyable ſuccès ?
» Ces colomnes de la Nature ,
» Où repofent les Cieux pefans ,
>> Ces Monts d'effroyable ftructure ,
» Sont-ils des remparts impuiffans ?
» Où tendent ces folles conquêtes 2
» Vient- il au - deſſus des tempêtes ,
» Y chercher la route des airs ?
» Mais autour de ces monts terribles ,
>> Sous fes pas cent gouffres horribles
Ouvrent la route des Enfers.
* Les Alpes..
JUILLE T.
1750: 85
Parmi nos glaces éternelles
→ Si tu veux cueillir des lauriers ,
" Conti , prête du moins des aîles
A tes invincibles guerriers.
1
» Mais non ; pour y porter ta gloire',
" En vain l'aîle de la victoire
» Feroit voler tes Combattans
»Et fur leurs têtes ombragées ,
Jamais les Alpes outragées
အ
»Ne verront tes Drapeaux flottans;
*XX
Miniftre du Dieu de la Terre ,,
On voit au milieu des éclairs ,
Un nuage armé du tonnerre ,
Rouler en grondant dans les airs
Si dans fa brûlante carriere
Des Monts oppofſent leur barriere ',
Leurs fommets tombent foudroyés ,
Et dans les flammes confumantes ,
Les débris des roches fumantes
Couvrent les vallons effrayés.
En vain les Alpes menacées
Bravoient l'Annibal de nos jours.
En vain leurs roches entaffées
Afes yeux renaiffoient toujours.
$6 MERCURE DE FRANCE.
Ni ces Monts entourés d'abîmes ,
Ni l'airain grondant ſur leurs cîmes ,
Narrêtent les pas triomphans ,
Et cet Aigle y lançant la foudre ,
Du Pélion réduit en poudre,
A précipité les Titans.
Oui , cette foudre dévorante
A fait d'illuftres Conquérans ,
Mais l'Egide moins éclatante.
Fait-elle des Héros moins grands
La terre a vû mille Alexandres
Tonner fur des Villes en cendres ,
Fiers rivaux du vainqueur d'Hector +
Rarement la valeur d'Achille
Connut cette prudence utile
Doux fruit des vieux ans de Neftor.
**
D'un torrent fougueux & rapide
Le Rhin vit fes bords inondés ;
Conti fçut oppoſer l'Egide
Au cours de ces flots débordés,
Bien-tôt fes mains étincelantes
Ont fur des Villes chancelantes * *
Lancé les foudres de Louis ;
* Campagne du Rhin 1745 .
** Mons & Charleroy.
JUILLET
.
1750.
Et dans les rofeaux fugitive ,
La Sambre inquiete & plaintive
Détourna les yeux éblouis.
Tels font les périls honorables
Qu'affronta ce jeune vainqueur :
Tels font les exploits mémorables
Qui fignalerent fon grand coeur..
Au bruit de ces exploits terribles ,
Tremblez , profanateurs horribles ,
Monftres ennemis des Autels.
Ce Héros , vengeant leur injure ,
Sçaura dans votre ſang parjure
Confacrer fes faits immortels.
Déja le départ des Pléiades
Avoit défolé nos climats
L'urne des humides Hyades
Y verfoit les triftes frimats.
Mais les vents glacés de l'Arcture
A peine ont rendu la Nature
Au Printems vainqueur des Hyvers ;
Les Zéphirs , le Soleil & Flore ,
A les yeux tout paroît éclore ;.
I femble enfanter l'Univers .
'Ainfi je vois un nouveau luftre
Es MERCURE DE FRANCE
Embellir cer heureux féjour:
Conti , c'eft ta préfence illuftre
Qui lui ramene ce beau jour.
Tes yeux lui rendent l'allégreffe ;
Dans le fein d'une aimable yvreffe
La joye enchaîne les regrets ,
Et les plaifirs qui t'environnent ,
Des fleurs , dont leurs mains te couronnent ,
Oht paré les triftes cyprès.
Ce lieu des Mufes de la Seine
Fut jadis le facré vallon :
Vendôme en étoit le Mecéne ,
Tu dois en être l'Apollon.
Protecteur des fçavantes Fées ;-
Fais-y renaître des Orphées ,
Dignes de la Poftérité.
Ah ! s'ils te doivent la naiffance ;.
A leur noble reconnoifance
Tu devras l'immortalité.
Oai , Prince , la fureur des Parques
Soumet tout aux arrêts du fort.
La mort régne fur les Monarques ,
Les Mufes régnent fur la mort.
Leurs Fils au Temple de Mémoire
JUILLET . 1750. 89
Peuvent feuls confacrer la gloire
Des éclatantes actions.
Enfans des Dieux , Race féconde ,
Vous êtes les plaiſirs du monde
Et l'ornement des Nations.
Le Brun
LETTRÉ
De M. Racine , fur la déclamation théatrale
des Romains.
les
E ne fuis point furpris , Monfieur , que
J Une fois
JE
préfentations Dramatiques chez les Ro
mains , la déclamation & le gefte étoient
partagés entre deux Acteurs , quelque peu
vraisemblable que foit ce fait.
Vous avez crû de bonne foi ce que
vous avez lû dans quelques Livres dont
vous estimez les Auteurs , comme dans
celui de M. Rollin , que vous avez trèsgrande
raifon d'eftimer . M. Rollin vous
reffembloit , & croyoit ce fair pour l'avoir
lû dans quelques Ecrivains modernes
quoiqu'il le trouvât fort étonnant , puifqu'il
l'avance en ces termes : Voici une des
chofes qu'on a peine à concevoir , tant elles
o MERCURE DE FRANCE.
nous paroiffent bizarres. Il avoit lû , comme
vous , le Livre de l'Abbé du Bos , & comme
vous , n'ayant point examiné les paffages
des anciens que cite cer Abbé , il avoit eu
d'autant plus de difpofition à croire un
fait fi difficile à concevoir , qu'étant déja
furpris par plufieurs paffages des anciens ,
des merveilles de leur danſe & de leur
mufique , il fe perfuada que leur déclamation
théatrale devoit être auffi une déclamation
merveilleufe .
Elle l'étoit beaucoup plus que la nôtre ,
s'il faut prendre à la lettre tout ce que dit
Ciceron de Rófcius , qui ne parloit cependant
que fous un mafque ; mais puifqu'elle
étoit admirable , elle ne pouvoit être contraire
à la nature , & pour vous prouver
que cette féparation du gefte & de la voix
entre deux hommes eft contraire à la nature
, je ne veux que votre expérience .
Effayez , je vous prie , de prononcer
vingt vers pleins de paffion , avec les tons
de la paffion , en reftant immobile comme
une ftatue , ou de faire tous les geftes que
demandent les mêmes vers , en gardant le
filence d'un Harpocrate. Les geftes , Monfieur
, fuivront vos paroles , malgré vous ,
ou vos paroles fuivront vos geftes *.
** Cum ipfis vocibus naturaliter exeunt geftus...
Ipfa fe cum geftufundit oratio , dit Quintilien.
JUILLET. 1750. 691
Le gefte peut bien n'être pas d'accord
avec la voix dans un mauvais
Comédien
parce qu'il eft mauvais
imitateur
, mais
confidérez
dans le peuple une femme
en
colére , vous remarquerez
un parfait
accord
entre fes geftes & fes paroles , parce
que nous ne pouvons
féparer , dit Ciceron
, quand nous fuivons
la nature , ce
qu'elle a joint *.
Je vais plus loin , & je veux bien fuppofer
qu'il fût poffible à un Acteur de
faire des geftes pour des vers qu'il ne prononce
pas , comment fera-t'il illufion à
toute l'affemblée ? Et il y avoit une illufion
dans les Spectacles des Romains ,
fuivant ceux qui font de votre opinion ,
puifqu'ils prétendent que l'Acteur qui
prononçoit , n'étoit pas en vûe ; il fe plaçoit
auprès du Joueur de flûte. C'est ce
que quelques perfonnes m'ont voulu faire
comprendre , en m'affûrant que lorfqu'on
repréfente l'Opera d'Amadis , l'ombre
d'Organ fortant de fon tombeau , refte
muette , tandis qu'un Acteur dans la couliffe
chante pour elle , & trompe le fpectateur
qui croit entendre chanter l'ombre.
Je veux croire ce qu'on m'a dit , & j'y réponds
, que pour exécuter un rôle de qua-
* Geftus voci confentit , & animo cum ea fimat
paret. Ciceron.
92 MERCURE DE FRANCE.
qui
tre vers , chantés fur le ton d'un mort ,
en fe réveillant pour un moment , ne fait
aucun gefte , on peut faire illufion à une
affemblée ; mais dans un rôle de paffion la
peut-on faire ? Un fpectacle où l'on voudroit
féparer deux choſes , fi étroitement
unies , feroit ridicule , & ceux des Romains
ne l'étoient pas , puifque les Comédiens,
du tems même de Quintilien , quoiqu'ils
ne fuflent pas des Rofcius , rendoient
, comme les nôtres , de fi grands
fervices aux Poëtes , que telles Piéces qui
n'étoient pas reçues dans les Bibliothéques,
étoient reçues , même très-fouvent fur le
Théatre. C'eft Quintilien , M. 1. xi . qui
nous l'aſsûre *. Auquel des deux Comé
diens croyez-vous , Monfieur ,› que le
Poëte eut la plus grande obligation ? Etoitce
à celui qui prononçoit , ou à celui qui
gefticuloit ?
Quelque bizarre que foit cette opinion ,
je fuis prêt à l'embraffer , fi elle eft fondée
fur des autorités certaines , puifque bien
qu'un fait ne nous paroiffe pas vraifemblable
, nous le devons croire quand il eſt
appuyé fur des témoignages inconteftables ;
je vais donc examiner fur quelles autorités
* Scenici Actores... viliffimis etiam Poëtis impetrant
aures , ut quibus nullus eft in Bibliothecis locus,
fit etiamfrequens in Theatris.
JUILLET. 1750. 93
eft fondée cette opinion , qui de l'aveu de
l'Abbé du Bos , eft nouvelle , & par conféquent
fufpecte.
Il commence par fe tromper , quand il la
dit nouvelle , puifqu'on la trouve dans
S. Ifidore de Seville & dans Polydore
Virgile.
A l'égard d'Ifidore , il a bien pû comme
Saint , ne rien entendre aux matieres de
Théatre , & comme Ecrivain du feptiéme
fiécle , & demeurant en Espagne , ne rien
fçavoir des fpectacles des Romains,
Polydore Virgile eft bien éloigné d'adopter
cette opinion , qu'il attribue à
l'ignorance de quelques perfonnes qui
avoient mal entendu ce paffage de Ciceron
: Nunquam agit hunc verfum Rofcius eo.
geftu quo poteft . Ces perfonnes croyant que
le mot agit ne pouvoit le rapporter à la
prononciation, s'étoient imaginé que Rofcius
ne faifoit que les geftes.
Cette opinion n'eft donc point nouvelle
, comme le dit l'Abbé du Bos , mais
elle eft fi peu fondée , que ni Scaliger , ni
Voffius , ni M. Dacier , ni M. l'Abbé Fraguier
, dans la vie de Rofcius , n'ont daigné
en parler , & que je n'en parlerois
pas fi je n'avois remarqué que la même
opinion fe trouve depuis le Livre de l'Ab
bé du Bos , dans quelques autres Livres ,
94 MERCURE DE FRANCE.
comme l'Hiftoire Ancienne de M. Rollin ,
le Traité de l'Opinion de M. le Gendre ,
les Obfervations de l'Abbé des Fontaines ,
& c.
›
Le principal fondement de cette opinion
, eft un paffage de Tite- Live 1. 7,
fur Andronicus , qui s'étant enroué en
jouant fes Piéces, demanda la permiffion de
mettre en fa place un homme qui chantât
avec le Joueur de flûte : ayant obtenu cette
permiflion , Tite- Live ajoute : Dicitur
cantum egiffe aliquanto magis vigente motu
quia nihil vocis ufus impediebat , inde ad
manum cantari , hiftrionibus coeptum , diverbiaque
tantum ipforum voci relicta . Ce paffage
mal entendu a caufé de l'erreur . M.
Dacier l'avoit pourtant bien entendu
quand il l'a traduit ainfi dans fon Difcours
fur la fatyre. Andronicus ayant obtenu cette
permiffion , dansa avec plus de vigueur fes
intermédes , débarraſſé du chant qui lui ôtoit la
refpiration ; de-là vint la coûtume de donner
des chanteurs aux danfeurs , & de laiſſer à
ces derniers les rôles des Scenes , pour leſquelles
on leur confervoit toute leur voix. Volfius
, rapportant ce même paffage dans fes
Inftitutions poëtiques,l'explique auffi d'un
partage du chant & de la danfe , n'ayant
jamais foupçonné un partage du gefte &
de la voix.
4
JUILLET. 1760. 95
Je ne vous expliquerai pas ici , Monfieur
, ce que c'étoit que le diverbium , le
choricum & le canticum . Il me fuffit de
vous dire , qu'à Athénes le choeur d'abord
chantoit & danſoit en même tems , comme
on le lit dans la Poëtique d'Ariſtote .
On en reconnut l'inconvénient , on partagea
la danfe & le chant . La même chofe
arriva à Rome . Andronicus chantoit &
danfoit à la fois l'interméde ; il demanda
à être foulagé , on lui donna un chanteur ,
de là vint l'ufage , dit Tite- Live , ad manum
cantari , c'est - à - dire , de fuivre en
chantant les mouvemens & les geftes du
danfeur . Lucien nous apprend la même
chofe * : Quand on s'apperçut , dit-il , que
la danfe nuifoit au chant , on trouva meilleur
d'établir, que d'autres chanteroient à ceux qui
danfoient. Le danſeur imitant une action
par les geftes & fes mouvemens , fe borne
à fon enthouſiaſme , celui qui chantoit les
paroles de cet interméde , le canticum , fuivoit
fes mouvemens , & chantoit fur fes
geftes ad manum. Andronicus , avec le fecours
d'un chanteur & d'un joueur de
Alûte , danfa fans chanter , & depuis lui ,
l'interméde que danfoit un Acteur, fut toujours
chanté par des Acteurs qui reftoient
* Traité de la Danfe,
96 MERCURE DE FRANCE.
débout. C'est ce que dit Aulugelle : Balzabundi
canebant que nuncftantes canunt.
L'Abbé du Bos , qui vouloit trouver
dans les anciens fon opinion , a rendu à ſa
façon le paffage de Lucien , que je rapporte
, quoique d'Ablancourt l'eût ainfi
traduit : Autrefois un même Baladin chantoit
& danfoit , mais comme le mouvement
empêchoit la respiration , on trouva plus à
propos de faire chanter les uns & danfer les
autres.
L'Abbé du Bos veut s'autorifer d'un palfage
de Suetone , qui rapporte que Caligula
, ayant fait venir à fon audience les
principaux perfonnages de l'Etat , comme
pour leur communiquer des affaires importantes
, entra en danfant au fon des
inftrumens dans la chambre où ils étoient
affemblés , defaltato cantico abiit , ce
que l'Abbé du Bos explique , il fit les geftes
d'un monologue ; un fou eft capable de tout ,
mais s'avife- t'il de faire des geftes fans
parler Caligula , voulant infulter ces graves
perfonnages , danfa devant eux un
interméde , & comme nous dirions , après
avoir danfe une chaconne , il s'en alla. Suetone
a dit , defaltato cantico abiit.
L'Abbé du Bos va jufqu'à citer pour
preuve de fon opinion , des paffages qui la
détruiſent , comme un paffage des Lettres
de
JUILLET. 1750. 97
de Seneque , où il eft dit qu'on admire
dans les habiles Acteurs la promptitude
avec laquelle leurs mains font prêtes à répondre
aux fentimens dont ils font affectés
, & la vivacité avec laquelle leurs geftes
fuivent leurs paroles. Cet accord entre
le gefte & la voix n'a pû être admiré
de Seneque , fuivant l'Abbé du Bos , que
quand le gefte & la voix étoient partagés.
entre deux Acteurs , fans cela , dit- il , il
n'y a rien d'admirable , puifque rien n'est fi
naturel. Il faut bien peu connoître l'Art
de la déclamation pour en parler ainfi.
Puifque rien n'eft fi naturel , pourquoi les
excellens Comédiens font-ils fi rares ? Ciceron
avoit donc grand tort de tant admirer
Rofcius.
Il cite encore pour lui un paffage , où
Quintilien dit qu'il a vû fouvent des Comédiens
, après avoir joué des endroits
pleins de paffion , fortir de la fcéne , &
fondre encore en larmes en quittant leurs
mafques. Vidi ego.... cùm perfonam depofuiffent
, flentes adhuc egredi. Qui étoient
ceux qui pleuroient ainfi en fortant de la
Scéne Etoient-ce ceux qui avoient parlé ,
ou ceux qui avoient fait les geftes ? Si on
veut que ce foient les premiers , ils n'avoient
point à fortir de la feéne , puií.
qu'ils n'y paroiffoient pas , & ils n'avoient
E
98 MERCURE DE FRANCE.
point de mafque à quitter : fi l'on veut
que ce foient les feconds , qu'on explique
comment un homme qui ne fait que des
geftes , peut entrer dans la paffion jufqu'à
fondre en larmes. Et Quintilien dans un
autre endroit , où il dit que les Comédiens
prennent des mafques qui ont la
reffemblance des perfonnages qu'ils ont
à jouer , nomme les Comédiens qui prennent
ces mafques , artifices pronuntiandi.
Ceux qui paroiffoient fur la fcéne avec un
mafque , n'y étoient donc pas feulement
pour faire les geftes , puifqu'ils étoient
artifices pronuntiandi , habiles dans l'Art de
bien prononcer.
Que pourriez vous répondre à tous les
paffages de Ciceron que je pourrois vous
citer fur Rofcius ? Vous feriez obligé d'avouer
que c'étoit par le parfait accord entre
le gefte & la voix , que ce Rofcius
étoit fi admirable , auffi- bien que ce fameux
Efopus , qui en prononçant certains
vers , & montrant en même tems les Sénateurs
, attendrit tous les fpectateurs en fayeur
de Ciceron ; c'eft ce que vous trouverez
dans fon Oraifon Pro -Sextio ; & vous
trouverez dans Plutarque , que ce même
E opus , jouant le rôle d'Atrée , & un ef
clave s'étant approché de lui , dans le moment
où le jeu de la paffion l'avoit mis
1
JUILLET. 1750. 99
hors de lui-même , l'étendit mort à fes
pieds d'un coup de fon fceptre. De pareils
Acteurs étoient ils des marionnettes qui
gefticuloient fans parler , comme fe l'eft
imaginé Gravina * ?
Vous me direz peut- être , pour ne pas
paroître entierement confondu , que la
prononciation & le gefte étoient fouventréunis
dans un même Acteur , mais qu'on
les partageoit quelquefois entre deux Acteurs
differens . Je vous ai fait voir que la
nature s'oppofoit à ce partage , mais fuppofons
qu'il foit poffible , il eft certain
qu'il feroit ridicule , & pourquoi voulez-
Vous admettre quelquefois à Rome un
fpectacle ridicule , lorfque vous n'êtes au
torifé par aucun paffage des anciens ?
C'eft le paffage de Tite- Live , comme je
vous l'ai fait voir , qui ne parle que du
partage du chant & de la danfe , qui
donné lieu à cette erreur. Valere Maxime,
qui a rapporté le même fait , dit qu'Andronicus
gefticulationem tacitus peregit. Autre
caufe de l'erreur : on a crû que ce mot
gefticulatio , qui n'eft point dans les Ecrivains
du fiécle d'Augufte , fignifioit faire
* Quando al fuon della tibia un altro cantava ;
l'Iftrione , che à quel canto geftiva , era come ungran
burratino animato. Peut- on le penfer ?
E ij
Loo MERCURE DE FRANCE.
Les geftes , il fignifie danfer. Dans un re
pas de Neron , où l'on chantoit des vers
mis dans une mufique fort lafcive , il
pouffa la débauche jufqu'à les danfer. C'eft
ainfi que s'exprime Suetone : Carmina lafcivè
modulata etiam gefticulatus eft , &
vous trouverez dans le tréfor d'Eftienne
gefticulario , faltatio carminis . Mais je vous
ai obfervé que ce mot n'étoit pas du fiécle
d'Augufte , & Ovide dit en parlant de fes
piéces, jouées fur le Théatre :
Carmina cum pleno faltari noftra theatro ,
Verfibus plaudi feribis amice meis , c.
Verfibus&pl
En voilà trop s Monfieur pour détruire
une opinion qui fe détruit d'elle- même ,
quand on y veut réflechir. Je n'ai fongé à
Fexaminer , que parce que j'ai été furpris
de la trouver dans plufieurs de nos Ecrivains
modernes qui ont tous copié l'Abbé
du Bos , & cette erreur n'eſt pas lafeule
qui fe trouve dans fes réflexions critiques
fur la Poëfie & la Peinture ,
"
ร
งา
JUILLET 1750. iol
LE VERITABLE PHILOSOPHE.
A M.Titon du Tillet.
"
Illuftre ami , dont les fages , maximes
N'ont que la vertu pour objet ;
M
Toi, qui du double mont me découvrant les cîmes ,
M'inſpiras tant de fois les chants les plus fublimes,
Tu veux que changeant de fujet
Je trace aujourd'hui dans mes rimes
Du Philofophé le portrait.
Je t'obéis : l'entrepriſe eft hardie.
La carriere où je vais courir ,
163
Seroit par toi bien mieux fournie ;
Par toi , de qui l'heureux génie
Sçait tout peindre & tout embellir .
Commençons , mais fois mon guide
Titon , & raffûrant ma démarche timide ,
Dans les fentiers du vrai conduis
Non. Le Philofophe n'eſt
mes foibles
pas
Ce qu'un vain peuple s'imagine ;
Un milantrope dont l'humeur ,
Toujours importune & chagrine ,
pas.
Fait du plaifir d'autrui fon fuprême malheur ;
Un cenfeur dédaigneux , qui fans , ceffe me fronde s
Un fauvage , à toute heure abimé dans l'ennui ,
Qui ne fçait vivre qu'avec lui ;
E 11)
102 MERCURE DE FRANCE .
Un efprit fombre & noir qui lui- même ſe gronde
Qui s'enterre vivant dans une nuit profonde ,
Loin de toute fociété , .7
Non qu'en effet il détefte le monde ,
Mais , parce que du monde il fe voit détefté ;
Un fot , rempli de vanité ,
t
Qui toujours en fon fens abonde ,
Un Docteur orgueilleux , de lui- même entêté ;
Un efprit fort , qui fait feniblant de croire
Qu'il n'efpére , ni ne craint rien ;
Un débauché , qui met toute fa gloire
A vivre en Epicurien ;
Un Hibernois , Difciple d'Ariftote ,
Hériffé d'argumens & de diftinctions ;
Un fat, qui va la tête haute ,
$
Promener de grands airs & de méchans haillons ;
Un fou , qui hautement confeffe ,
Au fort de la douleur , & parmi les bourreaux
Qu'il brave le trépas , & fe plaît dans fes maux
Un infenfé d'une autre espéce ,
Incapable de rien fouffrir ,
Qui par dégoût , ou par pareſſe ,
Ne voit rien de mieux que mourir
2
Un....Mais peuple groffier , ignorant & bizarre ,
Je rougirois de rappeller
Tant d'indignes mortels qu'il te plaît d'appeller
D'un nom , qui fut jadis & fi grand & fi ráre ,
Ce nom que révéroit la faine antiquité ...
JUILLET . 103 1750 .
Qu'annonçoit - il ? Un Sage : & le fiécle où nous
fommes ,
Le donne aveuglément à des fous , à des hommes ,
Qui font honte à l'humanité !
Le vrai Philofophe eft le fage ,
Qui maître de lui-même , & réglé dans fes voeux ,
Vit fatisfait de l'héritage
Qu'il a reçu de fes ayeur:
C'eſt celui , qui du fort bravant les injuſtices ,
Et dans fon propre fonds trouvant fon vrai bonheur
,
Voit fur lui tomber les caprices
Du même oeil qu'il voit ſa faveur.
C'est celui dont le rang , les biens & la nobleffe
N'égarent pas l'efprit , & n'enflent point le coeur ,
Et qui fçait être grand , & vivre fans baffeffe
Dans le fein même du malheur .
Vrai Philofophie fut cet homme ,
L'appui , l'honneur de fon Pays ,
Cet heureux défenfeur de Rome ,
Et l'effroi de fes ennemis ,
Curius , fous le toit de fon humble chaumiere ,
Prépare à ſes befoins un ruftique repas ,
*
Er d'un Peuple charmé de ſa vertu guerriere ,
Dédaigne les préfens qui ne le touchent pas.
Digne encor de ce nom , & digne de mémoire ,
* Les Samnites.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
Le motel fortuné que l'on voit quelquefois ,
Se déchargeant du fardeau de fa gloire ,
Aller dans la retraite & dans le fond d'un bois ,
De la fageffe interroger la voix .
C'eſt là qu'il s'étudie , & fe cherche lui - même ;
Se connoître , s'inftruire eft ſon plaifir ſuprême.
Que d'utiles leçons lui trace chaque objet !
Tout enchante fes yeux , tout frappe fes oreilles ;
Le bruit d'un clair ruiffeau , la couleur d'un oeillet,
Le chant du roffignol , le vol du fanfonnet ,
Tout peint à fon efprit l'auteur de ces merveilles ,
Et le force à lui rendre un culte humble & parfait.
Le Philofophe encore eft l'homme de Finance ,
L'homme de Cabinet , d'Epée & de Science ,
Qui fe dérobe aux applaudiffemens
De tout un peuple qui l'encenſe ;
C'est celui qui content de fa propre innocence ;
Méprife le vulgaire & les vains jugemens ;
Celui qui fans relâche , ami conftant de l'ordre ,
Ne fçait point recourir à d'indignes détours ,
Et qui jamais dans fes difcours
N'employa l'art cruel de médire & de mordre ;
Celui qui ne va point , flateur lâche & noté ,
Prodiguer fon encens à de vaines idoles
Et qui fincere en fes paroles ,
Ofe aux Grands quelquefois dire la vérité ;
Enfin celui , qui foumis & modefte ,
Aux volontés du Ciel régle tous fes defirs,
JUILLET. 1750. 105
Qui modéré dans fès plaifirs ,
Craint Dieu , fait fon devoir , & méprife le refte.
Du fage voilà le portrait.
Titon , s'il eft tel en effet
Que l'a peint ma mufe ingénue
Toute la gloire t'en est dûe
C'est d'après toi que je l'ai fait.
Par M. Guis de Marseille.
I
T
ELOGE DE M. DE LA FONTAINE,
C Hantre
J
O DE.
: 2
dont la douce harmonie
Fit les délices d'Apollon ,
mubably a od
Et qui du feu de ton génie
Eclairas le facré vallon ,
Viens toi - même monter ma lyre ;
J'ofe dans l'ardeur qui m'inſpire
Célébrer ta gloire aujourd'hui.
Heureux , fi louant la Fontaine ,
Les vers que produira ma veine
Ne font pas indignes de lui !"
+3 ***
Eft- ce l'Art , eft- ce la Nature
Qui préfide dans tes écrits per
Ces chefs -d'oeuvres dont la nature
Enchante d'abord les efprits.
L
1
1..
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Par eux tu rendis la Science
Intelligible à l'ignorance ,
C'eft où l'Art enrploya fes traits ,
Mais pour ce talent admirable
Qui rend ton ftyle inimitable ,
La Nature en a fait les frais .
Enfans des Filles de Mémoire , ”
Souvent en fecret ennemis
Concurrens , jaloux de la gloire
Des lauriers qu'elles ont promis ,
Mon Héros partageant vos veilles .
Dans un fiécle plein de merveilles
Obtint un prix non conteſté ,
Et vos équitables fuffrages
Dès fon vivant furent les
gages
Du lot de la poftérité.
C1
Quelle abondance de figures :
Se préfente aux regards furpris !
Combien de diverſes peintures ]
Qu'anime un parfait coloris !
L'utile joint à l'agréable ,··
Toujours par un accord aimable
Dans les tableaux fe reproduit ,
Tracés par une main divine, i
JUILLET . 1750 107
C'eft la fageffe qui badine ,
Et l'enjouement qui nous inftruit.
**+
L'ancienne Grèce étonnée
Vit avec admiration
La raison par Eſope ornée
Des charmes de fa fiction
Phédre à Rome avec élegance
Des vers y joignant la cadence ,
L'embellit d'an luftre éclatant ;
La Fontaine au tems où nous fommes
Voulant imiter ces grands hommes ,
Les furpaffe en les imitant.
***
Par quelle ingénieufe adreffe ,
Sous l'emblême des animaux ,
Préfente- t'il à notre espéce
Le miroir de tous fes défauts !:
Il anime tout dans la Fable,
Et par un effet admirable
Dans fes perfonnages divers ,
Péignant l'homme qu'il étudie ,
Il lui donne la Comédie ,
Dont le Théatre eft l'Univers .
L
Chaque Acteur y jouant fon-rôle ,.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Le fait fi naturellement ,
Qu'un loup , quand il prend la parole ,
Ne peut parler autrement ;
Le liévre eft penfif & timide ,
Le léopard , fier , intrépide ;
Le boeuf y rumine à part foi ,
La mouche étourdiment bourdonne ,
Le renard en matois raiſonne ,
E: le lion s'exprime en Roi.
肉
Oh ! dignes enfans de la veine ,
D'autant plus chéris du Lecteur ,
Qu'il n'y découvre point la peine.
Qu'ils ont pu coûter à l'Auteur ;
Veine feconde , fource pure
D'agrémens pris dans la nature ,.
Parterre décoré de fleurs ,
Dont la beauté , fimple & complette ,
Scut fans miroir & fans toilette-
Arranger fes vives couleurs !
***
Approchez , aimable Catulle ,
Qui compofiez fi galamment ,
Et vous , doux & charmant Tibulle ,
Qui foupiriez fi tendrement ,
Venez connoître d'autres charmes ;
L'Amour poureuyer les larmes
JUILLET . 1750.
rag
; N'a plus befoin de fon bandeau ;
Dans l'inftant que ce Dieu foupire
La Fontaine qui le fait rire ,
Lui donne un agrément nouveau.
**
Dans ces trop galantes archives ,
Qui cauferent fon repentir ,
Ce n'eft que ces graces' naïves
Que l'on devroit y reffentir ;
Quoi ! faut-il qu'un fonds de licence
Ne puiffe pas donner diſpenſe
Au tour chafte qui les décrit -
Avec les fens faifant divorce ,
Ce tour auroit la même force ,
Si l'on n'avoit que de l'efprit.
+3x+
བམ
Par ces ouvrages agréables ,
Qui perceront la nuit des tems
Et par ces monumens durables ,
Dont tous les traits font éclatans ,
La France à bon droit fe renomme
D'avoir produit un fi grand homme ,
Mais par un plus jufte retour ,
Que Chateau Thiery , ma Patrie ,
Reffente la gloire infinie
D'avoir pû lui donner le jour.
Par M. le Tellier , de Châteaufleury
LIO MERCURE DE FRANCE .
On a dû expliquer les Enigmes & les
Logogriphes du fecond volume de Juin ,
par la mode , l'Enigme & le Logogriphe ,
paffion & mariage. On trouve dans le premier
Logogriphe , pas , Paon , fon , Pan ,
Dieu des Forêts , & pain. On trouve dans
le fecond, mari , âge , marge, Marie , rame,
Agar, magie , mie , mi & Maire.
P
ENIG ME.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
D
LOGOGRIPHE.
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
AUTRE.
I Nanimé , je puis devenir pere
D'un être , ami Lecteur , qui reffemble à ma
mere.
Ne t'en étonne point , Edipe curieux ,
Même au lieu d'un j'en puis produire deux
Mais rarement ce dernier cas arrive .
De peur de fatiguer ton imaginative
Par un amas d'obfcures liaiſons
Je t'offrirai peu de combinaiſons.
Détruis d'abord ma fymmétrie
JUILLET. 113 1750.
Ote ma queue & mon chef ſeulement ,
Ce qui refte fans changement
Prefente une Ville en Neuftrie.
Replace-les , tu vois fans beaucoup d'induftrie
Une interjection qui marque la douleur ,
Ce qui dans Albion a bien fait du ravage ,
Dont on ne put fans peine arrêter la futeur;!
Tu trouveras auffi le contrafte du Sage.
C'en eft affez , devine cher Lecteur ,
Je n'en puis dire davantage.
$2525252525asas asas sesasases **
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX - ARTS.
ISTOIRE du Stadhouderat , depuis
H fon origine jufqu'à préfent , par M.
l'Abbé Raynal. Cinquième édition. Deux
volumes in- 8°. Paris , 1750..
Cette édition , qui ne paroît que depuis
huit jours & qui eft très- jolie , eſt
augmentée de plus de moitié . L'Auteur ,
fenfible à l'honneur que lui ont fait les
Hollandois , d'adopter fon ouvrage_par
une édition Françoife , & par une Traduction
en leur Langue , a crû devoir remanier
fon fujet. Il fe flatte qu'on y trou
vera des faits mieux liés & plus étendus
une politique plus fenfible , & pourtant
114 MERCURE DE FRANCE.
>
plus approfondie , des caractéres mieux
frappés , & plus réflechis que dans les premieres
éditions. Pour quiconque ne veut
que connoître les moeurs , le genie , les
forces , le gouvernement , & les intérêts
d'une Nation , l'Hiftoire du Stadhouderat
peut tenir lieu , jufqu'à un certain point
d'une Hiftoire de Hollande ,qui nous manque
abfolument. Comme les portraits font
la feule partie de l'Hiftoire qu'on puiffe
détacher , fans lui ôter tout fon agrément,
nous en tranſcrirons ici quelques- uns , qui
ne fe trouvent que dans l'édition que
nous annonçons : ils ne paroîtront pas
déplacés , fi on fait attention que l'Amiral
de Coligni fournir au Prince d'Orange
l'idée de fes premiers fuccès ; que le
Comte de Leyceftre gouverna quelque
tems les Provinces- Unies durant la jeunelle
de Maurice ; que M. de Louvois
für l'ame de la guerre qui changea la face
de la République en 1672 , & que le
Chevalier Temple fut le confident du
Prince Guillaume.
Portrait de l'Amiral de Coligni.
Guillaume , après fa déroute s'étoit
retiré en France ; François , Duc de Guile
& l'Amiral de Coligni , deux des plus
grands hommes qu'il y ait jamais eu , y
JUILLET. 1750. 115
partageoient alors les efprits. Tous deux
paroiffoient fincérement zélés pour la Religion
, le Duc pour l'ancienne , & l'Amiral
pour la nouvelle : tous deuxlibéraux ;
l'un par grandeur d'ame , l'autre avec deffein
: tous deux entreprenans ; le premier
par caractére , le fecond par néceffité ;
tous deux exacts à maintenir la difcipline ;
celui-là par douceur , celui - ci par févérité :
tous deux paffionnés pour la gloire ; l'un
par des actions plus brillantes , l'autre par
de plus vertueufes : tous deux adorés des
troupes ; le Lorrain par affection , le François
par eftime : tous deux extrêmement
célébres ; le premier par l'éclat de fes
victoires , le fecond par fa reffource après.
les défaites : tous deux devinrent de grands
hommes ; le Duc en fuivant fes inclinations
, l'Amiral en forçant les fiennes.
Le Prince d'Orange ne balança pas entre
ces deux concurrens : il s'attacha à celui
dont la conformité de Religion , de
vûes & de caractére lui permettoit d'ef
pérer un plus grand retour ; l'union entr'eux
fut bientôt intime : l'infortune lie
peut- être plus fortement les hommes que
le befoin. Coligni , devenu l'azile d'un
illuftre exilé , en fut bientôt la reffource.
116 MERCURE DE FRANCE.
Portrait du Comte de Leyceftre.
Leyceftre avoit féduit le coeur d'Elifabeth
par une taille avantageufe , un air
grave & modefte , une contenance aifée
& majestueufe , une phyfionomie vive &
ingénieufe , une adreffe finguliere à tous
les exercices , des manieres carreffantes &
affectueules , & peut- être auffi par les fervices
qu'il avoit été à portée de lui rendre
durant les perfécutions qui avoient éprouvé
fa jeuneffe. L'air de la Cour , & une
'autorité prefque fouveraine corrompirent
bientôt cet homme heureux , ou plutôt
développerent fon ame toute entiere.
La faveur de la Reine lui infpira de
l'orgueil , & les baffeffes des Courtifans
lui donnerent de la préfomption . Il fe
crut également propre pour le cabinet &
pour la guerre : mais il échoua dans les
affaires , parce qu'il étoit décrié du côté
de la probité , & dans les armées , parce
qu'il manquoit de fang - froid & d'expérience.
Son étude ordinaire étoit d'approfondir
les hommes : quand une fois
il les avoit connus , il fe défioit des honnêtes
gens par goût , & des méchans par
réflexion. Il eut un talent fingulier pour
former des factions , pour les foûtenir ou
les anéantir , felon qu'il les jugeoit conJUILLET.
1750. 117
traires ou favorables à fes intérêts . On
lui a toujours vû opprimer fans ménagement
ceux qui avoient de la complaifance
pour les volontés , & perdre fans reffource
ceux qui ofoient foûtenir leurs droits.
Son amitié & fa haine étoient également
dangereuſes : l'exil le délivroit de les amis,
que
fon inconftance lui rendoit bientôt
incommodes , & la mort terminoit ordinairement
la carriere de les ennemis. Plufieurs
, dit un Ecrivain contemporain ,
tomberent de fon tems , fans avoir fçu
qui les avoit fait tomber , & plufieurs
moururent fans connoître la main qui les
faifoit mourir. L'afcendant qu'il avoit pris
fur Elifabeth , mit toute l'Angleterre dans
la néceffité de rechercher fa bienveillance ,
ou de craindre fon reffentiment. Comme
la Cour étoit gouvernée par fes intrigues ,
& que les Provinces l'étoient par fes parens
, il falloit fe foûtenir par fa faveur ,
ou tomber par fa haine. L'Hiftoire l'accufe
d'avoir amolli fa Nation par fon
luxe , de l'avoir familiariſée avec les injuſtices
par ſes vexations ; fur tour de
Pavoir accoûtumée à l'efclavage par les
hommages qu'il exigeoit. Il afpira longtems
à l'honneur d'époufer la Reine. Lorfqu'il
fe vit déchû de fes efperances , il fe
détermina à s'éloigner. Le commande
118 MERCURE DE FRANCE.
ment des troupes qu'on faifoit paffer en
Hollande , lui parut propre à couvrir la
diminution de fon crédit , & peut - être
auffi à le rétablir.
L'expérience prouva que ce choix étoit
neur fuprême >
très-mauvais. Honoré du titre de Gouver-
& d'une autorité fupérieure
à celle des Stadhouders , Leyceftre
ne fe fit remarquer que par une fierté révoltante
, une ambition fans bornes , des
perfidies multipliées. Il jouit peu
de cette
dignité , parce qu'il en était incapable ,
qu'il trabiffoit les Etats , & qu'il vendoit
les meilleures Places.
Portrait de M. de Louvois.
Louis XIV . ne fufpendit quelque tems
les effets de fon reffentiment contre les
Hollandois , que pour donner à Louvois ,
fon feul confident , le loifir de travailler à
rendre fa vengeance plus terrible.
Ce Miniftre , qui a été pendant fi longtems
le principal inftrument des victoires
de la France , étoit digne d'un pareil choix .
Quoique jeune , & naturellement porté
au plaifir , il avoit formé l'habitude de fe
livrer au travail avec une application qui
n'a point d'exemple : déja il connoiffoit
parfaitement la capacité de tous les Régimens
, la force de toutes les Places , les
JUILLET. 1750. 119
&
reffources de toutes les frontieres. L'en .
nemi n'avoit preſque point de fecret , qu'il
ne vînt à bout de découvrir , point de fortereſſes
où il n'eût des efpions , point de
vûes qu'il ne pénétrât , point d'avantages
qu'il ne lui enlevât , ou qu'il ne rendît
inutiles. Par fes foins , la difcipline avoit
été rétablie dans les armées , la fubordination
introduite dans les corps , le foldat
délivré des vexations de l'Officier
des fripponneries du Munitionnaire , le
Royaume entier mis à couvert du pillage
& de l'infolence des gens de guerre. C'eft
lui , qui le premier fit regner l'abondance
dans nos champs ; qui veilla avec foin à
la fanté des troupes , dont il prodiguoit
peut- être d'ailleurs la vie ; qui trouva le
fecret de lever de nombreuſes armées fans
violence & fans injuftice. L'efperance &
la crainte , qui font les grands mobiles des
actions des hommes , n'ont peut- être jamais
été des inftrumens auffi fûrs entre les
mains de perfonne qu'entre les fiennes :
il ne laiffa jamais d'action héroïque fans
récompenfe , ni de faute fans châtiment ,
mais il n'imputoit pas à un brave homme
les hazards & les caprices de la fortune.
L'Hiftoire l'accufe d'avoir été dur envers
fes créatures , & violent à l'égard de fes
ennemis ; de s'être plus occupé de la gran120
MERCURE DEFRANCE.
deur du Monarque , que du bonheur de
fes fujets ; d'avoir facrifié à fon ambition
le repos de l'Europe , dont il pouvoit empêcher
les troubles , ou rétablir plutôt la
tranquillité. Il eut moins de génie pour
former des projets , que de talens pour les
exécuter ; plus d'élevation dans l'efprit ,
que dans le coeur ; une audace qui dégéneroit
en abattement , & prefque en défeſpoir
dans les revers. Avant lui les opé
rations de la guerre rouloient fur les Généraux
; il énerva leur courage & rétrécit
leurs idées , en les tenant dans une dépendance
trop fervile de la Cour & du Miniftére.
Je ne balance pas à croire qu'il
n'eut point d'égal pour les détails militaires
; il étoit moins propre à la conduite
d'un grand Royaume.
Portrait du Chevalier Temple.
Ce Négociateur , le plus célébre , je
crois , qu'ait eu fa Nation , paroiffoit bien
capable de ce qu'il promettoit. Quoique
les Anglois , ayent rarement la foupleffe
& la diffimulation que demande l'intrigue,
& qu'ils appellent eux-mêmes les négociations
Partillerie de leurs ennemis ;
M. Temple étoit devenu un des premiers
politiques de l'Europe. Bien éloigné de
l'ufage de fes compatriotes, qui fe bornent
>
à
JUILLET. 1750. 121
à la connoiffance de leur Gouvernement &
de leur Commerce , il avoit étudié à fond
les affaires étrangeres , & y excelleit .
Dès qu'un homme pouvoit lui donner des
lumieres ou des confeils utiles , il le recherchoit
, de quelque Pays qu'il fût , & l'Hiftoire
obferve qu'il n'a jamais fouhaité la
confiance ou l'amitié de perfonne , qu'il
ne foit venu à bout de l'acquérir. Son efprit
vif & brillant , fa converfation enjouée
& ingénieufe , le faifoient paffer
quelquefois pour un homme fuperficiel ,
& cette perfuafion qu'il fortifioit le plus
qu'il pouvoit , avançoit beaucoup plus fes
projets , que l'air profond & mystérieux
qu'affectent les autres Négociateurs . Né
avec des paffions violentes & emportées ;
il employa fa raifon à s'en rendre maître ,
& fa politique à laiffer croire qu'il en étoit
efclave par ces deux moyens , il avoit
acquis une empire abfolu fur fon coeur , &
beaucoup d'afcendant fur l'efprit des autres
. Son grand principe en politique étoit
qu'il falloit toujours dire la vérité : l'expérience
lui avoit appris que c'étoit la feule
rufe infaillible , & fa délicateffe vouloit
que ce fût la feule digne d'un honnêtehomme.
Plein de l'horreur qui eft ordinaire
à fa Nation pour la fervitude , il
diftinguoit dans fes Ambaffades le ſervice
F
122 MERCURE DE FRANCE.
›
du Roi , du fervice de la Patrie , & autant
qu'il étoit zélé pour l'un , autant étoit- il
froid & indifferent pour l'autre ; on l'accufa
peut-être avec juftice d'avoir pouffé
trop loin les fentimens Républicains . La
paflion qu'il avoit pour les Lettres ne lui
permettoit pas de diffimuler fon mépris
pour les Miniftres publics , qui négligoient
de fe cultiver ; il prétendoit que l'étude
des hommes fans celles des Livres , n'eft
pas fuffifante pour former un homme d'Etat.
Une volupté douce & recherchée
plus connue ordinairement de notre Nation
que de la fienne , faifoit fes délices ;
toujours borné à l'inftant préfent , il regardoit
les espérances & les craintes de l'avenir
, comme des efpérances & des craintes
imaginées pour le vulgaire. Ceux qui ont
le plus étudié le Chevalier Temple , prétendent
qu'il aimoit fes amis , jufqu'à leur
facrifier la fortune , & qu'il haïffoit fes
ennemis , au point de ne les pouvoir enten.
dre nommer fans chagrin ; que fes vûes en
politique étoient plus juftes que profondes
; qu'il étoit vain dans le fuccès , & aigre
dans la difgrace ; que fi on étoit féduit
d'un côté par l'agrément de fon commerce
, on étoit révolté de l'autre par un ridicule
amour-propre , qui lui faifoit tout ramener
à lui. Il fut d'une humeur douce ,
JUILLET .
1750. 123
mais inégale ; fingulier dans fes manieres
& dans fes fentimens ; paffionné enfin pour
le plaifir & pour la gloire.
ASSEMBLEE publique de la Société
Royale des Sciences tenue dans la grande
Salle de l'Hôtel- de-Ville de Montpellier ,
le § Mai 1749. A Montpellier , chez Jean
Martel , in-4°. pp. 112.
Ce Recueil , qui auroit mérité d'être
plutôt annoncé , commence par l'éloge de
M. de la Croix de Caftries , Archevêque
d'Alby. M. de Ratte nous repréfente ce
Prélat gagnant tous les coeurs par fa douceur
, la politeffe , fon affabilité ; fimple
dans les manieres , aifé , libre dans fon
commerce ; il foutint fans fafte l'élévation
de fon rang , & jamais il ne fouffrit qu'avec
peine le refpect qui lui étoit dû. Il vouloit
que dans toutes les occafions on mît
une diſtinction marquée entre fa perfonne
& fon caractere , & fans doute il méritoit
par là qu'on fe fît toujours un devoir de les
confondre. M. l'Archevêque d'Alby avoit
d'ailleurs une qualité bien eftimable ; il
étoit conftamment le même . Nulle forte
d'inégalité dans l'humeur , nulle variation
dans fes fentimens pour les perfonnes qu'il
avoit fçû s'attacher. Dès qu'il avoit donné
fa confiance , on étoit sûr qu'il ne la retiroit
point : il eft vrai qu'il la plaçoit tou-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
jours bien , & qu'on devoit fe fçavoir bon
gré de l'avoir méritée .
>
L'éloge de M. de Caftries , eft fuivi de
celui de M. de la Peyronie. En rapprochant
les traits épars dans l'éloge de cet
homme célébre , on trouve qu'il joignoir
à un talent rare pour fa profeffion , des
lumieres fort étendues . Il s'étoit appliqué
avec ardeur à toutes les parties de l'Hiſtoire
naturelle , aux Mathématiques même
quoique ces fciences ne fuffent pas de fon
'objet principal : il étoit perfuadé que la
Chirurgie , embraffée dans toute fon éten
due , demande beaucoup plus de connoiffances
qu'on ne croit communément ;
d'ailleurs le plus léger prétexte lui fuffifoit,
dès qu'il s'agiffoit de fatisfaire fon extrême
avidité de fçavoir,
Ce mérite étoit relevé par une phyfionomie
des plus heureuſes , une aimable vivacité
, des manieres tout- à-fait engageantes ,
beaucoup d'agrément & de facilité dans la
converfation . Il fuffifoit prefque de le voir
pour deviner un partie de fes talens . Une
prévention flatteuſe agiffoit d'abord pour
lui , prévention dont les effets n'étoient
nullement à craindre , & que la raiſon ne
cherchoit pas à défavouer,
Tant d'avantages lui avoient procuré la
confiance de fon Maître , & une voguć
JUILLET. 1750. 125
étonante à la Cour , & généralement dans
tout ce qu'on appelle le grand monde. Les
femmes furtout , paroiffoient les plus empreffées
à publier hautement fon mérite .
On fçait affez que l'extrême délicateffe de
leur fexe leur fait fouvent redouter jufqu'au
nom même de la Chirurgie ; M. de
la Peyronie leur avoit rendu fon Art moins
effrayant.
Cette confidération conduifit M. de la
Peyronie à une grande fortune , dont il
fçut joüir en Philofophe. Naturellement
ennemi du luxe & de l'oftentation , fes
meubles , fon train , fes équipages , tout
annonçoit la modeftie & la fimplicité . Il fe
piquoit feulement d'avoir un peu plus
d'attention fur fa table , car il aimoit à
pouvoir dans l'occafion retenir les amis : il
vouloit même qu'en fon abfence , ils fuffent
reçus chez lui , comme s'il eût été préfent.
De femblables dépenfes ne pouvoient
le ruiner , & d'ailleurs elles n'avoient rien
de commun avec cette vaine magnificence ,
ces dehors faftueux qui paroiffent quelque
chofe de grand à la multitude , mais qu'un
efprit accoutumé de bonne heure aux réflexions
les plus folides ne fçauroit manquer
de dédaigner. L'ufage qu'il a fait des
richeffes , montre affez qu'il les eftimoit
précisément ce qu'elles valent , & qu'il
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fçavoit en jouir fans s'y attacher.
Peut-être le zéle qu'il avoit pour fa Profeffion
, le rendoit -il indifferent fur beaucoup
d'autres chofes . Un grand deffein
l'occupa long - tems ; lui feul avoit pû le
former , lui feul pouvoit en procurer dignement
l'exécution . Il s'agiffoit de fonder
une Académie , qui réuniffant dans fon
fein toutes les perfonnes , tant du Royaume,
que des Pays Etrangers, les plus diftinguées
par leur habileté dans la Chirurgie
confacreroit tous fes travaux au progrès de
cette Profeffion , qui porteroit le flambeau
de l'expérience dans tout ce que la théorie
d'un fi bel Art peut avoir encore de ténébreux
, qui d'ailleurs ne négligeroit rien
pour en faciliter la pratique , pour la rendre
plus exacte , plus sûre , plus indépendante
de certains caprices , fouvent trop
pernicieux ; enfin qui feroit pour la Chirurgie
ce que tant d'autres Compagnies
fçavantes ont fait avec un fuccès infini ,
pour la Phyfique & les Mathématiques ,
portées de nos jours à un dégré de perfection
, dont l'antiquité ne foupçonnoit pas
même qu'elles fuffent fufceptibles . Ce projet
eut le fort de la plupart des nouveautés
: on affecta d'en méconnoître les avantages
on voulut même à toute force y
trouver des inconvéniens , mais grace's સે
JUILLET. 1750. 127
l'heureufe obftination de M. de la Peyronie
, toutes les difficultés s'évanouirent , &
l'Accadémie Royale de Chirurgie fut enfin
établie en 1731.
Cet établiſſement fut l'origine d'un procès
, qui divifa trop long- tems les Médécins
& les Chirurgiens . Toutes ces contef
tations ont été terminées par un Arrêt , qui
a réglé les prétentions des deux Partis. Il
faut croire , dit M. de Ratte , que fi M. de
la Peyronie eût vêcu plus long-tems , il
auroit reconnu lui - même la néceffité de
cette paix ; il n'eût pas craint de fe prêter
à des voyes de conciliation ; il auroit voulu
par quelques démarches contraires à celles
qui avoient précedé , fe ménager une forte
de gloire , qui fe dérobe toujours aux yeux
du vulgaire , & que les feules grandes ame
font capables d'ambitionner.
Les bornes de ce Journal ne nous per
mettent pas de rendre compte de trois Mémoires
, qu'on a joints aux éloges . Le premier
, qui eft de M. Montet , roule fur les
eaux minérales de Pomarêt , dans le Diocèle
d'Alais . Le fecond , fur la décoloration
du vin rouge , par M. Peyre . Le troifiéme ,
qui eft d'une très grande importance , eft
le projet d'un Ouvrage fur la maniere d'élever
les vers à foye . L'idée eft d'un bon
Citoyen , & l'exécution ne peut manquer
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
d'être excellente entre les mains d'un auffi
bonObfervateur que M. l'Abbé de Sauvage.
ELEMENS d'Hippiatrique , ou nouveaux
principes fur la connoiffance & fur la médecine
des chevaux , par M. Bourgelat ,
Ecuyer du Roi , Chef de fon Académie
établie à Lyon , tome premier in- 12 . A
Lyon , chez Henri Declauftre & les freres
Duplain.
Ce Volume comprend la connoiffance
du cheval confideré extérieurement : l'Auteur
y dévoile les beautés & les défauts de
chacune des parties qui s'offrent à nos regards
, & il s'attache à donner , en les
parcourant , une légere idée du caractere ,
du genre , du danger , des caufes & de la
fituation des maladies dont elles font attaquées.
Ce détail lui a paru fuffifant pour
fixer le choix , & pour guider dans les acquifitions
que l'on pourra faire ; d'autant
plus que pour ne rien omettre & pour em
braffer tout ce qui regarde les dehors de
cet animal , il y joint des préceptes fur la
connoiffance de l'âge , fur la diftinction
des poils , & des principes fur la ferrure .
Nous ignorons fi les principes établis
dans le Livre que nous annonçons , fe
trouveront du goût des Connoiffeurs.Tout
ce que nous pouvons afsûrer , c'eft que les
définitions y font très - claires & très exacJUILLET.
1750. 129
tes , les détails très-ferrés & très- liés , la
méthode très - fenfible & très - naturelle.
Nous n'aurions pas imaginé qu'on pût
prendre à la lecture d'un Ouvrage de cette
nature , autant de plaifir que celui- là nous
en a fait . Nous craignons bien que les cinq
Volumes ſuivans ne puiffent pas avoir la
même forte d'agrément : c'eft à l'Auteur
qui eft homme d'efprit & qui écrit bien ,
à redoubler fes efforts pour diminuer la
féchereffe de fon fujet. Il eft fecondé dans
l'exécution de fa belle entrepriſe , par
des
Libraires qui ont du zéle & du goût , qui
ont mérité des éloges & qui en mériteront
bien encore.
HISTOIRE générale , civile , naturelle ,
politique & religieufe de tous les peuples
du monde, par M. l'Abbé Lambert , 15 vol.
in- 12. A Paris , chez Prault, fils , & David,
le jeune , 1750.
On trouvera réuni dans cet important
Ouvrage , ce que l'Hiftoire a de plus intéreffant
, la Géographie de plus utile , les
moeurs de plus fingulier , les Religions de
plus bifarre , la navigation de plus curieux,
le Commerce de plus utile , les Arts de
plus furprenant , la politique de plus néceffaire.
Tous ces avantages nous ont paru
mêlés de quelques défauts. La partie hiftorique
peut être quelquefois trop étendue ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
& la Géographique trop féche ; nous avons
trouvé des détails un peu puérils dans ce
qui appartient aux moeurs , à la Religion &
aux Arts. Ce qui concerne la navigation ,
le commerce & la politique , eft ſouvent
fuperficiel. Le ftyle a le mérite effentiel à
ce genre d'ouvrage , il eft clair : plus de
correction & d'élégance rendroient ce Livre
plus agréable , mais il y auroit de l'injuftice
à les exiger dans un travail auffi
étendu. Il nous paroît que les gens inftruits
font contens des recherches ; l'Auteur a
puifé dans des Ecrivains exacts , & pour ne
les point défigurer , il les a copiés. Les bons
& les mauvais côtés de cette Hiftoire bien
balancés , on peut afsûrer qu'elle est trèscommode
, fort utile & prefque néceffaire.
Elle difpenfera de la lecture de beaucoup
d'Hiftoires , de beaucoup de Dictionnaires
, de beaucoup de Géographies , de
beaucoup de Voyages , & elle abrégera
le travail des perfonnes qui veulent s'inftruire.
Nous croyons que les morceaux de
cet Ouvrage que nous allons tranſcrire ,
juftifieront le jugement que nous en avons
porté. Nous nous bornons à parler aujourd'hui
de l'Europe ; dans les Journaux fuivans
, nous rendrons compte des autres
parties du monde.
JUILLET. 1750. 131
Intérêts politiques du Dannemarck.
Les Ifles , dont le Dannemarck eft compofé
, font qu'il n'a pas beaucoup à appréhender
de l'Empire , qui fe trouve fans
forces maritimes. D'ailleurs il femble qu'il
y a très-peu de raifons qui puiffent brouiller
enſemble ces deux Etats , à moins qu'il
ne prît envie aux Danois de vouloir faire
valoir leurs prétentions fur Hambourg ;
mais il n'y a guéres d'apparence que les
Princes d'Allemagne , qui font voifins de
cette Ville , fouffriffent qu'une Place fi
importante tombât entre les mains d'une
Puiffance Etrangere. Ajoûtons qu'il eft de
l'intérêt du Dannemarck de ne point fe
broüiller avec l'Empire , afin de pouvoir
en tirer des troupes pour fe défendre contre
fes ennemis .
La Suéde , eft celui de tous les Etats de
l'Europe , avec lequel le Dannemarck a en
le plus de démêlés , mais les limites qui
féparent ces deux Etats , font telles , qu'il
eft de l'intérêt de la France , de l'Angleterre
& de la Hollande , que ces deux Etats
vivent en bonne intelligence pour établir
leur sûreté mutuelle , & pour fe défendre
contre les autres , furtout contre la Ruffie ,
dont les rapides accroiffemens méritent
leur attention.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Il eft certain que le Dannemarck peut
raifonnablement compter fur le fecours de
la Hollande , en cas qu'il courût rifque d'être
opprimé , parce que la profpérité du
Commerce des Hollandois dépend en
partie du paffage libre du Sund dans la Mer
Baltique , que l'on pourroit tenir fermé , fi
la Suéde & le Dannemarck étoient fous la
puiffance d'un feul Souverain .
Le grand Commerce que les Anglois
font en Ruffie , eft pour eux un motif
d'avoir les Danois pour amis. Il y en a
encore un autre , c'eft le voisinage du Dannemarck
avec les Provinces que la famille
Royale poffede en Allemagne , ainfi le Roi
de la Grande - Bretagne a intérêt de ménager
& de défendre le Dannemarck ; de
plus , l'union de la Suéde avec la France ,
femble demander que le Dannemarck s'uniffe
à l'Angleterre , pour faire une balance
de pouvoir.
La Ruffie s'eft fort aggrandie depuis le
commencement de ce fiècle , par
fes acquifitions
dans la Mer Baltique , aux dépens
de la Suéde ; fes flottes l'ont rendue
refpectable au Dannemarck , mais l'envie
continuelle qu'ont les Suédois de reprendre
ce qu'ils ont perdu du côté de la Livonie
, engage la Ruffie à cultiver l'amitié
du Dannemarck , pour trouver en lui un
JUILLET . 1750. 133
Allié utile contre la Suéde en cas de befoin.
Il est d'un autre côté évident , qu'il s'en
faut bien qu'il foit de l'intérêt du Dannemarck
de prêter à la Ruffie du fecours contre
la Suéde , car fi cette derniere Puiffance
venoit à être opprimée , ou les Danois
devroient s'attendre à fubir le même fort ,
oudu moins ils feroient condamnés à vivre
dans l'humble dépendance de la Ruflie .
Tout ce que le Dannemarck peut avoir
à craindre de la Pologne , c'eft qu'elle ne
joignît les forces à celles de la Suéde ; peutêtre
feroit- il à défirer pour le Dannemarck,
que ces deux Puiffances s'uniffent pour
s'opposer aux trop rapides progrès de la
Ruffie , qui fe verroit bientôt en état d'impofer
la Loi à toutes les Puiffances du
Nord , fi on fouffroit qu'elle fit quelque
nouvelle conquête ; c'eſt là une réflexion
qui ne devroit pas échapper aux Souverains
, intéreſſés au maintien & à la confervation
de l'équilibre du Nord.
Du Commerce de Suéde.
Les Marchandifes que la Suéde fournit
aux Etrangers , font des planches , de la
poudre à canon , des cuirs , du fuif , des
peaux , du cuivre , du fer , de la réfine , des
bois pour faire des mâts , & toutes fortes
d'uftenfiles de bois ; les Suédois reçoivent
134 MERCURE DE FRANCE.
en échange de leurs voisins du fel , de
l'eau- de-vie , du vin , des toiles , des étoffes
, du fucre , des épiceries , du papier.
Il y a quelques années que le Commerce
de Suéde fouffrit encore un double échec ;
premiérement les Ruffiens s'emparerent de
la Livonie , qui étoit le grenier des Suédois
, d'où ils tiroient la plus grande partie
de leurs vivres dans les tems de chéreté &
de difette ; outre cela les Suédois paffoient
& repaffoient le Sund , fans payer aucun
impôt pour les marchandiſes dont leurs
Vaiffeaux étoient chargés , & ils pouvoient
par conféquent en tranfporter dans les
Pays étrangers , en rapporter d'autres chez
eux avec beaucoup de profit , mais ils furent
obligés de renoncer à cet avantage ,
par la Paix du Nord conclue en 1721 , &
dèflors on leur a fait payer pour le paffage
du Sund les mêmes droits que payent les
autres Nations.
,
Cependant les Suédois ont depuis 1731
établi une Compagnie des Indes Orientales
dans le fameux Port de Gothenbourg :
& comme ce Port ne fe trouve pas fitué
dans le Sund, les marchandifes qu'ils tirent
des Indes ne payent point de péage .
Des Religions d'Angleterre.
La Religion prétendue Réformée s'inJUILLET.
1750. 135
troduifit en Angleterre dans le feiziéme
fiécle. Le Roi Henri VIII . qui fe déclara
Chef de l'Eglife Anglicane , démolit
tous les Monafteres de fon Royaume, &
difpofa de leurs revenus . On retint tout
l'extérieur de l'Eglife ancienne , tout l'appareil
des cérémonies & la hiérarchie Eccléfiaftique.
Ceux qui ne penfoient pas
que l'Epifcopat fût de droit divin , formerent
une Eglife à part fous le nom de Presbytériens.
Il y a encore en Angleterre un
grand nombre d'autres Sectes .
Ceux qu'on appelle Indépendans , ne
veulent aucune fubordination dans les Eglifes
; ils croyent que chaque Paroiffe eft
un Corps complet , qui peut réfoudre tout
ce qui lui plaît , fans dépendre d'aucun
Supérieur ; ils donnent le pouvoir d'élire
les Miniftres à tout ce Corps , & ils les
inftalent dans leur Miniftere , fans impofition
de mains . La liberté de confcience
eft leur premier principe ; ils veulent que
chacun prie fur le champ , fuivant fon infpiration
.
Les Anabaptiftes font d'accord avec les
Indépendans , fi ce n'eft à l'égard du Baptême
, qu'ils prétendent ne devoir être
donné qu'aux adultes , & ils ne le conferent
point, qu'on n'ait feize ans accomplis.
Ils croyent , comme les Indépendans , que
136 MERCURE DE FRANCE.
le peuple doit avoir toute l'autorité , &
qu'il n'y a point de meilleur Gouverne
ment que la Démocratie.
Les Millenaires , dont le nombre eft fort
petit , croyent qu'avant la fin du monde la
Religion Chrétienne fera répandue par
toute la terre , & que chacun la profeffera
dans fa pureté , & avec une entiere liberté .
Dans les dernieres guerres civiles , ils foutenoient
que tous les Royaumes appartenoient
aux perfonnes qui vivoient bien
& qu'ils en devoient prendre le Gouvernement
, pour exterminer les méchans , &
commencer le régne de Jefus-Chrift , qui
doit être nommé la cinquiéme Monarchie.
Les Quakers ou Trembleurs , font bien
aux nombre de quarante mille , mais pref
que tous de baffe condition . Ils vont vêtus
fort fimplement , ne faluent perfonne ,
n'ôtent jamais leur chapeau , non pas mê
me quand le Roi paffe. Une de leurs principales
maximes eft de ne rien entreprendre
, qu'ils n'y foient pouffés par quelque
infpiration particuliere , qu'ils difent venir
du Saint-Efprit, ce qui fait qu'ils n'ont aucune
heure réglée pour la priere , ni pour
leurs autres exercices. Ils n'ont aucun Miniftre
, ni aucune perfonne prépofée pour
leur annoncer la parole de Dieu. Quand
JUILLET. 1750: 137
ils s'affemblent dans leurs Temples , ils fe
recueillent en eux- mêmes , demeurant dans
une pofture modefte , & gardant un profond
filence , jufqu'à ce que quelqu'un
d'entr'eux fe fente infpiré de prêcher ;
alors le premier, qui entre dans l'enthoufiafme
, foit homme ou femme , monte en
Chaire , & fait une exhortation , ou récite
quelque priere , & ainfi fucceffivement.
Quand tout eft achevé , ils ſe ſéparent fans
fe rien dire l'un à l'autre , parce que difent-
ils , ils ne fe fentent aucun mouvement
intérieur qui les porte à fe parler.
Ils prennent tous les termes de l'Ecriture
dans un fens allégorique , même ceux qui
parlent de la Trinité & de l'Incarnation
de la Mort , de la Paffion & de la Réfurrection
de Notre- Seigneur . Ils n'ont plus
aujourd'hui ces tremblemens , qui les faifoient
courir les rues çà & là , comme des
fols ; ils font devenus plus fociables .
Ils ont un air grave & mélancholiques
ils critiquent tout , & méprifent ceux qui
ne font pas de leur Secte ; ils font ennemis
des guerres & des procès , & ne fe défendent
pas même , quand on les attaque ; fi
on les perfécute , & fi on leur défend leurs
Affemblées , il ne laiffent pas de les continuer
, fans s'embarraffer des fuites. Quand
ils fçavent que les Archers fe doivent
138 MERCURE DE FRANCE.
transporter à leurs Affemblées pour les
prendre & les emprifonner , ils ne prennent
aucune mefure pour s'en garantir ;
ils les attendent de pied ferme , même
quand ils font en prifon , ils y'demeurent
fans donner le moindre Placer pour obtenir
leur élargiffement. Si on met garnifon
dans leur Temple , ils s'affemblent dans la
Place ou dans la rue la plus proche , ce
qui fait que les Magiftrats fe laffent de les
tourmenter & les laiffent en repos . Les
Quakers font ignorans & n'ont aucune
littérature ; la plupart font riches , parce
qu'ils s'attachent à leur Profeffion avec
beaucoup d'application , foit qu'il fe jettent
dans le négoce , ou qu'ils apprennent quelque
métier.
re ;
Voilà les principales Sectes d'Angleteril
y a encore des Préadamites , des
Sabbatiaires & des Perfectioniftes ; mais ils
ne font point de Corps , & on peut dire
qu'à la réferve de ceux qui font compris
dans ces Religions dominantes ,
les autres s'en font chacun une à leur
mode.
Des meurs Espagnoles.
tous
Les Efpagnols ont l'efprit fublime , pénétrant,&
très - propre pour réuffir dans les
plus hautes fciences ; ils s'attachent partiJUILLET.
139 1750.
culiérement à l'étude de la Philofophie ,
de la Théologie Scholaftique , de la Médecine
, de la Jurifprudence & de la Poëfie.
Une efpéce d'irrégularité efface tout le feu
de cette imagination vive qui brille dans
leurs Vers , & les fait dégénérer en un
pompeux galimathias.
Si de la difpofition qu'ils ont pour les
fciences , nous paffons à leurs autres bonnes
qualités , nous trouverons qu'ils font
fins , adroits , fages & mystérieux , patiens
dans l'adverfité , ardens dans leurs entreprifes
, conftans à les pourfuivre , lents à
fe déterminer , mais folides dans leurs délibérations
. Ils font généreux , magnifiques
, libéraux , officieux , charitables ,
bons amis , délicats fur le point- d'honneur ,
finceres dans leurs amitiés , doux & agréables
dans la converfation , graves dans
leurs difcours , ennemis de la médifance ,
& très fobres dans le manger .
Les Efpagnols font naturellement fort:
dévots , & peut- être donnent- ils un peu
trop dans les apparences extérieures de la
dévotion ; ils ont un refpect extraordi
naire pour les Prêtres & pour les Religieux
, avec cette difference , que dans les
honneurs qu'ils rendent aux uns & aux
autres , ils femblent fuppofer que la fainteté
ne réfide que dans la perfonne des
140 MERCURE DE FRANCE.
premiers , & qu'elle s'étend jufques fur les
habits des Religieux , d'autant qu'ils ne
baifent que la main de ceux - là , & qu'ils
baifent la manche de ceux - ci , à laquelle ils
femblent croire qu'il y a de grandes Indulgences
d'attachées.
Ils n'ont guere moins de refpect pour les
femmes , que pour les Prêtres & les Religieux
; ceux qui fe piquent de fçavoir bien
leur monde , mettent un genou en terre en
les abordant , leur baifent la main , & ne
fe relevent qu'après en avoir été bien
priés ; leur déférence pour celles qui font
enceintes eft fi grande , que quand elles
voyent un bijou , & qu'elles marquent en
avoir envie , ils font dans l'obligation de
le leur donner , & par malheur pour eux ,
elles font extrêmement fufceptibles de ces
fortes d'envie.
Mais un des plus grands défauts de cette
Nation , c'eft la trop bonne opinion que
les Espagnols ont d'eux- mêmes , & les mépris
qu'ils font des autres Nations. A cette
vanité ridicule on peut ajoûter la pareffe ,
la fainéantiſe , un violent efprit de vengeance
, l'avarice , un penchant exceffif
pour le fexe , peu de bonne-foi dans leurs
réconciliations , & trop de crédulité pour
les contes fabuleux de leurs chroniques ;
fiers quand ils ont l'avantage , mais fou
JUILLET. 1750. 14F
ples quand ils ont du deffous. Ils accablent
ceux qui leur font foumis , par la rigueur
des Loix qu'ils leur
impofent , & ils fati
guent ceux de qui ils
prétendent quelque
grace , par leurs
importunités,
Quand ils ont été infultés , ils obfervent
une maxime qu'ils croyent fondée fur
le droit naturel. Ils
fuppofent qu'un homme
qui a reçû un affront , ne doit pas rifquer
la vie pour en tirer
vengeance , eftimant
que la condition de l'infultant feroit
incomparablement plus
avantageufe , que
celle de
l'infulté , & fur ce
principe , ils
n'ont pas pour
l'affaffinat l'horreur qu'il
mérite.
La
jaloufie en
Eſpagne n'eft pas une fim
ple paffion , c'eft une fureur qui n'a ni
bornes ni
modération , de- là
l'efclavage
extrêmement gênant , dans lequel ils retiennent
leurs femmes.
L'Espagne est tout à la fois le meilleur
Pays du monde , & le moins bien cultivé ,
parce que ceux qui par leur condition femblent
n'être nés que pour labourer la terre ,
fe
croiroient dégradés s'ils
s'appliquoient
à
l'agriculture , leur pareffe ne
pouvant
être égalée que par leur fotte vanité ; il n'y
a pas jufqu'au moindre payfan , qui n'ait la
généalogie toute prête , pour prouver qu'il
defcend en droite ligne d'un de ces ancieng
140 MERCURE DE FRANCE.
premiers , & qu'elle s'étend jufques fur les
habits des Religieux , d'autant qu'ils ne
baifent que la main de ceux - là , & qu'ils
baiſent la manche de ceux - ci , à laquelle ils
femblent croire qu'il y a de grandes Indulgences
d'attachées.
Ils n'ont guere moins de refpect pour les
femmes , que pour les Prêtres & les Religieux
; ceux qui fe piquent de fçavoir bien
leur monde , mettent un genou en terre en
les abordant , leur baifent la main , & ne
fe relevent qu'après en avoir été bien
priés ; leur déférence pour celles qui font
enceintes eft fi grande , que quand elles
voyent un bijou , & qu'elles marquent en
avoir envie , ils font dans l'obligation de
le leur donner , & par malheur pour eux ,
elles font extrêmement fufceptibles de ces
fortes d'envie.
Mais un des plus grands défauts de cette
Nation , c'eſt la trop bonne opinion que
les Espagnols ont d'eux-mêmes , & les mépris
qu'ils font des autres Nations. A cette
vanité ridicule on peut ajoûter la pareffe ,
la fainéantife , un violent efprit de vengeance
, l'avarice , un penchant exceffif
pour le fexe , peu de bonne-foi dans leurs
réconciliations , & trop de crédulité pour.
les contes fabuleux de leurs chroniques ;
fers quand ils ont l'avantage , mais fou
JUILLET. 1750. 14
ples quand ils ont du deffous. Ils accablent
ceux qui leur font foumis , par la rigueur
des Loix qu'ils leur impofent , & ils fati
guent ceux de qui ils prétendent quelque
grace , par leurs importunités,
Quand ils ont été infultés , ils obfervent
une maxime qu'ils croyent fondée fur
le droit naturel. Ils fuppofent qu'un homme
qui a reçû un affront , ne doit pas rifquer
la vie pour en tirer vengeance , eftimant
que la condition de l'infultant feroit
incomparablement plus avantageufe , que
celle de l'infulté , & fur ce principe , ils
n'ont pas pour l'affaffinat l'horreur qu'il
mérite ,
La jaloufie en EEſfppaaggnnee n'efſt pas une fim,
ple paffion , c'eft une fureur qui n'a ni
bornes ni modération , de- là l'efclavage
extrêmement gênant , dans lequel ils retiennent
leurs femmes.
L'Espagne eft tout à la fois le meilleur
Pays du monde , & le moins bien cultivé ,
parce que ceux qui par leur condition femblent
n'être nés que pour labourer la terre,
fe croiroient dégradés s'ils s'appliquoient
à l'agriculture , leur pareffe ne pouvant
être égalée que par leur fotte vanité ; il n'y
a pas jufqu'au moindre payſan , qui n'ait la
généalogie toute prête , pour prouver qu'il
defcend en droite ligne d'un de ces anciens
144 MERCURE DE FRANCE.
Préfere indignement à de nobles travaux
Les foins bas & cruels d'avilir fes rivaux ;
De ferpens menaçans la tête eft couronnée ;
Sur fon trône de fer elle eft environnée
Des lauriers , arrachés au mérite vainqueur
Qu'elle amaffe & déchire encor avec fureur .
D'un nouvel Amphion fi la voix nous attire ,
Contre lui , tout -à - coup , elle arme la Satyre ;
L'orgueil , pour la fléchir , lui donne de l'encens ,
Et la malignité fourit à fes accens ;
Ardente à nous bleffer , & non à nous inftruire ,
Ce n'eft point réparer qu'elle veut , c'eſt détruire à
Difons mieux , elle veut , par un fiel fédu&teur ,
Dégrader à la fois & l'Ouvrage & l'Auteur
Ah ! par quel trifte fort le poifon de l'envie
Attaque-t'il les jours les plus beaux de la vie !
Pourquoi tant de talens , formés pour être unis ,'
De cette indigne tache ont- ils été ternis !
Aux mouvemens jaloux faut - il qu'on s'accou
tume ,
Et que le plus doux miel fe change en amertume f
Plus loin dans fes tableaux allarmant la pudeur ;
Peintre contagieux d'une coupable ardeur ,
Un Ecrivain obſcur , arborant la licence ,
Fait circuler le vice , & régner l'indécence ,
Et d'un Lecteur oifif infectant les loifirs ,
Accrédite le crime , & bannit les plaifirs ;
Sur les traits dangereux fa main appéfantie ,
No
JUILLET.
145 1750.
Ne fait point respecter l'aimable modeſtie ;
La jeuneffe imprudente applaudit au vainqueur ,
Dont l'Ecrit empoisonne & l'efprit & le coeur :
Mais , bientôt les dégoûts diffipant l'impoſture ,
Vengent la pureté qu'outrageoit la peinture.
Ce n'eft pas que ce foit une témérité
D'embellir la vertu , d'orner la vérité ;
Il faut , pour qu'on les aime autant qu'on les
révere ,
Que leur voix foit fouvent plus douce que ſévère ,
Sous d'aimables dehors voilant leurs traits vain
queurs ,
Elles n'en font que mieux la conquête des coeurs ;
Elles n'enchaîneront
les mortels fur leurs traces ,
Qu'autant qu'à la fageffe elles joindront les graces
,
Et que l'inftruction en prendra les couleurs ,
Comme l'on voit les fruits fe cacher fous les fleurs :
Mais fes brillantes fleurs feront bientôt fanées,
Si par un fouffle impur elles font profanées.
Le talent , quel qu'il foit , par le vice avili ,
Par les graces jamais ne peut être embelli.
Vous feules en effet , & Vertus refpectables ;
Vous feules inſpirez les talens véritables ;
Et ce n'eft qu'en ſuivant votre divin flambeau ,
Que l'on trouve le bon fans s'éloigner du beau,
EUVRES du Pere Dubaudory , de la
Compagnie de Jefus . A Paris , chez Marc
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Bordelet , rue S. Jacques , in- 12 . 1750.
La Chaire de Réthorique des Jéfuites de
Paris , a été remplie fucceffivement par des
hommes célébres , qui ont long-tems contribué
à former , à étendre , & à foutenir
le goût de la belle latinité. Perpinian eut
le tyle doux , Perau l'eut abondant , Coffart
fublime , la Beaune fort , la Rue rapide
, Jouvency majestueux , Sanadon pur,
Porée ingénieux . Le P. Dubaudory pou
voit avoir auffi une maniere qui lui fûr
propre. Sa premiere harangue , qui eut
pour but de faire voir combien il eft difficile
de fuccéder à ceux qui ont excellé dans leur
Art , étoit pleine de nobleffe & de naturel .
Le fujet étoit bien choifi , les preuves diftribuées
avec art , les portraits deffinés
admirablement , les ornemens répandus
avec fageffe ; nous ne craignons pas de
dire que c'eft un des plus beaux difcours
qui ayent jamais été faits dans aucun Collége
.
L'impartialité dont nous faifons profeffion
, nous force d'avouer que le nouveau
Profeffeur ne foutint pas tout-à-fait la réputation
que fa premiere harangue lui
avoit faite. Les trois fuivantes parurent au
Public ce qu'elles étoient , féches , puériles
& manierées : le Pere Dubaudory changea
malheureufement fon ton contre celui
JUILLET. 1750. 147
d'un autre , & perfonne n'ignore qu'on eft
toujours mal ce qu'on eft par imitation. La
Tragédie latine de S. Louis dans les fers ,
nous a paru de ce qu'on peut appeller le
bon tems de ce Jéfuite : qu'on life cet Ouvrage
comme une Piéce de Collége , &
nous ofons afsûrer qu'on en fera content.
Nous jugeons plus favorablement encore
des trois Plaidoyers François , qu'on trouve
dans le Recueil que nous annonçons. L'efprit
de cet exercice claffique , qui eft une
des nouveautés utiles qu'on doit aux Jéfuites
, a été bien faifi par le P. Dubaudory ,
comme on va le voir.
Plan du premier Plaidoyer. Softene également
diftingué par fa naiffance & par les
Emplois, cut quatre enfans, tous caractérifés
par un défaut particulier. L'un étoit indolent
& pareffeux ; l'autre vif& emporté
: le troifiéme complaifant à l'excès : le
dernier inconftant & volage. Il fut affez
heureux pour rencontrer des hommes expérimentés
à qui il confia fucceffivement
l'éducation de fes quatre fils , avant que
l'âge & l'habitude euffent fortifié ces vices
naiffans. Le fuccès juftifia fon choix , &
furpaffa fes espérances. Les Maîtres habiles
manierent avec tant d'art ces paffions differentes
, qu'ils les déracinerent du coeur
de leurs éleves. On trouva après la mort
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
du pere un Codicile , par lequel il laiffoit
quatre préfens de valeur inégale aux quatre
perfonnes , dont le zéle & la prudence
l'avoient fi bien fervi . Mais il ne décida
rien fur la diftribution particuliere de fes
legs , voulant qu'elle fût reglée fur l'importance
des fervices ci-deffus mentionnés.
L'Exécuteur Teftamentaire repréſenta le
Codicile : les quatre intéreffés comparurent
; mais ne pouvant convenir enſemble,
l'affaire fut plaidée .
Plan du fecond Plaidoyer.
l'avançe-
Callidore plein de zéle pour
ment & la fplendeur des Lettres , forma le.
plan d'une Académie , qui , en éternifant fa
mémoire , perpétuât d'âge en âge le goût
de la belle littérature. Il s'affocia quatre
hommes de Lettres , qui par la fupériorité
de leurs talens , quoique fort différens les
uns des autres , fembloien réunir entr'eux
toutes les richeffes de l'efprit . Le premier
avoit reçu de la nature une imagination
grande , vive & fublime ; le fecond une
fineffe & une délicateffe d'efprit fingulieres
; le troifiéme avoit en partage une mé
moire vafte , & enrichie de toute l'érudidition
littéraire : un goût sûr & un jugement
admirable faifoit le caractere diftinctifdu
quatriéme. Ce n'eft pas que chacun
JUILLET.
149 1750 .
des quatre Concurrens fût entiérement
deftitué de l'efpéce de mérite qui caracté
rifoit fon rival : on veut dire feulement
que le caractere d'efprit qui les diftinguoit
chacun en particulier , ne fe trouvoit dans
les autres que fubalterne. Il eft aifé de juger
des progrès rapides d'une Académie fi
bien compofée . Non content d'avoir honoré
pendant la vie , de la confiance la
plus intime ces quatre grands hommes ,
Callidore confacra fes derniers momens
aux témoignages de fon amitié : mais comme
il reconnut de l'inégalité dans les ralens
, il jugea à propos d'en mettre dans les
récompenfes : il ordonna en conféquence
que les quatre préfens de valeur inégale ,
qu'il laiffoit fon Teftament aux quatre
lumieres de fon Académie , fuffent diftribués
felon le dégré de mérite de chacun
des talens. Ainfi la queftion fe réduit à les
apprécier.
par
>
Plan du troisième Plaidoyer.
Polemophile ayant été élevé à tous les
grades militaires comblé d'honneurs
,
épuifé de fatigues , chargé d'années & couvert
de bleffures , ne fongea plus qu'à laiſſer
après lui un monument authentique de fon
zéle. Il voulut que fes biens , le fruit de
fes fervices & de fa fidélité , fuffent pour
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
le Prince & la Patrie une femence fécon
de de fervices nouveaux . Pour exciter l'émulation
parmi tous les Corps Militaires
qui compofent nos Armées , il légua tour
fon bien à cinq Officiers d'une égale répu
tation , dans le genre de fervice qui les
diftingue ; fçavoir , l'Officier de Cavalerie
, l'Officier d'Infanterie , l'Officier de
Génie , l'Officier d'Artillerie , l'Officier
des Troupes légeres. Mais afin de piquer la
rivalité des prétendans , il partagea luimême
fa fucceffion en cinq portions iné
gales , voulant que la répartition s'en fir
felon le mérite plus ou moins grand des
fervices rivaux. Il ordonna de plus , que
l'affaire feroit foumiſe au jugement & à la
décifion du plus ancien Lieutenant Général
.
Il étoit poffible de mettre dans l'exécution
de ces Plans plus de précision , plus
de philofophie , plus de ces penfées neuves
, de ces expreffions de génie , qui carac
térifent les grands talens. Le Pere Dubaudory
s'eft borné à un ſtyle clair & nombreux
, à trouver ce qu'il y avoit de plus
fenfé dans chaque fujet , & à le placer
dans l'ordre le plus naturel & le plus fenfible.
LES POESIES D'HORACE , traduites en
françois par M. l'Abbé Batteux. A Paris ,
JUILLET. 1750. ISI
chez Defaint & Saillant , rue S. Jean- de-
Beauvais , 2 Vol, in- 12 . 1750.
fans
De tous les anciens Poëtes , Horace eft
celui qu'on lit davantage , parce que c'eft
un Poëte Philofophe , & que la raiſon eft
de tous les fiécles & de tous les Pays . Plufieurs
de nos Ecrivains ont travaillé avec
plus ou moins de fuccès à nous en faciliter
l'intelligence. La Traduction de M. Dacier
eft exacte; mais dure , féche , gênée ,
fans nombre & fans images.
graces ,
Celles du P.Tarteron, qui manque fouvent
de fidélité & de nobleffe , mérite de gran
des loüanges pour fon air gai & facile . Il
eft furprenant que le P. Sanadon , qui a
mis tant de précision , d'élégance , & un fi
beau naturel dans fes Poëfies latines , foir
prefque toujours diffus , & fouvent déclamateur
dans fa Traduction . Cette critique
ne porte pas fur fon Commentaire , où
brillent de tous côtés le goût , la fagacité
& l'érudition. M. l'Abbé Batteux , à qui
nous devons les Beaux Arts réduits à un
même principe , Ouvrage fi bien fait , &
un cours de Belles- Lettres , eftimable par
la connoiffance qu'on y voit des préceptes
& des modéles , vient de donner
encore Horace. Pour faire prendre à
nos Lecteurs une idée auffi avantageufe
que nous l'avons de cette Traduction ,
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
量
il fuffira d'en tranferire quelques morceaux
.
Ode 12. du Livre fecond. Contre le luxe de
fon fiècle.
Bientôt les édifices fuperbes ne laifferont
plus de terres à la charrue du Laboureur.
On verra de tous côtés des canaux
plus grands que le Lac Lucrin . Le plane
inutile prendra la place de l'orme qui
foutient les raifins. Les parterres de violettes
, les bofquets de myrthe , les arbrif
feaux odoriférans répandront leurs parfums
dans tous ces lieux , où l'olivier enrichiffoit
autrefois fes Maîtres , & ce fera
le feuillage épais du laurier , qui empêchera
les rayons brûlans de pénétrer Ce
n'étoit
s ainfi que l'avoient réglé
Romut
lus , le vieux Caton , & tous ces anciens
Romains qui ont fait nos Loix . De leur
tems , le revenu ,de chaque Citoyen étoit
petit ; celui de l'Etat étoit grand. On ne
voyoit pas à un particulier de ces longs
portiques , pour y prendre le frais . On
n'auroit ofé dédaigner un gazon , qui s'y
offroit au hazard , & les Loix réſervoient
l'argent des Citoyens pour embellir les
Villes , & orner les Temples des Dieux .
JUILLET. 1750. 153
Satyre 6. du Livre fecond. Horace vante le
repos de la vie champêtre.
Voilà ce que j'avois toujours défiré : une
terre d'une étendue médiocre , où il y eût
un peu de jardin , & une fource d'eau vive
à côté , avec un bois de quelques arpens,
Les Dieux ont été au delà de mes défirs.
Qu'ils en foient loués . Je ne leur demande
plus rien , fi ce n'eft de jouir long tems
de ce qu'ils m'ont donné. Fils de Maya ,
s'il eft vrai que je n'ai pas augmenté mon
bien par de mauvaifes voyes ; fi je vous
promets de ne le pas diminuer par une
mauvaise conduite ; fi dans mes voeux , je
ne dis point comme ces infenfés ; » O û je
» pouvois avoir encore cette piéce , qui
fait irrégularité dans ma terre ! O fi je
pouvois trouver un pot plein d'argent
>> comme cet homme qui labourant le
champ d'autrui , y trouva un tréfor , dont
» il acheta le champ même qu'il labouroit !
» Graces à Hercule , il fe vit riche tout
» d'un coup . Enfin , fi je fuis content de
ce que j'ai , je vous prie , en faveur de ces
fentimens , d'engraiffer mes troupeaux &
tout ce qui m'appartient , ( j'excepte mon
efprit, ) & de me conferver , comme vous
l'avez fait jufqu'ici .
13
33
"
Me voilà hors de Rome , retiré dans ces
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
montagnes chéries , comme dans un Fort.
Que puis-je faire de mieux , que de célébrer
en vers demi- profe , mon repos &
mon bonheur ? Je ne reffens point les inquiétudes
de l'ambition . Je ne crains ni le
vent du midi , qui appéfantit les corps , ni
l'automne, qui enrichit la Déeffe des funérailles
. Pere du matin , ou fi vous l'aimez
mieux , Janus , vous que les mortels invoquent
en commençant leurs travaux , ( ainli
l'ont ordonné les Dieux ) foyez à la tête de
mes vers. Quand je fuis à Rome , vous
m'enlevez pour aller faire les fonctions de
Répondant : Hâtez -vous , allons , de peur
qu'un autre plus officieux ne vous pré.
» vienne. Soit que l'Aquilon fiffle fur les
maifons , ou que le trifte hyver ait refferré
les jours dans un cercle plus étroit , il faut
marcher , & aller prononcer d'une voix
claire & diftincte ce qui ne manquera pas
de me faire tort. En revenant , il faut percer
la foule , quereller ceux qui n'avancent
pas. » A qui en veut celui - ci , me dit- on ,
» quel forcené ? On jure , on fe fâche. II
» renverfe tout , quand il court chez fon
Mécéne. Ce reproche pourtant me fait
grand plaifir , je l'avoue .
n
Arrivé fur le Mont Efquilin , cent affaires,
qui ne me touchent nullement , me fautent
au collet ; je fuis affailli de toutes parts.
JUILLET . 1750. 155
»
» Monfieur , Rofcius vous prie de venir au
>> Barreau avant huit heures. Monfieur , les
» Secretaires de l'Epargne vous prient de
» ne point oublier de revenir aujourd'hui ,
» pour une affaire importante qui intéreffe
» tout le Corps. Ah ! Monfieur , vous vou-
»drez bien faire fceller ces Lettres . Je ferai
>> en forte ; il ne tient qu'à vous , & s'il
» vous plaît vous le ferez.
Voilà à peu près huit ans que Mécéne
m'honore de fon amitié : & pourquoi ?
Pour me prendre dans la voiture , quand il
va à la Campagne, pour me dire des riens :
Quelle heure eft- il à préfent ? Croyez- vous
que le Gladiateur Thrace vaut le Syrien ?
Les matins font déja piquans ; il eft bon de
fe munir. Voilà de quoi il s'agit , ou de
chofes de cette forte qu'on pent confier aux
oreilles les moins difcrettes, & c .
Premiere Epitre du Livre fecond , à Augufte.
Vous qui foutenez feul tout le fardeau
de l'Empire , qui le défendez par vos ar→
mes , qui l'inftruifez par vos exemples, qui
le réglez par vos Loix ; Augufte , ce feroit
faire tort au bien public , que de vous dé.
rober par un difcours trop long , des mo
mens fi précieux .
Romulus , Bacchus , Caftor , Pollux ,
tous ces Héros qui , par leurs grandes ac-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
tions , ont mérité d'être reçus dans les demeures
des Dieux , eurent à fe plaindre de
l'injuftice des hommes. Ils employerent
toute leur vie à terminer des guerres funeftes
, à régler les limites des Nations , à
fonder des Villes , & jamais la reconnoiffance
des peuples ne répondit à leurs bienfaits.
Celui qui dompta l'Hydre cruelle ,
qui terraffa par fes fameux travaux tant de
Monftres que lui oppofoit le deftin, éprou
va que la mort feule étoit capable de domapter
l'envie .
Quiconque s'éleve dans un fphére, quelle
qu'elle foit , devient à charge à ceux qui
font au- deffous : il faut qu'il ait ceffé d'être ,
pour qu'on lui rende juftice .
Pour vous , Prince , quoique vous foyez
encore parmi nous , nous nous empreffons
de vous rendre les honneurs qui vous font
dûs. Vous avez des Temples , des Autels :
nous jurons par votre nom : nous avouons
qu'il n'y eut jamais , & que jamais il n'y
aura de Prince qui vous égale : nous reconnoiffons
que vous êtes au deffus de tout ce
qu'il y a eu de grands hommes , & parmi
nous , & parmi les Grecs , & c.
Nous ne doutons pas que le Public n'eftime
affez la Traduction que nous lui.an
nonçons , pour nous permettre quelques
obfervations ; & que l'Auteur ne fe faffe
JUILLET. 1750. 157
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Public
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nous
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permettre
quelques ue
l'Auteur
ne
fe falfe
un plaifir de lever les doutes que nous lui
allons propofer , fur la plus courte des trois
agréables Piéces que nous venons de copier.
DE L'ODE. Bientôt les édifices fuperbes
lafferont plus de terres à la charrue du Laboureur.
Ne laifferont plus eft trop fort , il
falloit prefque plus , pauca jugera, Le Traducteur
pourfuit : On verra de tous côtés des
canaux plus grands que le Lac Lucrin
Canaux nous paroît un contre- fens. Horace
parle des étangs , ou des grands réfervoirs
d'eau que le fafte avoit fait conftruire ,
ftagna. Un peu plus bas : Ce fera lefeuillage
épais du laurier , qui empêchera les rayons
brûlans de pénétrer . Pénétrer eft là fans régime.
Veterum norma veut dire les Loix
établies parmi les anciens Romains , & non
tous ces anciens Romains qui ont fait nos Loix.
Certe Ode , qui eft très courte , finit ainfr ,
Gles Loix réfervoient l'argent des Citoyens ,
pour embellir les Villes , orner les Temples
des Dieux. Cette Traduction nous paroît
contraire au fens d'Horace , & à l'idée que
nous avons de la fimplicité des premiers
Romains : Oppida publico fumptu jubentes
(leges ) & Deorum Templa novo decorare
faxo. Cela doit s'entendre feulement des
réparations qu'on faifoit aux Villes & aux
Temples ; l'épithète novo détermine le fens
du verbe decorare.
158 MERCURE DE FRANCE.
ANTHROPOTOMIE , ou l'Art de difféquer
les muſcles , les ligamens , les nerfs & les
vaiffeaux du corps humain , auquel on a
joint une hiftoire fuccinte de ces vaiffeaux
, avec la maniere de faire les injections
, de préparer , de blanchir les os &
de dreffer les fquelettes ; de préparer toutes
les differentes parties , & de les conferver
préparées , foit dans une liqueur propre
à cet effet , foit en les failant fécher ;
celle d'ouvrir & d'embaumer les cadavres.
On y donne auffi la deſcription des matieres
propres à chacune de ces préparations ,
& la figure des inftrumens. A Paris , chez
Briaffon , rue S. Jacques , à la Science & à
l'Ange Gardien , 1750. 2. Vol. in 12 .
Il ne fuffit pas d'avoir étudié l'anatomie
dans les differens Livres que nous avons
fur cette matiere , quelqu'excellens qu'ils
puiffent être. C'eft une fcience où les erreurs
font fufceptibles d'une fi dangéreufe
conféquence , qu'on ne peut apporter trop
de foins à les prévenir. Il faut abfolument
s'inftruire par fes propres yeux , & confulter
la nature elle - même. Mais ce feroit en
vain qu'on efpéreroit de réuffir dans une
étude auffi compliquée , fans être dirigé
par un Guide habile . C'eſt un ſecours qui
manquoit aux jeunes Anatomiftes pour
difféquer fans Maître , & qu'ils trouveront
JUILLET. 1750. 159
dans le Livre que nous annonçons. La méthode
qu'on doit fuivre dans les differentes
diffections , & dans toutes les opérations
qu'on peut faire fur le cadavre , s'y trouve
expofée avec toute la clarté poffible . On y
a même décrit fuccinctement prefque toutes
les parties du corps humain , & on y
donne une hiſtoire complette des vaiffeaux
dont il eft compofé , en les fuivant jufques:
dans leurs plus petites ramifications .
Dans l'article qui concerne le cerveau ,
l'Auteur donne une nouvelle defcription
de ce qu'on appelle les cornes de bélier ; il
fait obferver une bride entre les corps cannelés
& les couches des nerfs optiques , &
il indique deux valvules dans le quatrième
ventricule , qui jufqu'ici avoient échappé
aux Anatomiftes. Il fait auffi quelques ré-
Alexions nouvelles fur la fituation & la na
ture de ces gonflemens de nerfs qu'on appelle
ganglions , & il croit avoir lieu de regarder
le mouvement comme la principale
caufe de leur formation.
Il femble d'abord qu'il y ait dans cet
Ouvrage beaucoup de détails , qu'on auroit
pû épargner au Lecteur ; mais on doit faire
attention qu'il eft principalement deftiné
à l'inftruction des jeunes Anatomiftes ,
& il nous paroît qu'il feroit difficile de
mieux remplir ce deffein .
160 MERCURE DE FRANCE.
LES SOUHAITS pour le Roi , Comédie en
un Acte en vers, repréfentée par les Comédiens
François , le 30 Août 1745. par M.
de Valois d'Orville' , & M. Dubois , Avocat
au Parlement de Paris . Cette Piéce qui
fut jouée au tems de nos conquêtes , vient
feulement d'être imprimée depuis quelques
jours. Elle fe vend à Paris , chez André
Caillean , rue Saint Jacques , à Saint
André .
Le même Libraire vend la Colonie
Comédie de M. de Saint - Foix , en trois Actes
avec un Prologue , repréfentée par les
Comédiens François, le 25 Octobre 1749.
Pour engager le Public à lire avec empreffement
cette Piéce , il fuffit de dire qu'il y
trouvera de ces traits légers , aimables &
badins , qui caractérisent ce qui fort des
mains de l'Auteur de Oracle & des
Graces.
On a imprimé un badinage , qui a pour
titre , Agate ou la Chafte Princeffe , par M.
G **. C'eſt une action bouffone exprimée
en vers , tantôt pompeux & tantôt burlefques
; c'eft la parade qui pour paroître plus
plaifante , chauffe le cothurne tragique .
L'EUNUQUE , ou la fidelle infidélité ,
Parodie en Vaudevilles , mêlée de profe &
de vers. Elle ſe vend à laComédieFrançoife.
C'est un badinage de M. Grandval , le
JUILLET. •
161
1750 .
plus célébre & le plus aimable de nos Comédiens
modernes.Nous y avons trouvé de
l'efprit , de la plaifanterie & de cette bouffonnerie
fans prétention , qui eft en droit
de dérider le front des plus fages. Il y a
plufieurs couplets de Chanfons fur nos airs
les plus connus , qui font fort bien faits &
très- plaifans. En lifant cette Brochure , on
voit bien que ce font les délaffemens d'un
homme d'efprit , qui connoît mieux qu'un
autre toutes les routes qu'on peut prendre
pour amufer & faire rire.
'Académie des Jeux Floraux fera la
diftribution des Prix le troifiéme Mai
1751 .
. Ces Prix font une Amaranthe d'or de la
valeur de quatre cens livres , qui eft deftinée
à une Ode.
Une Eglantine d'or de la valeur de quatre
cens cinquante livres , deftinée à une
Piéce d'Eloquence d'un quart- d'heure , ou
d'une petite demi-heure de lecture , dont
le fujet fera :
L'Espérance eft un bien dont l'on ne connoit
pas affez le prix.
Une Violette d'argent de la valeur de
deux cens cinquante livres , deftinée à un
Poëme de foixante vers au moins , ou de
162 MERCURE DE FRANCE.
cent vers au plus , qui doivent être Alexandrins
, dont le fujet doit être héroïque ou
dans le genre noble.
Un Souci d'argent de la valeur de deux
cens livres , qui eft deſtiné à une Elégie ,
à une Idyle ou à une Eglogue , ces trois
genres d'Ouvrages concourant pour le
même Prix . Les vers en doivent être auffi
Alexandrins , fans mêlange de vers d'autre
mefure.
Un Lys d'argent de la valeur de foixante
livres , deſtiné à un Sonnet à l'honneur de
la Sainte Vierge.
Le fujet des differens genres d'Ouvrages
aufquels l'Amaranthe , la Violette & le
Souci font deſtinés , eft au choix des Auteurs
, qui font avertis de ne pas fe négliger
fur les rimes & fur toutes les régles de
la verfification , auffi-bien que les Auteurs
du Sonnet.
)
-Les Ouvrages qui ne font que des traductions
ou des imitations , ceux qui traitent
des fujets donnés par d'autres Acadé
mies , ceux qui ont quelque chofe de burlefque
, de fatyrique ou d'indécent , ou qui
peuvent intéreffer la Religion ou le Gouvernement
, font exclus des Prix .
Les Ouvrages qui auront paru dans le
Public , ceux dont les Auteurs fe feront
fait connoître avant le Jugement , ou pour
JUILLET. 1750. 163
lefquels ils auront follicité ou fait folliciter
les Juges , en font aufli exclus.
Les Auteurs qui traitent des matieres
théologiques , doivent faire mettre au bas
de leurs Ouvrages l'Approbation de deux
Docteurs en Théologie ; ce qui fera obſervé
même à l'égard du Sonnet , fans quoi
ees Ouvrages ne feront pas mis au con
Cours.
On doit faire remettre , par tout le mois
de Janvier de l'année 1751 , par des perfonnes
domiciliées à Toulouſe , trois Copies
bien lifibles de chaque Ouvrage à M.
le Chevalier d'Aliez , Secretaire Perpétuel
de l'Académie , logé rue des Coûteliers.
Son Régiftre devant être barré dès le premier
jour de Février, on ne fera plus à tems
à lui remettre des Ouvrages dès que le mois
de Janvier ſera expiré.
Les Ouvrages feront défignés , non-feu.
lement par leur Titre , mais encore par une
Devife ou Sentence , que M. le Secretaire
écrira dans fon Régiftre , auffi bien que le
nom , la qualité , ou la Profeffion & la demeure
des perfonnes qui les lui auront remis
, lefquels figneront la Réception que
M. le Secretaire en aura écrite dans fon
Régiftre , après quoi il leur en expédiera
le Récépiffé.
M. le Secretaire ne recevra point les
164 MERCURE DE FRANCE.
paquêts qui lui feront adreffés par la Pofte
en droiture, s'ils ne font affranchis de port ,
& il ne répondra point aux Lettres qu'on
lui écrira , fans avoir cette attention . Les
Auteurs font avertis , que l'Académie exclut
même du concours tous les Ouvrages
qui n'ont pas été remis à M. le Secretaire
par une perfonne domiciliée à Toulouſe ,
la voye de la Pofte en droiture étant fujette.
à trop d'inconvéniens.
M. le Secretaire avertira les perfonnes
qui auront remis les Ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Auteurs
viennent eux - mêmes recevoir les
Prix , l'après - midi du troifiéme Mai , à
l'Affemblée que l'Académie tient dans le
Grand Confiftoire de l'Hôtel de- Ville , où
ils font diftribués . Si les Auteurs font hors
de portée de venir les recevoir eux- mêmes,
ils doivent envoyer à un perfonne domiciliée
à Toulouſe une procuration en bonne
forme , où ils fe déclarent affirmativement
les Auteurs de l'Ouvrage couronné
& cette perfonne retira le Prix des mains
de M. le Secretaire , fur la procuration
de l'Auteur & fur le Récépiffé de l'Ouvrage.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des Prix , que l'Académie diſtribue .
Les Auteurs des Ouvrages qu'elle découJUILLET.
1750. 165
vrira avoir enfreint cette Loi , en feront
exclus , auffi bien que les Ouvrages qu'on
pourra juftement préfumer être préfentés
fous des noms d'Auteurs fuppofés.
Après que les Auteurs fe feront fait
connoître , M. le Secretaire leur donnera
des atteftations , portant qu'un tel , une
telle année , pour tel Ouvrage par lui compofé
, a remporté un tel Prix , & l'Ouvra
ge en original fera attaché à ces atteftations
, fous le contre-fcel des Jeux .
Ceux qui auront remporté trois Prix ,
( celui du Sonnet excepté, ) l'un defquels
foit celui de l'Ode , pourront obtenir , felon
l'ancien uſage , des Lettres de Maître
des Jeux Floraux , qui leur donneront le
droit d'opiner comme Juges & comme
étant du Corps des Jeux , dans les Affemblées
générales & particulieres des Jeux
Floraux , & d'affifter aux Séances publiques.
Par les dernieres Lettres Patentes du
Roi , qui autorifent l'augmentation du
Prix du Difcours , les Aureurs qui auront
remporté trois fois ce Prix depuis cette
augmentation , pourront auffi obtenir des
Lettres de Maître des Jeux Floraux , fans
qu'il foit néceffaire qu'ils ayent remporté
des Prix de Peëfie .
Le Prix de l'Ode a été réſervé,
166 MERCURE DE FRANCE.
Le prix d'éloquence a été adjugé au
Difcours , qui a pour Sentence : Si fit aliquid
effe beatum , id oportet totum poni in
poteftate Sapientis.
Le Poëme qui a pour titre , les Beaux
Arts placés au Temple de la Gloire , & pour
Sentence , Non imber edax , non Aquilo impotens
, &c. a remporté le prix.
Le prix de l'Eglogue a auffi été réfervé.
Le prix du Sonnet a été adjugé au Sonnet
, qui a pour Sentence , Genuifti qui te
fecit.
L'Académie a encore réſervé un Prix du
Difcours , un prix du Poëme , & un prix
du Sonnet ,qui l'avoient été les années précédentes.
BEAUX-ARTS.
Explication des Ouvrages de Peinture , qui
viennent d'êtrefaitspar M. Natoire , dans
la nouvelle Chapelle de l'Hôpital des Enfans
Trouvés. La partie feinte d'Architecture
eft de Meffieurs Brunetti , pere &
fils, Peintres Italiens.
M
Effieurs les Adminiftrateurs , ayant
eu deffein de décorer cette Chapelle
, M. de Boffrand , * Architecte du
* Il eft lui-même un des Administrateurs.
JUILLET. 1750. 167
Roi , fous la conduite duquel la Maiſon
a été bâtie , propoſa pour ſujet la naiſſance
du Sauveur dans le moment de l'adoration
des Rois , précédée de celle des Bergers
; fon avis fut généralement approuvé ,
& il fut arrêté que cet ouvrage ne formeroit
qu'un tout enfemble de Peinture , en
y comprenant l'Architecture feinte.
Le tout eft peint en huile fur les murs
qui font de pierre.
Cette Chapelle a foixante pieds de profondeur
, fur trente- deux de large , & quarante-
deux de hauteur.
Les quatre murs & le plafond font tout
unis , fans la moindre faillie,
Le mur du côté de l'entrée eft percé de
trois portiques , au- deffus defquels on a
placé une tribune qui en occupe toute la
largeur, & qui eft foûtenue dans l'intérieur
de la Chapelle par fix colonnes cannelées
d'Ordre Ionique ; cette tribune décrit un
plan circulaire.
Au- deffus eft une feconde tribune deftinée
pour les Enfans de la Maiſon , & leurs
nourrices,
Le mur , à droite en entrant , a cinq fenêtres
réelles , prefqu'à égale diſtance ; le
mur à gauche en a deux réelles & trois
feintes , qui ont vingt pieds de haut fur huit
de large.
68 MERCURE DE FRANCE.
Le mur en face de l'entrée n'eft interrompu
par aucune ouverture réelle , ce
qui a donné lieu à le fuppofer entierement
percé.
C'eft dans cette partie qu'on a feint un
Autel de vingt- fix pieds de haut , il eſt
compofé de quatre groupes de colonnes
& pilaftres d'Ordre Corinthien , ces groupes
forment trois percés ', la diftance de
I'Autel au plafond forme le quatrième :
les colonnes & pilaftres du milieu foûtiennent
une double arcade couronnée d'un
cartel & de deux vafes ; les deux autres
groupes , étant aux deux extrêmités de cette
façade , font pareillement couronnés de
cartels qui font en or feint , ainfi que les
chapitaux , bazes , modillons , & moulures
principales de l'entablement ; les colonnes
, pilaftres, & frifes font peintes en
marbre verd antique , & les piédeſtaux ,
ainfi que les folides de l'entablement , en
marbre blanc veiné.
Ce morceau de décoration , n'ayant été
élevé avec cette magnificence que pour
honorer le lieu même de la Crêche , n'a aucune
liaiſon avec le refte de l'Architecture.
Les côtés de la Chapelle repréfentent
chacun quatre arcades feintes , & qui font
à plomb des fenêtres ; une de ces arcades
de chaque côté eft en niche réelle , les
trois
JUILLET. 1750. 169
trois autres font feintes percées ; entre
chaque arcade on a feint une colonne qui
foutient un entablement conforme à celui
de la tribune pour enchaîner , autant qu'il
eft poffible , le réel avec ce qui ne fait
que le repréfenter.
Les fenêtres font décorées de bandeaux
formant des archivoltes , elles font couronnées
par un entablement qui encadre
le platfond , qui par la perfpective & la
dégradation de couleurs femble s'élever ,
en repréfentant une voûte enrichie de
cailles en forme octogone , renfermant des
rofettes.
par
Depuis la tribune juſqu'à la façade de
l'Autel , cette voûte eft peinte comme fi
elle étoit ruinée par le tems ; une grande
partie laiffe voir le Ciel à travers les ouvertures
; les ruines paroiffent foûtenues
des étais qui font en partie couverts de
planches à moitié détruites par l'injure
du tems ; les murs des fenêtres , les colonnes
, & les entablemens des côtés de la
Chapelle paroiffent également ruinés.
La premiere tribune n'a pas eu befoin
d'autres ornemens , que ceux que l'Architecte
lui a donnés , mais le deffous de la
feconde eft décoré en peinture , conformément
à la nobleffe de la premiere , imi-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tant la fculpture & le même ton de la
pierre dont elle eft travaillée.
Dans la fauffe fenêtre qui fe trouve
dans cette tribune , on a feint un corridor
qui paroît avoir communication avec le
nouveau Bâtiment ; la partie du platfond
qui couronne la tribune , eft également
peinte en voûte toute neuve & du même
ton ; dans le demi cercle de cette voûte
neuve , eft un grand cartel qui pofe fur
l'entablement , & dans lequel on a placé
cette infcription en lettres d'or : LAUDATE
PUERI DOMINUM .
Il eſt aifé de fentir par tout ce que nous
venons de dire , combien cette décoration
feinte en Architecture a coûté de peines &
de foins , elle eft peinte d'une façon large,
facile & intelligente ; il eft difficile en la
voyant , de fe perfuader que les murs &
le platfond n'ayent aucune faillie réelle
& nous fommes témoins que des Peintres
illuftres s'y font trompés.
Quoique Meffieurs Brunetti fe fuffent
déja acquis une grande réputation à Paris ,
par les beaux efcaliers des Hôtels de Soubife
& de Luynes , cependant ils fe font
farpaffés dans cette Chapelle , où ils ont
développé tout l'Art qu'on peut employer
dans ces fortes d'ouvrages , dont l'objet eft
de faire illufion .
JUILLET. 1750. 171
Après avoir décrit les proportions &
les ornemens de cette Chapelle , nous allons
donner une defcription de la partie
intéreffante de l'Hiftoire peinte par M.
Natoire : nous ne ferons qu'expofer fimplement
le deffein de fa compofition , fans
entrer dans aucun détail fur les beautés
particulieres qu'il y a répandues .
On vient de voir que cette Chapelle en
général repréfente un ancien monument
abandonné ; tout eft important dans la
Peinture ; les acceffoires , qui paroiffent les
plus indifferens ne le font pas . M. Natoire,
en fuivant fcrupuleufement la vérité des
faits , a imaginé d'une façon extrêmement
heureuſe , d'opposer à la richeffe du maître
Autel des efpéces de granges & d'étables
indifpenfables à repréfenter dans le
fujet de la Crêche.
Des douze tableaux que renferme cette
Chapelle , il y en a dix qui ne tendent
qu'au même objet , c'eſt-à- dire à exprimer
la naiffance du Sauveur , célébrée par les
Anges , les Bergers & les Rois ; les deux
autres , dont nous parlerons , caractériſent
la charité .
Les quatre parties du fond font liées ,
de forte qu'elles paroiffent ne faire qu'an ,
feul tableau , malgré les ornemens qui les
féparent .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour ne point partager l'attention dûe
à la repréſentation d'un fi grand mystére ,
M. Natoire fentit que tout devoit concourir
à la fixer fur le maître Autel .
Comme il eft plus élevé que les côtés ,
il a fauvé cette difficulté , & même en a
tiré avantage par la varieté des plans . La
néceffité de faire monter les Rois pour
arriver à la Crêche , l'ayant réduit à n'en
faire paroître que deux dans le tableau du
milieu , il a pris le moment où le premier
de ces Rois fe profterne aux pieds de l'Enfant
Jefus que la Vierge tient fur fes genoux
, elle a à fes pieds tous les préfens
que les Bergers viennent de préſenter,
Saint Jofeph fur un plan plus reculé , paroît
reflechir profondément fur ces merveilles
. Dans le même tableau , des Anges
marquent leur raviffement & leur admiration
fur ce grand évenement , ce qui lie
naturellement ce fujet à la gloire qui eft
au- deffus , & caractériſe le Gloria in excelfis.
Toute la troupe céleſte par Les chants
d'allegreffe , & par le fon de divers inftrumens
femble former des concerts , &
n'être occupée qu'à exprimer la joie & l'adoration
dont elle eft pénetrée.
La lumiere principale eft formée par
l'étoile qui a conduit les Rois ; elle jette
dans le coloris une grande variété d'effets ;
JUILLET. 1750 . 173
fes rayons perçent les nues qui grouppent
avec les Anges , & s'étendent jufques
fur l'Enfant Jefus , qui eft lui - même la lumiere
du monde.
An côté gauche de l'Autel on voit les
marches qui conduifent à la Crêche ; le Roi
Maure monte un de ces degrés , en prenant
l'encenfoir qu'un jeune Page lui préfente.
De l'autre côté de l'Autel on voit dans
l'enfoncement des Bergers qui ne s'éloignent
qu'à regret , & fur le devant du tableau
deux femmes qui s'arrêtent , pénétrées
de ce qu'elles viennent de voir ; une
d'elles fait remarquer à fon fils l'arrivée
des Rois.
Tel eft l'enſemble principal de toute la
façade du fond de la Chapelle , & pour
ne point fortir de l'unité d'objet , comme
les côtés de cette Chapelle font compofés
chacun de trois portiques , M. Natoire ne
s'en eft fervi que pour étendre fa compofition
; au travers de ces portiques du côté
gauche , il fait voir le nombreux cortége
des Rois , dont une partie eft en marche , &
l'autre eft déja occupée à ranger les richeffes.
qu'ils apportent , & à défaire les caiffes &
les ballots qui renferment les préfens.
Par les trois portiques du côté droit
on voit les Pafteurs s'en retourner avec
gayeté , & faire part à ceux qu'ils rencon-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
trent de l'heureuſe nouvelle de l'avene
ment du Meffie , dont ils paroiffent rem
plis d'admiration .
L'avant derniere arcade de part & d'au
tre , forment chacune une niche réelle qui
renferme un Autel au- deffus , duquel il a
peint fur un piédeftal une ftatue feinte en
pierre de ronde boffe , fçavoir au côté
droit en entrant , Sainte Geneviève des
Ardens , Patrone de la Maifon , & au côté
gauche Saint Vincent de Paule , qui en fut
I'Inftituteur en 1640 .
En haut du côté gauche en entrant , &
contre la tribune , il y a deux enfoncemens
en forme de croifée , dont M. Natoire a
tiré un grand avantage ; il y a repréfenté
en acte de dévotion fur un balcon de bois
ruftique , des Soeurs avec quelques- uns des
Enfans élevés dans cette Maifon , ce qui
caractériſe d'une façon intéreffante l'Inftitution
admirable d'un établiſſement , qui
réunit fi parfaitement la piété & la charité .
Nous n'ajouterons rien au détail dans
lequel nous venons d'entrer . L'ouvrage de
M. Natoire eft expofé aux yeux du Public
, qui pourra juger par ce grand &
beau monument , de ce que nos Artiſtes
François feroient capables de faire , s'ils
avoient des occafions fréquentes d'exercer
leurs talens.
JUILLET.
1750. 175
ESTAMPES NOUVELLES .
Henu , Graveur , rue de la Harpe ,
Cent mettre au jour deux Eftam
pes. La premiere repréfente la vûe de la
Place de Saint Marc de Venife , du côté
du Port ; & la feconde , la vue du Pont
de Rialto de Venife , inventé par Michel-
Ange : elles font gravées d'après les originaux
de Cafparo , qui font dans le Cabinet
de M. Orry de Fulvy. Ces deux
Eftampes nous ont paru bien gravées , &
fidélement rendues .
Le même Graveur vient de donner une
autre Eftampe , intitulée les Baigneufes.
Elle eft gravée d'après le Tableau original
de Vander Neer , les figures font de Vander
Werf. Il fuffit pour donner bonne
idée de cette Eftampe , de dire que l'original
eft dans le Cabinet de M. le Comte
du Brülh , dont le goût exquis & étendu
eft connu de tout le monde.
Vifpré vient de graver en maniere noire les
portraits du Roi , de Madame Anne Henriette
de France, & de M. le Duc de Chartres ,
d'après les originaux de M. Liotard .
La maniere noire eft une espéce de
vûre dans laquelle les Anglois on excellé ,
furtout M. Smit. M. Vifpré montre beaucoup
de talent pour cette maniere eſtigra-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE:
mable , en ce qu'elle rend la douceur &
le fond de la nature , & qu'elle eft éloi
gnée de toute efpéce de féchereffe.
On trouvera ces 3 Eftampes à Paris , chez
l'Auteur, rue des grands Degrés, la cinquié
meporte à gauche, en haut par la rue du Pa
vé de la Place Maubert au rez- de chauffée.
TESTAMENT D'UN YVROGNE.
QUoi ! pour fon taudis le Cynique
Choifit autrefois un tonneau !
Et le flanc d'un vafe bachique ,
Souffrit impunément ce trifte bûveur d'eau !
Ah ! mes amis , plutôt qu'un Cynique nouveau
De mon tonneau profane ainfi la gloire ,
Dès que la Parque , au perfide ciſeau ,
Se laffera de me voir boire ,
Amis , faires- en mon tombeau .
* M. Fel , de l'Académie Royale de Mufique ,
connu par fes talens & par fon art fingulier pour
montrer le chant , eft l'Auteur de cette Chanſon.
Ily a de lui deux Livres de Cantatilles & deux Recueils
de Chanfons & Duo: On peut affûrer hardiment
le Public qu'il trouvera dans ces ouvrages
des
traits de talens , beaucoup de chant & une grande
quantité de chofes d'une fort agréable exécution .
Ces Livres fe vendent à la Croix d'or , rue du Roule
; à la Regle d'or , rue S. Honoré , & chez Mlle
Caftagneri , rue des Prouvaires, & chez l'Auteur ,
rue? S. Thomas du Louvre.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
WOO
JUILLET. 1750. 177
RACORDEDEDEDEDEDEDEDEAKA
L'A
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique donna
le 14 Juin , la dix-feptiéme & derniere
repréſentation de Léandre & Héro ,
Tragédie , dont nous avons parlé dans le
Mercure précédent.
Le Mardi 16 , elle remit les fêtes Venitiennes
. Cet ouvrage , repréſenté pour la
premiere fois le 17 Juin 1710 , eft à fa
cinquiéme reprife ; les paroles font de
Danchet & la Mufique de Campra : il a
toujours eu un grand fuccès , & le Poëte ,
ainfi que le Muficien , dans toutes les reprifes
ont entraîné les fuffrages du public :
les éloges qu'on a donnés à cet agréable ouvrage
, font d'autant plus juftes que c'eft
le premier Ballet dans le genre comique
qui ait fur le Théatre de l'Opéra , &
paru
que les Auteurs ont eu le mérite de l'invention
.
2
On n'a rien négligé pour rendre cette
reprife agréable ; les décorations en font
très- belles , celle du prologue furtout
qui repréfente la Place de Saint Marc , eft
une perfpective très bien traitée d'un
ton mâle , & d'une vérité qui a frappé les
noiffeurs. On est étonné que dans la
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
longueur de quarante - neuf pieds , on ait
pû offrir à l'oeil un fi grand efpace ; c'eft
la Magie de l'Optique , qui a été très obfervée
dans cette décoration : celle de la
derniere entrée , qui repréfente une Salle
de Bal , eft d'une très- jolie compofition ;
elle a plû au premier coup d'oeil , & eft en
état de foûtenir l'examen rigoureux de la
critique . Les habits font pour la plûpare
galans & variés , en un mot le Public loue
avecjuftice tous les acceffoires de l'ouvrage ,
& paroît froid fur l'ouvrage même.
Quelle en peut être la caufe ? Les goûts
font- ils changés ? Ce qui a été bon dans
un tems peut il ne l'être plus dans un autre
? Doit- on s'en prendre à la maniere
dont les rôles font diftribués , car fans
doute , ce n'eft pas à la façon dont ils font
remplis ? C'eft un problême que le Public
feul eft en droit de réfoudre .
, On a choifi entre les entrées qui
ont été données les unes après les autres
dans la nouveauté , celles des devins de
la Place Saint Marc , l'Amour Saltinbanque
, & le Bal.
Califte , ou la belle Pénitente , Tragédie ,
imitée de l'Anglois . Repréfentée pour la
premiere fois fur le Théatre de la Comédie
Françoife , le Lundi 27 Avril 1750.
A Paris , chez Cailleau , rue St. Jacques ,
S. André.
JUILLET. 1750. 179
Cet ouvrage eft fi connu par la traduction
,qu'on en a vûe dans le Théatre Anglois
, qu'il nous paroît inutile d'en donner
l'extrait . Nous nous contenterons
d'obferver qu'en le mettant fur notre Théatre
, on y a fait quelques changemens qui
nous ont paru très - fages. Nous avons
trouvé dans la Califte Françoiſe une intrigue
plus décente , des évenemens mieux
amenés , des fcénes mieux coupées . On
jugera du ftyle du Traducteur par la premiere
fcéne du cinquiéme acte , que nous
allons tranfcrire .
Le fond du Théatre eft tendu de noir . Lo
tombeau de Lotario eft dans un des côtés.
CALISTE.
Elle paroît éplorée , fes cheveux épars , appuyée
d'une main fur la décoration , & leve
L'autre au Ciel.
Quels apprêts ! Quel féjour ! Quelle pompe d'horreur
!
Sufpendez , Dieux cruels , ou calmez ma terreur.
Elle s'avance , en regardant le fond
du Théatre.
Où fuis-je ! Du trépas ai -je vû la demeure !
Sans ceffe , & jufte Ciel , faudra - t'il que j'y meure !
Quoi , ce féjour affreux où la mort femble errer
C'est mon pere pour moi qui l'a fait préparer !
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Au trifte jour jetté par des lampes funébres ,
Je regrette la nuit & l'horreur des ténébres ;
Je découvre en tremblant , je vois de toutes parts
Des murs fumans de fang , des offemens épars.
Un objet à mes yeux mille fois plus terrible ,
Mon ame m'abandonne à ce fpectacle horrible ;
L'auteur infortuné de mon funefte fort ,
Lotario couvert des ombres de la mort.
Je le cherche en lui - même , & préfent à ma vâc
Il ne l'eft plus , hélas , qu'à mon ame éperdue.
Ces yeux plus éclatans que le jour qui nous fuit ,
Sont fermés pour jamais pour l'éternelle nuit :
Ces charmes à t'aimer qui m'avoienr fçu con
traindre ,
Ces traits où l'Amour même avoit voulu fe peindre
,
Comme un beau jour qui fuir, hélas, ils font paffés,
Cher amant le trépas les a tous effacés.
Des ombres de la nuit vous que lapeur enfante ,
Phantômes , fpectres vains , dont l'afpect épouvante
,
Je brave vos horreurs , venez , paroiffez tous :
Mon amant au cercueil eft plus affreux que vous.
D'un déplorable amour objet plus déplorable ,
Hélas ! & de ta mort , je fuis feule coupable ,
Et ce fer qu'un époux a plongé dans ton fein ,
Mes attraits malheureux en ont armé la main .
C'est pour moi , c'eſt par moi , que tu perdis là
vie....
JUILLET. 1750. ISI
C'eft pour moi que tu meurs.....
j'envie !
ô deftin que
J'en attefte le Ciel , je te l'ai dit cent fois ,
De ce tombeau rerrible entends encor ma voix..
Quoi ! j'offenfe le Ciel , & c'eft lui que j'atteſte !
Je n'attends que la mort ; un feul inftant me refte ,
Et je le donne encore à l'amour criminel !
O de nos foibles coeurs , Souverain éternel ,
De tous nos fentimens , ôle Juge & le Maître ,
Toi , devant qui bientôt Caliſte va paroître ,
De mon feu , de moi - même , ô Dieu , fépare moi ;
Mon coeur eft dans tes mains , rends - le digne de
toi.
Elle tombe fur un fauteuil , abîmée dans fa
douleur.
Cléopatre , Tragédie , par M. Marmontel
, repréfentée pour la premiere fois
par les Comédiens ordinaires du Roi , le
20 Mai 1750. A Paris , chez Sebaſtien
Jorry , Quai des Auguſtins.
M. Marmontel , Auteur de Denis le
Tyran , & d'Ariftomene , qui ont eu un
fuccès fi brillant , vient de faire imprimer
fa Tragédie de Cléopatre , après onze repréfentations.
Nous allons tâcher de faifir'
la marche de ce Poëme.
Les allarmes de Cléopatre ayant fait
perdre à Antoine la bataille d'Actium , la
Reine fe plaint à Céfarion , fon fils &
182 MERCURE DE FRANCE.
celui de Céfar , de ce qu'Antoine l'évite ;
elle veut le voir , & lui marquer fa ſenſibilité
, elle apprehende que fon amant ne
faffe une paix honteuse avec Octave .
Ventidius , attaché à Antoine , ſe rend
dans l'appartement de Cléopatre , croyant
l'y trouver ; elle l'arrête & le prie de ne la
point flatter.
Ventidius.
Rome n'eft plus , Madame
Ce que n'a pû le tems , ni le fer , ni la flâme ,
Nos vices l'ont produit , ô Céfar ! ô Brutus !
Vous avez dans la tombe emporté nos vertus.
Cefarion.
Brutus avec Céfar , quel indigne affemblage !
Ventidius.
Prince aux mêmes vertus , je rends le même hom
mage.
Céfar dompta le monde , & Brutus l'a vengé ;
Si Brutus l'eût foûmis , Céfar l'eût dégagé ;
Le deftin a tout fait ; ils font morts , & leur chûte
A mille obfcurs tyrans a laiffé Rome en butte ,
Reftes contagieux de ces fameux partis ,
Qui pour la déchirer de fes flancs font fortis.
Un Sénat avili , que la crainte maîtriſe ,
Un peuple corrompu , que l'intérêt divife ,
Des Grands , qui de ce peuple infames fuborneurs ,
Par mille indignités s'élevent aux honneurs :
JUILLET . 1750. 183
Voilà Rome. Sylla , Catilina , Pompée ,
La pourfuivent encore à leur glaive échapée , & c .
Ventidius fait enfuite des reproches à
la Reine , fur les égaremens dans lesquels
elle a plongé Antoine.
Cruelle , à vos attraits s'il falloit un eſclave ,
Que n'en exerciez vous le pouvoir ſur Octave a
D'un poiſon létargique Antoine eft enyvré ,
Tandis qu'à la grandeur fans partage livré ,
Octave vigilant dans la paix , dans la guerre ,
De fes fauffes vertus éblouiffant la terre ,
Voit cent peuples foûmis groffir fes bataillons ;
Et jufques dans ce Port flotter fes pavillons.
Cléopatre.
Du crime des deftins , pourquoi me faire un
crime ?
S'ils pourfuivent Antoine , & fi Rome l'opprime ,
A qui s'en prendre ? Il m'aime , & ne le doit - il
pas ?
Il n'a dans tous les coeurs trouvé que des ingrats,
Seule dans l'univers , je m'oppoſe à ſa chute ,
Et pour comble d'horreur , c'eſt à moi qu'on l'im
pute.
Eft- ce moi qui d'Octave appuyant les projets...
Ventidius.
Oui , c'eſt à vous qu'Octave a dû tous les ſuccès ;
C'est vous qui lui gagnez & l'Univers , & Rome ,
184 MERCURE DE FRANCE.
Et qui lui tenez lieu des vertus d'un grand
homme ;
Sçavez-vous quel il eſt , & combien ſon rival ;
Sans vous , l'eût laiffé loin du rang de fon égal ?
- Je l'ai vû de plus près , ce Vainqueur qu'on ad.
mire ,
Je l'ai vu , j'ai rougi pour Rome & pour l'Empire,
Que des faveurs du fort un mortel foûtenu ,
Eblouit aisément l'Univers prévenu !
Jamais homme ne fut moins facile à connoître ,
Plus heureux , plus puiffant, & plus digne de l'être ,
Vain , foupçonneux , cruel , d'autant plus dange
reux
Qu'il paroît au dehors jufte , humain généreux ,
Sans valeur , fans talens , excepté l'artifice ,
Colorant fes fureurs des traits de la juftice ,
Ami des trahifons , ennemi des combats ,
Et jaloux à l'excès des vertus qu'il n'a pas.
Cléopatre , appercevant Antoine , fait
éloigner Céfarion & Ventidius.
Antoine ,fans voir Cléopatre.
Sortez , & qu'on me laiffe ,
Je rougis de moi- même. O remords ! ô foibleffe !
Actium ! Actium !
Cléopatre.
O fouvenir affreux !
JUILLET . 1750. 185
Antoine.
étois maître du monde , & j'ai fui ! malheureux !
Cléopatre exhorte Antoine à ne pas
fubir les loix qu'Octave veut lui impoſer ;
elle ranime le courage d'Antoine , qui
termine le premier Acte par ce vers.
Et la brêche et l'Autel où l'on doit m'immoler.
Le fecond Acte commence par une
Scéne entre Antoine & Ventidius ; elle
eft fort pathétique de la part du dernier ,
qui d'un côté lui reproche fa folle ardeur
pour Cléopatre , & de l'autre l'engage à
terminer la guerre civile , en confentant
à une entrévue qu'Octave lui fait demandr.
Antoine , après avoir réflechi.
Qu'il vienne ;
Tu réponds de fa foi , fois garant de la mienne .
Ventidius.
On vient ; c'eft Cléopatre ; ah ! je tremble en
partant !
Antoine.
Raffûre-toi , je vais la fuir en te quittant:
Ventidius.
Adieu ; penfez qu'au monde il faut donner un
Maîrre ;
C'eft le jour du Héros , l'amant doit difparoître..
186 MERCURE DE FRANCE.
Antoine tient parole à Ventidius , & ne
refte qu'un inftant avec Cléopatre.
La Reine , croyant qu'Antoine va la
facrifier à Octavie , fa femme , & foeur du
Vainqueur , déplore fa cruelle fituation
dans un Monologue qui a été fort applaudi
, & qui a été parfaitement rendu
par Mlle Clairon.
Charmion , fa confidente , furvient , &
Cléopatre lui communique le deffein
qu'elle a de flatter Octave , & de le féduire
par fes charmes..
Charmion,
De fon ambition tout entier poffedé ,
Penfez - vous que l'Amour....
Octave.....
Cléopatre.
Céfar a bien cédé.
Charmion
Eft moins fenfible..
Cléopatre .
Et moi plus féduifante.
Je n'ai plus cet éclat d'une beauté naiffante ,
Mais l'âge , en terniffant nos traits dans leur été ,
Par des charmes plus forts remplace la beauté.
Sur les coeurs il apprend à dominer en Reine ;
La beauté les engage , & l'Art feul les enchaîne .
JUILLET. 1750 . 187
Qui fçait les attaquer en eft maître à demi.
Aux rives d'Actium j'ai vu mon ennemi ;
Il eſt jeune , il eſt vain , il fe croit tout poffible ,
Il eft trop foible enfin pour n'être pas fenfible ;
Quel triomphe pour moi d'abattre d'un coup
d'oeil
De ce fier ennemi la puiffance & l'orgueil ,
De le faire fervir à mon fils , à moi - même ,
De degré pour monter à la grandeur fuprême !
Charmion.
Mais fi d'un noir foupçon Antoine envenimé ,
Pouvoit croire qu'Oftave un inſtant fût aimé ?
Cléopatre.
Dès lors j'allume entr'eux une guerre immortelle
C'eftle rival qu'on hait , non l'amante infidelle,
Sa jaloufe fureur va refferrer fes noeuds ,
Plus d'accord , plus de paix , & c'est ce que je
yeux .
Eros , affranchi d'Antoine , vient annoncer
à Cléopatre l'arrivée d'Octave.
Cléopatre.
Dites à votre Maître
Que je connois mes droits ; Octave va venir ,
Je veux le recevoir , je veux l'entretenir ;
Antoine a fes projets , & je lui fuis fufpecte ;
J'ai les miens à mon tour , allez qu'il les refpecte .
18S MERCURE DE FRANCE.
La Scéne entre Cléopatre & Octave eſt
très-adroite , Cléopatre y déploye toute
fa coquetterie , & Octave emploie toute la
diffimulation dont il eft capable ; les charmes
de la Reine lui caufent cependant de
l'émotion , & il ne peut s'empêcher d'en
convenir avec Proculeius , fon confident.
Qu'elle eft touchante , & qu'elle eft dangereufe !
Je ne concevois pas par quels charmes liés ,
Les plus grands des mortels languifſoient à ſes
pieds ,
Je le conçois enfin ; avec quelle foupleffe
Son langage enchanteur attaquoit ma foibleſſe !
Que fa bouche & les yeux réuniffent d'appas !
J'en fens tout le péril , mais n'y fuccombe pas ;
Moi l'aimer ! moi fubir un joug que je mépriſe !
Moi , fouffrir qu'une Reine à fon gré me maîtriſe !
Non ; mon coeur un moment s'eſt ſenti combattu ,
Mais pour être ébranlé , l'on n'eft pas abbattu.
Octave fait enfuite part à Proculeïus
du deffein qu'il a formé d'emmener Antoine
à Rome pour y faire la paix.
Le peuple in'eft foumis , le Sénat m'eft vendu ,
Si mon rival me fuit à Rome , il eft perdu.
La Scéne entre Octave & Antoine eft
belle & bien dialoguée. Augufte y ſoutient
le perfonnage de grand politique , &
JUILLE T. 1750. 189
Antoine y eft alternativement Amant &
Héros ; il s'écrie en appercevant Céfarion :
Approchez , digne fils du plus grand des Romains.
A Oltave.
Seigneur , les Dieux ont mis la fortune en nosmains.
Unis pour protéger la vertu pourſuivie ,
Que fon adoption foit le noeud qui nous lie.
Les Loix l'ont dépouillé de fon nom , de fes droits ;
Mais le fang de Céfar eft au-deffus des Loix.
Céfarion , qui fe défie d'Octave , veut
rompre l'accord qui eft fur le point de fe
faire ; il ne refpire que la vengeance , &
excite Antoine à livrer un fecond combat.
Souffrez que votre ami combatte à vos côtés ,
Qu'il triomphe à vos yeux , ou qu'il meure , &
partez .
L'arrivée de Cléopatre, qui fe profterne
aux pieds d'Octave en le reconnoiffant
pour fon Maître , détermine entiérement
Antoine , qui finit le troifiéme Acte en difant
à Céfarion :
Oui , Prince , allons combattre :
On peut juger des inquiétudes de Cléopatre
pendant le combat ; elle les témoi
190 MERCURE DE FRANCE.
gne à Charmion , & lui dit qu'elle eft réfolue
à la mort , fi Antoine eſt vaincu .
La flamme eft- elle prête ,
Qui doit de ce Palais dévorer jufqu'au faîte ?
Hélas !
Charmion.
Cleopatre.
Et ces ferpens , ces afpics précieux ,
Qui me doivent armer contre Octave & les Dieux.
Charmion.
Oui , tout eft préparé ,
Cléopatre.
Qu'une ame courageule
Trouve aisément le port d'une vie orageuſe !
Charmion , tu le vois depuis que fans terreur
De mon cercueil ouvert j'enviſage l'horreur ,
Au-deffus des revers foulant aux pieds la terre
Ma tranquille fierté , dort au bruit du tonnerre ;
L'Univers écroulé tomberoit en éclats ,
Le choc de fes débris ne m'ébranleroit pas.
Charmion.
Tendre , aimable , adorée , aux plus beaux jours
de l'âge ,
Mourir !
Cléopatre.
Je l'avourai ; le plus ferme courage
Ne paffe point ainsi , ſans un cruel effort ,
JUIN. 1750. 191
Du fein des voluptés dans le fein de la mort ...
S'il revenoit vainqueur , ce héros fi fenfible ;
Si fon rival tomboit fous fon glaive terrible !
Charmion , quel moment ! Quel triomphe pour
moi
De voir Romeà mes pieds , de lui donner la Loi ....
Charmion.
Ah ! Madame , quel bruit !
Cléopatre.
On vient.
Antoine.
Fuis de ma vue ,
Evite un furieux honteux d'avoir vêcu.
Va féchir le Vainqueur.
Cléopatre.
Dieux ! .
Antoine.
Oui , je fuis vaincu,
Tes Soldats,tesVaiffeaux,tout confpiroit ma perte
C'en eft donc fait.
Cléopatre.
Antoine.
La Ville aux Vainqueurs eft ouverte ;
Tout m'a trahi , Madame ; Octave eft généreux ;
Rangez-vous , j'y confens , du parti des heureux.
Oubliez-moi , vivez ....
Antoine & Cléopatre fe confument dans
192 MERCURE DEFRANCE.
le refte de la Scéne en regrets fort tou
chans.
Antoine.
Des Dieux & des mortels Cléopatre me venge ;
Je goûte dans les bras un bonheur fans mélange ;
Elle m'aime.
Cléopatre.
Elle eft mere , & ne s'informe pas
Si fon fils a trouvé le fers ou le trépas.
Ton fils ...
Antoine.
Cléopatre.
A-t'il péri ?
Antoine.
Dans leur déroute infâme ,
Au milieu du péril fes Soldats l'ont laiffé.
Je veux le fuivre , il tombe , & je fuis repouflé.
Ventidius vient apprendre à Cléopatre
que fon fils n'eft point mort & qu'il eft
prifonnier , mais qu'Octave ne veut le remettre
qu'à la Reine elle- même. Antoine
frémit de la propofition , & dit à Cléopatre
qui veut le fuir :
Vous me quittez ?
Cléopatre.
Je vais te retrouver,
Antoine.
JUILLET.
1750. 197
Mais ton fils ...
Antoine.
Cléopatre.
Laiffe-moi le foin de fa fortune ;
Le malheur peut abattre une vertu commune ;
Mais un grand coeur,en butte aux outrages du fort,
A l'espoir pour appui , pour azile la mort .
Cléopatre pour venger fes charmes
Antoine & fon fils , a formé le deffein d'attirer
Octave dans un piége , & de le faire
affaffiner par Eros. Pour mieux tromper
Octave elle lui fait tenir ce billet :
) 1
Mon trouble & mes adieux vous en ont dit affez .
Octave , il n'eft plus tems de feindre ,
L'Univers eft à vous , mes voeux font exaucés.
Je fuis dans ce Palais réduite à ne contraindre ;
Venez , je vous attens , en vain vous menacez ,
Mon coeur eft bien loin de vous craindre.
Octave arrive & parle à Antoine en
Vainqueur ; dans l'inftant Eros s'élance fur
Octave pour
le frapper.
Antoine arrêtant le coup & fe faififfant du
poignard.
Octave.
Quoi le traitre ! ...
Eros !
194 MERCURE DE FRANCE.
Antoine.
Il a fait le devoir d'un Efclave ,
Et moi je fais celui d'un Romain qui te brave.
N'en parlons plus,
"
Ce coup de théâtre a produit un trèsgrand
effet. Octave montre enfuite à Antoine
le billet qu'il a reçû de Cléopatre ,
en lui difant :
Vois le prix odieux qu'on réſerve à ta foi,
Lis ,
Antoine s'écrie.
Et voilà d'Actium le myftere éclairci ,
Voilà ce qui t'appelle & t'introduit ici .
Dans le défeſpoir où ces foupçons lé
jettent , il dit à Óctave :
Où vais-je ? Et quelle eft ma retraite ?
Mon Camp , Rome.
Ottave.
Antoine,
Tu veux jouir de ma défaite ,
Et dans l'horrible état où mes malheurs m'ont mis
Me donner en ſpectacle à mes lâches amis,
Antoine prend le feul parti qui lui refte ;
il fe donne la mort , & Cléopatre entre au
moment qu'il expire ; the apperçoit fon
JUILLET.
195
1750.
billet aux pieds d'Antoine , & ne doute pas
qu'il n'ait précipité fa mort ; elle tombe
évanouie , & Octave ordonne à fes foldats
de lui ôter le poignard qu'elle portoit.
Cléopatre , revenue de fon évanouiffement,
donne des ordres fecrets à Charmion , &
elle fe réfout d'aller à Rome fuivant la loi
impofée par le Vainqueur , pourvû que
fon fils foit libre. Octave le lui promet.
Cléopatre en prend à témoins Ventidius
& les Romains , & elle conjure Octave de
lui permettre de couronner le front d'Antoine
de lauriers.
Ce front où font gravés tant de travaux célébres ,
Et que la pâle mort couvre de ſes ténébres.
Octave loue fa reconnoiffance. Charmion
revient avec une corbeille pleine de
lauriers , fous lefquels eft un afpic dont fe
faifit Cléopatre , & dont elle fe fait piquer
le fein.
Cléopatre , l'afpic fur le fein.
Enfin libre au milieu des fers ,
Mon coeur eft au-deſſus d'Octave & des revers ,
Mon fils eft libre , il vit , c'eſt aſſez pour ma haine ;
'Adieu , ſur ce bûcher je vais mourir en Reine :
Charmion , tous mes fens nagent dans le repos ....
Allons en expirant embraffer mon Héros.
*
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Octave,
Quels objets quel tableau des horreurs de la
guerre !
Ah ! qu'il foit le dernier que je donne à la terre !
Du deftin des mortels arbitres & garands ,
Si l'Univers gémit , nous fommes des tyrans .
Régnons par la clémence , & que le coeur d'Octave
Des loix qu'il va dicter foit le premier eſclave.
Que le fiécle adoré du fecond des Céfars ,
Soit celui de la paix , du bonheur & des Arts.
Le Jeudi 25 Juin , les mêmes Comédiens
donnerent la premiere repréfentation de
Cénie , Piéce en cinq Actes & en proſe ,
de Madame de G ** , Auteur des Lettres
d'une Péruvienne.
Cet Ouvrage qui a le plus grand fuccès ,
réunit les graces du ftyle , les charmes du
fentiment , & le plus fort intérêt théâtral.
A Madame de G ** , fur fa Comédie de
Cénie.
CHarme de notre fexe , & du tien le prodige ,;
Que de plaifirs te doivent tous les coeurs !
Par le plus amoureux preftige
Tu les brûlas de ces vives ardeurs
JUILLET. 197 1750.
Dont Zilia peignit la douce yvreffe.
Aujourd'hui par un art d'une plus noble efpéce ,
Tu nous fais répandre des pleurs :
L'humanité , les vertus , les malheurs ,
Pour exciter notre tendreffe ,
y
Ont réuni par toi leurs pouvoirs enchanteurs.
Tel autrefois au Théâtre de Rome
L'illuftre ami des Scipions ,
Intéreffoit le coeur de l'homme
Pour y porter fes utiles leçons ;
Plein de ce zéle magnanime ,
Qui lui faifoit chercher le bonheur des Romains
Il les attendriffoit , il les rendoit humains ,
Pour leur faire hair le crime.
Bret,
Befoin n'étoit qu'on fît défenſe
A la critique de railler :
Quand même elle pourroit parler
Vous la réduiriez au filence.
J'afsûrois que la Comédie ,
Frero
Non pas ce frivole enjoûment ,
Ces vers , dont la plaifanterie
Fait le principal agrément
Où l'indécente parodie
S'encadre comme un ornement
Qui peut égayer un moment "
$
i iij
198 MERCURE DE FRANCE
Et la fageffe & la folie ;
Mais cet Ouvrage du génie ,
Cet héroïque amuſement ,
Ce genre , où le plaifir s'allie
Avec les pleurs du fentiment ;
J'assûrois , dis-je , que Thalie
L'emportoit fur la Tragédie :
Je l'avois prouvé foiblement
Il me manquoit un argument ,
Il falloit connoître Cénie .
Dans ces vers votre modeftie
Ne trouvera qu'un compliment ;
Mais non point de remerciment ,
J'ai dit ce que diroit l'envie,
Palillot de Montenoy
Quand les vertus par vos crayons
Semblent encor être embellies ,
Lorfqu'en nos ames attendries
Vous excitez les paffions :
Le Public enchanté s'étonne
De la force de vos Ecrits.
Quoi ! difent les hommes furpris ,
Faut-il qu'une femme moiffonne
Les lauriers des plus beaux efprits
Avec grace , avec gentilleffe ,
Peignant autrefois fes douleurs ,
La tendre Sapho dans les pleurs
JUILLET. · 199
1750.
Intéreffa toute la Grèce..
Que fit- elle de merveilleux ?
Des vers touchans , des vers aimables,
Les Scudéris , les Villedieux
En produifirent de femblables.
Mais par des traits plus féduifans ,
Par une touche plus légere
Que G *** fçache, nous plaire ,
Et nous inftruire en même tems ,
Qu'elle nous montre la fageffe
Sans nous éloigner du plaifir ,
Ah ! s'écrioient dans leur yvreffe
Des jaloux que j'ai vû pâlir ,
Elle eft unique en fon espéce.
Le Chevalier de Refféguier.
Eft-ce Thalie, ou Melpomene ,
Qui , d'un éclat nouveau vient orner notre Scéne ,
Et frappe nos coeurs enchantés
Que de graces , que de beautés !
Non , ce n'eft point ici la Mufe du comique ;
J'en fens bien l'élégance , & l'ingénuité ,
Les bonnes moeurs , l'aménité ;
Mais non pas fon humeur cauftique ,
Encor moins fon fel fatyrique.
On m'inftruit fans aigreur & fans malignité :
Ce n'eft pas la Mufe tragique ;
J'en trouve la décence & la tendre fierté ,
Les fentimens , le pathétique ,
I iiij
300 MERCURE DE FRANCE.
L'intérêt , le fublime , & la moralité ;
Tout me paroît touchant , délicat , énergique ;
Mais je n'en trouve point la noire cruauté ,
L'enflure , & la férocité."
On a fçu m'éblouir fans fafte magnifique ,
Me plaire & mémouvoir fans preftige héroïque.
De toutes deux enfin Cénie a les
appas ,
Sans avoir les défauts qu'en elles on critique.
son
Favoris d'Appollon , ne vous y trompez pas :
Non , non , ne craignez point qu'un faux jour vous
abuſe ; Thinbro" ,
Voyez , reconnoiffez cette dixiéme Mufe ,
Qui feule a mérité l'honneur
D'être admife fur le Parnaffe !
Vous , à qui tant de fois un encens trop flatteur
A fait occuper cette place ,
71
•
Cédez , difparoiffez ; voici qui vous furpaffe !
Par vos fçavans Ecrits , ou par leur enjoument ,
Par vos vers amoureux , ou leurs graces badines ,
Du beau fexe , il eft vrai , vous fites l'ornement ;
Vous fûtes , j'en conviens , d'illuftres heroines ;
Mais afpirer plus haut , c'eft trop de vanité ;
G *** feule a droit à la divinité.
25130. 21
De Morand.
CONCERTS DE LA COUR.
E Concert exécuté à Verfailles chez Madame
La Gacent executé à chizat,danne
rempli par le Prologue & les cinq Actes de la TraJUILLET
. 1750. 201
gédie d'Armide. Les rôles ont été chantés pat
Miles Chevalier , Mathieu , Daigremont , & par
Mrs de Chaffé , Jeliotte , Godoneche & Filleul.
Le Lundi fuivant , on y donna le Prologue & le
premier Acte d'Héfione , dont les rôles furent exécutés
par Mlles Lalande , Mathieu , Canavas ,
Guerdon , & Mrs Joguet , Godoneche & Bazire.
Les quatre derniers Actes du même Opéra furent
exécutés chez la Reine à Compiègne , par
Mlles Lalande , Mathieu , Canavas , & par Mrs
Benoît & Poirier .
Le Mercredi 17 , Samedi zo , & Lundi 22 Juin
on chanta à Compiègne chez la Reine , le Prologue
& les cinq Actes de Pirame & Thisbé , Tragédie
de M. Laferre , & de Mrs Rebel & Francoeur,
Sur-Intendans de la Mufique du Roi, Miles Lalan
de , Canavas , Matthieu , Daigremont , & Mrs
Benoît , Joguet , Poirier , Godoneche & Richer en
ont chanté les rôles .
Or.
Le Samedi 27 , on chanta un Divertiſſement fur
la Paix , de la compofition du fieur Matthieu ,
dinaire de la Mufique de la Chapelle & Chambre
du Roi , & ci devant de l'Académie Royale de
Mufique. Cet Auteur eft connu par fon talent
pour le violon & par differentes Piéces de musique.
Mlle Matthieu , fon époufe , Mlles Lalande & Canavas
, Mrs Benoît & Bazire en ont chanté les
rôles.
Concerts chez Madame la Dauphine , à
Verfailles.
Pendant le voyage de Compiègne , il a été fair
un détachement de l'Opéra pour former des Con
certs chez Madame la Dauphine. Ils ont commencé
le Samedi 6 Juin , par les trois premiers Actes
de la Tragédie de Zoroastre , de Mrs de Cabuſac &
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Rameau , qui a été repréſentée par l'Académie
Royale de Mufique dans le cours de l'hyver dernier.
Le Jeudi , on en donna les deux derniers
'Actes . Les rôles en ont été exécutés par Miles Fel ,
Chevalier , Lemiere , Duperey , & par Mrs de
Chaffé , Jeliotte & Perfon.
Le Samedi 13 Juin , on exécuta le Prologue &
le premier Acte des Indes galantes de Mrs Fuzelier
& Rameau. Les rôles en furent remplis par Mlle
Fel , Mrs Lepage , Perfon & Delatour.
Le Jeudi 18 , on donna le premier & le fecond
Acte des Fêtes Vénitiennes , qui furent exécutés
par Miles Coupée , Romainville , Lemiere , Duperey
, & Mrs de Chaffé , Lepage , Delatour &
Beroyer.
Le Samedi 20 , Mr Røyer , Maître à chanter de
Mefdames de France , & Maître de Clavecin de
Madame la Dauphine , fit exécuter une Pastorale
héroïque de fa compofition , précedée d'un Prologue
allégorique le titre de cet Ouvrage nouveau eft
Myrtil & Zelie : il paroît avoir été extrêmement
goûté ; il a été chanté par Mlles Fel , Chevalier ,
Duperey , Lemiere , & Mis de Chaffé , Jeliotte &
Lepage
Le Jeudi 25 Juin , on a repris les Indes galantes ,
dont on a exécuté les trois derniers Actes . Les rôles
ont été chantés par Miles Fel & Romainville ,
par Mrs de Chaffé , Jeliotte & Delatour,
&
Le Samedi 27 Juin , on a donné le Prologue &
le premier Acte de Dardanus , Tragédie de Mrs de
la Bruere & Rameau. Mlles Chevalier , Duperey ,
Lemiere , & Mrs Albert , Beroyer & Perfon en
ont chanté les rôles.
JUILLET. 203 1750.1
་
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 6 Mai.
E dernier Incendie , dont on a parlé , a pré-
Leedé la fortieque le Grand- Seigneur fit le z
de ce mois , & eft arrivé la nuit du 26 au 27 d'Avril.
Il a réduit en cendres le grand Bazar , ou
Marché couvert & voûté , lequel étoit pour lors
rempli des Marchandifes les plus précieufes , qui
s'y vendent ordinairement , & dont on n'a prefque
rien på fauver . Les Changeurs y tenoient auffi
leurs Banques. On eftime cette perte en particulier
près de 8 millions de Sequins . On ne fçauroit
douter que le feu n'ait été mis exprès par des incendiaires
, qui pour affûrer l'exécution de leurs
projets , avoient fait courir le bruit que le Grand-
Seigneur étoit mort . Sur des foupçons fondés , le
Gouvernement a fait arrêter 300 perfonnes , qui
dans les interrogatoires indiquent le deffein formé
d'opérer une révolution.
DE PETERSBOURG , le 2 Juin.
Le Sénat , par ordre de S. M. I. vient de faire
publier un Reglement pour établir 25 Auberges
ou Hôtelleries publiques dans cette Ville , & § à
Cron @ adt , deftinées aux Etrangers , aux Voya
geurs , aux gens de mer , aux paffagers & aux autres
perfonnes que leurs affaires attirent dans ces
Villes , à l'exception des foldats & des gens du
menu peuple. Ceux qui tiendront ces Auberges
privilégiées payeront au Gouvernement depuis so
jufqu'à 100 roubles par an , felon que l'Auberge
fera plus ou moins grande, plus ou moins fréquen
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE:
ée. Les Maîtres de ces Auberges pourront, à leur
choix , y donner à loger & à manger , y vendre du
Thé , Caffé & du Chocolat ; avoir des Billards &
fournir leurs Hôtes de vin & d'eau - de - vie.La Couronne
s'étant réſervé l'achat & la vente de toutes
les eaux -de - vie de France & de Dantzig , qui fe
confomment dans l'Empire , les Maîtres des Auberges
feront obligés d'en acheter leur provifion
des Fermiers de la Chambre du Commerce , qui la
vendront au prix taxé. Il ne pourra y avoir aucune
autre Auberge que celles établies par ce Reglement.
DE WARSOVIE , le 13 Juin.
Le Roi difpofa dernierement des Starofties de
Rypin, de Zakrozin & de Lublin en faveur de Mrs
Radziezewski , Kruzinski & Wolski ; & revêtiz
Te Prince Staniſlas Lubomirski , Chambellan de
S M. de la Charge d'Enfeigne de la Couronne , vacante
par la mort du feu Prince de Sandomir. Les
autres Charges qui vaquent actuellement , ne fe
ront remplies qu'après la tenue de la Diéte Générale
, qui s'affemblera dans le mois d'Août.
DE COPPENHAGUE , le 13 Juin.
Le 3, le Baron de Bernftorff , Confeiller Privé
& ci -devant Envoyé Extraordinaire en France , ar❤
riva de Paris en cette Ville , & le lendemain il alla
à Fredensbourg rendre les refpects au Roi , qui le
reçut très -bien. On croit qu'il ne tardera pas 2
prendre poffeffion de la Charge de Secretaire d'Etat
au Département des affaires étrangeres.
On mande de Stockholm , que le Roi de Suéde ,
qui continue à le bien porter , a fait une nouvelle
Promotion militaire , & que le Prince Succefleur
eft revenu le 3 de la tournée qu'il a faite derniereJUILLET.
1750. 205
mentpour faire la revue d'une partie des troupes
de cette Couronne.
ALLEMAGNÉ.
DE VIENNE , le 6
le 6 Juin.
L Bandebourg.Anf-
E 2 , M. de Mentzing , Confeiller Privé &
pach , arriva dans cette Ville. Le Baron de Busch ,
Miniftre du Roi de la Grande - Bretagne , Electeur
d'Hanovre , ayant obtenu fon rappel , doit partir
dans peu pour aller prendre poffeffion de la Charge
de Confeiller Privé Actuel , dont S. M. B. vient de
l'honorer. L'Envoyé de Tripoli est allé prendre
les eaux à Bade , & duit , auffi - tôt après qu'il en
fera revenu partir ,pour Livourne,
On travaille actuellement à réparer & agrandir
la Maifondes Invalides de cette Ville.
Le 6 , l'Impératrice Reine, accompagnée de l'Archiduc
Jofeph , vint de Schonbrun en cette Ville ,
alla vifiter la Bibliothéque du Collège Théréfien
qu'elle a fondé & dont elle a confié la direction
aux Jéfuites , & après avoir entendu quelques Piéces
qui furent récitées par des Penfionnaires , elle
vit faire divers exercices à la jeune Nobleffe que
l'on éleve dans ce Collége. Elle en témoigna
fa fatisfaction en faisant préfent à cette Maiſon
d'un Cabinet de Médailles. Elle partit enfuite
avec l'Empereur & l'Archiduc Jofeph , pour le rendre
à Laxembourg , d'où L. M. I. revinrent hier.
On apprend de Conftantinople , que dans une
Conférence que le Grand Vifir avoit eue avec le
Réfident de Ruffie , le Miniftre Ottoman lui avoit
déclaré de nouveau que le Grand- Seigneur s'inté
reffoit trop fincérement au repos de la Suéde fon
ancienne Alliée , pour ne pas être très- attentifà tout
106 MERCURE DE FRANCE.
ce qui avoit paru menacer depuis quelque tems la
tranquillité de cette Couronne , avec laquelle la
Sublime Porte avoit un Traité d'Alliance & d'amitié
, & que Sa Hautefle ne cherchoit qu'à vivre en
bonne intelligence avec tous les voisins .
DE BERLIN , le 20 Juin.
Le Roi parti le 2 de cette Ville pour la Pruffe
fit le même jour à Stargard la revue du Régiment
d'Infanterie du Prince Maurice d'Anhalt- Def
fau , auquel il témoigna fa fatisfaction , en lui faifant
préfent de fon Portrait & d'une Bague de diamans.
Il alla coucher le 3 à Coſtin , ayant fait
en chemin la revue des Cuiraffiers du Margrave
Brandebourg- Schwedt & des Dragons de Wirtemberg.
Le lendemain ik continua fon voyage ,
& le 7 il arriva au Camp de Wehlau , où il fit la
revue de Régimens de Dragons & de deux de
Huffards. S. M. fe rendit le 8 à Konigsberg , qui
n'eft éloigné de Wehlau que de 6 lieues .
de
Le 11 , l'Académie Royale des Sciences &
Belles Lettres de Pruffe , élut pour Honoraire M.
de Marfchall , Confeiller de Légation & his du
Miniftre de ce nom ; pour Membre ordinaire de
la Claffe des Belles - Lettres , M. d'Arnaud , nouvellement
venu de France ; & pour Affocié étranger
dans la Claffe des Sciences , M. Bevis , célébre
Aftronome Anglois . Ces deux derniers furent reçús
le 18 , & M. de Maupertuis , Préſident de l'Académie
, qui répondit à leurs remerciemens , fit
enfuite la lecture d'un Difcours fur les devoirs que la
qualité d'Académicien impofe à celui qui en eft revêtu.
Le Prince de Pruffe honora de fa préfence cette
Affemblée , à laquelle le Prince de Lobckowitz &
divers Seigneurs de la premiere diftinction affifterent.
JUILLET. 1750. 207
LE
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le z Juin .
E 19 , mourut en cette Ville , à l'âge de 62
ans , D. Marco- Antonio de Azevedo Coutin➡
ho , Seigneur Donataire de la Ville de Monçarras,
dans la Province d'Alentejo ; Alcaïde mor de celle
de Viomiofo dans la Province d'au -delà des Monts,
Commandeur de l'Ordre de Chrift & de l'Ordre
de Saint Jacques , Membre de la Société Royale
de Londres , du Confeil de S. M. & Secretaire d'E
sat ayant le Département des affaires étrangeres.
"
Par un Diplôme du 6 Mai de l'année derniére
il plut au Roi d'ordonnér , que le Senhor D. Joam
fût reconnu pourfils naturel de l'Infant D. Francifco ,
frere de S. M. & qu'il jouit de tous les bonneurs
exemptions & Priviléges qui , dans ce Royaume , appartiennent
aux Enfants naturels des Infans. Par un
Decret du 21 Février de cette année , S. M. a ordonné
, que le même Senhor D. Joam feroit traité
comme étant fon cousin , & que dans les Lettres
dans les Actes publics particuliers , il feroit appellé
le Senhor D. Joam ,fans yjoindre aucun autre nom.
Enfin le Roi vient de déclarer dans un dernier Décret
du 19 du mois paffé , qu'en confidération de la
mémoire des fervices du même Infant D. Francif
co ,fon intention eft que le même Senhor D. Joam
fon bien-aimé cousin , précéde tous les Titres dont la
Cour eft actuellement composée dans toutes les fonctions
qu'il remplira à la Cour en présence de S. M.
Et le même Decret regle le cérémonial qui doit
être obfervé dans ces occafions .
ESPAGNE.
DE MADRID , le 12 Juin.
Les Vaiffeaux Amérique & le Conftant , com
mandés par le Capitaine D. Francifco Cumplido ,
208 MERCURE DE FRANCE.
arriverent le 2 à la Baye de Cadix , ayant à bord ,
pour le compte du Roi & des particuliers,992 mille
581 Pefos en or , & 346 mille 849 Pafos en argent
non monnoyé. Du Cacao , des Vanilles , du Tabac
& d'autres marchandifes compofent le refte
de leur charge.
Le Roi vient de remettre les gratifications des
Capitaines d'Infanterie fur le même pied qu'elles
étoient durant la guerre . La folde des Fantaflins
a été augmentée en même tems d'un fol par jour.
S. M. a accordé les honneurs du Palais à D.
Pedro de Valdès ; les Charges de Corrégidor de
Calatayud en Arragon , à D. Fernando de Prado
, Capitaine aux Gardes Efpagnoles ; & d'Antequera
dans le Royaume de Grenade, à D. Manuel
Fauftino de Salamanca : celle de Corrégidor de
Letras de la Ville de Saint Dominique de la Calzada
dans la Rioxa , Contrée de la vieille Caftille ,
au Licentie D. Miguel Calvo Cabeza de Baca ; la
place d'Alcalde de la Maifon du Roi & de la Cour,
à D. Jofeph de Roxas ; & celles d'Alcalde Mayor
d'Alicante au Royaume de Valence , à D. Juan
Ortiz de Azorin ; & de Saint Philippe , Ville de
P'Amérique Septentrionale dans la nouvelle Efpagne
au Pays de Mechoacam , à D. Franciſco Aużejo
y Jovel.
Le 22 du mois paffé , mourut en cette Ville , à
l'âge de 70 ans D. Jofeph de la Quintana , du
Confeil & de la Chambre de S. M. & Secretaire
d'Etat & des Dépêches des Indes & de la Marine ,
lequel avoit rempli ces places & d'autres emplois
importans depuis l'année 17 : 0 .
Le 31 , fur les 9 heures & demie du matin , la
Ducheffe de Savoye fortit de Briançon pour monter
en chaiſe le Montarebe. Elle arriva au fommet
fur les 11 heures & demie à l'endroit qui fépare
la France & le Piémont. Elle y trouva deux
JUILLET . 1750.. 209
corps de troupes Françoiſes & Piémontoifes , rangés
chacun fur leur terrain , & à quatre pas du chemin
un magnifique Pavillon , fur la porte duquel
le Duc de Savoye l'attendoit. Il la reçut entre fes
bras & la porta dans le Pavillon , où ils ne resterent
que 4 ou 5 minutes , parce que le Roi de
Sardaigne les attendoit au pied de la même montagne
, que laDucheffe defcendit dans fa chaiſe &le
Duc à cheval avec leur fuite , qui étoit très brillan
te , ainfi que tous ceux qui s'étoient avancés en
très grand nombre jufques là pour être témoins de
la premiere entrevue des deux Epoux . On a reçu
çes nouvelles à Aranjuez par D. Manuel de Aperte,
Lieutenant & Aide- Major de Dragons , que D.
Manuel de Sada , Ambaffadeur de cette Cour à
Turin , avoit dépêché.
La Frégate la Sacrée Famille , revenant de la
Vera-Crux , arriva le 6 de ce mois dans la Baye de
Cadix , fous le commandement du Capitaine D.
Alonzo Jofeph Díaz . Elle eft chargée pour les par
culiers de 77 mille 143 Pefos en argent ; de 41 facs
de Cochenille , de 69 d'Agnil & de 29 mille 300
de Vanilles , avec 4 mille 120 Cuirs en poil , outre
d'autres marchandiſes. Le Lieutenant Général de
l'armée navale du Roi , D. Benito Antonio Efpinola
, parti de la Havane au mois de Novembre
dernier , arriva le 8 dans la même Baye , avec le
Phénix, le Dragon & la Royale Famille , qu'il com
mandoit. La charge de ces trois Vaiffeaux pour le
compte du Roi & des particuliers , confifte en fix
millions $ 48 mille 979 pefos en doublons & lingots
d'or ; 9 millions 498 mille 444 pefos d'argent monoyé,
travaillé ou en lingots ; 74 mille 110 Pierres
d'Emeraude ; 181 onces de Perles , & 192 mille
200 de Vanilles ; 345 mille so livres de Tabac ;
170 mille 625 d'Ecarlate fine ; $ 3 mille 250 d'Agnil
, & 163 mille 6s de Cacao ; 12 mille 882 de
212 MERCURE DE FRANCE.
par
quelques femaines , une Maladie épidémique , que
P'on appelle la Suéte , laquelle fait plus de mal
la frayeur qu'elle caufe , que par fa nature même.
L'Intendant de Paris s'y eft rendu le 22 , pour procurer
à cette Ville tous les fecours dont elle peut
avoir befoin. Il avoit été précedé par M. Boyer ,
Médecin du Roi , & par quelques habiles Chirurgiens
, dont les foins ont arrêté le progrès du mal .
L'Evêque , toujours attentif aux befoins de fon
Troupeau , loge dans fon Palais les Médecins &
Chirurgiens , envoyés par le Roi ; fait diftribuer
abondamment de l'argent aux Pauvres , & pourvoit
à tout ce qui peut être néceffaire au foulagement
des habitans . Les précautions que l'on prend,
font efperer que la maladie ne continuera pàs .
Le 25 , Actions dix- huit cens cinquante ; Billets
de la premiere Loterie Royale , fept cens vingtquatre
; ceux de la feconde , fix cens foixante deux.
Le 24 du mois dernier , Fête de Saint Jean - Baptifte
, & le 29 , Fête de Saint Pierre & de Saint
Paul , le Roi , la Reine & Mefdames de France allerent
à l'Eglife de l'Abbaye Royale de Saint Corneille
entendre les Vêprés & le Salut , auxquels
Dom Joſeph de la Rue , Grand- Prieur de cette Ab.
baye , officia. Après le Service , la Reine & Mefdames
entrerent , ces deux jours , dans l'intérieur
du Monaftére.
Le 25 , la Reine entendit le Salut aux Carmélites.
Le Dimanche 28 , la Reine & Mefdames de
France allerent à la Paroiffe de Saint Jacques entendre
la grande Meffe qui fut célébrée par le Cuté.
L'après-midi Sa Majesté & Mesdames affifterent
aux Vêpres & au Salut dans l'Eglife Collégia
le de Saint Clément. Le Roi s'y rendit pour le Sa.
lut , auquel l'Abbé Dumont , Doyen du Chapitre ,
officia.
Le lendemain , Fête de Saint Pierre & de Saint
JUILLET. 1750. 213
Paul , la Reine & Mefdames entendirent la grande
Mefle dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Jacques.
L'Académie Royale des Sciences , ayant préfen
té au Roi le Baron de Wan- Swieten , Médecin de
l'Impératrice Reine de Hongrie , & M. Cramer ,
Profeffeur de Mathématiques à Genève , pour rem
plir la place d'Affocié Etranger , vacante par la
mort de M. Crouzas , le Comte d'Argenfon , Miniftre
& Secretaire d'Etat , a écrit à l'Académie
que S. M. avoit choifi le Baron de Wan - Swieten.
On apprend de la Ville de Beauvais , que par la
continuation des attentions particulieres de l'Evêque,
& des foins de M. Boyer , Médecin du Roi ,
& des Chirurgiens envoyés par la Cour , le nombre
des malades eft diminué confidérablement , &
que les fymptômes de la Maladie, devenant de jour
en jour moins dangereux , il n'en meurt plus
perfonne.
Le 2 de ce mois , Actions , dix-huit cens cin
quante , Billets de la premiere Loterie Royale ,
fept cens vingt-deux , ceux de la feconde , fix cens
foixante-un.
洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗泡
NAISSANCE ET MARIAGE,
E 22 Juin , S. A. S. Marie-Therefe- Félicité de
Modène, Epoufe de Louis Jean Marie Duc
de Penthievre , accoucha d'un Prince , qui a été
nommé le Comte de Guingamp.
Le 29 , Charles- François Frederic de Montmo
morency-Luxembourg , II du nom , Duc de Piney-
Luxembourg , Chevalier des Ordres du Roi , Lieu }
genant Général des armées de S.M.& Gouverneur
214 MERCURE
DE FRANCE.
de Normandie , époufa en fecondes nôces Magdeleine-
Angélique de Neuville-Villeroy.
11 eft fils de Charles- François-Frederic de Montmorency-
Luxembourg , I du nom Duc de Piney-
Luxembourg & de Beaufort-Montmorency , & de
Marie-Gillone Gillier , fa feconde femme ; & petitfils
de François-Henri de Montmorency , Comte
de Luze & de Bouteville , puis Duc de Piney-Luxembourg
, & Maréchal de France, Il avoit épousé
en premieres nôces le 9 Janvier 1724 , Marie -Sophie-
Emilie-Honorate Colbert , fille unique & héritiere
de Jean -Baptifte Colbert , Marquis de Seignelai
, Brigadier des Armées du Roi , Maître de
Ta Garderobe de S. M. & Colonel du Régiment de
Champagne ; & de Marie -Louiſe Maurice ,
ceffe de Furftemberg, morte le 29 Septembre 1747,
de laquelle il a deux enfans ; fçavoir , Anne François
, né le 9 Décembre 1735 , & Anne- Maurice
née le 8 Mars 1729 , mariée le 26 Février 1745
Anne -Louis de Montmorency , Prince de Robec .
Prin-
La nouvelle Ducheffe de Luxembourg , née au
mois d'Octobre 1707 , eft fille de Nicolas de Neuville
, VI du nom , Duc de Villeroi , Pair de France
, Chevalier des Ordres de S. M. & c. & de Marguerite
le Tellier , fille de François-Michel le Tellier
, Marquis de Louvois , Miniftre & Secretaire
d'Etat , & d'Anne de Souvré , Marquise de Courtenvaux
, & petite fille de François de Neuville ,
Duc de Villeroi , Pair & Maréchal de France . Elle
étoit pareillement veuve en premieres nôces de
Jofeph Marie Duc de Boufflers , Pair de France ,
Lieutenant Général des Armées du Roi , Gouver
neur de Flandres , de Hainault & des Ville & Citadelle
de Lille, Grand-Baillif & Gouverneur héréditaire
de Beauvais & du Beauvoifis , mort à Génes le
2 Juillet 1747 , qu'il avoit défendue avec tant de capacité
& de valeur, que les Armées combinées de la
JUILLET . 1750. 215
Reine de Hongrie & du Roi de Sardaigne , en leve
rent le fiége peu de jours après fon décès ; fils de
Louis François Duc de Boufflers , Pair & Maréchal
de France, & de Catherine- Charlotte de Gramont.
Elle l'avoit époufé le 15 Septembre 1721 , & en à
un fils , nommé Charles -Jofeph , Duc de Boufflers,
Pair de France , Noble Génois , né le 17 Août 1731 ,
& marié depuis l'année 1747 à Marie-Anne Phi
lippe -Therefe de Montmorency-Lagny.
J
APPROBATION,
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois . A
Paris , le 10 Juillet 1750 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Proſe.
Epitre à M. Duclos, de l'Académie Françoife , 3
La vie de Saint Louis , Grand Carme , Auteur du
Poëme de la Magdeleine , par M. l'Abbé Follard
, Chanoine de Nifmes , à M. le Marquis
d'Aubais ,
Canzone del Signor Abbate Metaſtaſio ,
Epitre
8
27
30
Effai fur les progrès du Gouvernement de la Monarchie
Françoife , par M. l'Abbé Raynal , 33
Epitre de M. de Voltaire , à M. Defmahis , 61
Vers de M, Defm *** , à Mad. la Marquife
de *** 62
Autres du même , à une jolie femme , en lui envoyant
une Brioche ,
Autres du même , à Mlle de ***
Suite de l'Hiftoire de la Félicité ?
ibid.
63
63
Le Temple. Ode à S. A. S. M. le Prince de
Conti ,
80
89
Lettre de M. Racine fur la Déclamation théatrale
des Romains ,
Le véritable Philofophe , à M. Titon du Tillet
,
Eloge de M. de la Fontaine , Ode ,
101
165
Mots des Enigmes & des Logogryphes du fecond
volume du Mercure de Juin ,
Enigmes & Logogryphes ,
110
ibid.
Nouvelles Litteraires & des Beaux- Arts , 113
Eftampes nouvelles , 175
Teftament d'un Yvrogne , 176
Spectacles , 177
Concerts de la Cour , 200
Nouvelles Etrangeres , 205
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 210
Naiffance & Mariage , 213
La Chanson notée doit regarder la page 174
De l'Imprimerie de J. BULLOT,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
A O UST. 1750.
LIGIT
UT
SPARG
GAT
Men
Safa
Chez
A PARIS ,
Le
Suar
ANDRE CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
> JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. D C C. L.
Avec Approbation & Privilege du Roi
A VIS.
L'ADRESSE du
"ADRESSE générale duMercure eft
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Fort , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
nemettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS.
3
a ..A
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
AU ROI.
A O UST. 1750.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
P
E PIT RE
A ZIRPHE'.
Lus l'efprit a de liberté ;
Plus fa lumiere eft vive & pure ;
Le travail à fouvent gâté
L'ouvrage heureux de la Nature ;
La négligence eft la parure
Des graces & de la beauté.
Ce ruiffeau , l'amour du Zephire ,
Qui du voile des Cieux réflechiffoit l'azur ,
Et de Flore autrefois embelliffoit l'Empire ;
A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
Captif dans un baffin de marbre & de porphire ;
N'eft plus ni fi clair ni fi pur.
Efclave de l'art qui l'enchaîne
Dans la priſon ſuperbe , il ferpente avec peine,
Libre autrefois dans fes longues erreurs ,
Il embraffoit , il arrofoit la plaine ,
Et donnoit en fuyant la vie à mille fleurs.
3 Trop de culture épuiſe un champ fertile ;
L'exactitude eft inutile
Aux vers qu'enfante le loifir.
L'ouvrage a toujours l'air facile ,
Quand le travail eſt un plaiſir.
Zirphé , laiſſons aux Dieux l'honneur d'être ade
mirables ;
C'eft affez pour nous d'être aimables ;
L'art fut jadis moins inventé
Pour éclairer, pour parer la beauté ,
Que pour rendre plus fupportables
Les traits choquans de la difformité.
N'enchaînez point votre mufe charmante :
Prenez , fi vous manquez de feu ,
Le flambeau du Dieu que je chante ;
Ofez lui devoir tout , & faites- en l'aveu ;
Qu'il vous guide dans la carriere ,
Qu'il foit votre Apollon , qu'il foit votre cenfeur
Si j'étois l'Amour Précepteur
Zirphé feroit mon Ecoliere,
A O UST. 1780 5
ANECDOTES :
SUR LOUIS XI V.
Par M. de Voltaire.
OUIS XIV . étoit , comme on fçait ,
Lle plus bel homme & le mieux fait de
fon Royaume. C'étoit lui que Racine défignoit
dans Berenice par ces vers.
En quelque obfcurité que le Ciel l'eût fait naftre ,
Le monde en le voyant eût reconnu fon maître.
Le Roi fentit bien que cette Tragédie ,
& fur tout ces deux vers , étoient faits
pour lui. Rien n'embellit d'ailleurs comme
une Couronne. Le fon de fa voix étoit
noble & touchant. Tous les hommes l'admiroient
& toutes les femmes foupiroient
pour lui. Il avoit une démarche qui ne
pouvoit convenir qu'à lui feul , & qui eût.
été ridicule en tout autre. Il fe complaifoit,
à impofer par fon air. L'embarras de ceux
qui lui parloient , étoit un hommage qui
fattoit fa fupériorité . Ce vieil Officier ,
qui en lui demandant une grace ,
balbutioit
, recommençoit fon difcours , & qui
enfin lui dit , Sire , au moins , je ne tremble
A
6 MERCURE DE FRANCE.
pas ainfi devant vos ennemis , n'eut pas de
peine à obtenir ce qu'il demandoit.
de
La Nature lui avoit donné un tempérament
robufte. Il fit parfaitement tous les
exercices ; jouoit très -bien à tous les jeux
qui demandent de l'adreſſe & de l'action ;
il danfoit les danfes graves avec beaucoup
grace. Sa conftitution étoit fi bonne ,
qu'il fit toujours deux grands repas par
jour , fans altérer fa fanté , ce fut la bonté
de fon tempérament qui fit l'égalité de fon
humeur. Louis XIII infirme étoit chagrin,
foible & difficile . Louis XIV parloit peu,
mais toujours bien. Il n'étoit pas fçavant ,
mais il avoit le goût jufte, Il entendoit un
peu l'Italien & l'Efpagnol , & ne put jamais
apprendre le Latin , que l'on montre
toujours affez mal dans une éducation particuliere
, & qui eft de toutes les fciences
la moins utile à un Roi. On a imprimé
fous fon nom une Traduction des Commentaires
de Céfar. Ce font fes Thémes ,
mais on les faifoit avec lui ; il y avoir peu
de part, & on lui difoit qu'il les avoit faits .
J'ai oui dire au Cardinal de Fleury , que
Louis XIV lui avoit un jour demandé ce
c'étoit que le Prince Quemadmodum ,
mot fur lequel un Muficien dans un Motet
avoit prodigué , felon leur coûtume, beaucoup
de travail , le Roi lui avoua à cette
que
AOUS T. 1750. 7
conoccafion
qu'il n'avoit prefque jamais rien
fçû de cette Langue. On eût mieux fait de
lui enfeigner l'Hiftoire , la Géographie ,
& furtour la vraie Philofophie , que les
Princes connoiffent fi rarement . Son bon
fens & fon goût naturel fuppléerent à tout .
En fait des Beaux - Arts , il n'aimoit que
l'excellent. Rien ne le prouve mieux que
l'ufage qu'il fit de Racine , de Boileau , de
Moliere , de Boffuet , de Fenelon , de le
Brun , de Girardon , de le Notre , & c. Il
donna même quelquefois à Quinault des
fujets d'Opera , & ce fut lui qui choifit
Armide. M. Colbert ne protegea tous les
Arts & ne les fit fleurir , que pour fe
former au goût de fon Maître , car M. Colbert
étant fans Lettres , élevé dans le Négoce
& chargé par le Cardinal Mazarin
de détails d'affaires, ne pouvoit avoir, pour
les Beaux-Arts ce goût que donne naturellement
une Cour galante , à laquelle il
faut des plaifirs au-deffus du vulgaire . M.
Colbert étoit un peu fec & fombre ; fes
grandes vûes pour la Finance & pour le
Commerce , où le Roi étoit & devoit être
moins intelligent que lui , ne s'étendirent
pas d'abord jufqu'aux Arts aimables ;
il fe forma le goût par l'envie de plaire à
fon Maître , & par l'émulation que lui
donnoit la gloire acquife par M. Fouquet
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
dans la protection des Lettres , gloire qu'il
conferva dans fa difgrace. Il ne fit d'abord
que de mauvais choix , & lorfque Louis
XIV en 1662 voulut favorifer les Lettres,
en donnant des penfions aux hommes de
génie & même aux Sçavans , Colbert ne
s'en rapporta qu'à ce Chapelain , dont le
nom eft depuis devenu fi ridicule , grace à
fes ouvrages & à Boileau ; mais il avoit
alors une grande réputation , qu'il s'étoit
faite par un peu d'érudition , affez de critique
& beaucoup d'adreffe ; c'eft ce choix
qui indigna Boileau , jeune encore , & qui
lui infpira tant de traits fatiriques. M. Colbert
fe corrigea depuis , & favorifa ceux
qui avoient des talens véritables , & qui
plaifoient au Maître.
Ce fut Louis XIV , qui de fon propre
mouvement donna des penfions à Boileau,
à Racine , à Peliffon , à beaucoup d'autres;
il s'entretenoit quelquefois avec eux , &
même lorfque Boileau fe fut retiré à Auteuil
, étant affoibli par l'âge , & qu'il vint
faire fa cour au Roi pour la derniere fois ,
le Roi lui dit , fi votre fanté vous permet
de venir encore quelquefois à Versailles ,
j'aurai toujours une demie heure à vous
donner. Au mois de Septembre 1690 , il
nomma Racine du ' Marly , & il fe faifoit
lire par lui les meilleurs ouvrages du tems.
AO UST. 1750.
L'année d'auparavant il avoit gratifié
Racine & Boileau chacun de mille piftoles,
qui font vingt mille livres d'aujourd'hui ,
écrire fon Hiftoire , & il avoit ajoûté
à ce préfent quatre mille livres de penfion.
pour
On voit évidemment par toutes ces libéralités
répandues de fon propre mouvement
, & furtout par fa faveur accordée à
Péliffon , perfécuté par Colbert , que fes
Miniftres ne dirigeoient point fon goût.
Il fe porta de lui- même à donner des penfions
à plufieurs Sçavans étrangers , & M.
Colbert confulta M. Perrault fur le choix
de ceux qui reçurent cette gratification fi
honorable pour eux & pour le Souverain.
Un de fes talens étoit de tenir une Cour.
Il rendit la fienne la plus magnifique & la
plus galante de l'Europe. Je ne fçais pas
comment on peut lire encore des Defcriptions
de fêtes dans des Romans , après
avoir lû celles que donna Louis XIV . Les
fêtes de Saint Germain , de Verfailles , fes
Caroufels font fort au-deffus de ce que l'imagination
la plus romanefque a inventé.
Il danfoit d'ordinaire à ces fêtes avec
les plus belles perfonnes de fa Cour ; il
fembloit que la Nature eût fait des efforts
pour feconder le goût de Louis XIV. Sa
Cour étoit remplie des hommes les mieux
faits de l'Europe , & il y avoir à la fois
A'v
10 MERCURE DE FRANCE.
plus de trente femmes d'une beauté accomplie.
On avoit foin de compofer des
danfes figurées , convenables à leurs caractéres
& à leurs galanteries . Souvent même
les piéces qu'on repréfentoit étoient remplies
d'allufions fines , qui avoient rapport
aux intérets fecrets de leurs coeurs. Nonfeulement
il y eut de ces Fêtes publiques
dont Moliere & Lully furent les principaux
ornemens ; mais il y en eut de particulieres
, tantôt pour Madame , belle -foeur
du Roi , tantôt pour Madame de la Valiere
, il n'y avoit que peu de Courtifans qui
fuffent admis ; c'étoit fouvent Benferade
qui en faifoit les vers , quelquefois un
nommé Bellot , Valet de Chambre du Roi.
J'ai vu des canevas de ce dernier , corrigés
de la main de Louis XIV ; on connoît ces
vers galans que faifoit Benferade pour Ces
Balets figurés , où le Roi danfoit avec fa
Cour ; il у confondoit prefque toujours
par une allafion délicate la perfonne & le
rôle. Par exemple , lorfque le Roi dans un
de ces Balets repréfentoit Apollon : voici
fir pour lui Benferade.
Y
ce que
Je doute qu'on le prenne avec nous fur leton
De Daphné ni de Phaëton ;
Lui trop ambitieux , elle trop inhumaine.
Il n'eft point-là de piége où vous puiffiez donner
AOUS T. 1750.
Le moyen de s'imaginer
Qu'une femme vous fuye , ou qu'un homme vous
mene.
Lorfqu'il cut marié fon petit fils le Duc
de Bourgogne à la Princeffe Adelaïde de
Savoye , il fit jouer des Comédies pour
elle dans un des appartemens de Verfailles.
Duché , l'un de fes domeftiques , Auteur
du Bel Opéra d'Iphigénie , compofa la Tragédie
d'Abfalon pour ces Fêtes fecrettes ;
Madame la Ducheffe de Bourgogne repréfentoit
la fille d'Abfalon ; le Duc d'Orléans
, le Duc de la Valiere y jouoient , le
fameux Acteur Baron dirigeoit la Troupe
& y jouoit auffi .
Il y avoit alors appartement trois fois la
femaine à Versailles ; la galerie & tout es
les piéces étoient remplies , on jouoit dans
un Salon , dans l'autre il y avoit Mufique,
dans un troifiéme , une collation . Le Roi
animoit tous ces plaifirs par fa préfence .
Quelquefois il faifoit dreffer dans la galerie
des boutiques garnies des Bijoux les
plus précieux , il en faifoit des Loteries
ou bien on les jouoit à la rafle , & Madame
la Ducheffe de Bourgogne diftribuvit
fouvent les Lots gagnés.
C'étoit au milieu de tous ces amufemens.
magnifiques & de plaifirs les plus délicats ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
1
qu'il forma tous ces vaftes projets , qui firent
trembler l'Europe ; il mena la Reine
& toutes les Dames de fa Cour fur la Frontiere.
A la guerre de 1667 , il diftribua
pour plus de cent mille écus de préfens ,
foit aux Seigneurs Flamands , qui venoient
lui rendre leurs refpects , foit aux Députés
des Villes , foit aux Envoyés des Princes ,
qui venoient le complimenter. Et il fuivoit
en cela fon goût pour la magnificence , autant
que la politique. C'eft fur quoi on ne
peut affez s'étonner , qu'on l'ait ofé accufer
d'avarice dans prefque toutes les pitoyables
Hiftoires, qu'on a compilées de fon régne
:jamais Prince n'a plus donné , plus à
propos & de meilleure grace.
Les plaifirs nobles dont il оссира fans
ceffe la plus brillante Cour du monde , ne
l'empêcherent point d'affifter réguliérement
à tous les Confeils. Il les tenoit même
pendant qu'il étoit malade , & il ne
s'en difpenfa qu'une fois pour aller à la
chaffe , il y il y avoit peu d'affaires ce jour- là ,
il entra pour dire qu'il n'y auroit point de
Confeil , & le dit en parodiant ainfi fur
le champ un air d'un Opéra de Quinault &
de Lully.
LeConfeil à fes yeux à beau fe préfenter :
Si-tôt qu'il voit ſa chienne, il quitte tout pour elle
A OUST . 13 1750.
Rien ne peut l'arrêter
Quand la chaffe l'appelle.
>
Il avoit fait quelques petites Chanfons
dans ce goût aifé & naturel ; & dans fes
voyages en Franche- Comté , il faifoit faire
des impromptus à fes Courtifans furtout
à Péliſſon & au Marquis d'Angeau. Il
ne jouoit pas mal de la Guitarre , qui étoit
alors à la mode , & fe connoiffoit très-bien
en Mufique auffi-bien qu'en Peinture. Dans
ce dernier Art , il n'aimoit que les fujets
nobles . Les Tenieres & les autres petits
Peintres Flamands ne trouvoient point
grace devant fes yeux : Orez-moi ces magots-
là , dit- il un jour , qu'on avoit mis un
Tenieres dans un de fes appartemens.
Malgré fon goût pour la grande & noble
Architecture , il laiffa fubfifter l'ancien
corps du Château de Verſailles , avec ſes
fept croifées de face & fa petite cour de
marbre du côté de Paris. Il n'avoit d'abord
deſtiné ce Château qu'à un rendez -vous de
chaffe , tel qu'il l'avoit été du tems de
Louis XIII , qui l'avoit acheté du Secretaire
d'Etat Lomenie. Petit à petit , il en
fit ce Palais immenfe , dont la façade du
côté des Jardins , eft ce qu'il y a de plus
beau dans le monde , & dont l'autre façade
eft dans le plus petit & le plus mauvais
14 MERCURE DE FRANCE.
goût ; il dépenfa à ce Palais & aux Jardins
Plus de cinq cens millions , qui en font
Plus de neuf cens de notre espéce . M. le
Duc de Créqui lui difoit : Sire , vous avez
beau faire , vous n'en ferez jamais qu'un Favori
fans mérite.
Les chefs - d'oeuvres de Sculpture furent
prodigués dans fes Jardins. Il en jouiſſoir
& les alloit voir fouvent. J'ai oui-dire à
feu M. le Duc d'Antin , que -lorfqu'il fut
Sur - Intendant des Bâtimens , il faifoit
quelquefois mettre ce qu'on appelle des
calles entre les ftatues & les focles , afin
que quand le Roi viendroit fe promener ,
il s'apperçût que les ftatues n'étoient pas
droites , & qu'il eût le mérite du coup
d'oeil. En effet , le Roi ne manquoit pas de
trouver le défaut. M. d'Antin conteftoit
un peu , & enfuite fe rendoit & faifoit redreffer
la ftatue , en avouant avec une furprife
affectée , combien le Roi fe connoiffoit
à tout. Qu'on juge par cela feul , combien
un Roi doit aifément s'en faire ac
croire.
On fçait le trait de Courtiſan que
fit ce
même Duc d'Antin , lorfque le Roi vint
coucher à Petitbourg , & qu'ayant trouvé
qu'une grande allée de vieux arbres faifoie
un mauvais effet , M. d'Antin les fit abattre
& enlever la même nuit , & le Roi à fon
A O UST. 1750. IS
réveil n'ayant plus trouvé fon allée , il lui
dit : Sire , comment vouliez-vous qu'elle osât
paroître encore devant vous , elle vous avoit
déplu.
Ce fut le même Duc d'Antin , qui à
Fontainebleau donna au Roi & à Madame
la Ducheffe de Bougogne unfpectacle plus.
fingulier , & un exemple plus frapant du
rafinement de la flatterie la plus délicate.
Louis XIV . ayoit témoigné qu'il fouhaiteroit
, qu'on abattît quelque jour un Bois
entier , qui lui ôtoit un peu de vue. M.
d'Antin fit feier tous les arbres du Bois ,
près de la racine , de façon qu'ils ne tenoient
prefque plus ; des cordes étoient
attachées à chaque pièce d'arbre , & plus
de douze cens hommes étoient dans ce Bois
prêts au moindre fignal. M. d'Antin fçavoit
le jour que le Roi devoit fe promener
de ce côté avec toute la Cour. Sa Majesté ne
manqua pas de dire combien ce morceau de
forêt lui déplaifoit. Sire , lui répondit - il
ce Bois fera abatru dès que Votre Majesté
l'aura ordonné. Vrayement , dit le Roi ,
s'il ne tient qu'à cela je l'ordonne , & je
voudrois déja en être défait . Eh bien , Sire,
vous allez l'être . Il donna un coup de fi
flet , & on vit tomber la forêt. Ah ! Mefdames
, s'écria Madame la Ducheffe de
Bourgogne , fi le Roi avoit demandé nos
16 MERCURE DEFRANCE.
têtes , M. d'Antin les feroit tomber de
même bon mot un peu vif, mais qui ne
tiroit point à conféquence.
C'étoit ainfi que tous fes Courtiſans
cherchoient à lui plaire , chacun felon fon
pouvoir & fon efprit. Il le méritoit bien ,
car il étoit occupé lui-même de fe rendre
agréable à tout ce qui l'entouroit : c'étoit
un commerce continuet de tout ce que la
majesté peut avoir de graces , fans jamais
fe dégrader , & de tout ce que l'empreffement
de fervir & de plaire peut avoir de
fineffe , fans l'air de la baffeffe ; il étoit furtout
avec les femmes d'une attention &
d'une politeffe , qui augmentoit encore
celle de fes Courtifans , & il ne perdit jamais
l'occafion de dire aux hommes de ces
chofes , qui flattent l'amour- propre en excitant
l'émulation , & qui laiffent un long
fouvenir.
Un jour Madame la Dauphine voyant à
fon fouper un Officier qui étoit très- laid ,
plaifanta beaucoup & très- haut fur fa laideur
: Je le trouve , Madame , dit le Roi
encore plus haut , un des plus beaux hommes
de mon Royaume , car c'eft un des plus
braves .
Le Comte de Marivaux , Lieutenant
Général , homme un peu brutal , & qui
n'avoit pas adouci fon caractere dans la
AOUST. 1750. 17
Cour même de Louis XIV , avoit perdu
un bras dans une action , & fe plaignoit un
jour au Roi , qui l'avoit pourtant récompenfé
, autant qu'on peut le faire pour un
bras caffé : Je voudrois avoir perdu auffi
l'autre , & ne plus fervir Votre Majefté.
J'en ferois bien fâchépour vous & pour moi
lui répondit Louis XIV. , & ce difcours fut
fuivi d'une grace qu'il lui accorda . Il étoit
fi éloigné de dire des chofes défagréables ,
qui font des traits mortels dans la bouche
d'un Prince , qu'il ne fe permettoit pas
même les plus innocentes & les plus dou
ces railleries , tandis que les particuliers en
font tous les jours de fi cruelles & de ſi funeftes.
Il faifoit un jour un conte à quelquesuns
de fes Courtifans , & même il avoit
promis que le conte feroit plaifant , cependant
il le fut fi peu , que l'on ne rit point ,
quoique le conte fût d'un Roi . M. le Prince
d'Armagnac , qu'on appelloit Monfieur
le Grand , fortit alors de la chambre , & le
Roi dit à ceux qui reftoient : Meffieurs
vous avez trouvé mon conte fort infipide , &
vous avez eu raiſon ; mais je me fuis apperçu
qu'il y avoit un trait , qui regarde de loin
Monfieur le Grand , & qui auroit pû l'embarraffer
; j'ai mieux aimé le fupprimer , que
de hazarder de lui déplaire : à préfent qu'il
18 MERCURE DE FRANCE.
eft forti , voici mon conte : il l'acheva , & on
rit. On voit par ces petits traits , combien
'il eft faux qu'il ait jamais laiffé échapper
ce difcours dur & révoltant , dont on l'accufe
: Qu'importe lequel de mes Valets me
ferve : c'étoit , dit- on , pour mortifier M.
de la Rochefoucault. Louis XIV. étoit incapable
d'une telle indécence. Je m'en fuis
informé à tous ceux qui approchoient de
fa perfonne , ils m'ont tous dit que c'étoit
un conte impertinent , cependant il eft repeté
& cru d'un bout de la France à l'autre.
Les petites calomnies font fortune comme
les grandes . Comment des paroles fi odieufes
pourroient-elles fe concilier avec ce
qu'il dit au même Duc de la Rochefoucault
, qui étoit embarraſſé de dettes ? Que
ne parlez- vous à vos amis ; mot qui par
lui-même valoit beaucoup , & qui fut ac
compagné d'un don de cinquante mille
écus. Quand il reçut un Légat qui vint lui
faire des excufes au nom du Pape , & un
Doge de Genes , qui vint lui demander
pardon , il ne fongea qu'à leur plaire. Ses
Miniftres agiffoient un peu plus durement.
Auffi le Doge Lercaro , qui étoit un hom
me d'efprit , difoit : Le Roi nous ôte la liberté
en captivant nos coeurs ; mais fes Miniftres
mous la rendent.
Lorfqu'en 1686. il donna à fon fils , le
AOUST. 1750. 19
Grand Dauphin, le commandement de fon
armée ; il lui dit ces propres mots : En
vous envoyant commander mon armée , je vous
donne les occafions de faire connoître votre
mérite ; c'eft ainfi qu'on apprend à régner ; il
ne faut pas que quand je viendrai à mourir ,
qu'on s'apperçoive que le Roi eft mort . Il s'exprimoit
prefque toujours avec cette nobleffe
. Rien ne fait plus d'impreffion fur
les hommes , & on ne doit pas s'étonner
que ceux qui l'approchoient , euffent pour
lui une efpéce d'idolâtrie .
eft certain qu'il étoit paffionné pour
la gloire , & même encore plus que pour
la réalité de fes conquêtes. Dans l'acquifition
de l'Alface & de la moitié de la Flandre
, de toute la Franche- Comté ; ce qu'il
aimoit le mieux étoit le nom qu'il fe fai
foit.
6
En effet pendant plus de cinquante ans
il n'y eut en Europe aucune Tête couronnée
, que , que fes ennemis même ofaffent feulement
mettre avec lui en comparaiſon .
L'Empereur Léopold qu'il fecourut quel
quefois & humilia toujours , n'étoit pas un
Prince qui pût difpurer rien au Roi de
France. Il n'y eut de fon tems aucun Empereur
Turc , qui ne fût un homme médiocre
& cruel. Philippes IV. & Charles II .
étoient auffi foibles , que la Monarchie E
20 MERCURE DE FRANCE
pagnole l'étoit devenue. Charles II . d'Angleterre
ne fongea à imiter Louis XIV . que
dans fes plaifirs. Jacques II . ne l'imita que
dans fa dévotion , & il profita mal des efforts
que fit pour lui fon Protecteur, Guillaume
III . fouleva l'Europe contre Louis
XIV ; mais il ne put l'égaler ni en grandeur
d'ame , ni en magnificence , ni en
monumens , ni en rien de ce qui a illuftré
ce beau régne. Chriftine en Suéde ne fut
fameufe , que par fon abdication & par for
efprit. Les Rois de Suéde fes Succeffeurs ,
jufqu'à Charles XII , ne firent prefque rien
de digne du Grand Guſtave , & CharlesXII ,
qui fut un Héros , n'eut pas la prudence
qui en eût fait un grand homme. Jean Sobiesky
en Pologne , eut la réputation d'un
brave Général , mais ne put acquérir celle
d'un grand Roi . Enfin Louis XIV. juſqu'à¨
la bataille d'Hochfted , fut le feul puiffant ,
le feul magnifique , le feul grand prefqu'en
tout genre. L'Hôtel- de-Ville de Paris lui
décerna ce nom de Grand en 1680. Et
l'Europe , quoique jaloufe , le confirma.
On l'a accufé d'un fafte & d'un orgueil
infupportable , parce que fes ftatues à la
Place de Vendôme & à celle des Victoires,
ont des bafes ornées d'Efclaves enchaînés.
On ne veut pas voir que celle du Grand ,
du Clément , de l'adorable Henri IV . fur
A OUST. 1750. 27
le Pont-Neuf , eft auffi accompagnée de
quatre Efclaves ; que celle de Louis XIII .
faite anciennement pour Henri II . en a
autant , & que celle même du Grand Duc
Ferdinand de Médicis à Livourne , a les
mêmes attributs. C'eft un ufage des Sculp
teurs plutôt qu'un monument de vanité .
On érige ces monumens pour les Rois
comme on les habille fans qu'ils y prennent
garde,
On prononça fon panégyrique publiquement
à Florence & à Boulogne. M.
Guillermini , fameux Aftronôme Toſcan
fit bâtir une maiſon à Florence à l'aide de
fes libéralités, & grava fur la porte , Ades
à Deo date , maifon donnée par un Dieu :
allufion au furnom de Dieu donné , que
Louis XIV . avoit eu dans fon enfance , &
au vers de Virgile : Deus nobis hæc otiafecit.
Cette infcription étoit fans doute plus idolâtre
, que celle de la ftatue de la Place des
Victoires : Viro immortali , à l'homme immortel
: on a critiqué cette derniere , comme
fi ce mot immortel lignifioit autre chofe
, que la durée de fa renommée .
Il étoit fi peu amoureux de cette fauffe
gloire , qu'on lui reproche qu'il fit ôter de
la Galerie de Verfailles , les Infcriptions
pleines d'enflure & de fafte , que Charpentier
de l'Académie Françoiſe avoit miſes à
:
22 MERCURE DE FRANCE.
tous les cartouches . Le fameux paſſage du
Rhin , la Sage conduite du Roi , la Merveil
Leufe entreprife , & c.
Louis XIV. fuprima toutes les Epithétes ,
& ne laiffa que les faits . L'Infcription qui
eft à Paris à la Porte Saint Denis , & qu'on
lui a reprochée , eft à la vérité infultante
pour les Hollandois ; mais elle ne contient
pour Louis XIV. aucune louange révol
tante. Il n'entendoit point le Latin ,comme
on l'a dit ; il n'alla prefque jamais à Paris, &
peut- être n'a- t'il pas plus entendu parler de
cette Infcription , que de celles de Santeuil
qui font aux Fontaines de la Ville. Il ferois
à fouhaiter après tout , que nous ne laiſſaſfions
fubfifter aucun monument humiliant
pour nos voisins , & que nous imitaffions
en cela les Grecs , qui après la guerre du
Péloponéfe détruifirent tout ce qui pou
voit réveiller l'animofité & la haine . Les
miférables Hiftoires de Louis XIV. difent
prefque toutes, que l'Empereur Léopold fit
élever une Pyramide dans le Champ de
Bataille d'Hochfted : cette Pyramide n'a
exifté que dans des Gazettes , & je me fouviens
que M. le Maréchal de Villars me
dit , qu'après la prife de Fribourg , il envoya
cinquante Maîtres fur le Champ , où
s'étoit donnée cette funefte bataille , avec
ordre de détruire la Pyramide , en cas
A O UST . 1750. 23
qu'elle exiftât , & qu'on n'en trouva pas le
moindre veftige. Il fautmettre ce conte de
la Pyramide avec celui de la Médaille du
Sta Sol : Arrête-toi , Soleil , qu'on prétend
les Etats Généraux avoient fait frapper
après la Paix d'Aix- la Chapelle ; fottife à
laquelle ils ne penſerent jamais.
que
Les chofes principales dont Louis XIV.
tiroit fa gloire , étoient d'avoir au commencement
de fon régne , forcé la Branche
d'Autriche Espagnole, qui difputoit depuis
cent ans la prefléance à nos Rois , à la céder
pour jamais en 1661 ; d'avoir entrepris
dès 1664 la jonction des deux Mers ;
d'avoir réformé les Loix en 1667 ;
d'avoir conquis la même année la Flandre
Françoile en fix femaines ; d'avoir pris
l'année fuivante la Franche - Comté en
moins d'un mois , au coeur de l'hyver ;
d'avoir fçû ajoûter à la France Dunkerque
& Strasbourg. Que l'on ajoûte à ces objets
qui devoient le flatter, une Marine de près
de deux cens Vaiffeaux , en comptant les
alléges ; foixante mille Matelots enclaffés
en 1681 , outre ceux qu'il avoit déja formés
; le Port de Toulon , celui de Breft &
de Rochefort bâtis ; cent cinquante Citadelles
conftruites ; l'établiſſement des Invalides
, de Saint Cyr, de l'Ordre de Saint
Louis, Obfervatoire , l'Académie des
24 MERCURE DE FRANCE.
Sciences , l'abolition du duel , l'établiffement
de la Police , la réforme des Loix : on
verra que fa gloire étoit fondée. Il ne fit
pas tout ce qu'il pouvoit faire ; mais il fit
beaucoup plus qu'un autre. Quand je dirai
que tous les grands Monumens n'ont rien
coûté à l'Etat qu'ils ont embelli , je ne dirai
rien que de très- vrai. Le peuple croit
qu'un Prince qui dépenfe beaucoup en
bâtimens & en établiffemens ruine fon
Royaume ; mais en effet il l'enrichit , il
répand de l'argent parmi une infinité d'Artiftes
, toutes les profeffions y gagnent ;
l'induftrie & la circulation augmentent.
Le Roi qui fait le plus travailler fes fujets ,
eft celui qui rend fon Royaume le plus
floriffant. Il aimoit les louanges fans doute,
mais il ne les aimoit pas groffiéres , & les
caractéres qui font infenfibles aux juftes
louanges , n'en méritent d'ordinaire aucune.
S'il permit les Prologues d'Opéra , dans
lefquels Quinaut le célébroit , ces éloges
plaifoient à la Nation , & redoubloient la
vénération qu'elle avoit pour lui . Les éloges
que Virgile , Horace & Ovide même
prodiguerent à Augufte , étoient beaucoup
plus forts , & fi on fonge aux profcriptions
, ils étoient afsûrément bien moins
mérités.
Louis XIV. n'adoptoit pas toujours les
louanges
AOUST. 1750. 25
louanges dont on l'accabloit. L'Académie
Françoife lui rendoit régulièrement compte
des fujets qu'elle propofoit pour les prix.
Il y eut une année , où elle avoit donné
pour fujet du prix : Laquelle de toutes les
vertas du Roi méritoit la préference : il ne
voulut pas recevoir ce coup d'encenfoir
affommant , & défendit que ce fujet fût
traité.
Il réfulte de tout ce qu'on vient de rapporter
, que jamais homme n'ambitionna
plus la vraie gloire . La modeftie véritable
eft , je l'avoue , au-deffus d'un amour - propre
fi noble. S'il arrivoit qu'un Prince
ayant fait d'auffi grandes chofes que Louis
XIV , fût encore modefte , ce Prince feroit
le premier homme de la terre , & Louis
XIV.le fecond .
Une preuve inconteftable de fon excellent
caractére , c'eſt la longue Lettre qu'il
écrivit à M. le Tellier , Archevêque de
Rheims , que j'ai eu le bonheur de voir en
original. Il étoit très - mécontent de M. de
Barbezieux , neveu de ce Prélat , auquel il
avoit donné la place de Secretaire d'Etat
du célébre Louvois fon pere. Il ne vouloit
pas dire des chofes dures à M. de Barbe
zieux ; il écrit à fon Oncle pour le prier de
lui parler & de le corriger : Je fçais ce que
je dois , dit-il , à la mémoire de Monfieur de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Louvois. Mais fi votre Neveu ne change de
conduite , je ferai forcé avec douleur à prendre
un parti ; enfuite il entre dans un long détail
de toutes les fautes qu'il reproche à
fon Miniftre , comme un pere de famille
tendre & inftruit de ce qui le paffe dans fa
maifon. Il fe plaint que M. de Barbezieux
ne fait pas un affez bon ufage de fes grands
talens ; qu'il néglige quelquefois les affaires
pour les plaifirs ; qu'il fait attendre
trop long- tems les Officiers dans fon antichambre
; qu'il parle avec trop de hauteur
& de dureté. La Lettre eft afsûrément d'un
Roi & d'un pere.
Toutes les Hiftoires imprimées en Hollande
reprochent à Louis XIV . la révocation
de l'Edit de Nantes. Je le crois bien .
Tous ces Livres font écrits par des Protef
tans. Ils furent des ennemis d'autant plus
implacables de ce Monarque , qu'avant
d'avoir quitté le Royaume , ils étoient des
fujets fidéles . Louis XIV. ne les challa pas
comme Philippe III . avoit chaffé les Mau
tes d'Eſpagne , ce qui avoit été à la Monarchie
Efpagnole une playe inguériffable.
Il vouloit retenir les Huguenots & les convertir
. J'ai demandé à M. le Cardinal de
Fleury ce qui avoit principalement engagé
le Roi àcecoup d'autorité ; ilme répondit
quetout venoit deM. de Baville , Inten
AOUST. 27 1750.
dant de Languedoc , qui s'étoit flatté d'avoir
aboli le Calvinifme dans cette Pro
vince , où cependant il reftoit plus de
quatre-vingt mille Huguenots . Louis XIV .
crut aifément , que puifqu'un Intendant
avoit détruit la Secte dans fon département
, il l'anéantiroit dans fon Royaume.
M. de Louvois confulta fur cette grande
affaire M. de Gourville , que le Roi Charles
II . d'Angleterre appelloit le plus fage
des François. L'avis de M. de Gourville
fut d'enlever à la fois tous les Miniftres des
Eglifes Proteftantes . Au bout de fix mois ,
dit- il , la moitié de ces Miniftres abjurera ,
& on les lâchera dans le troupeau , l'autre
moitié fera opiniâtre , & reſtera enfermée
fans pouvoir nuire ; il arrivera qu'en
peu d'années les Huguenots n'ayant plus
que des Miniftres convertis & engagés à
foutenir leur changement , fe réuniront
tous à la Religion Romaine. D'autres.
étoient d'avis , qu'au lieu d'expofer l'Etat
perdre un grand nombre de Citoyens ,
qui avoient en main les Manufactures &
le Commerce, on fit venir au contraire des
familles Luthériennes,comme il y en a dans
P'Alface. L'autorité royale étoit affermie
fur des fondemens inébranlables , & toutes
les Sectes du monde n'auroient pas faitdans
une Ville une fédition de quinze
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
jours. M. Colbert s'oppofa toujours à un
coup d'éclat contre les Huguenots , il ménageoit
des fujets utiles. Les Manufactures
de Vanrobez & de beaucoup d'autres, qu'il
avoit établies , n'étoient maintenues que
par des gens de cette Secte .
Après la mort arrivée en 1683 , M. le
Tellier & M. de Louvois poufferent les
Calviniftes : ils s'ameuterent , on révoqua
l'Edit de Nantes , on abattit leurs Temples
; mais on fit la grande faute de bannir
les Miniftres . Quand les Bergers marchent,
les troupeaux fuivent . Il fortit du Royaune
, malgré toutes les précautions qu'on
prit , plus de huit cens mille hommes , qui
porterent avec eux dans les Pays étrangers
environ un milliard d'argent , tous les
Arts & leur haine contre leur Patrie . La
Hollande , l'Angleterre , l'Allemagne furent
peuplées de ces fugitifs . Guillaume III .
eut des Régimens entiers de Proteftans
François à fon ſervice ; il y a dix mille réfugiés
François à Berlin , qui ont fait de
cet endroit fauvage une Ville opulente &
fuperbe. Ils ont fondé une Ville jufqu'au
fond du Cap-de-bonne- Efpérance.
Louis XIV . fut très malheureux depuis
1704. jufqu'en 1712 , & il foutint fes difgraces
, comme un homme qui n'auroir
jamais connu la profpérité. Il perdit fon
A O UST. 1750. 29
fils unique en 1711 , & il vit périr en
1712 , dans l'espace de moins d'un mois ,
le Duc de Bourgogne fon petit-fils , la Ducheffe
de Bourgogne , & l'aîné de fes arriere-
petits- fils. Le Roi fon Succeffeur, qu'on
appelloit alors le Duc d'Anjou , fut auffi à
l'extrêmité. Leur maladie étoit une rougeole
maligne , dont furent attaqués en
même tems M. de Seigneley , Mademoifelle
d'Armagnac , M. de Liftenay , Madame
de Gondrin , qui a été depuis Comteffe
de Touloufe , Mad. de la Vrilliere , M. le
Duc de la Trémoille , & beaucoup d'autres
perfonnes à Verfailles. M. le Marquis
de Gondrin en mourut en deux jours . Plus
de trois cens perfonnes en périrent à Paris.
La maladie s'étendit dans prefque toute la
France. Elle enleva en Lorraine deux enfans
du Duc, Si on avoit voulu feulement
ouvrir les yeux & faire la moindre réflexion
, on ne fe feroit pas abandonné aux
calomnies abominables qui furent fi aveuglément
répandues ; elles furent la fuite
du difcours imprudent d'un Médecin
nommé Boudin , homme de plaifir , hardi
& ignorant , qui dit que la maladie dont
ces Princes étoient morts ' n'étoit pas naturelle
. C'est une chofe qui m'étonne toujours
, que les François qui font aujour
d'hui fi peu capables de commettre de
>
B iij
30 MERCUREDE FRANCE.
*
grands crimes , foient fi prompts à les
croire. Le fameux Chymifte Homberg ,
vertueux Philofophe & d'une fimplicité
extrême , fut tout étonné d'entendre dire
qu'on le foupçonnoit ; il courut vîte à la
Baftille pour s'y conftituer prifonnier , on:
fe moqua de lui , & on n'eut garde de le
recevoir ; mais le Public toujours témérai
re , fut long- tems imbu de ces bruits hori
ribles , dont la faulleté reconnue devroit:
apprendre aux hommes à juger moins légé
rement , fi quelque chofe peut corriger les
hommes.
Un des malheurs de la fin du régne de
Louis XIV , fut le dérangement des Finan
ces ; il commença dès l'an 1689 , on fib
porter tous les meubles d'argent orfévris à
la monnoye. Le Roi lui même donna l'éxemple
, en dépoüillant fa Gallerie & font
grand appartement de tous ces meubles
admirables d'argent maffif,fculptés par Ba→:
lin fur les deffeins du fameux le Brun , &
de tout cela on ne retira que trois millions
de profit. On établit la Capitation en
1695 : on fit des Tontinės. M. de Ponty
chartrain en 1696 , vendit des Lettres de
Nobleffe à qui en vouloit , pour deux mille
écus , & enfuite on taxa à vingt francs la
permiffion d'avoir un Cachet.
Dans la guerre de 1701 , l'épuisement
A O UST. 1750. 301
parut extrême. M. Defmarets fut un jour
réduit à prendre cent mille francs , qui
étoient en dépôt chez les Chartreux , & à
mettre à la place des Billets de Monnoye
dans un befoin preffant de l'Etat. Si on
avoit commencé par établir l'impôt du
Dixiéme , impôt égal pour tout le monde
par fa proportion ( ce qu'on ne fit qu'en
1710. ) le Roi eût eu plus de reffources ;
mais au lieu de prendre cette voye , on ne
fe fervit que des Traitans , qui s'enrichi ,
rent en ruinant le peuple. L'Etat ne manquoit
point d'argent , mais le difcrédit le
tenoit caché. Il a bien paru en dernier
lieu dans la guerre de 1741 , combien la
France à de reffources. Non-feulement
il n'y a pas eu un moment de difcrédit, mais
on ne l'a jamais craint. Rien ne prouve
mieux que la France bien adminiftrée eft le
plus puiſſant Empire de l'Europe.
M
*88888888888888888
de don.
Onfieur Rameau , avant que
net au Public fa démonftration
du
Principe de l'harmonie, voulut eflayer s'il
l'avoit mife à la portée de ceux qui n'étoient
initiés ni dans la Géométrie , ni dans la
Mufique . Il lut fon Mémoire à M. de Marmontel;
celui-ci prétendit l'avoir enten-
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
du ; M. Rameau faifoit difficulté de l'en
croire ; M. de Marmontel lui propofa pour
le convaincre de mettre fa Démonftration
en vers , & cette Epitre eft le réſultat de
cette efpéce de défi . Elle demande , comme
tous les Ouvrages de ce genre, des Lecteurs
déja inftruits du fujet qu'elle traite.
C'eft pour fuppléer au défaut de ces connoiffances
, qui ne font pas encore affez
répandues , qu'on a joint au texte des Notes
qui en facilitent l'intelligence.
Cette Epitre eft beaucoup plus étendue,
mais nous n'en donnons ici que ce que M.
de Marmontel a bien voulu nous en communiquer.
FRAGMENT
D'une Epitre de M. de Marmontel à M.
Rameau , fur fa Démonftration du
principe de l'Harmonie.
NEwton des fons , (4 ) Aftre de l'Harmonie ,
Non , le concours des plus heureux hazards
Ne peut fixer la carriere des Arts ;
Tu nous l'apprens . C'eft aux mains du génie
A déchirer le bandeau d'Uranie .
(4) M. Rameau a analyfé les fons , à peu près
comme M. Newton a analyfé la lumière.
A O UST.
33 1710.
La vérité fur les aîles du tems
Vers nous , dit- on , s'avançant d'âge en âge ,
De fes rayons perce enfin le nuage
Qui la dérobe à nos efprits flotans :
Tu la préviens. C'eſt aux talens ſublimes ,
De fes fecrets raviffeurs orgueilleux ,
A la tirer du fond de fes abîmes ,
A l'arracher du fein même des Dieux.
L'expérience à tout moment trompée ,
Lent voyageur au milieu des déſerts ,
Marchant d'abord fur la foi des éclairs ,
Change cent fois fa route entre- coupée
Par des écueils & des fentiers divers .
Que le Génie avec elle s'uniffe;
Plus de détour , d'écueil , de précipice »
Leur vol rapide embraffe l'Univers.
Depuis l'Auteur de la Mérempficofe , (a)
Jufqu'au beau fiécle où le tendre Lully
Fit foupirer le François amolli ,
En vain l'oreille interrogea la cauſe
De fes plaifirs . Le Luth formoit des fons ,
La voix des chants : inutiles leçons.
L'art foible encor, fuivant l'inftinct pour guide, ( )
(a ) Pithagore eft le premier Auteur connu qui
fe foit appliqué à chercher le rapport des fons.
(6) Jufqu'ici la Mufique n'a eu que des régles
infuffifantes & fujettes à mille exceptions , & le
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Sur le clavier portoit fi main timide ) bliv på
A la lueur d'un débile flambeau ,
Non loin fouvent , il entrevit le beau ;
Mais
pour l'atteindre il n'avoit point de route :
Le goût fotoit dans le cercle du doure ,
Et le génie y trouvoit fon tombeau. (a)
Rameau paroît , & la nuit fe diffipe.
Dans les accords il furprend leur principe ,
Et des rayons qu'il en fait rejaillir ,
L'art éclairé ne craint plus de faillir.
11 eft connu ce mêlange harmonique , (6)
goût a fouvent indiqué aux Muficiens des modula
tions & des accords réguliers, qu'ils auroient évités,
s'ils avoient confulté leurs règles plutôt que leur
oreille.
(a) Il feroit facile aujourd'hui de démontrer
que les Compofiteurs les plus célebres n'ont pas
toujours tiré des idées avantagenfes qui leur font
venues , tout le parti qu'on auroit pû , faute d'un
principe , qui par des conféquences néceffaires les
conduisit à une connoiffance complette des poffibles
& des raifons de préférence entre ces poſſibles.
(b) Lefonfondamental & générateur contient fa
douzième octave de fa quinte, & fa dix -feptiéme mas
jeure double octave de la tierce majeure. Il fait réfonner
ces parties qu'on appelle fous multiples dans
fon même corps fonore , & dans d'autres fo- corps
nores , lorfqu'ils font parfaitement accordés à l'uniffon
de ces parties . Ces fons forment entre eux la
proportion dite pour cette taiſon barmmique 1 4.4.
Il fait frémir de plus les mêmes confonances , ca
À O UST. 1750. 35
Des fons divers qu'engendre un fon unique ,
Ce doux rapport , cer amour mutuel
Quí les confond dans le fein paternel :
Je crois les voir (a) franchir leur intervale ,
Pour remonter vers leur fource natale ,
Se reconnoître & de loin s'appeller ,
Pour s'embellir , à l'envi fe mêler.
Je vois quel est le favori du père , (b)
raiſon inverſe , c'eſt à - dire , la douziéme & fa dix-
Septiéme majeure au- deffous , dont fe forme avec lui
cette proportion Arithmétique 1 , 3 , 5.
Il force d'ailleurs les corps de ces dernieres
confonances , corps qu'on appelle multiples , à fe diviſer
, en frémiſſant en autant de parties qui font
ſon uniſſon; ainſi la corde qui eſt ſon triple, le divife
en trois parties égales , & celle qui eft lon quintuple
, en cinq parties égales.
(a) Les Octaves fe confondent à l'oreille , de
maniere que la Quinte & la Tierce lui paroiffent tou
jours telles , à quelque Olave qu'elles foient portées
au-deffus de leur Générateur.
Si ces Octaves au contraire font portées au.def
fous du même Générateur , l'effet qui en résulte
'eft qu'une légere modification de celui qu'on
éprouve dans le premier ordre de Génération , ce
qui s'appelle Renversemert en mufique, & Proportion
contre- Harmonique ou contre- Arihtmétique dans les
autres Arts où ces mêmes proportions ont lieu .
·
(b) Il s'agit ici des Modes ; il n'y en a que deux.
Le premier, feul naturel , eft appellé majeur, & fé
tire de la proportion harmonique 1 , l'autre
qui fe tire de la proportion arithmétique 1 , 3 , 5 ,
s'appelle Minou .
3
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
Quels font les droits du pere fur l'enfant ,
Quelle union il permet ou défend :
Par quels moyens leurs defcendans s'allient , (a)
Sont divifés ou le réconcilient ?
Mais dans leur choc quel contrafte faillant &
Je vois le Chef (b) de ce peuple brillant ,
A fes Etats joindre un nouvel Empire.
Là , dans la foule , il regne confondu ,
Et pour jouir d'un droit plus étendu ,
Semble fubir les loix qu'il va preferire.
Son nouveau peuple aimable , effeminé , (c)
Si l'on s'écarte des premieres routes dictées par
Je Générateur , l'effet eft alteré , & l'on voit d'ailleurs
que la proportion harmonique eft plus intimement
liée à ce Générateur que la proportion arithmé
tque. C'est dans la formation des Modes que la
Bale fondamentale prend fa fource ; elle confifte
dans la fucceffion des Générateurs .
2
(a) Les fons engendrés ne s'allient qu'à la faveur
de leur Générateur : ils en font les defcendans ,
mais ils peuvent devenir Générateurs à leur tour
& les produits de ces feconds Générateurs forment
prefque tous des diffonances avec le premier & fes
produits.
(6) Il s'agit du Mode mineur où le Générateur ſe
conftitue Tierce mineure d'un fon qu'il adopte pour
Générateur en ce cas , & auquel il donne pour
Quinte la Tierce majeure , Quinte qui ordonne de
la fucceffion , de- même que la fienne en a ordonné
dans le Mode majeur.
(c) Le Mode majeur , le plus naturel , comme on
l'a dit , eft fier , majeftueux , brillant : le Mineur
A O UST. 1750. 37
Moins fier , plus doux , moins bien diſcipliné
Que le premier , d'un pas foible & timide ,
Vient avec lui fe ranger fous leur guide.
Tous deux foumis à ce Légiflateur
Tous deux unis d'un lien infenfible ,
Font éclatter fous fon regne paisible
De leurs tréfors le mêlange enchanteur.
Si quelquefois la paix en eft bannie , (4 )
Y
au contraire , moins naturel , eft doux , tendre ,
triste ;
mais chacun d'eux prend fa fource dans le
Générateur commun.
(a ) De-même que la Quinte du Générateur or
donne de la fucceffion harmonique du Mode & de fes
bornes , l'Octave de ce Générateur ordonne de fon
côté des bornes de la fucceffion Diatonique , c'est-à
dire de celle des moindres degrés naturels à la voix , &
pour arriver à l'Octave de ce Générateur , la Quinte
eft pour lors forcée de paffer à la fienne , ce qui
altere l'ordre preſcrit en harmonie ; mais bien- tôt
chacune de ces Quintes retournant à ſon Générateur
, chaque chofe rentre dans fon ordre , & par
la préoccupation où nous tenoit le premier Géné
rateur , fon retour fatisfait pleinement & fait ou
blier ce qu'on a pû fouffrir , lorſqu'on s'en étoit
trop éloigné.
Ceci regarde d'ailleurs la Diffonance qu'on peut
ajoûter à l'harmonie de chaque Quinte du Générateur
( car il fait frémir fa Quinte ou douzième audeffous
, de-même que celle au deffus , ) diffonance
qui les force pour lors de rentrer dans le fein de ce
Générateur; au lieu que fans le fecours de la difonance,
ces Quintes devenant Générateurs à leur tour,
auroient pu paffer à leurs Quintes , comme on
MERCURE DE FRANCE.
Leur Chef habile à nous préoccuper ,
Nous dérobant leur troupe défunie ,
Jufqu'au moment où la guerre eft finie ,
Remplit l'oreille afin de la tromper.
Que de rapports ! Quel tiffu de merveilles !
Ce que n'ont pu trente fiécles de veilles ( 4 )
Un feul mortel d'un regard le produit.
De ton triomphe , ami , goûte le fruit ,
Dans l'avenir contemple ta mémoire ;
Ton nom gravé fur le front de la gloire.
Voi déformais tes concurrens altiers ,
Confus , foumis , marcher dans res fentiers :
L'envie enfin muette , confternée ,
Par le bon goût à ton char enchaînée.
Roi de ton Art , à ce titre flateur
Tu viens d'unir celui de Fondateur.
i
Après avoir applani tant d'obftacles ,
Dans ce Sénat , (b) dont les regards de Linx
De la Nature obfervent les miracles ,
Tu t'es montré vainqueur d'un nouveau Sphinx ,
vient de le faire remarquer . Ainfi la guerre que
cette diffonance fait pour lors à l'oreille , fe trouve
appailée par l'arrivée du Générateur qui les fuit
immédiatement.
(4)Il y a à peu près trois mille ans qu'on cherche
le principe de la Musique. Broflard cite plus
de huit cens Auteurs parmi lesquels fe trouvent
les plus grands Philofophes de tous les tems.
(6) L'Académie Royale des Sciences .
.32
1750. A O UST.
Et la critique a fcellé tes Oracles . (4)
Pourfuis , étonne, enchante les François.
Quel prix plus doux de tes nobles fuccès
Que la faveur d'un Miniftre équitable , (b)
L'oeil de la guerre en un tems redoutable ,
L'ame des Arts dans le ſein de la paix :
De l'amitié fi tu chéris le gage,
Reçois ces vers , tendre & fincére hommage.
Je les écris dans l'azile enchanté
Du fentiment & de la vérité.
Dans cet azile inaceffible aux vices
Où l'amitié prodigué fes délices
Où des coeurs droits pour garant ont l'honneur
Et l'un dans l'autre épanchent leur bonheur ,
Où la fageffe & riante & facile
De l'agréable affaiſonne l'utile ;
Temple des Arts , & fouvent leur berceau ,
I
(a) Voyez le rapport de l'Académie des Scien
ces imprimé à la fuite de la Démonftration . Le
fuffrage de ce Corps refpectable eft journellement
confirmé par les éloges que reçoit M. Rameau de
tous les Sçavans de l'Europe , fur fa découverte du
Principe de l'harmonie.
(b) M. le Comte d'Argenfon a encouragé M.
Rameau à mettre fes découvertes dans le degré
d'évidence où elles fe trouvent préfentement , il a
affifté à la lecture de fon Mémoire à l'Académie
des Sciences , & a bien voulu permettre que cof
uvrage lui fürdédié.
40 MERCURE DE FRANCE:
Lieux où la Tour a formé fon pinceau ,
Ou Vaucanfon , rival de la Nature ,
A combiné la premiere impoſture ,
Et d'où ça plume & ta lyre à la fois ,
Donnent à l'Art un modéle & des loix , &c:
2
ODE
Contre l'Amour.
Qu'entens-je ? Quels nouveaux Orphées
Forment ces aimables accens ?
Pour qui font ces brillans trophées ?
Quel fpectacle enchante mes fens è
Je vois les ris , les jeux , les graces ;
Un enfant marche fur leurs traces
C'eft l'Amour , c'eſt lui , je le vois.
Pour mieux établir la puiffance ,
Il prend les traits de l'innocence ;
Mortels , n'écoutez point la voix.
Et toi , dont la fauffe lumiere
Aveugle les plus éclairés ,
Fils de Vénus , dans ta carriere
Serons-nous toujours égarés ?
Jufques à quand , par tes captices ,
A OUST.
1750.
41
Verrons - nous d'affreux précipices
S'ouvrir fous les pas des mortels ,
Et les coeurs foumis à tes chaînes ,
Malgré la rigueur de leurs peines ,
T'élever encor des Autels ?
Les partifans de ton Empire
Te nomment le Dieu des plaifirs ,
Et ceux que ta faveur attire
Pour toi feul forment des defirs.
Trifte erreur qui cache à leurs ames ,
Que l'ardeur dont tu les enflammes
Eft la fource des plus grands maux !
Dangereux plaifirs que j'abhorre !
Heureux le coeur qui vous ignore !
Il goûte un tranquille repos .
C'eft à toi , fageffe divine
D'éclairer les foibles humains :
Qu'ils ofent fuivre ta doctrine ;
Le vrai bonheur eft en leurs mains,
Viens par ta lumiere céleste ,
Percer le nuage funefte
Dont l'Amour obſcurcit leurs yeux ;
Fais-les marcher fous tes aufpices ,
42 MERCURE DE FRANCE .
Et leur montre ces précipices ,
Couvert d'appas délicieux .
Quoi ! je me verrois , vil eſclave ,
Orner le char de ce vainqueur ?
Je pourrois aux fers , que je brave ,
Affervir lâchement mon ecur ?
Je croirois qu'au fein des allarmes ,
Parmi les peines & les larmes ,
Réfide la félicité ?
Et béniffant mon Efclavage ,
Je pourrois nommer avantage
Une trifte captivité ?
****
C'en eft fait , une heureuſe étoile ,
Amour , guide à préfent mes pas.
Ton regne à mes yeux fe dévoile ,
Et j'en déteſte les appas.
Je n'y vois qu'erreur , que foibleffe
Que coeurs vaincus par la molleffe ,
Et foumis à d'indignes loix ;
Epris d'une yvrelle fatale ,
Je vois Hercule aux pieds d'Omphale
Démentir fes nobles exploits.
CA O UST . 1750.
De ces traits que ma raiſon blâme ,
Mortels , tirez une leçon .
Voyez une imprudente flamme´
Caufer la perte de Samfon .
Avant fa honteufe défaite ,
Confiderez ce Roi Prophète ,
De l'efprit Divin animé ;
Humain , pieux , fage , équitable ,
Son coeur n'eût point été coupable ,
Si fon coeur n'avoit point aimé.
Combien d'exemples déplorables
Frappent mes regards tour-à-tour !
Combien de Héros mémorables
Succombent aux traits de l'Amour !
Voyons fur ce vafte Théatre
Le fier amant dé Cléopatre }
Il veut fubjuguer les Romains :
L'Amour paroît , & dans ſon ame
Allume une fervile Aamme ;
Je vois le dernier des humains.
*****
Vous donc que l'Amour follicite
A devenir fes favoris ,
Infenfés ! voyez à ſa ſuite
Les foins fâcheux , les noirs foucis ;
Si les jeux fouvent le précédent
.
44 MERCURE DE FRANCE.
།
Combien de chagrins lui fuccédent !
Fuyez , évitez fes douceurs ;
Sous une image féduifante ,
Une Déité malfaifante
Tend des embuches à vos coeurs,
+3X+
Pourquoi , tranquille indifference ,
N'ai-je point écouté ta voix ?
Quand par la flatteuſe apparence
L'Amour m'engageoit fous fes loiz
J'étois ébloui de fes charmes ;
Mais enfin , par d'utiles armes ,
La raiſon a brifé mes fers.
Pour toi feule mon coeur refpire ;
Sous la douceur de ton Empire ;
Je ne craindrai point de revers.
L. Dutens , de Tours.
A O UST. 1750. 45
SUR la mort de M. de Souillac ,
Evêque de Lodéve.
DE mon ame aux regrets ouverte
Cher Souillac , reçois les foupirs ;
Rien n'adoucit les déplaiſirs ,
Dont je fuis rempli par ta perte.
La tendre amitié nous lioit ,
Tu fus l'objet de mon eftime ,
Ta grande ame concilioit
Les vertus , les talens , l'efprit le plus fublime,
Nous t'avons vu dans des chanfons ,
Aimable , élegant , comme Horace ,
'Peindre les hommes avec grace ;
Nous t'avons vu dans des fermons ,
Bien plus folide qu'au Parnaſſe ,
Les éclairer de tes leçons.
Pourquoi la Parque criminelle
De mes plaifirs bornant le cours
A-t'elle d'une main cruelle
Coupé la trame de tes jours ?
Souillac , tu n'es donc plus , tu ne peux plus m'ena
tendre ,
Quand je gémis dans les douleurs ,
Tu ne vois point couler les pleurs ,
Dont mes yeux arroſent ta cendre.
L'impitoyable fort vient de nous défunir ,
46 MERCURE DE FRANCE .
Hélas ! ma vie infortunée
Sera fans ceffe empoisonnée
Par un fi trifte ſouvenir.
Ah ! du moins mon ame attendrie
S'occupera toujours de toi ,
Et fouvent par mes vers j'inftruirai ma Patrie
De la tendre amitié que ton coeur eut pour moi ;
Modéle des humains , tu fus un digne exemple ,
Pour ce Grand enyvré des folles qualités ,
Que l'imbécillité fervilement contemple ,
Qui pour toutes vertus n'a que des dignités.
Pour ce Grand, qui paîtri d'un orgueil déteſtable,
Dans un mortel obfcur méconnoît fon femblable
Dont l'aspect révoltant irrite encor mes maux ,
Qui ferend à la fois par un fort mépriſable ,
Et l'opprobre de fes égaux ,
Et le féau du miférable.
Ah ! que ce vain éclat ceffe de l'ébloüir ;
Qu'il obferve ta vie , il peut apprendre encore ,
Que fi la vertu ne décore
Ce fafte idolâtré dont il ofe jouir ,
Rien n'eft plus frêle aux yeux du fage ,
Que tout ce pompeux étalage,
Qu'un même inftant voit naître & fait évanouir.
Le Chevalier de Reffeguier.
AOUS T. 1750. 47
LETTRE
De M.Thibault de Chanvalon , de l'Académie
des Belles- Lettres , Sciences & Arts
de Bordeaux , à M. Sarrau , Secretaire
pour les Arts de la même Académie , pour
Servir de réponse à M. Morel.
M
•
Onficur , vous fçavez que l'Académie
avoit proposé pour fujet du
prix de l'année derniere , la caufe de la
mue de la voix , qu'aucune des Differtations
qui lui furent envoyées , ne fut
agréée , & qu'ayant l'honneur d'être alors
à la tête de la Compagnie , pour me conformer
à notre ufage , je crus devoir traiter
cette matiere : avant de chercher la
caufe de la mûe de la voix , je penfai qu'il
falloit premierement fçavoir en quoi confiftoir
la voix elle-même , & ce qui la formoit.
Je parcourus donc les opinions les
plus connues fur cette derniere queſtion ;
celles de Meffieurs Dodart & Ferrein me
parurent feules mériter quelque attention.
Après les avoir examinées & difcutées ,
ayant ofé même ajouter au Mémoire de
M. Ferrein quelques objections , ou quel
48 MERCURE DE FRANCE.
ques preuves de plus contre M. Dodart
il m'arriva de dire enfuite , que » de ces
deux fyftêmes M. Morel , Chanoine de
ود
Montpellier , en avoit fait un troifiéme ,
» qui n'étoit qu'un composé ou une réunion des
» deux autres..... mais qu'il n'en devoit
plus être queſtion , & qu'il ne falloit pas
s'y arrêter , puifqu'il tomboit & s'écrouloit
avec celui de M. Dodart , parce que j'étois
, & que je fuis encore dans la perfuafion
, que les expériences de M. Ferrein
oferois-je dire auffi celles que j'ai rapportées
, jointes à la difficulté ou l'impoffibilité
de rendre raifon de ces expériences
& des phénoménes de la voix , fuivant
les principes de M. Dodart , que tout cela ,
dis-je , fuffifoit pour détruire le fyftême
de ce dernier , qui étant renverfé , faifoit
en même tems tomber & écrouler celui de
M. Morel, à qui il fervoit d'appui ?
Ce mot d'écrouler échappa de ma plume
dans le feu de la compofition , fans aucun.
efprit de malice ni de critique ; cependant
c'eft- là , pour ainfi dire , ce qui paroît
feul avoir bieffé M. M. dans le jugement
que j'ai ofé porter contre fon fyftême
; il a crû devoir y répondre par une
Lettre inferée dans le Mercure de Mars,
& adreffée à M. l'Abbé d'Harfeüil , qu'il
dit être membre de l'Académie de Bordeaux;
AOUS T. 1750. 49
deaux , mais il fe trompe à cet égard , &
vous qui en êtes un des Fondateurs , vous
le fçavez bien mieux que moi.
Voilà donc , Monfieur , une de ces
guerres allumées pour un feul mot ; mais
ne nous arrêtons point à des mots , venons
aux raiſons de M. M. C'eft vous qui m'avez
communiqué fa Lettre , fouffrez
je vous adreffe par la même voie publique
ma réponſe , dont je vous prie de me pardonner
la longueur , parce que ce fera la
derniere que je ferai à ce fujet.
que
M. M. paroît avoir dans fa Lettre deux
objets ; l'un de prouver que je n'ai porté ,
ou plutôt que les expériences de M. Ferrein
n'ont porté aucune atteinte au fyftême
de M. Dodart ; fon autre objet eft de
chercher encore plus fortement à prouver
que , quand même celui- là auroit étéfappé,
je n'en aurois pas eu moins de tort d'en
conclure , que le fien tomboit avec celui
de M. Dodart : faites moi l'amitié de fuivre
les raiſons contenues dans cette Lettre.
1º . A l'égard du premier de ces deux
objets , il n'en eft point du tout queſtion
ici ; car , comme le fecond vous annonce
qu'il importe fort peu au fyftême de M.
M. que celui de M. Dodart foit bien ou
mal fondé , auffi ne dit-il pas un feul mot
C
50 MERCURE DE FRANCE,
pour la défenſe de M. Dodart : & moi , je
ne dirai qu'un feul mot pour prouver ,
quant à préfent, l'infuffifance du fyftême de
M. Dodart , c'eft que M. Morel en convient
lui- même , comme nous le verrons
plus bas.
A l'égard du fecond , voici ce qu'il répond
.
» Si M. Thibault daignoit regarder
» mon ouvrage avec un peu plus d'atten
» tion , il s'appercevroit qu'il eft bâti fur
» les fyftêmes de Meffieurs Dodart & Fer-
»rein , comme fur deux fondemens.
Par ces mots M. M. ne contredit point
affûrement ce que j'ai avancé › que fon
fyftême est un compofé & une réunion des
deux autres , & que fi l'un des deux eft détruit
, le fien doit fubir le même fort : que
faudroit-il craindre en effet , fi , étant dans
une maifon qui n'auroit que deux pilotis
pour foutiens , l'un de ces pilotis venoit
à manquer la maifon s'écroulant par un
côté , n'entraîneroit- elle pas le refte ?
Pour prouver le contraire , M. M. employe
la comparaiſon fuivante.
39
» Vous fçavez , dit- il , les differentes
opinions fur l'origine des fontaines ; les
»uns vont les puifer dans les abîmes des
» mers , d'autres fe tranfportent jufques.
39 dans les nues pour en trouver les fourAOUS
T. 1750.
st
» ces ; fi vous voulez nous démontrer
à ce
»fujet que la mer & les cieux font également
chargés de pourvoir aux befoins
» de la terre , & que quelqu'un , après vous
»avoir uniquement prouvé que les eaux
» de la pluye ne font rien moins que fuffifantes
pour nous abreuver , fe vantât
d'avoir fait écrouler tout votre fyftême
fur l'origine des fontaines , ne pourriezvous
pas lui répondre qu'il a véritable-
» ment tari quelques-unes de vos fources ,
» mais que laiffant encore couler toutes
>> celles qui viennent de la mer , votre
» fyftême fubfifte dans fa plus grande
>> partie ?
pas
Non ; permettez - moi de le dire , vous
ne feriez fondé à faire cette réponſe :
car , fi des deux fources que vous employez
, & dont vous avez befoin , vous
fuppofiez que l'on vous en retranchât une
comme impraticable , vos fontaines alors
feroient bientôt à fec , & dans ce cas même
que s'enfuivroit- il encore ? C'eſt que
ce ne feroit plus alors votre fyftême , il
n'en refteroit plus qu'une partie , qui appartiendroit
toute entiere à celui qui ,
avant vous , s'en étoit fervi , & qui n'avoit
employé qu'une de ces deux fources ,
pour
faire autant , & tout ce que vous prétendez
faire avec les deux enfemble. Si vous
Cij
52 MERCURE DEFRANCE.
fuppofez donc une fois l'opinion de M.
Dodart détruite , il ne vous reftera plus
que celle de M. Ferrein , que vous ne direz
point être la vôtre.
Mais voici , ce me femble , comment
M. Morel auroit dû faire cette comparaifon.
Si de deux perfonnes qui difputeroient
fur l'origine des fontaines , l'une
me prouvoit ( par des expériences qui
tombaffent fous les fens , comme celles de
M. Ferrein , ) que les eaux de la pluye font
fuffifantes pour former & entretenir tous
les ruiffeaux & tous les fleuves, & c.feroit - il
naturel que je quittaffe cette opinion que
me confirment mes fens, pour croireun autre
Sçavant, quivoudroit me perfuader contre
ce témoignage, que par une méchanique
très- difficile , & même inconcevable pour
moi , la mer concourt autant que les eaux
de la pluye à la formation des fontaines ?
Quel est l'homme qui balanceroit alors fa
croyance entre ces deux opinions ?
Allons plus avant.
"
29 Meffieurs Dodart & Ferrein , continue
» M.M.ont donné leur ſyſtême ſur la voix ;
j'ai crû
que
chacun d'eux , pris en particulier
, étoit infuffifant pour en expli-
» quer tous les phénomenes , parce que
chacun n'admet qu'un feul inftrument
»
» pour cet organe.
A OUS T. 1750. 53
Eh ! pourquoi difputons- nous ? Ceci me
paroît bien clair : Chacun d'eux ,pris en particulier
, eft infuffifant pour expliquer tous les
phénomenes de la voix. J'en conviens , cela
eft très-vrai à l'égard du fyftême de M.
Dodart , & voilà donc M. Morel & moi
d'accord fur un point effentiel , qui fait
l'un des deux objets qu'il fe propofoit de
détruire par fa Lettre : mais cela ne nous
mettroit-il pas d'accord auffi fur fon fecond
objet ? Chacun d'eux , pris en particulier
, eft infuffifant , n'eft- ce pas avouer ,
comme je cherche à le prouver , que , fon
fyftême étant bâti fur les deux autres fyftêmes
, fi chacun d'eux pris en particulier eft
infuffifant , l'un & l'autre lui font donc
abfolument néceffaires pour foûtenir le
fien , parce que féparement ils ne pourroient
lui fuffire de fon propre aveu , &
que s'en fervant enfin comme de deux fondemens,
ils doivent être inféparables , puifque
fi l'on en détruifoit un , il ne reſteroit
plus à M. M. qu'un appui , ou un fondement
infuffifant pour fon hypothéfe ? Je crois
que nous pourrions bien en refter là , &
que ceci éclaircit bien notre difficulté ;
mais achevons , je vous prie , de voir les
autres raifons de M. Morel , je veux répondre
à toute fa Lettre.
» J'ofai me flatter , dit- il , › qu'il y avoit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
» ( dans fa théorie phyfique fur la voix )
» quelque chofe de different de ce qui ré-
» fulte des démonftrations qu'ont employées
Meffieurs Dodart & Ferrcin ,
»parce que ces illuftres Académiciens n'ont
point entrepris d'expliquer la caufe des
»deux voix que chacun de nous a reçûës
» de la nature , & c .
>>
و د
Que M. M. me permette de lui dire
que M. Dodart en a donné l'explication
dans les Mémoires , & qu'elle eft répandue
dans plufieurs autres Livres ; c'eſt ce
que n'a point fait à la vérité M. Ferrein ,
qui s'eft contenté dans le Mémoire qu'il
a donné à ce sujet , de commencer d'abord
par établir fon fyftême , ou plutôt fes expériences
, & de détruire l'hypothèſe de
M. Dodart ; il lui auroit été fans doute
fort aifé de donner cette explication des
deux voix que chacun de nous a reçûës , ( j'ai
ofé la donner dans ma Diflertation , en
fuivant fimplement la méchanique des feuls
inftrumens à cordes ) elle n'eft point rapportée
, non plus que bien d'autres , dans
l'extrait de ma Differtation , parce que ce
n'en eft qu'un extrait ou une partie, &
qu'il appartient à l'Académie de diſpoſer
de l'ouvrage en entier.
Je conviendrai avec M. Morel , puifqu'il
vient de le dire lui-même , qu'il n'y
AOUS T. 1750.
55
a effectivementque quelque chofe de different
de fon fyftême à ceux de Meffieurs Dodart
& Ferrein ; que dans le fond il a fuivi
l'hypothefe de chacun de ces deux Académiciens
, excepté que là , où une des deux
lui a paru infuffifante , il lui a auffi -tôt prêté
le fecours de l'autre.
Il y a encore un autre article de cette
Lettre qui exige une réponfe ; il s'agit d'un
fait affez ordinaire dans la pratique des
inftrumens de Mufique , que M. M. fembleroit
ici ne pas fçavoir.
» Je n'ai pas befoin , dit - il , d'invoquer
» le fecours de l'expérience , pour convaincre
qu'un feul & même inftrument
» ne peut donner qu'un feul & même fon
qui le caractérife ; le plus habile joueur
» de haut-bois tenteroit inutilement de
» joindre à la gayeté des tons qu'il tire de
>>fon inftrument , la tendreffe de ceux que
» donne la feule flûte Allemande .
C'eft précisément à l'expérience même
que je veux avoir recours , fans l'invoquer
pour prouver le contraire ; qu'appelleton
tous les jours un fon flûté ? Ce n'eſt
point affûrement ceux de la flûte même
qu'on défigne par-là , mais feulement ceux
qui l'imitent ; & le plus grand mérite des
habiles joueurs de hautbois , confifte précifément
en ce que M. M. prétend , qu'ils
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
ne peuvent pas faire ; c'eft par-là pareillement
que fe fait le plus admirer un Trom.
pette ou un Cor- de -chaffe, quand ils accompagnent
feuls une voix qui chante , & que
leurs fons fe marient enſemble avec cette
voix ,auffi-bien que l'on feroit avec la Aûre.
Si M. M. vouloit s'en rapporter à quelques
expériences que j'ai avancées à ce fujet
dans ma Differtation , & qui lui feront
confirmées par tous ceux qui ont la pratique
des inftrumens à cordes , ou plutôt
par fes fens mêmes , il lui feroit alors bien
facile de fe convaincre qu'un inftrument
à cordes n'a pas feulement le fon qui le
caractériſe , mais qu'il rend même des fons
d'une nature entierement differente , &
que rien n'eft plus commun que de leur
faire imiter , à un point même méconnoiffable
, le fon des inftrumens à vent ;
qu'ils en forment entr'autres , qui font
connus de tous les Muficiens , fous le nom
de fons harmoniques , qui ne reffemblent à
rien moins qu'au fon d'une corde , mais
qui au contraire copient & imitent par.
faitement fous une main habile les fons de
la flûte , & ceux du fauffet de la voix humaine
; & on peut remarquer ailément.
que le même ménagement , la même
adreffe que demande l'archet pour former
fur une corde ces fons harmoniques , eft
AOUS T. 1750. 57
pareillement néceffaire au gofier , & au
foufle qui fert d'archer pour chanter du
fauffet. On peut auffi imiter für un inftrument
à cordes , ce flageolet avec lequel
on éleve les fereins de Canarie , de façon
que l'on ne fçauroit diftinguer par l'ouie
ces fons de la corde , d'avec ceux da
flageolet même. Enfin on pourroit encore
avancer à M. M. ce dont on a eu
l'exemple répété plufieurs années dans
cette même Ville , c'eft d'y avoir entendu
un fameux violon Allemand , qui imitoit
même l'articulation de la voix , & qui depuis
a été copié par des violons médiocres.
Pourquoi donc recourir à deux caufes differentes
& oppofées pour un même effet ,
pu que l'on trouve dans les vibrations des
fibres d'une corde , de quoi imiter & exécuter
ce qu'on croit ne pouvoir fe faire
dans les inftrumens à vent , que par une
ouverture plus ou moins étroite , qui fert
de paffage au vent , &c.
Après ces expériences , & tant d'autres
dont plufieurs font déja rapportées dans le
Mémoire de M. Ferrein , que l'on compare
fon fyftême avec celui de M. Dodart.
Il refte auffi à préfent à me juger , Monfieur
; laiffez à part le mot d'écrouler , &
pour fçavoir s'il eft vrai , n’examinez
Cy
que
58 MERCURE DE FRANCE.
nos raifons , & dites-moi , je vous prie ,
fi j'ai eu tant de tort d'avancer que le fyftême
de M. Dodart étant renversé , il s'enfuivoit
naturellement que celui de M. M.
auquel il fervoit d'appui , étoit également
détruit.
Je crois en avoir affez dit, pour prouver
ce que j'ai avancé à cet égard ; mais ficela
eft , vous pourriez croire qu'en ce cas,
M. M. fe retournant d'un autre côté pour
` foutenir fon fyftême , auroit effayé de défendre
& de maintenir celui de M. Dodart.
Non , vous avez déja vû qu'il en a avoué luimême
l'infuffifance , enforte qu'il n'eft pas
queftion dans toute cette Lettre , comme
je l'ai dit , d'un feul mot pour la défenſe
de M. Dodart , & s'il en étoit befoin je
pourrois dire encore qu'il n'en eft point
queftion ailleurs , & que M. M. dans fon
ouvrage même , n'a rien prouvé en faveur
de M. Dodart , puifqu'il n'y a rien prouvé
contre le fyftême oppofé de M. Ferrein
car cet illuftre Anatomifte a avancé dans
fon Mémoire , qu'en préfence de l'Académie
des Sciences , & de plufieurs Acadé
miciens en particulier , par des expériences
fouvent répetées , il a fait réfonner des
larinx détachés d'un cadavre , en y fouflant
par la trachée artere ; qu'il a fait remarquer,
quand ils réfonnoient, des vibrations
AOUS T. 1750. 5
fenfibles dans les rubans ou cordes vocales
de la glotte , qu'en donnant plus ou
moins de tenfion à ces rubans , il en a fait
hauffer ou baiffer le ton ; qu'il n'a produit
au contraire aucun changement dans
ces mêmes tons , en donnant à la glotte
plus ou moins d'ouverture , comme l'avoit
fuppofé M. Dodart , & enfin que les
* réfonnemens que rendoient ces larinx ,
quoiqu'inanimés , fe faifoient fi clairement
entendre , que l'on y diftinguoit
non- feulement les cris des differens animaux
qui fervoient à ces expériences ,
mais même les differens cris de chaque
animal. Voilà ce qu'a démontré M. Ferrein
au milieu de Paris ; voilà ce qui par
furabondance fe trouve confirmé par l'Académie
des Sciences , qui a rendu fon Mémoire
public ; & à tant d'évidence qu'oppofe
M. M. ? Des conjectures & des raifonnemens
, en difant ( pag . 31. de fa
Théorie phyfique de la voix. ) » Que les
» expériences de M. Ferrein prouvent tout
» au plus , que dans un animal mort , l'inf-
» trument à vent eft détruit , & que le
feul inftrument à cordes fubfifte .
Eh ! quelle néceffité de multiplier inutilement
les caufes , puifque l'inftrument
à cordes , que vous dites qui fubfifte , fuffic
feul pour ce que l'on cherche , & qu'il
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
rend les mêmes fons de chaque animal auffi
diftinctifs après la mort , que s'il étoit vivant
? A quoi fert-il donc de fuppofer gratuitement
qu'il manque ici un autre inftrument
à vent , dont on n'a nul befoin , &
dont la perte ne fe connoît pas , & ne fe
fait point fentir ?
Cependant quelque fondé que je fuſſe
à foutenir le fyftême de M. Ferrein que
j'ai embraffé , je m'arrête ; je ne cherche
point à attaquer , je ne veux que défendre
la vérité , que je défendrai toujours là où
je croirai la reconnoître , ( fans pourtant
jamais employer pour elle ni la préfomption
ni le ton décifif dont femble m'accufer
M. M. quand il dit que j'ai décidé &
prononcé ; ) mais une défenſe trop vive &
pouffée trop loin pourroit paffer pour une
attaque ; d'ailleurs que gagneroit le Pablic
, que gagnerions - nous peut- être nous .
mêmes , M. Morel & moi , à prolonger
notre difpute ? Je n'ai même donné autant
d'étendue à ma réponſe , comme j'ai déja
eu l'honneur de vous l'affûrer , Monfieur ,
que dans l'efperance & le deffein de n'y
plus revenir , je crois qu'il y en a affez
pour nous juger. Je n'ambitionne pas plus
que M. M. le nom d'Auteur , fur tout à fi
peu de frais ; j'ai travaillé à ce fujet , comme
vous le fçavez , pour remplir ce que
A OUS T. 1750. 61
je devois à la place que j'avois l'honneu
d'occuper ; j'avoue de bonne foi que mon
extrait n'a point été donné fans ma participation
, & ma réponſe eft publique ,
parce que la Lettre de M. M. l'a été.
Je fuis , & c.
JE
FABLE A IRIS.
E vous l'ai dit cent fois , & le dis encore une
Iris , chaffez d'auprès de vous
Ce cortège d'amans , qui bleffé de vos coups ,
Vous obféde & vous importune.
Qui dit jeune , dit fou : ce font des indifcrets :
Sur vos moindres faveurs ils feront une gloſe ,
Et fe vantant de leurs progrès ,
Groffiront fi fort les objets ,
Qu'un rien deviendra quelque chofe... :
Ils diront ce qu'il leur plaira,,
L'un ne les croira point , & l'autre les croira ,
Car chacun à fon gré raisonne.
Ils fémeront par tout le bruit de leur bonheur ,
Et mettant une tache enfin à votre honneur ,
Qui vous l'effacera ? perfonne.
Mais fi par cette vérité ,
Qui vous feroit fi profitable ,
Iris fur votre efprit je n'ai rien emporté , :
Et fi quelque coate in venté
62 MERCURE DEFRANCE:
Fait fur vous plus d'effet qu'un difcours véritable i
Rendez- vous donc à cette fable
Un jour le feu , l'honneur & l'eau ,
Conclurent de faire un voyage ,
Pour voir dans un pays nouveau
Les moeurs , la coûtume & l'uſage.
Ils partirent tous trois par un tems affez doux ,
Mais de peur qu'ils ne s'écartaffent ,
Ils convinrent d'un rendez - vous ,
Pour le pouvoir trouver , en cas qu'ils s'égaraffent.
Le feu , comme le plus ardent ,
En bluettes fe répandant ,
Prit avec chaleur la parole :
Je fuis , dit-il , fans hyperbole ,
Le plus leger des élemens ,
Ainfi le plus fujet à des égaremens,
Une marque pour me connoître ,
Si je venois à difparoître ,
Quoique je fois tout éclatant ,
Et d'une fplendeur enflammée ,
Où vous verrez de la fumée
Yous me trouverez à l'inſtant.
A ces mots l'eau vive & bruyante ,
Se plaifant fort à gafoüiller ,
Voulut à fon tour babiller ,
AOUS T.
63 1750.
Mais de fa maniere coulante ,
( Gaye , éveillée extrêmement ,
Car à parler fincérement
Il n'eft pire eau que la dormante. )
Si je me perds , dit- elle , en quelque trou nouveau
,
Ne m'allez point chercher dans des fables fans
Car
herbe ,
pour me fervir du proverbe ,
Autant vaudroit- il battre l'eau ;
Mais en allant de route en route,
Suivez le jonc & le roſeau ,
Et vous m'y trouverez fans doute,
L'honneur , par tout fi révéré ,
Qui dans le devoir tient nos belles ,
Et pour qui nos guerriers d'un coeur délibéré
Vont affronter la mort fous des formes cruelles ;
L'honneur , dis- je , voulant parler ;
Pour moi , s'écria t'il , je ne puis le celer :
Gardez- moi , mais fi bien que rien ne nous fépare j
Ayez fur moi des yeux d'Argus ,
Car fi loin de vous je m'égare
Vous ne me retrouverez plus.
64 MERCURE DE FRANCE .
淡淡淡洗洗洗選業選選選選選洗洗
EXPOSITION
De l'état préfent de l'Académie des Sciences ,
& Belles- Lettres de Dijon , pour fervir de
réformation , à l'article inféré dans le dernier
fupplément du Dictionnaire de Moreri
, au mot Dijon.
'Académie de Dijon , ayant éprouvé
L'dès la naiffance divers changemens ,
foit dans la forme de fon établiffement ,
foit dans l'objet de fes exercices , devoit
depuis long- tems au Public une expofition
précife de fon état préfent , & fe préparoit
à la faire entrer dans la collection
de fes Mémoires : elle ne prévoyoit pas
que ce qui n'étoit pour lors qu'une précaution
de pure utilité , deviendroit bientôt
pour elle d'une néceffité abfoluë . L'occafion
s'eft préfentée de s'expliquer fur
cet article , plutôt qu'elle ne fe l'étoit
pofé.
pro-.
Un Particulier , Continuateur d'un ouvrage
célébre , a jugé à propos de faire entrer
dans fa compilation un article , concernant
l'Académie ; ce projet auroit pû
devenir honorable à cet Auteur par la
maniere dont il l'auroit exécuté ; mais au
lieu d'un expofé fidéle & décent de fa forA
OUS T. 1750. 65
me & de fes exercices , l'Académie n'a vû
qu'avec furpriſe , dans l'article inferé dans
le dernier Supplément du Dictionnaire de
Moreri , au mot Dijon , qu'un détail inexact
dans les faits , & peu mefuré dans les
réflexions fur une partie de ce qui la concerne.
Elle crut auffi tôt reconnoître que
la plume de M. l'Abbé Goujet avoit été
conduite par des mains étrangeres elle
lui en porta fes plaintes. Cet Auteur répondit
deux chofes : il demanda en premier
lieu qu'on lui marquâr plus préciſément
les endroits fautifs de l'article dont
on s'étoit plaint : il offrit enfuite de lui en
fubftituer un autre dans la feconde édition
du Moreri qu'il affura qu'on préparoit.
L'Académie , également attentive à ce
qu'elle doit au Public , & à ce qu'elle fe
doit à elle même , a fuivi en quelque forte
ce double plan de conciliation . Dans une
feconde Lettre , adreffée à M. l'Abbé
Goujet , elle lui a marqué diftinctement
les endroits de l'articledu Supplément, qui
étoient contraires , ou à la vérité des faits ,
ou aux égards toujours dûs à une Compagnie
: il a eu fans doute l'équité d'en convenir
tacitement , puifqu'il n'a rien répliqué
à cette feconde Lettre. Il ne reftoit
plus qu'à prévenir les méprifes où pouvoit
jetter la lecture de l'article du Supplément,
66 MERCURE DE FRANCE.
& c'est à quoi l'Académie a crû pourvoir
fuffifamment , en inferant ici une expofition
fuccincte de fon état actuel , en attendant
qu'elle donne une idée plus particuliere
& plus détaillée de fon établiffement
& de fes occupations.
L'Académie des Sciences & Belles Lettres
de Dijon n'étoit dans fon origine , &
à la forme de fes premiers ftatuts , qu'une
fociété de gens de Lettres , dont les uns dirigeoient
les exercices des autres : M. Pouffier
, Doyen du Parlement de Dijon , &
Fondateur de cette Compagnie , en avoit
ainfi tracé le premier plan dans fes difpofitions
teftamentaires ; il avoit reftraint
les conferences & compofitions Académiques
aux matieres de Phyfique , de Morale
& de Médecine ; cinq Directeurs ,
fçavoir , quatre pris dans le Corps du Parlement
, & le Vicomte Mayeur de la Ville
de Dijon , fix Honoraires , douze Penfionnaires
, & fix Affociés formoient l'Académie.
Les Penfionnaires n'étoient ainfi
appellés , que parce qu'ils pouvoient feuls
concourir aux prix fondés par le Teftateur,
qui étoient pour lors l'unique dotation
des Académiciens. Ces prix étoient au
nombre de trois , un pour chaque Claffe
de Penfionnaires , diftribués en trois , fuivant
le nombre , & l'ordre des Sciences.
A OUS T. 1750 67
aufquelles ils s'appliquoient , felon l'intention
de M. Pouffier ; ils devoient être
adjugés à chacun de ceux des Penfionaires
qui dans fa Claffe auroit le mieux réuffi à
traiter le fujet donné par Meffieurs les
Directeurs & Académiciens Honoraires ,
au jugement defquels la déciſion en étoit
remife .
L'ouverture des féances de l'Académie
fe fit fur ce premier plan ; mais on ne put
en commencer l'exécution , fans fentir les
inconvéniens confidérables qui la rendoient
ou très difficile , ou même impoffible.
Quelques uns des Académiciens trop
frappés de ces difficultés , les crurent fans
reméde , & donnerent leur démiffion :
D'autres plus prudens , il faut l'avouer ,
chercherent les moyens de prévenir tout inconvénient
, & de mettre la derniere main
à ce qui demandoit d'être perfectionné.
Meffieurs les Directeurs & Académiciens y
travaillerent conjointement. On convint ,
de part & d'autre , de la droiture des intentions
du refpectable Fondateur , & de
la néceffité de les remplir fuffifamment ,
mais on héfitoit entre la lettre & l'esprit
de la Loi enfin après une mure délibéra
tion & un long examen , on réfolut de
faire un changement devenu néceffaire ,
& de comprendre fous la forme d'un nou
:
68 MERCURE DE FRANCE.
veau Réglement , l'objet & l'utilité des
anciens. On y étoit autorisé par l'article
des Lettres Patentes , qui permet aux Directeurs
, conjointement avec les deux
plus anciens Honoraires , & le premier
Penfionnaire de chaque Claffe , de faire de
nouveaux ftatuts , & de nouveaux Réglemens
pour le bien de l'Académie. Ce fut
pour le procurer , qu'on fit en l'année
1741 un nouvel établiffement , qui fans
rien changer dans la forme , & dans la
conftitution de la Compagnie , parut y
ajouter un nouveau luftre , & répondre
d'une maniere plus étendue , & plus honorable
aux vûes du Grand Magiftrat qui
l'avoit fondé.
Le concours pour les prix entre les Académiciens
Penfionnaires fut abrogé ; ils renoncerent
volontiers à certe portion de l'héritage
de leur pere pour la répandre fur le
Public, ne s'en réfervant une legere partie,
que comme un figne honorable du choix
primitifdu Teftateur. On établit donc qu'à
l'avenir & à perpétuité , on propoferoit tous
les ans un fujet au Public qui rouleroit alternativement
fur ane matiere de Physique ,
de Morale & de Médecine ; qu'on décerneroit
à celui qui l'auroit le mieux traité ,
un prix confiftant en une Médaille d'or
de la valeur de trois cens livres , & que le
A O UST. 1750. 69
refte des fommes feroit mis en diftribution
entre les Académiciens Penfionnaires . Ce
dernier plan, plus propre à favorifer l'émulation
parmi les Sçavans , & à contribuer
par conféquent au progrès des Sciences ,
ce qui étoit le vrai but du Fondateur , a
toujours été exécuté jufqu'ici , & l'Académie
a eu la fatisfaction de fentir que ce
nouvel ordre établi étoit auffi plus du goût.
du Public.
Pour s'y conformer davantage , les Académiciens
, en confacrant une partie d'entr'eux
à la Phyfique & à la Médecine ,
objets preferits par ces premiers ftatuts
réfolurent de joindre à la Morale les matieres
de Littérature & de goût , perfuadés
que les Belles Lettres fervent avec fuccès
les autres Sciences , & doivent figurer avec
elles.
Enfin on crut devoir augmenter le
nombre des Académiciens , & pouvoir affocier
à la Compagnie , à titre de corref
pondance , ceux qui defireroient y trouver
une occafion de travail , & un fujet d'émulation
.
De ces principaux Réglemens , & d'au
tres moins importans qu'on a faits dans la
fuite , réfalterentl'union & l'harmonie con .
venables entre tous les Membres du Corps
Littéraire , dont les travaux & les exercis
70 MERCURE DE FRANCE.
ces paroiffent promettre autant de fuccès
qu'ils montrent de régularité & de concorde.
La Ville Capitale à laquelle il eft
attaché, eft une de celles du Royaume , qui
a produit le plus de grands hommes en
tout genre de Sciences & de Littérature ,
& l'établiſſement d'une Académie y étoit
d'autant plus convenable , que fes Membres
pouvoient trouver dans leurs compatriotes
plus de modéles & de motifs d'encouragement.
Tel eft l'état actuel de l'Académie de
Dijon , tel il étoit dès l'année 1741 , deux
áns avant que M. l'Abbé Goujet écrivît
l'article inferé dans fon Supplément . Il fe
trouve cependant que les inftructions ,
qu'il dit avoir demandées à quelques Académiciens
, ne lui en ont rien appris ; au
lieu de ces faits , qu'il pouvoit ignorer , il
a donné au Public ſes réflexions : Tel eft ,
a- t'il dit , l'état de cette Académie , qui deviendra
peut- être plusfloriffant . L'Académie
accepte l'augure avec plaifir ; il lui convient
de perdre de vûe les fuccès préfens
de fon travail , pour ne s'occuper que de
la perfection où elle doit tendre . Mais
cette remarque de l'Auteur , & le ton dont
elle eft débitée , peuvent- ils fe concilier
avec le refpect & les égards toujours dûs
à une Compagnie ? Un Ecrivain doit , en
AOUS T. 1750. 71
plus d'une occafion, facrifier les remarques
particulieres , à la vérité , à la décence ,
& à fa propre réputation ; M. l'Abbé
Goujet n'a pas eu le courage de faire ce
facrifice.
Rien n'eft plus capable de rendre plus
floriffant l'état d'une Académie ¿ que le
choix & le mérite des Sçavans qui la compofent
; l'Auteur du Supplément qui l'a
parfaitement fenti , a eflayé dans fon ar
ticle de ravir à l'Académie de Dijon
l'honneur de compter parmi fes Membres
le célébre M. le Clerc de Buffon , qui accepta
dès la naiſſance de l'Académie une
place d'Académicien Honoraire , y pric
féance en cette qualité , & vient en dernier
lieu d'affûrer la Compagnie de fes
vrais fentimens à cet égard. Čes affurances
même n'ont point été ftériles. Il a fair
don à l'Académie des premiers volumes de
fon célébre ouvrage de l'Hiftoire Naturelle.
M. Goujet ne dit point , il eft vrai ,
que ce Sçavant ne foit plus Académicien ;
mais il fait entendre à quiconque fent la
force des termes , & de la liaifon des phrafes
, que M. de Buffon compte pour rien ,
ou pour très-peu de chofe , la qualité d'Académicien
à Dijon , & qu'il s'en eft tacitement
dépouillé. Heureufement l'Anecdote
eft fans preuve , comme fans vrai
72 MERCURE DE FRANCE .
femblance , entierement fauffe , & ne doit
trouver fa place que dans l'Errata du Supplément
: on a marqué fuffifamment ail
leurs de quoi M. l'Abbé Goujet peut groffir
cet Errata ; qu'il permette feulement
qu'on l'avertiffe , que lorsqu'on entreprend
de parler d'une Compagnie Litté
raire , on ne doit le faire , au moins en ce
qui concerne les faits , que de fon aveu ,
& d'après les éclairciffemens qu'elle veut
bien donner elle-même. Si faute de pareilles
inftructions M. l'Abbé Goujet s'eft
laiffé tromper , & trompe enfuite fes Lecteurs
, l'Académie a dû fe plaindre , premierement
à lui , enfuite au Public : elle
croit en cela avoir rempli toute juftice ,
fans manquer , ni à la modération qu'elle
doit à l'un , ni aux égards qu'elle doit au
jugement de l'autre.
AUS T. 1750. 73
A Mlle Sylvia , chez M. de la Tour , un
jour qu'elle étoit allée y faire peindre
fon portrait.
D'unUn Appelle nouveau le talent renommé
Méritoit un pareil modéle ;
Les Dieux fembloient l'avoir nommé
Pour faire ce portrait agréable & fidéle.
Que par vous fes crayons feront bien fecondés !
Pour charmer nos regards il n'aura rien à feindre ;
Les graces que vous poffédez' ,
De la Tour eft fait pour les peindre.
Vous mettrez la critique à bout ,
Par cet ouvrage où l'Art au naturel s'allie
Pour nous rendre fi bien Thalie ,
Il nous falloit le Dieu du Goût.
Par M. Peffelier.
VERS
Extraits d'une Lettre pour Mlle Sylvia.
CEtte Ette éloquente féductrice ,
Qui charme & les
yeux
& le coeur ;
Gette aimable & divine Actrice ,
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Dont le talent , toujours vainqueur ,
Fixe les goûts & le caprice
Du Public fon adorateur,
Soit que d'une prude févére
Elle peigne les fentimens ,
Soit que d'une Agnès de quinze ans
Elle exprime le caractére ,
L'image de la vérité
Rend fi bien la vérité même ,
Que l'objet , la réalité ,
Ne vaut pas fon talent fuprême.
Avec quelle naïveté
Elle jouoit l'air dépité
D'une fille encor innocente ,
Qui voir de fa flamme naiffante
Le mystére prefque éventé
Par une maudite Suivante !
Quel jeu que de traits délicats
Et que de graces rafflemblées ,
Lorfqu'elle exprime l'embarras !
Ces phrafes mal articulées ,
Ces ris , ces oeillades troublées ,
Ces mots qui ne ſe ſuivent ! pas
Enfin que pourrois-je vous dire ,
Qui ne fut cent fois au-deffous
D'an Art impoffible à décrire ,
Qui fixe à Paris tous les goûts ?
Par M. ***
AOUS T. 1750: 75
DIFFICULTE' PROPOSE'E
Aux Auteurs de l'Art de vérifier les dates.
VrendsPeres , m'a appris ce que je
Otre fçavant ouvrage , mes Revedefirois
trouver depuis long- tems , fçavoir
, la connoiffance de toutes les éclipfes
qui font arrivées depuis le commencement
de l'Ere Chrétienne . Cela eft caufe ,
que lorfque j'en rencontre de marquées
dans quelque Hiſtorien , ou autre collection
de faits , je m'attache à les vérifier fur
le Catalogue que vous en avez donné.
Mais en voici une qui me fait de la
peine , je l'ai lûe autrefois dans un manuſcrit
de la Bibliothéque du Roi , à la tête
d'un Traité du Comput Eccléfiaftique ,
qui venoit de la Bibliothéque de M. Colbert
, & qui eft aujourd'hui cotté 2949
dans celle du Roi . Ce Compotus eft précedé
d'un Calendrier qui paroît écrit au
XIII . fiécle , & avoir été fait à l'ufage de
quelque Eglife du Diocéfe de Xaintes ,
où Saint Auguftin étoit honoré particulierement.
Après le jour de l'Octave de ce
faint Docteur, qui eft le 4 de Septembre, il
ya au-deffous du neufdu même mois , ces
trois vers en lettres rouges :
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Anno milleno c. nono ſeptuageno ;
Anglis Henrico ; Francis Dño Ludovico
Idus Septembris venit Solaris eclipfis.
Il me paroît que ces vers veulent dire
qu'en l'an mil cent neuf & foixante - dix ,
fous le regne d'Henri en Angleterre , &
de Louis en France , il arriva le jour des
Ides de Septembre une éclipfe de Soleil.
Cependant je ne trouve point cette
éclipfe marquée dans votre Livre à ce jour
des Ides de Septembre de l'an 1179 , c'eſtà-
dire , au treize de ce mois : au lieu du
treize , je la trouve au trois à cinq heures
du matin : & fi je veux en trouver une
marquée au treize Septembre , il faut que
je remonte à l'an 1178 , c'est-à- dire à l'année
précédente. Je ne puis croire que votre
calcul foit fautif. Je préfume d'un autre
côté de l'authenticité du Calendrier, parce
que
le Poëte a voulu certainement mettre
1179 , & non 1178 , la meſure de fon
vers ne fouffrant pas autre choſe. D'ail
leurs nono eſt tout au long , & non en chiffres
Romains VIIII . fur lefquels on pourroit
chicaner. Je ne vois point d'autre ref.
fource accorder vos Tables avec ces
pour
vers , que de dire que dans le Calendrier
ils ne font pas écrits de la main du Poëte
qui les avoit compofés : que c'eft un Co
A O UST, 77 1750 .
que
Pifte , qui tranfcrivant quelques années
après
ce Calendrier , aura jugé à propos
de faire un vers de ce qui n'étoit écrit auparavant
qu'en chiffres , de cette forte :
Anno M. C. VIII, LXX, & aura crû ,
où il n'y avoit trois unités , en appercevoir
quatre , qu'il aura rendues par le
terme nono . Si cette voie de conciliation
eft de votre goût , j'en ferai charmé ; je ne
fuis nullement d'humeur de critiquer un
ouvrage auffi excellent & utile , que
le vôtre ; je fuis rempli d'eftime pour le
Livre & de veneration pour les Auteurs.
l'eft
Depuis que j'ai écrit ce qui eft ci - deſſus,
je fuis tombé ( en confultant une Chronique
d'Aquitaine , touchant un point dont
j'avois befoin ) fur une autre éclipfe de
Soleil arrivée l'an 840. La difficulté qui
s'eft préfentée à moi n'eft pas fur le jour ;
la Chronique qui eft imprimée dans le
Pere Labbe , Tom. 1. Biblioth . manufcript.
pag. 291. s'accorde avec vos Tables pour
le jour , & elle marque cette éclipfe au
Mercredis Mai , Mai , qui étoit cette année le
Mercredi des Rogations ; mais c'eft fur
l'heure que je me trouve arrêté. Vos Tables
mettent que cette éclipfe arriva à
midi , & la Chronique marque que ce fut
à huit heures , hora octava : cette diffe-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE!
rence de quatre heures pourroit jetter dans
l'embarras. Dira- t'on que la Chronique
avoit peut-être hora XII. & que le Copifte
aura lû hora VIII ? Mais il n'y a pas
de reffemblance entre ces deux , chiffres.
D'ailleurs l'imprimé fe conformant fans
doute au manufcrit , met tout au long
tertio nonas Maii , quarta feria , hora oltava.
Je ne vois pas de moyen d'accorder ces
deux autorités , qu'en difant , qu'alors on
comptoit les heures depuis le lever du
Soleil ; en ce cas ce que nous appellons
aujourd'hui cinq heures , étant la premiere
heure du jour les Mai , il s'enfuit que
midi étoit la huitiéme .
Par la même maniere de s'entendre , je
comprendrai fort bien que l'éclipfe de
Soleil , que Nithard dit être arrivée l'an
841 , le 18 Octobre , à une heure , hora
prima * , peut dans les Tables être dite arrivée
à huit heures du matin , Cet Hiſtorien
comptoit fûrement les heures depuis
le lever du Soleil . Mais comment l'accorderons
- nous avec les Tables , lui qui dit
que c'étoit un Dimanche , prima feria ,
pendant que ces Tables font voir que c'é
toit un Mardi ? On dira que le manufcrit
* Nithard.circa fin . libri 2.
AOUS T. 1750.
79
eft fautif , cela fe peut . En effet il pourroit
y avoir eu dans l'original hora I. III.
feria , & des trois dernieres unités il pourroit
n'en être refté qu'une de vifible aux
Copiftes. Je tache , comme vous voyez , de
fauver les fautes aux Ecrivains ; je m'en
rapporte à vous , qui êtes plus habiles que
moi , fi j'ai réuſſi .
Plus je differe , mes RR. PP. à vous
envoyer ce préfent Mémoire , plus je
trouve de quoi l'allonger : c'eft toujours
au fujet des éclipfes , & des éclipfes de
Soleil qui ont été communément les mieux
remarquées. Je viens de lire dans les Mémoires
de l'Académie des Infcriptions &
Belles Lettres , un écrit que M. Lancelot
y communiqua en 1727 , où il est fait
mention d'une fameufe éclipfe de Soleil
arrivée le trois Juin de l'an 1239. Ce fçavant
Académicien fait obferver que cet
évenement fut gravé dans le tems fur la
pierre en divers lieux du côté de la Provence.
Cependant de deux de ces infcriptions
connues , il lui a paru que
il lui a paru que l'une marque
l'éclipfe un jour plus tard que l'autre.
Il a eu grande raifon de foûtenir que l'infcription
, qui fixe cette éclipfe au 3 Juin ,
eft préferable , en ce que les Hiftoriens &
les Necrologes ont dit la même choſe ;
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
mais je croirois qu'il y a maniere de faire
accorder l'infcription qu'il a vûe proche
Avignon , avec celle que Gaffendi avoit
vûe à Mirabel , Diocéfe d'Aix , & j'y reviendrai
plus bas. Ce qui m'a paru mériter
le plus votre attention , eft ce que je lis
dans un texte que M. Lancelot a allegué ,
pour confirmer que l'éclipfe arriva un
Vendredi , & par conféquent le 3 Juin
1239 ; ce texte eft de Bernard Guidonis
Dominiquain , dont l'autorité a été d'un
grand poids dans l'efprit de quelques modernes
de cet Ordre. Je rappellerai ici
ce texte tiré des Hiftoriens d'Italie , vol .
III. p . 574. Anno Domini M. CC. XXXIX.
nonas Junii feria VI. facta eft eclipfis folis ,
adeoque obfcuratus eft fol , quod ftella videbantur
in coelo. Item eodem anno in fefto
fancti Jacobi facta eft eclipfis folis iterato ,
& obfcuratus eft fol fupra pallorem folis ,fed
non ficut in alia precedenti. La premiere
période de Guidonis eft défectueule , quoique
M. Lancelot ne l'ait pas obfervé , en
ce qu'elle joint enfemble deux époques
incompatibles à cette année 1239 ; (çavoir
les nones de Juin avec le Vendredi ; Guidonis
a voulu dire apparemment III. Nonas.
Car , felon votre Calendrier , les Nones de
Juin arriverent en 1239 le Dimanche . La
A OUS T. 1750. SI
feconde période eft tout-à-fait erronée ;
elle marque la même année 1239 une
éclipfe de Soleil au jour de Saint Jacques
25 Juillet , mais pas toutefois fi fenfible
que celle du 3 Juin , que vos Tables difent
être arrivée à midi . Il falloit que
le bon Guidonis fût auffi mauvais connoiffeur
en Aftronomie , qu'il l'a été en
fait d'anciennes Hiftoires , pour avoir crû
qu'une éclipfe de Soleil pût arriver un
vingtiéme de la Lune. Auffi cette éclipfe
chimérique ne fe trouve- t'elle nulle parc
ailleurs ; je fuis furpris que M. Lancelot
n'ait pas relevé cette faute de Guidonis ,
en ayant eu l'occafion toute naturelle ;
mais le fecours de vos excellentes Tables
lui manquoit. On ne fçauroit trop reconnoître
le fervice que vous venez de rendre
au Public.
Quant au fens qu'il a paru au même
M. Lancelot , qu'avoit l'Infcription du
Prieuré de Fou , près Villeneuve - les - Avignon
, je vais la faire reparoître devant
vos yeux , afin que vous jugiez s'il eft certain
qu'elle fixe l'éclipfe de 1239 au 4
Juin , au lieu de la marquer au 4 , ainfi
qu'a fait l'autre infcription vûe par Galfendi.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
† Anno ab incarnatione Domini M.CCè
XXXVIIII. pridie Nonas Junii obiit Domina
Mabilia filia Petri de Albavono , Prioriffa ,
que conftituit iftut Monafterium. Feria VI.
Luna prima. In ipfa die fol paffus eft eclipfim.
ar-
Cette épitaphe rapporte les évenemens
de deux jours confécutifs du mois de Juin
1239. I". L'établiffement du Monaftére
de Fou , au Vendredi , premier de la Lune,
jour auquel le Soleil avoit fouffert une
éclipfe. 20. La mort de la Fondatrice ,
rivée le lendemain qui étoit la veille des
Nones de Juin , & par conféquent le 4 du
mois. Ainfi j'expliquèrois certe Infcription
de la maniere fuivante : » L'an de l'incar-
» nation de notre Seigneur 1239 , la veille
» des Nones de Juin , eft décedée Madame
» Mabile , fille de Pierre d'Albavon ,
» Prieure , laquelle avoit établi ce préfent
»Monaftére le Vendredi , premier de la
» Lune , auquel jour de Vendredi le So-
» leil avoit fouffert une éclipfe. Cette explication
leve la contradiction apparente
des deux monumens contemporains , &
comme cette Prieure Inftitutrice , mourut
le lendemain de l'éclipfe , cece fut peut-être
pour cela , & parce qu'on s'imaginoit alors
que les éclipfes confidérables pronoftiA
O UST 1750. 83
quoient la mort de quelques Notables ,
qu'on jugea à propos de faire mention de
celle du Vendredi 3 Juin , dans l'épitaphe
de Dame Mabile , décedée le Samedi 4.
Je foumets au refte tout ceci à votre juge-
J.L.C. A.
ment.
Ecrit à Paris , ce 19 Juin 1750 , à 9 beures
du foir , durant l'éclipfe totale de Lune.
EPIGRAMME
En ftyle marotique , adreffée par M. de la
Soriniere , de l'Académie Royale d'Angers ,
à M. l'Evêque de cette Ville , fur le retranchement
qu'il a fait d'une Fête dans
fon Diocéfe.
Quand Uand Vaugiraud vous retranche une Fête ,
Peuple dévot , qui nous rompez la tête ,
Et criez ja que tout eft confondu ,
Confolez-vous , nons n'avons rien perdu ,
Un jour viendra ( que bien vous en fouvienne )
Pour l'en punir , qu'on chommera la fienne.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Juillet , font , le lait ,
champignon & reuf. On trouve dans le premier
Logogriphe , Cain , Cham , Jo , Amphion
, chapon , paon , manchon , Pan , gain ,
Po , pin , pic , canon , ami , Champion , Cimon
, cap , Japon , Macon , pain , Iman &
champ. On trouve dans le fecond E¸
Ville de Normandie , ouf, feu & fou.
gafa vafa vaſa aſəqiqə «<? «q: frog : ok
ENIG ME.
Ng' d'un homme adultére & pourtant légitime ;
Fruit innocent d'un double crime ,
Fils à la fois d'un Berger & d'un Roi ,
Et conçu fous le fac & fous le diadême ;
Mon pere en engendra grand nombre comme
moi ,
Je fuis le cinquantiéme.
Tant d'enfans ne fçauroient être de même hu
meur ,
Mes freres la plupart ont un air d'allégreffe.
Pour moi d'un criminel déplorant le malheur ,
J'ai fix freres , comme moi toujours dans la trifteffe,
Toujours fur le plaintif & toujours dans le deuil.
Maisdes fept on me croit le plus confidérable ,
A O UST. 85 1750.
Et l'on m'entend fouvent gémir près du cercueil ,
Crier merci pour le coupable.
Compofé de foupirs & de gémiffemens ,
En fubftance voilà mon être.
Mais réconcilier l'Esclave avec le Maître ,
C'eft mon unique empreffement ;
Penfez-y bien , Lecteur , il eft dans la Semaine
Certain jour
Où bien des gens fentiroient moins de peine ,
Si j'étois la moitié plus court.
Dans certains Tribunaux appaiſant la Juſtice ;
Un criminel qui veut rentrer dans fon devoir ,
N'a fouvent que moi pour fupplice.
J'Ai
D. S. A Lyon , le 1 Juin 1750.
AUTR E.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
LOGOGRIP HE.
Ans avoir le concours de Forge & de Plombieres
, SA
Je fais depuis long-tems connue à l'Univers.
Mes eaux qu'on ne boit point , rapides & légeres
Coulent au même inftant en mille endroits divers.
Je n'ai connu perfonne encore
Que mon onde ait défalteré ;
Mais tel qui s'en eft enyvré
;
Feroit bien d'y mêler quelques grains d'ellebore.
De dix lettres en tout mon nom eft composé ;
Voyons fi les rapports vous le rendront aifé ,
Vousytrouvez deux noms que rendent refpectables
La puiffance & la dignité ,
Que mille dons du Ciel rendent pour nous aimables
,
A O UST. $ 7 1750
Un autre nom de Souveraineté ,
Celui d'un fruit qu'on mange , & l'hyver & l'été ,
Un des grands fleuves d'Italie ,
Le fymbole des babillards ,
L'arme des taureaux en furie ,
Un empire éloigné , qui chérit les beaux Arts ;
L'endroit, quand on le porte où fe met le mercure ;
Le bruit que la douleur fait faire à la nature ,
Un Pays dont Horace a chanté les bons vins ,
Une autre Ifle on Vénus faifoit fon domicile ;
J'en ai d'autres encor ; mais l'ennui que je crains
M'oblige à fupprimer un détail inutile.
es as as as as as as as as és a
NOUVELLES LITTERAIRES.
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Belles Lettres de la Rochelle , tenue le s
Mai 1750.
M
Onfieur Artus , Maréchal de Camp ,
Directeur des Fortifications , Chancelier
de l'Académie , ouvrit la féance par
la lecture d'un Mémoire fur les caufes &
les fuites de l'esclavage chez les Romains ,
les Gaulois & les Francs , & fur les moyens
employés en France depuis plufieurs fiécles
pour y ramener la liberté .
Rien n'étoit , dit M. Artus , plus conve38
MERCURE DE FRANCE:
nable au génie de notre Nation , & ne doit
en même tems lui faire plus d'honneur ,
que d'avoir profcrit la fervitude, contraire
à l'humanité. Nous verrons par quels dégrés
on a écarté en France ce fléau de la
fociété , & ce qui , dans quelques Provinces
du Royaume , refte encore des traces de.
la fervitude.
Après avoir marqué l'origine des Efclaves
chez les Romains , l'Auteur fait cette
réflexion. » Le nom de Serf, qui le croi-
» roit étoit alors un nom de faveur : il
» fignifioit l'indulgence qu'avoient eu les
» Généraux d'Armée de conferver les pri
fonniers de guerre , au lieu de les vendre
» ou de les tuer. Ainfi ce peuple fi fage fe
»faifoit un mérite de ne pas tuer , ou faire
tuer de fang froid des hommes pris les
» armes à la main , combattant en braves
" guerriers pour la défenfe de leur Pa-
» trie....
» Par-là fe multiplioient les races de
» Serfs . Des hommes & des femmes qui
»avoient été pris fur l'ennemi , ne pou-
>> voient donner naiffance qu'à des infor-
» tunés , deftinés à porter des fers , & à
» fervir des maîtres durs & impitoyables ,
» qui comptoient d'un côté des troupeaux
» de moutons & de boeufs , & de l'autre
» des troupeaux d'hommes , s'arrogeant
A O UST. 1756: 89
für les uns & fur les autres , le droit de
» vie & de mort.
Les Loix civiles autorifoient auffi une
fervitude volontaire dans fon principe .
Lorfque des hommes libres étoient allez
lâches pour fe vendre dans toute la préci
fion du terme ; on convenoit du prix , &
dès qu'il étoit touché , l'homme vendu
ceffoit d'être libre ; il ne lui étoit plus permis
de revenir contre le marché , les Loix
le lui défendoient, Un Senatus - Confulte
ordonna fous l'Empire de Claude , que les
femmes qui auroient l'indigne foibleſſe de
fe livrer à des Efclaves , feroient réduites
à la fervitude. Leurs enfans cependant
étoient réputés affranchis , & cette Loi ,
qui fut renouvellée par Vefpafien , ſubſiſta
long-tems dans les Gaules. La Loi des douze
tables , ce Recueil fi révéré , que Ciceron
préferoit à toutes les Bibliothèques
des Philofophes , foumettoit encore à l'efclavage
les débiteurs infolvables.
M. A. fait remarquer en paffant , le
danger qui réfultoit pour la vie des Maîtres
de cette multitude d'Efclaves qui fe
trouvoit dans les maifons des riches & des
Grands , de cet ufage affreux , mais devenu
néceffaire , qui livroit à la mort tous les
Efclaves d'un Maître qui étoit aſſaſſiné
chez lui . Parlant enfuite des Affranchis , il
go MERCURE DE FRANCE.
nomme par occafion ceux qui s'étoient
rendus célébres par les talens & le génie .
Les Pallas , les Narciffes , les Térences
& c.
Cette Loi des douze Tables , reprend
M. A. contenoit une difpofition afſez bifarre
: » Quant aux débiteurs prifonniers
de leurs créanciers , dit Bodin , encore
» qu'il fût permis par la Loi les démem-
»brer en piéces pour les diftribuer aux
créanciers , qui plus qui moins , comme
» au fol livre ; fi eft- ce toutefois que s'il
» n'avoit qu'un créancier , il ne pouvoit
» lui ôter la vie , & moins encore la liberté
, qui étoit plus chere que la vie.
Il y avoit de même beaucoup d'Efclaves
chez les Gaulois , & fans doute que l'origine
de la fervitude n'étoit pas differente.
Céfar fait mention des Efclaves volontaires
, qui fe vendoient aux Nobles , parce
qu'ils étoient ou accablés de dettes , ou
chargés de redevances trop onéreufes , ou
opprimés par les Grands. Ces Nobles
étoient ou Druides , ou Chevaliers. Les
premiers , chargés des affaires de la Religion
& du culte de leurs Dieux , étoient toutpuiffans
par l'importance de leurs fonctions.
Les Chevaliers ne s'occupant que
des Armes , dominoient par la terreur. Ce
même Auteur fait la comparaifon des GerAOUST.
1750. D1
mains & des Gaulois , aufquels il donne la
même origine.... Tacite , des moeurs des
Germains, obferve que ces peuples avoient
tant d'ardeur
pour le jeu , qu'après avoir
tout perdu , ils fe jouoient eux - mêmes. Le
Vaincu fe laiffoit lier . . . & le Vainqueur
ne tardoit pas à le vendre , pour ſe délivrer
de la honte d'avoir remporté une telle
victoire. Ne pourroit- on pas , dit M. A.
reconnoître à ce trait entr'autres , que les
Francs ont tiré leur origine des Germains ,
non qu'ils fe jouent eux - mêmes , cette
idée n'étant pas compatible avec celle de
la franchiſe & de la liberté , qui fait leur
principal caractere ; mais par la fureur &
l'aveuglement de quelques uns de leurs
defcendans , qui mettent toute leur fortune
au hazard d'un coup de dé , ou fur une
carte ....
L'Auteur remarque , d'après le même.
Tacite, que chez les Germains , les Efclaves
en général n'étoient pas affujettis , comme
parmi les Romains , à des fervices marqués
& corporels ; mais qu'ils étoient fixés dans
des terres qu'ils faifoient valoir , à la
charge de redevances confidérables en
grains , beftiaux , &c. Ils avoient leurs
maiſons , leurs femmes & leurs familles ;
les Maîtres ne les traitoient pas avec fevérité
, & ne fe portoient que rarement à les
punir.
92 MERCURE DE FRANCE.
23
Les Francs fortis du même Pays pour
faire la conquête de la Gaule , ont gardé à
peu près la même maniere de vivre , & ce
n'a été que long- tems après cette conquête
, que les Efclaves de corps ont été con-
Hus , ou du moins multipliés en France .
Selon M. A. qui en rapporte les cauſes fur
le témoignage de Philippe de Beaumanoir....
» Quand les Sujets étoient avertis
par le Seigneur de l'accompagner à la
» guerre , ceux qui manquoient de fatis-
» faire à l'invitation , fans caufe légitime ,
» devenoient Serfs à toujours , eux & lear
» poftérité . La dévotion fir auffi des Efclaves.
Plufieurs perfonnes fe donnerent avec
tous leurs biens aux Saints & aux Saintes ;
& c'est ainsi , dit Beaumanoir , que la malice
des hommes abufoit de la piété des fidéles ,
au grand dommage de leurs defcendans &
héritiers. » La pauvreté étoit encore une
fource de fervitude. Ceux qui man-
»quoient de tout , fe donnoient aux Seigneurs
moyennant une fomme conve-
» nue.... Quelquefois la haine des Sei-
"gneurs trop puiffans & trop durs , mettoit
dans la néceffité de fe rendre Efclaves
d'autres Seigneurs . Telles ont été ,
continue Beaumanoir , les caufes de fervitude
de corps , encore que chacun foit franc ,
fuivant le droit naturel. A quoi il ajoûte ;
A O UST . 1750.
Qu'il y avoit telles terres fur lesquelles les
Francs non Gentilshommes d'origine , ne pouvoient
pas demeurer impunément un an &
jour ,fans devenir Efclaves des Seigneurs , ce
qui s'obferve encore dans le Pays de Bourgogne.
Il paroît conftant par le témoignage des
Auteurs , pourfuit M. A. » que fous les
»deux premieres Races de nos Rois , la
» France ne fut habitée que par des perfonnes
libres , qui avoient fous leur puiffance
quelques Efclaves véritables. Gré
»goire de Tours , difoit à la Reine Brune
» hault , qu'il étoit furpris qu'elle permit
Ȉ des Juifs dans fon Royaume d'avoir
» des Efclaves Chrétiens. ... Au refte , il
» y avoit tels Serfs , dont la condition &
l'état n'étoient pas incompatibles avec la
» liberté. C'étoient des efpéces de Colons
» ou Fermiers attachés à la Glebe.... Mais
» fous la troifiéme Race , tant par l'établif
» fement des Fiefs , que par les caufes qui
viennent d'être rapportées , toute la
>> France , à l'exception des Eccléfiaftiques,
» des Seigneurs & des poffeffeurs de Fiefs ,
» fut foumife à la fervitude de corps ou
d'héritages .
»
Selon Cazeneuve , le partage qui fe faifoit
du Royaume entre les Enfans des Rois ,
les fe font faites les
guerres
cruelles
que
94 MERCUR DE FRANCE.
defcendans de Charlemagne , qui épuiferent
l'Etat ; la foibleffe des Rois qui étoient
contraints de demander du fecours à leurs
Sujets , fans pouvoir l'exiger d'autorité ;
la puiffance des Seigneurs , Gouverneurs
des Provinces , qu'il étoit difficile de contenir
dans le devoir , & qui fe rendoient
redoutables , même à leur Souverain , furent
les vrayes caufes de la perte de la liberté.
Ces Seigneurs abuferent des fermens
de fidélité , des main-mortes , des fiefs....
& fe firent de vrais Efclaves de corps ....
Les fervitudes perfonnelles fe multiplierent
fi fort dans les Provinces , que les
grandes Villes même n'en furent pas
exemptes....
M. A. fixe à la fin du onzième ſiècle les
premieres tentatives de nos Rois pour rendre
la liberté à leurs Sujets. Ils affranchirent
, dit l'Auteur , les Efclaves de leur
Domaine , & établirent des Communes
dans les Villes , ce qui donnoit à ces Villes
des Citoyens & des Juges , & aux Rois des
Affranchis en état de porter les armes....
Ces établiſſemens allarmerent les Seigneurs
, dont les Terres devenoient défertes
par le grand nombre de leurs fujets , qui
fe réfugioient dans les lieux de franchiſe ;
mais les efforts qu'ils firent pour ôter aux
Villes le droit de Communes, ne fervirent
AOUST.
1750 95
qu'à hâter la deftruction de leur tyrannie ,
car dès que les habitans des Villes prenoient
les armes pour le maintien de leur
liberté , nos Rois s'empreffoient de les ſecourir....
En effet , ils regardoient ces
Villes comme leur domaine , & Louis VIII
déclara qu'il réputoit comme à lui appartenantes
toutes les Villes dans lefquelles il
y avoit des Communes. ...
Pour fe conferver leurs fujets , les Seigneurs
furent obligés d'accorder eux- mêmes
des affranchiffemens , qui n'avoient
pourtant pas les mêmes avantages que les
Communes.... Malgré cela , on voit encore
dans quelques Provinces des veftiges
de l'ancienne fervitude de corps & d'héritage
, foit que les peuples de ces Provinces
ayent préferé la domination de leurs Seigneurs
, adoucie par la conceffion de quelques
droits , foit que l'énorme puiffance
des Seigneurs ait retenu leurs fujets dans
l'esclavage.... L'Anjou & le Maine jouiffoient
de la liberté long- tems avant le régne
de Saint Louis , ce que M. A. attribue
à l'éloignement des Seigneurs de ces Provinces
, qui furent long- tems en la poffeffion
des Rois d'Angleterre & des Ducs
d'Aquitaine....
C'eft Louis -le - Gros , qui le premier étaplit
les Communes. Son fils & fon petit
6 MERCURE DE FRANCE.
fils Louis- le-Jeune , & Philippe- Augufte
les multiplierent. Cependant il y avoit encore
beaucoup de Serfs en France au com
mencement du quatorziéme fiécle . Louis
Hutin fe propofa de les délivrer totalement
, & par des Lettres du 3 Juillet 1315 ,
en donnant commiffion d'affranchir les
Serfs dans le Baillage de Senlis , il déclara
que tout homme étant naturellement Franc ,
& la France étant appellée le Royaume des
Francs , il entendoit que la réalité répondit
au nom, & vouloit les fervitudes introduites
dans le Royaume fuffent ramenées à
franchife..
...
que
M.A. obferve que la Rochelle , en particulier
, reçut fes priviléges de Guillaume
Duc d'Aquitaine , qu'ils furent confirmés
par Louis- le - Jeune , par Henri II. Roi
d'Angleterre , & par Eléonor , Ducheffe
d'Aquitaine , qui y établit la Commune.
En 1199 ... " La Rochelle avoit dèflors
des Loix & des ufages particuliers ; ce
» qui prouve qu'elle étoit libre , même
avant l'établiffement de la Communę.
» On voit dans les Décretales de Grégoire
IX. une réponſe d'Honorius III , aux
Maire & Echevins de la Rochelle , qui
»l'avoient confulté fur deux points fingu
» liers ; l'un concernant la faculté qu'avoit
un mari ruiné , de vendre le bien de fa
"
femme
A O UST. 1750. 97
ท
n
femme ; l'autre le droit de la femme in-
» fidelle , de demander , en fe féparant de
»fon mari , la moitié de tout ce qu'il pof-
» fédoit. De pareilles Coutumes , répondit
Honorius , contraires à la justice & aux
bonnes moeurs , ne peuvent point fervir de
Loi....
Telles furent , dit M. A. les fuites des
affranchiffemens , par l'établiffement des
Communes , & en exécution de l'Ordonnance
de Louis Hutin , » M. de Boulain-
» villiers prétend en vain que cette Ordonnance
demeura fans effet . Le ſuccès
» en a été tel , qu'il eſt enfin paffé en ma-
❞ xime , que le Royaume de France eft par
» excellence le Pays de la liberté , & que
tout Efclave qui y met le pied , fort à
l'inftant de la fervitude . Grotius le re-
» connoit en termes exprès , & tout le
» monde fçait que par cette raifon Louis
» XIII . voulut révoquer la Loi qui rend
"
25
Efclaves les Noirs des Colonies. Mais fi
» l'intérêt de l'Etat a fait conferver cer
efclavage , ce n'a été qu'à de certaines
conditions , & actuellement même ceux
qui amenent des Noirs en France , font
» obligés d'en faire leur déclaration à l'A-
»mirauté, en entrant dans le Royaume...
»
...
M. A. qui dans toute cette Differtation
paroît abandonner le fyftême de M. de
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Boulainvilliers , en fixant l'époque de l'exe
tenfion de la fervitude en France , au com
mencement de la troifiéme Race de nos
Rois , déclare qu'il ne veut rien prononcer
fur la question qui divife M. de Boulainvilliers
& M. le Préfident Hénault
fçavoir fi les Serfs alloient à la guerre , ou
s'ils en étoient exclus plutôt qu'exempts
par leur condition . Il penfe cependant
qu'en diftinguant les circonftances
pourroit concilier ces deux Auteurs.
?
Enfuite M. Arcere de l'Oratoire , lut
l'Eloge Hiftorique du P. Jaillot , Supérieur
de la Maifon de l'Oratoire de la Rochelle ,
& Curé de S. Sauveur de la même Ville.
Meffieurs , Pufage de louer en public
les Sujets que la mort enleve à l'Acadé
mie , n'eft pas établi parmi vous. L'encens
que vous brûlez pour eux , ne perce point
l'enceinte du fanctuaire des Mufes . Vos
regrets font finceres, fans être éclatans , &
Tandis que votre coeur s'acquitte en fecret
de ce tendre hommage , vos loix vous en
interdifent l'appareil extérieur.
En vous parlant aujourd'hui d'un de vos
Confreres , je ne viens pas franchir les
bornes que ces loix ont pofées ; mais en
qualité d'Hiftoriographe de votre Ville , il
m'eft réfervé de vous retracer la mémoire
A OU. S T. 1750. 99
"
€
des perfonnages diftingués qui lui appartiennent.
La Rochelle fut la feconde Patrie
de celui dont j'ai à vous entretenir. Il lui
voua fes travaux & fes veilles. Il y réfida
trente - quatre ans. L'adoption a fuppléé fa
naiffance , & la Rochelle l'a déja compté
au nombre de ſes enfans .
D'ailleurs , Mrs, on lui doit un tribut de
reconnoiffance : il a fi fouvent célébré dans
vos Affemblées ceux d'entre vos Concitoyens
, qui fe firent un nom dans le monde
; n'eft-il pas jufte de jetter fur fes cendres
quelques -unes de ces fleurs dont il a
décoré le tombeau des Rochellois illuftres
?
Claude-Hubert Jaillot , Prêtre de l'Oratoire
, naquit à Paris le 18 de Février
1690. Il fut le dernier des enfans de cet
Alexis Hubert Jaillot , qui marcha fi glorieufement
fur les traces des Blacus & des
Sanfons , & qui mérite d'être placé au rang
des hommes célébres , dont les talens illuftrerent
le fiécle de Louis XIV .
Claude-Hubert , fils de ce fameux Géographe
, fut élevé dans les meilleures Eco-
Ies. Il aimoit la retraite & l'étude . Le goût
naturel , puiffant & ordinaire mobile de
nos démarches , le décida bientôt fur le
genre de vie qui lui convenoit. Il entra
dans la Congrégation de l'Oratoire , dont
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
il voyoit avec plaifir les Sujets alternativement
livrés aux emplois littéraires , & au
filence du cabinet , fi néceffaire à l'homme
de Léttres.
Pour fe conformer à un ufage établi , le
Pere Jaillot commença fon cours de Régence
, & le fuivit jufqu'à la Philofophie ,
qu'il en eigna à Soiffons. Ses Supérieurs
qui le devoient à l'Eglife , le retirerent
alors du fein des fciences profanes , pour
l'appliquer aux fonctions Eccléfiaftiques .
Il fut envoyé à la Rochelle , où il vêcut,
d'abord ifolé & prefque inconnu . Enfin il
fortit de fa retraite , où il avoit long - tems
interrogé les Oracles de la Religion ; il fe
montra pour les annoncer en public ; il les
annonça avec fuccès.
Déja un fréquent exercice l'avoit mis en
état de réflechir fans effort fur les matieres
de Morale . La moindre chaleur d'imagination
développoit le germe de fes penfées ,
toujours prêtes à éclore , & une heureuſe
facilité à s'exprimer rendoit auffi rapidement
fes idées , qu'il les enfantoit promptement
: auffi parloit -il fouvent fans préparation
, & ce qui eft bien remarquable ,
fes Auditeurs ne l'en blâmoient pas , fouvent
même ne s'en appercevoient point.
Il étoit clair & naturel dans fes Inftructions
familieres , méthodique dans fes SerAOUST.
1750 .. 101
mons , & il n'ignoroit pas l'art de toucher
dans la peinture des fentimens . Dans fes
Panégyriques on remarquoit la pureté &
l'élégance du ftyle , des penfées ingénieufes
, furtout dans cet éloge qu'il confacra
à la gloire d'un nouveau Saint , & qui précéda
fa mort de quelques jours.
Je ne le diffimulerai pas , Mrs ; il manquoit
quelque chofe à cet Orateur Chrétien
les graces de l'éloquence extérieure. Il
faifoit entrer trop de mouvement dans
l'action oratoire , il raifonnoit fouvent ,
d'un ton de courroux . Comme il redoutoit
extrêmement le Public , il ne pouvoit
fe déguifer ce fentiment importun de
crainte , qu'en fe jettant , fans le vouloir ,
dans une espéce de tranfport. Il avoit be .
foin de tout le feu d'une déclamation impétueufe,
pour fondre , frj'ofe le dire , les
glaces d'une timidité qui auroit refroidi ſa
mémoire , & rendu fa langue immobile.
il
Devenu Curé de la Paroiffe de Saint
Sauveur , il remplit tous les devoirs ,
embraffa tous les détails . L'exercice affidu
de fonctions toujours renaiffantes , traçoit
dans une de fes journées l'image de toutes
les autres. Il portoit feul un fardeau que
fes Coopérateurs dans le miniftere demandoient
à partager : chargés de travailler
avec lui , ils étoient prefque toujours ré-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
duits malgré eux , à n'être que les fpectateurs
de fes travaux.
Après une adminiftration de longue durée
, on fe laffe de porter le joug. Sans
rompre la chaîne de les obligations , infenfiblement
on l'élargit : on cherche des raifons
de difpenfe , & l'amour- propre les
fait trouver. Le tems qui affoiblit tout
n'altéra jamais la conftante vivacité du
Pere Jaillot . Le râre mérite de la perfévérance
fut le fien , & comme le caractere
diftinctif de fa vertu . Vous l'avez vû ,
Meffieurs , terminer fa carriere au bout de
vingt-fept ans , avec toute l'ardeur d'un
homme qui la commence.
Sa bonté égala fon zéle. Quoiqu'il n'aimât
pas l'embarras des affaires , il facrifioit
toujours fes répugnances au plaifir d'être
utile , & à l'obligation de fervir l'innocen
ce opprimée & la juftice fans appui .
Pere des pauvres par- état , il foutint noblement
ce beau titre . Le. fentiment de
leurs peines fortoit en quelque forte de
leur coeur pour paffer dans le fien . Sa main
libérale s'ouvroit toujours fur eux.
Le Temple du Seigneur n'eut pas moins
de part à la générofité de fon Miniftre .
L'Eglife de Saint Sauveur , brûlée en 1705 ,
étoit fortie de fes cendres ; mais ce vafte
édifice attendoit des mains de l'Artifte les
A O UST. 1750. 103
embelliffemens qui lui manquoient. La
piété du Pere Jaillot forma le projet de
cette décoration ; fon goût en arrangea le
deffein ; une partie de fes revenus fut employée
à l'exécution . Bientôt les yeux furent
frappés du fpectacle d'un Sanctuaire
brillant , dont l'éclat retrace en quelque
forte la Majefté fuprême qu'on y révére , &
confacre à jamais la Religion de celui qui
l'a fait élever .
Bienfaifant & généreux , le P. Jaillot fe
conduifoit encore avec beaucoup de fagef
fe. La prudence dirigea toujours fes démarches.
Dans fa Paroiffe , il ne prit jamais
le ton de ces réformateurs bruyans , qui
arment la vertu de foudres & la font hair,
qui veulent corriger les coupables & ne
fçavent que les humilier. Il remédioit au
mal fourdement ; rigide partifan de l'ordre
, mais homme de bien fans faſte , il
faifoit la guerre au vice & non aux hommes
, qui étant plus foibles que méchans ,
méritent dans leur chûte encore plus de
commifération que de colere."
Aux vertus morales le Pere Jaillot réunit
les qualités de l'efprit. Ses talens lui
ouvrirent la porte de l'Académie. Sans être
Poëte , il badinoit quelquefois avec les
Mufes. Son goût le portoit toujours vers
la naïveté & l'enjouement , & dans quel-
E
iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
ques-unes de fes Piéces , on eut reconnu
Clément Marot , fans l'auftere décence qui
les accompagnoit.
Mélancolique & un peu fombre , il fe
permettoit toutefois des épanchemens de
gayeté dans la converfation, qu'il affaifonnoit
de traits faillans & de reparties heurenfes.
Le hazard le redonna aux Lettres qu'il
avoit un peu négligées. On lui demanda
quelques traits hiftoriques touchant la
Ville , pour les enchaffer dans les Ephémérides
Rochelloifes . M. le Comte de Mati-
•
gnon * qui l'aimoit beaucoup
, lui repréfenta
qu'il conviendroit
d'augmenter
fon
Journal hiftorique
, & de faire de cette
efquiffe un grand tableau .
En effet , la Rochelle offroit des fcénes
dignes de la majeſté de l'Hiſtoire ; d'ailleurs
il régnoit dans le monde au fujet de
cette Ville , une filiation de préjugés injurieax
, qui fe tranfmettoient d'âge en âge ,
& il étoit tems de venger de cette prévention
générale une Cité , trop célébre pour
n'être pas connue , & qu'on connoiffoit
mal.
Il falloit en dévelopant les refforts des
événemens , faire voir à l'Univers mal in-
Gouverneur de la Rochelle & du Pays d'Aunis.
AOUST. 1750. 105
ftruit , que la révolte de. la Rochelle n'avoit
été pour elle qu'un malheur ; que ce
fut le crime des chefs dont le grand nom
fubjugua les efprits , dont l'autorité tyrannique
opprima le peuple ; que ce peuple
ne ceffa d'être fidéle , qu'en ceffant d'être
libre ; qu'il ne devint indocile que par
l'impuiffance d'être foumis au légitime
Souverain ; qu'il fut jetté hors des bornes
de l'obéiffance , loin d'en fortir de luimême
; coupable, mais moins coupable que
malheureux de n'avoir pas été ferme dans
le devoir au milieu du tourbillon qui l'entraîna
; qu'une foule d'Etrangers s'érigeant
en Citoyens , préfiderent à ces délibérations
fameufes dont l'audace vit dans nos
annales , & que la voix d'un nombre confidérable
de Rochellois, inébranlables dans
leur devoir , perça toujours à travers le
fracas des factions , pour s'élever du ſein de
l'oppreffion jufqu'au trône de nos Rois .
Le P. Jaillot fe frappa de cette idée , &
il la faifit. Il ofa hazarder des pas dans les
.routes inconnues d'un genre d'érudition
qu'il n'avoit pas cultivée . Il ne craignit
point de dévorer les épines des chroniques
; & le dégoût inféparable des recherches
fur l'antiquité du moyen âge ne le
rebuta pas.
Il raffembla un grand nombre de Livres ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
de manufcrits & d'anciens documens. La
Province ne fuffit pas à fa curiofité ; trois
fois il fit le voyage de Paris pour conférer
avec les Gens de Lettres, & pour découvrir
des faits & des anecdotes dans les grandes
Bibliothèques de cette Capitale. Il revenoit
toujours chargé de tréfors.
L'amas de ces tréfors littéraires groffiffoit
tous les jours ; mais il n'étoit pas affez
confidérable pour remplir les grands vui
des des fiécles qu'il falloir parcourir.
Parmi un tas informe de chartres & de
collections , il y avoit un choix à faire
car la vérité ne fort pas fans mêlange du
faux du fein de ces antiques monumens :
il en eft d'elle comme de l'or, qu'on ne tire
jamais tout pur de la miniere."
Il y avoit encore des matériaux à façonner
& à réunir , pour en faire un tout , &
le P. Jaillot étoit bien capable de le faire
avec ſuccès ; mais le tems lui manquoit. Sa
Paroiffe , le grand objet de fes foins affidus
, ne lui en laiffoit pas affez pour conduire
tout feul le projet jufqu'au terme. It
m'affocia à fon travail , & je me livrai à lui
en qualité d'auxiliaire.
Nous convinmes de les noupartager
velles recherches , & je devois tenir la plume.
L'Hiftoire de la Rochelle fut commencée.
Un voyage interrompit le travail déja
A.O UST.
107 1750.
bien avancé. Je me féparai de mon Collégue
pour quelque tems. Le coeur qui met
rapprochoit de lui , & qui fembloit franchir
tout feul l'efpace immenfe des mers ,
me fit brufquer le retour. Je revenois du
-nouveau monde , le Pere Jaillot n'étoit plus.
La nature lui avoit donné le tempérament
le plus robufte , précieux avantage
qu'il perdit par un amour exceffif du travail.
Ses amis lui avoient fait à ce fujet les
remontrances les plus fortes.Un homme de
cette trempe ne pouvoit pas fe corriger
d'un défaut qui le préfentoit à lui fous
l'apparence du devoir. Depuis quelques
mois fon vifage fe flétriffoit , fon corps
commençoit à s'affoiblir , & il fe déguifoit
ce dépériffement , abufé par la force de fon
courage. Enfin un abfcès fe forma dans la
tête , & fit tout craindre pour lui. Un torrent
d'humeurs qui furvint dégagea le cerveau
, & ranima l'efpérance prefque éteinre
: mais le jour annoncé par ce rayon
trompeur , ne fe leva pas. Le Pere Jaillot
mourut le 31 de Juillet 1749 , âgé de
cinquante-neufans cinq mois & quelques
jours.
Ce fut alors que fe développa principalement
ce fonds d'eftime & d'affection , que
tout le monde avoit pour lui . Sa maladie
avoit excité des allarmes générales, ſa mort
E
vi
108 MERCURE DE FRANCE.
caufa un deuil univerfel . Le jour deſtiné à
la cérémonie de fes funérailles , fut un jour
-de trifteffe & d'amertume.
Vous le fçavez , Meffieurs , la douleur
publique fut comme l'Orateur qui fé char
gea de fon éloge ; eh ! qu'on eft digne d'éloges
, quand on eft loué par l'éloquence
de la douleur !
Une certaine fimplicité de moeurs , qui
n'eft plus de ce fiécle , formoit le caractere
de celui dont je parle. On eût dit que cette
antique vertu s'étoit liguée avec fa timidité
, pour offufquer l'éclat de fes autres
qualités. Elle envelopoit fa perfonne d'un
nuage trompeur. Sur les fauffes apparences
de fes manieres contraintes , & de l'air
embarraffé qui le fuivoit par tout , on ne
jugeoit pas d'abord favorablement , & on
fe trompoit ; car il y a pour l'efprit comme
pour les des illufions d'optique.
Trop modefte pour êrre l'introducteur
de les talens auprès des autres , le P. Jaillot
ne connoiffoit pas l'art de fe parer de fon
mérite . C'étoit un feu obfcurci fous la
cendre , qui attend pour étinceller, qu'une
impulfion étrangere l'agite & le découvre.
yeux ,
Cet Eloge fut fuivi d'un Mémoire que
lut M. Dupaty , Tréforier de France , fur
les Bouchots à moules , pour fervir à
A O UST. 1750. 109
l'Hiſtoire - Naturelle du Pays d'Aunis.
L'Océan , dit M. Dupaty , offre à notre
admiration un fpectacle également frappant
& varié. Outre l'abondance qu'il procure
par le Commerce , quelles productions ne
fournit- il pas lui - même , & de quelles merveilles
n'embellit - il pas nos côtes ? » On
» jouit de ces bienfaits fans y faire atten-
» tion. Les chofes dont nous faisons un
و ر
و د
t
ufage plus fréquent , ne nous font pas
toujours les plus connues : ainfi l'on
» trouve dans les moules une nourriture
»faine & abondante , & l'on ignore la
» façon dont ces poiffons s'élevent & ſe
» multiplient , & la pêche , je dirois vo-
» lontiers la récolte qu'on en fait. Il fem-
»ble qu'ils ayent été condamnés juſqu'ici
» à une éternelle obfcurité ; leur structure
» & leur maniere de vivre ont échapé aux
»Naturaliftes mêmes.
Ce n'est pas qu'il n'y en ait de célébrés
parmi eux qui ayent parlé des moules ;
mais aucun d'eux n'a bien traité cette matiere.
Les Anciens fe font fait un loi de
fe copier les uns les autres ; les Phyficiens
modernes , malgré leur exactitude & leur
fagacité , n'ont pas porté plus loin leurs
découvertes dans ce genre ; ce n'eſt donc
qu'à la lueur de fa propre expérience qu'on
peut s'inftruire & le fatisfaire.
110 MERCURE DE FRANCE.
Il y a fur les côtes de l'Aunis differentes
moules : les unes plus petites & moins faines
, fe trouvent par bancs ou par lits dans
la mer; les autres plus groffes & meilleures
, croiffent fur des bois qu'on y plante à
deffein. Ces dernieres font l'objet du Mémoire
de M. D.
L'Auteur fait enfuite une defcription
anatomique des parties de la moule . En
parlant de la coquille , il rapporte diverfes
expériences qu'il a faites , & qui l'ont
conduit à découvrir que le Drap marin qui
enveloppe les coquillages , fert à l'accroiffement
de leurs coquilles , de la même
maniere que le bois fe forme de l'endurciffement
de l'écorce , & les os de celui
du Périofte .
Après la defcription anatomique de la
moule , M. D. détruit une erreur ancienne
& accréditée fur le mouvement progreffif
des moules . » Vouloir enlever aux moules
» un avantage dont elles femblent être en
"
poffeffion depuis long-tems , & contre-
» dire le fentiment des plus fameux Naturaliſtes
, ne feroit- ce point une entrepri
»fe téméraire ? Cependant la Nature ne
fe montre pas toujours à découvert aux
yeux les plus attentifs & les plus clairvoyans
; elle ne le préfente fouvent que
»fous des apparences trompeufes , & dès-
»
A O UST. 1750. 111
»là qu'on eft homme , l'ombre peut fé-
» duire & prendre la place de la réalité.
»Un nom refpectable fuffic pour donner
» de la vogue à une découverte , mais il
n'en garantit pas la certitude. Que dest
» mains moins. fçavantes , mais heureufe-
» ment hardies , retouchent les mêmes ob-
» jets , qu'elles ofent écarter les préjugés ,
» la Nature leur dévoilera quelquefois ce
» qu'elle avoit caché à fes plus chers favo-
» ris. Si dans la Phyfique l'expérience eft
» le guide le plus aſsûré , je ne craindrai
point d'avancer que le mouvement progreffif
n'a aucune réalité....
»
Diverfes épreuves que M. D. a faites ,
l'ont confirmé dans ce fentiment. » Ces
» remarques , ajoûte- t'il , ont un jufte rap-
» port avec la condition de ces poiffons.
»Nés pour un repos éternel , le même lieut
» les voit naître & mourir. Ils portent en
» naiffant des chaînes qu'ils porteront tout
»jours , & celles de leurs voifins ferviront
»encore à les rendre plus fortes & plus
» indiffolubles. Mais ces chaînes n'ont rien
»de trifte pour eux ; leur falut dépend de
leur captivité même ; leur Biffus les artache
inféparablement aux pierres , aux
» bois , ou les uns aux autres. Ils bravent
ainfi les efforts des vents & des flots.
» Malheur aux moules que quelqu'acci-
"
112 MERCURE DE FRANCE.
» dent détache ; celles qui tombent dans
» la boue resteront dans l'endroit de leur :
» chûte & y trouveront leur perte. Ce qui
» détruit encore le prétendu mouvement
»progreffif des moules , c'eft la pratique
conftante des propriétaires des Bouchots ,
» pour repeupler les endroits qui font
"nuds. Sans cette précaution leurs Bou-
» chots feroient bien - tôt dégarnis ; mais
» elle feroit inutile fi les moules , avec la
» liberté de forger & de
rompre elles-mê-
» me leurs liens , avoient encore celle de
voyager. Sans doute que fe trouvant trop
» ferrées , elles chercheroient une demeure
plus commode ou une nourriture plus
abondante ; elles fonderoient elles - mê-
»mes de nouvelles colonies ; mais que le
proprietaire ne craigne point cette dé-
»fertion. L'inclination fédentaire du peu-
»ple moule le met à l'abri de toute allarme,
» & jufqu'à préfent l'ufage d'une liqueur
diffolvante , par le. moyen de laquelle
»elle puiffent fe dégager , eft auffi incon-
>> nu que la liqueur même. La trompe ou
» la langue de la moule ne fera donc plus
chargée de tranfporter le coquillage ; on
»peut encore , fans trop ofer , la déchar-
»ger du foin de filer le Biffus .
39
38
39
que
le Pour le prouver M. D. fait voir
Biffus ou les attaches de la moule fortent
A O UST. 1750. 113
de deux troncs féparés , des deux ligamens .
tendineux de la moule . Ces deux troncs
fe réuniffent en un feul qui fort d'une efpece
de fphincter , fitué au- deffous de la
baze de fa langue. De ce tronc partent
plufieurs filets déliés & inégaux , fuivant
l'âge de la moule : l'extrémité de chaque
fil fe fépare en deux ; ces deux parties fe
croifent & s'implantent fur une petite plaque
écailleufe , par le moyen de laquelle
chaque filet devient adhérent aux corps
voifins de la moule ; ce Biffus naît & croît
avec elle . M. D. en a vû dans du fray qui
n'étoit pas plus gros que des grains de mil .
Les premieres attaches que la moule a appliquées
autour d'elle , deviennent trop
Courtes & inutiles à mesure qu'elle groffit,
il en naît de plus longues du tronc principal
, avec lesquelles les premieres fe trouvent
embarraffées. Enfin la ftructure du
Biffus doit convaincre que c'eft une partie
effentielle de la moule que fa langue ne
peut pas façonner , ce qui eft encore prou
vé par la fituation même de la langue. La
pratique des Bouchots eft conforme à ce
que M. D. avance. Lorsqu'on tranſporte
des moules d'un endroit du Bouchot à
l'autre , on a foin de les engager dans le
clayonnage , & pour plus grande précaution
de les envelopper d'un filet ; fans cela
114 MERCURE DE FRANCE.
•
les vagues les emporteroient bien-tôt . On
n'auroit rien de femblable à craindre , fi la
moule trouvoit à fon gré- dans le réſervoir
de quelque liqueur , les réparations néceffaires
aux attaches qui feroient rompues .
1
M. D. paffe enfuite à la defcription des
Bouchots. Ce font deux rangs de pieux
dans lefquels on entrelaffe des perches.
Les deux rangs forment un angle dont
le fommer eft oppofé à la mer. Ces Bou
chots font fitués fur un fond de vale
d'une profondeur extrême , à l'embouchure
de la Sevre & à l'Occident de l'Aunis.
Les moules qui y font attachées y dé
pofent leur fray ; il en naît une quantité
prodigieufe de nouveaux habitans , dont
l'enfance eft mife à l'abri dans une espece
de coraline , qui croît abondamment fur les
bois des Bouchots , & que la Providence
femble y avoir placés pour leur fervir de
berceau . Chaque moule a fa famille , pour
ainfi-dire , fous fes yeux ; efle la voit croître
autour d'elle , jufqu'à ce qu'au bout de
quelques mois le Proprietaire econome
vifitant fon Bouchot , détache une partie
des moules qui fe trouvent trop entaffées-
& les diftribue dans les endroits nuds ; ce
font comme autant de Colonies qu'il établit
, dont il fortira bien-tôt un peuple
nombreux , & dont la multiplication doit
A O UST .
77508 115
•
augmenter fes richeffès: Ce foin eft fuivi
de la récolte la plus facile. Depuis la fin
de Juillet, pendant plus de fix mois, on recueille
à mer baffe ces coquillages , qu'on
trouve à gros paquets fur les Bouchors .
M. D. décrit auffi une machine finguliere
qu'on nomme Acon , & dont les habitans
d'Efnandes & de Charon fe fervent
pour se rendre en tout tems à leurs Bouchots
, pour y prendre leurs moules & faire
les réparations néceffaires. Il entre dans
le détail du produit de ces Bouchots , &
fait voir qu'on en pourroit tirer un revenu
confidérable ; mais il s'en faut bien , dit-il ,
qu'ils ne foient dans cet état d'abondance .
Les bois en font aujourd'hui ravagés par
des vers , qui obligent à des réparations fi
grandes , qu'elles abforbent la meilleure
part du produit , & qu'elles font abandonner
une partie des Bouchots. Ces vers font
les mêmes que ceux qui rongent nos Vaiffeaux
& les Digues de Hollande. M. D.
fixe l'époque de l'irruption de ces vers
dans les Bouchots, au naufrage d'un Navire
revenu de long cours , qui échoua il y a
20 ans fur les.côtes d'Efnandes. Il obferve
qu'on avoit propofé plufieurs moyens pour
écarter ces dangereux ennemis ; mais que
les uns avoient déja été inutilement tentés
pour la confervation de nos Vaiffeaux , &-
116 MERCURE DE FRANCE.
que les autres paroiffoient fi difpendieux
qu'on n'oferoit pas même les effayer . Ik
avoit penfé qu'il falloit chercher dans
quelqu'efpece de bois un remede' plus facile
& moins coûteux ; dans cette idée il
en a éprouvé plufieurs , entre autres le cy-.
près & le chataigner , mais toujours fans
fuccès.
M. Arcere lut auffi la Traduction fuivante
en vers François de trois Infcriptions
Latines & de quelques vers fur laRochelle,
d'un Poëte du treiziéme fiécle .
Dans un ouvrage du P. Dinet , Récollet,
intitulé , Théatre de la Nobleffe Françoise
imprimé en 1648 , on trouve cette Inf
cription , qui fut faite pour être placée à la
tête de la Digue.
Sta viator , ubi ftetit Oceanus : hanc fpecta
molem quam mundus ftupuit , Britannia com
pedem , Rupella laqueum , Neptuni Baltheum,
Gallia triumphalem currum. Stent hoc in
marmorefculpte æternitati unda que Jufto Ludovico
fuo fteterunt in aquore. Q Principis
Religionem præpotentem! Mare vidit & ftetit :
vidit Britannus & fugit. Paruit haud invitus
Oceanus , cui Rupella ad vitam non paruit.
Fame ipfa periit invicta ; victa paruit &
revixit.
Ici le Dieu des flots vit borner fon Empire ;
A OUS T. 1750.
117
Toi, qui parcours cent lieux divers ,
Vois l'onde s'arrêter ; paffant , arrête , admire
Ce qu'admira tout l'Univers .
Aux pieds de cette maffe altiere
On vit mourir l'orgueil d'une Cité trop fiere ,
Les fureurs d'Albion & le courroux des mers.
Que le marbre , immortel ouvrage ,
Confacrant des faits inouis ,
'Aux yeux de nos neveux retrace- encor l'image
De ces flots enchaînés par la main de Louis.
Les obftacles pour toi ne font plus des obftacles ;
Ta vertu , grand Monarque, enfante des miracles i
L'onde amere te voit , s'arrête , & l'Anglois fuit.
L'Océan t'a rendu l'hommage volontaire ,
Qu'ofa te refufer un peuple téméraire ,
Et par un faux zéle féduit.
Dans l'ombre du tombeau la faim le fit defcendres
Il n'étoit plus : & ta bonté
Défarmant ton bras irrité ,
Le fit renaître de fa cendre .
Infcription pour le Pont de la Quillerie,
fur le Canal Maubec .
Mirare purgando portûs Alveo decurrèntem
fluvium qui modo Pontus erat, Marinus
aftus unà cum mercibus coenum convectabat ,
mercatura caufa fimul & damnum. Induftria
per aquas ex aquis triumphavit . Ofatum Ru
pella difpar ! Injectas Oceano compedes à Lu
IIS MERCURE DE FRANCE.
dovico decimo tertio , vidit & ingemuit jugo
fibi & fluctibus impofito. Oceanum à Ludovico
decimo quinto coërcitum videt & plaudit , undis
Rupellano commercio feliciter influentibus.
Admire un fpectacle nouveau ,
Paffant; de ce Canal vois les fuperbes rives ,
De l'humide élément tenir les eaux captives ;
Ici la mer devient ruiffeau.
Pour le commerce qu'elle enfante
Trop féconde fource de maux ,
Foudroyant nos rochers , fon onde mugiſſante®,
De ces corps mis en poudre élevoit des monceaux.
Dans un baffin tranquille , azile des Vaiſſeaux :
Ici fougueufe & bienfaiſante ,
Elle écume , s'enfuit , reporte au ſein des eaux
D'un limon ennemi la maffe jauniffante ,
Et l'art qui la dirige en fa courfe bruyante ,
Répare les forfaits par d'utiles travaux.
Le Ciel en ta faveur change les deſtinées ;
Jadis tu foupirois , Cité , Reine des mers ,
Quand tu vis l'Océan aux fers ,
Et contre un Potentat qu'adora l'Univers ,
Ses vagues en courroux vainement mutinées ;
Ici , pour ton bonheur, elles font enchaînées
Par les auguftes mains du Maître que tu fers.
Epitaphe du Maréchal de Thoiras , qui
défendit la Citadelle de Saint Martin en
l'ifle de Ré, affiégée par lesAnglois en
A O UST. 1750. 119
1628. Cette Epitaphe a été compofée en
Latin pår Ifaac Habert , Théologal de l'Eglife
de Paris , depuis Evêque de Vabres.
Heroum cineres magni nominis umbras ,
Quifquis amans poft fata colis , ne lumine ficco
Praterias hofpes , monet hoc te carmine virtus .
Toirafii tenuem conjectum corpus in urnam,
Demiffis lugens velat victoria pnnis.
Nulli unquam tam fida comes : Rea teftis & Angli
Et medulus , Rupella tua praludia cladis
Concuffeque Alpes , Cazalisque occlufus Ibero .
Fortunâquefides melior. Ne quare Triumphos
De tumulopalma fervataque Lilia crefcunt .
Toi qui chéris les noms des ces mortels célebres
Que la Parque engloutit dans fes antres funebres,
Ici , du fort cruel déplore les rigueurs
Vois la victoire avec ſes aîles
Couvrir d'un fier guerrier les palmes immortelles.
Et baigner fon urne de pleurs.
Paffant , joins tes foupirs à fes tendres douleurs,
Dans ces lieux, renommés qu'arrofe la Garonne,
Dans ce Temple de Mars que la mer environne,
Thoiras fe fignala par des travaux guerriers ,
Heureux préfages de la foudre ,
Qui d'un peuple trop vain mit les remparts en
poudre.
Sur d'arides rochers il cueillit des lauriers ;
Et quand le démon des batailles
120 MERCURE DE FRANCE.
7
Lançoit contre Cazal les traits de fon courroux ,
La main de ce Héros étaya des murailles,
Prêtes à tomber fous fes
coups.
De la vertu l'envie ofa lui faire un crime ,
Il en fut la noble victime .
En dépit des revers que fon deſtin eft beau !
Paffant , pourquoi veux- tu répandre
Des fleurs fur fon illuftre cendre ?
Les lys qu'il a fauvés décorent fon tombeau .
Deſcription de la Rochelle par Nicolas
de Braia , Poëte du treiziéme fiécle.
Declivi littore ponti ,
Nobilis & fama toto celeberrima ponto ,
Divitiisque potens prifcis gente , fuperba
Eft Rupella.
Sur les bords où le brife une onde blanchiffante .
Où vient mourir l'orgueil des mers,
S'éleve une Cité puiffante ,
Cité dont la gloire brillante
N'a de bornes que l'Univers ;
Son immenfe richeffe eft fille du commerce ,
Le Nocher, au mépris des vagues qu'il traverse ,
Lui porte le tribut de cent peuples divers.
La Séance fut terminée par la lecture
d'une pièce en vers libres du P. Lombard ,
intitulée les Complimens , dont voici quelques
ftances .
Le
AOUST . 121 1750.
Le compliment fçait parler un langage
Toujours trompeur & toujours écouté :
C'eſt un filet , où le plus fage
Se trouve lui- même arrêté.
Ce qu'unjeune Zéphir eft pour l'aimable Flore ;
Sur un tapis de fleurs où le Printems l'adore ;
Ce que le doux murmure des ruiffeaux
Eft pour les tendres arbriſſeaux ,
L'encens que le complaifant donne
L'eft pour la vanité :
Reconnoiffante , elle affaifonne
Ce mets , fouvent mal apprêté ,
Et toujours elle s'abandonne
A la main qui l'a préſenté.
Bannir les complimens de la fociété ,
Dans le fiécle où nous fommes ,
Ce feroit expofer les hommes ,
Trop dédaigneux , s'ils ne font pas flattés
A fe dire à l'envi de triftes vérités.
:
:
Ce Pays enchanteur , que l'on nomme la Cour }
Du compliment eft l'éternel féjour.
C'eft- là , qu'élevé fur un Trône ,
Porté fur les ailes des vents ,
Il promène des yeux riants
Sur la foule qui l'environne ,
Et qu'il nourrit de fumée & d'encens.
Autour de lui voltigent les beaux fonges ;.
L'efpoir leger qui feme les menfonges :
E
122 MERCURE DE FRANCE.
Sa main écrit négligemment
Les Graces , les bienfaits , fur la mobtle aréne ,
Où d'un Zéphir la folle haleine
Change , confond , efface à tout moment.
Tous les jours dans le monde à prix de facrifices
On achette les fers que vend un Protecteur .
Gémiffant fous l'éclat d'un fi pénible honneur ,
Réclamez humblement vos éternels fervices ;
Qu'obtiendrez-vous des bienfaiteurs du tems ?
Des complimens.
·
Vous que la bizarre fortune
Eprouve par d'affreux revers ;
Vous , qui dans vos malheurs divers ,
Evitez la foule importune
Qu'attire l'oifive pitié
Comptez-vous fur les droits d'une trifte amitié ?
Sortez d'une erreur trop commune ,
Et de tous les amis du tems
N'attendez que des complimens.
Ici de deux rivaux l'ingénieuſe adreffe
A fe donner des marques de tendreffe ,
Cache à mes yeux leurs jaloufes fureurs.
Là d'un zéle apprêté les trompeufes douceurs.
Mais pourquoi du tableau ſurcharger la peinture ?
Quel avantage pour les moeurs
Ne produit point ce commerce d'erreurs ?
A OUS T. 1750.
123
Envain la candeur en murmure :
Des vicieux déguifer les portraits
C'eft du vice émouffer les traits ,
Et pour le réprimer la route la plus sûre.
Ainfi de la vertu les immortels attraits
Et pour
Pour le coeur même qui l'abjure ,"
Ont toujours des charmes fecrets ;
l'honneur de l'humaine nature ;
On fçaura des beaux fentimens ,
Refpecter du moins la figure ,
A la faveur de l'imposture
Des complimens.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie Royale d'Angers.
E 26 du mois de Mai dernier , l'Aca-
Ldémie Royale d'Angers tint une
féance publique , à l'occafion de la reception
de M. Gontard , jeune Avocat , auffi
diftingué par fès talens , que par une longue
fuite d'ayeux très-célébres dans le Barreau.
Le Récipiendaire prononça un difcours
de remerciment , élégant & gracieux , où
il regnoit quelques traits neufs que je voudrois
pouvoir extraire ici , fans les déparer.
M. le Corvaifier , Secretaire , faifant
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'office de Directeur , répondit avec fon
éloquence & fa précifion ordinaires .
Plufieurs autres Membres diftingués de
cette Compagnie lûrent des piéces de proſe
& de vers très- intéreffantes , dont il
parut que l'affemblée fut fort.contente :
& enfin la féance fe termina par un Madrigal
obligeant & poli , que M. de la Soriniere
, fi connu dans la République des
Lettres par les heureux talens , adreffa aux
Dames de la Ville qui s'y étoient rendues
en grandnombre. Voici le Madrigal :
Sexe enchanteur ,' qui venez nous entendre ,
Votre préfence enhardit nos talens :
Il eft un Dieu qui fait tout entreprendre ,
Et ce Dieu -là loge en vos yeux
charmans.
Vainqueur du travail & du tems ,
Chacun de nous devient leur tributaire ;
Et nos fuccès les plus brillans
Ne font dus qu'au foin de vous plaire.
On trouvera fans doute fort court cet extrait
d'uneJéance publique , mais nous le donnons
mot pour mot , tel qu'il nous a été envoyé
d'Angers.
POPSIES DIVERSES de M. , des Forges
Maillard. A Paris , chez Huart & Moreau,
fiis, 1750 , un vol . in- 12 .
A O UST. 1750 125
grammes ,
"
C'eſt un recueil d'Odes , d'Epitres , de
Contes , d'Idylles , de Poëfies anacréontiques
, de Sonnets , d'Epitaphes , d'Epide
Fables & de Cantates. L'Auteur
de tous ces ouvrages a été fi publiquement
: & fi fortement loué par nos plus
grands hommes. , fous le nom de Mademoiſelle
de Malerais , qu'il feroit peu fenfible
aux éloges qu'il recevroit de nous ;
le fuffrage de feu M. Rouffeau le flattera
davantage , & piquera fans doute la curiofité
du Public .
Copie d'une Lettre de M. Rouffeau , à M.
Titon du Tillet. Bruxelles le premier
Août 1738.
A maladie , Monfieur , m'a caufé
M moins de peine , que l'intérêt géné
ral qu'on y a pris ici , ne m'a donné de fatisfaction
. Je fçais que Paris n'a pas en
cette occafion témoigné moins de bonté
pour moi que Bruxelles ; mais je puis vous
affûrer que celles qui me touchent le plus
me viennent de votre main , & de la part
des illuftres perfonnes que vous me nommez
dans votre Lettre. Vous en poffedez
une , entre toutes les autres , dont les Poëfies
, que j'ai relûes dès que j'ai pû lire ,
ont fait un des principaux charmes de ma
convalefcence , & qui ne fait pas moins -
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
d'honneur à votre difcernement , qu'à la
bonté de votre coeur.
J'admire , cher Titon , le riche monument ,
Qui fignale fi bien ton goût pour l'harmonie :
Mais je prife encor plus ton noble attachement
Pour cet eftimable Génie ,
Qui fous un nom d'emprunt , autrefois fi charmant
,
Sous le fien fe produit encor plus dignement.
Vis donc ! & raffemblant fous ton aîle héroïque
D'un tel ordre d'efprits le précieux eſſain ,
Ajoute à ton Parnaffe un tréfor plus certain
Un Parnaſſe vivant , monument authentique ,
Préferable en richeffe à tour l'or du Mexique
Etplus durable que l'airain.
Vous voyez bien que ces vers ne peuvent
être appliqués qu'à M. des Forges
Maillard ; & que ne m'infpireroit pas ma
reconnoiffance pour ceux qui ont daignés'affocier
à lui dans les voeux qui le font
faits chez vous pour ma fanté ! Je regarde
celle de l'ame , comme le vrai principe de
la fanté du corps ; & la mienne ne fçauroit
être mieux affermie que par la fatisfaction
, dont elle fe fent pénétrée à la vûë
des témoignages d'eftime que vous me
donnez de la part de perfonnes fi eſtimables
. Confervez-moi la vôtre , & faitesΑA
O
UST..
1750.
127 .
moi la justice d'être perfuadé , que j'y répondrai
toute ma vie par tous les fentimens
de tendreffe & de gratitude que
Vous pouvez exiger , Monfieur , du plus
humble & du plus obéiffant de vos fervi-
Rouffeau.
teurs ,
Nous n'ajouterons rien à un témoignage
fi diftingué ; quand même on fuppoferoit
que le grand Poëte qui l'a rendu , donneroit
quelque chofe à la bienféance , ou à
l'amitié , M. des Forges Maillard feroit
encore beaucoup loué ; pour faire connoître
la profe & la poëfie de cet Ecrivain,
nous rapporterons une Ode & une Epitaphe
qui nous ont paru plaifantes.
ODE EN PROSE
AM. Houdart de la Mothe , de l'Académie
Françoife , fur ce qu'il a prétendu qu'on
pourroit faire d'auffi beaux ouvrages de
Poëfie en profe qu'en vers .
Rand & fameux la Mothe , aigle ra-
Gpide , dont l'oeil noblement audacieux
, va défier les regards même du pere
brûlant , par qui la lumiere eft engendrée ;
foutiens le vol timide d'un foible tiercelet ,
& viens d'un coup de ton aîle fecourable ,
le pouffer avec toi jufqu'au dévorant féjour
du feu.
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
gnes
Je pars , je quitte la terre bourbeufe ,
je traverfe , je fends les immenfes campade
l'air. La violence qui m'emporte
me fait perdre haleine: Quel bras puiffant
m'arrête au-deffus du double fommet
de la docte montagne ? Un merveilleux
fpectacle s'y dévoile à mes yeux enchantés.
La majeftueufe Melpomene , la vive &
galante Polhymnie , la tête panchée , &
Héchiffant devant toi un genou refpectueux
, te rendent des hommages qui te
comblent d'honneur.
.
Comme l'indomptable Hercule purgea
autrefois l'étable infectée du riche &
fuperbe Augias , ainfi tes travaux innombrables
ont dégagé notre Poëlie , affreuſement
accablée fous le joug tyrannique de
la rime. Tu l'as tirée de la prifon obf.
cure & étroite , dans laquelle plongée depuis
fi long-tems , elle pouffoit des plaintes
auffi touchantes que fteriles. Ta main laborieufe
a brifé fes entraves cruelles , & l'a
délivrée du poids honteux de fes chaînes ;
elle refpire l'air tranquille & ferein de la
liberté , défirée depuis tant de fiécles.
Je te vois aujourd'hui , harmonieufe
fille de l'aimable Souverain de l'Hélicon ;
je te vois , ô divine Poëfie , te promener
ça & là librement avec les Charites , qui
danfent & folâtrent autour de toi , en te
failant cent careffes naïvės.
A OUS T. 1750. 129
Leurs blonds cheveux voltigent négli
gemment épars fur leurs épaules blanches
à la fois & vermeilles , femblables à de
l'yvoire qu'une femme de Carie teint en
pourpre. Ennemies de la gêne , elles ont
jetté loin d'elles leurs chauffures de drap
d'or , & fautent fi legerement für l'émail
de la riante prairie , qu'à peine s'apperçoit-
on qu'elles ayent des pieds.
Toi même , o Poëfie ! toi- même toute
échevélée , tu t'es défaite de l'embarras
ajufté de ta coëffure précieufe.. Tes doigts
délicats ne paroiffent plus enchaînés dans
des cercles de diamans , & tu dédaignes
Ia pompeufe parure de tes braffelets , tiffus.
avec un art admirable.
>
La Profe qui s'avance , a le port d'une
Reine ; elle te tend les bras , t'embraffe
t'appelle fa foeur , & te jurant une amitié
éternelle te ferre avec tant de force ,
qu'il femble que vous ne faffiez plus que
le même corps. Les coquillages dorés , attachés
aux rochers limoneux ; la vigne flexible
, mariée à l'ormeau qui l'appuye , në
font pas liés par des noeuds plus étroits...
que ceux qui vous uniffent maintenant
enfemble..
Un ris modeffe & gracieux s'échappant
de tes lévres entr'ouvertes , fait éclater
fur ton vifage les étincelles d'une joie in-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
-
altérable, l'éclaire par tes yeux flamboyans,
& tu réponds à la Profe par tous les témoignages
d'une fidélité réciproque . Ciel !
que l'air aifé dont tu marches , t'a rendue
differente de ce que tu étois autrefois !
Chante à jamais ta liberté recouvrée ,
chante la pénible défaite de la Rime orgueilleufe
qui t'a détenue dans les fers .
Mais célébre furtout , par des productions.
plus durables que le marbre & le bronze
l'invincible la Mothe , & fais pleuvoir les
lauriers & les rofes fur la tête de ton valeureux
Libérateur .
"
Lui feul s'eft armné pour ta défenfe ,
& les traits qu'ont lancé des bras de géans ,
fe font émouffés fur fa poitrine invulne
rable. Il paroît , il combat , il frappe , il
foudroye. C'eft Tancréde qui fait mordre
la poudre à Clorinde ; c'eft Renaud qui
triomphe d'Armide , & des vail'ans &
nombreux Chevaliers , qui devoient , au
prix du fang de ce Héros , conquérir à
Fenvi le coeur de cette Héroine inhumaine ..
Tes yeux ternis fe chargent de pleurs ,
Rime malheureufe ! La honte fait pâlir
tes joues amaigries ; une fueur froide coule
de tous tes membres , qui paroiffent pétri
fiés. Mais tout à coup la douleur fe changeant
en rage , tes derniers foupirs font
d'horribles blafphemes.
A O UST. 175.0. r31
Tes ftrophes gravement philofophiques
prudent la Mothe ! ô Poëte fagemen
fublime nous avoient toujours préfagé
ton penchant infurmontable pour ta chere
Profe , & qu'il viendroit un jour où tu
prendrois le cafque & la cuiraffe , pour lui
conquérir l'empire abfolu de notre Langue
, renommée de l'un à l'autre hémifphére
.
Mais Ciel qu'apperçois-je encore
Quelle foule de raviffans objets frappent
à l'inftant mes avides regards ? L'ombre
glorieufe du fçavant Poëte , à qui fept Vil
les fe difputerent l'honneur d'avoir donné
la naiffance ; l'ombre non moins célébre
de celui qui a porté jufqu'aux nues le nom
de Mantoue ; l'ombre rivale des deux autres
, cette ombre dont le Godefroi &
l'Aminte ont illuftré la moderne Italie ;
toutes trois te donnent de pures marques.
d'une amitié non fufpecte.
Je les entends -qui te follicitent en leur
faveur par les expreffions les plus vives.
Ils te prient avec inftance de brifer la mefare
inutile de leurs vers , d'écarter loin
de leur ftyle , ces nombres ridiculement
reguliers , qui ne répétent que les mêmes
fons à l'oreille fatiguée , & par le moyen ,
dont tu es l'Inventeur , de prêter à leur
Fvj,
T32 MERCURE DE FRANCE:
Poëfie cette même beauté dont tu viens
d'enrichir la nôtre.
Continue , ô généreux Vainqueur de la
Rime ! moiffonne à plein poing les précicufes
javelles des lauriers immortels ; che
mine à pas hardis au Temple rayonnant
de la gloire , en dépit de tes rivaux confternés.
Cours y fufpendre les dépouilles
que tu leur as arrachées , encore fouillées
d'une pouffiere honorable , & qu'eux- mêmes
fe trouvent enfin forcés de couronner
ton front triomphant , de leurs propres
mains.
EPITAPH E.
Du Frere Hilarion , Capucin
C1 gft le Frere Hilarion ; · I
C'étoit un digne perfonnage ;:
Nul autre avec tant d'avantage
N'honora fa profeſſion.
Encloîtré dès fon plus jeune âge ,
Ce fut dans l'Ordre Capucin
Qu'il mit fes talens en ufage.
Sans. impudence il fut badin ,
Sans être caffard il fut fage ;
Mérite affûrement divin
Chez le capuchoné lignage..
I ne ft jamais du Latin
A O UST. 1750. 733
Le long & dur apprentiſſage :
Mais à l'aide de maint lopin
Qu'il goboit par fois au paffage ,
Et qu'il citoit fans jargonage ,
On l'eût pris pour un calepin.
Pour peu qu'il eût fçu davantage ,
Le Convent l'eût fait Gardien 3.
Et certes plus homme de bien
Ne méritoit ce haut étage.
I attiroit par beau langage ,
Froment , orge , avoine au moulin ,
Et la cloche , au premier drelin ,
Lui difoit , fi c'étoit du pain
Qu'on apportoit , ou du fromage:
Eit-il à manger ſon potage ,
A la porte il voloit foudain ,
Et froc à bas , d'un front ferain ,
Recevoit le friant meffage ;
Puis demandoit , d'un air humain ,
Comment fait- on dans le ménage a
Le monde au logis eft-il fain ?
Votre procès va- t'il ſon train
Que dit-on dans le voisinage.?
O le beau tems ! point de nuage ;..
Le Soleil fe leve matin ;
L'Almanach Nantois , pour certain ,.
Promet , s'il ne vient point d'orage ,,
Un Eté fertile en tout grain ,,
134 MERCURE DEFRANCE.
Une Automne abondante en vin ;
Le Printems l'eft en pâturage ;
D'ailleurs le Proverbe , ou l'Adage ,
Dit que gras Avril & chaud Mai
Menent le frement au balai.
Mais mon Dieu ! qu'à notre dommage
S'eft changé le tems ancien !
Le peuple eft devenu payen,
Et de la Ville & du Village
Il ne nous vient preſque plus rien ,
Ni provifion , ni chauffage.
Aujourd'hui nous mourrions de faim ,
Si votre bienfaifante main
N'avoit apporté ſon ſuffrage.
Puis , adieu , bon jour , grand merci
Le donneur retournoit ainsi ,
Très-fatisfait de fon voyage.
Il étoit portier , cuiſinier ;
Sommelier , quêteur , jardinier ,
Tous les arts furent fon partage.
Sa mort m'a caufé des regrets ;
Je l'aimois pour fon caractére ,
Et de mes intimes fecrets
Il fut fouvent dépofitaire.,
Combien de notre Hilarion
A tous ceux de fa Nation
La perte a dû paroître amére ,,
Quoique cet excellent garçon
AOUS T. 1750. 135
•
Dans l'Ordre n'ait été qu'un Frere ,
Il pouvoit être avec raiſon ,
Des autres appellé le Pere.
OEUVRES DE VERGIER , nouvelle édi
tion , 2 vol. in- 12 . 1750.
›
L'Auteur dont nous annonçons les Poëfies
, étoit un homme agréablé & facile ;
tour à tour débauché & voluptueux , il
n'avoit ni principes de Morale , ni régle
de conduite , un naturel charmant une
humeur gaye , une complaifance fans
bornes formoient fon caractére . Comme
il ne faifoit des vers que pour s'amufer
, & qu'il ne fongea pas un quartd'heure
de fa vie à la réputation ni à la
fortune , il ne prit pas la peine de recueillir
fes ouvrages. Les differentes éditions
qu'on en a données depuis fa mort étoient
très- imparfaites ; on vient de remédier à
ce défordre depuis quelques mois. Nous
avons trouvé dans la nouvelle édition qui
eft très-correcte , des Fables longues &
communes , des Contes naifs & piquans ,
des Epitres où il y a moins de fel que de
facilité des chanfons gayes , vives , plus
folles pourtant que délicates ; des Elegies
enfin qui plongent plutôt dans l'ennui
que dans une trifteffe voluptueufe. Nous .
croyons que Vergier doit tenir un rang
;
116 MERCURE DE FRANCE.
diftingué parmi nos Ecrivains aimables ,.
& pour juſtifier notre goût , nous allons
copier quelques - unes de fes chanfons.
Air de l'Opéra de Cadmus.
C'eft à tort que tu te plains tant ;
Eft-ce ma faute , Iris , fi je fuis inconftant
Tu fus belle comme un Ange :
Je t'aimai tant que tu le fus.
Bacchus trouve-t'il étrange
Que lorfque fon jus
Prend un goût de vidange ,
On n'en boive plus ?
Air des Guerriers de l'Opéra de Proferpine.
Pourquoi traitez - vous de folie
Cette peur ,
Que l'on nous fait ici de l'autre vie r
Pour moi j'en frémis d'horreur.
Je ne crains point la Parque ,
Et moins encor la noire barque ,
Tout cela trouble peu mon cerveau :
Mais je crains qu'un deftin nouveau
Ne m'oblige à la Cour du ténebreux Monarque ,
De ne boire que de l'eau .
Air d'Achille.
Ami , fi le deftin
Te condamne à l'abfence
Boi de ce bon vin
Il a la puiffance
A O UST. 1750.
137
De diffiper le plus noir chagrin.
Quel prix dois-tu prétendre ,
Et que te fert-il d'être fi tendre ,
Loin de la beauté que tu chéris
Malheureux ! tes cris
Ne fçauroient de fi loin fe faire entendre
Boi , la belle fait peut être pis.
Air du Ballet de Cyéqui.
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte ,
Voici la Cité
De la fidélité.
Voi Bacchus , accompagné des graces;
Ecarter de nous feintes & grimaces ,
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte ,
Voici la Cité
De la fidélité.
Tout ce que ce vin fincére
Te fera dire ,il nous le fera taire ;
Sur les Dieux & fur les Rois , filence ;
Tout le refte eft mis dans notre balance
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte
Voici la Cité
De la fidélité.
Ce qu'on y fait de folie ,
135 MERCURE DEFRANCE.
"
Quand on en fort , on le cache , on l'oublie .
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte
Voici la Cité
De la fidélité.
Air de la Sarabande.
Courons fans crainte à des ardeurs nouvelles ;
L'Amour fe plaît voir un coeur leger ;
Il ne punit que les ames rebelles ,
Pourvû qu'on aime , il permet de changer .
Courons fans crainte à des ardeurs nouvelles
L'Amour ſe plaît à voir un coeur leger ;
Ah ! s'ils vouloit punir les infidelles ,
Quels traits pourroient fuffire à le venger ?
Air du Triomphe de l'Amour.
A Copernic c'est trop faire la guerre !
Qu'il ait raison , ou qu'il ne l'ait pas ,
Faut-il choifir le tems de ce repas
Pour démêler ce docte embarras ?
Que nous tournions fans ceffe avec la terre ,
Que le Soleil tourne tans fin ,
Cela doit peu donner de chagrin ,
Pourvu que l'un & l'autre enfin
Tournant , produifent le raifin ;
Pourvû que l'un & l'autre enfin ,
En tournant nous donnent du vin.
AOUST. 1750. 139
Air de Perfée.
Mon Iris eft rendre & belle ,
L'Amour ne prend des traits que dans fes yeux',
Et le Printems eft moins qu'elle
Et jeune & gracieux .
Mortels & Dieux en font enchantés :
Enfin mon Iris tient entre les beautés
Le rang que tient parmi tout autre vin
Le Champagne divin .
`Air d'Amadis.
Qand l'éloignement ,
Ou quand la foif m'accable de peine ,
Malheureux moment !
Hâtez -vous de paffer plus promptement:
Mais quand je fuis auprès de ma Chiméne ,
Ou quand je bois du vin à taffe pleine ,
Moment coulez plus lentement.
1
Air de la Mafcarade.
Quel feu , quel ardeur me dévore ?
Depuis que ta main m'a verfé , jeune Flore ;
Ce vin dont mon goût eft charmé ,
D'un verre à moitié plein ma raiſon ſe renverse :
Non , ce n'eft point du vin que tu me verſe ;
C'est l'amour même en liqueur transformé.
140 MERCURE DE FRANCE:
Air de la Sarabande de l'Inconnu.
En vain je bois pour calmer mes allarmes ,
Et pour bannir l'amour qui m'a furpris
Ce font des armes.
Pour mon Iris ;
Le vin me fait oublier fes mépris ,
Et m'entretient feulement de ſes charmes.
Air d'Atis.
Pauvre avare ,
Tu crois follement
Que du Soleil l'or eft l'effet le plus rare :
S'il le produit , c'eſt par amuſement.
D'un cours fi beau le fajet eft plus digne ;
C'eft pour la vigne
Qu'il tourne incellamment,
C'est pour former ce doux jus de la vigae ;
Qu'il tourne inceffamment.
Air de Proferpine.
L'éclat des grandeurs importune ,
Mille ennuis troublent la fortune ,
Elle eft moins ftable que Neptune :
Sous tes étendarts ,
Amour , on fouffre trop de peine ,
Et fous ceux de Mars ,
La vie eft incertaine .
Chercher les hazards
A O UST .
141 1750.
N'eft qu'une chimere vaine ;
Tombeau du chagrin,
Bon vin., bon vin ,
Tu fais feul un heureux deftin .
Air de Perfée.
Qu'en furie ,
L'on jure & l'on crie
Contre les dégâts ,
Qu'en ces climats
Nous fait la pluye:
Tous les Cieux pourroient fur nous fe fondre est
'eau ,
Sans qu'à de fi grands maux
Je m'intéreffe ;
Pourvu qu'avec adreffe
J'empêche enfia
Qu'il n'en tombe dans mon vin, ..
Air d'Armide.
Palfangué , me veux-tu crotrę ?
Enyvrons-nous de ce vin.
A planter ce jus divin
J'eûmes tant de mal , Grégoire :
N'eft-il pas jufte d'en boire ?
Ardez , n'eft- il pas jufte d'en boire .
PIECES dérobées à un ami. 2 volumes
in- 12. 1750. ·
C'est le Recueil des Chanfons de M
l'Abbé de Lataignant , l'homme du Royau
142 MERCURE DE FRANCE .
me qui en a le plus fait . Elles nous ont
parû avoir la plupart le mérite effentiel à
ce genre de Poëfie , la gayeté & la facilité.
Si l'Auteur eût donné lui- même l'édition
de fes ouvrages ; nous croyons qu'il en auroit
fupprimé quelques -uns, & qu'il auroit
rendu les autres plus piquans , en inftruifant
le Lecteur des avantures qui en ont
fourni l'idée . Quoiqu'il ne foit gueres poffible
de lire de fuite , deux volumes de
Chanfons , nous croyons qu'on ne fera pas
fâché d'avoir acquis le Recueil que nous
annonçons ; il pourra contribuer à entretenir
ou à rendre la bonne humeur ; deux
ou trois piéces fuffiront pour faire connoître
la maniere de M. l'Abbé de Lataignant.
> Parallele de deux Dames , fur l'Air de la
reffemblance & la difference.
VOus avez toutes les deux
Et de grands & de beaux yeux ,
Voilà la reffemblance :
L'une fçait s'en prévaloir ,
L'autre ignore leur pouvoir ,
Voila la difference.
L'Amour dans vos doux regards
Semble avoir mis tous fes dards ,
Voilà la reffemblance :
AOUS T. 1750. 143
L'une vife & veut frapper ,
L'autre les laiffe échapper ,
Voilà la difference .
+3x+
Toutes deux à votre tour ,
Pourriez prendre de l'amour ,
Voilà la reffemblance :
L'une aimeroit vivement ,
Et l'autre plus tendrement ,
Voilà la difference .
**
Toutes deux avez un coeur
Fait pour l'amoureuſe ardeur ,
Voilà la reffemblance :
L'une par fes mouvemens ;
L'autre par fes fentimens ,
Voilà la difference .
Mille coeurs viennent s'offrir ,
Vous avez droit de choisir ,
Voilà la reffemblance :
L'une n'en veut perdre aucun
L'autre n'en poffeder qu'un ,
Voilà la . difference.
De l'une & l'autre l'amant
144 MERCURE DE FRANCE.
Goûteroit un fort charmant ,
Voilà la reffemblance :
Mais l'un toujours agité ,
L'autre toujours enchanté ,
Voilà la difference .
Les deux Soeurs. Mad, de T... & Mad.
de D....Sur le même Air,
Vous avez , fans contredit ,
Toutes deux beaucoup d'eſprit ,
Voilà la reffemblance :
L'une penfe joliment ,
Et l'autre folidement
Voilà la difference.
Pour m'expliquer autrement,
Vous plaifez également ,
Voilà la reflemblance :
. L'une a l'efprit plus badin ,
L'autre un jugement plus fain ,
Voilà la difference .
*3 *+
Lorfque vous vous exprimez ,
Toutes deux vous me charmez ,
Voilà la reffemblance ;
L'une va comme le vent ,
L'autre penfe auparavant ,
Voilà la difference.
Yous
A OUST.
145 1750.
5
Vous avez de quoi piquer
Qui voudroit vous attaquer ,
Voilà la reffemblance :
L'une laiffe aller fes traits ,
L'autre ne s'en fert jamais ,
Voilà la difference.
***
Du plaifir qui vient s'offrir
L'une & l'autre aime à jouir ;
Voilà la reffemblance
L'une veut le dévorer ,
L'autre aime à le favourer ,
Voilà la difference .
**
Vous avez toutes les deux ,
De quoi rendre un homme heureux ;
Voilà la reffemblance :
L'une pour un favori ,
Et l'autre pour un mari ,
Voilà la difference.
Je crois qu'il feroit bien doux
De pouvoir vivre avec vous ,
Voilà la reffemblance :
Avec l'une quelques jours ,
Avec l'autre pour toujours ,
Voilà la difference :
G
146 MERCURE DE FRAN
Le bonheur d'opinion , fur l'Air : Je veux
toujours me coucher yure.
EN vain la fortune volage
M'a voulu priver des grands biens
Ceux des autres deviennent miens ,
Dès qu'avec eux je les partage.
Pour moi j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
*XX
"
Voici la feule difference
Gens riches , qui foit entre nous,
Vous poffedez des biens fi doux ,
Et moi j'en ai la jouiffance .
Hé bien ! j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
Quand vous en auriez davantage ,
Jamais je n'en ferois tenté ;
Gardez - en la proprieté ,
Mais je m'en réſerve l'uſage.
Pour moi j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
607
***
Pour n'en pas faire la dépenſe ,
Vos mets m'en femblent- ils moins bons ▾
Paye qui veut les violons ,
A
A O UST.
14.7 1750.
Qu'importe , pourvû que je danfe ?
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eſt à mọi.
*3***
Fortune , garde tes largeffes ,
Pour rendre mes amis heureux ,
Je n'en demande que pour eux ,
Et leurs biens feront mes richeffes :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi,
**
De tous les tréfors les plus rares
Je n'en ferai point envieux
Mais du moins difpenfe les mieux
Qu'à des fots ou qu'à des avares :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eſt à moi.
Ainfi de tout je me rends maître
Les plaifirs giffent dans l'efprit ;
Pour être heureux , donc il fuffit
Qu'on puifle s'imaginer l'être :
Ainfi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
Que trouve- t'on dans mon ſyſtéme ,
G ij
148 MERCURE DE FRANCE:
Que l'on puiffe taxer d'erreur ?
Qu'est- ce qui fait le vrai bonheur ?
N'est- ce pas d'avoir ce qu'on aime ♪
Hé bien ! je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi,
Un coeur qu'ambition déchire ;
Jamais ne fe contentera ;
Moins riche de tout ce qu'il a ;
Que pauvre de ce qu'il défire :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi ,
Que penfer ainfi foit folie ;
Qui m'en guériroit auroit tort ;
C'est enfoncer mon coffre fort ,
Que de m'ôter cette manie :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi
***
Je ne voudrois une couronne ,
Que pour l'offrir à tes appas ;
Mais par malheur je ne l'ai pas ,
Je n'ai qu'un coeur, je te le donne :
Pour moi fi j'ai le tien , je croi
Que toute la terre eft à moi.
A O UST. 1750. 149
AMADIS des Gaules , avec figures. A
Amfterdam, chez Jean-François Joli , 1750.
4 vol . in-8°.
L'Amadis eft un Livre fouvent cité , peu
lu , & moins connu encore de la plupart
de ceux qui en parlent . On fçait en général
que c'eft un Roman de Chevalerie ; on
en connoit par nos Opéra quelques përfonnages
; mais on s'en tient là : ceux
même qui aiment le plus ce genre ce genre de lecture
, font effrayés de la longueur & du
ftyle barbare & groffier de l'ouvrage . Cependant
un Livre qui a introduit la Chevalerie
errante en Efpagne , & qui y a
tourné toutes les têtes , mérite quelque attention.
Amadis eft proprement la clef du
Roman que nous lifons le plus. Il eft difficile
de goûter Don- Quichotte & même de
l'entendre parfaitement , fans avoir quelques
notions de la Chevalerie errante. Il
peut être curieux de rapprocher deux Romans
, dont l'un a renverfé autrefois les
meilleurs cerveaux de l'Eſpagne , & l'autre
les a rétablis . Don- Quichotte eft la Parodie
d'Amadis : or pour bien juger du mérite
de la fatire , il faut connoître l'original
dont elle copie les ridicules .
Ce fera un plaifir plûtôt qu'un travail ,
quand on profitera des avantages que Mademoiſelle
de Lubert vient de procurer au
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Public. Elle ne s'eft pas bornée à rafraîchir
ou à ferrer le ſtyle d'Amadis , elle en a encore
retranché avec beaucoup de goût les
redites & les longueurs : bien plus , elle a
fait quelques légeres tranfpofitions aux
endroits , où il a paru néceffaire de lier la
fuite d'un récit , dont une interruption déplacée
affoibliffoit fenfiblement l'intérêt.
On voit à la tête du nouvel Amadis une
agréable Préface , où l'on apprend que
l'Auteur de ce Roman a été toujours ignoré
, & qu'on ne fçait pas mieux en quelle
Langue il a été originairement compofé.
Tout ce qu'on fçait , c'eft que cet Ouvrage
a été traduit du François en Caftillan , & de
l'Eſpagnol en François . Nicolas Herberay
des Effarts, un des Traducteurs des Amadis ,
dit dans fon Epître à M. d'Angoulême , les
avoir lus en Caftillan . Il prétend en avoir
trouvé quelques morceaux écrits en langage
Picard , & il paroit perfuadé que c'eft
fur un original de cette efpéce que fut
faite la Traduction Caftillane. On ne tire
pas plus de lumieres du Traducteur Eſpagnol.
On trouve dans quelques Manufcrits ,
que les Amadis font crus , mais fans preuve,
de Vaxo Lobeira Portugais , qui vêcut fur
la fin du douzième fiècle , depuis 1290 ,
jufqu'en 1325 , qu'ils furent mis en meilAOUST.
1750.
151
leur ftyle par Garcias Ordognez de Montalvo,
& imprimés à Salamanque en 1575 .
Plufieurs perfonnes penfent encore aujourd'hui
, fans le moindre fondement &
fans aucune preuve, qu'une grande Sainte,
auffi célébre par fes écrits que par l'éclat de
fa vertu , a compofé les Amadis : il eft
aifé de démontrer leur erreur . Sainte Thérèſe
naquit à Avila en 1515 , & fe confacra
à Dieu en 1536 , âgée de 21 ans . Elle
n'a sûrement pas fait ce Roman depuis fa
retraite , & elle dit elle - même qu'avant
elle étoit d'une diffipation extraordinaire.
Comment auroit-elle eu le tems de faire
un Ouvrage de fi longue häleine ? Elle aimoit
à la vérité les Romans, & de fon propre
aveu en lifoit beaucoup ; elle fe reproche
même ce goût frivole avec une extrême
amertune : Ne fe feroit-elle pas bien
plus reproché d'en avoir écrit ? Cependant
elle n'en dit pas un mot. Ce n'eſt donc que
parce qu'on a cru cet Ouvrage originairement
Efpagnol , & qu'on y trouve beaucoup
d'efprit qu'on le donne à Ste Théreſe.
Quæftio Medica, an diu poffit homo , fine cibe
potuque , & vivere valere. Proponebat
Parifiis Francifcus de Paula Combalufier ,
Doctor Medicus Monspèlienfis.
Tel eft le méchaniſme du corps humain
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
vons
que la même caufe qui entretient en nous
les fources de la vie , tend à notre propre
deftruction , fi les pertes que nous éproucontinuellement
, ne font réparées
par la quantité d'alimens néceffaire. Mais
on diroit que la Nature fe plaît à s'écarter
quelquefois des loix qu'elle s'eft prefcrites ,
pour fe jouer de l'entendement des hommes.
Qui fe feroit imaginé qu'il fût poffible
de vivre des années entieres fans prendre
aucune nourriture ? Ce phénomene eft fi
furprenant, que la plus grande authenticité
des faits n'emporte pas toujours avec elle
la conviction. M. Combalufier rapporte un
grand nombre d'exemples de ces abftinences
fingulieres , qu'il n'eft pas permis de
révoquer en doute. Une des plus connues
& des plus remarquables , eft celle de Dom
Léaulté , Bénédictin , qui pendant plus de
vingt ans paffa le Carême entier fans boire
ni manger. On fera encore plus furpris
d'apprendre qu'une fille ait vêcu huit ans ,
fans prendre aucune nourriture. M. Combalufier
l'a vûe lui -même dans le Vivarès.
Cette obfervation lui a donné lieu d'examiner
ces fortes de faits en Phyficien &
en Médecin . Il développe avec beaucoup
de fagacité , avec agrément même , les
caufes de ces irrégularités apparentes de la
Nature , & il conclut par dire : Qu'on peut
AOUS T. 1750. 153
à la vérité vivre long-tems fans prendre aucune
nourriture , mais non pas fe bien porter.
CHYMIE Médicinale , contenant la maniere
de préparer les remédes les plus ufités
, & la méthode de les employer pour la
guérifon des maladies. Par M. Malouin
de l'Académie Royale des Sciences , Docteur
& Ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , &
Cenfeur Royal.
Ce Livre eft de pure pratique ; c'eft un
Manuel de Médecine , pour compofer les
remédes & pour les employer felon les
occafions. Il eft approuvé par la Faculté &
par l'Académie . Nous donnerons dans le
prochain Mercure un plan de cet Ouvrage.
MOMOS Philofophe. Comédie en un
acte & en vers. Cette Piéce imprimée à
Amfterdam , chez Pierre Mortier , le trouve
à Paris , chez Caillean , rue S. Jacques , à
S. André .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
Q
:
AIR A BOIR E.
U'en amour je fuis malheureux !
Je n'ofe à jeun dire que j'aime.
Si le vin me furprend quelques tendres aveur ,
Je vois rire Fanchon de mon ardeur extrême.
Ris Fanchon , ris Fanchon , je boirai ;
Peut -être mon amour enfin fe fera croire ;
En attendant , du moins je jouirai
Du plaifir de boire.
56302 303 304 886 882 : 582 806 62 686 30 500 600 900
SPECTACLES.
LETTRE à Madame de Gr *** , Sur Sa
Comédie de Cénie,
M
Adame , le bruit ſe répand dans le
Public , que vous avez réfolu d'enlever
à nos applaudiffemens la vertueuſe ,
l'intéreffante Cenie , pour la faire reparoître
fur la fcéne dans la faifon , où Paris
raffemble dans fon fein tous fes habitans.
Ce deffein eft très-jufte & très - louable.
Quantité de gens de goût, retirés maintenant
à la Campagne , ne méritent pas
d'être privés du plaifir que vous nous avez
procuré.
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A OUST. 1750. 155
31.
Si vous avez réellement formé ce projet
, Madame , ne trouverez vous pas mauvais
, qu'un homme qui a ofé fe croire un
peu de goût , fondé fur l'impreffion que
votre Piéce a faite fur lui , vous communique
à ce fujet deux obſervations aſſez foibles
, qu'il foumet à votre décifion , &
qu'il vous fupplie de ne point regarder
comme une chicane , puifqu'une quantité
plus confiderable de pareils nuages n'empêcheroit
pas que Cenie ne fût un des plus
beauxmorceaux qui ait paru fur le Théâtre.
Ces deux obfervations , qui au fond ne
font que des minuties , regardent l'état du
pere de Cénie , qui n'eft point déterminé
& la reconnoiffance de cette fille infortunée
& de fa mere , qui a paru un peu
précipitée. Le Public-s'imagine que quelques
phrafes qui ne doivent pas beaucoup
couter à une plume auffi sûre que la vôtre ,
répandroient un nouveau jour fur votre
Piéce , & augmenteroient fon plaifr. En
effet , Madame , on ignore tout-à- fait quel
a été auparavant le fort de cette noble victime
des caprices de la fortune ; & comme
ce même Public veut être frappé par le fenfible
, il a été fâché de ne pouvoir pas mefurer
la chute de cet illuftre malheureux ,
& d'être obligé de s'en tenir à l'idée générale
que c'eft un homme de condition . La
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
comparaison de l'état où il fe trouve , &
de celui ou il s'est trouvé , en fixant les
imaginations , eût rendu l'intérêt plus sûr &
plus piquant. Un Auteur du premier ordre
eft fupérieur à ces détails , mais il fçait y
defcendre , & donner quelque choſe à ſes
fpectateurs. Ceux de Cénie font d'ailleurs
bien excufables de n'avoir pas affez refléchi
fur tout ce que vous avez effayé d'in
finuer de la nobleffe des fentimens de fon
pere , par la rapidité intéreffante avec laquelle
vous nous avez conduits de fcéne
en fcéne , jufqu'au dénouement.
Il en eft ainfi de la reconnoiffance de la
mere & de la fille . Elle dépend d'un feul
mot , qui termine une lettre. Le fpectateur
entend à peine ce mot , qui précipite Orphife
& Cénie dans les bras l'une de l'autre.
On a cru qu'un événement auffi touchant
devoit être amené d'un peu plus
loin , & on a paru défirer que deux phraſes
de plus euffent d'abord fait entrevoir une
idée confufe de la fcéne qui va fe paffer-s
que par dégrés l'intérêt fe füt augmenté ,
& qu'arrivé à fon dernier période , il fe
fût enfin terminé avec cette vivacité intéreffante
que vous y avez répandue.
Je fçais , Madame , que vous nous avez
dépeinte Orphife perfuadée de la mort de
La fille. Vous avez puifé dans l'art ce corA
OUST. 1750. 157
rectif. Mais je crois que ce que je vous
propofe eft dans la nature. Je ferois fort
embarraffe de remplir ces deux objets ;
mais je fuis perfuadé que l'Auteur de Cénie
ne l'eft pas. Un homme commun peut former
une idée , fans pouvoir l'exécuter : une
perfonne au-deffus du commun la forme &
l'exécute .
Vous voyez , Madame , que j'ai eu raiſon
de traiter ces deux obfervations de minuties
; mais ces fortes de minuties laiffent
ordinairement un vuide dans l'efprit du
fpectateur , dont fouvent il ne fe rend
compte , & il fent qu'il manque quelque
chofe à fa fatisfaction , fans pouvoir dire ce
que c'eft.
pas
J'efpére , Madame , que vous voudrez
bien pardonner ma témerité , en faveur du
motif qui m'anime. Je fuis devenu votre
zélateur . Zilia m'avoit intéreflé vivement .
Cénie m'a fubjugué . Je vous dois le plaifir
délicat d'avoir verfé des larmes , plaifir
que le Théâtre François me refufoit depuis
fi long- tems. Que j'aime à voir la vertu
conferver un empire abfolu , au milieu des
revers les plus capables d'accabler tout autre
qu'une Cénie ! Quel modéle frappant !
C'eft dans votre propre coeur que vous avez
puifé cet heureux caractere ; fes traits font
Ies vôtres. Que dis- je ? Vous en avez peint
158 MERCURE DE FRANCE.
cinq differens , auffi beaux , auffi touchans ;
Vous les réuniffez fans doute en vous feule.
Si la vertu vous a ouvert fon fanctuaire , la
nature vous a développé tous fes trésors . Il
n'appartenoit qu'à vous de les retracer ,
avec ces délicateffes qui font tant d'honneur
aux Dames , & qui leur font particu
lieres .
Vous en fourniffez une preuve authenque.
Que j'admire cet amant ſi eſtimable .
dont la vertu ennoblit la paffion , & don
la paffion rend la vertu plus touchante ! J
partage avec lui ces deux fentimens , qu
font ( fi j'ofe me fervir de cette expreffion ,
fi bien fondus enfemble , que l'on ne peut
appercevoir le paffage de l'un à l'autre . J
ne finirois point , Madame , fi je me livroi
au détail des impreffions que Cénie a faite
fur mon coeur. J'en fuis forti , finon plu
vertueux , au moins plus amateur de la
vertu . Mais vous entretenir plus long
tems , ce feroit dérober des momens pré
ĉieux au Dieu du goût & de l'agrément.
J'ai balance fi je figherois ma Lettre. J
fuis dans la foule de ces gens inconnus , del
tinés à admirer,comme vous êtes deftinée
fournir des fujets d'admiration . Deux rai
fons m'y ont cependant déterminé . L'eſpé
rance de fçavoir que vous n'aurez pas dédaigné
mon hommage , & la crainte de
AOUST. 1750. 159
manquer aux fentimens de refpect & même
de reconnoiffance dûs à votre mérite ;
fentimens que je partage avec le Public
qui en eft le témoin & le garant.
>
J'ai l'honneur d'être , &c. Olivier , Secre
taire de M. de Sauvigny , Intendant de
Paris , rue Royale.
Le Mardi 20 Juin , la Demoiselle Emilie
débuta à la Comédie Françoife. Ses rôles
de début ont été les Amonreufes dans le
Mifantrope & la Pupile , dans le Préjugé
à la mode & l'Esprit de contradiction ,
dans le Philofophe marié & le Florentin .
Elle a été fort applaudie dans tous ces diffens
rôles .
Le 10 Juin , les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréfentation de la
Feintefupposée , Comédie en un Acte & en
profe.
C'est une pièce d'intrigue . Le Marquis a
des engagemens avec la Comteffe . lleft
fur le point de l'époufer , lorfque Moncade,
fon ami , devient amoureux de la Comteffe
, qui fe prend à fon tour de goût pour
lui : le Marquis l'ignore , mais il le défire
il n'aime point la Comteffe , & il craint les
næends qui vont l'attacher à elle .
Les Acteurs font à la campagne ; ils
imaginent un jeu pour s'amufer ; on doit
tirer au fort un Chevalier pour chaque Da
160 MERCURE DE FRANCE.
me , ce Chevalier doit lui parler d'amour ,
& le Marquis arrange les chofes de façon ,
que Moncade fe trouve le Chevalier de la
Comteffe : ils fe parlent l'un à l'autre , ils
fe découvrent leurs fentimens , l'amour
triomphe & les Amans s'uniffent.
Cette petite Piéce , qui a eu 7 repréſentations
, a une ou deux fituations affez plaifantes
, elle est écrite d'un ftyle un peu
froid , mais naturel & fans prétention .
Nous en allons copier une Scéne pour juftifier
notre jugement.
SCENE X V.
MONCADE , la COMTESSE .
Moncade.
Eh ! quoi , Madame , vous me fuyez en
core ?
La Comteffe , ironiquement .
Je ne fçais trop , fi je dois refter. Un
Chevalier tel que vous , eft trop dangéreux
dans un tête à tête.
Madame ...
Moncade.
La Comteffe.
Il faut avouer , que vous êtes un Amant
d'une espéce rare & finguliere , je ne
m'attendois pas, je l'avouerai , à la déclaration
que vous m'avez faite tantôt,
A O UST. 161
1750.
Moncade.
Je vois qu'elle vous paroît auffi ridicule,
qu'elle l'eft en effet.
La Comteffe.
de .
Comment ridicule ! Elle ne l'eft point .
C'eft pure générofité de votre part ,
m'avoir averti que vous ne m'aimiez pas .
J'aurois pû me laiffer furprendre à vos
difcours , & déformais je n'aurai plus rien
à craindre.
Moncade.
Ah ! Madame , que ne pouvez- vous
lire dans mon coeur ! Vous y verriez l'amour
le plus tendre joint au plus profond
reſpect.
La Comteffe .
Vous fentez bienà préfent que je ne puis
plus vous croire , après tout ce que vous
m'avez dir.
Moncade.
Madame , c'eft la crainte de vous déplai
re , qui m'a fait renfermer des fentimens ,
qui paroiffoient vous offenfer .
La Comteffe.
Eft ce encore le Chevalier qui parle ?
Moncade.
Non , Madame , c'eft Moncade , le plus
amoureux de tous les hommes.
La Comteffe.
Je crains que vous ne jouiez encore votre
rôle.
162 MERCURE DE FRANCE
Moncade.
N'en croyez pas mes difcours & examinez
mes actions.Pourquoi fuis-je reſté ici, malgré
les affaires , qui m'appellent à Paris ?
Pourquoi ces diftractions , que vous m'a-
-vez cent fois reprochées ? Pourquoi ce
trouble en vous voyant ? Pourquoi ces regards
embaraffés , que vous avez furpris ?
Tout cela ne vous dit-il pas que je vous
aime ?
La Comteffe.
Ne croiroit-on pas au ton de vérité qu'il
prend , qu'il eft réellement amoureux ?
Moncade.
Oui , Madame , je le ſuis.
La Comteffe.
Quoi , vous m'aimez ! Ah ! je ne veux
plus vous voir , car je fens qu'à la fin je
vous aimerois aufli .
Moncade.
Eh , Madame , pourquoi m'eavier la fatisfaction
de croire que je vous ai rendu
fenfible Achevez de me rendre heureux.
La Comteffe.
Moncade , vous n'avez guere de ménage
ment , ce que je vous ai dit ne devroit-il
pas vous contenter , & faut-il donc enfin
vous dire que je vous aime ?
A O UST.
1750: 163
Monc ade.
Vous m'aimez ! Ah , Madame , quel eft
mon bonheur !
La Comteffe , riant.
Ah ! ah ! ah ! Quoi ! Vous croyez de
bonne-foi que je parle férieufement ? Eh
ne voyez- vous pas que je joue mon rôle
áuffi .
Moncade , à part.
Qu'entens -je , ô Ciel !
La Comteffe.
Convenez que je m'en acquitte affez
bien.
Moncade.
Ah ! mon malheur eft fans fans reffource
, puifque vous inſultez à ma douleur.
La Comteffe.
Ce pauvre Moncade ! En vérité il me
fait compaffion ; mais vous m'aimez donc
bien prodigieufement ? Vous verrez qu'à
la fin il faudra que je l'aime auffi . J'en fuis
bien un peu tentée ; mais ...
Moncade.
Eh ! Madame , par pitié....
La Comteffe.
Comment donc ! Et de quoi vous fâcheza
vous ? On vous aime , on vous le dit , &
vous vous plaignez !
Moncade.
Ne me raillez pas auffi cruellement.
164 MERCURE DE FRANCE
-
La Comteffe.
Mais très férieufement , je ne raille
point. En vérité celui -là eft bien fingulier.
Tantôt vous vouliez me faire croire que
vous étiez amoureux , & je ne vous croyois
pas ; à préfent je vous dis que je vous aime
, & vous ne voulez pas que cela foit.
Que faut-il donc faire enfin pour vous perfuader
?
Moncade.
Eh ! Madame , je ne fuis que trop perfuadé
de votre averfion ; la violence de
mon amour m'a forcé à rompre le filence ,
j'en fuis affez puni, & je vais vous délivrer
d'un objet qui vous déplaît.
Les mêmes Comédiens repréfenterent
pour la premiere fois le 19 Juin , le Réveil
de Thalie , petite Piéce en un acte & en
vers. Cette Comédie , formée de Scénes
épifodiques , eft dans le genre aimable &
léger , que M. de Boiffi a porté fur ce
Théâtre , qu'il appelle dans la Préface
qu'on lit à la tête de fes Oeuvres : Allégori-
Epifodique , qu'il a embelli & perfectionné
, & dans lequel il a eu des fuccès fi brillans
.
L'Auteur de ce nouvel Ouvrage ne s'eft
point fait connoître ; mais il y a répandu
tant d'efprit , il eft fi peu de perfonnes capables
d'écrire fi vivement , & d'un ton fi
A O UST. 1750. 165
aimable , qu'il auroit fait un nouveau plaifir
au Public , en lui faifant connoître la
main , d'où lui venoit un préfent auſſi
agréable.
Thalie eft endormie. Il s'agit , s'il eft
poffible , de la réveiller . Une foule de
mauvaiſes Piéces l'ont plongée dans le plus
profond affoupiffement . L'Oracle prononce
, que pour l'en retirer , il faut attendre
que l'on trouve un Auteur qui puiſſe fe faire
comprendre.
Voilà le fond de ce badinage critique.
Momus qui y joue le rôle principal , s'occupe
à chercher cet Auteur. Peut- être , ditil
, que le véritable
Eft celui qu'en ces lieux on remarque le moins,
Cidalife arrive ; c'eft une femme aimable
, qui repréfente tout le corps ; mais
elle ne vient point pour réveiller Thalie ;
elle fe borne , dit- elle , à l'efprit de fon
état ; c'est le bonheur qu'elle recherche,
Quel eft donc le motif qui l'amene ? La
voici :
Cidalife.
Je fçais qu'à mes dépens ſouvent vous oſez rire ¡
Mon petit Dieu foyez bien averti ,
Que vous faites fur terre un vrai métier de dupe .
Souvent des femmes on s'occupe ,
166 MERCURE DE FRANCE.
Mais c'eft pour en tirer parti.
Corrigez- vous de la fatyre ,
Goûtez plutôt le charme de féduire ,
Votre plaifir naîtra de ce projet.
La féduction eft charmante ,
Et quand les médifans la prennent pour objet ;
C'est le bonheur qui fournit le fujet ,
Et c'est le dépit qui plaifante.
Momus.
Le plaifir eft toujours relatif à l'eſprit ;
C'eft un être flexible à chaque caractere
De fa variété tirant , tout fon crédit ,
Sa figure eft changeante , & fa forme arbitraire ;
Plufieurs femmes , furtout penfent le bien choisir ,
Et n'attrapent qu'un ridicule ;
A les examiner j'occupe mon loifir ,
Et j'en plaifante fans fcrupule.
Cidalife.
Précisément vous donnez dans le faux.
Un fentiment vaut mieux que toutes vos fineſſes.
Vous devriez excufer nos défauts ,
Et profiter de nos foibleffes.
Momus n'eft point galant , il préfide à
la raillerie. Cidalife lui répond :
C'eft un vilain département ;
Votre fociété doit être trop piquante ,
A OUST . 167 1750.
Un mortel qui fçait être Amant ,
Vaut bien mieux qu'un Dieu qui plaiſante.
Toute cette Scéne eft écrite de ce ton.
On ne peut avant de la quitter s'empêcher
de tranfcrire encore quelques vers d'un
bon Citoyen ; ils frondent les mauvais
plaifans de profeffion , qui s'arrogent le
droit horrible d'être méchans , qu'on hait ,
qu'on craint , & qu'on ne devroit que méprifer.
Et voilà contre vous le fujet qui m'irrite.
Vousfçavez aux vertus donner un mauvais tour ;
Regardez-vous comme un mérite
D'expoſer tout dans un faux jour ?
Je hais un efprit qui ne s'ouvre
Que pour voir quelque tache à des dehors fat
teurs :
J'aime mieux le Dieu des erreurs
Que le Dieu qui me les découvre.
Pour guérir votre esprit devenez amoureux ;
Vous ne prendrez plus garde aux actions des
autres.
Vous ne ferez occupé que des vôtres ;
Croyez qu'on n'eft méchant , que faute d'être
heureux .
A Cidalife fuccede Damon , homme
168 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , répandu dans le monde , qui en
connoît tous les ridicules , & qui les paffe
en revûe de la maniere la plus ingénieufe.
Il faudroit copier la Scéne entiere , fi lon
vouloit rapporter toutes les chofes fines
qu'elle contient ; c'eft celle dans laquelle
on a trouvé le plus de bonne plaifanterie
& de comique.
Elle eft fuivie d'une autre formée par
un Auteur Comitragique ; c'eft à lui que
l'on doit le Sommeil de Thalie , & il s'en
vante. Voici ce que
lui dit Momus ;
Vous avez fouvent vû de ces femmes étiques ,
Dont la face n'eft pas plus groffe que cela ,
Accabler leur maigreur d'ornemens magnifiques ,
Et fe traîner à POpéra.
Le Parterre ébloui , regarde ,
Voit un monceau de diamans ,
Dont la fâme s'élance , & darde
Les rayons les plus éclatans ;
De vos Piéces voilà la peinture comique ;
Les détails, ce font les brillans ,
Et le fond , c'eft la femme étique.
Scapin vient à fon tour ; c'eftun méchant
pour qui le fommeil de Thalie eft un tréfor.
Il eft tranfporté , quand il voit ces jolis
petits Libelles ,
Qui fur ce qui paroît verfent tous leurs poiſons.
Momus .
AOUST. 1750. 169
Momus lui répond en Dieu :
Moi , je vois ces Auteurs auffi froids que des marbres
,
Comme des nains difformes & courbés ,
Qui ne pouvant atteindre aux fruits qui font aux
arbres ,
Vivent honteufement de ceux qui font tombés .
Eglé , la jeune Eglé , représentée par la
belle Coraline, remplace cet Acteur. Momus
l'inftruit de tout ce qu'une jeune perfonne
doit pratiquer , non pas pour être aimable ,
mais pour le paroître, ce qui eft fort fouvent
fuffifant. Arlequin & la jeune Catinon forment
enfin la derniere Seene. On y imagine
une Pantomime , comme le moyen le plus
sûr de réveiller Thalie : mais le Parterre &
le Public ont penfé que fi cette Muſe étoit
effectivement endormie, cet Ouvrage , que
quelques obfcurités & un air un peu découfu
, n'empêchent pas d'être très -joli ,
fuffifoit pour la réveiller ; en conféquence,
il a été intitulé avec raiſon : Le réveil de
Thalie.
Il eft imprimé , & fe vend chez la Veuve
de Lormel , & fils , rue du Foin .
Explication du Ballet.
Le Ballet Pantomime qui dénoue cette
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Comédie , ayant fait au Public tout le
plaifir que l'on pouvoit attendre des foins
& des talens marqués de M. Deheffe ,
nous avons cru qu'il ne feroit pas hors de
propos d'en donner ici une légere idée ,
en faveur de ceux qui n'auront point été à
portée de le voir exécuter.
Plufieurs Bucherons occupés dans une
forêt à leurs travaux , font agréablement
interrompus par leurs femmes , qui leur
apportent des rafraîchiffemens. Après avoir
pris leur repas , pendant les danfes des.
femmes , ils fe remettent à l'ouvrage . Un
orage les furprend : l'un d'eux tombe d'un
arbre. Les femmes effrayées courent chercher
deux Médecins , pour foulager le bleffé.
Les Médecins arrivent , vifitent le malade
, font une confultation comique dans
laquelle ils ne s'accordent pas . Le premier
ordonne la faignée . Le Chirurgien appellé
veut procéder à l'opération . Le fecond
Médecin s'y oppofe avec colere. La difpute
s'échauffe après plufieurs lazzis plaifans .
Ce dernier ordonne au Chirurgien d'apporter
au malade du meilleur vin . Le Bu
cheron en boit , fe trouve guéri à l'inftant ,
& fair par fes entrechats l'éloge du remede .
Chacun félicite le fecond Médecin & fe
réjouit de l'heureux fuccès de fon ordonnance
. Cette commune allégreffe occafion
A O UST. 1750. 171
ne une contredanfe générale , qui termine
le Ballet , & dans laquelle le Médecin & le
Chirurgien font introduits .
Concerts du mois de Juillet à Compiègne.
Le Samedi 4 , le Lundi 6 , & le Mercredi $ ,
on chanta chez la Reine le Prologue & les
einq Actes d'iffe . Mlles Lalande , Deschamps
, Mathieu , Canavas , Godonnefche
& Guedon ; Mrs Poirier , Benoît , Joguet ,
Dubourg & Godonnefche en ont chanté
les rôles.
Le Samedi 11 , le Lundi 13 , & le Mercredi
15 , on chanta le Prologue & les Actes
du Ballet des Fêtes Vénitiennes. Mlles Canavas
, Lalande , Deschamps , Defelle &
Mathieu ; Mrs Poirier , Benoît , Dubourg ,
Befche , Daigremont & Richer en ont
chanté les rôles .
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES .
DE PETERSBOURG , le 20 Juin.
Na reçu le détailfuivant , au fujet de l'élection
que les Cofaques ont fait du Comte
Rafoumofski , Préſident de l'Académie des Sciences
de l'étersbourg , pour leur Atteman.
L'Ukraine , ou Petite- Ruffie , eft divisée en dix
Provinces , qui portent le nom de Capitaineries.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
-
Les Troupes de ces Provinces forment des Corps ,
partagés en Compagnies , dont la plupart font de
mille hommes, L'Ftat Militaire , lequel eft héréditaire
dans les familles , eft fi confidéré , qu'il va
prefque de pair avec la Nobleffe. Les Bourgeois
& les Payfans , qui forment
un ordre à part ,
n'ont dans le Pays que le dernier rang : mais ils
peuvent être élevés à l'Etat Militaire , dont ils ne
fçauroient redefcendre à leur premier état , fans
fe dégrader . Paffons à l'élection , dont il s'agit.
Le Major Général , Comte de Henricoff , Chevalier
de l'Ordre de Saint Alexandre , nommé Miniftre
Plénipotentiaire de l'Impératrice , pour af
fifter de la part à cette élection , partit au mois de
Janvier dernier de l'étersbourg , avec les Commiffaires
dont il étoit le Chef , & qui devoient
Paccompagner. A fon arrivée fur les frontieres
de la Petite Ruffie , il fut reçu par quelques -uns
dés Généraux du Pays , & des principaux de la
Nobleffe , à la tête de fix cens Colaques , qui le
conduifirent à Gluckow , Capitale du Pays . Lorfqu'il
entra dans la Ville , il fut falué d'une décharge
générale de toute l'Artillerie , & trouva la
garnifon rangée fur deux lignes , depuis la Porte
jufqu'à l'Hôtel qu'il devoit occuper. Son arrivée
fut annoncée le lendemain à toutes les Capitaineries
par des Lettres Circulaires , qui convoquerent
en même tems l'Etat Eccléfiaftique , l'Etat Militaire
& l'Etat Civil , à s'affembler le 23 de Février
pour procéder à la libre Election d'un Atteman ,
on Grand Général. Le grand Marché fut enfuite
préparé pour cette cérémonie. On éleva , près
d'une Eglife voifine , une Eftrade qui fut garnie
d'écarlate . Une Galerie à quatre rangs , difpofés
en Amphithéâtre , environnoit cette Eftrade . Le
23 de Février , à fix heures du matin , après le
A OUST. 1750. 173
fignal donné par un coup de canon , les Corps de
Cavalerie , qui depuis quelques jours étoient cantonnés
dans les Villages voifins , entrerent dans la
Ville au fon de leurs inftrumens , avec leurs Etendarts
déployés . Le Général Affaul , qui tenoit à
la main la Hache d'argent , ou marque de Commandement
, marchoit à leur tête . Ils fe joignirent
à la garnifon & formerent un cercle autour
de l'Eglife & de l'Eftrade. Lorfque les Towarzires
ce font les Nobles , fe furent raffemblés dans
P'Hôtel du Miniftre Plénipotentiaire , & que l'Archevêque
de Kiovie , & le Clergé fe furent rendus
dans l'Eglife au fon des cloche's , quelques Towa
zirz es , accompagnés de plufieurs des Généraux
& des Chefs de la Nobleffe , ainfi que du Général
Pilar , Grand Chancelier d'Ukraine , & de tous
les Officiers de la Chancellerie Militaire , porterent
fur l'Eftrade les marques de la Dignité d'Atteman.
Le Grand Etendart & le Petit , que l'on
nomme Prapir , étoient portés à la main ; le Bâton
de Commandement , garni de pierreries , & le
Grand Sceau d'Ukraine l'étoient fur des couffins de
velours cramoifi , garnis de franges d'or . A la
tête de tout ce Cortége , marchoient vingt- quatre
Cofaques avec la Mufique Militaire , que fuivoit
un caroffe à fix chevaux . On y voyoit le Secretaire
du Comte de Henricoff , portant fur un baf
fin d'argent , couvert d'un morceau de velours .
cramoifi , les Lettres Patentes par lefquelles l'Impératrice
permettoit de procéder à l'Election librement
, & felon les ufages anciennement établis.
La marche étoit fermée par le caroſſe du Miniftre
Plénipotentiaire , environné d'une Troupe de Cofaques.
La Mufique Militaire fe fit entendre pendant
toute la marche , jufqu'à l'inftant où les
marques de la dignité furent pofées fur une Table ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
placée au milieu de l'Eſtrade . Le Comte de Henricoff&
fon Secretaire y monterent enfuite , & furent
fuivis du Clergé , des Généraux , des Towarzirzes,
des Chefs des Régimens & des Officiers de la
Chancellerie Militaire , qui tous allerent occup er
les places de la Galerie , qui leur étoient deftinées.
Un Eccléfiaftique fe tint près de la table , devant
un Encenfoir où brûloit de l'encens . Lorfque le
Secretaire eut fait à haute voix la lecture des Lettres
Patentes de l'impératrice , le Comte de Henricoff
demanda premierement au Clergé , puis aux
Seigneurs temporels , aux Militaires , à la Nobleffe
: Qui la Nation defiroit , en vertu de la gracieuse
permiffion de S. M. I. élire pour fon Grand-
Général. Tous s'écrierent unanimement : Qu'ils
defiroient avoir le Comte Cirille- Alexiewitz Rafou
mofski , qui leur paroifloit digne de cet honneur.
Auffi- tot l'Archevêque de K₁ovie , & l'un de ceux
des Généraux , aufquels on donne le nom de
Starfchina , remercierent l'Affemblée de ce qu'elle
avoit fait un choix infiniment agréable à la Na;
tion. Après quoi , les Lettres Patentes , & les
marques de la dignité d'Atteman , furent portées
dans l'Eglife & potées fur une Table devant l'Autel.
Elles y demeurerent pendant le Te Deum ;
auquel le Miniftre Plénipotentiaire , & tous ceux
qui l'avoient accompagné pour l'Election , affifterent
. Il fut chanté par la Mufique , au bruit d'u
ne décharge générale de l'Artillerie & de la Mouf
queterie. Quand le Te Deum fut achevé , les Let
tres Patentes & les marques de la dignité furer
reportées en pompe à l'Hôtel du Miniftre Plénipotentiaire
, pour y refter en dépôt jufqu'à l'arrivée
du Comte de Rafoumofski. Toute cette cérémonie
fut terminée par un grand repas , où le
Comte de Henricoff avoit invité les principaux du
A O UST. 1750. 175
Clergé , les Généraux , & les Dames les plus diftinguées
du Pays Il y eut plufieurs Tables fervies
avec beaucoup de magnificence , & les fantés furent
bûes aux falves du canon & de la moufqueterie
On diftribua douze barriques d'eau de vie
aux Troupes , afin qu'elles priffent part à la réjouiffance
publique. A l'iffue du repas , le Grand
Chancelier , au nom de la Nation , fit préfent au
Comte de Henricoff de douze mille roubles , aufquels
il en ajouta trois mille pour fa Suite. Ce
Miniftre reçut auffi des préfens de chevaux de
felle & de chevaux d'attelage , qui lui furent don
nés par les Colonels & les Towarzirzes. Un incendie
ayant l'année paflée réduit entierement
en cendres l'ancien Palais des Attemans , on en
rebâtit un à la moderne qui doit être auffi fuperbe
que vaſte , & l'on y travaille avec tant de
diligence , qu'il fera bientôt prêt à recevoir le
Comte de Rafoumofski , qui fe prépare à fe rendre
inceffamment à Gluckow , avec les Députés des
Cofaques , qui lui font venus apporter ici le Diplôme
de fon Election .
DE WARSOVIE , le 27 Juin.
Les Diettines pour l'Election des Députés à la
prochaine Diette générale , fe font tenues le 23 de
ce mois Celles de Warfovie , de Wyzogrod , de
Zacrozim , de la Grande Pologne , de Cujavie
& de Pofnanie le font féparées infructueulement .
Celles de la Principauté d'Owieczin & de Zator ,
des Palatinats de Lublin & de Plocko , & des Diftricts
de Czersko , de Liwa , de Sochaczew & de
Dobrzyn ont fubfifté .
La République de Pologne continue de regarder
le Duc Erneft de Biron , comme véritablement
Hin
176 MERCURE DE FRANCE .
Duc de Courlande , & comme un Vaffal , ayant
droit à la protection , que le Seigneur Féodal doit
à fon Feudataire. C'est dans ce principe qu'elle
s'eft crue obligée de travailler , non - feulement à
lui faire rendre la liberté , mais encore à lui procurer
les moyens de rentrer en poffeffion de la Régence
de Courlande. Elle s'eft d'autant plus flattée de
reuffit , que l'Impératrice de Ruffie a tiré le Duc
de Biron de fon exil de Sibérie , pour le mettre
Jaraflow , dans une fituation plus agréable, Comme
fon retour en Courlande eft la feule choſe
qui lui reste à defirer , les Etats de la Pologne ont
prié le Roi de feconder leurs defirs par de nouvelles
inftances auprès de l'Impératrice de Ruffie.
C'est l'objet d'une Lettre écrite dernierement par
ce Prince , dans laquelle il tait reffouvenir S. M.
Im. des voies d'interceffion , qu'il a toujours employées
auprès d'elle par differentes Lettres , &
des fortes repréfentations de fes Miniftres , pour
obtenir la liberté du Duc de Biron . I dit enfuite ;
Qu'ilfe trouve obligé de renouveller fes inftances , en
confidération des plaintes que les Grands du Royaume
de Pologne font , de ce que le Duc n'a pas encore recouvréfa
liberté que leur deffein avoit été d'exposer
publiquement les motifs de leurs plaintes dans le dernier
Senatus-Confilium : Qu'informé de leur réfolution
affez-tôt , il les en avoitfait changer ; mais que
depuis , par un Acte figné du Primat & des autres
Miniftres prefens à la Cour , ils l'avoient prié de redoubler
fes follicitations auprès de S. M. I. pour qu'il
luiplût de faire remettre en liberté cet infortuné Duc ,
Vaffal de la Couronne de Pologne : Qu'il n'a pas pl
fe difpenfer de condefcendre à leur demande , & qu'il
Je prête à cette démarche avec d'autant plus de confiance
, que ,fans s'arrêter à certaines circonstances
politiques que l'évenement développe dejour enjour,
AOUS T. 1750. 17.7
P'amour de S. M. I. pour la justice , & le cas infini
qu'il fait de fa précieuse amitié , ne lui laiffent point
outerqu'elle ne fe détermine promptement de favora
blement fur l'affaire dont il s'agit . Après avoir fait
entendre à l'Impératrice de Ruffie , qu'il feroit à
propos que le Duc de Biron fût libre avant le 4
d'Août , tems où la Diette extraordinaire doit s'affembler
, parce que fi , contre toute espérance , la
chofe n'étoit pas alors comme on le défiroit , les
Grands ne manqueroient pas de porter leurs plaintes
dans cette Diette , il ajoute : Qu'il fe promet
que la détermination de S. M. I. fera de nature à
prévenir cet inconvénient ; qu'il la prendra pour une
nouvelle preuve très-fenfible de fon amitié pour lui :
qu'en même tems , elle fatisfera fa générosité naturelle
, en rendant juftice au Duc de Biron , & mettant
fin aux fouffrances qu'il a fi peu méritées : qu'on
ne voit pas que ce Duc ait jamais eu le malheur d'offenfer
S. M. I. que rien ne femb'e s'oppofir à fon
élargiffement , & que les confidérations politiques alléguées
ci- deffus , font même de nature à l'exiger neceffairement.
DE COPPENHAGUE , le 20 Juin. .
Le 29 du mois dernier , le Roi rendit une Ordonnance
qui contient trois articles , dans lesquels
Sa Majefté prefcrit de quelle maniere elle veut
que l'on procéde à l'avenir , tant en Dannemarck
qu'en Norvege , dans les féparations de corps &
de biens entre gens mariés , pour cauſe de défertion
frauduleufe .
La Reine eft reftée à Fredensbourg , & l'on dit
qu'elle ira , pendant l'abſence du Roi , paffer quel
ques jours au Château de Jagerfpreis.
Le Vaiffeau le Roi de Dannemarck , appartenant
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
à la Compagnie des Indes Orientales , & venant
de la Chine , arriva le 28 de Juin à la rade de cette
Ville. Il a mis dix- neuf mois à fon voyage , & de
178 hommes , qui compofoient fon équipage , il
n'en a perdu que huit.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 27 Juin.
Life tint dernierement , en préſence de S. M. I.
I une conference,dans laquelle on examina les
raifons alléguées par les Colléges de la Magiftrature
de Francfort , contre l établiffement dans leur
Ville d'une Eglife de Réformés. L'Empereur jugea
que ces raifons devoient d'autant moins l'ar.
rêter , que le recours direct à la Diette de l'Empire
n'eft point admiffible dans le cas dont il s'agit
. Le Comte de Podewils , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Pruffe , continue d'agir vivement
pour que l'Empereur s'en tienne à cet égard à fes
premieres réfolucions . Il a fait auffi depuis peu ,
de fortes inftances en faveur des Proteftans de
Hongrie. Il a repréfenté que véritablement la
tolérance , établie dans les Etats du Roi fon Maître
, affûroit aux Catholiques la liberté de confcience
, & la jouiffance des Priviléges qu'ils
avoient obtenus , mais que cependant ces avantages
feroient fufceptibles de plus & de moins , à
proportion de ce que l'on feroit pour le redreffement
des griefs des Proteftans de Hongrie & de
Tranfilvanie , & que ce redreffement pouvoit feul
accélerer la mife en poffeffion de l'Eglife , que Sa
Majefté Pruffienne avoit permis aux Catholiques
de bâtir dans fa Capitale.
Le Prince regnant de Hohenzollern , qui fe
A O UST. 179 1750 .
trouve actuellement en cette Cour , vient d'épo
fer la jeune Princeffe de Cordoue . La bénédiction
du mariage s'eft faite dans la Chapelle de Schomle
Cardinal Archevêque par de cette Ville ,
en préfence de leurs Majeftés Impériales .
brun >
Le 2 de Juillet , l'Empereur vint en cette Ville ,
pour donner l'Inveftiture au Margrave de Brandebourg-
Anfpach. Comme c'étoit la premiere des
Inveftitures , que les Princes des anciennes Maifons
de l'Empire doivent recevoir de S. M. I. la
cérémonie s'en fit avec éclat . Le Baron de Menzingen
, & le Confeiller de Régence Seefried ,
Miniftres Plénipotentiaires du Margrave , fe ren.
dirent à la Cour dans deux carolles à fix chevaux ,
avec vingt-quatre Domeftiques de Livrée , deux
Coureurs & deux Heiduques . Le premier fit un
difcours , dans lequel il demanda l'Inveftiture en
la maniere accoûtumée. Après qu'on en eur
achevé l'Acte , tant pour les Fiefs , Droits , Régales
& autres Prérogatives de la Maiſon de Brandebourg
- Anfpach , que pour la partie du Burgraviat
de Nuremberg qui releve de cette Maiſon , M.
Seefried fit le difcours de remerciement à l'Empereur.
Les deux Plénipotentiaires retournerent enfuite
à leur Hôtel , dans le même ordre qu'ils
étoient venus.
Hier , fur les fix heures du matin , L. M. I. accompagnées
du Prince Charles de Lorraine , du
Comte de Bentinck , Miniftre Plénipotentiaire des
Provinces Unies , & de plufieurs Seigneurs & Dames
de la Cour , partirent pour aller en Stirie
voir le camp qui s'eft affemblé près de Pettau .
DE BERLIN , le 27 Juin.
On a reçu des Lettres de Breslau dattées du 20 ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
-
Juin, par lesquelles on apprend les nouvelles fuivan
tes. Le Baron de Cocceji , Grand Chancelier &
Miniftre d'Etat , ſe rendit dernierement dans la Haute
Silefie , pour y prendre connoiffance de l'adminiftration
de l'ancienne Régence , que le Roi a
deftituée de ſes emplois . On reconnut par l'examen
, qu'il avoit été commis de grandes infidélités
dans la Régie des dépôts , des biens mineurs , des
Fidei Commis , & d'autres chofes de cette nature .
En conféquence , le Grand Chancelier fit arrêter
le Président de la Régence , & chargea le Fifcalde
procéder juridiquement contre ce Magiftrat ,
& les autres membres de la même Compagnie..
Depuis il a dreffé le plan de l'établiflement d'unenouvelle
Régence , & l'a envoyé ici pour fçavoir
fi le Roi juge à propos d'y donner fon approbation
. Dès qu'il aura reçu les ordres de Sa Majefté,
il retournera dans la Haute- Silésie , pour inftaller
la nouvelle Régence . En attendant il s'eft rendu à
Breflau , accompagné du Préſident de Jatriges &
du Confeiller Privé Furft , afin d'y faite exécuter
les arrangemens qui concernent la Régence de
cette Capitale , ainfi que le plan de S. M. pour la
réformation de la Juftice . La Haute Siléfie , comme
les autres Etats du Roi , vient d'éprouver l'urilité
de cette réforme. En peu de jours , des procès
fans nombre ont été décidés , ou mis en état de
l'être.
DE RATISBONNE , le 8 Juillet, T
L'Empereur , par un Décret de Commition
Impériale , remis le 6 à la Dictature publique , a
confirmé la réfolution prife le premier de juin ,
dans les trois Colléges de l'Empire , par laquelle la
Diette acccorde un Mois Romain pour le payeA
OUS T. 1750. 181
ment des ouvriers , employés àréparer les fortifi
cations de Philisbourg.
On apprend par des Lettres de Munich ,
que le
24 du mois dernier fur le foir , on y fentit une
forte fecouffe de tremblement de terre. A minuit,
elle fut beaucoup plus forte. Environ une heureaprès
, il y en eut une troifiéme . Plufieurs maifons
furent ébranlées par ces fecouffes , qui d'ailleurs
ne cauferent point de dommage confidérable.
Le lendemain , il fit pendant toute la journée
un vent extrêmément violent , accompagné
de pluye & de grêle . L'ifer fortit de fon lit , les
campagnes voifines furent inondées , & l'on ne
put fauver qu'une partie du bétail . Non- feulement
les bleds fouffrirent beaucoup de la violence
du vent , il y eut auffi dans la campagne plufieurs
maifons renversées..
L
ESPAGNE.
DE MADRID , le 23 Juin.
E Chevalier de Saint- Peyre , Gentilhomme
de la Chambre du Roi de Sardaigne , & Premier
Ecuyer du Duc de Savoye , arriva le 19 à
Aranjuez , pour informer le Roi & la Reine , de
la part du Roi de Sardaigne , de la Ratification du
Mariage de l'Infante Dona Marie- Antoinette
avec le Duc de Savoye laquelle le fit le 31 du
mois dernier , dans l'Eglife Collégiale d'Oulx . A
fon arrivée , il fut admis à l'audience de L. M.
aufquelles , il préfenta les Lettres du Roi de Sardaigne
& du Duc de Savoye. Illes entretint enfuite
de la pleine fatisfaction & de l'extrême joie ,
que S. M. Sard. & S. A. R. avoient reffenties ,
en voyant quelle acquifition ils avoient faite dans
182 MERCURE DE FRANCE.
la Séréniſſime Infante . L. M. ordonnerent qu'en
actions de grace de cette heureuſe union , on
chantât le Te Deum dans la Chapelle du Palais ;
que pendant les trois jours fuivans la Cour fat
en Gala , & que l'on fît des illuminations. Les
Couriers extraordinaires , dépêchés par Don Manuel
de Sada , Ambaffadeur de cette Cour å
Turin ont apporté les nouvelles de l'heureux
voyage du Roi de Sardaigne , & du Duc & de la
Ducheffe de Savoye , depuis la frontiere juſqu'à
Turin , de toutes les fêtes qu'on a faites à la Ducheffe
dans les lieux de fon paffage , & de fon
entrée dans cette Capitale , où les fêtes continuent
avec une magnificence extraordinaire.
On commença le 29 à pofer les fondemens
du Convent des Religieufes de la Vifitation , que
la Reine établit en cette Ville pour y travailler à
l'éducation des Filles nobles de ces Royaumes .
Le Marquis de Los Balbafes , fon Premier Ecuyer,
pofa la premiere pierre . Cette cérémonie , à laquelle
le Cardinal Patriarche , affifté de la Chapelle
Royale , officia , fe fit avec beaucoup de magnificence
& d'une maniere très folemnelle , en
préfence d'une nombreufe & brillante aſſemblée
de Grands , de Miniftres & de Perlonnes de dif
tinction , que le Marquis de Los Balbaſes avoit
invités.
Le Roi vient de nommer Capitaine Général de
fes Armées , le Lieutenant Général , D. Manuel
de Sada y Antillon , Capitaine Général des Armes
de la Province de Guipufcoa , & préfentement
Ambaffadeur à la Cour de Turin . Il a fait dans la
Compagnie des Gardes du Corps , le Vicomte
d'Hautreffale , Brigadier ; & D Enrique Dulmhorft
& D. Luis Defmefieres , Sous - Brigadiers . Il
a donné les Régimens de Milices de Santander ,
AOUST. 1750 . 183
;
Ville & Port de Bifcaye , à D. Jofeph Antonio
Cagigal ; de Soria , dans la Vieille- Ca ille , à D.
Jofeph Merino y Guzman de Xerez de la
Frontera , dans l'Andaloufie , au Marquis de Valhermofo
; d'Ezija , dans la même Province , à 9.
Ventura de Morales y Federigui ; & les Lieute.
nances Colonelles des Régimens de Milices de
Tuy , en Galice , au Capitaine réformé D Francifco
Quiros Montenegro , de Santiago , à D. Jofeph
Ventura Carbajal ; & de Léon , à D. Juan-
Antonio Balbo3 . S. M a rempli dans le même
tems quatre vingt Compagnies , & autres emplois
fubalternes dans les mêmes Régimens de Milices.
Elle a nominé Corregidors , de Datoca , D.
Francifco de Guerra Merino , Capitaine des Grenadiers
Provinciaux de Ciudeca - Rodrigo , dans le
Royaume de Léon , de Tervel , en Arragon , D.
Juan Miguel Portell , ci- devant Corregidor de
Cerbera , place dans laquelle il a pour Succeffeur
D. Antonio Martinez y Arguedas , Calet de la
premiere Compagnie des Gardes du Corps . D.
Diego de Falla y Villa , D. Ifidro de Medina , &
D. Juan de Torres y Peralta , ont été faits Corregidors
de Letras , le premier , d'Andujar , dans
Andaloufie ; le fecond , de Tordesillas , au Royanme
de Léon , & le troifiéme d'Olmedo , dans la
Vieille-Caftille. S. M. vient auffi de donner les
Charges d'Alcalde Mayor , de Guadix , au Royaume
de Grenade , à D. Jofeph-Antonio Gonzalez ;
de Baza , dans le même Royaume , à D. Antonio-
Jofeph Montalvo ; de Baeza , en Andalouſie , à
D Francifco Jofeph de Bejar ; de Barcelone , à D.
Manuel Delas y Calanova , & de Caftellon de la
Plana , dans le Royaume de Valence , à D. Jofeph
Andrès.
W
S4 MERCURE DE FRANCE.
L
ITALI E.
DE NAPLES , le 26 Mai.
A Commiffion chargée par le Roi de travailler
à faire un Reglement pour la réformation
du luxe en général , & en particulier de celui qui
s'eft introduit dans les Deuils , les Enterremens &
les Profeffions Religieufes des filles , vient de dref
fer les articles de ce Reglement.
Les Galeres du Roi , après avoir débarqué dans
les Ports de Tofcane les troupes qu'elles y por
toient pour les Garnifons de l'Etat de gli Prefidi ,
"ont renis à la voile avec le Vaifferu de guerre le
Saint Charles , pour aller croifer fur les côtes d'Afrique
& donner la chaffe aux Corfaires de Barbarie
.
DE ROME , le 30 Mai.
Le 9 de ce mois , la Congrégation des Rites fit
publier , du confentement de S. S. le Decret de
la Canonication du Bien heureux Marcolin , natif
de Forli dans l'Etat Eccléfiaftique , & Religieux.
Prêtre de l'Ordre des Freres Prêcheurs .
Le 16 , les Carmes tinrent à Bologne leur Chapitre
Général , dans lequel le P. Maître Luigi
Laghi de Forli , fut continué Prieur Général de
l'Ordre .
Dans la matinée du même jour , les Religieux
Servites tinrent en cette Ville de Rome , dans le
Convent de S. Marcel leur Chapitre Général ,
auquel le Cardinal Confini préfida comme Protecteur
de l'Ordre . Le P. Maître Pietro Giovanni-
Maria Fancelli de Sienne y fut continué Prieur
Général.
La tenue du Chapitre Général des Freres Mi
A O UST. 18 1750. $
}
neurs , Obfervantins & Réformés , commença le
même jour 16 , dans leur Maiſon de Sainte Marie
d'Aracoeli. Le Pape s'y rendit en pompe , ayant
dans fon caroffe les Cardinaux Valenti Gonzaga ,
Secretaire d'Etat , & Colonne , Sous- Majordome
des Palais Apoftoliques. Le Cardinal Guadagni ,.
Vicaire de S. Ss & le Cardinal Duc d'Yorck , revenu
la veille d'Albano , fe trouverent à l'Eglife.
Le Pape fit l'ouverture du Chapitre par un difcours
au fujet de l'élection , à laquelle on alloit
procéder. Le Scrutin fe fit enfuite , & la pluralité
des voix délara Miniftre Général de tout l'Ordre
le P. Pedro Juan de Molina , le plus ancien Religieux
des Francifcains déchauffés de la Province de
Saint Jean-Baptifte dans le Royaume de Valence,
Lecteur en Théologie , Définiteur & Procureur
Général à la Cour de Rome des Francifcains déchauffés
d'Espagne & de Portugal & des Récollers
de France. Le 20 , le nouveau Général alla proceffionellement
avec 13 cens Religieux , faire les
Stations du Jubilé . Le 21 , le P.Maître Antonin Brémond
, Maître Géneral de tout l'Ordre des Freres
Prêcheurs , vint , felon la coûtume , en proceffion
à Sainte Marie d'Aracoeli , pour faire vifite au nouveau
Miniftre Général des Freres Mineurs , & le
25 après midi , le Général des Freres Mineurs alla
en Proceffion à Sainte Marie fur la Minerve avec
tous fes Religieux , rendre au Général des Dominicains
la vifite qu'il en avoit reçûe. Le 24 , Dimanche
de la Trinité , fe fit la clôture du Chapitre Général
, & l'après - midi le Pape ſe rendit à Sainte
Marie d'Aracoeli , où il fut reçû à la porte par le
Général & les Religieux en charge . Enfuite s'étant
placé fur fon Trône , il admit le Général & tous
les Religieux à lui baiſer les pieds. Le lendemain
matin on chanta une Meffe folemnelle en mufique
186 MERCURE DE FRANCE :
pour le repos des ames des Religieux & des Bienfaicteurs
de l'Ordre.
Le 25 , l'Académie de Deffeing s'affembla dans
le grand Salon du Capitole , pour y faire aux Elé .
ves de Peinture , de Sculpture & d'Architecture la
diftribution des Prix , qui ne s'étoit point faite depuis
onze ans. Ce Salon étoit magnifiquement
orné de tentures de damas , galonées d'or . On avoit
dreffé à l'une des extrémités une grande eftrade en
forme de théatre , où l'Orateur , les Académiciens
de l'Arcadie & les Membres de l'Académie de
Deffeing fe placerent. Les Elèves qui devoient recevoir
des Prix , fe rangerent fur les bords de cette
eftrade. Une eftrade pareille , mais plus petite , élevée
vis à vis de celle- là , fut occupée par le Sénateur
de Rome & fa Compagnie. Des deux côtés
du Salon étoient des gradins pour la Nobleffe &
les gens
de Lettres , qui fe trouverent en foule à
cette Affemblée. L'eſpace du milieu fut rempli
par 19 Cardinaux & par un très - grand nombre de
Prélats. L'Orateur fut le Docteur Franceſco Zanotti
, Secretaire de l'Inftitut de Bologne , & fon
Difcours , que l'on applaudit beaucoup , fut précedé
& ſuivi de l'exécution de plufieurs excellens
morceaux de fymphonie. Les Cardinaux firent enfuite
la diftribution des Prix , qui confiftoient en
de
gros Médaillons d'argent . Les Académiciens
de l'Arcadie réciterent après cela les piéces en
profe & en vers qu'ils avoient compofées à l'honneur
des Arts , qui font l'objet de l'Académie de
Deffeing. On fut furtout extrêmement fatisfait
d'un Capitolo de l'Abbé Piazi , Secretaire du Cardinal
Alexandre Albani. Toute la cérémonie fut
terminée par un Concert d'inftrumens. Pour fatisfaire
la curiofité des connoiffeurs , on avoit exposé
les Deffeings & les Modéles dans l'appartement
AOUS T. 1750. 187
du Sénateur de Rome. Le jour de la Trinité , le
Pape , en fortant de Sainte Marie d'Aracoeli , avoit
été au Capitole , où le Comte de Bielke , Sénateur
de Rome , accompagné des Confervateurs & du
Prieur du Peuple Romain , l'avoit reçû à la porte
& l'avoit conduit au Salon . S. S. avoit paru fatisfaite
des préparatifs que l'on avoit faits pour l'Af
fembléc folemnelle du 25.
S. S. partit hier 29 pour Caftel - Gandolfe , ou
eile doit refter jufqu'au 27 du mois prochain .
Le 23 du mois de Mai , fept Juifs de race Sacerdotale
, nés au Ghetto ( c'eſt ainfi l'on nomme
que
ici le quartier des Juifs ) furent baptifés à Sainte
Marie fur la Minerve. Il y avoit parmi ces Néophites
un pere avec fes quatre fils , dont le plus
âgé avoit 19 ans & ie plus jeune 6 , & une fille ,
âgée de 21 ans , laquelle eut pour marraine la
Princeffe Corfini - Odeſcalchi , Ducheffe de Bracciano
, qui fe trouvant indifpofée , fut repréſentée
par la Duchefle Corfini , fa mere . Les autres eurent
pour parrains les Cardinaux Guadagni , Spinelli
, Rezzonico , Portocarrero , Cavalchini &
Alexandre Albani . M. Merani , Evêque de Porfirio,
& Sacriftain des Sacrés Palais Apoftoliques , affifté
des Maîtres des Cérémonies & des Clercs de la
Chapelie du Palais , ayant récité les Pleaumes
prefcrits par le Rituel Romain , alla faire les premiers
Exorcifmes à la porte , où les Cathécumenes
lui furent préſentés par les Gentilshommes
des Cardinaux leurs parrains , & la jeune fille par
la premiere Dame de la Princeffe Corfini . Enfuite
le plus âgé des Cathécuménes , tenant fon Etole du
côté droit , & la jeune fille du côté gauche , & les
autres le fuivant en fe tenant tous par la main , il
s'avança vers le milieu de l'Eglife , où il fit les feconds
Exorcifines. Un inftant après le Pape entra
188 MERCURE DE FRANCE.
par la Sacriftie , où le Cardinal Caraffe , qui
lui préſenta l'Eau benite , & les autres Cardinaux
nommés ci - deffus , l'attendoient. Après qu'il eut
fait fa priere dans la Chapelle de S. Dominique &
au pied du grand Autel , il fut revêtu , du côté de
l'Epitre , de les habits pontificaux, & quand il fe fut
affis au milieu du marchepied de l'Autel , les Gardinaux
fe placerent à quelque diftance fur des
bancs couverts de tapis & polés fur une même ligne.
Lorfque S. S. adminiftra l'Eau du Baptême ,
ils allerent , chacun à leur rang , remplir leur office
de parrain , en tenant la main fur l'épaule de
leurs filleuls . Le Pape confirma tout de faite les
nouveaux Chrétiens , & maria la jeune fille avec
un de ceux qui venoient d'être baptifés . Enfuite il
quitta la Chappe blanche , & prit des Ornemens
rouges pour dire la Meffe , pendant laquelle il
donna la Communion à ceux des Néophites , qui
par leur âge étoient en état de la recevoir. Duraut --
tout ce tems , la Mufique de la Chapelle chanta
quelques Motets . Après la Meffe les nouveaux
Chrétiens furent admis à baifer les pieds du Pape ,
pendant qu'il faifoit fon action de graces. Il fut
enfuite reconduit à la Sacriftie par les Cardinaux
qui le remercierent de l'honneur qu'il avoit fait à
leurs filleuls. Quand il fut forti , l'Abbé Boccapaduli
, fon Aumônier fecret , donna une bourſe de
200 fcudis aux nouveaux mariés , & une de 400 au
Juif qui s'étoit fait baptifer avec les quatre fils , &
dont la femme & la fille venoient de recevoir la
Communion de la main de Sa Sainteté . Ces dernieres
avoient été baptifées quelque tems aupara
vant à la Trafpontina. Le 31 , le Vicegérent de
Rome donna le Baptême & la Confirmation dans
l'Eglife des Dominicaines de Sainte Catherine de
Sienne à une autre fille Juive , âgée de 20 ans ,
A O UST.
1750. 189
laquelle eut pour marraines au Baptême Dona
Fauftina Mattei, Ducheffe de Paganica & Princeffe
de Sainte Croix , & à la Confirmation , Dona Ginevra
Lancellotti , Princeffe de Marzano.
Le Pape a déclaré fon Camérier fecret di Spada
e Cappa, le Marquis Virginio Borbon del Monte .
Depuis l'ouverture de la Porte Sainte juſqu'à ce
jour , outre les Confréries Affociées , les Convalefcens
& les Pauvres , l'Archiconfrérie de la Très-
Sainte Trinité des Pellerins a logé & nourri pendant
trois ou quatre foirs de fuite , felon la diftance
des lieux dont ils venoient , 70 mille Pellerins
, tant hommes que femmes ; & le Pape ayant
fait attention aux fommes immenfes qu'il faut dépenfer
cette année pour fatisfaire à ce pieux devoir
, a bien voulu figner deux Ordres , fur lefquels
le Mont de Piété a conſenti de prêter en
deux fois à cette Archiconfrérie 40 mille fcudis
fans intérêt , & fous la feule obligation, de rembourfer
le capital.
Il y a quelque tems qu'en fouillant dans differens
fouterrains hors de cette Ville , on en déterra
d'excellentes Satues , qui s'y trouvant enfevelies
depuis plufieurs fiécles , étoient à demi brifées. On
les a réparées avec beaucoup de foin , & par ordre
du Pape , elles viennent d'être placées dans le Capitole.
La premiere repréfente le Dieu Anubis avec
la tête de chien & le corps d'homme , ayant fur la
tête un croiffant , un Siftre dans la main droite , &
un Caducée dans la gauche. Cette Statue eft portées
fur un magnifique piédeftal , orné fur les quatre
faces de très-beaux bas- reliefs qui repréfentent
divers Hyerogliphes. On l'a mife dans la Sale appellée
Il Canopo , où l'on conferve tout ce qui
ete ici de monumens de l'idolatrie Egyptienne.
La feconde piéce que l'on a placée dans la Cham190
MERCURE DEFRANCE.
bre d'Hercule , eft un groupe d'un homme & d'une
femme. L'homme tient une Lance d'une main,
& fa tête eft couverte d'un cafque à la Grecque.Il
paroît le baiffer pour écouter ce que veut dire la
femme , qui femble ouvrir les bras pour l'embraffer.
Plufieurs fçavans Antiquaires veulent que ce
groupe repréfente Mars & Vénus. Ne feroit- ce
point un adieu d'Andromaque & d'Hector ? Une
troifiéme Statue , placée dans la grande Sale , repréfente
un Jupiter tonnant , qui tient le foudre
de la main droite . On a mis dans la feconde chambre
un jeune Faune , ayant une petite flute à la
main.
DE FLORENCE , le 20 Juin.
2
Le Confeil vient de rendre publics les deux
Traités conclus par cet Etat avec les Régences de
Tunis & de Tripoli . L'Impératrice Reine y eft
nommée comme Partie Contractante , en quoi
ces Traités different de celui que l'on a fait cidevant
avec la Régence d'Alger , où l'Empereur
paroît feul , comme Grand Duc de Tofcane ,
quoique Fiume , Triefte & les autres Ports de l'Im
pératrice- Reine y foient nommément compris.
DETURIN le > 7 Juin.
Le 4 , entre fix & fept heures du foir , le Roi ,
le Duc & la Ducheffe de Savoye , le reſte de la
Famille Royale , & toute la Cour arriverent de
Rivoli en cette Ville. Quand on fut auprès de la
Porte de Suze , le canon de la Ville & de la Citadelle
fit une décharge. Les Dragons du Roi , de
la Reine , du Duc de Savoye & de Piémont , tous
habillés de neuf , étoient àla droite de cette Porte.
AOUST 1750. 191
>
La Cour , après avoir fait le tour de l'Eſplanade
extérieure de la Citadelle entra par la Porte
Neuve , où le Comte Provane , nouveau Gouverneur
de cette Ville , à la tête des Syndics &
Décurions , complimenta l'Infante - Ducheffe . Auffitôt
, les décharges de plus de deux cens piéces de
canon recommencerent , & l'on y joignit le fon
de toutes les cloches de la Ville. Les rues , par où
la Cour devoit paffer , étoient bordées de deux
hayes des Compagnies de la Bourgeoifie , diftinguées
les unes des autres par des uniformes particuliers
. Les Régimens d'Infanterie de Schullenbourg
, de Salis , de Kalhermatte & de Solmes
étoient rangés en parade dans les Places de Saint
Charles & du Château. Le Régiment des Gardes
occupoit la Place Royale. L'Infante- Ducheffe , en
arrivant au Palais , y fut reçue par toute la Nobleffe
de l'un & de l'autre fexe , qui l'attendoit
fous le Veftibule & qui la conduifit à l'Appartement
du Roi , où les Dames eurent l'honneur de
baiſer la main de fon Alteffe Royale. On fe rendit
enfuite au Château Royal pour voir un Feu d'Artifice
, que l'on avoit dreffé dans le milieu de la
Place , & qui ne laiffa pas d'être bien exécuté ,
quoiqu'il eût plû quelques heures auparavant. Le
foir , toutes les rues de la Ville furent magnifiquement
illuminées. Les au matin , les Ambaffadeurs
, les Miniftres d'Etat , les Chevaliers des
Ordres , les Miniftres Etrangers & les Gens de
qualité furent admis à baifer la main de l'Infante-
Ducheffe. Sur le midi , toute la Cour fe rendit à
l'Eglife Métropolitaine , où le Te Deum , entonné
par l'Archevêque , fut chanté par la Mufique , au
bruit d'une triple décharge de tout le canon de la
Ville & de la Citadelle , & de la moufqueterie des
Régimens nommés ci - deffus , lefquels s'étoient
192 MERCURE DE FRANCE.
aflemblés dans la Place Royale . Il y eut cercle
de Danies , l'après- midi dans l'Appartement de
la Ducheffe de Savoye , qui , fur le foir , accompagnée
de la Princefle de Carignan , & fuivie d'un
cortége de plus de deux cens caroffes , alla voir les
illuminations . On admira furtout celle du Palais
de Carignan. Il n'y en eut point le 6 , à caufe de
la pluye : mais il y eut Appartement à la Cour , &
toute la Nobleffe des deux fexes eut la liberté dé
s'y préfenter.
Le Margrave de Bade- Dourlach eft ici depuis
le 4 , & quoiqu'il garde l'incognito , il ne laiffe
pas d'affifter à toutes les fêtes. On lui rend tous
les honneurs dûs à fon rang. S. M. lui prête fes
équipages , & le fait fervir par les Gentilshommes
de la Cour.
Le 17 , M. Rozini , chargé par la République
de Vénife , de complimenter le Roi , ainfi que le
Duc & la Ducheffe de Savoye , au fujet du Mariage
de L. A. R. eut audience du Roi le matin
& du Duc & de la Ducheffe l'après - midi . Ce Miniftre
doit partir inceffamment, pour aller réfider à
Madrid en qualité d'Ambaffadeur de ſa République.
Le Roi dîna le même jour en public , avec
toute la Famille Royale , ce qui n'étoit pas arrivé
depuis plufieurs années. Le couvert étoit dreflé
dans la Salle du Trône que l'on avoit ornée fuperbement.
S. M. fut fervie en vaiffelle d'or , par
tous les Grands Officiers , & L. A. R. furent fervies
en vaillelle d'argent doré. Trois grands buf
fets offroient aux yeux des Spectateurs une grande
quantité de vaiffelle des deux fortes . Sur les huit
heures du foir , la Cour fe rendit au Théatre
Royal , pour affifter à la repréſentation d'un Opéta
, intitulé : La Vittoria d' Imeneo. La Signora
Aftrua de Tortone & M. Cafarelli , de Naples , y
firent
A OUS T. 1750.
193
firent admirer leurs voix. On trouva les décorations
d'un goût excellent , & trois mille bougies ,
dont la Sale & le Théatre étoient éclairés , en releverent
infiniment l'éclat. Toutes les Galeries &
les Appartemens du Palais furent magnifiquement
illuminée . La pluye fut caufe que l'on ne put pas
jouir du Spectacle des illuminations que l'on
avoit préparées dans la Ville.
Le 21 , l'Archevêque de cette Ville , accompagné
de tous les Evêques des Etats du Roi , fe rendit
en cérémonie au Palais , pour complimenter
S. M. & la Famille Royale , fur le Mariage du
Duc & de la Ducheffe de Savoye. L'Archevêque
porta la parole. Les Abbés Séculiers & Réguliers ,
& les Députés des Provinces s'acquitterent auffi
du même devoir. Ces derniers eurent en même
tems l'honneur de préfenter au Roi les dons gratuits
, que chaque Province fait à S. M. en confi◄
dération du Mariage.
La nuit du 23 au 24 , le Marquis de Giorfeigne ,"
Grand Chambellan du Roi , & ci- devant Secretaire
d'Etat au Département des Affaires étran
geres , fut attaqué d'une apopléxie , dont il mourut
au bout de deux heures. Le Chevalier Offorio
lui avoit fuccédé depuis peu , dans la Charge de
Secretaire d'Etat,
Le Marquis Pallavicini , envoyé par l'Infant
Duc de Parme , pour complimenter le Roi & L.
A. R. s'étant acquitté de fa commiffion , partit le
24 au matin , après avoir reçu du Roi le Portrait
de S. M. enrichi de diamans.
Le 26 , toute la Cour fe rendit au Valentin . Il
y eut un grand Concert , après lequel on vit tirer
le fuperbe Feu d'Artifice , que l'on avoit préparé
fur le Pô. Toute cette Maiſon Royale étoit entierement
illuminée , ainfi que l'avenue par laquelle
on y va de cette Ville.
L
194 MERCURE DE FRANCE.
A l'occafion du Mariage du Duc de Savoye , le
Roi a fait divers préfens aux Perſonnes de la Cour ,
entre autres d'une Croix pectorale , enrichie de
diamans , au Cardinal Des Lances.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le z Juillet.
N écrit de la Nouvelle- Angleterre qu'un
Qgrand nombre de gens de tous métiers ont
paffés de Bofton dans la Nouvelle- Ecoffe , & que
plufieurs autres les y doivent fuivre inceffamment.
Comme on s'occupe ici férieufement des affaires
de cette Colonie , les Lords Régens tinrent le 14 ,
un Confeil à Witehall , dans lequel on examina
fa fituation préfente , & l'on délibera fur les
moyens de pourvoir à la fûreté des nouveaux établiffemens
. Pour mieux remplir cet objet , il fut
réfolu que toutes les Lettres & Mémoires que
l'on a reçu du Général Cornwallis , depuis fon
arrivée dans ce Pays-là , feroient pris en confidération
dans le Confeil de Régence , qui fe tient
aujourd'hui .
Le 29 du mois dernier , le Prince , dont la Princeffe
de Galles accoucha le 24 de Mai, fut baptifé
par l'Evêque d'Oxford , & nommé Guillaume-
Fréderic. Il eut pour parrains le Prince George ,
fon frere , & le Duc de Saxe- Gotha , frere de la
Princeffe de Galles. Ce dernier fut repréſenté par
le Lord North. La marraine fut la Princeffe Augufte
, foeur du jeune Prince. Le lendemain , le
Lord Maire & les Aldermans , allerent à l'Hôtel
de Leycefter préfenter au Prince & à la Princeffe
de Galles , une adreffe de félicitation fur la naif
fance du Prince Guillaume- Fréderic.
AOUST. 1750. 195
Le même jour , on eut avis que l'Amiral Spinola
étoit arrivé à Cadix avec fon Efcadre , qui
rapporte dix - fept millions de piaftres.
Il fe doit tenir inceffamment une affemblée
dans le Comté de Cornouailles , pour examiner
l'état & la condition des mines d'étain de cette
Province .
Comme le Commerce de ces Royaumes eft
fouvent inquiété par les Corfaires de Barbarie ,
qui font quelquefois fupporter aux Vaiffeaux de
cette Nation des pertes confidérables , on dit
que
le Gouvernement enverra quatre Vailleaux de
guerre , & deux Chalou pes en ftation dans la
Méditerranée , pour y protéger les Navires Marchands
contre les infultes de ces Corfaires.
L'Amballadeur du Dey & de la Régence d'Alger
, eft parti pour aller s'embarquer à Portfmouth,
bord du Vaiffeau de guerre Le Prince Henri , qui
doit le tranfporter à Alger. Ce Miniftre s'eft montré
très-fenfible aux bons traitemens qu'il a reçus
ici . M. Petticrew s'eft embarqué fur le même
Vaiffeau , pour aller réfider auprès de l'Empereur
de Maroc , en qualité de Conful de la Nation
Britannique , à la place de M. Latton que l'on a
rappellé .
Le Duc de Brunswich- Wolffenbuttel a écrit
au Roi à Hanovre : Que les Etats Généraux des
Provinces- Unies lui avoientfait payer leur moitié de
l'excédent de fubfide , que les Puiffances Maritimes
lui avoient accordépour les Troupes , qu'il leur avoit
fournies durant la derniere guerre ; & qu'il eſpérois
S. M. Brit. donneroit fes Ordres pour le payemens
de l'autre moitié. On a fait réponſe à ce Prince
qu'on lui feroit remettre inceffamment ce qui lui
revient de la part de la Grande Bretagne.
que
Le 14 de ce mois , les deux Bâtimens qui fon
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
allés à la Péche du Harang à l'Ile de Shetlant
firent leur premier coup d'effai , & dans l'efpace
de deux heures , ils en prirent vingt -un barils ,
que l'on fir charger fur le champ pour Hambourg.
La Compagnie des Indes a reçu depuis peu de
favorables nouvelles de l'état de fes affaires aux
Indes. Le Capitaine Lille a arboré le Pavillon de
la Compagnie dans ces mers , où les ordres l'arrêtent
pour trois ans. Deux Vaiffeaux de vingt
canons doivent croifer dans le Golfe de Mocha.
Madraff rétabli , fera bientôt plus floriffant que jamais
, à cauſe du grand nombre de riches Négocians
qui s'y font rendus. Les autres établiſſemens
de la Compagnie font en état de défenſe . A ces
nouvelles fe joint celle de l'arrivée à Bombay
des Vaiffeaux Le Salisbury & Le Stafford , deſtinés
pour Bombay & pour la Chine , & Le Boscawen
deſtiné pour la Perſe . D'un autre côté , la Compagnie
à dans le même tems appris avec déplaifir
que le Vaiffeau La Réfolution , qu'elle avoit armé
en guerre , & qu'elle employoit dans les Indes à
convoyer les Bâtimens Marchands le long des Côtes
, avoit été pris par le Pirate Angria , après un
long & fanglant combat.
FRANCE.
******
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE&du ffe aux Carmélites , de
E2 du mois dernier , Fête de la Vifitation , la
y communia des mains de l'Evêque de Chartres ,
fon Premier Aumônier.
Le Dimanches , la Reine & Mefdames de Frang
A O UST. 1750. 197
ce entendirent la grande Meffe à la Paroiffe de
Saint Jacques , & l'après - midi elles allerent à Vêpres
& au Salut à Saint Antoine. Le Roi s'y renle
Salut.
dit
pour
Le 7 , Monfeigneur le Dauphin arriva à Compiegne.
Les Gazettes étrangeres , mal informées , font
entrées dans des détails effrayans au fujet de la
Maladie dont la Ville de Beauvais s'eft vûe affligée
pendant quelques jours . Ces fauffes nouvelles ont
peut être été répandues dans la vûe de faire tort à
cette Ville , en interrompant fon Commerce. Il
eft certain que de quatorze à quinze mille habitans
qu'elle renferme , il n'en eft mort que cent
trois , dont une partie , âgés de 70 à 86 ans. La
Maladie ne s'eft communiquée à perfonne de ceux
qui s'y trouvoient le plus expofés par leurs foins
affidus auprès des Malades . Mais ce qui fuffit feul
pour détruire l'erreur , où l'on femble avoir voulu
faire tomber à cet égard le public & les Commerçans,
c'eft qu'une partie du Guet, qui a monté
la garde , le premier du mois dernier , chez le Roi
& chez la Reine , eft forti de Beauvais , après un
mois de féjour. La Maladie dont il s'agit , eft en
tout femblable à celle qui fit , il y a 25 ou 30 ans ,
quelque ravage dans Amiens , & qui ne porta cependant
aucun préjudice au Conmmere de cette
Ville.
Le tremblement de terre , dont on a parlé , lequel
fe fit fentir à Saint Macaire en Guyenne , la
nuit de 24 au 25 de Mai . fe fit auffi fentir à Bordeaux
le 24 à dix heures du foir . La fecoufle fut
affez forte , mais dura trop peu pour caufer du
dommage. Il en fut à peu près de- même , à differentes
heures , à 12 lieues de Bordeaux ,
l'Oueft ; au Nord - Oueft dans le Médoc ; à Pons
vers
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en Saintonge , à 15 lieues de Bordeaux ; & beaucoup
plus loin à Touloufe , à Narbonne , à Montpellier
, à Rhodès . Mais ce Phénoméne , d'autant
plus furprenant qu'il eft rare en France , n'a nulle
part été fi redoutable que vers les Pirennées . Voici
ce que l'on en apprend par des Lettres de Pau , du
6 Juin. Le 24 Mai , vers les 10 heures du foir , on
entendit dans la vallée de Lavédan un grand bruit ,
comme d'un Tonnerre fourd . Il fut fuivi d'une
fecouffe violente de la terre , qui dura l'espace
d'une minute . A cette premiete fecouffe il en fucceda
plufieurs autres juſqu'au lendemain dix heures
du matin. Il y en eut encore quelques unes
dans le même endroit les jours fuivans,ce qui donne
lieu de croire que le foyer de ces tremblemens de
terre étoit entre S. Savin & S. Argéles , où les
ébranlemens furent plus forts que partout ailleurs.
Une piéce de Roc , enfevelie dans la terre , & dont
il ne paroiffoit qu'une petite partie , fut déracinée
& tranfportée à quelques pas de là . L'efpace qu'el
le occupoit, fut à l'inftant rempli par la terre , qui
s'éleva de deffous . Un Hermite , habitant d'une
montagne du voisinage , a rapporté qu'il avoit entendu
des froiffemens de Roches , qui s'entrechoquoient
avec tant de bruit , qu'il avoit crû que la
terre fe déboitoit entierement , & que les montagnes
alloient être englouties. L'allarme fut fi grande
dans ce Canton , que les habitans allerent loger
fous des tentes en rafe campagne . Ce fut furtout
aux environs de Lourde , que l'on fut le plus allarmé
. Il y a dans le Château de cette Ville une
Tour dont les murs font d'une épaiffeur immenſe,
& qui fut lezardée d'un bout à l'autre . La Chapelle
du même Château s'écroula prefque entierement.
Dans le Village de Gonçales , qui n'eft
pas loin de là , plufieurs maifons furent renverfées,
AOUST. .1750. 199
& quelques perfonnes périrent fous les ruines. Les
voûtes du Monaftére & de l'Eglife de l'Abbaye de
S. Pée , de l'Ordre de S. Benoît , furent entrouvertes.
A Tarbes , depuis dix heures du foir du 24
jufqu'au lendemain dix heures du matin , il y eut
quatre fecoufles , toujours précédées de mugiffemens
foûterrains , & la voûte de la Cathédrale fe
fendit en divers endroits. Le 26 , vers une heure
après minuit , on fentit dans la même Ville une
einquiéme fecouffe , qui renverfa la moitié du mur
d'une ancienne Tour , placée au coin de la Place
de Maubourguet. Il y en eut encore deux autres ,
le même jour , entre 4 & 5 heures du matin.
Le 9 , Actions , dix - huit cens quarante- cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
vingt- deux; de la feconde, fix cens foixante-deux .
Le 12 , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Mefdames de France entendirent la grande Mcffe
à la Paroifle de Saint Jacques.
Le Roi a nominé le 11 le Duc de Luxembourg
Capitaine de la Compagnie des Gardes du Corps ,
vacante par la mort du Maréchal Duc d'Harcourt,
& ce choix a été généralement applaudi.
Sa Majesté a accordé le Gouvernement de Sedan
, vacant par la mort du même Maréchal , au
Comte de Beuvron , fon frere , Lieutenant Général
des Armées du Roi.
Le même jour après-midi , le Roi , la Reine ,
Monfeigneur le Dauphin & Mefdames , après avoir
affifté au Salut dans l'Eglife des Religieufes de la
Congrégation , allerent , fuivies des Miniftres
Etrangers & de toute la Cour, voir faire l'exercice
aux Grénadiers de France , arrivés à Compiegne
le 10.
Le 13 , Monfeigneur le Dauphin , qui y étoit
arrivé le 6 , repartit pour retourner à Versailles .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Le mêmejour , fut faite la bénédiction de qua
tre Cloches en l'Eglife Paroiffiale de S. Antoine ,
par M. de la Croix , Grand- Vicaire de Soillons , en
préfence de M. le Moine , Curé de cette Paroiffe,
Le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Meldames , qui nommerent ces Cloches , furent
repréfentés par Louis Marie d'Aumont , Duc de
Mazarin , & par Jeanne Louiſe - Marie- Conſtance
d'Aumont , Epoufe du Marquis de Villeroy , Lieutenant
Général de la Province du Lyonnois. La
premiere Cloche fut nommée Louiſe , la feconde ,
Marie Anaftafie , la troifiéme , Louife Jofephe , la
quatrième , Henriette- Adelaide- Victoire.
M. Rouillé , Secretaire d'Etat ayant le Département
de la Marine , arriva le 9 à Verfailles da
voyage qu'il étoit allé faire pour la vifite des Ports
de Bretagne , & le 11 il fe rendit à Compiegne.
La Chambre d'Affûrances de Paris , perfuadée
que plus elle contractera d'Affûrances , moins elle
fe reflentira de fes pertes , & plus fes bénéfices feront
confidérables , a réfolu d'affûrer auffi les Maifons
contre tout évenement de feu. Ainfi les Inté
reffés doivent attendre leur bénéfice de trois objets;
1. de l'intérêt des fonds capitaux de la Compagnie
, 2º . des Affûrances de Mer , 3 ° . des Aflûran .
ces des Maifons.
Le 16 , Actions dix - huit cens cinquante - cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
dix-neuf, de la feconde , fix cens foixante .
Le 18 au matin , la Reine partit de Compiegne,
& le foir elle arriva à Versailles.
Le Roi , accompagné de Mefdames de France ,
partit le 21 au foir de Compiegne, pour aller concher
au Château de la Meute , & le lendemain Sa
Majefté & Mefdames arriverent à Versailles.
Le 23 , avant la Meffe du Roi , le Duc de LuA
O UST. 1750. 201
xembourg prêta ferment entre les mains de S. M.
en qualité de Capitaine des Gardes du Corps.
Le 10 , le Régiment des Grenadiers de France
arriva à Compiegne & campa dans la Prairie aude-
là du Pont , la droite à la riviere d'Oife , & la
gauche vers le Village de Venette . Le 12 , fur les
cinq heures du foir , le Roi accompagné de la Reine
, de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France , en fit la revûe . Sa Majefté paffa dans
tous les rangs , & vit exécuter par ce Corps le nouveau
maniment des armes , qu'elle a ordonné qui
foit uniformément obfervé part toute fon Infanterie
Françoife & étrangere. Après differentes
évolutions , le Régiment défila devant Sa Majesté,
qui parut contente de ce Régiment , & de la maniere
dont il eft exercé . Le 16 , le Roi fuivi des
Seigneurs de fa Cour , alla dîner au Camp , chez
M. de Saint Pern , Lieutenant Général des Armées
de Sa Majefté , Infpecteur Commandant du Régiment
, lequel eut l'honneur de fervir Sa Majefté.
Elle vit enfuite manoeuvrer le Régiment , & témoigna
qu'elle en étoit auffi fatisfaite que la premiere
fois. Le 17 , à quatre heures du matin , le
Régiment partit pour retourner à ſa Garniſon à
Arras.
Le 16 , jour de la Fête de Notre- Dame de Mont-
Carmel , la Reine affiſta dans l'Egliſe des Carmé◄
lites de Compiegne aux Vêpres & au Sermon ,
qui fut prononcé par le P. Fierard , Recteur du
Collége des Jéfuites de la même Ville . Meſdames
de France fe rendirent aux Carmélites pour le Salut
, auquel l'Abbé de la Croix , Vicaire Général
du Diocèle de Soiffons , officia.
On a inferé dans les Gazettes étrangeres , que le
Mogol marchoit à Pondichery avec une armée de
deux cens cinquante mille hommes , pour en chaſ-
I v
202 MERCURE DE FRANCE:
1
fer les François . On confond fans doute cette
marche avec celle du Soudan de Golconde , facceffeur
de Nirzam , établi par le Mogol , qui eft
réellement venu à Pondichery remercier M. Dupleix
, Gouverneur de cette Place , & Commandant
Général des Forts & Etabliſſemens François
aux Indes Orientales , des fervices que la Nation
Françoife avoit rendus à Sanderfaeb `Nabab d'Arcatte
, qui l'accompagnoit dans ce voyage. La
Compagnie des Indes a reçû cette nouvelle par des
lettres de Pondichery du is de Novembre , & de
la Côte de Malabar du 22 de Janvier dernier.
Le 23 , Actions dix- huit cens cinquante- cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
feize ; ceux de la feconde , fix cens cinquante- huit.
Le 12 , M. l'Archevêque de Sens confacra l'E.
glife des Prêtres de l'Oratoire de la rue Saint Honoré.
La cérémonie dura depuis fix heures & demie
jufques vers midi. Il officia folemnellement
l'après - dînée , & donna le foir la Bénédiction. ( Ce
jour -là M. Adam , Curé de S. Barthelemi prêcha.)
Le Lundi M. l'Archevêque de Paris , à la tête du
Chapitre de Notre-Dame & de fes quatre Filles ,
vint en Proceffion , & donna le foir la Bénédiction.
Le Mardi , la Paroiffe de S. Germain l'Auxerrois
vint y officier , & le foir M. l'Archevêque de
Rouen , Grand Aumônier de la Reine , donna la
Bénédiction .
Le Mercredi , le Chapitre de Saint Honoré officia
, & le foir M. le Cardinal de la Rochefoucault
donna la Bénédiction .
Le Jeudi, les Maiſons de l'Oratoire de Saint Magloire
& de l'Inftitution , officierent , & le foir M.
l'Archevêque de Bordeaux donna la Bénédiction .
Le Vendredi , le Chapitre de S. Louis du Louvre
officia , & le foir M. l'Archevêque d'Alby don.
na la Bénédiction.
AOUS T. 203 1750.
Le Samedi , les R R. P P. Feuillans officierent ,
& le foir M. l'Evêque d'Alais donna la Bénédiction .
Enfin le Dimanche , jour de l'Octave , les R R.
PP . Bénédictins de l'Abbaye de S. Germain vinrent
en Proceffion , comme les autres,& leur R. P. Géné
ral chanta la grande Meffe. L'après dînée le R. P.
Général de l'Oratoire officia folemnellement, le P.
Sabatier , Prêtre de l'Oratoire , prêcha , & le foir
M. l'Evêque & Comte de Châlons-fur-Marne , offila
cérémonie finit par le Te Deum.
cia ;
Les Religieux de la Mercy & les Trinitaires
font partis de Paris pour s'embarquer à Marseille
& paffer à Alger , Tunis & Tripoli , afin de racheter
près de 200 Efclaves François.
BENEFICES DONNE'S.
E Roi a nommé l'Abbé de Chanterac , Grand
Vicaire de Noyon , à l'Abbaye de Sery-aux-
Prez , Ordre de Piémontré , Diocèle d'Ainiens .
L'Abbé Payan , Grand Vicaire de Caftres ,
P'Abbaye de Lefterp , Ordre de Saint Auguſtin ,
Diocèfe de Limoges.
La Dame de Monchy- Menneville , Religieufe de
l'Abbaye Réguliere & Elective des Chanoinefles
Régulieres d'Avefnes , à cette Abbaye , laquelle eſt
de l'Ordre de S. Benoît, dans le Diocèle d'Arras.
La Dame de Guaft , Religieufe de l'Ordre de S.
Auguftin, à l'Abbaye de Laval , Ordre de Câteaux ,
Diocèle de Vienne.
L'Abbé d'Audeux , Confeiller Clerc au Parlement
de Bezançon , au Prieuré Conventuel de Laval
, Ordre de S. Auguftin , Diocèle de Bezançon.
L'Abbé de Laugnac , Archidiacre de l'Eglife Cathédrale
de Nîmes, à la Prévôté de la même Eglife.
I´vj
204 MERCURE DE FRANCE.
L
NAISSANCE ET MORTS.
E9 Juillet , la Ducheffe de Chartres accoucha
d'une Princeffe , au Château de Saint Cloud.
Le 11 Mai , Marie Marguerite Monnerat , veuve
de Jean- Baptifte Henin , Seigneur de Balloy &
autres lieux , ancien Grand Maître des Eaux &
Forêts de Poitou , mourut , & fut inhumée à Saint
Nicolas du Chardonnet.
Le 12 , Charles de Tubieres de Grimoard de
Paftel de Levy , Marquis de Caylus , Chef d'Eſcadre
des Armées Navales du Roi , & Gouverneur
& Lieutenant Général pour Sa Majefté des Ifles
du Vent de la Martinique , mourut à Saint Pierre
de la Martinique , âgé d'environ 52 ans .
Le 16 , Claude- Catherine de Sainctot , veuve de
Jean-Maurice Comte de la Tour d'Auvergne, mourut
, âgée de 69 ans , fur la Paroiffe de S. Sulpice ,
& fut transportée à ſa Terre de Veſmars. Elle étoit
fille de Nicolas de Sainctot , Seigneur de Vefmars,
Maître des Cérémonies de France , puis Introducteur
des Ambaffadeurs. Elle laiffe un fils , appellé
Nicolas - Jules de la Tour d'Apchier , né le 10 Août
1720 , Chevalier de Malthe de minorité , Capitaine
de Cavalerie , qui a quitté la Croix depuis la
mort de fon frere aîné , arrivée au Camp fous
Mons le 18 Juillet 1746 , & lui a fuccedé au Régiment
d'Infanterie de leur nom ; il eft préfentement
connu fous le nom de Comte de la Tour.
La branche de la Tour d'Auvergne defcend de
Agne de la Tour , IV. du nom , Vicomte du Turenne
, par fon fixiéme fils Antoine Raimond de
Ja Tour , dit le Jeune , qui naquit en 1471 .
Le 26 , Charlotte- Felicité - Antoinette de Rohan
A O US T.
1750. 205
Chabot , veuve de Jofeph de Goutieres de los
Rios y Cordura , Comte de Fernand Nuñes
Grand d'Espagne de la premiere Claffe , & Capitaine
Général des Galéres de Sa Majefté Catholique
, mourut à Fernand- Nuñes , près de Madrid ,
dans fa trente-feptiéme année. Elle étoit née le 4
Août 1713 , & avoit été mariée le 28 Septembre
1729. Elle étoit fille de Louis Bretagne Alain de
Rohan-Chabot , Duc de Rohan , & de Françoiſe
de Roquelaure ; & arriere- petite fille de Henri
Chabot , qui époufa Marguerite , Ducheffe de
Rohan. De ce mariage font fortis les Rohan - Chabot
. La Maiſon de Chabot eft une des plus illuftres
& des plus anciennes du Poitou .
Le 31 , Gui Goyer Darmenon , Confeiller-Secretaire
du Roi , Maiſon , Couronne de France & de
fes Finances , mourut âgé de 69 ans , & fut inhu→
mé à Saint Paul.
Le 3 Juin , Louis Pierre-Jofeph Bouchard d'Efparbés
de Sainte Maure d'Aubeterre , Comte de
Jonfac & d'Aubeterre , Maréchal des Camps &
Armées de Sa Majefté , ci - devant Capitaine-Lieutenant
des Gendarmes-Dauphin , & Lieutenant
Général pour le Roi des Provinces de Xaintonge
& Angoumois , mourut à Bordeaux âgé d'environ
59 ans.
19.
Il avoit épousé en Mars 1713 , Marie- Françoife
Henaut , fille de Jean- Remi Henaut , Secretaire
du Roi , & de Françoife Ponthon , morte le 28
Août 1727 , dont il a eu cinq enfans , fçavoir ,
François- Pierre - Charles , dit le Marquis de
Jonfac , qui fuit. 2 °. Louis- Henri-Théophile ,
Colonel du Régiment Royal Vaiffeaux, mort fans
avoir pris d'alliance , d'une bleffure qu'il reçut au
fiége de Bruxelles en 1746 , en allant reconnoître
le logement du foffé de la contrefcarpe . 3 ° . Jean206
MERCURE DE FRANCE .
Baptifte- Charles Hubert , dit le Chevalier d'Aube
terre , mort le 27 Juillet 1747 à Tongres , des
bleffures qu'il avoit reçûes à la bataille de Lawfelt
, en attaquant le Village de ce nom à la tête
du Régiment Royal Vaiffeaux , dont il avoit été
fait Colonel après la mort de fon frere. 4º . Michelle
- Françoife -Julie , née le 28 Mars 1715 ,
mariée le 13 Août 1730 , à Jacques Tannegui le
Veneur , Marquis de Tillieres , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , fils de Jacques Tanneguy
le Veneur , Comte de Tillieres , Brigadier des
Armées du Roi , & de Michelle - Gabrielle du Gué
de Bagnols , dont elle a eu deux fils & une fille. 5º.
Marie-Françoife , née le 9 Juin 1720 , mariée le
14 Juillet 1738 , à Jofeph- Henti d'Efparbés de
Luffan , Marquis d'Aubeterre , Maréchal de Camp,
arriere petit- fils de François d'Efparbés , Vicomte
d'Aubeterre , Maréchal de France.
François - Pierre-Charles Bouchard d'Efparbés
de Luffan de Sainte Maure d'Aubeterre , Marquis
de Jonfac , Maréchal de Camp des Armées du Roi,
ci-devant Capitaine- Lieutenant des Gendarmes
Dauphin , Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , Gouverneur de Coullioure & du Port-
Vendre , Lieutenant Général pour le Roi des Gouvernemens
de Xaintonge & Angoumois , né le 28
Février 1714 , 2 époufé en Février 1735 , N. de
Seignelay , fille du feu Comte de Seignelai , & de
N. de la Tour Taxis , fa premiere femme.
Louis-Pierre -Jofeph , qui donne lieu à cet article
, étoit fils de Pierre Bouchard d'Eſparbés de
Luffan , Comte d'Aubeterre & de Jonfac , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier des
Ordres de S. M. Gouverneur de Coullioure & du
Port - Vendre , mort en Janvier 1748 , âgé de 91
ans , & de Julie- Lucile de Sainte Maure , Dame
A O UST. 1750. 207
de Jonfac , fille d'Alexis de Sainte Maure , Comte
de Jonfac & de Sufanne de Caftelan , petit - fils de
François Bouchard d'Efparbés , qui a fait la branche
des Comtes d'Aubeterre .
Ce François Bouchard d'Efparbés étoit fecond
fils de François d'Efparbés , Vicomte d'Aubeterre ,
Maréchal de France , qui avoit épousé Hippolite
Bouchard , Vicomteffe d'Aubeterre , fille unique
de David Bouchard , Vicomte d'Aubeterre , Chevalier
des Ordres du Roi , & c. d'où fes defcendans
les noms de Bouchard & d'Aubeterre,
François , Maréchal de France , étoit fils de
Jean- Paul d'Efparbés , qui a fait la branche des
Seigneurs de la Serre , & étoit le feptiéme fils de
Bertrand d'Efparbés , Seigneur de Luflan . Bertrand
étoit fils de Odet II. qui eut pour pere Odet I.
fils de Herman , ou Armand d'Efparbés , vivant
ont reçu
en 1439.
Outre ces deux branches de la Maiſon d'Efpar
bés , fçavoir celle de Louis Pierre-Jofeph , & celle
de Jofeph-Henri , qui a époufé , comme nous
avons dit ci - deffus , la feconde de fes filles , on en
compte encore quatre autres , dont il y en a trois
que l'on juge devoir encore fubfifter.
La premiere eft la continuation de la fouche
principale & commune , qui fubfiftoit en Guyenne
en 1667 , dans la perfonne de Pons d'Efparbés
de Lufian , qui en 1665 avoit épousé Olive de la
Chabanne , & produifit fes preuves devant M.
Pellot , Intendant de Guyenne.
La feconde , dite des Seigneurs de Carbonneau
& de la Mothe Bardigues , qui a commencé pár
Jean- Paul d'Efparbés , fecond fils de Bertrand , &
qui fubfifte en la perfonne de Michel d'Efparbés
de Luffan du Gout , dit le Comte de Luffán , qui a
épousé en 1719 Anne de Blazy.
208 MERCURE DE FRANCE .
La troifiéme , dire des Seigneurs de Brazais , en
Normandie , qui a commencé par Joſeph d'Eſparbés
de Luffan , huitiéme fils de Bertrand , dont
nous avons déja fait mention plufieurs fois , & qui
fubfiftoit en 1666 en la perfonne de Gabriel d'Efparbez
, qui le 15 Mai 1645 , épousa Marguerite
du Fay, fille de Pierre du Fay , Baron de la Mefangere
,
&c.
La quatrième , dite des Seigneurs de Belloc &
de Beaulieu , qui a commencé par Pierre d'Efparbez
, Seigneur de Belloc , Diocéfe d'Auch , fils de
Jean , troifiéme fils d'Odet I. & qui fubfiftoit en
Guyenne en la perfonne de Jean- Pierre d'Efpar
bez , Seigneur de Coignac , qui fit fes preuves en
1667 devant le Subdelegué de M. Pellot , Intendant
de Guyenne , & en 1698 fut maintenu avec
fon frere , par jugement de M. le Pelletier , Intendant
de Montauban. Il avoit épousé Jeanne de la
Barre par Contrat du 30 Septembre 1660 .
Quoique le premier que nous citons de la Maifon
d'Efparbez ſoit du quinziéme fiécle , en 1439,
& par-là paroiffe affez moderne , cependant on
ne peut raisonnablement douter qu'elle ne foit
très- ancienne. Les Seigneurs d'Efparbez remontent
jufqu'en 1104 , & on les voit en grand nonbre
, mais fans pouvoir établir entre eux aucune
filiation ferme & conftante. Ce défaut commun à
prefque toutes les grandes Maifons , mais plus
frappant dans celle- ci que dans aucune autre , eft
le fruit malheureux de quatre cauſes , dont une
feule eft capable de le produire , & qui fouvent
ont concouru toutes les quatre enſemble . Ce font
les ravages des guerres qui ont détruit les titres ,
l'ignorance des tems qui les rendoit rares , la né¬
gligence des familles à les conferver , & l'inéga
lité que met entre des freres la Coûtume de plu-
•
A O UST. 209 1750
heurs Provinces , qui pour
pauvrit tous les cadets.
ment
ap- faire un aîné riche
Cette défunion des familles produit naturelleentre
elles une grande difficulté pour la
communication des titres , difficulté qui fe trouve
très-augmentée par le dédain que les branches
opulentes & en honneur font des autres , & par
l'impuiffance des branches pauvres & obfcures ,
& leur timidité à fe produire . C'est pour obvier
à ce double mal que nous nous attachons à faire
connoître toutes les branches d'une illuftre famille
, afin de la fauver , autant qu'il fera en nous,
du naufrage des teins . C'eft dans ce deffein qu'au
mois d'Octobre 1748 , nous avons exhorté toute
la Nobleffe Françoiſe à nous envoyer des Mémoires
exacts , & que nous redoublons aujourd'hui
nos inftances , quoique contraints d'avouer avec
douleur que jufqu'ici le fuccès n'a point couronné
notre zéle .
Les , François de Liftel , mourut âgé de 48
ans , & fut inhumé à Saint Roch
Le 8 , François Charles , Comte de Sampigny ,
Capitaine de Cavaierie , mourut âgé de 51 ans , &
fut inhumé à Saint Roch.
Le 15 , Françoife - Philippe, d'Outrefoule , veuve
de François de Grandpré , Commandant des Chevau-
Legers dé la Province de Lorraine & Evêché
de Toul , mourut âgée de 77 ans & fut inhumée
à Saint Euftache .
>
Le même jour , Magdeleine de Mormés de Saint
Hilaire , veuve de Charles - Leonor de Clermont
Gallerande mourut âgée de 91 ans , & fut inhumée
à Saint Gervais. Elle a eu de fon mariage
Pierre- Gafpard , Marquis de Clermont Gallerande ,
Premier Ecuyer de S. A. S. M. le Duc d'Orleans ,
Premier Prince du Sang , qui époufa par Contrat
210 MERCURE DE FRANCE.
dus Avril 1706 , Gabrielle-Françoiſe d'O, fille de
Gabriel- Claude d'O , Marquis de Franconville ,
& de Marie-Anne de la Vergne de Guillerargues ,
dont il a eu Louife - Diane - Françoiſe de Clermont,
mariée le 14 Janvier 1718 , à Georges- Jacques
de Clermont , Marquis de Saint Aignan , fon coufin
, Inspecteur Général d'Infanterie , Meftre- de-
Camp du Régiment d'Auvergne , fils de Georges-
Henri de Clermont , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , & de Marie-Magdeleine Boitaut
de Chezé.
Le 18 , Pierre Fenis de la Combe , Colonel d'In.
fanterie , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , mourut âgé de 70 ans , & fut inhumé
à Saint Euftache .
Le 19 , Philiberte Chabrinas de Condé , épouse
de Jean - Claude Coué de Gazau , Chevalier de
l'Ordre de Saint Louis , Capitaine de Cavalerie ,
& Gouverneur des Pages de la Petite Ecurie de Sa
Majefté , mourut âgée de 55 ans , & fut inhumée
à Saint Germain P'Auxerrois.
Le même jour André-Edme le Merat , Conſeiller
au Parlement , reçu le 4 Février 1749 , mourut
âgé de 29 ans , & fut inhumé à Saint Gervais .
Le 24 , Antoinette - Eléonore de Fay de la Tour
Maubourg , époufe de Louis-Antoine du Prat ,
Marquis de Barbançon , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , & Gouverneur des Ville & Château
de Coucy , mourut âgée d'environ 28 ans.
Elle avoit été mariée l'année derniere le 26 Mars
& nous l'avons annoncé dans le Mercure du mois
de Mai .
Le 2 Juillet, Charles - François de Salaberry , Préfident
en la Chambre des Comptes , mourut & fut
inhumé à Saint Roch. Il avoit été d'abord Confeiller
au Grand Confeil , & fut reçu Préſident en la
AOUST. 211
1750.
Chambre des Comptes le 22 Juin 1719. Il avoit
épousé le 2 Avril 1728 , la feconde fille de N.
Ogier Receveur Général du Clergé , de laquelle
il laiffe des enfans . Il étoit fils de Charles de Salaberry
, Maître des Comptes en 1691 , puis Préfident
en la Chambre des Comptes , dont il devint
Honoraire par la démiflion qu'il fit de fa Charge
en 1719 , en faveur de fon fils , qui donne lieu à
cet article , & de Françoife- Marie-Anne d'Arbon
de Belon .
On nous écrit de Quimper que le 29 de Juin ,
Simon Charruc de Kadennec , originaire de Languedoc
, habitué à Quimper en qualité de Serpent
de la Cathédrale depuis quatre - vingt - quatre
ans , & âgé de cent neuf , a épousé en quatrièmes
nôces Marie- Louiſe Olivier , fille âgée de trente
ans , à qui par fon Contrat de Mariage il donne
de douaire , en cas qu'il n'ait point d'enfans , le
revenu de la moitié de fes biens , & fi , comme
il l'efpére , il en a lignée , il ne lui accorde
que le revenu du tiers . Le nouveau marié ne fe
reffent d'aucune des incommodités de fon âge ;
ni les fens , ni les facultés de l'efprit n'ont fouffert
aucune altération ; il donne du ferpent tous les
jours , tient tête aux plus altérés Muficiens avec
fupériorité , & mange beaucoup , furtout de la
pâtifferie & des ragoûts où il fait dominer l'ail .
On peut le donner comme une preuve fans réplique
, qu'il eft des exceptions en tout genre.
Le 10 Juillet , François IV du nom Duc de Harcourt
Pair & Maréchal de France , Chevalier des
Ordres du Roi , Capitaine d'une Compagnie des
Gardes du Corps , Gouverneur de la Ville & Principauté
de Sedan , Lieutenant Général pour le Roi
dans la Franche Comté , mourut , âgé de 60 ans à
Saint Germain en Laye , d'où il a été tranſporté
212 MERCURE DE FRANCE.
dans l'Eglife de Notre -Dame de Paris pour y être
inhumé.
Il étoit né le 4 Novembre 1689 , avoit fervi dans
les Moufquetaires en 1706 , & obtenu le Régiment
de Cavalerie de Leffart en 1710 , puis le Régiment
Dauphin en 1712. Ii avoit pris léance de Duc &
Pair au Parlement en 1719 ; avoit été fait Chevalier
des Ordres du Roi le 16 Mai 1728 ; Gouverneur
de Sedan en 1739 ,& enfin Maréchal de France
le 26 Octobre 1745.
Il avoit épousé en premieres nôces le 14 Janvier
1716 , Marguerite - Louife-Sophie de Neuville , fille
de Nicolas de Neuville , Duc de Villeroi , Pair de
France , & de Marguerite le Tellier de Louvois.
Cette Dame étant morte le 4 Juin fuivant , il épous
fa en fecondes nôces le 31 Mai 1717 Marie Mag
deleine le Tellier , morte le 10 Mars 1735 , fille de
Louis Marie-François le Tellier , Marquis de Barbefieux,
Miniftre & Secretaire d'Etat , & de Marie-
Thérefe Delphine d'Alegre , fa feconde femme ,
dont il a eu , 1 ° . Louis-François , Marquis de Har.
court, né le 6 Octobre 1728 , Mestre de Camp d'un
Régiment de Cavalerie de fon nom , & Capitaine
d'une des Compagnies des Gardes du Corps en
furvivance de fon pere au mois de Novembre 1747,
mort fans alliance le 15 Mars 1748. 2 ° . Françoiſe-
Claire ,née le 12 Mai 1718 , mariée le 6 Juillet 1738
à Emmanuel , Marquis de Hautefort , Maréchal de
Camp le 15 Mars 1740. 3 ° . Angélique- Adelaïde
née le 30 Août 1719 , mariée le 18 Février 1741 ૩
Emmanuel , Prince de Croy & de l'Empire , Comte
de Solre , Baron de Beaufort & de Maldeghen ,&
Seigneur de Condé , Meftre de Camp du Régiment
de Royal Rouffillon , Grand Baillif béréditaire de
Hainault , laquelle mourut à Lille le 7 Septembre
1744, dans la 26° année de fon âge. 4° Gabrielle
A OUST. 1750. 213
Lidie , née le 21 Décembre 1722 , mariée le 3 Mai
1740 , à Louis- François Regnier , Comte de Guerchi
, Lieutenant Général des Armées du Roi,
Il étoit fils de Henri , Duc de Harcourt , Pair &
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Capitaitaine d'une des Compagnies des Gardes du
Corps , Lieutenant Général au Gouvernement de
Normandie & de Franche Comté , & de Marie-
Anne Brûlart , fille de Charles Brûlart , Marquis
de Genlis , & d'Angélique Fabert . Ce fut Henri
qui , en confidération des grands fervices qu'il
avoit rendus à la Couronne , obtint l'érection du
Marquifat de Thuri en Duché de Harcourt en No
vembre 1700 , puis en Pairie au même mois en
1709 , enfuite de quoi il prit féance au Parlement
en qualité de Duc & Pair le 9 Août 1710.
François IV étoit de la branche de Beuvron ,qui &
commencé en la perfonne de Jacques de Harcourt ,
Seigneur & Baron de Beuvron , fecond fils de Gé
rard de Harcourt , Seigneur de Bonnetable. Cette
branche de Bonnetable avoit commencé en Philippe
de Harcourt , Seigneur de Bonnetable , troifiéme
fils de Jean V , Comte de Harcourt , dixiéme defcendant
de Turchetil , qui vivoit en 1001 , & avoit
été Gouverneur du Duc de Normandie. On peut
juger par- là de l'ancienneté de cette Maiſon & de
fa grandeur.
François IV , qui ne laiffe point d'enfans mâles,
avoit trois freres ."
1º. Louis Abraham de Harcourt , Docteur en
Théologie de la Faculté de Paris , Chanoine de
Notre- Dame , ci devant Doyen du Chapitre de la
dite Eglife , dont il s'eft démis en 1747 , Abbé des
Abbayes de Signy & de S. Liguaire, & Prélat Com
mandeur de l'Ordre du S. Elprit le 21 Mai 1747. -
2°, Anne-Pierre de Harcourt, né le 2 Avril 1701
214 MERCURE DE FRANCE.
Lieutenant Général au Gouvernement de la Haute
Normandie , Gouverneur du vieux Château de
Rouen , Lieutenatt Général des Armées du Roi ,
qui époufa le 7 Février 1725 Therefe - Eulalie de
Beaupoil de Sainte Aulaire , morte le 4 Novembre
1738 , de laquelle il a, 1 ° . François Henri de Hatcourt,
Comte de Liliebonne , né le 11 Janvier 1726,
Colonel de Dragons. 2° . Anne François de Harcourt
, Comte de Beuvron , né le 4 Octobre 1727,
Meftre de Camp d'un Régiment de Cavalerie , qui
aépousé le 22 Janvier 1749 Marie Catherine Rouillé
, fille d'Antoine Louis Rouillé , Miniftre & Secretaire
d'Etat au Département de la Marine, & de
Marie-Catherine Pallu .
3º. Henri -Claude de Harcourt , né le premier
Janvier 1704 , Lieutenant Général des Armées du
Roi le premier Janvier.1748 , marié le 15 Janvier
1742 avec Marie- Magdeleine Thibert desMartrais,
AVIS AU PUBLIC.
Succeffion à recueillir.
IL eft mort dans la traversée de Saint Domingue
à la Rochelle , le nommé Jean- Louis le
Cointe , natif de la Ville de Paris , Paroiffe de Saint
Euftache , fils de Jean-Louis le Cointe & de Marie
Villard , Bourgeois de la même Ville , lequel par
fon teftament legue trois mille livres à la petitefille
de Pierre Moreau , nommée Victoire , fa filleule
, cinq mille livres à fon frere Pierre le Cointe ,
& pareille fomme à Marie le Cointe , fa foeur.
Ceux qui auront intérêt d'avoir de plus amples
éclairciffemens , pourront s'adreffer à M. Brubier ,
Docteur en Médecine, rue de la Parcheminerie , au
coin de celle des Prêtres.
APPROBATION.
J
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le 8 Août 1750.
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
PICES FUGITIVEs en Vers & en Profe.
>
3 Epitre Zirphé ,
Anecdotes de Louis XIV , par M. de Voltaire S
Fragment d'une Epitre de M. de Marmontel à M.
Rameau , fur la démonftration du principe
de l'Harmonie ,
Ode contre l'Amour ,
32
40
Sur la mort de M. de Souillac , Evêque de Lodéve
, 45
Lettre de M. Thibault de Chanvalon , de l'Académie
des Belles - Lettres , Sciences & Arts de Botdeaux
, à M. Sarrau , Secretaire pour les Arts de
la même Académie , pour fervir de réponſe àM.
Morel ,
Fable à Iris
47
61
Expofition de l'état préfent de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres de Dijon , pour fervir
de réformation à l'article inferé dans le dernier
Supplément du Dictionnaire de Moreri, au mot
Dijon , 64
A Mile Sylvia, chez M. de la Tour , un jour qu'elle
étoit allée y faire peindre fon portrait , 73
Vers extraits d'une lettre pour Mlle Sylvia , ibid,
Difficulté propofée aux Auteurs de l'Art de vérifier
les dates , 75
Epigramme en ftyle marotique , adreffée par M.
de la Soriniere, de l'Académie Royale d'Angers,
à M. l'Evêque de cette Ville , fur le retranchement
qu'il a fait d'une Fête dans fon Diocèſe, 83
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Juillet , 84
ibid.
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Litteraires. Affemblée publique de l'Académie
Royale des Belles - Lettres de la Rochelle
, tenue les Mai 1750 ,
87
Séance publique de l'Académie Royale d'An-
123
gers ,
Recueil de Poëfies diverfes de M. des Forges
Maillard ,
Euvres de Vergier . Nouvelle Edition ,
Amadis des Gaules ,
Queftio Medica , an diu poffit homofine cibo potuque
vivere valere ,
Chymie Médicinale
Momus Philofophe , Comédie ,
Air à boire ,
124
135
149
·
152
153
ibid.
154
Spectacles. Lettre à Mad. de Gr *** , fur fa Comédie
de Cénie , ibid.
La Feinte fuppofée , Comédie nouvelle , repréfentée
par les Comédiens Italiens , 159
Le Réveil de Thalie ,
169
Concerts à Compiegne , 171
Nouvelles Etrangeres , 171
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 196
Bénéfices donnés , 203
Naiffance & Morts , 204
Avis au Public. Succeffion à recueillir , 214
La Chanson notée doit regarder la page 154
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
་་་
:
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI,
SEPTEMBRE .
1750 .
IGIT
UT
SPARG
Chez
pillow
A PARIS ,
Чедиан
ANDRE' CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quaj
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DC C. L.
Avec Approbation& Privilege du Rois
AVIS.
'ADRESSE générale duMercure eft
LM. DE CLEVES D'ARNICOURT ,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain ,à l'Hôtel de Mâcon . Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voirparoître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces on des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
romettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
SEPTEMBRE
.
1750 .
PIECES
FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
L
'Ode fuivante eft de feu M. de la
Motte , fi célebre dans ce genre
de Poëfie . Elle fat
imprimée au
tems du fameux fyftême , mais
on doute s'il en fut
diftribué un feul exemplaire.
Ainfi , outre le mérite propre de
l'Ouvrage , mérite
d'autant plus grand que
le fujet eft plus
fingulier , cette Ode aura
encore la grace de la nouveauté .
A ij
6 MERCURE DE FRANCE
1
La difcorde dont tu te venges ,
Voit , en frémiſſant , que tu changes
Nos ennemis en Alliés.
Mais , quoi ! la paix fans l'abondance
N'eft qu'un des fruits de ta vertu ;
Il faut encor que ta prudence
Ranime l'Etat abbatu .
Sur cette campagne épuisée
Qui fera tomber la rofée ,
Que lui refufe un ciel d'airain ?
Pour nous faire oublier la guerre ,
Qui retirera de la terre
Nos trésors rentrés dans fon ſein ?
炒茶
Attendrons -nous qu'un nouveau Lulle ,
Fier de fes chymiques travaux ,
Promette à notre espoir crédule
L'art de commander aux métaux
Qu'il nous vante dans fon délire
Ce fable fouverain qu'il tire
D'un feu fçavamment mefuré ;
Qu'il ordonne à ſa vaine poudre
De tout changer , de tout diffoudre
Et d'enfanter l'or à ſon gré ?
* Celebre Chimyfte , qui paſſe pour avoir trouvé la
pierre Philofophale.
SEPTEMBRE. 1750. 7
Non , le Ciel nous offre un Génie
De qui les talens bienfaiteurs
Vont réaliſer la manie
De ces prétendus Créateurs .
Plus hardi que notre eſpérance ,
Dans le fein mêine de la France
Il ouvre un nouveau Potof ; *
Son Systême , plus efficace ,
Semble par fa fublime audace ,
Plutôt révelé que choifi.
**+
Ce Systême , tu fçais l'entendre ,
Philippe , tu fçais le goûter ;
Mais le goûter & le comprendre ,
En efprit né pour l'inventer :
Ses fuites à tes yeux tracées ,
Te montrent tes propres penſées ,
Diftraites par mille autres foins ,
Et tu découvres dans fa cauſe
Cette heureuse métamorphofe ,
Dont nous ne fomines
que
témoins.
Loin de nous , préjugé timide ,
Qui crains tout ce qui te furprend ;
De ce que Philippe décide
La fagefle même eft garand.
* La plus riche mine du Pérou.
A
fij
8 MERCURE.DE
FRANCE
En vain s'élevé maint obftacle ;
Il fçaura hâter ce miracle
Par un courage intelligent ;
Pour chaffer le befoin finiftre ,
Il auroit été le Miniftre ,
S'il n'avoit été le Régent.
O vous, croiflez , jeune Monarque ,
Pour un bonheur qui croît toujours ;
Philippe fournit à la Parque
L'or dont elle file vos jours :
Heureux qu'en vous tout nous prépare
Un Roi qui jamais ne ſépare
Ses devoirs & fes volontés ;
Un Roi que l'équité dirige ,
Dont la vertu foir un prodige ,
Egal à nos profpérités !
*3X+
Qu'une bienfaifante Puiffance ,
Modefte arbitre des Deftins ,
Soit le fecours & l'eſpérance ,
Non la terreur de nos voifins.
Devenons l'amour de la Terre ,
Paifibles Juges de la guerre ,
Et Protecteurs de tous les droits.
Allez , partez Ode immortelle ;
Marquez cette époque nouvelle
Dans l'Hiftoire du nom François.
SEPTEMBRE. 9 1750.
HISTOIRE
DES. CROISADE S.
Par M. de Voltaire.
ETAT DE L'EUROPE.
Orfque ces guerres commencerent
voici quelle étoit la fituation des affaires
de l'Europe ; l'Allemagne & l'Italie
étoient déchirées ; la France encore foible;
l'Efagne partagée entre les Chrétiens &
les Mufulmans ; ceux- ci entierement chaffés
de l'Italie ; l'Angleterre commençant
difputer fa liberté contre les Rois ; le Gou
vernement féodal établi par tout ; la Chevalerie
à la mode ; les Prêtres devenus
Princes & guerriers ; une politique , prefque
toute differente de celle qui anime
aujourd'hui l'Europe ; il fembloit que les
pays de la Communion Romaine fuffent
une grande République , dont l'Empereur
& le Pape vouloient être les Chefs ; cette
République , quoique divifée , s'étoit accordée
long-tems dans le projet de ces
Croisades qui ont produit de fi grandes
& de fi infâmes actions , de nouveaux
Royaumes , de nouveaux établiſſemens , de
nouvelles miferes , enfin beaucoup plus de
malheurs que de gloire.
A v
10 MERCURE DE FRANCE;
ETAT DE L'EMPIRE
DDS TURCO MAN S.
Es Religions durent toujours plus que
les Empires. Le Mahometifme floriffoit
, & l'Empire des Califes étoit détruit
par la Nation des Turcomans . On fe fatigue
à rechercher l'origine de ces Peuples ,
elle eft la même que celle de tous les peuples
uniquement conquérans. Ils ont tous
été des fauvages , vivans de rapine ; les
Turcs & les Turcomans habitoient autrefois
au- delà du Taurus & de l'Immaiis , &
bien loin , dit- on , de l'Araxe . Ils étoient
compris parmi ces Tartares que l'Antiquité
nommoit Scytes. Ce grand Continent
de la Tartarie , quatre fois plus vafte que
l'Europe , ne fut jamais habité que par
des Barbares , au moins depuis qu'on a
quelque foible connoiffance de ce Globe.
Leurs antiquités ne méritent guéres
mieux une histoire fuivie que les loups &
les tigres de leur pays. Ils fe répandirent
au commencement du onzième fiécle vers
la Moſcovie ; ils inonderent les bords de
la mer Noire & ceux de la mer Cafpienne.
Les Arabes fous les premiers fucceffeurs de
Mahomet , avoient foumis prefque toute
SEPTEMBRE. 1750. 11
l'Afie Mineure , la Syrie . & la Perfe . Les
Turcomans vinrent enfin , qui foumirent
les Arabes. Bagdat , Siége de l'Empire des
Califes , tomba vers 1055 entre les mains.
de ces nouveaux raviſſeurs .
,
Togrul Beg , ou Ortogul Beg , de qui
on fait defcendre la race des Ottomans ,
entra dans Bagdat , à peu près comme tant
d'Empereurs font entrés dans Rome. 11 fe
rendit Maître de la Ville & du Calife , en
fe profternant à fes pieds. Ortogul conduifit
le Calife Caiem à fon Palais en tenant
la bride de fa mule ; mais plus habile ,
ou plus heureux que les Empereurs Alle
mands ne l'ont été dans Rome , il établit
fa puiffance , & ne laiffa au Calife que le
foin de commencer le Vendredi les prieres
à la Mofquée , & l'honneur d'inveftir
de leurs Etats tous les Tyrans Mahométans
qui fe faifoient fouverains.
Il faut fe fouvenir , que comme ces
Turcomans imitoient les Francs , les Normands
& les Goths dans leurs irruptions ,
ils les imitoient auffi en fe foumettant aux
loix , aux moeurs & à la Religion des vaincus.
C'est ainsi que d'autres Tartares en
ont ufé avec les Chinois , & c'eft l'avantage
que le peuple policé , quoique le plus
foible , doit avoir fur le peuple barbare ,
quoique le plus-fort.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE :
Ainfi donc les Califes n'étoient plus
que les Chefs de la Religion , ce que les
Papes avoient été fous les Rois Lombards.
Les Princes des Turcomans prenoient le
nom de Sultans . Il y eut bientôt parmi
eux , comme ailleurs , des hommes illuftres ,
& même qui meritoient de l'être.
Etat de
Conftantinople.
L'Empire de Conftantinople fe foutenoit
; tous fes Princes n'avoient pas été indignes
de regner . Conftantin Porphirogenete
, fils de Léon le Philofophe , & Phi-.
lofophe lui- même , fit renaître, comme fon
pere , des tems heureux. Si le Gouvernement
tomba dans le mépris fous Romain ,
fils de Conftantin , il devint refpectable
aux Nations fous Nicephore Phocas , quiavoit
repris Candie fur les Arabes en 961 ,
avant que d'être Empereur : fi Jean Zimifcès
affaffina ce Nicephore , & fouilla de fang
le Palais ; s'il joignit l'hypocrifie à fes crimes
, il fut d'ailleurs le défenfeur de l'Empire
contre les Turcs & les Bulgares : mais
fous Michel Paphlagonate on avoit perdu
la Sicile Sous Romain , Diogéne , prefque
tout ce qui reftoit vers l'Orient , excepté
la Province de Pont. Cette Province
, qu'on appelle aujourd'hui Turcomanie
, tomba bientôt après fous le pouSEPTEMBRE
. 1750. 13
voir du Turc Soliman , qui Maître de la
plus grande partie de l'Afie Mineure , établit
le Siége de fa Domination à Nicée ,
& de là menaçoit Conftantinople au tems
où commencerent les Croifades.
L'Empire Grec étoit donc borné , prefque
à la Ville Impériale du côté des Turcs,
& à quelques rivages de la Propontide &
de la mer noire : mais il s'étendoit dans
toute la Grèce , la Macédoine , l'Epire ,
la Theffalie , la Thrace , l'Illirie , & avoit
même encore l'Ifle de Candie. Les guerres
continuelles , quoique toujours malheureuſes
, contre les Turcs , entretenoient
un refte de courage. Tous les riches
Chrétiens d'Afie , qui n'avoient pas
voulu fubir le joug Mahométan , s'étoient
retirés dans la Ville Impériale , qui par- là
même s'enrichit des dépouilles des Provinces.
Enfin , malgré tant de pertes ,
malgré les crimes & les révolutions du
Palais , cette Ville à la vérité déchue
mais immenfe , peuplée , opulente & refpirant
les délices , fe regardoit comme la
premiere du monde. Les Habitans s'ap
pelloient Romains , & les peuples d'Occident
qu'ils nommoient Latins , n'étoient
à leurs yeux que des barbares révoltés.
2
14 MERCURE DE FRANCE.
Vrai Portrait de la Paleftine.
La Paleſtine n'étoit que ce qu'elle eſt
aujourd'hui , le plus mauvais Pays de tous
ceux qui font habités dans l'Afie . Cette
petite Province eft dans la longueur d'environ
quarante- cinq lieues communes , &
de trente à trente- cinq de largeur ; elle eſt
Couverte prefque par tout de rochers arides
, fur lefquels il n'y a pas une ligne de
terre. Si cette petite Province étoit cultivée
, on ne pourroit mieux la comparer
qu'à la Suiffe. La riviere du Jourdain , lard'environ
cinquante pieds dans le milieu
de fon cours , reffemble à la riviere
d'Aaz , qui coule chez les Suiffes dans une
vallée moins ftérile que le refte. La mer
de Tibériade peut être comparée au Lac
de Laufanne. Cependant les voyageurs ,
qui ont bien examiné la Suiffe & la Paleftine
, donnent toute la préference à la
Suiffe. Il est vrai femblable que la Judée
fut plus cultivée autrefois , quand elle
étoit poffedée par les Juifs ; ils avoient
été forcés de porter un peu de terre fur les
rochers pour y planter des vignes. Ce peu
de terre liée avec les éclats des rochers
étoit foutenu par de petits murs , dont on
>
voit encore des reftes de diſtance en diftance
.
SEPTEMBRE . 1750.
15
La Paleſtine , malgré tous fes efforts ,
n'eut jamais de quoi nourrir fes habitans ,
& de même que les treize Cantons envoyent
le fuperflu de leurs peuples fervir
dans les armées des Princes qui peuvent
les payer , les Juifs alloient faire le métier
de Courtiers en Afie & en Afrique . A
peine Alexandrie avoit été bâtie qu'ils s'y
étoient établis. Les Juifs commerçans
n'habitoient guéres Jerufalem , & je doute
que dans le tems le plus floriffant de ce
petit Etat , il y ait jamais eu des hommes
auffi opulens que le font plufieurs Hébreux
d'Amfterdam , de la Haye , de Londres ,
de Conftantinople.
Lorfqu'Omar , Succeffeur de Mahomet
, s'empara des terres fertiles de la
Syrie , il prit auffi la Contrée de la Paleſtine
; & comme Jerufalem étoit une Ville
fainte pour les Mahométans , il l'enrichit
d'une magnifique Mofquée de marbre ,
couverte de plomb , ornée en dedans d'un
nombre prodigieux de lampes d'argent
parmi lesquelles il y en avoit beaucoup d'or
pur. Lorfque les Turcs , déja Mahometans ,
s'emparerent du Pays vers l'an 1055 , ils
refpecterent la Mofquée , & la Ville refta
toujours peuplée de fept à huit mille habitans.
C'étoit ce que fon enceinte pouvoit
alors contenir , & ce que tout le territoire
16 MERCURE DEFRANCE.
d'alentour pouvoit nourrir. Ce peuple ne
s'enrichifoit guéres d'ailleurs que des pélerinages
des Chrétiens & des Mufulmans.
Les uns alloient vifiter la Mofquée , les
autres le Saint Sepulcre ; tous payoient
une petite redevance à l'Emir Turc qui réfidoit
dans la Ville ; & à quelque Iman ,
qui vivoient de la curiofité des pélerins.
Origine des Croisades.
Tel étoit l'Etat de l'Afie Mineure & de
la Paleſtine , lorfqu'un Pelerin d'Amiens
en Picardie fufcita les Croifades. Il n'a .
voit d'autre nom que Coucoupietre , ou
Cucupierte , comme le dit la fille de l'Empereur
Commene , qui vit à Conftantinople
cet Hermite. Nous le connoiffons
fous le nom de l'Hermite Pierre . Il fe difoit
Gentilhomme , & prétendoit avoir
porté les armes. Quoiqu'il en foit , ce
Picard qui avoit toute l'opiniâtreté de fon
Pays , fut fi touché des avanies qu'on lui
fit à Jerufalem , en parla , à fon retour à
Rome , d'une maniere fi vive , fit des tableaux
fi touchans , que le Pape Urbain
II . crut cet homme propre à feconder le
grand deffein que les Papes avoient eu
d'armer la Chrétienté contre le Mahométifme
.
Gregoire VII , homme à vaftes projets.,
SEPTEMBRE . 1750 . 17
avoit le premier imaginé d'armer l'Europe
contre l'Afie. Il paroit par fes Lettres qu'il
devoit fe mettre lui-même à la tête d'une
armée de Chrétiens. Urbain II. tenta une
partie de l'entrepriſe ; il envoya Pierre de
Province en Province communiquer par
fon imagination forte l'ardeur de fes fentimens
, & femer l'enthoufiafme.
Urbain II . tint enfuite vers Plaifance
( 1094 ) un Concile en rafe campagne , où
fe trouverent plus de trente mille Séculiers
, outre les Eccléfiaftiques. On y propofa
la manière de venger les Chrétiens.
L'Empereur des Grecs Aléxis Commene ,
pere de cette Princeffe , qui écrivit l'Hif
toire de fon tems , envoya à ce Concile des
Ambaffadeurs , pour demander quelque
fecours contre les Mufulmans ; mais ce
n'étoit ni du Pape ni des Italiens qu'il devoit
l'attendre. Les Normands enlevoient
alors Naples & Sicile aux Grecs ; & le Pape
, qui vouloit être au moins Seigneur
Suzerain de çes Royaumes, & qui n'aimoit
pas d'ailleurs l'Eglife Grecque,, devenoit
par fon état néceffairement ennemi déclaré
des Empereurs d'Orient , comme il étoit
l'ennemi couvert des Empereurs Teutoniques.
Le Pape, loin de fecourir les Grecs,
vouloit foumettre l'Orient aux Latins . Au
refte ce projet d'aller faire la guerre en
18 MERCURE DEFRANCE.
Paleſtine fut vanté par tous les affiftans au
Concile de Plaifance , & ne fut embraffé
par perfonne. Les principaux Seigneurs
Italiens avoient chez eux trop d'interêts à
ménager , & ne vouloient pas quitter un
Pays délicieux , pour aller fe battre vers
l'Arabie Petrée .
On fut donc obligé ( 1095 ) de tenir un
autre Concile à Clermont en Auvergne.
Le Pape harangua dans la grande Place.
On avoit pleuré en Italie fur les malheurs
des Chrétiens de l'Afie : on s'arma en
France . Ce Pays étoit peuplé d'une foule
de nouveaux Seigneurs inquiers , indépendans
, aimant la diffipation & la guerre ,
plongés la plupart dans les crimes que la
débauche entraîne , & dans une ignorance
qui égaloit leurs débauches. Le Pape leur
propofoit la rémiffion de tous leurs péchés,
& leur ouvroit le Ciel, en leur impofant
pour pénitence de fuivre la plus
grande de leurs paffions , d'aller faire la
guerre.
On prit donc la Croix à l'envi ; c'étoit
à qui vendroit fon bien pour aller en Pa
leftine. Les Eglifes & les Cloîtres acheterent
alors beaucoup de Terres des Seigneurs,
qui crurent n'avoir befoin que d'un
peu d'argent , & de leurs armes pour aller
conquérir des Royaumes en Afie.Godefroy
SEPTEMBRE. 1750. 19
de Bouillon , par exemple , Duc de Brabant,
vendit fa Terre de Bouillon au Chapitre
de Liége , & Stenay , à l'Evêque de Verdun.
Baudouin , frere de Godefroy , vendit
au même Evêque le peu qu'il avoit en
ce Pays-là ; les moindres Seigneurs Châtelains
partirent à leurs frais. Les pauvres
Gentilshommes fervirent d'Ecuyers aux
autres. On enrôla une Infanterie innombrable
, & de fimples Cavaliers fous mille
Drapeaux differens. Cette foule de Croifés
fe donna rendez -vous à Conftantinople
, fans que la plupart fçûffent où ils alloient
, ni quel chemin il falloit prendre.
Moines , femmes , Marchands , Vivandiers
, ouvriers , tout partit , comptant ne
ttouver fur la route que des Chrétiens qui
gagneroient des Indulgences en les nourriffant.
Plus de quatre-vingt mille de ces
vagabonds fe rangerent fous le Drapeau
de Cucupierre , que j'appellerai toujours
l'Hermite- Pierre, Il marchoit en fandales
& ceint d'une corde à la tête de l'arn.
La premiere expédition de ce Général
Hermite , fut d'affiéger une Ville Chré
tienne en Hongrie , nommée Malavilla ,
parce qu'on avoit refufé des vivres à ſes
foldats de Jefus Chriſt , qui malgré leur
fainte entrepriſe fe conduifoient en voleurs
de grand chemin . La Ville fut prife.
20 MERCURE DEFRANCE
d'affaut , livrée au pillage , les habitans.
égorgés. L'Hermite ne fut plus alors le
maître de fes Croifés , ennyvrés de la foif
du brigandage. Un des Lieutenans de
l'Hermite , nommé Gautier fans argent ,
qui commandoit la moitié des troupes ,
agit de même en Bulgarie. On fe réunit
bientôt contre ces brigands qui furent
prefque tous exterminés , & l'Hermite arriva
enfin devant Conftantinople ( 1096 )
avec vingt mille vagabonds mourant de
faim.
Un Prédicateur Allemand , nommé Godefcal
, qui voulut jouer le même rôle ,
fut encore plus maltraité , dès qu'il fut arrivé
avec les Difciples dans cette même
Hongrie , où fes prédéceffeurs avoient fait
tant de défordres . La feule vûe de la
Croix rouge qu'ils portoient , fut un fignal
auquel ils furent tous analiacrés. Une autre
horde de ces avanturiets, compofée de plus
de deux cens mille perennes , tant femque
Prêtres
, payfans
, payfans , écoliers ,
croyant qu'elle alloit défendre Jefus-
Chrift , s'imagina qu'il falloit exterminer
tous les Juifs qu'on rencontreroit
. Il y ent
avoit beaucoup fur les frontieres de France
; tout le Commerce étoit entre leurs
mains.
Les Chrétiens , croyant venger Dieu &
SEPTEMBRE . 1750 . 21
M
s'enrichir , firent main baffe fur tous ces
malheureux . Il n'y eut jamais depuis l'Empereur
Adrien un fi grand maffacre de cette
Nation ; ils furent égorgés à Verdun ,
à Spire, à Worms , à Cologne , à Mayences
plufieurs fe tuerent eux-mêmes , après
avoir fendu le ventre à leurs femmes &
à leurs enfans , plutôt que de tomber entre
les mains des Barbares . La Hongrie fut
encore le tombeau de cette troifiéme ar→
mée de Croisés ..
Cependant l'Hermite Pierre trouva devant
Conftantinople d'autres vagabonds
Italiens & Allemands , qui fe rejoignirent
à lui , & qui ravagerent les environs de la
Ville.
L'Empereur Alexis Commene qui regnoit
alors , étoit affûrément fage & modéré
; il pouvoit traiter ces brigands comme
leurs compagnons l'avoient été. Il fe
contenta de fe défaire au plutôt de pareils
hôtes. Il leur fournit des bâteaux pour les
tranfporter au- delà du Bofphore. Le Général
Pierre fe vit enfin à la tête d'une
armée Chrétienne contre les Infidéles . Soliman
, Soudan de Nicée , tomba avec fes
Turcs aguerris , fur cette multitude difperfée.
Gautier fans argent , ce Lieutenant de
l'Hermite , y périt avec beaucoup de
vre Nobleffe , affez infenſée pour marcher
pau22
MERCURE DE FRANCE.
•
fous de tels Drapeaux. L'Hermite retourna
cependant à Conftantinople , regardé
comme un fanatique, qui s'étoit fait fuivre
par des furieux.
Il n'en fut pas de même des autres
Chefs des Croifés , plus politiques , moins
enthoufiaftes, plus accoûtumés au commandement
, & conduifant des troupes un peu
mieux réglées. Godefroy de Bouillon me.
noit avec lui foixante - dix mille hommes
de pied , & dix mille Cavaliers couverts
d'une armure complette , fous plufieurs
Bannieres de Seigneurs , tous rangés fous
la fienne. Il traverfa heureuſement cette
même Hongrie où la horde de l'Hermite
s'étoit fait égorger.
Cependant Hugues , frere du Roi de
France Philippe I marchoit par l'Italie
avec d'autres Seigneurs qui s'étoient joints
à lui. Il alloit tenter la fortune ; prefque
rout fon établiffement confiftoit dans le
titre de frere d'un Roi , titre très- peu puiffant
par lui-même , & ce qui eft plus étrange
, c'eft que Robert , Duc de Normandie,
fils aîné de Guillaume , Conquérant de
l'Angleterre , quitta cette Normandie , où
il étoit à peine affermi.
.
Chaffé d'Angleterre par fon cadet
Guillaume le Roux , il lui engagea encore
la Normandie , pour fubvenir aux
SEPTEMBRE. 1750. 23
frais de fon armement. C'étoit , dit-on ,
un Prince voluptueux & fuperftitieux ;
ces deux qualités ont la même fource , la
foibleffe..
Le vieux Raimond , Comte de Toulouſe
, Maître du Languedoc & d'une partie
de la Provence , qui avoit déja combattu
contre les Mufulmans en Espagne ,
ne trouva ni dans fon âge , ni dans les intérêts
de fa Patrie , aucune raiſon contre
l'ardeur d'aller en Paleſtine . Il fut un des
premiers qui s'armetent , & il paffa les
Alpes , fuivi , dit- on , de cent mille hommes.
Il ne prévoyoit pas que bientôt on
prêcheroit une Croifade contre fa propre
famille , & que fon Pays feroit ravagé par
ce fléau qu'il portoit en Afie..
a
Le plus politique de tous les Croifés &
peut- être le feul , fut Bohémond , fils de
ce Robert Guifchard , Conquerant de la
Sicile , plus ufurpée fur les Empereurs
d'Orient , que conquife fur les Mufulmans.
Toute cette famille de Normandé
tranfplantés en Italie , cherchoit à s'agrandir
, tantôt aux dépens des Papes , tantôt
fur les ruïnes de l'Empire Grec. Ils avoient
déja tâché de s'établir en Epire. Ce Bohemond
avoit fait lui-même long- tems la
guerre à l'Empereur Aléxis , en Epire &
en Grice , & n'ayant pour tout héritage
24 MERCURE DE FRANCE.
que la petite Principauté de Tarente , &
fon courage , il profita de l'enthouſiaſme
épidémique de l'Europe , pour raffembler
fous fa Banniere juſqu'à dix mille Cavaliers
bien armés , & quelque Infanterie ,
avec lesquels il pouvoit conquérir des Provinces
, foit fur les Chrétiens , foit fur les
Mahométans.
La Princeffe Anne Commene dit , que
fon pere fut allarmé de ces émigrations
prodigieufes qui fondoient dans fon pays.
On eût crû, dit- elle , que l'Europe, arrachée de
fes fondemens, alloit tomberfur l' Afie. Qu'auroit-
ce donc été , fi plus de trois cens mille
hommes , dont les uns avoient ſuivi l'Hermite
Pierre , les autres le Prêtre Godeſcal ,
n'avoient déja difparu ?
On propofa au Pape de fe mettre à la
tête des armées immenfes qui reftoient en
core ; c'étoit la feule maniere de parvenir
à la monarchie univerfelle , devenue l'objet
de la Cour Romaine. Cette entrepriſe
Ge Gregoire VII . avoit voulu tenter , demandoit
le génie d'un Alexandre . Les obftacles
étoient grands , & le Pape Urbain
ne vit que les obftacles. Il lui fuffit d'efpérer
qu'on alloit fonder en Orient des
Eglifes qui feroient fujettes à celle de Rome
, & que bientôt on forceroit les Grecs
reconnoître la fupremacie du Saint Siégc
SEPTEMBRE. 1750.
25
>
ge. Le Pape & les Princes Croifés avoient
dans ce grand appareil , chacun leurs vûes
differentes , & Conftantinople les redoutoit
toutes. On y haïffoit les Latins
qu'on y regardoit comme des hérétiques &
des barbares. Les Prêtres Grecs trouvoient
horrible , que les Prêtres Latins , qui fuivoient
en foule ces armées , fouillaffent
continuellement leurs mains de lang
humain dans les batailles ; non que ces
Grecs fuffent plus vertueux , mais parce
qu'il n'étoit pas d'uſage qu'ils fuffent guerriers.
Ce que les Grecs craignoient le plus , &
avec raifon , c'étoit ce Bohemond & ces
Napolitains , ennemis de l'Empire. Mais ,
quand même les intentions de Bohemond
euffent été pures , de quel droit tous ces
Princes d'Occident venoient- ils prendre
pour eux , des Provinces que les Turcs
avoient arrachées aux Empereurs Grecs ?
Alexis avoit demandé un fecours de dix
mille hommes , & il fe trouvoit preffé au
contraire par une irruption de fept cens
mille Latins qui venoient les uns après les
autres , dévafter fon pays & non le défendre.
On peut juger d'ailleurs quelle étoit
l'arrogance féroce des Seigneurs croilés ,
par le trait que rapporte la Princeffe Anne
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Commene, de je ne fçais quel Comte François
, qui vint s'affeoir à côté de l'Empereur
fur fon Trône , dans une cérémonie
publique. Baudouin , frere de Godefroy
de Bouillon , prenant par le bras cet homme
indifcret pour le faire retirer , le Comre
dit tout haut dans fon jargon barbare
Voilà un plaifant Ruftre que ce Grec , de s'af
Feoir devant des gens comme nous: Ces paroles
furent interpretées à l'Empereur Alexis,
qui ne fit que fourire . Une ou deux indif
crétions pareilles fuffifent pour décrier
une Nation ; mais les Croisés n'avoient
pas befoin de ces témérités pour être haïs
des Grecs & fufpects à l'Empereur.
Il étoit moralement impoffible que de tels
hôtes n'exigeaffent des vivres avec dureté ,
& que les Grecs n'en refufaffent avec malice.
C'étoit un fujet de combats continuels entre
le peuple & l'armée de Godefroy , qui
parut la premiere après les brigandages des
Croifés de Pierre l'Hermite: Godefroy en
vint jufqu'à attaquer les Fauxbourgs de
Conftantinople , & l'Empereur les défendit
en perfonne. L'Evêque du Puy en Auvergne
, nommé Monteil , Légat du Pape
dans les Armées de la Croifade , vouloir
abfolument qu'on commençât les entreprifes
contre les Infidéles , par le fiége de
la Ville où réfidoit le premier Prince des
SEPTEMBRE.
27 1750.
Chrétiens ; tel étoit l'avis de Bohemond ,
qui étoit alors en Sicile , & qui envoyoit
Couriers fur Couriers à Godefroy , pour
l'empêcher de s'accorder avec l'Empereur.
Hugues , frere du Roi de France , cut alors
l'imprudence de quitter la Sicile , où il
étoit avec Bohemond , & de paffer prefque
feul fur les terrés d'Alexis. Il joignit à cette
indifcrétion celle de lui écrire des Lettres
pleines d'une fierté peu féante , à qui n'avoit
point d'armée . Le fruit de ces démarches
fut d'être arrêté quelque tems prifon
nier. Enfin la politique de l'Empereur
Grec vint à bout de détourner tous ces orages.
Il fit donner des vivres ; il engagea
tous les Seigneurs à lui prêter hommage
pour les terres qu'ils conquéreroient ; il
les fit tous paffer en Afie les uns après les
autres , après les avoir comblés de préfen's
.
•
Bohemond qu'il redoutoit le plus , fut
celui qu'il traita avec plus de magnificence .
Quand ce Prince vint lui rendre hommage
à Conftantinople , & qu'on lui fit voir les
raretés du Palais , Alexis ordonna qu'on
remplît un cabinet de meubles précieux ,
d'ouvrages d'or & d'argent , de bijoux de
toutes efpéces entaffés fans ordre , & qu'on
kaifsât la porte du cabinet entr'ouverte.
Bohemond vit en paffant ces tréfors , auf
17
Bij
2S MERCURE DE FRANCE,
quels fes conducteurs affectoient de ne
faire aucune attention . Eft-il poffible , s'écria-
t'il , qu'on néglige defi belles chofes ! Si
je les avois , je me croirois le plus puffant des
Princes. Le foir même l'Empereur lui envoya
le cabinet. Voilà ce que rapporte fa
fille , témoin oculaire . C'eſt ainſi qu'en ufoit
ce Monarque , que tout homme défintéreflé
appellera fage & magnifique ; mais
que la plupart des Hiftoriens des Croifades
ont traité de perfide , parce qu'il ne voulut
point être l'esclave de cette multitude
dangéreufe.
Enfin quand il s'en fut heureuſement
débarraffé , & que tout fut paffé dans l'Afe
Mineure , on fit la revûe près de Nicée , &
il fe trouva cent mille Cavaliers & fix cens
mille hommes de pied , en comptant les
femmes ; ce nombre joint avec les premiers
Croifés , qui périrent fous l'Hermite
& fous d'autres , fait environ onze cens
mille. Il juftifie ce qu'on dit des Armées
des Rois de Perfe , qui avoient innondé la
Gréce , & ce qu'on raconte des tranſplantations
de tant de Barbares . Les François
enfin , & furtout Raimond de Toulouſe
fe trouverent partout fur le même terrain ,
que les Gaulois Méridionaux avoient par
couru 1300 ans auparavant , quand ils
allerent ravager l'Afie Mineure , & donner
SEPTEMBRE . 29 1750.
leur nom à la Province de la Galatie.
Les Hiftoriens nous difent rarement
comment on nourriffoit ces multitudes .
C'étoit une entreprife qui demandoit autant
de foin que la guerre même . Les
Vénitiens ne voulurent pas d'abord s'en
charger.
"
Ils s'enrichiffoient plus que jamais par
leur Commerce avec les Mahométans , &.
craignoient de perdre les privilégés qu'ils
avoient en Afie , en fe mêlant d'une
guerre
douteufe. Les Génois , les Pifans & les
Grecs équiperent des Vaiffeaux chargés de
provifions , qu'ils vendoient aux Croisés
en cotoyant l'Afie Mineure . Par ce moyen ,
une partie de l'or & de l'argent , dont les
Gaules s'étoient dégarnies , rentra dans la
Chrétienté. La fortune des Génois s'en
accrut , & on fut étonné bientôt après de
voir Génes devenue une Puiffance . Le
vieux Soliman , ni fon fils , ne purent réfifter
au premier torrent de tous ces Princes
croifés . Leurs troupes étoient mieux
choifies que celles de Pierre l'Hermite , &
difciplinées autant que le permettoit la
licence de l'enthoufiafme.
On prit Nicée. ( 1097. ) On battit deux
fois les armées du jeune Soliman ; les
Turcs & les Arabes ne foutinrent poine
dans ce commencement le choc de ces mul-
+
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
titudes couvertes de fer , de leurs grands
chevaux de batailles , & des forêts de lances
aufquelles ils n'étoient point accoûtu-,
més . Bohemond ( 1098. ) eut l'adreſſe de
ſe faire céder par les Croifés le fertile Pays
d'Antioche. Baudouin alla juſqu'en Méſopotamie
s'emparer de la Ville d'Edeſſe , &,
s'y forma un petit Etat. Enfin on mit le
fiége devant Jérufalem , dont le Calife
d'Egypte s'étoit faifi par fes Lieutenans.
La plupart des Hiftoriens difent , que l'armée
des Affiégeans, diminuée par les combats
, par les maladies & par les garnifons
miles dans les Villes conquifes , étoit ré
duite à vingt mille hommes de pied & à
quinze cens chevaux , & que Jéruſalem
pourvue de tout , étoit défendue par une
garnifon de quarante mille foldats . On ne
manque pas d'ajoûter qu'il y avoit outre
cette garnifon , vingt mille habitans déterminés.
Il n'y a pas de Lecteur fenfé, qui ne
voye qu'il eft moralement impoffible qu'u
ne armée de vingt mille hommes , en affiége
ainfi une de.foixante mille dans une
Place fortifiée.
D'ailleurs , pour que Jérufalem eût pu
contenir avant le fiége vingt mille habitans
portant les armes , il falloit qu'elle eûr
été peuplée alors d'environ foixante mille
ames , indépendamment de la garnifon , &
SEPTEMBRE.
1750. 3 x
il s'en falloit beaucoup que ce Pays dévasté
en cût pû nourrir dans fes murs la cinquiéme
partie. Enfin comment foixante mille
foldats Turcs & Arabes n'auroient- ils pas
attaqué vingt mille Chrétiens en pleine
campagne ? Comment n'auroient - ils pas
ruiné cette petite Armée d'Affiégeans par
des forties continuelles ? Mais les Hiftoriens
ont toujours voulu du merveilleux.
Ce qui eft vrai , c'eft qu'après cinq femaines
feulement de fiége ( 1099 ) , la Ville
fut emportée d'affaut , & que tout ce qui
n'étoit pas Chrétien fut maffacré pendant
plufieurs jours, fans diſtinction d'âge ni de
fexe.
L'Hermite Pierre , de Général devenu
Chapelain , fe trouva à la prife de Jérufalem.
Quelques Chrétiens, que les Mufulmans
avoient laiffés vivre dans la Ville ,
conduisirent les Vainqueurs dans les caves
les plus reculées , où les meres fe cachoient
avec leurs enfans ; & rien ne fut épargné,
La fuite pour les autres Mercures,
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
ED3QYDEDİB YDVD ED KARƏ YA YA
EPITRE
De M. des M *** , à un Homme de Robe.
Janvier 1746.
A vous , Monfieur le Sénateur ,
•
Bon jour , bon an , plaifir , honneur
Doux fommeil , ame fatisfaite ,
Longs foupers , libres entretiens ,
Bon cuiſinier , ſanté parfaite ;
Aucuns maux & beaucoup de biens,
Puiffiez-vous loin des cris ftériles
Et des injures du Barreau ,
Dans quelques féminins Conciles ,
Faire Juger fur le bureau
Les procès rians & faciles ,
Que le Dieu, qui porte un bandeau ,
Aprés vingt Arrêts inutiles ,
Sur quelques Requêtes civiles ,
Viendra rapporter de nouveau !
Puiffiez -vous , loin du perfiflage
De nos ignorans beaux efprits ,
Loin du faftueux étalage
De nos fçavans fans coloris ,
Loin des abfurdes hyperboles ,
Et des froids bons mots répetés
De tant de fots pris & quittés
SEPTEMBRE. 1750 .
33
Par un amas d'illuftres folles ,
Qui trèsmauffadement
frivoles ,
Courent après les nouveautés ;
Enfin loin des
méchancetés ,
Et des orageux Cavagnoles ,
De nos décrépites beautés ,
Dans un cercle de jeunes Fées ,
Moduler de tendres Chanfons ,
Et de l'art brillant des Orphées
Donner vos accens pour leçons !
Puiffiez -vous , aimé de Silvie ,
Lui confacrer tous vos inftans
Et fans deffeins trop importans ,
Sans occupation fuivie ,
Sans fafte , fans airs éclatans ,
Sçavoir apprécier la vie
Par les plaifirs , non par le tems !
AVANTURE
TRAGIQUE.
UN
N Gentilhomme Anglois allant voir
le mois paffé un de fes amis , dans
les environs de Goventry , ville conſidérable
dans le Comté de Warwick , n'en étoit
plus qu'à quelques milles , lorfque paffant
par un bois , qui étoit fur fa route , il y fut
arrêté par un évenement des plus triftes.
Un grand & vigoureux dogue , qui l'ac-
By
34 MERCURE DE FRANCE.
compagnoit dans tous les voyages ,
voyages , l'avoit
fuivi dans celui- ci . Cet animal , s'étant écar
té du grand chemin , fon Maître qui s'en
apperçut , fe mit à l'appeller inutilement.
La peur qu'il eut de perdre fon chien
dont il avoit plufieurs fois éprouvé la bonté
& la fidélité , le fit retourner fur fes
pas
pour fçavoir ce qu'il étoit devenu , & il
continuoit de l'appeller . Après avoir fait
près d'un demi mille,l'animal entendit enfin
la voix de fon Maître, mais il ne lui répond
que par des hurlemens lugubres.. Le dogue
, au lieu de le venir rejoindre , redou
ble de fon côté les hurlemens. Son Maître
ne doute point alors qu'il n'y ait là quelque
chofe d'extraordinaire pour s'en
éclaircir , il quitte le grand chemin , s'enfonce
dans le bois , avançant du côté qu'il
entend fon chien ; il arrive & trouve cet
animal flairant le vifage d'une fille qui venoit
d'être égorgée ; le fang qui couloir
encore de fes bleffures le lui fit juger ainfi.
Touché de compaffion à ce trifte fpectacle,
il s'approche pour voir s'il lui reftoit encore
quelque fouffle de vie , & s'il n'y avoit pas
moyen de la fecourir ; mais il la trouva
morte , ayant été poignardée de plufieurs
coups de couteau , qu'on lui avoit donnés
dans le fein. Comme il n'y avoit plus d'ef
pérance ni de reméde , après avoir plaine
SEPTEMBRE. 1750. 35
le tragique fort de cette infortunée , dont
il fe promit bien de faire arrêter l'aſſaſſin ','
s'il pouvoit le découvrir , il reprit le grand
chemin , rappella fon chien , qui , comme
s'il avoit lû dans la penfée de fon Maître ,
le fuivit à l'ordinaire ; mais ce ne fut pas
pour long- tems.
A peine avoient- ils fait enfemble quelques
cent pas , que l'animal quitte encore
le grand chemin & rentre dans le bois . Le
Gentilhomme , qui croyoit que fon chien
le fuivoit , fut arrêté tout à coup par les
cris perçans d'un homme , qu'il fembloit
que quelque bête féroce voulût dévorer.
Il fe retourne auffi-tôt pour voir fi fon
chien le fuivoit , & il ne l'apperçoit
point. Il l'appelle , mais , enfoncé dans le
bois , il ne lui répond qu'en grondant d'une
maniere effrayante , comme font ces
ahimaux , lorfqu'ils font en fureur & qu'ils
tiennent une proye qu'ils ont peur qui ne
leur échape.Le Gentilhomme court au bruit
qu'il entend,& trouve fon dogue aux prifes
avec un homme affez bien mis , qu'il étoit
fur le point d'étrangler ; il ne s'étoit préfervé
de ce malheur qu'en garantiffant fon
col avec les mains & fes bras , que l'animal
furieux déchiroit à belles dents pour lui
pouvoir fauter enfuite à la gorge. Le fang
qui en découloit de tous côtés , avoit mis
B vj
36 MER CURE DE FRANCE.
ce malheureux dans un état qui fit d'abord
compaffion au Gentilhom me. Il rappelle.
fon chien , qui par les mouvemens de fa
queue , lui témoigne qu'il l'entend fort
bien , mais il n'en continue pas moins à
déchirer ce miférable. Enfin à force de le
careffer , il vient à bout de lui faire lâcher
priſe..
Le Gentilhomme connoiffoit trop la
bonté de fon chien , pour ne ne pas recon
noître qu'il y avoit dans cette feconde
avanture quelque chofe de plus extraordinaire
encore que dans la premiere . Il foup
Conna ce que ce pouvoit être , mais il ne
fit point connoître fes foupçons au malheureux
à qui il venoit de fauver la vie ;
il le confole au contraire du malheur qui
venoit de lui arriver , lui en fait les excufes
, lui bande fes playes le mieux qu'il
peut , pour en arrêter le fang , lui offre de
le faire panfer à fes dépens , puifque c'étoit
fon chien qui l'avoit mis dans cet état ,
& l'engage à aller avec lui jufqu'au prochain
Village ; il l'affûre qu'il ne lui arrivera
aucun accident tant qu'il fera en fa
compagnie , au lieu que fon chien lui ôteroit
immanquablement la vie , s'il s'écartoit
un moment de lui . Ce qu'il venoit d'éprouver
de la part de cet animal furieux ;
le détermine à fuivre le Gentilhomme . Ils
SEPTEMBRE . 1750. 37
•
que fe rendent enſemble au Village , fans
le dogue fît pendant le chemin aucune infulte
à fa proye ; l'animal fe contenta de
ne le point perdre de vûe , en fuivant fon
Maître.
Arrivés dans l'hôtellerie , le Gentilhom.
me s'informe s'il y avoit un Chirurgien
dans le Village , & apprenant qu'il n'y en
avoit point , fous prétexte d'en aller chercher
un à quelques milles de- là , il monte à
cheval , & laiffe à fon chien la garde du
bleffé , auquel il fait entendre qu'il va luimême
lui chercher promptement du fecours
, & qu'en attendant il n'a qu'à fe
tranquillifer. Il revient en effet quelques
heures après , non avec un Chirurgien ,
mais avec un Connétable ou Officier de Juftice
, accompagné d'une troupe d'Archers.
Le bleffé & le Connétable , en fe voyant ,
font auffi confternés l'un que l'autre : Vous
moquez- vous de moi , Monfieur , dit le dernier
au Gentilhomme , de vouloir que j'arrête
cet homme comme un criminel ? feṛle con
nois pour un honnête homme , c'eft un de mes
voifins & même de mes amis. Quand ce feroit
votre frere & même votre pere , lui répon
dit le Gentilhomme , je vous le dénonce comme
un criminel & comme l'auteur d'un meurtre
qui vient d'être commis dans un bois
lequel je viens de paffer , & je vous fais penpar
18 MERCURE DE FRANCE.
dre vous - même comme complice de fon crime ?
Si vous refuſez plus long- tems defaire votre
devoir. On peut fe figurer quelle étoit la
fituation du bleffé en entendant ce difcours
; flottant entre la crainte & l'efpérance
, il fe voyoit entre la vie & la mort ,
incertain qui l'emporteroit du Connétable
ou du Gentilhommie. Le premier perfiftoir
dans fes refus , & le fecond s'obſtinoit à
demander qu'on arrêtât cet homme comme
criminel . Une troifiéme avanture termina
enfin le débat.
En arrivant dans l'hôtellerie , le bleffé ,
que la frayeur du péril qu'il venoit d'é
chapper , fes bleffures & If fatigué du ´`
chemin avoient confidérablement alteré , '
fut faifi d'une fiévre qui le fit mettre au lit.
Pendant la conteftation , le Gentilhommé
s'apperçut que fon chien ne ceffoit point
de flairer la poche de l'habit du malade
qui étoit pofé fur une chaife. A cette vûe ,
nouveaux foupçons dans l'efprit du Gens
tilhomme , qui pour les éclaircir , fouillè
dans cette poche , d'où il tire un mouchoir
& un coûteau tout enfanglantés; il les préfente
au Connétable , qui ayant examiné
le mouchoir , reconnut par la marque , à
qui il étoit. O ciel ! s'écria- t'il dans le
transport de la plus vive douleur , c'est le
mouchoir de ma fille ! Aurois- tu été affez ſcéSEPTEMBRE.
1750. 39
lératt pour l'affaffiner ? Je t'ai dit hier qu'elle
devoit aller porter cinquante guinées à un de
mes créanciers , & je t'ai même prié de l'ac
compagner dans ce voyage ...Votre fille ; interrompit
le Gentilhomme ! De quel âge à
peu près , de quelle taille , de quelle figure
étoit- elle, & comment étoit elle mife ? Le Connétable
ayant répondu à toutes ces quef
tions . N'en doutez point , continua le dénonciateur
, c'est la perfonne même que je
viens de trouver égorgée dans le bois , & voilà
Jon meurtrier , voulez vous vous en affürer ens
core mieux faites- le fouiller , je vous fuis cantion
que vous trouverez fur lui vos cinquante
guinées.
Autant que le Connérable avoit été froid
à la premiere réquifition du Gentilhomme,
autant fut il actif , dès qu'il lui eut donné
ce fatal & terrible éclairciffement. Il fair
fouiller le bleffé , fur lequel on trouve les
mêmes efpeces qui avoient été données la
veille à la fille , & que ce fcélérat lui avoit
volées , après l'avoir égorgée. Ce malheureux
eft auffi- tôt faifi & chargé de chaînes.
Le défolé Connétable , pour achever de le
convaincre & s'affûrer lui- même de fon
malheur , fe tranfporte avec le Gentilhomme
& une partie des Archers , dans l'endroit
du bois où étoit fa fille . Ils arrivent ...
Quel fpectacle pour un pere ? Il la trouve
40 MERCURE DE FRANCE
fans vie , noyée dans ſon ſang , &, le ſein
percé de fept à huit coups de couteau . Son .
çadavre eft porté à l'hôtellerie & confronté
avec le meurtrier , qui avoue fon crime ;
il fait plus , il admire la Juftice Divine ,
qui a permis qu'il n'en portât pas loin la
peine, en le faifant découvrir & arrêter par
ce chien furieux , qui ne lui avoit vraifemblablement
laiffé la vie que pour que
fon fupplice fervît d'exemple & d'inftruction
aux autres. C'eft à quoi ce miſérable
doit s'attendre dans peu , ayant été conduit
dans les prifons de Londres, pour être exécuté
avec 18 ou 20 autres criminels qui y
font actuellement détenus. C'eft ainfi que
la Juſtice Divine ne laiffe point les crimes
impunis , & qu'elle met en évidence ceux
qui font les plus cachés , par des moyens
extraordinaires , & lorfque les criminels
s'y attendent le moins .
SEPTEMBRE. 1750. 41
E zéle de M.Fuzelier, l'un des Auteurs
Ldu fiercure de France , ne lui permet
pas d'attendre pour le célebrer , l'heureux
événement que défire ardemment toute la
France. Il regarde comme arrivé ce qui
doit fuivre la groffeffe de Madame la Dauphine
, & publie les réjouiffances éclatantes
de l'Univers , dans un Divertiffement
allégorique , également convenable à un
Prince & à une Princeffe. Cette Piéce
tournée en Prologue d'Opéra , eft mife en
mufique par M. Corrette , Organifte de la
Maifon Profeffe des RR . PP. Jéfuites de
la rue Saint Antoine.
LE LYS NAISSANT ,
L
Prologue Allégorique..
E Théatre repréſente le Palais de la
Renommée , ouvert de toutes parts;
en voit la mer dans le lointain,
La Renommée.
Accourez tous , Peuples divers ,
Raffemblez ici l'Univers .
Au Héros de la Seine il doit un jufte hommage ;
42 MERCURE DE FRANCE
Venez du plus lointain rivage ;
Accourez tous , Peuples divers.
Les Nations ſe rendent par quadrilles
dans le Temple de la Renommée ; les Efpagnols
avec des Guitares, les Polonois avec
des Cors-de- chaffe ; les Bergers François
avec des Mufettes ; enfuite on voit arriver
deux Navires ornés de banderoles , d'où il
deſcend des Matelots Anglois & Hollandois
avec des Tambourins & de petites
Flûtes.
La Renommée.
Célebrez un Vainqueur domptant juſqu'à Bellonne;
Eft il un péril qui l'étonne ,
Ce généreux Héros , modéle des Guerriers ?
Il a toujours cueilli les plus brillans lauriers ;
Mais fans vouloir jamais en prendre une couronne.
Choeur.
Il a toujours cueilli les plus brillans lauriers ;
Mais fans vouloir jamais en prendre une couronne.
La Renommée.
Arrêtez ; fupprimons un encens mérité ....
O Ciel , que de vertus ! que d'exploits , il faut taire
Pour fatisfaire
Un Roi qui craint d'être flatté !
N'ofons pas le louer , fi nous voulons lui plaire .
Flore à la Renommée.
Déeffe , digne objet des foupirs des grands coeurs ,
SEPTEMBRE. 87501 43.
Vous, dont avec conftance ils briguent les faveurs
Vous , qui gravez au Temple de Mémoire
Les noms par les Muſes chantés ;
Vous , qui garantiffez la gloire
Des faits dans vos faftes cités "
Flore elle-même vient vous dire
Qu'un nouveau Lys eft né dans fon Empire ›
Chantez ce Lys aimable ; il affûre à jamais
L'heureux triomphe de la Paix .
La Renommée & Flore.
Chantons ce Lys aimable , il affûre à jamais, &c
Choeur.
Chantons ce Lys aimable , & c . ....
Flore .
Préfent des Cieux , ornement de la terre ,
Triomphez , Lys charmant , croiffez , regnez
toujours ,
Regnez toujours , bravez les vents & le tonnerre
Terminez leur funefte cours .
Ne finiffez plus , beaux jours ,
Jours parés des plus doux charmes ,
Qu'on ne verfe plus de larmes ;
Pas même chez les Amours.
Flore & la Renommée,
Pour cet augufte Enfant que la fortune errante ,
Ne s'arrête qu'aux jours qui le rendront heureux !
Que fa roue inconftante
Ne tourne qu'au gré de ſes voeux !
44 MERCURE DE FRANCE
Choeur.
Pour cet augufte Enfart , &c. ....
Et
Flore.
Defcende , riante allegreffe ,
pour la terre abandonnez les Cieux.
Enchantez les mortels ; jouir de vous fans ceffé ,
N'eft le partage que des Dieux.
Choeur.
Defcedez , riante allégreffe , &c. .. …….
L'Allégreffe defcend des Cieux dans un
char couvert de guirlandes de fleurs , efcortée
par la foule agréable des ris & des
jeux ; elle danfe d'abord ſeule , & enfuite
avec toutes les Nations, qu'elle engage fucceffivement
à fe mêler & à danfer enfemble.
La Renommée & Flore.
Sonnez de toutes parts éclatantes trompettes ,
Trompettes & tambours.
Dans cent climats divers éveillez les échos .
Echos.
Tritons , donnez des Concerts fur les Aots.
Tambourins petites flûtes.
Vous, Bergers, dans les bois accordez vos mufettes;
Hautbois & mufettes.
Les Choeurs répetent ces quatre vers.
SEPTEMBRE. 1750.
45
CONJECTURES
Sur la génération , contre les OVIFARISTES
les VERMICULISTES . Par M. Gautier ,
Perfionnaire du Roi.
D
E toutes les queftions anatomiques ,
il n'y en a peut- être pas qui ayent
été tant agitées , que celles qui concernent
la génération , & il n'y en a point afsûrément
fur lefquelles les Phyficiens foient
moins d'accord. Je n'en ferois pas furpris ,
fi les Anatomiftes n'avoient jamais fait que
raifonner. Le raifonnement feul ne mene
pas loin , ou du moins ne fait qu'égarer
dans les matieres , qui demandent à être
vérifiées par les fens. Mais dans ces derniers
fiécles , où l'on a pris du goût pour
les expériences , quantité de Naturaliſtes
en ont fait , & il n'y en a pas deux qui en
ayent tiré les mêmes inductions . Ce feroit
quelque chofe de bien fingulier , s'il ne
falloit pour faifir le vrai dans cette affaire ,
que fefervir fimplement de fes yeux , & qu'il
ne fût venu dans l'efprit de perfonne de le
faire. C'est pourtant une chofe que je fais
plus que foupçonner.Je donnerai mes preu
ves , lorfque j'aurai expofé préalablement
46 MERCURE DE FRANCE.
9
les fentimens de ceux qui ont écrit avant
moi fur cette matiere.
Sentimens des Philofophes les plus connus,tant
anciens que modernes , fur la génération
animale.
Selon Platon , les hommes ne font que
desformes imaginables de lafaculté créatrice ;
& l'effence de toute génération confifte
dans l'unité d'harmonie du nombre de
trois ; le fujet qui engendre , celui dans
lequel on engendre , & celui qui eft engendré.
Il ajoûte pour jetter plus de lumiere
fur ces fublimes notions , que la fucceffion
des individus eft une image fugitive
de l'éternité immuable de l'harmonie
triangulaire. C'eft fans doute fa doctrine
de l'harmonie triangulaire , qui a fait fuppofer
à un de fes illuftres Traducteurs , que
ce grand homme avoit quelque idée con
fufe de la Trinité . Par rapport à la génération
, s'il y a entendu quelque chofe , ce
n'eft vraisemblablement non plus que confufément
, ou il aura été bien aiſe de nous
en faire un myftere.
· Les idées d'Ariftote ( lib. de generat. ) ne
vont pas fe perdre de même dans l'éternité
immuable. Il fe rabat tout fimplement à la
matiere , & veut que le foetus foit formé
développé & nourri par le fang menftruel
SEPTEMBRE.
1750. 47
de la mere , après la jonction de ces menftrues
avec la liqueur feminale du mâle ,
laquelle agit comme caufe ou principe du
mouvement génératif. Que le foetus humain
foit nourri de cette liqueur , ce n'eſt
pas une queſtion : mais qu'il en foit formé
originairement , c'est une opinion qui n'eft
venue à aucun autre depuis Ariftote . D'ail
leurs toutes les femelles d'animaux ontelles
une liqueur menstruelle ?
Hippocrate , ayant obfervé habilement
que les deux fexes pour l'ordinaire concourrent
à la génération , en a inferé pour
ne point faire de jaloux , que les liqueurs
male & femelle étoient toutes deux prolifiques
, & que chacune étoit compofée de
deux differentes parties , l'une forte & active,
l'autre foible & moins active ; que les
plus fortes mêlées enſemble donnoient le
mâle , & les plus foibles la femelle . Apparemment
que la forte mêlée avec la foible
formoit l'hermaphrodite . Il n'a pas expliqué
ce cas .
Descartes ne donne la formation du foetus
, ni à l'une ni à l'autre de ces deux ſemences
, mais à la fermentation de toutes
deux réunies .
Fabricio ab Aquapedente eft peut-être le
premier qui ait fait des obfervations fur la
fécondation & le développement des oeufs
48 MERCURE DE FRANCE.
de poule , & le réſultat de ſes recherches a
été , que les cordons glanduleux qui vont
à travers le blanc fe joindre au jaune de
l'oeuf , étant fécondés par l'efprit feminal
du mâle , font les inftrumens qui fervent à
la fécondation du foetus.
peu Aldrovande fur la génération , eft à
près Ariſtotélicien . ( Voyez fon Ornithologie.
)
Parifanus a plus approché du but : il dit
que la femence du coq,ou du moins le point
blanc qui eft au milieu de la cicatricule de
J'oeuf , eft la fubftance qui doit produire le
poulet : c'étoit là toucher la vérité du bout
du doigt. Qu'il eût dit que cette fubſtance
eft le poulet même , c'étoit , je crois , l'at
teindre tout-à-fait.
Auteurs Ovipariftes.
En phyfique , on aime les fiftêmes géné.
raux ; & s'il y en avoit un qui le fût réellement
, ce feroit en effet le bon. On voulut
appliquer les découvertes faites fur les
ceufs à la génération des animaux vivipares.
Stenon pour cet effet leur fuppofa des
ovaires , & fur , pour ainfi dire , le Chef
des Ov paristes.
:
Graaf voulut s'approprier cette découverte
mais fans entrer dans la difcuffion
´du fait , il s'enfuit au moins de cette conteſtation
,
SEPTEMBRE.
49 1750.
teftation , que Graaf fuppofoit , comme
Stenon , des ovaires aux vivipares.
Harvey , de fa pure grace , donne auffi
des oeufs à toutes les femelles , ne diftinguant
les animaux ovipares d'avec les vivipares
, que par la maniere differente
dont les foetus des uns & des autres prennent
leur accroiffement . La génération de
ces oeufs , felon Harvey , eft l'ouvrage de
la matrice , qui ne conçoit que par une
efpéce de contagion , que la liqueur du
mâle lui communique ; & pour donner une
idée précife de cette méchanique , il dit
que la matrice conçoit le foetus , comme le
cerveau conçoit les idées. Sans doute , il
écrivoit pour des gens qui fçavoient déja
comment fe forment les idées .
Verrheyen fuivit la même doctrine , avec
cette difference pourtant , qu'il exigeoit
pour la formation du foetus , l'intromiffion
de la femence du mâle au fond de la matrice,&
ne fe contentoit pas de la contagion
d'Harvey .Cette contagion en effet expofoit
trop d'accidens la pudicité des vierges. à
Guillaume Langly étoit auffi ovipariſte .
On a de lui des obfervations dans le goût
de celles d'Harvey .
pre-
Jofeph de Aromatarüs a obſervé le
mer , que le poulet eft tout formé dans
l'oeuf avant l'incubation,
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Malpighi en eft auffi convaincu : il remarque
que toutes les parties du foetus
font ébauchées à l'inftant que la poule a
reça le coq , & que ces ébauches paroiffent
de plus en plus , à mature qu'elles fe
développent , au lieu qu'on ne trouve rien
de femblable dans les oeufs des poules , qui
nont pas reçu le coq . Il y avoit grande
apparence que c'étoit le coq qui avoit introduit
le poulet dans l'oeuf. Cependant
Malpighi n'a pas tiré cette conféquence de
fes obfervations . Il croyoit que le færus
étoit précxiftent dans l'oeuf, & s'imaginoit
l'y avoir vû fans que le coq eût fait fon
opération.
Valifniery a fait de nouvelles découver
tes , mais dont il n'a pas profité. Il prouve
par les obfervations que les tefticules des
femelles ne font pas des oeufs ; qu'ils ne font
que les réfervoirs de la lymphe ou de la
liqueur , qui doit contribuer à la génération
; & cependant il conclut que l'ouvrage
de la génération fe fait dans les tefticules
des femelles ; il croit aux ovaires fans
en avoir jamais vû , & ne penſe pas , non
plus qu'Harvey, qu'il foit néceffaire que la
femence mâle entre jufque dans la matrice
pour féconder l'oeuf.
Nuck allegue des expériences en faveur
des ovaires.
SEPTEMBRE.
1750. SI
M. Duverney étoit auffi oviparifte , &
ç'a été un fentiment très à la mode parmi
les Anatomiftes. Ce fut M. Mery qui y
porta les plus rudes coups.
Auteurs Vermiculiftes.
Hartfocker & Lewenoek, ont été les Auteurs
de la fecte des vermiculiſtes , c'eſt - àdire
, de ceux qui ont vû ou cru voir dans
la femence des mâles , des animaux ſemblables
à des vers.
Andry , Valisniery , Bourguet & plufieurs
Auteurs , ont cru y en voir auffi .
Dalempatius y a vû des efpéces de tetards
, qui quittant leurs enveloppes , devenoient
très diftinctement des figures
humaines .
-
Et ces vers ou tetards , les Vermiculiftes
fuppofoient que c'étoient des petits hommes
, ou des fæoetus ébauchés .
Quelques Vermiculiftes qui n'étoient
pas bien revenus du fiftême des oeufs , pour
unir les deux fectes , prétendoient que fur
un million d'animaux qui nagent dans la
femence , il n'y en a qu'un ou deux , &
bien rarement trois , qui parviennent à être
des foetus décidés , & que tous les autres
périffent,faute de pouvoir enfiler l'endroit
de la pellicule , par où ils peuvent fe loger
dans l'oeuf ; cette ouverture fe refermant
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
par une foupape dès qu'il s'y en eft intreduit
un.
Autres fyftêmes plus reçus,
L'Auteur de la Venus phyfique exige la
réunion des femences prolifiques de l'hom.
me & de la femme , & même de ce qu'on
peut appeller les fuperfluités de ces li
queurs.
M. de Biffon s'eft attaché en grande partie
au fyftême d'Hippocrate ; il donne également
au mâle & à la femelle des liqueurs
feminales , qui contiennent chacune des
molecules organiques , de la réunion def
quelles fe forme un nouvel animal .
Réflexions fommaires fur les divers fextimens
des Auteurs , que je viens de citer.
Je demande d'abord aux Auteurs qui
partagent la génération entre le mâle & la
femelle , fur quel fondement ils fuppofent
que la femence du mâle ait befoin pour
être fécondée de la coopération d'un fuc
étranger , d'une liqueur froide , telle que
celle que rend la femelle dans le coït , tandis
qu'elle trouve dans fon propre réfervoir
des matieres plus chaudes & plus
fubtiles ?
Je leur demande enfuite , pourquoi fi la
Coopération de la femelle eft néceffaire
SEPTEMBRE 17500 53
pour la formation du foetus , y a-t'il des
animaux qui engendrent fans femelle ?
Faut-il donc adopter deux fortes de générations
? Et pourquoi multiplier fans néceffité
les loix de la Nature, & en fuppofer
deux , où une feule
fuffit
pour tous les
cas ?
Par rapport aux Ovipariftes , je trouve
bien dur à digérer une conféquence de
leur fyftême, qui eft la néceffité d'admettre
une progreffion décroiffante à l'infini ,
d'oeufs contenus les uns dans les autres .
Joignez que ces oeufs font des matieres
froides & fans vie dans les ovipares , &
qu'ils n'ont jamais exifté dans les vivipares.
La preuve qu'on prétend tirer en faveur
de l'existence des oeufs dans les animaux
vivipares , de foetus trouvés dans le bas
ventre ou dans les trompes , en admettant
même les faits, ne me paroît pas concluante
, puifqu'il eft très-poffible que la femence
du mâle fe foit introduite dans ces
trompes en conféquence de leur dilatation ,
& qu'elle y féjourne , ou qu'elle tombe
dans le bas ventre par le moreau frangé ou
le pavillon . Ce n'eft donc pas dans ce cas
que
le foetus foit defcendu des ovaires ,
c'eft plutôt qu'il a remonté dans les trompes.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Car fi cela étoit , pourquoi n'en auroit
on jamais trouvé dans les ovaires-mêmes ?
On trouvera une réfutation complette
du fyftême des Ovipariſtes dans l'Ouvrage
de M. de Buffon .
Les Vermiculiftes ne font pas mieux
fondés , car outre que le fait de ces animalcules
nageans dans la femence , ne me paroît
que foiblement conftaté , qui d'entre
les Phyficiens Vermiculiftes eft en état au
moins d'afsûrer , que ce animalcules exiftoient
dans l'animal mêmes , avant l'émiffion
de la femence hors de corps , & qu'ils
ne s'y font pas formés depuis par la corruption
qu'aura contracté la liqueur feminale
, ainfi qu'il s'en trouve dans le vinaigre
, qui n'exiftoient pas dans le vin ; ou
comme on en voit fourmiller dans une eaut
putréfiée , qui n'exiftoient pas avant la pu
tréfaction ? Je voudrois pour avérer leur
exiſtence
, que corps fuffent tranfpa- que les
rens , & qu'on y pût voir la femence dans
fon réfervoir même . Sans cela , je ferai tou
jours en droit de douter , ou qu'il y ait des
vers dans la femence , ou du moins que
ces vers foient de petits hommes , car la
vivacité & le fretillement que les Vermiculiftes
leur fuppofent , ne s'accordent gué
res avec la pefanteur & la tranquillité or
dinaire à un foetus. Or , eft-il raifonnable
SEPTEMBRE . 1750. 55
d'imaginer que ces petits embrions , à mefure
qu'ils acquerroient une conformation
plus fine , par l'achevement de leur organifation
, perdiffent de leur vigueur & de
leur agilité ?
Conjecture fur la formation du foetus,
, Pour moi voici tout fimplement
quelle eft ma conjecture fur la formation
du foetus . Je crois qu'il eft produit fous
une forme fluide dans les véhicules feminales
du mâle , par le concours du fang
purifié par les tefticules & par celui des
efprits , qui fe viennent rendre dans ces
mêmes véhicules , par une méchanique fem.
blable à celle qui a concouru à l'accroiffement
des parties de l'animal pere. Ainfi
que dans ces fortes d'infectes qui multiplient
fans femelle , tels que les polipes ,
les pucerons , & c. avec cette difference ,
qu'au lieu que les petits des infectes tirent
leur nourriture & leur accroiffement de la
terre même , ou des plantes qui leur fervent
comme de placenta , les foetus humains
& ceux des autres animaux , font
déposés dans la matrice d'une femelle pour
y prendre nourriture & y croître.
Pour faire cette tranfmigration , il fort
extrêmement de bile & même fluide des
véhicules feminales par le veru montanum ,
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE .
& il eft lancé le long de l'urethre dans la
matrice de la femelle.
Voilà donc dans ma fuppofition une forte
d'accouchement de la part du mâle , il y a
eu même nutrition pendant quelques inftans
par la liqueur qui fort de fes proftates
, laquelle fert aufli au moment de l'émiffion
du foetus , mol & debile comme
il eft , à le conferver dans fon intégrité par
F'enveloppe qu'elle lui fournit en l'entou
rant.
Arrivé dans la matrice , il y eft d'abord
nourri de la femence de la femelle , qui
n'eft qu'une liqueur ténue , préparée de la
lymphe par fes véhicules imparfaites , enfuite
par le fang menftruel , pendant le
refte du féjour qu'il fait dans la matrice ,
puis par le lait , après l'accouchement de la
mere.
Cette premiere nutrition qu'il reçoit de
la femence de la femme , lui donne le tems
d'attendre pour fe nourrir du fang menftruel
, que les vaiffeaux ombilicaux qui
doivent le lui tranfmettre , ayent jetté des
racines dans la matrice. Ce feroit par conféquent
un vice dans la femme , capable
d'empêcher la génération , fi la femme
n'étoit pas conditionnée comme il faut ,
pour fournir la nourriture au foetus qu'elle
reçoit .
SEPTEMBRE . 1750. 57
Il eft à remarquer en confirmation de
ma conjecture , qu'on trouve dans tous les
animaux mâles deux fortes de femences ,
l'une claire & tranfparente , qui vraifemblablement
n'eft point la liqueur généra
trice , & une autre plus cuite & plus liée
dans laquelle on diftingue facilement le
foetus en y faifant attention . Dans un jet
de matiere feminale humaine , on ne diftingue
qu'un foetus & quelque fois deux ,
mais dans les quadrupedes , qui font d'une
plus grande fécondité , on en diftingue plufieurs
qui nagent dans une liqueur claire
& gluante que les proftates fourniffent.
Que fi la femence eft imparfaite , on n'y
trouve point de germe , du moins entier ,
mais feulement quelques portions imparfaites.
Les ovipares , tels que font les oifeaux
& les ferpens femelles , qui n'ont pas de
matrice convenable pour conferver longtems
le foetus , ont en place des placenta
pour
la nourriture du foetus que le mâle
leur fournit ; ce font ces placenta qui forment
ce qu'on appelle dans les femelles de
ces animaux la grappe de raifin ; & une
même matiere glaireufe qui enduit les
ceufs , enveloppe auffi les foetus qui s'y font
attachés.
Pour les poiffons , ils n'ont befoin que
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
de jetter les foetus qu'ils contiennent , dans
l'initant que la femelle jette fes oeufs , &
attendu la grande quantité qu'elle en répand
, il y en a toujours qui rencontrent
les foetus & les reçoivent.
Dans mes principes , je n'ai point de
peine à expliquer la formation des monftres
, foit par
excès ou par défaut : elle s'eft
faite dans les véhicules feminales du mâle ,
foit par la concretion de deux foetus, qui fe
font confondus enſemble ( ce qui étoit fort
facile , la fubftance de ces foetus étant alors
fi molle & fi debile ) foit par la mutilation
du foetus dans le même tems , chofe auffi
facile par la même raiſon .
Rien n'empêchera non plus que la mere
qui reçoit le foetus dans un état de molleſſe,
fufceptible de toutes les impreffions exté,.
rieures , n'y puiffe auffi imprimer quelque
marque , tache ou défaut par le mouvement
déreglé du fang , ou des efprits animaux
, de quelque caufe que ce déreglement
provienne.
La reffemblance qu'a fouvent l'enfant
foit avec le pere ou la mere , n'a rien qui
contredife notre opinion , & n'eft pas du
moins plus difficile à expliquer dans nos
principes , que dans toute autre hypotefe.
,
La génération des mulets vient elles
même à l'appui de notre fentiment. Ces
SEPTEMBRE. 1750. 59
animaux nés d'un âne & d'une cavale 3
tiennent du pere ce qu'ils ont de principal
& d'effentiel dans la configuration , la
tête , les oreilles , la croupe , la queue. Ils
n'ont guéres de leur mere que la groffeur
& le poil. Ce font proprement de gros
ânes vêtus de poils de cheval , encore ontils
fous le ventre quelques-uns des lengs
poils du pere.
Si l'on demande pourquoi les mulets
n'engendrent pas , je réponds 1 ° . Que cette
queftion n'eft pas particuliere à mon fiftême;
2°. Qu'on pourroit citer des exemples
de mulets qui ont engendré , & qu'il y a
journellement des oifeaux nés d'efpéces
mêlées , qui ne laiffent pas d'engendrer à
leur tour. On en pourroit dite autant des
chiens . 3 ° . Qu'il y a apparence que ce vice
provient de la nourriture étrangere qu'a
eû dans la matrice de la mere un animal ,
qui dans fon origine étoit fait pour être un
âne. Cette difference de nourriture a bien
pû mettre de la difference dans fa groffeur
& fon poil. Pourquoi ne pourroit il pas
auffi altérer fa faculté génératrice ?
Ainfi les générations des diverfes efpéces
d'animaux , & même les phénomenes en
cette matiere, s'expliquent fort bien avec le
fiftême que nous propofons , qui même a
cet avantage particulier fur tout autre ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE;
que les obfervations & expériences faites
par tous les Naturaliftes , qui ont adopté
d'autres hypotefes , s'accordent auffi parfaitement
avec la nôtre , que s'ils les euffent
faites dans la vûe de la confirmer.
D'après l'exemple d'Hartfoeker , qui
s'avifa ( nous dit l'Auteur de la Venus phyfique
) d'examiner au microscope cette liqueur
, qui n'est pas d'ordinaire l'objet des
yeux attentifs & tranquilles ; je rapporterai
ici une obfervation la plus concluante , qui
fe puiffe pour mon fyftème , faite par un
Phyficien plus moderne , de l'exactitude &
de la fidélité duquel je puis répondre . J'en
demande pardon aux Lecteurs délicats :
mais il ne m'eft pas poffible de me priver
par
la même délicateffe d'une preuve qui
tranche la question dont il s'agit , de la
maniere la plus complete & la plus déciſive
; que la curiofité de mon Phyficien fût
repréhenfible ou non , c'eft te que je n'examine
point. Voici le fait , dont je ne fuis
pas l'Apologifte , mais l'Hiftorien...
Il reçut de la femence humaine dans de
l'eau claire & froide , au fortir du canal
de l'urethre , dans laquelle il vit très -diftinctement
, même fans le fecours de verres
, un foetus blanc , de matiere opaque &
fluide , dont la tête étoit d'un tiers plus \
forte que le refte du corps ; il pendoit aux
SEPTEMBRE. 1750. 31
quatre extrêmités du tronc quatre filets ,
qui formoient les bras & les jambes. Toute
la difference de ce petit foetus d'avec un
embryon , qui eût féjourné dans une matrice
, c'eft que la tête étoit au moins d'un
tiers plus forte que le corps , & c'eft fans
doute cette difproportion qui aura empêché
les autres Obfervateurs , qui ont fait
la même expérience que mon Phyficien ,
d'y faire auffi la même découverte. Ils auront
pris la tête du foetus pour un amas de
matiere plus épaiffe & plus cuite que le
refte de la femence , & les bras , les jambes
& le corps pour des parties de la même
matiere prolongées en fil , à caufe de leur
vifcofité. Mais les yeux feuls fuffifent pour
convaincre un fpectateur attentif , que
ces maffes vifqueufes & blanchâtres font
de vrais foetus , & les verres montrant leurs
parties plus en détail , ne laiffent pas le
moindre doute.
Le même Obfervateur a fait une expérience
femblable fur des quadrupedes.
Mais aucun de ces animaux ne lui a laiffé
voir un foetus plus diftinct , qu'un âne qui
1iffa tomber fa femence dans un vafe plein
d'eau. Il y vit le petit ânon formé d'une
matiere jaunâtre , épaiffe & fluide ; il y
difcernoit aifément une tête fort groffe , le
tronc , les quatre pattes & la queue : le
62 MERCURE DE FRANCE.
tout nageant dans un liquide tranſparent
& verdâtre .
Mon Phyficien a fait une troifiéme expérience
, que
chacun peut, s'il le veut, re
péter après lui . Ila ouvert une poule immédiatement
après l'approche du coq. Il y a
diftingué dèflors le poulet tout formé d'une
matiere blanche & Ruide , ayant une groffe
tête , & le refte du corps très-petit à proportion
, le tout attaché fur le jaune de
l'oeuf , & entouré d'un peu de matiere
gluante & tranſparente.
Si de pareils faits, joints aux principes que
nous avons établis , ne convainquent pas
invinciblement , que lepere feul dans tous
les animaux fournit les foetus tout formés ,
& que les matrices des femelles ne font
que des réceptacles , où ces foetus font dépolés
pour y prendre leur nourriture &
leur accroiffement , j'avoue que je n'ai pas
d'argumens plus forts à préfenter. Mais je
doute que les adverfaires de mon fiftême
en ayent d'auffi forts à y oppofer.
Au refte , loin que ce fiftême ait rien de
neuf ou de révoltant , c'eft au contraire
celui de tout le genre humain , auquel il
ne manquoit que des raifons développées
& des preuves tirées de l'expérience ; de
tous les tems & par toute la terre, les peres
ont été regardés comme les véritables proSEPTEMBRE.
1750. 63
créateurs de leurs enfans , c'eſt à eux qu'on
fait tous les honneurs de la génération .
Le langage même des faintes Ecritures
eft conforme à cette doctrine. Il y eft toujours
dit que tel engendra tel autre , &
jamais il n'eft dit des femmes qu'elles
ayent engendré. Elles engendreroient
pourtant en effet , fi elles fourniffoient leur
part dans la ſubſtance du foetus . Que fçaisje
, fi ce n'eft pas fur cette croyance univer
felle , qu'eft fondée la prééminence de notre
fexe fur l'autre ; en particulier dans
notre France la difpofition de la Loi Salique
fur la fucceffion de la Couronne . Sice
n'eft pas pour les mêmes raifons que les
Anciens Romains attribuoient aux peres
fur leurs enfans , un pouvoir prefque illimité
, fous le titre de puiffance paternelle
pouvoir dont ne jouiffoient pas les meres ,
qui ne pouvoient exiger de ceux qu'elles
avoient mis au monde , que des respects &
des déferences ?
*
Afin que les amateurs en Anatomie puiffent
fatisfaire leur curiofité fur les parties
naturelles de l'homme & de la femme
je vais donner au mois d'Octobre prochain
ces parties détachées fous differentes
coupes de couleur & grandeur naturelle
en trois Planches , au lieu de l'homme
fur pied que je devois diftribuer cet été ,
64 MERCURE DE FRANCE.
mais que j'ai été obligé de différer à cauſe
des chaleurs exceffives ; ainfi les trois Planches
que je délivrerai le mois d'Octobre ,
font celles que j'avois promiſes pour l'hy-,
ver prochain , auquel tems je donnerai en
place l'homme , que je devois donner immédiatement
après la femme , que je diſtribue
préfentement .
Si quelqu'un qui n'auroit
pas foufcrit ,
veut avoir les trois Planches des parties de
la génération en détail , je les lui féparerai
pour le prix de 18 livres les trois.
Mon adreffe eft rue de la Harpe , entre la
Fue Poupée & la rue Percée.
HOG 289 209RUS 209 209208 207 206 207 208 209208 POS
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
࿉: ཀྱི གུ ❁ ཀྱི
L'ALLE'E DE SILVIE *.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
72 MERCURE DE FRANCE.
送送送送洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
LETTRE
AlAuteur du Mercure.
'Ai l'honneur de vous envoyer , Monfieur
, la fin d'un Panégirique de Sainte
Magdeleine , qui a été prononcé Mercredi
dernier dans une des Paroiffes de
cette Ville. Le Prédicateur exhortant fon
Auditoire à imiter la Sainte dans fon
amour pour Dieu , s'eft exprimé en ces
termes.
» Hé ! dans quel tems ferez-vous donc
» fenfibles à un exemple fi touchant , fi ce
» n'eft après les jours de colére & de ven-
» geance qui viennent à peine de finir ? Le
» bras du Tout- Puiffant s'eft appefanti fur
nos têtes criminelles ; à fa voix courrou-
» cée la mort a déployé fa redoutable
» faulx . Un feu ( a) dévorant qui menaçoit
de confumer les douze Tribus (b) d'I-
» fraël , a répandu l'allarme dans tout le
camp. Sans les foins paternels d'un Pon-
» tife , (c) qui comine un autre Aaron , eſt
"
(a) La Suette , qui a attaqué un tiers des habitans
de Beauvais.
(b) Il y a douze Paroiffes dans la Ville.
(c) Etienne-René Potier de Gêvres , Evêque
accouru
SEPTEMBRE. 1750. 73
accouru à nos cris pour fe jetter l'encenfoir
à la main , entre les vivans & les
» morts , nous languiffions , (a) nous péril-
»fions tous. Cependant échappés d'un
péril dont nous frémiffons encore , quel
» fruit en avons- nous retiré ? Nous nous
répandons en louanges fur le grand Evê-
» que à qui nous fommes redevables de
»notre falut. Nous publions avec des lar-
» mes reconnoiffantes fon zéle , fa prù-
» dence , (b ) fes largeffes & fes attentions .
» Nous l'aimons , c'eft tout dire , & nous
ود
proteftons que le fouvenir de fes vertus
» & de fes bontés ne mourra jamais dans
»nos coeurs. Ah ! mes freres , aimons en-
» core plus le Dieu qui , comme nous l'é-
» prouvons aujourd'hui , nous a donné un
» fi digne Prélat dans fa plus grande mi-
» féricorde . Ce tendre Paſteur n'eft venu
» expofer fes jours précieux pour défendre
Comte de Beauvais , nommé par le Roi de Pologne
au Chapeau de Cardinal , a interrompu le
cours de fes vifites pour venir le renfermer au fort
de la contagion dans fa Ville Epifcopale,& y potter
tous les fecours poffibles .
(a) Il n'eft mort qu'environ 120 perfonnes.
(b ) Il faudroit un long Commentaire pour expliquer
ces differens traits qui fignalent notre illuftre
Prélat. Le Prédicateur les a rendus foiblement ,
mais il n'en falloit pas davantage à des Auditeurs
qui en feront à jamais pénétrés .
Ꭰ
74 MERCURE DE FRANCE.
» les nôtres , qu'afin de nous infpirer le
» divin amour dont il eſt viſiblement em-
»brafé lui-même , & qui feul peut nous
» conduire fur fes traces , & c.
nous les
Voilà , Monfieur , ce que nous avons
entendu avec un applaudiffement général ,
& ce que nous fouhaiterions faire entendre
à toute la Terre , pour l'inftruire des
bienfaits que nous avons reçus , & du retour
dont payons. Dans le tranf
port où nous fommes , vous jugez bien
qu'il nous eft impoffible de difcuter les
tours & les expreffions de l'Orateur ; notre
gratitude a émouffé notre goût ; nous
nous en rapportons au vôtre pour décider
fi ce morceau mérite d'occuper une place
dans le Mercure,
Je fuis , &c.
F. P. L. D. G, P. D. S. L.
A Beauvais , le 24 Juillet 17500
SEPTEMBRE. 1750. 75
洗洗洗洗送洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
EPITRE
A la Jeuneffe.
INcomparable enchantereffe ,
Par qui tout plaît , tout intéreſſe ,
Et fans qui tout manque d'appas ;
Déeffe aimable & fugitive
Arrête ; que ma voix plaintive ,
Pour un moment fixe tes pas.
Jeuneffe , d'un vol fi rapide
Eh ! quoi , tu veux m'abandonner ?
Si tout me devient infipide ,
Pourrai-je te le pardonner ?
Hélas ! Lorfque ta main volage
Nous met fur un trône de fleurs ,
Croit- on qu'au- delà du bel âge ,
Tu nous coûteras tant de pleurs ?
On cueille ces fleurs féduifantes ,
Dont l'éclat dérobe à nos yeux
Les douleurs vives & cuifantes
D'un avenir injurieux ;
A ta douceur on s'abandonne ,
On chérit tout ce qu'elle donne ,
On s'enyvre de voluptés ;
Vains plaifirs ! un fi doux empire
Commence à peine , qu'il expire ,
Dj
76 MERCURE DE FRANCE:
Et fait place à tes cruautés ;
Banquet trompeur , mais délectable,
Que ta malignité nous fert !
L'espérance nous met à table ,
L'ennui nous attend au deſſert;
Déja tout ce qui m'environne
Me dit que tu fuis pour
toujours ;
Déja fe fane la couronne
Que je portois dans mes beaux jours ;
De ces guirlandes paſſageres ,
Dont me paroient tes mains légeres ,
Le tems vient de couper le fil ,
Et dans les yeux de nos bergeres
Je lis l'arrêt de mon exil .
De ma languiffante mufette
On dédaigne les foibles fons ;
A la faveur de nos buiflons
La malicieufe Lifette
Ne répete plus mes Chanſons.
'Ainfi notre gloire s'envôle ,
Et vainement dans mon malheur ,
De quelqu efpérance frivole
On voudroir fatter ma douleur ;
Tout eft perdu ; Chloé m'évite ,
( Elle qui m'auroit attendu , )
Life me fuit encor plus vîte ,
Et notre fage prétendu
Arcas , le grave Arcas m'invite;
SEPTEMBRE. 77 1750.
Tout eft fini , tout eft perdu.-
Ma plainte eft-elle légitime ,
Trop cruelle Divinité ,
Qu'encenfe notre vanité
Pour en devenir la victime ?^
Mais en manquant à nos défirs ,
Pourquoi de nos premiers plaifirs
Nous laiffer une image intime ?
Pourquoi nous conferver toujours ,
En nous réduifant à l'eftime ,
Le fouvenir de nos amours ?.
De la nuit le brillant menfonge
Devroit il furvivre au fommeil ?
La mémoire du plus beau fonge
Eft le fupplice du réveil ;
Oui , mon tourment s'aigrit encore ,
En me rappellant mon aurore
Quand je vois coucher le Soleil..
En vain , avec un air auftére ,
Pour m'aider à quitter Cithère ,
La raiſon m'offre ſon appui ;
Qu'ai- je affaire d'elle aujourd'hui ?-
Qu'eft devenu le doux myftére ?
Que font devenus les momens
Où les Graces intelligentes ,-
Dans l'art de nos amuſemens ,
Avec des mains fi diligentes ,
Formoient ces noeuds délicieux ,.
>
>
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Où fous des loix plus indulgentes ,
J'étois moins fage & plus heureux ?
Je te vois , perfide Jeuneſſe ,
D'un ris qu'anime la fineffe
Affiéger la froide raifon ;
Tu ris de voir que li fageffe
Sur moi répand avec largeffe
Les fruits de l'arriere fa fon ;
Ce que Pomone fait éclore
Et que mûrit l'aîle du Tems ,
Vaut- il un feut regard de Flore ,
Loifque l'on eft dans fon printems ?
Peffelier.
洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗
L
E Conte fuivant eft de Madame de
Fagnan , Auteur de Kanor , Roman ingénieux
& plaifant , imprimé depuis quelques
mois , & qu'on trouve chez Prault
fils , Quai de Conti.
'Eft
CONTE.
de chofe que l'efprit fans la
Egure : la beauté (aus refprit , eft
moins encore. La Fée Louvette étoit , comme
tout le monde fçait , ( tout le monde >
SEPTEMBRE. 1750. 79
c'eſt- à - dire , ceux qui ont quelque connoiffance
de la Cour des Fées ) ; elle étoit cinq
jours de chaque femaine , une forte - petite
perfonne d'une laideur effrayante ; les deux
autres jours , elle étoit d'une taille majeftueule
& d'une beauté raviffante. Ce n'eft
pas tout perdre , que d'avoir deux beaux
jours par
femaine , lorfqu'on peut en tirer
parti ; mais un inconvénient lui rendoit
cet avantage inutile ; c'eft qu'en changeant
de figure , elle changeoit d'ame , de caractere
, de fentimens : les cinq jours de laideur
, elle étoit tendre , bonne , douce ,
paffionnée , aimable , fi l'on pouvoit l'être
avec des dehors qui révoltent & une figure
qui déplaît ; mais malheureufement l'écorce
décide. Elle employoit fes cinq jours
de laideur à obliger , à flatter , à chercher
à plaire ; elle n'épargnoit rien pour trou
ver un génie , un enchanteur , ou un fimple
mortel , capable de s'attacher à ce que
l'on appelle le vrai & folide mérite , celui
du coeur & des fentimens ; elle faifoit des
tentatives auprès de tout le monde , & rien
ne lui réuffifoit . Cependant fi cette bonne
petite Fée faifoit ainfi des agaceries & des
avances , ce n'étoit pas qu'elle fût coquet.
te ; il eft bon d'en avertir , parce que cela
reffemble un peu ; mais c'eft qu'il étoit
écrit qu'elle ne recouvreroit fa premiere
D iiij
So MERCURE DE FRANCE:
figure , qui avoit été fort aimable , que
lorfqu'elle fe feroit fait aimer véritablement
dans fa laideur. Cet arrêt étoit tracé
dans le Livre du Deftin que tout le monde
connoît de nom , quoique perfonne n'y ait
jamais lû.
On fe doute bien comment elle s'étoit
attiré cette difgrace ; c'étoit en dédaignant
les foupirs , & méprifant les voeux
d'un enchanteur déteftable , malfaifant ,
laid , & plus puiffant qu'elle : ce font de
ces événemens fi ordinaires , qu'on n'auroir
befoin de les dire ; cependant fi
vous ne les dites pas , il y a toujours.
quelque efprit bouché qui ne veut rien
deviner , & qui vous en fait un crime.
pas
Louvette avoit , comme on l'a dit , deux
jours d'une beauté raviffante ; elle réunif
foit dans ce court intervale tous les char-
& s , toutes les graces, qui peuvent attirer
meplaire aux yeux ; fi elle eût été maîtreffe
de conferver les mêmes façons , les mêmes
fentimens , qui ne lui produifoient rien .
dans fa laideur , elle eût captivé & charmé
l'Univers , elle n'eût point trouvé de
coeur fait pour lui réfifter. Mais en deve
nant belle , elle de venoit fotte , fiere , dédaigneufe
, infoutenable ; fes hauteurs , fes
mépris , fon peu de fentiment & de goût ;
en un mot , toutes fes façons écartoient
SEPTEMBRE. 1750. 81
ر گ
ceux que fa figure avoit attirés : il fuffifoit
de lui parler & de l'entendre
, pour
perdre auffi tôt cette opinion
, & ce défir fi
naturel de trouver une belle perfonne
accomplie
. La beauté feule commence
par
placer dans le coeur de tous les hommes
,
mais il faut que quelque
chofe l'y foutienne
;or dans Louverte
tout concouroit
l'en bannir.
le
pour
Elle ne pouvoit inftruire ni ceux qui
l'adoroient belle , ni ceux dont elle auroit
bien voulu fe faire aimer laide , qu'elle
étoit la même perfonne fous ces deux formes
fi differentes ; c'étoit une des conditions
de fa métamorphofe , & du retour à
fon premier état. On penfoit à la Cour
qu'il y avoit deux Louvettes une belle &
une laide. C'étoit à la Cour des Fées que
cela fe paffoir , je ne fçais fi je l'ai dit ; mais
comme il faut le dire , il vaut autant que
ce foit ici qu'ailleurs. Cette Cour eft un
pays , où quelquefois on voit tout , &
où quelquefois auffi on ne fait attention
à rien , de forte qu'on fut long- tems fans
remarquer que les deux Louvettes ne paroif
foient jamais enfemble.
Cependant la petite Fée avoit le chagrin
pendant cinq jours , de fe voir le jouet &
le rebut des mêmes amans , qui avoient
pendant deux autres jours une difpofition
3
D v
S2 MERCURE DE FRANCE.
à l'adorer , qu'elle rendoit inutile par fes
façons , & ſon peu de goût & de retour
pour eux. La fituation eft affez triſte ; . auffi
Louvette l'étoit beaucoup , & même elle
l'étoit davantage dans fes jours de beauté ,
que dans ceux de laideur , ce qui prouve
qu'il vaut encore mieux être laide avec de
l'efprit & des fentimens , que d'être belle ,
en manquant de tout le refte .
&
Tel étoit fon état , lorſque le Deſtin lui
offrit un perfonnage aufli maltraité qu'elle,
par les mêmes raifons. C'étoit un jeune
Prince, on s'y attend bien : ce à quoi on nes'attend
pas ddee même , même , c'eſt qu'il s'appelloit
Minet bleu , ce qui venoit non- feulement
du bleu fingulier dont étoient fes yeux ;;
mais auffi des habits de taffetas bleu changeant
, qu'il portoir tout l'été , & dont il
avoit le premier amené la mode , qui fut
empaumée brufquement par tous les
agréables de la Cour , y compris même les
Violons & autres gens à talens. Il avoit été
originairement un de ces Adonis , dont
toutes les femmes fe donnent le mot pour
devenir folles , fans trop fçavoir pourquoi.
Lorsqu'il paroît de ces univerfels , de ces
hommes du jour , les vieilles Fées ne font
pas les dernieres à y courir . elles font fit
mal reçues par ces Meffieurs , qu'elles devroient
bien s'en corriger ; mais fe corri
SEPTEMBRE. 1750% 83
ge- t'on des défauts que l'on aime ? La Fée
qui éprouva les rigueurs du beau Minetblen
, l'en punit fur le champ ; ce font dettes
d'honneur pour lesquelles jamais Fée
outragée ne demande un inftant de crédit.
Elle le traita comme l'enchanteur avoit
traité Louverte peut - être ces deux méchantes
gens fe connoiffoient- ils , peut être
s'étoient-ils donné le mot. Toute la difference,
c'eft que Minet- bleu fut doué , pour
deux jours feulement , d'une laideur rebutante
, accompagnée de tout le mérite du
coeur & de tous les charmes de l'efprit , &
conferva les cinq autres jours fa premiere
beauté , dépourvue de tout ce qui pouvoit
la mettre en valeur ; plus d'ame , plus d'ef
prit , plus de goût , ni de fentimens ; indifferent
& froid comme un automate , il
ne regardoit que pour voir , & ne parloit
que pour parler , fans avoir jamais l'air de
penfer , ni de fentir.
Les deux jours de laideur & de fenfibilité
de Minet-bleu , étoient précisément les mêmes
où Louverte étoit belle & indifferente ,,
& les cinq jours où elle étoit laide & fenfible
, étoient les mêmes où le Prince jouiffoit
de tous les charmes de fa belle figure
froide & inanimée. C'étoit dans ce dernier
état qu'il devoit fe faire aimer pour en
fortir. Il étoit même condamné à infpirer
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
une vraie paffion à une femme de mérite ,.
en quoi il étoit encore plus maltraité que
la Fée , qui pouvoit fe faire aimer dans fa
laideur : étant plus difficile de plaire , lorf
.qu'on eft incapable d'aimer , que lorſqu'on
n'est pas d'une figure aimable.
La conformité des deux avantures de
Louvette & de Minet-bleu , produifit l'effet
-qu'elle devoit tout naturellement produi
re. Le Prince dans fes deux jours de laideur
devint éperduement amoureux de
Louvette , qui étoit juftement alors dans fes .
deux jours de beauté . Il en fut reçu avec
tous les outrages & le mépris dont elle
étoit capable ; mais auffi ces deux jours
-paffés , le Prince prenoit fa revanche. La :
-pauvre Louverte rentroit dans fon tems de
laideur achevée ; le beau Minet - bleu reprenoit
fes glaces & fes mépris avec ſa belle
figure. La Fée perdoit à fon tour auprès
de lui des regards & des foupirs , qui fem.
bloient la rendre plus laide encore. C'eft:
le privilége de la laideur confirmée , tout
Jui nuit & l'augmente , principalement les
mêmes chofes qui fervent le mieux la
beauté.
: Cependant la Cour du Prince fut bientôt
déferte. Les coquettes , qui avoient d'abord
été amufées de fa jolie figure , les prudes
qui en avoient été éblouies , ſe laſleSEPTEMBRE
1750. 835
rent de fon fang froid , impoli & trop égal
la feule Louvette , qui n'avoir point à choi
fir , lui demeura attachée..
Les hommes font plus incorrigibles
ils ont un amour-propre plus aveugle &
plus tenace , de forte que , quoiqu'ils ne
fiffent pas plus de progrès fur la Fée , lorfqu'elle
étoit belle , que les femmes en faifoient
fur le Prince en beauté , ils furenta
bien plus long- tems à fe le tenir pour dir..
A peine il fe retiroit deux amans rebutés
de cette belle infupportable , qu'il en reparoiffoit
de nouveaux , tout prêts à mieuxx
angurer de leurs talens & de leur mérite ,,
au moyen de quoi Louvette dans fa laideur; «
jouiffoit auprès de fon amant d'un avan--
tage & d'un plaifir , qu'il n'avoit pas au
près d'elle , lorfqu'elle étoit dans fa beauté.
Ce plaifir confiftoit à être prefque toujours
feule auprès de ce qu'elle aimoit , à
n'avoir point de rival pour témoin de
l'indifference dont elle étoit l'objet ; ce
n'eft pas une petite confolation . Si cette :
indifference ne diminuoit point , du moins
elle ne paroiffoir pas augmenter , c'est une
confolation encore : tout ce qui nourrit
l'espérance , eft le bien & le charme le plus
réel de l'amour..
•
Minet bleu , au contraire , étoit le jouer -
des infultes & des mépris de fa belle ; ens
préfence de fes rivaux , il étoit toujours le
8 MERCURE DE FRANCE.
plus maltraité , quel tourment ! Par bonheur
il avoit tant d'efprit , qu'il fe tiroit
moins mal qu'un autre de tous ces mauvais
pas : mais en fouffroit-il moins ?
Cette Cour orageufe fe renouvelloit
fouvent ; Minet- bleu en étoit le Doyen ;
nul outrage´n'avoit pû le rebuter , ni le
bannir. D'abord perfonne n'y faifoit atten
tion ; mais après un long- tems , on le remarqua
, on l'en badina ; il tint bon. Sa
conftance parut un prodige ; les femmes y
firent quelques réflexions ; on réfolut d'en
avoir pitié , & de tâcher pour cela d'oublier
fa figure , dûr- on lui donner audience les
yeux fermés. On comprit qu'il falloit qu'il
fût quelque chofe d'extraordinaire ; la
mode s'y mit , & en moins de rien , il n'y
eut pas une femme du bel air, qui ne fe fit
une affaire férieufe d'enlever cet amant à
la belle infuportable , car Louvette dans les
deux jours de beauté , étoit plus connue
fous ce nom que fous aucun autre .
9
L'hiftoire ne dit point , file Prince répondit
de la façon dont on l'avoit efperé ,
à toutes les bontés dont tout le monde
voulut l'accabler à la fois. Louvetre , qui le
trouvoit déteſtable dans les affiduités , le
trouvoit encore tel dans fes abfences , & le
puniffoit également des unes comme des
autres , tout lui étoit bon pour le toutmenter.
SEPTEMBRE. 1750% 87
Il est à propos de remarquer en en paffant ,
que quand une fais un magot devient à la
mode , il a le talent de s'y mieux foutenir
qu'un autre , le goût qu'on y prend devient
une fureur en moins de rien.
g
Une certaine Fée que l'on nommoit
Confidente , fe trouva la feule de la Cour
qui n'eût pas encore eu de converfations
particulieres avec Minet - bleu : cette Fée
Confidente étoit auffi belle pour le moins.
que Louvette ; mais elle étoit encore plus
infenfible , de forte qu'en faveur de fon
infenfibilité reconnue , les autres Fées lui
paffoient fa beauté : quoique ce foit une
mauvaise qualité pour une Confidente
elles ne laiffoient pas que de s'y beaucoup
fier , aucune n'y avoit encore été attrapée ::
c'étoit bien le meilleur coeur , le meilleur
efprit de Fée qui fût à la Cour. Dans tout
un jour , on ne pouvoit pas lui reprocher
plus de deux ou trois indifcrétions , & autant
de caprices des caracteres auffi égaux
font bien rates , auffi le fien la faifoit aimer
généralement de toutes fes compagnes.
Elle feut donc tout ce qu'elles fçavoient
de plus particulier touchant le mérite
du laid Miner bleu , & elle en fçur
tant , que la curiofité , qui eft la fille & la
mere de tous les maux qui arrivent ici bas ,.
vint lui donner le mauvais confeil d'en88
MERCURE DE FRANCE..
lever le Prince à toutes les conquêtes.
De tous les tyrans qui fe mêlent de gou
verner la tête d'une belle , la curiofité eft:
le plus abfolu , quoiqu'il y en ait d'ailleurs
de fort puiffans ; mais quand celui - là parle
, tous les autres fe tailent pour l'écouter
& le fervir fur le champ . La Fée Confidente
avoit à chaque inftant des occafions de
parler à Minet blew elle étoit chargée
pour lui de tous les riens , de tous les petits
fecrets de fes compagnes . Dès qu'elleeut
pris fon parti , elle fit fa charge , c'eft--
à-dire , elle parlà pour fon compre , &
laiffa deviner ce qu'elle vouloit que le
Prince entendit. Il avoit acquis plus d'expérience
dans un mois de bonheur , qu'on
n'en attrape en dix années d'étude , de :
forte qu'il devina plus qu'on ne voulut , &-
cela s'appelle deviner jufte .
Ceux qui fe font un plan fuivi de ce
qu'on nomme caractere , demanderont
peut-être comment cette Confidente fi peus
fenfible , devint tout à coup fr differente
d'elle même , fi paffionnée pour un magot?
Mais , ai- je dit qu'elle l'aimoit ? Point du
tout. Elle étoit curieufe , & rien de plus .
La curiofité reffemble à tout , & n'est rien :-
elle reffemble à l'amour , à la haine , à toures
les paffions ; elle en fait prendre le
mafque , comme elle le fait quitter.
SEPTEMBRE. 1750 89
Confidente ne jouit pas long- tems. de la
confiance & de l'erreur de fes compagnes :
elles s'accorderent toutes à la détefter & à
en dire du mal . Elles fe liguerent pour lui
enlever fon Minet - bleu ; & cet enlevement
ne fut plus traité comme une affaire de
goût , mais d'honneur , de politique , de
vengeance. On s'y appliqua donc fort férieufement
, & Confidente , que la curiofité
n'auroit peut - être pas retenue plus de
vingt- quatre heures auprès du petit vilain,
s'y trouva engagée par pique , par amourpropre
, & pour paroître faire une belledéfenſe
.
Ses ennemis regardèrent la belle infupportable
, qui étoit Louvette , comme celle:
qui devoit les venger : la paffion du Prince:
pour elle leur étoit connue ; elles travaillerent
donc à infpirer à cette Fée , non pas :
de la curiofiré , ni de l'amour pour Minerbleu
; mais de l'averfion pour fa rivale , &
de la jaloufie..
peut
Ceux qui penfent que la jaloufie ne
peut naître fans amour , fe trompent lour
dement. Elle venir d'averfion pour
une rivale , d'orgueil , d'amour- propre ,
du défir d'une préference dont on ne veut
point ufer , fans pouvoir le réfoudre à voir
un autre en profiter. Ce fut de cette efpèce
de jaloufie que les Fées foufflerent an
90 MERCURE DE FRANCE.
coeur de Louverte . Elles ne furent pas long
tems à l'y produire une femme feule
viendroit à bout de l'impoffible en ce
genre fur une autre femme ; il est aisé de
juger de quoi font ' capables beaucoup de
Fées réunies.
Louverte le conduifant par leurs confeils ,
hait bientôt fa rivale , auffi parfaitement
qu'on put le défirer ; elle n'aimoit pas encore
Minet- bleu ; mais elle avoit un goût
vifpour rendre Confidente & lui très- miférables
. Elle fe faifoit un plaifir & une étude
de faire à l'un & à l'autre des tours fanglans
, & d'employer contr'eux ce qu'on
appelle les rufes de guerre. Elle rompoit
tous leurs entretiens & leurs rendez - vous .
Tantôt elle affectoit des airs de langueur
& de paffion , qui faifoient naî re des efpérances
dans le coeur du Prince ;une autre
fois elle y portoit le défefpoir & le trou
ble , bien entendu que le tout fe faifoit à
contretems pour les intérêts de fa rivale.
Dans les momens où Minet bleu auroit pû
voir Confidente , elle l'occupoit , elle paroif
foit vouloir Pentendre , & commencer à
F'aimer : dans les momens où elle ne redoutoit
point cette rivale , & où Minet-blew
efpéroit la récompenfe des facrifices qu'on
avoit exigé de lui , elle fe traitoit avec une
dureté défefpérante. Quoiqu'il en ſoit ,
SEPTEMBRE. 1750. 91
elle le voyoit plus long-tems , elle étoit
plus fouvent & plus feule avec lui depuis
ce projet de vengeance. Je ne fçais fi quelqu'un
devine ce qui en arriva. Le voici.
Tout ce jeu de jaloufie & de vengeance
produifit fur elle le même effet , que la
curiofité avoit produit fur Confidente :
en croyant ne faire qu'imiter la jaloufe &
la paffionnée , elle le devint d'autant plus ,
qu'elle avoit eu d'abord un deffein tout
contraire ; c'eft ainfi que l'amour le joue
de nos projets , c'eft ainsi que tous les jeux
finiffent.
Dès que Louvette s'apperçut de fon mal ,
elle commença à prendre foin de le cacher ;
foin inutile , qui ne fait que nous trahir
davantage ! Heureufement Minet- bleu aimoit
trop pour s'appercevoir de fon bonheur
auffi promptement qu'il auroit fait , s'il eût
moins aimé. Ce changement en produifit
un autre la laideur du Prince commença
peu à peu à diminuer. Cette métamorphofe
fe faifoit fi lentement , qu'elle étoit pref
que infenfible pour les autres ; mais elle
alloit à grands pas dans le coeur & dans les
yeux de Louverte. Chaque fois qu'elle le
revoyoit , elle le trouvoit plus aimable :
c'étoit juftement ce qu'il falloit
pour qu'il
le devint encore davantage.
Les Fées fe douterent bientôt de cet
92 MERCURE DE FRANCE.
amour naiſſant , il les avoit à peu près vengées
de Confidente , elles compterent qu'il
les vengeroit encore du Prince , vû le caractere
qu'elles connoiffoient à Louvette ,
comme fi l'amour ne fçavoit pas faire des
caracteres tout neufs , quand il en a befoin.
A cette laideur du Prince , qui n'étoit
déja plus laideur , puifqu'elle devoir ceffer,
& ceffer par l'amour , fuccédoit , comnie
on fçait , pendant cinq jours la laideur de
Louverte , qui jufqu'alors avoit paru croître
, au lieu de diminuer , mais un heureux
hazard vint la fecourir. Le beau
Menet-bleu , en promenant fon indifference
& fes charmes dans un bois voifin , fat.
affailli par une troupe de brigands : on juge
bien qu'il fe défendir avec beaucoup de
valeur bleffa dangéreufement les plus
matins , & diffipa le refte ; mais il revint
avec la main gauche percée d'un coup de
féche la blefire étoit légere , mais le fer
étoit empoisonné , ce qui eft de la derniere
conféquence , lorfqu'on n'eft pas immortel..
Le Chirurgien qui vifita la playe ,
dit ce qu'il en penfoit avec tout le ménagement
qui convient en pareil cas ; cepen
dant il laiffa entrevoir qu'il n'y avoit point
d'autre remede , que de trouver promptement
quelquiun dont la bouche fit fortir.
SEPTEMBRE. 1750. 23
le venin de la playe , en tirant le fang. Il
ajoûta qu'il y avoit du danger pour celui
qui voudroit l'entreprendre.
A peine eut- il ceffé de parler , que Louvette
fondant en larmes , s'empara de la
main de fon amant ; elle appliqua fes lévres
fur la playe , & quelque effort qu'il
fît pour retirer fa main , elle ne la quitta
plus , qu'elle n'eût fait fortir le poiſon , en
tirant tout le fang avec lequel il pouvoit
s'être mêlé .
Le Prince , plus ému & plus troublé de
l'action de Louvette , que de fon mal & du
danger qu'il avoit couru , la regardoit fans
avoir la force de lui parler , ni de retenir
fes larmes. Y eut il jamais de la laideur
où il y a de l'ame , du fentiment , de la véritable
tendreffe ? Non , j'en fuis certaine.
Louverte en cetétat devoit paroître bien belle
à fon amant , elle l'étoit en effet . Quand
nous faifans une belle action , nous n'avons
pas notre figure ordinaire
avons la figure & les traits propres à l'action.
nous
L'eſtime , la pitié , la reconnoiffance entrerent
en ce moment dans l'ame du Prince
, pour n'en jamais fortir. Il vit Louvette
avec de tout autres yeux , & à compter de
cette inftant , elle ne fut plus la même.
Heureufe erreur , que celle qui occafionne
94 MERCURE DE FRANCE.
une réalité ! Elle perdit de fa difformité ;
& reprit de fes premiers charmes , & à proportion
qu'elle les reprit , il s'y attacha
davantage , de façon qu'en moins de rien. ,
elle devint la plus belle des Fées , & lui le
plus tendre des Princes. Il devint auffi le
plus beau dans fes deux jours critiques , à
mesure que la belle infuportable perdoit de
ce nom , pour devenir aimable & tendre.
Les chofes furent conduites de part &
d'autre à un tel dégré de perfection , qu'ils
fe reconnurent pour être les mêmes qui
s'étoient caufé tant de maux fous cette
double forme. Chacun les reconnut auffi ,
en difant qu'il s'en étoit bien douté , quoi,
que perfonne n'y eût penſé.
C'étoit à ce point que le Deftin vouloit
qu'ils arrivaffent avant de les unir. Comme
c'étoit la ſeule choſe qui reſtoit à faire ,
& que tous deux la fouhaitoient fincérement
, rien n'y mit obſtacle. La Reine
des Fées en fit la cérémonie, & en ordonna
les fêtes , qui furent les plus brillantes ,
au rapport de tous les connoiffeurs . Louvette
communiqua l'immortalité à fon Amant ,
fuivant le privilége de la Féerie . Il en fit un
très-bon uſage , & au moment où j'écris
ceci , ils font encore auffi contens & auffi
heureux que le premier jour.
SEPTEMBRE. 1750. 95
On a dû expliquer les Enigmes & le
Logogriphe du Mercure d'Août , par le
Pleaume Miferere , la Cérife & l'Hippocréne .
On trouve dans le Logogriphe, Roi , Reine,
Prince , Poire , Po , pie , corne , Chine, poche,
cri , Chio , Chipre.
ENIG ME.
Chacune à part, mes foeurs , & moi ſommes
muettes ;
Mais l'homme en nous rangeant avec diſcernement
A trouvé le fecret de nous rendre interprêtes
De tout ce qu'il conçoit dans fon entendement.
A chacune de nous , cinq donnent l'harmonie.
Moi , je céde le pas , & prime rarement :
En vain de m'élever je concevrois l'envie ,
Puifqu'en tous lieux je fuis placée au dernier
rang.
Quand puiffamment armé , pour conquérir la
Gréce ,
Le fils de Darius mit l'Afie en effroi ,
Chez ce Prince Perfan j'avois plus d'un emploi.
L'on me voit dans les Jeux , jamais dans l'allégreffe.
MERCURE DE FRANCE.
;
Dans la tranquillité , l'on ne me vit jamais ,
Et jamais je n'ai mis le pied dans l'Amérique ,
On me trouve pourtant toujours dans le Mexique ,
Et néceffairement je fuis toujours en paix.
Pour être heureux fans moi , tout homme en
vain fe gêne.
L'on me voit dans les cieux , d'on me voit dans
les eaux.
Quoique jamais en mer,je fais dans les Vaiffeaux.
Je fuis dans les travaux , fans être dans la peine .
L'on me voit fans mufique accompagner la voix.
Jeune Amant , dont l'amour renverſe la cervelle ;
Je fuis dans les cheveux , dans les yeux de ta Belle.
Avec un Dieu mourant je fuis toujours en croix.
Par M. de B.
LEs dive
AUTR E.
Es diverfes couleurs que je mets en uſage ,
Font la moitié de mon difcours ;
De loin fans nul autre fecours ,
On peut entendre mon langage ;
Mon théme tous les jours fe fait en trois façons ,
Et je dis cependant toujours la même choſe ,
Je parle de vers & de profe ,
Quelque fois même de Chanfons.
Trompeule quelquefois , mais fans deffein de
l'être ,
1
J'ai
SEPTEMBRE.
1750. 97
J'ai promis du plaifir , & caufe de l'ennui .
A quatre heures du foir , je détruirai peut- être
Ce que j'ai dit avant midi .
Pour voir fi je me contrarie ,
Souvent on me confulte en fortant de dîner;
Et l'on me fait examiner
Par un Laquais qui m'eſtropie.
AUTRE.
Nous fommes bien des foeurs , ou plus où
moins utiles ;
Je fuis le dix-feptiéme enfant de la famille.
Autant qu'aucune aînée , on me voit dans l'emploi.
La derniere à la Cour , je prime chez le Roi.
Jamais chez la Dauphine , on me voit chez la
Reine.
Je fuis dans le chagrin , & jamais dans la peine.
Je n'entre point dans l'eau , mais je fuis dans la
mer.
Sans crainte de tomber , je fuis toujours en l'air.
Quoique l'on m'ait banni d'Eſpagne & d'Italie ,
'Ainfi que du Piémont & de la Mofcovie ,
Dans Rome , dans Madrid , Turin & Pételbour
Je ne ceffe jamais de faire mon féjour.
Quoiqu'exclufe du monde , en trois de ſes parties
Je fuis toujours admife , & jamais en Afie.
Quand pour faire un Royaume on joint plufieurs
Etats ,
eft sûr que j'aurai toujours le premier pas.
E
98 MERCURE DE FRANCE,
Je ne fuis point en paix , je fuis toujours en guerre
Jamais dans ta bouteille, & toujours dans ton verre,
Je fuis toujours en pleurs , & toujours dans les ris.
Quoique jamais en Ville , on me trouve à Paris.
Je ne finirois pas , fi je voulois tout dire ;
Mais pour me deviner , cela te doit fuffire.
Par M. de B. ,
LOGO GRIP HE.
Uoique je fois commun , je reſſemble au
melon ;
Dans mon genre on en voit cent mauvais pour un
bon.
Mon prix dépend de l'art de qui me donne l'être ,
Je fuis bon , quand je fors des mains d'un fameux
Maître. /
Lorfque dans fon idée , il a pris un fujet ,
Qu'il a formé fon plan , arrangé fon projet ,
L'imagination guidant fa main fçavante ,
Avec des traits hardis il m'ébauche , il m'en
fante ;
Quand il me croit parfait , il m'offre aux Connoiffears
.
Four admirer mon goût , mon éclat , mes couleurs.
En moi tout eft vanté , tout plaît', juſqu'à mon
ombre.
Cette Enigme, Lecteur,pour toi n'a rien de fombre.
SEPTEMBRE. 1750. 99
Mais il ne fuffit pas de connoître mon nom
De mes pieds il faut faire une combinaiſon.
J'en ai fept , où l'on voit deux notes de Mufique .
Le nom d'un innocent , qui par un frere inique
Fut de tous les humains le premier mis à mort.
Ce qui né pour fervir nous mécontente fort.
L'endroit devant lequel tout Chrétien s'humilie.
Un ornement de Prêtre alors qu'il facrifie .
L'ordre , qu'avec prudence un chef donne aux
foldats ,
Quand d'une longue marche , il trouve qu'ils font
las.
Deux mots qu'un Latin dit le foir , quand il vous
quitte ,
Le jour quand il vous voit ; l'objet d'un parafite.
Le contraire du laid ; une champêtre fleur .
Ce qui vogue fur l'eau ; le nom d'une couleur.
Une Ville qui fut la rivale de Rome.
Ce que pour fon plaifir la nuit court un jeune
homme ;
Ce qu'un bûveur détefte , & dont jamais ne but
Le nom Latin de celle à qui la pomme plut.
Trois autres mots Latins . Le premier fignific
Ce qui donne le branle à la Cavalerie .
Un , ce dont en mênage on ne peut fe paffer,
Et l'autre , ce fans quoi l'oifeau ne peut voler.
Peut être en cherchant bien , j'en dirois davantage .
Pour ne point ennuyer , je finis cet ouvrage.
Par le même.
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
ఉగా
NOUVELLES LITTERAIRES.
IECES d'Eloquence , qui ont remporté
le prix de l'Académie Françoife ,
depuis 1671 , jufqu'en 1748. A Paris , de
I'Imprimerie de Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoiſe, 1750. 2 vol. in- 12 .
Ce beau Recueil ne peut manquer de
réuffir ; mais nous ne croyons pas que ce
foit auprès des Lecteurs aufquels on le
deftine . » Des perſonnes , dit- on dans l'A-
» vertiffement , qui s'appliquent à la pré-
» dication , ont témoigné qu'il leur feroit
»commode d'avoir féparément les Dif
» cours , qui ont remporté le Prix d'Elo-
» quence. Les principales vérités de la
»morale Chrétienne font traitées dans ces
» Difcours , & quoiqu'elles le foient quel-
» quefois d'une maniere Académique , on
» a lieu de croire que les Prédicateurs en
>> retireront néanmoins de l'utilité.
"
On peut douter fi ces Difcours , & les
plus beaux encore , moins que les autres ,
font un bon modéle pour les Prédicateurs.
Indépendamment d'autres raifons
Difcours font faits pour être lus , & pour
l'être par les hommes du monde qui ont le
ces
SEPTEMBRE. 1750. 101.
plus d'efprit , au lieu que les Sermons font
faits pour être prêchés , & pour l'être devant
le peuple.
Les plus beaux de ces Difcours font ceux
qui portent les noms les plus connus . Ils
s'annoncent donc affez par cela feul , &
d'ailleurs le Public les connoît déja beaucoup
, indépendamment du fuccès qu'ils
ont eu dans leur tems , parce qu'il les a
relus dans le Recueil des Oeuvres des Aureurs
, comme ceux de MM. de Fontenelle ,
la Mothe , Tourreil , Mongin , &c. Outre
ceux qui portent des noms connus , il y
en a quelques autres que nous fçavons être
d'Auteurs très - illuftres , & dèflors trèsbeaux
auffi. La difcrétion ne nous permet
pas d'indiquer ces Difcours ; mais nous
croyons pouvoir dire que M. de Fontenelle
a eu beaucoup de part à celui qui fut couronné
en 1695 , & qui porte le nom de
M. Brunel , compatriote & ami de M. de
Fontenelle. Nous invitons les gens de goût
à lire ce Difcours peu connu , & néanmoins
un des plus beaux , & peut- être même
le plus curieux du Recueil , par la maniere
heureufe dont l'Auteur a pris fon
fujet , & la maniere philofophique & fagement
hardie dont il l'a traité. Il s'agit
dans ce Difcours du danger qu'il y a dans
de certaines voies qui paroiffent sûres.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
1
Nous allons tranfcrire une partie de ce
que l'Auteur dit des voies trompeufes , où
nous nous trouvons engagés par un malheur
indépendant de nous.
Quel étonnant fpectacle , que cette diffe
rence infinie de cultes qui partagent l'Univers
! Inftruits par tout ce qui les environne,
plus inftruits encore par le fentiment intérieur
de leur foibleffe, les hommes font d'accord
à fe foumettre à quelque Etre fupérieur
, & difconviennent tous fur l'idée
qu'ils s'en forment.Tout ce qui tombe fous
nos fens, & tout ce que l'efprit feul peut fe
repréfenter ; tout ce qui eft le plus brillant,
le plus élevé au - deffus de nous , & tout ce
qui paroît le plus vil ; tout ce qu'il y a dans
la nature de bienfaifant , & tout ce qu'il y
a de redoutable & de funefte , tout a été
enfin une Divinité pour quelque peuple ,
tout a eu fes encens , fes Autels & fes Victimes.
La diverfité des Religions a répondu
à celle des Divinités. Ici l'on veut avoir
des Dieux toujours vifibles , toujours préfens
par leurs Statues ; là , c'eft un crime,
de repréfenter ce qu'on adore : ici coule
le fang ou des animaux , ou des hommes ;
là fume de fimple encens : ici l'on employe
des jeux & des fpectacles , pour
appaifer le Ciel irrité ; là, on tâche à le
échir par des rigoureufes fouffrances que
SEPTEMBRE. 1750. 103
l'on s'impofe. Ce qui honore les Divinités
d'un Pays , outrageroit celles d'un autre ,
& les plus faintes cérémonies d'un peuple
font les facriléges d'un peuple voifin.
Cependant il n'y a qu'un Dieu , & qu'an
Dieu jaloux . Malheureuſes, & plus malheureufes
cent fois qu'on ne le peut comprendre
, les Nations qui portent à d'autres Divinités
les hommages qui n'appartiennent
qu'à lui ! Leurs Dieux ne peuvent rien pour
elles , & celui qui peut tout n'eft pas leur
Dieu les honneurs qu'elles rendent à
qui ne fçauroit les en récompenfer , font
autant d'injures qu'elles font à qui peut les
en punir. Et quelle prodigieufe , quelle
innombrable multitude eft enveloppée
dans une erreur fi fatale ! Entre tous les
differens peuples , que forme la difference
des cultes , trois peuples feuls adreffent
leurs voeux & leurs adorations à celui qui
eft.
Il ne fuffit pas même de le reconnoître ,
cet unique Souverain de l'Univers. Trois
grands peuples le reconnoiffent , & il´en
rejette deux ; ils ne vont point à lui par
fon Fils , par cet adorable Fils , qui a daigné
acheter de tout fon fang le droit de
lui faire recevoir les voeux du genre humain
, & d'effacer la malheureuſe tache qui
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
rend , pour ainsi dire , notre naifance me
me criminelle.
Et ce Fils , qui feul peut conduire à fon
Pere , ce n'eft pas encore affez d'invoquer
fon nom & d'implorer fon fecours du Levant
au Couchant ; de nombreuſes Eglifes
fe flattent d'une éternelle alliance avec lui ,
une feule eft fon Epoufe ; toutes les autres
n'ont point de part à fon amour ni à fes
faveurs.
Parmi tant de diverfes Religions , parmi
tant de voies differentes , toutes funeftes
, hormis une feule , qui nous marquera
l'unique voie qu'il eft fiimportant de connoître
? Hélas ! celle où l'on eft jetté par le
hazard de la naiffance , eft prefque toujours
celle que l'on prend pour la voie falutaire.
Tous les peuples de la terre marchent dans
les divers chemins avec une égale confiance.
Que ne peut point fur les hommes une
premiere opinion , qui s'empare des efprits
encorejeunes , où elle ne trouve ni raifon
à combattre , ni d'autres opinions à détrui
re , qui fe voit de jour en jour par la force
des habitudes , une autorité plus inébranlable
, qui eft foutenue par les exemples de
crédulité que l'on fe donne mutuellement ,
qui eft appuyée par les noms les plus illuftres
& les plus révérés , qui a eu des fiécles
SEPTEMBRE.
1750. 1051
entiers d'un régne paifible , qui tire des
preuves de fa longue durée , & qui enfin
ne peut être attaquée qu'aux dépens de
l'honneur de toute une Nation ? Combien
de vaftes climats plongés encore aujour
d'hui dans les ténébres de l'idolâtrie , ignorent
jufqu'au nom du Chriftianifme , out
n'en ont que la foible connoiffance qui
leur en peut venir au travers des Mers qui
les féparent de nous ? Ou enfin fi notre
zéle fait aller des lumieres plus vives jufqu'à
ces peuples , peuvent- elles aifément
diffiper cette foule de préjugés fi établis &
fi puiffans , qui s'élévent contr'elles & les
obfcurciffent ? La vérité paroît , mais nouvelle
, étrangere , dangéreufe en apparence
, ennemie de tout ; & ce fera un affez'
grand triomphe pour elle , fi fous une for
me fi défavantageufe , elle obtient feulement
la plus légere attention . -
Au milieu du Chriftianifme même ,,
d'autres peuples font dans une difpofition
encore plus redoutable . Ils naiffent , pour
ainfi dire , ennemis de la vérité connue.
Comme elle doit les frapper de toutes
parts , on les arme contr'elle dès leur enfance
; on leur apprend avec foin l'art funefte
de ne fe pas laiffer vaincre par elle .
Leurs yeux ne feront point deffillés par un
nouvel éclat qui les furprenne , ils font
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
accoutumés à le foutenir : ils ne feront
point touchés des cris de ceux qui les appellent
dans la bonne voie ; ils les appellent
à leur tour dans cette voie de perdition
, où ils font engagés , & la jufte compaffion
que l'on a de leur égarement , ils
la rendent à ceux qui marchent dans le
droit chemin .
O céleste vérité ! Eſt- ce toi qui éclaires
trop peu les hommes ? Sont-ce ces hommes
qui ne fçavent pas recevoir tes lumieres ?
Pourquoi ces ténébres prefque univerfellement
répandues fur la terre ? Pourquoi
cette multitude prodigieufe de Nations ,
qui courent , fans le fçavoir , à leur perte
certaine ? Une feule erreur les rend- elles
dignes d'une fi malheureuſe deſtinée ?
N'entreprenons point de fonder , plus
qu'il ne nous eft permis , foumettons- nous
afes Loix. Dieu eft jufte , il ne punir que
des coupables , & lors même que les rigueurs
de fa juftice nous paroiffent exceffives
, foyons perfuadés que fi elles étoient
moindres , la fouveraine raifon en feroit
bleffée . Tous les hommes font fortis d'une
tige criminelle,ils naiffent tous enfans de la
colere : malheur à ceux à qui Dieu n'accorde
pas ce qu'il ne leur doit point ! Encore
une fois foumettons - nous , & fi notre foible
raifon nous donnoit des vûes differenSEPTEMBRE.
1750. 107
tes , préferons à ces vûes dangéreuſes une
falutaire ignorance .
TRAITE des Feux d'artifice , pour le
fpectacle & pour la guerre ; par M. Perrinet
d'Orval. A Berne , chez Wagner & Muller ,
1750. 1 vol. in 8 °.
Y
Cet Ouvrage , dont il parut un effai il
a quelques années , eft écrit avec beaucoup
de méthode & de précision . L'Auteur en
a banni la Géométrie, il n'y a mis que peu
de Phyfiqué , & s'eft fagement borné à des
détails qu'on ne trouve pas ailleurs , ou
qu'on ne trouve pas auffi bien que dans
fon Livre. La premiere partie de cet Ouvrage
curieux roule fur la compofition de
la poudre ; la feconde fur les feux qui ont
1eur effet dans l'air ; la troifiéme ,fur les
feux qui ont leur effet fur terre ; la quatriéme
, fur les feux qui ont leur effet fur
l'eau ; la cinquiéme traite des feux d'artifice
pour la guerre : ce dernier morceau ne
nous a pas paru auffi achevé que les autres ,
& nous ofons inviter l'Auteur à remanier
ce grand fujet , & à lui donner le dégré de
perfection dont il eft fufceptible .
Quoique cet Ouvrage foit finguliérement
destiné aux Artificiers , qui y trouveront
des méthodes sûres & faciles , pour
varier & perfectionner les Feux d'artifice ,
nous ne craignons pas d'annoncer ce Livre
E vj
ros MERCURE DE FRANCE.
aux Curieux , comme un Livre qu'ils peuvent
lire il eft digne de leur attention ,.
par l'exactitude & la profondeur des recherches
, & par l'élégance des planches,
qu'on a eu l'attention de faire graver à
Paris.
LETTRE
A.L'Auteur du Mercure.
E fuis étonné , Monfieur , que vous
encore
n'ayez pas encore fongé à parler des
deux Volumes qui ont paru des Ouvres de
M. le Franc , rien n'étoit plus propre à.
embellir votre Mercure ; je défiterois être
en état d'en faire le rapport , de démêler.
les traits fublimes qu'elles renferment , der
faifir ces fineffes qui échappent avec tant
de facilité , & de relever des négligences
malheureuſement inféparables des écrits ..
Je vais cependant vous en communiquer
ma façon de penfer. C'est toujours avec
plaifir que l'on parle d'un mérite rare , &
qu'on rend publiquement hommage aux
talens & à la vertu.
L'étroite liaiſon qui régne entre . M. le
Franc & moi depuis long- tems , ne fçauroit
me faire illufion. L'indulgence fi néceffaire.
à la plupart des Auteurs modernes, blefferoit
l'illuftre Magiftrat dont il s'agit . Ses
SEPTEMBRE . 1750. 1:09
Ouvrages remplis de beautés folides , ne
font point exempts de défauts ; & quel ;
homme n'a point donné prife à la critique
? Quel Ecrivain célébre y a- t'il , qui,
n'ait reconnu des fautes , même confidérables
, dans fes productions les plus travail
lées ?
Je ne ferai que citer les Piéces , dont le
Public avoit jugé avant cette Edition : mu
nies d'un fuffrage auffi refpectable , mes:
éloges ou ma cenfure deviendroient inu
tiles .
La Tragédie de Didon eft à là tête du
premier Volume.. M. le Franc l'a corrigée :
& augmentée , de maniere que l'action en ,
paroît plus vive & plus intéreffante . Le
Théâtre l'avoit déja adoptée ; , elle eft du
petit nombre de ces Piéces dont la Scéne ,
seft enrichie. L'Auteur l'a rendue plus di
gne encore de la diftinction qu'elle avoit
reçue , par les changemens qu'il ya faits..
Les Adieuxde Mars, petite Comédie en
un Acte , jouée en 1735 , fout dans leur:
gente un bon Ouvrage. Le ftyle en eft ai
fé , & il eft rempli de peintures agréables ..
Des Critiques ont trouvé que les Dieux fe.
parloient avec trop de familiarité. Si c'eſt,
un vice , il eft juftifié par les plus grandes
autorités. Homere dans le Poëme le - plus
férieux , introduit des Divinités qui lec
110 MERCURE DE FRANCE.
querellent ; & felon moi , il devient révoltant
, lorfque dans le cinquiéme Livre de
l'Iliade , il nous repréfente Vénus bleffée
par le fils de Tydée ; & dans le vingt- qua
triéme , Apollon , ce Protecteur des Arts ,
& qui devoit , fans contredit , obferver
mieux que les autres immortels , les régles
de la bienféance , s'oublie jufqu'à invectiver
tout le Confeil célefte. M. le Franc a
certainement beaucoup adouci les chofes.
Ses interlocuteurs font bien plus civils que
ceux du Prince des Poëtes , & de beaucoup
d'autres. L'Auteur lui -même dans un Avertiffement
qui précéde les Adieux , pour
répondre à la Critique , s'appuye de l'éxemple
de Lucien . Il dédaigne de juſtifier
férieufement un Ouvrage , qu'il regarde
comme frivole ; ce font fes propres termes.
On trouve enfuite quelques Odes . Dans
la premiere , M. le Franc célébre la mort
de Rouffeau. Cette matiere eft traitée avec
la dignité & l'enthoufiafine qu'elle demandoit.
Après avoir répandu des fleurs fur le
tombeau du Poëte , il déplore le fort , &
peint la noirceur de ces Ecrivains jaloux
qui s'accablent de traits envenimés , & qui
n'ont point de honte de perpétuer leur rage
, & l'envie à laquelle ils font en proye .
Il feroit à fouhaiter qu'une auffi belle & fi
SEPTEMBRE. FIT 1750.
Taine morale fit fon effet & opérât des converfions
bien néceffaires dans le fiécle où
nous fommes.
Le reste des Odes roule fur des fujets
de pur agrément ; on admire dans toutes
une grande correction , beaucoup d'harmonie
, des vers produits par un génie délicat
, & qui poffede parfaitement fon art ;
mais on y fouhaiteroit un peu plus de
chaleur.
Des vers adreffés à plufieurs perfonnes ,
fuivent les Odes . Ils font remplis d'images.
& de graces. Soit que M. le Franc peigne
le coeur ou les vertus , il s'en tire en homme
, qui plein de douceur & de fentiment,
a en lui le modéle de tous ces tableaux .
Quelques vers Latins , adreffés au Roi ,
font à la fin de ces petites piéces ; ils montrent
que M. le F. s'eft nourri de Virgile ,
comme il a fait de nos modernes . Le Pafteur
de Mantoue ne défavoueroit pas
Poëfie Latine. Pour vous faire juger , M.
de fa nobleffe , il me fuffira de vous rapporter
ce petit morceau.
Et tu magna parens Heroum define fletus ,
Mafiaque collajugo , Germania folve pudendo ,
Rumpe moras omnes : facra libertatis avita
Jura venafcantur , generofaque Cafaris ales
Liberiore adeat Germana palasia penna.
fa
12 MERCURE DE FRANCE.
I;Propera , jam jamAuftriadumfremuére Phalanges
Jamquefuas , &c..
Sur quatre Epitres imprimées à la fuite:
de ces vers Latins , il y en a trois qui font:
nouvelles. La premiere à Polymnie , renferme
des traits heureux . M. le Franc .
excelle dans cette Poëfie brillante , l'écueil
d'un figrand nombre d'Ecrivains ; mais il.
femble que fa mufe dédaigne de fe plier à.
la légereté du badinage ; elle fe fert du coloris
de Rubens pour des objets fimples, & :
qui exigent un pinceau moins éclatant.
Voici , M. de quelle maniere eft faite la
defcription d'un repas.
Mais la nuit de fon voile a couvert ce féjour ,.
Comus répand fes dons & t'appelle à ſon tour.
Quels feux ont éclairé ce Sallon délectable ! :
La liberté , les ris , environnent la table .
Que d'entretiens charmans ! une aimable gaitė
Read plus vive , embellit la tendre volupté ;
L'efprit , les traits légers valent de bouche en
bouche ; *
La difpute bruyante & fon aigreur farouche ,,
La Satyre, au front noir , au regard furieux ;
De la focieté poifon contagieux ,
Dans les amufemens des fêtes les plus vives ,
N'infecterent jamais le coeur de vos convives..
SEPTEMBRE. 113 1750.
Dieu des buveurs , voici le moment de la fête ,
Le fignal eft donné , ton triomphe s'apprête ,
Au bruit de ce bouchon qui vient de s'envoler.
Dans ce criſtal brillant que j'aime à voir couler
Ce vin limpide & frais , que la Marne a vû naître,,
Sa mouffe petiller , blanchir & difparoître.
De ton Nectar fumeux , & c.
pas.
Ces vers font certainement très - bons ;
mais ne font- ils pas trop pompeux ? Ces
bagatelles intéreffantes , qui fement tant
d'agrémens dans un repas, ne font-elles
rendues avec trop de férieux ? Je crois qu'il
auroit fallu s'en tenir à la peinture de cette
joye vive , de ces propos fémillans & délicats
, fans parler de la bruyante difpute &
de la Satire au front noir , qui étoient bannies
du feftin . C'eft affembler dans un même
tableau une campagne riante & les
horreurs des Alpes. Un mêlange ne peut
jamais réuffir . On s'apperçoit bien que M..
le Franc , guidé par une auftére vertu , fe
livre peu aux amufemens frivoles de la vie,
& qu'il a fait une plus grande étude des
Maîtres duThéatre & de la Poëfie fublime ,
que d'Anacréon & de Chaulieu. Quels élo-.
ges ne mérite pas en revanche la feconde :
Epitre ! La matiere qui y eft traitée, appar
tenoit au Chantre de Didon . En voici des
Laits.
114 MERCURE DE FRANCE.
•
La vertu chez les Grands eft fouvent étrangere ;
C'eſt un fruit tranſplanté , qui ſouvent dégénere ,
Une fleur, qui n'eft plus fous l'aîle du Zéphir ,
Et que les Aquilons fe hâtent de flétrir.
Arrête , me dis- tu. ·
On peut être fincére , aimable , généreux ,
Fidéle à les amis , fans forcer des murailles ,
Sans coucher au bihouac , ni gagner des batailles.
D'accord,pour un mortel né dans l'ordre commun;
Mais la haute naiffance eft un rang importun ;
Elle impofe aux grands noms un tribut difficile ,
Il faut être Pyrrhus, quand on eft fils d'Achille.
Voici le tems , M. de parler d'un ouvra
ge où l'efprit , l'érudition , les graces étoient
également néceffaires , & où ils font également
employés . C'eft une Differtation
fur l'Ambroisie & le Nectar ; elle eft dédiée
à une Dame , l'ornement de fon fexe ,
dont le génie étendu & profond s'exerce
fur tous les fujets de Littérature . Sa modeſtie
égale à fes talens , l'empêche peut-être
de faire part au Public des fruits utiles de
fes refléxions , & d'obtenir par fes écrits un
rang auffi diftingué dans le monde , que
celui qu'elle y remplit par fa naiffance ,
Les graces & fes vertus .
· La Differtation fur leNectar & l'Ambroifie
commence par l'origine de l'une & de l'auSEPTEMBRE.
1750. 115.
tre. La Théologie Payenne a fourni mille
opinions differentes fur cette matiere . Les
hommes , ayant imaginé des Dieux fujets
comme eux aux paffions & aux infirmités ,
inventerent auffi des alimens pour leur
nourriture, & propres à les garantir des accidens
qui nous accablent , ou à y remédier.
Ces extravagantes idées furent d'abord
faifies par les Poëtes . Elles devinrent
bientôt l'ornement de leurs écrits . L'ouvrage
de la folie ne pouvoit que gagner
beaucoup en paffant par les mains des enfans
d'Apollon. Après avoir parlé de l'origine
du Nectar & de l'Ambroisie , M. le
Franc en indique l'ufage . C'eft dans les
Philofophes anciens qu'il a puifé ce qu'il
en dir ; il cite leurs divers fentimens. Jamais
Religion ne fut une fource auffi féconde
de difputes ; auffi en fit - elle naître
raifonnablement ; on ne s'accordoit fur
rien ; l'efprit de divifion s'étendit même
jufques fur la nature de l'Ambroisie & du
Nectar. Les uns foutenoient que l'Ambroifie
étoit une boiffon & le Nectar un aliment
folide ; les autres tout le contraire .
Suidas , Lucien , & c . étoient du dernier
fentiment ; l'autre n'avoit que des appuis
obfcurs , quelques Verfificateurs médiocres
qui en conféquence ne devoient pas faire
foi. On fçait bien que les fentimens des
116 MERCURE DE FRANCE,
Poëtes fur la Religion ne font pas toujours
orthodoxes ; il faut fe défier d'eux fur cette
matiere . M. le Franc n'adopte aucune
opinion , mais il me paroît qu'on eft bien
décidé pour celle de Suidas, qu'Homere &
tout le monde ont généralement fuivie.
L'Ambroisie n'étoit pas
feulement une
nourriture folide ; les Déeffes ,auffi jalouſes
de leurs attraits que peuvent l'être les femmes
de nos jours , s'en fervoient comme
d'une efpece de pommade & de parfum
pour le corps. On trouvoit le moyen de la
rendre molle & liquide. Homére a décrit
en vers admirables la Toilette de Junon
dans fon quatorziéme Livre de l'Iliade . M.
le Franc a rendu ce morceau dans fa Differration
avec toutes les graces de l'original ;
il dit enfuite que cet endroit a mérité des
touanges de la part de M. de la Mothe ,
mais la critique ajoûte - t'il , eſt à côté de
Féloge , car cet ingénieux Ecrivain ne loue
jamais Homere fans reſtriction . La traduction
de la Mothe eft rapportée , & fa critique
mife au néant . Il me paroît que cet
épiſode eft déplacé ; la Differtation n'étoit
pas un lieu propre à combattre une critique
érrangere au fujet ; d'ailleurs M. L. F.
entraîné parfon zéle pour Homere & pour
ke Grec en général , a employé fix pages
fadéfenſe , & a été , je ne fçais pourquoi
à
SEPTEMBRE. 1750. 117
hous rapporter une traduction de la fameufe
Ode des Souhaits d' Anacréon , par Longepierre,
dont le public fe feroit bien paſſé.
L'ouvrage mérite cependant les plus
grands éloges. Vous comprenez , M. que
l'épiſode lui même eft utile ; il met dans
une parfaite évidence les chicanes de
M. de la Mothe, ennemi juré des Anciens ,
qu'il entendoit foiblement , & foutient la
gloire d'Homere , qu'on s'efforcera toujours
en vain de flétrir . Je vous exhorte à
lire toute la Diſſertation , vous ferez enchanté
des vers que M. le F. y a femés ; j'ofe
dire qu'il a fait paffer avec toute leur
force dans notre Langue Homere & même
Pindare .
Vous me pardonnerez de ne me point
étendre fur le fecond volume ; il ne contient
que des ouvrages connus , ou qui ne
font pas fufceptibles de réflexions comme
ceux du premier. Après le voyage de Languedoc
& de Provence , digne du fuccès
qu'il a eu , on trouve une traduction des
Dialogues de Lucien . Elle eft plus exacte ,
plus correcte & fans comparaifon plus élégante
que celle de M. d'Ablancourt. Toute
la vivacité du Grec eft confervée par M.
L. F. on doit lui tenir d'autant plus de
compte d'avoir voulu nous faire connoître
cet ouvrage gracieux , qu'il a facrifié un
118 MERCURE DE FRANCE.
tems confidérable où il eût pu produire
lui-même. Il en coûte toujours infiniment
à un génie vafte de s'affervir à un travail
de cette nature. A la fuite des Dialogues
font des remarques juſtes & fçavantes , qui
fervent à en donner une plus grande intelligence.
Quelques Difcours Académiques & des
Lettres fur des fujets de Littérature adreffées
à differentes perfonnes , terminent ce
fecond volume.
On attend avec impatience les Poëfies
facrées du même Auteur. Elles font entre
les mains du fieur Chaubert . C'eft fur tout
à ce genre que M. L. F. s'eft appliqué. Il
avoit un prédéceffeur effrayant pour tout
autre que lui ; nous devons nous eſtimer
heureux que l'illuftre Rouffeau ne l'air.
point intimidé , nous aurions été privés
d'un tréfor qui fervira autant à la gloire de
la Nation qu'à celle de l'Auteur.
Je fuis , &c.
>
Le Chevalier de Reffeguier.
OBSERVATIONS de Physique & d'Hiftoire
Naturelle fur les Eaux Minérales de Dax
de Bagneres & de Bareges ; fur l'influence de
la pefanteur de l'air dans la chaleur des li
queurs bouillantes & dans leur congellation.
Hiftoire de l'Electricité , & c. Par M. de
SEPTEMBRE. 1750. 119
Secondat. A Paris , rue S. Jacques , chez
Huart & Moreau , fils , à la Juſtice & au
grand Saint Bazile ; David , l'aîné , à la
Plume d'or ; Durand , au Griffon ; Piffot ,
à la Sageffe , Quai des Auguftins , 1750.
Un volume in- 12.
Ce Livre contient plufieurs obfervations
nouvelles , curieufes & intéreffantes. 11 eft
écrit avec beaucoup de préciſion, & même
avec une élegance qu'on n'eft pas en droit
d'exiger dans des ouvrages de ce genre.
4
M. de Secondat examine d'abord les
eaux bouillantes de Dax dans la Guienne.
Il détermine leur degré de chaleur à
peu près au 132 degré du Thermométre
de Fahrenheit, Il en fait enfuite l'analyſe
par differens procedés . Il eft le premier
qui ait décrit une plante finguliere qui
croît fur les bords de cette fontaine , & il
remarque qu'elle fe trouve auffi dans les
fources les plus chaudes deBagneres.Il donne
l'hiftoire de plufieurs Pyrites qu'il a ra
maffées dans quelques fontaines de ces
dernieres eaux . On voit enfuite une table
très commode , qui contient les degrés de
chaleur de toutes les differentes fontaines
de Dax , de Bagneres & de Cauteretz , déterminés
au Thermométre de Fahrenheit.
L'Auteur rapporte après cela des expériences
très-ingénieufes qu'il a faites fur le
20 MERCURE DE FRANCE.
terme de la glace , fur le degré de chaleur
du plomb en fufion , celui de l'eau , de l'eſprit
de vin & du mercure bouillant. Il remarquefur
tour que le degré de l'eau bouillante
varie fuivant la pefanteur de l'atmofphere
; mais que cette derniere circonftance
ne change rien au degré de la congellation
de l'eau. Il fait voir auffi que l'eau ne
fe prive pas entierement de l'air qu'elle
contient , à un degré de chaleur médiocre,
comme l'avoit crû M. Mariotte , ni même
à la chaleur de l'ébullition.
M. de Secondat a confidéré enfuite le
régule d'antimoine dont on fçait que le
poids augmente par la calcination , & il
prouve que ce phénoméne ne doit pas être
attribué à l'introduction des parties fulfureufes,
que l'efprit de vin peut diffoudre
& enlever , comme quelques Chymiftes le
croyoient. Il donne après cela une hiftoire
très-curieufe de l'Electricité, depuis la premiere
expérience du Médecin Gilbert , qui
vivoit dans le feiziéme fiècle , juſqu'aux
plus fameufes découvertes des Phyficiens
de nos jours.
Ce volume eft terminé par une comparaifon
de la vertu magnétique & de l'Electricité
, d'où il réfulte principalement quelles
n'ont pas toutes deux les mêmes proprietés,
qu'elles ne dépendent pas de la
même
SEPTEMBRE. 1750. 121
même cauſe , enforte que l'Electricité diminue
fouvent le magnétifme . Il décrit
enfin des mines bitumineufes qui fe trouvent
à Gaujac près de Dax , & il fait voir
les avantages qu'on peut en tirer . Tel eſt
l'objet des recherches de M. de Secondat ,
qui nous paroît n'avoir pas moins réuffi
dans l'exécution que dans le choix de
matiéres.
DECOUVERTE de l'Ile Frivole. Brochure
in-4°. de 28 pp.
C'eft un agréable badinage de M. l'Abbé
Coyer , Auteur de l'Année merveilleuſe ,
qui a fait tant de bruit , & de quelques
autres Brochures qui ont moins réuffi . II
fuppofe que l'Amiral Anfon a découvert
cette lle dans fes voyages , & qu'il y a
trouvé des moeurs affez fingulieres : on
peint ces moeurs , qui fe trouvent former
précisément le caractere François Quoique
l'Auteur nous ait fouvent reproché les
mêmes ridicules , nous croyons qu'on les
verra volontiers encore une fois réunis
fous un même point de vue.
La Ville de l'efprit eft auffi grande que
Londres. On y compte un million d'habitans
; elle en contiendroit deux , fi elle n'étoit
pas coupée par quantité de Jardins & de
vaftes bâtimens, où l'on ne multiplie point,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Il y a eu un fiécle où les Frivolites tenterent
de fortir de la Barbarie ; mais vraifemblablement
les génies qui voulurent
les on tirer , n'étoient pas au ton général
de la Nation . Ils planterent des avenues ,
ils conftruifirent des portes triomphales ,
ils commencerent des quais , ils bâtirent
des places , ils défignerent des fontaines
publiques , ils éleverent des édifices à la
Vertu & aux Sciences ; ils ne firent pas
tout , & ce qu'ils n'ont pas fait , eft encore
à faire.Parmi plufieurs monumens d'Architecture
qu'ils ont laiffés , il en eſt un qui
étonne par la compofition , l'harmonie , la
hardieffe & la grandeur de fes parties. C'eſt
un Palais les Frivolites verroient tous
que
les jours avec plaifir , s'il n'étoit que joli ;
mais il eft beau , ils l'ont mafqué , & quoiqu'il
fût deſtiné à loger leur Souverain , il
n'eſt pas encore couvert. Il refte auffi de ce
fiécle trop férieux des tableaux , des ftatues
, des poëmes & des pièces d'éloquence
, où la nature eft trop bien rendue pour
plaire long - tems. Les
peres féduits par la
nouveauté admirerent peut- être tous ces
chefs-d'oeuvres ; mais les enfans ont des bijoux
de toute espéce , des cabinets élégans ,
des équipages miraculeux ,
Il eft peu de Villes au monde où les Arts
méchaniques foient fi agréables ; les Artif
SEPTEMBRE . 1750. 123
tes s'épuifent en précieufes bagatelles , en
cent petits meubles , en mille jolis riens
de peu de durée . Les manufactures fourniffent
des étoffes volatiles , qui n'ont que
quelques repréſentations : un Ouvrier qui
ne
donneroit que du bon , n'auroit pas
pain.
1
du
2
Les Beaux Arts y font très- jolis La pein
ture néglige la force & l'expreffion pour
fe parer d'un brillant coloris : elle plaît fur
tout , lorfque fous des traits mignons , elle
s'enchaffe dans de jolies boëtes. Les morceaux
de force qui lui échaperent autrefois,
paffent à une Nation voiſine , qui n'a pas
les yeux faits pour les graces. La poëfie de
Les fureurs tragiques ne s'avife -pas d'exciter
la terreur & la pitié , ni d'infpirer ces
vertus féroces qui fauvent les Etats : c'eſt
une coquette qui amufe par l'éclat de fa
parure & la galanterie de fes
propos , qui
fe fâche pour le plaifir de fe fâcher , & qui
pleure pour rire. L'éloquence n'eft pas un
torrent qui entraîne ; c'est un ruilleau qui
murmure fous des fleurs , & l'hiftoire s'habille
en roman. Les femmes Frivolites ont
donné le ton aux Arts : on veut leur plaire,
comme elles plaifent , par des minauderies
, des couleurs empruntées & des graces
factices.
Les Sciences à leur tour ont voulu s'a
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
jufter elles n'ont pas encore réuffi . Les
talens les éclipfent toujours. On offroit un
jour un certain prix à un Maître à danferè
Me prenez - vous , dit il , pour un Maître de
Physique ? Il difparut fans révérence. Vous
me convenez affez , dit un Seigneur à un
Cocher qui fe préfentoit, voyezfi 200 agathines
vous conviennent ? 200 agathines à moi,
reprit cet homme , pour vous mener brillam
ment, & pourformer vos chevaux ? gardez-
Les pour ce trifte Sçavant qui endoctrine votre
fils.
Les Frivolites ont des tribunaux de Juftice
en quantité : le grand tribunal a fon
fanctuaire en commun avec des vendeufes
de roman & des marchandes de modes. On
voit au rang des Juges une jeunelle fleurie,
qui n'a pas encore la libre difpofition de
fon patrimoine ; on craindroit qu'elle ne le
diffipât en équipages & en foupers fins .
L'ifle Frivole avoifine trois grands Etats.
Il est arrivé plus d'une fois qu'après de
longues guerres , elle en a reçu des conditions
de paix fort dures : mais jamais rien
n'a
pu affoiblir un droit qu'elle s'eft acquis
fur eux , celui de régler la forme de leurs
habits & tout leur ajuftement. Entrez dans
un cercle avec un air brillanté & un habit
de goût , on vous accueille avec toutes les
graces. La compagnie fentoit qu'il lui manSEPTEMBRE.
1750. 125
Vous
quoir quelque chofe , c'étoit vous .
Vous trouvez des perfections dont vous ne
vous douticz point .
pas
Les Frivolites , pour vous accorder leur
amitié , ne vous demandent des vertus
, mais des agrémens . On vous fuppofe
toujours honnête homme ; mais prouvez
bien que vous êtes joli homme. Avez- vous
befoin de leurs fervices ? priez les , il vous
fupplient d'ordonner , & vous avez toujours
la confolation de les voir furieux de
n'avoir rien fait.
Les Grands ne fe reffemblent pas partout
. Un homme à qui bien des gens viennent
fouhaiter le bon jour , & qui ne le
fouhaite à perfonne , qui voit beaucoup
d'étoffes & de bijoux dans fa matinée , qui
fai : repéter aux glaces des magots de grand
prix , qui a quantité de chiens & de ch:-
vaux , qui fait de grands repas dans un fa-
Fon bien verni , & qu'on applaudir toujours
; cet homme eft appellé grand chez
les Frivolites , & on lui doit de grands refpects
, de la politeffe aux autres.
La politeffe eft l'ame des Frivolites. Il
vaudroit mieux avoir trahi ſon ami , que
d'eftropier un compliment . Un homme
vraiment poli a un bonnet pour ne jamais
fe couvrir , il deffine bien une revérence ,
& n'appelle pas fu femme , ma femme. S'il
F iij
126, MERCURE DE FRANCE.
›
ne faifoit pas tout cela , il auroit beau être
liant , attentif
, complaiſant
, il ne feroit pas poli.
Les Frivolites obfervent les décences
avec rigueur. Un homme en place qui vole
en grand , eft en grande confidération : fi
avant fa fortune il eût pris quelques agathines
fur un chemin , on auroit puni l'indécence.
Une beauté pardonne tout à un
téméraire , hors les expreffions peu délicates.
Un mari ne prétend pas gêner le coeur
de fa femme ; mais il éclateroit , fi fes amufemens
n'étoient pas décens.
:
Chez les Frivolites on parle beaucoup
merite ; il faut des hazards finguliers pour
en tirer parti mais c'eſt un point bien décidé
, qu'il eft plus avantageux d'être goûté.
Ceux qui le font , ne fçavent à quoi ils le
doivent , au tour de leur vifage , à leur
maintien ou à leur façon de rire. Parmi
les fujets qui réuffiffent , l'un fe met bien ,
celui là eſt un beau joueur , l'autre conte
joliment. On ne feroit point furpris de
voir un courtifan difgracié , parce qu'il au
roit l'air gauche.
:
Il n'en eft pas de l'honneur comme du
mérite il en faut abfolument , & ils en
mettent par tout . Ils n'ont pas le plaifir
mais l'honneur de vous voir , de vous par
ler , de vous fervir. Ils ont pour les pupi
>
SEPTEMBRE. 1750. 127
les des tuteurs d'honneurs , dans les tribunaux
des confeillers d'honneur , dans
les hôpitaux des économes d'honneur ; &
toutes les femmes attachées à la Cour font
Dames d'honneur . Les profeffions élevées
rougiroient de faire payer leur travail au
public ; mais elles acceptent de grands
honoraires. La Nobleffe excelle fur tout en
honneur. Un Noble Frivolite , qui aura le
malheur d'être mauvais mari , mauvais pere ,
Citoyen inutile , fe reffouvient toujours de
l'honneur pour le recommander à fon fils ;
& le fils comme le pere a grand foin de ne
tenir que fa parole d'honneur , de ne payer
que fes dettes d'honneur , & de tuer quelquefois
par honneur. Les femmes ont leur
honneur à part. Elles ont de fi grands principes
pour le conferver , qu'on les a encore
rendues dépofitaires de celui de leurs maris
. Cependant les femmes du haut ſtyle
ont refufé le dépôt , parce qu'elles font
fujettes à des vapeurs qui leur donnent des
diſtractions.
L'honneur fait les guerriers ; c'eft la Capitale
qui fournit les Officiers Généraux :
on y prend un foin tout particulier de leur
éducation . Un jeune Seigneur que l'on
deftine au commandement , doit avoir le
meilleur Tailleur , le Parfumeur le plus exquis
, l'équipage le plus brillant , la livrée.
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
la plus lefte ; il doit jouer beaucoup , danfer
fouvent , être à tous les fpectacles , &
imaginer quelque chofe fur l'habillement
de la premiere troupe qu'on lui confie.
Cerre élégance de moeurs , fi répandue
dans le beau monde , a paffé au peuple.
Une Marchande mêle à fon commercedes
manieres , des propos , des graces qui
féduifen : les bourſes . L'Artiſan s'eft poli
avec fes ouvrages. Le domeftique (çait
qu'on le prend bien moins pour le fervice
utile , que pour le fervice brillant ; il s'y
ainfte & lorfque du derriere du carroffe
il paffera dedans , il ne fera pas déplacé.
Il faut être bien familier avec les vifages
pour ne pas le méprendre entre la femme
qui fert & la maîtreffe qui eft fervie . Les
arts d'agrément , la danſe , la muſique , la
parure , font defcendus à tous les étages.
Encore quelques nuances , & il ne manquera
au peuple pour être bonne compagnie
, que de pouvoir dire mes gens , min
hotel , mes terres , mes ayeux.
La converfation des Frivolites eft auffi
élégante que leurs moeurs. Elle reffemble
à leurs boutiques de mode. C'eft une broderie
fur de jolis riens , une garniture d'équivoques
, une bigarrure de queftions
qui n'attendent pas les réponfes , un affor
timent de plaifanteries dont on rit tou
SEPTEMBRF. 1750. 129
jours par proviſion , fauf à chercher après
de quoi l'on a ri . Les gentilleffes des Frivo
lites font vives & légeres , parce qu'ils ne
promenent leurs idées que fur les furfaces.
Ils ont des fenfations qui leur font particulieres.
La beauté a des droits par tout ;
mais dans la Ville de l'efprit , elle tourne
les têtes . C'eſt une cométe qu'on obferve ,
qu'on fuit dans tous fes mouvemens, qu'on
intercepte dans fa courfe ; on ne voit quelle
, on ne parle que d'elle .
H eft de petits Géges à la cour très peu
commodes & très- goûtés : on a vû manquer
des mariages , parce que l'époule n'auroit
pas le plaifir de s'y affeoir
Ils aiment l'apparence des richeffes
plutôt que les richeffes. Qu'après avoir
fondé leur bourfe , ils n'y trouvent pas de
quoi prêter à un ami , ils s'en confolent
en lui montrant un meuble de goût.
Ils ne demandent pas fi l'année fera
abondante, & le Commerce s'étend , s'il ya
de grands Magiftrats, de grands Miniftres :
ils courent à une nouvelle garniture decheminée
, ils foupirent aprèsun ballet.
On ne les entend jamais dire qu'ils fervent
l'Etat ; mais ils repétent fans ceffe que
leur fortune , leur vie , tout leur être eft à
'Empereur. Un Citoyen qui diroit bien.
férieufement qu'il est beau de mourir
Fv
130 MERCURE DEFRANCE.
pour la patrie , fe donneroit un ridicule .
Il fe répand depuis deux jours un Roman
en fix Parties , intitulé : Mémoires de
Verforan. Nous ne l'avons pas encore lû ,
mais nous avons vû des gens d'efprit qui y
trouvent de bonnes plaifanteries , d'agréables
obfervations fur les moeurs , & un ftyle
très-facile.C'eft un cuvrage deM.de la Sole.
LETTRE
De M. Ninnin , Profeffeur de Seconde am
College de Navarre.
Ous citez de la Traduction que vient
Vde nous donner M. l'Abbé B. quelques
morceaux , fur l'un defquels vous lui
propofez des doutes que vous l'engagez
à éclaircir . Comme ces doutes me paroif
fent faciles à lever , trouvez bon , Monfieur
, que , tandis que l'Auteur fe doit
rout entier à d'autres occupations férieufes
, je fatisfaffe moi- même à ce que vous
demandez , afin de raffûrer ceux qui , fur
votre exemple , pourroient devenir trop
ferupuleux. Permettez - moi , Monfieur, de
tranfcrire ici les articles que vous cenfurez.
1. Bientôt les édifices fuperbes ne laifferont
plus à la charrue du Laboureur ... Ne laifferont
plus , dites- vous , eft trop fort ; il falloit
prefque plus : Paucajugera.
SEPTEMBRE . 1750. 131
Vous fçavez , Monfieur , mieux qu'un
autre , que quand on traduit il faut commencer
par prendre l'efprit de l'Auteur.
Ici Horace fait une fatyre : il fe déchaîne
contre le luxe de fon fiécle ; & vous êtes
d'avis de mettre prefque plus au lieu de plus.
Lequel des deux eft le plus fatyrique ?
Diriez - vous en François Bientôt le mauvais
goût ne laiffera prefque plus de retraite.
au goût de l'antiquité ? Si la paix ne reparoît
bientôt,il ne restera prefque plus de Laboureurs
pour cultiver les campagnes.Ne trouvez - vous
pas que ce prefque énerve toute la phraſe ?
Mais pauca , fignifie prefque plus : oui ,
dans un Dictionnaire ; mais ici il faut le
traduire par le fens de l'Auteur.
II. Le Traducteur pourfuit : On verra de
tous côtés des canaux plus grands que le Lac
Lucrin. Canaux , dites vous , nous paroît
un contrefens. Horace parle des étangs , ou des
grands refervoirs d'ean que le faſte avoit fait
conftruire , Stagna.
?
La qualification eft grave : un contre
fens S'il peut y avoir un contre fens dans
un mot pris feul & féparément , la Traduction
qu'on a faite de ftagna , n'en eſt
pas un affurément. Songez à l'efprit du
Poëte : il parle contre le luxe & le faite ,
qui au lieu d'étangs & de réfervoirs qui
auroient été d'une utilité réelle , faifoit
F vj
132 MERCURE DEFRANCE.
creufer de grandes pièces d'éaux , des ca¨`
naux , feulement pour le coup d'oeil & la
perſpective. Il faut juger du fens que préfeare
le terme ftagna par-les mots ſuivans ::
Platanufque coelebs evincet ulmos . Au lieu de
Formeau qui étoit très utile рpоoнuгr la vigne
avec laquelle il fe marioit , on plantoit dés
planes qui n'avoient d'autre avantage , qued'entretenir
un ombrage frais & agréable
à la vûë. Dans le tems dont parle Horace ,
les Romains , qui avoient de gros biens ,.
élevoient à la ville & à la campagne de
fuperbes maifons , & occupoient un terrain
confidérable en jardins , en terraffes
& furtout en piéces d'eaux , exprimées en
Latin par le terme ftagna , que l'Auteur
auroit renda d'une façon peu noble en
François par le mot d'étangs . Donneriezvous
ce nom à la grande pièce d'eau qui eft
vis à- vis la façade du Château , dans les
Jardins de Verfailles ?:
.
111. Un peu plus bas. Ce fera lefeuils
lage épais da laurier qui empêchera les
ravons brûlans de pénétrer , pénétrer cft là
fans régime.
2
Cela eft vrai ; auffi n'en faut- il point ::
il est là verbe neutre. En parlant d'une armée
qui ne peut avancer, ne dit on point? ·
Un bois épais l'a empêché de pénétrer. L'Infanterie
a pénétré.
SEPTEMBRE. 1750. 13
Quand même le verbe feroit pris active--
ment , le régime ne lui feroit pas plus né
ceffaire. Eft- il contraire à l'ufage de s'exprimer
ainfi ? Je l'ai empêché d'aimer , de
chanter , d'écrire. Faut-il un régime dans
cette phrafe qui fe trouve dans votre Journal
, page 76 Je vis clairement qu'à moins·
que d'affiner , tout eft badinage dans le
monde. Et dans celle- ci tirée du Traité de
la Grammaire Françoife , par l'Abbé Regnier
: On ne peut apprendre qu'en étudianti .
Où eft le régime ?
Voyons fil'objection fuivante eft mieux
fondée...
IV. Veterum norma , fignifie , ditesvous
, les loix établies parmi les anciens Ros
mains :ſoit ; & non, ces anciens Romains qui:
ont fait nos loix. Cette feconde réfléxion .
ne me paroît pas jufte . Veterum norma¸ ,
fignifie en cet endroit , les loix des anciens
Romains , les loix établies ou faites par
les anciens Romains. Or , quelle difference
entre une chofe défendue par les
loix.de nos anciens Ronrains , ou par ces
anciens Romains qui ont fait nos loix ?:
N'étoit-il pas permis au Traducteur de
changer le paffif en actif? <
V. Cetre Ode finit ainfi : & les loix ré--
fervoient l'argent des Citoyens pour embellire
les Villes , & orner les Temples des Dieux..
"
134 MERCURE DE FRANCE
Vous trouvez cette Traduction contraire
au fens d'Horace , & à l'idée que nous
avons de la fimplicité des anciens Romains
. Oppida publico fumptu jubentes
[ leges ] Deorum Templa novo decorare
faxo. Selon vous , Monfieur , cela doit
s'entendre feulement des réparations qu'on
faifoit aux Villes & aux Temples. Permettez-
moi de dire précisément le con
traire . Je trouve le fens du Traducteur
conforme à l'idée d'Horace , & à celle que
nous devons avoir des moeurs des anciens
Romains. Le Poëte compare le luxe des
particuliers de fon tems , non - feulement
avec la fimplicité des anciens Citoyens ,
mais encore avec la magnificence de l'Etat,
laquelle fubfiftoit & s'allioit avec cette
fimplicité des particuliers . Privatus illis
cenfus erat brevis ; commune magnum . Le
revenu de chaque Citoyen étoit petit ,
celui del'Etat étoit grand , & les particuliers
& l'Erat bâtiffoient d'une maniere
proportionnée à leurs revenus ; les parti
culiers avec modeftie , l'Etat avec magnificence.
Quæritur , dit Ciceron , in re domefticâ
continentia laus , in publicâ, dignitatis,
Voici donc quelle eft la penfée d'Horace.
Autrefois les particuliers avoient des édifices
modeftes : la grandeur & la magnificence
étoient réfervées pour les édifices
.SEPTEMBRE. 1750. 135
publics. Aujourd'hui , c'est tout le contraire.
Nos particuliers ont des demeures
plus riches & plus magnifiques que celles
des Dieux même. Ce fens eft plus beau &
plus convenable à l'objet d'Horace , qui
eft de rendre odieux le luxe des particu
liers. Et d'ailleurs , novo faxo decorare , a
til jamais pû fignifier , relever les murs
d'un vieil édifice ?
Je crois , Monfieur , ce peu de réflexions
fuffifant pour lever les doutes que vous
propofez fur cette Ode. Cette Traduction
n'eft point un ouvrage fait à la hâte , c'eft
le fruit de plus de quinze années d'étude
& de travail fur Horace. Quand quelquefois
le Traducteur a paru donner quelque
fens un peu extraordinaire , s'il l'a fait fans
autorité, ce qui lui eft arrivé très- rarement,
je fçais qu'en récompenfe il y a mis toute
Pattention & toute la réflexion dont il eft.
capable . Je fuis , &c.
-
CHYMIE Médicinale , contenant la m
niere de préparer les remédes les plus ufi
tés , & la maniere de les employer pour
la guérifon des maladies . Nouvelle édition
. Par M. Malouin , de l'Académie
Royale des Sciences , Docteur- & ancien
Profeffeur de Pharmacie en la Faculté de
Médecine de Paris , & Cenfeur Royal. A
136 MERCURE DEFRANCE
Paris , chezd' Houry , pere , rue de la vieille
Bouclerie , 1750. Deux volumes in - 12.
La premiere partie de cet important ouvrage
traite du feu , de l'air , de l'eau , des
fels en général , & c. Elle fert comme de
baze au refte de l'édifice. Nous y avons
trouvé une explication très - exacte des termes
de Chymie , qu'on n'a pas pû le difpenfer
d'employer , une expofition netre
des differentes manieres de diftiller , &
des obfervations pleines de lumieres fur
les vaiffeaux , dont on fe fertpour composfer
les remédes.
La feconde partie roule fur la prépara
tion & l'ufage des remédes qu'on tire des
animaux , comme du lait des cloportes ,
des viperes , & c. » Tout le monde ſçair ,
» dit M. Malouin , que la vipere , dont le
» venin eft mortel , eft cependant un des
meilleurs contrepoifons , & un des meil-
» leurs remédes que Pon ait pour purifier
le fang , après qu'on a retranché de cet
animal ce qu'il a de mauvais ; il en eſt
» dé même de bien des chofes , dont il ne
»faut pas perdre ce qu'elles ont de bon ,
" pour rejetter ce qu'elles ont de mauvais .
Il nous a paru que ce qui concernoit les
injections anatomiques , étoit fait avec un
foia très-particulier.
La troifiéme partie eft confacrée aux
SEPTEMBRE. 1750. 137
1
plantes , qu'on nomme ordinairement finples.
M. Malouin prétend que les alimens.
que fourniffent les plantes , font plus fains
que ceux que fourniffent les animaux .
» Et les meilleurs alimens , dit- il , que
» fourniffent les plantes , font les farines.
La plupart des hommes vivent par tout
» d'alimens farineux dans prefque toutes .
» les campagnes , dans l'Afie , & particu-
39
lierement dans toutes les Indes , on ne
» mange point , ou l'on mange peu de
viande. J'ai vû guérir par l'ufage des
» farineux, pris pour toute nourriture , des
» maladies qui avoient refifté à tous les
>> remédes ordinaires , comme on voit des
» maladies opiniâtres qui fe guériffent.
par le lait pris pour toute nourriture.
"Mais ce qui eft un grand obftacle au régime
des farineux pris pour toute nour-
>> rirure , c'eft qu'on eft plus attaché au
" plaifir du manger qu'à la néceffité de fe
" nourrir. On craint moins la douleur
» qu'on n'aime le plaifir , on ufe trop
du
préfent , & on ne pourvoit pas affez à
» l'avenir.
"9
وو
On explique fort au long dans cette
troifiéme partie la maniere de faire les
differens bouillons médicinaux , l'eau de
fleur d'orange , l'eau de lavande , &c . M..
Malouin , après avoir expliqué les vertus:
138 MERCURE DE FRANCE.
"
de la lavande , & la façon de s'en fervir ,
dit fort judicieufement : » Plufieurs ap-
» prendront avec furprife que la lavande
» a beaucoup de proprietés médicinales . Ce
qui eft plus commun , eft en général ce
qui eft moins connu. Les hommes font
» moins d'attention à ce qui eft plus à leur
ufage , & ils eftiment moins ce qui leur
» eft plus familier.
"
Nous voudrions pouvoir nous étendre
davantage fur un Livre , dont l'idée eft
heureufe & l'exécution excellente , & qui
eft à la portée comme à l'ufage de tout le
monde. Ce jugement eft celui de la Faculté
de Paris , qui dit : » Que les obferva-
» tions où M. Malouin veut bien entrer
» dans les plus petits détails , concernant
» les chofes les plus communes , & fou-
» vent les plus négligées , peuvent être à
» ceux qui y feront attention , d'une gran
» de utilité pour la confervation de la
»fanté , & pour la guérifon des mala-
» dies.
>
ELECTRE D'EURIPIDE Tragédie , traduite
du Grec . A Paris , chez Cailleau ,
rue Saint Jacques , à Saint André , 1750 .
Cette Traduction nous a paru élegante &
fidelle .
RECUEIL de differentes Piéces nouvelles
, repréſentées au Théatre Italien deSEPTEMBRE.
1750. 139
puis 1747. A Paris , chez Cailleau , Libraire
, rue Saint Jacques , à Saint André ,
1750 .
Les Piéces contenues dans ce volume font,
le Miroir , le Bacha de Smirne , l'Année
merveillenfe , la Mort de Bucéphale , les
Métamorphofes , ou les parfaits Amans ,
le Pot de chambre caffe , le Retour de la
Paix. De ces Comédies quelques unes ont
réuffi ; d'autres n'ont éré goûtées. Il y
en a même deux qui n'ont pas été jouées ,
& qui n'étoient pas de nature à l'être ,
quoiqu'il y ait de bonnes plaifanteries.
pas
On vient de réimprimer in- 12 . à l'Imprimerie
Royale l'Hiftoire Naturelle :
c'eft la troifiéme édition du grand & magnifique
ouvrage de M. de Buffon , traduit
en tant de Langues , & adopté par prefque
tous les peuples de l'Europe.
Nous apprenons
de Londres qu'il y paroît
un Livre , intitulé le Comédien :
comme nous ne l'avons pas encore reçu ,
nous ignorons fi c'est une Traduction de
l'excellent ouvrage de M. Remond de
Sainte Albine.
La veuve de Lormel , & fils , viennent
de publier in - 4° . le troifiéme & quatrième
tome de l'Hiftoire de la Nobleffe du Comté
Venelain , d'Avignon
de la Principauté
d'Orange , dreffée par les preuves.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les perfonnes qui aiment cette partie de
Hiftoire trouvent dans l'ouvrage que
nous annonçons , des recherches , de l'ordre
& de l'exactitude,
POEMATA Didafcalica , nunc primum vel
edita , vel collecta. Parifiis , apud Petrum Ægidium
le Mercier , via Jacobea , ſub_Libro
aureo , 1749 . Trois volumes in- 12.
Un Ecrivain Hollandois vient de nous
reprocher que nous avions tout à - fait perdu
depuis quelque tems le goût de la bonne
Latinité. Cette accufation nous a déterminé
à lire avec foin le recueil que nous annonçons;
la plupart des ouvrages qu'il renferme
Lont modernes , & nous les croyons atfez.
bons pour les faire fervir à notre juftification:
Les fonges du P. Oudin , Jefuite , qui,
font à la tête du recueil , font pleins d'imagination.
Le trouble des riches , & les
allarmes des méchans , que des fonges.
pleins d'horreur effrayent dans le fein même
du repos , font peints admirablement.
Sceleri pax nulla , nec ulla nocenti
Tuta quies ; vivax laceroſub pectoré crimen
Savit , ultrices per noctemfufcitat umbras.
Le Poëme du même Auteur fur le feu
left guéres inférieur à celui - ci nous
SEPTEMBRE. 1750. 141
avons trouvé dans tous deux un peu d'obſ-
-curité , & le retour trop fréquent des mêmes.
expreffions .
་
Le Monde , de Defcartes , par le Pere
-Coedic , Jéfuite , eft écrit avec toute la
clarté qu'exigeoit cette matiere . On ne peut
mieux décrite qu'il l'a fait les fept régles
du mouvement , & les trois matieres dont
Defcartes a fait ufage dans fon fystême,
Des fictions usées & trop fréquentes écar
tent fouvent l'Auteur de fon fujet.
L'excellent Poëme du Pere Lucas , Jéfuite
, fur l'action de l'Orateur , eft trop
.connu pour que nous nous y arrêtions,
Celui du Pere Hebert , fur les converfations
, eft rempli d'efprit & de délicateffe ;
mais la poëfie en eft un peu trop manierée ,
Le Poëme de M. l'Abbé Mafficu , fur le
caffé , eft charmant ; on croit voir ce qu'.1
exprime.
"
Le Poëme du Pere Fellon , fur l'aiman ,
-ne nous donne pas de nouvelles connoiffances
fur cette matiere ; mais il excelle
dans la maniere d'en rendre les phenoménes.
On ne peut rien lire de plus fleuri
que l'ingénieufe fiction qui commence au
vingt- cinquiéme vers , p. 193 ; les vers
de la page 197 , rendent très- heureufe
ment cet empreffement du fer vers l'aiman
, quand une aiguille s'agite à ſon ap142
MERCURE DE FRANCE.
proche d'une telle force qu'elle s'élance
jufqu'à lui, On trouve à la page 201 , une
delcription de la fympathie , ou convenance
des méridiens de deux aimans , mis
l'un fur l'autre , fort intelligible & toutà-
fait conforme à l'expérience. Les agitations
de l'aiguille de la bouffole , felon
qu'on en approche les differens pôles d'un
aiman , ne peuvent être dépeintes plus
naïvement qu'elles le font , p. 202 .
Il y a beaucoup d'images dans le Poëme
du P. le Fevre , fur les tremblemens de
terre , auffi l'Auteur y eft- il plus Poëte que
Phyficien, Son Poëme fur la Mufique eft
un peu trop diffus , & le ftyle n'en eft pas
toujours affez châtié. J'en dis autant de fon
Poëme fur l'or.
Les Poëmes fur la Tragédie & la Peinture
, de M. l'Abbé de Marfy, font connus
de toute l'Europe.
La poëtique de Vida , eſt un excellent
ouvrage. Le P. Oudin , Editeur de ce Recueil
, y a ajouté quelques notes qui font
d'un fçavant & d'un homme de goût .
Le Poëme du P. Roze , fur les oiſeaux ,
eft agréable , l'expreffion en eft naturelle ,
& la verfification aifée. On peut voir , p.
134 , une jolie defcription des malheurs
que les oifeaux ont à craindre des chats.
Il n'y a point d'invention dans cet ouvrage.
SEPTEMBRE. 1750. 143
Il n'y en a pas davantage dans le Poëme
du P. Champion , fur les étangs ; l'expreffion
en est toujours très-latine , mais elle
eft rarement poëtique.
Il y a plus de poësie dans le Poëme du
P. Vefchambez , fur les oranges. Il traite
du terrain propre aux orangers ,
de la maniere
de les cultiver , de l'ufage des fleurs
& du fruit de cet arbre . Le Poëte s'exprime
avec facilité ; il a peu d'images ; mais
il amufe par la varieté de fon ftyle.
Le P. Souciet eft plus Hiftorien que
Poëte , dans fon Poëme fur les Cométes ;
fes vers font durs , fon ftyle languiffant.
Le Poëme du P. Noceti , fur l'Iris ou
l'Arc- en -Ciel , me paroît au-deffous de la
réputation qu'on a voulu lui faire. Les fept
couleurs primitives , felon le fentiment de
Newton y font décrites avec peu de netteté
. On y trouve trois vers prefque de
fuite qui finiffent l'un par (maragdos ,
l'autre par Amethyfti , & le dernier par
Hyacinthi. Il y a plus d'imagination & de
force dans l'Aurore Boréale du même Auteur.
L'expreffion , le ftyle , la verfification
paroiffent d'une autre main,
Le fuccès de ce Recueil , très - correctement
& affez élegamment imprimé , doit
encourager le fieur le Mercier à nous en
donner d'autres ; il trouvera aiſément de
€44 MERCURE DE FRANCE.
nouveaux Poëmes dans l'illuftre Société
qui lui a fourni la plûpart de ceux que
nous venons d'annoncer. Nous l'exhortons
à puifer encore dans d'autres fources ,
& à tâcher fartout de recouvrer deux excellens
morceaux de M. l'Abbé de Lavaur ;
le premier eft l'expofition du fyftême des
tourbillons , & le fecond l'expofition du
fyftême de Newton , fur les couleurs .
Il paroît un nouveau Roman , intitulé :
La force de l'Education . On a trouvé du
naturel dans le ftyle , de l'interêt dans la
Fable , de la Philofophie dans les réflexions.
L'Académie des Belles Lettres de Corſe
a diſpoſé le 23 Avril dernier de deux places
vacantes , en faveur de M. l'Abbé Orticoni
, Chanoine Honoraire de Campo-
Loro , & Aumônier ordinaire de Sa Majefté
le Roi des deux Siciles , & de M.
l'Abbé Saturnini , Chanoine & Curé primitif
de Leuro .
Les nouveaux Académiciens prononcerent
le 31 Mai leur difcours de remerciement
, auquel M. d'Herbain , Directeur ,
répondit.
M. Poggi , Secretaire perpétuel , lut une
Differtation fur les progrès de la Comédie
depuis les Grecs,
SEPTEMBRE. 1750 . 145
M. Cristofari réfuta par un Mémoire le
fentiment de M. de B... qui prétend qu'on ne
voit en Corfe aucuns veftiges des Romains.
M. de Chevrier lut une Differtation fur
Pinftitution des Jeux publics.
On lut enfuite le premier Chant de la
guerre de Génes , Poëme héroique , par M.
Xavier Poggi , Capitaine au Service de la
République , & affocié à l'Académie .
La Séance fe termina par la lecture d'une
Epitre à l'Indifference , par M. de Chevrier.
LIVRES imprimés en Angleterre , & qui
fe trouvent à Paris , chez Piffot , Quai des
Auguſtins , à la Sageſſe.
Livres Grecs.
Homere , 2 vol . in-octavo . Pindare , z
vol. in-octavo. Anacréon , I vol . in- 12.
Sophocle, 2 vol . in- 8 ° .Æſchile , 2 vol.in- 89,
Démétrius de Phalere , in quarto. Les Penfées
de M. Antonin , 2 vol . in - octavo. Epictete
& Cebes , in- 1 2. Théophrafte , in - 12.
Les Aphorifmes d'Hyppocrate , in- 12. La
Poëtique d'Ariftote , in octavo. Le Traité
du monde , du même , in- octavo. Xénophon
, l'Expédition de Cyrus , in-octavo.
Les paroles mémorables de Socrate , inoctavo.
& in-quarto. Hiero ou le Portrait
des Rois , in- octavo. Difcours fait à la
G
146 MERCURE DE FRANCE.
t
louange d'Agefilas , in-octavo. Maximes de
Tyr , in-quarto. Ælian , le Traité des Animaux.
Les Dialogues de Platon , in -octavo.
Les Lettres de Libanius , in -fol.
Livres Latins.
Horace , in- 12 . C. Népos. Les Oeuvres
complettes de Ciceron , 20 vol . in- 12 . trèsbelle
édition , Abregé de Méthaphyfique.
Sallufte , 2 vol . in quarto . & in- 12 . Lucréce
, in- 12 . L'Utopie de Th. Morus, in- 12 .
Livres Anglois.
Les Oeuvres d'Addiffon , 3 vol . in - 12 . De
Congreve , 2 vol. De Prior , 2 vol. De
Ben-Jonhson , 2 vol . Les Oeuvres poëtiques
de Milton , 2 volumes in- 12 . fig.
d'Yonng , 2 vol. in-octavo. De Shachefpear
, in-octavo , in- 12. & in- 16. Les Saifons
de Thomfon , in - octavo . Traités de Phyſique
d'Helfam , 2 vol . in- octavo. fig. Poëme
fur la création de Blackmore in- 12.Poëfies
de Waffer , in- 12. Le Diſpenſary de Gar
ths , in- 12. La Dunciade de Pope , in- 12.
Le Guardian , 2 vol . in- 12 . La femme
Spectatrice , 4 vol . in- 12 . Hudibras, in- 12 .
Piéces diverfes de Layngs , in quarto . Lettres
de Pope, 2 vol. in- octavo. Oeuvres mêlées
de Gréares , 2 vol. in-octavo. Les Penfées
de M. Antonin , 2 vol . in-octavo. Les
Caracteres de Théophrafte. Poëfies diverfes
d'Hamilton , in- 12 . De Parnell. De
SEPTEMBRE. 1750, 147
Daviez , in- 12. Les Caracteres de Shaftesbury
, 4 vol. in- 12 . Abregé du Dictionnaire
de Boyer , 2 vol , in- octavo , Le Caton
d'Addiffon , in- 12 .
BEAUX - ARTS.
ESTAMPES NOUVELLE S.
Liamet , Graveur , Place Cambray , qui
Ale propofe de nous donner fugeeflivement
les plus beaux Tableaux Flamands
qui font à Paris , vient de publier quatre
Éftampes qui nous ont paru bien gravées ,
& qui rendent fort bien la maniere des
Peintres , Auteurs des Tableaux , qu'il a
gravés. La premiere , qui eft d'après un
original de Berghem , du Cabinet de M.
de Voyer , a pour titre la rencontre des
deux Villageoifes . La feconde , qui eſt
d'après un original du même Peintre du
Cabinet de M. de Rebours , a pour titre :
l'espoir du gain infpire la gayeté & diffipe
l'ennui d'un voyage. La troifiéme , qui eſt
d'après un original de Wowerman , a
pour titre :halte Efpagnole . La quatrième ,
qui eft d'après un original de Vauvelles ,
du Cabinet de M. Mariette , a pour titre :
les amuſemens de l'hyver .
Grj
148 MERCURE DE FRANCE
VERS
Mis au bas d'un Tableau de l'Amour , gravé
d'après M. C.Van- Loo.
Q U'il eſt malin ! qu'il a d'appas !
Ah ! que n'infpire -t'il des flammes éternelles ;
Les roles naiffent fous fes pas ;
Quel dommage qu'il ait des aîles !
Peffelier.
A M. Bouchardon , fur fa belle ftatue
de l'Amour.
Illuftre Bouchardon , ton cifeau triomphant
Devoit-il pour modéle adopter cet enfant ?
Cet amour, ton ouvrage eft d'un fatal augure ,
Pour qui craindroit de s'engager ;
Ah ! cache- nous cette figure ,
Ton Art augniente le danger.
CARTES
Par le même,
MARINES.
M. Bellin , Ingénieur Ordinaire de la
Marine , connu dans la République des
Lettres par fes Ouvrages Géographiques
& furtout par les belles Cartes Marines
qu'il a dreffées pour le fervice des Vaiffeaux
du Roi , vient d'en publier deux par ordre
de M. Rouillé , Secretaire d'Etat de la Maz
SEPTEMBRE.
1750. 149
rine , qui méritent l'attention des Sçavans
& des Navigateurs ; les uns y verront
avec plaifir les progrès que M. Bellin fait
dans une fcience auffi belle que l'hydrographie
, dont les difficultés ne l'ont point
rebuté , & les autres fentiront tous les
avantages qu'ils peuvent retirer d'un pareil
travail , qui eft également utile à toutes
les Nations commerçantes.
La premiere eft une Carte réduite du
Golphe de Gascogne , qui comprend les
côtes de France, depuis Breft jufqu'à Bayonne
, & celles d'Efpagne , depuis Bayonne
jufqu'au Cap de Finifterre ; elle eft accompagnée
d'un Mémoire in-quarto, qui expoſe
les principales corrections , que cet habile
Ingénieur a cru devoir faire fur les Cartes,
dont les Navigateurs étoient obligés de ſe
fervir , & qui rend compte en même tems
des moyens dont il s'eftfervi , pour parvenir
à des corrections auffi importantes.
Ce Mémoire eft écrit avec beaucoup
d'ordre & de clarté , & il eft rempli d'obfervations
& de détails très curieux ; on en
trouve un extrait fur la Carte même , mis
en forme d'avertiffement, pour engager les
Navigateurs à vérifier la pofition des principaux
Caps , le giffement des Côtes , la
diftance des lieux , les latitudes , les fondes
, enfin tout ce qui peut conduire à ce
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
point de perfection , fi néceffaire & fi difficile
à approcher
.
La feconde Carte eft celle de la Côte de
Guinée , depuis la riviere de Sierra Léona ,
jufqu'au Cap de Lopés Gonfalvo : elle eſt
auffi accompagnée d'un Mémoire qui mé-.
rite d'être lû avec attention ; on y verra.
avec furprife les erreurs confidérables des :
Cartes Hollandoifes fur cette Côte : par
exemple , entre le Cap de Palme & le Cap
des Trois Pointes , les Cartes Marines dont
on fe fert aujourd'hui , publiées à Amfterdam
par Vankeulen , mettent environ 150
lieues. La Carte de M. Bellin n'y met que
go licues.
Il prouve cette correction d'une façon
bien fatisfaifante , & avec d'autant plus de
force , que le danger auquel la Carte Hol
landoife expofoit les Navigateurs étoit
confidérable , car celui qui ne feroit pas
pratique de cette Côte , & qui régleroit fa
navigation fur la Carte Hollandoife , en
partant du Cap de Palme pour aller au Cap
des Trois Pointes , iroit fe brifer ſur ce
dernier Cap , lorfqu'il croiroit en être encore
à plus de 60 lieues.
Il y a beaucoup d'autres remarques qu'il
faut voir dans le Mémoire .
Quoique cette Carte de la Côte de Guinée
foit plus détaillée que toutes celles qui
SEPTEMBRE 1750. 151
ont paru jufqu'ici , nous ne pouvons nous
empêcher de remarquer qu'on fouhaiteroit
qu'elle le fût bien davantage , & c'eſt M.
Bellin qui eft la caufe qu'on fait cette remarque
, car il a joint à la Carte générale
une Carte particuliere en plus grand point,
qui renferme une partie , qu'on appelle la
Côte d'or , dont le détail eft fi intéreſſant
& fi neuf, qu'on ne peut s'empêcher de
regretter qu'il n'ait pas traité toutes les
autres parties de même.
Nous ajoûterons que ces trois Cartes
font très- bien gravées, & qu'elles ont cette
netteté & cette précision ,qu'on ne devroit
jamais négliger en Géographie , & qui caractériſent
fi bien tous les Ouvrages de M.
Bellin.
On trouve ces Cartes chez l'Auteur, rue
Dauphine , auprès de la rue Chriftine , &
dans les principaux Ports du Royaume .
BAROMETRE PORTATIF ,
Pár M, André Bourbon.
E Public apprendra fans doute avec
>
ce le fameux Barometre portatif de M. Derham
, célébre Phyficien Anglois. Cet inf
trument eft également ingénieux & folide.
Le mercure fe comprime dans le tube , &
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
eft à l'épreuve des plus violentes fecouffes.
Cet avantage eft furtout précieux dans les
obfervations méthéorogiques , où l'on eft
obligé de tranfporter le Barometre. Les
épreuves que M. Bourbon a faites , & la
maniere dont il s'y prend pour la conftruction
de ce Barometre fe trouveront
dans le Dictionnaire univerfel de Mathématique
& de Phyfique de M. Savezien
, dont le premier Volume eft imprimé.
;
M. Bourbon , qui travaille depuis longtems
à la conftruction des Barometres , Thermometres
, Stygrometres , & c. avec beaucoup
de fuccès , débitera inceffamment avec le
Barometre portatif, le Barometre Marin de
M. Flook, compofé de deux Thermome→
tres. M. André Bourbon demeure toujours.
à Paris , grande rue du Fauxbourg S. An
toine , proche la rue Sainte Marguerite , &
vis-à- vis les Enfans trouvés .. Au Barometre
rouge.
On trouve chez Barrois ,, Libraire ,
Quai des Auguſtins , un nouveau plan de la
Ville de Rome , en dix neuf feuilles , gravées
en 1748 par Jean- Baptifte Nolli : ce
plan géométral , levé avec exactitude , mérite
d'entrer dans les Cabinets des Curieux
, & peut même être utile aux Sçavans.
Il eft orné de figures & d'un fron
SEPTEMBRE . 1750. 53
:
tispice pour ceux qui voudront le faire relier
en un volume . On y trouve des Tables
contenant le nom des differens quartiers
de Rome moderne , de fes rues , &
de fes principaux édifices. De ces dix neuf
feuilles il y en a feize , fans compter le
frontispice , qui compofent dans le plus
grand détail le plan de cette Ville , telle
qu'elle eft aujourd'hui avec les explications
néceffaires . Les deux autres repréfentent
, l'une , le même grand plan en
abregé , & la derniere , le plan de Rome
ancienne par Buffalini , dans lequel eft
renfermé le plan de la moderne , de forte
que par le moyen de cette feuille , on voit
d'un coup d'oeil les changemens arrivés
à cette Ville , & combien elle eſt déchue
de fon ancienne grandeur . Ce plan fe vend !
quarante -livres.
Frois touches augmentées à la Viele , &'une
autre changée de place.
M
Onfieur Bâton , le cadet , Maître
de vicle , ci - devant ordinaire de
La Mufique de S. A. S. M. le Comte de
Clermont , a fait faire aux vielles , par
le Sieur Fevry , Luttier , de nouveaux claviers
, qui , outre l'étendue ordinaire des
deux octaves , contiennent encore en haut,
le la , le la bémol , & le fa diéfe ; ce dernier
"
Giv
154 MERCURE DE FRANCE.
occupe la place du fa naturel , qui en eſt
ôté & mis au rang des tons naturels . On
fent parfaitement tout l'avantage que peut
procurer l'augmentation du la , qui attire
néceffairement aprés lui le la bémol. Quant
au fa diefe , quelques Muficiens ont effayé
de le placer , mais fans fuccès les uns
l'ont mis à côté du fa naturel , qui étoit
ci- devant au rang des diéfes & bémols , &
qu'ils auroient dû changer , car outre qu'il
étoit mal de trouver ce dernier placé au
rang des touches qui produifent les diéfes
& les bémols , c'étoit encore ôter la facilité
de mettre le la bémol qu'on trouve dans
les nouveaux claviers . Les autres ayant
fenti le faux qu'il y avoit dans cet arrangement
, ont implement mis le fa diefe au
rang des femitons , & ont placé lefa naaurel
au rang des tons de même nature .
Mais ils font tombés dans un inconvénient
encore plus grand que les premiers ;
comme les touches font conjointes , ils
n'ont pu placer la tête d'une nouvelle ,
fans déranger celles des anciennes , & il
s'en eft fuivi , que tel qui fçavoit toucher
de la viele étoit fort embarraffé fur ce
nouveau clavier , parce que le doigt ne
retrouvoit plus fon diapafon ordinaire . Cependant
il n'y avoit point d'autre place
pour cette touche , mais il l'y falloit merSEPTEMBRE
. 1750. 155
tre fans déranger les autres , & quoique
cela fût difficile , M. Bâton l'a fait exécuter
avec fuccès , & c.
Sa demeure eft rue du Chevalier du
Guet , la troifiéme porte cochere à droite ,
en entrant par la rue des Lavandieres .
Nouveaux Calendriers à Compas , pour cinquante-
fix années . Par M. Baradelle ,
Ingénieur du Roi , pour les Inftrumens de
Mathématique.
L n'a paru depuis long - tems d'inven-
Irion
logie , que celle que nous annonçons.
Préfenter une maniere aifée de connoitre
les tems paffés , préfens & à venir , fous
une forme commode & portative , c'eſt
fournir de grandes connoiffances au Public
à peu de frais . Les Calendriers dont
il s'agit ici , réuniffent ces avantages ; l'un
eft compofé d'un fimple porte-crayon à
compas , fur les faces duquel il eft divifé
& gravé ; l'autre eft une efpéce d'Eftampe ,
collée fur un carton , en forme d'Amanach
de Cabinet ; tous deux font conftruits fuivant
les mêmes principes. M. Baradelle a
dédié ce dernier à Monfeigneur le Dauphin
, à qui il a eu l'honneur de le préſenter.
Nous allons donner une idée de ces
Calendriers ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
Calendrier à Compas fur les faces d'un
porte crayon.
Ce Calendrier eft un porte- crayon à Auic
pans ou faces. Sur ces faces font gravés lequantiéme
du mois , les jours de la femaine
aufquels répondent le premier & les jours
fuivans de chaque mois , le tems des nouvelles
& pleines Lunes ; ceux des quartiers,,
l'âge de la Lune pour tous les mois d'un cy--
cle lunaire , le quantiéme du mois pour la
Fête de Pâques , & les autres principales:
Fêtes Mobiles , les Epactes ; on trouve
enfin fur la huitiéme face , les pouces &
les lignes. La difpofition de tout cela eft:
telle fur ces faces , qu'en portant fur chacune
d'elles differentes ouvertures de compas,
on trouve pendant l'efpace de 56 années
tout ce qu'on peut attendre du Calendrierle
plus étendu . Un petit Livre , que M..
Baradelle diftribue avec ce Calendrier , ens
explique l'ufage..
Calendrier de Cabinet à Compas
C'est ici un développement du Calenadrier
à porte-crayon. Les échelles des far.
ces du porte crayon fone imprimées fur
une feuille de papier collée fur un carton,
avec la difference qu'on a ajouté for laz
inquiéme échelle , la lettre Dominicale ,
le nombre d'or ; & fur la feptième échelles,
9
SEPTEMBRE. 1750. PIT
Eheure du levé & du couché du Soleil . In
a dans un cartouche au bas , les lettres
Dominicales pour le premier Dimanche
de l'Avent , à perpétuité ; & à cette feuille
eft adoffé un imprimé , où la maniere de
s'en fervir eft expliquée , ce qui nous difpenfe
d'entrer dans un plus grand détail .
Ces Calendriers font très- avantageux
pour remplacer l'ufage connu des anciens
Calendriers , & celui des Ephémerides, où
l'on trouve les tems à venir. D'ailleurs un
feul de ces Calendriers fuffit pour la vie d'un
Homme ; & un petit nombre devient des
ofpéces de Tables Chronologiques , dont
on connoit l'importance pour l'Hiftoire.
Ces Calendriers fe vendent chez l'Au--
teur , à Paris , Quai de l'Horloge da Palais,
à l'enfeigne de l'Obfervatoire , où il diſtri
bue toujours les encriers qui ont le pré
cieux avantage de conferver l'encre.
LETTRE
De M. Robert de Vaugondy,fils de M. Roberts-
Géographe ordinaire du Roi , touchant une
Globe céleste de fix pouces & dèmie dé
diamétre.
JE
E vous prie, Monfieur
, de voulois
bien me donner place dans votre Mer
ure ,pour publier un Globe célefte de fixe
1JS MERCURE DE FRANCE.
pouces & demi de diamètre , calculé pour
l'année 1770 , dreffé d'après les Catalo
gues des plus habiles Aftronômes , & dans
lequel j'ai marqué aux principales étoiles
les caractéres Grecs de Bayerus . Il eft exécuté
par les meilleurs Graveurs . On peut
juger par celui- ci de la beauté du grand
Globe célefte de dix-huit pouces , que j'ai
promis il y a quelques années , & que je
mettrai au jour dans le courant de l'année
prochaine, avec le terreftre de pareille groffeur.
Des ouvrages que nous avons cu
mon pere & moi , & le petit nombre de
bons Graveurs font cauſe d'un fi grand retard.
J'efpére cependant que le Public ne
me fçaura pas mauvais gré de l'avoir fait
tant attendre , car j'ai fait ufage pour le
Globe terreftre de nouvelles découvertes ,
dont il auroit été privé , fi j'avois tenu ma
premiere parole. Je fuis , & c.
Ma demeure eft à Paris , fur le Quai de
l'Horloge du Palais , près le Pont Neuf.
L'ART de la Teinture des laines & des
étoffes de laine en grand & petit teint
avec une inftruction fur les débouillis . Par
M. Hellot de l'Académie Royale des Sciences
, & de la Société Royale de Londres. A
Paris,chez la veuve Piffot , Quai de Conti , &
Piffot, fils , Quai des Auguftins, à la Sageffe.
SEPTEMBRE. 1750. 159
TRAITE' des Pierres gravées par P. J.
Mariette. A Paris , de l'Imprimerie de
l'Auteur , 1750. Deux volumes , petit infolio.
Tout eft remarquable dans cet important
ouvrage : le ftyle qui eft clair & nerveux
, l'érudition qui eft choisie & étendue
, les conjectures qui font ingénieuſes ,
fans être hazardées ; les planches qui font
parfaitement bien gravées , d'après les deffeins
du célébre M. Bouchardon : le papier
enfin, & les caractéres qui font d'une gran
de beauté. Nous donnerons dans la fuire
l'extrait de cet ouvrage , que les Connoiffeurs
regardent comme un chef- d'oeuvre .
LETTRE
Al'Auteur du Mercure.
Es amateurs de l'Hiftoire nous ayant
Dconfeillé d'ajouter aux diverfes fuites
de Médailles forties de notre burin ,
foixante jettons fur les évenemens les plus
remarquables de l'Hiftoire Romaine , depuis
la fondation de Rome jufqu'à l'Empire
d'Augufte , comme un moyen de joindre
l'utilité à l'amufement , & d'inftruire
agréablement , non- feulement les enfans ,
mais les perfonnes même , qui fçachant
l'Hiftoire , font bien-aifes de s'en rappeller
160 MERCURE DE FRANCE
fouvent les principaux traits & lears dattes.
Nous vous prions de vouloir bien
avertir le public que cet ouvrage eft fini .
Dans la vûe de rendre ce Recueil à l'u--
fage des Dames , & des perfonnes de tout
ordre , nous avons crû devoir en mettre
les Infcriptions , ou Legendes en François ;
fi cette Langue n'a pas l'énergique brie--
veté du Latin , fi propre au ſtyle lapidaire
ou métallique , le Lecteur s'appercevra
qu'à force d'attention on a eu le bonheur
d'en approcher ; par exemple , le fixiéme
jetton repréfente Brutus , jugeant les fils ,
avec cette Legende , Plus Citoyen que Pere
au revers eft la tête de Brutus avec fon
nom & la datte. A. R. ( c'eſt-à - dire an de
Rome ) 245 : de pareilles dattes mifes à
chaque médaille , donnent la commodité
de les ranger de fuite , & d'étudier l'Hif
zoire dans l'ordre chronologique:
Quoique nous ne donnions à ce Recueil
que le nom de jettons , on peut le confi
dérer auffi comme une fuite de médailles
d'une grandeur raifonnable de 15 lignes
de diamètre , & d'un relief fuffifant pour
faire un bon effet.
SEPTEMBRE. 1750 160
Explication des Médailles gravées par Meffieurs
Jean Daffier, pere & fils , de Genève,
représentant unefuite des fujets de l' Hiftoire
Romaine. On a marqué dans chaque Médaille
l'année de Rome , à laquelle fonfujet
Se rapporte , ce nombre fert ici comme de
numero , pour défigner quelle eft la Médaille
dont on donne Lexplication.
MEDAILL E S.
1. Tête de Romulus. Revers. Fondation
de Rome. 2. Enlevement des Sabines..
Revers Paix procurée par les Sabines. 3 .
Tête de Numa Pompilius. Revers. Les loix
plus utiles que les armes . 4. Les Horaces
& les Curiaces. Revers . Explication allégorique.
5. Serment de Brutus. Revers.
Rome libre fous les. Confuls . 6. Tête de.
Brutus. Revers . Plus Citoyen que Pere..
7. Valeur d'Horatius Cocles. Revers..
Conftance de Scevola . 8. Réunion du
Sénat & du Peuple . Revers. Création des
Tribuns. 9. Tête de Coriolan. Revers .
Soumiffion filiale. 10. Zéle des Fabiens ..
Revers. De la Charue à la Dictature. 1 1.
Les 12 Tables. Revers. L'honneur préferé
à la vie. 12. Création des Cenfeurs . Revers.
Explication allégorique . 13. Génés
rofité des Dames Romaines . Revers . Dette
acquittée. 14. Tête de Furius Camillus..
162 MERCURE DE FRANCE.
Revers. Rome délivrée des Gaulois. 15..
Manlius fait mourir fon fils . Revers. Papirius
pardonne à Fabius . 16. Decius fe
dévoue pour la Patrie. Revers. Le fils fuit
l'exemple du pere . 17. Etabliffement des
grands chemins. Revers . Travaux néceffaires
pour la conftruction . 18. Tête de
Pyrrhus. Revers. Guerre de Pyrrhus . 19.
Art Militaire , Revers . Majeſté du Sénat.
20. Défintéreffement de Fabricius. Revers.
Pyrrhus recevant une Lettre. 21. Premiere
Guerre Punique. Revers. Explication allégorique.
22. Alliance des Romains &
de Hieron . Revers . Secours d'un Allié
fidéle. 23. Têre de Regulus . Revers, Verru
de Regulus, 24. Prife de Sagonde. Revers.
Seconde Guerre Punique . 25. Tête
d'Annibal . Revers. Annibal paffe les Alpes.
26. Victoires d'Annibal, Revers. Annibal
vaincu par les plaifirs . 27. Grandeur
d'ame de Paul Emile. Revers. Sageffe du
Sénat. 28. Vengeance facrifiée au bien
public. Revers. Diligence de Claudius
Neron. 29. Annibal aux portes de Rome.
Revers. Elpagne fecourue. 30. Tête de M.
Claudius Marcellus. Revers. Marcellus
pardonne aux Syracufains. 31. Tête de
Publius Cornelius Scipion l'Afriquain.
Revers. Continence de Scipion . 32. Scipion
paffe en Afrique, Revers. Entrevûe de
SEPTEMBRE. 1750. 163
Scipion & d'Annibal . 33. Scipion vainqueur
d'Annibal. Revers, Rome donne la
paix à Carthage. 34. Tête de Quintius Flaminius
. Revers, Liberté rendue à la Gréce .
35. L'Afie vaincue. Revers . Rome au- deffus
des Rois . 36. Noble défenſe de Scipion .
Revers. Retraite de Scipion . 37. Les fils
de Paul Emile à Athènes . Revers. Il triomphe
de Perfée. 3 S. Scipion & Zelius . Revers.
Troifiéme Guerre Punique. 39. Sédition
des Gracques. Revers. Jugurtha pu
ni. 40. Tête de C. Marius. Revers . Défaite
des Cimbres. 41. Marius à Carthage. Revers.
Horreur des Guerres Civiles. 42 .
Tête de Sylla. Revers . Abdication de Syl-,
la . 43. Tête de Pompée. Revers. Sûreté de
la Navigation . 44. Tête de Ciceron .
Revers. Triomphe de l'Eloquence. 45.
Unis par l'ambition. Revers. Conquête
des Gaules. 46. Fin de Mithridate. Revers.
Avarice punie. 47. Exil de Ciceron . Revers.
Rappel de Ciceron . 48. Céfar paſſe
le Rubicon. Revers. Fuite du Sénat . 49 .
Céfar & fa fortune. Revers . Intrépidité de
Céfar so. Bataille de Pharfale. Revers.
Humanité de Célar . 51. Tête de Julés-
Céfar. Revers. Dictateur Perpétuel . 52.
Tête de Caton d'Utique . Revers. Mort de
Caton . 53. Tête de M. Junius Brutus.
Revers. Derniers efforts de la liberté. 54-
164 MERCURE DE FRANCE.
Têtes d'Octave , d'Antoine, de Lepide. Revers.
Partage de l'Empire. 5.5 . Tête d'Antoine
& Cléopâtre. Revers. Bataille d'Actium .
56. Tête d'Augufte . Revers. Regne d'Augufte.
57. Têre d'Agrippa. Revers. Tête
de Mecenas. 8. Tête de Virgile . Revers.
Tête d'Horace. 59. Catulle , Fibulle ,
Properce. Revers. Têtes d'Ovide & de
Térence. 60. Tête de Tite- Live. Revers
Tête de Sallufte.
On trouvera cette Collection à Genève,
chez les Auteurs. A Paris , chez M. Bal
lexerd , Négociant , demeurant Place
Dauphine.
Catalogue des autres Médailles gravées par
le Sieur Jean Daffier , Graveur Médaillifte
de la République de Genève , & par
le Sieur Jacques- Antoine Daffier , ſon
fils , Graveur Médaillifte , & de la Monnoye
à Londres.
Médaille de 30 lignes de diamètre.
La Ville de Genève.
Médailles de 24 lignes de diamètre.
Louis XV . Roi de France , heureusement
regnant. Clement XII. Pape. Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne , heureuſement
regnant. Frederic Guillaume , Roi de
Praffe , heureusement regnant. André-HerSEPTEMBRE.
1750. 165
cules , Cardinal de Fleuri. Le Comte de
Lautrec. Guillaume Wake , Archevêque
de Canterbury. Louis le Fort. Le Docteur
Swif. Le Duc d'Argyle. Robert Barker.
Le Chevalier Jean Bernard . Mylord Carteret.
Le Comte de Cheſterfield . Abraham
de Moivre, Martin Folkes . Edmund
Halley . Richard Mead. Alexandre Pope .
Le Chevalier Robert Walpole. Guillaume
Pultney. Le Chevalier Hans Sloane .
La Médiation de Genéve. La Concorde
rétablie dans Genéve . Le Jubilé de la
Réformation de Genéve . La Reine de
Hongrie & de Boheme. Le Prince de
Galles. Le Prince d'Orange , Stathouder.
Le Maréchal Comte de Saxe . Mylord
Spencer Duc de Malbouroug. Le Chevalier
Fontaine.
Médailles de 18 lignes de diamètre.
Collection des Rois d'Angleterre.
Guillaume I. dit le Conquerant. Guillaume
11. dit le Roux, Henri I. Etienne. Henri
II. Richard I. Jean . Henri III . Edouard
I. Edouard II, Edouard III . Richard II.
Henri IV. Henri V. Henri VI. Edouard
IV . Edouard V. Richard III . Henri VII .
Henri VIII . Edouard VI . Marie 1. Elizabeth.
Jacques I. Charles. I. Charles II.
Jacques II. Marie II. Guillaume III.
166 MERCURE DE FRA NCE.
Anne. George I. George II . heureuſement
regnant. Caroline , ſon épouse.
Autres Médailles de même grandeur.
Pierre le Grand , Empereur des Ruffies.
Victor Amedée , Roi de Sardaigne . Olivier
Cromwel. Jean , Duc de Marlbourough.
Ifaac Newton . Le Général de Saconnay.
Jean Lock. Jean Milton. Samuel Clarck.
Chriftian Wolfius. Jean Oftervald . Guillaume
Schaespeark. Jean Bacon.
Médaille de 15 lignes de diamètre.
Le Prince Stathouder.
Médailles de 12 lignes de diamètre.
Louis XIV . Roi de France . Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne , heureusement
regnant. Le Cardinal d'Offat. Papire Maffon.
Achilles de Harlay. Jacques Augufte
'de Thou , Préfident au Parlement de Paris.
-Scevole de Sainte Marthe, François Malherbe.
Jacques Calot. Nicolas- Claude
Fabri de Peirefc. Maximilien de Bethune ,
Duc de Sully. Armand-Jean Dupleffis
Cardinal , Duc de Richelieu . Jean de Gaſfion.
Vincent Voiture. René Descartes.
Jacques Sirmond . Denis Petau . Pierre
Gaffendi. Jean-Louis Guez , Sieur de Balzac.
David Blondel . Euſtache le Sueur.
SEPTEMBRE . 1750. 167
Hierome Bignon . Pompone de Bellievre .
Jean - François Sarrazin . Antoine le Maître
. Jules , Cardinal Mazarin . Abraham
de Fabert. Pierre de Marca . Blaife Pafcal.
Blaife- François , Comte de Pagan . Nicolas
Pouffin . Henri de Lorraine , Comte
d'Harcourt . François Manfart . Jacques Sarrazin.
Samuel Bochart. Pierre Seguier.
Antoine Godeau . Jean-Baptifte Poquelin
de Moliere. Le Vicomte de Turenne,
Jean Varin. Hadrien Valois . Guillaume
de Lamoignon. Claude Ballin . Robert
Nanteuil. Olivier Patru . Jean - Baptifte
Colbert. Pierre Corneille. Louis de Bourbon
, Prince de Condé. Jean- Baptifte
Lully. Jean Claude. Abraham du Quefne.
Philippe Quinault. Claude Berbier Du
Metz. Charles le Brun . Jean de la Quintinie.
Ifmaël Bouilleau. Jean de la Fontaine.
Gille Menage . Madame des Houllieres
, ( Antoinette de la Garde ) . Antoine
Arnauld. François-Henri de Montmorency
, Duc de Luxembourg & de Piney.
Jean Racine. Pierre Bayle. Efprit Fleſchier .
Nicolas Boileau Defpreaux . Nicolas de
Catinat. Jacques de Toureil . François de
Salignac de la Motte Fenelon , Archevêque
Duc de Cambray. Nicolas Mallebranche.
Louis-Elie Dupin. Madame Dacier. Marc-
René de Voyer de Paulmy , Marquis d'Ar168
MERCURE DE FRANCE.
genfon. André Dacier. Philippe Duc d'Or
leans. André-Hercules , Cardinal de Fleury.
Hugo Grotius . François Turrettin , Jean
Tillotfon. Louis Tronchin . Antoine Leger.
Michel Turrettin. Benedict Pictet.
Jean-Alphonfe Turrettin . Jean le Clerc.
Le Comte de Lautrec . Charlotte de Rabutin
, Marquife de Sevigné . Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne. La Reine
d'Hongrie.
Autres Médailles de même grandeur.
Réformateurs de la Religion .
Jean Wiclef. Jean Hus. Jerôme de Prague.
Patrice Hamilton. Huldric Zuingle.
Jean Oecolampade . Berthold Haller.Simon
Grynæus. Martin Luther. Paul Fagius.
Martin Bucer. Thomas Cranmer. Nicolas
Ridleus. Hugues Latimer. Philippe
Melanchton. Jean A. Lafco . Pierre Martyr.
Wolfgang Mufculus . Jean Calvin.
Guillaume Farel. Pierre Viret. Jean Knox.
Henri Bullinger. Théodore de Beze.
CHANSON,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILOEN
FOUNDATIONS
.
SEPTEMBRE. 1750. 169
CHANSON.
RADUCTION de la Romance de
Metaftafe , qui commence par ces mots :
Grazie agl' inganni tuoi.
GRace à tant de tromperies ,
Grace à tes coquéteries ,
Nice , je refpire enfin :
Mon coeur , libre de fa chaîne,
Ne déguife plus fa peine ;
Ce n'eft plus un fonge vain.
Toute ma flâme eft éteinte ;
Sous une colere feinte
L'Amour ne fe cache plus.
Qu'on te nomme en ton abſence ;
Qu'on t'adore en ma préſence ,
Mes fens n'en font point émus.
En paix fans toi je fommeille ;
Tu n'es plus , quand je m'éveille ,
Le premier de mes defirs .
Rien de ta part ne m'agite ;
Je t'aborde & je te quitte ,
Sans regrets & fans plaifirs.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le fouvenir de tes charmes ,
Le fouvenir de mes larmes ,
Ne fait nul effet fur inoi
Juge enfin comment je t'aime ;
Avec mon rival lui- même
Je pourrois parler de toi,
XX
Sois tendre , fois inhumaine ;
Ta fierté n'eft pas moins vaine ,
Que le feroit ta douceur.
Sans être ému , je t'écoute ,
Et tes yeux n'ont plus de route
Pour pénétrer dans mon coeur.
D'un mépris , d'une careffe ,
Mes plaifirs ou ma trifteſſe
Ne reçoivent plus la loi ;
Sans toi j'aime les bocages ;
L'horreur des antres fauvages
Peut me déplaire avec toi.
Tu me parois encore belle ,
Mais , Nice , tu n'es plus celle
Dont mes fens font enchantés ;
Je vois , devenu plus fage , ….
Des défauts fur ton vifage ,
Qui me fembloient des beautés.
SEPTEMBRE 1750 . 171
Lorfque je brifai ma chaîne ,
Dieux ! que j'éprouvai de peine !
Hélas ! je crus d'en mourir !
Mais quand on a du courage ,
Pour le tirer d'eſclavage ,
Que ne peut-on point fouffrir ?
Ainfi du piége perfide
Le ferein fimple & timide
Avec effort échappé ,
Au prix des plumes qu'il laiffe ,
Prend des leçons de fageffe ,
Pour n'être plus attrapé .
***
Tu crois que mon coeur t'adore ,
Voyant que je parle encore
Des foupirs que j'ai pouffés ;
Mais tel , au Port qu'il défire ,
Le Nocher aime à redire
Les périls qu'il a paflés.
****
Le Guerrier couvert de gloire ;
Se plaît après la victoire ,
A raconter fes exploits :
Et l'Esclave exemt de peine ,
Montre avec plaifir la chaîne ,
Qu'il a traînée autrefois.
Hlj
172 MERCURE DE FRANCE.
Je m'exprime fans contrainte ,
Je ne parle point par feinte ,
Pour que tu m'ajoûtes foi :
Et quoique tu puiffes dire ,
Je ne daigne pas m'inftruire
Comment tu parles de moi.
Tes appas , Beauté trop vaine ;
Ne te rendront pas fans peine
Un auffi fiddle amant.
Ma perte eft moins dangereuse ,
Je fçais qu'une autre trompeufe
Se trouve plus aiſément.
Rouffeau , de Genéve.
$
张兼洗洗菜洗洗洗洗洗: 洗洗蔬乖乖
SPECTACLES.
MademoiselleBrillant,die avec fuccès dans lqesuiPraovjionucéesla,Cdéobmuét-a
Jeudi 16 Juillet fur le Théatre de la Comédie
Françoife. Ses rôles de début ont été Lucinde dans
l'Homme à bonnes fortunes ; Agathe dans les Folies
amoureuſes ; Celimene dans le Misantrope ;
Ifabelle dans l'Ecole des Maris ; Ifabelle dans la
Mere Coquette , &c. Le Public a jugé que cetts
Actrice avoit l'air noble,un fon de voix intéreffant,
beaucoup d'ufage du théatre & d'intelligence .
Les Comédiens François donnerent Lundi 27
Juillet,la premiere repréſentation d'uneComédie en
SEPTEMBRE. 173 1750.
trois Actes & en vers , intitulée , la Double Extravagance,
Cet ouvrage , qui a réuffi , eft de M. Bret,
Auteur de plufieurs Ecrits ingénieux . Nous en
rendrons compte dans le premier Mercure.
Les Comédiens Italiens donnerent le 8 Août la
premiere repréfentation d'une Comédie de M.
Rouffeau , en trois Actes & en vers , intitulée ,
Etourdi corrigé ou l'Ecole des peres .
CONCERT SPIRITUEL.
Le Samedi 15 Août , Fête de l'Affomption , le
Concert Spirituel a commencé par une belle fymphonie
de M. Huft , fuivi de Diligam te , Motet à
grand choeur de M. Gille , orné d'un Récir de M. de
Ja Lande. M Goeul , Ordinaire de la Mufique de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe , a joué
un concerto de flute . Laudate Dominum omnesesgentes
, Motet de M. le Fevre , Organiſte de S. Louis
en l'lfle , a été chanté par M. le Mire. M. Gavinies
a joué feul , & on a fini par Lauda Jeruſalem,
Motet à grand choeur de M. Mondonville. On a
entendu avec beaucoup de plaifir M , Chevalier de
Pons , Mrs Benoît & Poirier.
CONCERTS DE LA CÓUR.
Le Lundi 27 Juillet , le Mercredi 29 & le Samedi
premier Août , le Concert de la Reine exécuta
chez Madame la Dauphine le Prologue & les
ttois Actes du Ballet des Caractéres de l'Amour.
Ce Ballet , de la compofition de M. de Blâmont ,
Sur-Intendant de la Mufique de la Chambre du
Roi , a eu le même fuccès à la Cour qu'il a eu´à
Paris lors de fa repriſe.
Mlles Chevalier, Romainville, Coupé , Mathieu,
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
Godonnefche ; Mrs Jéliotte , de Chaffé , le Page ;
Benoît & le Clerc , en ont chanté les rôles .
Le Lundi 3 , le Mercredis & le Samedi 8 , On
chanta chez Madame la Dauphine le Prologue &
les cinq Actes de l'Opéra de Phaéton . Miles Romainville
, de Selle , Canavas , Mathieu & Guedon;
Mrs le Page , Benoît , Joguet , Poirier & Bêche
en ont chanté les rôles . Les fieurs Poirier & Bêche,
ont fait grand plaifir dans les rôles de Phaéton &
du Soleil, que ce dernier a chanté , ainfi que le
rôle de la Terre , pour fon début au Concert .
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE CONSTANTINOPLE , le 14 Juin.
Idontune incendiunt, a réduit en cendres
E dernier incendie , outre les Edifices publics
le grand Arcenal , où l'on avoit raffemblé des armes
pour plus de 60 mille hommes . Par les recherches
que l'on continue de faire journellement,
on a de plus en plus lieu de croire que les Janiffaires
ont eu grande part à cet incendie , & que
leur deffein étoit, ou d'opérer une révolution, ou de
forcer le Grand -Seigneur à fatisfaire au défir qu'ils
ont d'avoir la guerre.
DE PETERSBOURG , le 8 Juillet.
Quelque fujet qu'on ait d'efpérer que la tranquillité
du Nord ne fera point altérée , l'Impératrice
, avant de fe rendre à Pétershoff , a figné des
ordres qui femblent annoncer une guerre proSEPTEMBRE.
1750% 175
chaine. Elle y dit , que comme malgré les bons offices
des Puiffances amies & malgréson inclination pour la
paix , elle pourroit par la fuite des évenemens fe trouwer
dans des circonstances imprévues , qui la mettroient.
conféquemment à fes déclarations précédentes , dans
la néceffité de fatisfaire à ce que la dignité de fa
Couronne le rang qu'elle tient parmi les grandes
Paffances, exigeroient d'elle , elle avoit crû devoir reg'er
d'avance ce qui feroit néceffaire dans de pareilles
erronfances. En conféquence elle donne fes ordres
; 1º . pour réunir les troupes qui font en- deçà
de la Neva avec celles qui font au de-là , afin de
pouvoir , fi le cas l'exige , en embarquer une partie
fur les Galeres , pendant que l'autre fervira fur
terre ; 2 ° pour tenis à Cronstadt , à Revel , à Frederichsham
, 100 Galeres prêtes à mettre en mer ;
3. pour regler le commandement de l'armée de
terre , qui marchera fous les ordres d'un Général
en chef de trois Lieutenans Généraux , de fept
Majors Généraux , de neuf Brigadiers & d'un Maréchal
des Logis ; 4° pour former de nouveaux
Magazins de vivres & de fourages , qui puiffent
fiffire pendant une année entiere à la ſubſiſtance
de 150 mille hommes ; °. pour faire marcher de
l'intérieur de l'Empire dix Régimens & deux mille
Cofaques , deftinés à renforcer l'armée de Livonie
& les troupes qui font fur la frontière de Cour
lande.
Le Général d'Arnimb , Envoyé Extraordinaire du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , ayant reçu dernierement
des Dépêches de fa Cour , eut une conférence
avec le Comte de Beftuchef , Grand Chancelier
, & le Comte de Woronzoff , Vice Chancelier
de l'Empire. Elle roula principalement fur les
affaires de Courlande & fur les follicitations du
Roi de Pologne pour le rétabliffement du Duc de
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Erneft de Biron. La maniere dont on traite actuel
lement ce Duc à Jaraflow , fait efpérer que les
follicitations de S. M. Pal . ne feront point infrucrueufes.
DE STOCKHOLM , le 24 Juillet.
Le 18 , fur les 10 heures du foir , la Princeſſe ,
épouse du Prince Succeffeur , accoucha d'un Prince
au Château de Drottningholm , où L. A. R. réfident
depuis quelque tems. Le Prince dépêcha lur
le champ un Seigneur de la Cour à Carlſberg pour
en inftruire le Roi , & par un de fes Gentilshommes
il en fit informer ici la Régence. A minuit
on annonça cette nouvelle au peuple par une décharge
générale de 2-56 pièces de canon & par lefon
des cloches , des trompettes & des timbales.
Le lendemain on rendit à Dieu de folemnelles actions
de graces dans toutes les Eglifes. Le 20 , le
Roi alla lui - même à Drottningholm féliciter le
Prince & la Princeffe . Le Prince nouveau né furbaptifé
le 22 fur les cinq heures du foir , dans la
Chapelle du Château , par l'Archevêque Benzelius
, en prefence du Roi , du Prince Succeffeur &
de plufieurs Seigneurs de la Cour , avec les mêmes
formalités qui ont été obfervées au Baptême du
Prince Héréditaire; & il fut nommé Frédéric -Adolphe.
Quand toute la Cérémonie fut achevée , un
Héraut d'Armes cria à haute voix : Vive le Prince
Frédéric Adolphe , Prince de Suéde , des Goths
des Vandales , après quoi on chanta le Te Deum ,
au bruit d'une triple décharge de quelques canons
& de la moufqueterie d'un bataillon des Gardes .
rangé en parade devant la Chapelle . Il y eut le
foir un magnifique fouper . On fit ici , le même
jour , de grandes réjouiffances. Toutes les cloches <
SEPTEMBRE. 1750. 177
fonnerent , toutes les maifons furent illuminées ,
& les 256 piéces de canons firent trois décharges.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , be 29Juillet.
'Impératrice Reine a fait tirer de la Bibliothé
que Impériale 18 mille volumes d'ouvrages
qui s'y trouvoient doubles de la même édition ,
pour en faire préfent à l'Univerfité de Prague.
Les Livres dont les éxemplaires fe font trouvés
triples , ont été deſtinés à l'Univerfité d'Infpruck ,
où l'on vient d'en envoyer 800 volumes.
Le Duc Chrétien - Louis de Mecklenbourg;
ayant des differends avec la Nobleffe de fon Du
ché , en a fait informer l'Empereur , qu'il a fait
prier en même-tems d'employer fon autorité pour
terminer ces differends par une décifion qui ne
Jaiffe rien à défirer. L'Empereur a chargé fon
Confeil Aulique d'examiner à fond cette affaire ,
& de chercher les moyens de l'accommodér
Pamiable.
DE HANOVRE , le 21 Juillet
Le to , le 13 & le 17 , le Comte de Czernicheff,
Envoyé Extraordinaire de l'Impératrice de Ruffie ,
eut avec les Miniftres du Roi des Conférences ;
dans lesquelles il ne négligea rien pour calmer les
inquiétudes caufées par les préparatifs de guerre
qui fe font en Rúffie. Il leur déclara , que ces préparatifs
n'étoient que defimple défense & depure précaution
; qu'ils paroifoient à la vérité confidérables ,
mais qu'au fonds ils n'étoient que proprtionnés à l'étendue
d'un fitvaſte Empire '; que l'Impératrice ne
Hy
*
178 MERCURE DE FRANCE.
ceffoit point de fouhaiter la paix ,& qu'elle la regardoit
comme na bian, à la confervation duquel elle défiroit
de pouvoir contribuer , mais qu'elle n'en feroit pas
moins attentive à tout ce qui pourroit intéreffer fa gloire
La dignité de fa Couronne & l'exécution des Traitéans
lesquels elle étoit entrée.
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 9 Juillet.
Leo,
!
E 6 , la flotte marchande du Brefil , confiftant
en 24 Navires, & commandée par le Capitaine
de mer & de guerre , Antonio- Carlos Pereira de
Souza , arriva dans ce Port . Elle a mis 90 jours à
fon voyage, & ramene ici le Comte Das Galveyas
Andre de Melo de Caftro , qui revient de ce pays,
qu'il a gouverné pendant plufieurs années. Avant
fon départ il a remis la Viceroyauté au Comte de
Atouguia , qui s'eft rendu de ce Port à la Baye de
Tous les Saints , en 4 jours.
• On a reçû d'Aveiro dans la Province de Beyra,
des lettres du 15 du mois dernier , au fujet de la
vifite que des Commiffaires Apoftoliques ont faite
des Reliques de l'Infante Dona Joanna , file du
Roi D. Alfonfe V , furnommé l'Africain , douziéme
fucceffeur du Fondateur de cette Monarchie ,
le Comte Henri , communément crû Prince du
Sang de France , de la premiere Maifon de Bourgogne.
Cette Princeffe , après avoir été Régente
du Royaume pendant l'expédition du Roi fon pere
en Afrique , prit l'habit de l'Ordre de Saint Dominique
, dans le Monaftére de Jéfus de cette Ville
d'Aveiro, où elle mourut en 1490, âgée de 38 ans.
Sur les preuves de la fainteté de fa vie , Innocent
XI la béatifia par une Bulle du 4 Avril 1693. En
SEPTEMBRE. 1750 . 179
1711 , le Roi D. Pédre II fit conftruire dans le
Choeur inférieur de l'Eglife de ce Monaftére , un
magnifique Maufalée de marbre , dans lequel on
tranfporta les Offemens de la Bienheureuſe Infante.
Depuis on n'a pas ceflé d'inftruire le procès de
fa Canonifation. Les Commiffaires Apoftoliques ,
- délégués pour y travailler for les lieux , ayant fixé
le premier Juin pour vifiter la ſépulture & reconnoître
les Reliques de l'Infante , les Religieufes fe
préparerent la veille à cette cérémonie par un jeû
ne au pain & à l'eau & par la participation aux Sacremens.
Les Commiffaires , après avoir fait leur
priere dans l'Eglife , entrerent dans le Convent ,
accompagnés d'un Maître de Cérémonies de l'E
vêque & Comte d'Aveiro , qu'une maladie avoir
empêché de fe rendre à la Ville , de deux Méde
eins , de deux Chirurgiens , d'un Architecte & des
autres perfonnes dont on pouvoit avoir befoin. La
Communauté les reçut à la porte de clôture & les
conduifit dans le Choeur , où tout le monde s'étant
mis à genoux & les Religieufes ayant des cierges
à la main , on chanta le Veni Creator . Après la
lecture d'une Bulle d'Urbain VIII qui défend à
toutes perfonnes d'ajoûter ou de fouftraire quoi
que ce foit à ce que les Tombeaux renferment ,
les Notaires examinerent s'il n'y avoit point en
quelque endroit du Choeur des fleurs ou d'autres
chofes odoriférantes. Ils prirent à ce fujer le ferment
des Religieuſes , & les Commiffaires firent
après eux le même examen , qui fut enfuite répé
té , tant pour le tombeau que pour les autres cho
fes que l'on avoit à viſiter . On tira du tombeau ,
quand il fut ouvert , un Coffre de bois noirci , lequel
en renfermoit un plus petit de Vernis de la
Chine, bleu . Ce fecond en contenoit un troifine,
couvert de velours cramoifi , dont les garnitures
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
& la fermeture étoient d'argent . L'ouverture de
ce dernier offrir à la vûe une espéce de paquet enveloppé
de bandelettes & couvert d'un voile de
foye. Il renfermoit les Reliques de l'Infante .
Après qu'on les eut vénérées , un des Chirurgiensfit
l'examen & la reconnoiffance de tous les Os..
Pendant qu'il les touchoit l'un après l'autre , il
s'apperçut qu'il en fortoit une odeur très agréable,
qui s'attachoit à les mains & qui fe fit fentir à
tous les Affiftans. Les Os ayant été lavés par l'or
dre des Commiffaires , l'odeur en devint plus vive.
Alors les Religieufes fonnérent leurs cloches , &
toutes celles de la Ville ſopnérent en même tems.
On ouvrit auffitôt les portes extérieures du Monaf
tére & celles de l'Eglife , que l'on avoit fermées dèsle
matin. Le peuple accourut en foule. On chanta‣ -
le. Te Deum & l'on expofa le S.-Sacrement . Pour
fatisfaire la dévotion des Fidéles , on leur fit baiſer
fur les degrés du Cheur les Reliques de la tête de
l'infante. Une odeur pareille à celle qui s'étoir
fait fentir dans le Choeur , en fortir & fe répandir
dans toute l'Eglife . L'eau dans laquelle on avoit
lavé les Os , fut diftribuée au peuple. Tout le
monde ne pouvant pas en avoir , la plupart appor
terent des vafes pleins d'eau pour que l'on y trem- '
par quelque Relique. On y fit auffi -toucher une
infinité de Rofaires , de Chapelets , de linges &
des étoffes ; & tout ce que les Reliques toucherent >
en prit Fodeur. Cette Cérémonie duta juſqu'à fix*
heures du foir , que l'on renveloppa les Offemens
& qu'on les renferma dans le Tombeau . Les Coinmiffaires
, avec toute leur fuite , étant retournés at
l'Eglife , on chanta pour la feconde fois le Te
Deum , qui fut fuivi de la Bénédiction du Saint Sacrement.
La nuit & les deux fuivantes , toute laž
Valle fut illuminée , & le peuple ne ceffa poins des
SEPTEMBRE. 1750.
1877
donner des preuves de fa joye. Le 2 , les Dominicains
, le 3 , les Freres Mineurs , le 4; le Clergé de
la Ville , allerent à l'Eglife du Monaftére chanter
la grande Meffe & le Te Deum, Le 2 , après midi,
les Commiflaires firent , avec les mêmes folemni--
tés que la veille , l'examen des autres Reliques de
la Bien- heureuſe Infante , que l'on conferve dans
cette Eglife. Le 4 , à la fin de la grande Meffe , on
en expola quelques- unes fur le Maître Antel en
faveur de la Garniſon , qui les falua de trois dé--
charges , après lefquelles les foldats entrerent dans
l'Eglife pour baifer ces Reliques. C'eft ce qui ter
mina cette pieufe folemnité.
ESPAGNE..
DE MADRID le 21 Juillet
Le Marquis de Valdelirion , que l'on fçait avoir
une très grande connoiffance des affaires de l'A
mérique , vient d'être choifi parle Roi pour rem
plir dans le Confeil des Indes la place de Confeiller
diEpée , vacante par la mort de D. Joſeph de la
Quintana
IT ALI EF
DE NAPLES , le 15 Juillet.
Ly a quelque tems que des Corfaires de Bara
barie s'emparerent dans les mers de Sicile des
deux Tartanes Napolitaines , chargées de maté
riaux
pour les nouvelles fortifications de Gergenti.
Le 2 de ce mois il arriva- dans ce Port une Tartane
de Trapani , par laquelle on apprit que deux Ga
liotes du même endroit , ayant donné la chaffe à
ces mêmes . Corfaires , les avoient obligés après
-
182 MERCURE DE FRANCE.
un combat très- vif , d'abandonner leurs prifes ,
& s'étoient même emparées d'un de leurs Bâtimens
, ayant 29 ou 30 hommes d'équipage.
Le Roi a envoyé à l'Infante Ducheſſe de Sa
voye , fa foeur , un magnifique préfent , qui confifte
en un Bouquer de diamans d'un prix trèsconfidérable
.
On a reçu
avis de Cadix que l'Eſcadre de l'Amiral
Spinola avoit apporté pour le compte des Né
gocians de ce Royaume, tant en efpeces qu'en marchandifes,
la valeur d'un million &idemi de piaftres.
DE ROME , le 28 Juillet.
Le 30 du mois dernier , le 6 & le rz de ce mois,
l'Arcadie s'affembla , comme elle a coûtume de
faire trois fois tous les ans en l'honneur des Apôtres
S Pierre & S. Paul , principaux Patrons de
cette Ville. Ces Affemblées le tinrent au Boſco
Parrafio. L'Abbé Morei , Gardien Général de l'Ar
cadie , fit l'ouverture de la premiere en préfence
des Cardinaux Spinelli , Rezzonico , Tamburini
& Corfini, par un Difcours, & par un Sonnet, qui
fut fi goûté , que les Cardinaux exigerent qu'il le
récitât une feconde fois. Les ouvrages des autres
Académiciens furent écoutés avec plaifir , & fur
tout un Difcours en vers Latins du P. Bernardo
Guglielmini , Prêtre des Ecoles Pieufes . L'ouverture
de la feconde Affemblée , à laquelle affifta le
Cardinal Tamburini , fe fit par un Difcours du
Marquis Giovanni Chigi Montori Patrizi , Grand
Fourier des Sacrés Palais Apoftoliques. Ce Difcours
fut fuivi d'une Elégie Latine du Docteur
Zanoti , Secretaire de l'Inftitut de Bologne , d'un
Poëme en rime Octave du P. Fufconi Mineur Conventuel
, & de deux autres Piéces en vers du Doc.
SEPTEMBRE . 1750. 183
teur Scarzelli & de l'Abbé Brogi . Ces ouvrages
d'une jufte étendue furent entremêlés de plufieurs
petites Pièces en vers , les unes en Latin & les autres
en Italien. Quoique ces deux jours le tems pa
ût fe difpofer à la pluye , le nombre des affiftans
ne laiffa pas d'être confidérable ; mais ce ne fut
rien en comparaifon de la troifiéme Affemblée ,
où l'affluence fut fi grande qu'on ne fe fouvient
pas d'en avoir jamais vae de pareille . I es Cardinaux
Caraffa , Guadagni , Spinola , Rezzonico ,
Cavalchini , Lanti , Ricci , Tamburini, Alexandre
Albani , Corfini , Bardi & Orfini s'y trouverent.
L'Abbé Sebaftiano Maria Correa , Romain , Prélat
Domeftique du Pape , fit le Difcours . Ensuite
le P. Carlo Nocetti , Jéſuite , Lecteur émérite en
Théologie , Mathématicien , Orateur & Poëte
célebre , lut une Elégie Latine , à laquelle fuccédérent
une Elégie Italienne de l'Abbé Fiorilli ; un
Capitolo de l'Abbé Goli ; un Poëme de l'Abbé
Piazi, Secretaire du Cardinal Alexandre Albani , &-
plusieurs petites piéces en vers. Tout fut applaudi
généralement , & fur tout la récapitulation que
FAbbé Michilli fit fur le champ en vers Latins de
ce qu'on avoit récité dans les trois Affemblées.
Le 13 après midi , il y eut au Quirinal une Affemblée
de l'Académie de l'Hiftoire Romaine ,
en préfence de S. S. du Connétable , Protecteur de
cette Académie & du Cardinal Duc d'Yorck.
L'Albé Gaetano Cenni , Bénéficier de l'Eglife de
Saint Pierre , y lut une Diflertation fur le Luftre
le Dénombrement des Romains.
DE VENISE , le 4 Juillet.
On travaille ici depuis quelque tems à des Armemens
de mer confidérables , & on compte avoir
S4 MERCURE DE FRANCE
lé mois prochain une Flote en état de mettre à la
voile. On leve auffi du monde pour le ſervice de
la République , & l'on parle de former plufieurs
nouveaux Régimens des troupes étrangeres .
Par des nouvelles venues dernierement de l'Iſle
de Cérigo dans l'Archipel , on a fçu que dans la
partie de cette 14e qui regarde la Morée , il y
avoit eu le du mois dernier un tremblement de
terre fi violent , qu'une grande quantité de mai
fóns ayant été tout à coup abîmée en terre , il
avoit péri plus de deux mille perfonnes , & que la
Capitale , portant le même nom que l'Iſle & fituée ·
für un recher, avoit beaucoup fouffert.
DE BASTIA, le premier Juillet.
L'Académie des Belles-Lettres du Royaume de
Corfe, ayant examiné les 41 Difcours qu'elle a
reçus pour le Prix deſtiné à l'ouvrage qui caractériferoit
avec le plus de précifion les devoirs des
Sujets ´envers leur Souverain , a décerné ce Prix au³
Difcours N°. 39 , ayant au bas pour Sentence ce
vers d'Horace :
Principibus placuiffe vivis non ultima laus eft.
L'Abbé de Bellet , de l'Académie des Belles-Lera
tres de Montauban , en eft l'Auteur. Un Difcours
de M. Chabaud de l'Oratoire , Membre des Académies
des Sciences de Villefranche & de Pau , a
balancé quelque tems les fuffrages. L'Académie
donnera ces deux Difcours au public.
Le Prix réſervé par le Marquis de Curzay aur
Membres de cette Académie , dont il eft le Protecteur
, & deftiné pour l'ouvrage où l'on expoferoit
avec plus de netteté , l'établiſſement des dix
l'obligation de s'y conformer ; fera- diſtribué à la
SEPTEMBRE. 1750. 185
Compagnie en corps. Une des plus célebres Académies
d'Italie , à qui le Marquis de Curzai avoit
envoyé tous les ouvrages écrits en Latin fur ce
fujet , les a jugés tous également dignes du Prix.
DE GENES , le 15 Juillet.
Billets de la Banque de Saint George pes
dent actuellement 32 pour cent.
La femaine derniere , les Habitans de Pozol ,
de la dépendance du Roi de Sardaigne , envoyerent
quelques mulets paître für les terres de la
République , dans le voifinage de Novi. Les Génois
des environs les enleverent , & , pour repré-·
failles , les Habitans de Pozol fe faifirent d'une
vingtaine de boeufs . On prit auffi tôt les armes
à Novi ; & cette bagatelle pouvoit devenir une
affaire férieufe , fi le Commandant de Tortone ne
L'eût accommodée , en faisant reftituer les boeufs ,.
& permettant la confifcation des mulets.
Les dernieres Lettres de Corfe , en date du 8 de :
ce mois , annoncent que tout eft parfaitement tranquille
dans cette Ifle.
DE TURIN , le 15 Juillet.
L'Infante Ducheffe de Savoye , qui depuis foir ,
arrivée n'étoit point encore fortie en forme publique
, alla le 10 & le 13 du mois dernier , avec un³
nombreux cortége , la premiere fois à l'Eglife de .
la Confolata , & la feconde , à celle de Saint François
, où l'on célébroit la Fête de Saint Antoine de.
Pade , Patron de cette Capitale . Elle fut accompagnée
chaque fois , des Princeffes Royales & dela
Princeffe de Carignan , fuivies de leurs Corté--
ges. Au fortir de ces deux Eglifes elle alla fe mon
trer à lapromenade de la Citadelle.
186 MERCURÉ DE FRANCE.
Le 14 & le 15 , elle alla ſe promener à la Maifon
Royale du Valentin . Elle étoit accompagnée
le fecond jour des Princeffes Royales , & fuivie
d'un grand Cortége. Le Roi , le Duc de Savoye , &
la Princeffe de Carignan s'y étoient rendus dans
le même tems . Outre les Caroffes de la Cour , il
y eut une nombreufe file de magnifiques équipa
ges & de riches livrées. Au retour du Valentin ,
il y eut Concert au Palais Royal . Enfuite , le
Roi & la Famille Royale fouperent à une table de
trente couverts , od Sa Majesté admit , outre le
Prince & la Princelle de Carignan , plufieurs Dames
de la Cour & que'ques ""Dames étrangeres.
Le 20 , la Ducheffe de Savoye retourna fe prome
ner au Valentin , où toute la Nobleffe la fuivit en
habits de Gala. Le foir , il y eut au Palais Royal
de cette Ville un Bal paré dans la grande Sale des
Gardes Suiffes , que l'on avoit ornée magnifiquement
. Il y avoit au fond de la Sale , une Eſtrade
for laquelle on avoit placé le Trône du Roi & des
fiéges pour toute la Famille Royale ; des loges
pour les Ambaffadeurs , & pour les Miniftres
Etrangers , & des parquets pour les Dames qui
n'étoient point en habits de Cour . Le Bal fut ouvert
par le Duc & la Duchefle de Savoye.
Le 29 , le Cardinal Des Lances , accompagné
de l'Archevêque de cette Ville , & de feize Evêques
, fit la cérémonie d'expofer folemnellement
le Saint Suaire , en préfence du Roi , du Duc &
de la Ducheffe de Savoye , du Duc de Chablais ,
des Princeffes Royales ,des Princes du Sang &
des Chevaliers des Ordres , qui tous avoient des
cierges à la main.
Le Prince de Carignan donna , le foir du même
jour , un Bal qui termina les differentes Fêtes , oc
cafionnées par le mariage du Duc de Savoye.
SEPTEMBRE. 1750. 187
Le même jour , le Comte de Monafterol , nommé
Ambaffadeur Extraordinaire auprès du Roi
des Deux Siciles , partit pour fe rendre à Naples.
Quelques jours auparavant , le Roi avoit nommé
le Comte de Viry , ci devant Miniftre auprès
des Cantons Suiffes , pour fon Envoyé Extraordi
nire auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies ; & le Comte de Gattimara , pour aller réfider
à Génes , en qualité d'Envoyé .
Avant-bier , Sa Majesté partit avec fa fuite ordinaire
pour les bains de Vaudier , dont elle ſe
trouva parfaitement bien l'année derniere .
Le Comte de Montgardino , Membre du Confeil
de Commerce , mourut en cette Ville le 7 de
ce[mois.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le z Acût .
N apprend de Newcastle du 15 du mois
paffé , que la maladie , qui regnoit parmi les
bêtes à cornes , étoit entierement ceflée dans le
Comté de Northumberland , & que l'on y avoit
levé provifionnellement les défentes de tenir des
Foires & des Marchés pour la vente de ces fortes
de bêtes.
Hier , il fe tint une affemblée générale de la
Compagnie du Sud , dans laquelle on déclara que
Je Dividende des Actions fur le fonds Capital de
la Compagnie , pour la demie - année échué à la
Saint Jean dernière , feroit de deux pour cent
que l'on payeroit le 9 de ce mois . ୨
" &
Les orages , qui depuis quelque tems font plus
fréquens en ce Pays qu'ils ne l'ont jamais été , caufent
de grands dommages , tant ici qu'aux envi
rons & dans differentes Provinces.
ISS MERCURE DE FRANCE.
Les Sieurs Dicker , Bifcoe & Champion ont
été nommés Commiffaires du Commerce d'Afri
que pour la Ville de Briftol . Au lieu de cinq ou
fix Vaifleaux que la Compagnie Royale , qui
vient d'être fupprimée , employoit tous les ans
pour fon Commerce, il en partira cette année , au
moins une vingtaine pour les Côtes d'Afrique.
Actions Banque , 134 ; Indes , 287 ; Sud ,
1-12 & demi ; Annuités , 105.
DE LA HAVE , le 29 Juillet.
Le 20 , les Vaiffeaux de la Compagnie des Indes
, le Diemen & le Slooten , venant , le premier
de Ceylan , & le fecond de la Chine , pour le
compte de la Chambré d'Amfterdam , arriverent
au Texel , fous le Convoi du Vaiffeau de guerre
le Harlemmeront , commande par le Chef d'Efca
dre Baron Emft de Peterſen .
འ
Avant hier , Meffieurs Lucas Trip , Hertoge
de Feringa , Linfen de Cantes , & Rengers de
Farmshum , Députés des Etats de la Province de
Groningue & des Ommelandes , remirent au
Prince Stadhouder dans une boëte d'or le Diplôme,
par lequel les mêmes Etats confirment à ce Prince
& à fes Defcendans , le Stadhouderat héréditaire
de leur Province.
Le Confeil d'Etat a deftiné provifionellement
125 mille florins , pour rebâtir & réparer les maifons
rumées pendant le Siége de Bergopfoom .
Des Lettres de Cologne du 28 , portent que le
23 le Comte de Hohenzollern étoit mort à Auguftebourg
à l'âge de 58 ans . Il éroit Premier
Miniftre , Chambellan Héréditaire & Grand-
Maître de la Maifon de l'Electeur , Grand-Doyen
&- Chanoine à latere de l'Eglife Métropolitaine-
?
1
SEPTEMBRE. 1750. 189
de Cologne , Chanoine de Strasbourg , & revêtu
de plufieurs autres Charges & Bénéfices confidérables.
Il étoit à la Comédie avec l'Electeur , lorf
qu'il fut furpris d'une attaque d'apoplexie. On le
tranfporta fur le champ à fon Appartement , où il
mourut un infant après.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , c.
E 28 Juillet , le Roi partit de Versailles pour
aller à Choifi , d'où il revint le foir.
Sa Majesté a accordé des Places de Commandeurs
à la Penfion de trois mille livres dans l'Ordre
de Saint Louis , à M. le Marquis de Calviere ,
Lieutenant Général de les armées , & Lieutenant
en la Compagnie de Villeroi des Gardes de fon
Corps , & à M. de S. Pern , auffi Lieutenant Géné❤
ral des armées de Sa Majesté , & Inspecteur Com
mandant le Régiment des Grenadiers de France.
M. de la Bourdonnaye , Intendant de Rouen ,
a été nommé Confeiller d'Etat ordinaire , & quelques
jours après , M. de Vanolles , Intendant d'Als
face , a pareillement été nommé Confeiller d'Etat
ordinaire.
Le Roi a nommé M. Moreau de Naſſigny, Préfident
Honoraire au Parlement de Paris , à la place
de Confeiller d'honneur du même Parlement ,
vacante par la mort de M. de Gaumont,
Le 30 , Actions , dix-huit cens cinquante cinq;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
treize ; ceux de la feconde , fix cens cinquanter
trois.
190 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi , par les Lettres Patentes du mois dernier
, a érigé en Marquifat la Terre de la Grande
Bare , dans la Province de Normandie , en faveur
de M. du Déſert.
Le 12 du même mois , l'Univerfité fit dans la
Sale des Ecoles extérieures de Sorbonne , en préfence
du Parlement , & d'une très-nombreuſe alfemblée
, la diftribution des prix fondés par feu
Meffire Louis le Gendre , Chanoine de l'Eglife de
Paris , & de ceux fondés depuis par feu Me . Charles
Coffin , Principal du Collège de Beauvais . La
cérémonie commença pat un difcours Latin , dans
lequel M. Baiteux , Profeffeur de Rhéthorique au
College de Navarre , connu par quelques ouvrages
que le Public a reçus favorablement , parla :
1°. De lanéceffité de feformer dans l'étude des Bells
Lettres , fur le goût de la faine antiquité Grecque &a
Latine ; 2° . des moyens d'acquérir ce goût de l'Antiquité,
dont il ſemble que l'on s'écarte tous les jours de
plus en plus . Après ce difcours , M. de Maupeou ,
Premier Prefident du Parlement , donna le premier
Prix. Les autres furent diftribués par M. Hamelin
, Recteur. A la fin on déclara qu'un dif▲
cours de la compofition de M. Vicaire , l'un des
Sous-Maîtres du Collège Mazarin , avoit été jugé
digne du Prix d'Eloquence Latine , nouvellement
fondé par M. Coignard , Imprimeur ordinaire du
Roi. Pour pouvoir concourir à ce prix , il faut , felon
l'Acte de Fondation , être Maître ès Arts dans l'Univerfité
de Paris , pourvû qu'on ne foit ni Docteur
en quelqu'une des Facultés fupérieures de ladite Univerfité
, ni Profeffeur de Philofophie ou de Rhétorique
dans quelqu'un de fes Collèges de plein exercice , ni
Principal de quelqu'un defdits Colleges , ni Membre
d'aucune Communauté Religieufe ou Congrégation
Réguliere . Les Profeſſeurs de Réthorique & d'Huma.
SEPTEMBRE. 1750. 191
*
mités des Univerfités de Reims i de Caën , affiliées à
celle de Paris , peuvent auffi concourir , même n'étant
pas Maitres ès Arts de l'Univerfité de Paris , pourvû
néanmoins qu'ils enfeignent dans les Colléges feculiers,
qu'ilsfoient Séculiers eux mêmes. Il s'agiffoit
dans les difcours , compofés pour le Prix de
cette année , de prouver que les Lettres Françoi
fes ne peuvent fe maintenir dans un état fain &
floriffant que par la même étude des Lettres Grecques
& Latiues , à laquelle elles doivent leur ori
gine & leur accroiffement. Ce fujet avoit été propofé
de cette maniere : Gallicis Litteris , ut fient
incolumes florentes , neceffarium eft idem unde orta
educateque funt , cum Gracis Latinifque commer
cium.
On a appris de Lisbonne du 15 Juillet , que le
Roi de Portugal s'étoit trouvé fi mal le 10 , qu'on
• avoit crû ne devoir pas differer à lui adminiftrer
les Sacremens , qu'il reçut avec les plus grands
fentimens de pieré ; mais que ce. Prince s'etoit
trouvé mieux les jours fuivans , & qu'il avoit fi
bien paffé la nuit du 14 au 15 , qu'on avoit tout
lieu d'efperer une prompte & entiere convalef
cence.
Le 13 , Actions , dix- huit cens quarante cinq g
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
douze ; ceux de la feconde , fix cens cinquantecinq
.
Le Roi a accordé au Marquis de Pernes , Gen
tilhomme du Boulonois , l'agrément d'un Guidon
de Gendarmerie : en attendant qu'il y en ait de
vacquant , il l'a placé dans fon Régiment d'Infanterie.
Le frere aîné du Marquis de Pernes fut tué
à la bataille de Rocoux , à côté du Duc de Boufflers
dont il étoit Aide- de - Camp.
92 MERCURE DE FRANCE.
A MADAME ***.
BOUTS- RIME'S
Donnés par elle à remplir.
Duffent Uffent ces Bouts- rimés me conduire au cercued;
Plus pour vous obéir que par un fol orgueil ,
J'entreprends au hazard tout ce que votre bouche
M'ordonne dans un genre où preſque rien ne
touche ,
Où mille ont fuccombé fous les loix qu'il preferit.
Mais fage en mon effor , & volant terre à terre
Je n'irai point ravir au ſéjour du
Le feu dont votre verve eût rempli cet
Si cependant il faut , pour vous plaire ,
Défier le Parnaffe & braver tout
Pour le Prix du combat , propoſez votre
tonnerre
Ecrit.
Lifette ,
Athlette ,
coeur;
L'Amour , mieux qu'Apollon , me rendra le
vainqueur.
Doré.
REPONSE .
SEPTEMBRE. 1750. 193
V
REPONSE
A l'Auteur des Bouts - rimés , pour
Madame ***.
bouche ,
Os vers vous feront vivre au- delà du cercueil;
De mille Auteurs bouffis ils confondroient l'orgueil;
Votre génie heureux, parlant par votre
Dirigeant votre main , change en or ce qu'il
touche .
Ce n'est pour vous qu'un jeu que ce qu'on vous
tonnerre
prefcrit.
Vous volez jufqu'au Ciel fans retomber à terre ,
Et fçavez , fans aller au féjour du
Remplir d'un feu divin jufqu'au plus fimple Ecrit.
Il n'eſt point de rival pour vous près de Lifette ,
Sur le Pinde , à fes yeux , vous n'avez point d'
Pour le Prix du combat lui demander fon
Athlette ;
coeur,
C'eſtjouer à coup sûr, & combattre en vainqueur.
194 MERCURE DE FRANCE.
MARIAGE ET MORTS.
E.4 Août Etienne-Guillaume Favieres , Con-
Lfeiller époula la Paroille
de Saint Nicolas du Chardonnet , Sufanne Geneviève
de Breget , fille mineure de Philippe de Breget
, Baron du Saint Empire , Confeiller du Roi
en fon Grand Confeil , Commandeur ; Prevôt &
Grand- Maître des Cérémonies des Ordres
Royaux , Militaires & Hofpitaliers de Notre-
Dame du Mont Carmel , & de Saint Lazare de
Jerufalem , & de feue Sufanne - Caffine de Fau.
Il eft fils de défunt Etienne - Guillaume Favieres ,
Seigneur du Pleffis & de Charmoy , Confeiller du
Roi en fes Confeils , Maître ordinaire en fa Chambre
des Comptes , & de Catherine - Aimée de
Fau.
Au commencement de Juillet N. Comte d'Aumale
, Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , & Gouverneur d'Arras , y mourut.
Le 11 , Marie-Philippe Verani de Varennes
veuve de N. Maillard , Conſeiller du Roi en fa
Cour des Aides & Confeiller - Honoraire en
PHôtel de Ville de Paris , y mourut , & fut inhu
mée à Saint Severin ,
Le même jour Jean-Baptifte de Montbullé , Seigneur
de Hanglé & des Sales , Confeiller de
Grand'Chambre , & Chef du Confeil de S. A. S,
Madame la Princeffe de Conti , mourut fur la Pasoiffe
de Saint Sulpice , & fut tranfporté à Saint
Severin . Il avoit été reçu Confeiller au Parlement
SEPTEMBRE . 1750. 195
le 16 Mars 1706 , & avoit épousé en Octobre
1714 , Françoiſe Gluc , qui mourut le premier
Juillet 1730 , âgée de 46 ans , de laquelle il a eu
N. de Monthullé , Confeiller au Parlement , reçu
le 10 Février 1741 , & une fille mariée en Août
1740 à N. de Monteclair , Officier dans la Gendarmerie.
Il étoit fils de Jean-Jofeph de Monthullé , auffi
Confeiller au Parlement , & Commiflaire aux Requêtes
du Palais , dont il mourut Doyen le 10
Mai 1714 , & d'Agnès Bouvard de Fourqueux , fa
feconde femme , morte de 16 Mai 1726 , âgée de
77 ans.
Jean Baptifte , qui donne lieu à cet article ,
avcit un frere puîné , nommé Augufte- Joſeph de
Monthullé , Chanoine , Doyen Honoraire , Grand
Vicaire de Beauvais , Docteur de Sorbonne , &
Abbé de Lignes , en Décembre 1725. Leur
Ayeul étoit François de Monthullé , Maire de la
Ville de Nantes , en Bretagne , qui de Marie Regnier
, fa femme , avoit eu cinq enfans , dont Jean-
Jofeph leur pere.
Le 21 , Jacques- Etienne de Grouches , Comte de
Chepi , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
mourut âgé de quarante- deux ans , & fut inhumé
à Saint Sulpice. Il étoit fils de Nicolas- Antoine de
Chepi , Chambellan de S. A R. M le Duc d'Or
léans , Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
de Geneviève Bequin d'Angreville. 11 laifle un
frere aîné , nommé Charles Nicolas , marié le
31 Mai 1737 , avec Mademoiſelle Ou fin , & une
four Marie Geneviève- Gabrielle Nicole , mariée
dans la même année au Marquis de Bully.
Le 22 , N. de Gaumont , Confeiller d'Etat ordi
naire , & Confeiller d'honneur au Parlement ,
mourut dans fa quatre- vingt-feptiéme année , &
fut inhumé à Saint Paul.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Le 25 Louis- François de Thiboutot , Marquis de
Thiboutot & de Manqueville , Baron d'Ouville ,
& de la Riviere d'Hermanville , & c . Comte de
Montgommeri , Chevalier de l'Ordre de Saint
Louis , Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
premier Lieutenant General d'Artillerie , mourut
âgé de 71 ans , & fut inaumé à Saint Paul.
Le 31 , Benjamin Auguftin de Cordouan de
Langey , Marquis de Teligny , mourut âgé d'environ
84 ans fur la Paroiffe de Saint Sulpice , &fut tranfporté
aux PP. de l'Oratoire.
Le 2 Août , Louis-Jacques de Chapt de Raftignar,
Archevêque de Tours , Prélat Commandeur des
Ordres du Roi , Abbé de la Sainte Trinité de Vendôme
, Ordre de Saint Benoît , Diocéfe de Blois ,
de la Couronne , Ordre de Saint Auguflin , Congrégation
de France , Diocéfe d'Angoulême , &
de Vauluifant , Ordre de Citeaux , Diocèle de
Sens , & Docteur en Théologie de la Maiſon &
Société de Sorbonne , mourut dans fa Maifon de
Plaifance , près de Tours , âgé d'environ 67 ans.
Il avoit été facré Evêque de Tulles en 1722 , &
transferé à l'Archevêché de Tours en 1723. Il
nous fuffira de dire à l'honneur de la Maifon de
cet illuftre Prélat, qu'un grand nombre d'anciennes
Maifons fe font gloire des alliances qu'elles ont
contractées avec elle .
Louis-François le Prevot , Seigneur de la Tousche,
Sous-Doyen de la Noblefle de Bretagne , mourut
dernierement à Quintin , âgé de 84 ans. Ce n'eft
pas lui , mais le Chevalier de la Touſche , l'un de
Les fils qui s'eft fait tant d'honneur en 1748 , à la
défenfe de Pondicheri . Quelques Gazettes étran
geres ont dit mal- à- propos du père , ce qui ne
Convient qu'au fils.
Les ,Jeanne-Marguerite Henriette de Durfors
SEPTEMBRE. 1750. 197
de Duras , veuve de Louis de Lorraine , Prince de
Lambefc , mourut âgée de 18 ans & demi au Convent
de la Magdeleine de Treftrel , & y fut inhumée
.
Elle étoit fille de Jacques Henri de Durfort ;
Duc de Duras , & de Louife Magdeleine Echalart
de la Mark , Comteffe de Braine & de Serignan ,
Elle étoit née en 1591 , & avoit été mariée le 22
Mai 1709 à Henri de Lorraine , Prince de Lambefc
, Comte de Brionne & de Braine , mort à Pa.
ris le 9 Septembre 1743 , dont elle laifle plufieurs
enfans , fçavoir , 1 ° . Louis- Charles de Lorraine ,
Comte de Brionne , né le 10 Septembre 1725
Grand Ecuyer de France en furvivance , marié
en troiftémes nôces le 30 Octobre 1748 , avec
Louife-Julie Conftance de Rohan , fille de Charles
de Rohan , Prince de Montauban , & d'Eléo
nore Eugenie de Bethyzi de Mezieres , Dame du-
Palais de la Reine. Il n'a point d'enfans . 2º . François
- Camille de Lorraine , dit le Chevalier de
Lorraine , né le 31 Octobre 1726. 3 ° . Jeanne-
Louife de Lorraine , Demoifelle de Lambefc. 4 .
Henriette-Julie- Gabrielle de Lorraine , mariée le
3. Mai 1739 , avec Jacques de Portugal Pereira
Mello , Duc de Cadaval. 50. Charlotte - Louiſe de
Lorraine. 6º . Agathe Louiſe de Lorraine.
Le 9, Pierre Michel Coufin , Confeiller du Roi
en fes Confeils , Procureur Général Honoraire
des Requêtes de l'Hôtel , Seigneur de Villette ,
Condencourt & autres lieux , mourut & fut inhumé
à Saint Gervais.
198 MERCURE DE FRANCE.
ARRESTS NOTABLES.
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 19
A
Août 1743 , concernant la vente & diftribution
des Verres dans le magafin des Verres à vitres,
établi à Paris par l'Arrêt du Confeil du 16 Octobre
174 .
: DECLARATION du Roi , donnée à Fon-
Lainebleau le 21 Octobre 1749 , regiſtrée en Parlement
, qui ordonne la continuation de la perception
du doublement des droits du Domaine ,
Barrage , Poids- le - Roi de Paris , & autres droits
y énoncés , pendant le bail de Jean Girardin , Adjudicataire
des Fermes générales unies .
AUTRE , donnée à Versailles le 20 Avrif
1750 , regiſtrée au Parlement le 23 Juin fuivant ,
donnée en conféquence de l'Edit du mois d'Avril
1749 , au fujet des frais des procédures qui fe font
dans les Siéges auxquels des Prévôtés ou autres Jurifdictions
femblables , fupprimées par differens
Edits particuliers , ont été réunies .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , & Lettres
Patentes fur icelui , donnés à Verſailles le 21 ,
registrés en la Cour des Aides le 12 Juin fuivant
portant établiſſement d'une ligne fur les limites de
la Saintonge , du pays d'Aunis & du Poitou ; & Re
glement pour empêcher & prévenir les fraudes &
abus dans la régie & perception des droits de la
Traite de Charente.
AUTRE du Mai , qui fupprime les Droits
SEPTEMBRE. 1750. 199
de péage prétendus par le fieur Duc de Villeroy ,
tant fur la riviere d'Yonne que par terre dans la
Seigneurie de Baffou , Généralité de Paris .
AUTRE da même jour , qui fupprime les
Droits de péage prétendus par le fieur de Hautefeuille
aux lieux & dans les Seigneuries de Saint-
Martin fur-Ouanne & de Charny , Généralité de
Paris.
AUTRE du même jour , qui maintient les
Demoiselles de Nyert dans le Droit de péage par
elles prétendus dans la Seigneurie de Gambais.
AUTRE contradictoire du Parlement de Bretagne
, du 12 , confirmatif d'une Sentence de la
Jurifdiction des Traites à Fougeres , du 16 Juin
1749 , par laquelle , en annullant une Infcription
de faux formée contre un procès verbal des Employés
par la nommée Renée Savary , femmie de
Jean Auniau , & Jofeph Auniau , leur fils , ils ont
été condamnés folidairement en cinq cens livres
d'amende & aux dépens , pour crime de fauxfaunage
, rébellion , clameur , attroupemens &
émotion populaire excitée contre les Employés.
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 19 ,
qui rétablit le fieur Lalive de Bellegarde dans la
poffeffion & jouiffance des Droits de peage , tant
fur la riviére de Seine , que par terre , au lieu d'Epinay
, Généralité de Paris , pour les percevoir
fuivant le tarif.
AUTRE du 2 Jain , qui ordonne l'élargiffe :
ment des routes de Paris en Normandie & en Bre
tagne, dans les Villes de Poiffy & de Dreux .
1 iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE de la Cour des Monnoyes , du 26,
qui ordonne l'exécution de l'Arrêt du Confeil du
3 Mai 1736 , & de l'Edit du mois d'Octobre 1738,
& en conféquence , fait défenſes de mêler differentes
fortes d'efpéces d'argent & de billon dans
un même fac ; ordonne que tous les facs ne feront
compolés que d'une feule forte d'efpece .
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 23;
portant reglement pour les Tondeurs , Laineurs
& Apprentifs de la Manufacture Royale de Sedan.
ORDONNANCE du Roi , du 25 , con
cernant les Gouverneurs & Lieutenans Généraux
des Provinces , les Gouverneurs & Etat- majors des
Places , & le fervice dans lefdites- Places.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 29 ,
qui commet les fieurs Boutron , Baudouin , Sevré ,
Poirier , Marié , Vialtel , Niverd , Durlot , Vignon
, Chevalier , Peliflard & Jordrain , pour ex
perts Déguftateurs des liqueurs qui feront faifies à
l'avenir par les Gardes des Marchands de vin , &
les Commis du Fermier Général , dans toutes les
affaires évoquées & renvoyées au fieur Lieutenant
Général de Police de Paris , par Arrêt du io
Août 1746.
JUGEMENT de M. le Lieutenant Géné
ral de Police , du 7 Juillet , qui ordonne l'exécu
tion de la Déclaration du Roi du 27 Juin 1716 ,
en conféquence , pour avoir par le nommé Lahouffoye,
troublé les Commis de Dominique Guerin
, Fermier des droits des marchés de Sceaux &
de Poiffy , dans leurs fonctions , condamne ledit
Lahouffoye en quarante livres d'amende , avec....
7
SEPTEMBRE.
1750. 201
défenfes de récidiver , fous plus grande peine ,
même d'être exclus defdits marchés , & aux dépens.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 9 ',
qui fait défenſe aux Mégiffiers & Chamoifeurs de
la Ville de Beauvais , de faire dans l'intérieur de
ladite Ville , le débouilli de l'huile qui a fervi à
faire le Chamois.
AUTRE du 10 , qui ordonne l'exécution de
la Déclaration du 3 Mars 1693 , concernant les
Publications & adjudications de la feconde moitié
des Octrois des Villes dans la Généralité de Paris.
AUTRE de la Cour des Monnoyes , du 22 ,
qui ordonne que les Outils & Uftenfiles fervant au
fumage des galons d'or , faifis fur Jean- Charles le
Vaffeur , Maître Tiffutier-rubanier , feront rompus
& brifés , condamne ledit le Vafleur en l'amende .
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , da 26 ,
portant reglement fur les publications & adjudications
des Baux de la feconde moitié des Octrois
des Villes , dans les Généralités où les Aides ont
Cours.
cès
A VIS. "
S
I l'on fait attention aux bons & finguliers fuc
que produit journellement la poudre fébrifuge
du fieur Delajútais , non -feulement à l'occafion
des fiévres , mais encore dans toutes les maladies
qui procédent de la corruption des humeurs
on reconnoîtra que cet heureux fpécifique , qui
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
agit fuivant le tempérament en toutes fortes de
climats , renferme toutes les qualités qu'on peut
attendre d'un fi parfait purgatif ; que bien loin
d'affoiblir les malades , ils le trouvent au contraire ,
après fon opération , plus forts & plus légers.
:
Les plus fameux remedes n'ont jamais eu plus
d'approbations que cette poudre les premieres
expériences qui en furent faites par Mrs Fagon &
Boudin en 1712 , fur une infinité de Malades , qui
tous en furent guéris , cauferent l'admiration de
toute la Cour qui y étoit pour lots , en ce qu'on
n'avoit encore jamais vû dans les autres purgatifs
des fuccès fi parfaits . La Relation s'en trouve confervée
en original au dépôt de la Marine à Paris ':
on y lit la décifion du Roi en faveur de l'Auteur
dans ces termes. Bon , penfion de 1200 liv. à commencer
du jour qu'il eft parti de Vénife , & la Croix
de S. Lazare.
La même expérience s'en fit avec le même fuccès
dans l'Hôpital d'Avon en 1733 , par M. Chicoyneau
, Premier Médecin du Roi.
Et M. Chevalier , Docteur Regent , ancien Profeffeur
dans la Faculté de Médecine de Paris , Con-
Teiller- Médecin du Roi , étant de retour depuis
peu de l'Ile de Saint Domingue , s'explique dans
fon Certificat en ces termes : Je certifie que la
poudre fébrifuge du fieur Delajutais , eft un trèsbon
purgatif , qui guérit en deux ou trois prifes
les fiévres-tierces & même les doubles- tierces , dans
lefquelles on peut purger , que je m'en fuis purgé
plufieurs fois depuis vingt années , & que je m'en
Furge encore aujourd'hui ; que j'en ai donné ici à
plufieurs perfonnes ; que je l'ai employée pendant
plus de dix ans à Saint Domingue , avec tout le
fuccès qu'on peut efpérer d'un bon remede, quand
il eft fagement adminiftié ; qué je l'ai donné auf
SEPTEMBRE . 1750. 203
dans les diarrhées & même les diffenteries , quand
les malades ont befoin d'être purgés . En foi de
quoi j'ai donné ce préfent Certificat à Paris , le
cinq Juin 1750. Signé à l'Original , Chevalier.
Le fieur Delajutais , Privilégié du Roi , demeure
à Paris rue de Bourbon , à la ViHe - Neuve.
L
AVTR E.
Efeur Bertolle , guérit les corps au pied radicalement
dans l'efpace de quarante - huit heures
, & ne demande payement qu'après parfaite
guérifon. Il loge rue du Roi de Sicile , chez le
fieur Dalençon , Maître Perruquier.
Nous croyons devoir ajoûter à l'avertiffement du
fieur Bertolle , qu'il tient les engagemens qu'il prend.
Nous connoiffons un grand nombre de perfonnes , qui
ent été guéries par fon remede.
J'A
LETTRE
' Ai lû avec tout le Public l'annonce faite dans
votre Mercure du mois de Juin , page 204.
tome II. de l'Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du
10 Avril 1750. Trouvez bon que je vous dife
qu'elle eft peu exade. Par cet Arrêt , la Dile Rodeffe
, veuve de Guillaume Arnoult , fils , Braffeur,
été reçue Oppofante à un autre Arrêt du Confeil,
rendu fur ma Requête , non communiqué du 2
Août 1748 , & fur le fond des conteftations S. M.
a renvoyé les Parties par- devant les Juges ordinaires
, pour procéder comme avant le dernier Arrêt
du 2 Août 1748. Ce qui jufqu'au jugement du
fond defdites conteftations , les a remis dans le
mêine état où elles étoient avant cet Arrêt ; il n'a
point par conféquent jugé , que le Sachet débité
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
par la Dlle Rodeffe , foit femblable au mien ; ni
qu'elle foit autorisée à diftribuer comme tel ledit
Sachet. Loin même que fon Sachet foit le même
que le mien , je foutiens que fon efficacité dépend
principalement de cinq drogues , qui n'entrent
point dans la compofition du fien . Je vous crois
trop équitable & trop ami du bien public , Monfieur
, refufer d'inférer cette Lettre dans vo
pour
the Mercure. J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 30 Juillet 1750.
L. Arnoult.
LETTRE.
pour me
Erendis hier, M. tout à la fois & fans efforts , le
double louis & les onze écus , que j'avalai
comme vous le fçavez , il y a fix mois , dans une
de ces parties de table , ou quelquefois les plus
fages s'oublient. Pendant le long efpace de tems
qui a précedé cette heureuse évacuation , je me
fuis cru en danger de perdre la vie à chaque inftant
dans les horreurs d'une mort violente . Jügez de la
joye que j'ai d'être enfin rafsûré fur une crainte
de cette cfpéce , & qui feule auroit fuffr
rendre le plus malheureux des hommes. Si quelque
chofe peut m'y rendre encore plus fenfible ; c'eſt la
perfuafion on je fuis , que vous y prendrez une
part ûncere. Mais en la partageant de la forte avec
moi , portez en la nouvelle , je vous prie , à M.
Louftau , Chirurgien-Major de la Compagnie de
Charoft, des Gardes du Roi qui demeure dans votre
Quartier , rue de Seine , vis- à - vis celle du Colom →
bier. Il est bien jufte qu'il en foit des premiers inf
truits. Ma guerifon qui en eft le principe , eft for
Ouvrage je la dois au régime fage qu'il m'a preí
erit , & lui feul en a tout l'honneur. Ce qui lui er
SEPTEMBRE. 1750. 2055
fait le plus dans mon efprit , c'eft qu'il s'y eft tou
jours attendu contre l'avis de je ne fçais combien
de fes Confreres , qui , prefque tous , ne croyant
pas qu'on pût la concilier avec la méchanique des
inteftins , la jugeoient impoffible . Répandez- en
donc , j'y confens , la nouvelle parmi eux , pour
les tirer de l'erreur où ils font fur ce point ; & qui
peut les conduire à d'autres. Ils exercent un Art
dont on ne fçauroit affez perfectionner les princi
pes , & fima folle imprudence pouvoit donner
lieu d'en augmenter les connoiffances d'une feule,
ją la mettrois au nombre de ces fautes heureuſes
qu'on ne doit pas être fâché d'avoir commis
Voyez ce que c'eft que d'avoir fouffert : on puife
dans les fouffrances des fentimens d'humanité, qui
fe manifeftent dans l'occafion , même aux dépens.
de l'amour-propre.
A
Je ne dois pas au reſte oublier de vous dire que
j'ai rendu le double louis & les onze écus également
couverts d'une rouille noirâtre & fi tenace ,
que je n'ai pu l'emporter ni avec l'eau chaude ;' .
ni avec l'efprit de vin. Je fais , &c. Reynaudet
Contrôleur ..
2.
A Bezançon , le 3.0
Avril 1750
3
AVIS .
1
de E certifie avoir été guérie par les
gouttes
Madame la Générale de la Mothe , d'une fuppreffion
de régles , qui m'avoit caufé une jaun: ffet
une enfure de ventre comme une femme groffe ,.
qui a duré cinq années , j'ai été traitée par M.
Arterer , Médecin d'Orléans , qui m'a fait fai
guer quarante fois , tant du pied que du bras ; j'ai
pris tous les remedes convenables Orléans &..
106 MERCURE DE FRANCE:
n'ayant pu être guérie , je vins à Paris chez Madame
la Marquife de Saint Suplis , qui a eu la
charité de me faire prendre les gouttes de Madame
la Générale de la Mothe chez elle. J'en ai pris
quatre bouteilles moitié jaunes & moitié blanches .
Ce qui m'a guéri radicalement fous les yeux de
Madame de Saint - Suplis & de Madame la Vicomteffe
de Faudoas , fa fille. En foi de quoi j'ai déli
vré le préfent Certificat , ce 12. Mai 1750. Genevieve
Clément. Demontroge , Marquife de S. Suplis.
Debeaulieu , Vicomteffe de Faudoas,
AUTRE. -
A Veuve du fieur Bunon , Dentiste des Enfans
de France , donne avis qu'elle débite journellement
chez elle , rue Sainte Avoye , au coin de la
rue de Braque , chez M. Georget fon frere , Chirurgien
, les remedes de feu fon mari , dont elle a
feule la compofition , & qu'elle a toujours préparés
elle -même.
Sçavoir , 1 °. Un Elixir anti-fcorbutique qui affermit
les dents , diffipe le gonflement & l'inflam
mation des gencives , les fortifie , les fait recroftre
, diffipe & prévient toutes les afflictions (corbutiques
, & appaile la douleur de dents .
20. Une Eau appellée Souveraine , qui affermig
auffi les dents , rétablit les gencives , en diffipe
toutes tumeurs , chancres & boutons qui viennent
auffi à la langue , à l'intérieur des lèvres & des
joues , en fe rinçant la bouche de quelques gouttes
dans de l'eau tous les jours , elle la rend fraîche &
fans odeur , & en éloigne les corruptions ; elle calme
la douleur des dents.
3. Un Opiate pour affermir & blanchir les
dents , diffiper le fang épais & groffier des genci
SEPTEMBRE. 1750. 207
ves , qui les rend tendres & molaffes , & caufe de
l'odeur à la bouche.
4. Une Poudre de Corail pour blanchir les dents
& les entretenir ; elle empêche que le limon fe
forme en tartre & qu'il ne corrompe les gencives ,
& elle les conferve fermes & Lonnes , de forte
qu'elle peut fuffire pour les perfonnes qui ont foim
de leurs dents , fans qu'il ſoit néceffaire de les faire
nettoyer. Les plus petites Bouteilles d'Elixir font
d'une livre dix fois .
•
Les plus petites Bouteilles d'Eau Souveraine ,
font d'une livre quatre fols , mais plus grandes que
celles de l'Elixir.
Les pots d'Opiate , les petits , font d'une livre
dix fols.
Les Boëtes de Poudre de Corail , font d'une livre
quatre lols.
On trouvera chez elle des racines préparées &
des éponges fines .
La Veuve BUNON ofe afsûrer que le Public fera
aufli fatisfait de la bonté deſdits Remedes , dons
les Dames de France ont ufé , qu'il l'étoit da
vivant de fon Mari.
POMPES de toutes espèces.
E Sieur Fondeur , Constructeur de
Pompes,demeurant à
reçû d'une voix unanime Directeur Général des
Pompes de la même Ville , dans le concours ordonné
par Meffieurs les Maire & Echevins , après
les expériences faites les Décembre 1748 , &
29 Janvier 1749 , en présence de M. le Marquis
de la Bourdonnaye , Intendant de Rouen ; de
-Meffieurs les Maire & Echevins , & de Meffieurs
de l'Académie Royale des Sciences , Belles - Lettres
OS MERCURE DE FRANCE:
& Arts de la même Ville , & du Pablic , fait &
vend des Pompes de toutes eſpèces , ſimples , doubles
, continues & difcontinues ; c'eft à dire , à.
un & à plufieurs Corps , avec récipient & fans ré➡
cipient , afpirantes , foulantes , afpirantes & foulantes
tout à la fois , foit pour tirer l'eau des puits ,
Minieres ,Navires , Citernes , &c. foit pour éteindre
les incendies , pour arrofer les Jardins , pour
élever l'eau dans les appartemens des maiſons pour
les differens befoins du ménage , ou pour en faire
des Jets-d'eau , & autres décorations de tel produit
qu'on les puiffe fouhaiter , depuis un ou deux
muids par heure , jufqu'à deux ou trois cens , plus
ON moins...
Ces Pompes peuvent être mues , fuivant la dif
pofition des lieux par des courans d'eau , la force
du vent , celle des chevaux , ou fimplement par
des hommes , fuivant la quantité d'eau dont on a
befoin , & la hauteur où il faut qu'elles la por
tent.
Dans les Puits & Citernes qui n'ont que trente
pieds ou moins de profondeur , ces Pompes peuvent
être pofées à tel lieu commode que l'on vou
dra , hors du puits , telle diftance ou éloignement
qu'il y ait , pourvû que du lieu où l'on voudroit
les pofer , l'élevation perpendiculate , à compter
du fond du puits , n'excéde point celle de trente
pieds .
Dans ceux qui ont plus de trente pieds de pro--
fondeur , ces Pompes ne peuvent être pofées que
dans les puits même , à moins que quelques ap
partemens foûterrains , foit caves ou autres , dont
le plancher ne feroit pas élevé au deffus du fond
du puits de plus de trente pieds , pût-ferver à les
placer plus commodément au moyen d'une petite
voûte foûterraine que l'on pratiqueroit de là , jufqu'au
puits pour y placer le tuyau d'afpiration ,
SEPTEMBRE. 1750. 209
Pou on feroit refouler l'eau enfuite où l'on vou
dreit.
Il n'y a point de puits , fi profonds qu'ils puif
fent être , du fond defquels il ne puiffe élever
Peau , jufques fur les toits des Châteaux ou Maifons
où feroient ces Puits , pour de là être diftri
buée dans tous les appartemens , ou pour en faire
des Jets- d'eau , & c. Il n'y a pas non plus de montagne
, fi élevée qu'on la fuppofe , au fommet de
faquelle il ne fit monter l'eau en fi grande quantité
qu'on voudra , pourvu qu'au bas de cette montagne
il y ait un courant d'eau , ou telle autre force
fuffifante , propre à faire agir le mouvement de la
Pompe.
Il fait auffi des Pompes à l'ufage de la Marine ,
a un feul pifton , avec lesquelles un feul homme
peut épuifer du fond-de- cale une quantité d'eau
prodigieufe , par exemple , foixante à quatre-vinge
muids par heure , en fe relayant ; comme il eft
d'ufage.
Ces Pompes font d'un grand avantage pour les
Sucreries , Cireries , & toutes les Manufactures
qui ont befoin d'une grande quantité d'eau ; pou
épuifer l'eau des minieres , carrieres , & c.
Dans le cas où l'on voudroit élever feulement
deux ou trois muids d'eau par heure au fominer
d'une montagne de cinq ou fix cens pieds de hauteur
perpendiculaire , ou du fond d'un puits de
même profondeur , deux hommes , ou une force
égale à celle de deux hommes , pourroient fuffire
pour cette opération , & en fupporter le travail
pendant un quart d'heure fans fe relayer ; un ſeur
homme fuffiroit pour une hauteur de deux ou trois
cens pieds feulement , ce qui feroit un produir
Beaucoup plus confidérable que ne pourroit être
celui des fceaux où l'on n'employeroit que la
même force, par tel moyen ou méchanifme que ce
210 MERCURE DE FRANCE.
puifle être. Cet effet eft fans exemple ; mais il eft
certain pour la pratique , comme par les principes
de la plus exacte théorie .
Ces Pompes fe montent à vis dans toutes les par
ties effentielles , enforte qu'on peut les démonter
dans le befoin , fans être obligé de rien défou
der.
Celles qu'il fait , donnent moitié plus d'eau que
les Pompes ordinaires de même calibre. Il offre de
faire donner à toutes celles conftruites dans les
principes ordinaires , qu'on voudra lui confier ,
moitié plus d'eau, qu'elles ne donnent , fans rien
Changer au calibre de ces Pompes.
Ce qu'il offre de faire , il l'a offert à Meffieurs
les Maire & Echevins de la Ville de Rouen , & il
l'a exécuté publiquement dans le concours par eux
propofé pour remplir la place de Directeur Général
de leurs Pompes , quand elle a vaqué par la
mort du Sr le Rat , laquelle lui a été donnée d'une
voix unanime par ces Meffieurs , comme par les
acclamations publiques , la Pompe qu'il avoit
conftruite pour le concours , ayant donné la mois
tié plus d'eau que celles des Concurrens qui fe
préfenterent pour difputer cette place .
Outre cet avantage confidérable d'un produit
d'eau moitié plus grand , les Pompes qu'il conf
truit ,en ont encore plufieurs autres qu'il n'entreprend
pas de détailler ici . Il en citera feles
ment quelques-uns des principaux . Par exemple ,
fon pifton n'eft fujet , ni à fe diminuer , & devenir
trop libre par la féchereffe & le défaut d'ufage ,
ni à le gonfler & devenir trop difficile par fon
renfement dans l'eau ; ainfi on n'eft point obligé
de l'élargir , ni de le diminuer à chaque inftant ,
comme tous ceux des Pompes ordinaires ; le
genouil qui donne au tuyau de fortie & de direction
des mouvemens en tous fens , a auffi dans fa
SEPTEMBRE. 1755. 211
conftruction des perfections qui ont échapé juf
qu'ici à tous les Conftructeurs , il eft fi folide & fi
fimple , qu'il n'y peut arriver aucun dérangement
préjudiciable dans le travail , toutes fortes de perfonnes
peuvent le démonter , le remonter , & le
mettre au point de juftefle & de liberté qu'elles
voudront , pour peu qu'elles fçachent ouvrir &
fermer un écrou , ce qu'il n'eft pas poffible qu'on
puiffe faire à l'égard des genouils ordinaires , que
Îes ouvriers même qui les font , ont des peines in
finies à faidir le degré convenable , & où le plus
fouvent ils ne restent qu'un inftant.
Il pourroit dire encore plufieurs chofes fur la
forme de fes Soupapes , leurs avantages & leur
perfection , ainfi que fur fon Récipient ou Réser
voir à air & autres piéces ; mais il craindroit de
devenir ennuyeux, ce qu'il voudroit bien éviter , en
même-tems qu'il fouhaiteroit pouvoir inftruire de
tout & le détailler , afin qu'à l'avenir perfonne ne
puiffe fe prévaloir de fes découvertes , comme a
fait un de fes concurrens , lequel après s'être fait
annoncer dans plufieurs Gazettes & Journaux ,
comme Conftructeur de Pompes bien fupérieures
à toutes les précédentes , a cependant été obligé
de céder après l'expérience du 4 Décembre 1748
& n'a pas crû devoir s'expoſer au concours décifif
du 29 Janvier 1749 qu'il avoit lui- même follicité,
pour avoir le tems de rectifier la Pompe .
Certificat de Mrs de l'Académie Royale des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de Rouen. "
Nous fouffignés Membres de l'Académie Roya
le des Sciences de Rouen , fur l'invitation qui
»nous a été faite par le fieur Hoden , conftructeur
» de Pompes , d'être préfens à des expériences fur
» cette matiere , nous fommes tranfpoités chez lui,
21Z MERCURE DE FRANCE.
par un
» où nous avons vu une petite Pompe à incendie
conftruite par le Sr Thillaye , donner en quatre
minutes près d'un demi muid d'eau , avec un
ajutage de deux lignes deux tiers , & après que
» le fieur Hoden eut fait à cette même Pompe les
changemens & les additions de fon invention ,
» nous l'avons vû donner en tents égal le double
» d'eau par un ajutage de trois lignes & demie, &¹
" porter cette eau quelques pieds plus hautqu'elle
» n'avoit fait dans la premiere expérience , l'un &
Pautre effai ayant été fait aifément
feul
» homme appliqué à la manivelle de la machine ,
mais avec quelque avantage de la part du moùvement
du feur Hoden , eu égard à fa fimplicité .
Pour nous affûrer par les effets fi la fupériorité
du produit promife par le freur Hoden , ne pros
viendroit pas de fon mouvement , nous avions
eu la précaution de faire adapter le mouvement
da fieur Hoden à la Pompe non rectifiée du ſieur
Thillaye , & elle nous avoit donné le même
produit qu'avec le rouage dudit Tillaye , d'où il
" réfultoit que le double produit rapporté ci-deſſus,
dépendoit uniquement des additions & corrections
faites par le fieur Hoden à cette Pompe
" combinées avec le diamètre de fon ajutage. Le
" fieur Hoden nous ayant enfuite expoſé l'intérieur
" de cette Pompe & les additions & corrections
" qu'il y avoit faites ; nous avons trouvé dans leur
" méchanifme les principales caufes du produit
fupérieur donné par cet inftrument dans la der-
" niere expérience , méchaniſme qui nous a paru
ajoûter à la conftruction des Pompes des perfections
très précieufes & très- dignes de nos éloges .
A Rouen , ce 30 Septembre 1748. Signé Guerin,
Secretaire pour les Sciences , Boiftard de Premagny
, Secretaire ; G. de la Roche ; le Cat , anciens
a Directeurs.
3
»
SEPTEMBRE . 1750. 218
Certificat deM. de Vitry , Tenturier en Ecar.
late des Gobelins de Paris , demeurant
à Darnetal.
Sur le rapport qui nous a été fait de la capaci
»té du fieur Hoden , Conftructeur de Pompes de
la Ville de Rouen , & qu'il offroit de faire dé-
"penfer moitié plus d'eau à telle Pompe qu'on
voudroit lui confier , fans faire aucun change-
» ment au volume du corps de la Pompe ni au Pifton
, pourvû qu'elle fût conftruite fur les princi-
"pes unités jufqu'à préfent , je lui ai confié une pe
tite Pompe à incendie , qui m'avoit été vendue
par le fieur Thillaye , Maître Chaudronnier de
» Rouen, dont le corps a 32 lignes de diamètre , &
l'ajutage deux lignes trois quarts auffi de diamétre
, & nouvellement revenue de chez ledit fieur
Thillaye qui me l'avoit redemandée afin de la
» remettre en dû état .
»
35
12
» Et afin de vérifier fi l'effet répondoit aux pro-
» meffes du fieur Hoden , j'ai fait éprouver madite
Pompe en fa préfence ; ayant fait emplir d'eau la
caiffe ou réfervoir de la Pompe , je l'ai fait agir
par le moyen de trois hommes appliqués à la
manivelle , lefquels fe relevoient de demie minute
en demie minute , & fait incliner l'ajutage
» dans un demi muid vuide pour recevoir l'eau.
29
כ כ
En cinq minutes une feconde , le demi muid
a été rempli julqu'à la rainure du jable & fans
ajutage , c'eft -à-dire à geule baye , le même deini
muid a été rempli en quatre minutes une feconde
un peu plus Ayant enfuite remis l'ajutage
& fait dreffer le tuyau pour vérifier la hauteur
• du jet , il s'eft trouvé qu'il égaloit la hauteur du
faîte de ma maiſon . Toutes ces épreuves étant
faites , j'ai confié ladite Pompe au fieur Hoden .
לכ
"
214 MERCURE DE FRANCE,
»pour y faire les changemens qu'il jugeroit nécel
faires pour remplir la promefle qui m'avoit été
faite .
»
ג כ »LefieurHodenayantfaitàmaPompeles
» changemens qu'il a jugé à propos , je l'ai fait
agir de nouveau avec trois hommes appliqués
alternativement à la manivelle & qui fe font re-
» levés comme à la premiere expérience ; ie nou-
» veau tuyau d'ajutage portant trois lignes trois
» quarts de diamétre , a été incliné dans le demi
» muid , comme à la premiere opération.
"
25
>> En deux minutes & un quart le demi muid a
» été rempli juſqu'au jable , & fans ajutage , c'eſt-
» à- dire à gueule baye , il a été rempli en moins
» de deux minutes , & ayant fait dreffer le tuyau
d'ajutage pour vérifier la hauteur du jet , il a
monté de dix à douze pieds au- deſſus du faîte de
» ma maiſon & l'eau tomboit en plein dans la rue.
» Le mouvement nouveau fait à ma Pompe me
paroît fimple & très - bien imaginé , la mancavre
s'en fait plus facilement qu'avec le mouve-
» ment ancien . En foi de quoi j'ai donné audit fieur
» Hoden le préfent Certificat en faveur de la vérité
פכ
& comme une preuve certaine qu'il a rempli la
promeffe qu'il m'avoit faite , & que je fuis extrê
mement content de fon travail. A Darnétal lé
20 Oobre 1748. Signé , de Vitry .
Les perfonnes qui lui feront l'honneur de lui écrire ,
auront la bonté d'afranchir le port des Lettres .
QUESTION.
N demande quel eft l'amant qui aime davantage
, ou celui qui dit : Je vous aime cent
fois plus que je ne voudrois ; ou celui qui dit : Je
Doudrois vous aimer centfois plus que je ne vous airne,
J
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chances
lier , le Mercure de France du préſent mois . A
Paris , le premier Septembre 1750.
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe;
3
'9
Ple deM. de la Motte au Régent ,
Hiftoire des Croifades , par M. de Voltaire ,
Epitre de M. des M *** à un homme de Robe , 32
Avanture tragique ,
A
33
41
Le Lys naiffant, Prologue allégorique , par M,
Fuzelier ,
Conjectures fur la génération , contre les Ovipariftes
& les Vermiculiftes , par M. Gautier, Pen
fionnaire du Roi , 45
Lettre de M. Rouffeau de Genéve , à l'Auteur da
Mercure ,
L'allée de Silvie ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Epitre à la Jeuneffe ,
Conte , par Mad. de Fagnan ,
64
66
7 .
75
78 Mots des Enigmes & du Logogriphe du Mercure
d'Août ,
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux-Arts . Eftampes nouvelles ,
Vers de M. Peflelier ,
Cartes Marines ,
Barométre portatif,
95
ibid.
100
147
148
ibid.
151
Trois touches augmentées à la Viele , & une autre
changée en place ,
Nouveaux Calen Ariers à compas ,
*
113
155
157
Lettre de M. Robert de Vaugondy , touchant un
Globe céleste , de fix pouces & demi de diamétre
,
Lettre à l'Auteur du Mercure fur des Médail
les .
Chanlon. Traduction de la Romance de Metaftafe
, commençant par ces mots : Grazie agľ
inaganni tuoi ,
Spectacles ,
Concert Spirituel & Concerts de la Cour ,
Nouvelles Etrangeres ,
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c.
A Mad . *** Bouts - rimés , donnés par
remplir ,
159
169
172
173
174
189
elle à
192
Réponse à l'Auteur de ces Bouts - rimés pour
Mad. ***
·"
Mariage & Morts
Arrêts notables ,
Differens Avis ,
Queſtion ,
193
194
198
201
214
La Chanfon notée doit regarder la page
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
DE FRANCE ,
DEDIE
AU
ROI.
JUILLET . 1750 .
UTTS
LIGIT
UT
SPARGAT
Chez
Spiller
S
A PARIS ,
Leguan
ANDRE' CAILLEAU, rue Saint
Jacques , à S. André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais ,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la vilie de Nevers.
M. DC C. L.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
6
506263
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
100
AVIS.
L'ADRESSE
ADRESSE générale duMercure eft
ruë des Mauvais Garçons ; fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter , & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , &plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; onfe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettrefur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt
, Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
remettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE, AU ROI.
DÉDIÉ
JUILLET. 1750.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
EPITRE
A M. Duclos , de l'Académie Françoife.
U fçais que d'un peu de bêtife
Τ
Le bon vieux tems eft accufé];
Mais dans ce fiécle plus rufé ,
J'ai grand regret à la franchife
De l'âge d'or fi méprisé .
J'ai grand regret à l'innocence
De l'homme qui marchoit tout nu ;
Le plaifir au front ingenu ,
Sans voile , étoit fans indécence.
Moins défini , mais mieux connu
> A ij
4
MERCURE DE
FRANCE.
L'amour avoit plus de puiffance.
Quand les bergers étoient les Rois ,
On ne vit pas fouvent , je crois ,
Des Patriarches petits maîtres :
L'amour qu'on fait au pied des hêtres ,
Ne fçait point vanter fes'exploits.
Sant Art , ainfi que fans myftére ,
On s'aimoit , parce qu'on s'aimoit ;
C'étoit le goût feul qui formoit
La chaine éternelle & legére,
Qui fi librement retenoit
Le berger près de la bergére.
Sous un toit couvert de fougere
Chacun fur le foir revenoit ,
Et le travail entretenoit
Du plaifir l'ardeur paffagere.
L'amour qu'on préſente à nos yeux ,
Entouré de traits & de flâmes ,
N'étoit du tems de nos ayeux ,
Que le befoin délicieux
?
De rapprocher toutes les ames.
Une fontaine , un verd gazon ,
Ombragé par un chêne antique ,
Voilà la petite maiſon
Où l'amour , en habit ruftique,
Venoit paffer chaque faifon.
Notre jargon métaphyſique
N'étoit point encore inventé ;
JUILLET.
1750
For fentiment qu'on alambique
N'a guére de folidité :
Par un feul mot l'ame s'explique ;
L'Art du coeur eft la vérité .
Mais lorfque le fafte des Villes
Eut changé les moeurs des bergers ,
L'amour éloigné des vergers
Ne trou que des coeurs ferviles.
L'intérêt , la foif des grandeurs ,
Formerent les noeuds des familles ;
L'honneur , ce fier tyran 5:39 lles ,
Les força de vendre leurs coeurs.
Les perfides & les cruelles
Virent le jour au même inftant.
La loi d'être toujours conftant
Donna naiſſance aux infidelles .
Il fut dangereux de charmer ;
Les plaifirs devinrent des crimes :
L'amour fe traita par maximes ;
L'efprit enfeigna l'art d'aimer.
On donna le nom de victoire
Au triomphe d'un faux bonheur ,
Et l'amant , furnommé vainqueur ,
Céda le plaifir pour la gloire.
L'amour ne fut plus dans le coeur
Dès qu'on écrivit fon hiftoire.
Ainfi le vieil âge changea ;
La vettu faifoit fa nobleffe ;
A iij
6, MERCURE DE FRA .
•
Le fecond âge l'échangea
Contre un vernis de politeffe.
Pour moi je crois qu'il dérogea.;
Tel fut le fiécle de Théfée ,
Du fils d'Alcméne & de Jafon.
Dès ce moment la trahifon
Fut pour jamais autorisée ;
Mais ce fiècle , peu rafiné ,
N'avoit pas encor vû paroître
Un être infolent & borné ,
Que l'on appelle Petit- maître.
Le premier fat de l'univers ,
Fut le fils du Roi de Pergame :
Cet infenfe paffa les mers
Pour aller féduire une femme.
L'amour , moins que la vanité ,
Le rendit amant de la belle ,
Car fans le bruit de fa beauté
Il n'eut point foupiré pour elle.
Un autre fe fût contenté
De trahir l'hofpitalité ,
En poffedant cette infidelle ;
Mais le rival de Ménelas ,
Plutôt que de vouloir la rendre ,
Fit armer deux cens mille bras ,
Et réduire fa ville en cendre.
Or Paris eft le fondateur
De cette Ville finguliere ,
•
JUILLET.
1750
Que nous voyons digne héritiere
Du nom de fon premier Auteur.
Peuple ingrat , perfide & frivole ,
Faut-il que d'un fexe charmant
Tu fois le tyran & l'idole ?
Faut-il que ton orgueil immole
Le devoir & le fentiment ?
Quoi cette maîtreffe adorée ,
Qui facrifie à ton bonheur
Sa beauté , fa vie & l'honneur ;
Par toi fans ceffe déchirée ,
Va donc mourir défefperée
Du don qu'elle fit de fon coeur !
On peut fans crime être volage ;
C'eſt la faute de nos defirs ,
Mais à l'objet de nos foupirs
Le coeur doit toujours fon hommage:
Quel est l'ingrat ou le fauvage
Qui peat oublier les plaifits ?
Fidéle ami , Cenfeur utile ,
N'examine dans mes écrits
Ni l'ordonnance , ni le ftyle ;
Le fentiment en fait le prix.
Ton efprit brillant & fertile
A le droit d'être difficile ,
Mais c'eft pour ton coeur que j'écris ,
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
LA VIE
Du P. Pierre de Saint Louis , Grand Carme ,
Auteur du Poëme de la Magdeleine. Par
M. l'Abbé Follard , Chanoine de Nifmes.
A M. le Marquis d'Aubais.
PREFACE.
Nfin , Monfieur , votre curiofité va
Efe ,Monfieur, votre fouhaitez
fatisfaite ; vous ne
rien tant que de connoître l'Auteur du fameux
Poëme de la Magdeleine , le Pere
Pierre de Saint Louis , Grand Carme.
Voici la vie de cet homme incomparable
fidélement recueillie des difcours du feul
home vivant , qui pourroit me fournir
des Mémoires pour exécuter mon deffein ,
mais bien m'a pris d'avoir rapporté l'été
paffé de chez vous à Nîmes , des accès de
fiévre double tierce , qui m'ont obligé de
venir refpirer mon air natal en ce Pays
(à Avignon ) pour achever de me remettre
, fans celà , c'en étoit fait , il n'étoit
plus queftion de la vie dont il s'agit , car
je manquois l'occafion de recouvrer les
Mémoires , dont j'avois befoin pour cela
comme vous l'allez voir par le compte
que je vais vous en rendre. Je ne fus pas
JUILLET. 1750. 9
plutôt arrivé que j'appris qu'il y avoit
chez les Carmes un vieux Religieux , qui
avoit été le meilleur ami du Pere Pierre ,
avec qui même il avoit paffé une grande
partie de fa vie. Je ne differai pas un moment
de l'aller voir , pour en tirer des inftructions
; je le trouvai au lit , d'où il ne
bougeoit plus depuis dix- huit mois , la
vieilleffe lui ayant ôté l'ufage de les jambes
, mais elle ne lui avoit pas ôté celui de la
langue, ni la mémoire non plus , qu'il avoit
encore admirable , & c'eſt de quoi j'avois
uniquement befoin . Je le mis fur l'article
de fon ami , dont je ne manquai pas de
lui dire d'entrée que je voulois écrire la
vie , après quoi je le priai de me dire ce
qu'il en pouvoit fçavoir. Ecoutez fa réponfe
, & le refte du petit dialogue préliminaire
que nous eûmes enfemble : c'en
eft la peine. Je vous le dirai volontiers ,
me répondit il , car je m'intéreffe très fort
à la gloire de mon ami , & je ne fouhaite
rien tant que de pouvoir y contribuer.de
tout ce que je pourrai , mais il étoit Poëte
, & vous fçavez ce que c'eft que les
têtes des Poëtes. Celle du P. Pierre étoit
une horloge , qui fe détraquoit fort fou
vent , & Dieu fçait la peine que j'avois
quelquefois à la remonter , car j'en étois
l'horloger , c'eft pourquoi il ne faudra pas
A v
. MERCURE DE FRANCE.
tout mettre dans fa vie . Je n'aurois garde
fui dis- je , je n'y mettrai que ce qui pourra
fervir à donner une idée avantageufe de
lui . Quand on peint un borgne , & qu'on
ne veut pas laifler voir fon défaut , on le
peint du côté de fon bon oeil . J'en uferai
de même . Je peindrai le P. Pierre de
profil , & non de face . Sur cette promeffe.
il me dit tout , de forre que je me retirai ,,
fachant mon P. Pierre tout auffi bien que
lui. Mais ne diroit- on pas que cet hom
me n'attendoit que ma vifice pour partir
de ce monde ? Deux jours après , étant retourné
aux Carmes pour fçavoir de lui
quelques dattes , que j'avois oublié de lui
demander , fappris qu'il étoit mort la
nuit d'auparavant , & qu'on le préparoit
à l'aller enterrer ; j'allai lui donner de
L'eau bénite à l'Eglife , & m'en retournai
chez moi , ayant quelque regret , non à
lui , car il étoit tems qu'il mourut à l'âge
de quatre- vingt quinze ans qu'il avoit ,
mais à mes dattes qu'il emportoit en l'autre
monde. +
pour
y
Voili comment je recouvrai des Mémoires
la vie du P. Pierre . Vous
allez trouver bien des bagatelles , des
récits puérils , des contes ridicules , qu'il
vous paroîtra que je devois fupprimer ;
mais à vouloir les fupprimer , faurois éré
JUILLET.
[r 1750.
réduit à n'y mettre que des dattes , & l'on
ne fait pas des vies avec les feules dattes,
Après tout , c'eft ici la vie de l'Auteur du
Poëme de la Magdeleine . Si on le trouve
extravagant dans fes écrits , peut- on s'atrendre
à le trouver bien fage dans fes actions
& dans fa conduite : Tout est afforti
daus les hommes ; qui penfe extravagamment
, agit de même , parce que les penfées
& les actions viennent du même principe.
Quelqu'un pourra peut-êrre me reprocher
mon manque de parole au P. Golier ,
à qui j'avois promis de ne peindre le Pere
Pierre que de profil , mais outre qu'en
cela je promis plus que je ne pouvois en
confcience , ce qui fait que ma promeffe
eft nulle , je prétends d'ailleurs lui avoir
renu parole , car il s'en faut beaucoup que
je n'aye rapporté tout ce qu'il me conta
de ridicule du P. Pierre. Je n'en ai guéres
dit que la moitié , de forte qu'il eft vrai
de dire qu'on ne l'aura ici que de profil ,
mais
commençons.
C'est dans notre beau Pays du Comtat
que le P. Pierre de Saint Louis prit naiffance
; fa Patrie fut Vaureas , Ville du
Diocéfe de Vaifon . Il y vint au monde un
Mercredi S d'Avril de l'an 1626 ; fon
pere fur Jacques Barthelemi , & famere
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Anne Canal , gens d'une condition pen
relevée , mais gens d'honneur , & qui
avoient honnêtement de quoi vivre . Ön
lui donna le nom de Jean Louis à fon Bâtême
, nom qu'il ne perdit pas entierement
quand il fe fit Religieux , car il conferva
celui de Louis , qui devint fon ſurnom
de Religion .
·
A l'âge de cinq ans il lui prit une enviedémesurée
de fçavoir lire . Il demanda à
fon pere de l'envoyer à l'école , à quoi
fon pere n'ayant pas voulu confentir
parce qu'il le voyoit encore trop fuet , il
's'en alla un matin de lui- même chez un
Maître d'Ecole , qui demeuroit à ſon voifinage
, & là il s'affit parmi les autres petits
écoliers. Le Maître qui avoit une
vieille dent contre fon pere , ayant vâ
cette nouvelle brebis qui n'étoit pas de
fon bercail , prit l'enfant par le bras , &
le mit brutalement hors de chez lui. L'enfant
ainfi chaffé s'en alla en pleurant aux
Carmes , où il s'adreffa à un Religieux ,
ami de fa famille , qui au lieu de le chaf
fer , le fit déjeûner avec une beurrée ,
après quoi il lui donna fa premiere leçon.
C'eft de ce bon Religieux que notre
Poëte apprit la plus grande partie de ce
qu'il fçut ; à lire , à écrire , & tout de fuite
JUILLET.
13 1750.
la Langue Latine , la Rhétorique , la Poëfie
, la Géographie , la Philofophie , & encore
à faire des Rébus , des Anagrammes ,
de Logogriphes & autres pareilles chofes ,
où il fe rendit un des plus habiles hommes
de fon tems.
A l'âge de dix- huit ans il devint amoureux
de la fille d'un Bourgeois de Vaureas
, laquelle s'appelloit Magdeleine. Il fit
quantité de vers , & je ne fçais combien
d'Anagrammes pour elle. Il difoit que
pour un feul jour il lui avoit envoyé trois
douzaines d'Anagrammes fur le nom de
Magdeleine , par où vous voyez qu'il n'y a
guéres de nom , qui ait été tant tourné &
retourné que celui - là . Après avoir rendu
quatre ou cinq ans de foins à cette fille ,
il la fit demander en mariage à fes parens
qui la lui accorderent , mais comme il étoit
fur le point de l'époufer , elle tomba malade
de la petite vérole , qui l'emporta en
peu de jours.
Cette mort le jetta dans une fi profonde
trifteffe , qu'il réfolur de quitter le monde
; d'abord il vouloit le faire Jacobin ,
nais s'étant fouvenu que fa Maîtreſſe ,
quelques jours avant que de tomber malade
, lui avoit fait préfent d'un Scapu
laire , il prit cela pour un figne certain
que Dieu le vouloit Carme , & là - deffus il
14 MERCURE DE FRANCE.
fe fit Carme. C'étoit en 1651 , & il
voit avoir alors 25 à 26 ans.
pou
Après fon Noviciat on l'envoya à Aix
pour y étudier en Théologie , ce qu'il fit
fous un Pere de fon Ordre , qui avoit été
Difciple du fameux Pere Philibert Trezai
de Châteaurenard. D'Aix , où il fut deux
ans , il paffa à Aigualades , qui eft un Convent
folitaire que les Carmes ont à une
lieue & demie de Marfeille , & le premier
qu'ils ayent eu en France. Il trouva là
le Pere Golier , qu'il ne connoiffoit point
encore ; ces deux hommes , qui étoient à
peu près de même âge , ne fe furent pas
plutôt vus qu'ils fe prirent d'amitié , &
depuis ce moment ils ne fe quitterent
plus ; il ne leur étoit pas poffible de vivre
Fun fans l'autre , de forte que les Supérieurs
, quand ils en vouloient changer un,
étoient obligés , pour ne les pas contrifter
en les féparant , de les faire paffer tous deux
dans le même Convent. Leurs confreres
les appelloient communément les Peres
Orefte & Pilade , noms qui ne leur conve
noient pas tant pour l'amitié qu'ils avoient
Fan pour l'autre , que pour leur different
caractére d'efprit. Notre Poëte fujer à des
caprices & à des vifions , fans fes fureurs
poëtiques , repréfentoit affez bien l'ane
sien Orefte ; & le Pere Golier , homme
JUILLET, 1750. IA
fage & de bon coufeil , l'ancien Pilade
Mais venons aux occupations du premier.
Depuis qu'il étoit Religieux il n'avoit
plus longé à faire des vers. C'est ce qui
faifoit dire à fes confreres que le Scapulaire
, qui éteint miraculeufement le feu
matériel , avoit éteint fon feu poëtique.
Is fe trompoient sce feu couvoit fous la
cendre , il fe ralluma tout à coup à Aigualades.
Mais notre Poëte voulant employer
plus chrétiennement for talent
qu'il n'avoir fait autrefois , réfolut d'en
treprendre un Poëme facré , en chantant
quelque Saint ou quelque Sainte . Le
Prophéte Elie , Fondateur de fon Ordre ,
& la Magdeleine , Patrone de fon ancien
ne Maîtreffe , lui vinrent , comme de rai
fan , les premiers à la penfée ,il balança
quelque tems entre Fun & l'autre ; enfin,
il fe détermina pour la Magdeleine , &
commença fon Poëme , mais après y avoir
travaillé trois ou quatre jours , il le laiffa
Là , & crut qu'il feroit mieux de chanter
le Prophéte Elie , & cela pour deux rai
fons , la premiere , parce qu'Elie lui fourmiffoitun
fujet beaucoup plus vafte & plus:
brillant ; & la feconde , parce qu'en pre
nant ce fujet , it pourroit intituler fon
Poëme l'Eliade , titre qui le charmoit
16 MERCURE DE FRANCE .
caufe de la reffemblance avec celui de
l'Iliade.
Il quitta donc la Sainte pour fon Fondateur
, mais il fe vit bientôt contraint de
revenir à la premiere , & c'eft de quoi fur
la caufe un fonge qu'il fir à quelque tems
de- là à la Sainte Baume , où il étoit allé
faire un voyage avec fon ami . Il vit en
dormant , ce qui étoit pour lui la même
chofe que de voir en veillant , il vit , disje
, fon ancienne Maîtreffe , qui l'ayant
regardé quelque tems avec des yeux pleins
de courroux , fans rien dire , fe mit à l'accabler
de reproches , fur ce qu'il avoit
abandonné fon premier Poëme , qu'elle
lui commanda de reprendre inceffamment,
lui annonçant qu'il mourroit fans faute
dans l'année , s'il y manquoit. Tel fut le
fonge de notre Poëte , fonge qui l'effraya
fi fort , qu'il remit bien vite cè Poëme fur
le métier.
A mesure qu'il y travailloit , il montroit
ce qu'il en avoit fait à fes confreres ,
qui en étoient charmés jufqu'à l'enthou
fiafme. Ils en parlerent au célébre Poëte
Latin , Balthazar de Vias , de Marfeille ,
qui vivoit encore , & lui en montrerent
le premier chant que le P. Pierre venoit
d'achever. Il leur en parla avec les plus
grands éloges , mais il en fit les plus hau
|
JUILLET. 1750. 17
res rifées avec fes amis. Le Pere ayant
appris la chofe fe mit à découdre fon
nom , & trois jours après il le régala d'une
douzaine d'Anagrammes , toutes plus accablantes
& plus meurtrieres l'une que
l'autre. Le P. Golier en avoit retenu quatre
qu'il me dit , & dont voici la moins
fâcheuſe , d'où l'on pourra juger des autres
; elle eft en patois.
Baoutazar de Vias
Dia urò azé bafta.
Vias n'eut garde de répondre à notre
Poëte fur le même ton. Cela n'auroit pas
été digne de lui , & quand il l'auroit voulu
faire , il n'auroit pas fçû le faire ; il fe
contenta de lui écrire le billet Latin que
l'on va voir , car il eft trop joli pour ne
le pas mettre ici tout au long.
Afinus clitellarius Petro Carmelita Afinario
fuo , falutem.
Hoc
Ita eft , Petre Carmelita optime , neque
enim inficias ire poffum : Poëma tuum
egregium , alteram Æneïda , nudius tertius
irrifi apud Ruffum coenans.
mihi ignofcas velim , quamquam ego mi 、
nimè hic in culpâ fim ; in culpâ eft coqua
mea , quæ mihi heû die bilem moverat ,
quod pultem meam vino madida malè
18 MERCURE DE FRANCE.
condiiffet. Hanc tibi plectendam , & Ana
grammatibus lacerandam trado ; quod ut
facere poffis , hujus tibi nomen mitto ; ea
eft Elifabetta de fancto Marcello ; quod
nomen , cum ferè omnia litterarum elementa
complectatur , tantum tibi Anagrammatum
, quantum toti obruenda fit
fatis , facile fufficiet. Vale.
Tel eft le billet de Vias , que je vais
donner ici traduit en François , en faveur
de ceux de mes Lecteurs , qui n'entendront
pas le Latin.
L'Ane bâté. Au P. P. Carme , fon Afinier
falut.
"
pas
» Oui , mon R. P. car à quoi bon le
nier ? J'eus l'autre jour l'impertinence
en foupant chez M. de Ruffi , de me
»moquer de votre Poëme de la Magde-
» leine , Poëme admirable , & que je mets
»à côté de l'Enéïde . Je vous en demande
pardon , quoique la faute n'en foit
» tant à moi qu'à ma cuifiniere , qui m'a-
>> voit mis de mauvaiſe humeur ce jour- là
» en manquant ma foupe. Je vous la livre,
" afin que vous vous vengiez de mon cri-
» me fur elle , & pour vous mettre en état
» de le faire , je vous envoye fon nom ;
elle s'appelle Elizabeth de Saint Marceau
; nom qui contient prefque toutes
JUILLET. 1750 19
les lettres de l'alphabet , & fur lequel
vous pourrez faire , non une , mais
trente douzaines d'Anagrammes , & da-
» vantage fi vous le voulez . Adieu .
Ce M. de Ruffi , dont il eft fait mention
dans le billet , eft Antoine de Ruffi , Auteur
de l'Hiftoire de Marſeille , & de plufieurs
autres ouvrages. Au refte , ce n'eſt
pas du P. Golier que je tiens ce que je
viens de vous conter au fujet du billet ;
je le tiens de M. de Charnes , & celui- ci
le tenoit de feu M. le Marquis de Beauchamps
; ce Gentilhomme étoit à Marseille
lors du differend du P. Pierre avec Vias ,
& il logeoit même chez ce dernier qui
étoit fon ami. Il copia le billet fur l'original
, & dans la fuite il en donna copie
à M. de Charnes. J'ajouterai pour achever
de vous édifier fur l'article , que M. de
Charnes a dans fa Bibliothéque un exem
plaire des Poëlies Latines de Vias , qui a
appartenu à feu M. de Beauchamps , & à
la tête duquel on trouve une note de ce
Marquis écrite à la main , où il conte en
peu de mots l'hiftoire du differend , & met
le billet tout de fuite.
Notre Poëte , après avoir, demeuré deux
ans à Aigualades , & trois autres enfuite en
divers Convens de Provence , fut envoyé
regenter à Saint Marcellin , en Dauphiné,
20 MERCURE DE FRANCE.
où les Carmes ont le Collége ; il avoit
fait alors environ les deux tiers de fon
Poëme , reftoit l'autre tiers à faire , puis à
corriger , & retoucher tout l'ouvrage ; il
lui fallut près de cinq ans pour cela , car
outre que fa claffe lui emportoit beaucoup
de tems , il ne fe contentoit pas d'ailleurs
facilement , il poliffoit & limoit
beaucoup ; on dit qu'il étoit quelquefois
un jour entier fur un feul vers , tant il eſt
vrai qu'on peine autant , & fouvent plus ,
à mal faire qu'à bien faire.
Quand il vit l'ouvrage au point où il
le vouloit , il demanda la permiffion à fon
Provincial de l'aller faire imprimer à Lyon.
Ce Provincial , qui , tout habile homme
qu'il étoit , ne l'étoit pas allez pour fentir
le prix d'un certain ridicule , auroit bien
voulu lui refufer cette permiffion ; cependant
pour ne lui pas caufer de chagrin ,
& ne pas défobliger en même tems fes
Approbateurs , qui étoient trois Docteurs
de l'Ordre , il la lui accorda , mais à une
condition , fçavoir qu'il donneroit fon
Poëme à examiner au P. Préfet du grand
Collège de Lyon , & qu'il ne le livreroit à
l'Imprimeur , qu'après avoir obtenu l'Approbation
du Préfet . C'étoit là un vrai
tour de Moine , car le Provincial comptoit
bien sûrement que le Préfet refu
JUILLET. 1750. 21
feroit l'Approbation , en quoi il fut trompé.
Le P. Pierre arrivé à Lyon , où ſon ami
le P. Golier l'accompagna , porta fon Manufcrit
au Préfet ; il le pria de le lire , &
de lui donner une Approbation par écrit ,
s'il le jugeoit digne de l'impreffion , mais
à peine eût- il lû la premiere page du Livre
qu'il le ferma , & tout d'un coup il l'alla
remettre au Frere Portier , avec ordre de
le rendre au P. Pierre quand il reviendroit
, & de lui dire de fa part qu'il n'avoit
point d'Approbation à lui donner.
On ne fçauroit exprimer quelle fut la
confternation du pauvre Pere , quand il
apprit du Frere Portiet ce que le Préfet
l'avoit chargé de lui dire. Il monta avec
précipitation à la chambre du Préfet , ſe
jetta à fes pieds , pria , conjura , preffa ,
pleura , & fit tant qu'enfin le Préfet fe
laiffa vaincre , & lui accorda ce qu'il demandoit.
Ainfi le Provincial fut pris pour
dupe , & la Magdeleneide vit le jour , mais
ce fut pour rentrer tout auffi - tôt dans les
ténébres. Dix ans après l'impreffion du
Livre , l'édition étoit prefque toute entiere
chez le Libraire , de forte que celuici
, qui avoit beſoin de la place que ce mauvais
papier occupoit dans fon magafin , alloit
le faire paffer chez l'Epicier , quand
22 MERCURE DE FRANCE.
la Magdelenéide revint tout à coup fur
l'eau.
On ne fçait pas bien qui fut le premier
Auteur de cette fortune. Les Jésuites veulent
que ce foit leur P. Berthet , & les
Janfeniftes que ce foit leur M. Nicole ; ils
difent que ce dernier trouva ce Livre dans
la Bibliothéque des Billettes , & qu'en
ayant lû quelque chofe qu'il trouva fore
plaifant , il le mit dans fa poche , & l'emporta
à Port Royal-des- Champs. Qui que
ce foit qui l'ait fait connoître , dès le moment
qu'il fut connu , il y eut un fi grand
empreſſement à l'acheter , que le Libraire
n'en eut bientôt aucun exemplaire dans ſa
boutique , ce qui l'obligea d'en faire
promptement une feconde édition , qui fut
auffi-tôt épuisée. Où ce Livre eut d'abord
le plus de vogue , ce fut dans les Communautés
, fur tout dans celle des Benedictins
de Saint Maur , des Jefuites , des Peres de
l'Oratoire , & de ceux de la Doctrine
Chrétienne ; j'étois alors parmi ces derniers
, & j'étudiois en Philoſophie à Narbonne
; il me fouvient que nous nous l'arrachions
des mains les uns aux autres pour
le lire , mais tous n'en jugeoient pas de
même. Il y avoit en ce tems- là beaucoup
d'Italiens dans le Corps ; ceux- ci , loin de
le trouver ridicule , & d'en rire , comme
JUILLET: 23 1750
nous autres François , le trouvoient admirable
, & l'eftimoient bien férieuſement ; *
c'étoit-là un nouveau fujet de rire pour
nous. Mais revenons au P. Pierre . Il n'eut
pas le plaifir de jouir de fa gloire , car il
mourut environ neuf ans après l'impreffion
de la Magdelenéide , c'eft-à- dire , dans
le tems qu'elle étoit fur le point de reffufciter.
Au refte , il ne fut point refroidi
pour la Poëfie par le mauvais fuccès de ce
Poëme ; on eut dit qu'il lifoit dans l'avenir
; il difoit quelquefois à fes confreres ,
on ne connoît pas encore le mérite de cet
ouvrage , on le connoîtra quelque jour,
Sur cette efpérance , il reprit fon Poëme
de l'Eliade , qui lui coûta huit ans de travail
; il l'eût fait Imprimer , s'il en eût cu
le tems , mais peu de tems après qu'il l'eut
achevé , il tomba malade d'une hydropifie
de poitrine , dont il mourut affez vîte , je
ne fçais où nien quelle année . Le manuf
crit de ce Poëme tomba entre les mains
d'un de ſes confreres , qui le vola dans la
chambre pendant fa maladie. Depuis ce
tems-là il a paffé dans les mains de deux ou
trois autres. Un d'eux traita fecrettement ,
il y a quelques années , avec un Libraire de
Lyon pour le faire imprimer , mais les Carmes
en ayant eu le vent , l'obligerent à rompre
fon marché . On lesa fouvent preffés de
24 MERCURE DE FRANCE.
le laiffer imprimer ; ils n'y ont jamais voulu
confentir , difant qu'il y avoit affez d'un
Poëme de ce genre- là dans le monde ; ils
ont raifon , s'il y en avoit deux , le monde
feroit trop
tiche , d'autant plus que le P.
Pierre a beaucoup mieux réuffi dans ce
dernier Poëme que dans le premier . Je l'ai
lû d'un bout à l'autre ; j'oferai le dire au
hazard de me faire des affaires auprès de
M. & de Madame Dacier ; l'Eliade eft un
plus grand chef- d'oeuvre dans fon genre
que l'Iliade dans le fien.
Achevons de vous faire connoîtte l'Auteur.
Il ne fut tien moins qu'un bel homme
, une taille courte & épaiffe , une tête
horriblement groffe , les yeux affez beaux ,
mais un nez que l'on ne pouvoit appeller
un nez , que parce qu'il fe trouvoit dans
l'endroit du visage , où la nature place
cette partie , car fa figure ne pourroit être
bien définie. Au furplus , ce fut un trèsbon
-Religieux , exact obfervateur de fa
Régle , humble , modefte , étudiant toujours
, & d'un fcrupule outré fur de certains
articles. Il fuyoit & craignoit fi fort
les femmes , que pour ne les pas voir , il
alloit les yeux fermés par la Ville , ce qui
l'expofoit à des hurts fréquens & quelquefois
très- plaifans. De-là cette plaifanterie
de M. de Salvador , un bel efprit de notre
Ville :
JUILLET . 1750. 25
Ville ; Et fi donc , Pere Pierre , un Carme
Déchauffe n'en feroit pas plus. Il ne fut jamais
d'homme plus inquiet. Quelque part
qu'on le mît, il s'y ennuyoit tout auffi-tôt,
de forte que pour pouvoir le retenir un
an entier dans un même endroit , il falloit
lui permettre d'aller de tems en tems
faire des courfes dans le voifinage.
Ce fut le plus grand faifeur d'Anagrammes
de fon fiècle. Il ne fe paffoit guéres
de jours qu'il n'en fit quelqu'une ou plufieurs
. On prétend qu'il avoit anagrammatifé
tous les Papes , tous les Empereurs,
tous les Rois de France , tous les Généraux
de fon ordre , & enfin , preſque tout le
Paradis. Ses confreres fçavent quantité de
fes Anagrammes . Ils m'en ont dit quelques-
unes , qui en vérité en valent la
peine ; par exemple celle- ci.
Euchariftie
Chair & vie
Et cette autre qu'il fit contre un P. Brocard
, homme fouverainement haï dans
fon Ordre , pour fon naturel féroce &
fauvage.
Mais il
Pater Brocardus
Pardus & Cabro:
paya la façon de celle - ci , car
ce Frélon Léopard ayant été fait Provincial
B
26 MERCURE DE FRANCE:
rélegua notre faifeur d'Anagrammes dans
un mauvais Convent que les Carmes ont
dans les Alpes , où il eut tout le tems d'expier
fa faute.
Au refte , il ne croyoit pas moins aux
Anagrammes qu'aux fonges , tenant pour
certain avec les Rabins cabaliſtiques
, dont
il avoit lû les Livres , que le deftin des
'hommes fe trouvoit marqué dans leurs
noms , en preuve de quoi il citoit le fien
Ludovicus Barthelemi , où il trouvoit en
Latin , Carmelo fe vovet , & en François ,
il eft du Carmel ; & encore Carmel veut
lui , & lui veut Carmel. Je ne me fuis pas
donné la peine d'examiner
fi tout cela
s'y trouve bien nettement ; vous l'examinerez
, Monfieur , fi vous le jugez à pro
pos , & fi vous avez du tems à perdre.
JUILLET . 1750. 27
LAChaon fhivante eft du célebre
Abbé Metaftafio. Nous venons de la
recevoir de la Cour de Vienne , où elle a
extrêmement réuſſi . Nous efperons qu'elle
fera du goût d'une Nation qui aime ce
genre de Poëfie , & qui y excelle .
CANZONE
Del Signor Abbate Metaftafio .
Ecco quel fiero iftante ,
Nice , mi Nice , Addio ;
Come viverò , ben mio.
Cofi Lonan da te ?
Jo viverò fempre in pene ,
Jo non' avrò più bene ,
E tu chi sà , ſe mai
Ti fouverrai di me.
Soffri , che in traccia almeno ,
Di mia perduta pace ,
Venga il penfier feguace ,
Su l'orme del tuo piè.
Sempre nel tuo camino ,
Sempre m'avrai vicino ,
Mà tù chi sai 6 ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Jo fra romite fponde
Mefto volgendo i paſſi ,
Andrò chiedendo ai fafli
La Ninfa miả dov'è .
Dall ' una all' altra Aurora ,
Te andrò chiamando ognora ;
E tu chi sà , & c.
***
Jo rivedrò fovente
Le amene piagge , à Nice ,
· Dove vivea felice ,
Quando vivea contè.
A mè faran tormento
Cento memorie , e cento ,
E tu chi sà fe mai , &c,
*XX*
Ecco , io dirò , quel fonte ,
Dove avuampò di fdegno ,
E poi di pace un fegno
La bella man mi diè.
Quà fi vivea di fpeme ,
Là fi languiva infieme,
E tu chi sà fe mai , &c.
****
Quanti vedrai giungendo
Al-nuovo tuo foggiorno ,
Quanti venirti intorno
JUILLET.
1750.
'A offrirti amore e fè !
>
Oh Dio chi sà frà tanti
Teneri omaggi , è pianti
Oh Dio chi sà fe mai
Ti fouverrai di me.
****
Penfa qual dolce ftrale ,
Cara mi lafei in feno .
Penfa che amò Fileno
Senza fperar mercè.
Penfa , mia vita , à quefto
Barbaro , Addio funefto
Penfa ... Ah chi sà fe mai
Ti fouverrai di me.
Nous avons crû que les perfonnes , qui
aiment la Langue Italienne feroient bien
aiſes d'avoir la mufique de cette Chanſon .
On la trouvera chez Mlle Caftagnery , rue
des Prouvaires.
B iij
* MERCURE DEFRANCE.
說說洗洗洗洗洗說洗洗淡淡說洗洗
EPITRE
D Ans ces lieux brillans & trompeurs ,
Des paffions célebre empire ,
J'ofe pour toi monter ma lyre
Sur l'aimable ton des Pafteurs.
Une amitié fincére & tendre
Va m'inspirer des fons légers ,
Des fons que les fimples bergers.
Ne puiffent dédaigner d'entendre.
Environné de ces objets ,
Qu'un mortel aveugle idolâtre,
Placé fur ce bruyant théatre
De la grandeur & des forfaits ,
Mon oeil contemple avec envie
La tranquillité de tes jours.
Aux pieds d'Aminte ou de Silvie
Entouré d'un effain d'Amours ,
Tu paffes doucement ta vie.
Que ton coeur ne defire pas
Des titres pompeux & frivoles ;
Un vrai fage craint peu l'appas
De ces féduifantes idoles .
On n'eft heureux que fous les loix
D'un faine philofophie ;
La volupté le réfugie
Dans le fein paifible des bois ,
JUILLE T.
1750. 31
Et tous les malheurs de la vie
Infectent la pourpre des Rois.
C'eft près du Trône que le fage
Voit le néant de la grandeur ;
La raiſon dont il fait uſage
Le conduit à ce vrai bonheur
Qui ne peut être le partage
D'un coeur flétri par l'esclavage
Des paffions & de l'erreur .
Que dans le fein de ma Patrie
J'ai goûté de plaifirs charmans !
Toi, que j'aime plus que ma vie ,
Je t'en confacrois les momens ,
Adorable & chere Camile .
Combien de fois dans cet azile
Qui recéle tes agrémens ,
T'ai-je juré d'être fidelle ,
Même en dépit de tes mépris ,
De l'abfence la plus cruelle ,
Et des coquettes de Paris !
Quel tems , où ta bouche adorable,
Que l'Amour- même alors paroit ,
D'un air fincére me juroit
La tendreffe la plus durable !
Mais pourquoi vais - je m'occuper
D'un fouvenir qui me tourmente ?
Peut-être que perfide amante ,
Camile aura fçû me tromper.
Pardonne à mon inquiétude ;
B iiij
Z MERCURE DE FRANCE,
Elle eft le fruit de mon ardeur ,
Si je t'adorois moins , mon coeur
Craindroit- il ton ingratitude ≥
O toi , qui te livres en paix.
'Aux délices de la tendreffe ,
Ah ! loin de ta jeune maîtreffe ,
Ne vas point chercher des regrets .
On eft heureux quand on ſoupire .
Un fouris tendre , un doux regard ,
Obtenus , ravis par hazard' ;
Voila les biens que je defire.
Ami charmant , que les neuf foeurs
Ont couronné fur le Parnaffe ,
Que l'amour volant ſur ta trace
Mêle fes plus riantes fleurs
Aux Lauriers immortels d'Horace f
Par M. le Chevalier de Reffeguier.
JUILLET. 1750. 33
絲洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗洗洗
ESSA I
Sur les progrès du Gouvernement de la Me
narchie Françoife , par M. l'Abbé
RAYNAL.
CE
E n'eftqu'après avoir éprouvé durant
une longue fuite de fiécles tous les
malheurs d'un Gouvernement vicieux &
barbare , que la France eft parvenue à fe
former une politique qui la rend heureuſe
& redoutable. La fin de nos guerres civiles
peut être regardée comme l'époque de la
grandeur réelle , & autant qu'on peut le
conjecturer , invariable de la Monarchie.
J'ai cru qu'on me pardonneroit d'être remonté
à des tems reculés , pour déveloper
les refforts qui ont infenfiblement préparé
un fi grand ouvrage.
L'Empire François , comme tous les Empires
, élevé fur les débris de l'ancienne
Rome , n'eut que des fondemens ruineux ,
& qui l'expofoient néceffairement à de
cruelles viciffitudes . Clovis qu'on en peut
regarder comme le pere , eut beaucoup de
talens & quelques vertus . Né dans un tems
favorable aux grandes entreprifes , il fit
croire par la maniere dont il feconda la
Bv
34 MERCURE DE FRANCE
fortune , qu'il eût été capable de faire
naître les occafions , fi le hazard ne les lui
avoit pas préfentées. Quoiqu'il fût à la tête
d'un peuple de foldats , qui ne connoiffoient
de vertus que les militaires , il ofa
mêler la rufe à la force , la voye des négociations
à celle des armes ; il joignoit l'audace
d'un bon Soldat à l'habileté d'un
grand Capitaine , & durant le cours de fes
expéditions , il n'éprouva point de revers ,
& il fit peu de fautes. Pouffé à des chofes
fublimes par la force de fon génie , mais
obligé à de bas détails pour les befoins de
fes Sujets , il préfera ce qui étoit utile à ce
qui ne paroiffoit que grand , & il fut précifément
ce qu'il devoit être. Il eut des
foibleffes , mais il ne fe permit que celles
qu'on pardonne à un honnête homme , &
il ne les pouffa pas plus loin qu'il ne convient
à un Souverain . Un naturel féroce
qu'on n'avoit pas adouci par l'éducation 7
& qui n'étoit point retenu par la philofophie
, devoit entraîner des inconvéniens
terribles ; il paroît cependant que ce Prince
fut affez henreux pour n'être que craint,
& qu'il ne fut point hai. Efclave de quelques
goûts ou de quelques paffions , qui
n'influoient point dans les affaires publiques
, il fe rendit maître de fon ambition ,
qui devoit décider du fort de plufieurs
JUILLE T. 1750. 35
Nations. Quand il n'auroit pas changé de
Religion par principe de confcience , fon
caractere fait foupçonner qu'il l'auroit fait
par politique : il avoit trop de pénétration
pour ne pas comprendre que s'il eût perféveré
dans le Paganifme , les Evêques auroient
auffi efficacement employé leur cré
dit à borner fes conquêtes , qu'ils le firent
fervir depuis fa converfion à les avancer.
Je ne crois pas m'éloigner de la vérité en
difant , que Clovis étoit plus propre à détruire
un Empire qu'à le fonder , & qu'il
joua bien mieux le rôle de Conquérant que
celui de Législateur.
Ce Prince commandoit à une Nation
qui avoit fenti la néceffité de rendre la
Couronne héréditaire. La barbarie où vi
voient les Francs , ne les avoit pas empêché
de voir que les inconvéniens des minorités
ou des régnes foibles , n'étoient
rien en comparaifon de l'Anarchie , de la
corruption, des guerres civiles inféparables
du droit de choifir fes Maîtres. Il reftoit
un pas à faire pour établir une bonne forme
de Gouvernement , c'étoit de rendre
la Royauté indivifible, Clovis manqua de
pénétration , s'il ne prévit pas les malheurs
qu'entraîneroit après foi le partage de la
Monarchie ; s'il les apperçut , il manqua
de courage en ne les prévenant pas. Les
B vj
36 MER CURE DE FRANCE.
Conquérans devoient , il eſt vrai , tenir à
des préjugés confacrés par la victoire , & il
étoit naturel que puifqu'ils étoient heureux
, ils fe cruffent fages : cependant la
politique a des refforts fi puiffans pour
changer l'efprit & le coeur des Nations ,
qu'il étoit poffible , peut être même aiſé ,
de faire fentir à un peuple , affez éclairé
d'ailleurs fur fes intérêts , que les divifions
qui faifoient le bonheur des familles des
particuliers , ne convenoient nullement au
Trône .
L'erreur des François dans un point fi
important , fut le principe de leur décadence.
Après avoir joiii de la gloire paffagere
que procure la valeur , ils tomberent
dans l'aviliffement , qui accompagne un
Gouvernement barbare. La Monarchie
ceffa d'être un corps politique redoutable
àtous les voisins, & il s'y forma autant d'Etats
differens , qu'il y avoit de Princes du
fang de Clovis. Dèflors la Loi qui ordonnoit
le partage des Provinces , & les paffons
qui s'y oppofoient , fe trouverent
en contradiction. Les intérêts de tant de
Rois furent trop mêlés , pour que leur ambition
pût refter oifive. Comme leurs forces
étoient à peu près égales , les guerres
qui les diviferent furent toutes longues ;
vives & générales. La jaloufie qu'ils
JUILLET. 1750 37
avoient les uns " des autres , les rendoit
foupçonneux ou délicats , & ils prodiguoient
pour de vains caprices un fang
précieux , qui auroit été plus utilement
répandu contre les Barbares . Plus la hainet
qu'on fe portoit paroiffoit injufte , moins
elle étoit délicate fur les moyens de fe fatisfaire.
Le poifon & le fer devinrent les
armes ordinaires des Rois François : ennemis
cachés & publics , ils employoient la
main d'un affaffin contre des concurrens
qu'ils n'avoient pû vaincre dans des batailles
: les plus moderés étoient ceux qui ,
partagés entre le foin de leur Trône & de
leur perfonne , portoient à des hommes
barbares les coups qu'ils craignoient de
leur lâcheté. Le plus grand malheur de cesdiffenfions
n'étoit pas l'affoibliffement de
F'Etat , ce fut la corruption des fujets , & il
falloit qu'une Monarchie deftituée de forces
& de vertus fuccombât , lorfque la famille
des Pepins l'arrêta fur le penchant
de fa ruine.
Perfonne n'ignore qu'avant que les
Francs pénétraffent dans les Gaules , ils
avoient en quelque forte deux Maîtres ,
dont l'un étoit comme la tête , & l'autre le
bras de leur République . Des Chefs adroits
& hardis confondirent dans leur perfonne
le double titre de Législateur & de Géné38
MERCURE DE FRANCE.
*
ral : comme Rois , ils firent des Loix , &
comme Ducs des conquêtes. La foibleffe &
l'incapacité de leurs Succeffeurs réveillerent
l'ambition des peuples , qui laiſſant
fubfifter un phantôme de Souveraineté
élurent fous le nom de Maire , celui qui
devoit exercer l'autorité royale : la Nation
penfa qu'il étoit plus sûr de confier le
glaive à un Miniftre de fon choix , que de
le laiffer entre les mains d'un Monarque »
dont le pouvoir étoit héréditaire. Cette
révolution dans le Gouverneinent en prépara
, ou en accélera feulement une autre
plus importante : le régne des Mérovingiens
finit , & celui des Carlovingiens
commença.
Cette époque eft encore moins célébre
dans notre Hiftoire , par la gloire qu'elle
procura à nos armes , que par le changement
qu'elle produisît dans nos moeurs.
Une République corrompue l'eft ordinairement
fans reffource : fes Chefs ont rarement
le courage de lutter contre les préjugés
& les paffions , qui régnent impérieufement
fur la multitude ; plus rarement
encore ont- ils affez de confidération ou
d'autorité , pour ramener leurs Concitoyens
à l'amour de l'ordre . Le peuple dans
une Monarchie , eft toujours difpofé à recevoir
les impreffions que veulent lui donJUILLET.
1750 39
ner fes Maîtres : il n'arrive prefque jamais
qu'il ait des vices ou des vertus à lui , &
les François , qui avoient été des monftres
fous les petits - fils de Clovis , devinrent des
Héros avec Charlemagne .
Ce Prince qui donna à la Monarchie un
éclat qu'elle n'avoit pas eu encore,& qu'el
le n'a jamais eu depuis , étoit à la fois un
grand Capitaine , un grand Roi & un
grand homme : génie fublime , il ne formoit
que des projets importans ; efprit
jufte , il les faifoit réuffir par des refforts
fimples ; fupérieur à toutes les fituations
où il fe trouvoit , il terminoit les grandes
affaires avec facilité , les petites avec di
gnité , les difficiles avec audace. Témoin
de l'Anarchie introduite dans le Royaume ,
par la tyrannie de quelques Citoyens &
l'oppreffion des autres , il mit un fi jufte
équilibre dans tous les Ordres de l'Etat ,
qu'il s'afsûra l'obéiffance des uns par les
autres , & qu'il refta tout- à- fait le Maître.
Les guerres crnelles qui affligerent l'Europe
durant fon régne , furent moins l'ouvrage
de fon ambition , que de fa prudence ;
l'inquiétude de fes fujets ou de fes voifius
ne lui permit que rarement de quitter les
armes , & il fe vit réduit à occuper les uns
des triomphes , tandis qu'il intimidoit
les autres par des défaites . Quelques Légifpar
40 MERCURE DE FRANCE
lateurs ont plus montré que lui de cet efprit
de fyftême & de prévoyance , qui voit les
rapports qu'ont entr'elles les chofes les plus
éloignées , & qui perce dans l'avenir , mais
il avoit fupérieurement l'efprit de l'inftant
préfent : qu'il punît ou qu'il pardonnât ,
qu'il fit la guerre ou la paix , qu'il réformât
un abus ou qu'il le tolérât , il prenoit
toujours le parti le plus fage , & autant
que la politique le permettoit, le plus juſte
& fouvent le plus généreux. Du centre de
l'Empire immenfe qu'il avoit formé , il en
éclairoit les extrêmités : jamais il ne fe déchargea
fur perfonne du ſoin de faire leur
bonheur , fi elles reftoient dans l'ordre , ou
de les faire rentrer dans le devoir , fi elles
s'en écartoient. Les conjurations qui agitent
le régne des autres Conquérans , ne
troublerent jamais le fien : s'il n'eut pas le
bonheur de les prévenir toutes , il eut le
mérite de les découvrir , de les braver , de
les diffiper. L'air héroïque qu'il donnoit à
fes exploits décide mains de fon caractere ,
que la modération qu'il fçavoit conferver
après la victoire , & dans les actions ordinaires
de la vie : il étoit fimple dans fa
famille , poli au milieu de fa Cour, affable
à l'égard des peuples , généreux envers fes
foldats ; l'ufage qu'il avoit introduit de
leur abandonner les dépouilles de l'enne
JUILLET. 1750:
>
mi , prouva que l'économie qui régnoit
dans la maiſon , étoit une fuite de l'efprit
d'ordre qu'il avoit effentiellement &
non , comme quelques- uns l'ont cru , une
preuve de fon avarice. La force de fon
génie l'éleva au-deffus des préjugés de la
barbarie où il étoit né ; il fentit que les
Lettres contribuoient autant ou plus que
les armes à la gloire d'un Empire , & il
réuffit , en répandant le goût des Arts , à
procurer à fes fujets la même fupériorité
de raifon & de politeffe , qu'ils avoient acquife
dans les traités & dans les batailles.
On doit , je crois , ce refpect aux grands
hommes , de ne les blâmer qu'après les
avoir loués , & il m'a décent d'entrer
paru
dans le détail des grandes qualités de Charlemagne
, avant que de faire fentir les défauts
de fa politique .Ce Prince tomba dans
deux fautes confidérables , qui devoient
faire , & qui firent en effet , le malheur de
fes defcendans & de fes peuples : la premiere
fut , de laiffer fubfifter l'uſage de
partager la Monarchie , quoiqu'il fût affez
puiffant pour l'anéantir ; la feconde , de rétablir
fous le nom de Parlement , les anciennes
Affemblées du Champ de Mars .
L'Hiftoire ne nous éclaire point fur les motifs
qui déterminerent un Roi fi fage , à
facrifier ainfi une partie de fon autorité
42 MERCURE DE FRANCE.
il y a apparence qu'il voulut élever l'anie
de fes fujets , les unir , les engager à concourir
avec zéle à l'exécution de fes grands
projets , leur faire trouver un intérêt ſenfiblement
perfonnel , à l'agrandiffement &
à la gloire de la Monarchie ; l'afcendant
qu'il avoit pris fur tous les efprits , l'empêchoit
de craindre les caprices ou les cabales
, & s'il feignit de partager le pouvoir
fouverain avec les premiers Sujets , on peut
afsûrer , fans crainte de fe tromper , que ce
fot pour le pofféder tout entier fans contradiction.
Les avantages de cette innovation furent
d'abord affez, brillans pour pouvoir
éblouir un homme ordinaire. Un peuple
qui fe crut libre , fe crut obligé à avoir des
vertus. La Nation jufqu'alors fidivifée, parut
n'avoir plus qu'un même intérêt. L'amour
de la Patrie rendit des hommes légers
& frivoles , capables de conftance &
de difcipline. La Nobleffe trouva des occupations
dignes d'elle dans ces Affemblées,
où elle décidoit de la paix & de la guerre.
Les François en général fe crurent nés pour
être les arbitres de l'Univers , & cette idée
étendit leur ambition , & éleva leur courage
, au point de les en rendre dignes.
Charlemagne fe trompa , en attribuant
à la forme du Gouvernement qu'il avoit
JUILLET.
1750: 43
établi , des fuccès qui étoient l'ouvrage de
fes qualités perfonnelles. Les Parlemens
qui, échauffés du génie de ce grand Prince,
avoient donné un éclat paffager au Trône ,
cauferent dans la fuite la ruine totale de la
Monarchie. Les Grands puiferent dans ces
Affemblées un efprit d'orgueil & d'indépendance
, qui n'auroit pû être retenu que
par une politique , dont il n'eft pas poffible
que tous les Souverains d'un Etat foient
capables. Le bonheur d'une Nation eft mal
afsûré , lorfqu'il n'a pour appui que la
docilité des peuples , ou la fageffe des Rois.
Une tranquillité continuelle ne peut être
que l'ouvrage des Loix , & celles que Charlemagne
avoit données ou laiffées aux
François , étoient extrêmement imparfaites.
On en fentit la foibleffe fous le régne
de fon Succeffeur .
Louis-le-Débonnaire porta fur le Trône
quelques vertus d'un particulier , fans y
montrer aucun des talens néceffaires à un
Souverain . Jouet éternel des paffions de
fes fujets & des fiennes , il ne parvint jamais
à connoître la force de fa dignité , ni
la foibleffe de fon caractere. Irrité jufqu'à
être cruel par les plus légeres contradictions
, étonné jufqu'à l'abattement par les
grands obftacles , il étoit également impoffible
qu'il fût aimé ou craint de fes peu
44 MERCURE DE FRANCE.
if
ples. S'il eut peu de vices dans le coeur ,
n'avoit aucune élévation dans l'efprit. Ses
foins ſe bornoient à bannir quelques fcandales
de fa Cour , tandis que la rebellion
jettoit fourdement des racines dans les Provinces
reculées de fon Empire. Léger par
irréfolution plutôt que par inconftance , il
changeoit tous les jours de Miniftres ou
de maximes , & ces variations contribuerent
à avilir fon Gouvernement plus que
tous fes défauts enfemble. Comme il ignoroit
l'art de faire mouvoir les deux puiffans
refforts de la politique , les punitions
& les récompenfes , les fcélerats fe
multiplierent à l'infini fous fon régne ,
tandis que les bons Citoyens devenoient
tous les jours plus rares . Simple ſpectateur
des complots qu'on faifoit pour le précipi
ter du Trône , il attendoit dans une infenfibilité
honteuſe , que le zéle des bons
François l'y affermît , ou que les attentats
de fes fils & de fes ennemis l'en fiffent
defcendre. Il y a apparence que le refpect
que l'on confervoit pour la mémoire de
Charlemagne autoit fervi de bouclier à fon
Succeffent , fi des Prélats hardis & factieux
n'avoient abufé des droits facrés de la Religion
pour le perdre . Ce Prince , après
avoir été long-tems le protecteur de la
fuperſtition , en devint enfin la victime.
JUILLET. 1750. 45
La dégradation du Monarque , ne fur
pas la feule ni la plus funefte fuite de tous
ces troubles ; ce fut l'aviliffement de la
Royauté même. Le Parlement n'attendit
pas la mort de Louis-le- Débonnaire pour
ufurper toute l'autorité. Dans la fuite , les
principaux Membres de ce grand Corps fe
la partagerent , & attenterent audacieufement
aux droits du diadême . Les Ducs &
les Comtes , abufant de la foibleffe du Gouvernement
, convertirent dans plufieurs
Provinces leurs Commiffions, qui n'étoient
qu'à tems , en des Dignités héréditaires , &
fe firent Seigneurs propriétaires des Pays ,
dont l'adminiftration leur avoit été confiée.
Ces nouveaux Souverains en uferent
comme faifoient les Rois : pour s'affermir
dans l'ufurpation de leurs Fiefs , ils donnerent
à leurs Officiers une partie des biens
dont ils venoient de fe rendre maîtres , ce
qui forma des arriere- Fiefs, Les grands
Vaffaux relevoient tous de la Couronne ,
& les petits relevoient des Grands.
C'est à ce Gouvernement monstrueux
qu'il faut attribuer , fi je ne me trompe , les
calamités qui défolerent la France , tout le
tems que le fang de Charlemagne occupa
le Trône. Il ne fe pouvoit pas que l'héré
dité des premieres places de l'Etat n'entraînât
la décadence de la Monarchie,
46 MERCURE DE FRANCE.
Avant cette fatale époque , les François
pouvoient trouver un intérêt perfonnel
dans les fervices qu'ils rendoient à la Patrie
; l'efpérance des Charges & des honneurs
n'étoit pas encore éteinte : dès que
les récompenfes furent devenues héréditaires
, toute émulation tomba ; on ne ſe
détermina que par
que par des vûes particulieres
,
& il ne fut plus queftion
d'utilité
publi
que.
L'Hiftoire fournit l'exemple de quelques
Empires , où la force des Loix & l'autorité
du Prince ont pendant quelque tems tenu
lieu de toutes les vertus. Malheureuſement
l'ufage des Fiefs ramenoit tout à une égalité
anarchique. Les paffions , qui par les
adreffes de la politique , peuvent devenir
-le principe des actions les plus généreuſes ,
concoururent toutes , lorfquelles n'eurent
plus de frein, à la deftruction de la fociété.
Les grands Vaffaux , en s'appropriant l'odieux
privilége de refufer dans quelques
occafions l'obéiffance au Prince , brifoient
les liens qui les uniffoient à leur Souverain.
Les arriere-Vaffaux eux - mêmes , Sujets
à la fois du Roi & du Duc , ſe trouvoient
toujours dans une fituation douteufe
, amis ou ennemis de la Patrie , felon
que leurs intérêts ou leurs caprices le demandoient.
Il est vrai que la fupériorité
JUILLET.
1750. 47
accordée par la police des Fiefs au Prince ,
fembloit établir une véritable fubordination
, mais elle étoit ruinée par l'indépendence
, dont le droit des armes faifoitjouir
les Vaffaux : on n'étoit rapproché par des
Loix frivoles , que pour être en proye à
toutes les horreurs des guerres civiles.
De ce défordre en naiffoit un autre
dont les fuites , fans être auffi marquées ,
furent plus funeftes. Les Grands , après
avoir ufurpé le pouvoir du Souverain , dépoüillerent
le peuple de fes priviléges. De
la même main dont ils avoient ruiné un
Gouvernement moderé , ils établirent le
defpotifme. Les droits dont on fçait qu'ils
ont joui durant quelque tems , font fi
odieux & fi bifarres , qu'il n'eft pas poffible
qu'ils ayent été originairement accordés
par la multitude , ou impofés par l'autorité
Royale. De nouvelles Loix dictées
par l'infolence , ou par le caprice des Ufurpateurs
, prirent la place des Loix anciennes.
La juftice ceffa d'être rendue au nom
du Roi , & commença à l'être au nom des
Seigneurs , qui fe permirent d'impofer indifferemment
des taxes réelles & perfonnelles.
La France parut être devenue un
pays de conquête , & fes habitans des efclaves
, dont le joug retrécit l'efprit &
abaiffa l'ame.
48 MERCURE DE FRANCE.
Telle étoit la confufion où le Gouver
nement des Fiefs avoit jetté le Royaume
lorfque Hugues Capet monta fur le Trône.
Ce Prince ne fe livra point à la frivole efpérance
de ramener tout-à- coup les François
aux loix de Clovis & de Charlemagne.
Comme il n'avoit ni ce courage hé
roïque , ni ces qualités brillantes qui ren
dent tout poffible à des Conquérans , il fe
fit , en homme de bon fens , une politique
convenable aux circonftances où il fe trouvoit.
Une ambition plus inquiete que la
fienne, auroit entrepris d'abattre les grands
Vaffaux par la force , ou de les détruire en
les divifant ; Hugues ne crut pas la Cou
ronne affez bien affermie fur fa tête , pour
ofer irriter ceux qui l'y avoient placé. Il
jugea fagement que les Seigneurs qui
avoient immolé leur orgueil à l'Etat , en
reconnoiffant leur égal pour Roi , ne feroient
pas affez généreux pour lui facrifier
encore leur indépendance , & il n'étoit
pas affez puiffant pour les y forcer . Plus
Lon élévation avoit été pacifique & honorable
, plus il craignit que fa chûte ne devînt
tragique & honteufe. Ces réflexions
le conduifirent à penfer qu'il feroit impru
dent de hazarder l'ancienne grandeur de
fa Maifon & fa fortune préfenté , pour
pouffer avec trop de vivacité des prétentions
JUILLET . 1750. 49
tions nouvelles. Il prit le parti de revêtir
les ufurpations de l'autorité des loix , &
fentant l'impoffibilité de remédier aux
abus des Fiefs , il eut l'adreffe d'en tirer un
avantage confidérable.
Lorfque les Fiefs, qui n'étoient originairement
que des récompenfes à vie , accor
dées par le Souverain aux Citoyens qui
avoient fervi l'Etat , commencerent à devenir
héréditaires fur le déclin de la feconde
Race , cette innovation n'en entraîna
point d'autre. Les Feudataires , contens d'avoir
afsûré leurs titres à leurs Defcendans ,
ne penferent pas à les décharger des obligations
qu'ils avoient toujours impofées :
foit qu'un refte de refpect les attachât au
Trône , foit qu'ils craigniffent qu'il ne fût
trop odieux , ou trop dangéreux de fecouer
toute autorité , ils continuerent à être les
Vaffaux du Prince . Cette qualité les obligeoit
à un fervice , que le partage des terres
auroit rendu impoffible. Pour prévenir
cet inconvénient , on établit l'indiviſibilité
des Fiefs & le droit de primogéniture .
Hugues Capet trouva cet arrangement utile
, & en fit une Loi pour la Couronne.
Ce premier pas des François vers un
Gouvernement moins vicieux , peut être
regardé comme le falut de la Monarchie.
Après les fecouffes violentes qu'avoit re-
C
fo MERCURE DE FRANCE.
çûes l'autorité Royale , elle ne pouvoit
être affermie que par une politique auffi
fage , que celle de l'indivifibilité du Trône.
Cette révolution ne fortifioit pas encore
il est vrai , l'Etat , mais elle préparoit vifiblement
le bonheur des générations , qui
devoient fuivre. Dès que cette foule de
Souverains , qui avoit avili le fceptre en le
partageant , eut été réduite à un feul Roi ,
tout changea de face .
Les peuples, moins incertains de leur fort
qu'ils n'étoient auparavant , furent moins
en garde contre l'oppreffion , & plus fortement
déterminés à l'amour de la Patrie.
Leur imagination frappée de l'éclat que
commençoit à jetter le diadême , fe plia au
refpect & à la foumiffion . Les voeux de la
Nation entiere fe réunirent fur la feule
tête revêtue de l'honneur fuprême. Les
grands Vaffaux eux - mêmes commencerent
à paroître , & furent réellement moins
dangéreux . Leur audace diminua , à meſure
que l'autorité Royale s'affermiffoit . Ils devinrent
infenfiblement moins turbulens
& leur ambition fe borna à la confervation.
de ce qu'ils avoient ufurpé .
Des Hiftoriens plus profonds dans la
connoiffance des faits , que dans celle des
hommes , ont regretté que le Trône n'ait
pas été occupé dans ces circonftances par
JUILLE T. 1750. St
des Princes hardis & entreprenans : l'occafion
leur paroiffoit favorable , pour ramener
les Grands au devoir , & pour rendre
à l'autorité Royale fes anciennes prérogatives.
Qu'on refléchiffe attentivement fur
les playes qui affligeoient l'Etat , & on
conviendra , je crois , qu'un changement
total & fubit auroit entraîné la ruine de la
Monarchie. Je fçais qu'il y a des fituations
fingulieres , où il faut brufquer les événemens
, mais le fort de la France n'étoit pas
affez déſeſperé , pour qu'on dût recourir à
de violens remedes. Depuis que fes Rois
étoient parvenus à régner fans Concurrent,
il étoit facile de calculer les forces de l'Etat
, & de les développer à propos & avec
adreffe. Une politique trop vive & trop
agiffante auroit tout perdu , mais il l'eût
fallu plus fuivie & plus foutenue , furtout
durant le tems des Croifades.
Ces guerres , qui malgré un certain air
héroïque , & peut être par cet air héroïque
même, ont vû diminuer le nombre de leurs
Défenfeurs , à mesure que la fcience du
Gouvernement & la philofophie a fait
des progrès , ne me paroiffent pas avoir été
encore envifagées fous leur véritable point
de vûe . On ne peut nier que ces entreprifes
ne fuffent en elles-mêmes un mal & un
très- grand mal ; ce qui dépeuple les Empi
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
que
res & qui les ruine , eft toujours funefte.
Je ne crois pas cependant qu'on doive blâmer
nos Rois de les avoir autorifées. La
France étoit troublée fans ceffe par une
Nobleffe violente , indocile & puiffante :
des expéditions qui exiloient volontairement
ces efprits inquiets au - delà des mers,
pouvoient devenit utiles . Il auroit fallu
le Prince , au lieu d'y pren- pour cela
dre part, eût eu le talent & le courage d'en
profiter. Les Grands qui vendoient leurs
droits aux Communes , les auroient auffi
bien livrés au Souverain , fi une émulation
imprudente ne l'eût mis hors d'état de les
acheter. Je n'ignore pas que quelque par
faite qu'eût été l'adminiftration des deniers
publics , le Tréfor Royal n'auroit pû fuffire
à toutes les réunions qui fe préfentoient ;
inais ce qui auroit été commencé , avancé
même par la négociation , pouvoit être fini
avec un peu d'adreffe & beaucoup de conftance
par la voye des armes : l'affoibliffement
de tous les Grands de l'Etat rendoit
le fuccès dont je parle , infaillible.
La Cour de Rome , dont les prétentions
fur le temporel des Rois avoient commencé
à éclater , traverſoit , il eft vrai , cette
politique . Depuis que les Papes étoient
parvenus à faire regarder comme facriléges
les guerres , qu'on faifoit à ceux qu'ils
JUILLE T. 1750. 53
avoient pris fous leur protection , il paroif
foit dangéreux d'attaquer les Terres des
Seigneurs croifés . Une défobéïffance au
Chef de la Religion fur chofes temporelles ,
paroiffoit à des peuples fuperftitieux un
attentat contre la Religion même , & cette
funefte difpofition donnoit au Saint Siége
la facilité d'armer les Sujets contre leur
Souverain . Cependant il eft aifé de voir
que l'influence du fanatiſme fur des efprits
vifs & peu éclairés , auroit pû être corrigée
par un peu d'adreffe & beaucoup de courage.
Pour avoir manqué de Pilotes capables
de le conduire dans ces tems critiques ,
l'Etat fe vit expofé dans la fuite aux plus
grands malheurs de la part des Anglois .
Ces Infulaires , que l'imprudence de nos
Rois avoit laiffé s'affermir ou s'agrandir en
France , y entrevirent du penchant à la
guerre civile, & ils l'allumerent. L'indocilité
des Princes du Sang , l'orgueil des grands
Vaffaux , le mécontentement du peuple ,
toutes les paffions furent mifes en jeu avec
une fureur qui fit voir plufieurs fois
l'Etat fur le penchant de fa ruine . Heureufement
un excès d'ambition fut le reméde
des maux violens , qu'une ambition mieux
entendue avoit pû produire. Les Monarques
Anglois oferent prendre le titre de
Rois de France. Il n'eft gueres probable ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
qu'ils ayent crû avoir des droits réels , our
qu'ils fe foient flattés de pouvoir foutenir
leur ufurpation : je crois qu'ils n'ont voulu
que préfenter un grand objet à leurs Succeffeurs
, pour les déterminer à de grands
efforts .
Quoiqu'il en foit , l'expédient que les
Anglois avoient cru propre à affermir leur
autorité en France , fut précisément ce qui
l'y ruina. S'ils avoient fuivi une politique
plus timide & plus fçavante ; s'ils avoient
partagé leurs conquêtes avec les grands
Vaffaux leurs alliés , & les avoient rendus
indépendans ; fi les premieres Villes du
Royaume avoient obtenu leur liberté , &
formé dans le coeur de l'Etat plufieurs Répupubliques,
nos Rois n'auroient trouvé partout
que des ennemis. L'intérêt que les nouvelles
Souverainetés auroient eu à foutenir
leurs ufurpations , auroit rendu ftables les
paffions paffageres qui les avoient engagées
dans la révolte. L'Angleterre, que ces divifions
auroient rendu néceffairement l'arbibitre
de la France , en auroit d'abord abandonné
les Tyrans à leur jaloufie mutuelle ,
les auroit enfuite vaincus les uns par les
autres , & auroit enfin fini par ſe rendre
maîtreffe de la Monarchie.
Une conduite oppofée eut des fuites
tout-à - fait differentes . Tandis que les Rois
JUILLET. 1750.
55
d'Angleterre s'étoient bornés à foutenir ,
ou à étendre même les droits de leurs Fiefs ,
ils avoient attiré dans leurs intérêts une
partie de la Nobleffe Françoiſe , qui regardoit
leur caufe comme la caufe commune
de la Nation. Dès qu'ils eurent porté leurs
vûes jufqu'à la Couronne , il fe fit dans
tous les efprits une fermentation extraordinaire
, qui eut les fuites les plus heureufes
pour la Monarchie. Les Princes du Sang
briferent les liens honteux qui les afſervilfoient
à des étrangers ; ils fentirent que la
France ne pouvoit devenir une Province
d'Angleterre , fans qu'ils ne perdiffent les
droits précieux que leur naiffance leur
donnoit au Trône. Les grands Vaſſaux ,
que l'amour de l'indépendance avoit égarés
, furent ramenés à l'ordre par la crainte
de la fervitude , que la réunion des deux
Couronnes fur une même tête rendoit infaillible.
La Nobleffe qui étoit depuis fi
long - tems le jouët d'un vain caprice & de
paffions étrangeres , écouta la voix de l'honneur
, & rendit fa valeur auffi utile à fes
Maîtres, qu'elle leur avoit été funefte . Le
peuple avoit franchi les bornes du devoir
avec une fureur trop oppofée à fon caractere
pour n'y pas rentrer ; il reconnut fon
& fentit renaître toute fon ancienpour
les Anglois . L'amour de la
erreur ,
ne haine
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
par
Patrie fe réveilla dans tous les coeurs , & fe
manifefta des efforts généreux , qui
aboutirent à renvoyer au- delà des mers un
ennemi long- tems heureux , toujours fier ,
& fouvent injufte.
Cette révolution dans les efprits ne fut
point paffagere. Par une fingularité que la
politique n'explique pas fans peine , des
événemens qui auroient dû naturellement
ruiner un Gouvernement parfait , hâterent
infiniment les progrès d'un Gouvernement
à demi barbare. Forcés par leurs défaites à
chercher des reffources ailleurs que dans
leurs anciennes Loix , les François confacrerent
, comme une police plus falutaire ,
les ufages aufquels ils fe trouverent redevables
de leurs victoires . Parce que l'ambition
inquiete & féditieufe de quelques
Grands avoit attiré dans le Royaume les
armes de l'ennemi , ou contribué au fuccès
de fes entrepriſes , on foupçonna qu'il feroit
utile à l'Etat que le Prince fût affez
puiſſant pour réprimer la révolte & la trahifon
: la Nation prefqu'entiere fe trouva
affez généreuse pour facrifier à cette idée
une partie de fes prétentions , & la génération
fuivante , peu jaloufe, ou peu inftruite
des droits dont elle n'avoit pas joui , ne
réclama point contre des facrifices faits à
la Patrie .
- JUILLE T. 1750.
57
Louis XI. qui monta fur le Trône dans
ces circonstances , trouva dans les difpofitions
des peuples & les refforts de fa politiques
, des reffources pour fixer le fort ,
jufqu'alors affez chancelant , de la Monarchie.
Cette époque eft fi célébre dans notre
Hiftoire , qu'il me paroît important d'approfondir
un peu le génie qui la prépara..
Si on trouve que toutes les démarches du
Prince ne tendoient pas affez directement
à ce but , que quelques- unes même s'en
écartoient , qu'on fe fouvienne qu'il eft
rarement donné aux hommes d'être toujours
conféquens, & qu'il leur eft quelquefois
impoffible de l'être .
"" Quoiqu'il en foit de cette réflexion
Louis fut un grand Roi . Sans aimer fes Su
jets , il s'occupa du foin de les rendre heu--
reux , parce qu'il eut affez de pénétration
pour fentir que le bonheur du Souverain.
eft inféparablement lié à celui de fes peuples
. Avant que l'âge l'eût rendu cruel , il
étoit avare du fang des hommes ; & il aimoit
mieux facrifier fes. tréfors dans des
Traités , que fes foldats dans les armées ::
les guerres inutiles qui agiterent quelquefois
fon régne, furent moins l'effet du goût
qu'il avoit pour les combats , qu'une fuitede
fon inconftance . L'inaction étoit un .
vice , ou , fi l'on veut , une vertu qu'il ne
€ y
5S MERCURE DE FRANCE.
connoiffoit pas : lorfque le cours des affaires
lui auroit permis de fe repofer , il étoit
réveillé par fon inquiétude . Né pour l'intrigue
encore plus que pour la politique ,
il entamoit à la fois plufieurs négociations
oppofées , ou pour tromper fes voiſins , ou
feulement même pour négocier : il fe plaifoit
à former des noeuds qu'il n'y eut que
lui qui pût délier . Sa jaloufie le portoit
dans les affaires ordinaires à tromper juſqu'à
fes Ambaffadeurs , mais dans les occafions
importantes , il leur confioit toute
fon autorité : l'expérience lui avoit appris
que l'humiliation de demander continuellement
des ordres , étouffoit le génie du
Miniftre , & qu'en les attendant , on laiffoit
échapper des occafions précieufes , qui
fouvent ne reviennent plus. Le projet qu'il
avoit formé , & qu'on a fi bien ſuivi , d'abaiffer
les Grands , le détermina à n'employer
guéres que des gens fans nom &
fans fortune il trouvoit dans cette pratique
un double avantage bien précieux
pour un Prince de fon caractere ; il lui
étoit facile de faire tomber fur ces hommes
nouveaux la haine publique , & il ne
craignoit pas de les défavouer. Quoiqu'il
exigeât plus d'obéiffance , que de confeils
des perfonnes qu'il approchoit du Trône ,
il ne laiffoit
pas de profiter de leurs talens,
JUILLE T. 1750. 19
mais fans paroître en avoir befoin : toute
fa conduite prouva qu'il craignoit plus
qu'il n'aimoit , le mérite , & qu'en s'attachant
des hommes rares , il avoit moins en
vûe de s'en fervir , que d'en priver fes voi
fins ou fes ennemis . Rien n'étoit fi fimple ,
fi fage que fes projets , ni fi compliqué ,
fouvent fi bifarre , que les moyens qu'il
choififfoit pour les exécuter : des voies qui
n'étoient pas détournées , & qui feroient
tombées dans l'efprit d'un autre , ne lui
plaifoient pas : fes rufes , pour être trop
fubtiles & trop déliées , lui devinrent fouvent
funeftes. Quand on confidere que ce
Prince ne connut pas l'amour , qu'il donna
peu à fes plaifirs , & qu'il évita le fafte
jufqu'à l'indécence , on a peine à comprendre
ce qui put le déterminer à augmenter
confidérablement les impôts : il eft pourtant
vrai qu'à la réſerve du peu , qu'une dévotion
fuperftitieufe & quelques fantaifies
emporterent , le refte fur judicieuſement
employé à rendre l'Etat tranquille & redoutable
. Les murmures qu'occafionnoient
les innovations , même utiles à la fociété ,
rendirent le Prince trop défiant pour la sûreté
des particuliers : ceux qui croyoient
pouvoir compter fur l'innocence de leurs
moeurs , fe trouvoient quelquefois coupables
par des foupçons chimériques ; on avoit
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
રે
à craindre l'imagination du Monarque ,
& on périffoit fouvent par la malignité de
fes conjectures. C'eſt par de l'audace & non
par des fineffes , comme on le croit communément
, qu'il étendit l'autorité Royale :
loin de feindre de fe contenter d'une puiffance
moderée pour en acquérir une abſolue
, fa politique étoit de violer toutes les
Loix , pour paroître plus abfolu . Pour
achever de peindre Louis XI , il eut le
génie plus fubtil qu'étendu , plus de
reffources dans l'efprit que d'élévation
dans le coeur , plus de fineffe que de politique
: il parut plus adroit à pénétrer les
fecrets d'autrui qu'à garder les fiens , moins
habile à prévenir le danger qu'à s'en tirer,
plus capable de femer des jaloufies parmi
fes ennemis. que de gagner la confiance de
fes alliés . Il fut ingrat par tempéramment ,
généreux par néceffité , avare par goût ,
perfide par intérêt , foupçonneux par méchanceté
, dur par ambition , inquiet enfin
par irréfolution.
C'est par ce mêlange de vertus & de vices
, de fautes & de talens , que Louis XI.
parvint à faire des réunions immenfes à la
Couronne , à connoître les intérêts de la
Nation ,à développer à propos les forces de
l'Etat ; & felon l'expreffion de François I.
à mettre nos Rois hors de
page...
La fuite dans les autres Mercures.
JUILLE T. 1750. 61
V
EPITRE
De M. de Voltaire à M. Defmahis.
Os jeunes mains cueillent des fleurs ,.
Dont je n'ai plus que les épines ;
Vous dormez deffous les courtines.
Et des Graces & des neuf Soeurs :
Je leur fais encor quelques mines
Mais vous poffedez leurs faveurs.
Tout s'éteint , tout s'ufe , tout paffe .
Je m'affoiblis & vous croiffez ;
Mais je defcendrai du Parnaffe
Content , fi vous m'y remplacez..
Je jouis peu , mais j'aime encore ,
Je verrai du moins vos amours.
Le crépuscule de mes jours.
S'embellira de votre aurore.
Je dirai , je fus comme vous ;
C'est beaucoup me vanter peut- être ,
Mais je ne ferai point jaloux ;
Le plaifir permet- il de l'être 2-
60
MERCURE DE FRANCE.
રે
craindre
l'imagination du Monar
& on périffoit fouvent par la malign
fes conjectures. C'eft par de l'audace
par des fineffes , comme on le croir
munément , qu'il étendit l'autorité R
loin de feindre de fe contenter d'u
fance moderée pour en acquérir u
lue , fa politique étoit de violer t
Loix , pour paroître plus abfo '
achever de peindre Louis XI ,
génie plus fubtil " qu'étendu
reffources dans l'efprit que
dans le coeur , plus de fineffe
tique : il parut plus adroit à
fecrets d'autrui qu'à garder les 1
habile à prévenir le danger qu
plus capable de femer, des jal
fes ennemis que de gagner la
fes alliés. Il fut ingrat par ten
généreux par néceffité , avar
perfide par intérêt , foupçon
chanceté , dur par ambition ,
par irréfolution.
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vous fuyez
par ce mêlange de ver: Snoche ,
ces , de fautes & de talens ,
parvint à faire des réunions
Couronne , à connoître les
Nation , à
développer à pro
l'Etat ; & felon l'expreffic
à mettre nos Rois hors de r
La fuite dans les
pas.
Jt
.
>
1750.
63
le ,
aurore
Amours.
Le fes journées,
s fes feux ,
s années ,
mble tous nos voeux.
mplaifant & folide ,
s être moins charmant ,
Pautant plus timide ,
oft mieux le fentiment.
62 MERCURE DE FRANCE .
VERS DE M. DESM✩***
A Mad. la Marquise de *** .
Tout à la fois elle eft belle & jolie ;
Elle parle raifon du ton de la folie ;
Quand on foupire , elle fourit ;
L'amitié la précéde , & l'amour ſuit ſes traces ;
Sa figure eft pleine d'efprit ,
Et fon efprit eft plein de graces.
DU MESME ,
A une jolie femme , en lui envoyant
une Brioche.
Certain chat , d'humeur libertine ,
Se blotit un matin dans un tas de farine ,
Pour mieux croquer les crédules fouris.
Craignez qu'un jeune enfant , dont vous fuyez
l'approche ,
Ne foit caché de- même au fein d'une Brioche ,
Pour mieux tromper votre mépris.
JUILLET. 1750.
63
DU MESME ,
A Mademoiselle de *** .
Vous objectez toujours votre âge ;
Pouvant jouir , vous regrettez ;
Sur vos pas le plaifir volage
Veut fe fixer , vous le quittez.
Vous ne vous croyez qu'eſtimable ,
Et vous ne voulez qu'eſtimer ;
Tout le monde vous trouve aimable ,
Pourquoi refufez -vous d'aimer ?
Des premiers feux de notre aurore
Au crépuscule de nos jours ,
Il eft un intervalle encore ,
Que doivent remplir les Amours.
Comme au milieu de fes journées ,
Phébus raffemble tous fes feux ,
C'eſt au midi de nos années ,
Que l'Amour comble tous nos voeux
Tendre , complaiſant & ſolide ,
Plus vrai , fans être moins charmant,
Il devient d'autant plus timide ,
Qu'il connoît mieux le fentiment.
64 MERCURE DE FRANCE
Ce Dieu vient de tracer lui -même
Ces vers dictés par la raiſon ;
Quand on peut trouver qui nous aime ,
L'Amour est toujours de faiſon.
洗洗洗洗:洗洗洗法:洗洗洗洗:洗洗洗落
J
SUITE.
De l'Hiftoire de la Félicité.
E fuis engagé maintenant à raconter
l'hiftoire de Zelamire , c'eft ce que je
vais faire fans aucun préambule , de peurd'ennuyer
, car j'ai remarqué que je fuis
quelquefois fujet à ce petit accident - là .
Ma chere fille , dit-elle un jour à la
jeune Aldine , je veux vous marier bientôt
, & je crois que vous n'en êtes pas
fâchée
; vous avez un trop bon caractére
pour prendre mal la chofe , mais vous n'avez
pas
affez d'expérience pour éviter tous
les travers que la fatuité des hommes & la
malignité des femmes préparent à une jeune
perfonne qui débute dans le monde..
C'est pour vous en inftruire que j'ai voulu
Vous entretenir.
Une fille croit que le bonheur parfait eft:
d'être mariée , elle fe trompe : c'eft bien,
felon les idées communes , une eſpèce de
JUILLE T. 1750:
bonheur , parce qu'on eft débarraſſé d'une
mere à laquelle on n'ofe pas répondre , &
qu'on paffe fa vie avec un mari qu'on peut
fort bien contredire. Ah ! ma mere , dit
Aldine , pourriez - vous bien penfer ....
Je fçais, reprit Zelamire en l'interrompant,
tout ce que vous m'allez dire , cela ne feroit
pas fenfé ,je l'ai dit autrefois à ma mere,
qui l'avoit dit à la fienne , ainfi ne m'interrompez
pas pour de pareils fujets.
Je venois d'être mariée , lorfqu'une de
mes amies vint me trouver , elle avoit l'air
trifte , je lui en demandai la caufe ; je viens
vous dire adieu , dit- elle , je mourrai dans
trois jours ; quelle certitude , m'écriai je ,
avez vous d'un évenement qui feroit mon
inalheur ? Je n'en puis pas douter , pourfuivit-
elle, j'en fuis informée par un Génie
bienfaifant , qui depuis 15 ans n'a prife
en affection : je ne me fuis gouvernée que
par fes confeils , il m'a garantie des erreurs
du monde , & m'a rendue eftimable fans
m'empêcher d'être aimable. Enfin il eft venu
ce matin m'annoncer ma mort ; je lui
ai répondu que je m'en confolois , s'il me
promettoit de veiller fur votre conduite ,
comme il avoit veillé fur la mienne , je l'en
ai conjuré avec tant d'inſtance , qu'il s'eft
rendu à mes prieres ; attendez - vous à cette
apparition , c'eſt lui qui vous annoncera
66 MERCURE DE FRANCE.
que je ne vis plus ; fon attachement vous
dédommagera de ma perte , & me fera revivre
dans votre coeur ; vous devrez la
vraie félicité à fes confeils , & vous fongerez
que c'est votre meilleure amie , qui
avant que d'expirer a voulu vous procurer
un tréfor fi rare. Elle me quitta & me
laiffa fondante en larmes .
Le troifiéme jour , une frayeur fecrette
fe mêla à ma douleur , je defirois & je craignois
toujours de voir ce Génie tutelaire ;
ma chambre fut tout-à- coup éclairée , je
penfai m'évanouir , mais je me ráffùrai par
la figure douce & céleste d'un jeune homm:
couvert de plumes tranfparentes , qui
m'apprit la mort de mon amie , & qu'il
déféroit à fes volontés en me prenant fous
fa protection. Je pourrois , continua -t'ıl ,
vous donner des confeils , mais j'aime
mieux mettre fous vos yeux les exemples
des ridicules , des défauts , des foibleffes &
des vertus. Je vais vous faire parcourir le
monde , je vais vous développer les differens
caractéres qui le compofent , les prétentions
des uns , les fauffes démarches des
autres , l'abus de la vanité , l'avidité des
louanges, le travers du bel efprit & le danger
de l'imprudence. Il me plaça dans fon
char , & m'enleva dans le vuide des airs.
Nous nous abaiffâmes dans un lieu enviJUILLE
T. 1750. 67
ronné d'eau. Je vais , dit - il , difparoître à
vos yeux ; fi vous vous trouvez dans quelque
circonftance où je vous fois néceffaire,
prononcez trois fois le mot de Zelma ,
qui eft mon nom , je me rendrai à vos fouhaits
. Puiffant Génie , lui dis- je , oferai je
vous demander le nom de ce féjour ? C'est
le Port de la Beauté , répondit- il , vous
êtes faite pour l'habiter . Je lui marquai
auffi tôt toute ma reconnoiffance. Quand il
ne m'avoit promis que de me rendre raifonnable
, je l'avois remercié froidement : il
m'apprenoit que j'étois belle , je le remerciai
vivement . J'étois déja bien fûre de
mes attraits ; on eft toujours la premiere
dans le fecret , mais on craint que cela ne
tranfpire pas allez , & celui qui parle à une
femme de fa beauté , lui caufe autant de
plaifir que s'il lui en apprenoit la nouvelle.
Je trouvai dans ce lieu beaucoup de
femmes qui étoient au moins auffi belles
que moi , mais qui ne me le paroiffoient
pas;je croyois même que ce n'étoit que par
amis qu'elles y avoient pû être admifes.
Nous paffions les journées à nous louer &
à nous hair , à chercher de nouveaux expédiens
d'augmenter nos charmes & de nouveaux
rafinemens pour les faire valoir ; nous
lifions mutuellement dans le dépit ou dans
la férénité de nos yeux le bon ou le mau68
MERCURE DE FRANCE.
vais fuccès de nos expédiens : on inventoit
des modes ; quand elles alloient mieux à
une autre qu'à foi , on les décréditoit par
envie , & on en faifoit bientôt des ridicules
; voila pourquoi elles changent fi
fouvent. On mandioit les fuffrages des
hommes , on les vouloit fades & cauftiques
; fades pour admirer nos défauts ,
cauftiques pour mortifier les agrémens des
autres.
Pour paroître belle on ne bornoit
point l'art à la figure , on en ufoit pour
le caractére & pour la conduite. La douceur
& l'égalité paroiffoient trop fimples ,
trop unies ; on croyoit , pour les faire
mieux fortir , devoir y joindre le caprice ;
on répetoit devant fon miroir des leçons
d'humeur , & l'on étoit bien contente lorfqu'on
s'imaginoit en avoir avec grace . La
brufquerie fombre ou la vivacité folle ,
l'agacerie trop pouffée ou l'indolente fatuité
, étoit le fard dont on fe fervoit pour
acquérir , piquer & fixer les amans .
Il falloit que j'euffe fait les plus grands
progrès en bien peu de tems , car je remarquai
que toutes les femmes me déteftoient
& que les hommes m'aimojent ; je
retirois autant d'éclat de la haine des unes
que de l'amour des autres ; c'eft l'homma
ge de chaque état .
JUILLE T. 1750. 69
Je m'admirois fans ceffe , & je croyois
pouvoir me paffer pour toujours des confeils
du Génie ; ma fuffifance penfa me
coûter cher.
Parmi tous les jeunes gens qui me faifoient
la cour , il y en avoit un dont les hommages
me flattoient ; fes regards paroiffoient
tendres , & je croyois que c'étoit fon coeur
qui les rendoit tels ; fes difcours remplis
des louanges les plus fades , étoient , felon
moi , dictés par le difcernement le plus
jufte & le plus délicat ; il me juroit qu'il
m'adoroit , cela me paroiffoit une vérité
inconteſtable ; quand je voyois quelques
hommes en dire autant aux autres femmes,
cela me fembloit une raillerie trop grofficre
; en un mot Alménidor avoit bien du
mérite à mes yeux , parce que j'en avois
beaucoup aux fiens. Il ne me vantoit jamais
fans rabaiffer les autres. Louer une
femme par comparaiſon , eft une façon
immanquable de lui tourner la tête ,
cela flatte fa jaloufie & fa vanité , il n'en
faut qu'une des deux pour lui faire accroire
qu'elle a le coeur tendre .
J'étois fi perfuadée qu'Alménidor étoit
charmant , je me remerciois fi fouvent de
fentir ce qu'il valoit , que je voulus avoir
l'approbation même de mon Génie; je n'en
doutois pas un feul moment.Un foit que je
70 MERCURE DE FRANCE.
m'étois couchée l'idée remplie de mon
amant , j'appellai trois fois Zelma , comme
il me l'avoit ordonné . Il parut & il me dit,
Alménidor ne te plaît que par les louanges
qu'il te donne , ton orgueil fait tout fon
mérite , tu vois l'écueil de l'amour propre
, c'eft un torrent qui entraîne la vertu.
Je vais , dit- il , te donner une preuve de
ton erreur. Dans cet iuftant je me fentis
tranfportée dans une chambre inconnue ;
je t'ai rendue inviſible comme moi , me dit
Zelma ; regarde Alménidor , il eſt avec
ta rivale Elmaide cette femme qu'il
déchire fi cruellement en ta préfence. A
ce fpectacle je penfai tomber en foibleffe ,
ma fureur feule m'en empêcha. J'entendis
le perfide me donner cent ridicules, & furtout
me plaifanter fur ma crédulité ; ma rivale
faifoit à chaque inftant de grands
éclats de rire. Sortons d'ici , dis- je au Génie
, je renonce à l'amour pour ma vie. Je
t'ai corrigée , me répondit-il , puifque je
t'ai humiliée ; fois févere , mais ne le fois
pas à l'excès , & fouviens- toi toujours que
gens extrêmes ne font jamais heureux .
Il dit & difparut.
les
>
Je reftai livrée à moi - même , fans fçavoir
où je devois chercher la félicité ; enfin
après avoir erré long- tems fans aucun
objet ,je me trouvai près d'un Château
JUILLE T. 1750. 71
que je crus habité par le bonheur , c'étoit
le Château de fanté. Je ne me fuis jamais
tant ennuyée que dans cette maifon - là , La
plupart de ceux qui y venoient , étoient des
gens à gros vifage , qui mangeoient beaucoup
& qui ne parloient point , qui digéroient
bien & qui penfoient mal ; des femmes
qui fe portoient bien & qui prenoient
du lait par précaution ; des filles qui vivoient
de régime , pour trouver à s'établir
en fe donnant un air de raifon . Je fortis
bien vîte de ce beau Château- là , en concluant
qu'il y a de bien fortes compagnies
dans celles des gens qui fe portent bien.
Je voulus vivre avec un monde à indigef
tions ; je m'y fatiguai fans m'y amufer. Le
plaifir y étoit toujours en projet & jamais
en réalité ; on y veilloit par air. Je ne
m'accommodai pas encore de ce genre de
vie ; je m'y croyois fupérieure , & je ne
trouvois perfonne affez aimable pour moi;
l'amour propre eft comme une riviere qui
entraîne tout le monde , je fuivis fon courant.
Je crus avoir la meilleure intention du
monde , qui étoit celle de plaire. J'éprouvai
qu'elle égare encore, lorfqu'on ne ſçait
pas la diriger ; elle me conduifit dans la
route de la coquetterie ; c'eft un chemin
où l'on trouve des fleurs & point de fruit;
72 MERCURE DE FRANCE.
on marche toujours , on n'arrive jamais , &
la réputation y fait nauffrage en pure perte.
Je vis que c'étoit un plaifir de duppe ,
j'y renonçai , mais je ne trouvai point
d'iffue ; j'appellai trois fois Zelma, il parut
auffi -tôt. Tu as bien fait , dit- il , d'implo
rer mon fecours ; tu n'aurois jamais pu te
tirer de ce labyrinthe , je vais t'en faire fortir
, mais ce n'eft pas à moi à te faire connoître
le bonheur, tu ne m'en croirois pas :
je vais feulement te remettre dans un chemin
qui pourra t'y conduire , ce fera à toi
à te déterminer, je ne t'ai pas encore abandonnée
, parce que j'ai vû qu'aucune de
tes fautes n'a pû te plaire. On n'eft jamais
fans efpérance de trouver la vérité , lorfqu'on
n'a pas rencontré une erreur qui
contente.
Il m'enleva & me laiffa dans un lieu ,
nommé le Marais des plaifirs des prudes.
C'étoit le cercle des vifites où l'ennui fe
repoſe au lieu de fe varier ; les fociétés de
femmes , où l'amitié meurt en baillant ; les
chuchi du marais , & les cavagnoles du
fauxbourg. Ce petit féjour- là penfa me
brouiller pour le refte de ma vie avec l'innocence,
Où donc eft le bonheur , m'écriai-
je un jour , même en amenant un
plein , n'eft- ce qu'un nom que les Dieax
ont inventé pour nous le faire concevoir
fans
JUILLET. 17508 73
fans que nous puifions le goûter. Ma chere
enfant , me répondit une petite femnie
avec un air fec , un teint pâle & une voix
aigre , je l'ai cherché ce bonheur , &
je l'ai trouvé ; je vous avoue qu'elle m'étonna
; je me défiois un peu du bonheur
d'une femme de cet air. Cependant
je lui demandai en quoi il confiftoit. Dans
la vertu , reprit-elle avec un ton fuffifant ;
venez chez moi , liez - vous avec mes fociétés
, vous y trouverez cette félicité qui
vous eft inconnue. Je la fuivis , & je m'en
repentis. Je me trouvai confondue avec
un amas de comeres qui avoient le maintien
droit & l'efprit gauche ; vives par
tempéramment , & bégueules par décence ,
elles prononçoient le nom de vertu ,même
en s'y dérobant ; elles fuccomboient plus
aux dangers de l'occaſion , qu'aux charmes
du penchant , mais leur foibleffe paffée ,
elles reprenoient leur fierté , pour en accabler
froidement celui qui venoit de la faire
difparoître . Je renonçai à ce bonheur .
Je m'étois ennuyée de la coquetterie , qui
eft une faulleté gaye ; je fus révoltée de la
pruderie , qui eft une fauffeté trifte , mais
en les quittant je tombai dans un peuple
de bigottes , qui haïffoient , obfervoient
& déchiroient leur prochain , dont l'ame
étoit être un feul moment fauffe
trop
D
pour
74 MERCURE DE FRANCE .
fenfible ; elles critiquoient la vertu fans la
connoître , & patloient fans ceffe de la Religion
qu'elles ne pratiquoient jamais ; je
me retirai en les déteftant. Je vis que la
pruderie eft un travers de l'efprit , & la
bigotterie un vice épouventable du coeur .
Je m'occupois à faire des refléxions morales
, lorfque je rencontrai une petite
femme qui avoit une robe couleur de rofe,
des fleurs dans la tête , & de la vivacité dans
les yeux. Je venois de voir des femmes à
guimpes fi méprifables , que je crus cellela
vertueufe , parce qu'elle étoit parée ; je
l'abordai avec confiance , & je lui demandai
fon nom . Je fuis , me répondit - elle , la
Fée des badinages . Ce nom feul me dérida
l'efprit ; j'imaginai que je trouvois la fageffe
, puifque je rencontrois la gayeté . Je
la fuivis avec confiance , je fus furpriſe de
voir que fon Palais étoit une tour ; je réflechis
qu'on lui avoit apparemment donné
cette forme ,parce que le badinage tourne
fans ceffe dans un certain cercle , & fe
retrouve toujours au point d'où il eft parti.
Je crois que l'Univers entier habitoit ce
lieu-là , on y trouvoit des gens d'elprit ,
des fots , des gens graves , des étourdis ,
des Petits - maîtres , des Abbés , des Moines
même .
Toutes ces efpeces differentes avoient
JUILLET. 1750. 75
chacun leur badinage à part , & croyoient
cependant qu'il n'y en avoit qu'une forte
dans le monde , qui étoit la leur ; ils ne fe
doutoient pas que le badinage varie felon
les differens caractéres, & prend toujours la
teinture de celui qui l'employe ; c'eſt- là
ce qui diftingue l'homme de bonne ou de
mauvaiſe compagnie . Le badinage de
l'homme aimable femble avoir des aîles , &
faire naître autant de fleurs que le Zéphir ;
il en diverfifie les couleurs , il fçait en
adoucir les nuances ; c'eft un art délicat
qui fait entrevoir les chofes fans les développer
, & qui paffe rapidement d'un fujet
à un autre , pour offrir à chaque inftant
des attraits differens & des graces nouvelles
.
Le badinage des fots s'appefantit fur les
objets au lieu de les effleurer , les préſente
toujours fous une forme groffiere , fait
rougir en voulant faire rire ; & révolte en
cherchant à plaire ; je remarquai que l'efprit
ne fuffifoit pas pour badiner avec agrément.
C'est l'ufage du monde qui donne
feul ce jargon fuperficiel & tant fêté , qui
fait fourire la prude , fixe pour quelques
momens l'attention de la coquette , s'attire
la furpriſe du fçavant & les louanges de
l'homme d'efprit ; fouvent même on n'accordé
d'efprit qu'à celui qui fçait fi bien
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
amufer , car dans le monde on appelle
homme d'efprit celui qui voit le plus vite &
le plus agréablement , & l'on ne doit don
ner ce titre qu'à celui qui voit plus & qui
voit mieux .
C'eſt-là que je retrouvai Alménidor
plus volage & plus aimable que jamais. Elmaide
y étoit auffi ; elle n'aimoit plus Almenidor,
& s'amufoit toujours avec lui . Il
auroit voulu la retenir encore dans fes pre.
mieres chaînes , quoiqu'il fût attaché à une
autre qu'elle , mais Elmaide n'avoit plus de
goûtpour lui & ne s'en cachoit pas . Voilà la
difference qui eft toujours dans la conduite
des hommes & des femmes ; un homme
ne fe fait pas un fcrupule de faifir toutes
les occafions que le hazard lui donne ; une
femme eft plus délicate , mais elle aime
peut-être moins long - tems , En général les
femmes font plus inconftantes , & les hommes
plus infidéles. Je devins intime amie
d'Elmaide , & je fentis que cette union
entraînoit néceffairement le pardon d'Alménidor.
Je ne pus cependant m'empêcher
de lui faire des reproches très- amers , mais
il me répondit que cette aventure n'étoit
qu'un badinage. J'en fis juge la Fée , qui
m'aflura qu'autrefois un tel évenement auroit
été regardé comme un crime , mais
que dans le fiécle préfent cela tenoit rang
JUILLET. 1750. 77
parmi les badinages. Je la priai de me merire
au fait de tous les badinagės differens ,
afin de ne pas me formalifer mal-à- propos;
elle me conduifit dans les differens appartemens
de la Tour.
Je vis clairement qu'à moins que d'affaffiner
, tout eft badinage dans le monde ;
je ne puis diffimuler que je m'amufois affez
bien dans cette Tour. Elmaide me paroiffoit
fort aimable , j'avois prefqu'oublié la
trahifon ou plutôt le badinage d'Alménidor
, & je me fouvenois encore moins de la
protection de Zelma . Alménidor , à force
de m'amufer , recommença à m'occuper ; il
étoit fi gai , quand il me voyoit , que j'étois
trifte , quand je ne le voyois pas je
eroyois même que ma trifteffe faifoit partie
de ma reconnoiffance. Elmaide étoit
ordinairement préfente à tous nos entretiens
. Alménidor me demanda un jour fi
nous ne pouvions pas nous paffer d'elle ;
je lui répondis que cela étoit impoffible , &
cependant depuis cette queftion je la trouvois
toujours de trop ; je lui faifois plus de
politeffes & moins d'amitiés ; plus elle
m'importunoit , plus je voulois le lui cacher
? je croyois lui faire des careſſes , &
je ne lui faifois que des complimens. Apparemment
qu'elle s'en apperçut; elle manqua
un jour au rendez- vous , ainfi je me
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
1
trouvai feule avec Alménidor ; je fus d'a
bord effrayée , il me donna tant de paroles
d'honneur , qu'il me raffura ; le tems étoit
beau , il me propofa une promenade , je
crus après tous les fermens la pouvoir hazardet.
Il commença adroitement par être
fort enjoué ; en m'amufant il diffipa mes
craintes infenfiblement il fit tourner la
converfation fur le fentiment , il avança
des propofitions que je voulus réfuter , ik
les foûtint ; en les prouvant il fe rendit intéreffant
; je l'écoutai , je devins rêveuſe , &
je ne répondis qu'en foupirant. Je m'apperçus
de mon trouble. Nous étions éga
rés , & après avoir fait beaucoup de che
min , nous nous trouvâmes dans un lieu
qu'on nomme le Je ne fçais quoi..
J'évitai le danger auquel je m'étois
expofée , plus par la timidité d'Alménidor
que par ma fermeté. Je fus pénétrée du
repentir le plus fincére , & ce fentiment -là
me fit entrer dans le chemin de la verty .
Je n'y
fus pas plutôt que je fentis le calme
renaître dans mon ame , je commençai à
connoître que j'étois dans la route du bonheur.
Zelma m'apparut , il m'en félicita &
me conduifit dans un Port où j'ai reconnu
mon cher Zemidore ; nous avons éprouvé
que deux époux fe retrouvent toujours, &
qu'il n'y a qu'un amour pur qui puiffe renJUILLET.
1750. 79
dre conftamment heureux . Ainfi , ma chere
fille , nous jouiffons de la félicité parfaite
, parce que nous nous eſtimons . Ċette
Ifle i fameufe entourée de tant d'écueils ,
cette Ifle dont on parle tant dans le monde
, & que les profanes connoiffent fi peu ,
n'eft autre chofe que l'image de notre
coeur, qui eft affiégé par nos paffions . Lorfqu'on
s'y laiffe entraîner , on n'eft jamais
heureux en voulant toujours l'être. Lorfqu'on
a la force de les furmonter, on jouir
d'un bonheur parfait , parce qu'on jouit
toujours de foi -même.
Après ce récit Aldine tint ce difcours à
Zelamire : Ma mere , je vous fuis affûrément
bien obligée de vos inftructions ,
mais je ne puis m'empêcher de vous dire
que vous l'avez échappé belle , j'efpere
bien que vos expériences me fuffiront.
D iiij
So MERCURE DE FRANCE.
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗洗
LE TEMPLÈ,
ODE
A S. A. S. M. le Prince de Conti.
Carmina amat, quifquis carmine digna gerit,
M
Ufes , dans l'ardeur qui m'anime ,
Prêtez -moi des accords touchans :
Aux yeux d'un Héros magnanime ,
Graces , embelliffez mes chants .
Déja dans un heureux délire ,
Mes doigts enfantent fur ma lyre
Les fons les plus mélodieux.
Si vous fecondez mon Génie ,
Je vais à ma noble harmonie
Enchaîner l'oreille des Dieux.
Quel Palais voit dans fes portiques
Des Héros couverts de lauriers ?
A l'ombre de ces murs antiques ,
Ciel , tu réunis tes guerriers.
'A ta voix ces Aigles rapides ,
Des Autels vengeurs intrépides ,
* Le Temple.
JUILLET. 1750. 81
Vont planer fur les vaſtes mers ,
Et leur vol , couvrant le Bofphore ,
Pourfuit jufqu'aux rives du More
Un peuple armé par les Enfers,
***
Mais quelle Troupe déſolée , *
'Accufant le fort rigoureux ,
Autour d'un pompeux Maufolée
S'épuife en regrets douloureux ?
Que vois-je ? Dans ces murs errante ;
La Parque avide & dévorante
Frappe la victime du fort ;
Son bras , auteur de tant d'allarmes ,
A dans ces lieux baignés de larmes,
Tendu les voiles de la mort:
Difparoiffez , voiles funèbres ;
Ne faites plus couler de pleurs.
Sortez du ſein de vos ténébres ,
Triftes lieux , couvrez vous de Beurss
Si les Parques font infléxibles ,
Les Dieux , à vos malheurs fenfibles ,
Ne font pas en vain implorés ;
Je vois leurs mains qui les réparent ;
Conti , que ces Dieux vous préparent ,
Regne dans vos murs éplorés.
* Mort de M. le Chevalier d'Orléans, Grand-Prieur.
D v
82 MERCURE
DE FRANCE
Conti , cher au Dieu de la Thrace ,
Conti , cet ami des Beaux- Arts ,
Tour-à-tour volant fur leur trace
Cherche le Pinde ou les hazards.
Le Rhin vit fon troifiéme luftre *
Briller dans la carriere illuftre ,
Les pas , Où Bellone emporta
Et fes mains jeunes & fanglantes
Cueillir fur fes rives tremblantes
Des lauriers vainqueurs du trépas
***
Dès lors , par fa valeur extrême , '
Il fçut qu'il falloit mériter
Ces titres & ce rang fuprême ,
Dont le fort le fit hériter.
Il dédaignoit cette Nobleffe ,
Orgueilleuse
dans la molleffe ,.
Et fragile dans les revers :
Si le fang des Dieux nous anime ,,
C'eft notre verta magnanime
Qui doit l'apprendre à l'Univers...
****
Ce Daim , qui fuit d'un vol agile ,
Ne fort pas des flancs du Lion
Et le fils du terrible Achille
• Campagnes de 1733 , bies
JUILLET.
83 ·
1790.
Devint la terreur d'Ilion.
Rival des Héros de ſa ráce ,
Conti , par fon heureufe audace ;
Balança leurs nobles travaux :
Ainfi rival de ce beau zéle ,
Son Fils fervira de modéle
A des fils , encor ſes rivaux.
A peine un Monarque indomptable ,
L'amour & l'effroi des humains ,
De fon tonnerre épouventable
Remit le dépôt dans ſes mains :
Couvert d'un rayon de ſa gloire ,
Conti vole avec la victoire ,
Servir le courroux de fon Roi ;
Avec lui Minerve s'avance ,
Et Bellone , qui le devance,
Seme le carnage & l'effroi.
*XX***
Déja fon ardeur courageufe
*
Brave les Anglois frémiffans ;
Le Var , de fon onde orageuſe ,
Lui foumet les flots gémiſfans.
Nice parmi les funérailles ,
Croit voir un Dieu fur les murailles ,
* Paſſage du Var.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE
Moiffonner fes vengeurs épars.
Tout fuit dans fa route enflammée';,
Et de fa valeur allumée
Le feu dévore les remparts.
***
Mais quels Monts voifins du tonnerre
Bornent fon vol audacieux ? ".
La foudre des Fils de la terre.
S'y mêle à la foudre des Cieur.
» Eh quoi ! dit leur troupe hautaine ,
» Eft-ce encore le fils d'Alcmene
* Qui veut s'y frayer un accès ?.
ස
Quel est donc ce nouvel Hercule ,
» Yvre de l'eſpoir ridicule
»De cet incroyable ſuccès ?
» Ces colomnes de la Nature ,
» Où repofent les Cieux pefans ,
>> Ces Monts d'effroyable ftructure ,
» Sont-ils des remparts impuiffans ?
» Où tendent ces folles conquêtes 2
» Vient- il au - deſſus des tempêtes ,
» Y chercher la route des airs ?
» Mais autour de ces monts terribles ,
>> Sous fes pas cent gouffres horribles
Ouvrent la route des Enfers.
* Les Alpes..
JUILLE T.
1750: 85
Parmi nos glaces éternelles
→ Si tu veux cueillir des lauriers ,
" Conti , prête du moins des aîles
A tes invincibles guerriers.
1
» Mais non ; pour y porter ta gloire',
" En vain l'aîle de la victoire
» Feroit voler tes Combattans
»Et fur leurs têtes ombragées ,
Jamais les Alpes outragées
အ
»Ne verront tes Drapeaux flottans;
*XX
Miniftre du Dieu de la Terre ,,
On voit au milieu des éclairs ,
Un nuage armé du tonnerre ,
Rouler en grondant dans les airs
Si dans fa brûlante carriere
Des Monts oppofſent leur barriere ',
Leurs fommets tombent foudroyés ,
Et dans les flammes confumantes ,
Les débris des roches fumantes
Couvrent les vallons effrayés.
En vain les Alpes menacées
Bravoient l'Annibal de nos jours.
En vain leurs roches entaffées
Afes yeux renaiffoient toujours.
$6 MERCURE DE FRANCE.
Ni ces Monts entourés d'abîmes ,
Ni l'airain grondant ſur leurs cîmes ,
Narrêtent les pas triomphans ,
Et cet Aigle y lançant la foudre ,
Du Pélion réduit en poudre,
A précipité les Titans.
Oui , cette foudre dévorante
A fait d'illuftres Conquérans ,
Mais l'Egide moins éclatante.
Fait-elle des Héros moins grands
La terre a vû mille Alexandres
Tonner fur des Villes en cendres ,
Fiers rivaux du vainqueur d'Hector +
Rarement la valeur d'Achille
Connut cette prudence utile
Doux fruit des vieux ans de Neftor.
**
D'un torrent fougueux & rapide
Le Rhin vit fes bords inondés ;
Conti fçut oppoſer l'Egide
Au cours de ces flots débordés,
Bien-tôt fes mains étincelantes
Ont fur des Villes chancelantes * *
Lancé les foudres de Louis ;
* Campagne du Rhin 1745 .
** Mons & Charleroy.
JUILLET
.
1750.
Et dans les rofeaux fugitive ,
La Sambre inquiete & plaintive
Détourna les yeux éblouis.
Tels font les périls honorables
Qu'affronta ce jeune vainqueur :
Tels font les exploits mémorables
Qui fignalerent fon grand coeur..
Au bruit de ces exploits terribles ,
Tremblez , profanateurs horribles ,
Monftres ennemis des Autels.
Ce Héros , vengeant leur injure ,
Sçaura dans votre ſang parjure
Confacrer fes faits immortels.
Déja le départ des Pléiades
Avoit défolé nos climats
L'urne des humides Hyades
Y verfoit les triftes frimats.
Mais les vents glacés de l'Arcture
A peine ont rendu la Nature
Au Printems vainqueur des Hyvers ;
Les Zéphirs , le Soleil & Flore ,
A les yeux tout paroît éclore ;.
I femble enfanter l'Univers .
'Ainfi je vois un nouveau luftre
Es MERCURE DE FRANCE
Embellir cer heureux féjour:
Conti , c'eft ta préfence illuftre
Qui lui ramene ce beau jour.
Tes yeux lui rendent l'allégreffe ;
Dans le fein d'une aimable yvreffe
La joye enchaîne les regrets ,
Et les plaifirs qui t'environnent ,
Des fleurs , dont leurs mains te couronnent ,
Oht paré les triftes cyprès.
Ce lieu des Mufes de la Seine
Fut jadis le facré vallon :
Vendôme en étoit le Mecéne ,
Tu dois en être l'Apollon.
Protecteur des fçavantes Fées ;-
Fais-y renaître des Orphées ,
Dignes de la Poftérité.
Ah ! s'ils te doivent la naiffance ;.
A leur noble reconnoifance
Tu devras l'immortalité.
Oai , Prince , la fureur des Parques
Soumet tout aux arrêts du fort.
La mort régne fur les Monarques ,
Les Mufes régnent fur la mort.
Leurs Fils au Temple de Mémoire
JUILLET . 1750. 89
Peuvent feuls confacrer la gloire
Des éclatantes actions.
Enfans des Dieux , Race féconde ,
Vous êtes les plaiſirs du monde
Et l'ornement des Nations.
Le Brun
LETTRÉ
De M. Racine , fur la déclamation théatrale
des Romains.
les
E ne fuis point furpris , Monfieur , que
J Une fois
JE
préfentations Dramatiques chez les Ro
mains , la déclamation & le gefte étoient
partagés entre deux Acteurs , quelque peu
vraisemblable que foit ce fait.
Vous avez crû de bonne foi ce que
vous avez lû dans quelques Livres dont
vous estimez les Auteurs , comme dans
celui de M. Rollin , que vous avez trèsgrande
raifon d'eftimer . M. Rollin vous
reffembloit , & croyoit ce fair pour l'avoir
lû dans quelques Ecrivains modernes
quoiqu'il le trouvât fort étonnant , puifqu'il
l'avance en ces termes : Voici une des
chofes qu'on a peine à concevoir , tant elles
o MERCURE DE FRANCE.
nous paroiffent bizarres. Il avoit lû , comme
vous , le Livre de l'Abbé du Bos , & comme
vous , n'ayant point examiné les paffages
des anciens que cite cer Abbé , il avoit eu
d'autant plus de difpofition à croire un
fait fi difficile à concevoir , qu'étant déja
furpris par plufieurs paffages des anciens ,
des merveilles de leur danſe & de leur
mufique , il fe perfuada que leur déclamation
théatrale devoit être auffi une déclamation
merveilleufe .
Elle l'étoit beaucoup plus que la nôtre ,
s'il faut prendre à la lettre tout ce que dit
Ciceron de Rófcius , qui ne parloit cependant
que fous un mafque ; mais puifqu'elle
étoit admirable , elle ne pouvoit être contraire
à la nature , & pour vous prouver
que cette féparation du gefte & de la voix
entre deux hommes eft contraire à la nature
, je ne veux que votre expérience .
Effayez , je vous prie , de prononcer
vingt vers pleins de paffion , avec les tons
de la paffion , en reftant immobile comme
une ftatue , ou de faire tous les geftes que
demandent les mêmes vers , en gardant le
filence d'un Harpocrate. Les geftes , Monfieur
, fuivront vos paroles , malgré vous ,
ou vos paroles fuivront vos geftes *.
** Cum ipfis vocibus naturaliter exeunt geftus...
Ipfa fe cum geftufundit oratio , dit Quintilien.
JUILLET. 1750. 691
Le gefte peut bien n'être pas d'accord
avec la voix dans un mauvais
Comédien
parce qu'il eft mauvais
imitateur
, mais
confidérez
dans le peuple une femme
en
colére , vous remarquerez
un parfait
accord
entre fes geftes & fes paroles , parce
que nous ne pouvons
féparer , dit Ciceron
, quand nous fuivons
la nature , ce
qu'elle a joint *.
Je vais plus loin , & je veux bien fuppofer
qu'il fût poffible à un Acteur de
faire des geftes pour des vers qu'il ne prononce
pas , comment fera-t'il illufion à
toute l'affemblée ? Et il y avoit une illufion
dans les Spectacles des Romains ,
fuivant ceux qui font de votre opinion ,
puifqu'ils prétendent que l'Acteur qui
prononçoit , n'étoit pas en vûe ; il fe plaçoit
auprès du Joueur de flûte. C'est ce
que quelques perfonnes m'ont voulu faire
comprendre , en m'affûrant que lorfqu'on
repréfente l'Opera d'Amadis , l'ombre
d'Organ fortant de fon tombeau , refte
muette , tandis qu'un Acteur dans la couliffe
chante pour elle , & trompe le fpectateur
qui croit entendre chanter l'ombre.
Je veux croire ce qu'on m'a dit , & j'y réponds
, que pour exécuter un rôle de qua-
* Geftus voci confentit , & animo cum ea fimat
paret. Ciceron.
92 MERCURE DE FRANCE.
qui
tre vers , chantés fur le ton d'un mort ,
en fe réveillant pour un moment , ne fait
aucun gefte , on peut faire illufion à une
affemblée ; mais dans un rôle de paffion la
peut-on faire ? Un fpectacle où l'on voudroit
féparer deux choſes , fi étroitement
unies , feroit ridicule , & ceux des Romains
ne l'étoient pas , puifque les Comédiens,
du tems même de Quintilien , quoiqu'ils
ne fuflent pas des Rofcius , rendoient
, comme les nôtres , de fi grands
fervices aux Poëtes , que telles Piéces qui
n'étoient pas reçues dans les Bibliothéques,
étoient reçues , même très-fouvent fur le
Théatre. C'eft Quintilien , M. 1. xi . qui
nous l'aſsûre *. Auquel des deux Comé
diens croyez-vous , Monfieur ,› que le
Poëte eut la plus grande obligation ? Etoitce
à celui qui prononçoit , ou à celui qui
gefticuloit ?
Quelque bizarre que foit cette opinion ,
je fuis prêt à l'embraffer , fi elle eft fondée
fur des autorités certaines , puifque bien
qu'un fait ne nous paroiffe pas vraifemblable
, nous le devons croire quand il eſt
appuyé fur des témoignages inconteftables ;
je vais donc examiner fur quelles autorités
* Scenici Actores... viliffimis etiam Poëtis impetrant
aures , ut quibus nullus eft in Bibliothecis locus,
fit etiamfrequens in Theatris.
JUILLET. 1750. 93
eft fondée cette opinion , qui de l'aveu de
l'Abbé du Bos , eft nouvelle , & par conféquent
fufpecte.
Il commence par fe tromper , quand il la
dit nouvelle , puifqu'on la trouve dans
S. Ifidore de Seville & dans Polydore
Virgile.
A l'égard d'Ifidore , il a bien pû comme
Saint , ne rien entendre aux matieres de
Théatre , & comme Ecrivain du feptiéme
fiécle , & demeurant en Espagne , ne rien
fçavoir des fpectacles des Romains,
Polydore Virgile eft bien éloigné d'adopter
cette opinion , qu'il attribue à
l'ignorance de quelques perfonnes qui
avoient mal entendu ce paffage de Ciceron
: Nunquam agit hunc verfum Rofcius eo.
geftu quo poteft . Ces perfonnes croyant que
le mot agit ne pouvoit le rapporter à la
prononciation, s'étoient imaginé que Rofcius
ne faifoit que les geftes.
Cette opinion n'eft donc point nouvelle
, comme le dit l'Abbé du Bos , mais
elle eft fi peu fondée , que ni Scaliger , ni
Voffius , ni M. Dacier , ni M. l'Abbé Fraguier
, dans la vie de Rofcius , n'ont daigné
en parler , & que je n'en parlerois
pas fi je n'avois remarqué que la même
opinion fe trouve depuis le Livre de l'Ab
bé du Bos , dans quelques autres Livres ,
94 MERCURE DE FRANCE.
comme l'Hiftoire Ancienne de M. Rollin ,
le Traité de l'Opinion de M. le Gendre ,
les Obfervations de l'Abbé des Fontaines ,
& c.
›
Le principal fondement de cette opinion
, eft un paffage de Tite- Live 1. 7,
fur Andronicus , qui s'étant enroué en
jouant fes Piéces, demanda la permiffion de
mettre en fa place un homme qui chantât
avec le Joueur de flûte : ayant obtenu cette
permiflion , Tite- Live ajoute : Dicitur
cantum egiffe aliquanto magis vigente motu
quia nihil vocis ufus impediebat , inde ad
manum cantari , hiftrionibus coeptum , diverbiaque
tantum ipforum voci relicta . Ce paffage
mal entendu a caufé de l'erreur . M.
Dacier l'avoit pourtant bien entendu
quand il l'a traduit ainfi dans fon Difcours
fur la fatyre. Andronicus ayant obtenu cette
permiffion , dansa avec plus de vigueur fes
intermédes , débarraſſé du chant qui lui ôtoit la
refpiration ; de-là vint la coûtume de donner
des chanteurs aux danfeurs , & de laiſſer à
ces derniers les rôles des Scenes , pour leſquelles
on leur confervoit toute leur voix. Volfius
, rapportant ce même paffage dans fes
Inftitutions poëtiques,l'explique auffi d'un
partage du chant & de la danfe , n'ayant
jamais foupçonné un partage du gefte &
de la voix.
4
JUILLET. 1760. 95
Je ne vous expliquerai pas ici , Monfieur
, ce que c'étoit que le diverbium , le
choricum & le canticum . Il me fuffit de
vous dire , qu'à Athénes le choeur d'abord
chantoit & danſoit en même tems , comme
on le lit dans la Poëtique d'Ariſtote .
On en reconnut l'inconvénient , on partagea
la danfe & le chant . La même chofe
arriva à Rome . Andronicus chantoit &
danfoit à la fois l'interméde ; il demanda
à être foulagé , on lui donna un chanteur ,
de là vint l'ufage , dit Tite- Live , ad manum
cantari , c'est - à - dire , de fuivre en
chantant les mouvemens & les geftes du
danfeur . Lucien nous apprend la même
chofe * : Quand on s'apperçut , dit-il , que
la danfe nuifoit au chant , on trouva meilleur
d'établir, que d'autres chanteroient à ceux qui
danfoient. Le danſeur imitant une action
par les geftes & fes mouvemens , fe borne
à fon enthouſiaſme , celui qui chantoit les
paroles de cet interméde , le canticum , fuivoit
fes mouvemens , & chantoit fur fes
geftes ad manum. Andronicus , avec le fecours
d'un chanteur & d'un joueur de
Alûte , danfa fans chanter , & depuis lui ,
l'interméde que danfoit un Acteur, fut toujours
chanté par des Acteurs qui reftoient
* Traité de la Danfe,
96 MERCURE DE FRANCE.
débout. C'est ce que dit Aulugelle : Balzabundi
canebant que nuncftantes canunt.
L'Abbé du Bos , qui vouloit trouver
dans les anciens fon opinion , a rendu à ſa
façon le paffage de Lucien , que je rapporte
, quoique d'Ablancourt l'eût ainfi
traduit : Autrefois un même Baladin chantoit
& danfoit , mais comme le mouvement
empêchoit la respiration , on trouva plus à
propos de faire chanter les uns & danfer les
autres.
L'Abbé du Bos veut s'autorifer d'un palfage
de Suetone , qui rapporte que Caligula
, ayant fait venir à fon audience les
principaux perfonnages de l'Etat , comme
pour leur communiquer des affaires importantes
, entra en danfant au fon des
inftrumens dans la chambre où ils étoient
affemblés , defaltato cantico abiit , ce
que l'Abbé du Bos explique , il fit les geftes
d'un monologue ; un fou eft capable de tout ,
mais s'avife- t'il de faire des geftes fans
parler Caligula , voulant infulter ces graves
perfonnages , danfa devant eux un
interméde , & comme nous dirions , après
avoir danfe une chaconne , il s'en alla. Suetone
a dit , defaltato cantico abiit.
L'Abbé du Bos va jufqu'à citer pour
preuve de fon opinion , des paffages qui la
détruiſent , comme un paffage des Lettres
de
JUILLET. 1750. 97
de Seneque , où il eft dit qu'on admire
dans les habiles Acteurs la promptitude
avec laquelle leurs mains font prêtes à répondre
aux fentimens dont ils font affectés
, & la vivacité avec laquelle leurs geftes
fuivent leurs paroles. Cet accord entre
le gefte & la voix n'a pû être admiré
de Seneque , fuivant l'Abbé du Bos , que
quand le gefte & la voix étoient partagés.
entre deux Acteurs , fans cela , dit- il , il
n'y a rien d'admirable , puifque rien n'est fi
naturel. Il faut bien peu connoître l'Art
de la déclamation pour en parler ainfi.
Puifque rien n'eft fi naturel , pourquoi les
excellens Comédiens font-ils fi rares ? Ciceron
avoit donc grand tort de tant admirer
Rofcius.
Il cite encore pour lui un paffage , où
Quintilien dit qu'il a vû fouvent des Comédiens
, après avoir joué des endroits
pleins de paffion , fortir de la fcéne , &
fondre encore en larmes en quittant leurs
mafques. Vidi ego.... cùm perfonam depofuiffent
, flentes adhuc egredi. Qui étoient
ceux qui pleuroient ainfi en fortant de la
Scéne Etoient-ce ceux qui avoient parlé ,
ou ceux qui avoient fait les geftes ? Si on
veut que ce foient les premiers , ils n'avoient
point à fortir de la feéne , puií.
qu'ils n'y paroiffoient pas , & ils n'avoient
E
98 MERCURE DE FRANCE.
point de mafque à quitter : fi l'on veut
que ce foient les feconds , qu'on explique
comment un homme qui ne fait que des
geftes , peut entrer dans la paffion jufqu'à
fondre en larmes. Et Quintilien dans un
autre endroit , où il dit que les Comédiens
prennent des mafques qui ont la
reffemblance des perfonnages qu'ils ont
à jouer , nomme les Comédiens qui prennent
ces mafques , artifices pronuntiandi.
Ceux qui paroiffoient fur la fcéne avec un
mafque , n'y étoient donc pas feulement
pour faire les geftes , puifqu'ils étoient
artifices pronuntiandi , habiles dans l'Art de
bien prononcer.
Que pourriez vous répondre à tous les
paffages de Ciceron que je pourrois vous
citer fur Rofcius ? Vous feriez obligé d'avouer
que c'étoit par le parfait accord entre
le gefte & la voix , que ce Rofcius
étoit fi admirable , auffi- bien que ce fameux
Efopus , qui en prononçant certains
vers , & montrant en même tems les Sénateurs
, attendrit tous les fpectateurs en fayeur
de Ciceron ; c'eft ce que vous trouverez
dans fon Oraifon Pro -Sextio ; & vous
trouverez dans Plutarque , que ce même
E opus , jouant le rôle d'Atrée , & un ef
clave s'étant approché de lui , dans le moment
où le jeu de la paffion l'avoit mis
1
JUILLET. 1750. 99
hors de lui-même , l'étendit mort à fes
pieds d'un coup de fon fceptre. De pareils
Acteurs étoient ils des marionnettes qui
gefticuloient fans parler , comme fe l'eft
imaginé Gravina * ?
Vous me direz peut- être , pour ne pas
paroître entierement confondu , que la
prononciation & le gefte étoient fouventréunis
dans un même Acteur , mais qu'on
les partageoit quelquefois entre deux Acteurs
differens . Je vous ai fait voir que la
nature s'oppofoit à ce partage , mais fuppofons
qu'il foit poffible , il eft certain
qu'il feroit ridicule , & pourquoi voulez-
Vous admettre quelquefois à Rome un
fpectacle ridicule , lorfque vous n'êtes au
torifé par aucun paffage des anciens ?
C'eft le paffage de Tite- Live , comme je
vous l'ai fait voir , qui ne parle que du
partage du chant & de la danfe , qui
donné lieu à cette erreur. Valere Maxime,
qui a rapporté le même fait , dit qu'Andronicus
gefticulationem tacitus peregit. Autre
caufe de l'erreur : on a crû que ce mot
gefticulatio , qui n'eft point dans les Ecrivains
du fiécle d'Augufte , fignifioit faire
* Quando al fuon della tibia un altro cantava ;
l'Iftrione , che à quel canto geftiva , era come ungran
burratino animato. Peut- on le penfer ?
E ij
Loo MERCURE DE FRANCE.
Les geftes , il fignifie danfer. Dans un re
pas de Neron , où l'on chantoit des vers
mis dans une mufique fort lafcive , il
pouffa la débauche jufqu'à les danfer. C'eft
ainfi que s'exprime Suetone : Carmina lafcivè
modulata etiam gefticulatus eft , &
vous trouverez dans le tréfor d'Eftienne
gefticulario , faltatio carminis . Mais je vous
ai obfervé que ce mot n'étoit pas du fiécle
d'Augufte , & Ovide dit en parlant de fes
piéces, jouées fur le Théatre :
Carmina cum pleno faltari noftra theatro ,
Verfibus plaudi feribis amice meis , c.
Verfibus&pl
En voilà trop s Monfieur pour détruire
une opinion qui fe détruit d'elle- même ,
quand on y veut réflechir. Je n'ai fongé à
Fexaminer , que parce que j'ai été furpris
de la trouver dans plufieurs de nos Ecrivains
modernes qui ont tous copié l'Abbé
du Bos , & cette erreur n'eſt pas lafeule
qui fe trouve dans fes réflexions critiques
fur la Poëfie & la Peinture ,
"
ร
งา
JUILLET 1750. iol
LE VERITABLE PHILOSOPHE.
A M.Titon du Tillet.
"
Illuftre ami , dont les fages , maximes
N'ont que la vertu pour objet ;
M
Toi, qui du double mont me découvrant les cîmes ,
M'inſpiras tant de fois les chants les plus fublimes,
Tu veux que changeant de fujet
Je trace aujourd'hui dans mes rimes
Du Philofophé le portrait.
Je t'obéis : l'entrepriſe eft hardie.
La carriere où je vais courir ,
163
Seroit par toi bien mieux fournie ;
Par toi , de qui l'heureux génie
Sçait tout peindre & tout embellir .
Commençons , mais fois mon guide
Titon , & raffûrant ma démarche timide ,
Dans les fentiers du vrai conduis
Non. Le Philofophe n'eſt
mes foibles
pas
Ce qu'un vain peuple s'imagine ;
Un milantrope dont l'humeur ,
Toujours importune & chagrine ,
pas.
Fait du plaifir d'autrui fon fuprême malheur ;
Un cenfeur dédaigneux , qui fans , ceffe me fronde s
Un fauvage , à toute heure abimé dans l'ennui ,
Qui ne fçait vivre qu'avec lui ;
E 11)
102 MERCURE DE FRANCE .
Un efprit fombre & noir qui lui- même ſe gronde
Qui s'enterre vivant dans une nuit profonde ,
Loin de toute fociété , .7
Non qu'en effet il détefte le monde ,
Mais , parce que du monde il fe voit détefté ;
Un fot , rempli de vanité ,
t
Qui toujours en fon fens abonde ,
Un Docteur orgueilleux , de lui- même entêté ;
Un efprit fort , qui fait feniblant de croire
Qu'il n'efpére , ni ne craint rien ;
Un débauché , qui met toute fa gloire
A vivre en Epicurien ;
Un Hibernois , Difciple d'Ariftote ,
Hériffé d'argumens & de diftinctions ;
Un fat, qui va la tête haute ,
$
Promener de grands airs & de méchans haillons ;
Un fou , qui hautement confeffe ,
Au fort de la douleur , & parmi les bourreaux
Qu'il brave le trépas , & fe plaît dans fes maux
Un infenfé d'une autre espéce ,
Incapable de rien fouffrir ,
Qui par dégoût , ou par pareſſe ,
Ne voit rien de mieux que mourir
2
Un....Mais peuple groffier , ignorant & bizarre ,
Je rougirois de rappeller
Tant d'indignes mortels qu'il te plaît d'appeller
D'un nom , qui fut jadis & fi grand & fi ráre ,
Ce nom que révéroit la faine antiquité ...
JUILLET . 103 1750 .
Qu'annonçoit - il ? Un Sage : & le fiécle où nous
fommes ,
Le donne aveuglément à des fous , à des hommes ,
Qui font honte à l'humanité !
Le vrai Philofophe eft le fage ,
Qui maître de lui-même , & réglé dans fes voeux ,
Vit fatisfait de l'héritage
Qu'il a reçu de fes ayeur:
C'eſt celui , qui du fort bravant les injuſtices ,
Et dans fon propre fonds trouvant fon vrai bonheur
,
Voit fur lui tomber les caprices
Du même oeil qu'il voit ſa faveur.
C'est celui dont le rang , les biens & la nobleffe
N'égarent pas l'efprit , & n'enflent point le coeur ,
Et qui fçait être grand , & vivre fans baffeffe
Dans le fein même du malheur .
Vrai Philofophie fut cet homme ,
L'appui , l'honneur de fon Pays ,
Cet heureux défenfeur de Rome ,
Et l'effroi de fes ennemis ,
Curius , fous le toit de fon humble chaumiere ,
Prépare à ſes befoins un ruftique repas ,
*
Er d'un Peuple charmé de ſa vertu guerriere ,
Dédaigne les préfens qui ne le touchent pas.
Digne encor de ce nom , & digne de mémoire ,
* Les Samnites.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
Le motel fortuné que l'on voit quelquefois ,
Se déchargeant du fardeau de fa gloire ,
Aller dans la retraite & dans le fond d'un bois ,
De la fageffe interroger la voix .
C'eſt là qu'il s'étudie , & fe cherche lui - même ;
Se connoître , s'inftruire eft ſon plaifir ſuprême.
Que d'utiles leçons lui trace chaque objet !
Tout enchante fes yeux , tout frappe fes oreilles ;
Le bruit d'un clair ruiffeau , la couleur d'un oeillet,
Le chant du roffignol , le vol du fanfonnet ,
Tout peint à fon efprit l'auteur de ces merveilles ,
Et le force à lui rendre un culte humble & parfait.
Le Philofophe encore eft l'homme de Finance ,
L'homme de Cabinet , d'Epée & de Science ,
Qui fe dérobe aux applaudiffemens
De tout un peuple qui l'encenſe ;
C'est celui qui content de fa propre innocence ;
Méprife le vulgaire & les vains jugemens ;
Celui qui fans relâche , ami conftant de l'ordre ,
Ne fçait point recourir à d'indignes détours ,
Et qui jamais dans fes difcours
N'employa l'art cruel de médire & de mordre ;
Celui qui ne va point , flateur lâche & noté ,
Prodiguer fon encens à de vaines idoles
Et qui fincere en fes paroles ,
Ofe aux Grands quelquefois dire la vérité ;
Enfin celui , qui foumis & modefte ,
Aux volontés du Ciel régle tous fes defirs,
JUILLET. 1750. 105
Qui modéré dans fès plaifirs ,
Craint Dieu , fait fon devoir , & méprife le refte.
Du fage voilà le portrait.
Titon , s'il eft tel en effet
Que l'a peint ma mufe ingénue
Toute la gloire t'en est dûe
C'est d'après toi que je l'ai fait.
Par M. Guis de Marseille.
I
T
ELOGE DE M. DE LA FONTAINE,
C Hantre
J
O DE.
: 2
dont la douce harmonie
Fit les délices d'Apollon ,
mubably a od
Et qui du feu de ton génie
Eclairas le facré vallon ,
Viens toi - même monter ma lyre ;
J'ofe dans l'ardeur qui m'inſpire
Célébrer ta gloire aujourd'hui.
Heureux , fi louant la Fontaine ,
Les vers que produira ma veine
Ne font pas indignes de lui !"
+3 ***
Eft- ce l'Art , eft- ce la Nature
Qui préfide dans tes écrits per
Ces chefs -d'oeuvres dont la nature
Enchante d'abord les efprits.
L
1
1..
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Par eux tu rendis la Science
Intelligible à l'ignorance ,
C'eft où l'Art enrploya fes traits ,
Mais pour ce talent admirable
Qui rend ton ftyle inimitable ,
La Nature en a fait les frais .
Enfans des Filles de Mémoire , ”
Souvent en fecret ennemis
Concurrens , jaloux de la gloire
Des lauriers qu'elles ont promis ,
Mon Héros partageant vos veilles .
Dans un fiécle plein de merveilles
Obtint un prix non conteſté ,
Et vos équitables fuffrages
Dès fon vivant furent les
gages
Du lot de la poftérité.
C1
Quelle abondance de figures :
Se préfente aux regards furpris !
Combien de diverſes peintures ]
Qu'anime un parfait coloris !
L'utile joint à l'agréable ,··
Toujours par un accord aimable
Dans les tableaux fe reproduit ,
Tracés par une main divine, i
JUILLET . 1750 107
C'eft la fageffe qui badine ,
Et l'enjouement qui nous inftruit.
**+
L'ancienne Grèce étonnée
Vit avec admiration
La raison par Eſope ornée
Des charmes de fa fiction
Phédre à Rome avec élegance
Des vers y joignant la cadence ,
L'embellit d'an luftre éclatant ;
La Fontaine au tems où nous fommes
Voulant imiter ces grands hommes ,
Les furpaffe en les imitant.
***
Par quelle ingénieufe adreffe ,
Sous l'emblême des animaux ,
Préfente- t'il à notre espéce
Le miroir de tous fes défauts !:
Il anime tout dans la Fable,
Et par un effet admirable
Dans fes perfonnages divers ,
Péignant l'homme qu'il étudie ,
Il lui donne la Comédie ,
Dont le Théatre eft l'Univers .
L
Chaque Acteur y jouant fon-rôle ,.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Le fait fi naturellement ,
Qu'un loup , quand il prend la parole ,
Ne peut parler autrement ;
Le liévre eft penfif & timide ,
Le léopard , fier , intrépide ;
Le boeuf y rumine à part foi ,
La mouche étourdiment bourdonne ,
Le renard en matois raiſonne ,
E: le lion s'exprime en Roi.
肉
Oh ! dignes enfans de la veine ,
D'autant plus chéris du Lecteur ,
Qu'il n'y découvre point la peine.
Qu'ils ont pu coûter à l'Auteur ;
Veine feconde , fource pure
D'agrémens pris dans la nature ,.
Parterre décoré de fleurs ,
Dont la beauté , fimple & complette ,
Scut fans miroir & fans toilette-
Arranger fes vives couleurs !
***
Approchez , aimable Catulle ,
Qui compofiez fi galamment ,
Et vous , doux & charmant Tibulle ,
Qui foupiriez fi tendrement ,
Venez connoître d'autres charmes ;
L'Amour poureuyer les larmes
JUILLET . 1750.
rag
; N'a plus befoin de fon bandeau ;
Dans l'inftant que ce Dieu foupire
La Fontaine qui le fait rire ,
Lui donne un agrément nouveau.
**
Dans ces trop galantes archives ,
Qui cauferent fon repentir ,
Ce n'eft que ces graces' naïves
Que l'on devroit y reffentir ;
Quoi ! faut-il qu'un fonds de licence
Ne puiffe pas donner diſpenſe
Au tour chafte qui les décrit -
Avec les fens faifant divorce ,
Ce tour auroit la même force ,
Si l'on n'avoit que de l'efprit.
+3x+
བམ
Par ces ouvrages agréables ,
Qui perceront la nuit des tems
Et par ces monumens durables ,
Dont tous les traits font éclatans ,
La France à bon droit fe renomme
D'avoir produit un fi grand homme ,
Mais par un plus jufte retour ,
Que Chateau Thiery , ma Patrie ,
Reffente la gloire infinie
D'avoir pû lui donner le jour.
Par M. le Tellier , de Châteaufleury
LIO MERCURE DE FRANCE .
On a dû expliquer les Enigmes & les
Logogriphes du fecond volume de Juin ,
par la mode , l'Enigme & le Logogriphe ,
paffion & mariage. On trouve dans le premier
Logogriphe , pas , Paon , fon , Pan ,
Dieu des Forêts , & pain. On trouve dans
le fecond, mari , âge , marge, Marie , rame,
Agar, magie , mie , mi & Maire.
P
ENIG ME.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
D
LOGOGRIPHE.
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
AUTRE.
I Nanimé , je puis devenir pere
D'un être , ami Lecteur , qui reffemble à ma
mere.
Ne t'en étonne point , Edipe curieux ,
Même au lieu d'un j'en puis produire deux
Mais rarement ce dernier cas arrive .
De peur de fatiguer ton imaginative
Par un amas d'obfcures liaiſons
Je t'offrirai peu de combinaiſons.
Détruis d'abord ma fymmétrie
JUILLET. 113 1750.
Ote ma queue & mon chef ſeulement ,
Ce qui refte fans changement
Prefente une Ville en Neuftrie.
Replace-les , tu vois fans beaucoup d'induftrie
Une interjection qui marque la douleur ,
Ce qui dans Albion a bien fait du ravage ,
Dont on ne put fans peine arrêter la futeur;!
Tu trouveras auffi le contrafte du Sage.
C'en eft affez , devine cher Lecteur ,
Je n'en puis dire davantage.
$2525252525asas asas sesasases **
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX - ARTS.
ISTOIRE du Stadhouderat , depuis
H fon origine jufqu'à préfent , par M.
l'Abbé Raynal. Cinquième édition. Deux
volumes in- 8°. Paris , 1750..
Cette édition , qui ne paroît que depuis
huit jours & qui eft très- jolie , eſt
augmentée de plus de moitié . L'Auteur ,
fenfible à l'honneur que lui ont fait les
Hollandois , d'adopter fon ouvrage_par
une édition Françoife , & par une Traduction
en leur Langue , a crû devoir remanier
fon fujet. Il fe flatte qu'on y trou
vera des faits mieux liés & plus étendus
une politique plus fenfible , & pourtant
114 MERCURE DE FRANCE.
>
plus approfondie , des caractéres mieux
frappés , & plus réflechis que dans les premieres
éditions. Pour quiconque ne veut
que connoître les moeurs , le genie , les
forces , le gouvernement , & les intérêts
d'une Nation , l'Hiftoire du Stadhouderat
peut tenir lieu , jufqu'à un certain point
d'une Hiftoire de Hollande ,qui nous manque
abfolument. Comme les portraits font
la feule partie de l'Hiftoire qu'on puiffe
détacher , fans lui ôter tout fon agrément,
nous en tranſcrirons ici quelques- uns , qui
ne fe trouvent que dans l'édition que
nous annonçons : ils ne paroîtront pas
déplacés , fi on fait attention que l'Amiral
de Coligni fournir au Prince d'Orange
l'idée de fes premiers fuccès ; que le
Comte de Leyceftre gouverna quelque
tems les Provinces- Unies durant la jeunelle
de Maurice ; que M. de Louvois
für l'ame de la guerre qui changea la face
de la République en 1672 , & que le
Chevalier Temple fut le confident du
Prince Guillaume.
Portrait de l'Amiral de Coligni.
Guillaume , après fa déroute s'étoit
retiré en France ; François , Duc de Guile
& l'Amiral de Coligni , deux des plus
grands hommes qu'il y ait jamais eu , y
JUILLET. 1750. 115
partageoient alors les efprits. Tous deux
paroiffoient fincérement zélés pour la Religion
, le Duc pour l'ancienne , & l'Amiral
pour la nouvelle : tous deuxlibéraux ;
l'un par grandeur d'ame , l'autre avec deffein
: tous deux entreprenans ; le premier
par caractére , le fecond par néceffité ;
tous deux exacts à maintenir la difcipline ;
celui-là par douceur , celui - ci par févérité :
tous deux paffionnés pour la gloire ; l'un
par des actions plus brillantes , l'autre par
de plus vertueufes : tous deux adorés des
troupes ; le Lorrain par affection , le François
par eftime : tous deux extrêmement
célébres ; le premier par l'éclat de fes
victoires , le fecond par fa reffource après.
les défaites : tous deux devinrent de grands
hommes ; le Duc en fuivant fes inclinations
, l'Amiral en forçant les fiennes.
Le Prince d'Orange ne balança pas entre
ces deux concurrens : il s'attacha à celui
dont la conformité de Religion , de
vûes & de caractére lui permettoit d'ef
pérer un plus grand retour ; l'union entr'eux
fut bientôt intime : l'infortune lie
peut- être plus fortement les hommes que
le befoin. Coligni , devenu l'azile d'un
illuftre exilé , en fut bientôt la reffource.
116 MERCURE DE FRANCE.
Portrait du Comte de Leyceftre.
Leyceftre avoit féduit le coeur d'Elifabeth
par une taille avantageufe , un air
grave & modefte , une contenance aifée
& majestueufe , une phyfionomie vive &
ingénieufe , une adreffe finguliere à tous
les exercices , des manieres carreffantes &
affectueules , & peut- être auffi par les fervices
qu'il avoit été à portée de lui rendre
durant les perfécutions qui avoient éprouvé
fa jeuneffe. L'air de la Cour , & une
'autorité prefque fouveraine corrompirent
bientôt cet homme heureux , ou plutôt
développerent fon ame toute entiere.
La faveur de la Reine lui infpira de
l'orgueil , & les baffeffes des Courtifans
lui donnerent de la préfomption . Il fe
crut également propre pour le cabinet &
pour la guerre : mais il échoua dans les
affaires , parce qu'il étoit décrié du côté
de la probité , & dans les armées , parce
qu'il manquoit de fang - froid & d'expérience.
Son étude ordinaire étoit d'approfondir
les hommes : quand une fois
il les avoit connus , il fe défioit des honnêtes
gens par goût , & des méchans par
réflexion. Il eut un talent fingulier pour
former des factions , pour les foûtenir ou
les anéantir , felon qu'il les jugeoit conJUILLET.
1750. 117
traires ou favorables à fes intérêts . On
lui a toujours vû opprimer fans ménagement
ceux qui avoient de la complaifance
pour les volontés , & perdre fans reffource
ceux qui ofoient foûtenir leurs droits.
Son amitié & fa haine étoient également
dangereuſes : l'exil le délivroit de les amis,
que
fon inconftance lui rendoit bientôt
incommodes , & la mort terminoit ordinairement
la carriere de les ennemis. Plufieurs
, dit un Ecrivain contemporain ,
tomberent de fon tems , fans avoir fçu
qui les avoit fait tomber , & plufieurs
moururent fans connoître la main qui les
faifoit mourir. L'afcendant qu'il avoit pris
fur Elifabeth , mit toute l'Angleterre dans
la néceffité de rechercher fa bienveillance ,
ou de craindre fon reffentiment. Comme
la Cour étoit gouvernée par fes intrigues ,
& que les Provinces l'étoient par fes parens
, il falloit fe foûtenir par fa faveur ,
ou tomber par fa haine. L'Hiftoire l'accufe
d'avoir amolli fa Nation par fon
luxe , de l'avoir familiariſée avec les injuſtices
par ſes vexations ; fur tour de
Pavoir accoûtumée à l'efclavage par les
hommages qu'il exigeoit. Il afpira longtems
à l'honneur d'époufer la Reine. Lorfqu'il
fe vit déchû de fes efperances , il fe
détermina à s'éloigner. Le commande
118 MERCURE DE FRANCE.
ment des troupes qu'on faifoit paffer en
Hollande , lui parut propre à couvrir la
diminution de fon crédit , & peut - être
auffi à le rétablir.
L'expérience prouva que ce choix étoit
neur fuprême >
très-mauvais. Honoré du titre de Gouver-
& d'une autorité fupérieure
à celle des Stadhouders , Leyceftre
ne fe fit remarquer que par une fierté révoltante
, une ambition fans bornes , des
perfidies multipliées. Il jouit peu
de cette
dignité , parce qu'il en était incapable ,
qu'il trabiffoit les Etats , & qu'il vendoit
les meilleures Places.
Portrait de M. de Louvois.
Louis XIV . ne fufpendit quelque tems
les effets de fon reffentiment contre les
Hollandois , que pour donner à Louvois ,
fon feul confident , le loifir de travailler à
rendre fa vengeance plus terrible.
Ce Miniftre , qui a été pendant fi longtems
le principal inftrument des victoires
de la France , étoit digne d'un pareil choix .
Quoique jeune , & naturellement porté
au plaifir , il avoit formé l'habitude de fe
livrer au travail avec une application qui
n'a point d'exemple : déja il connoiffoit
parfaitement la capacité de tous les Régimens
, la force de toutes les Places , les
JUILLET. 1750. 119
&
reffources de toutes les frontieres. L'en .
nemi n'avoit preſque point de fecret , qu'il
ne vînt à bout de découvrir , point de fortereſſes
où il n'eût des efpions , point de
vûes qu'il ne pénétrât , point d'avantages
qu'il ne lui enlevât , ou qu'il ne rendît
inutiles. Par fes foins , la difcipline avoit
été rétablie dans les armées , la fubordination
introduite dans les corps , le foldat
délivré des vexations de l'Officier
des fripponneries du Munitionnaire , le
Royaume entier mis à couvert du pillage
& de l'infolence des gens de guerre. C'eft
lui , qui le premier fit regner l'abondance
dans nos champs ; qui veilla avec foin à
la fanté des troupes , dont il prodiguoit
peut- être d'ailleurs la vie ; qui trouva le
fecret de lever de nombreuſes armées fans
violence & fans injuftice. L'efperance &
la crainte , qui font les grands mobiles des
actions des hommes , n'ont peut- être jamais
été des inftrumens auffi fûrs entre les
mains de perfonne qu'entre les fiennes :
il ne laiffa jamais d'action héroïque fans
récompenfe , ni de faute fans châtiment ,
mais il n'imputoit pas à un brave homme
les hazards & les caprices de la fortune.
L'Hiftoire l'accufe d'avoir été dur envers
fes créatures , & violent à l'égard de fes
ennemis ; de s'être plus occupé de la gran120
MERCURE DEFRANCE.
deur du Monarque , que du bonheur de
fes fujets ; d'avoir facrifié à fon ambition
le repos de l'Europe , dont il pouvoit empêcher
les troubles , ou rétablir plutôt la
tranquillité. Il eut moins de génie pour
former des projets , que de talens pour les
exécuter ; plus d'élevation dans l'efprit ,
que dans le coeur ; une audace qui dégéneroit
en abattement , & prefque en défeſpoir
dans les revers. Avant lui les opé
rations de la guerre rouloient fur les Généraux
; il énerva leur courage & rétrécit
leurs idées , en les tenant dans une dépendance
trop fervile de la Cour & du Miniftére.
Je ne balance pas à croire qu'il
n'eut point d'égal pour les détails militaires
; il étoit moins propre à la conduite
d'un grand Royaume.
Portrait du Chevalier Temple.
Ce Négociateur , le plus célébre , je
crois , qu'ait eu fa Nation , paroiffoit bien
capable de ce qu'il promettoit. Quoique
les Anglois , ayent rarement la foupleffe
& la diffimulation que demande l'intrigue,
& qu'ils appellent eux-mêmes les négociations
Partillerie de leurs ennemis ;
M. Temple étoit devenu un des premiers
politiques de l'Europe. Bien éloigné de
l'ufage de fes compatriotes, qui fe bornent
>
à
JUILLET. 1750. 121
à la connoiffance de leur Gouvernement &
de leur Commerce , il avoit étudié à fond
les affaires étrangeres , & y excelleit .
Dès qu'un homme pouvoit lui donner des
lumieres ou des confeils utiles , il le recherchoit
, de quelque Pays qu'il fût , & l'Hiftoire
obferve qu'il n'a jamais fouhaité la
confiance ou l'amitié de perfonne , qu'il
ne foit venu à bout de l'acquérir. Son efprit
vif & brillant , fa converfation enjouée
& ingénieufe , le faifoient paffer
quelquefois pour un homme fuperficiel ,
& cette perfuafion qu'il fortifioit le plus
qu'il pouvoit , avançoit beaucoup plus fes
projets , que l'air profond & mystérieux
qu'affectent les autres Négociateurs . Né
avec des paffions violentes & emportées ;
il employa fa raifon à s'en rendre maître ,
& fa politique à laiffer croire qu'il en étoit
efclave par ces deux moyens , il avoit
acquis une empire abfolu fur fon coeur , &
beaucoup d'afcendant fur l'efprit des autres
. Son grand principe en politique étoit
qu'il falloit toujours dire la vérité : l'expérience
lui avoit appris que c'étoit la feule
rufe infaillible , & fa délicateffe vouloit
que ce fût la feule digne d'un honnêtehomme.
Plein de l'horreur qui eft ordinaire
à fa Nation pour la fervitude , il
diftinguoit dans fes Ambaffades le ſervice
F
122 MERCURE DE FRANCE.
›
du Roi , du fervice de la Patrie , & autant
qu'il étoit zélé pour l'un , autant étoit- il
froid & indifferent pour l'autre ; on l'accufa
peut-être avec juftice d'avoir pouffé
trop loin les fentimens Républicains . La
paflion qu'il avoit pour les Lettres ne lui
permettoit pas de diffimuler fon mépris
pour les Miniftres publics , qui négligoient
de fe cultiver ; il prétendoit que l'étude
des hommes fans celles des Livres , n'eft
pas fuffifante pour former un homme d'Etat.
Une volupté douce & recherchée
plus connue ordinairement de notre Nation
que de la fienne , faifoit fes délices ;
toujours borné à l'inftant préfent , il regardoit
les espérances & les craintes de l'avenir
, comme des efpérances & des craintes
imaginées pour le vulgaire. Ceux qui ont
le plus étudié le Chevalier Temple , prétendent
qu'il aimoit fes amis , jufqu'à leur
facrifier la fortune , & qu'il haïffoit fes
ennemis , au point de ne les pouvoir enten.
dre nommer fans chagrin ; que fes vûes en
politique étoient plus juftes que profondes
; qu'il étoit vain dans le fuccès , & aigre
dans la difgrace ; que fi on étoit féduit
d'un côté par l'agrément de fon commerce
, on étoit révolté de l'autre par un ridicule
amour-propre , qui lui faifoit tout ramener
à lui. Il fut d'une humeur douce ,
JUILLET .
1750. 123
mais inégale ; fingulier dans fes manieres
& dans fes fentimens ; paffionné enfin pour
le plaifir & pour la gloire.
ASSEMBLEE publique de la Société
Royale des Sciences tenue dans la grande
Salle de l'Hôtel- de-Ville de Montpellier ,
le § Mai 1749. A Montpellier , chez Jean
Martel , in-4°. pp. 112.
Ce Recueil , qui auroit mérité d'être
plutôt annoncé , commence par l'éloge de
M. de la Croix de Caftries , Archevêque
d'Alby. M. de Ratte nous repréfente ce
Prélat gagnant tous les coeurs par fa douceur
, la politeffe , fon affabilité ; fimple
dans les manieres , aifé , libre dans fon
commerce ; il foutint fans fafte l'élévation
de fon rang , & jamais il ne fouffrit qu'avec
peine le refpect qui lui étoit dû. Il vouloit
que dans toutes les occafions on mît
une diſtinction marquée entre fa perfonne
& fon caractere , & fans doute il méritoit
par là qu'on fe fît toujours un devoir de les
confondre. M. l'Archevêque d'Alby avoit
d'ailleurs une qualité bien eftimable ; il
étoit conftamment le même . Nulle forte
d'inégalité dans l'humeur , nulle variation
dans fes fentimens pour les perfonnes qu'il
avoit fçû s'attacher. Dès qu'il avoit donné
fa confiance , on étoit sûr qu'il ne la retiroit
point : il eft vrai qu'il la plaçoit tou-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
jours bien , & qu'on devoit fe fçavoir bon
gré de l'avoir méritée .
>
L'éloge de M. de Caftries , eft fuivi de
celui de M. de la Peyronie. En rapprochant
les traits épars dans l'éloge de cet
homme célébre , on trouve qu'il joignoir
à un talent rare pour fa profeffion , des
lumieres fort étendues . Il s'étoit appliqué
avec ardeur à toutes les parties de l'Hiſtoire
naturelle , aux Mathématiques même
quoique ces fciences ne fuffent pas de fon
'objet principal : il étoit perfuadé que la
Chirurgie , embraffée dans toute fon éten
due , demande beaucoup plus de connoiffances
qu'on ne croit communément ;
d'ailleurs le plus léger prétexte lui fuffifoit,
dès qu'il s'agiffoit de fatisfaire fon extrême
avidité de fçavoir,
Ce mérite étoit relevé par une phyfionomie
des plus heureuſes , une aimable vivacité
, des manieres tout- à-fait engageantes ,
beaucoup d'agrément & de facilité dans la
converfation . Il fuffifoit prefque de le voir
pour deviner un partie de fes talens . Une
prévention flatteuſe agiffoit d'abord pour
lui , prévention dont les effets n'étoient
nullement à craindre , & que la raiſon ne
cherchoit pas à défavouer,
Tant d'avantages lui avoient procuré la
confiance de fon Maître , & une voguć
JUILLET. 1750. 125
étonante à la Cour , & généralement dans
tout ce qu'on appelle le grand monde. Les
femmes furtout , paroiffoient les plus empreffées
à publier hautement fon mérite .
On fçait affez que l'extrême délicateffe de
leur fexe leur fait fouvent redouter jufqu'au
nom même de la Chirurgie ; M. de
la Peyronie leur avoit rendu fon Art moins
effrayant.
Cette confidération conduifit M. de la
Peyronie à une grande fortune , dont il
fçut joüir en Philofophe. Naturellement
ennemi du luxe & de l'oftentation , fes
meubles , fon train , fes équipages , tout
annonçoit la modeftie & la fimplicité . Il fe
piquoit feulement d'avoir un peu plus
d'attention fur fa table , car il aimoit à
pouvoir dans l'occafion retenir les amis : il
vouloit même qu'en fon abfence , ils fuffent
reçus chez lui , comme s'il eût été préfent.
De femblables dépenfes ne pouvoient
le ruiner , & d'ailleurs elles n'avoient rien
de commun avec cette vaine magnificence ,
ces dehors faftueux qui paroiffent quelque
chofe de grand à la multitude , mais qu'un
efprit accoutumé de bonne heure aux réflexions
les plus folides ne fçauroit manquer
de dédaigner. L'ufage qu'il a fait des
richeffes , montre affez qu'il les eftimoit
précisément ce qu'elles valent , & qu'il
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
fçavoit en jouir fans s'y attacher.
Peut-être le zéle qu'il avoit pour fa Profeffion
, le rendoit -il indifferent fur beaucoup
d'autres chofes . Un grand deffein
l'occupa long - tems ; lui feul avoit pû le
former , lui feul pouvoit en procurer dignement
l'exécution . Il s'agiffoit de fonder
une Académie , qui réuniffant dans fon
fein toutes les perfonnes , tant du Royaume,
que des Pays Etrangers, les plus diftinguées
par leur habileté dans la Chirurgie
confacreroit tous fes travaux au progrès de
cette Profeffion , qui porteroit le flambeau
de l'expérience dans tout ce que la théorie
d'un fi bel Art peut avoir encore de ténébreux
, qui d'ailleurs ne négligeroit rien
pour en faciliter la pratique , pour la rendre
plus exacte , plus sûre , plus indépendante
de certains caprices , fouvent trop
pernicieux ; enfin qui feroit pour la Chirurgie
ce que tant d'autres Compagnies
fçavantes ont fait avec un fuccès infini ,
pour la Phyfique & les Mathématiques ,
portées de nos jours à un dégré de perfection
, dont l'antiquité ne foupçonnoit pas
même qu'elles fuffent fufceptibles . Ce projet
eut le fort de la plupart des nouveautés
: on affecta d'en méconnoître les avantages
on voulut même à toute force y
trouver des inconvéniens , mais grace's સે
JUILLET. 1750. 127
l'heureufe obftination de M. de la Peyronie
, toutes les difficultés s'évanouirent , &
l'Accadémie Royale de Chirurgie fut enfin
établie en 1731.
Cet établiſſement fut l'origine d'un procès
, qui divifa trop long- tems les Médécins
& les Chirurgiens . Toutes ces contef
tations ont été terminées par un Arrêt , qui
a réglé les prétentions des deux Partis. Il
faut croire , dit M. de Ratte , que fi M. de
la Peyronie eût vêcu plus long-tems , il
auroit reconnu lui - même la néceffité de
cette paix ; il n'eût pas craint de fe prêter
à des voyes de conciliation ; il auroit voulu
par quelques démarches contraires à celles
qui avoient précedé , fe ménager une forte
de gloire , qui fe dérobe toujours aux yeux
du vulgaire , & que les feules grandes ame
font capables d'ambitionner.
Les bornes de ce Journal ne nous per
mettent pas de rendre compte de trois Mémoires
, qu'on a joints aux éloges . Le premier
, qui eft de M. Montet , roule fur les
eaux minérales de Pomarêt , dans le Diocèle
d'Alais . Le fecond , fur la décoloration
du vin rouge , par M. Peyre . Le troifiéme ,
qui eft d'une très grande importance , eft
le projet d'un Ouvrage fur la maniere d'élever
les vers à foye . L'idée eft d'un bon
Citoyen , & l'exécution ne peut manquer
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
d'être excellente entre les mains d'un auffi
bonObfervateur que M. l'Abbé de Sauvage.
ELEMENS d'Hippiatrique , ou nouveaux
principes fur la connoiffance & fur la médecine
des chevaux , par M. Bourgelat ,
Ecuyer du Roi , Chef de fon Académie
établie à Lyon , tome premier in- 12 . A
Lyon , chez Henri Declauftre & les freres
Duplain.
Ce Volume comprend la connoiffance
du cheval confideré extérieurement : l'Auteur
y dévoile les beautés & les défauts de
chacune des parties qui s'offrent à nos regards
, & il s'attache à donner , en les
parcourant , une légere idée du caractere ,
du genre , du danger , des caufes & de la
fituation des maladies dont elles font attaquées.
Ce détail lui a paru fuffifant pour
fixer le choix , & pour guider dans les acquifitions
que l'on pourra faire ; d'autant
plus que pour ne rien omettre & pour em
braffer tout ce qui regarde les dehors de
cet animal , il y joint des préceptes fur la
connoiffance de l'âge , fur la diftinction
des poils , & des principes fur la ferrure .
Nous ignorons fi les principes établis
dans le Livre que nous annonçons , fe
trouveront du goût des Connoiffeurs.Tout
ce que nous pouvons afsûrer , c'eft que les
définitions y font très - claires & très exacJUILLET.
1750. 129
tes , les détails très-ferrés & très- liés , la
méthode très - fenfible & très - naturelle.
Nous n'aurions pas imaginé qu'on pût
prendre à la lecture d'un Ouvrage de cette
nature , autant de plaifir que celui- là nous
en a fait . Nous craignons bien que les cinq
Volumes ſuivans ne puiffent pas avoir la
même forte d'agrément : c'eft à l'Auteur
qui eft homme d'efprit & qui écrit bien ,
à redoubler fes efforts pour diminuer la
féchereffe de fon fujet. Il eft fecondé dans
l'exécution de fa belle entrepriſe , par
des
Libraires qui ont du zéle & du goût , qui
ont mérité des éloges & qui en mériteront
bien encore.
HISTOIRE générale , civile , naturelle ,
politique & religieufe de tous les peuples
du monde, par M. l'Abbé Lambert , 15 vol.
in- 12. A Paris , chez Prault, fils , & David,
le jeune , 1750.
On trouvera réuni dans cet important
Ouvrage , ce que l'Hiftoire a de plus intéreffant
, la Géographie de plus utile , les
moeurs de plus fingulier , les Religions de
plus bifarre , la navigation de plus curieux,
le Commerce de plus utile , les Arts de
plus furprenant , la politique de plus néceffaire.
Tous ces avantages nous ont paru
mêlés de quelques défauts. La partie hiftorique
peut être quelquefois trop étendue ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
& la Géographique trop féche ; nous avons
trouvé des détails un peu puérils dans ce
qui appartient aux moeurs , à la Religion &
aux Arts. Ce qui concerne la navigation ,
le commerce & la politique , eft ſouvent
fuperficiel. Le ftyle a le mérite effentiel à
ce genre d'ouvrage , il eft clair : plus de
correction & d'élégance rendroient ce Livre
plus agréable , mais il y auroit de l'injuftice
à les exiger dans un travail auffi
étendu. Il nous paroît que les gens inftruits
font contens des recherches ; l'Auteur a
puifé dans des Ecrivains exacts , & pour ne
les point défigurer , il les a copiés. Les bons
& les mauvais côtés de cette Hiftoire bien
balancés , on peut afsûrer qu'elle est trèscommode
, fort utile & prefque néceffaire.
Elle difpenfera de la lecture de beaucoup
d'Hiftoires , de beaucoup de Dictionnaires
, de beaucoup de Géographies , de
beaucoup de Voyages , & elle abrégera
le travail des perfonnes qui veulent s'inftruire.
Nous croyons que les morceaux de
cet Ouvrage que nous allons tranſcrire ,
juftifieront le jugement que nous en avons
porté. Nous nous bornons à parler aujourd'hui
de l'Europe ; dans les Journaux fuivans
, nous rendrons compte des autres
parties du monde.
JUILLET. 1750. 131
Intérêts politiques du Dannemarck.
Les Ifles , dont le Dannemarck eft compofé
, font qu'il n'a pas beaucoup à appréhender
de l'Empire , qui fe trouve fans
forces maritimes. D'ailleurs il femble qu'il
y a très-peu de raifons qui puiffent brouiller
enſemble ces deux Etats , à moins qu'il
ne prît envie aux Danois de vouloir faire
valoir leurs prétentions fur Hambourg ;
mais il n'y a guéres d'apparence que les
Princes d'Allemagne , qui font voifins de
cette Ville , fouffriffent qu'une Place fi
importante tombât entre les mains d'une
Puiffance Etrangere. Ajoûtons qu'il eft de
l'intérêt du Dannemarck de ne point fe
broüiller avec l'Empire , afin de pouvoir
en tirer des troupes pour fe défendre contre
fes ennemis .
La Suéde , eft celui de tous les Etats de
l'Europe , avec lequel le Dannemarck a en
le plus de démêlés , mais les limites qui
féparent ces deux Etats , font telles , qu'il
eft de l'intérêt de la France , de l'Angleterre
& de la Hollande , que ces deux Etats
vivent en bonne intelligence pour établir
leur sûreté mutuelle , & pour fe défendre
contre les autres , furtout contre la Ruffie ,
dont les rapides accroiffemens méritent
leur attention.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Il eft certain que le Dannemarck peut
raifonnablement compter fur le fecours de
la Hollande , en cas qu'il courût rifque d'être
opprimé , parce que la profpérité du
Commerce des Hollandois dépend en
partie du paffage libre du Sund dans la Mer
Baltique , que l'on pourroit tenir fermé , fi
la Suéde & le Dannemarck étoient fous la
puiffance d'un feul Souverain .
Le grand Commerce que les Anglois
font en Ruffie , eft pour eux un motif
d'avoir les Danois pour amis. Il y en a
encore un autre , c'eft le voisinage du Dannemarck
avec les Provinces que la famille
Royale poffede en Allemagne , ainfi le Roi
de la Grande - Bretagne a intérêt de ménager
& de défendre le Dannemarck ; de
plus , l'union de la Suéde avec la France ,
femble demander que le Dannemarck s'uniffe
à l'Angleterre , pour faire une balance
de pouvoir.
La Ruffie s'eft fort aggrandie depuis le
commencement de ce fiècle , par
fes acquifitions
dans la Mer Baltique , aux dépens
de la Suéde ; fes flottes l'ont rendue
refpectable au Dannemarck , mais l'envie
continuelle qu'ont les Suédois de reprendre
ce qu'ils ont perdu du côté de la Livonie
, engage la Ruffie à cultiver l'amitié
du Dannemarck , pour trouver en lui un
JUILLET . 1750. 133
Allié utile contre la Suéde en cas de befoin.
Il est d'un autre côté évident , qu'il s'en
faut bien qu'il foit de l'intérêt du Dannemarck
de prêter à la Ruffie du fecours contre
la Suéde , car fi cette derniere Puiffance
venoit à être opprimée , ou les Danois
devroient s'attendre à fubir le même fort ,
oudu moins ils feroient condamnés à vivre
dans l'humble dépendance de la Ruflie .
Tout ce que le Dannemarck peut avoir
à craindre de la Pologne , c'eft qu'elle ne
joignît les forces à celles de la Suéde ; peutêtre
feroit- il à défirer pour le Dannemarck,
que ces deux Puiffances s'uniffent pour
s'opposer aux trop rapides progrès de la
Ruffie , qui fe verroit bientôt en état d'impofer
la Loi à toutes les Puiffances du
Nord , fi on fouffroit qu'elle fit quelque
nouvelle conquête ; c'eſt là une réflexion
qui ne devroit pas échapper aux Souverains
, intéreſſés au maintien & à la confervation
de l'équilibre du Nord.
Du Commerce de Suéde.
Les Marchandifes que la Suéde fournit
aux Etrangers , font des planches , de la
poudre à canon , des cuirs , du fuif , des
peaux , du cuivre , du fer , de la réfine , des
bois pour faire des mâts , & toutes fortes
d'uftenfiles de bois ; les Suédois reçoivent
134 MERCURE DE FRANCE.
en échange de leurs voisins du fel , de
l'eau- de-vie , du vin , des toiles , des étoffes
, du fucre , des épiceries , du papier.
Il y a quelques années que le Commerce
de Suéde fouffrit encore un double échec ;
premiérement les Ruffiens s'emparerent de
la Livonie , qui étoit le grenier des Suédois
, d'où ils tiroient la plus grande partie
de leurs vivres dans les tems de chéreté &
de difette ; outre cela les Suédois paffoient
& repaffoient le Sund , fans payer aucun
impôt pour les marchandiſes dont leurs
Vaiffeaux étoient chargés , & ils pouvoient
par conféquent en tranfporter dans les
Pays étrangers , en rapporter d'autres chez
eux avec beaucoup de profit , mais ils furent
obligés de renoncer à cet avantage ,
par la Paix du Nord conclue en 1721 , &
dèflors on leur a fait payer pour le paffage
du Sund les mêmes droits que payent les
autres Nations.
,
Cependant les Suédois ont depuis 1731
établi une Compagnie des Indes Orientales
dans le fameux Port de Gothenbourg :
& comme ce Port ne fe trouve pas fitué
dans le Sund, les marchandifes qu'ils tirent
des Indes ne payent point de péage .
Des Religions d'Angleterre.
La Religion prétendue Réformée s'inJUILLET.
1750. 135
troduifit en Angleterre dans le feiziéme
fiécle. Le Roi Henri VIII . qui fe déclara
Chef de l'Eglife Anglicane , démolit
tous les Monafteres de fon Royaume, &
difpofa de leurs revenus . On retint tout
l'extérieur de l'Eglife ancienne , tout l'appareil
des cérémonies & la hiérarchie Eccléfiaftique.
Ceux qui ne penfoient pas
que l'Epifcopat fût de droit divin , formerent
une Eglife à part fous le nom de Presbytériens.
Il y a encore en Angleterre un
grand nombre d'autres Sectes .
Ceux qu'on appelle Indépendans , ne
veulent aucune fubordination dans les Eglifes
; ils croyent que chaque Paroiffe eft
un Corps complet , qui peut réfoudre tout
ce qui lui plaît , fans dépendre d'aucun
Supérieur ; ils donnent le pouvoir d'élire
les Miniftres à tout ce Corps , & ils les
inftalent dans leur Miniftere , fans impofition
de mains . La liberté de confcience
eft leur premier principe ; ils veulent que
chacun prie fur le champ , fuivant fon infpiration
.
Les Anabaptiftes font d'accord avec les
Indépendans , fi ce n'eft à l'égard du Baptême
, qu'ils prétendent ne devoir être
donné qu'aux adultes , & ils ne le conferent
point, qu'on n'ait feize ans accomplis.
Ils croyent , comme les Indépendans , que
136 MERCURE DE FRANCE.
le peuple doit avoir toute l'autorité , &
qu'il n'y a point de meilleur Gouverne
ment que la Démocratie.
Les Millenaires , dont le nombre eft fort
petit , croyent qu'avant la fin du monde la
Religion Chrétienne fera répandue par
toute la terre , & que chacun la profeffera
dans fa pureté , & avec une entiere liberté .
Dans les dernieres guerres civiles , ils foutenoient
que tous les Royaumes appartenoient
aux perfonnes qui vivoient bien
& qu'ils en devoient prendre le Gouvernement
, pour exterminer les méchans , &
commencer le régne de Jefus-Chrift , qui
doit être nommé la cinquiéme Monarchie.
Les Quakers ou Trembleurs , font bien
aux nombre de quarante mille , mais pref
que tous de baffe condition . Ils vont vêtus
fort fimplement , ne faluent perfonne ,
n'ôtent jamais leur chapeau , non pas mê
me quand le Roi paffe. Une de leurs principales
maximes eft de ne rien entreprendre
, qu'ils n'y foient pouffés par quelque
infpiration particuliere , qu'ils difent venir
du Saint-Efprit, ce qui fait qu'ils n'ont aucune
heure réglée pour la priere , ni pour
leurs autres exercices. Ils n'ont aucun Miniftre
, ni aucune perfonne prépofée pour
leur annoncer la parole de Dieu. Quand
JUILLET. 1750: 137
ils s'affemblent dans leurs Temples , ils fe
recueillent en eux- mêmes , demeurant dans
une pofture modefte , & gardant un profond
filence , jufqu'à ce que quelqu'un
d'entr'eux fe fente infpiré de prêcher ;
alors le premier, qui entre dans l'enthoufiafme
, foit homme ou femme , monte en
Chaire , & fait une exhortation , ou récite
quelque priere , & ainfi fucceffivement.
Quand tout eft achevé , ils ſe ſéparent fans
fe rien dire l'un à l'autre , parce que difent-
ils , ils ne fe fentent aucun mouvement
intérieur qui les porte à fe parler.
Ils prennent tous les termes de l'Ecriture
dans un fens allégorique , même ceux qui
parlent de la Trinité & de l'Incarnation
de la Mort , de la Paffion & de la Réfurrection
de Notre- Seigneur . Ils n'ont plus
aujourd'hui ces tremblemens , qui les faifoient
courir les rues çà & là , comme des
fols ; ils font devenus plus fociables .
Ils ont un air grave & mélancholiques
ils critiquent tout , & méprifent ceux qui
ne font pas de leur Secte ; ils font ennemis
des guerres & des procès , & ne fe défendent
pas même , quand on les attaque ; fi
on les perfécute , & fi on leur défend leurs
Affemblées , il ne laiffent pas de les continuer
, fans s'embarraffer des fuites. Quand
ils fçavent que les Archers fe doivent
138 MERCURE DE FRANCE.
transporter à leurs Affemblées pour les
prendre & les emprifonner , ils ne prennent
aucune mefure pour s'en garantir ;
ils les attendent de pied ferme , même
quand ils font en prifon , ils y'demeurent
fans donner le moindre Placer pour obtenir
leur élargiffement. Si on met garnifon
dans leur Temple , ils s'affemblent dans la
Place ou dans la rue la plus proche , ce
qui fait que les Magiftrats fe laffent de les
tourmenter & les laiffent en repos . Les
Quakers font ignorans & n'ont aucune
littérature ; la plupart font riches , parce
qu'ils s'attachent à leur Profeffion avec
beaucoup d'application , foit qu'il fe jettent
dans le négoce , ou qu'ils apprennent quelque
métier.
re ;
Voilà les principales Sectes d'Angleteril
y a encore des Préadamites , des
Sabbatiaires & des Perfectioniftes ; mais ils
ne font point de Corps , & on peut dire
qu'à la réferve de ceux qui font compris
dans ces Religions dominantes ,
les autres s'en font chacun une à leur
mode.
Des meurs Espagnoles.
tous
Les Efpagnols ont l'efprit fublime , pénétrant,&
très - propre pour réuffir dans les
plus hautes fciences ; ils s'attachent partiJUILLET.
139 1750.
culiérement à l'étude de la Philofophie ,
de la Théologie Scholaftique , de la Médecine
, de la Jurifprudence & de la Poëfie.
Une efpéce d'irrégularité efface tout le feu
de cette imagination vive qui brille dans
leurs Vers , & les fait dégénérer en un
pompeux galimathias.
Si de la difpofition qu'ils ont pour les
fciences , nous paffons à leurs autres bonnes
qualités , nous trouverons qu'ils font
fins , adroits , fages & mystérieux , patiens
dans l'adverfité , ardens dans leurs entreprifes
, conftans à les pourfuivre , lents à
fe déterminer , mais folides dans leurs délibérations
. Ils font généreux , magnifiques
, libéraux , officieux , charitables ,
bons amis , délicats fur le point- d'honneur ,
finceres dans leurs amitiés , doux & agréables
dans la converfation , graves dans
leurs difcours , ennemis de la médifance ,
& très fobres dans le manger .
Les Efpagnols font naturellement fort:
dévots , & peut- être donnent- ils un peu
trop dans les apparences extérieures de la
dévotion ; ils ont un refpect extraordi
naire pour les Prêtres & pour les Religieux
, avec cette difference , que dans les
honneurs qu'ils rendent aux uns & aux
autres , ils femblent fuppofer que la fainteté
ne réfide que dans la perfonne des
140 MERCURE DE FRANCE.
premiers , & qu'elle s'étend jufques fur les
habits des Religieux , d'autant qu'ils ne
baifent que la main de ceux - là , & qu'ils
baifent la manche de ceux - ci , à laquelle ils
femblent croire qu'il y a de grandes Indulgences
d'attachées.
Ils n'ont guere moins de refpect pour les
femmes , que pour les Prêtres & les Religieux
; ceux qui fe piquent de fçavoir bien
leur monde , mettent un genou en terre en
les abordant , leur baifent la main , & ne
fe relevent qu'après en avoir été bien
priés ; leur déférence pour celles qui font
enceintes eft fi grande , que quand elles
voyent un bijou , & qu'elles marquent en
avoir envie , ils font dans l'obligation de
le leur donner , & par malheur pour eux ,
elles font extrêmement fufceptibles de ces
fortes d'envie.
Mais un des plus grands défauts de cette
Nation , c'eft la trop bonne opinion que
les Espagnols ont d'eux- mêmes , & les mépris
qu'ils font des autres Nations. A cette
vanité ridicule on peut ajoûter la pareffe ,
la fainéantiſe , un violent efprit de vengeance
, l'avarice , un penchant exceffif
pour le fexe , peu de bonne-foi dans leurs
réconciliations , & trop de crédulité pour
les contes fabuleux de leurs chroniques ;
fiers quand ils ont l'avantage , mais fou
JUILLET. 1750. 14F
ples quand ils ont du deffous. Ils accablent
ceux qui leur font foumis , par la rigueur
des Loix qu'ils leur
impofent , & ils fati
guent ceux de qui ils
prétendent quelque
grace , par leurs
importunités,
Quand ils ont été infultés , ils obfervent
une maxime qu'ils croyent fondée fur
le droit naturel. Ils
fuppofent qu'un homme
qui a reçû un affront , ne doit pas rifquer
la vie pour en tirer
vengeance , eftimant
que la condition de l'infultant feroit
incomparablement plus
avantageufe , que
celle de
l'infulté , & fur ce
principe , ils
n'ont pas pour
l'affaffinat l'horreur qu'il
mérite.
La
jaloufie en
Eſpagne n'eft pas une fim
ple paffion , c'eft une fureur qui n'a ni
bornes ni
modération , de- là
l'efclavage
extrêmement gênant , dans lequel ils retiennent
leurs femmes.
L'Espagne est tout à la fois le meilleur
Pays du monde , & le moins bien cultivé ,
parce que ceux qui par leur condition femblent
n'être nés que pour labourer la terre ,
fe
croiroient dégradés s'ils
s'appliquoient
à
l'agriculture , leur pareffe ne
pouvant
être égalée que par leur fotte vanité ; il n'y
a pas jufqu'au moindre payfan , qui n'ait la
généalogie toute prête , pour prouver qu'il
defcend en droite ligne d'un de ces ancieng
140 MERCURE DE FRANCE.
premiers , & qu'elle s'étend jufques fur les
habits des Religieux , d'autant qu'ils ne
baifent que la main de ceux - là , & qu'ils
baiſent la manche de ceux - ci , à laquelle ils
femblent croire qu'il y a de grandes Indulgences
d'attachées.
Ils n'ont guere moins de refpect pour les
femmes , que pour les Prêtres & les Religieux
; ceux qui fe piquent de fçavoir bien
leur monde , mettent un genou en terre en
les abordant , leur baifent la main , & ne
fe relevent qu'après en avoir été bien
priés ; leur déférence pour celles qui font
enceintes eft fi grande , que quand elles
voyent un bijou , & qu'elles marquent en
avoir envie , ils font dans l'obligation de
le leur donner , & par malheur pour eux ,
elles font extrêmement fufceptibles de ces
fortes d'envie.
Mais un des plus grands défauts de cette
Nation , c'eſt la trop bonne opinion que
les Espagnols ont d'eux-mêmes , & les mépris
qu'ils font des autres Nations. A cette
vanité ridicule on peut ajoûter la pareffe ,
la fainéantife , un violent efprit de vengeance
, l'avarice , un penchant exceffif
pour le fexe , peu de bonne-foi dans leurs
réconciliations , & trop de crédulité pour.
les contes fabuleux de leurs chroniques ;
fers quand ils ont l'avantage , mais fou
JUILLET. 1750. 14
ples quand ils ont du deffous. Ils accablent
ceux qui leur font foumis , par la rigueur
des Loix qu'ils leur impofent , & ils fati
guent ceux de qui ils prétendent quelque
grace , par leurs importunités,
Quand ils ont été infultés , ils obfervent
une maxime qu'ils croyent fondée fur
le droit naturel. Ils fuppofent qu'un homme
qui a reçû un affront , ne doit pas rifquer
la vie pour en tirer vengeance , eftimant
que la condition de l'infultant feroit
incomparablement plus avantageufe , que
celle de l'infulté , & fur ce principe , ils
n'ont pas pour l'affaffinat l'horreur qu'il
mérite ,
La jaloufie en EEſfppaaggnnee n'efſt pas une fim,
ple paffion , c'eft une fureur qui n'a ni
bornes ni modération , de- là l'efclavage
extrêmement gênant , dans lequel ils retiennent
leurs femmes.
L'Espagne eft tout à la fois le meilleur
Pays du monde , & le moins bien cultivé ,
parce que ceux qui par leur condition femblent
n'être nés que pour labourer la terre,
fe croiroient dégradés s'ils s'appliquoient
à l'agriculture , leur pareffe ne pouvant
être égalée que par leur fotte vanité ; il n'y
a pas jufqu'au moindre payſan , qui n'ait la
généalogie toute prête , pour prouver qu'il
defcend en droite ligne d'un de ces anciens
144 MERCURE DE FRANCE.
Préfere indignement à de nobles travaux
Les foins bas & cruels d'avilir fes rivaux ;
De ferpens menaçans la tête eft couronnée ;
Sur fon trône de fer elle eft environnée
Des lauriers , arrachés au mérite vainqueur
Qu'elle amaffe & déchire encor avec fureur .
D'un nouvel Amphion fi la voix nous attire ,
Contre lui , tout -à - coup , elle arme la Satyre ;
L'orgueil , pour la fléchir , lui donne de l'encens ,
Et la malignité fourit à fes accens ;
Ardente à nous bleffer , & non à nous inftruire ,
Ce n'eft point réparer qu'elle veut , c'eſt détruire à
Difons mieux , elle veut , par un fiel fédu&teur ,
Dégrader à la fois & l'Ouvrage & l'Auteur
Ah ! par quel trifte fort le poifon de l'envie
Attaque-t'il les jours les plus beaux de la vie !
Pourquoi tant de talens , formés pour être unis ,'
De cette indigne tache ont- ils été ternis !
Aux mouvemens jaloux faut - il qu'on s'accou
tume ,
Et que le plus doux miel fe change en amertume f
Plus loin dans fes tableaux allarmant la pudeur ;
Peintre contagieux d'une coupable ardeur ,
Un Ecrivain obſcur , arborant la licence ,
Fait circuler le vice , & régner l'indécence ,
Et d'un Lecteur oifif infectant les loifirs ,
Accrédite le crime , & bannit les plaifirs ;
Sur les traits dangereux fa main appéfantie ,
No
JUILLET.
145 1750.
Ne fait point respecter l'aimable modeſtie ;
La jeuneffe imprudente applaudit au vainqueur ,
Dont l'Ecrit empoisonne & l'efprit & le coeur :
Mais , bientôt les dégoûts diffipant l'impoſture ,
Vengent la pureté qu'outrageoit la peinture.
Ce n'eft pas que ce foit une témérité
D'embellir la vertu , d'orner la vérité ;
Il faut , pour qu'on les aime autant qu'on les
révere ,
Que leur voix foit fouvent plus douce que ſévère ,
Sous d'aimables dehors voilant leurs traits vain
queurs ,
Elles n'en font que mieux la conquête des coeurs ;
Elles n'enchaîneront
les mortels fur leurs traces ,
Qu'autant qu'à la fageffe elles joindront les graces
,
Et que l'inftruction en prendra les couleurs ,
Comme l'on voit les fruits fe cacher fous les fleurs :
Mais fes brillantes fleurs feront bientôt fanées,
Si par un fouffle impur elles font profanées.
Le talent , quel qu'il foit , par le vice avili ,
Par les graces jamais ne peut être embelli.
Vous feules en effet , & Vertus refpectables ;
Vous feules inſpirez les talens véritables ;
Et ce n'eft qu'en ſuivant votre divin flambeau ,
Que l'on trouve le bon fans s'éloigner du beau,
EUVRES du Pere Dubaudory , de la
Compagnie de Jefus . A Paris , chez Marc
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Bordelet , rue S. Jacques , in- 12 . 1750.
La Chaire de Réthorique des Jéfuites de
Paris , a été remplie fucceffivement par des
hommes célébres , qui ont long-tems contribué
à former , à étendre , & à foutenir
le goût de la belle latinité. Perpinian eut
le tyle doux , Perau l'eut abondant , Coffart
fublime , la Beaune fort , la Rue rapide
, Jouvency majestueux , Sanadon pur,
Porée ingénieux . Le P. Dubaudory pou
voit avoir auffi une maniere qui lui fûr
propre. Sa premiere harangue , qui eut
pour but de faire voir combien il eft difficile
de fuccéder à ceux qui ont excellé dans leur
Art , étoit pleine de nobleffe & de naturel .
Le fujet étoit bien choifi , les preuves diftribuées
avec art , les portraits deffinés
admirablement , les ornemens répandus
avec fageffe ; nous ne craignons pas de
dire que c'eft un des plus beaux difcours
qui ayent jamais été faits dans aucun Collége
.
L'impartialité dont nous faifons profeffion
, nous force d'avouer que le nouveau
Profeffeur ne foutint pas tout-à-fait la réputation
que fa premiere harangue lui
avoit faite. Les trois fuivantes parurent au
Public ce qu'elles étoient , féches , puériles
& manierées : le Pere Dubaudory changea
malheureufement fon ton contre celui
JUILLET. 1750. 147
d'un autre , & perfonne n'ignore qu'on eft
toujours mal ce qu'on eft par imitation. La
Tragédie latine de S. Louis dans les fers ,
nous a paru de ce qu'on peut appeller le
bon tems de ce Jéfuite : qu'on life cet Ouvrage
comme une Piéce de Collége , &
nous ofons afsûrer qu'on en fera content.
Nous jugeons plus favorablement encore
des trois Plaidoyers François , qu'on trouve
dans le Recueil que nous annonçons. L'efprit
de cet exercice claffique , qui eft une
des nouveautés utiles qu'on doit aux Jéfuites
, a été bien faifi par le P. Dubaudory ,
comme on va le voir.
Plan du premier Plaidoyer. Softene également
diftingué par fa naiffance & par les
Emplois, cut quatre enfans, tous caractérifés
par un défaut particulier. L'un étoit indolent
& pareffeux ; l'autre vif& emporté
: le troifiéme complaifant à l'excès : le
dernier inconftant & volage. Il fut affez
heureux pour rencontrer des hommes expérimentés
à qui il confia fucceffivement
l'éducation de fes quatre fils , avant que
l'âge & l'habitude euffent fortifié ces vices
naiffans. Le fuccès juftifia fon choix , &
furpaffa fes espérances. Les Maîtres habiles
manierent avec tant d'art ces paffions differentes
, qu'ils les déracinerent du coeur
de leurs éleves. On trouva après la mort
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
du pere un Codicile , par lequel il laiffoit
quatre préfens de valeur inégale aux quatre
perfonnes , dont le zéle & la prudence
l'avoient fi bien fervi . Mais il ne décida
rien fur la diftribution particuliere de fes
legs , voulant qu'elle fût reglée fur l'importance
des fervices ci-deffus mentionnés.
L'Exécuteur Teftamentaire repréſenta le
Codicile : les quatre intéreffés comparurent
; mais ne pouvant convenir enſemble,
l'affaire fut plaidée .
Plan du fecond Plaidoyer.
l'avançe-
Callidore plein de zéle pour
ment & la fplendeur des Lettres , forma le.
plan d'une Académie , qui , en éternifant fa
mémoire , perpétuât d'âge en âge le goût
de la belle littérature. Il s'affocia quatre
hommes de Lettres , qui par la fupériorité
de leurs talens , quoique fort différens les
uns des autres , fembloien réunir entr'eux
toutes les richeffes de l'efprit . Le premier
avoit reçu de la nature une imagination
grande , vive & fublime ; le fecond une
fineffe & une délicateffe d'efprit fingulieres
; le troifiéme avoit en partage une mé
moire vafte , & enrichie de toute l'érudidition
littéraire : un goût sûr & un jugement
admirable faifoit le caractere diftinctifdu
quatriéme. Ce n'eft pas que chacun
JUILLET.
149 1750 .
des quatre Concurrens fût entiérement
deftitué de l'efpéce de mérite qui caracté
rifoit fon rival : on veut dire feulement
que le caractere d'efprit qui les diftinguoit
chacun en particulier , ne fe trouvoit dans
les autres que fubalterne. Il eft aifé de juger
des progrès rapides d'une Académie fi
bien compofée . Non content d'avoir honoré
pendant la vie , de la confiance la
plus intime ces quatre grands hommes ,
Callidore confacra fes derniers momens
aux témoignages de fon amitié : mais comme
il reconnut de l'inégalité dans les ralens
, il jugea à propos d'en mettre dans les
récompenfes : il ordonna en conféquence
que les quatre préfens de valeur inégale ,
qu'il laiffoit fon Teftament aux quatre
lumieres de fon Académie , fuffent diftribués
felon le dégré de mérite de chacun
des talens. Ainfi la queftion fe réduit à les
apprécier.
par
>
Plan du troisième Plaidoyer.
Polemophile ayant été élevé à tous les
grades militaires comblé d'honneurs
,
épuifé de fatigues , chargé d'années & couvert
de bleffures , ne fongea plus qu'à laiſſer
après lui un monument authentique de fon
zéle. Il voulut que fes biens , le fruit de
fes fervices & de fa fidélité , fuffent pour
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
le Prince & la Patrie une femence fécon
de de fervices nouveaux . Pour exciter l'émulation
parmi tous les Corps Militaires
qui compofent nos Armées , il légua tour
fon bien à cinq Officiers d'une égale répu
tation , dans le genre de fervice qui les
diftingue ; fçavoir , l'Officier de Cavalerie
, l'Officier d'Infanterie , l'Officier de
Génie , l'Officier d'Artillerie , l'Officier
des Troupes légeres. Mais afin de piquer la
rivalité des prétendans , il partagea luimême
fa fucceffion en cinq portions iné
gales , voulant que la répartition s'en fir
felon le mérite plus ou moins grand des
fervices rivaux. Il ordonna de plus , que
l'affaire feroit foumiſe au jugement & à la
décifion du plus ancien Lieutenant Général
.
Il étoit poffible de mettre dans l'exécution
de ces Plans plus de précision , plus
de philofophie , plus de ces penfées neuves
, de ces expreffions de génie , qui carac
térifent les grands talens. Le Pere Dubaudory
s'eft borné à un ſtyle clair & nombreux
, à trouver ce qu'il y avoit de plus
fenfé dans chaque fujet , & à le placer
dans l'ordre le plus naturel & le plus fenfible.
LES POESIES D'HORACE , traduites en
françois par M. l'Abbé Batteux. A Paris ,
JUILLET. 1750. ISI
chez Defaint & Saillant , rue S. Jean- de-
Beauvais , 2 Vol, in- 12 . 1750.
fans
De tous les anciens Poëtes , Horace eft
celui qu'on lit davantage , parce que c'eft
un Poëte Philofophe , & que la raiſon eft
de tous les fiécles & de tous les Pays . Plufieurs
de nos Ecrivains ont travaillé avec
plus ou moins de fuccès à nous en faciliter
l'intelligence. La Traduction de M. Dacier
eft exacte; mais dure , féche , gênée ,
fans nombre & fans images.
graces ,
Celles du P.Tarteron, qui manque fouvent
de fidélité & de nobleffe , mérite de gran
des loüanges pour fon air gai & facile . Il
eft furprenant que le P. Sanadon , qui a
mis tant de précision , d'élégance , & un fi
beau naturel dans fes Poëfies latines , foir
prefque toujours diffus , & fouvent déclamateur
dans fa Traduction . Cette critique
ne porte pas fur fon Commentaire , où
brillent de tous côtés le goût , la fagacité
& l'érudition. M. l'Abbé Batteux , à qui
nous devons les Beaux Arts réduits à un
même principe , Ouvrage fi bien fait , &
un cours de Belles- Lettres , eftimable par
la connoiffance qu'on y voit des préceptes
& des modéles , vient de donner
encore Horace. Pour faire prendre à
nos Lecteurs une idée auffi avantageufe
que nous l'avons de cette Traduction ,
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
量
il fuffira d'en tranferire quelques morceaux
.
Ode 12. du Livre fecond. Contre le luxe de
fon fiècle.
Bientôt les édifices fuperbes ne laifferont
plus de terres à la charrue du Laboureur.
On verra de tous côtés des canaux
plus grands que le Lac Lucrin . Le plane
inutile prendra la place de l'orme qui
foutient les raifins. Les parterres de violettes
, les bofquets de myrthe , les arbrif
feaux odoriférans répandront leurs parfums
dans tous ces lieux , où l'olivier enrichiffoit
autrefois fes Maîtres , & ce fera
le feuillage épais du laurier , qui empêchera
les rayons brûlans de pénétrer Ce
n'étoit
s ainfi que l'avoient réglé
Romut
lus , le vieux Caton , & tous ces anciens
Romains qui ont fait nos Loix . De leur
tems , le revenu ,de chaque Citoyen étoit
petit ; celui de l'Etat étoit grand. On ne
voyoit pas à un particulier de ces longs
portiques , pour y prendre le frais . On
n'auroit ofé dédaigner un gazon , qui s'y
offroit au hazard , & les Loix réſervoient
l'argent des Citoyens pour embellir les
Villes , & orner les Temples des Dieux .
JUILLET. 1750. 153
Satyre 6. du Livre fecond. Horace vante le
repos de la vie champêtre.
Voilà ce que j'avois toujours défiré : une
terre d'une étendue médiocre , où il y eût
un peu de jardin , & une fource d'eau vive
à côté , avec un bois de quelques arpens,
Les Dieux ont été au delà de mes défirs.
Qu'ils en foient loués . Je ne leur demande
plus rien , fi ce n'eft de jouir long tems
de ce qu'ils m'ont donné. Fils de Maya ,
s'il eft vrai que je n'ai pas augmenté mon
bien par de mauvaifes voyes ; fi je vous
promets de ne le pas diminuer par une
mauvaise conduite ; fi dans mes voeux , je
ne dis point comme ces infenfés ; » O û je
» pouvois avoir encore cette piéce , qui
fait irrégularité dans ma terre ! O fi je
pouvois trouver un pot plein d'argent
>> comme cet homme qui labourant le
champ d'autrui , y trouva un tréfor , dont
» il acheta le champ même qu'il labouroit !
» Graces à Hercule , il fe vit riche tout
» d'un coup . Enfin , fi je fuis content de
ce que j'ai , je vous prie , en faveur de ces
fentimens , d'engraiffer mes troupeaux &
tout ce qui m'appartient , ( j'excepte mon
efprit, ) & de me conferver , comme vous
l'avez fait jufqu'ici .
13
33
"
Me voilà hors de Rome , retiré dans ces
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
montagnes chéries , comme dans un Fort.
Que puis-je faire de mieux , que de célébrer
en vers demi- profe , mon repos &
mon bonheur ? Je ne reffens point les inquiétudes
de l'ambition . Je ne crains ni le
vent du midi , qui appéfantit les corps , ni
l'automne, qui enrichit la Déeffe des funérailles
. Pere du matin , ou fi vous l'aimez
mieux , Janus , vous que les mortels invoquent
en commençant leurs travaux , ( ainli
l'ont ordonné les Dieux ) foyez à la tête de
mes vers. Quand je fuis à Rome , vous
m'enlevez pour aller faire les fonctions de
Répondant : Hâtez -vous , allons , de peur
qu'un autre plus officieux ne vous pré.
» vienne. Soit que l'Aquilon fiffle fur les
maifons , ou que le trifte hyver ait refferré
les jours dans un cercle plus étroit , il faut
marcher , & aller prononcer d'une voix
claire & diftincte ce qui ne manquera pas
de me faire tort. En revenant , il faut percer
la foule , quereller ceux qui n'avancent
pas. » A qui en veut celui - ci , me dit- on ,
» quel forcené ? On jure , on fe fâche. II
» renverfe tout , quand il court chez fon
Mécéne. Ce reproche pourtant me fait
grand plaifir , je l'avoue .
n
Arrivé fur le Mont Efquilin , cent affaires,
qui ne me touchent nullement , me fautent
au collet ; je fuis affailli de toutes parts.
JUILLET . 1750. 155
»
» Monfieur , Rofcius vous prie de venir au
>> Barreau avant huit heures. Monfieur , les
» Secretaires de l'Epargne vous prient de
» ne point oublier de revenir aujourd'hui ,
» pour une affaire importante qui intéreffe
» tout le Corps. Ah ! Monfieur , vous vou-
»drez bien faire fceller ces Lettres . Je ferai
>> en forte ; il ne tient qu'à vous , & s'il
» vous plaît vous le ferez.
Voilà à peu près huit ans que Mécéne
m'honore de fon amitié : & pourquoi ?
Pour me prendre dans la voiture , quand il
va à la Campagne, pour me dire des riens :
Quelle heure eft- il à préfent ? Croyez- vous
que le Gladiateur Thrace vaut le Syrien ?
Les matins font déja piquans ; il eft bon de
fe munir. Voilà de quoi il s'agit , ou de
chofes de cette forte qu'on pent confier aux
oreilles les moins difcrettes, & c .
Premiere Epitre du Livre fecond , à Augufte.
Vous qui foutenez feul tout le fardeau
de l'Empire , qui le défendez par vos ar→
mes , qui l'inftruifez par vos exemples, qui
le réglez par vos Loix ; Augufte , ce feroit
faire tort au bien public , que de vous dé.
rober par un difcours trop long , des mo
mens fi précieux .
Romulus , Bacchus , Caftor , Pollux ,
tous ces Héros qui , par leurs grandes ac-
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
tions , ont mérité d'être reçus dans les demeures
des Dieux , eurent à fe plaindre de
l'injuftice des hommes. Ils employerent
toute leur vie à terminer des guerres funeftes
, à régler les limites des Nations , à
fonder des Villes , & jamais la reconnoiffance
des peuples ne répondit à leurs bienfaits.
Celui qui dompta l'Hydre cruelle ,
qui terraffa par fes fameux travaux tant de
Monftres que lui oppofoit le deftin, éprou
va que la mort feule étoit capable de domapter
l'envie .
Quiconque s'éleve dans un fphére, quelle
qu'elle foit , devient à charge à ceux qui
font au- deffous : il faut qu'il ait ceffé d'être ,
pour qu'on lui rende juftice .
Pour vous , Prince , quoique vous foyez
encore parmi nous , nous nous empreffons
de vous rendre les honneurs qui vous font
dûs. Vous avez des Temples , des Autels :
nous jurons par votre nom : nous avouons
qu'il n'y eut jamais , & que jamais il n'y
aura de Prince qui vous égale : nous reconnoiffons
que vous êtes au deffus de tout ce
qu'il y a eu de grands hommes , & parmi
nous , & parmi les Grecs , & c.
Nous ne doutons pas que le Public n'eftime
affez la Traduction que nous lui.an
nonçons , pour nous permettre quelques
obfervations ; & que l'Auteur ne fe faffe
JUILLET. 1750. 157
e de
erenE
xtes
futions
,
Teconnoifà
leurs
bienydre
cruelle
, ravaux
tant
de
e deftin
, éprou
capable
de domp
s un fphère
, quelle
charge
à ceux
qui
qu'il
air celle
d'ètre
,
juftice
. , quoique
vous
foyez nous
nous
empreffons
onneurs
qui
vous
font Temples
, des
Autels
:
tre
nom
: nous
avouons
&
que
jamais
il n'y ous
égale
: nous
reconres
au
deffus
de tout
ce ds hommes
, & parmi
Grecs
, & c.
pas
que
le
Public
n'ef tion
que
nous
lui
an
is
permettre
quelques ue
l'Auteur
ne
fe falfe
un plaifir de lever les doutes que nous lui
allons propofer , fur la plus courte des trois
agréables Piéces que nous venons de copier.
DE L'ODE. Bientôt les édifices fuperbes
lafferont plus de terres à la charrue du Laboureur.
Ne laifferont plus eft trop fort , il
falloit prefque plus , pauca jugera, Le Traducteur
pourfuit : On verra de tous côtés des
canaux plus grands que le Lac Lucrin
Canaux nous paroît un contre- fens. Horace
parle des étangs , ou des grands réfervoirs
d'eau que le fafte avoit fait conftruire ,
ftagna. Un peu plus bas : Ce fera lefeuillage
épais du laurier , qui empêchera les rayons
brûlans de pénétrer . Pénétrer eft là fans régime.
Veterum norma veut dire les Loix
établies parmi les anciens Romains , & non
tous ces anciens Romains qui ont fait nos Loix.
Certe Ode , qui eft très courte , finit ainfr ,
Gles Loix réfervoient l'argent des Citoyens ,
pour embellir les Villes , orner les Temples
des Dieux. Cette Traduction nous paroît
contraire au fens d'Horace , & à l'idée que
nous avons de la fimplicité des premiers
Romains : Oppida publico fumptu jubentes
(leges ) & Deorum Templa novo decorare
faxo. Cela doit s'entendre feulement des
réparations qu'on faifoit aux Villes & aux
Temples ; l'épithète novo détermine le fens
du verbe decorare.
158 MERCURE DE FRANCE.
ANTHROPOTOMIE , ou l'Art de difféquer
les muſcles , les ligamens , les nerfs & les
vaiffeaux du corps humain , auquel on a
joint une hiftoire fuccinte de ces vaiffeaux
, avec la maniere de faire les injections
, de préparer , de blanchir les os &
de dreffer les fquelettes ; de préparer toutes
les differentes parties , & de les conferver
préparées , foit dans une liqueur propre
à cet effet , foit en les failant fécher ;
celle d'ouvrir & d'embaumer les cadavres.
On y donne auffi la deſcription des matieres
propres à chacune de ces préparations ,
& la figure des inftrumens. A Paris , chez
Briaffon , rue S. Jacques , à la Science & à
l'Ange Gardien , 1750. 2. Vol. in 12 .
Il ne fuffit pas d'avoir étudié l'anatomie
dans les differens Livres que nous avons
fur cette matiere , quelqu'excellens qu'ils
puiffent être. C'eft une fcience où les erreurs
font fufceptibles d'une fi dangéreufe
conféquence , qu'on ne peut apporter trop
de foins à les prévenir. Il faut abfolument
s'inftruire par fes propres yeux , & confulter
la nature elle - même. Mais ce feroit en
vain qu'on efpéreroit de réuffir dans une
étude auffi compliquée , fans être dirigé
par un Guide habile . C'eſt un ſecours qui
manquoit aux jeunes Anatomiftes pour
difféquer fans Maître , & qu'ils trouveront
JUILLET. 1750. 159
dans le Livre que nous annonçons. La méthode
qu'on doit fuivre dans les differentes
diffections , & dans toutes les opérations
qu'on peut faire fur le cadavre , s'y trouve
expofée avec toute la clarté poffible . On y
a même décrit fuccinctement prefque toutes
les parties du corps humain , & on y
donne une hiſtoire complette des vaiffeaux
dont il eft compofé , en les fuivant jufques:
dans leurs plus petites ramifications .
Dans l'article qui concerne le cerveau ,
l'Auteur donne une nouvelle defcription
de ce qu'on appelle les cornes de bélier ; il
fait obferver une bride entre les corps cannelés
& les couches des nerfs optiques , &
il indique deux valvules dans le quatrième
ventricule , qui jufqu'ici avoient échappé
aux Anatomiftes. Il fait auffi quelques ré-
Alexions nouvelles fur la fituation & la na
ture de ces gonflemens de nerfs qu'on appelle
ganglions , & il croit avoir lieu de regarder
le mouvement comme la principale
caufe de leur formation.
Il femble d'abord qu'il y ait dans cet
Ouvrage beaucoup de détails , qu'on auroit
pû épargner au Lecteur ; mais on doit faire
attention qu'il eft principalement deftiné
à l'inftruction des jeunes Anatomiftes ,
& il nous paroît qu'il feroit difficile de
mieux remplir ce deffein .
160 MERCURE DE FRANCE.
LES SOUHAITS pour le Roi , Comédie en
un Acte en vers, repréfentée par les Comédiens
François , le 30 Août 1745. par M.
de Valois d'Orville' , & M. Dubois , Avocat
au Parlement de Paris . Cette Piéce qui
fut jouée au tems de nos conquêtes , vient
feulement d'être imprimée depuis quelques
jours. Elle fe vend à Paris , chez André
Caillean , rue Saint Jacques , à Saint
André .
Le même Libraire vend la Colonie
Comédie de M. de Saint - Foix , en trois Actes
avec un Prologue , repréfentée par les
Comédiens François, le 25 Octobre 1749.
Pour engager le Public à lire avec empreffement
cette Piéce , il fuffit de dire qu'il y
trouvera de ces traits légers , aimables &
badins , qui caractérisent ce qui fort des
mains de l'Auteur de Oracle & des
Graces.
On a imprimé un badinage , qui a pour
titre , Agate ou la Chafte Princeffe , par M.
G **. C'eſt une action bouffone exprimée
en vers , tantôt pompeux & tantôt burlefques
; c'eft la parade qui pour paroître plus
plaifante , chauffe le cothurne tragique .
L'EUNUQUE , ou la fidelle infidélité ,
Parodie en Vaudevilles , mêlée de profe &
de vers. Elle ſe vend à laComédieFrançoife.
C'est un badinage de M. Grandval , le
JUILLET. •
161
1750 .
plus célébre & le plus aimable de nos Comédiens
modernes.Nous y avons trouvé de
l'efprit , de la plaifanterie & de cette bouffonnerie
fans prétention , qui eft en droit
de dérider le front des plus fages. Il y a
plufieurs couplets de Chanfons fur nos airs
les plus connus , qui font fort bien faits &
très- plaifans. En lifant cette Brochure , on
voit bien que ce font les délaffemens d'un
homme d'efprit , qui connoît mieux qu'un
autre toutes les routes qu'on peut prendre
pour amufer & faire rire.
'Académie des Jeux Floraux fera la
diftribution des Prix le troifiéme Mai
1751 .
. Ces Prix font une Amaranthe d'or de la
valeur de quatre cens livres , qui eft deftinée
à une Ode.
Une Eglantine d'or de la valeur de quatre
cens cinquante livres , deftinée à une
Piéce d'Eloquence d'un quart- d'heure , ou
d'une petite demi-heure de lecture , dont
le fujet fera :
L'Espérance eft un bien dont l'on ne connoit
pas affez le prix.
Une Violette d'argent de la valeur de
deux cens cinquante livres , deftinée à un
Poëme de foixante vers au moins , ou de
162 MERCURE DE FRANCE.
cent vers au plus , qui doivent être Alexandrins
, dont le fujet doit être héroïque ou
dans le genre noble.
Un Souci d'argent de la valeur de deux
cens livres , qui eft deſtiné à une Elégie ,
à une Idyle ou à une Eglogue , ces trois
genres d'Ouvrages concourant pour le
même Prix . Les vers en doivent être auffi
Alexandrins , fans mêlange de vers d'autre
mefure.
Un Lys d'argent de la valeur de foixante
livres , deſtiné à un Sonnet à l'honneur de
la Sainte Vierge.
Le fujet des differens genres d'Ouvrages
aufquels l'Amaranthe , la Violette & le
Souci font deſtinés , eft au choix des Auteurs
, qui font avertis de ne pas fe négliger
fur les rimes & fur toutes les régles de
la verfification , auffi-bien que les Auteurs
du Sonnet.
)
-Les Ouvrages qui ne font que des traductions
ou des imitations , ceux qui traitent
des fujets donnés par d'autres Acadé
mies , ceux qui ont quelque chofe de burlefque
, de fatyrique ou d'indécent , ou qui
peuvent intéreffer la Religion ou le Gouvernement
, font exclus des Prix .
Les Ouvrages qui auront paru dans le
Public , ceux dont les Auteurs fe feront
fait connoître avant le Jugement , ou pour
JUILLET. 1750. 163
lefquels ils auront follicité ou fait folliciter
les Juges , en font aufli exclus.
Les Auteurs qui traitent des matieres
théologiques , doivent faire mettre au bas
de leurs Ouvrages l'Approbation de deux
Docteurs en Théologie ; ce qui fera obſervé
même à l'égard du Sonnet , fans quoi
ees Ouvrages ne feront pas mis au con
Cours.
On doit faire remettre , par tout le mois
de Janvier de l'année 1751 , par des perfonnes
domiciliées à Toulouſe , trois Copies
bien lifibles de chaque Ouvrage à M.
le Chevalier d'Aliez , Secretaire Perpétuel
de l'Académie , logé rue des Coûteliers.
Son Régiftre devant être barré dès le premier
jour de Février, on ne fera plus à tems
à lui remettre des Ouvrages dès que le mois
de Janvier ſera expiré.
Les Ouvrages feront défignés , non-feu.
lement par leur Titre , mais encore par une
Devife ou Sentence , que M. le Secretaire
écrira dans fon Régiftre , auffi bien que le
nom , la qualité , ou la Profeffion & la demeure
des perfonnes qui les lui auront remis
, lefquels figneront la Réception que
M. le Secretaire en aura écrite dans fon
Régiftre , après quoi il leur en expédiera
le Récépiffé.
M. le Secretaire ne recevra point les
164 MERCURE DE FRANCE.
paquêts qui lui feront adreffés par la Pofte
en droiture, s'ils ne font affranchis de port ,
& il ne répondra point aux Lettres qu'on
lui écrira , fans avoir cette attention . Les
Auteurs font avertis , que l'Académie exclut
même du concours tous les Ouvrages
qui n'ont pas été remis à M. le Secretaire
par une perfonne domiciliée à Toulouſe ,
la voye de la Pofte en droiture étant fujette.
à trop d'inconvéniens.
M. le Secretaire avertira les perfonnes
qui auront remis les Ouvrages que l'Académie
aura couronnés , afin que les Auteurs
viennent eux - mêmes recevoir les
Prix , l'après - midi du troifiéme Mai , à
l'Affemblée que l'Académie tient dans le
Grand Confiftoire de l'Hôtel de- Ville , où
ils font diftribués . Si les Auteurs font hors
de portée de venir les recevoir eux- mêmes,
ils doivent envoyer à un perfonne domiciliée
à Toulouſe une procuration en bonne
forme , où ils fe déclarent affirmativement
les Auteurs de l'Ouvrage couronné
& cette perfonne retira le Prix des mains
de M. le Secretaire , fur la procuration
de l'Auteur & fur le Récépiffé de l'Ouvrage.
On ne peut remporter que trois fois
chacun des Prix , que l'Académie diſtribue .
Les Auteurs des Ouvrages qu'elle découJUILLET.
1750. 165
vrira avoir enfreint cette Loi , en feront
exclus , auffi bien que les Ouvrages qu'on
pourra juftement préfumer être préfentés
fous des noms d'Auteurs fuppofés.
Après que les Auteurs fe feront fait
connoître , M. le Secretaire leur donnera
des atteftations , portant qu'un tel , une
telle année , pour tel Ouvrage par lui compofé
, a remporté un tel Prix , & l'Ouvra
ge en original fera attaché à ces atteftations
, fous le contre-fcel des Jeux .
Ceux qui auront remporté trois Prix ,
( celui du Sonnet excepté, ) l'un defquels
foit celui de l'Ode , pourront obtenir , felon
l'ancien uſage , des Lettres de Maître
des Jeux Floraux , qui leur donneront le
droit d'opiner comme Juges & comme
étant du Corps des Jeux , dans les Affemblées
générales & particulieres des Jeux
Floraux , & d'affifter aux Séances publiques.
Par les dernieres Lettres Patentes du
Roi , qui autorifent l'augmentation du
Prix du Difcours , les Aureurs qui auront
remporté trois fois ce Prix depuis cette
augmentation , pourront auffi obtenir des
Lettres de Maître des Jeux Floraux , fans
qu'il foit néceffaire qu'ils ayent remporté
des Prix de Peëfie .
Le Prix de l'Ode a été réſervé,
166 MERCURE DE FRANCE.
Le prix d'éloquence a été adjugé au
Difcours , qui a pour Sentence : Si fit aliquid
effe beatum , id oportet totum poni in
poteftate Sapientis.
Le Poëme qui a pour titre , les Beaux
Arts placés au Temple de la Gloire , & pour
Sentence , Non imber edax , non Aquilo impotens
, &c. a remporté le prix.
Le prix de l'Eglogue a auffi été réfervé.
Le prix du Sonnet a été adjugé au Sonnet
, qui a pour Sentence , Genuifti qui te
fecit.
L'Académie a encore réſervé un Prix du
Difcours , un prix du Poëme , & un prix
du Sonnet ,qui l'avoient été les années précédentes.
BEAUX-ARTS.
Explication des Ouvrages de Peinture , qui
viennent d'êtrefaitspar M. Natoire , dans
la nouvelle Chapelle de l'Hôpital des Enfans
Trouvés. La partie feinte d'Architecture
eft de Meffieurs Brunetti , pere &
fils, Peintres Italiens.
M
Effieurs les Adminiftrateurs , ayant
eu deffein de décorer cette Chapelle
, M. de Boffrand , * Architecte du
* Il eft lui-même un des Administrateurs.
JUILLET. 1750. 167
Roi , fous la conduite duquel la Maiſon
a été bâtie , propoſa pour ſujet la naiſſance
du Sauveur dans le moment de l'adoration
des Rois , précédée de celle des Bergers
; fon avis fut généralement approuvé ,
& il fut arrêté que cet ouvrage ne formeroit
qu'un tout enfemble de Peinture , en
y comprenant l'Architecture feinte.
Le tout eft peint en huile fur les murs
qui font de pierre.
Cette Chapelle a foixante pieds de profondeur
, fur trente- deux de large , & quarante-
deux de hauteur.
Les quatre murs & le plafond font tout
unis , fans la moindre faillie,
Le mur du côté de l'entrée eft percé de
trois portiques , au- deffus defquels on a
placé une tribune qui en occupe toute la
largeur, & qui eft foûtenue dans l'intérieur
de la Chapelle par fix colonnes cannelées
d'Ordre Ionique ; cette tribune décrit un
plan circulaire.
Au- deffus eft une feconde tribune deftinée
pour les Enfans de la Maiſon , & leurs
nourrices,
Le mur , à droite en entrant , a cinq fenêtres
réelles , prefqu'à égale diſtance ; le
mur à gauche en a deux réelles & trois
feintes , qui ont vingt pieds de haut fur huit
de large.
68 MERCURE DE FRANCE.
Le mur en face de l'entrée n'eft interrompu
par aucune ouverture réelle , ce
qui a donné lieu à le fuppofer entierement
percé.
C'eft dans cette partie qu'on a feint un
Autel de vingt- fix pieds de haut , il eſt
compofé de quatre groupes de colonnes
& pilaftres d'Ordre Corinthien , ces groupes
forment trois percés ', la diftance de
I'Autel au plafond forme le quatrième :
les colonnes & pilaftres du milieu foûtiennent
une double arcade couronnée d'un
cartel & de deux vafes ; les deux autres
groupes , étant aux deux extrêmités de cette
façade , font pareillement couronnés de
cartels qui font en or feint , ainfi que les
chapitaux , bazes , modillons , & moulures
principales de l'entablement ; les colonnes
, pilaftres, & frifes font peintes en
marbre verd antique , & les piédeſtaux ,
ainfi que les folides de l'entablement , en
marbre blanc veiné.
Ce morceau de décoration , n'ayant été
élevé avec cette magnificence que pour
honorer le lieu même de la Crêche , n'a aucune
liaiſon avec le refte de l'Architecture.
Les côtés de la Chapelle repréfentent
chacun quatre arcades feintes , & qui font
à plomb des fenêtres ; une de ces arcades
de chaque côté eft en niche réelle , les
trois
JUILLET. 1750. 169
trois autres font feintes percées ; entre
chaque arcade on a feint une colonne qui
foutient un entablement conforme à celui
de la tribune pour enchaîner , autant qu'il
eft poffible , le réel avec ce qui ne fait
que le repréfenter.
Les fenêtres font décorées de bandeaux
formant des archivoltes , elles font couronnées
par un entablement qui encadre
le platfond , qui par la perfpective & la
dégradation de couleurs femble s'élever ,
en repréfentant une voûte enrichie de
cailles en forme octogone , renfermant des
rofettes.
par
Depuis la tribune juſqu'à la façade de
l'Autel , cette voûte eft peinte comme fi
elle étoit ruinée par le tems ; une grande
partie laiffe voir le Ciel à travers les ouvertures
; les ruines paroiffent foûtenues
des étais qui font en partie couverts de
planches à moitié détruites par l'injure
du tems ; les murs des fenêtres , les colonnes
, & les entablemens des côtés de la
Chapelle paroiffent également ruinés.
La premiere tribune n'a pas eu befoin
d'autres ornemens , que ceux que l'Architecte
lui a donnés , mais le deffous de la
feconde eft décoré en peinture , conformément
à la nobleffe de la premiere , imi-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
tant la fculpture & le même ton de la
pierre dont elle eft travaillée.
Dans la fauffe fenêtre qui fe trouve
dans cette tribune , on a feint un corridor
qui paroît avoir communication avec le
nouveau Bâtiment ; la partie du platfond
qui couronne la tribune , eft également
peinte en voûte toute neuve & du même
ton ; dans le demi cercle de cette voûte
neuve , eft un grand cartel qui pofe fur
l'entablement , & dans lequel on a placé
cette infcription en lettres d'or : LAUDATE
PUERI DOMINUM .
Il eſt aifé de fentir par tout ce que nous
venons de dire , combien cette décoration
feinte en Architecture a coûté de peines &
de foins , elle eft peinte d'une façon large,
facile & intelligente ; il eft difficile en la
voyant , de fe perfuader que les murs &
le platfond n'ayent aucune faillie réelle
& nous fommes témoins que des Peintres
illuftres s'y font trompés.
Quoique Meffieurs Brunetti fe fuffent
déja acquis une grande réputation à Paris ,
par les beaux efcaliers des Hôtels de Soubife
& de Luynes , cependant ils fe font
farpaffés dans cette Chapelle , où ils ont
développé tout l'Art qu'on peut employer
dans ces fortes d'ouvrages , dont l'objet eft
de faire illufion .
JUILLET. 1750. 171
Après avoir décrit les proportions &
les ornemens de cette Chapelle , nous allons
donner une defcription de la partie
intéreffante de l'Hiftoire peinte par M.
Natoire : nous ne ferons qu'expofer fimplement
le deffein de fa compofition , fans
entrer dans aucun détail fur les beautés
particulieres qu'il y a répandues .
On vient de voir que cette Chapelle en
général repréfente un ancien monument
abandonné ; tout eft important dans la
Peinture ; les acceffoires , qui paroiffent les
plus indifferens ne le font pas . M. Natoire,
en fuivant fcrupuleufement la vérité des
faits , a imaginé d'une façon extrêmement
heureuſe , d'opposer à la richeffe du maître
Autel des efpéces de granges & d'étables
indifpenfables à repréfenter dans le
fujet de la Crêche.
Des douze tableaux que renferme cette
Chapelle , il y en a dix qui ne tendent
qu'au même objet , c'eſt-à- dire à exprimer
la naiffance du Sauveur , célébrée par les
Anges , les Bergers & les Rois ; les deux
autres , dont nous parlerons , caractériſent
la charité .
Les quatre parties du fond font liées ,
de forte qu'elles paroiffent ne faire qu'an ,
feul tableau , malgré les ornemens qui les
féparent .
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour ne point partager l'attention dûe
à la repréſentation d'un fi grand mystére ,
M. Natoire fentit que tout devoit concourir
à la fixer fur le maître Autel .
Comme il eft plus élevé que les côtés ,
il a fauvé cette difficulté , & même en a
tiré avantage par la varieté des plans . La
néceffité de faire monter les Rois pour
arriver à la Crêche , l'ayant réduit à n'en
faire paroître que deux dans le tableau du
milieu , il a pris le moment où le premier
de ces Rois fe profterne aux pieds de l'Enfant
Jefus que la Vierge tient fur fes genoux
, elle a à fes pieds tous les préfens
que les Bergers viennent de préſenter,
Saint Jofeph fur un plan plus reculé , paroît
reflechir profondément fur ces merveilles
. Dans le même tableau , des Anges
marquent leur raviffement & leur admiration
fur ce grand évenement , ce qui lie
naturellement ce fujet à la gloire qui eft
au- deffus , & caractériſe le Gloria in excelfis.
Toute la troupe céleſte par Les chants
d'allegreffe , & par le fon de divers inftrumens
femble former des concerts , &
n'être occupée qu'à exprimer la joie & l'adoration
dont elle eft pénetrée.
La lumiere principale eft formée par
l'étoile qui a conduit les Rois ; elle jette
dans le coloris une grande variété d'effets ;
JUILLET. 1750 . 173
fes rayons perçent les nues qui grouppent
avec les Anges , & s'étendent jufques
fur l'Enfant Jefus , qui eft lui - même la lumiere
du monde.
An côté gauche de l'Autel on voit les
marches qui conduifent à la Crêche ; le Roi
Maure monte un de ces degrés , en prenant
l'encenfoir qu'un jeune Page lui préfente.
De l'autre côté de l'Autel on voit dans
l'enfoncement des Bergers qui ne s'éloignent
qu'à regret , & fur le devant du tableau
deux femmes qui s'arrêtent , pénétrées
de ce qu'elles viennent de voir ; une
d'elles fait remarquer à fon fils l'arrivée
des Rois.
Tel eft l'enſemble principal de toute la
façade du fond de la Chapelle , & pour
ne point fortir de l'unité d'objet , comme
les côtés de cette Chapelle font compofés
chacun de trois portiques , M. Natoire ne
s'en eft fervi que pour étendre fa compofition
; au travers de ces portiques du côté
gauche , il fait voir le nombreux cortége
des Rois , dont une partie eft en marche , &
l'autre eft déja occupée à ranger les richeffes.
qu'ils apportent , & à défaire les caiffes &
les ballots qui renferment les préfens.
Par les trois portiques du côté droit
on voit les Pafteurs s'en retourner avec
gayeté , & faire part à ceux qu'ils rencon-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
trent de l'heureuſe nouvelle de l'avene
ment du Meffie , dont ils paroiffent rem
plis d'admiration .
L'avant derniere arcade de part & d'au
tre , forment chacune une niche réelle qui
renferme un Autel au- deffus , duquel il a
peint fur un piédeftal une ftatue feinte en
pierre de ronde boffe , fçavoir au côté
droit en entrant , Sainte Geneviève des
Ardens , Patrone de la Maifon , & au côté
gauche Saint Vincent de Paule , qui en fut
I'Inftituteur en 1640 .
En haut du côté gauche en entrant , &
contre la tribune , il y a deux enfoncemens
en forme de croifée , dont M. Natoire a
tiré un grand avantage ; il y a repréfenté
en acte de dévotion fur un balcon de bois
ruftique , des Soeurs avec quelques- uns des
Enfans élevés dans cette Maifon , ce qui
caractériſe d'une façon intéreffante l'Inftitution
admirable d'un établiſſement , qui
réunit fi parfaitement la piété & la charité .
Nous n'ajouterons rien au détail dans
lequel nous venons d'entrer . L'ouvrage de
M. Natoire eft expofé aux yeux du Public
, qui pourra juger par ce grand &
beau monument , de ce que nos Artiſtes
François feroient capables de faire , s'ils
avoient des occafions fréquentes d'exercer
leurs talens.
JUILLET.
1750. 175
ESTAMPES NOUVELLES .
Henu , Graveur , rue de la Harpe ,
Cent mettre au jour deux Eftam
pes. La premiere repréfente la vûe de la
Place de Saint Marc de Venife , du côté
du Port ; & la feconde , la vue du Pont
de Rialto de Venife , inventé par Michel-
Ange : elles font gravées d'après les originaux
de Cafparo , qui font dans le Cabinet
de M. Orry de Fulvy. Ces deux
Eftampes nous ont paru bien gravées , &
fidélement rendues .
Le même Graveur vient de donner une
autre Eftampe , intitulée les Baigneufes.
Elle eft gravée d'après le Tableau original
de Vander Neer , les figures font de Vander
Werf. Il fuffit pour donner bonne
idée de cette Eftampe , de dire que l'original
eft dans le Cabinet de M. le Comte
du Brülh , dont le goût exquis & étendu
eft connu de tout le monde.
Vifpré vient de graver en maniere noire les
portraits du Roi , de Madame Anne Henriette
de France, & de M. le Duc de Chartres ,
d'après les originaux de M. Liotard .
La maniere noire eft une espéce de
vûre dans laquelle les Anglois on excellé ,
furtout M. Smit. M. Vifpré montre beaucoup
de talent pour cette maniere eſtigra-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE:
mable , en ce qu'elle rend la douceur &
le fond de la nature , & qu'elle eft éloi
gnée de toute efpéce de féchereffe.
On trouvera ces 3 Eftampes à Paris , chez
l'Auteur, rue des grands Degrés, la cinquié
meporte à gauche, en haut par la rue du Pa
vé de la Place Maubert au rez- de chauffée.
TESTAMENT D'UN YVROGNE.
QUoi ! pour fon taudis le Cynique
Choifit autrefois un tonneau !
Et le flanc d'un vafe bachique ,
Souffrit impunément ce trifte bûveur d'eau !
Ah ! mes amis , plutôt qu'un Cynique nouveau
De mon tonneau profane ainfi la gloire ,
Dès que la Parque , au perfide ciſeau ,
Se laffera de me voir boire ,
Amis , faires- en mon tombeau .
* M. Fel , de l'Académie Royale de Mufique ,
connu par fes talens & par fon art fingulier pour
montrer le chant , eft l'Auteur de cette Chanſon.
Ily a de lui deux Livres de Cantatilles & deux Recueils
de Chanfons & Duo: On peut affûrer hardiment
le Public qu'il trouvera dans ces ouvrages
des
traits de talens , beaucoup de chant & une grande
quantité de chofes d'une fort agréable exécution .
Ces Livres fe vendent à la Croix d'or , rue du Roule
; à la Regle d'or , rue S. Honoré , & chez Mlle
Caftagneri , rue des Prouvaires, & chez l'Auteur ,
rue? S. Thomas du Louvre.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
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ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
WOO
JUILLET. 1750. 177
RACORDEDEDEDEDEDEDEDEAKA
L'A
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique donna
le 14 Juin , la dix-feptiéme & derniere
repréſentation de Léandre & Héro ,
Tragédie , dont nous avons parlé dans le
Mercure précédent.
Le Mardi 16 , elle remit les fêtes Venitiennes
. Cet ouvrage , repréſenté pour la
premiere fois le 17 Juin 1710 , eft à fa
cinquiéme reprife ; les paroles font de
Danchet & la Mufique de Campra : il a
toujours eu un grand fuccès , & le Poëte ,
ainfi que le Muficien , dans toutes les reprifes
ont entraîné les fuffrages du public :
les éloges qu'on a donnés à cet agréable ouvrage
, font d'autant plus juftes que c'eft
le premier Ballet dans le genre comique
qui ait fur le Théatre de l'Opéra , &
paru
que les Auteurs ont eu le mérite de l'invention
.
2
On n'a rien négligé pour rendre cette
reprife agréable ; les décorations en font
très- belles , celle du prologue furtout
qui repréfente la Place de Saint Marc , eft
une perfpective très bien traitée d'un
ton mâle , & d'une vérité qui a frappé les
noiffeurs. On est étonné que dans la
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
longueur de quarante - neuf pieds , on ait
pû offrir à l'oeil un fi grand efpace ; c'eft
la Magie de l'Optique , qui a été très obfervée
dans cette décoration : celle de la
derniere entrée , qui repréfente une Salle
de Bal , eft d'une très- jolie compofition ;
elle a plû au premier coup d'oeil , & eft en
état de foûtenir l'examen rigoureux de la
critique . Les habits font pour la plûpare
galans & variés , en un mot le Public loue
avecjuftice tous les acceffoires de l'ouvrage ,
& paroît froid fur l'ouvrage même.
Quelle en peut être la caufe ? Les goûts
font- ils changés ? Ce qui a été bon dans
un tems peut il ne l'être plus dans un autre
? Doit- on s'en prendre à la maniere
dont les rôles font diftribués , car fans
doute , ce n'eft pas à la façon dont ils font
remplis ? C'eft un problême que le Public
feul eft en droit de réfoudre .
, On a choifi entre les entrées qui
ont été données les unes après les autres
dans la nouveauté , celles des devins de
la Place Saint Marc , l'Amour Saltinbanque
, & le Bal.
Califte , ou la belle Pénitente , Tragédie ,
imitée de l'Anglois . Repréfentée pour la
premiere fois fur le Théatre de la Comédie
Françoife , le Lundi 27 Avril 1750.
A Paris , chez Cailleau , rue St. Jacques ,
S. André.
JUILLET. 1750. 179
Cet ouvrage eft fi connu par la traduction
,qu'on en a vûe dans le Théatre Anglois
, qu'il nous paroît inutile d'en donner
l'extrait . Nous nous contenterons
d'obferver qu'en le mettant fur notre Théatre
, on y a fait quelques changemens qui
nous ont paru très - fages. Nous avons
trouvé dans la Califte Françoiſe une intrigue
plus décente , des évenemens mieux
amenés , des fcénes mieux coupées . On
jugera du ftyle du Traducteur par la premiere
fcéne du cinquiéme acte , que nous
allons tranfcrire .
Le fond du Théatre eft tendu de noir . Lo
tombeau de Lotario eft dans un des côtés.
CALISTE.
Elle paroît éplorée , fes cheveux épars , appuyée
d'une main fur la décoration , & leve
L'autre au Ciel.
Quels apprêts ! Quel féjour ! Quelle pompe d'horreur
!
Sufpendez , Dieux cruels , ou calmez ma terreur.
Elle s'avance , en regardant le fond
du Théatre.
Où fuis-je ! Du trépas ai -je vû la demeure !
Sans ceffe , & jufte Ciel , faudra - t'il que j'y meure !
Quoi , ce féjour affreux où la mort femble errer
C'est mon pere pour moi qui l'a fait préparer !
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Au trifte jour jetté par des lampes funébres ,
Je regrette la nuit & l'horreur des ténébres ;
Je découvre en tremblant , je vois de toutes parts
Des murs fumans de fang , des offemens épars.
Un objet à mes yeux mille fois plus terrible ,
Mon ame m'abandonne à ce fpectacle horrible ;
L'auteur infortuné de mon funefte fort ,
Lotario couvert des ombres de la mort.
Je le cherche en lui - même , & préfent à ma vâc
Il ne l'eft plus , hélas , qu'à mon ame éperdue.
Ces yeux plus éclatans que le jour qui nous fuit ,
Sont fermés pour jamais pour l'éternelle nuit :
Ces charmes à t'aimer qui m'avoienr fçu con
traindre ,
Ces traits où l'Amour même avoit voulu fe peindre
,
Comme un beau jour qui fuir, hélas, ils font paffés,
Cher amant le trépas les a tous effacés.
Des ombres de la nuit vous que lapeur enfante ,
Phantômes , fpectres vains , dont l'afpect épouvante
,
Je brave vos horreurs , venez , paroiffez tous :
Mon amant au cercueil eft plus affreux que vous.
D'un déplorable amour objet plus déplorable ,
Hélas ! & de ta mort , je fuis feule coupable ,
Et ce fer qu'un époux a plongé dans ton fein ,
Mes attraits malheureux en ont armé la main .
C'est pour moi , c'eſt par moi , que tu perdis là
vie....
JUILLET. 1750. ISI
C'eft pour moi que tu meurs.....
j'envie !
ô deftin que
J'en attefte le Ciel , je te l'ai dit cent fois ,
De ce tombeau rerrible entends encor ma voix..
Quoi ! j'offenfe le Ciel , & c'eft lui que j'atteſte !
Je n'attends que la mort ; un feul inftant me refte ,
Et je le donne encore à l'amour criminel !
O de nos foibles coeurs , Souverain éternel ,
De tous nos fentimens , ôle Juge & le Maître ,
Toi , devant qui bientôt Caliſte va paroître ,
De mon feu , de moi - même , ô Dieu , fépare moi ;
Mon coeur eft dans tes mains , rends - le digne de
toi.
Elle tombe fur un fauteuil , abîmée dans fa
douleur.
Cléopatre , Tragédie , par M. Marmontel
, repréfentée pour la premiere fois
par les Comédiens ordinaires du Roi , le
20 Mai 1750. A Paris , chez Sebaſtien
Jorry , Quai des Auguſtins.
M. Marmontel , Auteur de Denis le
Tyran , & d'Ariftomene , qui ont eu un
fuccès fi brillant , vient de faire imprimer
fa Tragédie de Cléopatre , après onze repréfentations.
Nous allons tâcher de faifir'
la marche de ce Poëme.
Les allarmes de Cléopatre ayant fait
perdre à Antoine la bataille d'Actium , la
Reine fe plaint à Céfarion , fon fils &
182 MERCURE DE FRANCE.
celui de Céfar , de ce qu'Antoine l'évite ;
elle veut le voir , & lui marquer fa ſenſibilité
, elle apprehende que fon amant ne
faffe une paix honteuse avec Octave .
Ventidius , attaché à Antoine , ſe rend
dans l'appartement de Cléopatre , croyant
l'y trouver ; elle l'arrête & le prie de ne la
point flatter.
Ventidius.
Rome n'eft plus , Madame
Ce que n'a pû le tems , ni le fer , ni la flâme ,
Nos vices l'ont produit , ô Céfar ! ô Brutus !
Vous avez dans la tombe emporté nos vertus.
Cefarion.
Brutus avec Céfar , quel indigne affemblage !
Ventidius.
Prince aux mêmes vertus , je rends le même hom
mage.
Céfar dompta le monde , & Brutus l'a vengé ;
Si Brutus l'eût foûmis , Céfar l'eût dégagé ;
Le deftin a tout fait ; ils font morts , & leur chûte
A mille obfcurs tyrans a laiffé Rome en butte ,
Reftes contagieux de ces fameux partis ,
Qui pour la déchirer de fes flancs font fortis.
Un Sénat avili , que la crainte maîtriſe ,
Un peuple corrompu , que l'intérêt divife ,
Des Grands , qui de ce peuple infames fuborneurs ,
Par mille indignités s'élevent aux honneurs :
JUILLET . 1750. 183
Voilà Rome. Sylla , Catilina , Pompée ,
La pourfuivent encore à leur glaive échapée , & c .
Ventidius fait enfuite des reproches à
la Reine , fur les égaremens dans lesquels
elle a plongé Antoine.
Cruelle , à vos attraits s'il falloit un eſclave ,
Que n'en exerciez vous le pouvoir ſur Octave a
D'un poiſon létargique Antoine eft enyvré ,
Tandis qu'à la grandeur fans partage livré ,
Octave vigilant dans la paix , dans la guerre ,
De fes fauffes vertus éblouiffant la terre ,
Voit cent peuples foûmis groffir fes bataillons ;
Et jufques dans ce Port flotter fes pavillons.
Cléopatre.
Du crime des deftins , pourquoi me faire un
crime ?
S'ils pourfuivent Antoine , & fi Rome l'opprime ,
A qui s'en prendre ? Il m'aime , & ne le doit - il
pas ?
Il n'a dans tous les coeurs trouvé que des ingrats,
Seule dans l'univers , je m'oppoſe à ſa chute ,
Et pour comble d'horreur , c'eſt à moi qu'on l'im
pute.
Eft- ce moi qui d'Octave appuyant les projets...
Ventidius.
Oui , c'eſt à vous qu'Octave a dû tous les ſuccès ;
C'est vous qui lui gagnez & l'Univers , & Rome ,
184 MERCURE DE FRANCE.
Et qui lui tenez lieu des vertus d'un grand
homme ;
Sçavez-vous quel il eſt , & combien ſon rival ;
Sans vous , l'eût laiffé loin du rang de fon égal ?
- Je l'ai vû de plus près , ce Vainqueur qu'on ad.
mire ,
Je l'ai vu , j'ai rougi pour Rome & pour l'Empire,
Que des faveurs du fort un mortel foûtenu ,
Eblouit aisément l'Univers prévenu !
Jamais homme ne fut moins facile à connoître ,
Plus heureux , plus puiffant, & plus digne de l'être ,
Vain , foupçonneux , cruel , d'autant plus dange
reux
Qu'il paroît au dehors jufte , humain généreux ,
Sans valeur , fans talens , excepté l'artifice ,
Colorant fes fureurs des traits de la juftice ,
Ami des trahifons , ennemi des combats ,
Et jaloux à l'excès des vertus qu'il n'a pas.
Cléopatre , appercevant Antoine , fait
éloigner Céfarion & Ventidius.
Antoine ,fans voir Cléopatre.
Sortez , & qu'on me laiffe ,
Je rougis de moi- même. O remords ! ô foibleffe !
Actium ! Actium !
Cléopatre.
O fouvenir affreux !
JUILLET . 1750. 185
Antoine.
étois maître du monde , & j'ai fui ! malheureux !
Cléopatre exhorte Antoine à ne pas
fubir les loix qu'Octave veut lui impoſer ;
elle ranime le courage d'Antoine , qui
termine le premier Acte par ce vers.
Et la brêche et l'Autel où l'on doit m'immoler.
Le fecond Acte commence par une
Scéne entre Antoine & Ventidius ; elle
eft fort pathétique de la part du dernier ,
qui d'un côté lui reproche fa folle ardeur
pour Cléopatre , & de l'autre l'engage à
terminer la guerre civile , en confentant
à une entrévue qu'Octave lui fait demandr.
Antoine , après avoir réflechi.
Qu'il vienne ;
Tu réponds de fa foi , fois garant de la mienne .
Ventidius.
On vient ; c'eft Cléopatre ; ah ! je tremble en
partant !
Antoine.
Raffûre-toi , je vais la fuir en te quittant:
Ventidius.
Adieu ; penfez qu'au monde il faut donner un
Maîrre ;
C'eft le jour du Héros , l'amant doit difparoître..
186 MERCURE DE FRANCE.
Antoine tient parole à Ventidius , & ne
refte qu'un inftant avec Cléopatre.
La Reine , croyant qu'Antoine va la
facrifier à Octavie , fa femme , & foeur du
Vainqueur , déplore fa cruelle fituation
dans un Monologue qui a été fort applaudi
, & qui a été parfaitement rendu
par Mlle Clairon.
Charmion , fa confidente , furvient , &
Cléopatre lui communique le deffein
qu'elle a de flatter Octave , & de le féduire
par fes charmes..
Charmion,
De fon ambition tout entier poffedé ,
Penfez - vous que l'Amour....
Octave.....
Cléopatre.
Céfar a bien cédé.
Charmion
Eft moins fenfible..
Cléopatre .
Et moi plus féduifante.
Je n'ai plus cet éclat d'une beauté naiffante ,
Mais l'âge , en terniffant nos traits dans leur été ,
Par des charmes plus forts remplace la beauté.
Sur les coeurs il apprend à dominer en Reine ;
La beauté les engage , & l'Art feul les enchaîne .
JUILLET. 1750 . 187
Qui fçait les attaquer en eft maître à demi.
Aux rives d'Actium j'ai vu mon ennemi ;
Il eſt jeune , il eſt vain , il fe croit tout poffible ,
Il eft trop foible enfin pour n'être pas fenfible ;
Quel triomphe pour moi d'abattre d'un coup
d'oeil
De ce fier ennemi la puiffance & l'orgueil ,
De le faire fervir à mon fils , à moi - même ,
De degré pour monter à la grandeur fuprême !
Charmion.
Mais fi d'un noir foupçon Antoine envenimé ,
Pouvoit croire qu'Oftave un inſtant fût aimé ?
Cléopatre.
Dès lors j'allume entr'eux une guerre immortelle
C'eftle rival qu'on hait , non l'amante infidelle,
Sa jaloufe fureur va refferrer fes noeuds ,
Plus d'accord , plus de paix , & c'est ce que je
yeux .
Eros , affranchi d'Antoine , vient annoncer
à Cléopatre l'arrivée d'Octave.
Cléopatre.
Dites à votre Maître
Que je connois mes droits ; Octave va venir ,
Je veux le recevoir , je veux l'entretenir ;
Antoine a fes projets , & je lui fuis fufpecte ;
J'ai les miens à mon tour , allez qu'il les refpecte .
18S MERCURE DE FRANCE.
La Scéne entre Cléopatre & Octave eſt
très-adroite , Cléopatre y déploye toute
fa coquetterie , & Octave emploie toute la
diffimulation dont il eft capable ; les charmes
de la Reine lui caufent cependant de
l'émotion , & il ne peut s'empêcher d'en
convenir avec Proculeius , fon confident.
Qu'elle eft touchante , & qu'elle eft dangereufe !
Je ne concevois pas par quels charmes liés ,
Les plus grands des mortels languifſoient à ſes
pieds ,
Je le conçois enfin ; avec quelle foupleffe
Son langage enchanteur attaquoit ma foibleſſe !
Que fa bouche & les yeux réuniffent d'appas !
J'en fens tout le péril , mais n'y fuccombe pas ;
Moi l'aimer ! moi fubir un joug que je mépriſe !
Moi , fouffrir qu'une Reine à fon gré me maîtriſe !
Non ; mon coeur un moment s'eſt ſenti combattu ,
Mais pour être ébranlé , l'on n'eft pas abbattu.
Octave fait enfuite part à Proculeïus
du deffein qu'il a formé d'emmener Antoine
à Rome pour y faire la paix.
Le peuple in'eft foumis , le Sénat m'eft vendu ,
Si mon rival me fuit à Rome , il eft perdu.
La Scéne entre Octave & Antoine eft
belle & bien dialoguée. Augufte y ſoutient
le perfonnage de grand politique , &
JUILLE T. 1750. 189
Antoine y eft alternativement Amant &
Héros ; il s'écrie en appercevant Céfarion :
Approchez , digne fils du plus grand des Romains.
A Oltave.
Seigneur , les Dieux ont mis la fortune en nosmains.
Unis pour protéger la vertu pourſuivie ,
Que fon adoption foit le noeud qui nous lie.
Les Loix l'ont dépouillé de fon nom , de fes droits ;
Mais le fang de Céfar eft au-deffus des Loix.
Céfarion , qui fe défie d'Octave , veut
rompre l'accord qui eft fur le point de fe
faire ; il ne refpire que la vengeance , &
excite Antoine à livrer un fecond combat.
Souffrez que votre ami combatte à vos côtés ,
Qu'il triomphe à vos yeux , ou qu'il meure , &
partez .
L'arrivée de Cléopatre, qui fe profterne
aux pieds d'Octave en le reconnoiffant
pour fon Maître , détermine entiérement
Antoine , qui finit le troifiéme Acte en difant
à Céfarion :
Oui , Prince , allons combattre :
On peut juger des inquiétudes de Cléopatre
pendant le combat ; elle les témoi
190 MERCURE DE FRANCE.
gne à Charmion , & lui dit qu'elle eft réfolue
à la mort , fi Antoine eſt vaincu .
La flamme eft- elle prête ,
Qui doit de ce Palais dévorer jufqu'au faîte ?
Hélas !
Charmion.
Cleopatre.
Et ces ferpens , ces afpics précieux ,
Qui me doivent armer contre Octave & les Dieux.
Charmion.
Oui , tout eft préparé ,
Cléopatre.
Qu'une ame courageule
Trouve aisément le port d'une vie orageuſe !
Charmion , tu le vois depuis que fans terreur
De mon cercueil ouvert j'enviſage l'horreur ,
Au-deffus des revers foulant aux pieds la terre
Ma tranquille fierté , dort au bruit du tonnerre ;
L'Univers écroulé tomberoit en éclats ,
Le choc de fes débris ne m'ébranleroit pas.
Charmion.
Tendre , aimable , adorée , aux plus beaux jours
de l'âge ,
Mourir !
Cléopatre.
Je l'avourai ; le plus ferme courage
Ne paffe point ainsi , ſans un cruel effort ,
JUIN. 1750. 191
Du fein des voluptés dans le fein de la mort ...
S'il revenoit vainqueur , ce héros fi fenfible ;
Si fon rival tomboit fous fon glaive terrible !
Charmion , quel moment ! Quel triomphe pour
moi
De voir Romeà mes pieds , de lui donner la Loi ....
Charmion.
Ah ! Madame , quel bruit !
Cléopatre.
On vient.
Antoine.
Fuis de ma vue ,
Evite un furieux honteux d'avoir vêcu.
Va féchir le Vainqueur.
Cléopatre.
Dieux ! .
Antoine.
Oui , je fuis vaincu,
Tes Soldats,tesVaiffeaux,tout confpiroit ma perte
C'en eft donc fait.
Cléopatre.
Antoine.
La Ville aux Vainqueurs eft ouverte ;
Tout m'a trahi , Madame ; Octave eft généreux ;
Rangez-vous , j'y confens , du parti des heureux.
Oubliez-moi , vivez ....
Antoine & Cléopatre fe confument dans
192 MERCURE DEFRANCE.
le refte de la Scéne en regrets fort tou
chans.
Antoine.
Des Dieux & des mortels Cléopatre me venge ;
Je goûte dans les bras un bonheur fans mélange ;
Elle m'aime.
Cléopatre.
Elle eft mere , & ne s'informe pas
Si fon fils a trouvé le fers ou le trépas.
Ton fils ...
Antoine.
Cléopatre.
A-t'il péri ?
Antoine.
Dans leur déroute infâme ,
Au milieu du péril fes Soldats l'ont laiffé.
Je veux le fuivre , il tombe , & je fuis repouflé.
Ventidius vient apprendre à Cléopatre
que fon fils n'eft point mort & qu'il eft
prifonnier , mais qu'Octave ne veut le remettre
qu'à la Reine elle- même. Antoine
frémit de la propofition , & dit à Cléopatre
qui veut le fuir :
Vous me quittez ?
Cléopatre.
Je vais te retrouver,
Antoine.
JUILLET.
1750. 197
Mais ton fils ...
Antoine.
Cléopatre.
Laiffe-moi le foin de fa fortune ;
Le malheur peut abattre une vertu commune ;
Mais un grand coeur,en butte aux outrages du fort,
A l'espoir pour appui , pour azile la mort .
Cléopatre pour venger fes charmes
Antoine & fon fils , a formé le deffein d'attirer
Octave dans un piége , & de le faire
affaffiner par Eros. Pour mieux tromper
Octave elle lui fait tenir ce billet :
) 1
Mon trouble & mes adieux vous en ont dit affez .
Octave , il n'eft plus tems de feindre ,
L'Univers eft à vous , mes voeux font exaucés.
Je fuis dans ce Palais réduite à ne contraindre ;
Venez , je vous attens , en vain vous menacez ,
Mon coeur eft bien loin de vous craindre.
Octave arrive & parle à Antoine en
Vainqueur ; dans l'inftant Eros s'élance fur
Octave pour
le frapper.
Antoine arrêtant le coup & fe faififfant du
poignard.
Octave.
Quoi le traitre ! ...
Eros !
194 MERCURE DE FRANCE.
Antoine.
Il a fait le devoir d'un Efclave ,
Et moi je fais celui d'un Romain qui te brave.
N'en parlons plus,
"
Ce coup de théâtre a produit un trèsgrand
effet. Octave montre enfuite à Antoine
le billet qu'il a reçû de Cléopatre ,
en lui difant :
Vois le prix odieux qu'on réſerve à ta foi,
Lis ,
Antoine s'écrie.
Et voilà d'Actium le myftere éclairci ,
Voilà ce qui t'appelle & t'introduit ici .
Dans le défeſpoir où ces foupçons lé
jettent , il dit à Óctave :
Où vais-je ? Et quelle eft ma retraite ?
Mon Camp , Rome.
Ottave.
Antoine,
Tu veux jouir de ma défaite ,
Et dans l'horrible état où mes malheurs m'ont mis
Me donner en ſpectacle à mes lâches amis,
Antoine prend le feul parti qui lui refte ;
il fe donne la mort , & Cléopatre entre au
moment qu'il expire ; the apperçoit fon
JUILLET.
195
1750.
billet aux pieds d'Antoine , & ne doute pas
qu'il n'ait précipité fa mort ; elle tombe
évanouie , & Octave ordonne à fes foldats
de lui ôter le poignard qu'elle portoit.
Cléopatre , revenue de fon évanouiffement,
donne des ordres fecrets à Charmion , &
elle fe réfout d'aller à Rome fuivant la loi
impofée par le Vainqueur , pourvû que
fon fils foit libre. Octave le lui promet.
Cléopatre en prend à témoins Ventidius
& les Romains , & elle conjure Octave de
lui permettre de couronner le front d'Antoine
de lauriers.
Ce front où font gravés tant de travaux célébres ,
Et que la pâle mort couvre de ſes ténébres.
Octave loue fa reconnoiffance. Charmion
revient avec une corbeille pleine de
lauriers , fous lefquels eft un afpic dont fe
faifit Cléopatre , & dont elle fe fait piquer
le fein.
Cléopatre , l'afpic fur le fein.
Enfin libre au milieu des fers ,
Mon coeur eft au-deſſus d'Octave & des revers ,
Mon fils eft libre , il vit , c'eſt aſſez pour ma haine ;
'Adieu , ſur ce bûcher je vais mourir en Reine :
Charmion , tous mes fens nagent dans le repos ....
Allons en expirant embraffer mon Héros.
*
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Octave,
Quels objets quel tableau des horreurs de la
guerre !
Ah ! qu'il foit le dernier que je donne à la terre !
Du deftin des mortels arbitres & garands ,
Si l'Univers gémit , nous fommes des tyrans .
Régnons par la clémence , & que le coeur d'Octave
Des loix qu'il va dicter foit le premier eſclave.
Que le fiécle adoré du fecond des Céfars ,
Soit celui de la paix , du bonheur & des Arts.
Le Jeudi 25 Juin , les mêmes Comédiens
donnerent la premiere repréfentation de
Cénie , Piéce en cinq Actes & en proſe ,
de Madame de G ** , Auteur des Lettres
d'une Péruvienne.
Cet Ouvrage qui a le plus grand fuccès ,
réunit les graces du ftyle , les charmes du
fentiment , & le plus fort intérêt théâtral.
A Madame de G ** , fur fa Comédie de
Cénie.
CHarme de notre fexe , & du tien le prodige ,;
Que de plaifirs te doivent tous les coeurs !
Par le plus amoureux preftige
Tu les brûlas de ces vives ardeurs
JUILLET. 197 1750.
Dont Zilia peignit la douce yvreffe.
Aujourd'hui par un art d'une plus noble efpéce ,
Tu nous fais répandre des pleurs :
L'humanité , les vertus , les malheurs ,
Pour exciter notre tendreffe ,
y
Ont réuni par toi leurs pouvoirs enchanteurs.
Tel autrefois au Théâtre de Rome
L'illuftre ami des Scipions ,
Intéreffoit le coeur de l'homme
Pour y porter fes utiles leçons ;
Plein de ce zéle magnanime ,
Qui lui faifoit chercher le bonheur des Romains
Il les attendriffoit , il les rendoit humains ,
Pour leur faire hair le crime.
Bret,
Befoin n'étoit qu'on fît défenſe
A la critique de railler :
Quand même elle pourroit parler
Vous la réduiriez au filence.
J'afsûrois que la Comédie ,
Frero
Non pas ce frivole enjoûment ,
Ces vers , dont la plaifanterie
Fait le principal agrément
Où l'indécente parodie
S'encadre comme un ornement
Qui peut égayer un moment "
$
i iij
198 MERCURE DE FRANCE
Et la fageffe & la folie ;
Mais cet Ouvrage du génie ,
Cet héroïque amuſement ,
Ce genre , où le plaifir s'allie
Avec les pleurs du fentiment ;
J'assûrois , dis-je , que Thalie
L'emportoit fur la Tragédie :
Je l'avois prouvé foiblement
Il me manquoit un argument ,
Il falloit connoître Cénie .
Dans ces vers votre modeftie
Ne trouvera qu'un compliment ;
Mais non point de remerciment ,
J'ai dit ce que diroit l'envie,
Palillot de Montenoy
Quand les vertus par vos crayons
Semblent encor être embellies ,
Lorfqu'en nos ames attendries
Vous excitez les paffions :
Le Public enchanté s'étonne
De la force de vos Ecrits.
Quoi ! difent les hommes furpris ,
Faut-il qu'une femme moiffonne
Les lauriers des plus beaux efprits
Avec grace , avec gentilleffe ,
Peignant autrefois fes douleurs ,
La tendre Sapho dans les pleurs
JUILLET. · 199
1750.
Intéreffa toute la Grèce..
Que fit- elle de merveilleux ?
Des vers touchans , des vers aimables,
Les Scudéris , les Villedieux
En produifirent de femblables.
Mais par des traits plus féduifans ,
Par une touche plus légere
Que G *** fçache, nous plaire ,
Et nous inftruire en même tems ,
Qu'elle nous montre la fageffe
Sans nous éloigner du plaifir ,
Ah ! s'écrioient dans leur yvreffe
Des jaloux que j'ai vû pâlir ,
Elle eft unique en fon espéce.
Le Chevalier de Refféguier.
Eft-ce Thalie, ou Melpomene ,
Qui , d'un éclat nouveau vient orner notre Scéne ,
Et frappe nos coeurs enchantés
Que de graces , que de beautés !
Non , ce n'eft point ici la Mufe du comique ;
J'en fens bien l'élégance , & l'ingénuité ,
Les bonnes moeurs , l'aménité ;
Mais non pas fon humeur cauftique ,
Encor moins fon fel fatyrique.
On m'inftruit fans aigreur & fans malignité :
Ce n'eft pas la Mufe tragique ;
J'en trouve la décence & la tendre fierté ,
Les fentimens , le pathétique ,
I iiij
300 MERCURE DE FRANCE.
L'intérêt , le fublime , & la moralité ;
Tout me paroît touchant , délicat , énergique ;
Mais je n'en trouve point la noire cruauté ,
L'enflure , & la férocité."
On a fçu m'éblouir fans fafte magnifique ,
Me plaire & mémouvoir fans preftige héroïque.
De toutes deux enfin Cénie a les
appas ,
Sans avoir les défauts qu'en elles on critique.
son
Favoris d'Appollon , ne vous y trompez pas :
Non , non , ne craignez point qu'un faux jour vous
abuſe ; Thinbro" ,
Voyez , reconnoiffez cette dixiéme Mufe ,
Qui feule a mérité l'honneur
D'être admife fur le Parnaffe !
Vous , à qui tant de fois un encens trop flatteur
A fait occuper cette place ,
71
•
Cédez , difparoiffez ; voici qui vous furpaffe !
Par vos fçavans Ecrits , ou par leur enjoument ,
Par vos vers amoureux , ou leurs graces badines ,
Du beau fexe , il eft vrai , vous fites l'ornement ;
Vous fûtes , j'en conviens , d'illuftres heroines ;
Mais afpirer plus haut , c'eft trop de vanité ;
G *** feule a droit à la divinité.
25130. 21
De Morand.
CONCERTS DE LA COUR.
E Concert exécuté à Verfailles chez Madame
La Gacent executé à chizat,danne
rempli par le Prologue & les cinq Actes de la TraJUILLET
. 1750. 201
gédie d'Armide. Les rôles ont été chantés pat
Miles Chevalier , Mathieu , Daigremont , & par
Mrs de Chaffé , Jeliotte , Godoneche & Filleul.
Le Lundi fuivant , on y donna le Prologue & le
premier Acte d'Héfione , dont les rôles furent exécutés
par Mlles Lalande , Mathieu , Canavas ,
Guerdon , & Mrs Joguet , Godoneche & Bazire.
Les quatre derniers Actes du même Opéra furent
exécutés chez la Reine à Compiègne , par
Mlles Lalande , Mathieu , Canavas , & par Mrs
Benoît & Poirier .
Le Mercredi 17 , Samedi zo , & Lundi 22 Juin
on chanta à Compiègne chez la Reine , le Prologue
& les cinq Actes de Pirame & Thisbé , Tragédie
de M. Laferre , & de Mrs Rebel & Francoeur,
Sur-Intendans de la Mufique du Roi, Miles Lalan
de , Canavas , Matthieu , Daigremont , & Mrs
Benoît , Joguet , Poirier , Godoneche & Richer en
ont chanté les rôles .
Or.
Le Samedi 27 , on chanta un Divertiſſement fur
la Paix , de la compofition du fieur Matthieu ,
dinaire de la Mufique de la Chapelle & Chambre
du Roi , & ci devant de l'Académie Royale de
Mufique. Cet Auteur eft connu par fon talent
pour le violon & par differentes Piéces de musique.
Mlle Matthieu , fon époufe , Mlles Lalande & Canavas
, Mrs Benoît & Bazire en ont chanté les
rôles.
Concerts chez Madame la Dauphine , à
Verfailles.
Pendant le voyage de Compiègne , il a été fair
un détachement de l'Opéra pour former des Con
certs chez Madame la Dauphine. Ils ont commencé
le Samedi 6 Juin , par les trois premiers Actes
de la Tragédie de Zoroastre , de Mrs de Cabuſac &
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Rameau , qui a été repréſentée par l'Académie
Royale de Mufique dans le cours de l'hyver dernier.
Le Jeudi , on en donna les deux derniers
'Actes . Les rôles en ont été exécutés par Miles Fel ,
Chevalier , Lemiere , Duperey , & par Mrs de
Chaffé , Jeliotte & Perfon.
Le Samedi 13 Juin , on exécuta le Prologue &
le premier Acte des Indes galantes de Mrs Fuzelier
& Rameau. Les rôles en furent remplis par Mlle
Fel , Mrs Lepage , Perfon & Delatour.
Le Jeudi 18 , on donna le premier & le fecond
Acte des Fêtes Vénitiennes , qui furent exécutés
par Miles Coupée , Romainville , Lemiere , Duperey
, & Mrs de Chaffé , Lepage , Delatour &
Beroyer.
Le Samedi 20 , Mr Røyer , Maître à chanter de
Mefdames de France , & Maître de Clavecin de
Madame la Dauphine , fit exécuter une Pastorale
héroïque de fa compofition , précedée d'un Prologue
allégorique le titre de cet Ouvrage nouveau eft
Myrtil & Zelie : il paroît avoir été extrêmement
goûté ; il a été chanté par Mlles Fel , Chevalier ,
Duperey , Lemiere , & Mis de Chaffé , Jeliotte &
Lepage
Le Jeudi 25 Juin , on a repris les Indes galantes ,
dont on a exécuté les trois derniers Actes . Les rôles
ont été chantés par Miles Fel & Romainville ,
par Mrs de Chaffé , Jeliotte & Delatour,
&
Le Samedi 27 Juin , on a donné le Prologue &
le premier Acte de Dardanus , Tragédie de Mrs de
la Bruere & Rameau. Mlles Chevalier , Duperey ,
Lemiere , & Mrs Albert , Beroyer & Perfon en
ont chanté les rôles.
JUILLET. 203 1750.1
་
NOUVELLES ETRANGERES.
DE CONSTANTINOPLE , le 6 Mai.
E dernier Incendie , dont on a parlé , a pré-
Leedé la fortieque le Grand- Seigneur fit le z
de ce mois , & eft arrivé la nuit du 26 au 27 d'Avril.
Il a réduit en cendres le grand Bazar , ou
Marché couvert & voûté , lequel étoit pour lors
rempli des Marchandifes les plus précieufes , qui
s'y vendent ordinairement , & dont on n'a prefque
rien på fauver . Les Changeurs y tenoient auffi
leurs Banques. On eftime cette perte en particulier
près de 8 millions de Sequins . On ne fçauroit
douter que le feu n'ait été mis exprès par des incendiaires
, qui pour affûrer l'exécution de leurs
projets , avoient fait courir le bruit que le Grand-
Seigneur étoit mort . Sur des foupçons fondés , le
Gouvernement a fait arrêter 300 perfonnes , qui
dans les interrogatoires indiquent le deffein formé
d'opérer une révolution.
DE PETERSBOURG , le 2 Juin.
Le Sénat , par ordre de S. M. I. vient de faire
publier un Reglement pour établir 25 Auberges
ou Hôtelleries publiques dans cette Ville , & § à
Cron @ adt , deftinées aux Etrangers , aux Voya
geurs , aux gens de mer , aux paffagers & aux autres
perfonnes que leurs affaires attirent dans ces
Villes , à l'exception des foldats & des gens du
menu peuple. Ceux qui tiendront ces Auberges
privilégiées payeront au Gouvernement depuis so
jufqu'à 100 roubles par an , felon que l'Auberge
fera plus ou moins grande, plus ou moins fréquen
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE:
ée. Les Maîtres de ces Auberges pourront, à leur
choix , y donner à loger & à manger , y vendre du
Thé , Caffé & du Chocolat ; avoir des Billards &
fournir leurs Hôtes de vin & d'eau - de - vie.La Couronne
s'étant réſervé l'achat & la vente de toutes
les eaux -de - vie de France & de Dantzig , qui fe
confomment dans l'Empire , les Maîtres des Auberges
feront obligés d'en acheter leur provifion
des Fermiers de la Chambre du Commerce , qui la
vendront au prix taxé. Il ne pourra y avoir aucune
autre Auberge que celles établies par ce Reglement.
DE WARSOVIE , le 13 Juin.
Le Roi difpofa dernierement des Starofties de
Rypin, de Zakrozin & de Lublin en faveur de Mrs
Radziezewski , Kruzinski & Wolski ; & revêtiz
Te Prince Staniſlas Lubomirski , Chambellan de
S M. de la Charge d'Enfeigne de la Couronne , vacante
par la mort du feu Prince de Sandomir. Les
autres Charges qui vaquent actuellement , ne fe
ront remplies qu'après la tenue de la Diéte Générale
, qui s'affemblera dans le mois d'Août.
DE COPPENHAGUE , le 13 Juin.
Le 3, le Baron de Bernftorff , Confeiller Privé
& ci -devant Envoyé Extraordinaire en France , ar❤
riva de Paris en cette Ville , & le lendemain il alla
à Fredensbourg rendre les refpects au Roi , qui le
reçut très -bien. On croit qu'il ne tardera pas 2
prendre poffeffion de la Charge de Secretaire d'Etat
au Département des affaires étrangeres.
On mande de Stockholm , que le Roi de Suéde ,
qui continue à le bien porter , a fait une nouvelle
Promotion militaire , & que le Prince Succefleur
eft revenu le 3 de la tournée qu'il a faite derniereJUILLET.
1750. 205
mentpour faire la revue d'une partie des troupes
de cette Couronne.
ALLEMAGNÉ.
DE VIENNE , le 6
le 6 Juin.
L Bandebourg.Anf-
E 2 , M. de Mentzing , Confeiller Privé &
pach , arriva dans cette Ville. Le Baron de Busch ,
Miniftre du Roi de la Grande - Bretagne , Electeur
d'Hanovre , ayant obtenu fon rappel , doit partir
dans peu pour aller prendre poffeffion de la Charge
de Confeiller Privé Actuel , dont S. M. B. vient de
l'honorer. L'Envoyé de Tripoli est allé prendre
les eaux à Bade , & duit , auffi - tôt après qu'il en
fera revenu partir ,pour Livourne,
On travaille actuellement à réparer & agrandir
la Maifondes Invalides de cette Ville.
Le 6 , l'Impératrice Reine, accompagnée de l'Archiduc
Jofeph , vint de Schonbrun en cette Ville ,
alla vifiter la Bibliothéque du Collège Théréfien
qu'elle a fondé & dont elle a confié la direction
aux Jéfuites , & après avoir entendu quelques Piéces
qui furent récitées par des Penfionnaires , elle
vit faire divers exercices à la jeune Nobleffe que
l'on éleve dans ce Collége. Elle en témoigna
fa fatisfaction en faisant préfent à cette Maiſon
d'un Cabinet de Médailles. Elle partit enfuite
avec l'Empereur & l'Archiduc Jofeph , pour le rendre
à Laxembourg , d'où L. M. I. revinrent hier.
On apprend de Conftantinople , que dans une
Conférence que le Grand Vifir avoit eue avec le
Réfident de Ruffie , le Miniftre Ottoman lui avoit
déclaré de nouveau que le Grand- Seigneur s'inté
reffoit trop fincérement au repos de la Suéde fon
ancienne Alliée , pour ne pas être très- attentifà tout
106 MERCURE DE FRANCE.
ce qui avoit paru menacer depuis quelque tems la
tranquillité de cette Couronne , avec laquelle la
Sublime Porte avoit un Traité d'Alliance & d'amitié
, & que Sa Hautefle ne cherchoit qu'à vivre en
bonne intelligence avec tous les voisins .
DE BERLIN , le 20 Juin.
Le Roi parti le 2 de cette Ville pour la Pruffe
fit le même jour à Stargard la revue du Régiment
d'Infanterie du Prince Maurice d'Anhalt- Def
fau , auquel il témoigna fa fatisfaction , en lui faifant
préfent de fon Portrait & d'une Bague de diamans.
Il alla coucher le 3 à Coſtin , ayant fait
en chemin la revue des Cuiraffiers du Margrave
Brandebourg- Schwedt & des Dragons de Wirtemberg.
Le lendemain ik continua fon voyage ,
& le 7 il arriva au Camp de Wehlau , où il fit la
revue de Régimens de Dragons & de deux de
Huffards. S. M. fe rendit le 8 à Konigsberg , qui
n'eft éloigné de Wehlau que de 6 lieues .
de
Le 11 , l'Académie Royale des Sciences &
Belles Lettres de Pruffe , élut pour Honoraire M.
de Marfchall , Confeiller de Légation & his du
Miniftre de ce nom ; pour Membre ordinaire de
la Claffe des Belles - Lettres , M. d'Arnaud , nouvellement
venu de France ; & pour Affocié étranger
dans la Claffe des Sciences , M. Bevis , célébre
Aftronome Anglois . Ces deux derniers furent reçús
le 18 , & M. de Maupertuis , Préſident de l'Académie
, qui répondit à leurs remerciemens , fit
enfuite la lecture d'un Difcours fur les devoirs que la
qualité d'Académicien impofe à celui qui en eft revêtu.
Le Prince de Pruffe honora de fa préfence cette
Affemblée , à laquelle le Prince de Lobckowitz &
divers Seigneurs de la premiere diftinction affifterent.
JUILLET. 1750. 207
LE
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le z Juin .
E 19 , mourut en cette Ville , à l'âge de 62
ans , D. Marco- Antonio de Azevedo Coutin➡
ho , Seigneur Donataire de la Ville de Monçarras,
dans la Province d'Alentejo ; Alcaïde mor de celle
de Viomiofo dans la Province d'au -delà des Monts,
Commandeur de l'Ordre de Chrift & de l'Ordre
de Saint Jacques , Membre de la Société Royale
de Londres , du Confeil de S. M. & Secretaire d'E
sat ayant le Département des affaires étrangeres.
"
Par un Diplôme du 6 Mai de l'année derniére
il plut au Roi d'ordonnér , que le Senhor D. Joam
fût reconnu pourfils naturel de l'Infant D. Francifco ,
frere de S. M. & qu'il jouit de tous les bonneurs
exemptions & Priviléges qui , dans ce Royaume , appartiennent
aux Enfants naturels des Infans. Par un
Decret du 21 Février de cette année , S. M. a ordonné
, que le même Senhor D. Joam feroit traité
comme étant fon cousin , & que dans les Lettres
dans les Actes publics particuliers , il feroit appellé
le Senhor D. Joam ,fans yjoindre aucun autre nom.
Enfin le Roi vient de déclarer dans un dernier Décret
du 19 du mois paffé , qu'en confidération de la
mémoire des fervices du même Infant D. Francif
co ,fon intention eft que le même Senhor D. Joam
fon bien-aimé cousin , précéde tous les Titres dont la
Cour eft actuellement composée dans toutes les fonctions
qu'il remplira à la Cour en présence de S. M.
Et le même Decret regle le cérémonial qui doit
être obfervé dans ces occafions .
ESPAGNE.
DE MADRID , le 12 Juin.
Les Vaiffeaux Amérique & le Conftant , com
mandés par le Capitaine D. Francifco Cumplido ,
208 MERCURE DE FRANCE.
arriverent le 2 à la Baye de Cadix , ayant à bord ,
pour le compte du Roi & des particuliers,992 mille
581 Pefos en or , & 346 mille 849 Pafos en argent
non monnoyé. Du Cacao , des Vanilles , du Tabac
& d'autres marchandifes compofent le refte
de leur charge.
Le Roi vient de remettre les gratifications des
Capitaines d'Infanterie fur le même pied qu'elles
étoient durant la guerre . La folde des Fantaflins
a été augmentée en même tems d'un fol par jour.
S. M. a accordé les honneurs du Palais à D.
Pedro de Valdès ; les Charges de Corrégidor de
Calatayud en Arragon , à D. Fernando de Prado
, Capitaine aux Gardes Efpagnoles ; & d'Antequera
dans le Royaume de Grenade, à D. Manuel
Fauftino de Salamanca : celle de Corrégidor de
Letras de la Ville de Saint Dominique de la Calzada
dans la Rioxa , Contrée de la vieille Caftille ,
au Licentie D. Miguel Calvo Cabeza de Baca ; la
place d'Alcalde de la Maifon du Roi & de la Cour,
à D. Jofeph de Roxas ; & celles d'Alcalde Mayor
d'Alicante au Royaume de Valence , à D. Juan
Ortiz de Azorin ; & de Saint Philippe , Ville de
P'Amérique Septentrionale dans la nouvelle Efpagne
au Pays de Mechoacam , à D. Franciſco Aużejo
y Jovel.
Le 22 du mois paffé , mourut en cette Ville , à
l'âge de 70 ans D. Jofeph de la Quintana , du
Confeil & de la Chambre de S. M. & Secretaire
d'Etat & des Dépêches des Indes & de la Marine ,
lequel avoit rempli ces places & d'autres emplois
importans depuis l'année 17 : 0 .
Le 31 , fur les 9 heures & demie du matin , la
Ducheffe de Savoye fortit de Briançon pour monter
en chaiſe le Montarebe. Elle arriva au fommet
fur les 11 heures & demie à l'endroit qui fépare
la France & le Piémont. Elle y trouva deux
JUILLET . 1750.. 209
corps de troupes Françoiſes & Piémontoifes , rangés
chacun fur leur terrain , & à quatre pas du chemin
un magnifique Pavillon , fur la porte duquel
le Duc de Savoye l'attendoit. Il la reçut entre fes
bras & la porta dans le Pavillon , où ils ne resterent
que 4 ou 5 minutes , parce que le Roi de
Sardaigne les attendoit au pied de la même montagne
, que laDucheffe defcendit dans fa chaiſe &le
Duc à cheval avec leur fuite , qui étoit très brillan
te , ainfi que tous ceux qui s'étoient avancés en
très grand nombre jufques là pour être témoins de
la premiere entrevue des deux Epoux . On a reçu
çes nouvelles à Aranjuez par D. Manuel de Aperte,
Lieutenant & Aide- Major de Dragons , que D.
Manuel de Sada , Ambaffadeur de cette Cour à
Turin , avoit dépêché.
La Frégate la Sacrée Famille , revenant de la
Vera-Crux , arriva le 6 de ce mois dans la Baye de
Cadix , fous le commandement du Capitaine D.
Alonzo Jofeph Díaz . Elle eft chargée pour les par
culiers de 77 mille 143 Pefos en argent ; de 41 facs
de Cochenille , de 69 d'Agnil & de 29 mille 300
de Vanilles , avec 4 mille 120 Cuirs en poil , outre
d'autres marchandiſes. Le Lieutenant Général de
l'armée navale du Roi , D. Benito Antonio Efpinola
, parti de la Havane au mois de Novembre
dernier , arriva le 8 dans la même Baye , avec le
Phénix, le Dragon & la Royale Famille , qu'il com
mandoit. La charge de ces trois Vaiffeaux pour le
compte du Roi & des particuliers , confifte en fix
millions $ 48 mille 979 pefos en doublons & lingots
d'or ; 9 millions 498 mille 444 pefos d'argent monoyé,
travaillé ou en lingots ; 74 mille 110 Pierres
d'Emeraude ; 181 onces de Perles , & 192 mille
200 de Vanilles ; 345 mille so livres de Tabac ;
170 mille 625 d'Ecarlate fine ; $ 3 mille 250 d'Agnil
, & 163 mille 6s de Cacao ; 12 mille 882 de
212 MERCURE DE FRANCE.
par
quelques femaines , une Maladie épidémique , que
P'on appelle la Suéte , laquelle fait plus de mal
la frayeur qu'elle caufe , que par fa nature même.
L'Intendant de Paris s'y eft rendu le 22 , pour procurer
à cette Ville tous les fecours dont elle peut
avoir befoin. Il avoit été précedé par M. Boyer ,
Médecin du Roi , & par quelques habiles Chirurgiens
, dont les foins ont arrêté le progrès du mal .
L'Evêque , toujours attentif aux befoins de fon
Troupeau , loge dans fon Palais les Médecins &
Chirurgiens , envoyés par le Roi ; fait diftribuer
abondamment de l'argent aux Pauvres , & pourvoit
à tout ce qui peut être néceffaire au foulagement
des habitans . Les précautions que l'on prend,
font efperer que la maladie ne continuera pàs .
Le 25 , Actions dix- huit cens cinquante ; Billets
de la premiere Loterie Royale , fept cens vingtquatre
; ceux de la feconde , fix cens foixante deux.
Le 24 du mois dernier , Fête de Saint Jean - Baptifte
, & le 29 , Fête de Saint Pierre & de Saint
Paul , le Roi , la Reine & Mefdames de France allerent
à l'Eglife de l'Abbaye Royale de Saint Corneille
entendre les Vêprés & le Salut , auxquels
Dom Joſeph de la Rue , Grand- Prieur de cette Ab.
baye , officia. Après le Service , la Reine & Mefdames
entrerent , ces deux jours , dans l'intérieur
du Monaftére.
Le 25 , la Reine entendit le Salut aux Carmélites.
Le Dimanche 28 , la Reine & Mefdames de
France allerent à la Paroiffe de Saint Jacques entendre
la grande Meffe qui fut célébrée par le Cuté.
L'après-midi Sa Majesté & Mesdames affifterent
aux Vêpres & au Salut dans l'Eglife Collégia
le de Saint Clément. Le Roi s'y rendit pour le Sa.
lut , auquel l'Abbé Dumont , Doyen du Chapitre ,
officia.
Le lendemain , Fête de Saint Pierre & de Saint
JUILLET. 1750. 213
Paul , la Reine & Mefdames entendirent la grande
Mefle dans l'Eglife Paroiffiale de Saint Jacques.
L'Académie Royale des Sciences , ayant préfen
té au Roi le Baron de Wan- Swieten , Médecin de
l'Impératrice Reine de Hongrie , & M. Cramer ,
Profeffeur de Mathématiques à Genève , pour rem
plir la place d'Affocié Etranger , vacante par la
mort de M. Crouzas , le Comte d'Argenfon , Miniftre
& Secretaire d'Etat , a écrit à l'Académie
que S. M. avoit choifi le Baron de Wan - Swieten.
On apprend de la Ville de Beauvais , que par la
continuation des attentions particulieres de l'Evêque,
& des foins de M. Boyer , Médecin du Roi ,
& des Chirurgiens envoyés par la Cour , le nombre
des malades eft diminué confidérablement , &
que les fymptômes de la Maladie, devenant de jour
en jour moins dangereux , il n'en meurt plus
perfonne.
Le 2 de ce mois , Actions , dix-huit cens cin
quante , Billets de la premiere Loterie Royale ,
fept cens vingt-deux , ceux de la feconde , fix cens
foixante-un.
洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗泡
NAISSANCE ET MARIAGE,
E 22 Juin , S. A. S. Marie-Therefe- Félicité de
Modène, Epoufe de Louis Jean Marie Duc
de Penthievre , accoucha d'un Prince , qui a été
nommé le Comte de Guingamp.
Le 29 , Charles- François Frederic de Montmo
morency-Luxembourg , II du nom , Duc de Piney-
Luxembourg , Chevalier des Ordres du Roi , Lieu }
genant Général des armées de S.M.& Gouverneur
214 MERCURE
DE FRANCE.
de Normandie , époufa en fecondes nôces Magdeleine-
Angélique de Neuville-Villeroy.
11 eft fils de Charles- François-Frederic de Montmorency-
Luxembourg , I du nom Duc de Piney-
Luxembourg & de Beaufort-Montmorency , & de
Marie-Gillone Gillier , fa feconde femme ; & petitfils
de François-Henri de Montmorency , Comte
de Luze & de Bouteville , puis Duc de Piney-Luxembourg
, & Maréchal de France, Il avoit épousé
en premieres nôces le 9 Janvier 1724 , Marie -Sophie-
Emilie-Honorate Colbert , fille unique & héritiere
de Jean -Baptifte Colbert , Marquis de Seignelai
, Brigadier des Armées du Roi , Maître de
Ta Garderobe de S. M. & Colonel du Régiment de
Champagne ; & de Marie -Louiſe Maurice ,
ceffe de Furftemberg, morte le 29 Septembre 1747,
de laquelle il a deux enfans ; fçavoir , Anne François
, né le 9 Décembre 1735 , & Anne- Maurice
née le 8 Mars 1729 , mariée le 26 Février 1745
Anne -Louis de Montmorency , Prince de Robec .
Prin-
La nouvelle Ducheffe de Luxembourg , née au
mois d'Octobre 1707 , eft fille de Nicolas de Neuville
, VI du nom , Duc de Villeroi , Pair de France
, Chevalier des Ordres de S. M. & c. & de Marguerite
le Tellier , fille de François-Michel le Tellier
, Marquis de Louvois , Miniftre & Secretaire
d'Etat , & d'Anne de Souvré , Marquise de Courtenvaux
, & petite fille de François de Neuville ,
Duc de Villeroi , Pair & Maréchal de France . Elle
étoit pareillement veuve en premieres nôces de
Jofeph Marie Duc de Boufflers , Pair de France ,
Lieutenant Général des Armées du Roi , Gouver
neur de Flandres , de Hainault & des Ville & Citadelle
de Lille, Grand-Baillif & Gouverneur héréditaire
de Beauvais & du Beauvoifis , mort à Génes le
2 Juillet 1747 , qu'il avoit défendue avec tant de capacité
& de valeur, que les Armées combinées de la
JUILLET . 1750. 215
Reine de Hongrie & du Roi de Sardaigne , en leve
rent le fiége peu de jours après fon décès ; fils de
Louis François Duc de Boufflers , Pair & Maréchal
de France, & de Catherine- Charlotte de Gramont.
Elle l'avoit époufé le 15 Septembre 1721 , & en à
un fils , nommé Charles -Jofeph , Duc de Boufflers,
Pair de France , Noble Génois , né le 17 Août 1731 ,
& marié depuis l'année 1747 à Marie-Anne Phi
lippe -Therefe de Montmorency-Lagny.
J
APPROBATION,
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de France du préfent mois . A
Paris , le 10 Juillet 1750 .
MAIGNAN DE SAVIGNY.
P
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Proſe.
Epitre à M. Duclos, de l'Académie Françoife , 3
La vie de Saint Louis , Grand Carme , Auteur du
Poëme de la Magdeleine , par M. l'Abbé Follard
, Chanoine de Nifmes , à M. le Marquis
d'Aubais ,
Canzone del Signor Abbate Metaſtaſio ,
Epitre
8
27
30
Effai fur les progrès du Gouvernement de la Monarchie
Françoife , par M. l'Abbé Raynal , 33
Epitre de M. de Voltaire , à M. Defmahis , 61
Vers de M, Defm *** , à Mad. la Marquife
de *** 62
Autres du même , à une jolie femme , en lui envoyant
une Brioche ,
Autres du même , à Mlle de ***
Suite de l'Hiftoire de la Félicité ?
ibid.
63
63
Le Temple. Ode à S. A. S. M. le Prince de
Conti ,
80
89
Lettre de M. Racine fur la Déclamation théatrale
des Romains ,
Le véritable Philofophe , à M. Titon du Tillet
,
Eloge de M. de la Fontaine , Ode ,
101
165
Mots des Enigmes & des Logogryphes du fecond
volume du Mercure de Juin ,
Enigmes & Logogryphes ,
110
ibid.
Nouvelles Litteraires & des Beaux- Arts , 113
Eftampes nouvelles , 175
Teftament d'un Yvrogne , 176
Spectacles , 177
Concerts de la Cour , 200
Nouvelles Etrangeres , 205
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 210
Naiffance & Mariage , 213
La Chanson notée doit regarder la page 174
De l'Imprimerie de J. BULLOT,
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
A O UST. 1750.
LIGIT
UT
SPARG
GAT
Men
Safa
Chez
A PARIS ,
Le
Suar
ANDRE CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
> JEAN DE NULLY , au Palais,
JACQUES BARROIS , Quai
des Auguftins , à la ville de Nevers,
M. D C C. L.
Avec Approbation & Privilege du Roi
A VIS.
L'ADRESSE du
"ADRESSE générale duMercure eft
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain , à l'Hôtel de Mâcon. Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Fort , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voir paroître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
nemettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS.
3
a ..A
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
AU ROI.
A O UST. 1750.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
P
E PIT RE
A ZIRPHE'.
Lus l'efprit a de liberté ;
Plus fa lumiere eft vive & pure ;
Le travail à fouvent gâté
L'ouvrage heureux de la Nature ;
La négligence eft la parure
Des graces & de la beauté.
Ce ruiffeau , l'amour du Zephire ,
Qui du voile des Cieux réflechiffoit l'azur ,
Et de Flore autrefois embelliffoit l'Empire ;
A ij
4
MERCURE DE FRANCE.
Captif dans un baffin de marbre & de porphire ;
N'eft plus ni fi clair ni fi pur.
Efclave de l'art qui l'enchaîne
Dans la priſon ſuperbe , il ferpente avec peine,
Libre autrefois dans fes longues erreurs ,
Il embraffoit , il arrofoit la plaine ,
Et donnoit en fuyant la vie à mille fleurs.
3 Trop de culture épuiſe un champ fertile ;
L'exactitude eft inutile
Aux vers qu'enfante le loifir.
L'ouvrage a toujours l'air facile ,
Quand le travail eſt un plaiſir.
Zirphé , laiſſons aux Dieux l'honneur d'être ade
mirables ;
C'eft affez pour nous d'être aimables ;
L'art fut jadis moins inventé
Pour éclairer, pour parer la beauté ,
Que pour rendre plus fupportables
Les traits choquans de la difformité.
N'enchaînez point votre mufe charmante :
Prenez , fi vous manquez de feu ,
Le flambeau du Dieu que je chante ;
Ofez lui devoir tout , & faites- en l'aveu ;
Qu'il vous guide dans la carriere ,
Qu'il foit votre Apollon , qu'il foit votre cenfeur
Si j'étois l'Amour Précepteur
Zirphé feroit mon Ecoliere,
A O UST. 1780 5
ANECDOTES :
SUR LOUIS XI V.
Par M. de Voltaire.
OUIS XIV . étoit , comme on fçait ,
Lle plus bel homme & le mieux fait de
fon Royaume. C'étoit lui que Racine défignoit
dans Berenice par ces vers.
En quelque obfcurité que le Ciel l'eût fait naftre ,
Le monde en le voyant eût reconnu fon maître.
Le Roi fentit bien que cette Tragédie ,
& fur tout ces deux vers , étoient faits
pour lui. Rien n'embellit d'ailleurs comme
une Couronne. Le fon de fa voix étoit
noble & touchant. Tous les hommes l'admiroient
& toutes les femmes foupiroient
pour lui. Il avoit une démarche qui ne
pouvoit convenir qu'à lui feul , & qui eût.
été ridicule en tout autre. Il fe complaifoit,
à impofer par fon air. L'embarras de ceux
qui lui parloient , étoit un hommage qui
fattoit fa fupériorité . Ce vieil Officier ,
qui en lui demandant une grace ,
balbutioit
, recommençoit fon difcours , & qui
enfin lui dit , Sire , au moins , je ne tremble
A
6 MERCURE DE FRANCE.
pas ainfi devant vos ennemis , n'eut pas de
peine à obtenir ce qu'il demandoit.
de
La Nature lui avoit donné un tempérament
robufte. Il fit parfaitement tous les
exercices ; jouoit très -bien à tous les jeux
qui demandent de l'adreſſe & de l'action ;
il danfoit les danfes graves avec beaucoup
grace. Sa conftitution étoit fi bonne ,
qu'il fit toujours deux grands repas par
jour , fans altérer fa fanté , ce fut la bonté
de fon tempérament qui fit l'égalité de fon
humeur. Louis XIII infirme étoit chagrin,
foible & difficile . Louis XIV parloit peu,
mais toujours bien. Il n'étoit pas fçavant ,
mais il avoit le goût jufte, Il entendoit un
peu l'Italien & l'Efpagnol , & ne put jamais
apprendre le Latin , que l'on montre
toujours affez mal dans une éducation particuliere
, & qui eft de toutes les fciences
la moins utile à un Roi. On a imprimé
fous fon nom une Traduction des Commentaires
de Céfar. Ce font fes Thémes ,
mais on les faifoit avec lui ; il y avoir peu
de part, & on lui difoit qu'il les avoit faits .
J'ai oui dire au Cardinal de Fleury , que
Louis XIV lui avoit un jour demandé ce
c'étoit que le Prince Quemadmodum ,
mot fur lequel un Muficien dans un Motet
avoit prodigué , felon leur coûtume, beaucoup
de travail , le Roi lui avoua à cette
que
AOUS T. 1750. 7
conoccafion
qu'il n'avoit prefque jamais rien
fçû de cette Langue. On eût mieux fait de
lui enfeigner l'Hiftoire , la Géographie ,
& furtour la vraie Philofophie , que les
Princes connoiffent fi rarement . Son bon
fens & fon goût naturel fuppléerent à tout .
En fait des Beaux - Arts , il n'aimoit que
l'excellent. Rien ne le prouve mieux que
l'ufage qu'il fit de Racine , de Boileau , de
Moliere , de Boffuet , de Fenelon , de le
Brun , de Girardon , de le Notre , & c. Il
donna même quelquefois à Quinault des
fujets d'Opera , & ce fut lui qui choifit
Armide. M. Colbert ne protegea tous les
Arts & ne les fit fleurir , que pour fe
former au goût de fon Maître , car M. Colbert
étant fans Lettres , élevé dans le Négoce
& chargé par le Cardinal Mazarin
de détails d'affaires, ne pouvoit avoir, pour
les Beaux-Arts ce goût que donne naturellement
une Cour galante , à laquelle il
faut des plaifirs au-deffus du vulgaire . M.
Colbert étoit un peu fec & fombre ; fes
grandes vûes pour la Finance & pour le
Commerce , où le Roi étoit & devoit être
moins intelligent que lui , ne s'étendirent
pas d'abord jufqu'aux Arts aimables ;
il fe forma le goût par l'envie de plaire à
fon Maître , & par l'émulation que lui
donnoit la gloire acquife par M. Fouquet
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
dans la protection des Lettres , gloire qu'il
conferva dans fa difgrace. Il ne fit d'abord
que de mauvais choix , & lorfque Louis
XIV en 1662 voulut favorifer les Lettres,
en donnant des penfions aux hommes de
génie & même aux Sçavans , Colbert ne
s'en rapporta qu'à ce Chapelain , dont le
nom eft depuis devenu fi ridicule , grace à
fes ouvrages & à Boileau ; mais il avoit
alors une grande réputation , qu'il s'étoit
faite par un peu d'érudition , affez de critique
& beaucoup d'adreffe ; c'eft ce choix
qui indigna Boileau , jeune encore , & qui
lui infpira tant de traits fatiriques. M. Colbert
fe corrigea depuis , & favorifa ceux
qui avoient des talens véritables , & qui
plaifoient au Maître.
Ce fut Louis XIV , qui de fon propre
mouvement donna des penfions à Boileau,
à Racine , à Peliffon , à beaucoup d'autres;
il s'entretenoit quelquefois avec eux , &
même lorfque Boileau fe fut retiré à Auteuil
, étant affoibli par l'âge , & qu'il vint
faire fa cour au Roi pour la derniere fois ,
le Roi lui dit , fi votre fanté vous permet
de venir encore quelquefois à Versailles ,
j'aurai toujours une demie heure à vous
donner. Au mois de Septembre 1690 , il
nomma Racine du ' Marly , & il fe faifoit
lire par lui les meilleurs ouvrages du tems.
AO UST. 1750.
L'année d'auparavant il avoit gratifié
Racine & Boileau chacun de mille piftoles,
qui font vingt mille livres d'aujourd'hui ,
écrire fon Hiftoire , & il avoit ajoûté
à ce préfent quatre mille livres de penfion.
pour
On voit évidemment par toutes ces libéralités
répandues de fon propre mouvement
, & furtout par fa faveur accordée à
Péliffon , perfécuté par Colbert , que fes
Miniftres ne dirigeoient point fon goût.
Il fe porta de lui- même à donner des penfions
à plufieurs Sçavans étrangers , & M.
Colbert confulta M. Perrault fur le choix
de ceux qui reçurent cette gratification fi
honorable pour eux & pour le Souverain.
Un de fes talens étoit de tenir une Cour.
Il rendit la fienne la plus magnifique & la
plus galante de l'Europe. Je ne fçais pas
comment on peut lire encore des Defcriptions
de fêtes dans des Romans , après
avoir lû celles que donna Louis XIV . Les
fêtes de Saint Germain , de Verfailles , fes
Caroufels font fort au-deffus de ce que l'imagination
la plus romanefque a inventé.
Il danfoit d'ordinaire à ces fêtes avec
les plus belles perfonnes de fa Cour ; il
fembloit que la Nature eût fait des efforts
pour feconder le goût de Louis XIV. Sa
Cour étoit remplie des hommes les mieux
faits de l'Europe , & il y avoir à la fois
A'v
10 MERCURE DE FRANCE.
plus de trente femmes d'une beauté accomplie.
On avoit foin de compofer des
danfes figurées , convenables à leurs caractéres
& à leurs galanteries . Souvent même
les piéces qu'on repréfentoit étoient remplies
d'allufions fines , qui avoient rapport
aux intérets fecrets de leurs coeurs. Nonfeulement
il y eut de ces Fêtes publiques
dont Moliere & Lully furent les principaux
ornemens ; mais il y en eut de particulieres
, tantôt pour Madame , belle -foeur
du Roi , tantôt pour Madame de la Valiere
, il n'y avoit que peu de Courtifans qui
fuffent admis ; c'étoit fouvent Benferade
qui en faifoit les vers , quelquefois un
nommé Bellot , Valet de Chambre du Roi.
J'ai vu des canevas de ce dernier , corrigés
de la main de Louis XIV ; on connoît ces
vers galans que faifoit Benferade pour Ces
Balets figurés , où le Roi danfoit avec fa
Cour ; il у confondoit prefque toujours
par une allafion délicate la perfonne & le
rôle. Par exemple , lorfque le Roi dans un
de ces Balets repréfentoit Apollon : voici
fir pour lui Benferade.
Y
ce que
Je doute qu'on le prenne avec nous fur leton
De Daphné ni de Phaëton ;
Lui trop ambitieux , elle trop inhumaine.
Il n'eft point-là de piége où vous puiffiez donner
AOUS T. 1750.
Le moyen de s'imaginer
Qu'une femme vous fuye , ou qu'un homme vous
mene.
Lorfqu'il cut marié fon petit fils le Duc
de Bourgogne à la Princeffe Adelaïde de
Savoye , il fit jouer des Comédies pour
elle dans un des appartemens de Verfailles.
Duché , l'un de fes domeftiques , Auteur
du Bel Opéra d'Iphigénie , compofa la Tragédie
d'Abfalon pour ces Fêtes fecrettes ;
Madame la Ducheffe de Bourgogne repréfentoit
la fille d'Abfalon ; le Duc d'Orléans
, le Duc de la Valiere y jouoient , le
fameux Acteur Baron dirigeoit la Troupe
& y jouoit auffi .
Il y avoit alors appartement trois fois la
femaine à Versailles ; la galerie & tout es
les piéces étoient remplies , on jouoit dans
un Salon , dans l'autre il y avoit Mufique,
dans un troifiéme , une collation . Le Roi
animoit tous ces plaifirs par fa préfence .
Quelquefois il faifoit dreffer dans la galerie
des boutiques garnies des Bijoux les
plus précieux , il en faifoit des Loteries
ou bien on les jouoit à la rafle , & Madame
la Ducheffe de Bourgogne diftribuvit
fouvent les Lots gagnés.
C'étoit au milieu de tous ces amufemens.
magnifiques & de plaifirs les plus délicats ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
1
qu'il forma tous ces vaftes projets , qui firent
trembler l'Europe ; il mena la Reine
& toutes les Dames de fa Cour fur la Frontiere.
A la guerre de 1667 , il diftribua
pour plus de cent mille écus de préfens ,
foit aux Seigneurs Flamands , qui venoient
lui rendre leurs refpects , foit aux Députés
des Villes , foit aux Envoyés des Princes ,
qui venoient le complimenter. Et il fuivoit
en cela fon goût pour la magnificence , autant
que la politique. C'eft fur quoi on ne
peut affez s'étonner , qu'on l'ait ofé accufer
d'avarice dans prefque toutes les pitoyables
Hiftoires, qu'on a compilées de fon régne
:jamais Prince n'a plus donné , plus à
propos & de meilleure grace.
Les plaifirs nobles dont il оссира fans
ceffe la plus brillante Cour du monde , ne
l'empêcherent point d'affifter réguliérement
à tous les Confeils. Il les tenoit même
pendant qu'il étoit malade , & il ne
s'en difpenfa qu'une fois pour aller à la
chaffe , il y il y avoit peu d'affaires ce jour- là ,
il entra pour dire qu'il n'y auroit point de
Confeil , & le dit en parodiant ainfi fur
le champ un air d'un Opéra de Quinault &
de Lully.
LeConfeil à fes yeux à beau fe préfenter :
Si-tôt qu'il voit ſa chienne, il quitte tout pour elle
A OUST . 13 1750.
Rien ne peut l'arrêter
Quand la chaffe l'appelle.
>
Il avoit fait quelques petites Chanfons
dans ce goût aifé & naturel ; & dans fes
voyages en Franche- Comté , il faifoit faire
des impromptus à fes Courtifans furtout
à Péliſſon & au Marquis d'Angeau. Il
ne jouoit pas mal de la Guitarre , qui étoit
alors à la mode , & fe connoiffoit très-bien
en Mufique auffi-bien qu'en Peinture. Dans
ce dernier Art , il n'aimoit que les fujets
nobles . Les Tenieres & les autres petits
Peintres Flamands ne trouvoient point
grace devant fes yeux : Orez-moi ces magots-
là , dit- il un jour , qu'on avoit mis un
Tenieres dans un de fes appartemens.
Malgré fon goût pour la grande & noble
Architecture , il laiffa fubfifter l'ancien
corps du Château de Verſailles , avec ſes
fept croifées de face & fa petite cour de
marbre du côté de Paris. Il n'avoit d'abord
deſtiné ce Château qu'à un rendez -vous de
chaffe , tel qu'il l'avoit été du tems de
Louis XIII , qui l'avoit acheté du Secretaire
d'Etat Lomenie. Petit à petit , il en
fit ce Palais immenfe , dont la façade du
côté des Jardins , eft ce qu'il y a de plus
beau dans le monde , & dont l'autre façade
eft dans le plus petit & le plus mauvais
14 MERCURE DE FRANCE.
goût ; il dépenfa à ce Palais & aux Jardins
Plus de cinq cens millions , qui en font
Plus de neuf cens de notre espéce . M. le
Duc de Créqui lui difoit : Sire , vous avez
beau faire , vous n'en ferez jamais qu'un Favori
fans mérite.
Les chefs - d'oeuvres de Sculpture furent
prodigués dans fes Jardins. Il en jouiſſoir
& les alloit voir fouvent. J'ai oui-dire à
feu M. le Duc d'Antin , que -lorfqu'il fut
Sur - Intendant des Bâtimens , il faifoit
quelquefois mettre ce qu'on appelle des
calles entre les ftatues & les focles , afin
que quand le Roi viendroit fe promener ,
il s'apperçût que les ftatues n'étoient pas
droites , & qu'il eût le mérite du coup
d'oeil. En effet , le Roi ne manquoit pas de
trouver le défaut. M. d'Antin conteftoit
un peu , & enfuite fe rendoit & faifoit redreffer
la ftatue , en avouant avec une furprife
affectée , combien le Roi fe connoiffoit
à tout. Qu'on juge par cela feul , combien
un Roi doit aifément s'en faire ac
croire.
On fçait le trait de Courtiſan que
fit ce
même Duc d'Antin , lorfque le Roi vint
coucher à Petitbourg , & qu'ayant trouvé
qu'une grande allée de vieux arbres faifoie
un mauvais effet , M. d'Antin les fit abattre
& enlever la même nuit , & le Roi à fon
A O UST. 1750. IS
réveil n'ayant plus trouvé fon allée , il lui
dit : Sire , comment vouliez-vous qu'elle osât
paroître encore devant vous , elle vous avoit
déplu.
Ce fut le même Duc d'Antin , qui à
Fontainebleau donna au Roi & à Madame
la Ducheffe de Bougogne unfpectacle plus.
fingulier , & un exemple plus frapant du
rafinement de la flatterie la plus délicate.
Louis XIV . ayoit témoigné qu'il fouhaiteroit
, qu'on abattît quelque jour un Bois
entier , qui lui ôtoit un peu de vue. M.
d'Antin fit feier tous les arbres du Bois ,
près de la racine , de façon qu'ils ne tenoient
prefque plus ; des cordes étoient
attachées à chaque pièce d'arbre , & plus
de douze cens hommes étoient dans ce Bois
prêts au moindre fignal. M. d'Antin fçavoit
le jour que le Roi devoit fe promener
de ce côté avec toute la Cour. Sa Majesté ne
manqua pas de dire combien ce morceau de
forêt lui déplaifoit. Sire , lui répondit - il
ce Bois fera abatru dès que Votre Majesté
l'aura ordonné. Vrayement , dit le Roi ,
s'il ne tient qu'à cela je l'ordonne , & je
voudrois déja en être défait . Eh bien , Sire,
vous allez l'être . Il donna un coup de fi
flet , & on vit tomber la forêt. Ah ! Mefdames
, s'écria Madame la Ducheffe de
Bourgogne , fi le Roi avoit demandé nos
16 MERCURE DEFRANCE.
têtes , M. d'Antin les feroit tomber de
même bon mot un peu vif, mais qui ne
tiroit point à conféquence.
C'étoit ainfi que tous fes Courtiſans
cherchoient à lui plaire , chacun felon fon
pouvoir & fon efprit. Il le méritoit bien ,
car il étoit occupé lui-même de fe rendre
agréable à tout ce qui l'entouroit : c'étoit
un commerce continuet de tout ce que la
majesté peut avoir de graces , fans jamais
fe dégrader , & de tout ce que l'empreffement
de fervir & de plaire peut avoir de
fineffe , fans l'air de la baffeffe ; il étoit furtout
avec les femmes d'une attention &
d'une politeffe , qui augmentoit encore
celle de fes Courtifans , & il ne perdit jamais
l'occafion de dire aux hommes de ces
chofes , qui flattent l'amour- propre en excitant
l'émulation , & qui laiffent un long
fouvenir.
Un jour Madame la Dauphine voyant à
fon fouper un Officier qui étoit très- laid ,
plaifanta beaucoup & très- haut fur fa laideur
: Je le trouve , Madame , dit le Roi
encore plus haut , un des plus beaux hommes
de mon Royaume , car c'eft un des plus
braves .
Le Comte de Marivaux , Lieutenant
Général , homme un peu brutal , & qui
n'avoit pas adouci fon caractere dans la
AOUST. 1750. 17
Cour même de Louis XIV , avoit perdu
un bras dans une action , & fe plaignoit un
jour au Roi , qui l'avoit pourtant récompenfé
, autant qu'on peut le faire pour un
bras caffé : Je voudrois avoir perdu auffi
l'autre , & ne plus fervir Votre Majefté.
J'en ferois bien fâchépour vous & pour moi
lui répondit Louis XIV. , & ce difcours fut
fuivi d'une grace qu'il lui accorda . Il étoit
fi éloigné de dire des chofes défagréables ,
qui font des traits mortels dans la bouche
d'un Prince , qu'il ne fe permettoit pas
même les plus innocentes & les plus dou
ces railleries , tandis que les particuliers en
font tous les jours de fi cruelles & de ſi funeftes.
Il faifoit un jour un conte à quelquesuns
de fes Courtifans , & même il avoit
promis que le conte feroit plaifant , cependant
il le fut fi peu , que l'on ne rit point ,
quoique le conte fût d'un Roi . M. le Prince
d'Armagnac , qu'on appelloit Monfieur
le Grand , fortit alors de la chambre , & le
Roi dit à ceux qui reftoient : Meffieurs
vous avez trouvé mon conte fort infipide , &
vous avez eu raiſon ; mais je me fuis apperçu
qu'il y avoit un trait , qui regarde de loin
Monfieur le Grand , & qui auroit pû l'embarraffer
; j'ai mieux aimé le fupprimer , que
de hazarder de lui déplaire : à préfent qu'il
18 MERCURE DE FRANCE.
eft forti , voici mon conte : il l'acheva , & on
rit. On voit par ces petits traits , combien
'il eft faux qu'il ait jamais laiffé échapper
ce difcours dur & révoltant , dont on l'accufe
: Qu'importe lequel de mes Valets me
ferve : c'étoit , dit- on , pour mortifier M.
de la Rochefoucault. Louis XIV. étoit incapable
d'une telle indécence. Je m'en fuis
informé à tous ceux qui approchoient de
fa perfonne , ils m'ont tous dit que c'étoit
un conte impertinent , cependant il eft repeté
& cru d'un bout de la France à l'autre.
Les petites calomnies font fortune comme
les grandes . Comment des paroles fi odieufes
pourroient-elles fe concilier avec ce
qu'il dit au même Duc de la Rochefoucault
, qui étoit embarraſſé de dettes ? Que
ne parlez- vous à vos amis ; mot qui par
lui-même valoit beaucoup , & qui fut ac
compagné d'un don de cinquante mille
écus. Quand il reçut un Légat qui vint lui
faire des excufes au nom du Pape , & un
Doge de Genes , qui vint lui demander
pardon , il ne fongea qu'à leur plaire. Ses
Miniftres agiffoient un peu plus durement.
Auffi le Doge Lercaro , qui étoit un hom
me d'efprit , difoit : Le Roi nous ôte la liberté
en captivant nos coeurs ; mais fes Miniftres
mous la rendent.
Lorfqu'en 1686. il donna à fon fils , le
AOUST. 1750. 19
Grand Dauphin, le commandement de fon
armée ; il lui dit ces propres mots : En
vous envoyant commander mon armée , je vous
donne les occafions de faire connoître votre
mérite ; c'eft ainfi qu'on apprend à régner ; il
ne faut pas que quand je viendrai à mourir ,
qu'on s'apperçoive que le Roi eft mort . Il s'exprimoit
prefque toujours avec cette nobleffe
. Rien ne fait plus d'impreffion fur
les hommes , & on ne doit pas s'étonner
que ceux qui l'approchoient , euffent pour
lui une efpéce d'idolâtrie .
eft certain qu'il étoit paffionné pour
la gloire , & même encore plus que pour
la réalité de fes conquêtes. Dans l'acquifition
de l'Alface & de la moitié de la Flandre
, de toute la Franche- Comté ; ce qu'il
aimoit le mieux étoit le nom qu'il fe fai
foit.
6
En effet pendant plus de cinquante ans
il n'y eut en Europe aucune Tête couronnée
, que , que fes ennemis même ofaffent feulement
mettre avec lui en comparaiſon .
L'Empereur Léopold qu'il fecourut quel
quefois & humilia toujours , n'étoit pas un
Prince qui pût difpurer rien au Roi de
France. Il n'y eut de fon tems aucun Empereur
Turc , qui ne fût un homme médiocre
& cruel. Philippes IV. & Charles II .
étoient auffi foibles , que la Monarchie E
20 MERCURE DE FRANCE
pagnole l'étoit devenue. Charles II . d'Angleterre
ne fongea à imiter Louis XIV . que
dans fes plaifirs. Jacques II . ne l'imita que
dans fa dévotion , & il profita mal des efforts
que fit pour lui fon Protecteur, Guillaume
III . fouleva l'Europe contre Louis
XIV ; mais il ne put l'égaler ni en grandeur
d'ame , ni en magnificence , ni en
monumens , ni en rien de ce qui a illuftré
ce beau régne. Chriftine en Suéde ne fut
fameufe , que par fon abdication & par for
efprit. Les Rois de Suéde fes Succeffeurs ,
jufqu'à Charles XII , ne firent prefque rien
de digne du Grand Guſtave , & CharlesXII ,
qui fut un Héros , n'eut pas la prudence
qui en eût fait un grand homme. Jean Sobiesky
en Pologne , eut la réputation d'un
brave Général , mais ne put acquérir celle
d'un grand Roi . Enfin Louis XIV. juſqu'à¨
la bataille d'Hochfted , fut le feul puiffant ,
le feul magnifique , le feul grand prefqu'en
tout genre. L'Hôtel- de-Ville de Paris lui
décerna ce nom de Grand en 1680. Et
l'Europe , quoique jaloufe , le confirma.
On l'a accufé d'un fafte & d'un orgueil
infupportable , parce que fes ftatues à la
Place de Vendôme & à celle des Victoires,
ont des bafes ornées d'Efclaves enchaînés.
On ne veut pas voir que celle du Grand ,
du Clément , de l'adorable Henri IV . fur
A OUST. 1750. 27
le Pont-Neuf , eft auffi accompagnée de
quatre Efclaves ; que celle de Louis XIII .
faite anciennement pour Henri II . en a
autant , & que celle même du Grand Duc
Ferdinand de Médicis à Livourne , a les
mêmes attributs. C'eft un ufage des Sculp
teurs plutôt qu'un monument de vanité .
On érige ces monumens pour les Rois
comme on les habille fans qu'ils y prennent
garde,
On prononça fon panégyrique publiquement
à Florence & à Boulogne. M.
Guillermini , fameux Aftronôme Toſcan
fit bâtir une maiſon à Florence à l'aide de
fes libéralités, & grava fur la porte , Ades
à Deo date , maifon donnée par un Dieu :
allufion au furnom de Dieu donné , que
Louis XIV . avoit eu dans fon enfance , &
au vers de Virgile : Deus nobis hæc otiafecit.
Cette infcription étoit fans doute plus idolâtre
, que celle de la ftatue de la Place des
Victoires : Viro immortali , à l'homme immortel
: on a critiqué cette derniere , comme
fi ce mot immortel lignifioit autre chofe
, que la durée de fa renommée .
Il étoit fi peu amoureux de cette fauffe
gloire , qu'on lui reproche qu'il fit ôter de
la Galerie de Verfailles , les Infcriptions
pleines d'enflure & de fafte , que Charpentier
de l'Académie Françoiſe avoit miſes à
:
22 MERCURE DE FRANCE.
tous les cartouches . Le fameux paſſage du
Rhin , la Sage conduite du Roi , la Merveil
Leufe entreprife , & c.
Louis XIV. fuprima toutes les Epithétes ,
& ne laiffa que les faits . L'Infcription qui
eft à Paris à la Porte Saint Denis , & qu'on
lui a reprochée , eft à la vérité infultante
pour les Hollandois ; mais elle ne contient
pour Louis XIV. aucune louange révol
tante. Il n'entendoit point le Latin ,comme
on l'a dit ; il n'alla prefque jamais à Paris, &
peut- être n'a- t'il pas plus entendu parler de
cette Infcription , que de celles de Santeuil
qui font aux Fontaines de la Ville. Il ferois
à fouhaiter après tout , que nous ne laiſſaſfions
fubfifter aucun monument humiliant
pour nos voisins , & que nous imitaffions
en cela les Grecs , qui après la guerre du
Péloponéfe détruifirent tout ce qui pou
voit réveiller l'animofité & la haine . Les
miférables Hiftoires de Louis XIV. difent
prefque toutes, que l'Empereur Léopold fit
élever une Pyramide dans le Champ de
Bataille d'Hochfted : cette Pyramide n'a
exifté que dans des Gazettes , & je me fouviens
que M. le Maréchal de Villars me
dit , qu'après la prife de Fribourg , il envoya
cinquante Maîtres fur le Champ , où
s'étoit donnée cette funefte bataille , avec
ordre de détruire la Pyramide , en cas
A O UST . 1750. 23
qu'elle exiftât , & qu'on n'en trouva pas le
moindre veftige. Il fautmettre ce conte de
la Pyramide avec celui de la Médaille du
Sta Sol : Arrête-toi , Soleil , qu'on prétend
les Etats Généraux avoient fait frapper
après la Paix d'Aix- la Chapelle ; fottife à
laquelle ils ne penſerent jamais.
que
Les chofes principales dont Louis XIV.
tiroit fa gloire , étoient d'avoir au commencement
de fon régne , forcé la Branche
d'Autriche Espagnole, qui difputoit depuis
cent ans la prefléance à nos Rois , à la céder
pour jamais en 1661 ; d'avoir entrepris
dès 1664 la jonction des deux Mers ;
d'avoir réformé les Loix en 1667 ;
d'avoir conquis la même année la Flandre
Françoile en fix femaines ; d'avoir pris
l'année fuivante la Franche - Comté en
moins d'un mois , au coeur de l'hyver ;
d'avoir fçû ajoûter à la France Dunkerque
& Strasbourg. Que l'on ajoûte à ces objets
qui devoient le flatter, une Marine de près
de deux cens Vaiffeaux , en comptant les
alléges ; foixante mille Matelots enclaffés
en 1681 , outre ceux qu'il avoit déja formés
; le Port de Toulon , celui de Breft &
de Rochefort bâtis ; cent cinquante Citadelles
conftruites ; l'établiſſement des Invalides
, de Saint Cyr, de l'Ordre de Saint
Louis, Obfervatoire , l'Académie des
24 MERCURE DE FRANCE.
Sciences , l'abolition du duel , l'établiffement
de la Police , la réforme des Loix : on
verra que fa gloire étoit fondée. Il ne fit
pas tout ce qu'il pouvoit faire ; mais il fit
beaucoup plus qu'un autre. Quand je dirai
que tous les grands Monumens n'ont rien
coûté à l'Etat qu'ils ont embelli , je ne dirai
rien que de très- vrai. Le peuple croit
qu'un Prince qui dépenfe beaucoup en
bâtimens & en établiffemens ruine fon
Royaume ; mais en effet il l'enrichit , il
répand de l'argent parmi une infinité d'Artiftes
, toutes les profeffions y gagnent ;
l'induftrie & la circulation augmentent.
Le Roi qui fait le plus travailler fes fujets ,
eft celui qui rend fon Royaume le plus
floriffant. Il aimoit les louanges fans doute,
mais il ne les aimoit pas groffiéres , & les
caractéres qui font infenfibles aux juftes
louanges , n'en méritent d'ordinaire aucune.
S'il permit les Prologues d'Opéra , dans
lefquels Quinaut le célébroit , ces éloges
plaifoient à la Nation , & redoubloient la
vénération qu'elle avoit pour lui . Les éloges
que Virgile , Horace & Ovide même
prodiguerent à Augufte , étoient beaucoup
plus forts , & fi on fonge aux profcriptions
, ils étoient afsûrément bien moins
mérités.
Louis XIV. n'adoptoit pas toujours les
louanges
AOUST. 1750. 25
louanges dont on l'accabloit. L'Académie
Françoife lui rendoit régulièrement compte
des fujets qu'elle propofoit pour les prix.
Il y eut une année , où elle avoit donné
pour fujet du prix : Laquelle de toutes les
vertas du Roi méritoit la préference : il ne
voulut pas recevoir ce coup d'encenfoir
affommant , & défendit que ce fujet fût
traité.
Il réfulte de tout ce qu'on vient de rapporter
, que jamais homme n'ambitionna
plus la vraie gloire . La modeftie véritable
eft , je l'avoue , au-deffus d'un amour - propre
fi noble. S'il arrivoit qu'un Prince
ayant fait d'auffi grandes chofes que Louis
XIV , fût encore modefte , ce Prince feroit
le premier homme de la terre , & Louis
XIV.le fecond .
Une preuve inconteftable de fon excellent
caractére , c'eſt la longue Lettre qu'il
écrivit à M. le Tellier , Archevêque de
Rheims , que j'ai eu le bonheur de voir en
original. Il étoit très - mécontent de M. de
Barbezieux , neveu de ce Prélat , auquel il
avoit donné la place de Secretaire d'Etat
du célébre Louvois fon pere. Il ne vouloit
pas dire des chofes dures à M. de Barbe
zieux ; il écrit à fon Oncle pour le prier de
lui parler & de le corriger : Je fçais ce que
je dois , dit-il , à la mémoire de Monfieur de
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Louvois. Mais fi votre Neveu ne change de
conduite , je ferai forcé avec douleur à prendre
un parti ; enfuite il entre dans un long détail
de toutes les fautes qu'il reproche à
fon Miniftre , comme un pere de famille
tendre & inftruit de ce qui le paffe dans fa
maifon. Il fe plaint que M. de Barbezieux
ne fait pas un affez bon ufage de fes grands
talens ; qu'il néglige quelquefois les affaires
pour les plaifirs ; qu'il fait attendre
trop long- tems les Officiers dans fon antichambre
; qu'il parle avec trop de hauteur
& de dureté. La Lettre eft afsûrément d'un
Roi & d'un pere.
Toutes les Hiftoires imprimées en Hollande
reprochent à Louis XIV . la révocation
de l'Edit de Nantes. Je le crois bien .
Tous ces Livres font écrits par des Protef
tans. Ils furent des ennemis d'autant plus
implacables de ce Monarque , qu'avant
d'avoir quitté le Royaume , ils étoient des
fujets fidéles . Louis XIV. ne les challa pas
comme Philippe III . avoit chaffé les Mau
tes d'Eſpagne , ce qui avoit été à la Monarchie
Efpagnole une playe inguériffable.
Il vouloit retenir les Huguenots & les convertir
. J'ai demandé à M. le Cardinal de
Fleury ce qui avoit principalement engagé
le Roi àcecoup d'autorité ; ilme répondit
quetout venoit deM. de Baville , Inten
AOUST. 27 1750.
dant de Languedoc , qui s'étoit flatté d'avoir
aboli le Calvinifme dans cette Pro
vince , où cependant il reftoit plus de
quatre-vingt mille Huguenots . Louis XIV .
crut aifément , que puifqu'un Intendant
avoit détruit la Secte dans fon département
, il l'anéantiroit dans fon Royaume.
M. de Louvois confulta fur cette grande
affaire M. de Gourville , que le Roi Charles
II . d'Angleterre appelloit le plus fage
des François. L'avis de M. de Gourville
fut d'enlever à la fois tous les Miniftres des
Eglifes Proteftantes . Au bout de fix mois ,
dit- il , la moitié de ces Miniftres abjurera ,
& on les lâchera dans le troupeau , l'autre
moitié fera opiniâtre , & reſtera enfermée
fans pouvoir nuire ; il arrivera qu'en
peu d'années les Huguenots n'ayant plus
que des Miniftres convertis & engagés à
foutenir leur changement , fe réuniront
tous à la Religion Romaine. D'autres.
étoient d'avis , qu'au lieu d'expofer l'Etat
perdre un grand nombre de Citoyens ,
qui avoient en main les Manufactures &
le Commerce, on fit venir au contraire des
familles Luthériennes,comme il y en a dans
P'Alface. L'autorité royale étoit affermie
fur des fondemens inébranlables , & toutes
les Sectes du monde n'auroient pas faitdans
une Ville une fédition de quinze
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
jours. M. Colbert s'oppofa toujours à un
coup d'éclat contre les Huguenots , il ménageoit
des fujets utiles. Les Manufactures
de Vanrobez & de beaucoup d'autres, qu'il
avoit établies , n'étoient maintenues que
par des gens de cette Secte .
Après la mort arrivée en 1683 , M. le
Tellier & M. de Louvois poufferent les
Calviniftes : ils s'ameuterent , on révoqua
l'Edit de Nantes , on abattit leurs Temples
; mais on fit la grande faute de bannir
les Miniftres . Quand les Bergers marchent,
les troupeaux fuivent . Il fortit du Royaune
, malgré toutes les précautions qu'on
prit , plus de huit cens mille hommes , qui
porterent avec eux dans les Pays étrangers
environ un milliard d'argent , tous les
Arts & leur haine contre leur Patrie . La
Hollande , l'Angleterre , l'Allemagne furent
peuplées de ces fugitifs . Guillaume III .
eut des Régimens entiers de Proteftans
François à fon ſervice ; il y a dix mille réfugiés
François à Berlin , qui ont fait de
cet endroit fauvage une Ville opulente &
fuperbe. Ils ont fondé une Ville jufqu'au
fond du Cap-de-bonne- Efpérance.
Louis XIV . fut très malheureux depuis
1704. jufqu'en 1712 , & il foutint fes difgraces
, comme un homme qui n'auroir
jamais connu la profpérité. Il perdit fon
A O UST. 1750. 29
fils unique en 1711 , & il vit périr en
1712 , dans l'espace de moins d'un mois ,
le Duc de Bourgogne fon petit-fils , la Ducheffe
de Bourgogne , & l'aîné de fes arriere-
petits- fils. Le Roi fon Succeffeur, qu'on
appelloit alors le Duc d'Anjou , fut auffi à
l'extrêmité. Leur maladie étoit une rougeole
maligne , dont furent attaqués en
même tems M. de Seigneley , Mademoifelle
d'Armagnac , M. de Liftenay , Madame
de Gondrin , qui a été depuis Comteffe
de Touloufe , Mad. de la Vrilliere , M. le
Duc de la Trémoille , & beaucoup d'autres
perfonnes à Verfailles. M. le Marquis
de Gondrin en mourut en deux jours . Plus
de trois cens perfonnes en périrent à Paris.
La maladie s'étendit dans prefque toute la
France. Elle enleva en Lorraine deux enfans
du Duc, Si on avoit voulu feulement
ouvrir les yeux & faire la moindre réflexion
, on ne fe feroit pas abandonné aux
calomnies abominables qui furent fi aveuglément
répandues ; elles furent la fuite
du difcours imprudent d'un Médecin
nommé Boudin , homme de plaifir , hardi
& ignorant , qui dit que la maladie dont
ces Princes étoient morts ' n'étoit pas naturelle
. C'est une chofe qui m'étonne toujours
, que les François qui font aujour
d'hui fi peu capables de commettre de
>
B iij
30 MERCUREDE FRANCE.
*
grands crimes , foient fi prompts à les
croire. Le fameux Chymifte Homberg ,
vertueux Philofophe & d'une fimplicité
extrême , fut tout étonné d'entendre dire
qu'on le foupçonnoit ; il courut vîte à la
Baftille pour s'y conftituer prifonnier , on:
fe moqua de lui , & on n'eut garde de le
recevoir ; mais le Public toujours témérai
re , fut long- tems imbu de ces bruits hori
ribles , dont la faulleté reconnue devroit:
apprendre aux hommes à juger moins légé
rement , fi quelque chofe peut corriger les
hommes.
Un des malheurs de la fin du régne de
Louis XIV , fut le dérangement des Finan
ces ; il commença dès l'an 1689 , on fib
porter tous les meubles d'argent orfévris à
la monnoye. Le Roi lui même donna l'éxemple
, en dépoüillant fa Gallerie & font
grand appartement de tous ces meubles
admirables d'argent maffif,fculptés par Ba→:
lin fur les deffeins du fameux le Brun , &
de tout cela on ne retira que trois millions
de profit. On établit la Capitation en
1695 : on fit des Tontinės. M. de Ponty
chartrain en 1696 , vendit des Lettres de
Nobleffe à qui en vouloit , pour deux mille
écus , & enfuite on taxa à vingt francs la
permiffion d'avoir un Cachet.
Dans la guerre de 1701 , l'épuisement
A O UST. 1750. 301
parut extrême. M. Defmarets fut un jour
réduit à prendre cent mille francs , qui
étoient en dépôt chez les Chartreux , & à
mettre à la place des Billets de Monnoye
dans un befoin preffant de l'Etat. Si on
avoit commencé par établir l'impôt du
Dixiéme , impôt égal pour tout le monde
par fa proportion ( ce qu'on ne fit qu'en
1710. ) le Roi eût eu plus de reffources ;
mais au lieu de prendre cette voye , on ne
fe fervit que des Traitans , qui s'enrichi ,
rent en ruinant le peuple. L'Etat ne manquoit
point d'argent , mais le difcrédit le
tenoit caché. Il a bien paru en dernier
lieu dans la guerre de 1741 , combien la
France à de reffources. Non-feulement
il n'y a pas eu un moment de difcrédit, mais
on ne l'a jamais craint. Rien ne prouve
mieux que la France bien adminiftrée eft le
plus puiſſant Empire de l'Europe.
M
*88888888888888888
de don.
Onfieur Rameau , avant que
net au Public fa démonftration
du
Principe de l'harmonie, voulut eflayer s'il
l'avoit mife à la portée de ceux qui n'étoient
initiés ni dans la Géométrie , ni dans la
Mufique . Il lut fon Mémoire à M. de Marmontel;
celui-ci prétendit l'avoir enten-
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
du ; M. Rameau faifoit difficulté de l'en
croire ; M. de Marmontel lui propofa pour
le convaincre de mettre fa Démonftration
en vers , & cette Epitre eft le réſultat de
cette efpéce de défi . Elle demande , comme
tous les Ouvrages de ce genre, des Lecteurs
déja inftruits du fujet qu'elle traite.
C'eft pour fuppléer au défaut de ces connoiffances
, qui ne font pas encore affez
répandues , qu'on a joint au texte des Notes
qui en facilitent l'intelligence.
Cette Epitre eft beaucoup plus étendue,
mais nous n'en donnons ici que ce que M.
de Marmontel a bien voulu nous en communiquer.
FRAGMENT
D'une Epitre de M. de Marmontel à M.
Rameau , fur fa Démonftration du
principe de l'Harmonie.
NEwton des fons , (4 ) Aftre de l'Harmonie ,
Non , le concours des plus heureux hazards
Ne peut fixer la carriere des Arts ;
Tu nous l'apprens . C'eft aux mains du génie
A déchirer le bandeau d'Uranie .
(4) M. Rameau a analyfé les fons , à peu près
comme M. Newton a analyfé la lumière.
A O UST.
33 1710.
La vérité fur les aîles du tems
Vers nous , dit- on , s'avançant d'âge en âge ,
De fes rayons perce enfin le nuage
Qui la dérobe à nos efprits flotans :
Tu la préviens. C'eſt aux talens ſublimes ,
De fes fecrets raviffeurs orgueilleux ,
A la tirer du fond de fes abîmes ,
A l'arracher du fein même des Dieux.
L'expérience à tout moment trompée ,
Lent voyageur au milieu des déſerts ,
Marchant d'abord fur la foi des éclairs ,
Change cent fois fa route entre- coupée
Par des écueils & des fentiers divers .
Que le Génie avec elle s'uniffe;
Plus de détour , d'écueil , de précipice »
Leur vol rapide embraffe l'Univers.
Depuis l'Auteur de la Mérempficofe , (a)
Jufqu'au beau fiécle où le tendre Lully
Fit foupirer le François amolli ,
En vain l'oreille interrogea la cauſe
De fes plaifirs . Le Luth formoit des fons ,
La voix des chants : inutiles leçons.
L'art foible encor, fuivant l'inftinct pour guide, ( )
(a ) Pithagore eft le premier Auteur connu qui
fe foit appliqué à chercher le rapport des fons.
(6) Jufqu'ici la Mufique n'a eu que des régles
infuffifantes & fujettes à mille exceptions , & le
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Sur le clavier portoit fi main timide ) bliv på
A la lueur d'un débile flambeau ,
Non loin fouvent , il entrevit le beau ;
Mais
pour l'atteindre il n'avoit point de route :
Le goût fotoit dans le cercle du doure ,
Et le génie y trouvoit fon tombeau. (a)
Rameau paroît , & la nuit fe diffipe.
Dans les accords il furprend leur principe ,
Et des rayons qu'il en fait rejaillir ,
L'art éclairé ne craint plus de faillir.
11 eft connu ce mêlange harmonique , (6)
goût a fouvent indiqué aux Muficiens des modula
tions & des accords réguliers, qu'ils auroient évités,
s'ils avoient confulté leurs règles plutôt que leur
oreille.
(a) Il feroit facile aujourd'hui de démontrer
que les Compofiteurs les plus célebres n'ont pas
toujours tiré des idées avantagenfes qui leur font
venues , tout le parti qu'on auroit pû , faute d'un
principe , qui par des conféquences néceffaires les
conduisit à une connoiffance complette des poffibles
& des raifons de préférence entre ces poſſibles.
(b) Lefonfondamental & générateur contient fa
douzième octave de fa quinte, & fa dix -feptiéme mas
jeure double octave de la tierce majeure. Il fait réfonner
ces parties qu'on appelle fous multiples dans
fon même corps fonore , & dans d'autres fo- corps
nores , lorfqu'ils font parfaitement accordés à l'uniffon
de ces parties . Ces fons forment entre eux la
proportion dite pour cette taiſon barmmique 1 4.4.
Il fait frémir de plus les mêmes confonances , ca
À O UST. 1750. 35
Des fons divers qu'engendre un fon unique ,
Ce doux rapport , cer amour mutuel
Quí les confond dans le fein paternel :
Je crois les voir (a) franchir leur intervale ,
Pour remonter vers leur fource natale ,
Se reconnoître & de loin s'appeller ,
Pour s'embellir , à l'envi fe mêler.
Je vois quel est le favori du père , (b)
raiſon inverſe , c'eſt à - dire , la douziéme & fa dix-
Septiéme majeure au- deffous , dont fe forme avec lui
cette proportion Arithmétique 1 , 3 , 5.
Il force d'ailleurs les corps de ces dernieres
confonances , corps qu'on appelle multiples , à fe diviſer
, en frémiſſant en autant de parties qui font
ſon uniſſon; ainſi la corde qui eſt ſon triple, le divife
en trois parties égales , & celle qui eft lon quintuple
, en cinq parties égales.
(a) Les Octaves fe confondent à l'oreille , de
maniere que la Quinte & la Tierce lui paroiffent tou
jours telles , à quelque Olave qu'elles foient portées
au-deffus de leur Générateur.
Si ces Octaves au contraire font portées au.def
fous du même Générateur , l'effet qui en résulte
'eft qu'une légere modification de celui qu'on
éprouve dans le premier ordre de Génération , ce
qui s'appelle Renversemert en mufique, & Proportion
contre- Harmonique ou contre- Arihtmétique dans les
autres Arts où ces mêmes proportions ont lieu .
·
(b) Il s'agit ici des Modes ; il n'y en a que deux.
Le premier, feul naturel , eft appellé majeur, & fé
tire de la proportion harmonique 1 , l'autre
qui fe tire de la proportion arithmétique 1 , 3 , 5 ,
s'appelle Minou .
3
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
Quels font les droits du pere fur l'enfant ,
Quelle union il permet ou défend :
Par quels moyens leurs defcendans s'allient , (a)
Sont divifés ou le réconcilient ?
Mais dans leur choc quel contrafte faillant &
Je vois le Chef (b) de ce peuple brillant ,
A fes Etats joindre un nouvel Empire.
Là , dans la foule , il regne confondu ,
Et pour jouir d'un droit plus étendu ,
Semble fubir les loix qu'il va preferire.
Son nouveau peuple aimable , effeminé , (c)
Si l'on s'écarte des premieres routes dictées par
Je Générateur , l'effet eft alteré , & l'on voit d'ailleurs
que la proportion harmonique eft plus intimement
liée à ce Générateur que la proportion arithmé
tque. C'est dans la formation des Modes que la
Bale fondamentale prend fa fource ; elle confifte
dans la fucceffion des Générateurs .
2
(a) Les fons engendrés ne s'allient qu'à la faveur
de leur Générateur : ils en font les defcendans ,
mais ils peuvent devenir Générateurs à leur tour
& les produits de ces feconds Générateurs forment
prefque tous des diffonances avec le premier & fes
produits.
(6) Il s'agit du Mode mineur où le Générateur ſe
conftitue Tierce mineure d'un fon qu'il adopte pour
Générateur en ce cas , & auquel il donne pour
Quinte la Tierce majeure , Quinte qui ordonne de
la fucceffion , de- même que la fienne en a ordonné
dans le Mode majeur.
(c) Le Mode majeur , le plus naturel , comme on
l'a dit , eft fier , majeftueux , brillant : le Mineur
A O UST. 1750. 37
Moins fier , plus doux , moins bien diſcipliné
Que le premier , d'un pas foible & timide ,
Vient avec lui fe ranger fous leur guide.
Tous deux foumis à ce Légiflateur
Tous deux unis d'un lien infenfible ,
Font éclatter fous fon regne paisible
De leurs tréfors le mêlange enchanteur.
Si quelquefois la paix en eft bannie , (4 )
Y
au contraire , moins naturel , eft doux , tendre ,
triste ;
mais chacun d'eux prend fa fource dans le
Générateur commun.
(a ) De-même que la Quinte du Générateur or
donne de la fucceffion harmonique du Mode & de fes
bornes , l'Octave de ce Générateur ordonne de fon
côté des bornes de la fucceffion Diatonique , c'est-à
dire de celle des moindres degrés naturels à la voix , &
pour arriver à l'Octave de ce Générateur , la Quinte
eft pour lors forcée de paffer à la fienne , ce qui
altere l'ordre preſcrit en harmonie ; mais bien- tôt
chacune de ces Quintes retournant à ſon Générateur
, chaque chofe rentre dans fon ordre , & par
la préoccupation où nous tenoit le premier Géné
rateur , fon retour fatisfait pleinement & fait ou
blier ce qu'on a pû fouffrir , lorſqu'on s'en étoit
trop éloigné.
Ceci regarde d'ailleurs la Diffonance qu'on peut
ajoûter à l'harmonie de chaque Quinte du Générateur
( car il fait frémir fa Quinte ou douzième audeffous
, de-même que celle au deffus , ) diffonance
qui les force pour lors de rentrer dans le fein de ce
Générateur; au lieu que fans le fecours de la difonance,
ces Quintes devenant Générateurs à leur tour,
auroient pu paffer à leurs Quintes , comme on
MERCURE DE FRANCE.
Leur Chef habile à nous préoccuper ,
Nous dérobant leur troupe défunie ,
Jufqu'au moment où la guerre eft finie ,
Remplit l'oreille afin de la tromper.
Que de rapports ! Quel tiffu de merveilles !
Ce que n'ont pu trente fiécles de veilles ( 4 )
Un feul mortel d'un regard le produit.
De ton triomphe , ami , goûte le fruit ,
Dans l'avenir contemple ta mémoire ;
Ton nom gravé fur le front de la gloire.
Voi déformais tes concurrens altiers ,
Confus , foumis , marcher dans res fentiers :
L'envie enfin muette , confternée ,
Par le bon goût à ton char enchaînée.
Roi de ton Art , à ce titre flateur
Tu viens d'unir celui de Fondateur.
i
Après avoir applani tant d'obftacles ,
Dans ce Sénat , (b) dont les regards de Linx
De la Nature obfervent les miracles ,
Tu t'es montré vainqueur d'un nouveau Sphinx ,
vient de le faire remarquer . Ainfi la guerre que
cette diffonance fait pour lors à l'oreille , fe trouve
appailée par l'arrivée du Générateur qui les fuit
immédiatement.
(4)Il y a à peu près trois mille ans qu'on cherche
le principe de la Musique. Broflard cite plus
de huit cens Auteurs parmi lesquels fe trouvent
les plus grands Philofophes de tous les tems.
(6) L'Académie Royale des Sciences .
.32
1750. A O UST.
Et la critique a fcellé tes Oracles . (4)
Pourfuis , étonne, enchante les François.
Quel prix plus doux de tes nobles fuccès
Que la faveur d'un Miniftre équitable , (b)
L'oeil de la guerre en un tems redoutable ,
L'ame des Arts dans le ſein de la paix :
De l'amitié fi tu chéris le gage,
Reçois ces vers , tendre & fincére hommage.
Je les écris dans l'azile enchanté
Du fentiment & de la vérité.
Dans cet azile inaceffible aux vices
Où l'amitié prodigué fes délices
Où des coeurs droits pour garant ont l'honneur
Et l'un dans l'autre épanchent leur bonheur ,
Où la fageffe & riante & facile
De l'agréable affaiſonne l'utile ;
Temple des Arts , & fouvent leur berceau ,
I
(a) Voyez le rapport de l'Académie des Scien
ces imprimé à la fuite de la Démonftration . Le
fuffrage de ce Corps refpectable eft journellement
confirmé par les éloges que reçoit M. Rameau de
tous les Sçavans de l'Europe , fur fa découverte du
Principe de l'harmonie.
(b) M. le Comte d'Argenfon a encouragé M.
Rameau à mettre fes découvertes dans le degré
d'évidence où elles fe trouvent préfentement , il a
affifté à la lecture de fon Mémoire à l'Académie
des Sciences , & a bien voulu permettre que cof
uvrage lui fürdédié.
40 MERCURE DE FRANCE:
Lieux où la Tour a formé fon pinceau ,
Ou Vaucanfon , rival de la Nature ,
A combiné la premiere impoſture ,
Et d'où ça plume & ta lyre à la fois ,
Donnent à l'Art un modéle & des loix , &c:
2
ODE
Contre l'Amour.
Qu'entens-je ? Quels nouveaux Orphées
Forment ces aimables accens ?
Pour qui font ces brillans trophées ?
Quel fpectacle enchante mes fens è
Je vois les ris , les jeux , les graces ;
Un enfant marche fur leurs traces
C'eft l'Amour , c'eſt lui , je le vois.
Pour mieux établir la puiffance ,
Il prend les traits de l'innocence ;
Mortels , n'écoutez point la voix.
Et toi , dont la fauffe lumiere
Aveugle les plus éclairés ,
Fils de Vénus , dans ta carriere
Serons-nous toujours égarés ?
Jufques à quand , par tes captices ,
A OUST.
1750.
41
Verrons - nous d'affreux précipices
S'ouvrir fous les pas des mortels ,
Et les coeurs foumis à tes chaînes ,
Malgré la rigueur de leurs peines ,
T'élever encor des Autels ?
Les partifans de ton Empire
Te nomment le Dieu des plaifirs ,
Et ceux que ta faveur attire
Pour toi feul forment des defirs.
Trifte erreur qui cache à leurs ames ,
Que l'ardeur dont tu les enflammes
Eft la fource des plus grands maux !
Dangereux plaifirs que j'abhorre !
Heureux le coeur qui vous ignore !
Il goûte un tranquille repos .
C'eft à toi , fageffe divine
D'éclairer les foibles humains :
Qu'ils ofent fuivre ta doctrine ;
Le vrai bonheur eft en leurs mains,
Viens par ta lumiere céleste ,
Percer le nuage funefte
Dont l'Amour obſcurcit leurs yeux ;
Fais-les marcher fous tes aufpices ,
42 MERCURE DE FRANCE .
Et leur montre ces précipices ,
Couvert d'appas délicieux .
Quoi ! je me verrois , vil eſclave ,
Orner le char de ce vainqueur ?
Je pourrois aux fers , que je brave ,
Affervir lâchement mon ecur ?
Je croirois qu'au fein des allarmes ,
Parmi les peines & les larmes ,
Réfide la félicité ?
Et béniffant mon Efclavage ,
Je pourrois nommer avantage
Une trifte captivité ?
****
C'en eft fait , une heureuſe étoile ,
Amour , guide à préfent mes pas.
Ton regne à mes yeux fe dévoile ,
Et j'en déteſte les appas.
Je n'y vois qu'erreur , que foibleffe
Que coeurs vaincus par la molleffe ,
Et foumis à d'indignes loix ;
Epris d'une yvrelle fatale ,
Je vois Hercule aux pieds d'Omphale
Démentir fes nobles exploits.
CA O UST . 1750.
De ces traits que ma raiſon blâme ,
Mortels , tirez une leçon .
Voyez une imprudente flamme´
Caufer la perte de Samfon .
Avant fa honteufe défaite ,
Confiderez ce Roi Prophète ,
De l'efprit Divin animé ;
Humain , pieux , fage , équitable ,
Son coeur n'eût point été coupable ,
Si fon coeur n'avoit point aimé.
Combien d'exemples déplorables
Frappent mes regards tour-à-tour !
Combien de Héros mémorables
Succombent aux traits de l'Amour !
Voyons fur ce vafte Théatre
Le fier amant dé Cléopatre }
Il veut fubjuguer les Romains :
L'Amour paroît , & dans ſon ame
Allume une fervile Aamme ;
Je vois le dernier des humains.
*****
Vous donc que l'Amour follicite
A devenir fes favoris ,
Infenfés ! voyez à ſa ſuite
Les foins fâcheux , les noirs foucis ;
Si les jeux fouvent le précédent
.
44 MERCURE DE FRANCE.
།
Combien de chagrins lui fuccédent !
Fuyez , évitez fes douceurs ;
Sous une image féduifante ,
Une Déité malfaifante
Tend des embuches à vos coeurs,
+3X+
Pourquoi , tranquille indifference ,
N'ai-je point écouté ta voix ?
Quand par la flatteuſe apparence
L'Amour m'engageoit fous fes loiz
J'étois ébloui de fes charmes ;
Mais enfin , par d'utiles armes ,
La raiſon a brifé mes fers.
Pour toi feule mon coeur refpire ;
Sous la douceur de ton Empire ;
Je ne craindrai point de revers.
L. Dutens , de Tours.
A O UST. 1750. 45
SUR la mort de M. de Souillac ,
Evêque de Lodéve.
DE mon ame aux regrets ouverte
Cher Souillac , reçois les foupirs ;
Rien n'adoucit les déplaiſirs ,
Dont je fuis rempli par ta perte.
La tendre amitié nous lioit ,
Tu fus l'objet de mon eftime ,
Ta grande ame concilioit
Les vertus , les talens , l'efprit le plus fublime,
Nous t'avons vu dans des chanfons ,
Aimable , élegant , comme Horace ,
'Peindre les hommes avec grace ;
Nous t'avons vu dans des fermons ,
Bien plus folide qu'au Parnaſſe ,
Les éclairer de tes leçons.
Pourquoi la Parque criminelle
De mes plaifirs bornant le cours
A-t'elle d'une main cruelle
Coupé la trame de tes jours ?
Souillac , tu n'es donc plus , tu ne peux plus m'ena
tendre ,
Quand je gémis dans les douleurs ,
Tu ne vois point couler les pleurs ,
Dont mes yeux arroſent ta cendre.
L'impitoyable fort vient de nous défunir ,
46 MERCURE DE FRANCE .
Hélas ! ma vie infortunée
Sera fans ceffe empoisonnée
Par un fi trifte ſouvenir.
Ah ! du moins mon ame attendrie
S'occupera toujours de toi ,
Et fouvent par mes vers j'inftruirai ma Patrie
De la tendre amitié que ton coeur eut pour moi ;
Modéle des humains , tu fus un digne exemple ,
Pour ce Grand enyvré des folles qualités ,
Que l'imbécillité fervilement contemple ,
Qui pour toutes vertus n'a que des dignités.
Pour ce Grand, qui paîtri d'un orgueil déteſtable,
Dans un mortel obfcur méconnoît fon femblable
Dont l'aspect révoltant irrite encor mes maux ,
Qui ferend à la fois par un fort mépriſable ,
Et l'opprobre de fes égaux ,
Et le féau du miférable.
Ah ! que ce vain éclat ceffe de l'ébloüir ;
Qu'il obferve ta vie , il peut apprendre encore ,
Que fi la vertu ne décore
Ce fafte idolâtré dont il ofe jouir ,
Rien n'eft plus frêle aux yeux du fage ,
Que tout ce pompeux étalage,
Qu'un même inftant voit naître & fait évanouir.
Le Chevalier de Reffeguier.
AOUS T. 1750. 47
LETTRE
De M.Thibault de Chanvalon , de l'Académie
des Belles- Lettres , Sciences & Arts
de Bordeaux , à M. Sarrau , Secretaire
pour les Arts de la même Académie , pour
Servir de réponse à M. Morel.
M
•
Onficur , vous fçavez que l'Académie
avoit proposé pour fujet du
prix de l'année derniere , la caufe de la
mue de la voix , qu'aucune des Differtations
qui lui furent envoyées , ne fut
agréée , & qu'ayant l'honneur d'être alors
à la tête de la Compagnie , pour me conformer
à notre ufage , je crus devoir traiter
cette matiere : avant de chercher la
caufe de la mûe de la voix , je penfai qu'il
falloit premierement fçavoir en quoi confiftoir
la voix elle-même , & ce qui la formoit.
Je parcourus donc les opinions les
plus connues fur cette derniere queſtion ;
celles de Meffieurs Dodart & Ferrein me
parurent feules mériter quelque attention.
Après les avoir examinées & difcutées ,
ayant ofé même ajouter au Mémoire de
M. Ferrein quelques objections , ou quel
48 MERCURE DE FRANCE.
ques preuves de plus contre M. Dodart
il m'arriva de dire enfuite , que » de ces
deux fyftêmes M. Morel , Chanoine de
ود
Montpellier , en avoit fait un troifiéme ,
» qui n'étoit qu'un composé ou une réunion des
» deux autres..... mais qu'il n'en devoit
plus être queſtion , & qu'il ne falloit pas
s'y arrêter , puifqu'il tomboit & s'écrouloit
avec celui de M. Dodart , parce que j'étois
, & que je fuis encore dans la perfuafion
, que les expériences de M. Ferrein
oferois-je dire auffi celles que j'ai rapportées
, jointes à la difficulté ou l'impoffibilité
de rendre raifon de ces expériences
& des phénoménes de la voix , fuivant
les principes de M. Dodart , que tout cela ,
dis-je , fuffifoit pour détruire le fyftême
de ce dernier , qui étant renverfé , faifoit
en même tems tomber & écrouler celui de
M. Morel, à qui il fervoit d'appui ?
Ce mot d'écrouler échappa de ma plume
dans le feu de la compofition , fans aucun.
efprit de malice ni de critique ; cependant
c'eft- là , pour ainfi dire , ce qui paroît
feul avoir bieffé M. M. dans le jugement
que j'ai ofé porter contre fon fyftême
; il a crû devoir y répondre par une
Lettre inferée dans le Mercure de Mars,
& adreffée à M. l'Abbé d'Harfeüil , qu'il
dit être membre de l'Académie de Bordeaux;
AOUS T. 1750. 49
deaux , mais il fe trompe à cet égard , &
vous qui en êtes un des Fondateurs , vous
le fçavez bien mieux que moi.
Voilà donc , Monfieur , une de ces
guerres allumées pour un feul mot ; mais
ne nous arrêtons point à des mots , venons
aux raiſons de M. M. C'eft vous qui m'avez
communiqué fa Lettre , fouffrez
je vous adreffe par la même voie publique
ma réponſe , dont je vous prie de me pardonner
la longueur , parce que ce fera la
derniere que je ferai à ce fujet.
que
M. M. paroît avoir dans fa Lettre deux
objets ; l'un de prouver que je n'ai porté ,
ou plutôt que les expériences de M. Ferrein
n'ont porté aucune atteinte au fyftême
de M. Dodart ; fon autre objet eft de
chercher encore plus fortement à prouver
que , quand même celui- là auroit étéfappé,
je n'en aurois pas eu moins de tort d'en
conclure , que le fien tomboit avec celui
de M. Dodart : faites moi l'amitié de fuivre
les raiſons contenues dans cette Lettre.
1º . A l'égard du premier de ces deux
objets , il n'en eft point du tout queſtion
ici ; car , comme le fecond vous annonce
qu'il importe fort peu au fyftême de M.
M. que celui de M. Dodart foit bien ou
mal fondé , auffi ne dit-il pas un feul mot
C
50 MERCURE DE FRANCE,
pour la défenſe de M. Dodart : & moi , je
ne dirai qu'un feul mot pour prouver ,
quant à préfent, l'infuffifance du fyftême de
M. Dodart , c'eft que M. Morel en convient
lui- même , comme nous le verrons
plus bas.
A l'égard du fecond , voici ce qu'il répond
.
» Si M. Thibault daignoit regarder
» mon ouvrage avec un peu plus d'atten
» tion , il s'appercevroit qu'il eft bâti fur
» les fyftêmes de Meffieurs Dodart & Fer-
»rein , comme fur deux fondemens.
Par ces mots M. M. ne contredit point
affûrement ce que j'ai avancé › que fon
fyftême est un compofé & une réunion des
deux autres , & que fi l'un des deux eft détruit
, le fien doit fubir le même fort : que
faudroit-il craindre en effet , fi , étant dans
une maifon qui n'auroit que deux pilotis
pour foutiens , l'un de ces pilotis venoit
à manquer la maifon s'écroulant par un
côté , n'entraîneroit- elle pas le refte ?
Pour prouver le contraire , M. M. employe
la comparaiſon fuivante.
39
» Vous fçavez , dit- il , les differentes
opinions fur l'origine des fontaines ; les
»uns vont les puifer dans les abîmes des
» mers , d'autres fe tranfportent jufques.
39 dans les nues pour en trouver les fourAOUS
T. 1750.
st
» ces ; fi vous voulez nous démontrer
à ce
»fujet que la mer & les cieux font également
chargés de pourvoir aux befoins
» de la terre , & que quelqu'un , après vous
»avoir uniquement prouvé que les eaux
» de la pluye ne font rien moins que fuffifantes
pour nous abreuver , fe vantât
d'avoir fait écrouler tout votre fyftême
fur l'origine des fontaines , ne pourriezvous
pas lui répondre qu'il a véritable-
» ment tari quelques-unes de vos fources ,
» mais que laiffant encore couler toutes
>> celles qui viennent de la mer , votre
» fyftême fubfifte dans fa plus grande
>> partie ?
pas
Non ; permettez - moi de le dire , vous
ne feriez fondé à faire cette réponſe :
car , fi des deux fources que vous employez
, & dont vous avez befoin , vous
fuppofiez que l'on vous en retranchât une
comme impraticable , vos fontaines alors
feroient bientôt à fec , & dans ce cas même
que s'enfuivroit- il encore ? C'eſt que
ce ne feroit plus alors votre fyftême , il
n'en refteroit plus qu'une partie , qui appartiendroit
toute entiere à celui qui ,
avant vous , s'en étoit fervi , & qui n'avoit
employé qu'une de ces deux fources ,
pour
faire autant , & tout ce que vous prétendez
faire avec les deux enfemble. Si vous
Cij
52 MERCURE DEFRANCE.
fuppofez donc une fois l'opinion de M.
Dodart détruite , il ne vous reftera plus
que celle de M. Ferrein , que vous ne direz
point être la vôtre.
Mais voici , ce me femble , comment
M. Morel auroit dû faire cette comparaifon.
Si de deux perfonnes qui difputeroient
fur l'origine des fontaines , l'une
me prouvoit ( par des expériences qui
tombaffent fous les fens , comme celles de
M. Ferrein , ) que les eaux de la pluye font
fuffifantes pour former & entretenir tous
les ruiffeaux & tous les fleuves, & c.feroit - il
naturel que je quittaffe cette opinion que
me confirment mes fens, pour croireun autre
Sçavant, quivoudroit me perfuader contre
ce témoignage, que par une méchanique
très- difficile , & même inconcevable pour
moi , la mer concourt autant que les eaux
de la pluye à la formation des fontaines ?
Quel est l'homme qui balanceroit alors fa
croyance entre ces deux opinions ?
Allons plus avant.
"
29 Meffieurs Dodart & Ferrein , continue
» M.M.ont donné leur ſyſtême ſur la voix ;
j'ai crû
que
chacun d'eux , pris en particulier
, étoit infuffifant pour en expli-
» quer tous les phénomenes , parce que
chacun n'admet qu'un feul inftrument
»
» pour cet organe.
A OUS T. 1750. 53
Eh ! pourquoi difputons- nous ? Ceci me
paroît bien clair : Chacun d'eux ,pris en particulier
, eft infuffifant pour expliquer tous les
phénomenes de la voix. J'en conviens , cela
eft très-vrai à l'égard du fyftême de M.
Dodart , & voilà donc M. Morel & moi
d'accord fur un point effentiel , qui fait
l'un des deux objets qu'il fe propofoit de
détruire par fa Lettre : mais cela ne nous
mettroit-il pas d'accord auffi fur fon fecond
objet ? Chacun d'eux , pris en particulier
, eft infuffifant , n'eft- ce pas avouer ,
comme je cherche à le prouver , que , fon
fyftême étant bâti fur les deux autres fyftêmes
, fi chacun d'eux pris en particulier eft
infuffifant , l'un & l'autre lui font donc
abfolument néceffaires pour foûtenir le
fien , parce que féparement ils ne pourroient
lui fuffire de fon propre aveu , &
que s'en fervant enfin comme de deux fondemens,
ils doivent être inféparables , puifque
fi l'on en détruifoit un , il ne reſteroit
plus à M. M. qu'un appui , ou un fondement
infuffifant pour fon hypothéfe ? Je crois
que nous pourrions bien en refter là , &
que ceci éclaircit bien notre difficulté ;
mais achevons , je vous prie , de voir les
autres raifons de M. Morel , je veux répondre
à toute fa Lettre.
» J'ofai me flatter , dit- il , › qu'il y avoit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
» ( dans fa théorie phyfique fur la voix )
» quelque chofe de different de ce qui ré-
» fulte des démonftrations qu'ont employées
Meffieurs Dodart & Ferrcin ,
»parce que ces illuftres Académiciens n'ont
point entrepris d'expliquer la caufe des
»deux voix que chacun de nous a reçûës
» de la nature , & c .
>>
و د
Que M. M. me permette de lui dire
que M. Dodart en a donné l'explication
dans les Mémoires , & qu'elle eft répandue
dans plufieurs autres Livres ; c'eſt ce
que n'a point fait à la vérité M. Ferrein ,
qui s'eft contenté dans le Mémoire qu'il
a donné à ce sujet , de commencer d'abord
par établir fon fyftême , ou plutôt fes expériences
, & de détruire l'hypothèſe de
M. Dodart ; il lui auroit été fans doute
fort aifé de donner cette explication des
deux voix que chacun de nous a reçûës , ( j'ai
ofé la donner dans ma Diflertation , en
fuivant fimplement la méchanique des feuls
inftrumens à cordes ) elle n'eft point rapportée
, non plus que bien d'autres , dans
l'extrait de ma Differtation , parce que ce
n'en eft qu'un extrait ou une partie, &
qu'il appartient à l'Académie de diſpoſer
de l'ouvrage en entier.
Je conviendrai avec M. Morel , puifqu'il
vient de le dire lui-même , qu'il n'y
AOUS T. 1750.
55
a effectivementque quelque chofe de different
de fon fyftême à ceux de Meffieurs Dodart
& Ferrein ; que dans le fond il a fuivi
l'hypothefe de chacun de ces deux Académiciens
, excepté que là , où une des deux
lui a paru infuffifante , il lui a auffi -tôt prêté
le fecours de l'autre.
Il y a encore un autre article de cette
Lettre qui exige une réponfe ; il s'agit d'un
fait affez ordinaire dans la pratique des
inftrumens de Mufique , que M. M. fembleroit
ici ne pas fçavoir.
» Je n'ai pas befoin , dit - il , d'invoquer
» le fecours de l'expérience , pour convaincre
qu'un feul & même inftrument
» ne peut donner qu'un feul & même fon
qui le caractérife ; le plus habile joueur
» de haut-bois tenteroit inutilement de
» joindre à la gayeté des tons qu'il tire de
>>fon inftrument , la tendreffe de ceux que
» donne la feule flûte Allemande .
C'eft précisément à l'expérience même
que je veux avoir recours , fans l'invoquer
pour prouver le contraire ; qu'appelleton
tous les jours un fon flûté ? Ce n'eſt
point affûrement ceux de la flûte même
qu'on défigne par-là , mais feulement ceux
qui l'imitent ; & le plus grand mérite des
habiles joueurs de hautbois , confifte précifément
en ce que M. M. prétend , qu'ils
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
ne peuvent pas faire ; c'eft par-là pareillement
que fe fait le plus admirer un Trom.
pette ou un Cor- de -chaffe, quand ils accompagnent
feuls une voix qui chante , & que
leurs fons fe marient enſemble avec cette
voix ,auffi-bien que l'on feroit avec la Aûre.
Si M. M. vouloit s'en rapporter à quelques
expériences que j'ai avancées à ce fujet
dans ma Differtation , & qui lui feront
confirmées par tous ceux qui ont la pratique
des inftrumens à cordes , ou plutôt
par fes fens mêmes , il lui feroit alors bien
facile de fe convaincre qu'un inftrument
à cordes n'a pas feulement le fon qui le
caractériſe , mais qu'il rend même des fons
d'une nature entierement differente , &
que rien n'eft plus commun que de leur
faire imiter , à un point même méconnoiffable
, le fon des inftrumens à vent ;
qu'ils en forment entr'autres , qui font
connus de tous les Muficiens , fous le nom
de fons harmoniques , qui ne reffemblent à
rien moins qu'au fon d'une corde , mais
qui au contraire copient & imitent par.
faitement fous une main habile les fons de
la flûte , & ceux du fauffet de la voix humaine
; & on peut remarquer ailément.
que le même ménagement , la même
adreffe que demande l'archet pour former
fur une corde ces fons harmoniques , eft
AOUS T. 1750. 57
pareillement néceffaire au gofier , & au
foufle qui fert d'archer pour chanter du
fauffet. On peut auffi imiter für un inftrument
à cordes , ce flageolet avec lequel
on éleve les fereins de Canarie , de façon
que l'on ne fçauroit diftinguer par l'ouie
ces fons de la corde , d'avec ceux da
flageolet même. Enfin on pourroit encore
avancer à M. M. ce dont on a eu
l'exemple répété plufieurs années dans
cette même Ville , c'eft d'y avoir entendu
un fameux violon Allemand , qui imitoit
même l'articulation de la voix , & qui depuis
a été copié par des violons médiocres.
Pourquoi donc recourir à deux caufes differentes
& oppofées pour un même effet ,
pu que l'on trouve dans les vibrations des
fibres d'une corde , de quoi imiter & exécuter
ce qu'on croit ne pouvoir fe faire
dans les inftrumens à vent , que par une
ouverture plus ou moins étroite , qui fert
de paffage au vent , &c.
Après ces expériences , & tant d'autres
dont plufieurs font déja rapportées dans le
Mémoire de M. Ferrein , que l'on compare
fon fyftême avec celui de M. Dodart.
Il refte auffi à préfent à me juger , Monfieur
; laiffez à part le mot d'écrouler , &
pour fçavoir s'il eft vrai , n’examinez
Cy
que
58 MERCURE DE FRANCE.
nos raifons , & dites-moi , je vous prie ,
fi j'ai eu tant de tort d'avancer que le fyftême
de M. Dodart étant renversé , il s'enfuivoit
naturellement que celui de M. M.
auquel il fervoit d'appui , étoit également
détruit.
Je crois en avoir affez dit, pour prouver
ce que j'ai avancé à cet égard ; mais ficela
eft , vous pourriez croire qu'en ce cas,
M. M. fe retournant d'un autre côté pour
` foutenir fon fyftême , auroit effayé de défendre
& de maintenir celui de M. Dodart.
Non , vous avez déja vû qu'il en a avoué luimême
l'infuffifance , enforte qu'il n'eft pas
queftion dans toute cette Lettre , comme
je l'ai dit , d'un feul mot pour la défenſe
de M. Dodart , & s'il en étoit befoin je
pourrois dire encore qu'il n'en eft point
queftion ailleurs , & que M. M. dans fon
ouvrage même , n'a rien prouvé en faveur
de M. Dodart , puifqu'il n'y a rien prouvé
contre le fyftême oppofé de M. Ferrein
car cet illuftre Anatomifte a avancé dans
fon Mémoire , qu'en préfence de l'Académie
des Sciences , & de plufieurs Acadé
miciens en particulier , par des expériences
fouvent répetées , il a fait réfonner des
larinx détachés d'un cadavre , en y fouflant
par la trachée artere ; qu'il a fait remarquer,
quand ils réfonnoient, des vibrations
AOUS T. 1750. 5
fenfibles dans les rubans ou cordes vocales
de la glotte , qu'en donnant plus ou
moins de tenfion à ces rubans , il en a fait
hauffer ou baiffer le ton ; qu'il n'a produit
au contraire aucun changement dans
ces mêmes tons , en donnant à la glotte
plus ou moins d'ouverture , comme l'avoit
fuppofé M. Dodart , & enfin que les
* réfonnemens que rendoient ces larinx ,
quoiqu'inanimés , fe faifoient fi clairement
entendre , que l'on y diftinguoit
non- feulement les cris des differens animaux
qui fervoient à ces expériences ,
mais même les differens cris de chaque
animal. Voilà ce qu'a démontré M. Ferrein
au milieu de Paris ; voilà ce qui par
furabondance fe trouve confirmé par l'Académie
des Sciences , qui a rendu fon Mémoire
public ; & à tant d'évidence qu'oppofe
M. M. ? Des conjectures & des raifonnemens
, en difant ( pag . 31. de fa
Théorie phyfique de la voix. ) » Que les
» expériences de M. Ferrein prouvent tout
» au plus , que dans un animal mort , l'inf-
» trument à vent eft détruit , & que le
feul inftrument à cordes fubfifte .
Eh ! quelle néceffité de multiplier inutilement
les caufes , puifque l'inftrument
à cordes , que vous dites qui fubfifte , fuffic
feul pour ce que l'on cherche , & qu'il
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
rend les mêmes fons de chaque animal auffi
diftinctifs après la mort , que s'il étoit vivant
? A quoi fert-il donc de fuppofer gratuitement
qu'il manque ici un autre inftrument
à vent , dont on n'a nul befoin , &
dont la perte ne fe connoît pas , & ne fe
fait point fentir ?
Cependant quelque fondé que je fuſſe
à foutenir le fyftême de M. Ferrein que
j'ai embraffé , je m'arrête ; je ne cherche
point à attaquer , je ne veux que défendre
la vérité , que je défendrai toujours là où
je croirai la reconnoître , ( fans pourtant
jamais employer pour elle ni la préfomption
ni le ton décifif dont femble m'accufer
M. M. quand il dit que j'ai décidé &
prononcé ; ) mais une défenſe trop vive &
pouffée trop loin pourroit paffer pour une
attaque ; d'ailleurs que gagneroit le Pablic
, que gagnerions - nous peut- être nous .
mêmes , M. Morel & moi , à prolonger
notre difpute ? Je n'ai même donné autant
d'étendue à ma réponſe , comme j'ai déja
eu l'honneur de vous l'affûrer , Monfieur ,
que dans l'efperance & le deffein de n'y
plus revenir , je crois qu'il y en a affez
pour nous juger. Je n'ambitionne pas plus
que M. M. le nom d'Auteur , fur tout à fi
peu de frais ; j'ai travaillé à ce fujet , comme
vous le fçavez , pour remplir ce que
A OUS T. 1750. 61
je devois à la place que j'avois l'honneu
d'occuper ; j'avoue de bonne foi que mon
extrait n'a point été donné fans ma participation
, & ma réponſe eft publique ,
parce que la Lettre de M. M. l'a été.
Je fuis , & c.
JE
FABLE A IRIS.
E vous l'ai dit cent fois , & le dis encore une
Iris , chaffez d'auprès de vous
Ce cortège d'amans , qui bleffé de vos coups ,
Vous obféde & vous importune.
Qui dit jeune , dit fou : ce font des indifcrets :
Sur vos moindres faveurs ils feront une gloſe ,
Et fe vantant de leurs progrès ,
Groffiront fi fort les objets ,
Qu'un rien deviendra quelque chofe... :
Ils diront ce qu'il leur plaira,,
L'un ne les croira point , & l'autre les croira ,
Car chacun à fon gré raisonne.
Ils fémeront par tout le bruit de leur bonheur ,
Et mettant une tache enfin à votre honneur ,
Qui vous l'effacera ? perfonne.
Mais fi par cette vérité ,
Qui vous feroit fi profitable ,
Iris fur votre efprit je n'ai rien emporté , :
Et fi quelque coate in venté
62 MERCURE DEFRANCE:
Fait fur vous plus d'effet qu'un difcours véritable i
Rendez- vous donc à cette fable
Un jour le feu , l'honneur & l'eau ,
Conclurent de faire un voyage ,
Pour voir dans un pays nouveau
Les moeurs , la coûtume & l'uſage.
Ils partirent tous trois par un tems affez doux ,
Mais de peur qu'ils ne s'écartaffent ,
Ils convinrent d'un rendez - vous ,
Pour le pouvoir trouver , en cas qu'ils s'égaraffent.
Le feu , comme le plus ardent ,
En bluettes fe répandant ,
Prit avec chaleur la parole :
Je fuis , dit-il , fans hyperbole ,
Le plus leger des élemens ,
Ainfi le plus fujet à des égaremens,
Une marque pour me connoître ,
Si je venois à difparoître ,
Quoique je fois tout éclatant ,
Et d'une fplendeur enflammée ,
Où vous verrez de la fumée
Yous me trouverez à l'inſtant.
A ces mots l'eau vive & bruyante ,
Se plaifant fort à gafoüiller ,
Voulut à fon tour babiller ,
AOUS T.
63 1750.
Mais de fa maniere coulante ,
( Gaye , éveillée extrêmement ,
Car à parler fincérement
Il n'eft pire eau que la dormante. )
Si je me perds , dit- elle , en quelque trou nouveau
,
Ne m'allez point chercher dans des fables fans
Car
herbe ,
pour me fervir du proverbe ,
Autant vaudroit- il battre l'eau ;
Mais en allant de route en route,
Suivez le jonc & le roſeau ,
Et vous m'y trouverez fans doute,
L'honneur , par tout fi révéré ,
Qui dans le devoir tient nos belles ,
Et pour qui nos guerriers d'un coeur délibéré
Vont affronter la mort fous des formes cruelles ;
L'honneur , dis- je , voulant parler ;
Pour moi , s'écria t'il , je ne puis le celer :
Gardez- moi , mais fi bien que rien ne nous fépare j
Ayez fur moi des yeux d'Argus ,
Car fi loin de vous je m'égare
Vous ne me retrouverez plus.
64 MERCURE DE FRANCE .
淡淡淡洗洗洗選業選選選選選洗洗
EXPOSITION
De l'état préfent de l'Académie des Sciences ,
& Belles- Lettres de Dijon , pour fervir de
réformation , à l'article inféré dans le dernier
fupplément du Dictionnaire de Moreri
, au mot Dijon.
'Académie de Dijon , ayant éprouvé
L'dès la naiffance divers changemens ,
foit dans la forme de fon établiffement ,
foit dans l'objet de fes exercices , devoit
depuis long- tems au Public une expofition
précife de fon état préfent , & fe préparoit
à la faire entrer dans la collection
de fes Mémoires : elle ne prévoyoit pas
que ce qui n'étoit pour lors qu'une précaution
de pure utilité , deviendroit bientôt
pour elle d'une néceffité abfoluë . L'occafion
s'eft préfentée de s'expliquer fur
cet article , plutôt qu'elle ne fe l'étoit
pofé.
pro-.
Un Particulier , Continuateur d'un ouvrage
célébre , a jugé à propos de faire entrer
dans fa compilation un article , concernant
l'Académie ; ce projet auroit pû
devenir honorable à cet Auteur par la
maniere dont il l'auroit exécuté ; mais au
lieu d'un expofé fidéle & décent de fa forA
OUS T. 1750. 65
me & de fes exercices , l'Académie n'a vû
qu'avec furpriſe , dans l'article inferé dans
le dernier Supplément du Dictionnaire de
Moreri , au mot Dijon , qu'un détail inexact
dans les faits , & peu mefuré dans les
réflexions fur une partie de ce qui la concerne.
Elle crut auffi tôt reconnoître que
la plume de M. l'Abbé Goujet avoit été
conduite par des mains étrangeres elle
lui en porta fes plaintes. Cet Auteur répondit
deux chofes : il demanda en premier
lieu qu'on lui marquâr plus préciſément
les endroits fautifs de l'article dont
on s'étoit plaint : il offrit enfuite de lui en
fubftituer un autre dans la feconde édition
du Moreri qu'il affura qu'on préparoit.
L'Académie , également attentive à ce
qu'elle doit au Public , & à ce qu'elle fe
doit à elle même , a fuivi en quelque forte
ce double plan de conciliation . Dans une
feconde Lettre , adreffée à M. l'Abbé
Goujet , elle lui a marqué diftinctement
les endroits de l'articledu Supplément, qui
étoient contraires , ou à la vérité des faits ,
ou aux égards toujours dûs à une Compagnie
: il a eu fans doute l'équité d'en convenir
tacitement , puifqu'il n'a rien répliqué
à cette feconde Lettre. Il ne reftoit
plus qu'à prévenir les méprifes où pouvoit
jetter la lecture de l'article du Supplément,
66 MERCURE DE FRANCE.
& c'est à quoi l'Académie a crû pourvoir
fuffifamment , en inferant ici une expofition
fuccincte de fon état actuel , en attendant
qu'elle donne une idée plus particuliere
& plus détaillée de fon établiffement
& de fes occupations.
L'Académie des Sciences & Belles Lettres
de Dijon n'étoit dans fon origine , &
à la forme de fes premiers ftatuts , qu'une
fociété de gens de Lettres , dont les uns dirigeoient
les exercices des autres : M. Pouffier
, Doyen du Parlement de Dijon , &
Fondateur de cette Compagnie , en avoit
ainfi tracé le premier plan dans fes difpofitions
teftamentaires ; il avoit reftraint
les conferences & compofitions Académiques
aux matieres de Phyfique , de Morale
& de Médecine ; cinq Directeurs ,
fçavoir , quatre pris dans le Corps du Parlement
, & le Vicomte Mayeur de la Ville
de Dijon , fix Honoraires , douze Penfionnaires
, & fix Affociés formoient l'Académie.
Les Penfionnaires n'étoient ainfi
appellés , que parce qu'ils pouvoient feuls
concourir aux prix fondés par le Teftateur,
qui étoient pour lors l'unique dotation
des Académiciens. Ces prix étoient au
nombre de trois , un pour chaque Claffe
de Penfionnaires , diftribués en trois , fuivant
le nombre , & l'ordre des Sciences.
A OUS T. 1750 67
aufquelles ils s'appliquoient , felon l'intention
de M. Pouffier ; ils devoient être
adjugés à chacun de ceux des Penfionaires
qui dans fa Claffe auroit le mieux réuffi à
traiter le fujet donné par Meffieurs les
Directeurs & Académiciens Honoraires ,
au jugement defquels la déciſion en étoit
remife .
L'ouverture des féances de l'Académie
fe fit fur ce premier plan ; mais on ne put
en commencer l'exécution , fans fentir les
inconvéniens confidérables qui la rendoient
ou très difficile , ou même impoffible.
Quelques uns des Académiciens trop
frappés de ces difficultés , les crurent fans
reméde , & donnerent leur démiffion :
D'autres plus prudens , il faut l'avouer ,
chercherent les moyens de prévenir tout inconvénient
, & de mettre la derniere main
à ce qui demandoit d'être perfectionné.
Meffieurs les Directeurs & Académiciens y
travaillerent conjointement. On convint ,
de part & d'autre , de la droiture des intentions
du refpectable Fondateur , & de
la néceffité de les remplir fuffifamment ,
mais on héfitoit entre la lettre & l'esprit
de la Loi enfin après une mure délibéra
tion & un long examen , on réfolut de
faire un changement devenu néceffaire ,
& de comprendre fous la forme d'un nou
:
68 MERCURE DE FRANCE.
veau Réglement , l'objet & l'utilité des
anciens. On y étoit autorisé par l'article
des Lettres Patentes , qui permet aux Directeurs
, conjointement avec les deux
plus anciens Honoraires , & le premier
Penfionnaire de chaque Claffe , de faire de
nouveaux ftatuts , & de nouveaux Réglemens
pour le bien de l'Académie. Ce fut
pour le procurer , qu'on fit en l'année
1741 un nouvel établiffement , qui fans
rien changer dans la forme , & dans la
conftitution de la Compagnie , parut y
ajouter un nouveau luftre , & répondre
d'une maniere plus étendue , & plus honorable
aux vûes du Grand Magiftrat qui
l'avoit fondé.
Le concours pour les prix entre les Académiciens
Penfionnaires fut abrogé ; ils renoncerent
volontiers à certe portion de l'héritage
de leur pere pour la répandre fur le
Public, ne s'en réfervant une legere partie,
que comme un figne honorable du choix
primitifdu Teftateur. On établit donc qu'à
l'avenir & à perpétuité , on propoferoit tous
les ans un fujet au Public qui rouleroit alternativement
fur ane matiere de Physique ,
de Morale & de Médecine ; qu'on décerneroit
à celui qui l'auroit le mieux traité ,
un prix confiftant en une Médaille d'or
de la valeur de trois cens livres , & que le
A O UST. 1750. 69
refte des fommes feroit mis en diftribution
entre les Académiciens Penfionnaires . Ce
dernier plan, plus propre à favorifer l'émulation
parmi les Sçavans , & à contribuer
par conféquent au progrès des Sciences ,
ce qui étoit le vrai but du Fondateur , a
toujours été exécuté jufqu'ici , & l'Académie
a eu la fatisfaction de fentir que ce
nouvel ordre établi étoit auffi plus du goût.
du Public.
Pour s'y conformer davantage , les Académiciens
, en confacrant une partie d'entr'eux
à la Phyfique & à la Médecine ,
objets preferits par ces premiers ftatuts
réfolurent de joindre à la Morale les matieres
de Littérature & de goût , perfuadés
que les Belles Lettres fervent avec fuccès
les autres Sciences , & doivent figurer avec
elles.
Enfin on crut devoir augmenter le
nombre des Académiciens , & pouvoir affocier
à la Compagnie , à titre de corref
pondance , ceux qui defireroient y trouver
une occafion de travail , & un fujet d'émulation
.
De ces principaux Réglemens , & d'au
tres moins importans qu'on a faits dans la
fuite , réfalterentl'union & l'harmonie con .
venables entre tous les Membres du Corps
Littéraire , dont les travaux & les exercis
70 MERCURE DE FRANCE.
ces paroiffent promettre autant de fuccès
qu'ils montrent de régularité & de concorde.
La Ville Capitale à laquelle il eft
attaché, eft une de celles du Royaume , qui
a produit le plus de grands hommes en
tout genre de Sciences & de Littérature ,
& l'établiſſement d'une Académie y étoit
d'autant plus convenable , que fes Membres
pouvoient trouver dans leurs compatriotes
plus de modéles & de motifs d'encouragement.
Tel eft l'état actuel de l'Académie de
Dijon , tel il étoit dès l'année 1741 , deux
áns avant que M. l'Abbé Goujet écrivît
l'article inferé dans fon Supplément . Il fe
trouve cependant que les inftructions ,
qu'il dit avoir demandées à quelques Académiciens
, ne lui en ont rien appris ; au
lieu de ces faits , qu'il pouvoit ignorer , il
a donné au Public ſes réflexions : Tel eft ,
a- t'il dit , l'état de cette Académie , qui deviendra
peut- être plusfloriffant . L'Académie
accepte l'augure avec plaifir ; il lui convient
de perdre de vûe les fuccès préfens
de fon travail , pour ne s'occuper que de
la perfection où elle doit tendre . Mais
cette remarque de l'Auteur , & le ton dont
elle eft débitée , peuvent- ils fe concilier
avec le refpect & les égards toujours dûs
à une Compagnie ? Un Ecrivain doit , en
AOUS T. 1750. 71
plus d'une occafion, facrifier les remarques
particulieres , à la vérité , à la décence ,
& à fa propre réputation ; M. l'Abbé
Goujet n'a pas eu le courage de faire ce
facrifice.
Rien n'eft plus capable de rendre plus
floriffant l'état d'une Académie ¿ que le
choix & le mérite des Sçavans qui la compofent
; l'Auteur du Supplément qui l'a
parfaitement fenti , a eflayé dans fon ar
ticle de ravir à l'Académie de Dijon
l'honneur de compter parmi fes Membres
le célébre M. le Clerc de Buffon , qui accepta
dès la naiſſance de l'Académie une
place d'Académicien Honoraire , y pric
féance en cette qualité , & vient en dernier
lieu d'affûrer la Compagnie de fes
vrais fentimens à cet égard. Čes affurances
même n'ont point été ftériles. Il a fair
don à l'Académie des premiers volumes de
fon célébre ouvrage de l'Hiftoire Naturelle.
M. Goujet ne dit point , il eft vrai ,
que ce Sçavant ne foit plus Académicien ;
mais il fait entendre à quiconque fent la
force des termes , & de la liaifon des phrafes
, que M. de Buffon compte pour rien ,
ou pour très-peu de chofe , la qualité d'Académicien
à Dijon , & qu'il s'en eft tacitement
dépouillé. Heureufement l'Anecdote
eft fans preuve , comme fans vrai
72 MERCURE DE FRANCE .
femblance , entierement fauffe , & ne doit
trouver fa place que dans l'Errata du Supplément
: on a marqué fuffifamment ail
leurs de quoi M. l'Abbé Goujet peut groffir
cet Errata ; qu'il permette feulement
qu'on l'avertiffe , que lorsqu'on entreprend
de parler d'une Compagnie Litté
raire , on ne doit le faire , au moins en ce
qui concerne les faits , que de fon aveu ,
& d'après les éclairciffemens qu'elle veut
bien donner elle-même. Si faute de pareilles
inftructions M. l'Abbé Goujet s'eft
laiffé tromper , & trompe enfuite fes Lecteurs
, l'Académie a dû fe plaindre , premierement
à lui , enfuite au Public : elle
croit en cela avoir rempli toute juftice ,
fans manquer , ni à la modération qu'elle
doit à l'un , ni aux égards qu'elle doit au
jugement de l'autre.
AUS T. 1750. 73
A Mlle Sylvia , chez M. de la Tour , un
jour qu'elle étoit allée y faire peindre
fon portrait.
D'unUn Appelle nouveau le talent renommé
Méritoit un pareil modéle ;
Les Dieux fembloient l'avoir nommé
Pour faire ce portrait agréable & fidéle.
Que par vous fes crayons feront bien fecondés !
Pour charmer nos regards il n'aura rien à feindre ;
Les graces que vous poffédez' ,
De la Tour eft fait pour les peindre.
Vous mettrez la critique à bout ,
Par cet ouvrage où l'Art au naturel s'allie
Pour nous rendre fi bien Thalie ,
Il nous falloit le Dieu du Goût.
Par M. Peffelier.
VERS
Extraits d'une Lettre pour Mlle Sylvia.
CEtte Ette éloquente féductrice ,
Qui charme & les
yeux
& le coeur ;
Gette aimable & divine Actrice ,
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Dont le talent , toujours vainqueur ,
Fixe les goûts & le caprice
Du Public fon adorateur,
Soit que d'une prude févére
Elle peigne les fentimens ,
Soit que d'une Agnès de quinze ans
Elle exprime le caractére ,
L'image de la vérité
Rend fi bien la vérité même ,
Que l'objet , la réalité ,
Ne vaut pas fon talent fuprême.
Avec quelle naïveté
Elle jouoit l'air dépité
D'une fille encor innocente ,
Qui voir de fa flamme naiffante
Le mystére prefque éventé
Par une maudite Suivante !
Quel jeu que de traits délicats
Et que de graces rafflemblées ,
Lorfqu'elle exprime l'embarras !
Ces phrafes mal articulées ,
Ces ris , ces oeillades troublées ,
Ces mots qui ne ſe ſuivent ! pas
Enfin que pourrois-je vous dire ,
Qui ne fut cent fois au-deffous
D'an Art impoffible à décrire ,
Qui fixe à Paris tous les goûts ?
Par M. ***
AOUS T. 1750: 75
DIFFICULTE' PROPOSE'E
Aux Auteurs de l'Art de vérifier les dates.
VrendsPeres , m'a appris ce que je
Otre fçavant ouvrage , mes Revedefirois
trouver depuis long- tems , fçavoir
, la connoiffance de toutes les éclipfes
qui font arrivées depuis le commencement
de l'Ere Chrétienne . Cela eft caufe ,
que lorfque j'en rencontre de marquées
dans quelque Hiſtorien , ou autre collection
de faits , je m'attache à les vérifier fur
le Catalogue que vous en avez donné.
Mais en voici une qui me fait de la
peine , je l'ai lûe autrefois dans un manuſcrit
de la Bibliothéque du Roi , à la tête
d'un Traité du Comput Eccléfiaftique ,
qui venoit de la Bibliothéque de M. Colbert
, & qui eft aujourd'hui cotté 2949
dans celle du Roi . Ce Compotus eft précedé
d'un Calendrier qui paroît écrit au
XIII . fiécle , & avoir été fait à l'ufage de
quelque Eglife du Diocéfe de Xaintes ,
où Saint Auguftin étoit honoré particulierement.
Après le jour de l'Octave de ce
faint Docteur, qui eft le 4 de Septembre, il
ya au-deffous du neufdu même mois , ces
trois vers en lettres rouges :
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Anno milleno c. nono ſeptuageno ;
Anglis Henrico ; Francis Dño Ludovico
Idus Septembris venit Solaris eclipfis.
Il me paroît que ces vers veulent dire
qu'en l'an mil cent neuf & foixante - dix ,
fous le regne d'Henri en Angleterre , &
de Louis en France , il arriva le jour des
Ides de Septembre une éclipfe de Soleil.
Cependant je ne trouve point cette
éclipfe marquée dans votre Livre à ce jour
des Ides de Septembre de l'an 1179 , c'eſtà-
dire , au treize de ce mois : au lieu du
treize , je la trouve au trois à cinq heures
du matin : & fi je veux en trouver une
marquée au treize Septembre , il faut que
je remonte à l'an 1178 , c'est-à- dire à l'année
précédente. Je ne puis croire que votre
calcul foit fautif. Je préfume d'un autre
côté de l'authenticité du Calendrier, parce
que
le Poëte a voulu certainement mettre
1179 , & non 1178 , la meſure de fon
vers ne fouffrant pas autre choſe. D'ail
leurs nono eſt tout au long , & non en chiffres
Romains VIIII . fur lefquels on pourroit
chicaner. Je ne vois point d'autre ref.
fource accorder vos Tables avec ces
pour
vers , que de dire que dans le Calendrier
ils ne font pas écrits de la main du Poëte
qui les avoit compofés : que c'eft un Co
A O UST, 77 1750 .
que
Pifte , qui tranfcrivant quelques années
après
ce Calendrier , aura jugé à propos
de faire un vers de ce qui n'étoit écrit auparavant
qu'en chiffres , de cette forte :
Anno M. C. VIII, LXX, & aura crû ,
où il n'y avoit trois unités , en appercevoir
quatre , qu'il aura rendues par le
terme nono . Si cette voie de conciliation
eft de votre goût , j'en ferai charmé ; je ne
fuis nullement d'humeur de critiquer un
ouvrage auffi excellent & utile , que
le vôtre ; je fuis rempli d'eftime pour le
Livre & de veneration pour les Auteurs.
l'eft
Depuis que j'ai écrit ce qui eft ci - deſſus,
je fuis tombé ( en confultant une Chronique
d'Aquitaine , touchant un point dont
j'avois befoin ) fur une autre éclipfe de
Soleil arrivée l'an 840. La difficulté qui
s'eft préfentée à moi n'eft pas fur le jour ;
la Chronique qui eft imprimée dans le
Pere Labbe , Tom. 1. Biblioth . manufcript.
pag. 291. s'accorde avec vos Tables pour
le jour , & elle marque cette éclipfe au
Mercredis Mai , Mai , qui étoit cette année le
Mercredi des Rogations ; mais c'eft fur
l'heure que je me trouve arrêté. Vos Tables
mettent que cette éclipfe arriva à
midi , & la Chronique marque que ce fut
à huit heures , hora octava : cette diffe-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE!
rence de quatre heures pourroit jetter dans
l'embarras. Dira- t'on que la Chronique
avoit peut-être hora XII. & que le Copifte
aura lû hora VIII ? Mais il n'y a pas
de reffemblance entre ces deux , chiffres.
D'ailleurs l'imprimé fe conformant fans
doute au manufcrit , met tout au long
tertio nonas Maii , quarta feria , hora oltava.
Je ne vois pas de moyen d'accorder ces
deux autorités , qu'en difant , qu'alors on
comptoit les heures depuis le lever du
Soleil ; en ce cas ce que nous appellons
aujourd'hui cinq heures , étant la premiere
heure du jour les Mai , il s'enfuit que
midi étoit la huitiéme .
Par la même maniere de s'entendre , je
comprendrai fort bien que l'éclipfe de
Soleil , que Nithard dit être arrivée l'an
841 , le 18 Octobre , à une heure , hora
prima * , peut dans les Tables être dite arrivée
à huit heures du matin , Cet Hiſtorien
comptoit fûrement les heures depuis
le lever du Soleil . Mais comment l'accorderons
- nous avec les Tables , lui qui dit
que c'étoit un Dimanche , prima feria ,
pendant que ces Tables font voir que c'é
toit un Mardi ? On dira que le manufcrit
* Nithard.circa fin . libri 2.
AOUS T. 1750.
79
eft fautif , cela fe peut . En effet il pourroit
y avoir eu dans l'original hora I. III.
feria , & des trois dernieres unités il pourroit
n'en être refté qu'une de vifible aux
Copiftes. Je tache , comme vous voyez , de
fauver les fautes aux Ecrivains ; je m'en
rapporte à vous , qui êtes plus habiles que
moi , fi j'ai réuſſi .
Plus je differe , mes RR. PP. à vous
envoyer ce préfent Mémoire , plus je
trouve de quoi l'allonger : c'eft toujours
au fujet des éclipfes , & des éclipfes de
Soleil qui ont été communément les mieux
remarquées. Je viens de lire dans les Mémoires
de l'Académie des Infcriptions &
Belles Lettres , un écrit que M. Lancelot
y communiqua en 1727 , où il est fait
mention d'une fameufe éclipfe de Soleil
arrivée le trois Juin de l'an 1239. Ce fçavant
Académicien fait obferver que cet
évenement fut gravé dans le tems fur la
pierre en divers lieux du côté de la Provence.
Cependant de deux de ces infcriptions
connues , il lui a paru que
il lui a paru que l'une marque
l'éclipfe un jour plus tard que l'autre.
Il a eu grande raifon de foûtenir que l'infcription
, qui fixe cette éclipfe au 3 Juin ,
eft préferable , en ce que les Hiftoriens &
les Necrologes ont dit la même choſe ;
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
mais je croirois qu'il y a maniere de faire
accorder l'infcription qu'il a vûe proche
Avignon , avec celle que Gaffendi avoit
vûe à Mirabel , Diocéfe d'Aix , & j'y reviendrai
plus bas. Ce qui m'a paru mériter
le plus votre attention , eft ce que je lis
dans un texte que M. Lancelot a allegué ,
pour confirmer que l'éclipfe arriva un
Vendredi , & par conféquent le 3 Juin
1239 ; ce texte eft de Bernard Guidonis
Dominiquain , dont l'autorité a été d'un
grand poids dans l'efprit de quelques modernes
de cet Ordre. Je rappellerai ici
ce texte tiré des Hiftoriens d'Italie , vol .
III. p . 574. Anno Domini M. CC. XXXIX.
nonas Junii feria VI. facta eft eclipfis folis ,
adeoque obfcuratus eft fol , quod ftella videbantur
in coelo. Item eodem anno in fefto
fancti Jacobi facta eft eclipfis folis iterato ,
& obfcuratus eft fol fupra pallorem folis ,fed
non ficut in alia precedenti. La premiere
période de Guidonis eft défectueule , quoique
M. Lancelot ne l'ait pas obfervé , en
ce qu'elle joint enfemble deux époques
incompatibles à cette année 1239 ; (çavoir
les nones de Juin avec le Vendredi ; Guidonis
a voulu dire apparemment III. Nonas.
Car , felon votre Calendrier , les Nones de
Juin arriverent en 1239 le Dimanche . La
A OUS T. 1750. SI
feconde période eft tout-à-fait erronée ;
elle marque la même année 1239 une
éclipfe de Soleil au jour de Saint Jacques
25 Juillet , mais pas toutefois fi fenfible
que celle du 3 Juin , que vos Tables difent
être arrivée à midi . Il falloit que
le bon Guidonis fût auffi mauvais connoiffeur
en Aftronomie , qu'il l'a été en
fait d'anciennes Hiftoires , pour avoir crû
qu'une éclipfe de Soleil pût arriver un
vingtiéme de la Lune. Auffi cette éclipfe
chimérique ne fe trouve- t'elle nulle parc
ailleurs ; je fuis furpris que M. Lancelot
n'ait pas relevé cette faute de Guidonis ,
en ayant eu l'occafion toute naturelle ;
mais le fecours de vos excellentes Tables
lui manquoit. On ne fçauroit trop reconnoître
le fervice que vous venez de rendre
au Public.
Quant au fens qu'il a paru au même
M. Lancelot , qu'avoit l'Infcription du
Prieuré de Fou , près Villeneuve - les - Avignon
, je vais la faire reparoître devant
vos yeux , afin que vous jugiez s'il eft certain
qu'elle fixe l'éclipfe de 1239 au 4
Juin , au lieu de la marquer au 4 , ainfi
qu'a fait l'autre infcription vûe par Galfendi.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
† Anno ab incarnatione Domini M.CCè
XXXVIIII. pridie Nonas Junii obiit Domina
Mabilia filia Petri de Albavono , Prioriffa ,
que conftituit iftut Monafterium. Feria VI.
Luna prima. In ipfa die fol paffus eft eclipfim.
ar-
Cette épitaphe rapporte les évenemens
de deux jours confécutifs du mois de Juin
1239. I". L'établiffement du Monaftére
de Fou , au Vendredi , premier de la Lune,
jour auquel le Soleil avoit fouffert une
éclipfe. 20. La mort de la Fondatrice ,
rivée le lendemain qui étoit la veille des
Nones de Juin , & par conféquent le 4 du
mois. Ainfi j'expliquèrois certe Infcription
de la maniere fuivante : » L'an de l'incar-
» nation de notre Seigneur 1239 , la veille
» des Nones de Juin , eft décedée Madame
» Mabile , fille de Pierre d'Albavon ,
» Prieure , laquelle avoit établi ce préfent
»Monaftére le Vendredi , premier de la
» Lune , auquel jour de Vendredi le So-
» leil avoit fouffert une éclipfe. Cette explication
leve la contradiction apparente
des deux monumens contemporains , &
comme cette Prieure Inftitutrice , mourut
le lendemain de l'éclipfe , cece fut peut-être
pour cela , & parce qu'on s'imaginoit alors
que les éclipfes confidérables pronoftiA
O UST 1750. 83
quoient la mort de quelques Notables ,
qu'on jugea à propos de faire mention de
celle du Vendredi 3 Juin , dans l'épitaphe
de Dame Mabile , décedée le Samedi 4.
Je foumets au refte tout ceci à votre juge-
J.L.C. A.
ment.
Ecrit à Paris , ce 19 Juin 1750 , à 9 beures
du foir , durant l'éclipfe totale de Lune.
EPIGRAMME
En ftyle marotique , adreffée par M. de la
Soriniere , de l'Académie Royale d'Angers ,
à M. l'Evêque de cette Ville , fur le retranchement
qu'il a fait d'une Fête dans
fon Diocéfe.
Quand Uand Vaugiraud vous retranche une Fête ,
Peuple dévot , qui nous rompez la tête ,
Et criez ja que tout eft confondu ,
Confolez-vous , nons n'avons rien perdu ,
Un jour viendra ( que bien vous en fouvienne )
Pour l'en punir , qu'on chommera la fienne.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Les mots de l'Enigme & des Logogriphes
du Mercure de Juillet , font , le lait ,
champignon & reuf. On trouve dans le premier
Logogriphe , Cain , Cham , Jo , Amphion
, chapon , paon , manchon , Pan , gain ,
Po , pin , pic , canon , ami , Champion , Cimon
, cap , Japon , Macon , pain , Iman &
champ. On trouve dans le fecond E¸
Ville de Normandie , ouf, feu & fou.
gafa vafa vaſa aſəqiqə «<? «q: frog : ok
ENIG ME.
Ng' d'un homme adultére & pourtant légitime ;
Fruit innocent d'un double crime ,
Fils à la fois d'un Berger & d'un Roi ,
Et conçu fous le fac & fous le diadême ;
Mon pere en engendra grand nombre comme
moi ,
Je fuis le cinquantiéme.
Tant d'enfans ne fçauroient être de même hu
meur ,
Mes freres la plupart ont un air d'allégreffe.
Pour moi d'un criminel déplorant le malheur ,
J'ai fix freres , comme moi toujours dans la trifteffe,
Toujours fur le plaintif & toujours dans le deuil.
Maisdes fept on me croit le plus confidérable ,
A O UST. 85 1750.
Et l'on m'entend fouvent gémir près du cercueil ,
Crier merci pour le coupable.
Compofé de foupirs & de gémiffemens ,
En fubftance voilà mon être.
Mais réconcilier l'Esclave avec le Maître ,
C'eft mon unique empreffement ;
Penfez-y bien , Lecteur , il eft dans la Semaine
Certain jour
Où bien des gens fentiroient moins de peine ,
Si j'étois la moitié plus court.
Dans certains Tribunaux appaiſant la Juſtice ;
Un criminel qui veut rentrer dans fon devoir ,
N'a fouvent que moi pour fupplice.
J'Ai
D. S. A Lyon , le 1 Juin 1750.
AUTR E.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
LOGOGRIP HE.
Ans avoir le concours de Forge & de Plombieres
, SA
Je fais depuis long-tems connue à l'Univers.
Mes eaux qu'on ne boit point , rapides & légeres
Coulent au même inftant en mille endroits divers.
Je n'ai connu perfonne encore
Que mon onde ait défalteré ;
Mais tel qui s'en eft enyvré
;
Feroit bien d'y mêler quelques grains d'ellebore.
De dix lettres en tout mon nom eft composé ;
Voyons fi les rapports vous le rendront aifé ,
Vousytrouvez deux noms que rendent refpectables
La puiffance & la dignité ,
Que mille dons du Ciel rendent pour nous aimables
,
A O UST. $ 7 1750
Un autre nom de Souveraineté ,
Celui d'un fruit qu'on mange , & l'hyver & l'été ,
Un des grands fleuves d'Italie ,
Le fymbole des babillards ,
L'arme des taureaux en furie ,
Un empire éloigné , qui chérit les beaux Arts ;
L'endroit, quand on le porte où fe met le mercure ;
Le bruit que la douleur fait faire à la nature ,
Un Pays dont Horace a chanté les bons vins ,
Une autre Ifle on Vénus faifoit fon domicile ;
J'en ai d'autres encor ; mais l'ennui que je crains
M'oblige à fupprimer un détail inutile.
es as as as as as as as as és a
NOUVELLES LITTERAIRES.
Affemblée publique de l'Académie Royale des
Belles Lettres de la Rochelle , tenue le s
Mai 1750.
M
Onfieur Artus , Maréchal de Camp ,
Directeur des Fortifications , Chancelier
de l'Académie , ouvrit la féance par
la lecture d'un Mémoire fur les caufes &
les fuites de l'esclavage chez les Romains ,
les Gaulois & les Francs , & fur les moyens
employés en France depuis plufieurs fiécles
pour y ramener la liberté .
Rien n'étoit , dit M. Artus , plus conve38
MERCURE DE FRANCE:
nable au génie de notre Nation , & ne doit
en même tems lui faire plus d'honneur ,
que d'avoir profcrit la fervitude, contraire
à l'humanité. Nous verrons par quels dégrés
on a écarté en France ce fléau de la
fociété , & ce qui , dans quelques Provinces
du Royaume , refte encore des traces de.
la fervitude.
Après avoir marqué l'origine des Efclaves
chez les Romains , l'Auteur fait cette
réflexion. » Le nom de Serf, qui le croi-
» roit étoit alors un nom de faveur : il
» fignifioit l'indulgence qu'avoient eu les
» Généraux d'Armée de conferver les pri
fonniers de guerre , au lieu de les vendre
» ou de les tuer. Ainfi ce peuple fi fage fe
»faifoit un mérite de ne pas tuer , ou faire
tuer de fang froid des hommes pris les
» armes à la main , combattant en braves
" guerriers pour la défenfe de leur Pa-
» trie....
» Par-là fe multiplioient les races de
» Serfs . Des hommes & des femmes qui
»avoient été pris fur l'ennemi , ne pou-
>> voient donner naiffance qu'à des infor-
» tunés , deftinés à porter des fers , & à
» fervir des maîtres durs & impitoyables ,
» qui comptoient d'un côté des troupeaux
» de moutons & de boeufs , & de l'autre
» des troupeaux d'hommes , s'arrogeant
A O UST. 1756: 89
für les uns & fur les autres , le droit de
» vie & de mort.
Les Loix civiles autorifoient auffi une
fervitude volontaire dans fon principe .
Lorfque des hommes libres étoient allez
lâches pour fe vendre dans toute la préci
fion du terme ; on convenoit du prix , &
dès qu'il étoit touché , l'homme vendu
ceffoit d'être libre ; il ne lui étoit plus permis
de revenir contre le marché , les Loix
le lui défendoient, Un Senatus - Confulte
ordonna fous l'Empire de Claude , que les
femmes qui auroient l'indigne foibleſſe de
fe livrer à des Efclaves , feroient réduites
à la fervitude. Leurs enfans cependant
étoient réputés affranchis , & cette Loi ,
qui fut renouvellée par Vefpafien , ſubſiſta
long-tems dans les Gaules. La Loi des douze
tables , ce Recueil fi révéré , que Ciceron
préferoit à toutes les Bibliothèques
des Philofophes , foumettoit encore à l'efclavage
les débiteurs infolvables.
M. A. fait remarquer en paffant , le
danger qui réfultoit pour la vie des Maîtres
de cette multitude d'Efclaves qui fe
trouvoit dans les maifons des riches & des
Grands , de cet ufage affreux , mais devenu
néceffaire , qui livroit à la mort tous les
Efclaves d'un Maître qui étoit aſſaſſiné
chez lui . Parlant enfuite des Affranchis , il
go MERCURE DE FRANCE.
nomme par occafion ceux qui s'étoient
rendus célébres par les talens & le génie .
Les Pallas , les Narciffes , les Térences
& c.
Cette Loi des douze Tables , reprend
M. A. contenoit une difpofition afſez bifarre
: » Quant aux débiteurs prifonniers
de leurs créanciers , dit Bodin , encore
» qu'il fût permis par la Loi les démem-
»brer en piéces pour les diftribuer aux
créanciers , qui plus qui moins , comme
» au fol livre ; fi eft- ce toutefois que s'il
» n'avoit qu'un créancier , il ne pouvoit
» lui ôter la vie , & moins encore la liberté
, qui étoit plus chere que la vie.
Il y avoit de même beaucoup d'Efclaves
chez les Gaulois , & fans doute que l'origine
de la fervitude n'étoit pas differente.
Céfar fait mention des Efclaves volontaires
, qui fe vendoient aux Nobles , parce
qu'ils étoient ou accablés de dettes , ou
chargés de redevances trop onéreufes , ou
opprimés par les Grands. Ces Nobles
étoient ou Druides , ou Chevaliers. Les
premiers , chargés des affaires de la Religion
& du culte de leurs Dieux , étoient toutpuiffans
par l'importance de leurs fonctions.
Les Chevaliers ne s'occupant que
des Armes , dominoient par la terreur. Ce
même Auteur fait la comparaifon des GerAOUST.
1750. D1
mains & des Gaulois , aufquels il donne la
même origine.... Tacite , des moeurs des
Germains, obferve que ces peuples avoient
tant d'ardeur
pour le jeu , qu'après avoir
tout perdu , ils fe jouoient eux - mêmes. Le
Vaincu fe laiffoit lier . . . & le Vainqueur
ne tardoit pas à le vendre , pour ſe délivrer
de la honte d'avoir remporté une telle
victoire. Ne pourroit- on pas , dit M. A.
reconnoître à ce trait entr'autres , que les
Francs ont tiré leur origine des Germains ,
non qu'ils fe jouent eux - mêmes , cette
idée n'étant pas compatible avec celle de
la franchiſe & de la liberté , qui fait leur
principal caractere ; mais par la fureur &
l'aveuglement de quelques uns de leurs
defcendans , qui mettent toute leur fortune
au hazard d'un coup de dé , ou fur une
carte ....
L'Auteur remarque , d'après le même.
Tacite, que chez les Germains , les Efclaves
en général n'étoient pas affujettis , comme
parmi les Romains , à des fervices marqués
& corporels ; mais qu'ils étoient fixés dans
des terres qu'ils faifoient valoir , à la
charge de redevances confidérables en
grains , beftiaux , &c. Ils avoient leurs
maiſons , leurs femmes & leurs familles ;
les Maîtres ne les traitoient pas avec fevérité
, & ne fe portoient que rarement à les
punir.
92 MERCURE DE FRANCE.
23
Les Francs fortis du même Pays pour
faire la conquête de la Gaule , ont gardé à
peu près la même maniere de vivre , & ce
n'a été que long- tems après cette conquête
, que les Efclaves de corps ont été con-
Hus , ou du moins multipliés en France .
Selon M. A. qui en rapporte les cauſes fur
le témoignage de Philippe de Beaumanoir....
» Quand les Sujets étoient avertis
par le Seigneur de l'accompagner à la
» guerre , ceux qui manquoient de fatis-
» faire à l'invitation , fans caufe légitime ,
» devenoient Serfs à toujours , eux & lear
» poftérité . La dévotion fir auffi des Efclaves.
Plufieurs perfonnes fe donnerent avec
tous leurs biens aux Saints & aux Saintes ;
& c'est ainsi , dit Beaumanoir , que la malice
des hommes abufoit de la piété des fidéles ,
au grand dommage de leurs defcendans &
héritiers. » La pauvreté étoit encore une
fource de fervitude. Ceux qui man-
»quoient de tout , fe donnoient aux Seigneurs
moyennant une fomme conve-
» nue.... Quelquefois la haine des Sei-
"gneurs trop puiffans & trop durs , mettoit
dans la néceffité de fe rendre Efclaves
d'autres Seigneurs . Telles ont été ,
continue Beaumanoir , les caufes de fervitude
de corps , encore que chacun foit franc ,
fuivant le droit naturel. A quoi il ajoûte ;
A O UST . 1750.
Qu'il y avoit telles terres fur lesquelles les
Francs non Gentilshommes d'origine , ne pouvoient
pas demeurer impunément un an &
jour ,fans devenir Efclaves des Seigneurs , ce
qui s'obferve encore dans le Pays de Bourgogne.
Il paroît conftant par le témoignage des
Auteurs , pourfuit M. A. » que fous les
»deux premieres Races de nos Rois , la
» France ne fut habitée que par des perfonnes
libres , qui avoient fous leur puiffance
quelques Efclaves véritables. Gré
»goire de Tours , difoit à la Reine Brune
» hault , qu'il étoit furpris qu'elle permit
Ȉ des Juifs dans fon Royaume d'avoir
» des Efclaves Chrétiens. ... Au refte , il
» y avoit tels Serfs , dont la condition &
l'état n'étoient pas incompatibles avec la
» liberté. C'étoient des efpéces de Colons
» ou Fermiers attachés à la Glebe.... Mais
» fous la troifiéme Race , tant par l'établif
» fement des Fiefs , que par les caufes qui
viennent d'être rapportées , toute la
>> France , à l'exception des Eccléfiaftiques,
» des Seigneurs & des poffeffeurs de Fiefs ,
» fut foumife à la fervitude de corps ou
d'héritages .
»
Selon Cazeneuve , le partage qui fe faifoit
du Royaume entre les Enfans des Rois ,
les fe font faites les
guerres
cruelles
que
94 MERCUR DE FRANCE.
defcendans de Charlemagne , qui épuiferent
l'Etat ; la foibleffe des Rois qui étoient
contraints de demander du fecours à leurs
Sujets , fans pouvoir l'exiger d'autorité ;
la puiffance des Seigneurs , Gouverneurs
des Provinces , qu'il étoit difficile de contenir
dans le devoir , & qui fe rendoient
redoutables , même à leur Souverain , furent
les vrayes caufes de la perte de la liberté.
Ces Seigneurs abuferent des fermens
de fidélité , des main-mortes , des fiefs....
& fe firent de vrais Efclaves de corps ....
Les fervitudes perfonnelles fe multiplierent
fi fort dans les Provinces , que les
grandes Villes même n'en furent pas
exemptes....
M. A. fixe à la fin du onzième ſiècle les
premieres tentatives de nos Rois pour rendre
la liberté à leurs Sujets. Ils affranchirent
, dit l'Auteur , les Efclaves de leur
Domaine , & établirent des Communes
dans les Villes , ce qui donnoit à ces Villes
des Citoyens & des Juges , & aux Rois des
Affranchis en état de porter les armes....
Ces établiſſemens allarmerent les Seigneurs
, dont les Terres devenoient défertes
par le grand nombre de leurs fujets , qui
fe réfugioient dans les lieux de franchiſe ;
mais les efforts qu'ils firent pour ôter aux
Villes le droit de Communes, ne fervirent
AOUST.
1750 95
qu'à hâter la deftruction de leur tyrannie ,
car dès que les habitans des Villes prenoient
les armes pour le maintien de leur
liberté , nos Rois s'empreffoient de les ſecourir....
En effet , ils regardoient ces
Villes comme leur domaine , & Louis VIII
déclara qu'il réputoit comme à lui appartenantes
toutes les Villes dans lefquelles il
y avoit des Communes. ...
Pour fe conferver leurs fujets , les Seigneurs
furent obligés d'accorder eux- mêmes
des affranchiffemens , qui n'avoient
pourtant pas les mêmes avantages que les
Communes.... Malgré cela , on voit encore
dans quelques Provinces des veftiges
de l'ancienne fervitude de corps & d'héritage
, foit que les peuples de ces Provinces
ayent préferé la domination de leurs Seigneurs
, adoucie par la conceffion de quelques
droits , foit que l'énorme puiffance
des Seigneurs ait retenu leurs fujets dans
l'esclavage.... L'Anjou & le Maine jouiffoient
de la liberté long- tems avant le régne
de Saint Louis , ce que M. A. attribue
à l'éloignement des Seigneurs de ces Provinces
, qui furent long- tems en la poffeffion
des Rois d'Angleterre & des Ducs
d'Aquitaine....
C'eft Louis -le - Gros , qui le premier étaplit
les Communes. Son fils & fon petit
6 MERCURE DE FRANCE.
fils Louis- le-Jeune , & Philippe- Augufte
les multiplierent. Cependant il y avoit encore
beaucoup de Serfs en France au com
mencement du quatorziéme fiécle . Louis
Hutin fe propofa de les délivrer totalement
, & par des Lettres du 3 Juillet 1315 ,
en donnant commiffion d'affranchir les
Serfs dans le Baillage de Senlis , il déclara
que tout homme étant naturellement Franc ,
& la France étant appellée le Royaume des
Francs , il entendoit que la réalité répondit
au nom, & vouloit les fervitudes introduites
dans le Royaume fuffent ramenées à
franchife..
...
que
M.A. obferve que la Rochelle , en particulier
, reçut fes priviléges de Guillaume
Duc d'Aquitaine , qu'ils furent confirmés
par Louis- le - Jeune , par Henri II. Roi
d'Angleterre , & par Eléonor , Ducheffe
d'Aquitaine , qui y établit la Commune.
En 1199 ... " La Rochelle avoit dèflors
des Loix & des ufages particuliers ; ce
» qui prouve qu'elle étoit libre , même
avant l'établiffement de la Communę.
» On voit dans les Décretales de Grégoire
IX. une réponſe d'Honorius III , aux
Maire & Echevins de la Rochelle , qui
»l'avoient confulté fur deux points fingu
» liers ; l'un concernant la faculté qu'avoit
un mari ruiné , de vendre le bien de fa
"
femme
A O UST. 1750. 97
ท
n
femme ; l'autre le droit de la femme in-
» fidelle , de demander , en fe féparant de
»fon mari , la moitié de tout ce qu'il pof-
» fédoit. De pareilles Coutumes , répondit
Honorius , contraires à la justice & aux
bonnes moeurs , ne peuvent point fervir de
Loi....
Telles furent , dit M. A. les fuites des
affranchiffemens , par l'établiffement des
Communes , & en exécution de l'Ordonnance
de Louis Hutin , » M. de Boulain-
» villiers prétend en vain que cette Ordonnance
demeura fans effet . Le ſuccès
» en a été tel , qu'il eſt enfin paffé en ma-
❞ xime , que le Royaume de France eft par
» excellence le Pays de la liberté , & que
tout Efclave qui y met le pied , fort à
l'inftant de la fervitude . Grotius le re-
» connoit en termes exprès , & tout le
» monde fçait que par cette raifon Louis
» XIII . voulut révoquer la Loi qui rend
"
25
Efclaves les Noirs des Colonies. Mais fi
» l'intérêt de l'Etat a fait conferver cer
efclavage , ce n'a été qu'à de certaines
conditions , & actuellement même ceux
qui amenent des Noirs en France , font
» obligés d'en faire leur déclaration à l'A-
»mirauté, en entrant dans le Royaume...
»
...
M. A. qui dans toute cette Differtation
paroît abandonner le fyftême de M. de
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Boulainvilliers , en fixant l'époque de l'exe
tenfion de la fervitude en France , au com
mencement de la troifiéme Race de nos
Rois , déclare qu'il ne veut rien prononcer
fur la question qui divife M. de Boulainvilliers
& M. le Préfident Hénault
fçavoir fi les Serfs alloient à la guerre , ou
s'ils en étoient exclus plutôt qu'exempts
par leur condition . Il penfe cependant
qu'en diftinguant les circonftances
pourroit concilier ces deux Auteurs.
?
Enfuite M. Arcere de l'Oratoire , lut
l'Eloge Hiftorique du P. Jaillot , Supérieur
de la Maifon de l'Oratoire de la Rochelle ,
& Curé de S. Sauveur de la même Ville.
Meffieurs , Pufage de louer en public
les Sujets que la mort enleve à l'Acadé
mie , n'eft pas établi parmi vous. L'encens
que vous brûlez pour eux , ne perce point
l'enceinte du fanctuaire des Mufes . Vos
regrets font finceres, fans être éclatans , &
Tandis que votre coeur s'acquitte en fecret
de ce tendre hommage , vos loix vous en
interdifent l'appareil extérieur.
En vous parlant aujourd'hui d'un de vos
Confreres , je ne viens pas franchir les
bornes que ces loix ont pofées ; mais en
qualité d'Hiftoriographe de votre Ville , il
m'eft réfervé de vous retracer la mémoire
A OU. S T. 1750. 99
"
€
des perfonnages diftingués qui lui appartiennent.
La Rochelle fut la feconde Patrie
de celui dont j'ai à vous entretenir. Il lui
voua fes travaux & fes veilles. Il y réfida
trente - quatre ans. L'adoption a fuppléé fa
naiffance , & la Rochelle l'a déja compté
au nombre de ſes enfans .
D'ailleurs , Mrs, on lui doit un tribut de
reconnoiffance : il a fi fouvent célébré dans
vos Affemblées ceux d'entre vos Concitoyens
, qui fe firent un nom dans le monde
; n'eft-il pas jufte de jetter fur fes cendres
quelques -unes de ces fleurs dont il a
décoré le tombeau des Rochellois illuftres
?
Claude-Hubert Jaillot , Prêtre de l'Oratoire
, naquit à Paris le 18 de Février
1690. Il fut le dernier des enfans de cet
Alexis Hubert Jaillot , qui marcha fi glorieufement
fur les traces des Blacus & des
Sanfons , & qui mérite d'être placé au rang
des hommes célébres , dont les talens illuftrerent
le fiécle de Louis XIV .
Claude-Hubert , fils de ce fameux Géographe
, fut élevé dans les meilleures Eco-
Ies. Il aimoit la retraite & l'étude . Le goût
naturel , puiffant & ordinaire mobile de
nos démarches , le décida bientôt fur le
genre de vie qui lui convenoit. Il entra
dans la Congrégation de l'Oratoire , dont
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
il voyoit avec plaifir les Sujets alternativement
livrés aux emplois littéraires , & au
filence du cabinet , fi néceffaire à l'homme
de Léttres.
Pour fe conformer à un ufage établi , le
Pere Jaillot commença fon cours de Régence
, & le fuivit jufqu'à la Philofophie ,
qu'il en eigna à Soiffons. Ses Supérieurs
qui le devoient à l'Eglife , le retirerent
alors du fein des fciences profanes , pour
l'appliquer aux fonctions Eccléfiaftiques .
Il fut envoyé à la Rochelle , où il vêcut,
d'abord ifolé & prefque inconnu . Enfin il
fortit de fa retraite , où il avoit long - tems
interrogé les Oracles de la Religion ; il fe
montra pour les annoncer en public ; il les
annonça avec fuccès.
Déja un fréquent exercice l'avoit mis en
état de réflechir fans effort fur les matieres
de Morale . La moindre chaleur d'imagination
développoit le germe de fes penfées ,
toujours prêtes à éclore , & une heureuſe
facilité à s'exprimer rendoit auffi rapidement
fes idées , qu'il les enfantoit promptement
: auffi parloit -il fouvent fans préparation
, & ce qui eft bien remarquable ,
fes Auditeurs ne l'en blâmoient pas , fouvent
même ne s'en appercevoient point.
Il étoit clair & naturel dans fes Inftructions
familieres , méthodique dans fes SerAOUST.
1750 .. 101
mons , & il n'ignoroit pas l'art de toucher
dans la peinture des fentimens . Dans fes
Panégyriques on remarquoit la pureté &
l'élégance du ftyle , des penfées ingénieufes
, furtout dans cet éloge qu'il confacra
à la gloire d'un nouveau Saint , & qui précéda
fa mort de quelques jours.
Je ne le diffimulerai pas , Mrs ; il manquoit
quelque chofe à cet Orateur Chrétien
les graces de l'éloquence extérieure. Il
faifoit entrer trop de mouvement dans
l'action oratoire , il raifonnoit fouvent ,
d'un ton de courroux . Comme il redoutoit
extrêmement le Public , il ne pouvoit
fe déguifer ce fentiment importun de
crainte , qu'en fe jettant , fans le vouloir ,
dans une espéce de tranfport. Il avoit be .
foin de tout le feu d'une déclamation impétueufe,
pour fondre , frj'ofe le dire , les
glaces d'une timidité qui auroit refroidi ſa
mémoire , & rendu fa langue immobile.
il
Devenu Curé de la Paroiffe de Saint
Sauveur , il remplit tous les devoirs ,
embraffa tous les détails . L'exercice affidu
de fonctions toujours renaiffantes , traçoit
dans une de fes journées l'image de toutes
les autres. Il portoit feul un fardeau que
fes Coopérateurs dans le miniftere demandoient
à partager : chargés de travailler
avec lui , ils étoient prefque toujours ré-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
duits malgré eux , à n'être que les fpectateurs
de fes travaux.
Après une adminiftration de longue durée
, on fe laffe de porter le joug. Sans
rompre la chaîne de les obligations , infenfiblement
on l'élargit : on cherche des raifons
de difpenfe , & l'amour- propre les
fait trouver. Le tems qui affoiblit tout
n'altéra jamais la conftante vivacité du
Pere Jaillot . Le râre mérite de la perfévérance
fut le fien , & comme le caractere
diftinctif de fa vertu . Vous l'avez vû ,
Meffieurs , terminer fa carriere au bout de
vingt-fept ans , avec toute l'ardeur d'un
homme qui la commence.
Sa bonté égala fon zéle. Quoiqu'il n'aimât
pas l'embarras des affaires , il facrifioit
toujours fes répugnances au plaifir d'être
utile , & à l'obligation de fervir l'innocen
ce opprimée & la juftice fans appui .
Pere des pauvres par- état , il foutint noblement
ce beau titre . Le. fentiment de
leurs peines fortoit en quelque forte de
leur coeur pour paffer dans le fien . Sa main
libérale s'ouvroit toujours fur eux.
Le Temple du Seigneur n'eut pas moins
de part à la générofité de fon Miniftre .
L'Eglife de Saint Sauveur , brûlée en 1705 ,
étoit fortie de fes cendres ; mais ce vafte
édifice attendoit des mains de l'Artifte les
A O UST. 1750. 103
embelliffemens qui lui manquoient. La
piété du Pere Jaillot forma le projet de
cette décoration ; fon goût en arrangea le
deffein ; une partie de fes revenus fut employée
à l'exécution . Bientôt les yeux furent
frappés du fpectacle d'un Sanctuaire
brillant , dont l'éclat retrace en quelque
forte la Majefté fuprême qu'on y révére , &
confacre à jamais la Religion de celui qui
l'a fait élever .
Bienfaifant & généreux , le P. Jaillot fe
conduifoit encore avec beaucoup de fagef
fe. La prudence dirigea toujours fes démarches.
Dans fa Paroiffe , il ne prit jamais
le ton de ces réformateurs bruyans , qui
arment la vertu de foudres & la font hair,
qui veulent corriger les coupables & ne
fçavent que les humilier. Il remédioit au
mal fourdement ; rigide partifan de l'ordre
, mais homme de bien fans faſte , il
faifoit la guerre au vice & non aux hommes
, qui étant plus foibles que méchans ,
méritent dans leur chûte encore plus de
commifération que de colere."
Aux vertus morales le Pere Jaillot réunit
les qualités de l'efprit. Ses talens lui
ouvrirent la porte de l'Académie. Sans être
Poëte , il badinoit quelquefois avec les
Mufes. Son goût le portoit toujours vers
la naïveté & l'enjouement , & dans quel-
E
iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
ques-unes de fes Piéces , on eut reconnu
Clément Marot , fans l'auftere décence qui
les accompagnoit.
Mélancolique & un peu fombre , il fe
permettoit toutefois des épanchemens de
gayeté dans la converfation, qu'il affaifonnoit
de traits faillans & de reparties heurenfes.
Le hazard le redonna aux Lettres qu'il
avoit un peu négligées. On lui demanda
quelques traits hiftoriques touchant la
Ville , pour les enchaffer dans les Ephémérides
Rochelloifes . M. le Comte de Mati-
•
gnon * qui l'aimoit beaucoup
, lui repréfenta
qu'il conviendroit
d'augmenter
fon
Journal hiftorique
, & de faire de cette
efquiffe un grand tableau .
En effet , la Rochelle offroit des fcénes
dignes de la majeſté de l'Hiſtoire ; d'ailleurs
il régnoit dans le monde au fujet de
cette Ville , une filiation de préjugés injurieax
, qui fe tranfmettoient d'âge en âge ,
& il étoit tems de venger de cette prévention
générale une Cité , trop célébre pour
n'être pas connue , & qu'on connoiffoit
mal.
Il falloit en dévelopant les refforts des
événemens , faire voir à l'Univers mal in-
Gouverneur de la Rochelle & du Pays d'Aunis.
AOUST. 1750. 105
ftruit , que la révolte de. la Rochelle n'avoit
été pour elle qu'un malheur ; que ce
fut le crime des chefs dont le grand nom
fubjugua les efprits , dont l'autorité tyrannique
opprima le peuple ; que ce peuple
ne ceffa d'être fidéle , qu'en ceffant d'être
libre ; qu'il ne devint indocile que par
l'impuiffance d'être foumis au légitime
Souverain ; qu'il fut jetté hors des bornes
de l'obéiffance , loin d'en fortir de luimême
; coupable, mais moins coupable que
malheureux de n'avoir pas été ferme dans
le devoir au milieu du tourbillon qui l'entraîna
; qu'une foule d'Etrangers s'érigeant
en Citoyens , préfiderent à ces délibérations
fameufes dont l'audace vit dans nos
annales , & que la voix d'un nombre confidérable
de Rochellois, inébranlables dans
leur devoir , perça toujours à travers le
fracas des factions , pour s'élever du ſein de
l'oppreffion jufqu'au trône de nos Rois .
Le P. Jaillot fe frappa de cette idée , &
il la faifit. Il ofa hazarder des pas dans les
.routes inconnues d'un genre d'érudition
qu'il n'avoit pas cultivée . Il ne craignit
point de dévorer les épines des chroniques
; & le dégoût inféparable des recherches
fur l'antiquité du moyen âge ne le
rebuta pas.
Il raffembla un grand nombre de Livres ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
de manufcrits & d'anciens documens. La
Province ne fuffit pas à fa curiofité ; trois
fois il fit le voyage de Paris pour conférer
avec les Gens de Lettres, & pour découvrir
des faits & des anecdotes dans les grandes
Bibliothèques de cette Capitale. Il revenoit
toujours chargé de tréfors.
L'amas de ces tréfors littéraires groffiffoit
tous les jours ; mais il n'étoit pas affez
confidérable pour remplir les grands vui
des des fiécles qu'il falloir parcourir.
Parmi un tas informe de chartres & de
collections , il y avoit un choix à faire
car la vérité ne fort pas fans mêlange du
faux du fein de ces antiques monumens :
il en eft d'elle comme de l'or, qu'on ne tire
jamais tout pur de la miniere."
Il y avoit encore des matériaux à façonner
& à réunir , pour en faire un tout , &
le P. Jaillot étoit bien capable de le faire
avec ſuccès ; mais le tems lui manquoit. Sa
Paroiffe , le grand objet de fes foins affidus
, ne lui en laiffoit pas affez pour conduire
tout feul le projet jufqu'au terme. It
m'affocia à fon travail , & je me livrai à lui
en qualité d'auxiliaire.
Nous convinmes de les noupartager
velles recherches , & je devois tenir la plume.
L'Hiftoire de la Rochelle fut commencée.
Un voyage interrompit le travail déja
A.O UST.
107 1750.
bien avancé. Je me féparai de mon Collégue
pour quelque tems. Le coeur qui met
rapprochoit de lui , & qui fembloit franchir
tout feul l'efpace immenfe des mers ,
me fit brufquer le retour. Je revenois du
-nouveau monde , le Pere Jaillot n'étoit plus.
La nature lui avoit donné le tempérament
le plus robufte , précieux avantage
qu'il perdit par un amour exceffif du travail.
Ses amis lui avoient fait à ce fujet les
remontrances les plus fortes.Un homme de
cette trempe ne pouvoit pas fe corriger
d'un défaut qui le préfentoit à lui fous
l'apparence du devoir. Depuis quelques
mois fon vifage fe flétriffoit , fon corps
commençoit à s'affoiblir , & il fe déguifoit
ce dépériffement , abufé par la force de fon
courage. Enfin un abfcès fe forma dans la
tête , & fit tout craindre pour lui. Un torrent
d'humeurs qui furvint dégagea le cerveau
, & ranima l'efpérance prefque éteinre
: mais le jour annoncé par ce rayon
trompeur , ne fe leva pas. Le Pere Jaillot
mourut le 31 de Juillet 1749 , âgé de
cinquante-neufans cinq mois & quelques
jours.
Ce fut alors que fe développa principalement
ce fonds d'eftime & d'affection , que
tout le monde avoit pour lui . Sa maladie
avoit excité des allarmes générales, ſa mort
E
vi
108 MERCURE DE FRANCE.
caufa un deuil univerfel . Le jour deſtiné à
la cérémonie de fes funérailles , fut un jour
-de trifteffe & d'amertume.
Vous le fçavez , Meffieurs , la douleur
publique fut comme l'Orateur qui fé char
gea de fon éloge ; eh ! qu'on eft digne d'éloges
, quand on eft loué par l'éloquence
de la douleur !
Une certaine fimplicité de moeurs , qui
n'eft plus de ce fiécle , formoit le caractere
de celui dont je parle. On eût dit que cette
antique vertu s'étoit liguée avec fa timidité
, pour offufquer l'éclat de fes autres
qualités. Elle envelopoit fa perfonne d'un
nuage trompeur. Sur les fauffes apparences
de fes manieres contraintes , & de l'air
embarraffé qui le fuivoit par tout , on ne
jugeoit pas d'abord favorablement , & on
fe trompoit ; car il y a pour l'efprit comme
pour les des illufions d'optique.
Trop modefte pour êrre l'introducteur
de les talens auprès des autres , le P. Jaillot
ne connoiffoit pas l'art de fe parer de fon
mérite . C'étoit un feu obfcurci fous la
cendre , qui attend pour étinceller, qu'une
impulfion étrangere l'agite & le découvre.
yeux ,
Cet Eloge fut fuivi d'un Mémoire que
lut M. Dupaty , Tréforier de France , fur
les Bouchots à moules , pour fervir à
A O UST. 1750. 109
l'Hiſtoire - Naturelle du Pays d'Aunis.
L'Océan , dit M. Dupaty , offre à notre
admiration un fpectacle également frappant
& varié. Outre l'abondance qu'il procure
par le Commerce , quelles productions ne
fournit- il pas lui - même , & de quelles merveilles
n'embellit - il pas nos côtes ? » On
» jouit de ces bienfaits fans y faire atten-
» tion. Les chofes dont nous faisons un
و ر
و د
t
ufage plus fréquent , ne nous font pas
toujours les plus connues : ainfi l'on
» trouve dans les moules une nourriture
»faine & abondante , & l'on ignore la
» façon dont ces poiffons s'élevent & ſe
» multiplient , & la pêche , je dirois vo-
» lontiers la récolte qu'on en fait. Il fem-
»ble qu'ils ayent été condamnés juſqu'ici
» à une éternelle obfcurité ; leur structure
» & leur maniere de vivre ont échapé aux
»Naturaliftes mêmes.
Ce n'est pas qu'il n'y en ait de célébrés
parmi eux qui ayent parlé des moules ;
mais aucun d'eux n'a bien traité cette matiere.
Les Anciens fe font fait un loi de
fe copier les uns les autres ; les Phyficiens
modernes , malgré leur exactitude & leur
fagacité , n'ont pas porté plus loin leurs
découvertes dans ce genre ; ce n'eſt donc
qu'à la lueur de fa propre expérience qu'on
peut s'inftruire & le fatisfaire.
110 MERCURE DE FRANCE.
Il y a fur les côtes de l'Aunis differentes
moules : les unes plus petites & moins faines
, fe trouvent par bancs ou par lits dans
la mer; les autres plus groffes & meilleures
, croiffent fur des bois qu'on y plante à
deffein. Ces dernieres font l'objet du Mémoire
de M. D.
L'Auteur fait enfuite une defcription
anatomique des parties de la moule . En
parlant de la coquille , il rapporte diverfes
expériences qu'il a faites , & qui l'ont
conduit à découvrir que le Drap marin qui
enveloppe les coquillages , fert à l'accroiffement
de leurs coquilles , de la même
maniere que le bois fe forme de l'endurciffement
de l'écorce , & les os de celui
du Périofte .
Après la defcription anatomique de la
moule , M. D. détruit une erreur ancienne
& accréditée fur le mouvement progreffif
des moules . » Vouloir enlever aux moules
» un avantage dont elles femblent être en
"
poffeffion depuis long-tems , & contre-
» dire le fentiment des plus fameux Naturaliſtes
, ne feroit- ce point une entrepri
»fe téméraire ? Cependant la Nature ne
fe montre pas toujours à découvert aux
yeux les plus attentifs & les plus clairvoyans
; elle ne le préfente fouvent que
»fous des apparences trompeufes , & dès-
»
A O UST. 1750. 111
»là qu'on eft homme , l'ombre peut fé-
» duire & prendre la place de la réalité.
»Un nom refpectable fuffic pour donner
» de la vogue à une découverte , mais il
n'en garantit pas la certitude. Que dest
» mains moins. fçavantes , mais heureufe-
» ment hardies , retouchent les mêmes ob-
» jets , qu'elles ofent écarter les préjugés ,
» la Nature leur dévoilera quelquefois ce
» qu'elle avoit caché à fes plus chers favo-
» ris. Si dans la Phyfique l'expérience eft
» le guide le plus aſsûré , je ne craindrai
point d'avancer que le mouvement progreffif
n'a aucune réalité....
»
Diverfes épreuves que M. D. a faites ,
l'ont confirmé dans ce fentiment. » Ces
» remarques , ajoûte- t'il , ont un jufte rap-
» port avec la condition de ces poiffons.
»Nés pour un repos éternel , le même lieut
» les voit naître & mourir. Ils portent en
» naiffant des chaînes qu'ils porteront tout
»jours , & celles de leurs voifins ferviront
»encore à les rendre plus fortes & plus
» indiffolubles. Mais ces chaînes n'ont rien
»de trifte pour eux ; leur falut dépend de
leur captivité même ; leur Biffus les artache
inféparablement aux pierres , aux
» bois , ou les uns aux autres. Ils bravent
ainfi les efforts des vents & des flots.
» Malheur aux moules que quelqu'acci-
"
112 MERCURE DE FRANCE.
» dent détache ; celles qui tombent dans
» la boue resteront dans l'endroit de leur :
» chûte & y trouveront leur perte. Ce qui
» détruit encore le prétendu mouvement
»progreffif des moules , c'eft la pratique
conftante des propriétaires des Bouchots ,
» pour repeupler les endroits qui font
"nuds. Sans cette précaution leurs Bou-
» chots feroient bien - tôt dégarnis ; mais
» elle feroit inutile fi les moules , avec la
» liberté de forger & de
rompre elles-mê-
» me leurs liens , avoient encore celle de
voyager. Sans doute que fe trouvant trop
» ferrées , elles chercheroient une demeure
plus commode ou une nourriture plus
abondante ; elles fonderoient elles - mê-
»mes de nouvelles colonies ; mais que le
proprietaire ne craigne point cette dé-
»fertion. L'inclination fédentaire du peu-
»ple moule le met à l'abri de toute allarme,
» & jufqu'à préfent l'ufage d'une liqueur
diffolvante , par le. moyen de laquelle
»elle puiffent fe dégager , eft auffi incon-
>> nu que la liqueur même. La trompe ou
» la langue de la moule ne fera donc plus
chargée de tranfporter le coquillage ; on
»peut encore , fans trop ofer , la déchar-
»ger du foin de filer le Biffus .
39
38
39
que
le Pour le prouver M. D. fait voir
Biffus ou les attaches de la moule fortent
A O UST. 1750. 113
de deux troncs féparés , des deux ligamens .
tendineux de la moule . Ces deux troncs
fe réuniffent en un feul qui fort d'une efpece
de fphincter , fitué au- deffous de la
baze de fa langue. De ce tronc partent
plufieurs filets déliés & inégaux , fuivant
l'âge de la moule : l'extrémité de chaque
fil fe fépare en deux ; ces deux parties fe
croifent & s'implantent fur une petite plaque
écailleufe , par le moyen de laquelle
chaque filet devient adhérent aux corps
voifins de la moule ; ce Biffus naît & croît
avec elle . M. D. en a vû dans du fray qui
n'étoit pas plus gros que des grains de mil .
Les premieres attaches que la moule a appliquées
autour d'elle , deviennent trop
Courtes & inutiles à mesure qu'elle groffit,
il en naît de plus longues du tronc principal
, avec lesquelles les premieres fe trouvent
embarraffées. Enfin la ftructure du
Biffus doit convaincre que c'eft une partie
effentielle de la moule que fa langue ne
peut pas façonner , ce qui eft encore prou
vé par la fituation même de la langue. La
pratique des Bouchots eft conforme à ce
que M. D. avance. Lorsqu'on tranſporte
des moules d'un endroit du Bouchot à
l'autre , on a foin de les engager dans le
clayonnage , & pour plus grande précaution
de les envelopper d'un filet ; fans cela
114 MERCURE DE FRANCE.
•
les vagues les emporteroient bien-tôt . On
n'auroit rien de femblable à craindre , fi la
moule trouvoit à fon gré- dans le réſervoir
de quelque liqueur , les réparations néceffaires
aux attaches qui feroient rompues .
1
M. D. paffe enfuite à la defcription des
Bouchots. Ce font deux rangs de pieux
dans lefquels on entrelaffe des perches.
Les deux rangs forment un angle dont
le fommer eft oppofé à la mer. Ces Bou
chots font fitués fur un fond de vale
d'une profondeur extrême , à l'embouchure
de la Sevre & à l'Occident de l'Aunis.
Les moules qui y font attachées y dé
pofent leur fray ; il en naît une quantité
prodigieufe de nouveaux habitans , dont
l'enfance eft mife à l'abri dans une espece
de coraline , qui croît abondamment fur les
bois des Bouchots , & que la Providence
femble y avoir placés pour leur fervir de
berceau . Chaque moule a fa famille , pour
ainfi-dire , fous fes yeux ; efle la voit croître
autour d'elle , jufqu'à ce qu'au bout de
quelques mois le Proprietaire econome
vifitant fon Bouchot , détache une partie
des moules qui fe trouvent trop entaffées-
& les diftribue dans les endroits nuds ; ce
font comme autant de Colonies qu'il établit
, dont il fortira bien-tôt un peuple
nombreux , & dont la multiplication doit
A O UST .
77508 115
•
augmenter fes richeffès: Ce foin eft fuivi
de la récolte la plus facile. Depuis la fin
de Juillet, pendant plus de fix mois, on recueille
à mer baffe ces coquillages , qu'on
trouve à gros paquets fur les Bouchors .
M. D. décrit auffi une machine finguliere
qu'on nomme Acon , & dont les habitans
d'Efnandes & de Charon fe fervent
pour se rendre en tout tems à leurs Bouchots
, pour y prendre leurs moules & faire
les réparations néceffaires. Il entre dans
le détail du produit de ces Bouchots , &
fait voir qu'on en pourroit tirer un revenu
confidérable ; mais il s'en faut bien , dit-il ,
qu'ils ne foient dans cet état d'abondance .
Les bois en font aujourd'hui ravagés par
des vers , qui obligent à des réparations fi
grandes , qu'elles abforbent la meilleure
part du produit , & qu'elles font abandonner
une partie des Bouchots. Ces vers font
les mêmes que ceux qui rongent nos Vaiffeaux
& les Digues de Hollande. M. D.
fixe l'époque de l'irruption de ces vers
dans les Bouchots, au naufrage d'un Navire
revenu de long cours , qui échoua il y a
20 ans fur les.côtes d'Efnandes. Il obferve
qu'on avoit propofé plufieurs moyens pour
écarter ces dangereux ennemis ; mais que
les uns avoient déja été inutilement tentés
pour la confervation de nos Vaiffeaux , &-
116 MERCURE DE FRANCE.
que les autres paroiffoient fi difpendieux
qu'on n'oferoit pas même les effayer . Ik
avoit penfé qu'il falloit chercher dans
quelqu'efpece de bois un remede' plus facile
& moins coûteux ; dans cette idée il
en a éprouvé plufieurs , entre autres le cy-.
près & le chataigner , mais toujours fans
fuccès.
M. Arcere lut auffi la Traduction fuivante
en vers François de trois Infcriptions
Latines & de quelques vers fur laRochelle,
d'un Poëte du treiziéme fiécle .
Dans un ouvrage du P. Dinet , Récollet,
intitulé , Théatre de la Nobleffe Françoise
imprimé en 1648 , on trouve cette Inf
cription , qui fut faite pour être placée à la
tête de la Digue.
Sta viator , ubi ftetit Oceanus : hanc fpecta
molem quam mundus ftupuit , Britannia com
pedem , Rupella laqueum , Neptuni Baltheum,
Gallia triumphalem currum. Stent hoc in
marmorefculpte æternitati unda que Jufto Ludovico
fuo fteterunt in aquore. Q Principis
Religionem præpotentem! Mare vidit & ftetit :
vidit Britannus & fugit. Paruit haud invitus
Oceanus , cui Rupella ad vitam non paruit.
Fame ipfa periit invicta ; victa paruit &
revixit.
Ici le Dieu des flots vit borner fon Empire ;
A OUS T. 1750.
117
Toi, qui parcours cent lieux divers ,
Vois l'onde s'arrêter ; paffant , arrête , admire
Ce qu'admira tout l'Univers .
Aux pieds de cette maffe altiere
On vit mourir l'orgueil d'une Cité trop fiere ,
Les fureurs d'Albion & le courroux des mers.
Que le marbre , immortel ouvrage ,
Confacrant des faits inouis ,
'Aux yeux de nos neveux retrace- encor l'image
De ces flots enchaînés par la main de Louis.
Les obftacles pour toi ne font plus des obftacles ;
Ta vertu , grand Monarque, enfante des miracles i
L'onde amere te voit , s'arrête , & l'Anglois fuit.
L'Océan t'a rendu l'hommage volontaire ,
Qu'ofa te refufer un peuple téméraire ,
Et par un faux zéle féduit.
Dans l'ombre du tombeau la faim le fit defcendres
Il n'étoit plus : & ta bonté
Défarmant ton bras irrité ,
Le fit renaître de fa cendre .
Infcription pour le Pont de la Quillerie,
fur le Canal Maubec .
Mirare purgando portûs Alveo decurrèntem
fluvium qui modo Pontus erat, Marinus
aftus unà cum mercibus coenum convectabat ,
mercatura caufa fimul & damnum. Induftria
per aquas ex aquis triumphavit . Ofatum Ru
pella difpar ! Injectas Oceano compedes à Lu
IIS MERCURE DE FRANCE.
dovico decimo tertio , vidit & ingemuit jugo
fibi & fluctibus impofito. Oceanum à Ludovico
decimo quinto coërcitum videt & plaudit , undis
Rupellano commercio feliciter influentibus.
Admire un fpectacle nouveau ,
Paffant; de ce Canal vois les fuperbes rives ,
De l'humide élément tenir les eaux captives ;
Ici la mer devient ruiffeau.
Pour le commerce qu'elle enfante
Trop féconde fource de maux ,
Foudroyant nos rochers , fon onde mugiſſante®,
De ces corps mis en poudre élevoit des monceaux.
Dans un baffin tranquille , azile des Vaiſſeaux :
Ici fougueufe & bienfaiſante ,
Elle écume , s'enfuit , reporte au ſein des eaux
D'un limon ennemi la maffe jauniffante ,
Et l'art qui la dirige en fa courfe bruyante ,
Répare les forfaits par d'utiles travaux.
Le Ciel en ta faveur change les deſtinées ;
Jadis tu foupirois , Cité , Reine des mers ,
Quand tu vis l'Océan aux fers ,
Et contre un Potentat qu'adora l'Univers ,
Ses vagues en courroux vainement mutinées ;
Ici , pour ton bonheur, elles font enchaînées
Par les auguftes mains du Maître que tu fers.
Epitaphe du Maréchal de Thoiras , qui
défendit la Citadelle de Saint Martin en
l'ifle de Ré, affiégée par lesAnglois en
A O UST. 1750. 119
1628. Cette Epitaphe a été compofée en
Latin pår Ifaac Habert , Théologal de l'Eglife
de Paris , depuis Evêque de Vabres.
Heroum cineres magni nominis umbras ,
Quifquis amans poft fata colis , ne lumine ficco
Praterias hofpes , monet hoc te carmine virtus .
Toirafii tenuem conjectum corpus in urnam,
Demiffis lugens velat victoria pnnis.
Nulli unquam tam fida comes : Rea teftis & Angli
Et medulus , Rupella tua praludia cladis
Concuffeque Alpes , Cazalisque occlufus Ibero .
Fortunâquefides melior. Ne quare Triumphos
De tumulopalma fervataque Lilia crefcunt .
Toi qui chéris les noms des ces mortels célebres
Que la Parque engloutit dans fes antres funebres,
Ici , du fort cruel déplore les rigueurs
Vois la victoire avec ſes aîles
Couvrir d'un fier guerrier les palmes immortelles.
Et baigner fon urne de pleurs.
Paffant , joins tes foupirs à fes tendres douleurs,
Dans ces lieux, renommés qu'arrofe la Garonne,
Dans ce Temple de Mars que la mer environne,
Thoiras fe fignala par des travaux guerriers ,
Heureux préfages de la foudre ,
Qui d'un peuple trop vain mit les remparts en
poudre.
Sur d'arides rochers il cueillit des lauriers ;
Et quand le démon des batailles
120 MERCURE DE FRANCE.
7
Lançoit contre Cazal les traits de fon courroux ,
La main de ce Héros étaya des murailles,
Prêtes à tomber fous fes
coups.
De la vertu l'envie ofa lui faire un crime ,
Il en fut la noble victime .
En dépit des revers que fon deſtin eft beau !
Paffant , pourquoi veux- tu répandre
Des fleurs fur fon illuftre cendre ?
Les lys qu'il a fauvés décorent fon tombeau .
Deſcription de la Rochelle par Nicolas
de Braia , Poëte du treiziéme fiécle.
Declivi littore ponti ,
Nobilis & fama toto celeberrima ponto ,
Divitiisque potens prifcis gente , fuperba
Eft Rupella.
Sur les bords où le brife une onde blanchiffante .
Où vient mourir l'orgueil des mers,
S'éleve une Cité puiffante ,
Cité dont la gloire brillante
N'a de bornes que l'Univers ;
Son immenfe richeffe eft fille du commerce ,
Le Nocher, au mépris des vagues qu'il traverse ,
Lui porte le tribut de cent peuples divers.
La Séance fut terminée par la lecture
d'une pièce en vers libres du P. Lombard ,
intitulée les Complimens , dont voici quelques
ftances .
Le
AOUST . 121 1750.
Le compliment fçait parler un langage
Toujours trompeur & toujours écouté :
C'eſt un filet , où le plus fage
Se trouve lui- même arrêté.
Ce qu'unjeune Zéphir eft pour l'aimable Flore ;
Sur un tapis de fleurs où le Printems l'adore ;
Ce que le doux murmure des ruiffeaux
Eft pour les tendres arbriſſeaux ,
L'encens que le complaifant donne
L'eft pour la vanité :
Reconnoiffante , elle affaifonne
Ce mets , fouvent mal apprêté ,
Et toujours elle s'abandonne
A la main qui l'a préſenté.
Bannir les complimens de la fociété ,
Dans le fiécle où nous fommes ,
Ce feroit expofer les hommes ,
Trop dédaigneux , s'ils ne font pas flattés
A fe dire à l'envi de triftes vérités.
:
:
Ce Pays enchanteur , que l'on nomme la Cour }
Du compliment eft l'éternel féjour.
C'eft- là , qu'élevé fur un Trône ,
Porté fur les ailes des vents ,
Il promène des yeux riants
Sur la foule qui l'environne ,
Et qu'il nourrit de fumée & d'encens.
Autour de lui voltigent les beaux fonges ;.
L'efpoir leger qui feme les menfonges :
E
122 MERCURE DE FRANCE.
Sa main écrit négligemment
Les Graces , les bienfaits , fur la mobtle aréne ,
Où d'un Zéphir la folle haleine
Change , confond , efface à tout moment.
Tous les jours dans le monde à prix de facrifices
On achette les fers que vend un Protecteur .
Gémiffant fous l'éclat d'un fi pénible honneur ,
Réclamez humblement vos éternels fervices ;
Qu'obtiendrez-vous des bienfaiteurs du tems ?
Des complimens.
·
Vous que la bizarre fortune
Eprouve par d'affreux revers ;
Vous , qui dans vos malheurs divers ,
Evitez la foule importune
Qu'attire l'oifive pitié
Comptez-vous fur les droits d'une trifte amitié ?
Sortez d'une erreur trop commune ,
Et de tous les amis du tems
N'attendez que des complimens.
Ici de deux rivaux l'ingénieuſe adreffe
A fe donner des marques de tendreffe ,
Cache à mes yeux leurs jaloufes fureurs.
Là d'un zéle apprêté les trompeufes douceurs.
Mais pourquoi du tableau ſurcharger la peinture ?
Quel avantage pour les moeurs
Ne produit point ce commerce d'erreurs ?
A OUS T. 1750.
123
Envain la candeur en murmure :
Des vicieux déguifer les portraits
C'eft du vice émouffer les traits ,
Et pour le réprimer la route la plus sûre.
Ainfi de la vertu les immortels attraits
Et pour
Pour le coeur même qui l'abjure ,"
Ont toujours des charmes fecrets ;
l'honneur de l'humaine nature ;
On fçaura des beaux fentimens ,
Refpecter du moins la figure ,
A la faveur de l'imposture
Des complimens.
SEANCE PUBLIQUE
De l'Académie Royale d'Angers.
E 26 du mois de Mai dernier , l'Aca-
Ldémie Royale d'Angers tint une
féance publique , à l'occafion de la reception
de M. Gontard , jeune Avocat , auffi
diftingué par fès talens , que par une longue
fuite d'ayeux très-célébres dans le Barreau.
Le Récipiendaire prononça un difcours
de remerciment , élégant & gracieux , où
il regnoit quelques traits neufs que je voudrois
pouvoir extraire ici , fans les déparer.
M. le Corvaifier , Secretaire , faifant
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'office de Directeur , répondit avec fon
éloquence & fa précifion ordinaires .
Plufieurs autres Membres diftingués de
cette Compagnie lûrent des piéces de proſe
& de vers très- intéreffantes , dont il
parut que l'affemblée fut fort.contente :
& enfin la féance fe termina par un Madrigal
obligeant & poli , que M. de la Soriniere
, fi connu dans la République des
Lettres par les heureux talens , adreffa aux
Dames de la Ville qui s'y étoient rendues
en grandnombre. Voici le Madrigal :
Sexe enchanteur ,' qui venez nous entendre ,
Votre préfence enhardit nos talens :
Il eft un Dieu qui fait tout entreprendre ,
Et ce Dieu -là loge en vos yeux
charmans.
Vainqueur du travail & du tems ,
Chacun de nous devient leur tributaire ;
Et nos fuccès les plus brillans
Ne font dus qu'au foin de vous plaire.
On trouvera fans doute fort court cet extrait
d'uneJéance publique , mais nous le donnons
mot pour mot , tel qu'il nous a été envoyé
d'Angers.
POPSIES DIVERSES de M. , des Forges
Maillard. A Paris , chez Huart & Moreau,
fiis, 1750 , un vol . in- 12 .
A O UST. 1750 125
grammes ,
"
C'eſt un recueil d'Odes , d'Epitres , de
Contes , d'Idylles , de Poëfies anacréontiques
, de Sonnets , d'Epitaphes , d'Epide
Fables & de Cantates. L'Auteur
de tous ces ouvrages a été fi publiquement
: & fi fortement loué par nos plus
grands hommes. , fous le nom de Mademoiſelle
de Malerais , qu'il feroit peu fenfible
aux éloges qu'il recevroit de nous ;
le fuffrage de feu M. Rouffeau le flattera
davantage , & piquera fans doute la curiofité
du Public .
Copie d'une Lettre de M. Rouffeau , à M.
Titon du Tillet. Bruxelles le premier
Août 1738.
A maladie , Monfieur , m'a caufé
M moins de peine , que l'intérêt géné
ral qu'on y a pris ici , ne m'a donné de fatisfaction
. Je fçais que Paris n'a pas en
cette occafion témoigné moins de bonté
pour moi que Bruxelles ; mais je puis vous
affûrer que celles qui me touchent le plus
me viennent de votre main , & de la part
des illuftres perfonnes que vous me nommez
dans votre Lettre. Vous en poffedez
une , entre toutes les autres , dont les Poëfies
, que j'ai relûes dès que j'ai pû lire ,
ont fait un des principaux charmes de ma
convalefcence , & qui ne fait pas moins -
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
d'honneur à votre difcernement , qu'à la
bonté de votre coeur.
J'admire , cher Titon , le riche monument ,
Qui fignale fi bien ton goût pour l'harmonie :
Mais je prife encor plus ton noble attachement
Pour cet eftimable Génie ,
Qui fous un nom d'emprunt , autrefois fi charmant
,
Sous le fien fe produit encor plus dignement.
Vis donc ! & raffemblant fous ton aîle héroïque
D'un tel ordre d'efprits le précieux eſſain ,
Ajoute à ton Parnaffe un tréfor plus certain
Un Parnaſſe vivant , monument authentique ,
Préferable en richeffe à tour l'or du Mexique
Etplus durable que l'airain.
Vous voyez bien que ces vers ne peuvent
être appliqués qu'à M. des Forges
Maillard ; & que ne m'infpireroit pas ma
reconnoiffance pour ceux qui ont daignés'affocier
à lui dans les voeux qui le font
faits chez vous pour ma fanté ! Je regarde
celle de l'ame , comme le vrai principe de
la fanté du corps ; & la mienne ne fçauroit
être mieux affermie que par la fatisfaction
, dont elle fe fent pénétrée à la vûë
des témoignages d'eftime que vous me
donnez de la part de perfonnes fi eſtimables
. Confervez-moi la vôtre , & faitesΑA
O
UST..
1750.
127 .
moi la justice d'être perfuadé , que j'y répondrai
toute ma vie par tous les fentimens
de tendreffe & de gratitude que
Vous pouvez exiger , Monfieur , du plus
humble & du plus obéiffant de vos fervi-
Rouffeau.
teurs ,
Nous n'ajouterons rien à un témoignage
fi diftingué ; quand même on fuppoferoit
que le grand Poëte qui l'a rendu , donneroit
quelque chofe à la bienféance , ou à
l'amitié , M. des Forges Maillard feroit
encore beaucoup loué ; pour faire connoître
la profe & la poëfie de cet Ecrivain,
nous rapporterons une Ode & une Epitaphe
qui nous ont paru plaifantes.
ODE EN PROSE
AM. Houdart de la Mothe , de l'Académie
Françoife , fur ce qu'il a prétendu qu'on
pourroit faire d'auffi beaux ouvrages de
Poëfie en profe qu'en vers .
Rand & fameux la Mothe , aigle ra-
Gpide , dont l'oeil noblement audacieux
, va défier les regards même du pere
brûlant , par qui la lumiere eft engendrée ;
foutiens le vol timide d'un foible tiercelet ,
& viens d'un coup de ton aîle fecourable ,
le pouffer avec toi jufqu'au dévorant féjour
du feu.
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
gnes
Je pars , je quitte la terre bourbeufe ,
je traverfe , je fends les immenfes campade
l'air. La violence qui m'emporte
me fait perdre haleine: Quel bras puiffant
m'arrête au-deffus du double fommet
de la docte montagne ? Un merveilleux
fpectacle s'y dévoile à mes yeux enchantés.
La majeftueufe Melpomene , la vive &
galante Polhymnie , la tête panchée , &
Héchiffant devant toi un genou refpectueux
, te rendent des hommages qui te
comblent d'honneur.
.
Comme l'indomptable Hercule purgea
autrefois l'étable infectée du riche &
fuperbe Augias , ainfi tes travaux innombrables
ont dégagé notre Poëlie , affreuſement
accablée fous le joug tyrannique de
la rime. Tu l'as tirée de la prifon obf.
cure & étroite , dans laquelle plongée depuis
fi long-tems , elle pouffoit des plaintes
auffi touchantes que fteriles. Ta main laborieufe
a brifé fes entraves cruelles , & l'a
délivrée du poids honteux de fes chaînes ;
elle refpire l'air tranquille & ferein de la
liberté , défirée depuis tant de fiécles.
Je te vois aujourd'hui , harmonieufe
fille de l'aimable Souverain de l'Hélicon ;
je te vois , ô divine Poëfie , te promener
ça & là librement avec les Charites , qui
danfent & folâtrent autour de toi , en te
failant cent careffes naïvės.
A OUS T. 1750. 129
Leurs blonds cheveux voltigent négli
gemment épars fur leurs épaules blanches
à la fois & vermeilles , femblables à de
l'yvoire qu'une femme de Carie teint en
pourpre. Ennemies de la gêne , elles ont
jetté loin d'elles leurs chauffures de drap
d'or , & fautent fi legerement für l'émail
de la riante prairie , qu'à peine s'apperçoit-
on qu'elles ayent des pieds.
Toi même , o Poëfie ! toi- même toute
échevélée , tu t'es défaite de l'embarras
ajufté de ta coëffure précieufe.. Tes doigts
délicats ne paroiffent plus enchaînés dans
des cercles de diamans , & tu dédaignes
Ia pompeufe parure de tes braffelets , tiffus.
avec un art admirable.
>
La Profe qui s'avance , a le port d'une
Reine ; elle te tend les bras , t'embraffe
t'appelle fa foeur , & te jurant une amitié
éternelle te ferre avec tant de force ,
qu'il femble que vous ne faffiez plus que
le même corps. Les coquillages dorés , attachés
aux rochers limoneux ; la vigne flexible
, mariée à l'ormeau qui l'appuye , në
font pas liés par des noeuds plus étroits...
que ceux qui vous uniffent maintenant
enfemble..
Un ris modeffe & gracieux s'échappant
de tes lévres entr'ouvertes , fait éclater
fur ton vifage les étincelles d'une joie in-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
-
altérable, l'éclaire par tes yeux flamboyans,
& tu réponds à la Profe par tous les témoignages
d'une fidélité réciproque . Ciel !
que l'air aifé dont tu marches , t'a rendue
differente de ce que tu étois autrefois !
Chante à jamais ta liberté recouvrée ,
chante la pénible défaite de la Rime orgueilleufe
qui t'a détenue dans les fers .
Mais célébre furtout , par des productions.
plus durables que le marbre & le bronze
l'invincible la Mothe , & fais pleuvoir les
lauriers & les rofes fur la tête de ton valeureux
Libérateur .
"
Lui feul s'eft armné pour ta défenfe ,
& les traits qu'ont lancé des bras de géans ,
fe font émouffés fur fa poitrine invulne
rable. Il paroît , il combat , il frappe , il
foudroye. C'eft Tancréde qui fait mordre
la poudre à Clorinde ; c'eft Renaud qui
triomphe d'Armide , & des vail'ans &
nombreux Chevaliers , qui devoient , au
prix du fang de ce Héros , conquérir à
Fenvi le coeur de cette Héroine inhumaine ..
Tes yeux ternis fe chargent de pleurs ,
Rime malheureufe ! La honte fait pâlir
tes joues amaigries ; une fueur froide coule
de tous tes membres , qui paroiffent pétri
fiés. Mais tout à coup la douleur fe changeant
en rage , tes derniers foupirs font
d'horribles blafphemes.
A O UST. 175.0. r31
Tes ftrophes gravement philofophiques
prudent la Mothe ! ô Poëte fagemen
fublime nous avoient toujours préfagé
ton penchant infurmontable pour ta chere
Profe , & qu'il viendroit un jour où tu
prendrois le cafque & la cuiraffe , pour lui
conquérir l'empire abfolu de notre Langue
, renommée de l'un à l'autre hémifphére
.
Mais Ciel qu'apperçois-je encore
Quelle foule de raviffans objets frappent
à l'inftant mes avides regards ? L'ombre
glorieufe du fçavant Poëte , à qui fept Vil
les fe difputerent l'honneur d'avoir donné
la naiffance ; l'ombre non moins célébre
de celui qui a porté jufqu'aux nues le nom
de Mantoue ; l'ombre rivale des deux autres
, cette ombre dont le Godefroi &
l'Aminte ont illuftré la moderne Italie ;
toutes trois te donnent de pures marques.
d'une amitié non fufpecte.
Je les entends -qui te follicitent en leur
faveur par les expreffions les plus vives.
Ils te prient avec inftance de brifer la mefare
inutile de leurs vers , d'écarter loin
de leur ftyle , ces nombres ridiculement
reguliers , qui ne répétent que les mêmes
fons à l'oreille fatiguée , & par le moyen ,
dont tu es l'Inventeur , de prêter à leur
Fvj,
T32 MERCURE DE FRANCE:
Poëfie cette même beauté dont tu viens
d'enrichir la nôtre.
Continue , ô généreux Vainqueur de la
Rime ! moiffonne à plein poing les précicufes
javelles des lauriers immortels ; che
mine à pas hardis au Temple rayonnant
de la gloire , en dépit de tes rivaux confternés.
Cours y fufpendre les dépouilles
que tu leur as arrachées , encore fouillées
d'une pouffiere honorable , & qu'eux- mêmes
fe trouvent enfin forcés de couronner
ton front triomphant , de leurs propres
mains.
EPITAPH E.
Du Frere Hilarion , Capucin
C1 gft le Frere Hilarion ; · I
C'étoit un digne perfonnage ;:
Nul autre avec tant d'avantage
N'honora fa profeſſion.
Encloîtré dès fon plus jeune âge ,
Ce fut dans l'Ordre Capucin
Qu'il mit fes talens en ufage.
Sans. impudence il fut badin ,
Sans être caffard il fut fage ;
Mérite affûrement divin
Chez le capuchoné lignage..
I ne ft jamais du Latin
A O UST. 1750. 733
Le long & dur apprentiſſage :
Mais à l'aide de maint lopin
Qu'il goboit par fois au paffage ,
Et qu'il citoit fans jargonage ,
On l'eût pris pour un calepin.
Pour peu qu'il eût fçu davantage ,
Le Convent l'eût fait Gardien 3.
Et certes plus homme de bien
Ne méritoit ce haut étage.
I attiroit par beau langage ,
Froment , orge , avoine au moulin ,
Et la cloche , au premier drelin ,
Lui difoit , fi c'étoit du pain
Qu'on apportoit , ou du fromage:
Eit-il à manger ſon potage ,
A la porte il voloit foudain ,
Et froc à bas , d'un front ferain ,
Recevoit le friant meffage ;
Puis demandoit , d'un air humain ,
Comment fait- on dans le ménage a
Le monde au logis eft-il fain ?
Votre procès va- t'il ſon train
Que dit-on dans le voisinage.?
O le beau tems ! point de nuage ;..
Le Soleil fe leve matin ;
L'Almanach Nantois , pour certain ,.
Promet , s'il ne vient point d'orage ,,
Un Eté fertile en tout grain ,,
134 MERCURE DEFRANCE.
Une Automne abondante en vin ;
Le Printems l'eft en pâturage ;
D'ailleurs le Proverbe , ou l'Adage ,
Dit que gras Avril & chaud Mai
Menent le frement au balai.
Mais mon Dieu ! qu'à notre dommage
S'eft changé le tems ancien !
Le peuple eft devenu payen,
Et de la Ville & du Village
Il ne nous vient preſque plus rien ,
Ni provifion , ni chauffage.
Aujourd'hui nous mourrions de faim ,
Si votre bienfaifante main
N'avoit apporté ſon ſuffrage.
Puis , adieu , bon jour , grand merci
Le donneur retournoit ainsi ,
Très-fatisfait de fon voyage.
Il étoit portier , cuiſinier ;
Sommelier , quêteur , jardinier ,
Tous les arts furent fon partage.
Sa mort m'a caufé des regrets ;
Je l'aimois pour fon caractére ,
Et de mes intimes fecrets
Il fut fouvent dépofitaire.,
Combien de notre Hilarion
A tous ceux de fa Nation
La perte a dû paroître amére ,,
Quoique cet excellent garçon
AOUS T. 1750. 135
•
Dans l'Ordre n'ait été qu'un Frere ,
Il pouvoit être avec raiſon ,
Des autres appellé le Pere.
OEUVRES DE VERGIER , nouvelle édi
tion , 2 vol. in- 12 . 1750.
›
L'Auteur dont nous annonçons les Poëfies
, étoit un homme agréablé & facile ;
tour à tour débauché & voluptueux , il
n'avoit ni principes de Morale , ni régle
de conduite , un naturel charmant une
humeur gaye , une complaifance fans
bornes formoient fon caractére . Comme
il ne faifoit des vers que pour s'amufer
, & qu'il ne fongea pas un quartd'heure
de fa vie à la réputation ni à la
fortune , il ne prit pas la peine de recueillir
fes ouvrages. Les differentes éditions
qu'on en a données depuis fa mort étoient
très- imparfaites ; on vient de remédier à
ce défordre depuis quelques mois. Nous
avons trouvé dans la nouvelle édition qui
eft très-correcte , des Fables longues &
communes , des Contes naifs & piquans ,
des Epitres où il y a moins de fel que de
facilité des chanfons gayes , vives , plus
folles pourtant que délicates ; des Elegies
enfin qui plongent plutôt dans l'ennui
que dans une trifteffe voluptueufe. Nous .
croyons que Vergier doit tenir un rang
;
116 MERCURE DE FRANCE.
diftingué parmi nos Ecrivains aimables ,.
& pour juſtifier notre goût , nous allons
copier quelques - unes de fes chanfons.
Air de l'Opéra de Cadmus.
C'eft à tort que tu te plains tant ;
Eft-ce ma faute , Iris , fi je fuis inconftant
Tu fus belle comme un Ange :
Je t'aimai tant que tu le fus.
Bacchus trouve-t'il étrange
Que lorfque fon jus
Prend un goût de vidange ,
On n'en boive plus ?
Air des Guerriers de l'Opéra de Proferpine.
Pourquoi traitez - vous de folie
Cette peur ,
Que l'on nous fait ici de l'autre vie r
Pour moi j'en frémis d'horreur.
Je ne crains point la Parque ,
Et moins encor la noire barque ,
Tout cela trouble peu mon cerveau :
Mais je crains qu'un deftin nouveau
Ne m'oblige à la Cour du ténebreux Monarque ,
De ne boire que de l'eau .
Air d'Achille.
Ami , fi le deftin
Te condamne à l'abfence
Boi de ce bon vin
Il a la puiffance
A O UST. 1750.
137
De diffiper le plus noir chagrin.
Quel prix dois-tu prétendre ,
Et que te fert-il d'être fi tendre ,
Loin de la beauté que tu chéris
Malheureux ! tes cris
Ne fçauroient de fi loin fe faire entendre
Boi , la belle fait peut être pis.
Air du Ballet de Cyéqui.
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte ,
Voici la Cité
De la fidélité.
Voi Bacchus , accompagné des graces;
Ecarter de nous feintes & grimaces ,
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte ,
Voici la Cité
De la fidélité.
Tout ce que ce vin fincére
Te fera dire ,il nous le fera taire ;
Sur les Dieux & fur les Rois , filence ;
Tout le refte eft mis dans notre balance
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte
Voici la Cité
De la fidélité.
Ce qu'on y fait de folie ,
135 MERCURE DEFRANCE.
"
Quand on en fort , on le cache , on l'oublie .
Parle ici fans crainte ,
Boi fans contrainte
Voici la Cité
De la fidélité.
Air de la Sarabande.
Courons fans crainte à des ardeurs nouvelles ;
L'Amour fe plaît voir un coeur leger ;
Il ne punit que les ames rebelles ,
Pourvû qu'on aime , il permet de changer .
Courons fans crainte à des ardeurs nouvelles
L'Amour ſe plaît à voir un coeur leger ;
Ah ! s'ils vouloit punir les infidelles ,
Quels traits pourroient fuffire à le venger ?
Air du Triomphe de l'Amour.
A Copernic c'est trop faire la guerre !
Qu'il ait raison , ou qu'il ne l'ait pas ,
Faut-il choifir le tems de ce repas
Pour démêler ce docte embarras ?
Que nous tournions fans ceffe avec la terre ,
Que le Soleil tourne tans fin ,
Cela doit peu donner de chagrin ,
Pourvu que l'un & l'autre enfin
Tournant , produifent le raifin ;
Pourvû que l'un & l'autre enfin ,
En tournant nous donnent du vin.
AOUST. 1750. 139
Air de Perfée.
Mon Iris eft rendre & belle ,
L'Amour ne prend des traits que dans fes yeux',
Et le Printems eft moins qu'elle
Et jeune & gracieux .
Mortels & Dieux en font enchantés :
Enfin mon Iris tient entre les beautés
Le rang que tient parmi tout autre vin
Le Champagne divin .
`Air d'Amadis.
Qand l'éloignement ,
Ou quand la foif m'accable de peine ,
Malheureux moment !
Hâtez -vous de paffer plus promptement:
Mais quand je fuis auprès de ma Chiméne ,
Ou quand je bois du vin à taffe pleine ,
Moment coulez plus lentement.
1
Air de la Mafcarade.
Quel feu , quel ardeur me dévore ?
Depuis que ta main m'a verfé , jeune Flore ;
Ce vin dont mon goût eft charmé ,
D'un verre à moitié plein ma raiſon ſe renverse :
Non , ce n'eft point du vin que tu me verſe ;
C'est l'amour même en liqueur transformé.
140 MERCURE DE FRANCE:
Air de la Sarabande de l'Inconnu.
En vain je bois pour calmer mes allarmes ,
Et pour bannir l'amour qui m'a furpris
Ce font des armes.
Pour mon Iris ;
Le vin me fait oublier fes mépris ,
Et m'entretient feulement de ſes charmes.
Air d'Atis.
Pauvre avare ,
Tu crois follement
Que du Soleil l'or eft l'effet le plus rare :
S'il le produit , c'eſt par amuſement.
D'un cours fi beau le fajet eft plus digne ;
C'eft pour la vigne
Qu'il tourne incellamment,
C'est pour former ce doux jus de la vigae ;
Qu'il tourne inceffamment.
Air de Proferpine.
L'éclat des grandeurs importune ,
Mille ennuis troublent la fortune ,
Elle eft moins ftable que Neptune :
Sous tes étendarts ,
Amour , on fouffre trop de peine ,
Et fous ceux de Mars ,
La vie eft incertaine .
Chercher les hazards
A O UST .
141 1750.
N'eft qu'une chimere vaine ;
Tombeau du chagrin,
Bon vin., bon vin ,
Tu fais feul un heureux deftin .
Air de Perfée.
Qu'en furie ,
L'on jure & l'on crie
Contre les dégâts ,
Qu'en ces climats
Nous fait la pluye:
Tous les Cieux pourroient fur nous fe fondre est
'eau ,
Sans qu'à de fi grands maux
Je m'intéreffe ;
Pourvu qu'avec adreffe
J'empêche enfia
Qu'il n'en tombe dans mon vin, ..
Air d'Armide.
Palfangué , me veux-tu crotrę ?
Enyvrons-nous de ce vin.
A planter ce jus divin
J'eûmes tant de mal , Grégoire :
N'eft-il pas jufte d'en boire ?
Ardez , n'eft- il pas jufte d'en boire .
PIECES dérobées à un ami. 2 volumes
in- 12. 1750. ·
C'est le Recueil des Chanfons de M
l'Abbé de Lataignant , l'homme du Royau
142 MERCURE DE FRANCE .
me qui en a le plus fait . Elles nous ont
parû avoir la plupart le mérite effentiel à
ce genre de Poëfie , la gayeté & la facilité.
Si l'Auteur eût donné lui- même l'édition
de fes ouvrages ; nous croyons qu'il en auroit
fupprimé quelques -uns, & qu'il auroit
rendu les autres plus piquans , en inftruifant
le Lecteur des avantures qui en ont
fourni l'idée . Quoiqu'il ne foit gueres poffible
de lire de fuite , deux volumes de
Chanfons , nous croyons qu'on ne fera pas
fâché d'avoir acquis le Recueil que nous
annonçons ; il pourra contribuer à entretenir
ou à rendre la bonne humeur ; deux
ou trois piéces fuffiront pour faire connoître
la maniere de M. l'Abbé de Lataignant.
> Parallele de deux Dames , fur l'Air de la
reffemblance & la difference.
VOus avez toutes les deux
Et de grands & de beaux yeux ,
Voilà la reffemblance :
L'une fçait s'en prévaloir ,
L'autre ignore leur pouvoir ,
Voila la difference.
L'Amour dans vos doux regards
Semble avoir mis tous fes dards ,
Voilà la reffemblance :
AOUS T. 1750. 143
L'une vife & veut frapper ,
L'autre les laiffe échapper ,
Voilà la difference .
+3x+
Toutes deux à votre tour ,
Pourriez prendre de l'amour ,
Voilà la reffemblance :
L'une aimeroit vivement ,
Et l'autre plus tendrement ,
Voilà la difference .
**
Toutes deux avez un coeur
Fait pour l'amoureuſe ardeur ,
Voilà la reffemblance :
L'une par fes mouvemens ;
L'autre par fes fentimens ,
Voilà la difference .
Mille coeurs viennent s'offrir ,
Vous avez droit de choisir ,
Voilà la reffemblance :
L'une n'en veut perdre aucun
L'autre n'en poffeder qu'un ,
Voilà la . difference.
De l'une & l'autre l'amant
144 MERCURE DE FRANCE.
Goûteroit un fort charmant ,
Voilà la reffemblance :
Mais l'un toujours agité ,
L'autre toujours enchanté ,
Voilà la difference .
Les deux Soeurs. Mad, de T... & Mad.
de D....Sur le même Air,
Vous avez , fans contredit ,
Toutes deux beaucoup d'eſprit ,
Voilà la reffemblance :
L'une penfe joliment ,
Et l'autre folidement
Voilà la difference.
Pour m'expliquer autrement,
Vous plaifez également ,
Voilà la reflemblance :
. L'une a l'efprit plus badin ,
L'autre un jugement plus fain ,
Voilà la difference .
*3 *+
Lorfque vous vous exprimez ,
Toutes deux vous me charmez ,
Voilà la reffemblance ;
L'une va comme le vent ,
L'autre penfe auparavant ,
Voilà la difference.
Yous
A OUST.
145 1750.
5
Vous avez de quoi piquer
Qui voudroit vous attaquer ,
Voilà la reffemblance :
L'une laiffe aller fes traits ,
L'autre ne s'en fert jamais ,
Voilà la difference.
***
Du plaifir qui vient s'offrir
L'une & l'autre aime à jouir ;
Voilà la reffemblance
L'une veut le dévorer ,
L'autre aime à le favourer ,
Voilà la difference .
**
Vous avez toutes les deux ,
De quoi rendre un homme heureux ;
Voilà la reffemblance :
L'une pour un favori ,
Et l'autre pour un mari ,
Voilà la difference.
Je crois qu'il feroit bien doux
De pouvoir vivre avec vous ,
Voilà la reffemblance :
Avec l'une quelques jours ,
Avec l'autre pour toujours ,
Voilà la difference :
G
146 MERCURE DE FRAN
Le bonheur d'opinion , fur l'Air : Je veux
toujours me coucher yure.
EN vain la fortune volage
M'a voulu priver des grands biens
Ceux des autres deviennent miens ,
Dès qu'avec eux je les partage.
Pour moi j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
*XX
"
Voici la feule difference
Gens riches , qui foit entre nous,
Vous poffedez des biens fi doux ,
Et moi j'en ai la jouiffance .
Hé bien ! j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
Quand vous en auriez davantage ,
Jamais je n'en ferois tenté ;
Gardez - en la proprieté ,
Mais je m'en réſerve l'uſage.
Pour moi j'en fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
607
***
Pour n'en pas faire la dépenſe ,
Vos mets m'en femblent- ils moins bons ▾
Paye qui veut les violons ,
A
A O UST.
14.7 1750.
Qu'importe , pourvû que je danfe ?
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eſt à mọi.
*3***
Fortune , garde tes largeffes ,
Pour rendre mes amis heureux ,
Je n'en demande que pour eux ,
Et leurs biens feront mes richeffes :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi,
**
De tous les tréfors les plus rares
Je n'en ferai point envieux
Mais du moins difpenfe les mieux
Qu'à des fots ou qu'à des avares :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eſt à moi.
Ainfi de tout je me rends maître
Les plaifirs giffent dans l'efprit ;
Pour être heureux , donc il fuffit
Qu'on puifle s'imaginer l'être :
Ainfi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi.
Que trouve- t'on dans mon ſyſtéme ,
G ij
148 MERCURE DE FRANCE:
Que l'on puiffe taxer d'erreur ?
Qu'est- ce qui fait le vrai bonheur ?
N'est- ce pas d'avoir ce qu'on aime ♪
Hé bien ! je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi,
Un coeur qu'ambition déchire ;
Jamais ne fe contentera ;
Moins riche de tout ce qu'il a ;
Que pauvre de ce qu'il défire :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi ,
Que penfer ainfi foit folie ;
Qui m'en guériroit auroit tort ;
C'est enfoncer mon coffre fort ,
Que de m'ôter cette manie :
Pour moi je fuis content , & croi
Que toute la terre eft à moi
***
Je ne voudrois une couronne ,
Que pour l'offrir à tes appas ;
Mais par malheur je ne l'ai pas ,
Je n'ai qu'un coeur, je te le donne :
Pour moi fi j'ai le tien , je croi
Que toute la terre eft à moi.
A O UST. 1750. 149
AMADIS des Gaules , avec figures. A
Amfterdam, chez Jean-François Joli , 1750.
4 vol . in-8°.
L'Amadis eft un Livre fouvent cité , peu
lu , & moins connu encore de la plupart
de ceux qui en parlent . On fçait en général
que c'eft un Roman de Chevalerie ; on
en connoit par nos Opéra quelques përfonnages
; mais on s'en tient là : ceux
même qui aiment le plus ce genre ce genre de lecture
, font effrayés de la longueur & du
ftyle barbare & groffier de l'ouvrage . Cependant
un Livre qui a introduit la Chevalerie
errante en Efpagne , & qui y a
tourné toutes les têtes , mérite quelque attention.
Amadis eft proprement la clef du
Roman que nous lifons le plus. Il eft difficile
de goûter Don- Quichotte & même de
l'entendre parfaitement , fans avoir quelques
notions de la Chevalerie errante. Il
peut être curieux de rapprocher deux Romans
, dont l'un a renverfé autrefois les
meilleurs cerveaux de l'Eſpagne , & l'autre
les a rétablis . Don- Quichotte eft la Parodie
d'Amadis : or pour bien juger du mérite
de la fatire , il faut connoître l'original
dont elle copie les ridicules .
Ce fera un plaifir plûtôt qu'un travail ,
quand on profitera des avantages que Mademoiſelle
de Lubert vient de procurer au
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
Public. Elle ne s'eft pas bornée à rafraîchir
ou à ferrer le ſtyle d'Amadis , elle en a encore
retranché avec beaucoup de goût les
redites & les longueurs : bien plus , elle a
fait quelques légeres tranfpofitions aux
endroits , où il a paru néceffaire de lier la
fuite d'un récit , dont une interruption déplacée
affoibliffoit fenfiblement l'intérêt.
On voit à la tête du nouvel Amadis une
agréable Préface , où l'on apprend que
l'Auteur de ce Roman a été toujours ignoré
, & qu'on ne fçait pas mieux en quelle
Langue il a été originairement compofé.
Tout ce qu'on fçait , c'eft que cet Ouvrage
a été traduit du François en Caftillan , & de
l'Eſpagnol en François . Nicolas Herberay
des Effarts, un des Traducteurs des Amadis ,
dit dans fon Epître à M. d'Angoulême , les
avoir lus en Caftillan . Il prétend en avoir
trouvé quelques morceaux écrits en langage
Picard , & il paroit perfuadé que c'eft
fur un original de cette efpéce que fut
faite la Traduction Caftillane. On ne tire
pas plus de lumieres du Traducteur Eſpagnol.
On trouve dans quelques Manufcrits ,
que les Amadis font crus , mais fans preuve,
de Vaxo Lobeira Portugais , qui vêcut fur
la fin du douzième fiècle , depuis 1290 ,
jufqu'en 1325 , qu'ils furent mis en meilAOUST.
1750.
151
leur ftyle par Garcias Ordognez de Montalvo,
& imprimés à Salamanque en 1575 .
Plufieurs perfonnes penfent encore aujourd'hui
, fans le moindre fondement &
fans aucune preuve, qu'une grande Sainte,
auffi célébre par fes écrits que par l'éclat de
fa vertu , a compofé les Amadis : il eft
aifé de démontrer leur erreur . Sainte Thérèſe
naquit à Avila en 1515 , & fe confacra
à Dieu en 1536 , âgée de 21 ans . Elle
n'a sûrement pas fait ce Roman depuis fa
retraite , & elle dit elle - même qu'avant
elle étoit d'une diffipation extraordinaire.
Comment auroit-elle eu le tems de faire
un Ouvrage de fi longue häleine ? Elle aimoit
à la vérité les Romans, & de fon propre
aveu en lifoit beaucoup ; elle fe reproche
même ce goût frivole avec une extrême
amertune : Ne fe feroit-elle pas bien
plus reproché d'en avoir écrit ? Cependant
elle n'en dit pas un mot. Ce n'eſt donc que
parce qu'on a cru cet Ouvrage originairement
Efpagnol , & qu'on y trouve beaucoup
d'efprit qu'on le donne à Ste Théreſe.
Quæftio Medica, an diu poffit homo , fine cibe
potuque , & vivere valere. Proponebat
Parifiis Francifcus de Paula Combalufier ,
Doctor Medicus Monspèlienfis.
Tel eft le méchaniſme du corps humain
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
vons
que la même caufe qui entretient en nous
les fources de la vie , tend à notre propre
deftruction , fi les pertes que nous éproucontinuellement
, ne font réparées
par la quantité d'alimens néceffaire. Mais
on diroit que la Nature fe plaît à s'écarter
quelquefois des loix qu'elle s'eft prefcrites ,
pour fe jouer de l'entendement des hommes.
Qui fe feroit imaginé qu'il fût poffible
de vivre des années entieres fans prendre
aucune nourriture ? Ce phénomene eft fi
furprenant, que la plus grande authenticité
des faits n'emporte pas toujours avec elle
la conviction. M. Combalufier rapporte un
grand nombre d'exemples de ces abftinences
fingulieres , qu'il n'eft pas permis de
révoquer en doute. Une des plus connues
& des plus remarquables , eft celle de Dom
Léaulté , Bénédictin , qui pendant plus de
vingt ans paffa le Carême entier fans boire
ni manger. On fera encore plus furpris
d'apprendre qu'une fille ait vêcu huit ans ,
fans prendre aucune nourriture. M. Combalufier
l'a vûe lui -même dans le Vivarès.
Cette obfervation lui a donné lieu d'examiner
ces fortes de faits en Phyficien &
en Médecin . Il développe avec beaucoup
de fagacité , avec agrément même , les
caufes de ces irrégularités apparentes de la
Nature , & il conclut par dire : Qu'on peut
AOUS T. 1750. 153
à la vérité vivre long-tems fans prendre aucune
nourriture , mais non pas fe bien porter.
CHYMIE Médicinale , contenant la maniere
de préparer les remédes les plus ufités
, & la méthode de les employer pour la
guérifon des maladies. Par M. Malouin
de l'Académie Royale des Sciences , Docteur
& Ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , &
Cenfeur Royal.
Ce Livre eft de pure pratique ; c'eft un
Manuel de Médecine , pour compofer les
remédes & pour les employer felon les
occafions. Il eft approuvé par la Faculté &
par l'Académie . Nous donnerons dans le
prochain Mercure un plan de cet Ouvrage.
MOMOS Philofophe. Comédie en un
acte & en vers. Cette Piéce imprimée à
Amfterdam , chez Pierre Mortier , le trouve
à Paris , chez Caillean , rue S. Jacques , à
S. André .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
Q
:
AIR A BOIR E.
U'en amour je fuis malheureux !
Je n'ofe à jeun dire que j'aime.
Si le vin me furprend quelques tendres aveur ,
Je vois rire Fanchon de mon ardeur extrême.
Ris Fanchon , ris Fanchon , je boirai ;
Peut -être mon amour enfin fe fera croire ;
En attendant , du moins je jouirai
Du plaifir de boire.
56302 303 304 886 882 : 582 806 62 686 30 500 600 900
SPECTACLES.
LETTRE à Madame de Gr *** , Sur Sa
Comédie de Cénie,
M
Adame , le bruit ſe répand dans le
Public , que vous avez réfolu d'enlever
à nos applaudiffemens la vertueuſe ,
l'intéreffante Cenie , pour la faire reparoître
fur la fcéne dans la faifon , où Paris
raffemble dans fon fein tous fes habitans.
Ce deffein eft très-jufte & très - louable.
Quantité de gens de goût, retirés maintenant
à la Campagne , ne méritent pas
d'être privés du plaifir que vous nous avez
procuré.
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THE
NEW
YORK
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ASTOR, LENOX AND
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pro
A OUST. 1750. 155
31.
Si vous avez réellement formé ce projet
, Madame , ne trouverez vous pas mauvais
, qu'un homme qui a ofé fe croire un
peu de goût , fondé fur l'impreffion que
votre Piéce a faite fur lui , vous communique
à ce fujet deux obſervations aſſez foibles
, qu'il foumet à votre décifion , &
qu'il vous fupplie de ne point regarder
comme une chicane , puifqu'une quantité
plus confiderable de pareils nuages n'empêcheroit
pas que Cenie ne fût un des plus
beauxmorceaux qui ait paru fur le Théâtre.
Ces deux obfervations , qui au fond ne
font que des minuties , regardent l'état du
pere de Cénie , qui n'eft point déterminé
& la reconnoiffance de cette fille infortunée
& de fa mere , qui a paru un peu
précipitée. Le Public-s'imagine que quelques
phrafes qui ne doivent pas beaucoup
couter à une plume auffi sûre que la vôtre ,
répandroient un nouveau jour fur votre
Piéce , & augmenteroient fon plaifr. En
effet , Madame , on ignore tout-à- fait quel
a été auparavant le fort de cette noble victime
des caprices de la fortune ; & comme
ce même Public veut être frappé par le fenfible
, il a été fâché de ne pouvoir pas mefurer
la chute de cet illuftre malheureux ,
& d'être obligé de s'en tenir à l'idée générale
que c'eft un homme de condition . La
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
comparaison de l'état où il fe trouve , &
de celui ou il s'est trouvé , en fixant les
imaginations , eût rendu l'intérêt plus sûr &
plus piquant. Un Auteur du premier ordre
eft fupérieur à ces détails , mais il fçait y
defcendre , & donner quelque choſe à ſes
fpectateurs. Ceux de Cénie font d'ailleurs
bien excufables de n'avoir pas affez refléchi
fur tout ce que vous avez effayé d'in
finuer de la nobleffe des fentimens de fon
pere , par la rapidité intéreffante avec laquelle
vous nous avez conduits de fcéne
en fcéne , jufqu'au dénouement.
Il en eft ainfi de la reconnoiffance de la
mere & de la fille . Elle dépend d'un feul
mot , qui termine une lettre. Le fpectateur
entend à peine ce mot , qui précipite Orphife
& Cénie dans les bras l'une de l'autre.
On a cru qu'un événement auffi touchant
devoit être amené d'un peu plus
loin , & on a paru défirer que deux phraſes
de plus euffent d'abord fait entrevoir une
idée confufe de la fcéne qui va fe paffer-s
que par dégrés l'intérêt fe füt augmenté ,
& qu'arrivé à fon dernier période , il fe
fût enfin terminé avec cette vivacité intéreffante
que vous y avez répandue.
Je fçais , Madame , que vous nous avez
dépeinte Orphife perfuadée de la mort de
La fille. Vous avez puifé dans l'art ce corA
OUST. 1750. 157
rectif. Mais je crois que ce que je vous
propofe eft dans la nature. Je ferois fort
embarraffe de remplir ces deux objets ;
mais je fuis perfuadé que l'Auteur de Cénie
ne l'eft pas. Un homme commun peut former
une idée , fans pouvoir l'exécuter : une
perfonne au-deffus du commun la forme &
l'exécute .
Vous voyez , Madame , que j'ai eu raiſon
de traiter ces deux obfervations de minuties
; mais ces fortes de minuties laiffent
ordinairement un vuide dans l'efprit du
fpectateur , dont fouvent il ne fe rend
compte , & il fent qu'il manque quelque
chofe à fa fatisfaction , fans pouvoir dire ce
que c'eft.
pas
J'efpére , Madame , que vous voudrez
bien pardonner ma témerité , en faveur du
motif qui m'anime. Je fuis devenu votre
zélateur . Zilia m'avoit intéreflé vivement .
Cénie m'a fubjugué . Je vous dois le plaifir
délicat d'avoir verfé des larmes , plaifir
que le Théâtre François me refufoit depuis
fi long- tems. Que j'aime à voir la vertu
conferver un empire abfolu , au milieu des
revers les plus capables d'accabler tout autre
qu'une Cénie ! Quel modéle frappant !
C'eft dans votre propre coeur que vous avez
puifé cet heureux caractere ; fes traits font
Ies vôtres. Que dis- je ? Vous en avez peint
158 MERCURE DE FRANCE.
cinq differens , auffi beaux , auffi touchans ;
Vous les réuniffez fans doute en vous feule.
Si la vertu vous a ouvert fon fanctuaire , la
nature vous a développé tous fes trésors . Il
n'appartenoit qu'à vous de les retracer ,
avec ces délicateffes qui font tant d'honneur
aux Dames , & qui leur font particu
lieres .
Vous en fourniffez une preuve authenque.
Que j'admire cet amant ſi eſtimable .
dont la vertu ennoblit la paffion , & don
la paffion rend la vertu plus touchante ! J
partage avec lui ces deux fentimens , qu
font ( fi j'ofe me fervir de cette expreffion ,
fi bien fondus enfemble , que l'on ne peut
appercevoir le paffage de l'un à l'autre . J
ne finirois point , Madame , fi je me livroi
au détail des impreffions que Cénie a faite
fur mon coeur. J'en fuis forti , finon plu
vertueux , au moins plus amateur de la
vertu . Mais vous entretenir plus long
tems , ce feroit dérober des momens pré
ĉieux au Dieu du goût & de l'agrément.
J'ai balance fi je figherois ma Lettre. J
fuis dans la foule de ces gens inconnus , del
tinés à admirer,comme vous êtes deftinée
fournir des fujets d'admiration . Deux rai
fons m'y ont cependant déterminé . L'eſpé
rance de fçavoir que vous n'aurez pas dédaigné
mon hommage , & la crainte de
AOUST. 1750. 159
manquer aux fentimens de refpect & même
de reconnoiffance dûs à votre mérite ;
fentimens que je partage avec le Public
qui en eft le témoin & le garant.
>
J'ai l'honneur d'être , &c. Olivier , Secre
taire de M. de Sauvigny , Intendant de
Paris , rue Royale.
Le Mardi 20 Juin , la Demoiselle Emilie
débuta à la Comédie Françoife. Ses rôles
de début ont été les Amonreufes dans le
Mifantrope & la Pupile , dans le Préjugé
à la mode & l'Esprit de contradiction ,
dans le Philofophe marié & le Florentin .
Elle a été fort applaudie dans tous ces diffens
rôles .
Le 10 Juin , les Comédiens Italiens donnerent
la premiere repréfentation de la
Feintefupposée , Comédie en un Acte & en
profe.
C'est une pièce d'intrigue . Le Marquis a
des engagemens avec la Comteffe . lleft
fur le point de l'époufer , lorfque Moncade,
fon ami , devient amoureux de la Comteffe
, qui fe prend à fon tour de goût pour
lui : le Marquis l'ignore , mais il le défire
il n'aime point la Comteffe , & il craint les
næends qui vont l'attacher à elle .
Les Acteurs font à la campagne ; ils
imaginent un jeu pour s'amufer ; on doit
tirer au fort un Chevalier pour chaque Da
160 MERCURE DE FRANCE.
me , ce Chevalier doit lui parler d'amour ,
& le Marquis arrange les chofes de façon ,
que Moncade fe trouve le Chevalier de la
Comteffe : ils fe parlent l'un à l'autre , ils
fe découvrent leurs fentimens , l'amour
triomphe & les Amans s'uniffent.
Cette petite Piéce , qui a eu 7 repréſentations
, a une ou deux fituations affez plaifantes
, elle est écrite d'un ftyle un peu
froid , mais naturel & fans prétention .
Nous en allons copier une Scéne pour juftifier
notre jugement.
SCENE X V.
MONCADE , la COMTESSE .
Moncade.
Eh ! quoi , Madame , vous me fuyez en
core ?
La Comteffe , ironiquement .
Je ne fçais trop , fi je dois refter. Un
Chevalier tel que vous , eft trop dangéreux
dans un tête à tête.
Madame ...
Moncade.
La Comteffe.
Il faut avouer , que vous êtes un Amant
d'une espéce rare & finguliere , je ne
m'attendois pas, je l'avouerai , à la déclaration
que vous m'avez faite tantôt,
A O UST. 161
1750.
Moncade.
Je vois qu'elle vous paroît auffi ridicule,
qu'elle l'eft en effet.
La Comteffe.
de .
Comment ridicule ! Elle ne l'eft point .
C'eft pure générofité de votre part ,
m'avoir averti que vous ne m'aimiez pas .
J'aurois pû me laiffer furprendre à vos
difcours , & déformais je n'aurai plus rien
à craindre.
Moncade.
Ah ! Madame , que ne pouvez- vous
lire dans mon coeur ! Vous y verriez l'amour
le plus tendre joint au plus profond
reſpect.
La Comteffe .
Vous fentez bienà préfent que je ne puis
plus vous croire , après tout ce que vous
m'avez dir.
Moncade.
Madame , c'eft la crainte de vous déplai
re , qui m'a fait renfermer des fentimens ,
qui paroiffoient vous offenfer .
La Comteffe.
Eft ce encore le Chevalier qui parle ?
Moncade.
Non , Madame , c'eft Moncade , le plus
amoureux de tous les hommes.
La Comteffe.
Je crains que vous ne jouiez encore votre
rôle.
162 MERCURE DE FRANCE
Moncade.
N'en croyez pas mes difcours & examinez
mes actions.Pourquoi fuis-je reſté ici, malgré
les affaires , qui m'appellent à Paris ?
Pourquoi ces diftractions , que vous m'a-
-vez cent fois reprochées ? Pourquoi ce
trouble en vous voyant ? Pourquoi ces regards
embaraffés , que vous avez furpris ?
Tout cela ne vous dit-il pas que je vous
aime ?
La Comteffe.
Ne croiroit-on pas au ton de vérité qu'il
prend , qu'il eft réellement amoureux ?
Moncade.
Oui , Madame , je le ſuis.
La Comteffe.
Quoi , vous m'aimez ! Ah ! je ne veux
plus vous voir , car je fens qu'à la fin je
vous aimerois aufli .
Moncade.
Eh , Madame , pourquoi m'eavier la fatisfaction
de croire que je vous ai rendu
fenfible Achevez de me rendre heureux.
La Comteffe.
Moncade , vous n'avez guere de ménage
ment , ce que je vous ai dit ne devroit-il
pas vous contenter , & faut-il donc enfin
vous dire que je vous aime ?
A O UST.
1750: 163
Monc ade.
Vous m'aimez ! Ah , Madame , quel eft
mon bonheur !
La Comteffe , riant.
Ah ! ah ! ah ! Quoi ! Vous croyez de
bonne-foi que je parle férieufement ? Eh
ne voyez- vous pas que je joue mon rôle
áuffi .
Moncade , à part.
Qu'entens -je , ô Ciel !
La Comteffe.
Convenez que je m'en acquitte affez
bien.
Moncade.
Ah ! mon malheur eft fans fans reffource
, puifque vous inſultez à ma douleur.
La Comteffe.
Ce pauvre Moncade ! En vérité il me
fait compaffion ; mais vous m'aimez donc
bien prodigieufement ? Vous verrez qu'à
la fin il faudra que je l'aime auffi . J'en fuis
bien un peu tentée ; mais ...
Moncade.
Eh ! Madame , par pitié....
La Comteffe.
Comment donc ! Et de quoi vous fâcheza
vous ? On vous aime , on vous le dit , &
vous vous plaignez !
Moncade.
Ne me raillez pas auffi cruellement.
164 MERCURE DE FRANCE
-
La Comteffe.
Mais très férieufement , je ne raille
point. En vérité celui -là eft bien fingulier.
Tantôt vous vouliez me faire croire que
vous étiez amoureux , & je ne vous croyois
pas ; à préfent je vous dis que je vous aime
, & vous ne voulez pas que cela foit.
Que faut-il donc faire enfin pour vous perfuader
?
Moncade.
Eh ! Madame , je ne fuis que trop perfuadé
de votre averfion ; la violence de
mon amour m'a forcé à rompre le filence ,
j'en fuis affez puni, & je vais vous délivrer
d'un objet qui vous déplaît.
Les mêmes Comédiens repréfenterent
pour la premiere fois le 19 Juin , le Réveil
de Thalie , petite Piéce en un acte & en
vers. Cette Comédie , formée de Scénes
épifodiques , eft dans le genre aimable &
léger , que M. de Boiffi a porté fur ce
Théâtre , qu'il appelle dans la Préface
qu'on lit à la tête de fes Oeuvres : Allégori-
Epifodique , qu'il a embelli & perfectionné
, & dans lequel il a eu des fuccès fi brillans
.
L'Auteur de ce nouvel Ouvrage ne s'eft
point fait connoître ; mais il y a répandu
tant d'efprit , il eft fi peu de perfonnes capables
d'écrire fi vivement , & d'un ton fi
A O UST. 1750. 165
aimable , qu'il auroit fait un nouveau plaifir
au Public , en lui faifant connoître la
main , d'où lui venoit un préfent auſſi
agréable.
Thalie eft endormie. Il s'agit , s'il eft
poffible , de la réveiller . Une foule de
mauvaiſes Piéces l'ont plongée dans le plus
profond affoupiffement . L'Oracle prononce
, que pour l'en retirer , il faut attendre
que l'on trouve un Auteur qui puiſſe fe faire
comprendre.
Voilà le fond de ce badinage critique.
Momus qui y joue le rôle principal , s'occupe
à chercher cet Auteur. Peut- être , ditil
, que le véritable
Eft celui qu'en ces lieux on remarque le moins,
Cidalife arrive ; c'eft une femme aimable
, qui repréfente tout le corps ; mais
elle ne vient point pour réveiller Thalie ;
elle fe borne , dit- elle , à l'efprit de fon
état ; c'est le bonheur qu'elle recherche,
Quel eft donc le motif qui l'amene ? La
voici :
Cidalife.
Je fçais qu'à mes dépens ſouvent vous oſez rire ¡
Mon petit Dieu foyez bien averti ,
Que vous faites fur terre un vrai métier de dupe .
Souvent des femmes on s'occupe ,
166 MERCURE DE FRANCE.
Mais c'eft pour en tirer parti.
Corrigez- vous de la fatyre ,
Goûtez plutôt le charme de féduire ,
Votre plaifir naîtra de ce projet.
La féduction eft charmante ,
Et quand les médifans la prennent pour objet ;
C'est le bonheur qui fournit le fujet ,
Et c'est le dépit qui plaifante.
Momus.
Le plaifir eft toujours relatif à l'eſprit ;
C'eft un être flexible à chaque caractere
De fa variété tirant , tout fon crédit ,
Sa figure eft changeante , & fa forme arbitraire ;
Plufieurs femmes , furtout penfent le bien choisir ,
Et n'attrapent qu'un ridicule ;
A les examiner j'occupe mon loifir ,
Et j'en plaifante fans fcrupule.
Cidalife.
Précisément vous donnez dans le faux.
Un fentiment vaut mieux que toutes vos fineſſes.
Vous devriez excufer nos défauts ,
Et profiter de nos foibleffes.
Momus n'eft point galant , il préfide à
la raillerie. Cidalife lui répond :
C'eft un vilain département ;
Votre fociété doit être trop piquante ,
A OUST . 167 1750.
Un mortel qui fçait être Amant ,
Vaut bien mieux qu'un Dieu qui plaiſante.
Toute cette Scéne eft écrite de ce ton.
On ne peut avant de la quitter s'empêcher
de tranfcrire encore quelques vers d'un
bon Citoyen ; ils frondent les mauvais
plaifans de profeffion , qui s'arrogent le
droit horrible d'être méchans , qu'on hait ,
qu'on craint , & qu'on ne devroit que méprifer.
Et voilà contre vous le fujet qui m'irrite.
Vousfçavez aux vertus donner un mauvais tour ;
Regardez-vous comme un mérite
D'expoſer tout dans un faux jour ?
Je hais un efprit qui ne s'ouvre
Que pour voir quelque tache à des dehors fat
teurs :
J'aime mieux le Dieu des erreurs
Que le Dieu qui me les découvre.
Pour guérir votre esprit devenez amoureux ;
Vous ne prendrez plus garde aux actions des
autres.
Vous ne ferez occupé que des vôtres ;
Croyez qu'on n'eft méchant , que faute d'être
heureux .
A Cidalife fuccede Damon , homme
168 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , répandu dans le monde , qui en
connoît tous les ridicules , & qui les paffe
en revûe de la maniere la plus ingénieufe.
Il faudroit copier la Scéne entiere , fi lon
vouloit rapporter toutes les chofes fines
qu'elle contient ; c'eft celle dans laquelle
on a trouvé le plus de bonne plaifanterie
& de comique.
Elle eft fuivie d'une autre formée par
un Auteur Comitragique ; c'eft à lui que
l'on doit le Sommeil de Thalie , & il s'en
vante. Voici ce que
lui dit Momus ;
Vous avez fouvent vû de ces femmes étiques ,
Dont la face n'eft pas plus groffe que cela ,
Accabler leur maigreur d'ornemens magnifiques ,
Et fe traîner à POpéra.
Le Parterre ébloui , regarde ,
Voit un monceau de diamans ,
Dont la fâme s'élance , & darde
Les rayons les plus éclatans ;
De vos Piéces voilà la peinture comique ;
Les détails, ce font les brillans ,
Et le fond , c'eft la femme étique.
Scapin vient à fon tour ; c'eftun méchant
pour qui le fommeil de Thalie eft un tréfor.
Il eft tranfporté , quand il voit ces jolis
petits Libelles ,
Qui fur ce qui paroît verfent tous leurs poiſons.
Momus .
AOUST. 1750. 169
Momus lui répond en Dieu :
Moi , je vois ces Auteurs auffi froids que des marbres
,
Comme des nains difformes & courbés ,
Qui ne pouvant atteindre aux fruits qui font aux
arbres ,
Vivent honteufement de ceux qui font tombés .
Eglé , la jeune Eglé , représentée par la
belle Coraline, remplace cet Acteur. Momus
l'inftruit de tout ce qu'une jeune perfonne
doit pratiquer , non pas pour être aimable ,
mais pour le paroître, ce qui eft fort fouvent
fuffifant. Arlequin & la jeune Catinon forment
enfin la derniere Seene. On y imagine
une Pantomime , comme le moyen le plus
sûr de réveiller Thalie : mais le Parterre &
le Public ont penfé que fi cette Muſe étoit
effectivement endormie, cet Ouvrage , que
quelques obfcurités & un air un peu découfu
, n'empêchent pas d'être très -joli ,
fuffifoit pour la réveiller ; en conféquence,
il a été intitulé avec raiſon : Le réveil de
Thalie.
Il eft imprimé , & fe vend chez la Veuve
de Lormel , & fils , rue du Foin .
Explication du Ballet.
Le Ballet Pantomime qui dénoue cette
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Comédie , ayant fait au Public tout le
plaifir que l'on pouvoit attendre des foins
& des talens marqués de M. Deheffe ,
nous avons cru qu'il ne feroit pas hors de
propos d'en donner ici une légere idée ,
en faveur de ceux qui n'auront point été à
portée de le voir exécuter.
Plufieurs Bucherons occupés dans une
forêt à leurs travaux , font agréablement
interrompus par leurs femmes , qui leur
apportent des rafraîchiffemens. Après avoir
pris leur repas , pendant les danfes des.
femmes , ils fe remettent à l'ouvrage . Un
orage les furprend : l'un d'eux tombe d'un
arbre. Les femmes effrayées courent chercher
deux Médecins , pour foulager le bleffé.
Les Médecins arrivent , vifitent le malade
, font une confultation comique dans
laquelle ils ne s'accordent pas . Le premier
ordonne la faignée . Le Chirurgien appellé
veut procéder à l'opération . Le fecond
Médecin s'y oppofe avec colere. La difpute
s'échauffe après plufieurs lazzis plaifans .
Ce dernier ordonne au Chirurgien d'apporter
au malade du meilleur vin . Le Bu
cheron en boit , fe trouve guéri à l'inftant ,
& fair par fes entrechats l'éloge du remede .
Chacun félicite le fecond Médecin & fe
réjouit de l'heureux fuccès de fon ordonnance
. Cette commune allégreffe occafion
A O UST. 1750. 171
ne une contredanfe générale , qui termine
le Ballet , & dans laquelle le Médecin & le
Chirurgien font introduits .
Concerts du mois de Juillet à Compiègne.
Le Samedi 4 , le Lundi 6 , & le Mercredi $ ,
on chanta chez la Reine le Prologue & les
einq Actes d'iffe . Mlles Lalande , Deschamps
, Mathieu , Canavas , Godonnefche
& Guedon ; Mrs Poirier , Benoît , Joguet ,
Dubourg & Godonnefche en ont chanté
les rôles.
Le Samedi 11 , le Lundi 13 , & le Mercredi
15 , on chanta le Prologue & les Actes
du Ballet des Fêtes Vénitiennes. Mlles Canavas
, Lalande , Deschamps , Defelle &
Mathieu ; Mrs Poirier , Benoît , Dubourg ,
Befche , Daigremont & Richer en ont
chanté les rôles .
洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗:洗洗洗洗洗
NOUVELLES ETRANGERES .
DE PETERSBOURG , le 20 Juin.
Na reçu le détailfuivant , au fujet de l'élection
que les Cofaques ont fait du Comte
Rafoumofski , Préſident de l'Académie des Sciences
de l'étersbourg , pour leur Atteman.
L'Ukraine , ou Petite- Ruffie , eft divisée en dix
Provinces , qui portent le nom de Capitaineries.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
-
Les Troupes de ces Provinces forment des Corps ,
partagés en Compagnies , dont la plupart font de
mille hommes, L'Ftat Militaire , lequel eft héréditaire
dans les familles , eft fi confidéré , qu'il va
prefque de pair avec la Nobleffe. Les Bourgeois
& les Payfans , qui forment
un ordre à part ,
n'ont dans le Pays que le dernier rang : mais ils
peuvent être élevés à l'Etat Militaire , dont ils ne
fçauroient redefcendre à leur premier état , fans
fe dégrader . Paffons à l'élection , dont il s'agit.
Le Major Général , Comte de Henricoff , Chevalier
de l'Ordre de Saint Alexandre , nommé Miniftre
Plénipotentiaire de l'Impératrice , pour af
fifter de la part à cette élection , partit au mois de
Janvier dernier de l'étersbourg , avec les Commiffaires
dont il étoit le Chef , & qui devoient
Paccompagner. A fon arrivée fur les frontieres
de la Petite Ruffie , il fut reçu par quelques -uns
dés Généraux du Pays , & des principaux de la
Nobleffe , à la tête de fix cens Colaques , qui le
conduifirent à Gluckow , Capitale du Pays . Lorfqu'il
entra dans la Ville , il fut falué d'une décharge
générale de toute l'Artillerie , & trouva la
garnifon rangée fur deux lignes , depuis la Porte
jufqu'à l'Hôtel qu'il devoit occuper. Son arrivée
fut annoncée le lendemain à toutes les Capitaineries
par des Lettres Circulaires , qui convoquerent
en même tems l'Etat Eccléfiaftique , l'Etat Militaire
& l'Etat Civil , à s'affembler le 23 de Février
pour procéder à la libre Election d'un Atteman ,
on Grand Général. Le grand Marché fut enfuite
préparé pour cette cérémonie. On éleva , près
d'une Eglife voifine , une Eftrade qui fut garnie
d'écarlate . Une Galerie à quatre rangs , difpofés
en Amphithéâtre , environnoit cette Eftrade . Le
23 de Février , à fix heures du matin , après le
A OUST. 1750. 173
fignal donné par un coup de canon , les Corps de
Cavalerie , qui depuis quelques jours étoient cantonnés
dans les Villages voifins , entrerent dans la
Ville au fon de leurs inftrumens , avec leurs Etendarts
déployés . Le Général Affaul , qui tenoit à
la main la Hache d'argent , ou marque de Commandement
, marchoit à leur tête . Ils fe joignirent
à la garnifon & formerent un cercle autour
de l'Eglife & de l'Eftrade. Lorfque les Towarzires
ce font les Nobles , fe furent raffemblés dans
P'Hôtel du Miniftre Plénipotentiaire , & que l'Archevêque
de Kiovie , & le Clergé fe furent rendus
dans l'Eglife au fon des cloche's , quelques Towa
zirz es , accompagnés de plufieurs des Généraux
& des Chefs de la Nobleffe , ainfi que du Général
Pilar , Grand Chancelier d'Ukraine , & de tous
les Officiers de la Chancellerie Militaire , porterent
fur l'Eftrade les marques de la Dignité d'Atteman.
Le Grand Etendart & le Petit , que l'on
nomme Prapir , étoient portés à la main ; le Bâton
de Commandement , garni de pierreries , & le
Grand Sceau d'Ukraine l'étoient fur des couffins de
velours cramoifi , garnis de franges d'or . A la
tête de tout ce Cortége , marchoient vingt- quatre
Cofaques avec la Mufique Militaire , que fuivoit
un caroffe à fix chevaux . On y voyoit le Secretaire
du Comte de Henricoff , portant fur un baf
fin d'argent , couvert d'un morceau de velours .
cramoifi , les Lettres Patentes par lefquelles l'Impératrice
permettoit de procéder à l'Election librement
, & felon les ufages anciennement établis.
La marche étoit fermée par le caroſſe du Miniftre
Plénipotentiaire , environné d'une Troupe de Cofaques.
La Mufique Militaire fe fit entendre pendant
toute la marche , jufqu'à l'inftant où les
marques de la dignité furent pofées fur une Table ,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
placée au milieu de l'Eſtrade . Le Comte de Henricoff&
fon Secretaire y monterent enfuite , & furent
fuivis du Clergé , des Généraux , des Towarzirzes,
des Chefs des Régimens & des Officiers de la
Chancellerie Militaire , qui tous allerent occup er
les places de la Galerie , qui leur étoient deftinées.
Un Eccléfiaftique fe tint près de la table , devant
un Encenfoir où brûloit de l'encens . Lorfque le
Secretaire eut fait à haute voix la lecture des Lettres
Patentes de l'impératrice , le Comte de Henricoff
demanda premierement au Clergé , puis aux
Seigneurs temporels , aux Militaires , à la Nobleffe
: Qui la Nation defiroit , en vertu de la gracieuse
permiffion de S. M. I. élire pour fon Grand-
Général. Tous s'écrierent unanimement : Qu'ils
defiroient avoir le Comte Cirille- Alexiewitz Rafou
mofski , qui leur paroifloit digne de cet honneur.
Auffi- tot l'Archevêque de K₁ovie , & l'un de ceux
des Généraux , aufquels on donne le nom de
Starfchina , remercierent l'Affemblée de ce qu'elle
avoit fait un choix infiniment agréable à la Na;
tion. Après quoi , les Lettres Patentes , & les
marques de la dignité d'Atteman , furent portées
dans l'Eglife & potées fur une Table devant l'Autel.
Elles y demeurerent pendant le Te Deum ;
auquel le Miniftre Plénipotentiaire , & tous ceux
qui l'avoient accompagné pour l'Election , affifterent
. Il fut chanté par la Mufique , au bruit d'u
ne décharge générale de l'Artillerie & de la Mouf
queterie. Quand le Te Deum fut achevé , les Let
tres Patentes & les marques de la dignité furer
reportées en pompe à l'Hôtel du Miniftre Plénipotentiaire
, pour y refter en dépôt jufqu'à l'arrivée
du Comte de Rafoumofski. Toute cette cérémonie
fut terminée par un grand repas , où le
Comte de Henricoff avoit invité les principaux du
A O UST. 1750. 175
Clergé , les Généraux , & les Dames les plus diftinguées
du Pays Il y eut plufieurs Tables fervies
avec beaucoup de magnificence , & les fantés furent
bûes aux falves du canon & de la moufqueterie
On diftribua douze barriques d'eau de vie
aux Troupes , afin qu'elles priffent part à la réjouiffance
publique. A l'iffue du repas , le Grand
Chancelier , au nom de la Nation , fit préfent au
Comte de Henricoff de douze mille roubles , aufquels
il en ajouta trois mille pour fa Suite. Ce
Miniftre reçut auffi des préfens de chevaux de
felle & de chevaux d'attelage , qui lui furent don
nés par les Colonels & les Towarzirzes. Un incendie
ayant l'année paflée réduit entierement
en cendres l'ancien Palais des Attemans , on en
rebâtit un à la moderne qui doit être auffi fuperbe
que vaſte , & l'on y travaille avec tant de
diligence , qu'il fera bientôt prêt à recevoir le
Comte de Rafoumofski , qui fe prépare à fe rendre
inceffamment à Gluckow , avec les Députés des
Cofaques , qui lui font venus apporter ici le Diplôme
de fon Election .
DE WARSOVIE , le 27 Juin.
Les Diettines pour l'Election des Députés à la
prochaine Diette générale , fe font tenues le 23 de
ce mois Celles de Warfovie , de Wyzogrod , de
Zacrozim , de la Grande Pologne , de Cujavie
& de Pofnanie le font féparées infructueulement .
Celles de la Principauté d'Owieczin & de Zator ,
des Palatinats de Lublin & de Plocko , & des Diftricts
de Czersko , de Liwa , de Sochaczew & de
Dobrzyn ont fubfifté .
La République de Pologne continue de regarder
le Duc Erneft de Biron , comme véritablement
Hin
176 MERCURE DE FRANCE .
Duc de Courlande , & comme un Vaffal , ayant
droit à la protection , que le Seigneur Féodal doit
à fon Feudataire. C'est dans ce principe qu'elle
s'eft crue obligée de travailler , non - feulement à
lui faire rendre la liberté , mais encore à lui procurer
les moyens de rentrer en poffeffion de la Régence
de Courlande. Elle s'eft d'autant plus flattée de
reuffit , que l'Impératrice de Ruffie a tiré le Duc
de Biron de fon exil de Sibérie , pour le mettre
Jaraflow , dans une fituation plus agréable, Comme
fon retour en Courlande eft la feule choſe
qui lui reste à defirer , les Etats de la Pologne ont
prié le Roi de feconder leurs defirs par de nouvelles
inftances auprès de l'Impératrice de Ruffie.
C'est l'objet d'une Lettre écrite dernierement par
ce Prince , dans laquelle il tait reffouvenir S. M.
Im. des voies d'interceffion , qu'il a toujours employées
auprès d'elle par differentes Lettres , &
des fortes repréfentations de fes Miniftres , pour
obtenir la liberté du Duc de Biron . I dit enfuite ;
Qu'ilfe trouve obligé de renouveller fes inftances , en
confidération des plaintes que les Grands du Royaume
de Pologne font , de ce que le Duc n'a pas encore recouvréfa
liberté que leur deffein avoit été d'exposer
publiquement les motifs de leurs plaintes dans le dernier
Senatus-Confilium : Qu'informé de leur réfolution
affez-tôt , il les en avoitfait changer ; mais que
depuis , par un Acte figné du Primat & des autres
Miniftres prefens à la Cour , ils l'avoient prié de redoubler
fes follicitations auprès de S. M. I. pour qu'il
luiplût de faire remettre en liberté cet infortuné Duc ,
Vaffal de la Couronne de Pologne : Qu'il n'a pas pl
fe difpenfer de condefcendre à leur demande , & qu'il
Je prête à cette démarche avec d'autant plus de confiance
, que ,fans s'arrêter à certaines circonstances
politiques que l'évenement développe dejour enjour,
AOUS T. 1750. 17.7
P'amour de S. M. I. pour la justice , & le cas infini
qu'il fait de fa précieuse amitié , ne lui laiffent point
outerqu'elle ne fe détermine promptement de favora
blement fur l'affaire dont il s'agit . Après avoir fait
entendre à l'Impératrice de Ruffie , qu'il feroit à
propos que le Duc de Biron fût libre avant le 4
d'Août , tems où la Diette extraordinaire doit s'affembler
, parce que fi , contre toute espérance , la
chofe n'étoit pas alors comme on le défiroit , les
Grands ne manqueroient pas de porter leurs plaintes
dans cette Diette , il ajoute : Qu'il fe promet
que la détermination de S. M. I. fera de nature à
prévenir cet inconvénient ; qu'il la prendra pour une
nouvelle preuve très-fenfible de fon amitié pour lui :
qu'en même tems , elle fatisfera fa générosité naturelle
, en rendant juftice au Duc de Biron , & mettant
fin aux fouffrances qu'il a fi peu méritées : qu'on
ne voit pas que ce Duc ait jamais eu le malheur d'offenfer
S. M. I. que rien ne femb'e s'oppofir à fon
élargiffement , & que les confidérations politiques alléguées
ci- deffus , font même de nature à l'exiger neceffairement.
DE COPPENHAGUE , le 20 Juin. .
Le 29 du mois dernier , le Roi rendit une Ordonnance
qui contient trois articles , dans lesquels
Sa Majefté prefcrit de quelle maniere elle veut
que l'on procéde à l'avenir , tant en Dannemarck
qu'en Norvege , dans les féparations de corps &
de biens entre gens mariés , pour cauſe de défertion
frauduleufe .
La Reine eft reftée à Fredensbourg , & l'on dit
qu'elle ira , pendant l'abſence du Roi , paffer quel
ques jours au Château de Jagerfpreis.
Le Vaiffeau le Roi de Dannemarck , appartenant
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
à la Compagnie des Indes Orientales , & venant
de la Chine , arriva le 28 de Juin à la rade de cette
Ville. Il a mis dix- neuf mois à fon voyage , & de
178 hommes , qui compofoient fon équipage , il
n'en a perdu que huit.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 27 Juin.
Life tint dernierement , en préſence de S. M. I.
I une conference,dans laquelle on examina les
raifons alléguées par les Colléges de la Magiftrature
de Francfort , contre l établiffement dans leur
Ville d'une Eglife de Réformés. L'Empereur jugea
que ces raifons devoient d'autant moins l'ar.
rêter , que le recours direct à la Diette de l'Empire
n'eft point admiffible dans le cas dont il s'agit
. Le Comte de Podewils , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Pruffe , continue d'agir vivement
pour que l'Empereur s'en tienne à cet égard à fes
premieres réfolucions . Il a fait auffi depuis peu ,
de fortes inftances en faveur des Proteftans de
Hongrie. Il a repréfenté que véritablement la
tolérance , établie dans les Etats du Roi fon Maître
, affûroit aux Catholiques la liberté de confcience
, & la jouiffance des Priviléges qu'ils
avoient obtenus , mais que cependant ces avantages
feroient fufceptibles de plus & de moins , à
proportion de ce que l'on feroit pour le redreffement
des griefs des Proteftans de Hongrie & de
Tranfilvanie , & que ce redreffement pouvoit feul
accélerer la mife en poffeffion de l'Eglife , que Sa
Majefté Pruffienne avoit permis aux Catholiques
de bâtir dans fa Capitale.
Le Prince regnant de Hohenzollern , qui fe
A O UST. 179 1750 .
trouve actuellement en cette Cour , vient d'épo
fer la jeune Princeffe de Cordoue . La bénédiction
du mariage s'eft faite dans la Chapelle de Schomle
Cardinal Archevêque par de cette Ville ,
en préfence de leurs Majeftés Impériales .
brun >
Le 2 de Juillet , l'Empereur vint en cette Ville ,
pour donner l'Inveftiture au Margrave de Brandebourg-
Anfpach. Comme c'étoit la premiere des
Inveftitures , que les Princes des anciennes Maifons
de l'Empire doivent recevoir de S. M. I. la
cérémonie s'en fit avec éclat . Le Baron de Menzingen
, & le Confeiller de Régence Seefried ,
Miniftres Plénipotentiaires du Margrave , fe ren.
dirent à la Cour dans deux carolles à fix chevaux ,
avec vingt-quatre Domeftiques de Livrée , deux
Coureurs & deux Heiduques . Le premier fit un
difcours , dans lequel il demanda l'Inveftiture en
la maniere accoûtumée. Après qu'on en eur
achevé l'Acte , tant pour les Fiefs , Droits , Régales
& autres Prérogatives de la Maiſon de Brandebourg
- Anfpach , que pour la partie du Burgraviat
de Nuremberg qui releve de cette Maiſon , M.
Seefried fit le difcours de remerciement à l'Empereur.
Les deux Plénipotentiaires retournerent enfuite
à leur Hôtel , dans le même ordre qu'ils
étoient venus.
Hier , fur les fix heures du matin , L. M. I. accompagnées
du Prince Charles de Lorraine , du
Comte de Bentinck , Miniftre Plénipotentiaire des
Provinces Unies , & de plufieurs Seigneurs & Dames
de la Cour , partirent pour aller en Stirie
voir le camp qui s'eft affemblé près de Pettau .
DE BERLIN , le 27 Juin.
On a reçu des Lettres de Breslau dattées du 20 ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
-
Juin, par lesquelles on apprend les nouvelles fuivan
tes. Le Baron de Cocceji , Grand Chancelier &
Miniftre d'Etat , ſe rendit dernierement dans la Haute
Silefie , pour y prendre connoiffance de l'adminiftration
de l'ancienne Régence , que le Roi a
deftituée de ſes emplois . On reconnut par l'examen
, qu'il avoit été commis de grandes infidélités
dans la Régie des dépôts , des biens mineurs , des
Fidei Commis , & d'autres chofes de cette nature .
En conféquence , le Grand Chancelier fit arrêter
le Président de la Régence , & chargea le Fifcalde
procéder juridiquement contre ce Magiftrat ,
& les autres membres de la même Compagnie..
Depuis il a dreffé le plan de l'établiflement d'unenouvelle
Régence , & l'a envoyé ici pour fçavoir
fi le Roi juge à propos d'y donner fon approbation
. Dès qu'il aura reçu les ordres de Sa Majefté,
il retournera dans la Haute- Silésie , pour inftaller
la nouvelle Régence . En attendant il s'eft rendu à
Breflau , accompagné du Préſident de Jatriges &
du Confeiller Privé Furft , afin d'y faite exécuter
les arrangemens qui concernent la Régence de
cette Capitale , ainfi que le plan de S. M. pour la
réformation de la Juftice . La Haute Siléfie , comme
les autres Etats du Roi , vient d'éprouver l'urilité
de cette réforme. En peu de jours , des procès
fans nombre ont été décidés , ou mis en état de
l'être.
DE RATISBONNE , le 8 Juillet, T
L'Empereur , par un Décret de Commition
Impériale , remis le 6 à la Dictature publique , a
confirmé la réfolution prife le premier de juin ,
dans les trois Colléges de l'Empire , par laquelle la
Diette acccorde un Mois Romain pour le payeA
OUS T. 1750. 181
ment des ouvriers , employés àréparer les fortifi
cations de Philisbourg.
On apprend par des Lettres de Munich ,
que le
24 du mois dernier fur le foir , on y fentit une
forte fecouffe de tremblement de terre. A minuit,
elle fut beaucoup plus forte. Environ une heureaprès
, il y en eut une troifiéme . Plufieurs maifons
furent ébranlées par ces fecouffes , qui d'ailleurs
ne cauferent point de dommage confidérable.
Le lendemain , il fit pendant toute la journée
un vent extrêmément violent , accompagné
de pluye & de grêle . L'ifer fortit de fon lit , les
campagnes voifines furent inondées , & l'on ne
put fauver qu'une partie du bétail . Non- feulement
les bleds fouffrirent beaucoup de la violence
du vent , il y eut auffi dans la campagne plufieurs
maifons renversées..
L
ESPAGNE.
DE MADRID , le 23 Juin.
E Chevalier de Saint- Peyre , Gentilhomme
de la Chambre du Roi de Sardaigne , & Premier
Ecuyer du Duc de Savoye , arriva le 19 à
Aranjuez , pour informer le Roi & la Reine , de
la part du Roi de Sardaigne , de la Ratification du
Mariage de l'Infante Dona Marie- Antoinette
avec le Duc de Savoye laquelle le fit le 31 du
mois dernier , dans l'Eglife Collégiale d'Oulx . A
fon arrivée , il fut admis à l'audience de L. M.
aufquelles , il préfenta les Lettres du Roi de Sardaigne
& du Duc de Savoye. Illes entretint enfuite
de la pleine fatisfaction & de l'extrême joie ,
que S. M. Sard. & S. A. R. avoient reffenties ,
en voyant quelle acquifition ils avoient faite dans
182 MERCURE DE FRANCE.
la Séréniſſime Infante . L. M. ordonnerent qu'en
actions de grace de cette heureuſe union , on
chantât le Te Deum dans la Chapelle du Palais ;
que pendant les trois jours fuivans la Cour fat
en Gala , & que l'on fît des illuminations. Les
Couriers extraordinaires , dépêchés par Don Manuel
de Sada , Ambaffadeur de cette Cour å
Turin ont apporté les nouvelles de l'heureux
voyage du Roi de Sardaigne , & du Duc & de la
Ducheffe de Savoye , depuis la frontiere juſqu'à
Turin , de toutes les fêtes qu'on a faites à la Ducheffe
dans les lieux de fon paffage , & de fon
entrée dans cette Capitale , où les fêtes continuent
avec une magnificence extraordinaire.
On commença le 29 à pofer les fondemens
du Convent des Religieufes de la Vifitation , que
la Reine établit en cette Ville pour y travailler à
l'éducation des Filles nobles de ces Royaumes .
Le Marquis de Los Balbafes , fon Premier Ecuyer,
pofa la premiere pierre . Cette cérémonie , à laquelle
le Cardinal Patriarche , affifté de la Chapelle
Royale , officia , fe fit avec beaucoup de magnificence
& d'une maniere très folemnelle , en
préfence d'une nombreufe & brillante aſſemblée
de Grands , de Miniftres & de Perlonnes de dif
tinction , que le Marquis de Los Balbaſes avoit
invités.
Le Roi vient de nommer Capitaine Général de
fes Armées , le Lieutenant Général , D. Manuel
de Sada y Antillon , Capitaine Général des Armes
de la Province de Guipufcoa , & préfentement
Ambaffadeur à la Cour de Turin . Il a fait dans la
Compagnie des Gardes du Corps , le Vicomte
d'Hautreffale , Brigadier ; & D Enrique Dulmhorft
& D. Luis Defmefieres , Sous - Brigadiers . Il
a donné les Régimens de Milices de Santander ,
AOUST. 1750 . 183
;
Ville & Port de Bifcaye , à D. Jofeph Antonio
Cagigal ; de Soria , dans la Vieille- Ca ille , à D.
Jofeph Merino y Guzman de Xerez de la
Frontera , dans l'Andaloufie , au Marquis de Valhermofo
; d'Ezija , dans la même Province , à 9.
Ventura de Morales y Federigui ; & les Lieute.
nances Colonelles des Régimens de Milices de
Tuy , en Galice , au Capitaine réformé D Francifco
Quiros Montenegro , de Santiago , à D. Jofeph
Ventura Carbajal ; & de Léon , à D. Juan-
Antonio Balbo3 . S. M a rempli dans le même
tems quatre vingt Compagnies , & autres emplois
fubalternes dans les mêmes Régimens de Milices.
Elle a nominé Corregidors , de Datoca , D.
Francifco de Guerra Merino , Capitaine des Grenadiers
Provinciaux de Ciudeca - Rodrigo , dans le
Royaume de Léon , de Tervel , en Arragon , D.
Juan Miguel Portell , ci- devant Corregidor de
Cerbera , place dans laquelle il a pour Succeffeur
D. Antonio Martinez y Arguedas , Calet de la
premiere Compagnie des Gardes du Corps . D.
Diego de Falla y Villa , D. Ifidro de Medina , &
D. Juan de Torres y Peralta , ont été faits Corregidors
de Letras , le premier , d'Andujar , dans
Andaloufie ; le fecond , de Tordesillas , au Royanme
de Léon , & le troifiéme d'Olmedo , dans la
Vieille-Caftille. S. M. vient auffi de donner les
Charges d'Alcalde Mayor , de Guadix , au Royaume
de Grenade , à D. Jofeph-Antonio Gonzalez ;
de Baza , dans le même Royaume , à D. Antonio-
Jofeph Montalvo ; de Baeza , en Andalouſie , à
D Francifco Jofeph de Bejar ; de Barcelone , à D.
Manuel Delas y Calanova , & de Caftellon de la
Plana , dans le Royaume de Valence , à D. Jofeph
Andrès.
W
S4 MERCURE DE FRANCE.
L
ITALI E.
DE NAPLES , le 26 Mai.
A Commiffion chargée par le Roi de travailler
à faire un Reglement pour la réformation
du luxe en général , & en particulier de celui qui
s'eft introduit dans les Deuils , les Enterremens &
les Profeffions Religieufes des filles , vient de dref
fer les articles de ce Reglement.
Les Galeres du Roi , après avoir débarqué dans
les Ports de Tofcane les troupes qu'elles y por
toient pour les Garnifons de l'Etat de gli Prefidi ,
"ont renis à la voile avec le Vaifferu de guerre le
Saint Charles , pour aller croifer fur les côtes d'Afrique
& donner la chaffe aux Corfaires de Barbarie
.
DE ROME , le 30 Mai.
Le 9 de ce mois , la Congrégation des Rites fit
publier , du confentement de S. S. le Decret de
la Canonication du Bien heureux Marcolin , natif
de Forli dans l'Etat Eccléfiaftique , & Religieux.
Prêtre de l'Ordre des Freres Prêcheurs .
Le 16 , les Carmes tinrent à Bologne leur Chapitre
Général , dans lequel le P. Maître Luigi
Laghi de Forli , fut continué Prieur Général de
l'Ordre .
Dans la matinée du même jour , les Religieux
Servites tinrent en cette Ville de Rome , dans le
Convent de S. Marcel leur Chapitre Général ,
auquel le Cardinal Confini préfida comme Protecteur
de l'Ordre . Le P. Maître Pietro Giovanni-
Maria Fancelli de Sienne y fut continué Prieur
Général.
La tenue du Chapitre Général des Freres Mi
A O UST. 18 1750. $
}
neurs , Obfervantins & Réformés , commença le
même jour 16 , dans leur Maiſon de Sainte Marie
d'Aracoeli. Le Pape s'y rendit en pompe , ayant
dans fon caroffe les Cardinaux Valenti Gonzaga ,
Secretaire d'Etat , & Colonne , Sous- Majordome
des Palais Apoftoliques. Le Cardinal Guadagni ,.
Vicaire de S. Ss & le Cardinal Duc d'Yorck , revenu
la veille d'Albano , fe trouverent à l'Eglife.
Le Pape fit l'ouverture du Chapitre par un difcours
au fujet de l'élection , à laquelle on alloit
procéder. Le Scrutin fe fit enfuite , & la pluralité
des voix délara Miniftre Général de tout l'Ordre
le P. Pedro Juan de Molina , le plus ancien Religieux
des Francifcains déchauffés de la Province de
Saint Jean-Baptifte dans le Royaume de Valence,
Lecteur en Théologie , Définiteur & Procureur
Général à la Cour de Rome des Francifcains déchauffés
d'Espagne & de Portugal & des Récollers
de France. Le 20 , le nouveau Général alla proceffionellement
avec 13 cens Religieux , faire les
Stations du Jubilé . Le 21 , le P.Maître Antonin Brémond
, Maître Géneral de tout l'Ordre des Freres
Prêcheurs , vint , felon la coûtume , en proceffion
à Sainte Marie d'Aracoeli , pour faire vifite au nouveau
Miniftre Général des Freres Mineurs , & le
25 après midi , le Général des Freres Mineurs alla
en Proceffion à Sainte Marie fur la Minerve avec
tous fes Religieux , rendre au Général des Dominicains
la vifite qu'il en avoit reçûe. Le 24 , Dimanche
de la Trinité , fe fit la clôture du Chapitre Général
, & l'après - midi le Pape ſe rendit à Sainte
Marie d'Aracoeli , où il fut reçû à la porte par le
Général & les Religieux en charge . Enfuite s'étant
placé fur fon Trône , il admit le Général & tous
les Religieux à lui baiſer les pieds. Le lendemain
matin on chanta une Meffe folemnelle en mufique
186 MERCURE DE FRANCE :
pour le repos des ames des Religieux & des Bienfaicteurs
de l'Ordre.
Le 25 , l'Académie de Deffeing s'affembla dans
le grand Salon du Capitole , pour y faire aux Elé .
ves de Peinture , de Sculpture & d'Architecture la
diftribution des Prix , qui ne s'étoit point faite depuis
onze ans. Ce Salon étoit magnifiquement
orné de tentures de damas , galonées d'or . On avoit
dreffé à l'une des extrémités une grande eftrade en
forme de théatre , où l'Orateur , les Académiciens
de l'Arcadie & les Membres de l'Académie de
Deffeing fe placerent. Les Elèves qui devoient recevoir
des Prix , fe rangerent fur les bords de cette
eftrade. Une eftrade pareille , mais plus petite , élevée
vis à vis de celle- là , fut occupée par le Sénateur
de Rome & fa Compagnie. Des deux côtés
du Salon étoient des gradins pour la Nobleffe &
les gens
de Lettres , qui fe trouverent en foule à
cette Affemblée. L'eſpace du milieu fut rempli
par 19 Cardinaux & par un très - grand nombre de
Prélats. L'Orateur fut le Docteur Franceſco Zanotti
, Secretaire de l'Inftitut de Bologne , & fon
Difcours , que l'on applaudit beaucoup , fut précedé
& ſuivi de l'exécution de plufieurs excellens
morceaux de fymphonie. Les Cardinaux firent enfuite
la diftribution des Prix , qui confiftoient en
de
gros Médaillons d'argent . Les Académiciens
de l'Arcadie réciterent après cela les piéces en
profe & en vers qu'ils avoient compofées à l'honneur
des Arts , qui font l'objet de l'Académie de
Deffeing. On fut furtout extrêmement fatisfait
d'un Capitolo de l'Abbé Piazi , Secretaire du Cardinal
Alexandre Albani. Toute la cérémonie fut
terminée par un Concert d'inftrumens. Pour fatisfaire
la curiofité des connoiffeurs , on avoit exposé
les Deffeings & les Modéles dans l'appartement
AOUS T. 1750. 187
du Sénateur de Rome. Le jour de la Trinité , le
Pape , en fortant de Sainte Marie d'Aracoeli , avoit
été au Capitole , où le Comte de Bielke , Sénateur
de Rome , accompagné des Confervateurs & du
Prieur du Peuple Romain , l'avoit reçû à la porte
& l'avoit conduit au Salon . S. S. avoit paru fatisfaite
des préparatifs que l'on avoit faits pour l'Af
fembléc folemnelle du 25.
S. S. partit hier 29 pour Caftel - Gandolfe , ou
eile doit refter jufqu'au 27 du mois prochain .
Le 23 du mois de Mai , fept Juifs de race Sacerdotale
, nés au Ghetto ( c'eſt ainfi l'on nomme
que
ici le quartier des Juifs ) furent baptifés à Sainte
Marie fur la Minerve. Il y avoit parmi ces Néophites
un pere avec fes quatre fils , dont le plus
âgé avoit 19 ans & ie plus jeune 6 , & une fille ,
âgée de 21 ans , laquelle eut pour marraine la
Princeffe Corfini - Odeſcalchi , Ducheffe de Bracciano
, qui fe trouvant indifpofée , fut repréſentée
par la Duchefle Corfini , fa mere . Les autres eurent
pour parrains les Cardinaux Guadagni , Spinelli
, Rezzonico , Portocarrero , Cavalchini &
Alexandre Albani . M. Merani , Evêque de Porfirio,
& Sacriftain des Sacrés Palais Apoftoliques , affifté
des Maîtres des Cérémonies & des Clercs de la
Chapelie du Palais , ayant récité les Pleaumes
prefcrits par le Rituel Romain , alla faire les premiers
Exorcifmes à la porte , où les Cathécumenes
lui furent préſentés par les Gentilshommes
des Cardinaux leurs parrains , & la jeune fille par
la premiere Dame de la Princeffe Corfini . Enfuite
le plus âgé des Cathécuménes , tenant fon Etole du
côté droit , & la jeune fille du côté gauche , & les
autres le fuivant en fe tenant tous par la main , il
s'avança vers le milieu de l'Eglife , où il fit les feconds
Exorcifines. Un inftant après le Pape entra
188 MERCURE DE FRANCE.
par la Sacriftie , où le Cardinal Caraffe , qui
lui préſenta l'Eau benite , & les autres Cardinaux
nommés ci - deffus , l'attendoient. Après qu'il eut
fait fa priere dans la Chapelle de S. Dominique &
au pied du grand Autel , il fut revêtu , du côté de
l'Epitre , de les habits pontificaux, & quand il fe fut
affis au milieu du marchepied de l'Autel , les Gardinaux
fe placerent à quelque diftance fur des
bancs couverts de tapis & polés fur une même ligne.
Lorfque S. S. adminiftra l'Eau du Baptême ,
ils allerent , chacun à leur rang , remplir leur office
de parrain , en tenant la main fur l'épaule de
leurs filleuls . Le Pape confirma tout de faite les
nouveaux Chrétiens , & maria la jeune fille avec
un de ceux qui venoient d'être baptifés . Enfuite il
quitta la Chappe blanche , & prit des Ornemens
rouges pour dire la Meffe , pendant laquelle il
donna la Communion à ceux des Néophites , qui
par leur âge étoient en état de la recevoir. Duraut --
tout ce tems , la Mufique de la Chapelle chanta
quelques Motets . Après la Meffe les nouveaux
Chrétiens furent admis à baifer les pieds du Pape ,
pendant qu'il faifoit fon action de graces. Il fut
enfuite reconduit à la Sacriftie par les Cardinaux
qui le remercierent de l'honneur qu'il avoit fait à
leurs filleuls. Quand il fut forti , l'Abbé Boccapaduli
, fon Aumônier fecret , donna une bourſe de
200 fcudis aux nouveaux mariés , & une de 400 au
Juif qui s'étoit fait baptifer avec les quatre fils , &
dont la femme & la fille venoient de recevoir la
Communion de la main de Sa Sainteté . Ces dernieres
avoient été baptifées quelque tems aupara
vant à la Trafpontina. Le 31 , le Vicegérent de
Rome donna le Baptême & la Confirmation dans
l'Eglife des Dominicaines de Sainte Catherine de
Sienne à une autre fille Juive , âgée de 20 ans ,
A O UST.
1750. 189
laquelle eut pour marraines au Baptême Dona
Fauftina Mattei, Ducheffe de Paganica & Princeffe
de Sainte Croix , & à la Confirmation , Dona Ginevra
Lancellotti , Princeffe de Marzano.
Le Pape a déclaré fon Camérier fecret di Spada
e Cappa, le Marquis Virginio Borbon del Monte .
Depuis l'ouverture de la Porte Sainte juſqu'à ce
jour , outre les Confréries Affociées , les Convalefcens
& les Pauvres , l'Archiconfrérie de la Très-
Sainte Trinité des Pellerins a logé & nourri pendant
trois ou quatre foirs de fuite , felon la diftance
des lieux dont ils venoient , 70 mille Pellerins
, tant hommes que femmes ; & le Pape ayant
fait attention aux fommes immenfes qu'il faut dépenfer
cette année pour fatisfaire à ce pieux devoir
, a bien voulu figner deux Ordres , fur lefquels
le Mont de Piété a conſenti de prêter en
deux fois à cette Archiconfrérie 40 mille fcudis
fans intérêt , & fous la feule obligation, de rembourfer
le capital.
Il y a quelque tems qu'en fouillant dans differens
fouterrains hors de cette Ville , on en déterra
d'excellentes Satues , qui s'y trouvant enfevelies
depuis plufieurs fiécles , étoient à demi brifées. On
les a réparées avec beaucoup de foin , & par ordre
du Pape , elles viennent d'être placées dans le Capitole.
La premiere repréfente le Dieu Anubis avec
la tête de chien & le corps d'homme , ayant fur la
tête un croiffant , un Siftre dans la main droite , &
un Caducée dans la gauche. Cette Statue eft portées
fur un magnifique piédeftal , orné fur les quatre
faces de très-beaux bas- reliefs qui repréfentent
divers Hyerogliphes. On l'a mife dans la Sale appellée
Il Canopo , où l'on conferve tout ce qui
ete ici de monumens de l'idolatrie Egyptienne.
La feconde piéce que l'on a placée dans la Cham190
MERCURE DEFRANCE.
bre d'Hercule , eft un groupe d'un homme & d'une
femme. L'homme tient une Lance d'une main,
& fa tête eft couverte d'un cafque à la Grecque.Il
paroît le baiffer pour écouter ce que veut dire la
femme , qui femble ouvrir les bras pour l'embraffer.
Plufieurs fçavans Antiquaires veulent que ce
groupe repréfente Mars & Vénus. Ne feroit- ce
point un adieu d'Andromaque & d'Hector ? Une
troifiéme Statue , placée dans la grande Sale , repréfente
un Jupiter tonnant , qui tient le foudre
de la main droite . On a mis dans la feconde chambre
un jeune Faune , ayant une petite flute à la
main.
DE FLORENCE , le 20 Juin.
2
Le Confeil vient de rendre publics les deux
Traités conclus par cet Etat avec les Régences de
Tunis & de Tripoli . L'Impératrice Reine y eft
nommée comme Partie Contractante , en quoi
ces Traités different de celui que l'on a fait cidevant
avec la Régence d'Alger , où l'Empereur
paroît feul , comme Grand Duc de Tofcane ,
quoique Fiume , Triefte & les autres Ports de l'Im
pératrice- Reine y foient nommément compris.
DETURIN le > 7 Juin.
Le 4 , entre fix & fept heures du foir , le Roi ,
le Duc & la Ducheffe de Savoye , le reſte de la
Famille Royale , & toute la Cour arriverent de
Rivoli en cette Ville. Quand on fut auprès de la
Porte de Suze , le canon de la Ville & de la Citadelle
fit une décharge. Les Dragons du Roi , de
la Reine , du Duc de Savoye & de Piémont , tous
habillés de neuf , étoient àla droite de cette Porte.
AOUST 1750. 191
>
La Cour , après avoir fait le tour de l'Eſplanade
extérieure de la Citadelle entra par la Porte
Neuve , où le Comte Provane , nouveau Gouverneur
de cette Ville , à la tête des Syndics &
Décurions , complimenta l'Infante - Ducheffe . Auffitôt
, les décharges de plus de deux cens piéces de
canon recommencerent , & l'on y joignit le fon
de toutes les cloches de la Ville. Les rues , par où
la Cour devoit paffer , étoient bordées de deux
hayes des Compagnies de la Bourgeoifie , diftinguées
les unes des autres par des uniformes particuliers
. Les Régimens d'Infanterie de Schullenbourg
, de Salis , de Kalhermatte & de Solmes
étoient rangés en parade dans les Places de Saint
Charles & du Château. Le Régiment des Gardes
occupoit la Place Royale. L'Infante- Ducheffe , en
arrivant au Palais , y fut reçue par toute la Nobleffe
de l'un & de l'autre fexe , qui l'attendoit
fous le Veftibule & qui la conduifit à l'Appartement
du Roi , où les Dames eurent l'honneur de
baiſer la main de fon Alteffe Royale. On fe rendit
enfuite au Château Royal pour voir un Feu d'Artifice
, que l'on avoit dreffé dans le milieu de la
Place , & qui ne laiffa pas d'être bien exécuté ,
quoiqu'il eût plû quelques heures auparavant. Le
foir , toutes les rues de la Ville furent magnifiquement
illuminées. Les au matin , les Ambaffadeurs
, les Miniftres d'Etat , les Chevaliers des
Ordres , les Miniftres Etrangers & les Gens de
qualité furent admis à baifer la main de l'Infante-
Ducheffe. Sur le midi , toute la Cour fe rendit à
l'Eglife Métropolitaine , où le Te Deum , entonné
par l'Archevêque , fut chanté par la Mufique , au
bruit d'une triple décharge de tout le canon de la
Ville & de la Citadelle , & de la moufqueterie des
Régimens nommés ci - deffus , lefquels s'étoient
192 MERCURE DE FRANCE.
aflemblés dans la Place Royale . Il y eut cercle
de Danies , l'après- midi dans l'Appartement de
la Ducheffe de Savoye , qui , fur le foir , accompagnée
de la Princefle de Carignan , & fuivie d'un
cortége de plus de deux cens caroffes , alla voir les
illuminations . On admira furtout celle du Palais
de Carignan. Il n'y en eut point le 6 , à caufe de
la pluye : mais il y eut Appartement à la Cour , &
toute la Nobleffe des deux fexes eut la liberté dé
s'y préfenter.
Le Margrave de Bade- Dourlach eft ici depuis
le 4 , & quoiqu'il garde l'incognito , il ne laiffe
pas d'affifter à toutes les fêtes. On lui rend tous
les honneurs dûs à fon rang. S. M. lui prête fes
équipages , & le fait fervir par les Gentilshommes
de la Cour.
Le 17 , M. Rozini , chargé par la République
de Vénife , de complimenter le Roi , ainfi que le
Duc & la Ducheffe de Savoye , au fujet du Mariage
de L. A. R. eut audience du Roi le matin
& du Duc & de la Ducheffe l'après - midi . Ce Miniftre
doit partir inceffamment, pour aller réfider à
Madrid en qualité d'Ambaffadeur de ſa République.
Le Roi dîna le même jour en public , avec
toute la Famille Royale , ce qui n'étoit pas arrivé
depuis plufieurs années. Le couvert étoit dreflé
dans la Salle du Trône que l'on avoit ornée fuperbement.
S. M. fut fervie en vaiffelle d'or , par
tous les Grands Officiers , & L. A. R. furent fervies
en vaillelle d'argent doré. Trois grands buf
fets offroient aux yeux des Spectateurs une grande
quantité de vaiffelle des deux fortes . Sur les huit
heures du foir , la Cour fe rendit au Théatre
Royal , pour affifter à la repréſentation d'un Opéta
, intitulé : La Vittoria d' Imeneo. La Signora
Aftrua de Tortone & M. Cafarelli , de Naples , y
firent
A OUS T. 1750.
193
firent admirer leurs voix. On trouva les décorations
d'un goût excellent , & trois mille bougies ,
dont la Sale & le Théatre étoient éclairés , en releverent
infiniment l'éclat. Toutes les Galeries &
les Appartemens du Palais furent magnifiquement
illuminée . La pluye fut caufe que l'on ne put pas
jouir du Spectacle des illuminations que l'on
avoit préparées dans la Ville.
Le 21 , l'Archevêque de cette Ville , accompagné
de tous les Evêques des Etats du Roi , fe rendit
en cérémonie au Palais , pour complimenter
S. M. & la Famille Royale , fur le Mariage du
Duc & de la Ducheffe de Savoye. L'Archevêque
porta la parole. Les Abbés Séculiers & Réguliers ,
& les Députés des Provinces s'acquitterent auffi
du même devoir. Ces derniers eurent en même
tems l'honneur de préfenter au Roi les dons gratuits
, que chaque Province fait à S. M. en confi◄
dération du Mariage.
La nuit du 23 au 24 , le Marquis de Giorfeigne ,"
Grand Chambellan du Roi , & ci- devant Secretaire
d'Etat au Département des Affaires étran
geres , fut attaqué d'une apopléxie , dont il mourut
au bout de deux heures. Le Chevalier Offorio
lui avoit fuccédé depuis peu , dans la Charge de
Secretaire d'Etat,
Le Marquis Pallavicini , envoyé par l'Infant
Duc de Parme , pour complimenter le Roi & L.
A. R. s'étant acquitté de fa commiffion , partit le
24 au matin , après avoir reçu du Roi le Portrait
de S. M. enrichi de diamans.
Le 26 , toute la Cour fe rendit au Valentin . Il
y eut un grand Concert , après lequel on vit tirer
le fuperbe Feu d'Artifice , que l'on avoit préparé
fur le Pô. Toute cette Maiſon Royale étoit entierement
illuminée , ainfi que l'avenue par laquelle
on y va de cette Ville.
L
194 MERCURE DE FRANCE.
A l'occafion du Mariage du Duc de Savoye , le
Roi a fait divers préfens aux Perſonnes de la Cour ,
entre autres d'une Croix pectorale , enrichie de
diamans , au Cardinal Des Lances.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le z Juillet.
N écrit de la Nouvelle- Angleterre qu'un
Qgrand nombre de gens de tous métiers ont
paffés de Bofton dans la Nouvelle- Ecoffe , & que
plufieurs autres les y doivent fuivre inceffamment.
Comme on s'occupe ici férieufement des affaires
de cette Colonie , les Lords Régens tinrent le 14 ,
un Confeil à Witehall , dans lequel on examina
fa fituation préfente , & l'on délibera fur les
moyens de pourvoir à la fûreté des nouveaux établiffemens
. Pour mieux remplir cet objet , il fut
réfolu que toutes les Lettres & Mémoires que
l'on a reçu du Général Cornwallis , depuis fon
arrivée dans ce Pays-là , feroient pris en confidération
dans le Confeil de Régence , qui fe tient
aujourd'hui .
Le 29 du mois dernier , le Prince , dont la Princeffe
de Galles accoucha le 24 de Mai, fut baptifé
par l'Evêque d'Oxford , & nommé Guillaume-
Fréderic. Il eut pour parrains le Prince George ,
fon frere , & le Duc de Saxe- Gotha , frere de la
Princeffe de Galles. Ce dernier fut repréſenté par
le Lord North. La marraine fut la Princeffe Augufte
, foeur du jeune Prince. Le lendemain , le
Lord Maire & les Aldermans , allerent à l'Hôtel
de Leycefter préfenter au Prince & à la Princeffe
de Galles , une adreffe de félicitation fur la naif
fance du Prince Guillaume- Fréderic.
AOUST. 1750. 195
Le même jour , on eut avis que l'Amiral Spinola
étoit arrivé à Cadix avec fon Efcadre , qui
rapporte dix - fept millions de piaftres.
Il fe doit tenir inceffamment une affemblée
dans le Comté de Cornouailles , pour examiner
l'état & la condition des mines d'étain de cette
Province .
Comme le Commerce de ces Royaumes eft
fouvent inquiété par les Corfaires de Barbarie ,
qui font quelquefois fupporter aux Vaiffeaux de
cette Nation des pertes confidérables , on dit
que
le Gouvernement enverra quatre Vailleaux de
guerre , & deux Chalou pes en ftation dans la
Méditerranée , pour y protéger les Navires Marchands
contre les infultes de ces Corfaires.
L'Amballadeur du Dey & de la Régence d'Alger
, eft parti pour aller s'embarquer à Portfmouth,
bord du Vaiffeau de guerre Le Prince Henri , qui
doit le tranfporter à Alger. Ce Miniftre s'eft montré
très-fenfible aux bons traitemens qu'il a reçus
ici . M. Petticrew s'eft embarqué fur le même
Vaiffeau , pour aller réfider auprès de l'Empereur
de Maroc , en qualité de Conful de la Nation
Britannique , à la place de M. Latton que l'on a
rappellé .
Le Duc de Brunswich- Wolffenbuttel a écrit
au Roi à Hanovre : Que les Etats Généraux des
Provinces- Unies lui avoientfait payer leur moitié de
l'excédent de fubfide , que les Puiffances Maritimes
lui avoient accordépour les Troupes , qu'il leur avoit
fournies durant la derniere guerre ; & qu'il eſpérois
S. M. Brit. donneroit fes Ordres pour le payemens
de l'autre moitié. On a fait réponſe à ce Prince
qu'on lui feroit remettre inceffamment ce qui lui
revient de la part de la Grande Bretagne.
que
Le 14 de ce mois , les deux Bâtimens qui fon
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
allés à la Péche du Harang à l'Ile de Shetlant
firent leur premier coup d'effai , & dans l'efpace
de deux heures , ils en prirent vingt -un barils ,
que l'on fir charger fur le champ pour Hambourg.
La Compagnie des Indes a reçu depuis peu de
favorables nouvelles de l'état de fes affaires aux
Indes. Le Capitaine Lille a arboré le Pavillon de
la Compagnie dans ces mers , où les ordres l'arrêtent
pour trois ans. Deux Vaiffeaux de vingt
canons doivent croifer dans le Golfe de Mocha.
Madraff rétabli , fera bientôt plus floriffant que jamais
, à cauſe du grand nombre de riches Négocians
qui s'y font rendus. Les autres établiſſemens
de la Compagnie font en état de défenſe . A ces
nouvelles fe joint celle de l'arrivée à Bombay
des Vaiffeaux Le Salisbury & Le Stafford , deſtinés
pour Bombay & pour la Chine , & Le Boscawen
deſtiné pour la Perſe . D'un autre côté , la Compagnie
à dans le même tems appris avec déplaifir
que le Vaiffeau La Réfolution , qu'elle avoit armé
en guerre , & qu'elle employoit dans les Indes à
convoyer les Bâtimens Marchands le long des Côtes
, avoit été pris par le Pirate Angria , après un
long & fanglant combat.
FRANCE.
******
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE&du ffe aux Carmélites , de
E2 du mois dernier , Fête de la Vifitation , la
y communia des mains de l'Evêque de Chartres ,
fon Premier Aumônier.
Le Dimanches , la Reine & Mefdames de Frang
A O UST. 1750. 197
ce entendirent la grande Meffe à la Paroiffe de
Saint Jacques , & l'après - midi elles allerent à Vêpres
& au Salut à Saint Antoine. Le Roi s'y renle
Salut.
dit
pour
Le 7 , Monfeigneur le Dauphin arriva à Compiegne.
Les Gazettes étrangeres , mal informées , font
entrées dans des détails effrayans au fujet de la
Maladie dont la Ville de Beauvais s'eft vûe affligée
pendant quelques jours . Ces fauffes nouvelles ont
peut être été répandues dans la vûe de faire tort à
cette Ville , en interrompant fon Commerce. Il
eft certain que de quatorze à quinze mille habitans
qu'elle renferme , il n'en eft mort que cent
trois , dont une partie , âgés de 70 à 86 ans. La
Maladie ne s'eft communiquée à perfonne de ceux
qui s'y trouvoient le plus expofés par leurs foins
affidus auprès des Malades . Mais ce qui fuffit feul
pour détruire l'erreur , où l'on femble avoir voulu
faire tomber à cet égard le public & les Commerçans,
c'eft qu'une partie du Guet, qui a monté
la garde , le premier du mois dernier , chez le Roi
& chez la Reine , eft forti de Beauvais , après un
mois de féjour. La Maladie dont il s'agit , eft en
tout femblable à celle qui fit , il y a 25 ou 30 ans ,
quelque ravage dans Amiens , & qui ne porta cependant
aucun préjudice au Conmmere de cette
Ville.
Le tremblement de terre , dont on a parlé , lequel
fe fit fentir à Saint Macaire en Guyenne , la
nuit de 24 au 25 de Mai . fe fit auffi fentir à Bordeaux
le 24 à dix heures du foir . La fecoufle fut
affez forte , mais dura trop peu pour caufer du
dommage. Il en fut à peu près de- même , à differentes
heures , à 12 lieues de Bordeaux ,
l'Oueft ; au Nord - Oueft dans le Médoc ; à Pons
vers
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
en Saintonge , à 15 lieues de Bordeaux ; & beaucoup
plus loin à Touloufe , à Narbonne , à Montpellier
, à Rhodès . Mais ce Phénoméne , d'autant
plus furprenant qu'il eft rare en France , n'a nulle
part été fi redoutable que vers les Pirennées . Voici
ce que l'on en apprend par des Lettres de Pau , du
6 Juin. Le 24 Mai , vers les 10 heures du foir , on
entendit dans la vallée de Lavédan un grand bruit ,
comme d'un Tonnerre fourd . Il fut fuivi d'une
fecouffe violente de la terre , qui dura l'espace
d'une minute . A cette premiete fecouffe il en fucceda
plufieurs autres juſqu'au lendemain dix heures
du matin. Il y en eut encore quelques unes
dans le même endroit les jours fuivans,ce qui donne
lieu de croire que le foyer de ces tremblemens de
terre étoit entre S. Savin & S. Argéles , où les
ébranlemens furent plus forts que partout ailleurs.
Une piéce de Roc , enfevelie dans la terre , & dont
il ne paroiffoit qu'une petite partie , fut déracinée
& tranfportée à quelques pas de là . L'efpace qu'el
le occupoit, fut à l'inftant rempli par la terre , qui
s'éleva de deffous . Un Hermite , habitant d'une
montagne du voisinage , a rapporté qu'il avoit entendu
des froiffemens de Roches , qui s'entrechoquoient
avec tant de bruit , qu'il avoit crû que la
terre fe déboitoit entierement , & que les montagnes
alloient être englouties. L'allarme fut fi grande
dans ce Canton , que les habitans allerent loger
fous des tentes en rafe campagne . Ce fut furtout
aux environs de Lourde , que l'on fut le plus allarmé
. Il y a dans le Château de cette Ville une
Tour dont les murs font d'une épaiffeur immenſe,
& qui fut lezardée d'un bout à l'autre . La Chapelle
du même Château s'écroula prefque entierement.
Dans le Village de Gonçales , qui n'eft
pas loin de là , plufieurs maifons furent renverfées,
AOUST. .1750. 199
& quelques perfonnes périrent fous les ruines. Les
voûtes du Monaftére & de l'Eglife de l'Abbaye de
S. Pée , de l'Ordre de S. Benoît , furent entrouvertes.
A Tarbes , depuis dix heures du foir du 24
jufqu'au lendemain dix heures du matin , il y eut
quatre fecoufles , toujours précédées de mugiffemens
foûterrains , & la voûte de la Cathédrale fe
fendit en divers endroits. Le 26 , vers une heure
après minuit , on fentit dans la même Ville une
einquiéme fecouffe , qui renverfa la moitié du mur
d'une ancienne Tour , placée au coin de la Place
de Maubourguet. Il y en eut encore deux autres ,
le même jour , entre 4 & 5 heures du matin.
Le 9 , Actions , dix - huit cens quarante- cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
vingt- deux; de la feconde, fix cens foixante-deux .
Le 12 , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Mefdames de France entendirent la grande Mcffe
à la Paroifle de Saint Jacques.
Le Roi a nominé le 11 le Duc de Luxembourg
Capitaine de la Compagnie des Gardes du Corps ,
vacante par la mort du Maréchal Duc d'Harcourt,
& ce choix a été généralement applaudi.
Sa Majesté a accordé le Gouvernement de Sedan
, vacant par la mort du même Maréchal , au
Comte de Beuvron , fon frere , Lieutenant Général
des Armées du Roi.
Le même jour après-midi , le Roi , la Reine ,
Monfeigneur le Dauphin & Mefdames , après avoir
affifté au Salut dans l'Eglife des Religieufes de la
Congrégation , allerent , fuivies des Miniftres
Etrangers & de toute la Cour, voir faire l'exercice
aux Grénadiers de France , arrivés à Compiegne
le 10.
Le 13 , Monfeigneur le Dauphin , qui y étoit
arrivé le 6 , repartit pour retourner à Versailles .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
Le mêmejour , fut faite la bénédiction de qua
tre Cloches en l'Eglife Paroiffiale de S. Antoine ,
par M. de la Croix , Grand- Vicaire de Soillons , en
préfence de M. le Moine , Curé de cette Paroiffe,
Le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin &
Meldames , qui nommerent ces Cloches , furent
repréfentés par Louis Marie d'Aumont , Duc de
Mazarin , & par Jeanne Louiſe - Marie- Conſtance
d'Aumont , Epoufe du Marquis de Villeroy , Lieutenant
Général de la Province du Lyonnois. La
premiere Cloche fut nommée Louiſe , la feconde ,
Marie Anaftafie , la troifiéme , Louife Jofephe , la
quatrième , Henriette- Adelaide- Victoire.
M. Rouillé , Secretaire d'Etat ayant le Département
de la Marine , arriva le 9 à Verfailles da
voyage qu'il étoit allé faire pour la vifite des Ports
de Bretagne , & le 11 il fe rendit à Compiegne.
La Chambre d'Affûrances de Paris , perfuadée
que plus elle contractera d'Affûrances , moins elle
fe reflentira de fes pertes , & plus fes bénéfices feront
confidérables , a réfolu d'affûrer auffi les Maifons
contre tout évenement de feu. Ainfi les Inté
reffés doivent attendre leur bénéfice de trois objets;
1. de l'intérêt des fonds capitaux de la Compagnie
, 2º . des Affûrances de Mer , 3 ° . des Aflûran .
ces des Maifons.
Le 16 , Actions dix - huit cens cinquante - cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
dix-neuf, de la feconde , fix cens foixante .
Le 18 au matin , la Reine partit de Compiegne,
& le foir elle arriva à Versailles.
Le Roi , accompagné de Mefdames de France ,
partit le 21 au foir de Compiegne, pour aller concher
au Château de la Meute , & le lendemain Sa
Majefté & Mefdames arriverent à Versailles.
Le 23 , avant la Meffe du Roi , le Duc de LuA
O UST. 1750. 201
xembourg prêta ferment entre les mains de S. M.
en qualité de Capitaine des Gardes du Corps.
Le 10 , le Régiment des Grenadiers de France
arriva à Compiegne & campa dans la Prairie aude-
là du Pont , la droite à la riviere d'Oife , & la
gauche vers le Village de Venette . Le 12 , fur les
cinq heures du foir , le Roi accompagné de la Reine
, de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France , en fit la revûe . Sa Majefté paffa dans
tous les rangs , & vit exécuter par ce Corps le nouveau
maniment des armes , qu'elle a ordonné qui
foit uniformément obfervé part toute fon Infanterie
Françoife & étrangere. Après differentes
évolutions , le Régiment défila devant Sa Majesté,
qui parut contente de ce Régiment , & de la maniere
dont il eft exercé . Le 16 , le Roi fuivi des
Seigneurs de fa Cour , alla dîner au Camp , chez
M. de Saint Pern , Lieutenant Général des Armées
de Sa Majefté , Infpecteur Commandant du Régiment
, lequel eut l'honneur de fervir Sa Majefté.
Elle vit enfuite manoeuvrer le Régiment , & témoigna
qu'elle en étoit auffi fatisfaite que la premiere
fois. Le 17 , à quatre heures du matin , le
Régiment partit pour retourner à ſa Garniſon à
Arras.
Le 16 , jour de la Fête de Notre- Dame de Mont-
Carmel , la Reine affiſta dans l'Egliſe des Carmé◄
lites de Compiegne aux Vêpres & au Sermon ,
qui fut prononcé par le P. Fierard , Recteur du
Collége des Jéfuites de la même Ville . Meſdames
de France fe rendirent aux Carmélites pour le Salut
, auquel l'Abbé de la Croix , Vicaire Général
du Diocèle de Soiffons , officia.
On a inferé dans les Gazettes étrangeres , que le
Mogol marchoit à Pondichery avec une armée de
deux cens cinquante mille hommes , pour en chaſ-
I v
202 MERCURE DE FRANCE:
1
fer les François . On confond fans doute cette
marche avec celle du Soudan de Golconde , facceffeur
de Nirzam , établi par le Mogol , qui eft
réellement venu à Pondichery remercier M. Dupleix
, Gouverneur de cette Place , & Commandant
Général des Forts & Etabliſſemens François
aux Indes Orientales , des fervices que la Nation
Françoife avoit rendus à Sanderfaeb `Nabab d'Arcatte
, qui l'accompagnoit dans ce voyage. La
Compagnie des Indes a reçû cette nouvelle par des
lettres de Pondichery du is de Novembre , & de
la Côte de Malabar du 22 de Janvier dernier.
Le 23 , Actions dix- huit cens cinquante- cinq ;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
feize ; ceux de la feconde , fix cens cinquante- huit.
Le 12 , M. l'Archevêque de Sens confacra l'E.
glife des Prêtres de l'Oratoire de la rue Saint Honoré.
La cérémonie dura depuis fix heures & demie
jufques vers midi. Il officia folemnellement
l'après - dînée , & donna le foir la Bénédiction. ( Ce
jour -là M. Adam , Curé de S. Barthelemi prêcha.)
Le Lundi M. l'Archevêque de Paris , à la tête du
Chapitre de Notre-Dame & de fes quatre Filles ,
vint en Proceffion , & donna le foir la Bénédiction.
Le Mardi , la Paroiffe de S. Germain l'Auxerrois
vint y officier , & le foir M. l'Archevêque de
Rouen , Grand Aumônier de la Reine , donna la
Bénédiction .
Le Mercredi , le Chapitre de Saint Honoré officia
, & le foir M. le Cardinal de la Rochefoucault
donna la Bénédiction .
Le Jeudi, les Maiſons de l'Oratoire de Saint Magloire
& de l'Inftitution , officierent , & le foir M.
l'Archevêque de Bordeaux donna la Bénédiction .
Le Vendredi , le Chapitre de S. Louis du Louvre
officia , & le foir M. l'Archevêque d'Alby don.
na la Bénédiction.
AOUS T. 203 1750.
Le Samedi , les R R. P P. Feuillans officierent ,
& le foir M. l'Evêque d'Alais donna la Bénédiction .
Enfin le Dimanche , jour de l'Octave , les R R.
PP . Bénédictins de l'Abbaye de S. Germain vinrent
en Proceffion , comme les autres,& leur R. P. Géné
ral chanta la grande Meffe. L'après dînée le R. P.
Général de l'Oratoire officia folemnellement, le P.
Sabatier , Prêtre de l'Oratoire , prêcha , & le foir
M. l'Evêque & Comte de Châlons-fur-Marne , offila
cérémonie finit par le Te Deum.
cia ;
Les Religieux de la Mercy & les Trinitaires
font partis de Paris pour s'embarquer à Marseille
& paffer à Alger , Tunis & Tripoli , afin de racheter
près de 200 Efclaves François.
BENEFICES DONNE'S.
E Roi a nommé l'Abbé de Chanterac , Grand
Vicaire de Noyon , à l'Abbaye de Sery-aux-
Prez , Ordre de Piémontré , Diocèle d'Ainiens .
L'Abbé Payan , Grand Vicaire de Caftres ,
P'Abbaye de Lefterp , Ordre de Saint Auguſtin ,
Diocèfe de Limoges.
La Dame de Monchy- Menneville , Religieufe de
l'Abbaye Réguliere & Elective des Chanoinefles
Régulieres d'Avefnes , à cette Abbaye , laquelle eſt
de l'Ordre de S. Benoît, dans le Diocèle d'Arras.
La Dame de Guaft , Religieufe de l'Ordre de S.
Auguftin, à l'Abbaye de Laval , Ordre de Câteaux ,
Diocèle de Vienne.
L'Abbé d'Audeux , Confeiller Clerc au Parlement
de Bezançon , au Prieuré Conventuel de Laval
, Ordre de S. Auguftin , Diocèle de Bezançon.
L'Abbé de Laugnac , Archidiacre de l'Eglife Cathédrale
de Nîmes, à la Prévôté de la même Eglife.
I´vj
204 MERCURE DE FRANCE.
L
NAISSANCE ET MORTS.
E9 Juillet , la Ducheffe de Chartres accoucha
d'une Princeffe , au Château de Saint Cloud.
Le 11 Mai , Marie Marguerite Monnerat , veuve
de Jean- Baptifte Henin , Seigneur de Balloy &
autres lieux , ancien Grand Maître des Eaux &
Forêts de Poitou , mourut , & fut inhumée à Saint
Nicolas du Chardonnet.
Le 12 , Charles de Tubieres de Grimoard de
Paftel de Levy , Marquis de Caylus , Chef d'Eſcadre
des Armées Navales du Roi , & Gouverneur
& Lieutenant Général pour Sa Majefté des Ifles
du Vent de la Martinique , mourut à Saint Pierre
de la Martinique , âgé d'environ 52 ans .
Le 16 , Claude- Catherine de Sainctot , veuve de
Jean-Maurice Comte de la Tour d'Auvergne, mourut
, âgée de 69 ans , fur la Paroiffe de S. Sulpice ,
& fut transportée à ſa Terre de Veſmars. Elle étoit
fille de Nicolas de Sainctot , Seigneur de Vefmars,
Maître des Cérémonies de France , puis Introducteur
des Ambaffadeurs. Elle laiffe un fils , appellé
Nicolas - Jules de la Tour d'Apchier , né le 10 Août
1720 , Chevalier de Malthe de minorité , Capitaine
de Cavalerie , qui a quitté la Croix depuis la
mort de fon frere aîné , arrivée au Camp fous
Mons le 18 Juillet 1746 , & lui a fuccedé au Régiment
d'Infanterie de leur nom ; il eft préfentement
connu fous le nom de Comte de la Tour.
La branche de la Tour d'Auvergne defcend de
Agne de la Tour , IV. du nom , Vicomte du Turenne
, par fon fixiéme fils Antoine Raimond de
Ja Tour , dit le Jeune , qui naquit en 1471 .
Le 26 , Charlotte- Felicité - Antoinette de Rohan
A O US T.
1750. 205
Chabot , veuve de Jofeph de Goutieres de los
Rios y Cordura , Comte de Fernand Nuñes
Grand d'Espagne de la premiere Claffe , & Capitaine
Général des Galéres de Sa Majefté Catholique
, mourut à Fernand- Nuñes , près de Madrid ,
dans fa trente-feptiéme année. Elle étoit née le 4
Août 1713 , & avoit été mariée le 28 Septembre
1729. Elle étoit fille de Louis Bretagne Alain de
Rohan-Chabot , Duc de Rohan , & de Françoiſe
de Roquelaure ; & arriere- petite fille de Henri
Chabot , qui époufa Marguerite , Ducheffe de
Rohan. De ce mariage font fortis les Rohan - Chabot
. La Maiſon de Chabot eft une des plus illuftres
& des plus anciennes du Poitou .
Le 31 , Gui Goyer Darmenon , Confeiller-Secretaire
du Roi , Maiſon , Couronne de France & de
fes Finances , mourut âgé de 69 ans , & fut inhu→
mé à Saint Paul.
Le 3 Juin , Louis Pierre-Jofeph Bouchard d'Efparbés
de Sainte Maure d'Aubeterre , Comte de
Jonfac & d'Aubeterre , Maréchal des Camps &
Armées de Sa Majefté , ci - devant Capitaine-Lieutenant
des Gendarmes-Dauphin , & Lieutenant
Général pour le Roi des Provinces de Xaintonge
& Angoumois , mourut à Bordeaux âgé d'environ
59 ans.
19.
Il avoit épousé en Mars 1713 , Marie- Françoife
Henaut , fille de Jean- Remi Henaut , Secretaire
du Roi , & de Françoife Ponthon , morte le 28
Août 1727 , dont il a eu cinq enfans , fçavoir ,
François- Pierre - Charles , dit le Marquis de
Jonfac , qui fuit. 2 °. Louis- Henri-Théophile ,
Colonel du Régiment Royal Vaiffeaux, mort fans
avoir pris d'alliance , d'une bleffure qu'il reçut au
fiége de Bruxelles en 1746 , en allant reconnoître
le logement du foffé de la contrefcarpe . 3 ° . Jean206
MERCURE DE FRANCE .
Baptifte- Charles Hubert , dit le Chevalier d'Aube
terre , mort le 27 Juillet 1747 à Tongres , des
bleffures qu'il avoit reçûes à la bataille de Lawfelt
, en attaquant le Village de ce nom à la tête
du Régiment Royal Vaiffeaux , dont il avoit été
fait Colonel après la mort de fon frere. 4º . Michelle
- Françoife -Julie , née le 28 Mars 1715 ,
mariée le 13 Août 1730 , à Jacques Tannegui le
Veneur , Marquis de Tillieres , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , fils de Jacques Tanneguy
le Veneur , Comte de Tillieres , Brigadier des
Armées du Roi , & de Michelle - Gabrielle du Gué
de Bagnols , dont elle a eu deux fils & une fille. 5º.
Marie-Françoife , née le 9 Juin 1720 , mariée le
14 Juillet 1738 , à Jofeph- Henti d'Efparbés de
Luffan , Marquis d'Aubeterre , Maréchal de Camp,
arriere petit- fils de François d'Efparbés , Vicomte
d'Aubeterre , Maréchal de France.
François - Pierre-Charles Bouchard d'Efparbés
de Luffan de Sainte Maure d'Aubeterre , Marquis
de Jonfac , Maréchal de Camp des Armées du Roi,
ci-devant Capitaine- Lieutenant des Gendarmes
Dauphin , Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , Gouverneur de Coullioure & du Port-
Vendre , Lieutenant Général pour le Roi des Gouvernemens
de Xaintonge & Angoumois , né le 28
Février 1714 , 2 époufé en Février 1735 , N. de
Seignelay , fille du feu Comte de Seignelai , & de
N. de la Tour Taxis , fa premiere femme.
Louis-Pierre -Jofeph , qui donne lieu à cet article
, étoit fils de Pierre Bouchard d'Eſparbés de
Luffan , Comte d'Aubeterre & de Jonfac , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier des
Ordres de S. M. Gouverneur de Coullioure & du
Port - Vendre , mort en Janvier 1748 , âgé de 91
ans , & de Julie- Lucile de Sainte Maure , Dame
A O UST. 1750. 207
de Jonfac , fille d'Alexis de Sainte Maure , Comte
de Jonfac & de Sufanne de Caftelan , petit - fils de
François Bouchard d'Efparbés , qui a fait la branche
des Comtes d'Aubeterre .
Ce François Bouchard d'Efparbés étoit fecond
fils de François d'Efparbés , Vicomte d'Aubeterre ,
Maréchal de France , qui avoit épousé Hippolite
Bouchard , Vicomteffe d'Aubeterre , fille unique
de David Bouchard , Vicomte d'Aubeterre , Chevalier
des Ordres du Roi , & c. d'où fes defcendans
les noms de Bouchard & d'Aubeterre,
François , Maréchal de France , étoit fils de
Jean- Paul d'Efparbés , qui a fait la branche des
Seigneurs de la Serre , & étoit le feptiéme fils de
Bertrand d'Efparbés , Seigneur de Luflan . Bertrand
étoit fils de Odet II. qui eut pour pere Odet I.
fils de Herman , ou Armand d'Efparbés , vivant
ont reçu
en 1439.
Outre ces deux branches de la Maiſon d'Efpar
bés , fçavoir celle de Louis Pierre-Jofeph , & celle
de Jofeph-Henri , qui a époufé , comme nous
avons dit ci - deffus , la feconde de fes filles , on en
compte encore quatre autres , dont il y en a trois
que l'on juge devoir encore fubfifter.
La premiere eft la continuation de la fouche
principale & commune , qui fubfiftoit en Guyenne
en 1667 , dans la perfonne de Pons d'Efparbés
de Lufian , qui en 1665 avoit épousé Olive de la
Chabanne , & produifit fes preuves devant M.
Pellot , Intendant de Guyenne.
La feconde , dite des Seigneurs de Carbonneau
& de la Mothe Bardigues , qui a commencé pár
Jean- Paul d'Efparbés , fecond fils de Bertrand , &
qui fubfifte en la perfonne de Michel d'Efparbés
de Luffan du Gout , dit le Comte de Luffán , qui a
épousé en 1719 Anne de Blazy.
208 MERCURE DE FRANCE .
La troifiéme , dire des Seigneurs de Brazais , en
Normandie , qui a commencé par Joſeph d'Eſparbés
de Luffan , huitiéme fils de Bertrand , dont
nous avons déja fait mention plufieurs fois , & qui
fubfiftoit en 1666 en la perfonne de Gabriel d'Efparbez
, qui le 15 Mai 1645 , épousa Marguerite
du Fay, fille de Pierre du Fay , Baron de la Mefangere
,
&c.
La quatrième , dite des Seigneurs de Belloc &
de Beaulieu , qui a commencé par Pierre d'Efparbez
, Seigneur de Belloc , Diocéfe d'Auch , fils de
Jean , troifiéme fils d'Odet I. & qui fubfiftoit en
Guyenne en la perfonne de Jean- Pierre d'Efpar
bez , Seigneur de Coignac , qui fit fes preuves en
1667 devant le Subdelegué de M. Pellot , Intendant
de Guyenne , & en 1698 fut maintenu avec
fon frere , par jugement de M. le Pelletier , Intendant
de Montauban. Il avoit épousé Jeanne de la
Barre par Contrat du 30 Septembre 1660 .
Quoique le premier que nous citons de la Maifon
d'Efparbez ſoit du quinziéme fiécle , en 1439,
& par-là paroiffe affez moderne , cependant on
ne peut raisonnablement douter qu'elle ne foit
très- ancienne. Les Seigneurs d'Efparbez remontent
jufqu'en 1104 , & on les voit en grand nonbre
, mais fans pouvoir établir entre eux aucune
filiation ferme & conftante. Ce défaut commun à
prefque toutes les grandes Maifons , mais plus
frappant dans celle- ci que dans aucune autre , eft
le fruit malheureux de quatre cauſes , dont une
feule eft capable de le produire , & qui fouvent
ont concouru toutes les quatre enſemble . Ce font
les ravages des guerres qui ont détruit les titres ,
l'ignorance des tems qui les rendoit rares , la né¬
gligence des familles à les conferver , & l'inéga
lité que met entre des freres la Coûtume de plu-
•
A O UST. 209 1750
heurs Provinces , qui pour
pauvrit tous les cadets.
ment
ap- faire un aîné riche
Cette défunion des familles produit naturelleentre
elles une grande difficulté pour la
communication des titres , difficulté qui fe trouve
très-augmentée par le dédain que les branches
opulentes & en honneur font des autres , & par
l'impuiffance des branches pauvres & obfcures ,
& leur timidité à fe produire . C'est pour obvier
à ce double mal que nous nous attachons à faire
connoître toutes les branches d'une illuftre famille
, afin de la fauver , autant qu'il fera en nous,
du naufrage des teins . C'eft dans ce deffein qu'au
mois d'Octobre 1748 , nous avons exhorté toute
la Nobleffe Françoiſe à nous envoyer des Mémoires
exacts , & que nous redoublons aujourd'hui
nos inftances , quoique contraints d'avouer avec
douleur que jufqu'ici le fuccès n'a point couronné
notre zéle .
Les , François de Liftel , mourut âgé de 48
ans , & fut inhumé à Saint Roch
Le 8 , François Charles , Comte de Sampigny ,
Capitaine de Cavaierie , mourut âgé de 51 ans , &
fut inhumé à Saint Roch.
Le 15 , Françoife - Philippe, d'Outrefoule , veuve
de François de Grandpré , Commandant des Chevau-
Legers dé la Province de Lorraine & Evêché
de Toul , mourut âgée de 77 ans & fut inhumée
à Saint Euftache .
>
Le même jour , Magdeleine de Mormés de Saint
Hilaire , veuve de Charles - Leonor de Clermont
Gallerande mourut âgée de 91 ans , & fut inhumée
à Saint Gervais. Elle a eu de fon mariage
Pierre- Gafpard , Marquis de Clermont Gallerande ,
Premier Ecuyer de S. A. S. M. le Duc d'Orleans ,
Premier Prince du Sang , qui époufa par Contrat
210 MERCURE DE FRANCE.
dus Avril 1706 , Gabrielle-Françoiſe d'O, fille de
Gabriel- Claude d'O , Marquis de Franconville ,
& de Marie-Anne de la Vergne de Guillerargues ,
dont il a eu Louife - Diane - Françoiſe de Clermont,
mariée le 14 Janvier 1718 , à Georges- Jacques
de Clermont , Marquis de Saint Aignan , fon coufin
, Inspecteur Général d'Infanterie , Meftre- de-
Camp du Régiment d'Auvergne , fils de Georges-
Henri de Clermont , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , & de Marie-Magdeleine Boitaut
de Chezé.
Le 18 , Pierre Fenis de la Combe , Colonel d'In.
fanterie , Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , mourut âgé de 70 ans , & fut inhumé
à Saint Euftache .
Le 19 , Philiberte Chabrinas de Condé , épouse
de Jean - Claude Coué de Gazau , Chevalier de
l'Ordre de Saint Louis , Capitaine de Cavalerie ,
& Gouverneur des Pages de la Petite Ecurie de Sa
Majefté , mourut âgée de 55 ans , & fut inhumée
à Saint Germain P'Auxerrois.
Le même jour André-Edme le Merat , Conſeiller
au Parlement , reçu le 4 Février 1749 , mourut
âgé de 29 ans , & fut inhumé à Saint Gervais .
Le 24 , Antoinette - Eléonore de Fay de la Tour
Maubourg , époufe de Louis-Antoine du Prat ,
Marquis de Barbançon , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , & Gouverneur des Ville & Château
de Coucy , mourut âgée d'environ 28 ans.
Elle avoit été mariée l'année derniere le 26 Mars
& nous l'avons annoncé dans le Mercure du mois
de Mai .
Le 2 Juillet, Charles - François de Salaberry , Préfident
en la Chambre des Comptes , mourut & fut
inhumé à Saint Roch. Il avoit été d'abord Confeiller
au Grand Confeil , & fut reçu Préſident en la
AOUST. 211
1750.
Chambre des Comptes le 22 Juin 1719. Il avoit
épousé le 2 Avril 1728 , la feconde fille de N.
Ogier Receveur Général du Clergé , de laquelle
il laiffe des enfans . Il étoit fils de Charles de Salaberry
, Maître des Comptes en 1691 , puis Préfident
en la Chambre des Comptes , dont il devint
Honoraire par la démiflion qu'il fit de fa Charge
en 1719 , en faveur de fon fils , qui donne lieu à
cet article , & de Françoife- Marie-Anne d'Arbon
de Belon .
On nous écrit de Quimper que le 29 de Juin ,
Simon Charruc de Kadennec , originaire de Languedoc
, habitué à Quimper en qualité de Serpent
de la Cathédrale depuis quatre - vingt - quatre
ans , & âgé de cent neuf , a épousé en quatrièmes
nôces Marie- Louiſe Olivier , fille âgée de trente
ans , à qui par fon Contrat de Mariage il donne
de douaire , en cas qu'il n'ait point d'enfans , le
revenu de la moitié de fes biens , & fi , comme
il l'efpére , il en a lignée , il ne lui accorde
que le revenu du tiers . Le nouveau marié ne fe
reffent d'aucune des incommodités de fon âge ;
ni les fens , ni les facultés de l'efprit n'ont fouffert
aucune altération ; il donne du ferpent tous les
jours , tient tête aux plus altérés Muficiens avec
fupériorité , & mange beaucoup , furtout de la
pâtifferie & des ragoûts où il fait dominer l'ail .
On peut le donner comme une preuve fans réplique
, qu'il eft des exceptions en tout genre.
Le 10 Juillet , François IV du nom Duc de Harcourt
Pair & Maréchal de France , Chevalier des
Ordres du Roi , Capitaine d'une Compagnie des
Gardes du Corps , Gouverneur de la Ville & Principauté
de Sedan , Lieutenant Général pour le Roi
dans la Franche Comté , mourut , âgé de 60 ans à
Saint Germain en Laye , d'où il a été tranſporté
212 MERCURE DE FRANCE.
dans l'Eglife de Notre -Dame de Paris pour y être
inhumé.
Il étoit né le 4 Novembre 1689 , avoit fervi dans
les Moufquetaires en 1706 , & obtenu le Régiment
de Cavalerie de Leffart en 1710 , puis le Régiment
Dauphin en 1712. Ii avoit pris léance de Duc &
Pair au Parlement en 1719 ; avoit été fait Chevalier
des Ordres du Roi le 16 Mai 1728 ; Gouverneur
de Sedan en 1739 ,& enfin Maréchal de France
le 26 Octobre 1745.
Il avoit épousé en premieres nôces le 14 Janvier
1716 , Marguerite - Louife-Sophie de Neuville , fille
de Nicolas de Neuville , Duc de Villeroi , Pair de
France , & de Marguerite le Tellier de Louvois.
Cette Dame étant morte le 4 Juin fuivant , il épous
fa en fecondes nôces le 31 Mai 1717 Marie Mag
deleine le Tellier , morte le 10 Mars 1735 , fille de
Louis Marie-François le Tellier , Marquis de Barbefieux,
Miniftre & Secretaire d'Etat , & de Marie-
Thérefe Delphine d'Alegre , fa feconde femme ,
dont il a eu , 1 ° . Louis-François , Marquis de Har.
court, né le 6 Octobre 1728 , Mestre de Camp d'un
Régiment de Cavalerie de fon nom , & Capitaine
d'une des Compagnies des Gardes du Corps en
furvivance de fon pere au mois de Novembre 1747,
mort fans alliance le 15 Mars 1748. 2 ° . Françoiſe-
Claire ,née le 12 Mai 1718 , mariée le 6 Juillet 1738
à Emmanuel , Marquis de Hautefort , Maréchal de
Camp le 15 Mars 1740. 3 ° . Angélique- Adelaïde
née le 30 Août 1719 , mariée le 18 Février 1741 ૩
Emmanuel , Prince de Croy & de l'Empire , Comte
de Solre , Baron de Beaufort & de Maldeghen ,&
Seigneur de Condé , Meftre de Camp du Régiment
de Royal Rouffillon , Grand Baillif béréditaire de
Hainault , laquelle mourut à Lille le 7 Septembre
1744, dans la 26° année de fon âge. 4° Gabrielle
A OUST. 1750. 213
Lidie , née le 21 Décembre 1722 , mariée le 3 Mai
1740 , à Louis- François Regnier , Comte de Guerchi
, Lieutenant Général des Armées du Roi,
Il étoit fils de Henri , Duc de Harcourt , Pair &
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
Capitaitaine d'une des Compagnies des Gardes du
Corps , Lieutenant Général au Gouvernement de
Normandie & de Franche Comté , & de Marie-
Anne Brûlart , fille de Charles Brûlart , Marquis
de Genlis , & d'Angélique Fabert . Ce fut Henri
qui , en confidération des grands fervices qu'il
avoit rendus à la Couronne , obtint l'érection du
Marquifat de Thuri en Duché de Harcourt en No
vembre 1700 , puis en Pairie au même mois en
1709 , enfuite de quoi il prit féance au Parlement
en qualité de Duc & Pair le 9 Août 1710.
François IV étoit de la branche de Beuvron ,qui &
commencé en la perfonne de Jacques de Harcourt ,
Seigneur & Baron de Beuvron , fecond fils de Gé
rard de Harcourt , Seigneur de Bonnetable. Cette
branche de Bonnetable avoit commencé en Philippe
de Harcourt , Seigneur de Bonnetable , troifiéme
fils de Jean V , Comte de Harcourt , dixiéme defcendant
de Turchetil , qui vivoit en 1001 , & avoit
été Gouverneur du Duc de Normandie. On peut
juger par- là de l'ancienneté de cette Maiſon & de
fa grandeur.
François IV , qui ne laiffe point d'enfans mâles,
avoit trois freres ."
1º. Louis Abraham de Harcourt , Docteur en
Théologie de la Faculté de Paris , Chanoine de
Notre- Dame , ci devant Doyen du Chapitre de la
dite Eglife , dont il s'eft démis en 1747 , Abbé des
Abbayes de Signy & de S. Liguaire, & Prélat Com
mandeur de l'Ordre du S. Elprit le 21 Mai 1747. -
2°, Anne-Pierre de Harcourt, né le 2 Avril 1701
214 MERCURE DE FRANCE.
Lieutenant Général au Gouvernement de la Haute
Normandie , Gouverneur du vieux Château de
Rouen , Lieutenatt Général des Armées du Roi ,
qui époufa le 7 Février 1725 Therefe - Eulalie de
Beaupoil de Sainte Aulaire , morte le 4 Novembre
1738 , de laquelle il a, 1 ° . François Henri de Hatcourt,
Comte de Liliebonne , né le 11 Janvier 1726,
Colonel de Dragons. 2° . Anne François de Harcourt
, Comte de Beuvron , né le 4 Octobre 1727,
Meftre de Camp d'un Régiment de Cavalerie , qui
aépousé le 22 Janvier 1749 Marie Catherine Rouillé
, fille d'Antoine Louis Rouillé , Miniftre & Secretaire
d'Etat au Département de la Marine, & de
Marie-Catherine Pallu .
3º. Henri -Claude de Harcourt , né le premier
Janvier 1704 , Lieutenant Général des Armées du
Roi le premier Janvier.1748 , marié le 15 Janvier
1742 avec Marie- Magdeleine Thibert desMartrais,
AVIS AU PUBLIC.
Succeffion à recueillir.
IL eft mort dans la traversée de Saint Domingue
à la Rochelle , le nommé Jean- Louis le
Cointe , natif de la Ville de Paris , Paroiffe de Saint
Euftache , fils de Jean-Louis le Cointe & de Marie
Villard , Bourgeois de la même Ville , lequel par
fon teftament legue trois mille livres à la petitefille
de Pierre Moreau , nommée Victoire , fa filleule
, cinq mille livres à fon frere Pierre le Cointe ,
& pareille fomme à Marie le Cointe , fa foeur.
Ceux qui auront intérêt d'avoir de plus amples
éclairciffemens , pourront s'adreffer à M. Brubier ,
Docteur en Médecine, rue de la Parcheminerie , au
coin de celle des Prêtres.
APPROBATION.
J
'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le Mercure de France du préfent mois. A
Paris , le 8 Août 1750.
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
PICES FUGITIVEs en Vers & en Profe.
>
3 Epitre Zirphé ,
Anecdotes de Louis XIV , par M. de Voltaire S
Fragment d'une Epitre de M. de Marmontel à M.
Rameau , fur la démonftration du principe
de l'Harmonie ,
Ode contre l'Amour ,
32
40
Sur la mort de M. de Souillac , Evêque de Lodéve
, 45
Lettre de M. Thibault de Chanvalon , de l'Académie
des Belles - Lettres , Sciences & Arts de Botdeaux
, à M. Sarrau , Secretaire pour les Arts de
la même Académie , pour fervir de réponſe àM.
Morel ,
Fable à Iris
47
61
Expofition de l'état préfent de l'Académie des
Sciences & Belles- Lettres de Dijon , pour fervir
de réformation à l'article inferé dans le dernier
Supplément du Dictionnaire de Moreri, au mot
Dijon , 64
A Mile Sylvia, chez M. de la Tour , un jour qu'elle
étoit allée y faire peindre fon portrait , 73
Vers extraits d'une lettre pour Mlle Sylvia , ibid,
Difficulté propofée aux Auteurs de l'Art de vérifier
les dates , 75
Epigramme en ftyle marotique , adreffée par M.
de la Soriniere, de l'Académie Royale d'Angers,
à M. l'Evêque de cette Ville , fur le retranchement
qu'il a fait d'une Fête dans fon Diocèſe, 83
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure
de Juillet , 84
ibid.
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Litteraires. Affemblée publique de l'Académie
Royale des Belles - Lettres de la Rochelle
, tenue les Mai 1750 ,
87
Séance publique de l'Académie Royale d'An-
123
gers ,
Recueil de Poëfies diverfes de M. des Forges
Maillard ,
Euvres de Vergier . Nouvelle Edition ,
Amadis des Gaules ,
Queftio Medica , an diu poffit homofine cibo potuque
vivere valere ,
Chymie Médicinale
Momus Philofophe , Comédie ,
Air à boire ,
124
135
149
·
152
153
ibid.
154
Spectacles. Lettre à Mad. de Gr *** , fur fa Comédie
de Cénie , ibid.
La Feinte fuppofée , Comédie nouvelle , repréfentée
par les Comédiens Italiens , 159
Le Réveil de Thalie ,
169
Concerts à Compiegne , 171
Nouvelles Etrangeres , 171
France , nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 196
Bénéfices donnés , 203
Naiffance & Morts , 204
Avis au Public. Succeffion à recueillir , 214
La Chanson notée doit regarder la page 154
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
MERCURE
་་་
:
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI,
SEPTEMBRE .
1750 .
IGIT
UT
SPARG
Chez
pillow
A PARIS ,
Чедиан
ANDRE' CAILLEAU , rue Saint
Jacques , à S. André.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
JACQUES BARROIS , Quaj
des Auguftins , à la ville de Nevers.
M. DC C. L.
Avec Approbation& Privilege du Rois
AVIS.
'ADRESSE générale duMercure eft
LM. DE CLEVES D'ARNICOURT ,
ruë des Mauvais Garçons , fauxbourg Saint
Germain ,à l'Hôtel de Mâcon . Nous prions
très - inftamment ceux qui nous adreſſeront
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir le
Port , pour nous épargner le déplaifir de les
rebuter, & à eux, celui de ne pas voirparoître
leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces on des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , plus promptement,
n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions.
Ainfi ilfaudra mettre fur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France , rue des Mauvais Garçons , pour
romettre à M. l'Abbé Raynal.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROI.
SEPTEMBRE
.
1750 .
PIECES
FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
L
'Ode fuivante eft de feu M. de la
Motte , fi célebre dans ce genre
de Poëfie . Elle fat
imprimée au
tems du fameux fyftême , mais
on doute s'il en fut
diftribué un feul exemplaire.
Ainfi , outre le mérite propre de
l'Ouvrage , mérite
d'autant plus grand que
le fujet eft plus
fingulier , cette Ode aura
encore la grace de la nouveauté .
A ij
6 MERCURE DE FRANCE
1
La difcorde dont tu te venges ,
Voit , en frémiſſant , que tu changes
Nos ennemis en Alliés.
Mais , quoi ! la paix fans l'abondance
N'eft qu'un des fruits de ta vertu ;
Il faut encor que ta prudence
Ranime l'Etat abbatu .
Sur cette campagne épuisée
Qui fera tomber la rofée ,
Que lui refufe un ciel d'airain ?
Pour nous faire oublier la guerre ,
Qui retirera de la terre
Nos trésors rentrés dans fon ſein ?
炒茶
Attendrons -nous qu'un nouveau Lulle ,
Fier de fes chymiques travaux ,
Promette à notre espoir crédule
L'art de commander aux métaux
Qu'il nous vante dans fon délire
Ce fable fouverain qu'il tire
D'un feu fçavamment mefuré ;
Qu'il ordonne à ſa vaine poudre
De tout changer , de tout diffoudre
Et d'enfanter l'or à ſon gré ?
* Celebre Chimyfte , qui paſſe pour avoir trouvé la
pierre Philofophale.
SEPTEMBRE. 1750. 7
Non , le Ciel nous offre un Génie
De qui les talens bienfaiteurs
Vont réaliſer la manie
De ces prétendus Créateurs .
Plus hardi que notre eſpérance ,
Dans le fein mêine de la France
Il ouvre un nouveau Potof ; *
Son Systême , plus efficace ,
Semble par fa fublime audace ,
Plutôt révelé que choifi.
**+
Ce Systême , tu fçais l'entendre ,
Philippe , tu fçais le goûter ;
Mais le goûter & le comprendre ,
En efprit né pour l'inventer :
Ses fuites à tes yeux tracées ,
Te montrent tes propres penſées ,
Diftraites par mille autres foins ,
Et tu découvres dans fa cauſe
Cette heureuse métamorphofe ,
Dont nous ne fomines
que
témoins.
Loin de nous , préjugé timide ,
Qui crains tout ce qui te furprend ;
De ce que Philippe décide
La fagefle même eft garand.
* La plus riche mine du Pérou.
A
fij
8 MERCURE.DE
FRANCE
En vain s'élevé maint obftacle ;
Il fçaura hâter ce miracle
Par un courage intelligent ;
Pour chaffer le befoin finiftre ,
Il auroit été le Miniftre ,
S'il n'avoit été le Régent.
O vous, croiflez , jeune Monarque ,
Pour un bonheur qui croît toujours ;
Philippe fournit à la Parque
L'or dont elle file vos jours :
Heureux qu'en vous tout nous prépare
Un Roi qui jamais ne ſépare
Ses devoirs & fes volontés ;
Un Roi que l'équité dirige ,
Dont la vertu foir un prodige ,
Egal à nos profpérités !
*3X+
Qu'une bienfaifante Puiffance ,
Modefte arbitre des Deftins ,
Soit le fecours & l'eſpérance ,
Non la terreur de nos voifins.
Devenons l'amour de la Terre ,
Paifibles Juges de la guerre ,
Et Protecteurs de tous les droits.
Allez , partez Ode immortelle ;
Marquez cette époque nouvelle
Dans l'Hiftoire du nom François.
SEPTEMBRE. 9 1750.
HISTOIRE
DES. CROISADE S.
Par M. de Voltaire.
ETAT DE L'EUROPE.
Orfque ces guerres commencerent
voici quelle étoit la fituation des affaires
de l'Europe ; l'Allemagne & l'Italie
étoient déchirées ; la France encore foible;
l'Efagne partagée entre les Chrétiens &
les Mufulmans ; ceux- ci entierement chaffés
de l'Italie ; l'Angleterre commençant
difputer fa liberté contre les Rois ; le Gou
vernement féodal établi par tout ; la Chevalerie
à la mode ; les Prêtres devenus
Princes & guerriers ; une politique , prefque
toute differente de celle qui anime
aujourd'hui l'Europe ; il fembloit que les
pays de la Communion Romaine fuffent
une grande République , dont l'Empereur
& le Pape vouloient être les Chefs ; cette
République , quoique divifée , s'étoit accordée
long-tems dans le projet de ces
Croisades qui ont produit de fi grandes
& de fi infâmes actions , de nouveaux
Royaumes , de nouveaux établiſſemens , de
nouvelles miferes , enfin beaucoup plus de
malheurs que de gloire.
A v
10 MERCURE DE FRANCE;
ETAT DE L'EMPIRE
DDS TURCO MAN S.
Es Religions durent toujours plus que
les Empires. Le Mahometifme floriffoit
, & l'Empire des Califes étoit détruit
par la Nation des Turcomans . On fe fatigue
à rechercher l'origine de ces Peuples ,
elle eft la même que celle de tous les peuples
uniquement conquérans. Ils ont tous
été des fauvages , vivans de rapine ; les
Turcs & les Turcomans habitoient autrefois
au- delà du Taurus & de l'Immaiis , &
bien loin , dit- on , de l'Araxe . Ils étoient
compris parmi ces Tartares que l'Antiquité
nommoit Scytes. Ce grand Continent
de la Tartarie , quatre fois plus vafte que
l'Europe , ne fut jamais habité que par
des Barbares , au moins depuis qu'on a
quelque foible connoiffance de ce Globe.
Leurs antiquités ne méritent guéres
mieux une histoire fuivie que les loups &
les tigres de leur pays. Ils fe répandirent
au commencement du onzième fiécle vers
la Moſcovie ; ils inonderent les bords de
la mer Noire & ceux de la mer Cafpienne.
Les Arabes fous les premiers fucceffeurs de
Mahomet , avoient foumis prefque toute
SEPTEMBRE. 1750. 11
l'Afie Mineure , la Syrie . & la Perfe . Les
Turcomans vinrent enfin , qui foumirent
les Arabes. Bagdat , Siége de l'Empire des
Califes , tomba vers 1055 entre les mains.
de ces nouveaux raviſſeurs .
,
Togrul Beg , ou Ortogul Beg , de qui
on fait defcendre la race des Ottomans ,
entra dans Bagdat , à peu près comme tant
d'Empereurs font entrés dans Rome. 11 fe
rendit Maître de la Ville & du Calife , en
fe profternant à fes pieds. Ortogul conduifit
le Calife Caiem à fon Palais en tenant
la bride de fa mule ; mais plus habile ,
ou plus heureux que les Empereurs Alle
mands ne l'ont été dans Rome , il établit
fa puiffance , & ne laiffa au Calife que le
foin de commencer le Vendredi les prieres
à la Mofquée , & l'honneur d'inveftir
de leurs Etats tous les Tyrans Mahométans
qui fe faifoient fouverains.
Il faut fe fouvenir , que comme ces
Turcomans imitoient les Francs , les Normands
& les Goths dans leurs irruptions ,
ils les imitoient auffi en fe foumettant aux
loix , aux moeurs & à la Religion des vaincus.
C'est ainsi que d'autres Tartares en
ont ufé avec les Chinois , & c'eft l'avantage
que le peuple policé , quoique le plus
foible , doit avoir fur le peuple barbare ,
quoique le plus-fort.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE :
Ainfi donc les Califes n'étoient plus
que les Chefs de la Religion , ce que les
Papes avoient été fous les Rois Lombards.
Les Princes des Turcomans prenoient le
nom de Sultans . Il y eut bientôt parmi
eux , comme ailleurs , des hommes illuftres ,
& même qui meritoient de l'être.
Etat de
Conftantinople.
L'Empire de Conftantinople fe foutenoit
; tous fes Princes n'avoient pas été indignes
de regner . Conftantin Porphirogenete
, fils de Léon le Philofophe , & Phi-.
lofophe lui- même , fit renaître, comme fon
pere , des tems heureux. Si le Gouvernement
tomba dans le mépris fous Romain ,
fils de Conftantin , il devint refpectable
aux Nations fous Nicephore Phocas , quiavoit
repris Candie fur les Arabes en 961 ,
avant que d'être Empereur : fi Jean Zimifcès
affaffina ce Nicephore , & fouilla de fang
le Palais ; s'il joignit l'hypocrifie à fes crimes
, il fut d'ailleurs le défenfeur de l'Empire
contre les Turcs & les Bulgares : mais
fous Michel Paphlagonate on avoit perdu
la Sicile Sous Romain , Diogéne , prefque
tout ce qui reftoit vers l'Orient , excepté
la Province de Pont. Cette Province
, qu'on appelle aujourd'hui Turcomanie
, tomba bientôt après fous le pouSEPTEMBRE
. 1750. 13
voir du Turc Soliman , qui Maître de la
plus grande partie de l'Afie Mineure , établit
le Siége de fa Domination à Nicée ,
& de là menaçoit Conftantinople au tems
où commencerent les Croifades.
L'Empire Grec étoit donc borné , prefque
à la Ville Impériale du côté des Turcs,
& à quelques rivages de la Propontide &
de la mer noire : mais il s'étendoit dans
toute la Grèce , la Macédoine , l'Epire ,
la Theffalie , la Thrace , l'Illirie , & avoit
même encore l'Ifle de Candie. Les guerres
continuelles , quoique toujours malheureuſes
, contre les Turcs , entretenoient
un refte de courage. Tous les riches
Chrétiens d'Afie , qui n'avoient pas
voulu fubir le joug Mahométan , s'étoient
retirés dans la Ville Impériale , qui par- là
même s'enrichit des dépouilles des Provinces.
Enfin , malgré tant de pertes ,
malgré les crimes & les révolutions du
Palais , cette Ville à la vérité déchue
mais immenfe , peuplée , opulente & refpirant
les délices , fe regardoit comme la
premiere du monde. Les Habitans s'ap
pelloient Romains , & les peuples d'Occident
qu'ils nommoient Latins , n'étoient
à leurs yeux que des barbares révoltés.
2
14 MERCURE DE FRANCE.
Vrai Portrait de la Paleftine.
La Paleſtine n'étoit que ce qu'elle eſt
aujourd'hui , le plus mauvais Pays de tous
ceux qui font habités dans l'Afie . Cette
petite Province eft dans la longueur d'environ
quarante- cinq lieues communes , &
de trente à trente- cinq de largeur ; elle eſt
Couverte prefque par tout de rochers arides
, fur lefquels il n'y a pas une ligne de
terre. Si cette petite Province étoit cultivée
, on ne pourroit mieux la comparer
qu'à la Suiffe. La riviere du Jourdain , lard'environ
cinquante pieds dans le milieu
de fon cours , reffemble à la riviere
d'Aaz , qui coule chez les Suiffes dans une
vallée moins ftérile que le refte. La mer
de Tibériade peut être comparée au Lac
de Laufanne. Cependant les voyageurs ,
qui ont bien examiné la Suiffe & la Paleftine
, donnent toute la préference à la
Suiffe. Il est vrai femblable que la Judée
fut plus cultivée autrefois , quand elle
étoit poffedée par les Juifs ; ils avoient
été forcés de porter un peu de terre fur les
rochers pour y planter des vignes. Ce peu
de terre liée avec les éclats des rochers
étoit foutenu par de petits murs , dont on
>
voit encore des reftes de diſtance en diftance
.
SEPTEMBRE . 1750.
15
La Paleſtine , malgré tous fes efforts ,
n'eut jamais de quoi nourrir fes habitans ,
& de même que les treize Cantons envoyent
le fuperflu de leurs peuples fervir
dans les armées des Princes qui peuvent
les payer , les Juifs alloient faire le métier
de Courtiers en Afie & en Afrique . A
peine Alexandrie avoit été bâtie qu'ils s'y
étoient établis. Les Juifs commerçans
n'habitoient guéres Jerufalem , & je doute
que dans le tems le plus floriffant de ce
petit Etat , il y ait jamais eu des hommes
auffi opulens que le font plufieurs Hébreux
d'Amfterdam , de la Haye , de Londres ,
de Conftantinople.
Lorfqu'Omar , Succeffeur de Mahomet
, s'empara des terres fertiles de la
Syrie , il prit auffi la Contrée de la Paleſtine
; & comme Jerufalem étoit une Ville
fainte pour les Mahométans , il l'enrichit
d'une magnifique Mofquée de marbre ,
couverte de plomb , ornée en dedans d'un
nombre prodigieux de lampes d'argent
parmi lesquelles il y en avoit beaucoup d'or
pur. Lorfque les Turcs , déja Mahometans ,
s'emparerent du Pays vers l'an 1055 , ils
refpecterent la Mofquée , & la Ville refta
toujours peuplée de fept à huit mille habitans.
C'étoit ce que fon enceinte pouvoit
alors contenir , & ce que tout le territoire
16 MERCURE DEFRANCE.
d'alentour pouvoit nourrir. Ce peuple ne
s'enrichifoit guéres d'ailleurs que des pélerinages
des Chrétiens & des Mufulmans.
Les uns alloient vifiter la Mofquée , les
autres le Saint Sepulcre ; tous payoient
une petite redevance à l'Emir Turc qui réfidoit
dans la Ville ; & à quelque Iman ,
qui vivoient de la curiofité des pélerins.
Origine des Croisades.
Tel étoit l'Etat de l'Afie Mineure & de
la Paleſtine , lorfqu'un Pelerin d'Amiens
en Picardie fufcita les Croifades. Il n'a .
voit d'autre nom que Coucoupietre , ou
Cucupierte , comme le dit la fille de l'Empereur
Commene , qui vit à Conftantinople
cet Hermite. Nous le connoiffons
fous le nom de l'Hermite Pierre . Il fe difoit
Gentilhomme , & prétendoit avoir
porté les armes. Quoiqu'il en foit , ce
Picard qui avoit toute l'opiniâtreté de fon
Pays , fut fi touché des avanies qu'on lui
fit à Jerufalem , en parla , à fon retour à
Rome , d'une maniere fi vive , fit des tableaux
fi touchans , que le Pape Urbain
II . crut cet homme propre à feconder le
grand deffein que les Papes avoient eu
d'armer la Chrétienté contre le Mahométifme
.
Gregoire VII , homme à vaftes projets.,
SEPTEMBRE . 1750 . 17
avoit le premier imaginé d'armer l'Europe
contre l'Afie. Il paroit par fes Lettres qu'il
devoit fe mettre lui-même à la tête d'une
armée de Chrétiens. Urbain II. tenta une
partie de l'entrepriſe ; il envoya Pierre de
Province en Province communiquer par
fon imagination forte l'ardeur de fes fentimens
, & femer l'enthoufiafme.
Urbain II . tint enfuite vers Plaifance
( 1094 ) un Concile en rafe campagne , où
fe trouverent plus de trente mille Séculiers
, outre les Eccléfiaftiques. On y propofa
la manière de venger les Chrétiens.
L'Empereur des Grecs Aléxis Commene ,
pere de cette Princeffe , qui écrivit l'Hif
toire de fon tems , envoya à ce Concile des
Ambaffadeurs , pour demander quelque
fecours contre les Mufulmans ; mais ce
n'étoit ni du Pape ni des Italiens qu'il devoit
l'attendre. Les Normands enlevoient
alors Naples & Sicile aux Grecs ; & le Pape
, qui vouloit être au moins Seigneur
Suzerain de çes Royaumes, & qui n'aimoit
pas d'ailleurs l'Eglife Grecque,, devenoit
par fon état néceffairement ennemi déclaré
des Empereurs d'Orient , comme il étoit
l'ennemi couvert des Empereurs Teutoniques.
Le Pape, loin de fecourir les Grecs,
vouloit foumettre l'Orient aux Latins . Au
refte ce projet d'aller faire la guerre en
18 MERCURE DEFRANCE.
Paleſtine fut vanté par tous les affiftans au
Concile de Plaifance , & ne fut embraffé
par perfonne. Les principaux Seigneurs
Italiens avoient chez eux trop d'interêts à
ménager , & ne vouloient pas quitter un
Pays délicieux , pour aller fe battre vers
l'Arabie Petrée .
On fut donc obligé ( 1095 ) de tenir un
autre Concile à Clermont en Auvergne.
Le Pape harangua dans la grande Place.
On avoit pleuré en Italie fur les malheurs
des Chrétiens de l'Afie : on s'arma en
France . Ce Pays étoit peuplé d'une foule
de nouveaux Seigneurs inquiers , indépendans
, aimant la diffipation & la guerre ,
plongés la plupart dans les crimes que la
débauche entraîne , & dans une ignorance
qui égaloit leurs débauches. Le Pape leur
propofoit la rémiffion de tous leurs péchés,
& leur ouvroit le Ciel, en leur impofant
pour pénitence de fuivre la plus
grande de leurs paffions , d'aller faire la
guerre.
On prit donc la Croix à l'envi ; c'étoit
à qui vendroit fon bien pour aller en Pa
leftine. Les Eglifes & les Cloîtres acheterent
alors beaucoup de Terres des Seigneurs,
qui crurent n'avoir befoin que d'un
peu d'argent , & de leurs armes pour aller
conquérir des Royaumes en Afie.Godefroy
SEPTEMBRE. 1750. 19
de Bouillon , par exemple , Duc de Brabant,
vendit fa Terre de Bouillon au Chapitre
de Liége , & Stenay , à l'Evêque de Verdun.
Baudouin , frere de Godefroy , vendit
au même Evêque le peu qu'il avoit en
ce Pays-là ; les moindres Seigneurs Châtelains
partirent à leurs frais. Les pauvres
Gentilshommes fervirent d'Ecuyers aux
autres. On enrôla une Infanterie innombrable
, & de fimples Cavaliers fous mille
Drapeaux differens. Cette foule de Croifés
fe donna rendez -vous à Conftantinople
, fans que la plupart fçûffent où ils alloient
, ni quel chemin il falloit prendre.
Moines , femmes , Marchands , Vivandiers
, ouvriers , tout partit , comptant ne
ttouver fur la route que des Chrétiens qui
gagneroient des Indulgences en les nourriffant.
Plus de quatre-vingt mille de ces
vagabonds fe rangerent fous le Drapeau
de Cucupierre , que j'appellerai toujours
l'Hermite- Pierre, Il marchoit en fandales
& ceint d'une corde à la tête de l'arn.
La premiere expédition de ce Général
Hermite , fut d'affiéger une Ville Chré
tienne en Hongrie , nommée Malavilla ,
parce qu'on avoit refufé des vivres à ſes
foldats de Jefus Chriſt , qui malgré leur
fainte entrepriſe fe conduifoient en voleurs
de grand chemin . La Ville fut prife.
20 MERCURE DEFRANCE
d'affaut , livrée au pillage , les habitans.
égorgés. L'Hermite ne fut plus alors le
maître de fes Croifés , ennyvrés de la foif
du brigandage. Un des Lieutenans de
l'Hermite , nommé Gautier fans argent ,
qui commandoit la moitié des troupes ,
agit de même en Bulgarie. On fe réunit
bientôt contre ces brigands qui furent
prefque tous exterminés , & l'Hermite arriva
enfin devant Conftantinople ( 1096 )
avec vingt mille vagabonds mourant de
faim.
Un Prédicateur Allemand , nommé Godefcal
, qui voulut jouer le même rôle ,
fut encore plus maltraité , dès qu'il fut arrivé
avec les Difciples dans cette même
Hongrie , où fes prédéceffeurs avoient fait
tant de défordres . La feule vûe de la
Croix rouge qu'ils portoient , fut un fignal
auquel ils furent tous analiacrés. Une autre
horde de ces avanturiets, compofée de plus
de deux cens mille perennes , tant femque
Prêtres
, payfans
, payfans , écoliers ,
croyant qu'elle alloit défendre Jefus-
Chrift , s'imagina qu'il falloit exterminer
tous les Juifs qu'on rencontreroit
. Il y ent
avoit beaucoup fur les frontieres de France
; tout le Commerce étoit entre leurs
mains.
Les Chrétiens , croyant venger Dieu &
SEPTEMBRE . 1750 . 21
M
s'enrichir , firent main baffe fur tous ces
malheureux . Il n'y eut jamais depuis l'Empereur
Adrien un fi grand maffacre de cette
Nation ; ils furent égorgés à Verdun ,
à Spire, à Worms , à Cologne , à Mayences
plufieurs fe tuerent eux-mêmes , après
avoir fendu le ventre à leurs femmes &
à leurs enfans , plutôt que de tomber entre
les mains des Barbares . La Hongrie fut
encore le tombeau de cette troifiéme ar→
mée de Croisés ..
Cependant l'Hermite Pierre trouva devant
Conftantinople d'autres vagabonds
Italiens & Allemands , qui fe rejoignirent
à lui , & qui ravagerent les environs de la
Ville.
L'Empereur Alexis Commene qui regnoit
alors , étoit affûrément fage & modéré
; il pouvoit traiter ces brigands comme
leurs compagnons l'avoient été. Il fe
contenta de fe défaire au plutôt de pareils
hôtes. Il leur fournit des bâteaux pour les
tranfporter au- delà du Bofphore. Le Général
Pierre fe vit enfin à la tête d'une
armée Chrétienne contre les Infidéles . Soliman
, Soudan de Nicée , tomba avec fes
Turcs aguerris , fur cette multitude difperfée.
Gautier fans argent , ce Lieutenant de
l'Hermite , y périt avec beaucoup de
vre Nobleffe , affez infenſée pour marcher
pau22
MERCURE DE FRANCE.
•
fous de tels Drapeaux. L'Hermite retourna
cependant à Conftantinople , regardé
comme un fanatique, qui s'étoit fait fuivre
par des furieux.
Il n'en fut pas de même des autres
Chefs des Croifés , plus politiques , moins
enthoufiaftes, plus accoûtumés au commandement
, & conduifant des troupes un peu
mieux réglées. Godefroy de Bouillon me.
noit avec lui foixante - dix mille hommes
de pied , & dix mille Cavaliers couverts
d'une armure complette , fous plufieurs
Bannieres de Seigneurs , tous rangés fous
la fienne. Il traverfa heureuſement cette
même Hongrie où la horde de l'Hermite
s'étoit fait égorger.
Cependant Hugues , frere du Roi de
France Philippe I marchoit par l'Italie
avec d'autres Seigneurs qui s'étoient joints
à lui. Il alloit tenter la fortune ; prefque
rout fon établiffement confiftoit dans le
titre de frere d'un Roi , titre très- peu puiffant
par lui-même , & ce qui eft plus étrange
, c'eft que Robert , Duc de Normandie,
fils aîné de Guillaume , Conquérant de
l'Angleterre , quitta cette Normandie , où
il étoit à peine affermi.
.
Chaffé d'Angleterre par fon cadet
Guillaume le Roux , il lui engagea encore
la Normandie , pour fubvenir aux
SEPTEMBRE. 1750. 23
frais de fon armement. C'étoit , dit-on ,
un Prince voluptueux & fuperftitieux ;
ces deux qualités ont la même fource , la
foibleffe..
Le vieux Raimond , Comte de Toulouſe
, Maître du Languedoc & d'une partie
de la Provence , qui avoit déja combattu
contre les Mufulmans en Espagne ,
ne trouva ni dans fon âge , ni dans les intérêts
de fa Patrie , aucune raiſon contre
l'ardeur d'aller en Paleſtine . Il fut un des
premiers qui s'armetent , & il paffa les
Alpes , fuivi , dit- on , de cent mille hommes.
Il ne prévoyoit pas que bientôt on
prêcheroit une Croifade contre fa propre
famille , & que fon Pays feroit ravagé par
ce fléau qu'il portoit en Afie..
a
Le plus politique de tous les Croifés &
peut- être le feul , fut Bohémond , fils de
ce Robert Guifchard , Conquerant de la
Sicile , plus ufurpée fur les Empereurs
d'Orient , que conquife fur les Mufulmans.
Toute cette famille de Normandé
tranfplantés en Italie , cherchoit à s'agrandir
, tantôt aux dépens des Papes , tantôt
fur les ruïnes de l'Empire Grec. Ils avoient
déja tâché de s'établir en Epire. Ce Bohemond
avoit fait lui-même long- tems la
guerre à l'Empereur Aléxis , en Epire &
en Grice , & n'ayant pour tout héritage
24 MERCURE DE FRANCE.
que la petite Principauté de Tarente , &
fon courage , il profita de l'enthouſiaſme
épidémique de l'Europe , pour raffembler
fous fa Banniere juſqu'à dix mille Cavaliers
bien armés , & quelque Infanterie ,
avec lesquels il pouvoit conquérir des Provinces
, foit fur les Chrétiens , foit fur les
Mahométans.
La Princeffe Anne Commene dit , que
fon pere fut allarmé de ces émigrations
prodigieufes qui fondoient dans fon pays.
On eût crû, dit- elle , que l'Europe, arrachée de
fes fondemens, alloit tomberfur l' Afie. Qu'auroit-
ce donc été , fi plus de trois cens mille
hommes , dont les uns avoient ſuivi l'Hermite
Pierre , les autres le Prêtre Godeſcal ,
n'avoient déja difparu ?
On propofa au Pape de fe mettre à la
tête des armées immenfes qui reftoient en
core ; c'étoit la feule maniere de parvenir
à la monarchie univerfelle , devenue l'objet
de la Cour Romaine. Cette entrepriſe
Ge Gregoire VII . avoit voulu tenter , demandoit
le génie d'un Alexandre . Les obftacles
étoient grands , & le Pape Urbain
ne vit que les obftacles. Il lui fuffit d'efpérer
qu'on alloit fonder en Orient des
Eglifes qui feroient fujettes à celle de Rome
, & que bientôt on forceroit les Grecs
reconnoître la fupremacie du Saint Siégc
SEPTEMBRE. 1750.
25
>
ge. Le Pape & les Princes Croifés avoient
dans ce grand appareil , chacun leurs vûes
differentes , & Conftantinople les redoutoit
toutes. On y haïffoit les Latins
qu'on y regardoit comme des hérétiques &
des barbares. Les Prêtres Grecs trouvoient
horrible , que les Prêtres Latins , qui fuivoient
en foule ces armées , fouillaffent
continuellement leurs mains de lang
humain dans les batailles ; non que ces
Grecs fuffent plus vertueux , mais parce
qu'il n'étoit pas d'uſage qu'ils fuffent guerriers.
Ce que les Grecs craignoient le plus , &
avec raifon , c'étoit ce Bohemond & ces
Napolitains , ennemis de l'Empire. Mais ,
quand même les intentions de Bohemond
euffent été pures , de quel droit tous ces
Princes d'Occident venoient- ils prendre
pour eux , des Provinces que les Turcs
avoient arrachées aux Empereurs Grecs ?
Alexis avoit demandé un fecours de dix
mille hommes , & il fe trouvoit preffé au
contraire par une irruption de fept cens
mille Latins qui venoient les uns après les
autres , dévafter fon pays & non le défendre.
On peut juger d'ailleurs quelle étoit
l'arrogance féroce des Seigneurs croilés ,
par le trait que rapporte la Princeffe Anne
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Commene, de je ne fçais quel Comte François
, qui vint s'affeoir à côté de l'Empereur
fur fon Trône , dans une cérémonie
publique. Baudouin , frere de Godefroy
de Bouillon , prenant par le bras cet homme
indifcret pour le faire retirer , le Comre
dit tout haut dans fon jargon barbare
Voilà un plaifant Ruftre que ce Grec , de s'af
Feoir devant des gens comme nous: Ces paroles
furent interpretées à l'Empereur Alexis,
qui ne fit que fourire . Une ou deux indif
crétions pareilles fuffifent pour décrier
une Nation ; mais les Croisés n'avoient
pas befoin de ces témérités pour être haïs
des Grecs & fufpects à l'Empereur.
Il étoit moralement impoffible que de tels
hôtes n'exigeaffent des vivres avec dureté ,
& que les Grecs n'en refufaffent avec malice.
C'étoit un fujet de combats continuels entre
le peuple & l'armée de Godefroy , qui
parut la premiere après les brigandages des
Croifés de Pierre l'Hermite: Godefroy en
vint jufqu'à attaquer les Fauxbourgs de
Conftantinople , & l'Empereur les défendit
en perfonne. L'Evêque du Puy en Auvergne
, nommé Monteil , Légat du Pape
dans les Armées de la Croifade , vouloir
abfolument qu'on commençât les entreprifes
contre les Infidéles , par le fiége de
la Ville où réfidoit le premier Prince des
SEPTEMBRE.
27 1750.
Chrétiens ; tel étoit l'avis de Bohemond ,
qui étoit alors en Sicile , & qui envoyoit
Couriers fur Couriers à Godefroy , pour
l'empêcher de s'accorder avec l'Empereur.
Hugues , frere du Roi de France , cut alors
l'imprudence de quitter la Sicile , où il
étoit avec Bohemond , & de paffer prefque
feul fur les terrés d'Alexis. Il joignit à cette
indifcrétion celle de lui écrire des Lettres
pleines d'une fierté peu féante , à qui n'avoit
point d'armée . Le fruit de ces démarches
fut d'être arrêté quelque tems prifon
nier. Enfin la politique de l'Empereur
Grec vint à bout de détourner tous ces orages.
Il fit donner des vivres ; il engagea
tous les Seigneurs à lui prêter hommage
pour les terres qu'ils conquéreroient ; il
les fit tous paffer en Afie les uns après les
autres , après les avoir comblés de préfen's
.
•
Bohemond qu'il redoutoit le plus , fut
celui qu'il traita avec plus de magnificence .
Quand ce Prince vint lui rendre hommage
à Conftantinople , & qu'on lui fit voir les
raretés du Palais , Alexis ordonna qu'on
remplît un cabinet de meubles précieux ,
d'ouvrages d'or & d'argent , de bijoux de
toutes efpéces entaffés fans ordre , & qu'on
kaifsât la porte du cabinet entr'ouverte.
Bohemond vit en paffant ces tréfors , auf
17
Bij
2S MERCURE DE FRANCE,
quels fes conducteurs affectoient de ne
faire aucune attention . Eft-il poffible , s'écria-
t'il , qu'on néglige defi belles chofes ! Si
je les avois , je me croirois le plus puffant des
Princes. Le foir même l'Empereur lui envoya
le cabinet. Voilà ce que rapporte fa
fille , témoin oculaire . C'eſt ainſi qu'en ufoit
ce Monarque , que tout homme défintéreflé
appellera fage & magnifique ; mais
que la plupart des Hiftoriens des Croifades
ont traité de perfide , parce qu'il ne voulut
point être l'esclave de cette multitude
dangéreufe.
Enfin quand il s'en fut heureuſement
débarraffé , & que tout fut paffé dans l'Afe
Mineure , on fit la revûe près de Nicée , &
il fe trouva cent mille Cavaliers & fix cens
mille hommes de pied , en comptant les
femmes ; ce nombre joint avec les premiers
Croifés , qui périrent fous l'Hermite
& fous d'autres , fait environ onze cens
mille. Il juftifie ce qu'on dit des Armées
des Rois de Perfe , qui avoient innondé la
Gréce , & ce qu'on raconte des tranſplantations
de tant de Barbares . Les François
enfin , & furtout Raimond de Toulouſe
fe trouverent partout fur le même terrain ,
que les Gaulois Méridionaux avoient par
couru 1300 ans auparavant , quand ils
allerent ravager l'Afie Mineure , & donner
SEPTEMBRE . 29 1750.
leur nom à la Province de la Galatie.
Les Hiftoriens nous difent rarement
comment on nourriffoit ces multitudes .
C'étoit une entreprife qui demandoit autant
de foin que la guerre même . Les
Vénitiens ne voulurent pas d'abord s'en
charger.
"
Ils s'enrichiffoient plus que jamais par
leur Commerce avec les Mahométans , &.
craignoient de perdre les privilégés qu'ils
avoient en Afie , en fe mêlant d'une
guerre
douteufe. Les Génois , les Pifans & les
Grecs équiperent des Vaiffeaux chargés de
provifions , qu'ils vendoient aux Croisés
en cotoyant l'Afie Mineure . Par ce moyen ,
une partie de l'or & de l'argent , dont les
Gaules s'étoient dégarnies , rentra dans la
Chrétienté. La fortune des Génois s'en
accrut , & on fut étonné bientôt après de
voir Génes devenue une Puiffance . Le
vieux Soliman , ni fon fils , ne purent réfifter
au premier torrent de tous ces Princes
croifés . Leurs troupes étoient mieux
choifies que celles de Pierre l'Hermite , &
difciplinées autant que le permettoit la
licence de l'enthoufiafme.
On prit Nicée. ( 1097. ) On battit deux
fois les armées du jeune Soliman ; les
Turcs & les Arabes ne foutinrent poine
dans ce commencement le choc de ces mul-
+
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
titudes couvertes de fer , de leurs grands
chevaux de batailles , & des forêts de lances
aufquelles ils n'étoient point accoûtu-,
més . Bohemond ( 1098. ) eut l'adreſſe de
ſe faire céder par les Croifés le fertile Pays
d'Antioche. Baudouin alla juſqu'en Méſopotamie
s'emparer de la Ville d'Edeſſe , &,
s'y forma un petit Etat. Enfin on mit le
fiége devant Jérufalem , dont le Calife
d'Egypte s'étoit faifi par fes Lieutenans.
La plupart des Hiftoriens difent , que l'armée
des Affiégeans, diminuée par les combats
, par les maladies & par les garnifons
miles dans les Villes conquifes , étoit ré
duite à vingt mille hommes de pied & à
quinze cens chevaux , & que Jéruſalem
pourvue de tout , étoit défendue par une
garnifon de quarante mille foldats . On ne
manque pas d'ajoûter qu'il y avoit outre
cette garnifon , vingt mille habitans déterminés.
Il n'y a pas de Lecteur fenfé, qui ne
voye qu'il eft moralement impoffible qu'u
ne armée de vingt mille hommes , en affiége
ainfi une de.foixante mille dans une
Place fortifiée.
D'ailleurs , pour que Jérufalem eût pu
contenir avant le fiége vingt mille habitans
portant les armes , il falloit qu'elle eûr
été peuplée alors d'environ foixante mille
ames , indépendamment de la garnifon , &
SEPTEMBRE.
1750. 3 x
il s'en falloit beaucoup que ce Pays dévasté
en cût pû nourrir dans fes murs la cinquiéme
partie. Enfin comment foixante mille
foldats Turcs & Arabes n'auroient- ils pas
attaqué vingt mille Chrétiens en pleine
campagne ? Comment n'auroient - ils pas
ruiné cette petite Armée d'Affiégeans par
des forties continuelles ? Mais les Hiftoriens
ont toujours voulu du merveilleux.
Ce qui eft vrai , c'eft qu'après cinq femaines
feulement de fiége ( 1099 ) , la Ville
fut emportée d'affaut , & que tout ce qui
n'étoit pas Chrétien fut maffacré pendant
plufieurs jours, fans diſtinction d'âge ni de
fexe.
L'Hermite Pierre , de Général devenu
Chapelain , fe trouva à la prife de Jérufalem.
Quelques Chrétiens, que les Mufulmans
avoient laiffés vivre dans la Ville ,
conduisirent les Vainqueurs dans les caves
les plus reculées , où les meres fe cachoient
avec leurs enfans ; & rien ne fut épargné,
La fuite pour les autres Mercures,
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
ED3QYDEDİB YDVD ED KARƏ YA YA
EPITRE
De M. des M *** , à un Homme de Robe.
Janvier 1746.
A vous , Monfieur le Sénateur ,
•
Bon jour , bon an , plaifir , honneur
Doux fommeil , ame fatisfaite ,
Longs foupers , libres entretiens ,
Bon cuiſinier , ſanté parfaite ;
Aucuns maux & beaucoup de biens,
Puiffiez-vous loin des cris ftériles
Et des injures du Barreau ,
Dans quelques féminins Conciles ,
Faire Juger fur le bureau
Les procès rians & faciles ,
Que le Dieu, qui porte un bandeau ,
Aprés vingt Arrêts inutiles ,
Sur quelques Requêtes civiles ,
Viendra rapporter de nouveau !
Puiffiez -vous , loin du perfiflage
De nos ignorans beaux efprits ,
Loin du faftueux étalage
De nos fçavans fans coloris ,
Loin des abfurdes hyperboles ,
Et des froids bons mots répetés
De tant de fots pris & quittés
SEPTEMBRE. 1750 .
33
Par un amas d'illuftres folles ,
Qui trèsmauffadement
frivoles ,
Courent après les nouveautés ;
Enfin loin des
méchancetés ,
Et des orageux Cavagnoles ,
De nos décrépites beautés ,
Dans un cercle de jeunes Fées ,
Moduler de tendres Chanfons ,
Et de l'art brillant des Orphées
Donner vos accens pour leçons !
Puiffiez -vous , aimé de Silvie ,
Lui confacrer tous vos inftans
Et fans deffeins trop importans ,
Sans occupation fuivie ,
Sans fafte , fans airs éclatans ,
Sçavoir apprécier la vie
Par les plaifirs , non par le tems !
AVANTURE
TRAGIQUE.
UN
N Gentilhomme Anglois allant voir
le mois paffé un de fes amis , dans
les environs de Goventry , ville conſidérable
dans le Comté de Warwick , n'en étoit
plus qu'à quelques milles , lorfque paffant
par un bois , qui étoit fur fa route , il y fut
arrêté par un évenement des plus triftes.
Un grand & vigoureux dogue , qui l'ac-
By
34 MERCURE DE FRANCE.
compagnoit dans tous les voyages ,
voyages , l'avoit
fuivi dans celui- ci . Cet animal , s'étant écar
té du grand chemin , fon Maître qui s'en
apperçut , fe mit à l'appeller inutilement.
La peur qu'il eut de perdre fon chien
dont il avoit plufieurs fois éprouvé la bonté
& la fidélité , le fit retourner fur fes
pas
pour fçavoir ce qu'il étoit devenu , & il
continuoit de l'appeller . Après avoir fait
près d'un demi mille,l'animal entendit enfin
la voix de fon Maître, mais il ne lui répond
que par des hurlemens lugubres.. Le dogue
, au lieu de le venir rejoindre , redou
ble de fon côté les hurlemens. Son Maître
ne doute point alors qu'il n'y ait là quelque
chofe d'extraordinaire pour s'en
éclaircir , il quitte le grand chemin , s'enfonce
dans le bois , avançant du côté qu'il
entend fon chien ; il arrive & trouve cet
animal flairant le vifage d'une fille qui venoit
d'être égorgée ; le fang qui couloir
encore de fes bleffures le lui fit juger ainfi.
Touché de compaffion à ce trifte fpectacle,
il s'approche pour voir s'il lui reftoit encore
quelque fouffle de vie , & s'il n'y avoit pas
moyen de la fecourir ; mais il la trouva
morte , ayant été poignardée de plufieurs
coups de couteau , qu'on lui avoit donnés
dans le fein. Comme il n'y avoit plus d'ef
pérance ni de reméde , après avoir plaine
SEPTEMBRE. 1750. 35
le tragique fort de cette infortunée , dont
il fe promit bien de faire arrêter l'aſſaſſin ','
s'il pouvoit le découvrir , il reprit le grand
chemin , rappella fon chien , qui , comme
s'il avoit lû dans la penfée de fon Maître ,
le fuivit à l'ordinaire ; mais ce ne fut pas
pour long- tems.
A peine avoient- ils fait enfemble quelques
cent pas , que l'animal quitte encore
le grand chemin & rentre dans le bois . Le
Gentilhomme , qui croyoit que fon chien
le fuivoit , fut arrêté tout à coup par les
cris perçans d'un homme , qu'il fembloit
que quelque bête féroce voulût dévorer.
Il fe retourne auffi-tôt pour voir fi fon
chien le fuivoit , & il ne l'apperçoit
point. Il l'appelle , mais , enfoncé dans le
bois , il ne lui répond qu'en grondant d'une
maniere effrayante , comme font ces
ahimaux , lorfqu'ils font en fureur & qu'ils
tiennent une proye qu'ils ont peur qui ne
leur échape.Le Gentilhomme court au bruit
qu'il entend,& trouve fon dogue aux prifes
avec un homme affez bien mis , qu'il étoit
fur le point d'étrangler ; il ne s'étoit préfervé
de ce malheur qu'en garantiffant fon
col avec les mains & fes bras , que l'animal
furieux déchiroit à belles dents pour lui
pouvoir fauter enfuite à la gorge. Le fang
qui en découloit de tous côtés , avoit mis
B vj
36 MER CURE DE FRANCE.
ce malheureux dans un état qui fit d'abord
compaffion au Gentilhom me. Il rappelle.
fon chien , qui par les mouvemens de fa
queue , lui témoigne qu'il l'entend fort
bien , mais il n'en continue pas moins à
déchirer ce miférable. Enfin à force de le
careffer , il vient à bout de lui faire lâcher
priſe..
Le Gentilhomme connoiffoit trop la
bonté de fon chien , pour ne ne pas recon
noître qu'il y avoit dans cette feconde
avanture quelque chofe de plus extraordinaire
encore que dans la premiere . Il foup
Conna ce que ce pouvoit être , mais il ne
fit point connoître fes foupçons au malheureux
à qui il venoit de fauver la vie ;
il le confole au contraire du malheur qui
venoit de lui arriver , lui en fait les excufes
, lui bande fes playes le mieux qu'il
peut , pour en arrêter le fang , lui offre de
le faire panfer à fes dépens , puifque c'étoit
fon chien qui l'avoit mis dans cet état ,
& l'engage à aller avec lui jufqu'au prochain
Village ; il l'affûre qu'il ne lui arrivera
aucun accident tant qu'il fera en fa
compagnie , au lieu que fon chien lui ôteroit
immanquablement la vie , s'il s'écartoit
un moment de lui . Ce qu'il venoit d'éprouver
de la part de cet animal furieux ;
le détermine à fuivre le Gentilhomme . Ils
SEPTEMBRE . 1750. 37
•
que fe rendent enſemble au Village , fans
le dogue fît pendant le chemin aucune infulte
à fa proye ; l'animal fe contenta de
ne le point perdre de vûe , en fuivant fon
Maître.
Arrivés dans l'hôtellerie , le Gentilhom.
me s'informe s'il y avoit un Chirurgien
dans le Village , & apprenant qu'il n'y en
avoit point , fous prétexte d'en aller chercher
un à quelques milles de- là , il monte à
cheval , & laiffe à fon chien la garde du
bleffé , auquel il fait entendre qu'il va luimême
lui chercher promptement du fecours
, & qu'en attendant il n'a qu'à fe
tranquillifer. Il revient en effet quelques
heures après , non avec un Chirurgien ,
mais avec un Connétable ou Officier de Juftice
, accompagné d'une troupe d'Archers.
Le bleffé & le Connétable , en fe voyant ,
font auffi confternés l'un que l'autre : Vous
moquez- vous de moi , Monfieur , dit le dernier
au Gentilhomme , de vouloir que j'arrête
cet homme comme un criminel ? feṛle con
nois pour un honnête homme , c'eft un de mes
voifins & même de mes amis. Quand ce feroit
votre frere & même votre pere , lui répon
dit le Gentilhomme , je vous le dénonce comme
un criminel & comme l'auteur d'un meurtre
qui vient d'être commis dans un bois
lequel je viens de paffer , & je vous fais penpar
18 MERCURE DE FRANCE.
dre vous - même comme complice de fon crime ?
Si vous refuſez plus long- tems defaire votre
devoir. On peut fe figurer quelle étoit la
fituation du bleffé en entendant ce difcours
; flottant entre la crainte & l'efpérance
, il fe voyoit entre la vie & la mort ,
incertain qui l'emporteroit du Connétable
ou du Gentilhommie. Le premier perfiftoir
dans fes refus , & le fecond s'obſtinoit à
demander qu'on arrêtât cet homme comme
criminel . Une troifiéme avanture termina
enfin le débat.
En arrivant dans l'hôtellerie , le bleffé ,
que la frayeur du péril qu'il venoit d'é
chapper , fes bleffures & If fatigué du ´`
chemin avoient confidérablement alteré , '
fut faifi d'une fiévre qui le fit mettre au lit.
Pendant la conteftation , le Gentilhommé
s'apperçut que fon chien ne ceffoit point
de flairer la poche de l'habit du malade
qui étoit pofé fur une chaife. A cette vûe ,
nouveaux foupçons dans l'efprit du Gens
tilhomme , qui pour les éclaircir , fouillè
dans cette poche , d'où il tire un mouchoir
& un coûteau tout enfanglantés; il les préfente
au Connétable , qui ayant examiné
le mouchoir , reconnut par la marque , à
qui il étoit. O ciel ! s'écria- t'il dans le
transport de la plus vive douleur , c'est le
mouchoir de ma fille ! Aurois- tu été affez ſcéSEPTEMBRE.
1750. 39
lératt pour l'affaffiner ? Je t'ai dit hier qu'elle
devoit aller porter cinquante guinées à un de
mes créanciers , & je t'ai même prié de l'ac
compagner dans ce voyage ...Votre fille ; interrompit
le Gentilhomme ! De quel âge à
peu près , de quelle taille , de quelle figure
étoit- elle, & comment étoit elle mife ? Le Connétable
ayant répondu à toutes ces quef
tions . N'en doutez point , continua le dénonciateur
, c'est la perfonne même que je
viens de trouver égorgée dans le bois , & voilà
Jon meurtrier , voulez vous vous en affürer ens
core mieux faites- le fouiller , je vous fuis cantion
que vous trouverez fur lui vos cinquante
guinées.
Autant que le Connérable avoit été froid
à la premiere réquifition du Gentilhomme,
autant fut il actif , dès qu'il lui eut donné
ce fatal & terrible éclairciffement. Il fair
fouiller le bleffé , fur lequel on trouve les
mêmes efpeces qui avoient été données la
veille à la fille , & que ce fcélérat lui avoit
volées , après l'avoir égorgée. Ce malheureux
eft auffi- tôt faifi & chargé de chaînes.
Le défolé Connétable , pour achever de le
convaincre & s'affûrer lui- même de fon
malheur , fe tranfporte avec le Gentilhomme
& une partie des Archers , dans l'endroit
du bois où étoit fa fille . Ils arrivent ...
Quel fpectacle pour un pere ? Il la trouve
40 MERCURE DE FRANCE
fans vie , noyée dans ſon ſang , &, le ſein
percé de fept à huit coups de couteau . Son .
çadavre eft porté à l'hôtellerie & confronté
avec le meurtrier , qui avoue fon crime ;
il fait plus , il admire la Juftice Divine ,
qui a permis qu'il n'en portât pas loin la
peine, en le faifant découvrir & arrêter par
ce chien furieux , qui ne lui avoit vraifemblablement
laiffé la vie que pour que
fon fupplice fervît d'exemple & d'inftruction
aux autres. C'eft à quoi ce miſérable
doit s'attendre dans peu , ayant été conduit
dans les prifons de Londres, pour être exécuté
avec 18 ou 20 autres criminels qui y
font actuellement détenus. C'eft ainfi que
la Juſtice Divine ne laiffe point les crimes
impunis , & qu'elle met en évidence ceux
qui font les plus cachés , par des moyens
extraordinaires , & lorfque les criminels
s'y attendent le moins .
SEPTEMBRE. 1750. 41
E zéle de M.Fuzelier, l'un des Auteurs
Ldu fiercure de France , ne lui permet
pas d'attendre pour le célebrer , l'heureux
événement que défire ardemment toute la
France. Il regarde comme arrivé ce qui
doit fuivre la groffeffe de Madame la Dauphine
, & publie les réjouiffances éclatantes
de l'Univers , dans un Divertiffement
allégorique , également convenable à un
Prince & à une Princeffe. Cette Piéce
tournée en Prologue d'Opéra , eft mife en
mufique par M. Corrette , Organifte de la
Maifon Profeffe des RR . PP. Jéfuites de
la rue Saint Antoine.
LE LYS NAISSANT ,
L
Prologue Allégorique..
E Théatre repréſente le Palais de la
Renommée , ouvert de toutes parts;
en voit la mer dans le lointain,
La Renommée.
Accourez tous , Peuples divers ,
Raffemblez ici l'Univers .
Au Héros de la Seine il doit un jufte hommage ;
42 MERCURE DE FRANCE
Venez du plus lointain rivage ;
Accourez tous , Peuples divers.
Les Nations ſe rendent par quadrilles
dans le Temple de la Renommée ; les Efpagnols
avec des Guitares, les Polonois avec
des Cors-de- chaffe ; les Bergers François
avec des Mufettes ; enfuite on voit arriver
deux Navires ornés de banderoles , d'où il
deſcend des Matelots Anglois & Hollandois
avec des Tambourins & de petites
Flûtes.
La Renommée.
Célebrez un Vainqueur domptant juſqu'à Bellonne;
Eft il un péril qui l'étonne ,
Ce généreux Héros , modéle des Guerriers ?
Il a toujours cueilli les plus brillans lauriers ;
Mais fans vouloir jamais en prendre une couronne.
Choeur.
Il a toujours cueilli les plus brillans lauriers ;
Mais fans vouloir jamais en prendre une couronne.
La Renommée.
Arrêtez ; fupprimons un encens mérité ....
O Ciel , que de vertus ! que d'exploits , il faut taire
Pour fatisfaire
Un Roi qui craint d'être flatté !
N'ofons pas le louer , fi nous voulons lui plaire .
Flore à la Renommée.
Déeffe , digne objet des foupirs des grands coeurs ,
SEPTEMBRE. 87501 43.
Vous, dont avec conftance ils briguent les faveurs
Vous , qui gravez au Temple de Mémoire
Les noms par les Muſes chantés ;
Vous , qui garantiffez la gloire
Des faits dans vos faftes cités "
Flore elle-même vient vous dire
Qu'un nouveau Lys eft né dans fon Empire ›
Chantez ce Lys aimable ; il affûre à jamais
L'heureux triomphe de la Paix .
La Renommée & Flore.
Chantons ce Lys aimable , il affûre à jamais, &c
Choeur.
Chantons ce Lys aimable , & c . ....
Flore .
Préfent des Cieux , ornement de la terre ,
Triomphez , Lys charmant , croiffez , regnez
toujours ,
Regnez toujours , bravez les vents & le tonnerre
Terminez leur funefte cours .
Ne finiffez plus , beaux jours ,
Jours parés des plus doux charmes ,
Qu'on ne verfe plus de larmes ;
Pas même chez les Amours.
Flore & la Renommée,
Pour cet augufte Enfant que la fortune errante ,
Ne s'arrête qu'aux jours qui le rendront heureux !
Que fa roue inconftante
Ne tourne qu'au gré de ſes voeux !
44 MERCURE DE FRANCE
Choeur.
Pour cet augufte Enfart , &c. ....
Et
Flore.
Defcende , riante allegreffe ,
pour la terre abandonnez les Cieux.
Enchantez les mortels ; jouir de vous fans ceffé ,
N'eft le partage que des Dieux.
Choeur.
Defcedez , riante allégreffe , &c. .. …….
L'Allégreffe defcend des Cieux dans un
char couvert de guirlandes de fleurs , efcortée
par la foule agréable des ris & des
jeux ; elle danfe d'abord ſeule , & enfuite
avec toutes les Nations, qu'elle engage fucceffivement
à fe mêler & à danfer enfemble.
La Renommée & Flore.
Sonnez de toutes parts éclatantes trompettes ,
Trompettes & tambours.
Dans cent climats divers éveillez les échos .
Echos.
Tritons , donnez des Concerts fur les Aots.
Tambourins petites flûtes.
Vous, Bergers, dans les bois accordez vos mufettes;
Hautbois & mufettes.
Les Choeurs répetent ces quatre vers.
SEPTEMBRE. 1750.
45
CONJECTURES
Sur la génération , contre les OVIFARISTES
les VERMICULISTES . Par M. Gautier ,
Perfionnaire du Roi.
D
E toutes les queftions anatomiques ,
il n'y en a peut- être pas qui ayent
été tant agitées , que celles qui concernent
la génération , & il n'y en a point afsûrément
fur lefquelles les Phyficiens foient
moins d'accord. Je n'en ferois pas furpris ,
fi les Anatomiftes n'avoient jamais fait que
raifonner. Le raifonnement feul ne mene
pas loin , ou du moins ne fait qu'égarer
dans les matieres , qui demandent à être
vérifiées par les fens. Mais dans ces derniers
fiécles , où l'on a pris du goût pour
les expériences , quantité de Naturaliſtes
en ont fait , & il n'y en a pas deux qui en
ayent tiré les mêmes inductions . Ce feroit
quelque chofe de bien fingulier , s'il ne
falloit pour faifir le vrai dans cette affaire ,
que fefervir fimplement de fes yeux , & qu'il
ne fût venu dans l'efprit de perfonne de le
faire. C'est pourtant une chofe que je fais
plus que foupçonner.Je donnerai mes preu
ves , lorfque j'aurai expofé préalablement
46 MERCURE DE FRANCE.
9
les fentimens de ceux qui ont écrit avant
moi fur cette matiere.
Sentimens des Philofophes les plus connus,tant
anciens que modernes , fur la génération
animale.
Selon Platon , les hommes ne font que
desformes imaginables de lafaculté créatrice ;
& l'effence de toute génération confifte
dans l'unité d'harmonie du nombre de
trois ; le fujet qui engendre , celui dans
lequel on engendre , & celui qui eft engendré.
Il ajoûte pour jetter plus de lumiere
fur ces fublimes notions , que la fucceffion
des individus eft une image fugitive
de l'éternité immuable de l'harmonie
triangulaire. C'eft fans doute fa doctrine
de l'harmonie triangulaire , qui a fait fuppofer
à un de fes illuftres Traducteurs , que
ce grand homme avoit quelque idée con
fufe de la Trinité . Par rapport à la génération
, s'il y a entendu quelque chofe , ce
n'eft vraisemblablement non plus que confufément
, ou il aura été bien aiſe de nous
en faire un myftere.
· Les idées d'Ariftote ( lib. de generat. ) ne
vont pas fe perdre de même dans l'éternité
immuable. Il fe rabat tout fimplement à la
matiere , & veut que le foetus foit formé
développé & nourri par le fang menftruel
SEPTEMBRE.
1750. 47
de la mere , après la jonction de ces menftrues
avec la liqueur feminale du mâle ,
laquelle agit comme caufe ou principe du
mouvement génératif. Que le foetus humain
foit nourri de cette liqueur , ce n'eſt
pas une queſtion : mais qu'il en foit formé
originairement , c'est une opinion qui n'eft
venue à aucun autre depuis Ariftote . D'ail
leurs toutes les femelles d'animaux ontelles
une liqueur menstruelle ?
Hippocrate , ayant obfervé habilement
que les deux fexes pour l'ordinaire concourrent
à la génération , en a inferé pour
ne point faire de jaloux , que les liqueurs
male & femelle étoient toutes deux prolifiques
, & que chacune étoit compofée de
deux differentes parties , l'une forte & active,
l'autre foible & moins active ; que les
plus fortes mêlées enſemble donnoient le
mâle , & les plus foibles la femelle . Apparemment
que la forte mêlée avec la foible
formoit l'hermaphrodite . Il n'a pas expliqué
ce cas .
Descartes ne donne la formation du foetus
, ni à l'une ni à l'autre de ces deux ſemences
, mais à la fermentation de toutes
deux réunies .
Fabricio ab Aquapedente eft peut-être le
premier qui ait fait des obfervations fur la
fécondation & le développement des oeufs
48 MERCURE DE FRANCE.
de poule , & le réſultat de ſes recherches a
été , que les cordons glanduleux qui vont
à travers le blanc fe joindre au jaune de
l'oeuf , étant fécondés par l'efprit feminal
du mâle , font les inftrumens qui fervent à
la fécondation du foetus.
peu Aldrovande fur la génération , eft à
près Ariſtotélicien . ( Voyez fon Ornithologie.
)
Parifanus a plus approché du but : il dit
que la femence du coq,ou du moins le point
blanc qui eft au milieu de la cicatricule de
J'oeuf , eft la fubftance qui doit produire le
poulet : c'étoit là toucher la vérité du bout
du doigt. Qu'il eût dit que cette fubſtance
eft le poulet même , c'étoit , je crois , l'at
teindre tout-à-fait.
Auteurs Ovipariftes.
En phyfique , on aime les fiftêmes géné.
raux ; & s'il y en avoit un qui le fût réellement
, ce feroit en effet le bon. On voulut
appliquer les découvertes faites fur les
ceufs à la génération des animaux vivipares.
Stenon pour cet effet leur fuppofa des
ovaires , & fur , pour ainfi dire , le Chef
des Ov paristes.
:
Graaf voulut s'approprier cette découverte
mais fans entrer dans la difcuffion
´du fait , il s'enfuit au moins de cette conteſtation
,
SEPTEMBRE.
49 1750.
teftation , que Graaf fuppofoit , comme
Stenon , des ovaires aux vivipares.
Harvey , de fa pure grace , donne auffi
des oeufs à toutes les femelles , ne diftinguant
les animaux ovipares d'avec les vivipares
, que par la maniere differente
dont les foetus des uns & des autres prennent
leur accroiffement . La génération de
ces oeufs , felon Harvey , eft l'ouvrage de
la matrice , qui ne conçoit que par une
efpéce de contagion , que la liqueur du
mâle lui communique ; & pour donner une
idée précife de cette méchanique , il dit
que la matrice conçoit le foetus , comme le
cerveau conçoit les idées. Sans doute , il
écrivoit pour des gens qui fçavoient déja
comment fe forment les idées .
Verrheyen fuivit la même doctrine , avec
cette difference pourtant , qu'il exigeoit
pour la formation du foetus , l'intromiffion
de la femence du mâle au fond de la matrice,&
ne fe contentoit pas de la contagion
d'Harvey .Cette contagion en effet expofoit
trop d'accidens la pudicité des vierges. à
Guillaume Langly étoit auffi ovipariſte .
On a de lui des obfervations dans le goût
de celles d'Harvey .
pre-
Jofeph de Aromatarüs a obſervé le
mer , que le poulet eft tout formé dans
l'oeuf avant l'incubation,
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Malpighi en eft auffi convaincu : il remarque
que toutes les parties du foetus
font ébauchées à l'inftant que la poule a
reça le coq , & que ces ébauches paroiffent
de plus en plus , à mature qu'elles fe
développent , au lieu qu'on ne trouve rien
de femblable dans les oeufs des poules , qui
nont pas reçu le coq . Il y avoit grande
apparence que c'étoit le coq qui avoit introduit
le poulet dans l'oeuf. Cependant
Malpighi n'a pas tiré cette conféquence de
fes obfervations . Il croyoit que le færus
étoit précxiftent dans l'oeuf, & s'imaginoit
l'y avoir vû fans que le coq eût fait fon
opération.
Valifniery a fait de nouvelles découver
tes , mais dont il n'a pas profité. Il prouve
par les obfervations que les tefticules des
femelles ne font pas des oeufs ; qu'ils ne font
que les réfervoirs de la lymphe ou de la
liqueur , qui doit contribuer à la génération
; & cependant il conclut que l'ouvrage
de la génération fe fait dans les tefticules
des femelles ; il croit aux ovaires fans
en avoir jamais vû , & ne penſe pas , non
plus qu'Harvey, qu'il foit néceffaire que la
femence mâle entre jufque dans la matrice
pour féconder l'oeuf.
Nuck allegue des expériences en faveur
des ovaires.
SEPTEMBRE.
1750. SI
M. Duverney étoit auffi oviparifte , &
ç'a été un fentiment très à la mode parmi
les Anatomiftes. Ce fut M. Mery qui y
porta les plus rudes coups.
Auteurs Vermiculiftes.
Hartfocker & Lewenoek, ont été les Auteurs
de la fecte des vermiculiſtes , c'eſt - àdire
, de ceux qui ont vû ou cru voir dans
la femence des mâles , des animaux ſemblables
à des vers.
Andry , Valisniery , Bourguet & plufieurs
Auteurs , ont cru y en voir auffi .
Dalempatius y a vû des efpéces de tetards
, qui quittant leurs enveloppes , devenoient
très diftinctement des figures
humaines .
-
Et ces vers ou tetards , les Vermiculiftes
fuppofoient que c'étoient des petits hommes
, ou des fæoetus ébauchés .
Quelques Vermiculiftes qui n'étoient
pas bien revenus du fiftême des oeufs , pour
unir les deux fectes , prétendoient que fur
un million d'animaux qui nagent dans la
femence , il n'y en a qu'un ou deux , &
bien rarement trois , qui parviennent à être
des foetus décidés , & que tous les autres
périffent,faute de pouvoir enfiler l'endroit
de la pellicule , par où ils peuvent fe loger
dans l'oeuf ; cette ouverture fe refermant
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
par une foupape dès qu'il s'y en eft intreduit
un.
Autres fyftêmes plus reçus,
L'Auteur de la Venus phyfique exige la
réunion des femences prolifiques de l'hom.
me & de la femme , & même de ce qu'on
peut appeller les fuperfluités de ces li
queurs.
M. de Biffon s'eft attaché en grande partie
au fyftême d'Hippocrate ; il donne également
au mâle & à la femelle des liqueurs
feminales , qui contiennent chacune des
molecules organiques , de la réunion def
quelles fe forme un nouvel animal .
Réflexions fommaires fur les divers fextimens
des Auteurs , que je viens de citer.
Je demande d'abord aux Auteurs qui
partagent la génération entre le mâle & la
femelle , fur quel fondement ils fuppofent
que la femence du mâle ait befoin pour
être fécondée de la coopération d'un fuc
étranger , d'une liqueur froide , telle que
celle que rend la femelle dans le coït , tandis
qu'elle trouve dans fon propre réfervoir
des matieres plus chaudes & plus
fubtiles ?
Je leur demande enfuite , pourquoi fi la
Coopération de la femelle eft néceffaire
SEPTEMBRE 17500 53
pour la formation du foetus , y a-t'il des
animaux qui engendrent fans femelle ?
Faut-il donc adopter deux fortes de générations
? Et pourquoi multiplier fans néceffité
les loix de la Nature, & en fuppofer
deux , où une feule
fuffit
pour tous les
cas ?
Par rapport aux Ovipariftes , je trouve
bien dur à digérer une conféquence de
leur fyftême, qui eft la néceffité d'admettre
une progreffion décroiffante à l'infini ,
d'oeufs contenus les uns dans les autres .
Joignez que ces oeufs font des matieres
froides & fans vie dans les ovipares , &
qu'ils n'ont jamais exifté dans les vivipares.
La preuve qu'on prétend tirer en faveur
de l'existence des oeufs dans les animaux
vivipares , de foetus trouvés dans le bas
ventre ou dans les trompes , en admettant
même les faits, ne me paroît pas concluante
, puifqu'il eft très-poffible que la femence
du mâle fe foit introduite dans ces
trompes en conféquence de leur dilatation ,
& qu'elle y féjourne , ou qu'elle tombe
dans le bas ventre par le moreau frangé ou
le pavillon . Ce n'eft donc pas dans ce cas
que
le foetus foit defcendu des ovaires ,
c'eft plutôt qu'il a remonté dans les trompes.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Car fi cela étoit , pourquoi n'en auroit
on jamais trouvé dans les ovaires-mêmes ?
On trouvera une réfutation complette
du fyftême des Ovipariſtes dans l'Ouvrage
de M. de Buffon .
Les Vermiculiftes ne font pas mieux
fondés , car outre que le fait de ces animalcules
nageans dans la femence , ne me paroît
que foiblement conftaté , qui d'entre
les Phyficiens Vermiculiftes eft en état au
moins d'afsûrer , que ce animalcules exiftoient
dans l'animal mêmes , avant l'émiffion
de la femence hors de corps , & qu'ils
ne s'y font pas formés depuis par la corruption
qu'aura contracté la liqueur feminale
, ainfi qu'il s'en trouve dans le vinaigre
, qui n'exiftoient pas dans le vin ; ou
comme on en voit fourmiller dans une eaut
putréfiée , qui n'exiftoient pas avant la pu
tréfaction ? Je voudrois pour avérer leur
exiſtence
, que corps fuffent tranfpa- que les
rens , & qu'on y pût voir la femence dans
fon réfervoir même . Sans cela , je ferai tou
jours en droit de douter , ou qu'il y ait des
vers dans la femence , ou du moins que
ces vers foient de petits hommes , car la
vivacité & le fretillement que les Vermiculiftes
leur fuppofent , ne s'accordent gué
res avec la pefanteur & la tranquillité or
dinaire à un foetus. Or , eft-il raifonnable
SEPTEMBRE . 1750. 55
d'imaginer que ces petits embrions , à mefure
qu'ils acquerroient une conformation
plus fine , par l'achevement de leur organifation
, perdiffent de leur vigueur & de
leur agilité ?
Conjecture fur la formation du foetus,
, Pour moi voici tout fimplement
quelle eft ma conjecture fur la formation
du foetus . Je crois qu'il eft produit fous
une forme fluide dans les véhicules feminales
du mâle , par le concours du fang
purifié par les tefticules & par celui des
efprits , qui fe viennent rendre dans ces
mêmes véhicules , par une méchanique fem.
blable à celle qui a concouru à l'accroiffement
des parties de l'animal pere. Ainfi
que dans ces fortes d'infectes qui multiplient
fans femelle , tels que les polipes ,
les pucerons , & c. avec cette difference ,
qu'au lieu que les petits des infectes tirent
leur nourriture & leur accroiffement de la
terre même , ou des plantes qui leur fervent
comme de placenta , les foetus humains
& ceux des autres animaux , font
déposés dans la matrice d'une femelle pour
y prendre nourriture & y croître.
Pour faire cette tranfmigration , il fort
extrêmement de bile & même fluide des
véhicules feminales par le veru montanum ,
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE .
& il eft lancé le long de l'urethre dans la
matrice de la femelle.
Voilà donc dans ma fuppofition une forte
d'accouchement de la part du mâle , il y a
eu même nutrition pendant quelques inftans
par la liqueur qui fort de fes proftates
, laquelle fert aufli au moment de l'émiffion
du foetus , mol & debile comme
il eft , à le conferver dans fon intégrité par
F'enveloppe qu'elle lui fournit en l'entou
rant.
Arrivé dans la matrice , il y eft d'abord
nourri de la femence de la femelle , qui
n'eft qu'une liqueur ténue , préparée de la
lymphe par fes véhicules imparfaites , enfuite
par le fang menftruel , pendant le
refte du féjour qu'il fait dans la matrice ,
puis par le lait , après l'accouchement de la
mere.
Cette premiere nutrition qu'il reçoit de
la femence de la femme , lui donne le tems
d'attendre pour fe nourrir du fang menftruel
, que les vaiffeaux ombilicaux qui
doivent le lui tranfmettre , ayent jetté des
racines dans la matrice. Ce feroit par conféquent
un vice dans la femme , capable
d'empêcher la génération , fi la femme
n'étoit pas conditionnée comme il faut ,
pour fournir la nourriture au foetus qu'elle
reçoit .
SEPTEMBRE . 1750. 57
Il eft à remarquer en confirmation de
ma conjecture , qu'on trouve dans tous les
animaux mâles deux fortes de femences ,
l'une claire & tranfparente , qui vraifemblablement
n'eft point la liqueur généra
trice , & une autre plus cuite & plus liée
dans laquelle on diftingue facilement le
foetus en y faifant attention . Dans un jet
de matiere feminale humaine , on ne diftingue
qu'un foetus & quelque fois deux ,
mais dans les quadrupedes , qui font d'une
plus grande fécondité , on en diftingue plufieurs
qui nagent dans une liqueur claire
& gluante que les proftates fourniffent.
Que fi la femence eft imparfaite , on n'y
trouve point de germe , du moins entier ,
mais feulement quelques portions imparfaites.
Les ovipares , tels que font les oifeaux
& les ferpens femelles , qui n'ont pas de
matrice convenable pour conferver longtems
le foetus , ont en place des placenta
pour
la nourriture du foetus que le mâle
leur fournit ; ce font ces placenta qui forment
ce qu'on appelle dans les femelles de
ces animaux la grappe de raifin ; & une
même matiere glaireufe qui enduit les
ceufs , enveloppe auffi les foetus qui s'y font
attachés.
Pour les poiffons , ils n'ont befoin que
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
de jetter les foetus qu'ils contiennent , dans
l'initant que la femelle jette fes oeufs , &
attendu la grande quantité qu'elle en répand
, il y en a toujours qui rencontrent
les foetus & les reçoivent.
Dans mes principes , je n'ai point de
peine à expliquer la formation des monftres
, foit par
excès ou par défaut : elle s'eft
faite dans les véhicules feminales du mâle ,
foit par la concretion de deux foetus, qui fe
font confondus enſemble ( ce qui étoit fort
facile , la fubftance de ces foetus étant alors
fi molle & fi debile ) foit par la mutilation
du foetus dans le même tems , chofe auffi
facile par la même raiſon .
Rien n'empêchera non plus que la mere
qui reçoit le foetus dans un état de molleſſe,
fufceptible de toutes les impreffions exté,.
rieures , n'y puiffe auffi imprimer quelque
marque , tache ou défaut par le mouvement
déreglé du fang , ou des efprits animaux
, de quelque caufe que ce déreglement
provienne.
La reffemblance qu'a fouvent l'enfant
foit avec le pere ou la mere , n'a rien qui
contredife notre opinion , & n'eft pas du
moins plus difficile à expliquer dans nos
principes , que dans toute autre hypotefe.
,
La génération des mulets vient elles
même à l'appui de notre fentiment. Ces
SEPTEMBRE. 1750. 59
animaux nés d'un âne & d'une cavale 3
tiennent du pere ce qu'ils ont de principal
& d'effentiel dans la configuration , la
tête , les oreilles , la croupe , la queue. Ils
n'ont guéres de leur mere que la groffeur
& le poil. Ce font proprement de gros
ânes vêtus de poils de cheval , encore ontils
fous le ventre quelques-uns des lengs
poils du pere.
Si l'on demande pourquoi les mulets
n'engendrent pas , je réponds 1 ° . Que cette
queftion n'eft pas particuliere à mon fiftême;
2°. Qu'on pourroit citer des exemples
de mulets qui ont engendré , & qu'il y a
journellement des oifeaux nés d'efpéces
mêlées , qui ne laiffent pas d'engendrer à
leur tour. On en pourroit dite autant des
chiens . 3 ° . Qu'il y a apparence que ce vice
provient de la nourriture étrangere qu'a
eû dans la matrice de la mere un animal ,
qui dans fon origine étoit fait pour être un
âne. Cette difference de nourriture a bien
pû mettre de la difference dans fa groffeur
& fon poil. Pourquoi ne pourroit il pas
auffi altérer fa faculté génératrice ?
Ainfi les générations des diverfes efpéces
d'animaux , & même les phénomenes en
cette matiere, s'expliquent fort bien avec le
fiftême que nous propofons , qui même a
cet avantage particulier fur tout autre ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE;
que les obfervations & expériences faites
par tous les Naturaliftes , qui ont adopté
d'autres hypotefes , s'accordent auffi parfaitement
avec la nôtre , que s'ils les euffent
faites dans la vûe de la confirmer.
D'après l'exemple d'Hartfoeker , qui
s'avifa ( nous dit l'Auteur de la Venus phyfique
) d'examiner au microscope cette liqueur
, qui n'est pas d'ordinaire l'objet des
yeux attentifs & tranquilles ; je rapporterai
ici une obfervation la plus concluante , qui
fe puiffe pour mon fyftème , faite par un
Phyficien plus moderne , de l'exactitude &
de la fidélité duquel je puis répondre . J'en
demande pardon aux Lecteurs délicats :
mais il ne m'eft pas poffible de me priver
par
la même délicateffe d'une preuve qui
tranche la question dont il s'agit , de la
maniere la plus complete & la plus déciſive
; que la curiofité de mon Phyficien fût
repréhenfible ou non , c'eft te que je n'examine
point. Voici le fait , dont je ne fuis
pas l'Apologifte , mais l'Hiftorien...
Il reçut de la femence humaine dans de
l'eau claire & froide , au fortir du canal
de l'urethre , dans laquelle il vit très -diftinctement
, même fans le fecours de verres
, un foetus blanc , de matiere opaque &
fluide , dont la tête étoit d'un tiers plus \
forte que le refte du corps ; il pendoit aux
SEPTEMBRE. 1750. 31
quatre extrêmités du tronc quatre filets ,
qui formoient les bras & les jambes. Toute
la difference de ce petit foetus d'avec un
embryon , qui eût féjourné dans une matrice
, c'eft que la tête étoit au moins d'un
tiers plus forte que le corps , & c'eft fans
doute cette difproportion qui aura empêché
les autres Obfervateurs , qui ont fait
la même expérience que mon Phyficien ,
d'y faire auffi la même découverte. Ils auront
pris la tête du foetus pour un amas de
matiere plus épaiffe & plus cuite que le
refte de la femence , & les bras , les jambes
& le corps pour des parties de la même
matiere prolongées en fil , à caufe de leur
vifcofité. Mais les yeux feuls fuffifent pour
convaincre un fpectateur attentif , que
ces maffes vifqueufes & blanchâtres font
de vrais foetus , & les verres montrant leurs
parties plus en détail , ne laiffent pas le
moindre doute.
Le même Obfervateur a fait une expérience
femblable fur des quadrupedes.
Mais aucun de ces animaux ne lui a laiffé
voir un foetus plus diftinct , qu'un âne qui
1iffa tomber fa femence dans un vafe plein
d'eau. Il y vit le petit ânon formé d'une
matiere jaunâtre , épaiffe & fluide ; il y
difcernoit aifément une tête fort groffe , le
tronc , les quatre pattes & la queue : le
62 MERCURE DE FRANCE.
tout nageant dans un liquide tranſparent
& verdâtre .
Mon Phyficien a fait une troifiéme expérience
, que
chacun peut, s'il le veut, re
péter après lui . Ila ouvert une poule immédiatement
après l'approche du coq. Il y a
diftingué dèflors le poulet tout formé d'une
matiere blanche & Ruide , ayant une groffe
tête , & le refte du corps très-petit à proportion
, le tout attaché fur le jaune de
l'oeuf , & entouré d'un peu de matiere
gluante & tranſparente.
Si de pareils faits, joints aux principes que
nous avons établis , ne convainquent pas
invinciblement , que lepere feul dans tous
les animaux fournit les foetus tout formés ,
& que les matrices des femelles ne font
que des réceptacles , où ces foetus font dépolés
pour y prendre leur nourriture &
leur accroiffement , j'avoue que je n'ai pas
d'argumens plus forts à préfenter. Mais je
doute que les adverfaires de mon fiftême
en ayent d'auffi forts à y oppofer.
Au refte , loin que ce fiftême ait rien de
neuf ou de révoltant , c'eft au contraire
celui de tout le genre humain , auquel il
ne manquoit que des raifons développées
& des preuves tirées de l'expérience ; de
tous les tems & par toute la terre, les peres
ont été regardés comme les véritables proSEPTEMBRE.
1750. 63
créateurs de leurs enfans , c'eſt à eux qu'on
fait tous les honneurs de la génération .
Le langage même des faintes Ecritures
eft conforme à cette doctrine. Il y eft toujours
dit que tel engendra tel autre , &
jamais il n'eft dit des femmes qu'elles
ayent engendré. Elles engendreroient
pourtant en effet , fi elles fourniffoient leur
part dans la ſubſtance du foetus . Que fçaisje
, fi ce n'eft pas fur cette croyance univer
felle , qu'eft fondée la prééminence de notre
fexe fur l'autre ; en particulier dans
notre France la difpofition de la Loi Salique
fur la fucceffion de la Couronne . Sice
n'eft pas pour les mêmes raifons que les
Anciens Romains attribuoient aux peres
fur leurs enfans , un pouvoir prefque illimité
, fous le titre de puiffance paternelle
pouvoir dont ne jouiffoient pas les meres ,
qui ne pouvoient exiger de ceux qu'elles
avoient mis au monde , que des respects &
des déferences ?
*
Afin que les amateurs en Anatomie puiffent
fatisfaire leur curiofité fur les parties
naturelles de l'homme & de la femme
je vais donner au mois d'Octobre prochain
ces parties détachées fous differentes
coupes de couleur & grandeur naturelle
en trois Planches , au lieu de l'homme
fur pied que je devois diftribuer cet été ,
64 MERCURE DE FRANCE.
mais que j'ai été obligé de différer à cauſe
des chaleurs exceffives ; ainfi les trois Planches
que je délivrerai le mois d'Octobre ,
font celles que j'avois promiſes pour l'hy-,
ver prochain , auquel tems je donnerai en
place l'homme , que je devois donner immédiatement
après la femme , que je diſtribue
préfentement .
Si quelqu'un qui n'auroit
pas foufcrit ,
veut avoir les trois Planches des parties de
la génération en détail , je les lui féparerai
pour le prix de 18 livres les trois.
Mon adreffe eft rue de la Harpe , entre la
Fue Poupée & la rue Percée.
HOG 289 209RUS 209 209208 207 206 207 208 209208 POS
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
࿉: ཀྱི གུ ❁ ཀྱི
L'ALLE'E DE SILVIE *.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
72 MERCURE DE FRANCE.
送送送送洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
LETTRE
AlAuteur du Mercure.
'Ai l'honneur de vous envoyer , Monfieur
, la fin d'un Panégirique de Sainte
Magdeleine , qui a été prononcé Mercredi
dernier dans une des Paroiffes de
cette Ville. Le Prédicateur exhortant fon
Auditoire à imiter la Sainte dans fon
amour pour Dieu , s'eft exprimé en ces
termes.
» Hé ! dans quel tems ferez-vous donc
» fenfibles à un exemple fi touchant , fi ce
» n'eft après les jours de colére & de ven-
» geance qui viennent à peine de finir ? Le
» bras du Tout- Puiffant s'eft appefanti fur
nos têtes criminelles ; à fa voix courrou-
» cée la mort a déployé fa redoutable
» faulx . Un feu ( a) dévorant qui menaçoit
de confumer les douze Tribus (b) d'I-
» fraël , a répandu l'allarme dans tout le
camp. Sans les foins paternels d'un Pon-
» tife , (c) qui comine un autre Aaron , eſt
"
(a) La Suette , qui a attaqué un tiers des habitans
de Beauvais.
(b) Il y a douze Paroiffes dans la Ville.
(c) Etienne-René Potier de Gêvres , Evêque
accouru
SEPTEMBRE. 1750. 73
accouru à nos cris pour fe jetter l'encenfoir
à la main , entre les vivans & les
» morts , nous languiffions , (a) nous péril-
»fions tous. Cependant échappés d'un
péril dont nous frémiffons encore , quel
» fruit en avons- nous retiré ? Nous nous
répandons en louanges fur le grand Evê-
» que à qui nous fommes redevables de
»notre falut. Nous publions avec des lar-
» mes reconnoiffantes fon zéle , fa prù-
» dence , (b ) fes largeffes & fes attentions .
» Nous l'aimons , c'eft tout dire , & nous
ود
proteftons que le fouvenir de fes vertus
» & de fes bontés ne mourra jamais dans
»nos coeurs. Ah ! mes freres , aimons en-
» core plus le Dieu qui , comme nous l'é-
» prouvons aujourd'hui , nous a donné un
» fi digne Prélat dans fa plus grande mi-
» féricorde . Ce tendre Paſteur n'eft venu
» expofer fes jours précieux pour défendre
Comte de Beauvais , nommé par le Roi de Pologne
au Chapeau de Cardinal , a interrompu le
cours de fes vifites pour venir le renfermer au fort
de la contagion dans fa Ville Epifcopale,& y potter
tous les fecours poffibles .
(a) Il n'eft mort qu'environ 120 perfonnes.
(b ) Il faudroit un long Commentaire pour expliquer
ces differens traits qui fignalent notre illuftre
Prélat. Le Prédicateur les a rendus foiblement ,
mais il n'en falloit pas davantage à des Auditeurs
qui en feront à jamais pénétrés .
Ꭰ
74 MERCURE DE FRANCE.
» les nôtres , qu'afin de nous infpirer le
» divin amour dont il eſt viſiblement em-
»brafé lui-même , & qui feul peut nous
» conduire fur fes traces , & c.
nous les
Voilà , Monfieur , ce que nous avons
entendu avec un applaudiffement général ,
& ce que nous fouhaiterions faire entendre
à toute la Terre , pour l'inftruire des
bienfaits que nous avons reçus , & du retour
dont payons. Dans le tranf
port où nous fommes , vous jugez bien
qu'il nous eft impoffible de difcuter les
tours & les expreffions de l'Orateur ; notre
gratitude a émouffé notre goût ; nous
nous en rapportons au vôtre pour décider
fi ce morceau mérite d'occuper une place
dans le Mercure,
Je fuis , &c.
F. P. L. D. G, P. D. S. L.
A Beauvais , le 24 Juillet 17500
SEPTEMBRE. 1750. 75
洗洗洗洗送洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
EPITRE
A la Jeuneffe.
INcomparable enchantereffe ,
Par qui tout plaît , tout intéreſſe ,
Et fans qui tout manque d'appas ;
Déeffe aimable & fugitive
Arrête ; que ma voix plaintive ,
Pour un moment fixe tes pas.
Jeuneffe , d'un vol fi rapide
Eh ! quoi , tu veux m'abandonner ?
Si tout me devient infipide ,
Pourrai-je te le pardonner ?
Hélas ! Lorfque ta main volage
Nous met fur un trône de fleurs ,
Croit- on qu'au- delà du bel âge ,
Tu nous coûteras tant de pleurs ?
On cueille ces fleurs féduifantes ,
Dont l'éclat dérobe à nos yeux
Les douleurs vives & cuifantes
D'un avenir injurieux ;
A ta douceur on s'abandonne ,
On chérit tout ce qu'elle donne ,
On s'enyvre de voluptés ;
Vains plaifirs ! un fi doux empire
Commence à peine , qu'il expire ,
Dj
76 MERCURE DE FRANCE:
Et fait place à tes cruautés ;
Banquet trompeur , mais délectable,
Que ta malignité nous fert !
L'espérance nous met à table ,
L'ennui nous attend au deſſert;
Déja tout ce qui m'environne
Me dit que tu fuis pour
toujours ;
Déja fe fane la couronne
Que je portois dans mes beaux jours ;
De ces guirlandes paſſageres ,
Dont me paroient tes mains légeres ,
Le tems vient de couper le fil ,
Et dans les yeux de nos bergeres
Je lis l'arrêt de mon exil .
De ma languiffante mufette
On dédaigne les foibles fons ;
A la faveur de nos buiflons
La malicieufe Lifette
Ne répete plus mes Chanſons.
'Ainfi notre gloire s'envôle ,
Et vainement dans mon malheur ,
De quelqu efpérance frivole
On voudroir fatter ma douleur ;
Tout eft perdu ; Chloé m'évite ,
( Elle qui m'auroit attendu , )
Life me fuit encor plus vîte ,
Et notre fage prétendu
Arcas , le grave Arcas m'invite;
SEPTEMBRE. 77 1750.
Tout eft fini , tout eft perdu.-
Ma plainte eft-elle légitime ,
Trop cruelle Divinité ,
Qu'encenfe notre vanité
Pour en devenir la victime ?^
Mais en manquant à nos défirs ,
Pourquoi de nos premiers plaifirs
Nous laiffer une image intime ?
Pourquoi nous conferver toujours ,
En nous réduifant à l'eftime ,
Le fouvenir de nos amours ?.
De la nuit le brillant menfonge
Devroit il furvivre au fommeil ?
La mémoire du plus beau fonge
Eft le fupplice du réveil ;
Oui , mon tourment s'aigrit encore ,
En me rappellant mon aurore
Quand je vois coucher le Soleil..
En vain , avec un air auftére ,
Pour m'aider à quitter Cithère ,
La raiſon m'offre ſon appui ;
Qu'ai- je affaire d'elle aujourd'hui ?-
Qu'eft devenu le doux myftére ?
Que font devenus les momens
Où les Graces intelligentes ,-
Dans l'art de nos amuſemens ,
Avec des mains fi diligentes ,
Formoient ces noeuds délicieux ,.
>
>
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Où fous des loix plus indulgentes ,
J'étois moins fage & plus heureux ?
Je te vois , perfide Jeuneſſe ,
D'un ris qu'anime la fineffe
Affiéger la froide raifon ;
Tu ris de voir que li fageffe
Sur moi répand avec largeffe
Les fruits de l'arriere fa fon ;
Ce que Pomone fait éclore
Et que mûrit l'aîle du Tems ,
Vaut- il un feut regard de Flore ,
Loifque l'on eft dans fon printems ?
Peffelier.
洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗洗:洗洗洗
L
E Conte fuivant eft de Madame de
Fagnan , Auteur de Kanor , Roman ingénieux
& plaifant , imprimé depuis quelques
mois , & qu'on trouve chez Prault
fils , Quai de Conti.
'Eft
CONTE.
de chofe que l'efprit fans la
Egure : la beauté (aus refprit , eft
moins encore. La Fée Louvette étoit , comme
tout le monde fçait , ( tout le monde >
SEPTEMBRE. 1750. 79
c'eſt- à - dire , ceux qui ont quelque connoiffance
de la Cour des Fées ) ; elle étoit cinq
jours de chaque femaine , une forte - petite
perfonne d'une laideur effrayante ; les deux
autres jours , elle étoit d'une taille majeftueule
& d'une beauté raviffante. Ce n'eft
pas tout perdre , que d'avoir deux beaux
jours par
femaine , lorfqu'on peut en tirer
parti ; mais un inconvénient lui rendoit
cet avantage inutile ; c'eft qu'en changeant
de figure , elle changeoit d'ame , de caractere
, de fentimens : les cinq jours de laideur
, elle étoit tendre , bonne , douce ,
paffionnée , aimable , fi l'on pouvoit l'être
avec des dehors qui révoltent & une figure
qui déplaît ; mais malheureufement l'écorce
décide. Elle employoit fes cinq jours
de laideur à obliger , à flatter , à chercher
à plaire ; elle n'épargnoit rien pour trou
ver un génie , un enchanteur , ou un fimple
mortel , capable de s'attacher à ce que
l'on appelle le vrai & folide mérite , celui
du coeur & des fentimens ; elle faifoit des
tentatives auprès de tout le monde , & rien
ne lui réuffifoit . Cependant fi cette bonne
petite Fée faifoit ainfi des agaceries & des
avances , ce n'étoit pas qu'elle fût coquet.
te ; il eft bon d'en avertir , parce que cela
reffemble un peu ; mais c'eft qu'il étoit
écrit qu'elle ne recouvreroit fa premiere
D iiij
So MERCURE DE FRANCE:
figure , qui avoit été fort aimable , que
lorfqu'elle fe feroit fait aimer véritablement
dans fa laideur. Cet arrêt étoit tracé
dans le Livre du Deftin que tout le monde
connoît de nom , quoique perfonne n'y ait
jamais lû.
On fe doute bien comment elle s'étoit
attiré cette difgrace ; c'étoit en dédaignant
les foupirs , & méprifant les voeux
d'un enchanteur déteftable , malfaifant ,
laid , & plus puiffant qu'elle : ce font de
ces événemens fi ordinaires , qu'on n'auroir
befoin de les dire ; cependant fi
vous ne les dites pas , il y a toujours.
quelque efprit bouché qui ne veut rien
deviner , & qui vous en fait un crime.
pas
Louvette avoit , comme on l'a dit , deux
jours d'une beauté raviffante ; elle réunif
foit dans ce court intervale tous les char-
& s , toutes les graces, qui peuvent attirer
meplaire aux yeux ; fi elle eût été maîtreffe
de conferver les mêmes façons , les mêmes
fentimens , qui ne lui produifoient rien .
dans fa laideur , elle eût captivé & charmé
l'Univers , elle n'eût point trouvé de
coeur fait pour lui réfifter. Mais en deve
nant belle , elle de venoit fotte , fiere , dédaigneufe
, infoutenable ; fes hauteurs , fes
mépris , fon peu de fentiment & de goût ;
en un mot , toutes fes façons écartoient
SEPTEMBRE. 1750. 81
ر گ
ceux que fa figure avoit attirés : il fuffifoit
de lui parler & de l'entendre
, pour
perdre auffi tôt cette opinion
, & ce défir fi
naturel de trouver une belle perfonne
accomplie
. La beauté feule commence
par
placer dans le coeur de tous les hommes
,
mais il faut que quelque
chofe l'y foutienne
;or dans Louverte
tout concouroit
l'en bannir.
le
pour
Elle ne pouvoit inftruire ni ceux qui
l'adoroient belle , ni ceux dont elle auroit
bien voulu fe faire aimer laide , qu'elle
étoit la même perfonne fous ces deux formes
fi differentes ; c'étoit une des conditions
de fa métamorphofe , & du retour à
fon premier état. On penfoit à la Cour
qu'il y avoit deux Louvettes une belle &
une laide. C'étoit à la Cour des Fées que
cela fe paffoir , je ne fçais fi je l'ai dit ; mais
comme il faut le dire , il vaut autant que
ce foit ici qu'ailleurs. Cette Cour eft un
pays , où quelquefois on voit tout , &
où quelquefois auffi on ne fait attention
à rien , de forte qu'on fut long- tems fans
remarquer que les deux Louvettes ne paroif
foient jamais enfemble.
Cependant la petite Fée avoit le chagrin
pendant cinq jours , de fe voir le jouet &
le rebut des mêmes amans , qui avoient
pendant deux autres jours une difpofition
3
D v
S2 MERCURE DE FRANCE.
à l'adorer , qu'elle rendoit inutile par fes
façons , & ſon peu de goût & de retour
pour eux. La fituation eft affez triſte ; . auffi
Louvette l'étoit beaucoup , & même elle
l'étoit davantage dans fes jours de beauté ,
que dans ceux de laideur , ce qui prouve
qu'il vaut encore mieux être laide avec de
l'efprit & des fentimens , que d'être belle ,
en manquant de tout le refte .
&
Tel étoit fon état , lorſque le Deſtin lui
offrit un perfonnage aufli maltraité qu'elle,
par les mêmes raifons. C'étoit un jeune
Prince, on s'y attend bien : ce à quoi on nes'attend
pas ddee même , même , c'eſt qu'il s'appelloit
Minet bleu , ce qui venoit non- feulement
du bleu fingulier dont étoient fes yeux ;;
mais auffi des habits de taffetas bleu changeant
, qu'il portoir tout l'été , & dont il
avoit le premier amené la mode , qui fut
empaumée brufquement par tous les
agréables de la Cour , y compris même les
Violons & autres gens à talens. Il avoit été
originairement un de ces Adonis , dont
toutes les femmes fe donnent le mot pour
devenir folles , fans trop fçavoir pourquoi.
Lorsqu'il paroît de ces univerfels , de ces
hommes du jour , les vieilles Fées ne font
pas les dernieres à y courir . elles font fit
mal reçues par ces Meffieurs , qu'elles devroient
bien s'en corriger ; mais fe corri
SEPTEMBRE. 1750% 83
ge- t'on des défauts que l'on aime ? La Fée
qui éprouva les rigueurs du beau Minetblen
, l'en punit fur le champ ; ce font dettes
d'honneur pour lesquelles jamais Fée
outragée ne demande un inftant de crédit.
Elle le traita comme l'enchanteur avoit
traité Louverte peut - être ces deux méchantes
gens fe connoiffoient- ils , peut être
s'étoient-ils donné le mot. Toute la difference,
c'eft que Minet- bleu fut doué , pour
deux jours feulement , d'une laideur rebutante
, accompagnée de tout le mérite du
coeur & de tous les charmes de l'efprit , &
conferva les cinq autres jours fa premiere
beauté , dépourvue de tout ce qui pouvoit
la mettre en valeur ; plus d'ame , plus d'ef
prit , plus de goût , ni de fentimens ; indifferent
& froid comme un automate , il
ne regardoit que pour voir , & ne parloit
que pour parler , fans avoir jamais l'air de
penfer , ni de fentir.
Les deux jours de laideur & de fenfibilité
de Minet-bleu , étoient précisément les mêmes
où Louverte étoit belle & indifferente ,,
& les cinq jours où elle étoit laide & fenfible
, étoient les mêmes où le Prince jouiffoit
de tous les charmes de fa belle figure
froide & inanimée. C'étoit dans ce dernier
état qu'il devoit fe faire aimer pour en
fortir. Il étoit même condamné à infpirer
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
une vraie paffion à une femme de mérite ,.
en quoi il étoit encore plus maltraité que
la Fée , qui pouvoit fe faire aimer dans fa
laideur : étant plus difficile de plaire , lorf
.qu'on eft incapable d'aimer , que lorſqu'on
n'est pas d'une figure aimable.
La conformité des deux avantures de
Louvette & de Minet-bleu , produifit l'effet
-qu'elle devoit tout naturellement produi
re. Le Prince dans fes deux jours de laideur
devint éperduement amoureux de
Louvette , qui étoit juftement alors dans fes .
deux jours de beauté . Il en fut reçu avec
tous les outrages & le mépris dont elle
étoit capable ; mais auffi ces deux jours
-paffés , le Prince prenoit fa revanche. La :
-pauvre Louverte rentroit dans fon tems de
laideur achevée ; le beau Minet - bleu reprenoit
fes glaces & fes mépris avec ſa belle
figure. La Fée perdoit à fon tour auprès
de lui des regards & des foupirs , qui fem.
bloient la rendre plus laide encore. C'eft:
le privilége de la laideur confirmée , tout
Jui nuit & l'augmente , principalement les
mêmes chofes qui fervent le mieux la
beauté.
: Cependant la Cour du Prince fut bientôt
déferte. Les coquettes , qui avoient d'abord
été amufées de fa jolie figure , les prudes
qui en avoient été éblouies , ſe laſleSEPTEMBRE
1750. 835
rent de fon fang froid , impoli & trop égal
la feule Louvette , qui n'avoir point à choi
fir , lui demeura attachée..
Les hommes font plus incorrigibles
ils ont un amour-propre plus aveugle &
plus tenace , de forte que , quoiqu'ils ne
fiffent pas plus de progrès fur la Fée , lorfqu'elle
étoit belle , que les femmes en faifoient
fur le Prince en beauté , ils furenta
bien plus long- tems à fe le tenir pour dir..
A peine il fe retiroit deux amans rebutés
de cette belle infupportable , qu'il en reparoiffoit
de nouveaux , tout prêts à mieuxx
angurer de leurs talens & de leur mérite ,,
au moyen de quoi Louvette dans fa laideur; «
jouiffoit auprès de fon amant d'un avan--
tage & d'un plaifir , qu'il n'avoit pas au
près d'elle , lorfqu'elle étoit dans fa beauté.
Ce plaifir confiftoit à être prefque toujours
feule auprès de ce qu'elle aimoit , à
n'avoir point de rival pour témoin de
l'indifference dont elle étoit l'objet ; ce
n'eft pas une petite confolation . Si cette :
indifference ne diminuoit point , du moins
elle ne paroiffoir pas augmenter , c'est une
confolation encore : tout ce qui nourrit
l'espérance , eft le bien & le charme le plus
réel de l'amour..
•
Minet bleu , au contraire , étoit le jouer -
des infultes & des mépris de fa belle ; ens
préfence de fes rivaux , il étoit toujours le
8 MERCURE DE FRANCE.
plus maltraité , quel tourment ! Par bonheur
il avoit tant d'efprit , qu'il fe tiroit
moins mal qu'un autre de tous ces mauvais
pas : mais en fouffroit-il moins ?
Cette Cour orageufe fe renouvelloit
fouvent ; Minet- bleu en étoit le Doyen ;
nul outrage´n'avoit pû le rebuter , ni le
bannir. D'abord perfonne n'y faifoit atten
tion ; mais après un long- tems , on le remarqua
, on l'en badina ; il tint bon. Sa
conftance parut un prodige ; les femmes y
firent quelques réflexions ; on réfolut d'en
avoir pitié , & de tâcher pour cela d'oublier
fa figure , dûr- on lui donner audience les
yeux fermés. On comprit qu'il falloit qu'il
fût quelque chofe d'extraordinaire ; la
mode s'y mit , & en moins de rien , il n'y
eut pas une femme du bel air, qui ne fe fit
une affaire férieufe d'enlever cet amant à
la belle infuportable , car Louvette dans les
deux jours de beauté , étoit plus connue
fous ce nom que fous aucun autre .
9
L'hiftoire ne dit point , file Prince répondit
de la façon dont on l'avoit efperé ,
à toutes les bontés dont tout le monde
voulut l'accabler à la fois. Louvetre , qui le
trouvoit déteſtable dans les affiduités , le
trouvoit encore tel dans fes abfences , & le
puniffoit également des unes comme des
autres , tout lui étoit bon pour le toutmenter.
SEPTEMBRE. 1750% 87
Il est à propos de remarquer en en paffant ,
que quand une fais un magot devient à la
mode , il a le talent de s'y mieux foutenir
qu'un autre , le goût qu'on y prend devient
une fureur en moins de rien.
g
Une certaine Fée que l'on nommoit
Confidente , fe trouva la feule de la Cour
qui n'eût pas encore eu de converfations
particulieres avec Minet - bleu : cette Fée
Confidente étoit auffi belle pour le moins.
que Louvette ; mais elle étoit encore plus
infenfible , de forte qu'en faveur de fon
infenfibilité reconnue , les autres Fées lui
paffoient fa beauté : quoique ce foit une
mauvaise qualité pour une Confidente
elles ne laiffoient pas que de s'y beaucoup
fier , aucune n'y avoit encore été attrapée ::
c'étoit bien le meilleur coeur , le meilleur
efprit de Fée qui fût à la Cour. Dans tout
un jour , on ne pouvoit pas lui reprocher
plus de deux ou trois indifcrétions , & autant
de caprices des caracteres auffi égaux
font bien rates , auffi le fien la faifoit aimer
généralement de toutes fes compagnes.
Elle feut donc tout ce qu'elles fçavoient
de plus particulier touchant le mérite
du laid Miner bleu , & elle en fçur
tant , que la curiofité , qui eft la fille & la
mere de tous les maux qui arrivent ici bas ,.
vint lui donner le mauvais confeil d'en88
MERCURE DE FRANCE..
lever le Prince à toutes les conquêtes.
De tous les tyrans qui fe mêlent de gou
verner la tête d'une belle , la curiofité eft:
le plus abfolu , quoiqu'il y en ait d'ailleurs
de fort puiffans ; mais quand celui - là parle
, tous les autres fe tailent pour l'écouter
& le fervir fur le champ . La Fée Confidente
avoit à chaque inftant des occafions de
parler à Minet blew elle étoit chargée
pour lui de tous les riens , de tous les petits
fecrets de fes compagnes . Dès qu'elleeut
pris fon parti , elle fit fa charge , c'eft--
à-dire , elle parlà pour fon compre , &
laiffa deviner ce qu'elle vouloit que le
Prince entendit. Il avoit acquis plus d'expérience
dans un mois de bonheur , qu'on
n'en attrape en dix années d'étude , de :
forte qu'il devina plus qu'on ne voulut , &-
cela s'appelle deviner jufte .
Ceux qui fe font un plan fuivi de ce
qu'on nomme caractere , demanderont
peut-être comment cette Confidente fi peus
fenfible , devint tout à coup fr differente
d'elle même , fi paffionnée pour un magot?
Mais , ai- je dit qu'elle l'aimoit ? Point du
tout. Elle étoit curieufe , & rien de plus .
La curiofité reffemble à tout , & n'est rien :-
elle reffemble à l'amour , à la haine , à toures
les paffions ; elle en fait prendre le
mafque , comme elle le fait quitter.
SEPTEMBRE. 1750 89
Confidente ne jouit pas long- tems. de la
confiance & de l'erreur de fes compagnes :
elles s'accorderent toutes à la détefter & à
en dire du mal . Elles fe liguerent pour lui
enlever fon Minet - bleu ; & cet enlevement
ne fut plus traité comme une affaire de
goût , mais d'honneur , de politique , de
vengeance. On s'y appliqua donc fort férieufement
, & Confidente , que la curiofité
n'auroit peut - être pas retenue plus de
vingt- quatre heures auprès du petit vilain,
s'y trouva engagée par pique , par amourpropre
, & pour paroître faire une belledéfenſe
.
Ses ennemis regardèrent la belle infupportable
, qui étoit Louvette , comme celle:
qui devoit les venger : la paffion du Prince:
pour elle leur étoit connue ; elles travaillerent
donc à infpirer à cette Fée , non pas :
de la curiofiré , ni de l'amour pour Minerbleu
; mais de l'averfion pour fa rivale , &
de la jaloufie..
peut
Ceux qui penfent que la jaloufie ne
peut naître fans amour , fe trompent lour
dement. Elle venir d'averfion pour
une rivale , d'orgueil , d'amour- propre ,
du défir d'une préference dont on ne veut
point ufer , fans pouvoir le réfoudre à voir
un autre en profiter. Ce fut de cette efpèce
de jaloufie que les Fées foufflerent an
90 MERCURE DE FRANCE.
coeur de Louverte . Elles ne furent pas long
tems à l'y produire une femme feule
viendroit à bout de l'impoffible en ce
genre fur une autre femme ; il est aisé de
juger de quoi font ' capables beaucoup de
Fées réunies.
Louverte le conduifant par leurs confeils ,
hait bientôt fa rivale , auffi parfaitement
qu'on put le défirer ; elle n'aimoit pas encore
Minet- bleu ; mais elle avoit un goût
vifpour rendre Confidente & lui très- miférables
. Elle fe faifoit un plaifir & une étude
de faire à l'un & à l'autre des tours fanglans
, & d'employer contr'eux ce qu'on
appelle les rufes de guerre. Elle rompoit
tous leurs entretiens & leurs rendez - vous .
Tantôt elle affectoit des airs de langueur
& de paffion , qui faifoient naî re des efpérances
dans le coeur du Prince ;une autre
fois elle y portoit le défefpoir & le trou
ble , bien entendu que le tout fe faifoit à
contretems pour les intérêts de fa rivale.
Dans les momens où Minet bleu auroit pû
voir Confidente , elle l'occupoit , elle paroif
foit vouloir Pentendre , & commencer à
F'aimer : dans les momens où elle ne redoutoit
point cette rivale , & où Minet-blew
efpéroit la récompenfe des facrifices qu'on
avoit exigé de lui , elle fe traitoit avec une
dureté défefpérante. Quoiqu'il en ſoit ,
SEPTEMBRE. 1750. 91
elle le voyoit plus long-tems , elle étoit
plus fouvent & plus feule avec lui depuis
ce projet de vengeance. Je ne fçais fi quelqu'un
devine ce qui en arriva. Le voici.
Tout ce jeu de jaloufie & de vengeance
produifit fur elle le même effet , que la
curiofité avoit produit fur Confidente :
en croyant ne faire qu'imiter la jaloufe &
la paffionnée , elle le devint d'autant plus ,
qu'elle avoit eu d'abord un deffein tout
contraire ; c'eft ainfi que l'amour le joue
de nos projets , c'eft ainsi que tous les jeux
finiffent.
Dès que Louvette s'apperçut de fon mal ,
elle commença à prendre foin de le cacher ;
foin inutile , qui ne fait que nous trahir
davantage ! Heureufement Minet- bleu aimoit
trop pour s'appercevoir de fon bonheur
auffi promptement qu'il auroit fait , s'il eût
moins aimé. Ce changement en produifit
un autre la laideur du Prince commença
peu à peu à diminuer. Cette métamorphofe
fe faifoit fi lentement , qu'elle étoit pref
que infenfible pour les autres ; mais elle
alloit à grands pas dans le coeur & dans les
yeux de Louverte. Chaque fois qu'elle le
revoyoit , elle le trouvoit plus aimable :
c'étoit juftement ce qu'il falloit
pour qu'il
le devint encore davantage.
Les Fées fe douterent bientôt de cet
92 MERCURE DE FRANCE.
amour naiſſant , il les avoit à peu près vengées
de Confidente , elles compterent qu'il
les vengeroit encore du Prince , vû le caractere
qu'elles connoiffoient à Louvette ,
comme fi l'amour ne fçavoit pas faire des
caracteres tout neufs , quand il en a befoin.
A cette laideur du Prince , qui n'étoit
déja plus laideur , puifqu'elle devoir ceffer,
& ceffer par l'amour , fuccédoit , comnie
on fçait , pendant cinq jours la laideur de
Louverte , qui jufqu'alors avoit paru croître
, au lieu de diminuer , mais un heureux
hazard vint la fecourir. Le beau
Menet-bleu , en promenant fon indifference
& fes charmes dans un bois voifin , fat.
affailli par une troupe de brigands : on juge
bien qu'il fe défendir avec beaucoup de
valeur bleffa dangéreufement les plus
matins , & diffipa le refte ; mais il revint
avec la main gauche percée d'un coup de
féche la blefire étoit légere , mais le fer
étoit empoisonné , ce qui eft de la derniere
conféquence , lorfqu'on n'eft pas immortel..
Le Chirurgien qui vifita la playe ,
dit ce qu'il en penfoit avec tout le ménagement
qui convient en pareil cas ; cepen
dant il laiffa entrevoir qu'il n'y avoit point
d'autre remede , que de trouver promptement
quelquiun dont la bouche fit fortir.
SEPTEMBRE. 1750. 23
le venin de la playe , en tirant le fang. Il
ajoûta qu'il y avoit du danger pour celui
qui voudroit l'entreprendre.
A peine eut- il ceffé de parler , que Louvette
fondant en larmes , s'empara de la
main de fon amant ; elle appliqua fes lévres
fur la playe , & quelque effort qu'il
fît pour retirer fa main , elle ne la quitta
plus , qu'elle n'eût fait fortir le poiſon , en
tirant tout le fang avec lequel il pouvoit
s'être mêlé .
Le Prince , plus ému & plus troublé de
l'action de Louvette , que de fon mal & du
danger qu'il avoit couru , la regardoit fans
avoir la force de lui parler , ni de retenir
fes larmes. Y eut il jamais de la laideur
où il y a de l'ame , du fentiment , de la véritable
tendreffe ? Non , j'en fuis certaine.
Louverte en cetétat devoit paroître bien belle
à fon amant , elle l'étoit en effet . Quand
nous faifans une belle action , nous n'avons
pas notre figure ordinaire
avons la figure & les traits propres à l'action.
nous
L'eſtime , la pitié , la reconnoiffance entrerent
en ce moment dans l'ame du Prince
, pour n'en jamais fortir. Il vit Louvette
avec de tout autres yeux , & à compter de
cette inftant , elle ne fut plus la même.
Heureufe erreur , que celle qui occafionne
94 MERCURE DE FRANCE.
une réalité ! Elle perdit de fa difformité ;
& reprit de fes premiers charmes , & à proportion
qu'elle les reprit , il s'y attacha
davantage , de façon qu'en moins de rien. ,
elle devint la plus belle des Fées , & lui le
plus tendre des Princes. Il devint auffi le
plus beau dans fes deux jours critiques , à
mesure que la belle infuportable perdoit de
ce nom , pour devenir aimable & tendre.
Les chofes furent conduites de part &
d'autre à un tel dégré de perfection , qu'ils
fe reconnurent pour être les mêmes qui
s'étoient caufé tant de maux fous cette
double forme. Chacun les reconnut auffi ,
en difant qu'il s'en étoit bien douté , quoi,
que perfonne n'y eût penſé.
C'étoit à ce point que le Deftin vouloit
qu'ils arrivaffent avant de les unir. Comme
c'étoit la ſeule choſe qui reſtoit à faire ,
& que tous deux la fouhaitoient fincérement
, rien n'y mit obſtacle. La Reine
des Fées en fit la cérémonie, & en ordonna
les fêtes , qui furent les plus brillantes ,
au rapport de tous les connoiffeurs . Louvette
communiqua l'immortalité à fon Amant ,
fuivant le privilége de la Féerie . Il en fit un
très-bon uſage , & au moment où j'écris
ceci , ils font encore auffi contens & auffi
heureux que le premier jour.
SEPTEMBRE. 1750. 95
On a dû expliquer les Enigmes & le
Logogriphe du Mercure d'Août , par le
Pleaume Miferere , la Cérife & l'Hippocréne .
On trouve dans le Logogriphe, Roi , Reine,
Prince , Poire , Po , pie , corne , Chine, poche,
cri , Chio , Chipre.
ENIG ME.
Chacune à part, mes foeurs , & moi ſommes
muettes ;
Mais l'homme en nous rangeant avec diſcernement
A trouvé le fecret de nous rendre interprêtes
De tout ce qu'il conçoit dans fon entendement.
A chacune de nous , cinq donnent l'harmonie.
Moi , je céde le pas , & prime rarement :
En vain de m'élever je concevrois l'envie ,
Puifqu'en tous lieux je fuis placée au dernier
rang.
Quand puiffamment armé , pour conquérir la
Gréce ,
Le fils de Darius mit l'Afie en effroi ,
Chez ce Prince Perfan j'avois plus d'un emploi.
L'on me voit dans les Jeux , jamais dans l'allégreffe.
MERCURE DE FRANCE.
;
Dans la tranquillité , l'on ne me vit jamais ,
Et jamais je n'ai mis le pied dans l'Amérique ,
On me trouve pourtant toujours dans le Mexique ,
Et néceffairement je fuis toujours en paix.
Pour être heureux fans moi , tout homme en
vain fe gêne.
L'on me voit dans les cieux , d'on me voit dans
les eaux.
Quoique jamais en mer,je fais dans les Vaiffeaux.
Je fuis dans les travaux , fans être dans la peine .
L'on me voit fans mufique accompagner la voix.
Jeune Amant , dont l'amour renverſe la cervelle ;
Je fuis dans les cheveux , dans les yeux de ta Belle.
Avec un Dieu mourant je fuis toujours en croix.
Par M. de B.
LEs dive
AUTR E.
Es diverfes couleurs que je mets en uſage ,
Font la moitié de mon difcours ;
De loin fans nul autre fecours ,
On peut entendre mon langage ;
Mon théme tous les jours fe fait en trois façons ,
Et je dis cependant toujours la même choſe ,
Je parle de vers & de profe ,
Quelque fois même de Chanfons.
Trompeule quelquefois , mais fans deffein de
l'être ,
1
J'ai
SEPTEMBRE.
1750. 97
J'ai promis du plaifir , & caufe de l'ennui .
A quatre heures du foir , je détruirai peut- être
Ce que j'ai dit avant midi .
Pour voir fi je me contrarie ,
Souvent on me confulte en fortant de dîner;
Et l'on me fait examiner
Par un Laquais qui m'eſtropie.
AUTRE.
Nous fommes bien des foeurs , ou plus où
moins utiles ;
Je fuis le dix-feptiéme enfant de la famille.
Autant qu'aucune aînée , on me voit dans l'emploi.
La derniere à la Cour , je prime chez le Roi.
Jamais chez la Dauphine , on me voit chez la
Reine.
Je fuis dans le chagrin , & jamais dans la peine.
Je n'entre point dans l'eau , mais je fuis dans la
mer.
Sans crainte de tomber , je fuis toujours en l'air.
Quoique l'on m'ait banni d'Eſpagne & d'Italie ,
'Ainfi que du Piémont & de la Mofcovie ,
Dans Rome , dans Madrid , Turin & Pételbour
Je ne ceffe jamais de faire mon féjour.
Quoiqu'exclufe du monde , en trois de ſes parties
Je fuis toujours admife , & jamais en Afie.
Quand pour faire un Royaume on joint plufieurs
Etats ,
eft sûr que j'aurai toujours le premier pas.
E
98 MERCURE DE FRANCE,
Je ne fuis point en paix , je fuis toujours en guerre
Jamais dans ta bouteille, & toujours dans ton verre,
Je fuis toujours en pleurs , & toujours dans les ris.
Quoique jamais en Ville , on me trouve à Paris.
Je ne finirois pas , fi je voulois tout dire ;
Mais pour me deviner , cela te doit fuffire.
Par M. de B. ,
LOGO GRIP HE.
Uoique je fois commun , je reſſemble au
melon ;
Dans mon genre on en voit cent mauvais pour un
bon.
Mon prix dépend de l'art de qui me donne l'être ,
Je fuis bon , quand je fors des mains d'un fameux
Maître. /
Lorfque dans fon idée , il a pris un fujet ,
Qu'il a formé fon plan , arrangé fon projet ,
L'imagination guidant fa main fçavante ,
Avec des traits hardis il m'ébauche , il m'en
fante ;
Quand il me croit parfait , il m'offre aux Connoiffears
.
Four admirer mon goût , mon éclat , mes couleurs.
En moi tout eft vanté , tout plaît', juſqu'à mon
ombre.
Cette Enigme, Lecteur,pour toi n'a rien de fombre.
SEPTEMBRE. 1750. 99
Mais il ne fuffit pas de connoître mon nom
De mes pieds il faut faire une combinaiſon.
J'en ai fept , où l'on voit deux notes de Mufique .
Le nom d'un innocent , qui par un frere inique
Fut de tous les humains le premier mis à mort.
Ce qui né pour fervir nous mécontente fort.
L'endroit devant lequel tout Chrétien s'humilie.
Un ornement de Prêtre alors qu'il facrifie .
L'ordre , qu'avec prudence un chef donne aux
foldats ,
Quand d'une longue marche , il trouve qu'ils font
las.
Deux mots qu'un Latin dit le foir , quand il vous
quitte ,
Le jour quand il vous voit ; l'objet d'un parafite.
Le contraire du laid ; une champêtre fleur .
Ce qui vogue fur l'eau ; le nom d'une couleur.
Une Ville qui fut la rivale de Rome.
Ce que pour fon plaifir la nuit court un jeune
homme ;
Ce qu'un bûveur détefte , & dont jamais ne but
Le nom Latin de celle à qui la pomme plut.
Trois autres mots Latins . Le premier fignific
Ce qui donne le branle à la Cavalerie .
Un , ce dont en mênage on ne peut fe paffer,
Et l'autre , ce fans quoi l'oifeau ne peut voler.
Peut être en cherchant bien , j'en dirois davantage .
Pour ne point ennuyer , je finis cet ouvrage.
Par le même.
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
ఉగా
NOUVELLES LITTERAIRES.
IECES d'Eloquence , qui ont remporté
le prix de l'Académie Françoife ,
depuis 1671 , jufqu'en 1748. A Paris , de
I'Imprimerie de Brunet , Imprimeur de l'Académie
Françoiſe, 1750. 2 vol. in- 12 .
Ce beau Recueil ne peut manquer de
réuffir ; mais nous ne croyons pas que ce
foit auprès des Lecteurs aufquels on le
deftine . » Des perſonnes , dit- on dans l'A-
» vertiffement , qui s'appliquent à la pré-
» dication , ont témoigné qu'il leur feroit
»commode d'avoir féparément les Dif
» cours , qui ont remporté le Prix d'Elo-
» quence. Les principales vérités de la
»morale Chrétienne font traitées dans ces
» Difcours , & quoiqu'elles le foient quel-
» quefois d'une maniere Académique , on
» a lieu de croire que les Prédicateurs en
>> retireront néanmoins de l'utilité.
"
On peut douter fi ces Difcours , & les
plus beaux encore , moins que les autres ,
font un bon modéle pour les Prédicateurs.
Indépendamment d'autres raifons
Difcours font faits pour être lus , & pour
l'être par les hommes du monde qui ont le
ces
SEPTEMBRE. 1750. 101.
plus d'efprit , au lieu que les Sermons font
faits pour être prêchés , & pour l'être devant
le peuple.
Les plus beaux de ces Difcours font ceux
qui portent les noms les plus connus . Ils
s'annoncent donc affez par cela feul , &
d'ailleurs le Public les connoît déja beaucoup
, indépendamment du fuccès qu'ils
ont eu dans leur tems , parce qu'il les a
relus dans le Recueil des Oeuvres des Aureurs
, comme ceux de MM. de Fontenelle ,
la Mothe , Tourreil , Mongin , &c. Outre
ceux qui portent des noms connus , il y
en a quelques autres que nous fçavons être
d'Auteurs très - illuftres , & dèflors trèsbeaux
auffi. La difcrétion ne nous permet
pas d'indiquer ces Difcours ; mais nous
croyons pouvoir dire que M. de Fontenelle
a eu beaucoup de part à celui qui fut couronné
en 1695 , & qui porte le nom de
M. Brunel , compatriote & ami de M. de
Fontenelle. Nous invitons les gens de goût
à lire ce Difcours peu connu , & néanmoins
un des plus beaux , & peut- être même
le plus curieux du Recueil , par la maniere
heureufe dont l'Auteur a pris fon
fujet , & la maniere philofophique & fagement
hardie dont il l'a traité. Il s'agit
dans ce Difcours du danger qu'il y a dans
de certaines voies qui paroiffent sûres.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
1
Nous allons tranfcrire une partie de ce
que l'Auteur dit des voies trompeufes , où
nous nous trouvons engagés par un malheur
indépendant de nous.
Quel étonnant fpectacle , que cette diffe
rence infinie de cultes qui partagent l'Univers
! Inftruits par tout ce qui les environne,
plus inftruits encore par le fentiment intérieur
de leur foibleffe, les hommes font d'accord
à fe foumettre à quelque Etre fupérieur
, & difconviennent tous fur l'idée
qu'ils s'en forment.Tout ce qui tombe fous
nos fens, & tout ce que l'efprit feul peut fe
repréfenter ; tout ce qui eft le plus brillant,
le plus élevé au - deffus de nous , & tout ce
qui paroît le plus vil ; tout ce qu'il y a dans
la nature de bienfaifant , & tout ce qu'il y
a de redoutable & de funefte , tout a été
enfin une Divinité pour quelque peuple ,
tout a eu fes encens , fes Autels & fes Victimes.
La diverfité des Religions a répondu
à celle des Divinités. Ici l'on veut avoir
des Dieux toujours vifibles , toujours préfens
par leurs Statues ; là , c'eft un crime,
de repréfenter ce qu'on adore : ici coule
le fang ou des animaux , ou des hommes ;
là fume de fimple encens : ici l'on employe
des jeux & des fpectacles , pour
appaifer le Ciel irrité ; là, on tâche à le
échir par des rigoureufes fouffrances que
SEPTEMBRE. 1750. 103
l'on s'impofe. Ce qui honore les Divinités
d'un Pays , outrageroit celles d'un autre ,
& les plus faintes cérémonies d'un peuple
font les facriléges d'un peuple voifin.
Cependant il n'y a qu'un Dieu , & qu'an
Dieu jaloux . Malheureuſes, & plus malheureufes
cent fois qu'on ne le peut comprendre
, les Nations qui portent à d'autres Divinités
les hommages qui n'appartiennent
qu'à lui ! Leurs Dieux ne peuvent rien pour
elles , & celui qui peut tout n'eft pas leur
Dieu les honneurs qu'elles rendent à
qui ne fçauroit les en récompenfer , font
autant d'injures qu'elles font à qui peut les
en punir. Et quelle prodigieufe , quelle
innombrable multitude eft enveloppée
dans une erreur fi fatale ! Entre tous les
differens peuples , que forme la difference
des cultes , trois peuples feuls adreffent
leurs voeux & leurs adorations à celui qui
eft.
Il ne fuffit pas même de le reconnoître ,
cet unique Souverain de l'Univers. Trois
grands peuples le reconnoiffent , & il´en
rejette deux ; ils ne vont point à lui par
fon Fils , par cet adorable Fils , qui a daigné
acheter de tout fon fang le droit de
lui faire recevoir les voeux du genre humain
, & d'effacer la malheureuſe tache qui
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
rend , pour ainsi dire , notre naifance me
me criminelle.
Et ce Fils , qui feul peut conduire à fon
Pere , ce n'eft pas encore affez d'invoquer
fon nom & d'implorer fon fecours du Levant
au Couchant ; de nombreuſes Eglifes
fe flattent d'une éternelle alliance avec lui ,
une feule eft fon Epoufe ; toutes les autres
n'ont point de part à fon amour ni à fes
faveurs.
Parmi tant de diverfes Religions , parmi
tant de voies differentes , toutes funeftes
, hormis une feule , qui nous marquera
l'unique voie qu'il eft fiimportant de connoître
? Hélas ! celle où l'on eft jetté par le
hazard de la naiffance , eft prefque toujours
celle que l'on prend pour la voie falutaire.
Tous les peuples de la terre marchent dans
les divers chemins avec une égale confiance.
Que ne peut point fur les hommes une
premiere opinion , qui s'empare des efprits
encorejeunes , où elle ne trouve ni raifon
à combattre , ni d'autres opinions à détrui
re , qui fe voit de jour en jour par la force
des habitudes , une autorité plus inébranlable
, qui eft foutenue par les exemples de
crédulité que l'on fe donne mutuellement ,
qui eft appuyée par les noms les plus illuftres
& les plus révérés , qui a eu des fiécles
SEPTEMBRE.
1750. 1051
entiers d'un régne paifible , qui tire des
preuves de fa longue durée , & qui enfin
ne peut être attaquée qu'aux dépens de
l'honneur de toute une Nation ? Combien
de vaftes climats plongés encore aujour
d'hui dans les ténébres de l'idolâtrie , ignorent
jufqu'au nom du Chriftianifme , out
n'en ont que la foible connoiffance qui
leur en peut venir au travers des Mers qui
les féparent de nous ? Ou enfin fi notre
zéle fait aller des lumieres plus vives jufqu'à
ces peuples , peuvent- elles aifément
diffiper cette foule de préjugés fi établis &
fi puiffans , qui s'élévent contr'elles & les
obfcurciffent ? La vérité paroît , mais nouvelle
, étrangere , dangéreufe en apparence
, ennemie de tout ; & ce fera un affez'
grand triomphe pour elle , fi fous une for
me fi défavantageufe , elle obtient feulement
la plus légere attention . -
Au milieu du Chriftianifme même ,,
d'autres peuples font dans une difpofition
encore plus redoutable . Ils naiffent , pour
ainfi dire , ennemis de la vérité connue.
Comme elle doit les frapper de toutes
parts , on les arme contr'elle dès leur enfance
; on leur apprend avec foin l'art funefte
de ne fe pas laiffer vaincre par elle .
Leurs yeux ne feront point deffillés par un
nouvel éclat qui les furprenne , ils font
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
accoutumés à le foutenir : ils ne feront
point touchés des cris de ceux qui les appellent
dans la bonne voie ; ils les appellent
à leur tour dans cette voie de perdition
, où ils font engagés , & la jufte compaffion
que l'on a de leur égarement , ils
la rendent à ceux qui marchent dans le
droit chemin .
O céleste vérité ! Eſt- ce toi qui éclaires
trop peu les hommes ? Sont-ce ces hommes
qui ne fçavent pas recevoir tes lumieres ?
Pourquoi ces ténébres prefque univerfellement
répandues fur la terre ? Pourquoi
cette multitude prodigieufe de Nations ,
qui courent , fans le fçavoir , à leur perte
certaine ? Une feule erreur les rend- elles
dignes d'une fi malheureuſe deſtinée ?
N'entreprenons point de fonder , plus
qu'il ne nous eft permis , foumettons- nous
afes Loix. Dieu eft jufte , il ne punir que
des coupables , & lors même que les rigueurs
de fa juftice nous paroiffent exceffives
, foyons perfuadés que fi elles étoient
moindres , la fouveraine raifon en feroit
bleffée . Tous les hommes font fortis d'une
tige criminelle,ils naiffent tous enfans de la
colere : malheur à ceux à qui Dieu n'accorde
pas ce qu'il ne leur doit point ! Encore
une fois foumettons - nous , & fi notre foible
raifon nous donnoit des vûes differenSEPTEMBRE.
1750. 107
tes , préferons à ces vûes dangéreuſes une
falutaire ignorance .
TRAITE des Feux d'artifice , pour le
fpectacle & pour la guerre ; par M. Perrinet
d'Orval. A Berne , chez Wagner & Muller ,
1750. 1 vol. in 8 °.
Y
Cet Ouvrage , dont il parut un effai il
a quelques années , eft écrit avec beaucoup
de méthode & de précision . L'Auteur en
a banni la Géométrie, il n'y a mis que peu
de Phyfiqué , & s'eft fagement borné à des
détails qu'on ne trouve pas ailleurs , ou
qu'on ne trouve pas auffi bien que dans
fon Livre. La premiere partie de cet Ouvrage
curieux roule fur la compofition de
la poudre ; la feconde fur les feux qui ont
1eur effet dans l'air ; la troifiéme ,fur les
feux qui ont leur effet fur terre ; la quatriéme
, fur les feux qui ont leur effet fur
l'eau ; la cinquiéme traite des feux d'artifice
pour la guerre : ce dernier morceau ne
nous a pas paru auffi achevé que les autres ,
& nous ofons inviter l'Auteur à remanier
ce grand fujet , & à lui donner le dégré de
perfection dont il eft fufceptible .
Quoique cet Ouvrage foit finguliérement
destiné aux Artificiers , qui y trouveront
des méthodes sûres & faciles , pour
varier & perfectionner les Feux d'artifice ,
nous ne craignons pas d'annoncer ce Livre
E vj
ros MERCURE DE FRANCE.
aux Curieux , comme un Livre qu'ils peuvent
lire il eft digne de leur attention ,.
par l'exactitude & la profondeur des recherches
, & par l'élégance des planches,
qu'on a eu l'attention de faire graver à
Paris.
LETTRE
A.L'Auteur du Mercure.
E fuis étonné , Monfieur , que vous
encore
n'ayez pas encore fongé à parler des
deux Volumes qui ont paru des Ouvres de
M. le Franc , rien n'étoit plus propre à.
embellir votre Mercure ; je défiterois être
en état d'en faire le rapport , de démêler.
les traits fublimes qu'elles renferment , der
faifir ces fineffes qui échappent avec tant
de facilité , & de relever des négligences
malheureuſement inféparables des écrits ..
Je vais cependant vous en communiquer
ma façon de penfer. C'est toujours avec
plaifir que l'on parle d'un mérite rare , &
qu'on rend publiquement hommage aux
talens & à la vertu.
L'étroite liaiſon qui régne entre . M. le
Franc & moi depuis long- tems , ne fçauroit
me faire illufion. L'indulgence fi néceffaire.
à la plupart des Auteurs modernes, blefferoit
l'illuftre Magiftrat dont il s'agit . Ses
SEPTEMBRE . 1750. 1:09
Ouvrages remplis de beautés folides , ne
font point exempts de défauts ; & quel ;
homme n'a point donné prife à la critique
? Quel Ecrivain célébre y a- t'il , qui,
n'ait reconnu des fautes , même confidérables
, dans fes productions les plus travail
lées ?
Je ne ferai que citer les Piéces , dont le
Public avoit jugé avant cette Edition : mu
nies d'un fuffrage auffi refpectable , mes:
éloges ou ma cenfure deviendroient inu
tiles .
La Tragédie de Didon eft à là tête du
premier Volume.. M. le Franc l'a corrigée :
& augmentée , de maniere que l'action en ,
paroît plus vive & plus intéreffante . Le
Théâtre l'avoit déja adoptée ; , elle eft du
petit nombre de ces Piéces dont la Scéne ,
seft enrichie. L'Auteur l'a rendue plus di
gne encore de la diftinction qu'elle avoit
reçue , par les changemens qu'il ya faits..
Les Adieuxde Mars, petite Comédie en
un Acte , jouée en 1735 , fout dans leur:
gente un bon Ouvrage. Le ftyle en eft ai
fé , & il eft rempli de peintures agréables ..
Des Critiques ont trouvé que les Dieux fe.
parloient avec trop de familiarité. Si c'eſt,
un vice , il eft juftifié par les plus grandes
autorités. Homere dans le Poëme le - plus
férieux , introduit des Divinités qui lec
110 MERCURE DE FRANCE.
querellent ; & felon moi , il devient révoltant
, lorfque dans le cinquiéme Livre de
l'Iliade , il nous repréfente Vénus bleffée
par le fils de Tydée ; & dans le vingt- qua
triéme , Apollon , ce Protecteur des Arts ,
& qui devoit , fans contredit , obferver
mieux que les autres immortels , les régles
de la bienféance , s'oublie jufqu'à invectiver
tout le Confeil célefte. M. le Franc a
certainement beaucoup adouci les chofes.
Ses interlocuteurs font bien plus civils que
ceux du Prince des Poëtes , & de beaucoup
d'autres. L'Auteur lui -même dans un Avertiffement
qui précéde les Adieux , pour
répondre à la Critique , s'appuye de l'éxemple
de Lucien . Il dédaigne de juſtifier
férieufement un Ouvrage , qu'il regarde
comme frivole ; ce font fes propres termes.
On trouve enfuite quelques Odes . Dans
la premiere , M. le Franc célébre la mort
de Rouffeau. Cette matiere eft traitée avec
la dignité & l'enthoufiafine qu'elle demandoit.
Après avoir répandu des fleurs fur le
tombeau du Poëte , il déplore le fort , &
peint la noirceur de ces Ecrivains jaloux
qui s'accablent de traits envenimés , & qui
n'ont point de honte de perpétuer leur rage
, & l'envie à laquelle ils font en proye .
Il feroit à fouhaiter qu'une auffi belle & fi
SEPTEMBRE. FIT 1750.
Taine morale fit fon effet & opérât des converfions
bien néceffaires dans le fiécle où
nous fommes.
Le reste des Odes roule fur des fujets
de pur agrément ; on admire dans toutes
une grande correction , beaucoup d'harmonie
, des vers produits par un génie délicat
, & qui poffede parfaitement fon art ;
mais on y fouhaiteroit un peu plus de
chaleur.
Des vers adreffés à plufieurs perfonnes ,
fuivent les Odes . Ils font remplis d'images.
& de graces. Soit que M. le Franc peigne
le coeur ou les vertus , il s'en tire en homme
, qui plein de douceur & de fentiment,
a en lui le modéle de tous ces tableaux .
Quelques vers Latins , adreffés au Roi ,
font à la fin de ces petites piéces ; ils montrent
que M. le F. s'eft nourri de Virgile ,
comme il a fait de nos modernes . Le Pafteur
de Mantoue ne défavoueroit pas
Poëfie Latine. Pour vous faire juger , M.
de fa nobleffe , il me fuffira de vous rapporter
ce petit morceau.
Et tu magna parens Heroum define fletus ,
Mafiaque collajugo , Germania folve pudendo ,
Rumpe moras omnes : facra libertatis avita
Jura venafcantur , generofaque Cafaris ales
Liberiore adeat Germana palasia penna.
fa
12 MERCURE DE FRANCE.
I;Propera , jam jamAuftriadumfremuére Phalanges
Jamquefuas , &c..
Sur quatre Epitres imprimées à la fuite:
de ces vers Latins , il y en a trois qui font:
nouvelles. La premiere à Polymnie , renferme
des traits heureux . M. le Franc .
excelle dans cette Poëfie brillante , l'écueil
d'un figrand nombre d'Ecrivains ; mais il.
femble que fa mufe dédaigne de fe plier à.
la légereté du badinage ; elle fe fert du coloris
de Rubens pour des objets fimples, & :
qui exigent un pinceau moins éclatant.
Voici , M. de quelle maniere eft faite la
defcription d'un repas.
Mais la nuit de fon voile a couvert ce féjour ,.
Comus répand fes dons & t'appelle à ſon tour.
Quels feux ont éclairé ce Sallon délectable ! :
La liberté , les ris , environnent la table .
Que d'entretiens charmans ! une aimable gaitė
Read plus vive , embellit la tendre volupté ;
L'efprit , les traits légers valent de bouche en
bouche ; *
La difpute bruyante & fon aigreur farouche ,,
La Satyre, au front noir , au regard furieux ;
De la focieté poifon contagieux ,
Dans les amufemens des fêtes les plus vives ,
N'infecterent jamais le coeur de vos convives..
SEPTEMBRE. 113 1750.
Dieu des buveurs , voici le moment de la fête ,
Le fignal eft donné , ton triomphe s'apprête ,
Au bruit de ce bouchon qui vient de s'envoler.
Dans ce criſtal brillant que j'aime à voir couler
Ce vin limpide & frais , que la Marne a vû naître,,
Sa mouffe petiller , blanchir & difparoître.
De ton Nectar fumeux , & c.
pas.
Ces vers font certainement très - bons ;
mais ne font- ils pas trop pompeux ? Ces
bagatelles intéreffantes , qui fement tant
d'agrémens dans un repas, ne font-elles
rendues avec trop de férieux ? Je crois qu'il
auroit fallu s'en tenir à la peinture de cette
joye vive , de ces propos fémillans & délicats
, fans parler de la bruyante difpute &
de la Satire au front noir , qui étoient bannies
du feftin . C'eft affembler dans un même
tableau une campagne riante & les
horreurs des Alpes. Un mêlange ne peut
jamais réuffir . On s'apperçoit bien que M..
le Franc , guidé par une auftére vertu , fe
livre peu aux amufemens frivoles de la vie,
& qu'il a fait une plus grande étude des
Maîtres duThéatre & de la Poëfie fublime ,
que d'Anacréon & de Chaulieu. Quels élo-.
ges ne mérite pas en revanche la feconde :
Epitre ! La matiere qui y eft traitée, appar
tenoit au Chantre de Didon . En voici des
Laits.
114 MERCURE DE FRANCE.
•
La vertu chez les Grands eft fouvent étrangere ;
C'eſt un fruit tranſplanté , qui ſouvent dégénere ,
Une fleur, qui n'eft plus fous l'aîle du Zéphir ,
Et que les Aquilons fe hâtent de flétrir.
Arrête , me dis- tu. ·
On peut être fincére , aimable , généreux ,
Fidéle à les amis , fans forcer des murailles ,
Sans coucher au bihouac , ni gagner des batailles.
D'accord,pour un mortel né dans l'ordre commun;
Mais la haute naiffance eft un rang importun ;
Elle impofe aux grands noms un tribut difficile ,
Il faut être Pyrrhus, quand on eft fils d'Achille.
Voici le tems , M. de parler d'un ouvra
ge où l'efprit , l'érudition , les graces étoient
également néceffaires , & où ils font également
employés . C'eft une Differtation
fur l'Ambroisie & le Nectar ; elle eft dédiée
à une Dame , l'ornement de fon fexe ,
dont le génie étendu & profond s'exerce
fur tous les fujets de Littérature . Sa modeſtie
égale à fes talens , l'empêche peut-être
de faire part au Public des fruits utiles de
fes refléxions , & d'obtenir par fes écrits un
rang auffi diftingué dans le monde , que
celui qu'elle y remplit par fa naiffance ,
Les graces & fes vertus .
· La Differtation fur leNectar & l'Ambroifie
commence par l'origine de l'une & de l'auSEPTEMBRE.
1750. 115.
tre. La Théologie Payenne a fourni mille
opinions differentes fur cette matiere . Les
hommes , ayant imaginé des Dieux fujets
comme eux aux paffions & aux infirmités ,
inventerent auffi des alimens pour leur
nourriture, & propres à les garantir des accidens
qui nous accablent , ou à y remédier.
Ces extravagantes idées furent d'abord
faifies par les Poëtes . Elles devinrent
bientôt l'ornement de leurs écrits . L'ouvrage
de la folie ne pouvoit que gagner
beaucoup en paffant par les mains des enfans
d'Apollon. Après avoir parlé de l'origine
du Nectar & de l'Ambroisie , M. le
Franc en indique l'ufage . C'eft dans les
Philofophes anciens qu'il a puifé ce qu'il
en dir ; il cite leurs divers fentimens. Jamais
Religion ne fut une fource auffi féconde
de difputes ; auffi en fit - elle naître
raifonnablement ; on ne s'accordoit fur
rien ; l'efprit de divifion s'étendit même
jufques fur la nature de l'Ambroisie & du
Nectar. Les uns foutenoient que l'Ambroifie
étoit une boiffon & le Nectar un aliment
folide ; les autres tout le contraire .
Suidas , Lucien , & c . étoient du dernier
fentiment ; l'autre n'avoit que des appuis
obfcurs , quelques Verfificateurs médiocres
qui en conféquence ne devoient pas faire
foi. On fçait bien que les fentimens des
116 MERCURE DE FRANCE,
Poëtes fur la Religion ne font pas toujours
orthodoxes ; il faut fe défier d'eux fur cette
matiere . M. le Franc n'adopte aucune
opinion , mais il me paroît qu'on eft bien
décidé pour celle de Suidas, qu'Homere &
tout le monde ont généralement fuivie.
L'Ambroisie n'étoit pas
feulement une
nourriture folide ; les Déeffes ,auffi jalouſes
de leurs attraits que peuvent l'être les femmes
de nos jours , s'en fervoient comme
d'une efpece de pommade & de parfum
pour le corps. On trouvoit le moyen de la
rendre molle & liquide. Homére a décrit
en vers admirables la Toilette de Junon
dans fon quatorziéme Livre de l'Iliade . M.
le Franc a rendu ce morceau dans fa Differration
avec toutes les graces de l'original ;
il dit enfuite que cet endroit a mérité des
touanges de la part de M. de la Mothe ,
mais la critique ajoûte - t'il , eſt à côté de
Féloge , car cet ingénieux Ecrivain ne loue
jamais Homere fans reſtriction . La traduction
de la Mothe eft rapportée , & fa critique
mife au néant . Il me paroît que cet
épiſode eft déplacé ; la Differtation n'étoit
pas un lieu propre à combattre une critique
érrangere au fujet ; d'ailleurs M. L. F.
entraîné parfon zéle pour Homere & pour
ke Grec en général , a employé fix pages
fadéfenſe , & a été , je ne fçais pourquoi
à
SEPTEMBRE. 1750. 117
hous rapporter une traduction de la fameufe
Ode des Souhaits d' Anacréon , par Longepierre,
dont le public fe feroit bien paſſé.
L'ouvrage mérite cependant les plus
grands éloges. Vous comprenez , M. que
l'épiſode lui même eft utile ; il met dans
une parfaite évidence les chicanes de
M. de la Mothe, ennemi juré des Anciens ,
qu'il entendoit foiblement , & foutient la
gloire d'Homere , qu'on s'efforcera toujours
en vain de flétrir . Je vous exhorte à
lire toute la Diſſertation , vous ferez enchanté
des vers que M. le F. y a femés ; j'ofe
dire qu'il a fait paffer avec toute leur
force dans notre Langue Homere & même
Pindare .
Vous me pardonnerez de ne me point
étendre fur le fecond volume ; il ne contient
que des ouvrages connus , ou qui ne
font pas fufceptibles de réflexions comme
ceux du premier. Après le voyage de Languedoc
& de Provence , digne du fuccès
qu'il a eu , on trouve une traduction des
Dialogues de Lucien . Elle eft plus exacte ,
plus correcte & fans comparaifon plus élégante
que celle de M. d'Ablancourt. Toute
la vivacité du Grec eft confervée par M.
L. F. on doit lui tenir d'autant plus de
compte d'avoir voulu nous faire connoître
cet ouvrage gracieux , qu'il a facrifié un
118 MERCURE DE FRANCE.
tems confidérable où il eût pu produire
lui-même. Il en coûte toujours infiniment
à un génie vafte de s'affervir à un travail
de cette nature. A la fuite des Dialogues
font des remarques juſtes & fçavantes , qui
fervent à en donner une plus grande intelligence.
Quelques Difcours Académiques & des
Lettres fur des fujets de Littérature adreffées
à differentes perfonnes , terminent ce
fecond volume.
On attend avec impatience les Poëfies
facrées du même Auteur. Elles font entre
les mains du fieur Chaubert . C'eft fur tout
à ce genre que M. L. F. s'eft appliqué. Il
avoit un prédéceffeur effrayant pour tout
autre que lui ; nous devons nous eſtimer
heureux que l'illuftre Rouffeau ne l'air.
point intimidé , nous aurions été privés
d'un tréfor qui fervira autant à la gloire de
la Nation qu'à celle de l'Auteur.
Je fuis , &c.
>
Le Chevalier de Reffeguier.
OBSERVATIONS de Physique & d'Hiftoire
Naturelle fur les Eaux Minérales de Dax
de Bagneres & de Bareges ; fur l'influence de
la pefanteur de l'air dans la chaleur des li
queurs bouillantes & dans leur congellation.
Hiftoire de l'Electricité , & c. Par M. de
SEPTEMBRE. 1750. 119
Secondat. A Paris , rue S. Jacques , chez
Huart & Moreau , fils , à la Juſtice & au
grand Saint Bazile ; David , l'aîné , à la
Plume d'or ; Durand , au Griffon ; Piffot ,
à la Sageffe , Quai des Auguftins , 1750.
Un volume in- 12.
Ce Livre contient plufieurs obfervations
nouvelles , curieufes & intéreffantes. 11 eft
écrit avec beaucoup de préciſion, & même
avec une élegance qu'on n'eft pas en droit
d'exiger dans des ouvrages de ce genre.
4
M. de Secondat examine d'abord les
eaux bouillantes de Dax dans la Guienne.
Il détermine leur degré de chaleur à
peu près au 132 degré du Thermométre
de Fahrenheit, Il en fait enfuite l'analyſe
par differens procedés . Il eft le premier
qui ait décrit une plante finguliere qui
croît fur les bords de cette fontaine , & il
remarque qu'elle fe trouve auffi dans les
fources les plus chaudes deBagneres.Il donne
l'hiftoire de plufieurs Pyrites qu'il a ra
maffées dans quelques fontaines de ces
dernieres eaux . On voit enfuite une table
très commode , qui contient les degrés de
chaleur de toutes les differentes fontaines
de Dax , de Bagneres & de Cauteretz , déterminés
au Thermométre de Fahrenheit.
L'Auteur rapporte après cela des expériences
très-ingénieufes qu'il a faites fur le
20 MERCURE DE FRANCE.
terme de la glace , fur le degré de chaleur
du plomb en fufion , celui de l'eau , de l'eſprit
de vin & du mercure bouillant. Il remarquefur
tour que le degré de l'eau bouillante
varie fuivant la pefanteur de l'atmofphere
; mais que cette derniere circonftance
ne change rien au degré de la congellation
de l'eau. Il fait voir auffi que l'eau ne
fe prive pas entierement de l'air qu'elle
contient , à un degré de chaleur médiocre,
comme l'avoit crû M. Mariotte , ni même
à la chaleur de l'ébullition.
M. de Secondat a confidéré enfuite le
régule d'antimoine dont on fçait que le
poids augmente par la calcination , & il
prouve que ce phénoméne ne doit pas être
attribué à l'introduction des parties fulfureufes,
que l'efprit de vin peut diffoudre
& enlever , comme quelques Chymiftes le
croyoient. Il donne après cela une hiftoire
très-curieufe de l'Electricité, depuis la premiere
expérience du Médecin Gilbert , qui
vivoit dans le feiziéme fiècle , juſqu'aux
plus fameufes découvertes des Phyficiens
de nos jours.
Ce volume eft terminé par une comparaifon
de la vertu magnétique & de l'Electricité
, d'où il réfulte principalement quelles
n'ont pas toutes deux les mêmes proprietés,
qu'elles ne dépendent pas de la
même
SEPTEMBRE. 1750. 121
même cauſe , enforte que l'Electricité diminue
fouvent le magnétifme . Il décrit
enfin des mines bitumineufes qui fe trouvent
à Gaujac près de Dax , & il fait voir
les avantages qu'on peut en tirer . Tel eſt
l'objet des recherches de M. de Secondat ,
qui nous paroît n'avoir pas moins réuffi
dans l'exécution que dans le choix de
matiéres.
DECOUVERTE de l'Ile Frivole. Brochure
in-4°. de 28 pp.
C'eft un agréable badinage de M. l'Abbé
Coyer , Auteur de l'Année merveilleuſe ,
qui a fait tant de bruit , & de quelques
autres Brochures qui ont moins réuffi . II
fuppofe que l'Amiral Anfon a découvert
cette lle dans fes voyages , & qu'il y a
trouvé des moeurs affez fingulieres : on
peint ces moeurs , qui fe trouvent former
précisément le caractere François Quoique
l'Auteur nous ait fouvent reproché les
mêmes ridicules , nous croyons qu'on les
verra volontiers encore une fois réunis
fous un même point de vue.
La Ville de l'efprit eft auffi grande que
Londres. On y compte un million d'habitans
; elle en contiendroit deux , fi elle n'étoit
pas coupée par quantité de Jardins & de
vaftes bâtimens, où l'on ne multiplie point,
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Il y a eu un fiécle où les Frivolites tenterent
de fortir de la Barbarie ; mais vraifemblablement
les génies qui voulurent
les on tirer , n'étoient pas au ton général
de la Nation . Ils planterent des avenues ,
ils conftruifirent des portes triomphales ,
ils commencerent des quais , ils bâtirent
des places , ils défignerent des fontaines
publiques , ils éleverent des édifices à la
Vertu & aux Sciences ; ils ne firent pas
tout , & ce qu'ils n'ont pas fait , eft encore
à faire.Parmi plufieurs monumens d'Architecture
qu'ils ont laiffés , il en eſt un qui
étonne par la compofition , l'harmonie , la
hardieffe & la grandeur de fes parties. C'eſt
un Palais les Frivolites verroient tous
que
les jours avec plaifir , s'il n'étoit que joli ;
mais il eft beau , ils l'ont mafqué , & quoiqu'il
fût deſtiné à loger leur Souverain , il
n'eſt pas encore couvert. Il refte auffi de ce
fiécle trop férieux des tableaux , des ftatues
, des poëmes & des pièces d'éloquence
, où la nature eft trop bien rendue pour
plaire long - tems. Les
peres féduits par la
nouveauté admirerent peut- être tous ces
chefs-d'oeuvres ; mais les enfans ont des bijoux
de toute espéce , des cabinets élégans ,
des équipages miraculeux ,
Il eft peu de Villes au monde où les Arts
méchaniques foient fi agréables ; les Artif
SEPTEMBRE . 1750. 123
tes s'épuifent en précieufes bagatelles , en
cent petits meubles , en mille jolis riens
de peu de durée . Les manufactures fourniffent
des étoffes volatiles , qui n'ont que
quelques repréſentations : un Ouvrier qui
ne
donneroit que du bon , n'auroit pas
pain.
1
du
2
Les Beaux Arts y font très- jolis La pein
ture néglige la force & l'expreffion pour
fe parer d'un brillant coloris : elle plaît fur
tout , lorfque fous des traits mignons , elle
s'enchaffe dans de jolies boëtes. Les morceaux
de force qui lui échaperent autrefois,
paffent à une Nation voiſine , qui n'a pas
les yeux faits pour les graces. La poëfie de
Les fureurs tragiques ne s'avife -pas d'exciter
la terreur & la pitié , ni d'infpirer ces
vertus féroces qui fauvent les Etats : c'eſt
une coquette qui amufe par l'éclat de fa
parure & la galanterie de fes
propos , qui
fe fâche pour le plaifir de fe fâcher , & qui
pleure pour rire. L'éloquence n'eft pas un
torrent qui entraîne ; c'est un ruilleau qui
murmure fous des fleurs , & l'hiftoire s'habille
en roman. Les femmes Frivolites ont
donné le ton aux Arts : on veut leur plaire,
comme elles plaifent , par des minauderies
, des couleurs empruntées & des graces
factices.
Les Sciences à leur tour ont voulu s'a
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
jufter elles n'ont pas encore réuffi . Les
talens les éclipfent toujours. On offroit un
jour un certain prix à un Maître à danferè
Me prenez - vous , dit il , pour un Maître de
Physique ? Il difparut fans révérence. Vous
me convenez affez , dit un Seigneur à un
Cocher qui fe préfentoit, voyezfi 200 agathines
vous conviennent ? 200 agathines à moi,
reprit cet homme , pour vous mener brillam
ment, & pourformer vos chevaux ? gardez-
Les pour ce trifte Sçavant qui endoctrine votre
fils.
Les Frivolites ont des tribunaux de Juftice
en quantité : le grand tribunal a fon
fanctuaire en commun avec des vendeufes
de roman & des marchandes de modes. On
voit au rang des Juges une jeunelle fleurie,
qui n'a pas encore la libre difpofition de
fon patrimoine ; on craindroit qu'elle ne le
diffipât en équipages & en foupers fins .
L'ifle Frivole avoifine trois grands Etats.
Il est arrivé plus d'une fois qu'après de
longues guerres , elle en a reçu des conditions
de paix fort dures : mais jamais rien
n'a
pu affoiblir un droit qu'elle s'eft acquis
fur eux , celui de régler la forme de leurs
habits & tout leur ajuftement. Entrez dans
un cercle avec un air brillanté & un habit
de goût , on vous accueille avec toutes les
graces. La compagnie fentoit qu'il lui manSEPTEMBRE.
1750. 125
Vous
quoir quelque chofe , c'étoit vous .
Vous trouvez des perfections dont vous ne
vous douticz point .
pas
Les Frivolites , pour vous accorder leur
amitié , ne vous demandent des vertus
, mais des agrémens . On vous fuppofe
toujours honnête homme ; mais prouvez
bien que vous êtes joli homme. Avez- vous
befoin de leurs fervices ? priez les , il vous
fupplient d'ordonner , & vous avez toujours
la confolation de les voir furieux de
n'avoir rien fait.
Les Grands ne fe reffemblent pas partout
. Un homme à qui bien des gens viennent
fouhaiter le bon jour , & qui ne le
fouhaite à perfonne , qui voit beaucoup
d'étoffes & de bijoux dans fa matinée , qui
fai : repéter aux glaces des magots de grand
prix , qui a quantité de chiens & de ch:-
vaux , qui fait de grands repas dans un fa-
Fon bien verni , & qu'on applaudir toujours
; cet homme eft appellé grand chez
les Frivolites , & on lui doit de grands refpects
, de la politeffe aux autres.
La politeffe eft l'ame des Frivolites. Il
vaudroit mieux avoir trahi ſon ami , que
d'eftropier un compliment . Un homme
vraiment poli a un bonnet pour ne jamais
fe couvrir , il deffine bien une revérence ,
& n'appelle pas fu femme , ma femme. S'il
F iij
126, MERCURE DE FRANCE.
›
ne faifoit pas tout cela , il auroit beau être
liant , attentif
, complaiſant
, il ne feroit pas poli.
Les Frivolites obfervent les décences
avec rigueur. Un homme en place qui vole
en grand , eft en grande confidération : fi
avant fa fortune il eût pris quelques agathines
fur un chemin , on auroit puni l'indécence.
Une beauté pardonne tout à un
téméraire , hors les expreffions peu délicates.
Un mari ne prétend pas gêner le coeur
de fa femme ; mais il éclateroit , fi fes amufemens
n'étoient pas décens.
:
Chez les Frivolites on parle beaucoup
merite ; il faut des hazards finguliers pour
en tirer parti mais c'eſt un point bien décidé
, qu'il eft plus avantageux d'être goûté.
Ceux qui le font , ne fçavent à quoi ils le
doivent , au tour de leur vifage , à leur
maintien ou à leur façon de rire. Parmi
les fujets qui réuffiffent , l'un fe met bien ,
celui là eſt un beau joueur , l'autre conte
joliment. On ne feroit point furpris de
voir un courtifan difgracié , parce qu'il au
roit l'air gauche.
:
Il n'en eft pas de l'honneur comme du
mérite il en faut abfolument , & ils en
mettent par tout . Ils n'ont pas le plaifir
mais l'honneur de vous voir , de vous par
ler , de vous fervir. Ils ont pour les pupi
>
SEPTEMBRE. 1750. 127
les des tuteurs d'honneurs , dans les tribunaux
des confeillers d'honneur , dans
les hôpitaux des économes d'honneur ; &
toutes les femmes attachées à la Cour font
Dames d'honneur . Les profeffions élevées
rougiroient de faire payer leur travail au
public ; mais elles acceptent de grands
honoraires. La Nobleffe excelle fur tout en
honneur. Un Noble Frivolite , qui aura le
malheur d'être mauvais mari , mauvais pere ,
Citoyen inutile , fe reffouvient toujours de
l'honneur pour le recommander à fon fils ;
& le fils comme le pere a grand foin de ne
tenir que fa parole d'honneur , de ne payer
que fes dettes d'honneur , & de tuer quelquefois
par honneur. Les femmes ont leur
honneur à part. Elles ont de fi grands principes
pour le conferver , qu'on les a encore
rendues dépofitaires de celui de leurs maris
. Cependant les femmes du haut ſtyle
ont refufé le dépôt , parce qu'elles font
fujettes à des vapeurs qui leur donnent des
diſtractions.
L'honneur fait les guerriers ; c'eft la Capitale
qui fournit les Officiers Généraux :
on y prend un foin tout particulier de leur
éducation . Un jeune Seigneur que l'on
deftine au commandement , doit avoir le
meilleur Tailleur , le Parfumeur le plus exquis
, l'équipage le plus brillant , la livrée.
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
la plus lefte ; il doit jouer beaucoup , danfer
fouvent , être à tous les fpectacles , &
imaginer quelque chofe fur l'habillement
de la premiere troupe qu'on lui confie.
Cerre élégance de moeurs , fi répandue
dans le beau monde , a paffé au peuple.
Une Marchande mêle à fon commercedes
manieres , des propos , des graces qui
féduifen : les bourſes . L'Artiſan s'eft poli
avec fes ouvrages. Le domeftique (çait
qu'on le prend bien moins pour le fervice
utile , que pour le fervice brillant ; il s'y
ainfte & lorfque du derriere du carroffe
il paffera dedans , il ne fera pas déplacé.
Il faut être bien familier avec les vifages
pour ne pas le méprendre entre la femme
qui fert & la maîtreffe qui eft fervie . Les
arts d'agrément , la danſe , la muſique , la
parure , font defcendus à tous les étages.
Encore quelques nuances , & il ne manquera
au peuple pour être bonne compagnie
, que de pouvoir dire mes gens , min
hotel , mes terres , mes ayeux.
La converfation des Frivolites eft auffi
élégante que leurs moeurs. Elle reffemble
à leurs boutiques de mode. C'eft une broderie
fur de jolis riens , une garniture d'équivoques
, une bigarrure de queftions
qui n'attendent pas les réponfes , un affor
timent de plaifanteries dont on rit tou
SEPTEMBRF. 1750. 129
jours par proviſion , fauf à chercher après
de quoi l'on a ri . Les gentilleffes des Frivo
lites font vives & légeres , parce qu'ils ne
promenent leurs idées que fur les furfaces.
Ils ont des fenfations qui leur font particulieres.
La beauté a des droits par tout ;
mais dans la Ville de l'efprit , elle tourne
les têtes . C'eſt une cométe qu'on obferve ,
qu'on fuit dans tous fes mouvemens, qu'on
intercepte dans fa courfe ; on ne voit quelle
, on ne parle que d'elle .
H eft de petits Géges à la cour très peu
commodes & très- goûtés : on a vû manquer
des mariages , parce que l'époule n'auroit
pas le plaifir de s'y affeoir
Ils aiment l'apparence des richeffes
plutôt que les richeffes. Qu'après avoir
fondé leur bourfe , ils n'y trouvent pas de
quoi prêter à un ami , ils s'en confolent
en lui montrant un meuble de goût.
Ils ne demandent pas fi l'année fera
abondante, & le Commerce s'étend , s'il ya
de grands Magiftrats, de grands Miniftres :
ils courent à une nouvelle garniture decheminée
, ils foupirent aprèsun ballet.
On ne les entend jamais dire qu'ils fervent
l'Etat ; mais ils repétent fans ceffe que
leur fortune , leur vie , tout leur être eft à
'Empereur. Un Citoyen qui diroit bien.
férieufement qu'il est beau de mourir
Fv
130 MERCURE DEFRANCE.
pour la patrie , fe donneroit un ridicule .
Il fe répand depuis deux jours un Roman
en fix Parties , intitulé : Mémoires de
Verforan. Nous ne l'avons pas encore lû ,
mais nous avons vû des gens d'efprit qui y
trouvent de bonnes plaifanteries , d'agréables
obfervations fur les moeurs , & un ftyle
très-facile.C'eft un cuvrage deM.de la Sole.
LETTRE
De M. Ninnin , Profeffeur de Seconde am
College de Navarre.
Ous citez de la Traduction que vient
Vde nous donner M. l'Abbé B. quelques
morceaux , fur l'un defquels vous lui
propofez des doutes que vous l'engagez
à éclaircir . Comme ces doutes me paroif
fent faciles à lever , trouvez bon , Monfieur
, que , tandis que l'Auteur fe doit
rout entier à d'autres occupations férieufes
, je fatisfaffe moi- même à ce que vous
demandez , afin de raffûrer ceux qui , fur
votre exemple , pourroient devenir trop
ferupuleux. Permettez - moi , Monfieur, de
tranfcrire ici les articles que vous cenfurez.
1. Bientôt les édifices fuperbes ne laifferont
plus à la charrue du Laboureur ... Ne laifferont
plus , dites- vous , eft trop fort ; il falloit
prefque plus : Paucajugera.
SEPTEMBRE . 1750. 131
Vous fçavez , Monfieur , mieux qu'un
autre , que quand on traduit il faut commencer
par prendre l'efprit de l'Auteur.
Ici Horace fait une fatyre : il fe déchaîne
contre le luxe de fon fiécle ; & vous êtes
d'avis de mettre prefque plus au lieu de plus.
Lequel des deux eft le plus fatyrique ?
Diriez - vous en François Bientôt le mauvais
goût ne laiffera prefque plus de retraite.
au goût de l'antiquité ? Si la paix ne reparoît
bientôt,il ne restera prefque plus de Laboureurs
pour cultiver les campagnes.Ne trouvez - vous
pas que ce prefque énerve toute la phraſe ?
Mais pauca , fignifie prefque plus : oui ,
dans un Dictionnaire ; mais ici il faut le
traduire par le fens de l'Auteur.
II. Le Traducteur pourfuit : On verra de
tous côtés des canaux plus grands que le Lac
Lucrin. Canaux , dites vous , nous paroît
un contrefens. Horace parle des étangs , ou des
grands refervoirs d'ean que le faſte avoit fait
conftruire , Stagna.
?
La qualification eft grave : un contre
fens S'il peut y avoir un contre fens dans
un mot pris feul & féparément , la Traduction
qu'on a faite de ftagna , n'en eſt
pas un affurément. Songez à l'efprit du
Poëte : il parle contre le luxe & le faite ,
qui au lieu d'étangs & de réfervoirs qui
auroient été d'une utilité réelle , faifoit
F vj
132 MERCURE DEFRANCE.
creufer de grandes pièces d'éaux , des ca¨`
naux , feulement pour le coup d'oeil & la
perſpective. Il faut juger du fens que préfeare
le terme ftagna par-les mots ſuivans ::
Platanufque coelebs evincet ulmos . Au lieu de
Formeau qui étoit très utile рpоoнuгr la vigne
avec laquelle il fe marioit , on plantoit dés
planes qui n'avoient d'autre avantage , qued'entretenir
un ombrage frais & agréable
à la vûë. Dans le tems dont parle Horace ,
les Romains , qui avoient de gros biens ,.
élevoient à la ville & à la campagne de
fuperbes maifons , & occupoient un terrain
confidérable en jardins , en terraffes
& furtout en piéces d'eaux , exprimées en
Latin par le terme ftagna , que l'Auteur
auroit renda d'une façon peu noble en
François par le mot d'étangs . Donneriezvous
ce nom à la grande pièce d'eau qui eft
vis à- vis la façade du Château , dans les
Jardins de Verfailles ?:
.
111. Un peu plus bas. Ce fera lefeuils
lage épais da laurier qui empêchera les
ravons brûlans de pénétrer , pénétrer cft là
fans régime.
2
Cela eft vrai ; auffi n'en faut- il point ::
il est là verbe neutre. En parlant d'une armée
qui ne peut avancer, ne dit on point? ·
Un bois épais l'a empêché de pénétrer. L'Infanterie
a pénétré.
SEPTEMBRE. 1750. 13
Quand même le verbe feroit pris active--
ment , le régime ne lui feroit pas plus né
ceffaire. Eft- il contraire à l'ufage de s'exprimer
ainfi ? Je l'ai empêché d'aimer , de
chanter , d'écrire. Faut-il un régime dans
cette phrafe qui fe trouve dans votre Journal
, page 76 Je vis clairement qu'à moins·
que d'affiner , tout eft badinage dans le
monde. Et dans celle- ci tirée du Traité de
la Grammaire Françoife , par l'Abbé Regnier
: On ne peut apprendre qu'en étudianti .
Où eft le régime ?
Voyons fil'objection fuivante eft mieux
fondée...
IV. Veterum norma , fignifie , ditesvous
, les loix établies parmi les anciens Ros
mains :ſoit ; & non, ces anciens Romains qui:
ont fait nos loix. Cette feconde réfléxion .
ne me paroît pas jufte . Veterum norma¸ ,
fignifie en cet endroit , les loix des anciens
Romains , les loix établies ou faites par
les anciens Romains. Or , quelle difference
entre une chofe défendue par les
loix.de nos anciens Ronrains , ou par ces
anciens Romains qui ont fait nos loix ?:
N'étoit-il pas permis au Traducteur de
changer le paffif en actif? <
V. Cetre Ode finit ainfi : & les loix ré--
fervoient l'argent des Citoyens pour embellire
les Villes , & orner les Temples des Dieux..
"
134 MERCURE DE FRANCE
Vous trouvez cette Traduction contraire
au fens d'Horace , & à l'idée que nous
avons de la fimplicité des anciens Romains
. Oppida publico fumptu jubentes
[ leges ] Deorum Templa novo decorare
faxo. Selon vous , Monfieur , cela doit
s'entendre feulement des réparations qu'on
faifoit aux Villes & aux Temples. Permettez-
moi de dire précisément le con
traire . Je trouve le fens du Traducteur
conforme à l'idée d'Horace , & à celle que
nous devons avoir des moeurs des anciens
Romains. Le Poëte compare le luxe des
particuliers de fon tems , non - feulement
avec la fimplicité des anciens Citoyens ,
mais encore avec la magnificence de l'Etat,
laquelle fubfiftoit & s'allioit avec cette
fimplicité des particuliers . Privatus illis
cenfus erat brevis ; commune magnum . Le
revenu de chaque Citoyen étoit petit ,
celui del'Etat étoit grand , & les particuliers
& l'Erat bâtiffoient d'une maniere
proportionnée à leurs revenus ; les parti
culiers avec modeftie , l'Etat avec magnificence.
Quæritur , dit Ciceron , in re domefticâ
continentia laus , in publicâ, dignitatis,
Voici donc quelle eft la penfée d'Horace.
Autrefois les particuliers avoient des édifices
modeftes : la grandeur & la magnificence
étoient réfervées pour les édifices
.SEPTEMBRE. 1750. 135
publics. Aujourd'hui , c'est tout le contraire.
Nos particuliers ont des demeures
plus riches & plus magnifiques que celles
des Dieux même. Ce fens eft plus beau &
plus convenable à l'objet d'Horace , qui
eft de rendre odieux le luxe des particu
liers. Et d'ailleurs , novo faxo decorare , a
til jamais pû fignifier , relever les murs
d'un vieil édifice ?
Je crois , Monfieur , ce peu de réflexions
fuffifant pour lever les doutes que vous
propofez fur cette Ode. Cette Traduction
n'eft point un ouvrage fait à la hâte , c'eft
le fruit de plus de quinze années d'étude
& de travail fur Horace. Quand quelquefois
le Traducteur a paru donner quelque
fens un peu extraordinaire , s'il l'a fait fans
autorité, ce qui lui eft arrivé très- rarement,
je fçais qu'en récompenfe il y a mis toute
Pattention & toute la réflexion dont il eft.
capable . Je fuis , &c.
-
CHYMIE Médicinale , contenant la m
niere de préparer les remédes les plus ufi
tés , & la maniere de les employer pour
la guérifon des maladies . Nouvelle édition
. Par M. Malouin , de l'Académie
Royale des Sciences , Docteur- & ancien
Profeffeur de Pharmacie en la Faculté de
Médecine de Paris , & Cenfeur Royal. A
136 MERCURE DEFRANCE
Paris , chezd' Houry , pere , rue de la vieille
Bouclerie , 1750. Deux volumes in - 12.
La premiere partie de cet important ouvrage
traite du feu , de l'air , de l'eau , des
fels en général , & c. Elle fert comme de
baze au refte de l'édifice. Nous y avons
trouvé une explication très - exacte des termes
de Chymie , qu'on n'a pas pû le difpenfer
d'employer , une expofition netre
des differentes manieres de diftiller , &
des obfervations pleines de lumieres fur
les vaiffeaux , dont on fe fertpour composfer
les remédes.
La feconde partie roule fur la prépara
tion & l'ufage des remédes qu'on tire des
animaux , comme du lait des cloportes ,
des viperes , & c. » Tout le monde ſçair ,
» dit M. Malouin , que la vipere , dont le
» venin eft mortel , eft cependant un des
meilleurs contrepoifons , & un des meil-
» leurs remédes que Pon ait pour purifier
le fang , après qu'on a retranché de cet
animal ce qu'il a de mauvais ; il en eſt
» dé même de bien des chofes , dont il ne
»faut pas perdre ce qu'elles ont de bon ,
" pour rejetter ce qu'elles ont de mauvais .
Il nous a paru que ce qui concernoit les
injections anatomiques , étoit fait avec un
foia très-particulier.
La troifiéme partie eft confacrée aux
SEPTEMBRE. 1750. 137
1
plantes , qu'on nomme ordinairement finples.
M. Malouin prétend que les alimens.
que fourniffent les plantes , font plus fains
que ceux que fourniffent les animaux .
» Et les meilleurs alimens , dit- il , que
» fourniffent les plantes , font les farines.
La plupart des hommes vivent par tout
» d'alimens farineux dans prefque toutes .
» les campagnes , dans l'Afie , & particu-
39
lierement dans toutes les Indes , on ne
» mange point , ou l'on mange peu de
viande. J'ai vû guérir par l'ufage des
» farineux, pris pour toute nourriture , des
» maladies qui avoient refifté à tous les
>> remédes ordinaires , comme on voit des
» maladies opiniâtres qui fe guériffent.
par le lait pris pour toute nourriture.
"Mais ce qui eft un grand obftacle au régime
des farineux pris pour toute nour-
>> rirure , c'eft qu'on eft plus attaché au
" plaifir du manger qu'à la néceffité de fe
" nourrir. On craint moins la douleur
» qu'on n'aime le plaifir , on ufe trop
du
préfent , & on ne pourvoit pas affez à
» l'avenir.
"9
وو
On explique fort au long dans cette
troifiéme partie la maniere de faire les
differens bouillons médicinaux , l'eau de
fleur d'orange , l'eau de lavande , &c . M..
Malouin , après avoir expliqué les vertus:
138 MERCURE DE FRANCE.
"
de la lavande , & la façon de s'en fervir ,
dit fort judicieufement : » Plufieurs ap-
» prendront avec furprife que la lavande
» a beaucoup de proprietés médicinales . Ce
qui eft plus commun , eft en général ce
qui eft moins connu. Les hommes font
» moins d'attention à ce qui eft plus à leur
ufage , & ils eftiment moins ce qui leur
» eft plus familier.
"
Nous voudrions pouvoir nous étendre
davantage fur un Livre , dont l'idée eft
heureufe & l'exécution excellente , & qui
eft à la portée comme à l'ufage de tout le
monde. Ce jugement eft celui de la Faculté
de Paris , qui dit : » Que les obferva-
» tions où M. Malouin veut bien entrer
» dans les plus petits détails , concernant
» les chofes les plus communes , & fou-
» vent les plus négligées , peuvent être à
» ceux qui y feront attention , d'une gran
» de utilité pour la confervation de la
»fanté , & pour la guérifon des mala-
» dies.
>
ELECTRE D'EURIPIDE Tragédie , traduite
du Grec . A Paris , chez Cailleau ,
rue Saint Jacques , à Saint André , 1750 .
Cette Traduction nous a paru élegante &
fidelle .
RECUEIL de differentes Piéces nouvelles
, repréſentées au Théatre Italien deSEPTEMBRE.
1750. 139
puis 1747. A Paris , chez Cailleau , Libraire
, rue Saint Jacques , à Saint André ,
1750 .
Les Piéces contenues dans ce volume font,
le Miroir , le Bacha de Smirne , l'Année
merveillenfe , la Mort de Bucéphale , les
Métamorphofes , ou les parfaits Amans ,
le Pot de chambre caffe , le Retour de la
Paix. De ces Comédies quelques unes ont
réuffi ; d'autres n'ont éré goûtées. Il y
en a même deux qui n'ont pas été jouées ,
& qui n'étoient pas de nature à l'être ,
quoiqu'il y ait de bonnes plaifanteries.
pas
On vient de réimprimer in- 12 . à l'Imprimerie
Royale l'Hiftoire Naturelle :
c'eft la troifiéme édition du grand & magnifique
ouvrage de M. de Buffon , traduit
en tant de Langues , & adopté par prefque
tous les peuples de l'Europe.
Nous apprenons
de Londres qu'il y paroît
un Livre , intitulé le Comédien :
comme nous ne l'avons pas encore reçu ,
nous ignorons fi c'est une Traduction de
l'excellent ouvrage de M. Remond de
Sainte Albine.
La veuve de Lormel , & fils , viennent
de publier in - 4° . le troifiéme & quatrième
tome de l'Hiftoire de la Nobleffe du Comté
Venelain , d'Avignon
de la Principauté
d'Orange , dreffée par les preuves.
140 MERCURE DE FRANCE.
Les perfonnes qui aiment cette partie de
Hiftoire trouvent dans l'ouvrage que
nous annonçons , des recherches , de l'ordre
& de l'exactitude,
POEMATA Didafcalica , nunc primum vel
edita , vel collecta. Parifiis , apud Petrum Ægidium
le Mercier , via Jacobea , ſub_Libro
aureo , 1749 . Trois volumes in- 12.
Un Ecrivain Hollandois vient de nous
reprocher que nous avions tout à - fait perdu
depuis quelque tems le goût de la bonne
Latinité. Cette accufation nous a déterminé
à lire avec foin le recueil que nous annonçons;
la plupart des ouvrages qu'il renferme
Lont modernes , & nous les croyons atfez.
bons pour les faire fervir à notre juftification:
Les fonges du P. Oudin , Jefuite , qui,
font à la tête du recueil , font pleins d'imagination.
Le trouble des riches , & les
allarmes des méchans , que des fonges.
pleins d'horreur effrayent dans le fein même
du repos , font peints admirablement.
Sceleri pax nulla , nec ulla nocenti
Tuta quies ; vivax laceroſub pectoré crimen
Savit , ultrices per noctemfufcitat umbras.
Le Poëme du même Auteur fur le feu
left guéres inférieur à celui - ci nous
SEPTEMBRE. 1750. 141
avons trouvé dans tous deux un peu d'obſ-
-curité , & le retour trop fréquent des mêmes.
expreffions .
་
Le Monde , de Defcartes , par le Pere
-Coedic , Jéfuite , eft écrit avec toute la
clarté qu'exigeoit cette matiere . On ne peut
mieux décrite qu'il l'a fait les fept régles
du mouvement , & les trois matieres dont
Defcartes a fait ufage dans fon fystême,
Des fictions usées & trop fréquentes écar
tent fouvent l'Auteur de fon fujet.
L'excellent Poëme du Pere Lucas , Jéfuite
, fur l'action de l'Orateur , eft trop
.connu pour que nous nous y arrêtions,
Celui du Pere Hebert , fur les converfations
, eft rempli d'efprit & de délicateffe ;
mais la poëfie en eft un peu trop manierée ,
Le Poëme de M. l'Abbé Mafficu , fur le
caffé , eft charmant ; on croit voir ce qu'.1
exprime.
"
Le Poëme du Pere Fellon , fur l'aiman ,
-ne nous donne pas de nouvelles connoiffances
fur cette matiere ; mais il excelle
dans la maniere d'en rendre les phenoménes.
On ne peut rien lire de plus fleuri
que l'ingénieufe fiction qui commence au
vingt- cinquiéme vers , p. 193 ; les vers
de la page 197 , rendent très- heureufe
ment cet empreffement du fer vers l'aiman
, quand une aiguille s'agite à ſon ap142
MERCURE DE FRANCE.
proche d'une telle force qu'elle s'élance
jufqu'à lui, On trouve à la page 201 , une
delcription de la fympathie , ou convenance
des méridiens de deux aimans , mis
l'un fur l'autre , fort intelligible & toutà-
fait conforme à l'expérience. Les agitations
de l'aiguille de la bouffole , felon
qu'on en approche les differens pôles d'un
aiman , ne peuvent être dépeintes plus
naïvement qu'elles le font , p. 202 .
Il y a beaucoup d'images dans le Poëme
du P. le Fevre , fur les tremblemens de
terre , auffi l'Auteur y eft- il plus Poëte que
Phyficien, Son Poëme fur la Mufique eft
un peu trop diffus , & le ftyle n'en eft pas
toujours affez châtié. J'en dis autant de fon
Poëme fur l'or.
Les Poëmes fur la Tragédie & la Peinture
, de M. l'Abbé de Marfy, font connus
de toute l'Europe.
La poëtique de Vida , eſt un excellent
ouvrage. Le P. Oudin , Editeur de ce Recueil
, y a ajouté quelques notes qui font
d'un fçavant & d'un homme de goût .
Le Poëme du P. Roze , fur les oiſeaux ,
eft agréable , l'expreffion en eft naturelle ,
& la verfification aifée. On peut voir , p.
134 , une jolie defcription des malheurs
que les oifeaux ont à craindre des chats.
Il n'y a point d'invention dans cet ouvrage.
SEPTEMBRE. 1750. 143
Il n'y en a pas davantage dans le Poëme
du P. Champion , fur les étangs ; l'expreffion
en est toujours très-latine , mais elle
eft rarement poëtique.
Il y a plus de poësie dans le Poëme du
P. Vefchambez , fur les oranges. Il traite
du terrain propre aux orangers ,
de la maniere
de les cultiver , de l'ufage des fleurs
& du fruit de cet arbre . Le Poëte s'exprime
avec facilité ; il a peu d'images ; mais
il amufe par la varieté de fon ftyle.
Le P. Souciet eft plus Hiftorien que
Poëte , dans fon Poëme fur les Cométes ;
fes vers font durs , fon ftyle languiffant.
Le Poëme du P. Noceti , fur l'Iris ou
l'Arc- en -Ciel , me paroît au-deffous de la
réputation qu'on a voulu lui faire. Les fept
couleurs primitives , felon le fentiment de
Newton y font décrites avec peu de netteté
. On y trouve trois vers prefque de
fuite qui finiffent l'un par (maragdos ,
l'autre par Amethyfti , & le dernier par
Hyacinthi. Il y a plus d'imagination & de
force dans l'Aurore Boréale du même Auteur.
L'expreffion , le ftyle , la verfification
paroiffent d'une autre main,
Le fuccès de ce Recueil , très - correctement
& affez élegamment imprimé , doit
encourager le fieur le Mercier à nous en
donner d'autres ; il trouvera aiſément de
€44 MERCURE DE FRANCE.
nouveaux Poëmes dans l'illuftre Société
qui lui a fourni la plûpart de ceux que
nous venons d'annoncer. Nous l'exhortons
à puifer encore dans d'autres fources ,
& à tâcher fartout de recouvrer deux excellens
morceaux de M. l'Abbé de Lavaur ;
le premier eft l'expofition du fyftême des
tourbillons , & le fecond l'expofition du
fyftême de Newton , fur les couleurs .
Il paroît un nouveau Roman , intitulé :
La force de l'Education . On a trouvé du
naturel dans le ftyle , de l'interêt dans la
Fable , de la Philofophie dans les réflexions.
L'Académie des Belles Lettres de Corſe
a diſpoſé le 23 Avril dernier de deux places
vacantes , en faveur de M. l'Abbé Orticoni
, Chanoine Honoraire de Campo-
Loro , & Aumônier ordinaire de Sa Majefté
le Roi des deux Siciles , & de M.
l'Abbé Saturnini , Chanoine & Curé primitif
de Leuro .
Les nouveaux Académiciens prononcerent
le 31 Mai leur difcours de remerciement
, auquel M. d'Herbain , Directeur ,
répondit.
M. Poggi , Secretaire perpétuel , lut une
Differtation fur les progrès de la Comédie
depuis les Grecs,
SEPTEMBRE. 1750 . 145
M. Cristofari réfuta par un Mémoire le
fentiment de M. de B... qui prétend qu'on ne
voit en Corfe aucuns veftiges des Romains.
M. de Chevrier lut une Differtation fur
Pinftitution des Jeux publics.
On lut enfuite le premier Chant de la
guerre de Génes , Poëme héroique , par M.
Xavier Poggi , Capitaine au Service de la
République , & affocié à l'Académie .
La Séance fe termina par la lecture d'une
Epitre à l'Indifference , par M. de Chevrier.
LIVRES imprimés en Angleterre , & qui
fe trouvent à Paris , chez Piffot , Quai des
Auguſtins , à la Sageſſe.
Livres Grecs.
Homere , 2 vol . in-octavo . Pindare , z
vol. in-octavo. Anacréon , I vol . in- 12.
Sophocle, 2 vol . in- 8 ° .Æſchile , 2 vol.in- 89,
Démétrius de Phalere , in quarto. Les Penfées
de M. Antonin , 2 vol . in - octavo. Epictete
& Cebes , in- 1 2. Théophrafte , in - 12.
Les Aphorifmes d'Hyppocrate , in- 12. La
Poëtique d'Ariftote , in octavo. Le Traité
du monde , du même , in- octavo. Xénophon
, l'Expédition de Cyrus , in-octavo.
Les paroles mémorables de Socrate , inoctavo.
& in-quarto. Hiero ou le Portrait
des Rois , in- octavo. Difcours fait à la
G
146 MERCURE DE FRANCE.
t
louange d'Agefilas , in-octavo. Maximes de
Tyr , in-quarto. Ælian , le Traité des Animaux.
Les Dialogues de Platon , in -octavo.
Les Lettres de Libanius , in -fol.
Livres Latins.
Horace , in- 12 . C. Népos. Les Oeuvres
complettes de Ciceron , 20 vol . in- 12 . trèsbelle
édition , Abregé de Méthaphyfique.
Sallufte , 2 vol . in quarto . & in- 12 . Lucréce
, in- 12 . L'Utopie de Th. Morus, in- 12 .
Livres Anglois.
Les Oeuvres d'Addiffon , 3 vol . in - 12 . De
Congreve , 2 vol. De Prior , 2 vol. De
Ben-Jonhson , 2 vol . Les Oeuvres poëtiques
de Milton , 2 volumes in- 12 . fig.
d'Yonng , 2 vol. in-octavo. De Shachefpear
, in-octavo , in- 12. & in- 16. Les Saifons
de Thomfon , in - octavo . Traités de Phyſique
d'Helfam , 2 vol . in- octavo. fig. Poëme
fur la création de Blackmore in- 12.Poëfies
de Waffer , in- 12. Le Diſpenſary de Gar
ths , in- 12. La Dunciade de Pope , in- 12.
Le Guardian , 2 vol . in- 12 . La femme
Spectatrice , 4 vol . in- 12 . Hudibras, in- 12 .
Piéces diverfes de Layngs , in quarto . Lettres
de Pope, 2 vol. in- octavo. Oeuvres mêlées
de Gréares , 2 vol. in-octavo. Les Penfées
de M. Antonin , 2 vol . in-octavo. Les
Caracteres de Théophrafte. Poëfies diverfes
d'Hamilton , in- 12 . De Parnell. De
SEPTEMBRE. 1750, 147
Daviez , in- 12. Les Caracteres de Shaftesbury
, 4 vol. in- 12 . Abregé du Dictionnaire
de Boyer , 2 vol , in- octavo , Le Caton
d'Addiffon , in- 12 .
BEAUX - ARTS.
ESTAMPES NOUVELLE S.
Liamet , Graveur , Place Cambray , qui
Ale propofe de nous donner fugeeflivement
les plus beaux Tableaux Flamands
qui font à Paris , vient de publier quatre
Éftampes qui nous ont paru bien gravées ,
& qui rendent fort bien la maniere des
Peintres , Auteurs des Tableaux , qu'il a
gravés. La premiere , qui eft d'après un
original de Berghem , du Cabinet de M.
de Voyer , a pour titre la rencontre des
deux Villageoifes . La feconde , qui eſt
d'après un original du même Peintre du
Cabinet de M. de Rebours , a pour titre :
l'espoir du gain infpire la gayeté & diffipe
l'ennui d'un voyage. La troifiéme , qui eſt
d'après un original de Wowerman , a
pour titre :halte Efpagnole . La quatrième ,
qui eft d'après un original de Vauvelles ,
du Cabinet de M. Mariette , a pour titre :
les amuſemens de l'hyver .
Grj
148 MERCURE DE FRANCE
VERS
Mis au bas d'un Tableau de l'Amour , gravé
d'après M. C.Van- Loo.
Q U'il eſt malin ! qu'il a d'appas !
Ah ! que n'infpire -t'il des flammes éternelles ;
Les roles naiffent fous fes pas ;
Quel dommage qu'il ait des aîles !
Peffelier.
A M. Bouchardon , fur fa belle ftatue
de l'Amour.
Illuftre Bouchardon , ton cifeau triomphant
Devoit-il pour modéle adopter cet enfant ?
Cet amour, ton ouvrage eft d'un fatal augure ,
Pour qui craindroit de s'engager ;
Ah ! cache- nous cette figure ,
Ton Art augniente le danger.
CARTES
Par le même,
MARINES.
M. Bellin , Ingénieur Ordinaire de la
Marine , connu dans la République des
Lettres par fes Ouvrages Géographiques
& furtout par les belles Cartes Marines
qu'il a dreffées pour le fervice des Vaiffeaux
du Roi , vient d'en publier deux par ordre
de M. Rouillé , Secretaire d'Etat de la Maz
SEPTEMBRE.
1750. 149
rine , qui méritent l'attention des Sçavans
& des Navigateurs ; les uns y verront
avec plaifir les progrès que M. Bellin fait
dans une fcience auffi belle que l'hydrographie
, dont les difficultés ne l'ont point
rebuté , & les autres fentiront tous les
avantages qu'ils peuvent retirer d'un pareil
travail , qui eft également utile à toutes
les Nations commerçantes.
La premiere eft une Carte réduite du
Golphe de Gascogne , qui comprend les
côtes de France, depuis Breft jufqu'à Bayonne
, & celles d'Efpagne , depuis Bayonne
jufqu'au Cap de Finifterre ; elle eft accompagnée
d'un Mémoire in-quarto, qui expoſe
les principales corrections , que cet habile
Ingénieur a cru devoir faire fur les Cartes,
dont les Navigateurs étoient obligés de ſe
fervir , & qui rend compte en même tems
des moyens dont il s'eftfervi , pour parvenir
à des corrections auffi importantes.
Ce Mémoire eft écrit avec beaucoup
d'ordre & de clarté , & il eft rempli d'obfervations
& de détails très curieux ; on en
trouve un extrait fur la Carte même , mis
en forme d'avertiffement, pour engager les
Navigateurs à vérifier la pofition des principaux
Caps , le giffement des Côtes , la
diftance des lieux , les latitudes , les fondes
, enfin tout ce qui peut conduire à ce
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
point de perfection , fi néceffaire & fi difficile
à approcher
.
La feconde Carte eft celle de la Côte de
Guinée , depuis la riviere de Sierra Léona ,
jufqu'au Cap de Lopés Gonfalvo : elle eſt
auffi accompagnée d'un Mémoire qui mé-.
rite d'être lû avec attention ; on y verra.
avec furprife les erreurs confidérables des :
Cartes Hollandoifes fur cette Côte : par
exemple , entre le Cap de Palme & le Cap
des Trois Pointes , les Cartes Marines dont
on fe fert aujourd'hui , publiées à Amfterdam
par Vankeulen , mettent environ 150
lieues. La Carte de M. Bellin n'y met que
go licues.
Il prouve cette correction d'une façon
bien fatisfaifante , & avec d'autant plus de
force , que le danger auquel la Carte Hol
landoife expofoit les Navigateurs étoit
confidérable , car celui qui ne feroit pas
pratique de cette Côte , & qui régleroit fa
navigation fur la Carte Hollandoife , en
partant du Cap de Palme pour aller au Cap
des Trois Pointes , iroit fe brifer ſur ce
dernier Cap , lorfqu'il croiroit en être encore
à plus de 60 lieues.
Il y a beaucoup d'autres remarques qu'il
faut voir dans le Mémoire .
Quoique cette Carte de la Côte de Guinée
foit plus détaillée que toutes celles qui
SEPTEMBRE 1750. 151
ont paru jufqu'ici , nous ne pouvons nous
empêcher de remarquer qu'on fouhaiteroit
qu'elle le fût bien davantage , & c'eſt M.
Bellin qui eft la caufe qu'on fait cette remarque
, car il a joint à la Carte générale
une Carte particuliere en plus grand point,
qui renferme une partie , qu'on appelle la
Côte d'or , dont le détail eft fi intéreſſant
& fi neuf, qu'on ne peut s'empêcher de
regretter qu'il n'ait pas traité toutes les
autres parties de même.
Nous ajoûterons que ces trois Cartes
font très- bien gravées, & qu'elles ont cette
netteté & cette précision ,qu'on ne devroit
jamais négliger en Géographie , & qui caractériſent
fi bien tous les Ouvrages de M.
Bellin.
On trouve ces Cartes chez l'Auteur, rue
Dauphine , auprès de la rue Chriftine , &
dans les principaux Ports du Royaume .
BAROMETRE PORTATIF ,
Pár M, André Bourbon.
E Public apprendra fans doute avec
>
ce le fameux Barometre portatif de M. Derham
, célébre Phyficien Anglois. Cet inf
trument eft également ingénieux & folide.
Le mercure fe comprime dans le tube , &
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
eft à l'épreuve des plus violentes fecouffes.
Cet avantage eft furtout précieux dans les
obfervations méthéorogiques , où l'on eft
obligé de tranfporter le Barometre. Les
épreuves que M. Bourbon a faites , & la
maniere dont il s'y prend pour la conftruction
de ce Barometre fe trouveront
dans le Dictionnaire univerfel de Mathématique
& de Phyfique de M. Savezien
, dont le premier Volume eft imprimé.
;
M. Bourbon , qui travaille depuis longtems
à la conftruction des Barometres , Thermometres
, Stygrometres , & c. avec beaucoup
de fuccès , débitera inceffamment avec le
Barometre portatif, le Barometre Marin de
M. Flook, compofé de deux Thermome→
tres. M. André Bourbon demeure toujours.
à Paris , grande rue du Fauxbourg S. An
toine , proche la rue Sainte Marguerite , &
vis-à- vis les Enfans trouvés .. Au Barometre
rouge.
On trouve chez Barrois ,, Libraire ,
Quai des Auguſtins , un nouveau plan de la
Ville de Rome , en dix neuf feuilles , gravées
en 1748 par Jean- Baptifte Nolli : ce
plan géométral , levé avec exactitude , mérite
d'entrer dans les Cabinets des Curieux
, & peut même être utile aux Sçavans.
Il eft orné de figures & d'un fron
SEPTEMBRE . 1750. 53
:
tispice pour ceux qui voudront le faire relier
en un volume . On y trouve des Tables
contenant le nom des differens quartiers
de Rome moderne , de fes rues , &
de fes principaux édifices. De ces dix neuf
feuilles il y en a feize , fans compter le
frontispice , qui compofent dans le plus
grand détail le plan de cette Ville , telle
qu'elle eft aujourd'hui avec les explications
néceffaires . Les deux autres repréfentent
, l'une , le même grand plan en
abregé , & la derniere , le plan de Rome
ancienne par Buffalini , dans lequel eft
renfermé le plan de la moderne , de forte
que par le moyen de cette feuille , on voit
d'un coup d'oeil les changemens arrivés
à cette Ville , & combien elle eſt déchue
de fon ancienne grandeur . Ce plan fe vend !
quarante -livres.
Frois touches augmentées à la Viele , &'une
autre changée de place.
M
Onfieur Bâton , le cadet , Maître
de vicle , ci - devant ordinaire de
La Mufique de S. A. S. M. le Comte de
Clermont , a fait faire aux vielles , par
le Sieur Fevry , Luttier , de nouveaux claviers
, qui , outre l'étendue ordinaire des
deux octaves , contiennent encore en haut,
le la , le la bémol , & le fa diéfe ; ce dernier
"
Giv
154 MERCURE DE FRANCE.
occupe la place du fa naturel , qui en eſt
ôté & mis au rang des tons naturels . On
fent parfaitement tout l'avantage que peut
procurer l'augmentation du la , qui attire
néceffairement aprés lui le la bémol. Quant
au fa diefe , quelques Muficiens ont effayé
de le placer , mais fans fuccès les uns
l'ont mis à côté du fa naturel , qui étoit
ci- devant au rang des diéfes & bémols , &
qu'ils auroient dû changer , car outre qu'il
étoit mal de trouver ce dernier placé au
rang des touches qui produifent les diéfes
& les bémols , c'étoit encore ôter la facilité
de mettre le la bémol qu'on trouve dans
les nouveaux claviers . Les autres ayant
fenti le faux qu'il y avoit dans cet arrangement
, ont implement mis le fa diefe au
rang des femitons , & ont placé lefa naaurel
au rang des tons de même nature .
Mais ils font tombés dans un inconvénient
encore plus grand que les premiers ;
comme les touches font conjointes , ils
n'ont pu placer la tête d'une nouvelle ,
fans déranger celles des anciennes , & il
s'en eft fuivi , que tel qui fçavoit toucher
de la viele étoit fort embarraffé fur ce
nouveau clavier , parce que le doigt ne
retrouvoit plus fon diapafon ordinaire . Cependant
il n'y avoit point d'autre place
pour cette touche , mais il l'y falloit merSEPTEMBRE
. 1750. 155
tre fans déranger les autres , & quoique
cela fût difficile , M. Bâton l'a fait exécuter
avec fuccès , & c.
Sa demeure eft rue du Chevalier du
Guet , la troifiéme porte cochere à droite ,
en entrant par la rue des Lavandieres .
Nouveaux Calendriers à Compas , pour cinquante-
fix années . Par M. Baradelle ,
Ingénieur du Roi , pour les Inftrumens de
Mathématique.
L n'a paru depuis long - tems d'inven-
Irion
logie , que celle que nous annonçons.
Préfenter une maniere aifée de connoitre
les tems paffés , préfens & à venir , fous
une forme commode & portative , c'eſt
fournir de grandes connoiffances au Public
à peu de frais . Les Calendriers dont
il s'agit ici , réuniffent ces avantages ; l'un
eft compofé d'un fimple porte-crayon à
compas , fur les faces duquel il eft divifé
& gravé ; l'autre eft une efpéce d'Eftampe ,
collée fur un carton , en forme d'Amanach
de Cabinet ; tous deux font conftruits fuivant
les mêmes principes. M. Baradelle a
dédié ce dernier à Monfeigneur le Dauphin
, à qui il a eu l'honneur de le préſenter.
Nous allons donner une idée de ces
Calendriers ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE
Calendrier à Compas fur les faces d'un
porte crayon.
Ce Calendrier eft un porte- crayon à Auic
pans ou faces. Sur ces faces font gravés lequantiéme
du mois , les jours de la femaine
aufquels répondent le premier & les jours
fuivans de chaque mois , le tems des nouvelles
& pleines Lunes ; ceux des quartiers,,
l'âge de la Lune pour tous les mois d'un cy--
cle lunaire , le quantiéme du mois pour la
Fête de Pâques , & les autres principales:
Fêtes Mobiles , les Epactes ; on trouve
enfin fur la huitiéme face , les pouces &
les lignes. La difpofition de tout cela eft:
telle fur ces faces , qu'en portant fur chacune
d'elles differentes ouvertures de compas,
on trouve pendant l'efpace de 56 années
tout ce qu'on peut attendre du Calendrierle
plus étendu . Un petit Livre , que M..
Baradelle diftribue avec ce Calendrier , ens
explique l'ufage..
Calendrier de Cabinet à Compas
C'est ici un développement du Calenadrier
à porte-crayon. Les échelles des far.
ces du porte crayon fone imprimées fur
une feuille de papier collée fur un carton,
avec la difference qu'on a ajouté for laz
inquiéme échelle , la lettre Dominicale ,
le nombre d'or ; & fur la feptième échelles,
9
SEPTEMBRE. 1750. PIT
Eheure du levé & du couché du Soleil . In
a dans un cartouche au bas , les lettres
Dominicales pour le premier Dimanche
de l'Avent , à perpétuité ; & à cette feuille
eft adoffé un imprimé , où la maniere de
s'en fervir eft expliquée , ce qui nous difpenfe
d'entrer dans un plus grand détail .
Ces Calendriers font très- avantageux
pour remplacer l'ufage connu des anciens
Calendriers , & celui des Ephémerides, où
l'on trouve les tems à venir. D'ailleurs un
feul de ces Calendriers fuffit pour la vie d'un
Homme ; & un petit nombre devient des
ofpéces de Tables Chronologiques , dont
on connoit l'importance pour l'Hiftoire.
Ces Calendriers fe vendent chez l'Au--
teur , à Paris , Quai de l'Horloge da Palais,
à l'enfeigne de l'Obfervatoire , où il diſtri
bue toujours les encriers qui ont le pré
cieux avantage de conferver l'encre.
LETTRE
De M. Robert de Vaugondy,fils de M. Roberts-
Géographe ordinaire du Roi , touchant une
Globe céleste de fix pouces & dèmie dé
diamétre.
JE
E vous prie, Monfieur
, de voulois
bien me donner place dans votre Mer
ure ,pour publier un Globe célefte de fixe
1JS MERCURE DE FRANCE.
pouces & demi de diamètre , calculé pour
l'année 1770 , dreffé d'après les Catalo
gues des plus habiles Aftronômes , & dans
lequel j'ai marqué aux principales étoiles
les caractéres Grecs de Bayerus . Il eft exécuté
par les meilleurs Graveurs . On peut
juger par celui- ci de la beauté du grand
Globe célefte de dix-huit pouces , que j'ai
promis il y a quelques années , & que je
mettrai au jour dans le courant de l'année
prochaine, avec le terreftre de pareille groffeur.
Des ouvrages que nous avons cu
mon pere & moi , & le petit nombre de
bons Graveurs font cauſe d'un fi grand retard.
J'efpére cependant que le Public ne
me fçaura pas mauvais gré de l'avoir fait
tant attendre , car j'ai fait ufage pour le
Globe terreftre de nouvelles découvertes ,
dont il auroit été privé , fi j'avois tenu ma
premiere parole. Je fuis , & c.
Ma demeure eft à Paris , fur le Quai de
l'Horloge du Palais , près le Pont Neuf.
L'ART de la Teinture des laines & des
étoffes de laine en grand & petit teint
avec une inftruction fur les débouillis . Par
M. Hellot de l'Académie Royale des Sciences
, & de la Société Royale de Londres. A
Paris,chez la veuve Piffot , Quai de Conti , &
Piffot, fils , Quai des Auguftins, à la Sageffe.
SEPTEMBRE. 1750. 159
TRAITE' des Pierres gravées par P. J.
Mariette. A Paris , de l'Imprimerie de
l'Auteur , 1750. Deux volumes , petit infolio.
Tout eft remarquable dans cet important
ouvrage : le ftyle qui eft clair & nerveux
, l'érudition qui eft choisie & étendue
, les conjectures qui font ingénieuſes ,
fans être hazardées ; les planches qui font
parfaitement bien gravées , d'après les deffeins
du célébre M. Bouchardon : le papier
enfin, & les caractéres qui font d'une gran
de beauté. Nous donnerons dans la fuire
l'extrait de cet ouvrage , que les Connoiffeurs
regardent comme un chef- d'oeuvre .
LETTRE
Al'Auteur du Mercure.
Es amateurs de l'Hiftoire nous ayant
Dconfeillé d'ajouter aux diverfes fuites
de Médailles forties de notre burin ,
foixante jettons fur les évenemens les plus
remarquables de l'Hiftoire Romaine , depuis
la fondation de Rome jufqu'à l'Empire
d'Augufte , comme un moyen de joindre
l'utilité à l'amufement , & d'inftruire
agréablement , non- feulement les enfans ,
mais les perfonnes même , qui fçachant
l'Hiftoire , font bien-aifes de s'en rappeller
160 MERCURE DE FRANCE
fouvent les principaux traits & lears dattes.
Nous vous prions de vouloir bien
avertir le public que cet ouvrage eft fini .
Dans la vûe de rendre ce Recueil à l'u--
fage des Dames , & des perfonnes de tout
ordre , nous avons crû devoir en mettre
les Infcriptions , ou Legendes en François ;
fi cette Langue n'a pas l'énergique brie--
veté du Latin , fi propre au ſtyle lapidaire
ou métallique , le Lecteur s'appercevra
qu'à force d'attention on a eu le bonheur
d'en approcher ; par exemple , le fixiéme
jetton repréfente Brutus , jugeant les fils ,
avec cette Legende , Plus Citoyen que Pere
au revers eft la tête de Brutus avec fon
nom & la datte. A. R. ( c'eſt-à - dire an de
Rome ) 245 : de pareilles dattes mifes à
chaque médaille , donnent la commodité
de les ranger de fuite , & d'étudier l'Hif
zoire dans l'ordre chronologique:
Quoique nous ne donnions à ce Recueil
que le nom de jettons , on peut le confi
dérer auffi comme une fuite de médailles
d'une grandeur raifonnable de 15 lignes
de diamètre , & d'un relief fuffifant pour
faire un bon effet.
SEPTEMBRE. 1750 160
Explication des Médailles gravées par Meffieurs
Jean Daffier, pere & fils , de Genève,
représentant unefuite des fujets de l' Hiftoire
Romaine. On a marqué dans chaque Médaille
l'année de Rome , à laquelle fonfujet
Se rapporte , ce nombre fert ici comme de
numero , pour défigner quelle eft la Médaille
dont on donne Lexplication.
MEDAILL E S.
1. Tête de Romulus. Revers. Fondation
de Rome. 2. Enlevement des Sabines..
Revers Paix procurée par les Sabines. 3 .
Tête de Numa Pompilius. Revers. Les loix
plus utiles que les armes . 4. Les Horaces
& les Curiaces. Revers . Explication allégorique.
5. Serment de Brutus. Revers.
Rome libre fous les. Confuls . 6. Tête de.
Brutus. Revers . Plus Citoyen que Pere..
7. Valeur d'Horatius Cocles. Revers..
Conftance de Scevola . 8. Réunion du
Sénat & du Peuple . Revers. Création des
Tribuns. 9. Tête de Coriolan. Revers .
Soumiffion filiale. 10. Zéle des Fabiens ..
Revers. De la Charue à la Dictature. 1 1.
Les 12 Tables. Revers. L'honneur préferé
à la vie. 12. Création des Cenfeurs . Revers.
Explication allégorique . 13. Génés
rofité des Dames Romaines . Revers . Dette
acquittée. 14. Tête de Furius Camillus..
162 MERCURE DE FRANCE.
Revers. Rome délivrée des Gaulois. 15..
Manlius fait mourir fon fils . Revers. Papirius
pardonne à Fabius . 16. Decius fe
dévoue pour la Patrie. Revers. Le fils fuit
l'exemple du pere . 17. Etabliffement des
grands chemins. Revers . Travaux néceffaires
pour la conftruction . 18. Tête de
Pyrrhus. Revers. Guerre de Pyrrhus . 19.
Art Militaire , Revers . Majeſté du Sénat.
20. Défintéreffement de Fabricius. Revers.
Pyrrhus recevant une Lettre. 21. Premiere
Guerre Punique. Revers. Explication allégorique.
22. Alliance des Romains &
de Hieron . Revers . Secours d'un Allié
fidéle. 23. Têre de Regulus . Revers, Verru
de Regulus, 24. Prife de Sagonde. Revers.
Seconde Guerre Punique . 25. Tête
d'Annibal . Revers. Annibal paffe les Alpes.
26. Victoires d'Annibal, Revers. Annibal
vaincu par les plaifirs . 27. Grandeur
d'ame de Paul Emile. Revers. Sageffe du
Sénat. 28. Vengeance facrifiée au bien
public. Revers. Diligence de Claudius
Neron. 29. Annibal aux portes de Rome.
Revers. Elpagne fecourue. 30. Tête de M.
Claudius Marcellus. Revers. Marcellus
pardonne aux Syracufains. 31. Tête de
Publius Cornelius Scipion l'Afriquain.
Revers. Continence de Scipion . 32. Scipion
paffe en Afrique, Revers. Entrevûe de
SEPTEMBRE. 1750. 163
Scipion & d'Annibal . 33. Scipion vainqueur
d'Annibal. Revers, Rome donne la
paix à Carthage. 34. Tête de Quintius Flaminius
. Revers, Liberté rendue à la Gréce .
35. L'Afie vaincue. Revers . Rome au- deffus
des Rois . 36. Noble défenſe de Scipion .
Revers. Retraite de Scipion . 37. Les fils
de Paul Emile à Athènes . Revers. Il triomphe
de Perfée. 3 S. Scipion & Zelius . Revers.
Troifiéme Guerre Punique. 39. Sédition
des Gracques. Revers. Jugurtha pu
ni. 40. Tête de C. Marius. Revers . Défaite
des Cimbres. 41. Marius à Carthage. Revers.
Horreur des Guerres Civiles. 42 .
Tête de Sylla. Revers . Abdication de Syl-,
la . 43. Tête de Pompée. Revers. Sûreté de
la Navigation . 44. Tête de Ciceron .
Revers. Triomphe de l'Eloquence. 45.
Unis par l'ambition. Revers. Conquête
des Gaules. 46. Fin de Mithridate. Revers.
Avarice punie. 47. Exil de Ciceron . Revers.
Rappel de Ciceron . 48. Céfar paſſe
le Rubicon. Revers. Fuite du Sénat . 49 .
Céfar & fa fortune. Revers . Intrépidité de
Céfar so. Bataille de Pharfale. Revers.
Humanité de Célar . 51. Tête de Julés-
Céfar. Revers. Dictateur Perpétuel . 52.
Tête de Caton d'Utique . Revers. Mort de
Caton . 53. Tête de M. Junius Brutus.
Revers. Derniers efforts de la liberté. 54-
164 MERCURE DE FRANCE.
Têtes d'Octave , d'Antoine, de Lepide. Revers.
Partage de l'Empire. 5.5 . Tête d'Antoine
& Cléopâtre. Revers. Bataille d'Actium .
56. Tête d'Augufte . Revers. Regne d'Augufte.
57. Têre d'Agrippa. Revers. Tête
de Mecenas. 8. Tête de Virgile . Revers.
Tête d'Horace. 59. Catulle , Fibulle ,
Properce. Revers. Têtes d'Ovide & de
Térence. 60. Tête de Tite- Live. Revers
Tête de Sallufte.
On trouvera cette Collection à Genève,
chez les Auteurs. A Paris , chez M. Bal
lexerd , Négociant , demeurant Place
Dauphine.
Catalogue des autres Médailles gravées par
le Sieur Jean Daffier , Graveur Médaillifte
de la République de Genève , & par
le Sieur Jacques- Antoine Daffier , ſon
fils , Graveur Médaillifte , & de la Monnoye
à Londres.
Médaille de 30 lignes de diamètre.
La Ville de Genève.
Médailles de 24 lignes de diamètre.
Louis XV . Roi de France , heureusement
regnant. Clement XII. Pape. Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne , heureuſement
regnant. Frederic Guillaume , Roi de
Praffe , heureusement regnant. André-HerSEPTEMBRE.
1750. 165
cules , Cardinal de Fleuri. Le Comte de
Lautrec. Guillaume Wake , Archevêque
de Canterbury. Louis le Fort. Le Docteur
Swif. Le Duc d'Argyle. Robert Barker.
Le Chevalier Jean Bernard . Mylord Carteret.
Le Comte de Cheſterfield . Abraham
de Moivre, Martin Folkes . Edmund
Halley . Richard Mead. Alexandre Pope .
Le Chevalier Robert Walpole. Guillaume
Pultney. Le Chevalier Hans Sloane .
La Médiation de Genéve. La Concorde
rétablie dans Genéve . Le Jubilé de la
Réformation de Genéve . La Reine de
Hongrie & de Boheme. Le Prince de
Galles. Le Prince d'Orange , Stathouder.
Le Maréchal Comte de Saxe . Mylord
Spencer Duc de Malbouroug. Le Chevalier
Fontaine.
Médailles de 18 lignes de diamètre.
Collection des Rois d'Angleterre.
Guillaume I. dit le Conquerant. Guillaume
11. dit le Roux, Henri I. Etienne. Henri
II. Richard I. Jean . Henri III . Edouard
I. Edouard II, Edouard III . Richard II.
Henri IV. Henri V. Henri VI. Edouard
IV . Edouard V. Richard III . Henri VII .
Henri VIII . Edouard VI . Marie 1. Elizabeth.
Jacques I. Charles. I. Charles II.
Jacques II. Marie II. Guillaume III.
166 MERCURE DE FRA NCE.
Anne. George I. George II . heureuſement
regnant. Caroline , ſon épouse.
Autres Médailles de même grandeur.
Pierre le Grand , Empereur des Ruffies.
Victor Amedée , Roi de Sardaigne . Olivier
Cromwel. Jean , Duc de Marlbourough.
Ifaac Newton . Le Général de Saconnay.
Jean Lock. Jean Milton. Samuel Clarck.
Chriftian Wolfius. Jean Oftervald . Guillaume
Schaespeark. Jean Bacon.
Médaille de 15 lignes de diamètre.
Le Prince Stathouder.
Médailles de 12 lignes de diamètre.
Louis XIV . Roi de France . Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne , heureusement
regnant. Le Cardinal d'Offat. Papire Maffon.
Achilles de Harlay. Jacques Augufte
'de Thou , Préfident au Parlement de Paris.
-Scevole de Sainte Marthe, François Malherbe.
Jacques Calot. Nicolas- Claude
Fabri de Peirefc. Maximilien de Bethune ,
Duc de Sully. Armand-Jean Dupleffis
Cardinal , Duc de Richelieu . Jean de Gaſfion.
Vincent Voiture. René Descartes.
Jacques Sirmond . Denis Petau . Pierre
Gaffendi. Jean-Louis Guez , Sieur de Balzac.
David Blondel . Euſtache le Sueur.
SEPTEMBRE . 1750. 167
Hierome Bignon . Pompone de Bellievre .
Jean - François Sarrazin . Antoine le Maître
. Jules , Cardinal Mazarin . Abraham
de Fabert. Pierre de Marca . Blaife Pafcal.
Blaife- François , Comte de Pagan . Nicolas
Pouffin . Henri de Lorraine , Comte
d'Harcourt . François Manfart . Jacques Sarrazin.
Samuel Bochart. Pierre Seguier.
Antoine Godeau . Jean-Baptifte Poquelin
de Moliere. Le Vicomte de Turenne,
Jean Varin. Hadrien Valois . Guillaume
de Lamoignon. Claude Ballin . Robert
Nanteuil. Olivier Patru . Jean - Baptifte
Colbert. Pierre Corneille. Louis de Bourbon
, Prince de Condé. Jean- Baptifte
Lully. Jean Claude. Abraham du Quefne.
Philippe Quinault. Claude Berbier Du
Metz. Charles le Brun . Jean de la Quintinie.
Ifmaël Bouilleau. Jean de la Fontaine.
Gille Menage . Madame des Houllieres
, ( Antoinette de la Garde ) . Antoine
Arnauld. François-Henri de Montmorency
, Duc de Luxembourg & de Piney.
Jean Racine. Pierre Bayle. Efprit Fleſchier .
Nicolas Boileau Defpreaux . Nicolas de
Catinat. Jacques de Toureil . François de
Salignac de la Motte Fenelon , Archevêque
Duc de Cambray. Nicolas Mallebranche.
Louis-Elie Dupin. Madame Dacier. Marc-
René de Voyer de Paulmy , Marquis d'Ar168
MERCURE DE FRANCE.
genfon. André Dacier. Philippe Duc d'Or
leans. André-Hercules , Cardinal de Fleury.
Hugo Grotius . François Turrettin , Jean
Tillotfon. Louis Tronchin . Antoine Leger.
Michel Turrettin. Benedict Pictet.
Jean-Alphonfe Turrettin . Jean le Clerc.
Le Comte de Lautrec . Charlotte de Rabutin
, Marquife de Sevigné . Charles-
Emanuel , Roi de Sardaigne. La Reine
d'Hongrie.
Autres Médailles de même grandeur.
Réformateurs de la Religion .
Jean Wiclef. Jean Hus. Jerôme de Prague.
Patrice Hamilton. Huldric Zuingle.
Jean Oecolampade . Berthold Haller.Simon
Grynæus. Martin Luther. Paul Fagius.
Martin Bucer. Thomas Cranmer. Nicolas
Ridleus. Hugues Latimer. Philippe
Melanchton. Jean A. Lafco . Pierre Martyr.
Wolfgang Mufculus . Jean Calvin.
Guillaume Farel. Pierre Viret. Jean Knox.
Henri Bullinger. Théodore de Beze.
CHANSON,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILOEN
FOUNDATIONS
.
SEPTEMBRE. 1750. 169
CHANSON.
RADUCTION de la Romance de
Metaftafe , qui commence par ces mots :
Grazie agl' inganni tuoi.
GRace à tant de tromperies ,
Grace à tes coquéteries ,
Nice , je refpire enfin :
Mon coeur , libre de fa chaîne,
Ne déguife plus fa peine ;
Ce n'eft plus un fonge vain.
Toute ma flâme eft éteinte ;
Sous une colere feinte
L'Amour ne fe cache plus.
Qu'on te nomme en ton abſence ;
Qu'on t'adore en ma préſence ,
Mes fens n'en font point émus.
En paix fans toi je fommeille ;
Tu n'es plus , quand je m'éveille ,
Le premier de mes defirs .
Rien de ta part ne m'agite ;
Je t'aborde & je te quitte ,
Sans regrets & fans plaifirs.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le fouvenir de tes charmes ,
Le fouvenir de mes larmes ,
Ne fait nul effet fur inoi
Juge enfin comment je t'aime ;
Avec mon rival lui- même
Je pourrois parler de toi,
XX
Sois tendre , fois inhumaine ;
Ta fierté n'eft pas moins vaine ,
Que le feroit ta douceur.
Sans être ému , je t'écoute ,
Et tes yeux n'ont plus de route
Pour pénétrer dans mon coeur.
D'un mépris , d'une careffe ,
Mes plaifirs ou ma trifteſſe
Ne reçoivent plus la loi ;
Sans toi j'aime les bocages ;
L'horreur des antres fauvages
Peut me déplaire avec toi.
Tu me parois encore belle ,
Mais , Nice , tu n'es plus celle
Dont mes fens font enchantés ;
Je vois , devenu plus fage , ….
Des défauts fur ton vifage ,
Qui me fembloient des beautés.
SEPTEMBRE 1750 . 171
Lorfque je brifai ma chaîne ,
Dieux ! que j'éprouvai de peine !
Hélas ! je crus d'en mourir !
Mais quand on a du courage ,
Pour le tirer d'eſclavage ,
Que ne peut-on point fouffrir ?
Ainfi du piége perfide
Le ferein fimple & timide
Avec effort échappé ,
Au prix des plumes qu'il laiffe ,
Prend des leçons de fageffe ,
Pour n'être plus attrapé .
***
Tu crois que mon coeur t'adore ,
Voyant que je parle encore
Des foupirs que j'ai pouffés ;
Mais tel , au Port qu'il défire ,
Le Nocher aime à redire
Les périls qu'il a paflés.
****
Le Guerrier couvert de gloire ;
Se plaît après la victoire ,
A raconter fes exploits :
Et l'Esclave exemt de peine ,
Montre avec plaifir la chaîne ,
Qu'il a traînée autrefois.
Hlj
172 MERCURE DE FRANCE.
Je m'exprime fans contrainte ,
Je ne parle point par feinte ,
Pour que tu m'ajoûtes foi :
Et quoique tu puiffes dire ,
Je ne daigne pas m'inftruire
Comment tu parles de moi.
Tes appas , Beauté trop vaine ;
Ne te rendront pas fans peine
Un auffi fiddle amant.
Ma perte eft moins dangereuse ,
Je fçais qu'une autre trompeufe
Se trouve plus aiſément.
Rouffeau , de Genéve.
$
张兼洗洗菜洗洗洗洗洗: 洗洗蔬乖乖
SPECTACLES.
MademoiselleBrillant,die avec fuccès dans lqesuiPraovjionucéesla,Cdéobmuét-a
Jeudi 16 Juillet fur le Théatre de la Comédie
Françoife. Ses rôles de début ont été Lucinde dans
l'Homme à bonnes fortunes ; Agathe dans les Folies
amoureuſes ; Celimene dans le Misantrope ;
Ifabelle dans l'Ecole des Maris ; Ifabelle dans la
Mere Coquette , &c. Le Public a jugé que cetts
Actrice avoit l'air noble,un fon de voix intéreffant,
beaucoup d'ufage du théatre & d'intelligence .
Les Comédiens François donnerent Lundi 27
Juillet,la premiere repréſentation d'uneComédie en
SEPTEMBRE. 173 1750.
trois Actes & en vers , intitulée , la Double Extravagance,
Cet ouvrage , qui a réuffi , eft de M. Bret,
Auteur de plufieurs Ecrits ingénieux . Nous en
rendrons compte dans le premier Mercure.
Les Comédiens Italiens donnerent le 8 Août la
premiere repréfentation d'une Comédie de M.
Rouffeau , en trois Actes & en vers , intitulée ,
Etourdi corrigé ou l'Ecole des peres .
CONCERT SPIRITUEL.
Le Samedi 15 Août , Fête de l'Affomption , le
Concert Spirituel a commencé par une belle fymphonie
de M. Huft , fuivi de Diligam te , Motet à
grand choeur de M. Gille , orné d'un Récir de M. de
Ja Lande. M Goeul , Ordinaire de la Mufique de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe , a joué
un concerto de flute . Laudate Dominum omnesesgentes
, Motet de M. le Fevre , Organiſte de S. Louis
en l'lfle , a été chanté par M. le Mire. M. Gavinies
a joué feul , & on a fini par Lauda Jeruſalem,
Motet à grand choeur de M. Mondonville. On a
entendu avec beaucoup de plaifir M , Chevalier de
Pons , Mrs Benoît & Poirier.
CONCERTS DE LA CÓUR.
Le Lundi 27 Juillet , le Mercredi 29 & le Samedi
premier Août , le Concert de la Reine exécuta
chez Madame la Dauphine le Prologue & les
ttois Actes du Ballet des Caractéres de l'Amour.
Ce Ballet , de la compofition de M. de Blâmont ,
Sur-Intendant de la Mufique de la Chambre du
Roi , a eu le même fuccès à la Cour qu'il a eu´à
Paris lors de fa repriſe.
Mlles Chevalier, Romainville, Coupé , Mathieu,
Hij
174 MERCURE DE FRANCE.
Godonnefche ; Mrs Jéliotte , de Chaffé , le Page ;
Benoît & le Clerc , en ont chanté les rôles .
Le Lundi 3 , le Mercredis & le Samedi 8 , On
chanta chez Madame la Dauphine le Prologue &
les cinq Actes de l'Opéra de Phaéton . Miles Romainville
, de Selle , Canavas , Mathieu & Guedon;
Mrs le Page , Benoît , Joguet , Poirier & Bêche
en ont chanté les rôles . Les fieurs Poirier & Bêche,
ont fait grand plaifir dans les rôles de Phaéton &
du Soleil, que ce dernier a chanté , ainfi que le
rôle de la Terre , pour fon début au Concert .
NOUVELLES ETRANGERES.
DU NORD.
DE CONSTANTINOPLE , le 14 Juin.
Idontune incendiunt, a réduit en cendres
E dernier incendie , outre les Edifices publics
le grand Arcenal , où l'on avoit raffemblé des armes
pour plus de 60 mille hommes . Par les recherches
que l'on continue de faire journellement,
on a de plus en plus lieu de croire que les Janiffaires
ont eu grande part à cet incendie , & que
leur deffein étoit, ou d'opérer une révolution, ou de
forcer le Grand -Seigneur à fatisfaire au défir qu'ils
ont d'avoir la guerre.
DE PETERSBOURG , le 8 Juillet.
Quelque fujet qu'on ait d'efpérer que la tranquillité
du Nord ne fera point altérée , l'Impératrice
, avant de fe rendre à Pétershoff , a figné des
ordres qui femblent annoncer une guerre proSEPTEMBRE.
1750% 175
chaine. Elle y dit , que comme malgré les bons offices
des Puiffances amies & malgréson inclination pour la
paix , elle pourroit par la fuite des évenemens fe trouwer
dans des circonstances imprévues , qui la mettroient.
conféquemment à fes déclarations précédentes , dans
la néceffité de fatisfaire à ce que la dignité de fa
Couronne le rang qu'elle tient parmi les grandes
Paffances, exigeroient d'elle , elle avoit crû devoir reg'er
d'avance ce qui feroit néceffaire dans de pareilles
erronfances. En conféquence elle donne fes ordres
; 1º . pour réunir les troupes qui font en- deçà
de la Neva avec celles qui font au de-là , afin de
pouvoir , fi le cas l'exige , en embarquer une partie
fur les Galeres , pendant que l'autre fervira fur
terre ; 2 ° pour tenis à Cronstadt , à Revel , à Frederichsham
, 100 Galeres prêtes à mettre en mer ;
3. pour regler le commandement de l'armée de
terre , qui marchera fous les ordres d'un Général
en chef de trois Lieutenans Généraux , de fept
Majors Généraux , de neuf Brigadiers & d'un Maréchal
des Logis ; 4° pour former de nouveaux
Magazins de vivres & de fourages , qui puiffent
fiffire pendant une année entiere à la ſubſiſtance
de 150 mille hommes ; °. pour faire marcher de
l'intérieur de l'Empire dix Régimens & deux mille
Cofaques , deftinés à renforcer l'armée de Livonie
& les troupes qui font fur la frontière de Cour
lande.
Le Général d'Arnimb , Envoyé Extraordinaire du
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , ayant reçu dernierement
des Dépêches de fa Cour , eut une conférence
avec le Comte de Beftuchef , Grand Chancelier
, & le Comte de Woronzoff , Vice Chancelier
de l'Empire. Elle roula principalement fur les
affaires de Courlande & fur les follicitations du
Roi de Pologne pour le rétabliffement du Duc de
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
Erneft de Biron. La maniere dont on traite actuel
lement ce Duc à Jaraflow , fait efpérer que les
follicitations de S. M. Pal . ne feront point infrucrueufes.
DE STOCKHOLM , le 24 Juillet.
Le 18 , fur les 10 heures du foir , la Princeſſe ,
épouse du Prince Succeffeur , accoucha d'un Prince
au Château de Drottningholm , où L. A. R. réfident
depuis quelque tems. Le Prince dépêcha lur
le champ un Seigneur de la Cour à Carlſberg pour
en inftruire le Roi , & par un de fes Gentilshommes
il en fit informer ici la Régence. A minuit
on annonça cette nouvelle au peuple par une décharge
générale de 2-56 pièces de canon & par lefon
des cloches , des trompettes & des timbales.
Le lendemain on rendit à Dieu de folemnelles actions
de graces dans toutes les Eglifes. Le 20 , le
Roi alla lui - même à Drottningholm féliciter le
Prince & la Princeffe . Le Prince nouveau né furbaptifé
le 22 fur les cinq heures du foir , dans la
Chapelle du Château , par l'Archevêque Benzelius
, en prefence du Roi , du Prince Succeffeur &
de plufieurs Seigneurs de la Cour , avec les mêmes
formalités qui ont été obfervées au Baptême du
Prince Héréditaire; & il fut nommé Frédéric -Adolphe.
Quand toute la Cérémonie fut achevée , un
Héraut d'Armes cria à haute voix : Vive le Prince
Frédéric Adolphe , Prince de Suéde , des Goths
des Vandales , après quoi on chanta le Te Deum ,
au bruit d'une triple décharge de quelques canons
& de la moufqueterie d'un bataillon des Gardes .
rangé en parade devant la Chapelle . Il y eut le
foir un magnifique fouper . On fit ici , le même
jour , de grandes réjouiffances. Toutes les cloches <
SEPTEMBRE. 1750. 177
fonnerent , toutes les maifons furent illuminées ,
& les 256 piéces de canons firent trois décharges.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , be 29Juillet.
'Impératrice Reine a fait tirer de la Bibliothé
que Impériale 18 mille volumes d'ouvrages
qui s'y trouvoient doubles de la même édition ,
pour en faire préfent à l'Univerfité de Prague.
Les Livres dont les éxemplaires fe font trouvés
triples , ont été deſtinés à l'Univerfité d'Infpruck ,
où l'on vient d'en envoyer 800 volumes.
Le Duc Chrétien - Louis de Mecklenbourg;
ayant des differends avec la Nobleffe de fon Du
ché , en a fait informer l'Empereur , qu'il a fait
prier en même-tems d'employer fon autorité pour
terminer ces differends par une décifion qui ne
Jaiffe rien à défirer. L'Empereur a chargé fon
Confeil Aulique d'examiner à fond cette affaire ,
& de chercher les moyens de l'accommodér
Pamiable.
DE HANOVRE , le 21 Juillet
Le to , le 13 & le 17 , le Comte de Czernicheff,
Envoyé Extraordinaire de l'Impératrice de Ruffie ,
eut avec les Miniftres du Roi des Conférences ;
dans lesquelles il ne négligea rien pour calmer les
inquiétudes caufées par les préparatifs de guerre
qui fe font en Rúffie. Il leur déclara , que ces préparatifs
n'étoient que defimple défense & depure précaution
; qu'ils paroifoient à la vérité confidérables ,
mais qu'au fonds ils n'étoient que proprtionnés à l'étendue
d'un fitvaſte Empire '; que l'Impératrice ne
Hy
*
178 MERCURE DE FRANCE.
ceffoit point de fouhaiter la paix ,& qu'elle la regardoit
comme na bian, à la confervation duquel elle défiroit
de pouvoir contribuer , mais qu'elle n'en feroit pas
moins attentive à tout ce qui pourroit intéreffer fa gloire
La dignité de fa Couronne & l'exécution des Traitéans
lesquels elle étoit entrée.
PORTUGAL.
DE LISBONNE , le 9 Juillet.
Leo,
!
E 6 , la flotte marchande du Brefil , confiftant
en 24 Navires, & commandée par le Capitaine
de mer & de guerre , Antonio- Carlos Pereira de
Souza , arriva dans ce Port . Elle a mis 90 jours à
fon voyage, & ramene ici le Comte Das Galveyas
Andre de Melo de Caftro , qui revient de ce pays,
qu'il a gouverné pendant plufieurs années. Avant
fon départ il a remis la Viceroyauté au Comte de
Atouguia , qui s'eft rendu de ce Port à la Baye de
Tous les Saints , en 4 jours.
• On a reçû d'Aveiro dans la Province de Beyra,
des lettres du 15 du mois dernier , au fujet de la
vifite que des Commiffaires Apoftoliques ont faite
des Reliques de l'Infante Dona Joanna , file du
Roi D. Alfonfe V , furnommé l'Africain , douziéme
fucceffeur du Fondateur de cette Monarchie ,
le Comte Henri , communément crû Prince du
Sang de France , de la premiere Maifon de Bourgogne.
Cette Princeffe , après avoir été Régente
du Royaume pendant l'expédition du Roi fon pere
en Afrique , prit l'habit de l'Ordre de Saint Dominique
, dans le Monaftére de Jéfus de cette Ville
d'Aveiro, où elle mourut en 1490, âgée de 38 ans.
Sur les preuves de la fainteté de fa vie , Innocent
XI la béatifia par une Bulle du 4 Avril 1693. En
SEPTEMBRE. 1750 . 179
1711 , le Roi D. Pédre II fit conftruire dans le
Choeur inférieur de l'Eglife de ce Monaftére , un
magnifique Maufalée de marbre , dans lequel on
tranfporta les Offemens de la Bienheureuſe Infante.
Depuis on n'a pas ceflé d'inftruire le procès de
fa Canonifation. Les Commiffaires Apoftoliques ,
- délégués pour y travailler for les lieux , ayant fixé
le premier Juin pour vifiter la ſépulture & reconnoître
les Reliques de l'Infante , les Religieufes fe
préparerent la veille à cette cérémonie par un jeû
ne au pain & à l'eau & par la participation aux Sacremens.
Les Commiffaires , après avoir fait leur
priere dans l'Eglife , entrerent dans le Convent ,
accompagnés d'un Maître de Cérémonies de l'E
vêque & Comte d'Aveiro , qu'une maladie avoir
empêché de fe rendre à la Ville , de deux Méde
eins , de deux Chirurgiens , d'un Architecte & des
autres perfonnes dont on pouvoit avoir befoin. La
Communauté les reçut à la porte de clôture & les
conduifit dans le Choeur , où tout le monde s'étant
mis à genoux & les Religieufes ayant des cierges
à la main , on chanta le Veni Creator . Après la
lecture d'une Bulle d'Urbain VIII qui défend à
toutes perfonnes d'ajoûter ou de fouftraire quoi
que ce foit à ce que les Tombeaux renferment ,
les Notaires examinerent s'il n'y avoit point en
quelque endroit du Choeur des fleurs ou d'autres
chofes odoriférantes. Ils prirent à ce fujer le ferment
des Religieuſes , & les Commiffaires firent
après eux le même examen , qui fut enfuite répé
té , tant pour le tombeau que pour les autres cho
fes que l'on avoit à viſiter . On tira du tombeau ,
quand il fut ouvert , un Coffre de bois noirci , lequel
en renfermoit un plus petit de Vernis de la
Chine, bleu . Ce fecond en contenoit un troifine,
couvert de velours cramoifi , dont les garnitures
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
& la fermeture étoient d'argent . L'ouverture de
ce dernier offrir à la vûe une espéce de paquet enveloppé
de bandelettes & couvert d'un voile de
foye. Il renfermoit les Reliques de l'Infante .
Après qu'on les eut vénérées , un des Chirurgiensfit
l'examen & la reconnoiffance de tous les Os..
Pendant qu'il les touchoit l'un après l'autre , il
s'apperçut qu'il en fortoit une odeur très agréable,
qui s'attachoit à les mains & qui fe fit fentir à
tous les Affiftans. Les Os ayant été lavés par l'or
dre des Commiffaires , l'odeur en devint plus vive.
Alors les Religieufes fonnérent leurs cloches , &
toutes celles de la Ville ſopnérent en même tems.
On ouvrit auffitôt les portes extérieures du Monaf
tére & celles de l'Eglife , que l'on avoit fermées dèsle
matin. Le peuple accourut en foule. On chanta‣ -
le. Te Deum & l'on expofa le S.-Sacrement . Pour
fatisfaire la dévotion des Fidéles , on leur fit baiſer
fur les degrés du Cheur les Reliques de la tête de
l'infante. Une odeur pareille à celle qui s'étoir
fait fentir dans le Choeur , en fortir & fe répandir
dans toute l'Eglife . L'eau dans laquelle on avoit
lavé les Os , fut diftribuée au peuple. Tout le
monde ne pouvant pas en avoir , la plupart appor
terent des vafes pleins d'eau pour que l'on y trem- '
par quelque Relique. On y fit auffi -toucher une
infinité de Rofaires , de Chapelets , de linges &
des étoffes ; & tout ce que les Reliques toucherent >
en prit Fodeur. Cette Cérémonie duta juſqu'à fix*
heures du foir , que l'on renveloppa les Offemens
& qu'on les renferma dans le Tombeau . Les Coinmiffaires
, avec toute leur fuite , étant retournés at
l'Eglife , on chanta pour la feconde fois le Te
Deum , qui fut fuivi de la Bénédiction du Saint Sacrement.
La nuit & les deux fuivantes , toute laž
Valle fut illuminée , & le peuple ne ceffa poins des
SEPTEMBRE. 1750.
1877
donner des preuves de fa joye. Le 2 , les Dominicains
, le 3 , les Freres Mineurs , le 4; le Clergé de
la Ville , allerent à l'Eglife du Monaftére chanter
la grande Meffe & le Te Deum, Le 2 , après midi,
les Commiflaires firent , avec les mêmes folemni--
tés que la veille , l'examen des autres Reliques de
la Bien- heureuſe Infante , que l'on conferve dans
cette Eglife. Le 4 , à la fin de la grande Meffe , on
en expola quelques- unes fur le Maître Antel en
faveur de la Garniſon , qui les falua de trois dé--
charges , après lefquelles les foldats entrerent dans
l'Eglife pour baifer ces Reliques. C'eft ce qui ter
mina cette pieufe folemnité.
ESPAGNE..
DE MADRID le 21 Juillet
Le Marquis de Valdelirion , que l'on fçait avoir
une très grande connoiffance des affaires de l'A
mérique , vient d'être choifi parle Roi pour rem
plir dans le Confeil des Indes la place de Confeiller
diEpée , vacante par la mort de D. Joſeph de la
Quintana
IT ALI EF
DE NAPLES , le 15 Juillet.
Ly a quelque tems que des Corfaires de Bara
barie s'emparerent dans les mers de Sicile des
deux Tartanes Napolitaines , chargées de maté
riaux
pour les nouvelles fortifications de Gergenti.
Le 2 de ce mois il arriva- dans ce Port une Tartane
de Trapani , par laquelle on apprit que deux Ga
liotes du même endroit , ayant donné la chaffe à
ces mêmes . Corfaires , les avoient obligés après
-
182 MERCURE DE FRANCE.
un combat très- vif , d'abandonner leurs prifes ,
& s'étoient même emparées d'un de leurs Bâtimens
, ayant 29 ou 30 hommes d'équipage.
Le Roi a envoyé à l'Infante Ducheſſe de Sa
voye , fa foeur , un magnifique préfent , qui confifte
en un Bouquer de diamans d'un prix trèsconfidérable
.
On a reçu
avis de Cadix que l'Eſcadre de l'Amiral
Spinola avoit apporté pour le compte des Né
gocians de ce Royaume, tant en efpeces qu'en marchandifes,
la valeur d'un million &idemi de piaftres.
DE ROME , le 28 Juillet.
Le 30 du mois dernier , le 6 & le rz de ce mois,
l'Arcadie s'affembla , comme elle a coûtume de
faire trois fois tous les ans en l'honneur des Apôtres
S Pierre & S. Paul , principaux Patrons de
cette Ville. Ces Affemblées le tinrent au Boſco
Parrafio. L'Abbé Morei , Gardien Général de l'Ar
cadie , fit l'ouverture de la premiere en préfence
des Cardinaux Spinelli , Rezzonico , Tamburini
& Corfini, par un Difcours, & par un Sonnet, qui
fut fi goûté , que les Cardinaux exigerent qu'il le
récitât une feconde fois. Les ouvrages des autres
Académiciens furent écoutés avec plaifir , & fur
tout un Difcours en vers Latins du P. Bernardo
Guglielmini , Prêtre des Ecoles Pieufes . L'ouverture
de la feconde Affemblée , à laquelle affifta le
Cardinal Tamburini , fe fit par un Difcours du
Marquis Giovanni Chigi Montori Patrizi , Grand
Fourier des Sacrés Palais Apoftoliques. Ce Difcours
fut fuivi d'une Elégie Latine du Docteur
Zanoti , Secretaire de l'Inftitut de Bologne , d'un
Poëme en rime Octave du P. Fufconi Mineur Conventuel
, & de deux autres Piéces en vers du Doc.
SEPTEMBRE . 1750. 183
teur Scarzelli & de l'Abbé Brogi . Ces ouvrages
d'une jufte étendue furent entremêlés de plufieurs
petites Pièces en vers , les unes en Latin & les autres
en Italien. Quoique ces deux jours le tems pa
ût fe difpofer à la pluye , le nombre des affiftans
ne laiffa pas d'être confidérable ; mais ce ne fut
rien en comparaifon de la troifiéme Affemblée ,
où l'affluence fut fi grande qu'on ne fe fouvient
pas d'en avoir jamais vae de pareille . I es Cardinaux
Caraffa , Guadagni , Spinola , Rezzonico ,
Cavalchini , Lanti , Ricci , Tamburini, Alexandre
Albani , Corfini , Bardi & Orfini s'y trouverent.
L'Abbé Sebaftiano Maria Correa , Romain , Prélat
Domeftique du Pape , fit le Difcours . Ensuite
le P. Carlo Nocetti , Jéſuite , Lecteur émérite en
Théologie , Mathématicien , Orateur & Poëte
célebre , lut une Elégie Latine , à laquelle fuccédérent
une Elégie Italienne de l'Abbé Fiorilli ; un
Capitolo de l'Abbé Goli ; un Poëme de l'Abbé
Piazi, Secretaire du Cardinal Alexandre Albani , &-
plusieurs petites piéces en vers. Tout fut applaudi
généralement , & fur tout la récapitulation que
FAbbé Michilli fit fur le champ en vers Latins de
ce qu'on avoit récité dans les trois Affemblées.
Le 13 après midi , il y eut au Quirinal une Affemblée
de l'Académie de l'Hiftoire Romaine ,
en préfence de S. S. du Connétable , Protecteur de
cette Académie & du Cardinal Duc d'Yorck.
L'Albé Gaetano Cenni , Bénéficier de l'Eglife de
Saint Pierre , y lut une Diflertation fur le Luftre
le Dénombrement des Romains.
DE VENISE , le 4 Juillet.
On travaille ici depuis quelque tems à des Armemens
de mer confidérables , & on compte avoir
S4 MERCURE DE FRANCE
lé mois prochain une Flote en état de mettre à la
voile. On leve auffi du monde pour le ſervice de
la République , & l'on parle de former plufieurs
nouveaux Régimens des troupes étrangeres .
Par des nouvelles venues dernierement de l'Iſle
de Cérigo dans l'Archipel , on a fçu que dans la
partie de cette 14e qui regarde la Morée , il y
avoit eu le du mois dernier un tremblement de
terre fi violent , qu'une grande quantité de mai
fóns ayant été tout à coup abîmée en terre , il
avoit péri plus de deux mille perfonnes , & que la
Capitale , portant le même nom que l'Iſle & fituée ·
für un recher, avoit beaucoup fouffert.
DE BASTIA, le premier Juillet.
L'Académie des Belles-Lettres du Royaume de
Corfe, ayant examiné les 41 Difcours qu'elle a
reçus pour le Prix deſtiné à l'ouvrage qui caractériferoit
avec le plus de précifion les devoirs des
Sujets ´envers leur Souverain , a décerné ce Prix au³
Difcours N°. 39 , ayant au bas pour Sentence ce
vers d'Horace :
Principibus placuiffe vivis non ultima laus eft.
L'Abbé de Bellet , de l'Académie des Belles-Lera
tres de Montauban , en eft l'Auteur. Un Difcours
de M. Chabaud de l'Oratoire , Membre des Académies
des Sciences de Villefranche & de Pau , a
balancé quelque tems les fuffrages. L'Académie
donnera ces deux Difcours au public.
Le Prix réſervé par le Marquis de Curzay aur
Membres de cette Académie , dont il eft le Protecteur
, & deftiné pour l'ouvrage où l'on expoferoit
avec plus de netteté , l'établiſſement des dix
l'obligation de s'y conformer ; fera- diſtribué à la
SEPTEMBRE. 1750. 185
Compagnie en corps. Une des plus célebres Académies
d'Italie , à qui le Marquis de Curzai avoit
envoyé tous les ouvrages écrits en Latin fur ce
fujet , les a jugés tous également dignes du Prix.
DE GENES , le 15 Juillet.
Billets de la Banque de Saint George pes
dent actuellement 32 pour cent.
La femaine derniere , les Habitans de Pozol ,
de la dépendance du Roi de Sardaigne , envoyerent
quelques mulets paître für les terres de la
République , dans le voifinage de Novi. Les Génois
des environs les enleverent , & , pour repré-·
failles , les Habitans de Pozol fe faifirent d'une
vingtaine de boeufs . On prit auffi tôt les armes
à Novi ; & cette bagatelle pouvoit devenir une
affaire férieufe , fi le Commandant de Tortone ne
L'eût accommodée , en faisant reftituer les boeufs ,.
& permettant la confifcation des mulets.
Les dernieres Lettres de Corfe , en date du 8 de :
ce mois , annoncent que tout eft parfaitement tranquille
dans cette Ifle.
DE TURIN , le 15 Juillet.
L'Infante Ducheffe de Savoye , qui depuis foir ,
arrivée n'étoit point encore fortie en forme publique
, alla le 10 & le 13 du mois dernier , avec un³
nombreux cortége , la premiere fois à l'Eglife de .
la Confolata , & la feconde , à celle de Saint François
, où l'on célébroit la Fête de Saint Antoine de.
Pade , Patron de cette Capitale . Elle fut accompagnée
chaque fois , des Princeffes Royales & dela
Princeffe de Carignan , fuivies de leurs Corté--
ges. Au fortir de ces deux Eglifes elle alla fe mon
trer à lapromenade de la Citadelle.
186 MERCURÉ DE FRANCE.
Le 14 & le 15 , elle alla ſe promener à la Maifon
Royale du Valentin . Elle étoit accompagnée
le fecond jour des Princeffes Royales , & fuivie
d'un grand Cortége. Le Roi , le Duc de Savoye , &
la Princeffe de Carignan s'y étoient rendus dans
le même tems . Outre les Caroffes de la Cour , il
y eut une nombreufe file de magnifiques équipa
ges & de riches livrées. Au retour du Valentin ,
il y eut Concert au Palais Royal . Enfuite , le
Roi & la Famille Royale fouperent à une table de
trente couverts , od Sa Majesté admit , outre le
Prince & la Princelle de Carignan , plufieurs Dames
de la Cour & que'ques ""Dames étrangeres.
Le 20 , la Ducheffe de Savoye retourna fe prome
ner au Valentin , où toute la Nobleffe la fuivit en
habits de Gala. Le foir , il y eut au Palais Royal
de cette Ville un Bal paré dans la grande Sale des
Gardes Suiffes , que l'on avoit ornée magnifiquement
. Il y avoit au fond de la Sale , une Eſtrade
for laquelle on avoit placé le Trône du Roi & des
fiéges pour toute la Famille Royale ; des loges
pour les Ambaffadeurs , & pour les Miniftres
Etrangers , & des parquets pour les Dames qui
n'étoient point en habits de Cour . Le Bal fut ouvert
par le Duc & la Duchefle de Savoye.
Le 29 , le Cardinal Des Lances , accompagné
de l'Archevêque de cette Ville , & de feize Evêques
, fit la cérémonie d'expofer folemnellement
le Saint Suaire , en préfence du Roi , du Duc &
de la Ducheffe de Savoye , du Duc de Chablais ,
des Princeffes Royales ,des Princes du Sang &
des Chevaliers des Ordres , qui tous avoient des
cierges à la main.
Le Prince de Carignan donna , le foir du même
jour , un Bal qui termina les differentes Fêtes , oc
cafionnées par le mariage du Duc de Savoye.
SEPTEMBRE. 1750. 187
Le même jour , le Comte de Monafterol , nommé
Ambaffadeur Extraordinaire auprès du Roi
des Deux Siciles , partit pour fe rendre à Naples.
Quelques jours auparavant , le Roi avoit nommé
le Comte de Viry , ci devant Miniftre auprès
des Cantons Suiffes , pour fon Envoyé Extraordi
nire auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies ; & le Comte de Gattimara , pour aller réfider
à Génes , en qualité d'Envoyé .
Avant-bier , Sa Majesté partit avec fa fuite ordinaire
pour les bains de Vaudier , dont elle ſe
trouva parfaitement bien l'année derniere .
Le Comte de Montgardino , Membre du Confeil
de Commerce , mourut en cette Ville le 7 de
ce[mois.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le z Acût .
N apprend de Newcastle du 15 du mois
paffé , que la maladie , qui regnoit parmi les
bêtes à cornes , étoit entierement ceflée dans le
Comté de Northumberland , & que l'on y avoit
levé provifionnellement les défentes de tenir des
Foires & des Marchés pour la vente de ces fortes
de bêtes.
Hier , il fe tint une affemblée générale de la
Compagnie du Sud , dans laquelle on déclara que
Je Dividende des Actions fur le fonds Capital de
la Compagnie , pour la demie - année échué à la
Saint Jean dernière , feroit de deux pour cent
que l'on payeroit le 9 de ce mois . ୨
" &
Les orages , qui depuis quelque tems font plus
fréquens en ce Pays qu'ils ne l'ont jamais été , caufent
de grands dommages , tant ici qu'aux envi
rons & dans differentes Provinces.
ISS MERCURE DE FRANCE.
Les Sieurs Dicker , Bifcoe & Champion ont
été nommés Commiffaires du Commerce d'Afri
que pour la Ville de Briftol . Au lieu de cinq ou
fix Vaifleaux que la Compagnie Royale , qui
vient d'être fupprimée , employoit tous les ans
pour fon Commerce, il en partira cette année , au
moins une vingtaine pour les Côtes d'Afrique.
Actions Banque , 134 ; Indes , 287 ; Sud ,
1-12 & demi ; Annuités , 105.
DE LA HAVE , le 29 Juillet.
Le 20 , les Vaiffeaux de la Compagnie des Indes
, le Diemen & le Slooten , venant , le premier
de Ceylan , & le fecond de la Chine , pour le
compte de la Chambré d'Amfterdam , arriverent
au Texel , fous le Convoi du Vaiffeau de guerre
le Harlemmeront , commande par le Chef d'Efca
dre Baron Emft de Peterſen .
འ
Avant hier , Meffieurs Lucas Trip , Hertoge
de Feringa , Linfen de Cantes , & Rengers de
Farmshum , Députés des Etats de la Province de
Groningue & des Ommelandes , remirent au
Prince Stadhouder dans une boëte d'or le Diplôme,
par lequel les mêmes Etats confirment à ce Prince
& à fes Defcendans , le Stadhouderat héréditaire
de leur Province.
Le Confeil d'Etat a deftiné provifionellement
125 mille florins , pour rebâtir & réparer les maifons
rumées pendant le Siége de Bergopfoom .
Des Lettres de Cologne du 28 , portent que le
23 le Comte de Hohenzollern étoit mort à Auguftebourg
à l'âge de 58 ans . Il éroit Premier
Miniftre , Chambellan Héréditaire & Grand-
Maître de la Maifon de l'Electeur , Grand-Doyen
&- Chanoine à latere de l'Eglife Métropolitaine-
?
1
SEPTEMBRE. 1750. 189
de Cologne , Chanoine de Strasbourg , & revêtu
de plufieurs autres Charges & Bénéfices confidérables.
Il étoit à la Comédie avec l'Electeur , lorf
qu'il fut furpris d'une attaque d'apoplexie. On le
tranfporta fur le champ à fon Appartement , où il
mourut un infant après.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , c.
E 28 Juillet , le Roi partit de Versailles pour
aller à Choifi , d'où il revint le foir.
Sa Majesté a accordé des Places de Commandeurs
à la Penfion de trois mille livres dans l'Ordre
de Saint Louis , à M. le Marquis de Calviere ,
Lieutenant Général de les armées , & Lieutenant
en la Compagnie de Villeroi des Gardes de fon
Corps , & à M. de S. Pern , auffi Lieutenant Géné❤
ral des armées de Sa Majesté , & Inspecteur Com
mandant le Régiment des Grenadiers de France.
M. de la Bourdonnaye , Intendant de Rouen ,
a été nommé Confeiller d'Etat ordinaire , & quelques
jours après , M. de Vanolles , Intendant d'Als
face , a pareillement été nommé Confeiller d'Etat
ordinaire.
Le Roi a nommé M. Moreau de Naſſigny, Préfident
Honoraire au Parlement de Paris , à la place
de Confeiller d'honneur du même Parlement ,
vacante par la mort de M. de Gaumont,
Le 30 , Actions , dix-huit cens cinquante cinq;
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
treize ; ceux de la feconde , fix cens cinquanter
trois.
190 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi , par les Lettres Patentes du mois dernier
, a érigé en Marquifat la Terre de la Grande
Bare , dans la Province de Normandie , en faveur
de M. du Déſert.
Le 12 du même mois , l'Univerfité fit dans la
Sale des Ecoles extérieures de Sorbonne , en préfence
du Parlement , & d'une très-nombreuſe alfemblée
, la diftribution des prix fondés par feu
Meffire Louis le Gendre , Chanoine de l'Eglife de
Paris , & de ceux fondés depuis par feu Me . Charles
Coffin , Principal du Collège de Beauvais . La
cérémonie commença pat un difcours Latin , dans
lequel M. Baiteux , Profeffeur de Rhéthorique au
College de Navarre , connu par quelques ouvrages
que le Public a reçus favorablement , parla :
1°. De lanéceffité de feformer dans l'étude des Bells
Lettres , fur le goût de la faine antiquité Grecque &a
Latine ; 2° . des moyens d'acquérir ce goût de l'Antiquité,
dont il ſemble que l'on s'écarte tous les jours de
plus en plus . Après ce difcours , M. de Maupeou ,
Premier Prefident du Parlement , donna le premier
Prix. Les autres furent diftribués par M. Hamelin
, Recteur. A la fin on déclara qu'un dif▲
cours de la compofition de M. Vicaire , l'un des
Sous-Maîtres du Collège Mazarin , avoit été jugé
digne du Prix d'Eloquence Latine , nouvellement
fondé par M. Coignard , Imprimeur ordinaire du
Roi. Pour pouvoir concourir à ce prix , il faut , felon
l'Acte de Fondation , être Maître ès Arts dans l'Univerfité
de Paris , pourvû qu'on ne foit ni Docteur
en quelqu'une des Facultés fupérieures de ladite Univerfité
, ni Profeffeur de Philofophie ou de Rhétorique
dans quelqu'un de fes Collèges de plein exercice , ni
Principal de quelqu'un defdits Colleges , ni Membre
d'aucune Communauté Religieufe ou Congrégation
Réguliere . Les Profeſſeurs de Réthorique & d'Huma.
SEPTEMBRE. 1750. 191
*
mités des Univerfités de Reims i de Caën , affiliées à
celle de Paris , peuvent auffi concourir , même n'étant
pas Maitres ès Arts de l'Univerfité de Paris , pourvû
néanmoins qu'ils enfeignent dans les Colléges feculiers,
qu'ilsfoient Séculiers eux mêmes. Il s'agiffoit
dans les difcours , compofés pour le Prix de
cette année , de prouver que les Lettres Françoi
fes ne peuvent fe maintenir dans un état fain &
floriffant que par la même étude des Lettres Grecques
& Latiues , à laquelle elles doivent leur ori
gine & leur accroiffement. Ce fujet avoit été propofé
de cette maniere : Gallicis Litteris , ut fient
incolumes florentes , neceffarium eft idem unde orta
educateque funt , cum Gracis Latinifque commer
cium.
On a appris de Lisbonne du 15 Juillet , que le
Roi de Portugal s'étoit trouvé fi mal le 10 , qu'on
• avoit crû ne devoir pas differer à lui adminiftrer
les Sacremens , qu'il reçut avec les plus grands
fentimens de pieré ; mais que ce. Prince s'etoit
trouvé mieux les jours fuivans , & qu'il avoit fi
bien paffé la nuit du 14 au 15 , qu'on avoit tout
lieu d'efperer une prompte & entiere convalef
cence.
Le 13 , Actions , dix- huit cens quarante cinq g
Billets de la premiere Loterie Royale , fept cens
douze ; ceux de la feconde , fix cens cinquantecinq
.
Le Roi a accordé au Marquis de Pernes , Gen
tilhomme du Boulonois , l'agrément d'un Guidon
de Gendarmerie : en attendant qu'il y en ait de
vacquant , il l'a placé dans fon Régiment d'Infanterie.
Le frere aîné du Marquis de Pernes fut tué
à la bataille de Rocoux , à côté du Duc de Boufflers
dont il étoit Aide- de - Camp.
92 MERCURE DE FRANCE.
A MADAME ***.
BOUTS- RIME'S
Donnés par elle à remplir.
Duffent Uffent ces Bouts- rimés me conduire au cercued;
Plus pour vous obéir que par un fol orgueil ,
J'entreprends au hazard tout ce que votre bouche
M'ordonne dans un genre où preſque rien ne
touche ,
Où mille ont fuccombé fous les loix qu'il preferit.
Mais fage en mon effor , & volant terre à terre
Je n'irai point ravir au ſéjour du
Le feu dont votre verve eût rempli cet
Si cependant il faut , pour vous plaire ,
Défier le Parnaffe & braver tout
Pour le Prix du combat , propoſez votre
tonnerre
Ecrit.
Lifette ,
Athlette ,
coeur;
L'Amour , mieux qu'Apollon , me rendra le
vainqueur.
Doré.
REPONSE .
SEPTEMBRE. 1750. 193
V
REPONSE
A l'Auteur des Bouts - rimés , pour
Madame ***.
bouche ,
Os vers vous feront vivre au- delà du cercueil;
De mille Auteurs bouffis ils confondroient l'orgueil;
Votre génie heureux, parlant par votre
Dirigeant votre main , change en or ce qu'il
touche .
Ce n'est pour vous qu'un jeu que ce qu'on vous
tonnerre
prefcrit.
Vous volez jufqu'au Ciel fans retomber à terre ,
Et fçavez , fans aller au féjour du
Remplir d'un feu divin jufqu'au plus fimple Ecrit.
Il n'eſt point de rival pour vous près de Lifette ,
Sur le Pinde , à fes yeux , vous n'avez point d'
Pour le Prix du combat lui demander fon
Athlette ;
coeur,
C'eſtjouer à coup sûr, & combattre en vainqueur.
194 MERCURE DE FRANCE.
MARIAGE ET MORTS.
E.4 Août Etienne-Guillaume Favieres , Con-
Lfeiller époula la Paroille
de Saint Nicolas du Chardonnet , Sufanne Geneviève
de Breget , fille mineure de Philippe de Breget
, Baron du Saint Empire , Confeiller du Roi
en fon Grand Confeil , Commandeur ; Prevôt &
Grand- Maître des Cérémonies des Ordres
Royaux , Militaires & Hofpitaliers de Notre-
Dame du Mont Carmel , & de Saint Lazare de
Jerufalem , & de feue Sufanne - Caffine de Fau.
Il eft fils de défunt Etienne - Guillaume Favieres ,
Seigneur du Pleffis & de Charmoy , Confeiller du
Roi en fes Confeils , Maître ordinaire en fa Chambre
des Comptes , & de Catherine - Aimée de
Fau.
Au commencement de Juillet N. Comte d'Aumale
, Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , & Gouverneur d'Arras , y mourut.
Le 11 , Marie-Philippe Verani de Varennes
veuve de N. Maillard , Conſeiller du Roi en fa
Cour des Aides & Confeiller - Honoraire en
PHôtel de Ville de Paris , y mourut , & fut inhu
mée à Saint Severin ,
Le même jour Jean-Baptifte de Montbullé , Seigneur
de Hanglé & des Sales , Confeiller de
Grand'Chambre , & Chef du Confeil de S. A. S,
Madame la Princeffe de Conti , mourut fur la Pasoiffe
de Saint Sulpice , & fut tranfporté à Saint
Severin . Il avoit été reçu Confeiller au Parlement
SEPTEMBRE . 1750. 195
le 16 Mars 1706 , & avoit épousé en Octobre
1714 , Françoiſe Gluc , qui mourut le premier
Juillet 1730 , âgée de 46 ans , de laquelle il a eu
N. de Monthullé , Confeiller au Parlement , reçu
le 10 Février 1741 , & une fille mariée en Août
1740 à N. de Monteclair , Officier dans la Gendarmerie.
Il étoit fils de Jean-Jofeph de Monthullé , auffi
Confeiller au Parlement , & Commiflaire aux Requêtes
du Palais , dont il mourut Doyen le 10
Mai 1714 , & d'Agnès Bouvard de Fourqueux , fa
feconde femme , morte de 16 Mai 1726 , âgée de
77 ans.
Jean Baptifte , qui donne lieu à cet article ,
avcit un frere puîné , nommé Augufte- Joſeph de
Monthullé , Chanoine , Doyen Honoraire , Grand
Vicaire de Beauvais , Docteur de Sorbonne , &
Abbé de Lignes , en Décembre 1725. Leur
Ayeul étoit François de Monthullé , Maire de la
Ville de Nantes , en Bretagne , qui de Marie Regnier
, fa femme , avoit eu cinq enfans , dont Jean-
Jofeph leur pere.
Le 21 , Jacques- Etienne de Grouches , Comte de
Chepi , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
mourut âgé de quarante- deux ans , & fut inhumé
à Saint Sulpice. Il étoit fils de Nicolas- Antoine de
Chepi , Chambellan de S. A R. M le Duc d'Or
léans , Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
de Geneviève Bequin d'Angreville. 11 laifle un
frere aîné , nommé Charles Nicolas , marié le
31 Mai 1737 , avec Mademoiſelle Ou fin , & une
four Marie Geneviève- Gabrielle Nicole , mariée
dans la même année au Marquis de Bully.
Le 22 , N. de Gaumont , Confeiller d'Etat ordi
naire , & Confeiller d'honneur au Parlement ,
mourut dans fa quatre- vingt-feptiéme année , &
fut inhumé à Saint Paul.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Le 25 Louis- François de Thiboutot , Marquis de
Thiboutot & de Manqueville , Baron d'Ouville ,
& de la Riviere d'Hermanville , & c . Comte de
Montgommeri , Chevalier de l'Ordre de Saint
Louis , Maréchal des Camps & Armées du Roi , &
premier Lieutenant General d'Artillerie , mourut
âgé de 71 ans , & fut inaumé à Saint Paul.
Le 31 , Benjamin Auguftin de Cordouan de
Langey , Marquis de Teligny , mourut âgé d'environ
84 ans fur la Paroiffe de Saint Sulpice , &fut tranfporté
aux PP. de l'Oratoire.
Le 2 Août , Louis-Jacques de Chapt de Raftignar,
Archevêque de Tours , Prélat Commandeur des
Ordres du Roi , Abbé de la Sainte Trinité de Vendôme
, Ordre de Saint Benoît , Diocéfe de Blois ,
de la Couronne , Ordre de Saint Auguflin , Congrégation
de France , Diocéfe d'Angoulême , &
de Vauluifant , Ordre de Citeaux , Diocèle de
Sens , & Docteur en Théologie de la Maiſon &
Société de Sorbonne , mourut dans fa Maifon de
Plaifance , près de Tours , âgé d'environ 67 ans.
Il avoit été facré Evêque de Tulles en 1722 , &
transferé à l'Archevêché de Tours en 1723. Il
nous fuffira de dire à l'honneur de la Maifon de
cet illuftre Prélat, qu'un grand nombre d'anciennes
Maifons fe font gloire des alliances qu'elles ont
contractées avec elle .
Louis-François le Prevot , Seigneur de la Tousche,
Sous-Doyen de la Noblefle de Bretagne , mourut
dernierement à Quintin , âgé de 84 ans. Ce n'eft
pas lui , mais le Chevalier de la Touſche , l'un de
Les fils qui s'eft fait tant d'honneur en 1748 , à la
défenfe de Pondicheri . Quelques Gazettes étran
geres ont dit mal- à- propos du père , ce qui ne
Convient qu'au fils.
Les ,Jeanne-Marguerite Henriette de Durfors
SEPTEMBRE. 1750. 197
de Duras , veuve de Louis de Lorraine , Prince de
Lambefc , mourut âgée de 18 ans & demi au Convent
de la Magdeleine de Treftrel , & y fut inhumée
.
Elle étoit fille de Jacques Henri de Durfort ;
Duc de Duras , & de Louife Magdeleine Echalart
de la Mark , Comteffe de Braine & de Serignan ,
Elle étoit née en 1591 , & avoit été mariée le 22
Mai 1709 à Henri de Lorraine , Prince de Lambefc
, Comte de Brionne & de Braine , mort à Pa.
ris le 9 Septembre 1743 , dont elle laifle plufieurs
enfans , fçavoir , 1 ° . Louis- Charles de Lorraine ,
Comte de Brionne , né le 10 Septembre 1725
Grand Ecuyer de France en furvivance , marié
en troiftémes nôces le 30 Octobre 1748 , avec
Louife-Julie Conftance de Rohan , fille de Charles
de Rohan , Prince de Montauban , & d'Eléo
nore Eugenie de Bethyzi de Mezieres , Dame du-
Palais de la Reine. Il n'a point d'enfans . 2º . François
- Camille de Lorraine , dit le Chevalier de
Lorraine , né le 31 Octobre 1726. 3 ° . Jeanne-
Louife de Lorraine , Demoifelle de Lambefc. 4 .
Henriette-Julie- Gabrielle de Lorraine , mariée le
3. Mai 1739 , avec Jacques de Portugal Pereira
Mello , Duc de Cadaval. 50. Charlotte - Louiſe de
Lorraine. 6º . Agathe Louiſe de Lorraine.
Le 9, Pierre Michel Coufin , Confeiller du Roi
en fes Confeils , Procureur Général Honoraire
des Requêtes de l'Hôtel , Seigneur de Villette ,
Condencourt & autres lieux , mourut & fut inhumé
à Saint Gervais.
198 MERCURE DE FRANCE.
ARRESTS NOTABLES.
RREST du Confeil d'Etat du Roi , du 19
A
Août 1743 , concernant la vente & diftribution
des Verres dans le magafin des Verres à vitres,
établi à Paris par l'Arrêt du Confeil du 16 Octobre
174 .
: DECLARATION du Roi , donnée à Fon-
Lainebleau le 21 Octobre 1749 , regiſtrée en Parlement
, qui ordonne la continuation de la perception
du doublement des droits du Domaine ,
Barrage , Poids- le - Roi de Paris , & autres droits
y énoncés , pendant le bail de Jean Girardin , Adjudicataire
des Fermes générales unies .
AUTRE , donnée à Versailles le 20 Avrif
1750 , regiſtrée au Parlement le 23 Juin fuivant ,
donnée en conféquence de l'Edit du mois d'Avril
1749 , au fujet des frais des procédures qui fe font
dans les Siéges auxquels des Prévôtés ou autres Jurifdictions
femblables , fupprimées par differens
Edits particuliers , ont été réunies .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , & Lettres
Patentes fur icelui , donnés à Verſailles le 21 ,
registrés en la Cour des Aides le 12 Juin fuivant
portant établiſſement d'une ligne fur les limites de
la Saintonge , du pays d'Aunis & du Poitou ; & Re
glement pour empêcher & prévenir les fraudes &
abus dans la régie & perception des droits de la
Traite de Charente.
AUTRE du Mai , qui fupprime les Droits
SEPTEMBRE. 1750. 199
de péage prétendus par le fieur Duc de Villeroy ,
tant fur la riviere d'Yonne que par terre dans la
Seigneurie de Baffou , Généralité de Paris .
AUTRE da même jour , qui fupprime les
Droits de péage prétendus par le fieur de Hautefeuille
aux lieux & dans les Seigneuries de Saint-
Martin fur-Ouanne & de Charny , Généralité de
Paris.
AUTRE du même jour , qui maintient les
Demoiselles de Nyert dans le Droit de péage par
elles prétendus dans la Seigneurie de Gambais.
AUTRE contradictoire du Parlement de Bretagne
, du 12 , confirmatif d'une Sentence de la
Jurifdiction des Traites à Fougeres , du 16 Juin
1749 , par laquelle , en annullant une Infcription
de faux formée contre un procès verbal des Employés
par la nommée Renée Savary , femmie de
Jean Auniau , & Jofeph Auniau , leur fils , ils ont
été condamnés folidairement en cinq cens livres
d'amende & aux dépens , pour crime de fauxfaunage
, rébellion , clameur , attroupemens &
émotion populaire excitée contre les Employés.
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 19 ,
qui rétablit le fieur Lalive de Bellegarde dans la
poffeffion & jouiffance des Droits de peage , tant
fur la riviére de Seine , que par terre , au lieu d'Epinay
, Généralité de Paris , pour les percevoir
fuivant le tarif.
AUTRE du 2 Jain , qui ordonne l'élargiffe :
ment des routes de Paris en Normandie & en Bre
tagne, dans les Villes de Poiffy & de Dreux .
1 iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE de la Cour des Monnoyes , du 26,
qui ordonne l'exécution de l'Arrêt du Confeil du
3 Mai 1736 , & de l'Edit du mois d'Octobre 1738,
& en conféquence , fait défenſes de mêler differentes
fortes d'efpéces d'argent & de billon dans
un même fac ; ordonne que tous les facs ne feront
compolés que d'une feule forte d'efpece .
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , du 23;
portant reglement pour les Tondeurs , Laineurs
& Apprentifs de la Manufacture Royale de Sedan.
ORDONNANCE du Roi , du 25 , con
cernant les Gouverneurs & Lieutenans Généraux
des Provinces , les Gouverneurs & Etat- majors des
Places , & le fervice dans lefdites- Places.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 29 ,
qui commet les fieurs Boutron , Baudouin , Sevré ,
Poirier , Marié , Vialtel , Niverd , Durlot , Vignon
, Chevalier , Peliflard & Jordrain , pour ex
perts Déguftateurs des liqueurs qui feront faifies à
l'avenir par les Gardes des Marchands de vin , &
les Commis du Fermier Général , dans toutes les
affaires évoquées & renvoyées au fieur Lieutenant
Général de Police de Paris , par Arrêt du io
Août 1746.
JUGEMENT de M. le Lieutenant Géné
ral de Police , du 7 Juillet , qui ordonne l'exécu
tion de la Déclaration du Roi du 27 Juin 1716 ,
en conféquence , pour avoir par le nommé Lahouffoye,
troublé les Commis de Dominique Guerin
, Fermier des droits des marchés de Sceaux &
de Poiffy , dans leurs fonctions , condamne ledit
Lahouffoye en quarante livres d'amende , avec....
7
SEPTEMBRE.
1750. 201
défenfes de récidiver , fous plus grande peine ,
même d'être exclus defdits marchés , & aux dépens.
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , du 9 ',
qui fait défenſe aux Mégiffiers & Chamoifeurs de
la Ville de Beauvais , de faire dans l'intérieur de
ladite Ville , le débouilli de l'huile qui a fervi à
faire le Chamois.
AUTRE du 10 , qui ordonne l'exécution de
la Déclaration du 3 Mars 1693 , concernant les
Publications & adjudications de la feconde moitié
des Octrois des Villes dans la Généralité de Paris.
AUTRE de la Cour des Monnoyes , du 22 ,
qui ordonne que les Outils & Uftenfiles fervant au
fumage des galons d'or , faifis fur Jean- Charles le
Vaffeur , Maître Tiffutier-rubanier , feront rompus
& brifés , condamne ledit le Vafleur en l'amende .
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , da 26 ,
portant reglement fur les publications & adjudications
des Baux de la feconde moitié des Octrois
des Villes , dans les Généralités où les Aides ont
Cours.
cès
A VIS. "
S
I l'on fait attention aux bons & finguliers fuc
que produit journellement la poudre fébrifuge
du fieur Delajútais , non -feulement à l'occafion
des fiévres , mais encore dans toutes les maladies
qui procédent de la corruption des humeurs
on reconnoîtra que cet heureux fpécifique , qui
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
agit fuivant le tempérament en toutes fortes de
climats , renferme toutes les qualités qu'on peut
attendre d'un fi parfait purgatif ; que bien loin
d'affoiblir les malades , ils le trouvent au contraire ,
après fon opération , plus forts & plus légers.
:
Les plus fameux remedes n'ont jamais eu plus
d'approbations que cette poudre les premieres
expériences qui en furent faites par Mrs Fagon &
Boudin en 1712 , fur une infinité de Malades , qui
tous en furent guéris , cauferent l'admiration de
toute la Cour qui y étoit pour lots , en ce qu'on
n'avoit encore jamais vû dans les autres purgatifs
des fuccès fi parfaits . La Relation s'en trouve confervée
en original au dépôt de la Marine à Paris ':
on y lit la décifion du Roi en faveur de l'Auteur
dans ces termes. Bon , penfion de 1200 liv. à commencer
du jour qu'il eft parti de Vénife , & la Croix
de S. Lazare.
La même expérience s'en fit avec le même fuccès
dans l'Hôpital d'Avon en 1733 , par M. Chicoyneau
, Premier Médecin du Roi.
Et M. Chevalier , Docteur Regent , ancien Profeffeur
dans la Faculté de Médecine de Paris , Con-
Teiller- Médecin du Roi , étant de retour depuis
peu de l'Ile de Saint Domingue , s'explique dans
fon Certificat en ces termes : Je certifie que la
poudre fébrifuge du fieur Delajutais , eft un trèsbon
purgatif , qui guérit en deux ou trois prifes
les fiévres-tierces & même les doubles- tierces , dans
lefquelles on peut purger , que je m'en fuis purgé
plufieurs fois depuis vingt années , & que je m'en
Furge encore aujourd'hui ; que j'en ai donné ici à
plufieurs perfonnes ; que je l'ai employée pendant
plus de dix ans à Saint Domingue , avec tout le
fuccès qu'on peut efpérer d'un bon remede, quand
il eft fagement adminiftié ; qué je l'ai donné auf
SEPTEMBRE . 1750. 203
dans les diarrhées & même les diffenteries , quand
les malades ont befoin d'être purgés . En foi de
quoi j'ai donné ce préfent Certificat à Paris , le
cinq Juin 1750. Signé à l'Original , Chevalier.
Le fieur Delajutais , Privilégié du Roi , demeure
à Paris rue de Bourbon , à la ViHe - Neuve.
L
AVTR E.
Efeur Bertolle , guérit les corps au pied radicalement
dans l'efpace de quarante - huit heures
, & ne demande payement qu'après parfaite
guérifon. Il loge rue du Roi de Sicile , chez le
fieur Dalençon , Maître Perruquier.
Nous croyons devoir ajoûter à l'avertiffement du
fieur Bertolle , qu'il tient les engagemens qu'il prend.
Nous connoiffons un grand nombre de perfonnes , qui
ent été guéries par fon remede.
J'A
LETTRE
' Ai lû avec tout le Public l'annonce faite dans
votre Mercure du mois de Juin , page 204.
tome II. de l'Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du
10 Avril 1750. Trouvez bon que je vous dife
qu'elle eft peu exade. Par cet Arrêt , la Dile Rodeffe
, veuve de Guillaume Arnoult , fils , Braffeur,
été reçue Oppofante à un autre Arrêt du Confeil,
rendu fur ma Requête , non communiqué du 2
Août 1748 , & fur le fond des conteftations S. M.
a renvoyé les Parties par- devant les Juges ordinaires
, pour procéder comme avant le dernier Arrêt
du 2 Août 1748. Ce qui jufqu'au jugement du
fond defdites conteftations , les a remis dans le
mêine état où elles étoient avant cet Arrêt ; il n'a
point par conféquent jugé , que le Sachet débité
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
par la Dlle Rodeffe , foit femblable au mien ; ni
qu'elle foit autorisée à diftribuer comme tel ledit
Sachet. Loin même que fon Sachet foit le même
que le mien , je foutiens que fon efficacité dépend
principalement de cinq drogues , qui n'entrent
point dans la compofition du fien . Je vous crois
trop équitable & trop ami du bien public , Monfieur
, refufer d'inférer cette Lettre dans vo
pour
the Mercure. J'ai l'honneur d'être , &c.
Ce 30 Juillet 1750.
L. Arnoult.
LETTRE.
pour me
Erendis hier, M. tout à la fois & fans efforts , le
double louis & les onze écus , que j'avalai
comme vous le fçavez , il y a fix mois , dans une
de ces parties de table , ou quelquefois les plus
fages s'oublient. Pendant le long efpace de tems
qui a précedé cette heureuse évacuation , je me
fuis cru en danger de perdre la vie à chaque inftant
dans les horreurs d'une mort violente . Jügez de la
joye que j'ai d'être enfin rafsûré fur une crainte
de cette cfpéce , & qui feule auroit fuffr
rendre le plus malheureux des hommes. Si quelque
chofe peut m'y rendre encore plus fenfible ; c'eſt la
perfuafion on je fuis , que vous y prendrez une
part ûncere. Mais en la partageant de la forte avec
moi , portez en la nouvelle , je vous prie , à M.
Louftau , Chirurgien-Major de la Compagnie de
Charoft, des Gardes du Roi qui demeure dans votre
Quartier , rue de Seine , vis- à - vis celle du Colom →
bier. Il est bien jufte qu'il en foit des premiers inf
truits. Ma guerifon qui en eft le principe , eft for
Ouvrage je la dois au régime fage qu'il m'a preí
erit , & lui feul en a tout l'honneur. Ce qui lui er
SEPTEMBRE. 1750. 2055
fait le plus dans mon efprit , c'eft qu'il s'y eft tou
jours attendu contre l'avis de je ne fçais combien
de fes Confreres , qui , prefque tous , ne croyant
pas qu'on pût la concilier avec la méchanique des
inteftins , la jugeoient impoffible . Répandez- en
donc , j'y confens , la nouvelle parmi eux , pour
les tirer de l'erreur où ils font fur ce point ; & qui
peut les conduire à d'autres. Ils exercent un Art
dont on ne fçauroit affez perfectionner les princi
pes , & fima folle imprudence pouvoit donner
lieu d'en augmenter les connoiffances d'une feule,
ją la mettrois au nombre de ces fautes heureuſes
qu'on ne doit pas être fâché d'avoir commis
Voyez ce que c'eft que d'avoir fouffert : on puife
dans les fouffrances des fentimens d'humanité, qui
fe manifeftent dans l'occafion , même aux dépens.
de l'amour-propre.
A
Je ne dois pas au reſte oublier de vous dire que
j'ai rendu le double louis & les onze écus également
couverts d'une rouille noirâtre & fi tenace ,
que je n'ai pu l'emporter ni avec l'eau chaude ;' .
ni avec l'efprit de vin. Je fais , &c. Reynaudet
Contrôleur ..
2.
A Bezançon , le 3.0
Avril 1750
3
AVIS .
1
de E certifie avoir été guérie par les
gouttes
Madame la Générale de la Mothe , d'une fuppreffion
de régles , qui m'avoit caufé une jaun: ffet
une enfure de ventre comme une femme groffe ,.
qui a duré cinq années , j'ai été traitée par M.
Arterer , Médecin d'Orléans , qui m'a fait fai
guer quarante fois , tant du pied que du bras ; j'ai
pris tous les remedes convenables Orléans &..
106 MERCURE DE FRANCE:
n'ayant pu être guérie , je vins à Paris chez Madame
la Marquife de Saint Suplis , qui a eu la
charité de me faire prendre les gouttes de Madame
la Générale de la Mothe chez elle. J'en ai pris
quatre bouteilles moitié jaunes & moitié blanches .
Ce qui m'a guéri radicalement fous les yeux de
Madame de Saint - Suplis & de Madame la Vicomteffe
de Faudoas , fa fille. En foi de quoi j'ai déli
vré le préfent Certificat , ce 12. Mai 1750. Genevieve
Clément. Demontroge , Marquife de S. Suplis.
Debeaulieu , Vicomteffe de Faudoas,
AUTRE. -
A Veuve du fieur Bunon , Dentiste des Enfans
de France , donne avis qu'elle débite journellement
chez elle , rue Sainte Avoye , au coin de la
rue de Braque , chez M. Georget fon frere , Chirurgien
, les remedes de feu fon mari , dont elle a
feule la compofition , & qu'elle a toujours préparés
elle -même.
Sçavoir , 1 °. Un Elixir anti-fcorbutique qui affermit
les dents , diffipe le gonflement & l'inflam
mation des gencives , les fortifie , les fait recroftre
, diffipe & prévient toutes les afflictions (corbutiques
, & appaile la douleur de dents .
20. Une Eau appellée Souveraine , qui affermig
auffi les dents , rétablit les gencives , en diffipe
toutes tumeurs , chancres & boutons qui viennent
auffi à la langue , à l'intérieur des lèvres & des
joues , en fe rinçant la bouche de quelques gouttes
dans de l'eau tous les jours , elle la rend fraîche &
fans odeur , & en éloigne les corruptions ; elle calme
la douleur des dents.
3. Un Opiate pour affermir & blanchir les
dents , diffiper le fang épais & groffier des genci
SEPTEMBRE. 1750. 207
ves , qui les rend tendres & molaffes , & caufe de
l'odeur à la bouche.
4. Une Poudre de Corail pour blanchir les dents
& les entretenir ; elle empêche que le limon fe
forme en tartre & qu'il ne corrompe les gencives ,
& elle les conferve fermes & Lonnes , de forte
qu'elle peut fuffire pour les perfonnes qui ont foim
de leurs dents , fans qu'il ſoit néceffaire de les faire
nettoyer. Les plus petites Bouteilles d'Elixir font
d'une livre dix fois .
•
Les plus petites Bouteilles d'Eau Souveraine ,
font d'une livre quatre fols , mais plus grandes que
celles de l'Elixir.
Les pots d'Opiate , les petits , font d'une livre
dix fols.
Les Boëtes de Poudre de Corail , font d'une livre
quatre lols.
On trouvera chez elle des racines préparées &
des éponges fines .
La Veuve BUNON ofe afsûrer que le Public fera
aufli fatisfait de la bonté deſdits Remedes , dons
les Dames de France ont ufé , qu'il l'étoit da
vivant de fon Mari.
POMPES de toutes espèces.
E Sieur Fondeur , Constructeur de
Pompes,demeurant à
reçû d'une voix unanime Directeur Général des
Pompes de la même Ville , dans le concours ordonné
par Meffieurs les Maire & Echevins , après
les expériences faites les Décembre 1748 , &
29 Janvier 1749 , en présence de M. le Marquis
de la Bourdonnaye , Intendant de Rouen ; de
-Meffieurs les Maire & Echevins , & de Meffieurs
de l'Académie Royale des Sciences , Belles - Lettres
OS MERCURE DE FRANCE:
& Arts de la même Ville , & du Pablic , fait &
vend des Pompes de toutes eſpèces , ſimples , doubles
, continues & difcontinues ; c'eft à dire , à.
un & à plufieurs Corps , avec récipient & fans ré➡
cipient , afpirantes , foulantes , afpirantes & foulantes
tout à la fois , foit pour tirer l'eau des puits ,
Minieres ,Navires , Citernes , &c. foit pour éteindre
les incendies , pour arrofer les Jardins , pour
élever l'eau dans les appartemens des maiſons pour
les differens befoins du ménage , ou pour en faire
des Jets-d'eau , & autres décorations de tel produit
qu'on les puiffe fouhaiter , depuis un ou deux
muids par heure , jufqu'à deux ou trois cens , plus
ON moins...
Ces Pompes peuvent être mues , fuivant la dif
pofition des lieux par des courans d'eau , la force
du vent , celle des chevaux , ou fimplement par
des hommes , fuivant la quantité d'eau dont on a
befoin , & la hauteur où il faut qu'elles la por
tent.
Dans les Puits & Citernes qui n'ont que trente
pieds ou moins de profondeur , ces Pompes peuvent
être pofées à tel lieu commode que l'on vou
dra , hors du puits , telle diftance ou éloignement
qu'il y ait , pourvû que du lieu où l'on voudroit
les pofer , l'élevation perpendiculate , à compter
du fond du puits , n'excéde point celle de trente
pieds .
Dans ceux qui ont plus de trente pieds de pro--
fondeur , ces Pompes ne peuvent être pofées que
dans les puits même , à moins que quelques ap
partemens foûterrains , foit caves ou autres , dont
le plancher ne feroit pas élevé au deffus du fond
du puits de plus de trente pieds , pût-ferver à les
placer plus commodément au moyen d'une petite
voûte foûterraine que l'on pratiqueroit de là , jufqu'au
puits pour y placer le tuyau d'afpiration ,
SEPTEMBRE. 1750. 209
Pou on feroit refouler l'eau enfuite où l'on vou
dreit.
Il n'y a point de puits , fi profonds qu'ils puif
fent être , du fond defquels il ne puiffe élever
Peau , jufques fur les toits des Châteaux ou Maifons
où feroient ces Puits , pour de là être diftri
buée dans tous les appartemens , ou pour en faire
des Jets- d'eau , & c. Il n'y a pas non plus de montagne
, fi élevée qu'on la fuppofe , au fommet de
faquelle il ne fit monter l'eau en fi grande quantité
qu'on voudra , pourvu qu'au bas de cette montagne
il y ait un courant d'eau , ou telle autre force
fuffifante , propre à faire agir le mouvement de la
Pompe.
Il fait auffi des Pompes à l'ufage de la Marine ,
a un feul pifton , avec lesquelles un feul homme
peut épuifer du fond-de- cale une quantité d'eau
prodigieufe , par exemple , foixante à quatre-vinge
muids par heure , en fe relayant ; comme il eft
d'ufage.
Ces Pompes font d'un grand avantage pour les
Sucreries , Cireries , & toutes les Manufactures
qui ont befoin d'une grande quantité d'eau ; pou
épuifer l'eau des minieres , carrieres , & c.
Dans le cas où l'on voudroit élever feulement
deux ou trois muids d'eau par heure au fominer
d'une montagne de cinq ou fix cens pieds de hauteur
perpendiculaire , ou du fond d'un puits de
même profondeur , deux hommes , ou une force
égale à celle de deux hommes , pourroient fuffire
pour cette opération , & en fupporter le travail
pendant un quart d'heure fans fe relayer ; un ſeur
homme fuffiroit pour une hauteur de deux ou trois
cens pieds feulement , ce qui feroit un produir
Beaucoup plus confidérable que ne pourroit être
celui des fceaux où l'on n'employeroit que la
même force, par tel moyen ou méchanifme que ce
210 MERCURE DE FRANCE.
puifle être. Cet effet eft fans exemple ; mais il eft
certain pour la pratique , comme par les principes
de la plus exacte théorie .
Ces Pompes fe montent à vis dans toutes les par
ties effentielles , enforte qu'on peut les démonter
dans le befoin , fans être obligé de rien défou
der.
Celles qu'il fait , donnent moitié plus d'eau que
les Pompes ordinaires de même calibre. Il offre de
faire donner à toutes celles conftruites dans les
principes ordinaires , qu'on voudra lui confier ,
moitié plus d'eau, qu'elles ne donnent , fans rien
Changer au calibre de ces Pompes.
Ce qu'il offre de faire , il l'a offert à Meffieurs
les Maire & Echevins de la Ville de Rouen , & il
l'a exécuté publiquement dans le concours par eux
propofé pour remplir la place de Directeur Général
de leurs Pompes , quand elle a vaqué par la
mort du Sr le Rat , laquelle lui a été donnée d'une
voix unanime par ces Meffieurs , comme par les
acclamations publiques , la Pompe qu'il avoit
conftruite pour le concours , ayant donné la mois
tié plus d'eau que celles des Concurrens qui fe
préfenterent pour difputer cette place .
Outre cet avantage confidérable d'un produit
d'eau moitié plus grand , les Pompes qu'il conf
truit ,en ont encore plufieurs autres qu'il n'entreprend
pas de détailler ici . Il en citera feles
ment quelques-uns des principaux . Par exemple ,
fon pifton n'eft fujet , ni à fe diminuer , & devenir
trop libre par la féchereffe & le défaut d'ufage ,
ni à le gonfler & devenir trop difficile par fon
renfement dans l'eau ; ainfi on n'eft point obligé
de l'élargir , ni de le diminuer à chaque inftant ,
comme tous ceux des Pompes ordinaires ; le
genouil qui donne au tuyau de fortie & de direction
des mouvemens en tous fens , a auffi dans fa
SEPTEMBRE. 1755. 211
conftruction des perfections qui ont échapé juf
qu'ici à tous les Conftructeurs , il eft fi folide & fi
fimple , qu'il n'y peut arriver aucun dérangement
préjudiciable dans le travail , toutes fortes de perfonnes
peuvent le démonter , le remonter , & le
mettre au point de juftefle & de liberté qu'elles
voudront , pour peu qu'elles fçachent ouvrir &
fermer un écrou , ce qu'il n'eft pas poffible qu'on
puiffe faire à l'égard des genouils ordinaires , que
Îes ouvriers même qui les font , ont des peines in
finies à faidir le degré convenable , & où le plus
fouvent ils ne restent qu'un inftant.
Il pourroit dire encore plufieurs chofes fur la
forme de fes Soupapes , leurs avantages & leur
perfection , ainfi que fur fon Récipient ou Réser
voir à air & autres piéces ; mais il craindroit de
devenir ennuyeux, ce qu'il voudroit bien éviter , en
même-tems qu'il fouhaiteroit pouvoir inftruire de
tout & le détailler , afin qu'à l'avenir perfonne ne
puiffe fe prévaloir de fes découvertes , comme a
fait un de fes concurrens , lequel après s'être fait
annoncer dans plufieurs Gazettes & Journaux ,
comme Conftructeur de Pompes bien fupérieures
à toutes les précédentes , a cependant été obligé
de céder après l'expérience du 4 Décembre 1748
& n'a pas crû devoir s'expoſer au concours décifif
du 29 Janvier 1749 qu'il avoit lui- même follicité,
pour avoir le tems de rectifier la Pompe .
Certificat de Mrs de l'Académie Royale des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de Rouen. "
Nous fouffignés Membres de l'Académie Roya
le des Sciences de Rouen , fur l'invitation qui
»nous a été faite par le fieur Hoden , conftructeur
» de Pompes , d'être préfens à des expériences fur
» cette matiere , nous fommes tranfpoités chez lui,
21Z MERCURE DE FRANCE.
par un
» où nous avons vu une petite Pompe à incendie
conftruite par le Sr Thillaye , donner en quatre
minutes près d'un demi muid d'eau , avec un
ajutage de deux lignes deux tiers , & après que
» le fieur Hoden eut fait à cette même Pompe les
changemens & les additions de fon invention ,
» nous l'avons vû donner en tents égal le double
» d'eau par un ajutage de trois lignes & demie, &¹
" porter cette eau quelques pieds plus hautqu'elle
» n'avoit fait dans la premiere expérience , l'un &
Pautre effai ayant été fait aifément
feul
» homme appliqué à la manivelle de la machine ,
mais avec quelque avantage de la part du moùvement
du feur Hoden , eu égard à fa fimplicité .
Pour nous affûrer par les effets fi la fupériorité
du produit promife par le freur Hoden , ne pros
viendroit pas de fon mouvement , nous avions
eu la précaution de faire adapter le mouvement
da fieur Hoden à la Pompe non rectifiée du ſieur
Thillaye , & elle nous avoit donné le même
produit qu'avec le rouage dudit Tillaye , d'où il
" réfultoit que le double produit rapporté ci-deſſus,
dépendoit uniquement des additions & corrections
faites par le fieur Hoden à cette Pompe
" combinées avec le diamètre de fon ajutage. Le
" fieur Hoden nous ayant enfuite expoſé l'intérieur
" de cette Pompe & les additions & corrections
" qu'il y avoit faites ; nous avons trouvé dans leur
" méchanifme les principales caufes du produit
fupérieur donné par cet inftrument dans la der-
" niere expérience , méchaniſme qui nous a paru
ajoûter à la conftruction des Pompes des perfections
très précieufes & très- dignes de nos éloges .
A Rouen , ce 30 Septembre 1748. Signé Guerin,
Secretaire pour les Sciences , Boiftard de Premagny
, Secretaire ; G. de la Roche ; le Cat , anciens
a Directeurs.
3
»
SEPTEMBRE . 1750. 218
Certificat deM. de Vitry , Tenturier en Ecar.
late des Gobelins de Paris , demeurant
à Darnetal.
Sur le rapport qui nous a été fait de la capaci
»té du fieur Hoden , Conftructeur de Pompes de
la Ville de Rouen , & qu'il offroit de faire dé-
"penfer moitié plus d'eau à telle Pompe qu'on
voudroit lui confier , fans faire aucun change-
» ment au volume du corps de la Pompe ni au Pifton
, pourvû qu'elle fût conftruite fur les princi-
"pes unités jufqu'à préfent , je lui ai confié une pe
tite Pompe à incendie , qui m'avoit été vendue
par le fieur Thillaye , Maître Chaudronnier de
» Rouen, dont le corps a 32 lignes de diamètre , &
l'ajutage deux lignes trois quarts auffi de diamétre
, & nouvellement revenue de chez ledit fieur
Thillaye qui me l'avoit redemandée afin de la
» remettre en dû état .
»
35
12
» Et afin de vérifier fi l'effet répondoit aux pro-
» meffes du fieur Hoden , j'ai fait éprouver madite
Pompe en fa préfence ; ayant fait emplir d'eau la
caiffe ou réfervoir de la Pompe , je l'ai fait agir
par le moyen de trois hommes appliqués à la
manivelle , lefquels fe relevoient de demie minute
en demie minute , & fait incliner l'ajutage
» dans un demi muid vuide pour recevoir l'eau.
29
כ כ
En cinq minutes une feconde , le demi muid
a été rempli julqu'à la rainure du jable & fans
ajutage , c'eft -à-dire à geule baye , le même deini
muid a été rempli en quatre minutes une feconde
un peu plus Ayant enfuite remis l'ajutage
& fait dreffer le tuyau pour vérifier la hauteur
• du jet , il s'eft trouvé qu'il égaloit la hauteur du
faîte de ma maiſon . Toutes ces épreuves étant
faites , j'ai confié ladite Pompe au fieur Hoden .
לכ
"
214 MERCURE DE FRANCE,
»pour y faire les changemens qu'il jugeroit nécel
faires pour remplir la promefle qui m'avoit été
faite .
»
ג כ »LefieurHodenayantfaitàmaPompeles
» changemens qu'il a jugé à propos , je l'ai fait
agir de nouveau avec trois hommes appliqués
alternativement à la manivelle & qui fe font re-
» levés comme à la premiere expérience ; ie nou-
» veau tuyau d'ajutage portant trois lignes trois
» quarts de diamétre , a été incliné dans le demi
» muid , comme à la premiere opération.
"
25
>> En deux minutes & un quart le demi muid a
» été rempli juſqu'au jable , & fans ajutage , c'eſt-
» à- dire à gueule baye , il a été rempli en moins
» de deux minutes , & ayant fait dreffer le tuyau
d'ajutage pour vérifier la hauteur du jet , il a
monté de dix à douze pieds au- deſſus du faîte de
» ma maiſon & l'eau tomboit en plein dans la rue.
» Le mouvement nouveau fait à ma Pompe me
paroît fimple & très - bien imaginé , la mancavre
s'en fait plus facilement qu'avec le mouve-
» ment ancien . En foi de quoi j'ai donné audit fieur
» Hoden le préfent Certificat en faveur de la vérité
פכ
& comme une preuve certaine qu'il a rempli la
promeffe qu'il m'avoit faite , & que je fuis extrê
mement content de fon travail. A Darnétal lé
20 Oobre 1748. Signé , de Vitry .
Les perfonnes qui lui feront l'honneur de lui écrire ,
auront la bonté d'afranchir le port des Lettres .
QUESTION.
N demande quel eft l'amant qui aime davantage
, ou celui qui dit : Je vous aime cent
fois plus que je ne voudrois ; ou celui qui dit : Je
Doudrois vous aimer centfois plus que je ne vous airne,
J
APPROBATION.
Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chances
lier , le Mercure de France du préſent mois . A
Paris , le premier Septembre 1750.
MAIGNAN DE SAVIGNY.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe;
3
'9
Ple deM. de la Motte au Régent ,
Hiftoire des Croifades , par M. de Voltaire ,
Epitre de M. des M *** à un homme de Robe , 32
Avanture tragique ,
A
33
41
Le Lys naiffant, Prologue allégorique , par M,
Fuzelier ,
Conjectures fur la génération , contre les Ovipariftes
& les Vermiculiftes , par M. Gautier, Pen
fionnaire du Roi , 45
Lettre de M. Rouffeau de Genéve , à l'Auteur da
Mercure ,
L'allée de Silvie ,
Lettre à l'Auteur du Mercure ,
Epitre à la Jeuneffe ,
Conte , par Mad. de Fagnan ,
64
66
7 .
75
78 Mots des Enigmes & du Logogriphe du Mercure
d'Août ,
Enigmes & Logogriphe ,
Nouvelles Litteraires ,
Beaux-Arts . Eftampes nouvelles ,
Vers de M. Peflelier ,
Cartes Marines ,
Barométre portatif,
95
ibid.
100
147
148
ibid.
151
Trois touches augmentées à la Viele , & une autre
changée en place ,
Nouveaux Calen Ariers à compas ,
*
113
155
157
Lettre de M. Robert de Vaugondy , touchant un
Globe céleste , de fix pouces & demi de diamétre
,
Lettre à l'Auteur du Mercure fur des Médail
les .
Chanlon. Traduction de la Romance de Metaftafe
, commençant par ces mots : Grazie agľ
inaganni tuoi ,
Spectacles ,
Concert Spirituel & Concerts de la Cour ,
Nouvelles Etrangeres ,
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c.
A Mad . *** Bouts - rimés , donnés par
remplir ,
159
169
172
173
174
189
elle à
192
Réponse à l'Auteur de ces Bouts - rimés pour
Mad. ***
·"
Mariage & Morts
Arrêts notables ,
Differens Avis ,
Queſtion ,
193
194
198
201
214
La Chanfon notée doit regarder la page
De l'Imprimerie de J. BULLOT.
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