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1745, 08-10
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ
AU
ROI.
AOUST .
LIGI
1745 .
UT SPARGAT
:
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER
rue S.
Jacques.
Chés La Veuve
PISSOT , Quai de Conti,
à la
deſcente du Pont-
Neuf.
JEAN DE
NULLY , au Palais,
M.
DCC .
XLV .
Avec
Approbation & Privilège du Rai.
AVIS .
L'ADRESSEgénérale du Mercure eff àM. DE CLEVES D'ARNICOURT a
rue du Champ-Fleuri dans la Maiſon de M.
Lourdes Correcteur des Comptes au premier
étage fur lederriere-entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien. Nous
prions très-instamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Poste , d'en af
franchir le port , pour nous épargner le déplaisir
de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui souhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promp
tement , n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquce ; on se conformera très- exactement à
leurs intentions.
Ainsi il faudra mettre ſur les adreſſes à M
de Cleves d' Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ-Fleuri , pour rene
dre à M. de la Bruere ,
PRIX XXX, SOLS
P
JUN
VLS
MERCURE
DE
FRANCE
PIECES
FUGITIVES
en Vers &en Profe .
LES
ARTS ,
ODE.
AMeſſieurs de l'Académie de Marseille par
A
M.
LEFRANC .
INSI la Reine des Monarques,
Mere dePeuples triomphans
Dans ſes faſtes
vainqueurs des Parques
Adoptoit de
nouveaux enfans :
Patrie
honorable , & féconde
Les divers
Habitansdu monde
370322
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
:
Aſpiroient à ſes doux liens ;
Le Nil , la Seine , le Pactole
Sur leurs bords pourle Capitole
Voioient naître des Citoiens .
Tels & plus reverés , beaux Arts , Dieux que j'encenſe
,
Rois & Légiflateurs de tout mortel qui penſe
Vous formez un Etatd'un Peuple de Rivaux
Empire indépendant quin'a point de frontieres ,
Où les Hommes ſont freres ,
L'autorité commune ,&tous les rangs égaux.
Des dons que votre main diſpenſe
Le ſage peut s'enorgueillir ,
Dans les préjugés de l'enfance
Vous nous empêchez de vieillir.
Sans vous , ſans vos Heros célebres ,
A nos yeux couverts de tenebres ,
La raiſon n'auroit jamais lui.
Par vous l'Homme eſt tel qu'il doit être ;
C'eſt par vous ſeuls qu'il peut connoître
Ce que les Dieux ont fait pour lui.
:
En vain de toutes parts au cri de Tiſiphone ,
La guerre a raſſemblé , près du Char de Bellone ,
Le fier Républicain , l'humble ſujet des Rois :
Ennemis aux combats , amis dans votre Empire ,
Chacun d'eux y reſpire
L'amour de l'Equité , de la Paix & des Loix.
!
AOUST . 1745 .
Verſez toujours votre lumiere
Dans nos eſprits & dans nos coeurs ;
Enfans des Dieux , la terre entiere
Vous doit le bon ordre & les moeurs ;
Brillez , ne laiſſez plus renaître
Ces tems où l'on vit difparoître
Vos Miniſtres & vos Autels .
Siécles profcrits ! Malheureux âge
Dont l'hiſtoire obfcure & ſauvage
Flétrit les faſtes des Mortels !
S
Mais du joug de l'erreur nos Peuples
s'affranchiſſent
Triomphans à leur tour les Arts nous
enrichiſſent ;
De leurs biens , deleur fruit plus précieux que l'or ,
Et par tout excités par d'utiles exemples
Nous leur dreſſons des Temples ,
Quenos derniers neveux
embelliront encor.
Sur le rivage où des deux mondes
Le commerce auxyeux eſt offert ,
Dans le Palais du Dieu des Ondes
Quel Sanctuaire m'eſt ouvert !
Que d'Ariſtarques & d'Orphées
Y
conſacrent aux chaſtes Fées
Leurs préceptes & leurs chanſons !
Aſſiſe au trône du Génie
J'y vois la ſçavante Harmonie
Au goût
demander des leçons ,
Enfans des Phocéens recevez mon hommage ;
Chés vous de nos François
l'harmonieux langage
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Dans la Langue d'Homere a puiſé ſestréſors:
Nos premiers Amphions fortis de vos aziles
Ont porté dans nos Villes
Des concerts d'Apollon les ſublimes accords
Soeur de Rome , * Emule d'Athenes ,
Mere& tutrice des beaux Arts ,
Toi qui formois des Demofthenes
Pour le Tribunal des Céfars ,
Leve les yeux ſur tes Portiques
Reconnois ces titres antiques ,
Vains monumens de ta grandeur ,
Etrends grace au nouveau Lycée
Qui ſeul de ta gloire éclipſée
Fera revivre la ſplendeur.
Les talens font l'honneur , l'appui de la Patrie,
Du coeur le plus feroce ils calment la furie
Leur pouvoir eſt ſans borne , & leurs droits font
facrés .
Dans les murs de Cadmus les neveux de Pindare
Reſpectés d'un Barbare,
I magnifique Infcription gravée ſur le frontifpicede
Ja Logede Marieille , raffemble en peu de mots tous les
titres que l'Univers entier donnoit autrefois à cette Ville,
Maßilia Phocenfiumfilia, Romaforor , Carthaginis ter .
ror , Athenarum amula , altrix difciplinarum , Gallorum
agros , mores , animos novo cultu ornavit , illustrat
quam fola fides , Muros quos vix Cafari cefferat contra
Carclum V. meliori omine tuetur omniumfere Gentum
commerciis patens, Europam quam modo tenuerat ,
mede docuerat alere & ditare gaudet,An, MDCCXXVI .
Reg. Lud. XV.
,
AOUS T. 1745. 7
5
ia
Vivent ſur le débris des Thébains maſſacrés.
O! du Pinde immortels Arbitres ,
Enversvous puis-je m'acquitter ?
Vousme diſpenſez les ſeuls titres
Que je brûle de mériter.
Je laiſſe une foule importune
Briguer aux pieds de la fortune
Des rangs , des bienfaits , des faveurs ;
L'amitié , ſeul (tréſor des Sages ,
La paix , l'étude , vos fuffrages ,
Voilà mes biens & mes honneurs .
:
!
Trop heureux le Mortel que les Muſes careffent ,
Que les Arts ont formé , que les Arts intéreſſent !
Avec eux il reſiſte aux outrages du ſort ;
Il tient toujours ſon coeurdans un juſte équilibre ;
Né Sujet il eſt libre ;
Iljouit de la vie & furvit à la mort .
EPITRE
Par M.
COCQUARD Avocat au
Parlemen
de Dijon.
JA
OUI , Cleante , il est vrai , deux eſprits de
travers
Viennent de condamner mon penchant pour les
vers.
Le devoirme défend , fi je veux les en croire ,
D'allier à Thémis les Filles de Mémoire ,
A
8 MERCURE DE FRANCE.
Et l'Avocat ne doit ſur ſon poudreux bureau
Ouvrir que les Auteurs conſacrés au Barreau .
Ainſi penſent des Sots , que la gloire ſolide
Inſpire moins au fond qu un intérêt fordide ,
Ouqui pour trop plaiderplaidant maltous les jours ,
Négligent les moyens d'embellir leurs diſcours ,
Et ne font au Palais , après toutes leurs veilles ,
Que pouffer des fons durs , ſupplice des oreilles.
Pour ravir les eſprits , pour émouvoir les coeurs ,
11 faut , ainſi que toi , fréquenter les Neuf Soeurs.
Chaque Siécle en fournit plus d'un illuſtre exemple.
Thémis ſur le Parnaſſe avoit jadis ſon Temple ;
Et ſi dans Juvénal nous liſons qu'Apollon
Eut de ſçavant en droit le ſingulier ſurnom ,
C'eſt qu'en un lieu qu'Auguſte érigea pour ſon culte
S'aſſembloient l'Orateur & le Jurifconfulte.
Mais laiſſons , j'y confens , ces traits mystérieux :
Cherchons-en , pour frapper', de plus victorieux .
Juſtinien lui même , en nous citant Homere ,
6
De toutes les vertus le déclare le pere ,
Et l'Orateur Romain ne nous apprend- il pas
Qu'il doit ſesbeaux talens au Poëte Archias ?
Auſſi , que d'Orateurs , ſur les bords du Permeſſe ,
N'ont-ils pas admiré la poëtique yvreſſe ?
Que dis- je ? Et n'ont-ils pas ſur des ſujetsdivers
Eux-mêmes quelquefois enfanté d'heureux vers ?
Parmi ceux qu'a ſaiſi cette fureur divine
Oncompte Hortenſius , Calvus , Ciceron , Pline;
AOUST. 1745-
9
Les Paſquiers , les Mornacs , les Fevrets , les Loi -
fels ,
Du Temple de Thémis ornemens éternels ;
Fourcroy qui ſur leurs pas s'eft acquis tant de
gloire ,
Tous les jours avec ſoin rangeoit dans ſa mémoire
Des Poëtes fameux les traits les plus vantés ,
Dont ſa voix & ſon geſte exprimoient les beautés.
Puis-je done m'égarer ſur de ſi nobles traces ?
Et qu'est-ce qu'un difcours d'où l'on bannit les
graces ?
En l'un& l'autre droit le plus profond Docteur ,
S'il manque d'éloquence, aſſoupit l'Auditeur:
C'eſtdans les vers qu'on voit lebeaufeudes penſées,
Que l'on trouve avec art les ſentences placées ,
Le fublime des tours & de l'expreffion ,
Le bon goût , la fineſſe& la précision ,
Desdifférens Mortels le juſte caractere ,
Les plus vifs fentimens & tout ce qui peut plaire,
Mais ſurtout , en plaidant l'eſprit trop épuiſé ,
Dans cette aimable ſource à peine a-t'il puiſé ,
Que ſa vigueur renaît , & d'une ardeur nouvelle ,
Il fournit la carriere où Thémis le rappelle.
Peut êtreun tel langage eſt ſuſpect de ma part :
Hé bien ; qu'on s'en rapporte aux grands Maîtres
de l'Art ( 1)
* Ciceron , Liv.de l'Orateur, & Ora's. pow to
Poëte Archias. Quintilien, Inſtitution de l'Orst. Liv X.
Ch.1 Pline le jeune , Liv. 5. Epift. 3. Liv. 7. Ep.
9. Liv. 9 Epift. 6 5 7. AV
to MERCURE DE FRANCE.
En eft- il un d'entre eux qui ſur ce point n'infifte
Etje ne fuis ici que leur foible copiſte.
Ah! Si de mes diſcours prononcés au Senas
Le Public attentifa daigné faire état ,
Sijai pû mériter ſon fuffrage honorable
Muſes , c'eſt à votre art que j'en ſuisredevable.
D'ailleurs , peut-ontoujours pâliſſant ſur la Loi ,
Vivre pour les Plaideurs ſans vivre un peu pour ſoi ?
De peur qu'un long travail à la fin n'incommode,
Chacun a fes plaiſirs qu'il ſe fait à ſa mode.
Valere tous les foirs auprés d'un tapis vert ,
De fiches , de jettons & de cartes couvert ,
Perd avec ſon argent deux heures au Quadrille,
Dans uneblouſe Orgon va pouffer une bille .
Erafte par un trait de ſon arc échapé
Se plaît à voir un but adroitement frappé,
Liſimont ſous l'archet fait réſonner ſa baffe ,
Aux Spectacles , au Cours Alcipe ſe delaſſe.
Clidamont agité de tranſports amoureux
Aux pieds de ſon Iris va foupirer ſes feax.
Et l'on m'oſe blâmer lorſqu'avec une Muſe
Dans le facré Vallon à mon tour je m'amuſe !
Heureux qui ſe ménage un moment de loiſir ,
Et ſçait faire au travail ſuccéder le plaiſir !
Plus heureux mille fois , qui toujours raiſonnable ,
Mêle dans ſes plaiſirs l'utile à l'agréable !
Quoiqu'il en ſoit enfin, de ſes rapides jours
AOUST. 1745 . "
Souffrons que tout Mortel régle à ſon gré le cours ;
Ne condamnons jamais les paſſe-tems des autres ,
Si nous ne voulons pas qu'on cenſure les nôtres .
Demus alienis oblectationibus veniam ,
tris impetremus. PLINE le jeune.
ut nof
SUITE de la Préface de l'Encyclopedie.
Près avoir diſcuté la nature & les carac
&de laſcience, il nous reſte
L
à établir la notion du terme d'art , expreffion
qu'on entend communément auſſi-peu que le
mot le plus inintelligible que nous ayons
dans notre langue. L'art &la ſcience font ,
comme nous l'avons remarqué , des dénominations
de connoiffance ſous telle ou telle
habitude ; & les mots ontiété inventés pour
nous repréſenter ſes différentes parties. Nous
regardons tout ce que nous avons de mots
comme ſuffiſans pour exprimer toutes les
ſciences poflibles. Cependant ce que nous
en avons juſqu'à préſent ne peut pas fuffire à
tout ; car on n'a fait juſqu'ici , & on ne fera
jamais qu'un petit nombre des combinaiſons
qu'il eſt poſſible de faire .
Nous avons donc inventé les mots pour
exprimer&pour développer le cercle de nos
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
connoiſſances ; mais la diſtribution de ces
mots n'eſt point égale: comme ce ſontdes
êtresquenous avons créés nous-mêmes, nous
en avons fait ce que nous avonsjugé à propos
ſuivant l'occaſion ; nous avons rendus les
uns plus fignificatifs , les autres moins felon
notre beſoin : les uns ont une ſignification
très- étendue & peuvent déſigner pluſieurs
choſes différentes; les autres ont une ſignification
plus refferrée & font bornés quelquefois
à déſigner une ſeule choſe. En effet
l'ordre ſuivant lequel nous parvenons à nos
connoiffances nous a fait faire une eſpéce
d'aſſortiment dans les matériaux qui nous
ſervent à les acquérir : quoique l'ame ne voye
&n'apperçoive que des individus quiſeuls en
forment le propre objet , elle a néanmoins
une faculté de les combiner , & de les compliquer
enſemble pour ſa propre commodité
; & c'eſt par là qu'elle arrive du particulier
au géneral , du fimple au compoſé.
Nous parvenons ainſi à avoir des mots de
tout ordre & de tout dégré , depuis la fimplicité
d'un atome juſqu'à la derniere compoſition
del'univers : on ſe p'aît à fuivre l'ame
dans ſa façon d'arranger ſes idées , & de
donner à chacune fon nom particulier , à obſerver
, par exemple, comment elle paſſe rapidement
del'idée ſimple depensée à une auue
plus étendue de connoiſſance,enſuite àcelAOUST.
1745 . 13
ledeſcience , & de là à celle deſcientifique
&c.
En effet très-peu de nos mots expriment
des idées ſimples , en voici la raiſon : lorfque
nous réfléchiffons fur certaines relations
qui ſe trouvent entre les différentes idées ,
comme de caufe & d'effet , de ſujet & d'attributs&
c . Nous ne les conſidérons pas tant
dans leur état abſolu & indépendant , que ſelon
les circonſtances & les relations qu'elles
ont entr'elles. Le penchant& la vivacité de
l'ame pour combiner ſes idées , pour les recevoir
& les communiquer de-même , ne
nous en a laillé qu'un très-petit nombre de
ſimp'es , je veux dire , très-peu de noms qui
n'expriment qu'une ſeule idée: les mots atome
ou point Mathematique renferment communément
plufieurs idées , ſuivant que nous
ſommes portés à admettre leurs attributs &
leurs relations dans la conſidération du ſujet.
Ainſi nous conſidérons l'atome comme
dur, peſant & indiviſible; comme le principe
de la grandeur phyſique ; comme concourant
à la conſtitution des corps &c. Ces
qualités premieres en elles-mêmes , comme
la dureté , la peſanteur & d'autres ſemblables
, quelques fimples quelles foient par
leur nature , font tellement combinées avec
des circonstances particulieres , comme leur
cauſe , effets &c. que leurs noms n'enfont
queplus complexes.
14 MERCURE DE FRAN CE
Ainſi ce quenous appellons un terme n'eſt
autre choſe qu'un mot qui dénote >> un af
ſemblage , ou un ſiſtême d'idées relatives
>> à un certain point , que l'ame a artificiellement
compliquées ou afſociées enſemble
>> pour la commodité de ſes propres opérations
, ou c'eſt un mot qui renferme plu-
>> ſieurs idées ſous une certaine relation ré-
» ciproque par lequel elles repréſentent à
> l'ame quelques parties complexes de con-
>> noiffance pour la commodité de &c. "
ou bien encore c'eſt un mot qui renferme
pluſieurs idées différentes »dans une relation
, ſous laquelle elles ſe préſentent ,
>> lorſque l'ame les confidére dabord comme
>> un phénoméne conſtant , & quelle prend
>> des meſures pour les fixer , ou pour les
>conſerver dans cette qualité.
L'effet du terme eſt que par ſon moyen
nous ſommes en état de prendre ou de communiquer
des connoiſſances beaucoup plus
aiſément & plus promptement d'autant plus
qu'étant parfaitement inſtruits , de ſa ſignification,
& cette fignification étant toujours
préſente à notre eſprit nous ſommes
exempts de la néceſſité de recommencer &
d'entrer dans un nouveau détail : à peu-près
comme nous faiſons dans l'Arithmetique ,
lorſque pour éviter l'embarras d'un grand
nombre d'unités , nous comptons par dixai
>
AOUST. 1745.
:
nes , par ſoixantaines , par centaines &c . ou
quand par la même raiſon nous faiſons dans
le commerce des rouleaux ou des ſacs qui
contiennent certaines ſommes d'argent que
nous donnons ou que nous recevons fans
nous donner la peine de compter ou de détailler
les piéces .
Enprenant le mot de terme dans ce ſens ,
nous en trouverons peu d'autres dans la langue.
Quant aux noms ce ſont tous des termes
, ſi l'on en execepte les noms propres ,
qui à la vérité ſont hors du cas ordinaire de
la langue. Cependant ils deviennent ſouvent
eux-mémes des termes , comme lorſqu'on y
attache conſtamment certaines idées particuliéres.
Tels font , par exemple Mécene , Machiavel
, Auguste , Ailas , Bucephale , Argos ,
&c. Parmi les verbes il y en a très-peu qui
ne ſoient des termes excepté les verbes généraux
& auxiliaires , être & avoir. Comme
tous les autres ſuppoſent ceux- ci , & qu'ils
ne font que les modifier , ou leur ajouter
certaines circonstances ulterieures , ils commencent
par là naturellement à devenir ter
mes. Tel eft , par exemple , le mot humecter ;
qui en tant qu'il dit plus que le ſimple acte
d'appliquer un fluide far un corps fec , &
qu'il marque auſſi la maniére de l'action , &
lamodification qu'elle cauſe , comme l'amoliſſement
, l'adouciſſement &c. devient par
16 MERCURE DE FRANCE.
là un terme formel. Ainſi le verbe , battre ,
entant qu'il renferme non- ſeulement un certain
mouvement du bras , mais encore ce
même mouvement produit par la contraction
& la dilatation de certains muſcles &c.
atout ce qui eſteſſentiel à un terme. Dans
ce même ſens bâton eſt un terme auſſi- bien
que levier , & épingle , aufli-bien qu'effien
dans la roue.
Toute cette differtation paroîtra peut-être
extraordinaire &trop forcée fur-tout à ceux
qui ont coutumé de regarder les termes comme
des choſes ſubtiles & myſterieuſes , &
chés qui un terme & une expreſſion difficile
àcomprendre font la méme choſe.Mais il n'y
a pasmoyen de traiter ceci plus ſimplement.
La complexité eft laſeule marque caracteriftique
que nous pouvons employer pour donner
la vraie notion de tout terme. Si dans la
plus part il y a quelques autres qualités plus
ſpécifiques & plus diſtinctives , commenous
aurons occafion de le remarquer , il faut
néanmoins avouer que ces qualités n'étant
pas univerſelles ne peuvent ſervir de fondement
à une définition préciſe & philoſophique
: elles pouront entrer utilement dans
quelque définition populaire , comme donnant
une connoiffance plus pratique &
adequate du ſujet dans les cas où on les fait
valoir.
AOUST. 1745 . 17
Ainſi pluſieurs de ces définitions ſe rapportent
à ceque nous pourrions appeller termesde
connoiſſance , qui ſont plus ſimples d'un
degré que les termes d'un art ou d'une ſcience
, & que pour cette raiſon ona choiſis pour
repréſenter la nature commune & l'origine
des uns & des autres , Ces derniers termes
dérivent des premiers , & ſe forment quand
ils acquiérent quelque nouveau caractere ,
ou quelque nouvelle condition ; ils apparte
noient auparavant aux connoiſſances généra
les , mais maintenant ils ſont adaptés & appliqués
à quelques connoiſſances particuliéres
,&par cette raiſon ils deviennent plus fignificatifs
qu'il n'étoient auparavant , c'eſt
àdire , que l'on fait entrer dans la combinaiſon
certaines idées & certaines circonstances
nouvelles qui auparavant n'y avoient aucun
rapport. Un terme d'art eſt donc » un mot
>> qui outre ſon ſens général ou ſcientifique
>> en a encore un autre qui eſt propre & at-
■ taché à un art particulier. Ou c'eſt un mot
>dont on ſe ſert pour dénoter une combi-
> naiſon d'idées , ſous quelque relation par-
>> ticuliere , conſacré arbitrairement àquel-
> que art , & qu'on n'employe dans aucun
> autre àmoins que ce ne ſoit pour une combinaiſon
différente , ou ſous d'autres rela-
>> tions &d'autres circonſtances .
Pour répandre un peu plus de lumiére ſur
8 MERCURE DE FRANCE.
ce que nous appellons terme d'art , il eſt
bon d'obſerver que du ſens primitifou litteral
des mots , on s'en forme par abſtraction un
ſecond général ou philoſophique , en n'y
exprimant que la qualité prédominante du
premier ſens , & en excluant les circonſtan
ces particulieres du contrétum. Ainfi le mor
Esprit , fignifie primitivement & litteralementfoufle
: en partant de là nous lui donnons
un ſens ſimple & général , en nous fervant
de ce mot pour toute forte de matiere
ſubtile , telle qu'elle puiſſe être. Or les termes
d'art ne font pas immédiatement formés
du ſens litteral ou grammatical des mots, mais
de leur acception & de leur fignification
générale&philoſophique qui est la baſe & le
fondement ſur leſquels ils ſont élevés. Le
fens général & abſtrait d'un mot érant déja
établi & s'accordant ou convenantà la cho
ſe à laquelle nous avons occaſion dedonner
unnom , nous prenons le moten ce ſens , &
nous y ajoutons les autres accidens & les cir
conſtances que l'occaſion préſente fournit.
Cescirconstances étant diverſifiées ſuivant la
différence des matieres & des ſujets des arts ,
ſpécifient le ſens que le terme doit avoir
dans telle ou telle occaſion , enforte que le
mot qui , pour être élevé à un ſens philoſophique
ou ſcientifique , avoit été généralifé
, eſt derechef particulariſé ou approprié ,
AOUST. 1745 .
& accompagné de nouveaux accidens pour
former un ſens technique .
Ainſi le mot efprit , qui ſignifie litteralement
ſoufle , & philoſophiquement une ſubſtance
fubtile , déſigne techniquement différentes
autres choſes ; comme dans l'Anatomie
un fluide, fubtil, animal , formé par
fécrétion dans le cervau & diſperſé enſuite
dans les nerfs pour l'uſage des ſenſations &
dumouvement musculaire : dans la Chimie ,
les exhalaiſons des corps expoſés au feu : en
tous ces ſens nous retrouvons par tout le mê
me ſubſtratum qui eſt une ſubſtance fine &
fubtile , mais modifiée de pluſieurs différen
tes manieres , dont chacune eſt ſuſceptible
d'une infinité d'autres par des acceſſions nou
velles d'autres modifications. Delàfortent des
légions d'eſpéces d'eſprits dans le corps humain,
dans les laboratoires des Chimiſtes &c
La notion d'un terme tirera quelque nouvelle
lumiére de celle d'une définition qui
en eſt , pour ainſi dire , l'analyſe. Nous particulariſons
par la défininition ce qui étoit
géneral dans le terme ; c'est-à-dire , nous
réſolvons les idées complexes en des ſimples,
ou nous reftituons les idées de leur état nouveau
& artificiel à l'état primitif& indéterminé
où elles étoient auparavant. On peut
dire qu'une Definition eſt >>une énumération
des différentes idées ſimples renfermées
$
1
20 MERCURE DE FRANCE.
K
>dans quelque terme , dans la relation
» quelles ont les unes avec les autres. J'ai déja
fait voir que les termes ſont des mots
qui ont des ſens particuliers & déterminés ,
qui viennent d'une certaine combinaiſon
d'idées. En ce fens on peu: dire qu'un terme
eft > un mot fufceptible de définition.
C'eſt-à-dire , un mot dont le ſens peut être
expliqué & fixé par une énumérationde ſes
propriétés& de ſes relations. C'eſt par-là même
qu'un terme eſt diſtingué des mots purement
grammaticaux , dont les ſignifications
fontgénérales & indéterminées , & qui peuvent
être employés dans un ſens également
propre enmille autres occafions.Nous ſommes
en état d'expliquer un terme , au lieu
qu'un mot eſt inexplicable : tout ce que
nous pouvons faire à l'égard des mots ne
peut jamais approcher d'une définition ; ce
ne font tout au plus que des ſubſtitutions de
ſynonimes.
Ainſi l'idée attachée au mot Force est ab .
ſolument incommunicable par le moyen
d'aucune langue. Tout ce que nous pouvons
faire , c'eſt d'eſſayer ſi la perſonne àqui nous
voudrions la communiquer ne l'a pas déja
ſous un autre nom. Pour cet effet nous pouvons
lui dire que c'eſt pouvoir , énergie , ou
vigueur. Si cette perſonne à une idée de
quelqu'undeces mots ,il ſaiſira auſſi cellede
AOUST. 21
1745.
,
force, par la relation qu'il y a entre celle-ci
& ces autres. S'il n'en a point , il faut lui en
propoſer d'autres , & lui dire que c'eſt forza ,
ouvis , on efficacia ou potentia &c. ou que
c'eſt Bia οι ισχυς οι δυναρυς &c. Si aucun
de ces mots ne peut le mettre au fait ,
onpouroit lui demander ſi peut être il n'en
auroit pas l'idée , fans pouvoir l'exprimer , en
lui diſant que c'eſt ce quifait qu'une » cho-
> ſe venant à toucher une autre la met en
> mouvement , la choque ou la brife &c. »
Lorſqu'après toutes ces queſtions il parvient
àconnoîtie ce que c'eſt queforce , il ne forme
point alors d'idée nouvelle : il n'apprend
ſimplementqu'un nouveau nom , & il trouve
que ce qu'il avoit connu parun certain
nom , eſt autrement appellé par d'autres ,
ou que ce qu'il n'avoit jamais pris la peine de
diftinguer par un nom particulier l'a été par
d'autres. Pour s'en former même une idée ,
il faut qu'il ait recours aux ſenſations , & non
a la langue , attendu que l'idée eſt un étre
phylique qu'on ne ſçauroit acquérir que par
la voie des ſens .
L'idée fimple nommée force , étant une
fois donnée , lo ſquelle vient enſuite à être
modifiée ou circonflanciée par de nouveaux
accidens , & qu'e le eſt ainſi formée en termes
detel ou tel art , c'eſt alors quela langue
ſeule peut les faire naître en réſolvant
t
22 MERCURE DE FRANCE.
une idée compoſée en pluſieurs idées ſimples
qui en font , pour ainfidire , les materiaux.
Čes idées ſimples recompoſées , ou priſes enſembledenouveau
dans la maniére marquée
par la définition , en donnent la ſignification
pleine & adéquate : ainſi l'idée de force étant
différemment modifiée & combinée avec
d'autres idées de centre , d'attraction , de repulſion
,'de volonté , de machine &c . Dans les
motsforces centrales , forces centripetes ,forces
centrifuges , néceſſité , ou force morale , force
mechanique &c. Nous pouvons parvenir à ces
fignifications par la voie de la définition ,
ayant ſpécifié & détaillé ces circonstances ,
ou les ayant ajoutées à l'idée de force. En ce
ças on ne peut pas parvenir à l'idée par la
voie des ſenſations , attendu que c'eſt un
être que nous avons créé nousmêmes , qui
p'exiſte nulle part ſans nous ,&qui par conſéquent
ne peut former un objetde nos fens,
On peut connoître par-là toute la diverſité
des définitions. Les techniques ſe rapportent
uniquement aux termes , commeforce
centrale ; les ſcientifiques ou philoſophiques
aux qualités , comme fort , & les nominales
ou ſucceſſives aux idées ſimples , comme
pouvoir , énergie,
AGUST. 1745 .
VERS fur la victoire remportée par le Roi
à Fontenoy.
Muſe, dont les accents ſe font à peine enten
tendre ,
Ceffe ton vol ambitieux :
Songe que pour chanter les faits d'un Alexandre
Il faut être Voltaire , ou l'élevedes Dieux.
Bergeronneau étudiant en Médecine à Reims
1
!
1
i
V
EPIGRAMME,
Oulez-vous de Martin ſçavoir quel est le
fort?
S'il eſt joyeux il boit , s'il eſt chagrin il dort..
AUTRE quun Philoſophe fit fur la mort
desa femme.
CI gifent , grace au feu , pour la
ame ,
paix de mon
Un finge , un perroquet , une pie &ma femme.
1
34 MERCURE
DE FRANCE
***************
ΕΡΙΤΑΡHE
.
LE corpsd'unhomme ici repoſe
Qui fut toujours en mouvement ,
Las enfin de courir ilyfait une poſe
En attendant le Jugement.
SURle Portrait de Mlle M. R. A. D. B. V.
A
ICi laNature ſans fard
Se fait voir au-deſſus de l'art ,
Ce n'eſt pas le pinceau d'Appelle ;
La Nature elle - même a foriné ce tableau.
La Reine de Paphos ne fut jamais ſi belle ,
Son portne fut jamais ſi noble ni ſi beau ;
Ah! fileCiel plus juſte eûtjoint une couronne
Atant d'attraits vainqueurs !
Mais fon mérite la lui donne.
Sitôt qu'elle paroît elle ſoumet les coeurs.
FABLE.
AOUST.
25 1745.
SORSARSORSAR
J
FABLE .
L'Ours & la Serine.
Adisun Ours fut mis au rang des fous
Pour trop d'amour ; que le plus fin devine
Ce qu'il aimoit, c'étoit une Serine.
Une Serine , un Ours ? Vous mocquez-vous ?
Amour ce fontlà de tes coups.
Notre galant fort novice en tendreſſe
Très-lourdement ſe pavanoit
Près de ſa gentille maîtreſſe ,
Qui de fon côté rechignoit ,
Comme on peut croire , à la careſſe ;
Elle eût bien pû d'un vol léger
Sedérober à fon peſant berger ,
Mais quoi ! pour un Ours en folie
Quitter ſamaiſon , ſes amis ,
Perdre ladouceur de ſa vie ?
Elle fit mieux , du moins à mon avis,
Seigneur , dit-elle à l'Ours , il faut que je le diſe ,
Ce n'eſt l'amour , la grace , ni l'eſprit
Qui près de moi vous mettront en credit ,
Je le déclare fans feintiſe ,
L'adreſſe ſeule a droit de me toucher ;
Sur cet ormeau je vole me percher;
B
26 MERCUR DE FRANCE.
,
Il faut grimper juſqu'au faîte de l'arbre ,
Vous cramponner , parvenir juſqu'à moi
Aceprix vous aurez ma foi ,
Sinon , je ſuis toujours de marbre .
Marché conclu l'Ours monte , & fait si bien
Qu'après cent eſſais ridicules ,
Travaillant comme dix Hercules ,
Il arrive au ſommet où ſon unique bien
L'attendoit au bout d'un branchage
Du plus mince & frêle corſage :
Notre galant qui l'atteignoit ,
Croquoit dans l'ame ſa Serine
Mais ſous le poids de la lourde machine
Labranche rompt , & l'Ours qui l'empoignoit
Dégringolant avec un bruit énorme ,
Tout fracaffé trébuche au pied de l'orme.
Que d'Ours chés nous autres humains !
Chacun ſe croit propre à tout faire ;
A l'épreuve la plus légére
La branche caſſe dans nos mains,
AOUST.
1745. 27
REPLIQUEdu R. P. M. Texte D. à la
reponſe d'un Anonyme inſerée dans le Mercure
de Mars 1745 , au sujet d'uneMédaille
de Philippe de Valois.
J
,
'Ai lû , Monfieur , votre réponſe à mon
écrit imprimé dans le Mercure du mois
de Juillet 1744 elle commence ainſi :
» Ma petite lettre ma attiré une réponſe du
>> P. Texte , laquelle a près de 17 pages , ce
que vous exprimez obligeamment par ce
vers .
Nardi parous onyx eliciet cadum.
Permettez-moi , Monfieur , de vous enfeliciter
par celui- ci qu'on lit dans Martial
Liv. VII. à cemotprès,forte au lieude ponte.
Perpetuo liceatfic tibi fortefrui.
Vous continuez à me reprocher une prédilection
filiale pour mon Ordre , parce que
je parle de tems en tems dans mes diſſertations
de quelques uns de nos Religieux qui
nous font véritablement de l'honneur. Si
l'éclat de leur mérite vous éblouit ou excite
votrejaloufie , il ne faut pas que cela aille
juſqu'à vouloir priver de leur connoiſſance
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
pluſieurs écrivains qui viſiblement en profitent
; voyez Acta SS. Vita S. Lud. IX. & plu
ſieurs autres Auteurs qu'il ne me convient pas
de citer, Vous devriez , ce me ſemble , vous
faire un plaifir de fouffrir ce qui peut en
faire aux autres.
Selon vous , les louanges que l'on donne
àſa famille , ſont toujours ridicules, Qui dit
toujours n'excepte perſonne. S. Auguſtin ,
S. Gregoire de Nazianze & pluſieurs autres
Peres & SS. Perſonnages ont loué leurs parens
vertueux,&ces louanges n'ont pas paffé
pour être ridicules. Vous avez vous-même
ſenti ce contraſte , car vous modifiez enſuite
votre propofition , en ajoutant qu'un Religieux
ayant des actes & des monumens par
ticuliers pour parler de ceux de ſon Ordre
avec plus d'exactitude, peut faire leur éloge ;
vous n'ignorez pas , Monfieur , que j'ai l'honneur
d'etre Dominiquain , pourquoi donc
me cenſurez-vous quand je fais l'éloge fur
des principes ſolides , des grands ſujets qui illuftrent
notre Ordre ?
Venons au fond de votre réponſe ; vous
auriez pû y venir directement ſans tant de
digreffions &d'ironies inutiles dont vous- même
vous étes apperçu ; mais , quefais-je ? ....
Ce font ici vos propres termes , venons an
point principal de la difpute , il s'agit
certaine Médaille rapportée parMezeray.
d'une
AOUST.
1745.
Oui,Monfieur, il ne s'agit uniquement que
de cela, cependant vous vous étendez beaucoup
pour prouver qu'il y a des Médailles
fauſſes dans la France Metallique de Jacques
de Bie &non pas de Bic comme vous le nommez.
Vous convenez donc que toutës ne le
font pas ? Voyons ſur quel fondement vous
croyez fauffe celle dont il s'agit ici au fujeť
de l'offrande du Roi Philippe VI. Vous en
donnez deux preuves. Voici la premiere ,
c'eſt que , dites-vous , ſa Légende eſt en caractéres
Romains. Sur quoi , Monfieur, je réponds
qu'il y a dans la même page 422 du
11 tom. de Mezeray fix Médailles gravées ,
Içavoir du Sacre de Philippe de Valois en
1328 , de ſon offrande faite à Chartres en
1329 dont il s'agit ici , de l'érection de la
terre de Bourbon en Duché-Pairie 1329 , de
Thommage rendu par Edouard III. du nom
de Roi d'Angleterre à Philippe VI 1329 ,
de la donation du Dauphiné par Humbert
11. 1349 ; la derniere eſt le titre de
Comte du Rouffillon donné auxRois de
France.
Si ſelon votreprincipe il ſuffit que laLé .
gende de la Médaille de l'offrande foit en
lettres Romaines pour être jugée fauſſe , la
Légende des autres cinq Médailles étant en
mêmes caracteres Romains , il faudra conclure
qu'elles ſont également fauſſes. Vou \
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
driez - vous bien le dire de celles de l'érection
du Duché de Bourbon , & du titre de
Comte de Rouffillon ? & fi la date des autres
eſt ſi juſte n'y auroit- il que celle de l'offrande
qui feroit ſuſpecte d'altération ?
Mais pour vous convaincre que les caractéresRomains
étoient quelquefois mis enuſage
aufli bien que les Gothiques ſur lesMédailles&
fur les Monnoyes , ouvrez le IV. Tom.
du gloſſaire de Ducange. Edit. de 1733.p.
11 , vous y trouverez une Monnoye du même
Roi Philippe VI. dont toute la Légende
XPC VINCIT , XPC REGNAT, XPC IMPERAT &
Piaſcription PHILIPPUS DEI GRA. FRANCORUM
REX, ſont comme vous voyez en caractéres
Romains , excepté le nom Christus qui
eſt unmonograme grec ; direz-vousque cette
Monnoye eft fauffe ?
Vous citez en votre faveur une Médaille
du même Prince , dont tout le caractère eſt
Gothique, rapportée par le R. P. Daniel , encore
avouez vous que quelques Sçavans la
croyent faufle ; Médaille qui ne prouve rien
contre moi , qui de mon côté , outre les fix
Médailles dont je viens de parler , vous produis
une Monnoye du même Roi , laquelle
ayant eu cours du vivant de ce Prince , ne
peut pas être ſuſpecte de fauſſeté dans ſa
date ni dans le caractére.
Pour ce qui eft du témoignage de Jon
AOUST. 1745. 31.
net fur lequel eſt appuyée votre ſeconde
preuve de la pretendue fauſſetéde notre
Médaille , jugez Monfieur , de l'eſtimequ'on
en doit faire par le mépris qu'en
a fait le ſçavant M. Joly , Chantre &
Chanoine de N. D. de Paris , Auteur
dont l'érudition & la fagacité étoient égales
pour ne laiſſer rien à désirer ; c'eſt ainſi que
vous vous exprimez vous-même en parlant
de lui dans le Mercure de Janvier 1743 .
Nonobſtant cebel éloge , voici comment
vous tournez votre prétendue preuve : » Le
>>P.Texte s'accroche àunmot de M. Joly ,
>>par lequel il paroît que cet auteurn'avoit
>> pas reconnu la fauſſeté de la Médaille. Le
>> P. Texte prenant droit ſur cette légere
>> inattention argumente ainſi : Joly croit la
>>Médaille vraie , il penſe qu'elle regardele
voyage du Roi Philippe VI. à Chartres
; cette méme Médaille rapporte le fait
. à l'an 1329 , donc felon M. Joly le voyage
> de ce Roieſt de cette année-là.
!
Oui , Monfieur , c'eſt ainſi que j'ai raiſonné
, &mon raiſonnement eſt juſte ; voyons ſi
le vôtre l'eſt davantage.M. Joly , dites-vous,
" a cru la Médaille vraie& il s'eſt trompé
en cela , il l'applique au voyage de Char-
>>tres , c'eſt qu'il l'a cru un monument lé-
>>gitime , ajoutez - vous , cette Médaille eſt
datée de 13 29. Oui , vous le reconnoiſſez ,
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
ce
donc M. Joly a cru que le voyage de
Chartres eft de 1329.Non, concluez-vous.
Accordez- vous, Monfieur, avec vous-même.
Joly s'est trompé , ſelon vous , en croyant la
Médaille vraie & un monument légitime , &
fuivant votre raiſonnement , il n'a cru ni
l'un ni l'autre. C'eſt ici une vraie énigme ,
s'il ne l'a pas crû ,il ne s'eſt donc pas trompéenlecroyant.
Vous convenez , Monfieur,
que Joly reconnoît que la date eſt de 1329;
la date , dit Joly , de 1329 fait voirque la
figure est de Philippe de Valois quand il alla
àChartres. Quoi de plus clair? Etvous foutenez
après cela que ce ſçavant n'a pas cru
que le voyage est de 1329 : voyonsqu'elle peut
être votre reſſource pour justifier une telle
conſequence. C'eſt , ajoûtez- vous , que Joly
produit des lettres deſon ami Jonnet , quiprouvent
que selon les regiſtres du Chapitre de
N. D. de Chartres , l'offrandefut rachetée
par le Roi en 1328.
Acela je réponds , Monfieur , que c'eſt
par là même que vous prouvez qu'il faut que
Joly ait été bien perfuadé de la véritéde la
date de la Médaille, & qu'il ſe ſoit méfié de
l'exiſtence de la piéce pretendue tirée des
regiſtres du Chapitre de Chartres , dont
vous auriez dû produire une copie authentique,
ou de l'inexactitude des copiſtes par rapport
à la date , puiſque malgré la connoiſſanAOUST
.
33 1745.
teparfaite qu'a eue M. Joly de ce que dit
Jonnet , & qu'il a ſans doute bien examiné
avant que de lejoindre à ſon ouvrage , il en
a fait ſi peu de cas qu'il s'en eſt tenu pour
l'année du voyage de Chartres à la datede la
Médaille 1329.
L'inattention dont vous accuſez un auteur
aufli éclairé que M. Joly , eſt une ſolide &
fage prévoyance qui confirme encore mieux
ſon ſentiment en faiſant voir qu'il n'a pas
ignoré ce que Jonnet en a écrit.
Permettez- moi , Monfieur, de faire ici cette
réflexion ſur votre variation. En 1743
M. Joly étoit dans votre idée & avec fondement
, un auteur incomparable dont l'érudition
& la ſagacité étoient égales pour ne laiffer
rien a desirer , & en 1745 , il n'est plus
felon vous , qu'un homme abſtrait , ſans attention,
qui oubliant ce qu'il vient d'ajouter à
fon ouvrage de celui de Jonnet ſe contredit.
Votre peu d'exactitude à rapporter les
faits , fous pretexte qu'étant Anonyme vous
ne riſquez rien, n'estpas moins blamable. J'ai
allegué pluſieurs raiſons du retardement du
voyage de Chartres , pour ſoutenir la verité
de ladate de la Médaille , comme ſont les
préparatifs de la marche & des préſens d'un
Roi victorieux qui veut accomplir folemnellement
un voeu ; le nombre des affaires
multipliées durant une longue abſence
By
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'il falloit terminer , &c. & vous les paſſez
adroitement fous filence pour employer une
page où vous auriez pů en parler , à glozer
ſur le moindre des ſujets expoſés.
Selon vous je retarde ce voyage d'une année
,&depuis le mois d'Octobre 1328 , que
le Roi arriva à Paris ,juſqu'au mois d'Avril
1329 , il n'y a pourtant que 5 mois . Mézeray
écrit ſimplement qu'Edouard Roi
d'Angleterre rendit hommage à Philippe
VI le 6 Juin 1329 , mais il ne dit pas que
ce fut avant le voyage : c'eſt vous qui l'ajoutez
&c. Vous me donnez du tems pour prouver
fil'on peut dire hic vel hac Sequana &
je l'ai déja fait. Sequanaſubſtantif F. Fleuve
engénéral M. mais Sequana n'est pas abfolument
M. Vous l'avez li dans la réponſe que
vous critiquez. Pourquoi affectez- vous de le
diflimuler,&de taire l'autorité de Danet que
je cite? SeineſubſtantifF. Sequana, Corneille ,
Furetiere , Richelet &pluſieurs autres. Mais
voici qui eft bien plus precis; Seine Fleuve de
France , Sequana M. ou F. Apparat Royal,
Les noms des Fleuves enAfont F. eu égard
à la termin. Seine , Fleuve , Hic vel bac Sequana.
Diction.du P. Pomey. Ceci fuffit pour
juftifier ce que j'ai mis dans l'Epitaphe de notre
F. Romain déclaré Architecte du Pont
Royal de Paris , parArrét du Conſeil du
Octobre 1695 , inſeré dans le Mercure de
AOUST. 1745 . 35
Février 1735. Au reſte ne me croyez pas fi
attaché au ſentiment deJoly que je ne fois difpoſé
à lui préferer une preuve claire & folide
ducontraire,&c'eſt à vous à la produire. Vous
voyez , M. que je vous réponds en des termes
ſérieux tels qu'un combat littéraire le
demande; faites- en de même :
Diſce .... Sanctius ore loqui. *
Je ſuis , Monfieur , &c.
A paris ce 9 Juillet 1745 .
ELEGIE.
PLeurez mes yeux , pleurez ma liberté ravie ;
Je traîne dans les fers une mourante vie ,
Et l'amer ſouvenir des biens que j'ai perdus
Rend mes fers plus peſans& mes mauxplus aigus.
Sous lejoug rigoureux d'un fatal hymenée
A gémir nuit & jour je me vois condamnée ;
Ce rude poids m'acable, &de mes plus beauxjours
Ces funeſtes liens empoiſonnent le cours.
Un époux , ou plutôt un maître deſpotique ,
Exerce ſur mon ame un pouvoir tyrannique ,
Mais , qu'il y penſe bien; ce pouvoir odieux ,
Ce pouvoir abſolu que condamnent les Dieux ,
C'eſt envain qu'ilprétend qu'un contrat l'autoriſe :
Que peut-il eſperer d'un coeur qu'il tyranniſe ?
* Martial 1. VIII . B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Que rampant devant lui ce coeur en ſoit le prix ?
Vains efforts d'un jaloux que l'erreur a furpris !
Ce n'eſt point par effort , c'eſt par choix que l'on
aime ,
Et l'on doit dansl'hymen reſpecter l'hymen mê
mê.
11 offenſe l'hymen en violant ſes loix ;
Il outrage l'amour en ufurpant ſes droits,
Mais ces réflexions où le bon ſens préſide ,
Ne peuvent reprimer la fureur qui le guide ,
Et toujours allarmé d'un injuſte ſoupçon ,
Pour ſuivre une chimere il quitte la raiſon.
Il pâlit , il s'égare ; interdit , ſans haleine ,
Sur ſes pieds chancelants il ſe ſoutient à peine ;
Sesyeux font obfcurcis d'un nuage confus ;
Un phantôme l'obſéde ; on ne le connoît plus.
Dans ce délire affreux , farouche , atrabilaire ,
Tout l'inſulte & l'aigrit , tout le choque & l'altere.
S'il m'entend ſoupirer mes cruelles douleurs ,
S'il apperçoit mes yeux accuſer ſes rigueurs ,
De fon caprice alors l'injurieux outrage
A ce langage trifte empêche un douxpaſſage;
Il blâme des ſoupirs qu'il veut faire pouffer ,
Et condamne des pleurs qu'il veut faire verſer.
Mes timides regards dont ce tyran s'offenſe ,
Nepeuvent à ſes yeux fauver leur innocence
Etde mes noirs chagrins ces truchemens muets
britent tous les jours ſes ſoupçons inquiets.
AOUST.
37 1745.
}
t
Quel est l'égarement de cet eſprit étrange !
Il tardeà ſes deſirs que la foudre le venge ,
Mais ſes tranſports jaloux ſont trop récompenſés ,
Mesmaux en font les fruits ,& le vengent affés.
Dure captivité ! déplorable contrainte !
Quoidonc! aux malheureux interdit-on la plainte?
Et peut on ſans remords pourſuivre la vertu ?
Sous quels terribles coups mon coeur eſt abbatu !
Mais hélas ! les deſtins quej'éprouve inflexibles ,
M'ont encor préparé des tourmens plus ſenſibles ;
Eſclave dévouée aux fureurs d'un jaloux ,
Demes malheurs cuiſans c'eſt encor le plus doux :
Sous le poids de mes fers peut-être fans murmure
Souffrirois-je en ſecret les peines que j'endure ,
Si cet hymen fatal qui cauſe tous mes maux
Nelivroit àmes ſens de plus rudes aſſauts ?
En recevant la main de l'époux que j'abhorre ,
Je perds , hélas ! je perds un amant que j'adore.
Hymen , Dieu redouté , dont les ſéveres loix
Captivent les mortelsdociles à ta voix ,
Pardonne ſi l'amour aujourd'hui me rappelle
Lespremieres ardeurs d'une flâme éternelle ;
Jereſpecte ton nom ; ton pouvoir eſt ſacré,
Mais Venus a fur nous un pouvoir ſéparé.
En vain pour embellir la pompe nuptiale
Dans tout fon plus beau jour ſon flambeau nous
l'étale ;
Ce flambeau de l'hymen eſtbientôt confumé,
38 MERCURE DE FRANCE.
Siles mains de l'amour ne l'ont pas allumé :
De ce Dieu tout puiſſant dépend ma deſtinée,
Etje ſuis pour toujours à ſon char enchaînée :
J'aime , & j'en fais l'aveu , mais j'aime ſans efpoir
,
Et l'honneur à mes feux oppoſemon devoir.
Aimable Philemon , dont je plains la conftance ,
Toi qui furpris mon coeur dèsma plus tendre enfance
,
, Envain pour moi l'amour a donc ſçû t'enflâmer
Envain pour toi l'amour a donc ſçû me charmer ;
CeDieu nous uniſſoit , un autre nous ſépare ;
Peut-il être jamais une loi plus barbare ?
Hélas ! cruels parens , pourquoi par un contrat
Lier mes volontés & vendre mon état ?
Vous connoiffiez celui qui régnoit ſur mon ame ,
Vous voyiez ſans chagrin le progrès de ſa flâme ;
Nos tranſports mutuels , votre facilité
Paroiffoient affûrer notre félicité.
Fauſſe préſomption ! funeſte confiance !
Vous nous avez ôté juſques à l'eſpérance,
Et pour un étranger un caprice inhumain....
Mais mon coeur indignédéſavoua ma main :
Ciel! falloit-il fubir un ſi dur eſclavage ?
Falloit- il fignaler l'éffort de mon courage ?
Que ſçais-je ? mais enfin ouverte à mille traits
Je fais encor des voeux pour n'en guérir jamais.
Eh! que font devenus ces momens deſirables
AOUST. 1745- 39
Qui comme ils étoient doux devoient être durables?
Qu'eſt devenu ce tems où gardant mon troupeau
Philemon manioit ſon léger chalumeau ?
De ſes charmans acords la tendreſſe plaintive
Enchaînoit de mes ſens la liberté captive ,
Et ſes tons animés par la plusvive ardeur
Inſpiroient à mon ame une aimable douceur.
Apeine voyoit- on naître & briller l'Aurore ,
Qu'il mettoit à mes pieds mille préſens de Flore ;
L'amour , le tendre amour étoit peint dans ſes
yeux,
:
Et ſes ſoins obligeans le montroient encor mieux.
Quel changement ſoudain ! mes parensinſenſibles
A nos preſſans déſirs furent inacceſſibles ,
Etj'entendis bientôt une ſiniſtre voix
Flater leur violence & condamner mon choix ;
Ah! puiſqu'à tant de mauxje me trouve aſſervie ,
Je livre au déſeſpour les reſtes de ma vie ;
Je ſçaurai me venger des injures du fort :
Oui ma douleur triomphe , & je cours à la mort.
40 MERCURE DE FRANCE .
20
A MONSIEUR DESTOUCHES
ALLEGORIE.
UN ceps de vigne en gemiflant
Regardoit dans les Cieux un ormeau complaiſant
Quipréſentoit au voisinage
L'appui de ſes rameaux , l'ombre de ſon feuillage,
Avec tant de bonté ,
Que ceux qui l'entouroient avoient tous l'avan
tage
De l'hoſpitalité.
Le tendre chevrefeuil , le ſociable lierre ,
Et les jaſmins au teint charmant ,
L'embraffoient amoureuſement ,
Leur tige même en étoit fiére
Et croiffoit avec ce géant :
Lecepsdepuis deuxjours échappé du néant,
Rampant encor dans la pouffiére ,
Tendoit envain des bras trop courts
A cet arbre éloigné par ſa hauteur immenfe ,
Et par le lieu de ſa naiſſance.
11 hazarda pourtant d'implorer ſon ſecours ;
Il le pria .... bientôt l'ormeau fi çile ,
Charmé de pouvoir être utile
En panchant ſes rameaux ſeconda les effor
,
AOUST.
1745
De cejeune Pygmée
Dont l'audace animée
S'applaudit en ſecret de ſes heureux tranſports.
Il eſt inutile de feindre,
İlluſtre protecteur d'un Poëte nouveau :
Jeſuis le ceps de vigne , & vous étes l'ormeau
Comme je ne puis vous atteindre ,
Vous daignez aujourd'hui deſcendre juſqu'a moi
Dans cette circonstance
Jugez de ma reconnoiffance
Par le bienfait que je reçoi.
De HAULTETERRE L. F. de Dreux
T
EPITRE à M. D.
Uquittes donc ces lieux , & l'amitié plaintive
Ne ſçauroit plus te retenir ;
On ne te verra plus ſur cette aimable rive
Detes chants nous entretenir.
De la tendreſſe la plus vive
Tu vas perdre le ſouvenir.
Déja tabergére craintive
Ne peut àce pen er dérober un foupir
Quarrache ſa douleur naive.
Sur ces arbres fleuris on voyoit les oiſeaux
42 MERCURE DE FRANCE.
Suſpendre leurs chants les plus beaux
Pour prêter à tes fonsune oreille attentive :
A travers le gazon on voyoit les ruiſſeaux ,
Malgré leur onde fugitive ,
Suſpendre le cours deleurs eaux.
Plutus te promet ſes richeſſes ,
Et tu marches ſous ſes drapeaux ,
Mais ce n'est que par des travaux
D qu'on obtient ſes largeffes .
..
Rarement de ſes dons le ſage eſt revêtu ;
Plutus ne fuit que fon caprice:
Il accorde ſouvent au vice
Ce qu'il refuſe à la vertu,
La fortune eſt une traîtreffe
Qui peut à toute heure changer :
En ſe livrant à la triſteſſe ,
Quand elle vient nous déranger ,
Onn'évite point le danger ;
Onne montre que ſa foibleſſe.
Lavie eſt une mer; tout agite ſeseaux :
11 nous faut combattre ſans ceffe
Pour furmonter les flots.
Lalâche oifiveté; l'indolente pareſſe
Ne peuvent faireles Héros.
Cen'eſtquedans le ſein de l'aimable ſageſſe
Que l'on peut trouver le repos .
Jene condamne point un travail ſalutaire
Dont le fuccès fait nos plaiſirs ;
Je ne blâme que des defirs
AOUST. 43 1745.
Querienne sçauroit ſatisfaire ,
Et dont la criminelle ardeur
Neproduit que notre mifere
Loin de faire notre bonheur.
,
Non , la fortune , ami , n'est pas unechimére
Indigne de nos foins :
Qui ne ſçait qu'elle est néceſſaire
Pour fubvenirà nos beſoins ?
Dieu veut que nos talens, nos foins , notre in
duſtrie ,
De la ſocieté forment le doux lien ,
Etqu'en ſe procurant le bonheur de la vie
Le publicy trouve le ſien.
C'eſt ainſi que la Providence,
Quidiſpenſe aux mortels & le bien & le mal ,
D'un noeud particulier fait un noeud géneral
Par une ſecrette influence.
Ainſi tous ces ruiſſeaux qui du ſein des deuxmers
Percent les cîternes profondes ,
En reſſortent bientôt par cent canaux divers ,
Et le brulant Soleil en élevant leurs ondes
Forme ces riviéres fécondes
Qui circulentdans l'Univers.
Sans chercher une vaine gloire ,
Qui fait des actes de vertu ,
Fait même après ſa mort reſpecter ſa mémoire ,
Et prouve au moins qu'il a véçu.
44 MERCURE DE FRANCE !
Nos jours ne font qu'un court eſpace :
Les plaiſirs , la grandeur , ne font que vanité :
Quelle eſt notre imbécillité !
Nous faiſons preſque tout pour ce monde qui paſſe
Preſque rien pour l'éternité.
AGeneve ce 30 Mars 1745. par Jean - Baptifte
TOLLOZ,
D
CHNSON.
Ans cette retraite
L'aimable Nanette
Ecoute mes voeux ;
Lesris& les jeux
Sont de cette fête ,
Etl'amour s'aprête
A me rendre heureux ,
Chers amis , comme eux
Chantez ma conquête ,
Célebrez mes feux.
Pour vous mieux entendre
Je vois ces ruiffeaux
Qui ſemblent ſuſpendre
Le bruitde Murs eaux.
Mille& mille oiſeaux
Tâchent de répandro
AOUST.
1745,
Pes accens fi beaux :
Pour les mieux apprendre
Liſe fait attendre
Deſſous ces ormeaux
Son berger Alcandre
Qui pour la ſurprendre ,
D'un air vif& tendre
Enfle ſes pipeaux,
Déja moins cruelle
Je vois cette belle
,
Aux plaiſirs nouveaux
Où l'amour l'apelle
Etre moins rébelle
Etde fon ardeur
?
Lavive étincelle
Comble le bonheur
Duberger fidéle.
!
Par le même.
LE FROID & LE
CHAUD.
U
FABLE.
L
N quidam las del'hyver
S'enpla gnoit à Jupiter :
Puiffant maître du
tonnerrea
46 MERCURE DE FRANCE,
S'écrioit ce harangueur ,
Ramene nous la chaleur ,
Ou tout périt fur la terre.
Le chaud vientà ſa priere
,
Mais , ô nouvelle douleur !
Chacunbruleen ſa chaumiere ;
Il nepeut point le ſouffrir :
Rends- nous , dit-il , la froidure ,
Jupiter , je t'en conjure ,
Ou nous allons tous mourir.
1
Le fermier veut de la pluye :
En tombe-t- il ? Il s'ennuye ,
Etdemande du beautems :
Ainſi jamais dans la vie
Les hommes ne ſont contens.
:
Le 2 Mars. 1745 .
BOUQUET .
A MADAME T. pour le jour de Ste.
Monique..
QU'il étoit juſte , belle Iris ,
Qu'onvous donnât le nomde l'Illuſtre Monique!
AOUST.
47 1745 .
Poſſédant ſes vertus , les mettant en pratique ,
Vous y joignez encor tout l'eſprit de ſon fils,
L'Aiglon .
LE DEPART DU ROI. Idylle pour
S. Cyr , par M. Roi Chevalier de l'Ordre
de S. Michel.
SCENE
PREMIERE,
D
CHEURS chantans,
UU Seigneur Seigt troupes fidelles ,
Anges du Ciel veillez tous ;
Veillez , couvrez de vos aîles
Un Roi qui veille ſur nous,
Que la force& la ſageſſe
Animent tous ſes projets !
Recompenfez la tendreſſe
Qu'il inſpire à ſes ſujets,
DEUX
VOIX .
Dieude la paix & de la guerre ,
Pardonne en ſa faveur ,..
:
18 MERCURE DE FRANCE,
Q
Pardonne à la terre
Sa longue fureur.
Puiſſe enfin le peuple qu'il aime
Du repos goûter la douceur !
Que ſes ennemis même
Lui doivent leur bonheur !
SCENE DEUXIEME.
PAULINE , AUSONIE,
PAULINE.
Uede ces chants mon ame eft attendrie
A peine arrivée en ces lieux ,
J'admire , je chéris ma nouvelle Patrie.
Vous , ma foeur , contentez mes déſirs curieux
Sur tout ce qui ſaiſit mon oreille & mes yeux.
AUSONIE .
Après le culte ſimple & le ſincere hommage
Que doivent rendre à Dieu nos coeurs plus que nos
voix
,
Unfaintdevoir nous engage
Al'invoquer pour nos Rois.
PAULINE.
Vous me verrez docile à de ſi douces loix.
Dans le Pays où j'ai vû la lumiere ,
Cette leçon futpour moi la premiere.
Mes
AOUST. 1745 . 49
Mes parens me diſoient , pour des maîtres chéris
Nous avons du ſang à répandre ,
Et vous avez pour eux , ſexe timide & tendre ,
Des foupirs & des voeux dont le Ciel ſçait le prix
AUSONIE .
Vous les rendiez ces voeux à titre de ſujette ;
Enfans de ce ſéjour., c'eſt pour nous une dette.
Connoiſſez les traits
immortels †
Du Souverain ſi grand au ſein de la victoire ,
Etplus grand aux pieds des Autels.
PAULINE .
Oui , c'eſt lui dont le nom à rempli ma
mémoire ;
Je ſçais qu'il fit lui ſeul plus que tous ſes ayeux ;
J'ai ľu , jai comparé ſon régne plein de gloire
▲ces règnes
miraculeux
Dont l'Eſprit ſaint nous a tracé l'hiſtoire.
AUSONIE.
Onvante un Prince d'Iſraël ,
Qui prit ſoin d'élever un Temple à l'Eternel ;
Un autre Salomon , mais plus long-tems fidéle ,
T'a conſacré , grand Dieu ,des Temples animés,
Tous ces coeurs
innocens à la vertu formés .
PAULINE .
Vous éterniſerés ſa grandeur & ſon zéle ,
Nobles& faints
monumens
Que n'altére point le tems ,
† Elle lui decouvre le fortrait de Louis XIV.
C
50 MERCURE DE FRANCE ,
Que le tems chaque jour répare & renouvelle,
AUSONIE .
Mais qu'il a peu joui d'un ſpectacle ſi doux !
Il touchoit à ſon terme ; à peine a t-il vû naître
Cette fleur dont les fruits n'ont mûri que pour
nous .
PAULINE .
Nous n'avons point changé de Maître,
Louis de fon Ayeul imitateur jaloux ....
Mais comme moi n'étes -vous informée
Que par la ſeule renommée
Des ſoins qu'à Dieu , qu'au peuple il donne tour
à tour ?
AUSONIE .
Notre retraite eſt ſi près de ſa Cour ;
Tant d'affidus témoins d'une ſi belle vie ,
Par des récits dont je me ſens ravie ,
Viennent ici nourrir le reſpect & l'amour,
PAULINE .
Eh ! quelquefois de ſa préſence
Honore- t il votre ſéjour ?
AUSONIE ,
Nous vivons dans cette eſpérance ,
Mais fa famille auguſte a marqué des momens
Où de ces aftres bienfaiſans
Nos yeux reçoivent l'influence ;
C'eſt l'époque pour nous des grands évenemes .
AOUTST.
1745.
51
Notre juſte
reconnoiſſance ,
Lorſque Louis échappe à des perils affreux ,
Célébre ici le falut de la
France :
Quand le
Seigneur bénit les noeuds
Qui des
BOURBONS cimente
l'alliance ,
Les deux jeunes époux ont avec
complaiſance
Accueillinos
timides voeux ,
Plus
touchés de leur
innocence ,
Qu'éblouis de l'éclat des
ſpectacles
pompeux.
PAULINE .
Ma ſoeur , onvient à nous avec
impatience.
SCENE
TROISIE' ΜΕ .
ROSALIE ,
PAULINE ,
AUSONIE ,
L
ROSALIE .
A
trompette a fonné; Louisvole aux combats :
PAULINE .
T
Ciel ! nous
préparez-vous de
nouvelles
allarmes ?
Ondit que ledanger n'arrête point ſes pas .
AUSONIE ..
Ne nous avoit-il pas affés couté de larmes ?
ROSA
LIE .
Le
Seigneur ne voulut qu'épr ouver votre foi ,
Le
Seigneur vous répond des jours de votre Roi.
La Reinepour prier
proſternée en ce
Temp'e ,
ه ل ل ا
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
Les filles de ſon ſang, les filles de ſon choix ,
Tout ce quelle a de cher ſuit ici ſon exemple ,
Et le Ciel et ouvert pour entendre leurs voix .
AUSONIE .
Touché d'un ſi tendre ſpectacle
Le Ciel en leur faveur a fait plus d'un miracle,
ROSALIE.
LeMonarque guerrier aux yeux de ſes ſoldats
Montre un autre lui-même attaché ſur ſes pas,
L'héroiſme a percé l'enfance ;
Le tems céde à l'impatience ;
D'un éleve ſi pur Dieu bénit les eſſais ;
Il l'inſtruira par des ſuccès .
PAULINE .
Du plusſaintde nos Rois poſtérité féconde ,
C'eſt ſur Dieu feul que votre eſpoir ſe fonde.
Seigneur , que vous aimez à voir
Les premieres Têtes du monde
Se courber ſous votre pouvoir !
AUSONIE..
Quel facrifice ont à vous faire
Des mortels affervis à leur obſcurité ?
Vous leurcomptez pourtant le défaveu ſincére
D'un orgueil impuiſſant , d'une vaime chimére ,
D'unfrivoleplaisir de remords agité ;
Ici voyez dans la pouſſiere
S'anéantirla majefle.
AOUST. 1745 . 53
ROSALIE .
Venez , mes foeurs , on nous appelle ;
Joignons- nous à des voeux ſi puiſſans & fi doux.
AUSONIE .
Notre Reine eſt notre modéle ;
Saferveur ſeroit-elle un reproche pour nous ?
ROSALIE .
Redoublons nos ardeurs, chantons; que notrehommage
Preſſe le Dieu vivant de déployer ſon bras ;
Qu'il éclaire ſans ceſſe & guide le courage
Du Chef& des foldats !
CHOURS.
Lancez vos traits , Dieu des combats ,
Frappez , achevez votre ouvrage ,
Diſſipez , confondez , frappez , n'épargnez pas
L'ennemi jaloux & ſauvage ;
Dans ſes murs , dans ſes champs répandez le ravage
Dont il menaçoit nos climats :
Qu'il tombe ſous nos coups victime de ſa rage !
Lancez vos traits , Dieu des combats ,
Frappez , achevez votre ouvrage.
AUSONΙΕ .
C'eſtun autre ſuccès que Louis nous préſage ;
Ses exploits feront des bienfaits ;
La Seine , le Rhin & le Tage
Applaudiront bientôt à l'auteur de la paix.
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
SCENE QUATRIE'ME.
ROSALIE , EUDOXE , AUSONIE , PAULINE,
CHOURS.
EUDOX E.
Uvrez , ouvrez vos coeurs aux tranſportsd'allégreffe
:
Ces voeux que pour Louis formoit votre tendreffe
,
Sont exprimés à peine , & les voilà comblés ;
Louis a combattu .
ROZALIE.
Quoi déja ! Quelle gloire !
AUSONIE.
Nos guerriers près de lui ſont àpeine afſſemblés.
EUDOX Ε .
Dieu n'attendoit que lui pour donner la victoire
Nos plus fiers ennemis abbattus , immolés ...
ROSALIE.
Louis a combattu : il eft facile à croire.
CHOUR S.
Chantons le Dieu vivant qui fait vaincre les Rois ,
Chantons le Bien Aimé que la ſageſſe inſpire ;
Ses vertus , ſes exploits
Sont le rempart decet Empire .
La Musique ſt deM. de Cérambault , Organiſte de la
Maijon Royale de S. Cyr.
:
AOUST 1745 .
55
LETTRE de M. aux Auteurs du Mer-
'Honneur que
Llong-tems
cure.
vous m'avez fait depuis
Meſſieurs , de m'admettre
dans votre amitié , l'intérêt que je prends
à tout ce qui vous regarde & la joye que
j'ai reſſenti de voir le Mercure de France
entre vos mains , m'obligent à vous dire
avec verité mon avis ſur cet ouvrage , que
j'ai toujours lû avec beaucoup d'attention
& preſque toujours avec beaucoup deplaifit
depuis que le public en eſt redevable
à vos foins ; il me ſemble que vous devez
être reconnoiſſans à l'égard du public , car
il eſt content de vous & j'entends dire generalement
de votre ouvrage à-peu-près ce
que vous devez ſouhaiter qu'on en dife. On
rend juſtice au choix des piéces fugitives que
vous inferez , on vous ſçait gré même des
amis que vous avez, & en acquerant la con .
fiance de pluſieurs Ecrivains illuftres dont
vous avez obtenu des ouvrages , dont vous
avez tû ou déguiſe les noms , mais dont
vous n'avez pu cacher les talens , vous avez
rendu aux amateurs des Lettres un ſervice
dont ils ne font point ingrats. On eft con-
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
tent auſſi des extraits que vous donnez de
quelques ouvrages nouveaux , & on les
trouve faits de façon qu'on aimeroit que
vous en fiffiez davantage ; voilà , Meſſieurs
biendes choſes flateuſes pour vous j'ai
cru devoir commencer par vous les dire ,
premierement parce qu'elles font vraies ,
ſecondement pour vous faire fentir que la
reconnoiſſance que vous devez aux bontés
du public doit redoubler vos efforts pour
vous les affürer & enfin pour vous préparer
ut pueris dant Crustula , au correctif qui
va ſuivre mes louanges.
Je ne vous parlerai pas de votre premier -
Mercure donné en Novembre 1744 , où
le récit des Fêtes pour la convalefcence &
le retour du Roi fourmilloit de phraſes
louches & de termes déplacés. Il ſeroit injuſte
de vous rappeller cette premiere erreur
qu'on a aiſement pardonnée aux embarrasde
votre inſtallation dans le métier d'hoanêtes
Journaliſtes. D'ailleurs le Mercure de
Fevrier qui contient une Deſcription convenable
des Fêtes de Verſailles à l'occaſiondu
mariage de Monſeigneur le Dauphin a prouvéque
vous ſçaviez vous corriger , & c'eſt en
partant de ce dernier principe applicable à
tous les bons eſprits , que je vais vous donner
fincerement quelques conſeils qui , je
crois, peuvent vous être utiles , vous avez
AOUST 1745 . 57
donnédeux petits contes de Fées partagés &
diſtribués dans quatre differens volumes.
Cette coupure a déplu à beaucoup de gens ,
mais je ne ſuis pas de ce nombre & lorfque
la deuxième partie d'un conte n'eſt
pas moins intereſſante que la premiere j'approuve
affés qu'on ne les donne pas en même
tems ,mais vos contes ne font pas dans
ce caslà ; & entre nous la derniere partie
ne vaut pas grand choſe. Je ſerois bien faché
de déplaire aux Auteurs ou Autrices
qui vous ont confié ces petits ouvrages ,
ils font pleins de goût , de délicateffe & de
naturel ; à vous dire le vrai , je ne parle là
que des deux premieres parties que j'ai
trouvé également ingenieuſes & intéreſſantes
; la ſuite ne m'a pas fait la même impreſſion
, & j'ai dit à chaque fois. Definit in
piſcem mulierformoſa ſuperne.
Deformais quand les contes qu'on vous
envoyera n'auront que la premiere moitié
de bonne , contentez vous de promettre la
deuxiéme & ne tenez jamais parole , il vaut
mieux tromper le public que l'ennuyer , ce
dernier crime eft capital , l'autre n'eſt pas
un grand peché & c'eſt tout au plus ce que
les Caſuiſtes appellent un menſonge officieux.
Hamilton a laiſſé le conte des facardins à
la moitié ; à la vérité quand on eſtan bout
du premier volume onlui ſçait fort mauvais
C
58 MERCURE DE FRANCE. T
gré de n'avoir pas fait le deuxième , mais
s'il l'avoit fait ce deuxième & qu'il l'eut
mal fait , on lui ſçauroit bien plus mauvais
gré de l'avoir donné. Je me ſouviens un
jour d'avoir été à Milan chés unDeffinateur ,
il me montra un porte-feuille de deſſeins
arrêtés dont je fus charmé. La correction ,
l'élegance , le bean faire , tout y étoit , il
ſembloit que Raphaël, Michel Ange, le Correge
euffent conduit le crayon ; furpris
d'un talent ſi admirable , je demandai à ce
Peintre ou étoient les tableaux de ces defſeins
qui me raviſſoient , où étoient ſes frefques
, & pourquoi ? &c. Il ne me repondit
rien , & me mena dans une chambre voifine
où ily avoit deux ou trois tableaux de chevalet;
je n'ai rien vu en ma vie de fi mauvais&
je ne ie cachai pas d'autant que je n'avois
garde de ſoupçonner qu'ils fuſſent de
lamainde mon excellent Deſſinateur ; ce
lui- ci fe mit à ſourire. Je vois bien , me dit
il , Monfieur , que cela vous fait horreur
vous avez raifon& je penſe comme vous
voilà pourtant mon ouvrage , & je n'ai jamais
pû faire mieux, affés habile à manier
le crayon je ne ſuis qu'un ane le pinceau à
la main , auffi je me rends juſtice ,je deſſinerai
toujours &je ne peindrai jamais , je
Jaiſſe d'affés belles compofitions à exécuter
dont ceux qui auront le talent de les exécuter
pourront profiter.
;
AOUST 1745. 59
Cet Italien étoit un homme de très bon
eſprit , &je donnerois volontiers conſeil à
pluſieurs Peintres que je connois de ſuivre
fon exemple.
Si le porte-feuille de vos contes ne contient
que de jolis plans ébauchés ; ſi vous
n'avez de bon que les premieres moitiés ,
faites comme ce Deſſinateur Milanois ,
ne montrez que le bon & enſeveliſſez le
reſte dans votre arriere attelier ; le mieux
ſeroit d'avoir des contes qui fuſſent bons
d'un bout à l'autre. N'épargnez rien pour
cela; quand ils ſeront courts &bons , donnez
les tout entiers : quand ils ſeront bons
ſans être courts donnez les en deuxfois:quand
ils ne feront bons qu'en partie comme
ceux que vous avez donnés, gardez le ſecret
furla mauvaiſe moitié & ne vous faites pas
fcrupule de ne donner au public que ce
qui pourra l'amuſer. En voila aſſes ſur cet
article & peut être en trouverez vous trop ,
mais faites de mes avis ce que je vous propoſe
de faire de vos contes. Trayez ce qui
vous convient &feparez, Tollenda relinquendis.
د
Il y a dans vos Mercures une choſe qui
mécontente beaucoup de ceux qui vous confient
leurs productions , c'eſt une quantité
prodigieuſe de fautes d'impreſſion qui défigurent
ſouvent les phrases eſtropient les
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
Vers & alterent ou obſcurciſſent les penſées.
Revoyez vos épreuves avec ſoin,& changez
d'Imprimeur ſi vous m'en croyez. Je trouve
encore que vous manquez quelquefois d'économie
dans la diſtribution de vos pieces
fugitives. Il y avoit par exemple dans un
de vos derniers Mercures deux petits ouvrages
de morale ſur les femmes , cela devoit
être en deux volumes differens , ou dumoins
cela me paroîtroit mieux arrangé de
la forte , mais ce ne ſont pas-là des fautes
bien importantes , celle que je vais vous
reprocher eſt plus grave , elle eſt dans le
Mercure de Mai qui vient de paroître, &je
parie que vous devinez vous même dequor
je veux parler. Il ne ſe peut pas que vous
ne ſentiez combien l'Hiſtoire de Mademoifelle
Goton & de Monfieur le Gris eſt déplacée
dans un receuil que vous devez compoſer
d'ouvrages affés bons pour donner
envie à ceux qui ont auſſi bien où mieux ,
de vous confier les leurs , je ſçais que le
méchant petit morceau dont je parle eſt
Pouvrage ou l'erreur d'un homme de beaucoup
d'eſprit , mais en vous difant à vous ,
Meſſieurs , que ce ton là ne doit pas être
dans l'harmonie du Mercure , je prends la
liberté de dire à l'Auteur que ce n'eſt pas
là fon genre , plaiſanterie a part , ce genre
la , fi c'en eft un'; connu & créé par les
étrennes de la faintJean ,a épuisé en naif
AOUST 1745 . 61
fant toute la perfection & le ſuccès dont if
étoit fufceptible , c'eſt un monſtre qui ne
pouvoit pas vivre , dont l'organiſation ridicule
étoit bonne à montrer à la foire pendant
qu'il vivoit , mais dont les eftampes.
ne ſe vendront pas cher. Gardez vous donc
biende jamais inferer dans votre recueildes
piéces de cet acabit quelque plaiſantes quelles
puſſent étre.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire fur vos
piéces fugitives , je vousen dirai preſqu'autant
ſur les autres diviſions du Mercure ;
quant aux extraits nous ferons bien-tot
d'accord, je les trouve très-bien fans flaterie
& fans caufticité , ils font bien connoftre
le livre dont vous parlez , & ils montrentque
vous le connoiſſez bien vous-même,
ce qui n'eſt pas un petit mérite ; n'en parlons
plus , car on dit qu'ici bas la louange
eſt fade.
L'éloge eſt un parfum reſervé pour les Dieux ;
En paſſant à l'article des Spectacles
je ne ſçaurois pourtant m'empêcher de
louer les principes fur lesquels ilme paroît
que vous compoſez cet article , vous vous
contentez de rapporter les drames répreſentés
& l'accueil que leur a fait le public. C'eſt
bien fait à vous; le Mercure eſt leJournal
hiſtorique , & non pas le tribunal critique
despiécesde théâtre,je ſçais bien qu'en pareil
62 MERCURE DE FRANCE.
cas , l'extenſiondu droit eſt tentante & je
vous eſtime fort de vous en défendre ; fi
vous preniez une autre voye , vous feriez
obligés d'y mettre tout votre tems , ou vous
ne feriez rien qui vaille , car une bonne critique
ne ſe jette pas en moule,& après vous
être donnébien de la peine vous vous trouveriez
fort peu d'amis ; vous faites donc très
bien devous borner à applaudir avec le public&
à nommer ſeulement ce qu'il n'a pas
applaudi , & fur cet article je n'aurois rien
du tout à vous dire , fi en quelque cas particulier
vous n'aviez tenu une conduite qui
n'eſt pas conſequente à vos principes que
j'approuve & eſtime fort. Pourquoi avez
vous dans un de vos Mercures traité fi
mal M. de Boiffi ? Ne rendez vous pasjuftice
à ſa probité & à fon eſprit , à fon talent
? vous auriez tort , mais vous ne l'avez
pas à cet égard ou du moins j'aime à le croire
, parce que j'aime à vous croire juſtes &
raiſonnables. Mais comment ſe peut il que
vous ayez pris de l'humeur ſur un vers de
ſa derniere comédie , où il dit que le Mer-,
cure n'eſt pas le chemin le plus aſſuréde l'immortalité.
En verité , Meſſreurs, éxigez-vous
qu'on mette le Mercure vis- à-vis de l'Iliade
? D'ailleurs quel intérêt ſi vif prenezvous
à la vie éternelle du Mercure ? cet ouvrage
eſt - il vôtre ? n'est- ce pas une compiAOUST
1745. 65
lation des ouvrages de tout le monde ,& ne
feroit- ce pas à chacun des Auteurs , qui
vous enrichiffent , à ſe recrier ſur le motde
M. de Boiſſy ? mais ce mot qui vous a tant
choqué , tout Paris , toute la France l'avoit
dit en Proſe avant M. de Boiffy , & fi j'avois
à accuſer celui-ci de quelque choſe ce
feroit de l'avoir pillé. Permettez moi de
déſaprouver beaucoup votre conduite en
cette occafion ; fi ce vers vous paroiffoit
injuſte & offenſant pour le Mercure , voici
qu'il falloit faire. 1I1l falfoit obtenir quelques
piéces fugitives de M. de Boifly , qui
fûrement en a fait de fort jolies,& alors vous
lui auriez prouvé ſans replique que leMercure
contenoit des choſes dignes de l'immortalité.
се
Enfin je n'entends pas comment vous
avez pû vous offenfer pour ſi peu , & je n'ai
pas même l'idée de la forted'immortalité que
vous prétendez par le Mercure , car il y
a pluſieurs fortes d'immortalités , comme il
ya pluſieurs manieres de vivre ici bas. Les
uns y jouiffent d'une ſanté vigoureuſe & inatérable
, les autres menent une vie languiffante
tous vivent à peu - prés le même
tems , mais non pas de la même façon. Il
en arrive ainſi dans la vie de la réputation
litteraire . Homere vit & vivra toujours dans
la ſanté la plus parfaite , je veux dire qu'on
د
64 MERCURE DE FRANCE.
ne ceffera de l'admirer comme le plus
beau genie du monde. Paufanias vit auffi ;
vous lavez lû , Meſſieurs , auſſi bien que moi
&je vous demande ce que vous en penſez .
Ce Paufanias eſt le Mercure des monumens
de la Grece. Il vit à peu-près comme vivra
notre Dictionaire des Arts : fi de tous les
ouvrages de T. Corneille , il ne paffe à la
poſtérité quecelui - là, de quelle vie croyez
vous que vivra le frere & l'imitateur de notre
ſophocle ? Si le Mercure jouit de l'immortalité
ce ſera de celle de Paufanias , c'eſt
la ſeule qu'il puiſſe eſpérer. Ainſi je ne vois
pas que ce ſoit un grand ſujet d'ambition .
D'ailleurs ce n'eſt pas à vous que s'addreſſe
le vers de M. de Boiffy , c'eſt à un homme
qui veut mettre des vers dans le Mercure.
Ce n'étoit donc pas à vous à prendre la
mouche , & de plus quand vous auriez été
fondés à vous croire bleffés , il falloit le dire
tout ſimplement , déclarer votre prétention
à l'immortalité , & ne pas vous venger
par une récrimination aigre , toujours
condamnable , & fur tout fort déplacée visà
vis d'un homme à qui ſes moeurs &fon efprit
ont acquis l'eſtime de tous les honnêtes
gens qui aiment les Lettres. Je ne ſçaurois
donc être de votre avis , ni aprouver votre
conduite avec M. de Boiffy , non plus
que celle que vous avez tenu avec unSpecAOUST
1745 . 64
tacle dont la fortune intéreſſe l'eſprit , le
coeur & les ſens de tous les honnêtes gens de
Paris . Les Décorations ſont vilaines , diresvous
, les habits ſont meſquins ; Amadis de
Grece eſt un mauvais Poëme , & l'Opéra Comique
est un Spectacle indécent. Cet Opéra
Comique étoit à l'Académie chantante
ce que font à la France les Iſles de l'Améri
que. Cultivées par des Sauvages , elles produiſent
& envoyent ici l'abondance ; nous
ne nous trouverions pas bien d'abandonner
leCanada ſous prétexte que les Canadiens
font d'un mauvais ton. Je crois auſſi que
l'Opera regrette & regrettera beaucoup fa
Colonie , car vous avez en ce moment cauſe
gagnée ; l'Opera Comique eſt ſupprimé , il
faut voir quel ſuccés & quelle durée par
conſequent aura la ſuppreſſion de ce Spectacle;
pour les trois autres points qui forment
votre grief, je ne ſçaurois étre de votre
avis. J'ai vû deux fois l'Opera plein aux
répreſentations d'Amadis , dès la j'ai cru
qu'il méritoit de plaire puiſqu'il plaiſoit ,
& c'en étoit afſés , Meſſieurs , pour que vous
n'en diſiez point de mal ; teleſt votre ſyſtême
ſage de ſuivre dans vos extraits l'avis du
Public, ſeul vrai juge de ces ouvrages qui
font bons quand il les trouve tels , puiſqu'ils
ne ſont faits que pour lui plaire,& je ne ſçais
pourquoi en cette occaſion vous vous êtes
66 MERCURE DE FRANCE.
égarés du bon chemin que vous avez fi judicieuſement
choiſi ; pour les habits & les
décorations , je ne ſçais pas ſi dans un autre
tems on a fait plus de dépenſe , je ne ſçais
pas ſi on devroit nifi on pourroit dépenfer
plus qu'on ne fait aujourd'hui , ce que je
ſçais c'eſt que j'ai vû réuflir de bons Opera
avec de vieux habits , & que j'en ai vû de
mauvais tomber malgré l'oripeau dont on les
avoit parés ; croyez , Meſſieurs , que les
Fêtes Grecques & Romaines & les deux tiers
de Dardanus réuſſiront toujours même avec
les vieux habits du tems de Lully ; il feroic
bienmalheureuxque la réputation des Poëtes&
les plaiſirs du Public dépendiſſent du
tailleur de l'Opera , mais quand il feroit
vrai que la dépenſe ſeroit meſquine , eft-ce
à vous que l'Opéra doit en rendre compte ?
eſt-ce vous que le Public & le Miniſtere ont
chargés du ſoin de ſuivre l'adminiſtration de
ce Spectacle ? Non,Meffieurs,& vous n'avez
pas été ſages de vous mêler de ce dont vous
n'aviez que faire. De plus quand vous auriez
toute la raiſondu inonde , je vous avertis
que vous aurez toujours tort vis-à-vis de
l'Opera ; vous attaquez des Syrenes & des
Fées;vous offenſez un être qui exiſte par nos
plaiſirs&par qui nos plaiſirs exiſtent.Croyez
vous en bonne foi pouvoir gagner votre procès
? Ménagez donc cette puiſſance ſi vous
AOUST 1745 . 67
m'en croyez; elle a trop d'alliés . hâtez-vous
de faire la paix avant qu'il foient armés.
Me voilà ,Meffieurs , au bout de tous les
reproches que j'avois à vous faire , il ne me
reſte qu'à vous aſſurer qu'ils me ſont dictés
uniquement par l'intérêt que je prends àvous
& à votre ouvrage , qui mérite en effet la
confideration de tous les Amateurs des Lettres
; rien ne doit être ſi doux pour eux
qu'un dépot ſûr auquel ils peuvent confier
leurs ſecrets litteraires ; vous êtes l'azile de
tous les porte-feuilles anonymes , &l'organe
par lequel les talens qui habitent les
Provinces font entendre leurs voix à Paris ,
tandis qu'en échange vous les inftruiſez de
ce que font les Muſes de la Ville & de la
Cour , d'où reſulte pour ainſi dire la circulation
de l'eſprit & des talens , auſſi néceſſaire
pour l'avancement des Lettres que la circulation
des eſpeces à l'aiſance des Citoyens ;
rien n'eſt ſi utile dans la République des Lettres
qu'un tel établiſſement , & rien n'eſt ſi
agréable pour tous les honnêtes gens que de
vous voir à la tête de cet établiſſement; vous
devez vous appercevoirde cette opinion avantageuſedu
public àvotre égard,par la quanti
téd'exemplaires que vous vendez&par leton
quevotreMercure prenddaus lemonde ; if
eſt devenu un ouvrage de bonne compagnie
&il le mérite ; amusant , inſtructif & ho
68 MERCURE DE FRANCE.
nête , il a droit à l'eſtime de tous les ordres
de lecteurs ; il ne tient qu'à vous , Meffieurs
de conſerver cette reputation & en la conſervant
vous l'augmenterez , car c'eſt le propre
de la réputation de s'accroître par ſa durée
, Vires acquirit eundo. Ce paſſagede Virgile
peut encore s'appliquer à l'étude. Plus
on travaille plus on ſe ſent le courage & la
force de travailler. Travaillez-donc , Meffieurs
, pour notre avantage & pour le votre.
Nous vous ferons utiles en proportion de ce
que vous nous ferez agréables ; votre plaifir
&notre reconnoiſſance vous aſſemblerontun
cabinet tel que celui qu'a laiſſé M. de la Roquequimeritoit
ſa fortune par l'uſage qu'il
ena fair.
J
VERS fur la Bataille de Fontenoy.
' Etois dans une molle&douce oiſiveté ,
Aſſoupi ſur moi-même & ſur l'humanité,
Partageant ma lecture entre Horace & Virgile ,
Loſqu'étonné du bruit dont retentit la Ville ,
Je fors , & je m'arrache à regret de chés moi :
J'entends de toute part l'éloge de mon Roi.
Sous Fontenoy LOUIS a le champ de ba
taille ,
AOUST. 1745. 69
Et Tournay ſous ſes coupsvoit tomber ſa muraille :
Le foldat tout couvert de ſang & de laurier
Chante un fameux vainqueur , chante un jeune
Guerrier ,
Et la Maiſon du Roi ſous les yeux de ſon Maître
Frappe , enfonce , détruit & fait toutdiſparoître,
Déja l'ennemi fuit les rives de l'Eſcaut ;
Vaincu dans le combat , impuiſſant à l'affaut ,
La crainte le ſaiſit , la frayeur leharcele ;
La Hollande en pâlit & tremble auſſi pour elle.
Pour illustrer nos Lys ce valeureux Saxon ,
DuDieu dela ſanté reçoit la gueriſon :
Qui pourroit reſiſter à ce Mars intrépidez
L'Anglois épouvanté par ſa fatale Egide
Se retire en déſordre , & fremit de fureur
D'avoir vû le François ſurmonter ſa valeur.
Tels ſont les grands exploits que d'une aîle légere
La Renommée annonce aux deux bouts de la
terre.
Telle on vit autrefois la valeur des Romains
Terraffer , étonner les peuples affricains .
Telle on voit aujourd'hui l'Angleterre abbatue
Trembler de nos exploits & craindre notre vûe,
Déja le Dieu des vers anime ſes enfans .
Louis devient l'objet deleurs plus doux accens ;
Au Monarque François Apollon cherche à plaire ,
70 MERCURE DE FRANCE
Il décrit ſes combats par la main de Voltaire.
Eh ! qui peut mieux que lui frapper des vers pompeux
Qui tracent nos ſuccès à nos derniers neveux ,
Des vers coulans, nerveux, dignes fruits d'ungénie
Que chérit la raiſon , qu'adore l'harmonie ?
Loin dici , durs cenſeurs , impuiſſans ennemis ,
Rivaux obſcurs , envain vos efforts réunis
De ce chantre fameux voudroient flétrir lagloire;
Il a ſesdroits acquis au Temple de Mémoire ,
Le Ciel à nos Heros donna des écrivains
Pour tracer des leçons aux vertueux humains :
Vains Zoïles, fuyez , apprenez à vous taire ,
Pour célébrer Louis il faut être Voltaire.
Par M. T. D. LV. à Villefranche en
Beaujolois le 10 Juillet .
AOUST.
1745. 71
TRADUCTION d'un Manufcrit
Turc par M. Jacques .
Histoire des trois fils D'Hali - Baffa & des
trois filles de Siroco , Gouverneur
d'Alexandrie.
Ejeune Neangir avoitpaffe
les années où
l'on commence àfe connoître foi-même ,
dans un village éloigné à peu-près de 40
lieues de Constantinople. Un vieux Mufulman
nommé Mohamed vivant dans un état
médiocre avec Zinebi ſa femme avoit pris
ſoin de lui pendant ce tems : Neangir ſe
croyoit leur fils.
Il avoit déja atteint ſa dix- huitiéme année.
Il étoit d'une figure aimable , ayant les
yeux vifs, la phyſionomie gracieuſe : il paroiſſoit
hardi & déterminé plus qu'il n'auroit
dù l'être dans l'état où il avoit été élevé.
Un jour Mohamed & ſa femme l'aborde.
rent en pouffant quelques ſoupirs qui naiffoient
de la tendreſſe qu'ils avoient pour lui,
& lui déclarerent qu'ils avoient réſolu de
l'envoyer à Conſtantinople pour le pouffer:
dansle monde. Il faut que vous nous quittiez ,
mon cher fils , lui dit Mohamed: en demeurant
auprès de nous vous ne parviendriez à
rien : nous vous avons mis en état de vous
72 MERCURE DE FRANCE.
avancer ſoit à la guerre , ſoit parmi les Docteurs
de notre loi : vous avez lu l'Alcoran
tout entier , & vous ſçavez preſque par coeur
le chapitre du chameau * qui eſt un des plus
importans de ce livre : nous ne vous abandonnerons
pas ; donnez nous de vos nouvelles.
Après ce diſcours Mohamed & ſa femme
doanerent à Neangir quatre ſultanins d'or ,
l'aſſocierent à une caravane qui paſſoit pour
aller à Conſtantinople , payerent au conducteur
ce qu'il falloit pour fon voyage , l'embrafferent
encore , & il partit.
Après un voyage qui dura quelques jours
parce que les caravanes ne vont pas vite ,
Neangir arriva, dans cette grande Ville. On
a beau avoir de l'eſprit , on ue connoît point
ceque l'on n'a jamais vû , ſurtout quand on
* Il paroît que l'auteur Mahometan veutparler
duchapitre de l'Alcoran, oùil eſt dit que le Prophéte
Scale étant parmi les habitans de Themuth
leur dit vous ne cherchez qu'à me nuire , fouffrez que
ce chameau mange fur la terre autant qu'il voudra
Jans lui fairede mal , finon dans peu de temsle mal
vous frappera ; mais eux battant le chameau , il
leurdit, fuites ce qu'il vous plaira pendant 3 jours dans
yosmaison , car c'est le ſeul terme qui vous est donné.
Et après ce terme Scale & ceux qui croyoient à lui
s'étant retirés il arriva un tremblement de terre
qui détruiſit les habitans de Themuth comme s'ils
n'avoientjamais été.
n'en
AOUST.
1745 73
n'en a jamais entendu parler ; ainſi le jeune
homme n'avoit aucune notion ní des rues ni
des habitansde la Ville où il entroit. Il ſongeoit
à cela lorſqu'il fut abordé par un homme
de bonne mine , qui s'approcha de lui
d'une façon polie , tâta avec la main le haut
de fon turban , & après l'avoir confidéré
quelques momens lui propoſa de venir
dans ſa maiſon en lui promettant de lui donner
retraite juſqu'à ce qu'il fût placé. Neangir
ne voyant rien de mieux à faire accepta
fes offres & le ſuivit.
L'inconnu conduiſit le jeune homme dans
un appartement afſfés propre,où il trouva une
jeune enfant d'environ douze ans qui arrangeoit
trois couverts comme ſielle eut deviné
que l'inconnu ameneroit compagnie avec lui ,
Želide , lui dit l'inconnu , ne vous avois-je
pas bien dit que je trouverois quelqu'un
pour fouper avec nous , &queje l'engagerois
àyvenir? Vous dites toujours vrai, mon cher
pere , répondit la jeune fille , vous ne vous
êtesjamais trompé&vous ne trompez pas les
autres. Une vieille eſclave qui arriva de la
Ville dans ce moment fervit quelques plats
de pilau de différentes couleurs * mit trois
* Le pilau eſtun ragoût de viande cuite avec
du ri , on en fait de divers couleurs. On fait le
jaune en y mêlant du ſaffran, le vert en y mettant
des pistaches &c, celaréjouit la vue
D
74 MERCURE DE FRANCE.
vaſes remplis de ſorbec ſur la table & ſe rerira.
Pendant le repas le maître de la maiſon
entretint ſon hôte de diverſes choſes dopt
Néangir étoit charmé * : ce qui l'enchantoit
pourtant le plus c'étoit la petite Zelide.
Il écoutoit l'inconnu , mais il ne levoit pas
les yeux de deſſus cette aimable enfant. II
n'avoit pas tort , elle étoit belle au-delà de
toute expreffion , ſes yeux noirs & animés
d'un feu rempli de modeſtie paroiffoient
plus grands que ſa bouche dont l'éclat auroit
effacé celui des rubis. Ses cheveux tomboient
par boucles ſur une gorge qui ne commençoit
que d'éclore , & fou habillement
étoit une fimare verte & or dont le brillant
relevoit encore la beauté.
Mon cher pere , dit Zelide en héſitant, ce
jeunehomme me regarde ſans ceſſe ; fiHazan
le ſçait il ſera jaloux. Non , non , dit
l'inconnu , vous n'êtes pas pour ce jeune
homme : ne vous ai je pas dit qu'il eſt deſti.
pé à votre ſoeur Argentine ? je vais bien-tôt
fixer ſon coeur pour elle. A l'inſtant l'inconnu
ſe leva , ouvrit une armoire d'où il apporta
des fruits & une caraffe de liqueur. Il
* Le traducteur les a paſſées ſous filence parce
qu'elles lui ont paru intereſſantes pour les Turcs &
qu'elles ne le feroient peut être pas pour d'autres .
AOUST. 1745 . 75
prit auſſidans ſa main une petite boëte de
nacre garnie d'argent qu'il poſa ſur la table.
S'étant raflis ildit au jeune homme ; goûtons
de cette liqueur , & fur le champ il lui
en verla dans un verre. Donnez-m'en auffi
quelques goutes , dit Zelide. Non , non ,
répondit l'inconnu, vous en avez affés pris ily
a quelques jours & Hazan auffi . Mais buvez-
en donc , dit elle, ce jeune homme croira
que nous lui donnons de quelque poiſon ;
j'en boirai avec lui , dit l'inconnu , cet elixir
n'eſt plus dangereux à mon âge comme il
l'eſt au vôtre.
L'inconnu après en avoir pris , & lorſque
Neangir eut bù ce qui étoit dans ſon verre ,
ouvrit la boëte qu'il avoit miſe ſur la table &
la préſenta aujeune homme.Neangir vit avec
tranſport le portrait d'une jeune perſonne
qui paroiffoit tout au plus douze ans, &plus
charinante que tout ce que l'on peut imaginer.
Ildemeura comme inanimé à cette vue ,
&ſon coeur qui n'avoitjamais éprouvé ce que
c'étoit que l'amour fut ſaiſi de mille mouvemens
rapides qui ſe ſuccédoient inceflamment.
Le pere de Zelide parut voir avec joye la
fituation de Neangir , & Zelide en mertant
la main fur celle de fon pere , lui dit en
riant : mon cher pere nous la reverrons .
Mais , dit Neangir , expliquez-moi tant
Dij
76 MERCURE DE FRANCE,
de miſteres. Pourquoi m'avez-vous conduit
ici ? Je ne m'en plains pas , vous me recevez
comme votre fils. Pourquoi m'avezvous
fait boire de cette liqueur dangereuſe
qui m'enflame ? Pourquoi me montrez-vous
un portrait qui me fait perdre ma raiſon ?
Je vais , lui répondit l'inconnu , vous en
expliquer une partie , il ne m'eſt pas permis
de vous dire le reſte. Je prens à témoin
le Ciel & ma chere Zelide qui est le ſeul bien
que la fortune m'ait laiſſé que je ne vous abuſe
point. Le portrait que vous avez , & dont
je vous fais préſent , eſt celui d'une ſoeur de
Zelide , vous en êtes amoureux & vous ne
ſerez pas inconſtant pour elle ; faites tous
vos efforts pour la retrouver , vous vous retrouverez
vous meme.
Où la chercher ? juſte Ciel ! dit Neangir ,
enbaiſant la charmante image que l'inconnu
lui avoit donnée , vous faites tout le plaifir
&toutle malheur dema vie . Je ne puis vous
en dire davantage , reprit l'inconnu ; je vais
vous mieux inſtruire , dit Zelide avec vivacité
, dès demain achetez une montre d'ar
gent dans le Bazardes Juifs à la ſeconde boutique
à droise ; & lorſqu'il ſera près deminuit
..... Elle ne pût achever parce que
fon pere jui ferma la bouche avec ſa main ,
en lui diſant ; Ah ! taiſez-vous petite vou.
lez-vous par votre indifcretion vous attirer
AOUST:
ד ר
2745
le fort de vos
malheureuſes ſoeurs ? Dans le
mouvement que fit l'inconnu pour empêcher
Zelide de parler , il fit tomber fur la
table la bouteille où étoit la liqueur dont
Neangir avoit bu , auffitôt il s'éleva une
épaiſſe vapeur qui éteignit les lumieres , la
vieille eſclave entra en faiſant des cris perçans
, &Neangir épouvanté de cette avanture
fortit dans l'obſcurité.
Neangir paſſa le reſte de la nuit ſur les
marches d'une Moſquée où il auroit pû
dormir s'il eût eu l'eſprit & le coeur plus tranquilles
, mais il étoit agité par les événemens
qui lui étoient arrivés , & rempli d'amour
pour la charmante perſonne dont il avdit
leportrait. Cette image étoit gravée ſi profondement
dans ſon ame qu'il croyoit impoſſible
qu'elle pûtjamais s'en effacer.
2
Loſque le jour parut il ſerra dans la toile
de fon turban ce portrait qui lui étoit devenu
ſi cher , & ſe reſſouvenant des paroles de
Zelide, il demanda le chemin du Bazar & al
la àla boutique qu'elle lui avoit indiquée .
Le marchand à qui il demanda unemontre
le reçut
gracieuſement & lui en préſenta
une qu'il lui choiſit lui-même comme étant
la
meilleure , & en
demanda trois ſultanins
d'or. Neangir les lui donna ſansbeaucoup
marchander , mais le maître de la boutique
ne voulut pas lui donner la montre ſans
Diij
78 MERCURE DE FRANCE
ſçavoir où il demeuroit : je ne ſçais , lui dit
Neangir , où je dois loger ; je ne ſuis ici que
depuis hier & je ne pourrois pas retrouver la
maiſon où l'on m'a reçu en arrivant. Eh bien,
reprit le marchand, je vais vous conduire
chésun bonMuſulman où vous ferez logé&
nourri à merveille & à bon marché ; vous
n'avez qu'à m'accompagner. Neangir ſuivit
en effet le marchand, & après avoir paffé
quelques rues ils entrerent dans une maiſon
où le Juif recommanda le jeunehomme qui
donna d'avance le ſultanind'or qui lui reſtoit,
&y demeura.
Après le diner il s'enferma dans ſa chambre&
voulut revoir le charmant portrait qui
occupoit toujours fon idée , il le trouva dans
ſon turban où il l'avoit mis , mais il ſentit
dans la même toile une lettre qui lui parut
être cachetée , il la tira avec précipitation ,
reconnut le deſſus pour être de l'écriture de
Zinebi , il l'ouvrit & la trouva conçue en
cestermes.
Mon cher fils ,
JE vous écris cette lettre que nous avons mife
mon mari &moidans votre turban , c'est
pour vous avertir que vous n'êtes point notre
fils nous croyons que vous éres ne d'un bien
plusgrandſeigneur que nous , mais qui est bien
loin : vous trouverez dans ce mêmepaquet une
:
4
AOUST.
1745. 7.9
lettre par laquelle il nous menace bien fort si
nous ne vous rendons à lui. Ne nous écrivez
pas , & ne venez pas nous chercher , celaferoit
inutile , vous ne nous trouveriez plus ;
nous vous aimons toujours bien. Adicu.
Neangir trouva ſous la même enveloppe
une autre lettre d'une main qui lui étoit inconnue
, qui contenoit ces mots:
Perfides, vous étes fans doute d'intelligence
avec ces cabalistes qui ont enlevé les deuxfilles
de l'infortuné Siroco , & qui leur ont oté le
taliſinan qu'il leur avoit acheté. Vous me retenez
mon fils , mais j'ai découvert votre azile,je
vais bientôt vous punir de votre crime : j'enjure
par le Prophéte ; le tranchant de mon cimeterre
vous anéantira pluspromptement que
l'éclair ne perce la nue .
Le malheureux Neangir après avoir lû
cesdeux lettres où ilne comprenoit pas encoregrand
choſe , demeura accablé de trifteſſe.
Après quelques reflexions , il entrevit
qu'il étoit fils du ſeigneur qui écrivoit à Mohamed
& à ſa femme , mais il ne ſçavoit où
le trouver & étoitbien perſuadé qu'il ne reverroit
plus ceux qui avoient paſſé juſqu'alors
pour ſes parens. Que mon pere , ( s'écrioitil
) eſt imprudent d'avoir menacé ſitôt ceux
qui prenoient ſoin de moi ! il falloit venir
me retirer de leur maiſon , & ne pas leur
faire une ſi grande peur ,qu'ils m'envoyaf
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fent feul , fans azile , &fans ſçavoir ce que
je deviendrois.
Neangir accablé de ſes penſées , fortit
pour ſe diffiper & ne revint que lorſque la
nuit fut entierement tombée ; étant prêt à
rentrer il vit à la clarté de la lune briller
quelque choſe ſur le pas de ſa porte ; il ramafla
ce qu'il voyoit & trouva une montre
d'or enrichie des plus belles pierreries , il regarda
de toutes parts pourvoir ſi elle n'appartenoit
àperſonne ,&ſe trouvant ſeul il la
mit dans ſon ſein avec la montre d'argent
qu'il avoit achetée le matin.
Ce preſent que la fortune venoit de lui
faire calma un peu les inquiétudes que lui
donnoit ſa ſituation : j'aurai , diſoit-il , de
cebijou plus de mille ſequins qui me ſervirontjuſqu'à
ce que j'aye trouvě mes parens.
Confolé par cette idée il ſe coucha tranquillement
après avoir mis ſes deux montres
ſur l'eſtrade où il ſe préparoit àdormir. S'étant
éveillé par hazard au milieu de la nuit
il entendit une voix auflidouce qu'un timbre
d'argent qui ſembloit fortir d'une des deux
montres ( comme elle en ſortoit en effet )
qui dit : ma chere Aurore , ma chere ſoeur ,
vous a t-on montée à minuit ? Non ma fidelle
Argentine , répondit une autre voix ; &
vous ? Moi ? répondit la premiere , on m'a
auſſi oubliée ; quel malheur , il eſt une heuAOUST.
1745.
repaſſée, nous ne pourrons ſortir que demain
de notre prifon. Our , dit la premiere voix ,
en cas que l'on ne nous néglige pas encore
comme aujourd'hui : nous n'avons plus affaire
ici , dit Aurore , rendons-nous à notre
deſtinée ; partons.
Aufſitôt le jeune Neangir qui s'étoit levé
à moitié , ſurpris d'un ſemblable prodige ,
vit à la clarté de la lune les deux montres
fauter à terre &rouler hors de fa chambre
par la chatiere : il ouvrit fa porte avec
precipitation , courut après ſur l'eſcalier ſans
pouvoir les atteindre , & elles paſſérent par
deſſous la porte de la rue. Lejeune homme
voulut l'ouvrir, mais elle étoit fermée à clet ,
il ne puty réuffir ; il jugea bien à la vivacité
des deux montres qui s'enfuyoient qu'il appelleroit
envain pour ſe faire ouvrir & pour
les ſuivre , & qu'elles étoientdéjabien loi'n ;
il prit le parti de retourner ſe coucher.
Lelendemain tous ſes malheurs , qui s'augmentoient
à chaque moment , revinrent
* Les Tures aiment fort leschats , & il y a par
conféquent des chatieres dans leurs maiſons pourles
laiffer paffer ; la raiſon de leur amitié pour ces ani
maux eft que Mahomet en avoit un qui s'étant une
fois endormi ſur la manche de ſa robe , & l'heure
de la priere étant venue , il aima mieux couper ſa
manche que de reveiller ſon chat. Voyezles voyages
deThevenot.
A
82 MERCURE DE FRANCE.
fon imagination plus vivement que jamais.
Il ſe voyoit ſans parens , ſans amis , fans bijoux&
fans argent. Une eſpece de fureur
s'empara de lui , il remit tout en défordre
fon turban où il avoittrouvé ces deux lettres
fatales qui avoient commencé à le déſeſperer,
il mit fon poignard à ſa ceinture & fortit avec
précipitation pour courir chercher le marchand
qui lui avoit vendu ſa montre d'argent.
Néangir étant arrivé au Bazar ne trouva
pas d'abord le Juifqu'il cherchoit , il demandade
ſes nouvelles dans la boutique où il l'avoit
vû le jour précédent , & où étoit affis
un homme d'une phyſionnomie ſimple &
qui le reçut avec douceur : il va revenir , dit
cet homme à Néangir , il est mon frere , &
chacun à notre tour nous gardons cette
place tandis que l'autre va en Ville faire
nos affaires. Ah ! quelles affaires ? S'écria .
Neangir; vous êtes le frere d'un trompeur
qui m'a vendu hier une montre qui s'eſt enfuite
cette nuit , mais je le retrouverai ou
vous m'en repondrez puiſque vous êtes fon
frere. Que dites-vous ? dit le Juif en prefence
du peuple qui s'étoit aſſemblé , une
montre qui s'enfuit ! ſi l'on vous avoit vendu
quelque baril de liqueurs vous pourriez
avoir raiſon , mais pour une montre cela eft
impoſſible. C'eſt ce que nousverrons chés le
AOUST. 83 1745.
Cadi , répondit Neangir. Dans cet inſtant
il apperçut le Juifà quiil avoit affaire,&fans
lui donner le tems de l'éviter il le ſaiſit & fit '
ſes efforts pour le conduire chés le Juge , le
marchand eut beau réſiſter , la populace aida
au jeune homme & le marchand fut traînédans
lamaiſon du Cadi.
Pendant ce tumulte , celui que Néangir
avoit trouvé dans la boutique s'approcha de
fon frere & lui dit d'un ton affés haut pour
que lejeunehomme l'entendit; ah! mon frere,
n'avouez rien , ou nous ſommes perdu tous
deux.
Lorſque l'on fut arrivé chez le Cadi , &
que l'on eut écarté la populace à coups de
• bâton * il écouta dabord la plainte de Néangir
qui lui parut fort extraordinaire : il interrogea
enſuite le marchand Juif, qui au lieu
de répondre leva les yeux au Ciel & s'evanouit.
Le Juge ſans l'entendre dit tranquillement
au jeune homme que ſes diſcours n'avoient
aucune apparence & qu'il alloit faire remener
le marchand chés lui . Alors Neangir ne
ſe poſſedant plus , je vais , dit-il , faire revedir
cethommede ſon évanouiſſement , & lui
faire avouer la verité ; en diſant ces mots il
* C'eſt la maniere de faire faire place en Turquie.

Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
tira ſon poignard , & en donna un grand
coup dans la cuiſſe du Juif qui jetta un cri
perçant ; vous voyez , dit le Juif au Cadie
que cejeune homme eſt un furieux , il a perdu
la raiſon , je lui pardonne la bleſſure
qu'il m'a faite , mais de grace , Seigneur , ordonnez
que l'on m'ôte de ſes mains.
Dans ce moment le Bafla paſſa par hazard
devant la maiſon du Cadi , & ayant entendu
un auſſi grand bruit, il entra pour s'informer
de cequi lecauſoit ; quand il fut inſtruit de
ce qui s'étoit paffé , il regarda Néangir avec
attention & lui demanda avec douceur commenttoutes
ces choſes étoient poſſibles : Seigneur,
lui répondit Neangir je puis vous jurer
qu'elles font vraies , & elles vousparoîtront
vraiſemblables, quandvous ſçaurez quej'aiété
moi-même la victime des ſecrets cabaliſtiques
decesfortes degens qu'il faudroit exterminer
de deſſus la terre: j'ai été moi-même changé
en marmite à trois pieds pendant trois ans ,
& je ne ſuis redeventu homme que lorſque
mon couvercle a été entouré d'un turban.
A pene Néangir eut-il achevé ces mots
que le Baſſa tranſporté de joye déchira ſa
Fobe& dit , en embraſſant Neangir , ah ! mon
fi's , mon cher fils , eſt-il potlible que je
vous retrouve ? Ne fortez-vous pas de la
maiſon de Mohamed & de Zinebi ?
Oui , Seigneur , répondit Néangir , co
ÁOUST 1745. 85
font eux qui ont eu ſoin de moi dans mori
malheur , & qui par leurs conſeils & leur
exemple m'ont rendu dans la ſuite moins
indigne de vous appartenir. Que béni ſoit
le Grand Prophete , reprit le Baſſa , qui me
rend l'un de mes fils dans le moment que
joſois le moins l'eſpérer. Vous ſçavez , ajouta-
t-il en s'adreſſant au Cadi , que pendant
les trois premieres années de mon mariage ,
j'eus trois fils de la belle Zambac à qui il
n'y a que les Houris qui puiſſent être comparées.
Lorſqu'ils eurent atteint l'âge de
trois ans , un fage Derviche de ma connoiffance
fit préſent à l'aîné d'un Teſbuch
du plus beau Corail en lur diſant gardez
ce tréſor , ſoyéz fidele au Prophete, & vous
ſerez heureux. Il donna au ſecond , qui eſt
celui que vous voyez une Plaque de cuivre
où le nom de l'Envoyé de Dieu étoit gra
vé en ſept langues différentes , & lui dit ,
que le nom de l'ami du Très-haut vous
couvre la tête'; que le Turban , qui eſt le
figne des fideles croyans l'accompagne tou
* Le Teſbuch eſt uneeſpere de Chapelet de qua
tre-vingt dix-neuf grains , diviſé en trois endroits
de trente- trois en trente-trois grains , par un petit
cordon qui en fait la ſéparation. Les Turcs tiennent
ce Chapelet à leur main quand ils vont en
viſite particulierement quand ils s'approchent des
Grands.
86 MERCURE DE FRANCE.
jours ,& vous jouirez d'une félicité parfaite.
Le même Derviche donna au troiſiéme
un Braffelet qu'il lui mit lui même à la
main droite , & il lui dit : Que votre droite
foit pure ,& que votre gauche ne ſoit point
tachée; conſervez ce tréſor qui a été formé
à Médine , & votre bonheur ne ſera point
trouble.
Mon fils aîné n'a pas bien obſervé le précepte
du ſage Derviche. Quels malheurs lui
font arrivés depuis ! Son fort eſt auffi triſte
que celui du dernier de mes enfans. Pour
empecher que la même infortune ne tombât
ſur celui que vous voyez , je l'avois fait
élever dans un lieu écarté ſous la garde du
fidele Eunuque Gouloucou , tandis que j'étois
ſur mer à combattre contre les ennemis
de notre loi. A mon retour je n'ai plus retrouvé
ni Gouloucou , ni mon fils. Jugez
depuis ce tems quel a été mon déſeſpoir.
Il n'y a que quelques lunes que j'ai appris
que ce fis ſi cher étoit chés un particulier
nommé Mohamed & avec Zinebi ſa femme.
Je l'avouerai , je les ai crû coupables de fon
enlevement. Apprenez moi , mon fils , de
quelle maniere vous étiez tombé entre leurs
mains .
Seigneur , lui répondit le jeune homme ,
je ne puis me ſouvenir des premieres années
de ma vie. Je vivois dans un Château
AOUST 1745.87
fur le bord de la mer avec un vieil Eunuque
dont vous me rappellez le nom dans ce
moment . J'avois environ douze ans lorfqu'un
jour qu'il me fit fortir pour me promener
nous trouvâmes un homme de la figure
de ce Juif que vousvoyez ,qui nous
aborda en danſant & qui nous réjouit infiniment.
Mais après cela je ne ſçais de
quelle maniere cette avanture m'arriva , je
ſentis un étourdiſſement qui me fit perdre
entierement la tête ; je voulus y porter
mes mains pour ſentir ce que je devenois ,
elles ſe changerent en une anſe; enfin je
fus métamorphoſé en marmite de cuivre.
J'ignore ſi mon conducteur fut ſurpris de
cette avanture , mais pour moi je ſçais bien
que j'en demeurai immobile d'étonnement.
Je me ſentis enlever au même inſtant , &
je connus que l'on m'emportoit avec précipitation.
Quelques jours après ſur le ſoir
autant que je m'y pûs connoître , celui qui
m'avoit en'evé me poſa à terre auprès d'une
haye , &bien-tôt je l'entendis ronfler auprès
de moi. Je réſolus de me fauver de ſes
mains , & pour cet effet je me gliſſai du
mieux que je pus au travers des épines ,&
je marchai environ cent pas.
Vous ne sçauriez concevoir , Seigneur ,
combien il eſt embarraſſant de marcher avec
trois pieds , principalement quand on a les
88 MERCURE DE FRANCE.
jambes auffi roides que je les avois. A
chaque pas que je voulois faire, un de mes
pieds , s'il étoit devant, labouroit le fable ,
& s'il ſe trouvoit derriere , il étoit prêt à me
faire tomber fur le nés. Enfin après bien de
la peine je ſentis que j'étois arrivé dans un
Potager & que je me ſauvois au travers des
Choux : je réfolus de reſter en cet endroit ,
&j'y paffai une nuit allés tranquille,
Le lendemain , au lever de l'aurore , je
m'apperçûs que l'on marchoit auprès de moi';
je ſentis que l'on me foulevoit & que l'on
m'examinoit de tous côtés. J'entendis en
fuite la voix d'un homme qui s'approchoit
& qui appelloit une femme du nom de
Zinebi. Ah ! répondit-elle en m'emportant ,
Mohamed, mon cher Seigneur , je viens
de trouver dans notre jardi'n la plus belle
marmite du monde.
Mohamed , que j'appris par- là être le
mari de Zinebi , me prit entre ſes main's
& me parut très-content de moi. Cela me
fit plaifir , on aime toujours à plaire quand
on ne feroit qu'une marmite. Dès ce moment
ces bonnes gens me mirent en uſage
après m'avoir donné la ſatisfaction de me
bien remplir. J'étois devenu gourmand dès
l'inſtant de ma métamorphoſe.
Zinebi ,ſelon ce que j'ai connu depuis,
ÁOUST 1745, 89
avoit alors que vingt- deux ans , & avoit de
la beauté. Si je lui étois utile , de fon côté
elle avoit de moi un ſoin tout particulier.
C'étoit une grande douceur pour moi d'être
écumé tous les matins par une femme aufli
aimable qu'étoit celle de Mohamed. Au
ſurplus , le tems de ma métamorphoſe aura
peut-être été ( excepté l'honneur que j'aurai
d'être votre fils ) le tems le plus heureux
dema vie. Je ne travaillois point , je ne pen.
fois pas à grand choſe ; combien y a-t-il
d'honnêtes gens qui n'en font pas davantage
pendant tout le tems qu'ils font au monde ,
& qui font très-contens d'eux-mêmes ? J'ai
mené ainſi pendant trois ans une vie fort
douce avec ces bons Muſulmans ,
Après ce tems il arriva un matin que
Zinebi m'ayant rempli d'un grand filet de
boeuf qu'elle avoit aſſaiſonné,&que m'ayant
mis ſur un feu modéré , elle eat peur que fon
ragoût ne s'évaporât.Elle ne trouva rien autre
choſe pour entourer mon couvercle que le
turban de fon mari , elle s'en ſervit pour
cet uſage , & elle ſortit auffi-tôt en fermant
fa porte après elle. Dès qu'elle tut partie le
feu qui ne m'avoit point incommodé juſ
qu'alors , commença à me brûler la plante
des pieds. Je me reculai avec bien plus de
facilité que je n'avois fait trois ans auparávant
quand je m'étois ſauvé dans le jardin
5. MERCURE DE FRANCE.
'de Mohamed; je ſentis que je grandiffois
en un moment , enfin je me vis redevenu
homme.
Après l'heure de la troiſiéme priere
Mohamed & Zinebi rentrerent. Quel fut
leur étonnement de ne plus trouver leur
marmite , & de voir un jeune homme qui
leur étoit inconnu ? Je les inſtruiſis de ce
que j'étois , & je leur contai l'hiſtoire de
ma métamorphoſe,à laquelle ils ne vouloient
point d'abord ajouter foi , mais ayant pris
à part Zinebi , je lui rappellai quelques particularités
dont je pouvois ſeul avoir été
témoin. Vous ſouvenez vous , lui dis - je ,
qu'un jour que votre mari étoit forti j'avois
entendu que vous vous étiez plus parée qu'à
l'ordinaire , qu'il vint un jeune homme que
je vous entendis nommer Acanzel , a qui
vous dites de ne rien craindre , & que Mohamed
ne reviendroit point de tout le jour.
Que vous le fites aſſeoir auprès de vous
& *
...
Zinebi fut aſſurée que je diſois vrai. Il
ne ſerviroit de rien , me dit-elle tout bas ,
de parler de cela à mon mari , je vais l'affurer
que vous ne nous trompez point. Elle
* Le Traducteur a été au déſeſpoir de ne pouvoir
rapporter ce que Néangir dità Zinebi , mais ily a
dans cet endroit du manufcrit une lacune d'environ
deux pages.
AOUST
1745 وا .
parlà a ſon tour en particulier à Mohamed .
qui vint m'embraſſer , me nomma Néangir ,
& me dit que j'étois ſon fils. Il m'a en effer
traité pendant deux ans avec autant de bonté
que s'il m'eût donné la naiſſance , juſqu'au
tems que lui & fa femme m'ont envoyé en
cette Ville. Je vous ai dit , Meſſeigneurs ,
ce qui m'eſt arrivé depuis , & voici les deux
lettres que j'ai trouvées; voyez ſi elles vous
aſſureront mieux encore de la fidélité de
de mes diſcours.
Tandis que Néangir faiſoit ſon récit , on
avoit vû avec étonnement que le ſang qui
fortoit de la bleſſure du Juif s'étoit arrêté ,
& dans ce moment on vit paroître à la
porte du Divan une jeune perſonne que ſon
habillement fit connoître pour une Juive.
Elle paroiſſoit environ vingt-deux ans , &
toute charmante malgré, le défordre où elle
étoit. Sa coëffure étoit entierement dérangée,
ſes cheveux tomboient par groſſes boucles
ſur ſes épaules & ſur ſa gorge qui étoit
plus qu'à moitié découverte ; elle avoit relevé
un des côtés de ſa robe pour marcher
avec plus de facilité , & ſon viſage étoit
animé comme celui d'une femme extrêmement
agitée. Elle avoit dans une main deux
béquilles de bois blanc , & étoit ſuivie de
deux hommes dont l'un fut reconnu par
Néangir pour le frere de celui qu'il venoit
2 MERCURE DE FRANCE.
de bleſſer ; & dont il crut reconnoître l'a
tre pour celui qu'il avoit vu à l'inſtant de ſa
métamorphoſe. Ces deux hommes avoient la
cuiffe entourée d'une large bande de toile ,
& étoient appuyés chacun for deux potences
ſemblables à celles que la jeune perſonne
tenoit dans ſa main.
La belleJuive s'étant approchée de celui
à qui Néangir avoit donné un coup de fon
poignard mit les deux bequilles auprès
de lui. Elle le confidera un moment ,
& le voyant dans la ſituation où il
étoit, elle ne put retenir ſes larmes. Ah !
malheureux Izouf, lui dit-elle en ſoupirant ,
faut-il que votre inclination dangereuſe vous
faſſe des affaires auſſi funeftes ? Voyez dans
quel état vous vous êtes mis ainſi que vos
deux freres. Pendant qu'elle parloit de la
forte , les deux hommes qui la ſuivoient
étoient entrés comme malgré eux , & s'étoient
affis ſur le tapis de pied à côté du
Juif bleſſé .
Le Baſſa , le Cadi ,&Néangir furent furprisde
cette avanture,& frappés de labeauté
de la Juive, ils lui demanderent qu'elle leur
expliquât ce miſtere. Meſſeigneurs , leur ditelle
, vous voyez en moi une fille infortunée
, que la paſſion la plus forte attache
malgré elle àl'un de ces trois hommes. Je
me nomme Sumi ,&je fuis fille de Moïzés ,
AOUST
1745. 93
T
un de nos plus fameux Rabins. C'eſt Izaf
que j'aime ( ajouta- t- elle en montrant celui
des deux Juifs qui étoit entré le dernier ,)
&malgré ſon ingratitude , je ne ceſſerai de
l'aimer tout le reſte de ma vie. Ennemi
cruel de celle qui vous adore & de vous
même ( ajouta-t-elle en s'adreſſant à Izaf)
inſtruiſez vos Juges de tous vos malheurs ,
& tachez d'obtenir votre grace & celle de
vos deux freres par votre ſincérité & votre
repentir,
* Pendant que Sumi parloit de la forte , les
trois Juifs avoient les yeux baiffés & gardoient
un profond ſilence. Le Cadi ayant
fait aſſeoir la belle Juive ſur une pile de
carreaux , & ordonné à Izaf de lui obéir ,
il raconta ainſi ſon Hiſtoire qui étoit en
même-tems celle de ſes deux freres.
Histoire des trois Juifs jumeaux.
Nous ſommes tous trois jumeaux, fils du
célebre Nathan-Ben-Sadi , & de la ſage
Dizara : notre pere nomma l'aîné de nous
trois Izif, le ſecond Izouf, & moi qui fuis
le dernier Izaf, Il nous inſtruiſit dès notre
enfance des plus profonds ſécrets de la ca
bale , & il trouva en nous un génie éga
lement porté à ces connoiſſances dans lef
quelles je puis dire que nous l'emportoni
94 MERCURE DE FRANCE.
fur tous les autres Chaldéens. Comme nous
ſommes nés ſous la même Conſtellation &
dans la conjonction des memes Planettes ,
non-ſeulement notre eſprit & nos inclinations
ſont entierement ſemblables ; mais la
nature a mis entre-nous une ſympathie ſi
extraordinaire , que lorſqu'il arrive à l'un de
nous quelque bonheur , il ſe répand ſur les
deux autres ; quand l'un de nous eſt expoſé
àquelque infortune le même malheur arrive
enméme-tems à ſes deux freres , & fi l'un eſt
bleſſé nous le ſommes tous trois , comme
vous le voyez , dans le meme inſtant & de
la même maniere quand nous ſerions éloignés
deplus de mille lieues l'un de l'autre.
Enforte donc , dit le Cadi , en interrompant
Izaf, que ſi quelqu'un de vous étoit brûlé
ou pendu , les deux autres ſe trouveroient
avoir le meme fort ſans qu'il en coutât de
bois ni de corde davantage ? Seigneur , lui
répondit Izaf, nous n'avons pas encorepoufſé
l'expérience juſques là , mais je ſuis perſuadé
que cela arriveroit ſans difficulté. Je
ſuis bien aiſe dit, le Juge , de ſçavoir cette particularité
, continuez votre Hiſtoire.
Nous avions perdu notre mere dès notre
enfance (pourſuivit Izaf)& lorſque nous eûmes
atteint l'âge de quinze ans notre pere fut
attaqué d'une maladie dangereuſe à laquelleni
les remédes ordinaires, ni ſes ſécrets ne
AOUST
1745. 95
:
purent apporter aucun foulagement. Sentant
approcher la mort il nous appella auprès
de lui. Mes enfans , nous dit-il, je ne vous
laiſſerai point de grands tréfors : mes richefſes
ne confiftent que dans les fécrets dont
je vous ai déja fait part; vous poſſédez pluſieurs
pierres conftellées ,& vous ſçavez en
former vous mêmes des plus puiſſantes ,
mais il vous manque les trois anneaux des
filles de Siroco : tachez de les avoir , mais
prenez garde en voyant la beauté de ces
trois jeunes perſonnes que l'amour ne vous
bleſſe pour elles , ces jeunes beautés font
d'une Religion différente de la votre , elles
ſontdeſtinées aux trois fils duBaſſa de la mer,
vous ne pouvez être unis avec elles , ſi elles
vous inſpirent de l'amour vous ferez les plus
malheureux de tous les hommes. Pour vous
garantir de l'infortune qui vous menace , la
fille du Rabin Moïzés poſſede le Livre des
fecrets que fon pere a tracés lui-même avec
l'encre qui a écrit le Talmud , vous ſçavez
qu'elle aime Izaf, elle a plus de pouvoir
que vous' , confervez ſon amitié & ayez recours
à elle.
A peine Nathan-Ben-Sadi eut-il achevé
ces paroles qu'il expira , & nous laiſſa dans
une impatience mortelle de poſieder les
trois Taliſmans des filles de Siroco, Nous
hous informâmes de ſa demeure , & nous
MERCURE DE FRANCE,
apprêmes qu'après le fameuſe Bataille de
Lepanthe , où on l'avoit cru mort , il s'étoit
ſauvé & qu'il ſe tenoit caché dans une maiſon
écartée, craignant de payer de la tête le
malheur arrivé à l'Armée navale du Grand
Seigneur. Nous apprimes en même - tems
que ſes trois filles étoient trois prodiges de
beauté ; que l'aînée ſe nommoit Aurore , la
ſeconde Argentine & la troifiéme Zelide.
Le Baffa & fon fils , en entendant ces
noms, firent un mouvement de ſurpriſe ;
mais ils ne voulurent pas interrompre Izaf.
Nous prîmes le parti ( continua le Juif)
de nous déguiſer en Marchands étrangers
pour approcher de ces trois jeunes perfonnes.
Nous eûmes à crédit les bijoux les
plus précieux & les plus dignes de leur
plaire , & fous prétexte de leur en vendre
quelques-uns nous fûmes introduits auprès
d'elles par une Eſclave à qui nous fimes un
préſent affés conſidérable.
La fuite dans le Mercure prochain.
VERS
AOUST. 1745 . 97
VERS.
A M. Peyſſonnel ſur un Arrêt du Conseil
qui releve ſon Pere &ſes descendans de l'omiſſion
de quelques-uns de leurs Ancêtres
qui n'avoient pas pris le titre de Nobles
dans leurs Actes.
TOuchés de la vertu plusque de la nobleffe ,
Tes Ayeux à Peyſſonnel , par excès de ſageſſe ,
Négligerent l'éclat des titres glorieux ,
Qui devoient décorer leurs illuſtres neveux.
O Ciel ! qui l'auroit crû que la noire impoſture
Dût à la modeſtie attacher la roture ?
Plus d'un fils de la terre , un obſcur Plebeïen ,
Sans rougir , à ton rang oſe égalerle ſien ,
S'il eſt, me diſent- ils,de fi haute naiſſance,
Pourquoi dans ſes Auteurs ce modeſte ſilence ?
(1 ) Ruffy nous étala leurs fublimes vertus ,
Mais on ignore encor des titres peu connus ,
Et de votre amitié l'aveugle& folle yvreſſe
Aforgéle Romande favaine nobleffe.
Pour confondre l'envie & ſes malins diſcours,
Il falloit , cher ami, que l'Auteur de tes jours
( 1 ) Hiftorien de la ville de Marseille .
E
98 MERCURE DE FRANCE,
Joignît aux parchemins de ſa maiſon antique
De ſon plus vif éclat l'inſtrument authentique ,
Il falloit que Louis par un acte immortel
Illuſtrât pour jamais le nom de Peyſſonnel.
Il fut connuce nom du Prince magnanime ,
Qui toujours au mérite accorda ſon eſtime.
(2) Leheros de ton ſang , la fleur de nos guerriers ,
Vit le plus grand des Rois encenſer ſes lauriers.
Mais qu'entens-je , grands Dieux ! d'une flatcuſe
injure
(3) Un autre Critias dans ſon urnemurmure,
Ah! peut être , dit-il , cet Arrêt de Louis ,
Du poiſon de l'orgueil infectera mes fils .
Ceſſe de t'allarmer , ombre ſage & modeſte,
Ne crains point pour tes fils une erreur ſi funeſte,
Ils ſuivent comme toi les exemples des Dieux ,
Ils croiroient déroger s'ils n'étoient vertueux.
Pourrois-tu cher ami , toi de qui lajeuneſſe
Porte déja les fruits d'une ſage vieilleſſe ,
Pourrois - tu démentir de ſi beaux ſentimens ?
Non,jeſçais de ton coeur quels font les mouvemens,
D'une indigne fierté lodieuſe foibleſſe
Jamais ne termina l'éclat de ta nobleſſe,
( 1 ) Sauveur Peyſſonnel , Colonel d'un Rezimens
de Dragons deson nom , mort Maréchal de Camp &
Inspecteur de Cavalerie, Louis XIV. le furnomma lo
Brave Peyſſonnel,
(2 ) L'ayeul de M. Peyſſonnel, Spavant Medecin.
(3 ) Fameux Médecin dela Ville de Marseille, dong
parle Pline
AOUST 1745.
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences.
Lage
'Académie des Sciences tint ſuivant l'ula
rentrée de Pâques , une aſſemblée
publique le Mercredi 25 Avril dernier.
M. de la Condamine & M. l'Abbé Nollet
remplirent cette Séance.
En rendant compte de ce que lût M.
Bouguer à la précédente aſſemblée publique
, nous annonçâmes le retour prochain
de M. de la Condamine l'un des Aſtronomes
qui ont été envoyés au Perou par le
Roi , pour déterminer par leurs obſervations
la figure de la terre : nous donnâmes dèslors
au public fur l'utilité & le nombre des
découvertes que M. de la Condamine devoit
rapporter , des efperances que cet Académicien
n'a point démenties ; nous dimes
alors que M. Bouguer & M. de la Condamine
avoient réſolu de revenir par des routes
différentes , afin de multiplier davantage
leurs utiles obſervations. Des voyageurs
qui ſe mettent en route avec cette intention
, ne choiſiſſent ni le chemin le plus
Dans le 2e , vol, de Novemb . 1744.
100 MERCURE DE FRANCE.
1
court ni le plus commode. M. de la Condamine
a deſcendu le fleuve du Maragnon ou
des Amazones , & en apporte en France une
Carte exacte ; c'eſt principalement de cer
article qu'il a entretenu l'Académie , car la
queſtion de la figure de la terre étant décidée
par le retour de M. Bouguer , M. de la Condamine
a renoncé au droit trop bien acquis
qu'il avoit de rendre compte au public defes
laborieuſes opérations. Il a renvoyé auſſi à
d'autres tems la relation de pluſieurs autres
obſervations indépendantes & de la figure
de la terre & de la deſcription de l'Amazo
ne , & n'a point parlé des déterminations,
Aſtronomiques ou Géometriques de la latitude&
de la longitude d'un grand nombre
de lieux ; de l'obſervation des deux ſolſtices
de Décembre 1736 & de Juin 1737 , & de
Pobliquité de l'écliptique qui en réſulte , de
pluſieurs expériences ſur le thermométre,
& lebarométre , ſur la déclinaiſon & l'inclinaiſon
de l'aiguille aimantée , ſur la viteſſedu
fon, fur l'attraction Newtonienne, ſur la longueur
du pendule dans la Province de Quito
à diverſes élévations au- deſſus du niveau
de la mer , ſur l'expenfion & la condenſation
des métaux &c. Le publicjouira avec le tems
des nombreuſes découvertes qu'a produites
à M. de la Condamine ce long & penible
voyage , & on verra que le nouveau monde
AOUST 1745 101
qui eſt aujourd'hui la ſource par où l'or vient
enEurope , n'eſt pas moins riche en trefors
litteraires. Quand les Souverains yont envoyé
des foldats , les Conquérans en ont rapportédel'or,&
un commerce qui a excité depuis
lajalouſie de toutes les Nations de l'Europe
, & a déja cauſé plus d'une guerre cruelle
; quand ilsy ont envoyé des Philoſophes ,
ceux-ci en ont rapporté des obſervations
utiles aux hommes , & des connoiffances
dont le fruit ſe répandra ſur tous les peuples.
Le Maragnon ou l'Amazone , après être
fortidu Lac où il prend ſon origine vers onze
degrés de latitude auſtrale, court au nordjuſ
qu'à Jaen de Bracamoros dans l'étenduë de
fixdegrés ;delà il prend ſon cours vers l'eſt
preſque parallement à la ligne équinoxiale
juſqu'au cap dunord où il entre dans l'océan
fous l'équateur même , après avoir parcou
ru depuis Jaen où il commence à être navigable
trente degrés en longitude , ou ſept
cent cinquante lieues communes évaluées par
les détours à onze ou douze cent lieues. Il
reçoit du côté du nord & du côté du ſud
un nombre prodigieux de rivieres dontplufieurs
ont cinq ou fix cent lieues de cours,&
dont quelques unes ne ſont pas inférieures
au Danube & au Nil. UnCapitaine Eſpagnolnommé
Maranon découvrit le premier
Eij
ΤΟΣ MERCURE DE FRANCE.
cette riviere & lui donna fon nom. Orella
na qui y vint en 1539 lui donna le nomde
riviere des Amazones , parce qu'il rencontra
fur le rivage des femmes armées , ( nous expliquerons
bientôt ce que c'étoit que ces
Amazones ) Pedro de Urſoa Portugais
envoyé en 1560 par le Viceroi du Perou
pour chercher le fameux Lac d'or de Parime
& la Ville de Manoa qu'on croyoit fur
les bords de l'Amazone , ſe rendit dans ce
fleuve , mais il yperit par la main d'un ſoldat
rebelle.
Pluſieurs autres voyages que les Gouverneurs
particuliers de l'Amerique avoient fait
entreprendre n'avoient produit encore que
des Cartes très-défectueuſes du cours de l'Amazone.
*
Les bords de ce Fleuve étoient encore
peuplés il y a un fiécle d'un grand nombre
de Nations qui ſe ſont retirées dans l'interieur
des terres dès qu'elles ont apperçu des
Européens ; on n'y rencontre aujourd'hui
qu'un petit nombre de bourgades des natuturels
du Pays recemment tirés de leurs bois
eux ou leurs peres par les MiſſionnairesEf-
* La deſcription topographyque que donneM.
de la Condamine,le récit intereſſant des divers évenemens
de ſa navigation ne font point fufceptibles
d'un extrait , nous nous contenterons de choiſir au
hazard ce qui peut être plus à portée de toutes for
ees de lecteurs.
AOUST 1745 . 103
pagnols établis vers le haut du fleuve , & par
les Miſſionnaires Portugais établis dans la
partie inférieure.
Les Amazones qui furent rencontrées il y
a deux fiécles fur les bords de ce fleuve ne
s'y trouvent plus , ce fait méritoit d'être approfondi.
M. de la Condamine dermanda
avec grand foin aux Indiens de diverſes
Nations s'ils avoient quelque connoiſſance
de ces femmes belliqueuſes qui vivoient féparées
du commerce des hommes. Tous ré
pondirent qu'ils l'avoient ouiraconter àleurs
peres , & ajouterent milles particularités qui
toutes tendoient à confirmer qu'il y a eu dans
ce continent une nation de femmes qui vivoient
ſéparées des hommes , & qu'ellesfe
font retirées du côté du Nord dans l'inté
rieur des terres .
Un Indien de S. Joachim d'Omagnas dit à
M.de la C. qu'il trouveroit peut- être encore
àCoari un veillard dontle pere avoit vù les
Amazones ; M. de la C. n'hésita pas à aller
à Coari , le vieillard qu'on lui avoit indiqué
étoit mort , mais ſon fils qui paroiſſoit âgé
de 70 ans & qui commandoit aux autres indiens
dumême village , affura que ſon grand
pere avoit en effet vû paſſer ces femmes à
l'entrée de la riviere de Cuchivara , qu'elles,
venoient de celle de Gayané qui débouche
dans l'Amazone entre Tefé & Coari , qu'il
Eiij
3 ????????
:
104 MERCURE DE FRANCE.
avoit parlé à quatre d'entr'elles , dont une
avoit un enfant à la mamelle ; il luidit les.
noms de chacune d'elles , il ajouta qu'en partant
de Cuchivara elles traverſerent le
grand fleuve & prirent le chemin de la riviere
noire , plus bas que Coari. Les Indiens
dirent partout les même choſes avec quelques
variétés dans les circonstances , mais un
parfait accord ſur le fait principal.
Ceux de Topayos chés leſquels on trouveplus
communément de ces pierres vertes
connues ſous le nom de pierres des Amazones,
diſent qu'ils les ont héritées de leurs peres
, & que ceux-ci les ont reçûes des Con
gnan - tainfeconima , c'est-à-dire enleur langue,
des femmes ſans mari.
Nous ne rapportons point ici tous les témoignages
rapportés en faveur de ces Amazones
par M. de la C. qui ajoûte qu'ilen ſupprime
beaucoup. Cependant malgré tous
ces témoignages qui tendent tous à placer
lelieu de la retraite des Amazones dans les
montagnes au centre de la Guiane & dansun
canton où ni les Portugais du Para ni les
François de Cayenne n'ont encore penetré ,
malgré cela M. de la C. trouve difficile de
croire qu'elles y ſoient encore établies ſans
qu'on en eût des nouvelles plus poſitives. II
ſembleeneffet que de proche en proche on
devroit en être inſtruit par les Indiens voi-
Ins des Colonies. Mais auffi il eſt pof-
,
AOUST 1745. 10
fible qu'elles ayent depuis changé de
demeure , & encore plus vraiſemblable
qu'elles ayent perdu avec le tems leurs anciens
uſages , foient qu'elles ayent étéſubjuguées
par une autre Nation , ſoit qu'ennuyées
de leurs anciens uſages elles ayent enfin
oublié l'averſionde leurs meres pour les
hommes. Ainſiquandon ne trouveroit plus
aujourd'hui de veſtiges actuels de cette republique
de femmes, on ne pourroit pas en
conclure qu'elles n'auroit jamais éxifté.
Si jamais il y a pû avoir des Amazones
c'eſt en Amérique , où la vie errante des
femmes qui ſuivent leur maris à la guerre
& les mauvais traitemens qu'elles en éprouvent
, ont dû leur faire naître l'idée , & leur
fournir des occafions fréquentes de ſe dérober
à la tyrannie de leurs mais en ſe faifont
in établiſſement où elles puflent vivre dans
l'indépendance. Une pareille réſolution
priſe & exécutée n'auroit rien de plus extraordinaire
ni de plus difficile que ce qui arrive
tous les jours dans les Colonies Européennes
d'Amerique ; iln'eft que trop
dinaire que des eſclaves maltraités ou mécontens
fuyent par troupes dans les bois
&quelquefois feu's quand ils ne trouventpas
à qui s'affocier , & qu'ils y paffent ainfi
pluſieurs années , ſouvent toute leur vie.
or-
Nous ne pafferons pas ſous filence la Na
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
tion des Yameos fitués à l'entrée de la rivière
du Tigre , riviere peut-être plus grande que
le fleuve d'Afie qui porte ce nom , mais qui
ſe perd icidans la foule de rivieres plus confidérables
, tandis que l'autre occupe enAfie
le premier rang , tant il eſt important d'etre
placé. Ces Yameos font des ſauvages récemment
tirés des bois par les Miffionuaires
; leur Langue eſt d'une difficulté inexprimable
, & leur maniere de prononcer eſt
encore plus extraordinaire que leur Langue.
Ils parlent en retirant leur reſpiration , &ne
font ſonner preſque aucune voyelle; ils ont
des mots que nous ne pourrions écrire , même
imparfaitement , fans employer moinsde
neufou dix ſyllabes , & ces mots prononcés
par eux ſemblent n'en avoir que trois ou
quatre : Poctarrorincourae fignifie en leur
Langue le nombre de trois , heureuſement
pour ceux qui ont affaire à eux leur Arithmetique
ne va pas plus loin.
Les Yameos font fort adroits à faire de
longues farbacanes qui font l'arme de chafſe
la plus ordinaire des Indiens. Ils y ajuftent
de petites fleches de bois de palmier
qu'ils garniſſent au lieu de plume d'un petit
bourrelet de coton qui remplit exactement
le vuide du tuyau: ils les lancent avec le ſoufle
& ne manquent preſque jamais leur
coup. Un inſtrument ſi ſimple ſuplée avantageulement
chés toutes ces Nations au défaut
AOUST 1745 . 107
des armes à feu. Il trempent la pointe de
ces petites fléches ainſi que celle de leur arc
dans un poiſon ſi actifque quand il eſt recent,
iltuë en moins d'une minute l'animal à qui
la fléche a tiré du ſang: cela n'empêche pas
qu'on ne puiſſe manger le gibier ſans aucun
danger, quand on rencontreroit la pointe du
trait ſous la dent , comme il arrive ſouvent ;
ce venin n'agit que quandil eſt mêlé avec le
ſang , & n'est pas moins mortel à l'homme
qu'aux animaux ; le contre-poiſon eſt le ſel ,
&plus ſurement le ſucre , pouvû qu'il foit
avalé ſur le champ.
Pendant le ſéjour que fit M. de la C. à
Cayenne en attendant qu'il put repafler en
Europe , il fit pluſieurs experiences de ces
fléches; une poule legerement bleſſée avec
une fléche dont la pointe étoit enduite de
venin il y avoit plus d'un an , vécut un demi
quart d'heure . Une autre piquée dans l'aile
avecune de ces mêmes fléchesdont l'extremi-:
té venoitd'être détrempée dans le venin dé-"
layé avec de l'eau,& qui fut ſur le champ retirée
de la playe , parut s'aſſoupir une minute
après , bientôt les convulfions ſuivirent &
quoiqu'on lui fit alors avaler du ſucre elle)
expira. Une troifiéme piquée avec la méme
fleche nouvellement détrempée ayant été ſecouruë
à l'inſtant avec le meme reméde , ne
donna aucun figne d'incommodité. M.de laC.
Fvj.
108 MERCURE DE FRANCE.
a refait les mêmes expériences à Leïde en
préſence de pluſieurs célebres Profeſſeurs
de l'Univerſité. Le poiſon dont l'activité a
dû être rallentie par le tems & par le froid ,
n'a fait ſon effet qu'après cinq ou fix minutes
, mais le fucre a été donné ſans ſuccès;
la poule qui l'avoit avalé a ſeulement paru
vivreunpeuplus long-tems quel'autre.
On ſera ſans doute furpris que chés des
peuples qui ont àleur diſpoſition un inſtrument
fi für & fi prompt pour ſatisfaire leurs
haînes, leurs jalouſies, leurs vengeances ;un
poiſon ſi ſubtil ne ſoit funeſte qu'aux finges&
aux oiſeaux des bois. Cepoiſon eſt un extrait
fait par le moyendu feu de diverſes plantes.
On peut juger quelle en doit étre l'abondance&
la variété dans un Pays que l'humidité
& la chaleur contribuent également à
rendre fertile. Siparmi ce nombre immenſe
de différentes plantes on en trouve de trèsnuiſibles
, telles que celles dont eſt extrait
le poiſon dont nous venons de parler , il eſt
àpréſumer qu'on pourroit en rencontrer plufieurs
dont les effets ſalutaires paroîtroient
auſſi merveilleux que ceux de ce poifon.
Quel préjugé favorable ne donnepas pour
cette opinion la découverte du quinquina,de
l'hypecacuana ? la fimarula , la falſepareille ,
legayac , le cacao , la vanille &c. feroientelles
les ſeules plantes utiles que l'Améri
3
1
AOUST 1745 . 109
que renfermât dans ſon ſein ? Lehazard feuf
peut découvrir ces tréfors. Nous neſuivrons
pas M. de L. C. dans l'énumération qu'il fait
des principales qu'il a vûes ; il en a rapporté
desgraines toutes les fois qu'il lui a été poſſiblesde
le faire. Quel dommage que les ſoins
qu'il s'etoit donné pour apporter en Europe
l'arbrede quinquina n'ayent pû réuſſir ! Il en
avoit fait mettre neufjeunes plantes dans des
caiſſes rempliesde terre du même lieu , &
il eſperoit au moins en laiſſer quelque piedà
Cayenne , s'il n'étoit pas en état d'étre tranſporté
à Paris pour le jardin du Roi; un coup
de mer qui faillit à briſer ſon canot enleva
fes caiſſes , & il n'eût plus d'autre eſperance
que de femer àCayenne des graines qui
n'ont point levé.
Les poiffons ſinguliers qui ſe rencontrent
dans l'Amazone , les animaux qui vivent ſur
ſes bords , fourniroient eux ſeuls la matiere
d'une curieuſe & intereſſante relation. Mais
M. de la C. qui avoitdes choſes plus importantes
à rapporter , n'a parlé que des plus
fingulieres. Le lecteur en verra avec plaifir
la deſcription dans la relation de M. de
la C. lorſqu'elle fora imprimée.
Les crocodiles ſont fort communs dans
tout le cours de ce fleuve & de la plupart
des grandes rivieres quiydeſcendent; il s'en
trouve quelque fois de plus de vingt pieds de
to MERCURE DE FRANCE.
long , peut - être y en at-il de plus grands ;
ils reſtent des journées entieres étendus ſur
les vaſes au foleil , & immobiles ; on les
prendroit de loin pour des troncs d'arbres
ou de longues piecesde bois couvertes d'une
écorce raboteuſe & défſechée, Comme ceux
des bords de l'Amazone font moins chaffés
&pourſuivis , ils craignent peu les hommes;
il y a des exemples que dans le tems des
inondations cet animal feroce eſt entré dans
lescabanes des Indiens , & plus d'une fois on
en a vû enlever un homme d'un canot ſans
qu'il fut poſſible de le ſecourir.
Le plus grand ennemi du crocodile eſt
le tigre ; ce doit être un ſpectacle que leur
combat dont le hazard ſeul peut procurer
la vue. Voici ce que les Indiens en racontent;
le crocodile attaque le tigre quand ce dernier
va boire au bord de l'eau , le tigre enfonce
ſes griffes dans les yeux du crocodile , l'unique
endroit où il trouve à l'offenſer à cauſe
de la dureté de fon écaille , mais celui- ci
l'entraine dans l'eau en s'y plongeant , &le
tigre ſe noye plutôt que de lacher priſe. Les
tigres d'Amérique ne différent ni en beauté
ni en grandeur de ceux d'Afrique , il y en
a une eſpece dont la peau eſt brune , fans
être mouchetée; les Indiens ſont fort adroits *
à les combatre avec l'eſponton ou la demipique
qui eft leur arme ordinaire de voyage.
AOUST. 1745.
-On trouve dans les forêts qui ſont ſur les
bords du Maragnon une grande quantité ,
d'oiſeaux finguliers , mais c'eſt par l'éclat &
la diverſité de leurs plumages qu'ils font remarquables
, & il ne s'en trouve preſque aucun
qui ait le chant agréable. On en voit un
qui eſt de la grandeur d'une oie, ſon plumage
n'a rien d'extraordinaire, mais il a le haut des
aîles armé d'un ergot , ou corne très-aigue ,
qui reſſemble à une groflè épine d'un demipouce
de long, il a de plus au-deſſus du bec
une autre petite corne déliée & flexible de
la longueur du doigt ; on le nomme dans la
langue Brazilienne Cahouhiatou d'un nom
qui imite fon cri.
On trouve auſſi dans les Pays chauds des
bords duMaragnon le fameux oiſeau appellé
au Perou Contur , & par corruption Couder ;
c'eſt une opinion univerſellement répandue
qu'il enleve un chevreuil , & quelquefois un
enfant.
Ondit auſſi que les Indiens pour le prendre
lui preſentent pour appât une figure
d'enfant faite d'une argile très- viſqueuſe ſur
laquelle il fond d'un vol rapide & engage
fes ferres de maniere qu'il ne lui eſt plus poffible
de s'en retirer.
Nous ne pouvons paffer fous filence l'obſervation
que fait M. de la C. fur ce qu'il a
vû au Para au ſujet de la petite verole, Elle y
112 MERCURE DEFRANCE.
faiſoit ungrand ravage lorqu'il yarriva ; elle
eſt beaucoup plus funeſte aux Indiens des
Miffions , nouvellement tirés des bois & qui
vont nuds , qu'aux Indiens vêtus qui vivent
parmi les Portugais. Les premiers , eſpéce
d'animaux amphibies qui font auffi ſouvent
dans l'eau que fur la terre , endurcis depuis
l'enfance aux injures de l'air ont ſans doute
la peau plus compacte que les autres hom
mes , ce qui joint à l'habitude qu'ils ont de
ſe froter le corps de rocon , de genipar, &de
diverſes huiles grafles très capables d'obſtruer
les pores , doit rendre l'éruption de la
petite verole très-difficile. Il est très-rare
qu'un Indien attaqué de cette maladie en revienne
: mais pourquoi n'en est-il pas demêmede
la petite verole artificielle? Ily a quinze
ans qu'un Miffionnaire Carme des environs
du Para voyant tous ſes Indiens perir ,
& en ayant perdu plus de la moitié , lur par
hazard dans une gazette le ſecret de l'inoculation
qui fa ſoit alors beaucoup de bruit en
Europe , il jugea prudemment qu'il falloit
ufer d'une précaution qui rendroit au moins
douteuſeune mort trop certaine ſans cela. Il
oſa faire inſerer la petite verole à tous ceux
de ſes Indiens qui n'en avoient pointencore
été attaqués , & il n'en perdit pas un ſeul.
Enfin après onze mois * d'une courſe auth
* Il étoitparti le 11 Mai 1743 de Tarqui.
-
AOUST. 1745 .
penible que perilleuſe, M. de la Condamine
arriva à Cayenne le 26 Fevrier 17445
perſonne n'ignore que ce fut en cette Ifle
que M. Richer fit en 1672 ladécouvertede
P'inégalité de la peſanteur ſous les differens.
paralleles , & que ſes expériences ont été
lespremiers fondemens des theories deMefſieurs
Huguens & Newton**: une des raiſons
qui avoient déterminé M. de la Condami
ne à aller à Cayenne étoit l'avantage qu'il
yauroit de répeter ces mêmes expériences ,
que l'on fait aujourd'hui avec bien plus de
préciſion qu'autrefois : il apporte une regle
d'acier,méfure exacte de la longueur abfolue
qu'il a trouvé à Cayenne,mais il attend une
bien plus grande précifion de la comparaifon
du nombre d'oſcillations de ſon pendule
fixe à Cayenne en 24 heures au nombre de
ſes oſcillations en tems égal à Paris. Cette
comparaiſon donnera fort exactement l'excès
du pendule àſeconde de Cayenne ſur le
pendule à ſeconde de Paris dont la longueur
abfolue déterminée par M. de Mairan , qui
a rencheri ſur tous ceux qui l'ont précedé,
dans cette recherche , peut à juſte titre être
reputée la véritable.
M. de la Condamine a été retenu 6 mois
à Cayenne par le défaut d'occaſions pour
** Voyez le Mercurede Novembre 1744 , 2
vol. p. 47.
114 MERCURE DE FRANCE.
paſſer en Europe , mais il a employé ce tems
utilement à faire des expériences & à déterminer
la polition de pluſieurs lieux , entr'autres
de quelques rochers, &particulierement
de celui qu'on nomme le Connetable , qui
fert de point de reconnoiffance aux vaifſeaux
: il a pris auſſi les angles d'élevation
des caps &des montagnes les plus apparen
tes , dont la hauteur bien connuë fourniroit
un moyen beaucoup plus exact que l'eſti
me pour connoître à la vûë des terres ſans
calcul, & à l'aide d'une ſimple table la diftance
de la côte.
Le 22 Août M. de la C. partit pour Su
rinam ſur le canot du Roi , il entra le 27
dans la riviere de Surinam , & le 28 il ſerendit
à Paramoribo Capitale de la Colonie
Hollandoiſe , & s'embarqua le 3 Septembre
fur un vaiſſeau marchand qui partoic
pour Amſterdam , ou il débarqua le 30
Novembre au foir, neuf ans & huit mois
après ſon départ de Paris.
Indépendamment de l'honneur d'avoir
déterminé la figure de la terre que M. de
laC. partage avec ſes confreres , il eſt recompenſede
ſes fatigues par le nombre & l'importance
des connoiffances qu'il remporte ,
tréſors litteraires préférables à ceux qu'une
avidité mal entendue nous fait chercher
dans le nouveau monde , & dont l'acquifi
AOUST. 1745.1 115
tion exigeoit autant de courage que de lumieres
, c'eſt ainſi que ces anciens ſages fi
renommés dans la Grece avoient acquis leurs
connoiſſances & leur reputation : il falloiť
alors pour s'inſtruire aller conſulter les Sçavans
des contrées éloignées ,& acquerir la
ſcience par de longues& penibles peregrinations
, c'eſt ainſi que Thalés, Platon,Apollonius
de Thyane , & tant d'autres allerent
chercher dans l'Egypte & dans l'Inde les
connoiffances des Mages & des Gymnofophiſtes.
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer
cet extrait qu'en rapportant ici
quelques ſtrophes de l'Ode que l'illuftre
M. de V. adreſſa aux Académiciens qui furent
envoyés ſous l'équateur & au cercle
polaire pour determiner la figure de la terre;
il eſt flateurd'être celebré par celui qui a
chanté ſi dignement Henri IV. fur- tout
lorſque le Poëte ſe trouve un Juge éclairé;
il mérite lui-même les éloges qu'il donne.
Le Génois qui chercha , qui trouva l'Amérique ,
Cortez qui la vainquit par de plus grands travaux
En voyant des François l'entrepriſe heroique
Ontprononcé ces mots:
L'ouvrage de nos mains n'avoit point eud'exemple
Et par nos defcendans ne peut être imité.
116 MERCURE DE FRANCE.
Ceux à qui l'Univers a fait bâtir des temples
L'avoient moins mérité.
Nous avons fait beaucoup , vous faites davantage;
Notre nom doit céder à l'éclat qui vous fuit ;
Plutus guida nos pas , dans ce monde ſauvage;
La vertu vous conduit....
Tandis que des humains le troupeau mépriſable.
Sous l'empire des ſens indignement vaincu
De ſes jours indolens trainant le fil coupable
Meurt fans avoir vêcu .
Donnez un digne eſſor à votre ame immortelle;
Eclairez des efprits nés pour la vérité ;
Dieu vous a confié la plus vive étincelle
De la Divinité.
De la raiſon qu'il donne il aime à voir l'uſage ,
Et le plus digne objet des regards éternels ,
Le plus brillant ſpectacle, eſt l'ame d'un vrai Sage
Inſtruiſant les mortels .
Nous donnerons le mois prochain l'Extrait
du Mémoire de M. l'Abbé Nollet.
:
L
AOUST. 1745. 117
NOUVELLES
P
LITTERAIRES ,
DES BEAUX ARTS , & c ,
INACOTHECA Scriptorm noſtra
atate litteris illustrium exhibens Auctorum
eruditionis laude ſcriptiſque celeberrimorum
qui hodie vivunt imagines &Elogia. Decas
quarta. Augusta Vindelicorum . 1745.
,
Voici la quatrième partie de ce livre con
ſacré à l'honneur des Lettres. Parmi les
grands hommes dont les vies & les portraits
ſe trouvent dans ce livre on verra
avec plaifir celui de Madame la Marquiſe
du Chatelet. La juſtice que lui rend ici un
Auteur impartial qui relegué au fond de
l'Allemagne ne connoît d'elle que ſes ouvrages,
tourne également à l'honneur de fon
ſexe, de la France &des Lettres. Nostro vero
faculo , dit-il , adeo virorum ſeveritatemſectatum
eft fæminarum ingenium , ut profunda
magni Nemtenii miſteria,ad captum mulierum
explicare opusfuerit. Eamdem fortem Phylofophia
Leibniziana atque Wolfiana nacta eft, cujus
memorabile prorfus exemplum exhibet CHABELLETIA
Philofophantium mulierum hodie
18 MERCURE DE FRANCE.
celeberrima quam fi una eruditionis elegantioris
ornaret gloria , fummum certe locum inter
faculi nostri ornamenta fuo illa jure pofceret.
Dans la Gréce on élevoit des ſtatues à ceux
qui avoient bien merité de la Patrie en ſe
diftinguant dans le Gouvernement , la
guerre ou les Arts , & cette récompenſe de
leurs vertus encourageoit les citoyens à marcher
ſur les traces de ces citoyens illuſtres .
Puiſſe le juſte hommage que M. Brukerus
Auteur de cet ouvrage rend ici àMadame la
Marquiſe du Chatelet & aux Grands Hommes
dont il donne les vies exciter la mê
me émulation parmi les ſçavans.
VOYAGE de Languedoc & de Provence.
Cet ouvrage eſt le délaſſement d'un Ecrivain
illuftre connu par des productions plus
férieuſes & plus importantes ; on y retrouve
l'élegant badinage qui a fait admirer le
voyage ſi fameuxde Bachaumont & de Chapelle.
Les bornes de ce Livre ne nous permettentd'en
citer qu'un ſeul morceau.
•Nous paſſames les deux bras du Rhône,
& nous arrivâmes à Avignon au milieu des
cris de joye & des acclamations d'un peuple
immenſe . N'allez pas croire que ce
tintamarre ſe fit pour nous. On célebroit
alors dans cette Ville l'éxaltation de Benoît
AOUST 119 1745.
:
:
:
XIV; les fêtes duroient depuis trois jours ,
» nous vîmes la derniere & fans doute la plus
belle.
Ecoutez-nous , voici du beau ,
Peut- êtremême du nouveau.
Aumilieu d'une grande place
Douze fagots malaſſemblés
D'une nombreuſe populace
Excitoient les cris re doublés,
Tout au tour cinquante figures
Qu'on nous dit être des ſoldats ,
Pour faire ceſſer le fracas
Vomiffoientun torrent d'injures ,
Mais de peur des égratignûres
Ils crioient & netiroient pas.
Alorsles canons commencerent,
Le Commandant yêtu de bleu ,
Aux fufiliers qui ſe troublerent
Permit de ſe remettre un peu ,
Puis leurs vieux mouſquets ils leverent,
Trente quatre firent faux feu ,
Etquatorze entirant creverent ;
Si perſonnene fut tué ,
Ou pour le moins eſtropié
Par cette comique décharge ,
C'eſt unmiracle en verité
Quimérite d'être atteſté ;
120 MERCURE DE FRANCE. 1
Mais nous prîmes ſoudain le large ,
Voyant que l'AlguazilMajor
Vouloit faire tirer encor.
HISTOIRE d'Herodien traduite du Grec
2
en François avec des remarques ſur la traduction
par M. l'Abbé Mongaultde l'Académie
Françoiſe , & ci-devant Précepteur
de M. le Duc d'Orleans , nouvelle édition
revûe & corrigée , Paris 1745. in- 12 chés
Charles-Nicolas Poirion .
Qu'ajouterions - nous aux éloges que ce
Livre reçût dans ſa naiſſance ? On admira
l'élegance & la fidélité de la traduction & la
connoiſſance profonde de l'une & de l'autre
Langue. Si nous pouvions nous flater que
notre fuffrage fut de quelque poids , nous
dirions que nous avons lu l'Herodien François
avee autant de plaiſir que le Grec; cette
Hiſtoire qui commence à la mort deM.
Aurele & finit à celle de Maxime & de Balbin
, eſt fort agréable indépendamment du
ſtyle par l'importance des évenemens & la
frequence des révolutions qui arriverentpendant
les 70 années qu'elle contient.
Photius a porté un jugement avantageux
d'Hérodien , & ne s'eſt pas trompé :
il trouve ſon ſtyle clair , élevé , agréable ,
ſa diction temperée , également éloignée de
l'affectation
AOUST. 121 1745.
l'affectation & de la négligence ; il ajoute
qu'il n'omet rien de néceſſaire , ce qui n'eſt
pas vrai : il paroît avoir peu connu la Géographie.
IDE'E des Oraiſons funebres avec la comparaiſon
de celles de M. Boffuet & de M.
Flechier , Paris in- 12 chés Ph. N. Lottin.
Une diſpute élevée dans la converſation
au ſujet de ces deux Orateurs fit naitre à
l'Auteur l'idée de mettre par écrit ſes idées ;
il paroît plus affecté de l'élégance de M.
Flechier que des beautés mâles de M. Bofſuet
, & iln'eſt pas fûr que ſes raiſonnemens
ingénieux faflent ceſſer la diſpute; on ne
peut du moins lui refuſer d'avoir bien ſenti
& bien fait ſentir les différentes beautés de
ces deux Orateurs. Le Livre eſt écrit avec
eſprit , & il feroit à ſouhaiter que les diſputes
qui s'élevent ſi ſouvent& fi mal àpropos
dansles converſations produifiſſentdepareils
écrits.
Nous vous avons annoncé dès le mois paſſé
les OEuvres de Mre. Edme Mongin Evêque
& Seigneur de Bazas , l'un des Quarante de
l'Académie Françoiſe , & ci - devant Précepteur
de S. A. S. feu M. le Duc , & de
S. A. S. Monſeigneur le Comte de Charo-
F
122 MERCURE DE FRANCE.
lois ; Paris in - 4 1745. chés Claude-Francois
Simon.
Ce Livre contient les ſermons , les pané
gyriques , les oraiſons funebres , les mandemens
& les piéces Académiques de l'éloquent
Prelat ; ce ſont des morceaux d'élite
qui tous dans leur temps ont mérité les applaudiſſement
publics ; en les raffemblant
aujourd'hui on forme une ſeule cournnone
des différens lauriers dont M.l'Évêque de Bazas
a été couronné juſqu'à préfent; on trouve
dans ce recueil des inſtructions Paftorales ,
des Sermons ſous le titre d'inſtructions que le
Prélat a prononcés dans différentes circonftances
des fonctions Epifcopales qui font
brillerà la fois & fon eloquence & fon zéle.
Le materiel du Livre eſt traité avec foin &
avec goût; les caracteres ſont nets, le papier
fort beau , le frontiſpice orné d'un portrait
bien gravé du reſpectable Auteur. Ce recueil
eſt dédié à la Reine qui le reçut avec
bonté lorſqu'il lui fut préſenté.
ON a fait à M DE VOLTAIRE l'honneur
fingulier & mérité d'imprimer à l'Imprimerie
Royale ſon Poème de la Bataille de
Fontenoy ; a dans cette derniere édi
tion des changemens cofindérables. LePoëme
en l'état où il eſt eſt digne du célébreAuteur
de la Henriade , & la bataille de Fonte
ilya
AOUST 1745 . 123
noy peut aller de pair avec les batailles de ce
Poëme immortel. Si l'on a d'abord hazardé
quelques critiques , les changemens ont
répondu à tout , & lal plus ſaine partie
du public eſt bientôt revenue & admire
l'ouvrage.
Entre pluſieurs variantes qui exigeroient
pour être redonnées toutes , que nous réimprimaſſions
le Poëme entier , nous citerons
celle-ci qui contient l'énumération des peuples
qui compoſoient l'armée des alliés .
1
Louis avec le jour voit briller dans les airs
Les drapeaux menaçans de cent peuples divers ;
Le Belge qui jadis fortuné ſous nos Princes
Vitl'abondance alors enrichir ſes Provinces ;
Le Batave prudent , dans l'Inde reſpecté ,
Puiffantpar ſon travail& par ſa liberté ,
Qui long- temps opprimé par l'Autriche cruelle ;
Ayantbriſé ſon joug s'arme aujourd'hui pour elle ;
L'Hanovrien conſtant qui formé pour ſervir
Sçait fouffrir& combatre , & fur tout obéir ;
L'Autrichien rempli de ſa gloire paffée ,
De ſes derniers Céfars occupant ſapenſée ,
Sur tout , ce peuple altier qui voit ſur tant de mers
Soncommerce& fa gloire embraſſer l'Univers ;
Mais qui jaloux envain des grandeurs de la France,
Croit porter dans ſes mains la foudre &la balance.
Tous marchentcontre nous ; la valeur les conduit,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Lahaine les anime , & l'eſpoir les ſéduit .
De l'Empire Français l'indomptable génie
Brave auprès de fon Roileur foule réunie.
Des montagnes , des bois , des fleuves d'alentour
Tous les Dieux allarmés fortent de leur ſéjour.
La fortune s'enfuit & voit avec colere
Que ſans elle aujourd'hui la valeur va tout faire.
Nous ne pouvons reſiſter à la tentation
de mettre ici le morceau où la priſe récente
de Gand eſt heureuſement rappellée,
DéjaTournai ſe rend , déja Gand s'épouvante ,
Charles-Quint s'en émeut,ſon ombre gémiſſante
Pouſſe un cri dans les airs , & fuit de ce ſéjour
Où pour vaincre autrefois le Ciel le mit au jour.
11 fuit;; mais quel objet pourſon ame allarmée !
Il voit ces vaſtes champs couverts de notre armée ;
L'Anglais deux fois vaincu cedant de toutes
parts ,
,
Dans lesmains de Louis laiſſant ſes étendars ,
Le Belge envain caché dans ſes Villes tremblantes,
Les murs de Gand tombés ſous ſes mains foudroyantes
,
Et ſon char de victoire en ces vaſtes rei parts
Ecrafant le berceau du plus grand des Cé ars.
:
Une note avertit que le Poëte n'entend
parler que des Céſarsmodernes.
i
AOUST 125 1745 .
LETTRE d'un Médecin de Paris à un Médecin
de Province ſur la maladie des beftiaux
, Paris 1745 , chés Ch. J. B. de l'Epine.
Ce petit écrit contient une deſcription
exacte de la maladie contagieuſe dont les
beftiaux ont été attaqués; on y voit comment
l'ignorance & l'amour de la charlatanerie
l'ont emporté l'ong-tems dans l'eſprit des
propriétaires des beſtiaux ſur les réflexions
ſenſées des Médecins. On n'a commencé à
les croire qu'après avoir épuiſé tous les mauvais
remédes. Nous avons déja dit dans un
des Mercures deJuin que le reméde qu'ils
ont indiqué & qui a ſouvent réuſſi eſt un
cautére accompagné d'une ſaignée , d'une
grande diéte , & de l'eau blanche. Cette
lettre eſt écrite avec élégance & avec précifion.
LETTRES DE CICERON qu'on nomme vulgairement
Familiéres , par M. l'Abbé Prevost
Aumonier de S. A. S. M. le Prince de Conty.
Paris 1745 , 3 Vol in- 12 chés Didot.
Le traducteur a ſuivi les éditions de Græ--
vius, & de M. l'Abbé d'Olivet , & a éclairci
parungrandnombre de notes toutes les difficultés
qui pourroient ſe trouver dans le texte;
à l'égardde la traduction il ſuffit pour en
donner une haute idée de dire qu'elle eſt de
Fiij
126 MERCURE DEFRANCE.
1
Pilluſtre Auteur de Cléveland , des Mémoires
d'un Homme de qualité , & de beaucoup
d'autres excellens ouvrages .
NOUVEAUX MEMOIRES des Miſſions de
la Compagnie de Jeſus dans le Levant , tome
8me. in- 12 Paris 1745 , chés les freres
Guerin.
On connoît aſſes le mérite de ces Mémoires
par les premiers volumes que le public a
lus avec avidité.
Ce Livre qui eſt dedié aux Evêques de
France eſt également propre à ſatisfaire la
curioſité & à faire des impreſſions ſalutaires
fur les eſprits & fur les coeurs .
On trouve dans ce volume l'Hiſtoire de'
la converfion & du martyre d'une jeune Infidelle
, tirée d'une lettre écrite de Seyde ou
de Sidon au Procureur des Miſlions du Levant.
Cette Hiftoire eſt très -élegamment ra
contée , &fe fait lire avec beaucoup de plaifir.
LA CUISINIERE BOURGEOISE ſuivie de
l'office à l'uſage de ceux qui ſe mêlent de dépenſes
de maiſons , à Paris 1745 , in - 12
chés Guillyn.
Ce Livre n'est qu'une eſpéce de ſupplement
du nouveau Traité de la Cuiſine , dans lequel
l'Auteur àſçavamment traité les ſecrets
م
ÁOUST 1745 : 27
de la Cuiſine la plus recherchée ; on lui a
demandé encore ce volume qui ne contient
qu'une Cuiſine plus cominune , bourgeoise ,
pour nous fervir des termes de l'Auteur. Il
s'eſt exprimé de façon à être aisément entendu&
a voulu ſe mettre à portée de tout le
monde ; l'Art dont il donne les principes eſt
devenu très - important , & en prenant les
chofes d'un certain côté ce Livre eſt fort
utile.
LA JOURNE'E DE FONTENOY, Ode
par M. Freron. Il faut bien ſe garder de
confondre cet ouvrage avec ce grand nombre
de mauvaiſes Odes , dont le public eſt
inondé. On y trouve l'élévation , le feu , les
images , le nombre dans les Vers qui caractériſent
les Maîtres de l'art , & on ne peut
trop exhorter M. Freron à cultiver ce genre
aujourd'hui abandonné. Voici les deux premieres
ſtrophes de cette Ode ,dans leſquelles
l'Auteur peint le triſte état de la Flandre.
Flandre , qui dans tes champs couverts d'ombres
funebres
Vois croître les Cyprès & les Lauriers célebres,
Ades Maîtres nouveaux ſoumiſe tant de fois ,
Juſqu'à quand ſeras tu le Théatre des armes ,
Le centre des allarmes ,
Et le trifte jouet des querelles des Rois ?
Fij
128 MERCURE DE FRANCE.
De meurtres affamé ledémon des batailles
De ſes barbares mains déchire tes entrailles .
Pour nourir ſa fureur tu renais chaque jour ,
Et ton fort eſt pareil au deſtin déplorable
:
i
De ce fameux coupable
Immortel aliment de l'avide Vautour.
EXPLICATION des figuresſymboliques
d'un Canon d'Autel , nouvellement mis en
lumiere, & qui ſe vend à Paris chés le
fieur CHEDEL , rue de Grenelle , vis-à-vis
la rue des deux Ecus.
L
E nouveau Canon d'Autel , que l'on
donne au Public , peut être regardé
comme un abrégé de la Doctrine Chrétienne
au ſujet du Myſtere de l'Euchariftie. Les
figures de l'Ancien Teftament relatives à
ce Mystere ſont raſſemblées du côté de
l'Epître. La réalité que ces figures annonçoient
eſt indiquée par les ſymboles que
préſente le côté de l'Evangile.
Dans la partie ſupérieure du côté de
l'Epître eſt un bas relief où l'on voitMelchiſedec
, Sacrificateur & Roi de Salem ,
offrir le pain & le vin à Abraham , vainqueur
des Rois de la Pentapole. A la même
place du côté de l'Evangile eſt la repréſentation
de la Cene. JESUS-CHRIST Grand
AOUTST. 1745. 129
Prêtre ſelon l'ordre de Melchifedec , inf-:
titue le Sacrement de l'Autel en donnant
ſa chair à manger & ſon ſang à boire à ſes
Apôtres fousles eſpeces du pain & du vin .
Tout ce qui peut donner une idée du
Sacerdoce & des Sacrifices de l'ancienne ..
Loi , compoſe le trophée qui décore & le
panneau de la main gauche , & le groupe
éténdu dans ſa partie inférieure.
Ondiſtingue dans le trophée les habits
Sacerdotaux du Grand Prêtre , la baguette
fleurie d'Aaron ( ſymbole de la vocation au
Sacerdoce . ) La baguette avec le ſerpent ,
attribut de Moïſe , la Couronne & le Sceptre
, ſignes du Sacerdoce Royal. Au milieu
de će trophée eſt répréſenté le Grand Prêtre
de l'ancienne Alliance avec les habits
qu'il portoit , quand une fois l'année à la
fêtedesPropitiations il entroit dans le Sanctuaire.
D'une main iltient le ſang des Victimes
dans une Patene , de l'autre l'Encenfoir.
Sur le Cartel qui eſt à l'oppofite on
lit : Per Sanguinem hircorum & vitulorum.
On diftingue encore au deſſus & au defſſous
de cette repréſentation le glaive d'Abra
ham, le couteau de la Circoncifion , les
Tables du Décalogue , le gomor de Manne
, la harpe de David.
Dans la partie inférieure on remarque
l'Arche d'Alliance , l'Autel des Holocauftes ,
Fv
T MERCURE DE FRANCE
les courtines du Tabernacle portatif, la Victime
égorgée , les Pains de propoſition , les
prémices des fruits de laTerre ,les Vaſes ſacrés
& divers inſtrumens qui ſervoient aux
Sacrifices . L'Agneau Paſcal , les Laitues
ameres , la Trompette , le Cornet , la Flute ,
font allufion à la grande folemnité des Juifs
& aux cérémonies religieuſes du Temple.
Les branches d'arbres out un rapport particulier
à la fete des Tabernables .
Les figures de l'innocence & de la pé
nitence indiquent les diſpoſitions & la préparation
au Sacrement de l'Autel , Sacrement
dont l'inſtitution , comme on la déja
dit , eft répréſentée dans le bas-relief qui
décore la partie ſupérieure du panneau
du côté de l'Evangile. On y voit J. C. qui
la veille de ſa Paffion bénit le pain & le
vin , change l'un en fon corps , l'autre en
fon fang , & inſtitue le Sacerdorce de la
nouvelle Alliance , Sacerdoce dont les différens
ordres font exprimés ; par la Thiare &
les clefs qui défignent la puiſſance Pontificale
, par la Croix Patriarchale , par la
Croffe Paftorale , par la Chaſuble & l'Etole
dont les Prêtres fon revêtus quand ils célebrent
les divins Myſteres. Au milieu du tro
phée qui raſſemble ces attributs eſt unicartouche
fur lequel on voit J. C. expiant les
péchés des hommes non plus par le fangdes
1
AOUST 1745. 13-1
Victimes , mais par ſon propre ſang felon la
parole de l'Apôtre , Perpropriumſanguinem ,
à ce cartouche eſt ſuſpendule Vaſe rempli
d'eau-benite , lequel fait naître l'idée de la
rémiſſion des péchés par le Baptême.
Les figures de la pieté & de la concorde
expriment les fruits de l'Euchariſtie. Au pied
de ces figures font les eſpéces ſacramentelles
déſignées par la Gerbe & par les Raiſins ,
groupés avec ce qui ſert au Sacrifice de la
nouvelle Alliance, Calice, Ciboire, Burettes,
Encenſoir , Miſſel , Mitre , Canon d'Autel.
Les Lys qui ornent le Tabernacle ſont les
ſymboles de la pureté qu'éxige le ſacré Miniftere.
Les feſtons compoſés de Rofes & de
Grenades font connoître l'obligation impoſée
à ceux qui communient,de répandre partout
la bonne odeur deJ.C. , & d'entretenir
une parfaite concorde dans l'Eglife.
La Foi en préſentant ces paroles , Quod
non capis , quod non vides , animofa firmat fi
des prater rerum ordinem, la Foi dis -je enſeigne
aux fideles à foumettre leur raiſon quand
ils approchent de la fainte Table. Les caracteres
que leur foi doit avoir font exprimés
par le cube qui en déſigne la fermeté , elle
doit être fimple comme la Colombe , prudente
comme le Serpent , active comme la
Aamme.
L'Eſpérance montre ce qui fervoit aux an
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
ciens facrifices & par ces paroles , Infiguris
prafignatur écrites ſur l'Autel des Holocauftes
elle inſinue que les promeſſes d'un ſacrifice
plus parfait que tous ceux de l'Ancien Teftament
font accomplies & que la réalité a
pris la place des figures qui l'annonçoient
à nos Peres. La Charité conſidérant l'amour
extréme d'un Dieu qui renouvelle chaque
jour au facrifice de la Meſſe l'oblation de
fon fang faite fur le Calvaire pour la rémiffion
des péchés , Cum dilexiſſet ſuos in finem
dilexit cos , la Charité préſente ſon coeur à
l'Agneau immolé dès le commencement du
monde & joint ſes actions de graces aux
faints Anges qui chantent éternellement les
merveilles du Seigneur vivant & mourant ,
préſent& caché dans le Sacrement de l'Autel.
LETTRE de M. MONDON VILLE
aux Auteurs du Mercure.
Ous ne ferez peut- être pas fachés ,
✓Meffieurs, que je vous inftruite d'une
découverte que Guignon & moi avons faite
dans ce Pays , pour que vous l'inferiez dans
votre Mercure , & même nous vous en
prions.
Le fieur Micot Facteur d'Orgues à Lyon ,
AOUST.
1745. 133
a trouvé le moyen de faire un Inſtrument à
cordes & à vent , lequel a été préſenté à
l'Académie des Sciences de cette Ville , &
a été approuvé ; il l'a nommé Orpheon
organiſé , il eſt compoſé d'un Clavier , &
au moyen d'une manivelle en forme de
pédale , on entend par l'arrangement des
regiſtres l'Inſtrument à cordes , & celui à
vent , alternativement ou conjointement ;
cet Inſtrument n'eſt pas plus gros qu'une
grande Vielle en quarré , & par conféquent
très-portatif; tous ceux qui jouent du Clavecin
auront bien tôt trouvé le moyen de
jouer de cet Inſtrument , vous pouvez hardiment
le mettre dans votre Mercure parce
que le ſieur Micot travaille journellement
à rendre cet Inſtrument parfait , il demeure
à Lyon rue du Bois. J'ai l'honneur &c .
A.Lyon , ce 13 Juillet.
NO
QUESTION .
N demande laquelle des deux ou de la Beauté
ou de la Laideur doit porter le maſque.
134 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL.
AM. Frain de la Vrilliere , Grand- Doyen
de l'Eglise d'Angers , au sujet d'un fort beau
Discours qu'il fit au dernier Chapitre
Général.
D
Ofte & ſage Doyen , tu fais toujours mer
veilles ;
Atesnobles talens tout le monde applaudit ;
J'entends en tous lieux que l'on dit
Que tu ſçais enchanter l'eſprit & les oreilles .
Ton nom eft à l'abri du fatal Acheron .
Ton fuperbedifcours aujourd'hui nous raméne
L
L'éloquence de Cicéron
Et les graces de Démosthéne .
ParM: Follet , Muficien de l'Eglise d'Angers.
ESTAMPES NOUVELLES.
E ſieur Petit Graveur continue de graver
lafuite du ſieur Defroehers ; ilvient de mettre
en vente les Portraits ſuivans
JOANNES V. Dei gratia Portugalia & Algarbio
rum Rex. Natu's die 22 Octobris 1689. Carolus Ant.
Leoni fecit. On lit ces vers au bas.
Si mélius tantum quaris cognofceré Regémj
Ne fröntem videas , inclytafalta leze.
:
AOUST. 1745 135.
MARIA-ANNA Austria , Portugalia & Algarbiorum
Regna , nata die 7 Septembris 1683.Peinte
àLiſbonne par Charles-Ant. Leoni.On lit ces vers
au bas.
Errafti Pictor ; meliusfi pingere velles
Regina pietas fola imitanda tibi.
LOUISE - MARGUERITE BULLET
Épouſe de M. Vatry , Conſeiller du Roi Notaire :
on lit ces vers au bas.
Ces trais mignons & gracieux
Eroient le moindre don qu'elle reçût des Cieux
Son efprit fut mieux fait , ſon ame fut plus belle ;
Apollon lui donna des talens précieux ;
Jugez des ſentimens qu'on eut toujours pour elle.
MICHEL RICHARD DELA LANDE ,
Esuyer , Chevalier de l'Ordre de Saint Michel ,
Sur-Intendant de la Muſique du Roi , Maître de
Muſique de la Chambre & de la Chapelle , né à
Paris le 15 Décembre 1656 , mort à Verſailles le
18 Juin 1726. On lit cesvers au bas.
Mortels , c'eſt de ce beau délire
Que ſont nés parmi vous ces accords ſi touchans
A deux Divinités la Lande doit ſes chants ;
Apollon le forma , c'eſt Louis qui l'inſpire.
Ces Estampes ſe vendent chés le ſieur Petit
Graveur ,rue Saint Jacques près les Mathurins,
V
L
1
136 MERCURE DE FRANCE.
LES CHASSEURS ſortant de la Forêt ,
Eſtampe dédiée à M. Orry de Fulvy , Conſeiller
d'Etat , Intendant des Finances , gravée d'après le
tableau originalde P. Wauvermens ,de troispieds
trois pouces de haut , fur deux pieds neuf pouces
fix lignes de large , qui eſt au cabinet de M. Orry
de Fulvy , gravée par Moyrean , Graveur du Roi ,
rue Saint Jacques à la vieille Poſte , vis-à-vis la
rue du Plâtre , chés qui elle ſe vend.
Le ſieur Limosin , Marchand rue de Gefvres
, à l'enſeigne du Grand- Coeur , vient
de mettre au jour une Eſtampe qui a pour
Titre la vue de la Bataille de Fontenoy ,
lors de la Victoire remportée par l'armée
du Roi ſur celle des Alliés , le 11 Mai 1745 .
Gravée par Guélard ſur le deſſcin fait ſur
les lieux par le ſieur Brouard.
Le motdu ter. Logogryphe étoit Ancre , qui fignifie
également l'Ancre avec laquelle on écrit &
l'Ancre de vaiſſeau ; ony trouve encore Ane , &
Crâne.
L'Enigme ſuivante a dû être expliquée par Ecritean
de maiſon à louer , foit premie ſoit Second appartement
; les quatre tems indiqués font les quatre
termesdes déménagemens 、Pâques , S. Jean , S.
Remy & Noel Le mot du Logogryphe qui ſuit eſt
Citrouille , on y trouve Cullier , Or , Io , Ciel , Tuille,
Roust , Clio , Lire , Cor, Lit , Loire , Life, Etenfin
le dernier Logogryphe eſt Coquille , on y trouve
Coq , Eco ; il faudroit écrire Echo , c'eſt une
licence. Ile , Vice , Ou , Lui , Onic , Quille , Vie ,
Oui , Clou , Qüi.
AOUST. 1745 . 137
EXPLICATION du premier Logogryphe
inferéau ſecond volume du Mercure
de France du mois de Juin 1745 .
AUtant vaudroit rouler le rocher de Siſyphe ,
Que de chercher le noeud de certain Logogryphe ,
Maudit ſoit le premier qui jamais s'en mêla ;
Je dirois volontiers que le diable l'emporte.
On lit , puis on relit ; on combine , on tranſporte ,
Ici l'on trouve un membre une lettre par là;
Que revient-il de tout cela ?
Vous trouvez ; quoi ? J'enrage , un infecte , un
Cloporte :
Le beau ſalaire que voila !
Par M. Bernoin premier Marguillier de S.
Cyr d'Iſſoudun.
138 MERCURE DE FRANCE.
RSARSARYAS
ENIGMES ET LOGOGRIPHES
M
ENIGMA.
Eme quiſquefugit ,sed me fugiendo propinquat
Me me quisque colit ,fed recolendo negat.
P
ENIGME .
Ar un effortleger & même imperceptible
Je ſoutiens , je ſépare & la terre & les Cieux ,
Mon corps eſt immenfe , inviſible;
J'obſéde l'Univers , & réſide en touslieux
;
Quoique je fois fans forme & fans figure ,
Je ſuis pourtant àtous les animaux
Laplusutile nourriture.
Je pénetre &j'agis dans les plusdursmétaux
Je ſuis l'ame de la Nature ,
Etje ne ſuis pas fans deffauts.
Par M.Gotterean Curé de Donnemarie.
AOUST. 1745 . I'
AUTRE.
,
FOrmez-vous dans l'eſprit un être néceſſaire ,
Oubien conſidérez qu'elle eſt votre miſere ;
Ne pouvant appäiſer le plus rude tourment
Tomber , prêts à finir , perdre tout mouvement
Audeffaut du ſecours que j'offre à la Nature :
Impatiens mortels , ceſſez votre murmure;
Ne vous allarmez pas : on me trouve en tous lieux,
Et juſques dans ces vers mon nom eſt ſous vos
yeux .
Par F. d'A.
***************
N
AUTRE.
ous ſommes deux freres jumeaux ,
Tous les deux également beaux ,
Quibien que nous foyonsalertes ,
Ne pouvons pas fortir de'nos priſons ouvertes; }
Tous deux nous ſommes condamnés
Atoujours être empriſonnés.
Nous ſommes entre nous de grande ſympathie ;
Si l'un veut faire un pas , l'autre eſt de la partie,
Pour tacher d'appaiſer notre Maître irrité ,
140 MERCURE DE FRANCE.
Nous répandons ſouvent mille perles liquides ;
Rien ne peut être égal à notre activité ,
Nous devançons les traits même les plus rapides.
M
LOGOGRYPHE .
A dépouille groſſiere eſt d'un trés - grand
uſage ,
Surtout dans le ménage ..
Septmembres font mont tout , qui par combinaiſon..
Formeront d'autres touts , &des lieux d'oraifon ;
De Silêne la douce& fidelle monture ;
L'animal dont Io prit jadis la figure ,
L'écaille dont le ſein en merveilles fécond
Concentre, engendre un brillant nourriçon.
Des vaiſſeaux fatigués la retraite certaine ;
Ce qui fixe leur courſe en la liquide plaine ;
L'eſpace révolu dont le rapide cours
Des malheureux mortels régle& compte lesjours.
Une note de la Muſique ;
Cet inſtrumentruſtique
Qui de la paille ſçait dégagerle bon grain.
L'humide fouterrain ,
Où malgré les efforts du Docteur de la Méque
Les Sçavans de Bacchus font leur biliotheque.
Une Ville de France. Une exclamation.
4.
2.
1
ne
и
AOUST. 1745 . 141
D'un coeur brulant d'amour la tendre expreſſion .
Le riche & pompeux Trône où tout ballant de
gloire
A Rome le vainqueur promenoit ſa victoire.
Cette épaiſſe liqueur qui par des traits divers
Lecteur , parle à tes yeux & te trace cesvers.
J
CHANSON.
'Aimois Tircis de l'ardeur laplus tendre ,
S'écrioit l'autre jour Catin ;
L'ingrat me quitte pour le vin ;
Mes charmes n'ont pû le défendre
D'un feu qu'il nomme tout divin.
Ah! ſi ce jus à la puiſſance
De l'avoir dégagé de mes fers ſans retour ,
Que ta gloire , Bacchus , éclate dans ce jour ;
Je veux puiſer l'indifférence
Où mon volage a noyé ſon amour.
142 MERCURE DE FRANCE,
A M. DE CAUMARTIN fur fa
nomination à la Dignité de Conseiller
I
d'Etat.
LluſtreCaumartin, accepte monhommage
En recevant mon compliment.
Necomptes point qu'ici ma muſe en fon langage
T'aille ennuyer pompeuſement ;
Toujours fimple & fans ornement
Elle prefere à l'art faſtueux & volage
La verité du ſentiment.
Je veux aujourd'hui ſeulement
Que mon coeur à tes yeux s'épanche & ſedéploye;
Qu'il t'exprime toute ſa joie.
La circonftance ajoûte au donque tu reçois :
C'eſt par la main d'un Roi, le modéle des Rois ,
Qui ſçait au milieu des allarmes
Choiſirégalement pour Themis , pour ſes armes
Tous ces mortels formés d'un limon précieux ,
Que tute vois conduit où brilloient tes yeux,
Serslong-tems ce Héros fi digne qu'on l'admire ;
Lerang dont ilt'a revêtu
Prouvera que le ſang , le zéle & la vertu
Ont été diftingué ſous ſon heureux Empire.
Jairfain
AOUST . 1745. 143
AMADAME DE NUL ***
EN
BOUQUET.
(Ce font lesfleurs qui parlent. )
Nnous cueillant pour vous , Silvie ,
Lamain d'un mortel amoureux
Adeux jours borne notre vie ,
Mais ces jours feront trop heureux :
C'est un deſtin digne d'envie ,
De vivre&mourir ſous vos yeux,
AMADAME DE S. R **. charmante
Sirene,
BOUQUET donné le jour de fainte
Madeleine , fur l'air : un Inconnu pour
vos charmes soupire &c.
DAns ce beau jour ſans ſoupirs fans allarmes ,
Chés St. R. paroiſſez jeux brillans ;
Prenez les armes
Amoursgalans.
Sur le Parnaſſe on fête ſes talens , ...
Et dansPaphos yous fêterez ſes charmes,
144 MERCURE DE FRANCE.
Ire. CHANSON.
Sur l'air : jefuis Madelon Friquet &c.
Chantons , chantons Madelon ,
Cen'eſt pas Madelon friquette ,
La nôtre eſt du plus mignon ,
Du plus joli . C'eſt un tendron ;
Elle enchaîne coeurs à foifon ,
Sans qu'aucun de ces coeurs projette
De fortirde ſa priſon.
Chantons &c.
Chantons , chantons Madelon ,
Chantons tous , celebrons ſa fête ,
Chantons , chantons Madelon
Sur la flûte & le violon :
Quand pour la chanter Apollon ,
S'il ſe l'étoit mis dans la tête ,
Ne feroit pas affés bon,
Chantons &c.
Chantons 、chantons Madelon
Qui chante fi bien elle même ,
Chantons , chantons Made.on ,
Sans jamais finir la chanson ;
Le coeur ſeul nous donne le ton ,
Diſons
AOUST 1745. 147
Diſons qu'on l'admire& qu'on l'aime
Voilà toute ſa leçon.
Chantons &c.
IIme. CHANSON.
Sur le même air.
:
Chantons encor Madelon ,
Il faut qu'on la chante & rechante ,
Chantons encor Madelon ,
Elle vaut plus d'une chanson ;
Quejeplains un pauvre garçon
Que fon joli minois enchante !
C'en eft fait de ſa raiſon,
Chantons encor&c .
Chantons encor Madelon ,
Que ſa voix eſttendre &touchante !
Chantons encor Madelon ,
Que ſon doux regard eft fripon !
Elle prend vos coeurs ſans façon ,
Sans vous payer la moindre rente ;
:
C'est un franc petit larron.
Chanton's encor &c.
Chantons encor Madelon ,
Car c'eſt l'antienne de Cythere ;
G
3
1
146 MERCURE DE FRANCE.
Pour célebrer Madelon
Tous les Amours font carillon ,
Ils ne repétent que fon nom ,
Ils en étourdiſſent leur mere ;
Plus d'un écho leur répond ,
Chantons encor &c.
BOUQUET preſenté à Madame la
Présidente de Gr**. en sa maison de
Campagne lejour de Ste Anne.
DAns cet agréable ſéjour
L'Amour & la reconnoiſſance
Ont cueilli ces fleurs tour à tour,
Et tous deux pleins de confiance
Ils viennent vous les preſenter ;
Belle Gr ** charmante Préſidente ,
Avec bonté daignez les accepter ,
Vous rendrez mon ame contente ,
Etje chanterai mille fois ,
(Quand j'en devrois perdre lavoix )
Viveà jamaisma chere Préſidente!
Par M. A.
AOUST. 1745. 147
XXXXXXXXXXXXXXX
L
SPECTACLES.
COMEDIE FRANCOISE.
A Comédie Françoiſe continue les répréſentations
du Sage Etourdi . Elle a ceffé entierement
&bien promptement celles de la Folie dujour ,Piéce
d'un Acte de M de Boiſſy, qui a éprouvé que la Folie
du jour n'étoit pas celle du jour d'apréſent.
*Nous ſommes fort embarraſſés pour ſçavoir ce
que nous devons penſer de ce que l'Auteur dit
du Mercure dans un endroit de ſa Piéce , où il
fait avancer par un de ſes Acteurs, que la lecture
de notre Journal n'eſt pas à la mode.
Or cette indifférence qu'il attribue au public
pour le Mercure devient un éloge dans une Comédie,
où l'on ſatyriſe le regne des goûts frivoles.
Ainſi il faut conclure que M. de Boiffy a voulu
nous louer ou qu'il manque de juſteſſe , s'il a prétendu
nous piquer. Nous avons intérêt de croire
M. de Boiffy trop éclairé pour ignorer la portée
de cequ'il écrit , & pour laiſſer des amphibologies
groſſieres dans ſon ſtyle ; partantnous nous félicitons
du dédommagement qu'il veut bien nous
accorder dans la Folie du jour , du trait qu'il nous
avoit laché dans le M'decin par occafion .
On a remis au Théatre la Tragédie de Méde
& Jaſon , de feu M. de Longepierre. Ce ſujet eit
fi connu & a été ramené tant de fois ſur la Scéne
qu'il eft inutile d'en donner un extrait . Nous nous
bomerons à rendre justice à l'Actrice qui renplit
parfaitement le rôle de Médée , qui quoi
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
qu'excellente au Théatre dans bien des caracteres ,
imite ſupérieurement ceux qui ſont animés par
une paffion vive & impétueuſe,
COMEDIE ITALIENNE,
Un nouveau feu d'artifice nommé la Piramide
à occupé auſſi agréablement que les précédens , les
regards curieux des Spectateurs .
On a donné le 12 Juillet la premiere repréſentation
d'une petite Comédie d'un Acte en vers
libres , intitulée les Ennuis de Thalie , compoſée de
Scénes épiſodiques , & fuivie d'un Ballet trèsbrillant
où M. Ricoboni , M. Balleti , l'aimable
Coraline& fa charmante cadette ſe diftinguent
&reçoivent de juſtes applaudiſſemens.Cette Piéce
eft de Meſſieurs Panard & Sticoti. Le rôle de
Thalie ennuyée de la décadence de fon Théatre
eſtparfaitement exécuté par Mlle. Ricoboni. Mlle.
Silvia y repréſente li Gazette avec le feu & les
graces qui l'accompagnent toujours . M. Deshaies
yjoue la gaieté avec l'enjoument que ce rôle
exige. M. Ricoboni excelle dans le perſonnage
d'un Danfeur & M. Rochard dans celui d'un Mus
ficien; enfin tous les rôles ont été parfaitement
remplis.
Voici des morceaux de la Scénedu Danſeur que
neus préſentons pour échantillon.
Je ſuis un Danfeur ambulant
Qui court de ville en ville
Exercer fon talent.
Jai brillé dans Bordeaux , dans Noyon , dang
Falaiſe ,
AOUST. 1745 149
En Irlande , en Alface &dans la Tarentaiſe
Le Bas-Breton furpris a célébré mes pas ;
J'ai charmé juſqu'au Suiffe & tout le Pays-Bas ;
Ce n'eſt rien , j'ai volé ſur la glace & la neige
J'ai fix mois en Patins danſé dans la Norvege ...
C
Je nè me borne pas à ſi petite choſe ,
Et c'eſt fort peu pour moi que l'exécution.
Je connois les Ballets à fonds ,
Et fans me vanter j'en compoſe
Qui ſont mieux deſſinés que celui de la * Rofe ... d
:
La raiſon !
Dans l'Opéra jamais eſt elle de ſaiſon ?
De la légereté , c'eſt tout ce qu'on demande ;
Autrefois les premiers Danfeurs
Par leurs doux mouvemens dans une Sarabande
Charmoient les yeux des ſpectateurs ;
Le bon goûtd'aujourd'hui d'une grace ennuyeufe
Proſcrit les fades agrémens ,
Et nous faiſons danſer tous ces vieux mouve
i
mens
Aquelque troifiéme Danſeuſe .
Lorſque de s'élever, bien haut
Un Danfeur a la noble audace ,
On le trouve divin ; iln'eſt point de défauc
*
Que la légereté n'efface .
Ballet Pittoresque
Galantes.
du dernier Aite des Indes
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Auſfi connoiffant bien le mérite d'un ſaut
Nousenmettons par tout avec un ſoinextrême ...
Londres me vit un jour ſous un habit oblong
En Sacrificateur danſer un Cotillon
Quel tapage ce fut ! C'étoit pis qu'un tonnerre ...
De ce Cotillon là les Gourmets d'Angleterre
Se ſouviendront long-tems ....
....
Ah ! pourvû que l'on danſe ,
On eft fûr d'obtenir une entiere indulgence :
Jamais on n'analyſe un divertiſfément ,
Onn'y demande point ni pourquoi ni comment.
Qu'on habille en Gaulois un Héros de la Grece,
Que l'on coëffe en bichon une grande Prêtreffe ,
Que ſansſe ſouvenir qu'ils étoient ennemis
Avec l'Abencerrage on attéle un Zégris ,
Que ces Maures fameux par une danſe fade
Amuſent pauvrement la Reine de Grenade ;
Qu'après pour une chaſſe où l'on doit ſe laſſfer
D'imbécilles piqueurs commencent par danſer ,
Tout cela dans Zaide au public à ſçû plaire ;
A ces abſurdités il n'eſt jamais contraire
Il blâme dans les vers un mot obſcur ou plat ,
Mais quelque part qu'il ſoit il aime un entrechat.
,
Morceaux de la Scéne du Muſicien.
Vous voyez un Auteur
Connu juſques dans l'Italie ;
AOUST 1745.
Très-verſé dans cet art flateur
Qui par l'oreille porte au coeur
Le plus doux charme de la vie.
Muſicien fameux & Déeſſe , je vien
Vous cauſer du plaifir & redoubler le mien
En vous communiquant mon oeuvre ſoixantiéme.....
Dúſſai jepaſſerpour gothique ,
A la vieille Muſique
Conftamment attaché ,
Jamais on ne vera chés moi du recherché ,
Jamais je n'emploirai ces accords difficiles ,
Ces vifs , impétueux , effrénés mouvemens ,
Ces monstrueux amas de croches inutiles
Qui font jurer les inſtrumens
Et les Auditeurs de bon ſens.
Quandj'entensdecesairs, leur fouguem'éfarouche;
Le travail en eſt fort , mais je tiens pour conſtant
Quel'on doit préférer la Muſique qui touche
A la Muſique qui ſurprend.
Enfuite le Muſicien chante une Cantatille où le
Compoſiteur fait briller ſon génie & ſon goût.
L'exécution eſtvive , ſinguliere& très-amuſante.
Morceaux de la Scéne de la Gazette .
1
Je me nomme Gazette.
A l'égard de mes fonctions ,
Les veici. J'entretiens parmi les Nations ....
i
Gij
152 MERCURE DEFRANCE,
Correſpondance univerſelle ;
Dans ma courſe continuelle
J'ai ſoin de ramaſſer tous les évenemens ;
Dans le monde je les répans ;
'Aucun ne ſe dérobe à l'ardeur de mon zéle ,
Et par mes couriers diligens
Paris, la Haye, Utrecht , & Cologne & Bruxelles ,
Sont informés de tout & preſqu'en même- tems ....
Jadis à l'If du Luxembourg
Ma demeure étoit établie ;
Depuis neuf ou dix ans j'ai changé de ſéjour.
Dans un Jardin * fameux où ſans ceſſe il accourt
Une brillante compagnie
J'habite maintenant & j'ai fixé ma cour
Sous un arbre nommé l'arbre de Cracovie *....
J'y ſuis très bien ſervie :
Sous cet arbre à midi précis
Dans un grand comité mes Juges font aſſis.
Là ſi- rôt que l'un d'eux prononce ,
Un eſſain d'auditeurs dans la foule s'enfonce ,
Là la bouche béante & les yeux ébaubis ,
Bras balans , nés en l'air , nombre de mes amis
Gobent avidement tout ce qu'on leur annonce :
Là plus d'un Avocat , d'un ſtyle non concis
Pour me bien débiter s'égozille & s'enroue ,
Le jardin du Talais Royal .
Arbre où s'assemblent les Nouvellistes.
AOUST.
1745. 153
Et non loin de ce poſte on voit plus d'un Greffier
Me broder & m'amplifier
:
Surunbureauno nmé la table de Mantoue
....
Non rien n'eft fi plaifant que d'entendre parler
Tant de gens aſſemblés ſur diverſe matiere !
On y change à ſon gré la forme des Etats ,
On ordonne , on défend , on refuſe , on agrée,
Ondépoſe, on remplace, on fupprime & l'on crée :
Tel projet a paffé , tel ne paffera pas ,
On à pris la Redoute , on tient la Demi-Lune ,
Ce Poëme eſt fort bon , celui- ci ne vaut rien
L'après-midi ſe paſſe à ce long entretien ,
La fin du jour arrive & juſques * à la Brune
Chacun y mêle un peu du ſien ....
....
Que je ris de bon coeur quand je vois la marote
De ces gens qu'aux aguets on voit dès le matin
Qui voulant tout voir & tout lire
Pour le moindre papier que de la poche on tire
-Galopent du bout du jardin !
Il en eft encor une eſpece ,
Et ces derniers ſont très -nombreux ,
Cefont de nos Caffés certains piliers poudreux >
Qui brouillés avec la richeſſe ,
Et par l'oiſiveté devenus malheureux ,
De cent ſoins différens rempliſſent leur penſée ,
* La Brune qui loue les chaises au Palais
Royal
:
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
Et vont s'embarraſſer des vivres de l'armée ,
Sans fonger aux moyens d'en attirer chés eux ....
Ce font les nouvelles du jour ;
Elles vous plairont ,j'en fuis fûre,
Vous y verrez comme LOUIS
L
Chéri , craint , admiré , Roi , Soldat , Vainqueur ,
Pere ,
Fils
2
Joint l'exemple aux leçons pour apprendre à fon
Le noble métier de la guerre....
Vous y verrez comme un grand Roi
Dans les Plaines de Siléſie
D'Achille & de Neſtor ſcachant remplir l'emploi
Vainquit à Frieberg la Saxe , la Hongrie ,
Et changea l'audace en effroi
Dans des coeurs pleins de jaloufie
Qui vouloient lui donner la loi.
Voici quelques couplets du Vaudeville qui termine
la Piece.
1
La Critique afflige un Auteur ,
Mais ſouvent il en eſt meilleur
Pour limer ſes Vers & fa Profe .
Le ſifflet eſt un aiguillon,
A quelque choſe
Malheur est bon .
AOUST.
1745. 155 :
Climene avant certain écart
Parloit mal du tiers& du quart ;
Sa langue aujourd'hui ſe repoſe ,
L'amour l'a miſe à la raiſon .
Aquelque choſe
Malheur est bon.
Sortant un jour de ſaint Bonnet
Notre Fiacre rompit tout net ;
Il nous fallut faire une pauſe ,
Et vuider encor un flacon.
A quelque choſe
Malheur est bon .
1
:
On a donné le Lundi 2 Août une Piece d'un
Acte , intitulé Amour ſecond. Nous en parlerons
plus amplement , & nous dirons ſeulement ,
aujourd'hui qu'elle eſt plus ingénieuſe que comique.

L'OPERA.
On acontinué les répréſentations du Ballet des
Fêtes de Thalie juſqu'au to Août qu'on a donné
fur le Théatre de l'Académie Royale de Muſique
un mélange d'ouvrages différens composé d'un
Prologue , de la Provençale & de Zélindor Roi
des Silphes. Les paroles du Prologue & dece
dernier Acte ſont de M. Moncrif , Lecteur de la
Reine& l'un des Quarante de l'Académie Fran
çoife , & la Muſique de M. Rébel , & de M.
Francoeur , Sur- Intendans de la Muſique du Roi

1
1
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
& Inſpecteurs de l'Académie Royale de Muſique.
Les paroles de la Provençale ſont de feu M. de
la Fonts , Auteur du Ballet des Fêtes de Thalie
& d Hypermneſtre , Tragédie Lyrique & de
pluſieurs petites Comédies qui ont réuſſi au Théatre
François ; la Muſique eſt de feu M. Mouret ,
dont les talens & les oeuvres font affés généralement
connus , & qui s'eſt diſtingué par un génie
aifé , galand & toujours accompagné de graces .
Nous ne donnerons pas un extrait de Zilindor
Roi des Silphes , que nous avons imprimé entier
dans les Fêtes occaſionnées par l'auguſte Hymen
qui a reſſerié les noeuds de la France & de l'Ef
pagne .
Nous ne donnerons pas même l'extrait de la
Provençale qui a parû trop de fois ſur la Scéne
pour être ignorée du public.
Le Prologue conſacré à la gloire immortelle
du Héros de Fontenoy , eft noble , fublime &
intereſſant pour les coeurs des François , autane
que leur eſprit le trouve brillant. Le Théatre
repréſente le Temple de Mémoire. Parmi pluſieurs
images des Héros de l'Antiquité on voit dans des
médaillons celles des plus célébres Rois de France ;
la Muſe de l'Histoire préſide au milieu des autres
Muſes & de leurs favoris . Voici ce qu'elle leur
C'eſt dece Mont ſacré que ma voix, immortelle
Dunom des vrais Héros va remplir l'Univers .
Muſes , voici le jour de nos plus doux concerts ;
CeTe mple va brillerd'une ſplendeur,nouvelle ;
Que les jeux , les talens naiſſent de toutes parts !
Un Roi jeune , intrépide , heureux , comblé de
gloire ,
2
AOUST 1745. 157
A fixé fous ſes étendards
Les deſtins , les plaisirs , les Arts , & la victoire.
Qu'un éclatant trophée élevé dans ces lieux
Célebre le mortel le plus ſemblable aux Dieux !
Il s'éleve un trophée orné d'armes& de drapeaux
. Les Muſes viennent le décorer des divers
attributs qui les caractériſent , & qu'elles confacrent
à la gloire du Héros.
L'Auteur fans nommer le Roi le peint ſi naturellement
ſous des idées qui paroiffent générales
, qu'il eſt aiſé a tous les Spectateurs d'intituler
le portrait.
Audace& fageffe
Dans les hazards .
Bonté ſans foibleſſe ;
Amour des Arts:
Prudence & courage ;
Faire aimer ſes loix :
Voilà l'affemblage
Qui fait les grands Rois .
Les Muſes & leurs Favoris formentdes danſes en,
embelliffant le trophée. Le Génie de la France
dans un char lumineux foutenu par différens Génies
qui lui ſont ſubordonnés & dont les attributs
caractériſent l'Art militaire , les Arts agréables ,
le Commerce & les Sciences , deſcend & poſe
uneCouronne de laurier fur le haut du trophée ,
&chante.
C'eſt àmoi d'achever cet immortel ouvrage ;
مت
ださ
158 MERCURE DE FRANCE .
Je ſuivois le Héros , j'admirois ſon courage
Si bien imité par ſon Fils .
Muſe , j'aime àvous voir lui rendre un juſte-hommage
,
Mais toute ſa valeur est le moindre héritage
Qu'à fon ame ont tranſmis
SesAyeux dont ce Temple offre à vos yeux l'image.
LA MUSE DE L'HISTOIRE .
Pour cet auguſte Fils quel heureux avantage !
Ce Prince jeune encor n'a plus béſoin de moi :
Ce qu'il voit l'inſtruit mieux à mériter des Temples:
Le paſſé diſparoit devant les grands exemples
Que vient de lui tracer & fon Pere & fon Roi.
LE GE'NIE DE LA FRANCE .
Que ſon ame en ſécret doit être fatisfaite
Des éloges divers de ſon peuple enchanté !
Ils naiſſent de la vérité ,
Et le coeur en eſt l'interprete.
Il doit triompher ajamais
Si les Dieux chériſſent la Terre.
La main qui lance le Tonnere
Répand auſſi mille bienfaits.
3
1
Les Arts & les Muſes ont enrichi le trophée de
divers ornemens. Les jeux & les plaiſirs viennent
en danſant yajouterdes fleurs , &le Génie de la
France montrant le trophée , chante...
AOUST .
159 1745.
Ce monument conſacre la mémoire
Des exploits d'un grand Roi , des vertus d'un grand
coeur ;
Laiſſonsà ſes Sujets le plaiſir& la gloire
D'y graverà l'envi le nom de ce vainqueur.
Onne peut offrir un encens plus délicat que celui
qui eſt ſemé dans cet ingénieux Prologue , où le
Temple de mémoire ſi uſé par les enfans d'Apollon
, paroît décoré d'ornemens très-neufs ,& dignes
d'un Roi qui réunit des vertus qu'on n'avoit
pas encore trouvées emſemble.
La Muſique de ce Prologue a répondu à la di.
gnité du ſujet.
VERS fur la Comédie de Sidney àM.
Greffet parM. dirnaud,
EEnvainde cepinceauconduit par le génie
Tunous peins les dégoûts& les chagrins divers
Dont Ihumaine nature eſt ſans ceſſe aſſaillie ;
Tu ſçais la faire aimer , Greffet ; qui lit tes vers ,
Trouve qu'il eſt encor des plaiſirs dans la vie.
**
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de
BOUQUET à Madame H.. mis en Mufique
par M. Francoeur Sur- Intendant
la Muſique du Roi , & exécuté à la Planchette
le 28 Juillet 1745 .

M
Dialogue entre le jardinier &fon garçonsci
LUCAS garçon.
Aître , d'où viant qu'à laPlanchette
Aujordi chacun n'a ni rime ni raiſon ?
GREGOIRE maître.
Belle demande, mon garçon !
LUCAS.
3
329
Je vous le dis tout franc , ce tracas m'inquiette,
GREGOIRE.
Butor , ne vois-tu pas que toute la maiſon
S'apprete àcélebrer la fête de Nanette ?
LUCAS.
Dans ſonjardin je ſi nouviau ,
Etje ne connois encor d'elle
Que le bon vin de ſon tonniau ,
Qu'alle prodigue à ceux qui li marquon du zéle.
GREGOIRE.
Lorſque tu la connoîtras mieux ,
Tu feras comme moi , tu feras comme un autre
Γ
AOUST 1745.
Qui lalouons ſans fin , ſansy bouter du notre ;
Tu l'iras prôner en tous lieux .
LUCAS.
On dit qu'alle eſt conſidérée
D'une belle Princeſſe , * à ſaint Oüen adorée ...
GREGOIRE.
Ho ! Tu vas voir biau jeu. Le ſyndic , le frater ,
Le collecteux , le magiſter ,
Le Curé même eſt en goguette ,
Morgué ! c'eſt que les grands aimiont tretous Na-
L
nette.
LUCAS .
Le carillonfonne.
Le carillonneux eft en l'air ;
Et le barger ſur ſa muſette
Alagrand porte aſſis nous régale d'un air.
GREGOIRE .
Ho ! c'eſt que les petits aimiont tretous Nanette.
LUCA S..
Et chacune & chacun dans ce Chatiau charmand
Témoigne fon contentement.
GREGOIRE.
C'eſt que partout ailleurs comme en cette retraite;
Etchacune & chacun aimiont tretous Nanette .
Vois- tu comme il arrive ici
Farmiers & Vignerons de Villiers , de Clichy ,
De Paffy , de Neuilly ?
Morgué ! queulle abondance !
* S. A. S. Mlle de Lambesc.
1
162 MERCURE DE FRANCE.
J'enr'luquelà d'Auteuil& de Boulogne auſſi ,
De Paris même , ho ! ſteux-là font bombance ,
On entend un menuet.
Leménétrier joue , ami voyons leur danſe.
Ondanſe deux menuets.
GREGOIRE.
Jarni ! c'eſt bian ſauter ! çà , Lucas , revenons
A nos moutons ,
LUCAS .
CarNanette en eſt un pour la douceur , je gager
GREGOIRE .
Quoique Nanette ait l'avantage
De plaire à tous ,
Je ſçavons ſtapendant qu'alle aime ſon époux
Comme la moindre d'un village ,
Et jarnicoton , vla , Lucas ,
Ce que Paris ne creira pas.
Marche pour les habitansde la Planchette.
A DEUX .
De Nanette chantons la gloire ;
Chantons ſes agrémens , ſes vertus , ſa bonté ,
1
Surtout noublions pas de boire
Très - largement à ſa ſanté.
}
AOUST. 1745. 163
AIR .
Interrompez votre tendre ramage ,
Roffignols Amoureux ;
Non ce n'eſt pas être volage
Que d'oublier pour un inſtant ſes feux.
Laiſſez regner ici les doux jus de la treille ,
Et vous, ne repetez , échos ,
Que l'agréable bruit des pots ,
Et le glou glou dela bouteille.
SECOND AIR .
1
T
Coulez hardiment , clairs ruiſſiaux
Etgaſouillez en paix fous nos heureux ombrages ;
Jene prétendons pas faire tort à vos yaux ,
Je ne voulons ſur vos rivages
Varſer que le jus des tonniaux.
VAUDEVILLE .
PREMIER
COUPLET.
A
Vec une chanſonnette
Faiſons retraite ,
Mes bonnes gens ,
Et ſouvenons-nous long-tems
De la fête de Nanette.
J
164 MERCURE DE FRANCE.
J'enferions très-bian l'octave en vérité ,
Bûvons trejour à ſa ſanté.
DEUXIEME COUPLET.
Ce couplet & les ſuivans regardoient des per
ſonnes de la fête & rouloient fur des norions
de focietes
DERNIER COUPLET.
S'avous qui a fait la poëtique
De celyrique ?
C'eſt le frater ,
Etc'eſtnotremagiſter
Qui a fagoté la Muſique ;
Y feront tous les deux pûs fiars qu'un bedian
Sivous criez vla qu'étoit biau !
ParFilandre.
LE BOUQUET DE THEMIRE.
CANTATILLE mise en Musique par
M. Martin très - excellent Violoncelle , &
exécutée à la Planchette le 28 Juiller
1745 ..
L
T
Réſors de la charmante Flore ,
Brillez dans ce riant ſéjour
.
AOUST 1745.
Pour Thémire que l'on adore
Naiſſez ſous les pas de l'amour.
Belles fleurs fraîchement écloſes
Mêlez enſemble vos couleurs ,
Mais que les oeillets & les rofes
Faffenttriompher leurs odeurs.
Tréfors , &c .
Déeſſe desjardins , pour embellir la fête
Que l'on célébre dans ces lieux,
De yos preſens ornez la tête
De l'objet le plus gracieux.
Plaiſirs flateurs , divines graces ,
Voltigez toujours ſur ſes traces ,
Etvous , roffignols amoureux ,
Exprimez tendrement vos feux.
Volezdanscet heureux aſyle ,
Folâtrez , aimables Zéphirs ,
Etque dans ce ſéjour tranquile
Ajamais regnent les plaiſirs !
Que dans leſein de la conſtance
Les plus doux momens foient formés
Que le tendre amour récompenſe
Des feux par lui-même allumés,
Volez , &c,
166 MERCURE DE FRANCE .
BOUQUET mis en Musique & preſenté
àune aimable Marie le 15 Aoust.
QUe d'Amours ! que de Ris ! que de Dieux raf
ſemblés
Sont à la fêre de Climene !
Par les plus doux concerts dans lebois , dans la
plaine
Tous les échos ſont réveillés .
Quede fleurs qui brilloient au lever de l'Aurore
Lui font offertes dans cejour !
Ah ! jugez par les dons qu'elle reçoit de Flore
Des tributs qu'en ſecret lui preſente l'Amour .
************
JOURNAL DE LA COUR , DE PARIS
&c.
LE Roi a nommé Inſpecteur de Cavalerie le
Comte de Graville , Maréchal des Camps &
armées de S. M.
La place de Conſeiller d'Etat vacante par la
mort de Louis-Sauveur Renaud de Villeneuve a
étédonnée par Sa Majesté à M. de Caumartin ( Antoine-
Louis-François le Fevre Maître des Requêtes
ordinaire de l'Hôtel du Roi depuis le 24 Juillet
1721 , & avant Conſeiller au Parlement de Paris
,
AOUST 1745 . 167
reçu le 12 Janvier 1719. Voyez la Genealogie
de lafamillede le Fevre de Caumartin , une des
plus illuſtres de la Robe , au vol. 6 des Grands
Officiers de la Couronne , fol. 540 , rapportée à
l'occaſion de Louis-François le Fevre de Caumartin
faitGarde des Sceaux de France en 1622 , mort
le21 Janvier 623 , trifayeul de M. de Caumartin
quidonne lien à cet article.
La Benediction des cloches de la Chapelle
Royale du Château de Vincennes fut faite le 11 du
mois dernier par l'Abbé Arrault Treſorierde cette
Eglife. Ces cloches ont été nommées Louiſes au
nom du Roi par le Marquis du Chatelet ci-devant
Gouverneur du Château de Vincennes , & par la
Marquiſe de Bellefond.
Le Samedi 24 Juillet on chanta pendant la
Meſſe de la Reine le Te Deum de M. l'Abbé Blanchard
, un des quatre Maîtres de Muſique de la
Chapelle du Roi , en réjouiſſance de la priſe d'Oudenarde.
Le Marquis de Contades Maréchal de Camp
a été nommé par le Roi pour commander dans
Bruges.
On chanta le 24dans l'Egliſe Métropolitainede
cetteVille le TeDeum en action de graces de la priſe
de Gand. L'Archevêque de Paris y officia
pontificalement , & le Chancelier accompagné de
pluſieurs Conſeillers d'Etat& Maîtres des Requêtes
y aſſiſta , ainſi que le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides & le Corps de Ville ,
qui y avoient été invités de la part de S. M. par
le Marquis de Dreux Grand Maître des Cerémonies.
Le 1. de ce mois le Baron de Fernſtorff Envoyé
Extraordinaire du Roi de Dannemarck auprès
$68 MERCURE DE FRANCE.
du Roi eut à Gand une audience particuliere de
S. M. à laquelle il donna part de la naiſſance du
Prince dont la Princeſſe Royale de Dannemarck
eſt accouchée le 7 du mois dernier. Il fut conduit
àcette audience par le Chevalier de Sainctot , Introducteur
des Ambaſſandeurs .
Le même jour les Députés des Etats de Langue
doc , qui s'étoient rendus àGand pour préſenter
le Cahier à S. M. y eurent audience du Roi ,
étant préſentés par le Duc de Richelieu Lieutenant
General de la Province , & par le Comte d'Argenſon
Miniſtre & Secretaire d'Etat , & conduits
par le Marquis de Brezé Grand Maître des Cérémonies
. La députation étoit compoſée pour le Clergé
de l'Evêque de S Papoul qui porta la parole , de
Vicomte de Polignac pour la Nobleſſe , de Mrs.
Ferrand & Daillan , Députés du Tiers Etat & du
M. de Montferrier Syndic général de la Province.
Les mêmes Députés rendirent leurs reſpects à
Monſeigneur le Dauphin.
"S. M. ayant écrit à l'Archevêque de Paris pour
faire rendre à Dieu de ſolemnelles actions de graces
de la priſede la Ville d'Oudenarde & de Bruges
, on chanta le 3 de ce mois dans l'Egliſe Me
tropolitainede cette Ville le Te Deum auquell'Ab.
béd'HarcourtDoyendu Chapitre officia. Le Chancelier
accompagné de pluſieurs Conſeillers d'Etat
&Maîtres des Requêtes y aſſiſta ainſi que le Parlement
, la Chambre des Comptes , la Cour des
Aides & le Corps de Ville que le Marquis de
Dreux Grand Maître des Céremonies y avoit in
vités de la part du Roi.
Le 30 du mois dernier la Reine entendit dans
IaChapelle du Château de Verſailles la Meſſe de
Requiem , pendant laquelle leDe profundis fut chan
té par la Muſique pour l'anniverſaire de Ja Reine
Marieg
AOUST. 1745. 169
---
Marie-Thereſe d Autriche épouse de Louis XIV.
Le Chevalier de Conflans Capitaine de Vaiſſeau ,
ayant pris à la Martinique le commandement de
l'Eſcadre que le Roi yavoit envoyée ſous les ordres
duMarquis de Caylus , qui a été fait Gouverneur &
Lieutenant General des Iſles du Vent , en eſt parti
le 12 du mois de Juin dernier avec une Flotte de
31 Navires marchands deſtinés pour les Ports de ce
Royaume ; il en a conduit 24 à Breſt où il eſt arrivé
le 30du mois dernier avec 3 Vaiſſeaux de ſon
Eſcadre; les 3 autres vaiſſeaux de lamême Eſcadre
ont fait roure pour la Méditerranée ſous les
ordres du Chevalier de Glandevez Capitaine de
Vaiſſeau avec le reſte des Bâtimens de cette Flotte ,
dont les chargemens ſont eſtimés près de quinze
millions. L'Eſcadre du Roi a pris aux Iſles un Corfaire
& 2 Vaiſſeaux ennemis , & l'on a reçu avis
que les Armateurs François y ont fait auſſi un nombre
conſidérable d'autres priſes.
Le Roi a accordé au Comte de Chabannes',
Marquis de la Palice , Lieutenant Général de
ſes armées , Grand Croix del Ordre Militaire de
S. Louis& Lieutenant Colonel du Régiment des
Gardes Françoiſes le Gouvernement de Verdun
& Verdunois . Il a été pluſieurs années Major du
Régiment des Gardes & en cette qualité Major
général de l'Infanterie : il eſt fils de Gilbert de
Chabannes Comte de Pionſſac , Colonel du Régiment
de Navarre , Maréchal des camps & armées
du Roi , Gouverneur de l'Iſle & Citadelle
d'Olleron , & d'Anne - Françoiſe de Lutzelbourg
filled'Antoine de Lutzelbourg en Alface , & frere
puiné de Gaſpard- Gilbert de Chabannes ComtedePionſfac,
Baron d'Apchon , de Vaumies&de
Trezac , Brigadier des armées du Roi , ci - devant
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Meſtre de camp du Régiment de la Reine Dra
gons , Marêchal général des logis de l'armée du
Roi en Italie , qui de Philiberte d'Apchon ſa femme
, heritiere de la branche ainée de la Maiſon
d'Apchon en Auvergne a eu trois enfans .
Gilbert - Blaiſe de Chabannes Prêtre & Grand
Vicaire de Langres , Abbé de S. Méeſt en 1742 ,
Députéà l'aſſemblée générale duClérgé en 1745 ,
& nommé au mois d'Avril dernier à l'Abbaye de
Bomport Ordre de Citeaux Diocéſe d'Evreux .
Jean- Baptifte de Chabannes Mestre de Camp de
Cavalerie & premier Cornette de la ſeconde compagnie
des Mouſquetaires qui reçut un coup de feu
au combat d'Ettinguen , marié à Elizabeth -Olive-
Louiſe Bernard .; Joſeph de Chabannes ſon frere
mort à l'âge de 20 ans Prieur commendataire du
Prieuré de Nantua dans le Bugey.
On a obmis de rapporter dans ſon tems la
mort de Jacques - Louis de Chabannes , Aide
Marêchal des logis de l'armée du Roi en Italie
; il fut bleſſé à la bataille de Cony & mourut
quelques jours après de ſes bleſſures , il avoit
fervi près de trente ans dans le Régiment de Bourbonnois,
& étoit frere aine de Jofeph -Gaspardde
Chabannes Evêque & Comte d'Agen , ci-devant
Agent géneral du Clergé de France , & de deux
foeurs Abbeffes , une de la Venelſon-Dieu Diocéſe
deClermont , & l'autre de Beaumont même Diopéſe.
Le 27 du mois dernier veille de la fête de Ste.
Anne dont M. de Vendeuil Ecuyer du Roi por.
te le nom , Mrs. les Gentilshommes penſionnai
res de ſon Académie , pour donner des marques
de reconnoiffance de toutes les attentions qu'il
a pourleur éducation , donnérent une fête qui fut
AOUST 1745. 171
:
annoncée le matin par une ſalve de 60 boëtes.
Le ſoir M. le Comte de Crufſol,Doyen decesMefſieurs
étant à leur tête lui préſenta un bouquet en,
prononçantuncompliment des plus polis,& qui fut
applaudi par toute la compagnie compoſéede perſonnes
de diftinction , enſuite ces Meſſieurs menenerent
les Dames pour voir tirer le feu d'artifice
placé dans le manége qui étoit ſuperbe , trèsbrillant
& d'un goût nouveau ; il étoit accompagné
d'une illumination d'un ordre charmant; le
tout a été extrêmement applaudi par la compagnie
qui s'eſt fort louée des politeffes& des attentions
de ces Meſſieurs . ;
EXRAIT d'une Lettre du Camp d'Orchei-
Jedi
nem du 20 Juillet 1745 .
Edoisvous rendre compte d'une avanture arri-
M. le Marquis de Feuquieres. Il fut détaché
il y a quelque tems avec so Maîtres du RégimentDauphin-
Etranger & so fufiliers pour eſcorter
des malades juſqu'à Worms , enfuite revenir
joindre le Corps; il rencontra en revenant un détachement
de 50 Dragons d'Harcourt qui eſcortoit
des pontons pour l'armée de M. le Prince de
Contyqquuii étoit alors fur leMein ; quand il futà
unelieue endeçà de ce détachement , il entendit
tirerdes coups de piſtolet du côté de cette troupe ,
&partit tout de ſuite au galop pour lui porter du
ſecours , ce qu'il fit avec tant de diligence & de
bravoure, qu'il arriva affes à tems pour ſauver ce
que cette troupe eſcortoit. Il ne trouva plus que le
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Capitaine , ſon Lieutenant & cinq Dragons;
cette affaire a fait beaucoup d'honneur à
Monfieur de Feuquieres & au Régiment, tous les
effets du Roi ayant été ſauvés. Cette avanture
jointe à toutes celles quele Régiment a eûes , fait
que l'on ne parle plus que des Dauphins .
Le 20 du mois dernier ſa Sainteté remit à M.
l'Abbé de Canillac Miniſtre de France deux Médailles
d'or
nouvellement frappées pour les envoyer
de ſa part à Paris à M. de Voltaire comme
une marque de ſa protection & de la
bienveillance
dont le Souverain Pontife daigne l'honorer .
Ces Médailles
repréſentent d'un côte le Pape
avec ſa Thiare & ſa Dalmatique , fur laquelle on
voitdistinctement gravés les douze Apôtres.
Le reversrepréſente le Capitole avec des buſtes
antiques
nouvellements
découverts ; une Minerve
caſquée est au milieu tenant une équiere d'une main
&unepique dans l'autre.
Ces mots Vi uti tropea nova forment la legende ;
dans l'exergue on lit abdito Sapientiæ pabulo in
Capito 20 7450
Ces Médailles qui font dans le grand goût de
l'antique font deffinées & frappées par Oton Bon
Frani.
AOUST 1745 .
1
蒸蒸蒸蒸蒸蒸
SUITE DES OPERATIONS
de l'armée du Roi , au Camp de Bost
Γ
{
le 23 Juillet 1745
: 2
ERoi a très-bien paſſé la n'eſt plus
Lquestion dindigeftion,& cependant pourplus
grande précaution il a continué de ne prendre
pendantlajournée que de l'eau &du bouillon.
Labrigade de la Maiſon du Roi & celle desGardes
ont reçu ordre d'aller camper demain ſous
Gand où S. M. doit ſe rendre Dimanche.
Il s'eſt trouvé dans Oudenarde plus de 100000
rations de fourage , une affés grande quantité de
grains& 36 piéces de canon, tant de fonte que de
fer.
Le 24.
Le Roi eſt en bonne ſanté&ne ſe reſſent plus
de ſon indigeſtion ; il a repris aujourd'hui l'uſage
des alimens ordinaires . S. M. part demain d'ici ;
ellepaffera par Oudenarde &de là à Gand où elle
iradiner.
Le Régiment de Linden& un détachementde
200 Maîtres ont été commandés pour ſe trouver
demain matin à la porte d'Oudenarde &y recevoir
la garniſon pour la conduire à Tournay.
Il n'y arien eu le 25 .
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE
AGandle 26.
LeRoi ayant quitté hier matin le quartier qu'il
occupoit àBoft eſt arrivé ici à 3 heures après midi .
S. M. a paffé par Oudenarde où elle a vû fortir la
Garniſon qui amis bas les armes après avoir defilé
devant elle . S. M. a été enſuite entendre le Te
Deum qui aété chantédans la principale Eglife .
Le Roi à ſon arrivée à Gand eſt deſcendu à la
Cathédrale où il a pareillement aſſiſté au Te Deum
&apris fon logement à l'Evêché : toutes les maifonsde
la Ville ont été illuminéesle ſoir , & ce matin
le Conſeil ſuperieur de Flandre eſt venu rendreſes
reſpects à S. M. quijouit de la plus parfaite
ſanté.
Il n'y a rieneu le 27.
AGand le 28.
L'armées'eſtportée aujourd'huidans un nouveau
camp en ſe rapprochant d'Aloft , & le quartier
général doit être établi à Ordeghem.
Le Roi devant ſe rendre demain à Bruges , 4
Bataillons desGardes Françoiſes & z des Gardes
Suiſſes avec400 Maîtres de la Maiſon de S. M. &
200de la Gendarmerie ſont partis pour aller camper
au-delà de Bruges ſur le chemin d'Oftende.
Différens détachemens tant d'Infanterie que de
Cavalerie ont marché aux ordres de M. de Boufflers
pour occuper des poſtes ſur les chemins & aux environsdeBruges.
Le Roi a conferé ce matin l'Ordre de S. Louis à
pluſieursOfficiers.
AOUST
175 1745.
Iln'y a rien eu les jours ſuivans .
A Gandle 1. Aoust
Le Roi eſt parti hier de Bruges ſur les 2 heures
après midi pour revenir ici. S. M. s'eſt embarquée
fur le canal avec Monſeigneur le Dauphin & toute
ſaCour comme elle avoit fait enpartant deGand .
Elle est arrivée ſur les 8 heures dans cette Ville .
S. M. à donné ce matin audience à Mrs. les Députés
des Etats de Languedoc qui ſont venus lui preſenter
le cahier des Etats de la Province. C'eſt M.
l'Evêque de S. Papoul qui a porté la parole , & qui
afait à S. M. un compliment à cette occaſion qui
a été fort applaudi.
Il n'ya rien eûle 2.
AGandle 3 .
LeRoi n'eſt point forti hier, il a tenu Conſeil
lematin ſur les affairesMilitaires , & a reçu après ſa
Meſſe pluſieurs Chevaliers de S. Louis ; S. M.
a travaillé avec M. le Comte d'Argenſon.
L'armée qui étoit campée à Ordeghem depuis
le 28 du mois dernier a marché aujourdhui ſur 6
colonnes pouraller camper près d'Aloft en-deçà de
la Dender ayant ſa droite à Alterem & fa gauche
à Hofrtade : lequartier generalſera établi àAloft.
S. M. doit partir demain matin pour ſe rendre
àſon armée.
Dans la nuit du 1. au 2 de ce mois une partie de l'armée des Alliés a fait un mouvement , & s'ett
portée , ſçavoir les Hanoveriens à Vildorven &
Is Anglois à Cattentrop & à Eppoghem. Le Duc de Cumberland eſt p rti fur les 4 heures du matin
Hij
176 MERCURE DE FRANCE.
1
1
A
avec 2 Régimens de Dragons& 2bataillons pour
ſerendre vers Liers.
Les Hollandois ſont reſtés à Schorbeck & continuent
de faire venir leurs fourages par le canal de
Bruxelles.
Au Camp d' Aloft le 4 .
Le Roi eſt arrivé ici avec Monſeigneur le Dau
phin& toute fa Cour à une heure après midi.
5. Majefté y a établi ſon quartier. Il a été fait un
détachement ſous les ordres de M. de Lovvendal
de 23 bataillons , d'un bataillon de Royal Artillerie
& d'un Régiment de Dragons pour ſe porter à
Bruges.
M. le Comte d'Eſtrées a été envoyé du côté de
Dendermonde avec 20 compagnies deGrenadiers,
400Dragons & des piquets de Cavalerie .
Suivant les avis qu'on ades ennemis , la conſtersation
eſttoujours très-grande dans leur armée , les
malades y augmentent tous lesjours ; ily en avoit
près de 4000 dans Bruxelles , dont on en atranfporté
plus de 1500 à Anvers ; ils ont retiré de
l'arſenaldeBruxelles tous les effets qu'ilsy avoient
& ils n'y ont laiſſé que l'artillerie & les armes
appartenantes à la Ville.
Le Roi a déclaré ce matin àM. le Marquisdu
Chayla lorſqu'il a pris congé de S. Majesté , qu'il le
faiſoit Directeur generalde la Cavalerie dont ila
fait revivre la place en ſa faveur.
1
AO UST. 745. 177
AAloft le 5 .
Le Lieutenant Colonel du Régimentdes Graffins
arrivedans le moment pour annoncer au Roi que ce
Corps a arrêté& pris ſur l'Escaut 3 balandres chargéesd'environ300
hommes qui vouloient ſe jetter
dans Dendermonde.
Les Graffins ont perdu 60 à 70 hommes & les
Hollandois 100 , l'action ayant été vive.
Au Camp d'Aloft le 6.
Les prifonniers que les Graſſins ont faits ſur les 3
barques qu'ils ont arrêtées entre Baeſſerode & S.
Amand ont été amenés hier ici , & font partis ce
matin ſous l'eſcorte de 50 Maîtres pour être renvoyés
à Ath .
Sur les nouvelles qu'on a eûes qu'il paroifſoit encore
19barques venant d'Anvers chargées de troupes&
de munitions pour Dendermonde , on a fait
marcher 1000 hommes d'Infanterie de l'autre côté
de l'Eſcaut , pour ( avec les Graſſins qui bordent
cette riviere de ce côté-ci ) s'oppoſer à leur paſſage&
les arrêter. Quatre Régimens de Dragons
Tous les ordres de M. le Ducde Chevreuſe ont auffi
marché pour ſe porter de l'autre côté de l'E
caut&maſquer Dendermonde.
La pofition des ennemis eſt toujours la même ;
leDucde Cumberland & le Comte deKonigſeg ſe
font rendus àBruxelles pour yviſiter les nouveaux
ouvrages qu'on fait faire à cettePlace; tous les
foldats malades ou convalescents qui y étoient
reftés ontété tranſportés à Anvers , & les Officiers
même ont eu ordre d'en fortir .
AAloft le 7.
L'armée s'eft miſe en marche aujourd'hui pour
ſe porter de lautre côté de la Dendre& former
en partie l'inveſtiſſement de Dendermonde;
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
elle aàſa gauche Baeſſerode ſur l'Eſcaut , le centre
vers l'Ebeckg où eſt établi le quartier deM. le
Duc d'Harcourt qui commande le ſiége , & fa
droite en écharpant ſur Rieze & s'étendant vers
Aloft.
Les Carabiniers ſont placés entre l'Eſcautprès
d'Appels à la rive gauche de la Dendre faiſant faceàDendermonde.
Une partie de la Maiſon du
Roi avec la brigade des Gardes eſt reſtée dans les
environs d'Aloft pour couvrir les quartiers de S. M.
On a porté différens détachemens au-delà de
l'Escaut qui occupent des poſtes le long de cette
rivierejuſqu'à l'embouchure de la Durme pour obſerver
tout ce qui pourroit remonter vers Dendermonde
; ils occupent auſſi la riviere deDurme jufqu'au
barc près de Hokerem.
M. le Comte d'Eftrées a marché avec & compagnies
deGrenadiers , 200 Maîtres de la Maiſon
du Roi & soo hommes de troupes légeres pour aller
à ladécouverte du côté du canal de Bruxelles .
M. de Lowendal eſt arrivé avec le gros du détachement
qu'il commande à Oudembourg ſur le
canal deNieuport à Bruges; dès que l'artillerie qui
fait partie de fon détachement ſera arrivée , il fera
les diſpoſitions néceſſaires pour s'emparer du
Fortde Raffendal , & en attendant il a fait marcher
M. le Comtede la Marck avec une brigade d'Infanterie&
3 eſcadrons de Dragons du côté de Lif
morys , &M. de Contades avec 8bataillons àMarienkerk.
AAloft le 8.
M. de Lowendal ayant eu avis que les ennemis
avoient fait fortir d'Oftende un détachement pour
aHer couper la Digue, y a envoyé z compagnies
de Grenadiers des Régimens de Crillon& de La
val, qui ayant joint ce détachement l'ont attaqué
AOUST 1745. 179
avec tant de vigueur que de 45 hommes dont il
étoit compoſé , il y en a eu 12 de tuésy compris
1 Ingénieurqui les conduiſoit&16 faits priſonniers .
Pendant que cette action ſe paſſoit , M de Lowendal
qui avoit marché vers le fort de Raffendal a
fait fommer l'Officier quiy commandoit de ſe rendre
, lequel ayant vû les diſpoſitions que M. de
Lovvendal faiſoit pour l'attaquer s'est rendu à difcretion
après avoir tiré une vingtaine de coups de
canon de 10 pieces qu'il avoit dans fon Fort ; la
Garniſon confiftoit en 3 Officiers & 72 hommes
qui ont été faitpriſonniers de guerre . 1
M. de Contades qui a marché à Marienkerk a
auſſi fait retirer l'ennemi à ſon approche du Fort
'd'Albert.
Les ennemis n'ont point changé de poſition ;
ils occupent leurs mêmes poſtes le long du canal de
Bruxelles .
AAloft te 9.
M. Le Duc d'Harcourt ayant été reconnoître
Dendermonde a fait marcher4 compagnies,de Grenadiers
hier àz heures après midi pour s'emparer des
maiſonsà portée delaredoutela plus avancée le long
de la chauffée de Malines. Cette redoute ayant été
attaquée avant le jour fans attendre l'effet d'un
batterie de canon à laquelle on travailla pendant
lanuit , elle a été emportée de droite & de gauche
par40Grenadiers commandés par deux Lieutenans
quiy ont fait un ſergent& 12 foldats priſonniers :
il y a eû à cette attaque deux Grenadiers bleffés .
On travaille à couper la digue pour faire couler
les eaux dans le bas Eſcaut , & on doit attaquer
cette nuit la ſeconde redoute.
Un détachement de Volontaires de Saxe a enlevé
cette nuit dans un des Fauxbourgs de Bruxelle s
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE
J
.
,
unMarêchal des Logis & 5 Huſſardsdes ennemis.
Μ. de Lovvendal s'eſt porté d'Oudembourg
Marienkerk avec 2 Brigades d'Infanterie qu'il a
fait camper dans la plaine ; on a trouvé à une lieue
de cecampune fontaine dont l'eau eſt affés bonne ,
& que l'on compte qui pourra en fournir ſuffilamment
pour les troupes qui y font , elle leur ſera
amenée ſur deschariotsdans des bariques , & on
doit leurdiſtribuer en même- tems de la petitebiere
dont ons'eſt approviſionné.
On travaille à faire voiturer des faſcines , & il
y en adejapluſieurs milliers d'arrivées au dépôt.
AAloft le 10.
On a élargipendant la nuit la premiere coupure
qui avoit été faite pour l'écoulement des eaux , &
on a travaillé à une ſeconde ; elles ont fait baiffer
l'inondation de plus de 4 pouces entre l'Eſcaut
&la chauffée de Malines qui n'eſt cependant pas
encore affésdécouverte pour être praticable ; on
s'eſt auſſi avancé pendantla nuit juſqu'à une écluſe
de l'autre côté de l'Eſcautdont on a levé les vannes
& d'où il fort un très-gros volume d'eau qui ſe perd
par les écoulemens d'enbas .
Les ennemis ont fait fans objet un feu très-vif
de canon& de mouſqueterie pendant toute la nuit;
il n'y a eu perſonned bleſſé.
L'armée des Alliés est toujours dans la mêmepofition
, les Anglois ont ſeulement étendu leur
camp juſques près de Malines & ont fait avancer
un détachement de 2à 300 hommes à l'Abbaye
deGrimberghem à une demie lieue de Vilvorden
àOftende : nous ſommes actuellement maîtres des
dunes juíqu'à la place , les ennemis ayant abandonné
les poſtes qu'ils y avoient : cinq vaiſſeaux
Anglois côtoyent les dunes , & lachent des bordées
de canon qui ont été fans effet juſqu'à préfent.
AOUST 181 1745.
AAloft le 11 .
L'augmentation que l'on a faite la nuit derniere
la coupure de la dique& que l'on travaille encore
à élargir procure un très-grand ecoulement d'eau .
La digue qui condit à la ſeconde redoute & qui
etoit entierement couverte de l'inondation en eft
actuellement dégagée ; on ouvrira ce ſoir la
tranchée devant la place ; c'eſt M. de Zurlauben
Marêchal de Camp qui doit la monter avec M. de
Lamotte d'Hugues Brigadier ; il aura ſous ſes ordres
2bataillons du Régiment de Picardie , les 4
compagnies de Grenadiers de Piedmont& 2700
travailleurs.
Lefeu de l'ennemi a été beaucoup moins vif ; il
y a eu dans la journée d'hier & pendant la nuit 3
Grenadiers & un ſoldatde bleſſés ; M. de la Mariniere
Ingenieur l'a été à la tête d'un éclat de
pierre.
Les ennemis ayant pouffé au delà du canal de
Bruxelles un détachement de Cavalerie foutenu de
quelque Infanterie , on ya fait marcher fix compagnies
de Grenadiers& de 800 Chevaux fous les
ordres de M. de Beaufobre , & M. d'Autanne a auſſi
été envoyé vers l'Eſcaut avec un autre détachement
compofé de 6 compagnies de Grenadiers &
desooChevaux.
Le bulletin d'Italie porte que le Gouverneur
de Serravalle a arboré le drapeau blanc le 2 de
cemois,&quela garniſon a été faite priſonniere de
guerre : la priſe de cette place nous va mettre en
état de commencer avec fûreté le ſiége de Tortonne.
Au Camp d'Aloft le 12.
L'ouverture de la tranchée devant Dendermonde
s'est faite hier au ſoir ſur les 9heures. Unebat
182 MERCURE DE FRANCE.
terie de 6 piéces de canon & une de 4 mortiers
ont ſervi pendant le travail à ralentir le feude l'ennemi
; il y a eu II ſoldats bleffés , &M. le Chevalier
de Gouvernet Capitaine au Régiment
Royal - Vaiffſeau a eu la jambe emportée d'un coup
de canon.
L'eau n'eſt plus une difficulté pour le fiége
d'Oftende; on a trouvé ( après avoir creuſé ) des
fources très - bonnes dans différens endroits du
camp ; on continue cependant à diſtribuer de la
petitebiere aux foldats , qui ne manquent , d'ailleurs
, d'aucune eſpece de ſubſiſtance , tout étant
en abondance dans le Camp.
AAloft le 13 .
Le Roi apprit hier à 7 heures du foir par le
Comted'Harcourt que le Gouverneur de Dendermonde
avoit arboré le Drapeau blanc.
S. M. a monté à cheval ce matin à7 heures ,
& eft allée voir l'armée dont la gauche s'étend
àprès de 3 lieues d'ici.
Le Roi alla avant her au Camp de la Maiſon de
S. M. qui couvre ce quartierdu côtédeGand.
M. de Bédée Sous-Lieutenant des Gardes Françoiſes
eft mort hier d'une fiévre maligne.
Sur l'avis qu'on eût avant- hier d'un mouvement
fait par les ennemis & du parti qu'ils avoient pris
de faire paſſer le canal de Bruxelles à un détachement
confidérable , M. de Beauſobre fut détaché
le 11 au foir avec 12 Compagnies de Grenadiers&
400 hommes de troupes legeres, &ayart
marché le reſte de la journée du 11 & le 12 au
matin fans avoir rencontré perſonne , il s'avança
juſqu'au village d'Arche. Son avant-garde ayant
déja paffé ce village découvrit la tête d'un détachementdes
ennemis d'environ 1so0hommes com
AOUST
1745. 183
mandés par le Prince de Valdeck. M. de Beaufobre
en étant averti renforça ſon avant-garde &femit à
portéede la foutenir ;pendant que ces deux avantgardes
eſcarmouchoient, leComte d'Estrées qu'une
commiſſion particuliere avoit conduit dans cette
partie , ayant entendu leur feu , s'y porta avec un
détachement de 300 Volontaires commandés par
M. de Méric , & les diſpoſitions étant faites pour
l'attaque elle fut exécutée avec tant de valeur &
ſuccès qu'à l'aide des Grenadiers , des Huffards &
des Volontaires , le détachement des ennemis fut
obligé de ſe retirer avec précipitation fous Bruxelles
; ſuivant le rapport des priſonniers des 16qu'on
aramenés , les ennemis ont perdu un Lieutenant-
Colonel Hanoverien,pluſieurs autres Officiers &environ
40 foldats indépendamment d'un grand
nombre de bleffés .
Nous avons perdu un Capitaine du Régiment des
Uhllans , & il y a eû 10 de nos Officiers de bleffés
du nombre deſquels eſt M. de Méric qui l'eſt légerement.
Ilya eu7 à 8 foldats,Dragons,Huffards
tués & environs 20 de bleffés .
La capitulation de Dendermonde porte que la
garniſon ſortira avec les honneurs de la guerre &
qu'elle ne ſervira point de 18 mois.
Le Gouverneur de Nieuport ayant envoyé un
détachement de 160 hommes pour couper la Digue
duCanal , M. de Lowendal y a fait marcher 3 Compagnies
deGrenadiers qui ont chaffé les ennemis
& ont empêché l'exécution de leur deſſein . On fait
des coupures à la rive gauche de ce Canal vis-à-vis
des Ecluſes qui ont été ouvertes pour attirer les
eaux de ce côté-là & empêcher que ſe répandant
fur la rive droite , elles ne fubmergent le chemin
paroù paſſent les convois pour le Camp.
L'armée du Roi doit marcher Lundi ou Mardi
:
184 MERCURE DE FRANCE.
pour s'approcher du Canal de Vilvorden , & on
croit que le quartier du Roi fera à Lippelo ..
Quoique cette réſolution paroiffe s'oppoſer au
prompt depart du Roi de ce Pays-ci , bien des gens
croyent encore que S. M.ſera à Paris au commencement
du mois prochain.
Les nouvelles d'Oftende font bonnes . On ne
convient cependant point ici que les travaux commencés
devant la Place puiſſent être regardés
comme l'ouverture de la tranchée. Les nouvelles
que l'on a de l'intérieur de la Ville font eſpérer le
ſuccès de cette entrep.ife.
M. de Lovvendal a déja un grand amas de fafcines
& de gabions , &il ne lui manque rien pour
le ſiége.
AAloft le 14.
LeGouverneur de Dendermonde ayant fait fupplier
le Roi d'accorder à ſa garniſon la même capitulation
qu'à celle de Tournay au lieu d'être prifonniere
de guerre , S. M. a bien vouluy confen
tir & en conféquence il a été arrêté que le Gouverneur
de la Ville avec l'Etat Major & la garniſon
ne pourront faire aucune ſorte de ſervice de
guerre pendant 18 mois , qu'ils auront la liberté
d'emmener leurs bagages & équipages& fortiront
avec les honneurs de la guerre.
Sur les avis qu'on avoit eu hier au ſoir que les
ennemis avoient paffé de nôtre côté avec un Corps
de plus de 2000 hommes , il a été commandé un
détachement compoſé de Carabiniers & de plu-
Geurs Piquets de l'aile gauche de l'armée , lequel
détachement n'a pas eu lieu avant appris avant qu'il
ſe ſoit mis en marche que les ennemis avoient repaffé
le Canal.
On a augmenté la nuit précédente de 150 toiAOUST.
2745. 185
ſes les ouvrages de communication qui avoient été
commencés devant Oſtende ; les ennemis ont fait
un grand feu de mouſqueterie &de canon & ont
jetté beaucoup de bombes. Il y a eu 2 Grenadiers
de tués & 3 de bleſſés.
AAloft le 15 .
On adit dans les bulletins précédens que l'on
travailloit à préparer les communications pour faciliter
l'ouverture de la tranchée devant Oftende
par une parallele le plus près de la Place qu'il
ſeroit poſſible.
Quoique le feu de l'ennemi ait été très -vifdepuis
qu'il a apperçu l'établiſſement de nos troupes dans
les dunes versNieuport , nous avons fait ſans preſ
que aucune perte les communications qui ont mis
en état d'ouvrir la tranchée dans la nuit du 13 au
14 par une parallele de près de 200 toiſes de longueur
à 160 toiſes du premier chemin couvert de
la Place.
La Brigade de Beauvoiſis compoſée de ce Régiment&
des 3 Bataillons de celui de Courten a reçu
aujourd'hui ordre de ſe rendre au Camp devant
Oftende , & l'on envoye auſſi les 20 piéces de ca
non& 2 mortiers qui ont ſervi au fiége de Dendermonde.
Il eſt arrivé aujourd'hui az déſerteurs des ennemis.
On a commandé un détachement pour couvrir
les travailleurs qui font chargés d'ouvrir les marches
en avant pour notre armée qui doit décamper
Mardi.
AAloft le 16.
On a travaillé dans la nuit du 14 au 15à perfectionner
les ouvragesqui ont été faits devant Oftende,
&on a pouffé en débouchant de la droite de la
186 MERCURE DEFRANCE.
demie- parallele trois zigzagues en avant de près
de roo toiſes , & établi une autre demie-parallele
de 200 toiſes , la droite appuyée au ruiſſeau
& la gauche au pied de la tête des dunes. Cette
demie-parallele n'eſt pas à plus de 100 toiſes du
chemin couvert& couvrira les batteries auxquelles
on travaille & que l'on compte être en état de
tirer après demain.
Ily a eu 12 foldats bleſſés. M. de la Galvaigne
Capitaine au Régiment d'Er , & M. de Biſcourt
Ingénieur l'ont été légerement , le dernier d'une
contusion à la cuiffe.
Le Roi a été ce matin à l'Abbaye d'Afleghem
qui eft à une lieue d'Aloft à la gauche du chemin
de Bruxelles ; dans le mouvement que l'armée
fera demain , cette Abbaye ſera occupée
par 2 Bataillons de la Brigade d'Auvergne , &
par le Régimentde Graſſin quiy relevera les Volontaires
de Saxe qui y font actuellement.
Sur le bruit du mouvement de notre ärmée ,
il eft forti de Bruxelles la nuit derniere beaucoup
de voitures chargées d'effets & un grand nombre
de perſonnes de diſtinction.
Au Camp de Lippelo le 17.
L'armée a décampé ce matin& a marché ſur 8
colonnes ; la droite eſt établie vers Stunfelle , &
la gauche entre S. Amand& le ruiſſeau qui paſſe
prèsdeLippelo
Le Roi a pris ſon logement auChateau de Melis
dependant dudit lieu de Lippelo.
,
Aumoyende la ſeconde parallele qu'on aformé
devant Oftende on s'eſt trouvé en état de difpoſer
tous les travaux relatifs aux batteries& on en
eft actuellement au point d'être affûré qu'elles tirerontdemain.
AOUST. 187
1745.
On a remarqué q'une partie de l'avant-chemin
couvert du front attaqué ſe trouve commandé par
lesdunes .
La garniſon de Dendermonde étoit compoſée
d'un Bataillon Autrichien du Régiment de Prié &
de celui de la Roque Hollandois .
Il s'eſt trouvé dans cette Place 40 piéces de canon
, dont 32 de fonte , 8 mortiers ou pierriers
de fer , environ 20 mille boulets , so milliers de
plomb &60 milliers de poudre.
Au Camp de Melis près Lippelo en Brabant
le 18.
L'armée eft entierement établiedans ſon nouveau
camp , elle a ſa gauche au-deſſus de Lippelo couverte
par les Carabiniers , & ſa droite qui eſt en
deça de Micthau par la Maiſon du Roi ; les Dragons
couvrent ceVillage& le ruiſſeau d'Heyek
bordetout le front du camp.
Dans le travail qui a été fait devant Oftende pen.
dant la nuit du 16au 17 on a prolongé le boyau
qui avoit été formé à ſappe pleine la nuit precédente
partantdu centrede la ſeconde parallele&
s'étendant par ſa gauche dans les dunes. On a reparé
auífi le défordre que le canon des ennemis
avoit fait aux autres boyaux , & on amis l'épaulement
des batteries en état de recevoir les piéces.
Il a paru à la vue du Port quelques nouveaux
bâtimens ſous pavillon Anglois.
Le feudes ennemis eſt toujours très-vif , ils continuent
de tirer beaucoup de bombes & de grenades:
il y a eus hommes de bleſſes & un de tué
M. de Caſtelbayard Capitaine de Grenadiers du Régiment
d'Eu a été bleſſé dangereuſement d'un coup
de feu au travers du corps.
188 MERCURE DE FRANCE.
PRISES DE VAISSEAU X.
M Hocquart commandant le Vaiſſeau le Mera
cure armé en courſe à envoyé à la Rochelle
le Navire le Hamp hire de 140 tonneaux venantde
Philadelphie ; il s'eſt emparé de 3 autres
bâtimens ennemis qu'il a conduits à Breſt.
On mande de ce dernier Port que M, de Kuforet
qui monte la fregate la Panthere , s'eſt emparédu
Corſaire la Jeune Cerès de Jerſey , fur lequel
il y avoit 10 canons & 85 hommes d'équipage.
Les armateursle Prince de Conty & le S. Michel de
S. Malo ont relaché avec une rançon de 10000 liv.
à Morlaix où le Vaiſſeau la Revanche, que commandele
Capitaine Jean Fleury, eſt entré avec une prifede
100tonneaux. Le même Capitaine a fait conduire
à Peros un autre bâtiment dont il s'eſt rendu
maître, & outre ces deux priſes il a fait pour
20000 liv. de rançons.
Le Vaiffeaule Ducd'Eſtiſſac armé en courſeà S.
Malo par M. Deffaudrais de Sebire & commandé
parM. de Lamarre le Camus , y eſt rentré
avec le Corſaire Anglois le Vulcain monté de 12
canons , de 12 pierriers &de 54 hommes.
LesArmareurs laDauphinedeBayonne, leMars&
la Bellonne de Nantes ſe ſont rendus Maîtres duCorfaire
la Toscane de Bristol armé de 24 canons , de
18 pierriers & de 200hommes d'équipage, qui a été
conduit à la Rochelle , &du Corfaire l'Exmouth
qui est arrivé au Port Louis .
Onmande de S. Malo que les Capitaines Blondelas
& Fouquet commandans les vaiſſeaux leCamAOUST
1745. 189
te de Maurepas& le Cery de ce Porty ſont rentrés
avec le Navire Anglois la Marche de 180 tonneaux
&une rançon de 2400 livres ſterlings
,
a
Un autre bâtiment Anglois nommé le Guillaume
&Marse chargé de differentes marchandiſes
été envoyé à Dunkerque par le Capitaine Auguier
quimonte leCorſaire Aventurier .
Suivant les avis reçus de Honfleur l'Armateur le
Leger duHavre, commandé par le Capitaine Bellin
, a relâché dans le premier de ces deux Ports
avec le Brigantin ennemi le Thomas& Henri.
Le vaiſſeau Le Bacquencourt armé en courſe a
conduit à Cherbourg le Navire ie Rede ca deBofton
, & il a rançonné un autre bâtiment pour la
ſomme de 170 liv. ſterlings .
Le Roi d'Eſpagne a nomméGrand d'Eſpagne de
lapremiereClaſſe M. l'Evêque de Rennes Ambaſſadeur
de France en Efpagne. Il ſe nomme Louis-
Guy de Guerapin de Vaureai. Il fut reçu Docteur en
Theologie de la Faculté de Paris le 13 Avril 1714.
Il fut fait Maître de l'Oratoire du Roi le 24 Août
1718 ; nommé à l'Abbaye Commendataire de Molence
O. S. B. Dioceſe de Langres le 13 Octobre
1723 , nommé à l'Evêché de Rennes au mois de
Mai 1732 , il fut fait en même tems Maître de la
Chapelle Muſique du Roi , & il fut facré le 4
Aoûtde la même année. Il eut encore au mois de
Decembre de la même année 1732 l'Abbaye de
N. D. de Jouy O. de Citeaux Dioceſe de Sens. Il
fut nommé au mois de Décembre 1740. Ambaffadeur
Extraordinaire & Miniſtre Plenipotentiaire
de France en Eſpagne au lieu duComte de laMarck.
11 eſt fils de Michel-Antoine de Guerapin de Vaureal
Comte de Belleval , Capitaine au Régiment
desGardes Françoiſes en 1676 , mort le 16 Mai
1729 âgé de 82 ans ,& de Dame Françoiſe Fretel
190 MERCURE DEFRANCE.
de Bazoche , morte le 24 Mars 1708 , & petit-fils.
d'Antoine de Guerapin , Seigneur & Baron de
Vaureal par Lettres d'Erection de 1656, Comte ,
de Belleval par autres Lettres de 1676. Chevalier
de l'Ordre de S. Michel & Confeiller
d'Etat mort le 1 Février 1677 , & de Dame
Madeleine Texier de Hautefeuille , morte le 6
Février 1658 , ſooeur de M. de Hautefeuille , Ambaſſadeur
de la Religion de Malthe en France.
Les armes de la famille deGuerapin ſont d'or à un
lion de ſable armé & lampaſſé de gueules tenant
une hache de ſable , & une bordure de France ,
c'est-à- dire d'azure ſemée de fleurs de lys d'or.
,
M. PAGNY qui depuis pluſieurs années
profeſſe la Phyſique expérimentale avec ſuccès
& l'applaudiſſement des perſonnes de
diſtinction qui ont honoré ſes cours de leur
preſence , a reconnu que dans le grand nombre
des amateurs de la Phyſique , les uns
ayant leur tems rempli par l'état auquel ils ſe
font deſtinés , ne peuvent ſacrifier fix ſemai
nesde ſuite pour affifter à un cours ,&d'autres
bornés à certaines parties de la Phyſique
ne veulent pas faire la dépenſed'un cours entier
, qu'ainſi les uns& les autres privés des
avantages qui reſultent de cette étude , trouventdegrands
obſtacles au progrès qu'ils feroient
dans les Sciences.
Pour obvier à ces difficultés qui ralentiroient
à la fin l'amour pour la Phyſique ,
AOUST
1745. 191
M. Pagny attentif à l'utilité publique & à
l'avantage des ſciences , fera Lundi fix Septembre
1745 à 3 heures après midi l'ouverture
d'un cours publicde Phyſique expérimentale
auquel chacun ſera admis pour
trois livres par leçon & recevra à l'ouverturedu
cours deux feuilles qui indiqueront les
operations de la premiere & de la deuxiéme
leçon , & chaque leçon ſuivante ſera detaillée
parune feuille qui ſera donnée en venant
aſſiſter à la leçon qui précédera: ce cours ſera
diſtribué en 18 leçons qui ſe feront régu-
Jierement les Lundis , Mercredis , & Samedis
, de forte que ce cours ſera repeté huit
fois par an.
Il y a tout lieu d'eſperer que le public
fera un accueil favorable à cet établiſſement
qui ſera également avantageux à tous , car
les perſonnes à qui l'état ne permet pas d'employer
fix ſemainesde ſuite pour un cours ,
auront la commoditéd'y employer le tems
qu'il auront de reſte : ceux qui s'attachent à
quelque partie de la Phyſique ſeront fûrs de
retrouver la même verité dans un tems préfixe
, quelquefois ſous une forme nouvelle
par la variété des experiences , & ceux qui
auront affifté à quelque cours auront l'agrément
de voir repeter une leçon ſans être
obligés de s'engager dans un nouveau cours,
:
192 MERCURE DE FRANCE.
Ceux enfin qui pouvant ſuivre exactement
les 18 leçons de ces cours viendront ſe faire
inſcrire quelquesjours avant qu'ils commencent,
auront l'avantaged'être admis pour 36
liv. & de recevoir en même-tems les 18
feuilles qui feront ſuffiſamment détaillées
pour leur donner une idée diſtincte de la
Phyſique & faire d'heureuſes applications
des experiences qu'ils auront vû faire.
Les cours particuliers ne ſeront point interrompus
par les leçons publiques & ſe feront
les Mardis , Jeudis & Vendredis ma
tin& ſoir , de même que les matinées des
autres jours.
Legrand nombre de cours que M. Pagny
afait depuis cinq ans , un qu'il a eu l'honneur
de faire devant la Reine , pluſieurs autres
auxquels ont aſſiſté des perſonnes diftinguées
de l'un &de l'autre ſexe, &les demonſtrations
qu'il fait depuis 8 années , tant au
Collégede Louis le Grand , que dans plufieurs
Colléges de l'Univerſité , paroiſſent
ſuffiſans pour prouver que la Phyſique expérimentale
eſt une Science autant utile qu'elle
eſt agréable.
On repetera en particulier la leçon publique
ou telle autre qui ſera demandée en
avertiſſant la veille.
L'ouverture de ce cours & les deux lecons
ſuivantes feront annoncées par une affiche,
i
AOUST. 1745. 195
che,& tous lesDimanches une nouvelle affiche
indiquera les trois leçons qui ſe feront
régulierement aux jours marqués. Toutes
les machines deſtinées à faire les experiences
de ce cours ſont conſtruites avec élégance &
préciſion .
On trouve chés M. Pagny toutes les machines
, inſtrumens , piéces & drogues qui
fervent aux experiences de Phyſique ; les
machines pneumatiques doubles&ſimples ,
une petite machine portative ſervant à raréfier
& à condenſer l'air avec beaucoup de
facilité & d'exactitude , les ſeringues à injecter
les ſujets Anatomiques avec leurs tubes
&robinets , les barometres &thermometres
detoutes conſtructions & grandeurs &c. le
tout à un prix très-raiſonnable.
Il demeure au pavillon des Arts du CollégeMazarin
vis-à-vis la ruede Seine au bout
du Quai Malaquais.
PROMOTION.
Le Roi vient de nommer dans la Gendarme
tie huit Maréchaux deCamp & cinq Brigadiers.
Les Maréchaux de Campfoni MM.
Anne- Léonde Montmorency Foffux , dit le Laron
de Montmoreney , Capitaine-Lieutenant de la
Compagnie desGendarmes de la Reine , Brigadier
de Cayalerie du 29 Février 1743 .
2
194 MERCURE DE FRANCE.
N.... du Foulpry , dit le Marquis du Poulpry ,
Capitaine-Lieutenant de la Compagnie des Che
vau-Legers d'Orléans , Brigadier de Cavalerie du
20 Février 174.3 .
N .... de Felix du Muy , Chevalier de Malthe
dit le Chevalier du Muy , premier Cornette de la
Compagnie des Chevau-Legers d'Orléans avec
rang de Mestre de Camp , Brigadier de Cavalerie
du 20 Février 1743 .
Le Chevalier de Pont-Saint- Pierre ( Claude Tho
mas Sibille-Gaspard-Nicolas-Dorothée de Roncherolles)
Chevalier de Malthe , Sous Lieutenant
dela Compagnie des Gendarmes Ecoffois , Brigadier
de Cavalerie du 20 Février 743 .
Le Marquis de Chabanyois (François-Gilbert Colbert
de Saint Powaige) Capitaine-Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes de Bretagne , Brigadier
de Cavalerie du 20 Février 1743 .
Le Chevalier de la Marche Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Gendarmes Anglois avec rang
de Mestre de Camp , Brigadier de Cavalerie du
20 Février 1743 .
Le Marquis d'Eftrchan ( N .... le Hericy ) Capi
taine-Lieutenant de la Compagnie des Chevau-
Legers de la Reine , Brigadier de Cavalerie du 20
Février 1743 , て
Le Comte de Mailly Hancourt ( Auguftin-Jofeph
deMailly ) Capitaine-Lieutenant de la Compagnie
desGendarmes Ecoffois , Brigadier de Cavalerie
du 20 Février 1743 .
Les Brigadiers font Mrs.
Le Marquis d'Antraguss , ( Nicolas-Hiacinthe de
Montvalat Capitaine-Lieutenant de la Compagnie
des Chevau-Legers d'Anjou. 4
AOUST. 1745. 195
Le Marquis de Jorfac ( Pierre-Charles- François
d'Efparbez de Luſſan d'Aubeterre , e Sainte Masre, de
la Maiſon d'Eſparbez ) Capitaine-Lieutenant des
Chevau-Legers Dauphins.
Le Comte de Lutzelbourg Marie-Joſeph- François
Walier de Lutzelbourg ) Capitaine-Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes d'Anjou .
Le Marquis Dauvet ( N .... Dauvet ) Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes d'Orléans .
Le Comte de Montchal Charles-JJeeaann--PPiieerrre Ba
rentin ) Capitaine-Lieutenant de la Compagniedes
Gendarmes de Flandre.
Le Roi a nommé Maréchaux de Camp.
LeMarquis de Bouzos (Joachim-Louis de Montaigu)
Colonel d'un Régiment de fon nom , Brigadier
d'Infanterie du 20 Février $743 , & Lieutenant
Général pour le Roi au Gouvernement de la Province
du Bas-Auvergne& Pays de Combrailles ,
en ſurvivance du Vicomte de Beaune fon oncle
LieutenantGénéral des armées du Roi & Chevalier
de fes Ordres .
Le Marquis de Vaſſe ( Armand-Mathurin de Vaſſe ,
Vidame du Mans ) Colon 1 du Régiment de Picar -
die depuis 1734 , Brigadier d'Infanterie du 20
Février 1743 .
Et le Marquis de Laval , Colonel du Régiment
de fon nom a été fait Brigadier d'Infanterie. A
Le Roi a donné l'agrément du Régiment de Picardie
vacant par la promotion du Marquis de Vaflé
au grade de Maréchal de Camp , au Duc d'Antin
( Louis de Pardaitan ) Colonel de celui de Gondrin
depuis le mois de Mars 1743. Voyez laGénéalogie
de ſa Maiſon dans l'Hiftoire desGrands
Officiers de la Couronne . vol. 5. fol. 184.
Le Maryus de Contades Maréchal de Camp du
15 Mars 1740 , a été nommé par le Roi pour
commander dans la ville de Bruges.
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Crequy ( Jacques-Charles deCre
quy Marquis de Hemont ) Maréchal des Camps &
armées du Roi , Commandant une des Brigades du
Régiment Royal des Carabiniers , & Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis a
obtenu les honneurs de Grand Croix de cet Ordre.
Voyez pour la Généalogie de la Maiſon de Cré
quy l'Histoire des Grands Officiers de la Couronne.
vol. 6. fel 789.
Le 16Août dans l'Aſſemblée Générale du Corps
de Ville , M. Pierre - François du Boc , & M.
Brion l'aîné furent élus Echevins .
P
STANCES à Madame de P ***.
*** on dit quelquefois
Qu'amour forma votre viſage ,
Lavérité votre langage
Et les Sirenes votre voix .
On dit qu'en voyant ce partage
Le Dieu qui forma votre eſprit
Fut jaloux d'eux & s'applaudit
D'avoir embelli leur onvrage.
On dit que les Dieux bienfaiſans
Comblerent tous ces dons aimables
Par des vertus plus adorables
Que les attraits & les talens.
Vous allez demander peut-être
Qui peut parler ainſi de vous ,
C'eſt le public , c'eſt notre Maître ,
CePublic qui nous juge tous
AOUST 197 17454
Cherchez encor moins à connoitre ,
En rougiſſant de ces portraits ,
Dequelles mains ils peuvent être ,
C'eſt le Public qui les a faits .
:
RELATION du combat donné par
l'Elizabeth contre un Vaisseau Anglois le
20 Juillet 1745 .
L
E mardi 20 Juillet ſur les 9 heures du matin
nous eûmes connoiſſance d'une flotte de 14
voiles dans le nord-eft de nous environ à 4 ou s
lieues qui paturent faire notre route ; le plus gros
vaiſſeau dela même flotte que pluſieursde nosOfficiers
diſent être la Mari -Louiſe de 74 canons &
garde côte bien équipé , ſe détacha & fit force de
voile fur nous , ce qu'il exécuta avec d'autant plus
de facilité qu'il étoit en vent , mais M. Dau jugeant
qu'il n'étoit point à propos de l'attendre , vû
qu'il y avoit deux autres vaiſſeaux de guerre dans la
lotte , fit continuer la bordée que nous tenions
lorſque nous en eûmes connoiſſance ſans toutefois
augmenter de voile.Nous courions lors dans le nordoueſt
les vents étant en nord nord- est , nous continuâmes
cette manoeuvre juſqu'à onze heures du
matin , nous étant pendant ce tems écartés de la
Hotte. M. Dau fit diminuer nos voiles à onze heures&
demie; ne voyant plus ſes compagnons nous
carguames nosbaſſes voiles , pour lors ce vaiſſeau
qui nous chaffoit nous reſtoit à une lieue au vent &
I iij
98 MERCURE DE FRANCE.
ſéparé de ſa flotte , une partie de nos ſouhaits étant
exaucéenous l'attendîmes de pied ferme & affûrâmes
notre pavillon François d'un coup de canon à
boulet ; notre contenance luiayant déplû il cargua
ſes baſſes voiles & mit le vent ſur ſon grand hunier
pour ſe tenir à l'abri de notre canon. M. Dauvoyant
ſa manoeuvre fit mettre le vent ſur notre grand hunier
, & par ce moyen nous reſtâmes une demie-
→ heure à nous entre-regarder Iln'eſt point douteux
que cevaiſſeau ne manoeuvroit dans ce goût
quepourdonner le tems à la flotte d'approcher , &
profiter du fecours des deux autres gros vaiſſeaux en
nous livrant combat. M. Dau laſſe de ſon immobilité&
découvrant ſaruſe fit éventer notre grand hunier
, appareiller nos baſſes voiles , continuer notre
route, pour en cas qu il voulut mordre , lui ôter
lemoyendu ſecours de la flotte ; ce vaiſſeau pour
lors mit une flâme Angloiſe ſans pavillon & fit voile
comme nous ; nous fimes notre poſſible juſqu'à
trois heures & demie , pour lui gagner le vent afin
de lattaquer , enfin n'ayant pû faire réuffir notre
deſſein , voyant qu'il étoit tard & qu'on ne découvroit
plus les vaiſſeaux de la flottenous l'attendîmes
ſous nos huniers il vint fur nous avee pavillon
Anglois derriere & devant. M. Dau voyant qu'il
n'avançoit point affés vîte fit mettre le vent ſur le
perroquet d'artimon & le laiſſa approcher juſqu'à
la portée du fufil. L'Anglois pour lors affûra ſa
couleur par un boulet. Nous répondîmes par notre
volée de derriere haut & bas , qui à la réſerve de
deux coups donna toute à fon bord. Lamouſqueterieſecondaparfaitement
notre canon; cette premiere
décharge le déſempara de quelques manoeuvres
& lui fit abandonnerlamouſqueterie de ſesgaillards
dunettes , & il nous répondit par toutela voléc
,
AOUST ور : 1745
qui nous déſempara de quelques manoeuvres & ena
dommagea nos voiles ,& arriva ſous le vent à nous,
trouvant , je penſe , notre feu trop rude , puiſque
notre mouſqueterie &notre canon ne diſcontinuerent
de tirer , nous arrivâmes comme lui pour prê
ter le côté , il nous tira fa ſeconde bordée qui nous
tua M. Dau d'un boulet ; cet Officier ſe conduifit
commeun Héros juſqu'à l'articlede la mort , cette
bordée coupa toutes nos manoeuvres , bras & car
gues de voiles ; nous lui en fîmes autant de notre
volée de bas bord , le dématâmes du Perroquet
d'artimon , & l'obligeâmes de fermer ſa batterie
d'en bas pour charger ſes canons par le feu conti
nuel de notre mouſqueterie. Un de mes Officiers
m'ayant annoncé la perte du brave M. Dau , je me
rendis à mon pofte dans le defſein de laborder la
bergue de la civadiere ayant été elongee avant le
combat& nos grapins parés , mais comme malheu
reuſement tous nos bras , vergues & écoutes fans
exception ſe trouverent coupés , je fus hors d'état
d'exécuter mon deſſein ; ne pouvant manoeuvrer
une ſeule voile je lui prêtai le côté juſqu'à onze
heures du foir; le feu de mon artillerie fut fervi au
miew malgré la prodigieuſe quantité de gens qu'il
me tuoit ou bleffoit , & je fus forcé de dire à la
louange demon équipage qu'aucun canon en étatde
faire feu n'a été abandonné ; il n'en fut pas de même
chés les Anglois , puiſqu'après quatre grandes
heuresde combat, à la verité des plus rudes &fanglans
, il ne tiroit que 4 à 5 coups enſemble , &
ſa mouſqueterie ſe ralentit de façon à faire croire
qu'iln'enavoitplus. Il fut démâté de ſon mât d'artimon
& fon grand mât d'hune & degré de ſa
grande vergue qu'on lui avoit coupée ; fur les 10
heures du foir il hella avec ſon porte voix , fans
que jepuffe entendre ce qu'il vouloit dire , quoique
I iiij
১০০ MERCURE DE FRANCE.
très - près , vû le grand feu de mon artillerie & de
mouſqueterie continuelle ; comme j'ordonnois de
ceſſer le feu il partit deux coups de canon de fon
bord qui me tuerent pluſieurs braves gens à mes
côtés ; je fus fi indigné de ſon procédé que je fis
continuer de plus belle & fans relâche juſqu'à II
heures quoiqu'il ne tirâtpas un ſeul coup , & qu'on
l'entendit heller avec ſon porte-voix , il méritoit
d'autant moins de quartier qu'il n'eſt ſorte de mitraille
deffendue par les loix de la guerre , telles
qu'épingles , éguilles , culs de bouteilles , artifices
accompagnés d'hameçons pour incendier les voiles,
dont il n'ait ufé. Enfin mon gouvernail étant démonté,
pluſieurstimoniers tués ; mon vaiſſeau malheureuſement
vint fur tribord & l'Anglois ſur basbord
, ce qui nous ſéparal'un de l'autre. J'étois ſuperieur
en voiles & ne pus en diminuer qu'après
avoir paflé des cargues , ce qui évita ſaperte ,
pendant ce tems quoique rendu & amené depuis
une demie heure , il fit ſon poſſible pour s'éloigner
bien qu'il fût déſemparé de ſes voiles& manoeuvres
, l'obſcurité de la nuit ſeconda fon bonheur
& nous le perdîmes de vûë par le foin qu'il
eut d'éteindre ſes lumieres . J'aſpirois néanmoins
après le jour avec toute l'impatience poſſible pour
pouvoir le rejoindre. Sur les 5 heures du matin
nous l'apperçumes à trois grande lieues au vent
à nous qui tenoit le plus près duvent avecle plus
de voiles qu'il pouvoit faire ; je fis mon poſſible
pour l'approcher , mais mes hauts bancs fans exception
étant hachés & ayant plus de cent coups
decanon à plein bois, dont 12 àl'eau , plus de 40
dansnos mats & vergues , jene pus réuſſir ; c'eſt la
ſeule choſe que je regrette , car ſecondé par mes
intrépides Officiers & mon brave équipage il n'eſt
point douteux que je ne l'euſſe enlevé en moins de
car
AOUST 1745. 200
demie heure . M. la Bellangerie Peigné mon ſecond
Capitaine qui a déja été honoré d'une Epée
par le Roi à l'occaſion d'un combat contre les Saletins
, m'a bien ſecondé par ſa valeur & par ſa bravoure
dans l'action , ainſi que mes Lieutenans &
Enſeignes qui à fon exemple ont fait des merveilles.
La Compagnie des Volontaires de Maurepas
a fait des prodiges de valeur ; elle a été à moitié
tuée ou bleffée . M. le Chevalier de Lanciſe Commandant
, ainſi que M. le Chevalier de S. Pons
Major , & M. de Bleville ſecond Capitaine ont
donné des marques de leur intrépidité à toute
épreuve , ainſi que les autres Officiers ; ayant reconnu
le Chevalier de S. Pons actif & vigilant ,
pendant que le Chevalier de Lanciſe reſtoit à commander
ſå troupe , je le fis au milieu du combat
mon Aide de Camp ; il encourageoit mon équipage
de toutes parts haut &bas , il fut ſecondé& mes
ordres bien exécutés .
Officiers Majors tués 5. bleffés 4. Total 9.
Volontaires
Officiers Mariniers
Matelots
Soldats
Mouffes
7. 17. 24.
6.
5.
II .
36. 91. 127.
I.
3. 4.
1. 1.
202 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
RELATION du Paſſage du Corps d'armée
que le Kan des Tartares de la Crimée
envoye ſervir la Porte fur les Frontieres
de Perſe , ſous le commandement
de Sultan Selin Ghirai , Prince de ſon Sang.
DE SMYRNE.
I
Ly avoit déja pluſieurs ſemaines que l'on s'attendoit
tous les jours dans Conftantinople à
voir paroître les Tartares que l'on ſçavoit être
depuis long-tems en route pour ſe rendre en cette
Capitale , lorſqu'on apprit le 22 Avril que ces troupes
au nombre de 12 mille hommes ménant à leur
fuite près de 40 mille chevaux avoient rempli les
agréables prairies de Djenderé de Sadabad .
Quoique la Porte eut pris les méſures les plus
justes pour faire enforte que ces troupes fuffent
tranſportées tout de ſuiteen Afie , les vents contraires
& la quantité de chevaux auxquels les
bateaux propres pour les tranſporter ne pouvoient
fuffire , furent cauſe qu'elles ſéjournerent
environ 8 jours du côté de Conftantinople. Le
28 dumêmemois letranſport des Tartares d'Europe
enAfie étant achevé, SultanSelin Ghirai qui avoit
paſſé pluſieurs nuits campé à l'entrée du Vallon de
Buinledere& qui n'avoit pas voulu paffer en Afie
avant l'entier embarquement de ces troupes , traverſale
Boſphore , &fut coucherà Beykos dans la
maiſonde Campagned'Iſach AgaGrandDouannier
qui depuis8jours ſe tenoit prêt à recevoir ce Géné
AOUST.
1745. 203
Pal. Le lendemain 29 ce Sultan ſe rendit accompa
gné de près de 3 ou 4 mille hommes de ſes troupes
ſous les tentes que la Porte avoit fait dreſſer
dans une belle prairie ſituée ſur le bord du Canal ,
à un petitquart de lieuë du village où il avoit
paffé la nuit precedente ; les Miſzas ou Gentilshommes
Tartares ſe rangerent avec leur fuite
ſous les tentes que la Porte leur avoit deſtinées
pour la Campagne , & qui étoient placées
du même côté que celles qui étoient reſervées pour
leur Sultan ou Géneral , de l'autre côté étoient
dreſſées les tentes du grand Viſir , du Capitan Pacha
, du Reis Effendi , du Chiaoux Bachi & de divers
autres grands Officiers de la Porte , qui avoient
accompagné le grand Viſir , lequel traita ce jour
là le Général Tartare & tout fon monde après
avoir revêtu ce Sultan d'une Peliſſe de Samour
l'Aga ou le Lieutenant Général fut revêtu pareillement
d'une Peliffe d'hermine auſſi, bien que le
Kadilesker , On distribua auſſi 30 Kereskets aux
principaux Miſzas Tartares , & 200 Caffetans aux
autres Officiers de marque de cette armée ; il n'y
avoit que trois perſonnes d'aſſiſes dans la tente du
Grand Vifir , & le Capitan Pacha ; la journée ſe
paſſa , partie à diſtribuer les rôles d'honneur &
partie à table , & en petits divertiſſemens àla
Turque , tel que celui dont furent ſpectateurs le
ſieur Venlure Conſul de Crimée& quelques autres
François qui eurent la curioſité d'aller voir cette
céremonie & qui conſiſtoi à faire entretenir enſemble
deux muets . Le 30 Avril les Tartares ſe
mirent en route pour gagner les frontieres de
Perſe , après que la Porte leur et accordé ſes ſécours
d'argent & de munitions dont ils avoient befoin,
& qui confifterent en 200 bourſes d'argen
Ivj
204 MERCURE DEFRANCE.
t
comptant , quarante mille fleches , 30 barils de
poudre , & quelques milliers d'arcs .
Sultan Selin Ghirai felon le rapport qu'en ont
fait le ſieur Venlure & les perſonnes qui l'ont
ſuivi , lorſqu'il fut complimenter ce General à
Buinkere de la part de M. le Comte de Caftellanne
ſur fon heureuſe arrivée , eſt un brince agé
d'environ 35 ans , d'affés bonne mine , d'une
taille qui leur a paru médiocre , le teint blanc ,
l'air gracieux bien que ferieux , affable , & n'ayant
rien de la fierté des Princes Mahométans ; nos
François en ont été très bien reçus , il leur a
fait l'honneur de les faire affeoir ,& de leur faire
préſenter le Caffé& les confitures , il a paru très
fatisfaitdu compliment qu'on lui fit au nom de M.
l'Ambaſſadeur & s'informa avec empreſſement de
l'état de ſa ſanté ; ſa tente eſt fort petite & ne
reffemble du tout point ni pour la forme ni pour
la magnificence aux tentes des Turcs , elle est
ronde , ſe termine enPigeonnier , & n'a gueres
plus de douze pieds de circonference tous fes
ameublemens conſiſtent en deux petits Soffas
propres dans leur fimplicité ; l'un eſt au fondde la
tente& ne ſert que pour lui , l'autre eſt à la gauche
fur les côtés de la tente à un ou à deux
pieds de diſtance du ſien , le reſte de l'appartement
eſt couvert de tapis , fon carquois , fon arc ,
fon fabre& fes piſtolets étoient pendus à ſa droite
ſur les côtés de la tente , les Tartares de
quelque qualité qu'ils ſoient ſe découvrent la tête
devant ce Prince en l'abordant , & fe couvrent
tourde ſuite.Nos François lui baiferent la main &
reſterent tête nuë pendant tout le tems qu'ils furent
dans ſa tente , bien qu'ils fuſſent la plupart habillés
à la Turque . Les Tartares n'obſervent aucun
arrangementdans leur campement ,& leurs tentes
,
AOUST 1745 .
207
confiftent en une ou deux couve tures de feutre
dreſſfées ſur trois piquets,elles ſont ſi peu commodes
qu'ils font obligés de dormir les jambes pliées .
Quoique les Tartares p ffent parmi les Tucs
auſſi bien que parmi les Européens , pour des pillards
de profeſſion, gens accoutumés à toutes fortes
de licence , on n'a point entendu parler ici
qu'ils ayent commis de grands déſordres , il eſt
vrai que les habitans de tous les Villages par où
ils ont pris leur route , fe font mis la plupart à l'abri
de leur violence par une prompte retraite ,
cependantà en juger par la façon dont-ils ſe ſont
comportés dans les environs de cette Capitale , il
s'en faut beaucoup que leurs déportemens ayent
repondu à la mauvaiſe mine qu'ils ont en general
& fur-tout les Tartares Nogaïs qui font les
plus hideux &paſſent auſſipour les plus méchans ;
quelques-uns de nos François ont couru pluſieurs
fois leur camp fans en recevoir aucunes inſultes
& avecplus d'affûrance que les Turcs qu'ils avoient
à leur compagnie , ils aiment beaucoup nôtre
Nation & le nom de François eft capable de calmer
leur fureur , du moins en ont-ils donné des
preuves en deux ou trois occaſions pendant leur
peu de ſejour aux environs de cette Ville , il n'en
eſt pas de même à l'égard des Allemands & des
Moſcovites , ils e plaignent beaucoup de ces der .
niers , auffi n'ont ilsamais manqué toutes les fois
qu'ils ont rencontré les nôtres de demander s'ils
n'étoient point Moſcovites. Enfin on ne peut pas
donner une plus grande preuve de la modération
de ces peuples ou de leur amitié pour nous que
de rapporter que quelques- uns de nos François
ont marché pendant près d'une demie-heure au
milieu de leur camp , en la compagnie des Dames
Françoiſes qui s'étoint trouvées inopinément
206 MERCURE DE FRANCE..
engagées dans un pas auſſi gliſſant fans qu'il leur
foit arrivé la moindre inſulte & avec autant d'affûrance
& deliberté , qu'on eut pû paſſer au milieu
des troupes Chrétiennes les mieux diſciplinées;
&des femmes Turques qui ſe trouverent dans la
même néceſſité ne balancerent point à implorer
la protection de nos Françoiſes qui ne leur fut pas
inutile .
Extrait d'une Lettre écrite d'Alep le 3 Mars
1745.
N me marque que le Roi a envoyé 30000
hommes pour battre un rebelle nommé Takikan
ſous - Gouverneur de la Province de Chiras
qu'après quelques jours de blocus , la Ville
de Chirasa été priſe d'affaut , que tous les habitans
y ont été tués excepté ceux qui font en état
de porter les armes & la plupart des femmes qui
ont été faites eſclaves ainſi que les enfans mâles ;
que TaKikan,ſa famille,ſes femmes &fes foeurs ont
été conduits à Iſpaham & expoſés dans les places
publiques & les bazards aux injures & mocqueries
de la canaille ; que quelques jours après
ce rebelle avoit été conduit par ordre du Roi
qui étoit à Kars dans la place publique chargé
de fers où aprés avoir vû violer ſa premiere femme
par un Soldat , avoir vû couper la tête à ſon
fils & à so des principaux complices de fa rebellion
on lui avoit arraché un oeil & coupé les
parties honteuſes , que de plus le Roi avoit ordonné
de le conduire à Kars ou il étoit , & que
dans la route on lui coupât quelques parties de ſon
corps en place publique dans chaque ville par
où on le feroit paffer. Thamas n'eſt pas aimé des
* Les Bazardsfont lesmarchés .
AOUST. 207 2745
Perfans , il a fait meſurer toutes les maiſons
d'Iſpahan & fait prendre les noms de tous les mâ
les juſqu'aux enfans , ſans qu'on ſcache dans
quelle vûë.
Je ne doute pas , M. , que vous n'ayez déja reçu
la relation de la Ville qu'il fait bâtir dans le
Corazan fa Patrie , elle est , dit on , dans une ſituation
très-forte à fix journées de chemin de la
Ville de Maſciad , Métropole du Corazan ; il l'a
nommée Calat , ily a fait bâtir un magnifique Sepulchre
tout en marbre dans un lieu enfoncé , on
y deſcend par quatre dégrés dont chacun a fa
porte d'une ſeule pièce de marbre , il a fait mettre
fur ce fepulchre une eſpecede pyramide formée
de pluſieurs pommes d'or l'une fur l'autre, & tour
au haut une main tenant une épée , le tout d'or
maſſif ce fepulchre eft couvert d'un dôme en
marbre ainſi que les murailles ſur leſquelles il
porte; ilya établi douze Mollas,qui tous de quatre en
quatre y chantent nuit & jour , les uns tenant
un flambeau dans les mains & les autres une lampe
à parfum , on dit que quand il a pris Buchera
, Capitale des Ufbecks , il en avoit fait enlever
la pierre qui couvroit le ſepulchre du fameux
Tamerlan & qu'il l'avoit fait tranſporter pour
en couvrir ce nouveau fepulcrhe , mais que de
peur de quelque diſgrace dans ſon Royaume ou
fur lui , il l'avoit fait rapporter & remettre à ſa
place.
,
Extrait d'une Lettre de Conſtantinople du 19
Juin 1745 .
La Porte paroît revenuë de l'allarme que lui
avoient cauſée les mouvemens des Moſcovites ſur
208 MERCURE DE FRANCE.
les frontieres ; elle a même réçu des avis que ſur
les bords de la Mer Caſpienne la garniſon
Ruffe de Kif-Kouli eſt venue aux priſes avec la
garniſon Perfane que Thamas Kouli-Kan aveit
laiffée dansune fortereſſe qu'il fit conſtruire il y a
2 ans fur cette frontiere , enſorte qu'au lieu de
craindre que les deux Nations foient d'intelligenée
contre la Porté , il ſembleroit au contraire
qu'elles foient ſur le point de ſe brouiller. La
Porte a d'ailleurs envoyé dans ces contrées un
frere de Chah Sephi qui doit avec les Leſghis faire
une diverfion en Perſe ; ce Prince a écrit en dernier
lieu à la Porte pour l'informer des meſures
qu'il avoit priſes pour l'exécution de ſon entrepriſe
, & ces lettres font venues par la Crimée du
côté d'Erzerum: leseraskier Yeghen Pacha qui doit
ý être arrivé , avoit ſuivant les derniers avis
45000 hommes fous ſon commandement. Ghior
Hamet Pacha étoit à Kars avec 13000 hommes
& on en attendoit 15000 qu'un autre Pacha devoit
amener des environs de Diarbekir , & de
Mouffoul : 12000 familles Perſanes ſe ſont venues
refugier fur les Etats du Grand Seigneur.
Mais ceux qui aiment à mal augurer des ſuccès
des armes Ottomanes publient qu'il y a fur ces
frontieres une difette extraordinaire ; on releve
d'ailleurs le procedé peu ſoumis du Pacha Hamet
Glou Gouverneur d'Urfa que l'on dit avoir fait
couper la tête à un Solahou du G. S. qui avoit tué
un de ſes Officiers , on raconte auſſi qu'un Bey
de Boſnie , appellé Haſſan Pacha , dont le G. S.
étoit mécontent & qu'on envoyoit en Perſe avec
ordre de paffer à Pronne où un Capigi Bachi l'attendoit
pour lui demander ſa tête , après s'être
excuſé de la donner ſous prétexte qu'il vouloit
aller gagner le martyre dans cette campagne de
AOUST. 1745 . 209
Perſe , & envoyer au G. S. affés de têtes Perſanes
pour racheter la fienne , voyant que le Ca
pigi Bachi ne ſe payoit pas de ces raifons , it lui a
dit que puiſque ſa Hauteffe étoit ſi preſſée d'a
voir des têtes , il alloit par avant goût lui envoyer
la fienne , & l'a fait effectivement décapiter , ſe
trouvan en force , parce qu'il avoit eu la précaution
de camper avec ſes troupes hors la Ville. On
craint que ce Pacha après cette levée de bouclier
ne joüe en Afie le même rôle que le rebelle
San-Bey-Oglou.
On attend ici les réponſes des diverſes Cours
Chrétiennes à qui la Porte a écrit pour offrir ſa
médiation pour la Paix. Le Baile de Veniſe qui remit
celle deſa République dans une audience que le G.
S. lui donna à l'Arsenal le 24 du mois paffé , y fut
revêtu d'une Péliſſe de Samour , distinction dont
pour la premiere fois ont joui les Ambaſſadeurs
de cette République.
L
RUSSIE.
ETraitéd'Alliance entre la CourdeRuſſie&
celle de Stockholm fut ſigné le 6 Juillet der
nier, aunom de ſa Majefté Impériale, par le Comte
de Beftuchef , Grand Chancelier de Ruffie , & par
le Comte de Woronzovv , Vice-Chancelier , &
au nom du Roi de Suéde,par le Baron de Cederncreutz,
Ambaſſadeur Extraordinaire de Sa Majeſte
Suédoiſe.
Les Ministres de l'impératrice continuent de
conferer avec M. de Dieu , Ambaffadeur des Etats
Generaux des Provinces - Unies , fur le nouveau
Traité de Commerce , propoſé par la Hollande.
Ils ont auſſi de fréquentes conferences avec M.
Allion , Miniftre Plénipotentiaire du Roi Très
to MERCURE DE FRANCE
Chrétien , au ſujet de la concluſion d'un Traité
par lequel les bâtimens Ruffiens pourront porter
directement des marchandiſes de ce Païs danses
Ports de France.
Le Conseil de l'Amirauté a envoyé ordre au
Commandan du Port d'Archangel, de faire oba
ſerver avec la plus grande exactitude les regle
ments faits par le Czar Pierre I. en faveur des
Hollandois .
PRUSSE.
Nmande de Berlin du to Juillet qu'il eft
0 arrivé de l'armée du Roi de Prufle un courier
, par lequel on a reçu avis que S. M. avoit
tellement refferré les troupes combinées de la
Reine de Hongrie&du Roi de Pologne Flecteur
de Saxe , que felon les apparences elles ſeroient
dans la néceſſité de ſe retirer des environs de Fara
dubitz , afin de conferver la communication avec
la Ville de Prague & avec les Cercles de Boheme
, qui font de l'autre côté de la Szazava & de
laMoldaw . Quoi que le Roi ait détaché de fon
armée 7 Regiments pour renforcer les troupes
qui ſont en Siléſie , & pour les mettre en état
de s'oppoſer aux entrepriſes des Infurgens , l'armée
de S. M. eſt toûjours ſupérieure à celle des ennemis
, & le Roi ſe diſpoſe à former une nouvelle
entrepriſe contre Konigſgratz .
,
Un Corps de cinq mille hommes des troupes de
S. M. H. , commandé par le Général Feſtetitz
ayant paffé la Neiff , s'eſt avancé juſqu'à Streelen
à 2 lieuës de Breſlau. Les habitans de la Principauté
de Munterſberg ont beaucoup fouffert par
l'arrivée de ces troupes , qui ont exigé des contributions
conſidérables , & qui ont envoyé des dé
tachemens du côté de Schweidnitz .
AOUST. 1745. ZIY
t
Auffi-tôt que leCorps de troupes , qui eſt parti
de l'armée du Roi pour ſe rendre en Siléfie , &
qui eſt ſous les ordres du Lieutenant Général
Naſſau , s'eſt approché de la frontiere de cette
Province , le Général Feſtetitz a rappellé ces dé
tachemens , & a abandonné les environs de Stree .
len .
M. de Goltz à la tête de 300 hommes , a battu
le 3 un détachement d'Infurgens & de Pan
doures , dont on a fait deux Officiers & dix-neuf
foldats prifonniers .
Un Commiſſaire des guerres de la Reine de
Hongrie s'eft rendu à Breſlau , pour s'affûrer du
nombre des priſonniers faits ſur les troupes de S.
M. Hongroiſe.
Comme l'armée du Roi a été toûjours en mou
vement depuis la bataille de Friedberg , on n'a
voit pu juſqu'à préſent avoir une liſte exacte des
Officiers& des ſoldats Pruſſiens , qui ont eté tués
ou bleſffés dans cette action . On est maintenant
inſtruit que le Roi n'y a perdu que le Comte do
Truchſes , Lieutenant Général ; M. de Kahlbutz ,
Commandant du ſecond Bataillon des Grenadiers
M. de Schvverin , Commandant d'un Bataillon du
Régiment de S. M ; M. de Maffovv , Colonel
Commandant du Régiment de Hacke ; M. de Hobeck
, Colonel Commandant du Régiment de Beveren
; deux Lieutenants Colonels ; deux Majors ;
huit Capitaines ; neuf Lieutenans ; trois Enſeignes ;
un Cornette ; quarante- huit bas Officiers ; 790 foldats
, un Trompette & neuf Hautbois. Le nombre
des bleſſés n'a monté qu'à 1200 hommes , dont la
plûpart font entierement retablis .
On a appris du 17 du mois dernier , que dès
que le Général Naſſau eſt arrivé dans les environs
de Neiff avec le Corps de troupes détaché
12 MERCURE DE FRANCE.
de l'armée du Roi , les Infurgens ont abandonné
les Poftes de Franckenstein , de Parſchkau & d'Ottmachovv
, & q'ils ſe font retirés du côté de Wei
denau.
Le8 dù même mois , le Général Naſſau , après
avoir laiffé ſes équipages à Neiff , marcha à Weidenau
, mais il trouva que les ennemis avoient pris
la fuite à fon approche. Sur l'avis qu'ils s'étoient
replié ſous Jagerndorff , il s'avança de ce côté , &
il fut joint en chemin par le Régiment du jeune
Schvverin&par un Bataillon du Régiment de Munchau.
A quelque diſtance de Jagerndorff il rencontra
un détachement d'Infurgens , auquel il a
fait cent priſonniers , & enlevé 200 chevaux.
Les lettres de l'armée de S. M. marquent que le
Partifan Hans Schutz a fait une courſe le long de
l'Elbe juſqu'à 2 lieuës de Prague , & qu'il a mis
dix-huit Villages à contribution.
On a appris du 24 que le Roi de Pruſſe ayant
fait mettre le feu à une Caſſine , ſituée entre fon
Camp & Konigſgratz & qui étoit occupée par
un détachement de Pandoures , il y avoit eu à
cette occafion une eſcarmouche entre les Huffards
&ceux des ennemis , dont trente avoient été tués ,
& que le Lieutenant Colonel Walzdorff , à la tête
de 200 Dragons , avoit attaqué le même jour 500
Huſſards de l'armée de la Reine de Hongrie , qui
avoient été détachés vers Oppotſchna parle Comte
de Nadaſti. On a ſçu par les mêmes lettres qu'un
poſte avancé des ennemis avoit été emporté l'épéeà
la main par le Colonel Ruſch; quela plupart
des foldats qui défendoient ce poſte , avoient
été tués ou s'étoient ſauvés dans les bois,&qu'ony
avoit fait 16 prifonniers ,parmi leſquels étoit un Of
cier. Ces lettres ajoûtent que le Prince Charlesde
Lorraine avoit fait marcher 600 Huffard
OUST. 1745.. 273
Uhlans , foutenus de mille hommes de Cavalerie ,
pour couper le détachement du Lieutenant Colo
nel Hans Schutz , mais que les ennemis n'avoient
point réuffi dans leur projet ,& que le 14 ce Lieutenant
Colonel avoit rejoint l'armée du Roi aveç
les troupes qui font fous fes ordres. Il a rapporté
des ſommes conſidérables du produit des contributions
qu'il a levées le long de l'Elbe juſques dans
le voiſinage de Prague , & il a amene un grand
nombre de chevaux qu'il a pris aux ennemis . On
écrit de Siléfie que les Infurgens continuent de
ſe retirer devant le Corps commandé par le Comte
de Naffau , & qu'ils ont abandonné Oppelen , où
ce Lieutenant Général amis une garnifon Pruffienne.
Un courier dépêché de l'armée du Roi a raprapporté
que leo du meine mois cette armée,ayant
marché par fadroite , avoit paffé l'Elbe ſur ſeize
ponts entre Schirmitz & Lechanitz , qu'elle s'é
toit poſtée à une demie lieuë de l'armée combinée
de la Reine de Hongrie & du Roi de Pologne
Electeur de Saxe , ayant appuyé ſa droite à
Dhlaudwori , & fa gauche à Lechanitz.
Les ennemis n'ont fait aucune tentative pour
s'oppoſer au paſſage de l'Elbe , & ils n'ont pas
même ofé troubler un fourage général que l'ar
mée a fait le 22 de l'autre côte de cette riviere .
Les troupes de leurs Majestés Hongroife & Po
lonoiſe ſont toûjours dans la même poſition , &
le Prince Charles de Lorraine a jugé à propos de
rappeller celles qui étoient du côté de la Moravie
. Ce Prince , qui paroît craindre que le deſ
ſein du Roi ne ſoit de lui couper la communica
tion avec la Ville de Prague , a détaché vers
Przelantſch & vers Spitſchau le Comte de Nadasti
& le Général Baleyra avec deux Corps de
214 MERCURE DE FRANCE.
troupes , pour obſerver les mouvements de l'ar
mée de S. M. Les lettres de la Haute Siléfie marquent
que les Infurgens en ſe repliant vers Jagerndorff,
ont été pourſuivis par le Lieutenant
Général Naffau ,& qu'ils ont perdu environ 200
hommes dans une eſcarmouche qu'il y eût le 16
entreleur arriere-garde & l'avant-garde des trou
pes commandées par ce Lieutenant Général.
Ona appris du Camp de Perdubitz du 2 du
mois dernier que pendant que les troupes combinées
de la Reine de Hongrie & du Roi de
Pologne Electeur de Saxe étoient encore campées
dans les environs de Konigſgratz , le Prince
Charles de Lorraine ayant été informé que le Roi
de Pruſſe avoit fait occuper un moulin ſur la ri
viere d'Adler par undétachement de ſes troupes ,
deux Régimens de celles de S M. H. furentdétachés
pour chaſſer les ennemis de ce moulin ,&
qu'ils réuſſirent dans cette entrepriſe.
Les Pruſſiens firent de leur aile gauche la nuit
ſuivante un grand feu d'artillerie fur la droite
de l'armée combinée & l'allarme ſe repandit à
cette occafion dans le camp.
Le 23 ſur l'avis que 16 de leurs Eſcadrons
avoient paffé l'Elbe près de Schirmitz le Duc
de Saxe Weffeinfels fit marcher 300 hommes
d'Infanterie, 900 Cuiraffiers & un corps d'Uhlans
pour ſe ſaiſir du poſte de Collin à l'autre rive de
ce fleuve , & il ordonna à M. de Moringer Ma
jorGeneral de foutenir ce détachement avec un
autre corps d'Uhlans & avec I: Eſcadrons de
Cavalerie.
Le General Nadaſti s'avança en même tems
vers Oppotſchna , dans le deſſein d'obſerver les
mouvemens de quelques troupes Pruſſiennes qui
s'étoient approchées des frontières de la Moravie.
AOUST. 1745. 213
Le Roi de Pruffe , qui avoit gardé depuis quel
ques jours la même poſition , & qui avoit ſa droi
te à Libnitz & ſa gauche à Prohuſlawitz , rap
pella le24 les 16 Efcadrons auſquels il avoit fair
paſſer l'Elbe , & les troupes qui s'étoient por
tées en avant de fon aile gauche vers Hohenbruck.
Il décompa le lendemain &ayant dirige
ſa marche vers Konigſgratz , il établit fon camp
à Politz , d'où il détacha 2000 hommes d'Infan
terie , 600 de Cavalerie & 1000 Huffards , qui
attaquerent & emporterent le pofte d'Oppotfchna.
Le 27 l'armée Prufienne alla ſe pofter vis-àvis
de celle de la Reine de Hongrie & du Roi
de Pologne Electeur de Saxe. Les deux aîles des
ennemis étaient couvertes par des bois,& la pres
miere ligne placée dans un fond , avoit devant
elle la riviere d'Adler & pluſieurs marais.
Les troupes de leur gauche firent le 28 un nou
veau mouvement pour s'approcher de Konigf
gratz , &c le Roi de Pruffe après avoir retiré le
détachement qu'il avoit mis dans Oppotſchna ,
alla camper entre Librziz & Czernilow. Le même
jour en apprit que 4 Régimens d'Infanterie , z
de Cavalerie & un de Huſſards de l'armée de Sa
Majefté Pruffienne avoient reçu ordre de ce
Prince de ſe rendre en Siléſie .
Trois Régimens des troupes Saxonnes ayantété
poſtés depuis Brzicza juſqu'à Nechanitz , celui
de ces Régimens , qui étoit du côté de ce der
nier pofte , fut furpris le 29 par 300 Dragons &
par 400 Huffards de l'armée ennemie , mais il
fut fecouru à propos , & il ſe maintint dans ſon
pofte.
Le 30 les ennemis canonnerent le Village
de Swiniani , & y jetterenr pluſieurs torches gou,
216 MERCURE DE FRANCE.
dronnées. Leur objet étoit d'obliger le détache
ment qui étoit dans ce Village de l'abandonner
&ils vouloient par là ſe procurer la facilité
de jetter des ponts ſur la riviere de Worlitz ,
mais on rendit leur projet inutile,
m
Le Prince Charles de Lorraine ſe rendit ce jour
la au quartier du Duc de Saxe Weſſeinfels , chés
qui il ſe tint un Conſeil de guerre , auquel affifterent
tous les Generaux des troupes combinées.
En conféquence des reſolutions priſes dans ce
Confeil , ces troupes ſe réplierent le 2 du mois
dernier fur Pardubitz.
Le 3 Juillet quelques Chaſſeurs de l'armée duRoi
de Pruffe tenterent d'enlever un détachement des
troupes de S. M. H. On fit feu fur eux , & il y
en cut 8 de tués , ainſi que l'Officier qui lescom
mandoit.
Le 6 un détachement de l'armée du Roi de
Pruffe chargea une Garde avancée , & l'obligea
de ſe replier ſur un poſte occupé par des Huf
ſards. Le même détachement attaqua enſuite ce
poſte dont il s'empara ,& où il fit unOfficier &
12 foldats priſonniers.
LePrinceCharles de Lorraine appritle 8 par les
depêches du Colonel Wilczewsky , que les enne
mis s'étoient rendus maîtres dedivers autres poftes
aux environs de Plotiſtie , & qu'un de leurs
Régimens étoit en marche vers ce dernier poft
Le lendemain on s'apperçut que leur aîle droite
étoit affoiblie , & l'on fut inftruit le ſoir que Sa
Majesté Fruffienne avoit fait undétachement confiderable
de fon armée pour tenter quelque entrepriſe
. Sur cette nouvelle le Prince Charles
de Lorraine ſe rendit au quartier du Duc de Saxe
Weſſeinfels , où il ſe tint un Conſeil de guerre.
Ufut reſoludans ce Conſeilde ne point faire chan
ger
AOUST. 1745. 217
ger de poſition à l'armée , dont le front étoit couvert
par l'angle que forme le confluent de l'Elbe
&del'Adler,&d'envoyer ſeulement quelques troupes
legeres obſerver les mouvemensdes ennemis.
Les ennemis jetterent le 10 deux ponts ſur l'Elbedans
les environs de Schirmitz , pour ſe procurer
la facilité de fourager en déça de ce fleuve.
Le même jour un de leurs Partis s'avança jufqu'à
Nedieliſtie , d'où il enleva tous les grains
qui s'y trouverent.
On apprit le 11 que le Roi de Pruſſe avoit
fait un mouvement ſur ſa gauche ; qu'un détachement
de ſon armée avoit mis à contribution
les Bourgs de Koſteletz &de Tſchaſtalovvitz , &
qu'un autre Corps de troupes Pruſſiennes avoit
marché vers Aujeſt ; qu'il avoit exigé des fommes
conſidérables des Bourgs de Czernichovvitz
& de Solnick , & qu'il paroiſſoit vouloir penetrer
par Reichenau dans la Moravie. Depuis on
aété informé par des lettres du Comte de Nadafti
que ce Corps étoit retourné en arriere.
Comme ſa marche auroit pû avoir pour objet de
furprendre Tiniſcht , le Comte de Nadaſti avoit
renforcé ce poſte par un détachement aux ordres
du Major Général Radicati , & il s'étoit
avancé de ce côté pour s'oppoſer à l'entrepriſe
des ennemis .
Le 14 deux bataillons Pruſſiens commandés
par le Lieutenant Général Gefler & par le Mafor
Général Ziethen paſſerent l'Elbe à Lechanitz
avec 300 Huſſards de leur armée & avec quelques
pieces de canon,
Les Pruffiens ont fait juſqu'au 17 divers mouvemens,
pour renforcer les détachemens qu'ils avoient
à Aujeſt , à Scalka & à Kuska , ſous les ordres
du Major General Winterfeldt.
K
218 MERCURE DE FRANCE.
4
Ily eut le 16une vive efcarmouche entre les
Huffards de l'armée de la Reine & quelques
Regimens de Dragons des ennemis , mais la
perte ne fut confiderable ni d'une ni d'autre
part.
Le Lieutenant Colonel de Deſoffi donna avis
le 18 au Prince Charles de Lorraine qu'ayant
paffé l'Elbe avec un Corps de Huffards , il avoit
attaqué le détachement commandé par le Lieutenant
Colonel Hans Schutz ; qu'on avoit fait
prifonniers dans cette occafion cinq Officiers &91
Huffards des troupes du Roi de Pruffe , & que
le Lieutenant Colonel Hans Schutz avoit été tué.
Cet Officier paroît être fort regretté de fa Majeſté
Pruſſienne , qui envoya le même jour un
Trompette , pour ſçavoir s'il avoit été trouvé parmi
les morts.
८. ALLEMAGNE.
Na appris de Vienne du 31 Juillet qu'on
ya été informé par un courier arrivé de
l'armée qui eſt ſous les ordres du Prince Charles
de Lorraine , que les Huffards avoient arrêté
un Officier Pruffien , fur lequel on avoit trouvé
des dépêches importantes. Les lettres du mêmecourier
marquent que cette armée étoit toujours
dans la même poſition , & que le Prince Charles
paroiffoit n'avoir d'autre objet que d'empêcher
les ennemis de paffer l'Elbe .
La Reine a reçu trois autres couriers , e premier
de Siléſie , le fecond de Wurtzbourg , &le
troiſiéme de Turin. Le premier a rapporté qu'un
detachement d'Infurgens avoit attaque 150 Pruffiens
, dont laplupart étoient reftés fur laplace,
AOUST 1745. 219
ou avoient été faits priſonniersde guerre.
Selon lesdépéches dont le ſecond étoit chargé ,
l'Evêque de Bamberg & de Wurtzbourg a promis
de faire marcher ſes deux Régimens à l'armée
que commande le Grand Ducde Toscane.
Ona ſçû par le troiſième de ces couriers , que
la République de Gênes avoit conclu un Traité
d'Alliance avec les Cours de France , d'Eſpagne
&de Naples,
Le Miniſtre qui réſide à Vienne de la part de
la République de Gênes , a remis aux Miniſtres
de la Reine une Déclaration , par la quelle les
Genoisdonnent part à S. M. des réſolutions qu'ils
ont priſes , & des motifs qui les y ont déterminés.
La Reine a ordonné de repondre à ce Miniftre
, que depuis long-tems elle étoit inſtuite des
engagemens de la République de Gênes avec la
France & avec l'Espagne , & qu'elle regardoit
comme ennemis ceux qui fourniffoient des troupes
oud'autres fecours aux Puiſſances avec lef
quelles elles étoit en guerre.
:
Selon les lettres écrites de la Haute Siléſie ,
unCorps de fix mille hommes des troupes Pruf
ſiennes étant arrivé devant Coſel avec un train
d'artillerie pour en former le ſiége , les Generaux
Efterhafi , Caroli & Keil ont raſſemblé les
troupes qui ſont ſous leurs ordres , afin d'aller
fecourir ce pofte que ſa ſituation ſur l'Oder rend
très-important.
LeGrand Duc de Toſcane a dépêché le Baron
de Stappel à la Reine , pour lui annoncer
que l'armée Françoiſe commandée par le Prince
de Conty avoit repaffé le Rhin .
Onmandede Francfort que le Prince de Conty
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
!
1
1
avoit transféré ſon quartier general de Stenheim
à Offenbach , qui n'est qu'à une lieuë de Francfort
, & que les grandes Gardes de l'armée qu'il
commande ont été portées juſqu'à une petite
diſtance de cette Ville .
Ce Prince a fait conduire & jetter fur le Rhin
près de Stockſtadt le pont qui étoit à Rhein
Turcheim , & il a envoyé du même côté la plus
grande partie des équipages des troupes Françoiſes.
Il paroit perſiſter dans la réſolution de
difputer lepaffage du Mein àcelles de la Reine de
Hongrie , les François occupant toujours le poſte
de Hoechst & pluſieurs autres ſitués le long de
cette riviere.
Le Grand Duc de Toſcane eſt arrivé à l'armée
de S. M. Hongroiſe , & il ena pris le commandement.
Cette armée a marché de Langenſelbot , &
eft allée camper à Windelken , fa droite appuyée
àla Nida.
On apprend de l'armée Françoiſe qu'on ya
entendu le 4un grand bruit d'artillerie du côté
deHoechſt , ce qui a fait conjecturer que ce poſte
pouvoit avoir été attaqué par le Grand Duc de
Toſcane.
tous
1
L'Aſſemblée de la Diette qui doit ſe tenir
pour l'Election d'un Empereur a été de nouueau
differée à cauſe du retardement de l'arri
vée des Ambaſſadeurs de pluſieurs Electers , &
l'Electeur de Mayenc,e voyyaanntt qquuee malgré
les efforts qu'il a fait pour accelerer cette Election
, il n'est pas encore poſſible d'en fixer le
tems , a fait ſuſpendre les préparatifs auſquels il
avoit ordonné de travailler pour ſon entrée pus
blique en cette Ville,
AOUST. 221 1745
LeGrand Duc de Toſcane alla camper le 23 à
Lorſch , où il eſt demeuré juſqu'au 27 , qu'il s'eſt
remis en marche pour s'avancer ſur le Neckre.
Il a établi ſon Quartier à Wensheim.
L'armée Françoiſe qui eſt ſous les ordresdu
Prince de Conty reglant ſes mouvemens fur
ceuxdes troupes de la Reine de Hongrie a quitté
les environs de Worms pour remonter le
Rhin, & pour ſe poſter à Oggersheim entre
Franckental & Spire.
Le Prince de Conty a fait élever pluſieursbatteriesde
canon ſur le bord du Rhin , afin de couler
àfond les bâtimens qui porteront des vivres à
l'armée de S. M. H. Il a laiſſé le Comte de Segur
àWorms avec unCorps de troupes , quiydemeurera
juſqu'à ce que les magaſins de l'armée du
RoiTrès-Chrétienayent été tranſportésdeWorms
àSpire.
Onmandede Hambourg du 11 de Juillet que
les Lettres de Pétersbourg marquent que le 20
leBaron de Mardefeldt , Envoyé Extraordinaire
*duRoi de Pruſſe auprès de l'Imperatrice de Ruffie ,
avoit eu de cette Princeſſe une audience particuliere
, dans laquelle il lui avoit donné part de la
victoire remportée le 4à Friedberg par Sa Majeſté
Pruſſienne ſur l'armée de la Reine de Hongrie&
du Roi de Pologne Electeur de Saxe. Ces
Lettres ajoutent que l'Imperatrice de Ruſſie avoit
ordonné à ſept Regimens de marcher vers les frontieres
de la Perſe.
Suivant les avis reçus de Dantzick un Corſaire
commandé par un Capitaine nommé Degener ,
dont onignore la Nation , croiſe depuis quelque
tems ſur la côte de la Pruſſe Polonoiſe , & il
s'eſt emparé de pluſieurs vaiſſeaux , entr'autres
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE
de deux Anglois. Il a voulu conduire à Pillau
quelques-unes de fes priſes , mais le Gouverneur
de Konigſberg a défendu de le recevoir dans ce
Port.
Ladifficulté de ſubſiſter plus long-tems ſur le
borddu Mein ayant déterminé le Prince de Conty
à s'éloigner de cette riviere , ce Prince a faic
replier le pont de Hoechſt , & il a marché à
Phungſtat , après avoir envoyé ordre aux troupes
qui étoient à Offenbach ſous les ordres du
Marquis de la Farre , & à celles que le Marquis du
Chatel commandoit à Nidershot , de venir le rejoindre.
Ces deux Lieutenans Généraux arriverent
le 14 au camp de Phungſtat avec leurs troupes ,
maismalgré toutes les précautions qu'on put prendre,
les Huffards ennemis enleverent pluſieursdes
équipages dela Diviſion du Marquis de la Farre.
Le même jour l'armée décampa de Phungſtat , &
ſe rendit à Gernsheim , lePrince de Conty ayant
laiſſéà Griesheim le Comte de Berchiny avec 12
Compagnies de Grenadiers , 600 hommes de Cavalerie&
tous les Huſſards , & ayant envoyé diversdétachemens
d'Infanteriedu côtédu Bergſtraff.
Onreçut avis à Gernsheim que le Baron de Berencklau
, à la tête d'un Corps de 6000 hommes
des troupes de la Reine Hongrie avoit paffé le
Rhinprès de Biberick , & le Prince de Conty envoya
ordre ſur le champ au Comte de Coigny , qui
étoit à Wattenheim avec les gros équipages , &
qui a été renforcé d'une Brigade d'Infanterie &
d'une de Cavalerie , de ſe. porter de ce côté-ci
de ce fleuve , afin de couvrir les ponts de Rhein
Turchem , en cas que le Baron de Berenckau s'avançâtvers
Oppenheim . L'armée ſe remit le 17 en
marche pour s'approcher de ſes ponts.Le 18 toυς
AOUST 1745 . 223
les équipages paſſerent le Rhin ,& le 19 à la pointedujour
l'armée étant dans les environs du village
de Northeim , il parut It Régimens de Huffards
& 5000 Croates de l'armée ennemie , à laquelle
le Grand Duc de Toſcane avoit fait paſſer
le Mein , dès qu'il avoit été informé de la retraite
du Prince de Conty.
fut
&
Ces troupes ne tarderent pas à attaquer laCavaleriequi
étoit à l'arriere-garde , & qui d'abord
ne préſentant pas un front affés large
obligée de plier , mais qui enſuite les repouſſa avec
la plus grande valeur. Les Grenadiers ſeconderent
par un feu très-vif les efforts de la Cavalerie ,
l'armée , qui avoit été partagée en cinq Colonnes ,
fe réunit en deux fur le bord du Rhin , afin de
paffer ſur ſes deux ponts. Toutes les troupes les
eurent paffés à deux heures après-midi , fans avoir
perdu plus de 200 hommes , & après en avoir tué
au moins 800 aux ennemis .
Le déblai des ponts ne réuffit pas auffi heureuſement
qu'on s'y étoit attendu. Ils devoient ſe replier
en entier par un quart de converſion , mais
les cables ne s'étant pas trouvés affés forts pour
: les retenir , ſe rompirent , & l'on fut dans la néceffité
de mettre le feu aux deux ponts.
Le Baron de Berencklau , qui avant le paſſage
de l'armée fit mine de vouloir attaquer ces ponts ,
ne s'y haſarda point. Il a enveloppé près d'Oppenheim
deux Compagnies Franches des troupes
du Roi ,& il a fait priſonniers la plupart des Officiers&
des Soldats de ces Compagnies .
i
:
111
# 24 MERCURE DE FRANCE,
S
ITALIE.
Elon les lettres écrites le 21 Juillet de l'armée
combinée de France&d'Eſpagne , cette
armée qui est arrivée le 19 au camp de Rivalta y
ſéjourna le lendemain. Le Duc de Modéneaccompagné
du Comte de Gages , du Marquis de la
Viefville Géneral des troupes Napolitaines & du
MarquisBrignolé Commiſſaire General commandant
les troupes de la République de Gênesſe ren-
Witle 20 dans ce camp , & il s'y tint chés l'Infant
Don Philippe un Conſeil de guerre. Il a été réſolu
dans ceConſeilque l'armée combinée de France&
d'Eſpagne iroit le 21 occuper le Camp de Sezzolo,
&que celled'Eſpagne & de Naples qui eſt ſous les
ordres du Duc de Modéne ſe porteroit à Boſco ,
qu'elley placeroit ſa droite & qu'elle étendroit ſa
gauche à une demie lieuë de la droite du camp de
l'Infant. Le zo au ſoir on fit marcher des détachements
des deux armées , les uns vers Caſtellaccio
&Borgoratto du côté d'Alexandrie , les autres vers
Tortone&Serravale. Deux cent hommes de Cavalerie
des troupes de l'Infant Don Philippe qui
étoient en avant avecles Officiers de l'Etat Major
pour reconnoître la poſition des ennemis ont rencontré
un parti de Huſſards qu'ils ont enveloppé.
Pluſieurs de ces Huſſards ont été tués & l'on en a
fait priſonniers ſept & un Officier .
Onmande duCamp d'Acqui du 14 Juillet que
le 6 l'armée combinée de France & d'Eſpagne
marcha fur trois Colonnes du Camp de Carcare
à Bego , où l'Infant Don Philippe établit
fon Quartier.
Les troupes ennemies , qui gardoient la Vallée
de Spino, ſe retirerent à l'approche de l'armée
AQUST. 1745 . 225
& les partis qu'on envoya à la découverte ,
rapporterent que tout le Païs étoit ſans défenſe
juſqu'à Acqui.
Le Roi de Sardaigne ayant envoyé une partie
de ſes troupes au Comte de Schullembourg , &
ce Prince tenant toujours vingt Bataillons ſur le
Haut Tanaro , le Maréchal de Maillebois a propoſé
à l'Infant de ne laiſſer dans la Vallée de
Bormida que les troupes néceſſaires pour maſquer
ces vingt Bataillons , & de ſe porter ſur Acqui
fans aucun délai. En conféquence , l'armée alla
camper à Spino , la Cavalerie dans la plaine
en avant de la ville , & l'Infanterie , partie,
à droite de la Bormida , partie ſur la hauteur de
S. Quentin . Quatre Bataillons & douze cent
hommes de Cavalerie furent détachés ſous les ordres
du Marquis Pignatelli , Lieutenant Général
des troupes Eſpagnoles , pour s'emparer d'Acqui
Cedétachement , en paſſant à Bertagno , chaſſa
dece poſte les Compagnies Franches de l'ennemi ,
qui y étoient logées , & il entra dans la Ville
d'Acqui à ſept heures du foir. Un Bataillon du
Régiment de Montferrat , qui compofoit la garniſon
de cette Ville , s'en étoit retiré une heure
avant l'arrivée du détachement On a pourſuiv i
ce Bataillon , & l'on en a fait une trentaine de
priſonniers.
L'inveſtiſſement du Château d'Acqui ayant été
formé le même jour , cette Fortereffe s'est renduë
le lendemain. La garniſon confiftoit en cent
cinquante hommes , moitié troupes reglées qui
ont été faites priſonnieres de guerre , moitié milices
qui ſe font renduës àdifcretion .
Sur la nouvelle qu'on eut qu'un Régiment
de Dragons Piedmontois s'étoit avancé à Sacello ,
pour détruire les moulins & enlever les beſtiaux
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
des villages voiſins , l'Infant l'a fait attaquer par
le Marquis Pignatelli avec ſix cent Grenadiers&
douze cent homines de Cavalerie , qui ayant mis
ce Régiment en fuite , l'ont obligé de ſe replier
vers Alexandrie.
Toute l'armée s'eſt remiſe en marche fur
trois Colonnes , pour venir occuper le camp d'Ac--
qui , & l'on a envoyé un détachement àCaffina.
Selon les lettres écrites de l'armée que commande
le Duc de Modéne , le Comte de Schullembourg
a donné ordre de fortifier la Tour de
Garofalo & les troupes de la Reine de Hongrie
ont appuyé leur droite au Po, & leur gauche à
la Serivia , où elles ont conſtruit pluſieurs retranchemens
Tous leurs magaſins & leurs équipages
ont été conduits de l'autre côté du Po . Elles
cauſent beaucoup de degât dans le Païs , pillent
les maiſons , & rompent les meules & moulins .
,
On mande de Turin du 16 du mois dernierque
le Marquis Curlo , Envoyé de la République de
Gênes auprès du Roi de Sardaigne , s'étant rendu
chés le Marquis deGorſegne , nommé Secretaire
d'Etat au Département des Affaires Etrangeres
depuis la mort du Marquis d'Ormea
Lui remit de la part de cette République
une Déclaration , qui porte que les Gênois avoient
gardé juſqu'à preſent une parfaite impartialité
dans les affaires generales de l'Europe , fondés
fur l'eſpérance d'obtenir des Puiſſances , qui ont
conclu le Traité de Worms , des ſûretés ſuffifances
contre le danger dont ils étoient ménacés
par ce Traité , mais queſe voyant fruſtrés de
cette eſpérance , ils ne pouvoient ſe diſpenſer
deprofiter des ſecours que les Rois de France ,
d'Eipagne & des Deux Siciles leur avoient offerts;
que ces Puiſſances ayant exigé qu'ils ſeconAOUST
1745. 227
daſſent les opérations des armées qu'elles ont
fair aſſembler en Italie , ils étoient convenus de
fournir à leurs Majestés Très-Chrétienne , Catholique&
Sicilienne un train d'artillerie & un
Corps de troupes auxiliaires , & que la République
attendu ce qu'elle avoit reglé avec les Souverains
ſes Alliés , & l'obligation dans laquelle elle fe
trouvoit de veiller plus attentivement quejamais
à la défenſe de ſes Etats , ne permettroit plus
l'entrée ſur ſon territoire aux troupes Piedmontoiſes
nià celles de la Reine de Hongrie.
Le Marquis de Gorſegne repondit qu'il en informeroit
le Roi , & ce Miniſtre a envoyé M. Ruiberti
, Premier Commis des Affaires Etrangeres,
déclarer au Marquis Curlo que le Roi s'étoit attenduà
la demarche de la République de Gênes ;
qu'au reſte cette République avoit tort de ſe
plaindre du Traité de Worms ,puiſque l'interêt
de pluſieurs Puiſſances , &celui de S. M en particulier
, demandoient qu'on s'oppoſât à la facilité
que les Ports de la République donnoient à
I'Eſpagne pour troubler le repos de l'Italie ; que
la République nedevoit point douter que le parti
qu'elle prenoit , ne l'expoſat au reffentiment du
Roi , & qu'elle pou roit s'imputer à elle même
les malheurs qui en reſulteroient.
Quelques jours après qu'on a été informé de la
conclufion du Traité des Rois de France , d'ef
pagne & des deux Siciles avec la République
de Gênes , M. de Villattes , Envoyé du Roi de
la Grande Bretagne à Gênes eſt allé s'embarquer
à.Livourne , pour porter des inſtructions
de la part de S. M. B. à l'Amiral Ravvley ſur la
conduite que cet Amiral tiendra à l'égard des
Gênois .
Le Baron de Blonay , ci-devant Miniſtre du
1
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
Roi de Sardaigne à Dreſde , accompagne M. de
Villattes dans ce voyage.
On a appris du Campde Fregarollo que l'armée
combinée de France & d'Eſpagne s'eſt remiſe en
marche ſur trois colonnes& ſe rendit du Camp de
Sezzolo à celui-ci, qui n'est qu'à une lieuë d'Alexandrie.
Les troupes commandées par le Duc deModéne
quitterent en même tems le Camp de Boſco, pour
ſe porter à San Giuliano , & par cette poſition les
deux armées ſont en état d'occuper I intervalle
qui eſt entre Alexandrie & Tortone.
M. de Seves , Lieutenant Général dans les troupes
Napolitaines , a été détaché pour aller faire
le fiége de Seravalle que couvrent ces deux
armées.
2
Le Marechal de Maillebois & le Comte de
Gages ayant reſolu de s'affûrer par eux - mê
mes de la poſition des ennemis , afin que l'Infant
Don Philippe put ſe déterminer ſur cel
le que ſon armée & les troupes qui ſont ſous
les ordres du Duc de Modéne devoient prendre
pour la fuite des opérations on ordonna trois .
détachemens , un de deux mille hommes de l'armée
que commande le Duc de Modéne , l'autre
dedix huit cent hommes & le troifiéme de deux
cent , ces deux derniers détachemens des troupes
Françoiſes. Le Maréchal de Maillebois & le Comte
de Gags ſe mirent à la tête du premier dé
tachement. Le ſecond aux ordres u Marquis de
Montal , Lieutenant Général , maſqua le pontde
Monte Caftello , & le troiſiéme fut destiné à ef
corter les Ingenieurs chargés de reconnoître le
environs d'Alexandrie. Avec le premier détache
ment le Maréchal de Maillebois & le Comt
de Gages s'avancerent ſur larive du Po , pen
t AOUST. 1745. 229
1
dant qu'on fit fur la gauche un fourage juſqu'aux
portes d'Alexandrie. Ils revinrent enfuite examiner
le Eas Tanaro & les portes que les ennemis
ønt endeçà de cette riviere . Une heure avant la
nuit , dans le tems que ces Généraux marchoient
à Caſtelceriole , il parut une troupe de Huſſards
en avant d'une Caſſine , où il y avoit de l'Infanterie.
Les Cavaliers & les Dragons Eſpagnols de
l'avant-garde de l'eſcorte du Maréchal de Mail-
Iebois & du Comte de Gages fondirent fur ces
Huſſards avec tant de vivacité , que non ſeulement
ces derniers eurent une vingtaine d'hommesde
tués, mais qu'on leur fit pluſieurs prifonniers ,
avant qu'ils ſe fuſſent ralliés ſous le feu de l'infanterie
qui les foutenoit. La nuit étant ſurvenue ,
on ne put profiter de cet avantage.
Le Marquis de Montal rencontra de ſon côté
un détachement conſidérable de Huſſards , ſuivi
de beaucoup d'Infanterie & de Cavalerie. Il ſoutint
les efforts de ce Corps juſqu'à cinq heures
du ſoir, qu'il prit le parti de ſe retirer derriere
le village de Caſtelceriole & il n'y eutdans cette
occafion que dix foldats tués ou bleſſes , & deux
Officiers bleſſés légerement.
On a été informé par une lettre du Marquis
deMirepoix , qui eſt reſté à Mileſino avec 12 Bataillons,
afin d'obſerver les troupes que les ennemis
ont laiffées pour couvrir Ceva , qu'il avoit attaqué
le Corps campé à Monteſemo ; que ce Corps avoit
été battu & s'étoit retiré en deſordre ſous Ceva ;
qu'il y avoit eu trente ſoldats de tués du côté des
ennemis auſquels on avoit fait foixante priſonniers.
& que cent cinquante Païſans , qui avoient été
trouvés armés dans leur Camp , avoient été paffés
au fil de l'épée.
230 MERCURE DE FRANCE.
ESPAGNE.
OR
N apprend de Madrid du 6 Juillet que le
a envoyé les marques de l'Ordre de la
Toiſon d'Or , au Duc de Lauraguais , qui eſt venu
de la part du Roi Très ( hrêtien , recevoir Madame
la Dauphine ſur la frontiere des Royaumes
de France & d'Efpagne.
GENESET ISLE DE CORSE.
Ο
N mande de Gênes du 4 Juillet que le
Comte de Schullembourg , Commandant en
chefde l'armée de la Reine de Hongrie ,avoit
fait demander de fortes contributions à la Ville
de Novi , dont il avoit ordonné d'arrêter le
Gouverneur , & de defarmer les habitans , mais
qu'une partie de l'armée Eſpagnole , qui eſt ſous
les ordres du Duc de Modéne , ayant paffé la mon .
tagne de la Bochetta & ayant forcé tous les retranchemens
que les Allemands avoient conſtruit de
diſtance en diſtance dans l'eſpace de près d'une
lieuë & demie aux environs de Novi , l'armée
de ſa Majesté Hongroiſe avoit abandonné les terres
de la République ,& s'étoit retirée du côté de
Tortone.
Quatre mille Croates qui défendoient les retranchemens
attaqués par les Eſpagnols , ont été
fort maltraités , & les Eſpagnols leur ont fait plus
de mille priſonniers .
Dix mille hommes des troupes que le Gouvernement
a fait lever ſe ſont mis en marche vers
Novi.
Dix Compagnies deGrenadiers des troupes Eſpa
gnoles , commandées par l'Infant Don Philippe
AOUST. 1745 . 231
ſe,ſont emparées d'un poſte appellé l'Altare , qui
appartient au Roi de Sardaigne .
Le Maréchal de Maillebois a occupé les hauteurs
& pluſieurs poſtes avantageux près de Final
. Ce Général a fait avancer en même tems du
côté de là Pieve un Corps de ſept à huit mille
hommes des troupes Françoiſes .
,
La République de Gênes a pris la réſolution
dejoindre ſes troupes à celles des Rois de France ,
d'Eſpagne & des deux Siciles en conféquence
d'un Traité qu'elle a conclu avec ces trois Puiffances
,& par lequel leurs Majestés Très-Chrétienne
, Catholique & Sicilienne lui garantiſſent tous
les Etats qu'elle poſſede , particulierement le
Marquiſat de Final. Il paroît à ce ſujet un Ecrit
qui porte que la République , depuis qu'elle a recouvré
fon ancienne liberté , n'a eu pour but dans
toute ſa conduite que de conſerver ſes Domaines
, & d'affûrer à ſes ſujets une tranquillité , à
la faveur de laquelle ils puſſent ſe procurer par
leur commerce & par leur induſtrie les avantages
queleur refuſe la ſterilité de leur Païs ; que
pour cet effet elle a toûjours cherché par lesattentions
les plus reſpectueuſes , à mériter là bienveillance
des differentes Puiſſances de l'Europe ,
qu'elle a obſervé dans la même vûë une neutralité&
une impartialité des plus exactes entre les
Puiſſances qui font en guerre , mais que ces égards
n'ont point été capables de la mettre à l'abri des
entrepriſes de la Cour de Turin ; que les projets
de cette Cour ſe ſont manifeſtés , fur tout en l'année
1733 , lorſque l'Empereur Charles VI , par
un Mémoire qu'il publia pour lors , fit connoître
que le Roi de Sardaigne n'avoit refuſe de ſoûte
nir les intérêts de la Cour de Vienne , que par
ce que ſa Majesté Impériale , trop juſte pour dif
232 MERCURE DE FRA
ז
poſerde ce qui appartenoit à autrui , n'avoit pa
voulu ſe prêter à le mettre en poffeſſion du Marquiſat
de Final , & de quelques autres Fiefs de la
Ligurie ; que ces mêmes projets éclaterent encore
davantage en 1735 , & que dans la liſte des Fiefs de
l'Empire , deſquels le Roi de Sardaigne demanda
la Superiorité territoriale , la République vit ceux
de Rezzo , d'Alto & de Caprauna , qui de tems
immémorial faifoient partie de l'Etat de Gênes ;
que ce Prince follicita auſfi , non ſeulement la
Superiorité territoriale , mais encore la jouiſſance
de quelques autres Fiefs ; qu'enfin le Traité de
worms lui a donné lieu d'eſperer d'obtenir ce qu'il
deſiroit ; que la Reine de Hongrie & le Roi de
la Grande Bretagne lui ayant promis par ce Traité
le Marquiſat de Final , ſur lequel leurs Majeítés
Hongroiſe &Britannique n'ont aucun droit, les troupes
Piedmontoiſes ſe font avancées ſur les confins
du territoire de la République , & en ont occupé
toutes les avenuës ; que le Roi de Sardaigne a
défendu à ſes ſujets de fournir des vivres à ceux
de la République ; qu'en dernier lieu un détachement
des troupes de ce Prince eſt venu ſurprendre
Vintimille , &a brûlé les magaſins qu'on y
avoit établis ; que ces démarches de la Cour de
Turin ont mis la République dans la néceſſité de
pourvoir à ſa défenſe , & de s'appuyer des ſecours
des Rois de France , d'Eſpagne & des deux Siciles
; qu'elle eſt très éloignée , en faiſant cette
démarche , de vouloir donner aucun ſujet de mécontentement
à la Reine de Hongrie ni au Roi
de laGrande Bretagne ; qu'elle conſerve pour ces
deux Puiſſances les ſentimens de reſpect dûs à
leur haute dignité , & qu'elle ſe fera toujours un
p'aifir d'entretenir avec leurs ſujets les liaiſons
d'amitié & de commerce qui ſubſiſtent depuisſi
AOUST. 1745. 233
long-tems entre leurs Etats & la République.
Les troupes de la Reine de Hongrie,enſe re.
tirantdes terres de la République , ont commis
de très grands deſordres par tout où elles ont
paffé , ayant emporté les armes des habitans&
tout ce qu'elles ont pu enlever.
,
Trois mille cinq cent hommes de l'armée Efpagnole
, qui eſt ſous les ordres du Duc de Modéne
entrerent le cinq Juillet dans Novi ,
& ce Prince faiſoit ſes diſpoſitions, pour aller attaquer
l'armée de S. M. Hongroiſe , auſſi-tôt qu'il
auroit été joint par l'artillerie qu'il attendoit .
Cette derniere armée est actuellement entre Tortone&
Alexandrie , & l'on a appris que le Comte
de Schulembourg , qui la commande , avoit fait
jetter deux ponts ſur le Po.
Les Païfans de la Vallée de Polſevera conduiſent
à Gênes tous les jours un grand nombre de
priſonniers qu'ils font ſur cette armée.
L'avant-garde des troupes commandées par
l'Infant Don Philippe , a defait en s'avançant de
Final vers Ceva , un Corps de huit cent hommes ,
qui avoit entrepris de s'oppoſer à fon paſſage. Un
autre détachementdes troupes Piedmontoiſes , qui
a voulu enlever quelques équipages des troupes
de S. M. T. C. dans les environs de Vintimille
& de la Bordiguera , a été taillé en piéces.
Deux Galiottes Napolitaines font arrivées à Gê
nes ces jours derniers ,& y ont débarqué vingtpiécesde
canon, qu'on a fait partir auſſitôt pour leCamp
du Duc de Modéne avec neuf cent barils de pou
dre apportés par une Tartane Françoiſe.
II croiſe toûjours ſept à huit Vaiſſeaux de guerre
Anglois dans ces Parages depuis Porto-Fino juſqu'à
Albenga.
Aufſitôt que le Conful , qui refidoit à Genes
۱
234 MERCURE DE FRANCE.
M
pour la Nation Angloiſe , a été informé de la réſolution
priſe par la République de joindre ſes
troupes à celles des Rois de France , d'Eſpagne &
des deux Siciles , il s'eſt embarqué pour retourner
en Angleterre.
On s'attend que la flotte commandée par l'Amiral
Rawley reparoîtra bien-tôt ſur les côtes
de cet Etat , & l'on eſt occupé à prendre des mefures
pour s'oppoſer aux entrepriſes qu'elle pourroit
former.
L'Efcadre Angloiſe qui croiſe dans ces Parages
, ſe préſenta le 12 Juillet à la hauteur de ce
Port , mais la nuit ſuivante elle reprit le large.
Quoique les Anglois retiennent à Livourne un
grand nombre de bâtimens Gênois , ils en ont
laiffé paffer ces jours derniers quelques-uns qui ont
apporté du bled , & ils ſe ſont contentés de les
viſiter. L
Le dommage cauſé par les troupes de la Reine
de Hongrie à Novi & dans le territoire qui en
dépend monte à plus d'un million. Non feulement
elles ſe ſont fait rendre l'argent de tout
ce qu'elles y avoient acheté avant que la République
ſe fût déclarée , mais les ſoldats & même
pluſieurs Officiers , le piſtolet à la main , ont enlevé
la bourſe aux maîtres des maiſons où ils logeoient.
Le premier Bataillon du Régiment de Ligurie ,
le ſeui qui reſtât à Gênes des troupes reglées de
la République , s'eſt mis en marche le 15 pour
aller joindre les troupes Eſpagnoles.
On ne peut exprimer le zéle & l'ardeur que
les Païfans , tant de l'interieur du Païs , que de
la côte , montrent pour la défenſe des frontieres .
L'Infant Don Philippe voyant le courage avec
lequel ils s'y portent a envoyé au Gouverneur
AOUST. 1745. 235
de Savone cinq cent fufils pris aux Piedmontois ,
afin qu'il les diſtribuât à ces Païfans , particulie
rement à ceux du Comté de Vintimille.
L'avant-garde de l'armée Eſpagnole qui eft
fous les ordres du Duc de Modéne s'eſt avancée
le 14Juillet àCapriata & la Cavalerie de cette
avant-garde eſt ſur le bord de l'Orba .
Depuis la priſe de la Ville & du Château d'Acqui
l'Infant Don Philippe y a établi fon quartier.
Toute l'artillerie qu'on attendoit d'Eſpagne&
de Naples eſt arrivée à Gênes & à Savone
, à l'exception de deux canons &d'un mortier,
qui étoient ſur une barque dont les Anglois
-ſeſontrendus maîtres. Cette artillerie , avec celle
de la République , monte à plus de cent piéces
de batterie , outre celles de campagne& les mortiers.
Il parût le 19 Juillet à l'eſt une Eſcadre
de dix à douze Vaiſſeaux de guerre Anglois,& fon
approche donnant quelque inquiétude , on fit avancer
les cinq galeres de la République vers l'embouchure
de ce Port , & fortir pluſieurs barques ,
avec ordre d'aller à la découverte & de faire
des ſignaux , fi cette E cadre s'avançoit pendant
la nuit. On ordonna en même-tems à tous les
Canonniers de ſe trouver à leurs poſtes. L'Eſcadre
Angloiſe ſe contenta de bordayer le long de
lacôte tout cejour&le jour ſuivant, ſe tenant hors
dela portéedu canon. Vers le ſoir du lendemain ellefut
jointe par deux autres Vaiſſeaux qui venoient
de 1Oüeft. Elle s'éloigna le 21 Juillet,& comme elle
prit ſa croifiereà la hauteur de Porto-Fino , on
crut qu'elle ſe propoſoit de ſurprendre un nouveau
Convoi qu'on diſoit venir de Naples On apprit le
25 qu elle s'étoic approchée de Savone , & que s'étant
placée derriere un rocher qui la mettoit à
236 MERCURE DE FRANCE.
couvert de l'artillerie de la Fortereffe , elle avoit
commencé à bombarder la Ville. Depuis le 25
juſqu'au 26 elle y a jetté une quantité prodigieufe
de bombes , dont ſept ou huit ſeulement ont
cauſé quelque dommage,
Le Gouverneur de Savone a fait établir fur
une montagne vis-à-vis du rocher , derriere lequel
l'Eſcadre ennemie étoit portée unebatterie
qui a tiré avec tant de ſuccès , que pluſieurs
Vaiſſeaux de cette Eſcadre ont été conſidérablement
maltraités , & qu'elle a été obligée de ſe retirer...
Les Anglois ont arrêté un Vaiſſeau Suédois fur
lequel ily avoit cinquante mille Liſbonnines , valant
ſeize cent mille livres de France , & ils ont
enlevé toutes celles qui appartenoient aux Genois.
On a reçu avis que les troupes de la Reine de
Hongrie & celles du Roi de Sardaigne avoient
repaflé le Tanaro .
0
GRANDE BRETAGNF.
Nmandede Londres du vingt - trois Juillet
que les Lords Régens de la Grande Bretagne
ont tenu pluſieurs Conſeils à l'occaſion de
la rapidité des conquêtes du Roi de France
dans les Païs Bas. Lees Commiſſaires de l'Amirauté
ont demeuré fort long - tems affemblés
, & ils ont expedié un grand nombre d'ordres
pour differens Ports d'Angleterre& d'Irlande .
Un bâtiment a fait voile pour Oftende , où
il portoit deux cent cinquante barils de poudre &
quelques autres munitions de guerre .
On mande de Lisbonne que les Vaiffcaux de
guerre le Kennigton & Alderney y ont conduit
trois bitimens François , chargés de ſucre & de
AOUST. 1745 . 237
cacao , qui venoient de S. Domingue. Quelques
autres Navires ennemis ont été pris par les Armateurs
Anglois.
L'équipage d'un bâtiment de Hambourg , arrivé
depuis peu de Cadix a affûré qu'un Vaiſſeau
de Regiſtre y avoit apporté de la Vera - Cruz
cinq millions de pieces de huit pour le compte du
Roi d'Eſpagne , indépendamment des ſommes &
desmarchandises dont il étoit chargé pour divers
particuliers,&qu'on y attendoit encore inceſſamment
des Indes neuf autres Vaiſſeaux.
La Compagnie de Turquie a reſolu de faire un
préſent au Capitaine Michel , Commandant le Navire
le Gibraltar , & de faire diftribuer une fomme
à l'équipage de ce bâtiment , pour recompenfer
la valeur avec laquelle ils l'ont défendu contreun
Armateur François , qui l'avoit attaqué le
sodu mois dernier près de l'Iſle de VVight.
St f
L'abondance des matieres ne nous apas permis
d'inferer dans ce Journal les Morts & les
Arrêts; nous les donnerons le mois prochain.
TABLE .
IECES FUGITIVES en vers & en profe. Les
PIECE
Epitre par M. Coquard.
Suite de la Préface de l'Enclyclopedie.
Vers ſur la Bataille de Fontenoy.
Epigrammes.
Epitaphe.
Vers fur le Portrait d'une Demoiselle.
L'Ours & la Serine , Fable .
3
7
II
13
Ibid.
14
Ibid.
Replique du P. Texte ſur une Médaille de Phi
lippe de Valois.
17
Elegie.
35
Allegorie à M. Deſtouches.
40
Epitre à M. D. 4141
Chanfon.
44
Le Froid & le chaud , Fable .
45
Bouquet à Mademoiselle T. 146
Le départ du Roi , Idylle .
47
Lettre aux Auteurs du Mercure .
55
Vers ſur la Bataille de Fontenoy. 68
Traduction d'un Manufcrit Turc. Hiſtoire des trois
Filles d'Hali Baſſa & des trois fille de Siroco
Gouverneur d'Alexandrie.
Vers à M. Peyſſonnel.
71
97
Séances publiques de l'Académie des Sciences. 99
Nouvelles Litteraires , des beaux Arts &c. Pinacotheca
imagin's & Elozia Scriptorum illustrium
exhibens , Extrait. 117
Voyage de Languedoc & de Provence , Extrait.
120
Idée des Oraiſons Funebres . 121
OEuvres de l'Evêque de Bazas , Extrait. Ibid.
Variantes du Poëme de M. de Voltaire . 123
Lettre fur la maladie des Beſtiaux . 125
Lettres familieres de Cicéron traduites par M.
l'Abbé Prevôt . Ibid.
Nouveaux Mémoires des Miſſions Etrangeres. 126
La Cuiſiniere bourgeoife. Ibid.
La Journée de Fontenoy , Ode par M. Freron ,
Extrait.
127
Explication d'un Canon d'Autel. 128
Lettre aux Auteurs du Mercure.
132
Queſtion. 133
Madrigal. 134
Estampes nouvelles. Ibid.
Vûe de la Bataille de Fontenoy. 136
Mots des Enigmes & Logegryphes. Ilid.
Explication du premier Logogryphe de Juin 2.
vol.
137
Enigmes & Logogryphes 138
Chanſon notée,
141
Vers à M. de Caumartin . 142
Autres à Madame de Nul. * * * Bouquet. 143
Autre à Madame de S. R. ***. Ibid.
Autre préſenté le jour de ſainte Anne. 146
Spectacles. 147
Vers ſur la Comédie de Sidney. 159
Bouquet à Madame H .... 160
Autre à une aimable Marie. 166
Journal de la Cour , de Paris &c . Ibid.
Extrait d'une Lettre du camp d'Orcheinem
171
Suitedes opérations de l'armée du Roi
173
Priſes de vaiſſeaux 188
M. l'Evêque de Rennes nommé Grand d'Eſpagne
de la premiere Claffe. 189
Leçons de Phyſique expérimentale. 190
Promotion .
193
Stances à Madame de P **
196
Relation d'un Combat naval .
197
Nouvelles Etrangeres,de Smyrne,&c. 202
LaChanſonnotée doit regarder la page 141

MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
SEPTEMBRE 1745.)
LIGIT
UT
SPARGAT
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER
rue S. Jacques .
Chés La Veuve PISSOT , Quai de Conti
à la deſcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilée du Roi,
AVIS .
L'ADRESS 'ADRESSE généra le du Mercure eft
àM. DE CLEVES D'ARNICOURT
rue du Champ- Fleuri dans la Maiſon de M.
Lourdet . Correcteur des Comptes au premier
étage fur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien. Nous
prions très-instamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Poſte , d'en affranchir
le port , pour nous épargner le déplaisir
de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces on des Pays
Etrangers , qui souhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main, & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; on ſe conformera très-exactement à
leurs intentions .
Ainsi il faudra mettre fur les adreſſes à M
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du ChamFleuri , pour ren
dre à M. de la Bruere.
PRIX XXX . SOLS,
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROY.
SEPTEMBRE 1745
PIECES FUGITIVES
en Vers & en Profe.
SUITE de l'Histoire Univerſelle de M. de
Voltaire Historiographe du Roi.
Il manque quelques chapitres entre ce qui a
précedé &la ſuite que nous dannons, mais nous
avons mieux aimé faire part au public des
morceaux que nous avons , quoiqueſans ordre ,
que de le priver d'un ouvrage qu'il attend avec
impatience,
:
Aij
4
MERCURE
DE FRANCE,
CHAPITRE
XII.
Des Normands vers le IXe. ficcle.
Leſt difficile de dire quel Pays
de l'Europe étoit alors plus mal
gouverné , & plus malheureux,
Tout étant diviſé , tout étoit
foible. Cette confufion ouvrit un paſſage
aux peuples de la Scandinavie & aux habitans
des bords de la Mer Baltique. Ces
Sauvages trop nombreux n'ayant à cultiver
que des terres ingrates , manquant de manufactures
& privés des Arts , ne cherchoient
qu'à ſe répandre loin de leur Patrie. Le
brigandage & la piraterie leur étoient nécellaires
, comme le carnage aux bêtes féroces.
En Allemagne on les appelloit Normands
, hommes du nord , ſans diſtinction ,
comme nous diſons encore en géneral les
Corſaires de Barbarie. Dès le quatrieme
fiecle ils ſe mélerent aux flots des autres
barbares , qui porterent la déſolation juſqu'à
Rome , & en Afrique : on a vù que refferrés
ſous Charlemagne , ils craignirent l'efclavage.
Dès le tems de Louis le Débonnai
re ils commencerent leurs courſes. Les forêts
dont ce Pays étoit hériſſé leur fourniffoient
afles de bois pour conſtruire leurs
SEPTEMBRE 1745 . 5
barques à deux voiles , & à rames. Envi
ron cent hommes tenoient dans ces bâtimens
avec leur proviſion de biere , de bifcuit
de Mer , de fromage & de viande falée
; ils ſuivoient les côtes , deſcendoient
où ils ne trouvoient pas de réſiſtance , & retournoient
chés eux avec leur butin qu'ils
partageoient enſuite , felon les loix du brigandage
, ainſi qu'il ſe pratique à Tunis
& à Salé. L'an 843 ils entrerent en France
par l'embouchure de la riviere de Seine ,
& mirent la Ville de Rouen au pillage. Une
autre flotte entra par la Loire & devaſta
tout juſqu'en Touraine. Ils emmenoient en
eſclavage les hommes , ils partageoient entr'eux
les femmes & les filles , prenant juſqu'aux
enfans pour les élever dans leur metier
de pirate ; les beſtiaux , les meubles ,
tout étoit emporté ; ils vendoient quelque
fois ſur une côte ce qu'ils avoient pillé fur
une autre ; leurs premiers gains exciterent la
cupidité de leurs compatriotes indigens.
Leshabitans des côtes Germaniques &Gauloiſes
ſe joignirent à eux , ainſi que tant
de renegatsde Provence & des Siciles ont
ſervi les Corſaires d'Afrique.
En 844 ils couvrirent la Mer de vaifſeaux
; on les vit deſcendre preſqu'à la
fois en Angleterre , en France & juſqu'en
Eſpagne; ils prirent Seville qu'ils garderent
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
f
une année , mais les Arabes chafferent enfitr
ces Pirates.
En 845 les Normands pillerent Hambourg
& penetrerent avant dans l'Allemagne;
ce n'étoit plus alors un ramas de Corfaires
fans ordre ; c'étoit un flotte de 660
gros bâteaux qui portoient une armée formidable.
Un Roi de Dannemarck , nommé
Exic étoit à leur téte ; il gagna deux batailles
avant que de ſe rembarquer. Ce Roi
des Pirates après être retourné chés lui
avec les dépouilles Allemandes , envoye en
France un des Chefs des Corſaires à qui les
Hiſtoires donnent le nom de Regnier ; il remonte
la Seine à la tête de fix-vingt voiles .
Il n'y a point d'apparence que ces fix vingt
voiles portaffent douze mille combattans ,
cependant avec un nombre probablement
inferieur il pille Rouen une ſeconde fois &
vientjuſques à Paris. Dans de pareilles invaſions
, quand la foibleſſe duGouvernement
n'a pourvû à rien , la terreur du peuple augmente
le péril , & le plus grand nombre fuit
devant le plus petit; les Parifiens qui ſe défendirentdans
d'autres tems avec tant de courage
, abandonnerent alors leur petite ville ,
& les Normands n'y trouverent que des
maiſons de bois qu'ils brûlerent. Le malheureux
Roi Charles le Chauve retranché
à S. Denis avec peu de troupes , au lieu de
SEPTEMBRE. 1745.
S'oppoſer à ces barbares acheta de quatorze
mille marcs d'argent la retraite qu'ils daignerent
faire!
On lit dans nos Auteurs que pluſieurs de
ces barbares furent punis de mort ſubite ,
pour avoir pillé l'Egliſe de S. Germain des
Prez.
Charles le Chauve en achetant la paixne
faifoit que donner à ces Pirates de nouveaux
moyens de faire la guerre & s'ôter celuide la
foûtenir. Les Normands ſe fervirent de cet
argent pour aller affiéger Bordeaux qu'ils pillérent;
pour comble d'humiliation & d'horreur,
un deſcendant de Charlemagne , Pepin
Roi d'Aquitaine, n'ayant pu leur réfifter, s'unit
avec eux , & alors la France vers l'an 858
1fut entierement ravagéen Les Normands
fortifiés de toute e qui ſejoignoit à eux déſolérent
longt-tems l'Allemagne , la Flandre ,
l'Angleterre , l'Italie : nous avonsvû depuis
des armées de cent mille hommes pouvoir
à peine prendite deux Villes après desvictoires
ſigtialées , tant l'artde fortifier les places
&de préparer des reſſources a été perfectionné
, mais alors des barbares combattant
d'autres barbares défunis ne trouvoient après
lepremier fücès preſque rien qui arrétât leurs
courſes; vaincus quelquefois ils reparaif
foient avec denouvelles forces.
Godefroi Roi de Dannemarc à qui Char.
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les le Gros céda enfin une partie de la Hok
lande en 882 , pénétre de la Hollande ent
Flandre. Les Normands paſſent de la Somme
à l'Oiſe ſans réſiſtance , prennent & brûlent
Pontoiſe & arrivent par eau& par terre
à Paris. Cette Ville aujourd'hui immenſe ,
n'étoit ni forte , ni grande , ni peuplée ; la
Tour du Grand Châtelet n'étoit pas encore
entierement élevée quand les Normands parurent
; il fallut ſe hater de l'achever avec du
bois , de forte que le bas de la Tour étoit de
pierre & le haut de charpente.
Les Parifiens qui s'attendoient alors à
l'irruption des barbares n'abandonnérent
point la Ville comme autrefois. Le Comte
de Paris Odon , ou Eudes , que ſa valeur
éleva depuis ſur le Trône de France , mit
dans laVille un ordre qui anima les courages
&qui leur tint lieu de Tours &de remparts.
Sigefroy Chef de Normands prefſa le fiége
avec une fureur opiniâtre , mais non deftituée
d'art ; les Normands ſe ſervirent du
bélier pour battre les murs; ils firent brêche
&donnerent trois afſauts. Les Parifiens les
foutinrent avec un courage inébranlable ; ils
avoient à leur tête non ſeulement le Comte
Eudes , mais leur Evêque Goſlin qui chaque
jour après avoirdonné la Bénédiction à fon
peuple ſe mettoit ſurla brêche le caſque en
-tête , un carquois ſur ledos , une hâche à la
SEPTEMBRE. 1745 .
Ceinture , & ayant planté la Croix fur le rem.-
part combattoit à ſa vûe. Il paroit que cet
Évêque avoit dans la Ville autant d'autorité
pour le moins que le Comte Eudes puiſque
ce fut à lui que Sigefroy s'étoit d'abord
adreſſé pour entrer par ſa permiffion dans
Paris. Ce Prélat mourutde ſesfatigues au milieu
du Siége , laiſſant une mémoire reſpectable
& chére ; car s'il arma des mains que
ſa Religion réſervoit ſeulement au Miniſtére
del'Autel , il les arma pour cet Autel même
& pour ſes citoyens dans la cauſe la plusjufte
& pour la deffenſe la plus néceſſaire , qui
eſt toujours au- deſſus des Loix.
Les Normands tinrent la Ville afſſiégée
une année &demie. Les Parifiens éprouvérenttoutes
les horreurs qu'entrainentdans
un longSiége la famine & la contagion qui
en ſont les fuites , &ne furent point ébranlés
au boutde ce tems. L'Empereur Charles
le Gros Roi de France parut enfin à leur
fecours fur le Mont de Mars , qu'on appel
le aujourd'hui Mont-Martre , mais iln'oſa
attaquer les Normands; ilne vint que pour
acheter encore une tréve honteuse. Cesbarbares
quitterent Paris pour aller affiéger
Sens , & piller la Bourgogne , tandis que
Charles alla dans Mayence aſſembler ce Parlement
qui lui ôta ce Trône dont il étoit
indigne,
:
Av
to MERCURE DE FRANCE ,
CHAPITRE XIII.
Etabliſſement des Danois en Normandie,
Enfin Rollon , ou Raoul , le Chef le plus
illuftre de ces brigands du Nord, après avoir
été chaffé de Dannemarc , ayant raffemblé
en Scandinavie tous ceux qui voulurent s'attacher
à ſa fortune , tenta de nouvelles avantures
, & fonda l'eſpérance de ſa grandeur
furla foibleſſe de l'Europe. Il aborda l'Angleterre
où ſes compatriotes étoient déja
établis , mais après deux victoires inutiles ,
il tourna du côté de la France que d'autres
Normands ſçavoient ruiner mais qu'ils ne
ſçavoient pas affervir.
Rollon fut lefeul de ces barbares qui cef
ſa d'en mériter le nom en cherchant un établiſſement
fixe. Maître de Rouën fans peine
, au lieu de la détruire , il en fat relever les
murailles & les tours.
Rouën devint ſa place d'armes ; dela il
voloit tantôt en Angleterre tantôt en France
, faiſant la guerre avec politique comme
avec fureur . La France étoit expirante ſous
le Régne de Charles le Simple , Roi de nom
&dont la Monarchie étoit encore plus démembrée
par les Ducs, par les Comtes & par
les Barons ſes ſujets que par les Normands.
SEPTEMBRE. 1745 .
IT
Charles le Gros n'avoit donné que de l'or
aux barbares , Charles le Simple offrit à
Rollon fa fille & des
Provinces.
Raoul demanda d'abord la
Normandie ,
&on fut trop heureux de la lui cédér ; il demanda
enſuite la Bretagne ; on difputa , mais
il fallut
l'abandonner encore avec des clauſes
que le plus fort explique toujours à fon
avantage , ainſi la Breragne qui étoit tout à
l'heure un Royaume , devint un fiefdépendant
de la Neuſtrie, qu'on s'accoutuma bientôt
à nommer
Normandie , du nom de fes
ufurpateurs, & qui fut un Etat ſéparé , dont
les Ducs rendoient un vain hommage à la
Couronne de France .
Les véritables conquérans ſont ceux qui
ſeavent faire des Loix ; leur puiſſance eft
ſtable; les autres ſont des torrens quipaſſent.
Rollon paiſible fut le ſeul Légiflateur de fon
tems dans le continent Chrétien ; on ſçait
avec quelle inflexibilité il rendit la juſtice ; il
abolit le vol chés ſes Danois , qui n'avoient
juſque- là vécu que de rapine. Long- tems
après lui fon nom feul prononcé étoit un
ordre aux Officiers de Juſtice d'accourir
pour réprimer la violence , & delà eſt venu
cet uſage de la Clameur de Haro , fi connue
en
Normandie. Le ſang des Danois & des
Francs , melés enſemble , produifit enſuite
dans ce Pays ces Héros qu'on verra conqu
rir l'Angleterre & la Sicile.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
CHAPITRE XIV ,
De l'Angleterre vers le IXe. Siecle
L'Angleterre après avoir été diviſée en
fept petits Royaumes , s'étoit preſque réunie
ſous le Roi Egbert , lorſque ces mêmes
Pirates vinrent la ravager auffi-bien que la
France.
On prétend qu'en 852 il remontérent la
Tamiſe avec 300voiles; les Anglois ne fe défendirent
guéres mieux que les Francs; ils payérent
, comme eux , leurs vainqueurs. Un
Roi nommé Etelbert ſuivit le malheureux
exemple de Charles le Chauve ; il donna
de l'argent. La même faute eut la même
punition. Les Pirates ſe ſervirent de cet argentpourmieuxſubjuguer
le Pays; ils conquirent
la moitié de l'Angleterre ; il falloit
quelesAnglois, nés courageux , & défendus
par leur ſituation , euffent dans leur gouvernement
des vices bien eſſentiels , puiſqu'ils
furent toujours afſujettis par des peuples qui
ne devoient pas aborder impunément chés
eux. Ce qu'on raconte des horribles dévaftations
quidéſolerent cette Ifle furpaffe encore
ce qu on vient de voir en France ; ily a
des tems où laterre entiere n'eſt qu'un theatre
de carnage , & ces tems font trop freSEPTEMBRE.
1745 .
quens. Il meſemble que le lecteur reſpire enfin
un peu , lorſque dans ces horreurs il voit
s'élever quelque Grand Homme qui tire
ſa patrie de la ſervitude & qui la gouverne
en bonRoi.
Je ne ſçais s'il y ajamais eû depuis les
Antoninsunhomme plus digne des reſpects
de lapoſtérité qu'Alfred le Grand, qui rendit
ce ſerviceàſa Patrie ; il ſuccédoit a fon frere
Ethelred qui ne lui laiſſa qu'un droit
conteſté ſur l'Angleterre partagée plus que
jamais en fouverainetés , dont plufieurs
étoientpoſſédées par lesDanois.Denouveaux
Pirates venoient encore preſque chaque année
diſputer aux premiers Uſurpateurs le
peude dépouilles qui pouvoient reſter.
Alfred n'ayant pour lui qu'une Province
de l'Oueft , fut vaincu d'abord en bataille
rangée par ces barbares ; & abandonné de
tout le monde; feul & fans ſecours il voulut
perir ou vanger ſa Patrie; il fe cacha fix mois
chés un berger dans une chaumiere environnée
de marais. Le ſeul Comte 'de Devon
quidéfendoit encore un foible Château contre
les ufurpateurs ſçavoir ſon ſecret; enfin
ceComte ayant raſſemblé des troupes &gagnéquelqu'avantage,
l'occaſion étant favorable
,Alfred couvert des haillons d'un berger
oſa ſe rendredans le camp Danois en jouant
de laharpe; voyant par lui même la ſituation
14 MERCURE DE FRANCE.
du camp & fes deffauts , inſtruit d'une fête
barbare que les ennemis devoient célébrer ,
il court au Comte de Devon qui avoit des
milices prêtes ; il revient aux Danois avec
une petite troupe , mais déterminée; il les
furprend & gagne une victoire complette .
La diſcorde alors diviſoit les Danois ;Alfred
ſçût négocier comme combattre , & , ce
qui eſt étrange , les Danois & les Anglais
le reconnurent unanimement pour Roi .
Il n'y avoit plus à réduire que Londres
dont un des chefs des Pirates s'étoit emparé
; il la prit , la fortifia , l'embellit , équi
pades flottes , contint les Danois d'Angleterre
, s'oppoſa aux deſcentes des autres , &
s'appliqua enſuite pendant douze années
d'une poffeflion paiſible à policer la Patrie
qu'il avoit conquiſe ſur l'étranger. Ses loix
furentdouces , mais ſéverement exécutéess
c'eſt lui qui fonda les jurés , qui partagea
l'Agleterre en Shires ou Comtés , & quile
premier encouragea ſes ſujets à commercer.
Îl prêta de l'argentà des hommes entrepre
nans & fages, qui allérent juſqu'à Alexandrie,
&delà paffant l'Ifthme de Suez , trafiquérent
dans la Mer de Perſe. Il fit bâtir des maiſons
de brique à Londres qui n'en avoit que de
bois ; il inſtitua des Milices , il établit di
vers Conſeils , mit partout la regle & la concorde
qui en eſt la ſuite .
SEPTEMBRE. 1745 .
Il me ſemble qu'il n'y a point de véritablement
Grand Homme qui n'ait aimé les
Lettres , car on ne peut erre Grand Homme
fans avoir un bon eſprit. Alfred jetta les premiers
fondemens de l'Académie d'Oxfort ; il
fit venir des livres de Rome ; l'Angleterre
toute barbare n'en avoit preſque point: ilſe
plaignoit qu'il n'y eut pas alors un Prêtre
Anglois qui ſçût le Latin ; pour lui il le ſçavoit
, il étoit même affés bon Géometre
pour ce tems là ; il poſlédoit l'Hiſtoire ; on
dit qu'il faifoit des vers en Anglo-Saxon. Les
momens qu'l ne donnoit pas au ſoin de l'Etat
, il les donnoit à l'Etude. Une fage économie
le mt en état d'étre liberal. On voit
qu'il rebâtit pluſieurs Eglifes . L'Hiſtoire qui
ne lui reproche nidéfaut ni foibleſſe , le mer
au premier rang des Heros utiles au genre
humain , qui fans ces hommes extraordinaires
eut toujours été ſemblable aux bêtes
farouches.
CHAPITRE XV.
De l'Espagne &des Musulmans au 8e. ≥
fiècle.
Je vois dans l'Eſpagne des malheurs &
des révolutions d'un autre genre , qui méri
tent une attention particuliere. Il faut re16
MERCURE DE FRANCE.
1
monter en peu de mots à la ſource , &fe fouvenir
que les Goths , ufurpateurs de ce
Royaume , devenus Chrétiens & toujours
barbares , furent chaſſés au se, ſiécle parles
Muſulmans d'Afrique. Je crois que l'imbécillité
du Roi Vamba qu'on enferma dans un
Cloître fut l'origine de la décadence de ce
Royaume ; c'eſt à ſes foibleſſes qu'on doit les
fureursde ſes ſucceſſeurs. Vitiza , Prince plus
inſenſé encore que Vamba , puiſqu'il étoit
cruel , fit déſarmer ſes ſujets qu'il craignoit ,
mais par là il ſe privade leur ſecours .
Rodrigue dont Vitiza avoit aſſaffiné le
pere , affaflina Vitiza à fon tour , & fut encoreplus
méchant que lui , & plus mauvais
politique. Il ne faut pas chercher ailleurs la
cauſe de la ſupériorité qu'eurent les Muſulmans
en Eſpagne ; je ne ſçais s'il eſt bien
vrai que Rodrigue eut violé Florinde nommée
La cava ou la méchante , fille malheureuſement
célebre du Comte Julien , & fi ce
fut pour vanger ſon honneur que ce Comte
appella les Maures : peut-être l'avanture de
La cava eſt copiée en partie ſur celle de
Lucréce , & nil'une ni l'autre ne ſemble appuyée
ſur des monumens bien authentiques .
In
Il paroît que pour appeller les Afriquains on
n'avoit pas beſoin du prétexte d'un viol ,
qui eſt d'ordinaire auſſi difficile à prouver
qu'à faire. Déja ſous le Roi Vamba le ComSEPTEMBRE.
1745 . 17
te Hervig , depuis Roi , avoit fait venir une
armée des Maures. Le Comte Julien gendre
de Vitiza trouvoit dans cette ſeule allianse
affés de raiſons pour ſe ſoulever contrele
Tyran. Opas Archevêque de Seville ,
fils de Vitiza détrôné & affaffiné par Rodri
gue fut undes principaux inftrumens de la
révolution & n'avoit pas beſoin de nouveaux
motifs pour entrer dans la conſpiration du
Comte Julien.
Quoiqu'il en ſoit les Mahomérans étant
maîtres , comme ils le ſont encore , de toute
cette partie de l'Afrique , qui avoit appartenu
aux Romains , venoient d'y fonder la
Ville de Maroc près du Mont Atlas. Le Ca
life Valide Almanzor maître de cette belle
partie de la terre , réſidoit à Damas en Syrie.
Son Vice Roi Muzza , qui gouvernoit
l'Afrique , fit par un de ſes Lieutenans la
conquête de toute l'Eſpagne; il y envoya
d'abord fon Géneral Tarif , qui gagna en
714 cette célébre bataille où Rodrigue perdit
la vie; on prétend que les Sarrazins ne
tinrentpas leurs promeſſes àJulien dont ils
ſe défioient ſans doute ; l'Archevêque Opas
fut plus fatisfait d'eux ; il prêta ſerment de
fidélité aux Mahometans , & conſerva fous
euxbeaucoup d'autorité ſur les Egliges Chré
tiennes , que les vainqueurs toleroient.
Pour le Roi Rodrigue il fut ſi peu regret
MERCURE DE FRANCE
té que ſa veuve Egiloné épouſa publique
ment le jeune Abdalis fils du Sultan Muzza
dout les armes avoient fait périr ſon mari , &
réduit en ſervitude ſon Pays & ſaReligion.
Il nefaut pas ſe figurer avec le peuple ces
nouveaux dominateurs de l'Orient & de
l'Occident , comme des Monftres toujours
farouches qui n'eurent jamais de ſupériorité
que celle de la force. Il eſt fûr que malgré
les cruautés inféparables des conquêtes ils
n'étoient pas ſans humanité pour les vaincus;
ils toléroient les Chrétiens dan's
toutes leurs Villes , & furtout en Eſpagne.
Ils leur faifoient ſeulement payer le double
de la taxe du peuple Muſulman ; unMonaftéreChétien
étoit en fûreté moyennant cent
marcs d'argent par an ; une Eglife Cathédrale
en payoitdeux cent ; on ne deffendoit
aux Chrétiens que de profaner le mot d'Alla
, qui fignifie Dieu , & de célébrer leurs
Myſtéres à portes ouvertes ; on les puniffoit
de morts'ils attentoient à la pudeurdes
Muſulmanes mariées ; un Chrétien avoit - il
joui d'une Mahometane , il falloit l'épouſer,
embraffer ſa Religion ou mourir ; d'ailleurs
on leur laiſſoit leurs Loix Civiles & ils n'étoient
jugés par les vainqueurs qu'en matiére
criminelle .
1.'Eſpagne avoit été ſoumiſe en quatorze
mois à l'Empire des Califes , à la réſerve des
SEPTEMBRE. 17451
cavernes & des rochers de l'Aftur e. Pelage
Tendomer , parent du dernier Roi Rodri
gue caché dans ces retraites , y conferva
ſa liberté. Je ne ſçais comment on a pû
donner le nom de Roi à ce Prince qui en
étoit en effet digne , mais dont toute la
Royauté ſe borna à n'être point captif. Les
Hiftoriens Eſpagnols & ceux qui les ont fuivis,
lui font remporter de grandes victoires ,
imaginent des miracles en ſa faveur , lui éta
bliffentune Cour , lui donnent ſon fils & fon
gendre Alphonſe pour ſucceſſeurstranquilles
dans ce prétendu Royaume , mais comment
dans ce tems-là même les Mahométans ,
qui ſous Abdérame vers l'an 734 ſubjuguérent
la moitié de la France , auroient -ils laif
ſé ſubſiſter derriere les Pyrenées ceRoyau
me des Afturies ? c'étoit beaucoup pour les
Chrétiens de pouvoir ſe réfugier dans ces
montagnes , & d'y vivre de leurs courſes
en payant tribut aux Mahométans.
Ce ne fut que vers l'an 759 que les Chré
tiens commencerent àtenir tête àleurs vain
queurs affoiblis par les victoires de Charles
Martel & par leurs diviſions , mais
eux-mêmes plus diviſés encore entre eux
que les Mahométans , retomberent bientot
ſous lejoug.
Mauregat à qui il a plu aux Hiſtoriens de
donner le titre de Roi, eut la permifliondo
20 MERCURE DE FRANCE.
gouverner les Aſturies & quelques terres
voiſines , en rendant hommage & en payant
tribut; il ſe ſoumit ſurtout à fournir cent
belles filles nubiles tous les ans pour le ſerrail
de cet Abderame qui fut vaincu à la vérité
par Charles Martel , mais qui fut vainqueur
dans les Eſpagnes des Chrétiens & des
Musulmans , & dont le nomeſt célébre par
fa rébellion heureuſe contre les Califes , par
ſes guerres & par ſa magnificence.
On donne pour ſucceſſeur a ce Mauregat
un Diacre nommé Veremont , Chef de
ces Montagnards réfugiés , faiſant le même
hommage &payant le même nombre de filles
qu'il étoit obligé d'acheter ſouvent. Eftce-
là un Royaume , & font-ce- là des Rois ?
Au reſte on a donné toujours des filles dan
tous les tributs qu'on a payés aux Arabes.
C'eſt un point de leur politique , & il eſt
toujours ſpécifié dans les traités qu'on fait
avec les Arabes des deſerts , qu'on leur
donnera des filles propres à la génération.
Après la mort de cet Abderame les Emirs
des Provinces d'Eſpagne voulurent être indépendants.
On avû dans l'article deCharle
nagne , * qu'un d'eux nommé Ibinalarabi
eut l'imprudence d'appeller ce Conquérant
* v. l'Histoire de Charlemagnepar M. de la Bruore
L. 1 .
!
SEPTEMBRE. 1745 . 27
aſon ſecours . S'il y avoit eû alors un vérita
ble Royaume Chrétien en Eſpagne , Charles
n'eut-il pas protégé ce Royaume par les
armes, plûtôt que de ſe joindre à des Mahométans
? Il prit , comme on a vû , cet Emir
fous ſa protection & ſe fit rendre hommage
des terres qui font entre l'Ebre & les Pyrénées
, que les Muſulmans garderent ; on
yoit en 799 le Maure Abutaur rendre hom
mage à Louis le Débonnaire qui gouvernoit
l'Aquitaine ſous ſon pere avec le titre de
Roi.
Quelque tems après les diviſions augmenterent
chés les Maures d'Eſpagne; le Conſeil
de Louis le Debonnaire en profita ; ſes
troupes affiégerent deux ans Barcelonne
& Louisy entra en triomphe en 796 : voilà
l'Epoque de la décadence des Maures. Ces
vainqueurs n'étoient point foutenus par les
Africains & par les Califes , dont ils avoient
ſecoué le joug. Les ſucceſſeurs d'Abderame
ayant établi le fiége de leur Royaume à
Cordoue , étoient mal obeis par les Gouverneurs
des autres Provinces,
Alphonſe , de la race de Pelage , commença
dans ces conjonctures heureuſes à
rendre conſidérables les Chrétiens Eſpagnols
retirés dans les Afturies. Il refuſa le tribut
ordinaire à des maîtres contre leſquels ilpouwoit
combatre ; après quelques victoires il ſe
2,2 MERCURE DE FRANCE .
vit poſſeſſeur paiſible des Afturies & de
Léon au commencement du se. fiécle .
C'eſt par lui qu'il faut commencer a retrouver
en Eſpagne des Rois Chrétiens. Cet
Alphonse étoit artificieux & cruel ; on l'appelle
le Chafte parce qu'il fut le premier qui
refuſa les cent filles aux Maures : on ne fonge
pas qu'il ne ſoûtint point la guerre pour
avoir refuſé ce tribut , mais que voulant fe
ſouſtraire à la domination des Maures & ne
plus être tributaire , il falloit bien qu'il refuſât
les cent filles , ainſi que le reſte.
Les ſuccès d'Alphonſe , qui malgré beaucoupde
traverſes ſe maintint contre les Mahométans
, enhardirent les Chrétiens à ſe
donner un Roi. Les Arragonois levérent l'étendart
ſous un Comte; ainſi ſur la fin du
Régne de Louis le Débonnaire ni les Maures
ni les Français n'erent plus rien dans
ces contrées ſtériles ; le reſte de l'Eſpagne
obéifſoit aux Rois Muſulmans. Ce fut alors
que les Normands ravagerent les Côtes de
'Eſpagne , mais étant repouflés ils retournérent
piller , comme on a vû , la France &
'Angleterre.
On ne doit pas être ſurpris que les Eſpagnols
des Afturies , de Léon , d'Arragon
fuſſent alors des barbares ; la guerre qui
avoit ſuccédé à la ſervitude ne les avoit
pas polis ,; ils étoient dans une ſi profonde
SEPTEMBRE. 1745 . 25
ignorance qu'Alphonſe Roi de Léon & des
Afturies , furnommé le Grand fut obligé de
donner à fon fils des précepteurs Mahométans.
Cet Alphonſe qui fut appellé le Grand ,
fit crever les yeux à ſes quatre freres ; ſa vie
n'est qu'un tiffu de cruautés &de perfidies .
Ce Roi finit par revolter contre lui ſes ſujets ,
&fut obligéde céder fon petitRoyaume à
fon fils vers l'an 910. Quelgrand homme
qu'unbarbaredétrőné !
19
Laſuite dans un autre Mercure.
24 MERCURE DE FRANCE .
ODE.
Au Roi de Pruſſeſur ſes conquêtes en Silefie ,
préſentée enson tems à Sa Majesté parfeu
M. Jordan Son premier Secretaire , au nom
deM. Des-Forges Maillard.
Si titulos , annos que tuos numerare velimus ,
Facta premunt annos , prote , fortiſſime , vota
Publica fufcipimus.
Q
Ovid. Met. L, VII,
Uel eſt donc ce pompeux ſpectacle
Qui ſur la Terre & dans les Cieux
Par l'éclat d'un nouveau miracle
Enchante les coeurs & lesyeux !
L'Olimpe s'allume & fe dore
Des feuxde la plus belle Aurore
Qu'on vit fortir du ſein des flots.
Apollon , Mars & la Victoire ,
Sur un char conduit par lagloire ,
Couronnent un jeuneHeros.
*
Voilà ton Ange tutelaire;
Reconnois ton illuſtre appui ;
Pruffe , ton Aiglon fort de l'aire ,
SEPTEMBRE. 1745 . 25
Et tout fuit d'abord devant lui.
Dans les Etats de ſes Ancêtres
Aſſervis ſousd'injuſtes Maîtres ,
Rétabliſſant ſes premiers droits
Frederic , armé du tonnerre ,
Fait voir que Themis ſur la terre
Soutient la cauſedes Grands Rois.
*
Couvert de fumée&deflâme,
Vulcain dans les antres d'Etna
Forgea la redoutable lame
Que Mars lui même te donna.
Ton nom , ta marche triomphante ,
Glaçant l'ennemi d'épouvante ,
Pallas devance tes Drapeaux ,
Et l'Oder le long de ſes rives
Laiffe fuir ſes Nymphes craintives ,
Et t'admire dans ſes roſeaux.
Mets la Victoire hors d'haleine;
Le Tems s'étonnedans le airs
Queſes aîles puiſſent à peine
Suffire à tes exploits divers .
Peuple , que Fredéric terraſſe ,
Néméfis contrevotre audace
Sert les loix quevous mépriſez ,
Etvous reproche, échevelée ,
B
26 MERCURE DE FRANCE,
Et ſe jettant dans la mêlée ,
Le ſang dontvousvous épuiſez,
ש
De l'antiqueMétempſycoſe
Dois-je embraſſer les ſentimens ,
Et l'experience qu'oppoſe
Pythagore aux raiſonnemens ?
Les ans à l'humaine machine
Livrant uneguerre inteſtine ,
Etbriſant les ſubtils reſſorts ,
L'ordre établi par ſon ſyſtême
Veut que l'ametoujours lamême
Ne fafle que changer de corps.
Eſt-ce donc du Vainqueurd'Arbelle
L'eſprit qui tevientanimer,
Ou celui dont Cinna rebelle
Vit la colére ſe calmer ?
Ou plutôt l'un& l'autre enſemble
Dans ton amequi les aſſemble
Répandent-ils un feu nouveau?
Mais que dis-je? Exempt de leurs vices ,
Tu ne fis voir dans tes prémices
Que cequ'ils eurentdeplusbeau.
* Ipfe ego , nam memini , Trojani tempora belli
Pønthoides Euphorbus eram
Ovid. Mer,
SEPTEMBRE. 1745.
27
Souvent un Printems agréable
Eſt ſuivi d'un Eté fangeux ,
Er ſouvent Ceres plus aimable
Remplace un Printems orageux.
Ombre changeante& fugitive ,
L'hommede cettealternative
Eprouve le bizarre effet.
Prenez divers tems deleur vie;
Néron & l'époux de Livie
Formeront un Prince parfait .
L'unencommençant ſa carriere
Annonçoit des Soleils heureux ,
Etparricide
incendiaire ;
Devintbientôt un monftre affreux ,
L'autre effaçant de durs préſages ,
Fit ſuccéder aux noirs orages
Laplus douce ſérenité.
Héros fans douteux intervale ,
Lavertu d'une courſe égale
Te porte à
l'immortalité.
*
Loin du ſentier des Rois timides
Que la molle indolence endort ,
Etdes Tyransde ſang avides ,
Cruels
Ministres de la mort ,
Tupenſes que leberger ſage
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
Reçût la houlette en partage
Pour conſerver ſon cher troupeau ,
Et non pour aller à toute heure
Chercher au fond de leur demeure
Les loups en paix loin du Hameau
Défends-donc. , Prince Magnanime ,
L'héritage de tes A yeux ;
De la vengeance légitime
La ſource eſt même chés les Dieux,
Mais dédaigne ce Roi d'Epire
Qui non content de ſon Empire ,
Etbrulant d'étendre ſon nom
Flétrît follement ſa mémoire ,
Et n'a mérité dans l'Hiſtoire
Que le titre devagabond.
?
Soitque fur le char de Bellonne
La vaillance expoſe tesjours ,
Ou que l'olivier te couronne ,
L'amour des Arts te ſuit toujours.
Chriſtine ſous un Ciel de glace
Fitfleurir les dons du Parnaffe;
Sa Cour fut ouverte aux neufScoeurs .
Doué des talens les plus rares ,
Tules préviens ,& leur prépares
ABerlin les mêmes douceurs.
SEPTEMBRE . 1745.
Dans leurs archives immortelles
Les Muſes ſur le diamant
Gravent des images fidelles
Qui durent éternellement.
Le Grand LOUIS a ſes Orphées
Dont les rayons , dont ſes trophées
Frapperont nos derniers neveux ,
Et ſa juſte munificence
Signale ſa reconnoiſſance
Et l'eſtinte qu'il faiſoit d'eux.
Bientôts'éclipſe le mérite
D'un Conquérantdans le tombeau ,
Si Phébus qui le reſſuſcite ,
N'en retrace un vivant tableau .
Tes lumineuſesDeſtinées
N'ont point des jalouſes années
A craindre les obfcurs retours ;
Nouvel Achille , dans Voltaire
Tu trouveras un autre Homere ,
Etvos deux noms vivront toujours.
*
En Francepreſque négligées ,
Oubliez , Muſes , vos douleurs ;
Reprenez , des Grands protégées ,
Vos habits émaillés de fleurs .
Le tems revient où les Corneilles
Chés un Roi , l'objet deleurs veilles,
Biij
MERCURE DE FRANCE
Se mêloient avec les Villars ,
Etſur deriches banderolles
Minerve brode ces paroles ,
Louis quinze est le Dieu desArts.
Dure ton illuſtre commerce
Avec ce Roi victorieux !
Comme le tien , ſon coeur s'exerce
Ades exploits laborieux.
Nos bras franchiſſans la distance
Quite ſépare de la France
Auront des aîles àta voix.
Partout adoptant la querelle ,
Tu verras que Brave &fidéle ,
C'estladevise du François .
Nous eſpérons que M. de Voltaire ne
nous ſçaura pas mauvais gré d'inférer
dans notre recueil la differtation ſuivante.
Quelques légeres négligences que releve le
Critique ne peuvent ternir la gloire que ce
Poëme a juſtement acquiſe à ſon illuftreAuteur.
Quels font les Poëmes exempts deces
petites imperfections ? Homere & Virgile
n'échaperoient pas à la Critique.L'Auteur de
cette differtation paroît auſſi perfuadé que
nous de cette vérité , & rend d'ailleurs à M.
de Voltaire la juſtice qui lui eſtdûe , & que
tout le public lui rend.
SEPTEMBRE 1745 . 31
DISSERTATIO Nfur les Poëmes de
Meſſieurs Boileau , Adiſſon & de Voltaire.
A France
L
ment pour le Poëme de Fontenoy , &
cet ouvrage a excité tant de diſputes parmi
les Gens de Lettres que j'ai cru qu'il ne ſeroit
pas inutile de hazarder ici quelques réflexions
à ce ſujet , tant ſur cet ouvrage que
fur le paſſage du Rhin décrit par Boileau
& fur le Poëme d'Adiſſon. Ces trois célebres
écrits font les monumens des trois plus
grands évenemens de notre fiécle. Je les
ai lû tous trois avec toute l'attention dont
je fuis capable. Je vais rendre compte de
l'effet qu'ont produit ſur moi ces ouvrages.
Chacun dit qu'il eſt impartial ; j'eſpere que
je le ſerai. J'entre en matiere.
a montré tant d'empreſſe-
Je commence par l'Epître à Louis XIV.
que Deſpreaux compoſa ſur le paſſage du
Rhin. Je ne peux l'appeller du nom de
Poëme Héroïque. J'avouerai qu'elle tient
plus du ton des fatyres & du Lutrin de ce
Poëte que de celui de l'Epopée , & que le
Lutrin eſt un ouvrage particulier. C'eſt
ſans difficulté un ouvrage du ſecond ordre.
J'appelle ainſi tout ouvrage d'un ſtyle fa
Biij
32 MERCURE DE FRANCE.
milier , & j'ajoute que celui-ci va juſqu'au
burleſque.
Ouipartout de fon nom chaqueplace munie,
Tient bon contre le vers , en détruit l'harmonie ;
Et qui peutfans frémir aborder Woerden
Quel vers ne tomberoit auſeul nom deHusden ?
Quelle Muſe à rimer en tous lieux disposée
Oferoit approther des bords du Zuiderſée ?
Comment en vers heureux affiger Doesbourg
Zutphen, Wagheningen , Harderwik, Krotfembourgi
Iln'est Fort entre ceux que tuprendspar centaines ,
Qui ne puiſſe arrêterun rimeurfixsemaines
Et partoutfurle Val , ainsi que jur le Lek,
Le vers eft en déroute & le Poëte àfec.
C'eſt là unepartie du commencement de
l'Epître. Sur quoi je remarque d'abord que
voilà des vers bien aiſés àfaire. Ce font des
plaiſanteries trop répetées ; je demande ce
que c'eſt qu'un vers en déroute & comment
un Poëte eſt àfec , fur le Vahal ainſi que
fur le Lek , qui font deux bras du Rhin fort
profonds. Certainement rien n'eſt plus médiocre
qu'un tel début.
Que les plus outrés partiſans de Boileau
juſtifient ces mauvaiſes bouffonneries dans
un ſujet ſérieux , s'ils l'ofent. Il ne ſe
contente pas de débuter par ce ton plai
SEPTEMBRE 1745 . 33
ſante il finit de même : c'eſt M. de Voltaire
qui l'a remarqué avant moi , mais ce qu'il
n'a pas obſervé peut-être , c'eſt la faute qui
ſe trouve à ces vers
Si larime
Alloit mal-à-propos m'engager dans Arnheim ,
Je n'enSçais pourfortirde porte qu'Hildesheim .
Arnheim eſt en Hollande , Hildesheim au
milieu de l'Allemagne. Comment donc fe
peut-il faire qu'on ne puiſſe ſe tirer d'Arnheim
que par Hildesheim ? Le plaiſir d'entaffer
des noms durs & barbares & de jetter
un ridicule ſur la Langue Hollandoiſe
eſt- il fi grand ? Cette ironie eſt-elle ſi fine
qu'elle puiflè excuſer une erreur ſi conſidérable
?
Enfin une telle répétition burleſque ne
prouve t'elle pas de la ſtérilité dans l'invention
? Je ne veux pas ôter àBoileau fon
mérite. Je penſe au contraire comme M.
de Voltaire , qui dit quelque part que ce
Poëte est le premier qui ait mis la raiſon en
vers. Mais je prétends que s'il n'eût jamais
fait de meilleur ouvrage, il ne mériteroit pas
la réputation de grand homme qu'il poſſede
à juſte titre.
La deſcription du paſſage du Rhin eſt
d'un ton plus relevé & en même-tems plus
agréable,
By
34 MERCURE DE FRANCE
Aux pieds du mont Adulle entre mille roſeaux ,
Le Rhin tranquile & fier du progrès deſes eaux ,
Dormoit au bruitflateur defon onde naiſſame &c.
Legrand mérite de cette verſification eft
furtout la facilité avec laquelle elle coule ;
le naturel qui fait ſon caractere eſt la proprieté
eſſentielle des bons vers ; chaque mot
eſt à ſa place. Il n'y a que des vers faciles
qu'on puiffe lire , les autres ont toujours
quelque choſe qui rebute & quelques beautés
qu'ils ayent d'ailleurs , jamais ils ne peuvent
aller à la poſtérité , ils ſont loués un
moment pour une penſée frappante , pour
une belle image , un beau trait , mais on ne
peut ni les relire ni les retenir ,& on relira
toujours ceux de Boileau à cauſe de ce caractere
aifé , naturel, raiſonnable qu'ils portent
avec eux.
La grande beauté de cette Epître ne me
femble point du tout être dans cette fiction
du paſſage du Rhin. Car pourquoi le Rhin
eſt-il plus fâché d'appartenir au Roi Louis
XIV. qu'aux Hollandois ? La fiction eût été
plus juſte s'il ſe fût applaudi de couler fous
les loix d'un grand Monarque , car on aime
mieux ordinairement appartenir à un Prince
conſidérable qu'à un petit Etat. Deplus le
Rhin pouvoit encore ſe reſſouvenir quil
SEPTEMBRE 1745. 35
avoit été le Fleuve des premiers François .
Une idée eſt elle réellement belle quand il
y a plus de vérité & de grandeur dans l'idée
contraire ?
Cette fiction d'ailleurs étoit commune ,
& le Pere Lemoine en a employé cent où
il y a plus d'imagination. Quel eſt donc
fon mérite ? C'eſt le naturel , je le répete ;
c'eſt la facilité de la verſification qui paroît
d'autant plus aiſée qu'elle a été plus pénible.
Il eſt vrai que cette verſification n'eſt
point du tout élevée.
Auſſi-tot effuyantfa barbe limoneuse ,
Ilprend d'un vieux guerrier lafigure poudreuse.
Ilme ſemble que je lis le Lutrin. Mais auſſi
il faut conſidérer que ce ſtyle eſt conforme
aux loix du ſtyle épiſtolaire ; il n'elt pas du
premier genre , ce n'eſt le ſtyle ni de l'Enéide
ni de la Henriade , mais je ne crois pas que
l'on puiffe dire qu'il ſoit mauvais , dès-là
qu'il eſt clair, élégant & précis. Ce qui eft
beaucoup plus à redire c'eſt la foibleſſe avec
baquelle il décrit le combat.
Leplomb vole à l'instant , *
Et pleut de toutes parts ſur l'escadron flottant.
Déja d'unplomb mortel plus d'un brave eft atteint
Sous les fongueux couriers l'onde écume &fe plaint 5
Byj
36 MERCURE DE FRANCE.
De tant de coups affreux la tempête orageufe
Tient un tems ſur les eaux lafortune doutcuſe
Mais Louis d'un regard sçait bien-tôt lafixers
Le deſtin à ses yeux n'oſcroit balancer.
Il n'y a rien là que de commun & de va
gue.Rien ne s'y reſſentde la chaleur que cette
deſcription devoit avoir. La tempête orageuſeſurles
eaux fait un mauvais effet en ce que
le figuré eſt trop voiſin du propre , plus d'ux
brave eſt du ſtyle de la Comédie.
Bien-tot avec Gramont courent Mars & Bellone .
Mars & Bellone qui courent pour ne plus
paroître n'eſt qu'une idée foible , &
Condé dont le feul nom fait tomber les murailles.
Eſt un vers lâche qui renferme une exagération
puérile. Il n'y a rien de plus petit
que les choſes trop grandes , mais il faut
avouer que la remarque du commentateur
qui dit que ces murailles tombent au nom
de Condé , eſt une alluſion à Jérico , eſt
beaucoup plus petite encore.
Je recueille de cet examen que l'Epître
fur le paſſage du Rhin eſt un affés foible ouvrage
, mais écrit en général avec cette aifance
& cette harmonie qui le fera lire toujours
; c'eſt ce que n'ont point les autres
Poemes qu'on fit fur cette matiere. Ils font
(
1
SEPTEMBRE 1745. 37
tous tombés juſqu'à celui de Pierre Corneille,
lequel manquoit abſolument d'élégance &
depréciſion. En un mot les vers de Corneille
ne peuvent ſe retenir par coeur & on a re
tenu beaucoup de ceux de Boileau. Ils font
donc bons en leur genre. Ce genre eſt petit,
il eſt au deſſous du ſujet, mais l'exécution eſt
agréable. Voilà l'idée que je me ſuis formée
du paſſage du Rhin , & plus je le relis , plus
je me confirme dansmon opinion quiſe rapporte
affés au jugement des connoiffeurs.
Cette Epître de Boileau fut fort critiquée
enſon tems;j'en ai vu une Parodie mordante
dont les deux derniers vers faiſoient alluſion
aux deux derniers de l'Epître .
Affèré des beaux vers dont ton bras me répond ,
Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont.
Ces deux vers ne peuvent être tolerés
qu'en vertu du privilege du ſtyle familier .
C'eût été dans le ton ſérieux une louange
trop déplacée , & Boileau ſeroit tombé
dans le défaut qu'il reproche à un Auteur.
Qui d'un vers incivil
Propoſoit au Sultan de lui céder le Nil.
38 MERCURE DE FRANCE.
On tomba beaucoup auſſi ſurces vers :
Ilfaut dumoins du Rhin tenter l'heureux paſſage ;
Ilfait beau s'y noyer ,si nous nousy noyons.
L'Auteur ſe corrigea enſuite & mit à la
place.
Un tropjufte devoir veut que nous l'eſſayons.
Il n'y a aucun de ſes ouvrages où il n'ait
fait ainfi pluſieurs changemens , en quoi if
faifoit voirungrandſens , car ne ſe pas corriger
c'eſt montrer de l'opiniatreté & de
l'impuiſſance.
Etreprenez vingtfois le rabot & la linse.
Ce n'est qu'à ce travail opiniâtre qu'il
dût la grande réputation dont il jouira toujours
, heureux s'il ne l'avoit pas voulu ſouiller
par des critiques acharnées , ſouvent
très- injuftes, toujours trop répétées, qui font
indignes de ſes belles Epîtres au Roi , àM.
de Seignelai à M.de Racine , & furtout de
fon Art poëtique qui eft le chef d'oeuvre du
goût !
Du Poëme de M. Adiſſon , intitulé la
Campagne.
Si M. Deſpreaux obtint la faveur & les
SEPTEMBRE 1745 . 3.9
1
récompenſes de Louis XIV. pour ſon Epître
fur le paſſage du Rhin M. Adiſſon en obtint
de plus conſidérables du Duc de Malborough
, & du Miniſtere de la Reine Anne.
Le Duc de Malborough étoit , comme on
fçait , le maître des affaires & des armées.
Le Chancelier Milord Sommers ſon ami
avoit fait voyager M. Adiſſon en Italie , &
lui avoit fait donner une penſion de 7
à 8000 liv , & on peut dire que c'eſt à ce
grand Chancelier que l'Europe doit M.
Adiſſon. Pluſieurs Membres du Parlement
engagerent ce fameux Ecrivain à célebrer
la Campagne de 1704.
Ce Poëme lui valut la płace qu'avoit l'illuſtre
M. Loke , qui fut fait Conſeiller du
Conſeil de Commerce. C'eſt ce que rapporte
l'Auteur de la vie d'Adiſſon ; c'eſt uns
beau monument pour la Litterature que de
voir en même-tems leLivre de l'Entendement
humain & le Poëme d'Hofted , ( c'eſt le
nom que M. de Voltaire lui donne ) procurer
à leurs deux Auteurs des places dif
tinguées. On peut dire avec M. de Fontenelle
qu'il faut preſque remonter juſqu'au
tems de l'ancienne Grece pour trouver de
pareils exemples.
Le ſujet de M. Adiſſon étoit beaucoup
plus vaſte que celui de M. Deſpreaux , auffr
le traite-t-il avec plus de grandeur. Je ne
40 MERCURE DE FRANCE.
contredis pas M. de Voltaire qui lui reproche
très-juſtement les injures qu'il y dit à
la France & à fon Monarque. J'avoue même
qu'ilfaut toujours reſpecter les Souverains ,
& qu'il eſt beau de louer ſes ennemis .
M. Adifſſon étoit Anglois , voilà ſa juftification
contre le reproche de M. de Voltaire
, s'il pouvoit y en avoir une. Venons à
fon Poëme ; en voici le commencement.
১১ Tandis que la foule des Princes s'ap-
>>plaudit de voir ton nom honorer leur liſte ,
que les Empereurs te commettent leur défenſe
,que les éloges d'Anne achevent ta
>>gloire , reçois, ô illuſtre Chef , les reçits de
>> ma Muſe ambitieuſe qui s'eſſaye ſur tes
* exploits, enflâmée & tranſportée d'un ſujet
ככ
ſi nouveau. Je vois dix mille merveilles
briller à la fois à ma vûe , des ſiéges , des
* affauts. Plus d'une guerre , plus d'une con-
>> quête remplit cette année importante ; je
>> vois des rivieres de fang, des montagnes de
» morts , & une Iliade entiere que fournit
>>une ſeule Campagne .
>>Le fuperbe Gaulois voyoit avec un
>> orgueil inſultant ſes frontieres de tous
> côtés reculées , les immenſes barrieres des
>>>Pirenées abaifſées ; il regardoit de fon
>> vaſte Empire les Etats d'Italie qui oppo-
> ſoient en vain les Alpes & les Appennins ,
* & qui ne ſe croyoient pas en fureté derSEPTEMBRE
1745. 41
,
:
riere les murailles de ces roches éternelles .
„ Le Danube couloit dans la moitié de ſon
>> cours à travers ſes nouvelles conquêtes
→ la Germanie trembloit dans ſes cent Etats
>> étonnée & allarmée pour le deſtin de ſes
" Maîtres ; le grand Léopold lui – même
>> étoit ſaiſi de crainte. Il regardoit de tous
>>côtés, il ne voyoit aucun ſecours prochain ;
• Il regardoit , & à moitié déſeſpéré , il met-
>> toit ſes eſpérances dans le Ciel&ſa confian-
- ce dans laPriere.LesNations tournent leurs
→ yeux vers la Reine de lagrande Bretagne ;
>> le monde de l'Occident ſe confie en elle
au milieu de ſes allarmes; il attend tout
>des Conſeils d'Anne & des armes de Malbourgh.
Trois fois heureuſe l'Angleterre ,
> la gardienne du continent dont elle eſt
détachée &c. 20
Il ſeroit à ſouhaiter que M. de Voltaire
qui eſt l'Adiffon des François voulut traduire
ce Poëme , mais je doute que la main
qui a écrit la Henriade ſe prête à une traduction
d'un Poëme contre la gloire de ſa
nation. Sij'ai du loiſirje le traduirai en proſe ,
on verra du moins l'ordre & le fond des
penſées de ce Poëme fameux ,ſi eſtimé en
Angleterre.
Il me paroît tout entier dans le goût des
Panégyriques de Claudien ; on y voit toute
la marche du Duc de Malborough depuis
42 MERCURE DE FRANCE.
:
fondébarquement juſqu'à Donavert. La Bataille
d'Hoſted ſuit le combat de Donavert ;
la marche du Danube au Rhin ſuit la victoire
d'Hofted. Des deſcriptions nobles font
l'ornement des détails.
20
20
ود La Moſelle enfin paroît de loin ,fleuve
délicieux fa la nature l'avoit fait couler
loin du parjure François. Mais à preſent
elle eſt le prix de l'épée. Les moiffons de
> ces bords font incertaines de leur poffefſeur.
Chaque vigne attend encore un maî-
> tre , & la vendange coule pour les coupes
*du vainqueur. Les triſtes ombres de ces
>> citoyens égorgés qui errent ſur ce rivage ,
9les fantomes des Héros , en voyant les ar-
>>>mes Angloiſes, eſperent que la vengeance
»due à leurs manes eft proche.

On peut juger par ces images de l'eſprit
dans lequel tout le Poëme eft compoſé.
La célebre bataille que les Anglois appellent
la bataille de Bleneim n'eſt pas ce
qui occupe le plus de terrain dans ce plan.
La plupart des idées de ce Poëme m'ont
paru plus majestueuſes que vives.
C'eſt une lumiere affés égale , peu d'éclairs
& de feu. L'Auteur peint magnifiquement
les Etats alliés qui demandent vengeance
contre Louis XIV , mais ſa bataille
manque un peu de ce grand intérêt qu'il
avoit préparé: le coeur n'eſt pas ému , &
SEPTEMBRE 1745. 43
toute la deſcription eſt grande & noble fans
être toujours animée. Il n'y a que le morçeau
qui regarde le Général François fair
priſonnier , dans lequel j'ai trouvé beaucoup
deſenſibilité. Infortuné Chef ( dit-il ) qui
> peut exprimer les tranſports de rage ,de
- honte , de déſeſpoir qui s'éleverent en
>> tumulte dans ton ſein quandtu vis d'abord
>>tes plus braves troupes repouffées , ton fils
>>bleffé mortellement , baigné dans ſon ſang
» & rendant les derniers ſoupirs étendu ſur
→ la terre , toi même ſaiſi & enchainé par
>> le vainqueur ? Le Chef , le pere , le captif
>> verſa des larmes. Une Muſe Angloiſe eſt
ttouchée généreuſement d'une telle diſgrace
, & oublie l'ennemi dans l'infortuné.
>>Ceſſe de remplir l'air de tes plaintes , rends
-juſtice àtes braves ennemis, n'aceuſe point
-la fortune & le fort de la guerre , ne rou-
>> gis point de céder le champ de bataille
>>où le fameux Eugene n'a remporté que les
•feconds honneurs.
Il peint enſuite l'Archiduc qui vient remercier
le Duc de Malborough , & il le
peint étonné de la figure aimable & impoſante
de ce Général dont il compare la
beauté à celle d'Achille. Enſuite il mene
fon Héros faire le dégât en Baviere ,& affiéger
Treves & Traerbak.
Voici comme il termine ſapiece.
44 MERCURE DE FRANCE.
>>C'eſt ainſi que je voudrois chanter en
* vers fidéles les guerres d'Angleterre ſi ces
>>regiſtres harmonieux peuvent dompter le
stems & raconter ces actions étonnantes à
* la poſtérité ; quand les faits ſont foibles &
>> petits on peut alors animer les Climats &
>> faire parler les Villes , faire deſcendre les
>> Dieux du Ciel , faire fortir les fleuves
» de leur lit bourbeux. La fiction peut jet-
■ ter ſur le Héros des rayons faux d'une
> gloire empruntće.
>>Mais les exploits de Malborough brik
>>lent d'un éclat divin ; ils font glorieux de
>paroître dans leur lumiere naturelle. Elevés
par eux-mêmes , ils montrent leurs
charmes propres , & ceux qui les peignent .
» avec plus de vérité ſont ceux qui les pei-
- gnent le plus fortement,
Il eſt évident que M. Adiſſon critique ici
la barbe limoneuse du Dieu du Rhin dont
j'ai déja parlé. Je ne ſçais ſi ce trait eft convenable
à la fin d'un ouvrage héroïque. Je
ne ſçais même s'il eſt digne de la Poëfie de
fanir ainſi par une eſpece de differtation.
Quoiqu'il en ſoit, le Poëme de M. Adiffon
adans ſa Patrie une réputation ſupérieure
à celle que le paſſage du Rhin de M. Defpreaux
a parmi nous , du moins fi je crois
des Anglois qui m'ont paru déſintereffés. Je
n'ai pas affés de connoiflance de cette lanر
ه
45
SEPTEMBRE 1745 .
gue pour ſçavoir ſi cet ouvrage eſt bien
écrit poëtiquement , je veux dire s'il eſt élégant,
pur, facile, nombreux , fi les vers ſe font
lire fans peine , ſi on ſe les imprime malgré
ſoi dans la mémoire. Il faut que cela foit
ainſi à pluſieurs égards puiſqu'il eſt généralement
eſtimé. Je m'en rapporte à M. de
Voltaire qui entend ſi bien la Langue Angioife
; il dit dans ſon diſcours préliminaire
qu'il a lû ce Poëme. C'eſt à lui d'en juger.
Je vais
actuellement prendre la liberté de
comparer ſon ouvrage avec le Poëme immortel
de M. Adiffon.
Du Poëme de
Fontenoy,
Je
commencerai par un point important
que M. de Voltaire traite dans ſondifcours
préliminaire , & fur lequel les eſprits me
paroiſſent partagés. C'eſt de ſçavoir fi la
fiction estnéceſſaire dans ces petits Poëmès
de trois cent ou de quatre cent vers , qui
célébrent de grands évenemens , je ſoutiens
avec M. de Voltaire que non & j'en ai pour
preuve incontestable les deux ouvrages dont
je viens de rendre compte. Ily a de la fiction
dans l'Epitre de M. Deſpreaux. Il n'y
en a point du tout dans le Poëme de M.
Adiffon , cependant le Poëme Anglois eſt
vraiment héroïque & beaucoup meilleur que
46 MERCURE DE FRANCE.
l'autre. Je crois que la véritable raiſon pour
laquelle ces fictions queM. de Voltaire appelle
très-bienles lieux communsde la Poésie ,
ne font qu'une médiocre figure dans ces
fortes d'ouvrages , c'eſt qu'elles ne peuvent
guéres roulerque ſur des vertus&des vices ,
oudes étresphyſiques perſonnifiés , qui n'ont
jamais qu'un intérêt imaginaire à la choſe
dont on parle , & qui ne peuvent en infpirer
un réel.
Dans un Poëme de longue haleine c'eſt
tout autre choſe. Le ton hiſtorique ſeroit
trop uniforme.
D'ordinaire le ſujet eſt choiſi dans un
tems reculé , Major è longinquo reverentia.
Le reſpect qu'on a pour les grandes actions
paffées porte l'eſprit à croire que des êtres
furnaturels pouvoient s'y intéreſſer. Ils font
agir les mortels , ils préſident au Poëme ,
its en ſont ſouvent l'ame. Je ne puis mieux
faire ici quede renvoyer le Lecteur à l'eſſai
fur le Poëme épique qui eſt imprimé à la
fuite de la Henriade. Ilappartenoit au ſeul
homme de notre Nation qui ait punousdonner
un Poëme Epique, de connoître les
bornes que notre Religion & nos moeurs
mettent à la fiction & l'uſage qu'on en doit
faire. J'aime à voir Saint Louis proteger
Henry IV , le fanatiſme armer JacquesClément
, la diſcorde unie avec la politique ,
SEPTEMBRE 1745 . 47
tantôtprendre les habits de la Religion , tantôt
implorer le pouvoir de l'amour , & l'aller
trouver dans ſon Temple , mais je ſuis abſolument
de l'avis de M. de Voltaire qui
dit que ces grandes machines de l'Epopée
ne conviendroient point du tout à la def
cription de la Bataille de Fontenoy , &
j'ajoute que ſi on les employoit il faudroit
que ce fut dans un Poëme de pluſieurs
Chants. Chaque choſe doit être à ſa place,
Je trouve dans le Poëme de Fontenoy
précisément la ſage méſure de fiction qu'il
falloit.
Des montagnes , des bois , desfleuves d'alentour
Tous les Dienx allarmés fortent de leurSéjour ;
Lafertune s'enfuit & voit avec colere
Que fans elle aujourd'hui la valeur va toutfaire:
Les vainqueurs des Valois defcendent en courroux :
Cumberland, diſentils , nous n'espéronsqu'en vous ;
Courage ; raffemblez vos Légions altieres.
J'obſerverai ici en paſſant que courage m'a
parut un terme trop familier; ileſtdans l'Ode
de Namur de Boileau , mais il y a bien des
choſes dans l'Ode de Namur qu'on ne doit
pas imiter.
Au reſte l'ouvrage de M. de Voltaire eſt
un véritable Poëme ; il y a invocation , expoſitiondu
ſujet, noeud ,dénouement , concluſion.
48 MERCURE DEFRANCE.
Je ne ſçais laquelle des deux invocations
mérite la préférence , celle de la Henriade ,
ou celle de Fontenoy,
O vous gloire, vertu, Déesses de mon Roi,
Redoutable Bellone , & Minerve cherie ,
Paſſion des grands coeurs,amour de la Patric,
Pour couronner Louis prêtez moi vos lauriers ;
Enflamezmon esprit dufeu de nos guerriers ;
Peignez de leurs exploits une éternelle image.
11 y a plus de majeſté dans l'invocation
de la Henriade , & ici plus de vivacité. C'eſt
en quoije reconnois un homme qui approfondit
fon Art , car dans un petit Poëme
tel que celui- ci une invocation vive , courte
, pleine d'enthouſiaſme, eſt placée , & ne
le ſeroit point du tout dans un grand Poeme,
Je ne connois dans le Poëme de M.
Adiſſon rien qui ſurpaſſe la peinture que
fait M. de Voltaire des Nations armées contre
nous.
Le Belge qui jadisferturéſous nos Princes ,
Vit l'abondance alors enrichir ſes Provin.es ,
Le Batave prudent dans l'I.de reſpeſté,
Puiſſant parfes travaux & parsa liberté ,
Qui long-tems opprimépar l' Autriche cruelle ,
Ayant brisé ſon jouz s'arme aujourd'hui pour elle ,
L'Hanovrien conftant, quiformépourſervir,
Sçair
SEPTEMBRE 1745. 45
SçaitSouffrir & combattre & furtout obéir :
Autrichien rempli de ſa gloire paſſée ,
Defes derniers Césars occupant ſa pensée ,
Surtout, ce peuple altier qui voit fur tant de mers
Son commerce &fagloire embraſſer l'Univers ,
Mais qui jaloux en vain des grandeurs de la France ,
Croit porter dansfes mains la foudre & la balance ,
Tous s'arment contre nous.
Je crois être ſûr qu'une ſemblable tirade
ne ſeroit pas placée dans la Henriade.
Elle ſeroit trop politique. Cela paroit uniquement
fait pour les affaires récentes , pour
un évenement qui intéreſſe actuellement.
Mais que la Poësie eſt une belle choſe quand
elle exprime des idées ſi vraies ! & que M.
de Voltaire a grande raiſon de préférer de
grandes vérités bien exprimées à ce qu'il
appelle le lieu commun de la Poësie !
Ce que je ne trouve ni dans M. Adifſſon
ni dans M. Boileau , c'eſt un certain intérêt
, un attendriſſement répandu dans le
Poëme ſur la bataille de Fontenoy.
Réveillez vous ingrats ; Louis eft en danger.
O combien de vertus que la tombe dévore !
Que nos lauriers sanglants doivent couter de pleurs !
Ils tombent ses Héros , ils tombent ces vengears ,
Ils meurent & nos jours font heureux & tranquilles
C
so MERCURE DE FRANCE.
Vous qui lanciez la foudre & qu'ont frappé ses coups ,
Revivezdans noschamps quand vous mourezpour nous,
Que tout cela eſt différent des vers de
Boileau !
Déja du plomb mortel plus d'un brave eft atteint,
Il faut être aveugle pour ne pas voir cette
différence. C'eſt ſurquoi je m'imagine , non
fans fondement , avoir deviné l'énigme que
Boileau donnoit à deviner ſur le côté foible
de ſa Poësie . L'Auteur du Boleana rapporte
que ce célébre écrivain diſoit qu'il
avoit le talon d'Achille , l'endroit par où
on pouvoit attaquer ſon génie , mais que
perſonne ne l'avoit trouvé. Il m'eſt évident
que cet endroit défectueux étoit la parție
du ſentiment ; c'eſt par-là qu'il a toujours
péché. Rien ne va au coeur chés lui. Tout
prend cette route chés M. de Voltaire. Ils
ont parlé tous deux le langage de la raiſon ,
mais le dernier avec bien plus de ſenſibilité.
Je ne ſçais s'il eſt poſſible qu'un Satyrique
ait du ſentiment. Je crois que non , &
je me confirme dans cette penſée par toutes
les critiques que j'ai lûes du Poëme de Fontenoy.
Je vois que les Auteurs de ces brochures
reprennent précisément les vers qui
me font le plus d'effet. En voici un qui me
tombe ſous la main,
SEPTEMBRE 1745. 5
Monaco perd fonfang , & l'amour en soupire .
On critique ce vers , & moi il m'attendrit.
Un jeune homme de quatorze à
quinze ans bleſſé amene cette image bien
naturellement , & cela me prépare encore
à cette peinture tendre qui m'émeut à la
fin de l'ouvrage , quandl'Auteur me fait voir
les meres , les parens de nosjeunes guerriers
les embraſſer au retour de tant de périls ,
en un mot ce qui doit plaire infiniment à tout
honnéte homme , c'eſt que M. de Voltaire
juſques dans la deſcription d'une bataille a
trouvé le fecret de parler au coeur. C'eſt ce
qu'il a fait d'une maniere bien plusfrappante
dans la bataille d'Ivri ; la mort de Dailly
eſt un épiſode qui fait verſer des larmes ,
mais un tel épiſode ne vaudroit rien dans
un Poëme comme celui de Fontenoy où il
ne faut pas d'épiſode.
Je conclus de-là qu'il a rempli dans la
bataille d'Ivri & dans celle de Fontenoy
les conditions que chacun de ces deux ſujets
preſcrivoit , & je les regarde comme deux
pieces de la même main. Car enfin il faut
rendre juſtice. Je ne connois point M. de
Voltaire & peut-être ne le connoîtrai je
jamais. Je dis ce que je penſe pour le bien
de la Litérature ; on ne peut- être plus indi
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
gne que je le ſuis de toutes ces infâmes brochures
que je vois courir dès qu'il paroît
un bon ouvrage. Quiconque écrit de ces
ſatyres doit étre ſur d'écrire des fotiſes parce
qu'il eſt aveuglé par la paffion. L'envie n'a
point de goût. Il n'y a que la ſenſibilité qui
en ait. Il y a pourtant encore une choſe qui
me fait beaucoup plus de peine , ce ſont les
mauvais ouvrages dont nous ſommes inondés
en vers & en profe .
Si cette petite differtation en augmente
le nombre , au moins ce ne ſera pas par
l'infamie de la ſatyre ni par des mauvaiſes
plaiſanteries qui font la choſe du monde la
plus indécente ſur un pareil ſujet.
Mais je propoſerai modeſtement quelques
unsde mesdoutes ſur le Poëmede Fontenoy,
ſans prétendre aſſurement ôter rien à l'Auteur
de ſa réputation & n'ayant pour but
que mon inſtruction & l'avancement des
Lettres, Si je me trompe , j'invite ceux qui
ont plus de goût &de Litérature que moi à
m'éclairer dans ce Journal.
J'oſe dire d'abord que les deux premiers
vers devoient être plus épiques. Le Poëme de
M. de Voltaire n'a rien du ton familier , il
eſt partout grand & intereſſant. Rien de
petit. Pourquoi a-t-il donc commencé ſon
ouvrage comme une Epître ?
it
SEPTEMBRE 1945 . 53
Quoi ! dufiècle paſſé le fameux Satyrique
Aura pris dans ſes mains la trompette héroïque ?
Je ne ſçais ſi je me trompe , mais je vou
drois un plus grand frontiſpice pour le batiment.
Je ſçais bien que cela amene une
comparaiſon affés heureuſe du paſſage du
Rhin avec la bataille de Fontenoy , mais
je ſoutiens que l'invocation , la deſcription
des peuples qui compofent l'armée alliée , la
pompe & la majeſté dans laquelle l'Auteur
préſente tous ces objets exigeoient un début
plus conforme à toute cette grandeur.
Chačun porte lajoje aux guerriers qu'il commande.
Ce vers me ſemble contredire ceux qui
fuivent :
Dans l'horreur de la nuit , dans celle du filence ,
Demandent Seulement que le péril commence.
L'horreur du filence & de la nuit donne
une toute autre idée que celle de la joye ,
& cela gâte un peu cette noble & grande
deſcription. J'aimerois mieux l'espoir au lieu
de la joye.
Harcourt eft accouru. Cette confonance
eſt dure. L'.suteur auroit du l'éviter , mais
>
Ci
34 MERCURE DE FRANCE.
je ne regarde ce petit défaut que comme
une choſe fort légere , & preſque indiférente.
Que la terreur devance & laflame environne ,
La ſévérité de la Grammaire exige ,
Et que la flâme environne.
J'avoue cependant que ces licences doivent
être permiſes quand elles ne coûtent rien au
fens , & qu'elles font peu de violence à la
conſtruction. Il y en a beaucoup d'éxemples.
Je neſçais ſi on peut dire qu'un nuage porte
l'éclair , comme on dit qu'il porte la foudre.
L'éclair eſt quelque choſe de ſi rapide
& de ſi inſtantanéqu'on a peine à ſe le figurer
porté dans un nuage : je ne donne cette
remarque que comme undoute.
Lefrançois dont Maurice a gouverné l'ardeur
Afon pofte attachéjoint l'art à la valeur .
La mortfur les deux camps étendsa main cruelle
Il ya ici quelque choſe qui me fait peine :
la liaiſon manque ; ſi l'Auteur diſoit quelque
choſe de plus circonstancié , deplusprécis ,
les idées ſe ſuivroient bien mieux & feroient
un plus bel effet : je m'explique
Joint l'art à la valeur
SEPTEMBRE.
1745. 55
eſt une idée génerale qui ne peint rien de
précis.
Lamortfur les deux Camps étendsa main cruelle
Fait tableau. Je crois que la raiſon pour
laquelle la plupart des piéces de Poëfie
ſont ſi pen liées, c'eſt que l'on manque prefque
toujours cette gradation d'idées ; on
ne peint point régulierement , on ſaute , on
enjambe on donne le change à l'eſprit.
L'Auteur ne tombe preſque jamais dans ce
défaut , mais ici il paroîty être tombé ; ces
mots ,
Joint l'art à la valeur
n'amenent point afſés l'idée de la mort qui
frappe les deux armées , au contraire , le
mot d'art ſemble exclure cette grande image
, & donne plûtôt l'idée d'une défenſe habile
que d'une journée meurtriere.
On l'arrête , il revient , ardent , infatigable ,
J'aimerois mieux
On l'arrête , il s'élance , ardent , infatizable
Mais lemots'elance eſt déja deux ou trois
fois dans la piece , il faudroit prendre un
autre tour.
Cijij
56 MERCURE DE FRANCE.
C'en eftfait & l'Anglois craint Louis & la mort.
Le vers que l'Auteur avoit mis dans les
premieres éditions eſt bien plus fort& plus
expreffif.
Etl'Anglois àlafin craint Louis & la mort.
Cet à la fin caracteriſoit l'Anglois , &
augmentoit la gloire du vainqueur: Je vois
biend'où vient ce changement ; c'eſt qu'on
vouloit détacher ce vers du précédent. Cette
raiſon ne me ſuffit pas pourne pas regretter
lapremiere leçon .
Enchaînezces vaincus échappésau carnage.
Je ne voudrois pas que l'Auteur qui va
quelques vers après célébrer avec attendriſſement
la bonté du Roi pour ces mêmes
vaincus , ſe ſervît ici du mot enchainez. Il
ne devoit pas conſeiller quelque choſe de
dur & de contraire à la clémence qu'il loue,
C'estpeu que lefront calme & la mort dans les mains
on dit bien le fer , le feu , la foudre dans
les mains parce que l'image eſt vraie. Mais
peut-on dire la mort dans les mains ? cela
n'eſt - il pas hazardé ?
SEPTEMBRE,
57 1745.
Desplus tendres bienfaits éprouvent les douceurs .
Les douceurs mot foible , plus convenable
à une garde malade qu'au ſoin des vainqueurs
pour les vaincus. Pourquoi n'a-t-il
pas misfaveurs ?
Voilà ce qui m'a ſemblé à peu-près répréhenſible.
Je ſoumets ma critique au public
&à l'Auteur même , & je finis par avouer
que l'ouvrage que j'ai critiqué eſt un des
meilleurs qu'il ait faits.
ODE
Imitée des Odes d'Horace Solvitur acris
Hyems , & Diffugére nives....
LEZéphir fi long-tems exilé de nos plaines
Vient enfin ſuccéder aux fougueux Aquilons ,
Et les fleuves rentrés dans leurs bornes certaines
Nedéſolent plus nos valons .
Le Roſſignol plaintifd'une voix gémiſſante
Aux échos attendris raconte ſes douleurs ,
Et l'avide nocher ſur la mer inconſtante
Affronte de nouveaux malheurs .
Cy
18 MERCURE DE FRANCE.
Lestroupeaux ennuyés de leurs fombres retraites
Broutentfur nos côteaux le gazon renaiſſant;
Le Laboureur s'unit par de riantes fêtes
Ace ſpectacle raviſſant .
Lesbergéres au loin par mille chanſonnettes
Célébrent le retour de leurs tendres amans ,
Tandis que les bergers ſur leurs douces muſettes
Chantent leurs amoureux tourmens .
Des Amours enfantins la troupe enchantereffe;
Venus , les ris , les jeux , & les Nymphes des bois
Danſent d'un pied léger , qu'anime l'allégreſſe ,
Au ſon de leurs touchantes voix.
L'induſtrieux Vulcain, plein d'une ardeur nouvelle,
Deſes noirs forgerons précipite lescoups ,
Tandis que loin de lui ſon épouſe infidelle
Va chercher un nouvel époux ,
Ami , du doux Printems partageons l'allégreſſe ;
Ne rappellons du tems le vol précipité
Que pour mieux profiter des ans quela jeuneſſe
Abandonne à la volupté.
Chaque jour de la mort eft pour nous l'interprête ;
Chaque inſtant de plus près nous range ſous ſes loix;
Samain du même coup rompt la foible houlette ,
Etbriſe le Sceptie des Rois .
1
SEPTEMBRE.
59 1745 .
De cet aftreux vainqueur le tyrannique empire
Trop-tôt de nos plaiſirs interrompra le cours ;
Peut- être qu'à préſent le jour que je reſpire
Sera le dernier de mes jours.
Goûtons en attendant les douceurs de la vie ;
Quand la mort de mes jours éteindra le flambeau
Que ce ſoit dans lesbras de ma chére Silvic ,
Ou dans les flots du vin nouveau .
D. C. Officier au Régiment Royal Infanterie.
Suite des Arrêts notables rendus en la Grand-
Chambre du Parlement de Paris
en l'année 1745 .
I'
I a été jugé au Rôle des Lundis & Mardis
une Queſtion de Droits Seigneuriaux,dans
l'eſpece de laquelle il s'agiſſoitde ſçavoirſi les
lots & ventes font dûs au Seigneur dès l'instant
du Contrat, pour une ceſſion faite d'une maiſon
de Ville, moyennant une rente fonciere , annuelle
& perpetuelle ſtipulée non rachetable ,
qui n'étoit pas la premiere après le cens.
Pour l'intelligence de cette Queſtion i
faut obſerver que lorſqu'un particulier donne
à bail un héritage de Campagne moyen
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE.
nant une rente fonciereſtipulée non rachetable
, il n'eſt point dâû de droits au Seigneur ,
parce que la rente fonciere dûë au vendeur
repréſente en ſa main l'héritage qu'il a donné
à rente.
Mais ſi la ceffionde l'héritage de Campagne
eſt faite moyennant une rente fonciere
Stipulée rachetable àla volontéde l'acquéreur
les lots& venteſont dûs à l'inſtant du Contrat
, ſans que a rente ſoit rachetée.
Ily a après cela une autre Régle établie
par les Ordonnances & par la plupart des
Coûtumes , qui est que lorſqu'une maison de
Ville a été donnée à rente fonciereftipulée
non rachetable & que cette rente n'eſt pas la
premiere après le cens ,la rente eſt toujours
fujette au rachat , & que l'acquéreur peut la
rembourſer en vertu de la diſpoſition de la
Loi& nonobſtant la convention contraire . *
Ces principes étant expliqués , un particulier
avoit pris une maison de la Ville de Sens
à la charge d'une rente fonciere annuelle &
perpetuelle de 126 liv, & cette même maifon
étoit chargéede deux autres rentes , l'une
de 3 liv. l'autre de 10 f. enſorte que la rente
*Voyez l'art. 25 de l'Ordonnance de 1441 ,
pour la Ville de Paris & les Ordonnances de
1539 & de x553 , pour les autres Villes du
Royaume .
SÉPTEMBRE. 1745. 61
de 116 liv. étoit la troifiéme & non la premiere
après le cens.
Le Chapitre de Sens dans la cenſive duquel
étoit cette maiſon , demandoit au preneur
les lots & ventes pour ſon acquifition .
Ladéfenſe du preneur ou acquereur confiſtoit
à dire qu'aux termes de la Coûtume
de Sens , un bail à renie fonciere perpetuelle f
Sans rachapt ne donnoit point ouverture aux
droits ſeigneuriaux. C'eſt la diſpoſition de
l'article 232. ,& que les droits ſeigneuriaux ne
font dûs que lorsque la rente eſt ſtipulée rachetable.
C'eſt ce que porte l'article 230. De
làil tiroit la conféquence que la rente dont
il s'agiſſoit étant fonciere & perpetuelle &
n'étant pointſtipulée rachetable , étoit dans le
cas de l'article 232 , & ne donnoit point lieu
par conféquent aux droits de lots & ventes.
Mais l'argument du Chapitre étoit qu'un
bail à rente rachetable produit des lots &
ventes. Or , diſoit-il , la rente dont il s'agit
eſt rachetable en vertu de la Loi , étant établie
ſur une maiſon de Ville & la troiſiéme
après le cens,elle doit donc produire des
lots &ventes.
L'acquereur pour répondre à cette objec
tion , diftinguoit entre la faculté de rachat
donnéepar la convention des parties ,& celle
donnée par la diſpoſition de la Loi , & il foutenoit
que lorſque la faculté de racheter la
62 MERCURE DE FRANCE .
1
rente vient de la ſtipulation , les droits font
dûs , mais qu'au contraire lorſque cette faculté
ne naît quede la diſpoſition de P'Ordonnance
ou de la Coûtume , il faut que le
Seigneur attende que l'on ait racheté la rente,
pour demander les droits.
Il appuyoit ce raiſonnement ſur l'inter
prétation que l'on devoit donner à la Coûtume
qui avoit établi , à la vérité , que les
rentes ſur les maiſons de Ville , autres que
les premieres après le cens , ſont toujours
rachetables. Mais il diſoit que cette faculté
de racheter de pareilles rentes n'avoit été
donnée que pour contribuer au bien public
& à la décoration des Villes , & de peur
qu'un débiteur d'une rente qu'ilne pourroit
pas racheter , ne laiſſât tomber en ruine la
maiſon ſujette à la rente , n'ayant plus le
moyen de la payer , & n'ayant pas eu la faculté
de la racheter ,& qu'une diſpoſition
pareille , faite dans cette ſeule intention , ne
devoit pas s'étendre à un autre cas . Que
d'ailleurs cette faculté de racheter de ſemblables
rentes , n'étant établie qu'en faveur
des acquereurs , & pour leur donner la
facilité de feliberer, ne pouvoit être employée
contre eux , & les obliger à payer les
droits ſeigneuriaux dès le moment de leur
acquifition.
De la part du Chapitre on répondoit
SEPTEMBRE. 1745. 63
que cette diſtinction que faiſoit l'acquereur
étoit contraire à tous les principes , & que
la nature du Contrat eſt la même , ſoit que
la faculté de racheter la rente viennede la
convention des Parties , ſoit qu'elle naiſſe de
la diſpoſition de la Loi. Auſſi ( diſoit-on )
cette diſtinction eſt-elle proſcrite par tous
les Auteurs & par une Jurisprudence conftante.
Par rapport aux ſentimens des Auteurs
on citoit Louet & Brodeau lettre S. ſom
maire 18 n. 1. & Dumoulin ſur le 358 art.
de l'ancienne Coûtume de Paris .
A l'égard de la Juriſprudence on raportoit
cinq différens Arrêts. Le premier de
l'année 1658. rapporté par Poquet de Livoniere
dans ſa ſeconde obſervation ſur l'art .
154. de la Coûtume d'Anjou , qui adjuge
dans l'an & jour duContrat le retrait d'une
maiſon donnée à rente fonciere dans la Ville
d'Amboiſe : ce qui detruit la diftinction
dont on vient de parler , parce que le retrait
n'a lieu que dans le même cas où il y
a ouverture aux droits ſeigneuriaux.
Le ſecond Arrêt que le Chapitrede Sens
rapportoit eſt du 10 Décembre 1621. rapporté
par Brodeau ſur Louet lettre L. fom ,
18. & le troiſiéme du 19 Février 1628. eft
rapporté par le Prêtre dans ſes Arrêtes de la
Cinquiéme des Enquêtes.
64 MERCURE DE FRANCE.
/
La même Queſtion s'étant préſentée au
Grand Confeil , on faiſoit la même diſtinction
entre la faculté de rachat qui dérive de la
convention des Parties ,& celle qui eftdonnée
par la Loi , & nonobſtant ce moyen
l'acquereur avoit été condamné par Arrêt
du 9 Juin 1739. à payer les droits au Seigneur
,quoique la rente ne fut pas rachetée.
Enfin la Cour avoit jugé la même choſe
par Arrêt rendu au rapport de M. Tubeuf
le 15 Juin 1744 , dans l'eſpece duquel Arrêt
le Seigneur de la Gouberie demandoit
les lots & ventes pour raiſon de deux maifons
ſituées dans la Ville de Baugé Province
d'Anjou. Chacune de ces deux maiſons avoit
été vendue moyennant une rente de 150
liv. que les Parties avoient ſtipuléefonciere ,
perpetuelle & inamortiſſable . Les acquereurs
ſedéfendoientdu payement des lots& ventes
ſur ce que le rachat des deux rentes
n'étoit point encore fait ,& fur ce qu'il ne
devenoit poffible qu'en vertu dela diſpoſition
des Ordonnances , puiſque la ftipulationdes
Partiesy étoit contraire.L'Arrêt les
acondamnés aupayement des lots& ventes.
Dans cette eſpece & fur ces moyens ,
ARREST du mardi 22 Juin 1745. ſur les
concluſions de Meſſieurs les Gens du Roi ,
qui condamne l'acquereur de la maiſon en
queſtion à payer au Chapitre de Sens les
droits de lots & ventes , & aux dépens ,
SEPTEMBRE. 1745 .
VERS
▲ Mlle. D......... ſur un rendez - vous
par l'Auteur d'une Fable fur les Pies.
LErendez-vous à la huitaine
Qui dans le cours de la ſemaine
Aſeul occupé mes déſirs ,
Avec lui dans ce jour raméne
La troupe aimable des plaiſirs.
Laliberté , le badinage ,
Momus au comique langage ,
Bacchus depampres couronné ,
Et Comus au riant viſage ,
De mets exquis environné ,
Viennent dans ce lieu fortuné
Offrir aux graces leur hommage.
LeDieu du chant, leDieu des vers
Ybriguent auſſi l'avantage
De les charmer par leurs concerts.
Mais dans cet heureux aſſemblage
De Déités , de Dieux divers ,
11 en manque un. Il eſt peut-être
Aux environs prêt à paroître :
Sansle nommer , voici comment
66 MERCURE DE FRANCE.
On peut vous le faire connoître;
il eft le fils du ſentiment
Et de la tendre ſympathie.
Beauté , dontmon ame eſt ravie ,
Faitesun ſoupir ſeulement ,
CeDieuſerade la partie.
SUITE de la Traduction du Manuscrit
Turc & de l'Histoire des trois fils d'Hali-
Baffa des trois filles de Siroco Gouverneur
d'Alexandries
A
Leur aſpect nous ne pûmes éviter l'é
cueil dont Nathan-Ben-Sacă nous avoit
tant recommandé de nous garder. Eh! qui
auroit pu réſiſter aux attraits qui s'offrirent
alors à nos regards ? les trois Soeurs étoient
aflifes enſemble fur un Divan , & il ſembloit
que leurs charmes différens ſe prêtaſſent un
mutuel ſecours.L'incomparable Aurore avoit
une ſimare de moire d'or ornée des pierres
les plus belles. Argentine étoit blonde
& portoit une robe de drap d'argent ;
la jeune Zelide qui me frappa plus que
les autres , quoiqu'elle fut encore dans l'enSEPTEMBRE
1745.
67
{
fance étoit parée d'un habillement de toile
de Perſe di meilleur goût , quand il n'y
auroit eu aucune ſimpathie entre mes freres
& mọi , nous aurions été tous trois remplis
d'amour dès le même inſtant.
Parmi les choſes curieuſes que j'avois priſes
ſur moi , j'avois porté un flacon rempli
d'un élixirdont la vertu étoit de faire naître
un amour parfait entre une femme & un
homme auffi-tôt qu'ils en auroient bu l'un
& l'autre. C'étoit un préſent de labelle
Sumi dont elle avoit fait uſage pour moi ,
& dont je n'avois pas voulu me ſervir pour
elle. Je montrois cette liqueur aux trois
belles qui choififfoient parmi nos bijoux ce.
Aqui leur plaiſoit le plus , & j'avois pris une
taſſe de criſtal pour leur en verſer & les
engager à en boire , lorſque Zelide , entre
les mains de quij'avois mis le flacon , jetta
les yeux fur un papier dont il étoit envelopé
, & s'écria. Ah ! perfides , quelles ſont les
paroles que je lis. Negoutez de cette liqueur
qu'avec celui qui vous est destiné pour époux ;
tout autre ne veut que vous feduire. Je portai
mes regards fur ce papier & je reconnus
l'écriture de Sumi.
5
Cependant mes deux freres avoient déja
troqué avec Aurore & Argentine quelquesunes
de leurs marchandiſes contre les deux
anneaux qu'elles avoient à leur doigt & qui
88 MERCURE DE FRANCE.
étoient le premier objet de nos déſirs. Dès
que les deux foeurs de Zelide furent privées
de leurs bagues , nous fumes dans le dernier
étonnement de voir à leur place une montre
d'or, & une montre d'argent , les plus belles
que l'on pût trouver. La vieille Eſclave qui
nous avoit introduits revint dans ce moment
ſuivie d'un Eunuque noir , & nous annonça
le pere de Zelide. Nous devînmes tremblans
de frayeur. Mes deux freres prirent
l'un la montre d'argent , l'autre la montre
d'or qu'ils cacherent dans leur ſein. La vieille
Eſclave étonnée de ne plus trouver deux
deſes maîtreſſes , arracha le flacon des mains
de Zelide qui s'étoit évanouie , & tandis
que l'Eunuque & elle ne ſçavoient quel parti
prendre , nous nous ſauvâmes le plus
promptement qu'il nous fut poffible.
Nous n'ofâmes revenir dans la maiſon
où nous logions; nous nous retirâmes chés
Sumi que je trouvai toute en larmes dans
la crainte de ne nous plus revoir. Qu'avezvous
fait , malheureux , nous dit-elle ; eſtce
ainſi que vous avez ſuivi les conſeils de
Nathan-Ben-Sadi ? Engagée par un preſſentiment
fingulier j'ai conſulté ce matin le
Livre des ſecrets , & j'ai vu que dans cet
inſtant vous abandonniez votre coeur à la
paſſion funeſte qui doit vous perdre. Ne
croyez pas que je l'endure. C'eſt moi qui
SEPTEMBRE. 1745. 69
ai écrit à Zelide la Lettre qui l'a empêché
de boire de votre Elixir d'amour parfait.
Et vous , ajouta-t-elle en s'adreſſant à
mes deux freres , vous ne connoiſſez pas
encore le prix du vol que vous avez fait
enenlevant lesdeux montres que vous avez.
Vous le ſçaurez en liſant dans ce Livre
mais n'eſperez pas jouir de vos conquêtes ;
la connoiſſance que vous allez avoir ne fere
vira qu'à vous rendre plus malheureux.
Sumi nous préſenta en effet le Livre de
Moïzés , & nous y trouvâmes ces paroles :
Si la clef d'or & la clef d'argent montent
les deux montres à minuit , elles reprendront
leur état pendant toute la premiere heure du
jour. Elles feront toujours en la garde d'une
femme , & reviendront toujours à elle ; c'est
la fille de Moïzés qui est destinée à les
garder.
Mes deux freres furent très -ſurpris & extrêmement
irrités de ces paroles. Puiſque
nous y ſommes forcés , dirent- ils à la fille
deMoïzés en lui donnant les deux montres ,
reſtez en poſſeſſion du tréſor qui nous appartient
: du moins vous n'aurez pas non
plus qu'elle le Taliſman que nous leur avons
enlevé. Ils fortirent avec dépit en prononçant
ces mots; pour moi je demeurai auprès
de Sumi , & nous attendîmes la nuit
avec impatience afin de voir la ſuite de certe
avanture.
,
70 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque la nuit fut avancée Sumimonta
elle-même les deux montres , & à minuit
nous vîmes reparoître la belle Aurore & fa
foeur. La fille de Moïzés fut étonnée de
l'éclat de leur beauté. Ces deux jeunes
perſonnes ſembloient fortir des bras du
ſommeil.Elles parurent ſurpriſes & inquiettes
de ſe trouver dans un lieu qui leur étoit inconnu
, & lorſque Sumi leur eut appristoute
l'horreur de leur destinée elles s'embrafferent
en verſant un torrent de larmes.
La belle Sumiles conſola en leur promettant
de ne les point abandonner , les affurant
que le bonheur le plus parfait fuccéderoit
à leur infortune. Dès qu'une heure
fut fonnée elles redevinrent montres .
Je paſſai le reſte de la nuit chés la fille
de Moïzés , & lorſque le jour parut je ſentis
dans mon coeur des mouvemens extraordinaires.
Mon ame ſe rempliffſoit de fureur
& de crainte ; un pouvoir inconnu m'entraidoit
malgré moi , & me ſéparoit de
Sumi. Ah ! m'écriai-je ,je ſens que l'on conduit
un de mes freres en prifon ; adieu ,
trop aimable Sumi, il faut que je le ſuive.
Je fortis en effet , & je rencontrai Įzif
tout effrayé , qui me dit qu'il ſentoit les
mémes allarmes que moi , & que ſans doute
on avoit reconnu Izouf pour un de ceux
qui avoient été chés Siroco. Il me vint fur
SEPTEMBRE. 1745 . 7
le champ dans l'idée un moyen de délivrer
notre frere. Je dis à Izif de courir après
lui & de racher de lui donner un ſabre pour
ſe défendre , & moi j'entrai dans un Bagne
que je trouvai en chemin , & où je ſçavois
que pluſieurs Archers ſe raſſembloient tous
les jours pour boire du vin. J'avois de l'argent
& je propoſai à neuf ou dix de ces
gens de leur donner à chacun deux Séquins
s'ils vouloient fouffrir que je les battiſſe à
mon gré. LesArchers font extraordinaire
ment avares , & fouffriroient tout pour de
l'argent. Ils accepterent ma propoſition avec
plaifir , & reçurent leur payement d'avance :
Auffi-tót je commençai à fondre ſur eux
avec un fabre que le maître du Bagne me
préta , & tandis que j'accablois de coups
ces gens que j'avois payés pour cela , la
même choſe arrivoit , par ſimpathie , a mes
deux freres , avec ceux , à qui ils n'avoient
rien donné ; je ſortis vainqueur d'entre les
mains des Archers , quilm'environnoient , &
je trouvai en chemin mes deux freres qui
avoient eu toujours par fimpathie, le meme
bonheur avec ceux qui vouloient les conduire
au cachot. Après étre échapés.de çe
danger & que l'on m'eut beaucoup félicité
fur le ſecret que j'avois trouvé , nous crûmesnedevoir
pas reſter à Conftantinople ,
& fans dire adieu à Sumi nous fortîmes de
Ja Ville.
72 MERCURE DE FRANCE
Le lendemain nous apprîmes que l'on
avoit détruit notre maiſon & pillé tout ce
que nous poſſédions. Cela nous chagrina in
finiment , mais vous jugez bien , Meſſeigneurs
, que nous n'eûmes garde d'aller nous
en plaindre. Il ne nous reſtoit que ce que
nous portions ſur nous de bijoux & de marchandiſes
, & les deux bagues des filles de
Siroco. Nous réſolûmes de nous ſéparer pour
n'être pas ſi facilement reconnus & de mener
une vie errante .
Quelques jours après je me trouvai ſur le
bord de la mer aux environs de Conſtantinople
; je vis un vieil Eunuque affis à la
porte d'un Château qui paroiſſoit iſolé ; je
m'approchai de lui. Il vouloit d'abord m'éwiter
, mais avec quelques bijoux dont je
lui fis préſent , je l'apprivoiſai de maniere
qu'il me permit de m'aſſeoir auprès de lui ,
& il lia lui-même la converſation. Il me dit
qu'il étoit auprès d'un jeune Seigneur fils du
Baſſa de la mer. Il me dit que depuis longtems
le Baſſa étoit abſent pour la guerre
que l'on avoit alors contre les Chrétiens. Il
me parla du Taliſman que ſon éleve poffédoit&
dontje connoiſſois la vertu. Il m'inftruifit
que ce jeune homme étoit deſtiné dès
ſon enfance , ainſi que deux freres qu'il avoit
à épouſer les filles de Siroco , dont il me
raconta l'avanture que je ſçavois mieux que
lui
SEPTEMBRE. 1745. 73
lui . A fon diſcours , tout l'amour que le premier
moment avoit fait naître dans mon
coeur pour Zelide ſe ralluma & m'erflama
de jaloufie : Quoi ! dis-je en moi-même ,
c'eſt peut-être cet enfant qui lui eſt deſtiné ,
c'eſt peut-être avec lui que Zelide doit boire
de l'Elixir d'amour parfait. Il faut rompre
un projet auffi funeſte pour moi.
Je réfolus d'enlever le fils du Baffa , &
pour réuffir dans ce deſſein , il me vint dans
l'eſprit de contrefaire l'inſenſé.Je commençai
à chanter & à ſauter de toute ma force .
Je propoſai à l'Eunuque de faire venir ſon
éleve , & je l'aſſurai que je le divertirois infiniment.
Le vieil Eſclave alla chercher le fils
du Baſſa , &je continuaidedanſer devant lui.
Le jeune homme ſe réjouiſſoit de voir les
tours queje faifois,& l'Eunuque rioit de toute
ſa force. Je lui propoſai ainſi qu'au jeune
homme de leur apprendre l'exercice que je
faifois, ils y conſentirent; l'Eunuque futbientôt
ſi fatigué qu'il fut obligé de ceffer , & le
jeune homme étoit tout en eau. Jedemandai
à l'Eſclave qu'il allât chercher de quoi boire ,
&tandis qu'il étoit rentré je profitai de cette
circonſtance pour conſeiller au jeune hommed'ôter
la toile de ſon turban qui lui char -
geoit trop la tête. Il ſuivit mon avis , & auſſitôt
il fut changé en une marmite dont je me
faifis & que j'emportai en courant fi vite que
D
74 MERCURE DE FRANCE,
l'Eunuque qui reſſortit à l'inſtant ne putm'atteindre.
Je vis de loin que le vieil Eſclave
déſeſepéré de ne plus revoir ſon éleve, ſe
précipita dans la mer d'où je ne me donnai
pas la peine de l'aller retirer.
Dans cet endroit le Baſſa interrompit le
Juifpour s'écrier : Ah ! ſage Derviche , vous
aviez bien raiſon ; dès que la Plaque de cuivre
n'a plus été accompagnée du ſigne des
fidéles croyans , mon fils n'a plus été. Et vous
malheureux , continua le Baſſa en s'adreſſant
à Izaf, voyez ce jeune homme , n'est- ce pas
lui dont votre malice à cauſé le malheur ?Je
crois le reconnoître, dit Izaf, mais puiſqu'il
a repris ſa premiere forme , je ne ſuis plus
fi coupable que je croyois l'étre. Je marchai
pendant quelques jours , continua le Juif,
avec le butin que j'emportois , & je m'éloignois
de Conſtantinople , lorſqu'un ſoir je
me trouvai accablé de lafiitude , quoique je
n'eufle pas fait pendant la journée un chemin
fort conſidérable. Je me ſentois le corps
froiffé comme fi j'euſſe reçu pluſieurs coups.
Je me couchai ſur l'herbe auprès d'un jardin
après avoir mis ma marmite auprès de moi ,
& je m'endormis. Mon fommeil fut troublé
par mille inquiétudes. Tantôt je ſentois la
gaieté ſe répandre dans mon ame , quelquefois
la crainte s'en emparoit , à laquelle un
moment après ſuccédoit la triſteſſe. Enfin à
SEPTE MBRE. 1745 . 7
mon réveil je ne vis plus ma marmite auprès
demoi ; je me trouvai en ſimple caleçon , &
je reconnus mes deux freres qui dormoient
àmes côtés dans le mêmeétat auquel j'étois.
Ils s'éveillerent je leurdemandai en tremblant
s'ils ſçavoient pourquoi nous étions
tous trois dans cette ſituation. Hélas ! répondit
Izouf, après nous avoir conſidérés tous
deux& avoir porté ſes regards ſur lui-même ,
je le vois , nous ſommes ruinés : Ah ! Quelle
malheureuſe avanture !Je le preſſai de m'inftruire
de ce qui leur étoit arrivé. Ces jours
derniers , me dit Izouf, mon frere & moi
étions plus contens qu'à l'ordinaire ; apparemment
qu'il vous étoit arrivé quelque fortune,
que par ſimpathie , comme vous ſçavez
que cela nous arrive toujours , nous partagions
avec vous. Cela étoit vrai , lui répondis-
je , il y a quelques jours que j'avois enlevé
le fils du Baſſa de la mer , que j'avois fait
changer en marmite. Eh bien , continua mon
frere , hier comme nous voyagionsgaiement ,
nous avons paflé auprès d'un caravanſerail
où nous avons entendu que l'on chantoit
des chanſons , que l'on faiſoit de grands
éclats de rire , enfin où nous avons vû tous
les ſignes d'une joye complette. Nous ſom
mes entrés & nous avons trouvé quelques
Turcs qui avoient avec eux des Danſeuſes
de Circaffie d'une extrême beauté : il y en
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
avoit deux parmi elles dont les attraits
étoient incomparablement au deſſus de l'é
clat des autres Nous avons été bien reçus ,
& on nous a fait afſſeoir à table pour boire
du vin que l'on verſoit avec profufion. On
nous avoit placés auprès des deux plusbelles
Circaffiennesdont les prevenances nous charmoient.
Les hommes qui étoient avec elles
n'en marquoient aucune jaloufie. Après avoir
paſſe quelque tems dans les plaiſirs , une des deux belles Circaſſiennes a dit à ſa compagne
, leur frère a danſé , il faut qu'ils danfent
auffi. Nous ne comprenions pas ce que ces deux femmes vouloient dire. Je l'en
tens fort bien, dis-je à mon frere , j'ai danſé
lorſque j'ai voulu enlever le fils du Baffa;
c'eſt apparemment cela qu'elle vouloit dire ,
me répondit Izouf, car auffi-tôt ces deux
femmes nous ont pris par la main & nous ont faitdanſer avec une vivacité étonnante.
Quelque tems après, nous étant remis à
table & ayant repris du vin plus violent que
le premier , la vapeur de cette boiffon nous
a monté à la tête , les hommes qui étoient
avec les Circaffiennes ont tiré leur fabre &
nous ont menacés de nous tuer. Le vin &
la laffitude nous avoient tellement affoiblis
que nous ne pouvions nous défendre , nous
nous ſommes ou évanouis ou endormis
& nous nous trouvons ce matin auprès
SEPTEMBRE. 1745. 77
de vous dans l'état où vous nous voyez ; on
rous a dépouillés de tout mais ce que
nous devons le plus regretter , ce ſont les
deux Taliſmans des filles de Siroco que
nous avions fait monter en cachet pour les
déguiſer & que nous portions ſur nous.
Après avoir déploré quelque tems notre
infortune , nous ne trouvâmes point de meilleur
parti à prendre que celui de revenir à
Conftantinople , où nous jugions bien que
l'on ne nous chercheroit plus , & de récourir
aux bontés de Sumi. Nous nous mêmes
en chemin , & après avoir fouffert la faim
& éprouvé bien des fatigues nous arriva
mes chés cette aimable fille. Elle fut attendrie
, ſans être ſurpriſe , de l'état où elle
nous voyoit ; elle avoit lû nos malheurs dans
le livre de Moizés. Comme ſa forrune ne
lui permettoit pas de nous donner de grands
fecours , nous lui propofârnes de vendre tous
les matins la montre d'argent en quoi la
belle Argentine avoit été changée. Vous
ſçavez , lui dîmes nous , que tous les jours
elle reviendra vous trouver , à moins que
la clefd'argent ne la monte à minuit , ainſi
vous ne courez pas riſque de la perdre.
Sumi'y conſentit , à condition que nous nous
informerions toujours de la demeure de celui
à qui nous la vendrions , pour qu'elle
put yporter ſa ſoeur Aurore , & qu'Argen-
Dijel
78 MERCURE DE FRANCE.
tine ne ſe trouvât pas ſeule en cas que l'ott
fongeât par hazard à la monter à l'heure
marquée. Depuis ce tems nous faiſons ce
commerce qui nous fournit à chacun un fultanin
par jour , & les deux filles de Siroco
n'ont point encore manqué de revenir ſous
la gar de de Sumi. Hier Izouf vendit la montre
d'argent à ce jeune homme , & le foir
quand il le vit prêt à rentrer , il mit par ordre
deSumi la montre d'or ſur le pas de ſa porte.
Apparemment (continua Izaf en s'adreſſant
à Néangir ) vous avez négligé de les monter
car elles font revenues de grand matin.
Quel deſeſpoir pour moi , dit Néangir !
Si j'avois eu plus de préſence d'eſprit j'au
rois vû l'adorable Argentine dont le portrait
ſeul ma charmé. Ce n'eſt pas votre faute ,
dit le Cadi , vous n'êtes pas Sorcier. Par le
fleuve de lait qui couledans le Paradis ,
iroit-on deviner qu'il faut monter ſa montre
à pareille heure ? Mais ce qu'il y a à
faire , c'eſt que je vais obliger ce Marchand
à vous la rendre , & ce foir vous ne l'oublierez
pas. Il ne nous eſt pas poffible de
la rendre aujourd'hui , dit Izouf, elle étoit
déja livrée ce matin avant que ce jeune homme
vint nous trouver. Eh bien , dit le Juge ,
vous rendrez l'argent ; n'est-ce pas trois fultanins
d'or que cejeune homme vous a donnés
? Le Juif fort content du jugement du
SEPTEMBRE . 1945. 79
Cadi fouilloit déja dans ſa poche pour les
rendre , quand Néangir qu'une pareille décifion
impatientoit, s'écria : Il s'agit bien de
mon argent . C'eſt l'adorable Argentine que
je demande , ſans elle tout eſt inutile pour
moi. Mon cher Cadi , dit le Baſſa , ne voyez
vous pas que vous n'avez pas raiſon , & qu'un
tréſor tel que celui que mon fils a perdu n'a
pointde prix. Seigneur , lui répondit leJuge,
vous avez plus d'eſprit &d'autorité que moi ;
prononcez fur cette affaire , car pour moi
je n'y connois plus rien. J'y confens , dit le
Baila , venez , mon cher fils , venez dans mon
Haram : Ne nous quittez pas , charmante
Sumi : que l'on y conduiſe les trois freres ;
j'eſpere que dans peu nous ferons tous contens.
Mais , Seigneur , reprit le Juge , prenez
garde qu'un de ces trois hommes ne nous
échappe ; il iroit peut- être donner de l'argentà
quelque Baſſa ou à quelque Cacti pour
ſe laiffer accabler de coups & nous nous
trouverions aſſommés par ſes deux freres qui
lui reſſemblent ſi fort que ce qui arrive à
l'un arrive aux autres. Seigneur , répondit
Izouf , vous n'avez rien à craindre de ſemblable
, quand les Cadis prennent de l'argent
ce n'eſt pas pourſe laiſſer battre, Repoſez-
vous fur moi du ſoin de tout , ditle
Baſſa , je ſuis plus intereſſé qu'un autre à
voir la fin de cette avanture. Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
LeBaſſa ſe leva en diſant ces mots, & ou
laiſſa le Cadi juger des affaires moins difficiles
. Le Baſſa fit monter ſon fils ſur un cheval
de main ainſi que la belle Juive ; il'étoit
entr'eux , & les trois Juifs conduits par les
Eſclaves du Baſſa ſuivoient lentement appuyés
ſur leurs bequilles.
Quand le cortége fut prêt à entrer chés
le Baffa, on vit fſur un banc de pierre qui
étoit près dela porte , deux femmes aſſiſes
dont on ne pouvoit connoître les traits , parce
qu'elles étoient couvertes d'un voile ; on
ne laiſſoit pas de voir à leur taille & à leur
air qu'elles étoient dans la premiere jeunefſe
; elles étoient habillées de la maniere la
plusgalante : leur caleçon étoit de ſatinbrodé
d'argent , & elles avoient despabouches
du Levant d'une fineſſe extraordinaire ; l'une
d'elles tenoit ſur ſes genoux un fac affés
grand de taffetas couleur de roſe lié de Rubans
verts , dans lequel il y avoit quelque
choſe qui paroiſſoit remuer. Ces deux jeunes
femmes ſe leverent à l'approche du Bafſa
pour s'avancer auprès de lui , & celle qui
portoit le fac lui dit : mon bon Seigneur ,
achetez notre ſac & ce qui eſt dedans ſans le
voir : combien voulez vous le vendre , dit
le Baffa ; trois cent ſequins , répondit l'Inconnue
; le Baſſa ſe mit à rire de la propoſition
& paſſa ſans lui répondre ; vous ne vous
SEPTEMBRE. 1745 . 81
repentirez pas du marché, reprit l'Inconnue ;
peut-être que demain nous reviendrons ,
vous en donnerez quatre cent ſequins , & fi
ce n'est qu'après demain nous en aurons cinq
cent ; il augmentera de cent ſequins par
jour : allons , dit l'autre femme voilée , en
tirant ſa compagne par ſa robe , ne nous
amuſons pas davantage , il pourroit crier ,
& notre ſecret feroit peut être découvert. A
ces mots les deuxjeunes perſonnes s'éloignerent
, & on les eut bien- têt perdues de vue.
Néangir à qui il étoit arrivé des choſes
qui n'arrivent à perſonne étoit celui que cette
avanture auroit le plus frappé s'il n'eût été
entierement occupé de ſa chere Argentine ;
les autres crurent ſimplement que ces deux
femmes étoient folles & entrerent dans le Palais
fans y faire beaucoup d'attention.
On laiſſa les trois Juifs ſous la garde de
quelques Eſclaves dans un ſalon qui étoit
dans une avant-cour. Néangir étant entré
dans l'interieur du Haram avec fon pere&la
Juive , fut étonné de la magnificence qui
s'offroit à ſes regards ; les meubles & les tapis
précieux paroient des chambres où l'or
brilloit de tous côtés fur les plafonds & fur
les lambris ; pluſieurs femmes Eſclaves de
diverſes nations étoient aſſiſes ſurdes piles
de carreaux , & un grand nombre d'Eunuques
debout les bras croiſés ſur la poitrine ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
attendoient en filence les ordres de leur
maître prêts à les exécuter au premier regard.
Au fond de la ſale ſur une eſtrade étoit
une femme d'environ trente- cinq ans , d'une
beauté extraordinaire , malgré l'abattement
ou elle paroiſſoit : elle étoit preſque cou
chée& avoit ſa tête ſur le dedans de ſa main;
dès que le Baſſa parut toutes les femmes ſe
leverent avec reſpect : incomparable Zambac
( dit le Baffa en s'adreſſant à celle qui
s'étoit levée de deſſus l'eſtrade ) douce lumiere
de ma vie , félicitez moi ; voici votre
fils que j'ai retrouvé aujourd'hui après qu'il
vousà couté tantde pleurs ; Zambac treffaillit
à ce diſcours , mon Souverain & cher
Seigneur , dit-elle au Baſſa , puiſfiez vous
furmonter tous les ennemis de nôtre invinci
ble Sultan , & quand l'Ange de la mort aura
fermé vos yeux puifliez - vous être aimé
de la plus belle des Houris pour le preſent
que vous mefaites !
Néangir connoiſſant par ces difcours que
Zambac étoit ſa mere s'étoit proſterné à ſes
genoux.
Zambac lui prit la tête entre ſes mains &
le baiſa tendrement au front : Que toute
ma maiſon partage ma joye ( reprit le Baſſa )
que l'on avertiſſe mes deux fils Ibrahim &
Haſſan , qu'ils viennent embraſſer leur frere :
SEPTEMBRE. 1745 . 83
helas ! Seigneur , dit Zambac , ne vous fouvenez-
vous plus que c'eſt l'heure ; Haſſan
pleure ſur ſa main& Ibrahim cherche. Que
le Grand Prophéte ſoit loué à jamais , dit le
Baſſa , il faut les laiſſer faire ; mon fils , ajouta-
t- il , en s'adreſſant à Néangir , nous les
verrons ce ſoir.
Pardonnez , Seigneur , dit la belle Sumi ,
ſi je vous demandel'explication de ce myſtére
, je pourrai vous fervir , & le livre des
ſecrets que je poſſéde pourra m'en découvrir
quelqu'un qu'il vous ſera avantageux de connoître:
charmante Sumi , dat le Baſſa , je vous
devrai la félicité de ma vie : venez avec moi
dans leur appartement , la vue de mes deux
malheureux fils vous en apprendra plus que
mes difcours ne pourroient faire.
Sumi & Néangir ayant ſuivi le Baffaentrerent
dans un grand ſalon où ils trouverent
deux jeunes gens de la figure la plus
aimable , l'un paroiſſoit avoir dix-neuf ans
&l'autre dix-ſept; le plus jeune étoit affis
auprès d'une table ſur laquelle il étoit panché,
& avoit le front appuyé ſur ſa main
droite qu'il arroſoit de ſes larmes. Le jeune
homme ayant levé les yeux un moment
quand le Baſſa étoit entré , Néangir & la
belle Juive virent avec étonnement que
la main qu'il baignoit de ſes pleurs étoit d'ébéne.
Latriſteſſe du jeune homme parut re
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
doubler à l'aſpect de ceux qui le regardoient,
il remit les yeux ſur ſa main enpouffant ur
profond foupir , & fes larmes recommencerent
à couler avec abondance.
L'autre jeune homme étoit occupé à ramaſſer
avec activité des grains de corail qui
étoient diſperſés dans le ſalon ſous les tables
&ſous les meubles ; il les arrangeoit les
uns auprès des autres ſur la même table où
le premier jeune homme étoit appuyé ;
Néangir & Sumi remarquerent qu'il en avoit
déja raſſemblé quatre-vingt dix-huit , mais
que lorſqu'il paroiſfſoit fatisfait de les voir
réunis , tout étoit déja ſauté de deſſus la table
, & s'étoit répandu dans tous les coins
du ſalon où le jeune homme alloit les ramaffer
de nouveau.
Vous voyez , dit le Baſſa , qu'el eſt le fort
de mes malheureux fils ; l'un cherche pendanttrois
heures dujour les grains que vous
voyez , & l'autre dont la main droite eſt devenue
noire , pleure pendant le même tems
l'accident qui lui eſt arrivé , ſans que j'aye pû
ſçavoir qu'elle est la cauſedeleur infortune.
Ne reſtons pas en ce lieu plus long-tems ,
dit Sumi , il ſemble que notre preſence aigriffe
leur douleur ; permettez-moi d'aller
chercher le livre des ſecrets , il nous découvrira
ſans doute d'où vient le malheur qui les
accable , & nous apprendra quel reméde on
SEPTEMBRE. 1745. 85
peut y apporter. LeBaſſa ſuivit le conſeil de
la belle Juive , mais Néangir vit avec une
peine extrême la réſolution où cette aimable
perſonne étoit de les quitter : fi Sumi
nous laiſſe , dit-il au Baſſa , je ne pourrai
voir ma cher Argentine , c'eſt cette nuit
qu'elle doit la venir retrouver avec la belle
Aurore ; je languis d'impatience juſqu'à ce
moment , & je mourrai de douleur s'il ſe
paſſe ſans que je poſſéde l'objet de mon
amour.
Raffurez-vous , dit Sumi , vous me reverrez
avant la nuit ; je vous laiſſe en otage
mon cher Izaf, pourrez-vous craindre queje
vous abandonne. Néangir conduiſit la belle
Juive juſqu'à la derniere porte duHaram;
elle voulut voir encore les trois Juifs avant
que de fortir : Néangir à ſa priere ordonna
aux Eſclaves de ſon pere de ne les laiffer
manquer de rien , & furtout d'avoir un ſoin
particulier de l'amant de Sumi.
A peine la belle Juive avoit-elle quitté
Néangir qui étoit dans le veſtibule où étoient
les trois Juifs , qu'il vit entrer un homme qui
étoit conduit par une vieille eſclave.
Lafuite dans un autre Mercures
86 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES ,
P
des Beaux Arts &c.
>
RINCIPES généraux & raiſonnés de la
Grammaire Françoiſe avec des obſervations
ſur l'Ortographe , les accens , la ponctuation
& la prononciation, & un abregé des
regles de la Verſification Françoiſe , dé
diés à M. le Duc de Chartres , par M.
Restaut Avocat au Parlement & aux Conſeils
duRoi ; cinquiéme édition revûe , corrigée
&- confidérablement augmentée . A Paris
chés Ph. N. Lottin Libraire rue S. Jacques ,
1745 in - 12 .
Voici la cinquiéme édition que fait M.
Reſtaut de ſon excellent ouvrage , & l'empreſſement
avec lequel le public a enlevé
quatre éditions très - nombreuſes eſt un für
garant du ſuccès qu'aura celle-ci , laquelle
eft corrigée & augmentée par l'Auteur.
Tous les bons eſprits conviennent que la
Grammaire de M. Reſtaut l'emporte de
beaucoup fur toutes celles qui ont paru jufqu'ici
, ce qui doit d'autant plus flater cet
Auteur qu'avant lui pluſieurs gens de mérite
avoient tenté cette entrepriſe : elle avoit
en effet degrandes difficultés , & outre laſeSEPTEMBRE.
1745 . 87
chereſſe d'un travail épineux & capable de
rebuter , il faut avouer que le défaut d'analogie
qui ſe trouve ſouvent dans notre Langue
en rend les principes beaucoup plus
difficiles à expoſer avec méthode que ceux
d'aucune autre Langue ; mais aufli quel objet
pour l'émulation que d'enſeigner une
Langue que l'on parle dans toutes les Cours,
qui eſt devenue la Langue univerſelle de
l'Europe !
Croiroit-on que cette même Langue ſoit
regardée avec indifférence par les François
à qui elle fait tant d'honneur ? Il eſt pourtant
vrai que ſi l'on excepte le très- petitnombre
des gens inſtruits , le reſte de la Nation
eſtdans une profonde ignorance ſur tout ce
qui regarde la Langue : c'eſt peut- être une
ſuite de la mauvaiſe éducation que l'on a
donnée aux enfans : on commence par leur
apprendre la Grammaire Latine , laquelle
leur paroît alors fort indifférente& étrangere
à toutes leurs idées , au lieu que fi on leur
apprenoit les principes du François , ayant
à les appliquer aux mots & auxphrafes dont
ils ſe ſervent , cette étude deviendroit pour
eux plus intereſſante , en quelque forte , &
d'autant plus facile que chaque mot quils
diroient leur rappelleroient les leçons de
leur Maître. Les Romains n'avoient pas
cette négligence condamnable , & leurs en
88 MERCURE DE FRANCE.
fans ne perdoient pas ſept ou huit années
précieuſes dans des écoles d'où ils ſortoient
mal élevés , ignorans tous les uſages , ne connoiſſans
ni leur Langue ni les bons Livres de
cette Langue , & emportans pour tout fruit
de leur éducation le dégoût du travail inf
piré par la contrainte , & cinq ou fix mots
d'une Langue morte qu'ils ont retenu de mémoire
, & qu'ils se hatent d'oublier.
On trouve dans la nouvelle édition que
donne M. Reſtaut un grand nombre de nouvelles
obſervations, d'autant plus utiles qu'elles
font faites fur la pratique du langage , &
qu'elles pouront ſervir à refoudre des difficultésdont
on ſe trouve affés ſouvent embarraflé.
M. Reſtaut s'eſt étendu plus qu'il n'avoit
encore fait ſur tout ce qui peut avoir rapport
à la Syntaxe ; il a mis ſur tout dans un trèsgrand
jour ce qui regarde l'accord de l'adjectif
avec le ſubſtantif , du relatif avec
l'antecedent , & du verbe avec le nominatif;
il a encore éclairci pluſieurs difficultés d'Ortographe
, & s'eſt principalement attaché à
donner des régles füres & préciſes ſur les
lettres doubles en parcourant toutes les terminaiſons
où elles peuvent ſe trouver.
M. K. nous permettra ici de lui faire une
petite obſervation. Pourquoi a-t-il changé
l'Ortographe du mot faifois , & écrit-il je
SEPTEMBRE. 1745. 89
fefois?Il répond que c'eſt la prononciation qui
l'a déterminé , mais ſi ce motifa lieudansun
cas , il pourra l'avoir par la même raiſon
dans tous , & alors il faudra adopter l'Ortographe
de M. l'Abbé de S. Pierre.
On la rejette cependant , & l'on ſoutient
avec raiſon que l'Ortographe , du moins à
beaucoup d'égards , ne doit point ſe regler
arbitrairement ſur la prononciation.
L'Ortographe ſert a repréſenter l'analo
gie qu'un mota avec un autre mot de la Langue
, duquel il eſt dérivé , ou avec un mot
d'une Langue étrangere qui l'a fait paffer
dans la nôtre. On ne prononce pas homme
autrement qu'omme , mais comme les Latins
écrivent par un h homo , duquel nous avons
formé homme , l'innovation que l'on feroit en
écrivant omme ne ſerviroit qu'à nous faire
perdre la trace de l'étymologie ; & pour re
venir au mot fefois , il eſt clair que l'on n'écrit
je faisois que parce que , ainſi que ledir
M. R. l'imparfait le forme du préſentjefais
la nouvelle Orthographe eſt donc contraire
à l'anàlogie qui ſe trouve entre les tems du
verbe. Ilya au ſujet du verbe faire une innovacionplus
ancienne que le Livre de M. R..
laquelle eſt aujourd'hui généralement adop .
tée. On écrit au futur je ferai ; les anciens
Livres portent jefairai , par la raiſon d'analogie
dont nous venons de parler tout
MERCURE DE FRANCE.
T'heure: le futur ſeforme de l'infinitif, peut
être à l'imitation d'une façon de parler
Italienne.
Il eſt aſſes ordinaire aux Italiens de dire
bò àfar , pourfarò , je ferai , hò ad amar pour
amero, j'aimerai ; c'eſt ainſi que ſeforme notre
futur ; nous diſons j'aimerai comme fi
c'étoit la contraction de j'ai à aimer , c'eſt
ainſi que le paffé défini ſe forme du participe
paffif& du préſent du verbe avoir , & n'eſt
qu'une inverfion & une contraction du paflé
indéfini. J'aimai, n'eſt autre choſe quej'aimeai
& le renverſement de j'ai aimé.
M. R. a enrichi cette édition d'une table
alphabétique faite avec beaucoup de ſoin &
d'ordre , & qui ne ſera pas d'un médiocre ſecours
pour ceux qui étant peu au fait de l'ordre
que les matieres doivent avoir entr'elles ,
ſouvent ne pourroient trouver ſans la table
des chapitres en quel endroit eſt éclaircie la
difficulté dont ils cherchent la ſolution ,
cette table les tire de peine.Sous quelque dénomination
qu'ils cherchent l'objet de la difficulté,
ils le trouvent dans la table qui les
renvoie à toutes les pages du livre où il en eſt
queſtion; on trouve , par exemple, lenom
adjectifſous la lettre A , & ſous la lettre
N &c.
M.R.avoue que leDictionnaire de l'Académie
imprimé depuis ſa derniere édition lui a
SEPTEMBRE . 1745 . 91
été d'un grand ſecours pour celle- ci. Cet
excellent ouvrage , dit - il , est sans contredit
la ſource la plus pure à laquelle on puiſſe avoir
recours pour connoître la valeur , l'énergie &
le veritable usage des termes de notre Langue ;
c'est un guide sûr que l'on ne peut abandonner
ſans risquer de s'égarer, & il n'appartient à au
cun particulier de vouloir oppoſer ſon autorité
àcelle d'une illustre Compagnie uniquement occupée
du ſoin de perfectionner la Langue Françoise
, d'en écarter tout ce qui pourroit en cor
rompre ou alterer la pureté , & de lasoutenir
dans cette fuperiorité qu'elle s'est acquiſe au-deffus
de toutes les Langues de l'Europe.
M. R. dit encore qu'il a profité de l'excellent
traité de M l'Abbé d'Olivet ſur la Pro
fodie Françoife. On ne peut trop louer l'ordre
, la clarté , la préciſion qui regnent dans
J'ouvrage de M. R. tous les principes y font
nettement développés , ſimplifiés autanr
qu'ils peuvent l'être : travail qui exigeoit un
eſprit philoſophique , & qui eſt plus abſtrait
qu'il ne le paroît. On peut dire que ce Livre
durera autant que la Langue Françoiſe. Le
zéle que nous avons pour l'avancement des
Lettres , l'eſtime que nous concevons pour
ceux qui les cultivent avec ſuccès nous porteroient
ànous étendre plus long-tems ſur les
juſtes éloges dûs à M. R. mais aſſuré depuis
long-tems de l'approbation publique , il ſe92
MERCURE DE FRANCE.
roit peu flaté de nos foibles ſuffrages qui
n'apprendroient rien de nouveau aux lecteurs.
DAVID le jeune Libraire à Paris , Quai
des Auguſtins au S. Eſprit , vient de mettre
en vente une nouvelle & belle édition de
Cornelius Nepos ornée des portraits des
Grands Capitaines , vignettes & fleurons gravés
ſur les deſleins du célebre Cochin fils.
Le même Libraire a publié au commentcement
de cette année une édition de Salufte
ornée de figures , même papier & caracteres
que le Cornelius Nepos.
Les Commentaires de Ceſar pareillement
à la fin de cette année 1745 .
Le même Libraire a reçu des Pays étrangers
les Livre ſuivans.
JOSEPHI SANZONI Opera omnia Medito
Phyſica & Phylologica , in-43 vol. 30 liv.
JOANNIS BERNOULLI , M. D. Matheseos
Profefforis , Regiarum Societatum Parifienfis ,
Londinenfis , Petropolitana , Berolinensis Socii
&c. Opera omnia in-4. 4 vol. 50 liv.
TRAITE' PHILOSOPHIQUE des LoixNaturelles
, où l'on recherche & l'on établit
par la nature des choſes , la forme de ces
Loix , leurs principaux chefs , leur ordre ,

SEPTEMBRE. 1745 . 95
leur publication & leurs obligations ; on y
refute auſſi les élemens de la Morale & de la
Politique de Thomas Hobbes , par le Doc
teur Ricard Cumberland , traduit du Latin
par M. Barbeyrac in-4. 1 vol. 9 liv,
JUGEMENS des SS. Peres ſur la Morale de
la Philofophie Payenne in-4. 1 vol. 10 liv.
HISTOIRE UNIVERSELLE , Sacrée &
Profane depuis le commencement du monde
juſqu'à nos jours , par le R. P. Dom Augustin
Calmet Abbé de Senones & Prefident
de la Congrégation de S. Vannes &
de S. Hidulphe , in-4. 7 vol. 60 liv.
LES FETES DE L'HYMEN , divertiſſement
en un ſeul Acte , avec un prologue ſur le
Mariage de Monſeigneur le Dauphin avec
l'Infante d'Eſpagne , compoſé par M. B. D.
S. V. & mis en Muſique par M. Torrez
Maîtrede Muſique du Concert de Clermont,
chés Pierre Boutaudon , Imprimeur du Roi à
Clermont- Ferrand 1745 .
DIDOT Libraireà Paris mettra inceffamment
en vente le premier tome in-4° . de
I'Histoire génerale des Voyages , ou nouvelle
Collection de toutes les relations de Voyages par
mer & par terre , qui ont été publiees jusqu'à
94 MERCURE DE FRANCE.
préſent dans les différentes Langues de toutesles
Nations connues.
Contenant ce qu'il y a de plus remarquable,
deplus utile&de mieux averé, en Europe,
enAfie, en Afrique & en Amérique, dans
lesPays où les voyageurs ont pénétré, c'eſtà-
dire touchant leur fituation,leur étendue,
leurs limites , leursdiviſions, leur climat, leur
terroir , leurs productions , leurs Lacs , leurs
Rivieres , leurs Montagnes , leurs Mines ,
leurs Cités & leurs principales Villes leurs
Ports , leurs Rades , leurs Edifices &c. & les
altérations graduelles qui y font arrivées
dans le cours du tems par des cauſes phyſiquesou
morales.
Avec les moeurs&les uſages des habitans,
leur Religion , leur Gouvernement , leurs
Arts & leurs Sciences , leur commerce &
leurs Manufactures ;
Pour former un ſyſtême complet d'Hiftoire
& de Géographie moderne , quirepréſentera
l'état actuel de toutes les Nations :
Enrichi , non feulement de Cartes Géographiques
nouvellement compoſées & gravées
par les plus habiles Maîtres , ſur les découvertes
, les meſures & les obſervations
les plus autenthiques , mais encore de Plans
&de Perſpectives des Côtes , des Ports&
des Villes , &d'un grand nombre de Figures ,
repréſentant les Antiquités, les Animaux ,
SEPTEMBRE. 1745 . 95
leur publication & leurs obligations ; on y
refute auſſi les élemens de la Morale & de la
Politique de Thomas Hobbes , par le Doc
teur Ricard Cumberland , traduit du Latin
par M. Barbeyrac in-4. 1 vol. 9 liv,
JUGEMENS des SS. Peres ſur la Morale de
la Philofophie Payenne in-4. 1 vol. 10 liv.
HISTOIRE UNIVERSELLE , Sacrée &
Profane depuis le commencement du mondejuſqu'à
nos jours , par le R. P. Dom Augustin
Calmet Abbé de Senones & Prefident
de la Congrégation de S, Vannes &
de S. Hidulphe , in-4. 7 vol. 60 liv.
LES FETES DE L'HYMEN , divertiſſement
en un ſeul Acte , avec un prologue ſur le
Mariage de Monſeigneur le Dauphin avec
l'Infante d'Eſpagne , compoſé par M. B. D.
S. V. & mis en Muſique par M. Torrez
Maître de Muſique du Concert de Clermont,
chés Pierre Boutaudon , Imprimeur du Roi à
Clermont- Ferrand 1745 .
DIDOT Libraire à l'aris mettra inceſſamment
en vente le premier tome in-4 °. de
'Histoire génerale des Voyages , ou nouvelle
Collection de toutes les relations de Voyages par
mer &par terre , qui ont été publiées jusqu'à
96 MERCURE DE FRANCE.
>> mesPays , en citant avec ſoin les noms de
>> ceux à qui chaque Remarque appartient,
وم
>> En général , les avantures des Voya-
> geurs ne ſont pas toutes allez importantes
pournepasdemander beaucoup de retranchemens
& d'abbreviations. D'ailleurs ,
>> comme il est néceffaire qu'en vifitant les
„mêmes Pays ils répétent ſouvent les mêmes
choſes, la méthode qu'on s'eſt formée pour
» les recueillir épargnera au Lecteur un
>>grand nombre de ſuperfluités : elle aura
» trois grands avantages. 1 °. De conſerver le
„ fond des choſes dans ſa totalité . 2º . De
> mettre chaque Ecrivain en poſſeſſion de ce
» qui eſt à lui. 3º . De faire éviter les répétitions
qui entraînerojent autant d'ennui
que de longueur,
Ajoutons que le Lecteur trouvant, réuni
»dans les mêmes lieux , tout ce qui appartient
aux mêmes ſujets dans ungrandnom-
„bre d'Ecrivains différens , ſe voit épargner
„ la peine de courir de l'un à l'autre pour re-
> joindre des obſervations diſperſées ; enfin ,
» qu'au lieu de quantité de notions impar-
>> faites qui ſe trouvent répandues dans pluſieurs
Ouvrages , il aura des deſcriptions
entieres , formées de la réunion de toutes
les parties. Ainſi cette collection devient ,
> comme l'anonce dans le Titre , un ſyſtême
d'Hiſtoire & de Géographie moderne ,
ככ
autant
SEPTEMBRE. 1745 . 97
.. autant qu'un corps de voyages , & repréſente
avec autant d'ordre que de plénitude
l'état actuel de toutes les Nations.
১১
מ
ככ
>> Ne peut- on pas dire auſſi à l'honneur
>> de laméthode qu'on embraſſe, qu'elle a dû
>> ſervir à rendre le fond de l'Ouvrage plus
>>correct & plus parfait ? Un Compilateur
>>qui a rapproché les remarques de pluſieurs
>Ecrivains les unes des autres , doit avoir eu
>> plus de facilité à reconnoître leurs erreurs ,
» &par conféquent à les corriger. Il doit en
avoir eu beaucoup à diftinguer les rela-
>>tions romaneſques d'avec les Ouvrages ſérieux
, & les copies de l'original ; à découvrir
les vols ,&à remonter ſur les tra-
>> ces du Plagiaire juſqu'à la premiere ſource.
>>En rapprochant , par exemple , toutes les
relations de la Guinée l'une de l'autre , il
>> paroît clairement que leurs Auteurs ont
>> copié ou volé ſi l'on veut Artus dans la
>> collection de Bry , car ils ne l'ont cité nul-
>> le part , ſans excepter Bofman même , que
>>perſonne juſqu'aujourd'hui n'avoit ſoup-
• çonné de plagiat. Une découverte de
>> cette nature a rendu les Compilateurs de
• ce Recueil ſi attentifs , qu'ils n'ont guéres
>> manqué de reftituer les biens aux proprié-
>>taires. Ils ont reſpecté fingulierement les
>>obſervations des plus anciens voyageurs; &
• quoiqu'elles manquent ſouvent d'unejuf-
ככ
E
MERCURE DEFRANCE.
> te étendue , comme on ne s'en apperce-
>> vra que trop dans les premieres relations
Angloiſes , ils ont cru devoir les y laiſſer
→ avec cette imperfection.
..
» Après avoir donné l'idée génerale du
plan de cet Ouvrage , il faut entrer dans
>> quelque détail ſur l'exécution. La matiere
eſt conſidérée ſousdeux vues différentes ,
2 l'une qui comprend les Extraits , l'autre
les Réductions.
२०
90
१.
Les Extraits contiennent le journal de
>> chaque voyage , les avantures du voyageur
& les autres événemens qu'il raconte
avec la deſcription des lieux telle qu'il la
> donne , fur- tout lorſqu'elle n'eſt pas déa,
mentie par les remarques de quelque
autre voyageur. Chaque extrait eftprécédé
communémentd'une introduction ou
d'un éclairciſſement littéraire , dans le-
>> quel on rend compte , autant qu'il eſt poffible
de la perſonne de l'Auteur, de l'origine
de fonOuvrage , de ſa nature & de ſa for-.
> me. On y joint une courte critique , c'eſtà-
dire un jugement ſur le mérite ou ſur les
défauts , particulierement pour ce qui con-
>> cerne la Géographie & l'Hiſtoire , les Fi-
>> gures , les Plans & les Cartes .
כ כ
22
it
» Ce qu'on appelle ici les réductions contient
les remarques des Voyageurs fur chaque
Pays , ſur ſes habitans ,ſes productions
SEPTEMBRE. وو . 1745
>> naturelles &c. dont on a compoſé un corps
> qui forme une deſcription réguliere , mais
> quoique les obſervations de différens Ecri-
>> vains ſe trouvent ainſi mélées , on a pris
>>ſoin de les diftinguer par d'exactes citations ,
>> Lorſque tous les Auteurs s'accordent fur
>>quelque point , on a cru les citations inutiles
, mais dans les endroits où ils ſe contrediſent
, tantôt on infére leurs différentes
relations dans le texte , tantôt s'attachant
à celui qui paroît le plus exact , on
- relegue tous les autres dans les notes.
১৩
৩১
co
Ces notes qui ſont Géographiques ,
>> Hiſtoriques & Critiques , ont pour objet
de corriger les erreurs , de fixer les opinions
ou de concilier leurs différences ,
d'éclaircir les obfcurités & de ſuppléer
» par divers ſecours aux omiſſions qui ſe
> trouvent ſouvent dans les Voyageurs ,
mais on ne renvoye guéres aux notes
>> ce qui peut trouyer place dans le texte
>> fans appeſantir la narration , & quel-
>> quefois même , lorſque la queſtion eft d'u-
> ne importance extraordinaire pour l'Hiftoire
ou la Géographie , on introduit une
Differtation particuliere ſur le fond de la
»difficulté.
১১
১১
>> Cependant après tant de travail & d'at-
>> tention pour corriger les erreurs , on ne ſe
flate pas d'avoir toujours fatisfait le Lec
Eij
100 MERCURE DE FRANCE,
> teur , & l'on n'eſt pas parvenu à ſe ſatisfai-
> re toujours foi- même . Quand la différence
>>n'eſt qu'entre deux Auteurs , ou que de
>> part & d'autre le nombre des Auteurs eft
» égal , il eſt extrêmement difficile de juger
» de quel côté la vérité ſe trouve , à moins
» qu'ils ne ſe préſente pour guide quelque .
> témoignage ſupérieur aux exceptions , tel
>>que celui d'un Ecrivain du Pays même , ce
>>qui n'eſt pas ſans exemple à l'égard des
>> Régions Orientales .
1
>> Mais de tous les points ſur leſquels on
>> trouve les Voyageurs peu d'accord , iln'y
>> en a point où les conciliations & les ſupplé-
>> mens ſoient fi difficiles que fur celui des
>>noms propres. Les idées des Compilateurs
ſur cet article ſe trouvent expliquées dans
→ leur Préface.
JD
→ A l'égard des Cartes Géographiques ,
-des Plans & des Figures , on s'eſt bien gar-
⚫déde répeter indifferemment toutes les pie-
>> ces de cette nature qui ſe trouvent répan-
>> dues dans les Voyageurs. Outre que le
>> nombre en ſeroit infini , la vérité ſeroit
→bleffée trop ſouvent par quantité d'erreurs
» ou de chiméres. Par exemple Herbert ,
Struys , Gemelli , Chardin , Kempfer & le
• Bruyn , nous ont donné des plans de Per-
>> ſepolis , mais admettre ceux des trois premiers
, ce ſeroit avilir cet Ouvrage , en y
SEPTEMBRE. 1745 . τοι
→mêlant des fauſſetés manifeſtes ; & prendre
55 auffi la peinede copier les trois derniers , ce
✓ feroit tomber dans une répetition inutile ,
> lorſqu'un ſeul peut fuffire. On a rejetté par
>> lamême raiſon une infinité de planches qui
>> repreſentent des batailles , des ſiéges &
>> d'autres perſpectives de cette eſpéce; fimple
ouvrage de l'imagiation , qui ne fert
>> qu'à groffir la forme & le prix d'un Livre ,
>> ſans aucune utilité. On s'eſt donc borné ,
> pour les Plans , à ceux qui ont été dreflés
>> ſur les lieux , par des gens d'une fidélité &
>> d'un mérite reconnu , & pour les figures ,
>> on a fait graver les animaux , les végétaux ,
>> les habits , les machines , d'après les meil-
>> leures planches qui ayent été publiées .
> De même on a retranché quantité de
>> Cartes remplies de fautes &dreſſées ſans
art , telles que celles de la Mer blanche ,
>> par Hebert , celles de Sandys , de Tourne-
>> fort &de le Bruyn; enfin tout ce qui a paru
⚫s copié ſur d'autres Cartes & parſemé des
১১ mêmes erreurs , mais on a conſervé avec
>> ſoin celles qui ont été dreſſées ſur les lieux
» par d'habiles Voyageurs , ou copiées d'a-
>> près celles des Pays mêmes. Telles ſont
la Carte du Volga par Oléarius ; la Carte
>> Ruffienne de la Merblanche ; celle de Siberie;
celle de la Colchide & du canton
* de Bashra , publiée dans la collection de
EC
1
Eiil
102 MERCURE DE FRANCE.
23 Thevenot ; celle de l'Attique par Vuheeler ,
&c. on n'a pas moins reſpecté les Plans
de Côtes , de Ports & de Villes qui ſe trou-
>> vent dans Cook, Roger , Frézier , Isbrand
• Ides , & d'autres Voyageurs eſtimés.
ככ
>> Lorſqu'il s'eſt trouvé pluſieurs bonnes
>> Cartes du même Pays , comme celles de
• » l'Egypte & du Delta , publiées par Lucas ,
>> Sicard & le Docteur Pocock , on a pris le
» parti , ou de n'en donner qu'une , aug-
20 mentée de ce qu'il y a de meilleur dans les
>>> autres , ou de les refondre toutes enſemble,
>>pour en faire une nouvelle. Cependant
→ lorſqu'il s'eſt préſentéun grandnombre de
Cartes particulieres , ou Corographiques
d'un grandPays , comme celles du Tibet ,
,, de la Chine & de la Tartarie , dont on a
l'obligation aux RR. PP. Jeſuites , on s'eſt
,, déterminé à n'en compoſer qu'une Carte
„génerale.
ود
دو
ود
ود
2
Mais comme les meilleures Cartes qui
, nous viennent des Voyageurs font fort
› éloignées de ſuffire pour repréſenter tou -
,, tes les Côtes & tous les Pays du monde
, on a fuppléé à ce défaut , en recueillant
avec ſoin tout ce que les Hydrographes &
,,lesGéographes nous ont donné d'eftimable
dans ce genre. La fidélité avec laquelle
,, on fait honneur à chaque Nation de ſes
,,propres richeſſes , doit écarter tout foup-
ود
SEPTEMBRE 1745 . 103
1
الو çon de vol & d'injustice. Ainſi les Fran-
3, çois reconnoîtront , dès le premier Volume
, quelques-unes des belles Cartes qui
3, ont été dreſſées par l'ordre de M. le Comte
de Maurepas , fur les obſervations de
l'Académie des Sciences . ,,
"
Nous n'ajouterons rien à cette idée de l'ou
vrage Anglois , qui a reçû en Angleterre un
accueil très- favorable & ne doit pas perdre
de fon prix en paffant par les mains d'un auffi
habile Ecrivain que M. Prévoſt , qui a
entrepris la traduction ; le public ſouhaitoit
depuis long - tems que quelqu'un prit
cette peine , & il ſemble qu'il ait choiſi luimême
celui qu'il auroit voulu charger de
ce travail. M. Prevoſt répond de fon exactitude
à rendre le ſens de l'Auteur , & les excellens
Ouvrages qu'il a donnés répondent
de l'agrément de ſon ſtyle. On peut donc
dire que cet Ouvrage ſera également utile &
agréable , & lui prédire un ſuccès mérité.
Lepremier tome sera délivré dans le cours
du mois de Novembre prochain ,&l'on en don
nera un tous lesfix mois. Les Curieux pourront
Sefatisfaire d'avance , en demandant à voir les
feuilles & les gravures du ier. tome Chés
DIDOT à la Bible d'Or , Quai des Augustins.
E iiij
04 MERCURE DE FRANCE.
**
**
**
**
**
LETTRE de M. P. aux Auteurs du
Mercure.
MRS. après l'eſpéce d'engagement que
public de lui donner lesArrêts les plus importans
rendus en la Grand Chambre , je vous
crois obligés de lui faire part de la Caufe de
M. de la B. contre M. & Madame de la B.
fes
vous ſemblez avoir contracté envers le
pere & mere Appellans comme d'abus
de ſon mariage avec la Dlle Agathe Sticotti.
Tout le monde s'eſt intereſſé pour un
homme dont la naiſſance , l'eſprit & les talens
l'ont charmé , & pour une jeune perſonne
dont les agrémens , les ſentimens & la
ſituation l'ont attendri.
Le charme étoit ſi fort qu'il a peutêtre
empêché de former les ſouhaits les plus
avantageux pour M. de la B , quoiqu'il foit
vrai de dire que plus il montroitde conſtance
à foutenir ſes engagemens , plus il méritoit
d'être plaint de les avoir formés.
ود
Mon mariage ( a t-il dit ) qui a été dé-
,, feré à la Juſtice comme l'ouvrage ſcanda-
,, leux de la ſéduction , mériteroit ſans dou-
" re ce titre deshonorant ſi les motifs qui
SEPTEMBRE . 1745. 1ος
,m'y ontporté ne trouvoient leur juſtifica-
ود tion dans les Loix de l'honneur , dans les
,, principes de Religion. Loix toujours in-
›, tereſſantes , principes veritablement ref-
,, pectables , ils ne dépendent ni des préju-
,,gés ni des circonstances. Faits pour tous
les hommes , ils afſerviſſent tous les Etats ,
ils régnent ſur toutes les conditions , ils
,,préſident à tous les engagemens ; en un
,, mot c'eſt un devoir de les ſuivre , c'eſt un
ود
ود
ود
crime de les abandonner.
,, Ces ſentimens puiſés dans les fources de
,,laplus exacte probité avoient ſansdoute ود
ود
ود
ود
ledroit d'affectermon coeur & mon eſprit.
,, Après avoir donné des paroles je n'ai pas
crû qu'il me fut permis deles violer. Après
avoir conferé à une femme que j'aimois la
,, qualité d'Epouſe légitime qu'elle mér toit ,
, je n'ai point vû de moyens honnêtes ni de
,,raiſons valables pour m'elever contr'elle ,
,, ou me diſpenſer de la défendre. D'autant
,, plus à plaindre , j'oſe le dire , dans ma
perſéverance, que mes parens ſollicito ent
,,ma réunion à leurs démarches , me pref
,,crivoient la critique de mon propre mariage
, & que je ne pouvois aquiefcer à
leurs demandes , ſans trahir des ſermens
,, qui n'étoient plus ſous l'empire de l'hom-
,, me. La prudence humaine peut propoſer
des conciliations , mais la vérité & la Re-
ود
ود
ود
»
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
,, ligion défendent de les écouter ou de les
fuivre.
Après cet exorde , par lequel on peut juger
de l'éloquence & des ſentimens deM. de
laB. il a expliqué les faits qu'il est néceſſai-
1e de détailler plus particulierement , parce
quedans ces fortes d'affaires c'eſt d'eux que
dépend entierement la décifion.
M. de la B. Procureur Géneral au Parlement
de B ***. & Madame fon Epouſe ,
obligés devenir à Paris & d'y faire un affés
long ſéjour avoient conduit avec eux M.
de la B. leur fils ainé .
Héritier d'un nom iluſtre , deſtiné à remplir
à la ſuite de ſes Ayeuxune place des plus
importantes de la Magiſtrature, M. ſon pere
regarda le Barreau de Paris comme lemeilleur
Séminaire où l'on pút former de dignes
Miniſtres de la Justice , & il l'engagea à s'y
attacher.
Dès que M. de laB. le filsy fut entré il fit
briller des talens qui donnerent de lui les
plushautes eſpérances. Pour foutenir l'éclat
de cette réputation naiffante , M. fon pere
-obtint l'agrément d'une Charge d'Avocat
General en la Cour des Aides de Paris; les
mêmes applaudiſſemens l'y ſuivirent; il de-
-yint bien-tôt l'admiration & l'Oracle de ſa
Compagnie.
M. de la Be a trouvé un écueil dans l'heuSEPTEMBRE.
1745 . 107
reuſe facilité avec laquelle il eſt né ; la plus
grande partie de ſontems eſt reſtée vuide ; il
l'a donné au plaiſir & à la diffipation.
Le goût pour le Théatre , qui ne devroit
que contribuer à former l'efprit , a ſervi à engager
ſon coeur. Il a vû paroître ſur leThéatre
Italien la Dlle Agathe Sticotti , fille de
l'ancien Pantalon & de la Chanteuſe , &
foeur d'Antoine Sticotti Acteur ſur le même
Théatre. Il a fait avec elle & avec ſon frereune
connoiſſance trop intime. La plus vive
& la plus dangereuſe des paffions l'a
conduit à s'unir avec elle par des noeuds
qu'il a cru que perſonne nepourroit rompre.
Mais obſervé de toutes parts par ſes amis ,
par ſes parens , par le public même jaloux
devoirperdu pour lui un ſujet auſſi eſtimable
, il n'a pu parvenir à une pareille union
qu'en marchant par des chemins obfcurs
dans leſquels il étoit bien difficile de ne pas
s'égarer.
M. de la B. demeuroit alors fur la Paroisse
de S. Paul, &la Dile Agathe Sticotti demeuroit
avec ſon frere qui étoit ſon Tuteur dans
la rue du Renard fur la Paroiſſe de S. Sauveur.
Le 12 Janvier 1744 on fit publier des
Bancs tant à S. Paul qu'à S. Sauveur. Ceux
de S. Paul étoient en ces termes : Enire
:
E
Evj
108 MERCUR DE FRANCE.
Marguerite - Hugues - Charles- Marie Hu
chet, Bourgeois de Paris , fils de Charles-Marie
& de Marie- Anne de l'Epine , de cetteParoiffe
; & Dile Agathe Sticotti , fille de défunts
Fabien , Bourgeois de Paris , & Ursule
Astori de la Paroiſſe de S. Sauveur.
On a reproché avec raiſon à M. dela B.
lors de la Plaidoirie , d'avoir diffimulé dans
cette publication fon nom ordinaire de la B.
&celui de Madame ſa mere quieſt de l'Epine
d'Anican
Le même jour 12 Janvier il fut auſſi publié
un Ban à S. Sauveur en cette maniere :
EntrefieurMarguerite - Hugues-Charles-Marie
Huchet de la B. Bourgeois de Parisfils majeur
de Sieur Charles- Marie , & de Dame
Marie-Anne de l'Epine d'Anican, Paroiſſe S.
Paul , & Dile Agathe Sticotti , fille mineure
de défunt Fabien , & d'Ursule Astori , ci-de-
-vant de droit &de fait de notre Paroiſſe , & à
preſent de celle de S. Laurent .
Le Curéde S. Paul ne fit pas de difficulté
de délivrer le Certifiat de publication de
Bans , mais les parties ne trouverentpas les
mêmes facilités à S. Sauveur où elles étoient
connues du Curé. Il demanda une renonciation
au Théatre de la part de la Dile
Agathe Sticotti , qui la lui donna le lendemain
; il demanda de plus à M. de laB. un
conſentement par écrit de ſes parens au
SEPTEMBRE, 1745. 109
mariage qu'il vouloit contracter.
M. de la B. ne pouvant ſatisfaire à cette
demande la regarda comme un refus , &le
14 Janvier fit faire une ſommation au Curé
de S. Sa veur de lui délivrer le Certificat , &
dans cette ſommation il ſe dit ainſi que la
Dlle Sticotti demeurant rue du Renard.
Le Curé répondit à cette ſommation
qu'il n'entendoit point délivrer le Certificat de
publication de Bans , ni prêter ſon miniſtére
pour le mariage, attendu que les Parties ne rapportoient
point le conſentement de leurs parens.
Le 18 M. de la B. fit faire une ſeconde
ſommation au Curé de S. Sauveur , dans cet
te ſommation il ſe dit encore demeurant
rue du Renard Paroiſſe S. Sauveur ; & il y
déclare qu'il ne demande le Certificat de
publication du premier Pan que pour obtenir
diſpenſe desdeux autres & que lorſqu'il
ſera queſtion du mariage il rapportera le
confentement par écrit de ſes parens; fur
quoi le Curé répondit encore qu'il ne delivroit
le Certificat qu'à cette condition & aux
conditions énoncées dans la premiere ſommation
, c'est-à-dire , qu'il n'entendoit pointprêter
Son ministere pour marier les Parties tant qu'elles
ne rapporteroient point le conſentement de
leurs pere & mere , & cependant il délivra
le Certificat de publication deBan.
M.de laB. royant que juſqu'au 18 Jan110
MERCURE DE FRANCE.
vier il n'avoit pû rien gagner ſur l'efprit
du Curé de S. Sauveur, reſolut de ſe ſouf
traire à lui , & pour cela il fit publier le lendemain
19 un Ban ſur la Paroiſſe de S. Laurent
où il avoit déja fait dire que la DlleAgathe
Sticotti étoit domiciliée. Ce Ban eſt en
cestermes : Entre Mre. Marguerite-Hugues-
Charles-Marie Huchet de la B. Ecuyer , fils
majeur de Mre Charles- Marie Huchet de la
B. & de Dame Marie- Anne de l'Epine d'Awican
, de la Paroiſſe de S. Paul , &Dile
Agathe Sticotti , fille mineure de deffuns Fa
bien Sticotti , & d'Ursule Aſtori , ci-devant
dela Paroiſſe defaint Sauveur & àpréſent de
cette Paroiffe.
Pour fonder ce domicile de la Dlle Agathe
Sticotti ſur la Paroiſſe de S. Laurent , le
Sieur Sticotti Tuteur de fa foeur & elle pafferent
le lendemain 20 Janvier un bail parde
vant Notaires avec la veuve du nommé Gilbert
Maréchal , d'un Appartement de trois
piéces au premier étage dans unemaiſon fiſe
rue d'Orléans Paroiſſe de S. Laurent où demeuroit
cetre veuve ; le prix de cet Appartement
fut de 150 liv par an.
Le bail fut fait pour 3 années qui ont com
mencé ( dit- on ) au premier du preſent mois,
jour auquel le frere & laſoeur font entrés en
jouiſſance de partie des lieux fuivant & en conſéquence
du bail qui leur en avoit été fait le
SEPTEMBRE. 1745 .
111
31 Decembre 1743 , & qui a été annexé au
Bail pardevant Notaires , après avoir été
controlé le même jour zo Janvier , & on
obſerve dans ce bail que comme une des trois
pieces dudit appartement est actuellement occupée
par le nommé Gaudrifaut qui n'en fortira
qu'au premier Avril prochain , leſdits ſieur &
Dlle preneurs n'entreront en jouiſſance de la
dite piéce qu'au premier Avril prochain
qu'ils ne payeront pour ledit terme que laſom
me de 25 liv. au lieu de celle de 37 liv. 105.
à laquelle le terme auroit du monter. La veuve
Gilbert reconnoît , outre cela , avoir été
payée d'avance de ces 25 liv .
Ce bail a été ( comme on le verra dans la
fuite ) le principal objet des réflexions de M.
l'Avocat General ; & en effet on voit que M.
de la B. n'avoit fait louer cet Appartement
que pour acquerir un domicile à la Dlle
Sticotti ſurune Paroiſſe étrangere , & qu'il
ne convenoit point à un homme tel que lui
d'aller demeurer avec ſa femme pendant les
premiers teus de ſon mariage dans deux
chambres de 25 liv. par quartier au niveau
du nommé Gaudriſaut qui devoit occuper la
troiſiéme.
Le même jour 20 Janvier on obtint dif
penſe de deux Bans , mais une diſpenſe or
dinaire qui ne contient point une miffion
expreſſe au Curé de S. Laurent, laquelle ſui
112 MERCURE DE FRANCE.
vant le ſtile de l'Archevêché s'exprime en ces
termes : Specialiter deputato , mais en termes
communs, fervatis alias fervandis, &Ecclefia
ritibus obfervatis.
Le lendemain 21 le mariage fut célébré
par le Vicaire de S. Laurent ſur les Bans publiés
tant à S. Paul & à S. Sauveur qu'à S.
Laurent , en preſence de deux témoins du
côté de M. de la. B. & de quatre témoins de
la part de la Dlle Sticotti , entre leſquels
étoit ſon frere Antoine Sticotti qui étoit aufli
fon Tuteur.
Les qualités & demeures des Parties ſont
énoncées en cette maniere: Mre.Marguerite-
Hugues Charles Marie Huchet Chevalier Seigneur
Comte de la B. Confeiller du Roi enfes
Confeils &fon Avocat General enſa Cour des
Aidesde Paris,baptisé le 21 Juin 1718 ,fils de
Mre. Charles- Marie Huchet, Chevalier Seigneur
Comte de la B. & autres lieux , & de
DameMarie-Anne Guyonne d'Anican. Ledit
Mre Epoux né le 4 Avril 1709 demeurant
Paroiſſede S. Paul, & Dlle Agathe Sticottibatisée
à S. Sauveur le 24 Novembre 1722 ,
fille de Fabien Sticotti & Ursule Astori inbumés
audit S. Sauveur les 6 Decembre 1741
6 Mai 1739 , demeurant ci- devant de fait
de droitfuſdite Paroiſſe de S. Sauveur ; &
de fait , depuis le premier de ce mois rue d'Orléans
de cette Paroiffe,
SEPTEMBRE. 1745. 113
Ona obſervé lors de la plaidoirie que par
cet Acte de célébration , Antoine Sticotti
frere& Tuteur de ſa foeur eſt dit demeurant
rue du Renard Paroiſſe de S. Sauveur , quoiqu'il
eût loué conjointement avec elle les
deux chambres dans la rue d'Orléans .
Depuis ce tems-là M. & Madame de laB.
pere & mere ont gardé pendant un an le filence.
M. de la B. a prétendu que depuis
ſon mariage ils l'avoient deshérité par un
un acte particulier. Enfin ilsont appellé comme
d'abus du Mariage ; ils en ont , non-feulement
demandé la nullité, mais ils ont conclu
à ce qu'il fut fait défenſes aux parties de
leréhabiliter.
Leur défenſeur à plaidé avec beaucoup
de fermeté & d'éloquence. ,, Cette Cauſe
,, (a-t-il dit d'abord) offre un ſpectacle des
,, plus intereſſants . On voit d'un côté des pa-
, rens plus touchés de l'égarement d'un fils
ود
ود
ود
33
ود
ود
ود
ود
ود
ainé , l'eſpérance de leur Maiſon , qu'ils ne
ſont irrités de l'attentat qu'il a commis contre
leur autorité. Leur démarche eſt un
dernier effort de la pieté paternelle ; s'ils
font éclater leur colere c'eſt pour engager
leurs Juges à la déſarmer . Trop heureux
fi trouvant dans la ſageſſe de la Cour le
ſecours qu'ils en attendent , ils voyent
éteindrepar les mains de la Juſtice la foudre
qu'ils font prêts à lancer contre une
114 MERCURE DE FRANCE.
→→ partie ſi précieuſe d'eux mêmes !
„D'un autre côté ce fils qui leur eſt encore
> ſi cher , au lieu de fuir , du moins par refspect
, devant la colere de ſes parens , por-
3, te l'audace & la révolte juſqu'à ſe mon-
,, trer en armes dans le Sanctuaire même de
2. la Juſtice, pour braver leur autorité; au lieu
,,de ſuivre l'uſage qui ne permet pas de defen-
,,dre par sa bouche lesintereſts lesplushonnê-
,,tes& les plus légitimes, il ne craint pas d'em-
> ployer les talens qu'il a reçus de la nature ,
5, à en violerles droits les plus ſacrés pour
>> défendre lui-même à la face du public l'en-
, gagement le plus honteux pour un hom-
5, me de fon rang&de ſa naiſſance.
>>Ce contraſte qui offenfe ſi ſenſiblement
• tout le droit Divin & humain , doit percer
➡ le coeur de tout homme qui a des ſenti
• mens : le Magiſtrat voit deplus , & avec
• une juſte douleur , dans ce mariage , la
- dignité d'un Sacrement auguſte profanée ,
>& la porte des Autels ouverte par un tiflu
> de fraudes & de menſonges. Est- il éton
>> nant que tant d'objets ſi eſſentiels au main-
• tien de l'ordre public & de la difcipline de
→ l'Egliſe , en fixant les regards de la Juſtice,
ayent attiré le concours & l'attention du
* public ?
Enentrant dans les moyens d'abus, le même
défenſeur a fait voir combien les mariages
SEPTEMBRE. 1745. 11S
intereſſent les familles , & l'Etat même . Si
l'on en croit ( a- t- il dit ) les parties adverſes ,
>>>le mariage eſt un lien d'amour qu'il eſt na-
>>turel de former au gré de l'inclination de
fon coeur& ſuivant les mouvemens de ſa
- paſſion ſans aucun reſpect pour les réglos
35 de l'honnêteté publique.
>> Etat , naiſſance , fortune , vaines idoles
>> auſquelles on n'a juſqu'ici immolé que trop
>> de victimes . L'amour égale toutes les con-
>> ditions & comble l'intervalle immenſe que
>>les faux préjugésdu monde mettent entre
deux coeurs bien unis : plus on a ſacrifié
→ d'avantages à l'objet de ſa paffion , plus il
>> eſt beau d'avoir brulé d'un feu ſi pur !
פכ
On reconnoît aiſément à ces traits ,
( ajoûte le défenſeur de M. & deMadame
>> de la B. ) l'école dangereuſe où le ſieur de
>>la B. a puiſé de tels principes ; voilà ce
→que nos Poëtes chantentſur leur Lyre , &
>> ce que nos Romans mettent dans la bou-
-che de leurs Héros . La Loi dont on doit
>>parler le langage dans une cauſe auffi férieuſe
& aufli intereſſante nous donne tout
>>une autre idée d'un engagement ſi ſaint&
১১ fi reſpectable , & le mariage a toujours été
>>diftingué par les Nations policées des
> conventions ordinaires , comme l'engage-
→ment le plus important pour l'Etat dont on
» ne peut maintenir l'ordre & l'harmonie ,
TIG MERCURE DE FRANCE.
a qu'en les conſervant dans les différentes
>> familles qui le compoſent. 55
Après avoir répondu à la fin de non recevoir
que M. de laB. fondoit fur ce qu'il étoit
deshérité , & fur ce que ſes parens avoient
ſemblé approuver ſon mariage en gardant le
filence pendant une année , les moyens d'a-'
bus ſe ſont réduits àprouver que le mariage
n'avoitpas été célebré par le proprė Curé des
parties.
Il feroit trop long de vous détailler ici les
principes que l'on a établis à cet égard , ils
font expliqués dans le plaidoyé de M. l'Avocat
Géneral dont je vais à l'inſtant vous
rendre compte.
De la part de M. de la B. il a d'abord
foutenu que ſes parens n'étoient pas recevables
à attaquer ſon mariage. Premierement
parce qu'ils l'avoient tacitement approuvé
engardant le filence pendant une année entiere.
Secondement en lui faiſant porter la
peine de l'action qu'il avoit faite par l'exhéredation
qu'ils avoient prononcée contre lui.
Ils avoient (diſoit-il) confommé tout leur
pouvoir en le retranchant de leur famille ,
& ne pouvoient plus faire déclarer nul un
mariage pour lequel ils l'avoient puni.
Parrapport àſes moyens au fond, il étoit
obligé de convenir que pour qu'un mariage
ſoit valable , il faut qu'il ſoitcélébré par le
SEPTEMBRE. 1745. 117
Curédu domicile des parties , mais il foutenoit
que par la délivrance du certificat de publication
deBans le Curé de S. Paul & celui
de S. Sauveur avoient ſuffisamment conſentique
le Curé de S. Laurent ( qui étoit ,
felon lui , le Curé du domicile de fait de la
Dlle Sticotti) célébrât ſon mariage avec elle ,
& il établiſſoit ce domicile de fait par le
bail du 20 Janvier de l'appartement rue
d'Orléans .
A l'égard de M. l'Avocat Géneral , il a
commencé par un exorde qui a répondu à
lacélebritéde cette cauſe,
>>>Les Magiſtrats ( a-t- il dit ) ne reçoi
>>vent jamais de plus grands hommages que
> dans ces cauſes où le public prend tant
d'intérêt. Ils ſont d'autant plus dignes de
>> ces hommages , qu'ils s'élevent au deſſus
>> des paſſions & des ſentimens qui affectent
„ les autres hommes. Ni l'honneur d'un pere
»&d'une mere & celui d'une famille entie-
>> re , fletris par une alliance honteuſe ſi le
Mariage dont il s'agit venoit à être confir-
» mé , ni la douleur d'un fils tendrement attaché
à celle qu'il s'eſt choiſie pour femme,
ว ſi l'on enprononçoit la nullité, ne font au-
>cune impreſſion ſur le coeur & fur l'eſprit
>>du Magiſtrat. Il rejette toutes ces confidé-
>>rations pour ne prendre que ' la Loi com-
» me régle de ſa déciſion. Les diſpoſitions
118 MERCURE DE FRANCE.
>> des parties devroient répondre à celles de
→ leurs Juges en attendant avec reſpect &
> avec ſoumiſſion l'oracle qui doit fixer
leur fort .
ود
Après l'explication du fait tel que l'on
vient de le rapporter , & l'examen des moyens
des parties , il a repris ce qu'il avoit
dit en commençant, qu'il falloit écarter toutes
les confidérations que les parties s'étoient
efforcées de faire valoir , furtout celles propoſées
par le défenſeur de M. &de Madame
de laB. telles que le manque de reſpect envers
ſes parens , la baſleſſe, l'indécenze , &
de l'alliance que leur fils avoit contractée
, → (non , a - t- il dit) que nous ne
ود
ود
ود
ſçachions toute l'étendue de l'obéiſſan-
,, ce que nous devons à nos parens. Le
droit naturel & la Religion nous en impoſent
l'obligation , & la Loi Civile nous la
,, recommande , lors même qu'elle ſemble
nous en diſpenſer. I,' indécence de l'alliance
, eſt affûrement une raiſon qui auroit dû reretenir
un homme de la naiſflance & du
,, rang de M. de laB.
ود
ود
دد
ود
ودMais enfin ſi ce mariagea été contracté
& célébré conformément aux diſpoſitions
des Loix Civiles & Canoniques , c'eſt un
Sacrement , & par conféquent un lien in-
,, diffoluble , & hors des atteintes d'aucune
,, puiſſance humaine. Loinde nous cepen
SEPTEMBRE. 159
1745,
:
33
dant ces principes , fruits de l'erreur , qui
tendroient à enlever à la puiſſance tempo-
,, relle ſon autorite fur le mariage , autorité
,,fondée ſur les Loix de la Religion dont
,, undes plus divins &des plus auguſtes-caractéres
eſt l'amour de l'ordre .
ود
Après ces premieres réflexions , Μ. Ι'Α-
vocatGéneral a paffé à celles qui ont un rapport
plus immédiat à la cauſe. Il a d'abord
écarté les fins de non recevoir propoſées par
M. de la B. il a refuté celles tirées du filence
que ſes parens ont gardé pendant un année ,
par la raiſonque le ſilence obſtiné d'un pere
vivement ulcéré de l'injure que ſon fils lui a
faite eſt bien éloigné d'être une approbation
de ſes actions. A l'égard de celles que M. de
la B. a voulu faire réſulter de l'exheredation
qu'il a prétendu avoir été prononcée contre
lui, M. l'Avocat Général a obſervé commé
avoit fait le défenſeur de M. & de Mad. de
la B.que la preuve de ce fait étoit impoffible,
un acte d'exheredation étant ſecret comme
acte de derniere volonté & deſtiné à ne paroître
qu'après la mort de ſes auteurs. Mais
il a ajouté qu'en ſuppoſant même l'existence
decet acte M. de la B. le préſentoit ſous un
fauxpoint de vue , en pretendant qu'il étoit
la peine & en même-tems la reconnoiffance
de fon mariage & qu'il conſommoit tout le
120 MERCURE DE FRANCE.
:
droit de ſes parens à cet égard : M. l'Avocat
Général a fait une diſtinction entre l'exhéredation
& l'appel comme d'abus.
L'exheredation eſt une peine qu'un fils a
bien méritée , lorſqu'au mépris de ſes parens
il a contracté un mariage auſſi diſpropor
tionné. Mais l'appel comme d'abus dumariage
eſt une voye ouverteà tous ceux qui
ont un véritable interêt de le faire anéantir.
M. l'Avocat General a ajouté qu'il avoit été
révolté de la propoſition de M. de la B.
,, Quoi! ( a-t-il dit) on prétendra qu'une exhéredation
rendra un pere & une mere
,, tellement etrangers à leur fils , & les met-
,. tra hors de tout intérêt , au point qu'ils
,, auront les mains liées , pour provoquer
,,l'anéantiſſement d'un mariage qui flétrit
leurhonneur & celui de leur famille,
ود
ود
M. l'Avocat Géneral eſt entré enſuite dans
l'examen desmoyens d'abus propoſés parM.
&Madame de la B. qui peuvent ſe réduire
àun ſeul , ſçavoir le défaut de préſence du
propre Curé , lequel ſe ſubdiviſe en deux ;
défaut de confentement de la part du Curé
de S. Sauveur , défaut de concours de la part
du Curé de S. Paul.
Ladifcuffion de cesdeux moyens dépendoit
de pluſieurs queſtions de droit & de
fait
SEPTEMBRE. 1745 .
121
L
د
fait. Il falloit ( fuivant M. L. G. ) éclaircir
d'abord celle dedroit
fion répandoit ungrand jour ſur cette affai- parce que leur déci
re : il a commencé en effet a expliquer la
maniere dont ſe pratique le concours des
ه ر
د و
deux Curés. ,, Comme le mariage ( a- t- il
,, dit ) eſt un établiſſement que l'on doit favoriſer
dans l'ordre politique , on n'a pas
voulu le charger de formalités trop difficiles
à remplir. Ainfi par un ufage univer-
,,fel établi dans la plupart des Diocéſes
,, de France , & furtout dans celui de Paris ,
ود
و د
و و
و د
leconcours des deux Curés s'induit par la
,,remiſe du Certificat de publicationdebans.
M.L. G. a même rejetté la diſtinction que
le défenſeur de M. & de Madame de la B.
avoit voulu faire à cet égard entre le Curé
du garçon & le Curé de la fille , en prétendant
que quand c'étoit le Curé du garçon à
qui on s'adreffoit pour célébrer le mariage il
avoit beſoin d'une permiflion expreffe & par
écrit du Curé de la fille , & il a fort bien obſervé
que fi une pareille diftinction pouvoit
avoir lieu , il s'enfuivroit que l'autorité des
deux Curés ne ſeroit pas égale pour la célébration
du mariage , & c'eſt ce qu'il n'eſt pas
poffible de foutenir. Ildoit donc demeurer
pour conftant ( felon M. L. G. ) que la fimple
remiſe du Certificat de publication de
Bans de la part des deux Curés équivaut
F
122 MERCURE DE FRANCE .
àun conſentement de l'un à l'égard de l'au
tre . M. L. G. a auſſi rejetté le ſyſtème du
defenſeur de M. & de Madame de la B. qui
étoit de regarder comme une délegation le
pouvoir qu'un des deux Curés donnoit à
l'autre; la conféquence que l'on tiroit de ce
ſyſtéme en faveur de la cauſe de M. & de
Madame de la B. étoit que le Curé de S.
Paul ne connoiſſant point le Curé de S. Laurent
n'avoit pû le déleguer , & que le Curé
de S. Sauveur étant lui- même délégué par le
Curé de S. Paul n'avoit pú ſubdéleguer celui
de S. Laurent.
M. L. G. a enſuite propoſé la queſtion de
ſçavoir , fi en ſuppoſant la veritédu domicile
de fait de la Dlle Agathe Sticotti ſur la
Paroiffe de S. Laurent, le Curé de cette Paroiffe
a eu une autorité ſuffiſante pour adminiſtrer
valablement la Bénédiction Nuptiale.
La déciſion de cette queſtion ( a- t- il
dit ) dépend de l'intelligence de l'Edit de
1667 qui contient deux diſpoſitions ſur cettematiere.
La premiere qui eſt contenue dans l'article
premier de cet Edit eſt en ces termes .
Défendons à tous Curés & Prêtres tant Séculiers
que Réguliers de conjoindre en mariage auires
personnes que ceux qui font leurs vrais &
ordinaires Paroiſſiens demeurans actuellement
publiquement sur leurs Paroiſſes , au moins
SEPTEMBRE. 1745. 123
depuis fix mois à l'égard de ceux qui demeuroient
auparavant dans une autre Paroisse
de lamême Ville ou dans le même Diocése , ou
depuis un anpour ceux qui demeuroient dans
un autre Diocese , sice n'est qu'ils en ayent une
autrepermission specialepar ecritdu Curé des
parties qui contractent , ou de l'Archevêque on
de l'Evêque Diocésain.
La ſeconde diſpoſition de cet Edit , qui
eſt l'Article V. porte. Déclarons que le domicile
des fils &filles de famille mineurs de
25 ans , pour la célébration de leur mariage est
celui de leurs peres & meres, ou de leurs tuteurs
ou curateurs ; &en cas qu'ils ayent un autre
domicile de fait , ordonnons que les bansfoient
publiés dans les Paroiſſes où ils demeurent ,
dans celles de leurs peres , meres , tuteurs ou
curateurs.
M. L. G. a examiné l'effet de ces diſpoſitions
dans trois différens cas. 1º. dans celui
de deux majeurs demeurans depuis fix mois
fur la même Paroiſſe. 2º. dans celui ou un
des majeurs auroit changé de Paroifle. 3 .
dans le cas d'un majeur & d'un mineur ,
le mineur ayant deux domiciles , l'un de
droit , qui eſt celui de ſes pere ou mere , tuteur
ou curateur , & l'autre de fait.
A l'égard du premier cas , il n'y a a'cune
difficulté que le mariage peut être vaablement
célébré par l'un ou l'autre des Curés
kij
124 MERCURE DE FRANCE,
après la remiſe de Certificat de publication
desBans.
Par rapport au ſecond cas , M. L.. G. a
trouvé quelque obſcurité dans la premiere
diſpoſition de l'Edit, en ce que cettedifpofition
ſemble mettre le Curé de la Paroiffe
fur laquelle on n'a pas demeuré ſix mois
dans la même claſſe que tout autre Prêtre
abſolument étranger. Défendons àtous Curés
de conjoindre en mariage &c. & cependant
cette difpofition ne prononce point la peine
de nullitéà l'égard des mariages célebrés par
çesCurés ſur la paroiffe de qui on n'a pas encoredemeuré
pendant fix mois. Il n'eſt pas
douteux que le Legiflateur eût pu la prononcer
, mais dès qu'il n'a pas été juſques là ,
doit-on dans une matiere aufli importante
fuppléer à la Loi & aller plus loin qu'elle ?
Si on confidére que le mariage eſt un Sacrement
& que la régle générale pour ce qui
concerne les Sacremens , eft qu'ils foient adminiſtrés
par le Curé actuel des parties , ne
peut-on pas dire que les Curé, du nouveau
domicile ne font pas fans autorité pour la
célébration du mariage ( avec le conſentement
des Curés des anciennes Paroifſes le
quel il n'eſt pas néceſſaire qui ſoit exprès ,
un tacite étant fofnfant ſuivant les principes
établis pour le concours des deux propres
Curés ?)
SEPTEMBRE 1745. 123
On a à la verité pretendu de la part de
M. & de Madame de la B. que le mariage
ainſi que l'Ordre devoit être excepté de
la regle générale qui veut que les Sacremens
foient adminiſtrés par le Curé actuel des
Parties , mais il y a dans le Sacrement de
l'Ordre une qualité qui ne ſe trouve point
dans celui du mariage , c'eſt que le pouvoir
de le conferer appartient aux ſeuls Evêques ;
d'ailleurs l'uſage qui eft le meilleur interprete
des Loix eſt a l'égard du mariage , en faveur
du Curé de la nouvelle Paroiffe ; cet
uſage eſt univerſel , non ſeulement dans le
Diocéſe de Paris , mais dans la plupart de
ceux du Royaume. De dire , comme on a
fait de la part de M. & de Madame de la
B. que cet uſage eſt un abus , cela fuffit-il
pour faire anéantir pluſieurs mariages célébrés
de bonne foi fur le fondement d'un
uſage auffi conftant& auſſi univerſel ?
La ſeconde diſpoſitionde l'Editde 1697
qui regarde les mineurs ( & qui concerne
le 3me, cas que M. L. G. avoit propofé)
lui aparuplus claire. Il eſt convenu qu'il femble
que par cette diſpoſition , les Curés du
domicile de Droit ( c'est-à-dire ceux du
domicile des pere , mere &c. ) font les ſeuls
autoriſes à célebrer le mariage , mais il a fait
obſerver que l'uſfage étoit encore pour le
Curé du domicile defait ,ulage toujours fon
Füj
126 MERCURE DE FRANCE.
dé ſur la régle génerale de l'adminiſtration
des Sacremens : il a même dit qu'il y avoit
moins d'inconvéniens dans cet uſage , par
rapport aux mineurs, parce que , comme ils
ne pouvoient contracter ſans le conſentement
de leurs peres , ou meres , tuteurs ou
curateurs , il n'y avoit rien à appréhender
en donnant l'autorité de célebrer leur mariage
a un Curé ſur la Paroiſſe duquel ils
n'auroient même demeuré que peu de jours ;
car ( a dit M. L. G. ) l'intention de la Loi n'a
pas étéde faire des diſpoſitions en faveur des
Curés , en réglant quels doivent être ceux ,
qui peuvent être ceux qui ont le droit de célébrer
le mariage , mais de mettre à portéede
s'y oppoſer ceux qui ont intérêt de le
faire.
J
Après la diſcuſſion de ces queſtions de
droit , M. L. G. eſt venu à examiner celles de
fait qu'il a partagées en deux.
La premiere , s'il n'y avoit pas dans les
circonſtances de la cauſe quelque choſe qui
pût empêcher que l'on ne regardât comme
un conſentement de la part du Curé de S.
Sauveur la remiſe par lui faite du Certificat
de publication de bans ; & à cet égard il a
rejettéles inductions , que le défenſeur de M.
& de Madame de laB. avoit voulu tirer des
réponſes du Curé de S. Sauveur aux fommations
qui lui avoient été faites par M. de
SEPT MBRE 1745 . 127
la B. & par leſquelles il avoit voulu prouver
que la remiſe de ce Certificat ne devoit pas
être regardée comme un conſentement de
ſa part.
Pour rejetter ces inductions M. L. G. s'eft.
fondé ſur ce que le Curé de S. Sauveur
ayant d'abordparu par ſes réponſesne vouloir
donner fon certificat que conditionnellement
, il l'avoit pourtant donné à la fin
pur & fimple : il a même taxé de quelque
irrégularité la conduite de ce Curé d'avoir
gardé par devers lui ces ſommations & fes
réponſes , comme pour ſervir de contrelettrès
aux actos du mariage , & il a fait fentir
combien il feroit dangereux de donner atteinte
, ſur la foi de pareils actes , à un mariage
qui d'ailleurs paroîtroit régulier.
La ſeconde queſtion de fait ( que M. L.
G. a dit être proprement l'unique de la
cauſe) eſt celle de la veritédu domicile de la
Dlle Agathe Sticotti fur la Paroiſſe de S.
Laurent.
Il a rappellé la diſpoſition de l'Edit de
1697 , qui porte que les Curés ne pourront
adminiſtrer valablement le Sacrement de
mariage qu'à leurs vrais & ordinaires Paroiffiens
, demeurans actuellement & publiquement
fur leurs Paroiſſes , & il a dit qu'il y
avoit de fortes préſomptions qui marquoient
que le domicile d'Agathe Sticotti ſur laPa-
Fiij
128 MERCURE DE FRANCE.
roiffe de S. Laurent étoit un domicile faux
fimulé , & que les préſompotions naiffoient
des actes mêmes par leſquels on avoit voulu
établir ce domicile.
Ces actes font 1º . un bail d'un appartementde
trois chambres dans une maiſon fur
la Paroiſſe de S. Laurent, bail paffé pardevant
Notaires le 20 Janvier veille de la célébration
dumariage.
2º. Un bail ſous-ſeing privé du même
appartement ſous la datte du 31 Decembre
précedent, mais qui n'eſt contrôlé que le même
jour 20 Janvier.
La darre de ces actes ne paroît- elle pas
» ( a dit M. L. G. ) plus que ſuffiſante pour
établir la fraude , car cette date que l'on
- a donnée au bail fous ſeing privé n'eſt
>>d'aucune conſidération ? cet acte n'étant
>> contrôlé que le 20 Janvier n'a de datte
>> que de ce jour. S'il étoit vrai que l'on eut
>>pris à loyer cet appartement dès le premier
ככ Janvier 1744 , pourquoi n'en avoir pas
>>paflé le bail pardevant Notaires la veille
>> 31 Decembre comme on prétend l'avoir
> faſt ſous-ſeingprivé, ou pourquoi du moins
>> n'avoir pas fait contrôler ce bail fous-ſeing
> privé lejour même qu'il a été paflé ?
La contradiction qui s'éſt trouvée entre
l'énonciation du bail où il eſt dit qu'Antoine
Sticotti occupoit cet appartement con-
1
SEPTEMBRE. 1745 . 129
jointement avec ſa ſoeur , & celle de l'acte de
célébration où il eſt dit demeurant rue du
Renard a paru une ſimple erreur à M. L..
G.& il n'a pas été beaucoup touché de cette
circonftance , mais il a fortement appuyé
fur le défaut d'énonciation du nouveau domicile
d'Agathe Sticotti ſur la Paroiſſe de S.
Laurent dans la publication des bans faite à
S. Paul , & il a obſervé que ſi ce domicile
avoit été depuis le premier Janvier on n'auroit
pas manqué d'en faire mention dans
cette publication faite le douze dans l'Egliſe
de S. Paul , d'autant plus que les parties n'avoient
aucun tems à perdre puiſque le mariage
pouvoit manquer par le ſeul délai.
L'expreffion de ce nouveau comicile.
d'Agathe Sticotti dans la publication faite
à S. Sauveur n'a paru à M. L. G. qu'une
continuation de la fraude pratiquée par le
majeur à qui Agathe Sticotti s'en étoit rapportée
de la conduite de toute cette affaire.
>>Cependant ( a dit M. L. G. ) tout ceci
» ne ſemble encore que des préſomptions ,
>& ſe détermine-t on à préſumer la fraude
à moins que l'on ne voye que les perſon-
>> nes ont eu grand intérêt de la commettre ?
c'eſt ici ( à-t- il ajouté ) le lieu de faire valoir
les confidérations de l'indécence de
ود
ود
ود l'alliance ; elles ſeroient impuiſſantes par
,, ellesmêmes pour opérer la diſſolution du رد
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
*, mariage , mais elles ſont d'un grand poids
,, pour prouver la fraude. Nous n'entrerons
,point dans toutes les differtations que l'on
ود a faites ſur la profeſſion de Comédien,
,, ces diſſertations ſont indignes de la majeſté
,de cette audience & de notre miniftere.
Toutes les circonstances prouvent tellement
la fraude que quand le domicile d'Agathe
Sticotti ſur la Paroiſſe de S. Laurent
feroit du premier Janvier , le mariage n'en
feroit pas moins abuſif, & le Curé de S. Laurent
n'en auroit pas moins été ſans caractére
pour le célebrer , parce que on ne pourroit
regarder ce domicile que comme pris en
fraude de la Loi , &qu'elle n'étoit pas comme
l'exige l'Edit de 1697 la vraie Paroiſſienne
du Curé de S. Laurent.
Une autre circonftance prouve encore la
fraude de ce domicile. Les quittances de
loyer que M. de la B. rapportoit ne font
qu'au nombre de deux , ce qui prouve que
l'on n'avoit pris cet appartement que pour
deux quartiers.
La ſuppreffion du nom de la B. dans la
publication de Bans faite à S. Paul , & celle
des qualités , eſt encore une fraude faite à la
Loi. Il eſt vrai qu'il n'y en a aucune qui
oblige expreſſement à mettre ſon ſur-nom
& àexprimer ſes qualités dans ces publica
SEPTEMBRE. 1745 . 131
tions, mais il n'eſt pas beſoin que la Loi
s'explique là-deſſus. On ſçait aſſes que ces
publications doivent être faites de maniere
que l'on puiffe connoître les perſonnes dont
onpublie le mariage ; or il eſt impoſſible de
reconnoître dans le nommé Huchet Bourgeois
de Paris M. de la B. plus connu , ainſi
que toutes les perſonnes de diſtinction , par
fon furnomque par ſon nomde famille.
Dans ces circonstances M. l'Avocat Géneral
s'eſt déterminé àconclure que le mariage
étoit abufif,
Sur la demande de M. & de Madame de la
B. àce qu'il fut fait défenſes aux parties de le
réhabiliter , il eſt convenu qu'il y avoit pluſieurs
Arrêts qui faisoient de pareilles défen
ſes , mais qu'il ne croyoit pas cependant que
l'on dut les prononcer , parce que de pareilles
diſpoſitions pouvoient être regardées
comme illuſoires , n'ayant jamais empêché
les parties de contracter un nouveau mariage
, & n'y ayant aucun Arrêt qui ait déclaré
nulun mariage contracté nonobſtant
ces défenſes . M. l'Avocat Génerai a fort exhorté
M. de la B. à ne pas réhabiliter le ſien
quelques promeſſes qu'il en eût faites , le
même devoir qui auroit du l'empêcher de
donner de ſemblables promeſſes l'obligeant
à ne les pas tenir.
,
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Arrêt eſt intervenu le 18 Juillet 1745.
portant qu'il a été mal , nullement & abufivement
procédé au mariage ; fait défenſes
aux parties de ſe hanter ni fréquenter. Fait
pareillement défenſes à Agathe Sticotti de
prendre le nom de la B. Sur la demande de
M. & de Madame. de la B. afin de défenſes
de réhabiliter le mariage , enſemble ſur les
autres demandes des Parties les met hors
de Cour , tous dépens compenſés.
L
'ACADE'MIE des Belles Lettres , Sciences
& Arts établie à Bordeaux diſtribue
chaque année un Prix de Phyſique , fondé
par feu M. le Duc de la Force. C'eſt une Médaille
d'Or de la valeur de 300 liv.
Elle a réſervé le Prix de cette année , ainfi
elle aura deux Prix à diſtribuer en l'année
1747. Le ſujet de l'un ſera , quelle est la
meilleure maniere de mesurer sur Mer le chemin
d'un Vaisseau , indépendamment des Obfervations
Aſtronomiques : & l'autre , pourquoi
certains Corps augmentent de poids étant
calcinés au feu , ou aux rayons du Soleil par
le Miroir ardent.
Les Diſſertations ſur ces deux ſujets ne ſeront
reçûes que juſqu'au premier Mai de
SEPTEMBRE. 1745. 133
l'année 1747. Elles peuvent être en François
ou en Latin. On demande qu'elles
foient écrites en caractéres bien liſibles .
Au bas de la Differtation il y aura une
Sentence , & l'Auteur mettra dans un billet
ſéparé & cacheté la même Sentence , avec
fon nom , fon adreſſe & fes qualités.
L'Académie par fon Programme de l'année
paſſée adéjadonné deuxſujets pour les deux
Prix qu'elle doit diſtribuer le 25 Aouſt
1746. Le premier ſujet , quelle est la cause
de la rouillure des métaux , & s'il y a des
moyens de les en garantir. Le ſecond , quelle
eftla Méchanique des Secretions dansle Corps
humain. :
Les paquets feront affranchis de port ,
adreſſés àM. le Préſident Barbot , Secretaire
del Académie , fur les Fofſés du Chapeau
Rouge , ou aufieur Brun , Imprimeur Aggregé
de l'Académie , rue S. James.
i
LE 25 du mois dernier on ouvrit au Louvre
le ſalon de Peinture , où ſuivant l'uſage
les Peintres de l'Académie expoſent au public
les Ouvrages qu'ils ont faits pendant
l'année. Ce ſalon peut être regardé comme
le Templede la Peinture , où chacun vient
ſuivant les moyens apporter fon offrande.
#34MERCURE DE FRANCE.
Nous ne nous croyons pas afſés connoiffeurs
pour décider qui font ceux qui ont préſenté
la plus riche ; nous dépoſerons ſeulement
comme témoins , que nous avons vû plufieurs
fois un grand concours de Spectateurs
connoiffeurs ou non , qui alloient avec empreſſement
conſidérer ces productions d'un
Art eſtimable. Les bornes de ce Recueil ne
nous permettent pas de décrire ici tous les
diférens morceaux qui méritoient d'attirer
les regards des Curieux , cependant pour
contenter en quelque forte nos Lecteurs ,
nous allons parler ici de quelques uns , en
avertiſſant que le choix que nous faiſons ici
n'eſt point une préference que nous prétendionsdonner
ſur les autres morceaux eſtimables
que la brieveté de ce Recueil nous obligedepaſſer
ſous filence.
7
Le Morceau le plus grand de ce ſalon &
en même-tems l'un des plus recommandables
eſt un Tableau de M. Carlo Van-loo
fait pour le Roi ; il a 22 pieds de largeur
ſur 12 de haut ; il repréſente Théſée qui
après avoir vaincu le Taureau de Maraton ,
l'améne auTemple d'Apollon pour y être
ſacrifié. La compoſition en est belle &noble,
la couleur en eſt forte , & à tous égards il fait
honneur à ce Peintre déja fort connu par
tant d'autres beaux Ouvrages.
SEPTEMBRE 1745. 135
M. de laTour dont les Ouvrages font en
poſſeſſion de faire l'admiration de ceux qui
font connoiffeurs & de ceux qui ne le font
pas , a orné le Salon de pluſieurs Portraits
au Paſteldont voici les principaux. Le Roi,
Monſeigneur le Dauphin , M. le Controleur
Géneral en grand , M. **. ami de l'Auteur,
auſſi en grand &c. On trouve en tous une
vérité& une force qui étonnent les yeux : les
gens qui ont le véritable goût de laPeinture
lui ſçavent gré de ne s'éloigner jamais de
cette noble fimplicité qui caractériſe les
Grands Maîtres. Dans le portait d'une
jeune perſonne qui rit , M. de la Tour a
atteint les graces de la Rosa Alba : dane
tous les autres il a la force du Titien
ce qui eſt prodigieux pour le Paſtel. Nous
faififfons cette occafion pour inftruire le
public qu'il a eu le bonheur de trouver un
vernis qui ſans altéreren rien la fraicheur &
la fleur de fon Paſtel , le fixe de façon que
l'ébranlement le plus violent ne le peutdéranger
, ce qui affurera à ſes Portraits une
duréedont ilsſont ſi dignes par leur beauté.
M. Nattier y a mis auſſi pluſieurs Portraits
que lepublic a vû avec plaiſir & furtout celui
deMadame Adelaïde. Elle est peinte en
Diane. La compoſition de ce Tableau lui
fait honneur.
Lepublic qui voit toujours avec plaifir les
,
$ 36 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages de M. Oudry a applaudi à différens
morceaux de fon genre qui contribuent
à l'ornement du ſalon. Il y a de lui entre
autres cinq Payſages , dont deux à l'huile
& trois au Paſtel qui ont beaucoup plû à
tous les connoiffeurs ; en cette partie il a un
digne rival dans M. Boucher & on a été furpris
& fâché en même tems de ce que ce
Peintre célebre a expoſé ſi peu de ſes Tableaux
cette année. Les deux Morceaux
qu'on y voit de lui font regretter qu'il n'y en
ait pas davantage. Nous ſommes preſque en
droit de lui reprocher de la part du public
de ce qu'il le néglige fi fort.
Les Tableaux que l'on y voit de M.
Parrocel comme Chaffles , Batailles &c . font
pleins de feu & d'eſprit : ony ſent partout le
grand Maître & un Peintre qui peut être
fous ce Régne ce qu'a été Vander Meulen
fous celui de Louis XIV , le ſeul en un mot
qui puiſſe peindre la célebre Bataille de
Fontenoy.
S. Pierre gueriſſant les malades de fon ombre
, Tableau de M. Pierre , eſt une preu
ve des progrès que ce jeune Peintre a faits
dans fon Art , & confirme les eſpérances
que le public a conçues de lui.
Le Tableau de M. Restout auquel le
public adonné la préférence, eſt ſa Nativité.
Il eſt d'un homme accoutumé a peindre les
:
SEPTEMBRE. 1745. 137
1
Myſteres de la Religion avec la dignité qui
leurconvient.
On yvoitdeux buſtes du Roi en marbre
blanc dont l'un par M. le Moine le fils &
l'autre par M. Adam l'ainé ; nous ne prendrons
pas fur nous de décider auquel des
deuxla préférence eſt dûe ; d'ailleurs ils ſont
demanieredifférente &ne peuvent que fai
rehonneur à ces habiles Artiſtes .
1
:
:
LeModéle du Mauſaulée de M. le Cardi
nal de Fleuri qui s'exécute actuellement en
marbre , à réuni tousles fuffrages du public;
il eſt de la compoſition la plus noble & la
plus fimple. Ceux qui aiment le bel antique ,
c'est-à-dire , la nature , ſe plaiſent à en retrouver
le goût dans tout ce que fait M.
Bouchardon.
Pour parler de quelques morceauxdans
chaquegente , nousne pouvons trop louer ,
puiſque nous ne parlons que d'après le pu
blic , un grand deſſein àla mine de plomb
repréſentant la cérémonie de l'audience accordée
par le Roi à l'Ambaſſadeur Turc ,
par M. Cochin le fils , c'eſt une des plus belles
cholesqui ayent été faires en ce genre. 1
Le Portrait de M. l'Evêque de Mers gravé
par M. Daulleeſt d'un homme en état de
foutenir la gloire de cet Artoù les François
ſe ſont toujours diftingués,
-
138M ERCURE DE FRANCE.
Le 25 du mois dernier jour dela Fêtede
S. Louis l'Académie tint ſuivant la coûtume
une aſſemblée publique pour la diſtribution
des Prix. Celui de Proſe a été donné à M.
Doillot étudiant enDroit : on a réſervé celui
de Poëfie. La Séance fut remplie par la
lecture du diſcours qui a remporté le prix
& par celle du tribut de l'Académie de
Soiffons . M. l'Abbé de Bernis l'un des Qua
rante de l'Académie lut enſuite un Chant
de ſon Poëme ſur la Religion. Il réfute dans
ce Chant avec autant de force que d'agrément
le ſyſtême d'Epicure & les erreurs du
Matérialiſme . On applauditd'une voix unanime
, & tout le monde ſe réunitpour admirer
l'imagination du Poëte , l'harmonie des
vers & la folidité des preuves ; on ne ſcauroit
trop louer M. l'Abbé de Bernis de
l'uſage qu'il fait de ſes talens , en les rendant
ainſi utiles à la Religion.
ESTAMPES NOUVELLES.
Les ſieurs Pouilly à l'Image S. Benoît
rue S. Jacques , & Heriffet Graveur , même
rue, ontmis en vente les Eſtampes gravées
d'après les deſſeins originaux de la décoration
qui a été miſe à la Porte S. Martin
lors de l'arrivée de S. M. en cette Ville.
Le ſieur Pankoucke Marchand Libraire
SEPTEMBRE 1745. 139
à Lille vient de donner au public un Plan
des attaques de la Ville & Citadelle de Tournay.
Ce Plan vient d'un fort habile homme
& eſt très bien exécuté ; il ſe vend chés
ledit fieur à Lille , & on le trouve à Paris
chés le ſieur Robert , Géographe ordinaire
du Roi Quai de l'Horloge du Palais.
Le mot de l'Enigme Latine eſt Senectus.
Celui de l'Enigme ſuivante est l'Air.
Celui de la troiſiéme eſt Fontaine. L'Enigme eft
en Acroftiche.
Celui de laquatriéme eft les Yeux.
On a dû expliquer leLogogryphe par leChanore.
nacre , bavre , ancre ,
Caen , ba , cher , char &
On y trouve car , ane
an
,
encre.
re , van ,
cave
,
vache
1
LOGOGRYPHΕ.
C'eſt par moi qu'un mortel fans prudence os
folie
Devient ma grande& premiere moitié;
Peut- être est-il digne d'envie ;
Peut- être est-il auſſi bien digne de pitié,
Plusma derniere augmente& moins je ſuis aima
ble;
Jepuis afſervir ſous ma loi
0
140 MERCURE DE FRANCE
Le Riche , l'Indigent , le Berger , & le Roi.
Je puis faire un heureux ou faire un miférable ;
Que dirai-je de plus ? Si vous m'ôrez le coeur
Vous verrez un de ceux qui pouffés d'un faint zéle
Voulurent contenter leur curiofité
Dans ce pays aux Chrétiens ſi vanté ,
Mais j'en dis trop , Lecteur ; adieu , ſoyez fidéle ;
Si vous m'étes ſoumis , puiſſiez vous être heureux!
Je n'eſe l'affûrer ; le cas eſt trop douteux.
Par M. de Freval des Loges.
D
AUTRE.
'Un certain meuble portatif,
Dans un menage néceſſaire ,
Et dont l'emplette n'eſt pas chere ,
J'exprime le diminutif.
Ce n'est pas tout; j'exprime encore
Un jeu que perſonne n'ignore ,
Qu'on mépriſe long-tems avant que d'être vieux ,
Quoiqu'il ait cependant beaucoup de reſſemblance
Avec le langage des Dieux ,
Du moins comme on le parle en France.
Touteft &tout n'eſt pas de certaine importance
Selon les divers tems , ſelon l'occaſion ,
Et felon comme quoi l'on penſe .
SEPTEMBRE 1745 . 147:
Chacun s'amuſe à ſa façon ,
Chacun cherche à remplir le vuide
De fon' loifir & de ſon tems ,
Et l'occupation qu'on croit la plus ſolide
N'eſt bien ſouvent qu'un jeu d'enfans.
Après pareille paranthéſe ,
Lecteur , tu peux , ne t'en déplaiſe ,
D'un Logogryphe être amuſé ,
Il n'importe comment , qui s'amuſe eſt habile,
De neuf membres mon corps ſe trouve compofé,
Le premier tiers d'abord aux Chaſſeurs eft utile ,
Et puis ce tiers fubdiviſé ,
Ayant fon chef de moins , utile à tout le monde ,
Eſt ce qui fait agir fur la terre & fur l'onde ,
Sans quoi , honte du genre humain !
Les vertus , les talens , le ſçavoir , tout eſt vain,
Des noms que je contiens , Ciel ! quelle kiriele !
Ce ſeroit , cher Lecteur , trop long-tems t'appliquer
,
Si je prétendois tous les faire remarquer.
Cinq , deux , quatre , je ſuis le plus parfait modele
D'une grande vertu qu'on ſçait peu pratiquer.
Quatre , un , neuf, cinq & deux , j'offre un fage de
Grece,
1
Dont le portrait eſt dans Laerce,
Si tu mets un, cinq , quatre & deux ,
V'expoſe encor plus d'un grand homme;
Dela les Monts je ſuis fameux ;
142 MERCURE DE FRANCE.
Le ſiécle précédent me vit briller dans Rome.
Refais mon tout premierement ,
Après chaſſe de ta préſence
Quatre & deux , ce ſera ſans autre changement
Le nom d'une Maiſon fameuſe dans la France ;
On la vit anciennement
Porter l'éclat qui l'environne
Des bords de l'Eridan ſur les rives du Rhône.
On la voit tous les jours à l'Etat , aux Autels
Fournir de célebres mortels.
Deux , quatre ayant rejoint leur place ,
Prens ce dernier , puis cinq , joins-y trois , huit
& neuf,
Ingrat , je méritai la derniere diſgrace
D'un Roi plein de bontéqu'aucun Roi ne ſurpaſſe ,
Dont l'image à Paris brille ſur le Pont neuf.
Plus fidéles & non moins braves
Mes heureux deſcendans ſecondent la valeur
D'un nouvel Henri quatre , aujourd'hui la terreur
Des féroces Anglois réunis aux Bataves.
Par Mademoiselle de S .... à Ville-Franche
en Beaujolois.

142
Le fi
Qu:
Le
D
σ
21916
SEPTEMBRE 1745. 143
SPECTACLES.
OPERA.
Obles repréſentations
N continue ſur ce Théatre les agréade
Zelindor ,, de la
Provençale & du Prologue qui les précéde,
M. Quinfon Maître de danſe & employé
dans les Ballets du Théatre Italien a donné
ſur celui du College de Louis le Grand
dans un entre- acte de la Tragédie qu'on y
a repréſentée le 4 Août, une Pantomime qui
peignoit d'une façon très-amuſante le ſiége
d'une Fortereffe défendue par Meſſieurs les
Cadets Dauphins contre Meſſieurs les Penſionnaires
qui danſoient dans le Ballet. Le
perſonnage de Commandant a été rempli
par M. Quinſon avec l'applaudiſſement des
Spectateurs ; il a toujours fait exécuter depuis
pluſieurs Pantomimes ſur ce Théatre
qui ont égalemeut réuffi .
Sixième ſuite des réflexionsfur les Ballets.
On ne ſçauroit trop multiplier les exem
ples quand on veut inſtruire ; ils ont ordinairement
plus d'autorité que les principes
144 MERCURE DE FRANCE.
les mieux démontrés , cependant loin d'ar
buſer d'une propoſition aufli judicieuſe ,
nous nous contenterons d'une récidive , &
méme pour ne pas fatiguer les Lecteurs par
du ſérieux trop continu nous donnerons l'idée
d'un Ballet plus gai que celui de l'Autel de
Lyon consacré à Louis Auguste. La varieté des
Tableaux amuſe lesyeux &après lesbeautés
fieres de Michel Ange , on regarde avec
plaifir les graces naives de Vateau , quand on
n'a pas fait voeu de n'admirer que l'antique.
Entre les Ballets moraux il ne s'en eft gueres
imaginé de plus plaiſant que celui qui fut
exécuté à Turin en 1.634 , pour la naiſſance
du Cardinal de Savoie. Le ſujet de ce Ballet
étoit La verita nemica della apparensa , fol
Jenata dal tempo. La vérité ennemie des apparences
& foutenue du tems. Ce Ballet
commença par un choeur de faux bruits &
de ſoupçons qui précédent l'apparence &
les menſonges. Ils étoient repréſentés par
des perſonnes vetues en Cocqs & en Poules
qui chantojent un Dialogue moitié Italien
& moitié François mélé du chant des Cocqs
&des Poules. Après ce chant burleſque la
Scone s'étant ouverte on vit ſur un grand
nuage accompagné des vents , l'apparence
avec des ailes & une grande queue de
Paon , vetue d'une robe ſemée de miroirs
& couyant des oeufs d'où fortirent les menfonges
SEPTEMBRE 1745 . 145
fonges pernicieux , les tromperies & les fraudes
, les menſonges agréables , les flateries &
les intrigues , les menſonges bouffons , les
plaiſanteries & les contes.
Les tromperies portoient des habits d'une
couleur obfcure avec des ferpens cachés ſous
les fleurs , les fraudes couvertes de rets de
chaſſe rompoient des veſſies en danſant , les
flateries étoient vétues en Singes , les intrigues
en pécheurs d'Ecreviſſes avec des lanternes
à la main & fur la tête ; on ne devine
pas aifément ces deux derniers habillemens
allégoriques. Les menſonges ridicules
étoient repréſentés par des gueux qui
contrefaifoient les eſtropiés avec des jambes
de bois. Le tems ayant chaffé l'apparence
avec tous ces menfonges , fait ouvrir le
nid ſur lequel l'apparence couvoit , on y
voitune grande horloge àſable d'où le tems
fait ſortir la vérité , & rappellant les heures
elles font avec elle le grand Ballet.
Les tableaux de ce Ballet ci ſont preſque
tous des baſſans groffiers , les graces de l'Albane
n'y paroiſſent pas , nous ne penſons
pas qu'on doive rejetter entierement les
images groteſques , mais nous croyons qu'elles
ne doivent pas occuper tout un Spectacle&
qu'elles doivent laiſſer de la place aux
objets gracieux.
Nos Lecteurs nous permettront-ils d'in
G
146 MERCURE DE FRANCE ,
terrompre nos deſcriptions de fêtes danſan,
tes par une digreffion inſtructive , qui en
diviſe exactement les eſpeces ?
Metellus de natali Roma Ode 2. a fait le
caractere des Ballets & des actions en mu
fique en deux ſtrophes où il dit :
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Quidquidunquam vixit ibi refurgit ,
Infuper quæ nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Voilà trois fortes de ſujets. Les ſujets tirés
de la fable,
:
1
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Les ſujets empruntés de l'Hiſtoire.
Quidquid unquam vixit ibi refurgit ,
Les ſujets imaginés.
Infuper que nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Et voici la conduite de ces Pieces,
Inſtruit Scenas imitando geſta ,
Horrido perſona tremenda vultu ,
Afta verbis ,verbaque diſcit actis
Confimilare.
SEPTEMBRE 1745 . 147
Ces quatre vers établiſſent qu'il faut dans
les Ballets, décorations , imitation des actions
, maſques , habits , paroles , geſtes &
pantomimės.
La conduite du Ballet peut - être une
eſpecede Roman comme ceux des Amadis ,
du Chevalier du Soleil , d'Alcidiane & de Palmerin
. C'eſt ce qui fait que l'Arioſte a fourni
ungrand nombre de Ballets danſés en France
& en Italie depuis un fiécle. Parce que
le deſſein de ſon Poëme n'ayant point
l'unité d'action que demande la Poëfie narrative
, il s'eſt uniquement propoſé de décrire
tout ce qui peut fervir naturellement
de ſujet aux Ballets , Maſcarades , Carouſels
& autres divertiſſemens .
Le Donné , i Cavalier , l'arme , gli amori ,
Le cortefie , l'audaci impreſe cio canto.
Angélique , Renaud , Armide , Médor ,
Rodomont , Ferragus , ſont les ſujets qu'on
a tirés de ce Poëme pour les repréſenter
en différentes occaſions ſur différens Théatres.
On peut tirer les mêmes agrémens des
autres Poëmes. Enée & Didon de l'Eneide
de Virgile , & ſes perſonages épiſodique ,
Achille & les autres Héros de l'Iliade d'Homere
peuvent fournir de nobles ſujets de
Ballets, comme ils font depuis long-tems
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
!
ceux des tableaux & même des tapiſſeries,
COME'DIE FRANÇOISE.
On n'a rien donné de nouveau ſur ce
Théatre qu'une petite Comédie d'un Acte ,
intitulée les Souhaits , qui n'a pas été heureuſe
, quoique ſemée des louanges du Roi
qui ont ſauvé tant d'autres Pieces du nau
frage,
COMEDIE ITALIENNE,
De nouveaux feux d'artifice ont paru fur
ce Théatre , qui ont mérité la préſence &
les applaudiſſemens du Public.
On a repréſenté pour la premiere fois le
Samedi 21 Août une Parodie du Ballet
amuſant des Fêtes de Thalie , intitulée la
Fille, la Femme & la Veuve . C'eſt l'ingénieux
efſai de deux jeunes Auteurs nommés Mrs.
Laujon & Parvis ; ils ſont entrés dans une
carriere où des Ecrivains expérimentés
n'ont pas eu leur ſuccès. La Parodie d'un
Ballet, & furtout d'un Ballet comique , eſt
cent fois plus difficile à compoſer que celle
d'une Tragédie. Plus un ſujet eſt ſérieux ,
&plus il eſt aiſé de le traveſtir en bouffon.
Le contraſte parfait qui ſe trouve entre le
-
SEPTEMBRE 1745 . 149
fujet noble & le ſujet badin ne peut manquer
de produire un effet fingulier. Nous avons un
exemple éclatant qui prouve la vérité de
cette maxime , c'eſt le burleſque de l'Enéide
de Scarron oppoſé à la gravité de l'Enéide
de Virgile. On pourroit encore citer dans le
Théatre de la Foire la Parodie de Télémaque
de M. le Sage , celle de Romulus &
les quatre Mariannes de M. Fuzelier.
Cette petite Piéce a obtenu le fuffrage
géneral & a infiniment amuſé le public.
Voici le ſujet du premier Acte , intitulé la
Fille.
Acaſte Capitaine de Vaiſſeau aime depuis
long-tems Léonore ; fatigué des dédains ſoutenus
de cette beauté cruelle , il entreprend
un voyage ſur mer dans l'eſpoir d'éteindre
par l'abſence un feu qui le tyranniſe; il
aborde à Alger où il délivre Cléon pere
de Léonore ſans le connoître ; il revient à
Marseille , & comme l'éloignement n'a fervi
qu'à redoubler ſon ardeur , ſon premier
foin en arrivant eſt d'aller voir Leonore ;
c'eſt dans ce deſſein qu'il ouvre la Scéne
avec Cléon qui lui demande le nom de ſa
maîtreſſe ; Acaſte refuſe de le ſatisfaire , &
l'envoye préparer la fête qu'il deſtine à Léonore.
Cléon fort en chantant ce couplet ,
qui prouve que l'eſclavage ne lui a point
fait oublier les chagrins de l'hymenée.
Gij
150 MERCURE DE FRANCE,
Des fers vous m'avez ſçû tirer ;
J'en ſuis ravi dans l'ame ,
Mais que fert de m'en délivrer
Pour me rendre à ma femme ?
CLEON.
On me croit mort.
ACASTE.
Que craignez vous ?
CLEON.
Vous badinez , je penſe ;
Je crains ce que craint un époux ,
Après dix ans d'abſence.
Acaſte eſt reçû de Léonore avec encore
plus de froideur qu'avant ſon voyage , &
Béliſe mere de Léonore , croyant ſon époux
mort depuis dix ans qu'il eſt abſent , conſeille
à Acaſte de quitter ſa fille & de former
de plus doux noeuds. Enfin après quelques
façons elle ſe propoſe elle même pour
le conſoler des rigueurs de Léonore.
Acaſte accepte le parti pour faire dépit
à Léonore qui fort outrée.
7
Béliſe preſſe Acaſte de conclure ; il paroît
fort diſtrait ; Cléon arrive ſuivi des Matelots
pour le divertiſſement,& reconnoiffant
ſa femme , il lui parle ainfi.
SEPTEMBRE 1745 15
CLEON
Perfide ! eſt -ce ainſi qu'on me traite!
BELISE .
Mon époux ! ... battons la retraite ....
CLEON à Acaste .
J'ai fait le rôle d'un nigaut.
C'eſt vous qui cauſez ces mépriſes .
En me diſant un mot tantôt ,
Vous épargniez bien des ſottiſes.
Ce couplet contient la critique de l'Acte
qui finit par cet autre où Cléon donne ſa
fille à Acaſte en reconnoiſſance de la liberté
qu'il lui doit.
Allons , prenez
\
la;
Elle vaut bien ſa mère ...
Ma fille , tu payras par-là
Les dettes de ton pere .
Ajoûtons une réflexion à la critique ſen
ſée des deux jeunes Auteurs : comment
Cléon chargé du détail d'une fête ignoret'il
à qui il la prépare juſqu'au moment
de fon exécution ?
Le deuxième Acte eſt rempli par Isabelle
veuve coquette aimée par un Officier & par
un Financier qu'elle amuſe ſans vouloir
prendre des liens plus ſérieux. Elle ouvre la
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE.
Scéne par l'éloge du veuvage : ſa ſuivante
lui dit :
Jamais beauté n'eût tant de gloire ;
Faut-il que le veuvage ait pour vous tant d'appas ,
Et qu'un ſecond hymen ne vous en offre pas ?
Ce dégoût eſt ſi grand que j'ai peine à le croire.
Vous trompez un jeune Officier ;
Eſt-il , est-il de plus aimable emplette?
Vous êtes fourde aux voeux d'un Financier ;
Quededucats perdus ! ( bis) Ah ! quejelesregrette.
(Cet air eſt joliment parodié de Ja
mais la nuit ne fut fi noire de Ragonde ;
il a été très-bien exécuté par M. Astrodi;
Mlle. Caroline joue le rôle d'Officier avec
les graces qu'elle fait briller dans tous les
rôles qu'elle entreprend.
Le Financier donne une fête à la veuve ,
où Arlequin habillé en vendeuſe de petit
métier chante une ronde à qui les Auteurs
avouent modeſtement devoir la plus grande
partie du ſuccès de leur Piéce ; cette ronde
ſe débite très-bien à la Comédie Italienne.
Voici le ſujet de la troiſiéme entrée qui
s'intitule la Femme.
Dorante époux de Caliſte vit une nuit
dans un Bal un maſque , & en devint fortement
amoureux ſans le connoître ; il lui
propoſe de lui donner le Bal chés lui penSEPTEMBRE
1745. 153
dant l'absence de ſa femme qu'il a pris ſoin
d'éloigner ; elle l'accepte & entre ſur la
Scéne un maſque à la main , par ce coupler.
Amour , quel aimable avantage
D'occuper un coeur fans partage !
Mon époux comble mon eſpoir :
Epris d'une flâme nouvelle
Il croit manquer à ſon devoir ,
Et cependant il eſt fidelle ,
Sans le ſçavoir.
Mlle. Silvia qui jouoit le rôle de Califte
, yy a ſemé avec difcernement toute la
délicateſſe de ſon jeu .
Dorine ſa ſuivante arrive en colere , &
dit à Califte que ſon époux la trahit &
qu'il prépare dans ſa propre maiſon un Bal
à ſa nouvelle maîtreſſe ; Caliſte lui répond ,
Je ſuis ſous un nom emprunté
L'objet de ſa légere té :
De moi Dorante eſt enchanté ,
Ainſi je gagne d'un côté
Ce que je perds de l'autre.
DORINE.
Voilà les hommes !
De ſa femme on eſt bien-tôt las ;
C'eſt la mode au fiecle où nous ſommes ;
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
On veut celles que l'on n'a pas ;
Voilà les hommes !
Dorine apperçoit dans le Bal Arlequin
fon mari , & pour voir s'il n'eſt pas auffi
inconſtant que ſon maître , elle l'agace conftmment
; Arlequin rejette opiniatrément
ſes careffes , & lui dit que ſa femme eſt
un dragon qui le dégoûte non-feulement
d'elle même mais encore de ſon ſexe
entier.
Leur Scéne eſt terminée par ce couplet
fur le Carillon de Dunkerque , débité finement
par Made. Deshayes & M. Carlin,
ARLEQUIN .
Qui ; ma très-digne épouſe
En malice en vaut douze ;
Pour fuir cette honeſta
J'irois juſqu'en Canada.
DORINE .
Puis qu'elle eſt ſi mauſſade ,
Pourquoi la ménager ?
Sans craindre d'algarade
Un époux peut changer.
ARLEQUIN.
En lui faiſant affront
Je craindrois pour mon front.
:
SEPTEMBRE 1745 . I55
DORINE.
Il a bien répondu ;
Il a de la vertu .
Que de maris ici
Qui ne penſent pas ainſi !
On ne peut mieux finir que par la muſette
de M. Blaiſe ſi connu par une foule
prodigieuſe d'airs neufs & charmans qui lui
méritent le titre de Mouret de ce tems.
Dorante preſſe Caliſte de ſe démaſquer ;
elle le refuſe & lui demande ce que dira
Caliſte , fi elle apprend qu'il eſt volage.
Dorante eſt déconcerté , & cependant promet
d'oublier Caliſte ; elle fe démafque &
Dorante quoique fort ſurpris , prend bientôt
un air riant , & exprime ainſi la joye
qu'il a de trouver ſa femme dans ſon amante.
AIR. La Musette de M. Blaiſe.
Qu'il m'eſt doux
De n'aimer que vous !
Si l'hymen m'accuſe ,
L'Amour n'excuſe ;
Qu'il m'eſt doux
De n'aimer que vous !
Votre aimable rufe
Fait un amant d'un époux.
מס
Gvj
136 MERCURE DE FRANCE.
Mon erreur
Ne vous fait point d'outrage ,
Et mon coeur
Conſtant , quoique volage ,
Pour vous rendre hommage
Dans de nouveaux noeuds s'engage.
Je vais ſans partage
Dire à vos genoux ,
Qu'il m'eſt doux &c.
Nulle crainte ,
Déſormais nulle plainte ,
A nos feux
Ne portera d'atteinte i
Toujours amoureux ,
Toujours heureux ,
Comblons nos voeux.
C'eſt mon coeur qui ſans feinte
Vous dit par mes yeux ,
Qu'il m'eſt doux &c .
Une apologie ſi galante méritoit le par
don; Dorante l'obtient , & Caliſte trouve
fon bonheur dans l'infidélité de ſon mari.
Le Lundi .... Septembre un Acteur Italien
, bon Pantomime , à débuté dansle rôle
de Scaramouche dans une Piéce Italienne
intitulée la Vengeance de Scaramouche.
Onadonné les Métamorphoses de Scardmouche,
Comédie , où l'Acteur nouveau ſe
SEPTEMBRE 1745 . 157
diftingue avantageuſement dans pluſieurs
rôles divers .
Le mardi 28 on a repréſenté pour la pre
miere fois Coraline protectrice de l'innocence.
SUITE DES OPERATIONS
de l'armée du Roi , au Camp de Melis
L
près de Lippeloo le 19 Août 1745
Es ennemis ayant pouffé hier un détachement
d'Infanterie&de Huffards en deça du Canal
de Bruxelles , ony a fait marcher quelques Coma
pagnies deGrenadiers & de Dragons qui ont obli
gé ce détachement de repaſſer le Canal.
Des Déſerteurs qui ſont arrivés cette nuit du
Camp des ennemis ont rapporté que la Cavalerie
Angloiſe & Hanoverienne a fait un mouvement
pour ſe porter ſur ſa droite vis-à- vis du grand &
du petit Wilbrock.
Les batteries ayant été achevées devant Often
de , on a commencé à tirer hier à 10 heures du
matin avec 28 piéces de canon & 24 mortiers .
On travaille à la conſtruction d'une autre batterie
de 9 piéces de canon & de 16 mortiers à la pointe
des Dunes du côté de Limoris . La deſtination de
cette batterie eſt de battre l'entrée du Port. 11
y a eu 4 hommes de tués & 9 de bleſſés .
Au Camp de Melis près de Lippeloo en Bras
bant le 20.
On a commandé ce matin pluſieurs détache
imens pour protéger l'arrivée des convois & gara
der les magaſins des différentes fournitures que les
158 MERCURE DE FRANCE.
communautés ſe ſont engagées d'y faire porter pour
le Camp.
Nos batteries devant Oftende ont tout le fuccès
déſirable. Le feu des ennemis eft beaucoup
ralenti. La batterie de bombes qui eſt à la pointe
de Limoris a fait couler à fond un bâtimentAnglois,
qui étoit chargé de chevaux de la garniſon qué
les ennemis vouloient ſauver . On a formé dans
les Dunes à la gauche de l'attaque un cavalier
d'où lon voit l'avant chemin couvert , enforte qu'on
eſpere de pouvoir s'y loger inceſſamment.
Il y a eu 6 foldats de tués , & 10 de bleſſés.
Mrs. de Castelnau & de la Marck , l'un Lieuténant
& l'autre Sous-Lieutenant du Régiment de
Crillon , & la Bastide Lieutenant au Régiment
d'Artillerie font du nombre de ces derniers .
La premiere tranchée a été montée la nuit du
17 au 18 par M. de Contades Maréchal de Camp ,
ayant ſous ſes ordres M. de Chambonas Brigadier ,
2 Bataillons & 2 Compagnies de Grenadiers. Elle
a été relevée le 19 par M. d'Armentieres Maréchal
deCamp & M. de Crillon Brigadier avec le même
nombre de Bataillons & de Compagnies de Grenadiers
; 12 Compagnies de Grenadiers Royaux
ont relevé le même jour les poſtes dans les Dunes .
Au Camp de Melis près de Lippeloo en Brabant
le 21 .
Le Corps commandé par M. le Marquis de ClermontGallerande
qui étoit à Chievres a quitté ſon
Camp aujourd'hui pour ſe porter ſur Enghien.
La difette des vivres & des fourages eſt trèsgrande
dans l'armée des ennemis , & les maladies
commencent à s'y faire ſentir.
Un détachement des Graſſins compoſé de 3
troupes de 30 hommes chacune & d'une Compa
SEPTEMBRE 1745 . 159
gnie deGrenadiers ayant été pour reconnoître le
Chateau de Grimbergem a été attaqué à une
lieue de Bruxelles par un Corps fort ſupérieur ;
le Combat a été très-vifpendant prèsde 2 heures ;
les Graffins y ont beaucoup perdu tant en tués
qu'enprifonniers.
Le travail de la nuit du 19 au 20 devant Often
de a été confidérable ; on s'eſt porté en avant de
la derniere parallele tant par la droite que par la
gauche , & l'on s'eſt établi ſur la droite de l'avant
chemin couvert ; une flaque d'eau que l'on
a rencontré vers le centre de la parallele a obli
gé de changer l'alignement de la ſappe. La flaque
a été bordée & il a été établi à la gauche
un cavalier qui rend maître de cet avant chemin
couvert .
Le feu des ennemis a été très-vif en bombes
& en grenades jettées par des mortiers & en
mouſqueterie. Ils ne tirent plus que de 4 à s
piéces de canon. Ily a eu dans la journée du 19
& pendant la nuit 4 hommes de tués & 21 de
bleffés . M. de Lirmcourt Capitaine du Régiment
des Grenadiers Royaux de la Tour a été tué.
Mrs. de Bullau Lieutenant-Colonel du Régiment
de Lovendal , de l'Etang Lieutenant-Colonel à
la ſuite du même Régiment , de Castelnau Capitaine
au Régiment de Crillon, le Chevalier du
Meſnil Lieutenant audit Régiment , &Dadonville
Lieutenant des Grenadiers Royaux ont été bleſſés .
Au Camp de Melis le 22 .
Lesennemis font travailler à un Fort un peu au
deffus d'un moulin qui ſe trouve ſur la droite du
Canal pour aller à Vilvorden ; 1600 chevaux Anglois
ont paffé la Rupel pour s'approcher de l'Ef
160 MERCURE DE FRANCE.
caut, &les Hollandois ont fait un mouvement ene
ſe refferant vers le centre de leur armée.
On a établi dans la nuit du 20 au 21 devant
Oftende 2 batteries de canon , l'une de 3 piéces&
l'autre de 4 à l'extremité de la droite du travail
qui avoit été fait la nuit précédente , & on
formé au delà de ce travail un crochet pour placer
des troupes à portée de proteger ces 2 bat
teries.
a
Vers la gauche on a porté en avant du même
Ouvrage une ſappe dansla longueur de 20 toiſes
vers l'eftrant , & de là la ſappe a été rétournée
vers le bord de la flaque d'eau qui occupe unc
grande partie de l'étendue de l'attaque.
Il y a eu 7 foldats tués & 14 bleſſés.
Au Camp de Melis le 23 .
Il a été fait cette nuit ſous les ordres de M.
le Comte de Danois un détachement fur les poftes
que les ennemis occupent en deçà du Canal de
Vilvorden. M. de Danois a fait attaquer à la
pointe du jour un des Châteaux de Grimbergem
dont la garniſon compoſée de 3 Officiers& de 100
Hanoveriens s'est rendue priſonnière de guerre.
Les Compagnies de Grenadiers & de Piquets
ſe ſont enfuite préſentées devant l'autre Château
avec4piecesdecano'n, maisl'artillerie n'ayant fait
que très-peu d'effet contre la muraille de ce Château
, M. de Danois a fait rentrer ſon détachement
dans le Camp.
L'avant chemin couvert n'occupant qu'une partiedu
front attaqué à Oftende depuis le milieu
de la flaque d'eau juſqu'au grand cirque on a pris
le parti de ſe porter directement vers le chemin
couvert parune ſappe de bout avec des traverſes
SEPTEMBRE 1745. 161
tournantes en débouchant vers la gauche de la 2e
parallele ; on seſt aligné ſur le dedans de la face
de la contregarde au devant du Bastion , à la
gauche de l'attaque. Cette ſappe a été pouffée dans
la nuit du 21 au 22 affés près du chemin couvert
& on a établi une nouvelle batterie des pieces
de canon dans le mileu de la ſeconde parallele .
Ily a eu dans la journée&dans la nuit 6 hommes
tués & 30 de bleſfés.
Meſſieurs de Gramont & de Hauteporte , Ca
pitaines au Régiment de Crillon ont été bleſſfés
légerement.
Au Camp de Melis le 24.
L'attaque du chemin couvert d'Oſtende dans
le ſaillant de la gauche ayant été entrepriſe dans
lanuit du 22 au 23 , elle s'eſt exécutée de la part
de nos troupes avec tant d'ardeur & de fermeté
qu'elles s'y ſont établies non obſtant la vigoureuſe
défenſe des ennemis qui étoient encore animés
par la précence du Gouverneur de la Place qui
les commandoit , mais ayant vû que les efforts
qu'il avoit fait faire à ſa garniſon n'avoient på
empêcher notre logement ,& le foffé de la Place
n'étant rempli que de 3 pieds d'eau au plus , il a
fait arborer le drapeau blane ſur les 9 heures du
matin.
La capitulation porte que la garniſon forrira
Vendredi 27 avec les honneurs de la guerre &
même par la brêche ſi le Gouverneur le juge à
propos , & qu'elle ſera conduite par une eſcorte
convenable juſqu'au territoire Autrichien .
Le Régiment de Crillon a pris poſſeſſion ſur les
4heures après midi de la porte de cette Place
dite de Gand,
:
162 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt M. le Comte d'Herouville Maréchal de
Camp qui étoit de tranchée avec M. de Chambonas
Brigadier , Colonel du Régiment d'Eu. Il avoit
fous ſes ordres les ter. & ze . Bataillons de Séédorff
& 6 Compagnies de Grenadiers , dont uné
du Régiment d'Eu , les 3 de Séédorff , celle du
premier Bataillon de la Cour-au-Chantre & une
des Grenadiers Royaux.
Il y a eu environ 200 hommes tués ou bleſſés ;
l'ennemi a beaucoup plus perdu , & on lui a fait
près de 100 hommes priſonniers dont 4 Officiers.
On ne ſçait point encore exactement le détail
des Officiers de nos troupes qui ont été bleſſfés.
Au Camp de Melis le 25 .
Nos troupes ont pris poffeffion de la porte
d'Oſtende'dite la porte de Gand , comme on l'a
marqué dans le bulletin d'hier ; ce font les 3
Compagnies de Grenadiers de Crillon qui y ont
été établies avec 2 ſentinelles en dedans de la
Ville ; 6 Compagnies de Grenadiers Royaux & 6
Piquets d'Infanterie ont été mis à portée de communiquer
avec cette Garde. >
On travaille au tranſport de l'artillerie & à
toutes les diſpoſitions néceſſaires pour le ſiége de
Nieuport .
Le Roi a appris la nouvelle de la reddition de
Tortone , dont le Gouverneur a fait retirer le 14
de ce mois la garniſon dans le Château .
S. M. a donné au Chevalier de Montboiffier le
Régiment de Gondrin vacant par la nomination
de M. le Duc d'Antin a celui de Picardie.
SEPTEMBRE 1745 . 163
Au Camp de Melis le 26.
Par le détail qu'on vient de recevoir des Offi
ciers & foldats qui ont été tués & bleffés à l'at
taque du chemin couvert d'Oftende le nombre
des foldats tués eſt de 120 & celui des bleſſés eſt de
212 , dont le plus grand nombre l'eſt fort légere
met.
Les Officiers qui ont été tués ſont Mrs. de Galatin
Capitaine , & de Martine Lieutenant des Grenadiers
du Régiment de la Cour-au-Chantre , &
de Ricard Lieutenant en ſecond au Régiment de
Crillon.
Les Officiers bleſſes ſont Mrs. Brindelé Capitaine-
Lieutenant des Grenadiers du Régiment de
la Cour-au-Chantre , de Gugger , de Riſſelhouber
& de Richeinſten tous trois Lieutenans des Grenadiers
du même Régiment ; de Bord Lieutenant
en ſecond des Grenadiers du Régiment d'Eu
d'Himel Capitaine des Grenadiers du Régiment
de Séédorff , Deſtouches , de Charnacé , de Serhicourt
, Odoul , Bridouch , de Millau , de Lomares
, de Croiſilles Capitaines des Grenadiers
Royaux ; & Mahault , le Maire & de la Gaye
Lieutenans du même Régiment.
Le Chevalier d'Allot Aide-Major Général &
Mrs. de Marfolles , de Moulciau , & de Saveurs
Ingénieurs ont auſſi éré bleffés.
Les ennemis font de fréquens détachemens pour
obſerver nos mouvemens , mais qui ne s'éloignent
pas de leur Camp & qui reſtent peu de tems de
hors,
Le Régiment des Volontaires de Saxe a été
envoyé ce matin à Gramont pour faciliter l'établiſſement
des magaſins de fourages que l'on fait
164 MERCURE DE FRANCE
à Ninoven & à Aloſt ; ona fait marcher pour le
mêmeobjet 2 Bataillons du Régiment deDieſback
qui feront rendus aujourd'hui àGramont.
Au Camp de Melis le 27.
La garniſon d'Oftende eſt ſortie ce matin ; elle
étoit compoſéedes Bataillons Anglois,d'un BataillonHollandois,
de 2 Compagnies de Grenadiers du
Régiment de Prié au ſervice de la Reine d'Hon
grie & de 209 canoniers. Il s'eſt trouvé dans
cette Place & dans le Fort de S. Philippes qui
en dépend , 182 piécesde canon dont 34 de fonte ,
32 mortiers ou pi rriers , 36 mille boulets , 1200
bombes , 8000 grenades, 300 milliers de poudre
& 52 milliers de plomb .
M. le Comte de Lowendal a détaché hier du
Corps de troupes qu'il commande soo hommes
d'Infanterie & so Dragons pour marcher du côté
de Nieuport , & prendre poſte à portée des Forts
de cette Place.
Le Roi part d'ici Mercredi prochain pour aller
àGand enpaſſant par Dendermonde ; S. M. ſe
rendra le lendemain Jeudi à Bruges , Samedi à
Courtrai , Dimanche à Lille , Lundi à Roye en
prenant ſa route par Arras , & Mardi à Paris,
Au Camp de Melis le 28.
Les ennemis ſont toujours occupés à ſe retrana
cher dans leur Camp. Tous les Payſans des end
virons de Bruxelles retirent leurs grains dans cette
Ville.
Onn'a point encore reçû au départ de la Poſte
des nouvelles de Nieuport.
SEPTEMBRE 1745 . 165
M. le Maréchal & M le Chevalier de Belleifle
s'étant embarqués le 24 de ce mois à Douvres ,
ſont arrivés lelendemain à Calais d'où ils ſe ſont
rendus au quartier du Roi. Ils ont eu l'honneur de
faire ce matin leur cour à S. M .; l'exécution du
Cartel avec le Roi d'Angleterre n'ayant été res
tardée qu'à l'occaſion de leur détention . S. M. a
donné ſes ordres pour la reſtitution des priſonniers
Anglois qui feront aſſemblés à Verdun pour aller
de là à Luxembourg .
Au Camp de Melis le 29 .
M.le Marquis de Chambonas a été nommé pour
commander dans Oftende où ſont entrés les ters
Bataillons des Régimens d'Eu & de Lovvendal
La route le long de la mer par le Canal de
Nieuport ayant été reconnue trop difficile pour le
paſſage des troupes & de l'artillerie qui doivent
être employées au fiége de cette Place , on s'eſt
déterminé àprendre celle qui paſſe par Leffingue ,
Slip & Scorback: les troupes fe font miſes hier
en mouvement pour marcher par cette route , &
feront rendues demain au tour de Nieuport. On
a fait partir en même tems toute l'artillerie avec
unconvoiconſidérable de gabions &de faſcines.
M de Lujeac Colonel du Régiment de Beauvoifis
a été détaché avec 700 hommes ſous fes ordres
pour aller garder les digues que la garnifon de
Nieuport pourroit entreprendre de couper pour
augmenter l'inondation dans le Pays .
Au Camp de Melis le 30.
On a déja fait avancer vers Nieuport 10 piéces
166 MERCURE DE FRANCE,
de canon de 24 , huit de 16, un pareilnombrede
piéces de 12 , 6 pierriers & 2 obuts , avec les
affuts néceſſaires& les munitions.
Le Roi a monté à cheval avec Monſeigneur le
Dauphin ſur les 3 heures après midi & a parcouru
les 2 lignes de fon armée.
AGand ce ver. Septembre.
LeRoi eft parti ce matin du Camp de Mélis& eſt
arrivé ici ſur les 8 heures du foir. S. M. a paffé
par Dendermonde où elle a diné. Elle part de
main pour ſe rendre à Bruges.
OPERATION de l'armée du Roi cam,
pée devant Nieuport.
Le Comte de Lovvendal , en conféquence des
ordres qu'il avoit reçus du Roi après le ſiége
d'Oftende , de former celui de Nieuport , fit prendre
poſte le 28 Août par des Grenadiers & par
desDragons autour de cette Place , devant laquelle
le reſte des troupes deſtinées au fiége arriva
le 30 & le 31 .
Ce Lieutenant Général alla le 30 reconnoître
les environs de la Ville , & ayant trouvé qu'elle
n'étoit acceſſible que par la partie des Dunes , qui
n'étoit point couverte par l'inondation , il ſe dé
termina à diriger par là ſon attaque , & à attaquer
en même-tems le Fort de Vilvvort.
Lanuit du 31 Août au ver. de ce mois la tranchée
fut ouverte, & on forma une parallele au
delà de laquelle on avança une communication
juſqu'à 150 toiſes de la Place : on établit la même
puit , pour batttre le Fort de Vilyyort , ſitué fur
SEPTEMBRE 1745 . 167
les Dunes du côté du Port , une batterie de4pieces
de canon , & deux de 4 mortiers chacune. Ces
deux dernieres commencerent à tirer le lendemain
à une heure après midi , & la premiere le
2 de ce mois .
La tranchée , qui avoit été montée le 31 par
16 Compagnies de Grenadiers pour l'attaque de
Ville , & par 4pour l'attaque du Fort Vilvvort ,
fous les ordres du Comte de la Marck , Maréchal
deCamp, fut relevée le rer. de ce mois par le Marquis
de Contades , Maréchal de Camp , avec un
pareil nombre des troupes. Pendant la nuit on
travailla à une nouvelle communication de 120
coiſes , & l'on prolongea de so un épaulement
qui avoit été élevé dès la nuit du 30 au 3. A
l'attaque du Fort on fit une parallele circulaire
de 40 toiſes , & une communication de 30.
Le premier bataillon du Régiment de Crillon
& 10 Compagnies de Grenadiers Royaux monterent
lea la tranchée de l'attaque de la Ville, fous
les ordres du Marquis d'Armentieres , Maréchal de
Camp , & elle fut relevée à l'attaque du Fort par
M. de Lujeac , Colonel , avec 2 Compagnies de
Grenadiers Royaux & 300 fufiliers de 6 Piquets
différens .
La nuit du 2 au 3 500 travailleurs , commandés
pour la grande attaque , formerent une ſeconde
parallele avec ſes communications , & l'on établit
trois batteries , chacune de 6 piéces de canon ,
&une de & mor iers . Cent-cinquante travailleurs ,
employés à l'attaque du Fort de Vilvvort , ajoûterent
à la tranchée de cette attaque pluſieurs
boyaux qu'on porta juſqu'à une chauffée .
M. de Séédorf , Maréchal de Camp , releva le
3 la tranchée devant la Ville avec 12 Compagnies
deGrenadiers , & le ſecond bataillon du Régi
168 MERCURE DE FRANCE,

ment de Crillon : celle devant le Fort fut mon
tée par 6 Piquets & 2 Compagnies de Grenadiers,
Les ennemis ayant abandonné ce Fort la nuit ſui
vante on s'en empara , & Pon établit la commu
nication fans perdre un ſeul homme,
La tranchée fut montée le4 par 11 Compagnies
de Grenadiers & par le troifiéme Bataillon dụ
Régiment de Crillon , ſous les ordres du Comte
de la Suze, Maréchal de Camp. On pouſſa pendant
la nuit une Sape de 100 toiſes en avant fur
le Fort de l'Ecluſe , & l'on travailla à l'établiſ
ſement d'une nouvelle batterie de 5 piéces de
canon dans le chemin couvert du Fort de Vil
vvort , ainſi quà celui d'une batterie de 4mor
tiers dans la tranchée de la communication , pour
battre le premier de ces deux Forts ,
Le sau matin le Gouverneur de Nieuport a fait
battre la chamade & arborer le drapeau blanc fur
le Fort de l'Ecluſe , & la capitulation , qu'il a fait
demander , lui ayant été refuſée , il a conſenti
de ſe rendre priſonnier de guerre avec ſa garni
fon. Il n'y a eu à ce fiége de la part des François
que so hommes tués ou bleffés. Le Roi a reçû la
nouvelle de la priſe de Nieuport par le Chevalier
d'Herouville Capitaine dans Régiment de Bour
gogne , lequel ayant été dépêché à S, M. par le
Maréchal Comte de Saxe a joint le Roi à Roye.
OPERATION de l'armée du Roi cam
pée devant Aloft,
L'armée du Roi , qui eſt reſtée depuis le départ
de S. M. pour retourner à Paris , dans le camp
qu'elle occupoit près du Château de Mélis , ayant
confommé tous les fourages qui étoient aux envi
rons
SEPTEMBRE 1745. 169
rons , ſe mit en marche le 7 de ce mois ſur 6
colonnes pour repaſſer la Dendre & pour ſe
raprocher d'Aloſt . Elle a actuellement ſa droite
apuyée à Ninove & fa gauche à Aloſt , où le
Maréchal Comte de Saxe a établi ſon quartier .
Le Duc d'Harcourt eft campé avec le Régiment
Royal des Carabiniers & la Brigade de Royal
Rouffillon fous Dendermonde , qu'on continue de
mettre en état de défenſe .
Quelques Partis fortis de Mons & de Charleroy
ayant fait des courſes du côté de Maubeuge , le
Maréchal Comte de Saxe a détaché le 10 de l'armée
le premier & le troiſiéme Bataillons du Régiment
de Bouzols , le premier & le troiſiéme Eſcadrons
du Régiment Mestre de Camp Général , & il les
a envoyés à Beaumont ſous les ordres du Comte
de Relingue , Maréchal de Camp. Le deuxiéme
Bataillon du Régiment de Bouzols & le ſecond
Eſcadron du Régiment Mestre de Camp Général
ont marché en même-tems à Philippeville , où
ils feront aux ordres de M. de la Motte , Maréchal
de Camp. Le Régiment de Fleury Infanterie &
celui de Dragons de Septimanie ont été envoyés
à Maubeuge. Pour couvrir la marche de ces détachemens
, & pour empêcher les garniſons de
Mons , de Namur & de Charleroy de les inquieter
ou de faire des courſes ſur la frontiere , le Marquis
de Clermont Gallerande Lieutenant Général eft
parti de ſon camp d'Enghien , & il a marché
pour ſe rendre à Nivelle avec le Corps de troupes
qu'il commande & au quel on a joint 7 Bataillons
d'Infanterie & le Régiment de Graffin .
La réſolution ayant été priſe de garder la Ville
de Gramont , le Maréchal Comte de Saxe ya
envoyé 2 Bataillons du Régiment de Dieſback
avec celui des Uhlans , & ces 2 Régimens
H
170 MERCURE DE FRANCE.
qui font un Corps de 2400 hommes feront ſous les
ordres de M. de Dieskau , Meſtre de Camp de Cavalerie
& Lieutenant-Colonel du Régiment des
Uhlans .
M. de Gravel Maréchal de Camp est allé commander
à Givet .
Le Roi etant parti le 1. de ce mois de ſon
quartier du Château de Melis près de Lippeloo , S.
M. alla dîner à Dendermonde où après avoir reçû .
l'hommage des Magiftratselle defcendit à l'Eglife
Collégiale dans laquelle le Roi affifta au Te Deum.
Le même jour S. M. alla coucher à Gand , & elle
y fut reçûe avec les mêmes cérémonies obſervées
le jour qu'elle avoit fait ſa premiere entrée dans
cette Ville .
Le Roi en partit le lendemain dans la barque
que les Magiftrats lui avoient fait préparer , & il
arriva le foir à Bruges .
S. M. s'embarqua le 3 au matin ſur le Canal
qui conduit de Bruges à Oftende , & lorſqu'elle
fut arrivée vis-à-vis du Fort de Plaffendal elle
monta à cheval pour ſe rendre à Oftende. Elle
defcendit à l'Egliſe Paroiſſiale à la porte de laquelle
elle fut reçûe par l'Evêque de Bruges qui
la complimenta & la conduiſit dans le Choeur où
le Te Deum fut chanté. Au fortir de l'Egliſe le
Roi ſe rendit fur le bord la Mer & examina les
attaques formées par ſes troupes contre la Place
dont elle fit le tour pour en voir toutes les fortifications.
Le même jour le Roi retourna coucher à
Eruges dont les habitans ſe ſont encore plus em-
Freffés qu'au premier paffage du Roi dans leur Ville de timoigner leurs ſentimens pour S. M.
& de faire paroître la joye parfaite que leur inf
piroit fapréſence.
SEPTEMBRE 1745 . 171 .
Le Roi étant parti de Gand le 4 au matin alla
coucher à Courtray.
S. M alla le lendemain à Lille , ou étant arrivée
de bonne heure elle vit l'après midi la Citadelle
. Le foir la Ville fut entierement illuminée
& les habitans qui avoient élevé ſur le paſſage
du Roi deux Arcs de tryomphe , n'ont rien oublié
pour recevoir dignement le Roi.
Le 6 le Roi partit de Lille vers les 7 heures
du matin , & ayant paffé par Arras , S. M. alla
coucher à Roye d'où elle eſt arrivée à Paris le
lendemain vers les 4 heures après midi .
Les Villes & tous les endroits par leſquels le
Roi a paffé dans ſon voyage ont célebré la préfence
de S. M. par des illuminations , par toutes
les autres marques de réjouiſſance & par ce qu'ils
ont crû capable d'exprimer leur amour pour leur
Maître , & à quel point ils s'intéreſſoient à ſa
gloire ainſi qu'à la proſpérité de ſes armes.
Jour de l'arrivée du Roi à Paris.
Le Mardi 7 Septembre jour de l'arrivée du Roi
àParis fut annoncé au peuple par une décharge des
boëttes & des canons de la Ville à 5 heures du
matin& par la cloche de l'Hôtel de Ville qui fonna
toute la journée.
Le Corps de Ville qui avoit été prendre M. le
Gouverneur de Paris en ſon Hôtel ſe rendit à la
porte S. Honoré , & fur les 11 heures & demie
Madame la Dauphine arriva , qui fut reçûe au bruit
des boëttes & des canons de la Ville ; le Corps
de Ville fut conduit à fon caroffe par M. Desgranges
Maître des Cérémonies & préſenté par
M. le Duc de Geſvres Gouverneur de Paris ; cette
Princeffe fut complimentée par M. de Bernage
1,1
172 MERCURE DE FRANCE.
Prevôt des Marchands. La Ville avoit fait dreffer
à la porte S. Honoré un Amphitéatre de Peinture
qui renfermoit des Joueurs d'Instrumens , &
une autre décoration de Peinture de laquelle cou
loit du vin en abondance , & d'où on diftribuoit
beaucoup de viande & de pain. Madame la Dauphine
trouva encore ſur fa route près du Convent
des Capucins une pareille fontaine & orquestre ,
&une dans la Place du petit Carouzel
A une heure après midi la Reine arriva à la
porte S. Honoré au bruit des boëttes & des canons
de la Ville , & le Corps de Ville conduit .
parM. Desgranges Maitre des Cérémonies & pré
ſenté par M. le Duc de Geſvres eût l'honneur
de complimenter S. M. , M de Bernage portant
Ja parole. Ily avoit de pareilles fontaines & orqueftres
que ci-deſſus ſur ſa route pour aller aux
Thuilleries.
Le Corps de Ville alla reconduire M. le Gouverneur
en fon Hôtel & s'en revint à l'Hôtel de
Ville , & fur les 2 heures & demie il fut repren
dre M. le Gouverneur & alla ſe rendre à la porte
S. Martin .
La Ville avoit fait préparer une Maiſon à la
Villette au cas que le Roi eut voulu ſe repoſer
avant que d'entrer dans Paris ; cette Maiſon étoit
bien ornée & pourvûe de toutes choſes.
Le Roi arriva à la barriere du Fauxbourg S. Martin
fur les 4 heures. Cette barriere avoit été jer
tée bas pour la plus grande partie , & étoit re
couverte de panneaux de Peinture en Architecture
des deux côtés , dans le maſſif deſquels étoient
des orqueſtres à droite & à gauche ,& ces deux
côtés étoient terminés par deux obeliſques chargés
de Trophées,
Deux pieds droits de la Grille S. Martin avoient
SEPTEMBRE 1745. 173
été ſupprimés pour rendre le chemin plus large ;
les Grilles en avoient été dorées , & on avoit mis
des Vaſes dorés & des Trophées alternativement
fur les pieds-droits qui reſtoient .
Des deux côtés de la rue du Fauxbourg il y
avoit deux Fontaines de vin en décoration & deux
orqueſtres où il ſe fit lors du paſſage de S. M.
grande diftribution de pain& de viande.
Lorſque le Roi approcha de la porte S. Martin
les boëttes & les canons de la Ville qui étoient
fur le rempart tirerent & furent renouvellés pendant
toute la route dans Paris& fon arrivée aux
Thuilleries .
Entre la Grille & la porte S. Martin le Roi
trouva fur fon paſſage attenant la Grille en dedans
la Compagnie des Chevaliers de l'Arquebuſe
fous les armes , enſuite une Compagnie des Gardes
de la Ville compoſée de 100 hommes à cheval
ſur deux files de droite & de gauche , les deux
autres Compagnies de la Ville à pied , les Suiſſes
de M. le Gouverneur & la Compagnie de ſes
Gardes qui joignoient la porte.
Le Corps de Ville qui étoit en dehors de la
porte S. Martin fut conduit au caroffe du Roi
par M. Desgranges Maître des Cérémonies &
préſenté par le Duc de Geſvres , & eut l'hon
neur de rendre ſes reſpects au Roi un genouil
en terre , M. de Bernage Prevôt des Marchands
portant la parole.
S. M. paſſa ſous la porte S. Martin. Cette porte
étoit revetue du côté du Fauxbourg d'une décoration
peinte à freſque où l'ordre ionique préſidoit.
Dans cette décoration on avoit conſervé les trois
portes en plein ceintre qui décorent l'édifice de
pierre , & on avoit placé entre leurs trumeaux
une colonne devant un pilastre , & fur les ex
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
trémités de cette décoration , on en avoit groupé
deux au deſſus de l'entablement deſquelles
étoient deux grands médaillons ornés d'attri
buts militaires , &dans chaque médaillon des basreliefs
feints de bronzedoré repréſentant la victoire
de Fontenoy ; les deux colonnes du milieu faifoient
avant corps & fur leurs extrémités ſupérieures
étoient placées les armes du Roi , le
tout colorié & rehauffé d'or .
Au deſſus des deux petites portes , ſur une
corniche qui leur ſervoit d'amortiſſement , étoient
des Caffoletes qui exaloient des parfums .
Onvoyoit aubas des colonnes groupées placées
aux extrémités de cet Arc de tryomphe d'un
côté la Justice & l'Abondance en marbreblanc ,
& de l'autre la Force & la Prudence .
Au deſſus de cet ordre ionique dont les colonnes
de breche violette avoient trois pieds de
diametre & dont les bazes & les chapiteaux modernes
étoient de bronze rehauffé d'or , regnoit
l'entablement de cet ordre dont la corniche &
l'architrave étoient de bronze & la friſe de même
matiere que les colonnes. Tout cet entablement
qui faiſoit reffaut fur les colonnes portoit un
attique ſur l'extrémité du quel étoient des grou
pes d'enfans repréſentans des génies en marbre
blanc occupés à ériger des Trophées à la gloire
du Prince; au milieu de cet attique s'élevoit un
amortiſſement de marbre vert campan , ainſi que
tous ceux de cet Arc de tryomphe , ſur leſquels
étoient adoſſés les colonnes & les pilaftres de
breche violette. Cet amortiſſement étoit terminé
par un cheval pegaze de marbre blanc portant
une Renommée de même matiere.
Du côté de la Ville l'Architecture étoit beau
coup plus ſimple , tant afin de faire valoir celle
du côté du Fauxbourg que parce que cette des
SEPTEMBRE 1745. 175
niere ſe trouvoit moins expoſée aux yeux
de S. M. entrant dans cette Capitale. Cette décoration
étoit imitée toute de pierre d'une proportion
Tofcane ſans colonnes ni pilaftres , mais
compoſée ſeulement avec des corps de refend , des
chambranles des avants & arriere-corps qui
accompagnoient les trois portes que l'on avoit
confervées comme de l'autre côté ; deux figures
poſées ſur la retraite des extrémités inférieures
repréſentoient l'une Mars , & l'autre Hercule.
Au deſſus de cet entablement étoit élevé un
grand focle à l'extrémité du quel étoient placés des
groupes d'enfans qui s'occupoient à couronner cet
Arc de tryomphe de faiſceaux de lauriers entremêlés
de chênes ; ces faiſſeaux prenoient naif
fance dans des Cornes d'abondance qui ſervoient
de conſoles au piedestal par lequel cet Edifice
étoit terminé , & qui ſupportoit la Statue du
Roi dans un Char de tryomphe attele de quatre
chevaux imités de marbre blanc , ainſi que tous
les ornemens de ce couronnement ; au milieu
du piedeſtal étoit un bas - relief de bronze rehauf
fé d'or repréſentant la bataille de Fontenoy.
Les deux décorations s'uniffoient l'une à l'autre
par des retours &des embraſures de dix-huit
pieds d'épaiffeur & avoient de largeur 70 pieds
fur 92 d'élevation ; elles ont été exécutées en dix
jours de tems par Mrs. Tremblins le jeune & l'Abbé
qui en ont donné les deſſeins , & l'on peut dire
fans leur donner trop d'éloges que l'on doit à leur
activité & à leur intelligence la réuſſite d'un aufli
grand morceau qui a fait l'admiration de la Cour
&de la Ville malgré le peu de tems qu'ils ont eû
pour l'exécution .
Au dehors de la porte S. Martin il y avoit une
Fontaine de vin & une Orquestre & une au coin de
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
la rue Greneta. S. M. qui paſſa par la rue aux Ours
y trouva encore une Fontaine de vin & une Orqueſtre
, de même que dans la rue S. Denis au coin
de la rue aux Fers , & la rue de la Feronnerie
qui avoit été décorée par les ſix Corps des Marchands
devoit le lendemain ſervir à une magnifique
illumination. S. M. après avoir paflé au
travers de cette décoration trouva une Fontaine
de vin & une Orqueſtre au coin de la rue de la
Lingerie , une aucoin de la rue du Roule , &
paila ſous un magnifique Arc de tryomphe dreſſé
dans la rue S. Honoré près la rue de la Croix-despetits-
Champs : il y avoit deux Fontaines de vin
&deux Orquestres dans la Place du Palais Royal.
Etdans celle du Carouzel la Ville avoit fait conftruire
deux Fontaines de vin & deux Orquestres
d'une décoration Chinoiſe ,& qui s'accordoit avec
la décoration que les Menus plaiſirs de S. Μ.
avoient fait dreſſer vis-à-vis le Château des
Thuilleries .
Toutes les rues par leſquelles le Roi a paffé
étoient tapiffées & toutes les fenêtres décorées.
Le 8 S. M. ſe rendit en grand cortége à l'Egliſe
Métropolitaine à la porte de laquelle l'Archevêque
de Paris la reçût à la tête des Chanoines
en chapes , & après y avoir entendu la
grande Meſſe célébrée par l'Abbé d'Harcourt
Doyen du Chapitre ,elle aſſiſta au Te Deum auquel
l'Archevêque de Paris officia. Les Compagnies
Supérieures & les Corps qui font ordinairement
invités à ces cérémonies aſſiſterent à ce Te Deum .
Sur les 3 heures après midi le Corps de Ville
ſe rendit aux Thuilleries , & Mrs. Duboc &
Brion qui avoient été élus Echevins en l'Affemblée
générale tenue le 16 Août dernier prêterent
le ferment entre les mains de S. M.; le Scrutin
fut préſenté au Roi par M. Boula de Mareuil ,
SEPTEMBRE 1745 . 177
Avocat Général de la Cour des Aides , lequel
fit un très-beau diſcours .
Sur les 7 heures du ſoir on eût avis de l'ar
rivée de S. M. à l'Hôtel de Ville , alors les boëttes
& les canons de la Ville tirerent , & Mrs.
les Prevôt des Marchands & Echevins , le Procureur
du Roi & de la Ville , le Greffier & le
Receveur ayans à leur tête M. le Duc de Geſvres
furent au dehors de la barriere de l'Hôtel de Ville
rendre leurs reſpects à S. M. un genouil en terre .
La Reine étoit venue dans le même caroffe avec
Monſeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine
&Mesdames. Le Roi monta à l'Hôtel de Ville
précédé des Prevêt des Marchands , Echevins &
Officiers du Bureau de la Ville , & fut conduit
dans la grande Sale qui avoit été décorée magnifiquement
. Le Roi paſſa dans ſon appartement
, & le Duc de Geſvres y préſenta à S. M.
les Prevêt des Marchands , Echevins , Procureur
du Roi , Greffier & Receveur , auxquels le Roi
témoigna beaucoup de bonté.
,
Lorſque la nuir fut venue leurs Majeſtés paſſefent
dans la grande Sale d'où elles virent tirer
le feu d'artifice après lequel elles entendirent un
Concert de voix &d'inſtrumens . Le Roi ſoupa enfuite
à une table de 42 couverts avec la Reine
Monſeigneur le Dauphin , Madame la Dauphine ,
Mesdames de France , les Princeſſes du Sang &
les Dames qui avoient accompagné la Reine , Madamela
Dauphine &Meſdames , & il fut fervi par
lé Prévôt des Marchands. La Reine le fut par Madam
de Bon, fille du Prévôt des Marchands ; Monfeigneur
le Dauphin par le premier Echevin. Ma dame
la Dauphine par Madame de Chaumont. Mefdames
de France par le fecond & par le troifiéme
Echevins . Après le repas le Roi fut reconduit avec
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
les mêmes cérémonies qu'en entrant à l'Hôtelde
Ville , dont la cour ainſi que la place qui eſt visà
vis de cet Hôtel étoit illuminée avec beaucoup
de goût & de magnificence. La Ville avoit fait
éclairer tout le Quai neuf par une longue ſuitede
luftres & la face du Pont Notre Dame, qui eft du
côté de ce Quai , par huit filets de lumiere,
Le jour de la Fête donnée au Roi par la Ville
toutes les rues furent iiluminées , & celle de la
Feronnerie le fut magnifiquement par les ſix corps.
des Marchands qui avoient fait élever une décorationdont
le coup d'oeil formoit un ſpectacle frappant
, lequel ne le céda qu'à l'illumination faite le
même jour au Palais des Thuilleries .
Tous les Pilastres , toutes les Colonnes , les Cor
niches , les Architraves , le grand Tympan &
l'Attique de la Façade de ce vaſte Palais du côté de
la principale cour étoient deſſinés par des lumieres
ainſi que les Arreſtiers du Dôme , au-deſſus defquels
on avoit pratiqué ſur la Plateforme un amortiſſement
qui portoit un Globle de feu. La cour
étoit décorée uniformément ſur ſes deux flancs ,
& dans la face oppofée au Palais par des Pyramides
lumineuſes poſées ſur des piedeſtaux , entre
leſquelles on avoit mis des guirlandes de lampions.
De grands Ifs de figure différente placés auzourde
la Place du Carouzel y formoient une illumination
réguliere; un Arc detryomphede fix Arcades
entierement illuminé terminoit la Place dù
côté qui eſt en face du Palais des Thuilleries. Du
milieu de cet édifice s'élevoient un Obéliſque&
deux hautes Colonnes qui portoient des Fleurs de
Lys , & dans chaque Arcade étoit un Médaillon
repréſentant l'un des principaux travaux d'Her
cule.
--Le 9 au matin le Roi reçut le compliment du
SEPTEMBRE. 1745 . 179
Parlement à la tête duquel étoit M. de Meaupeou
Premier Prefident ; la Chambre des Comptes , la
Cour des Aides , la Cour des Monnoyes & le
Corps de Ville eurent auſſi l'honneur de complimenter
S. M. M. de Nicolay Premier Preſident
de la Chambre des Comptes; M le Camus Premier
Preſident de la Cour des Aides ; M. Chopin de
Gouzangré Premier Preſident de la Cour de Monnoyes
& M. de Bernage Prévôt des Marchands
porterent la parole
L'après-midi le Grand Conſeil , M. de Fontanieu
Conſeiller d'Etat , nommé par S. M. pour
préſider pendant cette année à cette Compagnie ,
étant à la tête , s'acquitta du même devoir. Le
Roi fut enſuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe ; M. Fromentin Recteur
parla pour l'Univerſité , & M. de Crebillon Di
recteur de l'Académie au nom de cette Compagnie.
Ils furent tous préſentés par le Comte de
Maurepas Miniſtre & Secretaire d'Etat & conduits
par le Marquis de Dreux Grand Maître des Céremonies
. Le ſoir le Roi , la Reine , Monfeigeur le
Dauphin & Meſdames de France ſe promenerent
dans le Jardin des Thuilleries , & auretour de la
promenade leurs Majeſtés tinrent appartement.
Il ya eu balàl'Opera la nuit du 8 au 9 .
Le 10 vers les 3 heures après midi leurs Majestés
& la Famille Royale partirentde cette Ville pour
retourner au Château de Versailles lequel fut illuminé
le foir ainſi que toute la Ville .
Le 10 pendant la Meſſe du Roi l'Evêque de
Bayonne & l'Evêque de Saintes prêterent ferment
de fidélité entre lesmains de S. M.
Le 1. de ce mois on célébra dans l'Egliſe de
P'Abbaye Royale de S. Denis avec les cérémonies
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
accoûtumées le ſervice folemnel qui s'y fait tousles
ans pour le repos de l'ame du feu Roi Louis XIV ,
& l'Archevêque de Bordeaux y officia pontificalement.
On chanta le 3 dans l'Egliſe Métropolitaine de
cette Ville en action de gracesde la priſe d'Oftende
Le Te Deum auquel l'Abbé d'Harcourt Doyen du
Chapitre officia.Le Chancelier accompagné de plufieurs
Confeillers d'Etat & Maîtres des Requêtes ,
y affiſta ainſi que le Parlement la Chambre
des Comptes , la Cour des Aides & le Corps de
Ville qui y avoient été invités de la part du
Roi par le Marquis de Dreux Grand Maître des
Cérémonies .
26. છે? છછછછ છછ છછ છછ છક છ% _છક છછ .છે
CHARGES MILITAIRES DONNEES
en Juin & en Juillet. 1745 .
S
A Majesté a donné l'agrément du Régiment
d'Auvergne au Comte de Chastelus Colonel du
Régiment d'Aunis ; il eſt fils de feu M. le Comte
de Chaſtelus Lieutenant General des armées du
Roi & de Dame
le Chancelier.
.... Dagueſſeau fille de M.
L'agrément du Regiment d'Aunis au Marquis de
Sivrac de laMaiſon de Durfort .
Le Marquisde Colbert-Linieres Capitaine Lieute
nant de laCompagnie des Chevau-Légers de Bre
tagne a été nommé Capitaine Lieutenant de celle
des Gendarmes Anglois.
M. de l'Esperoux Sous-Lieutenant de la Compagnie
des Chevau - Légers de Bretagne en a été
fait Capitaine-Lieutenant ; il eſt fils de feu M. de
1.
SEPTEMBRE 1745 . 181
1'Eſpéroux ancien Gouverneur de Thionville .
Le Marquis du Chaila Lieutenant Géneral des
armées du Roi , nommé par S. M. Commandant
dans les Ville & Château de Gand au mois de
Juillet dernier , a été nommé Directeur Géneral
de la Cavalerie le ... du mois d'Août Il ſe nomme
Nicolas-Joſeph-Baltazar de Langlade ; il eſt né le
6 Avril 1686 ; il fut fait Cornette de la Compagnie
des Chevau - Légers de la Garde du Roi en
Avril 1705 avec Brevet de Mestre de Camp du 8
Avril 1706 , Brigadier d'armée le 1. Fevrier 1719 ,
Meſtre de Camp Lieutenant du Régiment de Contydont
après la mort du Prince de ce nom il fut
fait Meſtre de Camp en Chef le 1. Juin 1727 ,
Maréchal de Camp le 20Fevrier 1734 , Inipecteur
de la Cavalerie le ... Octobre de la même année ,
& Lieutenant Général des armées du Roi le r .
Mars 1738 .
Il eſt fils de Jean - Joſeph de Langlade , Marquis
du Chaila & d'Elizabeth de Bauquemare
& petit-fils de Baltazar de Langlade , Vicomte
du Chaila , & de Françoire d'Apchier.
M. du Chaila eſt marié depuis le 16Octobre
1725 avec Catherine-Joſeph-Agathe Robert deLignevac
fille ainée de Joſeph Robert , Marquis de
Lignerac , Brigadier des armées du Roi , Grand
Bailli , Lieutenant General & Commandant pour
S. M. au Gouvernement de la Haute Auvergne ,
mort le 11 Mai 1733 , & de Dame Marie Charlotte ,
de Thubieres de Calus morte le 7 Mars 1741 .
Le Roi a accordé au Chevalier du Muy ſecond
fils du Comte du Muy , premier Maître d'Hôtel de
Monſeigneur le Dauphin la place de Menin de
ce Prince vacante par la mort de M. de Talleyrand.
182 MERCURE DE FRANCE.
BENEFICES accordés par le Roi.
L'Abbaye de S. Euſebe O. S. B Diocéſe &
près d'Apt , à l'Evêque d'Apt Jean-Baptiste-Antoine
de Vacon depuis 1722 .
Celle de Montebourg meme Ordre , Diocéſe de
Coutances, à l'Evêque de Troyes Mathias Poncet de
la Riviere depuis 1742 .
Celle de Ham Ordre de S. A. Congrégation
de France dite de Ste . Genevieve , Diocéſe de
Noyon à l'Evêque de Boulogne François-Joſeph
Gaſton de l arts de Preffy , depuis 1743.
Celle de Montbenoît O. S. A. Diocéſe de Be
ſançon près Pontarlier à l'Abbé de . Hermine.
Celte de S Ferme O. S. B. Diocéſe de Bazas à
fabbé Desbaz de la Peyre .
Celle deNotre Dame d'EuO . S. A. Congregation
de France , Diocéſe de Rouen près la mer , à
l'Abbé Macé Conſeiller Clerc au Parlement de
Paris.
Celle de laGrenetiere O.S. B. Diocéſe de Luçon
à l'Abbé de Grille d'Eftoublon Vicaire Général
de l'Archevêché d'Arles .
Celle deMas Garnier O. S. B. Diocéſe &prèsde
Toulouſe, à l'Abbé de Belſunce Vicaire General
de l'Evêché de Marſeille .
Celle d'Aurillac ſéculariſée, Diocéſe de S. Flour,
à l'Abbé de Baral .
1
SEPTEMBRE. 1745. 183.
Celle de Nants O. S. B. Diocéſe de Vabres prèsde
Milhau , à l'Abbé de Buffy Vicaire Géneral de
l'Evêché de Macon .
Celle de Livry O. S. A. Congrégation de France
Diocéſe & près de Paris à l'Abbé Gagne de Perigny
Chanoine honoraire de FEglife Metropolitai
ne de Paris ,
Celle de Cler-Fay O. S A. Diocèſe d'Amiens , à
l'Abbé d'Hefflin Vicaire Général de l'Archevêché
de Sens.
Celle des Alleux O. S. B. Diocéſe de Poitiers
à l'Abbé de Chateauneuf Vicaire Général de l'Evêché
de Sisteron.
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUIE.
Na appris de Conſtantinople que Thamas
Koulikan s'étant éloigné des frontieres de
l'Empire Ottoman avec ſon armée , ſa retraite
avoit donné le moyen de renforcer la garniſon
de Trebiſonde & de faire entrer une grande quantité
de munitions dans cette Place.
Les mêmes lettres portent qu'il y avoit eû une
action très vive entre un détachement de l'armée
Ottomane & un Corps de troupes Perſanes ; que
Ja perte avoit été à peu près égale de part &
184 MERCURE DE FRANCE.
d'autre , & que Mustapha Pacha qui commandoit
le détachement des troupes du Grand-S.igneur
avoit été bleff..
On a appris en même tems qu'Ogli , Pacha de
Baffora , s'étoit revolté contre Sa Hauteffe , & qu'il
marchoit a la tête de 40000 hommes pour attaquer
le Corps de troupes Ottomanes qui eſt campé dans
les environs de Moful.
Le Grand Viſir a été nommé Seraskier des trou
pes deſtinées à reduire ce rebelle .
PRUSSE .
S
Uivant les avis reçûs de l'armée du Roi de
Pruſſe les Régimens de Huſſards de Ziether
& de Bronikoursky ont furpris le 27 Juillet der
nier un Corps commandé par le Colonel Wilczewski;
plus de 120 Uhlans ont été tués ou bleflés ,
& le ColonelWilczevvski a couru riſque d'être fait
prifonnier.
Le même jour l'aîle gauche des troupes qui font
fous les ordres du Lieutenant Général Naſſau fut
attaquée par mille Pandoures & par 200 Croates ,
leſquels furent repouffes avec une perte conſidé
rable , & le Régiment de Wartemberg les pourſuivit
juſqu'au camp du Major Général Trips .
Ce même Général tenta le 29 de s'emparer par
eſcalade de la Villede Ziegenhals , mais le Lieutenant
Colonel Kalkreuth qui y commande pour
le Roi obligea les ennemis de ſe retirer. Ils ont
perdu beaucoup de monde à cette attaque & ils
n'ont pû emporter que 91 de leurs bleſſés.
Le Roi a reſolu de former deux camps d'obſervation
fur les frontieres.
Le Baron de Dankelmann Miniſtre d'Etat ayant
le Département de la Guerre a été nommé pre
... SEPTEMBRE. 1745 . 185
mier Ambaſſadeur du Roi à la Diette qui doit ſe
tenir pour l'election d'un Empereur .
Le Prince d'Anhalt Deſſau ayant pris le commandement
de l'armée qui s'eſt aſſemblée dans le
Duché de Magdebourg , & qui est compoſée de
26000 hommes , cette armée s'eſt miſe en marche
vers la Saxe. Elle est arrivée dans les en
virons de Hall ,& elle n'eſt plus qu'à deux lieuës
de l'a mée que le Roi de Pologne Electeur de
Saxe a fait avancer de de côté .
Le Roi a envoyé à ſes Miniſtres dans les Cours
Etrangeres un Manifeſte dans lequel S. M expoſe
les raiſons qui l'ont déterminée à déclarer la
guerre à la Saxe , & ce Manifefte porte que la
Reine de Hongrie étant dans l'uſage de traiter
comme ennemis ceux qui fourniſſent des ſecours
aux Puiſſances avec leſquelles elle eſt en guerrre ,
le Roi étoit ſuffisamment autoriſé à tenir la même
conduite à l'égard de la Saxe , mais que S. M.
ne voulant point imiter la Cour de Vienne a ſenti
beaucoup de repugnance à prendre ce parti ; que
bien loin de ſe laiſſer entraîner par l'animoſité
le Roi auſſi-tôt après la mort de l'Empereur a fait
à l'Electeur de Saxe des propoſitions d'accommodement
, & lui a offert les moyens de procu
rer à ſa Maiſon des avantages conſidérables ; que
ces démarches pacifiques ont été infructueufes,&
que des vûes & des paſſions particulieres
ont empêché la Cour de Dreſde de conſulter ſes
véritables intérêts ; que le Roi de la Grande Bre
tagne s'étant engagé par le Traité de Varſovie de
mettre le Roi de ologne Electeur de Saxe en
état d'entretenir une armée en Pologne & de rendre
ce Royaume héréditaire , & la Reine de Hongrie
ayant promis par le même Traité de partager
avec S. M. Pr. toutes les conquêtes qu'elle fe186
MÉRCURE DE FRANCE.
roit fur le Roi , l'Electeur de Saxe ſéduit par ces
eſpérances a confenti que ſes troupes fiffent avec
celles de la Reine de Hongrie une invaſion en Si
léſie; que tout le monde est informé des cruau
tés inquies que ces troupes ont commiſes dans
cette Province , & qu'on ne ſe ſouvient qu'avec
horreur d'y avoir vû des Nations Chrétiennes faire
la guerre d'une maniere dont les barbares même
auroient honte ; que le Ciel a puni avec une ri
gueur éclatante ces excès par la glorieuſe victoire
que les Pruſſiens remporterent le 4 du mois de
Juin dernier près de Friedberg .
La Cour de Dreſde ayant avancé pour justifier
ſes procédés que le Roi avoit commis un acte d'hof
tilité contre la Saxe , en la faiſant traverſer par
ſon armée , S. M. répond à cette allégation qu'on
ſçait que les troupes Pruſſiennes ne ſe ſont pré
ſentées ſur les frontieres de la Saxe qu'après l'obſervation
de toutes les formalités preſcrites lorfqu'il
s'agit de paſſer ſur les terres d'une Puiffance
amie ; que d'ailleurs les engagemens du Roi , les
conjonctures preſſantes & la ſituation du Pays
ôtoient à S. M. la liberté d'opter entre les chemins
que pouvoit prendre ſon armée ; que les Saxons
n'ont point à reprocher à ces troupes de ne
s'être pas comportées avec la plus exacte diſcipline,&
qu'à l'exception des fourages elles ont payé
avec la derniere exactitude tout ce qui leur a été
fourni ; que ſi le Roi avoit eu des deſſeins pernicieux
contre la Saxe , 60000 Prufſſiens pouvoient
aifément déſarmer le petit nombre de troupes
Saxonnes qui gardoient leur Pays ; que ce n'eft
point aux Saxons d'accuſer S. M. de ſi noirs projets
, & qu'ils devroient n'avoir pas oublié la bataille
de Craflau , dans laquelle le Roi riſqua tous
Les hazards d'une affaire générale,pour garantir
1
SEPTEMBRE. 1745. 185
a Saxe des incurſions des troupes de la Reine de
Hongrie , quoique les Saxons euſſent donné au Roi
un exemple contraire lorſqu'en abandonnant S.
M. dans la Moravie, ils s'étoient retirés vers le cer
cle de Saatz ; que l'Electeur de Saxe prétend que
même indépendamment de ce que contre ſon conſentement
les troupes Pruſſiennes ont traverſé la
Saxe , il pouvoit faire entrer ſes troupes en Siléſie
, parce que cette Province ne fait point partie
des Etas patrimoniaux du Roi ; que la foibleſſe
de ce raiſonnement de la Cour de Dreſde eft ma
nifeſte ; que la Siléſie eſt un héritage des Ancêtres
du Roi ; qu'il l'a repetée & conquiſe après l'extinction
de la Maiſon d'Autriche , & que cette
Province n'eſt pas moins réunie aux Etats du Roi
que les Pays de Zeitz & de Merſbourg le ſont à
la Saxe ; que de plus on ne peut nier que la nou
velle Marche ne ſoit une Province qui ait été
poſſedée par le feu Roi , que cependant les trou
pes Saxonnes nouvellement levées y ont porté la
guerre ; que S. M. paffe fous ſilence une infinité
d'autres ſujets qu'elle a de ſe plaindre , qu'el
le ne cherche point à rappeller les rufes & les
intrigues criminelles qui ont été miſes en uſage
pour aliéner d'elle les Polonois ſes Alliés , de la
liberté deſquels dépend en quelque forte la conſervation
de la Silefie .
Il eſt dit à la fin de ce Manifeſte que por compaſſion
pour un peuple voiſin & malheureux , qui
eſt innocent des offenſes que le Roi a reçûës , S.
M. a ſuſpendu le plus long-tems qu'elle a pules
effets de fon reſſentiment , mais qu'enfin elle eſt
obligée de mettre un terme à ſa modération & à
ſa patience ; qu'il ne lui reſte plus d'autre parti
que celui de repouffer la force par la force ,&
188 MERCURE DE FRANCE.
de faire éprouver aux ſujets de l'Electeur de Sa
xe les mêmes maux que ce Prince a cru pouvoir
cauſer impunément aux Pruſſiens ; que l'intention
du Roi eſt de contraindre ce Prince de prendre
des ſentimens moderés , & que quelques avantages
que les troupes de S. M. puiffent remporter ,
elle ſera toujours prête à écouter les propoſitions
qu'on voudra lui faire , fi elles ſont équitables &
compatibles avec ſa gloire.
Cependant ſur la nouvelle des mouvemens des
troupes Pruffiennes qui ſe ſont afſſemblées dans le
Duché de Magdebourg , le Roi de Pologne Elec
teur de Saxe a envoyé ordre au Duc de Saxe
Weſſeinfels de détacher des troupes Saxonnes
qui font à l'armée que commande le Prince Charles
de Lorraine un Corps de dix mille hommes pour
renforcer les troupes deſtinées à la défenſe de la
Saxe , & l'on a appris que ce Corps , qui s'eſt
mis en marche le 24 du mois dernier , étoit ar
rivé dans le Cercle de Leutmeritz .
S. M. P. ayant mandé en même-tems au Duc
de Saxe Weſſeinfels de ſe rendre à Dreſde pour
aſſiſter à quelques Conſeils qu'elle doit tenir , ce
Princey eſt arrivé de Boheme le 27 , & il a laiffé
au Général Renard le commandement des trou
pes Saxonnes qui reſtent à l'armée de la Reine
de Hongrie. Celles que le Roi a ordonné d'afſembler
près de Leipſick pour s'opoſer aux end
trepriſes du Roi de Pruſſe contre la Saxe , feront
commandées par le Comte Rutowsky , qui a fait
prendre à ces troupes une poſition par laquelle
il eſpere d'empêcher les ennemis de pénétrer plus
avant dans cet Electorat. Ce Général a été joint
par quatre mille hommes de milices , & il a fait
établir pluſiers batteries , pour défendre les ap-
1
SEPTEMBRE. 1745. 189
proches du camp , où il s'eft retranché . L'aile droite
de l'armée qui eſt ſous ſes ordres s'étend juf
qu'a Schonfeld , & a devant elle la riviere de
Parth , & la gauche eſt appuyée à Golitz . Un
ruiffeau borde le front du camp , lequel par ſa
poſition couvre Leipſick & Pfaffendorf.
Un Corps conſidérable de troupes a formé un
camp dans la Luface , & il ſera renforcé de quatre
mille tant Uhlans que Boſniens. Le Roi de P. a
fait la revue du Régiment de Dragons de Sibilsky ,
lequel est allé enſuite à Wittemberg , afin de
garder la frontiere de ce côté , & de faire des
courſes dans le Brandebourg.
Les Miniſtres du Roi de Pont déclaré de ſa part
à ceuxdes Puiffances ſes Alliées , que nonobſtant
P'invaſion faite en Saxe par les Pruffiens , ſa Majeſté
étoit dans la reſolution de continuer de remplir
ſes engagemens , ne doutant point que ces
Puiſſances de leur côté ne lui fourniſſent au plûtôt
les ſecours ſtipulés par le dernier Traité qu'elles
ont conclu avec elle.
ALLEMAGNE.
du Cercle du Haut
Cinq cent hommes destroupes
Rhin ſont entrés le 9 du mois dernier dans
Francfort pour en renforcer la garniſon en conféquence
de la réſolution priſe par ce Cercle à laquelle
l'Electeur Palatin s'eſt oppoſé inutilement.
Le Baron de Keſſelſttadt premier Ambaſſadeur
de l'Electeur de Mayence à la Diette d'election
eſt arrivé à Francfort & il s'eſt déja tenu chés
ce Miniſtre deux conférences qui ont eû pour ob
jet l'ouverture de cette Diette. M. de Polman
un des Ambaſſadeurs du Roi de Pruſſe a aſſiſté à
190 MERCURE DE FRANCE.
l'une de ces conférences& a fait une déclaration
très forte de la part de ce trince contre le retabliſſement
de l'activité de la voix Electorale
de Boheme. Il a depuis déclaré qu'il n'aſſiſteroit
plus à aucune conférence ,&qu'il protestoit contre
tout ce qui pourroit être reſolu dans celles qui ſe
tiendroient ſi l'on n'accordoit unejuſte ſatisfaction
à S. M. Pr. ſur les plaintes contenuës dans le Mémoire
qu'il a remis aux autres Ambaſſadeurs Electoraux
.
Ce Mémoire expoſe toute l'irrégularité de la
conduite que l'Electeur de Mayence a tenuë en
invitant la Reine de Hongrie d'envoyer ſes Ambaſſadeurs
à la Diette , & il y eſt évidemment
prouvé que dans les affaires qui dépendent de tout
le Collége Electoral aucune réſolution priſe hors
de ce Collége ne peut avoir lieu,même quand le
plus grand nombre des Electeurs y auroit concouru
, & qu'ainſi l'accord fait entre les Electeurs
de Mayence , de Cologne & de Hanover pour
rendre l'activité à la voix de Boheme n'est d'aucun
effet.
Le méme Mémoire porte qu'on a appris par une
lettre circulaire de l'Electeur Palatin que la Reine
de Hongrie avoit fait enlever le Secretaire du ſecond
Ambaſſadeur de ce Prince avec ſes instructions
& fes autres papiers ; que le Roi de Pruffe
nedoute point que les Electeurs ne ſéviſſent contre
un attentat fi contraire au droit des gens , &
qu'ils ne ſe ſouviennent que la Bulle d'Or dit n
termes exprès que ſi un Electeur oſe violer ce
Droit ou les Loix de l'Empire les autres Elec
teurs l'excluront de leur Collége , & qu'il ſera
privé de l'exercice de ſa dignité.
Le Roi de Pruſſe pour faire remarquer le peu
de validité de l'engagement pris par l'électeur de
SEPTEMBRE. 1745. 191
Baviere au ſujet de ſa voix Electorale , ajoute
qu'avant l'Election ſuivant la Bulle d'Or , chaque
Electeur doit jurer qu'il donnera ſa voix ſans y être
engagé par aucunes conventions , quelque nom
qu'on puiſſe leur donner.
M. de Mentzhenger ſecond Ambaſſfadeur de
l'Electeur Palatin à la Diette a préſenté de la part
de ce Prince un Mémoire à peu près ſemblable
à celui du Roi de Pruffe .
Il porte que rien n'auroit été plus conforme aux
deſirs de S.A.E.que de concourir à la prompte élection
d'un Empereur , mais que les entrepriſes faites
contre ſa dignité & la tranquillité de ſes Etats
ne lui permettoient pas de demeurer plus longtems
dans le filence ; que l'irruption des troupes
de la Reine de Hongrie dans le Palatinat , & les
exactions qu'elles y ont commiſes ſont de trop
violentes atteintes à la liberté dont les Electeurs
doivent jouir , pour qu'il puiſſe regarder ces excès
d'un oeil indifferent ; que ſurtout il ne peut
qu'être fortement indigné de la contrainte qu'on
a voulu lui impoſer en l'obligeant de donner ſa
voix au Candidat que la Cour de Vienne prétend
devoir ſeul être élu ; qu'il laiſſe au jugement de
toute l'Allemagne a décider ſi la conduite qu'il
a tenuë , & dont on prend occaſion pour en uſer
à fon égard avec ſi peu de ménagement , n'a
été celle qui convenoit à un membre de l'Empire
, qui ſoit dans le parti qu'il a pris de fournir
des ſecours au feu Empereur , ſoit dans toutes
les autres démarches qu'il a faites pour foutenir
la dignité de S. M. I. , n'a fait que ſuivre
ce qui lui étoit preſcrit par le Traité de Weſtphalie
& par les Conſtitutions du corps Germanique
; que perſiſtant dans la ferme réſolution de
contribuer autant qu'il dépendra de lui a leur exépas
192 MERCURE DE FRANCE.
cution , il demande qu'avant que de proceder au
choix d'un Empereur , on lui accorde une juſte
fatisfaction fur tous les griefs dont il a fujet de
ſe plaindre & qu'on prenne les meſures convenables
pour mettre la ſureté & la liberté des
Cercles de l'Empire à l'abri de toute violence &
de toute oppreffion ; à ce Mémoire étoit jointe la
copie d'un projet des conditions que la Reine de
Hongrie avoit propoſées à l'Electeur Palatin ,
pour procurer leur accommodement , & que ce
Prince a rejettées. Ce projet contenoit douze articles
, & S. M. H. y offrot de rendre fon amitié
à l'Electeur Palatin , de retirer ſes troupes de
tous les lieux qu'elles occupent dans les Etats de
ce Prince , de faire ceffer toutes contributions
dans le Palatinat , & de lever le ſequeſtre de la
Seigneurie de Winnerthal , pourvu que l'Electeur
Palatin conſentit de ne point conferver de liaifon
avec aucune Puiſſance étrangere, dereconnoître
la légitimité de la voixElectorale de Boheme,de
donner la fienne au Grand Duc de Toſcane pour
l'élever à la dignité Impériale , & de renoncer
authentiquement aux diverfes prétentions formées
par les Electeurs Palatins. M. de Mentzhenger en
remettant aux Ambaſſadeurs Electoraux la copie
de ce projet , & le Mémoire de l'Electeur Palatin
leur a communiqué le Procès Verbal concer
nant l'attentat commis contre laperſonne de fon
Secretaire . Pluſieurs des Electeurs auxquels ces
Mémoires ont été envoyés , ayant mandé aux
Miniſtres qui doivent aſſiſter de leur part à la
Diette de continuer leurs conférences nonobstant
les proteſtations de S. M. Pr. & de S. A. E. , les
Ambaſſadeurs de Mayence , de Treves , de Colon
gne , de Boheme & de Hanover ont tenu une afſemblée
à laquelle ils donnent le nom de premiere
SEPTEMBRE. 1745. 193
miere conférence pour l'élection d'un Roi des
Romains,
L'Electeur de Mayence fit le 31 du mois dernier
ſon entrée publique à Francfort avec les cérémonies
accoûtumées. Quoique les Ambaſſadeurs
envoyés à la Diette par le Roi de Pruffe & par
l'Electeur Palatin euſſent déclaré qu'ils n'aſſiſteroient
plus à cette aſſemblée , juſqu'à ce que le
Collége. Electoral eut eu égard aux repréſentations
faites par leurs Cours , ils ſe ſont trouvés
aux conférences qui ſe ſont tenuës les trois premiers
jours de ce mois , mais ils ont toujours proteſté
contre les réſolutions qui y ont été priſes ,
& contre l'irrégularité avec laquelle on procede
dans les délibérations. Dans la conférence du 3
les Ambaſſadeus de Mayence , de Treves , de
Cologne , de Saxe , de Baviere & de Hanover ,
fixerent au 13 de ce mois le jour de l'election
d'un Roi des Romains. On devoit annoncer le 6
cette nouvelle au peuple ſuivant ce qui ſe pratique
en pareille occafion , & le 10 la Bourgeoiſie de
cette Ville a du prêter , ainſi que la garniſon ,
le ferment ordinaire .
Le Grand Duc de Toſcane eſt attendu à Francfore
le ſurlendemain du jour que le Roi des Romains
aura été élu , & l'Electeur de Mayence a
ordonné de meubler ſon Château d'Aſchaffenbourg,
afin d'y recevoir la Reine de Hongrie.
Un détachement de l'armée Françoiſe commandée
par le Prince de Conty , marchant du
côté de Mayence avec un train d'artillerie , le
Grand Duc de Toſcane , qui eſt toûjours campé
fur les bords du Neckre , a détaché le Général
Sommerfeldt avec dix mille hommes , pour obſerver
les mouvemens de ces troupes .
On affûre qu'une partie de l'armée Pruſſienne ,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
qui eſt ſous les ordres du Prince d'Anhalt Deſſau ,
eſt entrée dans le païs d'Eichsfeldt , appartenant
à l'Electeur de Mayence , & qui eſt ſitué entre
la Thuringe , le Duché de Brunſyvick & le Land
graviat de Heffe.
Auſſi-tôt que M. Polleman ſecond Ambaffadeur
du Roi de Pruſſe à la Diette eut été informé
le 3 de ce mois après qu'il ſe fut retiré de l'affemblée
, que les Ambaſſadeurs de Mayence , de Tre
ves , de Cologne , de Baviére de Saxe& de Hanover
avoient fixé au 13 l'Election d'un Roi des
Romains , il a déclaré à ces Ambaſſadeurs qu'envain
ils prétendoient faire paſſer pour une réfolus
tion du Collége Electoral tout ce qu'ils avoient
reglé ou ce qu'ils pourroient regler ; que le Roi de
Pruffe renouvelloit de la maniere la plus folemmelle
pour le pré ent & pour l'avenir ſes protef
tations contre les délibérations d'une affemblée
qu'il ne regardoit que comme illégale & fchif
matique ; qu'il s'oppoferoit de tout fon pouvoir
aux fuites de ces délibérations & qu'il ſe ſépare
roit du Corps Germanique plûtôt que de reconnoître
pour Empereur le Prince auquel on deſti
noit cette dignité.
Le Baron de Danckelman qui devoit ſe rendre
à Francfort en qualité de premier Ambaſſadeur
du Roi de Pruffe ayant reçû avis que les repréſentations
de S. M. P. n'avoient produit aucun
effet ,n'a point voulu ſe rendre à Francfort & il
s'eſt arrêre à Hambourg où M. Polleman eſt allé
le joindre le 12. Le même jour les Ambaſſadeurs
de l'Electeur Palatin ſe retirerent auſſi de
Francfors après avoir fait au nom de ce Prince
des proteſtations ſemblables à celle du Roide
Prufle,
Le 6les autres Ambaſſadeurs Electoraux tinrent
SEPTEMBRE. 1745. 195
leur neuvieme conférence dans laquelle ils acheverent
de dreſſer la Capitulation qui doit être ſignée
par le Chef qu'ils ſe propoſent de donner
àl'Empire .
La Bourgeoiſie& la garniſon de Francfort prêtêrent
leo le Serment accoûtumé & le in le
Comte de Pappeinheim Maréchal de l'Empire fit
publier à ſon de trompe ſelon l'uſage un ordre
à tous les Etrangers de fortir de cette Vile la
veille du jour indiqué pour l'election . On a ex
cepté ſeulement de ce Reglement les Négocians
Allemands qui ſe trouvent à Francfort à l'occaſion
de la Foire & à qui l'on a permis d'y demeurer à
condition de prêter le même Serment que la Bourgeoilie.
Les Miniſtres du Collége des Princes
avoient demandé la même permiffion , mais elle
leur a été refuſée .
Le 13 au matin l'Electeur de Mayence accompagné
des Ambaſſadeurs de Treves , de Cologne ,
de Baviére , de Saxe & de Hanover ſe rendit à
l'Egliſe de S. Barthelemy où l'on chanta le Veni
Sancte Spiritus . Cet Electeur & ces Ambaſſadeurs
ſans être arrêtés par les proteſtations du Roi de
Pruſſe & de l'Electeur Palatin ni par le parti que
les Ambaſſadeurs de ces deux Princes avoient pris
de ſe retirer , & s'attribuant le droit reſervé au
ſeul College Electoral aſſemblé , procéderent enſuite
à l'election d'un Roides Romains , & leurs
Suffrages ſe réunirent en faveur du Grand Duc
de Tofcane.
GENES .
N mande de Savone du 31 Juillet dernier
que l'Eſcadre Angloiſe après avoir croifé
pendant pluſieurs jours ſur la côte ſe fixa enfin
le 24 à la hauteur de cette Ville , & que le 25
I ij
196 MERCURE DE FRA NCE,
vers les fix heures du ſoir elle commença à yjet
ter des bombes , ce qui dura pendant toute la nuit.
Quelques unes tomberent dans la Ville où elles
ne cauferent que peu de dommage , & celles qui
furent dirigées ſur la Fortereſſe ne produiſirent
pas plus d'effet . La Fortereffe fit un feu continuel
mais fans beaucoup de ſuccés parceque lesgaliot
tes à bombes s'étant placées du côté du Levant
étoient preſque entierement à l'abri du canon.
Comme on s'apperçut que l'objet des Anglois étoit
de brûler deux Bâtimens Eſpagnols chargés de
poudre qui ſe trouvoient dans ce Port , le Gouverneur
de cette Ville fit débarquer la plus grande
partie de ces munitions , & les Commandans
des Bâtimens confentirent qu'on jettât le reſte à
la mer ; fur leurs instances on en mit tout ce
qu'on put dans les magaſins de la Fortereffe ,
leſquels font à l'épreuve de la bombe , & l'on
retira dans la Ville leurs malades & leur artillerie.
On ſe ſervit de cette artillerie pour établir
une batterie qui incommoda tellement l'Eſcadre
ennemie qu'elle prit le parti de ſe retirer. Depuis
fa retraite on a donné ordre d'établir trois
nouvelles batteries dans le Golfe de Vado .
Un Vaiſſeau de Barcelonne débarqua à Génes
le 6 du mois dernier deux canons de 24 livres
de balle , un de 16 & deux mortiers , & le 8
il vint deux Pinques Génois fur leſquels il y avoit
un grand nombre de fufils , de grenades & d'autres
munitions outre pluſieurs Navires remplis
de farine , de bled , d'orge & d'avoine dont la
deſtination eſt pour les troupes Eſpagnoles auſſi
bien que pour les habitans de Génes & des lieux
voiſins,
,
Les Anglois ont pris le Vaiſſeau Hollandois /4
SEPTEMBRE. 1745. 197
Réſolution , un autre Bâtiment de la même Nation
& le Vaiſſeau Vénitien le Zéphire , à bord
deſquels étoient des ſommes conſidérables pour
quelques Négocians de Génes. Ils ſe font auffi
rendus maîtres de trois Bâtimens Corſes , dont
les chargemens conſiſtoient en bois de conftruction
, & ils en ont brûlé deux après avoir mis fur
le troiſiéme les voiles , les cordages , les ancres ,
& les équipages des deux autres. Trois Navires
Génois ont eû le même fort dans la riviere du
Ponent.
Le Gouvernement a ordonné d'établir deux
nouvelles -batteries , chacune de huit piéces ſous
la garde de 200 hommes dans un endroit nommé
la Fougue près du Lazaret où l'on a obſervé
que les galiottes à bombes pouvoient ſe mettre
à couvert du feu de' cette Place .
L'Eſcadre qui s'étoit préſentée devant Savone
eft allée à Livourne reparer le dommage qu'elle
a fouffert , & il eſt reſté ſeulement dans ces parages
un Vaiffeau qui croiſe fur cette hauteur. Il
s'étoit emparé d'une barque de Sturla qui rappor
toit du bled de Sardaigne , mais cette barque fur
laquelle le Commandant du Vaiſſeau ennemi avoit
fait paffer vingt hommes de ſon équipage pour
la conduire à Port-Mahon a été rencontrée par
deux garde-côtes qui l'ayant reconnue l'ont repriſe
&l'ont ramenée àGénes . %
Quoiqu'on ait défendu ſous des peines très-rigoureuſes
de fournir des vivres aux Vaiſſeaux de
guerre Anglois , on a ſurpris du côté de Savone
trois barques qui leur en portoient&fur l'une defquelles
on a trouvé des lettres pour le Commandant
de l'Eſcadre ennemie, Toute la poudre qui
a été débarquée à Savone pendant que les Anglois
bombardoient cette Place , arriva le dernier
I uf
198 MERCURE DE FRANCE.
Juillet à Génes ſur vingt petits Bâtimens. Il eſt
entré auſſi dans ce Port dix autres Navires ſur lef
quels il y avoit pluſieurs attirails de guerre pour
les troupes Françoiſes .
Quatre galiottes Napolitaines & des barques
de la même Nation ont conduit à Génes les Hôpitaux
de l'armée commandée par le Duc de Modéne&
ily est venu un grand nombre de Bâtimens
chargés de vivres .
On a enlevé un Bâtiment Livournois qui fondoit
les environs du Port de Génes.
Le 2 du mois dernier il arriva deux barques
Catalanes chargées de pierriers & de bombes &
un Bâtiment venant de S. Tropez avec des lits
& des proviſions pour les Hôpitaux des troupes
Françoiſes.
L'Infant Don Philippe a fait armer en courſe
deux Vaiſſeaux Catalans afin de favoriſer la Navigation
dans ces parages.
?
2
On affure que le Roi d'Eſpagne eft convenu
de payer cent mille Piastres à la République de
Génes pour l'artillerie qu'elle a fourni à l'armée
Eſpagnole & trente mille par mois pour les troupes
Génoiſes qui font allées joindre cette armée.
Le 12 il arriva à Biſagno trois cent canoniers
600 chevaux de remonte &un pareil nombre
de mulets appartenants au Corps de troupes
Napolitaines qui a traverſé la Toſcane. Ces
canoniers deſtinés au ſervice de la groſſe artillerie
qui eſt partie d'Orbitello ſe ſont rendus
à S. Pierre d'Arena en traverſant cette Ville , &
l'on a conduit les chevaux & les mulets à Campo
Morone par la route de la montagne.
Mr de Seve Lieutenant Général des troupes
Eſpagnoles ayant commencé le 25 Juillet dernier
le Siége du Fort de Seravalle ſelon les ordres qu'il
en avoit reçûs de l'Infant Don Philippe , le Com
SEPTEMBRE. 1745 . 199
mandant de ce Fort demanda le 2 du mois dernier
à capituler .
Le principal article de la Capitulation porte
que la garniſon ſera priſonniere de guerre , &
les Payſans qui ſe ſont enfermés dans le Fort &
qui y ont porté les armes , ont été obligés de ſe
rendre à difcretion .
Le Duc de Modéne après la priſe du Château
de Seravalle dont la garniſon étoit compoſée de
200 hommes & commandée par un Maréchal de
Camp , & dans laquelle on a trouvé ſept canons
& un mortier , a fait revenir à ſon camp le détachement
qui a fait le Siége de ce Château ,
& eſt décampé de San Giuliano pour s'approcher
de Tortone.
Les Eſpagnols ont repris aux ennemis la plus
grande partie des chariots que ceux-ci avoient
enlevé à Novi en l'abandonnant.
De 55 Dragons Piémontois qui s'étoient avancés
pour reconnoître le camp du Duc de Modéné
aucun n'eſt retourné à l'armée du Roi de
Sardaigne & tous ont été tués ou faits prifonniers .
Quatre à fooo hommes d'Infanterie & 800 de
Cavalerie qui font partis d'Orbitello pour aller
joindre l'armée combinée d'Eſpagne & de Naples
ſont arrivés le 9 à la Specie , d'où ils ſe
ſont rendus à Rapallo &de-là ils ont traverſé le
Marquiſat de Toriglia & la Vallée de la Scrivia .
Le 4 du mois dernier l'armée Françoiſe & Ef.
pagnole marcha ſur 5 colonnes du camp de Fregarollo
aucampde ſanGiuliano,& quoique ce mouvement
ſe foit fait à la vue des Piémontois dont la
gauche n'étoit éloignée que d'une lieuë , il n'a parû
que ſur le midi quelques unes de leurs troupes legeresqui
ont eſcarmouché long-tems avecle détachement
envoyé àCaſtel-Seriolo ſous les ordres duMar-
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
quis Pignatelli Lieutenant-Général pour couvris
la nouvelle poſition de l'armée. La reſerve des
troupes Eſpagnoles a été placée en potence devant
le Village de San Giuliano&celle des troupes
Françoiſes en avant du Village de Caffina. Le
reſte de l'armée campé ſur deux lignes préfentoit
le front à celle du Roi de Sardaigne laquelle
couverte par le Tanaro étoit à Monte Caftello & à
Pavone. Cellede la Reine de Hongrie a repaſſe
le Po , mais elle étoit à portée de ſe joindre aux
troupes du Roi de Sardaigne .
On affure que quoi qu'elle ait été renforcée par
les garnisons de pluſieurs Places du Milanois elle
n'eſt que de 1400o hommes. Les troupes Piémontoiſes
ſont compoſées de 34 Bataillonsde troupes
reglées , d'un pareil nombre d'Eſcadrons & de
beaucoup de milices.
En même-tems que l'Infant Don Philippe s'eſt
avancé à fan Giuliano , le Duc de Modéne a for
mé l'inveſtiſſement de Tortone.
Le 6 le Maréchal de Maillebois ſe rendit au
quartier de ce Prince pour déliberer avec lui &
avec le Comte de Gages ſur les diſpoſitions néceſſaires
pour le Siége de cette Place. Ils réſolurent
que les attaques ſeroient à peu prés les mêmes
que celles qui ont été faites au mois de Février
de l'année 1734 par le Maréchal de Maillebois
, à l'exception de celle du côté des Bernardins
qu'on ne ſeroit pas obligé de porter ſi
haut que dans le dernier Siége.
Le Duc de Modéne , le Maréchal de Maillebois
& le Comte deGages firent le7 le tour de laVille
& du Château , & ils obſerverent de fort près
lesnouveaux ouvrages que le Roide Sardaigne a
fait conſtruire. Les aſſiégés ont fait pendant ce tems
fur eux un très grand feu de canon & de mouf
SEPTEMBRE. 1745. 201
queterie , mais perſonne de la ſuite de ces Généranx
n'a été bleſſé.
Le Duc de Modene & le Comte de Gages ont
établi leur quartier à Vighiſolo. Le Parc d'artillerie
pour le Siége commença le 7 à ſe former ,
& l'on devoit y faire paffer tout le canon qui
étoit à Novi .
Il y avoit dans Tortone ſept Bataillons de troupes
reglées & un de milices .
La tranchée fut ouverte la nuit du 8 au 9. On
forma une parallele de 200 toiſes à 130 toiſes du
Corps de la Place , & avant le jour on eut ache..
vé la communication de 250 toiſes. Une fauffe
attaque qu'on fit du côté de la montagne attira
toute l'attention & tout le feu des affiégés qui
découvrirent que lorſque le jour fut venu
la véritable attaque.
ne
Le 9 le Maréchal de Maillebois alla viſiter la
tranchée de la gauche de l'attaque , dont étoient
chargées les troupes Françoiſes employées au Siége.
300 travailleurs de ces troupes perfectionnerent
la nuit ſuivante les travaux qu'ils avoient
commencés & les Eſpagnols , après avoir élargi
leur tranchée, poufferent deux boyaux d'environ
70 toiſes . Ces derniers travaillerent en même-
* tems à une nouvelle branche de communication
en arrierede leur par llele pour arriver à un moulin
qui eſt à droite ſur une naville & auprès duquel
eſt un pont de pierre. On commença l'établiſſement
d'une batterie de canons & de mortiers
deftinée à battre le Polygone qu'on avoit embraffé.
Pendant la nuit du 10 au ir les travailleurs
François prolongerent de 20 toiſes la communication
qui les regardoit & ils firent une traverſe
afin de ſe mettre à couvert du fe u du Châ
zeau. Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Le 11 au foir 400 travailleurs Eſpagnols furent
commandés pour établir une nouvelle baterie
dont la droite parallele à la courtine étoit appuyée
à la parallele , & la gauche à une petite
butte retranchée. On employa 250 autres travailleurs
de la même Nation à perfectionner le boyau
de communication qui conduit de la parallele à
cette butte , & à exhauffer certains endroits de
la communication qui étoit derriere cette parallele
dans la partie de la droite voiſine du moulin. Les
travailleurs François acheverent une traverſe qui
appuyoit ſa droite à l'entrée du chemin de communication
& qui le couvroit. Ils exhaufferent
par des fafcines la partie de la parallele, qui étoit
auprès de la briquerie & qui étoit à découvert.
Le 12 pendant le jour on finit entierement le
logement de la butte retranchée , & il fut occupé
par cent Grenadiers & par so Fufiliers dont le
feu impofa beaucoup à celui de la Place & favorifa
las travailleurs de la principale batterie des
Eſpagnols .
Cette batterie ayant été miſe en état debattre
en brêche , la Ville capitula le 14 , & la
garn ſon ſe retira dans la Citadelle , devant laquelle
deux jours après on ouvrit la tranchée.
Pendant la nuit du 15 au 16 on fit une communication
depuis la batterie qui avoit été établie
pour battre la Ville en brêche , juſqu'à la
porte d'Alexandrie , & cette communication au
lieu de traverſer la Ville , ainſi qu'il avoit été
pratiqué en 1734 , paſſoit par le foflé qui regne
autour de cette Place .
Le 17 on commença l'établiſſement de trois
batteries pour attaquer le Château , la premiere
de fix piéces de canon à la droite de la porte
d'Alexandrie , la ſeconde de trois piéces & la
!
SEPTEMBRE. 1745. 203
troiſiéme de fix à la gauche de la même porte.
On 2 creuſé de fix pieds le foffé afin d'avoir afſés
de terre pour chaque batterie. Six mortiers furent
montés la même nuit à la principale des batteries
avec leſquelles on a battu la Ville. La nuit
ſuivante les Eſpagnols travaillerent à établir fur
la montagne une nouvelle batterie qui a 75 toiſes
de long , & où ils ont placé 25 piéces de canon
de 24. Les François établirent deux autres
batteries chacune de 4 piéces ; la premiere de ces
batteries étoit fituée ſur la gauche de la porte
d'Alexandrie ; ſa droite étoit appuyée à la parallele
derriere une Caffine & ſa gauche à la Juftice
dont elle étoit éloignée d'environ 150 toiſes.
La gauche de la ſeconde batterie étoit à 80
toiſes de la porte neuve , & fa droite étoit voifine
de la batterie que les Eſpagnols avoient fur
la montagne.
Les Eſpagnols perfectionnerent le 18 le boyau
qui conduiſoit à cette montagne & la communication
qui alloit à la porte d'Alexandrie par le
foffé. Toute la communication par la montagne
fut achevée par les François qui prolongerent un
boyau pour pouvoir communiquer avec les Eſpagnols
.
Le 19 la batterie de fix piéces deſtinée à battre
le baſtion de la gauche faiſant face à la Ville
fut élevée juſqu'aux embraſures , & l'on avança
conſidérablement le travail des deux batteries
qui battoient le flanc de la droite de ce baſtion
& une partie de la courtine.
Le Maréchal de Maillebeis étant allé à la tran
chée ſe porta juſqu'au pied de l'eſcarpement pour
voir de plus près les nouveaux ouvrages de l'en
nemi , auxquels il fut réſolu d'attacher le mineur .
On établit le jour ſuivant deux nouvelles com
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
munications entre les batteries de la droite& de
la gauche , & trois batteries furent miſes en état
d'y placer le canon.
Toutes celles des François ainſi qu'une de neuf
piéces & celle de mortiers des Eſpagnols , com
mencerent le 22 au matin à tirer , & la batterie
Royale des Eſpagnols le 23. Les trente piéces
qui battoi nt en brêche & les 26 qui battoient
tant de revers qu'à ricochet ont produit un ſi
grand effet qu'on s'apperçut le 25 que le feu des
affiégés , lequel le 20 & le lendemain avoit été
très vif , étoit conſidérablement diminué.
Le même jour la batterie Royale des Eſpagnols ,
laquelle tiroit à boulets rouges , mit le feu à plufieurs
ouvrages extérieurs , conſtruits avec des faf
cines par les ennemis , & les bombes en firent
autant à un magaſin de bois. De nouvelles batteries
furent ordonnées pour ruiner l'avant che
min couvert , & la nuit du 26 les Ingénieurs François
commencerent une nouvelle communication
dans le foffé.
,
Les Eſpagnols élargirent & continuerent pendant
la nuit du 26 au 27 Août la ſeconde parallele
commencée derriere leurs batteries entre
leſquelles ils firent pluſieurs communications. Les
troupes Françoiſes formerent une ſeconde parallele
depuis la batterie de Brocq juſqu'à celle de
Saint François , & les Génois employés au Siége
avancerent conſidérablement les travaux dont
ils étoient chargées. On repara les dommages caufés
à quelques batteries par le feu du Château ,
& les meſures furent priſes par les Eſpagnols
pour établir une nouvelle batterie de quatre mortiers
à quinze toiſes de leur batterie Royale
& un peu en avant. Il n'y eut cette nuit perſonnede
tué ni de bleffé du côté des aſſiégeans ,
SEPTEMBRE. 745 . 205
mais le jour fuivant un boulet , après avoir brifé
dans une batterie l'affût d'une pièce de canon
tua deux foldats, & bleſſa un canonier.
La nuit du 27 au 28 la communication* derriere
les batteries des François fut perfectionnée ;
les troupes de ſa Majesté Catholique prolongerent
de cinq à fix toiſes ſur la droite laplateforme
de leur batterie Royale , afin d'en mettre le
flanc à couvert du feu de quatre piéces de canon
avec lesquelles les aſſiégés ſe propoſoient detirer
contre ce flanc , & ces troupes acheverent
l'établiſſement de leur nouvelle batterie de quatre
mortiers. Les ennemis, dirigerent tout le feu
de leur mouſqueterie ſur cette partie du travail
des Eſpagnols , mais fans aucun effer. Cette même
nuit il vint du Château ſeize Déferteurs
qui affurerent qu'il ne reſtoit plus aux affiégés
que ſeize piéces de canon en état de tirer. On
fut auſſi informé par ces Déſerteurs que le Gouverneur
faifoit travailler à une coupure derriere
le front que les batteries des François battoient
en breche , & que les ennemis avoient placé
derriere cette coupure pluſieurs canons chargés à
cartouche. Quatre Déſerteurs qui ſe ſont rendus
au camp le 29 ont confirmé le rapport de ceux
de la nuit précédente. Ce jour-là le Mineur
avoit déja fort avancé ſon travail ſous l'eſcarpement
du front attaqué.
Le 30 les Eſpagnols prolongerent d'environ
cent cinquante toiſes la parallele en avant de
la batterie de Saint Philippe , & firent un boyau ,
qui partant de la gauche , paſſoit derriere cette parallele
: les François acheverent la communication,
qui conduiſoit à toutes leurs batteries , & l'on'
perfectionna deux batteries de mortiers établies
fur la gauche de celle de Saint Philippe. Vers
206 MERCURE DE FRANCE.
les neuf heures du ſoir une bombe mit le feu
à un amas de faſcines qui étoit derriere le baftion
de la gauche. A la lueur de ce feu , qui a
duré toute la nuit , on voyoit travailler les foldats,
employés par les aſſiégés , à deblayer les terres
de la breche , & on leur a tiré pluſieurs coups
de canon. Plus de trois cent bombes ont été jettées
cette nuit dans le Château , d'où il eſt venu
le 3 de ce mois trente trois Déſerteurs.
Le Comte de Coffé Maréchal de Camp lequel
a été dépèché au Roi par le Maréchal de Maillebois
arriva à Versailles le 11 au foir & il apporta
à S. M. la nouvelle de la priſe de Tortone
Par la Capitulation qui a été fignée le 3
la garniſon compoſée de cinq Bataillons s'eſt engagée
à ne point ſervir directement ni indirectement
pendant l'eſpace d'un an contre la France &
l'Eſpagne ni contre leurs Alliés. Il a été convenu
auſſi que les troupes de la garniſon ſortiroient par
la brêche le 4 , & qu'à l'exception des Officiers elles
quitteroient leurs armes dans le foſſé.
L
GRANDE BRETAGN F.
E bruit qui s'eſt répandu que le fils aîné du
Chevalier de S..Georges s'étoit embarqué
pour ſe rendre en Ecoffe paroiffant avoir quelque
fondement , les seigneurs Régens ont fait publier
une Proclamation à ce ſujet.
Par les nouvelles qu'on avoit euës de l'attaque
de l'Ifle Royale on avoit été informé que le
Chef d'Eſcadre Warren avoit confemmé preſque
toutes ſes munitions de guerre , & l'on s'attendoit
d'apprendre bientôt qu'il avoit été obligé
de lever le Siége de Louiſbourg , lorſqu'il arriva
un Bâtiment dont l'équipage rapporta que les af
SEPTEMBRE. 1745. 207
ſiégeans s'étant emparés du Vaiſſeau de guerre le
Vigilant & d'un autre Navire , qui auſſi bien que
ce Vaiſſeau étoit chargé de poudre&de boulets ,
ils étoient en état de ſe promettre un heureux
fuccès de leur entrepriſe.
Le 31 du mois de Juillet le Vaiſſeau de guerrela
Sirene arriva à Londres de l'Iſle Royale d'où
il a été dépêché par le Chef d'Eſcadre Varren
pour annoncer au Gouvernement que la Place de
Louiſbourg s'étoit renduë le 26 du mois précédent.
On est convenu par la Capitulation que la garniſon
conſiſtant en 600 hommes de troupes réglées
& 400 de milices ſortiroit avec les honneurs de
la guerre , & qu'elle ne pouroit ſervir d'un an
contre le Roi ni contre les Alliés de S. M. B.;
qu'on permettroit à cette garniſon d'emmener deux
chariots couverts qui ne ſeroient viſités que par
un Officier Anglois quele Chefd'Eſcadre Warren
chargeroit d'examiner s'il n'y auroit point de munitions
de guerre ; que s'il y avoit quelques perſonnes
de la Ville ou de la garniſon qui ne vouluſſent
point être vûes par les affiégeans elles
auroient la liberté de ſe maſquer ; que tous les
Officiers de la garniſon &les habitans de la Ville
ſeroient maîtres d'y reſter & jouiroient du libre
exercice de leur Religion fans qu'il fut permis à
qui que ce fut de les inquiéter , juſqu'à ce qu'ils
puffent faire voile pour la France , mais que les
foldats immédiatement après la ſignature de la
Capitulation ſeroient mis àbord de quelques-uns
des Vaiſſeaux de S. M pour être tranſportés dans
leur Patrie & qu'on auroit le même ſoin de leurs
malades & de leurs bleſſés que de ceux desAnglois.
Il a été ſtipulé en même tems que non - feument
la Ville de Louiſbourg mais encore les for
208 MERCURE DE FRANCE.
tereſſes& les batteries qui en dépendent feroient
remiſes aux affiégeans ainſi que 1 artillerie & les
munitions de guerre ; que le même jourde la Capitulationaprès
fix heures du ſoirle Chefd'Eſcadre
Warren pourroit entrer dans le Port avec les Vaiffeaux
qui ſont ſous ſes ordres ; qu'il ne demeureroit
aucun François dans toute l étenduë de l'Iſle,& que
ſi les habitans manquoient de Vaiſſeaux& de vivres
pour repaſſer en France les afliégeans leur
en fourniroient.
M.du Chambon Lieutenant de Roi de l'Iſle Royafe
, & qui y commandoit , & M. Bigot qui y
étoit Commiſſaire Ordonnateur ayant été depuis
ramenés en France par le Vaiſſeau de guerre Anglois
le Lincefton en exécution d'un des articles
de la Capitulation de Louiſbourg , on a appris
les circonstances ſuivantes concernant la priſe de
cette Pl ce. Une flotte ennemie de près de cent
voiles , foutenuë par trois Vaiffeaux de guerre &
par pluſieurs fregates leſquelles avoient bloqué
le Port de Louiſbourg dès le 14 Mars dernier
, entra le 11 Mai dans la Baye de Gabarai , ou
les ennemis firent leur débarquement au nombre de
fix mille hommes ; ayant trouvé le moyen de
tranſporter leurartillerie pardes marais qui avoient
toujours paru impraticables , ils établirent ſept
batteries de gros canons & de mortiers , & ou
vrirent la tranchée du côté de la porte Dauphine.
Ces batteries firent un feu ſi vif que malgré
celui de la Place , qui fut toujours bien fervi ,
les ennemis parvinrent à faire brêche en trois
differens endroits . D'un autre côté les trois Vaiffeaux
de guerre qui avoient conduit les Bâtimens
de débarquement furent joints par une autre Ef
cadre de huit Vaiſſeaux ; l'impuiffance de faire une
plus longue réſiſtance a obligé les affiégés de
: SEPTEMBRE. 1745 . 209
capituler le 26 Juin après quarante ſept jours de
tranchée ouverte , quoiqu'il y eut encore dans la
Place des munitions de guerre & des vivres pour
fix mois.
Les Actions de la Compagnie de la Mer du Sud
font à cent huit trois quarts , celles de la Banque
à cent quarante cinq un huitieme, celles de la Compagnie
des Indes Orientales à cent quatre vingt
& les Annuités à cent dix & demi.
Le 13 du mois dernier , le Ducide Nevvcaftle
Sécretaire d'Etat , déclara de la part du Roi
de la Grande Bretagne au Maréchal Duc de Belle-
Ifle qu'il étoit libre ainſi que le Comte de
Belle- Ifle ſon frere ,& qu'ils étoient les maîtres
de retourner en France. Ce Miniſtre leur annonça
en même-tems que conformément aux ordres
qu'il avoit reçus de S. M. B. il avoit fait prépaxer
les caroſſes du Roi pour les conduire juſqu'à
Douvres , ou ils trouveroient un Yacth de S. M.
fur lequel ils pourroient paffer à Calais. En conſéquence
de cette déclaration le Maréchal de Belle-
Iſle eſt parti de Londres le 17 pour ſe rendre
à Douvres , & il a reçu tant à ſon départ que
pendant ſon voyage les honneurs dus à ſon rang.
Il s'est rendu avec le Comte ſon frere à Dou--
vres le 19 , mais les vents contraires les ont forcés
d'y demeurer juſqu'au 24 au foir & ils s'embarquerent
le lendemain ; ils ariverent à Calais
& le 28 au quartier du Roi. Le même jour ils eurent
l'honneur de ſaluer S. M. qui- les a reçus très
favorablement.
La liberté ayant été renduë au Maréchal de
Belle- ifle & au Comte ſon frere le cartel dent
on eft convenu en 1743 par échanger les priſonniers
entre les François & les Anglois ſera exécuté.
210 MERCURE DE FRANCE.
Un Vaiſſeau à bord duquel étoit le Prince
Edouard a croiſé pendant quelques jours ſur la côte
-Occidentale du Royaume d'Ecoſſe à la hauteur
des Ifles d'Uuft & de Bara , & eſt venu enſuite
mouiller dans les environs de Lochaber , où ce
Prince eſt débarqué entre les Iſles de Mull & de
Skie . Ce Prince , ayant été joint auſſi-tôt après
fon débarquement par pluſieurs Seigneurs & Gen
tilshommes attachés à ſes intérêts , a fait diftribuer
un Manifefte qui porte qu'il s'eft rendu en
Ecoffe pour reclamer les Droits de la Maiſon de
Stard ; qu'il ne prétend rien obtenir de la Nation
Ecoſſoiſe par la violence , mais uniquement à ti
tre de justice ; qu'il n'employera aucunes troupes
Etrangeres , pour ſoutenir ſon entrepriſe , à moins
que les ennemis ne faffent marcher contre lui d'autres
troupes que des troupes Nationales ; que les
Anglois ne doivent rien craindre pour leur Religion
ni pour leur liberté , dont il ſera le
plus zelé défenſeur, & qu il ne négligera rien pour
lesfairejouir d'un bonheur conftant. Il prenddans
cet écrit le Titre de Gouverneur Général du
Royaume d'Ecoffe.
Les Habitans de Kilmary , de Lothe , d'Arkeg ,
deCaſtel-Ylen, de Glentarff , &de preſque toute
la côte depuis les montagnes de Lochaber juſ
qu'au Comté de Roff, s'étant déclarés en faveur
de la Maiſon de Stuard , le Gouvernement , pour
empêcher que ce parti ne devienne plus nombreux
a donné o dre d'arrêter pluſieurs perſonnes
ſuſpectes . Toutes les troupes reglées qui
font en Ecoffe, ſont enmouvement pour s'affembler
entre Sterling & Dumblain. On a envoyé
d'Edimbourg au camp qu'elles doivent former
les tentes , l'artillerie & les munitions qui leur
font néceſſaires. Le Duc d'Argyle & quelques au
SEPTEMBRE. 1745 . 211
tres Seigneurs d'Ecoſſe ſe diſpoſent à faire pren
re les armes à leurs Vaſſaux , afin de s'oppoſer
conjointement avec ſes troupes aux deſſeins du
Prince Edouard .
Le Parlement de la Grande Bretagne , qui devoit
ſe rasembler le 2 de ce mois , a été prorogé
juſqu'au 30.
Le bruit court que le Gouvernement fera un
emprunt de quatre millions de livres sterlings à
quatre pour cent d'interêt pour le ſervice de l'année
prochaine.
Le Roi a nommé le Lord Fane ſon Ambaffadeur
auprès du Grand Seigneur .
1
Les Commiſſaires de l'Amirauté ont reglé que
les Conſeils de guerre dans leſquels on jugera
l'Amiral Mathevys , le Contre - Amiral Leftock
& pluſieurs autres Officiers qui ont ſervi ſur la
flotte de la Mediterranée , ſe tiendroient le ra
du prochain mois .
Ces Commiſſai es ont donné au Chef d'Eſcadre
Knovyles le commandement du Vaiffeau de
guerre le Devonshire , de quatre-vingt canons
lancé depuis peu à l'eau. Un détachement des
troupes de Marine s'étant embarqué le 30 du
mois dernier à Portſmouth ſur le Vaiſſeau de guerrele
S. Georg's , de quatre-vingt dix canons , à
bord duquel l'Amiral Vernon a arboréfon Pavil
lon , ce Vaiſſeau partit de ce Port le 31 avec le
Vaiſſeau le Sandovich , auſſi de quatre-vingt dix
canons , & le Brulot le Scipion , pour aller joindre
quelques autres Vaiſſeaux à Sainte Helene .
Le mêmejour l'Amiral Vernon fit voile de Sainte
Helene avec cette Eſcadre & un Vaiſſeau de
guerre Hollandois , & il arriva le lendemain à
Deal. On a reçu avis de Gibraltar que l'Amiral
Tovynshend avoit pris la route de l'Amérique
212 MERCURE DE FRANCE.
avec ſept Vaiſſeaux de guerre de l'Eſcadre com
mandée par le Vice-Amiral Ravvley ; que cinq
Vaiſſeaux de cette Eſcadre étoient allés à Lisbonne
, & que le Vice-Amiral Ravvley , avec les
Vaiffeaux qui lui reſtoient , étoit retourné vers
les côtes d'Italie .
MORTS, BAPTE ME ETMARIAGE.
Ntoine- Henri de CastellaneMarquis de Ma
Ajaſtres, de George & de Gréaſque , fils de
Gafpard de Castellane Marquis de Majaſtres ,
Capitaine d'une des Galeres du Roi , & de Dame
Elifabeth - Charlotte de Fouquier , é ouſa le
14de cemois dans la Chapelle du Château de Mey
rargues en Provence Dile Anne- Marguerite Alphonſine
de Valbelle , fille mineure d' AndréGéofroy
de Valbelle , Marquis de Rians , Monsfufon
&Breffieux , Baron de Meyrargues , Mestre de
Camp de Cavalerie , premier Enſeigne des Gendarmesde
laGarde ordinaire du Roi mortà Mey-
Targues le 16 Février 1735 , &de Dame Marguerite
Delphine de Valbelle de Tourves aujourd'hui
fa veuve.
Le ... Juillet ... Dame Anne-Louiſe-Jacquette
Dange femme d'Antoine- René de Voyer de Paulmy
d'Argenſon , Conſeiller en la premiereChambre
des Enquêtes du Parlement de Paris depuis le
9Decembre 744 , & avant Avocat du Roi au
Châtelet , avec lequel elle avoit été mariée la nuit
du 17 au 18 Juillet 1744 , mourut à Parisâgée de
19 ans&fans laiſſer d'enfans ; elle étoit fille uni
SEPTEMBRE. 1745 . 213
que de François Baltazar Dangé , Seigneur de
Taffonneau,le Fay , de Grillemont& de Bagneux,
Ecuyer Conteiller Secretaire du Roi Maiſon Couronne
de France & de fes Finances , & l'un des
Quarante Fermiers Généraux de S. M. & de Dame
Anne Jarry.
M. d'Argenſon eft filsde M. le Marquis d'Argenfon
Miniftre&Secretaire d'Etat desAffaires étrangeres
, & neveu de M. le Comte d'Argenſon Miniſtre
& Secretaire d'Etat de la Guerre. Voyez la Généalogie
de la Maiſon de Voyer de aulmy dans le vol.
6des Grands Officiers de la Couronnefol. 593 .
Le 13 Louis de Marconnay Seigneur de Marcon.
nay, laMégliere &c . mourut à Paris âgé de 65 ans,
Le nom de Marconnay eft marqué par fon ancienneté&
ſa nobleſſe en Poitou,
Le 16 Dame Marie-Adelaïde de Riencourt d'O
rival , femme de François Olivier de S. George ,
Marquis de Verac , mourut à Paris . Elle étoit ille
de Charles - François de Riencourt Marquis
d'Orival , & de Dame Marie - Elifabeth d'An
geſnes.
La Maiſon de Riencourt eſt une ancienne Noblefſe
originaire de Picardie , dont les ainés Seigneurs
d'Orival ſe ſont établis en Normandie : pour la
Maiſon de S. George voyez le vol. IX. des Grands
Officiers de la Couronne contenant le catalogue
des Chevaliers de l'Ordre du S. Eſprit , dans lequel
on trouvera le pere & le grand pere de M.
le Marquis de Verac.
M. de Varnaſſal Enſeignedes Gardes du Corps &
Brigadier d'arınée du 2 Mai 1744 a été tué le o
au Siege d'Oudenarde dans la tranchée , &unmo214
MERCURE DE FRANCE.
,
mentavantque les Aſſiégés demandaffent à capituler.
Il ſe nommoit Henri - Gilbert de Chalverde
Rochemonteix de Vernaſſal. Il étoit fils unique
de Maximilien de Chalvet de Rochemonteix
Comte de Vernaſſal , Lieutenant General des
armées du Roi du 20 Fevrier 1734 , Lieutenant des
Gardes du Corps de Sa Majesté & Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , & de Dame
Marie-Louiſe de Chavagnac de Meyronne ; il avoit
épousé depuis quelque années Mademoiſeile de
Montmorin niéce de M. l'Evêque de Langres , &
fille de François-Gaspard de Montmorin, Seigneur
deMontmorin en Auvergne , &de Marie-MichelledeBeauverger
- Montgon : le nom de Chalver
eſt connu dans la Haute Auvergne depuis l'an
1500 & plus , & diftingué par des ſervices militaires.
Pour la généalogie de la Maiſon de Montmorin,
l'unedes plus grandes d'Auvergne voyez l'Hiſtoire
des Grands Officiers de la Couronne vol. VIII .
fol. 813.
Le 23 Charles - Antoine de la Beaume-Montrevel
mourut à Paris âgé de 75 ans. Voyez pour la
généalogie de ſa Maiſon l'Histoire des Grands
Officiers de la Couronne , vol. 7.fol . 41 &l'Hiſtoire
de Breffepar Guichenon,
Les Aoûſt Dame Marie-Jeanne Chapelle de Jumilhac
Abbeſſe de l'Abbaye de Leyme au Diocéſe
de Cahors , mourut dans ſon Abbaye âgée de 54
ans; elle étoit foeur ou proche parente de Pierre-
Joſeph Chapelle Marquisde Jumilhac en Perigord,
Capitaine Lieutenant de la premiere Compagnie
desMouſquetaires de la Garde du Roi & Marêchal
des camps & armées de S. M, du 15 Mars 1740, &
de Mre. Jean Joſeph de Jumilhac de S. Jean ,
SEPTEMBRE. 1745 . 215
nommé à l'Evêché de Vannes en 1742 .
Cette famille porte pour armes d'azur à une
Chapelle d'or ouyerte & couverte de même avec
fon clocher.
Le 10 Charles Armand Tiercelin Sire de Brof
ſes , Marquis de Saveuſe , Meſtre de Camp de
Cavalerie , Chevalier des Ordres Royaux & Militaire
de S. Louis & de Notre-Dame de Montcarmel
, reçu dans ce dernier Ordre dès le 22
Juin 1721 , mourut à Paris âgé de 60 ans , étant né
en 1685 ; il étoit frere de N. Tiercelin de Saveuſe
, Abbé de la Reau depuis 1721 & fils de
Henri Tiercelin de Saveuſe dit le Comte de Tiercelin
& de Dame Catherine Daviſſone de Nonville
; il avoit pour trifayeul Adrien Tiercelin Sei
gneur de Broffes & de Sarcus , Conſeiller d'Etat ,
Capitaine de so hommes d'armes , Gouverneur de
Doullens près de Rheims & de Moufon , Lieutenant
Général au gouvernement de Champagne ,
faitChevalier de l'Ordre du S. Eſprit à la promotion
du 31 Decembre 1585 , comme on le peut
voir dans le vol. IX de l'Histoire des Grands
Officiers de la Couronne fol . 89. La Maiſon de
Tiercelin eſt également marquée par ſon ancienneté
, par ſes alliances avec pluſieurs grandes Maifons
du Royaume,& par les ſervices que ceux de ce
nom ont rendus à l'Etat depuis plufieurs ſiècles.
Le 15 Joſeph - Pierre Dejean Seigneur de Manville
Lieutenant Géneral des arméesdu Roi , mourut à
Paris dans la 71 année de ſon âge ; il avoit com
mencéde ſervir dans les Mouſquetaires du Roi &
fut depuis ſucceſſivement Enſeigne , ſous- Lieutenant
, & en 1703 Lieutenant au Régiment des
Gardes Françoiſes , enſuite Colonel du Régiment
216 MERCURE DEFRANCE.
de Beauce le 20 Fevrier 1708 ; il fut fait Bri
gadierd'Infanterie le 1. Fevrier 1719 , Marechal
deCamp le 1. Aouſt 1734 , & enfin Lieutenant
Géneral le 20 Fevrier 1743 , & dans tous ces dif
férens emplois il n'avoit point ceffé de donner des
marques de fon attachement au ſervice du Roi &
de l'Etat.
Le 19 Alexandre-Louis Girardin Brigadier des
armées du Roi du 1. Février 1719 , Chevalier de
l'Ordre Militaire de S. Louis , ancien Capitaine
dans le Régiment des Gardes Françoiſes depuis
1711 juſqu'en 1716 , mourut à Paris âgé de 60
ans fans avoir été marié , il étoit frere ainé de
Louis - Alexandre Girardin de Vauvré , Maître
des Requêtes ordinaires de l'Hôtel du Roi
depuis le 24 Fevrier 1724 , & fils de Louis
Girardin Seigneur. de Vauvré , Conſeiller d'Etat
& au Confeil Royal de la Marine , ancien Intendant
General de la Marine , mort le 30 Septembre
1724 , & de Dame Louiſe de Bellinzani ,
avec laquelle il avoit été marié le 5 Mars 1680 , &
petit-fils de Pierre Girardin , Ecuyer , Conſeiller
, Secretaire du Roi Maiſon Couronne de France
& de ſes Finances , & de Dame Anne de Villers
remariée le 15 Mai de l'an 1660 avec Louis
Girard , Seigneur de la Cour des Bois , Maître des
Requêtes ordinaire des Hôtels du Roi , & morte
le 14 Mars 1710. M. Girardin qui dorne lieu
à cet article étoit neveu de Pierre Girardin ,
Conſeiller du Roi en ſes Conſeils , Lieutenant Civil
de la Prévôté & Vicomté de Paris en 1695 ,
nomnié en 1685 Ambaſſadeur à Conſtantinople où
ilmourut la nuit du 14 au 15 Janvier 1689 fans
laiſſer d'enfans de ſon mariage avec Dame Elifabeth
Ferrand remariée depuis en 1697 avec Jean
de
1
!
1
1
SEPTEMBRE 1745 . 217
de Beaufort- Canillac- Montboiffier , Comte de
Canillac, Lieutenant General des Armées du Roi ,
Chevalier de ſes Ordres & Capitaine Lieutenant
dela ſeconde Compagnie des Mouſquetaires noirs
le 10 Avril 1729 ,& elle le 19 Mars 1739 , &
de Claude - François Girardin de Léri , Marêchal
des camps & armées du Roi , nommé
Lieutenant Général pour l'expedition du Roi Jacques
d'Angleterre & d'Irlande , mort le 20 Novembre
1699 à l'âge de 55 ans ſans laiſſer d'enfans
de D..... de Mitry , Dlle de Lorraine avec
Jaquelle il avoit été marié à Nancy en 1683 .
La Famille de Girardin , l'une des plus anciennes
du Comté d'Auxerre , porte pour armes d'argent
àtrois têtes de corbeaux de fable arrachées de gueules
, allumées & lecquées de même & posées deux &
une, & une bordure de mème.
Le 22 Dame Marie Céfarie de Castelnan Dame
-Chanoineſſe d'Eſpinal en Lorraine , mourut à Paris
âgée de 75 ans ; Elle étoit foeur puinée de Dame
Henriette-Julie de Castelnau mariée le 12
Septembre 1691 avec Nicolas de Murat Comte
de Villeneuve , de Varillettes &du Gibertez dit le
Comte de Murat , Colonel d'un Regiment d'anfanterie
, morte le 24 Septembre 1716 , laiſſant
pour fils unique Jacques Claude Céſar de Murat
Marquis de Caſtelnau aujourd'hui vivant , cidevant
Colonel d'un Régiment de fon nom , &
Chevalier des Ordres Militaires de S. Louis & de
S. Lazare , lequel eſt marié & a pluſieurs enfans ;
ces deux Dames étoient filles de Michel de Caftelnau
Marquis de Castelnau , Mestre de Camp
d'un Régiment de Cavalerie & Gouverneur de
Breſt mort à l'âge de 17 ans le 2 Decembre 1672
de lableſſure qu'il avoit reçue à l'attaque d'Amey-
K
218 MERCURE DE FRANCE.
den , & de Dame Louiſe - Marie Foucault de
Dampierre , fille du Comte du Dognon Marêchal
de France , & petites - filles de Jacques deCaftelnau
, Marquis de Caſteinau , nommé à l'Ordre
du S. Eſpriten 1651 , fait Marêchal de France le
20 Juin 1658. mort à l'âge de 38 ans le 15 Juillet
fuivantde la bleſſure qu'il avoit reçue au Siége de
Dunkerque le 6 Juin précédent , & de Dame
MarieGirardde l'Eſpinay. Voyez pour la généalo
gie de la Maiſon de Castelnau l'Histoire desGrands
Officiers de la Couronne vol. VII. fol. 585 , &
celle rapportée dans l'Hiſtoire & les Mémoires de
Castelnau par le ſieur le Laboureur.
...
Lever Septembre Pierre-François Pellard an
cien Fermier Général des Fermes unies du Roi ,
mourut à Paris dans la 83 année de ſon âge étant
né le 3 Septembre 1662 ; il étoit fils d'Etienne
Pellard Commiſſaire Provincial des Guerres
, & de Cecille Bourduceau ; il avoit pour
foeurs Dame Marie Cecille Pellard femme de
Jean de la Chapelle ReceveurGéneral des Finan
ces de la Rochelle , l'un des 40 de l'Académie
Françoiſe , reçu en 1688 & mort le Juillet
1723 , & Dame Marie - Magdeleine - Angélique
Pellard mariée le 10 Septembre 1700 avec
Jacques Paul Anfiie de Chaulieu , Chevalier
Seigneur Patron de Fontenay , dit le Marqui de
Chaulieu , ancien ſous- Lieutenant de la Compagnie
des Genda mes de Bourgogne , Meſtre de
camp de Cavalerie & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis mort ſans laiſſer d'enfans le 30
Ayril 744 : M. Pellard laiſſe de ſon mariage avec
Dame Marthe - Elifabeth Doufſeau , fille de Jean
Douffeau Avocat au Parlement & ès Confeils , &
• de Dame Elifabeth Nozereau foeur de Madame FaSEPTEMBRE.
1745 . 219.

1
gonmerede feu M. Fagon , Conſeiller d'Etat&c.
Creſſent- Antoine - Pierre Pellard de Sebval né le
21 Octobre 1702 , LieutenantGeneral des Eaux &
Forêts de France depuis 1738 , lequel eſt marié&
ades enfans.
Le .... Septembre Louis-Benigne Berthier Seis
gneur de Sauvigny , Préſident de la sme. Chambre
des Requêtes du Parlement de Paris depuis le 13
Juillet 713 , mourut à Paris dans la 69 année de
fon âge étant né le 3 Novembre 1676 , ne laiffant
de fon mariage contracté le 9 Juillet 1708 avec
Dame Jeanne Orry , morte le Septembre 1739
foeur de M. Orry Miniſtre d'Etat , Controleur
Géneral des Finances , Commandeur & Grand
Tréſorier des Ordres du Roi, Louis-Jean Berthier
de Sauvigni Maître des Requetes ordinaires de
l'Hôtel du Roi , reçu le 22 Mai 733 , Intendant de
la Generalité de Paris depuis 1744 , marié depuis
le5 Juin 1736 avec Dame Louiſe Bernarde de Durey
d'Harnoncourt de laquelle il a des enfans .&
Anne Louis Berthier de Sauvigni Religieux de l'Ordre
Cluny , Prieur d'Affé-le-Boiné au Mans , & de
Ste.Celine de Meaux. Feu M. le PréfidentBerthier
étoit fils de Claude - Benigne Berthier Seigneur
de Sauvigny , Conſeiller au Parlement de
Dijon , puis en celui de Paris , & Commiffaire aux
Requêtes du Palais reçu le 26 Mai 1673 , mort le
2 Mars 1682, & de Dame Louiſe-Marie de Machaut
morte le 25 Aoust 1694 & petit- fils de
Thomas Berthier Maître d'Hôtel du Roi en 1654 ,
Treſorier General des Etats de Bourgogne & de
Dame Marie-Magdeleine Marſenot.
Cette famille de Berthier qui eſt originaire de
Bourgogne , porte les mêmesarmes que celle de
Berthier de Toulouſe d'or à un taureau calré de
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
queules chargéde cinq étoiles d'argent rangées en bande
Mre. Simon Joſeph de Pellegrin Prêtre du Diocéſe
de Marſeille eſtmort à Paris les Septembre
âgé de 82 ans.
M. Pellegrin ſon neveu eft prié de donner de
ſes nouvelles à M. deMorfan rue de Vendôme au
Marais à Paris .
,
Les Cérémonies de Baptême ont été ſuppléées à
Louis-Claude , né le 29 de Juillet dernier fils de
fieur Moyſe- François Huguerin du Mitant Ecuyer ,
& de Dame Elizabeth Guldiman ſon épouſe ; les
pareins , les fix Corps des Marchands repréſentés
par les ſieurs Louis-Henry Veron Ecuyer ,
ancien Echevin de cette Ville , & Marc - Antoine
Nau ancien Conful & Grand Garde en charge du
Corps de la Draperie , par les Sieurs Michel Olivier&
Jean Bardon Gardes en charge du Corps de
P'Epicerie & Apoticairerie , par les ſieurs François
Martin JeanOlivier BoutrayConſeiller duRoi,
Quartinier de la Ville de Paris , tous deux Gardes
de la Mercerie , par les ſieurs Martin le Preux an
cien Conful , & Jean Laurent de Bierne Garde de
la Pelleterie, par les ſieurs Laurent Allion& François-
Charles Deſprés Gardesde la Bonneterie, par
les ſieurs Arnaud de S. Julien & Pierre Pannelier
Grand Gardes & de l'Orfévrerie ; La mareine
Dame Louiſe - Adelaïde Herault Epouſe de
Claude - Henry Feideau de Marville , Chevalier
Comte deGien , Conſeiller du Roi en ſes Conſeils,
Maître des Requêtes Ordinaire de ſon Hôtel,
Lieutenant Général de Police à Paris,
1
SEPTEMBRE , 22 F
1745.
ARRESTS NOTABLES .
RDONNANCE du Roi , du 6 Novembre
0
1744 qui permet à la Compagnie des Indes d'engager
pour le Service des Vaiſſeaux de ladite Compagnie
, tel nombre de Matelots étrangers qu'elle jugera
àpropos.
Ordonnance du Bureau des Finances , du 5 Janvier
1745 , qui fait defenfes à toutes perſonne's d'en
dommager ni dégrader les fontaines , bornes &parapets
du pont de la montagne de Juvisy ; aux Patres& Bergers
de conduire leurs vathes , moutons ou autres bef.
tiaux paitre fer les glacis de ladite montagne , nifur les
cansux defd tes fontaines , & aux gens de pied de
paſſer fur lesdits glacis à peine de cinquante livres d'a
mende Sc.
Déclaration du Roi , concernant les Receveurs Gé
néraux des Domaines bois , donnée à Versaille le 15
Fevrier 1745 , régiſtrée en Parlement & en la Chambre
des Comptes ..
Arrêt du Parlement diu 17 Mars 1744 , rendu en
faveur de l'Abbaye de Cluny contre les Curés de S.
Mayeul &de S. Marcel de la Ville de Cluny , par le
quel en infirmant la Sentence de la Justice Mage de
Cluny dont étoit appel qui avoit condamné les Prieur
& Religieux de Cluny àfe defister & laiſſer la libre pof
SSion &jouissance des dimes novalesſur lesfonds dont
étoit quetion , les Prieur & Religieux de Cluny ont
été maintenus & gardés au droit & poſſeſſion de perce
voir les dimes novales dans l'étendue deflit's Paroiffer
Kj
Y
222 MERCURE DE FRANCE
de S. Mayeul & de S. Marcel , à proportion de ce qu'ils
ont droit de percevoir dans les groſſes & anciennes die
mes , avec reſtitution de ce que lesdits Curés pouvoient
avorpe çu dans lesdites dimes novales.
Cet Arrêt a été imprimé ches Pierre - Guillaume si
mon Imprimeur du i'arlement ..
Antre du Conseil d'Etat du Roi du 4 Mai 1745
portant provogstion pendant la préſente guerre , del'entrepôt
des Marchandises & denrées destinées pour le
commerce des Isles & Colonies Françoiſes .
Autre du Conseild'Etat du Roi du 22 Mai 17452
qui maintient løs repr fentans leſieur de Logiviere dans
un droit de Péage à Maule , ſuivant le tarify énoncé..
Autredu Confeild'Etat du Roi du 5 Juin , qui caf
Se plusieurs sentences de la Jurisdiction des Traites de
Reims , pour avoir ordonné qu'elles tiendoient lieu
d'acquits,& fixé à trois livres du cent peſant les droits
deforties des petites étoffes des laines appellées Dauphi
nes destinées pour les Provinces réputées étrangères .
Ordonne que lesditesétoffes , ainsi que celles connues
fous les noms de Marocs , Croisées , Burats , Buratées,
Etamines , Flanelles & toutes auresſemblables étoffes
Sous quelque dénomination que ce soit , continueront
d'acquitter les droits du tarif de 1664 ,fur le pied de
fix livres du cent pesant , comme lesEtamines de Reims,
Ras de Châtons &d'ailleurs.
Ordonnance du Roi du & Juin , qui permet defaus
cher les Prés à commencer du rs Juin 1745.
Arrêt du Conseil d'Etat du Roi du 12 Jun , qui
modére a dixfols du cent peſant les droits d'entrée du
seri,f de1604fur la Poixrésine.
SEPTEMBRE. 1745. 223
B
1
Ordonnance de M. l'Intendant de la Généralité de
Paris du 17 Juin , quifait déjenfes defabriquer des
Bas d'eſtames au tricot à un fil ..
Déclaration du Roi donnée au Campfous Tournay
le 19 Juin , régiſtrée en Parlement , portans aliéna
tion des Droitsfur les Déchirages desbateaux , l'Etam ,,
les Fayances& Verreries , le Tan & Ecorces , les OEufs .
Beurres & Fromages , les Avomes , Veſces , graines
Grenailles ,les- Torles , les Porcs & les Materiaux
Arrêt du Conseil d'Etat du Roi du 19. Juin , qui or
donne qu'il sera appliqué un Plomb à l'un des bouts
des chaines ſervant à la fabrique des étoffes de là
manufacture de Reims , ſur lequel feront gravés les
nom ,surnom , & demeure des ourdiſſeurs & vendeurs
desdites chaînes , à peine de confiscation & de vingt
liv . d'amende .
Autre du Conseil d'Etat duRoi du mêmejour , qui
declare conmunpour lafabrique des Toiles dans la cen
Sede Doſme , l'Arrêt du 15 Avril 1738 , en ce qui
coucerne celles qui sefabriquent dans les Villages de
Tuillieres , Montureux-le- Sec & Valteroi- le-Sec ,fron
tieres de Champagne ;:& en conséquence , que toutes
les toiles quiferont fabriquées dans la cenſe de Doſme ,
feront marquées gratis fur le métier par les Employés
des Fermes fautes dequoi elles feront réputées defabrique
étrangère , & comme telles ne pourront entrer
dans le Royaume , à peine de confiscation & de 300
liv, d'amende..
Autre du Conseil d'Etat du Roidu 19 Juin , qui
prononce la confiscation de troispièces de Droguet de la
fabrique de Reims : ordonne que lesdites étoffes se
224 MERCURE DE FRANCE.
ront coupées de deux aures en deux aunes ; & condam
nelesfabriquans en vingt livres d'amende pourchacunepiece.
Arrêt du Conseil d'Etat du Roi du 19 Juin , quien
interprétant celui du 20 Aril 1744 , declare n'avoir
entendu permettre pendant la préſente guerre , le retour
des navires des Isles & Colonies françoiſes que dansles
differens Ports du Royaume où le commerce des fles est
permis ;fans que les négocians puffint fare revenir
leursnavires dans d'au'res Forts , si ce n'est en cas de
relache forcé, naufraze ou autres casimprévus , apeis
ne de dix mille livres d'amende , conformément àl'ar
zicle 11. des lettres patentes du mois d'avril 1717.
Autre du Conseil d'Etat du Roi du mêmejour , qui
commet le Sieur Trudaine Conſeiller d'Etat & Inten
dant des finances , pour procéder à l'adjudication du
bail à ferme des Domaines 5 droi's Domanixux dans
L'étendue de ta West- Flandrerentrée sousla domination
de S. M. en 1744
Au're Arvêt Contradictoire du Conseil d'Etat du Roi
du 26 Juin, qui caff une Sentence de l'Election de
Laon du 6 Septembre 1741 , par laquelle les Jugesen
renvoyant abſous , avec cinquate liv , de domnager,
intérêts & dépens , le nommé Etienne Prinet manouvrier
de la Paroiſſe de Crery , arrêté en Campagne
avec environ unelivre d' Tabac de fraude , ont annul
Dé leprocès verbal de ſaiſie , fou prétexte que le nomdu
Procureur de la frone étoit mal indiqué , que le double
dudit procès verbal déposé an Greffe ne fait point
mention qu'il ait été affim , & que dans l'original il
Jetrouveplusieurs ratu esqui n'ont point ét' particulie
vementa prouvés niparabées ; & ordonnésur les con
cluſionsdu Procureurdu Roi , que lefermier & les deSEPTEMBRE
1945. 225
bitans en détail , ſoit en livre , demi- livre , quarteron
& au-dessous , seront tenus. d'avoir leurs tabacs
marqués , & d'enfaire le dobit avec marques , même
Surles plus petites parties , afin de le distinguer de ce
lui de contrebande , lorſqu'il n'en est sasi que depetites
quantités à lafois , à peine d'amende contre les débitans:
Confiſque le Tabac ſaiſtſur ledit Prinet, lecondamne
en mille livre d'amende , & aux dépens faits tant en
l'Election qu'en la Cour des Aides , & défend aux offi
ciers de ladite Election de rendre de pareilles Sentences à
l'avenir à peine d'interdiction& de tous dépens , dom
mages & intérêts.
Autre du Conseil d'Etat du Roi du26, portant que
l'augmentation ordonnée par les Déclarations du Roi du
27 Avril dernier fur le ſel de Franc-falé , qui devoit
commencer au premier du preſent mois , n'aura lieus
qu'au premier Octobre prochain .
Ordonnance du Roi du 30 , portant que les Fufils
des milices garde- côtes les Capitaineries du Havre & de
Cautebec jeront déposés chés les Sindics de chaque pa
zoiffe.
Déclaracion du Roidonnée au Camp de Leuze le
Juillet en faveur de ceux qui ont prété ou qui prêteront
leurs deniers aux Cor) s & Communautés d' Arts&
Metiers , pour l'acquistion & réunion des Offices
d'Inspecteurs & Contrôleurs crééspar Edit du mois de,
Février dernier .,
Edit du Roi donné àGand au Mois d'Asust , portant
établiſſement des droits d'entrées en la Ville de Ver
Lailles..
i
TABLE.
PIECES
IECES Fugitives envers & en profe. Suite
de l'Histoire Univerſellede M. Voltaire
Des Normands vers le neuvieme fiécle
Etabliſſement des Danois en Normandie
3
4
10
De'Angleterre & c . 12
De l'Eſpagne & des Muſulmans &c .
Ode au Roi de Pruffe
15
24
Differtation ſur les Poëmes de Mrs. Boileau ,
* Adiffon & de Voltaire
30
Ode imitée des Odes d'Horace , Solvitur acis
byems & Diffugere nives 57
Suite des Arrêts notables &c.
59
Vers ſur un rendez -vous 65
suite de la Traduction du Manufcrit Ture &c . 66
Nouvelles Littéraires , des Beaux Arts . Principes
géneraux de la Grammaire Françoiſe , Extrait
86
Nouvelle Edition de Cornelius Nepos&de Salufte
92
LesCommentaires de Céfar Ibid
Joſephi Sanzoni Opera 92
Joannis Bernonilli Opera 92
Traité Philofophique 92
Jugement des Sts. Peres ſur la Morale Payenne
93
Hiftoire univerſelle 93
Les Fêtes de l'Hymen 93
Premier tome de l'Histoire génerale des voyages
93
Lettre aux aux Auteurs du Mercure , contenant
'Extrait du Procès de M. de la B.
Pro gamme de l'Acad mie de Bordeaux
Tableau export au alon du Louvre
Eicampes nouvelles
Mots des Enigmes & du Logogryphe
Logogryphes
104
132
133
138
139
139
Spectacles , Opera 143
Sixieme fuite des Réflexions ſur les Ballets 143
Comédies Françoiſe& Italienne , Extrait 148
Suite des Opérations de l'Armée du Roi aucamp
de Melis
157
Operations de l'armée du Roi devant Nieuport
166
Operations de l'armée du Roi devantAloft 168
Jour de l'arrivée du Roi à Paris
171
Charges Militaires données par S. M. 180
Nouveles Etrangeres , Turquie 183
Prude 184
Allemagne 189
Génes
195
Grande Bretagne 206
Morts , Bapreme & Mariage 212
Arrêts Notables 222
LaChanſon notée doit regarder la page 143

MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1745 .
IGIT
UT SPARGAT
pillon
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER
rue S. Jacques.
La Veuve PISSOT, Quai de Conty
à la deſcente du Pont- Neuf
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilége du Roi
1
AVIS .
T'ADRESSE généra le du Mercure eft
àM. DE CLEVES D'ARNICOURT
rue du Champ- Fleuri dans la Maiſon de M.
Lourdet Correcteur des Comptes au premier
étage fur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien. Nous
prions très-instamment ceux qui nous adres-
Seront des Paquets par la Poſte , d'en affranchir
le port , pour nous épargner le deplaisir
de kes rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui souhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , &plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; on se conformera très- exactement à
leurs intentio: s.
Ainfi il fandra mettre ſur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ- Fleuri, pour ren
dre à M. de la Bruere.
PRIX XXX.SOLS .
MERCURE
DE
FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1745 .
PIECES FUGITIVES
en Vers & en Profe.
Suite de l'Histoire Univerſelle.
PARAGRAPHE II .
Progrès des Musulmans .
Ependant les Mahométans qui
perdoient cette partie de l'Éfpagne
qui confine à la France ,
s'étendoient partout ailleurs. Si
j'enviſage leur Religion je la vois embaffée
par toutes les Indes , & par les Côtes Orion-
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
tales & Occidentales de l'Afrique où ils
trafiquoient , & fi je regarde leurs conquêtes
, d'abord le Calife aron Rachild contemporain
de Charlemagne impoſe un tribut
de ſoixante& dix mille écus d'or par an
àl'Impératrice Irene ; l'Empereur Nicephore
ayant enſuite refuſé de payer le tribut ,
Aaron prend l'Ifle de Chipre & vient ravager
laGrece ; Almamon ſonpetit fils, Prince
d'ailleurs fi recommandable par fon
amour pour les ſciences &par ſon ſçavoir ,
s'empare par ſes Lieutenans de l'ifle de Crête
; en 825 les Muſulmans firent bâtir la
Ville de Candie qui donna ſon nom à l'ifle.
En 826 les mêmes Africains qui avoient
ſubjugué l'Eſpagne & fait déja des incurſions
en Sicile , s'établiſſent dans cette Ifle fertile
, encouragés par un Sicilien nommé
Euphemius qui ayant épousé une Religieuſe
& ſe voyant pourſuivi par les Loix , fit
àpeu-près en Sicile ce que le Comte Julien
avoit fait enEſpagne.
Ni les Empereurs Grecs , ni ceux d'Oc
cident ne purent alors chaffer de Sicile les
Muſulmans , tant l'Orient & l'Occident
étoient mal gouvernés , ces Conquérans alloient
ſe rendre maîtres de l'Italie s'ils
avoient été unis , mais leurs fautes ſauverentRome
comme celles des Carthaginois la
ſauverent autrefois . Ils partent de Sicile en
OCTOBRE. 1745.
846 avec une flotte nombreuſe , ils entrent
par l'embouchure du Tibre & ne trouvant
qu'un Pays preſque déſert ils vont affiéger
Rome , ils prirent les déhors , & ayant
pillé la riche Eglife de S. Pierre hors des
murs ils leverent le fiége pour aller combattre
une armée de Français qui venoit ſecourir
Romefous un Genéral de l'Empereur
Lothaire. L'armée Françoiſe fut battue , mais
la Ville rafraichie fut manquée , & cette expédition
qui devoit être une Conquête ne
devint par leur méfintelligence qu'une incurfion
de barbares ; ils revinrent bientôt
après avec une armée formidable qui ſembloit
devoir détruire l'Italie & faire une
bourgade Mahométane de la Capitale du
Chriftianiſme.
Le Pape Léon IV. prenant dans ces dangers
une autorité que les Généraux de l'Empereur
Lothaire paroiſſoient abandonner ſe
montra digne en deffendant Rome d'y commander
en Souverain ; il avoit employé lés richefles
de l'Egliſe à reparer les murailles, à élever
des tours , à tendre des chaînes fur le Tibre:
itarma des Milicesà ſes dépens, engagea
les habitans de Naples & de Gayette à venir
deffendre les Côtes & le Port d'Oſtie , ſans
manquer à la ſage précaution de prendre
d'eux des ôtages , ſçachant bien que ceux
qui font affés puiſſans pour nous ſecourir ,
A
MERCURE DE FRANCE.
le font affés pour nous nuire. Ilviſita lu
même tous les poſtes , & reçut les Sarrafins
à leur defcente , non pas en équipage de
Guerrier , ainſi qu'en avoit uféGoſlin Evê.
quede Paris dans une occaſion encore plus
preſſante,mais comme un Pontife qui exhortoitun
peuple Chrétien, & comme un Roi
qui veilloit à la furetede ſes ſujets ; il étoit
né Romain ; le courage des premiers âges
delaRepubliquerevivoit en lui dans un tems
de lâcheté & de corruption , tel qu'un des
beaux Monumens de l'ancienne Rome
qu'on trouve quelque foisdans les ruines de
lanouvelle.
Son courage& ſes ſoins furent ſecondés :
on reçut les Sarrafins courageuſement à
leur defcente , & une tempête ayant diſſipé
la moitié de leurs vaiſſeaux , une partie de
ces Conquérans échappés au naufrage fut
miſe à lachaine.
Le Pape rendit ſa victoire utile en faiſant
travailler aux fortifications de Rome & à
ſes embelliſſemens les mêmes mains qui devoient
la détruire. Les Mahométans reſterent
cependant maîtres du Garillan , entre
Capoue&Gayette , mais plûtôt comme une
Colonie de Corſaires indépendants que
comme des Conquérans diſciplinés.
Je vois donc au neuviéme fiécle les Mufulmans
redoutables à la fois à Rome & à
OCTOBRE . 1745 .
Conftantinople , Maîtres de la Perſe , de la
Syrie , de l'Arabie & de toutes les Côtes
d'Afrique juſqu'au Mont - Atlas , & des trois
quarts de l'Eſpagne, mais ces Conquérans ne
forment pas une ſeule Nation , ainfi que les
Romains , étendus preſqu'autant qu'eux n'avoient
fait qu'un ſeul peuple. Toutes ces
Nations nouvellement converties à l'Iſmaniſme
, étoient liées entr'elles à peu-près
comme les Chrétiens par leur culte , & diviſées
d'intérêts comme eux.
Sous le fameux Calife Almamon vers
l'an 815 un peu après la mort de Charlemagne
, l'Egypte devint indépendante & le
grnd (aire fut la réſidence d'un Soudan ; le
Prince de la Mauritanie Tingitane ſous le
titre de Miramolin , étoit maître abſolu de
l'Empire de Maroc. La Nubie & la Lybie
obeiſſoient a un autre Soudan ; les Abdérames
qui avoient fondé le Royaume de
Cordoue ne purent empêcher d'autres Mahométans
de fonder bien-tôt celui de Tolede.
Toutes ces nouvelles Dynaſties reveroient
dans le Calife le ſucceſſeur de leur
Prophete. Les Mahometans de toutes les
parties du Monde alloient à la Mecque gouvernée
par un Scherifque nommoit le Calife,
& c'étoit principalement par ce pelerin age
que le Calife maître de la Mecque étoit vénérable
à tous les Princes de ſa croyance,
Aiij
MERCURE DE FRANCE.
mais ces Princes moins fidéles à la Religion
qu'à leurs interêts dépouilloient les Califes
en leur rendant hommage.
CHAPITRE XV.
De l'Empire de Constantinople au 8e. & 9e.
fiécles.
Tandis que l'Empire de Charlemagne le
démembroit , que les inondations des Sarrafins
& des Normands défoloient l'Occident ,
l'Empire de Conſtantinople ſubſiſtoit com
me ungrand arbre vigoureux encore, mais
déja vieux , privé de quelques racines & af
ſailli de tous côtés par les tempêtes; cet Empire
n'avoit plus rien en Afrique; la Syrie &
une partie de l'Aſie mineure lui étoient emlevées.
Ildeffendoit contre les Muſulmans les
Frontieres vers l'Orient de la mer noire, &
tantôt vaincu , tantôt vainqueur il auroitpů
au moins ſe fortifier contre eux par cet ulage
continuel de la guerre ; mais du côté duDanube
, & vers le bord Occidental de la
mer noire , d'autres ennemis le ravageoient.
Une nation de Scythes nommés les Abares ,
ouAvares, les Bulgares, autres Scythes, dont
la Bulgarie tient ſon nom , déſoloient tous
beaux Climats de la Romanie cù
Adrien & Trajan avoient conſtruit ces belles
Villes & ces grands chemins , deſquels
ces
OCTOBRE 1745 . 9
il ne ſubſiſte plus que quelques chauffées.
Les Abares ſur-tout , répandus dans la
Hongrie & dans l'Autriche ſe jettoient tantôt
fur les terres de l'empire d'Orient , tantôt
fur celles deCharlemagne; ainſides frontières
dePerſe à celles de laFrance la terre étoit en
proye à des incurfions preſque continuelles.
Si les frontieres de l'Empire Grec étoient
toujours reſſerrées &déſolées , la Capitale
étoit le théatre des révolutions & des cri
mes. Un mélange de l'artifice des Grecs &
de la ferocité des Thraces formoit le carractére
qui régnoit à la Cour; en effet quel
ſpectacle nous repreſente Conſtantinople ?
Maurice & fes cinq enfans maſſacrés , Pho
cas aflaffiné pour prix de ſes meurtres & de
ſes inceſtes , Conſtantin empoisonné par
l'Impératrice Martine , à laquelle enſuite on
arrache la langue tandis que l'on coupe le nez
à fon fils Haracléonas : Conftans aſſommé
dans un bain parfes domestiques , Conſtantin
Pogonate qui fait crever les yeux à ſes
deux freres , Juftinien ſecond ſon fils prêt à
faire à Gonſtantinople ce que Théodoſe fità
Theffalonique , ſurpris, mutilé , & enchainé
par Léonce au moment qu'il alloit faire
égorger les principaux citoyens ; Léonce
bientôt traité lui-même comme il avoit traité
Juſtinien ſecond : ce Juftinien rétabli faiſant
couler ſous ſes yeux dans la place pu-
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
blique le ſangde ſes ennemis , & periſſant
enfin ſous la main d'un Bourreau : Philippe
Bardanés détrôné & condamné à perdre
les yeux , Léon l'Iſaurien , & Conſtantin
Copronime , morts àla verité dans leurs lits,
mais après un régne ſanguinaire auſſi malheureux
pour le Prince que pour les fujets.
L'Impératrice Irene , la premiere femme
qui monta fur le Trône des Céſars , & la
premiere qui fit perir ſon fils pour régner ;
Nicephore fon fucceſſeur déteſté de fesſujets,
pris par lesBulgares,décapité, ſervant de
pâture aux bêtes, tandis que ſon crane fert
de coupe àſon vainqueur ; enfin Michel Curopalate
contemporain de Charlemagne ,
confiné dans un Cloître , & mourant ainſi
d'une façon moins ſanglante , mais auffi
cruelle que ſes prédeceſſeurs.
Pour ne point laiſſer imparfait cetableau,
tout horrible & tout dégoûtant qu'il eſt , il
faut voir au neuvieme fiécle Léon l'Armenien
, brave guerrier , mais ennemi des Images
, afſfaffiné à la meſſe dans le tems qu'il
chantoit une Antienne; ſes aſſaſſins s'applaudifſant
d'avoir tué à l'Autel un héretique ,
vonttirer de priſon unOfficier nommé Michel
le Begue condamné à la mort parle
Senat , & qui au lieu d'être executé reçoit
la pourpre Imperiale,
OCTOBRE. 1745 . 11
Les affaires de l'Egliſe ſont ſi mêlées avec
celles de l'Etat que je peux rarement les ſéparer
comme je voudrois. Cette ancienne
querelle des Images troubloit toujours l'Empire.
La Cour étoit tantôt favorable , tantôt
contraire à leur culte , Michel le Begue
commença par les conſacrer & finit par les
abbatre.
Son fucceffeur Théophile qui régna environ
douze ans depuis 829 juſqu'à 842 le
déclara contre ce culte , ona écrit qu'il ne
croyoit point la refurrection qu'il nioit
l'exiſtence des demons , & qu'il n'admettoit
pas Jeſus - Chrift pour Dieu. Il ſe peut faire
qu'il penſat ainfi : mais faut il croire , je
ne dis pas fur les Princes , mais fur des
particuliers les témoignages des ennemis
, qui ſans prouver aucun fait décrient
la Religion & les moeurs des hommes qui
n'ontpas penſé comme eux ?
Ce Teophile, fils de Michelle Begue fut
preſque le ſeul Empereur qui eut fuccédé
paiſiblement à ſon peredepuis deux fiécles .
Sous lui les Catholiques furent plus perfécutés
quejamais. On connoît aisément par ces
longues perſécutions que tous les citoyens
étoient diviſés & qu'il y avoit dans l'Empire
d'Orient une de ces guerres civiles , qui ſans
combat & fans fiége déſolent toutes les familles
& empoisonnent la vie.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE...
Théodora maîtreſſe de l'Empire d'Orient
ſous le jeune Michel ſon fils , perſécuta à fon
tour les ennemis des Images ; elle porta
fon zéle ou ſa politique plus loin. Ily avoit
encore dans l'Afie mineure un grand nombre
deManichéens qui vivoientpaiſiblement parce
que la fureur d'enthouſiaſme qui n'inſpire
guéres les eſprits que dans les ſectes naiffantes
, étoit paffée ; ils étoient riches parle
commerce , & par là utiles à l'Etat ; ſoit
qu'on en voulût à leurs opinions ou à leurs
biens , on fit contr'eux des Edits féveres qui
furent exécutés avec cruauté ; la perfecution
leur rendit leur premier fanatiſme , on en fit'
perirdes milliersdans les fupplices, le refte
déſeſperé ſe revolta , il en paſſa plus de quarante
mille chés les Muſulmans , & ces Manichéens,
auparavant ſi tranquilles, devinrent
des ennemis irreconciliables , qui joints aux
Sarrafins ravagerent l'Aſſe mineure jufqu'aux
portes de la Ville imperiale dépeuplée
par une peſte horrible cn 842 & devenue
un objet de pitié.
La peſte proprement dite , eſt une maladie
particuliere aux peuples de l'Afrique ,
comme la petite verole ; c'eſt de ces Pays
qu'elle vient toujours par des vaiſſeaux
marchands , elle inonderoit l'Europe fans
les fages précautions que l'on prend dans
nos Ports , & probablement l'inattention du
OCTOBRE. 1745. 13
gouvernement laiſſa entrer la contagion dans
la Ville Imperiale.
Cette même inattention expoſa l'Empire
à un autre fleau. Les Ruffes dont on n'avoit
pas encore entendu parler s'embarquerent
vers le port qu'on nomme aujourd'hui
Azoph ſur la mer noire , & vinrent ravager
tous les rivages du Pont Euxin ; les Arabes
d'un autre côté pouſſerent encore leurs conquétés
par delà l'Armenie & dans l'Afie mineure
; enfin Michel le Jeune après un Régne
cruel & infortuné , fut aſiaſſiné par Bafile
qu'il avoit tiré dela plusbaſſe condition
pour l'aſſocier à l'Empire.
L'adminiſtration de Dafile ne fut guéres
plusheureuſe que celle de ſes predeceſſeurs ;
c'eſt fous fon Régine qu'eſt l'époque du grand
ſchiſme qui divifa l'Egliſe Grecque de la Latine&
dont je parlerai dans l'article de l'Egliſe
pour ne pas confondre les matieres.
Les malheurs de l'Empire ne furent pas
beaucoup reparés ſous Léon qu'on appella
le Philoſophe , non qu'il fut un Antonin ,
un Marc-Aurele , un Aaron Rachild , un Alfred
, mais parcequ'il étoit ſçavant , & qu'il
écrivoit bien.
Au reſte Léon paſſe pour avoir le premier
ouvert un chemin aux Turcs , qui fi longtems
après ont pris Conſtantinople. Les
Hiſtoires nous diſent en effet que ce Prince
14 MERCURE DE FRANCE.
battu ſouvent&preſſé par les Bulgares achetale
ſecours des Turs qui demeuroient par
de- là les embouchures du Danube , il n'y
a vers le Nord de ces embouchures duDanube
que la Beſſarabie , autrefois la patrie
des Getes, une partie de la Pologne & l'Ukraine.
Les Turcs qui combattirent depuis les
Sarrafins , & qui mêlés à eux furent leur
foutien, & les deſtructeurs de l'Empire
Grec avoient donc deja envoyé des colonies
dans ces contrées voiſines du Danube ; on
n'a guere d'hiſtoires veritables de ces émigrations
des barbares ſi anciennes & fi renouvellées.
Il n'y a que trop d'apparence que les
hommes ont ainſi vécu long- tems. A peine
un Pays étoit unpeu cultivé qu'il étoit envahi
par une Nation affamée , chaſſée , à fon
tour par une autre. Les Gaulois n'étoientils
pas deſcendus dans l'Italie ? n'avoient-ils
pas été juſques dans l'Afie mineure ? Vingt
peuples de la grande Tartarie n'ont-ils pas
cherché de nouvelles terres ? Ces Tartares
depuis quatre cens ans avoient penetré dans
tout l'Empire Romain , au lieu que vers le
16me. & 17me, fiécle des peuples policés
font allés fubjuguer des Sauvages dans un
nouveau monde , c'étoit alors des Sauvages
OCTOBRE.
1745.
qui venoient renaître & dompter desChrétiens
policés.
Malgré tant de déſaſtres , Conſtantinople
fut encore long-tems la Ville Chrétienne
la plus opulente , la plus peuplée, la plus
recommandable pour les arts ; ſa ſituation
feule par laquelle elle domine ſur deux
mers la rendoit néceſſairement commerçante.
La peſte de 842 , toute deſtructive qu'elle
étoit, ne fut qu'un fléau paſſager. Les Villes
de commerce où la Cour réſide ſe repeuplent
toujours de l'affluence des voiſins. Les
Arts méchaniques& les beaux Arts même ne
periffent point dans une vaſte Capitale qui
eſt le ſéjourdes riches ; toutes ces révolutions
fubites du Palais , les crimes de tant d'Empereurs
égorgés les uns par les autres font des
orages qui ne tombent guéres ſur les hommes
cachés , qui cultivent en paix des profeffions
qu'on n'envie point; la LangueGrecque
qu'onparloit à Conſtantinople étoit encore
unpreſervatif'contre la barbarie : auſſi verra-
t- on dans le chapitre des Arts & des feiences
que dans cette décadence quelque ref
tede l'ancien eſprit des Grecs ſe conſervoit
encore .
Les richeſſes n'étoient point épuiſées ; on
dit qu'en 857 Tréodora mere de Michel en
ſe démettant malgré elle de la Régence fit
voir à l'Empereur qu'ily avoit dans le tréſor
16 MERCURE DE FRANCE.
1
Royal.cent- neuf mille livres peſant d'or &
trois cent mille livres d'argent .
Un Gouvernement ſage pouvoit donc
maintenir encore l'Empire dans la puiffance ;
il étoit reſſerré , mais non démembré , changeant
d'Empereurs , mais toujours uni fous
celui qui le revêtoit de la pourpre ; enfin
plus riche , plus plein de reſſources que celui
de l'Allemagne, cependant il n'eſt plus,
& celui de lAllemagne fubfifte encore.
**
**
LE TEMPLE DE L'AMOUR.
Dans un vallon charmant , délicieux ſéjour ,
Le Dieu qui fait aimer voulut fixer ſa Cour.
La Nature éleva le Palais de fon maître ;
L'art en voulant l'orner l'eût ébranlé peut-être ;
On s'y fent attirer des bouts de l'Univers ,
Tout cheminy conduit; c'eſt le centre du monde;
C'eſt à ce point fixé qu'ilfaut que tout réponde ;
Ainſi les Dieux des eaux malgré leurs cours di
vers
Vont tous ſe réunir dans l'Empire des mers .
Là ſuccombe la force ainſi que la foibleſſe ;
C'eſt le but des beaux ans , l'écueil de la Vieilleſſe
OCTOBRE. 1745. 7
Sous ſes parvis ſacrés accourent à la fois
Le timide Berger , le Conquerant terrible ,
Le Riche , l'indigent , le citoyen paiſible ,
L'inquiet courtiſan eſclave altier des Rois .
A l'Autel de l'Amour l'égalité ſacrée
Confondant tous les rangs ſans ordre les conduit;
De l'orgueil ſubjugué le fantôme eft détruit ,
Et dans ſes prémiers droits la Nature eſt rentrée
Par les détours ſecrets d'un labyrinthe obſcur
On y voit arriver l'innocence timide .
Helas ! contre l'Amour nul azile n'eſt ſûr ;
Un penchant invincible à ſon inſçu la guide ;
Elle gémit , ſoupire en voyant ſes erreurs ,
Mais fon voile arraché ſert à fécher ſes pleurs,
Et ce débris charmant par un plus doux uſage
Ajoûte un noeud plus fort au lien qui l'engage.
Sur un Trône defleurs , qu'entourent les deſirs,
On voit le Dieu couché dans les bras des plaiſirs
C'eſt lui qui du cahos perçala nuit profonde ,
Arrangea la matiere , & fut l'ame dumonde;
Par lui s'eſt allumé ce vaſte embraſement
Qui cacha ſous la cendre Ilion aſſervie ;
C'eſt par ſes jeux cruels qu'Antoine en un mo
ment
Perdit tous ſes Lauriers , l'Univers & la vie.
Il donne d'un fourire & la guerre & la paix ;
Au Livre du deſtin il écrit ſes arrêts ,
Et rit de la Fortune inſolente & volagé
18 MERCURE DE FRANCE.
Qui de ces grands revers veut uſurper l'hom
mage,
Tandis qu'il meut lui ſeul d'un doigt foible &
leger
Ces immenfes refforts qu'elle croit arranger .
Des amans fortunés la troupe l'environnne ;
Leurs chants voluptueux font rétentir ſon Trône
C'eft envain qu'autour d'eux ſur les ailes du tems
L'inconſtance voltige , & cherche à les ſurprendre,
Le plalfir les défend ; mais s'ils oſoient ſe rend
dre
Ils perdroient pour jamais ces précieux inftans ,
Ces jours délicieux filés par l'Amour même ,
Et la premiere fois eſt la ſeule où l'on aime.
Les caprices naitroient , & non plus les deſirs ;
Le bonheur les fuireit même au ſein des plai
firs.
OCTOBRE. 1745. 19
SUITE de la Séance de l'Académie
des Sciences du 28 Avril .
MEMOIRE de M. l'Abbé Nollet , fur
les causes de l'électricité des Corps.
Es phenoménes de l'électricité ſe
Lipomene
muljouren
jour,& deviennent de
plus en plus admirables : feu M. du Fay
que la Nature avoit formé pour ces fortes
de recherches , après avoir rempli 8 mémoires
de tout ce qui concerne cette matiere
, ſembloit l'avoir épuiſée , peut - être
même le penſoit-il , puiſqu'après avoir raf
ſemblé un grand nombre de faits qui reſultoient
de ſes expériences , il avoit déja
commencé à les mettre en ordre & à les
rapporter à un petit nombre de chefs qu'il
regardoit comme les loix de l'électricité :
cependant en partant de l'endroit ou il eſt
reſté on eſt allé plus loin ,& nous voyons
aujourd'hui des merveilles que ce ſçavant
& ingénieux Académicien auroit bien voulu
voir ; après nous auffi on en verrad'autres
apparemment qui nous auront échapé.
Non omnia poffumus omnes.
M. l'Abbé Nollet que M. du Fay s'étoit
afſocié dans ce genre de travail où le plus
26 MERCURE DE FRANCE.
fouvent on ne peut pas operer feul , & qu
n'a point perdu de vue l'électricité depuis
environ 15 ans qu'il s'eſt livré à la Phyſique
expérimentale , vient d'entretenir le public
des nouvelles découvertes qui reſultent ou
deſes propres expériences , ou de celles qui
lui ont été communiquées de differens endroits
, mais pour ne ſe point borner à un
ſimple recit qui ne manqueroit pas cependant
d'intéreſſer par la fingularité des faits ,
notre Académicien effaye de remonter aux
cauſes , & d'expliquer méchaniquement de
quelle façon la Nature opere tous les phé-
Homenes de l'électricité ; entrepriſe d'autant
plus hardie , que les plus habiles maîtres
, ou s'en font abſtenus , ou l'ont tentée
juſqu'apreſent ſans ſuccès. M. L. N. en a
fenti ſans doute toute la difficulté puiſqu'il
nous donne ſon explication fous le nom de
conjectures , mais il nous ſemble que ſes
conjectures font celles d'un Obfervateur attentif
, & d'un homme accoûtumé depuis
long-tems à ne prononcer que d'après l'expérience
, c'eſt un ſyſtême , dit- il , mais
l'imagination en le formant , n'a fait que
• mettre en oeuvre ce que l'expérience lui
a fourni.
M. L. N. en comparant les phenoménes
de l'électricité avec ceux du magnétiſme
fait voir en peude mots que les uns &lo
T
1
OCTOBRE
. 1745 .
sutres ne peuvent pas venir de la même
cauſe , & que ces deux propriétés n'ont peut- être , comme il dit , rien de commun
entre elles , que l'obſcurité de leurs principes.
د
Le ſyſteme des attractions , quand il ſe- roit géneralement
reçû ne pourroit pas non plus s'appliquer aux effets de l'électricité
, parce que les loix de celle-ci ſonttout à fait differentes de celles qu'on attribuë à la gravitation reciproque des corps les uns
vers les autres.
- Il faut donc , conclut- il , que l'électricité
ſoit l'action d'une matiere en mouvement
entre le corps électrique & celui ſur lequel
il exerce ſes impreffions , car par-tout où
il n'y a point de contact immédiat , leş >> corps ne peuvent agir les uns ſur les au- tres que par le moyen de quelque au- tre matiere dont ſoit remplie la diſtance
→ qui les ſepare.
20
Pour prouver que l'électricité vient vé ritablement d'une matiere qui ſe meut ac- tuellement , on rapporte les faits qui ſuivent. 10. Si l'on approche à quelque diſtance
du corps électriſé le viſage ou le revers de lamain on fent une impreffion aflés ſembla- ble à celle que pourroient faire des fils d'araignée
qu'on rencontreroit flotans en l'air , & fi l'on approche de fort près , toute l'im
22 MERCURE DE FRANCE.
preſſion ſe réunit comme en un point & devient
une picquûre ſenſible juſqu'à la douleur
, une picquûre qui va quelquefois julqu'à
percer la peau , &qui tuë les mouches
& autres infectes qu'on y expoſe.
2 °. Si l'électricité eſt fortement excitée
on entendun petillement affés ſemblable
au bruit que fait un peigne , quand on paſſe
le bout du doigt d'une extremité à l'autre
ſur la pointe de ſes dents , fort ſouvent auſſi
l'on entend de petits éclats comme ceux du
ſel qui décrépite.
30. On ſent autour des corps électriſés
une odeur d'ail ou de phoſphore qui commence
avec l'électricité & qui ne finit qu'avec
elle; on remarque même que les chiens &
les oiſeaux qui ont l'odorat très fin nepeuvent
ſouffrir qu'on les électriſe , quandbien
méme on s'abſtiendroit de leur faire fentir
despicqüres. 7
4°. Si les expériences ſe font dans un
lieu obfcur , le corps qui devient électrique
, darde de pluſieurs points de ſa ſurface
des rayons lumineux en forme d'aigrettes
qui s'étendent à plus d'un pouce de diftance,
que l'on fent comme un fouffle leger
lorſqu'on y préſente la main ou le viſage ,
&qui font onduler la ſuperficie des liqueurs.
50. Ces émanations lumineuſes ou les
étincelles qui éciatent avec elles mettentle
OCTOREE. 1745 .
23
feu aux vapeurs & aux liqueurs inflammables
qu'on en approche ; un homme électriſé
par exemple allume de l'eſprit de vin
avec le bout de ſon doigt.
Or qu'est-ce qu'une ſubſtance que l'on
touche , qui ſe fait entendre , qui a de l'odeur
, & que l'on voit ? n'est-ce point une
matiere ? mais qu'elle eſt cette matiere ? d'où vient - elle ? comment ſe met elle
en action? & par quel méchaniſme opere
t- elle les différents phenoménes de l'électricité
? Quatre queſtions qui font à proprement
parler l'objet du mémoire dont nous
donnons l'extrait .
Quant à la premiere de ces queſtions ,
M. L. N. ſuppoſe avec Meffieurs Lemery , Boerhaave , & c . qu'il y a un feu élementaire , un fluide très fubtil qui eſt préſent partout ,
juſques dans les parties intégrantes des corps;
que cette matiere excitée eſt la cauſe immédiate
de la chaleur , de l'embraſement &
de la lumiere , & que par ſa grande fluidité &
par ſon poids elle tend continuellement à
l'équilibre , & à remplir tout ce qui ſe trouve
vuide des parties de ſon eſpece , ſuppofition
maintenant reçûe de preſque tous les
Phyficiens. Notre Académicien prétend de
plus que la matiere par laquelle un corps
devient électrique , n'eſt autre choſe que celle du feu & de la lumiere differemment mo-
-
14 MERCURE DE FRANCE.
1
difiée ; c'eſt une hypotheſe déja avancée &
foutenue dans pluſieurs bons ouvrages , &
dont on donne ici de nouvelles preuves en
comparantles principales proprietés du feu
avec celles de l'électricité ou de la matiere
qui la produit.
10. Le feu dans les matieres les plus inflammables
où il eſt caché, ne ſe manifeſte
pas de lui-même; ilfaut l'exciter ; on excite
auſſi l'électricité pour la faire naître , &
la même action qui rend un corps électri
que ( le frottement ) agite en lui la matiere
du feu & le rend chaud ou brulant.
20. Beaucoup de matieres comme les
fluides & les corps mols ne s'échauffent que
peu ou point par le choc ou par la friction.
On ne peut pas non plus les électrifer par
cette voye , mais de la même maniere qu'-
elles deviennent chaudes lorſqu'on les approche
d'un corps embraſé , elles deviennent
électriques aufſi quand on lesplace auprès
d'un corps électrifé.
30. Dans les corps ſolides que l'on frotte
pour les échauffer , la chaleur naît d'autant
plus vite que ces corps ſont plus compacts
& que leurs parties ont plus de roideur. Le
fer limé ou battu à froids'échauffe plus que
le plomb , l'étain &c. auſſi remarque t'on
que la cire d'Eſpagne s'électriſe plus aifément
que la bougie , le ſouffre plus que les
gommes,
1
OCTOBRE. 1745. 25
gommes , & le verre plus que toutes les autres
matieres .
40. L'action dufeu ſemble s'étendre davantage
dans les métaux que partout ail-
'leurs ; une clef, une cuillier d'argent chauffée
par un bout ſeulement brule bientôt
les doigts de celui qui la tient par l'autre ;
un tuyau de pipe , une lame de verre , une
regle de bois ne font pas la même choſe.
M. L. N. fans s'arrêter à chercher la raiſon
de cette différence obſerve ſeulement que
l'électricité ſe communique mieux auxmétaux
& par les métaux , qu'à preſque toutes
les autres matieres ; ſi l'on excepte les corps
vivans où la matiere du feu s'excite fort
aifément , il n'eſt pas de matiere éprouvée
qui s'électriſe mieux qu'une barre de fer ,
de cuivre , d'argent &c .
50. La matiere du feu qu'on excite par le
choc ou par le frottement ne produit que
de la lumiere ſans aucune chaleur ſenſible ,
quand rien ne s'oppoſe à ſon action ; ce n'eſt
qu'en éclatant avec les parties des autres
matieres qui lui font obitacle qu'elle devient
capable deheurter ce qui ſe rencontre
dans ſon voiſinage , & d'avoir priſe fur
les autres corps. On obſerve pareillement
que dans pluſieurs occaſions l'électricité
n'a d'autre effet que de luire dans l'obſcurité
, & l'on fait voir que dans les autres cas
B
26 MERCURE DE FRANCE.
cette matiere eſt pour ainſi dire armée de
quelque ſubſtance étrangere , qui ſe manifeſte
par ſa couleur , par fon odeur ou au
trement.
60. La matiere du feu faiſant fonction de
lumiere , ſe meut plus librement dans un
corps denſe , que dans un milieu plus rare ;
c'eſt au moins une conféquence , qu'on a
cru devoir tirer des loix qu'on lui voit fuivre
dans la refraction. La matiere électrique
affecte aufli de ſe mouvoir avec plus de liberté
dans les corps les plus ſolides & les
plus durs ; l'électricité d'un tube de verre
qui ſe diffipe à quelques pieds de diſtance
dans l'air , ſe communique à plus de 200
toiſes par le moyen d'une corde ou de
quelques autres corps longs & contigus,
70. La lumiere ſe tranſmet en un inftant
à de grandes diſtances ; l'expérience que
nous venons de rapporter ſe fait auffi dans
un clin d'oeil,
80. Enfin le feu n'a jamais plus de force
que pendant le grand froid , lorſque l'air eft
fort denſe & fort fec : une telle temperature
convient auffi mieux que toute autre pour
électriſer , ſoit en frottant , foit par communication.
Après cette comparaiſon des propriétés
dufeu avec celles de la matiere électrique
M.L. N. paffe à la feconde queſtion. » On
,
OCTOBRE . 1745 . 27
>> a toujours penſé , dit-il , que cette matie-
> re qui eſt en mouvement autour du corps
>> électrique & à qui l'on attribue avec raifon
>> tous les phenoménes de l'électricité , ve-
ده noit ſeulement de ce corps électriſé , mais
> on doit croire quelle vient auſſi de tous
les autres corps qui avoiſinent celui- ci ,
& qu'elle fortdes uns plus abondamment
→ que des autres : voici ſurquoi l'on établit
cette penſée.
ود
دد
Premierement quand on préſente un
corps électrique à d'autres qui ne le font
point , ſurtout fi ceux-ci ſont animés ou de
métal , pluſieurs endroits de leur ſurface deviennent
lumineux , & le feu qu'on y apperçoir
paroît être le conflict de deux
courans de matiere qui ſe heurtent en ſens
contraires , & qui s'embraſent par le choc.
C'eſt au moins ce que l'on peut conclure
fort naturellement de pluſieurs obſervations
délicates & bien méditées , que les
bornes d'un extrait ne nous permettent pas
de rapporter ici.
20. De preſque toutes les matieres qu'on
approche d'un globe de verre qui eſt électriſe
on voit fortir des jets cont inuels,d'un
fluide embraſé qui heurte avec violence &
avec bruit la ſurface du verre mais ce
qu'on ne peut voir ſans étonnement , c'eſt la
vivacité & l'abondance avec laquelle ces
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
petits torrens de feu ou de matiere enflammée
ſortent des doigts ou de toutes les autres
parties d'un corps animé.
C'eſt apparemment pour cela , dit M. L.
N. qu'un tube de verre s'électriſe mieux avec
la main nue , ſi elle eſt bien ſeche , que
quand on interpoſe du papier ou quelque
étoffe : c'eſt pour cela que les taches de feu
qui paroiſſent à la ſurface des corps , quand
on en approche un tube électriſé, ſonttou
jours plus vives & plus fréquentes , lorfqueces
corps font animés , ou fort près d'un
corps animé comme une perruque , une
coëffure &c, enfin c'eſt encore pour cetterai
fon que les parties de la main qui frottent
le verre , paroiſſent toujours lumineuſes ,
car la matiere du feu y étant ou plus abondante
ou plus active qu'ailleurs , il en doit
fortir une plus grande quantité.
Ce fait en peut expliquer un autre
qu'on remarque depuis long-tems & qui
furprend toujours quand on le voit pour la
premiere fois : lorſqu'il fait un tems ſec &
froid le poil de pluſieurs animaux devient
électrique au moindre frottement & rend
des étincelles qu'on apperçoit fort bien dans
l'obfcurité ; pluſieurs perſonnes en quittant
leur linge , & en pafiant brufquement la
main deſſus avant qu'il foit refroidi en font
fortirde même des étincelles très brillantes.
OCTOBRE. 1745 . 29
› Cette matiere qui s'enflamme ainſi , dit
M. L. N. , me paroît n'être autre choſe que
- des parcelles de féu enveloppées des parties
animales quiont tranſpiré avec elles ,
>> & que le froid a condenſées ; ce feu en-
>> core animé& preſque en équilibre avec la
force des liens qui le retiennent , éclate dès
>> qu'un mouvement auxiliaire vient aug-
>> menter ſon activité.
ec.
Par la troifiéme queſtion on s'eſt propoſé
de ſçavoir comment la matiere électrique
ſe met en action à l'occaſion du frottement.
M. L.. N. perſuadé par les raiſons qu'on
vient de voir & par d'autres encore que
nous ſommes obligés de fupprimer pour
nous renfermer dans les bornes d'un extrait
, que la matiere électrique &.celle
du feu ſont la même choſe , & que dans
le cas d'une électricité actuelle , cette
matiere agitée vient des corps environnants
àcelui qui eſt électrique , comme elle va de
celui-ci vers ceux qui l'avoiſinent de toutes
parts,examine d'abord comment en frottant
on peutdéterminer ce fluide à ſortir du corps
frotté ; il obſerve que les corps qui s'échauffent
leplus par le frottement ſont aufli pour
l'ordinaire ceux qui s'électriſent le mieux par
le même moyen. Ilrecourt enſuite aux explications
les plus vraiſemblables que les Sçavans
ont donnéesde la propagation du feu &
B. iiij
30 MERCUR DE FRANCE.
les appliquant à celles de l'électricité, il fait
voir l'analogie qui ſe trouve entre l'une &
l'autre ; ne puis-je pas croire , » dit-il , en
>> parlant de la matiere électrique , que fon
action eſt celle d'un fluide élaſtique que le
frottement excite ; que ſon expanſion aidée
>> par la réaction des parties frotées porte
১১
29
১১ du dedans au déhors , à peu-près comme
>> on voit un noyau s'élancer quand on le
>> preſſe entre les doigts , & que fon union
> avec une matiere étrangere met en état
avoir priſe ſur les ၁၁ corps qui ſe trouvent
>> en fon chemin ?
Mais de quelque maniere que la matiere
électrique foit déterminée à ſortir du corps
que l'on frotte , M. L.N. prouve par des expériences
décifives . Qu'elle ne fort que
par certains endroits de la ſurface qui ne
font pas fort près les uns des autres , eû égard
à la grande quantité de pores qu'on y doit
fuppofer. 20.Que cette matiere en s'élançant
du dedans au dehors ſe diviſe toujours en
pluſieurs rayons divergents qui forment autour
du corps électriſé une forte d'atmofphere
qui s'étend plus ou moins felon que
l'électricité eſt plus ou moins excitée.
Si la matiere du feu & celle de l'électricité
ſont eſſentiellement la même choſe ,
comme il paroît qu'on le doit conclure
près les raiſons rapportées ci-deſſus ; fi cette
OCTOBRE . 17458 . 3.2
matiere eft préſente par tout & tend toujours
à fe mettre en équilibre avec ellemême
, comme preſque tous les Phyficiens
le ſuppoſent maintenant , lorſqu'elle fort
d'un corps par quelque endroit , elley laiſſe
un vuide qui doit ſe remplir aufli-tôt par les
parties de cette même matiere qui l'environnoit
de tous côtés ; ainſi tandis que la
matiere électrique s'élance du dedans au dehors
du corps électriſé , c'eſt une conféquence
néceſſaire que celle qui eſt aux environs ,
dans l'air ou ailleurs , ſe porte vers ce même
corps , à-peu près comme un vaifieau percé
de toutes parts & plongé dans la riviere ſe
remplit aux dépens de l'eau qui l'entoure , à
meſure qu'on l'épuiſe de celle qu'il contient
par le moyen d'une pompe ou autrement.
Voila ce qui doit être , ſi ce que l'on fuppoſe
touchant la préſence du feu en tout lieu
&ſa tendance à l'équilibre eſt une réalité ;
or cette conféquence eſt un fait conftaté
par des expériences très-concluantes ; quand
un corps devient électrique , quand il lance
de toutes parts ces aigrettes de matiere élec
trique dont nous avons parlé , il eſt prouvé
que tous les autres endroits de ſa ſurface font
preſſés par un fluide qui tend à le penetrer
& qui ſe porte réellement du dehors au dedans;
quel droit n'a-t- on pas préſentement
de ſuppoſer que la matiere électrique ou
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
celle du feu ( c'eſt la même choſe ) eſt univerſellement
repandue , & toujours prête
à remplir les eſpaces qui ſe trouvent vuides
d'elle même ?
Peu-à-peu le méchaniſme de l'électricité ,
I'objet principal de la quatriéme queſtion , ſe
découvre : on voit déja pourquoi un petit
corps leger s'élance vers le corps électrique
dans le voiſinage duquel il ſe trouve placé
& libre , car étant expoſé au choc de deux
courans de matiere qui vont en ſens contraires
, il obéit à celui des deux qui a plus
de priſe ſur lui , & s'il eſt d'un petit volume
& affés mince pour échaper aux rayons divergents
qui viennent du corps electrique ,
il ne manque pas d'être porté d'abord vers
ce même corps par la matiere affluente
qui amoins de viteſſe que l'autre , à la verité ,
mais qui eſt beaucoup plus ferrée.
Cetteexplication eſt d'autantplus plaufible
qu'on voit le contraire arriver toutes les
fois que le corps léger qu'on veut attirer eſt
d'un plus grand volume; fon premier mouvement
eſt une répulſion qu'il ſouffre , ou
s'il eſt attiré , jamais il ne parvient juſqu'à
toucher le corps electrique ; les rayons
divergents quoique toujours plus rares que
la matiere qui vient en ſens contraire l'emportent
fur elle alors par leur excès de
viteffe.
OCTOBRE . 1745. 33
Ici M. L. N. ſe fait une objection fort
naturelle dont la réponſe très-conféquente
dans ſon ſyſtême & fondée ſur l'experience
acheve de perfuader que ſon explication
touche au but. Quand une petite feuille de
métal , ou tout autre corps léger a touché
le corps electrique , elle s'en écarte auflitôt
& s'en tient conftamment éloignée à une
certaine diſtance : les rayons divergents qui
ne l'ont point empêché d'abord d'aller au
corps électrique, ne lui permettent plus alors
d'en approcher : a- t - elle donc augmenté
de volume ?
Oui ſans doute , répond notre Académicien
; elle a touché un corps électrique ,
elle eſt devenue électrique elle - même ,
(c'eſt la régle ) & en cet état on doit ſe la repréſenter
comme environnée d'une atmofphére
de rayons divergents : faites lui perdre
cette atmosphére en la touchant , vous
la remetrez dans ſon premier état , & auffitôt
vous la verrez retourner au tube électrique
: on ſçait que tout ceci eſt parfaitement
conforme à l'experience.
Mais pourquoi la feuille de métal électrifée
&que l'on tient flotante en l'air au-deſſus
du tube ſe jette t'elle précipitamment ſur les
corps ſolides qu'on lui préſente , ſur les corps
animés&fur les métaux plus que fur tout autre
choſe ? C'eſt que la matiere électrique ſe
:
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
meut plus aiſément dans ces corps que par
tout ailleurs ; c'eſt un fait que l'expérience a
démontré d'une infinité de manieres , & que
l'on a expoſé ci - deſſus comme un principe.
Les rayons divergents de la feuille flotante
entrans donc avec liberté dans le doigt qu'on
ypreſente , donnent lieu à la matiere affluente
de la pouffer avec avantage par la partie
oppofée.
S'il ſe trouve donc certains corps dans lefquels
la matiere électrique ſe meuve difficilement,
où elle ait peine à entrer , d'où
elle ne forte auffi qu'avec peine & en trèspetite
quantité , ces corps préſentés à la
feuille de métal électriſée ne l'attireront
point comme pourroit faire le doigt, un morceau
de fer &c. au contraire ils ſembleront
la repouſſer , parce que les rayons divergents
qui viennent de la feuille s'appuyant contre
le corps qu'ils ne peuvent pénetrer,entretien.
dront une certaine diſtance entre ce corps&
la feuille flotante.
Or il ſe trouve des matieres telles qu'ou
les ſuppoſe ici : mais qui l'auroit pû prevoir
( dit M. L. N ? ) ce ſont pour la plupart des
matieres animales , le crin , la foye , les cordes
à boyaux , ou des matieres très- inflammables
, l'ambre , la réfine , la gomme laque ,
la cire , le ſouffre &c. Que l'on préſente tous
ces corps au globe de verre électrique , on
OCTOBRE. 1745 . 35
n'en verra fortir que très -peu ou point de ce
feu qu'on voit couler abondamment du doigt,
d'un ecu , d'un morceau de bois &c. Qu'on
les préſente ces mêmes corps à la feuille électriſée
& flotante , elle en ſera conſtamment
repouflée , pourvû qu'ils n'ayent été ni frot--
tés , ni échauffés , ni maniés nouvellement ,
car alors ils font électriſés , & en cet état leurs
pores font ouverts pour la matiere électrique;
de-même qu'elle en fort actuellement , elle
y peut rentrer d'ailleurs. Cette derniere
exception eſt encore une difficulté qu'il faut
réfoudre ; un tube de verre nouvellement
frotté repouſſe toujours une feuillede métal
electriſée par un autre tube de verre. Un
baton de ſouffre ou de cire d'Eſpagne , quoiqu'électrique
ne repouſſe point la feuille qui
vient d'être electriſée par le verre; y a-t-il
donc deux fortes d'électricité , comme l'avoit
ingenieuſement imaginé M. Dufay , pour
rendre raiſon de cette eſpéce de biſarrerie ?
M. L. N. fondé ſurdes obſervations qu'on
n'avoit pas encore faites du vivant de M.
Dufay , croit qu'on peut ſe paſſer d'admettre
cette double electricité, ſi ce n'eſt peutétre
en tantque la même matiere electrique
eſt modifiée différemment par certains
corps.
Il eſt certain que tous ceuxdont on vient
de parler ne deviennent jamais auffi forte-
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
1
ment électriques que le verre , &que le fait
en queſtion ne réuſſit pas toujours , ce qui
feroit croire avec bien de la vraiſemblance
que c'eſt conſtamment la même matiere
electrique pour les corps refineux comme
pour les autres , mais que la difference des
pores , la réaction plus ou moins grande des
parties , ou quelqu'autre circonſtance que
l'on ignore peut-être encore , occafionnent
affés ſouvent cet effet qui ſemble s'écarter de
la régle generale.
Quoiqu'il en ſoit , il eſt toujours certain
que la matiere qui émane du corps électriſé
ſecommunique difficilement à la ſoye , aux
crins , aux gommes , aux éſines & même
au verre , & ce fait conftaté par une experience
de dix ans nous apprend pourquoi ces
mêmes matieres font propres à conſerver à
un corps l'électricité qu'on lui fait prendre ;
pourquoi, par exemple, il eſt néceſſaire qu'un
homme qu'on veut électriſer , monte ſur un
gateau de poix ou de fouffre , car ce gateau
ne devenant point électrique par communication
empêche par ſon interpoſition que
l'atmosphére du corps électriſé ne s'étende
au loin , &ne ſe diſſipe , comme elle feroit
immanquablement ſi elle trouvoit d'autres
corpolides à penetrer : & c'eſt apparemment
auffi par cette raiſon qu'un cône de
fouffre ou de cire d'Eſpagne conſerve pen
OCTOBRE. 1745 . 37
dantplusieurs mois un peu de ſon électricité,
quand on a ſoin de le tenir couvert avec le
même verre à boire dans lequel il a été
moulé.
M. L. N. retenu par les bornes du tems n'a
pas pouffé plus loindans la lecture publique
de ſon Mémoire l'application de ſon ſyſtê.
me aux phenoménes de l'électricité , mais
les faits qui y font expliqués étant les plus
conſidérables en cette matiere , on conçoit
bien qu'il eſt facile d'entrer dans un plus
grand détail & que s'il reſte encore quelque
difficulté , le même principe fournira
une ſolution complette , ſur tout à ceux
àqui ces fortesd'experiences ſont familieres ,
& à qui l'habitude les a fait conſidérer par
toutes les faces .
LETTRE fur deux Rimes à M. D. M.
PUiſque ma ſanté chétive
Semble vous intereſſer ,
Je vais à ma plumeactive
Avec ſoin faire tracer
Les maux dont la pointe vive
Sans repos ſçait mepreffer ,
38 MERCURE DE FRANCE
Etvers l'infernale rive
Sans pitié veut me pouffer ;
Dans mes entrailles captive
Ma bile ne peut paffer ;
La Pharmacie attentive
Cherche en vain à la chaffer ,
Et la drogue purgative
Ne peut m'en débarraffer :
Le Mars dont elle dérive
La reproduit ſans ceffer ,
Et dans mon ſang fugitive'
Rien ne lui ſçauroit percer ,
Une route qu'elle ſuive
Pour ne plus me harraſfer .
Froid & fatigant convive
Je ne puis plus que glacer
Ceux dont l'amitié craintive
N'oſe encore s'offenſer ,
D'un ennuyeux qui n'arrive
Que pour les embarraffer ;
Mais s'il faut que je décrive
Lemal qui vient m'exercer ,
Faudrat -il que je proſcrive
Ce qui peut le compenfer ?
Une Helene peu lafcive
Daigne encor me careffer ;
Avec mon ombre plaintive
Elle oſe s'entrelaffer ,
!
1
OCTOBRE. 1745. 39
Et permet que je captive
Sa langue par un baiſer ,
Où la volupté tardive
Vient à pas lents ſe gliſſer..
Mais cette plainte naïve
Quej'oſe vous adreſſer
Et que Polimnie oiſive
Trop au long ſçait entaſſer
Pourvous peu recréative
Doit à la fin vous laſſer.
Je finis donc ma miſſive ,
Auſfi bien je ſens baiffer
Ma Muſe froide & fautive
Qui ne ſçait plus qu'amaſſer
و ن
Je la connois trop rétive
Pour que j'oſe la forcer
A rimer encor en ive .
楽楽
お楽
SUITE du Conte Turc.
Eangir ne reconnut pas d'abord celui
qui entroit pour le même inconnu qui
l'avoit reçu chés lui il y avoit deux jours ,parce
qu'il avoit changé d'habillement ; il étoit
vêtu d'une robe magnifique doublée de zamour;
il portoit un turban orné d'une AiMERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1745 .
IGIT
UT SPARGAT
Chés
apillon
J.
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER
rue S. Jacques .
La Veuve PISSOT, Quai de Conty
à la deſcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV .
Aves Approbation & Privilége du Roi
1
AVIS .
L'ADRESSE généra le duMercure eft
àM. DE CLEVES D'ARNICOURT
rue du Champ-Fleuri dans la Maiſon de M.
Lourdet Correcteur des Comptes au premier
étagefur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien. Nous
prions très-instamment ceux qui nous adref-
Seront des Paquets par la Poſte , d'en affranchir
le port , pour nous épargner le déplaisir
de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
af
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui souhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , &plus promp.
tement , n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; on se conformera très-exactement à
leurs intentio: s.
Ainsi il fandra mettre ſur les adreſſes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ-Fleuri , pourren
dre à M. de la Bruere.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE
FRANCE
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1745 .
PIECES FUGITIVES
en Vers & en Profe.
Suite de l'Histoire Univerſelle.
PARAGRAPHE II .
Progrès des Musulmans .
Ependant les Mahométans qui
perdoient cette partie de l'Éfpagne
qui confine à la France ,
s'étendoient partout ailleurs . Si
j'enviſage leur Religion je la vois emb . ffée
par toutes les Indes , & par les CôtesOrion-
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
|
tales & Occidentales de l'Afrique où ils
trafiquoient , & fi je regarde leurs conquêtes
, d'abord le Calife aron Rachild contemporain
de Charlemagne impoſe untribut
de ſoixante & dix mille écus d'orpar an
àl'Impératrice Irene ; l'Empereur Nicephore
ayant enſuite refuſé de payer le tribut ,
Aaron prend l'Ifle de Chipre & vient ravager
laGrece ; Almamon ſonpetit fils, Prince
d'ailleurs fi recommandable par fon
amour pour les ſciences &par ſon ſçavoir ,
s'empare par ſes Lieutenans de l'iile de Crête
; en 825 les Muſulmans firent bâtir la
Ville de Candie qui donna fon nom à l'ifle.
En 826 les mêmes Africains qui avoient
ſubjugué l'Eſpagne & fait déja des incurſions
en Sicile , s'établiſſent dans cette Ifle fertile
, encouragés par un Sicilien nommé
Eüphemius qui ayant épousé une Religieufe
& ſe voyant pourſuivi par les Loix , fit
àpeu -près en Sicile ce que le Comte Julien
avoit fait en Eſpagne.
Ni les Empereurs Grecs , ni ceux d'Oc
cident ne purent alors chaffer de Sicile les
Muſulmans ; tant l'Orient & l'Occident
étoient mal gouvernés , ces Conquérans alloient
ſe rendre maîtres de l'Italie s'ils
avoient été unis , mais leurs fautes ſauverentRome
comme celles des Carthaginois la
ſauverent autrefois . Ils partent de Sicile en
1
1
OCTOBRE. 1745 .
846 avec une flotte nombreuſe , ils entrent
par l'embouchure du Tibre& ne trouvant
qu'un Pays preſque déſert ils vont affiéger
Rome , ils prirent les déhors , & ayant
pillé la riche Egliſe de S. Pierre hors des
murs ils leverent le fiége pour aller combattre
une armée de Français qui venoit ſecourir
Rome fous un Genéral de l'Empereur
Lothaire. L'armée Françoiſe fut battue , mais
la Ville rafraichie fut manquée , & cette expédition
qui devoit être une Conquête ne
devint par leur méfintelligence qu'une incurfion
de barbares; ils revinrent bientôt
après avec une armée formidable qui ſembloit
devoir détruire l'Italie & faire une
bourgade Mahometane de la Capitale du
Chriftianiſme.
Le Pape Léon IV. prenant dans ces dangers
une autorité que les Généraux de l'Empereur
Lothaire paroiſſoient abandonner ſe
montra digne en deffendant Rome d'y com .
mander en Souverain; il avoit employé les richeſſes
del'Egliſe à reparer les murailles, à élever
des tours , à tendre des chaînes ſur le Tibre:
itarma des Milices à ſes dépens, engagea
les habitans de Naples & de Gayette à venir
deffendre les Côtes &le Port d'Oſtie , ſans
manquer à la ſage précaution de prendre
d'eux des ôtages , ſcachant bien que ceux
qui font affés puiſſans pour nous ſecourir,
A
6 MERCURE DE FRANCE.
le font aſſés pour nous nuire. Ilviſita lui
même tous les poſtes ,& reçut les Sarrafins
à leur defcente , non pas en équipage de
Guerrier , ainſi qu'en avoit uſéGoſlin Evê .
quede Paris dans une occafion encore plus
preſſante, mais comme un Pontife qui exhortoit
un peuple Chrétien, & comme un Roi
qui veilloit à la ſuretede ſes ſujets ; il étoit
né Romain ; le courage des premiers âges
delaRepublique revivoit en luidans un tems
de lâcheté & de corruption , tel qu'un des
beaux Monumens de l'ancienne Rome
qu'on trouve quelque fois dans les ruines de
lanouvelle.
Son courage& ſes ſoins furent ſecondés :
on reçut les Sarrafins courageuſement à
leur defcente , & une tempête ayant diſſipé
la moitié de leurs vaiſſeaux, une partie de
ces Conquérans échappés au naufrage fut
miſe à la chaine.
•Le Pape rendit ſa victoire utile en faiſant
travailler aux fortifications de Rome & à
ſes embelliſſemens les mêmes mains qui devoient
la détruire. Les Mahometans reſterent
cependant maîtres du Garillan , entre
Capoue &Gayette , mais plûtôt comme une
Colonie de Corſaires indépendants que
comme des Conquérans diſciplinés.
.Je vois donc au neuviéme fiécle les Muſulmans
redoutables à la fois à Rome & à
OCTOBRE. 1745 . 7
Conftantinople , Maîtres de la Perſe , de la
Syrie , de l'Arabie & de toutes les Côtes
d'Afrique juſqu'au Mont - Atlas , & des trois
quarts de l'Eſpagne, mais ces Conquérans ne
forment pas une ſeule Nation , ainſi que les
Romains , étendus preſqu'autant qu'eux n'avoient
fait qu'un ſeul peuple. Toutes ces
Nations nouvellement converties à l'Iſmaniſme
, étoient liées entr'elles à peu- près
comme les Chrétiens par leur culte , & diviſées
d'intérêts comme eux.
Sous le fameux Calife Almamon vers
l'an 815 un peu après la mort de Charlemagne
, l'Egypte devint indépendante & le
grnd Caire fut la réſidence d'un Soudan ; le
Prince de la Mauritanie Tingitane ſous le
titre de Miramolin , étoit maître abſolu de
l'Empire de Maroc. La Nubie & la Lybie
obeiſſoient a un autre Soudan ; les Abdérames
qui avoient fondé le Royaume de
Cordoue ne purent empêcher d'autres Mahométans
de fonder bien-tôt celui de Tolede.
Toutes ces nouvelles Dynaſties reveroient
dans le Calife le ſucceſſeur de leur
Prophete. Les Mahometans de toutes les
parties du Monde alloient à la Mecque gouvernée
par unScherifque nommoit le Calife,
& c'étoit principalemeut par ce pelerinage
que le Calife maître de laMecque étoit vénérable
à tous les Princes de ſa croyance,
Aiij
MERCURE DE FRANCE.
mais ces Princes moins fidéles à la Religion
qu'à leurs interêts dépouilloient les Califes
en leur rendant hommage.
CHAPITRE XV.
De l'Empire de Constantinople au 8e. 9 .
fiécles.
Tandis que l'Empire de Charlemagne fe
démembroit , que les inondations des Sarrafins
& des Normands déſoloient l'Occident ,
l'Empire de Conſtantinople ſubſiſtoit comme
ungrand arbre vigoureux encore , mais
déja vieux , privé de quelques racines & af.
ſailli de tous côtés par les tempêtes; cet Empire
n'avoit plus rien en Afrique; la Syrie&
une partiede l'Aſie mineure lui étoient enlevées.
Ildeffendoit contre les Muſulmans les
Frontieres vers l'Orient de la mer noire, &
tantôt vaincu , tantôt vainqueur il auroit pû
au moins ſe fortifier contre eux par cet uſage
continuelde la guerre ; mais du côté duDanube
, & vers le bord Occidental de la
mer noire , d'autres ennemis le ravageoient.
Une nation de Scythes nommés les Abares ,
ou Avares, les Bulgares, autres Scythes, dont
la Bulgarie tient ſon nom , défoloient tous
beaux Climats de la Romanie cù
Adrien & Trajan avoient conſtruit ces belles
Villes & ces grands chemins , deſquels
ces
1
OCTOBRE. 1745 . 9
il ne ſubſiſte plus que quelques chauffées.
Les Abares fur-tout , répandus dans la
Hongrie & dans l'Autriche ſejettoient tantôt
fur les terres de l'empire d'Orient , tantôt
fur celles deCharlemagne; ainſides frontières
dePerſe à celles de laFrance la terre étoit en
proye à des incurſions preſque continuelles.
Si les frontieres de l'Empire Grec étoient
toujours reſſerrées &déſolées , la Capitale
étoit le théatre des révolutions & des crimes.
Un mélange de l'artifice des Grecs &
de la ferocité des Thraces formoit le carractére
qui régnoit à la Cour ; en effet quel
ſpectacle nous repreſente Conſtantinople ?
Maurice & fes cinq enfans maſſacrés , Pho
cas aflaffiné pour prix de ſes meurtres & de
ſes inceſtes , Conſtantin empoisonné par
l'Impératrice Martine , à laquelle enſuite on
arrache la langue tandis que l'on coupe le nez
à fon fils Haracléonas : Conftans aſſommé
dans un bain par ſes domestiques , Conftantin
Pogonate qui fait crever les yeux à ſes
deux freres , Juftinien ſecond ſon fils prêt à
faire àGonſtantinople ce que Théodoſe fità
Theſſalonique , furpris, mutilé , & enchainé
par Léonce au moment qu'il alloit faire'
égorger les principaux citoyens ; Léonce
bientôt traité lui-même comme il avoit traité
Juſtinien ſecond : ce Juftinien rétabli faiſant
couler ſous ſes yeux dans la place pu-
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
blique le ſangde ſes ennemis , & periſſant
enfin ſous la main d'un Bourreau : Philippe
Bardanés détrôné & condamné à perdre
les yeux , Léon l'Iſaurien , & Conſtantin
Copronime , morts à la verité dans leurs lits,
mais après un régne ſanguinaire auſſi malheureux
pour le Prince que pour les fujets.
L'Impératrice Irene , la premiere femme
qui monta fur le Trône des Céfars , & la
premiere qui fit perirſon fils pourrégner ;
Nicephore ſon ſucceſſeur déteſté de ſesſujets,
pris par lesBulgares,décapité, ſervant de
pâture aux bêtes , tandis que ſon crane fert
de coupe àſon vainqueur ; enfin Michel Curopalate
contemporain de Charlemagne ,
confiné dans un Cloître , & mourant ainſi
d'une façon moins ſanglante , mais auffi
cruelle que ſes prédeceſſeurs.
Pour ne point laiſſerimparfait ce tableau,
tout horrible & tout dégoûtant qu'il eſt , il
faut voir au neuvieme fiécle Léon l'Armenien
, brave guerrier, mais ennemi des Images
, aſſaffiné à la meſſe dans le tems qu'il
chantoitune Antienne; ſes aſſaſſins s'applaudifſant
d'avoir tué à l'Autel un héretique ,
vonttirer de priſon un Officier nommé Michel
le Begue condamné à la mort par le
Senat , & qui au lieu d'être executé reçoit
la pourpre Imperiale,
OCTOBRE. 1745 . 11
Les affaires de l'Egliſe ſont ſi mêlées avec
celles de l'Etat que je peux rarement les ſéparer
comme je voudrois. Cette ancienne
querelle des Images troubloit toujours l'Empire.
La Cour étoit tantôt favorable , tantôt
contraire à leur culte , Michel le Begue
commença par les conſacrer & finit par les
abbatre .
Son ſucceſſeur Théophile qui régna environ
douze ans depuis 829 juſqu'à 842 le
déclara contre ce culte , ona écrit qu'il ne
croyoit point la refurrection qu'il nioit
l'exiſtence des demons , & qu'il n'admettoit
pas Jeſus - Chriſt pour Dieu. Il ſe peut faire
qu'il penſat ainſi : mais faut - il croire , je
ne dis pas ſur les Princes , mais ſur des
particuliers les témoignages des ennemis
, qui ſans prouver aucun fait décrient
la Religion & les moeurs des hommes qui
n'ontpas penſé comme eux ?
Ce Teophile , fils de Michelle Begue fut
preſque le ſeul Empereur qui eut fuccédé
paiſiblement à ſon pere depuis deux fiécles .
Sous lui les Catholiques furent plus perfécutés
quejamais. On connoît aisément par ces
longues perſécutions que tous les citoyens
étoient diviſés & qu'il y avoit dans l'Empire
d'Orient une de ces guerres civiles , qui ſans
combat & fans fiége déſolent toutes les familles&
empoisonnent la vie.
Avi
12 MERCURE DE FRANCE...
Théodora maîtreſſe de l'Empire d'Orient
ſous le jeune Michel ſon fils , perſécuta à fon
tour les ennemis des Images ; elle porta
fon zéle ou ſa politique plus loin. Il y avoit
encore dans l'Afie mineure un grand nombre
deManichéens qui vivoient paiſiblement parce
que la fureur d'enthouſiaſme qui n'inſpire
guéres les eſprits que dans les ſectes naiflantes
, étoit paffée ; ils étoient riches par le
commerce , & par là utiles à l'Etat ; ſoit
qu'on en voulût à leurs opinions ou à leurs
biens , on fit contr'eux des Edits ſéveres qui
furent exécutés avec cruauté ; la perfécution
leur rendit leur premier fanatiſme , on en fit
perir des milliers dans les fupplices, le refte
déſeſperé ſe revolta , il en paſſa plus de quarante
mille chés les Muſulmans , & ces Manichéens,
auparavant ſi tranquilles, devinrent
des ennemis irreconciliables , qui joints aux
Sarrafins ravagerent l'Afie mineure jufqu'aux
portes de la Ville Imperiale dépeuplée
par une peſte horrible en 842 & devenue
un objet de pitié.
La peſte proprement dite , eſt une maladie
particuliere aux peuples de l'Afrique ,
comme la petite verole ; c'eſt de ces Pays
qu'elle vient toujours par des vaiſſeaux
marchands , elle inonderoit l'Europe fans
les fages précautions que l'on prend dans
nos Ports , & probablement l'inattention du
OCTOBRE. 1945. 13
gouvernement laiſſa entrer la contagion dans
la Ville Imperiale .
Cette même inattention expoſa l'Empire
à un autre fleau. Les Rufies dont on n'avoit
pas encore entendu parler s'embarquerent
vers le port qu'on nomme aujourd'hui
Azoph ſur la mer noire , & vinrent ravager
tous les rivages du Pont Euxin ; les Arabes
d'un autre côté pouſſerent encore leurs conquêtes
par delà l'Armenie & dans l'Afie mineure
; enfin Michel le Jeune après un Régne
cruel& infortuné , fut aſiaſſiné par Bafile
qu'il avoit tiré dela plusbaſſe condition
pour l'aſſocier à l'Empire.
L'adminiſtration de Bafile ne fut guéres
plusheureuſe que celle de ſes predeceſſeurs ;
c'eſt fous ſon Régine qu'eſt l'époque dugrand
ſchiſme qui diviſa l'Egliſe Grecque de la Latine
& dont je parlerai dans l'article de l'Egliſe
pour ne pas confondre les matieres .
Les malheurs de l'Empire ne furent pas
beaucoup reparés ſous Léon qu'on appella
le Philoſophe , non qu'il fut un Antonin ,
un Marc-Aurele , un Aaron Rachild , un Alfred
, mais parcequ'il étoit ſçavant , & qu'il
écrivoit bien.
Au reſte Léon pafſſe pour avoir le premier
ouvert un chemin aux Turcs , qui ſi longtems
après ont pris Conſtantinople. Les
Hiſtoires nous diſent en effet que ce Prince
14 MERCURE DE FRANCE.
battu ſouvent&preffé par les Bulgares acheta
le ſecours des Tursqui demeuroient par
de- là les embouchures du Danube , il n'y
a vers le Nord de ces embouchures duDanube
que la Beſſarabie , autrefois la patrie
desGetes , une partie de la Pologne & l'Ukraine.
Les Turcs qui combattirent depuis les
Sarrafins , & qui mêlés à eux furent leur
foutien, & les deſtructeurs de l'Empire
Grec avoient donc deja envoyé des colonies
dans ces contrées voiſines du Danube ; on
n'a guere d'hiſtoires veritables de ces émigrations
des barbares ſi anciennes & fi renouvellées.
Il n'y a que trop d'apparence que les
hommes ont ainſi vécu long-tems. A peine
unPays étoit un peu cultivé qu'il étoit envahi
par une Nation affamée , chaſſée , à ſon
tour par une autre. Les Gaulois n'étoientils
pas defcendus dans l'Italfe ? n'avoient-ils
pas été juſques dans l'Aſie mineure ? Vingt
peuples de la grande Tartarie n'ont-ils pas
cherché de nouvelles terres ? Ces Tartares
depuis quatre cens ans avoient penetré dans
tout l'Empire Romain , au lieu que vers le
16me. & 17me, fiécle des peuples policés
font allés ſubjuguer des Sauvages dans un
nouveau monde , c'étoit alors des Sauvages
!
OCTOBRE.
1745.
qui venoient renaître & dompter desChrétiens
policés.
Malgré tant de déſaſtres , Conſtantinople
fut encore long-tems la Ville Chrétienne
la plus opulente , la plus peuplée, la plus
recommandable pour les arts ; ſa ſituation
feule par laquelle elle domine ſur deux
mers la rendoit néceſſfairement commerçante.
La peſte de 842, toute deſtructive qu'elle
étoit, ne fut qu'un fléau paſſager. Les Villes
de commerce où la Cour réſide ſe repeuplent
toujours de l'affluence des voiſins. Les
Arts méchaniques & les beaux Arts même ne
periffent pointdans une vaſte Capitale qui
eſt le ſéjour des riches ; toutes ces révolutions
ſubites du Palais , les crimes de tant d'Empereurs
égorgés les uns par les autres font des
orages qui ne tombent guéres ſur les hommes
cachés , qui cultivent en paix des profeffions
qu'on n'envie point; laLangue Grecque
qu'on parloit à Conſtantinople étoit encore
un preſervatif contre la barbarie : auffi verra-
t- on dans le chapitre des Arts & des ſciences
que dans cette décadence quelque ref
te de l'ancien eſprit des Grecs ſe conſervoit
encore .
Les richeſſes n'étoient point épuiſées ; on
dit qu'en 857 Théodora mere deMichel en
ſe démettant malgré elle de la Régence fit
voir à l'Empereur qu'il y avoit dans letréſor
16 MERCURE DE FRANCE .
Royal.cent- neuf mille livres peſant d'or &
trois cent mille livres d'argent .
Un Gouvernement ſage pouvoit donc
maintenir encore l'Empire dans la puiſſance ;
il étoit reſſerré , mais non démembré , changeant
d'Empereurs , mais toujours uni ſous
celui qui le revêtoit de la pourpre ; enfin
plus riche , plus plein de reſſources que celui
de l'Allemagne, cependant il n'eſt plus ,
& celui de lAllemagne ſubſiſte encore.
**
**
LE TEMPLE DE L'AMOUR.
DAns un vallon charmant , délicieux ſéjour ,
Le Dieu qui fait aimer voulut fixer ſa Cour.
La Nature éleva le Palais de ſon maître ;
L'art en voulant l'orner l'eût ébranlé peut- être ;
On s'y fent attirer des bouts de l'Univers ,
Tout cheminy conduit ; c'eſt le centre dumonde;
C'eſt'à ce point fixé qu'il faut que tout réponde ;
Ainſi les Dieux des eaux malgré leurs cours divers
Vont tous ſe réunir dans l'Empire des mers.
Là fuccombe la force ainſi que la foibleſſe ;
C'eſt le but des beaux ans, l'écueil de la Vieilleſſe.
OCTOBRE.
1745. 7
Sous ſes parvis ſacrés accourent à la fois
Le timide Berger , le Conquerant terrible ,
Le Riche , l'indigent , le citoyen paiſible ,
L'inquiet courtiſan eſclave altier des Rois.
A l'Autel de l'Amour l'égalité ſacrée
Confondant tous les rangs ſans ordre les conduit ;
De l'orgueil ſubjugué le fantôme eft détruit ,
Et dans ſes prémiers droits la Nature eſt rentrée
Par les détours ſecrets d'un labyrinthe obſcur
On y voit arriver l'innocence timide.
Helas ! contre l'Amour nul azile n'eſt ſûr ;
Un penchant invincible à ſon inſçu la guide ;
Elle gémit , ſoupire en voyant ſes erreurs ,
Mais fon voile arraché ſert àſécher ſes pleurs ,
Et ce débris charinant par un plus doux uſage
Ajoûte un noeud plus fort au lien qui l'engage.
Sur un Trône defleurs , qu'entourent les deſirs
On voit le Dieu couché dans les bras des plaiſirs
C'eſt lui qui du cahos perçala nuit profonde ,
Arrangea la matiere , & fut l'ame du monde;
Par lui s'eſt allumé ce vaſte embraſement
Qui cacha ſous lacendre Ilion aſſervie ;
C'eſt par ſes jeux cruels qu'Antoine en un mo
ment
Perdit tous ſes Lauriers , l'Univers & lavie.
Il donne d'un ſourire & la guerre & la paix ;
Au Livre du deſtin il écrit ſes arrêts ,
Et rit de la Fortune infolente & volage
18 MERCURE DE FRANCE.
Qui de ces grands revers veat uſurper l'hom
mage,
Tandis qu'il meut lui ſeul d'un doigt foible &
leger
Ces immenfes refforts qu'elle croit arranger.
Des amans fortunés la troupe l'environnne ;
Leurs chants voluptueux font retentir ſon Trône
C'eſt envain qu'autour d'eux fur les ailes du tems
L'inconftance voltige , & cherche à les ſurpren
dre ,
Le plalfir les défend ; mais s'ils oſoient ſe ren
dre
Ils perdroient pour jamais ces précieux inftans ,
Ces jours délicieux filés par l'Amour même ,
Et la premiere fois eſt la ſeule où l'on aime.
Les caprices naitroient , & non plus les deſirs;
Le bonheur les fuireit même au ſein des plai
firs,
1
OCTOBRE. 1745. 19
UITE de la Séance de l'Académie
des Sciences du 28 Avril .
MEMOIRE de M. l'Abbé Nollet , für
les causes de l'électricité des Corps.
Lipientde
Es phenoménes de l'électricité ſe muljouren
jour,& deviennent de
plus en plus admirables : feu M. du Fay
que la Nature avoit formé pour ces fortes
de recherches , après avoir rempli 8 mémoires
de tout ce qui concerne cette matiere
, ſembloit l'avoir épuiſée , peut - être
même le penſoit-il , puiſqu'après avoir rafſemblé
un grand nombre defaits qui reſultoient
de ſes expériences , il avoit déja
commencé à les mettre en ordre & à les
rapporter à un petit nombre de chefs qu'il
regardoit comme les loix de l'électricité :
cependant en partant de l'endroit ou il eſt
reſté on eſt allé plus loin ,& nous voyons
aujourd'hui des merveilles que ce ſçavant
& ingénieux Académicien auroit bien voulu
voir ; après nous auffi on en verra d'autres
apparemment qui nous auront échapé.
Non omnia poffumus omnes.
M. l'Abbé Nollet que M. du Fay s'étoit
aſſocié dans ce genrede travail où le plus
26 MERCURE $ DE FRANCE .
ſouvent on ne peut pas operer ſeul , & qu
n'a point perdu de vue l'électricité depuis
environ 15 ans qu'il s'eſt livré à la Phyſique
expérimentale , vient d'entretenir le public
des nouvelles découvertes qui reſultent ou
deſes propres expériences , ou de celles qui
lui ont été communiquées de differens endroits
, mais pour ne ſe point borner à un
fimple recit qui ne manqueroit pas cependant
d'intéreſffer par la ſingularité des faits ,
notre Académicien effaye de remonter aux
cauſes , & d'expliquer méchaniquement de
quelle façon la Nature operetous les phénomenes
de l'électricité ; entrepriſe d'autant
plus hardie , que les plus habiles maîtres
, ou s'en font abſtenus , ou l'ont tentée
juſqu'apreſent ſans ſuccès. M. L. N. en a
fenti ſans doute toute la difficulté puiſqu'il
nous donne ſon explication fous le nom de
conjectures , mais il nous ſemble que ſes
conjectures font celles d'un Obſervateur attentif,
& d'un homme accoûtumé depuis
long-tems à ne prononcer que d'après l'expérience
, c'eſt un ſyſtême , dit-il , mais
l'imagination en le formant , n'a fait que
• mettre en oeuvre ce que l'expérience lui
a fourni. r
*
M. L. N. en comparant les phenomenes
de l'électricité avec ceux du magnétiſme
fait voir en peu de mots que les uns &lo
OCTOBRE . 1745 .
Butres ne peuvent pas venir de la même
cauſe , & que ces deux propriétés n'ont peut-être , comme il dit , rien de commun
entre elles , que l'obſcurité de leurs prin,
cipes. Le ſyſteme des attractions , quand il ſe- roit géneralement reçû , ne pourroit pas non plus s'appliquer aux effets de l'électricité
, parce que les loixde celle-ci ſonttout à fait differentes de celles qu'on attribuë à
la gravitation reciproque des corps les uns
vers les autres.
- Il faut donc , conclut-il , que l'électricité
foit l'action d'une matiere en mouvement
entre le corps électrique & celui ſur lequel
il exerce ſes impreſſions , car par- tout où il n'y a point de contact immédiat , leş > corps ne peuvent agir les uns ſur les au- tres que par le moyen de quelque autre
matiere dont ſoit remplie la diſtance
→ qui les ſepare.
20
Pour prouver que l'électricité vient vé ritablement d'ure matiere qui ſe meut ac- tuellement , on rapporte les faits qui fuivent. 10. Si l'on approche à quelque diſtance
du corps électrifé le viſage ou le revers de lamainon fent une impreſſion aflés ſembla- ble à celle que pourroient faire des fils d'araignée
qu'on rencontreroit flotans en l'air , & fi l'on approche de fort près ,toute l'im,
22 MERCURE DE FRANCE.
preſſion ſe réunit comme en un point &devient
une picquûre ſenſible juſqu'à la douleur
, une picquûre qui va quelquefois julqu'à
percer la peau , &qui tuë les mouches
& autres infectes qu'on y expoſe.
2° . Si l'électricité eſt fortement excitée
on entend un petillement affés ſemblable
au bruit que fait un peigne , quand on palle
le bout du doigt d'une extremité à l'autre
ſur la pointe de ſes dents , fort ſouvent auſſi
l'on entend de petits éclats comme ceux du
ſel qui décrépite.
30. On fent autour des corps électriſés
une odeur d'ail ou de phoſphore qui commence
avec l'électricité & qui ne finit qu'avec
elle; on remarque même que les chiens &
les oiſeaux qui ont l'odorat très fin ne peuvent
ſouffrir qu'on les électriſe , quand bien
méme on s'abſtiendroit de leur faire fentir
despicqures.
1
4°. Si les expériences ſe font dans un
lieu obfcur , le corps qui devient électrique
, darde de pluſieurs pointsde ſa ſurface
des rayons lumineux en forme d'aigrettes
qui s'étendent à plus d'un pouce de diftance,
que l'on ſent comme un fouffle leger
lorſqu'on y préſente la main ou le viſage ,
&qui font onduler la ſuperficie des liqueurs.
50. Ces émanations lumineuſes ou les
étincelles qui éclatent avec elles mettentle
OCTOREE. 1745 .
23
feu aux vapeurs & aux liqueurs inflammables
qu'on en approche ; un homme électriſé
par exemple allume de l'eſprit de vin
avec le bout de ſon doigt.
Or qu'est-ce qu'une ſubſtance que l'on
touche , qui ſe fait entendre , qui a de l'odeur
, & que l'on voit ? n'est-ce point une
matiere ? mais qu'elle eſt cette matiere ? d'où vient - elle ? comment ſe met elle
en action ? & par quel mechaniſme opere
t- elle les différents phenoménes de l'électricité
? Quatre queſtions qui font à proprement
parler l'objet du mémoire dont nous
donnons l'extrait.
Quant à la premiere de ces queſtions ,
M. L. N. ſuppoſe avec Meffieurs Lemery ,
Boerhaave, &c. qu'il y a un feu élementaire ,
un fluide très fubtil qui eſt préſent partout ,
juſques dans les parties intégrantes des corps;
que cette matiere excitée eſt la cauſe immédiate
de la chaleur , de l'embraſement &
de la lumiere , & que par ſa grande fluidité &
par ſon poids elle tend continuellement à
l'équilibré , & à remplir tout ce qui ſe trouve
vuide des parties de ſon eſpece , ſuppofition
maintenant reçûe de preſque tous les
Phyſiciens. Notre Académicien prétend de
plus que la matiere par laquelle un corps
devient électrique , n'eſt autre choſe que
celle du feu &de la lumiere differemment mo
24 MERCURE DE FRANCE.
difiée; c'eſt une hypothéſe déja avancée &
foutenue dans pluſieurs bons ouvrages , &
dont on donne ici de nouvelles preuves en
comparantles principales proprietés du feu
avec celles de l'électricité ou de la matiere
qui la produit.
10. Le feu dans les matieres les plus inflammables
où il eſt caché , ne ſe manifeſte
pas de lui-même, il faut l'exciter ; on excite
auſſi l'électricité pour la faire naître , &
la même action qui rend un corps électri
que ( le frottement ) agite en lui la matiere
du feu & le rend chaud ou brulant.
20. Beaucoup de matieres comme les
fluides & les corps mols ne s'échauffent que
peu ou point par le choc ou par la friction.
On ne peut pas non plus les électrifer par
cette voye , mais de la même maniere qu'-
elles deviennent chaudes lorſqu'on les approche
d'un corps embraſé , elles deviennent
électriques auffi quand on lesplace auprès
d'un corps électrifé.
30. Dans les corps ſolides que l'on frotte
pour les échauffer , la chaleur naît d'autant
plus vite que ces corps font plus compacts
& que leurs parties ont plus de roideur. Le
fer limé ou battu à froid s'échauffe plus que
le plomb , l'étain &c. auſſi remarque t'on
que la cire d'Eſpagne s'électriſe plus aifément
que la bougie , le ſouffre plus que les
gommes,
1
OCTOBRE. 1745. 25
gommes , & le verre plus que toutes les autres
matieres .
40. L'action du feu ſemble s'étendre davantage
dans les métaux que partout ail-
'leurs ; une clef, une cuillier d'argent chauffée
par un bout ſeulement brûle bientôt
les doigts de celui qui la tient par l'autre ;
un tuyau de pipe , une lame de verre , une
regle de bois ne font pas la même choſe .
M. L. N. fans s'arrêter à chercher la raiſon
de cette différence obſerve ſeulement que
l'électricité ſe communique mieux aux métaux
& par les métaux , qu'à preſque toutes
les autres matieres ; ſi l'on excepte les corps
vivans où la matiere du feu s'excite fort
aifément , il n'eſt pas de matiere éprouvée
qui s'électriſe mieux qu'une barre de fer ,
de cuivre , d'argent &c.
50. La matiere du feu qu'on excite par le
choc ou par le frottement ne produit que
de la lumiere ſans aucune chaleur ſenſible ,
quand rien ne s'oppoſe à ſon action ; ce n'eſt
qu'en éclatant avec les parties des autres
matieres qui lui font obitacle qu'elle devient
capable de heurter ce qui ſe rencontre
dans ſon voiſinage , & d'avoir priſe ſur
les autres corps. On obſerve pareillement
que dans pluſieurs occaſions l'électricité
n'a d'autre effet que de luire dans l'obſcurité
,& l'on fait voir que dans les autres cas
B
26 MERCURE DE FRANCE.
cette matiere eſt pour ainſi dire armée de
quelque ſubſtance étrangere , qui ſe manifeſte
par ſa couleur , par ſon odeur ou autrement.
60. La matiere du feu faiſant fonction de
lumiere , ſe meut plus librement dans un
corps denſe , que dans un milieu plus rare ;
c'eſt au moins une conféquence , qu'on a
cru devoir tirer des loix qu'on lui voit fuivre
dans la refraction. La matiere électrique
affecte aufli de ſe mouvoir avec plus de liberté
dans les corps les plus ſolides & les
plus durs ; l'électricité d'un tube de verre
qui ſe diffipe à quelques pieds de diſtance
dans l'air , ſe communique à plus de 200
toiſes par le moyen d'une corde ou de
quelques autres corps longs & contigus,
70. La lumiere ſe tranſmet en un inftant
à de grandes diſtances ; l'expérience que
nous venons de rapporter ſe fait auſſi dans
un clin d'oeil,
80. Enfin le feu n'a jamais plus de force
que pendant le grand froid , lorſque l'air eft
fort denſe & fort ſec : une telle temperature
convient auſſi mieux que toute autre pour
électriſer , ſoit en frottant , foit par communication.
Après cette comparaiſon des propriétés
duſeu avec celles de la matiere électrique ,
M.L. N. paffe à la ſeconde queſtion. » On
OCTOBRE . 1745 . 27
>> a toujours penſé , dit-il , que cette matie-
> re qui eſt en mouvement autour du corps
→ électrique & à qui l'on attribue avec raifon
>> tous les phenoménes de l'électricité , ve-
ده noit ſeulement de ce corps électriſé , mais
>> on doit croire quelle vient auſſi de tous
>> les autres corps qui avoiſinent celui-ci ,
ככ & qu'elle fortdes uns plus abondamment
- que des autres : voici ſurquoi l'on établit
cette penſée.
Premierement quand on préſente un
corps électrique à d'autres qui ne le ſont
point , ſurtout fi ceux-ci ſont animés ou de
métal, pluſieurs endroits de leur ſurface deviennent
lumineux , & le feu qu'on y apperçoir
paroît être le conflict de deux
courans de matiere qui ſe heurtent en ſens
contraires , & qui s'embraſent par le choc.
C'eſt au moins ce que l'on peut conclure
fort naturellement de pluſieurs obfervations
délicates & bien méditées , que les
bornes d'un extrait ne nous permettent pas
de rapporter ici.
20. De preſque toutes les matieres qu'on
approche d'un globe de verre qui eſt électriſe
on voit fortir des jets cont inuels,d'un
fluide embraſé qui heurte avec violence &
avec bruit la ſurface du verre , mais ce
qu'on ne peut voir ſans étonnement , c'eſt la
vivacité & l'abondance avec laquelle ces
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
petits torrens de feu ou de matiere enflammée
ſortent des doiges ou de toutes les autres
parties d'un corps animé.
C'eſt apparemment pour cela , dit M. L.
N. qu'un tube de verre s'électriſe mieux avec
la main nue , fi elle est bien ſeche , que
quand on interpoſe du papier ou quelque
étoffe : c'eſt pour cela que les taches de feu
qui paroiſſent à la furface des corps , quand
on en approche un tube électriſé , ſont toujours
plus vives & plus fréquentes , lorfque
ces corps ſont animés , oufort près d'un
corps animé , comme une perruque , une
coëffure &c, enfin c'eſt encore pour cette raifon
que les parties de la main qui frottent
le verre , paroiſſent toujours lumineuſes ,
car la matiere du ſeu y étant ou plus abondante
ou plus active qu'ailleurs , il en doit
fortir une plus grande quantité.
Ce fait en peut expliquer un autre
qu'on remarque depuis long-tems & qui
furprend toujours quand on le voit pour la
premiere fois : lorſqu'il fait un tems ſec &
froid le poil depluſieurs animaux devient
électrique au moindre frottement & rend
des étincelles qu'on apperçoit fort bien dans
l'obfcurité ; pluſieurs perſonnesen quittant
leur linge , & en paflant bruſquement la
main deſſus avant qu'il ſoit refroidi en font
fortirde même des étincelles très brillantes.
OCTOBRE. 1745. 29
› Cette matiere qui s'enflamme ainſi , dit
■ M. L. N. , me paroît n'être autre choſe que
- des parcelles de féu enveloppéesdes parties
animales quiont tranſpiré avec elles ,
>> & que le froid a condenſées : ce feu en-
>> core animé& preſque en équilibre avec la
force des liens qui le retiennent , éclate dès
>> qu'un mouvement auxiliaire vient aug-
>> menter ſon activité.
०८.
Par la troiſiéme queſtion on s'eſt propoſé
de ſçavoir comment la matiere électrique
ſe met en action à l'occaſion du frottement.
M. L.. N. perfuadé par les raiſons qu'on
vient de voir & par d'autres encore que
nous ſommes obligés de ſupprimer pour
nous renfermer dans les bornes d'un extrait
, que la matiere électrique &.celle
du feu ſont la même choſe , & que dans
le cas d'une électricité actuelle , cette
matiere agitée vient des corps environnants
à celui qui eſt électrique , comme elle va de
celui-ci vers ceux qui l'avoiſinent de toutes
parts, examine d'abord comment en frottant
onpeut déterminer ce fluide à ſortir du corps
frotté ; il obſerve que les corps qui s'échauffent
leplus par le frottement ſont auſſi pour
l'ordinaire ceux qui s'électriſent le mieux par
le même moyen. Il recourt enſuite aux explications
les plus vraiſemblables que les Sçavans
ont données de la propagation du feu &
B iiij
30 MERCUR DE FRANCE.
les appliquant à celles de l'électricité , il fait
voir l'analogie qui ſe trouve entre l'une &
l'autre; ne puis-je pas croire , » dit-il , en
>> parlant de la matiere électrique , que fon
১১
コラ
33
action eſt celled'un fluide élastique que le
frottement excite; que ſon expanſion aidée
>> par la réaction des parties frotées porte
du dedans au déhors , à peu-près comme
>> on voit un noyau s'élancer quand on le
>> preſſe entre les doigts , & que fon union
avec une matiere étrangere met en état
avoir priſe ſur les corps qui ſe trouvent
>> en fon chemin ?
30
Mais de quelque maniere que la matiere
électrique ſoit déterminée à ſortir du corps
que l'on frotte , M. L.N. prouve par des expériences
déciſives . Qu'elle ne fort que
par certains endroits de la ſurface qui ne
ſont pas fort près les uns des autres , eû égard
à la grande quantité de pores qu'on y doit
fuppofer. 20.Que cette matiere en s'élançant
du dedans au dehors ſe diviſe toujours en
pluſieurs rayons divergents qui forment autour
du corps électriſé une forte d'atmofphere
qui s'étend plus ou moins felon que
l'électricité eſt plus ou moins excitée.
Si la matiere du feu & celle de l'électricité
ſont eſſentiellement la même choſe ,
comme il paroît qu'on le doit conclure
près les raiſons rapportées ci-deſſus ; fi cette
OCTOBRE. 17458 . 31
matiere eſt préſente par tout & tend toujours
à fe mettre en équilibre avec elleimême
, comme preſque tous les Phyſiciens
le ſuppoſent maintenant , lorſqu'elle fort
d'un corps par quelque endroit , elle y laiſſe
un vuide qui doit ſe remplir aufli-tôt par les
parties de cette même matiere qui l'environnoit
de tous côtés ; ainſi tandis que la
matiere électrique s'élance du dedans au dehors
du corps électriſé , c'eſt une conféquence
néceſſaire que celle qui eft aux environs ,
dans l'air ou ailleurs , ſe porte vers ce même
corps , à -peu près comme un vaiſieau percé
de toutes parts & plongé dans la riviere ſe
remplit aux dépens de l'eau qui l'entoure , à
meſure qu'on l'épuiſe de celle qu'il contient
par le moyen d'une pompe ou autrement.
Voila ce qui doit être , fi ce que l'on ſuppoſe
touchant la préſence du feu en tout lieu
&ſa tendance à l'équilibre eſt une réalité ;
or cette conféquence eſt un fait conftaté
par des expériences très- concluantes ; quand
un corps devient électrique , quand il lance
de toutes parts ces aigrettes de matiere élec
trique dont nous avons parlé , il eſt prouvé
quetous les autres endroits de ſa ſurface font
preſſés par un fluide qui tend à le penetrer
& qui ſe porte réellement du dehors au dedans
; quel droit n'a-t-on pas préſentement
de ſuppoſer que la matiere électrique ou
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
celle du feu ( c'eſt la même choſe ) eſt univerſellement
repandue , & toujours prête
à remplir les eſpaces qui ſe trouvent vuides
d'elle même ?
Peu-à-peu le méchaniſme de l'électricité ,
l'objet principalde la quatriéme queſtion , ſe
découvre: on voit déja pourquoi un petit
corps leger s'élance vers le corps électrique
dans le voiſinage duquel il ſe trouve placé
& libre , car étant expoſé au choc de deux
courans de matiere qui vont en ſens contraires
, il obéit à celui des deux qui a plus
de priſe ſur lui , & s'il eſt d'un petit volume
& affés mince pour échaper aux rayons divergents
qui viennent du corps electrique ,
il ne manque pas d'être porté d'abord vers
ce même corps par la matiere affluente
qui amoins de viteſſe que l'autre , à la verité ,
mais qui eſt beaucoup plus ferrée.
Cetteexplication eſt d'autant plus plaufiblequ'on
voit le contraire arriver toutes les
fois que le corps léger qu'on veut attirer eſt
d'un plus grand volume ; fon premier mouvement
eſt une répulſion qu'il ſouffre , ou
s'il eſt attiré , jamais il ne parvient juſqu'à
toucher le corps electrique ; les rayons
divergents quoique toujours plus rares que
la matiere qui vient en ſens contraire l'emportent
fur elle alors par leur excès de
viteffe.
OCTOBRE. 1745. 33
Ici M. L. N. ſe fait une objection fort
naturelle dont la réponſe très- conféquente
dans ſon ſyſtême & fondée fur l'experience
acheve de perfuader que ſon explication
touche au but. Quand une petite feuille de
métal , ou tout autre corps léger a touché
le corps electrique , elle s'en écarte auflitôt
& s'en tient conftamment éloignée à une
certaine diſtance : les rayons divergents qui
ne l'ont point empêché d'abord d'aller au
corps électrique, ne lui permettent plus alors
d'en approcher : a - t - elle donc augmenté
de volume ?
Oui ſans doute , répond notre Académicien
; elle a touché un corps électrique ,
elle eſt devenue électrique elle - même ,
(c'eſt la régle ) & en cet état on doit ſe la repréſenter
comme environnée d'une atmofphére
de rayons divergents : faites lui perdre
cette atmosphére en la touchant , vous
la remetrez dans ſon premier état , & auffitôt
vous la verrez retourner au tube électrique
: on ſçait que tout ceci eſt parfaitement
conforme à l'experience.
Mais pourquoi la feuille de métal électrifée&
que l'ontient flotante en l'air au-deſſus
du tube ſe jette t'elle précipitamment ſur les
corps ſolides qu'on lui préſente , ſur les corps
animés&fur les métaux plus que ſur tout autre
choſe ? C'eſt que la matiere électrique ſe
By
3.
34 MERCURE DE FRANCE.
meut plus aisément dans ces corps que par
tout ailleurs ; c'eſt un fait que l'expérience a
démontré d'une infinité de manieres , & que
l'on a expoſé ci- deſſus comme un principe,
Les rayons divergents de la feuille flotante
entrans donc avec liberté dans le doigt qu'on
ypreſente , donnent lieu à la matiere affluente
de la pouffer avec avantage par la partie
oppoſée.
S'il ſe trouve donc certains corps dans lefquels
la matiere électrique ſe meuve difficilement,
où elle ait peine à entrer , d'où
elle ne forte auſſi qu'avec peine & en trèspetite
quantité , ces corps préſentés à la
feuille de métal électriſée ne l'attireront
point comme pourroit faire le doigt, un morceau
de fer &c. au contraire ils ſembleront
la repouſſer , parce que les rayons divergents
qui viennent de la feuille s'appuyant contre
le corps qu'ils ne peuvent pénetrer, entretiendront
unee certaine diſtance entre ce corps&
la feuille flotante.
Or il ſe trouve des matieres telles qu'ou
les ſuppoſe ici : mais qui l'auroit pû prevoir
( dit M. L. N ? ) ce ſont pour la plupart des
matieres animales , le crin , la foye , les cordes
à boyaux , ou des matieres très - inflammables
, l'ambre, la réfine , la gomme laque ,
la cire , le fouffre &c. Que l'on préſente tous
ces corps au globe de verre électrique , on
OCTOBRE. 1745 . 35
n'en verra fortir que très-peu ou point de ce
feu qu'on voit couler abondamment dudoigt,
d'un ecu , d'un morceau de bois &c. Qu'on
les préſente ces mêmes corps à la feuille électrifee
& flotante , elle en ſera conſtamment
repouflée , pourvû qu'ils n'ayent été ni frottés
, ni échauffés , ni maniés nouvellement ,
car alors ils font électriſés , & en cet état leurs
pores font ouverts pour la matiere électrique;
de-même qu'elle en fort actuellement, elle
y peut rentrer d'ailleurs. Cette derniere
exception eſt encore une difficulté qu'il faut
réſoudre ; un tube de verre nouvellement
frotté repouſſe toujours une feuille de mé--
tal electriſée par un autre tube de verre. Un
baton de fouffre ou de cire d'Eſpagne , quoiqu'électrique
ne repouſſe point la feuille qui
vient d'être electriſée par le verre ; y a-t-il
donc deux fortes d'électricité , comme l'avoit
ingenieuſement imaginé M. Dufay , pour
rendre raiſon de cette eſpéce de biſarrerie ?
M. L. N. fondé furdesobſervations qu'on
n'avoit pas encore faites du vivant de M.
Dufay , croit qu'on peut ſe paſſer d'admettre
cette double electricité , ſi ce n'eſt peutétre
entantque la même matiere electrique
eſt modifiée différemment par certains
corps.
Il eſt certain que tous ceuxdont on vient
de parler ne deviennent jamais auffi forte-
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ment électriques que le verre , &que le fait
en queſtion ne réuſſit pas toujours , ce qui
feroit croire avec biende la vraiſemblance
que c'eſt conftamment la même matiere
electrique pour les corps refineux comme
pour les autres , mais que la difference des
pores , la réaction plus ou moins grande des
parties , ou quelqu'autre circonſtance que
l'on ignore peut-être encore , occafionnent
affés ſouvent cet effet qui ſemble s'écarter de
la réglegenerale.
Quoiqu'il en ſoit , il eſt toujours certain
que la matiere qui émane du corps électrifé
ſecommunique difficilement à la ſoye , aux
crins , aux gommes , aux éſines & même
au verre , & ce fait conftaté par une experience
de dix ans nous apprend pourquoi ces
mêmes matieres ſont propres à conſerver à
un corps l'électricité qu'on lui fait prendre ;
pourquoi, par exemple, il eſt néceſſaire qu'un
homme qu'on veut électriſer , monte ſurun
gateau de poix ou de fouffre , car ce gateau
ne devenant point électrique par communication
empêche par ſon interpoſition que
l'atmo'phére du corps électriſé ne s'étende
au loin, &ne ſe diſſipe , comme elle feroit
immanquablement ſi elle trouvoit d'autres
corpolides à pénetrer : & c'eſt apparemment
auffi par cette raiſon qu'un cône de
fouffre ou de cire d'Eſpagne conſerve penOCTOBRE.
1745 . 37
dantplusieurs mois un peu de ſon électricité,
quand on a ſoin de le tenir couvert avec le
même verre à boire dans lequel il a été
moulé.
M. L. N. retenu par les bornes du tems n'a
paspouſſé plus loin dans la lecture publique
de ſonMémoire l'application de ſon ſyſtême
aux phenoménes de l'électricité , mais
les faits qui y font expliqués étant les plus
conſidérables en cette matiere , on conçoit
bien qu'il eſt facile d'entrer dans un plus
grand détail & que s'il reſte encore quelque
difficulté , le même principe fournira
une ſolution complette , ſur tout à ceux
àqui ces fortesd'experiences ſont familieres ,
& à qui l'habitude les a fait conſidérer par
toutes les faces .
LETTRE fur deux Rimes à M. D. M.
Puiſque ma ſanté chétive
Semble vous intereſſer ,
Je vais à ma plumeactive
Avec foin faire tracer
Les maux dont la pointe vive
Sans repos ſçait me preffer ,
38 MERCURE DE FRANCE
Etvers l'infernale rive
Sans pitié veut me pouffer ;
Dans mes entrailles captive
Ma bile ne peut paffer ;
La Pharmacie attentive
Cherche en vain à la chaffer ,
Et la drogue purgative
Nepeut m'en débarraffer :
Le Mars dont elle dérive
La reproduit ſans ceffer ,
Et dans mon fang fugitive'
Rien ne lui ſçauroit percer,
Une route qu'elle ſuive
Pour ne plusme harraſfer .
Froid & fatigant convive
Je ne puis plus queglacer
Ceux dont l'amitié craintive
N'ofe encore's'offenſer ,
D'un ennuyeux qui n'arrive
Que pour les embarraffer ;
Mais s'il faut que je décrive
Lemal qui vient m'exercer ,
Faudrat-il que je proſcrive
Ce qui peut le compenfer ?
Une Helene peu laſcive
Daigne encor me careffer ;
Avec mon ombre plaintive
Elle ofe s'entrelaffer ,
OCTOBRE. 1745. 39
Et permet que je captive
Sa langue par un baiſer ,
Où la volupté tardive
Vient à pas lents ſe gliſſer.
Mais cette plainte naïve
Que j'oſe vous adreſſer
Et que Polimnie oifive
Trop au long ſçait entaffer
Pourvous peu récréative
Doit à la fin vous laſſer.
Je finis donc ma miſſive",
Auſfi bien je ſens baiffer
MaMuſe froide & fautive
Qui ne ſçait plus qu'amaffer
و ن
Je la connois trop rétive
Pour que j'oſe la forcer
A rimer encor en ive .
蕎楽
SUITE du Conte Turc.
NEangir
ne reconnut pas d'abord celui
qui entroit pour le même inconnu qui
l'avoit reçu chés lui ily avoit deux jours , parce
qu'il avoit changé d'habillement ; il étoit
vêtu d'une robe magnifique doublée de zamour
; il portoit un turban orné d'uneAi
40 MERCURE DE FRANCE.
grettede plumesde Heron * & un fabregarni
de pierreries , mais Néangir reconnut la
vieille Eſclave pour la même qu'ilavoit vue
chés l'inconnu & qui ſervoit la jeune Zelide:
Seigneur (dit la vieille Eſclave auguerrier
qu'elle conduiſoit ) je ne me ſuis point
trompée , je les ai bien reconnus quandje
les ai ſuivisdepuis la maiſon du Cadi juſqu'en
ce Palais ; ce ſont eux-même; frappez &
vengez- vous.
Auſſitôt le viſage de l'inconnu parut enflammé
de colére ; il mit le ſabre à lamain, &
alloit fondre ſur les trois Juifs quand il futretenu
par Néangir & par les Eſclaves du Bafſa.
Qu'allez-vous faire , Seigneur , lui dit
Néangir ? voulez-vous attaquer des gens à
qui leBafla donne un azile dans ſa maiſon ?
Ah ! mon fils , dit le Guerrier , leBafla protége-
t-il des malheureux qui m'ont privé de
* L'Auteur Mahométan parle de cette plume
pour marquer que le Guerrier avoit le commandementdes
armées: lorſque l'EmpereurTurc donnele
commandement à quelqu'un il le préſente à fes
troupes en leur diſantà haute voix: voilà votre Génira
. Les ſoldats reſtent dans le ſilencejuſqu'à ce
que l'Empereur ait détaché une des trois aigrettes
de plumes de heron qui ſont ſur ſon turban ,&quele
Général l'ait attachée ſur le ſien. Auſfi-tôt les foldats
avec acclamation mettent la main ſur leurs
têtes , pour marquer qu'il ſont prêts à ſuivre ſes
ordres.
1
OCTOBRE. 1745. 41
ce que j'avois de plus cher au monde ? Il ne
les connoît pas fans doute , s'il leur donne
une retraite , & il ne vous connoît pas vous
même. Il les connoît , Seigneur , répondit
Néangir , & il ſçait queje ſuis ſon fils ; venez
queje vous préſente à lui, il calmera le courroux
qui vous tranſporte.
L'inconnu & la vieille Eſclave ſuivirent
Néangir dans l'intérieur du Palais & trouverent
le Baſſa que l'on avoit déja inſtruit de la
violence que l'on vouloit faire chés lui :
quelle fut la ſurpriſe de Néangir quand il
vit ſon pere embraffer ce Guerrier avec toutes
les marqnes de la joie la plus vive ! Quor!
c'eſt vous , mon cher Siroco , dit le Bafla ;
vous que l'on avois cru perdu dans cette malheureuſe
journée oùles ennemis de notre loi
furent les vainqueurs ? * mais dans quel état
vous offrez-vous à mes yeux ? d'où vient ce
viſage animé du mêmefeu dont il étoit enflamé
lorſque vous combattiez pour notre fou
* L'Auteur Turc a dit ci - deſſus dans l'Hif
toire des trois Juifs , que c'étoit lors de la bataille
de Lepanthe . Cette bataille fut donnée le 7 Octo
bre 1571 , ſous le Régne de Selim II . Tous les
Hiſtoriens atteſtent que Siroco Gouverneur d'Alexandrie
y fut tué auſſi bien qu'Hali Baſſa de la
mer , dont il eſt parlé ici , mais il faut qu'ils ſe
ſoient trompés puiſque notre Anteur dit le contraire.
42 MERCURE DE FRANCE.
verain Sultan ? apaiſez votre colére & prenez
de plus douces eſperances : j'ai déja retrouvé
mon fils que vousvoyez ; quelpréſagede
nôtre bonheur !
Le Baſſa à ces mots ayant fait affeoir Siroco:
je ne doutois pas , dit ce dernier , que
vous n'euffiez bien-tôt le plaifir de revoir un
fils ſi cher ; il y a quelques jours que notre
fouverain Prophéte m'apparut en ſonge environné
d'une lumiere éclatante ; il me dit ;
ne manquez pas d'aller demain à l'heure
du coucher du Soleil, à la porte du côtéde
Galata ; vous y trouverez un jeune homme
que vous conduirez chés vous , c'eſt le ſecond
fils du Baſſa de la mer votre ancien
ami : pour ne vous pas tromper portez vos
doigts fur le haut de lon turban vous fentirez
la plaquede cuivre où mon nom eſt gravé
en ſept Langues différentes : j'ai fuivi les
avis du Prophéte ( continua Siroco ) &j'ai
trouvé en effet ce jeune homme ; j'ai été
charmé de lui , & c'eſt avec un plaifir extrême
que je l'ai rendu amoureux d'Argentine'
dont je lui ai donné le Portrait , mais lorſque
jem'applaudiſfois de la conquête que ma fille
avoit faite , & que je reſſentois par avance le
plaifir de vous rendre votre fils , quelques
goutes de l'elixir d'amour parfait ſe ſont répanduesſur
latable,& ont cauſé une vapeur
obfcure pendant laquelle il m'a laifle. CemaOCTOBRE
1745. 43
tin cette Eſclave que vous voyez eſt venue
me dire qu'elle avoit reconnu les traîtres
qui m'ont enlevé mes deux filles ; j'ai volé à
la vengeance , mais puiſque vous m'affûrez
qu'elle feroit inutile, je veux ſuivre vos confeils
& m'en remettre à la deſtinée.
Croyez qu'elle nous fera favorable
dit le Baſſa; nous ſommes preſque affûrés
d'avoir cette nuit la montre d'or & la montre
d'argent. Envoyez dans ce moment
chercherlajeune Zelide ; qu'elle vienne dans
les bras de Zambac dont elle ſera bientôt la
fille , & quelle partage le plaiſir de revoir
deux foeurs qu'elle aime fi tendrement. Siroco
fit figne à fon eſclave d'obéir , & ello
partit.
Dans ce moment Ibrahim & Haffan ,
dontla peine étoit finie pour ce jour-là , parurent
& embraílèrent Neangir que le Baſſa
leur fit connoître; il ſembloit que chacun
eût oublié ſes chagrins , Néangir que fon
amour occupoit ſans ceffe, auſſi bien que fon
frere Haffan qui avoit pris comme lui de l'é
lixir d'amour parfait , étoit rempli des plus
flateuſes eſpérances. On avoit annoncé à
Ibrahim que la fille de Moizés alloit apporter
le Livre des ſecrets où l'on pourroit en
trouver qu'elqu'un pour l'empêcher de chercher
pendant le reſte de ſa vie ; le repas que
l'on ſervit fut animé par la joye que don
44 MERCURE DE FRANCE.
noit à chacun une ſi douce attente.
Après que l'on ſe fut repoſé quelques heures
, on vit paroître la belle Juive qui portoit
le livre de Moizés ; elle l'ouvrit endiſant
àHaflan : Venez, &voyez vous-même votre
deſtinée. On trouva en effet ces paroles écrites
en Hebreu : * la main droite a été noircie
& est devenue d'ébenne pour avoir touché du
lard d'un animal immonde en paitriſſant lagalette
de l'Esclave Chrétienne ; elle restera ainſi
jusqu'à ce que le dernier de la race de l'animal
impur ait été noyé dans la mer .
Hélas ! dit Haffan , je m'en ſouviens, une
Eſclave de Zambac faifoit un gateau; elle
m'avertit de n'y pas toucher parce qu'il étoit
fait avec du ſain doux. Malgré ſa défenſe j'y
portai la main , auffitôt elle devint telle que
vous la voyez : Ah ! ſage Derviche ( s'écria
le Baſſa ) vous aviez bien raiſon ; dès que
mon fils a négligé le précepte que vouslui
aviez donné en lui faiſant preſentdu braffelet
, il en a été ſéverement puni , mais ajouta-
t'il , en s'adreſſant à Sumi , où trouver
le dernier de la race de l'animal immonde
qui a cauſe le malheur de mon fils ? Lifez, dit
Sumi; après avoir tourné quelques feuillets ,
• Si le Traducteur n'eût pas ſçû l'Hebreu comme
il ſçait le Turc , il n'auroit pas pu traduire
cet endroit.
OCTOBRE. 1745. 45
10 Baſſa vit ces paroles , le petit cochon noir eft
dans le fac de taffetas couleur de roſe que portent
les deux danseuſes Circaſſiennes .
A ces mots le Baſſa au déſeſpoir ſe laiſſa
tomber ſur un ſopha. Ah ! dit - il , c'eſt le
ſac que lesdeux inconnues vouloient ce matin
me vendre trois cent ſequins ; ce font apparamment
ces deux femmes quiont fait danfer
Izif& Izouf & qui leur ont pris les deux
taliſmans des filles de Siroco ; elles ſeules aue
roient pû finir tous nos malheurs ; qu'on les
retrouve ; je leur donne la moitié de mes
tréſors. Ah Ciel ! que je ſuis malheureux de
les avoir laiſſé partir !
Tandis que le Baſſa exhaloit ainſi ſes regrets
, Ibrahim avoit ouvert à ſon tour le Livre
de Moizés: il rougit en yvoyant ces mots:
LeTesbuch a été défilépour jouer à PAIR ET
NON : le Maître à voulu tricher & en efcamoter
un grain ; le Tesbuch n'a plus été com
plet : que l'infidéle Musulman cherche le
Corail qui manque.
OCiel ! dit Ibrahim , je rapelle à mamémoire
cette malheureuſe avanture ; j'avois
coupé le fil de ce chapelet fatal & je jouois
avec la belle Aurore ; je tenois les quatrevingt
dix- neufgrains dans ma main , elle devina
non ; j'en laiſſai tomber un pour gagner,
il fut pair , & elle perdit ; j'ai eu beau chercher
depuis ; je n'ai j'amais pu retrouver le
grain quej'ai laiſſfé échapper,
46 MERCURE DE FRANCE.
۱
1
Ah! ſage Derviche ( s'écria le Baſſfa ) vous
aviez bien raifon ; dès que le Teſbuch que
vous lui aviez donné n'a plus été complet,
mon fils en a porté la peine , mais , reprit-il ,
le divin Livre deMoizésne peut il pasnous
enſeigner comment mon fils ſera délivré du
tourment qu'il endure chaque jour ? écoutez
, dit Sumi ; voici ce que je lis : le grain
de Corail eft tombé dans le cinquième pli de la
robe de moire d'or : quel bonheur , dit leBaffa;
nous reverrons bientôt la belle Aurore;
ne manquez pas, mon fils, de chercher dans
le cinquiéme pli de ſa robe ; c'eſt d'elle ſans
doute que le Livre des fecrets entend parler.
La belle Juive referma le Livre de
Moïzès , & dans ce moment parut la vieille
Eſclave de Siroco accompagnée de
pluſieurs Eunuques qui conduiſoient la
jeune Zélide. Cette aimable enfant étoit ce
jour là plus belle encore que Néangir ne
l'avoit trouvée lorſqu'il avoit ſoupé avec elle.
L'eſperance de recevoir fon cher Haffan
avoit augmenté ſes charmes. Dès que ce tendre
amant la vit paroître il ſe jetta a les
genoux & lui baiſa la main. Seigneur ,
(dit- il au Bafla ) pardonnez-moi mes tranfports
: vous ſçavez qu'elle eſt la force de
l'élixir d'Amour parfait dont j'ai gouté avec
la belle Zélide ; je n'avois pas beſoin d'en
OCTOBRE 1745. 47
prendre pour l'adorer; ſa beauté ſeule ſuffiſoit
pour me rendre l'amant le plus paſſionné ;
mais ces deux charmes réunis lui ont donné
toute mon ame. Pourquoi voulez vous me
faire languir plus long- tems ? Ordonnez que
nous ſoyons unis dans ce moment par des
noeuds éternels.
Mon fils , y fongez vous ? dit le Bafia ;
Horſque l'infortune de vos deux freres dure
encore ,& qu'il eſt incertain quand elle finira
, voulez vous être ſeul heureux ? Que
dis-je ? pouvez vous l'étre , & avez vousjamais
entendu parler que quelqu'un ſe ſoit
marié ayant une main d'ébenne ? Attendez
du moins que le petit cochon noir ſoit noyé,
Oui , mon cher Haſſan , dit Zélide , notre
plaifir en fera plus parfait quand mes deux
malheureuſes ſoeurs auront repris toute leur
beauté : j'ai apporté le flacon d'Amour parfait
pour en faire boire avec elles à vos
deux freres . Les liens les plus charmans nous
unirons tous enſemble. En diſant ees mots
elle préſenta au Bafla la bouteille qu'elle
prit des mains de la vieille Eſclave , & le
Bafla la fit enfermer en ſa préſence.
Zambac , qui n'avoit jamais vû Zélide ,
étoit enchantée de ſes graces & de fon efprit
, elle ne ceſſoit de l'accabler de carefſes.
Comme le ſoir étoit prêt à venir , on
defcendit dans lesjardins du Baſſa pour pren
48 MERCURE DE FRANCE.
dre le frais. Leur aſpect charmoit les regards
, & mille fleurs les plus rares répandoient
un parfumdélicieux. On admiroit furtout
pluſieurs Terraſſes à perte de vue qui
formoient des eſpeces de dégrés & qui defcendoient
juſqu'au bord de la mer.
La belle Zambac choiſit la Terraſſe la
plus baſſe pour ſe repoſer , & toute la compagnie
ſe plaça ſous un cabinet de jaſmins
qui étoit à l'extrémité : * à peine y fut-on
allis que l'on fut étonné d'entendre au travers
du mur que quelqu'un parloit avec véhémence.
Ingrates , diſoit un homme , après
que depuis cinq ans je vous ai aimées avec
la paffion la plus vive , je ne puis eſpérer
de vous que des rigueurs ! Voyez vous mêmes
l'injure que vous venez de me faire, Il faut
me bannir entierement du monde , & cette
caverne ou nous fommes n'eſt plus aflés obſcure
pour me cacher aux yeux de tous les
humains.
Chacun prétoit toute ſon attention à ce
difcours , & on n'entendit que de grands
éclats de rire pour toute réponſe.Ah!perfides
, reprit la même voix que l'on avoit
* Quand les Turcs font au bout d'une allée ils
n'en reviennent pas , comme nous , pour y retourner
; quand ils y ont été une premiere fois ,
is diſent qu'ils n'y ont plus affaire.
entendue,
1
OCTOBRE 1745 . 49
entendue , après tant de bienfaits devois-je
appréhender de ſemblables mépris ? Eſt- ce
là ce que vous m'aviez promis quand je vous
ai fait avoir les Taliſmans de beauté ?
Hélas ! ils n'ont fait que vous engager à me
quitter & à me trahir , & lorſque je vous
ai retrouvées vous me faites 'l'affront le plus
ſenſible ;eſt-ce là le prix que je devois recevoir
après vous avoir donné moi-même le
petit cochon noir qui peut vous faire une
fortune éclatante ?
La ſurpriſe & la curioſité de tout le
monde redoubla à ces paroles. Le Baſſa ordonna
auſſi-tôt que l'on abbatit le mur qui
le ſéparoit de la voix qu'il venoit d'entendre.
Tous ſes Eſclaves vinrent , & fon ordre
fut bien-tôt exécuté , mais on ne trouva
plus l'homme qui avoit parlé ; on vit ſeu
lement deux jeunes perſonnes d'une beauté
parfaite qui , ſans paroître allarmées le moins
du monde de ce qui leur arrivoit , s'avancerent
légerement & vinrent preſqu'en danfant
ſur la terraſſe où l'on étoit. Elles étoient
accompagnées d'un vieil Eunuque que le
Baſſa reconnut pour Gouloucou , à qui il
avoit laiſſé le ſoin de Néangir avant qu'il
fût changé en marmite.
Dès que cet Eſclave reconnut le Baſſa ,
il ſe proſterna le viſage contre terre : Otez
moi la vie , dit-il; je dois recevoir la mort
C
:
50 MERCURE DE FRANCE,
pour avoir laiſſfé perdre votre fils , mais ma
faute n'a pas été un crime & ne mérite pas
de grands fupplices. Levez-vous , Gouloucou
, dit le Baſſa : j'ai retrouvé mon fils ;
votre faute vous eſt pardonnée. On m'a dit
que vous aviez voulu vous punir vous-même
& que vous vous étiez jetté dans la mer
quandmon fils avoit diſparu ; apprenez-moi
comment vous étes échappé des flots , mais
furtout inſtruiſez -moi quifont ces deux belles
perſonnes que nous trouvons , & ce que
fignifient les diſcours que l'on vient de tenir
dans ce fouterrain .
Seigneur , répondit Gouloucou , lorſque
je me fus précipité dans la mer après avoir
perdu mon jeune maître , la crainte de la
mort ſe préſenta à mon eſprit ; le déſir
de prolonger mes jours , ſi naturel aux
plus malheureux, me fit nager quelque tems
le long du rivage : il étoit ſi eſcarpé que
je ne pouvois fortir des eaux : enfin je parvins
à un endroit plus uni où je me jettai
accablé de laffitude. Je trouvai ſur le rivage
un bon Derviche qui me fit rejetter
leau que j'avois bue , & qui prit ſoin de
moi. Je lui appris le malheur qui venoit de
m'arriver en perdant mon jeune Seigneur
; il ne me parut point étonné de
cette avanture. Je ſçais , me dit- il , ce qu'il
eſt devenu ; il n'est pas perdu pour toujours ;
OCTOBRE 1745 . 51
évitez cependant la colere de votre maître.
Je vais vous donner à deuxjeunes Dames
que vous devez ſervir ; vous les accompagnerez
dès aujourd'hui à une grande fête
dont elles feront ; obéifſez à leurs ordres .
Je ſuivis le Derviche qui me préſenta à ces
deux jeunes perſonnes que vous voyez , &
je les ai toujours ſuivies depuis comme leur
fidele Eſclave ; c'eſt à elles à vous inftruire
de leur fort & de leurs avantures.
Mais , dit le Baſſa avec empreſſement ,
qu'eſt devenu à l'inſtant le petit cochon noir
dont je viens d'entendre parler ? Seigneur ,
dit une des deux jeunes perſonnes avec vivacité
, dès que le vieillard avec qui nous
étions a entendu le bruit que l'on a fait
en commençant à abbatre le mur de la caverne
, il s'eſt enfui par l'ouverture qui donre
dans la campagne , & l'a emporté. * Ah !
dit le Baſſa , que l'on coure après lui , &
qu'on s'en faiſiſſe. Ne vous allarmez pas ,
Seigneur , dit en ſouriant la compagne de
celle qui avoit parlé d'abord ; cet homme
eſt un Derviche , il eſt amoureux de nous ,
il ne manquera pas de revenir ; ordonnez
* Cette caverne dont l'Auteur Muzulmanparle,
étoit ſuivant toutes les apparences , une mine qui
étoit reſtée ſans faire ſon effet , lorſque Mahomet
1 1. avoitpris la ville de Conſtantinople en 1453 .
4
Cij
52 MERCURE DE FRANCE. 1
eulement que l'on garde l'entrée de cette
caverne pour qu'il ne puiſſe plus en ſortir
quand il y ſera rentré. Le Baſſa ſuivit ce
confeil. Allez , dit-il à quelques-uns de fes
Eſclaves , que l'on ſe cache aux environs
de ce fouterrain , & que l'entrée en ſoit fermée
d'un mur dès que quelqu'un y fera
entré.
Le jour étant preſque tombé toute la
compagnie rentra dans le Palais. Le Bafla
&Siroco y conduifirent les deux inconnues.
Ils étoient charmés de leur jeuneffe & de
leurs attraits , mais ils étoient encore plus
curieux de ſçavoir ſi ce n'étoit point elles
qui poſſedoient les deux Taliſmans qu'Izif
& Izouf avoient pris à Aurore & à Argentine.
On entradans une galerie magnifique qui
précédoit l'appartement des femmes. Cet
endroit étoit éclairé par un grand nombre
de girandoles garnies de lampes d'argent,
Dès que chacun fut placé on apporta le
Café & le Sorbec , avec des fruits & des
rafraichiſſemens de toutes eſpeces. LeBaffa
voulant s'éclaircir ſur ſes doutes ordonna que
l'on amenât les trois Juifs afin de voir s'ils
ne reconnoîtroient pas les deux jeunes perſonnes
pour celles qui les avoient fait danfer
dans le caravanſerail & qui leur avoient
pris tous les bijoux qu'ils poſſédoient , mais
ОСТОBRE 1745. 53
onvint annoncer au Baſſa que tandis que
ſes Eſclaves étoient allés pour abbatre le
murde la terraſſe , les trois Juifs s'étoient
ſauvés.
La belle Juive pâlit à cette nouvelle ,
mais s'étant approchée d'une girandole ſans
qu'on l'obſervat , elle tira de ſa poche le
Livre des ſecrets , & y ayant regardé elle
vint reprendre ſa place en diſant à moitié
haut : ils attraperont le Derviche , il ne faut
pas s'en inquieter. Pour Haffan il ne put s'empêcher
de s'écrier : nous ſommes bien malheureux
! quand la fortune ſemble nous venir
joindre par un côté elle s'enfuit par
l'autre.
Un des Pages du Baſſa qu'il cheriſſoit extrêmement
, ne put s'empêcher de rire de
cette reflexion. Seigneur , dit- il , que vous
importent ces trois hommes ? N'aimez vous
pas mieux ces deux jeunes perſonnes que
tous les Juifs du monde ? Cette fortune
nous eſt venue en danſant , l'autre s'en va
avec des bequilles , elle ne s'enfuira pas
bien loin.
Le Baſſa , choqué de cette liberté ordonna
au Page de ſe retirer & de ne plus
paroître en ſa préſence. Je vous obéis , Seigneur
, dit le Page , mais dans peu de tems
je reviendrai en fi bonne compagnie que
vous me verrez avec plaiſir. Le Page fortit
Giij
34 MERCURE DE FRANCE.
à ces mots , ſans que l'on comprit ce qu'il
vouloit dire.
Les difficultés augmentoient le deſir que
Pon avoit de ſçavoir ſi les deux belles inconnues
poffédoient les Taliſmans des deux
filles du Gouverneur d'Alexandrie. * Néangir
leur demanda ſi elles voudroient finir
l'infortune de deux perſonnes adorables.
Vous voyez ( leur dit-ilen montrant ſes deux
freres & lui ) trois jeunes gens enflâmés de
la paſſion la plus forte. Mais deux de ces
objets que nous aimons endurent la plus
cruelle peine & font privés de leurs attraits.
S'il ne dépendoit que de vous , voudriez
vous leur rendre leurs charmes & leur li
berté ?
A ces paroles les deux inconnues ſem
blerent s'animer de la plus vive colere.
Quoi ! nous (dit l'une d'elles avec une eſpece
d'emportement ) nous finirions les malheurs
de quelques amans ! Non ne l'eſpérez pas :
nous ne ſommes point vos Eſclaves , & vous
ne pouvez pas nous y forcer. Après que
* Quelque Lecteur dira peut-être qu'il n'y avoit
qu'à confulter là-deſſus le Livrede Moïzès, mais
l'Auteur Turc obſerve lui- même en cet endroit
que le Livre ne répondoit que fur cinq Questions par
jour. Il ne faut après cela que compter combien
il avoit fait de réponſes.
OCTOBRE 1745: 55
l'Amour a été afſés cruel pour nous priver
des obiets de notre tendreffe , que tout l'Univers
éprouve la même infortune. Oui , ma
chere ſoeur ( ajouta-t-elle en s'adreſſant à ſa
compagne ) quoique ma tête ſoit devenue
légere , je n'oublierai pas nos fermens ; fi
nous en avons le pouvoir, tous ceux que
l'Amour voudroit favoriſer feront auffi malheureux
que nous l'avons été.
Chacun fut extrêmement ſurpris de ce difcours
, & on pria l'inconnue d'expliquer
quel avoit été ſon malheur & par quel aceident
fa tête étoit devenue légere. Après
avoir fait ſigne à ſa compagne , comme pour
lui demander permiſſion deparler, elle commença
ainſi ſon hiſtoire .
HISTOIRE des deux Danfeuſes Circaffiennes
.
Je me nomme Dély & ma foeur que vous
voyez s'appelle Tézile. Nous ſommes toutes
deux nées en Circaffie. Nos parens ne font
pas d'une condition diftinguée , & font ſans
aucune fortune. Ayant vu en nous , dès
notre enfance , quelques traits de beauté ,
ils nous deſtinerent à entrer dans le Sérail
du Souverain des fidéles Croyans. Dans ce
deflein on nous inſtruiſit de tous les Arts
qui peuvent plaire. Je puis dire que dès
C iiij
36 MERCURE DE FRANCE.
notre plus tendre jeuneſſe nous excellions
à jouer de toutes fortes d'inſtrumens , à
chanter & furtout à la danſe .
C'étoit avec un regret extréme que ceux
à qui nous devions le jour ſe privoient de
nous: notre caractere, qui étoit d'unegayeté
extraordinaire que nous avons confervée
malgré nos malheurs , les charmoit. Fortune
barbare ( diſoit quelquefois notre pere )
faut-il que vous nous forciez à quitter ces
deux enfans , & à les ſacrifier à un Souverain
qui n'en connoîtra pas le prix auffibien
que nous? Non, mes chers enfans , ajoutoit-il
en nous embraſſant , l'amour qu'il pourra
reſſentir pour vous n'égalera jamais notre
tendreſſe.
Cependant ceux qui venoient chercher
les Odaliſques du Sérail étoient déja arrivés.
Ils avoient été frappés de notre beauté, &
nous regardoient comme les plus dignes
d'être offertes à leur Souverain , lorſqu'un
foir nous vîmes entrer dans notre demeure
deuxjeunes hommes d'une figure charmante.
L'un paroifſſoit avoir vingt ans ; ſes cheveux
étoient noirs , ſes yeux extremement vifs ,
& fon viſage étoit animé des plus belles
couleurs. L'autre , qui paroiſſoit au plus
quinze ans , étoit blond , avoit les yeux
bleus, le teint d'une blancheur extrême mêlé
du plus bel incarnat du monde : enfin il
OCTOBRE 1745 . 57
avoit autant de charmes que pourroit en
avoir la plus belle fille.
Ils ſe préſenterent d'un air timide , & feignirentde
s'être égarés. Ils dirent que la nuit
qui les avoit furpris les avoit obligés de ſe
réfugier dans notre maiſon. Nos parens tremblerent
d'abord dans la crainte que nos conducteurs
ne fuſſent irrités de ce que deux
hommes avoient paru devant nous. Cependant
ma mere charinée de leur air , & touchée
de la ſituation où ils paroiſſoient , conſentit
à leur donner retraite.
Si la vûe de ces deux jeunes Etrangers
avoit touché nos parens , nous avouerons
que nous en fumes enchantées. On devoit
nous emmener le lendemain ,& notre départ
qui nous plaiſoit auparavant dans l'eſpérance
de parvenir au rang de Sultanes , parut à
nos yeux , dans ce moment , le plus
effroyable ſupplice : nos ſoupirs s'échapoient
malgré nous , & l'amour le plus violent étoit
déja entré dans notre coeur.
La nuit vint : j'étois couchée auprès de
Tézile. Entierement occupées de ces jeunes
Etrangers nous n'avions pu nous endormir ;
j'entendis parler bas à mon oreille ; je penſai
m'écrier , mais le jour qui commençoit à
naître me fit voir le plus jeune des deux
Etrangers , qui étoit affis près de moi , tandis
que fon compagnon étoit auprès de Tézile.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Ne faites pas de bruit , belle Dély ( me
dit le jeune homme enme prenant la main )
ne perdez pas un Prince qui ne connoît l'amour
que depuis deux jours , & qui ne le
connoît que par vous.
Comme dès notre enfance on nous avoit
deſtinées au Sultan , je n'avois jamais apperçu
d'homme que mon pere, je demeurai
muette d'étonnement &de crainte. I.e jeune
homme me baifa tendrement le main que
je n'eus pas la force de retirer d'entre les
fiennes. Il m'apprit qu'ilſe nommoit le Prince
Delicat , & qu'il étoit le fils du Roi de l'Ile
de Marbre Noir ſituée au milieu de la Mer
Noire ; que c'étoit cette Ifle, inconnue juf
qu'alors à l'Europe & à l'Afie qui avoit donné
à ce grand Lacle nom de Mer de Marmora.
Il me dit que le jeune homme qui
l'accompagnoit étoit un des plus riches Seigneurs
de ce Pays là , & qu'il poffédoit des
fecrets qui le mettoient au deſſus des Rois..
Le Prince Délicat ajouta qu'il s'étoit ſauvé
du Royaume de ſon pere parce qu'on vouloit
le marier avec une Princeſſe de ſes pas
rentes , ſpirituelle , jeune & d'une beauté
fans égale , mais qui avoit un oeil un tant:
Dit peu moins grand que l'autre.
Vous ne ſçauriez croire , Meſſeigneurs ,,
combien je fus flattée de la conquête que
javois faite : la délicateſſe de mon amant
OCTOBRE 1745 . 59
me charma plus que fon rang & ſa naiſſance,
Je tournai languiſſamment mes yeux vers lui
pour qu'il vît que je les avois parfaitement
égaux : à ce regard il penſa perdre la raifon.
Je vis ſes yeux s'égarer : prêt à tomber
en foiblefſſe il ſe pancha ſur l'eſtrade où
j'étois couchée : je penſai mourir de frayeur
qu'il ne s'évanouît. Je n'étois couverte que
d'une peau de Tigre que mon pere avoit
tué à la chaffe & dont il m'avoit fait préſent
; le déſordre où j'étois ne me permettoit
pas de me lever. Tézile mit une robe &
vint à ſon ſecours avec Thélamir. Lorſqu'il
revint à lui l'état ou je me trouvai valoit
plus que le plus tendre aveu que j'aurois pu
faire ; je m'étois levée à moitié pour foutenir
ſa tête qui étoit tombée ſur mon ſein ,
& ma foeur , tremblante que l'on ne nous
furprit en cet état , eut de la peine à l'arracher
d'entre mes bras.
Nous reprîmes bien-tôt notre raifon
mais elle ne revint que pour nous allarmer.
Qu'allons nous devenir ( lui dis-je en foupirant
? C'eſt aujourd'hui même que nous
devons partir ma foeur & moi pour Conf
tantinople ; vous ſçavez à qui nous ſommes
deſtinées ; nous ne nous fommes vûs que:
pour un moment , nous ne nous ſommes
aimés que pour être ſéparés à jamais l'un
de l'autre..
Cvj,
60 MERCURE DE FRANCE.
Eſpérons mieux , dit Thélamir ; nous vous
ſuivrons , & la diſtance qu'il y a d'ici jufqu'au
ſéjour où l'on veut vous conduire , eſt
affés grande pour que nous ayons le tems
de prévenir le malheur qui nous menace.
Si pendant votre route vos conducteurs
ne me permettent pas de vous voir , je trouveraides
moyens pour que le Prince Délicat
puiſſe vous entretenir de ſa paffion , & parler
de mon amour à l'adorable Thézile.
J'allois lui demander quels étoient les
moyens dont il parloit , lorfque nous entendîmes
du bruit : nos deux jeunes amans
n'eurent que le tems de nous baifer la main ,
&ſe ſauverent.
C'étoit nos conducteurs qui venoient
nous chercher. Après avoir embraſſé nos
parens pour la derniere fois , nous trouvames
une caravane compoſée de pluſieurs
chameaux qui portoient chacun deux grandes
loges de bois à leurs côtés. * On nous
fit entrer ma foeur & moi dans une de ces
loges où l'on voyoit le jour par une fenêtre
qui étoit au haut & où l'on pouvoit s'aſſeoir
&fe coucher commodément.
* C'est la façon de faire voyager les femmes
dans ces Pays . Ily a une loge attachée àchaque
côté du bât d'un chameau. Cette loge eſt meublée
& on donne à celles qui y font enfermées
tat ce qui leur est néceſſaire .
OCTOBRE 1745.
61
Nous marchâmes pendant quelques jours
triſtes , & inquiettes de ſçavoir ce que nos
amans étoient devenus. Je parlois fans ceffe
à ma ſoeur du Prince Délicat , & elle ne
m'entretenoit que de ſon cher Thélamir . Enfin
un matin je vis par la fenêtre qui étoit
au deſſus de notre loge une jeune perſonne
avec des habits ſemblables aux nôtres , qui
m'appella par mon nom. Je me levai avec
tranſport & je reconnus le Prince Délicat
qui étoit ainſi déguiſé. Il m'apprit que Thélamir
l'avoit habillé de cette maniere , & qu'il
avoit ſuppoſé étre un Marchand d'Eſclaves
qui en avoit une d'une beauté parfaite dont
il vouloit faire préſent au Sultan. Thélanir
(nous dit le Prince ) a loué un quaiſſe ſur le
même chameau où l'on vous à miſes , &m'y
a enfermé; je ſuis venu à bout de lever le
toit de ma loge , & je ſuis monté juſqu'à votre
fenêtre par deſſus le bât du chameau.
Nous fumes enchantées de ce ſtratagéme ,
mais notre converſation ne put pas durer
long-tems ; nous entendîmes nos conducteurs
qui accouroient en criant parce que
Délicat ne faiſant plus le contrepoids dans
ſa cabane tout l'équipage alloit tomber de
notre côté . Il rentra dans ſa loge dont il
remit la couverture , & tout fut appaifé.
Thélamir qui s'étoit aſſocié avec les Marchands
qui nous conduiſoient n'oſoit entrer
62 MERCURE DE FRANCE
dans la cabane de ſon Eſclave prétendue, de
peur de ſe rendre ſuſpect, & il ne pouvoit
nous parler , mais le jeune Prince exprimoit
à ma ſoeur les tendres ſentimens de ſon ami
d'une maniere ſi touchante , que fon amour
pour lui s'augmentoit tous les jours.
Ce n'étoit pas affés de nous voir & de
nous parler : nous approchions de Conftantinople
; il s'agiſſoit de fortir de l'eſpece
d'eſclavage où nous étions. Un jour Délicat
nous apprit que Thélamir avoit trouvé fur
le chemin un bon Derviche à qui il avoit
fait croire que nous étions ſes ſoeurs qu'on
lui enlevoit malgré lui , & qu'il lui avoit
demandé un azile pour nous , en cas qu'il
pût nous arracher des mains de nos raviffeurs
; que le Derviche y avoit conſenti ;
qu'ainfi , lorſque le ſoir nos conducteurs
feroient endormis nous n'aurions qu'à fortir
par le toit de notre cabane & venir avec
lui.
En effet avec l'aide de mon amant nous le
vâmes le haut de la quaiſſe où nous étions , &
au commencement de la nuit Thélamir ouvrit
celle de Délicat dans laquelle nous
étions defcendues : nous fortîmes & laiffâmes
le chameau & ceux qui le conduiſoient
achever leur voyage.
Thélamir nous fervit de guide. Nous re
tournames fur nos pas , & après avoir mar
OCTOBRE 1745.0 63
ché quelque tems par des chemins inconnus
à tout le monde , nous arrivâmes à la retraite
du Derviche dont Délicat nous avoit parlé , il
nous attendoit ; Thélamir lui avoit donné de
l'argent. Nous trouvâmes un grand repas.
préparé.Nous nous dédommageâmes de l'ennui
que nous avions ſouffert ſur le chameau ;,
nous reſſentions le plaifir d'être réunis dans.
un endroit qui n'étoit pas ſomptueux ; mais
il étoit ignoré de tout l'Univers .
La ſuite dans un autre Mercure.
LE SINGE ET LA PLANCHE
,
EABLE
.
MAître Bertrand , Singe de haut parage
Avoit choifi ſon établiſſement
Chés un Menuifier de Village ;
Lemérite ſe plaît à vivre obſcurement ;
Bertrand faifoit les plaiſirs de ſon maître,.
Non pas les plaiſirs ſeulement ,
Le gain auffi . Chacun vouloit connoitre ,
Admirer , careffer Bertrand ,
Et le Patron gagnoit d'autant..
:
64
MERCURE DE FRANCE,
Unjour qu'il étoit en frairie ,
EtBertrandſeul dans le Logis ,
Enfuretant les recoins du taudis
Notre ſinge apperçoit une planche pourie ,
Dans la quelle un coin enfoncé
Lui paroît à bon droit attendre
La mainpar la quelle pouffé
Ildevoit enfin la pourfendre :
Je, crois dit - il , qu'à ſon retour
Lepatronvolontiers verra ſa planche prête;
Il me ſçaura bon gré du tour ;
Travaillons : il faudroit être bien ſottebête
Pour ne ſçavoir gouverner un marteau.
Diſant ces mots , le Singe à folle tête
Frappe ſur le coin bien & beau ,
Ouvre la planche , & déja s'autoriſe
De cet eſſai pour avoir ſa maitriſe ,
Mais bientôt retirant lecoin
Pour l'enfoncerun peu plus loin ,
Iloublia que ſa queue étoit priſe ;
Lors unvieux rat àbarbe grife
Concitoyen de l'atelier ;
Ami , dit- il , apprends parcette criſe
Que la plus petite entrepriſe
Veut les foins d'un bon ouvrier.
Le Rat raiſonnoit juſte ; & quoi que nous en diſe
L'orgueil qui nous eft familier ,
Chacun doit faire fon metier .
OCTOBRE. 1745. 65
RONDEAU à Mad. de .
Si c'eſt
I c'eſt amourqui pour vous m'intereſſe ,
Et fans pitié la nuit , le jour me preſſe ,
Je n'en ſçais rien ; ce que je ſçais bien mieux ,
C'eſt que ſansvous rien ne plaît à mesyeux :
L'eſprit m'ennuye , & la beauté me bleſſe.
Abſent de vous , vous m'occupez ſans ceſſe ,
Pour vous revoir , plein d'ardeur je m'empreſſe :
Or je demande à tous les curieux ,
Si c'eſt Amour.
De l'amitié la paiſible ſimpleſſe
Seroit bien mieux votre fait que tendreſſe ;
C'eſt-là le Dieu qu'on adore en ces lieux ;
Je ſerois fûr d'un accueil gracieux ,
Mais j'ai bien peur d'être en grande détreſſe
Si c'eſt amour .
REPONSE.
C'eſt l'amitié quivers moi vous attire ,
N'en doutez pas ; vous ſuivez ſon empire ,
Et faitesbien ; il est toujours charmant ,
Sans déſeſpoir , caprice , ni tourment ,
86 MERCURE DEFRANCE,
Avecdouceurchés elle l'on foupire:
On ſçait jouir , & pourtant on delire ;
L'Amour n'est rien qu'un ſéduifant martyre ,
Mais levrai bien le feul contentement ,
C'estl'amitié.
Aces arrêt fi vous voulez ſouſcrire ,
Je vous permets après de me féduire ,
Maisn'allezpas en agir autrement;
Souvenez-vous que le feul ſentiment ,
Le ſeul fansplus queje veux qu'on m'inſpire :
C'est l'amitié,
M. de Voltaire a donné un exemple qui
merite d'être ſuivi , en nous chargeant depu
blier quelques morceaux de fon Hiftoire
Univerſelle pour preſſentir le jugement
du public. Il ne pourroit qu'être fort utile
pour les Auteurs de s'eſſayer ainſi avant que d'entrer dans la carriere. Nul Livre n'étant
plus lû que ce Journal , ils s'affûreroient
d'un grand nombre de lecteurs qu'ils n'auroient
pas eû peut- être en paroiffant ſeuls ,
& pourroient profiterdes critiques qu'ils auroient
entendues pour mériterle même ſuc
cès , lorſque donnant leur ouvrage entier &
ſéparément , ils ne feroient plus à l'ombre
de ce recueil , regardé à juſte titre comme
OCTOBRE. 1745.
un des plus beaux Monumens de la Littérature
Françoiſe.
Nous allons préſenter au public quelques
portions d'un ouvrage qu'il aura inceffament
entier ; il eſt intitulé le Comédien &
traite à fond les principes de cetArt , trop
peu connu de ceux même qui l'exercent. Jamais
ce ſujet n'avoit été traité , & ce n'étoit
pas une petite entrepriſe .On ſent affés quelle
Métaphyſique fine & déliée il faut avoir
employée pour trouver les ſources de notre
plaifir , pour démêler les nuances délicates
qui différencient des choſes ſouvent preſque
femblables entr'elles .
On parle continuellement d'Acteurs , de
Piéces; on décide parce qu'il eſt bien aifé
de décider ; mais ily a fort peu de gens.
qui entendent ce qu'ils diſent. Cet Ouvrage
apprendra bien des choſes qu'on ignoroit
juſqu'à préſent ; les Comédiens y trouveront
des réflexions profondes ſur la théorie de
IeurArt; les gens du monde y trouveront des
principes ſur leſquels ils pourront rectifier
leurs jugemens portés ſi ſouvent au hazard.
Nous ne donnerons aujourd'hui que la préface
, mais nous promettons quelques chapitres
pour le prochain Mercure.
L'Auteur eſt M. Remond à qui ſes lumiéres
, ſes connoiſſances , ſes moeurs aimables
&honnêtes ont afſſfüré depuis long-tems l'ef
68 MERCURE DE FRANCE.
time publique. Les Amateurs des Lettres
étoient fachés de voir un homme d'un grand
talent occupé depuis quinze années d'un
Ouvrage où il ne pouvoit faire briller que
les graces d'un ſtyle pur & coulant. M. R.
nous montre aujourd'hui que ce travail n'a
pas employé tous ſes momens , & l'uſage
qu'il a fait de ceux qui lui ſont reſtés , va
nous faire encore regretter davantage qu'il
ne puiſſe pas diſpoſer àfon choix de tout
fontems.
LE COMEDIEN.
Ouvrage diviſe en deux Parties.
PREFACE.
SIl'on remonte à la fource de notreefti
me pour pluſieurs Arts , on reconnoîtra
que leur mérite conſiſte à nous amufer par
l'apparence , lorſque nous ne jouiſſons pas
de la réalité.
Quelques uns en particulier doivent ,
principalement au deſir que nous avons de
ſuppléerà nos privations , le tribut que leur
payent le luxe & l'opulence. Un goût dominant
pour le beau , la fatisfaction de pou
OCTOBRE. 1745 . 69
voir à tout moment contempler des chefs
d'oeuvre , celle encore plus grande de les
poſſeder , le gain que fait l'amour propre
enconſidérant dans les efforts de l'induſtrie
l'étendue de la capacité humaine , ſont
peut-être les refforts qui font rechercher par
quelques curieux les ouvrages de la Peinture.
Peut-être l'empreſſement de quelques
prétendus amateurs , pour orner de ces
ouvrages leurs ſales & leurs galeries , eſt- ilproduit
par la ſeule vanité de prouver qu'ils
ſont riches , cu de faire croire qu'il ſont connoiſſeurs
. Le privilége qu'ont le ciſeau & le
burin de rendre un nom durable peut leur
faire donner de l'occupation par un petit
nombre de perſonnages célebres , qui ont le
droit & l'ambition de perpétuer la mémoire
de leurs exploits. Le reſte des hommes ,
en faiſant travailler le Peintre , le Sculpteur
& le Graveur , ſe propoſe des plaiſirs d'une
autre eſpéce. Lorſque nous employons
ces Artiſtes , ce n'eſt ordinairement que pour
voir l'Art tenir lieu de la Nature à notre
imagination , & nous dédommager de l'abſence
des objets par des images.
Quoiqu'en diſent certains Métaphyficiens
fubtils , la Poëfie Dramatique elle-même
nous plairoit beaucup moins fans les agrémens
qu'elle tire de l'imitation. Interrogez
ces Philoſophes ſur les cauſes auſquelles on
70 MERCURE DE FRANCE
doit attribuer la vivacité de notre goût pour
la Tragédie & pour la Comédie. Ils s'épuiferont
en longs raiſonnemens. Ils diviferont
en pluſieurs claſſes les Amateurs du ſpectacle,
Ils vous diront que les uns ayant ſujet
de ſe louer ou de ſe plaindre de l'amour ,
ſont partiſans zélés de la Tragédie , & qu'ils
courenty chercher de quoi augmenter leur
bonheur , ou de quoi ſe conſoler de leurs
infortunes ; que ſi l'amour les favoriſe ils
ſont plus flatés d'éprouver ſes bienfaits
en le voyant n'avoir que des rigueurs pour
des perſonnes illuftres, auſquelles ils ne font
comparables en aucune façon ; que s'ils font
Amans malheureux , ils reffentent quelque
foulagement , en ſe rendant témoignage
que même ſur le Trône on n'eſt pas à l'abri
d'une pareille diſgrace.
Nos Philofophes ajoûteront qu'il eſt une
autre claſſe de ſpectateurs empreſſés pourle
Tragique ; que la folie de ceux- ci eſt de
croire qu'il ne leur a manqué que l'occafion
pour étonner leurs contemporains , & que
s'ils s'étoient trouvés dans les mémes fituations
que les Héros vantés par l'Hiſtoire ,
ils les auroient égalés ou peut- être furpafſés
; que ces rêveurs orgueilleux vont au
Théatre pour ſe confirmer dans la bonne
opinion qu'ils ont d'eux-mêmes , & qu'il
leur ſemble que la Tragédie , à chaque idée
OCTOBRE. 1745 . 74
fublime , à chaque ſentiment héroïque
qu'elle prête à un perſonnage, leurétale leurs
propres richeſſes ; qu'ils croyent contempler
leur portrait dans celui de ce perfonnage
, & qu'ils admirent leurs vertus dans
les fiennes .
Selon les mêmes Philoſophes , d'autres
ſpectateurs , ſans doute auſſi vains , mais
plus enclins à la malignité , donnent la
preférence à la Comédie ſur la Tragédie ,
& ces derniers regardant avec une pitié mépriſante
les égaremens & les défauts aufquels
le genre humain eſt ſujet , mais dont
ils ſe flatent d'être exemts , trouvent des
charmes à voir tourner les autres hommes
en ridicules.
Jene nierai point que ces différens mo
biles n'attirent quelques perſonnes au ſpec
tacle , mais je ſuis perſuadé qu'en général
celles qui le frequentent, ne ſongent qu'à
ſe retirer de la léthargie dans laquelle les
jette la fatiguante uniformité de leurs avantures.
Pour la plupart des hommes , & furtout
des femmes , un jour reſſemble trop à
l'autre. A l'exception d'un petit nombrede
hazards finguliers qui leur font arrivés ,
'Hiſtoire d'une des années qu'ils ont paffées
dépuis qu'ils font entrés dans le monde , eſt
'Hiſtoire du reſte de leur vie . Bien des gens
à cinqheures du ſoir n'ont pour l'ordinaire
72 MERCURE DEFRA NCE.
rien à mettre ſur leur journal , finon qu'ils
ont perdu leur tems à parer une figure qui
ne mérite guere tant de ſoins , à rendre ouà
recevoir d'inutiles viſites , à débiter ou à
entendre des diſcours encore plus inutiles.
En voyant la Tragédie ou la Comédie , ils
ont pour objet d'emprunter des ſenſations
qui leur manquent , & de remplir par lavariété
des événemens feints que leur offre le
Théatre , le vuide que laiſſe dans leur efprit
& dans leur coeur une trop grande diſette
d'événemens véritables.
Pour qu'ils obtiennent cet avantage , il
faut qu'ils puiffent, du moins dans de certains
momens, prendre les jeux de Melpomene &
de Thalie pour des vérités , & le devoir du
Comédien eſt de faire naître en eux cette
douce illuſion de laquelle dépendtout leur
plaifir. On verra dans cet ouvrage comment
les Acteurs peuvent opererce preftige;
comment ils parviennent à nous perfuader
que ce qui n'a jamais exiſté que
dans les vers d'un Poëte , exiſte effectivement
; comment ils nous conduiſent à
nous affliger ou à nous réjouir de pompeuſes
ou de joyeuſes chimeres , quelquefois
plus fincérement que nous ne ferions pour
des avantures réelles , qui intereſſeroient
nos parens ou nos amis.
Il eſt étonnant qu'aucun Ecrivain François
OCTOBRE. 1745 . 73
coîs ne ſe ſoit exercé ſur un ſujet riant par
lui-même , & propre à donner de l'exercice
à l'imagination aufli bien qu'au raiſonnement.
Dans un Royaume où l'Art de compoſer
des piéces de Théatre a été porté à
un plus haut degré de perfection que partout
ailleurs , on devoit naturellement s'attendre
que quelqu'un fongeroit , en recueillant
ce qu'on peut dire fur l'Art de les repréſenter
, à faire à la Nation un preſent qui
lui convenoit plus particulierement qu'à
toute autre.
A la verité ſi l'agrément dont cette matiere
eſt ſuſceptible avoit dequoi tenter
un Auteur , pluſieurs raiſons pouvoient le
détourner de la traiter. C'eſt une entrepriſe
hardie que de publier le premier ſur un
Art de gout un Ouvrage dogmatique d'une
certaine étendue , dans lequel on eſſaye de
déveloper la Théorie de cet Art , en s'appuyant
fur des principes qui ne puiffent être
conteſtés ; de découvrir les ſources communes
d'une infinité de vérités qui paroiſſent
n'avoir aucun rapport entre elles ; de les
diftribuer dans les differentes claſſes aufquelles
elles appartiennent,&de les y ranger
dans l'ordre qui leur convient; de diftinguer
celles qui ne different que par des nuances
preſque imperceptibles ; de faire appercevoir
ces nuances au Lecteur qui a le moins
D
74 MERCURE DE FRANCE.
de pénetration ; de le mettre à portée de
s'entendre qu'and il parle, & de fixer les
vraies fignifications de pluſieurs mots ,
dont ſouvent une partie dupublic, & méme
les geas de l'Art ſe ſervent ſans y attacher
aucune idée déterminée. C'eſt une entrepriſe
encore plus hardie de faire cet effai fur
unArt dont tout le monde croit avoir pé
netré les plus ſecrets myſtéres , & que cependant
peu de gens ont approfondi.
La plupart des Lecteurs en ouvrant un
livre didactique ſont réſolus de le rrouver
mauvais , pour peu que les maximes qui y
font contenues ne s'accordent pas avec
leurs reflexions. Ceux qui n'exerçant pas
un Ait ne font point dans l'obligation d'en
avoir médité ſérieuſement la Théorie , étant
ſi mécontens lorſqu'on ne penſe pas comme
eux fur quelques uns des points qui regardent
cet Art , combien plus de chagrinne
montrent pas les perſonnes de la profeflion ,
lorſque les préceptes qu'on donne ſont contraires
aux opinions qu'elles ont adoptées ,
ou quelles ont intérêt de faire adopter parle
public ?
L'Auteur de cet Ouvrage ſe rencontrera
ſans doute plus d'une fois en contradiction
avec la façon de penſer , ou avec celle de
jouer de plufieurs perſonnes de Théatre. Si
elles n'approuvent pas ſes remarques,qu'elles
OCTOBRE, 1745. 75
1
rendent du moins juftice à ſes intentions.
Qu'elles foient perfuadées qu'il ſe propo .
ſe d'être utile , non d'être offenfant , d'éclairer,
non de mortifier ; de faire le procès
aux défauts , & non pas aux Comédiens .
Une telle déclaration le met à l'abri de
tout foupçon de mauvaiſe humeur. Elle ne
le juftifie pas auprès de ceux qui regarderont
comme une témérité ſa hardieſſe à
parler d'un Art qu'ils prétendent ne devoir
pas lui être familier.
Il les priera d'obſerver qu'il n'en est point
des Arts qui ne puiſent leurs principes que
dans la nature & dans la raiſon , comme de
ceux dont la Théorie eſt plus ſçavante que
philoſophique. Les ſeuls maîtres peuvent
difcourir doctement ſur ceux de la ſeconde
eſpéce. Tout homme ſenſible & raifonnable
a droit de hazarder ſes conjectures
fur ceux de la premiere. Il n'eſt pas
même difficile de prouver que ſes jugemens
ont pour le moins autant d'autorité
que ceux des perſonnes qui profeffent ces
Arts. Les déciſions de celles- ci doivent être
ſuſpectes , parce qu'elles peuvent être intereffées
, & quelque importante que foit
une qualité , rarement un acteur , fi elle lui
manque , fera-t-il fentir la neceffité dont
elle eſt au Théatre. On ne doit donc pas
ſe mettre en peine que ceux qui écrivent
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
fur certains Arts, ayent les talens convenables
pour les exercer avec ſuccès , mais feulement
qu'ils ayent les lumieres néceſſaires
pour en parler avec connoillance.
Quand l'Auteur ne laiſſeroit rien à défirer
à cet égard , contenteroit- il tous les lecteurs
? Non fans doute. Il a travaillé principalement
pour les jeunes perſonnes qui
veulent ſe diftinguer ſur la ſcéne Françoiſe.
Par là il s'eſt impoſé l'obligation d'entrer
dans beaucoup de détails qu'il auroit écartés
, s'il n'avoit eu deſſein que de faire un
Livre à la mode , c'eſt à dire un Livre dans
lequel on trouvât tout , excepté l'utilité.
Quiconque ſe fait imprimer , doit moins
craindre de tronquer ſon ſujer que de l'analifer
avec trop d'exactitude.On juge ordinairement
beaucoup mieux de ce qu'il faudroit
retrancher d'un volume que de ce qu'il faudroit
y ajouter. Pour remarquer ce qui eft
de trop , ſouvent des vues bornées ſuffifent,
Pour décider de ce qui manque , il faut
être en état de ſuppléer foi-même aux vues
trop bornées de l'Ecrivain. Ainſi en traitant
une matiere vous courez toujours moins de
riſque à paffer fous filence beaucoup de
choſes néceffaires , qu'à en dire une à laquelle
les gens difficiles croiront que vous
ne deviez pas vous arréter. Mais lorſqu'on
écrit pour les beſoins des autres , il eſt à
OCTOBRE . 1745. 77
propos de ne pas ſuivre les mêmes régles
que lorſqu'on n'écrit que pour ſa propre
gloire; & dans cet Ouvrage l'Auteur a
moins penſé à ſes intérêts , qu'à ceux des
Lecteurs , à l'inſtruction deſquels il le deftine.
Pourvu qu'ils en retirent quelque fruit ,
il ſe conſolera deplaire moins à ceux qui ne
liront ceci que pour leur amuſement , & il
s'eftimera aflés heureux ſi après avoir fait ce
qui dépendoit de lui pour donner aux
Acteurs novices un Livre qui leur manquoit,
il ne les voit pas continuer de ſe plaindre de
leur indigence fur cet article.
KAA AA
iij
78 MERCURE DE FRANCE.
i
i
NOUVELLES
Orſque
LITTERAIRES ,
des Beaux Arts &c .
nous avons annoncé les Lettres
L
fur la Cosmographie , dans lesquelles le
Lyſtème de Copernic est refute &c. , nous avons
oublié de dire que ce Livre ſe trouve àAvignon
chés Pierre Girard , & à Paris chés
Montalant Libraire rue S. Jacques , & nous
faififfons avec empreſſement cette occafion
de parler encore d'un ouvrage eftimable ,
& qui fait beaucoup d'honneur à ſon Auteur.
Il a cru que dans un fiécle auſſi éclairé
que le nôtre , & auſſi riche en obſervations
Aftronomiques , le tems étoit arrivé de chercher
le vrai Plan de l'Univers qui ne ſe
peut trouver qu'en raſſemblant toutes ces
obſervations.
L'Auteur remarque judicieuſement que
dans le ſyſtême de Copernic la rotation de
la terre n'eſt que le renouvellement d'une
ancienne hypothéſe qu'avoit fupplantée le
ſyſtême de Ptolomée détruit à ſon tour par
celui de Copernic ; c'eſt ce que l'illuftre
M. Freret a prouvé dans la Differtation qu'il
lût il ya un an à la rentrée publique de l'Académie
des Belles Lettres , où il prouva
:
OCTOBRE 1745. 79
و
6
difertement que beaucoup d'opinions qui
ſemblent nouvelles , ne font que des ſuppofitions
anciennement abandonées ; on en
peut voir l'extrait dans le Mercure de Décembre
1744. Le ſyſteme de Copernic a
été depuis corrigé par Kepler , & d'autres
Aftronomes y trouvant encore de nouvelles
difficultés , y ont fait de nouveaux
bouleverſemens qui comme on voit
ne ſuffiſent pas. Ne pourroit-on pas comparer
ces ſyſtèmes à une maiſon où un
nouveau poſſeſſeur trouve toujours quelque
nouvel arrangement à faire , quelques ſoins ,
quelque goût , quelque dépenſe que ſes prédéceſſeurs
ayent employé à l'orner ? Ce n'eſt
qu'avec une peine extrême que nous nous
refuſons à l'envie que nous aurions d'entretenir
plus long-tems nos Lecteurs de ce
ſcavant ouvrage. Mais les objections folides
que fait l'Auteur contre le ſyſtême qu'il entreprend
de détruire , les preuves dont il
éraye le nouvel édifice qu'il veut élever
perdroient trop de leur force , & feroient
énervées dans un extrait ; les Lecteurs qui
aiment la Phyſique iront les chercher dans
le Livre même , & un extrait qui ne leur
ſuffiroit pas ſeroit trop long pour ceux à
qui ces matiéres ſont étrangères. Ainſi nous
nous contenterons de dire qu'une Logique
faine une méthode lumineuſe regnent د
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
dans cet ouvrage , &que ſi quelqu'un peut
prétendre a pénétrer le ſécret de l'Auteur
de la Nature dans l'arrangement de
l'Univers , c'eſt celui qui combinera avec application
le grand nombre d'obſervations &
d'expériences qui ſe font tous les jours.
HISTOIRE du Théatre François depuis
fon origine juſqu'à préſent , avec la vie
des plus célébres Poëtes Dramatiques , un
Catalogue exact de leurs pieces , & des
notes hiſtoriques & critiques. Paris 1745
chés le Mercier & Saillant , 3 vol , in- 12
qui feront bien-tôt ſuivis de pluſieurs autres.
Les Poëmes Dramatiques compoſent la
partie la plus brillante de la Littérature
Françoiſe. Perſonne ne nous difpute d'avoir
furpaffé dans ce genre les Grecs & les Romains.
Les ouvrages immortels des Corneilles
, des Racines , des Molieres feront à
jamais la gloire du fiecle paſſé , & même
dans le nôtre où l'on ſe plaint d'une décadence
des Arts que l'on exagére peutêtre
trop , car nous avons encore de grands
hommes en tout genre , le Théatre ſe ſoutient
avec éclat; Mrs. de Crebillon & de
Voltaire ont produit des chef – d'oeuvre
dignes d'êtres admirés par les admirateurs
de Corneille & de Racine , & s'il faut
OCTOBRE 1745 . 8E
marquer leur place après ces Maîtres de la
ſcéne , du moins les met-on ſur la même
ligne. Les ouvrages conſtamment applaudis
de Mrs. Deſtouches & de la Chauffée font
voir que la Comédie n'a pas non plus dégénéré
, & il eſt aſſes vraiſemblable que
dans le ſiécle ſuivant on parlera des grands
homanes que nous citons , comme nous faiſons
aujourd'hui de ceux du fiécle paffé.
Le ſeul intérêt de la curioſité ſuffiroit
pour faire défirer avec empreſſement l'Hiftoire
d'un Art que nous cultivons avec tant
de gloire , & qui fait un des plus chers amuſemens
de la Nation ; cette ſeule raiſon
fuffira pour affûrer beaucoup de Lecteurs
à l'Histoire du Théatre François , que nous
annonçons , mais indépendamment de cet
attrait fait pour déterminer le commun des
hommes , le perit nombre des Juges éclairés
apporteront à cette lecture des vûes plus
philoſophiques ; ils verront l'hiſtoire de l'efprit
humain dans l'hiſtoire d'un Art qui
doit fon exiſtence à l'imagination. Sa naiffance
, ſes progrès long-tems foibles & inſenſibles
, & tout d'un coup rapides & brillans
, les routes qui ont ſi long-tems égaré
le plus grand nombre des Auteurs Dramatiques
, l'eſſor qui a tout d'un coup élevé
les maîtres de cet Art, ſont autant de points
qui médités avec attention peuvent don-
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
ner beaucoup de lumieres ſur les refſſour
ces denotre eſprit, ſur les moyens de trouver
la perfection dans tous les genres , &
furtout dans celui dont il s'agit ici.
Rien de plus informe que les commen
cemens de notre Théatre. Les Auteurs de
cette Hiſtoire pafſſent légerement fur plufieurs
Troubadours qu'ils appellent Poëtes
Comiques fur la foi de Noftradamus , quoique
pluſieurs d'entr'eux n'ayent point fait
de Comédies. M. de Ste. Palais de l'Académie
Royale des Belles Lettres a raſſemblé
depuis long-tems avec beaucoup de foins
& de dépenſes tous les materiaux néceffaires
pour donner une Hiſtoire excellente de
cesTroubadours ; il a dépouillé tous les Manufcrits
d'Italie , & y a fait copier plus de
quatre mille piéces de ces Poëtes ; l'idée
que l'on a conçue juſtement de ſes lumieres
par les Differtations qu'il a déja données
dans les Mémoires de l'Académie font défirer
avec empreſſement cet ouvrage dont
on ſçait que les matériaux font prêts. Les tréfors
Littéraires n'appartiennent point aux
pa ticuliers qui les amaffent ,ils doivent être
mis dans le commerce & c'eſt une eſpéce
de contravention que de les enfouir; l'emploi
que nous rempliffons nous met en droit de
fommer M. de Ste. Palais de la part du
public de fatisfaire fon juſte emprefilements
OCTOBRE 1745 . 83
il eſt trop bon citoyen pour ne pas convenir
qu'on eſt obligé de ſe rendre utile dès qu'on
peut le faire avec ſuccès. Revenons à l'Hiftoire
du Théatre François.
Les Confreres de la Paſſion fonderent le
premier Théatre . Leurs piéces n'étoient autre
choſe que le Nouveau & l'Ancien Teftament
mis en action , & dialogués en vers
aſſes mal fabriqués .
Il eſt certain que les Pelerinages introduiſirent
ces ſpectacles de dévotion. Ceux
qui revenoient de Jérusalem & de la Terre
Sainte , de S. Jacques de Compoſtelle , de
la Ste. Beaume en Provence , de Ste. Reine ,
du Mont-S.-Michel , de Notre- Dame du
Puys , & de quelques autres lieux de pieté ,.
compofoient desCantiques ſur leurs voyages ,
& y méloient le recit de la vie & de la
mort du Fils de Dieu , ou du Jugement
dernier , d'une maniere grofliere , mais que
le chant & la fimplicité de ces tems là fembloient
rendre pathétique. Ils chantoient
les miracles des Saints , leur Martyre , &
certaines fables à qui le peuple donnoit le
nom de viſions & d'apparitions,
Ces Pelerins qui alloient par troupes , &
qui s'arrêtoient dans les rues &dans les places
publiques où ils chantoient le bourdon
à la main , le mantelet & le chapeau chargé
de coquilles & d'images peintes de di-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
verſes couleurs , faifoient une eſpece de
ſpectacle qui plut , & qui excita la pieté de
quelques Bourgeois de Paris. Ces derniers
firent un fond pour acheter un lieu propre
a élever un Théatre , où l'on repréſente-
10it ces Myſteres les jours de Fête , autant
pour l'inſtruction du peuple que pour fon
divertiſſement ; les nouveaux Acteurs furent
d'abord inquiétés par le Prevôt de Paris ;
mais s'étant pourvus à la Cour , ils firent
ériger leur Societé en Confrairie de la Pafſion.
Le Roi Charles VI. afſliſta à quelquesunes
de leurs repréſentations , & ce Prince
en fut fi fatisfait qu'il leur accorda le 4
Décembre 1402 des Lettres pour leur établiſſement
à Paris.
La Baſoche donnoit en même-tems un
ſpectacle d'un autre genre , qu'on appelloit
Moralités. Cette eſpece de Drame confiftoit
à introduire ſur le Théatre des êtres moraux
perſonnifiés ; c'eſt à la même Baſoche
que l'on doit les premieres farces , & ce
genre eſt celui auquel on réuffit le plus
alors. Nous voyons encore avec plaifir la
farce de Patelin reſſuſcitée par l'Abbé de
Bruys; elle eut dans ſon tems un ſuccès
admirable & le méritoit.
La Societé des Enfans ſans Souci, qui fous
la conduite d'un chef appellé Prince des
Sors repréſentoient des Comédies peudif
OCTOBRE 1745. 85
ferentes desMoralités ſous le nom de Sottiſes,
ne donna pas plus de luftre au Théatre
que la Baſoche & les Confreres de la Paffion.
On vit dès-lors entre ces differens Théatres
des jalouſies & des diſputes ſur l'étendue
de leurs priviléges. Les Confreres de la
Paffion ſe maintinrent dans le droit de repréſenter
ſeuls les Myſteres , mais la Baſoche
& les Enfans ſans Souci firent un accord,
& ſe permirent réciproquement de
repréſenter les uns les Moralités , les autres
les Sottiſes. Quoiqu'on ait voulu mettre
quelque difference entre ces deux genres ,
nous avouerons que nous n'y en voyons
point d'autre que celle du nom. Ce font de
part & d'autre des êtres moraux introduits
fur le Théatre pour infinuer aux Spectateurs
en vers plats & mauffades des maximes
utiles & des vérités reſpectables .
Nous ne prétendons point ſuivre pas à pas
'Hiſtoire du Théatre; il faudroit pour cela
faire un Livre au lieu d'un extrait & nous
renvoyons nos Lecteurs à l'ouvrage même
dont nous lui rendons compte.
Les Myſtéres occuperent long-tems le
premier rang , mais enfin on vit l'abus &
l'eſpece de profanation que l'on faifoit par
pieté. Le Parlement par unArrêt donné le 17
de Novembre 1548 défendit aux Con
86 MERCURE DE FRANCE.
fieres de jouer à l'avenir desMyſtéres.Ilfallut
donc traiter des ſujets profanes , c'étoit par
là qu'on auroit du commencer, On étoit
alors au tems de la renaiſſance des Lettres ,
& l'adoration des Anciens étoit dans ſa plus
grande force. Ainfi on les choifit pour modéles
en travaillant pour le Théatre , les
Latins étant plus connus que les Grecs on les
pritpour guides , & on n'en pouvoit choifir
de plus mauvais. La Langue Françoiſe étant
encore bien éloignée de la perfection où
depuis elle a été portée , la Poëfie de ſtyle
ne pouvoit étre que fort foible , & pour la
contextore des Poëmes , à l'exemple de
ceux de Séneque , ils manquoient également
d'action & d'intérêt , & une fimplicité exceffive
avoit fuccédé à la multiplicité des
évenemens qui rempliſſoient les Myftéres.
Il feroit à ſouhaiter que les Poëtes
de ce tems euſſent ſuivi dans les ſujets profanes
la même route qu'ils avoient mis en
traitant les Myſtére ,& qu'ils euſſent mis
Hiſtoire en dialogues. Sakeſpear a priſe en
fuivant cette méthode des Tragédies pleines
de choſes admirables ; il feroit arrivé de là
que comme on ſe ſent toujours du point
dont on eſt parti , notre Théatre en ſe
perfectionnant auroit conſervé plus d'action
; il faut avouer que nos meilleurs piéces
manquent par là , & il y a long-tems
F
OCTOBRE 1745 . 87
qu'on nous a reproché qu'elles n'étoient *
qu'une ſuite de converſations. Nous couperons
court fur cet article de peur de nous
engager dans une Differtation.
Les trois volumes de cette Hiftoire duThéatre
conduiſent juſqu'à l'année 1600 ; ce ne
font pas encore les beaux jours de la ſcéne :
En 1629 , enfin les Comédiens ſupplanterent
les Confreres de la Paffion & eurent
l'Hôtel de Bourgogne en proprieté ; il y
avoit déja long- tems que cette Société étoit
tombée & avoit éprouvé le fort des établiſfemens
humains , mais en vertu de leur
privilege ils inquiétoient & vexoient les
Comédiens qui vouloient s'établir à Paris
&tiroient une forte rétribution d'une Troupe
à laquelle ils prétoient leur Théatre
où ils ne pouvoient plus attirer le public
par eux-mêmes .
و
ومل
On trouvera dans ces trois volumes un
grand nombre d'extraits faits avec beaucoup
d'exactitude & de jugement. C'étoit
la meilleure maniere de faire connoître le
Théatre , & l'on ne peut trop exhorter les
Auteurs de cet ouvrage à nous donner la
fuite de cette Hiſtoire qui doit leur procurer
autant de gloire que d'utilité & d'agrément
au public.
On a imprimé à Amsterdam chés Ifaac
38 MERCURE DE FRANCE.
Duyne la Tragédie de Sabinus , traduite
en Hollandois par M. Jean Kaverkamp ;
il y a déja cu deux éditions de cette tra
duction , l'une en 1738 , l'autre en 1741.
L'Auteur de Sabinus eſt M. Richer , connu
par deux recueils de Fables fort eſtimés.
Defprez & Cavelier Libraires à Paris rue
S. Jacques à S. Profſper & aux trois Vertus ,
donnent avis pour la derniere fois qu'ils
continueront juſqu'au mois de Janvier 1746
à recevoir des Souſcriptions pour la grande
Bible de Saci in- 80. 32 vol. ,paflé lequel
tems perſonne ne ſera plus admis à foufcrire:
Ils exécuteront exactement le projet
qu'ils ont diſtribué & qu'ils diftribuent
encore tous les jours.
Ils ont acquis de la ſuccſſion de feu
M. l'Abbé Privat de Molieres ſa Phyſique ,
ſa Mathématique & fa Géométrie en
6 vol. in- 12 qui ſe vendent 18 liv. avec
figures .
TRAITE' des peines des ſecondes Nôces ,
dans lequel on voit de quelle maniere ces
peines font obſervées dans ies Provinces de
Droit Ecrit dans la France Coûtumiere ,
ſelon les Edits & Ordonnances de nos Rois ,
&les differentes Coûsumes du Royaume , avec
JaJurisprudence de tous les Parlemens fur la
OCTOBRE 1945. 89
même matiere, par M. Pierre Dupin Avocat
au Parlement de Bordeaux. A Paris chés
Denis Mouchet Grand'Sale du Palais , &
Durand Libraire rue S. Jacques à S. Landry
& au Griffon. 1743 , vol. in-40. de
548 pages .
L'Auteur de ce Traité obſerve dans ſa
Préface que la plupart de ceux qui ont écrit
fur les peines des ſecondes nôces ſe ſont
livrés à des déclamations pour exagérer l'intempérance
de ceux qui ſe remarient , &
ſurtout des veuves que l'on blame d'autant
plus qu'on leur oppoſe l'exemple de femmes
Idolatres qui ont préféré d'enſevelir
dans le tombeau de leurs maris leurs premieres
affections , à tous les attraits que peuvent
offrir de nouveaux feux , ce qui doit
faire honte à nos veuves élevées dans une
Religion qui devroit leur inſpirer des ſentimens
plus purs ; il s'en trouve peu , dit-on ,
qui imitent ce que Virgile, Liv.4 de l'Eneide.
fait dire à Didon après la mort de fon mari
Sichée.
Ille meos primus qui me ſibi junxit amores
Abftulit ; ille habeat ſecum , ſervetque ſepulcro .
D'autres ont dit que Tertullien a reprouvé
les ſecondes noces , mais le Livre qu'il
a écrit ſur cette matiere eſt regardé comme
hérétique.
१० MERCURE DE FR CE.AN
M. Dupin n'examine point pourquoi on
ne donne pas la Bénédiction aux ſecondes
nôces ; toutes ces diſcuſſions lui paroiffent
inutiles par rapport aux Loix civiles; il lui
fuffit que les ſecondes nôces foient autorifées
par l'Eglife ; tout ce qu'il a crû néceffaire
pour le bien de la Juſtice c'eſt d'expoſer
les differentes peines qui accompa
gnent les ſecondes noces , afin que chacun
foit inftruit des embarras où il s'engage &
fa famille par les conteftations preſque inévitables
que produiſent les differens mariages.
Il s'eſt attaché à expliquer les Loix intervenues
fur cette matiere , à raſſembler
ce que les autres Auteurs en ont dit , &
ce qui a été jugé par les Arrêts.
L'ouvrage eſt diviſé en ſept Titres , & chaque
Titre en pluſieurs Chapitres avec des
Sommaires par le moyen deſquels on voit
d'un coup d'oeil en quel endroit eſt traitée
la queſtion que l'on cherche.
Le premier Titre eſt des Loix concernant
les ſecondes nôces ; il eſt diviſé en
trois Chapitres , le premier des Loix Romaines
, le ſecond des Edits & Ordonnances
, le troiſiéme des Coûtumes du Royaume;
dans ces trois Chapitres font rapportés tous
les textes des Loix , Edits & Ordonnances ,
& des Coûtumes qui ont rapport aux ſecondes
nôces ; l'Auteur a ſeulement paflé
i
OCTOBRE 1745 . 91
lufeurs diſpoſitions de Coûtumes qui ne
oncernent que la continuation de Commuauté
dans le cas de ſecondes nôces , & la
maniere de fuccéder entre enfans de divers
ts , fon objet principal étant de traiter
le deux fortes de peines , dont l'une eft
a reſerve ordonnée en faveur des enfans
Au premier mariage; l'autre peine eſt le reranchement
des cons & libéralités faits au
econd conjoint.
Il traite dans le ſecond Titre des peines
des ſecondes noces dans l'an du deuil ; des
mariages indignes & de la débauche méme
après l'an du deuil. Ce Titre eſt diviſe en
douze Chapitres , où il examine comment
font obſervées dans l'uſage du Royaume les
cinq differentes peines établies par les Loix
Romaines contre les veuves qui ſe remarient
dans l'an du deuil. Il établit d'abord
en général que les peines de l'an du deuil
ne font pas reçûes en France excepté aux
Parlemens de Toulouſe , Grenoble & Aix ;
celui de Dijon ne les a reçu qu'en partie ,
mais elles ont lieu dans tous les Parlemens
dans le cas où la veuve a vécu impudiquement
pendant l'an du deuil.
L'infamie qui chés les Romains étoit la
premiere peine de la veuve qui ſe remarioit
dans l'an du deuil n'a point lieu parminous
; les autres peines de l'an du deuil
92 MERCURE DE FRANCE.
font que la veuve ne peut donner à ſon ſe
cond mari que le tiers de ſes biens quoiqu'elle
n'ait point d'enfans , & fi elle en a
la donation eſt réductible à une part d'enfant
; la veuve eſt incapable de rien recevoir
par diſpoſition à cauſe de mort ; elle
eſt privée de tout ce que ſon premier mari
lui a laiffé par une ſemblable diſpoſition &
ne peut fuccéder ab inteftat au de là du troi
fiéme dégré.
M. Dupin examine auſſi quelles ſontles
peines de la mere qui ſe remarie dans l'an
du deuil ſans avoir fait pouryoir de Tuteur
à ſes enfans du premier lit ; quelles font
les perſonnes qui profitent des peines de
l'an da deuil ; dans quelles circonstances la
femme peut-être excuſée ; enfin il établit
que le mari n'eſt point ſujet aux peines de
l'an du deuil ni de la débauche pendant
cette méme année.
Dans le troifiéme Titre où il examine
les peines des ſecondes nôces après l'an du
deuil il fait voir que le ſurvivant qui ſe
remarie perd la proprieté de tous les dons
& avantages à lui faits par le prédécédé ,
ce qui a licu tant à l'égard du mari que
de la femme.
Le quatriéme Titre traite du retranchement
des dons & avantages faits au ſecond
conjoint, leſquels ſuivant les Loix Romaines
PE
CE
es
al
m
Ure
OCTOBRE 1745 . 93
'Edit des ſecondes noces font reducs
à la part de l'enfant le moins prenant.
ans le Titre V. il explique dicas
où les peines des ſecondes nôces
nt.
fin dans les Titres VI & VII il
mine diverſes queſtions qui ont rapport
ſecondes nôces.
et ouvrage paroît très- ſcavant & trèsodique.
Editeur y a joint à la fin quelques
is du Parlement de Paris , intervenus
même matiere.
Sage-Etourdi Comédie en vers & en
Actes de M. de Boiſſy , repréſen ée
la premiere fois par les Comédiens
cois le 5 Juillet de cette année.
- Folie du Jour Comédie en vers &
Acte du même répréſentée le même
Paris in- 80, chés Jacques Clouſier rue
cques.
ous avons rendu compte dans leur tems
s deux Comédies. Le public leur a
n accueil très- favorable , & l'élégance
laquelle elles ſont écrites leur affure
t de ſuccès à la lecture , qu'elles en
u à la repréſentation.
été fait par Butay Me. Serrurier rue
94 MERCURE
DE FRANCE
q
C 0
F
C
de l'Echarpe près la Place Royale une Balustrade
de fer dans l'Eglile Maiſon Profeſſe des Jefuites rue S
ne autour de la Chapelle de S. Fre Xavier , dont le chaffis a toutes lesreg tés de l'Architecture
; les pilaftres avant & arriere corps font ainſiquele neaux d'un goût qui n'a pas encorer auffi bien que les ornemens deTo Suéde qui confiftent en palmes , palm fleurons , rainfaux , rocailles & autre
tributs qui feroienttrop longsà détai
M. de Genffane conau par differens ges de Méchanique
vient d'obtenir de un privilége exclufifpour la conftruct differentes
machines
à feu , de-meme pour l'application
de la force de ce ment à l'ufage de la plupart desmi ordinaires. Perſonne n'ignore la for menſe dont le feu eft capable;M.de fane a trouvé le moyen de la mén maniere
qu'avec des machines d'un très-petit & d'une dépenfe fort onpeut leprocurer
, foit à laVille Campagne
toute l'eau dont on a be tant pour les décorations
, que por ufages domeftiques
. Ces machines pe étre conduites par toutes fortes de p nes; elles ont cet avantage parti
me
f
1
C
r
C
+
OCTOBRE. 1745 . 95
1
qu'elles n'occaſionnent aucune dépenſe
que lorſquelles travaillent & quelles pro
ſent plus d'effet dans une heure que la p
part des machines deſtinées à ces ulages
danspluſieurs jours.
M. de Genſſane propoſe encore d'appliquer
la force du feu à moudre le bled , de
façon qu'on auroit des moulins à feu , comme
on a des Moulins à eau & des moulins
à vent ; ces premiers pourroient être
d'un grand fecours dans les Places de Guerre
& dans les plats Pays où l'on manque de
courants d'eau , ſurtout ceux qui font à porrée
d'avoir du charbon de terre. On peut
même en faire d'un volume très-petit , des
portatifs , & par-là très utiles aux maiſons
particulieres. On fent parfaitement que dès
qu'on eſt parvenu à appliquer la force du
feu à faire tourner les moulins , elle devient
applicable à toutes fortes d'uſages generalement
quelconques . Aurele quoiqu'il foit
plus avantageux de ſe ſervir de laforce naturelle
de l'eau , quand cela eſt poſſible , il
n'eſt pas moins vrai que la force du feu eft
bien plus efficace , moins outeuſe , & préférable
à tous égards à celle des hommes &
des animaux.
M. de Genffane ne borne poi at ſes talens
à la conſtruction des machines à feu ; il entreprend
generalement toutes fortes d'ou96
MERCURE
DE FRANCE.
vrages de Méchanique de quelque nature
que ce puiſſe étre ; tout ce qui concernel'é. lévation , la conduite & la diftribution des
eaux , toutes fortes d'équipages, de manufac
tures , forges , moulins &c. Et afin d'épargner
au public le chagrin d'avoir ſouvent
perdu des ſommes conſidérables à la conf- truction de beaucoup de machines ordinairementhazardées&
toujours confiéesà gens
qui ne font rienmoins que Méchaniciens, M.
de Genſſane offre de garantir tout ce qu'il
entreprendra & en fera même les principales
avances , pourvû néanmoins qu'on lui
donne des fûretés convenables pour lerem- bourſement de ſes fonds & de ſon travail.
Les particuliers qui ont des marais
étangs , puiſards , écluſes , canaux &c. à faire vuider , reparer ou conftruire à neuf,
trouveront chés lui une compoſition raiſonnable
pour ces fortes d'ouvrages qui occa- fionnent fouvent des dépenſes très- grandes
faute de ſçavoir prendre les meſures convenables
contre les fources & autres inconveniens
qui s'y rencontrent. Ceuxquiont des mines inondées , ou qui
font embarraffés pour tenir à ſec celles
qu'ils font exploiter, pourront s'adreſſer àM. de Genſſane qui s'en chargera à for-fait à quelque profondeur qu'elles foient ; on trou- vera auſſi chés lui non ſeulement les deffeins
,
OCTOBRE. 1745. 97
feins & les modéles des differens fourneaux
pour les fontes & affinages de ces mines ,
tant à l'Angloiſe qu'à l'Allemande , mais
encore les deſſeins ou modéles de toutes les
differentes machines , outils & agrès néceffaires
à ces fortes d'ouvrages trop peu connus
, & toujours ruineux quand on les entreprend
ſans les connoître .
M. de Genſſane demeure à Paris rue Mêlée
près la porte S. Martin ; il prie ceux qui
lui écriront de vouloir bien affranchir leurs
lettres &fur-tout de bien détailler les ouvrages
ou les éclairciſſemens qu'ils lui demanderont.
ASSE MBLE'E publique de l'Acadé
mie des Belles Lettres de Montauban.
L
' Académie des Belles Lettres de Montauban
tint ſon aſſemblée publique le
25 Aouſt jour de S. Louis. Elle avoit
aſſiſté le matin à la Meſſe celébrée par M.
l'Evêque & fuivie de l'Exaudiat pour leRoi ,
& au Panégyrique de S. Louis prononcé
par M. l'Abbé de Verthamon , l'un des
Académiciens .
La Séance de l'après - midi ſe tint dans
E
. FRADNECE MER9C8 URE1
la ſale de l'Hôtel de Ville ; les Confuls y
affifterent en Corps avec leurs robes , mar-
&fi- ques & ornemens de leurs dignités ,
rent à l'Académie les honneurs de l'Hôtel
de Ville , ſuivant le Réglement donné par
le Roi .
M. l'Abbé de Verthamon ouvrit la Séance
par un diſcours ſur les avantages de l'étude
des Belles Lettres.
M. Durcy lut des Recherches ſur la fondation
de la Ville de Montauban.
M. Daumont lut une Ode à l'envie , de la
compoſition de M. de Claris Préſident de la
Chambre des Comptes , Cour des Aydes &
Finances de Montpellier , Académicien affocié.
M. Laprade lut un diſcours dans lequel
il prouva que l'homme eſt trompé par fon
ambition.
M. Pradal lut un Ode ſur le Crepuscule.
M. Daumont lut un diſcours ſur l'utilité
de la critique dans les Académies.
M. de Lamothe lut une Idylle héroïque
fur la mode.
La Séance fut terminée par la diftribution
du Prix.
Traité des causes , des accidens & de la
Cure de la Peſte , avec un Recueil d'obſervations
& un détail circonstancié des précautions
OCTOBRE. 1745. 99
qu'on a priſes pour ſulvenir aux besoins des
peuples affligés de cette maladie , ou pour la
prevenir ; fait & imprimé par ordre du Roi ,
Vol. in - 4°. chés Mariette Libraire rue S.
Jacques.
ESSAI d'Anatomie en Tableaux imprimés .
qui repreſentent au naturel tous les muſcles de la
face , du col , de la tête , de la langue & du Larinx
, d'après les parties difféquées & préparées ,
par M. Duverney Démonſtrateur en Anatomie
au Jardin du Roi , comprenant huit grandes
planches deſſinées , peintes , gravées & imprimées
en couleur& grandeur naturelles par le
ſieur Gautier. Ouvrage propoſé par foufcription
& dédié à M. de la Peyronie , premier Chirurgien
& Médecin confultant du Roi .
Ce n'eſt point une répétition d'Auteurs , ni des
Eſtampes anciennes enluminées qu'on donne aujourd'hui
au public , ce ſont des piéces originales
repreſentant la Nature même , d'après laquelle
elles ont été tirées par le ſecours du nouvel Art
d'imprimer les Tableaux , porté par le fieurGautier
à ſon plus haut degré de perfection , pour
faciliter l'étude de l'Anatomie à toutes fortes de
perſonnes , & furtout aux Etudians en Médecine,
Chirurgie, Peinture & Sculpture ; à tous ceux en
unmot quiont en vûe la ſanté & l'étude du Corps
humain, qui laplûpart manquent des facultés &des
facilités néceſſaires pour parvenirà des connoiſlances
préciſes & fûres. Ondonnera ſuivant l'effſai que
l'on propoſe une ſuite complette d'Anatomie. On
donne actuellement les Muscles dela tête , de la
face, du col , de la langue & du larins , en buit
Eij
100 MERCURE DEFRANCE. '
grandes planches d'après les parties difféquées &
préparées , avec un foin particulier par M.
Duverney.
Bourdon dans ſes planches d'Anatomie pour les
Mufcles de la tête en particulier , de grandeur na
turelle , en a donné une ou deux mal deſſinées .
Eustache en a fait dans une ſeule Planche pluſieurs
petites hors de proportion & tronçonnées , &
aini des autres. Ces Auteurs quoique diftingués
par leurs Ouvrages n'avoient point le fecours de
PArt d'imprimer en couleur , & de donner au naturel
des tétes& autres parties de ſujets Adultes ;
il étoit inutile d'en faire la dépenſe en Estampes
noires ſeulement : l'eſſentiely mariquoit ; c'eſt par
cette raifon que le Roi connoiffant l'utilité de ce
nouveau talent,& fur le rapport de Mrs. de l'Académie
Royale des Sciences , accorda au feu ſieur
le Blond de 12 Novembre 1737 un Privilége
excluſif revêtu de Lettres Patentes du 24 Juillet
1739 , & une penſion .
Ces Lettres Patentes ont été enregiſtrées au Parlement
par Arrêt duII Janvier 1742 , dans lequel
font inférés les rapports extraits des Régiſtres
de l'Académie Royale des Sciences & del'Aca
démie Royale de Peinture & Sculpture fur la découverte
de ce nouvel Art.
Le ſieurGautier poffède aujourd'hui ce privilége
, & c'eſt par lui que cet Art a été relevé &
conduit àfon point de perfection .
M. le Blond en vingt ans de travail en Angleterre
n'a pu donner que quelques morceaux fur
differens ſujets ,& une ſeule figure d'Anatomie
dans une petite planche ; &dans les quatre dernieres
années de ſa vie qu'il a travaillé en France
il n'a donné qu'une feule grande planche d'A
natomie où l'on voit ſimplement des inteſtins ou
:
i
OCTOBRE. 1745 . 101
portions de boyaux , dont on n'a pu tirer aucune
utilité , ce qui n'eſt pas ſurprenant , attendu qu il
lui manquoit la piéce principale que le ſieur Gautier
a inventée , & fans laquelle cet Art ſeroit encore
aujourd'hui auſſi inutile qu'imparfait .
Le fieur Gautier aujourd'hui Auteur des Tableaux
imprimés par ſes découvertes a donné plufieurs
morceaux de differens genres avec approbation
; & depuis fix mois qu'il eſt de retour de
Londres il commence par préſenter au public trois
têtes d'Anatomie de grandeur naturelle , difféquées
& préparées par M. Duverney , en trois
planches de 15 pouces de haut fur douze de
large , qui ont été diſtribuées au I. Octobre
& il donnera les cinq autres dans le commencement
de Fevrier 1746. On a attendu que
l'on pût donner le trois premieres planches en ouvrant
la ſouſcription , pour mettre le public en
étatde juger par lui même du mérite de l'Ouvrage
, & retirer le fruit de ſes premieres avances .
Conditions propofies aux Souſcripteurs .
L
E premier Octobre 1745 juſqu'au dernier
Janvier 1746 la Souſcription ſera ouverte
&on commencera à diftribuer les trois premieres
planches avec le frontiſpice & les trois premieres
Tables en beau papier de 21 pouces de haut fur 15
de large , contenant l'explication de trois planches
, fur feuilles détachées de pareille grandeur ;
on délivrera les cinq dernieres planches avec
leurs tables depuis le dernier Janvier juſqu'au
dernier Avril 1746.
Eiij
02 MERCURE DE FRANCE
La ſouſcription fera de vingt-quatre liv. pour
ces huit planches.
En recevant les trois premieres planches avec
En recevant les cinq dernieres planches avec
Ieurs Tables , on donnera 12 liv.
leurs Tables , on donnera auſſi 12 liv .
24 liv.
Après la ſouſcription on vendra les huit
planches ci- deſſus 36 liv.
On foufcrira chés le ſieur Gautier , Graveur privilégié
du Roi , rue S. Honoré au coin de la rue
S. Nicaiſe , où eſt ſon Enſeigne . Ceux qui n'aune
fe- ront pas ſouſcrit au dernier Janvier 1746 , ront plus reçus à ſouſcrire ; & ceux qui n'auront
pasretiré les dernieres planches ou figures au dernier
Avril ſuivant perdront leurs affûrances
conditions fans laquelle on ne feroit point un fi
grand avantage aux ſouſcripteurs .
Y
ESTAMPES NOUVELLES
.
àla Cou
L
E ſieur Petit Graveur, rue S. Jacques
→ronne d'Epines près les Mathurins qui continue
de graver la fuite des Hommes Illuftres du feu ſieur
Desrochers Graveur Ordinaire du Roi , vient de
mettre au jour les Portraits ſuivans .
OCTOBRE. 1745 . 103
JOSEPH -BENOIST Duc d'Autriche, fils de Marie-
Thereſe Reine de Hongrie &c . & de François-
Etienne de Lorraine Grand Duc de Toſcane , né
le 13 Mars 1741 .
ARMAND- JULES Prince de Roban, Archevêque
Duc de Rheims, qui a ſacré Louis XV . le 25 Octobre
1722. Onlit ces vers au bas , de M. Moraine.
,
Illuſtre par ton rang & grand par ta naiſſance ;
Iſſu d'une Maiſon ſi pleine de vaillance ,
Siféconde en vertus en célébres guerriers ,
Que falloit-il de plus pour te combler de gloire ,
Quede facrer un Roi que la Victoire
Couronne de mille Lauriers ?
NOEL- ETIENNE SANADON de la Compagnie
de Jeſus , né à Rouen le 16 Février 1676 , mort à
Paris le 22 Octobre 1733. Ces vers ſont au bas.
Du delicat Horace habile Traducteur ,
Et très docte Commentateur ,
Géographeplein de ſcience ,
En Latin , en François Poëte renommé ,
Tant de beaux talens font , Sanadon , que je pen
fe ,
Que de plus d'un eſprit ton corps fut animé.
FRANÇOIS RIVART Profeſſeur de Philofophie
en l'Univerſité de Paris , au Collége de Beauvais
On lit ces vers au bas :
Eiiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! que ne ſuis-je en Poëfie
Docte , ainſi que Rivard l'eſt en Philofophie!
Pourquoi fais-jeun pareilſouhait ?
C'eſt que cet habile Astronome ,
Géométre , Algébriſte , en un mot ce grand
homme
Auroit alors des vers dignes de ſon Portrait.
Porphire Philoſophené d'une illuſtre famille de
Tyr. Ces vers font aubas.
Origéne , Jamblique & l'Empereur Julien
Furent inſtruitspar lui de la Philofophie ;
11 devint ennemi du ſyſtême Chrétien :
Par là ſagloire fut ternie.
Si cet eſprit ſi grand eſt tombé dans l'erreur ,
Petits eſprits tremblez de peur.
Tous ces vers font dumême M. Moraine.
Le Portrait de M. l'Abbé Desfontaines qui ſe
trouve dans la même ſuite des HommesIlluftres ,
n'avoit point de vers dans le Cartouche ; en
voici que le Graveur a mis qui lui ont été envoyés
parun inconnu.
Chéri du Dieu des Arts , craint& haïdes ſots ,
L'ignorance en courroux fremit de ſes bons mots.
Le même Graveur vend le Portrait du Prince
Charles Edouard Stuard , petit fils de Jacques II .
Roi d'Angleterre, né à Rome le 31 Decembre
1720.
OCTOBRE. 1745 . 105
Cette Eſtampe a de hauteur près de dix pouces
fur fix pouces fix lignes de large.
La ſuite des Portraits des Grands Hommes &
des perſonnes illuſtres continue de paroître avec
fuccès chés Odieuvre Marchand d'Estampes rue
d'Anjou.
Il vient de mettre en vente ceux de
FRANÇOIS DE FRANCE, Duc d'Alençon , fils de
Henri II . né le 18 Mars 1554 , mort le 10 Juin
1584 , gravé par Aubert.
HENRI DE BOURBON , Prince de Condé , II . du
nom , né le 1. Septembre 1588 , mort le 26 Decembre
1646 , gravé par Gaillard.
CHARLOTTE- MARGUERITE DE MONTMORENCY
, Princeffe de Condé , morte le 2 Décembre
1650 , gravée par Pinſſfio ,
CATHERINE DE BOURBON Princeſſe de Navarre,
née le 4 Fevrier 1558 , morte le 13 Fevrier 1604 ,
gravée par Aveline le jeune.
HENRI DE LA TOUR- D'AUVERGNE Duc de
Bouillon , né le 28 Septembre 1555 , mort le 25
Mars 1623 âgé de 67 ans , gravé par Gaillard.
ANDRE' DE BRANCAS Seigneur de Villars , fait
Amiral de France le 23 Aouſt 1594, tué le 24 Juillet
15.95 , gravé par Aubert.-
JACQUES SIRE DE MATIGNON , Maréchal de
France , Gouverneur de Guyenne , né en 1526 ,
mort en 1597 , gravé par Aubert.
EvV
106 MERCURE DE FR ANCE,
ARNAUD D'OSSAT Cardinal, né dans le Comté
d'Armagnac après d'Auch , mort à Rome le 13
Mars 1604 âgé de 67 ans , gravé par Fiquet.
Le même Odieuvre avertit le Public qu'il donnera
au mois de Novembre prochain les Portraits
desGrands Hommes & des perſonnes illuftres du
Regne de Louis XIV , qui doivent entrer dans
l'Histoire de ce Prince par M. Reboulet imprimée à
Avignon en trois vol. in-4 . enrichie de huit ou dix
Cartouches du meilleur goût .
Il paroît depuis peu une Eſtampe repréſentant
la coupe & peripective de l'Eglise de S. Sulpice de Paris
d'un pied cinq pouces & demi de large ſur un
pied &4 pouces de haut , très-bien gravée & avec
foin ; elle eft dédiée à Mre. Jean -Baptiste Languet
de Gergy Curé de cette Eglife ; elle ſe vend
chés le ſieur Jacques Blangy , rue Ste Marguerite
Fauxbourg S. Germain à l'Hôtel des Romains.
CATALOGUE détaillé des Eſtampes
gravées par le ſieur Lebas , qui ſe
trouvent dans le volume annoncé dans le
Mercure de Juillet. Le Recueil ſe trouve
chés Ch. J. B. Deleſpine , Imprimeur- Libraire
ordinairedu Roi , rue S. Jacques au
Palmier.
LaTentation de S. Antoine .
Le bon Pere.
L'Ecole du bon goût.
Le vieillard content .
}
1
OCTOBRE. 1745 . 107
1 Lebonmari .
Le Berger amoureux.
Les joueurs de boule .
Les cingfens de Nature.
Les quatre Elemens.
Rejouiſſances Flamandes ,
FêtedeVillage.
La Solitude.
Le Château de Teniers ..
Premierevue de Flandre.
L'Arc en Ciel on ze vûe de Flandre.
LaMoisſſon ou ze. vûe de Flandre.
Le Jeu de boule ou 4e. vûe de Flandre.
Le Berger rêveur.
Le Berger content .
La Pêche .
La vente de la Pèche.
La Ferme.
La Baffe-cour.
Le baveur Flamand.
Le Sifleur de Linottes.
LeGagnepetit.
Cinge. petitevue de Flandre.
S. François d'Alife.
La Guinguette Flamande.
OEuvres de David Teniers Flamand.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE,
245 245 245 246
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR,
Le peu de genie qui j'ai pour la verfification
m'empéche de vous écrire dans ce
ſtyle. Je voulois vous donner l'explication
des Enigmes & du Logogryphe du mois
d'Aouſt en vers , mais ma verve s'y eſt oppoſée
, & je me fuis contenté de vous en
écrire les noms; air , fontaine & les yeux
font les noms des Enigmes, & celui du Logogryphe
eft chanvre. L'Enigme qui eſt en
Latin a beaucoup de rapport à la mort,
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute forte de conſidération votre trèshumble
& très- obéiſſant ſerviteur ,
DESHAYES.
Na dû expliquer le
Mariage ,
&Mage.
1. Logogryphe par
dans le quel on trouve Mari , Age ,
Lemotdu ſecond Logogryphe eſt Corbillon , diminutifde
Corbeille , & Corbillon petit Jeu d'enfans.
Ony trouve Cor , Job , Bion , Cito, Cril
n& Biron.
OCTOBRE. 1745 . 109
ENIGMES ET LOGOGRYPHES
J
ENIGME.
E ſuis le meſſager d'un terrible brutal ,
A l'Univers entier pernicieux , fatal ;
Je ſurprends tout d'un coup , je viens fans qu'on y
penſe ;
Monfort eft de mourir , Lecteur , en ma naiſſance .
RIdeo
ÆNIGMA.
fi rides , fleo , fi lacrymaris & omne
Quod mihi das , Lector , reddo repentèé tibi.
LOGOGRYPHE .
JEnaisdans le ſéjourdes flots ,
En des lieux ſort voiſins du ténébreux empire :
Je charge de couleur fitôt que l'on me tire
110 MERCURE DEFRANCE.
De ces humides cachots .
On ſera peu frappé de ma métamorphoſe
Si l'on veut réfléchir à ce qui me compoſe.
Si l'on me prend dans mon vrai fens
Je ſuis en même tems
Inſtrument& racine .
D'un autre ſens qu'on m'éxamine ,
En commençant par où l'on doit finir ,
Je ſuis encor une femme , une pierre ,
Mais ſi tu viens à déſunir
Six lettres qu'en monnom j'enſerre ,
Je t'offre , cher Lecteur , un mot affés fameux
Dans un état Académique ,
Une note de Muſique' ,
Cequ'un avare aime mieux que ſes Dieux.
Une riviere :
Un eſpéce de rat :
Ce que tout le monde revere ;
Sujet ainſi que potentat.
Par M. L. C. **
OCTOBRE. 1745 . III
C
AUTRE.
Hés les Grecs &lesRomains
Avecéclatj'ai fait paroître
Cequeje peux ſur l'eſprit des humains .
Si quelqu'unme vouloit connoître ,
Neufmembres compoſent mon tout ;
Il faut les renverſer de l'un à l'autre bout ,
Les rejetter , puis les reprendre ,
Ontrouvera , ſans ſedonner grand mal ,
Cequ'à ſes écoliers un pédant fait apprendre :
Un animal
Que bien ſouvent on fubdiviſe
Par la trifte opération
Que fouffrit l'Amant d'Heloiſe.
Un Dieu de qui la domination
S'étend ſur ces êtres mouvants ,
Quid'une façon incivile
Agitent fort ſouvent un des quatre élemens.
L'homme pieux que célebre Virgile :
Ceque dans le Tric-trac il fautbien éviter :
Cequ 'a toujours commis un voleur qu'on va pendre:
Un adverbe de lieu : mais c'eſt trop caqueter ,
Je ten ai dit affés , Lecteur , tu dois m'entendre,
Par le même.
12 MERCURE DE FRANCE.
DESMYRNE..
Uoique le fait que nous allons rapporter ne
foit pas des plus importans en lui - même ,
nous avons cru qu'il pourroît être intéreſſant pour
le public à qui il fera connoître la maniere dont
lesTurcs procedent contre les Criminels.
Au mois d'Octobre 1744, le ſieur Jean-Henri
Kiermant Négociant Suédois établi à Smyrne étant
monté à cheval à trois heures après midi avec
fon Drogman & fon palefrenier pour aller faire
un tour de promenade , rencontra à une petite
lieüe de la Ville neuf Tures armés de leurs
fuſils & de leurs fabres, qui étoient en embuſcade
derriere une mazure . Trois tirerent à la fois
fur le fieur Kiermant , trois fur le Drogman, &
les trois autres fur le palefrenier Le ſieur Kiermant
tomba mort , percé de pluſieurs balles , le
Drogman , & fon cheval furent bleſſés grievement
& tomberent comme morts , le paletrenier
qui marchant le dernier s'étoit trouvé preſque
hors de la portée du mousquet ne fut point atteint
, & s'enfuyant à toutes jambes vint aappporter
à Smyrne la nouvelle de cet affaffinat.
Le Conful Suédois étoit abſent depuis quelques
mois , & M. Peleran Conſul de la Nation Françoiſe
s'étoit chargé en l'absence du Conſul de
veiller aux intérêts de la Nation Suédoiſe ; il en
voya un. Chirurgien pour ſecourir les bleſſés s'il
en étoit tems. On apporta le cadavre du ſieur
Kiermant , & le Drogman ſans connoiſſance , mais
qui en eſt revenu quoiqu'il fut très dangereuſement
bleffé.
Cet évenement intéreſſant également toutes les
Nations Franques, M. Peleran engagea les Confuls
OCTOBRE. 1745 . rrz
de Naples , de Veniſe , d'Angleterre & deHoflande
à ſe joindre à lui pour demander justice de
cet attentat , & ils le ſuivirent chés le Cadi lorfqu'il
alla y former ſa plainte ; ils étoient ſuivis
chacun de deux Drogmans & de deux de leurs
Nationaux ; on n'avoit point vu depuis longtems
cinq Confuls de differentes Nations réunis pour
plaider la même cauſe .
De-là M. Peleran alla ſeul chés le Vaivode ou
Gouverneur de la Ville , & lui fit vivement ſentir
l'énormité de l'attentat qui intéreſſoit toutes
les Puiſſances Chrétiennes , & la néceſſité d'en
faire justice . Le Vaivode perfuadé de la force de
ſes raiſons , ſe traveſtit pour faire dans la
Ville la recherche des complices de cet affaffinat
& fit monter à cheval ſon Lieutenant avec 20
hommes de ſa garde pour pourſuivre dans la
campagne les meurtriers. Au bout de dix jours
il en eut en ſon pouvoir quatre qui avouerent leur
crime en préſence de témoins; on en avertit le Cadi
qui après quelques jours de delai promit de
faire fon poſſible pour punir les coupables , mais il
objecta que fuivant la Loi la confeſſion des ac
cuſés ne ſuffiſoit pas , & qu'il falloit des témoins ,
ou s'il n'y en avoit point du fait dont il s'agiſſoit ,
qu'il en falloit du moins qui dépoſaſſent que les accuſés
étoient dignes de mort pour d'autres crimes.
Il étoit impoſſible de fournir des témoins du
meurtre du Suédois , mais la diſpoſition de la
Loi fourniſſoit un expédient dont on profita , &
l'on cut bientôt trouvé dix témoins prêts à dépoſer
dans le ſecond cas de la Loi que les accuſés
méritoient la mort pour d'autres crimes , mais
ils ne voulurent point donner leur depoſition
fans avoir pris une précaution ; ce fut de tirer du
Cadi une promeſſe authentique qu'il condamne
114 MERCURE DE FRANCE.
roit à la mort les accuſés , parce qu'ils craignoient
que ſi ces ſcelerats n'étoient pas condamnés à
la mort , ils ne les tuaſſent pour ſe venger.
Le Cadi promit ce qu'on lui demandoit , &
tout étant diſpoſe il fit aſſembler le Divan , auquel
aniſterent le Mufti , ou Interprete de la Loi ,
le Chef des Emirs , ou deſcendans de Mahomet ,
le Sevdardes janiſſaires , & tous les I rimats de
la Ville ; le Conſul de France fut invité à s'y
trouver , & engagea les Confuls de Naples , Venife
, Angleterre & Hollande de s'y trouver auffi .
1 es Confuls François , Napolitain& Venitien arriverent
par un chemin , l'Anglois & l'Hollandois
par un autre , & s'étant joints à la porte du Cadi
, ils de placerent ſuivant les rangs réglés entr'eux
dans les fauteuils qu'ils avoient fait porter.
Le Cadi après une grave inclination de tète
demanda d'abord à M. Peleran de quelle Nation
étoir le Négociant qu'on avoit affaffiné , & après
que le onful lui eat répondu : eh bien , dit-il , que
demandez vous ? Le Conful répondit que le nomme
Kiermant ayant été cruellement affaffiné par
neufſcélérats dont quatre étoient dans les priſons
du Gouverneur , il demandoit qu'ils fuifent repréſentés
au Divan , pour leur crime étant avéré
& Įprouvé , être punis de mort ſuivant la Loi qui
veut le ſang pour le fang. Vous vous portez donc
partie adverſe , dit le Cadi , & fur la réponſe de
M. Peleranui repliqua qu'il te portoit partie adverſe
au nom de M. l'envoyé de Suéde , le Juge
reprit , je vous conſtitue aviſi de la part de la Noble
Justice partie adverſe de ces gens-là ; ilprit
enfuite le noin du Conful & celui du mort , &
ordonna que l'on fit entrer les priſonniers un à
un Dès que le premier parut il lui fit détacher
les mains qu'il avoit liées derriere le dos , diſant
OCTOBRE . 1745 . 115
point de geſne, point de contrainte dans la Juf
tice du Prophete , & lui demanda fon nom ,& fa
profeſſion dont le Greffier prenoit note . Ne vous
épouvantez pas, continua- t- il avec douceur, de voir
ici raſſemblés tous les Primats de la ville , & les
Confuls de toutes les Nations établies à Smyrne,
fur la foi des capitulations & de l'amitié qui lie
leurs Souverains au Trone Impérial , fi vous youlez
dire la vérité& me donner une bonne caution
de votre perſonne , je vais dès aujourd'hui vous
faire fortir de prifon , mais fi vous me déguifez
la vérité & que vous ne me donniez pas une
caution , je vous laiſſerai pourrir dans un cachot
juſqu'à l'entier éclairciffement de l'affaire ; il le
queſtiona enſuite ſur le meurtre du ſieur Kiermant ,
& lorſqu'il ne répondoit pas net , ſouvenez-vous ,
lui diſoit-il qu'il n'y a qu'un ſincere aveu qui puiffe
vous tirer du cachot , & par ce moien il lui faifoit
tout, avouer .
Après avoir joué le même rôle confécutivement
avec les quatre criminels qu'il renvoyoit à mefure
en prifon où ils étoient de nouveau garottés ,
il fit comparoître les dix témoins que le Vaivode
avoir préparés , & dès qu'il leur eut demandé
pour quels gens ils connoiſſoient tels & tels accufés
d'avoir affaffiné le Marchand Suédois , tous tumultuairement
repondirent , que c'étoient des pierres
noires fur le chemin des Eſclaves de Dieu , & des
ſcélérats chés qui le crime étoit tourné en habitude
, & qu'ils prenoient fur leur confcience que
leur mort étoit une bonne oeuvre en faveur des
fideles ; après cette courte & finguliere procédure
le Cadi ſe tourna du côté du Mufti qui étoit à
fadroite & lui dit : Effendi , vous avez entendu la
confeffion de ces quatre priſonniers , vous avez entendu
le témoignage que de fideles Muſulmans
116 MERCURE DE FRANCE.
exempts de paffions ont rendu contre eux ; qu'ordonne
la Loi à leur ſujet ? le Mufti répondit gravement&
laconiquement , ils font dignes de mort :
font ils réellement dignes de mort , répeta le Cadi?
Ils font dignes de mort , repliqua le Mufti ;
& moi auffi continua le Cadi , je les condamne
à la mort , & fit en même-tems aux Confuls une
inclination de tête qui les avertiſſoit de ſe retirer
, ce qu'ils firent .
L
VO
Dès que le Vaivode fut de retour chés lui il
donna les ordres néceſſaires pour faire pendre l'a- p
près dinée & en public trois de ces miférables ,
car le quatrième étant Emir , c'est-à-dire de la
race de Mahomet , devoit être étranglé à huis clos
dans le Château .
B
m
C
n
e
Mais dans le moment qu'on les tiroit de pri- 12
fon pour les mener au fupplice , plus de deux cent
perſonnes coururent chés le Vaivode pour lui donner
avis que le feu avoit pris dans un quartier
de la Ville , & le Vaivode obligé d'y courir avec
tout fon monde , remit l'exécution au lendemain .
Le Conful craignit d'abord que le Gouverneur
n'eut fait mettre le feu dans le deſſein de faire
évader les coupables dans le tumulte , mais cette
conjecture ſe trouva fauffe; les Criminels furent
pendus le lendemain ; au moment qu'on ferroit les
noeuds de la corde qui étrangloit l'Emir , le Chàteau
l'annonça au peuple par un coup de canon ,
honneur fingulier qu'on rend à la race du Prophete
: les Janiffaires jouiffent auſſi de la même
prérogative
Ce châtiment ſévere de la mort d'un Marchand
Franc n'avoit peut être pas d'exemple en Turquie
; M. Peleran malgré la vivacité de ſes follicitations
ſe flatoit au plus d'obtenir la mort du
plus coupable & de faire bannir les trois autres ;
&l'on ne peut affés louer fon zéle &fa diligence.
P
a
Pa
t
1
OCTOBRE. 1745 . 117
LETTRE à Monsieur de la Bruere,
MONSIEUR.
La lecture de votre Mercure fait le plaiſir des
plus honnêtes gens & des perſonnes de goût ; on
voit avec plaifir que vous ſuivez les traces des
Dufresny& desla Roque , que vous les furpaffez
même quelque fois ; le Mercure eſt non-ſeulement
conſidéré comme le recueil choiſi des plus brillantes
pieces de Littérature ; l'Analyſe des Livres
nouveaux l'Histoire du fiécle circonitanciée , mais
encore comme le dépoſitaire des archives publis
ques. Le Cérémonial de Godefroy , le Pere Felibien,&
pluſieurs autres Auteurs célebres renvoyent
pour la deſcription de pluſieurs fêtes & cérémonies
aux Mercures de leurstems ; ces citations font honneur
à ce Livre bien ſupérieur aux Gazettes & à
tous ces ouvrages hebdomadaires dont nous fommes
inondés ; plus jutte que les unes &plus ſolide
que les autres , il renferme tout ce qui peut
fatisfaire le goût le plus delicat& la curiofité la
plus piquante. Comme vous avez fans doute deffein
; Monfieur , de conſerver à votre Livre cette
authenticité qui le rend reſpectable , & ces
Deſcriptions fidelles qui le rendent agréable & utile
, je vous prie d'y inférer celle-ci . J'ai l'honneur
d'être véritablement , Monfieur , votre très-humble
& obéiffant ferviteur.
BRALLET , C. D. V.
118 MERCURE DE FRANCE.
'Hhonneur que le Roi a fait à
L
cetteCapitale à
fon retour deſa glorieuſe campagne de Flandre
de venir ſouper avec la Reine & la famille
Royale à l'Hôtel de Ville flatte trop l'attachement
que ſes Citoyens ont pour un Monarque
ſi digne de leur amour & de leur vénération , pour
ne pas tranſmettre toutes les circonstances de ce
jour célebte.
Il est néceſſaire de remonter à l'arrivée de leurs
Majestés en cette Ville .
Le 7 Septembre le Corps de Ville qui repréſente
la Capitale du Royaume & qui eft compoſé
de M. le Prevôt des Marchands , des quatre Echewins
, du Procureur du Roi , du Greffier , du Re
ceveur , des 26 Conſeillers & des 16 Quartiniers ,
ſe rendit à huit heures du matin à l'Hotel deVille;
il en partit à dix dans ſes carofles accompagné
d'un détachement des Gardes de la Ville & alla
chés M. le Duc de Geſvres Gouverneur l'inviter
de ſe mettre à ſa tête pour l'accompagner à la
réception de leurs Majestés & de Madame la Dauphine.
M. le Duc de Geſvres monta dans le premier
de ſes caroffes avec M.de Bernage Prevôt
des Marchands & Mrs. Baizé & Pierre , Premier
& fecond Echevins ; le reste du Corps de Ville
étoit dans les autres caroſſes de M. le Gouverneur,&
dans les fiens la maiſon de M le Gouverneur
l'accompagnoit compofée de ſes Gentilshommes ,
Officiers , Pages , Gardes, Suiffes , Livrées &c. ce
qui formoit un cortége magnifique , ce Seigneur
n'ayant rien négligé pour paroître avec éclat dans
une fète ſi propre à ſignaler ſon amour pour fon
Prince , & fon attachement pour une Ville qu'il
gouverne avec tant de prudence , & qui lui eſt ſi
chere.
Le Corps de Ville ſe trouva à la porte S. Ho
OCTOBRE .
1745.
ا و
noré pour recevoirMadame laDauphine.CettePrinceſſfe
les délices desEſpagnols & aujourd'hui l'efpoir
des François , arriva de Verſailles à onze heures
&demie du matin. Le Corps de Ville étoit arrangé
ſur une même ligne , compoſé à l'ordinaire
de Mrs. le Prevôt des Marchands, Echevins , Frocureur
du Roi , Greffier , Receveur , des 26 Conſeillers
& des 16 Quartiniers , le Bureau en rob
bes de velours , & les deux Compagnie en robes
de Cérémonie. Le Corps de Ville fut conduit au
caroffe de Madame la Dauphine par M. Defgranges
Maitre des Cérémonies , & préſenté par
M. le Duc de Geſvres ; on ouvrit la portiere du
caroſſe de cette Princeffe & le Corps de Ville
étant dans la poſition la plus refpectueuſe , M. le
Prevôt des Marchands prononça un très beau dif
cours qui fut parfaiement bien recû de Madame
la Dauphine.
A une heure la Reine a riva auſſi par la porte
S. Honoré , & fut complimentée par le Corps de
Ville, conduit par M. Deſgranges , préſenté par
M. le Duc de Geſvres , & placé dans le même
ordre ; les glaces , & les jouës du caroffe de Sa
Majesté étant baiſſées , l'illuftre Magiſtrat qui pré
fide au Corps de Ville lui fit un diſcours très
éloquent ; cette Princeffe encore plus grande par
ſes éminentes vertus que par ſon rang ſuprême ,
l'écouta avec beaucoup d'attention & en parve
auſſi fatisfaite que Madame la Dauphine l'avoit
étédu ſien.
Après le départ de Sa Majesté le Corps de
Ville remonta dans fes caroffes & fut reconduire
M. le Gouverneur dans ſon Hotel ; il s'en revint
à l'Hotel de Ville , & à deux heures& demie
il fut reprendre M. le Gouverneur & ſe vint rendre
à la porte S. Martin ; le Corps de Ville ſe
120 MERCURE DE FRANCE.
plaça au dela de l'Arc de triomphe , conduit &
préſenté comme ci-devant & toujours dans le
même ordre. Le Roi arriva vers les quatre
heures , & parut écouter avec beaucoup de
plaiſir le difcours de M. le Prevêt des Marchands ;
ce Monarque aimé de ſes Peuples , craint de fes
ennemis , admiré de tous , ſembloit un Pere de
famille qui revoyoit avec une extrême ſatisfaction
des enfans chéris ; ſon Auguſte fils paroiſioit pénétré
des mêmes ſentimens .
Le 8 faMajesté à fon retour duTe Deum , trouva
le Corps de Ville qui s'étoit rendu au Château
des Thuilleries pourlui préſenter Meſſieurs Duboc
& Erion , qui avoient été élus Echevins en l'afſemblée
générale du 16 Août à la place de Mrs.
Baizé & Pierre qui avoient fini leur tems ; ils prêterent
ferment entre les mains de Sa Majesté ,
le ſcrutin préſenté par M. Boula de Mareuil Avocat
Général de la Cour des Aydes qui fit un très
beau diſcours ,
Le mêmejour ſur les ſept heures du ſoir Sa Majeſté
arriva à l'Hotel de Ville , & M. le Prevot
des Marchands & Echevins ,le Procureur du Roi
Greffier & Receveur ayant M. le Duc de Geſvres
à leur tête furent au dehors de la barriere de l'Hotel
de Ville rendre leurs reſpects à Sa Majesté un
genouil en terre & le recevoir à la defcente de
fon caroffe ; la Reine , Monſeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine & Meſdames étoient dans
le même caroffe. La Cour précédée du Bureau de
la Ville& de fes Officiers fut conduite dans la
grande fale , M. le Duc de Gesvres préſenta à
ſa Majesté le Corps de Ville; auquel Sa Majefté
témoigna beaucoup de bonté ; la Cour ſe plaça
fur une Eftrade poſée dans la grande ſale , & lorfque
la nuit fut venue on tira un ſuperbe feu d'artifice
OCTOBRE. 1745. 12
:
tifice , après lequel elle paſſa dans la chambre des
Gouverneurs , & entendit un concert de voix &
d'inftrumens, pendant lequel tems l'eſtrade fut ſupprimée
& on mit une table de 42 couverts pour
leurs Majestés , la famille Royale & les Princeſſes&
Dames de laCour qui les accompagnoient.
Après le Concert toute la Cour paſſa dans la
grande falle& fut ſervie ainſi .
Le Roi fut ſervi par M. de Bernage Prevôt
des Marchands .
La Reine par Mademoiselle de Bon ſa fille ,
Epouſe de M. de Bon Premier Préſident de la
Chambre des Comptes , & Cour des Aydes de
Montpellier.
Monſeigneur le Dauphin , par M. Sauvage Quar
tinier Premier Echevin .
Madame la Dauphine par Mademoiselle de Bernage
de Chaumont belle foeur de M. le Prevôt
des Marchands .
Madame Premiere , par M. Huet , ſecond
Echevin .
Madame Adelaïde , par M. du Boc troiſiéme
Echevin , Confeiller de Ville .
Madame la Princeſſe de Modene par M. Brion ,
quatriéme Echevin,
Le chapeau du Roi tenu par M. Moriau , Procureur
du Roi ,
Le chapeau de Monſeigneut le Dauphin , par
M. Taitbout Greffier .
Le fauteuil du Roi préſenté par M. Boucot ,
Receveur.
Le fauteuil de la Reine , par M. Pelet Doyen
des Conſeillers de Ville, ancien Echevin .
Madame la Princeſſe de Conti , fut fervie parM.
Remy Doyen des Quartiniers , ancien Echevin .
Mademoiselle de Charolois par M. le Préfident
Langlois Conſeiller de Ville, F
122 MERCURE DE FRANCE,
Mademoiselle de Sens par M. Milon Quarti
nier , ancien Echevin .
Mademoiſelle de la Roche-Sur-yon par M. le
Préſident le Manet , Conſeiller.
Après le repas le Roi eut la bonté de témoigner
à M. le Duc de Gesyres & à M le Prevot
ds Marchands combien il étoit fatisfait du Corps
de Ville ; leurs Majestés remonterent dans leur
caroffe & furent reconduites avec les mêmes cé
rémonies qui avoient été obſervées à leur réception.
S'ily avoit eu àtable plus de Princeſſes du Sang ,
elles auroient été ſervies par les Confeillers &
Quartiniers alternativement par ordre de réception.
On ne peut trop admirer le bon ordre de Mrs.
les Prevôt des Marchands & Echevins ; quoique
l'Hôtel de Ville ſoit très petit toute la famille
Royale eut ſes appartemens diftingués , les Officiers
du Roi , les deux Compagies de Conſeillers
&Quartiniers eurent auſſi le leur ; tout ſe paſſa
fans confufion & avec une fatisfaction univerſelle .
Pour ne rien laiſſer à deſirer ſur cette matie
re& rapprocher ſousun ſeulpoint de vuë deux évenemens
qui quoique ſéparés par le tems ont entr'eux
un raport immédiat, on va rapporter la def
cription détaillée que fait le P. Felibien dans
fon Hiſtoire de la Ville de Paris, tome 2.pag.1515,
du banquet Royal du Roi Louis XIV à l'Hô
tel de Ville le 30 Janvier 1087.
Banquet Royal de Louis XIV . à l'Hotel de Ville
en 1687 .
Cette année est une époque d'éternelle mémoi
re pour la Ville à cauſe de l'honneur que lui fit
OCTOBRE. 1745. 122
le Roi de dîner à ſon Hôtel commun lorſqu'il vint
à Pa is rendre graces à Dieu dans l'Egliſe de
Notre-Dame de la ſanté qu'il lui avoit renduë .
Le Samedy 25 Janvier le Prevôt des Marchands
recut ordre de ſe trouver le Dimanche matin au
lever du Roi S'y étant rendu il fut introduit dans
le cabinet du Roi qui lui dit qu'il avoit reſolu
d'aller dîner à l'Hôtel de Ville. Il lui ordonna
de préparer une table de 25 couverts pour lui ,
& quelqu'autres de 15 à 20 couverts pour les Seigneurs
de ſa ſuite , & lui dit qu'il mangeroit de
tout ce qui lui ſeroit préſenté. Le Prevôt demanda
ſi le Roi voudroit être fervi par les Officiers
de la Ville , le Roi répondit qu'il ſe confioit afſés
aux habitans , pour être perfuadé qu'il n'avoit
aucune précaution à prendre & qu'il ordonnoit aux
Officiers de la Ville de le ſervir. Il ordonna en
même-tems à M. de Livry premier Maître- d'Hotel
de donner au Prevôt des Marchands tous les
Officiers qu'il demanderoit ; le lendemain M. de
Livry étant venu à l'Hôtel de Ville dit que ls.
Roi demandoit une table de 35 couverts , à l'inftant
les ordres furent donnés aux Officiers de la
Bouche & du Gobelet du Roi d'aller enlever par
tout ce qui ſe trouveroit de plus exquis , & l'on
envoya ju qu'à Rouen chercher des veaux de riviere.
On alluma du feu dans toutes les chambres
de l'Hôtel de Ville , & l'on prépara en diligence
tout ce qui étoit néceſſaire. La table fut dreifée le
mardi , & les Officiers s'exercerent au ſervice.
Le même jour le Prevôt des Marchadns recut une
Lettre de Cachet du Roi qui lui ordonnoit & aux
Echevins d'être vétus de leurs robes de Cérémonie
le jour qu'il dîneroit à l'Hôtel de Ville ; le lendemain
29 , le Parlement ordonna que lorſque le
Roi arriveroit dans la Ville , les boutiques fuffent
Fij
124 MERCUR E DE FRANCE
,
fermées & que le ſoir il fut fait des feux pu
toute la Ville. On regla auſſi qu'il yauroit tros fignaux dont l'un marqueroit que le Roi fo roit à Notre-Dame , le ſecond que l'on enferait
à l'Elevationde la Meſſe , & le troifiéme qu'elle
fignalla
feroit achevée que pour le premier groffe cloche de Notre-Dame fonneroit enfaux
bourdon, que pour le ſecond on expoſeroit un étandart blanc ſur les tours de Notre-Dame, &
quepour le troifiéme lesdeux groffes cloches fonneroient
Le Roi étant parti de Verſailles le30
arriva à Paris avant midi parla porte delaCome férence , au dehors de laquelle il trouva une mul titude prodigieuſe d'habitans qui ſuivirent fou
caroſſe juſqu'a Notre - Dame ou il fut reçû pu
Archevêque & fon Chapitre. Après y xendu la Meſſe , il ſe rendit à l'Hôtel de Ville
accompagné du Dauphin , de la Dauphine & dei
autres Princes , Princeſſes , Seigneurs & Dames de laCour Il fut reçû à la porte de l'Hôtel de Ville par le Prevôt des Marchands , les Echevins, Procureur du Roi, le Greifier & le Receveur
tous vétus de leurs robes de velours, & condu
à la grande fale , ou ſa table par fon ordre avot été augmentée de vingt couverts , enforte qui
yen avoit ff. Le Prevôt des Marchands don la ſerviette au Roi & le fervit. Geofroy premie
Echevin fervit Monſeigneur le Dauphin,Madart
JaDauphine fut ſervie par laPréfidente deFourch Monfieur fut fervi par Gayot ſecond Echewin Madame par Chupin troifiéme Echevin ,
Duc de Chartres par Sanguiniere dernier Echeni Mademoiselle par Titon Procureur du demoillle d'Orleans par Mitantier Greffier, Jagrande Ducheffe de Tofcane par Boucot Ro ceveur , les Confeillers & Quartiniers enrob fervirent Monfieur le Prince, Madame la Pre
avoir en
Roi , N
OCTOBRE. 1945. 129
,
Geſſe de Condé , le Duc de Bourbon , le Duc dư
Maine , le Comte de Toulouſe & les Princeſſes
&Dames qui étoient à la même table qui étoit
faite en forme de fer à cheval & fut ſervie de
cette forte : trois huiſſers de la Ville avec leurs
robes my-parties marchoient à la tête du fervice
ſur trois files , & enſuite trois Maitres d'Hôtel
, celui de la Ville au milieu. Les plats étoient
portés par ſix-vingt Archers de la Ville revêtus
de leurs caſaques ordinaires , l'épée au côté , fans
bandoulieres, conduits par leur Colonel & par leurs
autres Officiers fur trois lignes. Le Maître d'Hô .
zel de la Ville mettoit les plats fur la table devant
le Roi. Le premier ſervice fut de 150 plats
ou affiettes , le ſecond de 22 grands plats de roti
, vingt-un plats d'entremets , & 64 affiettes
& le troifiéme ſervice qui étoit le fruit fut ſervi
avec la même abondance , avec une quantité de
fleurs extraordinaire quoique la gelée fut des plus
fortes , & enſuite on fervit toutes fortes de liqueurs
Pendant tout le repas on eut le plaifir de
la ſymphonie que donnerent les 24 Violons & les
Hautbois du Roi , placés ſur un Amphitéatre. Les
autres tables de 25 couverts chacune pour les
Seigneurs & pour la ſuite de la Cour furent
ſervies en même-tems avec une pareille magnifi
cence , l'une dans le bureau , deux dans la falle
> des Colonels &une quatriéme dans celle du Gref
fier ; chacune étoit ſervie pardeux Maîtres d'Hotel&
un Contrôleur avea d'autres Officiers ; après
$ que le Roi ſe fut levé de table &qu'il eut reçû
la ſerviette du Prevôt des Marchands il entra dans
la Chambre des Conſeillers de Ville , & la Dau-
$ phine dans celle qui lui avoit été préparée dans l'appartement
du Greffier .LeRoiſe montra à la fenêtre
› à une multitude infinie de peuple aſſemblé dans
F
126 MERCURE DE FRANCE .
la Greve , qui ne ceſſa de crier vive le Roi , dès
le moment qu'il parut. Outre les tables préparées
pour le Roi , les Princes & leurs Officiers , il ſe
fit en même-tems tant au dedans de l'Hôtel de
Ville qu'au Bureau préparé dehors auprès du S
Eſprit , des diſtributions de Pâtés , de Langues ,
& de Viandes froides , de pain& de près de 7000
bouteilles de vin , outre celui qui coula tout le
jour à 4 fontaines dans la place de Greve . Le Roi
après avoir témoigné ſa ſatisfaction au Prevôt des
Marchands , fit afſſembler ſur une ligne les Echevins
, le Procureur du Roi , le Greffier , le Receveur
, les Conſeillers & Quartiniers , le Prevôt
des Marchands à leur tête, leur parla preſqu'à tous,
& leur marqua qu'il étoit très-content de la Ville.
Le Prevût des Marchands demanda au Roi la li
berté de quelques priſonniers qui étoient dans
l'Hôtel deVille , &il la lui accorda , à condition
que ceux qui étoient arrêtés pour dettes ne ſeroient
largis qu'après que leurs Parties auroient été fatisfaites.
Le Roi s'en retourna par la Place des
Victoires , pour voir le monumentque le Duc de la
Feuillade avoit fait élever à ſon honneur . Mademoiſelle
d'Orleans demeura à l'Hôtel de Ville ,
pour voir tirer le feu d'artifice qui fut ſuivi d'un
bal qui dura juſqu'au lendemain matin . Le Prevôt
des Marchands & les Echevins firent faire quelque
tems après un Tableau repréſentant le Roi
dinant avec toute ſa Cour à l'Hôtel de Ville , &
ſervi par les Officiers du Bureau.
1
OCTOBRE 1745. 127

OCTOBRE 1745 . 127
CHANSON
.
Pour jouir , chers amis , d'une paix aſſurée ,
Banniſſons de ces lieux l'enfant de Cythérée ;
Ce Dieu traîne après lui le trouble& le chagrin ;
De nos coeurs pour jamais arrachons enl'empreinte,
Et fi de quelqu'ardeur nous reſſentons l'atteinte ,
Qu'elle naiſſedes feux du vin .
Par M. Gaudet .
A MONSIEUR
OUDRI Peintre du
Rai , pour le remercier de deux beaux def-
Seins desa compoſition qu'il m'a donnés.
Toi, dequi le talent illuſtre taPatrie ,
Oudri , dont le ſçavant pinceau
Sçait animer la toile & peut donner la vie
Aux objets dont ta main-nous trace le tableau ,
Toi dont les précieux ouvrages
Volans à l'immortalité
T'affûrent déja les fuffrages
128 MERCURE DE FRANCE.
De toute la poſterité ,
Peintre charmant , dont la ſcience
Fait briller aux yeux de la France ,
Dubon gout , du vrai beau le talent enchanteur,
Reçois de ma reconnoiffance
Les ſentimens nés en mon coeur .
C'eſt tout ce que je puis te rendre
Pour prix des dons que tu me fais.
Envain oſerois-je entreprendre
Decélebrer l'Art dont tu ſçais
Nous étonner& nous furprendre;
Ce feu , ce coloris , ces traits
Dont la beauté riante&pure
Reproduit aux yeux la Nature
Dans mille differens objets .
DuDieu du Pinde &de ſalyre
Connoiffant peu les tons brillans ,
Ma muſe ſe tait & t'admire ,
Trop foible pour chanter de ſi rares talens ;
Elle qui céderolt àla flateuſe envie
De faire de ton Art l'éloge le plus beau ,
Si le feu de ſa Poëfie
Egaloit dans ſes chants celuideton pinceau.
OCTOBRE 1745. 129
D
LES PIES
- Fable allegorique.
Ansun Champ embelli des mainsde la Nature
,
Sur un tapis mêlé de fleurs & deverdure ,
Qu'ombrageoient deux Ormeaux près d'un ruiſſeau
plantés :
Lieu charmant , où des airs doucement agités
Le Zéphire entretient la fraicheur toujours pure ,
Etmêlant ſes ſoupirs au plus tendre murmure,
Badine avec les flots par le ſable arrêtés
Etoit le rendez -vous de mainte & mainte Pic.
Gent fine , alerte , un peu harpie ,
,
Remuant tête & queue& la langue encorplus,
Ce n'étoit que caquets , que difcours ſuperflus.
Tantot de l'un , tantot de l'autre
On parloit fans ſçavoir, ni pourquoi ni comment;
C'étoit à qui mieux mieux. Mal d'autrui n'eſt pas
nôtre :
On en rioit; tout paſſoit ſous la dent
De nos babillardes commeres .
Les filles ainſi que les meres
Faifoient chorus dans ce cercle mordant ;
Quand il falloit critiquer ou médire .
F
130 MERCURE
DE FRANCE.
Dubel eſprit on tranchoit fort ſouvent ;
Cette manie alloit juſqu'au délire .
Sur le moderne & l'ancien
On raiſonnoit fans y connoître rien.
Certain Oiſeau du voiſinage
Dans l'Art du chant exerçoit ſonramage,
11 fredonnoit des airs & même en compoſoit ;
Il étoit déja bruit du nom qu'il ſe faifoit.
Un jour il vintdans l'aſſemblée
Et débuta par des ponts neufs , fifi ;
Se recrie une Pie en paroiſſant troublée ;
Pour qui donc nous prend-t'on ? quel est cejargon
ci ?
Sommes nousgens à Vaudeville ?
C'eſt ſe moquer ; aux champs comme à la ville
On veut du beau , du grand &du fini.
Ici la note eft fauſſe ,elle est la monotone , Cet autre endroit trop dur aiſement nes'entonne.
Bref de vos airs la plupart font manqués ,
Ce n'eftqu'un corps formé de membres diſloqués
Un mot fouvent repond à la critique ,
Reprit l'Oiseau; ſçavez-vous la Muſique?
Non dit la Pie. Ehbien vous critiquez !
Pourquoi non?je faisplus, ſans la ſçavoirje chant ,
Et je compoſe auſſi des airs
Sur tous ſujets : de mes concerts
La mélodie eft fublime & touchante.
Sçachez , Monfieur , qu'avec du goût
On fait& l'on jugede tout.
1
OCTOBRE. 1745 . 131
11 faut ſe défier de quiconque ſe vante ;
C'étoit alors la nouvelle ſaiſon .
Un Roſſignol perché ſur un buiſſon ,
Sans rien dire avoit vû s'élever la querelle.
On lui fait ſigne : il vient à tire d'aile
Suivi d'un Geay, d'un Merle & d'un Pinçon ,
Gens curieux ( le monde en eſt plein ) la nouvelle
Du differend les attire avec elle ;
Soyez juge , dit - on , au grand chantre des bois ;
11 accepte à l'inſtant ; on en voit peu fur terre
Refuſer un honneur qu'au mérite on défere .
On fait un cercle , on entoure à la fois
Loiſean , la Pie & le nouvel arbitre.
Le peuple Pie à part tenoit chapitre.
Non fans crainte on voyoit le combat engagé.
On fut aux voix : l'avis fut d'abord partagé ,
Cent pour qu'on faſſe aſſaut , cent pour qu'on ſe retire
;
L'amour propre a par-tout étendu ſon empire.
Il l'emporta ; billets de nouveau furent mis
Dans le ſcrutin ; tout eſt pour qu'on diſpute
L'honneur du chant:, dût-on voir compromis
Celui du Corps auffi-tot l'on députe
Anotre Pie : en ſes mains eft remis
Un plein pouvoir qui porte carte blanche.
L'Oiſeau juché ſur une branche
Reçoit du Roſſignol l'ordre de commencer;
Il obeit , & par deux fois répete
Trois ou quatre airs qu'il vient de compoſer.
Fvj
# 32 MERCURE DE FRANCE .
Bravo. Cette muſique est exacte& bien faite,
Dit l'arbitre choiſi ; pour la rendre parfaite
Je défirerois ſeulement
Plus d'action & plus de ſentiment.
C'en eft afſés ; à vous , Mademoiselle.
La preſomptueuſe femelle
Que plus d'une compagne anime en ce moment ,
Se rengorge à ces mots , ouvre le bee & donne
Un fon que fon gozier en chevrotant fredonne.
1 Un fon ! c'étoitun vrai croaſſement ;
On en rougit, qu'importe; affés communément
L'effronterie eſt jointe au ridicule.
Sans ſe deconcerter notre Pie hardiment
Reprend la gamme , gefticule ,
Et chante un air par elle imagine.
Quellemuſique ! onc aux champs d'Arcadie
Onn'entendit plus biſarre harmonie;
On ſe regarde , on demeure étonné ,
On expulſe la Pie ,& le front couronné
L'Oiseau triomphe de l'envie.
Pour plusd'un Art que plus d'un homme eſt Pic !
Telveut jugerqui ſouvent ne connoît
Que le nom de ce qu'ilcenfure ;
Il eſt des dons qu'on tient de la Nature ,
Mais la ſcience eſtunbien qu'on fe doit ,
Les regles de chaque Art en forment l'excellence ;
Le vrai goût nes'acquiertquepar leur connoiffance.
On décide peu fûrement
Quand l'efprit ſeul dicte lejugement ,
OCTOBRE 1745 . 133
PRIX
PROPOSE PAR L'ACADEMIE
Royale des Sciences de Berlin .
Pour l'année 1746.
L
Es vents ſont produits par tant de cauſes
differentes & variables , que les Philoſophes
ne doivent guéres ſe flater d'en conduire
la Théorie à un point de perfection , qui
les mette en état de déterminer les vents
qui doivent ſouffler ſur la terre , & principalement
dans des Pays fort éloignés de
l'Equateur & des Tropiques. Il ne faut
pas douter cependant qu'on ne put avancer
beaucoup dans cette connoiffance , ſi l'on
s'appliquoit avec plus de foin qu'on ne l'a
fait juſqu'à préſent , à combiner la Théorie
avec les expériences. On remarque que les
vents ont un cours reglé en pleine Mer entre
les Tropiques , dont les Navigateurs tirent
une grande utilité. Il est vrai que le
voiſinage des terres cauſe de grandes variations
à cet ordre ; mais on remarque auſſi
qu'entre les Tropiques ces variations même
134 MERCURE DE FRANCE.
dépendent ordinairement de quelques loix ,
fi certaines que l'on peut juger affés fùrement
du vent qui doit fouffler. Au contraire
plus on s'éloigne de l'Equateur , plus l'ordre
des vents paroit inconftant & incertain. Il
ſemble ſurtout que les terres qui refferrent
l'Ocean dans des contrées fort éloignées
de l'Equateur , font le principal obſtacle qui
empêche qu'on n'y ait des vents conftans
& reglés . Si on fuppofoit donc que la terre
fut environnée de tous côtés par l'Ocean ,
il ſemble que les vents qui ſuivent partout
une loi connue entre les Tropiques , ne
feroient point auſſi variables au delà des
Tropiques , qu'on ne pût en déterminer
l'ordre. Dans ce cas le mouvement des vents
ne feroit peut-être déterminé que par ces
trois cauſes , ſçavoir le mouvement de la
terre , la force de la Lune , & l'activité du
Soleil . Comme ces trois choſes ſuivent un
ordre certain , les effets qu'elles produiſent
doivent auffi fouffrir des changemens dans
un ordre ſemblable. Il ſemble donc que le
premier pas qu'il faut faire pour arriver à
une connoiſſance plus parfaite des vents dépend
de la ſolution de la queſtion ſuivante.
C'est de déterminer l'ordre & la loi que
le vent devroit ſuivre ſi la terre étoit environnée
de tous côtés par l'Ocean , de forte
OCTOBRE 1745 . 135
qu'on put à tout tems prédire la direction &
la vitesſſe du vent pour chaque endroit.
Cette queſtion étant une fois éclaircie ,
il reſtera å rechercher quelle variation la
chaleur & l'élévation des terres peuvent
cauſer dans le mouvement de l'air. Il faut
avouer que cette diſcuſſion ſera ſujette à
de très -grandes difficultés , parce qu'elle
dépend principalement de l'élévation des
vapeurs & des nues , de forte que tout ce
qu'on peut exiger ici raiſonnablement , c'eſt
qu'un Philoſophe puiſſe indiquer, à peu près,
l'ordre que les vents devroient ſuivre , en
ſuppoſant le cas ſuſmentionné. Il eſt donc
à propos de n'étendre cette queſtion qu'à
la terre couverte d'un profond Ocean. Après
que cette queſtion aura été réſolue , & qu'on
aura trouvé les cauſes les plus générales des
vents , il fera facile de juger de la route
qu'il faut ſuivre pour arriver à une connoiſſance
plus parfaite des vents.
On invite donc les Sçavans de tout Pays ,
à la réſerve des Membres de l'Académie
qui réſident à Berlin , à travailler ſur cette
queſtion. Pour les encourrager'on propoſe
un Prix de cinquante Ducats , que l'on donnera
à celui , qui au jugement de l'Académie
aura le mieux réuſſi ſur cette matiere .
Les Sçavans qui voudront communiquer à
1
136 MERCURE DE FRANCE.
l'Académie leurs recherches ſur la queſtion
propopoſée , font priés d'envoyer leurs piéces
écrites en Latin , François ou Allemand ,
mais avec un caractere liſible , avant le commencement
d'Avril 1746 , & de les adreſſer
à M. Kies , Aſtronome de l'Académie ,
qui en donnera fon récépiffé. On prie auffi
les Auteurs de ne ſe point nommer , mais
de mettre ſimplement une Deviſe. Ils pourront
y joindre un Billet cacheté qui contiendra
avec la Deviſe , le nom & la demeure
de l'Auteur. Ce Billet ne ſera point
ouvert à moins que la piece n'ait remporté
le Prix.
Le jugement de l'Académie ſera publié
dans l'Affemblée générale , qui ſe tiendra le
31 Mai 1746.
SPECTACLES.
'Académie Royale de Muſique a cellé
Lles nombreuſes repréſentations du Sy 1 .
phe ſi long-tems & fi juſtement applaudi,
pour mettre au Théatre le 12 de ce moi.
un Ballet intitulé les Fêtes de Polymnies
Les paroles ſont de M. de Cahuſac déja conOCTOBRE.
1745. 137
1
mu par pluſieurs Poëmes dramatiques repre
ſentés ſur le Théatre François,* & la Mufique
eftdu célébre M. Rameau. Les trois entrées
font la Fable , l'Hiſtoire & la Féérie.
Le Prologue eſt intitulé le Temple de
Mémoire ; on y voit Mnemoſine qui invite
les Arts celebrer les vertus du Roi.
Appuis du Temple de Mémoire,
Seuls Miniftres de ſes Autels,
Fils de Minerve , Arts immortels ,
De l'Univers vos mains gravent l'Histoire
Sur le marbre & l'airain de ces murs éternels.
La Victoire arrive & fait la même invita
tion aux Muſes. Elle eſt à l'inſtant obéie,& les
Arts élevent une Statue d'or repreſentant la
figure du Roi. La Renommée les ailesdéployées
poſe ſur ſa tête une couronne de
laurier : à droite & à gauche les Arts éle
vent deux trophées d'armes , d'étendarts &c.
ſur les marches du piedeſtal on voit deux
groupes , le premier repreſente la Gloire
qui enchaine le tems , le ſecond repreſente
la Vertu foulant aux pieds l'Envie.
Dès que le Monument eſt élevé , les Muſes
& les Arts le couvrent de guirlandes de
* Pharamond , le Comte de Warvic, Tragédies.
Zenéide , l'Algerien Comédies, l'une en unacte
l'autre en trois,
158 MERCURE DE FRANCE.
Lauriers. C'eſt alors que Polymnie propoſe
de donner ſes fêtes pour les plaiſirs du He
ros dont les Muſes vont immortaliſer la
gloire.
Faiſons entre nous le partage
De ſes travaux , de ſes loiſirs ;
Faites voler fa gloire d'âge en âge ,
Et j'aurai ſoin de ſes plaiſirs.
Si nous ne voulions que louer M. Rameau
, nous ferions un affésgrand éloge de
la Muſique de ce Ballet , en diſant quelle
eſt de lui , & qu'il eſt toujours lui même ,
mais le public attend de nous unjugement
plusdétaillé.
Nous nous arrêterons d'abord à l'admira
ble ouverture qui commence l'Opera .
L'Adagio eſt de la plus grande harmonie
& le preſto qui ſuit ne lui cede en rien.
Mais ce qu'il y a de plus remarquablec'eſt
que cette derniere ouverture ne reſſemble
en rien aux autres ouvertures que M. Rameau
a déja faites. Voilà la ſixiéme qu'il
nous donne & toutes ſont auffi differentes
entr'elles que la premiere parut differente
de toutes celles qui avoient précédé. Cette
marche toujours variée dans un genre
auſſi borné , & où l'experience auroit pu
faire croire qu'il étoit inévitable de ſe re-
1
OCTOBRE. 1745 . #39
peter, eſt la marque la plus certainedu grand
genie & d'une imagination inépuiſable à
qui les reſſources ne manquent jamais .
Ons'eſt accordé affés unanimement à trou
ver qu'il y avoit dans ce prologue ainſi que
dans le premier acte trop deChoeurs, & qu'ils
étoient trop longs , mais ce défaut eſt aiſé
à réparer , & ne ſubſiſtera plus à la ſeconde
repreſentation , car nous écrivons ceci après
la premiere. Du reſte ces choeurs font fort
travaillés ainſi que toute la Muſique de M.
Rameau ; ſi la dignité du fujet a exigé pendant
la premiere moitié du prologue , une
Muſique ſerieuſe on eſt agréablement
dédommagé par le divertiſſement qui finit
l'acte.
L'Ariette chantée par Polymnie , dont
l'accompagnement forme enſuite une gavotte
que l'on danſe, a paru à tout le monde du
goût le plus agréable & le plus neufainſi que
toutes les ſymphonies des autres actes qui
ſont dans ce genre.
Le mariage d'Alcide & d'Hebé forme le
ſujet du premier acte ; des détails agréables ,
des fêtes ingénieuſement amenées , des occafions
fournies au Muſicien de faire de belle
Muſique étoient tout le parti qu'on pouvoit
tirerde ce ſujet , & c'eſt ce qu'a fait M. de
C. C'eſt peut- être la meilleure façon de choifir
des ſujets de Ballets ; il eſt rare & très-
:
140 MERCURE DE FRANCE.
rare de pouvoir dans un ſeul acte renfer
mer une action intereſſante qui ait une expoſition
, un noeud& un dénouement; ainſi
un Auteur lyrique qui cherche à renfermer
dansdes bornes étroites une action court rifque
d'ennuyer au lieu d'émouvoir. L'Auteur
desparoles d'un Ballet ne doit pointſe
regarder comme celui ſur qui lepublic au
ra les yeux attachés ; à peine l'apperçoiton.
Il n'eſt aujourd'hui que la caule occaſionnelle
qui a produit de la Muſique & des
danſes , & s'il veut ſe faire remarquer pendant
quelques momens , ce n'eſt que par l'élegance
des détails qu'ily peut prétendre.
La ſcéne de cet acte eſt dans le Ciel; Alcide
paroît , & expoſe le ſujet dans un court
monologue.
Amour , charmant vainqueur , reçois dans ces
beaux lieux
D'Alcide le premier hommage ;
Tu m'as embraſé de tes feux ,
Que lajeune Eglé les partage.
Hebé arrive ; elle appelle les jeux&les
plaiſirs qui forment ſa ſuite & les invite à
célébrer l'Apothéoſe d'Alcide. Toutes les
Graces , tout l'enchantement que l'on peut
supppoſer dans une fête donnée par la Déefſe
de la Jeuneſſe& par les plaiſirs font ex
OCTOBRE.
1745. 141
primés par la Muſique de cette fête ; c'eſt
l'avis du public dont nous ne ſommes que
l'Echo.
Alcide ſeul eſt inſenſible aux plaiſirs du
Ciel ; il adore Hebé ; il ſçait que le Deſtin
doitnommer ſon époux ; il craint de n'étre
pas préferé. La déclaration qu'il fait à
Hébé eſt très lyrique.
Dans ce ſéjour délicieux ,
Lorſqu'à ma gloire tout conſpire ,
Je ne cherche que vous ; loin de vousje ſoupire ;
Vous fixez mon coeur & mes yeux.
Yous plaire est le ſeul bienque mon ame defire,
Etje ſerois mille fois plus heureux
De vivre dans les fers ſous votre aimable empire ,
Que de régner fans vous ſur la terre & les Cieux,
Ce morceau très agréable le ſeroit encore
davantage ſi l'Auteur avoit retranché
le premier vers , mais c'eſt une légere remarque.
La réponſed'Hebé eſt ſimple &naturelle.
Je dois obéir au Deftin
?
Maisvous n'aurez point à vous plaindre
S'il confulte mon coeur fur le don de ma main .
Jupiter arrive ; le Palais du Deſtin s'ou
yre; ſon Trône eſt environné de nuages ,
142 MERCURE DE FRANCE.
&ne paroît point pendant l'eſpéce d'invocation
qu'on lui adreſſe; les vers de cette invocation
font fort beaux. Nous ne ferons pas
un crime à M. de C. de n'avoir point égalé
le morceau admirable du Deſtin dans The
tis & Pelée ; il n'eſt perſonne qui ſoit humilié
de céder à l'illuſtre M. de Fontenelle ,
mais nous ſaiſirons cette occafion pour dire
qu'en tout genre on doit bien ſe garder de
traiter des ſujets ſur leſquels il y a des mor
ceaux de comparaiſon auffi dangereux.
Du reſte M. Rameau a déployé dans ce
morceau les refſources de fon Art qui lui
font fi familieres. Le Choeur adreſſé au
Deſtin eſt auſſi harmonieux qu'on pouvoit
l'attendre d'un auſſi habile compofiteur.
Il eſt beaucoup plus travaillé que le
Choeur du Deſtin de Thetis & Pelée dont
nous venons de parler.
La réponſe du Deſtin eſt favorable , &
alors commence un Ballet figuré qui offre
le plus riant ſpectacle. L'Hymen paroît fuivi
des Jeux& des Plaiſirs qui portent des
guirlandes de fleurs ; il eſt difficile de peindre
la difpofition de ceBallet. Elle est telle
que l'Hymen danſant entre Hebé & Alcide
, il ſe forme autour de chacun des
Amans deux cercles des guirlandes que tiennent
les Jeux & les Graces. L'Hymen tient
de la même main une des guirlandes de cha
OCTOBRE. 1745 . 143
que cercle. Bientôt après il prend la main
de l'un & de l'autre des Amans & les unit ,
la figure du Ballet continuant toujours &
cette action agréable en faiſant partie. On
doit de juſtes éloges & à l'Auteur qui a
imaginé cet ingénieux Ballet , au Muficien ,
àl'Actrice aimable qui l'a embelli de ſesgraces
, & au maître du Ballet qui l'a exécuté
avec tant d'intelligence. La Muſique dece
dernier divertiſſement eſt auſſi agréable qu
celledupremier ; c'eſt tout dire,
L'Hiftoire fi connue d'Antiochus & de
Seleucus eſt le ſujet de la ſeconde entrée. M.
de G. a ſubſtitué Stratonice au Médecin
Heroſiſtrate. Si cet acte ne fait pas tout l'effet
qu'on auroit pu ſouhaiter , les entraves
de la ſcéne lyrique en ſont peut-être cauſe.
L'Amour de Stratonice , la langueur d'Anthiochus
, la tendreſſe de Seleucus pour fon
fils , qui font les fondemens de l'intérêt ne
peuvent être afiés préparés dans des bornes
auffi étroites que celles d'un ſeul acte.
Seleucus preffe Stratonice de voir Antiochus
& de penetrer le myſtére de la lane
gueur qui le dévore,
Je dois à ſa valeur l'éclatant avantage
Qui m'a fait triompher dans les plaines d'Ipſus ;
J'adore vos attraits , je cheris ſes vertus ;
Entrevous deux tout mon coeur ſe partage :
44 MERCURE
DE FRANCE
F
Mais malgrél'amourqui m'engage ,
Ma mort ſuivroi celle d'Antiochus,
Unmonologue
de Stratonice
qui fuitce te ſcéne apprend au Spectateur
que la Pr ceffe aime Antiochus
. Le Prince paroit, Stratonice
lui déclare que Seleucuseftpre lui céder le Trône , s'il ne faut que cell crifice pour faire fon bonheur ; mais c te offre ne peut toucher Antiochus. Me
voeux , dit-il ,
Mes voeux font au- deſſus de la grandeur fuprè
Mon bonheur paffe fon pouvoir ,
Sans enmourir, céde-t'on ce qu'on aime!
Seleucus
paroît , & le dénouement &
tel qu'on le lit dans l'Hiftoire
; on trou dansla fete qui termine cet acte , fête que
méne très-bien le mariage d'Antiochus de Stratonice
, un morceau
très
très lyrique
,
Dans l'objet qu'on aime
Toutdevient charmant ;
C'eſt l'Amour lui-même ;
très- agréable
Ah ! qu'on est heureux en aimant,
Un regard enchante un amant !
Unfouris eſt le bien ſuprême
Dans l'objet&c,
OCTOBRE. 1745. 145
On doit ſçavoir d'autant plus de gré àM
de C. de ce joli morceau , qu'il paroît par
la Muſique que c'eſt un canevas. Sans cela
M. de C. eût donné à ce morceau un agrément
de plus en le commençant par ces
vers
Ah ! qu'on est heureux en aimant !
Dans l'objet qu'on aime
Tout devient charmant ;
C'est l'amour lui-même .
Un regard enchante un amant ;
Un fouris eſt le bien ſuprême :
Ah ! &c.
Au reſte cette remarque ne diminue en
rien le prix de ce joli Madrigal , & nous
n'avons fait cette légére obſervation que
pour faire jugerde la nature &de laquantitédesſacrifices
qu'un Poëte lyrique eſt obligé
de faire au Muficien; on trouve encore
dans la Muſique de cet acte un grand nombre
de choſes admirables.
La Féerie a fourni le ſujet du troifiéme acte.
Le Pays des Fées offre aux Poëtes lyriques
des tréſors inépuiſables. M. de Montcrifen
a deja fait uſage deux fois avec un ſuccès
éclatantqui auroitdûexciter l'émulation .
Oriade Fée eſt mere de Zimés; Alcine ennemie
d'Oriade accable ſon fils du poids de
fa haine, G
را
146 MERCURE DE FRANCE
Elle enchaîne ſes pas dans ces déſerts affreux ;
Son coeur eſt devenu ſanguinaire & fauvage ;
Par un charme cruel ſon farouche courage
L'entraine hors de lui-même & lerend malheu
reux.
Un Oracle a donné le remede contre les
enchantemens d'Alcine .
Contre Zimés Alcine s'arme en vain ,
S'il inſpire & reffent un amour véritable.
La moitié de cet arrêt eſt déja exécutée,
Argelie jeune fille élevée dans le Palais d'Oriade
& avec qui la Fée ouvre la ſcéne eſt
amoureuſe de Zimés , mais elle doute qu'elle
puiſſe auſſi aisément réuſſir à accomplir
la ſeconde partie de l'Oracle,
Hélas ! eft-ce aſſés pour charmer
D'avoir un coeur tendre , ſfincere ?
Ilne faut point d'Art pour aimer ,
Et toujours il en faut pourplaire,
L'air de ce joli Madrigal eſt très agréable
; Oriade remet ſa baguette à Argelie.
Joignez lui dit-elle,
Joignez l'art à l'amour, mapuiſſance àvos charmes,
OCTOBRE 1745. 147
Auſſi-tôt que la Fée eſt ſortie , un bruit
de cors annonce l'arrivée de Zimés. Il paroit
bien-tôt à la tête des chaſſeurs. Argelie
qui s'eſt rendue inviſible eſt témoin
de la férocité que témoigne Zimés ; l'expoſition
de ſon caractere ſe fait naturellement
par les airs qu'il chante dans la fête .
Les chaſſeurs s'éloignent , & courent à la
chaſſe, mais Zimés qui les excitoit s'arrête
de lui-même.
Quedeviens-je? où m'entraine un tranſport odieux?
Ne pourrai-je calmer le trouble qui me preffe ?
Un bonheur inconnu fait l'objet de mes voeux ;
Jele cherche, il me fuit , & fans lui tout me bleſſe;
La langueur , les ennuis conſument ma jeuneſſe.
Quels mouvemens confus .... quels combats ri
goureux !
....
Mon coeur flétri parla triſteſſe ,
Me ſemble environné ſans ceffe
Des abimes d'un vuide affreux
Evitons dans ces lieux les ardeurs du ſoleil,
Les momens que je perds dansles bras du ſommeil ,
Sont les plus heureux de ma vie .
Argelie approche lorſqu'elle voit Zimés
endormi ; elle s'attendrit en le voyant.
Le fommeil à ſes traits a rendu leur douceur .
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE,
Un objet qu'on adore
Devient plus cher encore,
Lorſqu'il est en proje au malheur.
Cedez à la clarté dujour ,
Sombre forêt,dont l'horreur m'épouvante :
Charmes de ma flâme conſtante ,
Paſſez dans cet affreux ſéjour ;
Qu'ici tout inſpire & reffente
Les feux , les tranſports de l'amour.
Le Théatre change & repréſente des jardins embellis par tout l'Art de la Féerie ; des Nymphes viennent former une fêre
qui fait un tableau d'autant plus agréable
que le contraſte de la fête précédente eft
plus aiſé à fentir. Zimés ſe réveille étonné de ce qu'il voit & de ce qu'il entend. Quels accords importuns
? dit- il. Le choeur lui répond en
continuant l'hymne à l'amour qu'il a
commencé.
Le Ciel , la terre & l'onde
Adorent l'amour
Sa flâme eſt le flambeau du monde ;
Sans ſes feux le plus beaujour
Devient une nuit profonde,
Les chaſſeurs reparoiſſent ; ils veulent recommencer
les chants qu'ils ont déj fait
OCTOBRE 1745. 149
entendre , & célébrer les plaiſirs de la chaf
ſe , mais les Nymphes les interrompent par
leur douce mélodie. Zimés lui-même qui
s'eſt attendri par dégrés pendant la fête , eft
enfin entierement défarmé par la vue d'Argelie
; il tombe à ſes pieds.
Ma fierté diſparoît ; je tremble à vos genoux ;
De mes premiers ſoupirs je vous fais un hommage;
Je méprifois l'amour , je bravois fon couroux;
J'ignore encore ſon langage,
Mais je ne veuxl'apprendre que de vous .
[
D
L'Oracle eſt rempli puiſque Zimés eft
amoureux ; les chaſſeurs qui le ſuivoient
imitent fon changement , & célébrent avec
les Nymphes l'hymen des deux amans . Ce
ſujet eſt très-bien imaginé ; on voit dans la
diſpoſitiondes ſcénes & des fêtes beaucoup
d'intelligence du Théatre Lyrique , & un
grand art de ſervir le Muſicien , & de lui
préparer ces contraſtes heureux qui previennent
l'uniformité ſi dangereuſe enMuſique.
Comme la vérité ſeule ſans aucun
mélange de prévention a dicté nos éloges
&nos critiques , nous allons encore hazarder
avec confiance une derniere remarque.
Le mauvais traitement qu'Alcine a fait à
Zimés n'eſt pas peint avec des couleurs
affes fortes dans le Monologue qui l'ex-
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
۱
prime , & que nous avons cité. Tout for
malheur ſe borne à aimer la chaſſe , & à
ne ſçavoir ce qu'il veut ; ce n'en eſt point
aflés pour faire une vive impreſſion ſur le
ſpectateur. Cette remarque eſt ſi naturelle
que nous ne doutons pas que M. de C.
ne l'ait faite lui-même , & nous jugeons
qu'il aura craint en ſuivant une autre route
; en donnant à Zimés un caractere fanguinaire
& fauvage de rendre odieux un
Acteur ſur qui il vouloit faire tomber l'intérêt;
ſans doute il auroit couru ce danger
, mais s'il étoit difficile , il n'étoit pas
impoſſible de l'éviter. On vient à bout de
tout avec de l'art & du travail.
L'Abbé de Bruys Auteur de pluſieurs
pieces de Théatre eſtimées , diſoit que s'il
• l'avoit entrepris il mettroit les tours deNotre-
Dame ſur le Théatre. C'eſt une exagération
, mais en réduisant la choſe à ſes véritables
termes , il eſt für qu'on a ſouvent
fait à force de recherches bien des choſes
que l'on avoit crû impoſſibles au premier
coup d'oeil.
Au reſte le ſtyle de ce Ballet eſt très-
Lyrique;il y a encore dans ce dernierActe un
Ballet figuré; les chaſſeurs par leur empreffement
marquent le déſir qu'ils ont de plaire
aux Nymphes de la ſuite d'Argelie , ceft du
moins ce qui eſt dit dans le livre , mais on
ne le voit point ou on ne ſe ſoucie point
OCTOBRE 1745. ISI
de le voir. En effet ces danſeurs ne font
point des perſonnages auxquels on s'intéreſſe.
Le Ballet du premier Acte qui a parfaitement
réufſi eſt d'une eſpece bien differente.
Alcide & Hébé , qui font le centre de
lumiere du tableau , jettent ſur l'enſemble
une clarté & une expreffion qui manquent
à celui - ci. En effet il y a une difference
eſſentielle entre l'Acteur qui chante & celui
qui danſe. L'illufion du Théatre eſt telle
que l'Acteur qui chante diſparoît & le
ſpectateur voit Alcide , Hébé , & non tel
& tel Acteur ; il n'en est pas de même des
danſeurs . On ne s'informe point ſi c'eſt une
Nymphe qui danſe , on fait ſeulement attention
que c'eſt Mlle. Camargo.
Il nous reſte encore un mot à dire ſur
la Muſique. La fête des Nymphes eſt auſſi
agréable que celle du premier Acte , & tout
ce que chante Mlle. Fel eſt de la plus parfaite
& de la plus douce mélodie.
Nous reprocherons deux choſes à M. Rameau
, l'une d'avoir fait Alcide haute - contre
; il valoit mieux s'il ne vouloit pas
mettre deux baſſes enſemble donner la
haute-contre à Jupiter , qui jouant un
moindre rôle auroit moins fait ſentir le peu
de convenance de cet arrangement.
Notre ſeconde obſervation eſt que M. Ra
meau auroit du profiter davantage du con
Ginj
52 MERCURE DE FRANCE.
traſte que l'Auteur lui avoit fourni , lorfqu'il
fait revenir les chaſſeurs de Zimés au
milieude la fête des Nymphes , les chaſſeurs
ne diſent qu'un mot; il auroit été à ſouhaiter
que M. Rameau eut fait durer ce contraſte
plus long-tems , peut- être auroit-il pû faire
chanter en même-tems les Nymphes & les
chaſſeurs , comme il a fait dans le trio de
Phani,d'Huaſcar,& deDon Pedro dans l'Acte
du Soleil des Indes Galantes. Les deux
amans expriment leur amour dans lemême
tems qu'Huaſcar exprime fa fureur.C'étoit là
la place d'un de ces coups d'Art inimitables
qui ſont fi familiers à M. Rameau , & dont
il a répandu un grand nombre dans cet
Opéra digne de la réputation de cet inimitable
compoſiteur. Mlle Fel qu'une longue
&dangereuſe maladie avoit forcée de s'abſenter
du Théatre pendant pluſieurs mois ,
a reparu dans ce Ballet : les applaudiſſemens
réitérés qu'elle a reçus montrent combien
le public est équitable , & Mlle. Fel ajuftifié
ces applaudiſſemens par la façon dont
elle a chanté le rôle d'Argelie ; ſa voix eft
plus belle que jamais; nous ne dirons rien
du goût avec lequel elle chante , nous n'apprendrions
rien à perſonne.
Nous nous contentâmes le mois pallé
d'annoncer la premiere repréſentation d'une
OCTOBRE 1745 . 153
Comédie repréſentée par les Comédiens
Italiens , intitulée Coraline protectrice de
l'innocence. Nous ne pouvons faire autre
choſe aujourd'hui que rendre compte de
ſon ſuccès. C'eſt une piece Italienne dont
le principal mérite conſiſte dans l'exécu
tion. Elle a été parfaite , ſurtout de la part
de Coraline , Arlequin & Scapin. Ces trois
Acteurs inimitables ne cedent à aucun de
ceux qui ont brillé avec tant d'éclat ſur la
ſcéne Italienne. Nous ne devons pas oublier
que M. Deshayes ſi accoûtumé à ſe diftinguer
dans les pieces Françoiſes a repréſenté
avec le plusgrand ſuccès le rôle muet
d'un Sacrificateur , qui a fait l'effet le plus
univerſel, uniquement dû à l'art fingulier de
l'Acteur.
:
4
JOURNAL DE LA COUR , DE PARIS
&c.
L
E Roi qui étoit allé coucher à Choify
le 16 du mois dernier fe plaiguit le
lendemain à ſon réveil d'une fluxion à la
langue & qui s'étendoit ſur les gencives &
fur la joue droite. Cette fluxion qui cauſoit
au Roi des douleurs affés vives n'étant pomt
accompagnée de fiévre , S. M. ſe contenta
ال
154 MERCURE
DE FRANCE,
ce jour là d'obſerver un régime très-exad
& de ne point s'expoſer à l'air. La fluxion
augmenta dans la nuit ſuivante , & la fiévre
qui ſe déclara détermina le 18 à 8 heures
du matin à faigner le Roi au bras. Lafiévre
& les accidens de la fluxion qui avoient
fait juger cette ſaignée néceſſaire ſubſiſtant
toujours on chercha à en prévenir les fuites
par une ſeconde ſaignée au bras qui fut faite à 10 heures du ſoir avec tout le ſuccès
qu'on en eſpéroit. Le Roi paffa la nuit fort
tranquillement & ſe trouva à fon reveil infiniment
foulagé ; la fiévre diminua ſenſiblement
, ainſi que les douleurs occafionnées
par la fluxion , & le léger reſſentiment
de fiévre que le Roi a eu le 20 & le 21
a entierement ceffé le 22. S. M. a été purgée
le 23 ; la médecine ayant eu beaucoup
de ſuccès S. M. ſe trouva entierement
délivrée de ce qui cauſoit ſon indifpofition ,
&ſa ſanté s'étant rétablie depuis ce jour là
de plus en plus , le Roi fut en état de retourner
à Verſailles le 25 après midi.
Pendant cette indiſpoſition du Roi, la
Reine , Monſeigneur le Dauphin , Madame
Ja Dauphine & Meſdames de France font
allées de Verſailles à Choify voir S. M.
Le 28 M. Van-Eyck Envoyé Extraordinaire
de l'Evêque Prince de Liége eur ſa
premiere audience publiquedu Roi. Il y fut
OCTOBRE 1745 . 155
conduit ainſi qu'à l'audience de la Reine &
'à celles de Monſeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine & de Meſdames de
France par le Chevalier de Sainctot , Introducteur
des Ambaſſadeurs, qui étoit allé
le prendre à Paris avec les caroffes du Roi
-&de la Reine. M. Van-Eyck fut traité par
les Officiers du Roi , & il fut reconduit le
*foir à Paris dans les carofles de leurs Majeſtés
avec les cérémonies accoûtumées.
Le même jour pendant la Meſſe du Roi
l'Evêque de S. Pol de Leon , & l'Evêque
du Bellay prêterent ferment de fidélité entre
les mains de S. M.
Le Roi qui étoit allé le 28 du mois dernier
à Choiſy en eſt arrivé à Fontainebleau
*le2 de ce mois en parfaite ſanté , & la Reine
y arriva le même jour. Monſeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine s'y ſont rendus
le 4 , & Meſdames de France le 30 du
mois dernier.
Le f de ce mois àl'occaſion de la priſe
des Villes de Parme & de Plaiſance on
chanta dans l'Egliſe Métropolitaine de cette
* Ville le Te Deum auquel l'Abbé d'Harcourt
Doyen du Chapitre officia. Le Chancelier
accompagné de pluſieurs Conſeillers d'Etat
&Maîtres des Requêtes y aſſiſta , ainſi que
le Parlement , la Chambre des Comptes ,
la Cour des Aides & le Corps de Ville qui
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
y avoient été invités de la part du Roi par
Je Marquis de Dreux , Grand-Maître des
Cérémonies.
Le 8 pendant la Meſſe du Roi le Te Deum
fut chanté à Fontainebleau par la Mufique
en action de graces de la Victoire remportée
en Italie près du Tanaro ſur les troupes
du Roi de Sardaigne par celles d'Eſpagne
& de France.
Le ro le Roi fit rendre à l'Egliſe de la
Paroiſſe les Pains-Benits qui furent préſentés
par l'Abbé de Raigecourt Aumonier de
S. M. en quartier.
Le 14 on chanta dans l'Egliſe Métropolitaine
le Te Deum en action graces de la
Victoire remportée le 27 du mois dernier
fur l'armée du Roi de Sardaigne par les
troupes du Roi , jointes à celles du Roi
d'Eſpagne , & commandées par l'Infant d'Efpagne
Don Philippe. L'Abbé d'Harcourt
Doyen du Chapitre officia à ce Te Deum
auquel affifterent le Parlement , la Chambre
des Comptes , la Cour des Aides & le Corps
de Ville qui y avoient été invités de la part
du Roi par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
OCTOBRE 1745. 157 .
OPERATIONS de l'Armée de Flandre
commandée par le Maréchal Comte de Saxe.
L
E Comte de Lovvendalh Lieutenant General
ayant rejoint l'armée le 17 du mois dernier
avec les troupes qui ont été employées ſous ſes ordres
au Siéged'Oftende & à celui de Nieuport repartit
du camp d'Aloft le 11 pour ſe rendre à
Oſtende où il doit commander pendant l'hyver.
LeMarquis de Clermont Gallerande Lieutenant
Géneral lequel avoit marché à Nivelle avec un
détachement conſidérable pour protéger la marche
des troupes envoyées à Maubeuge , à Beaumont
& à PPhhiilippeville , après avoirrempli cet objet ,
retourna le 25 à Leſſine avec le Corps de troupes
qu'il commande & il en partit le lendemain
pour aller inveſtir la Ville d'Ath dont il devoit
former le Siége.
Le Maréchal Comte de Saxe a détaché de l'armée
pour joindre le Marquis de Clermont Gallerande
23 Bataillors qui devoient compoſer avec les
troupes qu'il avoit déja ſous ſes ordres , &un Bataillon&
demi de l'artillerie , les 31 Bataillons & demi
deſtinés à faire le fiége d'Ath . On a en même
tems envoyé au camp devant cette Place 28 Eſcadrons
de Cavalerie , cinq deDragons & le Régiment
de Graffin compoſé de 1000 hommes d'Infanterie&
de 500 de Cavalerie.
Le Comte d'Eſtrées Lieutenant General fut détaché
le 27 au matin avec huit eſcadrons de Cavalerie
& vingt de Dragons pour aller camper à
Nivelle où il arriva le mêmejour.
158 MERCURE DE FRANCE.
:
LeMarquis de Clermont Gallerande Lieutenant
Géneral qui a été choiſi pour faire le Siége d'Ath
ayant fait ſes diſpoſitions pour attaquer cette Place,
il ordonna de commencer pendant la nuit du
1. au 2. dece mois quelques travaux du côté parlequelil
paroiſſoit vouloir faire ouvrir la tranchée,
& l'on forma un boyau dont la droite fut appuyée
à la Dendre ,& la gauche à la chauffée qui
conduit à Tournay. Ce travail lequel n'avoit pour
objet que de cacher aux Aſſiégés par cette fauffe
attaque l'endroit deſtiné pour la véritable , attira
beaucoupde feu de la Place cette nuit & le lendemain&
empêcha les Aſſiégésde découvrir l'ouverture
de la tranchée qui fut faite la nuit du 2 auz
du côté de la véritable attaque. Cette tranchée
fut ouverte ſous les ordres duMarquis de Fiennes
Maréchalde Camp & de M. de S. Quentin Brigadier
par deux Bataillons du Régiment de Picardie
, fix Compagnies de Grenadiers &deux Piquets.
Les 1800 travailleurs qui ont été employés
àcette tranchée ont formé une parallele de près
de 600 toiſes; ils ont établi par la droite & par
la gauche des communications de 300 toiſes ,
& ces travaux ont été faits avec tant de diligence
que les travailleurs étoient preſque à couvert
avant minuit. La parallele embraſſoit tout le terrain
qui n'étoit pas inondé. Les affiégés toujours
attentifs à la fauffe attaque ne ſe ſont apperçûs du
progrès des travaux faits à la véritable que lorſque
ces travaux ont été avancés , &la Place n'a commencé
que le 3 au matin à tirer ſur la tranchée , à
I'ouverture de laqueleM de Brelau Officier dans
le Régiment des Uhlans &qui eft Volontaire dans
leGénie , a été bleſſé.
OCTOBRE. 1745. 159
Du Camp ſous Ath le 9 Octobre.
La nuit du 3 au4de ce mois on a débouché de
Ia parallele , à droite ſur la capitalede la demi-
June embraſſée par l'attaque , & à gauche ſur la
capitale du tenaillon droitde la demi-lune voiſine,
& l'on a formé deux branches de Zigzags ,
afindeménagerdes communications entre les bat
teries projetées. 2
La tranchée que le Comte de Chepi Marêchal
de Camp & M. du Pumbecque Brigadier avoient
montée le 3 avec les trois Bataillons du Régiment
d'Auvergne , une Compagnie de Grenadiers de ce
Régiment& une du Régiment de Rohan , fut relevée
le 4 par les Régimens de Montboiffier &
de Laval , & par trois Compagnies de Grenadiers
du Régiment de Picardie , ſous les ordres du
Comte de la Suze Maréchal de camp & du Duc
- d'Olonne Brigadier. Une batterie de Iz piéces de
canon établie du côté de la fauſſe attaque tira
pendant toute la journée ; on ajoûta quatre mor-
- tiers à cette batterie , & l'on pouſſa dans la nuit
fuivante les Zigzags juſqu'à 25 toiſes des demi-lunes.
Les le Marquis de Bouzels Maréchal de Camp ,
& le Comte de Vence Brigadier monterent,la
tranchée avec les trois Bataillons du Régiment de
Touraine & deux Compagnies deGrenadiers du
Régiment d'Auvergne. Les batteries deſtinées à
ruiner les défenſes du front de l'attaque ne commencerent
que ce jour là à tirer. Malgré le grand
feu que firent les Affiegés , on s'avança à ſappe
pleine ſur la droite & fur la gauche : on fit fur la
droite une demi-parallele à l'extremité des travaux
du jour précedent , avec un setour qui fut
160 MERCURE DE FRANCE.
porté à quatre toiſes de l'avant-foſſé du chemis
couvert de la demi - lune , & l'on s'approcha
par la ſappe de la gauche à dix toiſes de l'angle
ſaillant du chemin couvertdu tenaillon.
Les Régimens de Rohan , de Saintonge & de
Haynaut , & les Compagnies de Grenadiers des
Régimens de Montbonfier &de Lavalreleverent
le 6 la tranchée ſous les ordres du Marquis des.
Fem Marechal de Camp & du Comte de Laval
Brigadier.
Après avoir joint par une parallele les travaux
de la droite à ceux de la gauche , on commença
fur la droite les diſpoſitions pour la defcente du
foffé , & l'on fit fur la gauche une ſappe pleine
qui embraſſoit l'angle ſaillant du chemin couvert
du Tenaillon : en eleva en même tems un Cavalier
dont le feu pût chaſſer les ennemis de la placed'ar
mes rentrante de ce chemin couvert.
La tranchée fut montée lez par le Marquis d'Armentieres
, Maréchal de Camp , & par M. de
Richecourt Brigadier , avec les Régimens de la
Fare, Royal Corſe & de Nivernois , & les Compagnies
de Grenadiers des Régimens de Soiffonnois
, de Lowendalh & de Dauphiné.
On employa lanuit du 7 au 8 à perfectionner
un Pont de faſcines ſur l'avant-foffé : on achevale
couronnement de l'angle faillant du chemin couvert
du Tenaillon : les boyauxde la droite& de
lagauche furent joints , & l'on établit une nouvelle
batterie de mortiers . Cette nuit les bombes
mirent le feu à une maiſon , & l'incendie fut fi
conſidérable , qu'on battit la Generale & qu'on
fonna letocfindans la place.
Le après midi , le Marquis de Fiennes Maréchal
de Camp, & M. de Bombelles Brigadier ,
OCTOBRE. 1745. 161
étant de tranchée avec les trois Bataillons du Régiment
de Bettens , & les Compagnies de Grenadiers
des Régimens de Hainaut , de Lowendalh
& de Saintonge , le Comte de WurmbrandGouverneur
de la Ville , fit arborer le Drapeau
blanc , & la capitulation par laquelle en lui a
accordé les honneurs de la guerre avec deux piéces
de canon & un mortier , ayant été ſignée ,
quatre Compagnies de Grenadiers du Régiment
de Picardie ont pris poffeſſion de la Porte nommée
la Porte de Mons.
La Garniſon eſt ſortie le ir pour ſe rendre
en trois jours à Bruxelles . :
Les ennemis ayant fait paſſer le 2 àHallun
Corps de 4000 hommes , le Maréchal Comte de
Saxe a détaché vers Enghien avec 28 Eſcadrons le
Comte d'Eſtrées qui devoit ſe replier ſur le Marquis
de Clermont Gallerande , s'il y avoit lieu de
craindre que les troupes de l'en ou de l'autre des
ces Lieutenans Généraux fuffent attaquées. En cas
que leur jonction ſe fit le Marquis de Clermont
Gallerande devoit avoir 23000 hommes fous ſes
ordres.
Le Marêchal Comte de Saxe a retiré d'Oftende,
de Bruges , & de Gand neufBataillons qui campent
depuis le 3 ſous Dendermonde avec les Cara -
biniers&une Brigade de Cavalerie , & ce Corps
est commandé par le Vicomte du Chayla , LieutenantGeneral.
On a appris par des eſpions que les
ennemis renforçoient le Corps de troupes qui eſt à
Hall , & qu'ils y faifoient conduire de l'artillerie.
Le Duc de Cumberland ayant fait avancer le2
de ce mois à Hall un détachement de 4000 hommes
, l'a augmenté depuis juſqu'à 12000.
Dès que le Marêchal Comte de Saxe aété infor
méde ce mouvement des Alliés , il a pris toutes
162 MERCURE DE FRANCE.
lesprécautions néceſſaires pour s'oppoſer aux end
trepriſes que les ennemis pourroient former , &
il adétaché pluſieurs Corps de fon armée pour ſe
porter dans les endroits par leſquels ce détache.
ment pourroit vouloir s'avancer plus avant dans le
deſſein de fecourir la Ville d'Ath.
Le Détachement de l'armée des Alliés qui paroiffoit
, en ſe portant à Enghien , avoir pour
principal objet de couvrir lamarche de la garni
fon qui a défendu Oftende & qui eſt ſortie de
Monspourſe rendre à Bruxelles , s'eft avancé entre
Mons & Ath , mais ayant vu que cette derniéreVille
s'étoit rendue , & que les troupes qui en
avoient formé le fiege s'étoient étendues par leur
droite juſqu'à Chievres , ce détachement s'eft retiré
de l'autre côté de Mons .
EMPLOIS MILITAIRES
donnés par le Roi.
A Majefté a fait Brigadier de ſes armées , le
Régiment SMarquis deMontaynard,Colonel
d'Infanterie d'Agenois , & Aide-Maréchal géné
ral des Logis de l'armée d'Italie , que leMaréchal
de Maillebois avoit dépêché à S. M. pour lui don
ner avis de la victoire remportée le 7 Septem
bre dernier par les troupes du Roi jointes à celles
d'Eſpagne ſur celle du Roi de Sardaigne dansla
plaine de Baffigneno .
La Maiſon de Montaynard eftmarquée parmiles
plus illuſtres de la Province de Dauphiné par fon
ancienneté , par ſes grandes alliances & par fes
ſervices Militaires.
OCTOBRE 1745. 163
:
:
1
t
5
Le Gouvernement de Salces en Rouſſillon a
été donné au Comte de Coffé Maréchal de Camp ,
frere de M. le Duc de Briffac .
Le Comte de Marillebois Maréchal de Camp &
Maréchal général de l'armée d'Italie a été nommé
Inſpecteur d'Infanterie.
Le Gouvernement d'Ath a été donné au Marquisd'Armentieres.
Le Roi a accordé à M. de Moncrif Lecteur de
la Reine , & l'un des Quarante de l'Académie ,
Ies Entrées de la Chambre.
Le Sieur Le page , Courier de l'Univerſité , demeu
re rue des Noyers , porte les Theſes , Billets
d'invitatations aux Exercices , & fait les courſes
pour annoncer les mariages , les réceptions en
Charge , priſes d'habit & autres Cérémonies.
164 MERCURE DE FRANCE
LETTRES DUROI
A M. l'Archevêque de Farisi
MON
ON COUSIN , pendant que mes
troupes entroient dans Dendermonde , le Comte
deLOWENDAL preffoit la Ville d'Oftende;
migré la difficulté de l'accès de cette Place ,
in en a conduit le ſiege avec tant d'intelligence
&de capacité , que la garniſon , quoique forte
de quatre mille hommes , &continuellement ra
fraîchie par les ſecours que la Mer lui facilitoit , a
été obligée de capituler le vingt-trois de ce mois
après fix jours de tranchée ouverte , & de livrer
la Place dont elle eſt ſortie aujourd'hui avec tous
les honneurs de la Guerre. Cette importante conquête
m'affûre la poſſeſſion de tout ce qui reſtoit
àla Reine de Hongrie dans le Comté de Flan
dre , & prive l'Angleterre des avantages qu'elle
tiroit d'une communication directé avec les Pays-
Bas Autrichiens. Mais quelque glorieuſe qu'elle
foit pour mes armes, ce que j'y enviſage de plus
flateur eſt l'espérance qu'elle me donne que tant
⚫de ſuccès accumulés rameneront enfin les Puifſances
belligerantes à des vûës pacifiques qui ont
toujours été l'objet de mes deſirs . C'eſt pour demander
cette grace au Seigneur en lui marquant
ma reconnoiffance de toutes celles que j'ai reçûes
de lui pendant le cours de cette Campagne ,
queje vous fais cette Lettre,pour vous dire que
mon intention eſt que vous faſſiez chanter le Te
OCTOBRE 1745. 165
Deum dans l'Egliſe Métropolitaine & autres de
votre Diocèſe , avec les folemnités requiſes , ay
jour & à l'heure que le Grand-Maître ou le Maître
des Cérémonies yous dira de ma part , & que
yous y invitiez tous ceux qu'il conviendra d'y affifter.
Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait , mon
Cousin , en ſa ſainte &digne garde Ecrit au Camp
de Melis en Brabant le 27 Août 1745.
Signé , LOUIS,
Et plus bas , PHELY PEAUX.
LeTe Deum a été chanté le 3 Septembre , & il
y a eu des illumenations dans toute la Ville,
M。ON COUSIN immédiatement aprèsla
réduction de Tortone , le Duc de LA VIEUVILLE
, premier Lieutenant Général de l'ar
mée d'Eſpagne , détaché par mon Frere , Couſin
&Gendre l'infant DON PHILIPPE
avec quatre mille cinq cent Eſpagnols & douze
piéces de canons , s'eſt porté ſur Plaiſance. La
Ville a été emportée par efcalade en plein jour
le 9 de ce mois ; la Garnifon de la Citadelle
forte de plus de ſept cent hommes s'est rendue
a diſcrétion le douze , & les ennemis déconcertés
par un ſi prompt ſuccès ont abandonné les
Ville & Citadelle de Parme au pouvoir de mon
dit Frere , qui ſe trouve par-là en poſſeſſion d'une
partie des Etats qui lui ſont ſi légitimement dévolus
par les droits du ſang. Quoique mes troupes
n'ayent eu aucune part à ces dernieres conquêtes
, les intérêts de mes Alliés ne m'étant pas
moins chers que les miens propres , je me crois
66 MER CURE DE FRANCE.
obligé également d'en rendre à la divine Provi
dence les actions de graces qui lui en ſont dues,
& je vous écris cette Lettre , pour vous dire que
mon intention eft que vous faſſiez chanter leTe
Deum dans l'Egliſe Métropolitaine de ma bonne
Ville de Paris le jour que le Grand-Maître ou
le Maître des Cérémonies vous dira de ma part.
Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait , mon Cousin,
en ſa ſainte & digne garde. Ecrit à Verſaillesle
26 Septembre 1745. &c.
LeTe Deum a été chanté le4de ce mois, & il
Ja en des illuminations dans toute la Ville,
MON COUSIN , dans la fituation
où le Roi de Sardaigne ſe trouvoit après avoir
perdu Tortone, ſa principale reſſource pour fere
mer en même-tems les chemins du Piémont &
du Milanez conſiſtoit à foutenir Alexandrie. Ses
forces jointes à celles de la Reine de Hongrie ,
&placées fur le bas Tanaro , y formoient une
puillante barriére , mais un détachement de l'ar
méeEſpagnole ayant furpris la Ville de Pavie,
ce premier ſuccès fit juger au Comte de Schulem
bourg que le véritable objet de mon Frere , Coufin
& Gendre l'Infant DON PHILIPPE étoit
de ſe porter ſur Milan , & il ſe détermina en
conféquence à ſe ſéparer de l'armée Piémontoiſe ,
àpaſſer le Pô & à s'étendre dans le Paveſan. Mon
armée commandée par mon Coufin le Maréchal
DE MAILLEBOIS , jointe à celle d'Efpagne
ſous les ordres de mondit Frere, ayant faifi
lemoment de cette ſéparation ſe porta le vingtſept
du mois dernier avec une telle diligence fur
le bas Tanaro , qu'après avoir paffé cette Rivière
OCTOBRE. 1745. 169
àdifférens gués , & forcé les troupes qui les
défendoient , elle est tombée ſur le gros de l'ar
mée Piémontoite , qui a été difperſée & pourſui
vie juſques ſous le canon de Valence , après avoir
abandonné huit piéces de canon , perdu pluſieurs
étendarts , & laiſſe ſur le champ de bataille un
nombre conſidérable de morts &de priſonniers,
Un évenement accompagné de circonstances auſſi
heureuſes eſt dû à cet eſprit d'intelligence , de
fermeté& de conduite , que la divine Providen
ce répand ſur ceux qu'elle daigne protéger , &
ma premiere attention étant de lui en rendre les
actions- de graces qui lui font dues , je vous écris
cette Lettre pour vous dire que mon intention
eſt que vous faſſiez chanter le Te Deun. dans l'E
gliſe Métropolitaine & autres de votre Diocéſe ,
avec les ſolemnités requiſes , au jour &à l'heure
que le Grand-Maître ou le Maître des Cérémo
nies vous dira , & que vous invitiez tous ceux qu'il
conviendra d'y affifter. Sur ce , je prie Dieu qu'il
vous ait , mon Coufin en ſa ſainte&digne garde.
Ecrit à Fontainebleau le 6 Octobre
1745. &c.
,
Le Te Deum a étéchantéle 14 de ce mois, & il
y a eu des illuminations dans toute la Ville.
MON
COUSIN , de tout le Pays
que la Reine de Hongrie poſſédoit depuis la Dendre
juſqu'à la Mer, il ne lui reſtoit plus que la
ſeule Ville d'Ath, Le Marquis DE CLERMONT
GALLERANDE l'un de
mes Lieutenans Généraux en mes Armées , chargé
par mon Cousin le Maréchal Comte de SAXE
de faire le fiége de cette Place , a obligé la Gar
۱
2
1
168 MERCURE DE FRANCE.
niſon de capituler le hui: de ce mois , après cinq
joursde tranchée ouverte. Cette conquête en af
Turant à mes troupes des quartiers d'hyver abon.
dans & tranquilles augmente de plus en plus les
difficultés qu'auront mes ennemis à ſe ſoûtenir dans
le Brabant. Accoûtumé aux bienfaits que la divine
Providence ne ceffe de répandre ſur mon
Régne , je n'en ſuis que plus ſenſible aux nouvelles
marques de la protection qu'elle veut bien ac.
corder à la justice de mes armes , & dans les ſentimens
de la plus vive reconnoiſſance , je vous
écris cette Lettre pour vous dire que mon intention
étant que mes Peuples concourent avec
moi à lui rendre les actions de graces qui lui ſont
dûes , je déſire que vous faſſiez chanter le Te Deum
dans l'EgliſeMétropolitaine dema bonne Ville de
Paris &autres de votre Diocèſe,avec les ſolemnités
requiſes , au jour&à l'heure que le Grand-Maître
ou le Maître des Cérémonies vous dira de ma
part, & que vous y invitiez tous ceux qu'il con.
viendra d'y aſſiſter. Sur ce, je prie Dieu qu'il
vous ait , mon Cousin en ſa ſainte& digne gar
de. Ecrit à Fontainebleau le 11 Octobre 1745.&c.
Le Te Deum a été chanté le 18 de ce mois , & il
y a eu des illuminations dans toute la Ville,
NOUVELLES
OCTOBRE 1745. 169
**
**
NOUVELLES ETRANGERES
TURQUIE,
Na appris de Conſtantinople qu'Oſimal
ogli Pacha de Bagdadrequeste
contre la Porte ayant été fait prifonnier par un
détachement des troupes Ottomanes ſon Parti
s'étoit diffipé , & que ſa tête avoit été envoyée
au Grand- Seigneur qui a ordonné qu'on fit des
rejouiſſances publiques à cette occafion. Sa Hauteffe
pendant ces réjouiſſances a aſſiſté à pluſieurs
courſes de chevaux, & on a tiré en ſa préſence un
feu d'artifice fur le Boſphore. On affure que les
richeſſes d'Oſmal Ogli , leſquelles ont été confiquées
, montent à plus de fix millions de ſequins.
Le 2. Août dernier on annonça au peuple
parune décharge de l'artillerie de cette Capitale
la nouvelle de quelques avantages que les
Tartares ont remportés dans une incurſion qu'ils
ont faite en Perſe ; ils ſe ſont avancés du côté de
Bajazil & ſe ſont emparés de Makou , d'où on
dit qu'ils ont enlevé 18000 Eſclaves & 90000
têtes de Beſtiaux .
Thamas-Koulikan avoit écrit qu'il attendoit
les Turcs à Arpaxaű , mais il s'eſt retiré du côté
de Guentgé ,& les gens ſenſés de ce Pays appréhendent
que fa politique ne ſoit d'engager les
Turcs dans ce Pays de chicane où ils auront bien
de la peine à le ſuivre , & ſe trouveront expoſés
aux pieges qu'il aura occaſion de leur tendre,
H
170 MERCURE
DE FRANCE
,
ARMEES
DE PR USS E.
na appris du Camp devant Coſel du 6 du mois dernier que le pont de communica
tion que le General
Naflau
avoit ordonné de
conftruire
près de Rogau ayant été achevé le 29
du mois precedent
, & que les troupes Pruifiennes
avec lesquelles
par ordre de ce General M. de
Hautcharmois
avoit formé l'inveſtiſſement
de la
Ville de Cofel ayant fait leurs diſpoſitions
pour
atraquer cette Place , on commença
la nuit fui vante à y jetter das bombes.
2
Le lendemain
pendant
qu on amuſa les afſiegés
partrois fauffes attaques
la tranchée
fut ouverte
dans les environs
de Rogan ,& la garnifon ne
s'en apperçut
que le 31 à la pointe du jour.
La nuit du 31 au I Septembre
les ennemis ,
frent une fortie , mais ils furent repouffés ,M,
de Hautcharmois
ayant pris fi bien ſes meſures
que cette action necaufa aucune
interruption
aux
travaux
.
Lesbatteries
de mortiers
des alliégeans
tirerent
le 1 Septembre
avec une telle vivacité
qu'elles mirent
le feu dans la Ville enpluſieurs
endroits , &
elles y auroient
cauféencore un plus grand dome
mage fi un violent orage qui ſurvintn'eût obli géde diſcontinuer
de tirer.
On établit
une nouvelle
batterie
dans la nuit
du 1 au 2.La premiere
parallele
fut perfectionnée
;
on avança
confiderablement
la feconde
, & l'on
porta un boyau
de communication
juſqu'à
150
pas du glacis. Le feu ayant été mis le 4une
feconde
fois dans la Ville par les batteries
des
Pruffiens
il ne fut pas poffible à la garnifón de
P'éteindre
,& la plupart des maiſons des habitans furent
réduites
en cendres
,
OCTOBRE 1745 . 171
j
Les la garniſon battit la chamade & arbora
Je drapeau blanc,& les affiégeans ayant ceffé leur
feu , le Commandant de la Place envoya deux
Officiers à M. de Hautcharmois pour lui offrir de
ſe rendre ſi on vouloit accorder à la garniſon les
honneurs de la guerre.
Le General Naſſau à qui M. de Hautcharmois
donna part de la propoſitionde ce Commandant
ayanr répondu qu'il falloit que la garniſon fue
priſonniere de guerre , le Commandant après
quelques difficultés fit ſçavoir à M. de Hautcharmois
que n'étant pointdans une ſituation à pouvoir
ſe deffendre plus longtems , il acceptoit les
conditions qui lui étoient impoſées. Le ſoir un
détachement des troupes des affiégeans prit pofſeſſion
d'une porte de la Place , dont la garnifon
compoſée de 2500 hommes a exécuté la capitulation.
Le Roi de Pruſſe a encore un autre camp à
Dieskau dans lequel il y a 14 Régimens d'Infanterie,
trois de Dragons &dix-huit Escadrons de
Huffards,
Du Camp du Roi de Prufſſe à Sémoniiz le
15 Septembre.
Sur l'avis que 1500 Hongrois & Talpaſches
de l'armée commandée par le Prince Charles
de Lorraine avoient paffé la Metau , le Roi fit
attaquer par les Régimens de Lepel & de Blankenſée
ce Corps de troupes qui s'étoit retranché
fur une montagne fort eſcarpée. Les ennemis
ayant été chaffés de ce pofte on les pourſuivit ſi
vivement qu'ils regagnerent avec beaucoup de
précipitation le bord de la riviere,& ils per-
Hij
872 MERCURE DE FRANCE,
1
dirent 130 hommes dans leur retraite indépen
damment de ceux qui avoient été tués pendant
l'action , des priſonniers qu'on leur avoit faits &
des foldats qui ſe fout noyés en repaſſant la
Metau.
Le 8 un détachement de 12000 hommes de
l'armée de la Reine Hongrie fit une nouvelle
tentative pour s'emparer de la Ville de
Neustadt , mais le Major Tavvenzin s'y deffendit
avec tant de valeur que le General du
Moulin eût le tems de ſecourir ce poſte. CeGeneral
en y marchant rencontra dans un bois 3000
Pandoures qu'il mit en fuite & auxquels il enleva
deux piéces de canon. Il s'avança enfuite vers
le camp des troupes qui attaquoient Neustadt , &
les ayant chargées il les força , quoiqu'elles euffent
dix pieces de canon , de renoncer à leur entrepriſe.
Comme les ennemis ont coupé les canaux
qui conduiſoient de l'eau à Neustadt , & que d'ailleurs
ce poſte n'eſt point fortifié , le Roi a jugé
àpropos d'en faire démolir les murs & d'en re
tirer les troupes qui y étoient,
Du Camp du Roi de Pruſſe à Lepel le 20 du
mois dernier.
L'Armée ayant conſommé tous les fourages
des environs de Sémonitz ſe remit en mar
che le 18 pour venir occuper ce camp ci où elle
a en abondance tout ce qui lui eſt neceſſaire. Un
parti de 40 Huſſards de la garniſon de Glatz
commandé par M. de Beuſt Capitaine dans le
Régiment de Hallaſch a attaqué un détachement
des troupes de la Reine de Hongrie auquel il a
OCTOBRE . 1745 . 173
;
enlevé 60 chevaux , & il a fait priſonniers 36
Cuiraffiers & fix Huffards .
Les difficultés qui avoient ſuſpendu depuis plufieurs
mois les conferences pour l'échange des
priſonniers ayant enfin été levées , ces conferences
recommencerent le 16. Il eſt prouvé par
les états qui ont été dreſſés & dans leſquels font
marqués les noms & les furnoms des Officiers
& de tous les ſoldats Pruſſiens qui ont été pris
par les troupes de la Reine de Hongrie , que le
nombre de ces Officiers & de ces foldats ne monte
qu'a 5000 hommes. Celui des priſonniers faits ſur
les ennemis va à 24000 , en y comprenant la
garniſon de Cofel.
Le 30 du mois dernier Sa Majesté Pruſſienne a
remporté une Victoire des plus éclatantes ſur
l'armée commandée par le Prince Charles de
Lorraine, & les dépêches que le courier a apportées
contiennent le détail ſuivant . Le Roi ayant
été informé le 29 du mois dernier que l'armeé
ennemie s'avançoit vers Trautenaw , il réſolut de
faire le lendemain un mouvement afin de couvrir
les fours qu'il avoit dans ce pofte. Pendant
la nuit il eut avis que le Prince Charles de
Lorraine marchoit à lui , & auſſi-tôt il envoya
reconnoître les ennemis par quelques Eſcadrons
de Cavalerie &. de Huſſards , leſquels s'en étant
capprochés à la portée du cawon les chargerent.
Il diſpoſa en même tems ſes troupes en forme
de croiffant , par ce qu'il s'apperçût que ſon aile
droite prétoit le flanc à l'armée de la Reine de
Hongrie , & il porta en avant ſon aile gauche ,
contre laquelle l'artillerie du Prince Charles de
Lorraine commença à tirer. Le combat s'engagea
le 5 à 6 heures du matin , & l'aile gauche
des Pruffiens , dès qu'elle fut venue aux
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE. 1
mains avec la droite des ennemis , la renverſa
entierement , l'obligea de ſe retirer en défordre
derriere leur aile gauche. Celle-ci ſe préparant à
attaquer la droite des Pruffiens , laquelle n'étoit
pas encore en bataille , le Roi de Pruffe , pour
prévenir le deffein des ennemis , fit avancer 3
Bataillons de Grenadiers qui ſoutinrent pendant
une demie heure les efforts de la plus grande
partie des troupes de la Reine de Hongrie. La
valeur de ces Grenadiers donna le tems à l'aile
droite des Prufſiens de ſe former , & de décider
entierement le fort de bataille. A II heures du
matin les ennemis furent mis totalement en déroute
, & on les a pourſuivis pendant plus de 3
quarts de lieue. Ils voulurent tenir ferme auprès
du Village de Nimmerfaldt, mais le Régiment
de Borneftedt tomba fur cux avec tant de vivacité
qu'un grand nombre fut taillé en pieces ,
&que les Régimens de Damnitz & de Bareith
furent faits prifonniers. On a enlevé aux ennemis
30 pieces de canon avec pluſieurs drapeaux &
étendarts. Le détachement du Général Levvald &
le Régiment de Winterfeld n'ayant joint le Roi
de Pruffe qu'après la bataille , ce Prince les envoya
à la pourſuite du Prince Charles de Lorraine.
La perte des troupes de la Reine de Hongrie
monte à plus de 3000 hommes, fansyconprendre
les prifonniers , dont le nombre égale
celui des morts. Les Pruſſiens n'ont eu que 500
hommes tués & 1200 bleſſés. Entre les premiers ,
on regrette beaucoup le Prince Albert , frere de
La Reine de Pruffe. Les principaux Officiers
bleſſés font le Prince Ferdinand , le Général
Blanckenſée , les Colonels Blanckembourg &
Dhona , & le Comte de Schmettau. On affûre
que le Roi Pruffe n'avoit pas à cette bataille
OCTOBRE 1745. 175
donnée à Prandnitz près de Staudentz , plus de
25000 hommes , & que l'armée du Prince Charles
de Lorraine étoit extrêmement ſupérieure à
l'armée Pruſſienne.
ITALI E
N mande de Génes du 26 du mois dernier
nombre de Vaiſſeaux de guerre & de plufieurs
Galiottes à bombes avoit parû fur cette côte & qu'après avoir bordayé à la hauteur de ce
Port juſqu'au 20 elle s'étoit retirée pendant la
nuit fans qu'on ſçût la route qu'elle avoit priſe. On prétend néanmoins qu'elle a encore été vûc
depuis dans les environs de Porto-Venere , &
comme on craint qu'elle ne revienne , on continue
de prendre les précautions néceſſaires pour
mettre Génes à l'abri de toute infulte.
Les Commandans des Galeres dont les équipages
ont été renforcés ont reçû ordre d'aller à
l'abordage dès que les Galiottes à bombes s'approcheroient
, & de les enlever à quelque prix que ce fut. Le Gouvernement a fait auſſi divers
Reglemens de Police afin de prévenir le tumule & les autres inconveniens auxquels on pourroit pour
être expoſé ſi les ennemis tentoient un bombardement.
Au reſte il y a lieu de croire que s'ils font
inſtruits des diſpoſitions qui ont été faites ils re- nonceront à ce deſſein dont l'exécution feroit
fort dangereuſe pour eux , furtout dans une ſaiſon
où cette mer eſt fort orageuſe.
Le 19 & les deux jours ſuivans malgré la préfence
de leur Efcadre qui étoit à la vue de ce
Port , il y entra 5 Barques Napolitaines ſur lef-
Hiiij
176 MÉRCURE DE FRANCË.
!
i
"
quelles étoient 800 foldats Siciliens , quelques
pieces de canon & beaucoup de munitions de
guerre .
Les équipages de l'Infant Don Philippe font
arrivés auffi d'Antibes à bord de pluſieurs petits
Bâtimens.
Opérations de l'armée de l'Infant Don Phi
lippe du Camp de San-Giuliano du 8
Septembre.
Le Duc de la Viefville à la tête d'un Corps
*de 5000 hommes a marché à Plaiſance pour s'en
emparer. L'Infant ayant envoyé ordre au Marquis
de Mirepoix de retourner for le Haut-Tanaro ,
&de ſe rapprocher de Millefimo , ce Lieutenant
Général a fait attaquer les poſtes occupés par les
Piémontois entre Millefimo & Scofferia & dans
leſquels ils avoient diftribué environ 600 hommes.
Les Miquelets de ſon Corps de troupes foutenus
d'une Compagnie de Grenadiers & d'une de
* Volontaires ont emporté tous ces poſtes où les
ennemis ont eu 12 hommes de tués. On y a fait
pluſieurs prifonniers ,& le reſte des troupes qui
étoient dans ces divers poſtes s'eſt diſperſé. Le
Marquis de Mirepoix s'eſt rendu maître auſſi des
hauteurs de Scoſſeria .
Le Duc de la Viefville qui avoit formé l'atta
que de la Citadelle de Plaiſance , n'ayant point
voulu accorder la capitulation aux affiégés , la
-garnifon compoſée de 733 hommes parmi leſquels
il y a avoit 48 Officiers s'est rendue à diſcretion .
Aun- tôt que les troupes Autrichiennes qui étoient
dans la Ville & la Citadelle de Parme ont appris
cette nouvelle elles ſe ſont retirées avec la
OCTOBRE 1745. 177
E
plus grande précipitation dans le Mantouan , &
elles ont abandonné pendant la nuit du 14 au 15
le poſte de Piovera qu'on a fait occuper ſur le
champ. Les ennemis ont replié leur pont de Ri-
Varone , &le Comte de Schulembourg a rappro.
ché la droite de ſon armée de la gauche de
celle commandée par le Roi de Sardaigne lequel
a fait retrancher foncamp pour rendre ſa poſition
encore plus avantugeuſe qu'elle ne l'étoit par la
nature du terrain .
L'armée s'eſt miſe en marche le matin pour
aller de San-Giuliano à Caftel-nuovo de Scrivia ,
& le Duc de Modéne s'eſt avancé en même-tems
fur Voghera avec un Corps de 15000 hommes.
L'Infant a fait occuper la Citadelle de Parme , &
il a changé l'adminiſtration dans le Parmesan &
dans le Plaiſantin qui ſont actuellement rentrés
fous la domination du Roi d'Eſpagne.
Sur la nouvelle que 6 Bataillons du Corps de
troupes Piémontoiſes campé à Moller s'étoient
avancés à Nizza de la Paglia , M. d'Aremburu
Lieutenant Général des Eſpagnols fut envoyé avec
un détachement pour les obſerver. Ayant appris
qu'ils avoient formé l'attaque d'Acqui il ſecourut
ce poſte , & les ennemis ayant été repouffés ſe
retirerent en déſordre après avoir perdu environ
100 hommes .
Selon les avis reçûs de l'armée de l'Infant Don
Philippe un détachement des troupes commandées
par le Duc de Modene entra la nuit du 21
au 22 du mois dernier par un Aqueduc dans la
Ville de Pavie & il s'en rendit maître. La garniſon
confiftoit en 1000 Pandoures & Croates ,
dont 600 après s'être défendus pendant quelques
heures ont été faits prifonniers de guerre , & les
400 autresſe ſont enfermés dans le Château. On
Hy
零。
78 MERCURE DE FRANCE.
atrouvé dans la Ville 1500 foldats malades que
le Comte de Schulembourg y avoit fait tranſ
porter.
Du Camp de Rivarone le 19 Septembre.
Après la priſe de Tortone , & la conquête des
Duchés de Parmes & de Plaiſance , le principal
objet que l'Infant Don Philippe s'eft propoſé a
été de ſemettre en étatde faire le fiége d'Alexandrie.
On ne pouvoit entreprendre ce fiége , ſans
obliger les ennemis d'abandonner leur camp de
Monte Caftello , & les avantagesde leur pofition
étoient ſi décidés , qu'il auroit été témeraire de
penſer à l'exécution d'un tel projet , tant que
toutes les troupes de la Reinede Hongrie commandées
par le Comte de Schulembourg feroient
unies à cellesdu Roi de Sardaigne. Aina il falloit
chercher à les ſéparer , en attirant l'attention du
Comte de Schullembourg du côté du Milanez. La
furpriſe de Pavie , &les Ponts que l'Infant a fait
jerter ſur le Po , ayant operé la diviſion qu'on attendoit
, ce Prince a profité de l'occaſion pour
senter le paffage du Tanaro..
Le 26 de ce mois au commencement de la nuit
Tarméepartit de Caſtelnuovo , & marchant ſur fix
colonnes elle ſe rendit aux endroits d'où elle devoit
déboucher. La premiere colonne compoſée
d'une partie des troupes qui ſont ſous les ordres du
Duc de Modéne &du Comte de Gages ſe porta à
Ja Guzzaza. Elley fut jointe par la ſeconde co-
Tonne,qui confiftoit en trois Bataillons des GardesWallonnes
, un pareil nombre de Bataillons
deGrenadiers Provinciaux , un Bataillon des Grenadiers
Suifles , & les Brigades des Dragons de
OCTOBRE.
1745. 17 9
Flandre , de Pavie & de Friſe . M. de Seve Lieutenant
General des troupes Eſpagnoles , & le Marquis
Pignatelli Lieutenant General de celles de
Naples commandoient ces deux colonnes qui
avoient avec elles 12 piéces de canon , & qui placées
à la droite étoient destinées à paffer le Tanaro
aux gués reconnus vis-à-vis de Baffignana. Les
Brigades d'Infanterie des Gardes Eſpagnoles , de
Galice , de Savoye & d'Afrique , & celles de Cavalerie
du Prince des Afturies &de Seville , avec
huit piéces de canon , compofoient la troifiéme
colonne , commandée par M. d'Aremburu Lieutenant
General Eſpagnol. Le Marquis de Montal
Lieutenant General des troupesdu Roi de
France étoit à la tête de la quatriéme , formée
des Brigades de Poitou , de la Reine , de segur ,
de Royal Piedmont , de Soria& des Régiments
d'Arragon , de Meridia , d'Edeimbourg & de
Befler. Ce Lieutenant General avoit ordre , ainſi
que M d'Aremburu , de paſſer la riviere au-deſſous
du Village de Rivarone. La cinquiéme colonne
aux ordres du Marquis de Sennecterre , Lieutenant
General François, étoit compoſée de la Brigade
d'Infanterie d'Anjou & de celle de Dauphin
Cavalerie. Elle devoit faire une fauffe attaque
au Pont de Monte Caſtello , & fe rapprocher
de la colonne du Marquis de Montal , pour
la renforcer s'il étoit néceſſaire. Le Régiment de
Dragons Dauphin , celui de Dragons de Languedoc
, & l'Infanterie qui gardoit les Poſtes de communication
depuis Novi juſqu'à l'armée , formoient
la fixiéme colonne , que commandoit le
le Marquis de Grament , Maréchal de Camp.
Le deſtination de cette derniere colonne étoit de
prendre laPlace de celle du Marquis de Sennecter
re , en cas qu'il fut dans la neceſſité de joindre le
Y
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
:
5
Marquis de Montal. Chaque colonne avoit à fon
avantgarde des Grenadiers ſuivis de Travailleurs
armés. Toutes à l'exception des deux de la
droite , qui furent un peu retardées dans leur marches
, arriverent le 27 avant le jour aux lieux
qu'on leur avoit indiqués , & elles en déboucherent
au ſignal qui leur fut donné par des fufées tirées
du Château de Piovera . Les deux colonnes du
centre pafferent , les ſoldats ayant de l'eau juf
qu'à la ceinture , les deux gués au-deſſous de Rivarone
, & elles culbuterent 13 Compagnies do
Grenadiers , 3 Piquets & 4 Bataillons del'armée
du Roi de Sardaigne , qui gardoient ces gués , &
qui n'eurent que le tems de ſauver leurs Drapeaux ,
preſque toutes ces troupes ennemies ayant été taillées
en piéces, faites priſonnieres ,ou diſperſées. En
même tems les colonnes de la gauche firent au pont
deMonte Caſtello la fauſſe attaque projettée , &
tinrent en échec 13 Bataillons & 7 Efcadrons ,
qui n'oſant point ſe dégarnir , n'ont pointſecou
ru les troupes attaquées par les colonnes du centre.
Ces troupes ne faiſant plus qu'une foible réſiſtance
, & s'étant retirées fur le hautde la colline ,
M. d'Aremburu ſe porta fur la droite pour enveloper
le Village de Rivarone) , que les ennemis
abandonnerent precipitamment , & dans lequel
ils laifferent 5 pieces de canon. Six Bataillons
Piémontois qui foutenoient ce pofte prirentauffi
la fuite&fe rallierent derriere la Cavalerie, Pendant
la manoeuvre de M. d'Aremburu le Marquis
de Montal fit un mouvement , dans le deſſein
d'occuper les hauteurs qui commandoient le camp
de 13. Bataillons poſtés près du pont de MonteCaftello
, & M. de Chevert avec les Brigades de Segur
&d'Arragon s'avança pour attaquer ce camp. Lorf
OCTOBRE. 1745 . 181
que ces 13 Bataillons ſe virent tournés , ils ſe re
plierent par leur droite vers Alexandrie ; 7 ſe
jetterent dans cette Place , & les autres s'enfuirent
fous Valence. L'avance qu'ils avoient , & les
hauteurs dont ils étoient maîtres empêcherent la
colonne du Marquis de Montal de pouffer plus
loin ſes avantages. Dans le tems que les affaires
étoient en cet état à la gauche , les deux colonnes
de la droite , commandées par M. de Seve
&par le Marquis Pignatelli pafferent la riviere au
gué de Baffignana. Les ponts du Comte de Schu
Iembourg ſur le Po furent attaqués , & deux
Bataillons des troupes de la Reine de Hongrie ,
leſquels étoient en deça , furent contraints de
les repaffer . Après avoir coupé la tête de ces Ponts,
on établit des batteries à barbette , pour démonter
celles que les ennemis avoient de l'autre côté.
Cette opération ayant réuſſi la colonne de Cavalerie
foutenue par l'Infanterie de la droite ſe forma
au - delà du Village de Baffignana vis-à-vis la ligne
de Cavalerie des ennemis , qui faifoient ferme
pour favoriſer la retraite de leur Infanterie .
D'abord leur Cavalerie manoeuvra fort bien & ſe
replia en ordre , des pelotons de leurs Dragons
faiſant feu , à meſure que la Cavalerie Eſpagnole
& Françoiſe approchoit , mais les Carabiniers
Royaux d'Eſpagne , à la tête deſquels étoit M.
de Croix Marêchal de camp Eſpagnol , s'étant
abandonnés ſur ces troupes avec le reſte de la
Cavalerie , ils les enfoncerent , & les ferrerent
de ſi près, malgré les ravins , qu'e'les ne purent
plus ſe raller , & qu'elles furent pouffées juſques
fous le canon de Valence, où leur Infanterie étoit
en bataille En les pourſuivant , les Carabiniers
ont pris 2 Etendarts & 2 pieces de canon .
La foible reſiſtance qu'ont faite les ennemisa
182 MERCURE DE FRANCE.
été cauſe qu'ils n'ont eu que 300 hommes tués ou
bleffés. On leur a fait 1500 prifonniers , parmi
leſquels on compte M. de Guibert Lieutenant Ge
neral Piemontois , bleſſe dangereuſement , &
trente-cinq Officiers. Il n'y a eu du côté des
troupes Eſpagnoles & Françoiſes que vingt hom
mes tués , quarante bleſſes & trois foldats faits prifonniers.
Cette action a été conduite avec tout
fe fecret & la ſageſſe qu'on pouvoit défirer. Chacundes
Officiers Generaux qui commandoient les
diverſes colonne's , avoit reconnu dès le 26 le
point de fon attaque , & ils ſe ſont tous diftingués
par la précifion & par la vivacité de leurs
manoeuvres , Les troupes non ſeulement ont
montré une volonté & une ardeur inexprimables ,
mais ont obſervé la plus exacte diſcipline, &aucun
foldať ne s'eſt écarté pour piller le camp
des ennemis. Tous les Officiers ont paffé, ainſi que
les foldats , dans l'eaujuſqu'à la ceinture , afinde
donner l'exemple aux troupes. L'Infant s'eſt por
té partout avec la plus grande valeur : le Marê
chal de Maillebois s'eſt tenu au centre de la bataille
, juſqu'à ce que les colonnes ayent eu per
cé , & le Comte de Gages étoit à la droite.
Quand on a été maître des hauteurs , leMarèchal
de Maillebois a ſuivi M. d'Aremburu avec les
Grenadiers à Cheval des troupes d'Eſpagne & la
Brigade de Royal Piedmont , pour tomber furle
flanc droit des ennemis , s'ils avoient tenu ferme
contre la colonne de la droite qui les atta
quoit.
Les lettres d'Italie du r . de ce mois marquent
que l'Armée du Roi de Sardaigne , s'étant retirée
en grand déſordre ſous Valence après l'action du
27 du mois dernier , n'y étoit reftée que très peu
de tems , & qu'elle s'étoit portée le même jour
OCTOBRE 1745. 18
fous Cazal ; que le 30 les troupes Eſpagnoles &
Françoiſes avoient marché de Rivarone fur trois
colonnes pour s'avancer à Pezzetto , où elles font
campées ſur deux lignes , ayant la gauche appuyée
au Village de ce nom & la droite au Poà
une portée de canon de la Ville de Valence , &
que le mêmejour que l'armée de France&d'Eſpagne
a quitté le camp de Rivarone , l'Infant Don
Philippe avoit envoyé quatre Détachementspour
inveſtir la Ville d'Alexandrie. Les mêmes lettres
ajoûtent' que le Comte de Schulembourg avec les
troupesqu'il a pu ramener du Milanez , avoit rejoint
fous Cazal le Roi de Sardaigne , dans l'ar
méeduquel il y avoit beaucoup de déſertion.
La Haye le 7 Octobre.
M. l'Abbé de la Ville Miniſtre du Roi de France
auprès de la République de Holl. préſenta le 1. du
mois dernier aux Etats Géner.un Mémoire pour re
clamer les vaiſſeauxle Dauphin, l'Hercu'e & le Jaſon,
de la Compagnie des Indesétablie en France , lef
quelsontété pris par les Anglois & vendus à Batavia.
Ce mémoire porte que S. M.T. C. n'a pu
apprendre qu'avec une extrême ſurpriſe la conduite
tenue par le ſieur d'ImhoffGouverneur Ge
neral de Batavia , à l'égard de ces trois Vaiſſeaux,
en les ach tant pour le compte de la Compagnie
Hollandoiſe des Indes Orientales , & en les envoyant
enſuite en Europe ſous pavillon Hollandois
après avoir changé leurs noms ; que fi la guerre ,
dans laquelle le Roi de France ſe trouve engagé
avec la grande Bretagne , a pu autoriſer des VaiffeauxAnglois
às'en emparer,, il est évidentque
tout ce qui s'eft paffé par rapport à cette priſe ,
entre le feur d'Imhoff& le Commandant des
184 MERCURE DE FRANCE.
Vaiſſeaux qui l'ont faite , eſt abſolument contrai
te aux Traités d'alliance & de navigation qui
fubfiftent entre la France &laHollande ; que pour
s'en convaincre , il ſuffit de jetter les yeux fur
l'article XIII . du Traité conclu à Utrecht le ir
Avril 1713 , & fur l'article XI. du Traité figné
à Verſailes le 21 Decembre 1739 ; qu'il eft dit
dans l'un & dans l'autre , qu'il ne ſera pointdonné
retraite dans les Ports ou Havres reſpectifs à
ceux qui auront fait des priſes ſur les ſujets des.
M. T. C. ou de la Republique , & que s'ils font
forcés par la tempête ou par quelqu'autre raiſon ,
d'y entrer on les en fera fortir le plûtôt qu'il fera
poſſible ; que cette convention eſt ſi claire & fi
préciſe qu'on ne peut concevoir ſous quel prétex
te le Gouverneur de Batavia s'est déterminé , non
ſeulement à recevoir dans ce Port les Vaiffeaux
Anglois dont il s'agit & leurs priſes , mais encore
à favorifer les ennemis de la France , au point
de leur laiffer vendre ces priſes& de s'en rendre
lui-même l'adjudicataire ; qu'après une infraction
fi manifeſte des Traités , le ſieur d'Imhoffa
prétendu profiter de ces mêmes Traités , pourfaire
arriver fans danger en Hollande ces priſes ſous
des noms Hollandois & fous la protection du Pavillon
de la Republique; que les Etats Generaux
font trop équitables & trop éclairés pour ne point
ſentir toute l'irrégularité d'un pareil procédé &
les fuites qui pourroient en refulter ; que le Roi
de France attend de leur bonne foi , que la ſimpleexpoſition
du fait les engagera à procurer inceffament
la reſtitution des trois Vaiſſeaux réclamés
& de leurs cargaisons ; qu'il a d'autant
plus de droit de ſe prévaloir en cette occafion
de l'autorité des Traités , que de ſa part il a toujours
été extrêmement attentifà les faire obfer
OCTOBRE 1745
ver avec l'exactitude la plus ſcrupuleuſe , & à ne
point laiffer vendre dans les ports de fadomination
, ni les priſes faites ſur les ſujets de la Republique
, ni aucun de leurs effets ; qu'en mêmetems
que les ordres exécutés au nom de S. M.
T. C par l'Abbé de la Ville auprès des Etats Generaux
, ont été envoyés à ce Miniftre , la Compagnie
des Indes établie en France , a chargé
M. Saladin d'Oneix un de ſes Syndics , de ſerendre
ici pour ſolliciter de lapartde cette Compagnie
la promte& totale reſtitution qu'elle a droit d'efperer
de la justice des Etats Generaux ; que la confiance
de cette Compagnie eft fondée ſur la promeſſe
contenue dans l'article XLI. du Traité de
1739 , de réparer fans délai les contraventions
qui pourroient être commiſes contre ce Traité. М.
Saladin d'Oneix eſt arrivé ici de Paris il y a quel
ques jours , & il a deja eu pluſieurs conferences
fur le ſujet de ſa commiſſion avec quelques Députés
de l' ſſemblée des Etats Generaux. Le 30
du mois dernier , les Etats Generaux reçurent un
courier de M. Van-Hocy leur Ambaſſadeur auprès
du Roi T. C.
Trois mille hommes des troupes Angloiſes
, auſquelles S. M. B. a donné ordre de repaffer
dans la Grande Bretagne , s'étant embarqués
à Hellevoët Sluys à bord de 33 Bâtimens ,
ce convoi a mis à la voile pour l'Angleterre ſous
l'eſcorte d'un Vaiſſeau de guerre .
Un Pacquebot , ſur lequel étoit le Comte Mauri
ce deNaſſau qui doit commander le Corps de troupes
Auxiliaires que la Republique fournit au Roide
la Grande Bretagne a été attaqué par un Armateur
François , & il auroit couru riſque d'être pris s'il
n'avoit été dégagé par le Vaiſſeau de guerre Hollandois
l'Elizabeth , que commande le Capitaine
Boudaan.
486 MERCURE DE FRANCE
Il paroît par les lettres de Londres que le Pati
qui s'eſt déclaré dans le Royaume d'Ecolle enf
veur du Prince Edouard ſe fortifie de plus a
plus.
On 'a ſçupar lesmêmes lettres que M. Andrie
Miniſtre du Roi de Pruſſe auprès du Roi de
"Grande Bretagne , avoit déclaré aux Miniftres de
S. M. B. que S. M. Pruſſiene rejetteroit conftam
ment toutes les propofitions qui lui feroient faites
de conclure une paix particuliere ; qu'elle n'entre
Foit jamais dans aucune négociation d'accommo
dementquede concert avec le Roi de France, &
quede plus elle ne ſigneroit aucun Traité dansle
quel elle ne trouvât unejuſte ſatisfaction pourle
paffe,&unefûreté fuffifante pour l'avenir.
On a appris du 15 du mois dernier que M. l'Ab
bé de la Ville chargé des affaires du Roi de France
auprèsde laRépublique de Hollande remit le
l'Aſſemblée des Etats Géneraux un Mémoire qui
porte que toute l'Europe ſçait que depuis le commencement
des troublesdont elle est malheureu
ſement agitée , S. M. T. C. a constamment delire
de faire fucceder la paix aux calamités de la
guerre ; que la proſpérité des armes du Roi
de France n'a point alteré dans ſon coeur ces fentimens
de modération & ce zéle pour le bienpu
blic ; qu'en même- tems que S. M. T. C. eft dans
une ferme réſolution de fatisfaire à ce qu'elle doit
à la dignité de ſa Couronne & à l'intérêt de ſes
Alliés , elle est toujours également diſpoſée àſe
prêter de concert avec eux à unejuſte conciliation
; que c'eſt à cet objet qu'elle rapporte par
préférence toutes ſes démarches ; qu'étantmoins
OCTOBRE 1745 187
Couchée de la gloire des exploits militaires que
de celle de contribuer au rétabliſſement de las
tranquillité génerale , elle facrifiera volontiers
par amour pour ſes peuples & pour le repos de
'Europe les avantages qu'elle pourroit ſe promettre;
que les Etats Generaux n'ont jamais ceffé de
faire éclater les mêmes diſpoſitions pacifiques ;
que le parti qu'ils ont pris de ſecourir de toutes
Teurs forces les ennemis du Roi de Francen'a pas
empêché qu'ils ne témoignaſſent par les déclara
tions les plus préciſes le defir ſincere qu'ils avoient
devoir la bonne intelligence promtement& folidement
rétablie entre les Puiſſances belligerentes;
que dans la confiance que lesEtats Généraux per
fiftent dans ces ſentimens , le Roi T. C. a ordonné
à l'Abbé de la Ville de leur propoſer l'aſſemblée
d'unCongrès géneral commele moyen le plus na
turel&le plus ſimplede mettre fin aux horreurs de
la guerre; que dans ce Congrès on pourra difcuter
à découvert les prétentions& les droits de
chaque Puiffance , prendre les temperammens néceffairespour
s'accorder ſur les griefs réciproques,
fixer les pointsde la conciliation fur des principes
équitables & terminer des hostilités dont toute
la prudence humaine ne ſçauroit prévoir les
fuites ; qu'une propoſition auſſi convenable que
celle de S. M. T. C. eſt une preuve bien ſenſible
delapuretéde ſes intentions , & qu'elle doit être
acceptée ſans peine par toutes les Puiſſances qui
nevoudront point être accuſées par l'Univers en
tierde ne chercher qu'à multiplier & à perpetuer
les troubles ; qu'il faudroit ne pas connoître la
fageſſe& la droiture des Etats Generaux pour
douter de l'empreſſement avec lequel ils adopteront
un projet ſi conforme à leurs defirs , à l'inté
rêt de leur République ,& à celui de toutes les
Nations,
188 MERCURE DE FRANCE.
:
CeMémoire a été communiquépar les Etats Gi
neraux aux Miniſtres des Puifſances qui ſont d
guerre avee la France, & ces Miniſtres ont dépêck
àcette occafion pluſieurs couriers à leurs Couts.
Roide
La plus grande partie des 6000 hommes deftinés
à s'embarquer pour paffer en Angleterre étant
compoſée des Bataillons qui ont défendu Tournay
&quelques unes des autres places dont le
France s'eſt rendu maître dans les Pays Bas , M.
l'Abbé de la Ville a repréſenté aux Etats Géné
raux qu'il a été ftipulé par les capitulations accordées
à ces Bataillons qu'ils ne pourroient juſqu'au
1. Janvier 1747 faire aucune fonction militaire
dequelque nature que ce fut ; qu'ainſi S. M. T. C.
feroit en droit de regarder comrne une infraction
de ces Capitulations l'exécution du projet formé
par les Etats Généraux de faire marcher cestroupes
au ſecours de la Grande Bretagne ; que la
France & les Puiſſances ſes Alliées peuvent vouloir
attaquer les Etats de S. M. B. & qu'il
n'eſtpoint permis de leury oppoſer des troupesqui
ſe ſont engagées à ne point fertir contre elles ;
que d'ailleurs le paffage de ces troupes en Angleterre
fournit aux Anglois le moyen de laiffer un
plus grand nombre des leurs dans les Pays Bas;
que le Roi T. C. attend-donc de la fidélité des
Etats Generaux à remplir leurs engagemens qu'ils
ne voudront point y manquer au ppooiinntt devioler
ceux que leurs troupes ont contractés.
Les Etats Géneraux ont envoyé à leur Ambaffadeur
à la Cour de France un courier chargé
d'un Mémoire par lequel ils cherchent àjufti.ier
leur démarche en donnant aux termes delaCapitulation
de Tournay & de Dendermonde une
interprétation favorable à leurs intentions & il
paroît qu'il ne repondront poſitivement au Mémoite
preſentépar M. l'Abbé de la Ville fur cette afOCTOBRE
1745. 189
fairequ'après qu'ils auront reçû des nouvelles de
M. Van-Hoëy.
On affûre que les troupes Hollandoifes qui font
dans l'armée que commande le Grand Duc de Tofcane
ſe mettront inceſſamment en marche pour
aller prendre des quartiers d'hyver dans les Pays
Bas.
Leas du mois paſſé M.d'Ammon Miniſtre duRoi
de Prufſe eut audience des Etats Generaux & il
leur préſenta un Mémoire qui porte que le Roi ſon
maître attentifà tout ce qui peut perpetuer l'ancienne
liaiſon de ſa Maiſon & de la République
de Hollande , a cru qu'un des moyens les plus
propres pour rendre cette liaiſon durable étoit de
lever les difficultés qui depuis quelque tems ſont
furvenues , & de prevenir celles qui pourroient
furvenir dans la ſuite par rapport à la franchiſe des
effets que les ſujets de S. M. Pr. & ceux de cette
République tranſportent par les Etats reſpectifs
des deux Puiffances; que dans cette vûe le Roi de
Pruſſe a envoyé des pleins pouvoirs à M. d'Ammon
afin de terminer cette affaire par un Traité ; que
S. M. Pr. ſe flate que les Etats Géneraux regarderont
ſa démarche commeune nouvelle preuvedel'affection
particuliere qu'elle leur porte ,&que
pour y répondre ils nommeront inceſſamment des
Commiffaires avec lesquels M. d'Ammont puiſſe
entrer en négociation.
M. d'Ammont a informé en même-tems par ordre
du Roi de Prufſe les Etats Géneraux que c'étoit
ſans fondement qu'on publioit que S. M. Pr. étoit
fur le point de s'accommoder avec la Reine de
Hongrie , & ce Miniſtre a déclaré que le Roide
Pruffe étoit déterminé à n'écouter aucune propofuion
de paix que de concert avecle Roi T. C.
S. M. Pr . a chargé ſes Miniftres dans diver
ل
90 MERCURE
DE FRANCE
fes Cours de faire une ſemblable déclaration autr Miniſtres des Puinfances auprès deſquelles ils re
fident,
GRANDE
BRETAGN
F.
Pluſieurs
lettres d'Ecoffe affûrent qu'environ 10000 hommes parmi leſquels il y a plus de 300 perſonnes de la Nobleſſe avoientpris les armesen faveur de la Maiſon de Stuard ; que les habitans des Comtés de Lochell & de Glengarieſe prépa roient àſuivrecet exemple , & que ceux du Com té de Lochabert avoient rendus impraticables les défilés des montagnes voisines du Duché d'Ar
gyle. ) Les mêmes avis portent que le Prince Edouard qui a été jointpar le Lord Macdonell , leMar- quis de Tillebearn
, le Comte de Lochell & quel- ques autres Seigneurs , avoit donné au premier le commandement
de ſes troupes, fur les drapeaux &
les étendarts deſquels font ces mots Tandem Irium phant,& qu'il faiſoit lesdifpofitions
néceffaires pour former le fiege du fortGuillaume
...
Ces lettresajoûtent que des Vaiſſeaux étrangers ont débarqué à la vue du Château de Mengame de l'Artillerie & des munitions qui ont été condui tes au campde cePrince , & qu'ils ont enlevéti
vers Bâtimens chargés deproviſions. reçû avis depuis que deux Conipagnis du Régiment de Sinclair ayant été furpriſes parun Détachement
des troupes du Prince Edouard avoient été fort maltraitées. Le bruit vient de fe répandre que ce Prince avoit attaque le Corps de troupes,qui s'etoit affemblédans le camp deSter ling fous les ordres du Generale Cope & qu'illa
On a
voit mis en déroute
1
OCTOBRE. 1745. 198
Les nouvelles des progrès du Parti qui s'eſt de
claré pour la Maiſon de Stuard ont déterminé les
Seigneurs Regens à mander à M. Trevor Envoyé
du Roi auprès de la République de Hollande de
renouveller ſes inſtances pour le prompt embarquement
du Corps de troupes auxiliaires que les
Etats Géneraux ont promis de faire paffer dans la
Grande Bretagne .
Le Prince Edouard a fait diftribuer en Ecoſſe de.
puis la publication de ſon Manifeſte deux autres
Ecrits ſous les titres de Déclaration adreſſée à la
Nation Ecoffſoiſe & d'Acte pour l'établiſſement d'une
nouvelle forme de Régence.
Les meſures priſes par le Gouvernement pour
empêcher qu'on ne ſoit inftruit à Londres des avan
tages remportés par ce Prince font cauſe qu'on
ne reçoit que difficilement des relations circonf
tânciées de ſes ſuccès. Le bruit ſe répand qu'il
s'eſt emparé du Fort Guillaume , du Fort Auguſte
& du Château d'Athol , mais on n'a point encore
de confirmation de ces nouvelles , non plus que
de celle de l'action qu'on dit s'être paſſée entre
fes troupes & celles que commande le Géneral
Copé , & dans laquelle ſelon quelques lettres
1400 hommes de ces dernieres troupes ont été tués
& 1700 faits priſonniers. Ce qui pourroit faire
conjecturer que le Corps du Géneral Cope a eſſuyé
effectivement un echec confidérable , c'eſt qu'on
affûre que le Prince Edouard marche à Edim.
bourg. L'ordre que le Gouvernement a donné de
faire revenir dans la Grande Bretagne dix Batail
lons des troupes Angloiſes qui font à l'armée des
Alliés dans les Pays Bas , confirme auſſi que le
Parti de la Maiſon de Stuard eſt nombreux & en
état de ſe faire redouter. On prétend que leDuc
192 MERCURE
DE FRANCE .
d'Argyle a preſſfé inutilement ſes Vaſſaux de pren dre les armes pour ſe joindre aux troupes duGé, néral Cope , & qu'ils paroiſſent diſpoſés à ſe fou mettre à la Maiſon de leurs anciens Souverains. Les lettres d'Ecoffe marquentqueleMarquis de Tullibardine
à la tête d'un Détachement de 500 hommes des troupes du Prince Edouard s'eſt em. paré du Château de Blair appartenant au Duc d'A thol , & que les habitans de ce Duché paroiffent êtredans la réſolution de ſe joindre à ce Marquis ; qu'une compagnie qui avoit été levée depuispeu pour le ſervice du Roi a déſerté toute entiere& a paffé dans le camp du Prince Edouard dont les troupes groffiffent tous les jours par le grand nom- brede Montagnards qui ſe rendent auprès delui; que ce Prince étant entré dans la Ville de Perth il y a reçû le ſerment de fidélité du Duc de Perth & des Habitans , ainſi que du Lord Murrai& de pluſieurs Seigneurs &Gentilshommes des environs; que les vivres ſont en abondance dans ſon camp; que toutes ſes troupes font bien armées & qu'il a vingt piéces de campagne. On a appris enmême tems que le Géneral Cope étoit campé Cor
pyeroch & qu'il s'y retranchoit.
:
2
r
MARIAGE
OCTOBRE 1745. 193
MARIAGE ET MORT
des Pays Etrangers.
Er.dumois dernier ſe fit la célébration du ma-
Lade du Grand Duc & de la Grande Ducheffe
de Rumeen prefence de l'Impératrice , & la cérémonie
fut faite par l'Archevêque de Nowogrod.
Le Grand Duc ſe nomme Charles- Pierre Ulric
Duc de Holylein Gottorp . Il est né le 21 Février
1728 , & a été reconnu preſomptif héritier du
Trône de Ruffie le 18 Novembre 1742 ; i eft fils
de Charles - Frédéric Duc de Holſtein Gottorp
& d'Anne Petrowna mariée le 21 Mai 1725 , &
morte le 15 Mai 1728 , fille ainée du Czar Fierre
I. mort le 28 Janvier
1725 ,
& de Catherine
Alexio & na ſa deuxième femme mortele 17 Mai
1727.
Il eſt neveu d'Elizabeth Petrowna fille du
même Czar , née le 29 Décembre 1710 reconnue
Impératrice de Ruffie le 9 Decembre 1741 , &
couronnée le 13 Mai 142.
La Grande Ducheſſe ſe nomme Sophie-Auguste
Frederic d' Anbal:-Z rbft ; elle est née le 10 Mai
1729 & fille de Chrétien - Auguſte d'Anhalt-
Zerbit de Dornburg & de Jeanne-Elizabeth de
Holſtein Gottorp.
Voyez la céremonie de ce mariage dans la Gazette
de France fol . 513 , & les Généalogies des
Maiſons de Holſtein & d'Anhalt dans le volume 2
des,Souverains du monde fol . 227 & 256 , & les
Tables généalogiques d'Hubners de la derniere
Edition,
I
79
194 MERCURE DE FRANCE .
Le Prince Albert de Brunfwic Berern tué à la Ba
taille donnée à Prandnitz près Staudentz le 30 Septembre
dernier , &gagnée par le Roi de Frufſe ſur
le Prince Charlesde Lorraine, étoit né le 4 Mại
1725; il étoit frere d'Elizabeth- Chriſtine de Brunf
wicWolfenbutel née le 8 Novembre 175 , mariée
le 12 Juin 1733 avec Frederic alors Prince
Reyal& Electoral de Pruffe & de Brandebourg ,
aujourd'hui Roi de prufle.
Le Prince Albert étoit fils de Ferdinand Albert
de Brunſwic Duc de Wolfenbutel mort le 2
Septembre 1735 , & d'Antoinette - Aurelie de
Brunswic Blanckenburg .
Voyez pour la Généalogie de la Maiſon de
Brunfwic les Souverains du monde , vol. 2 fol.
100 , & les mêmes Tables généalogiques d'Hubners.
NAISSANCES , BRAAРТЕМЕ
ET MORTS.
:
L
E 26 Septembre dernier est née & lelende
main a été baptiſée Henriette-Marie de Chafte
net, fille de Jacques- Françoi de Chaſtenet Marquis
de Puyfegur , Comte de Cheſſi , Brigadier des armées
du Roi & Colonel du Régiment du Vexin ,
& de Dame Marguerite Maſſon mariés le 26
Juin 1742. M. le Marquis de Puyſegur eft fils
deM. le Maréchal de Puyſegur mort le 15 Août
dont la Généalogie ſera rapportée dans
le fuplément à l'Histoire des Grands Officiers de
la Couronne ci-deſſus annoncé,
1745 ,
1
OCTOBRE. 1745. 195
Le 14 Octobre est né & a été ondoyé un fils
du Mariage de Louis-Jules Barbon Mazarini Man
ćini Duc de Nivernois , Pair de France & Grand
d'Eſpagne Prince de Vergagne & du S. Empire ,
Brigadier des armées du Roi, & de Dame Helene-
Angelique Françoiſe Phelyppeaux de Ponchartrain
maris e 18 Decembre 730. La Maiſon de Mancini
eſt originaire d'Italie ; l'ancien nom des
Mancini étoit Lucci , & de ce nom qui en Italien
fignifie Brochets ils avoient tiré leurs armes .
i Lucia Romani , bora ditti Romani , portano due
Lucci , dit Gaugues de Gozze dans fon Traité des
armes parlantes . On voit dans le Livre dixiéme
de Guicciardin un Renz Mancini , parmi les Barons
Romains qui avoient reçu de l'argent du Roi
Louis XII pour faire la guerre au Pape Jules ſecond.
Paul Luci Mancini artiére-petit fils de ce
Renzo fonda l'Académie des Humoristes , qui
tinrent leurs affemblées à Rome dans fon Palais
& continuerent de même ſous Laurent ſon fils .
Ce dernier ayant épousé Hieronima Mazarini
foeur du Cardinal Mazarin , en eut pluſieurs enfans
, & entr'autres Philippe Duc de Nevers
Pere de M. le Duc de Nevers , & Ayeul de M.
le Duc de Nivernois ; Laure mariée à Louis Duc
de Mercoeur & de Vendôme ; Olimpe femme
d'Eugene-Maurice de Savoye Comte de Soiffons.
Marie ,
Ma
qui épouſa le Connétable Laurent Colonne
; Hortenſe , mariée à Armand-Charles de la
Porte , Duc de la Meilleraie , qui prit le nom
& les armes de Mazarin , & enfin Marie Anne
qui épouſa Marie Godefroi de la Tour d'Auvergne
,Duc de Bouillon . Meſſieurs Mancini joignent
à leur nom & à leurs armes , le nom & les armes
de Mazarini , pour fatisfaire au Testament
du Cardinal Mazarin.
,
I ij
796 MERCURE DE FRANCE.
Pour la Maiſon de Phelyppeaux , il fuffira de
dire ici qu'elle a produit onze Sécretaires d'Etat
y compris Louis Phelyppeaux Comte de Ponchat
train mort Chancelier deFrance Ayeul de M.le
Comte de Maurepas , aujourd'hui Minntre & Se
cretaire d'Etat, & de Madame la Ducheffe de
Nivernois , & qu'elle eſt alliée aux plus grandes
Maiſons du Royaume.
Le 10 Septembre Jacques-Philippe Thibert des
du Martrais,Préſident dela premiere des Enquêtes
du Parlementde Paris , ymourut fans laiſſer d'enfans
de Dame Anne-Louise Maffon qu'il avoit
épousée depuis peu , deuxième fille de François
GafpardMafion , Préſident de la premiere des En
quêtes ( charge qu'il avoit cédée à fon Gendre)
&deDame Marie- Marguerite. Chevalier. Il étoit
fils unique de Jacques-Ennemond-Thibert des
Martrais , Secretaire du Roi & avant Receveur
des Confignations du Conseil & du Parlement,
mort le 1 Septembre 1734 & de Dame Marie-
Jeanne le Maire de Montlevaut ſa ſeconde femme,
M.Thibert le pere avoit épousé en premieres neces
DameMarguerite- Magdeleine de la Grange Tria
non morte le 15 Novembre 1716 , & de ce ma
riage il ne reſte auſſi qu'une fille nommée Marie-
Magdele ne Thibert des Martrais mariée 10.
Alexandre - Jacques Briçonnet Maître
des Requêtes , mort étant nommé à l'Intendance
de Montauban , 20. en 1742 avec Henri-
Claude de Harcourt Beuvron dit le Comte de
Harcourt à préſent Maréchal de Camp.
avec
Le 14 Dame Angélique - Charlotte Defimaretz
veuve depuis le 19 Janvier 1742 de Charles-
Henri Maſlon, Seigneur de Bercy , de Conflans
OCTOBRE 1745. 197
& de Charenton , Conſeiller d'Etat ordinaire , &
avant Maître des Requêtes & Intendant des Finances
, avec lequel elle avoit été mariée le 22
Septembre 1705 , mourut à Paris âgée de 68 ans ,
laiſfant de fon mariage Nicolas Charles Maflon
Seigneur de Bercy & de Conflans , reçû Conſeiller
au Parlement de Paris en 1724 , Maitre
des Requêtes le 30 Mars 1735 , nommé pour
préſider au Grand- Conſeil pour l'année 1740 ,
marié le 28 Octobre 1734 avec Dame Marie-
Angelique-Françoiſe Taſchereau de Baudry dont
il a des enfans. Madame de Bercy qui donne
lieu à cet article étoit ſoeur de M. le Maréchal de
Maillebois , & fille de Nicolas Deſmaretz Marquis
de Maillebois Miniſtre d'Etat , Contrôleur
Général des Finances , Commandeur & Grand
Tréſorier des Ordres du Roi mort le 4 Mai 1725 ,
& de Dame Magdeleine Bechameil morte le 14
Juin 1725. Voyez pour la Généalogie des Defmaretz
le vol . de l'Histoire des Grands Officiers
de la Couronne , en attendant le fuplément à
cette Hiftoire dans lequel elle ſera rapportée
en entier , & pour celle de Maſlon-Bercy elle fera
déduite auſſi dans l'Histoire des Maîtres des Requêtes
à laquelle on travaille actuellement.
Le 20 Amedée-Victor Joſeph Paris de Mont
martel mourut à Paris âgé de 18 à 19 ans fans
avoir été marié , il étoit fils unique de Jean
Paris de Montmartel Seigneur de Brunoy
Villers
,
la Motte , Glanville , les Dureaux ,
& du Marquiſat de Toucy & c. Conſeiller du Roi
en ſes Conſeils & Garde de fon Tréfor Roval ,
& de Dame Antoinette -Juſtine Paris ſa premiere
femme & ſa niéce , avec laquelle il avoit été
marié avec diſpenſe le 10 Octobre 1724 &
Linj
198 MERCURE DE FRANCE.
morte le 14 Fevrier 1739 âgée de 26 ans & de
mi. Mrs. Paris portent pour armes d'or à une
faile d'azur chargée d'une pomme d'or la tige en
haut.
Le 26 Louis- François d'Aubigné de Tızny, Paron
de Ceranffon & de Laſſay , dit le Comte d'Aubigné
, Lieutenant Général des armées du Roi ,
Directeur Général de l'Infanterie , Gouverneur
des ille & Château de Saumur , du Païs Saumurois
& du Haut- Anjou , mourut à Paris âgé de
60 ans . Il ſervit d'abord en qualité de Moufquetaire
, fut enſuite Colonel d'un nouveau Régiment
d'infanterie en 1702 , puis du Régiment Royal
en 1704; il ſe diftingua le 11 Septembre 1709
à la Bataille de Malplaquet à la tête de ce Ré
giment qui chargea juſqu'à onze fois l'armée ennemie
, oc s'étant jetté un des premiers a l'atta
que d'un retranchement , il y reçut un coup de
fufil dans la cuifle ; il fut fait Brigadier d'armée
en 1710 , Inſpecteur Général d'Infanterie en
1711 , Gouverneur & Lieutenant Général des
Ville , Fortereffe & Senechauffée de Saumur &
du Saumurois &du Haut-Anjou en 711 , Maréchal
de Camp le 1 Fevrier 1719 , LieutenantGénéral
des armées du Roi le 1 Août 1734 , &
Directeur Général de l'Infanterie. Il étoit fils de
Louis d'Aubigné Chevalier Seigneur & Baron de
Tigny & de Dame Elifabeth Petit de la Guierche
; il avoit été marié en 1713 avec Dame Her
riette-Marguerite le Breton de Villandry morte
le 13 Avril 1721 , duquel mariage il laiffe Louis-
Henti d'Aubigné de Tigny dit le Conte
d'Aubigné , Colonel du Régiment de la Marine
en 177 , marié en 1744 avec Marie Cecille de
Bouffles de Remiancourt, & Baltazar-Urbain d' Aubigné
, dit le Chevalier d'Aubigné, Voyez pour la
OCTOBRE 1745. 199
Généalogie de cette Maiſon l'une des plus anciennes
de la Province d'Anjou l'Histoire des
Grands Officiers de la Couronne. Vol 2. fol . 446.
Le 29 Dame Marie-Angelique d' Aix de la Cbaiſe
veuve depuis le 24 Avril 1736 d'Hiacinthe Louis
de Pellevé Comte de Flers , Baron de Larchant
dit le Marquis de Pellevé , ci- devant Gouverneur
du Chateau de Meudon & Capitaine Lieutenant
des Gendarmes de Berry , avec lequel elle avoit
été mariée le ; Juillet 17.4 , mourut à Paris fans
laiffer d'enfans . Elle étoit fille d'Antoine d'Aix
Comte de la Chaiſe Capitaine des Gardes de la
porte du Roi , & de Dame Françoiſe Nicole du
Gué. Pour la Généalogie de Pellevé ancienne
Nobleſſe de Normandie & dont les biens font
pallés à la famille de Meſſieurs de la Motte du
nom d'Angot par la mort du feu Marquis de
Pellevé , voyez le vol. z de l'Hiſtore des grands
Officiers de la Couronne fol . 76.
Le. .. Octobre N... de Creil Soify dit ! Comte
de Creal , Mestre de Camp Lieutenant du Régi
ment de Dragons du Roi depuis le mois de revrier
1744 & avant Sous- Lieutenant de la Compagnie
des Grenadiers de la Maiſon du Roi , mourut
dans la trentiéme année de ſon âge & fans
être marié. Il étoit fils unique de Jean-François
de Creil Seigneur de Soifi , Marquis de Nancré ,
dit le Marquis de Creil , Lieutenant Général des
armées du Roi en 1733 Grand Croix de l'Ordre
Militaire de S. Louis en 143 , & Gouverneur
de Thionville depuis 1744 , & avant Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des crenadiers de
la Maiſon du Roi du 17 septembre 1730 , &de
Dame Emilie de Mailly du Breuil.
200 MERCURE DE FRANCE.
Le 2 Jean-Marie-François du Parc Marquis à
Locmaria, dans l'Evêché de Treguier & du Guer
tand dans la Paroiſſe du Plovegat en Baffe-Breta
, gne , mourut à Paris âgé d'environ 37 ans fans
avoir été marié ; il étoit fils unique de Louis-Fançois
du Parc Marquis de Locmaria , Lieutenant
Général des armées du Roi, &Commandant dans
les trois Évêchés , mort le 4 Octobre 1709 , & de
Dame Angélique de Larlan de Kerkadio de
Rochefort morte le 3 Mai 1736 , étant alors remariée
avec Henri-François de Lambert Marqu's de
S, Bris Lieutenant Général des Armées du Roi , &
Gouverneur de la Ville d'Auxerre.
Le nom du Parc eſt marqué entre les anciens
Nobles de la Province de Bretagne par ſes alliances
&par ſes ſervices Militaires , & ſes armes font
d'argent àtroisjumelles de queules.
Le 3 Dame Marie-Marguerite Chevalier veu
ve de Jean-Antoine Ranchin Conſeiller du Roi
en fes Confeils , Secretaire ordinaire du Conſeil
d'Etat,Direction & Finances avec lequel elle avoit
été mariée le 17 Decembre 1691 , mourut à Paris
âgée de 73ians, ayant eu de fon mariage Louiſe-
Marguerite Ranchin reſtée fille unique , mariée le
26 Juin 1713 avecAdolphe-Charles de Romillé
Marquis de la Chenelaye Gouverneur de Fougeres,
Colonel d'un Régiment d'Infanterie de ſon nom ,
depuis Brigadier d'Armée , & morte le 18 Novembre
1727 , laiſſant pour fille unique Marguerite
de Romillé la Chenelaye , mariée le II Mai
1728 avec Michel-Charles-Dorothée de Roncherolles
, Comte du Pont S. Pierre d'une des plus
grandes Maiſons de Normandie , Madame Ranchin
qui vient de mourir étoit fooeur deM. le Prea
fident Chevalier, Preſident honoraire de la deu
OCTOBRE. 1745. 201
xiéme Chambre des Requêtes du Palais , & fille
de Louis Chevalier Seigneur de S. Hilaire , de
Moëvre , de Montigni & de Bagnolet , Secretairedu
Roi , l'un des Fermiers Generaux de S.M.
& Receveur General des Finances de Mets , more
le4Janvier 1715 , & de Dame Marguerite-Etienne
d'Augny morte le 5 Janvier 1736. Cette fa
mille de Chevalier eſt originaire de la Ville de
Reims & marquée entre les premieres .
,
mou-
Le 4 Charles-Paul Payen Maître Honoraire le
la Chambre des Comptes de Paris , Office auquel
il fut reçu le 7 Juin 1704 , & avant GrandMaî
tre des faux Forêts de l'ifle de France
rut à Paris âgé de 70 ans , laiſſant de Dame Marie-
Anne le Jariel de Forges avec laquelle il
avoit été marié le 19 Fevrier 1706 , Charlotte-
Marie-Jeanne Payen mariée en 1728 avec Claude-
Michel le Roi Seigneur du Colombier & de Sanguin
, Maître Ordinaire de la Chambre des Comp
tes de Paris ,& Edmée Payen mariée le 25 Octobre
1741 , avec Claude- Mathurin Portail Seigneur
de Freſneau auſſi depuis Maître des Comptes. IL
étoit frere de Mathieu Payen de Montmort Chanoine
de l'Egliſe de Notre-Dame de Paris depuis
1706. & fils de Nicelas Payen Scigacur de 3.
Germain , & en partie d'Annet Premier Préſident
& Lieutenant général du Baillage & Siége Prefidial
de Meaux & de Dame Marie - Hélene le
Feron .
Le 16 Dame Antoinette Errault veuve enpremieres
noces de Pierre de Maffeilles Chevalier
Seigneur de Milon & en ſecondes de Charles-Eraf
me I eſtu Chevalier Seigeur de Pierre-Baffe , na
202 MERCURE DE FRANCE
tive de la Ville d'Angers , mourut à Paris âgée
54 ans : le Nom de Maſſeilles est d'une bot
nobleſſe d'Anjou & Meſſieurs de Pierre-Baffe
les cadets de Meſſieurs de Balincourt Testu de
eſt M. le Marquis de Balincourt Lieutenant G
néral des Armées du Roi,
TABLE.
CES Fugitives en vers & en profe . Suite
'Hiſtoire Univerſelle. Paragraphe I I. Prodes
Mufulmans
Empire de Conftantinople
mple de l'Amour
38
16
de la Séance de l'Académie des Sciences au
Avril , Mémoire de M. l'Abbé Nollet &c. 19
fur deux rimes
37
du Conte Turc .
39
re des deux Danſeuſes Circaſſiennes
55
nge & la Planche , Fable 63
Cau à Made de **.
65
médien , Préface 68
elles Littéraires , des Beaux Arts. Lettres
la Coſmographie , Extrait 78
re du Théatre François , Extrait 80
des peines des ſecondes nôces , Extrait 88
ze et urdi & la Folie du jour
93
ines à feu par M. de Genffane 94
blée publique de l'Académie des Belles Lets
de Montauban
97
é de la Peſte
98
l'Anatomie en Tableaux imprimés 99
ipes nouvelles
102
e à l'Auteur du Mercure
108
des Logogryphes de Septembre Ibid
nes & Logogryphes 109
elles de Smyrne 112
e à M. de la Bruere par M. Brallet
117
ion de la fête donnée au Roi par la Ville 1.8
Banquet Royalde Louis XIV. à l'Hôtelde V
en 1687
Chanfon notée
Vers à M. Oudri Peintre du Roi-
Les Pies , Fable allégorique
Prix propoſé par l'Académe de Berlin
Spectacles , Extrait des Fêtes de Polymnie
Journal de la Cour , de Paris &c .
Opérations de l'armée de Flandre
Emplois Militaires donnés par le Roi Lettres du Roi à M. l'Archevêque de Paris
Nouvelles Etrangeres , Turquie
Armées de Pruffe
Italie
La Haye
Grande Bretagne
:
Mariage & Mort des Pays étrangers
Naiſiances , Baptême & Morts La Chanfon dotée doit regarder la page
MAY 25 1921
De l'Imprimerie
de ROBUSTEL
,
laCalendre près le Palais , 1745
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