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1745, 03-05
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS
1745 .
GIT
UT
SPARG PARCA
?
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques.
Chés La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcence du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilege du Roi,
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARI
335949
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
190
No
A VIS.
Ous changeons l'ADRESSE générale
du Mercure , qui fera dorefnavant.
à M. DE CLEVES D'ARNICOURT
rue du Champ-Fleuri dans la Maiſon de M.
Lourdet Gorrecteur des Comptes au premier
tage fur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien. Nous
prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir
le port , pour nous épargner le déplaifir
de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deffus
indiquee ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions. -
Ainfi il faudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ-Fleuri , pour ren
dre à M. de la Bruere,
PRIX XXX. SOLS,
MERCURE
De
France,
DEDIÉ
AU ROX.
Mars 1745
Pieces
Fugitives ,
TantenVers qu'enProse.
La Maifon ,Et l'Architecte ..
FABLE.
Un homme unjou
unyour
1
Maison
bâtit une
, ༡
Quiditbâtir, ditmettre laraison
Alaplus dangereuse épreuve,
Etquidithomme, ditaussi
Chose bienfolle, Dieu merci.
4 MERCURE
DE FRANCE
,
Mon Bâtiffeur en eft la preuve.
Chaque jour un projet nouveau
Venoit lui troubler le cerveau,
Il démolit , il abbat , il relève ,
*
Du quarré fait un rond , met le rond en quarré ,
Enfin l'édifice s'acheve ,
Sans qu'il ait pu le tourner à fon gré ;
Qu'y manque t-il ? rien qu'il ait défiré ',
Mais feulement ce qu'il défire,
C'en eft affés pour trouver à red.re {}
A chaque point , & ne jouir de rien .
L'efpoir du mieux eft l'ennemi du bien.
H
A SILVIE.
Eureux , heureux qui libre de tendreffe
D'un fol amour, nè nourrit point fon coeur !
Heureux cent fois celui dont le bonheur
Ne dépend pas des feux d'une Maîtreffe A M
Indifferent , fans foucis , fans défirs ,
Il voit couler fe's jours dans les plaifirs.
Le tendre amour lui femble une chimere;
Il rit de lui comme de fon myftere.
Heureux encor qui change chaque jour !
Ainfi jadis j'ofai braver l'amour ,
Du Dieu charmant j'ignorois la magie ;
Il m'inftruifit en me montrant Silvie.
Par M. Gaillen ,
MARS. 1745 .
REPONSE de l'Anonyme à l'Ecrit du
R. P. Texte Dominicain , infere dans le
Mercure de Juillet 1744. p. 1504.
L faut avouer que j'ai du bonheur vis- àvis
du R.P. Texte, Dominicain. Ma petite
Lettre inferée dans le Mercure de Janvier
1743 , m'a attiré dans celui de Juillet 1744
une réponse de ce Reverend Pere , laquelle
a près de 17 pages , ' datée du 1. Avril précédent.
Nardi parvus onyx eliciet cadum.
(
Le P. Texte en méditant fa réponſe pen
dant plus d'une année , a fans doute fait de
profondes réflexions fur mon petit Ecrit :
il eft furprenant après cela que fa fécondité
ne lui ait pas pu fournir de nouvelles raiſons
pour la défenfe de fon fentiment : ce font de
pures répétitions , & s'il y a quelque chofe
de nouveau , ce ne font que des louanges
déplacées de quelques Dominicains ; je dis
déplacées , car eft- il poffible que le P. T. ne
fente pas que comme les louanges qu'on fe
donne à foi -même , à fa famille , & à fes pafont
toujours ridicules , & qu'elles ne rens ,
A j
ME RCURE DE FRANCE.
Ceux qui péchent contre cette Regle deviennent
en peu de temps la fable du Public
& la refource des Beurrieres.
Mais que fais-je ? J'agis comme fi le R. P.
Texte étoit capable de changer fur cet article
, & cela eft-il croyable
, quand on le
voit encore recourir à des Profeffions tacites
ou clandeftines
, inouies jufqu'ici dans l'Ordre
de S. Dominique
, pour fe préparer
d'avance une réponſe telle quelle , au fujet
dn prétendu Dominicaniſme
de Hennuyer, malgré les démonftrations
réiterées d'un
Aggreffeur
, qui quoiqu'il l'ait déja terraffé
par des raifons fans replique , eft bien en
état par les nouvelles
découvertes
qu'il a faites , de le réduire pour toujours
au filence
?
Et moi , je m'obftine au contraire à croire
que le P. Texte n'eſt pas tout-à-fait defefperé.
Il en peut encore revenir. Il peut ouvrir
les yeux ; il a de la lecture , de la pieté.
Je me perfuade qu'enfin il me rendra juftice
, & en attendant , le Public & les Con- .
freres me la rendront pour lui.
Mais venons au point principal de la
difpute qui eft entre ce Pere & moi. Il
s'agit d'une certaine Médaille , laquelle a été
rapportée par Mezeray au fujet d'un Voeu
par Philippe de Valois , lequel Vou eſt déterminé
par cette Médaille à l'an 1329 ; il
MARS. 1745 .
eft certain ; que Mezeray a copié cette Médaille
& ben d'autres de l'Ouvrage d'un
nommé Debic , intitulé la France Metalli
que , & je ne vois pas que le R. P. T. fe foit
encore avifé de nier ce fait évident.
Maintenant de quoi eft-il queftion ? D'une
chofe fort fimple , fçavoir fi cette Médaille
eft de l'invention de Debic , Ou fi
elle a été vraiment frappée & fabriquée
du temps de Philippe de Valois. Le P. T.
s'eft mis dans l'efprit qu'il ne pouvoit défendre
fa caufe qu'en foutenant que la Médaille
eft authentique , & qu'elle eft du xiv .
fiecle , & il l'a foutenu . Pour agir dans les
régles il eût fallu commencer par produire,
la Médaille en original , & citer que que
Cabinet , où elle fe trouve actuellement.
Voilà comme on procede , même quand il
s'agit des Médailles Romaines & Impériales
( à moins que ce ne foit des pieces
communes & indubitables pour l'ancienneté.
) Et la raifon de cette conduite eft que
l'on trouve fouvent dans des Livres célebres
& même dans des Cabinets de Curieux des
Médailles fauffes ou falfifiées , & fans aller
plus loin ne révoque- t-on pas en doute plufieurs
des Médailles produites par Goltzius ?
Et dernierement n'a- t-on pas vû dans les
Mercures des remarques fur une fameufe
Médaille qui avoit embarraflé tous les Sça-
A v
10 MERCURE DE FRANCE
vans ; & qui enfin s'eft trouvée fauffe , à
telles enfeignes que l'on dit que feu M.l'Abbé
de Rothelin l'a fait rompre en deux , afin
que perfonne n'y fut plus trompé ? Enfin
M. de Valois de l'Académie des Belles-
Lettres ne travaille - t-il pas depuis longtems
à donner une lifte des Médailles faul
fes qui fe font gliffées dans les Recueils &
dans les Catalogues ?
Mais le P. Texte ne s'embarraſſe pas de
tout cela ; il trouve la gravure d'une prétendue
Médaille dans Mezeray : cela lui fuffit ;
mais elle n'a pas même été frappée , & elle
n'exiſte que fur du papier dans Debic &
dans Mezeray fon Copifte. N'importe , le
P. T. a interêt qu'elle foit vraie , & elle
Peft à fon égard.
Moi qui ai affaire dans cette occafion à
un adverfaire redoutable , je. fuis obligé de
le ferrer de près , & de le combattre pied
à pied.
Je pofe donc deux faits comme conftans
& indubitables , & je ne crains point d'en
être démenti à la face du Monde Littevaire.
10. Que la Médaille en queftion n'a point
été faite au xiv. fiécle , mais imaginée au
XVII par Debic que Mezeray qui l'a copiće
, ainfi que plufieurs autres du Recueil
de ce Chalcographe , a été blâmé de toute
MARS. 1745.
1,1

la République des Lettres pour avoir fait
ufage de ces pieces vifiblement recentes &
fans autorité.
Les Médailles font un des principaux objets
de l'Académie Royale des Belles- Lettres ;
qu'on demande à qui l'on voudra de ceux
qui la compofent s'ils croyent ces Médailles
de Debic véritablement anciennes ; &
s'il y en a un feul d'entr'eux qui y ajoûte
foi, je perds ma caufe , & paye telle amende
que le P. Texte me demandera.
Mais examinons la Médaille en fa gravûre
dans Debic & dans Mezeray ; la feule
forme des lettres , le deffein , la conformité
des traits dans celle-là & dans les autres du
même Recueil , tout annonce un Ouvrier
du XVII . fiecle , & un même Ouvrier pour
prefque toutes ces Médailles .
Nous avons l'avantage d'avoir ici une
piéce de comparaiſon . Le P. Daniel a donné
la gravûre d'un Médaillon de Philippe
de Valois & de l'une de fes femmes . La
piéce exiftoit ci-devant dans le Cabinet de
l'Abbé Fauvel , & elle exifte peut-être encore
; il eft vrai que quelques Sçavans la
croyent fauffe, mais du moins elle a des caractéres
femblables à ceux du XIVe, fiécle
; l'Ouvrier a voulu tromper & il a pris les
précautions nécellaires pour en impofer par
la reffemblance des Lettres; que l'on compare
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
maintenant cette piéce à celle en queftion
du Recueil de Debic , & la différence fau
tera aux yeux : ce font d'un côté des Lettres
Gothiques & de l'autre de belles Lettres Romaines
.
tion au
zo. Je poſe en fait que Debic n'a pas eu intention
de tromper le Public en publiant
cette Médaille & les autres qui l'accompagnent.
Que le P. T. fe réfolve enfin à jetter
les yeux fur la Préface de l'Ouvrage de Debic
, il y apprendra que toutes ces pièces ,
ou prefque toutes , ont été faites d'imaginacommencement
du XVIIe, fié
cle , tant par Debic même que par un de
fes amis , que l'on fçait avoir été le fieur
Duval d'Auxerre. Je dis prefque toutes , parce
que Debic a fans doute inféré dans ce
Livre quelques unes des Médailles frappées
aux derniers fiécles , depuis que l'art d'en
faire a été inventé , ou plutot renouvellé :
ce qu'on fixe communément au tems du
Concile de Conſtance,
L'autre fujet de difpute que j'ai avec le P.
Texe , eft fur le fentiment de M. Joli Chanoine
de Paris , par rapport au tems du Vou
de Philippe de Valois qui eft repréſenté
fur la Médaille dont il vient d'être parlé.
J'avois cité cet Auteur dans fon Voyage de
Munster, où l'on trouve une Digreffion
*
*
<
Voyez l'Edition du Voyage fait à Munſter &c .
MARS. 1745. 13
curieufe fur cet article : & à la fin on voit des
Lettres du fieur Jonnet, que ce même Chanoi
ne de Paris a fait imprimer , dans lesquelles il
y a des copies & des extraits de plufieurs Actes
authentiques & contemporains qui regardent
cette difpute . Par ces Actes comparés
avec le témoignage des Chroniques du tems
il demeure pour conftant que le Roi Philippe
de Valois racheta au mois d'Octobre
1328 du Chapitre de Chartres fon cheval
& fes armes qu'il avoit préfentés en l'E→
glife de cette même Ville peu auparavant ,
& cela moyennant la fomme de mille livres ,
que le Chapitre ordonna par Acte Capitulaire
du Samedi avant la S. Luc de la mê
me année , être employée en acquifition de
fond. Ce font les Régiftres de l'Eglife de
Chartres qui font foi de ce dernier fait.
Donc l'offrande du Roi Philippe de Valois ,
( qui n'étoit que l'accompliffement de for
Veu ) a precédé le Samedi avant la S. Luc
1318. Ce témoignage eft au- deffus de toute
chicane & fuffiroit feul pour démontrer
que la prétendue Médaille qui place ce fait
en 1329 eft fauffe & fabriquée après coup
par M. Joly &c. de l'an 1670. La digreffion commence
à la page 25. Les Lettres u hear Jusnet
commencent à la page 339. Les Actes Capitulires
de l'Eglife de Chartres de 1328 font c
pages 345 , 346 & 347.
LUS GLAS
14 MERCURE DE FRANCE.
fur la foi des Hiftoriens ignorans & fans
exactitude qui avoient raporté cette action à
l'an 1329.
Le P. Texte ne touche pas à ces autorités
mentionnées dans les Lettres de Jonnet , il
fait comme s'il ne les avoit pas même lûes , il
s'accroche à un mot de M.Joli , par lequel
il paroît que cet Auteur n'avoit pas reconnu
la fauffeté de la Médaille , & qu'il avoit
été embarraffé de l'objection qu'on en tiroit,
quoiqu'il eût tout ce qu'il falloit pour y
répondre. Il ne l'avoit pas examiné cette
Médaille ; il ne s'imaginoit pas que Mézeray
eût été affés impudent pour citer comme
un Monument ancien une gravûre en
Taille - Douse faite vers 1620 ou 1625 .
Dans cet embarras il a cru devoir raporter
la Médaille au voyage de Philippe de
Valois à Chartres , fans faire attention que
lui-même fourniffoit des preuves inconteftables
que ce Voyage a été fait en Octobre
1328, & que par conféquent la Medaille
doit être fauffe , mais le P. T. prenant droit
fur cette légere inattention du Chanoine
Joli , argumente ainfi ou à peu - près.
foli croit la Médaille vraie ; il pense qu'elle
regarde le Voyage de Philippe de Valois à
Chartres ; cette même Médaille rapporte le fait
à l'an 1329. Donc felon Joli le Voyage de
Philipppe eft de cette année - là.
MARS 1745.
Mais il eft facile de démeler l'équivoque
& le paralogifme.
M. Joli a crû la Médaille vraie.
Réponse . Il s'eft trompé en cela , & felon
fes principes il devoit en reconnoître la fauffeté.
Hl'a appliquée au voyage de Chartres.
R. Il ne pouvoit pas faire autrement dèsqu'il
croyoit que c'étoit un Monument légitime.
Cette Medaille eft datée de 1329.
R. Oui & c'eſt précisément ce qui em
démontre la fuppofition .
Donc M. Joli a cru que le Voyage de Chartres
eft de 1329.
R. Non , il ne l'a pas cru puifqu'il aproduit
des Lettres de fon ami Jonnet qui
prouvent qu'il eft du mois d'Octobre 1328 ,
mais la vérité eft que M. Joli n'a pas apperçu
la contradiction entre la Médaille & les
Actes , & qu'il a dit ce qu'il a pu , fans avoir
approfondi ce point.
Ce qu'il y a ici de plus plaifant ce font
les efforts que fait le P. T. pour reculer le
Voyage de Philippe jufqu'en 1329. La Bataille
, qui faifoit le fujet ou plutôt l'occafion
du Vou , avoit été gagnée le 23 Aoûift
1328 au Mont - Caffel. Pourquoi ce Roi
attendit-il jufqu'en 1329 à accomplir fon
Voeu ?
Voici les raiſons du délai que le P. T. par
16 MERCURE DE FRANCE.
une heureuſe imagination fupplée après
plus de 400 ans , fans qu'il puiffe produire
un feul Auteur contemporain qui l'appuie.
Ilfalloit que le Roi & ceux de fa fuite fatigués
& mal équipés après tant de travaux
euffent le tems de refpirer & de s'équiper avec
quelque loifir & c .
*
Quoi donc un Roi qui étoit alors au
plus haut point de fa profpérité , qui venoit
de remporter une grande victoire , avoit befoin
de s'équiper avec quelque loisir ?
On diroit que le P. T. veut parler de
quelque Gentil - homme de Campagne .
Mais qu'on faffe attention que dans ce temslà
l'année commençoit à Pâques en France ,
ainfi l'année 1328 felon la maniére de
compter d'alors , ne dût finir que plus de
7 mois après la Bataille en queftion ; fi donc
le Vou ne fut accompli qu'en 1329 & même
après l'hommage d'Edouard qui eft de
Juin 1329 , felon la conjecture du P. T.
le Roi aura été près d'un an à s'équiper
avec quelque loifir. Il falloit qu'il fût bien délâbré
au fortir d'une victoire pour avoir
befoin de tant de tems pour refpirer ; mais
comment accorder ce Roma des fatigues
de Philippe de Valois avec le Voyage qu'il
fit au commencement d'Octobre 1328 à
Chartres , felon les Régiftres du Chapitre de
* Merc. Juill. 1744. R. ISIS.
MARS.
1745
Chartres ? Quelle différence de cinq femaines
à une année !
Finiſſons ; il faut laiffer refpirer le P. T.
& lui donner le tems de nous prouver ce
qu'il vient d'ajoûter dans fon dernier Ecrit ,
que les noms de Fleuves , comme Sequana ,
font mafculins ou féminins ad libitum.
A Paris ce 14 Decembre 1744.

Sur une perfonne habituellement malade,
Q
ELEGIE.
Uoi ! vos infirmités vous font perdre courage ,
Et vous appréhendez qu'un ami vous foulage !
Prenez-vous donc plaiſir à troubler fon repos ,
En difant qu'il n'eft point de reméde à vos maux ?
Helas ! que votre fo t eft trifte & déplorable !
La mort n'eft plus pour vous un objet effroyable :
Vous confentez , dit-on , à fubir ſes rigueurs ,
Et vous voulez par-là terminer vos douleurs ,
Mais il eft d'autres maux qui font bien plus à craindre
,
Que vous diffimulez , au lieu de vous en plaindre.
Le dépit , le chagrin & les foupçons jaloux
Sont des tyrans cruels qui s'emparent de vous :
Ces maîtres abfolus , quand leur fureur s'allume ,
Verfent fur vos beaux jours le fiel & l'amertume.
18 MERCURE DE FRANCE.
Sous le poids des ennuis votre coeur abbatu
Rapelle vainement fa force & fa vertu ;
Votre efprit agité par defrivoles craintes
Reçoit en s'abuſant de mortelles atteintes ,
Et les foins qu'on apporte à votre guériſon
Si j'en crois vos difcours , ne font plus de faifon.
Ah ! fijamais le Ciel par fa bonté fuprême
Vous infpire de faire un retour fur vous-même,
Songez qu'on a pour vous les mêmes fentimens
Qu'on vous a témoignés dans ces heureux momens
Où l'on voyoit en vous briller cette Sageffe
Qui faittout l'ornement d'une verte Jeuneffe ;
Que lorfqu'il s'agira de vous faire du bien
Malgré tous vos jaloux on n'épargnera rien .
Oui pour vous , foins , conſeils , bienfaits & com➡
plaiſance ,
Tout fera prodigué. Que fur cette affûrance
Un tranfport d'allégreffe en votre ame excité ,
Y rappelle le calme & la ferénité .
Banniffez au plutôt ces troubles , ces allarmes,
Ces foucis , ces langueurs , qui vous coûtent des
larmes ,
Et que de la Raifon l'impérieuſe voix
Vous force maintenant à refpecter fes loix,
Gardez-vous d'une humeur trop triste & trop timide
:
Ne craignez jamais rien quand la Vertu vous guide.
Que dis-je ? profitez de tous les grands fecours
MARS 1745. 19
Qu'on vous offre aujourd'hui pour prolonger vos
jours ,
Mais n'oubliez jamais cet avis falutaire :
Pour prix de tous les biens qu'on promet de vous
faite ,
On s'attend que fuivant les regles de l'honneur
Et les ordres preſcrits par le Divin Sauveur ,
Vous aurez pour les gens remplis de bienveillance
Un peu d'attachement & de reconnoiffance .
ParM. Cotterean, Curé de Donnemarie.
烧烧烧烧烧烧烧烧烧味糖
REPONSE de M. de la Soriniere à M.
de la Cofte au fujet du Difcours inferé
dans le dernier Mercure de Septembre ,
intitulé la Supériorité des Dames fur les
Hommes &c.
L
E beau Séxe doit vous être obligé ,
Monfieur , des choſes charmantes , avantageufes
& vraies que vous avez publiées en
fon honneur dans le Mercure de Septembre ,
& vous avez plaidé une fi bonne caufe que
vous n'auriez pas dû vous attendre à trouver
des contradicteurs.
Depuis la Création ce Sexe enchanteur a
fait les délices de ce monde , & il les feratou-
1
I
16 MERCURE DE FRANCE.
jours. Je crois que quand il feroit poffible de
dépouiller ce tendre préjugé avec lequel la
Nature nous a fait naître à ſon égard , notre
fang-froid ne ferviroit qu'à nous faire découvrir
des fources de Vertus plus pures & plus
abondantes dans cette adorable portion du
genre humain, que les plus honnétes gens font
conftamment profeffion d'admirer & d'aimer;
il y a même eû des gens ( & des gens fenfés
) qui ont ofé foutenir que ce Sexe fait
pour mériter nos plus fincéres hommages ,
étoit auffi eftimable par fes défauts que par
fes Vertus même. Pour moi je me contenterois
de mettre cette Propofition en Problême
, & de la laiffer décider aux plus galans
.
Me permettriez-vous , M. , fans ceffer un
moment d'admirer votre Erudition galante ,
de relever une Propofition de votre Difcours
fur laquelle j'ai peine à croire que tout le
monde foit d'accord avec vous ? Elle eft de
votre part plus obligeante que vraie , & je
doute que les Dames reçoivent le préfent
que vous leur faites avec tant de défintéreffement.
Quand vous nous les repréſenteż
juftes , modeftes , raifonnables , croyezvous,
M. , qu'elles foient fi flatées de la prééminence
dont vous dépouillez fi inhumainement
les hommes en leur faveur ? Je
MARS 1745 . 21
ne le crois pas elles ne demandent que ce
qui leur appartient,
L'égalité bien entendue entre ces deux
Sexes faits l'un pour l'autre , me fembleroit
bien plus juftement établie ; ce feroit
un fyftéme tout des plus aifés à foutenir ;
l'expérience le démontre : je ne crois pas
qu'il y ait rien de plus d'un côté que de l'autre.
Je me repréſente une Balance où les
Vertus & les , Vices mis exactement de chaque
côté tiennent les deux baſſins en équi,
libre.
D'ailleurs , M. , cette idée de fupériorité
traîne avec foi je ne fçais quelle image fi peu
agréable à l'efprit de ce Sexe , naturellement
un peu jaloux de fa liberté , que de
quelque côté qu'on la faffe paffer , je ne puis
me perfuader que les Dames s'en accommo
daffent.
Efprit , talens , fagacité , délicateffe de fentimens
nobleffe , conftance , grandeur
d'ame , Héroïfme , tout cela me paroît aflés
également départi entre les deux Sexes,
Chaque Sexe a fes Héros ; l'un & l'autre en
a dans tous les genres . Nous avons actuellement
des Héroïnes en Europe , des Princef
fes qui jouent de grands Rolles , & il ne
faut pas croire qu'on ne reverra plus d'Elizabeth,
24 MERCURE DE FRANCE.
auffi-bien que beaucoup d'autres qu'elle a
faits , mérite d'être lû & férieuſement médité.
J'étois fur le point de fermer ma lettre ,
M. ,& j'aurois peut-être bien fait , mais il fe
préfente une foule de reflexions à mon efprit
étonné au fujet des Dames de Chio ,
dont je ne fçaurois vous faire grace . Pendant
700 ans , dites - vous , M. on ne reconnut
pas dans cette Ifle fortunée la moindre trace
d'incontinence , mais cela n'eft guéres
croyable ( je vous demande pardon ) dans
un Pays fi veifin de ces Ifles confacrées à
l'Amour : & quels font vos garants d'un fait
fi extraordinaire ? Je doute que les Dames
de Chio leur foient auffi obligées de leur
politeffe , comme ils pourroient peut- être
fe le perfuader. On refpecteroit moins les
femmes vertueufes fi celles qui ne le font pas
étoient moins communes.
Les Romains auroient bien fait de choifir
leurs Veftales parmi les jeunes filles de
cette Ifle privilégiée : ils auroient épargné des
châtimens auffi rigoureux que defagréables
& fréquens.
On fçait trop qu'il ne s'écouloit preſque
pas de luftre qu'on ne punit dans quelque
Prêtreffe de Vefta quelque chofe de plus
que d'avoir laiffé éteindre le Feu facré : &
pourtant ce chafte Collége n'a jamais été
compofé
MARS 1745.
25
composé de plus de fix Pritreffes à la fois.
Convenez M. que vous ne nous avez pas
conté férieuſement la Fable de Chio , &
que vous vous êtes laiſſé prévenir pour un
Sexe que je refpecte tout autant que vous ,
& que je redoute beaucoup ( malgré mes huit
luftres complets. )
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , au- delà
de toute expreffion votre &c.
A la Soriniere
A une Demoiselle qui fait des Vers , qui en a
éxigé de l'Auteur.
Non , je n'ai point l'heureux talent
Qui par tout vous rend adorable :
Auprès de vous tendre & galant ,
C'en eft affés pour être aimable ,
****
Lorfque vous m'ordonnez d'écrire ,
D'écrire en vers , vous m'allarmez ;
En tremblant je touchę la Lyre ;
Je pense à vous , vous m'infpirez,
Fille que chérit Apollon ,
Vous cheriffez ce Dieu de même ;
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Oui j'aurai fa protection
Quand il fçaura que je vous aimę.
****
Préfentez - moi donc de ce pas ;
Dites lui que je veux bien faire.
Je lui plairai , n'en doutez pas ,
Si j'ai le bonheur de vous plaire,
*****
Comme vous fon plus tendre enfang
Il nous chérira l'un & l'autre ;
On aime à former un talent
Qu'on reconnoît femblable au nôtre ,
******
Je fuis un difciple ignorant,
Bientôt je cefferai del'être ,
En amour rendez moi fçavant ,
Phoebus en vers fera mon maître.
***
榮榮
B. S.
{
MARS, 1745 ,
OBSERVATIONS
Envoyées du Havre fur la construction des
Ouvrages de Mer , telle qu'elle fe pratique
dans tous les Ports de France & peut- être
ailleurs.
N abus auffi vieux que le monde no
Udoit point être fuivi , dès qu'il eft reconnu
pour tel.
PREMIERE. On a remarqué , & la preuve
en eft dans l'état actuel de tous les Ouvrages
de Mer ainfi qu'aux Bajoyers des Eclufes ,
que les lits des pierres de parement comme
C. * fe dégradent de toute la profondeur du
joint de lit , c'est -à-dire de deux à 3 pieds,
enforte que la Mer s'y fraye dans l'intervalle
de 12 à 15 ans un paffage de 2 pouces de
hauteur au moins ,
2º. Que par ce moyen les pierres de parement
font en l'air l'une fur l'autre , & foutenuës
refpectivement par quelques petits
gallets que la Mer y chaffe avec violence.
3. Qu'après une tempête on trouve prefque
toujours des pierres de parement culbuttées
lorfque la Mer a dé chaflé les gallets qui
les foutenoient à fec , enforte que quelque
que l'on prenne pour les replacer fous
* V. la fig. pag. 31.
foin
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
oeuvre , cette conſtruction eſt toujours mauvaiſe
par la peine que l'on a de mal garnir
le derriere & les enfourchements.
4°. Qu'afin de placer les pierres de parement
plus aifément felon leur taluds , les ou
vriers les démaigriffent trop fur la quetie
comme on le voit en CD , & CQ , & les
foulevent avec des cales , qui lorfque les ciments
font partis laiffent une voye confidérable
, où la Mer perce avec violence fur le
derriere des pierres , les fait acculer & enfuite
tomber.
5. Et enfin que quelques joints de lit deviennent
fi grands & fi ouverts qu'on eft obli
gé de les remplir de briques de deux pouces
d'épaiffeur , encore le fait-on fort tard , &
lorfque les pierres font prefque toutes dé..
rangées & détachées de la maçonnerie vers
leur queüe , & il ne faut pas s'étonner s'il en
coute au Roi des fommes immenfes pour
des réédifications entieres dont la maçonnerie
neuve ne fait jamais une excellente liaifon
avec la vieille qu'on laiffe fur le derriere
& fur les côtés.
***
**
MARS 1745. 29
Moyen proposé pour remédier à ces
inconveniens.
10. De faire un renfoncement dans la
pierre de retraite comme il fe voit en KI
d'un pouce & demi de profondeur , enforte
que la retraite IP foit de huit pouces de
faillie à l'ordinaire .
2º. De faire toutes les pierres de parement
avec le renfoncement HG d'un
pouce & demi ou d'un bon pouce au
moins fur le lit fupericur , enforte que l'épaulement
F E foit de quatre bons pouces
d'épaiffeur , & au lit de deffous de chaque
pierre fera fait un embrévement EFG des
mêmes mefures pour recouvrir le talon ou
épaulement G E.
3º. D'avoir une grande attention , & qui
eft fort négligée aujourd'hui prefque par tout,
à obliger les tailleurs de pierre de faire Is
deux lits de leurs pierres exactement rélatifs
au taluds qu'on veut donner, afin que les
lits de pierres foient paralleles & raprochés
les uns des autres les plus près qu'il eft poffible
.
4°. De pofer ces pierres avec du ciment fitt
& ne point s'embarraffer de l'exactitude du
taluds afin de ne point les relever de deffus
leur ciment ni les caler par derriere , fauf à
donner un coup de marteau aux balévres
B iij
30 MERCURE DE FRANCE,
qui fe feront par devant lorfqu'on voudra
reprendre le vrai taluds , ce qui fera bientôt
fait.
Confequences.
1. Par ce moyen les ciments des lits KI
H G. ne s'échaperont jamais , à caufe de la
garantie des talons IP. GE. & l'on entretiendra
aifément les 4 pouces de lit de rejointoiement
en FE.
2º. Quand bien même ces rejointoiements
FE feroient négligés la pierre fuperieure
ne s'affaiffera jamais fur fon inferieure,
& il n'eft pas poffible non plus qu'elle coule
en avant à caufe des talons IP. GE.
3 ° . Et enfin que cette conftruction qui ne
dépenfera qu'un huitiéme de pierres de pius
doit être éternelle , & exemptera même
d'employer des crampons de fer , comme on
a fait mal à propos à mon avis à la conſtruction
de plufieurs têtes de jettées , & de plufieurs
Bajoyers d'éclufe , la rouille de ces
crampons faifant fendre les pierres , comme
tout le monde fçait , & leur ufage n'empêchant
pas les joints de lit de ſe vuider.
4°. Si l'embrèvement d'un pouce & demi
femble trop fort on pourra le réduire à
un pouce , pour lors cette conftruction ne
dépenfera en parement de pierres de taille
feulement qu'un douziéme de plus.
MARS. 1745 : st
C
FIGURE
A
C
D F
G
B K
Coupe en travers d'une jettée ou mur
de Quay , expofés à la mer.
AB . Conftruction ufitée jufqu'à prefent.
EI . Conftruction propofée.
Binj
3 MERCRE DE FRANCE.
Conclufion .
On objectera que cette prétendue invention
n'eft pas bien furprenante , ce qui
eft vrai : mais pourquoi ne la met- on pas en
ufage puifqu'il eft clair comme le jour qu'un
ouvrage conftruit felon cette methode donne
le tems aux ciments de durcir , & ne doit
jamais furplomber comme tant d'autres qui
tombent en ruine , & que toutes les pierres
de parement ne font , pour ainfi dire , qu'un
corps par leur liaiſon du haut jufqu'en bas ?
& comme j'ignore les raifons qui la pourroient
faire improuver , je m'adreffe à vous ,
Monfieur , pour en fçavoir votre fentiment ;
mon intention n'eft que de me rendre utile
au Roi & à ma Patrie.
Je fuis , &c.
Au Havre ce 2 Février 1745 .
MARS 1745 . 33
VERS
A SON ALTESSE SERENISSIME
M. le Prince de Conty.
Par M. A. Chef aux travaux , & Garde
Magafin des Vivres de l'armée du Roi
en Piedmont.
Iniftre de Cerés , au fond d'un magalin
Mace à toi d'un Héros d'ofer chanter la
gloire ?
Ce fublime fujet veut un chantre divin
Dont le nom foit inferit au Temple de mémoire.
Infpire moi , Dieu du facré vallon ;
A mon foible génie épargne trop de g êne .
Transporte Caftellane au pied de l'Helicon ,
Et fais couler dans le fougueux Verdon
Les douces eaux de l'Hipocrêne ;
Mais ceffons d'implorer ces merveilleux fecours ,
A la verité feule ayons ici recours ;
Eloquente fans art , elle parle , elle touche ;
Voici ce qu'elle vient exprimer par ma bouche .
CONTY peut s'égaler aux plus fameux Vainqueurs ;
Dans fa courfe rapide il n'eft rien qui l'arrête
Eh ! jufqu'où ne doit pas s'étendre fa Conquête,
Quand il a fait celle des coeurs !
By
34 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à Monfieur de Montval Préfident
au Préfidial de Macon.
J
E fuis en poffeffion , Monfieur , de vous
>
une fur un nouveau fyftême d'Aftronomie.
Ne vous effrayez pas de ce mot. Il n'y ani
tourbillons , ni attractions , ni hipothefes incertaines
fuivant lefquels un Philofophe bâtit
l'arrangement des Cieux fur fes propres
idées. Ici , tout eft fimple , clair précis .
Tout eft fondé fur l'expérience & la Géometrie
. Tout eft repréſenté dans une machine
admirable , dont je vous tracerai la def
cription . Je l'ai vue & examinée attentivement
dans mon dernier voyage de Saint
Claude en Franche- Comté .
L'inégalité des jours Solaires a occafionné
la découverte de ce fyftême , dont M.
l'Abbé Tornier , Prêtre de la Ville de Saint
Claude eft l'Auteur. Vous fçavez qu'il eft
démontré par l'expérience que les Pendules
les plus juftes ne s'accordent pas avec le
Soleil. Tantôt il retarde , tantôt il avance ;
la difference va jufqu'à quinze minutes d'avance
& autant de retard . De-là les Aftronomes
ont diftingué deux mouvemens du
Soleil , le vrai & le moyen . Le mouvement
vrai , c'eſt le cours diurne conforme aux
Cadrans Solaires. Chaque jour il varie. L
MAR S. 1745 . 35
mouvement moyen , c'eſt le cours du Soleil
qu'on fuppofe toujours fous l'Equateur. Ce
mouvement eft fixe.
On y a conformé les Pendules , & c'eſt
relativement à ce mouvement fixe qu'on juge
de toutes les irrégularités du mouvement
vrai. On a bien trouvé la difference jufte
de ces deux mouvemens , on en a donné
des Tables pour l'Equation des Horloges ,
mais on ne l'a trouvé que fur l'expérience.
La cauſe en eft reftée inconnue aux Copernics
même , & aux Newtons . Voici un fyftême
qui la dévoile.
La Terre eft placée au centre. Elle a un
mouvement regulier de révolution fur fon
axe feulement , en 24 heures ou environ.
La Lune parcourt fon orbite autour de la
Terre . Le Soleil eft fur le plan de l'Ecliptique.
Chaque jour il parcourt un dégré. Mars
& Venus l'y accompagnent comme fes Satellites.
Les autres Planettes ont leur orbite
fupérieur à celui du Soleil ; leur cours ,
leurs ftations, progreffions, retrogradations y
font très bien expliquées.
Le concours du mouvement du Soleil &
de la Terre , c'eft la clef qui explique tout ,
& qui refout le naud Gordien . La Terre
tourne furfon axe , gardant toujours la même
pofition de fes Pôles. Voilà ce qui fait les
jours & les nuits. Le Soleil parcourt chaque
B vj
36 MERCURE DE FRAN CE.
jour un dégré de l'Ecliptique. Voilà ce qur
fait l'année. L'Obliquité & l'excentricité de
ce cercle par rapport à la Terre , voilà la
fource de toutes les irrégularités.
Il faut diftinguer deux révolutions de la
Terre. La Périodique , c'eft-à- dire , fa révolution
précife fur fon axe . La Sinodique
c'eft -à - dire l'efpace qui s'écoule entre le
midi d'unjour & celui du lendemain . Voici
ce qui en fait la difference. La Terre tourné
fur fon axe en vingt trois heures 56 minutes ,
& des fecondes d'Occident en Orient ;
Pendant le cours de cette révolution le Soleil
avance auffi d'Occident en Orient l'efpace
d'un dégré. Il faut donc que la Terret
pour atteindre le midi du lendemain parcoure
ce dégré. Voilà fa révolution Sinodique.
Elle eft de 361 dégrés . Or ce dégré ajouté
chaque jour compofe à la fin de l'année
un total de 365 degrés. Ainfi pour 365
jours il y a 366 révolutions de la Ferre fur
fon axe ( nouvelle découverte ) .
Delà il s'enfuit que chaque jour le midi
vrai du Soleil doit varier , non que le Soleil
avance ou retarde fon cours. Son mouvement
eft très regulier auffi bien que celui dela
Terre , mais comme chaque jour le Soleil
avance d'un dégré vers l'Orient , il faut
la Terre après avoir tourné fur fon axe parcoure
encore ce dégré pour avoir fon vrai
midi. Or le Soleil ayant fon cercle oblique
que
MARS 1745. 37
& excentrique à la Terre , fes degrés ne font
point égaux par rapport à la Terre. Ils font
plus ou moins longs , fuivant qu'il eft ou
fous l'Equateur , ou fous les Tropiques . De
cette obliquité du Zodiaque , de cette iné→
galité des dégrés vient néceffairement la varieté
prodigieufe des jours .
-
Le cours de la Lune s'explique avec la
même préciſion . Elle parcourt autour de la
Terre le Zodiaque en 27 jours ou environ.
Mais comme pendant cet efpace de tems le
Soleil a parcouru dans le même fens , c'eſtà
dire , d'Occident en Orient vingt - fept
dégrés du Zodiaque , il faut que la Lune
les parcoure auffi pour avoir fa conjonction.
Son cours d'une conjonction à l'autre s'appelle
révolution Sinodique. Elle comprend
vingt-fept degrés de plus que la révolution du
Zodiaque. Pour douzeconjonctions Lunaires
il faut environ treize révolutionsPériodiques.
Telle eft fuivant M. Tornier la difpofition
& le cours du Soleil , de la Lune & de
la Terre. Il prouve fon fyftême 1.en fupofant,
ainfi que Copernic , le Soleil immobile ;
on ne peut expliquer la varieté des jours &
des faifons qu'en donnant à la Terre un mouvement
forcé & contraire à toutes les regles
du mouvement. Chaque jour elle préfente
au Soleil un afpect different ; il faut donc
que le mouvement change chaque jour &
même chaque inftant du jour , puifque le
38 MERCURE DE FRANCE.
changement eft fucceffif. On ne peut con
cilier le mouvement diurne & annuel qu'en
admettant des irrégularités réelles dont on
ne fçauroit dire les caufes. Il eft vrai que
le fameux Newton dans fon fyftême des
attractions prétend avoir trouvé le principe
du mouvement des maffes celeftes . Par un
effort prodigieux de calcul il a péfé , pour
ainfi dire , ces maffes , pour y trouver
par la raiſon inverfe des quarrés des diftances
, le fujet de leur gravitation & impulfion.
Comprendra qui pourra la raiſon de
cette gravitation réciproque , que ce grand
Philofophe ne comprenoit pas lui - même.
Ses Partifans envain s'offenfent- ils , quand
on leur dit que ces attractions prétendues
font les qualités occultes d'Ariftote déguifées
fous un autre nom , & revétuës à grands frais
d'un appareil de Géometrie. La choſe n'en
eft pas moins conftante ; fes attractions font
juftes parce qu'il les a calculées fur l'expérience
, mais les principes en font arbitraires
. Il eft auffi facile de les nier que de les
pofer. Or quoi de plus oppofé à la fimplicité
de la Nature que cette multiplicité de
cauſes auffi incertaines qu'inconnuës?
Au contraire dans le lyftême de M. Tornier
tout y eft fimple , naturel , conforme
aux Loix du mouvement . La Terre a fa révolution
diurne fur fon axe ; le Soleil fa revolution
annuelle dans le Zodiaque . De ces
MARS 1745 . ૐ39
deux mouvemens très reguliers s'enfuivent
toutes les irrégularités : elles ne font qu'apparentes
& non pas réelles. 2 ° . Il prouve
fon ſyſtême par la Géometrie . Il a calculé
( & ce calcul égale prefque celui de Newton
, ) il a calculé la durée de chaque jour ,
la diminution fucceffive de chaque jour fuivant
que
le dégré de l'Ecliptique eft plus
ou moins oblique ou excentrique ; il a mefuré
les angles d'avance & de retard du Soleil
; il a réuni & divifé ces calculs , & ils
fe trouvent naturellement conformes aux
obfervations aftronomiques . Il travaille actuellement
à un ouvrage où toutes ces démonſtrations
feront détaillées . 3 ° . Enfin une
autre preuve plus fenfible , fur- tout pour
ceux qui ne fçavent pas l'Algebre ni la Géometrie
, c'eft une machine qui eft comme
l'exécution & la pratique de fon fyftême ; en
voici la deſcription.
C'est une grande Pendule ; la noix à laquelle
l'aiguille eſt attachée , repréſente la
Terre. La Pendule a 24 heures , enforte
que le tour de l'Aiguille autour du Cadran repréſente
la révolution de la Terre fur ſon axe.
La Lune parcourt fon orbite autour de
la Terre. Dans l'efpace précis de fa révolution
on y voit la conjonction , fon oppofition
, fon croiffant , fon déclin , ſes Eclipfes.
Autour de l'Aiguille eft un Cadran dont
les heures font conformes au mouvement
40
MERCURE DE FRANCE
moyen , c'eſt- à- dire au mouvement des Pendules.
Il y a un autre Cadran qui embraffe
ce premier dont les heures font conformes
au mouvement vrai du Soleil .
Autour de ces Cadrans eft repréſenté le
Soleil qui parcourt le Zodiaque en 365
jours &c. Une roue oblique placée dans l'interieur
de la machine retarde ou précipite
fon cours , fuivant qu'il eft ou fous l'Equateur
ou fous les Tropiques, ainfi quoique le
cercle que parcourt le Soleil autour de ces Cadrans
foit rond , la rouë oblique rend ſon
mouvement oblique .
Les deux Cadrans font mobiles ainfi
que le Soleil. Ils avancent chaque jour d'un
dégré ; fçavoir le Cadran moyen d'un dégré
toujours égal , & le Cadran vrai ou ſolaire
d'un dégré inégal , conforme au dégré
que parcourt le Soleil. La feule vuë de cette
machine preſente une image nette de l'arrangement
des Cieux & de l'inégalité des Méridiens.
On y voit en même-tems & la régularité
réelle du Soleil , de la Lune , de la
Terre , & les irrégularités apparentes qui en
naiffent. L'Aiguille attachée à la Terre parcourt
les 24 heures ; pendant cet intervalle
le Soleil & les Cadrans ont avancé d'un
degré. L'inégalité des degrés de ces deux
Cadrans montre la difference du midi vrai
& moyen. L'Aiguille montre toujours le
midi moyen , mais le midi vrai en eft
MARS 1745 . 47
quelquefois éloigné d'un , deux & même
quatre degrés , ce qui fait 16 minutes , &
cela précisément fuivant les obfervations af
tronomiques . Au - deffus de ces deux Cadrans
eft encore un troifiéme Cadran , mais
plus petit. I eft fixe , femblable en tout à
nos Pendules . Il s'accorde parfaitement avec
le grand Cadran moyen , & par-là fert encore
de preuve à cette démonftration .
Ce n'eft pas tout : au- deffus de la caiffe
de cette machine eft une entaille dans
laquelle entre le piedeſtal d'une Sphere de
Laiton avec tous fes cercles. Voici commė
elle elt compofée . La Terre eft dans le centre.
Elle tourne en 24 heures fur fon axe , entraînant
avec elle le cercle de fon Horiſon,
& de fon Méridien . L'Horifon eft mobile
pour le mettre au dégré de latitude du
lieu . La Lune y tourne autour de la Terre ,
& coupe l'Ecliptique en deux points . Ses
noeuds font mobiles ; elle y a fa latitude
Septentrionale & Méridionale. Le Soleil y
parcourt l'Ecliptique dans le tems précis de
fa revolution. On y obferve l'heure de fon
lever & de fon coucher fur un Cadran de
24 heures qui fuit le mouvement du Soleil.
Les Eclipfes , les Phafes de la Lune s'y obfervent
exactement. Cette Sphere eft travaillée
dans toute la précifion géométrique
, & le même mouvement des Pendules
la fait mouvoir,
42 MERCURE DE FRANCE
Avouez , Monfieur , que cette machine
eſt peut-être la plus furprenante qu'il y ait
en Europe. Vous l'admirerez encore davantage
, fi vous faites attention , que M.
l'Abbé Tornier non feulement a inventé ce
nouveau fyftême , a imaginé cette machine
pour le prouver , mais qu'il l'a exécutée luimême
, & cela fans le fecours d'aucun ouvrier
, fans avoir appris le méchaniſme des
Horlogers ; bien plus , fans avoir jamais appris
que de lui-même l'Algebre & l'Aftronomie.
S'il avoit étudié fous d'habiles maîtres
, & qu'il fe fût appliqué uniquement à
l'Aſtronomie , il auroit fait des progrès ſurprenans.
Il travaille actuellement à mettre
fon fyftême au jour. Je vous avoue que j'aurois
bien de la joye fi ces principes auffi
folides qu'ils font clairs renverfoient
les attractions de Newton. Un homme
inconnu dans la République des Lettres
fortir du Mont- Jura , & l'emporter fur Copernic
& fur Newton que l'on voudroit prefque
divinifer en Angleterre , la Victoire feroit
finguliere & curieufe. Le Public fçavant
& impartial en jugera. Pourvû que M.
Tornier réuffiffe auffi - bien à développer fes
idées dans fon ouvrage , qu'il a réuffi à les
exécuter dans fa machine , je ne doute pas
de la fortune de fon fyftême. Je crois qu'il
paroîtra l'année prochaine. Ce fyftême fera
MAR S. 1745 . 43
voir que celui de Newton eft inutile à l'Aftro
nomie ; qu'il pofe des principes obfcurs &
incertains ; qu'en les fuivant ou on ne trouve
point de vérités , ou fi on en trouve , c'eſt
par hazard : à peu près comme les Alchimiftes
qui en cherchant la pierre philofophale
ont trouvé des fecrets utiles qu'ils ne
cherchoient pas. Au lieu que le fyftême de
M. Tornier ouvre une carriere aux plus uti
les & aux plus fûres découvertes.
On dira peut - être que fa machine n'en
prouve pas la vérité , puifqu'on en voit de
femblables fuivant le fyftême de Copernic .
Je ne crois pas qu'il y en ait d'auffi parfaites .
Mais quand on le fupoferoit , voici ce qui
en fait la diférence. Les machines Coper
niciennes n'imitent le mouvement des Globes
que par des irrégularités réelles . Au lieu
que celle - ci repréfente par des mouvemens
parfaitement réguliers toutes les irrégularités.
Donc elle eft plus conforme au vrai arran
gement des Cieux. La conféquence eft des
plus juftes. La jufteffe de cette machine ne
vient pas de l'habileté de l'Artifte qui rend
regulier un mouvement irrégulier en luimême
, mais elle vient de la difpofition des
refforts qui font tous reguliers , & qui ne produifent
des effets reguliers que par leur concours.
Je ne crois pas qu'on puiffe donner
une folution plus jufte , plus naturelle &
44 MERCURE DE FRANCE
*****
plus noble des difficultés prefqu'infurmontables
qu'on rencontre dans les autres fyftêmes
. Elles s'évanouiffent dans celui- ci , &
il fait connoître mieux qu'aucun autre la fageffe
& la puiffance de celui qui a créé &
arrangé l'Univers .
Je fouhaite que vous goûtiez ce nouveau
fyftême , & qu'il vous faffe autant de plaifir
qu'il m'en a fait . Il faudroit pour cela
voir là machine. Vous y pourrez fupléer par
fon Ouvrage que je vous envoyerai dès qu'il
fera imprimé. J'ai l'honneur d'être & c .
De Loubans en Bourgogne le 24 Juillet 1744 .
1. La Terre qui tourne fur fon axe ; l'Aiguille fert
de Meridien.
2. La Lune qui fait fa révolution autour de la
Terre.
3. Premier Cadran conforme au mouvement
moyen. Chaque jour il avance d'un degré inégal.
4. Second Cadran conforme au mouvement vrai
du Soleil . Chaque jour il avance d'un degré inégal .
5. Le Soleil qui fait fa revolution dans le Zodiaque
. Chaque jour il en parcourt un degré égal
en lui-même , mais inégal par rapport à la Terrë
à caufe de l'obliquité & excentricité du Zodiaque.
6. Un Cadran fixe ſemblable aux Pendules , toud
jours conforme au Cadran marqué numero 3 .
7. Le pied de la Sphere.
XI XII
XXI
XII
VIVI
VI VII
Vill
IX
Vill
IX
V
All
TV
VIVA
VIXX
A
51
A
ןוו
TAL
5
VI
VI VI VIII
HABA
XI
VIII
IX
.
X
XI
IIX
IX
X
XIX XX
VVI
46 MERCURE DE FRANCE.
L
SONNE T.
蒸糕
' Homme fans contredit eft plus fçavant que
fage :
Ses progrès en tout Art parlent en fa faveur.
Du Dieu qui le fit naître , & dont il eft l'image,
11 ofe approfondir la bonté , la grandeur.
Des plantes , des métaux il fçait l'utile uſage :
De ce vafte Univers curieux fpectateur ,
Il connoît les beautés d'un fi charmant ouvrage ,
Et fonde avec fuccès au fond de notre coeur.
Mais que lui fert , helas , cette ample connoiffance
!
Il eft , malgré fes foins , plongé dans l'ignorance :
Oui , vante qui voudra fon efprit , ſon ſçavoir,
L'homme fera toujours dans une erreur extrême ,
Et ne pourra jamais de rien fe prévaloir ,
Tant qu'il ne fçaura pas fe connoître foi même.
Par M. Cottereau Curé de Donnemarie,
M-A RS. 1745. 49
EXPLICATION
D'une ancienne Enigme inferée dans le Dictionnaire
de Moreri au sujet du mot Ælia,
Oici l'Egnime avec les Obfervations qui
Vla précedent &qui la fuivent dans Moreri
, Edition de 1712 .
20
30
33
2
»
29
Alia Lalia Crifpis,premiers mots d'une
❤célebre Infcription qui fe voit dans la maifon
de campagne du Senateur Votta, proche
Boulogne en Italie , & qui a exercé
quantité de Sçavans qui fe font mêlés de
l'expliquer. Elle porte qu'Elia Lælia Crifpis
n'étoit ni homme , ni femme , ni her-
» maphrodite qu'elle n'étoit morte ni par
la faim , ni par le fer , ni par le poifon ,
mais par tout cela enfemble ; qu'elle n'é-
» toit ni dans les Eaux , ni au Ciel , nijen
» la Terre , mais en tous ces lieux. Cette
Epitaphe lui fut confacrée par Lucius Aga-
» tho Prifcus , qui n'étoit ni fon mari , ni
fon galant , ni fon parent , mais tout cela
à la fois. Voici l'Infcription Latine pour les
» Scavans,
"
33
33
MERCURE DE FRANCE,
Alia Lalia Crifpis ,
Nec vir , nec mulier , nec androgyna
Nec puella , nec juvenis , nec anus ,
Nec meretrix , nec pudica ,
Sublata
Sed omnia :
nequefame , necferro , neque veneno
Sed omnibus :
Nec Cælo , nec Aquis , nec Terris ,
Sed ubiquejacet.
Lucius Agatho Prifcus ,
Nec maritus , nec amator
nec neceffarius
20
Neque mærens , neque gaudens , neque flens,
Sed omnia;
Hanc neque molem , nec pyramidem , necfepulchrum
Scit & nefcit quid pofuerit :
23
Hoc eft , fepulchrum intùs ca laver non habens ,
Hoc eft , cadaver fepulchrum extrà non habens,
Sed cadaver idem eft 5 fepulchrum fibi,
» Marius Michael Angelus , Profeffeur de
Padoue, prétendant expliquer cette Enyg-
» me , a dit que c'étoit l'eau de la pluie :
» Joannes Turius , Flamand , que c'étoit la
» matiere premiere ; Ricardus Vitus , Anglois
, que c'étoit Niobé , ou l'ame , ou
2 lidée : Nicolas Barnaud , François , que
c'étoit le Mercure , & Gafpard Guérard,
Hollandois , que c'étoit l'amour. Ce der
➡ nier

MARS
1745 .
49
29
50
23
≫ nier
raporte
qu'il
s'eft fait un recueil
des raifons
des uns & des autres
, imprimé
premie-
» rement
à Padoüie
, & enfuite
à Dordrecht
.
» M. Spon
croît
que ces Enigmes
font
les
pentées
ridicules
de quelque
moderne
qui
» a voulu
faire
le bel efprit
, & que cette
piéce
- là n'eſt
pas antique
. Il ajoûte
que
» ce qu'on
en montre
n'eft qu'une
copie
,
» & qu'il
n'a pû apprendre
ce qu'étoit
de-
» venu
l'original
. Il remarque
encore
que
» celui
qui
a fait cette
Infcription
, n'entendoit
pas l'oeconomie
des noms
Latins
, car
,, Elia
& Lælia
font
deux
familles
differen- » tes , & Agatho
, Prifcus
, font
deux
fur-
» noms
, fans
avoir
aucune
famille
jointe
, «<
ככ
Les Antiquaires , à l'éxemple des Philofophes
, difent les plus plaifantes chofes du
monde fur les matieres qu'ils n'entendent pas.
Si j'avois pû trouver le recueil dont le Hollondois
Gafpard Guérard fait mention , j'en
aurois fait ufage pour divertir le lecteur.
Je m'imagine bien qu'on n'auroit pû s'empêcher
de rire à la vue des efforts qu'ont
fait les Sçavans qu'on vient de nommer ,
pour trouver dans les termes de notre Enigme
, l'eau de la pluye , la matiere premiere,
Niobe , l'ame on l'idée, le mercure & l'amour.
Au refte fans avoir jamais lû cet Ouvrage
fingulier,je me perfuade qu'ildoit avoir beaucoup
de rapport avec les idées chimériques
C
50 MERCURE DE FRANCE.
de quelques étymologiftes de nos jours ,
dont les prétendues découvertes ne méritent
d'être réfutées que par ces quatre jolis vers
Alfana vient d'equns , fans doute ,
Mais il faut avouer auffi
Qu'en venant de-là juſqu'ici ,
Il a bien changé fur la route.
La Sentence de M. Spon a été portée
fans connoiffance de caufe. Les penfées que
renferme notre Enigme peuvent bien étre
celles de quelques modernes , mais elles
n'ont rien de ridicule. La remarque du docte
voyageur fur les noms & furnoms deanciens
Romains ne prouve point que
l'Auteur de cette piéce n'ait point entendu
l'economie des noms Latins. Ælia & Lelia
font deux familles & Agatho , Prifcus ,font
deux furnoms mais que réfulte- t'il de-là ,
fi non qu'il s'agit dans l'Enigme de plufieurs
perfonnes de differente famille ? Sur les furnoms
Agatho & Prifcus , il fuffira d'obferver
en paffant que les Latins défignoient fou
vent les perfonnes par un feul de leurs fur
noms. Cicero , Maro , Nafo , &c,
Mais il eft tems d'en venir à l'Enigme
même , & d'en donner l'explication . Cette
piéce a deux parties relatives l'une à l'autre.
Dans la premiere Ælia , Lælia & Crifpis ,
MARS 1743. 等里
font trois perfonnes differentes , il en eft de
même de Lucius , Agatho & Prifcus, dont
il eft parlé dans la feconde. Cette multiplicité
de perfonnes une fois admife fait difparoître
toutes les contradictions , diffipe
tous les nuages , & montre à découvert toute
la fineffe de l'Enigme.
I. En effet fi on reconnoît qu'Elia , Lælia
& Crifpis font trois perfonnes differentes ,
on n'a plus de peine à concevoir que l'une
n'étoit ni homme ni fille , l'autre ni femme
ni jeune homme , & la troifiéme ni Hermaphrodite
ni vieille. Cependant en les confidé
rant toutes trois à la fois on comprend bien
qu'elles pouvoient être tout cela enfemble :
fed omnia.
Ælia n'étoit ni homme ni fille , mais vieille
femme. Lælia n'étoit ni homme ni femme
, mais Hermaphrodite , & Crifpis n'étoit
ni Hermaphrodite ni vieille , mais jeune Fille.
De plus , l'une de ces perfonnes étoit
une Proftituée ; l'autre fans être telle ne menoit
pas une vie affés réguliere ; pour la
troifiéme elle étoit d'une vertu à l'épreuve.
Ælia n'étoit point morte par la faim , neque
fame , ni Lælia par le fer , nec ferro :
ni Crifpis par le poifon , neque veneno ,
néanmoins elles avoient été enlevées par ces
trois genres de mort , fed omnibus , fçavoir ,
Ælia par le fer ou le poifon , Lælia par le
Cij
52 MERCURE
DE
FRANCE
.
poifon ou la faim , & Crifpis par la faim
ou le fer.
Après leur mort le corps d'Elia ne fe
trouvoit point dans les airs , nec Coelo , mais
bien dans l'eau ou fur la terre : celui de
Lælia ne fe rencontroit point dans l'eau ,
nec aquis , mais il fe voyoit ou dans les airs
ou fur la terre : enfin le corps de Crifpis
n'étoit point refté fur la terre , nec terris ,
mais il étoit ou en l'air ou dans les eaux
de forte que ces trois Cadavres qui n'étoient
enfemble ni dans les airs ni dans les eaux
ni fur la terre , fe rencontroient féparément
en ces trois differens endroits . C'eft là précifément
ce que fignifie la premiere partie de
notre Enigme , qui doit être rangée & ponctuée
de la forte :
>
Elia,"
Lalia ,
Nec mulier ,
Crifpis ,
Nec androgyna
Nec vir ,
Necpuella ,
Nec juvenis ,
Nec anus
Nec meretrix , nec pudica ,
Sed omnia ;
Sublata ,
Neque fame , Nec ferro , Neque veneno
Sed omnibus ;
Nec Calo , Nec aquis ,
Nec terris,
Sed ubique jacet,
II. Il n'y a pas plus de difficulté dans la fe-
Conde partie de cette piéce que dans la
pre
MARS. 1745 ༈༙ ༣
miere. Tout ce qu'on y dit eft relatif à ce
qui a précedé. Lucius , Agatho & Prifcus
font trois hommes à chacun defquels les
qualités & les difpofitions qu'on leur attribue
conviennent fous un certain rapport ,
& ne conviennent pas fous un autre.
Lucius ne s'afflige point de la mort d'Ælia
, qui n'étoit point fon époufe , nec maritus
neque mærens , mais il eſt touché de la
mort de Lælia qu'il aimoit , au lieu qu'il fe
réjouit du malheur de Crifpis dont il eſt le
parent & l'héritier.
Agatho époux d'Ælia eft infenfible à la
perte de Lælia qu'il n'aimoit point , nec
amator neque gaudens : il eft charmé d'ailleurs
d'avoir perdu fa vieille femme , mais
en même-tems il déplore le trifte fort de la
jeune Crifpis qu'il adoroit.
Prifcus ne pleure point la malheureuſe
deſtinée de Crifpis qui ne lui étoit point parente
, nec neceffarius neque flens , mais il
gémit fur le fort d'Ælia qu'il aimoit , tandis
qu'il eft charmé de la mort de Lælia dong
il étoit parent , & dont il lui revient une
ample fucceffion.
Lucius ,
Nec maritus
Agatho ,
Nec amator ,
Neque mærens , Neque gaudens ,
Sed omnia.
Prifcus ,
Nec neceffarius ,
Neque flens ,
C iij
34 MERCURE DE FRANCE..
1
Il faut fuppofer que Lucius , Agatho &
Prifcus étoient eux-mêmes les auteurs de la.
mort d'Elia , de Lælia & de Crifpis , & qu'ils:
avoient placé leurs corps dans les lieux où
ils fe trouvoient , mais comme chacun d'eux
avoit caché aux autres ce qu'il avoit fait en
particulier , on peut dire en ftyle énigmati
que qu'ils fçavoient & ne fçavoient pas ce
qui avoit réduit ces trois perfonnes à un
état fi déplorable ; feit & nefcit quid pofuerit.
Une comparaifon toute fimple rendra la cho--
fe plus fenfible..
Trois perfonnes ont appris , l'une la Mu
que , l'autre la Grammaire &la troifiéme la-
Medecine : elles fçavent ces trois Sciences ,
quoique chacune d'elles en particulier foit
fuppofée n'en poffeder qu'une feule : fcit &
nefcit.
Hanc neque molem , Nec pyramidem , nec fepulchrum
Scit 5 mefcit quid pofuerit.
Hoe eft , fepulchrum intùs cadaver non habens
Hoc eft , cadaverfepulchrum extrà non kabens ,
Sed cadaveridem eft 5fepulchrumfibi.
Ælia , Lælia & Crifpis étant reftées fans
fépulture , on ne leur avoit fait ni mole , ni
pyramide , ni tombeau . Leurs corps étoient
des fépulchres qui ne renfermoient point de
cadavres ; des cadavres qui n'étoient point :
MARS 55 1745.
renfermés dans des fépulchres , & qui n'avoient
d'autre fépulchre que leur propre ſubtance.
Tel eft le fens naturel de cette fameufe Enigme.
L'art avec lequel elle eft compofée fait
affés fentir qu'elle ne doit pas être regardée
comme fort ancienne. Outre les applications
que j'ai faites on pourroit encore en faire
plufieurs autres qui ne feroient peut- être pas
moins juftes , mais il me fuffira d'avoir ouvert
le chemin. Chacun pourra y marcher
fans craindre aucune oppofition de ma part.
A Crepi le 21 Fevrier 1745.
A. BOURGEOIS Prêtre Chanoine de la Collegiale
& Principal du Collegede Cripy en Valois.
REFLEXIONS fur le Courage des
D
Femmes:
E tout tems & en tout Pays les femmes
font foumifes aux hommes ; ceuxei
font les plus forts , ils ont fait les loix &
fe font adjugé la fupériorité. En vertu de
cette décision plus ancienne qu'équitable ,
ce fexe que nous adorons eft réduit à nous
féduire & à nous tyrannifer n'ayant pas le
droit de nous confeiller ni de nous conduire.
Il n'eft que fubalterne dans l'ordre
de la fociété civile. Nous l'avons écarté des
emplois & des dignités , fouvent même des
1
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE

C
biens que la Nature lui a deſtinés , & lui
ôtant tout objet d'émulation nous l'avons
refferré dans le cercle étroit des foins domeftiques.
Nous avons fait plus:par le pouvoir
de l'éducation dont nous avons regle la tournure
nous avons difpofé pour ainfi dire de l'ame
des femmes , & nous avons pouffé l'abus
du droit du plus fort jufqu'à leur interdire
certaines Vertus , comme s'il avoit dépendu
de nous de les en dépouiller , ou qu'en nous
les refervant en apparence nous euffions dû
nous enrichir réellement de leur part . Parmi
ces Vertus interdites aux femmes le Courage
eft celle qui eft le plus généralement reconnue
pour n'être pas de leur reffort, Certaines
autres comme la prudence , la dif
crétion , la folidité leur font difputées , mais
comme ces qualités font de l'ufage journa→
lier dans la fociété , les occafions de reconnoître
qu'elles font aufli familieres aux femmes
qu'à nous font fi fréquentes que nous
fommes forcés d'avouer du moins qu'elles en
font fufceptibles , mais le courage étant une
vertu dont l'uſage eft interdit aux femmes ,
il paffe pour conftant que c'eft une vertu
audeffus de leur portée & qui eft hors de
leur Sphere. Cependant parmi celles que
les accidens de leur vie ont mifes dans des
fituations où le Courage leur étoit néceffaire ,
il s'en eft trouvé un fi grand nombre à qui
MARS 1745 . 57
ce ſecours n'a pas manqué , qu'il nous a fallu
reconnoître encore que certaines femmes
avoient été courageufes . Mais nous avons fatisfait
notre amour propre en fuppofant que
ces femmes avoient une ame d'une trempe
finguliere . Telles nous nous figurons l'illuftre
Penthée , les deux Artemifes , la fidelle
Eponine & les illuftres Romaines.
vantées dans l'Hiftoire.Nous rendons juftice
à ces Heroïnes, mais en convenant de leur
vertu , nous ne permettons pas à leur fexe
de s'en attribuer l'honneur. Nous aimons
mieux y trouver quelque chofe de furnaturel
, & ne pouvant ôter à certaines femmes
la réputation de Courage qui leur eft due ,
nous difons que ces femmes avoient la fermeté
des hommes, l'efprit, le Courage mâle.
Enfin nous ne voulons point que la fermeté
& le Courage foient des qualités que
la Nature puiffe accorder aux femmes fans
erreur ou fans miracle. Seroit- ce donc par
une fecrette jaloufie de leurs agrémens que
nous avons de la peine à partager avec elles
le lot de la Vertu & que nous voulons
qu'elles nous cedent tout à fait celle que
nous refpectons le plus ? Cette injuftice peut
bien avoir fondé en grande partie notre
prévention fur cet article , mais je crois que
quelqu'autre motif encore y a contribué.
Je conviens que les femmes paroiffent plus
Cy
58 MERCURE DE FRANCE
attachées à la vie que nous ne le paroiſſons
& peut-être le font- elles en effet plus que
nous ne le fommes , mais s'enfuit-il de là
que le Courage leur foit une vertu plus étran--
gere qu'à nous ? Je n'en crois rien & je ne
penfe pas qu'il faille être indifférent à la vie
pour être courageux. Il eft vrai que la
peur de la mort exclut le Courage dans .
les perils qui la rendent prochaine. Mais .
l'amour de la vie , & la crainte de la
mort font deux fentimens bien differens..
Examinōns les differens effets qui en ré
fultent,je crois que c'eft le moyen le plus fûr
de les apprécier au jufte. Ces deux affections
nous font comme toutes les autres don-..
nées par la Nature , & leurs effets font auffi
anciens que le monde. Rappellons - nous ces
premiers tems où l'homme ignorant & fimple
ne fe connoiffoit pas encore & ne faifoit
que fentir ; le défir de vivre & de vivre leplus
heureuſement qu'il nous eft poffiblen'étoit
pas inconnu puifqu'il eft le compagnon
inféparable de l'exiftence . Mais alors
moins varié dans les moyens , & déguiſé
fous moins de formes qui ne fe font multipliées
qu'en proportion de nos connoiſſances
, il exigeoit des foins , des précautions &..
des projets plus bornés. Alors une mere féconde
rendoit fa maiſon l'appui ou l'effroi
de fes voisins ; le pere de cette nombreuſe .
MARS 17458 59
:
famille étoit à fon gré l'arbitre du canton
qu'il habitoit s'il étoit ambitieux il en devenoit
la terreur , le maître s'il étoit heureux
, & le tyran s'il étoit injufte. Tous ces
cas font arrivés fans doute bien fouvent , car
les hommes font nés avec toutes leurs paffions
& tous leurs vices. Je fuppofe un de
ces premiers Conquerans dont les exploits fe
bornoient à l'envahiffement de quelques arpens
de terre , à la deftruction ou l'ufurpation
de quelques cabanes . Qu'arrivoit- il alors?
Il fe faifoit une fermentation générale dans les
efprits. Chacun craignoit pour foi , mais
chacun ne fçavoit pas prendre des meſures
hardies pour avoir moins à craindre. Les uns
pourtant, & peut- être étoit- ce le plus grand
nombre , car il paroît que les dominations
fe font accruës bien lentement , les uns, dis
je , courageux par tempéramment , ou feulement
par raiſon & par néceffité reflechiffoient
aux moyens de prévenir la mort & la
fervitude ; deux chofes qui nous répugnent
prefqu'également ; frappés de la même crainte
le même interêt les uniffoit, & fans doute
plus le danger étoit preffant , plus le Traité
étoit prompt & fincere. Les foibles ainfi raffemblés
devenoient refpectables , quelquefois
invincibles , ou fi la fortune fe déclaroit
contr'eux , ils fe défendoient du moins &.
faifoient acheter cherement leurs biens
1
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE.
leurs libertés & leurs vies . Voilà ce que leur
infpiroit l'amour de la vie , tandis que ceux
en qui la crainte de la mort produifoít
cette incertitude accablante qui la caractériſe
, infenfibles à tout, hors à l'effroi du péril
& incapables de s'en garantir , s'enfuyoient
au hazard , occupés feulement de fuir , ou
contents de traîner dans l'efclavage une vie
honteufe , échapoient à la mort quand le
vainqueur étoit las de la donner. C'eſt une
chofe remarquable que cette léthargie de
l'ame que produit la peur. L'homme qui
craint la mort n'en fçauroit foutenir l'approche
& ne fçait rien faire pour l'éloigner, Il
eft troublé , confterné , anéanti ; il y en
a qu'une fuite aveugle a précipités dans des
fleuves ; il y en a qui n'ont pas eu même la
force de fuir. Il femble que la mort leur foit
douce pourvû qu'ils ne l'envifagent pas fous
la forme qui les a fait trembler ; quelques ,
ans intirnidés à l'afpect d'une armée qui fe
met en mouvement fe deshonorent avant
que le danger commence , d'autres augmentent
le danger qui les menace par la folle
conduite qu'ils tiennent pour l'éviter.Créfus
n'eut pas plûtôt rangé fon armée en bataille
que prenant ouvertement la fuite avec tous
fes chariots , il donna au refte de fes troupes
l'exemple honteux qu'elles ne tarderent pa
à fuivre. Démofthene croyant fuir plus ai
MAR S.
61
1745 .
fément, jetta ſa cuiraffe & fon bouclier qui le
garantiffoient des armes qu'il fuyoit. Telle
eft la conduite abfurde & infâme qui ré
fulte de la crainte de la mort ; il s'en faut
bien que l'amour de la vie ait jamais infpiré
rien de pareil . J'avouerai pourtant que
celui- ci produit quelquefois des effets dont
l'autre s'accommode fort bien. L'amour de
la vie a fait élever des remparts qui la mettent
en fûreté. Il a fait revêtir aux hommes
des armes défenſives , & leur a fait penfer
qu'il valoit mieux être fatigué du poids d'une
armure que percé des traits de leurs ennemis.
C'eft l'amour de la vie qui arme & qui
réunit les caravannes des Voyageurs contre
l'audace des brigands dont les chemins d'Afie
font infeftés : c'eft lui qui fait fonner la
retraite au parti que la fortune abandonne ;
c'eft lui qui fait chercher les poftes avantageux
, qui les fait attaquer avec précaution ,
qui empeche même de les attaquer s'ilsle font
trop. Il n'y a rien-là que la crainte de la mort
ne trouve très-bon , mais elle n'eft capable
de s'en fervir que lorfque le péril eft éloigné;
à fon approche l'homme effrayé oublie tout
ce qui peut le défendre & ne voit que ce qui
le menace. L'amour de la vie nous fait tirer
parti des fecours qu'il a imaginés , la crainte
de la mort nous ôte la poflibilité & jufqu'à la
2 MERCURE DE FRANCE..
penſée d'en profiter ; ces deux affections ont
pourtant un principe commun. Ce font deuxfleuves
qui fortent du fein de la même roche
qui même fuivent à peu près la même route
au commencement de leurs cours , mais qui
s'éloignent enfuite l'un de l'autre & le féparent
enfin tout à fait. Ainfi l'amour de la vie :
& la crainte de la mort partent du même :
point , la connoiffance & par confequent le
défir de l'exiftence ; mais ils ne marchent
enfemble que jufqu'à un autre point qui eft
bien remarquable , je veux dire la néceffité
amenée par les circonftances & prouvée par
la raiſon. L'amour de la vie exige qu'on ne
s'expofe pas mal - à- propos , voilà tous fes :
droits , & s'il infpire quelque fois une petite :
répugnance qui va plus loin , elle fe tait devant
la raifon. L'amour de la vie non- feule--
ment permet qu'on l'expofe quand c'eft un
moyen de la conferver , mais il y engage
même , & comme nous aimons la vie nonfeulement
pour le plaifir d'exifter, mais auffi
rélativement aux chofes acceffoires qui nous
rendent l'exiſtence plus agréable , il permet
que nous hazardions notre vie dans la vûe de
conferver les agrémens qui nous y attachent.
Nous aimons nos femmes , nos enfans , nos
peres , nos amis. La liberté nous eft précieuſe
, nos biens nous font utiles , notre Pa- -
trie nous eft chere , nos engagemens , fource
3
MARS. 1745 .
de laxonfiance , nous font facrés . L'amour -
de la vie nous permet de la rifquer pour le
maintien & la confervation de toutes ces
chofes fans lesquelles notre propre exiſtence
nous deviendroit onereufe. Enfin l'amour
de la vie qui évite les dangers inutiles , à qui
mêne les néceffaires répugnent , mais qui
éft toujours accompagné de raifon & de
réflexions , nous permet de nous hazarder
lorfqu'il eft à propos de le faire , mais la
crainte de la mort ne connoît point d'a--
propos fur cela . Ce font donc deux fenti--
mens très - diftincts , l'un eft univerfel , c'eſt
l'amour de la vie qui veille à notre confer- ·
vation , l'autre par un attachement outré
pour l'exiſtence eftcapable d'en anéantirtou- -
tes les proprietés , c'eft la crainte de la mort :
qui heureufement n'eft pas générale. Celleci
fait néceffairement des lâches , celui-là
permet d'être courageux. Auffi en disant que
les femmes pouffent peut-être l'amour de la
vie plus loin que les hommes , je fuis bien
éloigné d'en conclure qu'elles foient moins
fufceptibles de Courage. Peut- être même en
ont-elles naturellement plus que nous ,puifque
malgré la force de l'éducation molle :
qu'elles recevoient, cette Vertu perce ſi ſou--
fi
vent chés elles auffi -tôt qu'elles fe trouvent
dans des circonftances qui l'exigent ; ce qu'il
y a de vrai c'eft que les femmes ont f peu Z
-
64 MERCURE DE FRANCE.
d'occafions d'exercer cette vertu , que nous
diſons hautement qu'elle n'eft pas de leur
reffort , & nous les élevons tellement à ne pas
s'imaginer qu'elle's y puiffent prétendre ,
qu'elles mêmes ne penfent pas trop à leurs
droits fur cet article , & que la plupart
n'ofent pas fe croire capables de Courage
& de fermeté, Les femmes ne connoiffent de
la vie que les agrémens & les commodités
elles fe croyent faites uniquement pour en
jouir. Elles n'ont pas appris à s'en paffer fans
murmure ; & combien y a-t-il d'hommes qui
l'ignorent ? ce n'eft pas qu'ils ne foient tous à
portée de s'en inftruire par l'éducation &
l'expérience. Les femmes font bien éloignées
d'avoir les mêmes reffources . On les
tient dans l'ignorance de tout ce qui pourroit
élever , fortifier , étendre leur ame , s'il
eſt permis de parler ainfi ; on les borne à
quelques Vertus qui toutes admettent la complaifance
pour foi-même , on ne leur fait
enviſager le bonheur que fous le point de
vûë de la tranquillité . Le Courage ainfi que
toutes les autres Vertus a befoin d'être développé
& encouragé. L'encouragement aux
Vertus, c'eft l'eftime qu'on acquiert par elles
& la néceffité dont elles font dans la conduite
de la vie. Les femmes font deftituées de tous
ces fecours par rapport à la Vertu du Courage.
On ne leur laifle pas penfer qu'ellespuiffent
MARS 1745
en avoir befoin ni qu'elles en puiffent reti
rer aucun honneur . L'éducation ne crée
раз
le caractere mais elle le forme , & les Vertus
portent l'empreinte du caractere.
L'éducation des femmes les borne à ſe
rendre aimables , leur caractere eft de s'en
occuper , leur merite eft de l'être ; parvenuës
à plaire , elles récueillent les fuffrages empreffés
& exagerés de tout ce qui les entoure.
Elles font recherchées , cheries , aimées,
elles ne reçoivent que des refpects, elles
n'entendent que des éloges. Tous les momens
de leur vie leur préparent , leur annoncent
, leur offrent des amuſemens . Qu'il
y a loin de cette tournure de vie à celle
des Cincinnatus & des Regulus ! Faut - il
s'étonner que parmi les femmes il n'y ait
pas beaucoup d'ames Romaines ? Il ne devroit
point y en avoir du tout par le bon
ordre que nous y avons mis , & il faut véri
tablement s'étonner de trouver fi ſouvent la
fermeté jointe aux graces dans ce Sexe charmant
, que nous nous obftinons à n'apprecier
que par fes charmes. La belle Penthée
étoit - elle moins courageufe que fon Mari ?
Abradate avoit combattu avec valeur. Il
étoit mort avec gloire , mais dans le fond il
n'avoit rien fait que toute l'armée de Cyrus
dont il faifoit partie , n'eut fait auffi bien
que lui. Penthée par le genereux fang froid
6 MERCURE DE FRANCE.
avec lequel elle s'opiniâtra à rejoindre les
manes d'Abradate étonna Cyrus même . Il
ne fe trouva perfonne dans l'armée qui ne
fut faifi d'admiration pour cet excès de Vertu
, & peut-être perfonne qui s'en fentit capable.
La mort de Caton , ce fameux martyr
du fanatifme Romain feroit , quoi qu'en
ait dit un très-bel efprit de nos jours , la plus
belle mort que le défefpoir amené par les
circonftances & autorifé par la raifon puiffe
confeiller , fi celle de fa femme ne lui avoit
pas enlevé la fupériorité. Parmi les femmes
dont leCourage fait honneur à laNature humaine
, on peut citer Cleopatre, cette même
Cleopatre qui abandonna fon amant dans
l'inftant où il commençoit cette bataille :
dont elle avoit amené la néceflité. Je ne prétends
point excufer fon action en ne l'attri
buant pas à une foibleffe pufillanime. Malheureuſement
il y a dans notre coeur affés
d'autres fources d'actions infâmes . Cleopatre
pouvoit penfer qu'Antoine vaincroit auffi
bien fans elle , & lui fauveroit aux yeux
d'Augufte & des Romains de fon parti , le
tort impardonnable de leur avoir mar--
qué une animofité perfonnelle. Elle efperoit
peut- être qu'Augufte vainqueur ne changeroit
point fa fortune & elle comptoit fe
ménager fa protection en paroiffant avoir fa--
vorifé fa victoire , quoique dans le fond fai
MARS 1745.
fuite dût naturellement être affés indifférente
au fuccès de la bataille , car ce ne fut point
la fuite de Cleopatre , ce fut celle d'Antoine
qui amena la victoire d'Augufte ,, & la fuite
de Cleopatre n'entraînoit pas néceffairement :
celle d'Antoine , ainfi la politique de la Reine
d'Egypte pouvoit fe faire illufion fur less
fuites de la retraite dont je n'ai garde de juftifier
les motifs. Mais quand toutes les reffources
de la politique & de la coquetterie :
furent épuisées, quand il ne refta plus à›
Cleopatre de choix à faire qu'entre la mort
ou l'esclavage , fon Courage s'éveilla , elle :
n'hefita point & finit une vie voluptueufe
par un trépas héroique. L'avanture fi con--
nuë de Petus & . d'Arria eft une de celles ,
qui concourt le plus à établir la magnanimité
des femmes. On pourroit appliquer à
ces deux perfonnages le mot de Xerxés :
après la bataille de Salamine , où la vaillante
Artemife s'étoit diftinguée avec éclat plus:
qu'aucun Capitaine. J'ai vû , dit le Roi des
Perfes , des hommes devenus femmes & des
femmes devenuës hommes. En parlant de :
la prévention: generale , ce mot eft très jufte
& très appliquable à Petus & à fa femme.
On ne peut gueres fe tuer de plus mauvaiſe
grace que le fit ce Proconful. Il mourut :
comme une femme & fa femme mourut ens
Romain..
#8 MERCURE DE FRANCE;
L'Hiftoire fourmille de traits mémorables
de cette efpece , mais il y a plus , on voit
des Nations entieres chés qui les femmes
endurcies par l'éducation aux fatigues & accoutumées
aux périls , partageoient avec les
hommes les travaux & les dangers de la
guerre. Tel eft, fans avoir recours aux Annales
de l'Antiquité fabuleufe , tel eft le portrait
fidele que Tacite nous a laiffé de ces
Nations guerrieres connues fous le nom de
Francs & de Germains. Leur Patrie , dit- il ,
eft toute entiere dans leurs Camps , les femmes
, les enfans , les vieillards y fuivent les
fils , les peres & les époux ; les fruits de la
victoire , les défaftres de la défaite , les horreurs
du combat , tout eft commun à tous.
Voilà les Moursde nos ayeux , ces Heros
que nous ne reſpectons pas affés , & à qui
nous reffemblons trop peu. C'eft avec ces
Vertus qu'ils ébranlerent tant de fois & qu'ils
renverferent enfin la puiffance Romaine . Enfuite
civilifés par un commerce reglé pendant
la tranquillité d'une domination paifible , les
occupations des femmes & celles des hommes
furent féparées , & la difference des
Occupations amenant celle de l'éducation ,
les femmes bornées aux foins domeſtiques ,
oublierent bientôt qu'elles fuffent capables
de mieux & les hommes crurent être feuls
capables de tout,
MARS 1745 . 69
Dès-lors les femmes n'ont plus imaginé
que la Nature leur eut donné du Courage, &
bornées à un train de vie qui s'accorde avec
la foibleffe , elles ont cru être foibles , tandis
qu'il ne leur manquoit que les occafions
de montrer de la fermeté. Ce qui le prouve
incontestablement , c'eft que parmi celles
que leur rang ou des avantures extraor
dinaires ont tiré des circonftances communes
, il s'en eft trouvé un très grand nombre
à qui les Vertus fortes dont elles avoient befoin
n'ont pas manqué . Telles ont été la fameufe
Comteffe de Montfort & fa courageufe
Rivale , la célebre Marguerite d'Anjou
, Ifabelle de Caftille , la Mexicaine de
Cortez , la Reine Elifabeth , la Landgrave
de Heſſe , Amelie de Hanau , cette Heroine
du fiecle paffé , & de nos jours la femme du
grand Alexiovitz qui dut fon élevation à fon
intrepredité. Si je voulois citer des exemples
moins illuftres, les triftes Anecdotes de la Ligue
& de nos guerres de Religion me fourniroient
de quoi remplir un volume du nom
des femmes de tout âge qui ont péri dans
ces horreurs avec un Courage digne des Cornelies
, & peut-être plus admirable en ce
qu'il devoit moins à l'éducation . Mais , me
dira-ton , n'y a- t-il donc pas de difference
entre les hommes & les femmes pour le
70 MERCURE DE FRANCE.
Courage? Sans doute, je conviens qu'il y en a,
mais s'il m'eft permis de m'exprimer ainfi ,
je la crois plûtôt extérieure qu'interieure
apparente que réelle . Les femmes ne croyent
point devoir jamais l'exercer , dè -la elles
croyent ne point l'avoir, & comme leur honneur
leur permet de s'en paffer , elles fe lirent
fans fcrupule à tous les ménagemens
que l'amour de la vie peut confeiller , que
nous appellons foibleffes , & que nous mépriferions
dans un homme ; une femme avoie
qu'elle a peur d'une épée , qu'elle a une
frayeur horrible de la mort & en l'avoüant
elle fe le perfuade. Elles font à l'égard
du Courage comme font les gens de
qualité à l'égard de la force du corps.
Les jeux & les plaifirs d'exercice font
bannis de notre fiecle , auffi l'homme de
la Cour le mieux fait & le plus fort ne
pourroit pas porter ce qu'un crocheteur
d'une taille médiocre porte à fon aife. Mais
que cet homme élevé dans une molleffe
noble foit pris par des Corfaires d'Alger
qui le forceront à des travaux proportionnés
à fa conftitution apparente , la Nature
rentrera bientôt dans les droits & le Courtifan
délicat deviendra un eſclave infatigable
. Ainfi les femmes élevées dans la molleffe
& pour la molleffe , éloignées par leur
genre de vie de toutes les occafions où le
MARS 1745. 断里
courage eft néceffaire , ont befoin pour être
courageufes de crifes violentes qui les tirent
de leur état naturel . Elles ne font point
preparées aux morts accidentelles , elles n'ont
jamais fait reflexion qu'elles puiffent en cou
rir le rifque , elles ne font pas même preparées
comme nous à mourir un jour . Elles
le fçavent, mais on ne les a pas accoutumées
à fe le dire , à y porter la vûe & à l'y por
ter fans horreur. Auffi dans l'éloignement
la mort leur paroît plus affreufe qu'à nous ,
car chés nous autres hommes c'est tout le
contraire ; une jeune femme jouiffant de la
plus fraîche fanté ne parle de la mort qu'en
fremiffant & il n'y a point d'homme qui
quand il fe porte bien ne prétende l'envifager
de fang froid. Mais à fon approche
l'illufion de la coutume tombe , le fentiment
de la Nature refte & les femmes ne meurent
pas avec plus de foibleffe que les hommes.
L'expérience journaliere nous apprend
cette vérité. Nous avons encore fous les
yeux une autre experience d'un genre moins
ferieux mais auffi vraie , auffi inftructive &
par conféquent auffi utile à raporter , parce
que tout ce qui fert à éclairer l'humanité
eft refpectable. Cette expérience certaine
& d'un ufage journalier eft aifée à tirer des
intrigues de galanterie où les femmes s'embarquent
quelquefois avec tant de dangers

72 MERCURE DE FRANCE
pour elles de la part de leurs tuteurs , de
leurs peres , de leurs maris. Toujours elles
font contraintes , fouvent obſervées , quelquefois
furpriſes. Dans tous ces cas , fans excepter
le dernier qui eft le plus embaraffant ,
c'eft une chofe finguliere que le fang froid &
la préſence d'efprit , fignes non équivoques
de la fermeté avec lefquels elles reçoivent , "
foutiennent , & pour l'ordinaire reparent
ces accidens imprévûs qui autorifent la rigneur
d'un mari en le rendant témoin d'une
occafion de l'exercer. Alors me dira-ton
, elles font animées & encouragées par un
fentiment plus vif & plus fort que la crainte,
l'amour , devant qui fe taiſent toutes les paffions
, & qui peut bien donner des Vertus
puifqu'il a auffi le pouvoir de les anéantir,
Elles ont ce fecours , j'en conviens quoiqu'il
y eut bien à chicaner fur cela , mais
l'heureux ou malheureux amant qui eſt ſur- ·
pris avec elles n'eft - il pas dans le même
cas & n'a- t-il pas la même reflource fans
compter fa prérogative mâle de n'être pas
fufceptible de peur ? Quel est pourtant le
plus embarraffe , le plus troublé , le plus interdit
des deux ? Je laifferai cette queftion
indéciſe par amour propre pour moi &
pour mon fexe , et je dirai feulement que
je croirois pouvoir appliquer ici le mot de
Xerxés que j'ai déja appliqué à Petus & à
La
MARS 1745. 73.
fa femme. Enfin je terminerai ces réflexions
par une obfervation importante & qui me
paroît décifive , c'eft que d'après l'éducation
que reçoivent les hommes & les femmes
par rapport au courage , tous les hommes
devroient être intrépides & toutes les femmes
pufillanimes , & que le nombre des
hommes qui fe deshonorent par leur foibleffe
étant égal à peu- près à celui des femmes
qui s'illuftrent par leur fermeté , il en
faut conclure que le courage eft une vertu
diftribuée par la nature également dans les
deux fexes. Notre éducation fortifie notre
courage , celle des femmes leur laiffe ignorer
le leur. Mais l'éducation n'eft qu'un
verre convexe ou concave qui groffit ou
qui diminue les objets qu'il repréfente , mais
qui n'en altere que la repréfentation. Il y
a une réalité que les apparences cachent
quelquefois, Mais les circonftances de notre
vie qui font la pierre de touche de nos vertus
réelles font évanouir les apparences. Les
femmes font toutes foibles en apparence ,
mais dans la réalité le courage n'eft pas
plus rare parmi elles que parmi les hommes.
PASS
!
D
74 MERCURE DE FRANCE.
**** ※
O D E.
Clel ! de ma cendre rallumée
Sort à la voix de mon vainqueur
Une éteincelle envenimée
Qui fe communique à mon coeur.
Je reconnois trop à ma flâme
Le Dieu qui jadis dans mon ame
Porta ce coup fi bien gravé
Le barbare jurant ma perte
Plonge en ma bleffure rouverte
Un trait de mon ſang abreuvé .
**
Enyvré d'amour & de rage
L'amant jaloux de Brifeis
Ainfi ſe plaignoit au rivage
Qu'il fit retentir de fes cris,
Rendez moi Pfiché ;je l'adore ;
Amours , le feu qui me dévore
S'allume à la voix de Venus ,
Accourez , l'ingrat Fils d'Egée
Cherche fon amante affligée ,
Et la redemande à Bacchus .
MARS 1745.
75
Permets qu'à la fleur de ton âge
Pfiché , le fouris des amours
Diffipe le fombre nuage
Qui ſemble obfcurcir tes beaux jours ;
Eh quoi ! ton aimable jeuneſſe
A peine a reffenti l'yvreffe
Du nectar qui coule à Paphos ;
Du plaifir la coupe enchantée
Dans tes mains fe trouve infectée
Du fuc de l'If & des pavots !
茶茶
Quel emploi de votre puiffance !
Pourquoi , fils cruel de Cypris
M'arracher à l'indifference
Dont je connoiffois tout le prix ?
Pfiché goûte un calme paifible ,
Mais Pfiché fut- elle ſenſible ,
Ne peut rien pour moi déformais ,
Faites plûtôt que je l'oublie ,
Et que ma flâme enfevelie
Périffe & s'éteigne à jamais !
涨涨
Mais tandis que je vous atteſte ,
Cruels , redoublant mon malheur ,
Je prononce ce nom funefte ,
Et vous le gravez dans mon coeur.
Barbares , chaque inftant redouble
Dij
76 MERCURE DE FRANCE ,
La douleur , la honte & le trouble
Où vous prétendez m'égaṛer ,
Et vos fléches éteincelantes ,
M'arrachent des larmes brulantes
Qu'en vain je voudrois dévorer.
Favorite de Citherée .
淡茶
Reconnois la touchante voix .
Ton ame d'amour enyvrée
S'ouvroit à fes fons autrefois ;
Reviens ; c'eft ton amant lui-même,
L'objet de cette ardeur extrême ,
Qu'en ton ame il fçut allumer,
Plus doux , peut- être plus aimable ,
Qu'importe ; fidéle ou coupable
Tu te plûs toujours à l'aimer .
淡淡
>
L'amour vainqueur battant de l'aîle
De roſes mélange tes lys ,
Et Démophoon infidéle
Revient dans les bras de Philis :
Jeux , pour le Dieu qui vous appelle ,
C'est une victoire plus belle
Que d'allumer de nouveaux feux
Accourez ; l'objet qui m'engage
Sçait feul obliger un volage
Areprendre les premiers noeuda,
MARS 1745 . 77
{3= {3÷ ÷23÷ ÷23÷ ÷£3 £3
EXAMEN
D'un Paffage de l'histoire Ecclefiaftique d'Or
deric-Vital par M. Polluche d'Orleans.
O
Rderic -Vital dans fon Hiftoire Ecclé
fiaftique de Normandie , écrit fous l'an
1134 , que Jean Evêque d'Orleans étant
dans un âge très-avancé, Hugues Doyen de
la même Eglife avoit été choifi pour lui
fucceder , mais que ce dernier qui étoit alors
à la Cour , voulant aller prendre poffeffion
de fa nouvelle dignité , avoit été tué par des
fcelerats qui l'attendirent fur le chemin . ( a )
Ce Paffage avoit échapé aux Annaliſtes de
l'Eglife d'Orleans , & le Pere Mabillon qui le
releve dans fes notes fur la 156me lettre
de faint Bernard , loin de foupçonner la verité
du fait qu'il contient , nous donne cet
Hugues comme un Prélat qui doit être ajouté
au Catalogue de nos Evêques , du moins
dans le rang de ceux dont l'élection n'a pas
eu de fuite ( b) .
Il faut convenir que le témoignage d'Or-
(a ) Lib. 13. p. 896. Collect. Hift . Norm.
( b ) S. Bern . Opera Tom. I.p. 157.
Diij
MERCURE DE FRANCE.
deric qui vivoit pour lors, & le nom de Hugues
qu'on trouve environ ce tems-là dans
les liftes imprimées des Doyens de l'Eglife
d'Orleans , favorilent fort ce recit. Il s'en
faut pourtant bien que le rapport d'Orderic
fe rapporte aux Chartes du tems ; toutes
au contraire reclament contre , & leur oppofition
unanime en affùre le peu de folidité:
développons en les preuves.
Jean II. du nom Evêque d'Orleans dont
il s'agit ici , & qui avoit été élû dès l'an
1096 , fiégeoit encore dans les premiers
mois de l'an 1136 , puifque nous avons de
lui des lettres du 6 Mars de cette même année
, données au fujet des biens Eccléfiaftiques
qu'on abandonnoit aux Laïcs moïennant
quelques redevances cenfuelles ( a ) .
Orderic en le failant mourir en 1134 , a
avancé fa mort d'environ deux ans mais
comme cette faute eft une erreur de tems qui
pourroit ne rien changer au fond de la
chofe, je ne m'y arrêterai pas. Après la mort
de Jean il y eut des conteftations affés vives
fur le choix de fon fucceffeur , mais qui
ne durerent pas auffi long tems que le recit
du même Orderic veut le faire entendre.
Helie Abbé de faint Sulpice de Bourges réunit
bien -tôt tous les fuffrages en ſa faveur
( a ) Tréfor de l'Eglife d'Orleans.
MARS .
79 1745.
& fut élû unanimement , ou dans les derniers
mois de cette même année 1136 , ou au
commencement de la fuivante , comme en
font foi les lettres que nous avons de lui ,
portant donation à l'Abbaye de S. Benoît
fur Loire de l'Eglife de S. Ythier de Sully ,
dattées de l'an 1137 , qu'il défigne le premier
de fon adminiſtration , & du Regne de
Louis le Gros ( a ) . Or non -feulement dans
le peu de tems qui s'eft écoulé depuis la
mort de l'Evêque Jean , jufqu'à l'élection
d'Helie , mais long-tems devant & long- tems
après , c'eſt-à dire depuis 1113 jufqu'en
1146 inclufivement , toutes les Chartes ne
font mention que d'un feul Doyen , le célebre
Etienne de Garlande Chancelier & Senechal
de France , oncle de Manaffés de Garlande
Evêque d'Orleans ;fans vouloir ici en citer un
grand nombre, je me contenterai de deux qui
tombent vers le tems de la mort de l'Evê-
Jean. Elles fuffiffent à mon deffein .
que
La premiere Charte eft de Jean II. lui
même,qui à la priere de Pierre fonChapelain ,
affranchit une maifon que ce dernier avoit
vis-à-vis l'Eglife Cathédrale de toutes les redevances
dont elle étoit chargée envers les
Evêques d'Orleans . Elle eft de l'an 1129 , fignée
d'EtienneDoyen, de Philippe Chantre ,
( a ) Cartul . de S. Benoît ſur Loire.
D iiij
80 MERCURE DE FRANCE.
& des autres Dignités de l'Eglife ( a )
La feconde Charte eft de l'an 1137 &
la même dont je me fuis fervi plus haut . On
y trouve , comme à la premiere , les noms
d'Etienne Doyen , de Philippe Chantre &
des autres Dignités .
Voilà par ces deux actes Etienne de Garlande
reconnu Doyen de l'Eglife d'Orleans
, dans un tems où Orderic
nous en préfente
un autre que le premier exclut totalement
. Il
ne me refte qu'à répondre
à une difficulté
qu'on peut m'objecter
.
Que devient , me dira-t-on ? cet Hugues
Doyen que la Sauffaie place en 120 ( 6 )
& que l'auteur d'une notice Mff. de çes Dignitaires
appuie fur des titres de la même
année, de 1122 & de 1126 ? (c) . Il y a toute
apparence que c'eft le même dont a voulu
parler Orderic Vital.
A cela je réponds que lès Actes qu'on cite
des années 1120 & 1122 , & qui font mention
de Hugues Doyen , font à la verité datés
de ces années dans le cartulaire de l'Eglife
d'Orleans d'où on les a tirés , mais
que la date a été mal lûë par celui qui les y
a tranfcrits , vû que fur les originaux on lit
( a ) Tréfor de l'Eglife d'Orleans.
(b ) Anna!. Ecl. Aure!, in not it a Decanorum.
(c )Cette notice eft chés plufieurs perfonnes,
MARS 1745. 31
1190 & 1192 , ce qui a déja été remarqué
dans une autre occafion par l'Auteur de la
Notice de nos Evéques imprimée à la téte
des Statuts Synodaux du Diocèfe. J'ai moimême
verifié cette difference par la communication
qu'on a bien voulu me donner
de ces pieces. Ce font des lettres de Henri de
Dreux Evêque d'Orleans qui notifie dans la
premiere qu'un nommé Renaud Maire de
Bou lui avoit engagé la Mairie de ce lieu
(a ), & dans la feconde que Gilon de Loury
Clerc & fes freres avoient cedé à Hugues
Doyen & à Manaffès Chefecier tout le
droit qu'ils avoient dans l'Eglife deChilleuere
, ( b ) pour revenir à l'Eglife d'Orleans
après leur mort. Et cet Hugues Doyen dont
il eſt fait mention eft Hugues de Garlande
petit-neveu d'Etienne qui poffeda cette dignité
depuis 1167 jufqu'en 1198 qu'il fue
élû Evêque d'Orleans.
Le titre de l'an 1126 merite un peu plus
d'attention. Jean II . y confirme la donation
faite par Raoul I. du nom Seigneur de Baugency
aux Chanoines du même lieu de
tous les droits qui lui étoient dûs fur les Eglifes
de Notre - Dame , de S. Firmin & de
Vouzon. Il y eft fait mention de Hugues
( a ) Tréfor de l'Eglife d'Orleans .
( b ) Ibid,
D▾
82 MERCURE DE FRANCE.
Doyen, de Geoffroy fous Doyen,de Seguin
Chantre & de plufieurs autres comme témoins.
Mais pour peu qu'on fe donne la
peine de lire ces lettres avec quelque attention
, on voit affés que la préſence de Hugues
& des autres qui y font nommés a rapport,
non au tems de la confirmation de l'Evêque
Jean en 1126 , mais au tems de la
donation même de Raoul faite dans le Concile
de Baugency en 1104. Hoc donum prius
factum publicè Baugenciaci, regnante Philippo
Rege, prefentibus idoneis teftibus fcilicet Hugone
S. Crucis Decano , G fub Decano . per
manum Johannis Aureliane Epifcopi novissime
confirmatum eft ( a ) . Dans ce texte prefentitibus
idoneis teftibus ne fe rapporte pas plus
à la derniere date de 1126 que la formule
regnante Philippo Rege qui n'y peut convenir
; il convient donc uniquement à la premiere
1104 , furtout l'année 1126 fe trouvant
couverte comme nous l'avons dit par
les dates du Decanat d'Etienne de Garlande
dont Hugues ici mentionné fut le prédeeeffeur
jufqu'en l'an 1112 qu'il fut nommé
à l'Evêché de Laon ( b) .
··
De tout ceci il faut ou conclure à la
( a ) Cartul. de l'Abb . de Baugency Gallia Chrift.
f. 114. Tom. 3.
(b ) Sigebert Gembl . Chronolog. ad an. 1113.
MARS 1745. 83
rigueur que le recit d'Orderic eft infoutenable
dans toutes fes parties , ou pour l'expliquer
d'une maniere favorable , dire que
l'erreur ne vient que d'avoir fait mal à propos
Hugues Doyen d'Orleans , puifqu'en
le fuppofant dans une autre Eglife , & en
reculant la date de deux années , toute la
difficulté difparoit. Hugues élû Evêque
d'Orléans par la Cour , tandis que le Chapitre
s'étoit declaré pour Helie , cette dou
ble élection aura caufé les mouvemens dont
l'Eglife d'Orleans fut agitée à la mort de
Jean II. Celle de Hugues les aura fait finir
& Helie fe trouvant fans concurrent ſera refté
paifible poffeffeur d'une dignité qu'on lui
difputoit.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE d'un Lieutenant - Colonel
·François à un de fes amis fur la démolition
du Château de Démont.
E conviens , Monfieur , que ce que je vous ai
mandé de Barcelonnette le 24 Novembre au
fujet de la démolition du Château de Démont ,
ne quadre gueres avec ce qu'en ont publiés quelques
nouvellites mal informés , ou qui fe plaifent
à déguifer les faits , pour ne les préfenter.
que fous une face conforme à leur partialité , &
que vous êtes en droit d'exiger un détail que je
n'ai pas eu le tems de vous faire alors , pour vous
mettre en état de réfuter ce qu'on pourra vous dire
de captieux à cet égard : ce n'est pas qu'il faille
s'en inquiéter , on en connoît affés la futilité , &
je n'écris que pour vous fatisfaire .
Depuis la paix de 1737 , le Roi de Sardaigne a
dépensé plus de neufmillions pour rendre le Châ
teau de Démont un des plus forts de l'Europe ;
encore n'a-t-on executé qu'une partie du projet général
; fa fortification fe réduifoit anciennement
à une enceinte fituée au fommet d'un rocher iſolé
au milieu de la Vallée de Sture. Son efcarpement
fort élevé a été taillé de façon à former deux
nouvelles enceintes par amphitheâtre , dont la plus
baffe qui fe trouvoit encore efcarp e de plus de
deux cent pieds étoit flanquée de quatre baftions
de bonne maçonnerie. Comme le front qui regarde
la France étoit le plus acceffible , on l'avoit
fortifié par un ouvrage à corne & de quelques pieces
détachées ; tous ces dehors revêtus de maçon
MARS. 85
1745 .
nerie n'étoient pas achevés à beaucoup près au
commencement de la campagne derniere ; il n'y
avoit que les trois enceintes qui fuffent en état d'une
bonne défenſe , difpofées de maniere à foutenir
chacune un fiége particulier.
Pour faciliter les manoeuvres de la garnifon en
cas de fiége on avoit percé dans le roc avec des
dépenfes exceffives plufieurs poternes en rampes
bien voûtées , pour defcendre de la premiere enceinte
dans la feconde , de la feconde dans la
troifiéme & de la troifiéme dans les caponneres qui
défendoient l'accès de l'efcarpement de l'enceinte
inferieure du côté du Nord & du Midi .
On avoit auffi conftruit nouvellement dans le
donjon ou enceinte fuperieure , un fuperbe logement
pour le Gouverneur , diftribué à pouvoir fervir
au beſoin de magazin pour les vivres , ay.nt
plufieurs étages voûtés & des fouterrains à differens
u ages ; près de- là il y avoit deux magafins à poudre,
deux grandes citernes à l'épreuve de la bombe
& plufieurs fouterrains fervant d'entrepôts pour
les munitions de Guerre , tous creufés fort avant
dans le roc comme les précedens , & la plufpart
adoffés à l'enceinte .
Il y avoit encore dans la premiere enceinte
inferieure un grand magaſin à poudre & une citerne
, répondans inmédiatement au rempart du front
de la Sture , & dans le milieu de la courtine qui
regarde la France , une grande porte d'entrée magnifiquement
décorée d'architecture , ayant à
droite & à gauche plufieurs pieces voûtées avec des
fouterrains dans l'épaiffeur du rempart : cette porte
fervoit de logement à la plus grande partie de la
garniſon ; enfin dans le terreplein de la même
enceinte du côté du Nord il fe trouvoit un Aque .
duc voûté pour l'écoulement des eaux qui ve
86 MERCURE DE FRANCE.
noient du donjon ; vous allez voir , Monſieur
l'ufage qu'on a fait de tous ces fouterrains pour
la démolition de la place.
Quoique S.A.S. Monfeigneur le Prince de Conty
fentit toute la néceffité de démolir Démont pour
fe conferver une entrée dans le Piedmont par la
Vallée de Sture. Il ne laiffa pas que de faire travailler
un grand nombre d'ouvriers à réparer
les bâtimens du Château que l'incendie avoit rendus
impraticables , afin d'y établir une forte garnifon
pendant l'hyver ; il entroit tous les jours dans
le Château une quantité confiderable de provifions
de bouche qu'on faifoit venir de Provence
& de Dauphiné pour la ſubſiſtance de cette garnifon
, tandis que de leur côté les mineurs perçoient
des fourneaux dans les revêtements des
principales défenſes des trois enceintes ; ce Prince
alloit fréquemment animer par fa préfence le travail
des uns & des autres, afin que quelles que fuffent
les réfolutions de la Cour fur le fort de Démont ,
l'armée ne reftât campée que le moins de tems
qu'il feroit poffible dans une faifon auffi avancée .
?
En fuivant les regles ordinaires de la démolition
des places , il auroit fallu au moins fix mois
pour rafer les fortifications & édifices de Démont
; M. le Prince de Conty à qui rien n'échapoit,
ayant reconnu par lui-même jufqu'aux moindres
endroits du Château , fentit le parti qu'on
pourroit tirer des poternes , caves citernes ,
magafins & autres fouterrains , qui étoient autant
de fourneaux tout formés dont on pouvoit
fe fervir avec avantage pour abréger fa démolition
& la rendre plus complette , en les chargeant
d'une quantité extraordinaire de poudre ;
la place en contenoit fept cent milliers qu'on ne
pouvoit employer plus à propos ; n'étant pas
MARS 1745. 87
en fituation de les tranſporter fur nos frontieres
par préference au canon dont ce Château étoit
bien mu ni; auffi toute la groffe artillerie a - t'elle
été évacuée en France à la ſuite de la nôtre , ne
laiffant dans les batteries que les pieces de fer &
quelques-unes de fonte d'un petit calibre irrégu
lier ; d'ailleurs il convenoit de garder les pieces
pour les tirer fur les Barbets lorfqu'ils paroiffoient
dans le voisinage , & montrer que le Château
étoit toujours en état de défenſe .
Cependant les fourneaux de la démolition fe
multiplioient fans nombre ; les édifices fe réparoient
à force , on raffembloit de toutes parts des
bois pour faire des blindages à l'abri des bombes ,
qui pouvoient auffi fervir à renfermer les poudres
dans les endroits où elles pouvoient être logées
: il eft vrai que malgré la célérité du travail
des Mineurs on pouvoit croire que les fourneaux
n'étoient que provifionnels , comme on venoit de
faire à la Citadelle de Ville-Franche & au Château
de Montalban ; M. le Prince de Conty ne s'expliquoit
pas fur une conduite auffi oppofée , mais
au fond tout paroiffoit décidé pour la confervation
de Démont. Quelques fuffent les motifs de fon
filence, les plus clairvoyants y ont été trompés juf
qu'à la veille de l'évenement.
Lorfque ce Prince vit qu'il y avoit environ 500
fourneaux de faits qui fuffifoient pour démolir les
fronts des trois enceintes & les ouvrages des dehors
aufquels on s'étoit attaché par préference ,
il ordonna le 12 Novembre à M. de Turmel commandant
les Mineurs de les faire charger , ainfi
que tous les fouterrains qui en devoient tenir lieu ,
pour les mettre en état d'oppofer le fur- lendemain
jour que S. A. S. avoit pris pour le départ de l'armée
, campée alors dans la Vallée de Sture la
38 MERCURE DE FRANCE.
droite appuyée au Château de Démont , & la gauche
au pied des montagnes adjacentes au Col
de Valoria. Dans les journées du 12 & 13 elle fit
diftribuer par gratification aux troupes les vivres
qui étoient dans le Château , & le 4 tout fe trouva
difpofé pour faire jouer les mines.
L'armée ſe mit en marche à midi & fut rangée
en bataille en deça de Démont fur une hauteur
à une jufte diſtance du Château , pour n'être pas
incommodée des débris que les mines devoient
chaffer fort loin ; elle vit de-là démanteler le front
de l'enceinte inferieure du côté du midi , celui de
la porté avec les differens ouvrages qui en defendoient
l'accès , & crever deux grands puits, nou
vellement achevés renfermés dans ces mêmes ouvrages
, enfuite elle partit vers les quatre heures
pour ſe rendre à Sambuc , laiffant l'arriere-garde
commandée par M. d'Arambourg Lieutenant Général
Efpagnol , pour obferver la conduite des
ennemis.
Comme on avoit évacué la garnifon du Château
pour rentrer dans les corps d'où elle avoit
été tirée , & que je me trouvai ce jour là de fervice
aux ordres de ce Général , il me détacha avec 6
compagnies de Grenadi rs & deux piquets pour
en aller garder les avenues & foutenir les mineurs
contre les entrepriſes des Barbets qui paroif
foient au pied des montagnes voifines , dont quelques-
uns avoient été affés hardis pour venir furtivement
arracher les fauciffons qui devoient porter
le feu à deux mines pratiquées exterieurement dans
la maçonnerie du front qui regarde le Piedmont ,
fans que cela ait tiré à conféquence ; ce front qui
eft le feul qui n'a pas été démoli , ayant été négligé
comme de nulle importance , dès qu'il ceffoit
d'être protegé par ceux qu'on devoit détruire.
MARS 1745 .
Tous les fourneaux des autres enceintes ont
joué immédiatement après les précedents avec
autant de fuccès qu'on pouvoit le défirer, mais ce
n'étoit que le prélude de l'effet que devoient faire
ceux qui reftoient à fauter ; on mit le feu aux
trois poternes qui répondoient par cafcades au
front du Nord qui firent un effet terrible , & bien
propre à ôter aux ennemis la curiofité de venir examiner
ce qui fe paffo't au pied du Château où ma
troupe n'étoit pas elle-même en fûreté. Les trois
enceintes & les roches furent ouvertes depuis le
pied jufqu'au fommet par une large bréche où un
efcadron auroit pû monter de front ; peu après on
mit le feu à 30 milliers de poudre qui étoient dans
l'Aqueduc , & qui firent une feconde bréche du
même côté.
Les autres Poternes qui regardoient le Midi ,
chargées comme les précedentes , formerent à
quelques tems delà un défordre encore plus
épouvantable , & des brêches creufées jufqu'au
coeur du rocher , dont de gros quartiers furent
caffés à plus de 400 toifes ; il en eft même ve
nus des débris jufques près de l'arriere garde
qui ont tué & bleffé plufieurs foldats Efpagnols.
Une de ces Poternes , fervant à defcendre du
donjon dans la feconde enceinte , produifit un
grand malheur ; les fouterrains & autres lieux
voutés qui étoient aux deux côtés de la gran
de porte d'entrée fe trouvoient chargés de
90 milliers de poudre auxquels on ne devoit
mettre le feu que pour la derniere opération ;
le Rocher où étoit percée cette fatale Poterne ,
qui contenoit 60 milliers de poudre , fit un grand
écart , fe fendit du côté interieur de la porte ,
fous le paffage de laquelle on venoit dans le
90 MERCURE DE FRANCE.
moment de placer à couvert un de mes deux pi
quets , que j'avois eu des ordres réitérés de faire
paffer dans le Château , pour plus de fureté ; il
fortit de l'ouverture de ce rocher une langue
de feu qui s'étant lancée fous la porte , alluma
le fauciffon principal repondant à 20 fourneaux
pratiqués dans les pieds droits des voutes , qui
prirent tous à la fois avec les 90 milliers de
poudre, renverferent cette porte ,de même que les
bâtimens qui l'accompagnoient & ensevelirent
fous leurs ruines les 5o malheureux dont je
viens de parler , fans qu'après on en ait apperçu
les moindres veftiges.
Plufieurs Officiers qui étoient alors à quelque
diſtance delà penferent tous être écrafés . M.
de Turmel y fut bleffé , un de fes Lieutenants
fut tué à côté de lui avec un Sergent & trois
Mineurs ; de ce trifte évenement il en eft refulté
une derniere brèche , qui s'étend prefque fur
toute la courtine de l'enceinte inferieure du cô
té de la France , dont les Baſtions avoient été
démantelés en premier lieu. Jamais on a rien
vû de fi effrayant que le vacarme avec lequel
cette porte a fauté , dont les débris ont été
chaffés jufques dans la Ville de Démont , où les
habitans s'étoient refugiés dans les caves n'ignorant
pas les rifques qu'ils couroient.
"
Toutes les charges des Poternes avoient rempli
leurs objets , de même que celles des autres
fouterains , les puits & ci ernes étoient entierement
détruits , ainfi que le magafin à poudre de
l'enceinte inferieure quand l'accident de la
porte arriva ; mais il reftoit encore à faire fauter
les deux magaſins du donjon , & le Gouvernement
, dont les caves étoient remplies de cent
milliers de poudre , qui devoient prendre par un
>
MARS 1745 . 91
feu commun , en même-tems que les magaſins.
Nous étions avancés dans la nuit ; tout étoit
bouleversé dans le Château , il n'y avoit plus
d'autre chemin pour monter au donjon que celui
des breches , bien difficile à pratiquer ; le feu
qu'on venoit de mettre aux ouvrages de faſcinage
pouvoit être porté aux poudres par le grand
vent qu'il faifoit alors , ce qui en rendoit les approches
très dangereufes ; les Mineurs remplis
d'effroi , prefque tous hors d'état d'agir s'étoient
retirés du Château , & s'excufoient d'y retourner
fans qu'on pût leur en faire un crime ; on affronte
la mort dans les occafions ordinaires , animées
par la force de l'exemple , autant que par honneur
; mais combien la trouveroient plus redoutable
, fi abandonnés à eux-mêmes dans les cas
propres à intimider, ils n'avoient d'autres guides
que leur feul devoir.
on
Cependant la promeffe de trente Louis de recompenfe
rendit le courage à deux Mineurs des
moins maltraités qui fe determinerent avec beau
coup de réfolution. Peu après leur retour ,
entendit fauter le Gouverneur avec un bruit
épouvantable, multiplié encore par celuides Echos
des rochers voifins ; avec des circonftances bien
capables d'infpirer la terreur . La terre trembla à
une lieue à la ronde , on eut dit que la nature
periffoit , & que tout alloit être confondu. Dans
ce moment de trouble , le feu avoit pris par ac◄
cident à la ville de Démont , d'où il parto t
des cris & des gémiffemens affreux ; moins caufés
par l'incendie , que par les violences de quelques
Miquelets Efpagnols , qui s'étoient détachés de
leurs corps , pour piller une place que nous venions
d'abandonner , ce qui augmentoit encore
l'étonnement des ſpectateurs.
92 MERCURE DE FRANCE.
Nous comptions tous en être quittes, & que c'é
toit la derniere opération ; j'avois joint l'arriere
garde où je trouvai M. Chauvelin Major Général
qui avoit voulu fuivre la démolition juſqu'au
bout ; il témoigna douter que les deux magaſins
euffent fauté avec le Gouvernement , quoique la
difpofition eut été faite en confequence , & ce
doute étoit bien fondé ; il s'agiffoit de remonter
au donjon pour en juger , & n'y laiffer aucune
reffource aux ennemis ; les Mineurs repréfenterent
qu'ils ne le pouvoient fans un péril évident,
puifque fi les magafins n'avoient pas pris , cela
venoit fans doute de ce que le feu des fauciffons
avoit été coupé , qu'il couvoit peut - être
comme cela arrive quelquefois ; & gagneroit les
poudres au moment qu'ils en feroient à portée .
M. de la Malardiere Officier d'Artillerie , 'd'une
grande diftinction , qui avoit commandé dans
Le Château , s'offrit d'aller avec eux pour ne rien
laiffer d'imparfait ; fentiment de zélé & de courage
qui lui fait beaucoup d'honneur , il partit ,
& je retournai le foutenir avec mon détachement
; il trouva que les deux magaſins exiftoient
encore , il y fit appliquer l'amadou , de même
qu'à la charge de deux foûterrains voifins pratiqués
fous les batteries les plus élevées du donjon
, contenant chacun 20 milliers de poudre ,
que quelques accidens avoient apparement empéché
de prendre avec les autres. A peine ce digne
Officier & les Mineurs eurent regagné le
pied de la rampe , que les deux magafins fauterent
l'un après l'autre , & enfuite les fouterrains,
par conféquent les dernieres batteries du Châ
teau.
Il ne reftoit plus aucun doute fur la parfaite
éxecution de tout ce qu'on s'étoit propofé de déMARS.
1745 93
truire . M. d'Arambourg avoit rendu le calme à la
Ville de Démont par le bon ordre qu'il avoit
aporté , à la vexation des Miquelets , ainfi fon
objet fe trouvant rempli , l'arriere garde partit
& joignit à une petite distance la queue de la
Colonne .
C'eft ainfi que tant de travaux élevés à grands
frais ont été fubitement renversés & que dans
l'intervalle de ſix heures ce Château redoutable a
été réduit en un cahos de décombres de rochers ,
de maçonnerie & de charpente .'
Voilà , Monfieur , dans la plus exacte verité ,
l'état où nous avons laiffé le Château de Démont
; je ſoumets volontiers ce que je viens de
rapporter à la cenfure des Officiers Piedmontois
qui ont été les jours fuivans examiner fa fituation ;
ainfi vous pouvez juger de la difficulté de réparer
ce Château , du tems & de la dépenſe prodigieufe
qu'il en couteroit par l'étendue du dommage ; que
fi quelque partie effentielle avoit échapé à l'effet
des mines , M. le Prince de Conty en eût été
informé fur le champ , & n'eut pas manqué de
fufpendre la marche de l'armée pour y mettre
ordre le lendemain car quoique le Roi de Sardaine
à la tête de la fienne,ne fût qu'à une lieue &
demie de Démont la démolition s'en e faite
trop tranquillement pour en redouter les fuites ,
nous étant retirés fans la moindre inquiétude . Je
fouhaite que cette Relation puiffe vous amufer , &
devienne un témoignage de l'eftime avec laquelle
je fuis, M. votre très-humble & très- obéiffant Ser
viteurs BELIDOR .
,
A Grenoble le 14 Décembre , 1744
94 MERCURE DEFRANCE.
EPITHAL
AME
DE MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
.
D
>
Efcends , Hymen , defcends des Cieux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes ;
Les BOURBONS , ces enfans des Dieux
Uniffent leurs Tiges fécondes ;
Defcends , Hymen , defcends des Cieux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes .
Tandis qu'au fein de fes rofeaux
La Nymphe du Tage éplorée
Répand fur fon Urne azurée
Des pleurs qui groffiffent fes eaux ,
Les Dieux , enfans de Cytherée ,
A la lueur de leurs flambeaux
Conduifent l'Infante adorée.
Deſcends , Hymen , defcends des Cieux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes
Les BOURBONS , ces enfans des Dieux
;
MARS. $ 745.
95
Uniffent leurs Tiges fécondes ;
Deſcends , Hymen , defcends des Cioux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes,
Pour célébrer un fi beau jour ,
Dione , dans les airs portée ,
Répand par les mains de l'Amour
Les riches tréfors d'Amalthée :
Ses Cygnes volent à l'entour ,
Et couvrent d'une aîle argentée
Les plaifirs qui forment fa Cour ;
Cypris du Ciel eft defcenduë ;
La Terre eft fon heureux féjour ;
Les Oiseaux chantent fon retour;
Toute la nature eft émuë !
Il femble qu'au gré de nos voeux
Le feu des plaifirs ſe rallume ;
A l'ombre d'un Myrthe amoureux
Hébé couronne fes cheveux ;
La jeune Flore les parfume ;
Il femble enfin que l'Univers
Sorte du cahos & renaiffe ;
Vertumne étend fes tapis verds ,
Et les couleurs de la jeuneffe
Brillent fur le front des hyvers.
Otoi, qui choifis la décence
Pour fervir de guide aux plaiſirs ,
Toi , qui couronnes les defirs
Sans faire rougir l'innocence ,
96 MERCURE DE FRANCE .
Defcends , Hymen , defcends des Cieux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes ;
Les BOURBONS , ces enfans des Dieux
Uniffent leurs Tiges fécondes ;
Defcends , Hymen , `deſcends des Cieux ;
Viens remplir les voeux des deux mondes,
Junon dans les airs embellis
De Borée enchaine la rage ;
L'Hymen porté ſur un nuage
Defeend dans l'Empire des Lys.
Bientôt nos Voeux feront remplis :
L'Hymen approche de fon Temple ;
L'Hymen au bruit de mille voix
Perce la foule qui contemple
Le fils du meilleur de nos Rois.
Conduite par la main des Graces
L'Infante eft aux pieds des Autels ,
L'Epoux femblable aux immortels ;
S'empreffe & vole fur fes traces ;
Des Dieux par l'Hymen avertis
La troupe augufte eſt aſſemblée ;
Ce font les Nôces de Thetis ;
Tous les yeux y cherchent Pélée ;
Tous les yeux y trouvent fon fils.
Les plaifirs en foule defcendent...
Que tous les François vous entendent ,
>
Jeune
MARS.
1745 .
97
Jeunes Epoux , tendres amans !
Prononcez vos derniers fermens ;
L'Hymen & l'Amour les attendent :
Le noeud que vous allez former
Ne fçauroit être trop durable :
L'Hymen fait un devoir d'aimer ,
L'Amour rend ce devoir aimable ;
Tous deux épuifent leurs bienfaits ;
Tendres Amans ils vous uniffent.
Ils vous enyvrent à longs traits
Du plaifir pur dont ils jouiffent ;
Que tous les peuples applaudiffent
Au préfage heureux de la paix !
Que la Diſcorde défarmée
Se taife au bruit de nos Concerts !
Que l'Europe moins allarmée !
Répetenos chants & nos vers !
Les cent voix de la Renommée
Les apprendront à l'Univers.
Béniffons le fiécle où nous ſommes ;
L'Hymen en comblant tous nos voeux
Promet au monde de grands hommes
Et de grands Rois à nos neveux .
C'en eft fait ; l'Amour & la Gloire
Couronnent nos tendres Amans ;
Les Dieux ont gravé leurs fermens ;
AuTemple immortel de Mémoire ;
Remonte , Hymen , remonte aux Cieux ;
E
98 MERCURE DE FRANCE,
Tu remplis les voeux des deux mondes ;
Les BOURBONS , ces enfans des Dieux
Ont uni leurs Tiges fécondes ;
Remonte, Hymen , remonte aux Cieux ,
Tu remplis les voeux des deux mondes,
Par M. L. D. B. de l'Académie Françoife,
NOUVELLES LITTERAIRES
DES BEAUX ARTS , &c .
E Reverend Pere Griffet de la Com-
Lpagnie de Jefus vient de donner au
Public le premier volume des ouvrages du
celebre Pere Forée fon confrere ; il eft indouze
, & contient fix Tragedies Latines
dont les deux dernieres font en trois actes
avec des intermedes François.
>
L'Editeur a mis à la tête de ce premier
volume , qui fera fuivi de plufieurs autres
une vie abregće de l'Auteur , écrite avec
toute l'élegance de la plus pure latinité ;
il nous apprend que le R. P. Porée né dans
un Bourg voifin de Caen , d'unc honnéte
famille & diftinguée par fon amour pour
les Lettres , entra dans la Société au mois
d'Août de l'année 1692 âgé de 16 ans ,
TI
PUBLIC LIBRARY ,
ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
.
༄ སཀ། ་ར
THE NEW
YORK
PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDALIE R
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Pe
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1. B
reg
MARS 1745 . 99
preffé d'un défir vif & fincere de fe fan&i-
.fier par des vertus utiles aux autres , il choifit
le genre de vie , le plus propre à remplir
fes vûes , & il fe penetra fi pleinement
de l'efprit de fon nouvel état , que le refte
de fa vie fut confacré fans relache à la gloire
de Dieu & à l'avantage du Prochain ,
double objet que faint Ignace s'étoit propofé
dans l'établiffement de fa Compagnie ,
& que les enfans n'ont jamais perdu de
vûë.
Après avoir enfeigné les humanités à
Rennes avec un éclat qui annonçoit ce qu'il
devoit être un jour , le jeune Pere Porée
fit fon cours de Théologie comme il avoit
fait le reſte , & rentrant par l'ordre de fes
Superieurs dans fa première carriere , il vint
remplir une place de Profeffeur de Rhetorique
au College de Louis le Grand , école
fameufe qui comptoit parmi les maîtres un
Perpinien , un Petau , un Coffart , un la Ruë ,
un Jouvenci , grands hommes dont un Succeffeur
tel que le Pere Porée rappelloit
tout à la fois & faifoit oublier la perte , en
reuniffant en lui feul les talens de chacun
d'eux .
En effet un feu prodigieux d'imagination,
reglé par un jugement droit & exquis temloit
faire le caractere fingulier de fon e
il poffedoit à un degré peu commun
SC0047
Eij
Too MERCURE DE FRANCE.
la plus belle & la plus rare qualité du genie.
L'invention , fon extrême fecondité, le
rendoit capable de s'exercer heureuſement
dans tous les genres avec une abondance
que rien ne pouvoit épuifer, & la
flexibilité de fon ftile étoit telle , qu'il étoit
fans effort , élevé , fimple , grave , enjoué
ferieux , badin , tendre , fort , infinuant ,
pathétique , chauffant avec un égal fuccès
le foc & le Cothurne , arrachant à ſon gré
des ris ou des larmes , paffant tour à tour
du chalumeau à la trompette , étant enfin
toujours fi parfaitement tout ce qu'il vouloit
être , qu'il ne paroiffoit jamais pouvoir
être autre chofe que ce qu'il étoit actuellement.
Quel bonheur pour les jeunes gens que
l'on confioit à uri tel homme ! car c'étoit à
eux qu'il fe devouoit fans partage ; de - là
cette fagacité induftrieufe & attentive qui
lui faifoit demêler à coup fûr la route qu'il
falloit prendre pour amener chacun de fes
éleves , au point de fuccès dont il le fentoit
capable , perfuadé qu'ils pouvoient réuffir
tous jufqu'à un certain degré , il n'en négligeoit
aucun , mais plus convaincu encore
que la culture du coeur doit marcher de compagnie
avec celle de l'efprit , il ramaffoit
pour ainfi dire toutes les forces pour former
à la Religion & à la Patrie de vertueux
MARS 1745.
101
Citoyens , pendant qu'il préparoit à la Republique
des Lettres des fujets capables de
la rendre encore plus floriffante , par des
talens qu'il avoit fçû développer.
Au milieu de tant de travaux , dit l'Editeur
, qui chés les hommes ordinaires font
autant de diftractions par rapport aux
devoirs feveres qu'impofe l'état Religieux,
le pere Porée ne perdit jamais de vue ce
qu'il demandoit de lui. Partagé en apparence
par une infinité de foins & d'occu
pations toutes humaines , la Religion le
poffeda toujours tout entier , & tandis que
la Cour & la Ville retentiffoient à l'envi
des applaudiffemens qu'on lui devoit , il ne
penfoit humblement caché dans le fond
de fa retraite , qu'à devenir un Saint.
-Auffi l'étoit - il , & la grace qu'il demanda
ſouvent à fes Superieurs d'aller porter
le flambeau de la Foi chés ces Nations
malheureuſes qui font affifes dans l'ombre
de la mort , fit-elle bien voir qu'une pieté
éminente couronnoit en lui les dons les
plus rares de l'esprit & du coeur . Dieu fe
hâta de recompenfer l'ufage qu'il en avoit
fait. Il l'appella à lui le onzieme de Janvier
de l'année 1741 , âgé feulement de
65 ans , dont il avoit paffé trente trois
& demie , à la tête de la plus célebre Academie
de France; fa mort fut regardée com-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
me une de ces pertes publiques que tout le
monde doit pleurer ; les gens de Lettres &
les gens de bien melerent leurs regrets , &
crurent tous avoir perdu leur Maître ou
leur modele ; le Roi lui- même voulut bien
paroître fingulierement touché de ce trifte
évenement , efpece de confolation qui en
adouciffant la douleur generale ne fit que
la rendre encore plus amere.
Le reste de la préface dont nous rendons
compte roule fur l'ordre que l'Editeur
s'eft prefcrit dans la publication des ouvrages
du Pere; Porée ; on commence , dit - il,
par donner au Public , les Tragédies de cet
illuftre Rheteur , parce que c'eft fans contredit
celui de tous fes ouvrages , auquel
il s'eft appliqué davantage & qu'il a châ
tié avec le plus de féverité , comme fi ( ajoute-
t- il ingenieuſement)lePere Porée eut vou
lu mettre la Scene latine en état de n'avoir
rien à envier au Théatre françois.
Viendront enfuite les Comédies pleines
de ce fel chafte & piquant , qui fans intereffer
les moeurs pures . d'une jeuneffe innocente
, l'accoûtume de bonne heure à
faifir & à méprifer les ridicules qui l'attendent
dans le monde , efpece de leçons que
la malignité naturelle rend plus efficaces
que les preceptes , mais que la tyrannie de
l'exemple ne fait malheureufement oublier
que trop tôt.
MARS. 1745. 103
Une nouvelle Edition des difcours latins,
plus étendue que celle qui a déja paru
, fuivra les Comédies ; le Pere Porée avoit
fouffert qu'on les raffemblât en deux volumes
, ou plutôt on les lui avoit arrachés
comme par force ; ils feront accompagnés
de fes Catechifmes latins , efpece d'exhortations
que les Profeffeurs de Rethorique
font à leurs éleves la veille des grandes fêtes :
tout y refpire l'efprit de piété dont le Pere
Porée étoit animé , & on efpere
efpere que le
Lecteur ne les trouvera pas moins éloquertes
que les harangues même. On fait affés
le fuccès prodigieux qu'ont eû ces dernieres
malgré la critique que les Partifans zelés de
Ciceron ont cru qu'elles méritoient, & il faut
avouer, dit ingenûment le Pere Griffet , que
le nombre & l'harmonie majeftueule, du
ftile Ciceronien ne s'y font pas toujours
fentir , mais en revanche , elles ne laiffent
rien à defirer pour l'ordre des chofes , la
fineffe des pensées , l'éclat des figures , l'élegance
& la pureté de la diction .
Aux difcours tant latins que françois fuccederont
differens morceaux de Profe & de
Poëfie , que le Père Porée compofoit pendant
le cours de chaque année , avec une
facilité dautant plus admirable que tout y
paroit fait avec foin .
Enfin les plaidoyers françois dont ce céle- ·
Eij
104 MERCURE DE FRANCE.
bre Rheteur donnoit le fujet à fes éleves , &
qui retouchés de ſa main faifoient la matiere
des exercices publics qui portent ce nom ,
termineront le recueil des ouvrages du Pere
Porée , dignes par fes travaux Litteraires de
la plus folide immortalité ; le R. P. Griffet
la partage en quelque forte avec fon illuftre
confrere , autant par la force , l'élegance &
la verité dont il le peint , que par le foin
qu'il prend de le tranfmettre à la pofterité.
La préface dont nous venons de donner
une legere idée cft fuivie de plufieurs pieces
en vers latins, compofées par quelques Jefuites
amis particuliers du Pere Porée ſur
le fatal évenement de fa mort ; elles font
toutes marquées au bon coin ; differentes
entre elles par des béautés propres & de divers
genres , elles fe reffemblent parfaitement
par une tendreffe de ſentiment & d'expreffion
qui fait le veritable prix de ces fortes
d'ouvrages. On fent que l'efprit a, pour
ainfi dire , écrit fous la dictée du coeur ; on
ne voit dans le Poëte qu'un ami penetré
jufqu'au fond de l'ame ; c'eft fa douleur qui
l'infpire , c'eft elle qui parle & qui fe com
munique au Lecteur ; fi nous ne confultions
ici que les interêts des amateurs de la poëfie
latine nous parlerions plus au long de ces
éloges funebres , mais les bornes étroites que
nous nous fommes prefcrites ne nous le perMARS.
1745. 105
mettent pas , nous nous contenterons de
choifir dans l'Hendecaffyllabe anonime un
petit nombre de vers qui défignent les
Tragédies compriſes dans le volume
qu'on donne au Public ; nous invitons le
Lecteur à lire tout le morceau dont ces vers
font tirés , auffi- bien que l'épitaphe qui le
fuit . Elle nous a paru un chef- d'oeuvre en
fon genre; auffi eft - elle du R. P. de la Sante
digne Collegue de l'illuftre mort .
Vives Brute , patrem exuens fuperbe,
Vives Sennacherib Deo rebellis ;
Et Myrfes quoque vivet Imperator
Phoca barbarie 5 dolis peremptus :
Qua vos , Chriftiadum decus perenne
Fratres egregii , tacebit atas ?
Spectatorum Agapitus , ufque & ufque
Dabit pectoribus pios dolores ;
Spectatorum Agapitus ufque & ufque
Dabit pectoribus pios amores.
Le Pere de la Sante annonce ici avec une
jufte confiance aux Tragédies du Pere Porée
, la deftinée qui les attend , elle leur eft
dûë à tant de titres qu'on ne doit pas douter
un moment que fa prédiction ne s'accompliffe.
A l'égard du détail des Tragédies mêmes,
Ex
106 MERCURE DE FRANCE
nous nous garderons bien d'y entrer ; nous
fommes très - perfuadés que les R. R. P.P.
Jefuites donneront inceffamment fur cet article
une entiere fatisfaction au Public ; le
compte qu'ils lui rendent fi régulierement
& fi bien de tout ce qui peut enrichir la
Litterature , le met en droit d'attendre d'eux
l'extrait étendu d'un ouvrage qu'ils doivent
regarder comme une espece de patrimoine
qu'ils abandonnent au profit de P'Empire'
des Lettres. Tout ce que nous prenons la
liberté d'affûrer ici , c'eft que pour le choix
des fujets , la conftruction de la Fable , la
beauté foutenue des caracteres , le pathetique
des fituations , la nobleffe des fentimens
, l'élevation des penfees , la chaleur des
mouvemens , l'élegante fimplicité des tours
& de l'expreffion le Tragique latin moderne
remporte communément de beaucoup fur
les anciens Tragiques Latins qui ne prennent
que trop fréquemment , l'enflé pour le majeftueux
, le gigantefque pour le vrai grand ,
& dont le feu fouvent étouffé fous des tours
contraints & un langage froid:ment empoulé,
donne la plupart du tems au mépris
du précepte d'Horace , plus de fumée que
de veritable lumiere : nous fommes fi convaincus
de l'équité de ce jugement que nous
ne diffimulerons point un petit reproche
qu'on eft en droit de faire au Pere Porée de
MARS. 1745. 107
n'avoir pas été affés en garde dans quelques
endroits de fes Tragédies contre ces efpeces
de Concetti & d'Antithefes , qu'il fe permettoit
peut- être un peu trop dans fes harangues
, il étoit fait pour dédaigner conftament
ces beautés frivoles qui ne font que
dans les mots , qu'il regardoit lui - même
comme les fuperfluités d'une imagination
vive & boüillante , & qui aux yeux des vrais
connoiffeurs ne feront jamais que la reffource
puerile des Auteurs médiocres ; mais le
Pere Porée a tellement effacé ces tacheslegeres
par des beautés fans nombre & du
premier ordre , qu'au fujet de fes Tragedies
, nous concluerons avec Horace.
Aft ubi plura nitent in Carmine , non ego paucis
Offendar maculis , quas aut incuriafudit ,
Aut humana parum cavit natura , & c .
Le but de la Tragedie eft d'emouvoir,
d'attendrir , d'effrayer , d'enlever l'ame , le
Pere Porée fait tout cela , & il le fait fans
emprunter des fecours dont une Mufe auffi
chafte que la fienne auroit eu à rougir ; fans
l'amour qui eft le principal reffort de la plûpart
de nos Tragédies françoifes.
Il ne nous refte plus qu'à dire un mot des
ntermedes françois qui fe trouvent dans les
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Tragédies d'Agapit & de Sephoebus ; il eſt
trifte pour nous de n'en pouvoir donner ici
qu'une très petite partie , cependant malgré
le tort que cette épargne nous fera fans
doute auprès desLecteurs fenfibles aux vraies
beautés de notre Poëfie , nous nous renfermerons
à dire qu'il regne dans celle ci ce tour
libre & naturel & qui devient tous les jours
moins commun. Il eft bien fingulier qu'une
qualité qui n'eft pour l'ordinaire que le fruit
d'un talent très-éxercé , foit le partage d'un
homme qui n'ufoit de la Poëfie françoiſe
que comme d'un délaffement paffager, pendant
que la plupart de ceux qui en font leur
capital , ne font que de froids & fatiguants
verfificateurs ; c'eft que cet homme étoit né
Poëte . Voici quelques morceaux de ces intermedes
choifis fans affectation.
C
PROLOGUE D'AGAPIT.
Eft une Hymne déclamée par de jeunes
Idolâtres Romains à l'honneur d'Hebé
dont ils viennent encenfer la Statuë, le grand
Prêtre à leur tête, qui commence ainſi :
VEnez jeunes Romains , venez offrir vos
voeux
A la Divinité qui préſide à votre âge.
MARS. 1745. 109
D'Hebé reconnoiffez l'image ;
Ses facrifices font des jeux ;
Hâtez-vous de lui rendre hommage ;
Un feal de ſes regards pourra vous rendre heu
reux .
UN JEUNE IDOLATRE.
Puiffante Hebé , Déeffe aimable,
Tu nous vois profternés aux pieds de tes Autels ,
Nous ne fatiguons point les autres immortels ;
Daigne jetter fur nous un regard favorable.
UN AUTRE .
Avare de mes voeux , je n'en offre qu'à toi ;
Prodigue de tes dons , répands les tous fur moi,
LE CHOEUR.
Puiffante Hebé , & c.
UN IDOLATRE.
Reçois nos voeux ,
Favorife nos jeux .
UN AUTRE.
Reçois nos hommages ;
Protege le plus beau des âges ,
ENSEMBLE,
Rends nous heureux :
UN IDOLATRE.
Par l'éclat de ces fleurs dont ma main te couronne
110 MERCURE DE FRANCE.
Conferve moi toujours la fleur des premiers ans
UN AUTRE.
Par la douce vapeur qu'exhale cet encens
Parfume l'air qui m'environne :
UN AUTRE.
Qu'un Printems éternel regne dans ces climats,
Que le doux foufle lu Zephire
En banniffe à jamais la rigueur des frimats ,
Que le fier Aquilon formi, à fon empire
N'ofe plus murmurer :
S'il veut encore fe fai
Que fon murmure foit
entendre
tendre ,
Qu'ainfi que le Zephire il femble foupirer
UN AUTRE.
Diffipe les affreux orages ;
UN AUTRE.
Ecarte les moindres nuages.
Qui pourroient alterer le calme de mes jours ,
ENSEMBLE
Que cesjours foient nombreux , & qu'ils nous fem
blent courts :
UN AUTRE.
Que mes yeux ignorent les larmes ,
Que fur eux e fommeil répande fes pavôts ,
Et me faffe gouter les charmes ,
D'un long & tranquile repos !
MARS.
1745. TIT
CHOEUR.
Puiffante Hebé, Déeffe aimable , &c.
Que nos Muficiens feroient heureux ft
les Poëtes qui travaillent pour l'Opera , leur
fourniffoient de femblables paroles ! Quinaut,
l'inimitable Quinaut les eût fans doute
avouées.
En voici d'autres dont il ne fe feroit peutêtre
pas moins fait honneur . Scene III . de
l'intermede dull. Acte.
A l'ombre d'un hêtre
Le Berger affis ,
Sans avoir appris
Chante fur un pipeau champêtre ,
L'objet dont fon coeur eft épris :
Un fol amour lui ferd maître ;
Pour moi , je chante le Seigneur ,
Son amour prend foin de m'inftruire
A ce doux vainqueur
Je laife conduire
Et ma bouche & mon coeur :
Quelle charmante naïveté ?
Ibid. Le Papillon toujours volage ,
Erre , vole de fleurs n fleurs ,
Sans qu'aucun d'elles l'engage
A fixer fes folles erreurs ;
12 MERCURE CURE DE FRANCE.
Telle eft la jeuneffe peu fage ;
Elle vole à tous les plaifirs
Qui fe trouvent fur fon paffage ,
Sans qu'aucun fixe fes défirs .
Quelle délicateffe , quelle légereté , quel
agrément !
Ous n'avons pas pu dans un feul extrait
Nrendrecompte à nos lecteurs de tout ce
qui méritoit leur attention & leur eſtime ,
dans le dernier volume des Mémoires de
l'Académie des Sciences ; nous avions promis
d'en parler encore , & nous allons remplir
nos engagemens.
SUR L'ORGANE immédiat de la Voix &
defes differens tons . Memoire de M Ferrein.
L femble qu'on ait été un peu trop fé-
I vere à l'égard des Anciens loriqu'on les a
repris d'avoir comparé l'organe de la Voix
humaine à une flute. il n'eft pas vraiſemblable
qu'ils ayent entendu autre choſe
là , finon que cet organe étoit fait à peuprès
comme cet inftrument , & que l'un &
par
MARS. 1745 .
113
le
l'autre agiffent ou donnent leurs tons par
moyen de l'air ou du vent qui paffe par leurs
cavités , & en effet la trachée- artere eft un
tuyau par où paffe l'air qui vient des poulmons
, & fa tête ou le larynx qui la termi
ne du côté de la gorge & au milieu duquel
eft la petite ouverture ou fente qu'on nomme
la Glotte , repréſente affés bien la tête &
l'embouchure de la flute à bec. Il eft vrai
que dans la flute le vent qui produit le fon
eft pouffé de l'embouchure vers l'autre extrêmité
du tuyau , & que c'eft tout le contraire
dans l'organe de la Voix , en quoi il
n'eft pas poffible que les anciens non plus
que les modernes ayent jamais erré , mais il
y a tout lieu de croire que les uns & les autres
fe font trompés quand ils ont crû que
l'organe de la Voix n'étoit à proprement parler
qu'un inftrument à vent comme la flute,
le flageolet ou le haut-bois.
M. Ferrein fe trouve là-deffus d'une opinion
très differente , & fi l'on veut très paradoxe
mais fondé fur des experiences dont il
fera difficile d'eluder la conclufion . L'organe
de la Voix eft felon lui un inftrument à
corde & à vent , & beaucoup plus à corde
qu'à vent ; l'air qui vient des poulmons &
qui paffe par la glotte n'y faifant proprement
que l'office d'un archet fur les fibres tendineufes
de fes levres , que M. Ferrein appelle
114 MERCURE DE FRANCE.
Cordes Vocales qu Rubans de la Glotte . C'e
la collifion violente de cet air & des cordes
vocales qui les oblige à fremir & c'eſt par
leurs vibrations plus ou moins promptes.
qu'elles rendent differens tons felon les loix
ordinaires des inftrumens à corde.
Ces deux fortes d'inftrumens de Muſique
à corde & à vent différent entre eux en ce
que dans les uns le fon dépend & de leur
conftruction & de la matière dont ils font
faits , tandis qu'ils ne réfultent dans les autres
que de leur fimple conftruction . Dans les
premiers , tels que la viole , le clavecin , les
cloches , la qualité de la matiere influë ſur
la nature du fon , parce que c'eſt des vibrations
de cette matiere prefque toujours
fenfible à la vûë ou au toucher que depen-)
dent le fon ou les differens tons qu'on en tire,
au lieu que les feconds ne fonnent ou ne rendent
tels & tels fons qu'en conféquence de leurs
dimenſions , ou des ouvertures des fentes &
des bizeaux qu'on y aménagé & par le moyen
defquelles lesparties toniques de l'air font
differemment agitées & mifes en contraction.
Ainfi les métaux les plus mols comme
les plus durs , l'vvoire , le bois , le carton même
& la cirey produifent à peu- près les mêmes
efiets , & ce phenomene que qu'extraordinaire
qu'il paroiffe fe trouve conftaté par l'expérience.
C'est que le fon que rendent la
MARS. 1745. 115
plupart des inftrumens à vent & furtout
les flutes , n'eft point dû aux vibrations
& fenfibles de la matiere qui les com
pofe. On peut émouffer ces vibrations à volonté
, les interrompre & les arrêter entiérement
par la preffion , ou par quelqu'antre
caufe que ce foit fans que le ion de liaftru
ment change fenfiblement de force ni de na
ture , & s'il y a là - deffus quelques diftinc
tions délicates & quelques choix à faire pour
la perfection de ces inftrumens , c'eft un détail
de pratique dans lequel nous n'entrerons
point ici. L'organe de la Voix de l'homme &
des quadrupedes eft au contraire felon M.
Ferrein un inftrument à corde , mais un inf
trument à corde que le vent fait agir en qualité
d'archet.
M. Dodart qui eft celui de tous les moder
nes qui a le plus travaillé fur la Voix humaine
, fur fes differens tons & fur les mécha
niſmes que la nature y employe , a admis
ou plutôt n'a pas exclus les fremiffemens
des parties infenfibles des lévres de la Glotte,
mais il paroît par le réfumé qu'il en a dit &
qui felon M. Ferrein differe peu de ce qu'en
avoit déja dit M. Perault , qu'il ne les a admifes
que comme acceffoires , & non comme
cauſes principales. Ce font felon M. Dodart
les differentes ouvertures dont la Glotte
eft fufceptible qui conftituent cette cauſe ,
116 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir les grandes ouvertures pour les tons
graves , & les petites pour les tons aigus. C'eſt
ainfi du moins que M. de Fontenelle dans fes
extraits , & les Auteurs qui font venus depuis
& qui ont traité la même matiere , l'ont entendu
, mais fans nous embarraſſer davantage
de ce qu'on a cru jufqu'ici , voyons ce qu'il
convient de croire & quelles font les preuves,
que M. Ferrein apporte de fon ſentiment.
Comme il n'y a que deux Rubans ou cordes
vocales à la Glotte & qu'elles y font fenfiblement
de la même longueur , il eft vifible
qu'elles ne fçauroient fuffire à donner cette
multiplicité de tons hauts & bas dont la
Voix humaine eft capable , à moins qu'elles
ne foient prolongées ou accourcies, ce qui
revient au même que plus ou moins tenduës,
mais leur longueur ne peut changer que par
voye de diftenfion & de contraction , donc
toute la difference des tons ou graves &
aigus fera duë au plus ou moins de tenſion
des fibres tendineufes de la Glotte , & l'air
qui viendra à être pouffé des poulmons dans
la trachée - artere , & à frotter contre les
bords de la fente étroite qu'elles y forment
ne produira des tons plus ou moins aigus.
qu'autant que ces fibres ou ces cordes qu'il
met en vibration , fe trouveront plus ou moins
tendues & qu'elles feront par- là des vibra-
1
MAR S. 1745. 117
tions plus ou moins promptes indépendamment
du plus ou du moins d'ouverture de la
Glotte .
Voilà ce qui doit arriver felon M. Ferrein ;
mais eft- ce là ce qui arrive ? Il n'y a pas af
fûrément de meilleure maniere de le juſtifier
ou de réfuter le fyftême de M. Dodart , que
de mettre cet effet fous les yeux , en donnant
par exemple differentes ouvertures à
la Glotte avec une même tenfion des Rubans ,
ou au contraire differentes tentions avec la
même ouverture, ou enfin une plus petite ouverture
avec une moindre tenfion , & au contraire.
Dans le premier de ces quatre cas ,
il faut que le ton demeure le même , quoique
l'ouverture change. Dans le fecond ce doit
être le contraire , il faut que le ton change ,
malgré une ouverture de Glotte conftante ;
& dans le troifiéme ou le quatrième , il faut
que le ton qu'on vient d'entendre avec une
tenfion & une ouverture donnée devienne
plus aigu par une plus grande tenfion , malgré
une plus grande ouverture, ou au contraire
plus grave , malgré une tenfion & une
ouverture plus petite. Or c'eft ce que M.
Ferrein a éprouvé de mille manieres tant
fur l'homme que fur divers animaux avant
que de compofer fon mémoire, & c'eft auffi
ce qu'il a fait voir à l'Académie aſſemblée &
à plufieurs de fes membres en particulier.
118 MERCURE DE FRANCE.
Il prend une trachée - artere détachée du
Cadavre avec fon larynx ; il fouffle dans la
trachée , tenant en même - tems les Rubans
de la Glotte plus ou moins bandés , & l'on entend
la Voix humaine ou animale hauffer &
baiffer de ton ou demeurer fur la tenue dans
toutes les circonftances que nous venons d'énoncer.
Ce qui eft digne de remarque & à quoi
fans doute l'on ne fe feroit pas attendu en
accordant même à M. Ferrein tout ce que
fuppofe fon fyftême , eft que les differentes
Voix que donne cette expérience changent
peu de nature , & qu'elles font encore
très -reconnoiflables . Le mugiffement d'un
taureau , le cri d'un chien qui fouffre , &c. s'y
font parfaitement diftinguer, cependant combien
y manque-t- il de parties capables de
modifier & de caracterifer ces Voix ? Plus de
palais, de dents , ni de levres ; le larynx même
arraché de la gorge de l'animal a été pour
f'ordinaire très -mutilé , on a retranché dans
quelques uns l'épiglotte , & tous les morceaux
de cartilage qui environnent ou qui
couvrent laGlotte & les cordes Vocales pour
mieux voir le jeu & les vibrations en effet de
ces cordes vifibles & malgré tous ces retranchemens
la Voix de chaque animal y conferve
encore tout ce qui la diftingue de celle des
autres animaux ,
MARS. 1745 . 119
Enfin M.Ferrein a fait von que les Rubans
tendineux qui bornent la Glotic à droite & à
gauche fonnent comme les cordes fonotes
& qu'ils ont les mêmes prophétcs qu'elles .
Il montre par fes experiences comcat les
ccrdes Vocales peuvent rendre enſemble &
féparément differens tons ; comment on peut
accorder par exemple l'octave aiguë de l'une
avec l'odave grave de l'autre ; comment
on peut partager ces cordes fuivant
leur longueur & faire fonner leurs parties
, leurs moitiés & leurs tiers.
Dans l'animal vivant ce font ceux des cartilages
du larynx où les bouts des cordes Vocales
font attachés qui tirent ou qui relâ
chent ces cordes. M. Ferrein decouvre par
l'Anatomie de ces parties les articulations
& les muſcles qui leur donnent le mouvement
néceffaire , & il va même jufqu'à mon
trer la maniere de s'affùrer par le tact dans
l'homme vivant non feulement de la réalité
mais encore des degrés de ce mouvement
& de juger à peu-près de la difference des
tons qui en doivent réfulter ; c'eft en tirant
ces mêmes cartilages dans les expériences , &
en imitant leur jeu naturel qu'il fait varier
les tons des larynx dont il fe fert.
Il annonce en finiffant , un nouvel organe
qu'il a découvert indépendamment
de ce qu'on vient de voir & qui don120
MERCURE DE FRANCE.
ne certaines differences particulieres de
la Voix ; il affure même qu'il y a tel animal
qui fait entendre naturellement les deux
Voix qui dépendent de ces deux organes , &
qui font à plus d'une octave l'une de l'autre
, mais il n'en parlera que dans un autre
mémoire.
Ce qu'on appelle Voix fauffe dans le chant
vient communément du défaut d'oreille plutôt
que d'aucune défectuofité dans l'organe
de la Voix il faut convenir cependant
qu'il y a desVoix fauffes par elles- mêmes & la
théorie que nous venons d'expliquer en rend
la caufe & la poffibilité très-fenfibles. Il fuffit
pour cela d'un petit manque d'uniformité
dans le tiffu , la tention , l'élafticité ou enfin
dans la longueur des deux cordes Vocales
& que la difference qui s'y trouve ne
foit pas harmonique , qu'elle foit au contraire
de faux accord ou incommenfurable.
Sur un Etain préfenté à l'Académie.
ON n'admet guéres de nouvel établiſſement
de quelque importance dans le Royaume
touchant les Manufactures & les Arts ,à
moins que l'Académie ne foit confultée auparavant
fur les utilités qu'on en peut attendre
, & à moins qu'elle n'accorde fa protection
à ceux qui le propofent. Mais fi
l'AcaMARS
1745 . IZI
l'Académie fe fent honorée par cette confiance
de la part du Gouvernement. Nous
pouvons affûrer que de fon côté elle n'oublie
rien pour tâcher de la mériter de plus
en plus , par le foin qu'elle prend de s'inftruire
à fond des matières fur lefquelles on
lui demande de prononcer. Il y a telle de
ces décifions que l'on trouve rapportée en
peu de mots , & qui a couté des recherches
& des difcutions immenfes aux Commiffaires
qu'elle nomme à ce fujet , & fur
le rapport defquels elle doit regler fon jugement
. Meffieurs Geoffroy & Helot , nous
fourniffent dequoi en donner un exemple
dans le mémoire qu'ils ont le à la Compagnie
fur un Etain préſenté à M. le Comte
de Maurepas pour en établir une nouvelle
fabrique de vaiffeaux avec privilege
exclufif & dont ce Miniftre avoit renvoyé
l'examen à l'Académie . Il s'agit de fçavoir
fi ce métal que le fieur Jean -Baptifte-Nicolas
de Kemerlin dit être de fa compofition
et dépouillé de fon alliage ; s'il eft véritablement
plus pur & d'un meilleur ufage que
celui dont on fe fert ordinairement , & fi
pour le dépouiller de cet alliage on n'employe
point quelque compofition capable
de nuire à la fanté de ceux qui fe ferviroient
de vaiffelle faite de cette matiere . On ne
douter
fe
que pour mettre en état peut
122 MERCURE DE FRANCE.
7
de donner ces éclairciffemens il n'ait fallu
employer differens moyens & faire bien
des opérations fur le métal qui en eſt l'ob
jet. Ce n'eft que par une longue fuite d'expériences
qu'on peut parvenir à connoître
ce qui entre dans la compofition des mixtes
; les fubftances métalliques fur-tout étant
d'un tiffu plus ferré , plus lié , plus tenace
que les végétaux & les animaux , exigent
un travail plus long & plus obftiné , mais
entre les métaux l'Etain eft un des plus difficiles
à traiter lorſqu'on en veut reconnoître
la pureté. L'or & l'argent par exemple font
aifés à éprouver en ce que leur parfaite décompofition
ayant été jufqu'ici impoffible ,
on peut toujours féparer ailément de leurs
parties les matieres hétérogenes qui s'y mêlent.
Un des meilleurs moyens de s'affûrer de
la pureté de l'Etain eft de le calciner , car
on fçait que la chaux de l'Etain ou la
potée
, cette efpece de cendre qui refte à la
place de ce métal après la calcination , eft
d'autant plus blanche qu'il eft plus pur.
L'Académie a vû des preuves de cette vérité
, lorfque M. Geoffroi l'un des Commiffaires
nommés à l'examen dont il s'agit,
lût il y a trois ans un premier mémoire ſur
l'Analyfe de l'Etain. Les chaux qu'il fit voir
alors à la compagnie & qu'il a confervées
MARS 1745 . 723
à l'abri des impreffions de l'air ont fervi aujourd'hui
de comparaiſon .
Outre la calcination de l'Etain du fieur
de Kemerlin Mrs. Geoffroi & Helot en ont
fait la preuve par la Pierre d'effai des Potiers
d'Etain , efpece de petit moule de
pierre de Tonnerre , où l'on fait couler ce
métal fondu pour examiner la couleur qui
lui vient à la fuperficie après fon refroidiffement.
Cet effai , le feul qui foit en uſage
chés les Potiers d'Etain de Paris , quoique
fort douteux , a indiqué cependant à nos deux
Chymiftes la route qu'ils devoient tenir pour
imiter l'Etain du ficur de Kemerlin , & par
conféquent pour donner leur avis fur fa pureté.
Ils fe font auffi ſervi du marteau des Planeurs,
pour fçavoir fi l'Etain propofé fe forge
aufli bien ou mieux que l'Etain fin des
Potiers qui cft en ufage pour la vaiffelle , &
de la lime , pour connoître quelle couleur il
prend à l'air après ce fimple déchirement de
fa furface avant qu'on lui donne un poli
plus parfait. Le même Etain a été pelé
dans l'air & dans l'eau à l'imitation de ce
que pratiqua Archimede fur la fameufe couronne
du Roi Hieron , pour l'indication de
fon alliage au cas que ce métal en eut ,
comparant fon poids à celui des Etains communs.
On l'a diffous dans une eau régale
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
affoiblie pour fçavoir s'il ne s'en précipi
toit rien de fale comme cela arrive aux
Etains communs & alliés de plomb , & cette
même diflolution appellée cómpofition dans
l'Art de la teinture a été employée enſuite
dans un bain de cochenille fait à l'ordinaire.
pour juger par la vivacité de la couleur écarlate
qu'elle donneroit à du Drap , fi cet
Etain eft plus pur que tout autre , car ce
n'eft qu'avec une pareille diffolution d'Etain
le plus pur qu'on peut faire le bel écarlatte
.
On a mis tremper dans cet Etain do
la diffolution d'Or pour voir aufli par la
couleur pourpre que l'Etain fait prendre
à la diffolution de ce métal fi l'Etain
dont il s'agit eft auffi pur qu'un Etain qu'on
fçavoit l'etre beaucoup .
Il a été fondu dans un même vaiffeau &
au même feu avec trois autres Etains , l'un
reconnu pour être pur , l'autre fimplement
pour bon , & l'autre mauvais , afin de fçavoir
combien il réfiftoit plus, que les autres
à l'action du feu ,
On n'a pas dédaigné de confulter quelques
Potiers d'Etain des plus habiles & de
faire en leur préfence une partie des opérat
ons dont nous venons de parler,
iEnfin MeffieursGeoffroy & Helot ont
affés bien imité l'Etain du fieur Kemerlin
MARS.
1745. 125
pour fe déterminer fur ce qu'ils avoient à
en dire.
Toutes ces épreuves , ces diverfes expé
riences & plufieurs autres faites & repetées
plufieurs fois accompagnées de toutes les
précautions & même de tous les calculs dont
elles étoient fufceptibles ayant été rapportées
à l'Académie dans le plus grand détail , la
compagnie a jugé que l'Etain préfenté à M.
le Comte de Maurepas par le fieur de Kemerlin
, bien loin d'être comme l'Etain d'Angleterre
en larme , dépouillée de tout alliage,
en a même plus que l'Etain qui eft de tous
les metaux le plus leger.
La couleur de fes chaux apportées à l'aſfemblée
par les Commiffaires démontre auffi
qu'il n'eft pas pur puiſqu'elles n'ont pas la
blancheur de l'Etain d'Angleterre non allié :
cependant l'Académie croit qu'il peut être
employé utilement à fabriquer de la vaiſſelle
fans que ceux qui s'en ferviront en ayent
rien à craindre pour la fanté , & qu'il a encore
cet avantage fur l'Etain fin des Potiers
de ne point laiffer appercevoir de cuivre &
d'être un peu plus difficile à fondre.
Sur la jange des Tonneaux.
UN des parties de la Géométrie des plus
difficiles eft la Stéréométrie ou la meſure
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE
des folides , fur tout lorfqu'ils font terminés
par des furfaces courbes ; c'eft principalement
de ceux là que nous allons parler ici .
La difficulté de cette mefure participe non
feulement de celle des furfaces planes curvilignes
, fouvent impoffible en rigueur ,
lorfque les courbes qui les renferment ne font
pas quarrables comme par exemple , le cercle
, l'hiperbole &c, mais elle a encore fes
difficultés particulieres. Tel folide peut-être
engendré par la revolution d'une courbe
quarrable dont la cubature fera impoffible
à caufe de cette révolution ou de la rotation
qui le fait participer du cercle. Ainfi
un Conoïde parabolique ne peut être cubé
exactement , quoique la parabole fa génératrice
puifle être quarrée. La Stéréometrie
exige auffi dans la réfolution de fes problêmes
& dans fes démonftrations , des lignes
& des plans tracés ou imaginés dans le
folide dont l'affemblage eft lui - même quelquefois
affés difficile à imaginer & encore
plus à rapporter , ou à projetter fur le påpier
qui n'eft qu'un plan . Cependant lorsque
les folides font ou réguliers ou renfermés
par des furfaces dont les courbes génératrices
font connuës , on en vient fürement à
bout , c'eft-à-dire qu'on en a la valeur exacte
ou approchée & auffi approchée que
l'on veut, foit par la Geométrie ordinaire, foit
MARS, 1745 , 127
par celle de l'infini où par le calcul differentiel
& intégral. Mais fi ces folides font
irréguliers & renfermés par des furfaces curvilignes
dont les génératrices foient inconnuës
, il vient alors outre les difficultés précédentes
celle d'imaginer un affemblage de
plans, ou la furface courbe , ou les diverfes
furfaces courbes capables de produire la figure
la plus approchante qu'il eft poffible
de celle du folide donné. C'eſt dans ce choix
& dans cette cfpece d'arbitraire que l'adreffe
& la fagacité du Géometre peuvent fe montrer.
Ce n'eft pas tout encore , il faut le
plus fouvent & lorfque les befoins ordinaires
de la vie s'y trouvent intéreffés que cette
maniere de déterminer la valeur & le con→
tenu du folide qu'on demande , foit réductible
à quelque méthode facile , ou à des
formules, ou à des tables dont l'ufage foit à
la portée de gens qui font pour l'ordinaire
très peu Géometres.
C'est là l'objet de ce qu'on appelle la
Jauge ou le Jaugeage en général , dont celui
des Navires , tant par rapport à leur charge
qu'aux droits du Roi & de l'Amirauté , &
celui des tonneaux par rapport au commerce
des vins , des huiles &c. font les
principales branches. On peut voir dans
Hiftoire & dans les mémoires de 1721 &
de 1724 ce qui fut décidé par l'Académie
Fiii)
128 MERCURE DE FRANCE.
fur le jaugeage des Navires , lorfque S. A.
R. M. le Régent & le Confeil de Marine
lui firent l'honneur de la confulter fur ce fujet
, & dans l'Hiftoire de 1726 il eſt fait
mention d'une méthode de jauge fur les tonneaux
prétentée par M. de Gamaches frere
de l'Académicien, où cette matiere eſt traitée
avec beaucoup d'exactitude & de fçavoir.
La jauge des tonneaux qui eft celle dont
il s'agit préfentement ne roule pour l'ordinaire
que fur leur capacité totale , & les fuppofe
entierement pleins. Il feroit cependant
commode & utile en bien des maifons de
connoître la quantité de liqueur qu'ils contiennent
lorfqu'ils n'en font pleins qu'en partie
, ce qui fait un cas difficile par les diffe
rens fegments dont il exige la cubature . Kepler
le propofe ce cas , dans une Stéréometrie
des tonneaux qu'il fit imprimer en
1615 ; il exhorte tous les Géomètres à le
réfoudre , & nommement Suellius qui étoit
un des plus fameux de ces tems là , mais nul
ne l'ayant encore refolu d'une maniere fatisfaifante
pour la pratique , le P. Pezenas
Jefuite Profeffeur d'Hidographie à Marſeille
a travaillé fur ce fujet & a envoyé un mémoire
à M. le Comte de Maurepas intitulé
folution d'un problême propofé par Kepler
fur les propofitions des fegments d'un tonneau
coupé parallelement de fon axe. Ce
MARS 1745 . 129
Miniftre l'ayant communiqué ù M de
Mayran & lui ayant demandé fon avis
il crut cet ouvrage digne d'être préſenté
à l'Académie tant par l'utilité dont il peut
être que par la maniere fçavante dont il eft
écrit en voici le précis tel qu'il réfſulte du
Rapport que les Commiffaires nommés
en ont fait & le jugement qu'en a porté la
Compagnie.
Le P. Pezenas fuppofe avec la plupart des
Géomêtres qui ont traité de la Jauge , que la
moitié du tonneau coupé perpendiculairement
à fon axe ne differe pas fenfiblement
d'un conoïde parabolique tronqué. Mais fi
l'on coupe un conoïde parabolique par un
plan parallele à fon axe , la fection fera toujours
une parabole qui aura le même paramêtre
que la parabole generatrice du conoïde
donc un fegment de tonneau pris
parallelement à fon axe ou le vuide que
laiffe une moitié de tonneau couché felon fa
longueur & qui n'eft pas entierement plein
pourra être confidéré comme rempli par
les plans d'une infinité de portions de paraboles
qui toutes ont le même paramêtre , que
celle qui auroit engendré par fa révolution
le conoïde tronqué , qui repréſente la moitié
du tonneau . Ces portions de paraboles
décroitront depuis le plan qui paffe par l'axe
jufqu'à celui qui touche le fommet de la cour
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
bure du tonneau ou le bondon ; & ce font
ces fuites de paraboles décroiffantes que le
P. Pezenas employe pour la folidité des differens
fegmens d'un tonneau , de maniere
que connoiffant la longueur d'un tonneau ,
les diametres des fonds & du bouge , c'eſtà-
dire du milieu ou de la partie la plus enflée
, & la partie du diametre du bouge occupé
par le liquide , ce qu'on peut toujours
très-aifément connoître, on aura par le moyen
d'une table dreffée ſur cette théorie la folidité
du fegment vuide que l'on cherche. II
a donné cette table en trois colonnes calculées
pour les tonneaux dont les dimenfions
auroient differens rapports .
On juge bien que tout ceci n'a pu fe faire
fans y employer bien de la Géometrie & du
calcul ; auffi s'en trouve - t-il beaucoup dans
ce mémoire & du calcul differentiel & intégral
, dont l'ufage paroît être très-familier
au P. Pezenas.
Il ne s'eft pas contenté de démontrer la folution
du problême & fa méthode aux
yeux des Géométres , il a voulu en faire voir
la certitude aux plus ignorans. Pour cela il
a fait plufieurs experiences defquelles il
rapporte deux dans la premiere les differences
qui fe trouvent entre l'épreuve &
le calcul font fort petites , & dans la feconde
elles le font encore davantage , de forte
MARS. 1745. 131
qu'il n'eft pas douteux que par ce moyen on
n'approche extrêmement , & même autant
qu'on voudra, de la cubature ou de la valeur
du paraboloïde propofé. On a douté ſeulement
fi la pratique qui en réfulte , quelque
facile qu'elle paroiffe avec le fecours des tables,
le feroit affés cependant pour ceux qui
font chargés de jauger les tonneaux . Ce doute
communiqué au P. Pezenas a valu un
ſecond mémoire de fa part , ou par le
moyen d'un quartier de réduction très- ingénieux
il releve les difficultés qui pourroient
arrêter les Jaugeurs les moins inſtruits
fur la pratique de fa méthode.
Du refte rien ne prouve plus l'importance
du problême & la néceffité d'une réforme
fur ce fujet que ce que le P. Pezenas rapporte
d'un riche Négociant de Marſeillle
à qui les erreurs du jeaugeage cauferent 30.
ou 40 mille francs de perte fur des huiles
qu'il avoit fait venir du Levant l'année du .
grand hyver ; il n'y a rien là dont on doi-.
ve être furpris quand on fçait en quoi confifte
la jauge de Marſeille ; on voit au contraire
par l'examen qu'en a fait le P. Pezequ'elle
ne peut être que très-fautive ,
& par-là très ruineufe dans le commerce ,
foit pour l'acheteur foit pour le vendeur.
Elle eft fondée fur la fuppofition que les .
tonneaux font des cylindres qui ont pour banas
,
F vi
132 MERCURE DEFRANCE.
fe le grand cercle qui paffe par le bondon
ce qui eft vifiblement faux , & peut caufer
une telle erreur dans leur meſure que
faifant les deux diametres du milieu & des
bouts en raifon de 10 à 8 , proportion ordinaire
des tonneaux de Marfeille , le premier
fegment trouvé par la table des Ĵaugeurs
de cette Ville eft à celui qu'on auroit
dû trouver comme 17 eft à 1. Îl eſt vrai
que quelques uns de ces Jaugeurs plus intelligens
voyans que leur table s'écartoit fi énormément
de l'experience, ont pris le parti de
diminuer d'un tiers les premiers fegmens , &
d'agir par eftime d'après differentes épreuves
qu'ils en ont faites , mais leur eftime
manque abfolument à l'égard des fegmens
qu'ils n'ont pas éprouvés , ainfi il en faut
néceffairement venir , ou à un nombre prefqu'infini
d'expériences , ou à une méthode
fixe & lumineufe telle que nous a paru être
celle du P. Pezenas . Combien y a-t-il encore
à faire dans les Villes & dans les Etats
les mieux policés , pour remedier aux abus
que l'efprit de routine , & une coutûme aveugle
entretiennent !
Quelques mois avant que le P. Pezenas
envoyât les recherches fur la jauge des
tonneaux pleins & vuides en partie , l'Académie
avoit été confultée fur le tarifde la
jauge des tonneaux en general & tel qu'on
MARS. 1745
134
l'a pratiqué à Paris . M. Camus l'un des
Commiffaires nommés par la Compagnie
à cet examen conçût dès -lors l'idée d'un inf
trument propre à jauger les tonneaux &
les autres vaiffeaux qui fervent à contenir
les liqueurs dont il a donné la defcription
& l'ufage. Les figures qu'on a attribuées
jufqu'ici à nos tonneaux par voie d'hypothéfe
peuvent être réduites à trois efpeces de
folides connus.
On a regardé le tonneau comme l'affemblage
de deux cones tronqués qui
ſe joignent par leurs grandes bafes , ou
comme deux troncs de paraboloïdes affemblées
de même par leurs plus grandes
baſes ; c'eft la maniere dont nous avons
vû que le P. Pezenas le confidere , ou
enfin comme un fphéroïde elliptique allongé
& tronqué par fes deux bouts ou
fommets perpendiculairement à fon axe
qui
qui eft la figure ordinaire fous laquelle M.
de Gamaches le confidere dans le mémoire
dont nous avons parlé ci- deſſus.
M. Camus n'admet aucunes de ces figures.
Il rejette la premiere , celle qui refulte
des deux cones tronqués comme s'éloignant
trop fenfiblement de la figure des
tonneaux ; la feconde qui en approche davantage
lui paroît défectueuſe en ce qu'elle
repréſente le tonneau comme tranchant par
134 MERCURE DE FRANCE.
fon milieu , & la troifieme pêche felon lui
en ce que les douves du tonneau y auroient
leurs plus grandes coubures à leurs
extrémités , au lieu que c'eft à leur milieu
qu'elles font le plus courbes.
le
Il a recours cependant à la parabole comme
P.Pezenas, mais il prend cette courbe en un
fens tout different , il fuppofe qu'elle porte
par fon fommet fur le bondon , d'où il
imagine que fes deux branches s'étendent
de part & d'autre jufques vers le milieu de
chaque moitié de tonneau , après quoi elle fe
termine comme droite ou tangente jufqu'à
chacun des fonds , & c'eft par la révolution
de cette ligne mixte fur l'axe même du tonneau
qu'il imagine que ce vaiffeau eft formé,
comme s'il réfultoit une infinité de douves
de cette figure.
La verge ou la baguette pithométrique ,
ou comme on l'appelle communément la
jauge ou le bâton de jauge , eft l'inftrument
dont fe fervent les Jaugeurs Jurés pour mefurer
la continence des tonneaux ; ce bâton
qui eft ordinairement de bois & quelquefois
de fer , eft quarré , ou a quatre faces à
4 ou 5 lignes & de 4 pieds 2 ou 3 pouces
de longueur qui eft la longueur de la pipe ,
le plus grand des vaiffeaux en ufage pour
contenir les liqueurs , l'une de fes faces eft
divifée felon fa longueur en pieds, pouces
MARS.
1
1745 . 135
& lignes , les autres font marquées de divifions
relatives aux differentes efpeces de
tonneaux les plus ufitées dans les Pays du
commerce , de maniere que le Jaugeur ayant
pris avec la jauge une , deux ou trois des
principales dimenfions du tonneau d'efpece
donnée, par exemple , fa profondeur ou for
diametre vis - à-vis le bondon , & fa longueur
, il peut déterminer la capacité de
ce tonneau .
*
L'inftrument ou le bâton de jauge de M.
Camus eft une conftruction très - differente
& d'un ufage plus für & plus univerfel
il fert à mesurer la capacité des tonneaux ,
fuppofée nonfeulement de la figure que nous
avons vu ci-deffus que M. Camus leur attri
bue , mais de figure quelconque , conique ,
paraboloide à deux conoïdes oppofés , ellipfoïde
, cylindrique , parallélepipede & c.
& cela avec beaucoup d'exactitude & d'expédition
; auffi eft - il chargé de divifions
fondées fur une hypothéfe moins variable &
plus genérale. Il fervira également à melurer
la liqueur renfermée dans les vaiffeaux
qui nefont pas tout- à - fait pleins, ce qui manque
de la liqueur pour les rendre pleins , ou
e vuide qui en réfulte , pouvant aisément être
éduit à quelqu'une des figures tronquées
dont il eft parlé ci-deffus. Par exemple , fi le
tonneau qui n'eſt pas plein eft pofé vertica136
MERCURE DE FRANCE.
lement fur un de fes fonds , il eft clair que la
partie vuide qu'il fe trouvera au - deffus vers
l'autre fond fera un cone ou un konoïde
tronqué &c.tous détails qu'il convient mieux
de lire dans le mémoire même que dans un
extrait.
ELEMENS des Mathematiques par
M. Liger Commis au Bureau de la Guerre
feconde partie , 1744 , à Paris , in- 12 chés
Gueffier, parvis Notre-Dame .
NOUVELLE Méthode pour enfeigner
plus facilement & plus naturellement
aux enfans à lire & l'ortographe, avec des
reflexions tant fur la maniere ordinaire d'enfeigner
que fur cette méthode , par le fieur
Feffard , Paris in- 12 , 1745 , chés Mefnier
rue Saint Severin .
DISSERTATION fur les vertus &
l'uſage de l'effence balfamique , ftomachique
& anti-vermineufe par M. de Pafturel
Paris in- 12 1745 , chés Mefnier ruë faint
Severin.
LE TRIOMPHE de l'Hymen , ou le
Mariage de Monfeigneur le Dauphin . Poëme
par M. Daquin fils , in- 12 . Paris 1745
chés Thibouft.
MARS 1745. 137
ODE au Grand Conty avec un petit
recueil de differentes Poëfies par le même ,
Paris in- 12 , chés Thibouft.
VER s préfentés au Roi fur fes conquê
tes , fa convalefcence , fon retour & fon entrée
à Verfailles , par M. Laffichard , Paris
in- 12 1745 , chés Gonichon.
LE QUARTIER d'hyver , Comédie en
vers & en un acte. Paris in- 12 1744 , chés
la veuve Piffot : cette petite Comédie qui
a pour objet le retour du Roi à Paris , a
été jouée au mois de Novembre dernier
avec fuccès.
CATALOGUE des Livres qu'Antoi
ne Boudet a nouvellement reçus des Pays
Etrangers.
Ödex fabrianus definitionum foren-
Cfum &rerumin fabaudia fenatu tractatarum.
fol. 2 vol. 1740.
Joan. Calvini magnum Lexicon Juridicum
fol. 2 vol. Colon. 1734:
Francifcus Mantica , de tacitis & ambiguis
conventionibus , fol. 2 vol. Genev . 1723 .
Merlinus de pignoribus & hyppothecis fol.
Colon . 1742.
Julius Clar. Alexandrinus. Practica Civilis &
Criminalisfol. 2 vol. Genev. 1739.
138 MERCURE DE FRANCE,
Felicianus Oliva , de Foro Ecclefiæ , fol
Coloniæ 1733 ..
Guttierrez Opera Civilia , Canonica & Criminalia
fol. 8 vol . Colon . 1731.
Fleuri . Inftitutiones Juris Ecclefiaftici 8. 2
vol. Lipf. 1743 .
Les devoirs de l'homme & du citoyen
in- 8.
Philip . Theoph. Paracelfus. Opera Medica,
Chymica , Chirurgica.. fol . 3 vol.
Fredericus Hoffmannus. Opera Medicafol
6 vol. Genev. 1740
Bonetus, Thefaurus medico practicus , fel.
3 vol. Genev.
Carolus Mufitanus. Opera Medico- Chirur
gica , fol. 2 vol. Lugd. 1733 .
Richardus Morton . Opera Medica 4. Genev.
1727.
Bianchi de Generatione in- 8 Genev. 1741
Aftruc . Tractatus Pathologicus & Theraupeuticus
in-8. Genev. 1743 .
Scholafalernitana in- 16 Genev. 1738.
Mangeti Opera fol. 24 vol .
D. Jacobus Marchantius. Hortus Paftorum
fol. Lugd. 1742
Sanchez de Sacramento Matrimonii fol. 3
vol. Lugd. 1739.
Joan. Boria Cardin . Opera fol.
Index librorum prohibitorum Hifpanus &
Romanus ,fol,
MARS 1745.
139
Leonardi Bruffi Aretini Epiftolæ 8. Flor
1741
Euftathii Commentaria in Dionifium 8. Colonn.
1741.
Abregé de l'entendement humain , par Lo
ke in-8 .
Abregé Chronologique de Newton.8.
Methode pour apprendre l'Hiftoire Romaine
in- 12 .
Bibliotheque Italique in- 8 . 18 vol.
Jacobi Bernoulli Ópera Phyfica 4. Genev.
1741.
Nouveau Dictionnaire Allemand - François
, Latin & François , Allemand- Latin ,
pour la commodité des Voyageurs 8. z
vol.
Grammaire Allemande & Françoiſe in- 8.
2
TRAITE DES TESTAMENS codici
les , Donations à cause de mort & autres difpofitions
de derniere volonté , fuivant les principes
& les difpofitions du Droit Romain , les
Ordonnances , les Coûtumes & Maximes
du Royaume , tant des Pays du Droit Ecris
que Coutumier & la Jurifprudence des Arrêts
, par M. Jean - Baptiste FURGOLE
Avocat au Parlement de Touloufe , 1745
in - 4. A Paris au Palais , chés Jean de Nully
Libraire , Grand'Sale du côté de la Cour des
Aydes , à l'Ecu de France & à la Palme.
7
140 MERCURE DE FRANCE.
Ce Traité des Teftamens & autres dif
pofitions de derniere volonté, eft le feul ouvrage
ex profeffo en cette matiere ; ufage
des difpofitions à caufe de mort y eft examiné
dans fon principe & dans fon origine.
Les difficultés qui peuvent naître tant du
Droit Romain que du Droit Coûtumier ,
y font difcutées avec beaucoup de folidité :
l'Auteur y obferve avec foin les dérogations
que les maximes générales du Royaume obfervées
dans les Pays Coûtumiers & ceux
du Droit écrit ont fait au Droit Romain .
Les principes de l'un & l'autre Droit y font
éclaircis avec foin , & l'on Y voit l'application
aux differentes difpofitions des Ordonnances
& notamment à celle du mois d'Août
1735. Cet ouvrage contient de plus une
critique folide & judicieufe des Interpretes
qui fe font quelquefois écartés du vrai
fens des Loix Romaines. Enfin tout y eft
approfondi avec une parfaite érudition digne
de l'Auteur , & l'on peut dire que ce
Traité mérite d'être mis au Catalogue des
Originaux qui font en petit nombre.
Ce livre le vend chés Jean de Nully
, Libraire au Palais. A Paris 9 liv.
tout relié.
M. L'ABBE' MOok fe propoſe de
faire imprimer inceffamment les Voyages
MARS 1745 . 141
d'Angleterre & d'Ecoffe en lettres auffi amu
fantes qu'inftructives , dans lesquelles on
trouvera une deſcription exacte & particu
liere des Villes , Bourgs , Châteaux , Maifons
de campagne , Curiofités anciennes
& modernes de chaque Edifice , Monu
mens , Coûtumes & Loix de ces Royaumes
traduit de l'Anglois en trois volumes in.
8. , avec deux Cartes,
Defprez & Cavelier Libraires à Paris ruë
S. Jacques à S. Profper & aux trois Vertus
donnent avis au public qu'ils délivrent
actuellement aux foufcripteurs les 8 prea
miers volumes en feuilles de la Bible de M. de
Saci in 8° . 32 vol. , conformément aux projets
qu'ils en ont donnés. Comme il vient
tous les jours chés eux grand nombre de
perfonnes qui veulent foufcrire pour cette
Bible , ils recevront encore quelque tems des
affurances en faveur de ceux qui par l'éloignement
n'ont pu venir fe faire infcrire.
Le total de la Bible eft de 90 liv. en
feuilles , payables en cinq payements de 18 .
liv. chacun .
Le premier payement le fait actuellement
& ceux qui donneront 36 liv. c'est -à- dire
les deux premiers payemens recevront préfentement
les 8 premiers volumes qui con142
MERCURE DE FRANCE.
tiennent la Genefe , l'Exode & le Levitique ,
les Nombres & le Deuteronome , Jofué, les Ju-
Ruth , les 4 Livres des Rois 2 vol . les
Paralipomenes , Efdras & Nehemias , Tobie ,
Judith & Esther.
ges
Au mois de Janvier 1746 il fera payé
18 liv , & on recevra les volumes fuivans.
Job , les Pfeaumes 3 vol , les Proverbes de Salomon
, L'Eccléfiafte & la Sagesse , le Cantique
des Cantiques , & l'Ecléfiaftique .
Au mois de Juillet 1746 on payera encore
18 liv , & on recevra les volumes fui ·
vans. Ifaye , Jeremie & Baruth , Ezechiel ,
Daniel & les Machabées , les 12 petits 110
phetes , S. Mathieu & S. Marc 2 vol. , S.
Luc & S. Jean 2 vol.
Enfin à la fin de l'année 1746 il fera
payé pour la derniere fois 18 liv , & on recevra
le refte de la Bible qui contient les
Actes des Apôtres , les Epitres de S. Paul 4
vol. les Epitres Catholiques & l'Apocalypfe.
Le fieur Guillemain Ordinaire de la Mufique
Chapelle & Chambre du Roi fait
graver fon XIIIe . OEuvre compofé de fix
Sonates en pieces de Clavecin avec un accompagnement
de violon ; il eſpere par
les foins qu'il s'eft donné pour la perfection
de cet Ouvrage que le Public fui fera la
grace de le recevoir auffi favorablement
M AR S 1745 143
qu'il a fait les douzes précédens ; ce livre pa .
roîtra à la fin du mois d'Avril 1745 & le
vendra à Paris chés Madame Boivin à la
Regle d'Or rue S. Honoré , chés M. le
Clerc à la Croix d'Or ruë du Roule ; à Lyon
chés M. de Bretone rue Merciere près la
Banniere de France,
ESTAM PES NOUVELLES,
LA DEFAITE DES SARRAZINS gravée par Jean
Moreau d'après le tableau original de Wauvermens
de dix-fept pouces fix lignes de largeur fur treize
pouces de hauteur , qui eft dans le cabinet de
M. Croat de Thugny Préfident au Parlement,
1745 , à Paris chés Moyrau Graveur du Roi ruë
S. Jacques à la vieille Pofte vis-à- vis la ruë dự
Plâtre,
TABLE AUX IM PRIME' 5.
ON fçait que les Arts qui nous paroiffent au
jourd'hui portés au plus haut point de perfection
ont eu leur enfance .
Avant Raphael qui a porté l'Art de peindre
en huile à fon plus haut dégré il n'eſt fait mention
d'aucun Maître qui ait mérité l'attention des
Connoiffeurs. Léonard de Vinci dont ce grand
Maître étoit Eleve ne l'a traité qu'imparfaitement ,
Au commencement de ce fiécle Christophe
Leblond difciple de Carlomarato , & Feintre Allemand
du premier ordre , entreprit de graver
les Tableaux & de les imprimer en couleurs ; fon
premier morceaulut une Vierge qu'il graya d'a-`
144
MERCURE
DE FRANCE.
prés Carlomarato fon Maître , qui quoiqu'impar,
faite étonna & fatisfit les curieux ; ils fentirent
dans cette premiere ébauche toute la beauté &
Futilité de cette découverte , fi elle pouvoit être
conduite à fa perfection comme elle l'eft aujour
d'hui.
il
Le Blond paffa à Londres où il fut reçû avec
diftinction de tous les amateurs des Beaux Arts ;
y refta pendant vingt années , & on voit encore
aujourd'hui la fuite de fes ouvrages à la Société
Royale de cette grande Ville & dans les
plus fçavans cabinets , mais s'il avoit des partifans
il avoit auffi des ennemis : ce dernier parti étant
devenu le plus fort , le Blond quitta Londres &
vint à Paris ; il avoit alors foixante-quinze ans ;
fes ouvrages le firent connoître , & fa Majefté
protectrice des beaux Arts eut la bonté de lui
accorder en 1729 un privilege exclufif, un logement
à la Cour des marbres du Roi , & 600 liv.
de penfion qu'elle a bien voulu continuer à fa
fille depuis fon décès arrivé il y a environ cinq
ans .
ber- ainsi dire , laiffé au
Le Blonda donc , pour
ceau ce nouvel Art qui en cet état avoit mérité
cependant l'attention des connoiffeurs & la protection
finguliere de fa Majefté mais , les Tableaux
imprimés tels que ceux qui paroiffent aujourd'hui
& dont le fieur Gautier de Marſeille eft
I'Inventeur ont non feulement le coloris de chaque
Peintre dont les Tableaux font gravés , mais
ils ont la force & le moëlleux de ces mêmes Ta
bleaux . Il n'y paroît aucun coup de burin ; ils
font exactement conformes aux Tableaux d'après
lefquels ils ont été gravés , en un mot ils trompent
le premier coup d'oeil des Connoiffeurs.
Pour atteindre à la perfection où le fieur Gau
tier
MARS 1745 145
·
tier a porté cette nouvelle découverte , il a paſſe
Londres cù il n'a pas été long-tems fans être
connu de la Societé Royale de cette ville , & dans
trois affemblées où le fieur Gautier fut admis pour
ce fujet il démontra que les ouvrages de le Blond
n'avoient rien eu de femblable aux fiens ; que l'exécution
en étoit entierement differente & qu'il n'y
avoit aucun parallele à faire entre les ouvrages
de ces deux Auteurs , ce qui fut ainfi jugé par
cette Société fur quelques Tableaux imprimés préfentés
par le fieur Gautier , qui étoient fes Enfans
de Corrége , fon point du jour , du Parmeſan
fon Parouffel , & fes Salvator Rofa , tous traités
dans le goût des Originaux , au lieu que cette So
ciété reconnut que le Blond avoit un ton général
& qu'il donnoit au Raphael , le Guide & Wandeck
le même ton ou coloris , c'est-à- dire celui qu'il
s'étoit formé & que les traits de burin dont
s'eft fervi le Blond dans fa gravûre font ſur ſes Tableaux
l'effet de l'Eftampe , ce qui n'eft en au
cune façon dans ceux - ci ; on obferva auffi que
le Blond ne donnoit aucune touche fenfible , & que
les Tableaux imprimés du fieur Gautier font touchés
auffi hardiment que les Tableaux peints ; il
faut ajoûter encore que les Tableaux du fleur
Gautier fortent de la preffe tout finis , & que ceux
de le Blond étoient retouchés au pinceau ; le Pu
blic fera en état de juger par lui-même du mérite
des ouvrages dont il s'agit & du progrès de
l'Auteur .
Le fieur Gautier qui feul peut exercer ce nouveau
genre de gravure & peinture , jouit du privilege
du fieur le Blond ; il a été ci- devant annoncé
dans les Journaux & Gazettes , il efpere
que le Public qui a déja reçu favorablement fes
Ouvrages , fera pleinement fatisfait du progrès qu'il
G
146 MERCURE DE FRANCE.
a fait dans cet Art ; il donne actuellement un
morceau qu'il a gravé à Londres , .compofé de treize
figures , qui peut être placé dans les cabinets & fervir
de deffus de porte , il a trente pouces de large
fur vingt-quatre de haut , repréfentant un ef
pion jugé au Confeil de Guerre , d'après Parouffel
, & deux Paysages de Salvator Rofa faifant
Pendant , de vingt-quatre pouces de large
fur dix-neuf de haut ; on voit encore fur les Lif
tes imprimées diftribuées au Public fes ancien
morceaux .
Le fieur Gautier demeure & débite fes Ouvrages
rue S. Honoré au coin de la ruë S. Nicaiſe
où eft fon enfeigne.
Ila établi un Bureau ou Magafin ruë Bourtibourg
chés le fieur Magin Greffier des Bâtiments ,
Il vient de paroître une nouvelle Carte du
cours du Rhin de Conftance à Elfeld fous
Mayence en neuf feuilles , beaucoup plus
détaillée que tout ce qui a parù fur cette
partie jufqu'à préfent ; cette Carte très-utile
aux Officiers qui vont fur le Rhin , ſe trouve
chés le fieur le Rouge Ingenieur Géographe
du Roi rue des Grands Auguftins ,
vis-à-vis le Panier Fleuri ; elle contient les
4
Villes Foreftieres , l'Alface , le Palatinat &
l'Electorat de Mayence.
-
On y trouve
auffi
un nouveau
Plan
de
Gand
, de Namur
, d'Ath
, de Mons
& de
Tournay
.
MARS 1745 . 147
**3*2
PRIX PROPOSE
Par l'Académie Royale de Chirurgie pour
l'anné 1746,
' Académie Royale de Chirurgie propofe
pour le Prix de l'année 1746. de
déterminer ce que c'est que les remedes fuppuratifs
, d'expliquer leur maniere d'agir", "de
diftinguer leurs differentes efpeces , & de marquer
leur ufage dans les maladies Chirurgi
cales.
L'Académie défireroit que ceux qui travailleront
fur ce fujet s'attachaffent fur-tout à
ranger par claffes les differens genres de remedes
fuppuratifs fimples & compofés ; à
diftinguer foit par le dégré d'activité , foit
par les differentes qualités de ces remedes
les diverfes efpeces que chaque genre peut
renfermer; à prefcrire les préparations , les
formules & l'ufage de ces remedes dans les
maladies felon leurs genres , leurs differentes
complications, leurs differens tems , &
les differentes parties où elles arrivent ; à appuyer
leur doctrine fur l'expérience & fur
les obfervations des meilleurs Praticiens.
L'Académie qui n'a en vûë que l'avan
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
2
cement de la Chirurgie , n'adopte que les
connoiffances qui peuvent conduire furement
dans la Pratique, & elle rejette toutes
opinions, toutes explications purement ingénieuſes
, & tous . raifonnemens qui ne font
fondés que fur des conjectures ou fur des
vraisemblances.
Le Prix eft une Médaille d'or de la valeur
de deux cent livres , qui fera donné à celui
qui au jugement de l'Accadêmie , aurà fait
le meilleur Ouvrage fur le fujet propofé.
L'Auteur du Mémoire qui remportera le
Prix féra agrégé à l'Accadémie , s'il a fatisfait
aux conditions qu'elle preferit.
Ceux qui envoyeront des Mémoires font
priés de les écrire en Latin ou en François ,
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles,
Ils mettront à leurs Mémoires une marque
diftinctive , comme Sentence , Devife ,
Paraphe ou Signature , & cette marque fera
couverte d'un papier collé , ou cacheté , qui
ne fera levé qu'en cas que la piece ait remporté
le Prix.
Ils auront foin d'adreffer leurs Ouvrages
francs de port à M. Quefnay Secretaire de
l'Académie de Chirurgie , ou à M. Hevin
Secretaire pour les correfpondances , ou les
leur feront remettre entre les mains .
Toutes perfonnes de quelques qualités &*
Pays quelles foient pourront alpirer au
MARS. 1745.
149
Prix , on n'excepte que les Membres de l'Académie.
Le Prix fera délivré à l'Auteur même , ou
au porteur d'une procuration de fa part, l'un
ou l'autre reprefentant la marque. diftinctive
& une copie nette du Mémoire . Les ouvra
ges feront reçus jufqu'au dernier Fevrier
1746 inclufivement , & l'Académie à fon affemblée
publique de la même année , qui ſe
tiendra le Mardi d'après la Fête de la Trinité
, proclameră là Piece qui aura remporté
le Prix.
t On a dû expliquer le 1er. Logogryphe
de Fevrier fecond volume pat Pyramide;
on y trouve Mer , Rame Piráme
Parme, Drap & Arme.
On a dû expliquer le fecond par Morta
lite. On y trouve Mort & alité , Rot , Or¿
Marot, Lit Ail , & Morale.
L'Enigme fuivante eft l'Ecu Faux.
Le Logogryphe qui vient après eft Journal.
On y trouve Jour , An & Io , en mouillant
l'I.
L'Enigme en Logogryphe de M. Jacques
eft Soufpape on y trouve Sous , Pape , Poupe ,
Sappe & Soupe.
I.'Ode Enigmatique par le même eft Cheminëe
Gij *
$ 50 MERCURI DE FRANCE
LOGOGRYPHE
JE n'ai ni dos nibras , &je fers tour à tour
La moleffe à l'Eglife & l'honneur à la Cour,
Mon nom par vingt-trois mots fe devine & s'expli
que ;
De huit lettres fòrmé , voici ce qu'il comprend :
Un métal precieux ; chauffure que l'on prend
Lorfqu'on monte à cheval ; machine de Phyfique ;
Deux mets exquis ; la peau d'un infect animal ,
Un poiffon dont on fait un excellent régal ;
Un mont ;terme d'efcrime , un autre de pratique
Ce qu'à tout char il faut pour qu'il puiffe rouler;
Une étoffe groffiere ; un inftrument antique
Dont on fe fert encor oujourd'hui pour filer ;
Deux outils ; une bête ; une route publique ;
Une herbe ; un vêtement ; ce dont le Créateur
Forma nos, foibles corps ; deux notes de mufique ;
Que dirai-je de plus ? Le nom d'un grand Auteur
Poëte , Hiſtorien , excellent profateur.
Que Paris a vû naître & qui par fes ouvrages ,
Enleve tous lesjours les plus doctes fuffrages,
MARS 1745 151
烧烧烧烧烧烧烧烧烧烧烧烧烧烧
AUTRE.
Q
UE dans les mains d'un petit maître en
France
Souvent je fuis un meuble bien requis
Pour lui fervir de contenance !
En compagnie , au défaut d'éloquence ,
Il croit avoir tous les talens acquis ,
Quand je tourne en fes mains de toutes les manieres.
A
Cela pofé , Lecteur , neuf lettres font mon nom?
Dont la troifiéme & les quatre dernieres
Préfenteront une amére boiffon ;
Dans 5 , 6 , 3 , 8 , 9, un fleuve va paroître ;
Dans 4, 5 & 8 un Elément';
Dans 1 , 6 , 2,8 9 , on ne peut méconnoître
,
Du Pontife Romain un füperbe ornement ;
4 , 8 , I , Imitent la Nature ;
3,8,6,7 , font voir dans la France un Pays
Qui fournit un fromage exquis ;
Dans cinq lettres je fuis terme de procédure ;
Dans cinq autres un peuple ; un grand péché dans
trois ;
Dans deux un mets cheri par les Chinois.
Retranche une confonne , efface trois voyelles ,
Au Sexe féminin j'offre un mets délicat ;
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
8, 2 & 5 toujours a des guerres nouvelles
A foutenir contre le peuple chat ;
Enfin ce que j'enferme eft fi fort à la mode ,
Qu'à force d'en uſer bien du monde aujourd'hui
En devient incommode ;
Adieu , Lecteur ; c'eft trop t'avoir caufé d'ennui .
AUTRE.
MON image fert bien fouvent
A peindre allégoriquement
Ce qui n'admit jamais de forme ni d'image.
On a beau me traiter de cornard & de plat ,
Pour les occafions d'éclat
Je fuis d'un merveilleux ufage.
S4
Mon tout fert à connnoître & les Cieux & les
champs,
Et mon ventre contient la meſure des tems.
Je renferme trois fois les deux tiers de moi-même ;
J'ai beau changer de taille & de largeur
On me trouve dans chaque extrême
Pris enſemble toujours de la même grandeur .
De mes pieds feulement ôtez le quatrième ,
Je porte ce qui fert à garantir du vent ;
Que vous faut-il de plus ? au laboureur qui féme
J'offre un mets utile en Carême ;
En moi vous trouverez un reméde excellent
MARS 1745 153
Quoiqu'il foit né du plus vil excrément
Un fleau de la terre , un Etre
Qu'on peint fort beau fans le connoître ;
Le plus vil des farceurs ; un fleuve , un Elémen ,
J'en dis trop & je fuis deviné fûrement.
AUTRE .
***
P OUR venir me trouver il faut plus que fes pieds
Et fouvent en chemin on dit fa patenôtre.
Mon tout eft féparé d'une de mes moitiés :
L'une de ces moitiés fert à meſurer l'autre.
}
ENIGM E.
VENEZ fameux Devins entendre une merveille,
On me voit à Paris , à Toulon , à Marſeille ,
Même en cent autres lieux .
Quoiqu'unique & toujours produite d'un feul être
A quatre pas de vous vous me voyez paroître ,
Si vous etes dedans , au bord , ou deffus l'eau.
Gy
354 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
' Académie Royale de Mufique a remis
7 Mars .
Amadis de Grece , Tragédie Lyrique de M.
Houdart de Lamotte , mife en Mufique
par M, Deftouches Surintendant de la Mufique
de la Chambre du Roi. Cette Piece fut
imprimée la premiere fois le 26 Mars 1699 ;
elle fut repriſe le 3 Novembre 1711 , &
enfuite en Mars 1727. Il y a à la tête de
cet Ouvrage des vers adreffés au Roi , où
Louis le Grand eft loué avec fineffe ; en
voici le début.
Grand Roi , c'eft vainement qu'en t'offrant mon
ouvrage ,
Tout femble à te louer exciter mon courage ;
Vainement mon ardeur m'en veut faire une loi ;
Ma plume fe refufe à ce pénible emploi :
La langue déformais pour ſervir notre "zéle ,
N'a plus de tours heureux ni de graces nouvelles ;
Mille fameux Auteurs à ta gloire ont écrit ,
Si Louis a tout fait , Appollon a tout dit.
Le Prologue de cet Opéra eft ingénieux ;
PAuteur y trouve le fecret d'annoncer le fuMARS.
1745. 1591
jet de fa Tragédie , d'en louer le Héros , effacé
cependant par la gloire de Louis XIV.`
Le Spectacle en eft brillant.
La premiere Scene du premier acte de la
Piéce fe paffe entre Amadis de Grece &
le Prince de Thrace fon ami & fon rival fecret
, & cela pendant la nuit ; le Prince de
Thrace parle en faveur de Meliffe célébre
Enchantereffe , amoureufe d'Amadis, qui l'a
amufé par des fêtes tandis qu'il alloit finir
l'enchantement de Niquée fa maîtreffe. Il lui
vante les charmes & les cadeaux dela Ma→
gicienne ; Amadis lui répond
Tu fçais l'objet à qui je rends les armes ,
Et tu peux me vanter de fi foibles attraits !
A ces mots il lui montre le Portrait de Niquée
, fans fonger qu'il eft nuit & lui dit
Les yeux qui connoiffent ces traits
Peuvent-ils trouver d'autres charmes ?
Le Prince de Thrace court avertir Melifſe
du départ précipité du Héros qu'elle adore.
Amadis en attendant le retour de fon ri
val caché implore le fecours de la nuit
toujours favorable aux amans & chante un
beau Monologue,
GY
156 MERCURE DE FRANCE.
La nuit fe diffipe . Une clarté Magique
éclaire les jardins de Méliffe ; il y naît des
berceaux & des fontaines. Une troupe champêtre
vient s'oppofer au départ d'Amadis
qui ne l'écoute qu'avec diſtraction , & enfin
la renvoie ; dans le moment qu'il veut partir
il eft arrêté par la tendre Méliffe qui
lui reproche fon amour pour Niquée.
L'image de Niquée a porté dans ton ame
Des feux dont tu fais ton bonheur.
Son nom même , fon nom vient d'émouvoir ton
coeur ,
Et tes yeux trahiffent ta flâme.
AMA DI S.
Pourquoi voulez - vous m'engager ,
Quand je fuis fous les loix d'une autre ?
Un coeur capable de changer
Ne feroit pas digne du vôtre.
La converfation finit par des menaces de
Meliffe picquée des refus d'Amadis qui la
quitte en s'écriant ,
Ciel , peut-on former des voeux fi pleins d'horreur
!
Ah ! fuyons . Ma préſence irrite fa fureur .
On ne fçait pas trop comment dans J
MARS 1745 ·IST
deuxieme acte il fe retrouve avec le Prinde
Thrace qui l'avoit prié de l'attendre là.
Cependant on les revoit enfemble devant
le perron enflâmé qui défend la gloire de
Niquée après avoir vaincu des monftres &
des géants. On devroit lire fur ce perron ,
Un feul peut paffer dans ces feux ,
Un feul doit y trouver une gloire immortelle
C'est l'Amant le plus genéreux ,
Et le Héros le plus fidéle.
Mais l'Opera oeconome a épané les fra is
de l'Ecriteau. Amadis fe difpofe à traverſer
les flâmes. I eft arrêté par le Prince de
Thrace qui lui dit
J'oppoſe encor ce bras à ton audace.
Connois dans le Prince de Thrace
Ton rival & ton ennemi.
Amadis retenu par l'amitié , lui repart
En vain tu prodigues ta vie,
Ton fang me fut trop cher pour y tremper mes
mains.
Je veux punir ta perfidie
En te forçant de voir le bonheur que tu crains .
Amadis traverſe les flâmes du perron qui
158 MERCURE DE FRANCE.
fe brife au bruit du tonnerre & laiffe voir
la gloire de Niquée où elle paroît fous un
pavillon magnifique au milieu des Chevaliers
& des Princeffes enchantées avec elle .
Le Prince de Thrace fort furieux & court
implorer le fecours de Meliffe , qui vient
bien tôt interrompre la tendre converſation
de ces heureux amans , & la fête des Princes
défenchantés. Elle fait enlever Niquée par
les démons foumis à fes ordres & l'envoye où
l'attend le Prince de Thrace .
La décoration du troifiéme acte repréſente
très- modeftement la fontaine de la Vérité
d'Amour qui n'eft ornée que dans le Livre
de colonnes & de ftatues. Amadis vient
la confulter , après que fon jufte défefpoir.
lui a fait traverser au hazard les forêts & les
plaines. Il débite là un monologue dont le
chant eft gracieux & touchant. Amadis confulte
la fontaine ; il y voit fon rival aux genoux
de l'objet qu'il adore . Il tombe évanoui
fur un gazon ; Meliffe furvient ; le malheureux
amant entr'ouvre les yeux & fans la
regarder & l'écouter fe plaint douloureufement
de la prétenduë infidélité de Niquée
, enfin excédé par les amoureuſes perfécutions
de la Magicienne, il termine la fcene
en lui difant ,
Je ne puis trop vous détefter.
MARS 1745 . 759
Tous mes malheurs font votre ouvrage.
Inhumaine , achevez ... qui peut vous arrêter ?
N'ofez - vous dans mon fang couronner votre rage ?
Je voudrois pour vous irriter
Pouvoir vous faire encor que que nouvel outrage
.....
Frappez . Vous devez vous hâter ;
Je fens qu'à chaque inftant je vous hais davantage.
Meliffe outrée appelle les démons. Ils bri
fent les ornemens fuccints de la fontaine . Ils
déracinent les arbres , ils renverfent les rochers
& l'enfer paroît ; il y a un très-beau
choeur de Magiciens qui finit le troifiéme
acte avec éclat,
CHOEUR.
Tremble Amadis ; crains la mort , crains les fers ,
Ces embraſemens , ce ravage ,
Ces rochers renverfés , ces abîmes ouverts
Sont les effais de notre rage.
Dans la premiere fcene du quatriéme
acte le Prince de Thrace reffemblant à
Amadis par la force des enchantemens de
Meliffe lui dit
Je parois Amadis aux yeux de la Princeffe ;
Elle me jure une fidéle ardeur
Mais e'ell à mon rival que fon ferment s'adrefe ,
160 MERCURE DE FRANCE
4
3
Et vous trompez fes yeux fans féduire fon coeur.
Méliffe lui dit
Demeurez en ces lieux , attendez la Princeffe ;
Je veux rendre Amadis témoin de vos difcours.
Pour voir l'ingrat fenfible à ma tendreffe
Il faut de fon dépit emprunter le fecours.
LE P. DE THRACE
Quoi! devant la Princeffe Amadis va paroître ..
MELISSE .
Ne craignez rien ; fes yeux doivent le méconnoître.
Dans la troiſieme fcene Niquée prend
le Prince de Thrace pour Amadis ; elle
eft coupée par une troupe de Matelots envoyés
par Melifle , & l'on ne devine pas le
fujet de cette fête marine. Le Prince de
Thrace qui a raifon de n'en être pas trop occuppé
, puifqu'elle a troublé l'entretien qu'il
avoit avec la Princeffe , apperçoit Amadis &
fortpour le combattre ; & ce duel eft bientôt
expédié , l'agreffeur eft tué dans la minute ,
& Méliffe accourt en s'ecriant à Niquée ;
Apprens tout ; je ne veuxplusfeindre.
Sous les traits d'Amadis je t'offrois fon rival
l ;
• Etmon projet m'eft devenu fatal ; :
13
II l'eſt bien d'avantage au malheureux
MARS 1745. 161
Prince de Thrace qui en eft la victime,
MELISSE.
Amadis à rempli ſa vengeance ;
Le Prince fousfes coups expire en ce moment.
NIQUE'E .
Pourquoi me trompiez-vous par cette reſſemblance «?
Queſtion (pirituelle & qui prouve la tranquillité
de la Princeffe dans cette fituation
tragique & inquiétante pour elle.
MELISSE.
Va ; ne crains plus d'erreur , tu vas voir ton amant ;
Mais tu ne le verras quepour voirfon tourment.
Dans ce quatrieme acte le Prince deThra
ce apoftrophe la Mer quoique le fpectateur
ne l'aperçoive gueres & qu'une fête de
Matelots femble exiger la proximité du
rivage. Ces Matelots font envoyés par Meliffe
toujours occupée à divertir les gens qu'elle
perfécute. Jamais divertiffement marin
n'a été fi peu attendu.
Le cinquiéme acte eft rempli des fureurs
de Meliffe & des terreurs réciproques d'Amadis
& de Niquée que la Magicienne ménace
tour à tour d'une mort barbare .. Elle
fufpend fes terribles transports pour évoquer
l'ombre du Prince de Thrace , qui fort des
#82 MERCURE DE FRANCE.
enfers avec une intention plus noble que
celle d'Ardan Canile , qui dit à Arcabone
Ah ! tu me trahis malheureufe !
Ah ! tu vas trahir tes fermens !
Le bon Prince de Thrace ne reffuſcite
que pour annoncer le bonheur de fon
Rival, Meliffe fent redoubler fa colere à
cette facheuſe nouvelle , & cela eft naturel
mais dans l'inftant qu'elle veut frapper Niquée
elle eſt arrêtée par un pouvoir inconnu
qui ne s'explique pas dans le denouement ;
on peut conjecturer que c'eft Zirphée qui arrive
après la longue agonie de Meliffe qui
ne s'eft pas fi bien tuée qu'elle n'ait encore
le loifir de chanter long- tems.
On a donné en 1731 fur le Théâtre
Italien une Parodie d'Amadis de Grece
fous le titre d'Amadis le cadet . Ceux qui feront
curieux de voir fi les traits de critique
en font juftes , peuvent fe fatisfaire aifément
& lire cet Ouvrage comique dans le
fecond volume du Recueil des Parodies du
nouveau Théâtre Italien , page 281. Il eft
imprimé & fe vend chés Briaffon Libraire
à la fcience ruë S. Jacques.
Le lundi 29 Mars on a donné pour la
capitation des Acteurs de l'Académie
Royale de Mufique une repréfentation de
1
MARS 17456 163

Thésée avec les deux charmantes Pantomimes
du fignor Pietro Sodi , l'une à la fin du Prologue
, l'autre à la fin du 5me. Acte ; on a
mal ortographié dans les précedens Mercu
res le nom de l'excellent Pantomime Italien
qui brille depuis quelque tems fur le Théâ
tre de l'Académie Royale de Mufique . Il
s'apelle Pietro Sodi , & non pas Soli.
De même dans l'imprimé du Ballet héroïque
de Zaïde repréfenté fur le Théâtre
de Verfailles conftruit à l'occafion des fêtes
magnifiques qui ont fuivi l'heureux Mariage
de Monfeigneur le Dauphin , on a
écrit dans la lifte des danfeufes du Prologue
Caroline C. pour défigner la petite foeur de
la charmante Coraline. Elle fe nomme Camille
Veroneze. Elle pofféde les graces naïves
& la vivacité d'une danfeule légere.
La deuxieme fuite des reflexions fur les Bal
lets eft remife an Mercure fuivant pour ne pas
trop ctendre l'article des Spectacles.
Le mardi 25 Mars jour de l'Annonciation,
on a exécuté un Motet de M Cheron qui a
été applaudi. Enfuite Mde. Levi a joué un
concerto fur le pardeffus de viole qui a reiini
tous les fuffrages. La vicavité de fon
jeu n'altere point les graces tranquilles de fa
contenance , & n'excitent point en elle ces
mouvemens prefque convulfifs qui échap164
MERCURE DE FRANCE,
pent quelquefois aux plus habiles Symphoniftes.
Le Dixit de M. de la Lande fuivit le concerto
, & M. de Mondonville termina
le concert en charmant les Auditeurs par
un fecond concerto & fon Motet Regnavit,
Le vendredi 12 Mars les Acteurs François
ont donné la premiere repréſentation
d'une piece en vers , en cinq actes , intitu
lée le Médecin par occafion . Elle eft de la
compofition de M. de Boiffi : les penſées
brillantes que cet ingenieux Auteur y a répanduës
le déceleroient s'il avoit voulu garder
l'incognito. On craindroit d'en alterer les
agrémens fi on rifquoit d'en donner un extrait
avant l'impreffion.
C'eft fur ce ton que nous avions refolu de
publier les louanges de M. de Boiffi &
cela fur la foi de fes admirateurs , avant que
d'avoir entendu nous-mêmes fa Comédie ,
mais nous avons été retenus par un trait lâché
peut être avec juftice contre nous. Le
voici ; le noble campagnard de fa piece at
taqué violemment de la métromanie & reprefenté
fi agréablement par M. Poiffon ,
dit dans une fcene que pour augmenter fa
réputation il fera mettre fes vers dans le
Mercure ; le Medecinpar occafion lui répond
d'un air d'Hypocrate petit Maître
MARS 1745 . 165
Pour s'immortalifer cette voie eft peu fûre.
Ce vers démontre clairement ce que penfe
du Mercure l'Auteur de la Comédie nouvelle.
Nousdonnerons tous nos foins pour empêcher
cette opinion là de s'étendre & de devenir
opinion épidémique. Ce n'eft pas nous qu'elle
infulte le plus ; elle offenfe tous les habiles
gens qui veulent bien nous confier l'édition
de leurs ouvrages . S'ils nous permettoient
d'y ajoûter leurs noms , M. de
Poiffiverroit bien que leur compagnie l'honoreroit
& qu'on peut s'immortalifer en fuivant
leur exemple.
" Nous renouvellons ici à tous les Auteurs
nos fincérés proteftations de neutralité ;
nous les prions encore d'excufer les fautes
involontaires que nous fait commettre la précipitation
néceffitée du travail des Imprimeurs
; nous nous efforcerons de contenter
l'exactitude littéraire , & fur-tout d'obferver
fcrupuleufement les juftes loix de l'impartialité
& de la circonfpection , mais nous
attendons des autres les égards que nous leur
promettons.
Nous convenons que le Mercure eſt un
Livre qui depuis la Bruyere eft en poffeffion
fêtre dénigré même par les plus vils habitans
du Parnaffe , mais nous voulons tra
vailler à la réhabilitation & nous ne comptons
166 MERCURE DE FRANCE.
que fur le fecours des génies fupour
cela
perieurs qui nous remettent le fruit de leurs
veilles. L'efprit de paix nous empêchera de
repondre à M. de Boiffi en Auteurs picqués ;
& quoiqu'à travers les éclairs petillans dont
fa Comédie eft parfemée ,on apperçoive bien
des nuages tenébreux , nous ne les indiquerons
pas au Public avide de critique ;
nous ne dirons rien des vers pour le Roi que
M. de Boiffi a inférés dans fa piece & qu'il
fait débiter après avoir fatyrifé tous les Poëtes
qui ont couru depuis fix mois cette illuftre
carriere , quoique M. de Boiffi paroiffe
avoir eu la politelle de vouloir confoler les
Mufes qu'il raille, en chantant à leur uniffon
le vainqueur de la mort & des ennemis.
de la France . Nous ne dirons pas même
que fi M. de Boifli trouve la voie du Mercure
peu fûre pour aller à l'immortalité
bien des connoiffeurs nous ont certifié que
jufqu'à préfent il n'avoit pas pris le plus
court chemin pour arriver promptement
au
Temple de Mémoire. Nous nous garderons
bien d'être l'Echo du Public , cela fentiroit
la colère & la vengeance , & nous
avons fait voeu de ne jamais les écouter,
S'il en faut croire la pluralité des voix ce
n'eft pas là faire un petit facrifice à la modération
.
La Comédie a été precédée par quelques
MARS.... 1745. 167
réprefentations de la plus belle des Tragé
dies de M. Racine ; c'eft athalie de l'aveu
general . Ce rôle eft parfaitement bien rempli
par Mile. Dumenil qui a débuté au
Théâtre avec des talens qui ordinairement
ne font perfectionnés que par une longue
experience.
Le rôle de Joas a été très- bien joué par
un aimable enfant qui n'a que l'âge qu'avoit
ce royal rejetton de David quand il eft
monté au Trône de Juda .
Le mercredi 30 Mars Me . Dubois a débuté
à la Cour dans le rôle de Cleantis de
Democrite après l'avoir joué à Paris avec feu
& grace.
On a reprefenté le lundi fuivant Arlequin
Peintre , petite Comédie Italiene très-amufante
par les lazis bouffons d'Arlequin qui
varie toujours fon jeu , fans jamais l'affoiblir
; elle eft de la compofition de M. Riccoboni
le pere.
Le 9 Mars , à la fuite de l'Avare l'heureux
dénoûment , Comédie Italienne en un
A&te .
Le Mercredi 17 Mars , la Comedie Italienne
a donné la premiere Repreſentation
du Trefor caché en profe & en cinq actes ;
ce trefor là ne l'a pas enrichie ; le Parterre
fut affés orageux pour le foupçoner
d'étre cabaliſte , cependant le gôut & la
168 MERCURE DE FRANCE.
raiſon ont confirmé fon arrêt quoique rendu
tumultuairement ; il fut dit gravement
ce jour-là que le Public avoit grand tort
de condamner une Piéce avant que de l'avoir
entenduë jufqu'à la fin, Le partiſan de
cette maxime quelquefois judicieuſe nous
permettra d'être l'Orateur du Parterre &
de repondre pour lui qu'il y a des expofitions
dramatiques fi vicieufes qu'on peut
décider fans témerité de l'intrigue & du
dénoûment qu'elles dévancent. Il n'eft pas
néceffaire pour juger de la fabrique d'une
étoffe d'en examiner la piéce entiere ; un
échantillon fuffit aux connoiffeurs . Quand
un Architecte a parcouru les fondemens
d'un édifice , il en prédit fûrement la chute
ou la durée. Plaute a fourni le fujet du
Trefor caché c'eft fon trinummus . L'ancien
n'a pas été embelli par le moderne , on
n'a pas trouvé dans le comique des Italiens
le fel & l'élegance loués par Varron
dans le Traité qu'il a fait fur le comique
Romain . Plautus homo lingue atque elegantia
in verbis latine Princeps .
Nous avons des Auteurs François à qui
Plaute a plus d'obligations qu'à celui du
Trefor caché ou plutôt les Menechmes de
Renard, l'Avare & l'Amphitrion de Moliere
font un autre tort à leur modele , en immortalifant
les copies ils ont effacé les originaux.
De
MARS. 1745 . 169
De juftes eſtimateurs des talens ont demandé
plufieurs repréſentations de Coraline
Magicienne & de Coralin Efpritfollet qui
ont toujours attiré à cette aimable & jeune
Actrice les mêmes applaudiffemens.
Le 18 on repréfenta Arlequin Medecin
volant , Comédie Italienne en cinq actes , &
pour petite Piéce, Arlequin toujours Arlequin,
Comédie Françoife.
Le Vendredi 26 Mars on repréſenta le
Debauché, Piéce Italienne en cinq actes qui
eft del fignor luigi Riccoboni qui a quitté le
Théatre trop - tôt au gré du Public , & le lendemain
le Combat magique, Comédie en cinq
actes & Italienne qui a diverti les Spectateurs
par des lazis plaifans & foutenus. La préfence
de Coraline a orné ces deux Comédies.
On a continué fur le Théâtre de l'Opera
Comique les repréfentations des Amours
Grivois Vaudeville heureux , à qui les connoiffeurs
n'appliqueront pas cet hémiſtiche
d'Ovide materiam fuperabat Opus . L'Amour
au village qui a fuivi les Amours Grivois
n'a pas fuivi leur fortune.
Le Jeudi 19 Fevrier une nouvelle Parodie
de Théfée a diverti les Spectateurs. On
la dit d'un Auteur très-jeune ; il commen-
H
170 MERCURE DE FRANCE
ce avantageuſement fa carriere , &l'on peut
en attendre d'autres ouvrages dignes de l'approbation
publique .
Le Jeudi 4 Mars la Gageure Piéce d'un
acte eft venu confoler l'Auteur de l'Ile
d'Anticyre de fa difgrace en la partageant
fcrupuleufement avec lui . Ces deux Opera
Comiques ont eu chacun deux répréfentations.
Le Lundi 8 Mars on a rouvert les Jardins
de l'Hymen . Jardins où le Public ne s'eft
pas fouvent promené quoiqu'on lui en ait
fouvent offert l'entrée , & quoique la jeune
Actrice qui repréfente allégoriquement la
Rofe en ait la fraicheur & les agrémens ;.
l'Auteur qui a préſenté ce fujet au Théâtre
ne pourroit fe glorifier que de la forme , fi
les fleurs de fon jardin n'étoient pas cou
vertes de glaçons; on connoit le propriétaire
du fond qui certainement l'auroit mieux
cultivé.
Le Mercredi 17 Mars l'Opera Comique
a pris un nouveau Reſtaurant toujours d'un
acte ( car il n'eft pas pour les gros morceaux
) cette petite Piéce eft intitulée les
Temoins contr'eux- mêmes ; elle a paru pendant
les foires précedentes fous differens
titres. C'eft un fujet tiré des contes Arabes
qui a été traité il y a plus de vingt ans &
MARS 1745. 171
repréſenté par la troupe de l'Arlequin Simon
frere cadet de Francifque ; il étoit
alors intitulé les Coffres. Cette Piéce n'a pas
gagné à changer de nom.
Les Comédiens françois ont repréfenté le
même jour à Versailles par ordre précis de
la Cour Momus Fabulifte Comédie d'un acte
faite à l'occafion d'un volume de fables
nouvelles qui n'éprouverent pas le fort de
celles de la Fontaine . On a retranché dans
cette repriſe- ci tous les traits de critique
qui ont faifi les auditeurs de l'année 1719 ,
époque de la premiere repréfentation de
cette petite Piéce qui eut alors un ſuccès éclatant.
Elle a été repréſentée depuis avec la
même réuffite , & il paroît que la Cour a
confirmé les jugemens favorables qu'elle a
obtenus autrefois. L'Auteur non content
d'élaguer fa piece en a retranché quelques
fables pour en fubftituer de convenables au
tems & aux talens des Acteurs nouveaux.
Il a fatisfait le goût du Public en fourniſ
fant à Mlle . Gautier l'occafion de faire briller
fa voix & la fineffe méthodique de fon
chant ; il a contenté fon zéle en faifant la
fable du Lion. Quoique cette fable paroiffe
après le déluge poëtique qui a inondé la
France , on ofe avancer que c'eft un des premiersouvrages
que l'amour françois ait dicté.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
des délais de Théatre font caufe qu'on ne
l'a pas vu dans fa naiffance , & qu'elle n'a
pas été debitée fur la fcene par l'Acteur
qui joue fi finement le rôle de Momus.
On ne donnera pas un long détail de Momus
fabulifte. C'eft une intrigue des plus
fimples. Jupiter veut marier Venus , & s'en
rapporter à fon choix ; il eft le rival fecret de
tous les Dieux qui foupirent pour elle ; prévenu
juftement contre la langue fatyriqu
de Momus , il lui deffend la médifance dans
un jour deftiné à la galanterie & jure de
punir du banniffement la moindre contravention
à fes ordres. Le Dieu mordant intimidé
par les ménaces de l'époux de Junon
cherche un expédient pour lui défobéir
fans éprouver fa vengeance , & il le trouve,
Ne nommons pas les Dieux , dit- il , mais em
pruntons hardiment pour eux les noms des
animaux , des hommes , tout cela est égal…….…
devenons fabulifte , puisqu'on me contraint de
l'être , je n'ai que cet expédient pour soulager
ma bile pour frander impunément la Loi
qu'on vient de me faire.
Après cette commode réfolution il fe pofte
judicieuſement dans l'avenue du Temple
du Deftin ou les prétendans à l'Hymen do
lamere des Amours doivent fe rendre, & là
ce Dieux malin les regale chacun en paffant
d'une fable cauftique , Tableau peu
MARS 1745 173
fateur de leurs caracteres . Nous ne donnerons
ici que celle qui termine la ſcene de
Mlle. Gautier , qui fous le nom de Canente
repréſente une chanteufequi fe pique de raf
fembler toutes les efpeces differentes de la
mufique. Cette fable eft une critique des
Amphions qui ne fçavent pas finir , & qui
laffent les oreilles qu'ils veulent délecter,
L'ELEVE de Comus.
FABLE.
Du fucculent Comus un éleve capable
Dans la fcience de la Table
Raffembloit les talens de très bien fricaffer
Rotír & patiffer .
Chés les Apicius on citoit la fineffe
De fes ragouts ; jamais tant de délicateffe
N'avoit regné dans les feftins ;
Ses fauffes étoient dévorées ;
On fe bruloit les doigts pour tâter ſes entrées ;
Ses entremêts étoient divins ,
Enfin la nouvelle cuifine
Lui devoit fon éclat comme fon origine ;
Il avoit corrigé le Cuifinier François ,
Et pas un feul Traiteur ne faifoit à ſes Loix
D'argument ni de Commentaire.
Qu'il caufoit de réplétions !
H iij
ཝ 74
MERCURE
DE FRANCE
.
L'excès fuivoit toujours fa bonne chere ,
Et par des indigeftions
Il avoit fait crever plus de trente Gafcons.
On n'avoit dans fon Art qu'un reproche à lui faire ›
C'est qu'il prodiguoi trop les viandes dans les
mets ;
11 mettoit neufperdrix quand il en falloit quatre
Et fans jamais en rien rabattre
Il fervoit à trois fix Poulets .
Ce n'étoient pas les Clercs qui prenoient la licence
De critiquer cette abondance ,
C'étoit l'élite des Gourmets .
Ils avoient bien raifon; telle eft l'efpece humaine &
Elle ne peut goûter
De félicité pleine
Sans defirer ou regreter.
Son plaifir doit toujours être mêlé de peine ,
Et dès qu'il raffafie il ceffe de flater.
Cette Piéce fe vend chés la Veuve Piffotà
la croix d'or au bout du Pont neuf.
FABLE fur la convalefcence du Roi ajoutée
dans Momus Fabulifte .
UN Lion des Lions l'Achille , le Titus ,
Fameux par fes explois , chéri par fes vertus
Tomba malade au fein de la victoire
Accablé fous l'effort d'un mal inopiné
·
MARS 1745
175
Par l'arrêt de la Parque il fembloit condamné
A changer en cyprès les lauriers de la gloire ,
Quand le Ciel favorable aux plus finceres voeux
Lui rendant la fanté rendit fon peuple heureux,
Dans l'inftant le Lion ne vit dans fon Empire
Que folatrer les ris , que badiner les jeux.
Que de fêtes la joye infpire !
Les forêts on illumina ;
On gambada partout , partout on feftina ;
Le Parnaffe empreffé fe dépêcha d'écrire ;-
Froides Odes on fit qu'aux Caffés on prôna ,
Et le Peuple gratis chés Thalie alla rire ;
A l'honneur du Lion la lyre fredonna ,
Pour chanter fes vertus enfin on entonna
Jufqu'à la vielle de la foire ,
Et tout ce qui chanta ne chanta pas fans boire.
Ceciprouve affés clair qu'après de longs foupirs
La meſure des maux eft celle des plaiſirs ;
Les perils furmontés en redoublent les charmes ;
Quand le Lion fouffroit fon courage indompté
Par le Renard , le Singe, à l'envi fut vanté,
Leur efprit peignit leurs allarmes ,
Mais le Prince cheri ſe trouva plus flaté
Par le coeur des Moutons , leurs regrets , & leurs
larmes.
Ainfi des Orateurs quoique difent les voix ,
Quoique dife l'Art Poëtique ,
Hiiij
76 MERCURE DE FRANCE
L'amour des Peuples pour leur Rois
Fait bien mieux leur panégyrique.
On a donné cette piécefur le Théâtre de Paris
le Jeudi fuivant avec le mêmefuccès.
Momus fabulifte a eu l'honneur d'être critiqué
quand il a paru pour la premiere -fois
en 1719 ; il fut attaqué par un zelé partifan
de M. D. L. M. par une Lettre inférée
dans le Mercure de Janvier 1720. On y répondit
dans la deuxiéme Edition de cette ,
petite Comédie. Les curieux des évenemens
tracaffiers du Parnaffe peuvent lire la Préface
de cet ouvrage , & le difcours fur les Parodies
, imprimé au commencement du premier
volume des Parodies du Théatre Italien
qui fe vend chés Briaffon Libraire ruë S. Jacà
la Science .Momus fabulifte n'a été maltraité
que par des cenfeurs très infidéles &
encore plus ignorés. Le Journal des Sçavans
du Lundi 12 Fevrier 1720 l'a honoré d'un
extrait où la Fable de la dragée eft tranfcrite
entierement. Et enfin Momus fabulifte traduit
en Anglois a obtenu les fuffrages éclai
rés de Londres fur le Théatre Royal de
Lincolns-inn fields , après avoir joui des applaudiffemens
réitérés de Paris Le Momus
Anglois a été imprimé à Londres en 1739
ques
MARS 177
y 1745
le François a eu plus de fix Editions tant
en France qu'en Hollande.
CONCERT DE LA REINE.
Le famedi 6 on exécuta chés la Reine le
2e. & le 3e. Acte du Ballet des Elemens où la
Dlle. de Canavas nouvellement reçûë à la
Mufique du Roi fit avec fuccès le rôle d'Emilie.
Ceux d'Arion & de Valere furent remplis
par les fieurs Poirier & Benoit.
Le lundi 8 la Reine entendit le Prologue
du Ballet des Stratagêmes de la compofition
de M. Deftouches , & l'Acte d'Ixion
du Ballet des Elemens. La Dlle. Celle & le
fieur de la Garde firent dans ce Prologue les
rôles du Prêtre & de la Prêtreffe de la
Gloire , La Dlle . Defchamps & le fieur Benoit
remplirent ceux de Junon & d'Ixion .
Le Mercredi 10 l'Opera de Zaide de
M. Royer Maître de Mufique des Enfans de
France fut repréfenté avec fuccès fur le grandi
Théatre.
Le famedi 13 il y eut chés la Reine en
préfence de Madame la Dauphine un Concert
Italien compofé d'une Ouverture , d'un
Concerto , de plufieurs Sonates , de deux
Arietes chantées par la Dlle . Vanlo qui
y foutint parfaitement la réputation qu'el
le s'eft aquife , & d'un Duo chanté par la
Hy
478 MERCURE DE FRANCE.
même avec le fieur Dauta Italien de la Mu
fique du Roi.
Le lundi 15 on chanta chés la Reine le
Prologue & le premier Acte de l'Opera :
d'Omphale.
Le mercredi 17 on repréfenta fur le
Théatre de la grande Ecurie la Tragédie de
Mérope de M. de Voltaire , qui fut fuivie du
Ballet intitulé le Sylphe ; les paroles de ce
Ballet font de M. de Montcrif Lecteur dela
Reine , & l'un des quarante de l'Académie
Françoife ; l'intérêt qui regne dans cet
acte , la tournure élégante & lyrique des
détails , les Fêtes galantes amenées avec art ,.
en font un des meilleurs ouvrages qui ait:
paru jufqu'ici fur le Théatre lyrique. La
Mufique qui eft de Meffieurs Rebel &
Francoeur Surintendans de la Mufique du Roi
en furvivance a parfaitement fecondé les paroles.
Le Ballet obtint tous les fuffrages , & le
Roi ordonna qu'il fût repréfenté une fecon
de fois le mercredi fuivant..
ge
Nous craindrions de ne donner à nos
Lecteurs qu'une idée imparfaite de l'Ouvrade
M. de Montcrif dans un Extrait, & puif
que fa briéveté nous permet de l'inférer dans
notre recueil , nous faififfons avidement l'occafion
d'en enrichir le public qui ne l'auroit
pas eufans cela, l'édition fe bornant au petis
MARS 1745 179
nombre d'exemplaires qui ont été diftribués
dans la fale.
ZELINDOR ROI DES SILPHES.
Le Théâtre représente une campagne ornée d'arbres , de
gazons , defleurs , & femée en quelques endroits de
rochers. On voit defcendre deux Silphes portés fur des
nuages d'azur 5 de lumiere ; l'un des Silphes tieno
un Sceptre.
SCENE PREMIERE.
ZE'LINDOR , ZULIM,
ZULIM.
UN fouverain Genie adore une mortelle !
Quoi ! vous , Silphe enchanteur , qui regnez dans
les airs ,
Yous n'êtes point flaté d'avoir donné des fers
A la Silphide la plus belle ?
ZELINDOR.
Hé! Comment ne pas m'enflâmer
Pour l'aimable objet qui m'enchante ?
Une Silphide fçait aimer ,
Mais une mortelle eft charmante .
Hé ! comment ne pas m'enflâmer
Pour l'aimable objet qui m'enchante ?
Hovj :
180 MERCURE DE FRANCE.
Oui , la jeune Zirphé m'a fixé dans ces lieux :
Par mille enchantemens mon art ingénieux
Prévient fes voeux , l'étonne & l'amuſe ſans ceffe :
Cent fois pendant les nuits
Les fonges que j'inftruis
Lui peignent mon image , annoncent ma tendreſſe .
J'ai foin qu'à fa félicité
Tout confpire dans la Nature ;
Cherche -t'elle fes traits au fein d'une onde pure ?
Elle y voit les Amours couronner fa beauté.
Ce matin encore
Portant fur ce gazon fes regards enchanteurs ,
Elle lifoit ces mots formés par mille fleurs :
Zirphé , qui vous zoit vous adore.
ZULIM.
On fçait que vous aimez ;
Annoncez vous même
Les voeux que vous formez.
On fçait que vous aimez ;
Croyez qu'on vous aime.
ZEL INDOR
Laiffe-moi m'armer conftamment
Contre une flateufe chimere ;
On ne croit que trop aifément
Poffeder le talent de plaire .
ZULIM.
Eft-ce à vous de craindre en aimant ?
MARS. 1945 . 181
Hé! Que faut-il encore
Pour être heureux amant ?
Vous êtes Roi , jeune & charmant !
Et vous doutez qu'on vous adore ?
Vous êtes Roi , jeune & charmant ;
Hé que faut-il encore
Pour être heureux amant ?
ZELIN DOR.
Connois le coeur d'une mortelle ;
Toujours fenfible & rarement fidéle ,
A de nouveaux plaiſirs il ſe laiffe emporter,
Comme un Zéphyr qui careffe
Une fleur fans s'arrêter ,
Une volage maîtreffe
En flatant notre tendreffe ,
S'empreffe de nous quitter ,
Comme un Zéphyr qui careffe
Une fleur fans s'arrêter.
Dans le coeur de Zirphé par un art infaillible
Je vais découvrir en ce jour
Si c'est l'orgueil de plaire , ou le plus tendre amour
Qui la fait paroître ſenſible ,
Mais elle porte ici fes pas ;
Contemplons fes beaux yeux qui ne me verront pas.
Ce fceptre que je tiens va me rendre inviſible.
Zélindor touche Zulim de fon fceptre. Zulim devient
invifible pour Zirphé , & refte fur la scéne avec
Zélindor.
182 MERCURE DE FRANCE.
SCENE II..
ZIRPHE , ZELINDOR fans être apperçiz:
de Zirpbé , s'occuppant toujours d'elle.
ZER PHE,
Pourquoi me refufer le plaifir de vous voir ?
Cher Enchanteur ; volez , rempliffez mon eſpoir.
Dieux ! à mon troublé extrême
Puis-je m'accoûtumer?
Quoi ! j'aime autant qu'on peut aimer ,
Et je n'ai point vu ce que j'aime ?
Pourquoi me refufer le plaifir de vous voir ?
Cher. Enchanteur ; volez , rempliſſez mon eſpoirs-
Si j'en crois mon impatience ,
Si j'en crois de mon coeur l'heureux preffentiment
votre plus doux enchantement
Doit naître de votre préfence.
Pourquoi me refufer le plaifir de vous voir ?
Cher Enchanteur ; volez , rempliffez mon eſpoir.
Un fonge cette nuit me traçoit votre image :
Vous paroiffiez charmant , vous travetfiez les airs
L'entendois d'aimables.concerts
MARS 1745 . 183;
Eclater à votre paſſage :
Des arbres , des rochers , en Nimphes transformés
Par des jeux me rendoient hommage :
Ah ! fi de ces objets mes fens étoient charmés ,
Croyez. ...
ZELINDOR fans être vu par Zirpké..
Belle Zirphé , que ce qui peut vous plaire
Pour vous jamais ne foit un bien trompeur!
Qu'une chimere
Qui vous eft chere ,
Au même inftant ceffe d'être une erreur
Songes , qui flattiez ce que j'aime ,
Devenez une verité...
Les arbres les rochers font changés fucceffivement et .
Nimphes.
Qu
SCENE HI
ZIRHE, ZELINDOR
NIMPHES..
ZIRPHE'.
Ue vois-je ? Non malgré votre pouvoir fu
prême ,
Si vous ne vous offrez vous- même
Non yous ne faites rien pour ma félicité,
184 MERCURE DE FRANCE.
On danfe.
Cheur de Nymphes à Zirpbé.
Il faut que tout feconde
Ou prévienne vos voeux.
Le plus aimable objet du monde
Doit être encor le plus heureux .
On danfe.
UNE NIM PHE.
Survos pas par quel charme admirable
Les plaiſirs viennent ſe raffembler ?
Près de vous tout devient aimable ;
Tout s'empreffe à vous reffembler;
Régnez au gré de votre envie ;
Voyez triompher vos defirs ;
N'ayez d'autres foins dans la vie
Que d'imaginer des plaiſirs .
Súr vos pas par quel charme admirable
Les plaifirs viennent fe raffembler ?
Près de vous tout devient aimable ,
Tout s'empreffe à vous reffembler ,
On danfe.
ZIR PH E' interrompant les danfes des Nimpl.
C'en eft affés ,
Les Nymphes fe retirent marquent par des attitudes
leurregret de quitter Zirphé.
Ah! paroiffez enfin .
Venez , cher Enchanteur ,. Je vous appelle en
vain ...
MARS 1745.
182
Vous triomphez de l'amour qui m'enflâme ;
Charmer eft votre feul plaifir ;
Non vous n'aimez qu'à tourmenter une ame
Et vous ne pouviez mieux choifir .
ZE'LINDOR toujours invifible pour ZIRPHE'.
Ah ! Jugez mieux d'un coeur qui vous adore,
Et n'accufez que vous fi je me cache encore
Je regne dans les airs fur des peuples charmans ;
Si vous étes fenfible à l'ardeur qui m'inſpire ,
Vous pouvez dès ce jour partager mon Empire
Vous pouvez poffeder l'art des Enchantemens ,
Mais,malgré ce bonheur que je vous fais connoître
Dès que vous pourrez fçavoir
A quel prix le deftin me permet de paroître ,
Aimable Zirphé , peut - être ,
Vous ne voudrez plus me voir,
ZIRPHE' .
Quelle injuftice extrême !
Le plaifir de voir ce qu'on aime
Recompenfe cent fois de ce qu'il doit couter :
Déclarez ce fecret . Qui peut vous arrêter ?
ZE'LINDOR , toujours invifible pour ZIRPHE
Hé bien , il faut céder à votre impatience.
A vos regards dès que je m'offrirai ,
Si pour moi votre coeur eft dans l'indifference
Ordonnez mon exil ; hélas ! j'obéirai .
Plus heureux , fi l'Hymen nous unit l'un à l'autre,
186 MERCURE DE FRANCE.
Mon fort fera charmant , mais apprenez le vôtre.
Vos yeux , ces yeux fi beaux , en redoublant mes
fers *
Perdront fur tous les coeurs leur empire ordinaire;
Je ferai dans tout l'Univers ,
Le feal amant à qui vous pourrez plaire.
Parlez...
ZIRPHE' avec vivacité.
Oui j'y confens , je le veux , paroiffez.
Elle apperçoit le Génie qui a jetté fonSceptre , & qui
tombe à fes genoux.
Ah ! Gardez - vous de jamais difparoître.
ZELINDOR aux genoux de ZIRPHE
Vous fçavez nos deftins ; hâtez -vous , prononcez...
ZIRPHE' relevant Z E'LINDOR ,
Non vous n'exigez pas affés
Four le prix dù plaifir qu'on trouve à vous con
noître ..
ZE'LINDOR..
L'empire de mon coeur pourra vous contenter !'
ZIR PHE'
Quand on charme l'amant qui fçait nous enchanter,.
A d'autres yeux que fert-il d'être belle ?
Je n'aurai rien à regretter
Si vous m'étes toujours fidelle.
ZE'LINDOR .
Elle aime ! Amour , je fens le plus heureux tranf
port
MARS. 187 · *745
Zirphé , fortez d'erreur , & connoiffez ma flâme :
C'étoit pour éprouver votre ame
Que je vous annonçois un vain arrêt du fort ;
Non , vous plairez toujours , tout vous rendra les
armes ;-
Mille coeurs vous feront offerts ;
Hé ! quel pouvoir dans l'Univers !
Borneroit celui de vos charmes ?
ENSEMBLE
Ah ! combien vous m'aimerez ,
Si mon coeur vous fert de modéle !
Qu'avec plaifir vous formerez
Les noeuds d'une chaîne éternelle ?
ZE'LIN DOR.
Embelliffez cefortuné féjour,
Peuples des Elemens , venez ici vous rendre ;:
Voyez unir par les mains de l'Amour
Le plus charmant objet & l'amant le plus tendre
ZASS
188 MERCURE DE FRANCE
Le Théâtre change , & repréfente le Palais du
Roi des Silphes .
SCENE IV.
ZIRPHE , ZE'LINDOR , ZULIM ,
GENIES ELEMENTAIRES ,
SILPHES , GNOMES , ONDINS ,
SALAMANDRE S.
Q
Z E'L IN DO I.
Ue dans les airs vos chants harmonieux
Que le feu , que la terre & l'onde ,
Que tout rende hommage à des yeux
La gloire & le charme du monde.
CHUR.
Que dans les airs nos chants harmonieux ,
Que le feu , que la terre & l'onde ,
Que tout rende hommage à des yeux
La gloire & le charme du monde.
On danfe.
ZULIM à ZIR PHE'
Des Silphes vos fujets les voeux vous font offerts ;
Sçachez quel eft leur fort dans l'empire des airs ,
Notre art chaqu'inftant fait éclore
Quelqu'évenement enchanteur
MARS, 1745 . #89
Et l'habitude du bonheur
Nous le fait mieux gouter encore.
Animés des plus doux defirs ,
Jamais l'ennui ne nous livre la guerre ;
Tandis que tout dort fur la terre ,
Pour tout repos nous changeons de plaifirs.
On danfe.
UNE SILPHIDE à ZIR PHE,
Quel amant fous vos loix s'engage !
Que de fleurs vont former vos fers !
L'Enchanteur qui vous rend hommage
Vous éleve au trône des airs .
Quels plaifirs vous font offerts !
Que votre empire
Doit vous charmer !
On n'y reſpire
Que pour aimer.
On dafe.
CHOEUR DE SILPHIDES.
Vos deftins changent leur cours ;
Vous ceffez d'être mortelle ,
Pour n'avoir que de beaux jours ,
Et pour être toujours belie.
LA SILPHI DE,
Ah ! Ah ! quel bien eft plus doux !
Ah ! qu'il eft digne de vous !
Que votre empire
190 MERCURE DE FRANCE
Doit vous charmer !
On n'y refpire
Que pour aimer.
LE CHUR.
Ah ! Ah ! quel bien eft plus doux !
Ah ! qu'il eft digne de vous !
LA SILPHIDE
Que votre empire
Doit vous charmer !
LE CHOEUR.
On n'y reſpire
Que pour aimer.
On danfe.
CHOEUR DES GENIES.
Que dans les airs nos chants harmonieux ,
Que le feu , que la terre & l'onde ,
Que tout rende hommage à des yeux
La gloire & le charme du monde.
********KKKKKKK**
ACTEURS CHANTANS.
ZE
E'LINDOR , Roi des Silphes , Le Sr. Jelyotte
ZIRPHE' , mortelle
aimée de ZE'LINDOR , La Dlle Le Maure.
ZULIM ,Silphe , confident de ZELINDOR,
1
Le Sr de Chafić.
MARS 1745. 191
CHOEUR DE NIMPHES.
UNE NIMPHE La Dlle Fel
CHOEUR DE GENIES ELEMENTAIRES ,
SILPHES , GNOMES , ONDINS , SALAMANDRES.
UNE SILPHIDE,
La Dile Fel.
PREMIER DIVERTISSEMENT.
N 1 M PH E S..
La Demoiselle Sallé ;
Les Demoiselles Dalmand , Le Breton ;
Les Demoiselles Rabon , Carville , Erny , Rozaly,
Courcelle, St. Germain , Beaufort , Thiery.
SECOND DIVERTISSEMENT.
GENIES ELEMENTAIRES
G NO ME S.
Le Sieur D - Dumoulin ;
Les Sieurs Matignon , P-Dumoulin , Dupré,
191 MERCURE
DE FRANCE
ONDINES.
La Demoiſelle Dalmand ;
Les Demoifelles Courcelle, St Germain , Beaufort.
SALAM ANDRE S.
Le Sieur Pitro ;
Le Sieur Malter-troifiéme ;
Les Sieurs Monfervin , Gherardi , de-Vice.
SIL PHIDES.
La Demoiſelle Camargo ;
La Demoiſelle Le Breton ;
Les Demoiſelles Erny , Thiery , Puvigné.
Le famedi 20 & le lundi 22 on exécuta
devant la Reine les 4 derniers Actes d'Omphale.
L'exécution de cet Opera a été très
brillante. Les Diles . de la Lande & Canavas
remplirent les rôles des deux Graces
du Prologue. Ceux d'Omphale & d'Argine
furent chantés par les D'les . de Romainville
& de la Lande , & ceux d'Alcide & d'Iphis
par
les fleurs Benoit & Poirier.
Le
MARS 1745 . 193
Le mercredi 24 on repréſenta pour la
deuxième fois le Ballet du Silphe ſuivi de
la Comédie des Précieufes ridicules , & de la
Comédie Ballet de Ragonde .
Lefamedi 27 il y eut Concert Italien chés
la Reine par les mêmes qui ont exécuté le
premier.
Le mercredi 31 Platée , Ballet dont les
vers font de M. Autereau , & la mufique
de M. Rameau fut repréſenté ſur le grand
Théatre.
A Monfieur l'Abbé de Pomponne.
DE tes ayeux tu fuis les traces ;
Tu merites comme eux les faveurs d'Apollon ;
Ton nom fait honneur à tes places ,
Et tes vertus font honneur à ton nom.
ParM.Beffon Auteur de la Paftorale fur la
Maladie du Roi.

194 MERCURE DE FRANCE.
ODE
SUR le Mariage de Monfeigneur le Dawphin
avec l'Infante d'Espagne.
Q Uelle eft cette augufte Immortelle
Qui s'avance vers nos Climats´ ?
Les graces volent autour d'Elle ;
Les Vertus marchent fur fes pas :
N'en doute point , heureuſe France ;
C'eft Thérefe dont la préſence
De ton Dauphin comble les voeux,
Hâte-toi , Dieu de l'Hymenée ;
Non jamais ta main fortunée
N'a fçû former de fi beaux noeuds .
Que de plaifirs & que de charmes
Nous promet l'éclat de ce jour !
Difparoiffez , triftes allarmes ;
Les Jeux vont régner à leur tour,
Cette union fi défirée ,
De Bellone défefperée
Confond les odieux projets.
Elle éteint les feux de la guerre ,
Et dans le repos de la terre
Elle trouvera fes fuccès,
MARS
197 1745.
Que du Pô jufqu'au Borifihene
Mars faiſant voler fes drapeaux ,
Contre les Peuples de la Seine
Arme mille Peuples nouveaux ;
Qu'au gré des filles du Tenare ,
La fiere Albion, fe prépare
A renouveller fa fureur ,
Et qu'encore dans l'Aufonie
L'Autriche à l'Angleterre unie -
Seme l'épouvante & l'horreur .
Que peuvent ces efforts terribles
Contre l'Etoile des Bourbons ?
Race de Héros invincibles ,
Tout tremble au bruit de leurs grands noms.
L'Hymen uniffant leur courage
Se rit de
l'impuiffante rage
De ces redoutables "Guerriers ,
Et fait dans l'ardeur qui le preffe
Tomber aux pieds de la Princeffe
Et leurs foudres & leurs lauriers .
Ainfi des rivages de l'Ebre
Theréfe nous ramene encor
Ce tems autrefois fi célebre
Où l'on vit fleurir l'Age d'or .
Ainfi dans les champs , dans les villes ,
Les peuples heureux & tranquilles ,
Vont à l'ombre de fes bienfaits
I j
196 MER CURE DEFRANCE,
Gouter une paix delectable
Dont la durée inaltérable
Ira plus loin que leurs fouhaits,
?
Telle dès l'aube matinale ,
Chaffant les ombres de la nuit
La belle Amante de Céphale
Annonce l'Aftre qui nous luit
Et telle à travers les nuages ,
Parmi les feux & les orages
Miniftres des Dieux irrités ,
Iris dans un char de lumiere
Préfage à la Nature entiere
La fin de fes calamités.
Venez donc , Déeffe du Tage ;
Venez ; la Seine vous attend ;
Elle vous préfente l'hommage
De tout ce qu'elle a de plus grand,
L'Epoux que fa main vous reſerve ,
Digne objet des foins de Minerve ,
Fera votre félicité.
Les ris triomphent fur festraces
L'Amour a mis en lui fes graces ,
Et Jupiter fa majeſté.
Vaillant Fils d'un Roi magnanime
Il brule de fuivre ſes pas.
Que dis-je? au beau feu qui l'anime ,
Princeffe , oppofez vos appas ;
MARS
·197 1745.
Leur pouvoir bannit nos allarmes.
Cher DAUPHIN , puiffent tant de charmes
Te retenir loin des hazards !
Telle Flore dans fon Empire
De l'aimable & tendre Zéphire
Arrête & fixe les regards .
Où fuis-je ? La voute azurée
Reprend fes plus vives couleurs.
Quel Dieu met en fuite Borée ?
Les champs font émaillés de fleurs !
J'entens la voix de Philomele !
La Nature fe renouvelle !
Quel est ce fpectacle nouveau ?
Tout treffaille fur cette rive !
Heureux inftant ! THERESE arrive.
L'Hymen allume fon flambeau .
Mais quelle image magnifique
Ravit encore mes efprits ?
Quel eft ce Livre prophétique
Où les grands Deftins font écrits?
D'où vient cette divine flâme
Dont l'éclat éblouit mon ame ?
Un Dieu daigne-t -il me parler !
Qu'entends-je ? ô'Ciel ! Quelle merveille !
Univers prête-moi l'oreille ;
L'Oracle va fe dévoiler.
Monarque l'amour de la France ,
198 MERCURE DE FRANCE.

Tes voeux enfin font accomplis .
Conçoi la plus haute efpérance ;
Je vois un pere dans ton fils .
O Sang Augufte ! O Race heureuſe !
Quelle Poftérité nombreufe !
Les Dieux te comblent de leurs dons ,
Et dans toi leur main liberale
Avec pompe à mes yeux étale
Toute la grandeur des Bourbons.⚫
Oui ces Princes font ton image ,
LOUIS , & dans eux j'apperçoi
Le rare & brillant affemblage
Des vertus que j'admire en toi.
Tu verras leur ardeur guerriere
Se fignaler dans la carriere
Où Mars a tracé tes hauts faits.
Mais , ô délices de la terre !
Ils ne s'armeront du Tonnerre
Que pour faire régner la Paix.
Ombre du plus grand Roi du monde
Contemple ces Trônes divers ;
Voi ta tige en Héros féconde
d'étendre dans tout l'Univers !
L'ETERNEL prend foin de ta gloire ;
Il fait refleurir ta mémoire ,
Comme tu fis fleurir fes Loix .
Et dans une race qu'il aime
MARS
1745 . 199
Laiffant le plus beau de toi même ,
Il te reproduit dans cent Rois.
Un Prince à fes devoirs fidele
Qui défend l'intérêt des Cieux ,
Craint peu de la Parque cruelle
Les caprices injurieux .
Son Nom triomphant
des ténebres
Sort du fein des tombeaux funebres
Brillant de gloire & de ſplendeur.
Dans les fiens fon peuple l'adore ,
Et du couchant jufqu'à l'aurore ,
Tout rend hommage à fa grandeur.
Par le P. Pierre - Xavier Marion de la
Compagnie de Jefus
STANCES
.
Dans fes fçavantes rêveries ,
La Fable avec dexterité ,
Souvent par des allégories ,
Préfageoit quelque verité.
C'étoit fiction poëtique.
Il me feroit fans doute ifé ,
De citer plus d'un fonge antique
Que le tems a réalifé
I iiij
100 MERCURE DE FRANCE.
Plus illuftre que fa couronne,
Protecteur du facré vallon ,
LOUIS LE GRAND dans fa perſonne
Nous fit contempler Apollon.
Son Succeffeur qui lui reffemble
Par la valeur dans les hazards ,
Par fa fplendeur eſt tout fenſemble
Et Jupiter & le Dieu Mars.
Regardez fon Epouſe Auguſte ,
Des vertus tréfor précieux ,
Par un parallele auffi jufte ,
C'eft Aftrée offerte à vos yeux.
L'éclat de la voûte Etherée
Dont les regards ſont ébloüis ;
La Majefté de l'Empirée ;
N'est- ce pas la Cour de LOUIS ?
Ce qui prouve encor mon fyftême ,
Efpagne , c'est ce noeud qu'enfin
Forme ta Princeffe fuprême
Avec notre aimable Dauphin.

Que l'on fe rapelle la Fable ,
MAR S. 1745 . 201
Quand fur eux l'oeil eft attaché ,
Ón la trouve en tout veritable ,
Et l'Amour s'unit à Pfiché.
L'Hymen , les Graces & leur Mere ,
Livrés aux tranſports les plus doux
Les Aftres brillants de Cythere
Sont vifibles dans ces Epoux.
Quelle fête , quelle allegreffe
Charme les yeux , ravit les coeurs !
Quelle fainte & fçavante yvreffe
Raffemble ici les chaftes foeurs !
Par le pouvoir de l'harmonie
S'éleve un Temple fous leurs mains ;
Tel un enfant de Polymnie
Bâtit jadis les murs Thebains..
Chacune d'elles , couronnée
De Laurier , de Myrthes ' naiffants
Au triomphe de l'hymenée
Confacre à l'envi ſes accents.
0
Defcend de la Sphere divine ,
Hâte-toi d'habiter ces lieux ,
Viens préfider , chaſte Lucine ,
A la pofterité des Dieux.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE
JOURNAL DE LA COUR
Y
ET DE PARIS.
L
d 2017
E 7 de ce mois premier Dimanche du
Carême le Roi & la Reine entendirent
dans la Chapelle du Château la Meſſe chantée
par la Mufique.
L'après midi le Roi & la Reine accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame
la Dauphine & de Madame Adelaide
affifterent à la prédication du Pere Segaut
de la Compagnie de Jefus , & leurs
Majeftés accompagnées de même entendirent
le 10 le Sermon du même Prédica
zeur.
i
Le 8 pendant la Meffe du Roi Evêque
de St. Brieux prêta ferment de fidelite
entre les mains de S. M.
Le 14de ce mois fecond Dimanche du
Carême le Roi & la Reine entendirent dans
Ja Chapelle du Château la Meffe chantée par
la Mufique , & l'après midi leurs Majeftés
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin,
MARS 1745 2:03:
de Madame la Dauphine & de Madame
Adelaide, affifterent à la prédication du Pere
Segaut.
Le Roi & la Reine accompagnés de même
avoient entendu le 12 le Sermon du même
Prédicateur .
Le Roi ayant quitté le 7 de ce mois le
deuil de l'Empereur , l'a repris le même jour
pour la mort de l'Archiducheffe Gouver
nante des Pays-Bas & S. M. l'a quitté le 17.
Le 21 troifiéme Dimanche du Carême le
Roi & la Reine entendirent dans la Chapel
le du Château la Meffe chantée par la Mufique.
La Reine accompagnée de Madame
la Dauphine & de Mefdames de France af
fifta l'après midi à la prédication du Pere .
Segaut.
Le 25 fête de l'Annonciation de la Sainte
Vierge & le 28 quatriéme Dimanche du
Carême le Roi & la Reine entendirent dans
la Chapelle du Château la Meffe chantée
par la Mufique. Les mêmes jours leurs Majeftés
accompagnées de Monfeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine & de
Mefdames de France affifterent au Sermon
du Pere Segaut.
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
PRISES DE VAISSEAUX.
Na été informé par les lettres écrites.
Ode la Corogne qu'il y étoit arrivé un
Brigantin Anglois armé de quatre canons &
de deux pierriers dont la cargaifon étoit compofée
de lard , de beure & de quelques balots
de marchandiſes , & qui a été pris par
M. de S. Alloüarn commandant la Fregatte
l'Emeraude.
Le Capitaine Giraudel qui commande le
Corfaire le Chaffeur a fait conduire à Bayonne
un Bâtiment de la même Nation chargé
de fardines.....
On a appris de Calais que le Corfaire
le St. Benoit commandé par le Capitaine Duval
s'eft rendu maître d'un Vaiffeau ennemi
d'environ cent tonneaux, fur lequel il y avoit
du boeuf, du lard & de la moruë , & qu'il
J'a conduit à Dunkerque.
La Frégate la Fine commandée par M.
Azan eft entrée au Port-Louis avec une prife
Angloiſe nommée la Suzanne de 14 canons
dont la charge confiftoit en poiffon
falé.
On mande de Bayonne que le Corfaire
la Bellonne commandé par le Capitaine Pi
MAR S. 1745: 205
queffarry y a conduit le Navire la Bretagne
de 180 tonneaux , armé de 10 canons & de
8 pierriers , qui alloit de la nouvelle Yorck
à Londres avec un chargement de pelleteries,
de cacao, d'indigo, de coton & d'autres
marchandifes. Il s'eft trouvé fur ce Bâtiment
deux barils dans lefquels il y avoit plus de
80000 livres en efpeces.
Le Capitaine Balangué commandant le
Corfaire le Vautour a fait conduire au même
Port un Vaiffeau Anglois d'environ 180
tonneaux chargé de bled , de farine & de
biſcuit.
Selon les avis reçûs de la Rochelle M. de
Bertauville commandant le Corfaire l'Avanturier
y eft entré avec le Navire l'Elifabeth
de Cowes.
On mande de Breft que M. Gomain
commandant la Fregate la Sirene s'eft rendu
maître des Navires le Penroze de Corek
, d'environ 35 tonneaux , dont la charge
confiftoit en boeuf, en fromage, en beure
& en quelques autres marchandiſes , & le
Prince de Galles de Londres qui portoit des
vivres à l'Isle de S. Chriftophe.
La Corvette la Nayade armée auffi en
courſe à Breſt & commandée par M. Vefnard
y a conduit le Vaiffeau la Marie de
Guernafey d'environ 130 tonneaux , qui
alloit à Madere avec une cargaifon de vin
& de fardines,
106 MERCURE DE FRANCE .
On apprend de Dunkerque que le Capi
taine Godefroy Bachelier qui commande
le Corfaire les trois Freres de ce Port y eft
rentré après y avoir envoyé un batteau de
Pêcheur d'Anvers & après avoir rançonné
un Bâtiment ennemi pour la fomme de 250
livres sterlings.
Le Corfaire le Grand Turc de S. Malo
commandé par le Capitaine Turc a repris
un Vaiffeau Hollandois de 200 tonneaux ",)
chargé de cuirs , de boeuf falé , de fromage
& de fuif pour lele compte de quelques
Négocians de Nantes , dont le Vaiffeau de
guerre Anglois l'Augufte s'étoit emparé. Ce
même Corfaire s'eft rendu maître du Navire
l'Helene de Dublin qu'il a mené à Breſt .
Un Bâtiment d'environ 400 tonneaux
nommé la Belle Frégate qui portoit de S.
Chriftophe à Londres 593 boucaux de fu→
cre & de coton a été conduit à S. Malo par
Je Corfaire l'Heureux qui a fait une autre
prife appellée l'Induſtrie qu'il a envoyée à
Perros
.
ན་
>
Le Brigantin Anglois la Reine de Hon
gric de 140 tonneaux , dont la charge con
fiftoit en pelleteries , en cacao , en fucre , en
vin de Madere , en cire & en tabac a été pris
par le Corfaire le Lys de S. Malo , lequel
conjointement avec le Corfaire le Comte de
Clermont s'eft emparé du Vaiffeau le Georges
Betty deſtiné pour l'Amerique
MARS 1745 .
207
F. Il éft arrivé à Morlaix deux Bâtimens
Anglois , l'un de 150 tonneaux nommé
la Dame Elizabeth, chargé d'indigo, de dents
d'Elephants , de drogues , de poudre d'or &
d'efpeces d'or & d'argent , lequel a été pris
par le Capitaine Deshayes, commandant le
Corfaire le Grenot de Grandville ; Fautre
de rgo tonneaux , chargé de 3 z - boucaux
de tabac & de 40 milliers de fer, dont le
Capitaine Sohier commandant le Corfaire
le Comte de Clermont s'eft rendu maître. Ce
dernier Capitaine s'eft emparé d'un autre
Navire ennemi dont la cargaiſon confiſtoit
en fel , & qui a été conduit au Havre.
M. Vefnard commandant la Fregate la
Nayade a conduit dans le même Port le
Vaiffeau la Perfille de 330 tonneaux , à bord
duquel on a trouvé une grande quantité de
ritz , d'indigo , de bois de Gayac & d'autres
marchandifes.
Le Corfaire le Lys de S. Malo comman
dé par le Capitaine la Cour-Gaillard eft rentré
dans ce Port avec le pinque Anglois le
Succez fur lequel il y avoit 180 Pipes de vin
deſtinées pour Londres.
Selon les lettres écrites de Boulogne le
Capitaine Coillot commandant le Corfaire
le Bacquencourt s'y eft rendu avec une prife
nommée le Bon Retour qui portoit du vin de
Madere en Angleterre.
On mande de Bayonne que le Corfaire
208 MERCURE DE FRANCE.
Entreprenante commandé par le Capitaine
Graciet s'étoit rendu maître du Navire le
Mary Make de Bofton , chargé de 2300
quintaux de moruë feche , & de deux autres
Bâtimens dont les chargemens étoient
compofés de 336 boucaux de fucre.
CHARGES ET DIGNITE'S.
Le Marquis de Maulevrier - Langeron
Lieutenant General des armées du Roi a
été nommé Marêchal de France.
Le Comte de Brionne auquel le Roi
avoit accordé il y a déja quelque tems la
Charge de Grand Ecuyer de France en furvivance
du Prince Charles- de-Lorraine fon
Grand Oncle , a prêté le 25 ferment de fidélité
entre les mains de S. M.
Le Roi a donné au Duc de Bethune la
place de Chef du Confeil Royal des Finances
vacante par la démiffion volontaire du
Duc de Charoft fon
pere.
La Ducheffe d'Ancenis Dame du Palais
de la Reine ayant demandé au Roi la permiffion
de remettre cette place , S. M. l'a accordée
à la Ducheffe de Nivernois.
S. M. a accordé à M. de Voltaire le Brevet
d'Hiftoriographe du Roi avec tous les
honneurs & prérogatives attachés à cette
Charge & deux mille francs de penfion .
Ce titre d'Hiftoriographe a été poffedé
par Alain Chartier , depuis par Dupleix ,
MARS. 1745. 209
par Mezerai & par l'Abbé de Cordemoi
, qui eft le dernier qui en ait été revêtu ,
car Racine & Defpréaux quoique penfionnés
par le feu Roi pour travailler à l'Hiftoire de
ce Monarque, n'ont jamais eu le Brevet d'Hif
toriographe. Cette place donne les droits
de Com menfal de la Maifon du Roi , & Dupleix
prenoit le titre de Confeiller du Roi
en fes Confeils. Nous ne nous étendrons pas
ici fur les louanges de M. de Voltaire ; ſon
éloge eft imprimé dans fes Ouvrages . Cet
illuftre Ecrivain a excellé dans plufieurs genres
& l'on pourroit former de fes fuccès la
réputation de plufieurs grands hommes .
Il jouit de la gloire d'avoir donné un Poëme
Epique à la France qui n'avoit encore
rien produit de fupportable en ce genre ; la
fcene retentit à fes Ouvrages dramatiques
des mêmes applaudiffemens qui ont été prodigués
à MM.Corneille, Racine & Crebillon,
& l'Hiftoire de Charles XII: donne lieu d'attendre
dans celle de Louis XIV. qu'il préun
morceau qui ne laifle à l'Antiquité
aucun avantage fur nous à cet égard.
Nous ne parlerons point des piéces fugitives;
tout le monde convient que l'Abbé de Chaulieu
& Chapelle avoient acquis à moins de
frais une réputation éclatante.
pare ,
Nous fommes perfuadés que le Public
verra ici avec plaifir des vers qui ont été
210 MERCURE DE FRANCE.
adreffés à M. de Voltaire fur la grace que le
Roi lui a accordée.
A. M. de Voltaire fur la place d'Hiftoriographe
que le Roi lui a donnée.
Toi qui réunis à la fois
Et l'art d'écrire & le talent de plaire ,
A célebrer fes faits , le modéle des Rois ,
Ta deftiné, divin Voltaire ;
Qu n'applaudiroit à ſon choix ?
Pour chanter un Achille il falloit un Homere.
Nos coeurs & fes vertus à la pofterité
D'un nom fi cher eûffent tranſmis la gloire ,
Mais Louis te chargeant d'écrire fon Hiftoire ,
S'ouvre un chemin de plus vers l'Immortalité.
Campan Officier de la Reine
EXTRAIT d'une Lettre éerite de Bazas.
M
Adame la Dauphine arriva à Bazas le
24 Janvier à 2 heures après midi ,
et après avoir été haranguée à la porte de
la Ville par M. le Maire , elle fut defcendre
à l'Evêché où M. l'Evêque à la tête de fon
Chapitre eût l'honneur de la haranguer. On
MARS. 2114
1745 .
trouvera ci-joint fon compliment dont Madame
la Dauphine parut fi contente quelle
en fit demander copie.
Elle fut pareillement haranguée par M. le
Lieutenant Général à la tête du Sénéchal &
Prefidial de cete Ville , & fa piece fut auſſi
goûtée .
Madame la Dauphine voulut bien enfuite
entendre une Paſtorale compofée de quatre
Bergers & de quatre Bergeres qui eûrent
T'honneur de lui préfenter des panetieres
remplies de petits ouvrages de la façon des
Religieufes , ce qui l'amufa beaucoup.
Le Palais Epiſcopal étoit parfaitement
décoré dans les déhors & dans les dedans par
les foins de M. l'Evêque. Madame la Dauphine
s'y trouva très - bien logée avec toutes
fes Dames & le Commandant des Gardes.
Elle fe montra plufieurs fois aux fenêtres :
elle y étoit comme fur le théatre des Victoires
du Roi, Toutes les Villes de fes conquêtes
étoient peintes en tranfparent & rangées
dans tout l'intérieur de la cour. Chaque .
Ville étoit renfermée dans un portique formé
par des pilaftres ornés de guirlandes , de
feftons & de devifes , le tout chargé de
plufieurs milliers de Lampions , auffi - bien
que toute la façade du portail qui est attenant
Eglife Cathédrale & répond fur la place .
Dans le fond de l'intérieur de la cour
212 MERCURE DE FRANCE.
étoit le Portrait du Roi qui avoit devant lui
toutes ces Villes , & au bas du portrait étoit
cette deviſe.
Veni , vidi , vici.
Le fronton du portail étoit garni du même
côté de la cour d'un grand Soleil avec
cette devife au- deffus.
Major ab eclipfi furgit.
Ce Soleil tranſparent étoit foutenu par
deux grands Dauphins dorés & brillantés ,
avec cette deviſe .
Splendor ab obfequio.
Tout le fronton du côté de la place étoit
garni par un grand tableau peint en tranfparent
qui repréfentoit le Roi à cheval fortant
victorieux de Fribourg & couronné par
la victoire , avec ces paroles.
Ibat ovans victor.
Le haut du fronton étoit dominé des deux
côtés
par la Déeffe Iris portant l'arc-en-ciel
fur la tête avec une branche d'Olivier à la
main , & au bas étoient les Armes de France
& celles d'Espagne,
MARS. 1745 . 213
Tout le haut de la façade du portail qui
forme de chaque côté une espece de galerie
, étoit garni de pyramides , de pots de
fleurs, & de deux fontaines jailliffantes de
vin . Le long de cette galerie on avoit dif
tribué un artifice très varié qui joüa dès-que
tout fut illuminé & qui réuffit de façon que
pas une piéce ne manqua . Madame la Dauphine
en témoigna bien de la fatisfaction ;
elle voyoit de fes fenêtres tout ce fpectacle
qui fut favorisé par le plus beau jour & la
plus belle nuit qu'elle ait eû fur fa route, 1
Les appartemens de l'Evêché qui font
meublés dans le meilleur goût étoient éclai
rés par une quantité de luftres , de bras & de
girandoles. Cette illumination , fur-tout celle
de la fale Synodale , & celle des lampions
dura prefque jufqu'au jour.
Le lendemain Madame la Dauphine partit
vers les dix heures du matin après avoir
entendu la Meffe dans la Chapelle de l'Evêché
, & après avoir témoigné à M. l'Evêque
combien elle étoit fatisfaite de tout ce qu'el
le avoit vû,
214 MERCURE DE FRANCE.
HARANGUE à Madame la Dauphine
prononcée dans le Palais Epifcopal par M.
l'Evêque de Bazas à la tête de fon Chapitre
le 24 Janvier 1745.
Nfin nous voilà fortis de nos impatien-
E ces,&nous la voyons de nos yeux , cette
merveille des Nations , cette Augufte
Dauphine , fi digne de fa haute deftinée &
des profonds hommages que nous avons
l'honneur de lui rendre.
Vous ne verrez rien ici , Madame , qui
puiffe approcher de ces pompeufes & brillantes
fêtes qui vous font préparées fur votre
paffage , & encore moins de ces Palais , &
de tous ces lieux enchantés qui vous attendent
à Verſailles .
Mais vous y voyez des coeurs dans le raviffement
& pleins de ces défirs , enfans de
l'admiration , qui voudroient porter jufqu'aux
Etoiles les marques de nos refpects &
de notre amour , & alors encore ferions- nous
contens à la vûë du plus raviffant de tous
les fpectacles , &c'eft , Madame , celui que
votre Augufte préfence nous laiffe voir ici.
+
MARS. 1745. 215
*
Née fur le Trône & pour le Trône ,
-vous tenez dès le berceau à toute les Couronnes.
Fille du Roi des Eſpagnes & des Indes ,
vous étes la Princeffe de l'un & de l'autre hemifphere
Que le Soleil fe leve ou qu'il fe
couche , c'eft toujours fur les terres de l'Augufte
pere qui vous a donné le jour . Interrogez
le nouveau monde , il vous dira que
les Lys y croiflenr & y regnent fur l'or du
Perou. Mefurez la terre entiere & regardez
le Ciel , vous verrez que tout y eft plein de
vos Ayeux .
Auffi voyons-nous , Madame avec tranfport
, briller fur votre Augufte front , je ne
Içai quoi de plus frappant encore que la beaut
, & il femble que la Nature y ait exprès
raffemblé toutes les graces les plus propres
à orner la fageffe , à parer la vertu , & à fai
re refpecter la grandeur. Mais en parlant de
l'Epouſe, n'ai-je point fait ici , fans y penfer,
le portrait de l'Époux ? Quel nouvel attrait
pour vous , Madame , de trouver dans votre
raviffant Dauphin , un fi rare & fi parfait
· affortiment !
Il eft vrai qu'il en aura coûté à votre
coeur pour vous tirer des bras d'un pere
& d'une mere dont vous faifiez les délices.
Ah ! Madame ; en allant faire les délices de
la Cour de France , il fera bien aifé à Madame
la Dauphine de faire toujours celles
216 MERCURE DE FRANCE.
de la Cour d'Efpagne , & ces nouveaux
rayons de gloire qui rejailliffent fur les Couronnes
de l'Augufte Philippe , & fur la tête
forte de la magnanime & glorieufe Farneſe
, loin de s'affoiblir en s'éloignant , n'en
deviendront que plus reflemblans à ceux du
Soleil , dont la lumiere n'eft jamais plus vive
ni plus éclatante qu'à mesure qu'il monte
& qu'il s'éloigne de l'horiſon.
Allez donc , Madame , allez avec confiance
combler les voeux d'un Roi & d'une Reine
dont vous devenez la fille bien aimée. A
côté de leur Trône , où vous verrez toutes
les Vertus, vous régnerez dans leur coeur. Ils
s'y attendent, Madame, & fans doute que l'iluftre
Dame * qui brille ici de votre gloire &
de la fienne, auffi bien que les Seigneurs d'un
grand nom
& les Dames de haute diftinction
, qui tous enſemble font de votre Cour
comme un nouveau Ciel, ne vous auront pas
laiffé ignorer avec quelles impatiences vous
êtes attenduë. Bientôt , Madame, vous le fentirez
vous-même partous ces doux attendrilfemens
dont je vois d'ici que toute la Cour
fe trouvera faifie au moment de votre arrivée,
moment heureux , & qui par un vol de l'Amour
fe fera peut-être fentir jufqu'à Luné–
ville & à Madrid.
Puiffiez-vous , Madame , arriver à Ver-
Madame la Ducheffe de Brancas
failles
MARS 1745 . 217
failles, comme l'Arc- en-Ciel après le déluge ,
on comme la Colombe avec cette branche ,
fimbole de la Paix aujourd'hui plus défirée
que toutes nos Victoires par le vainqueur de
Fribourg , qui laffé de vaincre fes ennemis
voudroit pour toute vengeance finir par les
rendre tous heureux , & ne voir plus dans
l'Europe embrafée d'autres feux que ceux que
l'amour de fes Peuples & votre glorieux
Hymen vont encore allumer,
33233 ဉ်
NOUVELLES ETRANGERES.
RUSSIE.
Na appris de Péterfbourg du 2 de ce mois
que le Comte de Woronzoff Vice- Chancelier
a déclaré au Comte deRofemberg Miniftre de la
Reine de Hongrie que la Czarine employeroit avec
plaifir fes bons offices à terminer les differends de
S. M. H. avec le Roi de Pruffe , & qu'elle choifiroit
cette voye préferablement à toutes les autres
qui pourroient conduire au même but.
La même déclaration a été faite au Baron de
Mardefeldt Envoyé de S. M. Pr. & la Czarine a
fait auffi fçavoir à Mr. Pezoldt Miniftre du Roi de
Pologne Electeur de Saxe qu'elle défiroit de pouvoir
contribuer par fa médiation à rétablir la tranquillité
en Allemagne & particulierement à procurer
un accommodement entre S. M. P. & le Roi de
Pruffe,
K
218 MERCURE DE FRANCE.
M. de Wifnakow Réfident de la Czarine à
Conftantinople a fait fçavoir à S. M. Cz. qu'on n'y .
doutoit point que la paix ne fut bientôt concluë entre
le Grand Seigneur & Thamas Kouli- Kan .
ALLEMAGNE.
Es avis reçus de Vienne du 13 de ce mois por
tent qu'on y a appris de Prague que le Baron
d'Erthal devoit remettre à la Régence du Royaume
de Boëme le Diplôme par lequel l'Electeur de
Mayence convoque la Diette pour l'élection d'un
Empereur.
La Reine de Hongrie a nommé le Comte de
Staremberg pour aller réfider à Ratisbonne en qualité
de fon Miniftre . Elle a donné au Comte de
Brown le commandement des troupes destinéesà
agir vers la Baviere , & le Duc d'Aremberg s'étant
excufé d'accepter celui des troupes d'Italie , elles
feront commandées par le General Bathiany , auquel
le Confeil de guerre a envoyé ordre de pourvoir
à la fûreté de Schardingen & de Paffau.
Le Comte de Rooth a informé S. M. des mesures
qu'il a prifes pour fe défendre dans Ingolstadt fi
les ennemis en entreprennent le fiége , & qu'un détachement
de so Huffards & d'un pareil nombre
de Coates de la garnifon de la Place commandé
par le Capitaine Szelefky ayant paffé le Danube
à la faveur des glaces avoit fait prifonniers dans, le
Village de Hirfching un Lieutenant , un Caporal
& 3. Grenadiers des troupes Françoifes & qu'il y
avoit enlevé 22 Chevaux, Un nouveau Corps de
30co Croates devoit fe rendre en Italie , & la
Reine a refolu d'y faire paffer encore d'autres
troupes.
MARS. 219 1745 .
SAXE.
ON apprend de Drefde du 2 de ce mois que les
cles du Traité que le Roi de Pologne Electeur
de Saxe a conclu avec la Reine deHongrie , le
Roi de la Grande Bretagne & la Republique de
Hollande , porte qu'il y auroit entre ces puiflances
dans tous les tems une alliance inaltérable ; qu'elles
feroient obligées de fe foûtenir & de s'entr'aider
reciproquement , de veiller non feulement à
la fûreté commune , mais encore à celle de chacune
en particulier , & de faire tous leurs efforts pour
contribuer aux avantages que quelqu'une d'entre
elles pourroit efperer ; que pour cet effet elles
prendroient dès-à-préfent & de concert les mefures
les plus propres à leur affûrer la poffeffion des
Etats dont elles jouiffent ou dont elles doivent
jouir ; que tous les Traités conclus antérieurement
Entre elles fubfifteroient , & que le Roi confirmoit
fur tout & renouvelloit expreffément la Garantie
de l'ordre de Succeffion établi par la Pragmatique
Sanction , S. M. promettant d'employer
toutes fes forces pour qu'il ne foit donné aucune
atteinte à ce reglement ; que le Roi continueroit
de fournir 30000 Hommes de troupes
auxiliaires à la Reine de Hongrie tant qu'il y auroit
fujet de craindre une invafion dans le Royau
me de Boheme , qu'afin de fubvenir aux dépenſes
d'un fecours fi confidérable , S. M. Br . & les Etats
Generaux des Provinces Unies accordoient au
Roi un fubfide annuel de 150000 livres sterlings à
commencer du 1er . Janvier de cette année ; que
les deux tiers de ce fubfide feroient payés par
la Grande Bretagne & l'autre tiers par la Hollande
dont le contingent feroit évalué à ´550000 flo
Kij
220 MERCURE DE FRANCE
rins; qu'auffitôt que tout danger auroit ceffé du côté
de la Boheme & de l'Electorat de Saxe , S. M. fe
roit marcher à la premiere requifition & entretiendroit
à fes dépens moyennant la continuation
d'un fubfide de 60000 livres sterlings de la part de
JaGrande Bretagne & de 30000 de la part de laHollande
, ces dernieres 30000 livres sterlings évaluées
à 300000 florins, un Corps de 8000 hommes d'Infanterie
& de 1000 de Cavalerie où le Roi de la
Grande Bretagne & les Etats Generaux le juge
roient néceffaire pour le bien de la cauſe commune ;
que fi en confequence des engagemens que le Roi
contracte par la préfente alliance fes Etats d'Allemagne
venoient à être attaqués , les Alliés indépendamment
de l'affiftance qu'ils lui donneroient
pour fa défenfe immédiate s'efforceroient de lui fai
re obtenir de l'agreffeur une fatisfaction entiere
pour les dommages que cet Electorat auroient foufferts
, & que fi une Puiffance étrangere envahiffoit
quelque partie de cet Electorat , ils ne quitteroient
point les armes avant que les Pais conquis fur S. M.
ne lui euffent été reftitués ; que le Roi participeroit
à tous les avantages qui réfulteroient des fuccès
des armes des Alliés , & que loriqu'on pourroit
travailler à la paix , la Reine de Hongrie ,
le Roi de la Grande Bretagne & la République de
Hollande prendroient tous les foins poffibles des
intérêts de S. M. ; qu'après la paix les puiffances
contractantes concerteroient enfemble les nouvelles
mesures qu'il feroit à propos de prendre pour
continuer de travailler à leur fûreté reciproque;
que la Cour de Ruffie & la République de Pologne
feroient nommément invitée à acceder au préfent
Traité , & que les Rois , Electeurs , Princes ,
& Etats qui voudroient entrer dans l'alliance , y
feroient admis ; que l'échange des Ratifications de
MÁR S. 1745 221 .
ce Traité feroit fait dans l'efpace de deux mois à
compter du jour auquel il a été figné.
Le 22 du mois dernier le Marquis de Valory Envoyé
du Roi de France auprès du Roi de Pruffe &
qui étoit venu à Drefde exécuter une commif
fion de S. M. T. C. eut fon audience de congé du
Roi.
On à appris depuis de Drefde que l'échange des
Ratifications du Traité que le Roi a conclu le 8
Janvier dernier avec la Reine de Hongrie , le Roi
de la Grande Bretagne & les Etats Generaux des
Provinces-Unies fe fit le 15 de ce mois chés le
Comte de Bruhl Premier Miniftre de Conference &
du Cabinet .
On attend à Drefde le Comte de Vaulgrenant
nommépar le Roi de France pour y refider en qualité
de fon Miniftre Plénipotentiaire à la place du
Comte de S. Severin qui a obtenu de S. M. T. C.
la permiffion de retourner en France à caufe de fa
mauvaiſe fanté.
Le Roi de Pologne Electeur de Saxe en vertu
du pouvoir que lui donne fa Dignité de Vicaire
General de l'Empire dans les Pays du Droit Saxon a
difpofé de la Charge de Feldt- Maréchal General
de l'Empire en faveur du Duc de Saxe Weffeinfeltz.
Le Comte de Beftuchef Miniftre Plenipotentiaire
de la Czarine à la Cour de Drefde a appris
que S. M. Cz . avoit nommé le Comte de
Keyferling fon Miniftre auprès de la Diette qui
doit fe tenir pour l'Election d'un Empereur .
K iij
22 MERCURE DE FRANCE.
PRUSSE.
Odépart Roide Prufe pourl'armée était fixé
Napprend de Berlin du 8 de ce mois que le
au 10.
Le 3 il arriva un courier dépêché au Roi par le
Prince Feldt Marêchal d'Anhalt Deffau pour informer
S. M. qu'un Corps de troupes Pruffiennes
ayant penetré en Boheme avoit exigé de fortes
contributions de plufieurs Bourgs & de plufieurs
Villages , & qu'il en avoit pillé quelques uns qui'
appartiennent au Comte de Collowrath , & dont
les habitans avoient pris les armes.
S. M. a envoyé à fes Miniftres dans les Cours
Etrangeres une réponse au Mémoire dans lequel
le Roi de la Grande Bretagne pretend prouver
qu'il a des droits fur la fucceffion du feu Prince
d'Ooft- Frife.
Le 11 de ce mois le Marquis de Valory Envoyé
Extraordinaire du Roi de France donna à l'occafion
du Mariage de Monfeigneur le Dauphin une
Fête extrêmement magnifique que la Reine ho
nora de fa prefence.
ON
BAVIERE..
Na appris de Munich que l'Electeur de Baviere
avoit fait publier un Décret qui annulle
toutes les Ordonnances rendues par les Officiers de
la Reine de Hongrie pendant qu'elle étoit en poffeffion
de la Baviére . L'Electeur ordonne en même
tems la réviſion de tous les procès jugés par des
Magiftrats qui tenoient leurs Commillions de la
Cour de Vienne.
MAR S. 1745 . 223
FRANC FORT.
N. mande du 4 de ce mois que felon les
Trevés Miniftre
la part du Roi de France a déclaré à l'Electeur de
Treves que S. M. T. C. ayant été informée des
mouvemens faits par les ennemis pour s'avancer
fur les bords du Mein , ne pouvoit douter que leur
deffein ne fut de s'affûrer du district de cette
Ville ; que la liberté de l'Election d'un Empereur
intereffoit trop le Roi de France pour qu'il fouffrit
qu'elle fût gênée par le voisinage d'une armée
auffi nombreufe que celle des Alliés ; que pour
éviter d'apporter le moindre obftacle à cette Election
il avoit d'abord réfolu de retirer les troupes
qui font fous les ordres du Maréchal de Maillebois
mais que la confidération du danger auquel
l'Election pourroit être expofée ne permettoit
point à S. M. T. C. de fuivre cette réfolution ;
qu'elle fe trouvoit au contraire obligée de renforcer
fes troupes dans l'Empire afin d'être en état de
s'opposer à toutes les démarches qui pourroient
tendre au prejudice de la liberté des Electeurs ;
que pour cet effet le Roi de France avoit ordonné
à la plus grande partie de celles de fes troupes
qui étoient dans les trois Evêchés ainfi qu'à celles
qui avoient des quartiers entre la Meufe & la Mofelle
, de fe mettre en marche pour aller joindre
le Maréchal de Maillebois ; que plufieurs de ces
troupes ne pouvant fe difpenfer de paffer fur les
terres de l'Electeur de Treves , S. M. T. C. de
mandoit à ce Prince le paffage pour elles ; qu'on
apporteroit la plus grande attention pour que leur
marche ne fût point à charge aux fujers de l'Electeur
& pour qu'elles payaflent exactement tour
ce qui leur feroit fourni .
Kiiij
224 MERCURE DE FRANCE.
Les François occupent actuellement tous les
poftes fur la gauche du Mein depuis Afchaffembourg
jufqu'à Hoeftch & il leur arrive tous les
jours des renforts de l'autre côté du Rhin.
Le Maréchal de Maillebois qui a établi fon
quartier géneral au Gros Gerau a fait la vifite de
ces differens poftes & il a réïteré fes ordres
pour que les troupes qu'il commande obfervaffent
la plus exacte difcipline .
L'armée des Alliés continue de s'avancer vers
le Mein & un Corps confidérable de Huffards de
cette armée a déja paru fur la droite de cette riviere
. Un détachement de ce Corps a même atraqué
le Village de Floerfaheim, mais il a été repouffé
avec perte par les troupes Françoiſes qui
font dans ce pofte.
On a appris de Ratisbonne que 4 à 5000 hommes
des troupes de la Reine de Hongrie s'étoient
affemblés entre Deckendorf& Bogen dans le deffein
de paffer le Danube & d'aller brûler un magafin
établi à Pladling par les Bavarois , mais que
ceux ci étant venus à la défenſe de ce magafin avec
des forces fuperieures , les premiers s'étoient retirés
fans pouvoir éxécuter leur entrepriſe.
Les mêmes avis ajoutent qu'un Corps de troupes
Françoifes commandé par le Marquis de Putange
étoit arrivé à Donavert & avoit affûré fa communication
avec les troupes qui font fous les ordres du
Marquis de Segur.
On mande de Francfort du 21 de ce mois que
les Officiers & les foldats du détachement des
troupes Hanoveriennes que les François on fait
prifonniers dans le Château de Cronembourg ont
été envoyés à Landau par le Maréchal de Maillebois
, & que ce détachement étoit compofé de
419 hommes des Régimens d'Infanterie de SomMARS.
* 745 . 225
merfeldt , de Soubiron & de Maxwel ; de 55 Cavaliers
du Régiment de Wreden & de quelques
Huffards .
Deux Corps des troupes du Roi T. C. ayant occupé
les Villes de Bingen & d'Oppenheim , l'une
au-deffus & l'autre au- deffous de Mayence , ils ont
coupé à cette derniere Ville la communication
avec l'armée des Alliés.
Toute la Cavalerie à laquelle le Maréchal de
Maillebois avoit fait prendre des quartiers de cantonnement
dans le Comté de Hanau fe mit le zo
en marche pour aller joindre ce Géneral qui fe difpofoit
à s'approcher de la Lohne. Il a mis 4000
hommes dans Wfbaden & 600 dans Iditein depuis
que ce dernier pofte a été abandonné par le
ColoneljWartenfleben qui y étoit avec cinq Compagnies
d'Infanterie & 60 dragons des troupes
Hollandoifes , & qui s'eft retiré auffi - tôt qu'il a été
averti que l'armée du Roi de France avoit paffé
le Mein Les Compagnies Franches de cette armée
font des courſes dans toute la Veteravie, mais elles
n'éxigent des habitans que des contributions de
fourages. Le Maréchal de Maillebois en a fait demander
800000 rations à l'Electorat de Mayence
& il veut qu'on lui livre quelques payſans de cet
Electorat qui ont tiré fur un détachement de grenadiers
des troupes de S. M. T. C.
Les détachemens de l'armée des Alliés , qui
avoient paffé laLohne font retournés de l'autre côté
de cette riviere , & les Hanoveriens dont le quartier
général étoit à Fridberg fe font retirés avec
tant de précitation qu'ils ont fait faire huit lieuës
en un jour à leur artillerie .
Selon les avis reçûs de Ratiſbonne le Baron de
Thungen fait affembler beaucoup de troupes près
de Stat-Am-Hoff fur le bord du Danube dans le
>
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
deffein de tenter le paffage de ce fleuve & d'attaquer
le pofte de Kelheim , & l'Electeur de Baviére
de fon côté a ordonné à un Corps de fes
troupes de s'avancer à Straubingen & de s'y joindre
à celles de Heffe pour s'oppofer aux entrepri
fes de се Géneral .
Le Partifan Gefchrey a enlevé dans les environs
de Braunau 25 Officiers de l'armée de la Reine de
Hongrie qui faifoient avec des Dames une courſe
de traineaux.
(On mande de Hoëchts du 14 de ce mois que
le Maréchal de Maillebois s'étant mis en marche
du Gros Gerau le 12 aprés midi , a paffé
le Mein fur le pont de bateaux qu'il a fait conftruire,
& que le 13 à la pointe du jour il fit avancer
dans la plaine qui eft entre cette Ville & les montagnes
une partie de l'armée qu'il commande tan →
dis que les troupes qui étoient à fa droite fur le
Haut Mein pafferent cette riviere fur le pont établi
à Birget & celles de la gauche fur le pont
établi à Floërsheim . Toutes ces troupes fe font
étendues dans la plaine & s'y étant mifes en bataille
elles font demeurées fous les armes jufques
vers les quatre heures du foir qu'elles font entrées
dans les cantonnemens qui avoient été reconnus
par ordre du Maréchal de Maillebois . Les trois
divifions de l'armée étoient commandées, celle du
centre par ce Maréchal , celle de la droite par
le Comte de Chabannes & celle de la gauche par
le Marquis de Reffuges . Elles avoient été précédées
par trois détachemens aux ordres du Comte
de Maulevrier Maréchal de Camp , du Marquis de
Monmorin & de M. d'Arnault Brigadiers , & à
la vûë de ces détachemens les ennemis qui avoient
déja occupé plufieurs poftes les ont abandonnés faifant
une retraite fi précipitée qu'on n'a tué que
MARS 1745 .
227
fept ou huit Huffards & qu'on n'a pu faire que
quelques prifonniers..
Le 14 deux heures avant le jour le Maréchal de
Maillebois a envoyé reconnoître le poſte de Cronembourg
où il avoit appris que les ennemis avoient
un détachement confidérable. L'Officier chargé
de cette commiffion ayant été informé qu'il y avoit
dans ce pofte 480 Hanoveriens commandés par
un Colonel & un Major les a fait fommer de fe
rendre , & fur leur refus il a dépéché un courier
au Maréchal de Maillebois qui y a fait marcher
fous les ordres du Marquis de Vibraye Brigadier
un Bataillon du Régiment de Picardie & le Régiment
de Cambrefis avec trois piéces de canon.
Le Marquis de Vibraye ayant joint les troupes qui
étoient allées reconnoître ce pofte & ayant fait
fes difpofitions on a canonné pendant près de
trois quarts d'heure le détachement ennemi qui
a tiré quelques coups de fauconneau & qui après
cette legere défenfe s'eft rendu prifonnier de
guerre,
ITALIE,
ONmande de Rome du premier de ce mois que plufieurs Bataillons & Efcadrons des troupes
du Roi des deux Siciles s'étant mis en marche
pour aller joindre l'armée de S. M. C. Mr.
Clarelli a reçû ordre du Pape de fe rendre fur
la frontiere pour les y recevoir , & de pourvoir
à leur fubfiftance dans tous les lieux de leur
paffage .
Le Comte de Gages a fait, établir plufieurs
magafins à Peroufe où il a envoyé le Régiment
de Lombardie pour les garder.
Il paroît un Bref par lequel le Pape ordonne
Kvi
228 MERCURE DE FRANCF:
ļ
à tous les Cardinaux qui viendront à Rome de
lui demander audience dans les premiers jours de
leur arrivée & de ne point quitter cette Ville
fans avoir pris congé de Sa Sainteté .
On apprend de Veniſe du 14 de ce mois que
felon les dernieres lettres de Conftantinople le
Grand Vifir ayant invité à une conférence tous
les Ambaffadeurs & les Miniftres Etrangers qui
refident à la Porte , il déclara particulierement
à M. de Penckler Miniftre de la Reine de Hongrie
, que le Grand Seigneur ne pouvoit regarder
qu'avec peine la guerre qui troubloit l'Europe
; que l'amitié qui fubfiftoit entre fa Hauteffe
& plufieurs Puiffances Chrétiennes & le préjudicommerce
de fes fujets l'engageoient à
frir fa médiation aux puiffances belligerantes ,
que le Grand Seigneur efpéroit qu'elles peferoient
à la balance de l'équité les droits & les
prétentions qui caufoient leurs differends &
qu'elles chercheroient les moyens de fe réunir
en banniffant toute paffion capable de nuire à
un objet fi falutaire .
ce du
Depuis l'arrivée de ces lettres on a appris de
Vienne que la Reine de Hongrie ayant été informée
de la déclaration faite à M. de Penckler
par le Grand Vifir , clle avoit envoyé ordre à
M. de Penckler d'affûrer ce Premier Miniftre de
l'Empire Ottoman qu'elle étoit fort fenfible aux
difpofitions du Grand Seigneur , & que rien ne
lui feroit plus agréable que d'en profiter . fi les
circonftances le permettoient , mais qu'elle étoit
obligée de fe concerter avec les Puiffances fes
Alliées avant que de pouvoir s'expliquer fur les
offres que faifoit fa Hauteffe.
MARS
1745 . 229
ESPAGNE.
LE Roi a appris par des lettres de l'Intendant
de Marine de Malaga que l'Armateur
Don Sebaftien de Morales y avoit conduit une
Balandre Angloife chargée de grains & d'autres
marchandiſes dont il s'eft emparé dans le Détroit
de Gibraltar.
Les avis reçûs du Ferol marquent qu'un Brigantin
de la même Nation nommé le Thomas 5 Sara
de cent tonneaux & qui portoit de Lisbonne à
Londres 550 caiffons de limons & d'oranges a
été pris par l'Armateur Don Charles Etienne Macarte
entre le 43 & le 44 dégré de Latitude
Septentrionale.
.
}
L'Armateur Olivier Collin a conduit au Port
de Bayona un Vaiffeau Anglois de 200 tonneaux ,
armé de 18 canons ou pierriers qui alloit de Poll
à Liſbonne , & dont la charge confiftoit en bled .
Un Pacquetbot de la même Nation fur lequel
il y avoit 450 barriques de ritz & 2000 cuirs à
été pris dans les environs de Marin par l'Armateur
Michel Roman .
O
GENES ET ISLE DE CORSE.
N mande de Génes du 15 de ce mois que
les nouvelles reçues de Viterbe portent que
le Comte de Gages devoit fe mettre en marche
le 6 avec l'armée qui eft fous fes ordres pour
s'avancer du côté de Perouſe & de Foligno,
1
230 MERCURE DE FRANCE.
O
DUSSELDOR P.
Na appris du 6 de ce mois que l'avantgarde
des troupes de la Reine de Hongrie qui
font partie de l'armée des Alliés arriva le 28 du
mois dernier fur le bord de la Lohne , où elle
fut jointe le même jour par la premiere colonne
des troupes Hollandoifes & le lendemain par la
feconde colonne des mêmes troupes..
Le 27 les deux premieres divifions des troupes
Hanoveriennes à la folde de la Grande Bretagne
fe raffemblerent dans le Comté de Solms
& les autres divifions devoient inceffamment
les joindre. Le Duc d'Aremberg a établi fon
quartier general à Neuwied ; le quartier du Baron
de Sommerfeldt qui commande les troupes
Hanoveriennes eft à Limbourg & celui du General
Smiffaart fous les ordres duquel font les trou
pes Hollandoifes eft à Dietz.
GRANDE BRETA G NÉ.
N mande de Londres du 5 de ce mois que le
Roi s'étant rendu à la Chambre des Pairs avec
les cérémonies accoûtumées , & ayant
mande la
Chambre des Communes il fit aux deux Chambres
le difcours fuivant.
MY LORDS ET MESSIEURS , c'est avec
beaucoup de plaifir que je profite de cette occafion pour
vous marquer combien je fuis fati fait de la promptitude
de l'unanimité avec lesquelles vous travaillet
à l'ex édition des affaires 5 combien j'approuve le zéle
quervous témoignez pour la caufe commune ainfi quepour
P'honneur & pour l'intérêt de la Grande Bretagne.
MESSIEURS DE LA CHAMBRE DES COMMU
NES, je vous remercie de la diligence avec laquelle
MAR S. 1745 231
vous avez déja pourvû à une partiefi confidérable des
fubfides , je ne doute pas que les difpofitions où
vous êtes ne vous portent à me mettre en état de remplir
les engagemens que j'ai contractés avec les Puiffances
mes Alliées , & à contribuer à toutes les mesures
quiferont juges néceſſaires pour défendre la Reine de
Hongrie , pour parvenir a une paix folide 5 konorable.
MYLORDS ET MESSIEURS , j'ai conclu
conjointement avec la Reine de Hongrie & la République
de Hollande un Traité avec le Roi de Pologne
Electeur de Saxe , & j'ordonnerai qu'on vous en re
mette la copie. Je vous recommande de continuer de
tenir dans vos délibérations la meme conduite que vous
avez tenuë jufqu'à préfent. Cela ne pourra que donner?
un grand encouragement à mis Allies & ajoûter uns
grandpoids à nos efforts.
On apprit le 23 du mois dernier que le Ma
réchal & le Chevalier de Belle- Ifle étoient dé- .
barqués le même jour à Harwich ; ils en partis
rent le 27 & ils ont été conduits au Château de
Windfor où ils arriverent le z de ce mois , & où
ils demeureront avec une garde de go Soldats des
trois Régimens des Gardes à pied , dont on a
détaché huit Capitaines & huit autres Officiers
pour refter auprès de ces deux prifonniers
Le Duc de S. Albans Gouverneur du Château
de Windfor s'y eft rendu pour recevoir le Maréchal
& le Chevalier de Belle- Ifle qui conformément
aux ordres du Roi font traités avec beau
coup de diftinction .
On a appris du 12 de ce mois que le Duc de
Cumberland a été déclaré Généraliffime des trou
pes de la Grande Bretagne qui font dans les Pays-
Bas. Le Lord Dunmore commandera fous ce Prin
ce qui aura pour Aides de Camp le Lord Catchard
le Lord Bury, M. Points , & le Capitaine Yorch,
3
232 MERCURE DE FRANCE.
!
Le Duc de Newcastle & le Lord Harrington
allerent le ro dîner au Château de Windfor avec
le Maréchal & le Chevalier de Belle- Ille . On
croit que ce Maréchal dont le Roi a deffein d'adoucir
la détention autant qu'il fera poffible obtiendra
la permiffion d'aller prendre les bains à
Bath.
HOLLANDE ET PAYS
L
- BAS.
E Baron de Schwigeldt eft arrivé à la Haye
pour demander aux Etats Généraux que le Roi
de la Grande-Bretagne comme Electeur de Hanover
fut reconnu fur, le pied de principale partie
Contractante dans tout ce qui fera concerté
entre les Alliés pour l'intérêt de la cauſe commune
.
MORTS ET MARIAGES.
Le 18Fevrier Alexandre d'Alface Comte de Boffu ,
Prince de Chimay, Prince de l'Empire, Lieutenant
Feldt - Marêchal des armées de la Reine de Hongrie
, Gouverneur & Grand Bailly d'Oudenarde y
mourut âgé de 74 ans . Il étoit fils puiné de Philippe-
Louis d'Alface de Hennin Lietart . Comte de
Boffu , Prince de Chimay , Chevalier de la Toiſon
d'Or , mort le 25 Mars 1688 & d'Anne Louiſe de
Verreyken, & il avoit pour freres aînés 1. Charles-
Louis Antoine d'Alface Comte de Boffu , Prince
de Chimay & de l'Empire , Grand d'Efpagne de
la premiere claffe , Chevalier de la Toifon d'Or ,
Lieutenant General des armées de S. M. C. puis
de celles de France en 1722 , mort le 3 Février
1740 marié 10 , avec Diane Gabrielle - Victoire
-
MAR S. 1745- 233
Mancini morte le 12 Septembre 1716, foeur de M.
le Duc de Nevers. 20 , avec Charlotte de Rouvroy
fille de M. le Duc de S. Simon , 2 Thomas-Philippe
d'Alface né le 12 Novembre 1680 , nommé
Archevêque de Malines , Primat des Pays Bas en
1714 , fait Cardinal- Prêtre le 27 Novembre 1719
dit le Cardinal d'Alface, &c .Voyez pour la Genéalogie
des Princes de Chimay le Nobiliaire de
Champagne , dreffé par ordre de M. de Caumar- '
tin Intendant de Juftice de cette Province en
1670 , l'Hiftoire des Grands Officiers de la Cou
ronne , Vol. i contenant la Genéalogie de la Maifon
de France , fol. 257.
Le 22 Mre. Jean- Louis de la Bourdonnaye , Ëvéque
& Seigneur de S. Pol , Comte de Leon en Baf
fe Bretagne , Docteur en Théologie de la Faculté
de Paris du 20 Janvier 1695 , mourut à Brest
âgé de 72 ans. Il étoit Vicaire Général du Diocé .
fè de Nantes , lors qu'il fut nommé le 3 Octobre
1701 à l'Evêché de s . Pol. 1 fut facré le 23
Avril 1702 dans l'Eglife du Noviciat des Jefuites
par l'Evêque de Viviers , affifté des Evêques de
Québec & de Sarlat . 11 affifta aux affemblées
genérales du Clergé de France de 1710 & 171t
en qualité de Député de la Province de Tours , &
étant Député des Etats de Bretagne pour le Cler--
gé il harangua le Roi à Verfailles à la tête de
la Députation le 27 Janvier 1732 ; il étoit fils de
Louis de la Bourdonnaye , Seigneur & Comte de
Coëtion , Confeiller au Parlement de Bretagne ,
& avoit pour frere ainé Yves - Marie de la Bour
donnaye Seigneur & Comte de Coëtion , Maître
des Requêtes ordinaire de l'Hôtel du Roi , mort
Confeiller d'Etat ordinaire le 28Aouft 1726 , laiffant
de fon mariage avec Dame Catherine de Ribeyre ,
234 MERCURE DE FRANCE.
)
Louis - François de la Bourdonnaye aujourd hui
Maître des Requêtes & Intendant de Juftice de la
Generalité de Rouen depuis 1732. Le nom de
la Bourdonnaye ett marqué parmi les Militaires de
la Province de Bretagne , & également diftingué
dans la Robe ; la Généalogie en fera rapportée
dans l'Hiftoire des Maîtres des Requêtes , à laquelle
on travaille actuellement.
Le 24 Robert de Créquy , Chevalier de l'Ordre
de S. Jean de Jerufalem , Premier Maître d'Hôtel
de Madame la Dauphine , & ci- devant Sous-
Gouverneur de Monfeigneur le Dauphin dont il
avoit été fait Gentilhomme de la Manche au mois
de Novembre 1735 , mourut à Versailles âgé
d'environ 40 ans , étant né le 17 Juin 1705. Il avoit
éré reçû Page de la petite Ecurie du Roi le 16
Juillet 1720 , & étoit fils d'Henri-Alexandre de
Crequy Marquis de Hemont & de Dame Marie-
Charlotte de Mannay de Camps . Voyez la Généalogie
de la Maifon de Crequy l'une des plus anciennes
& des plus illuftres de Picardie dans l'Hiftoire
des Grands Officiers de la Couronne, Vol . 6.fol.
777. & 789.
M. le Marquis d'Harcourt , ancien Capitaine de
Vaiffeaux retiré avec des Penfions du Roi , eft
mort à Vallogne la nuit du 27 au 28 , & fut enterré
le même jour . M. d'Entrecheaux Commandant
du Régiment de Ponthieu en garnifon en cette
Ville,rempli d'égards pour le mérite , & la naiffance
du Marquis d'Harcourt lui a fait rendre avec diftinction
tous les honneurs militaires.
La nuit du Mercredi au Jeudi 11 de ce mois
Marie-Yves des Marefts Marquis de Maillebois
MARS. 1745.
792350
Maître de la Garderobe du Roi en furvivance de
M. le Maréchal de Maillebois fon pere depuis l'an
1736 , & Marêchal des camps & armées de S. M.
depuis le 2 Mai 1744 , fils de Jean -Baptifte- François
des Marefts Marquis de Maillebois , Marêchal
de France , Chevalier des Ordres du Roi & Maître
de la Garderobe de S. M. , & de Dame Marie-
Emanuelle d'Alegre fille de feu M.le Marêchal d'Alegre
, fut marié avec Marie- Marguerite - Catherine
de Voyer de Paulmy d'Argenfon , née le 25
Novembre 1724 , fille de René-Louis de Voyer
de Paulmy , Marquis d'Argenfon Miniftre & Sécretaire
d'Etat pour les affaires trangeres , Grand'-
Croix Chancelier & Garde des Sceaux Honoraire
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , & de
Dame Marie- Magdeleine- Françoife Meliand &
Niéce de M.le Comte d'ArgenfonMiniftre & Sécre ,
taire d'Etat de la Guerre & c. La Genéalogie de M.
le Marêchal de Maillebois fera rapportée dans le
Supplément à l'Hiftoire des Grands Officiers de la
Couronne , à l'article des Marêchaux de France.
Pour la Genéalogie de la Maifon de Voyer d'Argenfon
voyez le vol: 6 des Grands Officiers de la
Couronne. fol . 595 & 604 .
Le 22 Mars 1745 ont été mariés Anne-Louis-
Alexandre de Montmorency Comte d'Eftaire , Baron
de la Forêt fur Sevre , Seigneur de la Boutarliere
& c. Colonel du Régiment de Limozin , fils
d'Anne- Augufte de Montmorency Prince de Robecq
, Grand d'Espagne , Lieutenant General des
armées du Roi & c. & de Dame Catherine- Felicité
du Bellay Princefle de Robecq , & Dlle Anne Mauri
e de Montmorency- Luxembourg , fille de Charles
- François de Montmorency- Luxembourg, Duc
de Luxembourg de Montmorency &c. Pair &
premier Baron Chrétien de France & c. Lieutenanɛ
236 MERCURE DE FRANCE.
general des armées du Roi , & de Dame Marie-
Sophie Colbert de Seignelay.
ÁMADEMOISELLE DE LUXEMBOURG
le jour defon mariage.
Fille de Mars & de Venus ,
Aux Autels de l'Hymen par l'Amour amenée ,
De la main du plaifir vous ferez couronnée ,
Et vos deftins me font connus ;
Un fils vous naîtra pour la guerre ,
Et pour faire trembler nos ennemis jaloux ;
Une fille femblable à votre mere , à vous ,
Sous un plus doux pouvoir afſervira la terre §
Le paffé , le preſent annoncent l'avenir;
Vous naiffez tous pour conquerir.
P
TABLE,
Iéces fugitives en Vers & en Profes . La Maiſon
& l'Architecte , Fable,
Vers à Sivie
Réponse au R. P. Texte
Sur une perfonne malade Elegie.
.3
4
S
17
Réponse de M. de la Soriniere au fujet de la ſuperiorité
des Dames fur les Hommes.
A une Dlle qui fait des Vers.
Obfervations fur les buvrages de Mer.
Vers à M. le Prince de Conty.
Lettre à M. de Montyal &c ..
Sonnet .
Explication d'une ancienne Enigme & c .
Reflexion fur le courage des Femmes,
Ode .
19
25
27
33
34
46
47
55
7+
77
84
94
Examen d'un paffage de l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Orderic Vital.
Lettre fur la démolition de Démont.
'Epithalame de Monfeigneur le Dauphin .
Nouvelles Litteraires des Beaux Arts , 1er . vol .
des Ouvrages du P. Porée , Extrait & fon Eloge.
Mémoire de M. Ferrein fur la Voix.
Autte fur un Etain préfenté à l'Académie,
Autrefur la Jauge des tonneaux .
98
112
120
Elemens de Mathématique.
Novelle Méthode pour enfeigner à lire .
Differtation fur une Effence balfamique & c .
Le triomphe de l'Hymen.
Gde au Grand Conty.
yers préfentés au Roi ,
125
136
Ibid .
Ibid.
Ibid.
137
Ibid,
Le Quartier d'Hyver Comedie.
Ibid.
Ibid.
Traité des Teftamens Codiciles & c . Extrait. 139
Catalogue de Livres des Pays Etrangers .
Voyages d'Angleterre & d'Ecoffe .
Bible de M. de Sacy.
140
141
XIIIe. OEuvre de Muſique du fieur Guillemain . 142
Eftampes nouvelles & Tableaux imprimés.
Nouvelle Carte du Cours du Rhins.
143
146
Prix proposé par l'Académie de Chirurgie pour
1746.
Enigmes & Logogriphes.
Spectacles , Extrait d'Amadis de Grece.
Parodie du même Opera.
Le Medecin par occafion Piéce nouvelle.
Le Trefor caché autre Piéce nouvelle.
Momus Fabulifte repréſenté à la Cour.
L'Eleve de Comes Fable.
147
149
154
162
164
167
171
173
174
177
Fable fur la convaleſcence du Roi.
Concert de la Reine .
Zelinder , Roides Silphes , repréſenté à la Cour.
179
Vers à M. l'Abbé de Pomponne. 193
Ode fur le Mariage de Monfeigneur le Dauphin.
Ibid.
Stances. 199
Journal de la Cour. 202
Prifes de Vaiffeaux I 204
Charges & dignités . 208
Vers à M. de Voltaire & c . 210
Extrait d'une lettre écrite de Bazas.
Harangue à Madame la Dauphine
Nouvelles Etrangeres , Ruffie , Allemagne&c . 217
Morts & Mariages
Vers à Mademoiſelle de Luxembourg .
232
236
Ibid.
214
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
AVRIL 1745 .
IT
SPARCATS
121121LIGIT
UT
A
PARIS ,
Sov
GUILLAUME
CAVELIER,
rue S. Jacques.
Chés La Veuve PISSOT , Quai de Conti
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
M. DCC . XLV.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
A VIS.
Nous changeons L'ADRESS E générale
du Mercure , qui fera dorefnavant
à M. DE CLEVES D'ARNIC OUR T
rue du Champ-Fleuri dans la Mafon de M.
Lourdet Correcteur des Comptes au premier
étagefur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien . Nous
prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'en affranchir
le port , pour nous épargner le déplaifir
de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages .
Les Libraires des Provinces on des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très- exaclement à
leurs intentions.
Ainfi il faudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ-Fleuri , pour ren
dre à M. de la Bruere.
3 ,
PRIX XXX . SOLS,
VLS
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY
AVRIL
1745 .
PIECES. FUGITIVES
en Vers & en Profe .
NOUVEAU Plan d'une Hiftoire de
l'efprit humain.
Erfonne n'a plus fenti que nous
la fatisfaction qu'ont eu tous
les honnêtes gens en apprennant
les recompenfes accordées
par S. M. aux longs travaux de M. de
V. Parmi les graces dont le Roi l'a hon-
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
? noré il l'a nommé Hiftoriographe de
France , avec 2000 liv. d'appointemens &
avec les prérogatives attachées à cette place.
Nous avons fçû qu'en effet il s'efforçoit
depuis lloonngg--tteemmss de fe rendre digne de
cette grace en travaillant à une efpece d'Hif
toire Univerſelle à laquelle nous croyons ne
pouvoir donner de titre plus convenable
que celui d'Hiftoire de l'efprit humain . Le
beau fiécle de Louis XIV, entre dans
ce grand ouvrage , & doit le terminer ; nous
avons lû plufieurs feuilles de ce Manufcrit
& nous avons crû faire plaifir au Public d'en
publier le commencement. L'Auteur s'eft
rendu à nos defirs d'autant plus volontiers
qu'il a voulu par cet effai connoître le goût
du Public & y conformer la fuite de fon
travail.
AVRIL
1745 .
P
AVANT PROPOS.
Lufieurs efprits infatigables ayant débrouillé
autant que l'on peut le Cahos
de l'antiquité , & quelques génies éloquents
ayant écrit l'Hiftoire Univerſelle jufqu'à
Charlemagne , j'ai regretté qu'ils n'ayent
pas fourni une carriere plus longue ; j'ai
voulu pour affembler ce qu'ils ont négligé ,
mettre fous mes yeux un précis de l'Hiftoire
du monde , laquelle nous intéreffe da
vantage à méfure qu'elle devient plus moderne.
Ma principale idée eſt de connoître au
tant que je pourrai les moeurs des hom .
mes & les revolutions de l'efprit humain ;
je regarderai l'ordre . des Succeffions des
Rois & la Chronologie comme mes guides ,
mais non comme le but de mon travail ;
ce travail feroit bien ingrat fi je me bornois
à vouloir apprendre en quelle année un
Prince indigne d'être connu fucceda à un
Prince barbare.
11 femble en lifant les Hiftoires que la
T
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
terre n'ait été faite que pour quelques Souverains
, & pour ceux qui ont fervi leurs
paffions : prefque tout le refte eft abandonné
; les Hiftoriens en cela reffemblent à
quelques tyrans dont ils parlent , ils facrifient
le genre humain à un feul homme ."
N'y a- t- il donc eu fur la terre que des
Rois , & faut-il que prefque tous les inventeurs
des Arts foient inconnus , tandis
qu'on a des fuites Chronologiques de tant
d'hommes qui n'ont fait aucun bien , ou qui
ont fait beaucoup de mal ?
Autant qu'il faut connoître les grandes
actions des Souverains qui ont change la face
de la terre , & furtout de ceux qui ont rendu
leurs peuples meilleurs & plus heureux
autant on doit négliger le vulgaire des
Rois qui ne feroit qu'un fardeau à la memoire
, comme ils l'ont été à leurs peuples ;
qu'ils fervent d'époques dans les regiftres des
tems , chacun peut les confulter , mais un
Voyageur ne cherche dans une Ville que
les principaux Citoyens qui repréfentent
en quelque forte l'efprit de la Nation ; c'eſt
ainfi que j'en ufe dans ce vafte dénombrement
des maîtres de la terre.
Je me propofe de conduire mon étude
par fiécles , mais je fens qu'en ne préfentant
à mon efprit que ce qui s'eft fait précifement
dans le fiécle que j'aurai fous les
1
AVRIL 1745. 7
yeux , je ferois obligé de trop divifer mon
attention , de partager en trop de parties
les idées fuivies que je veux me faire , d'abandonner
la recherche d'une Nation ou
d'un art ou d'une revolution pour ne la reprendre
que trop long- tems après ; je remonterai
donc quelquefois à la ſource ,
éloignée d'un Art , d'une Coûtume importante
, d'une Loi , d'une révolution ; j'anticiperai
quelques faits , j'en reſerverai d'autres
à des tems pofterieurs , mais le moins
que je pourrai & feulement pour éviter autant
que ma foibleffe le permettra la confufion
& la difperfion des idées ; je tâcherai
de préfenter à mon efprit une peinture fidelle
de ce qui mérite d'être connu en bien
& en mal , forcé de voir une foule de cruautés
& de trahifons pour arriver à quelques
vertus repanduës ça & là dans les fiécles ,
. comme des abris dans des deferts immenfes.
Avant que de confiderer l'état où étoit l'Europe
vers le tems de Charlemagne , & les
débris de l'Empire Romain , j'éxamine d'abord
s'il n'y a rien qui foit digne de mon
attention dans le refte de notre hemifphere
: ce refte eft environ dix fois plus étendu
que la domination Romaine , & m'apprend
d'abord que ces monumens des Empereurs
de Rome , chargés des titres de
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Maîtres & de Reftaurateurs de l'Univers
font des témoignages immortels de vanité
& d'ignorance non moins que de grandeur.
Frappés de l'éclat de cet Empire , de fes
accroiffemens & de fa chute , nous avons
jufqu'à préfent dans la plupart de nos
Hiftoires Univerſelles ,traité les autres hommes
comme s'ils n'exiftoient pas. La Grece ,
les Romains fe font emparés de toute notre
attention , & quand le célebre Boffuet dit
un mot des Mahometans , il n'en parle que
comme d'un déluge de Barbares , cependant
beaucoup de ces Nations poffedoient
des Arts utiles que nous tenons d'elles ;
leurs Pays nous fournilent des commodités
& des chofes précieufes que la Nature
nous a refufées , & vêtus de leurs étoffes ,
nourris des productions de leurs terres
inftruits par leurs inventions , amufés même
par les jeux qui font le fruit de leur induftrie
, nous ne fommes ni juftes ni fages
de les ignorer.
,
AVRIL 1745 .
DE LA CHINE.
Chapitre premier.
EN portant ma vue aux extrémités de
l'Orient je confidere en premier lieu
l'Empire de la Chine qui dès lors étoit
plus vafte que celui de Charlemagne , ſurout
en y joignant la Corée & le Tonquin
, Provinces alors tributaires des Chinois
; environ vingt- neuf dégrés en longitude
& vingt quatre en latitude forment fon étendue
; le corps de cet Etat fubfifte avec
fplendeur depuis plus de quatre mille ans ,
fans que les loix , les moeurs , le langage ,
la maniere même de s'habiller ayent fouf
fert d'alteration fenfible.
Son Hiftoire incontestable , la feule qui
foit fondée fur des obfervations celeftes .
remonte par la Chronologie la plus füre
jufqu'à une Eclipfe calculée 2150 années
avant notre Ere vulgaire , & verifiée par
les Mathématiciens Miffionnaires qui en
voyés dans les derniers fiécles chés cette
Nation inconnue l'ont admirée & l'ont
inftruite. Le Pere Gaubil a examiné une
fuite de 36 Eclipfes de Soleil rapportées
Α .
10 MERCURE DE FRANCE
dans les Livres de Confucius , & il n'en a
trouvé que deux douteufes & deux faufles.
Il est vrai qu'Alexandre avoit envoyé
de Babilone en Grece les obfervations des
Chaldéens qui remontoient à 400 années.
plus haut que les Chinois , & c'eft fans contredit
le plus beau monument de l'Antiqui
té , mais ces Ephémerides de Babilone n'étoient
point liées à l'Hiftoire des faits , les
Chinois au contraire ont joint l'Hiftoire du
Ciel à celle de la terre & ont juftifié l'une:
par l'autre.
Deux cent trente ans au delà de cette fameufe
Eclipfe calculée dont je viens de
parler , leur Chronologie atteint fans interruption
, & par les témoignages les plus
autentiques , jufqu'à l'Empereur Hiar , bon.
Mathématicien pour fon tems , qui travailla
lui-même à reformer l'Aftronomie , & qui
dans un regne d'environ So années chercha
à rendre les hommes éclairés & heureux
; fon nom eft encore en veneration à
la Chine comme l'eft en Europe 'celui des
Titus , des Trajans & des Antonins.
Avant ce grand homme on trouve encore
fix Rois fes prédeceffeurs , mais la durée
de leurs regnes eft incertaine ; je crois
qu'on ne peut peut mieux faire dans ce filence
de la Chronologie que de recourir à
a regle de Newton. , qui ayant compoſé
AVRIL
1745.
-
une année commune des années qu'ont regné
les Rois de differents Pays , reduit chaque
regne à vingt- deux ans ou environ.
Suivant ce calcul d'autant plus raiſonnable
qu'il eft plus moderé , ces fix Rois auront
regné à peu- près 130 années , ce qui
eft bien plus conforme à l'ordre de la Nature
que les 250 ans qu'on donne aux
fept Rois de Rome , & que tant d'autres
calculs femblables démentis par l'experience
de tous les tems.
Le premier de ces Rois nommé Fotis
regnoit donc 25 fiécles au moins avant
FEre vulgaire au tems que les Babiloniens.
avoient déja une fuite d'obfervations Aftronomiques
; & dès lors la Chine obeiffoit à
un Souverain ; fes quinze Royaumes réunis
fous un feul homme prouvent que pluheurs
fiécles auparavant cette Region étoit
très peuplée , policée , partagée en beauconp
de Souverainetés , car jamais un grand
Etat ne s'eft formé que de plufieurs petits ;
c'eft l'ouvrage du tems , de la politique & du
courage .
La Chine étoit au tems de Charlemagne
, comme long tems auparavant , & fur
tout aujourd'hui , plus peuplée encore que
vaſte .
Le dernier dénombrement dont nous
avons connoiffance fait feulement dans les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
quinze Provinces qui compofent la Chine
proprement dite , monte jufqu'à près de
foixante millions d'hommes capables d'aller
à la guerre , en ne comptant ni les Soldats
Veterans , ni les vieillards au-deffus de
foixante ans , ni la jeuneffe au- deffous de
vingt , ni les Mandarins , ni la multitude
des Lettrés , ni les Ronzes , encore moins
Ies femmes qui font partout en pareil nombre
que les hommes , à un quinziéme ou
feiziéme près , felon les obfervations de
ceux qui ont calculé avec le plus d'exactitude
ce qui concerne le genre humain :
à ce compte il paroit difficile qu'il y ait
moins de deux cent millions d'habitans à la
Chine ; notre Europe n'en a gueres plus
de la moitié à compter , en exagerant
vingt millions en France , vingt-cinq en Allemagne
, & le refte à proportion ,
On ne doit pas être lurpris fi les Villes
Chinoifes font immenfes , fi Pequin , la nouvelle
Capitale de l'Empire , a près de fix
de nos grandes lieues de circonference &
renferme environ quatre millions de Citoyens
; Nanquin , l'ancienne Metropole , en
avoit autrefcis davan age ; une fimple
Bourgade nommée Quientzeng où l'on fabrique
la Porcelaine , contient encore un
million d'habitans.
Ce grand avantage que la Chine a fur
AVRIL 1745 . 13
nos climats me paroit venir de trois cauſes ,
de la fécondité que la Nature y a donnée
aux femmes , du peu de guerres qui ont défolé
le Pays , & enfin de ce que la pefte qui
a détruit quelquefois la quatrième partie
du genre humain dans l'Europe & dans l'ancienne
Afie ne s'eft jamais fait fentir à la
Chine , car la pefte eft une maladie originaire
d'Afrique qui n'a pu s'introduire encore
dans des Pays fermés aux étrangers, & les
Annales de la Chine ne rendent compte que
d'une feule contagion qui fit quelques ra
vages au commencement du feiziéme fiécle.
Les forces de cet Etat confiftent , felon
les relations des hommes les plus intelligents
qui ayent jamas voyagé , dans une
milice d'environ 800000 foldats bien entretenus;
570000 chevaux font nourris dans
les écuries ou dans les pâturages de l'Empereur
, pour monter les gens de guerre ,
pour les voyages de la Cour & pour les
couriers publics. Plufieurs Milionnaires ,
que l'Empereur Cang-hi dans ces derniers
tems approcha de fa perfonne , rapportent
qu'ils l'ont fuivi dans des chafies magnifiques
vers la grande Tartarie où cent mille
Cavaliers & foixante mille hommes de
14 MERCURE DE FRANCE.
pied marchoient en ordre de bataille. *
Les Villes Chinoifes n'ont jamais eû
d'autres fortifications que celles que le
bons fens a infpirées à toutes les Nations
avant l'ufage de l'artillerie , un foffé , un
rempart, une forte muraille & des tours.
Depuis même que les Chinois fe fervent de
canon , ils n'ont point encore fuivi le modéle
de nos Places de guerre.
Mais au lieu qu'ailleurs on fortifie des
Places , les Chinois ont fortifié leur Empire.
La grande muraille qui féparoit & défendoit
la Chine des Tartares , bâtie cent
trente -fept ans avant notre Ere , fubfifte encore
dans un contour de cinq cent lieuës ,
s'eleve fur des montagnes , defcend dans
des précipices, ayant prefque par-tout vingt
deux de nos pieds de largeur fur plus de
trente de hauteur monument fuperieur
aux Pyramides d'Egypte par fon utilité
comme par fon immenfité.
,
Ce rempart n'a pu empêcher les Tartares
de profiter dans la fuite des tems des divilions
de la Chine , & de la fubjuguer ,
mais la conftitution de l'Etat n'en a été ni
* Tout ce qui eft dit ici de la Chine est different
de ce qui eft rapporté dans les continuations
de Puffendorf , parce que ces continuations ont
été faites ayant le recueil du Pere du Halde Jefuite.
AVRIL 1745 If
affoiblie ni changée ; le Pays des Conqué
rants eft devenu une des parties du Pays:
conquis , & les tartares Mantchoufe , Maî
tres aujourd'hui de la Chine , n'ont fait autre
chofe que fe foumettre les armes à lat
main aux loix du Pays dont ils ont envahi
le Trône .
Le revenu ordinaire de l'Empereur fe monte
, felon les fupputations les plus vrai-ſemblables
, à deux cent millions d'onces d'argent
; il eft à remarquer que l'once d'argent
ne vaut pas cent de nos fous valeur intrinfeque
, comme le dit l'Hiftoire de la Chi--
ne , car il n'y a point de valeur intrinfeque
numeraire , mais à prendre le marc de notre
argent à cinquante de nos livres de compte
, cette fomme revient à mille deux cent
cinquante millions de notre monnoye en
1740 , je dis en ce tems , car cette valeur
arbitraire n'a que trop changé parmi nous ,
& changera peut-être encore ; c'eft à quoi.
ne prennent point garde les Ecrivains plusinftruits
des Livres que des affaires , qui évaluent
fouvent l'argent étranger d'une maniere
trop fautive. Ils ont eu des monnoyes
d'or & d'argent frappées avec le coin longtems
avant que les Darignes fuffent frappées
en Perfe. L'Empereur Cang-hi avoit
raffemblé une fuite de trois mille de ces
anciennes monnoyes , parmi lefquelles ily
16 MERCURE DE FRANCE.
en avoit beaucoup des Indes , autre preuve
de l'ancienneté des Arts dans l'Afie ; mais
depuis long -tems l'or n'eft plus une meſure
commune à la Chine ; il y eft marchandife
comme en Hollande , l'argent même n'y
eft plus monnoyé ; le poids & le titre en
font le prix on n'y trappe plus que du
cuivre qui feul a dans ce Pays une valeur
arbitraire.
Le Gouvernement dans des tems difficiles
a payé en papier , comme on a fait depuis
dans plus d'un état de l'Europe , mais
jamais la Chine n'a eu Fufage des Banques
publiques , qui augmentent les richeffes d'une
Nation en multipliant fon crédit.
Ce Pays favorifé de la Nature poſſede
prefque tous les fruits de notre Europe &
beaucoup d'autres qui nous manquent ; le
bled , le ri , la vigne , les légumes , les arbres
de toute efpecey couvrent la terre ,
mais les peuples n'ont jamais fait de vin ,
fatisfaits d'une liqueur affés forte qu'ils fça..
vent tirer du ri.
L'infecte précieux qui produit la foye
eft originaire de la Chine , c'eft delà qu'il
paffa en Perfe affés tard avec l'Art de faire
des étoffes du duvet qui le couvre , & ces
étoffes étoient firares que fous les Antoning
la foye fe vendoit en Europe au poids de
For.
AVRIL 1745. 17
Le Papier fin d'un blanc éclatant étoit
fabriqué chés les Chinois de tems immémorial
, on en faifoit avec des filets de Banabou
bouilli, avant que de fe fervir du linge;
on ne connoît pas la premiere époque de la
Porcelaine & de ce beau Vernis qu'on
commence à imiter en Europe ; ils fçavent
depuis deux mille ans fabriquer le verre ,
mais moins beau & moins tranfparent que
le nôtre .
L'Imprimerie y fut inventée par eux du
tems de Jules- éfar ; on fçait que cette Imprimerie
eft une gravûre fur des planches
de bois , telle que Guttemberg la pratiqua
le premier à Mayence au quinziéme fiécle ;
l'Art de graver les caractéres mobiles &
de fonte beaucoup fupérieure à la leur n'a
point encore été adopté par eux ,
ils font attachés à leurs anciens ufages .
tant
Ils avoient un peu de Mutique , mais fi
informe & fi groffiere qu'ils ignoroient les
femitons.
L'ufage des Cloches eft chés eux de la
plus haute antiquité ; ils ont cultivé la Chymie
, & fans devenir jamais bons Phyficiens
ils ont inventé la poudre , mais ils ne s'en
fervoient que dans des Fêtes & dans l'Art des
feux d'artifice , où ils ont furpaffé les autres
Nations ; ce font les Portugais qui
dans ces derniers fiécles lear ont enfeigné
18 MERCURE DE FRANCE.
l'ufage de l'artillerie , & ce font les Jefuites
qui leur ont appris à fondre le canon. Si
les Chinois ne s'appliquerent pas à inventer
ces inftruments deftructeurs , il ne faut pas
en louer leur modération , puifqu'ils n'en ont
pas moins fait la guerre.
Jamais leur Géométrie n'alla au - delà
des fimples Elements ; ils poufferent plus
Join l'Aftronomie en tant qu'elle eft la Science
des yeux & le fruit de la patience . Ils
obferverent le Ciel affidûment , remarquerent
tous les Phénoménes & les tranfmirent
à la Pofiérité ; ils diviferent , comme nous ,
le cours du Soleil en 365 parties & demie ;
ils connurent , mais confufément , la préceffion
des Equinoxes & des Solftices ; ce
qui mérite peut-être le plus d'attention c'eft
que de tems immémorial ils partagent le
mois en femaines de fept jours ; on montre
encore les inftruments dont fe fervoit un
de leurs plus fameux Aftronomes mille ans
avant notre Ere dans une Ville qui n'eft
que du troifiéme rang.
Nanquin , l'ancienne Capitale , conferve
un Globe de Bronze que trois hommes net
peuvent embraffer , pofé fur un Cube de
Cuivre qui s'ouvre & dans lequel on fait
entrer un homme pour tourner ce Globe
fur lequel font tracés les Méridiens & les
Paralleles.
y
AVRIL 1745 . 19
Pekin a eu un Obfervatoire rempli d'Aftrobules
& de Sphéres armillaires , inftruments
à la vérité inférieurs aux nôtres pour
l'exactitude , mais témoignages célébres de
la fupériorité des Chinois fur les autres Peuples
de l'Afie .
La Bouffole qu'ils connoiffoient ne fervoit
pas à fon véritable ufage de guider la
route des Vaiffeaux ; ils ne navigeoient que
près des côtes . Poffeffeurs d'une terre qui
fournit tout ils n'avoient pas befoin d'aller ,
comme nous , au bout du monde ; la Bouffole
ainfi que la poudre à tirer étoit pour
eux une fimple curiofité , & ils n'en étoient
pas plus à plaindre.
Il est étrange que leur Aftronomie , &
que leurs autres Sciences foient en mémetems
fi anciennes chés eux & fi bornées ;
ce qui eft moins étonnant c'et la crédu
lité avec laquelle ces Peuples ont toujours
joint les erreurs de l'Aftrologie judiciaire
aux vraies connoiffances céleftes. Cette fuperftition
a été celle de tous les hommes , &
il n'y a pas long-tems que nous en fommes
guéris, tant l'erreur femble faite pour le genre
humain.
Si on cherche pourquoi tant d'Arts & de
Sciences cultivés fans interruption depuis fi
long- tems à la Chine , ont cependant fait
peu de progrès , il y en a peut-être deux il fi
20 MERCURE DE FRANCE.
raiſons , l'une eft la nature de leur Lángue
, premier principe de toutes les connoiffances.
L'Art de faire connoître fes idées par l'Ecriture
, qui devroit n'etre qu'une méthode
très fimple , eft chés eux ce qu'ils ont de
plus difficile ; chaque mot a des caractéres
differents. Un fçavant à la Chine eft celui
qui connoît le plus de ces caractéres , & quel .
ques uns font arrivés à la vieilleffe avant que
de fçavoir bien écrire.
L'autre caufe de cette longue permanence
dans la médiocrité eft le refpect fuperftitieux
qu'ont les Chinois pour tout ce qui
leur a été tranfmis par les anciens ; ils font
ce que nous étions quand nous reſpections
la Phyfique d'Ariftote,
Ce qu'ils ont le plus connu , le plus cultivé
, le plus perfectionné , c'eft la Morale
& les Loix. Le refpect des Eufans pour les
Peres eft le fondement du Gouvernement
Chinois . L'autorité paternelle n'y eſt jamais
affoiblie ; un fils ne peut piaider contre
fon pere qu'avec le confentement de
tous les parens , & celui des amis & des
Magiftrats ; les Mandarins Lettrés y font regardés
comme les peres des Villes & des
Provinces , & le Roi comme le pere de l'Empire
; cette idée enracinée dans les coeurs
forme une famille de cet Etat immenfe,
AVRIL 1745 . 21
Tous les vices y exiftent comme ailleurs ,
mais plus reprimés par le frein des Loix,
Depuis l'an 1637 avant Jefus -Chrift, tous
les pauvres vieillards font nourris dans ce
vafte Empire aux dépens du tréfor public,
Mais comment concilier cette admirable police
établie en faveur de la vieilleffe avec
la négligence que le Peuple Chinois a pour
l'enfance ? On dit qu'il n'eft point chés eux
de maifon d'Orphelins & que rien n'eft plus
commun que des enfans abandonnés . S'il eft
ainfi leur Gouvernement beaucoup plus
parfait que les nôtres à certains égards eſt
en d'autres fort inférieur , & prefque tout eft
contradiction à la Chine comme parmi les
autres peuples.
Les Cérémonies continuelles qui y gê
nent la Société & dont l'amitié feule s'affranchit
dans l'intérieur des maifons , ont
établi dans toute la Nation une retenue &
une honnêteté qui donnent à la fois aux
moeurs de la gravité & de la douceur. Ces
qualités s'étendent jufqu'aux derniers du
Peuple ; des Miffionaires racontent que fouvent
dans des marchés publics , au milieu
de ces embarras & de ces confufions des voitures
qui excitent dans nos contrées des clameurs
fi barbares & des emportements fi
fréquen's & fi odieux , ils ont vu les Payfans
fe mettre à genoux les uns devant les
22 MERCURE DE FRANCE .
autres , felon la coûtume du Pays , ſe demander
pardon de l'embarras dont chacun s'accufoit
, s'aider l'un l'autre & débarafler
tout avec une tranquillité qui rendoit le dé.
noûment encore plus facile.
Dans les autres Pays les Loix puniffent
les crimes ; à la Chine elles font plus , elles
recompenfent la Vertu ; le bruit d'une action
généreufe & rare fe repand- t-il dans une
Province ? le Mandarin eft obligé d'en avertir
l'Empereur , qui envoye une marque
d'honneur à celui qui l'a fi bien meritée.
Cette Morale , cette obéiffance aux Loix,
jointes à l'adoration d'un Etre fuprême
forment la Religion de la Chine , celles des
Empereurs & des Lettrés.
L'Empereur eft de tems immémorial le
premier Pontife; c'eft lui qui facrifie au Tien
Souverain du Ciel & de la terre , il doit
être le premier Philofophe , le premier Prédicateur
de l'Empire ; fes Edits font prefque
toujours des inftructions qui animeroient
à la Vertu, fi les hommes n'étoient pas
trop accoûtumés à ces leçons qui ne font
plus que de ftile.
Confutfée que nous appellons Confucius
qui vivoit il y a deux mille trois cent ans ,
un peu avant Pythagore , établit cette Religion
laquelle confifte à être jufté & bienfaifant;
il l'enfeigna & la pratiqua dans la granAVRIL
1745. 23
A
deur & dans l'abaiffement , tantôt Premier
Miniftre d'un Roi tributaire de l'Empereur ,
tantôt exilé , fugitif & pauvre ; il eut de fon
vivant cinq mille difciples , & après la mort
fes difciples furent les Empereurs , les Colao
c'eſt-à-dire les Mandarins , les Lettrés qui
font les hommes de Loi , & tout ce qui n'eft
pas peuple ; fa famille fubfifte encore , &
dans un Pays où il n'y a d'autre nobleſſe
que celle des fervices actuels , elle eft diftinguée
des autres familles en mémoire de fon
Fondateur. Pour lui il a non les honneurs
divins qu'on ne doit à aucun homme , mais
ceux que mérite un homme qui a donné
de la Divinité les idées les plus faines que
puiffe former l'efprit humain fans révélation
.
Quelque tems avant lui Laokium avoit
introduit une Secte qui croit aux efprits malins
, aux enchantemens , aux preftiges ; une
autre Secte femblable à celle d'Epicure fut
reçûc & combattue à la Chine cinq cent ans
avant Jefus- Chrift , mais dans le premier
fiécle de notre Ere ce Pays fut inondé de la
fuperftition des Bonzes. Ils apporterent des
Indes, l'Idole Fo ou de Foe adorée fous des
noms differens par les Japonois & les
Tartares ; on lui rend le culte le plus ridicule
, & le plus fait pour un vulgaire groffier.
Cette Religion née dans les Indes près
24 MERCURE DE FRANCE.
-
de mille ans avant Jefus- Chrift a infecté
Afie Orientale ; c'eft ce Dieu que préchent
les Bonzes à la Chine , les Talapoins à
Siam , les Lamas en Tartarie ; c'eft en fon
nom qu'ils promettent une vie immortelle ,
& que des milliers de Bonzes confacrent
leurs jours à des exercices de penitence qui
effrayent la Nature ; quelques uns paffent
leur vie nuds & enchainés , d'autres portent
un carcan de fer qui plie leur corps en
deux , & tient leur front toujours baiffé à
terre : ils fouffrent pour être refpectés ; ils
font féduits & ils veulent féduire leur fanatifme
fe fubdivife à l'infini, Ils paffent pour
chaffer des démons , pour operer des pro
diges ; ils vendent aux Peuples la rémiſſion
des pechés; cette Secte féduit quelquefois des
Mandarins qui ont l'efprit du peuple , & qui
ſe font tondre en Bonzes pour acquerir leurs
perfections,
Ce font ces Bonzes qui dans la Tartarie
ont à leur tête le Dailama ou Dalaylama ,
Idole vivante qu'on adore , & c'eſt là peutêtre
le triomphe de la fuperftition humaine.
Ce Dailama fuccefleur & Lieutenant du
Dieu Fo , pafle pour immortel ; les Prêtres
nourriffent toujours un jeune Lama défigné
fucceffeur fecret du Dailama qui
prend la place dès que celui qu'on croit immortel
eft mort ; les Princes Tartares ne lui
parlent
AVRIL. 1745. 25
parlent qu'à genoux ; il décide fouverainement
tous les points fur lefquels les Lamas
font divifés enfin il s'eft depuis quelque
tems fait Souverain du Tibet à l'Occident
de la Chine ; l'Empereur reçoit fes Ambaffadeurs
, & lui en envoye avec des préfens
confidérables.
Ces Sectes font tolerées à la Chine pour
l'ufage du vulgaire , comme des aliments
grofliers faits pour le nourrir , tandis que les
Magiftrats & les Lettrés feparés en tout du
peuple , fe nourriffent d'une fubftance plus
pure. Confutius gémiffoit pourtant de cette
foule d'erreurs; pourquoi , dit-il , dans un de
fes Livres y a-t-il plus de crimes chés la populace
ignorante que parmi les Lettrés ?
c'eſt que le peuple eft gouverné par des Bon,
zes. Aufli un de leurs plus fages Empereurs
nommé Taïtſou tige de la derniere Famille
Imperiale Chinoife ordonna vers l'an 1379
que ni les hommes ni les femmes ne pourroient
entrer dans l'Etat de Bonze qu'à 40
ans , loi que Pierre le Grand établit de nos
jours dans les valtes Etats qui confinent à
la Chine, mais ce Réglement n'a pas ſubſiſté
long-tems ni à la Chine ni en Ruſſie .
Beaucoup de Lettrés font à la verité tombés
dans l'erreur du Matérialiſme , mais leur
Morale n'en a point été alterée , ils difent
que la vertu eft fi néceffaire aux hommes ,
& fi aimable par elle même que l'on n'a pas
B
26 MERCURE DE FRANCE,
befoin d'autres connoiffances pour la fuivre.
On prétend que vers le huitiéme fiécle
du tems de Charlemagne, la Religion Chrétienne
étoit connue à la Chine on affûre
que nos Miffionnaires ont trouvé dans la Province
de Kiuski une Infcription en caractéres
Syriaques & Chinois ; ce monument
qu'on voit au long dans Kirker attefte que
l'Evêque Olopuen partit de Judée l'an de
notre Ere 636 pour annoncer l'Evangile ,
qu'auffi-tôt qu'il fut arrivé au fauxbourg de
la Ville Impériale , l'Empereur envoya un
Colao audevant de lui , & lui fit bâtir une
Eglife Chrêtienne , & c .
La datte de l'Infcription eft de l'année 782
dans l'Hiftoire de la Chine donnée par les
Jefuites.
Ce monument eft une de ces fraudes pieufes
qu'on s'eft toujours trop ailément permifes
; ce nom d'Olopuen, qui eft Efpagnol ,
rend déja le monument bien fufpect furtout
dans un Pays où il étoit défendu fous peine
de mort aux Etrangers de paffer les frontieres
; la datte de l'Infcription ne porte-t-elle
pas encore le caractere du menfonge ? Les
Prêtres & les Evêques de Jérufalem ne
comptoient point leurs années au feptiéme
fiécle con me on les compte dans ce monument.
L'Ere vulgaire de Denis le petit n'eſt
point reçûë chés les Nations Orientales , &
AVRIL 1745.
27
on ne commença même à s'en fervir en oc
cident que vers le tems de Charlemagne :
de plus comment cet Olopuen auroit - il pû
en arrivant fe faire entendre dans une Langue
qu'on peut à peine apprendre en dix années
, & comment un Empereur eut- il fait
tout d'un coup bâtir une Eglife Chrétienne
en faveur d'un Etranger qui auroit bégayé
par interpréte une Religion fi nouvelle.
Il eft donc probable qu'au tems de Char
lemagne la Religion Chrétienne étoit abfolument
inconnue à la Chine,
Je me referve à jetter les yeux fur Siam ,
fur le Japon & furtout ce qui eft fitué vers
l'Orient & le Midi de la Chine , lorfque je
ferai parvenu au tems où l'induſtrie des Européans
s'eft ouvert un chemin facile aux extrémités
de notre Hémisphère,
CHAPITRE SECOND.
Des Indes , de la Perfe , de l'Arabie , & du
Mahométifme.
E
DES
INDES,
N me ramenant vers l'Europe je trouve
d'abord l'Inde ou l'Indolftan , contrée
un peu moins vafte que la Chine & plus
tin
Bij
28 MERCURE DE FRANCE
connuë par les denrées précieufes que l'induftrie
des négocians en a tirées dans tous
les tems, que par des Relations exactes .
Une chaîne de Montagnes p u interrompuë
femble en avoir fixe les limites entre la
Chine , la Tartarie & la Perſe le reſte eft
entouré de mers , cependant l'Inde en deça
du Gange fut long-tems foumife aux Perfans
, & voilà pourquoi Alexandre vengeur
de la Grece & vainqueur de Darius poufla
fes conquêtes jufqu'aux Indes tributaires de
fon ennemi. Depuis Alexandre les Indiens
avoient vêcu dans la liberté & dans la molleffe
qu'infpirent la chaleur du climat & ia
richelle de la terre , quelques Grecs voyageoient
avant Alexandre pour y chercher la
Science ; c'eft-là que le célébre Pilpai écrivit
Hy a 2300 ans fes fables morales traduites
dans prefque toutes les Langues du
monde. Le jeu des échets y fût inventé ; les
chifres dont nous nous fervons & que les Arabes
nous ont apportés vers le tems de Charlemagne
nous viennent de l'Inde ; peut-être
les anciennes médailles Indiennes dont les
Chinois font tant de cas font une preuve que
les Arts furent cultivés aux Indes avant que
d'être connus des Chinois.
On y a de tems immémorial divifé la
route annuelle du Soleil en douze parties :
Jannée des Bracmanes & des plus anciens
AVRIL. 1745. 29
Gymnofophiftes commença toujours quand
le foleilentre dans la contellation qu'ils nomment
Moeaham , & qui eft pour nous le
Belier ; leurs femaines furent toujours de
fept jours , divifion que les Grecs ne con
nurent jamais ; leurs jours portent les noms
des fept Planettes ; le jour du Soleil eft chés
eux appellé Mitradinam ; reſte à fçavoir ſi
ce mot Mitra , qui chés les Perfes fignifioit
auffi le Soleil , eft originairement un terme de
la Langue des Mages ou de celle des Sages
de l'Inde ; il eft bien difficile de dire laquelle
des deux Nations enfeigna l'autre , mais s'il
s'agiffoit de décider entre les Indes & l'Egypte
, je croirois les Sciences bien plus anciennes
dans les Indes ; ma conjecture eft
fondée fur ce que le terrain des Indes eft
bien plus aifément habitable que le terrain
voifin du Nil dont les débordements rebuterent
fans doute les premiers Colons avant
qu'ils euffent dompté ce fleuve en creuſant
des canaux ; le fol des Indes eft d'ailleurs
d'une fertilité bien plus variée & qui a dû
exciter davantage la curiofité & l'induſtrie
humaines , mais il ne paroît pas que la Science
du Gouvernement & de la Morale y ait
été perfectionnée autant que chés les Chinois
.
La fuperftition y a dès long-tems étouffé
les Sciences qu'on y venoit apprendre dans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE
les tems les plus reculés . Les Bonzes & les
Bramins fucceffeurs des Bracmanes y foutenoient
la doctrine de la Métempfycofe ; ils
y répandoient d'ailleurs l'abrutiffement avec
l'erreur ; les uns font fourbes , les autres fanatiques
, plufieurs font l'un & l'autre : quelquesuns
fe dévouent encore à la mort, comme
ce Calanus du tems d'Alexandre . Tous
engagent encore , quand ils le peuvent , les
femmes veuves à fe brûler fur le corps de leurs
maris .
Les vaftes côtes de Coromandel font en
proye depuis des fiécles à ces coûtumes affreuſes
que la Religion Mahometane , toute
dominante qu'elle eft , n'a pû encore
détruire ; ces Bramins qui entretiennent
dans le peuple la plus ftupide Idolatrie , ont
pourtant entre leurs mains un des plus anciens
livres du monde , écrit par leurs pre
miers Sages , dans lequel on ne reconnoît
qu'un Etre Suprême ; ils confervent précieufement
ce témoignage qui les condamne; ils
prêchent des erreurs qui leur font utiles , &cachent
une verité qui ne feroit que refpectable.
Dans ce même Indoftan fur les côtes de
Malabar & de Coromandel on eft furpris ds
trouver des Chrétiens établis de tems immémorial
. Ils fe nomment les Chrétiens de S.
Thomas ; la commune opinion eft qu'ils font
la pofterité de ceux qu'inftruifit cet Apôtre.
3
[
AVRIL 1745.
D'autres difent qu'un Marchand de Syrie qui
étoit Chrétien , nommé Mar Thomas
( Mar fignifie à peu-près Monfieur ) y établit
fa Religion avec fon commerce vers le
huitieme fiécle ; il y laiffa une nombreuſe famille
avec des Facteurs & des ouvriers qui s'étant
un peu multipliés,ont depuis près dedou
ze fiécles confervé la Religion de Mar Thomas
, erreur de nom dont il est plus d'un
exemple.
Ces Chrétiens ne reconnoiffoient ni la Suprématie
de Rome, ni la Tranſubſtantiation ,
ni plufieurs Sacremens , ni le Purgatoire , ni
le culte des Images : nous verrons en fon
tems comment de nouveaux Miffionnaires.
leur ont appris les vérités qu'ils ignoroient.
9
En remontant vers la Perfe on y trouve
un peu avant ce tems qui me fert d'époque
la plus grande & la plus prompte revolution.
que nous connoiffions fur la terre.
Une nouvelle domination , une Religion,
& des moeurs jufqu'alors inconnues avoient
changé la face de ces contrées , & ce changement
s'étendoit fort avant en Afie, en Afrique
& en Europe.
Pour me faire une idée du Mahometifme ,
qui a donné une nouvelle forme à tant d'Empires
, je me rappellerai d'abord les parties.
du monde qui lui furent foumiſes .
Biiij
32 MERCURE DEFRANCÉ
§ . II.
DE LA PERSE.
La Perfe avoit étendu fa domination ,
avant Alexandre , de l'Eygpte à la Bactriane ,
au-de- là du Pays où eft aujourd'hui Samarcande
, & de la Thrace jufqu'au fleuve de
l'Inde . Divifée & refferrée fous les Seleucides,
elle avoit repris des accroiffemens fous Arfacés
le Parthien 250 ans avant Jefus-Chrift.
Les Arfacides n'eurent ni la Syrie ni les
contrées qui bordent le Pont - Euxin , mais
ils difputerent avec les Romains de l'Empire
de l'Orient , & leur oppoferent toujours des
barrieres infurmontables.
Du tems d'Alexandre Séveré vers l'an
226 , Artaxare enleva ce Royaume aux Ar .
facides , & rétablit l'Empire des Perſes dont
l'étenduë ne differoit gueres alors de ce
qu'elle eft de nos jours.
Au milieu de toutes ces révolutions l'ancienne
Religion des Mages s'étoit toujours
foutenue en Perfe , & ni les Dieux des Grecs
ni d'autres Divinités n'avoient prévalu .
Noushirvan ou Cofroës le Grand fur la fin
du fixiéme fiécle avoit étendu fon Empire
dans une partie de l'Arabie Petrée , & de
celle qu'on nommoit heureuſe ; il en avoit
chaffé des Abyffins Chrétiens , qui l'avoient
AVRIL. 1745. 33
envahi ; il profcrivit autant qu'il pût le
Chriftianifme de fes propres Etats , forcé à
cette févérité par le crime d'un fils de fa femme
, qui s'étant fait Chrétien fut indigne de
l'être , & fe révolta contre lui .
La derniere année du regne de ce fameux
Roi naquit Mahomet à la Mecque dans l'Aiabie
Petrée en 570 ; fon Pays defendoit alors
fa liberté contre les Perfes & contre les Princes
de Conftantinople qui retenoient tou
jours le nom d'Empereurs Romains.
Les enfans du Grand Noushirvan indignes
d'un tel pere defoloient la Perfe par des
guerres civiles & par des parricides. Les fucceffeurs
du Legiflateur Juftinien aviliffoient
le nom de l'Empire ; Maurice venoit d'être
détrôné par les armes de Phocas , & par les
intrigues du Patriarche Siriaque & de quelques
Evêques que Phocas punit enfuite de
l'avoir trop fervi. Le fang de Maurice & de
fes cinq fils avoit coulé fous la main des bourreaux
.
L'Empire de Rome en Occident étoit
anéanti . Un déluge de Barbares , Goths , Hérules
, Huns , Vandales ayant pour la plûpart
franchi les barrieres de la Tartarie, inondoit
l'Europe qui étoit pour eux un nouveau
monde , quand Mahomet jettoit dans
les déferts de l'Arabie les fondemens de la
Religion & de la puiffance Mufu lmane.
B vj
34 MERCURE DE FRANCE.
§ III.
DE MAHOME T.
On fçait que Mahomet étoit le cader
d'une famille pauvre , qu'il fut long- tems au
fervice d'une femme de la Mecque , nommée
Cadishca , laquelle exerçoit le négoce
, qu'il l'époufa , & qu'il vêeut obfcur jufqu'à
l'âge de 40 ans. Il ne déploya qu'à cer
age les talens qui le rendoient fuperieur à fes
compatriotes. Il avoit une éloquence vive
& forte , dépouillée d'art & de méthode ,
telle qu'il la falloit à des Arabes & à tous
les peuples de ces climats ; un air d'autorité
& d'infinuation, animé par des yeux perçans
& par une phyfionomie heureufe : l'intrépi
dité dAlexandre , fa liberalité avec la fobrieté
dont Alexandre auroit eu befoin
pour être entout un grand homme ; l'amour
qu'un tempéramment ardent lui rendoit néceffaire
& qui lui donna tant de femmes &
de concubines , n'affoiblit ni fon courage, ni
fon application , ni fa fanté. C'eſt ainfi qu'en
parlent les Arabes contemporains , & ce
portrait eft juftifié par fes actions , feule
maniere de connoître les hommes,
Après avoir bien connu le caractére de
fes concitoyens , leur ignorance, leur crédu
Eté & leur difpofition à l'enthoufiafme , if
vit qu'il pouvoit s'ériger en Prophéte ;
ilfeignit des revélations ; il parla , fe fit
AVRIL. 1745. 35
croire dabord dans fa maiſon , ce qui
étoit probablement le plus difficile ; en trois
ans il eut quarante deux difciples perſuadés.
Omar fon perfécuteur devint fon Miniftre ;
au bout de cinq ans il en eut 114.
Il enfeignoit aux Arabes adorateurs des
Etoiles qu'il ne falloit adorer que le Dieu
qui les a faites ; il fuppofoit que les Livres
des Juifs & des Chrétiens étant cor
rompus & falfifiés , on devoit les avoir en
horreur i annonçoit qu'on étoit obligé
fous peine du châtiment éternel de prier
cinq fois par jour , de donner l'aumône , &
furtout en ne reconnoiffant qu'un feul Dieu ,
de croire à Mahomet fon dernier Prophête ,
enfin de hazarder ſa vie pour fa foi.
Il défendit l'ufage du vin , parce que l'abus
en eft trop dangereux ; il conferva la
circoncifion pratiquée par les Arabes ainfi
que par les anciens Egyptiens.
Il permit aux hommes la pluralité des
femmes , ufage immémorial de tout l'Orient.
Il propofoit pour récompenfe une vie éternelle
où l'ame feroit enyvrée de tous les
plaifirs fpirituels , & où le corps reffufcité
avec les fens mêmes goûteroit toutes les voluptés
qui lui font propres.
Sa Religion s'appella l'Ifmamifme , qui
fignifie réfignation à la volonté de Dieu. Le
Livre qui la contient s'appelle Coran ou la
lecture, par excellence , B vj
36
MERCURE
DE
FRANCE
:
2
Tous les Interpretes de ce Livre con
viennent que fa Morale eft contenue dans
ces paroles : Recherchez qui vous chaffe ,
donnez à qui vous ốte , pardonnez à qui
Vous offenſe , faites du bien à tous , ne
» conteftez point avec les ignorans.
20
ອາ
»
Parmi les déclamations extravagantes dont
ce livre eft rempli , felon le goût oriental
on ne laiffe pas de trouver des morceaux qui
peuvent paroître fublimes ; Mahomet , par
exemple , en parlant de la ceffation du déluge
s'exprime ainfi : « Dieu dit , terre englouti
tes eaux , Ciel repuife les ondes
» que tu as verfées ; le Ciel & la terre
obéirent.
""
La définition de Dieu eft d'un genre plus
véritablement fublime ; on lui demandoit
quel étoit cet Alla qu'il annonçoit ; - c'eft
celui , repondit-il , qui tient l'Etre de foimême
, & de qui les autres le tiennent ,
qui n'engendre point & qui n'eft point engendré
, & à qui rien n'eft femblable dans
> toute l'étendue des Etres.
23
20
Il eft vrai que les contradictions , les abfurdités
, les anachronifmes font repandus
en foule dans ce livre , on y voit fur-tout
une ignorance profonde de la Phyfique la
plus fimple & la plus connue.
Quelques perfonnes ont cru fur un paſſage
équivoque de l'Alcoran que Mahomet ne
AVRIL. 1745 . 39
*
fçavoit ni lire ni écrire , ce qui ajouteroit
encore au prodige de ſes ſuccès , mais il n'eft
pas vrai femblable qu'un homme qui avoit
été négociant fi long-tems ne fçut pas ce qui
eft néceffaire au négoce , encore moins, eft-il
probable qu'un homme fi inftruit des Hiſtoires
& des fables de fon Pays ignorât ce que
fçavoient tous les enfans de fa Patrie. D'ail
leurs les Auteurs Arabes rapportent que Mahomet
en mourant demanda une plume &
de l'encre.
On donnera la fuite dans le volume fuivant.
蒸菜
ODE à ma femme par M.V.
TEl près d'Omphale fur Alcide
Enchaîné des mains de l'amour
Tel auffi le vainqueur d'Armide
Oublia fa gloire en un jour.
*
Bientôt ces ames magnanimes
Revinrent aux foins des Heros ;
Séduit comme eux des coeurs fublimes
Je reprends les doctes travaux .
Mais avant de rendre à ma Lyre
L'effor qu'elle prit autrefois ,
}
38 MERCURE
DE FRANCE.
Au Dieu dont j'ai connu l'empire
Offrons le tribut de ma voix.
C'eft l'Hymen ; fes chaftes idoles
Chés les hommes ont moins d'Autels
Que cent Divinités frivoles ,
Mais fes temples font éternels.
Quel plaifir quand un coeur fenfible ,
A la vertu reftitué ,
Lui porte d'une main paiſible
L'encens ailleurs proſtitué !
Son heureux choix , ma chere Elife ,
M'admit à ce culte innocent ;
D'un fentiment qu'il autoriſe
Reçoi l'aveu reconnoiffant,
Loin ces Deïtés menfongéres
Qui plongent nos coeurs languiffants
Dans des voluptés paffageres ,
Enfans du tumulte des fens !
Loin auffi ce calme perfide
Dont les homicides efforts ,
Affaiffant une ame timide
En affoibliffent les refforts !
J'adore Elife , Elife m'aime;
Notre union fait nos plaifirs;
AVRIL.
1745. 39
La rendre heureuſe eft mon ſyſtême ;
Me rendre heureux font fes défirs.
Nous cherchons auffi la fageffe
Dans cet état de volupté ,
Et fous mille noeuds la Déeffe
Nous fait trouver la liberté .
***********************
ARRESTS NOTABLES , rendus à l'Au--
dience de la Grand Chambre da Parlement
de Paris en Pannée 1745.
Lde fiaprt al
E 11 Janvier s'eft préfentée la queſtion
de fçavoir , fi après que l'on a inftitué un
de fes enfans fon héritier par contrat de mariage
, on peut par quelque acte pofterieur
gréver de fubftitution les biens pour
lefquels on l'avoit inftitué
plement.
purement
& fim
Le fait étoit que la Dame *** : par le
contrat de mariage de fa fille l'avoit inftituée
fon heritiere.
Depuis le contrat de mariage la Dame ***
par fon Teftament & par un Codicile avoit
fubftitué fes biens au profit d'un autre particulier.
Après la mort de la Dame *** & de fa
fille inftituée heritiere , celui au profit de qui
40 MERCURE DE FRANCE.
la fubftitution étoit faite , avoit obtenue une
Ordonnance du Juge des lieux où la fucceffion
étoit ouverte , en vertu de laquelle il
avoit formé oppofition au fcellé appofé après
le decès de l'inftituée .
Les Heritiers qui prétendoient que ces
biens avoient été libres dans la perfonne de
l'inftituée , avoient interjetté appel en la
Cour de l'Ordonnance qui permettoit de
former oppofition aux fcellés . Ils demandoient
la nullité des claufes du Teftament &
du Codicile de la Dame *** contenant la
fubftitution & main - levée définitive de l'oppofition
au ſcellé.
Sur cet appel , & fur les demandes Arrêt
le 11 Janvier 1745 fur les conclufions de
Mrs. les gens du Roi , lequel infirme l'Ordonnance
du Juge dont étoit appel , déclare
nulle la claufe du Teftament & du Codicile
portant fubftitution , fait main - levée définitive
de l'oppofition au fcellé , condamne
les Intimés en tous les dépens.
Cet Arrêt ne fait que confirmer la maxime
certaine que l'on ne peut après coup
charger d'aucune condition une donation
que l'on a faite,
L'Inftitution contractuelle d'héritier ne
fe peut faire ( en Païs Coutumier ) que par
contrat de mariage , en faveur de ceux qui
fe marient , ou des enfans qui naîtront du
mariage.
AVRIL. 1745. 41
Etant faite anterieure au mariage & en faveur
d'un mariage futur , elle eft valable . Si
elle eft pofterieure au mariage elle eft nulle.
Une pareille inftitution eft une donation
du titre d'heritier & elle eſt irrevocable . C'eſt
pourquoi il faut qu'elle foit infinüée .
Après que l'Inftitution eft faitė &fimple
l'Inftituant ne peut grever fes biens de
fubftitution , ( ainfi qu'il a été jugé par l'Arreft
que l'on rapporte. )
pure
La même chofe avoit été jugée par un Ancien
Arrêt du 22 Février 1635 rapporté par
Brodeau Som . 9. On ne peut grever les biens
de fubftitution ou d'autres charges , même
du confentement de l'Inftitué ainfi que l'é
tablit Lebrun, nomb. 28 .
Dans le même mois de Janvier il s'eft préfenté
une question d'Etat entre gens à la vérité
, peu confiderables par leur naiffance
& par leur fortune , mais qui peut fervir de
préjugé dans des occafions plus importantes
, on fuit les mêmes regles pour toutes
fortes de perfonnes.
Hiftoire d'Antoinette Boningue.
Dans cette caufe les faits averés entre les
Parties étoient que la nommée Antoinette
Boningue ( de la fucceffion & des enfans de
qui il s'agiffoit ) étoit née à Boulogne fur
Mer en l'année 1685 .
En 1704 , étant alors âgée de 19 ans elle
2 MERCURE DE FRANCE.
avoit été mariée à un nommé Jean Foubert
qui depuis fon mariage l'avoit abandonnée
fans enfans , & s'étoit engagé en qualité de
Soldat , fans s'être depuis informé d'elle , &
fans l'avoir inftruite de fon fort.
Cette femme étant dans la fuite venue à
Paris s'étoit prétendue veuve , & ne pou
♥ ant repréſenter l'Extrait Mortuaire du
nommé Foubert fon mari , qui en effet vivoit
encore , elle s'annonça comme ayant été
mariée à un nommé Jean- Baptifte Lacouture
qui étoit mort & dont elle rapportoit
l'Extrait Mortuaire.
Un nommé Guillaume Girard ayant fait .
connoiffance avec elle crut de bonne foi
qu'elle n'avoit point eu d'autre mari que ce
Jean-Baptiste Lacouture , dont elle prouvoit
la mort , & après une publication de bancs
réguliere, fon mariage avec elle fut celébré
en 1722.
Il n'étoit pas étonnant que Girard fut peu
informé de la véritable hiftoire d'Antoinette
Boningue, il étoit de Befançon & elle de Boulogne
fur Mer , Villes extrêmement diftantes
l'une de l'autre , & éloignées de Paris où ils
fe trouvoient tous deux,
Antoinette Boningue ne fit point part de
fon mariage à fa, mere qui étoit à Boulogne.
Elle avoit 37 ans , ainfi le confentement
de cette mere n'étoit point néceſſaire
AVRIL. 1745. 43
pour la validité du mariage , elle n'avoit à
craindre que l'exhéredation ; fon mariage
au furplus étoit public à Paris , elle avoit
pris le nom de fon mari , & demeuroit avec
lui.
Girard ayant conduit fa femme à Befançon
lieu de fa naiffance , le mariage fut encore
connu dans cette Ville , où cette femme
accoucha d'une fille en 1725 .
Etant revenue à Paris avec fon mari elle
donna la naiffance à une autre fille qui fut ba
tifée le 13 Janvier 1729 dans l'Eglife de S.
Merry comme fille légitime de Girard &
d'Antoinette Boningue. La maraine de cet enfant
fut une nommée Catherine Boulié. Ce
nom reviendra dans la fuite,
Sur la fin de cette même annéeAntoinette
Boningue fçachant bien que fa mere étoit fort
âgée & craignant que fa fucceffion ne fut envahie
par un nommé Le Vaffeur demeurant à
Boulogne , qui avoit époufé une niéce qu'elle
avoit , petite fille de fa mere , elle réfolut
d'y faire un voyage.
-
Dans le deffein qu'elle prit de revoir fa
Patrie , fon embarras ne fut pas médiocre ,
parce que fa mere & fes parens qui connoiffoient
fon premier mariage avec le nommé
Foubert , fçavoient auffi que ce particulier
avoit quitté fa femme & fon Pays , mais
qu'il n'étoit pas mort , ou du moins qu'il n'y
44 MERCURE DE FRANCE.
1
avoit point de preuve de fon décès . Ils ignoroient
qu'elle fe fut mariée à Paris , & c'étoit
un fecret qu'elle ne vouloit pas leur reveler.
Pour dérober à fa famille & à fes compatriotes
la connoiffance de l'engagement
qu'elle avoit pris , elle inventa un ſyſtême
dans lequel elle fit entrer fon mari pour
quelque chofe ( fans cependant l'inftruire de
fes raifons particulieres ) & ce fyftéme a penfé
couter cher à ſes enfans.
Son projet fut de faire paffer la fille
qu'elle avoit eû pendant cette même année ,
pour fa filleule , & fon mari pour fon compere.
Pour cet effet elle décompofa l'Extrait
Baptiftaire de cet enfant ; elle la fuppoſa
baptifée le 13 Fevrier au lieu du 13 Janvier
& la fit mettre fille de Girard & de
Catherine Boulié & fe mit elle-même pour
maraine au lieu de Cath. Boulié à qui elle
avoit cedé fa place de mere.
La raifon de ces changemens étoit que
ne fçachant ni lire ni écrire , il falloit
que le commerce de lettres qu'elle vouloit
avoir avec Girard qui reftoit à Paris , fut
connu , & par ce moyen qu'elle avoit inventé
, Girard lui écrivoit fous le nom de
Catherine Boulié & fignoit ainfi fes Lettres
& elle de fon côté addr floit fes reponſes
à M. Girard qu'elle traitoit de fon cher compere
, & qu'elle chargeoit de rendre les letAVRIL
1745.
41
tres qu'elle faifoit écrire à Mlle. Boulié,
Ainfi pas un mot de mariage dans losttres
qu'elle fe faifoit lire ou qu'elle faifoit
écrire pour elle .
Pendant le fejour que fit Ant. B. à Bou
logne , elle fit venir auprès d'elle fa prétendue
filleule . Elle étoit obligé d'éprouver
quelques railleries fur la reffemblance , mais
eile paroit à tout en montrant l'Extrait Bap
tiftaire qu'elle avoit fait faire , & dont on
ne verifioit point la fignature.
Enfin Ant. Boningue étant morte , La
mere ne lui avoit pas furvecu long- tems ,
& avoit laiffé pour feul immeuble une maifon
appellée le Point dujour ſitué à Boulogne.
Girard ayant été nommé Tuteur de fes
filles mineures , s'étoit tranſporté à Boulogne
& avoit démandé d'être mis en poffefion
en cette qualité , de la part des biens
qui appartenoit à fes filles comme heritieres
de leur ayeule maternelle .
>
Mais le Vaffeur ( mari de la niéce d'Ant.
B. ) s'étoit mis en poffeffion de tout
& avoit traité Girard & fes enfans comme
des étrangers fans aucun droit , & pour
prouver qu'il ne pouvoit avoir époufé Antoinette
B. en 1722 il rapportoit l'Acte de
mariage avec le nommé Foubert , & prouvoir
que ce particulier n'étoit mort qu'en
1734
46 MERCURE DE FRANCE.
Sur cette conteftation Sentence étoit intervenue
en la Senechauffée de Boulogne
le 27 Juillet 1739 qui avoit déclaré Girard
en qualité de Tuteur de fes enfans , non
recevable dans fa demande .
Girard ayant interjetté appel en la Cour
de cette Sentence , Le Vaffeur avoit appellé
comme d'abus , du mariage celébré entre
Girard. & Ant. B. en 1722.
Les moyens de Le Vaffeur pour montrer
le bien jugé de la Sentence rendue en fa
faveur étoient que jamais Girard n'avoit pрuц
époufer legitimement Ant. Boningue , tandis
qu'elle avoit eu un mari encore vivant,
Il foutenoit en fecond lieu que fon mariage
avoit été clandeftin & inconnu dans
la famille & dans la Patrie d'Ant. B.
Le Vaffeur tachoit de prouver cette
clandeftinité par l'ExtraitBaptiftaire qu'Ant,
B. avoit compofé & apporté à Boulogne ;
par les lettres de Girard à Ant. B. écrites
fous le nom de Cath. Boulié , ce qui ( difoit
il ) prouvoit du moins que Girard étoit en
mauvaise foi , & fçavoit que celle qu'il
avoit épousée avoit un autre mari.
Enfin il rapportoit la preuve que le nommé
Foubert premier mari n'étoit mort qu'en
1734.
De fon côté Girard oppofoit , que les
premiers Juges yoyant un Acte de célé
AVRIL 1745. 47
bration de mariage en bonne forme entre
lui & Ant. B. & deux Extraits de Baptême
de deux enfans de ce mari & de cette femme
, n'avoient pas eu le pouvoir de juger
fi ces Actes étoient valables ou non , & fi
le mariage étoit bon ou illegitime. Que fes
enfans dont il étoit tuteur , prouvant par
ces titres le droit qu'ils devoient avoir par
leur naiffance , les premiers Juges devoient
les mettre en poffeffion de la fucceffion de
leur ayeule.
Sur l'appel comme d'abus interjetté de
la célébration du mariage Girard ne pou
voit oppofer ( & n'oppoſoit en effet ) qu'une
fin de non recevoir.
Il prétendoit que ce mariage ayant été
célébré après une publication de bancs , &
dans les formes prefcrites , des collateraux
ne pouvoient être reçûs , après la mort de
la femme , à attaquer un pareil mariage.
Enfin il fe retranchoit fur fa bonne foi
qui devoit du moins affûrer à fes enfans
les effets Civils.
Il repondoit au moyen que l'on tiroit
de la prétendue clandeftinité , que fon mas
riage avoit été public à Paris & à Befan
çon , & qu'un mariage n'eft pas clandef
tin , pour être ignoré de quelques perfonnes
, lorfqu'il a été celébré publiquement
à Paris , & fuivi de la naiffance d'enfans bap
48 MERCURE DE FRANCE,
tifés publiquement en differentes Villes,
Girard repondoit encore aux moyens que
Jon fondoit fur ces lettres fignées Catherine
Boulié , qu'elles ne prouvoient point
qu'il eut connoiffance que fa femme eut
un autre mari. Qu'elle lui avoit feulement
dit qu'il falloit éviter la colere de fa mere ,
mais qu'au fond il n'y avoit rien dans ces
lettres qui put prouver qu'il eut connoiffance
du premier engagement d'Ant. B.
C'eft ce dernier moyen fondé fur la
bonnefoi du pere , qui a fait donner aux enfans
les biens de leur ayeule à titre d'heritiers
, quoique fon mariage ait été déclaré
nul par l'Arrêt , comme en effet il étoit impoffible
de dire qu'il n'y avoit abus dans un
mariage fait dans le tems qu'il y avoit un
autre mariage fubſiſtant .
,
Arrêt fur les conclufions de Mrs. les gens
du Roi le premier Fevrier 1745 , par lequel
la Cour faifant droit fur l'appel
comme d'abus interjetté par Le Vaſſeur a
dit qu'il avoit été nullement & abufivement
procédé au mariage du 28 Juillet 1722 ,
faifant droit fur l'appel interjetté par Girard
de la Sentence de la Senechauffée de
Boulogne , a mis l'appellation & ce dont eſt
appel au néant , émendant condamne Le
Vaffeur & fa femme à délaiffer à Girard la
moitié de la maiſon dite du Point du Jour
AVRIL 1745.
49
à en reftituer les loyers . Sur la demande en
domages & intérêts met lesparties hors de Cour .
Une autre caufe s'eft préfentée pendant
le cours du mois de Fevrier , dans laquelle
on a agité deux Queftions differentes ,l'une
de Droit l'autre de Fait.
La Question de Droit étoit de fçavoir s'il
eft néceffaire qu'une Sentence de Mort rendue
par contumace foit fuivie d'exécution en
effigie , pour empêcher que l'accufé ne prefcrive
par 20 ans le crime qu'il a commis
& la peine qu'il a méritée.
La Question de Fait étoit de fçavoir s'il y
avoit une preuve fuffifante de l'exécution
de la Sentence dont il s'agiffoit.
Le fait étoit que François *** ayant
fait un meurtre avoit été condamné à mort
par contumace en l'année 1678.
On trouvoit au pied de la Sentence une
note fans date & fans fignature portant que
la Sentence avoit été exécutée.
Il fe trouvoit encore fur le Regiſtre du
Greffe de la Geole mention parmi les autres
Articles que le Tableau de François ***
avoit été écroué , & délivré le 1. Avril 1678
à l'exécuteur de la haute Juſtice à l'effet de
mettre la Sentence à exécution.
François *** ; depuis cette condamnation
, avoit toujours demeuré en differenses
villes du Royaume. Il avoit exercé un
C
50 MERCURE DE FRANCE .
emploi dans un endroit ; il s'étoit marié & de
fon mariage il avoit eu trois filles.
Enfin il étoit mort plus de 30 années
après la Sentence de condamnation .
Ses filles alleguoient qu'elles avoient été
reconnues pour parentes par la Famille.
Que l'une d'elles avoit en qualité d'héritiere
d'une tante , fait délivrance d'un legs univerfel
fait à leur Coufin germain fils de Claude
*** qui attaquoit leur état , enfin qu'el-
Les étoient en poffeffion de l'état qu'elles auroient
eu fi leur pere n'eût commis aucun
crime & n'eût fubi aucune condamnation .
Mais un de leurs parens paternels étant
mort & ayant laiffé une Succeffion de
20000 liv . de rente , Claude *** fils du
frere de François *** qui avoit été condamné
, avoit fait affigner ces filles pour être déclarées
incapables de fuccéder, comme étant
nées d'un homme retranché de la Société &
de la Famille ; & par Sentence du Châtelet
où la caufe avoit été portée elles avoient
été déclarées incapables de fuccéder à celui
de qui il s'agifloit .
Les filles de François *** ayant interjetté
appel en la Cour de cette Sentence
leurs moyens pour la faire infirmer étoient
que dans le Point de Droit une condamnation
fans exécution n'opere point la mort
civile , & que fi 20 années s'écoulent avant
AVRIL 1745 . SA
que
l'exécution foit faite , l'accufé conſerve
tout fon état & toute fa capacité , & prefcrit
le crime qu'il a commis , auffi - bien que
la peine qu'il auroit pu mériter.
Que s'il meurt pendant le cours de ces
20 années fans qu'il y ait eu d'exécution , fes
enfans font à l'abri de tout reproche de la
même maniere que fi leur pere n'eût jamais
été accufé.
Pour établir cette Propofition on dif
tinguoit entre la prefcription de la peine & la
prefcription du crime en lui- même.
A l'égard de la peine elle fe prefcrit par
30 ans quoique la Sentence de mort ait
été exécutée en effigie , enforte que fi après
30 ans le criminel eft pris , on ne peut le
punir pour le forfait dont il a été accufé.
Mais d'un autre côté , la Société Civile a
profcrit contre lui le droit de ne plus le
regarder comme un de ſes membres , de le
confidérer comme incapable de poffeder des
Charges ou de fuccéder à ſes parens , ainfi
que les enfans qu'il auroit eu depuis fa
condamnation fuivie d'exécution. Enfin de
le confidérer comme fi en effet au jour de
la Sentence il avoit ceffé d'être au nombre
des vivans.
Par rapport au crime en lui-même , lorfqu'il
n'eft point fuivi de condamnation exé-
Gutée on établiffoit qu'il fe prefcrit par 20
Cij
32 MERCURE DE FRANCE. 1
ans , enforte que fi 20 années s'écoulent
depuis le crime ( quand même il y auroit
eu une inftruction
, ou une condamnation
non exécutée ) l'accufé
lui- même peut paroître
, fans que l'on puiffe le pourſuivre
pour le même crime ; il revient au même
état que fi le crime n'avoit jamais été commis.
On établiſſoit encore par rapport au crime
en lui-même , que fi l'accufé meurt avant
les 20 ans depuis qu'il a commis le crime.
fans qu'il y ait eu de condamnation exécu
tée , le crime eft éteint , enforte que fes enfans
font dans la même pofition que fi leur
pere n'avoit jamais été coupable ni açcufé.
Il feroit trop long de rapporter les autorités
fur lefquelles on fondoit ces propofitions
qui font vraies , & dont après plu
fieurs Audiences toutes les parties ont
été obligées de convenir.
Il ne s'agiffoit plus après cela que de la
Queftion de Fait , qui étoit de fçavoir fi la
Sentence rendue contre François *** avoit
été exécutée & fi l'exécution en étoit fuffifamment
prouvée par la note fans fignature
étant au pied de la Sentence & par
mention faite fur le Regiftre de la Geole
le Tableau avoit été remis à l'exécuteur
pour l'afficher dans la Place publique,
que
la
AVRIL 1745. 53
Pour montrer l'infuffifance de la preuve
on difoit que fuivant l'Ordonnance il devoit
y avoir un procès-verbal figné du Greffier ;
que c'étoit la fignature qui donnoit de la
force & de l'autorité à ce qui étoit écrit.
On ajoûtoit que la remife du Tableau
à l'exécuteur prouvoit de même que l'on
s'étoit préparé à faire l'exécution , mais qu'elle
pouvoit avoir été différée pour des raifons
particulieres , & enfuite oubliée.
Enfin les filles de François *** alleguoient
qu'elles avoient une poffeffion d'état.
Du côté de Claude *** on répondoit
que même au Châtelet de Paris l'ufage
étoit de ne marquer les exécutions en effigie
que par de fimples notes , & que cette
formalité étoit fuffifamment remplie quand
on avoit remis l'effigie à l'exécuteur.
Que ces fortes de notes n'étoient point
du fait des parties , & que dans ces occafions
tous ceux de la famille au lieu de
prendre le foin de faire faire un procèsverbal
régulier tâchoient au contraire à rendre
les chofes le moins publiques qu'il étoit
poffible.
A l'égard de la poffeffion d'état on op..
pofoit aux filles de François *** qu'elles
n'en avoient aucune ; que depuis fa condamnation
leur pere avoit toujours été éloi-
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
gné du lieu de fa naiffance, & qu'elles avoient
elles-mêmes toujours été regardées comme
les rejettons malheureux d'une branche déja
féparée de l'arbre dans l'inftant de leur naiffance.
Enfin on obfervoit quel inconvénient
ce feroit pour plufieurs familles , fi après
50 ans des gens dont on avoit oublié &
fe crime & la naiffance pouvoient en alleguant
que l'exécution des jugemens rendus
contre leur pere ou leur ayeul n'étoit pas
fuffifamment prouvée , revenir dans le fein
d'une famille dont ils auroient été retranchés
.
Arrêt le Mardi ... Fevrier , lequel a confirmé
la Sentence du Châtelet qui déclaroit
les filles de François *** incapables de
fuccéder , & néanmoins du confentement de
Claude *** leur accorde à chacune unë
Penfion viagere de 300 liv.
AVRIL. 1745 55
***********
L'IGNORANCE difcrette démafquée
par la Beface.
JAdis
C ben
Adis les maîtres d'Hypocréne . Least
Racine & Defpréaux embarqués fur la Seine .
Voguoient enſemble pour Auteuil ;
Ilsalloient voir ces lieux où par les foins d'Antoine
Profperoient à plaifir l'if& le chevre-feuil .
Au milieud'eux étoit un moine , brɔleverd me . I
Perſonnagedifcret , grave & filencieux ung on pina
Automate muet , mais très-bon pantomime j
Et tel enfin que le couple fublime : Low to
Le prit pour un fçavant profond , ingenieux ;
Le capuchon furce feul titre ..
Fut par les enfans d'Apollon ,
Choifi pour juge& pour arbitre in Jous Stud
Sur une loi du célebre Vallon ? t 1 rogmel 8
Je penfe voir fur les bords du Pactoler
Pan & Phoebus faire entendre leurs chants
Au fot Midas , & de leur differend
S'en rapporter à cette tête folle ..
Mais l'enfroqué plus fage ( que Midas
Se tut & neprononça pas .
Nos deux heros à chaque repartie
int nd
Lowe Tas
Faifoient étinceler le feu de leur genie.
F
Boileau d'un coup de dent mordilloit fon ami ,
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
Sur quoi Racine, efprit tendre & poli ,
Lui ripoftoit avec grace & fans bile .
L'un vif, concis , petillant & hardi ,
L'autre fécond , élegant & facile ;
De même que les fleurs exhalent dans les airs
Un baume différent & des parfums divers ,
De même en leurs difcours la raifon variée
De fels divers étoit affaifónnée.
Tous deux faifoient triompher la raifon ,
Mais chacun lui donnoit fon ton.
A droit , à gauche , ainſi qu'une pagode
Le moine applaudiffoit à chaque periode,
Mais ne parloit non plus qu'un bloc :
Requis par nos Sçavans de rendrefå fentence,
Le Reverend rengorgé dans fon froe,
Patinoit fa barbe en filence ,
Et fi de tems en tems un geſte approbateur
En faveur d'un des deux emportoit la balance,
L'autre auffitôt faifoit des efforts de fcience
Pour l'emporter fur fon contradicteur.
Morbleu , pere , difoit le Poëte fatyrique ,
J'ai pour moi Juvénal , Horace , Anacréon ,
A quoi le Reverend difcret & politique ,
Quoique dans l'ame il crut qu'il citoit maint demon,
En inclinant le chef, lui répondoit, hom, hom.
Mon Reverend , difoit le tendre Dramatique »
Chaque langue a fes tours & fonurbanité ,
Et fe foumettre en vil efclave:
A la fçavante antiquité ,
AVRIL. 1745.
5.7.
C'eft donner à l'efprit de génantes entraves ;
Limiter fes progrès , mais le fiécle vanté
Des Periclés & des Octaves
Ne peut régler le goût François.
Qu'en pensez-vous , pere ? Eh mais
Lui répondoit fans plus fa Réverence
D'un air embarraffé, d'un ton d'intelligence
Affés bien exprimé pour ranimer l'ardeur
Des combattans , & pour leur faire accroire
Que chacun devoit pour fa gloire
Intereffer en fa faveur
Cette taciturne machoire.
Preffé de plus en plus de rendre un jugement:
L'opiniâtre chatkuant
Quoique criblé des brillantes faillies
De ces impetueux Génies
Sur leurs propos jamais ne s'expliqua
Que par eh mais , hom , hom , oui-da
Sonignorance impénétrable
Alloit malgré le double effort
De nos Sçavants , arriver à bon port
Si l'on n'eut vû le Moine venerable
Subitement devenu coupe-chou ,
La tirelire en main abandonner fà place
Et s'affubler de fa large Beface
Pour s'en aller gueufer je ne fçais où.
Sçavoir écouter & fe taire
Défigne au moins l'homme prudent ;
GLY
58 MERCURE DE FRANCE
Sçavoir parler n'eft pas chofe vulgaire ;
Qui ne le peut , doit fe tirer d'affaire
Par un déhors & modefte & décent ,
Et le filence eft un myſtere
Qui confond à coup fûr le docte & l'ignorant
Mais fi par fot orgueil ce dernier a l'audace
De s'échapper un ſeul inftant ,
11 faut qu'il montre la Beface.
LETTRE fur l'Histoire naturelle des
Abeilles .
J
E vous avoue , Monfieur , que j'ai reçû
avec affés d'indifference la nouvelle Hifroire
des Abeilles que vous m'avez envoyée.
J'ai été du tems fans y jetter les yeux , tant
je croyois la matiere épuifée , & l'objet peu
digne d'attention. Preffé de vous dire mon
fentiment à ce fujet, je me fuis mis en état de
vous en rendre compte. Je n'ai pas été peu
furpris , à vous dire la vérité , que dès l'ouverture
du Livre il ait fixé mes efprits . Je
J'ai lu & relu plufieurs fois avec la même
fatisfaction que la premiere ; voila , je penfe
la pierre de touche des bons ouvrages. Le
ftile leger , naif , élégant de celui - ci en
foutient agréablement la lecture ; il s'y trou
ve des réflexions très- heureufement placées ;
les Deſcriptions font bien détaillées , claires ,
& faciles à comprendre ; l'Auteur y a ramaſAVRIL
1745 . 59
fé quantité de faits finguliers & curieux ,
qui fans interrompre l'ordre des chofes,, y
portent la lumiere & l'inftruction ; il me
paroît même qu'il a attrapé le véritable ton
du Dialogue fi difficile à trouver , & encore
plus à foutenir.
Je ne m'en fuis pas tenu à la fimple lecture
de cet ouvrage , il m'a fait naître l'envie
de paffer à la pratique qu'il enfeigne.
J'ai actuellement à ma campagne des Ruches
& des Ruches vitrées , dans le deffein
de vérifier les chofes curieufes & fingulieres
que l'Auteur nous apprend , & de, m'appliquer
à découvrir celles qu'il declare , encore
incertaines ou ignorées. Attendez vous
donc à me voir jouer le rôle de Clarice
que l'Auteur fait parler dans fes aimables
Dialogues , où il a fçu allier la fcience avec
les graces & l'enjoûment ; c'eſt une merveille
que tant d'écrivains qui ont traité des Abeilles
( à l'exception de quelques modernes
entr'autres M. de Reaumur , aux obfervations
duquel la plus grande partie de ces nouvelles
découvertes font duës ) ne nous ayent
donné que des Fables , qui femblent n'avoir
été inventées que pour fervir d'ornement
à cette Hiftoire , plus furprenante encore
que les Fables mêmes qu'ils ont débitées
; c'eft peut-être le feul cas , où la fertile
imagination du Poëte ait été furmon-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE..
tée par le fimple récit de la vérité.
Dans le deffein où je fuis de donner les
heures de mon loifir à la culture des Abeilles
, & dans la difpofition où paroît l'Auteur
de continuer d'écrire l'Hiftoire naturelle
, je prendrai la liberté de lui demander
quelques avis fur les endroits de fon
livre qui m'ont paru peu clairs , ou fe contrarier,
& de lui en donner d'autres fur cequi
m'a femblé défectueux dans fon ouvrage.
".
2
Lorfqu'il eft queftion de traiter des matieres
Philofophiques , il eft fcabreux d'em--
ployer la forme du Dialogue ,, fur tout
quand on met les femmes de la partie. Les
principes des fciences font toujours : fecs &
arides , & les femmes fe refuſent ordinairement
à une inftruction de pareille nature..
Il faut donc alors , comme l'a pratiqué notre
Auteur , traiter la fcience avec complaifance
& enjoûment , mais fans une circonfpection
& une attention toute particuliere , il
eft, difficile de ne pas tomber dans quelquesuns,
des inconveniens qu'entraîne.communément
cette maniere d'inftruire. Les écarts
fréquens , les fades complimens , & les mau-.
vaifes plaifanteries n'en font que trop fouvent
la fuite: la nouvelle Hiftoire des Abeilles
n'eft peut- être pas exemte de tout reproche
à cet égard , & l'applaudiffement du
public fi général , dites-vous , me paroît une
AVRIL 1745.
indulgence fondée fur la connoiffance des
grandes difficultés que l'on a à furmonter
lorfqu'on employe . cette forme , & des défauts
prefque inévitables auxquels elle eft
fujette , quand d'ailleurs l'ouvrage eft com.
penfé par beaucoup d'agrémens. Mais il eſt:
des fautes effentielles qu'on ne peut mettre:
que fur le compte de l'Auteur , telles que
nombre d'explications infuffifantes , de contradictions
, & de comparaifons fans rapport
, qui , fi je ne me trompe , fe rencon--
trent aux differentes leçons que l'Auteur
donne dans le cours de fon Hiftoire , fur
lefquelles il eft befoin qu'il s'explique ou feréforme
, s'il prétend ne rien laiſſer à defirer
à fes Lecteurs..
Pour prouver , par exemple , que la f
tuation où les Abeilles prennent leur repos
accrochées par les , pates & fufpendues
en l'air n'eft pas contrainte , & qu'elles y
font à l'aife comme nous fur un lit de repos
, M. Bazin Auteur de cet ouvrage , apporte
en comparaiſon la chenille qu'il nom--
me bâton , >0. lorfqu'elle fe trouve , dit-il ,
fur une branche , & qu'elle a ceffé de
prendre fa nourriture , fon corps s'allon-
» ge tout entier , &. fe tenant d'une grande
roideur fur fes deux jambes de derriere ,,
l'animal eft là droit comme un bâton pofé-
», debout fur un plan , & dans une fitua62
MERCURE DE FRANCE.
33
39
29
tion oblique , ce que nos plus habiles
voltigeurs ne pourroient pas exécuter
pendant un moment , avec quelque force
qu'ils puffent cramponer leurs pieds. Cependant
c'eft dans cet état que la che-
» nille fe tranquillife . » Je demande quel
rapport il peut y avoir entre la conformation
du corps d'une chenille , & celle d'un homme,
pour regarder comme un prodige que
l'un ne foit pas capable de prendre les mêmes
attitudes que l'autre ; autant vaudroitil
trouver étrange qu'une fouris entrât par
un trou , où un homme ne pourroit paffer
quelque Auet qu'il fut.
Après avoir déterminé à 16000 le nombre
d'yeux dont on gratifie l'Abeille , entre
les differentes fonctions que M. B. leur
affigne avec beaucoup d'economie , il les
réunit tous pour qu'elle puiffe voir de fort
loin , car elle s'écarte , dit-il , quelque-

33
fois d'une lieuë de fa Ruche , & y re-
» tourne fans héfiter ni fans crainte de s'égarer.
» Si les autres deftinations n'étoient
pas appliquées avec plus de jufteffe que celle-
ci , elles n'engageroient pas à foumettre
fa foi au jugement de l'Auteur . Les mouches
à miel n'élevent pas confidérablement leur
vol , & dans l'efpace d'une lieue il fe trouve
communément affés d'obitacles qui peuvent
les empêcher d'appercevoir leur haAVRIL
1745 . 63
bitation avant qu'elles en foient proches :
on pourroit donc avec plus de fondement
s'en rapporter à un autre fens qu'à leurs
yeux pour les guider dans leur retour.
39
2
20
*
20
Les Abeilles , dit notre Auteur , ne ſouffrent
qu'une Reine , il convient cependant
qu'après la ponte il y en a plufieurs & même
30 & 40 qui y féjournent tranquillement
, & y font fécondées , fans que la Reine-
mere en prenne ombrage , jufqu'au tems
où l'effaim en doit fortir. Lorfqu'un effaim ,
» dit-il , eft prêt à fortir plufieurs de ces
jeunes femelles qui s'apperçoivent qu'elles
font de trop , joignent la colonie & la
» fuivent. Les autres moins diligentes , ou
plus attachées au lieu de leur naiffance
y reſtent , peut-être auffi que les plaifirs
de l'amour les y retiennent. Il dit ailleurs
que le tems de la fortie des effaims
peut être retardé par diverfes circonftances
, il en eft même où l'effaim s'obftine
à demeurer. Il convient encore qu'il a quelquefois
trouvé deux Reines qui vivoient en
paix dans une même ruche dont l'effaim
étoit parti. Ainfi le terme du Gouvernement
Ariftrocratique n'eft donc ni plus déterminé
ni plus affùré , que les motifs qui font
agir les Abeilles , & toutes ces narrations
du moderne Auteur pourroient bien rem
30 ""
64 MERCURE DE FRANCE.
trer dans la catégorie des Fables que les Anciens
ont débitées.
Il en eft de même des mâles que les Abeilles
exterminent vers le milieu de l'Eté , &
auffi-tôt qu'ils ont rendu à la Reine leurs fervices
effentiels ( ainfi que s'en explique
F'Auteur ) néanmoins il avoue qu'il a trouvé
des Ruches où ils avoient paffé tout l'hyver.
Que devient donc cette loi de nature ,
fi hors de propos citée , que les animaux.
fuivent fans s'en écarter jamais ?
Donner pour raifon du choix des Abeil-
Ies que la Reine confervée a dans le plus
haut dégré la vertu qui les intéreffe davantage
, fçavoir de mettre beaucoup d'oeufs
au jour dire d'autre part que fi elles confervoient
une autre mere il y auroit trop
de vers à nourrir : ajouter que les Abeilles
aiment à vivre en grande compagnie : montrer
qu'elles fçavent détruire ces vers quand
elles en appréhendent l'excès , je penfe qu'il
ne faut pas de commentaire pour faire fentir
que ce font autant de contradictions.
que de faits.
» La Propolis , affûre notre Auteur , n'eſt
» autre chofe qu'une réfine que les Abeilles
vont ramaffer fur les arbres , & qu'elles
emploient telle qu'elles la trouvent
fans être obligées d'y rien changer : on:
"
39
AVRIL 1745. 65
troit que c'eft fur les peupliers , fur les
faules , & fur les bouleaux qu'elles en font
la recolte. C'eft une découverte ajoûtet-
il , qui refte encore à faire. Comment
ofe-t- il donc affûrer que les Abeilles la
trouvent toute faite fur les arbres , fi l'on
me fçait pas encore où elles en recueillent
la matiere ? N'y a-t-il pas plus de raifon à
penfer que la Propolis reçoit fa perfection
comme le miel & la cire en paffant par
l'eftomach des Abeilles , ou par leur laboratoire
, comme il plaît à l'Auteur de l'ap
peller , fur le lieu même où elles en recueillent
la matiere. Cet Auteur qui dit fi bien
qu'en Phyfique on ne peut rien avancer de
raifonnable que fondé fur Pexpérience , y
parle fouvent lui-même d'après fon préju
gé , & laiffe voir par fon propre fait com
bien on eft fujet à fe tromper lorfqu'on
» fubftitue le fruit de fon imagination à la
n vérité des faits, 22.
Je trouve la Dame des. Dialogues bien
pitoiable de ne fe pas fentir une certaine
dureté Philofophique propre à foutenir patiemment
l'ouverture du ventre d'une Abeille
, pour découvrir dans fon eftomach &
dans fes inteftins la converfion qui fe fait
de la cire brute en cire proprement dite.

M. B. s'étend beaucoup fur la conftruc--
tion des alveoes. L'intelligence avec laquel
66 MERCURE DE FRANCE,
ככ
ر د
le les proportions de ces petits édifices font
gardées , lui donne lieu de faire une Differtation
fort étenduë fur l'intelligence des
hommes comparée à celle qui fait agir les
bêtes. Pour prouver que les Animaux peuvent
par le feul méchaniſme opérer des choles
très combinées , & qui femblent réfléchies
tant par la jufteffe que par la correction
, il emploie la comparaifon de fes
doigts pofés fur un clavecin , qui , par
», l'effet de l'habitude vont & exécutent quelquefois
indépendament de fon attention
。& machinalement. Ce Paradoxe eft
infoutenable , & tend plus à juftifier une
certaine raifon dans les bêtes , qu'un pur méchanifme
dans les actions les plus habituel
les des hommes . Suivons fa comparaifon .
Combien de tems n'a-t -il pas fallu emploier
l'attention entiere pour parvenir au but de
jouer fans cette même attention ? Il en refte
néanmoins une certaine mefure plus ou
moins legere à proportion de l'habitude que
l'on a contractée , tellement qu'il feroit impoffible
à un excellent muficien , quelque
diftrait qu'il fût , s'il lui échâpoit un faux
ton , que fon oreille n'en fût choquée ; &
toute fon attention rappellée . Ainfi qu'en
récitant des vers on ne pouroit manquer
à la mefure , fans qu'un Poëte , qui ne preteroit
aucune attention à cette meſure , n'en
AVRIL 1745. 167
eut l'oreille fubitement offenfée ; quand je
dis l'oreille , on entend bien que ce n'est
pas la feule partie méchanique dont il s'a
git , mais celle de l'efprit , dont l'oreille n'eft
que l'organe & le portevoix.
و ر
33
50
M. B. dans fon Hiftoire épifodique & curieufe
des fauffes Teignes qui vivent & fe
maintiennent dans une ruche malgré leur foibleffe
, jufqu'à contraindre les guerrieres
Abeilles à leur abandonner la place , certifie
, » qu'il faut que plufieurs papillons fortent
en même-tems de differentes coques ,
parmi lesquels il y ait des mâles & des
» femelles , qu'ils s'y accouplent , & que les
femelles pondent malgré les dangers aux-
» quels elles font exposées.
De ce que
l'Auteur avance au fujet de cet accouplement
, on n'en peut inferer aucune probabilité
au contraire il donne lieu lui-même
de conclure qu'ils s'accouplent loin de la
Ruche & hors des dangers, en nous affûrant
qu'une femelle chaffée d'une Ruche peut entrer
dans une autre Ruche. Il eſt donc plus
vrai-femblable de croire , qu'elle a pu s'accoupler
tranquillement , & être ' fécondée
dans l'intervalle qu'elle a mis à paffer d'une
Ruche dans une autre ,par un mâle qui a fçu
pareillement s'échapper: mais avec notre Auteur
, il paroît que les infectes font fes volontés
plûtôt que les leurs ,& fi dans le cours
:
ཝཱ
68 MERCURE DE FRANCE.
de fon Hiftoire naturelle il nous donne la
claffe des oiſeaux , il n'y a pas lieu de douter
qu'il ne foit le fidele interprete de leur
langage , & que fur cette matiere il ne prenne
Apollonius à partie , comme il a fait
Ariftote & les autres fur le fait des Abeilles.
Les Abeilles, dit M. B. , paitriffent la cire
brute qu'elles preffent & arrangent dans les
alvéoles qui doivent fervir de magafins ,
après l'avoir détrempée avec du miel : mais
il ne donne aucune preuve qu'elles ufent de
miel pour ce fujet; pourquoi n'y emploieroient-
elles pas une liqueur particuliere puifque
, fuivant lui , elles en fçavent diſtiller de
zoutes fortes dans leur laboratoire ?
"
2J
"
20
» Un des moyens qu'on emploie pour
rappeller les effaims qui s'égarent, c'eft de
frapper fur des chaudrons ou fur des poëles,
dans l'inftant où l'effaim vient de partir
: ce n'eft point, continue l'Auteur, pour
leur donner une ferenade , ni pour célé
brer leur bien-venue par un concert : on
prétend que cette efpece de charivari détermine
les Abeilles à prendre plûtôt le
parti de fe fixer & de fe raffembler . On
❤a apparament été conduit à penfer ainsi ,
parce qu'on a remarqué que le bruit du
tonnerre fait retourner à la Ruche celles
qui font à la campagne. » Avec toute l'in-
>
30
AVRIL 1745 . 69
telligence qu'on donne aux Abeilles , comment
peut - on préfumer qu'elles confondent
le bruit des chaudrons qui donnent un fon
elair & aigu , avec le bruit du tonnerre qui
y eft directement oppofé ? celui que l'on feroit
fur un tonneau feroit beaucoup plus
analogue. S'il faut convenir avec notre Auteur
que les Abeilles fe méprennent quelquefois
, en cette occafion du moins elles ne
femblent pas avoir part à la mépriſe. Quoique
M. B. déclare modeftement qu'il ne
çait point faire de déciſions au hazard , on
découvre par
fon ouvrage qu'il en ſçait beaucoup
plus qu'il ne dit.
Au refte toutes ces erreurs ne font que
des inattentions qui ne peuvent donner
qu'une legere atteinte au mérite de l'Hiftoire
, & n'en diminuent point les agrémens. Il
eut été à defirer pour l'accompliffement de
cet ouvrage que l'Auteur eut ajouté un Traité
fur la manipulation de la cire depuis la coupe
des gâteaux jufqu'à la blanchirie in
clufivement.
L'application continuelle que M. B. fait
de la police , du Gouvernement , des coutumes
& des moeurs des abeilles aux nôtres ,
donne une forme d'apologue à fon ouvrage ,
qui le rend également intéreffant & inftructif
Mais ne pourroit - on pas lui reprocher qu'à
force d'humanifer ces rapports , il fait perdre
70 MERCURE DE FRANCE.
de vue la comparaifon , & que fes Defcriptions
vives & paffionnées laiffent à l'efprit
une idée beaucoup trop nue des actions naturelles
, & peuvent faire fur une ame ſuſceptible
le même effet que le plus dangereux
roman ? Qui voudroit peindre l'image de la
volupté & de ſes attributs ne pourroit mieux
s'y prendre que d'en former les traits , fur
ceux qui fe trouvent tracés dans le cinquiéme
entretien de l'Hiftoire des Abeilles. On
doit préfumer que l'Auteur l'a fait fans mauvais
deffein ; il n'a penſé fans doute qu'à
intéreffer , mais il n'a pas confidéré qu'il eſt
des intérêts qu'on ne doit ni donner ni
prendre , & l'on auroit à dire de notre Au-`
teur ce qu'il dit de celui du langage des
bêtes , qu'on le lit avec plaifir , & qu'on le
condamne avec raifon .
Il faut d'ailleurs lui rendre juftice ; peu de
perfonnes avant lui ont traité les matieres
fçavantes & Phyfiques avec autant de grace
& de précifion . Après avoir lu fon Livre on
eft embarraflé à décider qui a le plus affecté
de l'utile , ou de l'agréable ; qui a le plus
furpris des bévues des Anciens , ou des découvertes
des Modernes.
En général ce Livre m'a paru bien écrit.
Je n'examinerai point fi le ftile eft également
foutenu , & fi la diction eſt toujours
pure & correcte. Je fuis &c.
AVRIL
71 1745 .
EPITRE
De M. des Mabys écrite de Sully le 18
Octobre 1741 , à M. D. . .. à Paris.
Toi qui vis Philofophe au ſein de l'opulence ,
Au milieu des plaiſirs d'un monde féducteur ,
Qui dans un paiſible filence
Des intrigues des Cours utile fpectateur ,
Par une fage indifference
Des paffions toujours vainqueur ,
Sçais conferver l'indépendance
De ton efprit & de ton coeur ,
Tupeux parmi le bruit , dans le centre des Villes
Jouir de tous les dons de la tranquillité :
Entouré d'embarras futiles ,
De faux brillans , de voeux ftériles ,
Tu n'en es que moins agité.
1
Mais hélas ! mon eſprit moins ferme & plus timide
A befoin de choifir un féjour écarté ,
Si de loin fur tes pas il veut prendre pour guide
Le flambeau de la vérité .
Il m'éclaire en ces lieux , du plus épais nuage
Il a fçû diffiper toute l'obfcurité ;
J'y reprens fur moi-même un entier avantage ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Je rentre en mon premier partage ,
Le repos & la liberté.
J'y trouve cette paix , ce calme inaltérable ,
Ces doux raviffemens qui coulent dans nos coeurs ,
Un bien pur & parfait , ce loifir défirable
A ceux qui fuivent les neuf feurs.
Sur cette rive folitaire
Où le filence les conduit ,
De leur commerce falutaire
Je puis recueillir l'heureux fruit ,
Je puis dans fa courfe legere •
D
Arrêter le tems qui nous fuit ,
Et loin du tumulte & du bruit
Dans l'indolence litteraire
Voir couler mollement des jours
Dont , gouverné par la folie ,
Le monde qui lui facrifie
Semble vouloir hâter le cours .
Malgré les charmes dont Méliffe
Sçait mafquer ce monde à nos yeux,
En eft il moins contagieux ?
Sous les fleurs eft le précipice ;
L'ambition n'eft que fupplice ,
Le luxe qu'un dehors trompeur ,
L'amour un enfant du caprice ,
Et la beauté qu'un artifice ,
Moins le plaifir des yeux que le tourment du
coeur ,
C'eft
AVRIL
73
1745..
C'eft entre les bras d'Uranie
Qu'aux attraits des neuf foeurs entierement livré
Contre les préjugés dont la terre eft remplie
Je trouve un azile affûré ,
Et quel fejour plus propre aux douces rêveries ,
Qui charment le loifir des enfans d'Apollon
Que ces lieux enchanteurs , ces bofquets , cos
prairies !
Tout y peint le facré vallon.
Affis près de cette onde pure ,
C'est au bruit , au tendre murmure
De ces legers ruiffeaux bordés de mirthes verds
Que faifis d'une douce yvreſſe
Ainfi qu'aux rives du Permeffe ,
Chapelle cadençoit des vers .
C'est dans l'enfoncement de ce bocage fombre ,
Que du plus grand des Rois , Voltaire évoquoit
l'ombre ,
Qu'Apollon écoutoit fes chants harmonieux ;
C'eft fur ces gazons , ces fougeres
Que Fontenelle apprit la langue des bergeres ,
Et fur cette terraffe il méfuroit les Cieux .
C'est parmi les feftins , les jeux de cette table
Que bûvant le nectar des Dieux ,
Brilloit la négligence aimable
Et des Courtins & des Chaulieux ,
Sully , jardins délicieux ,
Vallons qui de Tempé rappellez la memoire ,
D
74 MERCURE DE FRANCE .
Bords fortunés d'Amphife ,
d'Amphife , arbres chéris des
Cieux ,'
Divins rivages de la Loire ,
Que votre fein renferme un tréfor precieux !
Paris eft le féjour du faite & de a gloire ;
Le bonheur habite en ces lieux .
Mais tandis qu'occupé dans ce te folitude
D'une douce & paisible étude
J'y trouve des charmes fecrets ,
Un Monarque comblé de gloire
Sur les aîles de la victoire .
Va bientôt revenir combler tous les fouhaits.
LOUIS verra fon peuple , & les plus belles fêtes
Témoigneront l'amour de ce peuple charmé ;
Il jouira pour prix de fes conquêtes
Du plaifir de s'en voir aimé .
Ah ! que n'eût - il pas vû dans ces jours de trif
teffe ! ...
Mais des jours plus fereins doivent leur fucceder :
Vous allez célébrer par des chants d'allegreffe
Le bonheur de le poffeder.
Au milieu de ces feux qui peignent le tonnerre
Son nom volant aux Cieux fera pour les Français
Un figne glorieux des fuccès de la guerre
Et le préfage de la paix .
Oui bien-tôt de Janus il fermera le temple.
Tout efpoir doit mourir au coeur de ſes rivaux ,
AVRIL 1745. 75
Et des plus fages Rois ce Roi fera l'exemple
Comme l'exemple des Héros .
De l'éclat de fon diadême
Moins que de fes vertus mes yeux font éblouis :
Je refpecte mon Roi , mais s'il veut que je l'aime ,
Qu'il foit grand , genereux , humain comme
LOUIS !
Et qui peut mie x prétendre à la grandeur fuprême
!
Il fçait dompter l'Europe & fe vaincre lui-même .
絲絲**********
MEMOIRE concernant un point de
l'Hiftoire de la Ville d'Arras fous le regne
de Louis XI,adreffé à M. Harduin Avocat
à Arras de la Société Litteraire de cette
Ville.
La mentione d'Arrasdans le
A derniére mention que j'ai trouvée ,
>
Mercure de France par rapport à fon ancienne
hiftoire eft dans celui du mois d'Octobre
dernier dans lequel le public a du lire
avec grand plaifir le curieux & inftru&tif Mé̟-
moire que vous avez compofé touchant ce
qui eft arrivé dans la même Ville depuis
l'année 1477 jufqu'en 1484. Le détail dans
lequel vous éres entré eft très-intéreffant &
1 Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
forme un morceau confidérable de la vie de
Louis XI : j'y ai auffi lu avec grande attention
ce que vous marquez touchant la véritable
origine du nom de franchife que ce
Prince donna à votre Ville . C'eft un fait
qui reftoit enveloppé de quelques ténébres
& qui avoit befoin que quelqu'un comme
vous les diffipât.
Comme il paroît que vous étes dans le deffein
de rechercher la verité & de la mettre
en évidence autant qu'il fera poffible , je ne
fçais fi vous n'auriez pas pu confulter un manufcrit
de Tournay dont le P. le Long fait
mention fur Louis XI. & qu'il appelle du
nom de Calendrier de ce Prince. Il exifte
encore dans une Bibliothéque de ma connoiffance
une copie de ce Calendrier , qui
roule principalement fur l'hiftoire de Tournay
fous Louis XI & fous Charles VIII ,
& qui a été composé par un nommé Jean
Nicolaï qui vivoit alors & demeuroit à Tournay.
ČetAuteur rapportant quelques évenemens
qui regardent les Villes voifines n'a point
oublié Arras ; voici ce qu'il en dit à l'an
*477 après la mort de Charles Duc de Bourgogne.
J'ai voulu tranfcrire ce qui fuit de
cet exemplaire pour vous en faire juger.
Le manufcrit eft de l'année 1507 &
d'une main qui peignoit très- mal. Vous fupAVRIL.
1745. 77
plérez,s'il vous plait, à quelques petits défauts
du Copiſte. On a fuivi exactement l'Auteur
dans fes expreffions , rechus , fachon , afin
d'y laiffer reconnoître le langage vulgaire
des Pays Bas.
80
39
و د »Et pour continuer cette hiftoire & matiere
, vraye que le Roy Lois eftant allé
» vers Boullongne , Hefdin & autres lieux de
Picardye pour les réduire & mettre eu
» fon obeiffance , ceux de la Ville d'Arras ,
» non contents de leur bon traittié & courtoifie
& appointement à quoi ce Roy les
» avoit rechus , fe tournerent contre lui ,
» & envoyerent devers la Damoifielle de
Flandres leurs députez des plus notables
» de la Ville pour avoir fecours & refifter
» contre ledit Seigneur lefquels allant de-
» vers laditte Damoifielle furent prins fur
chemins & menez au Roy , lequel les
», envoya en fa Ville de Heldin où quel
"
35
lieux & place ils furent décapitez jufqu'au
,, nombre de dix & fept perfonnes , qui tous
» avoient fait ferment en faifant leur deffus
écrit , appointement & encore ceux dudit
» Arras non contens s'efmeurent & firent de
capiter aulcuns bons prudhommes & gensdehaulte
fachon qui leur avoient defconfeil-
» lé & defconfeilloient la rebellion au Roy.
" En cette faifon Meffire Philippe Cote-
» venter Seigneur des quartiers qui avoit
29
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
$3
າງ
*
20
50
"
efté leur capitaine voyant leur folle
» conduite & opinion abandonna iceulx
d'Arras , & fe rendit au Roi qui le rechut
en fon fervice. Ledit Seigneur pareil-
» lement rechut à mercy & en fon fervice
» tous les Seigneurs & Chevaliers & Efcuyers
& autres du pays de Picardye qui
fe rendirent à lui à grand nombre , & leur
donne toute franchiſe de corps & de biens.
» Le Roy eltant en Picardye comme deſſus
eft dit Mellire René de Lorraine vint devers
lui amenant Meffire Antoine frere baftard
du feu Charles de Bourgongne eſtent
» & defconfitouré de devant Naincy , & en
» fit préfent au Roy lequel paya la raençon
dudit baftard & le rechut en fon ſervice ,
lui donnant la charge & conduite de cent
lances , fit aufli eflargir de priſon Meffère
Jacques de Luxembourg qui plus d'un an
avoit efté prifonnier devant Mons comme
» devant eft touchié & le remit pareille-
» ment en fon fervice à la charge de cent
lances. Ainsi vantoit en tout la clemence
» & douceur ceux dont il eftoit au-deffus &
» en lieu de rigoureufe juftice ufoit de pi-
» toyable mifericorde.
>>
30
20
39
و د

39
כ כ
Toutes ces chofes faifant en telle maniere
, le peuple d'Arras perfeverant en leur
perverfité & malice , & non content rebel-
» ler au Roy ne ceffoit irriter & blafphemer
"
AVRIL. 1745 . 19
55
පා
3
» le Reale Majefté & puiffance , auffi com-
» me le vaillant provoquer à ce qu'il les allât
envahir & affoiblir la pleupart d'iceux proférant
parolles criminelles injurieufes , & derifores
de fa très- digne perfonne & tant que
finablement le Roy fçachant leur eftrive &
endurchie rebellion ; en confiderant que
» amour ne doulceur ne valloit à conver-
» tir ne amolir leur defraingés couraiges , re-
» tourna en la cité d'icelle en laquelle entra
avec groffe puiffance ; il fit affufter fes gros
engiens à point de combattre laditte Ville
en telle maniere que nonobftant tant du
» peuple de la Ville comme de grand nombie
de gens d'armes dont il s'eftoit garni après
» la muraille abbatuë en mains de Wit
jours , il print laditte Ville d'affault &
„ entra dedans non par la porte , mais de
fueret les foffez , & murs abbattus ; &
jaçoit ce qu'il eut cette victoire , & que bien
eftoit au- deflus d'eulx , il ne vollut fouffrir
laditte Ville eftre pillée ne le peuple eftre
occis ; mais leur donna corps & biens faufs ,
» comme non memorant les injures & derifions
contre lui faites & perpetrées , & en
» cette maniere iceux maintenir en fon car &
benignité au lieu de rigoreufe vergonne ,fut-
30
בכ
52
39
ם כ
"3
95
* C'est à- dire en moins de huit jours.
defure vient deforis.
D iiij
80 ME CURE DE FRANCE.
""
55
il Seigneur & maître de laditte Ville , en la
quelle lui partant laiffa bonne garnifor
20 comme il avoit fait ai leurs & ès autres Villes
qui s'eftoient rendues en fon obeiffance.

-22
Icile fieur Nicolaï ceffe de parler d'Arras.
Il feroit à fouhaiter que nous euffions fur toutes
les Villes confidérables de France des
mémoires en forme de journaux ou d'annales
auffi détaillés que celui qu'il a commencé
fur Louis XI depuis la journée de Monlthery.
XXXXXXXX:X**X***鮮**茶
SONNETTO.
R Endeté al Ciel le fue bellezze fole ,
E le grazie alle grazie , onde conquifo
Avete ogn'alma , che vi mira fifo
Di cui più pianger , che parlar fi fuole ;
Rendete i penfieri e le parole ,
E i fembianti , e gli fguardi e'l dolce rifo
E tutti gli onor fuoi al Paradifo
E al folrendete la beltà del fole :
E rendete ad amor l'arco e gli ftrali
E rendete lor prima libertade
De l'alme tolte à miferi mortali ;
A VRIL. 81
1745.
Chefgoni altrui rendete in quefta etade
Non refterà fe non , con mille mali ,
Altro di voſtro in voi , che crudeltade .
IMITATION, Sonnet à Ma ...
Si
I vous rendiez aux Cieux leur brillante clarté ,
Si vous rendiez encor ces graces naturelles
Qu'en vous formant , Iris vous ont alors prêté
De la mere d'Amour les compagnes fidelles ;
y
Si Venus reprenoit cet air de Déïté ,
Ce maintien fi touchant & ces beautés réelles
Pour qui Mars oubliant fa- farouche fierté
Renonçoit quelques fois à fes armes cruelles ;
Et fipar vos mépris Cupidon irrité
Vouloit rendre aux mortels leur douce liberté ,
En vous ôtant fes traits fatals aux coeurs rébelles,
De ces charmes flateurs & de cette beauté
Que vous tenez , Iris , des beautés immortelles ,
Que vous refteroit - il finon la cruauté ?
Laiglon
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
菜菜味[ [] 味: [] [ 炎
3UITE du Manufcrit Indien traduit par
M. Jacques , Marchand Eventailliſtė
ruë Mouffetard.
Q
Uoique Careffant n'ignorât pas la
vertu de la bague de puiffance , il lui
fallut quelque tems pour s'accoûtumer à
l'idée du pouvoir dont il fe voyoit révêtu.
Après avoir confidéré quelque tems avec
étonnement le Magicien immobile , malheureux
, lui dit- il , tu vois ta perfidie découverte
, tu voulois m'enlever cet anneau
mifterieux qui me donne le pouvoir de te
punir , tu voulois m'enlever Blanchette ?
qu'eft- elle devenuë ; parle & dis la vérité , je
te l'ordonne ; à ces dernieres paroles de
Careffant le Magicien parut fe ranimer
comme un homme qui ieprend fes fens ;
fa baguette lui échappa de la main , & il
parla en çes termes .
Vous n'avez pas befoin de menaces pour
me faire dire lavérité ; un pouvoir plus fort
que le mien m'y contraint malgré moi
& la vertu de la bague de puiffance ne me
permet pas de refufer rien de ce que vous
defirez ne craignez rien pour Blanchette ,
elle n'eft pas en mon pouvoir , mais appreAVRIL
1745 . 83
nez jufqu'à quel point je fuis coupable &
digne de votre fureur ; mes projets ne ſe
bornoient pas à vous enlever Elanchette ,
& à punir Aftramond , je voulois vous faire
perir vous même , vous en paroiffez étonné
, pourfuivit- il en voyant l'altération que
ces dernieres paroles avoient produite fur
le vifage de Careffant , mais vous cefferez
de l'être quand vous fçaurez qui je fuis.
J
Hiftoire du Magicien.
E ne vous ai point trompé quand je vous ai
dit que j'étois frere d'Aftramond ; Neraor
eft mon nom , nous fommes fils tous
les deux d'un Enchanteur celébre qui tenoit
le premier rang parmi ceux que
la
connoiffance de l'art des Fées éleve audeffus
des hommes. Il travailla long-tems à
compoſer l'anneau mistérieux & tout - puiffant
dont vous êtes aujourd'hui poffeffeur.
J'avois environ quinze ans lorfque cette
admirable production de l'art magique fut
achevée , & mon frere n'avoit qu'un an plus
que moi ; quoique nous fuffions dans un age
où l'ambition eft ou inconnue encore où
émouffée par des fentimens plus vifs , comme
nous avions été initiés de bonne heure
aux miftéres de la féerie , ces connoiffances
avoient avancé notre efprit , & nous com-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
primes l'un & l'autre l'importance du tréfor
que notre pere poffedoit ; il étoit dans un
age avancé , & l'art qu'il profeffoit , quoiqu'il
donne la facilité de prolonger la vie ,
ne donne pas le pouvoir de l'éternifer , fans
cela les Enchanteurs feroient femblables aux
Dieux. Ainfi chacun de nous commença à
regarder fon frere comme un rival qui lui
difputeroit la poffeffion de la bague . Je ne
m'étois jamais fenti de penchant à aimer
mon frere , cette rivalité donna une entiere
activité à l'antipathie que j'avois pour lui ;
chaque jour elle fit de nouveaux progrès , ou
plutôt chaquejour elle fe fignala par des querelles
& des difcuffions qui allarmerent mon
pere ; il nous avoit fouvent exhorté à vivre
bien enſemble , il avoit employé vainement
pour nous réunir tous les moyens que la
raiſon & la tendreffe peuvent fournir à un
pere , il s'apperçut enfin que l'efpérance de
poffeder l'anneau étoit ce qui nous divifoit ,
& voulant ôter cette fource de difcorde ,
il nous fit un jour appeller.
" Fils ingrats & dénaturés , nous dit - il
vous foupirez après le moment où je ne ferai
plus , & vous vous difputez deja le tréfor
que je poffede , mais je vais vous punir , &
vous le perdrez tous deux ; à l'inftant il
tira l'anneau & le jetta dans un vaſe rempli
d'eau & d'herbes odoriferantes ; à peine
eut- il prononcé quelques paroles miftéAVRIL
1745 . 85
rieufes que l'eau commença à bouillonner ,
un aigle fortit du fond du vafe & s'éleva
dans l'air tenant l'anneau miſterieux : allez
dit-il , portez ce Talifman dans le Palais de
la Fée fouveraine , qu'il y refte jufqu'à ce
que les arrêts du deftin foient accomplis ;
alors fe tournant vers nous , vous l'avez perdu
, continua-t-il , & vous n'en jouirez jamais
, il eft refervé pour le fils de l'un de
vous. Celui qui le premier aura aimé fincerement
, qui aura mérité d'être aimé de
même , qui enfin après avoir épousé l'objet
de fon amour en aura eu un fils , celui là
fera le pere du plus puiffant d'entre les mortels
; nul effort humain ne peut enlever
la bague du Palais de la Fée , & ce fils bienheureux
l'y prendra fans peine. Allez ; puiffe
l'amour adoucir vos caracteres fauvages ,
puilliez vous vivre plus unis , ayant perdu
l'intérêt que vous aviez à vous hair !
و ن
Mon pere le trompoit ; ma haine n'en
devint que plus vive , je haiflois Aftramond
comme un rival , je le regardai dorefnavant
comme un ennemi qui m'avoit enlevé mon
bien. Cependant nous partîmes tous deux
& fuivant les ordres de notre pere , nous parcourumes
l'Univers pour chercher des époufes.
J'avois déja voyagé quelque tems , mais.
fans fuccès , vainement je m'éforçois de plaire
& je ne me fentois aucun penchant à aimer .
86 MERCURE DEFRANCE.
Je fis reflexion qu'en rempliffant les conditions
prefcrites par mon pere je rifquois encore
de ne pas réur fi mon frère plus
heureux fe marioit le premier ; je formai le
deffein de traverfer fes amours , de chercher
moi même à le fupplanter auprès de
celle qu'il aimeroit , & d'aſſurer ainſi le ſuccès
de l'entreprife ; je fçavois qu'il étoit arrivé
depuis quelque tems dans l'Ifle inconnuë.
Le Roi de cette Ifle avoit une fille dont
la beauté étoit célébre par toure la terre.
Je m'y rendis en diligence , & voulant donner
dès mon arrivée une idée de ma puiffance
qui put en impofer & prevenir en ma
faveur, je montai un char tiré par fix Rhinoceros
qui jettoient du feu par les narines ;
la ville fut en un inftant remplie de fumée ,
le peuple que la nouveauté du fpectacle
avoit d'abord attiré rentra avec effroi dans
les maifons , & quand ' arrivai au Palais du
Roi je ne trouvai ni gardes ni ſentinelles ,
les cours avoient l'air d'un défert. Cependant
je deſcendis du char & faiſant prendre
à mes Rhinoceros la forme de Satyres armés
de maffuës , je montai dans la chambre du
Roi avec ces gardes qui n'avoient pas l'air
moins effrayant que ma voiture .
La Princeffe étoit à côté du Roi , & mon
frere étoit auprès d'elle , je frémis à cette
vúë , un tranſport jaloux s'éleva dans mon
AVRIL 1745.
87
ame , & mon coeur qui jufques - là n'avoit
fçu que haïr , ne commença à connoître l'amour
que fous une forme qui reffembloit à
la haine. La converfation fut courte , le Roi
repondit en termes obfcurs à la demande
que je lui fis de fa fille , j'approchai de la
Princeffe , mes yeux furent éblouis , & je
n'eus pas la force de proferer une parole ,
je connus l'embarras pour la premiere fois de
ma vie , je jettois tour à tour fur elle des
regards enflammés d'amour , & fur mon frere
des yeux étincelans de colere. Je crus
méme m'appercevoir que les yeux de la
Princefle & les fiens fe cherchoient & fe
ren.controient toujours , j'eus beſoin de faire
un effort fur moi-même pour ne pas éclater
, le Roi s'apperçut de ce qui fe paffoit
dans mon ame , & voulant prévenir toute
querelle , Seigneurs , dit - il , vous honorez
beaucoup ma fille en prétendant à fa main;
je voudrois pouvoir vous rendre heureux
Fun & l'autre , & que le plaifir d'acquerir
l'un de vous ne fut pas acheté par la perte
de l'autre , je veux du moins que ma fille
& moi tenions entre vous une balance éga
le , & que celui qui fera refufé ne puiffe
nous imputer fon malheur. Ecoutez moi ,
voici à quelles conditions vous pouvez obtenir
ma fille , j'aime mon peuple , & fon
bonheur fait le principal objet de mes foins,
88 MERCURE DE FRANCE.
de
Celui de vous qui par fa puiffance procurera
à mes peuples l'avantage le plus défirable ſera
l'époux de la Princeffe , ce fera la voix du
peuple qui vous jugera. Le Roi nous donna
huit jours pour nous préparer , & je paffai
ce tems à fuivre affidument la Princeffe
. Mon frere n'étoit pas moins exact
que moi , & fi j'avois le défagrement de le
voir toujours auprès d'elle , j'avois du moins
le plaifir fecret de voir combien ma préſence
le gênoit ; pour moi , chaque jour ma
paffion prenoit de nouvelles forces , & ma
haine pour mon frere croiffoit à meſure.
Cependant je fongeois aux moyens gagner
le prix propolé , je jugeai que les plaintes
les plus communes des hommes roulant
fur leur pauvreté , je n'avois pas de moyen
plus fûr pour les rendre heureux que de les
combler de richeffes ; content de cette idée
je ne doutai plus du fuccès de mon entrepriſe,
une feule choſe m'inquiétoit , la reflexion que
j'avois faite me paroiffoit fi naturelle que je
craignois que mon frere ne me prévint . Un
jour que fuivant notre coûtume nous donnions
tous les deux la main à la Princeffe qui
fe promenoit dans fes jardins,je lui repréfentai
l'injuftice que l'on me feroit , fi mon frere
fous pretexte de fon droit d'aîneffe vou .
loit être le premier à fignaler fon pouvoir ,
que le hazard pouvant faire que nos idées
AVRIL 1745. 89
fuffent femblables , alors celui qui auroit
exécuté la fienne le premier auroit tout le
mérite , ce qui étoit contre toute équité ;
j'infiftai pour que la queftion du rang fût
décidée par le fort , ou pour qu'il reftât
égal entre nous , mais Aftramond me regardant
avec fouris dédaigneux , il n'eft pas
néceffaire , dit- il , d'importuner la Princeſſe
pour une chofe fi peu importante , quelque
droit que j'aie à la préféance , je vous la cede
en cette occafion , j'ai trop d'autres avantages
fur vous pour ne pas facrifier celuici
fans regret , il ne me nuira point. Ce difcours
plein de mépris auroit attiré de ma
part la reponſe la plus outrageante , ſi la
Princeffe n'eut interpofé toute l'autorité
qu'elle avoit fur nous pour étouffer ce commencement
de querelle , j'obéis avec regret,
remettant ma vangeance après la décifion du
mariage .
Cependant le jour marqué arriva , le peuple
ne l'attendoit pas avec moins d'impatience
que nous , & chaque particulier ne doutoit
pas que ce qu'il fouhaitoit ne fût ce que
nous ferions. Je me rendis dans la grande
place de la Ville , tout le peuple y étoit
affemblé : peuples , leur dis -je , vous allez
être riches ; à l'inftant je frappai la terre de
ma baguette , elle s'ouvrit , & on vit s'élever
infenfiblement une haute montagne
90 MERCURE DE FRANCE.
compofée de piéces d'or & d'argent , on
pouffa mille cris d'applaudiffemens qui fu
rent bientôt interrompus par d'autres cris
que jettoient ceux qu'étouffoit la foule qui
couroit à la montagne ,, elle difparut prefque
en auſſi peu de tems qu'elle avoit été
élevée, & l'avidité du peuple fit un effet auffi
prompt que mon art. Je me croyois für de
la victoire , mais après que le premier tumulte
fut paffé , Aftramond fe rendit dans
la place ; le peuple occupé de compter l'or
& l'argent qu'il avoit amaffé faifoit à peine
attention à lui. Cependant il traça un cercle
avec fa baguette , prononça tout bas
quelques paroles & enfuite élevant la voix.
peuples , dit- il , c'eft demain que vous devez
donner le prix. J'ai droit de compter fur
votre reconnoiffance , je vais vous rendre
heureux. Son difcours fit peu d'impreffion ,
la journée ſe paſſa en rejouiffances , on élévoit
ma génerofité jufqu'au Ciel , on ne parloit
point d'Aftramond , il n'en paroiffoit
point inquiet , & fa fecurité me donnoit de
l'embarras. Je cherchois envain à deviner
ce qu'il pouvoit avoir fait de fi important.
Comme je faifois d'affés triftes reflexions fur
cette affaire , je fus furpris de voir les habitans
de cette Ville , ces citoyens avides que ,
des tréfors inépuifables avoient à peine ſatisfaits
, paroiffant tout d'un coup faire
peu de
AVRIL 1745. 9.1
cas de ces richeffes que je venois de leur
prodiguer , les prodiguer eux-mêmes entre
eux. Chacun paroiffoit occupé d'une affaire
importante , ils fe cherchoient , fe parloient
, s'embraffoient , fe partageoient leur
fortune,quelques uns donnoient tout ce qu'ils
avoient , quelques autres refufoient tout ce
qu'on leur offroit . Il regnoit entre eux une
cordiliaté dont je n'avois jamais eu l'idée .
Frappé de ce fpectacle auquel je ne m'atten
dois pas je me rendis invifible & je les
fuivis dans leurs maiſons. Là je vis les époux
les peres, les enfans & les femmes s'attendrir,
s'embraffer , s'aimer ; une joye vive & pure
brilloit dans leurs yeux , leurs coeurs s'ouvroient
avec confiance. A tout moment
chaque maiſon ſe rempliffoit d'hôtes qui accouroient
avec ardeur , c'étoient des amis
qui venoient fe jurer de s'aimer toujours
des ennemis qui avoient honte de s'être haïs,
des ingrats qui ne l'étoient plus , & qui demandoient
pardon de l'avoir été , les femmes
n'avoient jamais trouvé leurs maris fi
aimables , les hommes n'avoient jamais vû
leurs femmes fi belles , il n'en fallut pas davantage
pour faire triompher Aftramond ,
tous les fuffrages fe reunirent en fa faveur.
Le lendemain la Princeffe lui fut accordée
tout d'une voix . Pour moi défefperé ,
outré de douleur & de rage , je me renfer92
MERCURE DE FRANCE.
mai pour rever aux moyens de troubler cette
union. La force étoit inutile , car Aftramend
étoit auffi puiffant que moi , il fallut
avoir recours à la rufe.
Le lendemain du mariage de mon frere
avec la Princeffe le Roi voulut prendre avec
les nouveaux mariés le divertiffement de la
chaffe.J'imaginai que le défordre qu'entraine
ce plaifir pourroit me fournir une occafion
favorable,& je réfolus de tout tenter pour en
lever ma belle-foeur. Je commençai par m'afsûrer
pendant la nuit d'un vaiffeau étranger ,
j'en corrompis l'équipage en leur donnant
affés pour les engager à fervir mes vûës fans
les leur découvrir , & je leur ordonnai de fe
tenir prêts à mettre à la voile quand je paroitrois.
Je retournai enfuite au Palais , je paffai
le refte de la nuit à fonger aux moyens de
cacher & d'exécuter ma perfidie. Dès- que
le jour parût je me rendis avec toute la Cour
à l'appartement des nouveaux mariés. La
joye qui brilloit fur le vifage d'Aftramond répandit
l'amertume dans mon coeur , & je
commençai à hair la Princeffe parce qu'elle
faifoit le bonheur de mon frere. Mais je fentis
qu'il m'étoit effentiel de voiler mes fentimens
, & je compoſai mon air de façon qu'il
auroit été difficile à mon frere qui avoit l'ame
belle de ſe défier de moi ; je fis plus , je m'approchai
de lui & de fa femme , & en preAVRIL.
1745 . '93
fence de toute la Cour je leur demandai
leur amitié , en les priant de me pardonner
les obftacles que j'avois tâché de mettre à
leur bonheur. Mon frere , dis -je , je l'avouë ,
l'ambition m'a égaré ; tant que j'ai efperé de
pouvoir parvenir avant vous à la poffeffion
de la bague qui a toujours fait l'objet de mes
défirs j'ai été injufte & j'en rougis , mais je
ne fuis point infenfé. Votre mariage m'ôte
tout efpoir de poffeder le trefor magique
dont les Dieux vous jugent avec raifon plus
digne que moi. Je vous l'aurois difputé peutêtre
toute ma vie , mais je ne vous l'envierai
jamais. Ce fut ainfi que je parlai à
mon frere qui me répondit & m'embraffa
avec cordialité, Mon frere eft l'homme du
monde le plus genereux & je fuis le plus
perfide. L'amitié qu'il me marqua dans cet
entretien ne me fit point perdre de vûë la
noirceur que je méditois & je partis pour
la chaffe dans l'intention de l'exécuter. Nous
allames dans une vafte forêt qui eft vis - à-vis
de la Ville & qui confine à la Mer ; là le Roi
faifoit entretenir un grand nombre de bêtes
féroces : c'étoit la feule chaffe qu'il aimât , &
il ne fe plaifoit qu'à pourfuivre des lions , des
tygres ou des léopards. A une des lifieres
du bois & précisément celle qui regarde la
Ville il y a une espece de ceintre affés étendu
& formé par la forêt même ; là on avoit

94 MERCURE DE FRANCE.
tendu des toiles qui fuivoient la difpofition
du lieu , & c'étoit là qu'on pouffoit les animaux
qui n'avoient pas d'autre refuite , parce
que la Mer entoure le bois par tout
ailleurs. La Princeffe dans un char fe rendit
à cette prairie ceintrée & elle y attendit fans
danger le fpectacle des bêtes que l'on précipiteroit
dans les toiles. Le Roi , Aftramond
& moi fuivi de tous les hommes de la Cour
nous entrames dans le bois , & nous nous
abandonnames à la pourfuite fouvent perilleufe
des tigres & des lions. Je ne fongeois
qu'à faifir un favorable inftant pour exécuter
mes noirs deffeins , & je ne laiffois pas d'être
fort embarraffé fur les moyens ; j'en choifis
un enfin , & je ne tardai pas à l'exécuter.
Comme nous étions engagés aflés avant à la
chaffe d'u tigre & que j'étois à côté de mon
frere je me mis à lui repeter d'un air naïf
les plus tendres proteftations d'amitié , & infenfiblement
je rallentiffois le train de mon
cheval , de forte que nous nous trouvames affés
loin derriere toute la Cour ; alors je fis cabrer
mon cheval & je l'obligai à fe renverfer ;
mon frere s'arrêta quand il me vit tomber ,
mais me relevant auffitôt & tirant une phiole
de ma poche ; vous fçavez , lui dis-je ,
que je ne ferai pas embarraffé à me déméler
de là , ne vous arrêtez pas pour moi , je vous
conjure , & ne laiffez pas le Roi fans votre fe
AVRIL. 1745 .
95
cours expofé à la fureur des bétes féroces : je
vous rejoindrai dans un moment ; Aftramond
qui fçavoit qu'en effet j'avois ainfi que
lui des remedes fürs pour tous les accidens ,
fe contenta de m'embraffer & pouffa fon cheval
pour rejoindre le Roi . Auffitôt que j'eus
perdu mon frere de vue je remontai à cheval
& je courûs à toute bride à la prairie où
étoit la Princeffe , je me préfentai à elle avec
un air effrayé, malheureufe Princeffe, lui dis
je , fuivez -moi fans perdre de tems , le Roi
votre pere ... Hélas ! à peine pourrez- vous
arriver affés-tôt auprès de lui, fracaffé par une
chute horrible il touche à fa derniere heure ,
& tandis que mon frere épuife en vain notre
art pour le ranimer je fuis venu . En difant
ces mots , je m'apperçus que Dailé étoit évanouie
, je la pris dans mes bras & rentrant
dans la forêt je me hâtai de gagner la Mer par
des fentiers détournés & m'éloignant toujours
de la chaffe que j'entendois : la Fortune fervit
bien ma méchanceté , je parvins au rivage
fans avoir rencontré perfonne , je mis
promptement à la voile , & je me vis en peu
d'heures affés éloigné du rivage fans être
pourſuivi , pour ne plus craindre d'être atteint
, le premier mouvement que le fuccès
de mon entrepriſe excita en moi fut le plaifir
de m'être vengé de mon frere & de la
Princeffe qui m'étoit devenuë odieufe , parce
qu'elle aimoit Aftramond. Je me figurois
96 MERCURE DE FRANCE.
avec plaifir tous les tranfports où ce dernier
devoit être livré par la perte de fa maîtreffe,
Je me peignois la rage , fon déſeſpoir , & je
jouiffois de toutes les peines. Je voyois avec
joie la trifteffe & l'abbatement exprimés
dans tous les traits de la Princeffe ; en regardant
fes beaux yeux noyés de larmes je difois
, c'eft ainfi que fouffre celui qu'elle aimoit
& que je déteſte . Je me repaiffois continuellement
de ces cruelles idées , & la haine
attachoit toujours mes regards fur elle
autant qu'auroit pu faire l'amour le plus tendre.
Mais il eft difficile de confiderer longtems
la beauté fans qu'elle reprenne fes droits;
tant de charmes firent à la fin fur moi une
impreffion que l'on ne peut pas appeller de
l'amour , mais qui étoit bien différente de la
haine. Je confidérai même que j'étois le maître
de faire à mon frere un nouvel outrage &
plus cruel encore que le premier ; je ne pouvois
efperer de féduire la Princeffe qui me regardoit
avec horreur, & m'accabloit fans ceffe
des reproches les plus humilians ; j'étois le ma
tre à la vérité d'ufer de violence , mais je crus
pouvoir trouver dans les preftiges de mon art
des fecours plus convenables ; nous abordames
après quelques jours de navigation dans
ce canton où je bâtis le Palais que vous voyez,
j'y raffemblai en vain tous les plaifirs ; la Princeffe
infenfible à tout ce qui l'environnoit ne
fortoit
AVRIL.
1745 . 9.7
fortoit jamais de la trifteffe profonde où elle
étoit plongée ; j'étois fans ceffe auprès d'elle ,
mais le jour que j'avois choifi pour l'exécution
de mon deffein j'animai un phantôme
qui fous ma figure fe rendit auprès d'elle.
Vers le milieu du jour elle entendit un grand
bruit aux portes du Palais; peu de tems après
je parûs dans un char fous les traits d'Aftramond
, & fondant fur le phantôme qui étoit
auprès d'elle je combattis contre lui pendant
quelque tems , & enfin l'ayant percé de plufieurs
coups je le renverfai fans vie &noyé
dans les flots de fon fang. Chere épouſe , disje
alors à la Princeffe , revoyez Aftramond ; le
cruel qui nous avoit féparés a expié fon crime
par la perte de fa vie . Ce Palais delicieux
fera déformais le témoin de notre bonheur
après l'avoir été de vos peines ; rien ne peut
plus troubler nos plaifirs , fi vous m'aimez
autant que je vous adore ; en difant ces mots
je me précipitois dans fes bras , mais la Princeffe
qui n'étoit pas encore bien revenuë de
la frayeur que lui avoit caufée mon combat
pretendu , me repouffa doucement ; j'ai peine
, dit-elle , à me remettre du trouble que
cet évenement m'a caufé. Je confentis fans
peine à retarder un triomphe que je croyois
fur ; je fis enlever le corps du phantôme &
je paffai le refte du jour attendant avec impatience
la nuit qui devoit achever mon
E
98 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , & confommer mon crime .
La Princeffe qui me prenoit pour Aſtramond
jettoit fur moi les regards les plus tendres
,& me tenoit les difcours les plus paffionnés
;peu fait pour les délicateffes de l'amour,
je m'embarraffois peu de fonger que ces careffes
étoient deftinées à un autre , mais je ne
pus m'empêcher de fentir quelqu'émotion
lorfque la Princeffe fe rappellant tout ce qui
s'étoit paffé dans la journée peignit l'horreur
que lui infpiroit mon crime avec la même
vivacité que fon amour pour Aftramond .
Je fçus cependant me faire violence . Enfin la
nuit arriva ; un fouper délicieux qui fembloit
être aprêté par la volupté même ne fut que le
prélude des momens plus heureux que j'efperois.
La joye & l'amour fe peignoient à
la fois dans les yeux de Dailé ; les nimphes
que j'avois destinées à la fervir vinrent la
prendre pour la conduire au lit nuptial , on
vint m'avertir quelques momens après que
la Princeffe étoit deshabillée , je volai , la
chambre étoit éclairée de milie bougies , &
parfumée par plufieurs caffolettes qui exhaloient
les odeurs les plus agréables . La Princeffe
étoit couchée & n'avoit jamais été fi
belle. J'allois être au comble de mes voeux ,
mais lorsque je fus à quelques pas d'elle je
fentis qu'une force invincible m'empêchoit
da'vancer plus avant, je fis des efforts inutiles,
AVRIL. 1745. 99
j'eus recours fans fuccès à tous les fecrets de
mon art ; dans le tems que je m'éforçois ſi
vainement de rompre l'enchantement qui
m'arrêtoit , j'entendis la voix de mon pere ,
( il étoit mort depuis quelque tems, ) arrete,
me dit cette voix , arrête malheureux . Je
fremis en entendant ces paroles , mais quel
fut mon étonnement lorfque je vis la Princeffe
fe lever avec effroi du lit où elle étoit couchée
, & s'enfuir précipitamment , en s'écriant
, qu'allois - je faire ! ô Dieux ! c'eſt Néraor
! Il me fut aifé de comprendre par là
que mon enchantement étoit rompu , & qu'il
falloit abandonner le projet que j'avois formé
.
Pour mettre le comble à mon déſeſpoir ,
je fçus peu de jours après par les nimphes
qui fervoient la Princeffe qu'elle avoit des
fignes non équivoques de groffeffe . Cette
nouvelle redoubla ma rage & contre elle &
contre mon frere ; la haine étant déformais
le feul fentiment qui me reftât, prit une nouvelle
activité ; je mis tous mes foins à imaginer
des moyens de la rendre malheureuſe ,
je la fis enfermer dans un foûterrain où le
Soleil n'avoit jamais pénétré ; mille infectes
que je fçavois qu'elle avoit en horreur y
étoient fa compagnie habituelle. Je connoiffois
combien fon coeur étoit fenfible & compatiffant
, & ce fut une nouvelle arme que
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
j'eus contre elle. Chaque jour une troupe de
mes fatellites entroit dans le fouterrain , on
l'éclairoit alors par des torches allumées , &
à la lueur de ces fombres lumieres elle voyoit
les fupplices que l'on faifoit éprouver à des
malheureux ; je ne pouvois lui en faire éprouver
de femblables car l'enchantement de
mon pere fubfiftoit toujours , & ni moi ni
mes fatellites ne pouvions arriver juſqu'à
elle . Il y avoit déja fept mois qu'elle étoit
dans ce cruel état , & il y en avoit huit
que je l'avois enlevée , lorſque dans le filence
de la nuit mon pere m'apparut : ce
n'étoit point un fonge , ni une illufion , j'étois
éveillé , je vis ce Vieillard refpectable
tel qu'il avoit toujours été lorſqu'il vivoit
parmi les humains; une épée étincelante étoit
dans fes mains la colere étoit peinte dans
les yeux. Fils indigne de moi , me dit- il, ne
te lafferas tu point de marcher dans le ſentier
du crime , obéis aux ordres que je te
vais donner ou tu mourras. Quitte ces lieux ,
monte un vaiffeau & parcours les mers , &
tu deviendras enfin vertueux & heureux ;
emmene avec toi la . femme de ton frere ,
mais ceffe de la rendre malheureuſe , c'eſt
ainfi que tes deftins peuvent s'accomplir ; il
dit , & difparut en me montrant avec un
gefte menaçant l'épée qu'il tenoit & dont un
feul rubis formoit la garde, Je n'héfitai point
AVRIL. 1745. 101
à fuivre les ordres , le lendemain je fis équi
per un vaiffeau & j'y montai avec la Princeffe
& ma fuite . Nous courumes les Mers
pendant un mois fans éprouver aucun accident
, au bout de ce mois la Princeffe accoucha
& mit au monde un fils , c'est vous
Careffant qui étes ce fruit de l'amour d'Af
tramond. J'étois encore en proie aux triftes
réflexions que cet évenement me faifoit
faire lorfque l'on vit paroître un vaiſſeau ,
il cingloit à pleines voiles & venoit vers
nous , jugez avec quelle furpriſe je reconnus ,
lorfque nous fumes à portée , que ce vaiſſeau
étoit monté par Aftramond. Nous reconnoître
& donner le fignal du combat . ne fut
pour nous que la même chofe . On combattit
pendant quelque tems avec une égale ar -
deur des deux côtés . Je cherchai mon frere
pour décider le combat d'un feul coup ; je
ne tardai pas à le rencontrer , mais quoique
la frayeur entre difficilement dans mon
ame , je fus faifi d'effroi en voyant dans les
mains cette même épée que j'avois vuë à
mon pere je ne pus foutenir cette fatale
vûë , je tournai d'un autre côté , & mon
exemple décourageant mes foldats nous fùmes
en peu d'inftans vaincus & mis aux fers .
Aftramond me fit conduire en fa préfence ,
on amena en même-tems la Princeffe & le
fils à qui elle venoit de donner le jour, Mon
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
frere qui ne doutoit pas que la Princeffe ne
fe fût laiffée enlever de concert avec moi ,
devint furieux à cette vûë , il me croyoit le
pere de fon fils ; dans le premier tranſport
de fa colere il métamorphofa la Princeffe ,
en un petit chien noir & blanc , & la fit
jetter à la mer avec le berceau dans lequel
vous étiez, & ordonnant auffi- tôt qu'on m'otât
mes fers , tu ne mérites pas , me dit-il , de
mourir par mes mains , vis pour être en
proie à tes remords , & fi ton coeur n'en eft
pas capable , pour regretter la perte de l'indigne
objet de ton amour. En finiffant ces
mots il me fit mettre dans une chaloupe ,
& me laiffa à la merci des flots . J'abordai
au bout de deux jours au rivage , & me rendis
à mon Palais . Je ne concevois pas quel
étoit le fens de l'oracle de mon pere , &
j'attendois avec impatience qu'il fe vérifiât.
Quelquefois l'épée que j'avois vûë dans les
mains d'Aftramond' me faifoit croire qu'il
avoit voulu me tromper ; tourmenté par les
plus triftes idées j'ai cherché à m'en diftraire
en attirant ici par divers enchantemens
toutes les beautés que leur malheur a fait
tomber dans mes piéges , mais les plaifirs
ne m'offroient que de foibles diſtractions.
Je ne pouvois me venger d'Aftramond qui
fe tenoit trop bien fur fes gardes pour être
furpris , & c'étoit là le feul plaifir auquel
AVRIL 1745. 103
mon ame put être fenfible ; j'avois du moins
la confolation de fçavoir qu'il n'étoit pas
plus heureux que moi . Aucune des berge
res qu'il enlevoit dans les prairies tranquilles
ne lui avoit fait oublier la Princeffe de l'Ifle
inconnue . Enfin depuis peu de jours un
gnome mon ami étant venu me vifiter
dans mon Palais ne m'a pas médiocrement
étonné en m'apprenant ce qui fe paffoit chés
Aftramond , qu'il avoit retrouvé la Princeffe
fous la figure d'un petit chien noir & blanc ,
& qu'elle avoit offert de lui prouver fon
innocence en envoyant fon fils chercher la
bague de puiffance.
pu
L'amour jaloux , la haine & l'ambition fe
font réveilles dans mon coeur à ces fatales
nouvelles , je n'ai voir fans frémir de rage
que mon frere alloit voir fon amour heureux
, & feroit encore poffeffeur de la bague
de puiffance. J'ai voulu m'affurer moiméme
de la vérité de ce que difoit le gnome
je me fuis tranſporté inviſible au Palais d'Aftramond,
mais de nouveaux fentimens se font
élevés dans mon ame lorſque j'ai vû ľadorable
Blanchette . Je l'ai aimée dès le premier
moment avec fureur, & peut être ferois - je enchés
Aftramond à m'enyvrer du plaifir
de la regarder, s'il ne l'eût changée en pigeon
pour éviter les diftractions que fa vuë auroit
pu vous caufer , & vous faire partir
core
E iij
104 MERCURE DE FRANCE.
fans délai pour aller chercher la bague de
puiflance. Qu'eft- il befoin que je vous faffe
un plus long recit ? vous ne fçavez que trop
le refte , mon deffein étoit d'immoler Aftramond
, la Princeffe fon époufe & vous même
qui étes le fruit d'un amour odieux , à
qui je dois imputer tous les malheurs de
ma vie. Je comptois poffeder Blanchette ,
& l'anneau de puiffance , tous mes projets
font avortés , tous mes voeux font trahis ,
que tardez - vous ? vengez-vous , faites périr
celui qui a voulu vous perdre. Je te réſerve ,
dit Careffant , un fupplice plus cruel . A l'inſtant
l ſouhaita qu'Aftramond , Dailé,& Blanchette
paruffent , il les vit arriver à l'inftant
fur un char trainé par des colombes. La
Princeffe avoit tout l'éclat que la jeuneffe
peut donner à la beauté ; les 15 années
qu'elle avoit paffé fous la figure d'un petit
chien n'étant point comptées dans fon âge.
Careffant fe jetta aux pieds d'Aftramond &
aux fiens. Poffédez , leur dit- il , la bague de
puiffance , elle eft à vous , je ne demande que
Blanchette . Aftramond & la Princeffe embrafferent
leur fils , & ne voulurent point
abufer de fa générofité. Je ne veux , dit Aftramond,
vous demander la bague que pour
m'en fervir un moment à punir ce traitre.
Non , dit Careffant , permettez que je vous
demande fa grace, il va la mériter. A l'inftant
AVRIL 1745 . 105
touchant le Magicien de fa bague , deviens
vertueux lui dit- il ; l'effet fut aufli prompt
que la parole. Telle étoit la vertu de cet
anneau miftérieux , mais Neraor n'en étoit
pas plus heureux , fes remords le tourmentoient
& l'agitoient autant qu'avoit fait fa fureur.
Careffant s'en apperçût au trouble de
fes yeux , & le touchant une feconde fois ,
il lui ordonna d'oublier tout le paffé .
Alors fes yeux s'animerent , fon vifage
devint plus ferein , fa phyfionomie plus ouverte,
il ſe jetta dans les bras de Careſſant &
dans ceux de fon frere qui le reçurent
avec bonté. Careffant rendit en même- tems
la liberté à tous les Princes & Princeffes
que Neraor avoit enchantés dans fon Palais.
Celle qui avoit paru fous la figure de
Blanchette n'ayant point d'amant fut deſtinée
à Neraor qui étoit devenu digne d'étre
aimé , Aftramond & la Princeffe de l'Ifle
inconnue voulurent renouveller les cérémonies
de leur mariage le même jour que l'on
feroit ceux de Careffant avec Blanchette
& de Neraor avec la Princeffe enchantée .
Careffant voulut que tous ces mariages fuffent
célébrés dans les prairies tranquilles , les
fix époux y pafferent une vie longue que
leur bonheur leur fit paroître courte , &
Careffant n'emploia la bague de puiffance
qu'à rendre plus heureux les bergers qui l'élurent
pour leur Roi, Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS & C.
N
Ous nous croyons obligés de rendre
compte d'un livre quoiqu'imprimé en
1743 à la Haye chés Jean Van- Duren,
La réputation de l'Ouvrage & celle de
F'Auteur nous y engagent également. C'eft
Part de conferver fa fanté , compofe par l'Ecole
de Salerne , Traduction nouvelle en Vers
François par M. de la Martiniere .
Ce Traité falutaire eft depuis longtems en
poffeffion d'une eftime meritée, & fon Traducteur
eft célebre par desEcrits utiles , &
furtout par fon Dictionnaire Géographique.
Nous ne donnerons point d'extrait fuivi
de cet Ouvrage. M. de la Martiniere luimême
inftruira nos Lecteurs de quelle façon
il l'a compofé.
J'ai taché , dit - il à la fin de fa Préface , de
tenir un certain milieu entre le trifte & le bouffon.
La matiere d'elle-même n'est pasfort divertiffante
; j'ai donc cru pouvoir profiter quelquefois
de l'occafion fans trop m'écarter du texte.
On verra qu'en bien des endrois j'ai facrifie
le Poëte au Medecin , & que la fidélité
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
0 .
NEW YORK
UBLIC LIBRARY
.
ASTOR, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
,
AVRIL. 1745 . 107
qui convient à un Interpréte l'a emportéſur
la tentation defaire un Vers harmonieux &
de rimer richement aux dépens de la vérité du
precepte. Il y a desfujets qui ne veulent être ornés
que jufqu'à un certain point.
Ily a eu bien des éditions de l'Ecole de
Salerne donnée par Jean de Milan. Gelle de
-Curion de Francfort en 1612 , celle de
Martin de Rouen en 1660 & celle de René
Moreau à Paris en 1671 .
Les Lecteurs qui voudront fçavoir des détails
curieux touchant l'Ecole de Salerne
n'ont qu'à voir le difcours placé par M. de la
Martiniere à la ſuite de ſa traduction.
Nous nous contenterons de tranfcrire ici
le morceau hiftorique qui contient l'origine
& l'époque de ce livre qui renferme tant de
maximes falubres dans un fi petit volume. *
Guillaume Duc de Normandie , furnommé
le Conquérant parce qu'il conquit le Royaume
d'Angleterre , laiffa trois fils , fçavoir Guillaumefurnommé
le Roux qui hérita de cette Couronne
, Robert qui eut le Duché de Normandie
& Henri qui étoit le plus jeune des trois freres.
Robert fuivit Godefroi de Bouillon dans la famenfe
Croifade où l'armée Chrétienne pritfur
les Infidéles la Ville de Jerufalem ; il fe fignala
à ce fiege & y fut blessé au bras par une arme
empoifonnée. La mort defon frere ainé le
rappella en Europe , ce Prince étoit montéfur le
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Trône l'an 1087 après le trépas de leur pere
mourutfanspofterité en 1099. Robert ne fut
pas plutot averti de cet évenement qui l'appelloit
à la Couronne qu'il quitta la Terre Sainte
& repaffa par le Royaume de Naples où il fit
quelque séjour & fut charmé d'y voir les Nor..
mands quines fujets des Ducs de Normandie
fes ayeux avoient conquis ce Royaume en le délivrant
des courfes des Sarrazins d'Affrique.
L'étude de la Médecine floriffoit alors à Salerne.
Cette Ecole érigée depuis en Académie étoit
dès-lors l'Oracle de lafanté & honorée de ce titre
par une loi de Roger Premier Roi de Sicibe
, confirmée par l'Empereur Frederic I.
furnommé Barbe Rouffe . Telle étoit l'Ecole que
ce Roi d'Angleterre confulta.
Il eft bon de pouffer plus loin ce recit qui
contient un effet de l'amour conjugal qui
paffera peut- être pour fabuleux dans ce fiécle
, quoiqu'attefté par l'hiſtoire.
Quand Robert arriva en Normandie il
tronva qu'il avoit trop compte fur fon droit ;
Henrifon plus jeunefrere s'étoit prévalu de l'abfence
d'un Prince qui paffoit pour avoir une
maladie incurable , c'étoit une fiftule qui lui
étoit restée de fa bleffure . Elle étoit fi maligne
que les Medecins jugeoient qu'il n'en pouvoit
guerir à moins que quelqu'un n'en fucçat
le venin avec la bouche . Ce Prince qui ne
croyoit pas que cela fut poffible fans un grand
AVRIL. 1745. 109
danger de laperfonne qui lui rendroit ce fervice
, fut affés généreux pour ne vouloir pas permettre
que qui que ce fut s'y expofât . La Princeffe
fa femme qui l'aimoit très-tendrement
prit le tems qu'il dormoit , fucça la playe , le
guerit && n'en reçut aucun mal. Héroïque &
rare exemple de generofité dans la femme &
dans le mari.
Ce Prince fi digne du Trône ne l'occupa
pas , il fut envahi par fon frere cadet. Il
ne fut Roi que de titre . Ainfi l'Ecole de Salerne
a pu le qualifier Roi d'Angleterre.
L'ouvrage qu'elle lui dédia fut compofé vers
l'an 1100.
On peut citer convenablement après l'E
cole de Salerne une Théfe qui fûrement
n'auroit pas été combattuë par fes Docteurs
. On y avance & on y prouve que la
Mufique entretient & procure la fanté. Cette
Théfe amufante autant qu'inftructive contient
l'éloge & les propriétés utiles de la
Mufique. On y démontre qu'elle adoucit
les efprits & les moeurs ; plus les Nations la
cheriffent , plus elles font polies . Polibe en
fournit une preuve tirée de deux Peuples habitans
de l'Arcadie ; on n'y oublie pas la tarentule
ni l'éducation d'Achille par le Centaure
Chiron qui guériffoit les maux de fon
Eleve avec le fecours d'un Muficien.
Cette Théfe imprimée chés Quillan en
10 MERCURE DE FRANCE.
1743 , a été foutenue par M. Louis-René
Marteau Bachelier de la Faculté de Médecine
de Paris . Le Preſident étoit M. Malouin
Docteur en Médecine de l'Académie
Royale de Sciences .
>
MONSIEUR l'Abbé Antonini auffi connu
dans la République des lettres , par la
fineffe de fon goût & par la fûreté de fon jugement
que par fa profonde capacité en matiere
de Grammaire , vient de donner au
public une nouvelle Edition de l'Aminte
du Taffe, in 16 dédiée à Madame la Comteffe
de Nadaillac , à qui toutes les beautés de la
Langue Italienne font parfaitement connues.
A la tête de cette nouvelle Edition infinimeht
plus correcte que toutes celles qui
l'ont précedées eft une Préface dans laquelle
M. l'Abbé Antonini en faifant l'hiftoire de
Ja Paftorale particuliere qu'il offre au public
, donne une idée generale de cette efpece
de Poëme dont on a coûtume de regarder
Auguftin Boccari de Ferrare comme
l'inventeur ; ,, il eſt vrai , dit.l'éditeur , que ce
Poëte compofa en 1553 une espece de Paf-
» torale qu'il intitula le Sacrifice , mais outre
- qu'elle manque de choeurs , partie abfolu-
» ment effentielle à la Paftorale, elle eft fi dé-
» fectueuſe à tous égards qu'elle ne merite pas
.de porter le nom dont fon auteur l'a déco-
- 90
AVRIL.
1745 .
[ 11
20
35
rée ; c'eft donc au Taffe qu'appartient la gloire
d'avoir inventé ce genre de Poëme , en cela,
» continue M. l'Abbé Antonini , ſemblable à
Homere, qui au jugement de Velleius Pater-
» culus n'avoit imité perfonne, & que perfonne
n'avoit atteint en l'imitant, il ne tiendroit
» qu'à moi ( c'eſt toujours l'éditeur qui parle )
» de raffembler ici toutes les raiſons qui
» établiffent folidement le fentiment que
j'embraffe , mais je me contenterai de rapporter
ce que le Manfo a dit de l'Aminte
» dans la vie du Taffe. Ce fut en 1573 que
» ce fameux Poëte fit repréſenter cette Paftorale
à Ferrare , on vit pour la premiere
» fois la ſcene occupée par les habitans de la
campagne qui n'y avoient été introduits jufques
là que paffagerement comme par acci→
dent dans les Comédies dont le but princi-
»pal étoit de peindre les moeurs des habitans
» des Villes . Moyennant ce nouveau genre
» de fpectacle la campagne eut fon Poëme
comme la Ville avoit le fien .

35
20
» L'Aminte eut un fuccès prodigieux ,
» l'ordonnance , l'invention , tout en parut
admirable , tout y fembla conforme aux
grandes regles fans y être fervilement affujetti
, & à l'égard de lafcéne & du caractére
des perfonnages , tout y étoit peint
» fi reffemblant à la belle Nature qu'on n'héfita
pas à mettre cet Ouvrage fort au- del-
"
2
อง
112 MERCURE DE FRANCE.
39
23
99
59
fus de ce que les Grecs & les Latins avoient
fait de mieux en ce genre ; je fçais , dit M.
l'Abbé Antonini , que le fçavant M. Huet a
prétendu que les chanfons paftorales des
» Hébreux avoient été le modèle d'après lequel
le Taffe avoit travaillé , & que le P.
Rapin a fait le même honneur au Cyclope
d'Euripide , mais malgré le refpect profond
» que j'ai pour ces deux grands hommes je
perfifte à regarder le Taffe comme le ve-
> ritable inventeur du genre de Poëme dont
il s'agit.
39
n
.99
-33
"
20
»En effet ceux des anciens qui ont introduit
dans leurs Bucoliques , des perfonnages
champêtres , des Bergers , des nimphes
, comme Théocrite entre les Grecs ,
parmi les Latins Virgile , & Sannafar chés
les Italiens , n'ont rien fait que de très- imparfait.
Quant à l'intégrité & à la durée
» de l'action nulle intrigue , point de dénouëment
, fimplicité dans les détails qui va
juſqu'à la ruſticité ; jamais il n'eft queftion
dans ces morceaux de Poëfie de chaque
lumeaux , de moutons , de chevres , de lait ,
de noix , ou fi quelque fois le ton du Poëte
s'éleve un peu , c'eſt pour retomber toutà-
coup & fans gradation dans fa premiere
baſſeſſe ; on diroit qu'il ne fait autre choſe
que rendre , au coſtume près qui y eft religieufement
gardé , le défordre où fe pre-
"
50
DO
.39
AVRIL.
1745. 113

39
ן כ
ןכ

20

»
30
fentent les chofes qui s'offrent à fon imagination
. En un mot ces fortes de compofitions
font plutôt un ramas de fcénes
fans liaiſon & fans fuite qu'une fable
théatrale conftruite fur des regles fixes . Eh!
» comment y feroient- elles obfervées ? les
» Auteurs dont nous parlons ne les croyoient
appliquables qu'aux Tragédies & aux
» Comédies proprement dites , bien perfuadés
que les loix dramatiques n'étoient
fartes que pour elles . Le Taffe s'éleva audeffus
de ce préjugé & fit voir que fans s'é-
» carter de ce que prefcrit l'Eclogue on pouvoit
faire entrer dans la Paftorale une pratique
exacte des regles de la Tragédie & de
» la Comédie . L'Aminte offre tout à la fois
.la Poëfie , les Bergers & le coftume champêtre
de l'Eclogue , les Dieux , les Héros ,
» & les Choeurs de la Tragédie , ainfi quela
majefté du vers & la gravité des maximes ,
enfin les perfonnages communs , le fel du
ftyle , & furtout le dénouement heureux
qui fait le caractére diftinctif de la Comédie.
A l'égard de l'unité , de l'étenduë , de
l'expofition & de la cataſtrophe , en un
» mot de la qualité & du nombre des parties
» dont cette efpece d'édifice eft compofé
» tout eft conforme aux regles communes à la
Tragédie & à la Comédie , ou fi aux yeux
de quelques critiques févéres le Taffe par
20
3
59
30

"
93
20
414 MERCURE DE FRANCE.
- 20
roît les violer quelquefois , ces petites tranf-
» greflions font rares , courtes , & on doit les
» mettre fur le compte du Duc Alphonfe de
Medicis, ou les imputer peut- être à l'envie
qu'avoit le Poëte d'imiter les Anciens.

29
+50
...
30
» Après avoir rapporté , dit M. l'Abbé
so Antonini , les paroles du Manfo , je crois
pouvoir y ajouter celles du Crefcembeni au
fujet de l'Aminte ; de tous les Ouvrages de
» ce grand Poëte , dit-il , dans fon hiftoire de
la Poëfie vulgaire , celui qui a le plus de
réputation après la Jerufalem délivrée elt
» l'Aminte , cette Paftorale même eft auffi
» parfaite en fon genre que la Jeruſalem
l'eft dans le fien , & le feul premier choeur
de l'Aminte vaut lui feul la plus grande partie
de ce qui a été compofé dans notre
Poëfie Italienne ,
*
59
-99
Le Taffe fuivant l'opinion
commune
。avoir 29 ans quand il compoía Aminte ;
" c'étoit en 1573 , il y ajouta des intermedes
qu'on trouve à la fin du 2 volume
de fes Cuvres pofthumes imprimées par
Marco Antonio Fappa. Nous tenons ce
détail du fignor Fontanini , Aminta difefo.
Le celebre Ménage donna une Edition de
l'Aminte avec des notes en 1655. L'Académie
de la Crufca en fit une critique
polie inférée dans les OEuvres mêlées de ce
docte Litterateur avec une lettre apolo-
50
AVRIL
1945 . YIS
gétique de lui au fignor CarloDati ; le Duc
de Telefe Grimaldi de l'Académie Degli
» Uniti di Napoli publia une critique de l'Aminte
à laquelle répondit très- fçavam .
20 ment le fignor Giofto Fontanini que nous
venons de citer ; cette réponſe a pour titre
» Aminta difefo ed illuftrato.
00

55 » Quand même il ne feroit pas abfolument
decidé , dit l'éditeur , fi le Taffe eft le
premier
ou feulement le fecond qui parmi les
Italiens ait compofé dans le genre paftoral,
≫ nous nous contenterons d'afsûrer ici
que
l'invention de cette forte de Poëme appar-
» tient aux Italiens , & que perfonne ne l'a ja
» mais traité avec autant de fuccès
"
ל כ
n
que notre Poëte
en effet le Paftor fido de Guarini
» qu'on regarde
communément
comme
un chef- d'oeuvre
n'eft pas comparable
à l'A- »minte , il faut même convenir
de bonne foi
qu'il eft rempli de défauts effentiels
& mar- qués par rapport
à la conſtitution
de la fa- » ble & à la diftribution
des parties
; il eft vrai que ces mêmes
parties
prifes féparé- >ment font d'une grande beauté
, mais elles ne forment
point un tout régulier
, ce qui a fait dire de cet ouvrage
que c'étoit une enfilade
,
» un tiffu de beaux madrigaux
& un galant
& joli monftre
. Ajoutez
à cela , dit judicieufe-
» ment M. l'Abbé Antonini
, que ce qu'il y a de meilleur
dans le Paſtor Fido n'eft qu'une
››
ל כ
າ ງ
ود
115 MERCURE DE FRANCE.
*
33
imitation adroite de l'Aminte ; cela n'em-
» pêche pourtant pas , continue-t - il , que ce
» Poëme ne foit digne d'admiration , & tel
20 que nulle autre Nation n'en a fait jufqu'ici
a dans le même genre aucun qui l'égale .
ور
L'editeur finit fon élegante & judicieufe
préface par un trait digne de fa modeftie :
Les beautés de l'Aminte, dit-il, font fi frappantes
que le lecteur les appercevra & les
30 fentira bien mieux par lui-même qu'avec le
» fecours de mes foibles éloges ; il me fuffit
» d'avoir avancé que l'invention de la Paftoorale
eft due aux Italiens en general & parmi
eux principalement au Taffe .
59
Nous exhortons au refte tous les lecteurs qui
ont quelque intelligence de la Langue Italienne
à lire la préface dont nous venons de
rendre compte , elle renferme tout ce qu'on
peut dire de mieux fur la Paftorale , & laféchereffe
des regles y eft tellement corrigée
par la façon ingénieufe dont elles font , pour
ainfi dire , fondues dans le corps du difcours ,
qu'on croit n'avoir lû que l'éloge du l'aſſe ,
pendant qu'on fe trouve parfaitement inftruit
du genre de Poëme qui y donne occafion.
Ceux qui connoiffent M. l'Abbé Antónini ,
( Eh! qui ne le connoît dans la république des
lettres ? ) ne feront point étonnés de trouver
dans fa préface fur l'Aminte cette maniere
d'inftruire ; en cachant les preceptes fous les
AVRIL 1745 . 117
graces i les a fait paffer jufqués dans les
vignettes qui font à la tête de chaque chant
de l'Aminte . Le Graveur n'a fait qu'exécuter
fes idées , & l'Imprimeur a fecondé parfaitement
par la beauté du caractére & l'exactitude
de fon travail le défir que l'éditeur
avoit de donner au public une Aminte
correcte & d'une forme agréable.
Iln'a pas été moins
bien
fervi
dans
lanouvelle
édition
, qu'il
vient
de donner
de la Jérufalem
délivrée
, dédiée
à Madame
la Princeffe
de Crois
, Elle eft en deux
volumes
in-
16 pour
la commodité
du lecteur
, fans préface
& fans
notes
: » Ce n'étoit
pas , dit M.
» l'Abbé
Antonini
, que je n'effe
pû dire
beaucoup
de chofes
du fameux
Taffe
,
mais
qu'a-t-il befoin
de mes
éloges
? quelqu'un
ignore
-t- il ce qu'il
vaut ?
39
ל כ
22
En effet M. l'Abbé Antonini étant dans le
deffein , ainfi qu'il l'affûre au commencement
de fa préface fur l'Aminte , de donner une
longue vie du Tafle & des obfervations trèsétenduës
fur la Jérufalem délivrée dans un
volume féparé , le lecteur doit être content
du court avis qu'il lui adreffe ici pour lui rendre
compte en peu de mots de ſes motifs &
de fon travail. » Je fçais , lui dit - il , qu'il y a
», un grand nombres d'édition de l'ouvrage
que je viens de faire réimprimer , mais
elles font toutes fi pleines de fautes & do
118 MERCURE DE FRANCE.
ลง
59
םכ
90
mots & de ponctuation qu'on ne doit pas
regarder l'édition prefente comme une fim-
» ple repétition de celles qui ont été faites
jufqu'ici. Je n'efpere pas qu'on vérifie ce que
j'avance il faudroit avoir le courage de
,, lire cent livres pour un , & à qui eft-on en
droit de demander un tel courage ? Je dois ,
continue - t - il , avertir principalement de
» deux chofes , premierement que je n'ai
fuivi dans la ponctuation dont je me fers
» ici , que la raifon feule fans m'aſſujettir
2 aux éditions précedentes , ni m'en rapporter
à l'intelligence des Copiſtes , en ſecond
» lieu à la place des articles mutilés , dela ,
delo , ala, alo , je mets toujours les articles
entiers , della , dello , alla , allo , perfuadé
que les premiers ne contribuent pas peu
2 à l'obfcurité du texte. Par le moyen de ces
» deux légeres précautions , celuici paroîtra
peut-être avoir quelque avantage fur ceux
qui l'ont devancé.
20
39
Ce n'eft pas fans raifon au refte que M.
l'Abbé Antonini dédie fes ouvrages aux Da▾
mes ,perfuadé que l'ignorance des hommes ne
vient que de la leur , il veut qu'elles s'inftruifent
, & qu'elles perfectionnent par la lecture
des belles chofes leur génie naturellement
fi délicat & fi fin , en conféquencedes hommes
toujours attentifs à leur plaire feront tous
leurs efforts pour exceller dans les connoif-
E
AVRIL 1745.
119
fances qu'elles auront acquifes elles- mêmes ,
& ils ne devront plus leurs fuccès auprès d'elles
qu'à leur efprit devenu par la culture plus mâle
, plus agréable & plus poli : reflexion fenfée
s'il en fut jamais , & bien capable de bannir
du commerce du monde ces plattes & fa-'
des gentilleffes dont les hommes font contraints
d'ennuyer les femmes parce qu'elles
n'en fçavent pas affés pour les obliger de
chercher dans une légere & agréable Littérature
dequoi les amufer d'une maniere digne.
d'elles !
JEAN - BAPTISTE Paſquali Libraire à
Venife a fait imprimer une traduction Italienne
des Inftitutions de Physique de Madame
la Marquife du Chatelet. C'eft un honneur
les Italiens font rarement à nos livres ,
que
mais celui- ci méritoit à tous égards cette diftinction,
Le traducteur a fuivi la feconde édition
d'Amfterdam , & a joint à la lettre de M. de
Mairan & à la réponſe de Madame la Marquife
du Chatelet la differtation du premier
fur les forces vives , laquelle fut luë à l'Aca
démie des Sciences le 14 Avril 1726. L'ouvrage
de Madame la Marquife du Chatelet
eft trop connu depuis plufieurs années pour
que nous nous arrétions à en entretenir nos
lecteurs , perfonne n'ignore que cet excel120
MERCURE DE FRANCE.
lent ouvrage a réuni les fuffrages de tous les
Sçavans de l'Europe , feuls juges dans ces
matieres, où l'on a la confolation d'être éxaminé
& jugé par des gens qui vous entendent.
Malheureufement il n'en eft pas de même des
ouvrages d'agrément , auffi Dieu fçait quelles
décifions on effuie . Cette traduction eft
munie d'une approbation de l'Inquifiteur
de Venife.
LETTRE de Dm Etienne Brice Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur , aux
M
Auteurs du Mercure,
ESSIEURS ,
Dans la feconde partie des Tablettes Chronologiques
de M. l'Abbé Lenglet du Freſnoy , à la
page XLVIII. du Supplément qui fe trouve imprimé
à la tête du volume voici ce qu'on lit à
mon fujet , & au fujet de deux de mes Ĉonfreres :
Dom Etienne Brice Bénédictin de la Congrégation de
S, Maur , continue le Gallia Chriftiana du P. de Sainte
Marthe , avec les Peres Dom Felix Hodin , & Dom
Touffaint Chrétien Dupleffis . Dans laTable de çe Supplément
on ne trouve que mon nom , & on a
affecté de n'y pas mettre ceux de Dom Hodin , &
de Dom Dupleffis.
Dans les Mémoires de Trévoux Avril 1744
on a imprimé une differtation de M. l'Abbé Prevot
, ci-devant Chanoine de S. Germain l'Auxerrois
, & aujourd'hui de la Cathédrale. Voici encore
de quelle maniere cet Abbé s'exprime à mon
ſujet
AVRIL 1745 £ 21
fujet,page 712. Dom Brice de l'Abbaye de S. Germain,
dit-il charge du Gallia Chriftiana , &c.
?
Tout cela , Meffieurs , fuppofe manifeftement ,
que felon Meffieurs les Abbés Lenglet & Prevôt ,
c'estmoi qui fuis l'Auteur en chef du Gallia Chriftiana
, & que mes deux Confreres ne font que des
ouvriers fubalternes , qui travaillent fous mes ordres.
C'eft me faire trop d'honneur , & c'eft ne
leur en pas faire affés . Il n'y a ni chef ni fubalterne
parmi nous trois & nous fommes tous égaux
fans fubordination de l'un à l'autre pour le travail
. C'est donc s'exprimer improprement que de
dire que je fuis i'Auteur , ou que je fuis chargé du
Gallia Chriftiana. Nous en fommes chargés tous les
trois , & tous les trois nous en fommes les Auteurs
chacun pour not e part.
Au furplus puifque l'on vouloit nous défigner
par nos noms , comme l'Ouvrage ne nous donne
point de rang l'un fur l'autre , il falloit s'en tenir
au rang que nous tenons entre nous en tout , & ne
me pas nommer le premier. Dom Hodin eft l'ancien
, Dom Dupleflis enfuite , & moi le dernier.
C'eft dequoi j'ai crû devoir informer le Public
à qui on impoferoit en voulant lui faire entendre
le contraire , & vous m'obligerez fenfiblement
Meffieurs , de vouloir bien faire uſage de cette Lettre
dans votre Mercure pour rendre à mes deux
Confreres toute la justice qui leur eft dûë . Je ſuis &c,
F. E. BRICE . M. B. !
AS. Germain des Prez ce 24 Avril 1745 .
MONSIEUR Buache de l'Académie Royale
des Sciences & premier Géographe du Roi a publié
à Paris une Carte de l'Ile de Fernand de Noronha
fituée près des côtes du Brefil dans le pafage
entre l'Afrique & l'Amérique . Sur cette même
E
122 , MERCURE DE FRANCE.
Carte il a repréfenté la partie de l'Océan Atlanti
que qui fépare ces deux continents aux environs
de l'Equateur , & il y a marqué la chaine d'Ifles , de
bancs , de bas-fonds & de Vigies ou écueils qui
s'étendant depuis le Cap Tag in de Serrelione fur
la côte d'Afrique jufqu'à Rio Grande de la côte du
Brefil traverse l'Equateur 30 deg. à l'Occident du
Méridien de Paris. Cette chaîne de roches & de
bas-fonds indique la nature du terrain & montre
que la chaine de montagnes.continue pardeffous la
mer & s'étend d'un continent à l'autre;cette chaîne
fous marine s'abaiffe confidérablement en quelques
endroits & forme à une certaine profondeurdes ouverturés
ou débouquemens qui font précisément les
paffages que lesNavigateurs vont chercher parceque
lorfqu'ils les manquent ils font obligés de traverfer
l'Equateur au-deffus du fommet de cette efpece
de crête qui s'approchant de la furface de la mer
rend la navigation difficile & même dangereu e .
On a profité des endroits vuides de la Carte pour
y repréfenter la coupe foit de l'Ile de Noronha
foit de la chaine qui s'étend du Cap Tagrin à Riogrande.
Cette maniere de confidérer la Géographie maritime
eft abfolument nouvelle & fuivant les
termes de l'approbation donnée par l'Académie
des Sciences en 1737 à l'ouvrage & tranfcrite
fur la Carte ) extrêmement utile par elle -méme à la
Géographie, à la Navigation & à la Phyfiqu elle peut
beaucoup fervir foit pour expliquer les variétés des
courants & les irrégularités des marées qui ne fuivent
pas toujours la direction des côtes où les loix
générales du flux , foit pour découvrir la caufe.
de ces calmes qui regnent en plufieurs endroits de
l'Ocean Atlantique au voisinage de l'Equateur.
Peut-être cette caufe vient elle en partie de la

AVRIL 1745. 125
difpofition du fond de la mer qui peut en plufeurs
endroits former de grands baſſins entourés
d'une espece de chaine circulaire de montagnes
fous-marines qui empêchent que le mouvement général
des courants & des marées ne fe communique
au baffin qu'elles enferment .
>
L'Auteur promet d'autres Cartes de Pays plus intéreliantes
encore & conftruites dans la même
vûë , qui montreront par les fondes obfervées le
rapport qu'il y a entre la difpofition des côtes
d'un continent & celle du fond de la mer au voifinage
de ces côtes Mais comme on a très- peu
dobfervations faites précisément dans cette vûë
par les Navigateurs , & que leurs obfervations font
cependant les feuls matériaux avec lefquels on
puiffe former un Syftême , il feroit extrêmement
important non-feulement à la Phyfique en général
mais encore à la navigation en particulier
qu'ils s'attachaffent à comparer avec cette idée
de M. Buache foit les obfervations déja faites
qui peuvent lui être inconnuës, foit celles qu'ils feront
à l'avenir. Ce commencement de Systême
pourroit fervir à découvrir la liaiſon qu'ont entr
elles plufieurs de ces obfervations qui femblent
oppofées les unes aux autres & nous mettroit en
état d'en tirer par la fuite d.s conféquences plus
étendues & plus générales. Cette recherche pourroit
engager les Navigateurs à remarquer bien
des petits Phénomenes qui ne leur paroiffent dignes
d'aucune attention & dont la réunion pourroit
cependant conduire à la découverte d'une
cauſe générale dont les variétés défendroient des
differences particulieres dans la difpofition des
côtes & dans celle du fond de la mer. Ce détail
affés négligé jufqu'à préfent pourroit devenir
d'une très- grande utilité.
La Cartefe trouve à Paris fur le Quai de la Mégiſſerie
du côté du Pont neuf. Fij
# 24 MERCURE DE FRANCE.
LETTR E écrite aux Auteurs du Mercure.
D
EPUIS le célebre Dufrefni , Meffieurs , j'ai
toujours entretenu commerce avec fes fuccéffeurs
, je fuis donc un veteran de cette efpece
d'Académie errante , qui n'a d'autres loix que fon
caprice , & dont vos Journaux font les Mémoires
: ce n'est pas ici le lieu de faire fentir au Public
combien un femblable dépôt lui eft utile , il
fait naître cette premiere émulation qui s'augmentant
par dégrés forme enfin les véritables Académiciens
, il en eft peu de célebres , qui n'ayent
donné la preuve de ce que j'avance .
Dans votre premier Journal, Meffiurs , vous avez
donné un modéle de la maniere dont il feroit à
defirer que les Journaux fuffent faits , ce morceau
eft écrit avec une élégance , une jufteffe , une
précifion & une politeffe de ftile peu communes
fón Auteur impartial voudroit entr'autres chofes
qu'on apprit avec exactitude les noms des véritables
Auteurs des ouvrages , & comme il m'a paru que
vous approuviez fon défir , vous voulez bien que
je m'adreffe à vous , Meffieurs , pour me plaindre
du peu de fidélité de l'Editeur des ouvrages de
feu l'Abbé de Grecour. Dans la vuë de faire
deux petits volumes , il a attribué à ſon Auteur
beaucoup d'ouvrages qui ne font point de lui ,
M. Richer reclame une Fable , je reclame les deux
Tontines , & je me plains même du peu d'exac◄
titude avec laquelle elles font imprimées ; pour
l'Epitaphe de M. de Grecour je ne crois pas qu'on
le foupçonne d'en être l'Auteur ; il y a encore
une piece fur le mariage de M. le Duc de RiAVRIL
1745 . 125
chelieu qu'on fçait être de M. de Voltaire . Ce
dernier et fi riche qu'on peut bien le voler fans
qu'il daigne s'en appercevoir; pour moi , Meffieurs, je
fuis obligé à beaucoup d'oeconomie , & c'eft de tout
mon coeur que je reclame mes tontines . Ces deux
petits ouvrages me font d'autant plus précieux
qu'ils font tout le rapport que j'ai avec ces fonds
publics , d'ailleurs quand un amour légitime n'infpireroit
pas cette reclamation , le refpect qu'on
doit à la postérité dans les plus petites chofes
exige de moi cet aveu . C'eft ici la premiere-fois
que je m'adreffe à vous , Meffieurs ; il eft juste que
je paye ma bienvenuë , je crois ne le pouvoir
faire d'une maniere qui foit plus de notre goût
que par ce quatrain .
Quand d'un Aftre nouveau les Cieux font embellis
Tous les yeux font tournés vers fa clarté nouvelle ;
De cet Aftre nouveau qui fait fleurir nos Lis
Notre Augufte Dauphine eft l'image fidelle .
Je me flate que vous voudrez bien rendre ma
Lettre publique . J'ai l'honneur d'être &c .
DE BONNEVA L.
A Paris le 11 Mars 17+ 5.
ESTAMPES NOUVELLES.
Le fieur Petit Graveur ruë S. Jacques à la
couronne d'Epines , près les Mathurins , qui continuë
de graver la fuite des Hommes Illuftres du
feu fieur Defrochers , Graveur ordinaire du Roi ,
vient de mettre au jour les quatre Portraits fuivans,
F iij
16 MERCURE DE FRANCE.
CHARLES Alexandre de Lorraine Gouverneur
de la Flandre Autrichienne né le 12 Décembre
1712 , peint à Vienne par M. de Meytens.
MARIE-ANNE-E LEONOR Archi
ducheffe d'Autriche née à Vienne le 14 Septembre
1713 , mariée au Prince Charles- Alexandre
de Lorraine le 7 Janvier 1744 , morte le 16 Décembre
de la même année , peint par le même .
MAURICE de Saxe Duc de Curlande & de
Semigalle, Maréchal de France, peint par Rigaud.
On lit ces Vers au bas.
Le Bâton dont Louis honore mon courage
N'eft point un vain appui pour repoſer mon bras :
J'en veux faire un plus digne ufage ,
En chaffant l'ennemi bien loin de fes Etats .
FRANÇOIS-LO U I S-ANNE de Neufville
Duc de Villeroy , Pair de France , Maréchal
des Camps & Armées de S. M. , Chevalier des Ordres
du Roi , Capitaine de la premiere & plus
ancienne Compagnie Françoife des Gardes du
Corps , Gouverneur & Lieutenant Général pour
S. M. des Villes de Lyon , Provinces de Lyonnois ,
& Beaujolais. Ces vers font au bas de M. Moraine.
Voi cet illuftre Duc fi digne de fa race,
Qui marche fi bien fur la trace
De fes refpectables ayeux ;
Ils aimérent leurs Rois , il furent aimés d'eux,
LE feur Odieuvre Marchand d'Eftampes ruë
AVRIL 1745. 127
'Anjou près la rue Dauphine a mis en vente plufeurs
Eftampes nouvelles.
GUILLAUME VAVASSEUR 1er. Chirurgien du
RoiFrançois I. qui obtint pour la Chirurgie de Paris
en l'année 1544 les privileges de l'Univerfité.
RAIMOND Comte de Montécuculi , Chevalier
de la Toifon d'Or , Préfident du Confeil de Guer-
Grand Maître de l'Artillerie , Gouverneur de
Raab , & Géneraliffime des troupes de l'Empereur,
mort le 16 Octobre 1680 âgé de 70 ans 8 mois.
Te ,
PHILIPPE DE COMINES Seigneur d'Argenton,
moit le 17 Octobre 1509 âgé de 64 ans.
ANDRE' DACIER de l'Académie Françoiſe , né
à Caftres , mort le 22 Septembre 1722 en ſa
foixante-onziéme année.
ANNE LE FEVRE , femme de M. Dacier , née
à Saumur , morte le 17 Aouft 1720 âgée da
68 ans .
FRANÇOIS-ETIENNE DE LORRAINE Grand
Duc de Tolcane né le 8 Decembre 1708.
AMBROISE PARE' natif de Laval au Pays du
Maine, premier Chirurgien des Rois Henri IĮ ,
François II , Charles IX & Henri III , mort le
20 Decembre 1590.
ELEONOR - MARIE DU MAINE Comte du
Bourg , Maréchal de France , né le 14 Septembre
1655 , mert le 15 Janvier 1730.
Fiiij
118 MERCURE DE FRANC
LANFRANC Profeſſeur en Chirurgie à Paris au
reiziem e fiécle .
ANNE - ANTOINETTE - CHRISTINE SOMIS ,
*femme de Carle Vanloo Peintre duRoi , née àTurin .
M..Ballin premier Orphévre du Roi a fait nouvellement
un Surtout pour le Roi d'Eſpagne qui a
merité les éloges de tous les connoiffeurs accoûtumés
à admirer les ouvrages de cet excellent Artifte.
La Bafe de cet ouvrage ſupporte un terrain élevé
, au haut duquel on voit un chaffeur & une chaf
feufe qui fe repofent à l'ombre d'un chêne ., Le
chaffeur tient les yeux fixés fur la belle qu'il accompagne,
qui paroît faire plus d'attention à un pe
it chien qui la careffe qu'aux difcours de fon amant.
Ils paroiffent tenir leurs armes avec négligence :
elles femblent prêtes à s'échapper de leurs mains.
Au-deffous de ce groupe on voit un picqueur qui
donne du cor ; un valet de chiens eft placé au
côté oppofé , il tient en laiffe plufieurs chiens qui
s'empreffent d'aller étancher leur foifau bord d'un
ruiffeau qui fort de deffous la montagne . Un petit
Negre eft auprès des deux Chaffeurs , & tient une
cantine très-bien garnie de provifions. Au pied de
la montagne eft le gibier que l'on a déja tué , un
cerf,un fanglier & plufieurs autres animaux ; quator- ·
ze bobéches deſtinées à porter les bougies font ca
chées artiftement parmi des branches de chêne ..
Nous invitons tous les Artiftes à nous mettre à
portée de rendre compte au public de leurs productions
; l'interêt des Arts & leur gloire doit les y
enager. Nous fouhaiterions qu'on nous envoyât
des détails fimples & précis.
II paroît chés le fieur le Rouge Ingénieur
AVRIL. *745. 129
Géographe du Roi rue des Auguftins à Paris une
nouvelle Carte de la Wéteravie contenant le Pays
entre le Mein & la Jahn. Plus une Carte du Dau
phiné, & un très-beau plan de Namur , avec grand
nombre de nouveaux Ouvrages.
11 paroît depuis peu à Paris chés Ph. N. Lottin
Imprimeur-Libraire ruë S. Jacques à la verité, une
nouvelle Hiftoire de Ciceron , avec des remarques hiftoriques
critiques par M. Morabin , en deux volu-
Jumes in - 4. en beau papier & beaux caracteres .

"
Le Mot du premier Logogryphe eft Tabouret ,
dans lequel on trouve Or, Botte , Tube , Tourte
Tarte , Outre , Turbot , Tabor , Bote , Tourbe , Rouë ,
Bure , Rouët , Rabot , Touret , Rat , Ruë , Route ,
Herbe , Rue , Robe , Bouë , Ut Re Arouët.
Celui du 2 me. eft Tabatiere , dans lequel on trou
ve Biere , Tibre , Air , Tiare , Art , Brie , Arrêt
Arabe , Ire , Ri , Tarte , & Rat . Celui du 3me . eft
Triangle , on y trouve Angle , Tringle , Ri, Gille ,
Larne , Air. Celui du 4me. Logogryphe eft Angleterre
; on y trouve Angle & Terre . Celui de
l'Enigme eft l'Image du Soleil dans l'Eau .
>
J
ENIG ME.
E dois ma naiffance à la terre ;
Mon fort paroît des plus charmants,
FV
130 MERCURE DE FRANCE.
Je fers Bacchus & le Dieu de Cythere
Mais qu'il m'en coute de tourmens !
Une main noble me prépare
Un feu femblable à celui du Tenare ,
Pour me rendre utile à Bacchus ,
Et du fils ingrat de Venus
Eprouvant les facheux caprices ,
Il me paye de mes ſervices
Par les plus mauvaiſes façons.
Que te dirai -je davantage ?
Prens , cher Lecteur , un Recueil de Chanfons
Onm'y voit prefque à chaque page.
AUTRE.
QUi ne me cherche pas me rencontre ſouvent
Qui meveut éviter me cherche avec adreffe ,
Et je ne fçais comment je paffe pour traitreffe
Faifant profeffion de frapper par devant.
9
Je tends pour mieux furprendre un appas décevant
;
On me découvriroit fans un peu de pareffe ,
Mes coups font dangereux , & jamais je ne bleffe
Qu'une cruefle mort n'arrive auparavant.
Je puis bien me vanter de trouver ma n iffance
Dans le propre fejour qu'à choifi le filence ;
Depuis en autre Neu j'éprouve un fort divers.
AVRIL. ·1745.
131
Quand le malheur m'y pouffe , on grimace , on
tempête ;
Lecteur , fi vous trouvez que ceci vous arrête
Je vous ai dit mon nom , cherchez-le dans ces vers.
LOGOGRYPHE.
Mon nom fe forme de ſept lettres ;
En fix vous trouverez un ornement guerrier
Très-diftingué chés vos ancêtres ,
Et fouvent falutaire à plus d'un Chevalier.
En cinq un grand Jurifconfulte ;
Ce qui couvre une chofe occulte ;
Ce qui fent le hareng , ce qui le fait manger ,
Enfin ce dont on voit quelqu'éffet réſulter.
Blaife En quatre, un nom pas fi commun que
Et pourtant très célebre au moins dans la Genêſe ;
Plus une forte de vaiffeau
Tantôt vuide & tan tôt plein d'eau ;
Enfin l'endroit où l'on place les Dames
Sans jamais y placer les femmes .
En trois fur quoi les coqs vont, fe jucher ;
Ce qu'en Sorbonne on fait juger;
Ce que le vendangeur exprime de la grappe ;
Ce qui plaît fur l'affiette & déplait fur la nappe ,
Item un met de Babel échappé ;
Fvj
#32 MERCURE DE FRANCE
Mot François , mot Hebreu , mot d'Athenes & de
Rome ,
Mais augré de chaque idiome
En es , en us , en a , quelquefois terminé ;
Enfin du fec & de l'humide,
Et du frivole & du folide,
IL eft au faubourg S. Marceau
Un Eventaillifte nouveau
Qui de bel efprit plus fe picque
Que d'achalander fa boutique.
Fuffai-je cent fois mieux voilé ,
S'il veut , aux Kalendes proclraines
Fruftré du loyer de mes peines
Au Mercure par lur je ferai decelé,
AVRIL.
1745. 133
**** 胖胖胖胖涨
SPECTACLES.
'Académie Royale de Mufique a fermé fon
L'Theatreparune repréfentation de Théséedonnée
pour la capitation des Acteurs & accompagnée
de deux Pantomimes exécutées par le fignor Pietro
Sodi & Mlle Dalmand.
On a repris à l'ouverture après Pâques le
Ballet intitulé l'Ecole des Amans donné la premiere
fois le Jeudi 11 Juin 1744 dont les paroles font
de M. Fuzelier & la Mufique de M. Niel ; on y
fait les changemens qui ont paru être fouhaités par
le public , & on y a ajouté un acte nouveau pour
lui donner l'étendue convenable à la faifon . Cet
acte eft relatif au prologue & compofé de trois fcenes
épifodiques . L'Amour y occupe le Théatre & y
donne audience inutilement à des fujets indociles ;
le premier eft un Turc qui expofe la façon d'aimer
des Orientaux . On conjecture que ces maximes ne
font point , pillées dans Cyrus , Pharamond &
Cléopatre : en voici deux échantillons.
Nous ne fommes jamais trahis par l'eſpérance ,
Et la trifte perfévérance
Ne contraint jamais nos défirs :
L'Amour dans cent climats ne va point fans les pe
nes ,
Sur nos bords il vole fans chaines
Et n'y conduit que les plaifirs.
Le plaiſir à nos coeurs ne coute point de voeux
734 MERCURE DE FRANCE.
Dès
que
nous le voulons il vient nous rendre henreux
.
Jamais dans un objet févere
Nous ne redoutons la fierté ,
Et loin d'adorer la beauté
C'eft elle qui cherche à nous plaire,
Le Turc eft fuivi par une Bergere fi ignorante
dans l'école du coeur qu'elle s'imagine que le veritable
fecret d'être aimée confifte à être bien tendre
& bien fidelle. L'Amour s'efforce de la détromper
<& lui dit
Cachez le feu qui vous dévore ,
Votre amant s'eft laffé de vos plus tendres foins
Si vous l'aviez captivé moins
Sa chaine dureroit encore.
Un petit maître François , partagé comme Horace
entre l'Amour & Bacchus fuccede à la Bergere
; il s'applaudit de fa moralerelachée & la vante
au Dieu qu'il offenſe.
Unir la tendreffe & le vin
C' eft le plus fortuné deftin ,
Ah! le fpectacle de la terre
Le plus délicieux ,
C'eft lorfqu'on voit l'Amour enflamer deux beau
yeux ,
Et Bacchus briller dans un verre .
Po ur moile plaifir toujours veille
AVRIL. 1745.
1
Et bannit le chagrin fatal ;
Quand fous le Myrthe je fuis mal ,
Je cherche l'ombre de la treille.
Mon bonheur eft- il négligé
Par l'injufte Dieu de Cythere ?
D'abord fans reffentir ni dépit ni colére ,
Je vole chés Bacchus , je bois , je ſuis venge.
Tous ces Roles differens ont été parfaitement
exécutés par les Acteurs qui en ont été chargés . M.
le Page a repréſenté le Turc ; Mlle de Romainvil
le la Bergere , & M. Jeliote l'Eleve d'Horace.
La fecte enjouée des partifans impartiaux de
T'Amour & de Bacchus n'eft pas moderne ; fes fondateurs
ont été écoutés dans Athenes & dans Rome
, & Paris n'est que leur Echo.
Cet acte eft terminé par un Ballet Pantomime
●ù brille le génie du Compoſiteur & la vive legereté
des exécutans.
On a été obligé d'arranger diverſement les Actes
de Ecole des Amins , & de renverfer l'ordre
annoncé dans le prologue, pour faciliter auxActeurs
les moyens de s'habiller plus commodément , & ne
les pas fatiguer par un chant tropcontinu.
Suite des reflexions fur les Bailets.
Nous avons épargné à nos lecteurs bien des
phrafes Grecques & Latines au fujet de la
Danfe. Nous ne parlerons plus des Anc ens , nous
ne vous propoferons que des Modernes fans pourtant
yous exhorter à lire Voffius de altatione ni l'é➡
136 MERCURE DE FRANCE.
norme collection du Lampas Artium composée de
nombreux & épais volumes ; imprimés en petit caractére
, mais nous vous indiquerons l'excellent
Théatre des Grecs du R. P. Brumoi Jefuite qui fait mention
des Ballets d'Athenes . Nous ferons un ufage
frequent du traité des Ballets anciens 5 modernes felon
les regles du Théatre du R. P. Meneftrier auffi Jefuite
qui a écrit dans la minorité de Louis le Grand
avant l'année 1682. Cet Auteur plein d'une érudition
qui n'eft point ennuyeufe quoique profonde
promene agréablement fon fujet depuis la plus haute
antiquité jufqu'au dernier fiécle. Les lecteurs
avides d'autorités impofantes trouveront dans ce
Traité curieux bien des noms refpectables que
nous fupprimons iei , qui démontrent géometriquement
que nous n'avançons pas une opinion nouvelle
quand nous difons que les Ballets de Théatre
doivent tous être des tableaux variés . Il eft furprenant
qu'il foit néceffaire de s'appuyer fur des citations
pour établir une idée fi fimple & f naturelle.
Tout le monde depuis Ariftote convient
que l'Eloquence , la Poëfie & la Mufique doivent
çavoir peindre ; pourquoi la Dante feroit- elle difpenfée
de le faire , elle à qui ce talent-là eft le
plus effentiel qu'à toutes autres fciences ? Pourquoi la
Danfe ne peindroit elle pas par l'arrangement de
fes attitudes & de fes pas elle qui n'a que ce langage
là feul pour fe faire entendre ? Mais ce n'eft
pas affés que d'avoir appellé pour garants de notre
opinionles Anciens les plus célebres & les Modernes
les plus dignes de l'être.Nous allons encore faire
préceder le refte de nos réflexions par des exemples.
Le fçavant Auteur du Traité des Ballets déja
nommé , nous en fournira une légion : on verra dans
fes agréables defcriptions qu'il ne fe borne pas à débiter
des idées feches & dénuées des détails les
AVRIL. 1745. 13
plus inftructifs . En décrivant l'ordre & les changemens
d'un Ballet il en peint les décorations , il
en taille les habits , il en circonftancie tous les
fymboles , parties effentielles dans les Ballets
que nos danfeurs négligent fouvent parce qu'ils
n'en connoiffent pas le mérite , & qu'ils font confifter
tout le leur à former des pas fans def
fein principal , fans ordre judicieux & fans gradation
raifonnée . Les habits & les ornemens ne font
pas indifferens fur le Théatre , puifqu'ils y parlent
aux yeux autant que les geftes du Pantomime , qui
ne peuvent jamais feuls expliquer intelligiblement
ce qu'ilsveulent dire . De même les décorations doivent
être topographiques & reconnoiffables par
les chofes affectées particulierement aux lieux qu'elles
repréfentent ; les campagnes de l'Egypte doi
vent être femées de pyramides ; le Nil doit être
au moins accompagné d'une de fes cataractes. L'Afie
doit avoir des Minarets , & l'Europe des Clochers.
L'Affrique fera peuplée de Negres & l'Amérique
de Sauvages : on ne mettra point de perroquets
& des finges fur les arbres des jardins de
France , ni des ferins & des roffignols fur les
rochers arides de la Laponie. Mais en peignant
les objets convenables aux Pays reprefen- .
tés , on n'imitera pas l'abfurdité d'une décoration
qui a paru fur le Théatre lyrique de Paris , où
un des monumens des plus lourds de la Thébaïde
étoit placé fur l'extrêmité d'un rocher coupé en demie-
voûte où une cabane de Bergers n'auroit pas
été batie fûrement . On n'a pas été moins furpris
dans l'Opéra de Perfée de remarquer un bas relief du
Palais de Cephée qui paroit au commencement du
cinquieme Acte , où cependant la petrification de
Phinée & de fes complices qui n'arrive qu'au dénoûment
fe trouve travaillée apparemment par un
138 MERCURE DE FRANCE.
Sculpteur prophétique. Les Peintres qui ont infulté
fi outrageufement la raifon & la chronologie ont
dequoi s'en confoler ; les plus fameux modèles des
Ecoles Romaines , Venitiennes , Florentines ,
Lombardes & Flamandes ont excufé leurs fautes
en les commettant les premiers . On a un pareil reproche
à faire aux plus précieux originaux .
Sans doute les Apelles & les Zeuxis de l'antiquité
n'ont pas été exempts de ces défauts ; heureufement
pour eux on n'en a pas tenu regiftre dans
le temple de mémoire , on n'y a infcrit que les miracles
de leur pinceau ; on ne parle que des portraits
d'Apelle & des raifins de Zeuxis.
Nos Peintres modernes fur les traces du correct
Lebrun obfervent régulierement le coftume & ne
bleffent pas l'Hiftoire dans leurs tableaux , & fur
les traces de l'élégant Wateau ils s'efforcent de
faifir les agrémens de la Nature.
Les habits des danfeurs exigent une pareille convenance
; ils doivent fuivre les ufages connus des
Nations & des tems , & ne pas nous préfenter des
Gaulois dans l'Attique comme nous l'avons remarqué
dans le Triomphe de Théfée ; on fçait pourtant
que cette regle a des reftrictions , &
que los
habits de Théatrene doivent pas être affés fcrupu
leufement exacts pour n'offrir jamais de Matelots
qu'avec leurs cappes Bretonnes , & des villageois
qu'avec leurs fabots crottés .
L'illuftre M. de Fontenelle dans fon difcours
auffi pbilofophique que délicat fur la nature de
l'Eclogue , nous a par occafion appris ce que nous
cherchons : Il en va , dit-il ce me femile , des Eclogues
comme des habits que l'onprend dans les Ballets pour repréfenter
des Payfas : ils font d'étoffes beaucoup plus
belles que ceux des Payfaus véritables ; ils font niême
ornés de Rubans & depoints , on les taillefoulon , at
en babits de Payfans..
AVRIL. 1745. 139
Si la forme des habits et un article à ne pas oublier
dans les Ballets ; les ornemens , coëffûre &
Amboles font encore moins à négliger , on peut
même affurer hardiment qu'ils caracterifent ceux
qui les portent plus que les habillemens : un Guerrier
avec le cafque & l'épée , un Matelot avec la
rame , un Berger avec la houlette & enfin un enchanteur
avec la baguette fe reconnoiffent d'abord.
Les fimboles valent des étiquettes . On les
lit auffi facilement . Ils font rarement équivoques.
Un très habile danfeur & une charmante danfeufe
qui a connu dès le berceau la ſcience & les graces
de fon talent , exécuterent autrefois en pas de deux
les Pelerines de Couprin qui s'eft immortalifé par
fes excellentes piéces de clavecin ; féduits par des
confeils ignorans ils ne danferent que la premiere
fois avec les coquilles & le bourdon , en les quittant
ils ôtérent la reffemblance du portrait charmant
qu'ils avoient offert .
CONCERT SPIRITUEL.
LE4 Avril Dir le Dominars regnauit
4 Avril jour du Dimanche de la Paffion
Motet à grand Choeur compofé par feu M. de la
Lande , enfuite Me. Levi a éxécuté avec une gracieuſe
facilité un Concerto qui a paru difficile
aux plus habiles exécutans cette brillante fimphonie
a été fuivie du beau Diligam te Domine de
M. Gille , après cet admirable Motet , M. de
Mondonville a joué feul , & fon Lauda Jerufalem
a terminé le Concert avec applaudiffement .
Le 11 Avril Dimanche des Rameaux . Me. Levi
a commencé le Concert ; ce debut promettoit
beaucoup & a tenu parole. Après le Motet
140 MERCURE DE FRANCE.
de M. de Mondonville Venite Exultemus on a `entendu
du neuf & du neuf inimitable ; c'étoit un
Concerto joué par M. Guignon & M. de Mondonville
; on ne peut pas décrire combien ces
deux fçavans fimphonistes ont fait briller de graees
& de feu dans les differens morceaux qu'ils
ont exécutés.
Le Miferere de M. de la Lande a terminé cette
heureuſe journée avec les applaudiſſemens qu'il
mérite.
Le Mercredi Saint on a exécuté Quare fremue
rant Gentes Motet à grand Choeur de M. de la
Lande , & Confitebor tibi Domine du même Auteur.
Ces deux Motets ont été feparés par un
Concerto de Me . Levi , & fuivis par des piéces de
violon jouées par M. Guignon & M. de Mondonville
; tous les Concerto qu'ont fait entendre & admirer
ces deux célébres virtuofes dans les Concerts
de la quinzaine de Pâques ont de la compofition
de M. Guignon & étoient dignes d'une
fi belle exécution . Le Magnus Dominus Motet à
grand Choeur de M. de Mondonville termina le
Concert .
Le Jeudi Saint on fut très fatisfait du Sacris
Solemnis de M. de la Lande , du Concerto de Me.
Levi , de l'O Jefu Motet à grand Choeur de M.
Deftouches , du Concerto de M, Guignon & de M.
de Mondonville & du Venite exultemus du dernier.
Le Vendredi Saint le Dominus regnavit de M.
de Mondonville fut fuivi d'un Concerto de Me.Levi,
du Venite exultemus , petit Motet du leger & gracieux
Mouret , des fimphonies de M. Guignon &
de M. de Mondonville & enfin du beau Miferere de
M. de la Lande .
Le Samedi Saint Ofilii Motet à grand Choeur
de M. de la Lande. Un Concerto de Me. Levi ,
AVRIL 1745. 149
Quemadmodum petit Motet de M Mouret. Un
Concerto de M. Blavet , Ecce Triumphat in Calis
de M. le Maitre , des Piéces à deux violons par
M. Guignon & M. de Mondonville & le Jubilate
Deo Motet à grand Choeur de M. de Mondonville.
Le jour de Pâques le Confitebor de M. de la
Lande un Concerto de Me. Levi , Confitemini Domino
Motet en duo de M. Cordelet un Concerto
de M. Blavet , Alma Dei Genitrix , petit
Moret de M. le Maire , des piéces à deux vio❤
lons exécutées par M. Guignon & M. de Mondonville
, & Bonum eft Motet à grand Choeur
de M. Mondonville .
Le Lundi de Pâques n'a pas été moins bien
rempli par le Dixit de M. de la Lande , un Concerto
de Me. Levi , le Cantate Domino petit Motet
de M. Mouret , un Concerto de M. Blavet , le
Benedictus Dominus , autre petit Motet de M ,
Mouret , le Duo de M. Guignon & de M. de Mondonville
, & enfin le Magnus Dominus Moter
à grand Choeur de M. de Mondonville .
Le lendemain Mardi on applaudit au Te Deum
de M. de la Lande , à un Concerto de Me . Levi ,
au Confitemini Domino de M. Cordelet aux fimphonies
jouées par M. Guignon & M. de Mondonville
, & à l'Omnes gentes nouveau Motet à
grand choeur de M. de Mondonville , compofé .
pour l'arrivée de Madame la Dauphine.
Le Vendredi 23 Avril , encore le Te Deum de
M. de la Lande , une Sonate exécutée fur le vio
loncelle par M. Maffart ordinaire de la Mufique
du Roi de Pologne ; fon jeu eft fin , net & leger .
un petit Motet de la compofition de M.Jacques Md.
Eventaillifte , qui réunit plus d'un talent estima
ble. Ce petit Motet plut generalement , & los
143 MERCURE DE FRANCE .
applaudiilemens du Public impoferent filence
à quelques gens mal intentionnés qui accoûtumés
à fe prevenir par fantaiſie avoient condamné ce
Motet avant de l'entendre , fous le pretexte frivole
que l'Auteur avoit d'autres talens. Enfin le
mérite a triomphé de la cabale , l'exécution brilla
te de Mlle . Fel a contribué au ſuccès , & tous
les connoiffeurs font convenus qu'il y a peu d'ouvrages
de ce genre qui puiffent être mis au deffus
du Motet de M. Jacques ; il feroit à fouhaiter que
quelqu'une de nos Mufes lyriques voulût lui donner
les paroles d'un Opera, M. Guignon & M. de
Mondonville jouerent enfuite des pièces à deux
violons , & mnes Gentes , cet excellent Motet
nouveau de M. Mondonville finit le Concert.
Enfin le Dimanche de Quafmado 25 Avril derpier
Concert de la quinzaine de Pâques , on exécuta
Venire exultimis Motet à grand Choeur de
M. de Mondonville , un Concerto de M. Blavet ,
Beneurtus Dominus petit Motet de M. Mouret , un
Concerto de Me . Levi , O Sacrum convivium petit
Motet de M. Mouret , des piéces à deux violons
par M. Guignon & M. de Mondonville & Nifi Dominus
Motet à grand Choeur de M. de Mondonville,
Mle. Fel, Mle . Chevalier , Mle . de Romainville &
Mle. Bourbonois ont repondu parfaitement à l'attente
du public dans les differens morceaux qu'elles
ont chantés. On n'a pas écouté avec moins de
plaifir M. Benoit & M. Poirier de la Mufique du
Roi , & la belle voix de M. l'Abbé Malines. On
ne peut pas donner ici les prix dûs à tous les
talens que raffemble le Concert Spirituel .
LA COMEDIE Françoiſe a fermé fon Theatre
par la représentation du Medecin jar occafion ,
AVRIL 1745 . 143
:

fuivie
Comédie en cinq actes de M. de Boiffi
de Momus fabulifte , Comédie repriſe pour la quatrieme
fois depuis fa naiffance. E le eft en un
acte , moitié vers & moitié profe, de M. Fuzelier;
entre ces deux piéces , M de la Noüe Acteur &
Auteur de Mahomet fecond , joué & repris avec
uccès a fait un compliment au Public qui a
été reçu avec des applaudiffemens redoublés. Nous
voudrions pouvoir le donner tel qu'il a été recité
nais nous craignons que notre memoire ne rapporte
pas fidelement les traits fins & modeftes
dont il eft femé . Nous n'avons retenu que ce
qui regarde le Roi , ( c'est que le coeur fe fou
ient mieux que l'efprit ) voici les paroles de M.
de la Noüe . Les travaux , la con valefcence , le retour
de Sa Majesté ont ouvert une nouvelle carriere ; avec
quelle indulgence, ne nous aveĽ-vous pas aidés à la parcourir
? Nous vous avons vù ſubordonner vos lumieres
au tendre intérêt qui vous animoit . L'Auteur indiquoit
le fentiment Votre coeur achevoit de lui donner
toute fa force 5 toute fin étendue ; vous n'ètiez ni
partifans ni critiques , vous étiez François & nos fuess
ont fait votre éloge.
"
Le même Acteur a fait avec le même fuccès le
compliment d'après Pâques. On devoit donner ce
jour- là Momus fabulifte avec Polieucte , mais l'indifpofition
de Mle. Gautier qui joue une ſcene
où la voix déploye tous les agrémens du chant , a
interrompu les repréfentations de cette Comédie.
LES deux dernieres repréfentations des Comé
diens Italiens ont fort farisfait les Spectateurs . Ils ont
▼û deux piéces très amufantes par les la zis comiques
& les danfes caracteriſées qui en font le mérite prin
cipal . La premiere eft Coraline Efprit fole , & la fe
conde Coraline Magicienne ; quoique ces Comédios
144 MERCURE DE FRANCE.
ayent attiré le Public au Théatre Italien , cependant
il n'a jamais été ni aufli nombreux , ni auffi
aflidu qu'il l'auroit été fi une plume enjouée &
fpirituelle avoit remanié ces fujets là , en les
françifant ; il y a dans plufieurs fcenes de la place
pour y femer des traits brillants & des Epigrammes
qu'on n'y trouve point. Il y a des repetitions ,
des langueurs , & enfin un défaut de gradation ,
qui bleffent les oreilles amies de la varieté & de
l'ordre , nous nous étendrons davantage fur cette
matiere dramatique quand l'occafion s'en préfentera.
Le compliment de la clôture du Théatre Italien
fut prononcé par Coraline & Arlequin. C'étoit
affurer indubitablement fon fuccès que de
le confier à des Acteurs applaudis avec tant de
juftice ; ce compliment eft imprimé & fe vend à
la Comédie Italienne , Nous n'en donnerons ici
qu'un fragment qui prouvera , quoiqu'en publient
les cauftiques cenfeurs des fucceffeurs de Thefpis
, que l'humilité n'eft pas une vertu totalement
bannie du Théâtre , Coraline dit , en pièces
Italiennes tant nouvelles que remifes nous enpouYORS
compteerr une vingtaine , par le fort qu'elles ont eu j'ai
cru etre en Italie 5 non en France ; nous avons donné
dixpieces nouvelles Françoiſes . Arlequin continue
, fort peu vous ont plu , aucune ne nous a attité
cette aimable affluence de monde dont les Comédiens
veſe laſſent jamais ; encore fi nous pouvions mettre
une piece nouvelle auffi vite qu'elle tombe.
...
Voila un aveu bien mortifiant pour les Auteurs
des ouvrages profcrits,, mais les juges qui les ont
trouvés dignes d'être repréfentés , n'ont-ils jamais
de reproches d'incompetence à effuyer ? Les piéces
qu'ils reçoivent ne font- elles pas quelquefois
un motif certain de confolation pour celles qu'ils
efufent Од
AVRIL ∙1745
145
On penfe cependant que ce Théatre -la auroit
fouvent des fuccés , fi on fçavoit y bien employer
Tous les talens qui s'y rencontrent ; les agrémens
veulent être placés pour être fentis . C'eft furtout fur
la fcene , où s'apperçoit le mieux le merite local.
La beauté même y devient quelquefois ridicule
, quand elle n'est pas renfermée dans ton
cadre. On a donné après Pâques pour l'ouverture
du Théâtre une petite Comédie d'un
acte , intitulée l'impromptu des Acteurs & le
compliment de ce jour-là devoit être fait encore
T'aimable Coraline par & Arlequin.
Le premier Avril les Comédiens Italiens joue
rent à Versailles , Pantalon Débauche , Comé“
die de M, Ricoboni le Pere.
L'OPERA Comique a fini comme il avoit
commencé. Il a donné des Fêtes publiques , mais
il n'a pas chanté suas augufte hymenée auffi heu
reufement que la convalefcence du Roi ; il n'avoit
point là de vivandieres & de tambours à produi
re. Il est étonnant que tant de genies raſſemblés
pour,foutenir cd Théâtre l'ayent fi pauvrement
Lavitaillé.
3
M. CORRETTE Organiſte des Jefuites de
la rue faint Antoine fit chanter pendant la Meffe
de leurs Majestés le Pfeaume , Laudate pueri Dominum
, qui eut le bonheu de plaire . Ce fut le Jeu
di premier Avril & le Vendredi ſuivant.
Le Lundi 12 , M. Philidor d'une famille qaf
s'est toujours diftinguée par fes talens , fit chan
ter à la Meffe du Roi le Pfeaume Magnus D mi
nus. Ce jeune Auteur a été Page de la Mufique
& Eleve du célebre Campra. En 1740 portang
encore la livrée de Sa Majeſté , il fit chanter lon
G
146 MERCURE DEFRANCE.
premier Motet , & depuis ce tems- là il en donne
on tous les ans à Versailles,
Le Samedi faint leurs Majeftés entendirent à la
Chapelle Ofii de M. l'Abbé Madin & le Re
gia Cali de M. l'abbé Blanchard.

Le Jeudi 22- Avril & le Vendredi ſuivant M,
de Blamont Sur - Intendant de la Mufique du
Roi -fit chanter pendant la Meffe de leurs Ma
jestés Exaltabo te Deus meus Rex , Motet de fa
compofition & le Domine falvumfas Regem qu'il
avoit fait pour la convalefcence du Roi . Ces deux
Davrages ont été également applaudis , M l'Abbé
Dota & M. Benoît ont chanté des recits où la
verité de l'expreffion & les graces du chant fe
font trouvées enfemble ; l'exécution generale a
été parfaite.
Le Roi a partagé la penfion de deux mille livres
qu'avoir feu M. Pachini Muficien Italien entre
M. l'Abbé Dota & M. Guignon ; les deux Semetres
de la Chapelle ont été accordés à M, Bẹ-
noît & à M. Poirier , Ils font tous les quatre de la
Mufique de la Chapelle & de la Chambre du Roi
& très diftingués par leurs talens fuperieurs .
Nous avons omis dans le recit des fêtes données
à Verfailles , à l'occafion de l'augufte ma❤
riage qui s'y elt célebré , d'apprendre au Public
que M. de Laval a compofé des Ballets qui ont
generalement obtenu les fufrages des connoiffeurs
& que M. le Page Acteur de l'Academie Roya
le de Mufique y a fi bien chanté que la Reine
même a eu la bonté de lui marquer le plaifir qu'îl
lui avoit procuré,
AVRIL. 1745%. 847
*3* +3X+*** *** + EN NGEN +3 EX
En faiſant le détail des fêtes données à l'occaſion du
mariage de Monfeigneur le Dauphin , nous ne
nous fommes point étendu fur la deſcriptionde la
falle de fpectacle qui a été conftruite pour ces fê→
tes, & qui a fervi au bal paré du lendemain. Nous
avons été obligés , faute de mémoires , de nous expliquer
avec beaucoup de brieveté fur cet article ,
qui méritoit cependant une attention particuliere
étant la partie de toutes les fêtes où la magnificence
& le goût ont brillé avec le plus d'éclat.
Voici enfin un mémoire que l'on a eu la bonté de
nous communiquer , & nous en enrichiffons avec
plaifir le public , pour qui tout ce qui concerne
T'augufte événement qui a occafionné ces fêtes ne
peut qu'être fort intéreffant.
E mariage de Monfeigneur le Dauphin avec
LFInfante Marie Therefe d'Efpagne célebre à
Verfailles le Mardi 23 Février 1745. étant un évenement
auffi intéreflant pour toute l'Europe que
pour la France , cet intérêt a paru également fenfible
par le concours des Etrangers qui ont voulu
en être les témoins , & dans l'empreffement de
tous les états de la Nation qui ont manifefté leurs
fentimens & fe font diftingués dans les fêtes célebres
qui ont accompagné cette augufte cérémonie
, par toutes les démonſtrations qui peuvent faire
éclater la joie & briller a plus haute magnificence.
- La galerie & les grands appartemens de Verſail-
Tes , parlesquels devoit paffer la Cour en cérémonie ,
avoient été richement meublés. On avoit conftruit
des gradins dans toutes les croifées de la galerie &
dans toutes les pieces du grand appartement fer-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
vantde paſſage juſqu'à l'elcalier des Ambaffadeurs,
lefquels étoient remplis de Dames , que ce fuperbe
fpectacle avoit attirées à la Cour
Entre les banquettes & gradins il regnoit un
vuide de douze pieds de large dans toute l'étendue
de la gallerie & des appartemens ,
Pétoit
bordé de plufieurs rangs de Dames d'un côté & 'de
+autre , il retoit derriere elles un efpace confiderable
occupé par les hommes ce qui formoit un fpecracle
aufli brillant , que curieux .
A une heure après midi la Reine , Monſeigneur
te Dauphin , Madame la Dauphine , & tous les Prin
ces & Princeffes du fang , qui s'étoient rendus dans
le cabinet du Roi , fe mirent en chemin avec Sa
Majefté pour aller à la Chapelle , its pafferent en
cérémonie parla gallerie & par les grands appartemens
, defcendirent l'efcalier des Ambaffades ,
& arriverent à la Chapelle , Monfeigneur le Dauphin
donnant la main à Madame la Dauphine : On
avoit élevé des gradins fous les arcades & portes
d'entrée d'en bas au pourtour de la Chapelle dans
les entre colomnes de la gallerie d'en haut , & dans
la grande tribune de Sa Majeft , lesquels étoient
remplis de toutes les Dames de la Cour fuperbement
vêtues & couvertes de pierreries, & formoient
entr'elles une chaîne de deux amphitéâtres d'une
beauté & d'ue magnificence difficile à dépeindre.
L'habit de cérémonie de Monfeigneur le Dauphin
étoit de drap d'or à g ands ramages, la trouffe & le
manteau de même, garnis de fuperbes raifeaux d'or
& enrichis des plus précieufes pierreries de la Cou
ronne , fon chapeau orne de plumes blanches avait
pour bouton le Sancy . Cet habit avoitiété ordonné
par le Duc de Richelieu, ainfi que tout l'ajustement
qu l'accompagnoit ang po zaosis cal cornos qual
damelaDauphine étoit vêtue d'un habit de drap
AVRIL. 1745 149,
d'argent à longue queue , garni de raifeaux d'or &
d'une quantité prodigieufe des plus belles pierreries ."
Avant la Meffe , qui fut chantée en mulique ,
Monfeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
réçurent la bénédition! muptiale avec les cérémonies
ordinaires par les mains du Cardinal de Rohan ,
grand Aumônier de France ; leurs Majeftes après la
Meffe remonterent à leurs appartemens , accompa ·
gnées de toute la Cour ; le Marquis de la Fare , Chevalier
d'honneur de Madame la Dauphine lui donnoit
la main avec le Comte de Rubempré fon premier
Ecuyer.
Le Duc de Richelieu préfenta avant le dîner à
leurs Majeftés, à Monfeigneur le Dauphin,à Madame
la Dauphine & à Meldames , les médailles d'or
& d'argent qu'il avoit fait frapper felon les fonctio s
de fa Charge , à l'occafion du mariage de Monfeigneur
le Dauphin , il en fit porter par Meffieurs les
Intendans des menus plaifirs de Sa Majefté , & diftribuer
aux Princes , Princeffes & perfonnes de la
Cour , aux Officiers de la Ma fon , aux Ambaffadeurs
, Envoyés , Chefs de Cours Souveraines , &
autres perfonnes aufquelles il jugea convenable d'en
envoyer. Il préfenta en même tems de la part de
Sa Majefté à Madame la Dauphine un coffre de ve
lours cramoifi brodé d'or , appellé corbeille , à
caufe des bijoux qu'il renferme , il étoit porté fur
ane table de marqueterie avec un pied doré &
fculpté du plus grand goût. Il étoit rempli de riches
bijoux , que cette Princeffe a diſtribué à toute
la Cour.
Leurs Majeftés fe difpoferent après le dîner à fe
rendre avec toute la Cour dans la falle du fpectacle ,
qni avoit été préparée pour l'exécution des êtes OTdonnées
pour la folemnité de cet illuftre mariage ,
&pour y affifter à la premiere repréſentation d'une
7
Glij
50 MERCURE DE FRANCE.
Comedie Balet , intitulée la Princeffe de Navarre.
Les Arts depuis le regne du feu Roi , en poffeffion
du premier sang parmi les peuples policés , ont
voulu dans ce grand jour , par un effort digne de,
leur émulation , s'affurer encore cette prééminence,
en offrant aux yeux de la plus belle Cour , & du
Monarque le plus glorieux & le plus aimé , un fpec- .
tacle fucceffif de deux décorations , qui renfermées
dans un même efpace convinffent alternativement.
à la repréfentation d'une Comedie Balet , aveclmachines,
& à une falle de bal paré , de plan différent ,
& décorée d'ornemens encore plus fuperbes , & qui
pût en une nuit changer de forme , & fervir par fest
nouveaux embelliffemens à caractérifer ces deux
éclatantes fètes. Animez par leur amour pour le
Maître qui les protege , & guidés par le goût élevé,
& délicat , par les idées brillantes & ingénieufes de
M.le Due de Richelieu,premier Gentilhomme de la
Chambre de Sa Majeté en exercice , ils ont épuifé
ce que la fplendeur & la nouveauté ont de plus noble
& de plus picquant , & font parvenus à donner
plufieurs fêtes confécutives , qui ont réuni les fuf
frages de la Cour & de la Ville , & caufé par leur
prompte & finguliere exécution , l'étonnement &
l'admiration des Etrangers , qui les ont vûes.
Voici le détail de ces fêtes , qui ne peut rendre
qu'imparfaitement à l'efprit ce que les yeux ont eû
peine à croire.
Le grand Manege couvert à Versailles a été choiſi
pour l'emplacemear de ces deux magnifiques fêtes,
La longueur eft de vingt - cinq roifes ou envion , fur
fept toifes & demie de largeur , ce qui fait le dans
oeuvre du Manége. On a ajouté pour prolonger ce
fpectacle un corps de bâtiment conftruit en char -, -
pente de fept toifes en faillie fur la carriere , tant
pour y former un fuplément au théâtre , que pour y
AVRIL 1745 . 卫宁日
pratiquer un coridor regnant & conduifant à toutes
les loges des Acteurs & Actrices de la Comedie.
On avoit également conftruit fur les flancs du
Manége en aile dans les cours adjacentes deux
corps de bâtimens en charpente de douze pieds de
large en faillie , pour fervir à former des loges &
coridors de communications aux Acteurs & Actrices
de l'Opera ; de forte que tous ces coridors faifoient
une ceinture autour du bâtiment du Manége , & ren
doient facile tout ce qui a été ordonné pour l'exéscution
de cet important & pompeux ſpectacle.
L'addition de tous ces bâtimens avec fuplément
au corps du Manége , produifoit en totalité pour fa
longueur trente-deux toifes ,& pour fa largeur treize
tpifes.
La partie du théatre occupoit fix toifes dans Pintérieur
de la fale , & cinq dans la partie extérieure
féparée par trois grandes arcades de conftruction
naturelle aux bâtimens defquelles on a fçû profiter
pour faire valoir la perfpective & les lointains.
L'ouverture de ce théâtre fe préfentoit par un
avant ſcene de la largeur de trente pieds , & étoic
décorée de chaque côté de groupes , de colomnes'
d'ordre Ionique , avec des pilaftres pofés fur des
corps portant entablemens , fur lefquels partoit un
arc en vouffure de forme furbaiffée ; les colomnes .
pilaftres , frifes & panneaux étoient marbrés d'Antin
, les corps & champs de marbres verds campans ,
lės bafes , chapiteaux , ornemens du tiers des colomnes
, marbres des entablemens , leurs ornemens ,
ainfi que de l'arc & vouffure étoient de fculptures &
reliefs dorés. Dans la partie milieu de l'avant fcene
à l'endroit du ceintre étoit un grand cartel foutenu
par des amours de ronde boffe , lefquels badinoient
avec des guirlandes de fleurs , & cherchoient à les
grouper autour d'un Soleil , d'autres amours re-
I
Giiij
MERCURE DE FRANCE.
trouffans les mêmes feftons à l'endroit des volutes
de l'avant fcene & en aplond des colomnes,
Le rideau d'avant fcene étoit de fond citron avec
un bordé rouge , coins & milieu d'ornemens rehauf
fés d'or , au milieu de ce rideau étoit peint en coloris
une groupe de l'hymen & de l'amour uniffant
leurs flambeaux , une chaîne de jeux & de plaifirs.
fous des formes d'enfans les entouroient d'une guirlande
de fleurs , tandis que d'autres en répandoient
fur eux.
Les décorations du théâtre pour le Prologue &,
pour la Comedie de la Princeffe de Navarre , étoient
compofées au premier Acte d'un jardin avec des fi
gures de marbre blanc Thermes , berceaux &
fontaines , les berceaux étoient en or fur les char
milles, A ce Prologue à paru un char du Soleil
defcendant du ceintre , dont les renes des che
vaux , ainfi que les mords étoient de pierreries de
diverfes couleurs ; au fecond Acte , la décoration ,
repréſentoit une chambre fond petit verd , ornemens
rehauffes d'or , buftes & tableaux avec plafonds
d'architecture. Au troifiéme Acte , une chaîne
des Pirenees d'un côté , & dans le fond une forêt fe
terminant à un point de vue de mer .
fe-
A cette décoration fuccedoit le Temple de l'Amour
compofé de groupes de colomnes , de pilaftres.
accouplés de marbre brêche bleu , d'ordre Corinthien
, les bafes , chapitaux dorés , ainſi que les
moulures des tiers des colomnes , ornemens des entablemens
, trophées de tous les états de la vie ,
més dans divers panneaux . Les plafonds qui étoient
extrêmement riches , foutenus par des Cariatides
demi nuës , & rehauffées d'or , retrouffant des fef
tons de fleurs qui formoient entr'elles une liaiſon
générale . Cette décoration extrêmement riche par
fa compofition étoit encore abondamment ornée
AVRIL 1745 . 1531
>
de pierreries de differentes couleurs , placées au
deffus des bafes , tiers aftragales des colomnes , comme
auffi dans les membres d'architecture des enta->
blemens , chapitaux & autres , avec feftons de pierreries
dans les frifes , fous lefquelles pierreries étoit
un fond de gafe argent.
L'Amour defcendu de fon char étoit affis avec
l'Hymen dans le fanctuaire du Temple furun Trôner
brillant de pierreries , élevé de fix marches , quer
renfermoit une balustrade enrichie de même , &
éclairée de girandoles de cristal . Quantité d'Amours ,
tenant des fleurs voltigeoient autour de leurstêtés."
Differents points de vûe de ce Temple le décou
vroient à l'infini au travers des trois arcades , enfuite
du periftile , au haut duquel paroiffoit un Ciel lumineux
avec toutes les Divinités de la Cour céleste
qui fembloient s'empreffer à partager la joie , & aug
menter la magnificence d'un fi beau jour
1
La décoration de la falle du fpectacle à rez de
chauffée faifant differens plans droits & ceintrés .,
étoit compofée d'une baluftrade regnant au pourtour
de la falle , y compris la falle de l'orquestre
qu'elle renfermoit , ifolée & dorée , & élevée fur
un focle de marbre verd plinte , Caife en breche
violette où étoient de tems en tems cimétrifés des
pied-deftaux fervant à porter des bouquets de criftaux
avec lumieres : Cette balustrade faiſant faillie
, renfermoit trois rangs de gradins deftinés à placer
toutes les Dames. Au troifiéme gradin étoit un
autre appui en féparation fous formes de portiques
repercés , dorés en plein , & partagéspar des pieddeftaux
en paralelle de ceux de la balustrade au
rez de chauffée : A niveau de cette feconde baluſtrade
commençoit à s'élever une voulure pour por
ter une gallerie regnante au pourtour de la falle ,
fans autre appui , que fur elle-même , eette your
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
fure hardie aux yeux feulement, prenant ſa naiffance
des corps de l'avant ſcene , tant à droite qu'à gauche
, étoit décorée & diftribuée par panneaux da
mas cramoifi glacé d'or , lefquels étoient féparés
par de grandes confoles formant corps en vouffures
, & paroiffant porter la faillie de la galerie
outre la richeffe naturelle des damas , étoient dif
zribués avec art des galons d'or formant compartimens
, entrelas & panneaux ; für cette vouffure
qui faifoit faillie fuffifante pour recevoir deux rangs
de gradins , étoit un corps d'architecture qui recevoit
un appui , lequel appui faifoit plan à reffant &
avant corps dans les milieux des flanes de cette
galerie , ainfi que fur la porte d'entrée , placée dans
le centre de la partie circulaire , qui faifoit le fond
de la falle , cet appui étoit marbre blanc veiné
avec panneaux breche bleue , ornemens en reliefs
dorés , le tout entendu par ſa décoration être porté
fur les confoles ci- devant dites ; l'idée en général
de la fituation des places par haut & bas , étoit de
formerun cirque , ou amphithéatre dans le goût des
Anciens , fans avoir aucune féparation , ni interruption.
La galerie fegnante , dont il eft ici mention
étoit diftribuée parune fuite de Cariatides figurées
de femmes demi nues , avec guefnes & draperies
de la hauteur de fept pieds à l'alternative avec de
grands baluftres torfés , enrichis de branches de
lauriers , le tout formant entre foi une diftribution
cimetriſée ; les figures portoient fur leurs têtes les
angles d'une feconde corniche droite & ceintrée
regnant autour de la fale , faifant ſept milieux ,
lefquels étoient furmontés de groupes d'amours tenant
des Fleurs-de- Lys enlaffées par des feftons de
Beurs qu'ils retrouffoient. A quatre de ces parties
étoient de grands cartels ornés de differents tro-
1
AVRIL 1745. 155
phées de l'hymen & de l'amour ; à niveaude la corniche
regnoit un plafond , qui couronnoit le deffus
& pourtour de la galerie , porté par les Cariatides
& grands baluftres ; ce plafond étoit diftribué par
panneaux fur fond blanc , enrichi de moulures:
& ornemens d'or ; le doffier de cette gallerie étoit
auffi de damas cramoifi glacé d'or relatif à la vouffure
, dont il a été fait mention ; la face apparente
de cette galerie richement décorée , comme il eft
dit de Cariatides & de grands baluftres , cartels ,
groupes d'amour , agraphes , culs de lampes , le
tout mêlé de feftons de fleurs naturelles , dorures
& marbres.
Au deffus de la galerie , dont on vient de parler,
étoit un attique de marbre blanc veiné , panneaux
de breche violette , pilaftres de verd campans
pofés en aplond des Cariatides & baluftres
torfés , furmonté d'une corniche avec chapiteaux
compofés , accompagnés de palmes , agraphes
feftons de fleurs , le tout en or ; cet attique faifant
même plan de la falle , contenoit en tout fonédi
fice trente-fept pieds de hauteur ; le plafond géné
ral qui regnoit fur la fale en forme de voute fphe
rique , repréfentoit un Ciel , où étoient en coloris
nombre d'amours fur des nuées , badinans avec
des feftons de fleurs qui fervoient à donner naiffance
à quantité de luftres de cristaux placés avec
fimétrie devant les parties principales de la décoration
de la fale , & particulierement un groupe
de plufieurs de ces amours , formant entr'eux avec
leurs fleurs des jeux & des couronnes au- deffus des
places qu'occupoient la famille & le cercle royal.
Sur les fix heures du foir le fpectacle étant préparé
, M. le Duc de Richelieu fuivi de Meffieurs
Bonneval & de Cindré , Intendans des menus plai-
Ars du Roi , alla avertir leurs Majeftés , quiétoier
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
chés Madame la Dauphine , elles arriverent dans
Jeur caroffe avec la Famille Royale dans la fale
de la Comédie , & fe placerent fur une même li
gne à la tête du cerele compofé des Princeffes & de
plus de cent cinquante Dames des deux côtés fur
trois rangs de pliants , le fervice immédiat de la
Famille Royale affis derriere elle für des pliants ;
les Seigneurs de la Cour , les Miniftres , les Ambaffadeurs
, les Envoyés & les Etrangers étoient fur
des banquettes derriere les Dames , il y avoit qua
tre bancs , celui du grand Chambellan , du Capitaine
des Gardes , du premier Gentilhomme de la
Chambre , & du grand Maître de la Garderobbe ,
tenant chacun huit places , ils étoient élevés ſur un
plancher au niveau du théâtre de chaque côté ; les
autres perfonnes rempliffoient les loges & une
partie des gradins : La Comédie de la Princeffe de
Navarre qui fut repreſentée ce jour là , & le Sa
medi-fuivant , eft de la compofition de M. de Vol .
taire , célébre par fes ouvrages en tout genre. M.
Rameau , dont les talens font également applaudis.
Auteur de la mufique dont cet ouvrage eft
enrichi, & le freur Laval Compofiteur des Ballets
de la Majefté a mérité les mêmes louanges par le
variété , le goût & l'agrément de celui-ci . Les deffeins
de tous les habits de ce Balet faits à neuf
Kingénienfement diverfifiés ont été exécutés parfaittement
par le fieur Peronnet qui en a le goût
le détail à l'Académie Royale de Mufique.
M. le Due de Richelieu préfènta à leurs Magetés
les Livres imprimés de la piece ainfi qu'à
la famille Royale , res Intendans des Menus plai
firs de la Chambre avoient l'honneur de les pré-
Henter aux Princes & Princeffès da Sang , & en
Tifoient la diftribution à toutes les Dames & Seiours
de la Couth
AVRIL 1745. 157
Adix heures du Soir leurs Majeftés fortirent avec
toute la Cour dans l'ordre qu'elles étoient arrivées
, on vit toutes les cours illuminées de falots:
& pots à feux , placés fuivant les contours & differents
plans des deux écuries & des trois cours
du Château tous les corps de Bâtiments éclai
rés de quatre cordons de lumieres avec un couronnement
de girandoles fur les deux Ecuries qui
paroiffoient réanies par les filets en rétour dans l'avenue
de Paris , & liées par un rang de grands
Ifs ifolés portant nombre de lumieres , paffant,
d'un côté de l'allée à l'autre . Cette illumination
vue du Château & de l'avenue de Paris ' formoit
alternativement deux décorations de feu d'une nobleffe
& d'une immenfité , dont on ne peut bien
juger que par la vue même de la difpofition amphiteatrale
de la grandeur des plans , des grilles
& des cours qu'elles décrivoient , en même- tems .
que les élévations des differents corps d'architecture
du Château. "
Leurs Majeftés fouperent en public avec la Famille
Royale & les Princeffes du Sang.
A onze heures du Soir lorfque la Cour & toures
les perfonnes qui avoient affifté à ce fpecta
cle furent forties , on fe difpofa à préparer pour
le lendemain celui du bal pare dans la même
fale , mais beaucoup plus grande en effet , & d'une
forme entierement differente , ainfi que fa magnificence
, qui étoit uperieure à la premiere par le
goût & la galanterie. Le projet , Fordre & la
manoeuvre dans l'exécution de cette métamorpho
fe méritent également d'être connus.
· Un nombre infini d'ouvriers de tous talens differens
fous la conduite de leurs chefs , n'eurent
pas plûtôt pr's poffeffion du lieu , que leurs opesations
fingulieres & actives commencerent pour
158. MERCURE DE FRANCE.
la transformation de ce lieu ; afin d'y parvenir
on fit lever les luftres jufques près le plafond
ce -qui refléchit une grande clarré , qui empêcha,
qu'aucun ouvrier dans cette grande entrepriſe ne
fe bleffat, ce nombre fût partagé en plufieurs
bandes bien conduites & obfervées par leurs chefs ,
qui par le bon ordre eurent foin d'éviter le tumulte
& l'embarras , ce qui contribua à l'entiere exécution
; comme chacune des piéces qui compofoient
ces deux décorations avoient été ajustées .
de maniere que fans peine elles pouvoient s'enlever
& en recevoir d'autres à leur place , chaque
moment étoit marqué d'une furpriſe inconce
vable ; la galerie dont il a été fait mention , ainfi
que tout ce qui la compofoit , charpente , ferrurerie
, plafonds , doffiers , gradins , peintures , fculptures
& dorures ne difparoiffoient point dans leurs
parties , que l'on ne vit renaître aux mêmes lieux
& places des panneaux de glaces , les peintures ,,
figures , & nouveaux ornemens ; le Théatre
l'avant fcene difparoiffoient en même-tems , & reprenoient
une nouvelle forme ; enfin douze heures,
ont été le tems emploié à cette vive éxecution
qui n'avoit point encore eû d'exemple , & qui a
produit le fpectacle le plus admirable & le plus
furprenant à la fois , tel qu'on en va décrire la
forme & les ornemens .
?
Le plan de la fale du bal paré étoit par fon
entrée de forme circulaire plein ceintre prolongée
fur ligne droite jufqu'au milieu & dans cette partie
formoit un cercle plus étendu deftiné pour le
cérémonial de la danfe ; le plan fe continuoit de
forme droite jufqu'à l'entrée du falon octogone
lequel mafquoit l'avant fcene & occupoit partie
du Théatre , de forte qu'il ne reftoit aucune marque
qui en défignât la place,

AVRIL 1745. 159
La conftruction de ce falon a été faite pour
fervir d'orchestre contenant près de deux censt
muficiens , que l'on avoit caractériſés par differents
déguifemens , cette fale ne paroiffoit differente
de celle de la veille que par la fuppreffion de
la galerie , ce qui la rendoit beaucoup plus large
& d'une proportion beaucoup plus réguliere & plus
élégante pour ſalongueur.L'idée en général que l'on
s'eft propofée dans la conftruction , étoit d'en former
un falon des muſes. Pour cet effet elle fut
diftribuée par fimétrie dans toute fon étenduë ,
Dabord dans le fond du fallon octogone , fur
an panneau de glace préfidoit à l'orchestre un
Apollon élevé fur des nuées , tenant fa Lyre , aur
bas duquel étoient les graces tenant des feftons
de fleurs & danfant. Au-deffus de l'Apollon plufieurs
amours badinant en retrouffant des feftons
le tout en marbre blanc ; l'alternative donnoit d'un
côté & de l'autre des panneaux de damas bleu
glacé d'argent avec galons , des niches où étoient
les mufes figures de fept pieds de proportion ; aux
côtés étoient des formes de croifées en glace de
la hauteur de dix -neuf pieds fur neufde large enrichies
de rideaux , pentes & damas bleu retrouffés
à l'Italienne , crépines , glands , cordons &
Cartifannes en relief d'argent ; dans le pourtour
de cette fale & du falon étoient huit panneaux
de glaces , fix fur les flancs , un fur la porte &
un dans le falon ; ces glaces avoient des cham→
branles dorés avec ceintres , au haut defquels
étoient des groupes d'amours tenant des Cartels
ornés des trophées d'hymen & d'amour enlaf
fés de fleurs , au bas des panneaux de damas blew
étoient des torcheres ifolées & dorées , de fepe
piedsde haut portant des girandoles de criſtal garnies
de nombre de lumieres , au- deffus étoient ,
160 MERCURE DE FRANCE
des trophées compofés de tous arts auffi dorés en
relief fur les damas ; les niches où étoient repréfentées
les mufes étoient de marbre vert , les fi
gures marbre blanc , pour chambranle de ces ni-»
ches étoient des palmiers en pied de vingt pieds
de haut demie ronde boffe qui alloient fe joindre
par leurs têtes & faifoient le couronnement de
ces niches , ils étoient dorés & entre-mêlés de
fleurs qui ne faifoient qu'une chaîne autour de la
fale ajustée par des amours qui paroiffoient
voltiger fur les couronnements des croifées ; de
riches cartels en forme de confoles dorées portant
des girandoles de cristal étoient attachés aux
troncs de ces palmiers & cadancoient fi bien l'effet
de la lumiere avec les girandoles des torche-
Les placées alternativement aux pieds des panneaux
de damas bleu , qu'elles en formoient une
efpece de guirlande au tour de la fale fuivant
fa fimétrie regnante ; le mêmeattique qu'à la premiere
Salle fervant de fond aux loges terminoit
cette derniere décoration .
Sur les pied deftaux de la balustrade au rez
de chauffée formant la partie ceintrée pour le cercle
de la danfe étoient pofés plufieurs bouquets à
trois branches de palmier enlaffés & dorés enri
chis de criftaux , & portant vingt lumieres chacun.
Ces lumières jointes à toutes celles , dont il
a été fait mention , les luftres en nombre fufpendus
au plafond & placés en vis-à-vis des glaces &
des figures occafionnoient le plus bel effet , &
par les réfléctions immenfes de tous les objets de
Ja décoration, qui fe repetoient aux differentes
pofitions du plan , offreient un fpectacle des plus
brillants & répeté à l'infini . ›
Le Mercredi 24 Fevrier à deux heures après
midi, les Huiffiers de la Chambre du Roiérang
AVRIL 1743. 161. •
.
placés aux trois portes de la fale du bal paré
Meffieurs les Ducs de Richelieu , de Gêvres
d'Aumont & de Fleury premiers Gentilshommes
de la Chambre defa Majesté s'y rendirent pour pla
cer la Cour & les perfonnes admifes à ce fpectacle
, ayant auprès d'eux les Intendans des menus
plaifirs de fa Majefté. Les Dames en grandes bou
cles invitées par M. le Duc de Richelieu de l'or
dre du Roi pour danfer au bal paré furent placées
fur les premiers pliants , enfuite des Princeffes des
deux côtés du cercle les autres Dames éga
fement invitées mais qui ne danfoient pas
étoient placées fur des pliants derriere les pre
mieres , les Princes & les Seigneurs qui danfoient
avoient plufieurs rangs de banquettes au
fond du cercle en face du fauteuil de fa Majefté.
?
Les Ambaffadeurs & les. Seigneurs de la Cour.
ne danfant point furent placés fur les formes &
banquettes qu'on avoit fait arrêter enfuite despliants
des Dames & derriere le fauteuil de fa Majefté
jufqu'à la porte d'entrée , à la gauche de laquelle
étoient tous les Etrangers.
*
Les gradins étoient remplis par des Dames de
la Ville , & differens particuliers très-bien mis
qui y étoient entrés par les deux portes des cô
tés fur des billets aux armes de M. le Duc de
Richelieu & fignés de l'Intendant des menus plaifirs.
La Cour qui n'avoit pas befoin des billets entra
par la grande porte du milieu de la fale.
A fix heures du foir M. le Duc de Richelieu
fuivi de l'Intendant des menus plaifirs en exercice
, alla avertir leurs Majeftés que tout étoit prêt ,
elles arriverent dans leurs caroffes, à la fale du
bal accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
de Madame la. Dauphine , Madame , Madame Ade161
MERCURE DE FRANCE.
laide , toutes les Princeſſes du Sang , & les Damet
de la fuite de la Famille Royale. Leurs Majeftés
fe placerent dans leurs fauteuils à la tête du cercle
du côté de l'entrée , fa Majesté ayant Monfeigneur
le Dauphin à fa droite & Madame la
Dauphine à la gauche de la Reine avec Meſdames
de France fur une même ligne de pliants. Les
Princes commençoient les deux côtés du cercle de
la danſe .
M. le Duc de Bouillon Grand Chambellan
M. le Maréchal de Noailles Capitaine des Gardes,
M. le Duc de Richelieu , comme premier Gendilhomme
de la Chambre occupoient fur des pliants
comme dans toutes les cérémonies , le derriere du
fauteuil de fa Majefté . Mefdames les Ducheffes de
Lynes , de Brancas & de Tallard , les deux prenieres
comme Dames d'honneur & Madame la
Ducheffe de Tallard , comme Gouvernante des Enfaus
de France , étoient placées auffi fur des
pliants derriere les fauteuils de la Reine , de Madame
la Dauphine & de Mefdames ainfi que le
Comte de Lamothe Chevalier d'honneur de la
Reine & le Marquis de la Fare Chevalier d'honneur
de Madame la Dauphine . Le refte du fer
vice étoit fur des banquettes joignant le fervice
immédiat.
Le bal paré s'ouvrit par un menuer ~ que danſa
Monfeigneur le Dauphin avec Madame la Dauphi
ne ; ce Prince ayant pris l'ordre du Roi en danfa
un fecond avec Madame , qui danſa enſuite avec
M. le Duc de Chartres , lequel ayant pris le même
ordre de fa Majesté ainsi que tous ceux qui eurent
l'honneur de danfer devant elle , danfa avec Madame
Adelaide qui prit M. le Prince de Condé , lequel
prit Madame la Ducheffe de Penthiévre , qui
danfa fon fecond menuet avec M. le Comte de la
AVRIL 1745. 163
Marche ; ce dernier danfa avec Madame la Du
cheffe de Luxembourg qui prit enfuite M. le
Duc de Penthievre , lequel prit Madame la Prin➡
ceffe de Rohan , qui prit M. le Duc de Niver
nois , lequel dans fon fecond menuet avec Madame
la Ducheffe de Duras , & après quelques
menuets encore , le Roi ayant jugé à propos
qu'on danfât des contre-danfes , donna l'ordre à
M. le Duc de Richelieu qui quitta le fauteuil de
fa Majefté & entra dans le cercle pour ordonner
les contre- danſes jufqu à la fin du bal
Vers le milieu du bal M. le Marquis de Livri
premier Maître de l'Hôtel de Sa Majefté entra
dans le cercle accompagné des Officiers de la
bouche , & eut l'honneur de préfenter à leurs
Majeftés & à toute la Cour une collation fuper
be & galante dans des corbeilles ornées de ru
bans & de fleurs avec toutes fortes de rafraichif
femens , on en diftribua enſuite à toutes les per
fonnes qui étoient placées fur les gradins dans
tout le tour de la falle .
2
Le bal dura jufqu'à dix heures du foirque leurs
Majeftés fortirent & toute la Cour dans Fordre
qu'elles étoient arrivées . Une feconde illumina.
tion femblable à la premiere conduifit ce magni
fique cortege jufqu'au Château , où Sa Majesté
foupa comme la veille avec la Famille Royale.
Le Jeudi 5 , il y eût grand appartement M
le Duc de Richelieu fit préparer les tables de
Jeu , une de Lanfquenet au milieu de la galerie
de 25 perfonnes , à laquelle Sa Majefté , Monfei
gneur le Dauphin , Madame la Dauphine & Mef
dames couperent ; deux autres de Cavagnolle de
18 Dames & Seigneurs aux deux bouts , & une
cinquantaine de tables de Quadrille , de Piquet

164 MERCURE DE FRANCE
de Brelan , qui étoient repandues de tous les
côtés de la galerie,
4
La Reine affifta pendant le jeu dans la falle
des tribunes , avec une cour nombreuſe de Da
mes & Seigneurs , à un Concert qui yfut exécu
té du prologue & de l'acte de Vertimne & de
Pomone du Ballet des Elemens. Les perfonnes
de la Cour & de la Ville , qui occupoient les
banquettes , les tribunes & les gradins y furent
placées par M. le Duc de Richelieu ayant auprès
de lui Intendant des menus plaifirs en exercice
: à neuf heures leurs Majestés fouperent en
public avec la Famille Royale & les Princeſſes du
Sang.
Le même jour à onze heures du foir , les Huif
fiers de la Chambre gardant les portes des grands
appartemens , eurent ordre de laiffer entrer les
mafques pour le bal qui devoit terminer cette
troifiéme journée , ils en écrivoient les noms en
entrant & en préſence de Meffieurs les premiers
Gentilshommes de la Chambre ; M. le Duc de
Richelieu ordonnoit dans l'interieur & accompa
gnoit dans le bal fa Majefté qui y parut fous
differens déguiſemens qui avoient été préparés par
les ordres de M. le Duc de Richelieu , le concours
fut prodigieux , les gradins , qu'on avoit
fait élever dans toutes les piéces , furent remplis
en moins d'une heure . Trois cent fimphoniftes
galamment maſqués étoient placés dans cinq
orcheftres & formoient féparément le bruit dè
Mufique le plus noble & le plus éclarant.
?
Le fallon d'Hercule qui faifoit la premiere
piéce du bal étoit entouré de gradins dans les
croifées , & devant les deux grands tableaux qui
étoient couverts de rideaux de damas cramoifi
neuf luftres de cristal éclairoient ce falon , celui
AVRIL 1745 nos
du milieu compofé de plufieurs girandoles dégradées
avec un couronnement d'un goût nouveau ,
portoit fix pieds de diametre fur douze pieds de
hauteur ; on avoit placé devant la cheminée &
vis-à-vis deux palmiers dorés ; enfermés dans
des piedeftaux ornés de riche fculpture . Des
trophées en reliefs d'hymen & d'amour > entourés
de fleurs , len compofoient les quatre pan
neaux ornés de riches moulures dorées , les bran
ches de chaque Palmier portoient vingt girandoles
de cristal & formoient un arbre lumineux
d'une rare beauté.
2
Toutes les piéces des grands appartemens jufqu'à
la galerie étoient garnies de luftres & de girandoles
de criftal , fur de grands guéridons dorés ,
la galerie fuperbe par elle-même étoit ornée dans
toute la longueur de trois rangs de luftres en
berceau ; douze piedsdeftaux triangulaires riche
ment fculptés & dorés fur fonds de marbre , breche
violette , portoient chacun un arbre à trois
branches tortillées avec fleurs & fruits en or &
couronnées chacune d'une belle girandole de
criftal ; ils étoient placés dans les trumeaux en
face des glaces , ayant vis-à-vis d'eux douze magnifiques
torcheres fc lptées & dorées , furmontées
d'une girandofe de criftal , ce qui formoit par la
reflection de ces mêmes glaces deux allées de his
mieres à deux rangs d'arbres & un autre rang
des douze torcheres , qui paroiffoit les feparer ,
les quatre coins de la galerie étoient remplis de
quatre Palmiers dorés & enfermés dans des caiffes
fculptées & dorées , dans le gout de ceux du
fallon d'Hercule , elles portoient onze girando
les de cristal , & s'élevoient à la hauteur des luf
res , ce qui formoit un enſemble de lumiere
furprenant
166 MERCURE DE FRANCE
20
Les deux trumeaux du fallon de la paix en face
de la galerie étoient decorés de deux morceaux
de fculpture en berceaux ,de palmiers argentrés ,
garnis de cristaux & de lumieres ; de jeunes
amours de ronde boffe , enfermés fous ces bran
ches paroiffoient armés de leurs differents attri
buts il y en avoit deux morceaux pareils aux
deux côtés de la cheminée du fallon des tris
bunes , qui en faifoient un des principaux ornemens.
Toutes ces differentes compofitions de lumié
res ont paru pour la premiere fois dans les appar
temens de Verfailles & ont repondu par leur nou,
veauté & leur richeffe à tout ce qu'on y voit de
noble & de magnifique,
Monfeigneur le Dauphin & Madame la Dau
phine parurent dans une mafcarade de Jardinier
& de Jardiniere accompagnés de 14 Dames &
Seigneurs vêtus également , leurs habits étoient
blancs , garnis de raifeaux d'or & de guirlandes
des plus belles fleurs , ils portoient des croiſſans ,
des ferpetes , des rateaux , des arrofoirs & autres
inftrumens de Jardinage dorés & argentés , les
Dames avoient encore fous leurs bras de petits
panniers d'ozier , ornés de rubans & remplis de
toutes les fleurs ,
Il y avoit trois buffets fuperbes dans la gale
zie , dans le fallon de la paix & dans la pièce de
l'efcalier des Ambaffadeurs qui diftribuoient à tous
les mafques pendant la nuit une abondance de
tous les rafraichiffemens qu'on pouvoit delirer.
Il y eût le Dimanche fuivant un pareil bal
mafqué dans les mêmes appartemens , auquel
Monfeigneur le Dauphin parut en habit d'Eſpagnol
& Madame la Dauphine en Espagnolette ,
étoient accompagnés des mêmes personnes qu'au
.1
ils
·
AVRIL 1745. 167
premier bal mafqué , deux à deux en François à
l'antique , en Turc , en Polonois , Suiffes , Hol
Jandois , Hongrois & Venitiens,
Tous ces fpectacles , maicarades , fêtes & illu
minations ordonnés par M. le Duc de Richelieu ,
Pair de France , premier Gentilhomme de la
Chambre de Sa Majesté en exercice , ont été conduits
par M, de Bonneval Intendant & Contro
leur General de l'argenterie , menus plaifirs &
affaires de la chambre de Sa Majesté , & exécutés
par les fieurs Slodz & Perot , dont Phabileté
& les talens reconnus fe font furpaffés dans
cette occafion,
Le fieur du Mas Penfionnaire du Roi en a fait
toutes les conftructions de charpente & de ménuiferie
, & le fieur Vedi toute la ferrurerie qui
en étoit une partie ingenieufe & digne d'être
imitée.
M. Rebel Sur-Intendant de la Mufique du Roj
en furvivance a prefidé à l'exécution de la Mufi
que de tous ces divertiffemens & a battu la
mefure,
168 MERCURE DE FRANCE.
JIZ
JOURNAL DE LA COUR.
I
E 2 de ce mois le Roi accompagné de Monfeigneur
le Dauphin fit dans la plaine des
Tablons la revue du Régiment des Gardes-Fran
Coifes & de celui des Gardes- Suiffes, lefquels après
avoir fait l'exercice défilerent en préfence de S.
M. Madame la Dauphine & Mefdames de France
fe trouverent à cette revue.
Le Comte de Courtomer Maréchal des Camps
& armées du Roi & Commandant le fecond Bataillon
du Régiment des Gardes Françoiles , fut
nommé par le Roi à la fin de cette revue Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de S.
Louis.
Le Roi a donné au Marquis de Voyer Meftre
de Camp du Régiment de Cavalerie de Berry la
Charge de Lieutenant Général au Gouvernement
de la Haute & Baffe Alface .
Le 4 Dimanche de la Paffion le Roi & la
Reine entendirent dans la Chapelle du Château
la Meffe chantée par la Mufique , & l'après-midi
leurs Majeftés accompagnées de Monteigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine & de Mefdames
de France affifterent à la prédication du
Pere Segaut de la Compagnie de Jefus.
Le & le Duc de Chaulnes fut reçû & prit ſéance
au Parlement en qualité de Pair de France :
Le 12 la Reine communia dans l'Eglife de la
Paroiffe du Château par les mains de l'Abbé de
Fleury fon premier Aumônier.
Le 11 Dimanche des Rameaux le Roi & la
Reine
AVRIL 1745: 169
Reine accompagnés de Monfeigneur le Dauphin
& de Mefdanes de France affifterent dans la Cha
pelle du Château à la Bénédiction des Palmes qui
fut faite par l'Abbé Broffeau Chapelain Ordinaire
de la Chapelle de Mufique , lequel en préfenta
au Roi & à la Reine. Leurs Majestés affifter nt
à la Proceffion & adorerent la Croix, Le Roi &
la Reine entendirent enfuite la grande Meſſe célébrée
par le même Chapelain . Laprès- midi leurs
Majeftés accompagnées comme le matin affifterent
à la prédication du Pere Segaut & aux Vêpres qui
furent chantées par la Mufique.
Le 14 Mercredi Saint le Roi & la Reine ac
compagnés de Monfeigneur le Dauphin & de
Mefdames entendirent dans la même Chapelle
l'Office des Tenebres.
Le 1s Jeudi Saint le Roi affifta au Sermon de
la Céne de l'Abbé Clement Aumônier Ordinaire
du Roi de Pologne Duc de Lorraine , & le Coadjuteur
de Strasbourg Grand Aumônier de France
en furvivance du Cardinal de Rohan fit l'Abfoute
, enfuite
S.
M.
lava
les
pieds
à douze
Pauvres
&
elle
les
fervit
à table
. Le
Comte
de
Charolois
faifant
les
fonctions
de
Grand
- Maître
de
la
Maifon
du
Roi
étoit
à la
tête
des
Maîtres
d'Hô-
-tel
&
il précédoit
le
Service
dont
les
plats
étoient
portés
par
Monfeigneur
le
Dauphin
, le
Duc
de
Chartres
, le
Prince
de
Dombes
, le
Comte
d'Eu
.
le
Duc
de
Penthievre
, &
par
les
principaux
Of
ficiers
de
S.
M.
Après
cette
cérémonie
le
Roi
&
la
Reine
ſe
rendirent
à la Chapelle

leurs
Majeftés
entendirent
la grande
Meffe
& affifterent
à le
Proceffion
.
Le is après midi la Reine entend : le Sermon
de la Céne de l'Abbé de la Chambre , & FE
vêque de Frejus ayant fait l'Abfoute S, M, lava
H.
170 MERCURE DE FRANCE,
les pieds à douze pauvres filles qu'elle fervit à
table. Les Maîtres d'Hôtel de a ne procédoient
le Service , dont les plats furent portés par Madame
la Dauphine , Madame , Madame Adelaide ',
par la Ducheffe de Penthievre & par les Dames
du Palais de S M.
Le même jour le Roi & la Reine affifterent
dans la Chapelle du Château à l'Office des Tenebres.
Le 16 Vendredi Saint le Roi & la Reine accompagnés
de Mon eigneur le Dauphin , de Madame
la Dauphine & de Mefdames de France entendirent
le Sermon de la Paffion du P. Segaut .
Leurs Majeftés affifterent enfuite à l'Office & allerent
à l'adoration de la Croix . L'après midi le
Roi & la Reine entendirent l'Office des Tenebres.
Le 17 Samedi Saint la Reine affifta aux Com
plies & au Salut pendant lequel l'O Fili fut chanté
par la Mufique.
Le 18 Fête de Pâques le Roi & la Reine accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , de Madame
la Dauphine & de Mefdames de France entendirent
la grande Meffe célébrée pontificalement
par l'Archevêque de Bordeaux & chantée
par la Mufique. L'apres-midi leurs Majeftés accompagnées
comme le matin affifterent au Sermon du
Pere Segaut & enfuite aux Vêpres auxquelles le
même Prélat officia .
Le même jour le Roi fit rendre à l'Eglife de
la Paroiffe du Château les Pains Bénits qui furent
préſentés par l'Abbé de Laſcaris Aumônier de S.
M. en quartier.
BENEFICES DONNE'S.
Leveche de Vienne , l'Abbé de Goyon de
Vaudurant , Vicaire Général de l'Evêché de Cou→
E Roi a nommé l'Evêque de Bayonne à l'ArAVRIL.
1745. 171
tances à l'Evêché de S. Pol de Leon ; l'Abbé Tinfeau
, Vicaire Géneral de l'Archevêché de Befançon
à l'Evêché de Bellay , & l'Abbé d'Arches
Vicaire Général de l'Archevêché de Bordeaux à
l'Evêché de Bayonne.
S. M. a acco . dé l'Abbaye d'Anchin O. de S.
Ben. D. d'Arras au Cardinal d'Auvergne ; cel ede
S. Etienne de Caen même O. D. de Bayeux à
l'Archevêque de Rouen ; celle de Tournus même
O. D. de Châlons fur Saone à l'Evêque de Limoges
; celle de Mont S. Quentin même O. D. de
Noyon à l'Evêque de Noyon ; celle de S. Remi
de Rheims même O. à l'Evêque de Laon ; celle
de Fefcamp même O. D. de Rouen à l'Abbé
de Canillac Miniftre du Roi à Rome ; celle de
Bonneval O. de Citeaux D. de Rhodez à l'Abbé
d'Agoult Chanoine de l'Eglife Metropolitaine de
Paris ; celle de Bomport même O. D. d'Evreux
à l'Abbé de Chabanne Vicaire Géneral de l'Evêché
de Langres ; celle de S. Riquier O. de S. Ben , D.
d'Amiens à l'Abbé de Sanzay Vicaire Géneral de
I'Evêché de Chartres ; celle de Préaux même O. D..
de Lizieux à l' bbé de S. Aubin Comte de Lyon &
Vicaire Général de l'Archevêché de Lyon ; celle
de Mouzon même O. D. de Rheims à l'Abbé
d'Horion Grand Chancelier du Chapitre de Liége ;
celle de S. Vallery même O. D. d'Amiens à l'Abbé
de Ghiſtelle Chanoine de ce Chapitre ; celle de
S, Serge d'Angers même O. à l'Abbé de Berlo Chanoine
du même Chapitre ; celle d'Uferche même O.
D. de Limoges à l'Abbé Gautier Vicaire Géneral
de l'Achevêché de Bourges ; celle de Savigny O.
de Citeau D. d'Avranches à l'Abbé d'Aydie ; celle
d'Aiguevive O. de S. Aug. D. de Tours à l'Abbé
Junoc ; celle de S. Aphrodiſe de Beziers O. de S.
Ben. à l'Abbé Mercorant , & l'Abbaye réguliere:
Hij
172 MERCURE DE FRANCE ,
de Notre Dame de Rivet O. de Citeaux D. de
Bazas à Dom Chibert Religieux du même Ordre,
PRISES DE VAISSEAU X.
ON a
Na appris de Bayonne que le Corfaire la
Victoire commandé par le Capitaine Croificq
s'étoit emparé d'un Brigantin de Briſtol , qui portoit
à la Jamaïque des vivres , de la chandelle , des
toiles à voiles & d'autres marchandiſes .
Le Capitaine Jean Blondel qui monte le Corfaire
la Marquise de Tourny , armé à Bordeaux a conduit
à la Rochelle le Navire Anglois la Charmante Su-
Lanne de 150 tonneaux , dont la charge confiftoir
en 600 barils de ri , en pelleterie , en bois de
Campêche & de gayac , en bray & en gaudron .
Le Navire le Thomas Anne de la Rie , chargé
de 107 balles de laine a été pris par le Corfaire
PFfperance de Boulogne commandé par M. Louis
de Ferne .
Suivant les lettres de Calais le Capitaine Bries
commandant le Corfaire la Petite Fortune a rançon,
né deux Bâtimens ennemis pour la fomme de 280
livres fterlings.
Le Corfaire la victoire du même Port , monté par
le Capitaine Chainé s'eft rendu maître du Vaiffeau
la Reftauration de Sunderland & l'a mené à Dunkerque
où M. Barlemont , Capitaine du Corfaire le
Hareng Couronné a relâché avec une rançon de 155
livres sterlings.
Le Vaiffeau Anglois la Providence de 130 ton
neaux , armé de 7 canons & de 3 pierriers , & chargé
d'huile , de raifins & de graine de lin a été conduit
dans ce dernier Port par le Corfaire le Matou .
Il est arrivé à Nantes un Navire ennemi nommé
le Swefan , qui a été pris par la Fregate l'Emerau

AVRIL 1745. 173
M. Pepin de Belifle commandant le Vaiffeau
Apollon armé en courfe s'eft emparé de la Fregate
de guerre Angloife ' Anglefea de 44 canons & de
260 hommes d'équipage dont fe Capitaine a été
tué , & du Navire la Defiance qui portoit des vivres
de Liverpool à Gibraltar. Il a conduit l'une de
ces prifes au Port Louis & l'autre à Correjou.
Le Vaiffeau la Louise de Bristol fur lequel on a
trouvé 58 boucaux de fucre , 6 barriques de maniquettes
& des dents d'elephants a été pris en revenant
de la Jamaïque par M. Louvel qui commande
la Fregate la Galatée.
On apprend de S. Malo que les Corfaires le
Comte de Maurepas & le S. Michel de ce Port commandés
par les Capitaines Blondelas & Defprairies
y font rentrés avec les Navires Anglois le Der de
cent tonneaux , & l'Induftrie de cent dix , chargés ,
l'un de tabac & l'autre de fucre & de caffé.
Deux Bâtimens François ont été repris fur un Armateur
de Guernſey par le Corfaire e Mars de Nantes
que commande le Capitaine Rouillé.
Le Capitaine Louis de, Ferne qui monte le corfaire
fperance de Boulogne a enlevé le Vaiffeau
le Meals de Chefter dont une partie de la charge
confiftoit en plomb.
On a appris de Bayonne que M. Croificq commandant
le Corfaire la Victoire de ce Port y a fait
conduire les Navires le S. Jofeph de 160 tonneaux
qui venoit de la Caroline avec un chargement de
180 boucaux de tabac , de 2 quintaux de cacao ,
de quelques ballots de pelleteries & d'autres marchandifes
, & l'Habacock de 150 tonneaux armé de
fix canons & chargé de bois de Campéche .
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
OFFICIERS GENERAUX qui doiven
feruir dans les Armées de Sa Majefé en 1745.
FLANDRES.
Lieutenans Généraux.
MESSIEURS.
Duc d'Harcourt.
Marquis de Clermont Tonnerre.
Le Comte de Clermont.
Prince de Dombes.
Comte d'Eu .
Phelippe .
Marquis de Meufe.
Marquis de Clermont Gallerande.
Vicomte du Chaila.
Duc de Grammont
Comte de Baviere .
Comte de Monteffon.
Comte de Danois.
Duc de Biron .
Comte de Lowendal .'
Marquis de Beranger.
Marquis de Chabannes.
Duc de Richelieu .
Prince de Pons.
Marquis de Brezé.
Duc de Luxembourg.
Comte d'Eftrées .
Comte de Clare.
Chevalier d'Apcher.
Marquis de Langeron.
Marquis de Croiffy.
Duc de Bouflers.
Duc de Chartres.
Duc de Penthievre,
1
AVRIL 1745 . 175
Lieutenants Gén raux qui prendront jours.
MESSIEURS.
De la Billarderie .
De Montboiffier.
MARECHAUX DE CAMP ,
MESSIEURS.
Comte de la Mark.
De Monnin .
Marquis de Contades .
Comte de Graville.
Marquis de Beuvron .
Marquis d'Armentieres.
Marquis de Souvré .
Duc de Chevreuſe.
Marquis de Rubempré.
Comte d'Harcourt.
Duc Daumont .
Duc d'Ayen.
Prince de Soubize.
Duc de Chaulnes.
Chevalier Dagueffeau.
Comte de Loigny - Montmorency.
Marquis de Mézieres .
Marquis de Crequy.
Comte du Mui.
Marquis Danezy .
Marquis De Sourches.
Comte de Rozen ,
Comte de Fitzjames.
Marquis de Beaufremont.
Prince de Tingry.
Comte de la Suze,
Hi
MERCURE DE FRANCE.
Duc de Fitzjames .
Comte de Noailles.
Maréchaux de Camp quiprendrentjour,
MESSIEURS.
De Zurlauben.
De Chiffreville.
I
De Marignane .
De Montgibault .
De Jumilhac .
De Courtaumer.
Du Roure .
La Cofte Meffeliere.
Du Chambon.
De Gault.
De Razilly de Guerres.
De Saumery.
De Champeron.
De Calviere .
De Fougeres.
De Treffan .
De Balincourt.
De Suzy .
D'Artaignan .
De Mannerbe..
La Motte-Guerin
De Peruffy .
De Moangiers.
De Canillac.
Des Cajeul.
Du Brocard Commandant l'Artillevie.
De Cremille Marêchal Géneral des Logis.
JOAVRIL 1745. * 77
Brigadiers d'Infanterie .
MESSIEURS.
De Gravel.
Comte de Lorges .
Comte d'Herouville.
Marquis de Talleyrand.
Duc de Duras .
Comte de la
Vauguyon .
Comte de Guerchy .
Marquis de Gontaut,
Duc d'Hayré
S. Pern.
S. Quentin.
Lamotte Dhugues .
D'Apremont.
Marquis de Chabannes.
La Serre.
Dauger.
Brigadiers de Cavaleries
La Peyroufe.
Tarneau.
Comte de Blet.
7
Comte de Pons.
Marquis de Cernay.
Marquis d'Havrincourt.
Marquis de Crenay.
Givry.
Dautarnne.
Chevalier d'Ailly.
Hv
178 MERCURE
DE FRANCE
.
Brigadiers d'Infanterie qui ferviront dans l'armée dan
Roi en Flandres , & qui prendront jour.
MESSIEURS.
Baffa.
De Chambon .
De Refuveille.
De Vaudreuil.
D'Aumalle .
D'Affry .
De Langey.
De Staal.
De la Sone .
Le Baron de la Payre,
De Fontenay.
Dupumbecque.
Dupas.
De Valiere..
Brigadiers de Cavalerie qui ferviront dans l'armé du
Roi en Flandres , & qui prendront jour.
MESSIEURS..
Le Chevalier d'Autichamp
De la Luzerne.
Le Baron de Montmorency.
De Poulpry.
Du Muy.
De Pont S. Pierre.
De Narbonne Pelet,
De Chabanois.
De la Marche.
D'Eftrehan.
De Mauly d'Aucourt,
AVRIL 1799
1745.
De Montboiffier.
Le Marquis de la Salle.
Du Chaftelet.
De Vauban ,
De S. Clair.
De Varneville.
De Montigny .
De Landreville .
Le Chevalier de Grille.
Le Marquis de Toulongeon.
De la Sale.
Dupleffis .
De Vernaffal.
D'Efcorailles.
De Montmort.
De Dromenil.
De Caftelanne.
Le Chevalier de Menou.
Le Chevalier de la Chaize,
Lignieres.
De Vercel.
Etat Major:
MESSIEURS.
De Cremille Marechal General des Logis
Puyfegur.
D'Élpagnac .
Jonfac de la Serre.
S. Sauveur .
Botteville .
Chevalier de Soupire.
Aides
80 MERCURE DE FRANCE.
La Grollée Major Géneral de l'Infanterie,
Bernier.
La Tour.
Valfonds.
Codere .
Lannoy .
Longaunay
Montazet.
Hadins.
Aides&
De Croifmar Maréchal Géneral des Logis de la
Cavalerie.
Chevalier de Mezieres.
Pinon de S. Georges,
Montlezun.
Mouchy.
Du Sorail.
}
Duverger Capitaine des guides.
Aides
La Tour Prevost .
:7
ARMF'E DE CONTY.
Lieutenans Géneraux„
MESSIEURS.
Marquis de la Farre .
Comte de la Motte Houdancourt
Marquis de Maubourg.
De Bulkeley
Marquis de Fenelon.
Chevalier de S. André,
Marquis de Puttanges,
AVRIL 1745. 181
Chevalier de la Rochaymond .
Comte de Coigny.
Marquis de Reffuges .
De la Ravoye.
Du Chaſtel
Marquis de Chazeron.
Marquis du Chaſtelet Lomont,
Marquis de Rieux.
Marquis de Salieres .
Marquis de Glermont d'Amboifs
De Villemeur.
Comte de Berchiny.
En Alface.
Marquis de Balincourt.
Marquis d'Efpinay.
En Baviere.
Lieutenant General
Comte de Segur.
Maréchaux de Campe
MESSIEURS.
Marquis de S. Jal.
Marquis de la Riviere.
De Maupeou.
Marquis de Pontchartrain
Duc de Randan.
Comte de Trefme
Duc de Briffac.
De Montconfeil.
182 MERCURE DE FRANCE
Marquis de Biffy.
Marquis du Chaftelet.
Chevalier de Courten.
De la Brunie.
De Bernage Chaumont
Comte de Reling.
De Secdorff.
Marquis de Fiernnes.
Marquis de Pont S. Pierre
Comte de Laigle .
Marquis de Levy.
Marquis de Fremeur.
Comte de Cheppy.
Marquis d'Avarey.
Chevalier de Nicolaï .
Duc de Fleury.
Marquis de Bellefonds .
Comte de Luffan .
De Meflay Liewenant "d' Artilleria
Marquis de Choiſeuil .
En Baviere
Comte de Rupelmonde.
Prince des deux Ponts.
Marquis de Cruffol Deffalles.
Brigadiers d Infanterie.
MESSIEURS.
Comte de Broglie.
Marquis de Carcado .
Marquis de Montmorin,
Duc de Lauragais.
Comte de Froulay.
AVRIL 1745. 183
Marquis de Bouzols.
Vicomte de Coëtlogon.
Vidame de Vaffé.
Marquis de Mombarey.
Marquis d'Offonville,
Darnault.
Torcy.
Marquis de Berville.
Jacob.
Chauvelin Major Géneral,
Marquis
S. Segraux.
Tanus.
La Motte .
Artus commandant les Ingénieurs
De Barraux.
En Baviere
Duvivier Ingenieur.
Brigadiers de Cavalerie. Pomo
MESSIEURS,
Durnefnil..
Dandlau.
Marquis de Poyanne.
Comte de Tirconnet.
Marquis de Barbaufon.
La Neuville.
Bonnaire.
Pierrefeu
Dorlick,
184 MERCURE DE FRANCE
Kermelet.
Belidor.
Brigadiers de Dragons
Marquis de Vibrayes.
Marquis de Surgere.
Etat Major.
Marquis de Salieres Marêchal Géneral des Logis,
Modave.
Narbonne.
De Baye.
Ridemona .
Montazet.
Corfac.
Aides.
..I
De Chauvelin MajorGeneral de l'Infanterie.
Coincy.
Gayon.
Bruflard.
a
Gibaudiere
Broglie .
Chaftelard.
S. Simon.
De Grille.
Aides
Comte de Tirconnel Marechal General des Logeis
de Cavalerie.
Defpiés.
De Scepeaux } Aidess
AVRIL. 745 :
185
Curfay .
S. Poüens .
Etat Major en Baviere.
} Aidesa
De la Touche Maréchal Géneral des Logis.
Lantengshaufen
Major General,
Colerus Aide.
ARMEE'E DE MAILEBOIS.
Lieutenans Géneraux
De Montal.
De Louvigny.
Marquis de Senecterre .
Comte de Lautrec.
Marquis d'Argouges.
Marquis du Caila.
Marquis de Mirepoix.
Marquis de Brun.
Marechaux de Camp
Marquis de Maulevrier.
De Mauroy.
De Larnage.
Comte de Saulx,
De Vigier.
De Chevert
Comte de Maillebois.
De S. André.
Marquis deChoifeuil- Beaupré,
Marquis de Gramont .
Comte de Coffé.
Le Gendre.
De Borstel Commandantl Artillerie
n
186 MERCURE DE FRANCE.
Etat Major.
Comte de Maillebois Marechal General des Logis.
Monteynard.
La Live de Sailly.
Dougermain . }
Aides.
Cornillon Maréchal Génoral de l'Infanterie.
Modenne.
Dagieu. } Aides :
Marquis de Vogué Marechal General desLogis de la
Cavalerie.
Monchenu.
La Verriere.
Brigadiers d'Infanterie,
Rochechouart Faudoas.
Boudeville.
Marquis de Scepeaux.
Bailly Lieutenant d'Artillerie.
De Pereufe
Vicomte d'Aubeterre.
Marquis de Cruffol.
Comte de Montmorency.
Duc d'Agenois.
Baltazar
Du Barail.
Vareix.
Rivery.
Turmel Capitaine de Mineurs.
}·Aiden
AVRIL 1745- 189
Brigadiers de Cavalerie.
Mefplez .
De Blois .
Brigadiers de Dragons.
Marquis de Puyguion.
Du Terrail.
Marquis de Rannes .
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUIE.
Y EyenMahammed Pacha a été pourvû du Gou
vernement général d'Anatolie dont la capitale
eft Kutalrié , & déclaré Généraliffime du côté
de Cars. L'armée que ce Vifir doit commander fera
compofée de vingt- deux Pachas à deux queues, de
Bofnie , de douze mille hommes de troupes de la
même Province , fous le nom d Erlad Fatihau , ou
Enfans de la victoire, de Timariotes, de Saloniques ,
de Romelie & d'Albanie , & de trente Colonels
qui auront chacun mille hommes fous leur commandement
, de forte que l'on préfume que cette armée
ſera forte de foixante mille hommes. Le Vifir
Ahmed Pacha qui étoit en dernier lieu Généraliſfime
du côté de Cars a été nommé au Gouvernement
d'Alep , & fait Généraliffime du côté de Diarbekier,
cependant c'eft Djebedje Abdoulla Pacha
qui eft Gouverneur de Diarbekier , & le Vifir Ah
188 MERCURE DE FRANCE .
med Pacha n'eft que Général de ce côté là . L'ar
mée que ce
Pacha doit commander fera compofée
de quinze Pachas à deux queuës , de quinze mille
hommes de troupes qui feront levées dans le Gouvernement
d'Anatolie , fçavoir , Adana , Alẹp , la
Caramanie , Sivas , & Diarbekier , de quinze tant
Colonels de mille hommes chacun , que des Compagnies
de Serden - Guetelfis ou Enfans perdus
toutes ces troupes réunies enſemble pourront former
une armée de trente mille hommes. Huffeim Paeha
, gendre de Aivas Muhammed Pacha , Gouverneur
de Van , eft nommé Général du côté de Van .
L'armée qu'il doit.commander fera compofée d'environ
dix-huit mille hommes , fçavoir , huit Pachas
à deux queues , quatre Colonels de Cavalerie , dont
chacun commandera mille hommes , quatre m lle
de Milice d'Infanterie qui feront levés aux dépens
du Grand Seigneur , & les troupes des Serdens
Guetelfis , ou Enfans perdus.
Outre ces trois armées il y a douze mille Tartares
qui font commandés pour ſe rendre ſur les
frontieres de Perfe , mais on ne fçait pas encore po
fitivement de quel côté ils doivent marcher ; on
a publié d'abord ici qu'ils devoient traverser la Romelie
, & paffer en Afie par le détroit de Galipoly,
mais aujourd'hui on prétend qu'ils doivent paffer
par le Daghiftan & fe joindre aux peuples de ces
quartiers là , qui ont leur Député ici pour faire une
irruption en Perfe ; outre cela, le Vifit de Chals Saff
qui fe trouve actuellement ici , & qui a reçû des
honneurs extraordinaires ici , tant de la part des
Grands de la Porte que de celle du Grand Seigneur
, doit commander un Camp volant pour agir
féparément avec le parti qu'il a en Perfe.
AVRIL 1745 189
SUITE DES NOUVELLES ,
Adji Sali Aga , ancien Telfaoux Bachi & Colo
Hajnéra de laCavalerie a ordre de le rendre
à Erzerum , & d'y lever quatorze mille hommes de
Cavalerie. Cet Officier qui a déja reçû les fonds
néceffaires pour cette augmentation de troupes doit
fervir fous les ordres du Généraliffime Yeyen Muahmed'
, Pacha Ahmed Khan a été confirmé Stimad
Iddeolet du nouveau Sofi , & doit partir avec Adji
Salils Aga.
Ahmed Pacha , ancien Général , doit commander
en chef du côté de la Georgie. Ce font les Beys de
Georgie qui ont envoyé une requête au Grand Seigneur
pour le prier de leur donner ce Vilir pour
Général. Cheuvas fils de Kaflekhan qui eft un des
Kans de Teflis a fui de cette Ville , & eft venu
joindre Efbak Pacha qui eft fon parent.
Telfetedgi Abdoulla Pacha , Gouverneur de
Diarbekier , eft Général en chef dans cette contrée
. L'armée qu'il doit commander fera forte de
quarante mille hommes , & doit être compofée des
troupes Curdes , des Beys ou Sandjaks de Mili
Kike , Sebran , Bizian , Zarki , Hazor , Nouchir
vaz Djeriré , Samfad , Sivrek Djiankili , des troupes
des Sandjacs ou Beys du Gouvernement d'Orfa,
fçavoir du Kerli , Milly , Bey Gulkabdenk Oglu ,
Nichadin Affaf, Ogli , Ali , Bey , & des Beys Tur
komans Firous , Beys Adjourli , Kizil Cot Ounli
Ecrial , Bey , Cara Chedjelu , Bey Mirchir Bey , &
des principaux Agas du Gouvernement de Diarbe
'
190 MERCURE DE FRANCE.
kier . Sebekianlifor Mouftafa Aga avec leurs troupes
de leur fuite , & les fonds néceffaires pour
toutes ces levées doivent partir inceffamment .
Huffeim Pacha fils d'Abdul Adjelil Gouverneur
de Mouffol eft déclaré Général du côté de Mouffol
& Kerkouc , & fes deux Enfants Pachas à deux
queues, Murad Pacha & Hibrahim Pacha qui n'ont
point de Gouvernement ferviront fous les ordres
de leur pere. L'armée que ce Vifir doit avoir fous
fon commandement montera au moins à trente
mille hommes , & doit être compofée des troupes
Curdes des Beys ou Sandjacs d'Amadié Harirei
& Souvan, des troupes Yezidi des Beys de la montagne
de Sandjacs , Chaidhin Bey , Suid n Bey, &
Olchelebi Aga , & des troupes des fix Beys de
Touskaremabad dans le Gouvernement deKercoud .
>
Ahmed Pacha , Gouverneur de Bagdad a été
fait Général dans l'étendue de fes Gouvernemens
de Bagdad & de Baffora . Son armée fera compofée
des troupes Curdes & Arabes de ces quartiers. Yeyen
Muhammed Pacha eft déclaré Généraliffime de
toutes ces armées , & en cette qualité fon pouvoir
s'étend depuis Seutarijutk en Perfe , & tous les autres
Généraux n'agiront que par fes ordres . Il y a
deux jours que le Grand Seigneur a expedié tous les
Katcherifs qui autorifent tous ces arrangemens .
RUSSIE.
N mande de Petersbourg du 9 du mois dernier
que la Czarine a fait remettre auLord Tyrawley
& au Lord Hindford un Mémoire , lequel porte
qu'ayant éré requife par le Roi de Pruffe d'employer
Les bons offices pour terminer les troubles qui agitent
l'Allemagne , elle ne veut pas differer d'infor
mer le Roi de la grande Bretagne qu'elle eft difpofée
AVRIL. 1745. 191
fée à offrir fa médiation aux Puiffances Belligerantes
; qu'elle n'a rien plus à coeur que de voir la paix
rétablie en Europe , & qu'elle fe fate que fonimpartialité
dans la guerre préfente eft affés connue
pour que la Reine d'Hongrie & le Roi de la grande
Bretagne puiffent avoir en elle une parfaite confiance
; que dans cette perfuafion elle ne doute pas
que S. M. Br. ne lui procure une prompte réponſe
de la part de la Reine d'Hongrie , & que ces deux
Puiffances ne confentent à l'affemblée d'un Congrez.
La Czarine a reçû un Courier dépêché par M,
de Wifnakow fon Ambaffeur à la Porte , pour ap
prendre à cette Princeffe que le Grand Seigneur
étoit dans le deffein de faire tous fes efforts pour
rendre la tranquillité à l'Europe .
On a appris depuis que les 120co hommes de
troupes Ruffiennes fur lefquelles le Roi de la Gran
de Bretagne comptoit , ne lui feront point envoyés
par
la Czarine ,
SUEDE.
Na appris de Stockolm que le Marquis de
Lanmary , Ambaffadeur du Roi T. C. auprès
de S M. Sué oife avoit reçû de Peterſbourg un Courier
par lequel M. d'Allion lui avoit donné part de
la réfolution prife par la Czarine d'offrir fa médiaion
pour pacifier l'Europe .
ALLEMAGNE.
Napprend de Vienne que la Reine d'Hongrie
a donné au Feldt Maréchal Comte de Traun le
commandement des troupes qui doivent agir vers la
Baviere .
Le Prince Charles de Lorraine a dû partir le neuf
192 MERCURE DE FRANCE
de ce mois pour aller prendre celui des troupes de
S. M. qui font en Moravie.
Le 31 du mois dernier , M. d'Andlau arriva à
Vienne de Schardingen , d'où il a été dépêché par
le Comte de Bathiany pour informer la Reine que
les troupes de S. M. avoient emporté d'affaut la
Ville de Wilshoven , & que la garnifon avoit été
faite prifonniere de guerre. Le Baron d'Atrizky a
apporté quelques jours après les drapeaux qu'on a
enlevés aux ennemis en cette occafion.
Le Général Browne en voulant arrêtet la fureur
des foldats qui à leur entrée dans Wilshoven
commirent beaucoup de défordres , a été bleffé à la
cuiffe.
L'inquiétude qu'à caufée à Vienne la déclaration
faite par le grand Vifir à M. de Penckler , Miniftre
de la Reine à la Porte , eft augmentée par la nouvelle
qu'on a reçûe des ordres donnés par le Grand
Seigneur pour faire des levées confidérables de foldats
en Bofnie & dans les Provinces voifines , &
pour établir des magasins à Belgrade,
BAVIERE.
Na appris de Munich du 4 de ce mois que l'E
lecteur a envoyé à fes Miniftres un refcrit dans
lequel il fait connoître les facrifices par lesquels
l'Empereur a voulu rendre la paix à l'Empire , & le
peu de fuccès des bonnes intentions de S. M. I.
Le même referit porte qu'il prendra pour régle
de fes démarches les exemples qui lui ont été donnés
par l'Empereur , & qu'à l'imitation de Prince
obfervera exactement fes obligations envers
l'Empire , & concourera avec ardeur à tout ce qui
pourra conduire à une paix prompte & durable.
L'Electeur déclare enfuite que quoiqu'il n'ait encore
AVRIL $ 745 . 193
pris que le titre d'Electeur de Baviere , il ne cede
rien de fes droits , & qu'il eft réſolu de les foutenir .
Le Partifan Gefchrey ayant été informé que 250
hommes de recrues destinés pour les troupes de la
Reine d'Hongrie devoient partir de Paffau pour fe
rendre à Braunau , il fe mit en marche avec fa
Compagnie franche , afin de tâcher de les enlever ,
mais un détachement que le Commandant de Braunau
avoit fait mettre en embuſcade attaqua cette
Compagnie franche avec tant de vivacité qu'elle
fût difperfee & qu'une partie fût taillée en pieces.
Le Partifan Gefchrey n'eût que le tems de gagner
avec le peu de Soldats qui lui reitoient le porte le
plus voifin de Landshut , & le nombre des prifonniers
faits en cette occafion monte à 130.
Divers détachemens qui s'étoient avancés par ordre
du Comte de Bathiany fur le bord de la Roth
ont palle cette riviere , & ils ont pillé Pfarkirchen
& quelques endroits des environs. Ils ont été reńforcés
depuis par d'autres troupes qui fe font étendues
jufqu'à la Vils , & celles de Baviere qui occupoient
le plat Pays entre la Vils & la Roth s'étant
repliées vers l'lfer , afin de mettre à l'abri de toute
furpriſe la Ville de Landshut & quelques autres poftes
, le Général traun a marché à Wilshoven avec
un corps de troupes & avec quelques pieces de
canon.
Après avoir fommé inutilement la garnifon de fe
rendre , il a commencé à battre la Place ; il a fait
donner enfuite à la Ville en deux jours differens
deux affauts dans lefquels il a été repouffé , ma i
ayant reçû de nouveaux renforts il a fait monter
une troifiéme fois à l'affaut les troupes qu'il commande
, & le feu qu'elles ont mis aux Fauxbourgs a
obligé la garnifon qui s'est défendue autant de tems
qu'il lui a été poffible , de fe rendre prifonniere
de guerre.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Cette garnifon qui a été conduite à Paffau étoie
compofée d'un bataillon des Gardes de Baviere ,
de 400 hommes de Cavalerie Bavaroife & de deux
bataillons des troupes de Heffe.
FRANCFORT.
Lavar of le chapitre de Mayence n'ayant
Es avis reçûs dus de ce mois portent que l'E
point voulu remettre au Maréchal de Maillebois le
Fort de Konigstein , ce Général fit inveftir ce Fort
le 27 du mois dernier par un détachement des troupes
qui font fous fes ordres ; que le 30 lorfque les
batteries des affiégeans furent entiérement établies ,
le Gouverneur de la Fortereffe capitula , & que la
garnison confiftant en 600 hommes s'eft retirée à
Mayence,
Le Corps d'Hanoveriens par lequel la Ville de
Wetzlaar étoit occupée a abandonné ce pofte , &
l'armée Françoiſe commandée par le Maréchal de
Maillebois s'étant avancée ſur le bord de la Lohne
s'étend depuis Wetzlaar jufqu'à Weilbourg.
Un Corps de troupes de cette armée a travaillé à
conftruire une tête de pont à Oppenheim & à y établir
quelques batteries .
Le Maréchal de Maillebois attendoit de Suabe
un renfort très-confidérable , & il devoit être joint
inceffamment par 8000 hommes qui viennent du
haut Rhin.
HAMBOURG,
N mande de Coppenhague du 6 de ce mois
que le Roi de Dannemarck avoit refusé de fouls
nir au Roi de la Grande Bretagne le Corps de troupes
auxiliaires qui lui avoit été demandé par S, Sp
M. Britannique,
AVRIL 1745- 195
PRUSSE.
N apprend de Berlin du 24 du mois dernier
qu'on y a reçû avis de Siléfie que le Roi de
Pruffe devoit joindre inceffamment fon armée qui
avoit ordre de s'affembler dans la haute Silésie , &
qui fera compofée de 70000 hommes , & que plu
fieurs Efcadrons de cette Armée avoient été déta◄
chés pour donner la chaffe aux partis des ennemis
qui recommençoient à faire des courfes dans la haute
Silefie , & qui y ont commis plufieurs défordres.
Il paroît à Berlin une Déclaration du Roi de
Pruffe , de l'Electeur de Baviere , & de l'Electeur
Palatin , laquelle porte que perfonne n'ignore les
raifons qui ont déterminé les Electeurs à fufpendre
la voix Electorale de Boheme dans la derniere
Diette tenue à Francfort pour l'Election d'un Empereur
; que c'eft au feul Collége Electoral qu'appartient
incontestablement le droit de rendre l'activité
à une voix qu'il a fufpendue ; qu'ainfi la Cour
de Berlin , celle de Munich & celle de Manheim
ne fçauroient voir qu'avec beaucoup de furpriſe que
1'Electeur de Mayence ait invité , fans avoir pris l'avis
des Electeurs , la Reine d'Hongrie à envoyer
des Ambaſſadeurs à la future Diette d'Election ;
qu'elles proteſtent contre cette démarche & contre
tout ce qui en pourroit refulter au préjudice des
droits du Collége Électoral , & qu'elles la regardent
comme nulle & comme contraire aux Conftitutions
de l'Empire.
ITALIE.
f
Na appris de Rome du zo du mois dernier
que plufieurs Evêques ayant repréſenté au
Papeles inconvéniens de la multiplication des Fê
196 MERCURE DE FRANCE.
tes , Sa Sainteté avoit établi une Congrégation pour
examiner cette affaire , & que le; Commiffaires
dont cette Congrégation eft compofée , travail-
Joient à dreffer le Projet d'une Bulle , par laquelle
le nombre des Fêtes fera confidérablement dinfinué.
Ily a eû à Spolette & dans les environs un violent
tremblement de terre , & dans l'intervalle de
huit heures on y a fenti vingt-deux fecouffes dont
neuffurtout ont caufé beaucoup d'épouvante . Quelques
Edifices ont été détruits jufqu'aux fondemens ;
divers autres ont été renversés en partie , & il en
eft peu qui n'ayent été endommagés .
Selon des avis reçûs de l'Etat Eccléfiaftique
P'Armée Fipagnole commandée par le Comte de
Gages s'eft avancée à Foligno , & elle a continué
fa marche pour s'approcher d'Imola,
ESPAGNE
On mande de Madrid du 23 du mois dernier
que le Roia appris par des lettres de l'Intendant de
Marine du Ferol , que le Brigantin Anglois Atem
de cent tonneaux qui portoit du bled de Londres
à Lisbonne avoit été pris par l'Armateur Don
François Bonacelli entre le quarante - huitiéme &
le quarante-neuviéme dégré de latitude , & que les
Armateurs François Chevalier & Salvador de Barrios
s'étoient emparé de trois autres Bâtimens ennemis
qu'ils avoient conduits au Port de Bayora.
L'Intendant de Marine de Cadix a mandé à S. M.
que les Armateurs Don Jofeph Venfal & Chriftophe
Matheos ont pris dans le . Détroit de Gibraltar la
Flandre Angloife lypbe , de Dublin , qui por
toi des proviſions à Gibraltar , & une Frégate de
la mene Nation a été conduite à Cadix par L'Ar
mateur Don Carlos Bru,
AVRIL. 1745. 197
Ev
Selon les lettres de l'Intendant de Marine du Ferol
le Roi a appris que le 17 du mois dernier Don
Jofeph Jordanes commandant le Vaiffeau ta Notre-
Dame de Begona , s'étoit emparé vers le quaranteneuvième
dégré de latitude d'un Bâtiment de deux
cent cinquante tonneaux , armé de quatorze canons
& chargé d'eau-de-vie de fucre pour Londres
*
Les mêmes avis portent que la Galere & la
Frégate Angloifes le Valentin & le Rubis , avoient
été enlevées par les Armateurs Pierre de Gez
& Pierre Fernandez , & qu'on avoit trouvé fur
l'une onze cent feptiers de bled , & fur l'autre trois
cent cinquante facs d'avoine , deux cent vingt- cinq
d'orge , cent cinquante barils de morue , trente
caiffons de toiles pour des voiles de Vaiffeaux
& une grande quantité de cuirs.
GRANDE BRETAGNE.
N mande de Londres qu'on y a appris de diyers
Ports , que plus de cent Navires Marchands
, parmi lesquels il y en avoit foixante richement
chargés pour l'Europe , ont péri dans la derniere
tempête qu'on a effuyée à la Jamaïque ; que
de fept Vaiffeaux de guerre qui ont échoué contre la
côte de l'Ifle , deux feulement ont pû être remis à
flot ; que le lendemain de l'ouragan on a trouvé
fur le rivage environ dix -fept cent corps morts qui
avoient étéjettés à terre , & qu'on craignoit avec
fondement que le nombre des perfonnes noyées ne
fut beaucoup plus confidérable ; que prefque toutes
les cannes de fucre de l'Ifle avoient été détruites,
& qu'une partie des fortifications de Port-Royal
avoit été renverfée par un tremblement de terre ,
dont la tempête avoit été accompagnée.
Les fâcheufes nouvelles qu'on avoit reçûes de
I iij
98 MERCURE DE FRANCE.
rette tempête font confirmées , & il eft arrivé de
la Jamaïque une Relation contenant les particularités
fuivantes .
Le31 Octobre dernier vers les fix heures du foir le
vent étantNord- Eft,il s'éleva un ouragan furieux ac·
compagné d'un tremblement de terre , & cette tempête
qui devint encore plus violente fur le minuit ,
continua avec la même impétuofité jufqu'à fept heures
du matin . Plus de 150 Vaiffeaux Marchands ont
fait naufrage, ou ont été confidérahlement endommagés.
Plufieurs Vaiffeaux de guerre ont été brifés
Contre lesrochers.
Le tremblement de terre a renversé une partie
des fortifications de Port-Royal , le Fort du Paffage
& celui qui avoit été élevé depuis peu à la pointe
de Mefquita. La Ville de Port-Royal a été prefque
entierement inondée par les vagues qui s'élevoient
de plufieurs pieds au-deffus du Quai du Port. Tout
ce Quai a été ruiné ainfi que les Magafins & les Atreliers
, & la violence du vent a jetté dans la mer
toutes les marchandiſes & tous les agrez qui étoient
dans les Magafins. Le dommage n'a pas été moins
confidérable dans la campagne , la plupart des
plantations ayant été détruites & prefque toutes les
maifons abbatues tant par la force de l'ouragan
que par le débordement des rivieres qui a fait périt
une quantité prodigieufe d'hahitans & de beftiaux.
Le Maréchal & le Chevalier de Bellifle , moyen
nant la promeffe qu'ils ont faite de ne fe mêler d'au
cune affaire , ont obtenu la liberté de förtir du Châ
teau de Windfor & de fe promener dans la diftan
ce de vingt milles à la ronde , & ils ont loué la Maifon
de Campagne de la Ducheffe de Northumber
land,
AVRIL 1745. 199
HOLLANDE ET PAIS-B A s.
Na appris à Bruxelles que 22000 hommes des
troupes Françoiſes ont formé un Camp entre
Atht & S. Guillain , & que le Maréchal Comte de
Saxe a fait marquer un autre Camp près du Pont de
Belem dans les environs de Bruges.
Les lettres de l'armée commandée par le Duc
d'Aremberg portent que le Maréchal de Maillebois
a demandé à la Régence de Heffe - Caffel le
paffage fur les terres de ce Landgraviat pour 55 Bay
taillons & 92 Efcadrons .
MORTS.
Le 23 Fevrier. Henri- Anne de Fulgni Damas
de Rochechouart , Baron de Marigny fur Ouche
& dépendances , Couches , Aubigny , Seigneur
d'Athie Villiers , Chevalier d'Agey , Parques
& autres lieux mourut dans fes terres en Bourgogne
dans la 76 année de fon âge. Il étoit fre
re ainé de Jean de Fuligny - Damas , Comte &
Grand Cuftode de l'Eglife de Lyon , Abbé commandataire
de Savigny ; il a fervi en qualité
d'Officier dans les Carabiniers pendant une douzaine
d'années , il fe trouva dans fa premiere campagne
à la bataille de Fleurus en 1690 , & ne
s'eft retiré du fervice qu'après avoir reçu plufieurs
bleffures au fiége de Barcelonne ; il deſcendoit en
ligne directe & maſculine de l ancienne famille de
Fuligny originaire de Champagne , très connue
dès le douzieme fiécle par plufieurs Chevaliers de ce
nom. Il portoit le nom de Rochechouart, par fubfftitution
comme fils ainé de Chriftine - Charlotte
Pot de Rochechouart , laquelle en vertu du Teſtament
de Philippe de Rochechouart Chandenier ,
dernier Baron de Marigny & de Couches mort en
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
1630 , fait en faveur d'Anne Pot ayeule de ladite
Dame , & petit -fils de Gabrielle de Rochechouart-
Chandenier , fut par Arrêt du Parlement de Provence
en 1683 envoyée en poffeffion des Baronies
de Marigny , Couches , & c. deléguée à
à charge de porter le nom & les Armes de Rochechouart.
Il époufa en premieres nôces en 1708
Dlle . Marie de Frêne morte en 1717 , dont il ne
Jui refta qu'un fils Jean de Fuligny Damas Marquis
de Rochechouart , Lieutenant dans le Régiment
du Roi tué en 1734 à la Bataille de Parme , âgé
de 20 ans , & en fecondes nôces il avoit épousé en
1735 Madame Marie Gabrielle de Pons de Renepont-
Praflin , fille de Pierre de Pons , Marquis
de Pralin , & de Charlotte-Françoife de Choifeuil
unique héritiere des branches de Choiſeuild'Hôtel
& Choifeuil - Praflin , dont il a laiffé deux
fils & une fille ; Alexandre- Antoinette - Cefar
âgée de 9 ans , Jean-Baptifte- François - Gabriel
Chevalier de Malthe , reçu de Minorité , âgé de 5 ans
5 mois , & Charlotte - Euſtache - Sophie , âgée de
3 ans & trois mois.
Le Mars Gui-André de Laval- Montmorency appelél
Comtede Lava , Marquis de Lezay & deMagnac,
Comte de la Bigeotiere & de Fontaine Chalendray
Seigneur dela Pleffe , premier Baron de la
Marche , ci-devant Colonel d'un Regiment d'Infanterie
; mourut à Paris dans la 59 année de ſon
âge , il étoit fils de Pierre de Laval dit le Comte
de Laval . Marquis de Lezay & de Magnac , Comte
de la Bigeotiere & de Fontaine Chalendray ,
Seigneur de la Pleffe , premier Baron de la Mar.
che , Lieutenant de Roi au Gouvernement de la
Haute & balle Marche," mort le premier Juillet
1687 à l'âge de 30 ans , & de Marie-Thereſe-
Françoife de Salignac morte en 1/26. Il avoir
AVRIL 1745. 201
3
9
poufé en 1722 Mariannes de Turmenies veuve de
Mathieu de la Roche-Foucaud Marquis de Bayers
& fille de Jean de Turmenies Seigneur de Nointel ,
Garde du Trefor Royal, & de Marie- Anne le Bel; il
a laiffé 1. Gui - André- Pierre de Laval , Marquis de
Laval-Lezay marié à l'âge de 17 ans le 9 Décembre
1740 avec Magdeleine - Jacqueline- Hortenfe de
Bullion Fervaques feconde fille d'Etienne - Jacques
de Bullion , Marquis de Fervaques , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant General de fes Armées,
Gouverneur & Lieutenant General pour S. M. des
Provinces du Maine , Perche & Comté de Laval ,
& de Marie - Magdeleine - Hortenfe Gigault de
Bellefond , 2 Louis-Jofeph de Laval , nommé en
1743 à l'Abbaye de Ste Croix de Bordeaux
O. S. B. Congrégation de S. Maur, 3 & N - de
Laval , mariée le 26 Decembre 1740 avec Henri-
François de Graves , Marquis de Solas , Baron de
Lattes, Meftre de Camp de Cavalerie , Chevalier
de l'Ordre de S. Louis. Voyez pour la Maifon de
Laval , Branche de l'illuftre Maifon de Montmorency,
l'Hiftoire des Grands Officiers de la Couron
ne, Vol. 3 fil. 64' , & l'Hiftoire Genéalogique de
Montmorency par André du Chefne.
-
Ie 13 D. Marie-Elifabeth Goyon de Marignon,
femme de Jacques Claude Augutin de la
Cour Marquis de Balleroy Lieutenant -Général
des armées du Roi , premier Ecuyer de Monfeigneur
le Duc d'Orleans , & ci- devant Gouverneur
der Duc de Chartres , mourut à Paris agée de
47 ans laiffant plufieurs enfans fils & filles . Elle
étoit fille de Charles- Augufte Goyon de Matignon
Comte de Gacé , Maréchal de France , Gouverneur
& Lieutenant Général pour le Roi des
Païs & Province d'Aunis , Ville & Gouvernement
1 v
202 MERCURE DE FRANCE
d la Rochelle , Ile de Rhé , Oleron , Broüage
& Terres adjacentes , nommé Chevalier desOr+
dres , mort le 6 Decembre 1719 , & de D. Marie-
Elifabeth Berthelot morte le 26 Juin 1702 ; elle
avoit pour frere aîné M. le Comte de Matignon
Chevalier desOrdres du Roi ieutenant Général des
armées du Roi & pour foeur aînée feue Madame
la Marquife de Grave. Voyez la Généalogie de
la Maifon de Goyon. Matignon l'une des plus illuf
tres du Royaume dans l'Hiftoire des Grands Officiers
de la Couronne vol. 5: fol. 392 , pour la Généalogie
de la Cour Balleroy Noblete connue en
Normandie par titres depuis l'an 14 7 elle fera raportée
dans l'Hiftoire des Maîtres des Requêtes
à laquelle on travaille actuellement.
Le même jour D. Anne- Elifabeth d'Argouges de
Rannsfemme de Armand Jean de Moneins Marquis
de Moneins Comte de Troisville , Grand - Sénéchal
de Navarre & Gouverneur du Pays de Soule ,
avec lequel elle avoit été mariée le 12 Août
379 mourut âgée de o ans ; elle étoit fille de
Louis d'Argouges Marquis de Rannes Lieutenant
Général des armées du Roi & de D: Catherine
Ernoshon . Le nom de Moneins eft diftingué
en Guyenne par fa Nobleffe & fes alliances. Pour
celui d'Argouges c'eft une ancienne Chevalerie de
Normandie , & des mieux alliées . la Genéalogieen
fera rapportée dans la nouvelle Hiftoire des Maî
tres des Requêtes ci-deffus annoncée ..
Gilles - Marie de Maupeou Comte d'Ableiges ,
Maître des Requêtes de l'Hôtel mourut à Paris
Te même jour ; il étoit né le 27 Janvier 1680 ,
fut reçu Avocat au Parlement le 19 Janvier 1699,
Confeiller au Parlement le 2 Août 1703 , & enA
VRIL.
1745: 203
fin Maître des Requêtes le 1. Juillet 1707;il étoit
fils de Gilles de Maupeou Comte d'Ableiges auffi
Maître des Requêtes , Intendant à Clermont ,
puis à Piotiers , mort honoraire en 1727 , & de Marie
Guillemin de Courchamp ; il avoit été marié
au mois de Fevrier 1711 avec Catherine Jubert
de Bouville qu'il laiffe veuve , fille d'André Jubert
Seigneur de Bouville Confeiller d'Etat , & de Nicolle
Françoife Defmarets de laquelle il a eu 3
enfans , fçavoir 1. Gilles -Charles Felix de Mau
peou Marquis d'Ableiges né le 7 Juillet 1711 , Con
feiller au Grand-Confeil le 12 Mai 1741 , veuf
depuis le premier Octobre 1742 de Françoife-
Anne le Monier Dame Chatelaine & Vicomteffe
de Notot, Dame des Anthieux , Papion d'Hierville,
du Heribet & du Lando qu'il avoit épousée le 2 Avril
1740 , fille unique de Romphaire le Monier de
Fleville Ecuyer Seigneur d'Hierville & de Marie
Doublet qui l'a rendu pere de Gilles François de
Meaupeou d'Ableiges né le 12 Novembre 1741 &
d'une fille née le 27 Septembre 1742. 2. Marie-
Catherine Charlotte de Meaupeou mariée au mois
de Mai 1737 avec Jean-Gabriel- Amable Alexandre
de Riquet Chevalier Seigneur Baron de Bonrepos
Avocat général au Parlement de Toulouſe
3. & N ....... de Meaupeou Religieufe en l'Abbaye
de Long hamp.
Cette famille l'une des anciennes de Paris qui .
s'eft également diftinguée dans l'Eglife , dans l'Epée
& dans la Robe fubfifte dans trois branches ;
Charles René de Meaupeou Seigneur de Briere ,
aujourd'huiPremierPréfident du Parlement de Paris
en eft le Chef. Il defcend de Pierre de Meaupeou
dont le Frere cadet Gilles de MeanpeouControlleur
Général des Finances fous Heri . V. forma la branche
d'Ableiges ; ce dernier étoit Tris - Ayeul de feu
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. de Meaupeou d'Ableiges qui vient de mourir
; il y a peu de Familles de Robe mieux alliées.
Le 26 Mars Louis Gafton de Leffandiere Confeiller
en la Cour des Aides où il avoit été reçû le
12 Avril 1696 mourut à Paris chés Madame la
Préfidente M. rel fa fille agé de 73 ans , étant
né le 9 Mars 1672 & ayant été tenu fur les fonts
de Baptême par S. A. R. Mademoiſelle Duchefle
de Montpenfier qui lui donna le nom de Louis
Gafton,, il étoit fils de Maurice de Loffandiere
Avocat en Parlement , & Intendant des Maifon ,
& Finances de cette Princeffe , il avoit époufé
le 11 Mars 697. Marie- Angelique des Hayettes ,
morte au mois de Juillet 1732 , de laquelle il
laiffe pour enfaus Louis Gafton de Loflandiere reçû
Confeiller au Parlement le 22 Août 1731 .
N....... de Loffandiere Capitaine d'Infanterie
dans le Régiment de Bouzols , Chevalier de l'Ordre
Militaire de S. Louis , & Angelique de Loffandiere
mariée le 28 Novembre 1 24 avec Pierre
Benoit More Seigneur de Couravan , Vindé &
le Meix , Préfident en la Cour des Aides , où il
fut reçû le 23 Avril 1708 , & dont elle eſt reſtée
veuve le 13 Avril 1:35.
LE Conte d'Orford , Pair de la Grande Breta-
.
gne , connu ci-devant fous le nom de Chevalier
Robert Walpole , mourut à Londres le 29 Mars
dernier dans la foixante- unieme année de fon âge.
Il a mérité d'être compté au nombre des plus habiles
Miniftres , & même les ennemis que fon grand
crédi: & fes emplois , encore plus la fupériorité de
fa réputation lui ont fufcités , n'ont pû s'empêcher .
AVRIL 1745. 205
de rendre juft ce à l'étendue de fes lumieres & de
La capacité.
Anne Therefe de Savoye , Epoufe du Prince
de Soubife , Maréchal des Camps & armées du
Roi , & Capitaine Lieutenant de la Compagnie des
Gendarmes de la Garde du Roi , mourut à Paris le
5 de ce mois dans la vingt-huitiéme année de fon
âge , étant née le prem er Novembre 1717 .
Claude-Théophile de Beziade , Marquis d'Avarey,
Chev . lier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
des armées de Sa Majefté , & Gouverneur de Perronne
, mourut à Paris le 6 âgé de 90 ans.
****
ARRESTS NOTABLES
EDIT du Roi , portant création d'Inffedeurs &
Controleurs des Maures & Gardes dans les Corps des
Marchands ; & des Infjecteurs & Controleurs les Ju~~
rés dans les Commu ‹a nés d'Arts &5 Metiers du Royau➡ ·
me. Donné àVe-failles au mois de Fevrier 1745 ›
Regiftré en Palement.
ORDONNANCE de M. le lieutenant general de
Police,du 6 Mars , qui ordonne aux Marcha ds Boucl ers)
de la vl› & au bors de Paris , I teus autres faifont
c m uerce de beflaux dans les marchés de Sceaux
$5 de oiffy , de raporter dans le coicant du mois
de Mars 745 ›
au Bureau de Dominique - Ant ine
Hvel Former du fol four livre du prix des be ianz
gri fe verde t dans lefdits marchés , les laffe - afer
de la premiere année du bail dudit Fuel dont ils
02

206 MERCURE DE FRANCE.
Je trouverontporteurs ,pour être convertis en de nouveaux
Laiffez-paffer qui feront timbrés deuxieme année .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi , qui ora
donne que les Toiles converties en chemifes , ou autre
mintfaçonnées , payeront à la fortie du Pays conquis
trois livres du cent pefant pour les fines , & vingtfols
auffi du contpefant pour les commules , conformement
au tarif de 1671 , du 12 Mars 1745-
AUTRE da Confeil d'Etat du Roi , qui exem
pre les Cendres de bouille des droits du tarif de 1671 ,
à l'entrée du Pays conquis : fixe à deux & demt
pour cent ceux fur les Cendres de chaux , du même.
jour.
5 un
AUTRE du Confeil d'Etat du Roi , qui caffe
ane Sentence de la Juriſdiction des Traites 5 Quart
bouillon de Saint Lo , du 20 Decembre 1743 ›
Arrêt de la Cour des Aides de Rouen du 11 Août
1744 , pour avoir annullé un procès verbal de faifie
de deux Poches de fel blanc trouvées dans un bateau
que le nommé Lefevre conduifoitfans expédition , & ce
Sur le motifque la Requete tendante à la repetition
des Employes , n'etoit point dans la forme preferite
pour Is plaintes par l'Ordonnance criminelle de 1670
quoiqu'il eût été foûtenu devant les premiers Juges
àla Cour des Aides de Rouen , qu'aux termes
des Articles XIX , XX & XXI du titre XVII de POr
donnance des Gabelles , des Arrêt & Lettres Patentes
des 23 Janvier 56 Fevrier 1725 , le Fermier
n'eft point affujeri aux formalités établies par l'Ordon ,
nance criminelle , dans le cas de fimple faux-faunage
comme celui en quefiion , & dans lequel il ne pouvoit
tre prono e de peines afflictives que par converfion
Famende : Confifque le fel le batean faifis fir
AVRIL. 1745 20% .
Lefevre , le condamne en trois cent livres d'amende
& aux dépens faits tant en la juriſdiction des Trai~-
tes Quart - bouillon de Saint Lo qu'en la Cour
des Aides de Rouen du 16 Fevrier 1745 .
ARREST du Confeil d'Etat du Roi qui or→
donne que lesnouvellesfinances ordonnées par les Edits
de Décembre 1743 la Déclaration du Roi du 23
du même mois feront payées à Denis Mollard , fes
Commis ou prepofis , du 23 Mars 1745 .
*** *** ***** ***
ARREST du Confeil d'Etat du Roi
•por
tant Réglement par rapport à ce qui doir
être obfervé pour les bestiaux , du 14
Mars 1745.
F Roi s'étant fait repréfenter en fon Confeil,
LFArrêtrendu en icelur le 4 Avril 1720 , par le=
quel il eft fait défenfes à tous laboureurs fermiers ,
ménagers & putres perfonnes de quelque qualité
& condition que ce foit , de vendre à aucuns bowchers
les veaux & geniffes qui feront âgés de plus
de huit ou dix femaines , ni aucunes vaches qui fefont
encore en état de porter des veaux , & auf
dits bouchers de Paris & des environs de les acheter
ni tuer , à peine contre les vendeurs de con
fifcation defdits veaux , geniffes & vaches & contre
les bouchers de pareille confifcation , de trois cent 1
d'amende & d'être privés de faire la marchandiſe de
boucherie. Et Sa Majefté étant informée que par la
mortalité des beftiaux dans plufieurs Provinces
du Royaume , l'efpece des boeufs & vaches eft fir
confidérablement diminuée , qu'il eft important de
208 MERCURE DE FRANCE..
rendre ces défenſes générales , afin d'en prévenir
la difette , qui feroit d'autant plus préjudiciable
à fes fujets , qu'en donnant lieu à une augmen
tation fur la viande , elle en occafionneroit une
auffi dangereufe fur les voitures , & feroit ceffer
une partie de la culture ; à quoi étant néceffaire
de pourvoir : Oui le rapport du fieur Orry Confeiller
d'Etat ord naire , & au Confeil Royal , Contrôleur
général des finances , le Roi étant en fon
Confeil , a ordonné & ordonne.
ARTICLE PREMIER.
"
Que l'Arrêt du Confeil du 4 Avril 1710 fera
éxecuté felon fa forme & teneur , & en conféquence
a fait inhibitions & défenſes à tous la-
Bocteurs , fermiers , herbagers , ménagers & autres
, de quelqu'état & condition que ce foit , de
vendre à aucuns bouchers , tant dans les Villes qu'à
la campagne aucuns veaux & geniffes au - deſſus
de l'âge de dix femaines, ni aucunes vaches qu'elles
n'ayent dix ans paffés ; le tout à peine de confifcation
& de trois cent livres d'amende pour cha
que contravention .
II.
Défend pareillement Sa Majefté tant aux Bou
chers de Faris qu'à ceux des autres Villes du
Royaume , même à ceux répandus dans les cam--
pagnes , d'acheter lefdits veaux & geniffes audeffus
de l'âge de dix femaines , & les vaches qui
n'auront pas dix ans paffés , pour les tuer , fous
pareille peine de confifcation , de trois cent livres
d'amende , & d'être en outre privés de leur é at ..
II I.
Veut Sa Majefté que par l'Officier qui fera com
mis par le feur Lieutenant général de Police
aux marchés de Sceaux & de Poiffy , les Commis
AVRIL . 1745 .
des Fermes à Paris , ceux des autres Villes du
Royaume , les Commis des Aides répandus dans
les Provinces , les Huiffiers & autres Officiers
ayant ferment à juftice , les contrevenans puiffent
être faifis , & qu'ils foient pourfuivis pardevant le
fieur Lieutenant général de Police à Paris , & les
fieurs Intendans & Commiffaires départis dans les
Provinces , à la requête des perfonnes qu'ils juge
ront à propos de commettre pour l'exécution du
préfent Arrêt .
IV.
Les peines ci-deffus prefcrites feront pronon
cées contre les parties faifies fur les fimples procès
verbaux des Commis , affirmés veritables devant
le plus prochain juge du lieu où ils auront été faits ,
dans le tems prefcrit par l'ordonnance des Aides.
V.
Et pour engager lefdits Commis & autres à veiller
plus attentivement à l'exécution des défenſes
portées par le préfent Arrêt , Sa Majesté a accordé
& accorde à ceux qui feront les faifies la moitié
des amendes qui feront prononcées fur leurs procès
verbaux ; & ſur le furplus il fera fixé un honoraire
pour celui qui fera prépofé & chargé de la
pourſuite .
VI.
Enjoint Sa Majefté au fieur Lieutenant général
de Police à Paris , & aux fieurs Intendans & Com
miffaires départis dans les Provinces , de tenir la
main à l'exécution du préfent Arrêt leur attribuant
toute Cour & jurifdiction pour connoître &
juger fommairement , fauf l'appel au Confeil ,
conteftations qui naîtront à cette occafion
toutes les contraventions qui feront conftatées en
vertu d'icelui.
les
&
10 MERCURE DE FRANCE.
VII.
Et fera le préfent Arrêt imprimé , lû , publié &
affiché par tout où befoin fera , à ce que perfonne
n'en ignore , même infcrit fur le Regiftre des déliberations
de la Communauté des Bouchers de
Paris , à la diligence des Jurés. Fait au Confeil d'Etat
du Roi , Sa Majefté y étant , tenu à Verſailles
te 14e jour de Mars 1745. Signé , PEHLIPEAUX.
TABLE.
Préces fugitives en Vers & en Profe . Nouveau
Plan d'une Hiftoire de l'efprit humain
Avant propos .
De la Chine
3
9
Des Indes , de la Perfe , de l'Arabie & du Mahometifte
Ode par M V.
Arrêts notables de l'année 1745
27
37
39
L'Ignorance difcrette démafquée par la beface s
Lettre fur les Abbeilles
58
Epitre à M. D.
71
Memoire fur la Ville d'Arras 75
Sonnetto & Imitation 80
Suite du Manufcrit Indien 82
Nouvelles Litteraires , des Beaux Arts & c. J06
Letrre aux Auteurs du Mercure 120
Nouvelle Carte de Geographie
Estampes Nouvelles
Enigmes & Logogriphes
121
Autre Lettre aux Auteurs du Mercure 124
125
Nouveau Surtout pour le Roi d'Eſpagne
128
129
Spectacles 133
Suite des reflexions fur les Ballets 135
Concert Spirituel
139
Defcriptions de la fale de fpectacle conftruite
à Verfailles & c.
147
Journal de la Cour 168
Benefices donnés
170
Prife de Vaiffeaux
172
Officiers Generaux des Armées de S. M. 174
Nouvelles Etrangeres , Turquie
187
Ruffie 198
Suede , Allemagne 198
Baviere 192
Francfort , Hambourg 194
Pruffe , Italie
195
Espagne 196
Grande Bretagne
197
Hollande & Pays bas
199
Morts Ibid.
Arrêts notables
205
AVIS AU LECTEUR.
'ESSAI fur l'Hiftoire , morceau fingulier ,
par lequel nous commençons ce Mercure
d'Avril , ayant été imprimé précipitamment
fur un manufcrit défectueux , le Lecteur eft
prié de confulter d'abord l'errata cy - joint.
Page 10 , lig. 17 , Hiar , lifes Hiao ,
Page 1 lig. 12 , Fotis , if Fohis.
Page 15 , lig, 27 , Darignes , lif. Dariques.
Page 17 , lig. 3 , Panabou , if Banbou.
Page 17 , lig. , imiter , lif. furpaffer.
Page 23 , lig. 26 , l'idole-Fo ou de Foe , if. l'Idole
Fo , ou Foé .
Page 45, lig 23 , n'a pas fubfifté , lif. n'a fubfifté.
Page 26 , lig . 8 , Judé , lf. Judée .
Page 26 , lig. 12 , Colo , li , Colao .
Page 30 lig . 11 , détruire ; ces Bramins , lif. dé
truire ces Bramins .
Page 32 , lig. 24 , de fes propres Etats , lif. dans
fes & c.
Page 33 , lig. 28 , Cadishca , lif, Cadishea,
Page 34, lig. 3. adorer que Dieu qui &c. tif. adop
rer que le Dieu qui &c .
Page 34 , lig, 39 , falcifiés , lif, falfifiés,

MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MAI
1745 •
GIT
UT
SPARG
GAT
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais
M. DCC . XLV.
Avec Approbation & Privilége du Roi,
AVIS.
L'ADRESSE
générale du Mercure ,

à M. DE CLEVES D'ARNICOURT
rue du Champ-Fleuri dans la Maifon dé M.
Lourdet Correcteur des Comptes au premier
étagefur le derriere entre un Perruquier & un
Serrurier à côté de l'Hôtel d'Enguien . Nous
prions très-inftamment ceux qui nous adrefferont
des Paquets par la Pofte , d'én af
franchir le port , pour nous épargner le déplaifir
de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages .
Les Libraires des Provinces on des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci- deffus
indiquée ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions .
Ainfi il faudra mettre fur les adreffes à M.
de Cleves d'Arnicourt , Commis au Mercure
de France rue du Champ- Fleuri , pour rendre
à M. de la Bruere,
PRIX XXX . SOLS.
www
MERCURE
DE FRANCE .
PIECES FUGITIVES :
en Vers & en Profe.
A MADAME B. **. en lui renvoyant fa
Coeffure de nuit , oubliée à la maison de
campagne de l'Auteur , à Vitry fur Seine.
Sur l'air des Folies d'Eſpagne,
N jour Venus oublia fa ceinture ;
L'Amour trouva ce bijou fi cheri ;
C'est pour Iris, oui , dit- il , je le jure,
Vîte , volons lui porter à Vitry.
Cipris , helas ! découvrit le myſtere
A fon retour Cupidon fut grondé ;
Perfide enfant , lui dit-elle en colere ,
Quoi donc à moi tu préfere B,
**
A ij
4 MERCURE DE FRANCE.
Blancheur , attraits , précieux don de plaire
Une Ame égale & riche en fentimens >
Douceur , talens , aimable caractere ,
Peut-on tenir contre tant d'agrémens ,
C'en eft donc fait je vais perdre l'Empire ,
Que fur les coeurs les mortels m'ont donné.
Amour , partez ; je frémis , je foupire ;
Que dans l'inftant ce don foit rapporté..
L'Amour fourit ; ne craignez rien , ma mere ;
Je vais chercher cet ornement divin ;
La belle Iris me fera toujours chere ;
Je veux l'orner d'un ruban gris de lin *,
Si-tôt il part , & fur votre toilette
Le fripon met la Coëffure de nuit ,
Met le ruban ; ajuste la Cornette
Puis en riant me l'apporte & s'enfuit,
Recevez donc , Iris , cette Coëffure
De mes baifers couverte mille fois ,
Non de Venus la brillante parure ,
Mais celle - ci dont l'Amour a fait choix.
B. C. D. V.
* La Coeffure avoit étémontée , avant que de la ren
voyer avec un ruban gris de lin 5´or.
MAI. 1745 .
LETTRE
De M. Chaix , à M. B ... dans laquelle il
releve quelques erreurs concernant l'Hiftoire
de Provence , gliffées dans les relations des
fêtes donnéespar la Cour des Comptes , Aides
& Finances , & par la Ville d'Aix.
J'a
'Applaudis volontiers , Monfieur , au zéle
de ceux qui ont fait inférer dans le Mercure
du mois d'Octobre dernier , depuis la
page 2291. jufques à la page 2303 , les relations
des fêtes données tant par la Cour des
Comptes , Aides & Finances , que par la Ville
d'Aix , aufujet du rétabliſſement de la fanté du
Roi. Je vous avois dans le tems inftruit de ces
fêtes , & leurs relations dans les faits n'auront
plus eu pour vous les graces de la nouveauté,
auffije ne fuis point en peine du jugement que
vous en aurez porté.
Quoiqu'il en foit , ce n'eft point contre elles
que je m'éleve , mais contre des erreurs
qu'on y a inferées fans néceffité. Erreurs que
je pardonnerois aifément , elles ne touchoient
qu'aux faits , qui font la matiere de
ces relations , mais que je ne puis paffer fous
filence , parce qu'elles tombent directement
fur l'Hiftoire générale de Provence ou fur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
I'Hiftoire particuliere de la Ville d'Aix.
a)
39
ל כ
On lit ces mots à la page 2299. de la premiere
de ces relations : » Sur ces chars étoit
,, une fymphonie ambulante , accompagnée
de ces tambourins , nommés en Provence
galaubets , qui font très-téjouiffans , & s'accordent
parfaitement au génie des gens du
Pays , toujours prêts à danfer & à fauter :
Aufli font-ils les defcendans des Saliens ,
», ainfi nommés à Saliendo. Ces tambourins
ou galaubers nous viennent , felon les Historiens
de Provence , des anciens Troubadours,
dont les ouvrages font la premiere & vraie
origine de la Poëfie Françoife .
و د
و د
a)
53
>>
Il faut n'avoir jamais lù les Auteurs anciens
& modernes , qui ont parlé de la Provence ,
pour donner une telle étymologie au nom
des Saliens. Pitton dans fon Hiftoire de la
Ville d'Aix , Liv . 1. Chap. 1. paroît l'avoir
curieufement & exactement recherchée, Celle
des mots Grecs Σαλνές & Σαλμες & des
mots Latins falii , faluei , ou falies , n'eft pas
moins difficile à fçavoir , dit-il , que
de chercher
la fource du Nil , à la pourfuite de laquelle
on travaille en vain depuis tant defiécles .
Je me ris de la vanité des Grecs , qui prétendent
avoir impofé les noms à divers peuples ....
Cette Relation de la Cour des Comptes d'Aix a ensere
été imprimée à Paris chez Ballard fils.
MA I. 1745
Notre pays eft peuplé devant qu'on eût la connoiffance
de la Langue Grecque, puifque les fugitifs
de la Phocide trouverent un Roi & despeu
ples qui lui étoient foumis .... Il n'eft non plus
véritable de dire , que quoique nous soyons difpos
au faut & à la courſe , le terme Latin de falio
on falto , qui fignifie fauter , faſſe celui de Salien
.
Pitton , après avoir ainfi prouvé que le nom
des Saliens ne peut être dérivé du Grec ni du
Latin , propoſe enfuite fon fentiment , & celui
du Pere Denis Capucin , fur l'étymologie
de ce nom . Ils la tirent l'un & l'autre de la
Langue Hébraïque : Pitton dit qu'il dérive du
mot Hebreufala , en Latin fales , & en François
le mot à rire. , Expreflion , dit- il , qui
s'accorde à l'humeur de notre Nation , &furtout
de ceux de la Ville d'Aix , qui ont l'efprit
gaillard , plaifant , facétieux , & prompt aux
belles reparties.
On voit bien qu'il a quelque raifon de n'être
pas jaloux de fon opinion , puifqu'il défere
tout de fuite à celle du Pere Denis ,
qu'il
rapporte. Ce grand homme , ajoûte Pitton ,
m'a autrefois affuré que le mot Hebreu fahala
veut dire dilaté & étendu . Or les Auteurs
m'apprennent que lesSaliens étoient les plus puiffans
de cette Province ; que leur pouvoir & autorité
fous le commandement d'un feul Monarque,
s'étendoient fur tous les voifins ( depuis
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les environs d'Aix jufques vers Nice , en fuivant
les côtes de Provence ) tous lesquels
étoient compris fous le nom de Saliens , comme
les plus recommandables. Les peuples les plus
nobles ont toujours cet avantage d'obliger leurs
voifins, d'emprunter leur nompour avoir part
leurgloire.
à
Faut-il réfléchir longtems fur les opinions
du Pere Denis & de Pitton pour le convaincre
qu'elles ne font pas plus fondées que celles
des anciens Auteurs qui tiroient du Grec
ou du Latin l'étymologie du nom de Saliens ?
J'avoue , Monfieur , qu'à travers cette diverfité
d'opinions il n'eft pas facile de ſe déterminer
, mais on ne peut défavouer auffi
que la moins vraisemblable & la moins foutenable
eft celle qui tire cette étymologie du
mot Latin, Salio ,Salii à Saliendo.Si la Langue
Latine n'a été connuë en Provence que lorfqu'elle
a été conquife & réduite en Province
par les Romains, Provincia , quaſi , prò viĉta,
comment cette Langue peut-elle avoir donné
l'origine au nom des Saliens , tandis que
ces peuples habitoient cette contrée plufieurs
fiécles auparavant , & qu'au rapport de Ptolomée
& de Strabon les anciens Phocéens
qui y aborderent la trouverent peuplée d'habitans
foumis au gouvernement de leur Roi ?
Je n'oſe préfumer , Monfieur ,
› que l'Auteur
de cette relation ait confondu dans l'étyMAI.
1745 :
mologie du nom des Saliens , anciens peuples
de Provence , celle des Saliens , Prêtres de
Mars , inftitués à Rome par Numa Pompilius
, & qui réellement furent appellés Saliens,
Salii à Saliendo , parce qu'en certains jours ils
chantoient & danfoient par la Ville. L'erreur
feroit dans ce cas trop groffiere , & l'imperitie
trop grande ; j'aime bien mieux croire
que le mot Latin Salio , faifant une allufion na .
turelle à celui de Salii , l'a détourné de toute
recherche , & lui a fait faifir cette explication
comme la plus apparente & la meilleure
, quoiqu'elle foit abfolument faufle .
La feconde erreur n'eft ni moins intéref
fante , ni moins néceffaire à réparer. On peut
même dire qu'elle eft géminée , puifqu'elle
fuppofe , 10. que les inftrumens , dits en patois
Provençal galaubets , étoient connus du
tems des Troubadours , 2 °. que ces mêmes
Troubadours s'en fervoient. Dans l'une &
Fautre de ces fuppofitions il eft étonnant
qu'on s'autorife des Hiftoriens de Provence®
qui n'en difent mot.
Que les galaubets ne fuffent point connus
du tems des Troubadours , c'eft ce qu'aucun
Provençal n'ignore . L'invention de ces inftrumens
eft toute récente , elle ne remonte guéres
au-de -là de ce fiécle , & nos vieillards
n'ont point encore oublié que Meffieurs
Azan & Fregier , morts depuis quelques an
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
nées , ont été ceux qui les premiers fe font
diftingués à Aix par l'accord de cet inftrument
avec le tambourin . Il eft vrai que dans
ces derniers tems en Provence & fur-tout à
Marſeille , ces inftrumens font devenus fort à
la mode , que les jeunes gens de tout état ont
pris plaifir à en jouer ; qu'ils y ont excellé , en
les accommodant même aux tons de la mufique
, & que cette efpece d'émulation a fait
entrer ces mêmes inftrumens dans toutes les
fêtes & dans toutes les parties de plaifir.
La feconde fuppofition n'eft que le renouvellement
d'une difpute qu'il y eût au commencement
de ce fiécle entre quelques Auteurs
Provençaux fur divers points de l'Hiftoire
de Provence.
--
M. Pierre Jofeph de Haitze dans fa
Lettre de Sextius le Salien à Euxenus le Marfeillois
, & dans fes Differtations fur divers
points de l'Hiftoire de Provence , Differtat. 3 .
de l'origine des Troubadours , ſe vanta d'en
avoir découvert le véritable caractére dans un
portrait peu avantageux que fait d'eux Rodulphe
Glaber , Moine de Saint Germain
d'Auxerre , au 3e. Liv. de fes Hiftoires , fur la
fin du Chap. 9. Il foutint fur l'autorité de cet
Auteur que les Troubadours , que la Princeffe
Conftance , fille du Comte de Provence
Guillaume I. mena à la Cour de France lors
de fon mariage avec le Roi Robert , n'étoiens
MAI. If
1745.
29
» d'autres que des Comédiens , des Chanteurs
»& des Joueurspublics d'inftrumens , aufquels
» on donna d'abord les noms de Jongleurs ,
» Comies , Mufars , Vialeurs & Chantaires ,
& qu'il n'y avoit jamais eu d'autres Trou-
» badours en Provence .
M. de Galaup-Chaftueil , l'un des antagoniftes
du Sieur de Haitze , dans fon Difcours
fur les Arcs triomphaux dreffés en la Ville
d'Aix lorfque les Enfans de France y paſſerent
en 1701. étoit convenu de ces noms ,
donnés anciennement aux Troubadours , &
expliqués par Jean Noftradamus dans la préface
de leurs vies . Il convint encore dans fes
Reflexionsfur la lettre de Sextius , & dans fon
Apologie des Troubadours , fervant de réponse
aux Differtations de Pierre- Jofeph, Dialog. 3e.
que ceux que la Reine Conftance mena
avec elle à Paris pouvoient être de fimples
Bateleurs & Ménétriers , mais les conféquences
qu'il en tira , furent toutes contraires à
celles de M. de Haitze.
D'abord il lui reprocha de ne point dif
tinguer les tems pour fixer la vraie origine
& le caractére des Troubadours ; qu'il ne
falloit point confondre ceux- ci , ainfi qu'avoit
fait le Moine Glaber , avec les Bâteleurs
& Ménétriers de la Reine Conftance ; qu'en
fuppofant même que ces Bâteleurs & Ménétriers
euffent inventé & ſe fuffent exercés à
Avi
MERCURE DE FRANCE.
la Poëfie Provençale , on pouvoit en conclure
feulement qu'elle n'avoit pas une origine
fort illuftre , & qu'elle étoit alors ( dans
le dixiéme fiécle ) pour ainfi dire , dans fon
enfance , mais jamais que les Troubadours
qui vinrent dans la fuite ( depuis le 11e . jufqu'au
14 fiécle ) & qui perfectionnerent la
Poëfie Provençale , cès admirablesgénies qu'on
vit regner pendant quelques fiècles en Provence,
dont les productions étoient fieftimées dans les
differentes Cours de l'Europe , ne fuffent euxmêmes
que des Bateleurs & des Ménétriers.
Peut on en effet penfer que l'Empereur Frederic
I. , Richard Roi d'Angleterre , Raymond
Berenger III . Comte de Provence, les
Caftellannes , les Blauas , la Comteffe de Die,
& tant d'autres beaux efprits de ces tems euffent
ainfi avili leur rang & leurs talens ?
Il auroit été facile , ce me femble , Monfieur
, de concilier fur ce point les opinions
differentes des Sieurs de Haitze & de Galaup
,, en diftinguant les tems , ainfi que ce
dernier le prétendoit.
On ne pouvoit difconvenir avec M. de
Haitze, que conformément à ce que rapporte
Glaber , les Troubadours qui accompagnerent
la Reine Conftance ne fuflent des Comédiens
, des Chanteurs , & des Joueurs publics
d'inftrumens , mais il ne falloit point de cela
tirer avec lui cette conféquence erronée , que
MAI. 1745 .
$3
es grands hommes qui avoient dans la fuite
cultivé la Poëfie Provençale , n'étoient pas pour
cela Troubadours de profeffion , paree qu'ils n'étoient
pas Fongleurs , Comies , Mufars , Vialeurs
& Chantaires publics , & qu'ils n'enfaifoient
pas métier-marchandise.
On devoit au contraire en conclure avec
M. de Galaup que la Poëfie Provençale s'étant
bien- tôt après perfectionnée, & qu'ayant
été cultivée , ainfi que dit Pafquier Liv . 7
chap. 4, par les Gentilshommes ou grands Seigneurs
, efquels on ne pouvoit facilement remarquer
une PoëfiePedantefque ( encore moins
les regarder comine des Bateleurs & des Ménétriers
) on n'eût pas befoin pour devenir
Troubadour de faire le métier de Jongleurs ,
Comies , Mufars , Vialeurs , & Chantaires ,
& qu'il fuffit alors de s'exercer & de réuffir
dans cette Poëfie pour être dit & reconnu
véritable Troubadour. On peut en effet aflûrer
, ainfi que le rapporte Galaup , que les
Hiftoriens qui nous ont confervé les noms & les
principaux ouvrages de nos Troubadours , n'ont
pas entendu parler de ces Jongleurs & Vialeurs,
Comies & Bateleurs de la Reine Conftance
mais bien des perfonnes confidérables qui avoient
cultivé les rimes Provençales , & celles qui s'étoient
diftinguées dans cette ingénieuse maniere
d'écrire.
Pardonnez-moi , Monfieur , cette digref
14 MERCURE DE FRANCE
fion fur nos Troubadours. Je les ai vûs à regret
confondre de nouveau , ainfi qu'avoit
fait le Sr de Haitze avec des Bâteleurs & Ménétriers
, & j'ai voulu rappeller après M. de
Galaup que les perfonnes qui fe font appliquées
à la Poëfie Provençale , & qu'on ne
peut foupçonner d'avoir exercé la profeffion
de Bâteleurs & Ménétriers , font les feules
auxquelles les Hiftoriens de Provence ont
donné le nom de Troubadours ; les feules
dont ils nous ont confervé les noms & les
ouvrages ; les feules enfin qu'une Tradition
conftante nous a fait reconnoître pour tels.
Je ne défavoue point cependant que
lorfque nos Poëtes Provençaux joignoient
à leur talent pour la Poëfie celui de jouer de
quelque inftrument , ils n'en fiffent un noble
ufage , foit pour réhauffer le prix de leurs
productions , foit pour montrer un talent de
plus , & c'est ce qu'obferve Noftradamus
dans la préface de leurs vies. Le Préſident
Fauchet dans fon Recueil de l'origine de la
Langue & de la Poefie Françoise , rime & romans
, chap. 8. obferve la même chofe des
premiers Poëtes François , mais ces deux Auteurs
ne fe font point avifé de dire , de pen .
fer même , que ces premiers Poëtes , foit
Provençaux, foit François ,fe foient fervis ou
ayent pu fe fervir d'autres inftrumens que de
la flute, du violon ou de la viole, feuls inftruMAI.
1745. 15
mens qui pouvoient s'accorder & convenir
à leurs chants , & jamais des tambours , tambourins
& autres bruyans inftrumens toujours
incompatibles avec l'accompagnement de la
Voix .
De tout cela vous conclurez aifément, M
qu'indépendament de ce que , ainfi que je
l'ai déja obfervé , l'époque de l'ufage des
galaubets en Provence ne remonte point audelà
de 50 ou 60 ans , quand même elle fe
roit auffi ancienne que le font nos Troubadours
, ceux- ci n'auroient jamais pu s'en fervir
, & que dans les régles de la bienféance
ils ne leur auroient méme pû convenir , mais
feulement à des Bateleurs & Ménétriers ,
qu'on ne peut & qu'on ne doit en aucun
fens confondre avec eux .
»
La double erreur que je viens de difcuter
peut avoir donné lieu à celle qui fuit. On a
inféré au bas des pages 2302 & 2303 de la
relation des fêtes données par la Ville d'Aix ,
cette note fur le mot Danfeurs. » On appelle
ainfi plufieurs bandes de jeunes gens habillés
proprement avec des chemiſes de
» toile d'Hollande , des rubans en bando-
» liere & une efpece de culotte à la matelote
garnie de rubans , bas & fouliers blancs ,
» frifés & poudrés , ayant un cafque en tête
» couvert de plumes & portant une espece de
fceptre à la main. On croit que c'est à pen
55
"
"
16 MERCURE DE FRANCE.
près l'habit des anciens Troubadours, de Pro-
» vence.
D'abord je conviens ,M. du nom & de l'habillement
des Danfeurs : Je trouve même
qu'ils ont affés de rapport avec les Prêtres
de Mars de l'ancienne Rome , nommés Salii
à Saliendo , & je ne doute pas que nos Peres
les euffent appellés du nom de Saliens , s'ils
n'euffent craint avec raifon qu'on ne les confondit
dans la fuite , ainfi qu'on l'a fait dans la
rélation des fêtes de la Cour des Comptes ,
& que je l'ai dit ci- devant , avec les anciens
Peuples de ce nom , defquels ils tiroient leur
primitive & véritable origine.
Mais je ne puis convenir en même tems ,
que tel fût à peu près l'habit des anciens Trou
badours de Provence. A la vérité cet habit
auroit pû aſſortir des Bâteleurs & Ménétriers
tels que ceux qui accompagnerent la Princeffe
Conftance à Paris , mais peut- on penfer
que cette efpece d'habillement eût convenu
à des perfonnes qui autant par leur
naiffance que par leurs talens étoient bien
éloignées de fe donner ainfi en ſpectacle ?
D'ailleurs quoique j'ignore l'époque de
Tintroduction des Danfeurs dans la Ville
d'Aix, qu'on trouveroit fans doute dans les
* On ponvoit même y ajouter lesjarretieres chargées de
grelots , qu'ils placent fur leurs gras de jambe , le mou¬
sboir qu'ils ont à la main gauche , Sc
MAI. 1745.
Archives de la Communauté , je crois pouvoir
cependant affurer fur de bons garants
qu'elle n'eft pas fort ancienne.
Ces Danfeurs ne fortent & ne danfent
communément à Aix qu'une fois l'année à
l'occafion de la Fête Dieu , que vous fçavez ,
M. qu'on y célébre affés fingulierement par
la repréfentation de certains anciens Jeux
ridicules , indécens & dont on a fupprimé
une bonne partie , mais ces Danfeurs ne font
point , ainfi que le refte de ces mêmes Jeux ,
de l'infti.ution de cette Fête . Réné d'Anjou
Comte de Provence , qui eft le Fondateur ,
ne les y introduifit point , & il n'eft fait aucune
mention d'eux dans la plainte de Mathurin
de Nuré à notre célébre Gaffendy ,
fur l'indécence de nos Jeux de la Fête Dieu ,
écrite en 1645 , ni dans la Traduction libre
& manufcrite en vers Provençaux d'une partie
de cet ouvrage fait par M. de Gaillard-
Chaudon , ni enfin dans l'efprit du Cérémonial
d'Aix en la célébration de la Fête Dieu
de M. de Haitze , dont il a été fait deux Editions
, l'une en 1708 , l'autre en 1730 .
Si donc on veut d'une part fixer une fois
fes idées fur les Poëtes Provençaux qu'on
doit reconnoître pour les vrais Troubadours ,
de l'autre convenir de l'incongruité qu'il y
auroit eu pour eux dans cette efpece d'habillement
dont le décorent nos Danfeurs ;
18 MERCURE DE FRANCE.
réfléchir enfin que ces derniers n'avoient
point été introduits parmi les Jeux de la Fête
Dieu , puifque non feulement les Auteurs
que j'ai cités, mais les Hiftoriens de Provence,
n'en parlent point , on conclura néceffairement
que la préfomption par laquelle on a
voulu donner l'habillement des Danfeurs aux
anciens Troubadours ne leur convient abfolument
point & leur eſt tout-à- fait injutieuſe.
A Aix le 20 Décembre 1744.
*******..
L'AIGLE ET LE PERROQUET
J
A M. M ** 7.
Fable nouvelle.
ADIS un certain Perroquet
Chés un fçavant vivant en cage ,
De fon Docteur par fon caquet
Bientôt répéta le langage .
De-là vint que trop orgueilleux
De fon babil , de fa mémoire ,
Ilvoulut fe rendre fameux
Et placer fon nom dans l'Hiftoire.
Ch . les Oifeaux notre bavard
Trancha d'abord d'efprit fublime ,
Et jabottant à tout hazard ,
MAÍ.
動1945 .
ar fois il difcouroit en Rime.
Chacun le reconnut pour Roi ,
Tant on admiroit fon langage .
Il régle , ordonne & fait la Loi.
Plus qu'à l'Aigle on fui rend hommage ,
Mais par malheur l'Aigle en eut vent ,
Et pour défendre fa Couronne
Part , vole , arrive en uninſtant ,
Et veut lui parler en perfonne.
Le Perroquet difcourt en Vers ,
L'Aigle eft furpris de fa Science ,
Mais raifonnant tout de travers
L'Aigle apperçut fon ignorance ,
Et le chaffant , lui dit , apprens
Que qui veut parler comme l'homme
Doit raiſonner avec bon fens.
C'est vous , bavard , qu'ici je nomme
Deffous le nom de Perroquet ;
Qui n'avez pour toute ſcience
Que la mémoire & le caquet ,
Rempli d'orgueil & d'infolence.
Far M. CHERET ,
*****************
Suite des Arrêts notables rendus en la Grand-
Chambre du Parlement de Paris.
E Jeudi 18 Mars 1745 , la Cour décida
une Queftion de Dévolution , intéTo
MERCURE DE FRANCE.
reffante pour tous les Collateurs du Royaume
, & la déciſion en eft d'autant plus à remarquer
que c'eft la premiere fois que cette
Queſtion s'eft préfentée au Parlement de
Paris.
Il s'agiffoit de fçavoir fi après qu'un Collateur
a laiffe paffer les fix mois de la vacance
du Bénéfice qui eſt à fa collation , il eſt abfolument
déchû du droit de le conférer , fi ce
droit eft exclufivement acquis à fon Superieur
, ou s'il peut encore après les fix mois
prévenir le Superieur , & fi les provifions
qu'il donne du Bénéfice font bonnes en cas
qu'elles foient antérieures aux autres .
La décifion de cette Queſtion dépendoit
de l'interprétation du Canon VIII . du troifieme
Concile de Latran , ténu fous Alexandre
III. en 1179 .
Dans le fait le Prieuré de Sermur dont il
s'agifloit , donné en 1067 à l'Abbaye de
Moiffac par la Comtefle de Narbonne , du
confentement de l'Evêque de Rhodès , eſt un
membre de cette Abbaye , & l'Abé de
Moiffac en eft le Collateur naturel.
Le Titulaire du Prieuré de Sermur étant
mort à Paris le 14 Octobre 1742 , fon decès
fut ignoré à Sermur fitué dans le Diocèle
de Rhodes , & à Moiffac Diocèle de Cahors
, enforte que M. l'Abbé de Biron Abbé
de cette Abbaye , n'en fut point informé.
MAY. 1945. 22
M. l'Abbé Breffon ( qui a emporté le
Bénéfice ) & deux autres Contendans , envoyerent
en Cour de Rome ; leur courier
arriva le même jour 5 Jovembre 1742 , &
retint pour chacun d'eux un grand nombre
de dates qu'ils avoient fait continuer depuis.
L'un des trois Contendans s'étant fait expédier
des provifions fous la date du 5 No-.
vembre 1742 , avoit pris poffeffion le 21
Juillet 1743 , & un autre des trois avoit pris
poffeflion le 30 Octobre fuivant en vertu
de femblables provifions du 5 Novembre.
M. l'Abbé Breffon n'avoit pris poffeffion
que le 18 Janvier 1744 en vertu de deux
emblables provifions de Cour de Rome
des 5 & 6 Novembre 1742 .
Mais ce dernier craignant qu'il n'y cut
concours de dates s'étoit ad effé à M. l'Abbé
de Biron ( premier Collateur du Bénéfice }
& avoit obtenu de lui le 6 Fevrier 1744
des provifions dans lefquelles celles de Cour
de Rome étoient réfcrées , & le Bénéfice lui
avoit été conféré jus juri addendo & de
nuper authoritate Apoftolica provifum extitit.
quo
L'un des deux autres Contendans fe défiant
de fes provifions de Cour de Rome , ne
s'étoit adreff ni à M. l'Abbé de Biron ni à
M. l'Evêque de Rhodès fon Superieur , mais
à M. l'Archevêque d'A by Métropolitain ,
S en avoit obtenu le 9 Mars 1744 des proMERCURE
DE FRANCE.
vifions poftérieures à celles obtenues par
M. l'Abbé Breffon .
A l'égard du troifiéme il s'en étoit tenu à
fes provifions de Cour de Rome.
La complainte s'étant engagée entre ces
trois Contendans , Sentence étoit intervenuë
aux Requêtes du Palais par laquelle fans
avoir égard aux provifions de Cour de Rome
respectivement obtenues par les Parties ni à celles
obtenues de M. l'Archevêque d'Alby , poſtérieurement
à celles obtenues par le fieur Abbé
Breffon de l'Abbé de Moiſſac , le fieur Abbé
Breffon eft maintenu en poffeffion du Bénéfice
contentieux avec reftitution de fruits.
Sur l'appel interjetté par les deux Contendans
qui avoient fuccombé , l'Intimé établiffoit
que le Canon VIII du troifieme Concile
de Latran ne contient aucun Décret irricant
contre les provifions accordées par le
Collateur naturel après les fix mois de la vacance
; on établiffoit qu'après les fix mois il
avoit fon Supérieur qui lui étoit adjoint , qui
pouvoit le prévenir , mais qu'il pouvoit auffi
prévenir lui-même . Et en fuivant ce fyftême
( qui eft vrai ) après les 12 mois , celui qui eft
au-deffus des deux premiers Collateurs fe
joint encore à eux & peut les prévenir tous
deux , mais feulement dans le cas où ni l'un ni
l'autre n'auroit pas difpofé du Eénéfice avant
lui , quoiqu'après les fix premiers ou les fix
derniers mois,
MAI. 1745 23 .
Et en effet le Canon du Concile par lequel
le Droit de Dévolution d'un Collateur à
fon Superieur eft établi , en cas que le premier
ne confere pas dans les fix mois , contient
fimplement une exhortation aux Collateurs
, ou fi l'on veut même une injonction
de conférer dans les fix mois , & une permiffion
aux Supérieurs de reparer leur faute
s'ils ne le font point , & de fuppléer à leur
négligence ; mais il ne contient aucun Décret
qui rende nulles les provifions qu'ils auroient
données après les fix mois , pourvû que les
Superieurs n'ayent pas encore mis la main
au Bénéfice & n'en ayent pas encore difpofé,
Sur ce moyen Arrêt eft intervenu le 18
Mars qui a confirmé la Sentence dont étoit
appel,
Cet Arrêt eft le premier que l'on connoiffe
au Parlement de Paris qui ait décidé
cetre Queſtion.
Elle avoit été jugée conformément à cet
Arrêt par deux Arrêts , l'un du Parlement
d'Aix du 11 Janvier 1569 rapporté par
Duperier tome 2 , page 413 de l'Edition de
Touloufe de 1721 , l'autre du Parlement de
Touloufe du 11 Août 1668 , rapporté par
Graverol fur la Rocheflavin , Arrêts notables
, liv. 1 , num. 34. Arrêt premier,
24 MERCURE DE FRANCE.
ODE au Roi de Pruffe pendant l'hyver de 1745 .
TAN
ANDIS que tout couvert des lauriers de
Bellone ,
Tu reviens te montrer à tespeuples chéris ,
La foule des beaux Arts fe confond près du Trône
Parmites Favoris .
*
*
DANS ce Temple pompeux où par tes foins
propices
Le goût a raffen blé les plaifirs , les talens ,
Apollon va donner , fous tes fameux aufpices ,
Les jeux les plus brillans .
ON verra de Porus le fuperbe courage ,
Outragé par le fort , & non pas abbattu ,
Forcer fon fier vainqueur à lui rendre l'hommage
Qu'arrache la vertu,
X
CEPENDANT occupé des travaux héroïques
Qui vont enfanglanter le retour du Printems ,
Ta main difpofera les refforts politiques
De tes faits éclatans.
avec
* Sale de Spectacles nouvellement conftruite à Berlin .
ceste infeription Apol's & Mufis Rex Fredericus
Les nouvelles publiques nous ont appris que l'on devoit y
sepréfenter cet hyver l'Opera de Parks,
ENTRE
MAI.
25 1745 .
ENTRE les foins divers qu'impoſe la Patrie ,
Nous verrons ton grand coeur partagé tour àtour :
Pere tendre & prudent , qui fans ceffe varie
Les traits de fonamour .
*
TEL Augufte * autrefois , loin des camps & des
villes ,
Cherchoit fur l'Hélicon le commerce des Dieux ,
Et vainqueur confacroit à des travaux utiles
Un loifir précieux.

CE fut fur les leçons des Nymphes du Permeſſe
Qu'il régla les deftins de l'Univers dompté :
Ce fut dans leurs difcours qu'il puifa la fageffe
D'un Regne redouté.
*
LE bonheur des humains eſt toujours votre ouvrage
;
Muſes , vous éclairez les Peuples & les Rois :
Far vous des Immortels un Roi devient l'image ,
Et fait chérir les loix.
*
*Vos Cafarem altum, militiâ Gmul
Feffas cohortes abdidit oppidis,
Finire quærentem labores
Pierio recreatis antro.
Vos lene confilium & datis , & dato
Gaudeiis almæ ,,, Her . l. 111, Od. 3.
B
26 MERCURE DE FRANCE
I L doit à vos confeils cette augufte clémence
Qui fait l'appui du Trône, & rend les coeurs foumis ;
Jufte dans fes projets , le Ciel prend fa défenſe
Contre fes ennemis,

* CE Monarque fuprême à qui rendent hommage
Les habitans des airs , de la terre & des cieux ,
Qui fait trembler la mer & le fombre rivage
Du Cocyte odieux,
*
CE Dieu vit autrefois les enfans de la terre
Elever contre lui mille bras criminels :
Infenfés ! ils vouloient arracher le tonnerre
Au Roi des immortels.

AUX cris tumultueux de leur troupe fauvage ,
Le trouble , la terreur faifit les Dieux furpris :
Mais Minerve paroît , & bientôt fon courage
Raffure leurs efprits.
*
O Prodige ! à l'afpect de l'Eg'de imprévuë
On voit fuir Typhoće , & Mimas confternés ,
* Scimus ut impios
Titanas , immanemque turmam
Fulmine fuftulerit caduco ,
Qui terram inertem , qui mare temperaț
Ventofum , & urbes , regnaque triftia ,
Divofque , mortalefque turmas
Imperio regit unus æquo ibid,
MAI. 27 1745.
Et Rhécus , qui lançoit jufqu'au fein de la nuë
Les Pins déracinés . *

POUR un Prince éclairé le Trône eft fans al
larmes :
Minerve le protege ; il brave les hazards
Par fes confeils profonds plus fort . que par les armes
Du redoutable Mars .

SA prudence affervit la Fortune infidelle
Qui fe joue à fon gré des plus hauts Potentats :
De l'Hiftoire des tems la bouffole éternelle
Toujours guide fes pas.
*
GRAND Prince, tu goûtas ces céleftes maxi
mes :
Le pénible travail forma tes premiers ans ,
par lui tu fçus joindre à tes veraus ſublimes
La gloire des talens .
Et
*
* Sed quid Thyphoeus , & validus Mimas ,
Aut quid minaci Porphyrion ftatu
Quid Rhocus , evullisque truncis
Enceladus jaculator audax
Contra fonantem Palladis ægida
Poffent ruentes ? lbid
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
TU régnes : tout renaît aux ordres d'un tel Mai❤
tre :
Les mufes fecondant fes utiles projets ,
Sous fes yeux attentifs donnent un nouvel être
A fes heureux Sujets ,

DE ce Prince parfait apprenez , fiécle injufte ,
A décider des Grands & le rang & le prix :
Le mérite honoré fous fon empire auguftę
Ne craint plus vos mépris,
*
POURSUI , grand Roi ? foutiens l'honneur
du Diadême :
Détruire les erreurs des Mortels étonnés ,
Protéger la raiſon , c'est la gloire fuprême
Des Héros couronnés.
*
TEL qu'un fuperbe chêne , étendant fon feuil
lage ,
S'accroît de jour en jour , par les ans reſpecté ;
Ton nom , toujours plus grand , paffera d'âge en
âge
A la pofterité,
*
On dira ces combats , ce fang & ce carnage
Où fe baigna deux fois ton bras victorieux ,
Exploits , qui t'ont rendu l'opulent héritage
De tes puiffans Ayeux,
ΜΑΙ. 29 1745
IMMORTEL FREDERIC , eft-ce outrer
tes louanges ,
De te placer au rang de ce Guerrier fameux ,
Qui jadis fit fentir le fer de fes Phalanges
Aux Perfes orgueilleux ?

ACCEPTE toutefois ce tribut unanime ,
Cet encens né pour toi fous le ciel des François :
Tous les amants des Arts , ô Prince magnanime ,
Te l'offrent par ma voix .
OBSERVATIONS fur le commerce dø
l'Egypte avec l'Ethyopie.
M
Onfieur Richard Pocoke Docteur es
Loix & Membre de la Societé Royale
de Londres , a publié en Anglois en 1743
le premier volume de la Defcription de l'Orient
& de quelques autres Pays , qui enferme
des obfervations fur l'Egypte . Nous
voudrions avoir cetOuvrage pour en extraire
ici ce qu'il dit en détail du commerce & des
manufactures de ce Pays & de ce qui a rapport
au commerce , étant tout ce qu'il y a de
plus nouveau fur l'Egypte ; en attendant
voici ce que nous en apprenons par l'extrait
de la Biblioteque Litteraire. ,, Nous allames
voir , dit l'Auteur , Liv. 2ne , Chapitre II, 20
Bij
30 MERCURE DE FRANCE .
"
les fameufes cataractes du Nil . Les monta→
gnes renferment ce Fleuve & en cachent la
vuë juſqu'au Nord de Phile. Nous arrivames
au Port des Bateaux qui viennent d'Ethyopie
, où nous vîmes que la plupart des
gens étoient noirs . Il n'y a point ici de Villages
mais feulement des Hutres faites de
nattes & de roleaux . C'eft là pourtant que
l'on débarque des marchandifes , que l'on
charie enſuite par terre à Affouan comme
auffi l'on y méne d'Affouan celles qui viennent
de la baffe Egypte .
Le principal trafic eft celui des dattes que
les habitans d'Affouan achetent tant pour
leur propre ufage que pour celui de la baffe
Egypte , de forte que la navigation entre l'Ethyopie
& l'Egypte finit aux cataractes . Pline
Liv . 5. Ch. 9. Les rocs de Granite croifent
le lit du Nil , & en trois differens endroits
à quelques diſtances l'un de l'autre ſéparent
le courant en trois branches , qui
ont chacune leur chute , J'ai vû , dit M.
Pоcoke , vers les hautes cataractes le bled en
épics au mois de Janvier & la coloquinte
tout-à-fait venue , & la petite pomme qu'ils
appellent Nabok prefque mûre. J'y vis auffi
les gens qui conduifoient les chameaux chargés
de féné , & l'on me dit qu'une charge en
coûtoit environ 24 médins , c'est- à- dire , environ
douze fchelins. Le Pacha accorde à
MAI. · 1745 . 32
1
une feule perfonne , qui d'ordinaire eft un
Juif, la permiffion d'acheter tout le féné ,
cette perfonne étant obligée de prendre
tout ce que l'on en porte au Caire , & nul
autre n'en pouvant acquérir : il n'y a qu'un
feul Marchand Anglois qui ait le privilege
d'en acheter de lui , ce qui fait que le prix eft
confidérablement augmenté .
************
SONETTO del Sig. Gio , Giofefo Orfi.
La mia bella averfaria un dì citai
Del Monarca dè cuori al tribunale ;
E a lei quando comparve , io dimandai
I'l mio cuore , o al mio cor mercede uguale !
Chi tel niega? Di lui nulla mi calle :
Rifpos'ella , volgendo irati rai ;
Indi à terra il gittò mal concio e tale
Che più quel non parea , che a lei donai.
Allora io del mio cuor lacero , e guaſt.
I danni proteſtai : Ma il giufto Amore
Che mal foffria di quell'altera il fafto :
Penffo , poi diffe ; o là , che fi riftore
Dél'fuoi danni coftui fenza contrafto ;
Donna , in vece del fuo , dagli il tuo core .
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
IMITATION.
JE citai l'autre jour Iris
Au tribunal du Dieu de Paphos & de Gnide ,
Sommant devant lui la perfide
De me rendre mon coeur ou m'en donner le prix :
Fort aisément on peut te fatisfaire ,
Dit-elle , en me lançant des yeux pleins de colere ;
Traître que m'importe ton coeur ?
J'y confens tu peux le reprendre ...
En quel état , grand Dieux , elle alloit me le
rendre !
En mille & miile endroits percé d'un trait vainqueur
Et du feu de fes yeux prefque réduit en cendre :
De l'amour auffitôt implorai le fecours ;
Près d'un Dieu fi puiffant que fervent les détours ?
Tel fut l'arrêt qu'il fit entendre .
Tu dois rendre fon coeur tel qu'il étoit jadis ,
Dit il , quand tu le lui ravis ,
-
Et tu cherches en vain bergere à me ſurprendre :
Pour le dédommager, en la place du fien
Je veux que fur le champ tu lui donnes le tien.
Laglen.
OBSERVATIONS. météorologiques fur
la Pluie & fur le Barcmettre en 1742.
A quantité d'eau en hauteur a été l'an-
Lnée 1742 de 12 pouces 9 lignes , ce
qui marque une année feche.
MA I. 35 1745 .
Le Barometre fimple a marqué la plus
grande élévation du mercure ,
à 28 pouces
6 lignes le 13 Avril par un tems ferein &
un grand vent de nord- eft , & à 28 pouces
5 lignes le 11 & le 12 du même mois
par un tems couvert & un petit vent de
Nord- eft , & il eft defcendu le plus bas à
17 pouces 2 lignes le 11 Octobre & le
4 Decembre par un tems couvert & un petit
vent de fud - eft,
L
2
Su le Chand & fur le Froid en 1742 .
E Thermometre fcellé hermétiquement
dont on fe fert pour faire ces obfervations
eft toujours le même.
On l'obſerve à la pointe du jour qui eft le
tems le plus froid , & vers les trois heures
après midi qui eft le tems le plus chaud.
Lorfque l'air eft temperé ce Thermometre
marque 48 degrés ; le 13 & le 14 de Janvier
de l'année 1709 il étoit defcendu à cinq
degrés.
Le plus grand froid de l'année 1742 eft
arrivé le 10 Janvier à 9 heures du matin ; la
Liqueur du Thermometre eft defcendue à
8 degrés 7.
Celui de M. de Reaumur étoir à r2 degrés
au-deffous de la congélation de l'eau.
La plus grande chaleur en 1742 eft at34
MERCURE DEFRANCE.
rivée le 2 Juillet. La liqueur du Thermometre
eft montée à 80 degrés .
de- Celui de M. de Reaumur étoit à 29
grés au- deffus de la congélation de l'eau .
Déclinaifon de l'aiguille aimantée.
E 26 Mai & le 2 Juin 1742 à l'Ob-
Lervatoire Royal, une aiguille de 1z
pouces déclinoit de 15 degrés 40 minutes
vers le Nord- Oueft.
Déclinaison de l'aiguille aimantée.
Le 15 Juin 1743 à l'Obfervatoire
Royal , une aiguille de 4 pouces déclinoit
de 15 degrés 10 minutes vers le Nord-
Queft.
Sur la pluye & fur le Barometre en 1743.
A quantité d'eau en hauteur a été l'an-
Lnée 1745 de ay pouces z lignes ,ce
13 2 } ,
qui marque une année feche.
Le Barometre fimple a marqué la plus
grande élévation du mercure à 28 pouces
7 lignes le 2 & le 21 Janvier , le 12 &
le 23 Decembre par de grands brouillards
; & il eft defcendu le plus bas à 27
pouces 8 lign. le 18 Juillet par un tems
MAI. 1745.
35
couvert & un grand vent de Sud - Oueſt.
Sur le chaud & fur le froid en 1743 .
L
E Thermometre fcellé hermétiquement
dont on fe fertpour faire ces obfervations
eft toujours le même.
On l'obſerve à la pointe du jour qui eft le
tems le plus froid , &vers les 3 heures après
midi qui eft le tems le plus chaud.
Lorfque l'air eft temperé ce Thermometre
marque 48 degrés ; le 13 & le 14 Janvier
de l'année 1709 il étoit defcendu à 5
degrés .
Le plus grand froid de l'année 1743 eſt
arrivé le Janvier ; la liqueur du Thermomettre
eft defcendue à 22 degrés.
de- Celui de M. de Reaumur étoit à 5
grés au- deffous de la congélation de l'eau .
La plus grande chaleur en 1743 eft arrivée
le 17 Juin , la liqueur du thermometre
eſt montée à 74 degrés 3 .
Celui de M. de Reaumur étoit à 26 degrés
au- deſſus de la congélation de l'eau .
Declinaifon de l'aiguille aimantée en 1744.
E 17 , le 18 , le 20 & le 21 Juillet 1744
Là l'obfervatoire Royal une aiguille de 4
pouces déclinoit de 16 degrés 15 minutes
vers le Nord -Queſt. B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
&
Eclipfes des Planettes des principales
Etoiles par la Lune , visibles à Paris pendant
l'année 1745.
L
E7 Mars à ro heures 18 minutes du matin
immerſion de Venus dans la partie
obfcure de la lune.
A 1 heures 10 minutes émerfion de la
partie claire , le centre de la Lune a paffé à
12 minutes de Venus vers le midi.
Le 19 Avril à 4 heures 20 minutes du
matin immerfion du coeur du Scorpion autares
fous la partie claire de la Lune.
A 5 heures zo minutes émerſion de la partie
obfcure ; le centre de la Lune a paffé à 11
minutes de l'Etoile vers le midi.
Le 12 Juin à 9 heures 44 minutes du
foir immerfion d'autares fous la partie obfcure
de la Lune.
A 11 heures 3 minutes émerfion de la
partie claire ; le centre de la Lune fera plus
auftral que l'Etoile de 3m..
Le 6 Juillet à 7 heures 49 minutes du foir,
immerfion de l'Epy de la Vierge dans la partie
obfcure de la Lune.
I
A9 heures 1 minute émerfion de la partie
claire ; le centre de la Lune fera plus
Septentrional de 2 minutes. que l'Etoile.
Cette année la Lune approchera fouven
MAI. 1745. 37
4
des Pleiades ; elle en pourra éclipfer les plus
méridionales le 23 de Juillet , le 13 d'Octobre
& le 9 de Novembre .
A M *** qui s'étant retiré du monde me pref
foit de prendre le même parti.
O TOI qui dans la folitude
Où les Arts , les vertus vont faire ton étude ,
Pour te chercher toi-même as fui tous les humains
Ami , dont tous les jours tranquilles & fereins
Coulent dans une paix profonde ;
Oui je fens comme toi que pour quitter le monde
Il fuffit de l'avoir connu :
Par quels fecrets liens fuis- je donc retenu ?
Pourquoi dans les douceurs d'un fonge qui m'abufe
Languir encor enfeveli !
Un Juge rigoureux dans mon coeur établi
Chaque jour me preffe & m'accufe ;
Je crains la verité qu'il découvre à mes yeux ,
Je rejette un confeil que je crois falutaire
Et toujours incertain & toujours malheureux
Je voudrois écarter le flambeau qui m'éclaire ,
Sa lumiere m'afflige & ne me guide pas.
Combien de fois , ami , prêt à fuivre tes pas ,
Ah! fuyons une erreur qui me trompe & que j'aime
8 MERCURE DE FRANCE..
Ai-je dit , commençons à regner fur moi-même ;
Tous ces biens apparens dont l'éclat m'a féduit
Ne font rien en effet qu'une ombre paffagere,
Un éclair qui brille & qui fuit ,
Une vapeur vaine & legere
Que le vuide foutient & qu'un fouffle détruit .
J'en ai connu l'abus , j'en détefte les charmes ,
Loin du tumulte & des allarmes
Evitons , s'il fe peut , le malheur qui me fuit.
Allons chercher la paix d'une douce retraite ,
C'est là que je pourrai par d'utiles efforts
Fixer enfin les voeux de mon ame inquiete ,
Pleurer l'indigne emploi des jours que je regrette
Et trouver un bonheur affranchi de remords.
Suivons , fans plus tarder , un ami qui m'appelle ,
Il me montre un chemin qu'il m'a déja frayé :
Qu'un exemple fi noble encourage mon zéle ,
Aufort de cet ami mon fort fera lié ,
Unis par la raifon nous goûterons fans ceffe
Et les plaifirs de la fageffe
Et les douceurs de l'amitié .
Vains & trompeurs difcours ! inutile promeffe !
Je commence un projet que je n'ofe achever ,
La diftance du but où je veux arriver
Intimide mes fens & glace mon courage ;
La vive & confolante image
D'un bonheur affuré que je puis obtenir
Me touche moins encor que le doux fouvenir
De ces faux plaifirs dont l'uſage
MA I. $9
1745.
Moins fait pour nous charmer que propre à nous P. nir
Me préfente pourtant un attrait qui m'engage.
Ne crois pas toutefois qu'oubliant la vertu ,
Des preftiges des fens trop coupable victime
Mon coeur par fes remords las d'être combattu
Puiffe tranquille enfin s'endormir dans le crime.
* Un fage en qui la pieté
N'eft point du fentiment la farouche ennemie
Ni l'effroi de l'humanité ,
Dont la vertu fans dureté
Aux talens , au goût réunie
Se pare avec legereté
Des graces de l'efprit & des dons du génie ,
Un fage s'intéreffe au repos de ma vie ;
Sa voix a conjuré le démon des erreurs ,
C'est lui qui m'apportant une clarté nouvelle
A jetté dans mon fein la premiere étincelle
De ce feu tout divin dont les vives ardeurs
Epurent nos efprits & transforment nos coeurs ,
Des doutes importuns mon ame eft délivrée
Et la foi triomphante à mes yeux s'eft montrée.
Ma raiſon maintenant moins prompte à rejetter
Tout ce qui femble la contraindre
5
* Un homme également diftingué par sa naiſlance ›
les grands talens & la dignite qu'il occupe dans l'Eglife
a bien voulu me donner des confeils fur la religion.
40 MERCURE DE FRANCE,
Reconnoît ( & n'ofe s'en plaindre )
Qu'à des termes prefcrits elle doit s'arrêter.
Ces fecrets éternels , es ublimes mýſteres
Que Dieu voulut cacher à fes yeux témeraires
L'étonnent fans la révolter.
Ne lui permettons point de franchir ces barrieres ;
Quand le Ciel de la foi nous offre les lumieres ,
Adorons fes Decrets fans les examiner ,
Et fürs qu'en nous trompant il trahiroit fa gloire
Ayons le mérite de croire
Et non l'orgueil de raiſonner.
Ami , dont la vertu peut fervir de modele
Dans ce tableau fimple & fidéle
Je t'ai peint tour à tour & mes égaremens
Et le bien dont mon coeur eft peut-être capable ;
De mes finceres fentimens
Sois l'interpréte favorable.
En voyant que je fuis coupable ,
Toi qui connois le monde & fes enchantemens
Songe que j'éprouvai plutôt fa perfidie
Que je ne pus m'en défier.
Mais que dis-je ? Ah ! bien loin de me juftifier ,
Il faut , il faut brifer cette idole chérie .
Grand Dieu ! dans ce deffein je t'implore aujour
d'hui ,
Que ton efprit m'éclaire & ta grace m'enflâme ,
Ta bonté qu'ici je reclame
A l'humble qui t'invoque a promis fon appui ,
MA I. 1745 41
Accorde moi l'effet de ta fainte promeffe.
Viens d'un coeur chancelant foutenir la foibleffe ,
Verſe en lui cet amour , ce zéle & cette foi
Dont les ardens tranfports s'élevent jufqu'à toi ;
Tu l'as déja touché , confomme ton ouvrage ,
Du bonheur quej'attens ta parole eft le gage.
PORQUET.
OBSERVATIO Nfur la Lettre fuivante,
LE trouve Mille, Therefe Jacques
E public trouvera fans doute que le gén'a
ni la force ni le brillant de M. fon pere ;
mais il faut faire réflexion qu'elle n'a que
quinze ans & quelques mois , & qu'il y a
bien des perfonnes que l'on admire aujour
d'hui qui à cet âge n'écrivoient pas mieux
qu'elle. Au refte nous avons trop d'obligation
à M. Jacques pour rejetter un ouvrage
quand il nous vient de quelqu'un qui lui ap
partient d'auſſi près.
42 MERCURE DE FRANCE.
*33c33333
LETTRE
De Mlle Therefe fille de M. Jacques à MM.
les Auteurs du Mercure de France.
MESSIEURS ,
Comme mon cher pere vous a déja envoyé
plufieurs de fes ouvrages que vous avez
mis dans votre Journal , je veux auffi vous
faire part d'une petite hiftoire arrivée à une
de mes bonnes amies , où vous verrez qu'elle
á fait une fortune vraiment bien grande , puifqu'elle
a époufé un Monfieur qui eft Metteuren
-OEuvre & qui a plus de vingt- cinq mille
livres & voici comment j'ai appris cette
avanture .
J'étois allée me promener une de ces fêtes
au jardin du Roi avec M. Linon qui eft un
jeune homme de notre quartier âgé de vingt
ans & bien élevé , qui a embraflé la vacation
de Graveur où il gagne déja plus d'un
écu par jour. ( Car il faut que vous fçachiez
Monfieur que je n'ai plus de mere , elle eft
morte que je n'étois qu'un enfant , & quoiMAI.
1745.
43'
que je n'aye pas encore feize ans , mon cher
pere
fe confie en moi & me laiffe aller avec
M. Linon.
Nous nous promenions donc lorfque je
vis dans une aliée une jeune perfonne fort
jolie , mais en recompenfe bien parée. Elle
a oit une robe de damas avec la bavaroiſe ,
les boucles d'oreilles avec la poire , une belle
bague , & elle étoit avec un Monfieur qui
avoit le chapeau bordé en or & l'épée .
Je dis tout d'un coup à M. Linon en le
pouffant du coude , regardez donc , je crois
que voilà Mlle. Goton qu'il y a un an que
nous n'avons vú : comme elle eſt charman
te ! O ! je veux (çavoir ſi c'eſt vrai,
M. Linon qui me parloit dans ce tems-là
de quelque chofe que je ne vous dirai pas ;
car il a beaucoup d'efprit & eft fort joli hom
me; parut indifférent à ma curiofité , & me
répondit : qu'est- ce que c'eft ça nous fait que
ce foit Mademoiſelle Goton ou un autre ?
Cela me fait , lui répondis - je , que je veux
fçavoir fi c'eft elle ; comment elle eſt devenue
fi brave , & qui eft ce Monfieur , avec
qui elle eſt.
J'étois pourtant bien embaraffée pour l'aborder
, car j'avois peur de me méprendre ;
& d'ailleurs je n'avois que ma grifette de foie
fur coton , & je n'avois pas mis ma robe de
fatin verd & mon mantelet. Je tirois M. Li44
MERCURE DE FRANCE.
4
non & nous paffions fouvent auprès d'elle
mais elle avoit toujours les yeux tournés fur
fon Monfieur & ne nous regardoit pas.
Enfin comme nous la fuivions j'entendis
ce Monfieur qui lui dit affoyez - vous fur un
banc je vais vous chercher un Fiacre , car le
Laquais ne viendra point nous reprendre , il
eft resté à frotter l'appartement. Je fus ravie
quand j'entendis qu'elle alloit s'affeoir.
Elle demeura feule en effet , & nous nous affimes
auprès d'elle.
Après avoir été quelques momens fars
fien dire je me tournai de fon côté & je lui
demandai ; mais mon Dieu , Mademoiſelle
n'êtes- vous pas Mlle. Goton avec qui j'ai été
fi bonne amie , & qu'il y a plus d'un an que
je n'ai vû , parce que vous avez quitté le quar
tier ? Vous ne vous trompez point , me ditelle
gracieuſement , c'eft moi-même , mais
ma fituation eft bien changée depuis ce temslà
; j'ai eû le bonheur d'époufer M. Legris
que vous venez de voir , qui fait fes affaires
au mieux & qui me rend par fes façons la
plus heureufe perfonne du monde. J'en fuis
bien charmée , lui répondis-je , & je vous en
felicite de tout mon coeur. Mais ajoutai-je ,
je n'ai jamais vú M. Legris fréquenter chés
vous , & il y avoit un Monfieur de Province
qui fe deftinoit a l'emploi & qui vous faifoit
bien la cour. Vous voulez dire M. de David .
MAI. 1745.
45
me répondit Mlle. Legris ; je ne l'aimois
point , c'étoit un très-mauvais Sujet , au lieu
que Monfieur m'a prife tout d'un coup. H faut
que je vous conte , fi nous en avons le tems ,
comment tout cela s'eft fait.
Pendant tout ce tems- là M. Linon qui n'eft
pas curieux s'ennuyoit & me difoit tout bas
en me donnant du tabac dans fa tabatiere
d'argent , qu'il vouloit nous en aller mais
je l'obligeai bien de refter , car je voulois
tout fçavoir, & Mlle, Legris commença ainfi
Hiftoire de Mademoiselle Goton & de Monfieur
Legris.
Vous fçavez ma chere Mlle. Therefe quelle
étoit ma fituation quand nous logions auprès
de M. votre pere. Je n'ai ni pere ni mere
depuis long-tems & je demeurois avec ma
grand-mere, ma chere tante & mon frere aîné
le Maître de Mathématique & fa femme.
Vous fçavez que ma grand-maman eft une
bonne femme de foixante ans fort aifée à
conduire , parce qu'elle eft toujours de l'avis
de celui qui lui parle le dernier : on ne fait
rien faire à ma tante qu'en la contredifant &
en marquant que l'on fouhaite tout le contraire
de ce que l'on veut en effet qui arrive.
Mon frere eft un homme qui croit toujours
Lout fçavoir & qui devine toujours mal , &
46 MERCURE DE FRANCE.
ma belle foeur peut s'appeller une jeune fem
me d'un parfait mérite, excepté qu'elle cherche
trop à fe moquer de fon mari Pour moi
fans me vanter , j'ai toujours eú du génie &
des fentimens que j'ai taché de former par
la lecture & par l'ufage du monde , je ne
m'en répens pas , puifque cela m'a conduite
à la fortune où vous me voyez .
Je connoiflois lorfque je quittai votre rue
M. de David qui fe deftinoit aux Emplois &
qui en effet en paroifloit très- capable ; il
avoit une fort belle main , fçavoit bien les
comptes ; il étoit toujours proprement mis &
fembloit meme avoir quelqu'argent devant
lui ; mais fon caractere n'étoit pas digne de
moi , comme vous l'allez connoître & cependant
c'eft lui qui fans le fçavoir , a achevé
de faire mon bonheur.
Etant un jour allée avec M. de David &
ma chere tante à une affemblée de danfe chés
un Procureur, car j'ai toujours vu fort bonne
compagnie j'yvis pour la premiere fois M.
Legris, & il fembla qu'une fympatie naturelle
nous joignit l'un à l'autre. Je danſai pluſieurs
fois avec lui. M. de David en fut jaloux , &
il n'avoit pas tout-à-fait tort ; c'eft cette aprèsdiner
qui me fit appercevoir que je ne l'aimois
pas véritablement.
A neuf heures du foir la danfe finit ; M,
de David s'empara de mon bras que je ne
MAI.
1745 . 47
voulus pas lui refufer de peur de faire de l'éclat
; & M. Legris qui comme un homme
d'efprit avoit connu que ina chere tante étoit
d'avecmoi lui donna la main & nous accompagna
jufques chés nous . Il ne monta pas cette
premiere fois , mais en homme poli il demanda
à ma tante la permition de venir nous
voir , que nous lui accordames .
Il y avoit plus d'un mois qu'il nous rendoit
vifite , & M. de David venoit auffi allidument.
La jaloufie mutuelle qui régne toujours
entre deux rivaux ne faifoit que les rendre plus
affidus & augmentoit leur foumiffion : ainfi je
triomphois & je jouiffois du plaifir le plus flateur
pour une Demoiſelle qui fçait ménager
fes fentimens , quand un contre-tems funefte
vint troubler cette félicité .
Nous avions à la maifon une fille de 21
ans qui fervoit de fille de chambre à ma belle
foeur & à moi, & qui du refte faifoit la cuifine.
Il faut avouer qu'elle étoit jolie. M. de
David fit la lâcheté de lui en conter, & un matin
que j'étois allée en emp'ettes , mon frere
le Maître de Mathématique la trouva dans
ma chambre avec M. de David. Elle étoit
placée de façon que mon frere ne pouvoit
voir qui c'étoit ; il s'imagina que c'étoit
moi , & s'étant retiré fans bruit il aſſembla
ma grand- mere , ma chere tante & ma belle
four , & furprit en leur préfence Madelon
8 MERCURE
DE FRANCE .
( c'eſt le nom de cette fille ) avec M. de Da
vid.
Mon frere fut bien en colere : il mit Madelon
à la porte & ordonna à M. de David de
ne jamais rapprocher du logis ; & lorſque je
fus rentrée il me défendit avec menaces de le
revoir.
Je me trouvai prête à lui obéïr & je me
déterminai aifément à l'oublier. Je fis cependant
femblant du contraire ; car il faut que
vous appreniez ma chere Mile.Therefe qu'une
Demoiſelle d'efprit doit fe cacher toujours
de ſes parens & de ceux de qui elle dépend
, & qu'elle doit feindre d'être triſte lorfqu'elle
eft contente , & affecter de fe montrer
fatisfaite quand elle enrage au fond du
coeur.
La perte de M. de David ne m'affligeoit
pas beaucoup , elle étoit bien reparée par la
tendreffe & par les manieres de M. Legris.
Il venoit prefque tous les matins à ma toilett
& tous les foirs il m'accompagnoit
ou dans le
compagnies de notre quartier , ou dans le
affemblées ; ( car vous fçavez que je danſi
affés bien , & c'eft la raifon pourquoi j'aim
la danfe avec paffion ) nous nous conduifior
avec tant de fineffe que perfonne ne ſe doutoit
feulement de notre inclination ; dans les
compagnies je prévenois indifféremment
cha
cun de politeffe , & M. Legris en agiffoit de
mên
MAI. 1745 .
42
même ; nous avions feulement une délicateffe
qui faifoit que je ne m'attachois qu'aux
hommes mariés , & lui qu'aux femmes , pour
nous épargner l'un à l'autre ces petits mouvemens
de jaloufie qui accompagnent toujours
le véritable amour.
Mais tandis que nous paffions des jours fi
charmans, & que M. Legris me renouvelloit
fans ceffe les fermens qu'il m'avoit déja faits
de m'époufer dès qu'il fe feroit arrangé d'une
façon convenable , il fe préparoit un orage
qui a penfé faire tout notre malheur. Mon
frere apprit que M. Legris étoit de la Religion
. En effet il eft Anglois & a été élevé
dans des principes contraires aux nôtres. Je
lui en avois parlé plufieurs fois , & il ne m'avoit
pas paru éloigné de fe rendre , mais mon
frere fans autre éclairciffement le congedia
un matin qu'il étoit venu pour me faire fa
cour, & lui défendit de revenir à la maiſon.
Il fallut obéir. Vous fçavez combien mon
frere eft obftiné , & qu'il prétend avoir le
droit d'ordonner parce qu'il gagne plus de
feize cent livres fur le pavé de Paris , & que
c'eft fur lui que roule la plus grande partie du
ménage.
Je feignis encore dans cette occafion , &
je parus plus contente que je n'étois auparavant.
L'amour de M. le Gris fembloit s'augmenter
par les difficultés que nous trouvions
C
30 MERCURE DE FRANCE.
à nous voir. Il m'écrivoit tous les jours , &
s'il m'avoit paru charmant dans la converfation
, il étoit adorable dans fes lettres . Je lui
répondois exactement , & il m'a dit depuis
qu'il mettoit mes fentimens & mon ſtile bien
au- deffus de ceux de l'illuftre Madame de Sevigné
qui n'aimoit que la Lune & fa chere
fille, & entre- nous il ne feroit pas étonnant
que je l'euffe emporté fur elle ; vous fentirez
quelque jour , ma chere amie , que le
coeur s'exprime bien autrement que l'efprit.
Enfin au bout de quinze jours je reçus une
lettre que je baifai cent fois pour la bonne
nouvelle qu'elle m'annonçoit. M. le Gris m'aprenoit
qu'il s'étoit rendu . Dans l'inftant je
montai à la chambre de ma grand'-mere que
j'inftruifis de tout & que je priai à genoux de
confentir à notre mariage , mais fur- tout de
n'en rien dire à perfonne.
Les femmes font beaucoup plus fenfibles
que les hommes, & à quelqu'âgequ'elles foient
elles s'intéreffent bien plus volontiers aux
petites inclinations des jeunes gens . Ma
grand' - mere entra dans nos peines avec tant
de bonté qu'elle ne put s'empêcher de ſe déchaîner
même contre fon petit-fils qu'elle ais
me par-deffus tout. Enfin elle me promit fon
confentement pour cette union qui faifoit
l'objet de tous mes voeux. Je mandai auffixôt
ce ſuccès favorable à M.le Gris qui avoit
I
MAI * 745.
déja fait toutes les démarches néceffaires pour
les difpenfes des bancs , & obtenu de M. le
Curé une permiffion de nous marier dans
une autre Paroiffe que la nôtre.
Mais ce n'étoit pas ma grand'-mere qui
étoit la plus difficile à gagner ; il s'agiffoit ,
fi nous voulions balancer les refus de mon
frere , d'avoir l'agrément de ma chere tante.
C'eft , comme je vous l'ai dit , une perſonne
qui paffe avec raifon pour avoir beaucoup de
mérite , mais qui ne peut fe réfoudre à rien
finir , & qui dit fans ceffe ; pour moi je n'agirois
pas comme cela ; croyez- moi, faites autrement,
fans fçavoir , ou du moins fans dire
comment il faut faire. Je perfuadai à ma
grand'- mere de ne lui parler de nos affaires
que lorfque tout feroit prêt à fe terminer.
Pour cela , un jour que nous avions projetté
de conclure , je propofai à ma chere tante
d'aller voir les Danfeurs de corde à la foire
faint Laurent avec ma belle-four ; ma tante
voulut aller voir les
marionettes & que ce
fut ma grand'- mere qui nous
accompagnât
toujours pour faire autrement. Pour moi les
marionettes ou les Danfeurs de corde , cela
m'étoit indifferent.
Nous allâmes donc au Fauxbourg , & après
le fpectacle nous trouvâmes comme par hazard
M. le Gris qui nous offrit la collation
chés Baucheron ; ma chere tante dit qu'elle
Gj
52 MERCURE DE FRANCE.
vouloit fouper chés un Traiteur & que ce
fut dans ce quartier là , parce que je propofai
tout exprès de retourner dans le nôtre.
Je ne vous ferai point la defcription du
fouper , il étoit digne de M. le Gris , mais le
deflert nous fervit de fignal pour nous jetter
M. le Gris & moi aux genoux de ma chere
tante. Nous nous jurâmes à fes pieds une fidélité
éternelle , & pour la conduire à notre
but nous lui déclarâmes en pleurant que
nous ne nous verrions plus. Mais faites autrement
, dit ma tante , au lieu de vous faire
mourir de chagrin , mariez- vous . Votre frere
n'a pas de raiſon , fi j'étois à fa place je ne me
conduirois pas comme lui. Dans cet inftant
M. le Gris lui montra la permiffion qu'il avoit
de nous marier à minuit, je dis que je n'y confentois
point , afin qu'elle en eut envie , &
nous fimes fi bien qu'elle vint à l'Eglife , figna
notre union , & en un mot fit tout ce que
nous voulumes en croyant faire à fa fantaiſie.
Lorfque M. le Gris & moi fûmes ainfi affûrés
l'un de l'autre , il retourna chés lui &
ma grand'-mere me ramena à la maiſon , car
je ne me fuis jamais laiffé conduire à la bagatelle
.
Cependant M. le Gris n'ofoit paroître au
logis à caufe de mon frere . Il falloit pourtant
bien l'inftruire de tout ce qui s'étoit paflé, &
je n'avois pas beaucoup à craindre de lui;
ΜΑΙ 1745.
33
mon mariage étoit une chofe faite & que l'on
ne pouvoit plus empêcher , mais il vaut toujours
mieux prendre les gens avec adreffe que
de les choquer ouvertement.
Tandis que j'étois dans cette efpece d'embarras
, j'entendis un jour mon frere qui fe félicitoit
avec fa femme fur ce qu'il avoit congedié
M. le Gris. Vous voyez , lui difoit-il ,
que notre foeur a repris toute fa gayeté depuis
qu'elle ne le voit plus. Croyez-moi ,
ajoutoit- t'il , je connois le coeur des filles ,
elles fe donnent les plus beaux fentimens du
monde , elles fe vantent d'une fidélité à l'épreuve
, mais quand elles ont perdu de vûë
l'objet qu'elles s'imaginoient aimer elles l'ont
bien-tôt oublié. Ma belle-four prit un peu
la deffus le parti du fexe , mais mon frere lui
répeta d'un air de confiance qu'il connoiffoit
le coeur , & que tout cela étoit comme il le
difoit. A ces mots il prit fon chapeau & fa
canne à pomme d'or , & s'en alla à fes affaires.
Je le laifiai partir bien contente d'avoir
une fi belle occafion de m'ouvrir avec la femme.
J'entrai en riant & je dis à ma belle foeur,
il faut avouer que mon frere devine bien
jufte : voilà un joli fujet de le railler un peu.
J'ai entendu ce qu'il vient de vous dire fur
mes fentimens à l'égard de M. Legris , &' bien
ma chere foeur, apprenez que nous ſommes
mariés enfemble il y a quinze jours du conĆiij
34 MERCURE DE FRANCE.
fentement de ma grand- mere & dé ma tante
qui a figné notre Acte de mariage. Ah ! ma
bonne amie , me dit ma belle foeur en m'embraffant
, que je vais bien m'amufer quand
nous ferons à dîner. Quoi M. Legris vous a
époufée ; je le vois bien ; c'eft ce qui vous
rend fi contente. Et mon mari dit que le fexe
eft volage ; qu'il connoît le coeur.... allons il
n'a pas bien combiné tout cela. Ah ! dis-je
à mafoeur, n'allez pas l'entreprendre d'abords i
il ne faut pas qu'une femme adroite fe mocque
à découvert de fon mari lorfqu'elle peut
faire autrement. Elle doit, quand cela fe rencontre
, le laiffer railler par les autres , & lui
dire fimplement qu'elle n'eft point en faute
fi elle ne peut avec honneur prendre fon
parti.Laiffez -moi conduire tout cela . Au deffert
parlez feulement de mariage & vous ver¬
rez que tout ira bien.
Je quittai ma belle four pour arranger
toutes mes affaires , & je me mis à la fenêtre
pour épier l'inftant où mon frere rentreroit.
En montant il trouva à fes pieds une ancienne
lettre que M. de David m'avoit écrite
où il me parloit de flâmes , de chaînes qui
nous uniffoient , de noeuds éternels & d'autres
belles chofes comme cela ; & une autre
lettre cachetée qui paroiffoit une réponſe de
moi , dans laquelle le nom d'époux lui étoit
donné. Je les avois jettées dans le moment
MA I. 1745 . 59
qu'il étoit prêt à entrer, comme fi elles fufferit
tombées par hazard. Je vis du haut de la mon
tée mon frere les ramaffer & les lire d'un air
peu fatisfait . On n'attendoit que lui & l'on fe
mit à table . Ma four bruloit de parler. Elle
répétoit fans ceffe que ce qui rendoit les filles
contentes c'étoit d'être mariées & non pas
d'oublier un quelqu'un . Enfin mon frere net
put tenir plus longtems , & nous dit , croyezvous
que je ne fçache pas toutes vos affaires ,
& ce que vous voulez dire ? Mlle eft mariée .
Avec qui ? je le fçais encore , mais un Couvent
me vangera de fon procédé. Comment,
un homme qui m'a obligé de mettre Madelon
à la porte ! ne croyez pas que je le pardonne
jamais . Encore ( ajouta- t- il , & c'eſt
où je l'attendois ) fi c'étoit M. Legris , c'eft
un honnéte garçon , fage , rangé dans fes affaires
pour celui - là je le pafferois . Ma
grand- mere , ma chere tante , ma belle foeur
& moi nous lui dîmes toutes en mêmetems
, eh bien , c'est lui : allons calmez votre
colere . Mon frere n'en vouloit rien croire
afin d'être toujours faché. On lui montra
tous les papiers néceffaires pour le convaincre
, & comme il avoit mal deviné , il ne
trouva plus le petit mot à dire,
M. Legris que j'inftruifis de tout vint dès
l'après- diner & fut reçû au mieux : il apprit
avec des tranfports d'admiration la maniere
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
dont j'avois conduit toute cette grande affaire
, & fon appartement étant meublé , il
emmena toute la famille fouper chés nous ,
& j'y demeurai.
A peine Mlle Legris avoit- elle fini fon
hiftoire que M. Legris vint nous rejoindre.
Il s'excufa envers fon époufe d'avoir tardé fi
long tems. Mais , lui dit- il , j'ai été obligé de
boire une bouteille de bierre avec le premier
Valet de Chambre de M. le Duc ***
vous fçavez qu'il faut faire fa cour . Mlle. Legris
applaudit & lui propofa de me reconduire
avec M. Linon qui refufoit d'abord ,
mais M. Legris nous dit qu'il ne nous laiſſeroit
point à pied dès qu'il avoit une voiture.
En chemin M. & Mlle. Legris nous dirent
leur demeure qui eft auprès de l'Opera , &
ils nous inviterent à aller quelques jours qu'il
feroit beau manger leur foupe. C'eft ce que
je ferai dès qu'on portera le taffetas , & vous
me verrez le foir au Palais Royal , mais je
veux que M. Linon ait l'épée quand il mettra
foa habit de camelot gris blanc. Je fuis ,
MONSIEUR ,
Votre , &c. THERESEJACQUES.
MAI. 1745.
57
L'EPITRE fuivante eft employée &
défigurée dans un Recueil de Poefie qui
paroît depuis peu , intitulé les Talens du
Théâtre célébrés par les Mufes , & adreſſé
à Mile, Camargo. On ignore comment ce
larcin-là s'eft fait à l'Auteur & à l'ainable
Barbarine ; on ne donne pas cet éclairciffement
pour dérober à Mile . Camargo
des éloges qu'elle mérite , mais pour obéir
à la vérité.
A Mademoiſelle BARBARINE illuftre
charmante Danfeufe .
Ncomparable Barbarine
A qui le Parnaffe deftine
L'odeur de fon plus pur encens
Ecoute ce que je reffens.
Ce n'eft point pour van er tes charmes
De l'amour les plus fûres armes ,
Que dans ce jourje veux rimer :
On fçait que pour tout enflâmer
Nature fit tes yeux . Je gage
Et je ne me dédirai pas ,
Que fans rien gâter à l'ouvrage
Le fuperflu de tes appas
CY
58 MERCURE DE FRANCE,
Embelliroit plus d'un viſage ;
Mais de ta danfe feulement
Je prétens peindre l'agrément.
Ne crois pas qu'en chantant ta gloire
De Prevôt (I ) j'aille injuſtement
Infulter l'illuftre mémoire ,
Et dénigrer fans jugement
Sallé ( 2 ) de qui la renommée
Nous apprend qu'Albion ( 3 ) charmée
Penfe de même que Paris.
Je ne réglerai point le prix
Et le mérite de leur danſe.
J'eftime fort pareillement
Camargo 4 ) pour qui le parterre
Egale le bruit du tonnerre
Dans un jufte applaudiffement .
Mimi , ( Cauchois ( 6 ) & Coraline (7)
Sont toutes trois dignes d'un Pline ,( 8 )
Qui les célébre élegamment .
Au Théâtre j'admire encore
Cette précoce Terpficore ,
Puvignée , ( 9 ) objet très- nouveau ,
Prodige en fortant du berceau.
Non , je ne fuivrai point la pifte
De maint outré Panégyrifte ,
Partial & borné mortel
Qui préférant fes goûts aux nôtres
N'éleve jamais qu'un Autel
Et veut renverser tous les autres, ]
MA I. 59 *745:
Mais fongeons à te célébrer.
Eft-ce un devoir à différer ?
Que tes attitudes parlantes
Sont des images excellentes !
Quel culte ne leur eft point dû!
Amour , fureur , indifférence ,
Dépit , courroux , plaifir , vengeance
Par tes pas ( 10 le coeur eft rendu .
Tableaux variés & mobiles
Que forment tes graces agiles ,
O Ciel , que les traits en font fins !
Tel cherchant les faveurs de Flore ,
Zephire au lever de l'aurore
Voltige autour de nos jardins
Sur les rofes & les jafmins.
Jamais l'Opera qui tout chante ,
Et qui quelquefois nous enchante ;
Quelquefois auffi nous endort ,
( Cette alternative eft fon fort
Et fon fort le plus ordinaire )
Plus à propos ne gazouilla
Qu'à ton oreille ce vers -là .
Quelle danfe vive & legere ! ( 11 ) ·
On ne repéte que cela
Dans les Boulingrins de Cithere.
De ris & de jeux quel concours
Barbarine , on voit fur tes traces !
Tes pas enviéspar lesgraces ( 12 )
Sent applaudispar les amours.
ParFILANDRE
o MERCURE DE FRANCE
( 1 ) Mlle Prevôt excellente Danfeufe.
(2) Mlle Sallé de qui les graces ont été fort applan
dies tant à Londres qu'à Paris.
(3) Albion l'Angleterre.
(4) Mlle Camargo Danfeufe célebre par fa legereté
la fineffe defes pas.
(5) Mile Mimi Dalmand.
(6) Mlle Cauchois , confine de Mlle Sallé , aduelle
ment en Pruffe.
(7) La Signora Coralina charmante Actrice de la
Comédie Italienne
(8) Pine fameux Panegyrifte .
(9) Mlle Puvignée qui n'a pas encore dix ans , ម
dent le talent les graces fuperieures ont enchantéla
Ville de Lyon dès for premier luftre.
( 10) Attitudes expreffives de Mile Barbarine quand elle
exécutoit le inologué d' s...
(11) Vers du Prologue du Ballet des fères Grecques
Romaines fi fouvent remis au Théâtre. Ce Vers étoit
chanté pendant que Tepficore danfit , & cette aimable
Muf: étoit bien re réfcnée par M.le Barbarine. Ce mor“
seau de danf pittorejque imaginé par l'Aureur des paroles
du Balet atoujours été bien ex'cnté , la premiere
fois par Mile Prevot , enfuite par Miles Sallé , Ca
marge 5 Cauchois .
(12) C derx derniers Vers fent dans le Prologue du
Ballet des fetes Grecques & Romaines , 5 ne font point
chantés ; ils prouvent que les penfes les plus ingénieufes
me fontpas toujours celles qu'adopte la mufique.
MAI. 1745. 61
NOUVELLES LITTERAIRES
des beaux Arts &c.
HITOIRE de Charlemage par M.
de la Bruere en deux volumes in- 12 Paris,
1745.
N fera peut-être étonné que l'Hiftoire
d'un Prince qui a regné fi long- tems ,
& qui a fait tant de grandes chofes ne contienne
que deux petits volumes. Il faut s'en
prendre à la difette des mémoires ; nous n'a
vons pour l'hiftoire de ce tems que des Annaliftes
qui font fort concis dans leurs narrations.
Je n'ai pas cru devoirfuppléer par
mon imagination les chofes que je n'ai pas
trouvées dans les fources..
Mais peut -être cette diferte de materiaux
eft- elle moins facheufe en effet qu'elle ne le
paroît. Il est certain que l'Hiftoire pour être
agréable doit être chargée de moins de détails
à proportion que le tems dont il s'a
git , eft plus éloigné de celui où nous vivons.
J'ai déja déclaré en annonçant ce Livre
que je n'en porterois aucun jugement ; peut62
MERCURE DE FRANCE.
"
être les lecteurs feront-ils d'avis que je n'aurois
pû le faire fans bleffer étrangement , ou
mon amour propre , ou la vérité . Je me contenterai
de demander l'indulgence du public
, & un Hiftorien a plus de droit d'y pre
tendre que tout autre , tant parce qu'un Ecrivainqui
travaille pour fe rendre utile mérite
d'être encouragé, que parce que l'Hiſtoire eſt
peut-être la carriere de la Litterature la plus
vafte & la plus difficile à fournir. En faiſant
l'énumeration des qualités que doit avoir un
Hiſtorien , je donnerois occafion aux lecteurs
de fonger qu'elles me manquent , &
l'on ne doit pas exiger d'un Auteur qu'il
faffe lui- même fa critique . Le feul mérite que
je ferois faché qu'on me difputât, c'eft d'avoir
eû pour but , celui que doit avoir tout bon
Citoyen , de rendre mon travail utile . J'ai
été encouragé par une reflexion de Quinti-
Jien , qui ditque l'Hiftoire plaît de quelque
façon qu'elle foit écrite. Hiftoria quoquo modo
feripta placet.
On trouvera dans ce Livre des recherches
fur nos ufages que l'on n'avoit point vûës , &
un détail exact fur la fituation & l'origine de
tous les Peuples de Germanie, qui m'a couté
d'autant plus de peines que j'ai renfermé en
fix pages ce qui fait la matiere de pluſieurs
gros volumes écrits fur cette matiere.
L'Hiftoire eft piécédée d'un difcours pré
MAI. 1745. 63
liminaire où je rappelle fommairement tout
ce qui s'eft paffé pendant les 100 années qui
précéderent le régne de Charlemagne. J'y
rends compte des refforts qui placerent fur le
Trône la Maiſon Carlovingienne. L'Hiftoire
des deux premieres Races de nos Rois eft
regardée avec tant d'indiférence que j'ai cru
ne pouvoir me difpenfer de rappeller aux
lecteurs ces connoiffances qui font abfolu
ment néceffaires pour l'intelligence de mon
ouvrage. Je ne rendrai compte aujourd'hui
que du Difcours préliminaire.
Une fuite non interrompuë de circonftan
ces favorables éleva au plus haut degré la
puiffance des Maires du Palais. Plufieurs Princes
foibles , ou enfans , fe fuccederent , &
fous ces Régnes , les Maires acquirent un
crédit , que la place qu'ils rempliffoient devoit
néceffairement leur procurer dans l'état
où les affaires fe trouvoient. Cette place les
mettoit à la tête de l'armée , quand le Roine.
les commandoit pas lui-même; la Nation encore
à demie barbare , faifoit plus de cas de
fa force que des Loix ; & le François également
ami des Armes & de laliberté , ne fe
foumettoit volontiers qu'à la difcipline Mili
taire. Ainfi le Commandement des Armées
étoit l'éxercice le plus brillant , &la partie :
la plus effentielle de l'autorité Royale . Mais
Jorfque cette partie de la puiffance tomba
64 MERCURE DE FRANCE
entre les mains des Maires, ils jouerent un rolle
plus important que le Roi. On ceffa de
refpecter la dignité Royale , quand on ceffa
de voir le Souverain à fa veritable place ,
& l'autorité réelle dans les affaires civiles ,
pafla à celui qui avoit coûtume de fe faire
obeir à la guerre..
Cependant les Maires avoient encore bien
des obftac es à vaincre , avant que d'atteindre
à la Couronne . Ils étoient a la vérité placés
fur les degrés du Trône , & la diſtance
qui etoit entr'eux & le Souverain étoit prefque
imperceptible ; mais en pareil cas , le
moindre intervalle eft immenſe. Ils avoient
contr'eux la jaloufie des Grands , & l'attachement
des François pour la famille Royale :
attachement que l'exemple de leurs Ancêtres
leur faifoit regarder comme un princi
pe fondamental & facré, Grimoald , Maire
du Palais d'Auftrafie, fit de vains efforts pou
mettre cette Couronne fur la tête de fon fils.
Jamais Miniftre n'avoit été plus abfolu . Ce
pendant l'Auftrafie fe fouleva unanimement
Grimoaldfut la victime de fon ambition , 8
périt avec fon fils. On voit par-là que malgré
la puiffance des Maires du Palais , les cho
fes auroient pu fubfifter long- tems fur le mê
me pied , fans qu'il y eût de révolution , o
plutót qu'à la fin il fe feroit trouve fur le
Trône un Prince courageux qui auroit eu L
MAL 65 1745.
force de fe tirer de la fervitude où les Maires
retenoient les Rois.
De nouvelles circonstances firent prendre
un nouveau tour aux affaires .
La France avoit été divisée par les fucceffeurs
de Clovis en deux parties , l'Auſtraſie
& la Neuftrie. *
Les longues divifions & les guerres cruellès
que fe firent entr'eux , les Princes Merovingiens
avoient fi fouvent armé leurs Sujets
refpectifs , que les Neuftriens , accoûtumés
a fe traiter en ennemis , avoient oublié
qu'ils étoient compatriotes , & fe regardoient
comme des Nations différentes. En effet ,
lorfque Dagobert , Roi d'Auftrafte eût été
tué , les Auftrafiens ne purent ſe réfoudre à
fe foumettre à Thierry premier , Rei de
Neuftrie , légitime héritier de Dagobert.
Leur averfion pour les Neuftriens , étoit
fortifiée par la haine plus vive encore qu'ils
avoient pour Ebroin , Maire du Palais de
Neuftrie , & ils aimerent mieux changer la
forme du Gouvernement , que de fe foumettre
à ce Miniftre injufte & barbare qui les
avoit fort maltraités. Pepin & Martin ,
fortis tous deux de la Maifon la plus illuftre
d'Auftrafic , furent choifis
furent choifis pour exercer l'autorité
Royale fous le nom de Ducs. Ce Chane
* C'efl à dire France Orientale & Occidentale.
6 MERCURE DE FRANCË.
gement doit être regardé comme l'époque
de la révolution , & comme la caufe principale
de la décadence de la famille de Ciovis.
I.a mortde Martin rendit bientôt après
Pepin feul maître de l'Auftrafie . C'eft ce Pepin
que l'on diftingue des autres par le furnom
d'Hériftal ; il étoit bifayeul de Charlemagne.
Elevé fur les débris du Trône , qui , pour
parler plus jufte , avoit changé de nom plûtôt
qu'il n'avoit été renverfé ; il fe voyoit revêtu
d'une autorité nouvelle ; mais fondée
fur le voeu général de fa Nation , & affermie
par les prétentions même de Thierry.
En effet , fi les droits de ce Prince fufcitoient
au Duc d'Auftrafie un ennemi redoutable ,
la crainte où étoient les Auftrafiens de retomber
fous la domination de la Neuftrie , les
attachoit plus intimement à la fortune de
leur Souverain , & cimentoit de la maniere
la plus forte & la plus durable l'élevation
naiffante de Pepin.
Le fort de la Guerre le rendit maître de
la Neuftrie , & de la perfonne de Thierry.
Cependant il n'ofa prendre le nom de
Koi. Il connoiffoit trop bien fa Nation . L'exemple
de Grimoald , récent encore , lui
apprenoit ce qu'il avoit à craindre , & aux
François ce qu'ils pouvoient ofer : ainfi il ne
voulut point , pour un vain titre , remettre
en queftion ce qu'on ne lui conteſtoit pas,
1
MAI. 1745. 62
Il fe contenta de joindre au titre de Duc
d'Auftrafie , celui de Maire du Palais de
Neuftrie. I laiffa Thierry fur le Trône ;
mais ce malheureux Prince n'eut plus qu'un
nom également pompeux & frivole que l'on
mettoit à la tête de tous les actes pour autorifer
les ordres de Pepin . Il fut relegué , ainfi
que les fix Princes qui lui fuccederent ,
dans une maifon de plaifance , d'où il ne
fortit plus qu'une fois l'année pour aller au
Champ de de Mars dans un Char attelé de
Boeufs , montrer aux François une Idole qu'ils
n'encenfoient plus que par une vaine céré
monie.
Pépin , après une adminiſtration auffi
glorieufe qu'abfoluë , laiffa pour héritiers de
fa puillance fes deux petits fils encore en
bas -âge; mais Plectrude , ayeule & tutrice des
Princes, ne tarda pas a éprouver que les Fran
çois ne pouvoient fouffrir la domination d'u
ne femme & de deux enfans . La Neuftrie fe
fouleva , & choifit un autre Maire du Palais.
Charles Martel , fils naturel de Pepin , mais.
qui effaçoit par l'éclat de fes talens la tache
de fa naiflance , enleva l'Auftrafie à cette
Princeffe. Peu de tems après héritier du
courage & de la fortune de fon pere, il fe rendit
à force ouverte maître de la Neuftrie , &
de la perfonne du Roi Chilperic II.
Parvenu au même degré de puiffance où
3
68 MERCURE DE FRANCE.
fon pere s'étoit élevé , il s'appliqua à étendre
une autorité dont la nature étoit telle , qu'il
falloit qu'elle déchût , fi elle ceffoit de s'acroître.
La difficulté des circonftances qui
fuivirent , ne fervit qu'à faire briller avec
plus d'éclat fes grandes qualités . Les Nations
Germaniques fe révolterent à l'envi . Les Sarrafins
firent un Armement redoutable , & la
France fe vit à la veille d'être envahie, Charles
, par fon activité infatigable , diffipa tous
les orages , & fut regardé à jufte titre comme
le Liberateur des François. En cet état,
tout fembloit devoir concourir au fuccès de
fes deffeins ; mais il fut auffi mauvais politique
qu'il étoit grand homme de guerre . L'impetuofité
de fon caractére , l'audace que lui
infpiroient fes fuccès ne lui permirent pas de
fonger à menager les efprits. Il fentit trop fa
fuperiorité , & ne s'apperçut pas que pour
élever fa puiffance , il falloit la cacher fous
les apparences de l'ég lité. Ce Prince fit une
grande faute en dérogeant à l'ufage conftant
des Rois de confuiter les Parlemens ; ce n'eût
été qu'une vaine formalité , & il étoit le
maître de faire approuver par l'aflemblée ce
qu'il auroit voulu. Mais en négligeant d'a-
Voir cette déférence , il donna en pure perte
une marque d'autorité , qui apprit aux François
qu'il vouloit étre leur maître, & les avertit
de ie defier de lui. Il n'eut pas un moindre
1
MA I. 69
1745 .
tort , lorſqu'il traita les gens d'Eglife avec trop
peu de ménagement . On verra bientôt combien
cet ordre refpectable influoit fur les délibérations
publiques . Charles donnant les
Evêchés & les Abbayes à fes Capitaines , dépouillant
les Evêques & les Abbés , ou les
forçant de le fuivre à la Guerre , s'attira dès
Ennemis puiffans & irréconciliables.
Cependant maître abſolu de l'Etat , environné
d'Ennemis vaincus , & de Sujets
obéiffants , il crut à la mort de Thierry III .
que les François , qui lui laiffoient l'autorité
fouveraine , fe préteroient à lui donner le
nom de Roi , qui fembloit ne devoir rien
ajouter à fa puiflance . Il fe trompoit.
On vit alors arriver un évenement, qui eft
peut-être unique dans les faîtes de l'Univers.
Charles , impatient de porter la Couronne ,
n'ofoit avancer la main pour la faifir ; & les
François , intraitables fur cet article , mais
tremblants devant lui , ne pouvoient le réfoudre
à la lui offrir , & n'ofoient la mettre fur
la tête du Prince à qui elle appartenoir.
Ainfi , quoiqu'il eût un Roi legitime
quoiqu'il n'y eût point de parti apparent
qui lui difputât fon rang , le Trône ref
ta vacant , & la forme du Gouvernement
ne fouffrit aucune altération : cet interregne
qui fut environ de quatre ans , duroit enco
re quelque tems après la mort de Charles .
Ce Prince , pendant plus de trois ans
o MERCURE DE FRANCE.
qu'il furvéquit à Thierri , fit des tentatived
inutiles pour amener les François à fon but ,
& l'on peut douter avec raifon qu'il eût jamais
réuffi . Quelque abfolue que fût l'autorité
de Charles Martel , il fe trouvoit dans
une fituation toute differente de celle des
Citoyens , qui avant lui s'étoient emparés
de l'autorité dans leur Patrie . Céfar pouvoit
accabler la Republique , avec une Armée
compofée de gens qui n'avoient plus d'autre
état que celui de foldats de Célar , & qui
en opprimant les Citoyens , partageoient la
fortune de leur General ; mais les foldats
de Charles étoient la Nation même ; la
Patrie des François étoit dans leur Camp ;
* tout François étoit à la fois foldat &
Citoyen ainfi c'étoit de fa propre Armée
qu'il falloit que Charles fe rendit Souverain ,
ce qui ne fe pouvoit que par la voye de la féduction
, & de l'intrigue . D'un autre côté ,
la fidélité des François pour leurs Rois , n'étoit
pas le feul motif qui retint la Nation.
Charles avoit gouverné avec tant de hauteur
, qu'on craignoit en l'élevant fur le
Trône , de lui donner les moyens d'appefantir
le joug. Les François, qui fous prétexte
de prendre le parti du Roi , pouvoient tou
jours contefter l'autorité de Maire du Palais ,
avoient un grand interêt à ne pas s'ôter cette
* L'affemblée de la Nation s'appelloit Exercitusy
MAI. 1745 . 7%
teffource importante ; ainfi Charles mourut
1 fans avoir achevé le grand ouvrage qu'il defiroit
avec tant d'ardeur de confommer.
Carloman & Pepin fes fils , heritiers de fa
1 Puiffance , fe trouverent après la mort de
leur pere , dans la fituation la plus épineufe,
= Lajeuneffe des deux Princes parut une occafion
favorable à tous ceux qui vouloient remuer.
Les Ducs d'Aquitaine , de Saxe , de
Baviere & d'Allemagne , fe révolterent hautement
. Théodoald , l'un des petits- fils de
Plectrude & de Pepin d'Herittal revendiqua
les armes à la main , l'héritage de fon pere ,
ufurpé par Charles Martel. Il s'empara de
plufieurs Places de la Septimanie. Sonichilde
, derniere femme de hales , prétendit
auffi pourGriffon fon fils une part dans la fucceffion
, & s'enferma dans Laon , difpofée
à foutenir par les Armes les droits de fon
fils.
Les deux Princes n'eurent befoin que de
quelques intrigues , pour le défaire de Théodoald
qu'ils firent mourir. La priſe de Laon
les rendit maîtres auffi promptement du
fort de Sonichilde & de Griffon , qu'ils fi
rent enfermer. Le même bonheur les accompagna
contre le Duc d'Aquitaine , qu'ils contraignirent
à fe refugier au- delà de la Garonne.
Cependant malgré ces premiers fuccès
, ils n'étoient pas tranquiles ; la ligue
formée entre les Bavarois , les Allemans &
72 MERCURE DE FRANCE.
les Saxons , leur caufoit de vives inquiétu
des,
Le grand nombre de mécontens & d'ef
prits inquiets dont la France étoit remplie
n'étoit pas moins redoutable. Encouragés
par les troubles de Germanie , ils rendoient
eux-mêmes ces mouvemens plus dangereux ;
& les deux Princes placés dans une condition
équivoque , n'étant ni tout-à fait fouverains .
ni tout- à- fait particuliers , n'avoient pour op
poler à ces aflauts, qu'une autorité encore mal
affermie , fufpecte à leur parti meme, & fondée
feulement fur l'ufage où l'on étoit d'obéir
à leurs, peres ufage qui pouvoit aisément étre
détruit , s'il n'éton foutenu par des fuccès.
Dans ces circonftances , ils avoient à craindre
qu'il ne fe formât un partiqui fit un Roi ,
ce qui leur auroit caufé de cruels embarras.
Le pretexte de la revolte des Ducs ligués ,
étoit que la France n'ayant point de Roi , ils
n'avoient point de maître : ainfi les Princes
jugerent qu'il falloit fe réfoudre à remplir le
Trône vacant. Ils couronnerent Daniel
dernier Prince de la race de Clovis , & ils lui
firent prendre le nom de Childeric II.
&
Cependant Pepin fongea à foumettre les
Peuples ligués par l'effort de fes armes ,
s'appliqua en même-tems à ramener par
douceur & par adreffe les efprit que la hauteur
de fon pere avoit alienés, Il donna beaucoup
MAI. 1745 73
coup d'attention à reformer les abus ; meilleur
politique que Charles Martel , il parut
plus zelé pour la Juftice , qu'avide de l'autorité
; il défera furtout beaucoup aux gens
d'Eglife . Opprimés avec violence par Charles
, ils s'en vengeoient après la mort de ce
Prince , en publiant qu'on avoit trouvé
dans fon fepulcre qu'un Dragon , d'où l'on
inféroit que fon corps avoit été enlevé par
quelque démon, & étoit avec fon ame dans les
flammes éternelles . Boniface depuis Archevêque
de Mayence , ne craignit point d'affùrer
les deux Princes que leur pere étoit
damné. Carloman par dévotion , Pepin par
politique , n'oferent rien oppofer aux conjectures
offenfantes de Boniface . Ils confentirent
d'affembler un Concile pour remé
dier aux abus dont on fe plaignoit. L'affai
re des biens Ecclefiaftiques y fut agitée avec
chaleur. Pepin n'éffaya point de détruire les
raifons des Evêques ; il loua leur zéle
convint de la juftice de leurs prétentions ;
mais il leur repréfenta avec douceur , que
dans un tems où tout étoit en armes , les conjonctures
étoient peu favorables pour dépof-
1éder les gens de Guerre. Les Prélats crurent
de voir rendre complaifance pour complaifance
. Les biens ne furent point reſtitués
à l'Eglife , & Pepin eut l'art de fare ceffer
les plaintes fans en ôter la cauſe.
D
74 MERCURE DE FRANCE ,
Les plaintesde Boniface fur les biens de l'E
glife furent des fuites importantes ; elles firent
une vive impreffion fur Carloman. Pepin affecta
d'accorder au Prélat beaucoup de confi
dération , afin de lui donner plus de credit fur
J'efprit de fon frere. Ce dernier perfuadé qu'il
étoit impraticable de retirer les Abbayes des
mains des gens de Guerre , mais convaincu
de l'injuftice qu'il y avoit à les leur laiffer ,
ne trouva de folution à ce problême , que
d'abandonner le Gouvernement, & de fe faire
Moine ; & Boniface heureux d'avoir l'oc
cafion de faire éclater fon zéle en faiſant ſi
bien fa cour, ne laiſſa pas rallentir la ferveur
du Prince.
.
Pepin devenu feul maître des affaires par
la retraite de fon frere , chercha avec foin
les chemins du Trône ; un Gouvernement
doux & modéré les lui ouvrit en lui gagnant
tous les coeurs. Les bienfaits à propos ré
pandus , les manieres infinuantes , les égards
flateurs ramenerent la plus grande partie
des François aliénés . Il ne fit rien fans confulter
les Parlemens , & affermit ainfi fon
autorité en la faiſant moins fentir. La compa
raifon que l'on faifoit du Gouvernement
préfent avec celui de Charles Martel , mettoit
dans un jour plus avantageux l'admi
niftration de Pepin. On s'empreffoit à fléchir
ſous fa domination , parce qu'on voyoit
1
1
MAI, 1745. 75
que toute fa conduite tendoit au bonheur &
à la gloire de la Nation , & fon autorité fai
foit autant de progrès que la felicité publique.
Les Eccléfiaftiques lui étoient dévoués,
& leur fuffrage devoit être d'un grand poids
dans une occafion où il s'agiffoit d'impofer
aux Peuples de nouveaux devoirs , & de
rompre d'anciens engagemens qu'on regardoit
avec raifon comme facrés. Après avoir
employé dix ans de cette maniere à préparer
les efprits , le Prince les crût enfin difpofés
entrer dans fes vues , & il ne douta plus
qu'il ne lui fut aifé de faire dépofer juridiquement
Childéric s'il s'afluroit du fuffrage
du Pape. C'étoit alors la coutume de confulter
le Chef de l'Eglife fur les points difficiles
de doctrine , & ce jufte hommage qu'on lui
rendoit étoit d'un grand fecours pour l'ignorance
groffiere où les Ecléfiaftiques
étoient plongés.
Le Pape fe trouvoit alors dans des conjonctures
où il lui étoit difficile de refufer
fon fuffrage à Pepin.
Les Lombards avoient enlevé recemment
à l'Empereur Grec l'Exarcat de Ravenne ,
* L'Exercat contenoit Ravenne , Adria , Ferrare ,
Imole , Faënce , Forli , & fix autres Villes avec
leurs appartenances , la Pentapole avoit cinq Villes
principales , Rimini , Pefaro , Fano , Sinigaille &
Ancone ; ce mot Pentapole , fignifie cinq Villes
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& la Pentapole , & ils fongeoint à s'emparer
de Rome. L'Empereur Conftantin Copronine
, occupé dans l'Orient à défendre fes
frontieres contres les Bulgares , & fon autorité
contre les Moines , n'étoit pas en état de
garantir l'Italie des incurfions des Barbares.
Le Pape auroit même été fâché que ce Prince
, fauteur ardent des Iconoclaftes & auffi
odieux aux Romains que les Lombards ,
eût été plus puiffant en Italie. Cependant
Aftolphe Roi des Lombards ne ceffoit point
de vexer & d'inquiéter les Romains . Ce n'étoit
que des François que ces derniers pouvoient
attendre du fecours . Tel étoit l'état de
Itake lorfque Pepin envoya des Ambaſſadeurs
au Pape Zacharie qui occupoit alors
la Chaire de S. Pierre.
Les Ambaffadeurs étoient chargés d'expofer
au Pape quelle étoit alors la veritable
fituation des Rois de la Famille de Clovis
& des Maires du Palais ; ils devoient après
ce préliminaire le prier de décider cette
& a été donné à plufieurs Pays.La Pentapole de Caétoit
jadis au lieu où eft la Mer morte .Les cinq
Villes étoient Sodome , Gomorrhe , Adma , Seboim
, qui furent confumées par le feu du iel ,
& Ségor qui fut épargnée en faveur de Loth qui
s'y étoit retiré . La partie Septentrionale de la Cyrenaique
, appellée aujourd'hui Meftrata portoitauefois
le nom de Pentapole de Lybic.
MAI. 1745 .
77
queſtion , lequel devoit être appellé Roi , cu
celui qui paré d'un vain titre , fans foins &
fans crédit , ne faifoit & ne pouvoit rien ,
ou celui qui chargé de tout le poids des affaires
, avoit entre fes mains toute l'autorité. La
decifion n'étoit pas difficile à prévoir. Le
Pape répondit en termes géneraux ainfi
qu'on avoit propofé la queftion , & déclara ,
fans nommer , dit Eginhard , ni hilderic
ni Pepin , que celui là devoit être appellé
Roi qui avoit toute la puiffance.
Pepin avoit prévu la réponfe de Zacharie ,
& avoit tout difpofé pour qu'elle ne trouvât
point d'oppofition. Les Seigneurs & les
Evêques affemblés dépoférent Childéric . Ce
Princefut razé & enfermé dans un Monaftere.
Pepin appuyé de la décifion du Pape , &
maître d'ailleurs des fuffrages fut nommé
Roi par l'aſſemblée , & facré par Boniface.
Legat du S. Siege , avec tout l'appareil qui
pouvoit en impofer aux Peuples , & cacher
fous les apparences refpectables de la Religion
, le vice qu'on auroit pu trouver dans
cette nouveauté.
Etienne qui fucceda à Zacharie , ne tarda
point à demander au nouveau Roi le prix du
fervice que lui avoit rendu fon predeceffeur.
Les Lombards continuoient leurs ravages
dans les environs de Rome. Ils s'étoient emparés
de plufieurs Terres du Patrimoine
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
de S. Pierre. Le Pape fit les plus vives inftan◄
ces pour attirer les François en Italie . Pepin
profita du befoin qu'Etienne avoit de lui ,
& l'engagea à venir en France folliciter en
perfonne les fecours qu'il demandoit ; il jugeoit
avec raifon que la préfence du Pontife
pour qui les François avoient une véneration
profonde , feroit une forte impreflion fur les
efprits , & donneroit une nouvelle force au
jugement qu'il avoit déja porté.
Il fallut qu'Etienne fe rendit aux défirs du
Roi & paffat les Alpes. Charles fils aîné de
Pepin , c'eft ainfi que nous appellerons
Charlemagne , alla au- devant du Pontife
pour l'ammener à Pontion où étoit alors la
Cour. Etienne fut reçû par le Roi avec toutle
refpect qui étoit dû à fon caractere , &
après cette premiere entrevûë , le lendemain
de fon arrivée , il eut une audience
publique cù affifterent les Grands du Royaume.
Il yparut fuivi de fon Clergé , couvert
de cendres & revétù d'un Cilice , & fe
profternant aux pieds du Monarque , il implorafon
fecours dans les termes les plus pathétiques
, le fupliant par la miféricorde de
Dieu tout puiffant , & par les mérites des
Bienheureux Apôtres Pierre & Paul , de délivrer
les Romains & lui de là tyrannie du
Roi des Lombards ; il protefta méme qu'il
ne fe releveroit point que le Roi ne lui eût
MAI.
1745. 179
préfenté fa main pour gage du fecours qu'il
promettoit de lui accorder ; ainfi les François ,
virent le Chefde l'Eglife leur donner l'exemple
du refpect qu'ils devoient à leur Souverain.
Pepin ne tarda pas à relever le Pape . Il
lui promit tout ce qu'il demandoit & le fit
conduire au Monaftere de S. Denis qu'il
lui affigna pour demeure . C'étoit en ce lieu
que le Roi avoit refolu d'éxécuter le projet
qui lui avoit infpiré le defir de voir Etienne
en France. Il voulut être facré une feconde
fois par les mains du Pape. Etienne couronna
Pepin , Bertrade fa femme , & Charles
& Carloman leurs Fils , il les oignit de l'hui
le Sainte , déclara les trois Princes Rois de
France & Patrices des Romains , & enjoi
gnit aux François fous peine d'anathême &
d'excommunication de n'élire à l'avenir pour
Rois que des Princes de cette Maiſon . Le
Pape ne trouva point de contradicteurs parce
que les ordres qu'il donnoit rempliffoient
l'intention des Peuples.
Cette fcêne & différente de celle qui s'é
toit paffée à Pontion , fut fuivie d'une cérémonie
qui n'étoit pas moins finguliere . Etienne
donna au Roi l'abfolution du parjure qu'il
avoit commis envers Childeric . Ce pas étoit
fi délicat qu'il faut croire que Pepin le jugea
néceffaire , & que ce Prince , unique-
Diiij
fo MERCURE DE FRANCE.
ment occupé des intérêts prefents , s'embarraffa
peu des conféquences qu'une pareille
de marche pouvoit avoir pour l'avenir.
Tandis qu'il s'éforçoit de fubjuguer l'imagination
des Peuples par ces cérémonies
impofantes & refpectables , un nouvel évenement
concourut aux fuccès de fes deffeins.
La fatigue du voyage avoit épuifé les forces
d'Etienne. Il tomba dangereufement malade
. Toute la France avoit les yeux fur lui ,
c'étoit un évenement trop important pour
être ignoré . Bientôt tout le monde fçut que
l'on défefperoit de la vie du Pape . Dans ces
circonftances il voulut être porté fous les cloches
de l'Eglife de S. Denis. L'intérêt qu'on
prenoit au S. Pontife & la curiofité attirerent
un grand nombre de fpectateurs . Le Roi &
plufieurs Seigneurs étoient préfens , & virent
avec admiration le Pape , après avoir fait ſa
priere , fe relever avec la vigueur d'un homme
qui jouit de la fanté la plus parfaite . Etienne
leur déclara que S. Pierre & S. Denis lui
étoient apparus , l'avoient gueri & l'avoient
affuré qu'il ne mourroit qu'après être heureufement
retourné dans fon Siege. Ce miracle
éclatant qui pouvoit être atteſté par tant
de témoins oculaires , imprima une nouvelle
vénération pour le Pape; & le refpect qu'on
avoit pour fa perfonne rendant fes décifons
plus recommandables , le fecours vifi
MAI. 1745 . 81
ble que Dieu avoit accordé à fon Serviteur
ne fut pas moins avantageux aux affaires de
Pepin qu'il avoit été utile à la fanté du Pape.
Cependant le Roi des Lombards ne
voyoit pas fans inquietude l'orage qui fe for
moit contre lui. Ileffaya d'oppoferl'intrigue
aux négociations du Pape : il crût que l'entremife
de Carloman Frere de Pepin , qui étoit
alors Religieux au Mont - Caffin , pourroit
lui être d'une grande utilité pour arrêter les
armes du Roi de France . Il étoit difficile
d'engager à un pareil voyage un Prince qui
avoit quitté le Trône pour ne penfer qu'à
Dieu dans la folitude ; mais le Supérieur du
Monaftere lui ordonnant en vertu du vou
d'obeiffance d'entrer dans les vues d'Aftolphe
, il fut obligé de partir ; fes foins furent
fans fuccès & ce Prince ne retira de fon
voyage que la douleur de venir dans un
Royaume dont il avoit été le maître , jouer
un Rôle de Suppliant fans crédit & fans
confidération.
Ce n'eft pas que Pepin ne trouvât de grandes
difficultés dans le projet de la guerre d'IItalie.
Son autorité étoit trop nouvelle pour
être affermie ; les Nations Germaniques
toujours prêtes à fe révolter , étoient à peine
' contenues par la puiffance du Souverain , &
dans ces circonftances il ne paroiffoit pas à
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
propos de dégarnir le Royaume pour entreprendre
une Guerre difficile qui pouvoit
être malheureuſe , & dont le fuccès ne devoit
aboutir qu'à enrichir un étranger.
Cette derniere confidération faifoit un
grand effet fur l'efprit des François , & les
Grands marquoient beaucoup de repugnance
à entreprendre le voyage d'Italie.
Ces raifons étoient puiflamment combattues
par les engagemens que le Roi avoit avec
Etienne. La jaloufie que ce Prince avoit
de voir les Lombards étendre leur puiffance,
& affecter la domination de l'Italie , n'étoit
pas un motif moins preffant , & il craignoit
avec raifon qu'ils ne devinffent des voifins
dangereux .
Ainfi les François pafferent en Italie , Afto!-
phe fut vaincu , fe foumitaux conditions qu'il
plut à Pepin de lui impoſer & n'en tint aucune.
Les François revinrent une feconde fois
en Italie l'année fuivante. Aftolphe fut
encore battu , & fit un fecond traité qui
fut depuis violé par fon fucceffeur ; ce fut
cette infidelité des Lombards qui attira une
troifiéme fois les François en Italie fous le
Regne de Charlemagne , & occafionna la
ruine de leur Monarchie.
Les neuf dernieres années de la vie de
Pepin furent employées à faire la guerre au
Duc d'Aquitaine . Pepin voyoit fon Trône
MAI. 1745.
83
affermi au dedans par fa fageffe , au dehors
par la terreur de fes Armes. Il jugea que le
tems étoit arrivé de rendre à la France fes
anciennes limites en réuniffant l'Aquitaine à
la Couronne.
Eudes avoit profité des embarras qui
avoient troublé l'adminiftration de Pepin
d'Heriſtal, pour fe faire Duc Souverain de ces
Provinces qui font entre la Loire & la Garonne
, & qui compofoient la premiere &
la feconde Aquitaine fuivant la divifion des
Romains. Il avoit joint à fon Etat naiffant le
Pays de Touloufe & celui d'Ufés. Le Duc
des Gafcons tributaire , & vaffal des Rois de
France , voyant s'élever entre les François
& lui une fi puiffante barriere , avoit auffi fecoué
le joug. Pepin d'Hériftal occupé fans
relache à établir fon autorité ou à la défendre
, avoit vû avec regret, mais fans pouvoir
l'empêcher, ces nouveaux ufurpateurs , profiter
contre lui même de fon exemple & de fes
fuccès , & recueillir de vaftes débris du Trône
qu'il renverſoit. Charles Martel pendant
le cours d'un gouvernement plus agité enco
re que celui de fon pere , avoit vaincu fucceffivement
Eudes & Hunaud fon fils , Ducs
d'Aquitaine , fans avoir eu le tems d'achever
fon ouvrage , & il avoit été obligé de fe
contenter de l'hommage qu'Hunaud rendit à
lui & à fes enfans, Gaifre fils d'Hunaud re-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
"
gnoit en Aquitaine lorfque Pepin refolut d'y
porter fes armes . Après , neut années d'une
guerre toujours malheureufe Gaifre ayant
perdu prefque tout fon Pays , fut enfin tué
par les fiens. Cette mort rendit Pepin
maître de l'Aquitaine ; mais ce Prince ne
jouit pas long- tems de fa conquéte .
Trois mois après la mort de Gaifre , il fe
fentit attaqué d'une hydropifie qu'on jugea
bien-tôt etre mortelle. Il fe fit conduire à
l'Abbaye de S. Martin de Tours , & fit ſur
le tombeau du S. de ferventes prieres squ'il
accompagna de magnifiques offrandes , mais
fans fuccès pour fa fanté. Il fe rendit de-là
au Monaftere de S. Denis , où il donna des
témoignages d'une piété auffi fincere . Il y
fit affembler les Grands du Royaume , les
Evêques & les Abbés , & en leur preſence &
de leur confentement il partagea fon
-Royaume entre fes deux fils , Charles & Carloman,
Charles eut le Royaume d'Auſtrafie
, & l'Aquitaine . La Bourgogne , le Languedoc
, la Provence , l'Alface † & le Pays
*
Ce Pays étoit habité par des Peuples nommés
Allemands qui étoient Sueves d'origine, & par d'au
tres Sueves , ils occupoient le Palatinat du Rhin »
a Souabe , la Suifle & le Pays des Grifons.
MAI. 1745 -85
des Allemands échurent à Carloman . La
Neuftrie fut partagée entre les deux Prince .
Pepin ne furvécut pas longtems à ces dernieres
difpofitions. Il mourut le 24 de Septembre
de l'année 768. âgé de 54 ans . Il
en avoit regné 16 depuis fon Sacre , & avoit
gouverné la France pendant 27 ans , depuis
la mort de fon pere.
Il établit fur des fondemens folides l'édifice
que fon ayeul & fon pere avoient élevé ,
mais qu'ils n'avoient pu affermir , & il ouvrit
cette carriere , que Charles fon fils parcourut
avec tant de gloire,
Ce livre fe vend chés la veuve Piffot , prix
trois livres. Les Libraires de Province qui
voudront en avoir des exemplaires par la
voie du Mercure n'auront qu'à nous faire
fçavoir leurs intentions; nou nous y confor
merons exactement.
HISTOIRE Eccléfiaftique & Civile
de Verdun, avec le Pouillé, la Carte du Diocèfe
& le Plan de la Ville, par un Chanoine
de la même Ville , in- 4 ° . de plus de 119
feuilles. A Paris chés Pierre Guillaume Simon
Imprimeur du Clergé de France ruë
de la Harpe 1745.
Le plus grand nombre des Eglifes de
France manquent de monumens qui en ex88
MERCURE DE FRANCE.
pliquent l'origine. Il y en a plufieurs def
quelles on fçait en général qu'elles ont été
fondées au troifiéme ou quatriéme fiécle
depuis J. C. ou même au cinquiéme , fans
que l'on puiffe affürer certainement de qui
elles ont reçu la lumiere de l'Evangile , &
quels ont été les Succeffeurs immédiats de ces
Apôtres particuliers . La Ville de Verdun
n'eft pas dans ce cas. Quoique par le malheur
des differentes révolutions , & en conféquence
des guerres & de diverfes incendies
elle ait perdu auffi- bien que d'autres
villes beaucoup de fes monumens , il en eft
refté encore affés pour tranfmettre à la poftérité
que cette Cité connuë fous le nom
de Viridunum dans l'Itinéraire d'Antonin a
reçû la lumiere de l'Evangile au commencement
du quatriéme fiécle par un Difciple
de S. Denis Evêque de Paris , nommé
Sanctin. Verdun n'a pas été ftérile en Ecrivains
comme quantité d'autres villes dont
à peine peut-on former le Catalogue des
Evêques & dont à peine a t- on quelque legere
connoiffance de l'ancien Gouvernement.
Sans parler des Ecrivains de la vie de fes premiers
Prelats dont on trouvoit des copies répanduës
en Provence & enAquitaine au neuviéme
fiécle depuis J. C. , elle a eu dans le
même fiécle un Pretre appellé Bercaire qui
rédigea par écrit tout ce qui put avoir
MAI. 1745. 87
échappé aux malheurs des tems , & qui en
y joignant les traditions des anciens forma
une Hiftoire autant étenduë que la ſtérilité
des monumens le put permettre. Il fut continué
dans les fiécles fuivans par plufieurs
Religieux du Pays & fur- tout par Laurent
de Liege. Leurs ouvrages avoient été donnés
au Public par Dom Luc Dachery en
fon Spicilege , mais perfonne ne s'en étoit
encore fervi utilement dans notre Langue ,
Richard Vaffebourg Archidiacre de Verdun
en avoit fait entrer la plus grande partie dans
le Livre qu'il publia en 1549 fous le titre
d'Antiquités de la Gaule Belgique, mais ce volume
in -folio , outre que le langage en eft
furanné étoit plus d'à moitié rempli de faits
qui concernent l'Histoire générale des Gaules
, puis des differentes parties de la France
de la Belgique , enforte qu'il falloit s'armer
de patience pour déméler dans cette mer
d'Hiftoires ce qui regardoit précisément Verdun
.L'enyie de donner un gros Livre qu'avoit
eu Vaffebourg lui avoit fait commettre plufieurs
fautes que M. Rouffel Chanoine de
la Collégiale de la Magdeleine de Verdun
a fagement relevées ; le deffein bizarre de
publier une Hiftoire prefque générale de la
Monarchie l'avoit engagé à ne faire paroître
dans fon gros volume que fort peu de titres
latins du Pays , & à ne donner très - fouvent
4
88 MERCURE DEFRANCE
que les premieres lignes de ceux qu'il n'au
roit dépendu que de lui copier. M. Rouf
fel outre la communication qu'il a eu des
Archives du Pays où il a puifé ce qu'il a jugé
à propos , a trouvé dans Paris une reffource
dont l'éditeur de fon Ouvrage a fait
mention à la fin du volume , enforte que
cette Hiftoire de Verdun paroît aujourd'hui
fur le pied où l'on s'eft accoutumé de mettre
les Hiftoires particulieres des villes ; c'eft
à dire avec un nombre confidérable de piéces
juftificatives , prefque toutes non encore
publiées jufqu'ici & dont il n'a emprunté
dans Dom Mabillon & Dom Calmet
que celles qui entrent dans un certain
détail de lieux du Diocèſe de Verdun. Outre
cela & relativement à ces piéces & au
fond de l'Hiftoire il accompagne fon Livre
de la Carte du Diocéfe & du plan de la Ville
de Verdun ; ce qui a fon utilité à l'égard
de tous les Amateurs de la Topographie ,
& fait concevoir plus clairement aux lecteurs
les mouvemens des guerres arrivées
dans le Pays Verdunois & aux environs.
Nous ne pouvons nous étendre à donner
une notice plus particuliere de cette nouvelle
Hiftoire. On verra & par les notes qui font
au bas des marges , & par les notes de difcuffion
qui font imprimées féparément ; combien
on s'eft attaché en la publiant à vouloir
MAI. 1745. 89
dire la vérité. Les dix premiers Evêques de
Verdun font honorés comme faints , depuis
eux il y a eu S. Paul & S. Madalvé auffi
Evêques : plufieurs faints Solitaires fe font
fanctifiés dans les forêts du même Pays.Cette
Ville avec fon Diocéfe renferme de très célebres
Abbayes , entre autres celle de S.Vannes
chef d'une fçavante Congrégation ; on
trouve l'Hiftoire de toutes ces Maifons dans
le livre de M. Rouffel , & même un abregé für
de tous les nouveaux établiffemens. L'Hiftoire
Civile &Politique eft mélée parmi celle des
Evêques ; & cela ne fe pouvoit pas autrement
furtout depuis l'onziéme fiécle que ces
Prélats devinrent Comtes de Verdun . Une
infinité de révolutions font le fujet de cette
Hiftoire civile. Tous ces évenemens y font
amplement décrits fur les témoignages des
Auteurs contemporains , & il y en a pluſieurs
qui font très intereffants.
TRAITE' de Dynamique dans lequel
les Loix de l'Equilibre & du mouvement des
corps font réduites au plus petit nombre poffibles
& démontrées d'une maniere nouvelle,
& où l'on donne un principe géneral pour
trouver le mouvement de pluficurs corps
qui agiffent les uns fur les autres d'une maniere
quelconque . Par M. d'Alembert de l'Académie
Royale des Science , Paris in- 4
96 MERCURE DE FRANCE.
"
1743 chés David l'ainé à la Plume d'or ruë
S. Jacques.
TRAITE' de l'Equilibre & du mouve
ment des fluides pour fervir de fuite au Traité
de Dynamique par M. d'Alembert de
l'Académie Royale des Sciences , Paris
in-4 1744 , chés le même Libraire.
Le premier de ces livres a été annoncé en
1743 dans ce Journal , mais on n'en donna
alors que le titre. Le Traité des Fluides qui
fait pour ainfi dire un même corps d'ouvrage
avec le premier , nous fervira de pretexte
pour donner en même- tems aux lecteurs une
idée du premier ouvrage de M. d'Alembert ;
d'ailleurs les ouvrages de cette nature étant
de toutes les Nations & de tous les tems , ce
n'eſt pas un défaut pour celui-ci de n'avoir
plus l'avantage de la nouveauté , qui n'en eft
un que pour ces livres éphemeres dont le fuccès
auffi peu folide que leur objet à l'éclat &
à la durée du papillon.
Les Sçavans appellent ordinairement Dy
namique la partie de la Méchanique où on
examine le mouvement des corps qui agiffent
les uns fur les autres , foit en fe pouffant,
foit en fe tirant par des fils ou des leviers.
Comme c'eft la partie principale de l'ouvra
MAI. 1745 .
ge de M. d'Alembert
, il a pour cette rai fon donné à fon livre le nom de Traité de
Dynamique
, quoiqu'il
embraffe
dans ce li
vre un champ encore plus vafte.
L'auteur s'eft propofé trois objets princi
paux; 10. de réduire les principes de la Mé
chanique au plus petit nombre poffible. 20 .
de les démontrer d'une maniere plus exacte
& plus rigoureufe qu'on ne l'avoit encore fait.
30. Enfin d'étendre l'ufage de ces principes
& de faire voir comment leur combinaiſon
mutuelle peut fervir à la perfection de la Méchanique
de ces trois objets , le premier &
le troifiéme font , pour ainfi dire , intimement
liés l'un avec l'autre , puifqu'on ne peut
réduire les principes d'une fcience au plus
petit nombre poffible fans envifager aupara
vant tout ce qui eft du reffort de cette fcien
ce , & les moyens qu'elle a d'y fatisfaire , &
que d'ailleurs l'objet d'une fcience étant néceffairement
déterminé , les principes en
font d'autant plus féconds qu'ils font en plus
petit nombre.
L'Auteur écarte d'abord toutes les difficultés
qu'on peut faire fur la nature & l'éxiftence
du mouvement , difficultés qu'on peut regarder
comme étrangères à la Méchanique,
puifque cette fcience fuppofe le mouvement
comme une chofe réelle , & clairement connuë.
Il entre enfuite en matiere , & com
92 MERCURE DE FRANCE
mence par traiter des loix du mouvement
dans un corps unique & iſolé.
Dans le mouvement d'un corps feul il ne
fe prefente autre chofe à examiner que la loi
fuivant laquelle il fe meut , c'eſt -à dire , les
differentes parties de l'efpace qu'il parcourt,
& les différentes parties de tems qu'il met à
les parcourir. On ne peut comparer enfemble
deux chofes d'une nature différente , telles
que l'efpace & le tems , mais on peut comparer
le rapport des parties du teins avec celui
des parties de l'efpace parcouru . Or comme
le
rapport des parties du tems peut être reprefenté
par celui des parties d'une ligne
droite , il s'enfuit que les differentes loix luivant
lefquelles un corps peut fe mouvoir
peuvent être repréfentées par des rapports
de lignes , & que par conféquent les princi
pes feuls de la Géometrie fuffifent pour déterminer
ces loix.
On ne commence à s'appercevoir du befoin
qu'on a d'autres principes , que quand
on fe propofe d'éxaminer pourquoi un corps
fe meut fuivant telle ou telle loi particuliere.
C'eft là , à propre nent parler le premier probleme
de la Méchanique.
Comme un corps ne peut fe donner le
mouvement à lui même , il ne fçauroit nonplus
fe donner le repos , ainfi un corps mis
en mouvement doit continuer à fe mouvoir
MA I, 1745. 93
toujours avec la même viteffe fi rien ne l'en
empeche.Cette proprieté qu'ont les corps de
perfifter dans leur état de repos ou de mouvement,
eft ce qu'on apelle leur force d'inertie,
c'eft le premier principe de la Méchanique ,
on le prend ordinairement pour un axiome
; mais M. D... paroît bien éloigné de
le regarder comme tel , il expofe les difficultés
qu'on lui peut oppofer & trouve en même
tems le moyen de les écarter par la maniere
finguliere dont il démontre le principe dont
il s'agit ; il examine à cette occafion pourquoi
le mouvement eft la meſure du tems
& fait là - deffus des réflexions neuves qui
paroiffent juftes & folides.
Si un corps ne peut de lui - même produire
ni changer fon mouvement ; les changemens
qui lui arrivent ne peuvent être arribués qu'à
des caufes étrangères. Or nous ne connoiffons
jufqu'à préfent que deux fo : tes de caufes
qui puiffent produire cet effet , fçavoir, out
les corps adjacens que le corps mû peut rencontrer
, ou d'autres caufes qui ne ſe manifeftent
que par leurs effets, comme par exemple
, la pefanteur ; il eft évident que l'effet
de cette derniere efpece de caufe doit toujours
être donné , puifque la caufe étant inconnue
on ne fçauroit s'en fervir pour connoître
fon effet. Ainfi il ne faut point de principes
nouveaux autres que la force d'inertie
94 MERCURE DE FRANCE,
pour connoître le mouvement d'un corps al
téré par une caufe inconnue ; l'expérience
feule fuffit pour les découvrir , l'Auteur
prend de- là occafion de refuter d'habiles
Géometres qui ont voulu employer à cette
recherche des principes Méthaphyfiques
dont la vérité a été regardée comme néceffaire
par les uns & comme purement con→
tingente par les autres.
Pour déterminer le changement qu'un
corps peut produire dans le mouvement d'un
autre , il eft néceffaire d'examiner d'abord ce
qui arrive à un corps qui tend à fe mouvoir
fuivant plufieurs directions à la fois. C'eſt le
principe du mouvement compofé que M. D.
établit pour le fecond principe de la Méchanique
; il y a longtems qu'il eft connu des
Géométres , mais prefques toutes les preuves
qu'on en a données , font ou obfcures ou
infuffifantes , ou au moins indirectes , L'Auteur
s'eft donc cru obligé de le démontrer
d'une maniere nouvelle , qui fût tout à la
fois fimple & exacte .
Le principe du mouvement compofé étant
une fois connu , il eft facile d'obferver que
quand le mouvement d'un corps fe change en
un autre mouvement dont la quantité& la
direction font differentes , on peut regarder
le mouvement primitif comme compofé du
nouveau mouvement & d'un autre qui eft
MAI. 1745. ༡ ༔
cenfé détruit , d'où il réſulte néceffairement
que les loix du mouvement d'un corps changé
par des obftacles fe réduifent aux loix du
mouvement détruit par ces mêmes obftacles ,
& qu'ainfi les loix du mouvement d'un corps
changé par d'autres corps fe réduifent aux
loix de l'équilibre des corps entre eux , puifque
deux corps font en équilibre quand leurs
mouvemens fe détruifent mutuellement.
L'équilibre eft donc le 3me, principe de
la Méchanique ; mais l'Auteur ne paroît pas
fatisfait de la maniere dont on le démontre
ordinairement. Il s'applique à le prouver par
les idées les plus fimples & écarte avec foin
de fa démonftration toute Métaphyfique qui
pourroit l'obfcurcir.
Il réſulte donc de tout ce que nous venons
de dire , que les trois principes de la force
d'inertie , du mouvement compofé , & de l'équilibre
font les feuls qui appartiennent à la
Méchanique; & c'eft auffi par la combinaifon
de ces principes que l'Auteur vient à bout de
donner dans la feconde partie de fon ouvrage
une méthode génerale pour trouver le
mouvement de plufieurs corps qui agiffent
les uns fur les autres de quelque maniere que
ce foit en fe pouffant ou en fe tirant. Il fait
l'effai de fa méthode fur les problêmes les
plus difficiles qu'il ait pu imaginer dont
plufieurs font entierement
nouveaux ; &
96 MERCURE DE FRANCE.
quelques uns ont été mal réfolus par les plus
habiles Géometres , faute d'avoir connu la
vraie méthode qui auroit pû les y conduire,
Toute cette feconde partie dont il ne nous
eR pas poffible de donner l'idée dans un extrait
, contient entre autres chofes les démonftrations
de plufieurs propriétés du centre
de gravité qui étoient ou inconnuëes , ou
mal démontrées jufqu'à prefent ; des remarques
fingulieres fur le mouvement d'un corps
qui en choque plufieurs à la fois , des obfervations
nouvelles fur le choc des corps
à reffort , enfin une démonftration du principe
appellé communément par le Géometre
la confervation des forces vives "& que perfonne
n'avoit encore prouvé d'une maniere
générale. L'Auteur expofe auffi dans fa préface
ce qu'il penfe fur la queftion Méthaphyfique
des forces vives , l'objet de tant de
difputes & la matiere de tant de volumes.
Quatre pages renferment ſon ſentiment fur
cette matiere , & nous y renvoyons le lecteur.
Nous dirons feulement que fe
lon M. D... cette queftion n'auroit jamais
produit tant d'écrits fi on eût voulu d'abord
s'expliquer bien clairement fur ce qu'on
entendoit par la force des corps . On auroit
bientôt vù , felon lui , que toute la difpute
ne pouvoit plus avoir pour objet qu'une
queſtion de nom , ou qu'elle renfermoit une
Métaphyfique
MAI.
97 1745 .
Métaphyfique auffi- peu intéreffante que fu
périeure à notre portée.
TRAITE' de l'équilibre & du mouvement
des fluides.
Les calculs dont cet ouvrage eft rempli
ne nous permettent pas d'en donner dans
cet extrait une idée détaillée. Nous nous
contenterons prefque d'indiquer les differentes
matieres qu'il contient. L'Auteur a
prouvé d'abord dans fa préface la néceffité
d'appliquer la Géometrie à la Phyſique , &
a déterminé les bornes de cette , application
& l'ufage qu'on en peut faire ; il obferve enfuite
que l'expérience feule peut nous inftruire
fur les loix fondamentales de la méchanique
des fluides , parce que nous ignorons
la figure & l'arrangement mutuel des
parties qui les compofent , mais qu'il feroit
cependant peu fage de vouloir fe guider dans
cette recherche par l'expérience feule , &
que c'eft par l'union des obfervations avec les
calculs qu'on peut traiter cette fcience de la
maniere la plus parfaite ; il entre enſuite en
matiere & donne dans fa premiere partie les
loix de l'hydroftatique ou de l'équilibre des
fluides ; quoique la plupart des chofes que
cette premiere partie renferme fuffent déja
connues , cependant l'Auteur les a traitées
d'une maniere fort differente des Auteurs
E
98 MERCURE DE FRANCE .
qui les ont maniées jufqu'à prefent , & l'on
fera peut être furpris de voir en lifant cette
partie de fon ouvrage , que les vérités les
plus generalement connues n'avoient été
jufqu'à préfent prouvées que d'une maniere
vague & très infuffifante ; de plus cette partie
contient aufli des recherches intereffantes
pour les fçavans fur l'Equilibre des fluides
élaftiques , fur l'Equilibre des fluides
dont les parties font adherentes entr'elles ,
& enfin des reflexions & des conjectures
même fur des points d'hydroftatique difficiles
à difcuter.
La feconde partie renferme les loix du
mouvement d'un ou de plufieurs fluides renfermés
dans des vafes. L'Auteur reduit ici
les loix du mouvement d'un fluide aux loix
de l'hydroftatique , comme il avoit reduit
dans fon premier ouvrage les loix du mouvement
des corps aux loix de leur équilibre;
par là il vient à bout de donner une Théorie
du mouvement des fluides plus directe
& plus lumineufe que celles qu'on avoit données
jufqu'ici , auffi les problêmes les plus
difficiles , & qui ont le plus exercé la fagacité
des Géometres , fe déduifent naturellement
de fes principes , il les éleve méme à
une plus grande généralité , & fait voir
que les méthodes dont on s'eft fervi pour
les refoudre , ou étoient indirectes & peu
MAI ΜΑΙ
99
1743:
lumineuses , ou n'ont même conduit quelquefois
qu'à des folutions fautives.
Il détermine enfuite par les mêmes principes
les loix du mouvement des fluides
Elaſtiques , matiere que M. Daniel Bernoully
n'avoit fait qu'ébaucher , & qu'il
avoit même traitée par des principes peu
directs.Les méthodes de l'Auteur s'apliquent
avec la même facilité à la recherches des
loix du mouvement des fluides dans des
tuyaux flexibles , recherche entierement
nouvelle . M. D. eft cependant bien éloigné
de croire que fon travail fur ce ſujet ,
puiffe nous eclairer fur la méchanique du
corps humain , & fur ce qu'on appelle l'économie
animale. Il nous faudroit pour celabeaucoup
de connoiffances qui nous manquent
& que l'expérience feule peut donner.
C'est l'unique guide qu'on doit fuivre
felon lui , dans l'examen d'une machine auffi
compofée que le corps humain ; il n'appartient
qu'à des Phyficiens oififs de s'imaginer
qu'à force d'algebre & d'hypotheſes ils
viendront a bout d'en dévoiler les refforts
& de reduire en calcul l'art de guerir les
hommes .
**
L'Auteur traite dans fa troifiéme partie
de la réfiftance des fluides au mouvement
des corps , il s'applique d'abord à démon
tter differentes propofitions qui n'avoient
E ij
160 MERCURE DE FRANCE,
point été provées jufqu'ici , ou qui ne lavoient
été que d'une maniere infuffifante
& donné des recherches nouvelles fur la
preffion des fluides contre les corps qui s'y
meuvent , & fur la réfiftance que font au
mouvement des corps les fluides dont les
parties font ou élastiques ou adhérentes entr'elles
, enfuite il examine fort en détailles
loix de la refraction , c'eft -à-dire les loix du
mouvement d'un corps , qui paffe d'un fluide
dans un autre ; les propofitions où la méthode
& fes calculs le conduifent , font pour
la plupart fi paradoxes , fi fingulieres & fi
éloignées de tout ce qu'on avoit cru jufqu'ici
, que cette matiere traitée par tant
d'Auteurs differens doit être régardée comme
entierement nouvelle . Il refulte entre
autres chofes de fa Théorie , que les loix de
la refraction des corps folides font entiérement
differentes de celles de la refraction
de la lumiere , & qu'ainfi c'eft mal-à- propos
que Defcartes & fes Sectateurs ont voulu
faire dépendre l'une & l'autre refraction des
mêmes principes.
Comme les Auteurs qui ont traité juſqu'à
préfent du mouvement des corps dans les
Auides , les ont confiderés fimplement comme
des points , M. D. traite de nouveau
cette même matiere , mais en ayant égard
àla figure du corps qui fe meut , ce qui le
ΜΑΙ 1745 :
Ief
Conduit à des propofitions entiérement neuves
& fingulieres , comme il nous eft im.
poffible d'entrer là deffus dans un grand
détail , nous nous contenterons de dire que
ce chapitre contient entr'autres chofes des
méthodes pour trouver les courbes que décrivent
les corps pefans dans des fluides ,
qui s'appliquent à plufieurs cas inconnus
jufqu'ici , des obfervations fingulieres fur le
mouvement des corps dans des milieux de
denfité variable , & qui donnent lieu à l'Auteur
d'examiner fi on peut expliquer la réfraction
de la lumiere par le moyen d'une
athmofphere qu'on fuppoferoit repandue fur
la furface des corps , enfin des remarques
nouvelles fur le choc des fluides contre les
moulins à eau & à vent , & fur le folide qui
doit éprouver de la part de l'eau le moins de
réfiftance qu'il eft poffible.
Le quatriéme & dernier chapitre de cette
troifiéme partie contient des recherches fur
les tourbillons ; ce n'eft point aux tourbillons
de Deſcartes que l'Auteur en veut , il ne
prétend ni foutenir une caufe qui lui ſemble
auffi défefperée , ni encore moins les
défendre ; fon but unique a été de donner
aux Géometres des recherches nouvelles &
intéreffantes fur une matiere qui eft par
elle même affés curieufe , indépendammen
du rapport qu'elle a à l'Aftronomie Phyfi
E iij
Toz MERCURE DE FRANCE.
que C'est tout ce que nous en pouvons
dire ici , pour engager ceux qui entendent
ces matieres , à lire ce quatrieme chapitre ,
qui ne paroit pas moins digne de leur attention
que ceux qui le précedent.
3: 22223 + 2++23 : 2
LETTRE
De M. l'Abbé Antonini à Meffieurs les Auteurs
duMercurefur le Livre qu'il fait imprimerfous
le titre de l'Hiftoire des plus fameux
Peintres , Sculpteurs , Graveurs & Archi
rectes depuis le renouvellement de la Peinsure
jufqu'à préfent , traduit de l'Italien.
S vol. in-douze,
MESSIEURS ,
Tous les Amateurs des beaux Arts connoiffent
l'Abecedario Pittorico , qui contient
une judicieufe compilation de prefque tous
les Livres écrits fur les vies des Peintres . Je
l'ai traduit avec les additions & les corrections
néceffaires , & je le promets depuis
long-tems au Public , mais les Mémoires &
les Inftructions qui me font furvenus de toutes
parts , principalement fur les Peintres
MAI. 1745
1103
François & Flamands , m'en ont fait fufpendre
l'impreffion. Je fatisferai un peu plus tard
la curiofité de ceux qui attendent mon Livre ,
mais je le rendrai plus exact & plus intéreffant.
On m'a fait une difficulté fpécieufe qui
tombe également fur l'Original & fur la Traduction.
Un curieux aimera mieux , dit- on ,
avoir la vie de quelques Peintres plus étendue
que celle d'un plus grand nombre plus
abregée : Sans me flatter d'y avoir pû réullir ,
j'aurois pû entreprendre de fuivre ce goût
de détail. J'ai été aux avis , & j'ai trouvé
cent contre un pour le plan que j'ai fuivi.
Il ne s'agit point ici de vies de Princes , de
Légiflateurs , de Généraux d'armées , dont
les moindres actions , les moindres démarches
deviennent intéreffantes ou inftructives.
Pour les grands hommes , dont nous parlons
, quoiqu'illuftres en leur genre , fouvent
on fe contente d'en fçavoir dans quel tems
ils ontvêcu , fous quels maîtres ils fe font formés
, les dégrés de leurs talens , & où ils ont
travaillé. On auroit même pû réduire tout
l'ouvrage en quelques tables de plufieurs colomnes
, & je n'aurois peut-être point fait autrement
s'il ne m'avoit pas quelquefois paru
utile de rapporter les circonftances de leurs
vies privées , dès qu'elles pouvoient inftruire
le Lecteur , foit de leurs talens , foit de leur
Eij
104 MERCURE DE FRANCE.
caractere au refte j'ai toujours évité , même,
dans ces circonftances , l'ennuyeufe prolixité
d'un ftile afiatique , & perfuadé que l'on peut
dire beaucoup de chofes en peu de mots , je
n'ai point appréhendé d'abreger en plufieurs
rencontres, un livre qui n'eft lui- même qu'un
abregé.
Je ne prétends pas Meffieurs faire ici l'éloge
de mon ouvrage , je le foumets d'avance
à votre jugement & à celui du public , mais
j'ai été bien aife d'expofer les raifons qui m'obligent
à retarder l'exécution de ma promeffe
, dont je m'acquitterai au plûtard dans le
mois de Décembre prochain .
**
CATALOGUE
Raifonné des differens effets curieux & rares
contenus dans le Cabinet de feu M.le Chevalier
de la Roque par E. F. Gerfaint .
E Livre mérite d'étre lû , quoiqu'il ne
foit en apparence qu'une lille de Tableaux,
d'Eftampes, de bronzes & autres cu→
riofités . Il eſt ſemé de traits hiſtoriques concernant
les Peintres célébres & les fameux
Sculpteurs dignes de l'attention des connoiffeurs
, & intéreffans même pour les perfonnes
qui ne cherchent dans la lecture que
de l'amufement,
MAI. 1745.
105
L'avertiffement eft bien écrit comme le
refte de l'ouvrage ; on ne contredira point les
éloges qu'on y fait de la phyfionomie , de la
probité & de la fincérité de M. de la Roque ,
mais M. Fuzelier ne peut fe difpenfer de rectifier
le récit fabuleux de l'obtention du privilege
du Mercure de France ; on n'y fait
aucune mention de lui , quoiqu'il ait joué un
rolle affés marqué dans cette avanture littéraire.
Voici une narration plus véritable &
plus exacte prouvée par des actes authentiques.
,
En 1721 , à la mort de l'Abbé Buchet, le
privilege du Mercure fut demandé par M.
Dufreni , & par M. Fuzelier protegé par
S. A. S. Madame la Princeffe de Conty
Douairiere. M. de la Roque foutenu feulement
de M. Dufreni à qui il avoit promis
une retribution pour l'affocier au privilege
du Mercure , fe préfenta , & M. Fuzelier qui
le connoifloit légérement ne s'oppofa point
à fes prétentions. Ces trois Auteurs s'accorderent,
& M. Dufreni ſe chargea de folliciter
l'expédition du Brevet : il n'y fit inférer
que fon nom & mit l'omiffion des deux autres
fur le compte de l'infidélité de fa mémoire.
Pour remédiet à ce fingulier oubli ,
les trois noms furent réunis dans le Privilege
de la Chancellerie . Ce Privilege & le Breyet
furent dépofés enfuite dans l'Etude de
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
M. Langlois Notaire avec la minute d'un
Acte paflé entre les trois Auteurs avec la claufe
expreffe que les furvivans hériteroient de
la part du prédécédé . Cette claufe n'a pas
paru digne de confidération à M. de la Roque.
Il follicita le Mercure quand M. Dufreni
mourut en 1724. Le Miniftre à qui il ne
préfenta que le Brevet fans l'inftruire de tous
les Actes qui établiſſent les droits de M. Fuzelier
, lui en accorda un nouveau que M.
de la Roque apporta lui-même à M. Fuzelier
en lui offrant ccpendant une penfion qu'il
a payéejufqu'à fon décès. On fupprime bien
des circonftances qui nefimpathifent pas avec
la profe de M. Gerfaint. On fe contente de
dire que toutes les pieces juftificatives de ce
procédé font reftées dans le Bureau de M. de
Clefles premier Commis de M. le Comte de
Maurepas.
M. Fuzelier a travaillé pendant trois ans
depuis 1721 au Mercure. Tous les ſecours
tirés des Bureaux des Miniftres , de l'Imprimerie
Royale & des Regiftres de Meffieurs
les Curés de faint Sulpice & de faint Euftache
ne furent accordés qu'à lui feul & non
pas à M. de la Roque qui n'étoit point alors
connu , quoique depuis , comme l'aflure M.
Gerfaint , il ait donné au public fans aucune
interruption & avec le mêmefuccès , 331 vol.
M. Fuzelier ennemi conftant de toutes les
MAL 1745. 107
difcuffions d'Auteur , & même peu flaté de
ce titre qui n'enorgueillit jamais l'efprit judicieux
, n'a pu s'empêcher d'éclaircir les
faits avancés par M. Gerfaint. Sans fon avertiffement
M. Fuzelier auroit enfeveli dans un
profond filence des détails qui jettent quelques
ombres fur le tableau lumineux qui précéde
ceux du Catalogue raifonné de M. Gerfaint.
Il paroît chés Mefnier au Palais une Erochure
approuvée par M. Malouin Docteur
de Médecine , fous ce titre : Diſſertation
fur les vertus & ufages de l'Effence balfamique ,
ftomachique & antiverminenfe, par M. de Pafturel.
L'Ecrit eft dedié à M. de Chicoyneau ,
premier Médecin du Roi , qui par un Brevet
particulier, en conféquence des expériencesfaites
fous fes yeux pour laguérifon de plufieurs maladies
avec l'Effence balfamique , permet au
fieur de Pafturei , &c. Les lettres qui lui ont
été écrites par plufieurs Médecins de Province
& qu'on y lit , fervent encore à faire penavantageufement
du remede . fer
M. de Pafturel ne releve point les ingré
diens de fon Effence balfamique ; c'est donc
un romede fecret dont on ignore la compo-
Lition & la préparation . Cependant fi on avoit
condamné & profcrit tant de remedes que
leurs inventeurs ont d'abord tenus fecrets
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
pour pouvoir profiter de leur découverte ;
la matiere Médicale feroit bien moins riche
qu'elle n'eft aujourd'hui. Ne fuffit- il pas que
le per.Médecin du Roi foit inftruit de tout ce
qui compofe le remede , & qu'en conféquence
il l'approuve ? De combien de remèdes
dit M. de Pafturel , ne fait- on pas tous les
jours uſage fans fçavoir ce qui entre dans
leur compofition ? Les gens même du métier
l'ignorent . L'expérience leur fert de guide.
L'Auteur fe prévaut , comme de raiſon ,
du fuffrage de M. Malouin , qu'on fçait être
dit- il, auffi grand Chymifte que fçavant Médecin.
Je lui communiquai , dit M. de P. ma
compofition & ma manipulation . Il me parla
avec fa fincerité ordinaire, & après m'avoir fait
quelques obfervations , j'eus la fatisfaction
d'obtenirfon approbation , & je puis avancer
qu'il n'y a pas regret. M. de Pafturel n'eſt
pas néanmoins auffi mittérieux que plufieurs
autres poffeffeurs de fecrets. Il nous dit en
général que fon remede eft compofé de tout
ce qu'il y a de meilleur en fait de vulneraires
de cordiaux , d'incififs , du regne tant
vegetal que mineral , le tout préparé fans aucun
corrofif: Enfin il nous apprend que fon
Effence balfamique 10, prévient les maladies
en la prenant dans du thé , dans du vin ou
toute pure. 20. Qu'elle fubtilife les liqueurs
& répare les efprits. 3º . Qu'elle aide à la di

MAI. 1745 . 103
geftion. 40. Qu'elle calme les vomiffemens .
50. Quelle guérit les coliques de toute efpece
, les dégoûts & maux de coeur , la diarthée,
les flux hépatiques , lientèriques & diffenteriques.
60. Quelle corrige la mauvaiſe
haleine. 70. Quelle ôte les dégoûts produits
par l'excès du vin & en abbat les vapeurs. 8 °.
Que les maladies caufées par les obftructions
des vifceres , les pâles couleurs , la jauniſſe ,
T'hydropifie , la fuppreffion des régles , les
vapeurs hifteriques & les palpitations de
coeur cedent à cette Effence. 99. Quelle facilite
les
accouchemens . 100.Quelle chaffe les
glaires des reins & qu'enfin elle fait des effets
furprenans dans la petite verole , fiévre maline
, putrides vermineufes & intermineules.
I.'Effence de M. de Pafturel a encore bien
d'autres vertus qu'il indique dans fon Livre :
afthmes ,
faignemens de nez ,
rhumatiſmes ,
paralyfies, apoplexie méme, l'Effence dompte
tous ces maux ; elle eft
guérifon des bleffures de fer & de feu , &
propre enfin à la
pour la gangréne.
M. de Pafturel demeure à Paris dans la
rue des Gravilliers , chés M. de Clermont ,
Le remede n'eſt point cher.
On débite toutes les femaines chés Jacques
Cloufier Libraire rue S. Jacques une feuille
périodique imprimée à Neufchâtel, intitulée:
11p MERCURE DE FRANCE.
Lettres à un Provincial fur la juſtice des motifs
de la guerre &fur les conjonctures préfentes de
l'Europe , avec les réponses. Le prix eft de dix
fols le Cahier.
Le fieur Bunon Chirurgien Dentiſte , rue
de l'Arbrefec à Paris , publia il y a environ
deux ans un ouvrage für fon Art , contenant
de fçavantes obfervations & des raiſonnemens
juftes. Ce Livre fut bien reçû du Public
& en particulier des Médecins &Chirurgiens.
Auffi a- t'il mérité nouvellement une approbation
de l'Académie Royale de Chirurgie ,
laquelle a approuvé fes nouvelles découvertes
par la conformité qu'elles ont , avec nombre
d'expériences qu'il a faites fur des fujets de
tout âge , dans les hôpitaux en présence de plu
fieurs membres de cette Académie . Elle a meme
adopté fon fentiment fur les caufes éloignées
& prochaines de certaines maladies des dents
dont on n'avoit connu jufqu'ici que les douloureux
effets. Ils jugent en conféquence la
lecture de fon ouvrage néceffaire pour l'inf
truction de ceux qui s'appliquent au traitement
de la maladie des dents , Suffisamment
intelligible pour les perfonnes deftinées à élever
des enfans , & affés intéressante pour engager
les perfonnes de tout âge & de tout
état à fe garantir des vices qui furviennent
aux dents par le défaut de foin & de préMA
I. 1745. IIT
Caution. L'Auteur a encore eû l'avantage de
recevoir des Certificats très - favorables du
fieur Martinet Chirurgien - Major de l'Hôpital
Général de Paris & du Chirurgien gagnant
Maîtriſe dans cet Hôpital .

Le fieur Odieuvre fameux Marchand
d'Eftampes rue d'Anjou Porte Cochere
travaille depuis long-tems à rendre complette
fon ample collection des portraits des
hommes célébres. Il avertit le Public qu'on
trouve chés lui les portraits de tous les grands
perfonnages dont il eft parlé dans les Mémoi
res de Sully in-4. avec une lifte de ces Eftampes
& l'indication des endroits où elles doivent
être placées.
ACADEMIE des Jeux Floraux dif
Ltribuera le troifiéme Mai mil fept cent
quarante-fix fes cinq prix.
Le premier cft une amaranthe d'or de la
valeur de quatre cent livres qui eft deſtiné à
une Ode.
Le fecond eſt une violette d'argent de
la valeur de deux cent cinquante livres deftiné
à un Poëme de foixante vers au moins &
de cent vers au plus. Le fujet en doit être
héroïque ou dans le genre noble , & les vers
en doivent être Alexandrins.
12 MERCURE DE FRANCE.
Le troifiéme eſt une églantine d'argent de
la valeur de deux cent cinquante livres . Ce
prix eft deſtiné à une Piece de Profe d'un
quart d'heure ou d'une petite demie heure de
lecture , dont le fujet fera pour l'année mil
fept cent quarante -fix.
Combien les loix de la converfation font précienfes
& négligées.
Le quatrième prix eft un fouci d'argent
de la valeur de deux cent livres. Il eſt deſtiné
à une Elégie , à une Idyle ou à une Eglogue
, & ces trois genres d'ouvrages qui concourent
pour le même prix , doivent être à
rimes plattes & en vers Alexandrins fans mêlange
de vers d'autre meſure .
Le fujet des divers genres d'ouvrages de
Poëfie aufquels l'amaranthe , la violette & le
fouci font deftinés , eft au choix des Auteurs.
Le cinquième prix eft un lys d'argent de
la valeur de foixante livres deſtiné à un Sonnet
à l'honneur de la Vierge.
Les Auteurs font avertis de ne pas fe négliger
fur les rimes & fur toutes les régles
de la verfification .
Les ouvrages qui ne font que des imitations
ou des traductions , ceux qui ont paru dans
le public , ceux qui traitent des fujets donnés
par d'autres Académies , les ouvrages qui
MAI 1745 .
ont quelque chofe de burleſque , de fatyrique
ou de contraire aux bonnes moeurs, ceux
dont les Auteurs fe font connoître avant le
Jugement , & pour leſquels ils follicitent ou
font folliciter, font exclus des prix .
Les Auteurs qui traitent des matieres
Théologiques doivent faire mettre au bas de
leurs ouvrages l'approbation de deux Docteurs
en Théologie , ce qui fera même obfervé
à l'égard du Sonnet à l'honneur de la
Vierge , fans quoi ces ouvrages n'entreront
pas au Concours.
Les Auteurs font avertis que l'Académie
exécutera à l'avenir à la lettre l'article de fes
Statuts qui regle que le Sécrétaire perpétuel
ne recevra les ouvrages préfentés pour les
prix que pendant le mois de Janvier , leques
terme expiré fon Regiſtre ſera barré & on ne
fera plus à tems de lui remettre des ouvrages
ainfi les Auteurs font priés de faire remettre
dans tout le mois de Janv. 1746 par des perfonnes
domiciliées à Touloufe trois Copies
bien lifibles de chaque ouvrage à M. le Chevalier
d'Aliés Sécretaireperpétuel de l'Académie
desJeux Floraux, logé rue des Coûteliers
àToulouſe . Les ouvrages feront défignés feulement
par une Dévile ou Sentence. M. le
Sécrétaire en écrira la réception dans fon Regiftre
, le nom, la qualité ou la profeflion &
La demeure des perfonnes qui les lui aurong
114 MERCURE DE FRANCE.
remis , lefquelles en figneront la réception
fur le Regiſtre de M. le Sécrétaire , & il leur
en expédiera le récépiffé.
Non-feulement M. le Sécrétaire ne retirera
point les paquets qui lui feront adreſſes
par la pofte en droiture s'ils ne font affranchis,
mais quand même on les affranchiroit les ouvrages
qui lui parviendront par cette voie ne
feront point mis au concours, à moins que ces
paquets ne lui foient adreffes par des perlonnes
de fa connoiffance ; enforte qu'il puiffe
s'aflurer que fes récépiffés parviendront aux
Auteurs & qu'ils feront à l'abri de toute furprife
pour recevoir les prix qui auront été
adjugés à leurs ouvrages
Lorfque des ouvrages auront remporté
quelque prix , les Commettans des Auteurs
qui les auront remis en feront avertis par M.
le Sécrétaire , afin que les Auteurs qui feront
à Toulouſe viennent eux-mêmes recevoir
les prix l'après midi du troifiéme Mai à
l'aflemblée publique où ils font diftribués
dans le grand Confiftoire de l'Hôtel de ville ;
& files Auteurs font hors de portée de venir
les recevoir eux -mêmes , ils doivent envoyer
une procuration en bonne forme à une perfonne
domiciliée à Touloufe pour les retirer
des mains de M. le Sécrétaire qui les leur délivrera
fur la procuration des Auteurs & les
récépifts de leurs ouvrages.
MAI.
1745.
On ne peut remporter que trois fois chacun
des prix que l'Académie diftribue. Les
Auteurs qu'on reconnoîtra en avoir obtenu
un plus grand nombre en feront exclus , de
même que ceux qu'on découvrira en avoir
remporté fous des noms fuppofés .
Après que les Auteurs fe feront fait connoître
M. le Sécrétaire leur donnera des atteftations
, portant qu'un tel , une telle année ,
pour tel ouvrage par lui compofé , a remporté
un tel prix , & l'ouvrage en original
fera attaché à cette atteftation fous le contrefcel
des Jeux .
Ceux qui auront remporté trois des quatre
premiers prix, l'un de quels fera l'Amaranthe ,
qui eft le prix deftiné à l'Ode , pourront obtenir
des lettres de Maitre des Jeux Floraux,
& lorfqu'ils les auront obtenues ils feront du
corps des Jeux avec droit d'affifter & d'opi
ner comme Juges aux affemblées particulieres
& publiques qui fe font pour le Jugement
des ouvrages & pour la diftribution des prix.
Le Poëme qui a pour titre LA JONCTION
DES MERS PAR HERCULI & pour déviſe nulla
fine numine virtus , a remporté le prix de ce
genre.
L'Académie a accordé au Poëme qui a
pour titre L'INCARNATION DU VERBE &
pour dévife Alifericordia & veritas obviavel
116 MERCURE DE FRANCE,
runt filii , juftitia & pax ofculata funt , Plai
84. un des prix de Profe refervés.
Le prix de l'Eglogue a été adjugé à l'Idyle
qui a pour titre PHILIS A M. L. C. D. P.
& pour dévife , Vel inermis metuendus amor.
L'Académie n'a couronné cette année , ni
Ode , ni Diſcouts , ni Sonnet , enforte qu'elle
aura à diftribuer l'année prochaine 1746 ,
outre les cinq prix de l'année , un prix d'O
de , deux prix de Difcours & deux prix de
Sonnet , ce qui fera en tout dix prix.
TABLEAUX IMPRIME'S.
Ans le Catalogue raifonné des differens
Deffets curieux & rares du cabinet de feu
M. le Chevalier de la Roque, article 39. font
deux petits tableaux de cinq pouces de large
fur fept de haut peints fur bois par M. Chardin
, dont l'un repréfente une jeune fille qui
travaille en tapiffèrie, & l'autre un jeune Def
finateur vù par le dos. Ces deux tableaux
furent remis du vivant de M. de la Roque à
l'Auteur des tableaux imprimés pour être
gravés en couleurs , & l'Auteur les donna au
public avec le goût , la couleur & le deſſein
que l'on voit dans les originaux & de la mê
me grandeur.
MA I, 1745
.
Ce fut à la vue de ces deux petits fujets fi
exactement rendus dans un genre extraordinaire
, que M. de la Roque fe détermina à
donner à l'Auteur le tableau de l'efpion de
fon cabinet qu'il chériffoit extrêmement , &
qui n'a jamais été gravé ni copié dans aucune
façon que par le fieur Gautier. Il eft fait
mention de ce tableau dans le même Catalo
gue en ces termes :
כ כ
Un magnifique tableau peint fur toile par
Parroffel le pere ; c'eft un des plus beaux
qui foient fortis des mains de ce grand Maître
; il repréſente un Confeil de guerre te
nu pour juger un efpion que l'on furprend
» étant muni de lettres. Ce tableau eft ad-
» mirable tant dans le deffein que dans le
coloris & dans l'expreffion de chaque fi-
» gure ; il porte 24 pouces de haut fur 30
de large.
23
32
Ce morceau avoit été commencé à être gravé
par l'Auteur avant fon voyage de Londres
, & a été fini à fon retour au commencement
du mois d'Octobre de l'année der
niere du vivant de M. de la Roque. Ce grand
connoiffeur fe préparoit quelques jours avant
fa mort à en faire l'éloge. Il eft rendu de la
même grandeur ; on y voit les expreffions vi
ves , les caracteres animés & le même coloris
de l'original .
L'Auteur du nouvel art de graver a trou
118 MERCURE DE FRANCE.
vé dans le Mercure precedent ce fujet parmi
les deux morceaux qu'il a regravés à Londres
, & qui font les deux païfages de Salvator-
Rofe . Il avoit cependant projetté de ne
l'annoncer que dans ce mois ci .
Le public eft inftruit de la diftin&tion avec
laquelle M. de la Roque a parlé dans fes
Mercures de l'art d'imprimer les tableaux ;
il dit entr'autres dans celui du mois d'Aouft
1742. article des tableaux imprimés. » Nous
» avons fait part dans plufieurs de nos Journaux
des espérances que donnoit aux ama-
» teurs le nouvel art d'imprimer les tableaux
avec trois planches , & c'eft avec plaifir que
sonous en annonçons aujourd'hui le fucso
cès , &c,
Le fieur Gautier qui demeure rue St. Honoré
au coin de la rue St. Nicaife , travaille
actuellement à un morceau d'un goût moderne
extrêmement curieux & amufant.C'eft
un tableau d'après le fameux Pater , compofé
de dix figures & d'un beau païfage, repréfentant
des amuſemens champêtres : Il fera
fini d'être gravé pour être diftribué au public
au commencement du mois de Juin prochain.
il porte deux pieds & demi de largeur
fur deux pieds de hauteur ; on peut le faire
fervir fur un miroir ou de deffus de porte &
de tableau de cabinet : Il débitera le fujet
avec les autres ouvrages chés lui & chés le
MAI. 1745 . 119
fieur Mangin Greffier des bâtimens , rue
Bourtibourg.
ESTAMPES NOUVELLES.
LOUIS DE LORRAINE . Cardinal de Guife
né le 6 Juillet 1555 . tué à Blois le 24 Décembre
1588. A Paris ches Odienore Marchand d'Eſtampis rue
d'Anjou en entrant par la rue Dauphine , la derniere
porte cochere.
fa
HENRIETTE DE BALSAC Marquife de
Verneuil morte en 1633 , en
le même.
,
54e. annee . Ches
SIXTE V. PAPE né le : 3 Décembre
1521. mort le 27 Aouſt 1590 , âgé de 69 ans , ches
le même.
***************
E Sieur Briart qui demeure dans la cour
L ne & rue Abbatiale de faint Germain des
Prez à Paris continue de compofer une Effence
d'Ognifiori ou de toutes fleurs d'un
odeur agréable ; on en met quelques goutes.
dans l'eau dont on fe lave après avoir été
rafé ; elle rend l'eau laiteufe ; les Dames
s'en fervent pour fe décraffer & rendre la
peau douce & unie ; elle ne nait point au
120 MERCURE DE FRANCE.
teint ; on la vend 24 fols l'once .
Il continue avec fuccès à faire la véritable
Effence de favon à la Bergamotte & autres
odeurs douces , dont on fe fert pour la barbe
au lieu de favonnette ; les Dames s'en fervent
aufli pour fe laver le vifage &les mains ;
on la vend huit fols l'once.
Il avertit que les bouteilles font toujours cachetéés
, & qu'autour du cachet on lit fon
nom & fa demeure ; on voit aufli une petite
bouteille empreinte dans le milieu du
cachet où il y a le nom de la liqueur comme
à l'Ognifiori. Les plus petites bouteilles font
d'environ cinq onces.
Il fait auffi de très-bons cuirs à repaffer les
rafoirs , avec lefquels on peut fe paffer de
pierre à éguifer ; il les vend depuis 40 fols
jufqu'à 60 fols à un feul côté, & depuis 4 liv.
jufqu'à 8 liv. à deux côtés differens. Il donne
la maniere de s'en fervir,
La premiere Enigme du Mercure d'Avril
eftfougere, la feconde arête . Le Logogryphe
eft Jacques; on y trouve cafque , cujas,fceau ,
caque , fauce , caufe , étau , ſeau, cafe,juc , cas .
fuc, jus, fec, eau , jeu , écu .
ENIGMES
MAI. 12f 1745.
******** ENIGMES ET LOGOGRYPHE
J
ENIGME.
E fuis niais & fin , honnête & malhonnête ,
Moins fincere à la Cour, qu'en un fimple taudis.
Je fais d'un air plaiſant trembler les plus hardis ;
Le fou me laiffe aller , & le fage m'arrête .
A perfonne fans moi l'on ne fait jamais fête ,
J'embellis quelquefois , quelquefois j'enlaidis ;
Je dédaigne tantôt , & tantôt j'applaudis .
Pour m'avoir en partage il faut n'ètre pas bête.
Plus mon trône eft petit , plus il a de beauté ,
Je l'agrandis pourtant d'un & d'autre côté ,
Faifant voir bien fouvent des défauts dont on glofe.
Je quitte mon éclat quand je fuis fans témoins ;
Et je me puis enfin yanter d'être la choſe
Qui contente le plus , & qui coute le moins,
J
AUTRE.
E fuis un meuble fort utile ,
Je fers à la Cour , à la Ville ,
Et même je parois dans le Palais du Ro
Lecteur , j'ai plus d'un emploi.
A la Ville ainfi qu'au Village
F
122 MERCURE DE FRANCE,
On ne peut ſe paſſer de moi .
Jamais fans compagnon je ne fais de voyage .
J'ai des oreilles , une peau ,
Cependant je ne fuis ni bête ni moineau.
J. P. BACO .
LOGO GRYPH E.
N habit déguifé les nuits comme les jours
EN
Je marche , & j'ai raiſon de me cacher tou
jours.
J'opprime l'innocence auffi bien que le crime ;
Je veux qu'un ferme bras me ſoutienne , m'anime.
En un même moment j'attaque &je fecours.
Retranche la premiere & la derniere lettre ,
Un Eunuque en Latin , lecteur , tu vois paroître.
Pour me trouver fi tu veux autre clef ,
C'eſt un terme de guerre , en renverſant mon chef.
Mes pieds font tout de fuite une largeffe
Qui vaut mieux que toute promeffe.
J'offre un terme ufité chés plus d'un Medecin ;
Un mâle qu'on pomme Romaine ,
Sans être cependant Romain .
( De fçavoir ce que c'eft tu me parois en peine )
L'oifeau qu'on dédie à Junon ,
Qui fe mire en fon beau plumage.
Certain ingénieux ouvrage
MAI .
123 1745.
Qui mit Horace en grand renom .
Le bois du lit dans le Latin langage ;
L'humide plage ; un inftrument
Qu'un Chirurgien met en ufage.
dipe curieux trouve le dénouement ;
Je n'en dirai pas davantage.
**
J
ENIGME.
E fuis fils de celui de qui je fus le pere ;
J'ai donné la vie à ma mere ;
Sans deffein , fans fçavoir fi je fais bien ou mal ,
Inanimé , je forme un parfait animal .
ENIGMA.
Dic mihi qua fuerit , nupfi quafilia matri ;
Nullus ei genitor , mafcula mater erat.
Par M. FOLLET , Muficien d'Angers.
Fij
# 24 MERCURE DE FRANCE.
R
PRINTEM S,
egnez Printems ,
Regnez fur nos coeurs
Parez nos champs
Des plus belles fleurs .
Vos dons naiffans
Flatent nos ardeurs . ]
Dans nos hameaux ,
Sous nos ormeaux,
De mille oiſeaux
On entend le
ramage
Dont le doux langage
Demande à l'Amour
Votre aimable retour.
*K*K** **** *k*** ***
U
CHANSON,
Sez mieux , ô beautés fieres
Du pouvoir de tout charmer :
Aimez aimables Bergeres ,
aimer. Nos coeurs font faits pour
Quelque fort qu'on s'en défende
Ily faut venit un jour ;
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
NOCAND
INDATIONS
ASTOR
, LENOX
. AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
MÃI. 17456
$ 25
* Il n'eft rien qui ne ſe rende
Aux doux charmes de l'Amour.
鮮茶
Songez de bonne heure à ſuivre
Le plaifir de s'enflâmer ;
Un coeur ne commence a vivre
Que du jour qu'il fçait aimer :
Quelque fort qu'on s'en défende
Il faut venir un jour :
Il n'eft rien qui ne ſe rende
Aux doux charmes de l'Amour.
>
Il vient de paroître chês le fieur le Rouge In
genieur Géographe du Roi rue des Grands Auguf
tins , un Plan exact & fort détaillé de la Bataille
de Fontenoy , & un Plan des Attaques de Tournay,
avec les Ouvrages jour par jour , jufqu'à la reddition
de la Place , levé fur les lienx. "
On y trouve toutes les Cartes néceffaires pour
T'intelligence de la guerre préfente.
**
**
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
*****************
SPECTACLES.
OPERA.
ONcontinue les représentations de l'E- cole des Amans. Voici quelques morceaux
de la fcene de Cloé jeune bergere
ingénuë , remplie avec grace par Mlle Mets
elle eft de l'acte nouveau .
L'AMOUR .
Que voulez-vous jeune bergere ?
CHLOE'.
Je veux apprendre l'art de plaire ,
Je ne fçais que trop bien aimer.
Tircis me promettoit une flâme fincere
Dieux qu'elle étoit légere !
Climene vient de l'enflâmer.
Tircis ne cherche plus que l'objet qui l'engage ..
L'AMOUR.
Le dernier trait qui frappe un coeur volage
Lui femble toujours le plus doux ;
De mille objets charmans il éprouve les coups ,
Mais c'eft le plus nouveau qui lui plaît d'avantage.
CHLOE'.
Un jufte dépit l'autre jour
L'éloigna de Climène ....
MAI. 1745 .
127
Je crus qu'ilbriferoit cette nouvelle chaine ,
Et fon coeur offenfé paroiffoit fans retour ,
Mais espérance vaine !
Que ne pardonne pas l'Amour !
L'AMOUR .
Le courroux le plus légitime
Par la tendreffe eft bientôt furmonté ,
Et la plus coupable beauté
A toujours dans les yeux l'excufe de fon crime.
CHLOE' .
Comment ai-je perdu le coeur de mon amant ?
Ah ! je l'aimois fi tendrement ..
L'AMOUR.
Cachez le feu qui vous dévore ,
Votre amant s'eſt laffé de vos plus tendres foins,
Si vous l'aviez captivé moins
Sa chaine dureroit encore .
CHLOE' .
Qoi! fon fatal changement
Eft le fruit de ma conftance !
N'aime-t-on fidélement
Que lorsque d'un long tourment
On fouffre la violence ?
L'AMOUR
Feignez de diffiper
Votre douleur extréme ..
CHLOE' .
Je ne fçais qu'aimer ce que j'aime ,
Fi
28 MERCURE DE FRANCE,
Mais je ne fçais point le tromper. '
Mon coeur à l'objet que j'adore
Voudroit en vain cacher fes feux ,
Mes regards trahiroient l'ardeur qui me dévore ;
Mes foupirs échappés l'inftruiroient de mes voeux .
L'AMOUR .
Vous réuffirez peu dans mon aimable empire ;
Il y faut de l'habileté.
Souvent l'Amour & la beauté
Pour conferyer un coeur ne peuvent pas fuffire .
Le Lundi 3 Mai on a donné Thefee pour
la capitation des Acteurs. Mlle Camargo a
executé les caractéres de la Danſe .
Et le Vendredi 7 Mars on a remis fur le
Théâtre la même Tragédie ; Mlle Mets a
joué le rôle d'Eglée avec une parfaite intelligence.
Le jeudi 13 on a remis Zaïde Reine de
Grenade Ballet héroïque reprefenté à Paris
pour la premiere fois le Jeudi 3 Septembre
1739, & exécuté a Verfailles fur le grand
Théatre du manege le Mercredi 10 Mars
1745 , à l'occafion de l'augufte mariage qui
refferre les noeuds de la France & de l'Eſpagne
les paroles font de M. de la Mare
mort en Allemagne ; fes vers font ingénieux ,
lyriques & dans le goût de l'aimable Poëfie
de Quinaut. La conduite de cet Opéra n'en
vaut pas le ftyle , quoi qu'on fçache qu'elle
MA I.
1745 129
a coûté infiniment plus au Poëte. La
Mufique eft de M. Royer habile Maître de
chant , qui a l'honneur de l'enfeigner à Mefdames
de France. Ce Ballet eft femé de fymphonies
, de monologues & d'airs extrêmement
gracieux. Son dernier fuccès ne pouvoit
pas être équivoque , puifque outre les
charmes de fa Pocfie & de fa Mufique , il
étoit encore foutenu par la belle Hautecontre
de M. Poirier Ordinaire de la Mufique
du Roi , qui a rempli le rôle d'Octave Prince
Napolitain , efclave & Amant d'Ifabelle : il
avoit joué le même rôle aux Fêtes de Verfailles
, & les applaudiffemens de la Cour
avoient préfagé ceux qu'il devoit obtenir
à Paris.
Les Danſes de cet Operafont de la compofition
de M. de Laval Compofiteur des
Ballets de la Cour, & prouvent font goût &
fa capacité. Son fils y danfe feul une entrée
qui fait honneur au modéle qui l'a formé .
COMEDIE FRANÇOISE.
Difcours prononcé par M. de la Nouë en
rouvrant le Théatre. Nous le donnons
entier ; il eft trop court & trop bien pour en
retrancher.
Ex
130 MERCURE DE FRANCE
MESSIEURS
IL y a fort peu de jours que je vousrendois
graces de vos bontés paffées , je parois
aujourd'hui pour en folliciter de nouvelles .
Un tems difficile fe prépare ; nous n'enviſageons
qu'avec frayeur le long intervale qui
nous fepare encore de cette heureuſe ſaiſon ,
auffi néceffaire aux Spectacles , que les Spectacles
femblent néceffaires pour l'achevement
de fes plaifirs.
Le nombre des citoyens diminuë à proportion
que celui des Guerriers augmente ;
nous fommes dans des jours où preſque chaque
maifon fe plaint de l'abfence de quelqu'un
de fes habitans , & c'eſt particulierement
fur les Spectacles que retombe & l'abfence
même , & le chagrin qu'elle occafionne.
Nous fentons tous ces inconvéniens ; ils
nous allarment , mais cependant il ne nous
défefperent point.
Nous fçavons d'abord que les préparatifs
d'une nouvelle campagne font les affu
rances & les gages certains de nouveaux fuccès
; ces fuccès feront célébrés , & votre
coeur feul vous déterminera à venir prendre
part aux divertiffemens qu'ils feront naitre
de plus ; plufieurs Auteurs de nom gardent
MA I. 1745.
131
le filence depuis quelque tems ; s'ils ont pu
fe taire l'année précédente , c'eft fûrement
pour parler felon votre gré pendant le cours
de celle- ci .
Enfin , Meffieurs , notre derniere reſſource
& la plus affurée c'eft l'honneur de votre
bienveillance ; vous avez daigné nous en
donner tant de preuves qu'il y auroit à nous
de l'ingratitude à douter de fa continuation
& fur ce fondement j'oferai dire que plus
nous en fentirons le befoin , & plus notre
confiance en elle augmentera.
On a continué après Pâques les repréfentations
de Momus Fabulifie avec un fuccès
foutenu malgré le retranchement géneral de
tout ce qui étoit Vaudeville quand cette piéce
a paru la premiere fois en 1719. L'auteur
n'a pas été traité favorablement dans la Bibliotheque
des Theatres imprimée en 1733 :
livre partial outrément , & rempli de prétendues
anecdotes , prefque toutes fauffes
& groffierement malignes ; livre où l'on
trouve les éloges ridicules d'Ecrivains qui ne
font loués que là ; louanges dont le public
n'eft point l'écho . Il eſt plus honorable d'ètre
critiqué par de certaines plumes que de
leur devoir un panégyrique démenti par le
peu de lecteurs qu'elles ennuyent .
Le même Compilateur infidéle page 68 ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
parle ainfi d'une autre petite piece de l'auteur
de Momus Fabulifte , le Cerdeau des Théatres ,
Comédie en un acte de M. Fuzelier reprefentée
au Théatre Italien en 1722 , où elle ne
réuffit pas.
Il feroit aifé de trouver une foule innombrable
de témoins irréprochables qui dépoferoient
contre le Bibliothecaire impofteur
des Théatres .
Jamais bagatelle dramatique n'a eu un
fuccès plus décidé que le Cerdeau des Théatres.
On peut juger par là de la foi qu'on doit
ajouter à de pareils journaliſtes. On peut lire
fur ce fujet le difcours à l'occafion d'un dif
cours de M. D. L. M.fur les Parodies . Ce difcours
fait par l'auteur de Momus Fabuliſte eſt
à la tête du premier volume des Parodies dis
Theatre Italien qui fe vend chés Briaffon`
rue S. Jacques à la Science.
********
Loi donnerent une piece nouvelle en
E3 Mai les Comédiens ordinaires du
trois actes & en vers, intitulée Sidney.Malgré
le double défavantage de la guerre & dela
faifo. , les repréſentations de cette Piece font
fuivies avec affés d'affluence pour en décider
le fuccès ; les applaudiffemens qu'elle contiMAI.
1745
133
nue d'avoir en conftatent encore mieux le
mérite. Nous croirions cependant rendre un
auffi mauvais fervice au Public qu'à cet ouvrage
fi nous en donnions une analyſe. Plus
elle feroit exacte & plus on y perdroit des
beautés réelles de cette Piece. L'expofition
claire & naturelle du fujet & des caracteres ,
leur difpofition & leur ordonnance , la marche
de l'action , les gradations & les nuances
de l'intérêt qui en eft l'ame & le reffort ,
le touchant des fituations , la préciſion & la
jufteffe du dialogue , la nobleffe & la pureté
d'un ftyle toujours foutenu par l'efprit & par
le fentiment dans un ton neuf, faillant & philofophique
; voilà ce que l'on a applaudi dans
Sidney , ce qu'un extrait ne fçauroit rendre
que très-imparfaitement & ce qu'on ne peut
trouver que dans la repréſentation ou dans
la lecture . Nous nous bornerons donc à donner
une idée générale de cette Piece . Son
objet eft de peindre un de ces travers de
l'humanité , qui tient plus au fentiment qu'à
l'efprit , & fur lequel la raifon n'a point de
prife , une de ces maladies de l'ame dont un
caractere malheureux eft le principe & dont
la plus funefte catastrophe eft la conféquence.
Sidney , jeune , riche , aimable , livré avec
emportement , plus par oifiveté que par goût,
à toutes les paffions de fon âge , mais dont
l'efprit fait pour être occupé , n'a trouvé que
134 MERCURE DE FRANCE .
du vuide dans la diffipation , nous repréſen
te le caractere , la façon de penfer & les différentes
fituations d'un homme dans qui
l'habitude , l'abus & la laffitude des plaifirs
& du bonheur ont ufé le fentiment , qui
n'en a plus d'autre que l'ennui de foi-même
& le dégoût de la vie. Il en eft fi pénétré
que raifonnant conféquemment d'après cette
funefte apathie , il prend de fens froid la réfolution
d'abréger des jours qui lui font à
charge ; il y perfifte avec une opiniâtreté auffi
tranquille qu'invincible à la raiſon & à l'amitié,
il n'imagine pas même pouvoir trouver
dans la maîtreffe la plus tendre & qu'il adore
encore fans s'en douter , des raifons de fupporter
une vie importune & odieufe , il exécute
enfin fon projet avec une indifférence
raifonnée, auffi peu fufpecte d'humeur & de
mélancolie que du courage fanatique desSuicides.
On voit par-là que le lieu de la Scene
étoit donné dans un pays où ces fortes de
caracteres & de fituations , ainſi que les cataſtrophes
qui les terminent , font plus communes
qu'ailleurs . Un fujet auffi étranger à
nos moeurs qu'à notre climat avoit fans doute
bien des écueils, capables de rebuter tout ef
prit timide, & qui n'eut pas eu ni fenti en foimême
ces puiffantes reffources que l'audace
du génie fuppofe toujours,& qui ne lui manquent
prefque jamais, Mais que ne peut un
MAI. 1745.
135
efprit créateur qui connoit dans fa nation un
goût pour le neuf , d'autant plus ardent &
d'autant plus infatiable , qu'il a été plus ſatisfait
, qui fe dit à foi-même :
Nilintentatum noftri liquere Poeta ,
Et qui malgré l'indigence où femble devoir
réduire la multitude des fujets épuisés , trouve
dans fon ame l'ambition généreufe d'enrichir
fon fiecle , & dans fon invention l'heureuſe
fécondité néceffaire pour y parvenir ?
Il eft peut-être vrai de dire aujourd'hui fur
tous les genres
Nunc vivimus ambitiofà
Paupertate omnes.
Cette difette générale contre laquelle il eſt
fi louable de fe révolter , & l'avidité conftante
de la nation pour la nouveauté fuffiroient
donc feules fans doute pour faire au moins
paffer le choix d'un fujet auffi bifarre que celui
del'ouvrage dont nous parlons. Mais pourquoi
juftifier une entrepriſe dont le fuccès eft l'excufe
& qui ne mérite que des éloges ? Peutêtre
faudroit -il en donner encore à meilleur
marché à tous ceux qui étendent la carriere
des arts pour nous procurer de nouveaux
plaifirs. Nous ne devions pas moins attendre
que du neuf en ce genre de l'ingénieux Auteur
de Ververt & de la Chartreuse , &c. On
reconnoit dans Sidney le même génie dont
36 MERCURE DE FRANCE
le
coup d'effai pour le tragique * a défabufé
du préjugé de ne point enfanglanter la Scene ,
& l'a enrichie d'une fituation & d'un coup de
theatre que perfonne n'avoit ofé rifquer avant
lui. Mais la bizarrerie & la noirceur du fujet
de Sidney étoient encore moins un écueil
pour le faire gouter que pour l'exécuter & le
remplir. Il falloit bien des reffources dans
l'invention pour faifir & peindre dans toutes
fes nuances un caractere & une fituation
dont on n'a point vû de modéle qui puiffe
en fournir les premiers & les principaux
traits. Il falloit donc en quelque forte créer ce
caractere , en marquer le principe , en dévélopper
les gradations d'une maniere affés vive
& affés vraisemblable
pour le faire reconnoître
à ceux qui ne l'avoient jamais vû , & qui
n'en avoient peut- être pas même d'idée. C'étoit
un de ces tours de force qui paroitroient
encoreau-deffus de l'invention fi le fuccès n'en
étoit la preuve & l'éloge ; mais comment jugeroit-
on de ce mérite particulier de Sidney
fur un extrait ? La lecture peut feule confirmer
la décifion que le public a portée à cet
égard en la voyant repréfenter. Le choix du
fujet de Sidney avoit encore une autre difficulté
auffi réelle & auffi rébutante. Le Théâtre
eft la repréſentation
de la vie humaine
dans les différentes états & dans les différen
* Edouard III.
MAL 1745 137
que
tes fituations dont ils font fufceptibles ; mais
toutes les fituations quelque intéreſſantes
qu'elles foient , ne préfentent pas un intérêt
auffi agréable & aufli flateur , & l'intérêt le
plus agréable eft celui qui faifit le plus & qui
fait l'impreffion la plus générale & la plus
fure , parce qu'on ne s'intéreffe peut- être que
pour avoir du plaifir. On pouvoit donc craindre
que le caractere fombre & noir de Sidney
loin de faifir ne révoltât. On regarde
avec plus de complaifance le coloris tendre
& gracieux de l'Albane les touches fçavantes
, fortes & rembrunies de Rubens & du
Titien, on fe livre de foi- même à l'intérêt de
l'oracle , &c . Il falloit que Sidney arrachât
l'aveu de l'efprit par la vérité la plus frappan
te & celui du coeur par la plus touchante fituation
; il falloit aufli que l'état de l'ame de
Sidney & fon caractere fuffent préfentés
d'abord de la maniere la plus fenfible & la
moins révoltante , afin que le fpectateur pût
fe familiarifer avec eux ; il falloit intéreffer
fa curiofité à voir les progrès d'une fituation
aufli neuve & auffi critique , pour l'amener
de là fans peine à la cataſtrophe qui en eft
la fuite. Tous ces différens objets paroiffent
remplis avec une intelligence fine & délicate.
Le caractere & la fituation de l'ame de
Sidney font fi décidés qu'ils ont percé , quoique
malgré lui, aux yeux même de Dumont
138 MERCURE DE FRANCE.
fon valet de chambre qui en fait l'expofition
en ouvrant la Scene . Sidney arrive enfuite
fombre & reveur.Voici comment il rend luimême
compte de fes fentimens & de la réfolution.
Depuis qu'à ce parti mon efprit s'eft rangé ,
Du poids de mes ennuis je me fens foulagé ,
Nulle chaine en effet n'arrête une ame ferme ,
Et les maux ne font rien quand on en voit le terme.
Après avoir écrit quelques lignes ,
O vous que j'adorai , dont j'aurois toujours du
Chérir le tendre amour , les
graces , lavertu ,
Vous dont mon inconftance empoiſonna la vie
Si vous vivez encore , ma chere Rofalie ,
Vous verrez que mon coeur regretta nos liens ;
Des mains de mon ami vous recevrez mes biens :
Il ne trahira pas les foins dont ma tendreffe
Le charge, en expirant, dans ces traits que je laiffe
Enfin Henri , Jardinier de Sidney, explique
à Dumont ce travers d'efprit dont l'Angleterre
fournit tant d'exemples dans toutes
les conditions , & dont le François qui a le
plus réfléchi peut à peine avoir l'idée . La définition
qu'il en donne , quoique dans le ton
fimple & groffier de fon état , a toute la jufteffe
du bon fens le plus fûr , elle refpire autant
la faine Philofophie que la vraiſemblanMAÍ.
1745 39 .
> elle fixe la fituation de Sidney , elle acheve
de mettre le fpectateur dans la confidence
, enfin la naïveté & la plaifanterie qui
regnent dans le ton , font avec le fond des
chofes un contrafte néceffaire dans un tableau
qu'il falloit égayer par le ridicule pour qu'il
ne révoltât pas par la noirceur. On ne fera
peut-être pas faché de trouver ici ce morceau
qui eft l'expofition la plus jufte & la plus
théâtrale du fujet de la piece .
DUMONT.
Je tremble pour mon Maître ,
Il est malade ou fou , peut- être tous les deux ;
Quel eft donc le malheur de tous ces gens heureux
Ils nagent en pleine eau , quel diable les arrête ?
HENRI.
moi
Tenez , Monfieur Dumont , je ne fuis qu'une bête
Mais voyant notre Maître & rêvant à part,
J'eftime en ruminant avoir trouvé pourquoi ;
Etant chés feu Monſieur , j'ons vû la compagnie
J'ons entendu caufer le monde dans la vie ,
Tous ces grands Seigneurs là ne font jamais plak
_fans ,
Ils n'ont pas l'air joyeux , ils attriftent les gens ;
Comme ils font toujours bien , leur joie eft toute
ufée ,
Vous ne les voyez plus jetter. une rifée ,
Il leur faudroit du mal & du travail par fois ;
Pourrire d'un bon coeur parlez-moi d'un Bourgeois
# 40 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour en revenir au mal de notre Maître
Je fommes , voyez -vous , pour nous y bien con◄
noître
Puifque j'ous vû fon pere aller le même train ;
Il fera tout de même une mauvaiſe fin
Si cela continue , & ce feroit dommage
Qu'un fi brave Seigneur , fi bon Maître , fi fage...,
DUMONT:
Qui vraiment ; mais dis - moi qu'avoit fon pere ?
HENRI .
Le mal qui tue ici ceux qui fe portiont bien .
Comment donc ?
DUMONT.
HENRI.
rien,
Ah! ma foi qui l'entendra l'explique ;
Je ne fçais fi chés vous c'eft la même rublique
Comme en ce Païs ci , mais je voyons des gens
Qu'on ne foupçonnoit pas d'être fous en dedans ,
Qui fans aucun fujet , fans nulle maladie
Plantiont là brufquement toute la compagnie ,
Et de leur petit pas s'en vont chés les défunts
Sans prendre de témoins de peur des importuns ;
Tenez , défunt fon pere , honneur foit à ſon ame ;
C'étoit un homme d'or , humain comme une femme,
Semblable à fon enfant comme deux goutes d'iau ;
Si bien donc qu'il s'en vint dans ce même Châtiau
Jadis il me parloit , il avoit l'ame bonne ;
Or il ne parloit plus pour moi ni pour parfonne ,
MAI.
143 1745 .
Mais la parole eft libre , & cela n'étoit rien ;
Je le voyons vermeil comme s'il étoit bien ;
Point du tout , un biau jour il dormit comme un dia,
ble ,
Si bien qu'il dort encore ; on trouva ſur ſa table
Un certain brimborion où l'on fçût débrouilleṛ
Qu'il s'étoit endormi pour ne plus s'éveiller ;
C'étoit un grand efprit.
DUMONT .
C'étoit un très-fot homme , & c.
Les dévelopemens du caractere de Sidney
deviennent plus vrais , plus férieux , plus fins
& plus intéreffans au fecond acte dans fes
deux fcenes avec Hamilton fon ami ; qui ont
paru le chef- d'oeuvre de l'efprit , du raiſonnement
& du dialogue . La raiſon & l'amitié
d'un côté , de l'autre le dégoût raiſonné
de la vie foutenu par le ſentiment y ſont balancés
avec une force qui fe file par les gradations
les plus fines. Il faudtoit tranſcrire
ces deux ſcenes en entier pour en faire ſentir
toutes les beautés , & l'on ne pourroit en obmettre
aucun vers fans le regretter tant pour
les penfées que pour l'expreffion : En renvoyant
là- deffus à la lecture de la piece , ces
vers cine laifferont pas d'en donner quelque
idée ; ils marquent la difference effentielle du
caractere de Sidney d'avec celui du Miſanrope
,& ils font de plus l'éloge du coeur de
#42 MERCURE DE FRANCE .
l'Auteur autant que fa piece en général fait
celui de fon efprit.
HAMILTON,
C'eft donc Milantropie ;
Prevenez , croyez- moi , cette for ibre manie ;
Quels que foient les humains il faut vivre avec eux ;
Un homine difficile eft toujours malheureux;
Il faut fçavoir nous faire au Païs où nous ſommes ,
Au fiécle où nous vivons.
SIDNEY .
Je ne hais point les hommes ,
Ami , je ne fuis point de ces efprits outrés ,
De leurs contemporains ennemis déclarés ,
Qui ne trouvant ni vrai , ni raiſon , ni droiture ,
Meurent en médifant de toute la nature ;
Les hommes ne font point dignes de ce mépris ,
Il en eft de pervers , mais dans tous les Païs
Où l'ardeur de m'inftruire a conduit ma jeuneffe,
J'ai connu des vertus , j'ai trouvé la ſageſſe ,
J'ai trouvé des raiſons d'aimer l'humanité ,
De refpecter les noeuds de la focieté ,
Et n'ai jamais connu ces plaifirs déteſtables
D'offenfer , d'affliger , de hair mes femblables,
Ce même acte fournit auffi une fituation
touchante , dont les larmes ont fait plus d'u
ne fois l'éloge lorſque l'on rend à Hamilton
la lettre où Sidney lui fait part de fa réfolution.
Cette fituation amene une ſcene atMAI.
1745 . 143
ten driffante entre Hamilton & Sidney, où la
façon de penfer de celui ci qu'il avoit diffimulé
jufqu'alors, & qui avoit cependant percé
malgré lui fe dévelope tout à fait . Quelques
vers que nous extrairons pourront fairejuger
de la façon dont cette ſcene ainfi que
la piece en générale eft écrite , ils prouvent
d'ailleurs que Sidney ne peut être fufpect du
fanatifme du Suicide.
HAMILTON.
Quoi ! fans appréhender l'horreur de ce paffage ,
Vous fuivrez de fens froid dans leur fatal courage
Les Heros infenféș...
SIDNEY ,
Ce courage n'eft rien ;
Je fuis mal où je fuis , & je veux être bien ,
Voilà tout ; je n'ai point l'efpoir d'être célebre ,
Ni l'ardeur d'obtenir quelque éloge funébre ,
Et j'ignore pourquoi l'on vante en certains lieux
Un procedé tout fimple à qui veut être mieux ;
D'ailleurs que fuis -je au monde ? Une foible partie
Peut bien , fans nuire au tout , en être défunie ,
A la focieté je ne fais aucun tort ;
Tout irą comme avant ma naiſſance & ma mort ;
Peu de gens , felon moi , font affés d'importance
Pour que cet Univers remarque leur abfence.
Cet acte eft terminé par une fcene entre
Hamilton & Rofalie, L'amour généreux &
144 MERCURE DE FRANCE.
conftant de l'une malgré tous les fujets qu'elle
a de fe plaindre de Sidney , la joie que donne
à Hamilton une rencontre auffi imprévue ,
l'efpérance qu'il en conçoit , le trouble &
l'embarras de l'une & de l'autre ,font autant
de mouvemens qui augmentent fenfiblement
l'intérêt de la piece. Tout le fentiment qui
regne dans cette fcene ne pourroit que perdre
dans un extrait, & la lecture peut à peine
remplacer l'impreffion de la repréſentation ,
Le troifiéme A &te offre d'un bout à l'autre le
tableau le plus touchant, Sidney empoisonné
retrouve Hamilton qui ne fçachant rien de
Pexécution de fon projet funefte combat encore
fa réfolution par tout ce que l'amitic
infpire de plus tendre , employe enfin l'amour
pour derniere reffource & fait paroître
Rofalie. Il eft aifé de fentir combien cette
fituation maniée avec autant d'art que de
fentiment doit faire d'impreffion par fe
mouvemens vifs & contraftés. Sidney touche
des reproches tendres de Rofalie & du pardon
généreux qu'elle lui accorde , femble
étouffer l'amour que celui de Rofalie fait re
naître en fon coeur , & que l'inquiétude o
elle eft de le voir balancer le force enfin d.
déclarer avec tranfport; cet aveu produit dari
l'ame de Sidney les regrets & les remords ;
il eft convaincu de fon erreur , & le repent
fait naitre en lui le défefpoir. Les larme
qu'arrach
MAI *745. €45
qu'arrache cette fituation prouvent mieux
que tous les éloges qu'elle eft filée avec la
plus fine intelligence du théâtre. Toutes les
repréſentations font marquées par ce fuffrage
du coeur fi décifif pour le fuccès d'une
piece. Cette fituation violente fe trouve enfin
heureufement terminée par un dénoûement
néceffaire. Dumont qu'Hamilton appelle
au fecours de Sidney , fait ceffer la plus
cruelle inquiétude en apprenant qu'il a chan
gé le faral breuvage . On convient en généque
ce troifiéme Acte refpire autant lo
fentiment & la paffion que le fecond brille de
neuf& de génie. En un mot il paroît digne
de finir une piece , qui par les caracteres , la
conduite , les fituations , l'intérêt , le dialo
gue & furtout le ſtyle fort de choſes , ſaillant
& foutenu, dont elle eft écrite d'un bout
à l'autre , & les vers brillans & faits pour
paffer en proverbes dont elle fourmille , peut
faire dire à jufte titre ;
ral
Cui lecta potenter erit res ,
* Necfacundia deferet hunc nec lucidus ordo
Cet extrait nous a été communiqué par
un homme de beaucoup d'efprit d'un
goût délicat & qui a eu la bonté de nous fou-
Il n'eft pas néceffaire d'avertir que les fentimens
qui font dans la bouche de Sydney lorſqu'il
veut fe tuer ne font exposés que pour en montrer
P'erreur qui eft très-bien prouvée par Hamilton.
>
G
148 MERCURE DE FRANCE.
1
lager dans cette partie de nos penibles tra
vaux. Les éloges qu'il donne à M. Greffet
doivent le flater d'autant plus que nous fçavons
qu'il ne connoît en aucune façon cet
écrivain eſtimable , & n'a été guidé en tout
ceci que par fon amour pour les Lettres.
Nous aurions été plus fufpects de partialité
, même en ne difant que les mêmes chofes
, nous qui faifons profeffion d'honorer
& d'aimer la perfonne de M. Greffet &
fes moeurs douces & aimables , autant que le
public eftime fes talens. Nous profitons de
cette occafion pour inviter les amateurs des
Lettres à nous envoyer quelquefois des extraits
, foit de pieces de Théatre ou d'autres
ouvrages ; nous en profiterons avec reconnoiffance
, & nous ofons dire que les fecours
qu'on nous donnera tourneront à l'avantage
du public , puifque mon collegue & moi
ctant occupés à d'autres ouvrages , nous
employerons utilement pour le bien des Lettres
les momens qu'on nous aura épargnés :
nous nommerons les auteurs qu'and ils voudront
être nommés ; & dans le cas où ils
voudroient garder l'incognito , nous avertirons
que l'extrait eft d'une main étrangére,
fans la défigner , car nous ne voulons
point nous parer des dépouilles d'autrui.
Le Mercredi 12 Mai cette piece fut fuivi,
de Momus Fabulifle & du Fat puni.
Nous fommes ravis de trouver l'occafion
MAI. 1745 .
147
de rendre à cette derniere la juftice qui lui
eft duë. C'eſt un des contes des plus vifs
de la Fontaine accomodé au Théatre avec
toute la décence & la fineffe poffibles . On
ne peut trop louer l'ngénieux auteur qui a
imaginé le fecret d'habiller fi modeftement
une véritable nudité fans lui faire rien perdre
de fes graces , & d'avoir mis le Fat puni
prefque dans la fituation du Gafcon puni
fans meriter la cenfure d'un Spectateur accoûtumé
aux bienféances de la ſcene.
Le ftile & le ton de cette petite Comédie
ne fentent pas l'Ecrivain de profeflion ;
on y reconnoît à chaque phrafe l'homme du
monde dans l'habitude de briller dans la
meilleure compagnie . Mlle Gauffin y jouë.
un rôle cavalier en robe de chambre avec
fes graces journalieres ; & M. Granval qui
repréſente le Fat puni copie le ridicule d'un
petit maître avantageux avec une perfection
qui ne laiffe rien à défirer. La vivacité des
expreffions eft très-bien couronnée par celle
du dénoûment qui eft naturel , & expofe
un tableau frappant.
On joue à la Comédie Italienne une petite
piece que le public à reçû très favorablement
& qui eft digne de cet accueil , mais
les bornes de cet article ne nous permettant
pas de nous étendre davantage , nous en rendrons
compte au public le mois prochain.
Gij
148 MERCURE DE FREANCE
NOUVELLES DE LA COUR , DE PARIS & c
LE Baron de Vertelem , Major du Régi- ment Royal Allemand , & qui fait les fonctions
de Marêchal Géneral des Logis de la Cavalerie
de l'armée commandée par le Comte de Ségur
, a été envoyé au Roi par ce Géneral pour
informer S. M. du détail de l'action qui s'est paffée
le 15 du mois dernier près de Pfaffenhoven , & les
dépêches de cet Officier contiennent les particu
larités fuivantes.
Le 14 au Soir le Comte de fegur qui par ordre
de l'Electeur de Baviere avoit levé tous fes quartiere
à l'exception de ceux de Rain & de Donawertoù il
avoit l'aiffés Bataillons , apprit que l'armée Bavaroife
étoit déçampée de Freyfengen pour fe re
plier à Munich & à Dachau , & qu'il venoit d'ar
river à Hohenkam près de Cranberg un Corps
très confidérable des ennemis . Sur ces avis il ſe détermina
à aller joindre les Bavarois , ce qu'il au
roit exécuté dès la nuit fi l'embarras des préparatifs
pour le tranfport de l'artillerie ne l'avoit obligé de
differer fa marche jufqu'au matin. En attendant le
jour il chargea le Marquis de Cruffol de retirer
les differens poftes qui étoient à Pfaffenhoven , &
il lui donna pour cet effet Compagnies de Gre➡
nadiers autant de piquets , 300 hommes de Cavavalerie
& 2 pieces de canon. Il envoya d'avance
à Aichac où il avoit été réfolu de fe rendre la premiere
journée , M. de Bernhol Commandant le fea
cond Bataillon du Régiment Royal Suédois avec
300 hommes des troupes Françoifes & Palatines,
Il fit partir en même- tems un détachement de 200
MAI. 1745. 149
Kommes d'Infanterie & de 100 de Cavalerie fous les
ordres de M. d'Obenheim Lieutenant Colonel du
Régiment Royal Allemand , pour aller fur le chemin
d'Aichac y attendre les équipages & en renforcer
l'escorte. Le Comte de Segur ayant envoyé
tous les gros bagages à Donavvert , il ne reftoit
que les menus équipages & des chariots qui portoient
du pain , & la précaution qu'il eut de les
faire marcher quelques heures avant l'armée les a
fauvés. A la pointe du jour l'armée décampa , quatre
Bataillons Palatins formant l'avant- garde avec
deux de leurs canons . Ces Bataillons étoient fuivis
de la Cavalerie de la même nation , durefte de
l'artillerie , des caiffons , des cartouches , des munitions
, de la pofte & de la caiffe militaire après
laquelle venoit la Cavalerie Françoife . L'Infanterie
de cette Nation confiftant en 13 Bat illons ,
marchoit enfuite , & l'arriere garde que commandoit
le Marquis de Cruffol devoit faire fa retraite de
façon que fa tête fut toujours fur la queuë de la colomne.
Apeine les deux derniers Bataillons qui
précédoient l'arriere-garde étoient - ils fortis de
Pfaffenhoven qu'on vit déboucher des hauteurs &
des bois un Corps nombreux d'Infanterie & de Cavalerie
de l'armée de la Reine de Hongrie . Le
Comte de Segur ayant gagné auffitôt les hauteurs &
appuyé fa gauche à un bois , le Marqsis de Cruffol
fe difpofoit à faire fa retraite lorfque la Ville
fut attaquée de tous côtés par les Huffards , les
Dragons & les Croates qui enfoncerent les portes
& y entrerent avec beaucoup de vivacité. Le combat
dans la Ville dura près d'une demie heure , &
moyennant les fages difpofitions du Marquis de
Crullol qui s'eft extrémement diftingué ainsi que le
Chevalier , l'arriere-garde fe replia avec beaucoup
d'ordre après avoir fait fouffrir une fort gran-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
de perte aux ennemis . Ceux - ci fuivirent de près
cette arriere-garde , mais ils ne pu ent l'empêcher
de joindre le Comte de Segur . Ils fe mirent en ba
taille , leurs Dragons pied àterre & ayant marché
en forme de croiffant pour s'emparer des hauteurs
que nous occupions , ils effuyerent un feu fi
prodigieux que cela rallentit extremement leur attaque
. Alors le Comte de Segur marcha pour joindre
M. de Zaftrovv qui étoit déja loin avec les
troupes Palatines , & il fuivit toujours les hauteurs
& les bois. Des Dragons & des Huffards , chargerent
vivement 300 Chevaux de l'arriere-garde qui
fe rallierent à la queue de l'Infanterie & qui s'y remirent
en bataille. Le nombre des ennemis s'augmentant
à tout moment , le Comte de Segur envoya
prier M. de Zaftrovv de revenir à ſon fecours
& leur jonction s'étant faite l'armée ſe rangea fur
deux lignes , l'Infanterie à la gauche tenant tou
jours les hauteurs & appuyée à un bois , & la Cavalerie
dans une petite plaine fur lá droite , un pen
en arriere de l'infanterie. On plaça le canon & il
commença à tirer fur les ennemis qui fe formoient
à mesure qu'ils arrivoient .
Dans le tems que le Comte de Segur fe preparoit
à les charger il leur arriva un nouveau Corps d'Infanterie
. Une colomne nombreufe de Cavalerie
qu'on découvrit en même - tems & dont le deſſein
parut être de nous envelopper par les derrieres mie
le Comte de Ségur dans la néceffité de fonger à la
retraite , & il dirigea toujours fa marche de hau
teurs en hauteurs & de bois en bois afin d'y appuyer
l'Infanterie. L'armée étant trop preffée de l'ennemi
fut obligée de s'arrêter & de fe former encore
une fois. Il y eut pendant une heure un feu très vif
de part & d'autre , & ce fut dans ce troifiéme com
MAI. 1745. 151
bat que le Marquis de Rupelmonde qui avoit donné
pendant toute l'action les plus grande marques
de courage & d'habileté reçut un coup de fufil au
travers du corps . La vigoureuſe réſiſtance de l'Infanterie
ayant arrêté les troupes de la Reine de
Hongrie on fe remit en marche , mais comme on
defcendoit dans un fond ma rêcageux , le défordre
fe mit dans l'artillerie & les charetiers prirent l'épouvante
. On n'auroit pû y remedier fans s'expofer
être totalement enfermé par les ennemis , de
forte que de feize pieces de canon on n'en a fauvé
que fept .
L'armée marcha continuellement au milieu de
deux colomnes des ennemis jufqu'à la Paar qu'elle
paffa à un gué entre Hohenfvvart & Freyhaufen à
6 heures du foir. Les ennemis s'arrêterent à cette
riviere & il n'y eut plus que quelques uns de leurs
Huffards qui fuivirent l'armée pendant le refte du
jour. Comme le Comte de Bathiany pouvoit envoyer
beaucoup de Cavalerie fur Rain pour couper
les troupes Françoifes & Palatines , il fallut marcher
toute la nuit. On y arriva le lendemain &
l'armée ayant continué fa marche s'eft renduë à
Donavvert après avoir repaffé le Lech & rompu le
pont qu'elle avoit fur cette riviere . Il eft difficile
d'exprimer combien les troupes ont montré de
valeur & de fermeté , & fi elles n'avoient pas
fait des efforts extraordinaires on n'auroit pu exé
cuter une fi longue retraite devant l'armée ennemie
qui a fuivi le Comte de Segur pendant fix
lieues & qui étoit compofée de 7000 hommes d'Infanterie
& de 8000 de Cavalerie , tandis que les
troupes Françoiſes & Palatines ne l'étoient que de
5000 d'Infanterie & de 1200 chevaux .
De notre côté il y a eu environ 1200 hommes
de tués. Les ennemis avouent eux mêmes que leur
G iiij
52 MERCURE DE FRANCE .
perte à été très confidérable , & elle doit l'être
non feulement à caufe de la vivacité de notre feu ,
mais encore parce que dans les endroits où nos
troupes ont pu refifter aux efforts des ennemis
elles étoient fur les hauteurs dans des pofi ,
tions avantageufes. +
L'Affemblée generale du Clergé n'ayant point
encore fini fes Séances , les Prélats & autres Députés
qui la compofent ont demandé que le départ
du Roi ne les privât point de l'honneur de prendre
congé de S. M fuivant l'ufage établi à la fin de
chaque affemblée . Ces Députés fe rendirent à
Verfailles le 2 de ce mois , & ils eurent une audience
du Roi avec les honneurs qui font rendus
au corps du Clergé , & avec les cérémonies obfervées
le I du mois de Fevrier dernier lorſque les
mêmes députés rendirent leurs refpects au Roi,
L'Archevêque de Paris' premier Preſident de l'Affemblée
étoit à la tête des Députés , & l'Archevêque
d'Embrun qui porta la parole complimenta
le Roi avec beaucoup d'éloquence .
Les Ambaffadeurs & les autres Miniftres étran◄
gers ayant été informés de la part du Roi du prochain
départ de S. M. pour la Flandre , ils eurent
le 4 de ce mois l'honneur de complimenter le Roi
à cette occafion & de lui fouhaiter un heureus
voyage.
MA I. 1745. -153.
સ્ડ સ્ક
JOURNAL des opérations de l'armée
du Roi.
Du 8 Mai 1745.
E Roi eft parti le 7 de Compiegne & eft arrivé
le mêmejour à Douayfur les 6 heures après
Roi
midi , & en eft parti ce matin environ à la même
heure avec Monfeigneur le Dauphin pour ſe rendre
à Chin où S. M.à ordonné l'établiſſement de
fon quartier pendant le fiege de Tournay ; elle
à nommé pour fes Aides de Camp Mrs. les Marquis
de Meuze , Duc de Luxembourg , Duc de
Bouflers , Duc d'Aumont , Duc d'Ayen , Prince
de Soubife , Duc de Chaulne & le Prince de
Tingry.
Du Camp devant Tournay du même jour.
Sa M. ayant appris hier par un courier que M. le
Je Marêchal de Saxe lui avoit dépêché , que les
ennemis qui étoient à Cambron s'étoient avancés
jufqu'à Leuze , eft partie ce matin à 5 heures & de
mie de Douay & elle est arrivée ici avant dix
heures .
¡Monfeigneur le Dauphin que le Roi n'avoit point
voulu que l'on avertit , que fon départ étoit avancé
n'eft arrivé ici qu'à 8 heures .
Par les nouvelles que le Roi a appriſes en arrivant
au camp , les ennemis n'ont fait aucuns mou→
vements , & leur poſition eft la même qu'elle étoit
hier.
On a fait paffer hier l'artillerie de campagne
la droite de l'Efcaut , & on a fait porter aujour
d'hui la plus grande partie de la Cavalerie du mê
me côté,
GY
à
14 MERCURE DE FRANCE.
Ia fape de la gauche de la tranchée a été portée
cette nuit jufqu'à 6 toifes de la paliffade ; on
y a élevé, un Cavalier de tranchée qui plonge dans
le chemin couvert .
La communication a été établie avec les autres
têtes de fapes , ce qui forme la feconde parallele ,
Ce 9 Mai à 3 heures dufoir.
Les ennemis viennent toujours à nous , & le
Roi vient de partir dans le moment pour fe porter
à Calonne d'où il obfervera leurs mouvemens .
Nous nous fommes rendus maîtres cette nui : de
la crête du chemin couvert.
M. de Taleyrand & M. du Mazis Ingénieurs de
réputation y ont peri malheureuſement , le feu
ayant pris aux poudres dans la Place d'Armes.
Monfeigneur le Dauphin a ſuivi le Roi.
A Calonne le 10 Mai 1745 à 11 heures
du matin.
6
Le Roi ayant reçu differens avis pendant la nuit
du 8 au 9 Mai , portant que les ennemis quittoient
leur camp de Leuze pour s'approcher de fon armée
; & hier vers le midi ayant appris qu'ils débouchoient
fur trois colomnes , & que leur avantgarde
s'étoit déja portée au Village de Vezou éloigné
d'une demie lieuë de Fontenoy que nous oc-
Cupions ; S M. donna les ordres pour faire prendre
res armes à toutes fes troupes , & les porter fur le
Champ de Bataille qu'elle avoit déja fait reconno
tre à la réserve de 27 Bataillons & 17 Efcarons
qu'elle avoit deftinés à continuer les opéra
ons du Siege fous les ordres de M. de Brezé,
MAI. 1745. 155
Peu de momens après S. M. monta à cheval accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin & pafiant
par les ponts du bas Efcaut , elle fe rendit fur le
terrain que fon armée devoit occuper. S. M. s'étant
fait voir à toutes fes troupes , les cris de joye
qui fe firent entendie dans toute la ligne lui marquerent
affés la confiance qu'elle avoit lieu de prendre
dans des troupes fi bien difpofées au combat.
Le Roi fe porta aux gardes ordinaires les plus
avancées pour s'affûrer de la pofition des ennemis ,
& après avoir reconnu que leur camp étoit affis
Conformément aux avis qui lui en avoient été donnés,
S.M. jugea qu'ils n'entreprendroient rien de la
journée ; la nuit commençant déja à approcher.
15
En conféquence elle vint vers les 9 heures du
foir prendre fon quartier au Village de Calonne
fitué à la tête des ponts du haut Efcaut , ce quartier
ayant paru plus convenable à S. M. pour le por
ter d'un inftant à l'autre fur le Champ de Bataille ,
elle a paffé cette nuit fans équipage
· Ileft 11 heures , les ennemis n'ont encore fait
aucun mouvement & S. M. va monter à cheval
pour vifiter de nouveau l'emplacement du Champ
de Bataille , en cas que les ennemis fe détermi
ment à marcher en avant.
De Calonne le 11 Mai 1745-
Hier vers les 2 heures après midi le Roi monta
à cheval pour examiner de nouveau la poſition des
ennenis ; S. M. s'étant portée comme elle avoit
fait la veille jufqu'aux gardes les plus avancées ,
elle y fut témoin d'une eícarmouche entre les trou
Gvi
156 MERCURE DE FRANCE.
pes légéres & celles des ennemis ; après quoi effe
continua fa tournée des poftes du camp .
Lorfque S.M. rentroit chés elle , elle vit paffer[des
Fourageurs qui retournoient à leur camp fur le bruit
d'une alerte qui avoit été donnée à la droite ,
on apperçut en même tems le feu à quelques maifons
en avant du Village de Fontenoy que l'on
avoit ordonné de bruler lorfque les ennemis débouch
eroient en force pour attaquer ce Village retranché.
Cette circonftance qui n'étoit point un
fignal équivoque détermina le Roi à faire prendre
les armes àfon armée ; ce qui fut exécuté avec
une diligence finguliere .
S. M. fe porta fur le champ à la tête du camp où
M. le Maréchal de Saxe fe rendit en même-tems,
les troupes prirent leurs poftes de bataille , &
S. M. fut fatisfaite de cette difpofition.
Comme la plus grande partie de l'armée des ennemis
paroiffoit ſe développer vers les 4 heures après
midi , & qu'ils n'étoient pas à un quart de lieuë de
notre camp , on crut qu'ils avoient enfin pris la
réſolution de nous venir attaquer ; & en conféquence
, S. M. refta fur le Champ de Bataille jufqu'à la
nuit , mais ayant fçû que les ennemis ne pourroient
alors engager l'affaire , une partie de leurs canons
s'étant embourbée dans fa marche , les troupes demeurerent
fous les armes , les Officiers Généraux
à leurs poftes & S M. revint à fon nouveau quarier
de Calonne.
Aujourdhui à 5 heures du matin S. M. s'eft rendue
au Champ de Bataille , la canonade n'a pas
tardé de commencer de part & d'autre , & c'eft
d'une des premieres falves des ennemis que M. le
Duc de Grammont a été tué d'un coup de camen.
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MAI. 1745: 137
* Notre difpofition étoit telle qu'une ligne d'In-
PREMIERE DISPOSITIONpartant
de Tournay arrivant fur le champ de bataille
reconnue par M. le Marechal lorſqu'il fçut que
l'Armée des Alliés avoit marché fur Leuze.
La Brigade de Piemont compofée des Bataillons
& le Régiment de Biron dans Antoin.
6pieces de canon dans ce Village fouettants & battants
la plaine de revers.
"
Les 3 Bataillons de Crillon appuyans leur droite
à Antoin un ravin impraticable devant eux ,
une redoute à leur droite , 4 pieces de canon à
la redoute en avant de cette Brigade.
Les Dragons fur deux lignes à la gauche de Cril.
lon à même hauteur ; une redoute en avant du centre
des Dragons où il y avoit 4 pieces de canon en
avant.
A la gauche des Dragons la Brigade de Bettens
compofée de 6 Bataillons , dont la gauche étoit
appuyée au chemin creux qui étoit derriere Fontenoy
, & à la droite de la Brigade du Roi.
Une redoute fur l'angle formé par les Bataillons de
Bettens & du Roi où il y avoit 6 pieces de canon.
Le Village de Fontenoy en avant de la droite de
la Brigade du Roi prefque fur l'angle retranché &
déffendu par la Brigade de Dauphin & 4 pieces de
canon , toutes de 12 , 8 ou 4 longues.
La Brigade du Roi avoit fa droite appuyée au
chemin creux qui eft derriere la redoute , dont 2
Bataillons étoient couverts par le Village de Fontenoy.
La Brigade d'Aubeterre à la gauche du Roi avois
158 MERCURE DE FRANCE.
fanterie s'appuyant derriere le village de Fontenoy
en avant le ravin qui va de Fontenoy au bois de
Barry ; 4 pieces de canon en avant .
La Brigade des Gardes à la gauche de celle
d'Aubeterre ; le ravin finiffant à fon Ier Bataillon ,
fa gauche appuyée au coin des Bois de Barry ; 4 pieces
de canon en avant de cette Brigade.
La redoute en avant du 2 me . Bataillon des Gardes
gardée par le Ier , Bataillon d'Eu ; 4 pieces de
canon dans cette redoute .
La Brigade des Irlandois compofée de 6 Bataillons
, fa droite appuyée aux Gardes Suiffes avoit de
vant elle les bois de Barry , voyant à découvert
a la portée du fufil , fa gauche s'étendant au- delà
de la deuxieme redoute qui étoit en avant du me.
Bataillon des Irlandois , le 2me. Bataillon d'Eu
dans la redoute ; 4 pieces de canon en avant.
A la gauche des Irlandois étoit une plaine de 800
pas qui finiffoit au Village de Ramecroix , en arriére
de ce Village étoit la Brigade des Vaiffeaux ,
la droite appuyée à la chauffée de Leuze & à deux
maifons de pierre , fa gauche s'étendant fur le che
min de Rumignies ; cette Brigade avoit en avant
un ravin , un grand chemin & un foffé en avant du
chemin ; 4 pieces de canon vis-à -vis de la barrierė.
En arriere de la Brigade des Vaiffeaux & à la
gauche de la chauffée de Leuze le Bataillon d'Angoumois
qui occupoit deux maifons de pierre re
tranchées nommées le Château de Bourqembray &
& la Cenfe Demarais ; Royal Corfe occupoit le
Château d'Elmont.
Les Brigades de Normandie & de Royal occu
poient le Village de Rumignies , fes retranchemens
MAI. 1745 . 159
s'étendoit jufquau près de celui de Ramecroix . Cet-
& le Château du même nom , étendant leur droite
vers le Château d'Elmont & gardant les bois de
Breuze ; en avant de la Juftice de Leuze étoient
deux fours à chaux , fur lesquels on avoit établi
deux batteries de 4 pieces chacunes lefquelles balayoient
le chemin de Leuze & la plaine qui étoit
entre les Irlandois & le Village de Ramecroix .
M. de Lowendal avec la Brigade d'Auvergne ,
les Bataillons de Touraine & 10 Efcadrons
étoit placé à égale distance du Village de
Rumignies & du Mont de Trinité ; fur ce Mont les
Huffards de Beaufobre foutenus par un poste de
400 hommes dans le Château de Rougefort .
La Brigade de la Couronne fut placée en feconde
ligne derriere la Brigade Irlandoife .
Deux lignes de Cavalerie de 30 Efcadrons chacune
placées derriere l'Infanterie.
La premiere ligne appuyoit fa droite à 50 pas de
la Brigade de Bettens , & fa gauche à la hauteur de
la 2 me . redoute.

La feconde ligne appuyoit fa droite à la Briga
de de Crillon , & fa gauche à Notre Dame-aux-
Bois ; les Carabiniers en reſerve entre les fours à
chaux & la juftice de Leuze , la Maiſon du Roi entre
Vaux & Notre Dame- aux Bois.
Les Huffards de Lenden par pelottons autour de
la place pour obferver ce qui en pourroit fortir.
Changement fait àla precédente difpofition an moment
de l'attaque.
Dès que M. le Marêchal vit que l'attaque des
ennemis étoit décidée entre le Village de Fonte
160 MERCURE DE FRANCE.
te ligne étoit fortifiée de deux redoutes occuppées
noi & notre I re. redoute , il fit avancer de Rumi
gniés la Brigade de Royal qu'il porta à la place de
celle de la Couronne & fit marcher cette derniere
par fa droite pour former une feconde ligne à la
Brigade des Gardes , voyant enfuite que les ennenemis
s'y portoient de toutes leur forces , il fit avan
cer les trois Bataillons des Vaiffeaux , le feul Bataillon
deTrenel gardant la chauffée de Leuze il fit
fortir la Brigade de Normandie & de Rumigniés
qu'il fit remplacer par la réfervé deM.deLoewendal.
Lorfque ces troupes furent avancées la Brigade
de la Couronne marcha par fa droite & forma une
feconde ligne à la Brigade du Roi , celle de Royal
à la Brigade des Gardes & les Régimens des Vaiffeaux
& de Normandie à la Brigade Irlan
doife .
Voilà les difpofitions de l'armée Françoiſe au
moment de l'attaque , à cela près que M. le Comte
d'Eftrées fit fortir 8 Efcadrons de la premiere ligne
de Cavalerie qu'il porta en avant , pour être
plus à portée de foutenir la Brigade des Gardes &
celle de Royal.
Difpofition de l'armée des Ennemis.
Là droite de l'armée des alliés compofée des
troupes Angloifes , Hanoweriennes & Autrichiennes
étoit appuyée aux bois de Barry formée fur
deux lignes , fa gauche au Village de Fontenoyfans
le déborder.
Les troupes Hollandoifes appuyoient leur droite
la gauche des Anglois , s'étendant jufqu'au Village
de Pieronne ; leur Cavalerie en bataille fur le
C
MA I.
16
1745 .
hacune par un Bataillon & foutenuë de 2 lignes
de Cavalerie ; à leur droite elles étoient appuyées
par une ligne en potence jufqu'au Village
d'Antoin par une Brigade d'Infanterie. Le poite
haut de la plaine d'Antoin à la portée du canon ,
avec deux batteries de canon en avant & une de
bombe ils avoient fait filer de l'Infanterie dans
un chemin creux qui fe trouvoit dans la plaine en
tre la Caval.rie Hollandoife & nos Efcadrons de
Dragons.
A la faveur d'une hauteur fur laquelle les ennemis
firent avancer 40 ou 50 pieces de canon , ils
formerent leur ordre de bataille pour attaquer de
front & en même- tems , après nous avoir canonné
pendant , heures d'un feu épouvantable d'artillerie ,
le Village de Fontenoy , la Brigade d'Aubeterre ,
celle des Gardes & notre ire. redoute de la gauche,
tandis que les Hollandois attaqueroient auffi en
flanc le Village de Fontenoy .
L'attaque des Anglois fut des plus vives au Vil
lage de Fontenoy , & ils y furent repouffés avec
perte .
Une feconde attaque avec la même vivacite
fut repouffée de même ; les Hollandois revinrent
mollement à la feconde attaque .
La colomne deftinée à attaquer notre premie
re redoute ne réuffit pas mieux , mais celle qui
vint attaquer notre centre fit plier nos troupes & fe
porta fans s'arrêter jufquà 300 pas en avant du
Village de Fontenoy & notre redoute ; ils y fou
tinrent pendant une heure l'effort de nos Brigades
de la feconde ligne & de plufieurs Efcadrons de
Cavale ie fans perdre un pouce de terrain .
M. le Maréchal de Saxe voyant que les enne
162 MERCURE DE FRANCE.
d'Antoin étoit défendu par une autre brigade ; la
gauche de ces lignes étoit également appuyée par
deux Brigades d'Infanterie & autant de Cavalerie
qui fe communiquoient au Mont de Trinité où l'on
avoit auffi placé de l'Infanterie & de la Cavalerie.
mis confervoient leur avantage & jettoient le dé
fordre dans nos troupes par le feu continuel de
leurs colomnes , prit le parti de les faire attaquer
de front par la Maiſon du Roi & les Carabiniers , &
les fit prolonger par leur droite par la Brigade des
Irlandois , de Normandie , de Vaiffeaux & deux
Bataillons des Gardes Françoifes qui s'étoient ralliés
.
Pour préparer cette attaque il fit avancer 4
pieces de canon entre notre Cavalerie & I Infanterie
qui prit la colomne des ennemis en
Blanc & commença à l'ébranler , notre Infanterie
fonça la bayonette au bout du fufil , & les
Carabiniers & la Maifon du Roi enfoncerent de
leur côté ; ce qui décida entierement le gain de
l'affaire.
Après avoir rompu cette colomne qui étoit au
moins de 15000 hommes , comme c'étoit le ſeul
endroit par où les ennemis avoient percé ; ils entraînerent
en fe retirant avec précipitat on & défordre
une feconde colomne de l'Infanterie qui
venoit les foutenir avec de la Cavalerie Angloife
.
Pendant toute cette affaire qui fut des plus vives
la Cavaleri : Hollandoife & leur colomne
du chemin creux ne fit aucun mouvement , ne fut
point chargée par nos troupes , mais perdit beau-
Coup par notre canon qu'elle foutint avec beaucoup
de fermeté.
ΜΑΙ. 1745. 163
La difpofition du terrein qui préfentoit un bois
affés étendu fur le front de notre gauche nous a
laiffé pendant plufieurs heures incertains du lieu où
les ennemis vouloient porter leurs plus grands effort
. Pendant le cours de la canonade qui s'eft maintenue
fort vive pendant quatre heures , les ennemis
ont tenté à deux repriſes l'attaque du pofte d'Antoin
, mais le feul feu de l'artillerie qui en partoit a
paru vers les onze heures les avoir totalement rebu
tés fur cette attaque. A peu près dans le même tems
ils ont voulu effayer l'attaque du pofte de Fontenoy
mais avec auffi peu de fuccès ; enfin nos troupes légéres
qui battoient inceffamment des patrouilles.
dans la profondeur du bois , ont donné avis que les
ennemis faifoient filer une colonne d'Infanterie Angloife
; Sa Majefté a jugé convenable de tirer des
troupes du Mont de Trinité pour fortifier la gauche
de la premiere ligne derriere laquelle la Maiſon du
Roia été rangée en bataille.
Enfin les ennemis vers midi ne nous ont plus laif
fé de doute fur leurs difpofitions , la colonne qui ,
fembloit deftinée à l'attaque d'Antoin s'étant en partie
repliée ſur elle-même , les ennemis en ont forti
fiée celle de leur centre , par où ayant réuni toutes
leurs forces ' ls fe font développés entre le bois & le
village de Fontenoy , & nous ont préfenté une ligne
d'Infanterie extrêmement épaiffe foutenue de leur
Cavalerie . La vivacité & la continuité du feu de cette
Infanterie où la marche ne portoit point d'interruption
, mit du défordre dans notre ligne d'Infanrerie
,& fucceffivement dans les deux de Cavalerie
plufieurs Efcadrons fe font cependant reformés
mais ils ont encore plié toujours par le feu prodi
gieux de l'Infanterie Angloife , car à peine a-t'on
vû quelques uns de leurs Efcadrons que les nôtres
ayent compus. Sa Majefté pour remedier à ce défor
;
164 MERCURE DE FRANCE.
are a fait alors ébranler fa Maiſon fuivie de l'Infan
terie , qui dans la premiere difpofition appuyoit la
gauche , & a été immédiatement remplacée par
celle du Mont de Trinité ; il y fut ajouté quelques
pieces d'artillerie pour contenit celle des ennnemis
dont le feu incommodoit vivement la Maifon .
Cette nouvelle difpofition n'a pas tardé de produire
l'effet que le Roi s'en promettoit , & l'eifur
de la Maifon du Roi , à la faveur de laquelle notre
ligne d'Infanterie fe reforma fous le feu de l'enne◄
Thi , a été fi vif que toute la valeur de l'Infanterie
Angloiſe n'a pû l'empêcher d'être rompue & d'ètre
repouffée avec une perte confidérable fort au- delà
du Champ de Bataille..
Alors Sa Majesté ayant fait reformer fon armée ,
que l'avantage même de la derniere charge avoit
dérangé de fon premier ordre, porta fes trois lignes
à fixou fept cent pas en avant du Champ de Bataille,
& Sa Majefté ayant parcouru tous les rangs a bien
voulu donner à fa Maifon & à quelques Brigades
d'Infanterie & de Cavalerie les juſtes louanges qui
leur étoient dûes.
Les marques décifives de cette victoire font nonfeulemeut
la poffeffion du Champ de Bataille d'où Sa
Majefté a donné part à la Reine de fon fucèès , mais
encore la quantité d'artillerie demeurée en notre
pouvoir.
Nous en avions déja vingt pieces au moment qui
a fuivi la victoire , & l'on a fçu depuis que les ennemis
en avoient abandonné beaucoup , ainfi que de
bagages & de chariots d'artillerie dans les environs
de leur vieux camp , tant leur retraite a été précipitée.
Le Duc de Cumberland a écrit au Maréchal de
Saxe pour lui recommander le Lieutenant Général
Crambel qu'il a laiffé à fon quartier trop bleffé pour
4
MAI. 1745.
E
pouvoir être transporté. On a fait outre cela plufieurs
Officiers & Soldats prifonniers . Les ennemis avouent
que leur perte va à environ cinq mille hommes , &
nous eftimons la nôtre à deux mille .
Le Roi & Monfeigneur le Dauphin ont été expofés
pendant tout le cours de l'action au feu de l'ar
tillerie , & il feroit difficile d'exprimer aveç quelle
ardeur Sa Majesté s'eft portée à rallier elle-même
& à ranimer celles de fes troupes que les premieres
charges des ennemis avoient rompues ; la tranquillité
& la fermeté que Sa Majesté à marqué dans les
differens momens de l'action , & la netteté de fes
ordres n'ont pas moins fait l'admiration de ceux qui
en ont été témoins . Monfeigneur le Dauphin qui n'a
pas quitté d'un moment Sa Majesté pendant l'action ,
a marqué à tout moment une noble ardeur qu'il a
fallu retenir . & il a juftifié l'opinion qu'on a de lui.
Sa Majesté a marqué publiquement fur le Champ
de Bataille à M. le Maréchal de Saxe fa fatisfaction,
tant des difpofitions qu'il avoit faites précédemment
à l'action que de fa conduite pendant l'action même
, & du fuccès .
Du Camp devant Tournay le 13 Mai 1745.
:
Le Roi eft revenu hier à fon quartier devant Tour
nay qu'il occupera jufqu'à la reddition de cette
Place.
On a achevé le logement du chemin couver
dans lequel on a fait l'établiſſement des batteries
pour battre en bréche & pour ruiner les défenfes des
dancs des ennemis ; les batteries ont fait l'effet qu'on
en attendoit , la face du demi-baftion droit , de même
que celle de la demie-lune font ruinées , & le feu
de l'ennemi eft éteint dans le flanc gauche.
Le pont fur le follé de la demie-lune eft fait , &
166 MERCURE DE FRANCE,
celui des ennemis qui communique au même ouvra
ge a été détruit par nos bombes , de façon que la
communication de l'ouvrage à corne avec cette piece
leur eft interdite. On travaille actuellement à
l'établiffement des batteries fur la gauche , dont
l'effet fera bientôt égal à celui des batteries de la
droite .
Depuis qu'on a envoyé la relation de la Bataille de
Fontenoy il a été vérifié que la perte des ennemis a
été d'environ quinze mil hommes tués , bleffés ou
faits prifonniers , & l'on affure même qu'il en manquoit
d'avantage lorfqu'on fit l'appel dans le Camp
qu'ils occuperent le foir de l'action . Ils ont perd
quarante pieces de canon .
Cette victoire coute au Roi près de quatre mille
hommes de tués ou de bleffés . Les principaux Offi
ciers que le Roi a perdus en cette occaſion , ſont le
Duc de Grammont Lieutenant Général des armées
de S. M. & Colonel du Régiment des Gardes Françoifes
; M. du Brocard Maréchal de Camp , & com
mandant l'artillerie ; le Chevalier de Dillon Colonel
d'un Régiment Irlandois ; le Marquis de Cliffon
Capitaine dans le Régiment des Gardes Françoifes ;
M. Efcher Lieutenant de Grenadiers du Régiment
des Gardes Suiffes , & ayant le brevet de Colonel ;
le Chevalier de Suzy Aide-Major de la premiere
Compagnie des Gardes du Corps ; le Chevalier de
Chevrier Guidon de Gendarmerie ; M. de Marclefy
Lieutenant-Colonel du Régiment de Courten, &
M. Oneille Lieutenant-Colonel du Régiment de
Clare , qui ont été tués dans la Bataille.
Le Chevalier de Saumery Maréchal de Camp ,
Lieutenant de la premiere Compagnie des Gardes
du Corps ; le Marquis de Langey Brigadier , Capitaine
de Grenadiers dans le Régiment des Gardes
Françoiſes ; le Marquis de Craon Colonel du RégiMAI.
1745.
167
ment de Hainault , & M. de Longanay Aide -Major
Général de l'armée , font morts des bleffures qu'ils
avoient reçûes.
Parmi les autres Officiers qui ont éré bleffés , les
principaux font , M. de Lutteaux & le Chevalier
d'Apcher Lieutenans Généraux ; M. de Gault Maréchal
de Camp , Lieutenant de la Compagnie des
Grenadiers de la Maifon du Roi ; M. Defcajeul
Maréchal de Camp , Lieutenant de la premiere
Compagnie des Gardes du Corps ; le Duc d'Havré
Brigadier , Colonel du Régiment de la Couronne ;
M. de Refuveille Brigadier , Capitaine de Grenadiers
dans le Régiment des Gardes Françoifes ; M.
de la Serre Brigadier , Lieutenant- Colonel du Regiment
du Roi ; le Baron de la Payre Brigadier , Ca
pitaine dans le Régiment des Gardes Françoiſes ;
M. de Villars Capitaine dans le même Régiment ;
M. de la Peyroufe Brigadier , Capitaine dans le Régiment
de Cavalerie de Berry ; le Marquis de Crenay
Brigadier , Meftre de Camp Lieutenant du
Régiment de Cavalerie de Penthievre ; le Chevalier
d'Ailly Brigadier , Lieutenant Colonel du Régiment
Royal- Rouffillon ; le Marquis du Guesclin
fous-Lieutenant d'une des Compagnies de la Gendarmerie
; le Chevalier de Monaco Guidon de Gendarmerie
; le Chevalier de Champignel , M. de Magniere
& M Hebert Exemts des Gardes du Corps ;
M. de Bonnaire fous- Lieutenant de la Compagnie
des Grenadiers de la Maifon du Roi ; le Marquis de
Puyfegur , le Chevalier de S. Sauveur , M. de S.
Georges & le Chevalier de Mezieres employés dans
l'Etat Major de l'armée ; le Marquis de Guery
commandant une des Brigades du Régiment Royal
des Carabiniers ; M. de Pujol Lieutenant-Colonel
d'une des Brigades du même Régiment ; Meffieurs
de Rigal Lieutenant-Colonel du Régiment de la
-
468 MERCURE DE FRANCE.
Couronne ; duRouffet Lieutenant Colonel de celui de
Beauvoifis ; de Bombelles Lieutenant-Colonel de
celui de Hainault ; deMannery Lieutenant- Colonel
de celui deDillon; Déguerty Lieutenant-Colonel de
celui de Lally ; du Breuil Lieutenant - Colonel du
Régiment Royal des Vaiffeaux , & le Chevalier
d'Ollieres Lieutenant-Colonel du Régiment Co.
Jonel Général de la Cavalerie.
Du Camp devant Tournay le 14 Mai 1745*
La demie-lune fur le front de l'ouvrage à corne a
été enlevée cette nuit , & le logement s'y est fait
fans prefqu'aucune perte.
Le paffage du foffé fur le demi-baftion droit de
l'ouvrage s'eft continué avec affés de fuccès , & a
été porté jufqu'au milieu de fa largeur malgré
une prodigieufe quantité de grenades que les enne-.
mis n'ont ceffé de jetter.
La batterie pour battre en bréche la face du demi-
baftion gauche a commencé à tirer ce matin.
Le fuccès en fera prompt ainſi que la défenſe du
foffe & fon paffage,
On est actuellement occupé à conftruire une batterie
dans le logement fur l'arondiffement de ce
foffé à la pointe du demi -baftion gauche , pour effacer
les feux du flanc oppofé.
La grande fatigue du jour que s'eft donnée la bataille
n'ayant pas permis de fuivre l'ennemi dans le
moment par un pays coupé où la Cavalerie n'auroig
pû profiter de fon avantage , l'armée des Alliés qui
rentra dans fon Camp fort en défordre en partit à
onze heures de la nuit pour fe rendre tout d'une
traite fous Ath où elle eft actuellement.
Sur les premieres nouvelles que reçut M. le Ma
réchal de Saxe de la marche des ennemis , il détacha
MA I. 1745. 169
cha pour les fuivre le Comte d'Estrées ayant fous fes
ordres M. de Beuvron Maréchal de Camp , Mrs de
Gravel & Larnaut Brigadiers , & Mrs d'Egmont ,
Soify & la Maffaye Colonels , avec mil chevaux , huit
Compagnies de Grenadiers , fix cent hommes & le
Régiment de Graffin .
Če détachement fe porta en grande diligence fur
Leuze , d'où les ennemis étoient partis à fix heures,
du matin.
Pendant la marche les Partis que le Comte d'Eltrées
avoit envoyés à droite & a gauche ont ramené
1300 bleffés ou prifonniers , 150 chariots d'artillerie
& de munitions , affuts de rechange & agrets
propres à l'artillerie ; les prifonniers ont été conduits
à Douay & à Lille.
M. de Campbel Lieutenant Général a été trouvé
mort dans le village de Boigny , & on fçait certai
nement que le Major Général de l'Infanterie a été
tué.
Le difcours des ennemis eft qu'ils ont perdu 15000
hommes.
Du Camp devant Tournay le 15 Mai 1745 .
Le Roi accompagné de Monfeigneur le Dauphin a
monté hier à cheval fur les cinq heures après-midi
pour aller vifiter la tranchée . Sa Majesté y eft entrée
par la droite. Pendant le tems qu'Elle y a demeuré
les ennemis ont fait un grand feu de canon , & particulierement
d'une batterie qu'ils venoient de dé- ',
mafquer. Sa Majeſté a examiné l'attaque & les differens
travaux du Siége . Elle n'eft rentrée en fon
tier qu'à près de huit heures .
quar- 1
Cette nuit le pont fur le foffé du demi - baſtion
H
170 MERCURE DE FRANCE,
droit de l'ouvrage à corne a été entierement perfec
tionné , de même que la defcente du foffé au-devant
du demi-baftion gauche. La contrefcarpe a été
renverfée dans l'eau. On travaille depuis ce matin au
paffage du foffé ,
On a achevé la batterie fur l'arondiffement
gauche pour battre le flanc droit , & les trois pieces
de canon ont commencé à tirer ce matin.
Une batterie deftinée à mettre en breche le corps
de la Place dans l'échappée entre l'extrêmité de la
branche droite & le baftion Blandinois a auffi été
commencée pendant la nuit , elle fera de quatre à
cinq pieces qui tireront demain dans la matinée.
On a perfectionné autant qu'il a été poffible les
logemens de la demie-lune avec fa communication
& les têtes des fappes , & on a achevé les communi
cations derriere les nouvelles batteries .
Il n'y a eu qu'onze hommes de bleffés ; M. de
Breant Lieutenant au Régiment des Gardes l'a été
légérement .
Sa Majesté a affifté ce matin fur les dix heures au
Te Deum qui a été chanté fous la tente qui fert de
Chapelle , à l'occafion de la victoire remportée fur
les Alliés ; c'eft M. le Coadjuteur de Strasbourg qui
a officié.
Du Camp devant Tournay le 16 Mai.
L'armée a eu ordre hier à cinq heures après-midi
de battre la générale pour prendre les armes à fix
heures en réjouiffance du gain de la Bataille de Fontenoy.
Toutes les troupes ſe font miſes en bataille à la
tête de leur Camp.
Cent foixante - deux pieces de canon ont été pla
cées de façon à tirer fur l'efplane de la Citadelle de
MA I. 177
1745:
Tournay ; après leurs décharges toutes les batteries
de la tranchée ont fait la leur fur le front de l'attaque
, après quoi il eft parti une gerbe de 45 bombes
tout à la fois qui a été fuivie de celle de toute l'armée
& l'on a fait trois décharges confécutives dans le
même ordre.
Sa Majesté s'eft tenue avec Monfeigneur le Daugneur
fur le Mont de Trinité , où elle s'étoit rendue
avant la réjouiffance , pour examiner le Pays qu'on
découvre de tous les côtés de cette pofition. Elle
n'eft rentrée à fon quartier que fur les neuf heures &
demie.
Le pont de la droité a été pendant l'après - midi
d'hier & pendant toute la nuit fort maltraité par les
bombes & les grenades , mais toujours raccommodé
& rétabli .
Le travail de celui de la gauche a été pouffé julqu'à
près de fix toifes de la breche , & on compte
qu'il fera fait aujourd'hui ; il a été établi fix mortiers
à côté de la batterie fur l'échappée du corps de la
Place entre la branche droite & le baftion Blandinois.
La batterie de canon commencée fur la gauche a
été entamée cette nuit & tirera demain matin au
plûtard . On continue de travailler à l'élargiffement
jufqu'à 15 à 18 pieds de la paralelle fur le chemin
eouvert pour rendre les manoeuvres libres & faciliter
l'entrée dans l'ouvrage à corne.
La breche de la gauche n'a encore que 5 à 6 toi«
fes , & on eft occupé à l'élargir.
" Il n'y a eu pendant cette nuit que cinq hommes
de bleffés . M. Villard de Pouldy Ingenieur a été
qué hier dans la journée fur le pont de la droite,
172 MERCURE DE FRANCE.
Du Camp devant Tournay le 16 Mai 1745 .
Cette nuit n'a été marquée par aucun événement,
Notre pont de communication fur l'ouvrage à corne
de la droite eft perfectionné ; on travaille à celui de
la gauche qui le fera demain, & à élargir les breches
dont le front n'eft point encore affés étendu . Dès que
cet ouvrage qui felon toute apparence ne fera défenduque
mollement , aura été emporté , on ſe mettra
en état de battre la demie- lune intérieure , ou l'ennemi
capitulera vraisemblablement fans attendre que
la muraille de la vieille enceinte foit ouverte.
14
Du Camp devant Tournay le 17 Mai 1745 . h
On a voulu cette nuit tâter l'ouvrage à corne fur
Faffurance que les ennemis l'avoient abandonné :
25 Grenadiers y font entrés qui y ont trouvé de la
réfiftance ; ils ont été fuivis par deux ou trois autres
Compagnies , qui y ayant trouvé les ennemis en force
ont été obligées de fe retirer avec perte d'environ
trente hommes.
Trois incendiaires fortis de la Ville à deffein de
mettre le feu à nos poudres , n'ont réuſſi qu'à en
faire fauter trois chariots ; deux ont été emportes &
le troifiéme a été pris .
M. le Duc de Cumberland a fait dégrader desarmes
à la tête de fon armée un Colonel de la Cava❤
lerie Hollandoife.
Les fix pieces de canon en batterie qui étoient
égueulées & kors de fervice , ont été remplacées
cette nuit.
Du Camp devant Tournay le 17 Mai.
On a voulu cette nuit reconnoître le dedans de
MAI 1745
173
l'ouvrage à corne , & l'on y a fait monter par la
breche du demi-baſtion de la droite un détachement
de quinze Grenadiers du Régiment de Piedmont
, fuivis du refte de la Compagnie & d'une
Compagnie de Grenadiers du Régiment d'Orléans
dans le deffein de pratiquer à la vûe du demi- baſtion
un logement , au cas que les ennemis ne fe trouvaflent
pas en force dans l'ouvrage . Mais lorfque
ces deux troupes qui avoient déja pouffé les ennemis
étoient occupées à couper les paliffades qui
formoient un retranchement à la gorge du demibaftion
pour fe mettre en état de marcher en avant ,
les ennemis qui s'etoient renforcés ont fait un fi
grand feu qu'on a trouvé à propos d'obliger nos troupes
de rentrer dans le débouché du pont.L'extrêmité
pont de la gauche touchoit ce matin le pied de la
breche de cette gauche à fept ou huit pieds près
& l'on compte que cette breche va devenir prațiquable
par l'effet des nouvelles pieces qu'on a établi
pour la battre.
du
La batterie dirigée fur le corps de la Place par l'échappée
du foffé de la branche droite , a commençé
à faire breche , & la batterie de fix mortiers &
de deux pierriers fur la prolongation de la branche
gauche , à tiré pendant la nuit & continue toutfon
feu .
Il y a eu cette nuit environ trente hommes tués
ou bleffés.
Mrs de Villefort fous-Lieutenant de Grenadiers
au Régiment de Piedmont , & de Villommier Lieu
tenant au Régiment de la Cour-au- Chantre , ont
été tués .
Mrs de Conftantin Capitaine de Grenadiers , & de
la Merie Lieutenant de Grenadiers au Régiment
de Piedmont , ont été bleffés , ainfi que Meffieurs de
Sauvageron & de Courfonne ; le premier Licute-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
nant , & le fecond Lieutenant de Grenadiers au
Régiment d'Orléans.
Du Camp devant Tournay le 18 Mai 1745 .
Aujourd'hui fur les huit heures du matin nous avons
attaqué l'ouvrage à corne & nous nous en fommes
emparés fans beaucoup de réfiftance .
L'ennemi s'étant contenté de faire une ſimple décharge
, nos travailleurs ont été cependant un peu
incommodés pendant le logement fur la droite &
la gauche qui a été perfectionné . On travaille aux
batteries qui felon toute apparence feront en état
de tirer vendredi fur la demie-lune .
Du Camp devant Tournay le même jour.
Les difpofitions pour l'attaque de l'ouvrage à
corne ayant été faites avec tout l'ordre néceffaire
pour une pareille expédition , on a tiré à huit heures
du matin un coup de canon qui étoit donné pour
le fignal ; dans l'inftant les Grenadiers au nombre
de feize Compagnies font montées à l'affaut avec
une ardeur & une vivacité fi grande que l'ennemi
après avoir fait fa décharge n'a pû tenir devant
eux ; à l'inftant les Ingénieurs à la tête des travailleurs
au nombre de cinq cent à la droite & de pareil
nombre à la gauche , font entrés dans les demibastions
ou ceux de la droite ont fait leur logement
dans le terreplein du rempart parallelement à la face
, & ont continué ledit logement par deux ziguezagues
fur le flanc , & deux autres ziguezagues
fur la branche droite ; ils ont prolongé le logement
du flanc fur le rempart de la courtine jufqu'au corps
de garde de la porce.
Ceux de la gauche ayant trouvé plufieurs obftacles
MA I. 1745 . 175
ont fait la même befogne fur la face , le flanc & la .
branche , & ils comptent pouvoir fe loger pendant
la journée le long de la courtine juſqu'au corps de la
garde , de même qu'ont fait ceux de la droite.
Les ouvriers de Royal Artillerie commandés
pour ouvrir les portes , ont ouvert celle de la demie-
Inne , & font occupés actuellement à dégager les
tonneaux , poutres & terres que l'ennemi avoit mis
à celle de l'ouvrage à corne .
On compte qu'au plûtard dans la nuit les ponts de
devant les portes feront rétablis pour l'ufage de l'artillerie
, & les befoins qu'on pourra en avoir.
Les mineurs qui fuivoient les Grenadiers ayant
parcouru l'ouvrage n'ont point reconnu qu'il y eut
de fourneaux.
Pendant l'établiſſement du logement le feu de
l'ennemi qui partoit de la demie-lune & du corps
de la Place a été fi confidérable qu'il nous a fait
perdre environ 150 hommes tués ou bleffés .
Mr de Regemorpes Sous Brigadier des Ingé
nieurs , M. la Chaife Chef de Brigade , & M. de
Montifault Lieutenant au Régiment de Normandie
Ingénieur volontaire , ont été bleffés.
C'eft M. le Prince de Pons Lieutenant Général ,
qui commandoit la tranchée avec Mrs d'Armentieres
& de Souvré Maréchaux de Camp , l'un à la droite
& l'autre à la gauche , de même que Mrs de Gra◄
velle & de Chambonnas Brigadiers.
M. le Marquis de Meuze Lieutenant Général ,
étoit à l'attaque en qualité d'Aide de Camp du
Roi.
Les Régimens de tranchée étoient Normandie ,
la Couronne & Angoumois , dont les huit Compagnies
de Grenadiers font entrées dans les deux
demi- baftions avec la deuxieme Compagnie de
Grenadiers du Régiment d'Eu , les deux premieres
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
de Royal-Vaiffeau , quatre de Grenadiers Royaux ,
&'un Piquet du Régiment Royal-Dragon.
Du Camp devant Tournay le 19 Mai 1745 .
Le logement fur la courtine & ce qui reftoit à
achever pour joindre le logement du demi baſtion
gauche avec celui du demi-baftion droit , a été entrepris
& fait pendant cette nuit.
On a fait pendant cette communication un épau◄
lement qui couvre les manoeuvres par cette porte ,
& l'on a débouché pour s'avancer fur la demie-lune .
On a ouvert une marche de ziguezagues dans le
terreplein du chemin couvert de la branche droite
de l'ouvrage à corne. Cette marche a été portée
jufqu'à la troifiéme traverſe .
L'artillerie a été occupée pendant cette nuit à
faire les épaulemens de trois batteries , une fur la
partie de courtine à droite , la feconde fur le logement
qui s'appuye fur la branche droite , & la troifiéme
qui s'appuye fur la branche gauche.
L'artillerie a auffi augmenté de deux pieces la batterie
qui bat en breche le corps de la Place entre
l'ouvrage à corne & le baftion Blandinois.
La communination fur les ponts de la demie-lune
& de l'ouvrage à corne eft fuffifamment rétablie
pour pouvoir y faire paffer du canon . Il ne refte
plus fur la voûte de la porte de l'ouvrage à corne
qu'un tas de paliffades qu'on travaille à enlever.
Du Camp devant Tournay le 20 May 1745 .
On a débouché pendant cette nuit par la droite
& par la gauche de la fappe qui couvroit la porte
dans la continue de l'ouvrage à corne , & après
avoir fait un crochet en fe portant en avant , on
MA I. 1745. 177
a formé un boyau qui de part & d'autre du cle
min couvert de la demi-lune a été conduit parallelement
à fon fommet jufqu'au pied du talus
du rempart des deux branches de l'ouvrage à
corne .
Les deux batteries de fix mortiers chacune
fur les demi - baftions tirent de ce matin . Une de
ces batteries a même tiré pendant la nuit .
La batterie pour 8 pieces de canon fur la partie
de la courtine à droite de la porte a été entierement
achevée , mais on n'a pu y en faire entrer
que quatre pendant la nuit ; on eſpere qu'elles
tireront dans la matinée..
La batterie de 7 pieces fur l'échappée entre la
branche droite & fon chemin couvert tire actucl--
lement . }
Les portes de la demi-lune & de l'ouvrage à
corne font entierement démafquées , & le fervice
de l'artillerie s'eft fait pendant la nuit par ces deux
portes .
Toutes ces manoeuvres n'ont couté que 5 ou
6 travailleurs bleffés , M. de S. Laurent Capitaine aut
Regiment de Piedmont a été tué hier au foir à
Pentrée de la ſappe ..
Du Camp devant Tournay le 21 May 1745 .
Le Roi accompagné de Monfeigneur le Dauphin
a été hier après midi au Mont de Trinité . Sa Ma
jefté y a vilité toutes les redoutes que l'on y fait
en cas que les ennemis vouluffent s'y porter.
to
Sa Majesté a monté à cheval ce matin à 6 heu
res avec Monfeigneur le Dauphin pour aller voir :
le camp qu'occupoient les ennemis la veille de
la bataille , & les differents débouchés par où ils
font venus nous joindre. Elle s'eft rendue d'abord
HAY
178 MERCURE DE FRANCE.
fur la lizie e du bois qui conduit à Antoin , terrain
qu'occupoient la cavalerie & l'infanterie Hollandoife
; de là Sa Majefté s'eft portée au Village
de Maubray où le camp des ennemis appuyoit fa
gauche : Elle a fuivi ce camp jufqu'à Bagny où ils
avoient leur droite ; elle eft revenue fur Vezou
pour juger plus éxactement de la difpofition dans
laquelle le corps des Anglois avoit débouché de ce
Village pour tenter l'attaque de Fontenoy ; cette
promenade finie , le Roi eft revenu à fon quartier
par Rumignies vers les deux heures après midi ,
après avoir examiné les nouvelles redoutes qui ont
été faites près de ce Village , & qui fe lient avec
les autres ouvrages qui ont été conftruits du côté
du Mont de Trinité,& qui fe terminent à l'Eſcaut.
On s'eft logé pendant cette nuit fur l'angle &
fur, une partie de l'attaque gauche du chemin couvert
de la demi-lune. On s'eft même porté dans
le terre-plein de ce chemin couvert.
La partie de parallele à la face droite de la demi-
lune a été allongée jufqu'au pied du parapet de
la branche droite de l'ouvrage à corne .
On eft entré dans l'épaiffeur de ce parapet d'où
l'on voit fi bien la place d'armes rentrante du
chemin couvert du baſtion blandinois que les ennemis
n'y tiennent plus .
La partie de parallele à la face gauche de la
demi-lune , a été allongée de même juſqu'au pied
du parapet de la branche.
On travaille à fe faire jour dans l'épaiffeur de
ce parapet pour pouvoir entierement chaffer les
ennemis du chemin couvert , comme l'on a fait à
la droite .
La marche en ziguezagues dans le terre-plein
du chemin couvert au devant de la branche droite
, a été continuée & portée jufqu'à la traverſe
de la place d'armes rentrante.
MAI. 1745. 179.
La batterie de Canon fur la courtine eft entie
tement fournie de fes 8 pieces .
Une batterie de deux pieces fur le rempart de
la branche droite qui a pour objet de rompre le
pont de la demi -lune , & d'en interdire la communication
avec la Place eft commencée de ce
matin.
M. Mazin Ingenieur a été bleffé cette nuit d'un
coup de feu dans la cuiffe .
Ce 21 May à 10 heures du foir.
x
Aujourd'hui fur les trois heures après midi le Gouverneur
de la Ville a fait arborer le drapeau blanc ;
M.le Maréchal lui a envoyé pour ôtages Mrs. de
Vence & de Choifeul. Il nous a envoyé en échange
deux Colonels dont les propofitions après
avoir été debattues long-tems , ont été portées au
Roy , qui vrai -femblablement les aura rejettées,
puifque M. le Maréchal n a point preſenté les Otages
au Roi.
Du Camp devant Tournay le 22 May 1745 .
On avoit formé la nuit derniere un logement dans
la place d'armes rentrante du chemin qui eft commun
au bastion blandinois , & à la branche droite
de l'ouvrage à corne , & on travaille à y conftruire
une batterie pour ruiner les défenſes de ce baſtion,
On avoit aufli l'établiffement d'une batterie de
8 pieces de canon fur la courtine pour battre le
corps de la place & fervir à prolonger la brêche
faite par celle de 7 pieces au haut du chemin couvert
de la branche droite ; le feu de ces batteries &
la vivacité de nos difpofitions ont engagé le Gouverneur
à arborer le drapeau blanc à 3 heures après
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
midi. Les propofitions de la capitulation ont été
envoyées au Roy , & les Otages ont été remis depart
& d'autre. C'eft de notre côté M. le Marquis
de Choifeul Colonel du Régiment Dauphin
ifanterie , & M. de Vence Colonel du Régiment
Royal Corfe qui ont été envoyés dans la
Place,
Les conditions de la Capitulation ne font point
encore arrêtées.
Du Camp devant Tournay le 23 Mai 1745 .
La capitulation de la Ville de Tournay à été
convenue ce matin , le Gouverneur livre la Ville
aux François demain matin , & il fe retire avec.
toute fa garnifon dans la Citadelle .
Le Roi lui accorde une treve de huit jours .
pour qu'il ait le tems d'envoyer à la Haye confulter
fur le parti qu'il a à prendre par rapport à la .
Citadelle .
Si le Gouverneur a ordre de défendre la Citadelle
, il fera obligé d'y recevoir les bleffés & malades
qui font reftés dans la Ville & tout ce qui .
compofoit fa garnifon .
Le Page qui porte cette nouvelle à la Reine eft.
parti d'ici à midi & demi.
Le Roi à nommé pour commander dans Tour
nay M. le Marquis de Brezé.
Les ennemis ont faitun mouvement pour s'approcher
d'Oudenarde.
On ne fçait pas encore fi le Roi reſtera ici jufqu'au
retour du courier envoyé à la Haye , ou sl
ira paffer deux ou trois jours à Lille.
MAI. 1745. T81
Du 23 Mai 1745 .
Le Roi n'ayant voulu écouter les propofitions
du Gouverneur de Tournay qu'autant que la Ci
delle fe rendroit avec la Ville en accordant à tou➡
te la Garnifon les honneurs de la guerre ; ou à
condition qu'en rendant feulement la Ville la
Garnifon monteroit à la Citadelle ; le Gouverneur
a accepté la derniere propofition & a demandé
une fufpenfion de 8 jours que S. M. à bien
voulu accorder pour attendre le retour du cou
rier qui doit être envoyé aux Etats Généraux .
Nos troupes prendront poffeffion demain matin.
de la porte de Lille ; & ce qui refte de la Garnifon
dans la Ville doit l'évacuer auffitôt & monter
dans la Citadelle .
Du 23 Mai 1745.
Le Gouverneur de Tournay doit livrer demain
une de fes portes au Roi ; la Garniſon rentre
dans la Citadelle, & cependant S. M. accorde une
fufpenfion d'armes pendant 8 jours pour qu'il puiffe
recevoir les derniers ordres de fes maîtres , &
au cas qu'ils ne confentiffent pas à la reddition de
la Citadelle on y fera rentrer les femmes les enfans
& les bleffés .
Le Roi à donné au Duc de l'Eſpare Colonel
du Régiment de Bourbonnois le gouvernement de
la Haute & Baffe Navarre & du Béarn qu'avoit le
feu Duc de Gramont fon pere , & à M. de Lutteaux
Lieutenant Géneral le gouvernement de
Verdun.
Le Roi a accordé une penfion de 2000. liv.
181 MERCURE DE FRANCE.
fur l'Ordre de S. Louis à M. de Graffin .
S. M. à nommé Brigadiers de fes armées M de
Salency Lieutenant Colonel du Régiment de Nor
mandie ; M. de Bombelles Lieutenant Colonel de
celui de Hainaut ; M. Stappelton Lieutenant Colonel
de celui de Bervvick , & M. de Nugent
Meftre de Camp de Cavalerie & Capitaine dans
le Régiment de Fitzjames.
Le Roi a accordé le Régiment de Normandie
dont le feu Marquis de Talleyrand étoit Colonel
, au Comte de Périgord fon fils , & au Comte
d'After fecond fils du Duc de Gramont le Régiment
de Hainaut que commandoit le Chevalier
de Craon mort des bleffûres qu'il a reçuës à la
bataille de Fontenoy . Le Régiment Irlandois à
la tête duquel le Chevalier Dillon a été tué à la
même bataille , a été obtenu par M. Dillon fon
frere qui étoit Major de ce Régiment.
S. M. ayant écrit à l'Archevêque de Paris pour
faire rendre à Dieu de Solemnelles actions de
graces à l'occafion de la victoire qu'elle à remportée
, étant à la tête de fon armée , fur celle
des Alliés , on chanta le 20 dans l'Eglife Métropolitaine
de cette Ville le Te Deum auquel l'Archevêque
de Paris officia . Le Chancelier accompa
gné de plufieurs Confeillers d'Etat & Maîtres des
Requêtes y affifta ainfi que le Clergé , le Parlement
, la Chambre des Comtes , la Cour des Aides
& le Corps de Ville qui y avoient été invités
de la part du Roi par le Marquis de Dreux Grand
Maître des Céremonies.
Le foir l'Hôtel de Ville fut magnifiquement il
Juminé , & l'on diftribua au peuple une grande
quantité de pain , de viande & de vin dans la place
vis-à-vis de cet Hôtel & dans plufieurs autres
MAI. 1745. 183
places publiques. Les préparatifs pour le feu d'artifice
ordonné par le Corps de Ville n'ayant pû être
affés promptement achevés , il n'a été tiré que
le 21.
Le 31 les Députés des Cours fouveraines par◄
tirent pour aller féliciter le Roi fur la victoire
qu'il a remportée à Fontenoy.
MANDEMENT de fon Eminence
Monfeigneur le Cardinal de Tencin
Archevêque & Comte de Lyon , qui ordonne
des Prieres pour la confervarion du Roi ,
& de Monfeigneur le Dauphin , pour la
prosperité des armes de Sa Majesté , & pour
la Paix .
Ierre de Guerin de Tencin , Cardinal
P Prêtre de la Sainte Eglife Romaine , du
titre des Sts. Nérée & Aquilée , Archevêque
& Comte de Lyon , Primat de France ,
Commandeur de l'Ordre du S. Efprit , Miniftre
d'Etat , &c. A tous les Doyens , Chapitres
, Abbés , Prieurs , Curés , Vicaires ,
Communautés Séculieres & Régulieres , &
à tous les fidéles de notre Diocéfe : SALUT
EN NOTRE SEIGNEUR.
Forcé de continuer la guerre , le Roi ,
mes très-chers freres , vient encore de quit
184 MERCURE DE FRANCE.
ter fa Cour pour fe mettre à la tête de festroupes
.
En apprenant une réſolution fi généreu
fe vous éprouverez , fans doute , tous les fentimens
qu'elle a fait naître dans notre coeur.
Elle eft l'effet de l'amour du Roi pour fon
peuple , le gage des fuccès les plus heureux ,
& dès-lors le préfage de la Paix . Quels motifs
de joie & de reconnoiffance ! Mais S. M..
va de nouveau s'expofer à des perils dont le
fouvenir nous fait trembler encore. Quel
fujet de douleur & d'allarmes !.

Monfeigneur le Dauphin a redemandé
avec les plus vives inftances la permiſſion de
fuivre le Roi , & il l'a obtenue, S. M. veut
fui apprendre la Guerre en joignant fes exemples
à fes leçons , parce qu'un Prince doit la
fçavoir & ne la point craindre ; mais Elle
veut encore plus lui faire aimer la Paix en le
rendant témoin fur le théatre même de la
Guerre des maux affreux qu'elle entraîne
après elle.
Allons dans nos Temples , mes très -chers
Freres , & profternés aux pieds des Autels ,
difons : O Eternel ! veillez fur des tétes fi
cheres. Anges faints couvrez les de vos aîles ;
rangez à l'entour vos Efcadrons invifibles.
Toutes les fleches font aiguifées , tous les
arcs font tendus , & la mort va voler de
toutes parts . Seigneur qui nous défendez
MAI. 1745. 185
de mettre notre confiance dans l'homme &
de nous faire un bras de chair , étendez vousmême
votre bras Tout-puiffant. Brifez les
portes d'airain , ou plutôt brifez les coeurs
en les rendant tous auffi pacifiques que celui
de notre Augufte Monarque.
3
A ces cauſes , nous Cardinal Archevêque
& Comte de Lyon fufdit , après en avoir fait
conferer avec nos Vénérables freres les
Doyen , Chanoines & Chapitre de l'Eglife
Comtes de Lyon , ordonnons que dans toutes
les Eglifes de notre Diocéfe il foit fait les
mêmes Prieres que nous ordonnâmes par
notre Mandement du 6 Mai 1744. Donné à
Verfailles le 6 Mai 1745 .
P. CARD. DE TENCIN.
Par fon Eminence
TRUBLET.
186 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUI E.
Nomikan s'eft rendumaître de la Ville d'Aiz-
N mande de Conftantinople que Thamas
chalzichi fituée ſur les confins de la Mingrelie &
de la Georgie , & que l'on craint toujours qu'il n'y
ait quelques intelligences entre ce Prince & le
Pacha de Bagdad.
RUSSIE.
Na appris de Petersbourg du 30 du mois
dernier que M. d'Allion Miniftre Plenipotentiaire
du Roi de France à la Cour de Rufhe , fe
rendit le 17 au Palais avec un cortege nombreux
& magnifique , & qu'il eut une audience publique
de l'Impératrice qui étoit fur fon Trône , ayant
a fes côtés fes Miniftres , les Généraux de fes armées
& Is: Dames de fa Cour.
Ce Minitre en préſentant fes Lettres de créance
donna à S. M. la qualité d'Imperatrice de Ruffe
& il lui témoigna que le Roi Très- Chrétien reconnoiffoit
en elle avec plaifir un titre qu'elle porzoit
fi dignement , & auquel elle ajoutoit un
nouvel éclat par fes vertus fi propres à perpetuer
dans l'efprit de la Nation , le refpect
& la vénération dûs à la mémoire de Pierre
1. dont elle fuivoit fi glorieufement les traces.
En rappellant les fentimens avantageux que ce
Prince a toujours fait paroître pour la France,
MA I. #87 1745 :
M.d'Allion expofa à l'Imperatrice dans les termes
fes plus expreflifs , le defir ardent que S. M. T. C.
avoit de refferrer plus étroitement que jamais les
liens de la bonne inte ligence qui régnoit entre
la France & la Ruffie.
Le Comte de Beftuchef , Grand Chancelier ,
répondit au difcours de M. d'Allion , que l'Impératrice
étoit extrêmement reconnoiffante de la
marque éclatante qu'elle recevoit de l'amitié du
Roi de France ; que fa plus grande attention feroit
de cultiver cette amitié par tous les moyens
qui dépendroient de S. M. I & qu'elle reffentiroit
une très-grande fatisfaction de pouvoir contribuer
à affermir de plus en plus nne union dont
elle faifoit infiniment de cas .
M. d'Allion fut enfuite conduit aux audiences
du Grand Duc & de la Grande Ducheffe de Ruffie,
& il donna à ce Prince & à cette Princeffe le titre
d'Alteffes Impériales.
Ce Miniftre , lorfqu'il eut audience du Grand
Duc de Ruffie le 27 du mois dernier , dit à ce
Prince qu'il avoit la fatisfaction de reparoître de
vant lui , avec ordre de l'affurer de la part du
Roi de France , dont fon Alteffe Impériale connoiffoit
depuis long-tems l'afection pou le ,
que les fentimens de Sa Majefté Très Chrene
n'avoient point varié ; qu'i s ne varieroient jamais ,
& que le Roi de France ne laifferoit échapper aucune
occafion de témoigner à fon Alteffe imperiale
la part fincere qu'il prend à tout ce qui peut
la regarder. M. Weffelowsky Confeiller d Etat,
répondit au nom du rand Duc de Ruffie , que
ce Prince ne pouvoit apprendre qu'avec beaucoup
de joie les difpofitious favorables du Roi de France
à fon égard , & que fon Alteffe Imperiale profitoit
de cette occafion avec empreffement pour
188 MERCURE DE FRANCE.
réiterer à Sa Majefté Très - Chrétienne les affurances
de fa reconnoiffance.
Dans l'audience que M. d'Allion eut le même
jour de la Grande Ducheffe de Ruffie , il harangua
auffi cette Princeffe , à laquelle il dit que le Roi
de France avoit eu un très grand plaifir d apprendre
le choix que l'Imperatrice avoit fait de
fon Alteffe Imperiale pour l'unir avec le Grand
Duc ; que la Grande Ducheffe élevée par la fageffe
, inftruite par la vertu , formée par les Graces
, n'avoit jamais rien eu à defirer que les moyens
de faire briller tant d'avantages ; qu'une main bienfaifante
fourniffoit ces moyens à cete Princeffe ,
& que les peuples nombreux gouvernés par l'Imperatrice
comptoient au nombre de fes principaux
bienfaits l'arrivée de fon Alteffe Imperiale
dans cet Empire.
La réponſe faite au nom de la Grande Ducheffe
par le Baron de Bredahl , Grand Veneur & Cham➡
bellan du Grand Duc fut que cette Princeffe
connoiffant parfaitement la bienveillance que le
Roi de France a toujours témoignée à la Maiſon
dont elle eft fortie , & étant vivement pénetrée
des marques particulieres qu'elle en reçoit , fouhaitoit
de pouvoir convaincre Sa Majesté Très
Chrétienne de fes fentimens.
ALLEMAGNE.
ON mandede Vienne du ro du moisdernier
que la Reine de Hongrie a appris par des
lettres du Feldt Maréchal Comte de Traun que
les Infurgens de Hongrie avoient attaqué près de
Ratibor un détachement de l'armée Pruffienne fur
Lequel ils avoient eu quelques avantages .
Les troupes de la Reine ont fait des progrès
M.A I.
189 1745
Confidérables en Baviere ; des lettres du Comté
de Bathiany contiennent les particularités fuivantes.
Les bords de l'Inn & de la Saltza ont été entiérement
abandonnés par les troupes Bavaroifes
qui fe font retirées derriere l'Ifer . Le Comte de
Bathiany après avoir fait occuper par des détachemens
les Villes de Straubingen , de Deckendorf
& de Landshut & quelques autres poftes le long
du Danube , s'eft avancé à Oerding & il en a chaſſe
le Régiment de Cuiraffiers de Froberg . Ces avan
tages remportés par les troupes de S M. ont déterminé
celles de Baviere à fe replier fous Mu
nich . Le Prince de Saxe Hildburfgauhſen qui les
commande ayant été informé des mouvemens d'un
corps nombreux des troupes de la Reine de Hon
grie , il a détaché le Marquis de faint Germain
pour attaquer ce corps avant qu'il pût être fecouru
par le Comte de Bathiany. Après un combat
qui a été très- vif de part & d'autre le détachement
des troupes de la Reine a été obligé de fe
retirer & d'aller joindre à Mobourg le reste de
l'Armée .
Le Grand Duc de Tofcane a nommé le Comte
de Richecourt fon Envoyé auprès de la Diette
convoquée pour é ire un Empereur. Il eft arrivé
à Vienne quatre cent cinquante Dragons ou Hu
fards des troupes Bavaroifes , qui ont été faits prifonniers
par celles de fa Majefté Hongroife , &
les prifonniers Heffois , qui étoient à Vienne , one
été conduits en Hongrie.
On écrit d'Olmutz que les Infurgens avoient
pris d'affaut la Ville de Rofemberg dans la Haute
Silefie , & que la garnifon Pruffienne , qui étoit
dans cette Place , ne devoit fervir d'un an contre
fa Majeffé Hongroife.
192 MERCURE DE FRANCE.
mois ; les conditions de cet accommodement
font que ce Prince demeurera neutre ; que les
troupes Françoifes , Heffoifes & Palatines fortiront
de Baviere , mais qu'elles ne pourront être
troublées dans leur retraite par celles de S. M. H.
que celles de l'Electeur fe fépareront , & qu'elles
feront diftribuées dans des quartiers de cantonnement
; que la Reine de Hongrie de fon côté
retirera fes troupes de Raviere & du Haut Palatinat
, & qu'elle laiffera feulement des garnifons
dans les Places fortes , où elles demeureront jufqu'à
ce qu'on foit convenu des articles d'un Traité
définitifde Paix , pour la conclufion duquel on aura
recours à la médiation du Roi de la Grande Bretagne
& de la République de Hollande.
Le Maréchal de Maillebois qui commandoit l'armée
du Roi de France fur le bas Rhin , paſſa à
Francfort le 15 en retournant à Paris . La plus
grande partie de cette armée s'eft portée de l'autre
côté de la Lohne , & les troupes des Alliés
s'étant éloignées de cette riviere ſe ſont repliées
vers le Rhin , fur lequel le Duc d'Aremberg at
fait jetter un pont dans les environs de Coblentz.
On apprend de Siléfie que M. de Hautcharnois,
Lieutenant général des troupes Pruffiennes ayant
paffé l'Oder , aveit attaqué un Corps de deux
mille Infurgens dont plus de trois cent avoient
été tués & deux cent faits prifonniers.
Le Colonel de Winterfeld , Adjudant général
du Roi de Pruffe , a défait auffi à Gros Strelitz un
détachement de la Reine de Hongrie , & les
Pruffiens ont fait prifonniers dans cette feconde,
action fix Officiers & trois cent foldats .
Les nouvelles de Munich portent que l'Electeur
de Baviere y étoit retourné d'Auſbourg le 24
du mois dernier.
Ол
MAI. 1745. 193
On mande de Suabe que le Comte de Ségur ,
qui eft toujours fur le Neckre , avoit été joint par
les deux Corps de troupes Françoifes que com
amandoient le Marquis de Putanges & M. de la
Ravoye , Lieutenants généraux.
Ces avis ajoutent que les troupes de la Reine
de Hongrie , qui font fous les ordres du Comte de
Bathiany , n'étoient qu'à deux journées du Comte
de Ségur.
On apprend de Francfort du 11 de ce mois
qu'un Maréchal des Logis de l'Empire s'y eft rendu
afin de marquer les logemens des Ambaffadeurs
qui doivent affifter à la Diette pour l'Election
d'un Empereur.
L'armée Françoiſe que commande le Prince de
Conty eft entiérement aſſemblée , & le Quartier
de ce Prince eft à Langen Schwalbach fur les
frontieres de l'flectorat de Mayence & du Comté
de Catznelleboge.
Les François ajoutent de nouveaux ouvrages au
pont qu'ils ont à Hoeftch fur le Mein ; ils fortifient
confidérablement celui de Biberich , & ils
en conftruiſent deux autres , l'un à Coftheim
l'autre à Weiffenau.
Les troupes de leur Nation qui font fous
les ordres du Comte de Ségur on: ( tj intes
encore par de nouveaux renforts , & e les onfiftent
en quarante - trois Bataillons & foix.nte
cinq Efcadrons.
AUSBOURG.
Olea moriva en
N apprend du 17 du mois dernier que l'Ecette
Ville le 14 , a ordonné que toutes les troupes
fe raffemblaffent à Dachaud où elles décam
I
194 MERCURE DE FRANCE.
perent le 15 pour fe rendre à Fridberg. Le Comte
de Ségur s'étant mis en marche avec 5000. hommes
d'Infanterie & 12co de Cavalerie des troupes
Françoifes pour joindre les Bavarois , il a été
attaqué à trois reprifes d fferentes par 15000 hommes
de l'armée de la Reine de Hongrie , & il les
a toujours repouffés , mais ils l'ont beaucoup inquiété
dans fa marche La perte des François a
été moins confidérable qu'elle ne devoit l'être ,
eu égard à la grande fupériorité de leurs ennemis.
Le Marquis de Rupelmonde Maréchal des camps &
armées du Roi Très-Chrétien a été tué dans cette
action,
BONN.
N mande de Bonn qu'il y arriva d'Augbourg
ONmandoisdernier un courier dont de
pêches marquoient que depuis l'action qui s'eft pa
fée près de Pfaffenhoven entre le Corps de troupes
Françoifes qui eft fous les ordres du Comte de
Ségur , & l'armée que commande le Comte de
Bathiany , les troupes de Heffe s'étoient féparées
desBavarois , & que le Général qui les commande
ayant fait fçavoir au Comte de Bathiany que la
Régence de Heffe Caffel leur avoit envoyé ordre
de demeurer neutres , elles avoient paffé au milieu
du camp de l'armée de Sa Majesté Hongroife,
pour
fe rendre à Nechelshaufen .
Ce courier a ajouté que l'Impératrice Douairiere
étant restée à Munich , le Comte de Bathiany
par reſpect pour ſa Majefté Impériale n'y
avoit point fait entrer de troupes , & que la Bourgeojfie
de cette Capitale y montoit la garde.
Le Comte Ferdinand de Hohenzollern , Premier
Miniftre de l'Electeur , le Baron de Droft
fon Envoyé Extraordinaire auprès de l'Electeur de
ΜΑΙ . 1745. 195
Baviere & le Baron Francken de Sierftorff furen
nommés le 20 du mois dernier par l'Electeur pour
affifter en qualité de ſes Ambaſſadeurs à la Diette
qui doit fe tenir pour l'Election d'un Empereur.
MUNICH.
'Echange de ratification de la Convention prédecabincaidmentConventionpla
Reine de Hongrie & l'Electeur ayant été fait
par les Miniftres Plénipotentiaires des deux Puiffances
, on a rendu public ce Traité dont les
principaux articles portent que fa Majefté Hongroife
reconnoîtra la validité de l'Llection du feu
Empereur ; qu'elle reftituera l'Electorat de Baviere
& toutes les terres qui en dépendent , & qu'elle
fe défiftera de fes préventions par rapport aux dédommagemens
des frais de la guerre ; que les
troupes qu'elle a mifes dans Schardingen & dans
Braunau y demeureront , & que la Ville d'Ingolftadt
fera gardée par des troupes neutres , mais
que ces trois Places feront remiſes à l'Electeur
après l'Election d'un Empereur ; que de fon côté
l'Electeur renoncera en faveur de la Reine à fes
droits fur la fucceffion de la Maifon d'Autriche ;
qu'il contribuera en tout ce qui dépendra de lui ,
à faire rendre l'activité à la voix Electorale de
Boheme ; qu'il donnera fon fuffrage au Grand
Duc de Tofcane pour l'élever à la Dignité Impériale
; que les troupes qui ont fervi en qualité
d'auxiliaires dans l'armée de l'Electeur pourront
retourner dans leurs Pays , fans être inquiétées en
aucune maniere dans leur retraite , & que les
Puiffances fous la garantie defquelles l'Electeur a
conclu fon accommodement lui payeront pendant
fept ans un fubfide de quinze cent mille
forins.
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE,
SILES I E.
N mande de Breslau du 28 du mois dernier
que toutes les troupes qui devoient compofer
l'armée du Roi de Pruffe étoient forties de leurs
quartiers de cantonnement , & qu'une partie s'étoit
déja rendue au camp dans lequel elles avoient
ordre de s'affembler.
Sa Majesté a jugé à propos de retirer celles
qui étoient dans les Places ouvertes fur les frontieres
, tant afin de renforcer fon armée , qu'afin
qu'elles ne fuffent pas expofées aux infultes des
ennemis .
Le Roi a ordonné au Baron de Mardefeldt qui
réfide de fa part à Pétersbourg , de déclarer aux
Miniftres de l'Impératrice de Ruffie , que divers
obftacles s'oppofoient au défir qu'il avoit eu de la
vcir employer fa médiation pour terminer les differends
de cette Cour & de celle de Vienne , mais
qu'il efpércit que fa Majefté Impériale , lorfque
l'occafion s'en préfenteroit , ne refuferoit pas de
concourir par fes bons offices à rétablir la paix en
Allemagne.
ITALIE ,
ON apprend de Bologne du 6 du mois dernier
que la nuit du 29 au 30 du précedent 8000 .
hommes des troupes qui font fous les ordres du
Comte de Gages fe mirent en marche pour s'approcher
des quartiers occupés par celles de la
Reine de Hongrie, & qu ils arriverent dès la pointe
du jour à la Catolica.
La cavalerie Espagnole s'étant avancée le 31
dans les environs de Rimini, un corps de 4000 Alle
mands qui y étoit parut youloir s'y défendre , mais
M AI. 1745 197
peu de temps après il fe retira , & 700 hommes de
fon arriere-garde furent faits prifonniers. Ce corps
fe replia fur un autre qui étoit pofté à Savignano ,
& fur l'avis que le Comte de Gages fe préparoit à
les y attaquer , ils allerent joindre le Prince de
Lobekovitz qui en décampa le lendemain pour fe
rendre à Forli après avoir exigé des habitans de
Cefene une contribution de 8000 écus . Un détachement
que le Comte de Gages avoit envoyé en
avant , fit encore le même jour un grand nombre
de prifonniers fur l'arriere-garde de l'armée
de la Reine de Hongrie.
Le Prince de Lobckowitz ayant reçu avis que
les troupes Efpaguoles & Napolitaines avoient
marché à Cefene & à Savignano , il prit la route
.de Faenza . L'arrivée de ces troupes à Forli l'a
déterminé depuis à tranfporter fon quartier de
Faënza à Imola , d'où il envoya le 3 du mois derhier
un ordre, de faire partir pour Ferrare & pour
Modene les provifions qu'on avoit amaflées à Bo
dogne pour l'armée qu'il commande .
2
Lens il campa près de cette Ville avec la pre-
-miere colonne de cette armée , & il y fut fuivi
de 6 par la feconde colonne & par fon artillerie .
L'armée combinée d'Espagne & de Naples s'avança
le 3 à Lugo où elle a été renforcée par
6000 Napolitains. Elle étoit le 6 à Forlinpopoli,
& elle devoit continuer de pourfuivre le Prince
de Lobckowitz lorfqu'elle auroit été jointe par
l'artillerie .
"
MESPAGNE.
3
N'mande de Madrid du 13 du mois dernier
quele Corregidor de Bilbao a donné avis au
que le 1 Mars dernier le Vaiffeau Anglois
le Belmefter de 200 tonneaux , en allant de Bri-
Roi
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
ftol à la Caroline , avoit été pris par l'Armateus
Don Jofeph Jordanes.
GENES ET ISLE DE CORSE.
E vaiffeau de guerre Anglois , fur lequel le
Louveau Vicero de Sardaigne a paffea Ca
gliari , eft revenu à Génes avec un petit Navire
marchand François qu'il a pris dans fa traverſée.
Ce Navire qui avoit fait voile de Damiette , &
dont le chargement confifte en ri & en cuirs ,
avoit touché à Malte , & il en étoit parti le 30
du mois dernier avec un convoi de vaiffeaux de
fa Nation , dont il fut féparé la nuit fuivante.
Le Roi d'Espagne ayant envoyé ordre que
Tarn.ée commandée par le Duc de Modene tachât
de fe joindre à celle de l'Infant Don Philippe , le
Duc de Modéne à l'aide du fecours de fes fujets
a furpris la ville de Castelnuovo , Capitale de la
Province de Grofrognar .
Le Fort de Monte Alfonfo s'eft rendu en même
tems aux Efpagnols & la garnifon a été faite prifonniere
de guerre. La prife de ce Fort est trèsimportante
parce qu'elle affure la réunion avec
l'Infant Don Philippe , & qu'elle facilite l'entrée
dans la Lombardie ,
On a reçu avis à Génes que le Comte de Gages
étoit venu avec quelques Officiers reconnoître les
environs de Sarzane , de la Ulla & de Lavenza ,
& plufieurs lettres affurent que l'armée Espagnole ,
à la tête de laquelle eft le Duc de Modéne , étoit
arrivée à Sarzane.
1 L'Infant Don Philippe a envoyé le Marquis de
Monteynard avec deux Ingénieurs pour examiner
les chemins qui conduifent de Nice à Novi.
MAI. 199 1745 .
O
HOLLANDE & PAYS - BAS.
N a appris de Bruxelles du 30 du mois der
nier que le Gouvernement ayant été infor
mé par un courier arrivé de Mons le 23 , que l'armée
Françoife commandée par le Maréchal Comte
de Saxe , après s'être aſſemblée dans les environs
de Malplaquet , avoit marché en plufieurs divifions
, s'étoit emparée de la plus importante Eclufe
de Saint Guilain , & qu'elle avoit fait prifonniers
quatre cent hommes que le Comte de Nava ,
Gouverneur de Mons avoit envoyés à Saint Gui
lain pour renforcer la garnifon ; qu'il s'étoit tenu
chés le Duc de Cumberland plufieurs Confeils de
guerre , dans l'un defquels il avoit été refolu de
faire fortir de leurs quartiers les troupes qui devoient
compofer l'armée des Alliés dans les Pays-
Bas. Les ordres ont été expediés en confequence
à celles de la Reine de Hongrie , du Roi de la
Grande Bretagne & de la République de Hollande,
& elles fe font rendues fucceffivement au camp
qui leur avoit été marqué dans la Plaine d'Anderlecht
à une demie lieuë de çette Ville , La premiere
colonne de ces troupes y arriva le 27 , &
elle fut jointe le lendemain par la feconde. Les
troupes de la Grande Bretagne ont avec elles un
train confidérable d'artillerie .
Le 30 toute 1 armée des Alliés décampa des en
virons de cette Ville pour aller occuper le camp
de Lembeck.
Le Régiment Ecoffois de MacKay est allé renforcer
la garnifon de Charleroy , & l'on a envoyé
à Ath une partie du Régiment de Cavalerie du
Comte Maurice de Naffau.
Depuis les nouvelles qu'on a reçûes des premiers
I iiij
100 MERCURE DE FRANCE .
mouvemens des François , on a appris qu'ils avoient
défilé fur leur gauche prenant la route de Quefvrain ;
qu'ils avoient exigé de fortes contributions de fourages
des habitans de la partie du Hainaut , qui
appartient à la Reine de Hongrie , & que le Maréchal
Comte de Saxe , s'étant avancé vers Tournay
, avoit inveſti le 25 cette Place. Les mêmes
avis portent que les ennemis avoient eu une grande
facilité de faire leurs approches , à la faveur du
Fauxbourg que les affiegés n'ont pas eu la précaution
d'abattre , & qu'on comptoir que les premiers
feroient en état d'ouvrir la nuit du 30 la
$
tranchée .
Ces avis ajoûtent que le Regiment de Graffin
de l'armée Françoiſe s'étoit rendu maître du pofte
de Leuze.
On a appris à la Haye que les François pouffoient
avec beaucoup de diligence leurs travaux devant
Tournay. La garnifon de cette place , dont le
Baron de Dorth eft Gouverneur , & le Baron de
Brackel Commandant , eft de onze bataillons , &
l'on compte qu'il y a deux cent pieces de canon ,
tant dans la Ville que dans la Citadelle.
On mande de Bruxelles du 7 de ce mois que la
plus grande partie des troupes qui devoient compofer
l'armée des Alliés dans les Pays-Bas , s'étant
affemblée dans la Plaine d'Anderlech , le Duc de
Cumberland fe rendit le . de ce mois au camp ,
& qu'après y avoir fait la revûe des troupes de la
Grande Bretagne , il revint dîner en cette Ville ,
d'où il alla le lendemain rejoindre l'armée qui
avoit marché du camp d'Anderlecht à celui de
Lembech.
Le Feldt-Maréchal de Konigseg & le Prince
de Waldeck font partis pour l'armée le même
jour que le Duc de Cumberland .
MAI. 1745. 201
Les troupes après avoir féjourné le i . de ce mois
dans le camp de Lembech , décamperent le 2 pour
aller occuper le camp de Soignies , & le 5 s'étant
remifes en marche , elles s'avancerent à Cambron,
d'où elles devoient fe porter à Leuze .
Le Quartier du Duc de Cumberland étoit à
Cambron , celui du Feldt - Maréchal de Konigseg
à Brugelette , & celui du Prince de Waldeck à
Leuze.
On a envoyé ordre à une partie des troupes des
garnifons de Namur , d'Anvers , de Mons , de Gand
de Bruges & de Charleroy , d'aller renforcer l'armée.
Le Gouvernement a reçu avis que les François
s'étoient emparés du Fort Saint Antoine, fitué fur
la rive droite de l'Efcaut à une lieue de Tournay,
dont ils continuent de pouffer le ſiege avec beaucoup
de vivacité. Il y avoit dans ce Fort foixante
hommes commandés par M. Laconche , Capitaine
dans le Regiment de Doys , lefquels ont été obligés
de fe rendre prifonniers de guerre , & ont
été envoyés à Lille par le Maréchal Comte de
Saxe.
On a appris de la Haye du 12 de ce mois qu'il
y eft arrivé de l'armée des Alliés commandée par
le Duc de Cumberland un courier , par lequel on a
été informé que ce Prince ayant attaqué le 11
près de Fontenoy l'armée du Roi de France , avoit
été forcé d'abandonner le champ de bataille , aprés
avoir fait une perte très- conſidérable , & que les
troupes Françoifes s'éto ent emparées de la plus
grande partie de l'artillerie & des munitions de
guerre des Alliés.
1 ... 91.
Lemême courier á rapporté que l'armée des Alliés
s'étoit retirée dans les bois de Barry , mais
qu'on croyoit que le Duc de Cumberland ſe diſpo
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
foit à s'éloigner des François , & à aller fe pofter
fous le canon de quelque Place.
1 Le de ce mois jour fixé pour la fête que le Marquis
de S. Gilles Ambaffadeur du Roi d'Eſpagne
auprès de cette République devoit donner à loccafion
du mariage de Madame la Dauphine , les
perfonnes de diftinction invitées à cette fête s'af-
Aemblerent vers les fept heures du foir chés ce
Miniftre. La fête commença par le bal , pour lequel
le Marquis de Saint Gilles avoit fait éclairer
& décorer fon principal appartement avec la plus
grande magnificence . A neuf heures , on tira au
bruit de diverfes fanfares de trompettes & d'autres
inftrumens de guerre & de chaffe un très- beau
-feu d'artifice , qui fut fuivi d'un fouper fplendide
fervi fur fix tables , dont la principale de foixante
Couverts ne fut remplie que par des Dames. Les
Députés des Etats Generaux occuperent avec les
Miniftres Etrangers deux des cinq autres tables ,
& l'on n'admit à la derniere que de jeunes enfans.
Après le fouper , le bal continua , & il dura toute
la nuit , pendant laquelle on diftribua continuellement
des rafraîchiffements à l'affemblée. L'illumination
de l'Hôtel de l'Ambaffadeur , qui en
avoit fait orner la façade avec une décoration
de quarante-deux pieds de hauteur , chargée de
cristaux , au lieu de lampions , ne contribua pas
moins que les autres dépenfes faites pour la fète,
à la rendre une des plus brillantes qu'on eût vậ
depuis long-tems en cette Ville.
Le Marquis Fogliani Miniftre Plenipotentiaite
du Roi des deux Siciles a donné auffi à la même
occafion une fête extrêmement magnifique.
Des lettres de Bruxelles du 14 de ce mois
Fortent que la nouvelle de la Vidoire rempor
MAI. 1745. 203
tée le 11 de ce mois par le Roi de France fur l'armée
des Alliés , a fait fucceder en cette Ville
une confternation génerale aux efpérances fateufes
qu'on avoit conçues. Cette confternation
eft fort augmentée depuis qu'on a fçu que la perte
qui a été faite en cette occafion par les Alliés
eft beaucoup plus grande qu'on ne l'avoit cru d'abord
. Le Gouvernement a été d'autant plus fenfible
à cet échec , que les dépêches du Feldt-
Maréchal de Konigfeg affurent que la vivacité
du feu de moufqueterie de l'Infanterie Angloife
avoit d'abord fait plier plufieurs des Corps de l'ar
mée du Roi de France , & que pendant une heure
& demie on avoit eu lieu de fe flater que les Alliés
gagneroient la bataille. Leur armée , qui après
s'être ralliée dans les bois de Barry étoit retournée
au camp de Bruffoël , eft décampée précipitamment
la nuit qui a fuivi la bataille , & elle s'eft
retirée vers Ath.
2
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE,
EXTEXTEX EXESJEXXXXX
MORTS ET MARIAGES.
1
Rançois -Marie Marechal Duc de Broglio , Chevalier
des Ordres de S. M. Gouverneur des
Ville & Citadelle de Strasbourg , eft mort le 22
Mai 1745 en fon Duché de Broglio en Normandie,
âgé de 75 ans; ayant donné pendant fa maladie les
marques de pieté & de fermeté qu'on a reconnu en
lui pendant fa vie ; il a ordonné qu'on l'enterrât
fans aucune cérémonie , & a défendu qu'on mit
fur fon tombeau aucun éloge , mais feulement une
fimple Epitaphe contenant fon nom & fes dignités,
c'eft n nous conformant à ſon intention & à fa modeftie,
que nous nouscontenterons de dire qu'étant
né d'une illuftre & ancienne famille de Piemont
fes pere & freres ont été élevés aux premieres dignités
de la Guerrequ'ils ont mérités par leurs fer-
1
vices.
Dame Marie-Angelique-Gabrielle Scaglia de Verue
Abbeffe de l'Abbaye aux Bois de Paris , y mou◄
rut le même jour âgée de 59 ans.
Le 24 Avril Anne - Jacques de Bullion , Chevalier
Marquis de Fervaques & de Galardon , Seigneur
de Bonnelles, Bullion , les Bordes, Efclimont,
Preures , Bieville & autres lieux , Baron de Thiembrones
, Lieutenant Géneral des Armés du Roi ,
Confeiller en fes Confeils , Gouverneur & Lieutenant
Général pour S. M. en fes Provinces du
Mayne , Perche & Comté de Laval , fon Lieutenant
en la Province de l'Orléannois au Département
du Pays Chartrain &Chevalier de ſes Ordres,
mourut âgé de 65 ans.
MA 1. 1745 .
205
Louis Colbert, Chevalier Comte de Lignieres , Seigneur
de la forêt de Civry , Herces , S. Lubin , la
Haye , Greffay , Courgeans , Lumigny , la Malmaifon
& autres lieux , ci-devant Capitaine Lieutenant
des Gendarmes Bourguignons , eft mort âgé
de 78 ans.
Jacques de Monceaux Marquis d'Auxy , Chevalier
des Ordres du Roi mourut en fon Château d'Hanvoille
le 2 de ce mois âgé de 72 ans.
Jean- Baptifte Gafton de Faucon de Ris Comte de
Charleval , eft mort en cette Ville le 9 du préfent
mois âgé de 63 ans ; en lui finit la Maifon de
Faucon originaire de Tofcane , de laquelle font
fortis plufieurs Gonfanoniers de la République
de Florence , & qui eft venuë s'établir en France
fous le Regne de Charles VIII . Il ne laiffe de poftérité
qu'un fils N. de Faucon de Ris qui eft dans
l'Etat Ecclefiaftique & une fille N. de Faucoh
de Charleval.
Louis Due de Gramont Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant- Général des Armées
de Sa Majefté , Colonel du Régiment des Gardes-
Françoifes , Gouverneur & Lieutenant - Général
pour Sa Majesté dans les Provinces de Navarre &
Bearn Gouverneur des Villes & Châteaux de
Bayonne & de Pau , a été tué d'un coup de canon
à l'une des premieres décharges de l'artillerie des
ennemis dans la bataille qui s'eft donnée le 11 de
ce mois en Flandre entre l'armée du Roi & celle
des Alliés.
?
Le 11 Mai Jean - Marie - Hubert de la Fontaine
206 MERCURE DEFRANCE .
Solare , Seigneur d'Allencourt en partie , de Jouy
& de Chaumout en Valois , Capitaine au Régiment
Royal , frere puiné de Charles-Marie- Hubert-Gaf
pard de la Fontaine- Solare , Comte de Vertou ,
Seigneur d'Allencourt , Capitaine dans le même
Régiment , fut tué à la Bataille de Fontenoy ,
âgé de 24 ans ou environ ſans alliance . Il étoit fils
de Feu Charles-Hubert-Nicolas François de la Fontaine
- Solare d'Allencourt , Comte de Verton ,
& de Marie-Gabrielle Heuré d'Heurtevent , neveu
de Jacques - Hubert de la Fontaine-Solare ,
Baron de Chauvirés , Meftre de Camp & Lieutenant
de la Compagnie des Grenadiers à Cheval,
& de Jean-Marie de la Fontaine- Solare de Chauvirés
auffi Capitaine dans le Regiment Royal.
La Maiſon de la Fontaine Solare eft diftinguée
dans la Province de Picardie par fon origine illuftre
, fes alliances & fes fervices . Elle a produit
entre autres perfonnages célebres , Pierre de la
Fontaine Grand Prieur de France & 11 Chevaliers
de l'Ordre de Malte ainfi qu'on le peut voir à
la fin de l'Hiftoire de cette Religion par M. l'Ab
bé Vertot , dans les Grand Officiers tom . 8 & dans
le Nobiliaire de Picardie . De cette Maiſonſ ont
auffi outre M. le Comte de Verton & fes deux oncles
, M. le Comte de Solare premier Gentilhomme
de M. le Prince de Dombes , fon frere Capitaine
dans le Régiment d'Aubeterre lequel a été
bleffé au genouil à la même Bataille , & M. le
Comte de la Boiffiere Lieutenant de Roi des Villes
& Châteaux de Dieppe & d'Arques.
Le 20 Mai , Vefpafien-Sebaftien Felix Come de
Bon , d'une ancienne famille noble de la ville de
Brefcia en Lombardie , actuellement Général- Major
& Colonel d'un Régiment d'Infanterie de foa
ΜΑΙ. 207
1745
nom au fervice de Suede , fut marié dans l'Eglife
de S. Sulpice à Paris avec D moiſelle Françoise du
Pafquier fille de feu Jean - Baptiste du Pafquier
ancien Fermier Général de Lorraine , & de Dame
Marguerite-Magdeleine d'Affalle . Le Comte de Bo
na étoit veuf depuis onze ans de Dame Marianne
Simonnet dont il a un fils nommé Sebaftien-Vefpa
hien-Felix Bona , âgé de dix-neuf ans , naturalifé
François & Officier en France.
François-Louis Comte de Vienne , Chevalier Seigheur
de S. Briffe , Fontenay &c . Mestre de Camp
Lieutenant du Regiment de Clermont Prince , à
epoufe Damoiselle Antoinette - Thereſe Teſter ,
fille de M. Teffier Seigneur de Neufbourg , Cón-
Teiller du Roi , Gardes des Rôles des Officiers de
France & Secretaire du Roi.
EXTRAIT d'une Lettre de Venize
du 22 Mai 1745 .
Onfieur le Comte de Montaigu Am-
M balladeur de Sa Majefté Très- Chrétienne
auprès de la Séreniffime République ,
donna le 16 de ce mois une Fête magnifique
à l'occafion du Mariage de Monfeigneur le
Dauphin : la fituation de fon Palais fur le
Canal Regio entre les deux ponts de S. Job
& de Regio , fournit à fon Excellence le
moyen de faire connoître au peuple Veni208
MERGURE DE FRANCE.
tien combien les François font fenfibles à un
évenement fiflateur & fi intereffant pour la
Nation, & en particulier fon zéle & fa magnificence
; tout le baffin de ce canal d'un pont
jufqu'à l'autre étoit bordé de l'un & de l'autre
côté par de grands portiques foutenus pardes
colonnes d'ordreCorinthien furmonté de
baluftres qui conduifoient de l'entrée du canal
Regio , d'un côté au Palais de France ,
& de l'autre à un édifice élevé en face repréfentant
le Temple de l'Hymen dans l'enfon--
cement duquel on découvroit la Statuë de ce
Dieu , tenant dans fes mains deux flambeaux
qu'il allumoit à un brazier placé
fur un Autel étant à fes pieds , environnée
d'Amours qui entretenoient le feu auquel
ce Dieu avoit allumé les flambeaux ,
qui par leur réunion ne formoient qu'un
même corps de lumiere ; l'efpace qui reftoit
depuis le Palais & le Temple jufqu'au
pont de S. Job étoit de même occupé par
de pareils portiques qui joignoient un
grand & fuperbe Palais élevé fur le canal
& adoffé au pont de S. Job , dans la conftruction
duquel on avoit raffemblé tout ce
que l'Architecture a de plus beau & de plus
recherché. Sur les galeries extérieures de ce
Palais étoit placée une prodigieufe quantité
d'Artifices de toutes efpeces , qui par ſa varieté
furprit tous les Spectateurs qui ne s'atMAI.
1745. 209
tendoient pas que les dernieres fufées dûffent
produire l'illumination entiere & fubite
de tout le Palais du Temple de l'Hymen
& de tous les portiques regnans autour
du canal qui refterent illuminés toute la nuit,
& formerent un coup d'oeil merveilleux tant
à caufe de la régularité de l'illumination que
de la répetition qui s'en faifoit dans l'eau.
Après le feu d'Artifice qui fut precedé d'une
décharge de cent mortiers , il y eut jeu dans
le Palais de M. l'Ambaffadeur qui étoit auffi
noblement illuminé dans le dedans qu'il
l'étoit au déhors pour leurs Alteffes Séreniffimes
M. le Prince & Madame la Princeffe
Hereditaires de Modéne , le Prince d'Eft &
les Princeffes fes foeurs , les Miniftres Étrangers
& les autres Seigneurs & Dames invités
à cette fète. Le jeu fut fuivi d'un fplendide
fouper fervi fur deux tables de 40 couverts
avec toute l'abondance , la délicatef
fe & l'élégance françoifes , pendant lequel
la compagnie fut agréablement amufée par
un concert exécuté par les meilleures voix &
inftrumens duPays ; il y eut trois décharges de
'cent mortiers à chacune des fantés qui fut buë
de Leurs Majeftés Très -Chrétienne & Ca
tholique , de Monfeigneur le Dauphin & de
Madame la Dauphine . Le fouper fini , la compagnie
fut conduite dans une fale préparée
pour le bal qui dura toute la nuit , pendant
210 MERCURE DE FRANCE.
Januelle on ne ceffà de diftribuer à tous les
affiftans des liqueurs, rafraichiffemens & con
-fitures feches de toutes les fortes , tandis que
dehors le Palais coulerent pendant la fete
deux fontaines de vin pour un peuple infini
que la nouveauté du Spectacle , & fa curiofité
naturelle y avoit attiré en foule de la Ville
& des environs.
PRISES DE VAISSEAUX.
E 10 Fevrier M.Louvel Capitaine de la
Fregate du Roi la Galatée après s'étre
battu contre deux Fregates du Roi d'Angleterre
pendant l'efpace de 4 heures prit celle
de 22 canons dont la charge a été eſtimée
12000 liv. fterlings , l'autre de 16 canons
s'échappa à la faveur de la nuit. Il amena
celle de 22 canons à Breft ; elle s'appelle le
Salisburi.
I.e 28 il relâcha à Morlaix avec le
Vaiffeau l'Aimable Julie qu'il avoit pris le
13 chargé de près de 70 mille écus ; le 9 du
même mois il avoit pris un autre Vaiffeau de
14 canons de 250 tonneaux chargé de ri
& autres munitions venant de la Caroline
qu'il a envoyé à Breft ; c'eft la cinquiemeprife
qu'il a faite depuis le 14 Janvier.
MAL 1745. 211
MANDEMENT
de fon Emience
Monfeigneur le Cardinal de Tencin Archevêque
& Comte de Lyon , qui ordonne
des Prieres publiques en actions de graces
de la Victoire que le Roi a remportée en
Flandres fur l'armée des Alliés.
LETTRE DU ROI.
MON COUSIN, quelques grands que foient
lesfuccès dont il a plû à Dieu defavorifer mes ar
mes pendant la ca upaque doruicre , je viens de recevoir
des marques encore plus fenfilles de fa puiſſante protec
tion. Mon Confin le Mar cbal Comte de Saxe ayant our
vert la campagne en Flandrepar lefiége de Tournay, mes
ennemis fe font anfitôt affembléspour marcher aufecours
de cette Place, & àpeine ai je été rendu à mon armée que
Pai en la fatisfaction de lui voir remporter une victoire
des plus fignalées. Le Duc de Cumberland à latête des
troupes unies des Anglois , Hanovriens , Autrichiens S
Hollandois , s'eft préfenté devant Nous le 10 de ce mois à
après avoir employé toute la journée àfairefes difpofitions
pourfe former entre le ruiffeau de Rumignies & le Haut-
Efcant , il a commencé l'attaque dès le lendemain à la
pine du jour. Le combat long tems incertain s'eft enfin
décidéin notrefaveur à une heure après midi , & mes
enemis étantpartout défaits & rebutésfe font retirés en
dfordre , abinlonna tune partie de leurs canons , &.
la fint fur le clan de bara lle plus de 8000 bommes de
leurs morts & bl‹ffés. Je ne puis donner aſſés de louanges
à la valeur que mes trup´s , frtout celles de ma Maifca
5m Regiment de Carabiniers ont fait paroitre
Bre MERGURE DE FRANCE.
fous mes yeux dans une occafion de cette importa ice . Mais
fije fuis touché comme je le dois de cette nouvellepren ve de
leur zele , je ne dois pas moins reconnaitre les bienfaits de
la providence dans l'heureux effet qu'il aproduit : S c'est
pour lui en rendre les ailions de graces les plusfolemne!-
les que je vous écris cette Lettre pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum dans
votre Eglife Mé ropolitaine & autres de votre Dice fe
avec les folemnités requises , 5 que vous inviticz tors
ceux qu'il appartiendra d'y affifter . Sur ce je priè Dien
qu'il vous ait mon C ufin , en fa fainte I digne garde.
Ecrit au Camp devant Tournay le 16 Mai1745. Signé,
LOUIS. Et plus bas , PHELYPPEAUX.
Et au dos eft écrit : Amon Coufin le Cardinal de
Tencin Archevêque de Lyon, '
PIERRE DE GUERIN DE TENCIN Cardinal
Prêtre de la Sainte Eglife Romaine du Titre des
Saints Nérée & Aquilée , Archevêque & Comte de
Lyon , Primat de France , Commandeur de l'Ordre
du Saint-Efprit , Miniftre d'Etat , &c.
A tous Abbes , Doyens , Chapitres . Prieurs , Curés
, Vicaires & autres Eccléfiaftiques Séculiers &
Réguliers , & à tous les Fidéles de notre Diocèfe :
SALUT & Bénédiction en notre Seigneur.
Toutes les circonances de la Victoire dont Sa
Majefté, mes très - chers Freres , nous ordonne de
remercier le Seigneur , la rendront à jamai mémo
rable dans nos Annales .
Le Roi part de Verfailles pour le fiege de Tournay
avec un autre lui -même , avec ce qu'il a de
plus cher au monde , & ce que nous avons tous
nous-même de plus cher après lui . Sa Majefté apprend
fur fa route que l'ennemi s'avance , & eile
hâte fa marche. Cependant on ne pouvoit croire
qu'il entreprît de troubler un fiege que le Roi faiMÀI.
· 1745 .
213
"
foit en perfonne ; & nous n'efperions pour S. M.
que la gloire qu'eut à Mons fon Illuftre Bifayeul
la gloire de voir rehauffer l'éclat de fa conquête
par la préfence d'une nombreuſe armée , accou
rue pour s'y oppofer , & réduite à n'en être que
le témoin. Une gloire plus brillante eft réservée à
fon Augufte petit - fils . Cette rmée compofée des
mêmes Nations que celle qui s'arrêta devant Louis
XIV. marche contre Louis XV. & commence
l'attaque avec une fureur qui rend long-tems la
victoire incertaine C'eft le Roi , ( vous venez de
le lire , mes freres , ) qui l'avouë lui-même à la
gloire du Dieu qui l'a fait vaincre , à la gloire de
Les troupes & des Generaux qui les commandoient
fous lui. Mais S. M pourroit l'avouer aufi
pour fa propre gloire , & pour celle de Monfeigneur
le Dauphin. En effet , malgré une incerti
tude fi cruelle pour un Monarque jufques là toujours
vainqueur ; pour un pere qui avoit à fes côtés
fon fils unique , fa feule efperance , Sa Majefté ne
conferva-t - elle pas toujours le même courage d'ef
prit & de coeur, le même fang froid , la même
jufteffe dans fes vûës , la même préciſion dans fes
ordres? Monfeigneur le Dauphin dans un âge encore
fi tendre , & fans aucune experience de la
guerre , n'eut-il pas toujours auffi la contenance
la plus ferme & la plus affûrée ? Et fi on ne l'eut retenu
, n'alloit-il pas dans le moment le plus critique
, fondre fur l'ennemi à la tête de la Maifon
du Roi?
Quel fpectacle , mes très-chers freres ! Et en
fut-il de plus touchant , de plus intereffant ? Qu'il
foit donc fans ceffe préfent à nos efprits ; qu'il
excite fans ceffe dans nos coeurs de nouveaux
fentimens de reconnoiffance pour ie Dieu Puif
fant & terrible qui étoit au milieu de nous , & qui
214 MERCURE DE FRANCE.
nous donna enfin la victoire . Mais nous lui devons
biens plus encore . Il a veillé furces têtes fi cheres
pour lesquelles nous l'avions imploré avec de fi
vives inftances. Il les a mifes à l'ombre defes Arles ;
il les a couvertes de fon bouclier. La foudre grondant
de toutes parts les a refpectées . Redoublons
nos voeux pour leur confervation . Redoublons les
auffipour la Paix. Mais tandis que le Roi , accompagné
de fon Augufte fils , fera la guerre en perfonne
, prier pour leur confervation , c'eſt dès-lors
prier pour la Paix. C'eft même la demander par
çelui de tous les motifs qui eft le plus propre à nous
la faire demander avec ferveur.
A ces caufes , Nous Cardinal Archevêque &
Comte de Lyon fufdit , après en avoir fait conférer
de notre part avec nos vénérables Freres Meffieurs
les Doyen , Chanoines & Chapitre de l'Eglife ,
Comtes de Lyon , avons ordonné & ordonnons
que le Dimanche trentiéme du préſent mois de
Mai , à dix heures du matin , le Te Deum fera
chanté folemnellement avec le Pfeaume Exaudiat,
& les Oraifons en actions de graces de la victoire
que le Roi a remportée en Flandre fur l'armée
des Alliés , dans notre Eglife Primatiale , où les
Compagnies qui ont accoutûmé d'affter à de pareilles
cérémonies font invitées de fe rendre .
A l'égard des autres Villes , Bourgs & Villages
de notre Diocèfe , nous ordonnons que le Dimanche
ou la Fête après la réception de notre préfent
Mandement , on chantera pareillement le Tr
Deum , le Pfeaume Exaudiat . & les Oraifons pour
le même fujet : & fera notre préfent Mandement,
lû , publié & affiché par- tout où befoin fera.
Donné à Paris le 19 du mois de Mai 1745 .
P. CARD. DE TENCIN .
Parfen Eminence ,
CARRIER .
215
PLEC **
TABLE .
IECES fugitives en Vers & en Profe. Vers à
Madame B en lui renvoyant fa coëffure de
nuit oubliée à la maiſon de campagne de l'Auteur
à Vitry-fur-Seine , page 3
Lettre de M.Chaix fur l'Hiftoire de Provence,
L'Aigle & le Perroquet , fable ,
S
18
Suite des Arrêts notables de la Grand'Chambre , 19
Ode au Roi de Pruffe , 24
Obfervations fur le commerce de l'Egypte avec l'E
thyopie ,
Soneto & Imitation ,
Obfervations météorologiques ,
29
31
32
Vers à M *** qui preffoit l'Auteur de fe retirer du
monde, comme lui ,
37
Obfervation fur la Lettre de Mlle Jacques aux Auteurs
du Mercure ,
Lett e de cette Demoiselle ,
Hiftoire de Mlle Goton & de M. Legris ,
41
42
45
57
Nouvelles Litteraires des beaux Arts . Hiftoire de
Epitre à Mlle Barbarine ,
Gharlemagne , Extrait ,
Hiftoire Eccléfiaftique & Civile de Verdun , Extrait ,
Traité de Dynamique ,
61
85
89
97
102
104,
107
Traité de l'équilibre & du mouvement des Fluides ,
Extraits ,
Lettre de M. l'Abbé Antonini , &c. .
Catalogue des effets de M. de la Roque ,
Differtation fur l'Effence balfamique , Sc.
Sujets des Prix de l'Académie des Jeux Floraux pour
1746 ,
Tableaux imprimés ,
Estampes nouvelles ,
Enigmes & Logogriphe ,
Chanfons notées ,
III
1.6
119
121
34
216
TABLE
.
Spectacles ,
Extrait de Sidney , Piece nouvelle ,
Nouvelles de la Cour , de Par s , Fr..
Journal des opérations de l'armée du Roi ,
Mandement du Cardinal de Tencin ,
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Ruffie ,
Francfort ,
Allemagne ,
Aubourg ,
Bonn ,
Munich
Siléfie ,
12(
13.
140
18:
18:
196
184
19
19
19
19
19
Italie ,
Espagne ,
Gé es & Ifle de Corfe ,
Hollande & Pays- Bas ,
Morts & Mariages ,
Extrait d'une Lettre de Venife du 2 : Mai,
Prifes de aiffeaux ,
iba
19
19
19:
204
207
216
Lettre du Roi, & Mandement du C.de Tencin, 211
La Chanfon notée doit regarder la page
Le Plan la page
AVIS.
124
15
N donnera le mois prochain deux vo.
lumes , dans l'un deſquels il y aura un
plan des attaques de Tournay , & dans l'au
tre celui des attaques de la Citadelle très- bien
gravés & enluminés. Ils font faits fur les def
feins d'un des Ingénieurs qui ont conduit le
fiége ; quoique cela exige des fiais confidérables
, nous fommes charmés de trouver une
occafion de prouver que nous ne négli
geous rien pour fatisfaire le Public,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le