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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY.
JAN VIER . 1745 .
AGIT
UT
SPARG
illon
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques.
Chez La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont-Neuf,
JEAN DE NULLY , au Palais
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilége du Roy!
THE NEW YORK
PUBLIC LIBESTE DES LIBRAIRES
SCRAC qui débitent le Mercure dans les
ASTOR , LENOX AND
Provinces du Royaume.
TILDEN' FOUNIA Bordeaux, chés Raimond Labottiere , & chés Chap
1905 puis L'aîné , Libraires , Place du Palais , à côté de
la Bourſe.
Nantes , ches Nicolas Verger.
Rennes , chés Jouanet Vatar , & Vatar le fils , rue
Dauphine.
Blois , chés Maffon .
Tours ches Gripon , & chés Bully,
Rouen , ches François-Euftache Herault , & chés
Cailloüeft.
Châlons-fur- Marne , chés Seneuze .
Amiens , chés la veuve François , & ches Godart ,
Arras , chés C. Duchamp , & chés Barbier.
Orleans , ches Rouzeaux,
Angers, à la Pofte , & chés Boffard , Libraire .
Dijon , à la Pofte.
Verfailles , ches Monnier.
Befançon , chés Briffaut , à la Pofte.
Saint Germain , chés Chavepeyre.
Lyon , à la Pofte .
Marſeille , chés Sibié , Libraire , fur le Port,
Beauvais , ches De Saint,
Troyes , clés Michelin , Imprimeur-Libraire,
Charleville , chez Pierre Thelin,
Moulins , chés Faure.
Mâcon , chés De Saint , fils.
Auxerre , chés Fournier,
Nancy , bés Nicolas .
Touloufe , chés Biroffe.
Nantes , ches Jofeph Vatar,
Le prix eft de XXX, fols
1
MERCURE
deFrance,
DEOTÉ
AU ROI .
Janvier
1745
PiecesFugitives,
tant en vers qu'en Prose .
EPITRE
Cn vers libres par M. Jourdan sous
le nom d'un viellard a me
de sa Fête.
**
lejour
Dans un age plus tendre, au Prin =
-temps de mesjours,
Iris jaurois monté maLyre
Sur l'aimable ton des amours;
mais aujourdhuipour vous écrire,
J'emprunterois vainementleurs secours.
4
MERCURE
DE FRANCE .
3
La décrépite & tremblante vieilleffe
Qui de mes ans précipite le cours
Aidée encor de l'auftere fageffe ,
A matimide voix les rend muets & fourds ;
Hé puis! le préjugé vulgaire
Défend l'approche de Cythere
A quiconque a paffé la faifon des plaiſirs.
A peine des tristes foupirs
Nous permettons le foible ufage ;
Encore eft-ce tout bas ? Etouffer fes defirs
Avec beaucoup d'amour ; voilà notre partage !
Il nous faut rougir d'un hommage
Que nous rendons à la Beauté ,
Ou pour mieux dire à la Divinité
Puifque c'eft à nos yeux fon plus parfait ouvrage .
L'on veut qu'un fentiment fondé fur la raifon
Ne foit pas de tout âge,
Par grace on nous réduit à l'admiration
Comme fi l'amoureux empire
Sur le jeune Homme & le Barbon ,
Ainfi quefur le coeur de tout ce qui refpire
N'étendoit pas fa domination ,
Sommes- nous devant une Bello
Touchés de fes divins appas ?
Admirez , dira-t- on , mais nè convoitez pas
Enfin , de notre ardeur la plus vive étincelle
vient par hazard à fe manifefter :
JANVIER. 1745 .
De tous côtés on entend marmoter ;
le вопр l'avanture eft nouvelle !
Oh !
poar
Qui le croiroit ? Un vieux hibou
Languit , fe meurt ; il eft amoureux fou
De cette jeune Tourterelle ,
La gloire & l'honneur de nos bois.
Auffi -tôt mille traits décochés à la fois
Pleuvent fur lui comme la grêle ;
On ne le quitte point qu'il ne foit aux abois ;
Et la jaloufe envie
A l'abri de l'allégorie
De l'Epigramme & du Couplet
Contre le vieillard indiſcret
Exhale toute fa furie .
Iris , d'un tel abus je murmure en fecret ,
T'y vois pour votre fexe une mortelle offenfe ;
Qu'est- ce en effet , qu'exercer fa puiffance
Sur un coeur neuf tout prêt à s'enflammer ?
Un feul regard peut le forcer d'aimer ;
C'eft des beaux yeux la conquête ordinaire ;
Mais dans un coeur accablé fous les ans
Glacé , tranfi par les rides du tems
Allumer un feu vif & prefqu'involontaire
De fes attraits le rendre tributaire ;
Voilà ce que j'appelle en dépit des jaloux
Une gloire complette , un triomphe bien doux !
C'eft vaincre la Raifon, c'eft vaincre mille obſtacles>
1
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Et voilà juftement , Iris , de vos miracles !
Depuis long-tems , je ſoupire pour vous .
Je brûle fans me plaindre ; & dût votre couroux
Eclater en ce jour de fête
Mon coeur vous appartient , il eſt votre conquête ;
Etje vous l'offre à deux genoux ;
Pauvre préfent . Soit. Qui vous le contefte ?
Vous méritez fans doute un Bouquet plus flatteur
;
Mais Iris , vous fçavez de refte ,
( Par oüi dire du moins ; Dieu me garde d'erreur
>
Que quand on a donné fon coeur
Bien- tôt on donne tout le refte.
JANVIER
1745 .
the the the the the
DE L'ORIGINE des Etrennes ou Eftrennes.
E mot vient du Latin Strena , c'eft
C
un prefent que l'on fait le premier
jour de l'an , par honneur ou par amitié .
La Coutume de donner des Etrennes eft
fort ancienne , on en rapporte l'origine au
tems de Romulus & de Tatius Roi des Sabins
qui regnerent enſemble dans la ville de
Rome l'an fept de fa fondation , la 3289 .
année du monde , & 746 ans avant J. C.
On dit que Tatius ayant reçu comme un
bon augure , des branches coupées dans
un bois confacré à la Déeffe Strenua , c'eſtà-
dire la Déeffe forte ou la Déeffe de la
force , & qu'on lui préfenta le premier jour
de l'an , autorifa cette coûtume dans la
fuite des tems & donna le nom de Strena
à ces préfens , à caufe de cette Déeffe qui
préfida depuis à la céremonie des Etrennes.
Les Romains firent de ce jour là unjour
de Fête qu'ils dédierent au Dieu Janus ,
que l'on repreſente avec deux viſages , l'un
devant & l'autre derriere , comme regardant
l'année paffée & la prochaine , on ap-
A iiij
3 MERCURE DE FRANCE.
pelloit auffi ce Dieu Bifrons , c'eft -à-dire ,
à deux faces adoffées , parce qu'il fçavoit
le paffé & connoiffoit le futur ; d'autre prétendoient
que Janus étoit le même qu'Apollon
& Diane & que ces deux Divinités
fe trouvoient dans ce feul Dieu. En effet
felen Nigridius Apollon eft appellé chez
les Grecs par c'eft -à dire , qui prefide fur
les portes , auffi ils mettoient fes Autels
devant les portes , pour marquer qu'il eft
le maître de l'entrée & de la fortie ; & le
nom de Janus marque que ce Dieu
refide fur toutes les portes qui s'appellent
pen Latin Janua , ce qui revient au nom
upar des Grees .
>
Le mois de Janvier étoit dédié à Janus ,
de Janua porte , ce mois étant comme la
porte des années ; il fut ajouté à l'année
par Numa Pompilius fecond Roi de
Rome , l'an 40 de fa fondation , ce jour-là
on s'habilloit de neuf , on fe fouhaitoit une
heureuſe année les uns aux autres , & il
n'étoit pas permis de prononcer aucunes
paroles de celles qu'on croyoit être de
mauvais augure ; c'eft ce qu'Ovide nous
aprend dans le premier livre des Faftes , en
parlant à Janus.
Lite vacent aures , infanaque protinus abfint
Jurgia , differ opus , livida lingua tuum ,
JANVIER 1745 .
Veftibus intactis tarpeias itur in arces :
Et Populus fefto concolor ipfe fuo eft .
Les Préfens ordinaires , étoient des figues
, des dattes de Palmiers & du miel ;
& chacun envoyoit ces douceurs à ſes amis
pour leur témoigner qu'on leur fouhai
toit une vie douce & agréable.
Sous l'Empire d'Augufte , le Peuple , les
Chevaliers & les Senateurs lui préfentoient
des Etrennes , & lorfqu'il étoit abſent , ils
les portoient dans le Capitole. L'argent de
ces Etrennes étoit employé à acheter des
Statues de quelques Divinités , l'Empereur
ne voulant pas faire fon profit particulier
des libéralités de fes Sujets.
Tibere défaprouva cette coutume & fit
un Edit par lequel il deffendoit les Etrennes
paffé le premier jour de l'an , parce
qu'auparavant le Peuple s'occupoit à ces
céremonies pendant huit jours ; mais Caligula
qui aimoit fort l'argent & les préfens
fit fçavoir au Peuple qu'il accepteroit les
Etrennes qu'on lui prefenteroit.
Claude fon Succeffeur , défendit qu'on
l'importunât de ces préfens ; depuis ce temslà
, cette coutume de donner des Etrennes
demeura encore parmi le Peuple. Les
Grecs emprunterent cet ufage des Romains ,
mais ils n'avoient point de mot particulier
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
pour fignifier celui de Strena des Latins.
Dans les premiers fiecles de l'Eglife &
même après la deftruction du Paganifme ,
la coutume d'envoyer des Etrennes ne laiſſa
pas de s'obferver , mais les Conciles & les
Peres , déclamerent fort contre ces abus ;
ils les appelloient Calendes , du nom géneral
qui fignifioit chés les Romains le premier
jour du mois , mais l'Eglife a permis
cette coutume depuis que les Etrennes n'ont
plus été que des marques d'amitié , ou de
foumiffion , & qu'on s'eft abftenu des céremonies
Payennes qui accompagnoient
ees fortes de preſens.
JANVIER 1745- II
**
EPOQUE S.
Cd'où l'on commence à compter les an-
E mot fignifie un tems fixe & certain
nées , ou qui détermine un certain eſpace de
tems. Il eſt dérivé du mot Grec exer', qui
fignifie retenir , fixer , arrêter ; car comme la
fuite des tems écoulés depuis le commence .
ment du monde jufqu'à nous eft d'une fi vaſte
étenduë qu'on auroit peine à s'en reſſouvenir
parfaitement , les Chronologiſtes ont pris
pour Epoque des Evenemens celebres depuis
lefquels ils comptent leurs années.
On les divife ordinairement en facrées &
en prophanes. Les premieres font celles qui
fe tirent des Livres de l'Ecriture fainte ,
comme la Création du monde , le Déluge ,
la naiffance d'Abraham , l'Exode ou fortie
d'Egypte , le Temple de Salomon , la naiffance
de J. C.
La plus ancienne des Epoques profanes
eft les Olympiades qui ont commencé l'an
du monde 3278 , & 776 ans avant J. C.
dans l'an 3938 de la Période Julienne ſur laquelle
comptent tous les Chronologues.
L'Année Varroniene ou de la fondation
de Rome eft l'année 3300 du monde &
753 ans avant J. C. dans la troifiéme an-
A v
12 MERCURE DE FRANCE
née de la fixiéme Olimpiade & l'an 3961
de la période Julienne.
L'Ere de Nabonaffar Roi de Babilone
dont fe font fervis Ptolemée , & plufieurs
autres a commencé 747 ans avant J. C. &
l'an 3967 de la période Julienne le 26
Fevrier, la premiere année Julienne ou de
Jules -Cefar a commencé 45 ans avant J. C.
l'an 692 de Rome & 4669 de la periode
Julienne.
L'Epoque des Chrétiens eft la naiſſance
de l'Incarnation de J. C. elle a commencé
l'an du monde 4053 la 753 °. année de la
fondation de Rome & la premiere de la
cent-quatre- vingt- quinziéme Olimpiade.
Celle des Mahométans & des Turcs eft
l'Hegire ou la fuite de Mahomet de la Meque
à Medine le Vendredi 15 Juillet 622
de J. C. fous le Regne de l'Empereur Heraclius
, & de Clotaire II Roi de France .
Celle des Romains eft la fondation de la
Ville de Rome raportée ci - deffus à l'an
3300 du monde .
Celle des Grecs eft les Olimpiades.
Celle des anciens Perfans de Nabonaffar.
On avoit tant de vénération en France
pour S. Martin qu'on comptoit autrefois les
années par celle de fa mort qui arriva l'an
401 , ou 4 02 de J. C.
Denis le Petit pour pacifier les troubles
qui divifoient les Eglifes d'Orient & d'OcJANVIER
1745 13
cident , introduifit vers l'an 427 l'ufage par
mi les Chrétiens , de compter les années de
puis la naiffance de J. C. Toutes les Nations
Chrétiennes ont reçû cette Epoque , les unes
plûtôt & les autres plûtard , les Eſpagnols ne
la reçurent que l'an 1351 .
420 Sous la premiere race des Rois de
France , l'année commençoit le premier jour
de Mars comme chez les Romains.
752 Sous la feconde race elle commençoit
le jour de Noël.
987 Au commencement de la troifiéme
le 25 de Mars.
1180 Dans la fuite fous le Regne de Philippe
ſecond dit Augufte , on compta les années
du jour de Pâques.
1563. Enfin Charles IX ordonna par fon
Edit du mois de Janvier 1563 , de commencer
l'année du premier jour du mois de Janvier
, l'article 39 de cet Edit porté » Vou-
» lons & ordonnons qu'en tous Actes , Re-
» giſtres , Inftruments , Contrats , Ordon-
» nances , Edits , Lettres tant Patentes que
Miflives & toutes Ecritures privées , l'année
commence dorénavant , & foit comp-
» tée du premier jour de ce mois de Janvier
» & c. Donné à Paris au mois de Janvier
1563 .
ง
55
""
Régiftré au Parlement de Dijon le 30
» Mars de la même année ; au Parlement de
14 MERCURE DE FRANCE.
Bretagne le 8 Mai 1564 , & au Parlement
de Paris les 22 Decembre 1564 , & 23
» Juillet 1566.
53
Cet Edit eft vulgairement appellé l'Edit de
Rouffillon quoiqu'il foit donné à Paris ; mais
c'eſt parcequ'il fut enregistré le 22 Decembre
1564 , avec une Déclaration dattée de
Rouffillon le 9 Août de la même année.
Les Secretaires d'Etat commencerent à
exécuter cet Edit au mois de Janvier qui
fuivit le mois de Decembre 1564 , & datterent
de l'année 1565 , les Edits , Lettres
patentes , & Déclarations qu'ils expedierent
durant le mois de Janvier , Fevrier & Mars ,
jufqu'au jour de Pâques fuivant .
Les Secretaires du Roi fuivirent l'ancien
uſage pour les Lettres qu'ils préfenterent
pour être Scellés du grand Sceau , & ne commencerent
l'année 1565 qu'au jour de Pâques
.
Le Parlement de Paris conferva auffi l'ancien
ufage , & ne commença à executer
cette loy qu'au mois de Janvier qui fuivit le
mois de Decembre 1566 , en conféquence
de la Déclaration du 10 Juillet 1566 , Regiftrée
le 23 du même mois . *
* v. Compilation Chronologique des Ordonnances
, par Blanchard.
2c. Volume des Ordonnances de Charles IX fol.
450.
Corbin p. 420 , Neron p. 84 , Hift . de la Chancellerie
&c.
JANVIER 1745
༢
REFORMATION GREGORI ENNE
AN 708 de Rome , 45 ans avant J. C.
les Romains fuivoient l'année Lunaire
compofée de 354 jours. Jules -Ceſar premier
Empereur ordonna de fuivre l'année
Solaire compofée de 365 jours , fix heures
moins II minutes , les 6 heures faifant un
jour dans l'eſpace de 4 ans. On intercala
chaque quatrieme année qu'on nomma Biffextile
un jour entre le 23 & 24 Fevrier ;
comme il ya 11 minutes moins que les 6
heures & que ces minutes font en 400 ans
3 jours , ces jours auroient , dans une longue
fuite d'années changé l'ordre des faifons
& fait que Pâques fe feroit trouvé en Hiver
& Noël en Eté.
1582. Pour y remédier , l'an 1582 , le
Pape Gregoire XIII , ordonna que chaque
centaine d'année ne feroit point Biffextile
excepté la quatriéme centaine. Les Nations
Proteftantes qui ne reconnoiffent point le
Pape , ont rejetté ce Reglement & font demeurées
attachées à celui de Jules- Cefar ,
lequel n'ayant point remédié aux onze minutes
, fait que leur Calendrier commence
leur année onze jours plûtard que le nôtre
en forte que quand nous comptons le r
Janvier ils ne comptent encore que le 20
Decembre. Pour faire cette reforme que l'on
to MERCURE DE FRANCE.
appelle Reformation Gregorienne , le Pape
retrancha dix jours du mois de Decembre
1582 , enforte que l'on ne compta dans ce
mois que 21 jours.
బ
•
83
အ
32
*
»
Le Roi Henry III. donna un Edit portant ,
que le 9 Decembre 1582 étant ex-
" piré , le lendemain que l'on compteroit le
dixiéme , feroit tenu nombré & compté
», le vingtiéme jour dudit mois , le lendemain
21 auquel fe célebrera la Fête de
S, Thomas , le jour d'après fera le 22 ,
le lendemain 23 , & le jour fuivant le 24 ,
de forte que le jour d'après qui autrement
» & felon le premier Calendrier , eut été
le foit compté le
15 ,
& en icelui
255
celebrée & folemnifée la Fête de Noël
& l'année 1582 , finiffe fix jours
que
la
après la Fête de Noël ; & que pro-
», chaine que l'on comptera 1683 , com-
» mence le feptiéme jour d'après la célébration
d'icelle Fête de Noël ; laquelle
» année & autres fubfequentes auront après
leur cours entier & complet comme auparavant
, fans néanmoins que cela puiffe
préjudicier aux Retraits Lignagers ou
Féodaux , Preſcriptions , Actions . Annanales
& c. à Paris au mois de Novembre
1582, *
30
20
"
»
C
39
Voyez V. des Ordonnances d'Henry III . Coute
M. fol . 385 & 394
Fontanon p. 49) 7 , & 958.
JANVIER 1745 17
ALMANACHS .
CALENDRIER ou tables où font
écrits les jours & les Fêtes de l'année ,
le cours de la Lune & du Soleil & c .
Ce mot eft Arabe , compofé de l'Article
al , & de mona , qui fignifie compter.
Menage dit , les Arabes l'ont fait du Perfan
falmaha , qui fignifie la Période de la
Lune , & Scaliger veut que les Arabes l'aient
pris du mot Grec Movex , qui fignifie cours
des mois en prépofant leur Article al.
M. Chatelin dans fes Notes au premier
Janvier , dit qu'il vient du mot Hebreu ,
manha avec l'article al des arabes ; Manha
, ajoute-t - il fignifie preſent ou don ,
& le fçavant Golius en fes Nottes fur
les Elements Aftronomiques d'Alfragon dit ,
que prefque dans tout l'Orient , les Sujets
font des prefens aux Rois , au commencement
de l'année , & entr'autres les Aftrologues
qui leur donnent les Ephemerides de
l'année qui commence , d'où, dit-il , ces Ephemerides
ont été nommées Almanachs c'eſt à
dire Etrennes :
18 MERCURE DE FRANCE .
Je crois qu'il nnee ffeerraa pas hors de propos ,
d'ajouter ici quelques Ordonnances de nos
Rois concernant les Almanachs .
1560 Par l'Ordonnance du Roi Charles
IX , donnée à Orleans au mois de Janvier
1560 Reg. le 13 Septembre 1561 , contenant
149 articles.
ဘ
.
30
Article 26 il eft défendu à tous Im-
» primeurs ou Libraires à peine de priſon
& d'amende arbitraire , d'imprimer ou
d'expoſer en vente aucuns Almanachs
ou pronoftications , que premierement ils
n'ayent été vifités par l'Archevêque , ou
Evêque ou ceux qu'il commettra, & contre
» celui qui aura fait & compofé leſdits Almanachs
, fera procédé par les Juges ex-
» traordinairement , & par punition corporelle.
အ
39
1579 Henry III , confirma cette Ordonnance
aux Etats de Blois au mois de May
1579 Article 36.
.
1628 Louis XIII , confirma auffi cette
Ordonnance , le 20 Janvier 1628 , & fait
» défences à toutes fortes de perfonnes de faire
ni compoſer aucuns Almanachs & Predictions
, hors les termes de l'Aftrologie
licite , même d'y comprendre les Prédictions
concernant les Etats & perſonnes ,
» les affaires publiques , & particulieres ; foit
JANVIER 1745 19
n
» en termes exprès & généraux ni autres
quelconques , & d'y employer ni mettre
» aucune chofe que les Lunaifons , Eclipfes
», & diverfes difpofitions & tempérament de
l'air , & déreglement d'icelui .
"
30
V. Traité de la Police par Lamare Liv. 3
it. 7 ch. 4.
5
LOJ
20 MERCURE DE FRANCE .
ODE
A M. le Guay , Profeffeur de Philofophie au
College du Bois de l'Univerfité de Caen ,
par M. YGO U.
To I qu'on eftime & qu'on admire ,
Le Guay , Philofophe charmant ,
Tu fçais à la fois plaire , inftruire ,
Former l'efprit , le jugement.
Profeffeur éclairé , folide ,
Le Sophifte tremble à ta voix ;
Heureux qui te prend pour fon guide
Dans l'art dont tu dictes les Loix !
*****
Né pour cultiver la fageffe ,
Les Vertus , les Arts , les Talens ;
Ce qu'à peine obtient la Vieilleffe
Tu * l'atteins dès tes jeunes ans,
A notre illuftre Academie "
>
* En 1739. on choifit M. le Guaifpour profeffer la Philo.
Sophie au College du Bois. Il commença fon premier
Sours en 1740 , & il n'étoit âgé alors que de 18 ans
JANVIER 1745 .
Ajoûte encor des ernemens ;
Ton fublime & vafte genie
Seul l'eût conduite aux derniers tems.
*****
Joüi déjà de cette gloire ,
Qui mêne à lapofterité ;
Ton nom au Temple de Mémoire
Par les Doctes Soeurs eft porté.
***
Que n'ai-je en l'ardeur qui m'enflâme
Ce feu Créateur des beaux vers !
Je découvrirois ta grande ame
Aux yeux furpris de l'Univers,
****
Ma Mufe encore en fon jeune âge
Cédant à la témérité ,
Ne t'offre qu'un timide hommage
Que le fentiment a dicté,
8
22 MERCURE
DE FRANCE .
AT IS ITIS IS AG AS IS:A5 A5 25 25 25 25 25:25 A
LETTRE de M. Gibert à M. N.
ma
Ermettez- moi , M. de vous envoyer
PEréponſe à la critique que M. B. a fait inferer
dans les feuilles Periodiques d'Avignon ,
contre mon ouvrage fur l'Hiftoire des Gaules
de la France , je la foumets à vos lumieres.
M. B. ne trouvera pas mauvais fans doute
qu'avant de me rendre à ſes objections , j'expoſe
ce qui eft pour moi.
1º. J'ai dit , p. 41 & 61 , qu'Herodote .
écrivait il y a plus de 2150 ans , ou 410
avant J. C. Je dis ailleurs (p. 74. ) que Thucydide
vivoit 430 ans avant J. C. On a cru
jufqu'ici qu'Herodote étoit plus ancien que
Thucydide. En vertu de quelle découverte le
fais -je donc écrire 20 ans après Thucydide ?
Cela mérite , dit -on , de ma part un éclairciffement
. Voici , Monfieur , ma réponſe à cette
premiere difficulté.
Thucydide étoit plus jeune de 13 ans qu'Herodote
, & il n'a écrit fon Hiftoire qu'après
qu'Herodote eut donné la fienne ; ce font
des points connus & avoués de tout le monde
, & ce que j'ai dit n'y eft pas contraire .
J'ai dit que Thucidite vivoit l'an 430 avant
J. C. parce qu'en effet Aulugele nous ap
JANVIER 1745 . 25
prend qu'il avoit 40 ans au commencement
de la guerre du Peloponefe , l'an 45 1. avant
J. C. J'ai dit , qu'Herodote écrivoit l'an 410
avant J. C. c'eft- à-dire, 20 ans après ; cela eſt
encore vrai , comme je le prouverai dans un
moment , & ne fait pas qu'Herodote fut
plus jeune que Thucydide ; parce que Thucydide
, quoique plus jeune qu'Herodote
, pouvoit vivre , & vivoit en effet zo
ans avant qu'Herodote écrivit fon Hiſtoire :
Herodote écrivoit fon Hiftoire vers l'an 410
âgé de 74 ans , Thucydide n'en ayant
que 61 , Thucydide vivoit dès l'an 430
& avoit 41 ans , Herodote en ayant
déja
54. Et après tout M. B. devoit ce
me femble , faire attention que ce n'eft
point au même endroit & pour comparer
l'âge de Thucydide avec celui d'Herodote
que j'ai dit de l'un qu'il vivoit l'an
430 , & de l'autre qu'il écrivoit l'an 410;
que c'eft en deux differens endroits de mon
livre , qui n'ont aucun rapport entr'eux , que
j'ai exprimé dans l'un le tems où écrivoit Herodote,
dans l'autre celui où vivoit Thucidi
de : dans l'un & l'autre j'ai dit vrai ; mais la
comparaiſon que M. B. fait de ces deux endroits
, & la conféquence qu'il tire de cette
comparaifon ne font pas juftes & fa critique
porte à faux.
Lorfque j'avance au refte qu'Herodote n'a
24 MERCURE
DE FRANCE
.
écrit fon Hiftoire que depuis l'an 410je me
fonde.1 ° .Sur ce que cet Hiftorien parle dans
fon premier livre d'un évenement arrivé la
vingt-deuxième année de la guerre de Peloponnefe
* qui concourt jultement avec l'an
410. Cet évenement eft la défaite des Medes
qui s'étoient révoltés contre les Perfes & leur
réduction fous l'obéiffance de Darius No.
thus : c'eft Xenophon qui nous donne l'époque
précife de cette défaite. ( 1 ° . Hellenic.
) - 2 , Sur ce qu'Herodote le place luimême
dans fon fecond livre 800 ans après la
guerre de Troye ; fuivant les marbres d'Oxford
Troye fut prife l'an 1209 ; lès Soo ans
après tombent exactement fur l'an 410.
J'ai dit ( pag. 3 , 4 , 42 , 43 ) qu'Herodote
connoiffoit des peuples plus occidentaux
que les Celtes dans l'Europe ; que les
Cyneftes étoient le dernier peuple établi ,
que
l'on trouvât à l Occident de l'Europe ,
& néanmoins je dis ailleurs ( pag. 20 ) que le
pays des Celtes étoit fitué à l'extrémité de
l'Europe du côté du couchant ; qu'il en étoit
la borne , & celui où tous les autres aboutif-
,
Il parle auffi de cette guerre 1 9. se is
τον πόλεμον τὸν ὕπερον πολλοισι ἔτεσι τουλων γατω
νόμενον Α'θηναίοισιτε κ Πελοποννησίοισι γινομένων,
&c. Ne bello quod multis poftea annis inter Athenienfes
atque Peloponnefios geftum eft ; Lacedemonii cum cateram
Atticam popularentur à Deceleâ abftinuerint.
foient
JANVIER. 1745. · 25
foient , pour ainfi dire . Comment puis - je accorder
ces differens endroits ? Voilà , Monfieur
, la feconde critique que propoſe M. B.
A quoi , dit-il, devons- nous nous en tenir?
Eft-ce à M. Gibert pag . 3.Eft-ce à M. Gibert
pag. 20? » Je lui répondrois volontiers à l'un
& à l'autre , s'il veut. Ces expreffions en effet
dont l'oppofition lui paroît fi marquée ne
renferment réellement aucune contrariété.
L'extremité Occidentale de l'Europe eft occupée
dans fes differentes parties par plufieurs
peuples , & quoique quelques-unes de ces
parties s'avancent plus que d'autres vers l'Occident
, cela n'empêche pas que chacun de
ces peuples ne foit dans la partie qu'il occupe
le dernier peuple de l'Europe vers l'Occident
: par exemple les côtes de la Gaſcogne
ne font pas moins des extrémités Occidentales
de la France que celles de la Baffe-
Bretagne , & quoique celles de la Baffe - Bretagne
foient plus Occidentales que celles de
la Gascogne , celles de la Gafcogne ne font
pas moins dans leur partie les dernieres bornes
de la France vers l'Occident.
3. M. B. m'attaque fur l'interprétation
d'un paffage d'Herodote dans lequel je prétens
que cet Hiftorien dit que les Celtes demeurent
audeffus desColonnes d'Hercule& qu'ils
confinent au Cynetes quifont le dernier peuple
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que l'on trouve à l'Occident de l'Europe . J'ai
confervé dans le François le même arrangement
de mots que celui qui eft dans le Greç
que voici οἱ δὲ Κελτοι ἐισὶ ἔξω Ηρακληίων της
λέων · ὁμος έτσι δὲ Κυνησίοισι ὅι ἔχατοι πρὸς
δυςμέων οικέσι αν ἐν τῇ Ευρώπη κατοικημένων .
Il s'agit entre M. B. & moi de fçavoir fi cesmots
, qui font les derniers , &c. οι ἔχατοι
&c. fe rapportent auxCynetes, ou aux Celtes,
Je foutiens qu'ils fe rapportent aux Cynetes :
M.B. veut qu'ils fe rapportent aux Celtes , &
il me femble qu'il a contre lui la forme & le
fond. Je commence par la forme. Il eſt
certain,& M. B. en convient lui-même , qu'à
notre façon d'écrire & d'arranger les mots ; il
paroît plus naturel de rapporter ce qui font les
derniers au Cynetes qu'auxCeltes . Comment
eft-il poffible , en effet , que de deux noms
fubftantifs de même genre & de même nombre
celui qui précede immédiatement le qui
relatif ne foit pas plûtôt fon antecedent
celui qui eft le plus éloigné ? je ne conçois
pas même que le génie du Grec & du Latin
ou d'aucune autre Langue puiffe être fur ce
point different du genie du François , parce
cela eft dans l'effence du qui relatif , & ne
peut dépendre du tour & de la difference des
Langues. Les Anciens , dit M. B. en quelques
occafions , n'y regardoient pas de fi près : Eh !
majs cela même , s'il étoit vrai , prouveroit
que
JANVIER 1745 . 27
que la regle , que l'uſage commun feroient
pour moi , & par conféquent qu'il faudroit
s'en écarter pour donner au paffage en queftion
le fens que M. B. veut lui donner . Je
pourrois m'exempter fans doute après cela
de difcuter les paffages allegués par M. B.
pour montrer que le relatif ne fe rapporte pas
toujours au fubftantif qui lui eft immédiatement
joint : les exceptions ne détruiſent point
la regle : je le fuivrai cependant jufques dans
ce retranchement pour ne lui rien laiſſer à
défirer. Dans un premier paffage M. B. dit
qu'on lit que les Eginates font Doriens originaires
d'Epidaure , laquelle Ifle s'appelloit autrefois
Enone : laquelle Ifle , ajoute - t- il s'entend
d'Egine & non pas d'Epidaure qui n'eft
pas une Ifle : mais M. B. me permettra de lui
faire obferver que ce paffage d'Herodote
n'eft point tel qu'il le préfente : il porte à la
lettre; les Eginates font des Doriens venus d'Epidaure
, & l'Ile s'appelloit premierement
Enone , Α'ιγενῆται δὲ ἔτσι Δωριέες Στο Επιδάυρα
τῇ δὲ νήσῳ πρότερον ὄνομα & Οινώνη Vous voyez
Monfieur. 1 ° . Qu'il n'y a point là de relatif
qui puiffe faire une équivoque avec Epidaure,
comme M. B. l'y met de fon chef en traduifant
laquelle le pour & l'Ifle. 2 ° . Que ces
mots Tỹ dé výrw commencent une feconde
phrafe dans laquelle non - feulement l'article
n'a aucune relation à Epidaure qui eft
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
δέ
dans la premiere , mais encore où la particule
marque quelque diftinction d'avec ce qui
précede & par conféquent d'avec Epidaure.
Ainfi il s'en faut de beaucoup que ce paffage
rempliffe l'objet de mon Critique.
M. B. n'eft pas plus heureux , ce me femble
, dans le fecond exemple qu'il propoſe :
il y fait dire à Herodote qu'Artabaze affiégea
la Ville de Potidée , mais qu'ayant quelque
Soupçon que les Olynthiens s'étoient auſſi fouloves
contre le Roi de Perfe , il affiegea auffi
celle-ci , cette Ville , ajoute M. B. la Ville de
Potidée , je répond d'abord que c'eft la Ville
des Olynthiens qu'il faut entendre par celleci
, & non pas celle de Potidée ; c'eſt à quoi
le fens conduit néceffairement, & Herodote
lui-même le prouve fans replique dans les
lignes fuivantes , où il dit qu'Artabaze ayant
pris Olynthe preffa plus vivement le fiege de
Potidae. Eu fecond lieu quel eft le rapport
de cet exemple à la tête de M. B ? Il n'y a
point là de qui relatif , il n'y a point d'antecedent
féparé de fon rélatif par quelqu'autre.
nom de même nombre & de même genre
que ce relatif ; en un mot il n'y a aucune
inverfion finguliere , aucun dérangement de
l'ordre naturel des mots Α'ρτάβαζος ἐολιόρκες
τὴν Ποτιδάων · υτοπλεύσας δὲ ή τις Ολυνθίας
είσασθαι από βασιλῆος κ τάυτην επολιορκεε au
contraire le pronom démonftratif rτáάUυTτHηY S'Y
JANVIER 1745. 29
applique à o'λurs dont il eft plus voifin &
non pas à Пoridan qui en eft plus éloigné , &
par là ce paffage fait plus pour mon fentiment
que pour celui de M. B. Il eft vrai que
άur étant du feminin & au fingulier &
O'Auvis étant du mafculin & au plurier , il
ſemble y avoir une difconvenance dans les
parties de la phrafe : mais cette difficulté
naît d'une figure de conftruction fort ufitée
dans Herodote , & que les Grammairiens
appellent Syllepfe relative , vous fçavezmieux
que moi , M. qu'elle confifte fouvent
à faire accorder un adjectif ou un pronom
avec un fubftantif qui n'eft point exprimé ,
mais qui eft renfermé dans le fens des mots
aufquels l'adjectifou le pronom eft joint ; ici
τάυτην a rapport à πόλιν qui ne fe trouve point
diftinctement dans la phrafe, mais qui eft renfermé
dans le fens du verbe oxe auquel
il eft joint & par lequel il eft regi.
ce
,
M. B. propofe encore un exemple : il y eft
dit felon lui , que les Zugantes mangent
des Singes qu'ils ont en quantité dans leurs
Montagnes M. B. tire fon raifonnement de
que le relatif qui en françois ſe trouve
après le mot Singes , & s'y rapporte ne
paroît avoir dans le Grec de fubftantif antecedent
que Zugantes , celui de Singes
étant renfermé dans un verbe compolé
xo¶¤yé . Mais 10, ce que relatif eft en-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
core ici de la façon de M. B. & n'exifte
point dans l'original qui forme à la lettre les
deux phrafes que voici tous ceux dont je
parle fe nourriffent de Singes ; ils en ont
en quantité dans leurs Montagnes : la feconde
phrafe dans le Grec commence par le pronom
démonftratif se , & non par un qui ou que
relatif, & il eft certain qu'il n'en eft pas de
même de la fituation de ce pronom par
rapport au nom qu'il repréfente que de la
fituation du qui ou du que relatif , par
rapport à fon antecedent : le françois même
le prouve , car dans cette phraſe , ils en ont
en quantitédans leurs Montagnes , ils & en qui
font deux pronoms démonftratifs s'y trouvent
féparés chacun de leur fubftantif par un
autre du même nombre & genre , fans caufer
la moindre équivoque. 20. La conſtruction
pronom démonftratif qui commence
la deuxième phraſe d'Herodote ſe réfout par
la même figure , dont je viens de parler :
alexes auquel cet ide a rapport ne fe trouve
point exprimé diftinctement , mais il eſt renfermé
dans le fens de πιθηκοφαγέυσι qui precede
immédiatement ide , ainfi il me paroît
qu'aucun des paffages cités par M. B. ne peut
fervir à prouver que les Anciens s'écartent
dans quelques occafions de la difpofition naturelle
du qui ou que relatif , & il n'y a pas
même de relatif dans aucun de ces paffages.
du
JANVIER 1745 . 31
Ainfi à tous égards la forme eft contre M.
B. , j'ai encore à voir fi le fond lui fera plus
favorable. Il s'agit de fçavoir fi les Cynetes
étoient en effet plus Occidentaux que les
Celtes , ainfi qu'il réfulte de ma traduction .
Mais comment M. B. a- t - il pû douter ou conteſter
que les Cynetes qui habitoient entre
Tarteffe & le Promontoire facré , c'eft- à- dire
entre la Guadiana & le Cap S. Vincent,fuffent
plus occidentaux que les Celtes ? Tous les
Géographes , toutes les Cartes du monde
pouvoient l'en inftruire & l'en convaincre ;
les Anciens ne connoiffoient rien de plus Occidental
que le Promontoire facré : c'eſt le
point , dit Strabon liv. 2. le plus Occidental
, non feulement de l'Europe , mais
encore de toute la terre habitée : 77 si
δυτικώτατον , δ της Ευρώπης μόνον ἀλλὰ καὶ τῆς
οικεμενής ἀπάσης, σημείον, Qu'il y eut dès le
tems d'Herodote des Celtes dans la Cantabrie
, dans les Afturies, près du Guadalquivir,
dans le Portugal même , le Promontoire facré
étoit encore plus Occidental que tous ces
pays τότο εςι δυτικώτατον : il faut renoncer
à toutes les notions de Géographie pour le
contredire.
?
Ce n'est pas tout , M. B. pour expliquer
le paffage dont il s'agit , qui eft dans le
fecond livre d'Herodote , prétend qu'on doit
avoir recours à un autre, pris du quatriéme
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
livre dontle fens eft, dit- il , inconteftablement
que les Celtes font le dernier peuple de
l'Europe à l'Occident , ce paffage, ajoute-t- il ,
eft clair , fans embarras , fans ambiguité. Vous
vous rapelez Monfieur , ce que j'ai répondu
à la deuxième critique de M. B. & fi Herodote
avoit dit dans fon quatriéme livre ce que
M. B. lui fait dire ici , je crois que la méme
folution pourroit y avoir fon application :
mais M. B. qui foutient fi vivement que ce
paffage du quatriéme livre eft fans ambiguité,
oublie bien vite , que lui même convient 15
ou 16 lignes auparavant , que ce paffage
peut recevoir un fens tout oppofé , il pourroit
auffifignifier , ce font les paroles de M. B.
que les Celtes ne font les derniers qu'après les
Cynetes , & que les Cynetes font encore plus les
derniers que les Celtes : certainement un paffage
auquel on peut donner des fens fi contraires
n'eit pas fans ambiguité. c'eft envain que M.
B. trouve enfuite un ridicule , à dire que les
Celtes ne font les derniers qu'après les Cynetes
, & traite d'infupportable cette maniere
de penfer ou d'exprimer fa penſée : le ridi
cule & la dureté de cette expreffion difparoiffent
lorfqu'on la lit dans l'original , ou
qu'on la rend fans prévention. du Ryer par
exemple la préſente ainfi : les Celtes qui font
après les Cynetes les derniers Peuples de
l'Europe du côté du couchant , je la traduirois
JANVIER 1745 33
>
auffi à peu près de même : le Celtes qui font
après le Cynetes les peuples de lEurope les plus
reculés vers le Couchant. Et n'eft - ce pas ici
après tout la même façon de s'exprimer
que celle qu'Herodote employe au commencement
du cinquiéme livre , en parlant des
Thraces ? Ilsfont , dit-il , après les Indiens
la plus grande nation de la terre Θρηίκων
ἔθνος μέγιςόν ἐσι μετά γε Ινδὺς πάντων ἀνθρώπων .
Rien de plus utile & de plus commun que
cette façon de parler foit dans le Grec , foit
dans le Latin , foit dans le François ; je crois
n'avoir pas befoin d'en citer ici d'exemples ;
affurement je puis bien dire après cela , que
fi le paffage du quatriéme livre eft fans ambiguité
, c'eft en ce dernier fens & non en
celui que M. B. voudroit qu'on pût lui
donner , & deflors foit qu'on explique
le paffage du deuxième livre par celuici
, foit qu'on examine le fait en lui
même , foit qu'on s'en tienne à la conftruction
naturelle de la phraſe , la critique de
M. B. fur le fens que je donne au paffage
du fecond eft infoutenable. 49. M. B. critique
ce que j'ai dit fur les Hyperboréen s
depuis la p . 23. où j'ai foutenu entre autres
chofes , que le Pays des Celtes étoit defigné
par les Deliens fous le nom de Pays des Hyperboréens
, M. B. change un peu ma Théſe
`B v
34 MERCURE DE FRANCE.
lorfqu'il me fait prêter à Herodote ce que
je n'attribue qu'aux Deliens , d'autant qu'Herodote
n'admet pas même des Hyperboréens
: mais quoiqu'il en foit , c'eft Herodote
qui rapporte ce qu'en difoient les Deliens
, & ce font les expreffions de cet Hiftorien
qu'il s'agit d'interpréter : fuivant M. B.
j'ai changé la route qu'Herodote fait tenir
aux Hyperboréens pour venir de leur Pays à
Delos : je la fais partir du fond de l'Occident
au lieu qu'Herodote , à ce que prétend M. B.
la trace du Nord ou Nord- Eft vers l'Occident
jufques à la Mer Adriatique & enfuite vers
le Midi jufques à Delos. Le paffage
qui fait naître cette difficulté eft celui- ci
κομίζειν αυτὰ τὸ πρὸς ἐςπέρης ἑκάσατω ἐπὶ τὸν
Adv M. B. veut qu'on traduiſe avec Henr
Etienne ; deferre ipfa ' Occafum verfus longiffime
Adriam ufque : j'ai cru devoir traduires
ab Occafu quam longiffime Adriam ufque:
ainfi il s'agit de fçavoir fi pés espépus fignifie
ici ab occafu ou verfus occafum ; & là deffus
te que je trouve dans ma Grammaire &
dans mon Dictionnaire , c'eft que após avec le
προς
genitif marque le terme de départ; de même que
Tion Tapa , & répond à l'A ou Ab des
Latins. Ce principe que je copie mot à mot
dans la Grammaire de Port Royal ( Edit. de
3655 p. 411. col. 1. init. ) n'eft pas affurement
favorable à M. B. car deflors il eft
то
JANVIER 1745 35
dans la regle de traduire comme j'ai fait
ab Occafu , & non pas verfus Occafum comme
le voudroit M. B. cependant il rejette
abfolument ma traduction ; il la juge
même apparament fi infoutenable qu'il n'apporte
aucune raifon de l'arrêt qu'il prononce
contre elle , finon que je change
la verfion Latine & le fens d'Herodote.Quant
à la verfion Latine , je l'ai changée , je l'avoue
, mais je ne me ferois pas imaginé
qu'on dût me critiquer pour ne pas fuivre
toujours les verfions qui font ordinairement
jointes aux Auteurs Grecs : je vois cependant
cela peut
que
devenir à la mode ;
car j'ai lu il n'y a pas long- tems un écrit
dans lequel on a reproché à M. l'Abbé
Lenglet d'avoir dit que 6400 Barbares furent
tués à la bataille de Marathon , au lieu
difoit-on , que Valla & du Ryer dans leurs
traductions n'en mettent que 6300 , je ne
m'arrête pas davantage à une pareille critique.
:
Quant au fens d'Herodote , il ne peut refulter
que de la fignification ftricte & grammaticale
des mots ou du fond même des
chofes la fignification ftricte & grammaticale
des mots ne m'eft point contraire , je
Fai ce me femble fuffifamment établi il n'y a
qu'un moment.Pour agir néanmoins ici plus
équitablement avec M.B.qu'il ne fait avec moi,
Bv
36 MERCURE DE FRANCE.
je ne défavouerai point que pos fuivi du
genitif peut quelquefois fe rendre par verfus
ou parjuxta : mais j'obferverai en même
tems que comme une acception ne détruit
pas l'autre , de ce que os peut fe rendre
quelquefois par verfus , il ne s'enfuit pas
qu'il ne fignifie pas ici à ou ab qui eft fa
fignification naturelle ; & dumoins le prin
cipe eft pour moi.
Le fond même des choſes , c'eft- à- dire ,
la fituation réelle des Hyperboréens par
rapport au Golfe Adriatique n'appuie pas
moins le fens que je donne à Herodote ,
que la Grammaire. A juger en effet de cette
fituation, par ce qu'en difent les plus anciens
Auteurs , c'eſt à l'Occident de la Mer Adriatique
, & vers le Nord Oueft de la Grece
qu'il faut les chercher. Ainfi Pindare les place
vers les fources du Danube , 1'5
exiαρav яayav ; ainfi Heraclide de Pont les σκιαρᾶν παγᾶν
met dans les Gaules même ; ainfi Hecatće
d'Abdere & les autres , qui avoient recueilli
les Antiquités du monde , fuivant le
témoignage exprès de Diodore de Sicile ,
les plaçoient nommement vis à- vis la Celtique
à en juger par toute la narration
d'Herodote , c'eſt du même côté qu'ils doivent
fe trouver car fi pour venir de leur
Pays à Delos il falloit d'abord defcendre
fur le Golfe Adriatique , ils ne pouvoient
JANVIER 1745. $ 7
་
naturellement être fitués que de l'Oueſt au
Nord de ce Golfe. En effet il feroit bien
fingulier qu'étant logés vers les Palus Méotides
, & au Nord-Eft de la Grece , ils euffent
été chercher le Golfe Adriatique pour
revenir enfuite à Delos : c'eft comme fi
pour aller de Paris à Rome , on fe rendoit
d'abord à Conftantinople ou à l'embouchu
re du Danube.
:
·
M. B. argumente envain de ce qu'il prétend
que fuivant Herodote le Borée fouffloit
devers le Nord-Eft , & que par conféquent
felon cet Hiftorien les Hyperboréens , qui
font les Peuples qu'on fuppofoit être au delà
du Borée , devoient être au Nord-Eft de
la Grece fans difcuter ici , fi M.B à raifon
de faire fouffler le Borée du côté du Nord-
Eft , je remarquerai feulement qu'il ne fait
pas attention que le nom d'Hyperboréens
n'a point été imaginé par Herodote , & ne
dépend point de ce qu'Herodote entendoit
par le Borée. Il fut , dit- on , premierement
employé dans des tems fort anciens , dans
lefquels , fuivant la remarque de Pline , on
ne diftinguoit que 4 vents principaux Veteres
quatuor omnino fervavere per totidem
mundi partes , & de ces quatre vents , le Borée
étoit celui du Septentrion , foit qu'il déclinât
plus vers l'Oueſt ou vers l'Eft , & He
rodote lui-même fournit une preuve fans
38 MERCURE DE FRANCE.
replique ,,
que c'eft ainfi qu'il le faut prendre
dans la compofition du nom des Hyperboréens
, puifqu'il les oppofe aux Hypernotiens
, c'est - à- dire , à ceux qui habitoient
directement vers le Sud. Auffi Strabon
ayant dit que par Hyperboréens , il
faut entendre les plus Boréens , ( paffez moi
ce mot ) de tous les Peuples , ajoute que
le Pôle même eft le point où aboutissent
les Boréens. Et Pline voulant exprimer en
Latin la force du nom d'Hyperboréens , dit
qu'on les plaçoit ultra Aquilonem , au delà
de l'Aquilon , c'eſt-à-dire , du Nord direct .
Un fecond raiſonnement de M. B. qui
n'eſt pas plus folide que le précédent , c'eſt
que les Hyperboréens fuivant Herodote s'étendoient
jufqu'à la Mer , & que par cette
Mer , l'Hiftorien Grec ne pouvoit entendre
que les Palus Méotides , parce qu'il ne reconnoiffoit
point d'autre Mer plus au Nord
du Pont-Euxin que ces Palus. 1º. Herodote
en difant que les Hyperboréens s'étendoient
jufques à la Mer, ajoute que c'étoit
ce qu'en rapportoit Ariftée de Proconnefe ,
enforte que foit qu'Herodote admit ou n'admit
pas d'autre Mer au Nord du Pont-Euxin
que les Palus Méotides , il ne reſulte
rien de fon fentiment particulier , qui puiffe
déterminer la Mer fur laquelle Ariftée
de Proconnefe logeoit les Hyperboréens.
JANVIER 1745.
39
En effet l'opinion d'Herodote fur la nou
exiſtence des Mers Septentrionales lui étoit
propre , & ne peut - être étendue à Ariſtée
de Proconneſe ou à d'autres fans des preu
ves precifes , car Herodote lui-même reconnoît
que le fentiment commun des Géographes
de fon tems étoit que l'Océan environnoit
toute la Terre. δι Ωκεανόντε ρέοντα
pap ép . Strabon 1. 1. au commencement
prouve que c'étoit le fentiment d'Homere
, c'étoit aufli celui de Théopompe ,
d'Onomacrite , de Pofidonius &c. commele
montre Bochart chan. 1. 1. c. 36. par où l'on
voit bien fauffement M. B. avance que
que
les Palus Méotides étoient la Mer la plus
Septentrionale que connuffent les anciens
Grecs. zo. Tous les Anciens qui fe ſont expliqués
préciſement fur la Mer , vers la
quelle demeuroient les Hyperboréens ont
nommé l'Ocean , Pline 1. 6 c. 13. Pompon.
Mela. 1. c. 5. Pitheas dans Strabon 1.
Hecatée & les autres cités par Diodore de
Sicile 1. 2 Onomacrite dans fes Argonautiques
v. " 1067 juſqu'au ro8o . Et qui pour-
Joit mieux que ce dernier nous faire connoître
quelle Mer Ariftée avoit pû entendre
par celle jufqu'à laquelle s'étendoient les
Hyperboréens , puifqu'il étoit fon Contem
porain , & qu'il a rapporté fans doute l'opinion
qui avcit cours de fon tems fur oes
40 MERCURE DE FRANCE.
Peuples ? Et après tout Herodote lui-même
ne montre-t-il pas qu'il entendoit l'Ocean
par cette Mer d'Ariftée , lorfque combatant
ce que cet Auteur rapportoit de la fituation
des Hyperboréens , il en prend occafion
de reprendre ceux qui faifoient tournerl'Ocean
autour de la Terre ?
Mais il me femble qu'en voila affés fur
ce point , & qu'il doit refter pour conftant
que les Hyperboréens dont il eft queſtion
dans Herodote ne demeuroient , ni vers les
Palus Méotides , ni au Nord-Eft de la
Grece , mais par delà le Golfe Adriatique
de l'Ouest au Nord de ce Golfe , fituation
qui confirme & qui foutient le fens que j'ai
donné au paffage d'Herodote fur lequel m'ataque
M. B. loin d'y être contraire & de
le détruire , puifque fuivant ce fens , il ne
refulte d'Herodote autre chofe , finon que
les Hyperboréens étoient vers l'Oueft du
Golfe Adriatique & par conféquent le fond
des chofes , comme la grammaire , favorifent
également ma traduction.
Je ne fçai fi je dois dire rien du paffage de
Callimaque que M. B. allegue pour appuyer
fon opinion ; ce qu'il en cite ne femble dire
autre chofe , finon que les Hyperboréens
habitent au-deffus du Rivage Boréen , & il
prétend que par ce Rivage il faut néceffairement
entendre la Côte Nord des Palus MéotiJANVIER
1745. 41
des , qu'autrement il n'y auroit pas de fens
à ce paffage , car dire , ajoute-t- il , que les
Hyperboréens habitent au-delà on au - deffus
du Rivage de l'Ocean Boréal , ce feroit dire
qu'ils habitent dans la Mer , ce qui eſt abſur
de ou qu'ils habitent le Groenland c. Pays
totalement inconnu ; mais M. B. affecte d'ignorer
, du moins il diffimule que les Anciens
( & c'eft Diodore qui nous en afſure )
plaçoient les Hyperboréens dans une Isle
de l'Ocean Septentrional , vis-à-vis la Celtique.
Et dès-lors pourquoi ne feroit- ce pas
dans cette idée & dans ce fens' que Calli
maque les placeroit au- delà du rivage Boréen
? mais plutôt c'est l'unique fens qu'on
puiffe donner au Poëte Grec & pour s'en
convaincre , il ne faut que lire tout le paffage
du Poëte Grec , dont M. B. a cru devoir
retrancher une partie. Tous les peuples ,
dit Callimaque , célébrent des danses en l'honneur
de Delos , & ceux qui fontfous le Levant
ceux qui font fous le Couchant , & ceux
qui habitentfous le Midi , & ceux qui ont leurs
demeures au-deffus du Rivage Boréen. Je ne
crois pas que perfonne autre que M. B.
veuille qu'on prenne - là le Rivage Boréen
pour la Côte Nord des Palus Méotides : l'ancien
Scholiafte a même expreffement rémarqué
qué par vos en cet endroit il falloit
entendre les bords de l'Ocean Oiva võt
τη Ωκεανό ζώνην λέγεια
42 MERCURE DE FRANCE.
J'ai été au refte extrêmement étonné que
M. B. faffe couper l'Oby par le Tropique
du Cancer , car la premiere méthode de
Géographie lui auroit appris que le Tropique
du Cancer eft vers l'equateur , & que
l'Oby eft vers les Cercles Polaires , enforte
qu'il y a au moins 6 à 700 lieues entre le
Tropique & l'Oby.
JANVIER
43 1745
C33>>>33c3 *
EPITRE
A M.L FRANC , Avocat general de
la Cour des Aides de Montauban.
SUR mes écrits ton jugement intégre
Ne reffent point le ton fçavamment aigre
De ces Docteurs du célébre vallon ,
A qui leur fiel tient feul lieu d'Apollon.
De mes défauts nul n'échappe à ta Mufe ;
Il n'en eft nul que ta bonté n'excuſe ;
Un vil rimeur m'auroit découragé ,
Mais tes leçons ne m'ont que corrigé .
Héros modefte & brillant du Parnaffe ,
Pour t'obéir je vais faire main baffe
Sur ces endroits que tu reprends ſi bien ;
J'ai reconnu qu'ils ne valent tous rien :
Quand tu me fis l'honneur de me repondre ,
Je commençai foudain à les refondre ,
La plupart font des morceaux fuperflus ;
La plûpart font changés , ou n'y font plus.
Après avoir médité ta cenfure ,
De mes effais la premieré lecture
M'a fur le front fait monter la rougeur
Et poffedé par un zéle vengeur
Qui me preffoit , avant de les relire
44 MERCURE DE FRANCE,
Je me fuis mis d'abord à les réduire ;
Le volume eft à prefent moins épais ,
Je ne crois point qu'il en foit plus mauvais :
De trente vers j'ai dégroffi l'ouvrage
J'en aurois dû retrancher davantage
Sans contredit, pour le rendre nerveux ,
Tel qu'il demeure , il remplira mes voeux,
Aux connoiffeurs s'il paroit ſupportable ,
Et dans le fond il faut qu'il foit paffable ,
Conformement à tes fages avis
Que nous avons docilement fuivis.
11 eft moins vaſte , il n'en eſt pas plus vuide :
Lorfque l'on a ta lumiere pour guide
Lorfque l'on eft dirigé par ta main ,
On ne craint pas de manquer le chemin .
Je m'égarois , tu m'as tracé la route ,
Il n'eft plus rien que ma verve redoute
Tu me conduis , je marche fur tes pas ,
Tous les écueils ne m'épouvantent pas.
Que n'ai-je pû de ton experience
Prendre confeil dans mon adolefcence ;
Dès le berceau muni de ton fecour ,
Heureufement de mes primitifs jours
J'euffe voué le naiffant crépuscule
A parcourir Juvenal & Tibulle
En travaillant j'aurois peut -être atteint
Avec ton aide à cultiver l'inſtinct
Qui me portoit fans ceffe vers la rime.
Ce penchant fort , que la Nature imprime
JANVIER
1745: 45
A certains coeurs , & ce je ne fçai quoi
Qui malgré nous nous fait fubir fa Loi ,
Jaloux d'avoir de nos ans les premices
Fait peu de cas de ces lents facrifices
Qu'on lui voudroit faire fur le midi .
Je touche au mien , & mon âge a roidi ,
Pour mon malheur , les refforis de mes fibres
Point de foupleffe , & nul de ces tours libres
Le tems rapide a verfé fur mes fens ,
Avec trois mois fix luftres moins deux ans ;
Mon aftre encor eft à fon périgée ;
Ma fantaiſie en Minerve érigée
N'a vu tomber que cinq fois la moiffon
Depuis qu'elle a paru fur l'horifon ;
C'eft à la mort d'une fuperbe chienne
Que je goutai les Eaux de l'Hypocrêne :
Dès qu'on apprit ce lugubre revers ,
Je fus prié de frapper quelques vers
Pour lui fervir de monument célébre ;
Je fabriquai fon oraiſon funebre ,
Elle courut & quelqu'un la loua ;
Imprudemment mon orgueil l'avoua ;
De mes travaux voilà quelle eft l'époque.
Dans le métier une chofe me choque ,
Une fur- tout , c'eſt qu'il eft journalier ,
Et même ingrat , cet aimable métier.
Paçaro Avocat au Parlement de Bordeaux
46 MERCURE DE FRANCE.
33
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Marfeille
à M. GOURRAIGNE , Docteur en
Medecine de la Faculté de Montpellier ,
'de la Société Royale des Sciences , par
M. Joyeuse , Docteur en Médecine de la
même Faculté , Médecin ordinaire des Ga-
Leres.
"
E ne fuis nullement étonné , Monfieur
des demandes que vous me faites au fujet
de M. Daran . Ce Chirurgien arriva en cette
Ville au mois de Septembre de l'année derniere.
Les Cures furprenantes qu'il y opere y
firent bientôt du bruit , & attirerent auprès
de lui non feulement les malades qui étoient
à fa portée ; mais il en vit venir plufieurs des
Villes & des Provinces voifines , dont la guérifon
, quand ils font de retour chés eux, ne
peut que caufer la furprife & exciter la curiofité
des perfonnes de la profeffion . Je ne
fçaurois mieux fatisfaire la vôtre , Monfieur ,
qu'en vous rendant un compte fidelle de la
maniere dont j'ai contenté la mienne .
Quelques grands que foient les éloges
qu'on entend faire tous les jours des vertus
JANVIER 1745. 47
de certains fecrets , auxquels le Public , qui
veut en être la dupe , attribue les Cures les
plus merveilleuſes , les Medecins prudens
feroient peu raifonnables fur-tout dans un
fiécle auffi favorable à la charlatanerie que
le nôtre , s'ils ne fufpendoient leur Jugement
jufqu'à ce que des épreuves réitérées & faites
fous leurs yeux puiffent fervir à les décider.
Depuis l'arrivée de M. Daran en cette
Ville , il fe paffoit peu de jours qu'il ne fût
hautement prôné par ceux qui avoient été
entre fes mains , ou qui fans avoir eu befoin
de lui , avoient quelque raport avec fes
malades. Il s'étoit pourtant écoulé ſept à
huit mois que je ne le connoiffois que fur
fa réputation. Quelque fondée qu'elle pût
être ,vous jugez bien , Monfieur , que le langage
de la reconnoiffance & celui de l'admiration
n'étoient pas les feuls qui fe faifoient er
tendre ; la voix de la jalouſie poufſoit aufli
fes cris. Les uns & les autres me parurent fufpects
, & jaloux de fçavoir ce qu'il y
avoit à rabbattre des éloges des uns & de
la Critique des autres , j'étois encore indécis
, lorfqu'un Gentilhomme de cette Ville
qui m'honore de fa confiance & qui eut befoin
de ce Chirurgien , me fournit l'occafion
de le connoître.
Ce malade âgé d'environ 5 ans , jouifsɔ
48 MERCURE DE FRANCE:
foit d'une fanté parfaite , à une Dyfurie près ,
qu'il regardoit comme une difpofition à la
Pierre cette difficulté d'uriner duroit depuis
environ 33 ans. Elle avoit fuccédé à
une Gonorrhée mal traitée , dont il ne m'avoit
jamais parlé , & à laquelle il ne fe feroit
jamais avifé de porter remede , fi les fuccès
de M. Daran dans ces fortes de maux ne
l'euffent porté à le confulter. e Chirurgien
le fonda le 15 Juillet de la préfente année ;
il lui trouva une Carnofité , deux travers de
doigt en deça des Proftates , qui bouchoit
prefque tout le Canal , & qui avoit environ
deux pouces de longueur ; l'écoulement purulent
ne paroiffoit que de tems en tems
& en fort petite quantité , mais il n'avoit
jamais été entierement tari. M. Daran le
traita avec les fondes & fes remedes Antivénériens
, & le guérit radicalement dans
l'efpace de 63 jours.
Cette Cure quelque complette qu'elle pût
être , n'avoit pour moi rien d'affés marqué ,
pour ne pas fouhaiter d'en voir opérer lous
mes yeux quelque autre plus décifive ; dès
qu'on connoit ce Chirurgien , qu'on eft à portée
autant que je le fuis , & qu'on a l'intention
qui m'animoit , rien de plus aifé que
de la fatisfaire : les malades ne manquent
point chés lui , & nulle perfonne de la profeffion
n'a lieu de ſe plaindre de la maniere
dont
JANVIER 1745. 49
dont ony eft reçû : parmi les nouveaux malades
qui l'occupoient alors , j'y vis arriver
un Marchand Parfumeur d'Avignon plus
que Sexagenaire , atteint d'une Rétention
d'urine depuis plus de 30 ans. Fort peu d'urine
fortoit par l'Urethre , mais elle fe faifoit
jour indiféremment par cinq fiftules
dont la premiere étoit fituée à la partie
latérale droite de la racine de la verge , la
feconde au perinée , un travers de doigt &
demi de l'anus , la troifiéme à peu de diftance
de l'autre , tirant vers les bourſes , &
les deux autres à la région hypogastrique
moyenne & inférieure , un travers de doigt
de diftance l'une de l'autre . Le Scrotum étoit
tumefié dans fa partie inférieure , où l'on
remarquoit fix puftules. Ce malade avoit
d'ailleurs deux tumeurs skirreuſes aux côtés
du Pénil, & un Phimofis caufé par une dureté
confidérable à la circonférence du prépuce.
Il feroit inutile de vous faire oblerver ,
Monfieur , qu'il avoit épuifé en pure perte
dans les differentes villes qu'il avoit parcouru
, tout ce qu'il avoit pû trouver de
fecours auprès des perfonnes de l'Art les plus
capables de lui en procurer. Quelque deplorable
que fût fon fort , il ne fongeoit plus
qu'à s'y refigner , lorfque la réputation de
M. Daran foutenuë d'un grand nombre de
guérifons aufli frappantes , le détermina à fe
rendre auprès de lui.
C
fo MERCURE DE FRANCE.
Je fus curieux de fuivre cette obſervation ,
Jugez Monfieur, de mon étonnement, quand
j'ai vu ce malade guérir aufli parfaitement vû
que les autres , & en état de s'en retourner
chés lui dans l'espace de 40 & quelques jours.
A une Obfervation auffi importante , permettez
moi d'en ajoûter une autre qui ne
l'eft pas moins.
M. le Comte ...... d'une illuftre maifon
du Vivarais , âgé d'environ 50 ans , fe
rendit de Toulon en cette Ville le mois de
Mai dernier ; quelque irrémédiable que fa
fituation eut paru depuis long-tems à tous
les habiles gens de la profeflion qu'il avoit
confulté , le bien qu'il avoit entendu dire
de M. Daran & l'envie de guérir, fi naturelle
à l'homme qui fouffre, lui firent faire ce dernier
voyage . Il y avoit près de 30 ans qu'il
avoit eu une Gonorrhée , dont le traitement
fut négligé les premieres années ; le volume
des urines diminua peu à peu , & le malade
tomba enfin dans un Stillicidium urina. Il s'en
fut pour lors à Paris, où il eut recours aux perfonnes
de la profeffion qui y jouiffent de la
premiere réputation . Il fut mis enfuite entre
les mains d'un Chirurgien renommé dans
ces fortes de maux , mais les fecours qu'il
en reçut , bien loin de fervir à débaraffer le
Canal de l'Urethre , furent fuivis d'un effet
tout contraire . L'inflammation fuccéda à
JANVIER 1745 . SI
l'introduction des fondes & à l'application
des Cathérétiques , & pour prévenir une
mort prochaine & donner une iffuë aux urines
, M. Petit qui fut appellé , fit la ponction
au Perinée . Les urines ne coulerent déformais
que par cette ouverture qui devint
fiftuleufe , & le canal de l'Urethre refta entierement
bouché. Quelque- tems après les
matieres de l'ancienne Gonorrhée firent un
dépôt près de l'anus à l'endroit des glandes
de Cowper, qu'on fut dans la néceffité d'ouvrir,
ce qui donna naiffance à une feconde fiftule.
En cet état ilrevint dans fa Province . Les
fatigues du voyage cauferent de nouveaux
dépôts , qui dégénérerent en autant de fiftules
, de maniere que quand il arriva ici , M.
Daran lui trouva le canal de l'Urethre entierement
bouché , le Périnée criblé de 5
fiftules qui communiquoient entr'elles , &
par où l'urine trouvoit autant d'iffuës : toutes
ces fiftules étoient entourées de duretés
skirreufes d'un volume confidérable . Les accidens
qui partoient d'un état auffi accablant
étoient des fiévres fréquentes , des abſcès
fucceffifs aux parties , un fuintement continuel
d'une matiere fort virulente , & l'incommodité
d'avoir toujours fa chemiſe baignée
d'urine : les duretés des fiftules par leur
compreffion ne permettoient point au malade
de s'affeoir fur des chaifes fans un bou-
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
relet , & à mefure que fes urines devenoient
plus acres , elles caufoient des ardeurs plus
vives dans l'endroit par où elles trouvoient
à couler.
Il ne vous paroîtra pas bien étonnant, Monfieur,
qu'une fituation pareille ait demandé un
traitement beaucoup plus long qu'à l'ordinaire,
mais j'oſe croire que vous n'apprendrez
pas fans quelque furprife, que les fondes de M.
Daran ont confommé fans aucune douleur
toutes les excrefcences qui bouchoient l'Urethre.
Les ulceres fiftuleux ont été pleinement
détergés & cicatrifés , les duretés fonduës
, la vieille Gonorrhée tarie ; en un mot
le malade auffi parfaitement guéri que s'il
n'avoit jamais eu aucun mal. Il eft parti de
Marſeille le 18 de ce mois.
Je pourrois aifément groffir cette Lettre,
Monfieur, fi j'y donnois place à bien d'autres
Obfervations , dont j'ai également été le
témoin. Je pourrois vous en citer qui ont
fait du bruit en cette ville , & dont le détail
métiteroit d'être connu , mais j'excederois
les bornes d'une Lettre . Si M. Daran rendoit
compte au Public du grand nombre de
inalades qui dans l'efpace de 13 mois ont
paflé par fes mains , le recueil de ces Obfervations
ne feroit furement pas le préfent
le moins important qu'il ait reçû de la Médecine,
Tous ces faits feroient autant de
JANVIER 1745 . 53
preuves de l'excellence de fon Cathérétique
qu'on peut regarder comme fouverain dans
tous les écoulements virulents , & qu'on pourroit
peut- être employer avec le même fuc
cès dans des cas d'une plus grande étendüe .
Mais fans nous écarter de fes vertus reconnües
, vous fçavez , Monfieur , combien les
Gonorrhées anciennes & nouvelles font dans
le traitement des maux Veneriens la pierre
d'achopement des plus habiles praticiens : en
vain le Mercure eft -il reconnu jufqu'ici pour
le plus für remede que nous ayons . En vain
poffédons nous depuis quelque-tems la méthode
la plus fûr & la plus douce de l'employer
avecfuccès . Cefpécifique , il eft vrai ,
manié felon les regles qui nous font pref
crites dans un des Ouvrages du plus illuftre
& du plus grand de nos Maîtres , voyez la
Thefe de M. le premier Médecin , Curandam
luem veneream frilliones mercuriales in
hunc finem adhibenda fint ut falvialis fluxus
concitetur , devient un fecours triomphant
dans le traitement de la vérole & dans celui
de fes Symptômes ; la Gonorrhée a été
le feul jufqu'ici , qui a éludé fa puiffance , &
contre lequel tous les autres moyens ont le
plus fouvent échoué. Les accidens funeftes
dont elle eft fréquemment fuivie , infurmontables
la plupart jufqu'à ce tems , annonçoient
le befoin qu'elle avoit d'être traitée par des
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
1
nouveaux fecours. M. Daran à la faveur de
fes fondes & de fa nouvelle méthode , remedie
à ce mal & à toutes fes fuites , ordinairement
dans l'efpace d'environ 40 jours ;
il tarit radicalement tout écoulement , fans
danger d'attirer aucune fuite fâcheuſe . La
Dyfurie , l'Ifchurie , & la Strangurie difparoiffent
avec les carnofités qui en font la
cauſe ordinaire. Si les Symptômes qui accompagnent
ou qui fuivent la Gonorrhée
font fouvent terribles , ils ne femblent l'être
que pour mieux faire éclater les fuccès de
ce Chirurgien : parmi les cas qui lui tombent
en main , il y en a eu où l'Urethre étoit
bouchée d'un bout à l'autre , & par où il ne
couloit plus depuis nombre d'années une
feule goutte d'urine , fes fuccès fe font foutenus.
Vous me demandez , Monfieur , fi le
Cathérétique qu'il employe eft douloureux
& s'il fait fuppurer. Il n'agit jamais fans exciter
une fuppuration plus ou moins abondante
, à raifon des gonflemens ou des excrefcences
qui bouchent l'Urethre , mais la
douleur eft fi légere , que bien des malades
m'ont affuré qu'ils n'en avoient reffenti aucune.
Ce fondant eft fi doux & en mêmetems
fi fouverain , que je n'ai jamais rien
connû dans l'étendue de la Médecine de fi
brillant dans fes fuccès & de fi intéreffant
pour les malades . En un mot , une infinité
JANVIER $745 35
de perfonnes qui périffent dans tous les Pays
du monde , feroient fürs de guérir entre les
mains de ce Chirurgien , & ne fçauroient
jufqu'ici trouver la même reffource ailleurs.
J'ai l'honneur d'être avec refpect , Mon-
Leur , &c.
A Marfeille le 20 Novembre 1744.
tood go
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
A MADAME *** .
€
Q
Ue votre fort eft doux , SILVIE !
Que vous êtes digne d'envie !
Des jeux , des ris & des amours
En tout tems vous êtes fuivie :
Les jours fereins , les plus beaux jours
Font le tiffu de votre vie ,
Et rien n'en obfcurcit le cours .
Des lieux fortunés où vous êtes
Vous éternifez les plaifirs
Et l'on voit naître les defirs
Sur tous les pas que vous y faites.
La Nayade d'un oeil jaloux
doux
"
Vous y regarde , & vous admire ;
Faune par un penchant trop
Se livre à l'éclat qui l'attire
Mais , redoutant votre courroux
Ce n'eft qu'en fecret qu'il foupire.
Au fond des forêts le Satyre
Fuit , & va cacher loin de vous
Le trait cruel qui le déchire.
JANVIER
57 1745.
Heureux qui peut vous écouter !
Heureux qui vous voit lui fourire !
Plus heureux , fi j'ofe le dire ,
Ceux à qui vous daignez dicter
L'art de plaire & de bien écrire !
Pour moi , trifte jouet du tems ,
Je regrette envain ma jeuneffe ;
Je n'ai plus que quelques inftans ,
Qu'abrége encore la pareffe ,
Et déformais ce que j'attens ,
Eft le mépris & la vieilleffe.
Ce beau feu qu'on appelle efprit ,
Dont ma veine étoit animée ,
N'eft plus qu'une fombre fumée
Qui fe diffipe , ou s'épaiffit .
Que j'ai honte de ma foibleffe !
J'ai vu dans les bras de la mort
Un Roi que j'aime avec tranfport ,
Et mon impuiffante tendreſſe
N'a pû tenter le moindre effort ,
Pour faire éclater ma trifteffe .
J'ai vû , par un heureux retour ,
Ce Prince reparoître au jour ,
Et lorfqu'à la Ville , à la Cour
A le chanter chacun s'empreffe ,
Je n'ai pû marquer à mon tour
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
Tout l'excès de mon allegreffe ,
Ni tout l'excès de mon amour.
De grace , charmante Silvie ,
Déchirez cette rapfodie ;
C'eft affés des autres travers
Qui fe répandent fur la vie ,
Sans y joindre encor la folie
D'ennuyer par de mauvais vers .
PAR DVM RESPICIET
JANVIER 1745 39
ELOGE HISTORIQUE de M.
l'Abbé Gedoyn , Prêtre Chanoine de
la Sainte Chapelle de Paris , Abbé Commendataire
de Notre-Dame de Beaugency ,
au Diocèse d'Orleans , l'un des Quarante
de l'Academie Françoife & Penfionnaire
de l'Académie des Infcriptions & Belles
Lettres
NICOLAS
Gedoyn naquit le 18 Juin
1667 ; il étoit troifiéme fils de Philippe
Gedoyn , Chevalier Seigneur de Billan
& de Pully, Maréchal des Camps &
Armées du Roi , & Gouverneur du Château
de Beaugency , & de Marie Marcau ,
Dame de Pully.
La Généalogie d'un homme de I.ettres
quelque brillante qu'elle foit eft l'article le
moins important de fa vie. La poftérité
avide de s'inftruire dans les Ecrits des Sçavans
, a befoin qu'on lui conferve l'Hiftoire
de leurs ouvrages & de leurs moeurs , avec
le détail de leurs talens , plûtôt que l'énumération
peu intéreffante de leurs Ancêtres ,
mais il y auroit autant d'affectation à vouloir
paffer fous filence cet article quand
il est avantageux à celui dont on parle ,
* Cvj
бо MERCURE DE FRANCE.
qu'il y auroit de fotte vanité à vouloir en
tirer des conféquences trop favorables pour .
lui , ou de mauvaiſe honte à le cacher quand
le hazard l'a maltraité à cet égard.
Meffieurs Gedoyn étoient d'anciens
Gentils -hommes de l'Orleannois ; cette famille
étoit diftinguée dès le 15 fiecle . Etienne
Gedoyn commandoit l'arriere -ban de
Touraine à la bataille de Montlheri en
1465.
Robert fon fils , Baron du Tour , fut Sécretaire
des Finances fous Louis XII & fous
François I. On fçait que ce titre répondoit
alors à celui de Sécretaire d'Etat , qui n'a
commencé que fous Henri II . en la perfonne
de M. de l'Aubeſpine , au Traité de Cateau-
Cambrefis l'an 1559.
Robert Gedoyn foufcrivit en cette qualité
le contrat de mariage de François de
Vallois , Comte d'Angoulefme ( François I. )
avec Madame Claude de France , fille du
Roi Louis XII . paffé aux Moutils - les-Tours
le 22 Mai 1506 , & il fut l'un des Ambaffadeurs
de François I. pour le Traité
qui fut figné à Bruxelles le 3 Decembre
1116 entre le Roi & l'Empereur Maximilien.
La Généalogie de Meffieurs
prouvée par des Ti
t
eft
JANVIER 1745 .
Quoique notre deffein n'ait point été de
nous étendre fur les Ancétres de M. l'Abbé
Gedoyn , nous ne pouvons nous empêcher
de nous arrêter un moment fur ce Robert
Gedoyn dont nous venons de parler : la
reputation de probité qu'il a laiffée , le
monument honorable qui en refte dans les
OEuvres de Marot , exige cette légere digreffion
, qui même en confidérant les chofes
du côté philofophique ne doit point paroître
étrangere à notre fujet. En effet fi
l'on peut regarder comme médiocre l'avantage
de deſcendre d'un homme puiffant , il
ne peut être indifferent pour perfonne de
defcendre d'un homme vertueux , c'eft dans
ce cas que la nature & la raifon permettent
de tirer du bonheur de fa naiffance une
gloire moins propre à nourrir l'orgueil qu'à
encourager la vertu .
II fuffira de rapporter l'Epitaphe de Robert
Gedoyn compofée par Marot pour
donner une idée precife du caractere de
ce Miniftre qui fut un Citoyen vertueux ; la
naiveté du ftile eft en quelque forte une
preuve de la verité de l'éloge .
Sçais tu , Paffant , de qui eft ce tombeau ?
D'un qui jadis en cheminant tout beau ,
Monta plus haut que tous ceux qui fe hatent ;
C'eft le tombeau , là où les vers s'apâtent ,
32 MERCURE DE FRANCE.
Du bon vieillard agréable & heureux ,
Dont tu as yû tout le monde amoureux .
Cy gît , hélas ! plus je ne le puis taire ,
Robert Gedoyn , excellent Sécretaire ,
Qui quatre Rois fervit fans défarroi ;
Maintenant eft avecques le grand Roi
Où il repoſe après travail & peine .
Or a vêcu perfonne d'âge pleine ,
Pleine de biens , & vertu honorable ,
Puis a laiffé ce monde miférable
Sans le regret qui fouvent l'homme mord.
O vie heureuſe ! ô bienheureufe mort !
1
M. l'Abbé Gedoyn fut élevé à Paris au
College des Jefuites ; les progrès rapides &
brillans qu'il fait dans fes premieres études
donnerent de lui de hautes efpérances . Les
Jefuites fouhaiterent de l'avoir parmi eux ,
& il defira lui-même avec ardeur d'être admis
dans cette Société refpectable ; fon naturel
porté à la Religion & à la vertu , n'oppofoit
point chés lui les paffions fougueufes de
la jeuneffe au gout de la vie religieufe ;
affés mal partagé des biens de la fortune
il n'avoit point à combattre du côté du monde
des efpérances brillantes qui auroient pû
faire chanceler fa vocation ; fon pere n'aJANVIER
1745. 63
voit laiffé à onze enfans qu'il avoit , qu'un
bien peu confidérable , ainfi tout confpiroit
à entraîner L. G. du côté où fon inclination
l'appelloit ; fa famille s'oppofa
vainement à fon deffein , il entra au Noviciat
dès qu'il eut fini fes claffes.
Il a fouvent avoué depuis qu'il devoit
tout ce qu'on remarquoit d'eſtimable en lui ,
aux dix années qu'il paffa dans cette excellente
école , ily forma fes moeurs & fon
efprit , & y puifa cet amour conftant de la
vertu , cet attachement inviolable à fes devoirs
, & une connoiffance très - étendue des
Belles Lettres que l'on a eftimées en lui ;
mais la vie dure & rigoureufe que pref
crit la Regle qu'il avoit embraffée convenoit
mal à fon temperament foible & delifa
poitrine en parut confiderablement
alterée , & il s'apperçut avec chagrin qu'il
étoit peu propre à fournir une fi penible
carriere. Ainfi les Jefuites n'eurent d'efpérance
de le conferver pour eux & pour lui ,
qu'en le perdant pour leur Societé , mais
s'il a ceffé d'être infcrit au nombre de fes
enfans , il n'a jamais ceffé ' de lui appartenir
par les fentimens d'attachement & de
reconnoiffance , qui font également fon
éloge & celui de la Société.
cat ,
M. L. G. fe vit au fortir des Jefuites
tranfporté fur un théatre bien different ; pla64
MERCURE DE FRANCE .
cé au milieu du plus grand monde , il n'y
fut point étranger , il eut bientôt pris ce
ton de la bonne compagnie dont tant de gens
parlent , fouvent fans l'avoir , prefque toujours
fans le bien connoître , qui ne dépend
ni de l'efprit ni des graces de la figure , &
que le commerce du monde ne donne qu'à
ceux à qui la nature l'a déja donné .
La maifon de Mademoiſelle de Lenclos
étoit le rendés - vous de ce que la Cour & la
Ville avoient de gens polis & eſtimables par
feur efprit ; les meres les plus vertueuſes
briguoient pour leurs fils qui entroient dans
le monde , l'avantage d'être admis dans
une focieté aimable , qu'on regardoit comme
le centre de la bonne compagnie.
Les amis que M. l'Abbé Gedoyn acquit
dans cette Societé s'interefferent vivement
à la réputation & à fa fortune ; on connut
bientôt tout ce qu'il méritoit , & on commença
de le recompenfer. Un Ganonicat
de la Sainte Chapelle fut la premiere grace
qu'il obtint de la Cour , il fut nommé à
ce Benefice en 1701 ; la maifon canoniale
qu'il vint habiter , lui donna lieu par
le voifinage de former une liaiſon étroite
avec un homme très eftimable , M. Arouet
pere de l'illuftre M. de Voltaire . L'Abbé.
Gedoyn vit les premiers effais du jeune
Ecrivain , il fçut découvrir le grand homJANVIER.
1745.
65
me dans ces efforts d'une Muſe naiffante ,
& lui annonça cette réputation fi éclatante,
dont il jouit & qu'il confirme chaque jour
par de nouveaux fuccès.
Les talens de M. l'Abbé Gedoyn lui
frayoient la route des Académies . L'Académie
des Belles Lettres fut la premiere qui
l'adopta , il y fut reçu en 1711 , il juſtifia
T'honneur qu'il avoit reçu , par fon affiduité
aux Affemblées , & par fon exactitude à
fournir à l'Académie , fuivant les Reglemens
, deux Differtations chaque année. La
plûpart de fes Ouvrages font imprimés
dans les Mémoires de l'Académie , mais
M. l'Abbé Gedoyn travailloit en même tems
à un Ouvrage plus confidérable, qui fut enfin
imprimé en 1718. C'eft une Traduction de
Quintilien ; il en compofa la plus grande
partie à la campagne chés des
chés des parens ,
qui il étoit encore infiniment plus cher par
les liens de l'amitié que par ceux du fang.
* à
Peut-être quelques endroits de fa Tradu-
&tion fe fentent-ils de ce féjour ; on n'a pas
à la campagne comme à Paris , le fecours
des grandes Bibliotheques , & l'Edition excellente
donnée par M. l'Abbé Caperonnier
n'avoit pas encore parû.
Le fuccès de la Traduction de Quintilien
Meffieurs de Billy & de Bachaumont ,
66 MERCURE DE FRANCE.
lui ouvrit les portes de l'Académie Françoiſe;
il y fut nommé en 1719 , & cet honneur
litteraire lui attira de la part de la Cour
une autre récompenfe, moins brillante peutêtre
, mais que l'état trop modefte de fa
fortune rendoit importante pour lui. Il fut
nommé à l'Abbaye de S. Sauve de Montreuil
, Ordre de S. Benoît , Diocéfe d'Amiens.
Le loifir que lui laiffoient les travaux de
l'Académie des Belles-Lettres furent employés
à un nouvel Ouvrage plus utile qu'agréable
, mais qui n'en doit pas être moins
eftimé , c'eft la Traduction de Paufanias .
Ce fut peu après l'Edition de ce Livre
qui parut en 1731 , que M. l'Abbé Gedoyn
fut nommé à l'Abbaye de Notre - Dame de
Beaugency , en remettant celle qu'il poffedoit
auparavant. Il commença alors à jouir
d'une aifance qui n'auroit pas affouvi les
defirs d'un ambitieux , mais qui pouvoit
contenter les befoins d'un Philofophe .
L'Eglife auroit pû offrir à M. l'Abbé
Gedoyn des Dignités brillantes , mais il ne
tourna jamais ſes regards de ce côté , & ne
voulut point contracter des engagemens
auguftes & étendus , que l'on craint d'autant
plus qu'on eft plus en état de les remplir.
Les gens vertueux devroient être éternels,
mais la loi eft générale , & les regrets que
JANVIER 1745 : 6*
•
caufe leur mort comparés à l'indifference
que l'on fent pour les autres ,
les autres , fait croire
que ce font les premiers que la mort frappe
plus volontiers , parce que l'on ne fent
que les coups qu'elle leur porte.
Le 6 Août l'Abbé. Gedoyn alla au Château
de Fontpertuis , dans le deffein de
paffer quelque jours chés un ami à il
qui
étoit attaché depuis long- tems. Le 8 il eut
d'affés vives douleurs d'eftomach , qu'il crut
d'abord être la fuite d'une indigeftion mais
l'oppreffion qui accompagnoit ces douleurs
ayant réfifté à une faignée , il répondit à
M. de Fontpertuis qui le félicitoit fur le foulagement
de les douleurs , que l'oppreffion
fubfiftant toujours il n'étoit pas tems de fe
raffurer ; que la vie lui étoit affés indifferente
; que parvenu à l'âge où il étoit , le peu
qu'il pouvoit avoir à vivre ne valoit pas la
peine d'être regretté ; que toutes les affaires
étoient en ordre ; qu'il avoit fait toutes fes
difpofitions , & qu'il étoit fans inquiétude fur
l'iffuë de fa maladie. Il diſoit vrai , & lorſque
l'on connut que le danger devenoit plus
preffant , on n'eut pas befoin pour l'avertir
de fon état , de prendre ces détours ſi uſés
& fi rebattus qu'exige la foibleffe des mourans.
Il avoit déclaré qu'il ne vouloit pas
être trompé , & il ne le fut point. Il demanda
les Sacremens , qui lui furent adminiſtrés le
68 MERCURE DE FRANCE
Lundi. Voyant fes domeftiques affligés :
il leur dit : Confolez- vous , je ne vous ai point
oubliés dans mon Teftament. Une heure après
il dit encore. Voilà mon dernier moment
& il expira. Il étoit âgé de 7 ans.
Le lendemain 11 du même mois il fut
enterré dans le choeur de fon Abbaye dè
Beaugency, qui eft proche de Fontpertuis .
Il a inftitué pour fon héritier par un Tefatment
olographe M. du Four fon neveu ,
fils de fa Niéce , à la charge de porter le
nom & les armes de Gedoyn, * Il ne reftè
plus perfonne de ce nom.
La probité, la franchiſe , la candeur formoient
le fond de fon caractere ; fon amè
jouiffoit toujours de cette paix qui eft la
compagne ordinaire de la vertu , mais avec
un caractere fi doux il étoit vif & impétueux
dans la difpute , contrafte que l'on
rencontre fouvent , parce que peut - être
il naît moins d'entêtement ou d'orgueil que
d'un amour fincere de la vérité.
* Les Armes de Meffieurs Gedoyn font écartelées
d'or & d'azur , à la Croix recroiſetée de même l'un
fur l'autre , c'est-à- dire or fur azur , & azur fur or
JANVIER 1745 , 69
VERS à Madame ....
Enus voyant tous les charmes
VEffacés par les traits de la belle D...
Dit à l'Amour , les yeux baignés de larmes ?
Mon fils, tous les mortels lui rendront-ils les armes
Pour elle tous les coeurs me mettent en oubli .
Baniffez , dit l'Amour , cette fombre trifteffe.
Auprès d'elle , il eft vrai ; j'ai fixé mon féjour ;
Mes graces , mes plaifirs embelliffoient fa Cour,
Mais je vais la fuirai , je la fuivrai fans ceffe .
Pous vous venger je vous offre Plutus.
Qu'il verfe dans fon coeur l'interêt , l'avarice ,
La défiance & tous fes attributs .
Que chaque jour nouveau caprice
Rende de fes amis tous les foins fuperflus ,
Qu'aucun entretien ne finiffe
Que par demandes ou refus .
On la fuira . Vous verrez cette Belle
En
proye à fa douleur mortelle
Demeurer fans Amans , fans plaiſirs , fans Amour
Ah ! dit Venus , m on fils , quel heureux jour
Plutus paroît ; croit fa victoire prête ;
Il prepare avec foin ſon poiſon ſéducteur ,
Il s'applaudit de triompher d'un coeur
Dont l'Amour avoit fait fa plus chere conquête ,
70 MERCURE DE FRANCE ,
Mais la belle D ... ne fut pas plus d'un jour
En proye au Dieu de l'Avarice.
Elle dit ; de Venus je vois bien l'artifice ,
Fuyez, trifte Plutus ; revenez ,tendre Amour,
; as us as us IT IS IT IS ITISIS : IS ISITIS IT 25 25 2525 25 25 25252525
J
BOUQUET à Mlle ... ***,
'Avois le deffein dans la tête
De vous faire en vers un Bouquet ,
Mais pour cela je ſuis trop bête ;
C'est ce qui fait qu'il n'eft pas fait.
Autre pour Mlle. Louife
***.
Es tendres fleurs que menace l'Automne
Che Cherchent un doux azile auprès de vos appas.
Si Zephire les abandonne ,
L'Amour fur votre fein ne les quittera pas.
JANVIER 1745. 命真
茶茶
REPONSE de M. Nericault Deftouches
de l'Académie Françoise à M....
Omme vous ne m'avez point marqué
CCvootmrme adreffe , Monfieur , & que je n'ai
pas l'honneur de vous connoître , il faut que
je prenne le parti de vous répondre & de
vous remercier publiquement , mais vous
voyez que je me garde bien de vous commettre.
Je fuprime votre nom. Malgré cette
précaution qui me paroît néceffaire , vous
devinerez aifément que cette Lettre ne peut
s'adreffer qu'à vous. La vôtre eft d'un galant
homme , & d'un homme d'efprit : quoique
yotre ſtyle me plaife & me touche , j'eftime
encore plus vos fentimens , qui ne peuvent
partir que d'un bon efprit & d'un bon coeur.
Je vous fuis fenfiblement obligé de la peine
que vous avez priſe de m'apprendre le nom
& les qualités de l'anonime Marotyque qui
s'eft avifé fi mal-à-propos& fi indifcretement
de prendre contre moi le parti de Bayle. Le
portrait que vous me faites de ce grotesque
agreffeur, eft également ingenieux&comique,
Le détail de les avantures , de fes talens ,
de fes ouvrages , & des frequentes humiliau'ils
lui cni procurées , fans qu'elles
52 MERCURE DE FRANCE
ayent pû lui faire rien rabattre de la haute
opinion qu'il a de lui -même , ne m'a pas
moins diverti , je vous affure ; & en riant ſi
fpirituellement aux dépens de ce bizare perfonnage
, & vous m'avez fait rire de tout
mon coeur , mais je vous avoue que vous m'avez
fait rougir en même tems , & que je fuis
extrêmement mortifié de n'avoir
pas plûtôt
connu mon Rival , car vous m'allurez qu'il
ſe vante de l'être . Bon Dieu quel Rival ! Que
je regrette la peine que je me fuis donnée de
lui répondre, & que j'en fuis honteux ! Quelle
ridicule méprife ! Que j'avois mal appliqué
mes foupçons ! Sa derniere Lettre dattée
d'Evreux , d'où il l'avoit fait arriver par la
pofte , m'avoit jetté dans un nouvel embarras.
Il ne s'étoit pas contenté de m'écrire un
tillu d'impertinences , il adreffoit ce beau
chef- d'oeuvre à mon très - illuftre confrere
M. de Fontenelle , qu'il avoit l'audace de
mettre dans fa confidence , comme fi ce
grand homme eût été capable d'adopter fes
extravagances , & de les adopter méme publiquement.
Jugez fi cet accès de folie ne
met pas le comble à toutes celles dont vous
me faites l'Hiftoire, & ne mérite pas tout au
moins une bonne place aux petites Maiſons .
Je finis en vous affurant que fuivant vos fages
confeils , je me garderai bien déformais
de me commettre avec un fi vil adverfaire. Il
dira
JANVIER 1745. 7 :
dira peut-être encore que je fuis glorieux :
mais le méprifer , ce n'eft pas vanité , c'eft
juſtice . Vous me le dites vous - même en
termes exprès , & je confirme & ratifie votre
jugement.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eftime & la reconnoiffance poffibles
que vous méritez de ma part , votre trèshumble
& très- obéiffant ferviteur ,
A fortoifeau ce 19 Décembre 1744.
sbaoMubio br
1262
74 MERCURE DE FRANCE.
X
EPITRE
A Monfieur d'Harnoncour , nouveau Fermier
Général.
Anus venoit ouvrir une nouvelle année
JA
6
Je vole, d'Harnoncourt, & fur ta deftinée
Je brule d'implorer un Dieu qui te cherit ,
C'eft Apollon , eh ! qui l'ignore ?
' J'en attefte fa Lyre & maint heureux écrit
Qu'en tes fertiles mains les Mufes font éclore .
Sous des noms differens , dans des employs divers ,
Apollon , ou Phoebus , tu fçais qu'à plus d'un titre
Ce Dieu qui te protege eft dec plus d'un titre
l'Arbitre
Et des beaux jours , & des bons vers,
Voici parquel motif Dieu de la Lumiere
Je voulois adreffer mon ardente priere .
Grace au grand du Moulin , cet Apollon nouveau ,
Dont la haute fcience en miracles feconde ,
Rappelle les Morts du Tombeau ,
Et j'en ai pour garant le plus grand Roi du Monde,
Par cet autre Apollon , fi juftement vanté ,
J'avois vû calmer mes allarmes ,
Et ton Rhume & ta Fiévre avoient rendu les armes
Devant ce Dieu de la Santé ;
Juge par mon amour de mon plaiſir extrême ;
JANVIER 1745 . 78
Mais le mal pouvoit revenir
Et l'on craint toujours , quand on aime ;
Je voulus donc fur l'avenir
Confulter Apollon lui- même ;
Mon zèle en ce moment ne s'eft point démenti
Mais il étoit déja parti .
Eclairer l'Univers plûtôt qu'à l'ordinaire !
Mécriai-je , furpris. » Aprends en le myftere ,
» M'ont dit les Doctes Soeurs , trop fûr qu'en ce
grand jour ,
» Tu viendrois l'implorer pour ton cher d'Har-
»
noncour ,
g
Pour fon éleve encore , Apollon , qui te compte,
>> Et fous des traits fi chers ne l'envifage plus ,
7
""
» D'un trop mortifiant refus
» A voulu t'épargner la honte ,
22 : Ne doit-il pas être confus
De ſe voir préferer Plutus ?
Non ; réponds-je à l'inftant , y, ce n'eft qu'une impofture.
» Non , c'eft verité toute pure ,
Ont-elles repliqué , malgré tous nos appas ,
» Ne nous abandonne-t-il pas ?
> Encore envers l'ingrat fi nous étions cruelles ;
» Mais tout comblé de nos faveurs ,
» De même que l'Abeille allant de fleurs en fleurs
» Il vole à des Amours nouvelles
ג כ
→ L'inconftant ! nous prend-il pour des Beautés
mortelles ?
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>>C'en- eft trop , ai-je-dit, & je crois qu'il eft tems
» Que la verité juftifie
» Un Ami vertueux , lorſqu'à des traits mordans
» Le menfonge le facrifie.
» Quel crime a-t- il donc fait ? Il change , ditesvous
;
» Reglez mieux_vos tranſports jaloux.
Il vous quitte , il eft vrai , mais pourfervir fon
Maître ,
» Et bientôt par fes foins il le fera connoître
» Vous fçavez quel eft fon emploi ;
» Des tréfors de Louis nouveau dépofitaire.
» Le remplir dignement fait fa premiere affaire ;
» Il fe donneroit un travers
Dans ce grand devoir qu'il s'impoſe ,
» S'il alloit faire encor des vers ,
» Quand il ne faut que de la profe.
» D'autres tems , d'autres foins ; laiffez le reſpirer,
» Et bien-tôt Apollon reviendra l'infpirer.
» Mais , vous qui fans raifon l'accufez d'inconftan
ce ,
» Vous que nous voyons chaque jour
» Au plaifir de changer ceder fans reſiſtance ,
» Que ne vous peut-il pas reprocher à ſon tour ?
» Je ne cite ici que Thalie ;
» Ne rougiffez vous pas que cette indigne foeur
JANVIER. 1745.
77
» Avec un malheureux Farceur
» Avec Momus fe méfallie ?
» Cet affortiment inégal ,
» Lui prête cependant une gloire nouvelle ,
» Puifque ce monftre theatral
» Attire tout Paris , auffi volage qu'elle.
» Ce trait cauftique excite un murmure confus ,
Mais nous n'infiftons
autres ,
pas fur les défauts des
Pourvu qu'on nous paffe les nôtres.
Onfe taît ; je pourſuis ; » Juftifions Plutus ;
» On l'aime ; a t-on 'grand tort ? N'eft-il pas adorable
?
»Pour moi , je le tiens préferable
»Même au grand Jupiter. Ce maître Souverain
» Qui par le bruit de fon tonnerre
» Fait trembler à la fois & le Ciel & la Terre ,
» Sans lui fut-il entré dans une Tour d'Airain ?
»Mais que di-je ? fans l'or , fans ce nerf de la guerre,
» Que feroient dans les champs de Mars
» Nos Alexandres , nos Céfars ?
>> Seroient-ils des Heros malgré tout leur courage
Mais , me répondra-t-on , l'or eft donc dangereux ,
>> Puifqu'il ne fait que du ravage ?
» Mais , rectifié par l'uſage ,
» Eft-il un métal plus heureux ?
» Une Ferme auffi bien regie ,
Que celle où d'Harnoncour aujourd'hui vien
?
d'entrer ,
D iij
MERCURE DE FRANCE.
» Et par qui nous voyons nos armes profperer ,
» N'a pas beſoin d'apologie.
Voilà ce que j'ai fait , illuftre & cher Ami ,
Auprès d'une Troupe immortelle ,
Qui fembloit te jurer une guerre éternelle ,
Mais je ne prétends pas te fervir à demi ;
Un foin plus éclatant près d'Apollon m'appelle ;
Je pars , je fends les airs , je vole après fon char ;
Ses immortels chevaux , enyvrés de Nectar ,
Sont moins rapides que mon zéle;
Je l'atteindrai du moins par l'ardeur de mes voeux,
Là comptant de ta part , fur un retour heureux,
J'oferai l'affurer ce Dieu qui nous éclaire ,
Que fa brillante cour va bien tôt te revoir ;
Que toujours plus foumis à fon divin pouvoir ,
Tu fçauras accorder dans l'ardeur de lui plaire ,
Ton penchant avec ton devoir.
JANVIER 1745 72
LA DEMONSTRATION & les
preuves de l'impoffibilité de l'opacitéLunaire,
qui ont été annoncées dans le Mercure du
mois de Septembre 1744 par l'Abrégé qui
y est inféré du nouveau Systême du monde
du Baron de Carbonnieres , avec la réfutation
de plufieurs abjections qu'il lui ont été
faites fur fon explication des Phénomenes
de l'Aiman.
LA
A queftion de la folidité opaque de la
Lune eft fi importante que c'eft d'elle
que dépend la deftruction de tous les anciens
fyftemes , ou la folidité du nouveau .
C'eft pour cette deftruction d'opacité Lunaire
que l'Auteur employe 4 principaux
moyens.
10. Le feul raifonnement ou le fens commun.
20. L'expérience de nos propres yeux .
3. Les Eclipfes de Lune & du Soleil.
4° . Les taches de la Lune .
Par le raifonnement on fait qu'il y a
un principe unique & invariable dans la
Phyfique duquel un Phyficien ne sçauroit
s'écarter fans ceffer d'etre Phyficien .
Ce principe confifte à raporter chaque
Diiij
1. MERCURE DE FRANCE.
effet de la nature fans exception à ſa cauſe
naturelle , & de rapporter chaque cauſe naturelle
au principe méchanique qui la produit,
& de ne rapporter que le feul méchaniſme
univerfel immédiatement à Dieu ,
car dès qu'on raporte les cauſes immédiatement
à Dieu & que l'on ne les fait pas
dériver du méchanique qui les produit, c'eft
abandonner le principe de la Phyfique pour
entrer dans la Métaphyfique.
Or la folidité opaque de la Lune met fes
Sectateurs dans l'impoffibilité de raporter
le cours des Aftres , qui eſt un effet naturel
, à fa cauſe naturelle , ni de faire dériver
cette caufe du principe méchanique qui
la produit , i's fupriment ce principe naturel
ou méchanique pour faire dériverce cours
immédiatement de Dieu.
Ce n'eft donc plus être Phyficien , & l'on
ne peut pas proprement nommer un fyftême
ce qui ne fait pas remonter les effets au
principe naturel & méchanique qui les produit
, & encore moins ce qui n'explique
pas la nature , l'effet , l'utilité de toutes les
parties du monde , car quelle eſt l'utilité
que l'on donne à la folidité opaque de la
Lune , à fes différentes Phaſes? un vrai ſyſtême
ne doit-il pas établir l'utilité de tous les
effets de la nature laquelle ne fait rien en
vain ? D'ailleurs , on ne trouve aucun Phú
JANVIER 1745.
81
nomene dans la nature que les Sectateurs de
l'opacité ayent expliqué par le principe méchanique
ou naturel qui le produit.
En fecond lieu cette folidité opaque de
la Lune eft contraire au fens commun , car
la connoiffance naturelle nous fait bien comprendre
qu'un corps folide comme la terre
peut bien être fufpendu au point concentrique
à caufe du fluide univerfel qui la compreffe
également dans toute fa circonférence ;
on conçoit bien qu'imaginant un puits qui
perceroit aux antipodes , un boulet de canon
demeureroit néceffairement fufpendu au
centre d'autant qu'il feroit contre nature , fi
ceux qui feroient à l'oppofite le voyoient paffer
le centre , car il monteroit vers eux.
Mais l'efprit humain ne fçauroit comprendre
qu'il y ait deux points concentriques
fous la voute célefte , ainfi fi la Lune eft folide
& opaque comme la terre , il n'y peut
avoir qu'un de ces deux corps qui puifle être
au centre & être fufpendu.
C'eſt pour couvrir cette difficulté infurmontable
que les Sectateurs de l'opacité Lunaire
ont été contraints d'imaginer des nombres
de Cieux , des tourbillons , des mondes
même dont le nombre augmente à proportion
qu'on découvre quelque nouvelle Eclipfe
parmi les Etoiles , ce qui les a jettés dans
des abîmes d'étendues inconcevables.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
De cette prodigieufe étendue il en eft né
ceffairement provenu celle qu'ils donnent au
cercle que chaque Aftre décrit par fon cours
journalier , d'où s'en eft enfuivi une célérité
de plufieurs millions de lieues par minute.
C'est pour tacher de rendre cette célérité
compréhensible que les uns ont placé
la terre au centre où ils la font tourner fur
fon axe d'Occident en Orient , d'autres font
tourner le Soleil , d'autres font tourner un
de leurs Cieux pour premier mobile , d'autres
placent le Soleil immobile au centre
& font tourner la terre autour de lui , mais
tous unanimement conviennent qu'ils ne
fçauroient donner la caufe naturelle d'aucun
de touts ces différents cours.
QUANT au fecond moyen qui eft l'expérience
de nos propres yeux , les Sectateurs
de l'opacité Lunaire ne feront pas moins
embaraffés à le combattre qu'ils le font à
déduire la caufe naturelle ou méchanique du
cours des Aftres.
En effet lorfque la Lune eft dans fon Croiſfant
, on ne voit que le Croiffant pendant que
le Soleil eft fur notre Horifon , mais à meſure
que la nuit aproche on voit très - diftinctement
l'entier difque de la Lune derriere le
Croiffant , on y voit même comme un petit
rayon de Lumiere dans la circonférence oppoíée
au Croiflant , lequel cependant devroit
JANVIER 1745 . 83
être le plus opaque dans le fiftême de Popacité.
S'il étoit vrai que la Lune fut opaque le
contraire devroit arriver, car on devroit mieux
apercevoir le difque non éclairé le jour que la
nuit , mais c'eſt au contraire parceque des
rayons de fa flamme pénétrans lafumée de la
matiere qui la produit , & dont elle eſt environnée
dans l'Hemifphere où les rayons du
Soleil ne peuvent la dégager de fa fumée , cette
même Hemiſphere eft vifible la nuit & non le
jour à cauſe des rayons de fa Lumiere qui la
pénetrent un peu..
Le troiféme moyen qui font des Eclipfes
donnent une preuve très- évidente qu'elle
n'eft pas folide opaque..
Pour avoir un exemple fenfible de cette
preuve , il n'y a qu'à allumer dans un four la
nuit une flamme claire ; qu'on s'en éloigne à
certaine diftance , comme d'un quart de
lieuë plus ou moins , & l'on aura dans ce
four une image de la Lune dans fon plein ;
qu'on faffe faire de la fumée dans ce four
avec du foin mouillé on aura une image
parfaite de la Lune Eclipfée parce que cette
fumée fe mêlant avec la flamme lui fait
perdre fon éclat de Lumiere , elle devient
d'un rouge obfcur
C'eft anfi que lorfque par l'interpofition
de la terre les rayons du Soleil font empêchés
de chafler la fumée dont la Lune eſt
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
envelopée , la flamme Lunaire qui étoit
lumineufe dans l'Hemiſphere qui eft en afpect
du Soleil parceque fes rayons en
chaffent continuellement la fumée comme
ils font celle d'une cheminée fur laquelle ils
dard nt , cette Hemifphere lumineufe étant
privée des rayons du Soleil par l'interpofition
de la terre le trouve envelopée dans
fa propre fumée , c'eft ce qui fait qu'elle
perd l'éclat de fa lumiere & paroît d'un rouge
obfcur.
Car la Lune ne s'éclipfe point comme elle
devroit le faire fi elle étoit folide & opaque ,
& qu'elle n'eût d'autre lumiere que celle du
Soleil :s'éclipfer veut dire difparoître comme
fait la partie du Soleil lorfqu'elle nous eft
cachée par la Lune , mais là Lune ne dif
paroît point , on l'aperçoit au contraire trèsdiftinctement.
Le quatriéme moyen concerne les taches
de la Lune defquelles il dérive une preuve
palpable qu'elle n'eft pas folide opaque
.
Pour rendre cette preuve évidente if
n'y a qu'à fupofer un grand cercle de fil
d'archal qui repréfentera le cercle que décrit
la Lune dans fon cours journalier ; qu'on
fe place fous ce cercle la face tournée au
Midi ; qu'on y fufpende par un anneau un
Globe qui repréfentera la Lune ; qu'on condife
ce Globe à la gauche au point de l'HoJANVIER
1745.
૪૬
rifon , il repréſentera la pleine Lune à for
Lever ; qu'on y faffe des taches dans l'Hemif
phere qui nous y fait face ; qu'on conduiſe
enfuite par ce cercle ce Globe d'Orient en
Occident, il fe trouvera à notie droite , mais
bien loin de voir l'Hemiſphere où nous aurions
fait les taches au Levant nous ne ver
rons que l'Hemiſphere oppofée, & cependant
le contraire arrive à la Lune ; nous voyons
les mêmes taches au Levant & au Couchant,
On a répondu à cela que la Lune tourne
un peu fur fon axe pour préſenter la même
face à la terre.
Mais pour que cela fut , il faudroit nécef
fairement que la Lune fît fon tour entier en
24 heures , afin qu'en fe levant fur l'Horifon
le lendemain, elle préfentât la même face que
le jour précédent, par conféquent en 12
heures qu'elle employe du Lever au Cou
cher elle aura fait un demi tour en allant du
Levant au Couchant , d'où il est évident
qu'elle préfentera au Soleil au Couchant la
face opofée qu'elle lui préfentoit au Levant ,
ainfi fi elle étoit folide & opaque n'ayant
d'autre Lumiere que celle du Soleil , Fon ne
verroit pas au Couchant l'Hemiſphere de la
Lune où font les taches être la même que
le Soleil éclairoit au Lever de la Lune.
De tout ce qui eft dit ci- deffus le Lecteur
fentira fans doute que le nouveau fiftême
86 MERCURE DE FRANCE.
explique par fes principes la caufe des différentes
Lunaifons , leur utilité , la caufe des
taches de la Lune avec tous les autres Phénomenes
dont il eft ici parlé ; l'Auteur ſera
exact à répondre par la même voye du Mercure
aux objections qui lui feront faites , car il
ne doit s'agir que de chercher de bonne foi
de part & d'autre & fans prévention la vérité.
Ainfi fi on lui prouve quelque cas où
il foit dans l'erreur il fe fera gloire de céder
de bonne grace à ceux qui auront la généro
fité de le détromper.
Voici les deux objections qui ont été faites
à l'Auteur fur l'explication qu'il a donnée
aux Phénomenes de l'Aiman.
PREMIERE OBJECTION. S'il étoit
vrai que l'Aiguille
aimantée
fût fans vertu , &
qu'elle
fe tournât
au Nord comme
un Coq en giroüette
ſe tourne
vers la fource
du Vent , comment
un Vent violent
d'Orient
ou d'Occident
n'interromproit
- il pas ce cours du fluide polaire
, & n'empêcheroit
-il
pas l'Aiguille
d'être ftable
dans fa direction au Nord ?
DEUXIEME OBJECTION. Si ce n'étoit
que par la rencontre qui fe fait entre les
deux Tropiques des deux cours de fluide
polaire que le fait la Déclinaifon & l'Inclinaifon
de l'Aiguille aimantée pourquoi
à Paris qui eft éloigné de la Ligne de près de
JANVIER 1745. 87
49 dégrés , l'Aiguille aimantée y inclinet'elle
de nombre de dégrés qui même varient
, c'eſt à - dire que l'Aiguille fait Angle
avec l'Horifon ?
Réponse de l'Auteur à la premiere Objection.
De même qu'un Vent contraire n'arrête
pas le cours d'un fleuve quoique fa fuperficie
femble par fes vagues obéir au Vent &
aller à l'opofite du fleuve , auffi le cours du
fluide polaire lequel a plus de diametre que
la terre & eft très- rapide , ne peut être dérangé
par un Vent qui n'eft que très -fuperficiel
& un Atome en comparaifon du fluide
polaire.
Le Vent dérangeroit cependant l'Aiguille
aimantée , & c'eft pour cela qu'il a fallu des
moyens pour remédier à cet inconvénient ,
on les trouve dans l'Art de naviguer de
Pierre de Médine imprimé à Rouen en
1628 Liv. 6 Chap. 1 .
Ce fameux Pilote dit qu'il eft d'une néceflité
abfolue que l'Aiguille foit exactement
fermée dans la Bouffole , en forte qu'il n'y
entre pas le moindre air par les côtés ni
par la vitre.
Ceft donc à la caufe pour laquelle le
Vent qui ne peut pénétrer les pores de la
Bouffole , comme le fait le cours du fluide
polaire , ne peut déranger l'Aiguille .
88 MERCURE DE FRANCE.
Ce Pilote ajoute qu'il faut que l'Aiguille
ne foit ni tant foit peu émouffée ni torſe ,
auquel cas il faut la redreffer & l'aiguiſer
finement.
Cela prouve bien que c'eft afin qu'elle
foit ſtable vers la fource du fluide polaire ,
car quel raport pourroit avoir l'exactitude
de cette pointe & de cette droiture de l'Aiguille
avec la vertu Magnétique que ce Pilote
admettoit lui même ?
Réponse à la feconde Objection.
Cette par cette raifon que le Pole étant
élevé fur l'Horifon de Paris de 49 dégrés ,
le cours du fluide polaire donnant fur l'Aiguille
aimantée obliquement de haut en
bas , doit néceffairement la faire incliner &
lui faire faire un angle avec l'Horifon, ce qui
fert de preuve au fiftême de l'Auteur fur
l'Aiman.
A l'égard des variations de l'Inclinaiſon
elles proviennent du plus ou moins de rapidité
du fluide polaire laquelle émane de
la différente fituation cù ſe trouve le Soleil
dans le Zodiaque , & de celles des Lunifons
comme on le trouve expliqué dans le corps
de fon Ouvrage , d'où il réfulte le moyen
de prendre la hauteur du Pole avec la derniere
exactitude fans le fecours des Aftres.
JANVIER 1745.
EPITRE
De M. G. à M. L. D. D. N.
Depuis le jour que quittates ces lieux ,
9
Jour, felon moi , tant dur & foucieux ,
Beau damoifel , l'amitié defolée ;
A pris le dueil ; loin de vous ifolée ,
Elle gemit de vous avoir perdu ,
S'en prend à tout, & fon frere éperdu
De tel fracas , a malgré fa coûtume ,
De fes ennuis partagé l'amertume :
Pfiché
hé ,
Si qu'en huit jours , à peine à
Dont fut fon coeur jadis tant e
Trois fois a-t-il parlé de fa tendre
Lui qui devant la lui prouvoit
Mais ce qui plus encor vous furg cadra ,
Et votre los mémorable rendra ,
seffe.
C'eft qu'abjurant Chambertin & Champagne ,.
Côte rotie , Auvilé , Nuis , Chaffagne ,
Bacchus languit , & fon verre encor plein ,
Tant trifte eft-il , lui tombe de la main.
Tels font les Dieux qu'en Province on adore ,
Bons amis , francs , peut-être pis encore ;
Mais pour ceux-la que l'on chomme à Paris ,
Moins fimples font , & bien plus aguerris
90 MERCURE DE FRANCE.
Que l'amitié chés yous fe defefpere ,
Amour s'en rit ; eft- ce là fon affaire ?,
Et peur d'oüir des regrets fuperflus ,
Bacchus alors boit quatre coups de plus
Feftez les donc , rendez vous les propices ,
Brulez encens , redoublez facrifices.
Mais n'oubliez que la bonne moitié
De tous vos voeux eft due à l'amitié.
Non celle là qu'à tout venant étále
Le Courtifan , mais franche , mais loyale :
>
Cette amitié que pour vous reffentons
Telle en effet , que vous la promettons ,
Et telle enfin , que nous payer la nôtre
Ja ne fçauriez , fors de toute la vôtre.
1
JANVIER 1745 .
LETTRE de Monfieur Mertrud , Chirur
gien ordinaire du Roi , Juré à Saint Côme
Démonftrateur en Anatomie & Chirurgic
M ** Chirurgien demeurant à Langres..
Os affaires dites - vous , M. ne vous permettent
plus de revenir à Paris , pour
affifter à mes Cours d'Anatomie & d'Opérations
, dans lesquels vous m'avez ſouvent entendu
parler de ma nouvelle pratique dans
le panfement des Hernies , elle ne vous fit .
pas alors beaucoup d'impreffion , ſuivant
l'aveu fincere que vous m'en faites parce que
vous lifiez le contraire dans tous les Auteurs ,
& qui plus eft vous le voyiez pratiquer tous
les jours par les Maîtres de notre Art , qui
malgré les bons fuccès dont plufieurs de
nos Confreres ont été témoins oculaires n'ont
jamais voulu l'admettre , tant le rang fait valoir
l'autorité ; mais les mauvais fuccès
vous avez éprouvés en fuivant ces exemples ,
vous ont déterminé à m'écrire fur ce fujet .
que
Je vous ai fait remarquer quand vous
affiftiez à mes Cours d'Anatomie , les différentes
ouvertures par lefquelles quelquesunes
des parties contenues dans le bas- ventre
pouvoient fel gliffer ; tels font l'efpace qui
fe trouve fous les ligamens de Fallope , les
92 MERCURE DE FRANCE.
prétendus anneaux des muſcles , l'ouverture
qui fe trouve à la partie fupérieure des trous
Ovalaires , & quelquefois à l'Ombilic , les
différens endroits où les fibres des muſcles
n'étant pas en affés grande quantité
peuvent fouffrir écartements & procurer des
Hernies , comme on le remarque tout le
long de la ligne blanche , & fur tout à fa
partie fupérieure proche l'Appendix Xiphoïde
; fi à ces notions vous joignez celles des
différentes parties dont peuvent être compofées
les Hernies , comme le Péritoine
l'Epiploon , les Inteftins , la Veffie , l'Eftomach
, &c. vous aurez à peu-près les différens
noms des Hernies faites de parties
comme vous l'avez pû voir dans les Auteurs
qui ne manquent pas d'entrer dans ces
fortes de détails , de même que dans celui
de leurs cauſes , de leurs fignes , & de leurs
pronoftiques. D'ailleurs les bornes étroites
que me prefcrit une lettre , me les font
paffer fous filence , & m'ont déterminé à
ne vous parler que de trois chofes , fur
lefquelles j'ai fait des obfervations particulieres
, & qui font l'objet principal de l'éclairciffement
que vous me demandez ; fçavoir
10. de ce qu'il convient de faire , & des précautions
que je prends pour tenter la réduction
de l'Inteftin & de l'Epiploon par le
moyen du Taxis , 2º . de ce qu'il faut faire, &
3
JANVIER 1745. 93
des parties que je conferve dans l'Opération.
3. De ma Methode dans le panfement.
a
1º. Lorfque je fuis afluré de l'exiftence
d'une Hernie , & qu'il s'agit d'en tenter la
réduction , je mets en ufage les remedes
généraux , tels font les faignées que l'on
doit proportionner aux forces du malade
l'aplication des Topiques émolliens & réfolutifs
, qui font les Cataplafmes , faits de
pulpes d'herbes émollientes , ceux du lait
avec la mie de pain , les jaunes d'oeufs, les
frictions avec l'onguent Neapolitain &c.
tous ces remedes réitérés , je tente de faire
rentrer les parties en les maniant fans les
mutiler,
Il faut , ainfi que plufieurs Auteurs le
conſeillent , faire fituer le malade la tête
baffe , le baffin élevé & la cuiffe du côté de
l'Hernie pliée , enfuite paffer la main par
deffous pour tenter la réduction ; fi cette
fituation ne fuffit pas , faites mettre le malade
la tête tout-à- fait en bas pofée ſur un
oreiller , le corps foutenu par des aides ,
cette méthode m'a fouvent réuffi dans les cas
où la précedente ne m'étoit pas d'un fecours
fuffifant.
Remarquez qu'avant que de tenter la réduction
, il faut bien obferver fi l'Hernie ne
feroit point formée par quelque vifcere qu'il
ne conviendroit pas de faire rentrer , comme
94 MERCURE DE FRANCE .
vous pouvez l'avoir vû dans Dyonis L. 4.
où il avertit de fe tenir fur fes gardes , parcequ'il
arrive quelquefois qu'il ne fe trouve
dans le fcrotum qu'un tefticule , l'autre reftant
dans l'aîne , & formant une tumeur qui
étant prife pour une Hernie cauferoit de
grands accidens , fi par quelque moyen que
ce puifle être on venoit à le comprimer ,
je vais à cette occafion vous rapporter une
obfervation affés finguliere.
Je fus apellé par un homme agé de 60
ans, qui depuis quinze ans portoit un bandage
croyant avoir une défcente , point du
tout , c'étoit un troifiéme tefticule , que faute
d'examiner on avoit pris pour un Bubonocéle
; je lui conſeillai de quitter fon bandage ,
ce qu'il fit avec grand contentement , car
pendant les quinze années qu'il l'avoit porté ,
il avoit été fort incommodé , non feulement
du cercle du bandage , mais encore plus de
la compreffion de la plotte fur le tefticule
qui ne rentroit jamais tout- à-fait .
2º. Lorſqu'on s'eft bien affuré de ce qui
compofe la tumeur , & après avoir mis en
ufage tous les moyens ci -deffus fans ſuccès ,
je fais l'Opération .
L'Opération confifte , comme on le fçait ■
à faire une incifion fur la tumeur , felon la
direction des fibres de l'Oblique externe
à ouvrir le fac Hernier qui quelquefois fe
JANVIER 1745 . 95
trouve ouvert ; cela fait , l'Inteftin ou l'Epiploon
étant à découvert j'introduis une fonde
cannelée par dellus l'Epiploon ou 1 Inteftin ,
& je la fais entrer jufques dans le ventre ; à
la faveur de la Cannelure de cette fonde
j'introduis un Biftouri pour couper les fibres
tranfverfes de l'Oblique externe qui forment
l'étranglement , & par ce moyenje fais rentrer
dans le ventre les parties qui compo
foient la tumeur , & fi comme il arrive quelquefois
, ily avoit adherence de l'Inteftin
avec les vaiffeaux ( permatiques , il faut fans la
détruire tirer le tefticule , & le faire rentrer
avec l'Inteftin & les vaiffeaux fpermatiques
dans le ventre cette pratique m'a toujours
très -bien réuffi au lieu que l'extirpation du
tefticule eft une feconde opération dont les
fuites font plus fâcheufes que celles de la
premierė, į
*
Quel accident y a-t- il à craindre , en faifant
rentrer toutes ces parties enſemble ?
n'avons nous pás mille exemples que les
tefticules ne font defcendus que fort tard
dans le fcrotum à de certains fujets ? Et qu'à
d'autres qui en avoient déja deux , il en eft
defcendu un troifiéme , tel que celui dont
je viens de vous parler.
so. L'Opération étant faite , les parties
renttées fans mortification ni Gangrene ;
dites moi, je vous prie , que demande ung
96 MERCURE DE FRANCE.
plaïe faite par un inftrument tranchant , tel
qu'un bon biftouri? Exige-t - elle autre choſe
que la réunion fans tentes , fans bourdonnets
ni plottes ? Non , fans doute , & par cette
méthode on entend facilement que le malade
fera guéri en fept ou huit jours , au lieu de fix
femaines ou deux mois , & quelquefois plus
que l'on employe ordinairement , & par là
on évitera toutes les douleurs que caufent de
fi longs & de fi facheux panfemens.
Le bon fuccès que j'ai eû dans cette pratique
, & que plufieurs de mes confreres ne
peuvent défavouer, me fait vous le répéter ,
de réunir toujours la plaïe & de la panfer
comme une plaïe fimple ; & en effet pour peu
qu'on fçache d'Anatomie , ne conviendrat-
on pas avec moi , qu'il n'y a que les tégumens
& une petite partie des fibres de
IOblique externe que l'on coupe ? Les tégumens
fe réuniffent très-facilement , par conféquent
on ne doit mettre en ufage aucun
corps étranger qui puiffe les en empêcher ;
pour ce qui eft des fibres de l'Oblique externe
,il ne faut jamais elpérer qu'ils puiffent
ſe raprocher pour refferrer les piliers de ce
muſcle , & pour refermer le prétendu anneau.
Tous les Anatomiftes ne peuvent difconvenir
que ces parties ne tendent toujours
qu'à s'écarter , ainfi les bourdonnets & les
plottes qui ont été conſeillés juſqu'à pré .
fent
JANVIER
97 1745
fent , ne feront qu'augmenter l'écartement
& occafionner la fievre & l'inflammation
de la plaïe qui fouvent fe communique dans
le baffin , d'où il furvient des fuppurations
confidérables qui font perir le malade quoique
l'opération ait été bien faite , l'Inteftin
& l'Epiploon rentrés en bon état.
Je ne vous parle point des accidens qui
arrivent à la fuite des Gangrenes ; vous pouvez
confulter les Auteurs , & furtout les
Mémoires de l'Académie de Chirurgie
dans lefquels vous trouverez un fort bon
Mémoire fur cette matiere par M. de la
Peyronnie .
>
Voilà, Monfieur , ce que vous me demandiez
fur ma façon de réduire , d'opérer ,
& de panfer les Hernies , j'efpere que la
pratique vous en fera auffi heureuſe qu'à
moi.
Quant au choix que vous devez faire de
l'une des trois façons de faire la Taille , je
vous en parlerai dans une autre lettre , je
fuis
MONSIEUR
Votre Serviteur ;
MERTRUD
E
98 MERCURE DE FRANCE,
OD E.
A M. de Mongin , Eveque de Bazas , l'un
des quarante de l'Académie Françoife .
PRELA
RELAT , que ta docte fageffe
Rend fi cher au facré Vallon ,
Accepte les vers que t'adreffe
Un foible éléve du Permeſſe ,
Dont le refpect eft l'Apollon ,
***
Je céde au feu qui me dévore ,
Je ne l'ai que trop combattu :
Depuis l'inftant de fon aurore
Mon efprit fçait , admire , adore
Et tes talents & ta vertu .
****
Ce n'eft que par la violence
Que j'ai fufpendu ces efforts ;
En vain ma timide impuiffance
Me confeille encor le filence ,
Je ne retiens plus mes tranſports .
Ma verve , au lieu de fe contraindre ,
A te célébrer le réfout :
Je vois bien qu'elle a tout à craindre ,
JANVIER
1745. 22
Elle auroit befoin , pour te peindre ,
Deton genie & de ton gout.
****
Le zèle le plus vif m'anime
Mais le zéle ne fuffit pas ;
Il me faudroit cet Art fublime ,
Ce brillant , ce merite intime
De tes difcours remplis d'appas.
***
Comment tracer le caractere
De l'aimable Littérateur ?
Puis-je , fans être téméraire ,
Captif dans une étroite Sphére ,
Crayonner le tendre Paſteur ?
Le tems impétueux ne fane
Que les médiocres écrits :
Tant que l'Eglife Gallicane
Subfiftera , de ton organe
Les fruits heureux feront chéris.
Je vois au bout de leur carriere
Les Mafcarons & les Fléchiers :
Le front couronné de lumiere ,
Ils t'attendent à la barriere
Pour te ceindre de leurs lauriers.
Daçarq . Avocat au Parlement de Bordeaux.
Eij
too MERCURE DE FRANCE.
REFLEXIONS fur l'Académie Francoife
, extraites de la Vie de la Fontaine ,
écrite en Anglois par M. Lockman.
*
Erfonne n'ignore les grands avantages
qu'aproduits dans le monde éclairé letabliffement
de l'Académie Françoife . On
fçait que les plus habiles gens de l'Europe
ont trouvé l'inftruction jointe au plaifir ,
l'utile à l'agréable , dans les Ouvrages qui font
fortis de cette célébre Compagnie.
Les grands Ecrivains de ce Corps qui firent
tant d'honneur au Regne de Louis XIV.
n'ont pas toujours été remplacés par des hommes
d'un mérite auffi fupérieur ; il en faut
convenir , mais il eſt également vrai , malgré
ce que les ennemis de l'Académie peuvent
dire , qu'il s'en eft encore trouvé beaucoup
après eux dont les Ouvrages ont fait & font
encore tous les jours infiniment d'honneur
à leur Pays. Le Proverbe Anglois qui dit
que ceux qui font dehors fe moquent de ceux
quifont dedans , pourroit très-fouvent s'appliquer
à l'Académie Françoife & à fes Criti-
* M. Lockman a traduit en Anglois les uvres
de M. de la Fontaine , & a orné fa traduction d'une
Vie très-bien faite de ce célebre Auteur.
JANVIER 1745 . IOL
ques , dont la jaloufie eft fans doute excitée
par les bienfaits , les penfions & les honneurs
que reçoivent les Académiciens .
Il eft encore arrivé des Ecrivains Franque
çois qui n'ont pas trouvé place à l'Académie
, ont quelquefois mieux mérité cet honneur
que ceux fur qui le choix eft tombé ,
mais c'eft un de ces abus difficiles à éviter
& dont aucun Pays n'eft exempt. Les Critiques
n'ont qu'un feul moyen de prouver au
public leur impartialité , c'eſt de s'en prendre
aux Ouvrages de tels & tels Académiciens
qui peuvent en effet donner prife à
la cenfure , fans vouloir attaquer tout un
Corps en général.
Quand l'Académie Françoife n'auroit
compofé que fon Dictionaire , cet Ouvrage
fuffiroit feul pour lui faire beaucoup d'honneur.
Il eſt abſolument néceflaire pour bien
entendre la Langue , pour en connoître les
fineffes, & pour établir d'une maniere fixe &
invariable la fignification des mots. Si l'on
veut un exemple pris entre 10 mille de la
très-grande utilité de ce Livre , on n'a qu'à
l'ouvrir au mot Bon , & l'on trouvera que
ce court & fimple adjectif a 74 fignifications
differentes.
M. l'Abbé d'Olivet a très -bien expolé ,
d'un côté les avantages que l'établiſſement
de cette Académie a procuré & procure en-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
core tous les jours à la Nation Françoiles
& de l'autre l'eftim les agremens & la confidération
dont jo Tent les Académiciens
qui fe diftinguent & qui cultivent les
Lettres avec fuccès. Il a prefenté ces verités
dans leur plus beau jour , & la lecture de
cet Ouvrage ne peut qu'être très- agréable
à tous ceux qui ont du gout pour la Litterature.
Je me flate qu'on ne me fçaura pas
mauvais gré de m'être étendu fur cette Com
pagnie célebre.
Le dernier Comté d'Oxford étoit fi perfuadé
de cette vérité , ( fçavoir que l'Académie
Françoife fait honneur à la France
& qu'elle eft utile aux Lettres , ) qu'il avoit
deffein d'établir une Académie Angloife . Il
vouloit que fans égard à la naiffance ni à la
difference des parties , le mérite fût le feul
titre legitime qui pût en donner l'entrée.
Ce deffein étoit d'autant plus louable , que
l'efprit de parti & les animofités qu'il entraine
étoient alors à leur plus haut point
chés nous. Le Doyen ( ainfi nommé par
excellence ) nous a laiffé une Differtation
fur ce fujet , qu'il adreffoit au Comte d'Oxford
, & dans laquelle il a répandu tout
l'efprit , tout le feu & toute l'élégance qui lui
étoient fi naturels.
Cet excellent Ecrivain obferve que les
* Swift.
JANVIER 1745. 103
penfions données par Louis XIV. à quelques
Sçavans ont , malgré le mediocrité , plus
contribué à fa gloire que n'auroient pû
faire beaucoup de millions employés autrement
:le fçavoir, ajoute t-il , reffemble à la
vertu , & fe contente de peu , tandis que le
faux mérite ne ceffe de demander avec
importunité , & ne croit jamais avoir affés
obtenu . La plus petite faveur accordée par
un grand Prince à l'efprit & aux talens ,
comme une preuve de fon eftime , eft to
jours reçue avec reconnoiffance
manque jamais d'être publiée avec des éloges,
dont le monde entier retentit.
› & ne
Il paroît par le commencement de cette
lettre , que l'Academie Angloife étoit à la
veille de fon établiffement fous la protection
de la Reine Anne , & par les foins de
fon principal Miniftre , lorfque la mort imprevue
de cette Princeffe derangea un projet
dont l'exécution eût été infiniment avantageufe
à l'avancement des Lettres & du
fçavoir en Angleterre . Puiffe un genie favorable
infpirer à quelqu'un de nos Miniftres
le deffein falutaire de fonder parmi nous une
pareille focieté ! Ce feroit un établiſſement
qui éterniferoit fa mémoire , & qui ne feroit
pas peu d'honneur au Regne de Sa Majeſté.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
***********
EPITRE
A M. F .... de F ....
Illuftre nourriffon des Nymphes du Permeffe ,
Toi , qui fçais par un art charmant
Unir le merveilleux à la délicateffe
Et le fublime à l'enjouëment ;
graces ;
Qui par un rare accord fais briller fur tes traces
Dans le char des amours les plaiſirs & les
Et , lorfque tu le veux , fur un aimable ton ,
Philofophe enjoué , fais rire la fageffe
Et par une nouvelle adreffe
Réunis à la fois & Virgile & Flaton
Toi donc , ce Philofophe aimable ,
Dont le front n'eft jamais ridé ,
Et qui , d'une maniere affable ,
M'as fi tendrement abordé
Souffre que d'un fait affés rare
J'amufe un moment ton loifir ;
Heureux , fi ce conte bifare
Que je retrace par plaiſir ,
Et qui fous les traits de la Fable
Cache une hiſtoire véritable ,
Peut un moment te divertir ,
La nuit avoit tendu fes voiles ,
Et le brillant Aftre du jour ,
JANVIER 1745 . 105
Pour illuminer ce fejour ,
N'avoit laiffé que les étoiles :
Tout jouiffoit d'un doux repos ;
La Divinité du myftere ,
Morphée , à la Nature entiere
Avoit prodigué ſes pavots .
Dans une douce reverie ,
Errant le long d'une prairie ,
Je vis , dois- je en croire à mes yeux ?
Par ce tems ferein & tranquile ,
Briller un aftre radieux ,
Son maintien riant & facile ,
Son air grave & majeftueux ,
Me le fit voir comme un des Dieux
Chantés par Homere & Virgile ,
Qui , comme dans les tems jadis
Des Philemons & des Baucis ,
Prenant une humaine figure ,
Deferteurs des voutes des Cieux ,
Venoient aux mortels vertueux
Promettre la gloire future .
Calme , dit-il , tes injuftes frayeurs ,
LOUIS , que la gloire environne ,
Accroit par des exploits vainqueurs
Tous les jours l'honneur de fon Throne,
Tout a plié fous fes efforts ;
La terreur a porté fa foudre ,
Et le Rhin a yû fur fes bords
E v
106 MERCURE
DE FRANCE
Ses ennemis réduits en poudre :
Tout cede à ce jeune Guerrier ;
Mars , qui couronne la vaillance ,
Rendra le Héros de la France
Maître de l'Univers entier ,
Et pour punir les noirs forfaits
De l'ambitieuſe * * *.
>
Dieu , qui lui prête fon tonnerre ,
Confondra leurs lâches projets ,
Et l'on verra la Reno.nmée
De dépit , de rage enflammée ,
Gemir de n'avoir que cent voix
Pour publier tous fes Exploits.
Il dit , & d'une aîle legere
Il retourne au fejour des cieux's
Lorfqu'il difparût à mes yeux ,
Il étoit brillant de lumiere ,
Et des traits les plus radieux .
Enfin , pour finir cet Ouvrage ,
Par un trait riant & badin ,
Il avoit pris pour ce voyage ,
Avec fon champêtre équipage ,
L'efprit , l'enjouement de F ...
Affable , galant , & modefte ,
Fleve heureux de la gayeté ,
Plein de douceur , d'humanité
Jefinis ; vous fçavez le reste.
Par M...
JANVIER 1745. 107
***
ETRENNES
Prefentées à M... par un jeune homme qui
s'appelloit SI MO N.
SI mon efprit fçavoit prédire”,
Il vous annonceroit volontiers la ſanté ;
Si mon fouhait pouvoit fuffire ,
Vous auriez pleinement ce bien tant fouhaité :
Simon n'a plus rien à vous dire ,
Si non qu'il dit qu'il eft, qu'il a toujours été ,
M. Votre très humble &c.
MADRIGAL.
P Reft à périr au matin de mes jours ,
De mes efprits la mourante étincelle
S'eft rallumée au flambeau des amours ,
A votre aſpect la mort qui me harcele
Retient fa faulx , & Caron fa nacelle.
Ja ne m'otez votre douce pitié :
Car fi jamais je perds telle amitié ,
Trop bien alors la parque fe racquitte
Et me feroit plus dure de moitié
Cette mort là que celle que j'évite.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
K K KK k . K K
ETRENNES
D'un Frere à la So....p.our la nouvelle année
1745.
E Nfin donc du douziéė mois
Nous venons de paffer la derniere journée ,
Et ce matin , pour la premiere fois ,
Je commence à dater de la nouvelle année .
Que les Enfans recommencent leurs jeux :
Que les Epoux de l'hymenée
Aujourd'hui refferrent les noeuds ,
Et que le tendre amant s'empreffe
De témoigner à fa maîtreffe
La violence de fes feux :
2.
Pour moi , dans ce jour d'allegreffe ,
Je m'eftimerai trop heureux
Si tu veux agréer les voeux
Qu'en ce moment pour toi j'adreſſe
Au fouverain Maître des Cieux ;
Et pour le prix de ma tendreffe ,
Je ne te demande , ma foeur ,
Qu'une faveur ;
C'eft l'amitié qui pour moi s'intéreſſe
Et qui te preffe
De m'accorder une place en ton coeur .
A Chalons fur-Marne le 1. Janvier 1745.
Iar M ...
JANVIER 1745. 109
[ 味豆豬[] [] []
RONDEAU REDOUBLE'
Sur les vifites du premier jour de l'an.
-Q
Ui ne riroit de voir ce qu'ici j'enviſage !
Courir de porte en porte une foule de gens ?
Chacun affecte alors un tout autre langage ;
Ce jour est destiné pour donner de l'encens .
Ce font tantôt amis , ce font tantôt parens ,
Qui viennent fatiguer par leur triſte ramage.
On ne les voit jamais qu'une fois tous les ans ;
Qui ne riroit de voir ce qu'ici j'enviſage !
On fe cherche, on s'évite , on s'attrape au paffage,
On s'embraffe , on fourit , on ſe fait des fermens ,
On s'étonne de voir foi -même en fon voyage
Courir de porte en porte une foule de gens .
L'un d'un air empreffé me dit entre fes dents
Deux mots , dont il apeine à former l'affemblage :
L'autre vient m'affommer de mille complimens :
Chacun affecte alors un tout autre langage .
On va fe careffer ; c'eft l'ancien uſage
Qui s'eft perpetué dans la fuite des tems :
Chacun joue à fon tour fon propre perfonnage :
Ce jour est destiné pour donner de l'encens,
tro MERCURE DE FRANCE.
On fe flate on fe loue , on rit à vos dépens ,
On applaudit les fots , on fe mocque du Sage ,
On fe fache , on pardonne , on rit des innocens à
A bien confiderer une pareille image ,
Quine riroit !
A Chalons fur Marne le premier Janvier
1745.
SUICER.
N
JANVIER 1745 . Itt
On nous a écrit le 18 de ce mois
pour nous demander fi dans le Logogryphe
de Novembre il n'y avoit point un autre
mot qui contient les trois que nous avons
indiqués , Niche , Chine & Chien. Nous
avon's fur le champ écrit à M, Jacques , Au
teur du Logogryphe , & il vient de nous répondre
qu'il n'a jamais eû en vûë que ces
trois mots , mais que fi quelqu'un en trouvoit
un quatrième , il lui feroit honneur &
plaifir.
Nous n'avons point été avertis affés à tems
pour inferer dans notre Journal que l'Enigme
du 2 volume de Novembre a été de
vinée par M. Boizot , M. Faure , & M. Fadin
de Moron fils , de Rozay en Brie.
Le mot de l'Enigme de Decembre étoit
la Flute. Cette Enigme a été devinée dès
la première lecture par M. Charly , & par
Mlle. Petit de Radonvilliers de Troyes , M.
Bardet , ancien Officier de la Reine d'Efpagne
, M. de faint Leon , Sculpteur du Roi
d'Angleterre , rue des Orties à Paris , M.
de Premartin ( Officier du Roi , Mlle. Agathe
de Selivi , de la Paroiffe faint Euſtache ,
M. Charles le fils de Meaux , M. Cuper
Horloger de Blois , M. Turbens , M. Trefort
, M. Beaulieu de Rouen , M. l'Abbé Sa112
MERCURE DE FRANCE.
lomon & M. d'Alemberg , de l'Académie
Royale des Sciences ont deviné l'Enigme &
le Logogryphe , le mot de ce dernier eft Converfation.
On y trouve Convers , Verſion ,
Converfion , Ver , Vers , & Confervation .
EXPLICATION de l'Enigme du mois
de Decembre.
Allez où vous pourrez entendre
Du ſurprenant Blayet les fons flateurs & doux ;
Vous fçaurez d'abord me comprendre
Et je ne ferai plus une Enigme pour vous .
1
AUTRE par M. Pillart Organiste à Ligni
en Gaftinois.
Depuis long-tems Eleve d'Amphion ,
La Flute m'attendrit , me ravit & m'enchante.
Mais à mon gré la Converſation ,
Lorfque je bois , eft encor plus charmante.
AUTRE.
Blavet que ta Flute m'enchante !
Qui peut te refuſer fon admiration ?
Quels fons .... d'Iris la converfation
Ne me femble pas plus touchante .
L. F. D. S. C. M, de Pomancourt,
JANVIER 1745. 113
***************** 茶冰
JE
ENIG M E.
E tiens le premier rang dans l'Art
Et le fecond dans la Nature .
On ne me voit jamais dans l'impofture ,
Et dans la vérité je n'ai point plus de part ;
Sans être dans le tout je fuis dans la partie , '
Avec les Affiegés , jamais dans la ſortie ,
Je me pofte fur le Rempart.
On ne me connoît point dans la Robe & l'Epée ,
Et dans le tiers Etat on me voit occupée.
>
Quoique jamais je ne quitte un Caton ,
Je parois dans un fat ainfi que dans un fage ,
Et fans faire de bruit , primant dans le tapage ,
On me trouve à la fois aux champs , à la maiſon
Je brille dans l'extravagance
Beaucoup plus que dans la raifon .
J'ai de la patience
Sans avoir de vertu ,
Et jamais dans le droit plus que dans le tortu ,
Je fuis dans le Sçavant & non dans la Science ,
Et fans être opulent , je fuis dans la Finance,
114 MERCURE DE FRANCE.
菜菜
ENIG ME en Logogryphe , fur une partie
des rimes de celui de Monfieur Jacques
fur le mot Converſation.
J E fuis du genre mafculin;
Ma ftructure eft & légere & brillante
Et plutôt platté que peſante,
On me porte avec foi fans fatiguer fa main,
Au moyen de huit pieds je marche gravement ;
Le premier feul , & non conjointement ,
A pourtant ailleurs quatre freres ,
Qui ne font entr'eux maternels
Ni confanguins , ni paternels ,
Mais freres d'autres manieres.
***
Mes quatre pieds ſuivans font en dégré conjoint
Un Etre furieux , inconftant de tout point ;
Quant à ma queue , autre métamorphoſe ,.
A dire vrai , c'eſt une choſe
Que nez délicat n'aime
pas.
Pardon fi tout ceci vous cauſe
Dans la tête quelqu'embarras .
Encor un coup les délicats ,
Lorfque trop près d'eux on m'expofe ,
JANVIER 1745 . iis .
S'ils ne peuvent en vers me déteſtent en profes
A faire d'autres changemens
Je pourrois employer le tems ,
Mais je croi que c'en eft affés ,
Mr. Jacques , vous me teneż ?
par M. de Pomancourt.
5 25 25 25 25 25 25 25 25
ENIG ME
JE fuis un compofé de divers parties ,
Qui font & ne font point unies
Souvent je n'ai commencement ni fin ,
De mon ventre , aiſement , on peut faire ma tête
D'un Vainqueur , quelquefois j'affure la conquête
Je fuis un ornement du fexe feminin ,
Sur plus d'un animal j'exerce ma puiffance ,
J'ai de plus d'un mortel laffé la patience ,
J'habite le lieu Saint , & les jours folemnels
J'approche en pompe des Autels ,
Mais fi laiffant là la matière ,
Par mon plus beau côté quelqu'un me confidere
Il verra que des tendres coeurs ,
Je fuis le plus doux appanage :
Et qu'on ne peut obtenir des faveurs ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Si l'on ne feint du moins de m'avoir en partage
De plus par un choix glorieux
La Déeffe Terpficore
M'admet fréquemment dans fes jeux.
Ami Lecteur , que te dirai-je encore ?
Je n'en ai dit que trop pour me faire connoître ;
Si tu ne me tiens pas , moi je te tiens peut- être.
J
M.... de Rouen.
****** ******** 胖胖鮮鮮鮮絲
LOGOGRIPHE.
E fers les Magiftrats , les Bourgeois , les Manans
,
Je fers à tranfporter dans toutes les Provinces
Ce qui couvre , nourrit , chauffe les habitans ,
Jefuis utile enfin aux Chartiers comme aux Princes.
Otez deux de mon chef , d'un grand Légiſlateur
Je deviens frere & facrificateur .
Ma premiere moitié dans les jeux Olimpiques
S'attiroit quelquefois les louanges publiques ,
Et quelquefois dans Rome illuftroit l'Empereur.
Ma derniere moitié , figure très-feconde ,
Se trouve par tout dans le monde ,
Dans les jeux & dans les combats
Dans toutes fortes d'Ecritures ,
Dans toutes fortes de Repas ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
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ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Qu
n
JANVIER 117 1745 .
Et fans elle on ne peut former des ouvertures ;
Les deux lettres de ma fin
Ont un glorieux deftin ,
Dans la Paix , dans la Guerre en France
Elles font tout & difent tout ,
Rien ne s'acheve & ne commence
Sans flater ni choquer leur gout .
AUTRE.
JE fuis une ville fameuſe
Et depuis peu très - glorieufe ;
Qu'on me fepare en deux ,
Ma fin eft un Village ,
Elle eft encor un mouvement joyeux ;
La Chine & fon peuple nombreux
De cette fin font grand ufage.
CHANSON.
P Réferons mes Amis , la Pinte à la Bouteille .
La Bouteille eft friponne & chacun le fçait bien
La Pinte ne nous vole rien
Et verfe fans tricher le doux jus de la Treille.
En faisant fauter un bouchon
>
La Bouteille à l'inſtant nous rejouit l'oreille ,
La Pinte à notre gré nous flatte & nous reveille
Par fon bachique carillon.
718 MERCURE DE FRANCE.
' NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , &c.
Iftoire univerſelle de Diodore de Sicile ,
Htraduite en François par M. l'Abbé
Teraffon, de l'Académie Françoife , tomes
5. 6. & 7. in- 12. à Paris 1744. chés Debure
l'aîné.
On attendoit avec impatience les derniers
volumes de cette Traduction , dont les deux
premiers avoient paru en 1737 , & avoient
été fuivis de deux autres en 1741. Au
moyen de ces trois derniers volumes nous
avons la Traduction entiere de ce qui nous
refte de Diodore.
Cet Ecrivain avoit pouflé fon Hiftoire jufqu'à
la premiere année de la guerre que
Jules- Cefar fit aux Gaulois , mais les vingt
derniers Livres ne font point parvenus jufqu'à
nous , ainfi que tant d'autres Ouvrages
bons & mauvais qui ont peri dans la décadence
des Lettres.M. L. T. pour nous confoler
de cette perte autant qu'il étoit en lui , a
raflemblé dans fon feptiéme volume un grand
nombre de fragmens , & l'on peut dire que
JANVIER. 1745 . 419
cette édition eft plus étendue qu'aucun texte
Grec, Latin ou François de Diodore qui ait
paru jufqu'ici. Quoiqu'il foit vrai
que Diodore
ne doit pas être mis à côté de Thucydide &
de Xenophon , il feroit injufte de vouloir le
rabaiffer trop bas , comme ont fait quelques
Ecrivains ? Il y a des gens au deffous defquels
on peut encore trouver des places
honorables , & Diodore eft de ceux qui figurent
avec diftinction dans le fecond rang.
En effet s'il a eû fes détracteurs , fi Bodin &
Vives l'ont peu eftimé , il a auffi obtenu des
fuffrages capables de contrebalancer ces Critiques
par leur nombre & par leur poids ,
fans parler de Juſtin martyrs & d'Eufebe qui
faifoient un cas fingulier de cet Hiftorien,
nous citerons Photius dont le diſcernement
étoit fi jufte , & qui en pareille matiere doit
faire une autorité. Il dit que le ftyle de Diodore
eft clair & précis , peu chargé d'ornemens
étrangers , mais très - convenable à l'Hif
toire , il n'eft ni trop foigné ni trop négligé ,
& s'éloigne également de l'affectation & de
la baffeffe . Tel eft le jugement que porte
fur Diodore ce fameuxCritique. Les matieres
qui font le fujet des quatre Livres que M.
L. T. donne aujourd'hui ne préviendront
moins favorablement les lecteurs.
pas
Le dix-feptiéme Livre comprend l'Hiftoire
d'Alexandre le Grand, l'élegante & peu fide120
MERCURE DE FRANCE.
le Histoire de Quinte- Curce ne doit point
faire dédaigner le travail de Diodore , qui
dit fouvent des chofes que l'on n'a point apprifes
dans le premier , mais quand les faits
feroient les mêmes dans les deux Hiftoriens,
il ne s'enfuivroit pas de- là qu'il ne fallût
pas lire celui qui feroit venu le dernier. C'eſt
un préjugé affés généralement répandu , &
qu'il eft facile de détruire. Si l'Hiftoire
n'étoit que la fuite des évenemens rangés
par ordre chronologique , il ne faudroit faire
autre chofe que des tables , mais ce n'eſt
point de cela qu'il s'agit : il faut qu'un Hiftorien
nous fafle connoître les hommes &
les affaires , il faut qu'il fache démêler les
motifs des actions des hommes , que fans
s'abandonner aux conjectures il fonde cependant
les myfteres de leur politique, qu'il
porte la lumiere fur leurs vertus & fur leurs
vices& qu'il affigne la jufte qualification qu'on
doit donner à leurs belles actions ou à leurs
fautes. Or fi c'eft -là l'Hiftoire , qui doute
qu'un Hiftorien ne puiffe faire un Ouvrage
fort utile fur une matiere déja traitée ? Tous
les hommes ont-ils donc la même façon
d'envisager les objets ? telle circonſtance qui
aura paru indifferente à un Ecrivain médiocre
, fera relevée avantageufement par un
plus habile qui en montrera l'importance .
Nous ne nous attacherons pas plus long- tems
à
JANVIER. 1745 . ΙΣΙ
à prouver une verité qui fe fait aflés fentir.
Il réſulte encore un autre avantage de la lecture
de differens Hiftoriens fur les mêmesfaits
, en comparant les differentes manieres
dont ils ont préfenté les objets , on les fixe
bien mieux dans fa mémoire,
Les livres 18 , 19 & 20 contiennent l'Hiſtoire
de ce qui arriva après la mort d'Alexandre.
Ces évenemens ont tout ce qu'il
faut pour exciter vivement la curiofité des
Lecteurs. Les Acteurs qui paroiffent ſur ce
Theâtre font les perfonnages les plus importans
de l'Univers.
Soldats fous Alexandre & Rois après fa mort.
Occupés des objets les plus vaſtes ,
exposés aux révolutions les plus foudaines.
On voit cet Empire formidable d'Alexandre
tomber auffi rapidement qu'il s'étoit élevé ,
il paroit de tous côtés des Prétendans qui
veulent arracher quelques débris de cette
riche fucceffion. Ils paflent vingt ans dans les
horreurs de la guerre , dans le trouble des
factions , tour à tour vaincus & vainqueurs ,
changeans au gré des évenemens d'efperances
, d'interêts & d'amis , fans pouvoir fixer
leur fortune. La fameuſe journée d'Iflus , termine
enfin cette longue querelle par la
mort d'Antigone . Le vingtiéme Livre ne va
point jufqu'à cette bataille , mais Plutarque
peut fuppléer à cet égard ce qui nous manque
de Diodore. E
122 MERCURE DEFRANCE .
Le fçavant Traducteur n'a rien négligé
pour rendre fon ouvrage auffi utile qu'il
pouvoit l'être , & a mis à la tête du fixiéme
tome uneTable chronologique tirée des deux
Tables deRhoboman,qui a donné une Traduction
Latine de Diodore dont on fait cas .
Cette Table fert à corriger les erreurs des
noms , & les fauffes dattes qui fe trouvent
dans le Texte de Diodore . N'auroit - il pas
été encore plus commode pour les Lecteurs,
que cette Table eût été diſtribuée dans les
marges ?
Au furplus , nous ne doutons pas que malgré
le gout frivole du fiecle , le public ne life
avec plaifir cette Traduction écrite d'un ftyle
aifé & coulant , & faite avec tout le foin
qu'on avoit droit d'attendre d'un homme
auffi fçavant & auffi exact que l'Académicien
qui en eft l'Auteur.
Le Libraire vendra féparement les tomes
5,6 , & 7.
gé
Le même imprime actuellement l'Abrede
la Vie des plus fameux Peintres avec
leurs Portraits gravés en taille - douce , les indications
de leurs principaux ouvrages ,
quelques reflexions fur leurs caracteres & fur
la maniere de connotre les deffeins des Grands
Maîtres 2 vol in- 4º .
JANVIER
1745. 123
ESSAIfur l'Histoire naturelle du Polype
Infecte , par M. Henry Baker , de la Société
Royale de Londres & c. traduit de l'Anglois
& c. à Paris chés Durand , ruè S.
Jacques à S. Landry & au Griffon. vol
in 8. p. 359, Planches détachées XXII.
M
ONSIEUR Demours fort connu
dans Paris pour le traitement des Maladies
de l'oeil , partie fur la ftructure de laquelle
il a fait plufieurs découvertes utiles
qui fe trouvent inférées dans l'Hiftoire de
l'Académie des Sciences an. 1744 , & par
plufieurs Traductions auxquelles le Public a
fait un accueil favorable , vient de nous faire
connoître un Ouvrage nouveau , auffi intéreffant
que curieux , c'eft un recueil d'Obfervations
& d'expériences fur un Infecte
qui par fes propriétés extraordinaires paroît
en quelque façon tenir un milieu entre le
regne végétal & le regne animal : cet Infecte
qui fe multiplie de Bouture , qu'on peut
greffer & qui pouffe des rejettons comme
les végétaux , fe meut , mange , chaffe fa
proie , & a fes rufes & fes fineffes pour l'attraper
comme les autres animaux .
Cet être fingulier auquel on a donné le
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nom de Polype d'Eau douce , à cauſe de la
multiplicité de fes pattes , & de fa reffem?
blance avec le Polype de Mer , a été connu
de Leeuwenhoek , & d'un Anglois anonyme
, comme on peut le voir dans les Tranfactions
Philofophiques aux numeros 283 &
288 , mais aucun de ces Auteurs n'avoit
parlé des propriétés extraordinaires qui le
caractérisent. Cette découverte étoit refervée
à l'heureux M. Trambley. Comme elle
n'eft cependant pas le fruit d'une longue
pacience , & d'une grande fagacité , ainfi qu'il
le dit lui- même , mais un préfent du hazard
il est à propos d'apprendre au Lecteur
comment il eft parvenu à la faire.
१
Ce curieux Naturalifte étant à la campagne
pendant l'Eté de l'année 1740 , mit
à profit le loifir dont il y jouiffoit. Il s'amufa
à obferver les Infectes qui vivent dans
l'Eau , efpece de région inacceffible & peu
connue , qui offre toujours quelque nouvelle
découverte aux Naturaliſtes qui ont le courage
d'y pénétrer. Ayant remarqué divers
petits animaux fur des plantes qu'il avoit
tirées d'un foffé , il mit ces plantes dans un
grand verre plein d'eau , & s'attacha à confidérer
les Infectes qui y étoient contenus ,
Il apperçut un Polype qui étoit fixé à la
tige d'ue Plante aquatique , mais fon attention
en fut détournée par la vivacité de
JANVIER. 1745. 125
plufieurs autres petits Infectes plus propres
à l'attirer qu'un objet immobile , qui lorfqu'on
ne le regardoit qu'en paffant , avoit
plûtôt l'apparence d'une Plante que celle
d'un Animal,
C'eſt là la premiere idée que M. Trambley
eut du Polype. Il le prit pour une
Plante parafite. Cependant à force de l'examiner
, il apperçut du mouvement dans les
filets déliés qu'il avoit obſervés à l'une des
extrémités de cette prétendue Plante . Un
examen plus fuivi le convainquit enfuite
que ces mouvemens étoient fpontanés. Il
vit les Polypes fe racourcir confidérablement
, & leurs pattes difparoître à la moindre
agitation de l'Eau. Il s'aperçut même
qu'ils avoient un mouvement progreffif, ſemblable
à celui des Chenilles qu'on nomme
arpenteuſes , & qu'ils affectoient de ſe placer
au côté du verre qui étoit le plus éclairé .
Voila bien des caracteres qui ne conviennent
point à des Plantes. La difference qu'il
remarqua pourtant dans le nombre des filets
qu'il avoit aperçus à l'une des extrémités
du- Polype, lui reveilla encore heureuſement
l'idée de Plante ; je dis heureuſement , puif
que c'eft cette premiere impreffion qui détermina
M. Trambley à couper le Polype
pour décider par cette expérience auquel
des deux regnes il appartenoit. Si les diffe-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
rentes parties d'un même Polype , vivent
après avoir été féparées , & deviennent chacune
un Polype parfait , il n'eſt pas douteux,
fe difoit- il à lui - même , que ce corps ne foit
une Plante , puifque dans ce cas elle fe multipliercit
véritablement de Bouture.
Ce fut le 25 du mois de Novembre de
l'année 1740 que M. Trambley exécuta
l'expérience qu'il avoit projettée. Il coupa
tranfverfalement un Polype en deux parties ,
qu'il mit dans un vafe avec de l'Eau. Dans
Finftant de la divifion les deux parties fe
contracterent , mais quelque tems après
elles parurent allongées , & celle des deux
portions à laquelle tenoient les filets , &
qu'il appelle la premiere partie , donna le
jour même des fignes évidents de vie par
les differens mouvemens qu'elle executa avec
fes filets. Le lendemain M. Trambley trouva
qu'elle avoit changé de place , & il lui vit
même faire un pas. La feconde partie étoit
allongée comme la veille , & fe racourcit lorfqu'il
fecoua le verre. M. Trambley obſerva
la même chofe les jours fuivans . Cette feconde
partie avoit un mouvement de contraction
& d'extenfion ; elle vivoit donc encore
.
Qu'on fe repréſente ici l'embarras de notre
Obfervateur , & la confufion des idées
que devoit lui faire naître la vuë d'un PhéJANVIER
1745. 127
nomene auffi fingulier. La premiere partie
du Polype paroît en vie après la divifion .
En fuppofant le Polype un Animal, cela n'avoit
rien de bien furprenant , & le fait du
lezard qui vit après qu'on lui a coupé la
queue , vient au fecours pour expliquer le
Phénomene. En effet il reftoit à cette premiere
portion des pattes , une tête & une
partie des principaux vifceres. C'eft donc
un Animal. Mais la feconde portion qui n'a
ni tête , ni pattes , ni vifceres , vit auffi. C'eſt
donc une Plante , & une Plante fufceptible
d'allongement & de contraction , comme
le font les fenfitives.
Cette derniere idée fe trouva en quelque
façon confirmée par les filets que poufla
au bout de neuf jours l'extrémité coupée
de cette feconde partie , & qui deux jours
après la rendirent non feulement ſemblable
à la premiere , mais encore à un Polype
qui n'avoit jamais été coupé .
Selon l'intention de cette expérience il en
réfultoit que les Polypes étoient des Plantes,
& des Plantes qui venoient de Bouture. Cependant
M. Trambley n'ofa encore le décider.
Toujours en fufpens entre l'idée de Plante
& celle d'Animal , il chercha de nouveaux
caracteres diftinctifs . En examinant avec attention
, & les uns apres les autres , un grand
nombre de Polypes verds qu'il avoit dans un
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
verre , il en apperçut enfin un qui commençoit
à poufler un rejetton : nouvelle raifon
de ranger les Polypes dans le regne végétal
, ou de les regarder au moins comme
des Animaux - Plantes , car il lui reftoit du
penchant à les croire des Animaux à cauſe
des mouvemens volontaires qu'il avoit apperçus
en eux , & qui ne conviennent pas
aux végétaux .
Ce fut pendant ces incertitudes que M.
Trambley envoya des Polypes à M. de
Reaumur. Cet illuftre Naturaliſte les ayant
examinés avec cette attention qu'il apporte
dans tous les fujets qu'il traite , n'hélita pas
à les ranger dans la claffe des Animaux , &
leur donna le nom qu'ils portent . C'eſt lui
qui fixa les doutes de M. Trambley. Si nous
rendons cette juftice à la ſupériorité des talens
de M. de Reaumur , ce n'eft qu'après
M. Trambley lui- même , à qui un pareil
aveu fait autant d'honneur qu'à ce célebre
Académicien. M. Trambley ne tarda pas à
s'affurer par lui- même que les Polypes étoient
de vrais Infectes. Il en découvrit d'une nouvelle
efpece , auxquels il vit avaler des vers
autant & même plus longs qu'eux . Il les vit
digérer ces vers & s'en nourrir.
Après cette découverte il n'étoit plus permis
de reter indécis fur le caractere du
Polype.
JANVIER 1745 . 129
On fe demande déja fans doute qu'elle
part a dans cette découverte l'Auteur de
l'Ouvrage dont nous avons à rendre compte.
C'eſt encore ce dont il eft à propos d'informer
le Lecteur.
M. Trambley frappé de la fingularité du
Phénomene que lui offrit le premier Polype
qu'il coupa en deux , eut de la peine à
fe perfuader la vérité d'un fait qui s'étoit
paffé fous fes yeux. Il en appella au témoignage
des Naturaliftes les plus accoutumés
à l'obfervation. M. de Reaumur le premier
confulté , s'affura bien-tôt de la verité du
fait avancé par M. Trambley , & n'en fut
pas moins furpris que
lui. » J'avoue pourtant,
dit- il dans la preface du fixiéme vo-
,, lume de fes mémoires pour fervir à l'Hif
toire des Infectes , que lorfque je vis pour
la premiere fois deux Polypes fe former
» peu à peu de celui que j'avois coupé en
deux , j'eus de la peine à en croire mes
» yeux , & c'eft un fait que je ne m'accoutume
point à voir , après l'avoir vu & revu
cent & cent fois .
n
23
30
22
ככ
ככ
>>
M. Trambley confulta auffi M. Folques ,
& lui envoya au mois de Février de l'année
1743 des Polypes fur lefquels cet illuftre
Président de la Société Royale de Londres
repeta les expériences les plus propres à
conftater la vérité d'un fait aufli peu croya-
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
ble. M. Folques en a rendu un témoignage
authentique dans le numero 469 des Tranfactions
Philofophiques.
M. Baker Auteur d'un Traité fur les
Microſcopes obtint de M. Folques trois des
Polypes qu'il avoit recus d'Hollande , & entreprit
de faire fur eux toutes les expériences
que lui fuggeroit un efprit déja accoutumé
aux obfervations les plus délicates .
C'eſt le Journal de ces expériences que M.
Baker a fait imprimer à Londres dès le
commencement de cette année , & ce Journal
, traduit par M. Demours , a été imprimé
ici quelque tems avant que l'Ouvrage
de M. Trambley parut en Hollande.
M. Baker rend à l'Auteur de cette découverte
tout l'honneur qui lui eft dû. Il
ne prétend nullement entrer en lice avec lui,
& s'il s'eft attaché à examiner ces Infectes ,
fon unique but a été de s'affurer par lui-même
de la vérité d'un fait qui paroît à peine
croyable , afin de pouvoir en rendre un
témoignage authentique. Il a multiplié ces
Infectes autant qu'il a pu. Il les a diftribués ,
parmi les Curieux pour augmenter le nombre
des témoins de ce Phénomene.
Tels font les motifs que M. Baker expofe .
dans les premieres pages de fon Effai , qui
fervent de préface ou d'introduction à cet
Ouvrage, Cet Effai eft écrit en forme de LetJANVIER
1745. . 131
tre addreffée à M. Folques. L'Auteur entre
enfuite en matiere & examine dans l'ordre
fuivant ( chap. I. ) les differentes formes
que le Polype peut prendre , & la maniere
dont il execute fes mouvemens . Il en décrit.
(II. ) les différentes efpeces ; ( III. ) le corps
( IV, ) la tête ; ( V. ) les pattes ; ( VI. ) &
l'eftomach. ( VII. ) comment il produifent
leurs femblables , ( VIII. ) les endroits où
il faut les chercher : la maniere dont ils s'y
prennent pour attraper leur proye : leurs
maladies & les remedes qui y conviennent.
Comment on doit les nourrir & les gourverner
dans toutes les faifons de l'année :
comment il font affectés par l'air , par la
chaleur, par la lumiere & par le mouvement ,
& de quelle maniere il faut les preparer pour
le Microſcope . Il traite enfuite ( IX. ) de la
maniere de couper les Polypes , & de leur
reproduction & rend compte ( X ) des
expériences qu'il a faites fur cet Infecte en
le coupant de toutes les façons imaginables.
Le XI. & dernier chapitre contient une découverte
faite par le Microſcope.
?
Nous allons rendre compte de ce qu'il y
a de plus intéreffant dans ces differens
Chapitres , & pour donner au Lecteur une
idée de la reproduction de cet Infecte nous
rapporterons le Journal entier d'une expérience.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Le Polype eſt un Infecte Aquatique , où
l'on peut confiderer la tête , le corps & la
quene.
La Tête fituée à l'extrémité antérieure
eft formée d'une ouverture ou bouche fufceptible
de divers mouvemens , & autour de
laquelle font rangées 6 , 8 , 10 & même
jufqu'à 12 & 14 pattes plus ou moins longues.
Le corps et une efpece de poche fufceptible
d'une grande extenfion. On peut
entrevoir à travers la peau les alimens
qu'elle contient ; lorfque l'infecte eft à jeun ,
fon corps
, dont la couleur eft affés femblable
à celle d'une veffie mouillée , eſt
grêle , va en diminuant , & fe termine en
un filet qui eft la queue. C'eft par ce filet
qu'il s'attache ordinairement aux tiges &
aux feuilles des Plantes Aquatiques , à des
pierres , à des morceaux de bois &c.
Comme le Polype change fouvent d'attitude
, qu'il peut s'allonger ou fe racourcir
à fon gré , il eft difficile d'en décrire la véritable
forme. Celle qu'il a le plus ordinairement
lorfqu'il eft à jeun , eft d'être débout
fur fa queue , & d'avoir le corps &
les pattes allongées . Voyez la Pl. 1 où le Po-.
lype eft reprefenté tel qu'on le voit par
le fecours du Microfcope Fig. 1. & de grandeur
naturelle Fig. 2. Lorfqu'il a avalé quelfig.
1
Fig.3.
Sig
4.
Fig. 5.
B
fig.2 .
134 MERCURE DE FRANCE'
que ver il paroît racourci & prefque rond .
Ses pattes font alors contractées & diſpoſées
regulierement en maniere de rayons , autour
de l'ouverture qui lui tient lieu de
bouche , comme on le voit à laFig. 3. Dans
cet état i reflemble affés à une tête de
Pavot .
Cet Infecte fe trouve dans les Foffés , dans
les Etangs , & dans tous les endroits Aquatiques
où l'Eau n'a point un cours trop rapide
, & où elle ne croupit pas.
On en connoît de plufieurs efpeces , qui
différent les unes des autres , foit par leur
couleur , foit par le nombre ou la longueur
de leurs pattes , foit par une espece de panache
que quelques-uns ont fur la tête.
Le Polype eft très-vorace , il fe nourrit
de pucerons d'Eau , de vers Aquatiques &
d'autres pareils Infectes. Il a une adreffe
finguliere pour attraper fa proye ; un ver
qui parvient à la portée de fes pattes lui
échappe rarement , quelle que foit fa force
& fon agilité . Il eft étonnant de voir quelquefois
un ver beaucoup plus gros qu'un
Polype être arrêté par une feule patte de
celui- ci , & fe débattre de toutes les forces
fans pouvoir s'en débarraffer. Il n'eſt pas
moins curieux de voir l'adreffe du Polype
à le laiffer s'agiter , & s'épailer en vains
efforts , jufqu'à ce qu'il puiffe l'environner de
JANVIER 1745 135
toutes fes pattes , & l'attirer à lui pour
mordre.
:
le
Un ver qui tombe entre les pattes du
Polype femble connoître le preffant danger
où il fe trouve , il cherche quelquefois
à en impoſer à fon ennemi , en reftant immobile
, & contrefaifant le mort , comme
s'il fçavoit que le Polype ne s'attaque pas
à des vers fans vie , ce qui eft effectivement
vrai ; mais il eft rare que cette rufe le
fauve comme il n'eft pas poffible qu'il refte
long- tems dans cet état d'immobilité , pour
peu qu'il vienne à fe remuer , il eft auffitôt
faifi par l'Infecte meurtrier , qui allonge
une espece de mufeau vraifemblablement
garni de dents , avec lefquelles il lui perce
peau ; il en fuce le fang & les autres fucs ,
jufqu'à ce qu'il l'ait réduit au point de pouvoir
l'avaler , plié en deux ; fi le ver eft fi
gros que l'eftomach du Polype ne puiffe le
contenir entierement , le Polype en avale
ce qu'il peut , & le refte demeure pendant
hors de fa bouche : le Polype ne digére pas
les membranes du ver , mais il les rend vuides
& extrêmement minces .
la
Ses pattes font d'une ftructure finguliere ,
femblables en quelque façon aux rayons de
l'Etoile de Mer , elles vont en diminuant
depuis leur naiffance jufqu'à leur extrémité.
Elles font un peu arrondies en deffous , ap736
MERCURE DE FRANCE.
30
platies en -deffus , & vraiſemblablement garnies
de plufieurs rangées de petits tuyaux
mobiles propres à fucer , & de petits poils
qui font l'office d'autant d'hameçons . Le
corps du Polype eft lui-même garni de pareils
piquants. Un ver qui vient à toucher
le corps ou les pattes du Polype , eſt arrêté
par ces efpeces d'hameçons , avant même
que les pattes fe foient pliées pour l'envelopper.
Comme les pattes font tranſparentes ,
» on peut y appercevoir très - fenfiblement
,, une fuite admirable d'articulations affés
,, femblables aux vertebres de certains Ani-
» maux , & au milieu de ces articulations
» on diftingue un gros vaiffeau , qui en eſt
» comme la moëlle. » Elies font fucceptibles
d'une très -grande extenfion , & d'un
très -grand raccourciffement ; l'Infecte peut
même à fon gré étendre telle portion qu'il
veut d'une patte , fans en étendre le refte.
Elle paroît quelquefois plus groffe vers l'extrémité
que vers la naiffance ; il peut auffi
en allonger une ou deux dans le tems qu'il
racourcit les autres , les plier en tout fens ,
& les allonger de plufieurs pouces , état
dans lequel elles n'excedent pas la groffeur
d'un fil d'Araignée .
Quant à la maniere dont les Polypes
produifent leurs femblables , elle ne reſſemble
à aucun des moyens connus dont la
JANVIER 1745. 137
nature fe fert pour multiplier les animaux.
Il n'y a parmi eux aucune différence de ſexe
ni aucune espece d'accouplement , un Polype
féparé des autres devient tout feul le
pere d'une nombreuſe poſtérité , il pouſſe
des tubercules dont la groffeur n'excede pas
au commencement la pointe d'une épingle .
Ces Tubercules groffiffent & s'allongent
d'une heure à l'autre , & deux jours fuffiſent
dans les tems chauds , pour qu'ils deviennent
des Polypes parfaits . Ils fe détachent
alors des flancs de leur pere , à - peu -près
comme un fruit mûr le détache de l'Arbre
qui l'a porté , avec cette différence qu'il ne
refte à l'endroit d'où le jeune Polype s'eft
détaché aucune cicatrice , aucun veftige
du lieu où il a pris naiſſance .
Ce jeune Polype eft à peine féparé de
celui qui l'a fait naître , qu'il devient bientôt
lui-même pere & quelquefois ayeul &
bifayeul en même-tems , c'eft-à-dire qu'il
arrive qu'un Polype fe trouve chargé d'un
ou de plufieurs jeunes Polypes, qui avant que
de fe détacher en ont produit eux- mêmes des
feconds , & ceux- ci des troifiémes avant que
les premiers foient détachés du tronc du
Polype ayeul.
Il paroît qu'il y a une libre communication
entre le corps du Polype pere & celui
du jeune Polype , par le gonflement qui
$ 38 MERCURE DE FRANCE.
ſurvient à celui - ci , lorſque le premier ſe
trouve plein de nourriture . D'ailleurs fi l'on
coupe la tête à un Polype , au corps duquel
tienne un jeune Polype muni de ſes pattes ,
& qu'on préfente un ver à ce jeune Polype
, il s'en faifira & l'avalera , & non feulement
fon corps en fera gonflé , mais celui
du Polype pere fe gonflera auffi , ce qui
denote une libre communication entr'eux.
Nous avons déja dit que les Polypes fe
trouvent dans les Etangs , dans les Foffés ,
& dans tous les endroits Aquatiques où l'Eau
ne croupit pas , & où elle n'a pas un cours
trop rapide . Celle où il faut les chercher
eft celle qui a un cours prefque infenfible ,
dans laquelle ils ne font point en danger
d'être entrainés par le courant du liquide ,
& où le mouvement infenfible de l'Eau leur
apporte fans ceffe de nouvelles provifions.
Nous renvoyons le Lecteur à l'Ouvrage
même , pour y voir tout ce que l'Auteur
dit fur la maniere dont les Polypes attrapent
leur proye , fur leurs maladies , & fur les
remedes qui y conviennent &c , pour paffer
à ce que nous offre de plus extraordinaire
l'Hiftoire de cet Infecte , qui eft que lorfqu'on
le coupe par morceaux , chaque morceau
fe repare de lui-même & devient un
Polype parfait .
Pour faire cette expérience il faut fe ferJANVIER
1745. 139
vir d'une paire de petits cizeaux très - fins .
Si l'on veut couper un Polype en travers >
il faut le mettre avec un peu d'Eau dans le
creux de la main , & lorfqu'il fera étendu ,
on paffera par deffous une des pointes des
cizeaux , & on le coupera où l'on jugera à
propos. Il n'eft pas auffi facile de le partager
felon fa longueur , & l'on y réuffit mieux
lorfqu'il eft dans un état de contraction .
Pour cet effet M. Baker met le Polype
fur un morceau de papier blanc avec une
goute d'Eau , & l'ayant touché pour le faire
contracter , il laiffe écouler l'Eau , au moyen
de quoi le Polype refte colé au papier fous
la forme d'une gelée . Il coupe alors le papier
& le Polype , comme il juge à propos
& jette le tout dans un vafe plein d'Eau , où
les morceaux du Polype fe détachent d'euxmêmes
, fans exiger aucun nouveau foin.
On demandera fans doute combien il
faut de tems à chaque partie pour qu'elle
devienne un Polype parfait. A quoi l'Auteur
répond que cette reproduction ſe fait
plus vite lorfqu'il fait chaud , que lorsqu'il
fait froid , & que la portion du côté de la
tête reprend plutôt un corps & une queue ,
que celle du côté de la queue ne reprend
un corps & une tête. Le compte que nous
allons rendre de l'expérience IV . donnera
une idée du tems néceffaire pour la reproduction
de chaque partie.
140 MERCURE DE FRANCE.
Le premier du mois de Mai de l'année
14 3 M. Baker coupa vers les fix heures
du foir une des pattes d'un Polype avec un
petit morceau de chair qui n'étoit gueres
plus gros qu'un grain de fable .
Il coupa tout de fuite un autre morceau
de la tête , auquel tenoient deux pattes , &
un troifiéme qui en avoit trois.
La quatrième partie de la tête , qui étoit
reſtée attachée au corps , avoit encore trois
pattes , deux defquelles avoient été coupées
à leur racine dans l'opération , Le Polype
fur lequel M. Baker fit cette expérience
étoit gros , & il avoit un petit attaché à fes
côtés , il fe racourcit incontinent après l'opération
, mais au bout d'environ une demiheure
il s'allongea .
Le 2 Mai les trois petites portions de la
tête étoient tendues & remuoient leurs pattes.
Celle qui tenoit au corps ſe faifit avidement
d'un ver. La portion qui avoit
trois pattes s'empara auffi d'un morceau de
ver , quoiqu'elle n'eut aucun organe propre
à le contenir.
Le 3 la portion charnue des trois premieres
portions de la tête étoit arrondie
& les pattes de la quatrième qui avoient été
coupées dans l'opération étoient accrues.
Le 4. toutes ces différentes portions
étoient à - peu - près dans le même état que
la veille.
JANVIER 1745. 141
Le 5. on commençoit à apperce voir de
nouvelles pattes aux endroits du Polype où
l'on avoit coupé les pattes avec de la chair,
Celles qui avoient été coupées dans l'opération
étoient plus longues que la veille . Le
jeune Polype fe détacha dans la matinée
du tronc de fon pere. Les trois autres portions
, fe tenoient déja debout fur leurs extrémités
inferieures. Elles avoient chacune
un petit corps & des pattes naiffantes.
Le 6. toutes ces petites portions étoient
groffies & parurent en bon état , excepté
celle qui n'avoit qu'une patte , qui étoit contractée
, & dans un état languiffant. Les
nouvelles pattes de la tête du vieux Polype
étoient accrues .
Le 7. le Polype pere étoit entiérement
retabli , & toutes fes parties parurent auffi
parfaites qu'elles l'étoient avant l'opération ;
la portion qui n'avoit d'abord qu'une patte
parut reprendre vigueur ; fon corps quoique
petit , étoit bien conformé , & il avoit
alors deux pattes d'inégale grandeur , les
nouvelles pattes des deux autres portions
étoient plus longues que le jour précédent ,
& tous ces petits Polypes mangerent de
bon appétit.
Le 8. ces trois nouveaux Polypes avoient
de nouvelles pattes qui commençoient à leur
pouffer , & ils devinrent bientôt après des
Polypes gros & bien conformés,
142 MERCURE DE FRANCE.
59
သ 3 Il est bien étonnant dit l'Auteur , de
voir des Animaux fe multiplier par des
» moyens qui paroiffent devoir les détruire ,
» Mais ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
» que les Polypes produits de cette maniere
deviennent beaucoup plus gros , & font
bien plus feconds que ceux qui n'ont ja-
> mais été divifés .
ככ
32
Le Polype n'eſt pas le feul Infecte qui
ait la proprieté de fe reproduire lorsqu'on
l'a coupé. M. Bonnet a trouvé un ver Aquatique
qui fe reproduit de lui- même lorſqu'il
a été divifé , il a donné ſur ces vers un Õu- .
vrage qui fe vend chés le même Libraire ,
ainfi que celui de M. Lyonnet fur une autre
efpece de ver Aquatique, qui coupé en 30 ou
40 morceaux , produit autant de vers parfaits
. Les Orties de Mer & les Etoiles de
Mer reproduifent les parties qu'on leur a
coupées , & l'on fçait que les Ecreviffes repouffent
de nouvelles pattes à la place de
celles qu'elles ont perdues.
Nous renvoyons le Lecteur à l'Ouvrage
même , pour y voir la découverte faite par
le Microſcope , & toutes les reflexions de
l'Auteur fur les propriétés fingulieres du
Polype , elles font très-fages , & M. Baker a
eu la modeftie de ne pas entreprendre d'expliquer
les Phénomenes dont il rend compte
dans fon Effai , retenue digne d'éloges , &
qui devroit fervir de regle à la plupart de
nos Phyficiens.
JANVIER 1745. 143
Cet Ouvrage imprimé avec des blancs ,
ne laiffe rien à défirer pour la beauté cu
caractere , du papier & des planches. Le
même Libraire a auffi réimprimé en deux
volumes celui de M. Trambley , qui joints
à ceux de Mrs. Bonnet & Lyonnet , feront
une fuite de cinq volumes in - 8 . très - bien
imprimés.
GUERIN Libraire débite actuellement un
Livre intitulé ; la Meridienne de l'Obfervatoire
de Paris verifiée dans toute l'étendue du
Royaume par M. Caffini de Thuri de l'Académie
Royale des Sciences , fuite de l'Académie
de l'année 1740.
Nous ne donnerons ici qu'une legere idée.
de cet ouvrage que l'Auteur a divifé en trois
parties ; à la tête de la premiere partie eft
une préface dans laquelle il expofe les raifons
qui l'ont déterminé à verifier un ouvrage
qui avoit déja été executé avec ſoin , &
les moyens qu'il a mis en ufage pour y parvenir.
Il fait voir de quelle importance il étoit
pour la connoiffance de la figure de la Terre.
de bien conftaterjla grandeur des degrés en
France , puifque cette détermination devoit
fervir de Terme de comparaifon avec les
meſures faites tant au Nord qu'au Perou ;
il n'eft donc queftion dans la premiere partie
du Livre , que es operations qui ont
144 MERCURE DE FRANCE .
rapport à la figure de la Terre ; on peut
voir fur cela ce que nous avons dit dans le
fecond vol . de Novembre en parlant de la
Relation du Voyage de M. Bouguer au
Perou .
Dans la feconde partie , M. de Thuri
confidere la Meridienne par rapport à la carte
du Royaume à laquelle il travaille depuis
dix ans , le public a déja été informé du fuccès
de cet Ouvrage que l'on peut regarder
comme la plus belle & en même- tems la
plus utile entrepriſe qui ait été faite pour
la perfection de la Géographie ; il paroît par
la carte que l'Auteur a publiée en dernier
lieu que cet Ouvrage eft déja bien avancé,
on y voit toute la fuperficie de la France
couverte , pour ainfi dire , par une fuite de
grands Triangles qui comprennent un grand
nombre de pofitions de Villes & autres lieux
remarquables. M. de Thuri rapporte nonfeulement
les Triangles principaux , mais encore
tous ceux qui déterminent chaque pofition
, & promet de donner dans le fecond
vol. tous lesTriangles formés dans l'étendue
de la France.
La troifiéme partie du Livre ne contient
proprement que les pieces juftificatives de
l'ouvrage , les obfervations tant céleftes
que terreftres y font raportées telles qu'elles
ont
JANVIER , 1745 145
ont été faites fur les lieux , & il paroît que
M. de Thuri a eu égard à toutes les équations
néceffaires pour les réduire.
A la fuite de cet Ouvrage on en trouve
un autre d'un génie different. C'eſt un Recueil
d'obſervations d'Hiftoire naturelle faites
dans les Provinces Méridionales de la
France par M. le Monnier Medecin, frere du
célébre Aftronome , particulierement dans
le Berry , l'Auvergne & le Rouffillon. Celles
qu'il a faites dans le Berry roulent feulement
fur les petrifications des Carrieres de Bour..
ges , fur les Mines de fer & les Mines d'ocre ,
les Plantes qui croiffent dans cette Province
n'étant pas beaucoup differentes de celles
qu'on trouve aux environs de Paris ; l'Auvergne
plus riche en toutes fortes de fujets
d'Hiftoire naturelle lui en a offert davantage
; on trouve dans fon Ouvrage un Catalogue
de toutes celles qu'il a obfervées fur les
plus hautes Montagnes de cette Province.
Les Fontaines minerales de toutes fortes , les
Mines de Plomb , d'Antimoine & de Charbon
de terre, les Carrieres d'Amethyftes font
encore l'objet de fes recherches , elles font
accompagnées de deux Differtations affés
étendues ,l'une fur une vapeur pernicieuſe qui
s'éleve dans les Mines de Charbon de terre,
l'autre fur les Eaux Thermales du Mont
d'Or dont il donne une Analyfe exacte &
G
146 MERCURE DE FRANCE.
détaillée. Outre les Plantes qui font particulieres
aux Pyrenées, M. le Monnier a encore
examiné celles qui croiffent dans la
Plaine du Rouffillon , il donne auffi la Defcription
des Mines de Cuivre , de Plomb ,
de Fer,de Jayet qu'il a obfervées , des Petrifications
fingulieres , des Fontaines falées,
& des Animaux qu'il a remarqués dans le
Rouillon . Avant que d'entrer dans le détail
des curiofités naturelles de chaque Province
, il donne une idée générale du Pays,
de fon Ciel , de fa fertilité , de fes productions
, de fon Commerce , & même du Caractere
de fes Habitans : on doit regarder
ces Memoires comme des Materiaux qui
ferviront quelques jours à une Hiftoire naturelle
de la France.
CATALOGUE raifonné d'une collection confiderable
de diverfes curiofités en tout genre
contenues dans le Cabinet de feu M. Bonnier
de la Moffon , Bailli & Capitaine des
Chaffes de la Varenne des Thuilleries , &
ancien Colonel du Régiment Dauphin , par
E. F. Gerfaint , Paris 1744. in- 12 . chés Barois
, & Pierre- Guillaume Simon.
La capacité du fieur Gerfaint, & fon goût
à l'égard des Tableaux , des Deffeins , des
Eftampes , des Coquilles , & de tout ce qui
forme l'objet des connoiffances & des défirs
des Curieux font connus depuis long- tems.
JANVIER 1745. 147
ger
Perſonne n'étoit plus en état que lui de ranchacune
dans leurs claffes les curiofités
innombrables de ce riche Cabinet , & d'en
donner un Catalogue qui pût & les faire
valoir , & mériter lui-même d'être confervé
par tous les amateurs, avec les raretés qu'il
décrit. M. Gerfaint dit avec raiſon dans l'avertiſſement
qu'il a mis à la tête de fon Catalogue
qu'on n'a point encore vû en France
un Cabinet qui ait plus mérité l'attention du
public que celui de feu M. Bonnier. La varieté
des objets qui en forment le fond , la
quantité des morceaux de choix , la difficulté
de raffembler tant de raretés , demandoient
un amateur auffi ardent & auffi riche .
La vente de ces curiofités ne fe fera qu'au
commencement du Carême .
LA THEORIE & la Pratique du nouveau
Quadrille des enfans , ou d'une nouvelle Méthode
pour apprendre à lire par le moyen
de 160 figures , dont les objets familiers aux
enfans fervent à imprimer en très -peu de
tems dans leur mémoire tous les fons & toutes
les fyllables de la Langue , in 8 ° . Paris
1744, chés Jacques -Vincent , Debure l'aîné
& le Clerc , le prix eft de 6 livres avec les
planches.
Il y a déja dix- huit mois que M. l'Abbé
Berthaud annonca cette Méthode dans un
lettre adreffée à Mademoiſelle de Briffac ,
Gij
148 MERCURE DEFRANCE.
mais cette Lettre ne contenoit qu'un plan
général de fa Méthode qu'il explique aujourd'hui
avec plus d'étendue. Nous ne nous
engagerons pas à donner un expofé de cette
Méthode à nos Lecteurs . Nous renvoierons
au Livre même de M. l'Abbé Berthaud ceux
qui voudront la connoître à fond , & il fuffira
aux autres d'apprendre qu'une fuite d'experiences
heureufes a prouvé combien cette
Méthode eft avantageufe. L'Auteur en sappelle
quelques - unes faites fous les yeux
de plufieurs Membres de l'Académie Françoife
, joint à cela le fuftrage refpectable
de Madame la Maréchale & de Mme.
la Comteffe de Coigny dont il rapporte le
certificat.Ces deux Dames atteſtent que le
fils deMadame la Comteffe de Coigny ayant
été mis avant l'âge de quatre ans accomplis
entre les mains de M. l'Abbé Berthaud ,
pour lui enfeigner les élemens de la lecture ,
fuivant la Méthode , il a commencé à lire
au bout d'un mois , & quinze jours après a
été en état de lire dans differens Livres.
On ne peut trop louer le zele de ceux qui
employent leurs talens à fimplifier les Méthodes
de l'éducation ; cette partie fi importante
eft trop négligée parmi nous. Il feroit
à fouhaiter qu'on ne s'en tint pas aux élemens
de la lecture .
LES VIES des Hommes Illuftres de la Fran-
Ge depuis le commencement de la Monar
JANVIER 1745 : 149
chie jufqu'à préfent par M. d'Auvigny , tom.
XI . & XII. Amſterdam 1745 , ſe vendent å
Paris chés Legras, grande Salle du Palais, nous
en parlerons plus au long.
Le même Legras donne avis au Public qu'il
a acquis conjointement avec Brunet fils le
Privilege & les Exemplaires du Traité de la
Police par M. le Commiffaire Lamare .
ELEMENS DE FORTIFICATION
à l'ufage des jeunes Officiers , par M. le
Blond , Profefleur de Mathematiques des
Pages de la grande Ecurie du Roi , feconde
édition. Paris 1744. chés Charles - Antoine
Jombert , Quai des Auguftins.
Cet Ouvrage étoit déja fort eftimé , mais
l'Auteur a encore augmenté cette nouvelle
édition de plufieurs planches & de beaucoup
de détails & de réflexions qui donnent
un nouveau prix à fon Livre. Il a auffi
publié
des Elemens de la Guerre des Siéges ,
qui font eftimés. L'Auteur enfeigne depuis
long- tems avec fuccès aux Pages de la grande
Ecurie , & doit être d'autant plus au fait
des matieres qu'il traite , qu'il a fait queiques
campagnes pour fortifier la théorie du
fecours, indiſpenſable de la pratique .
LA DOUZIE ME partie de Marianne qui pa
roît depuis quelque tems fous le nom de
M. de Marivaux , n'eft point de ce célébre
Académicien ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE
DISCOURS fur la Convalefcence du Roi ,
prononcé aux Affifes de Caën le 5 Octobre
1744. par M. Dejean , Docteur ès Loix , premier
& ancien Avocat du Roi au Bailliage
& Siége Préfidial de Caën . Caën 1744 .
Si les bornes de ce Recueil nous l'avoient
permis , nous aurions inferé ici cet
excellent Difcours en fon entier ; il a été
fort applaudi dans une Ville où l'efprit &
le goût abondent , & le fuffrage de tant de
Juges éclairés doit faire juger du prix de
cet Ouvrage.
ON avertit le Public qu'on travaille depuis
long -tems à l'Hiftoire Politique du
Comté de Provence. On y décrit l'état de
l'Eglife , de la Justice & de la Nobleſſe . Il
manque à l'égard de ce dernier article bien
des titres concernant les Familles Nobles
de cette Province. L'Auteur les prie de ne
pas lui refufer des éclairciffemens , & d'adreffer
les paquets en les affranchiffant , à
l'Eſperance chés de fieur l'Efclapard , pere ,
Libraire , rue S. André des Arts , vis-à-vis
la rue Pavée , à Paris .
ON vend chés Thibouft Place de Cambrai
le Difcours que le R. P. du Baudory
Prêtre de la Société de Jefus , récita le Vendredi
20 Novembre dernier , devant un
Auditoire refpectable , dont les fuffrages
unanimes applaudirent à l'éloquence de
JANVIER 1745 . 151
l'Orateur. Cette Piece intitulée De Reditu
Regis gratulatio , eft un tableau très - naturel
de la joie que le retour du Roi a infpiré
aux Habitans de Paris , lorfqu'il honora
cette Capitale de fa préfence . Nous
renvoyons les Lecteurs à l'Ouvrage même
dont les beautés frappantes fe feroient mal
fentir dans un Extrait.
Le texte Latin eft accompagné d'une traduction
Françoiſe du R. P. du Rivet . L'élegant
Traducteur fe foutient à côté de
l'original , & affure au P. du Baudory les
fuffrages de ceux qui n'entendent pas le
Latin.
L'ACADEMIE Françoife donnera le 25 du
mois d'Août prochain Fête de faint Louis
le Prix d'Eloquence fondé par M. de Balzac
, & elle propofe pour fujet la Sageffe
de Dieu dans la diftribution inégale des richeffes
, conformément à ces paroles de l'Ecriture
Sainte Dives & pauper obviaverunt
fibi : utriufque operator eft Dominus.
Le même jour elle donnera le Prix de
Poëfie fondé par le feu Evêque de Noyon ;
le fujet , le même qui fut propofé en 1730 ,
& dont le Prix ne fut point adjugé , fera
Le Progrès de l'Art des fardins fous le Regne
de Louis XIV.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE ,
ESTAMPES NOUVELLES
M. DE VOLTAIRE . Cette Eftampe eft gravée par
Bachelou , d'après le Portrait peint par la Tour en
1736 , on lit au bas de l'Estampe ce vers Latin qui
fuivant les apparences ne fera pas dementi par la
poftérité.
Poftgenitis bic carus erit , nunc carus amicis.
Si tous ceux qui ont admiré les Ouvrages de
M. de Voltaire achetent un exemplaire de cette
Eftampe , jamais Graveur n'aura fait un plus prodigieux
débit.
LE SOUFLEUR . Le Tableau de M. Chardin
qui a fervi de modele au Graveur , reprefente
un Soufleur dans fon laboratoire , lifant attentivement
un Livre d'Alchymie , on lit ces vers au
bas de l'Eftampe.
Malgré tes veilles continues ,
Et ce vain attirail de Chymique fçavoir ,
Tu pourrois bien trouver au fond de tes cornues
La mifere & le déſeſpoir .
L'Eftampe eft gravée par Lépicié , Graveur du
Roi , & fe vend chés lui au coin de l'Abbreuvoir
du Quai des Orfevres , & chés L. Surugue
auffi Graveur du Roi , rue des Noyers .
IL PAROIT depuis le commencement de
JANVIER 1745 . 153
cette année une Eftampe reprefentant M. le
Duc de Chartres recu à la porte de l'Eglife
de Gournay , dont le Curé célébra la Meffe
en preſence de fon Alteffe pour demander à
Dieu la confervation de ce Prince dans la Cam
pagne qu'il alloit faire contre les Ennemis de l'Etat
le 27 Avril de l'année derniere. Cette Eftampe
eft faite d'après un deffein de M. Hallé &
gravée par N. Tardieu chés qui elle fe vend à
Paris rue faint Jacques près celle des Noyers.
IL PAROIT auffi chés le même deux morceaux
de l'Hiftoire de Conſtantin d'après Rubens faifans
la continuation des fept premiers qui ont été
reçus favorablement du Public. Les deux nou
veaux reprefentent la Bataille de Conftantin en
deux piéces ; le premier fujet eft le combat de
Conftantin , & le ſecond la défaite de Maxence &
fa chûte dans le Tibre .
LE SIEUR LE ROUGE Ingenieur , Géographe du
Roy , à Paris rue des Auguftins près celle de
faint André , vient de donner le cours du Po en 2
feuilles par Cerruti Ingenieur du Pape .
Le Royaume de Naples & de Sicile .
Le Plan de Furnes.
Les attaques de Juillet 1744.
L'Auteur vient de faire reimprimer ces petites
Cartes pour la poche qui fe débitent avec grand
fuccès à Lille chés M. le Rouge , à Lyon chés M.
Dodé , à Bordeaux chés M. Chevalier , à la Rochelle
chés Salvin . à Nantes chés Sebare , à Rouen .
chés les fieurs Lagnel , à Charleville chés Théfin ,
à Strasbourg chés M. le Roux .
Gy
154
MERCURE DE FRANCE.
学業
LE COMMISSIONNAIRE PRUDENT .
ON cont
CONTE.
N conte qu'un Gafcon partant pour l'Améri
que
"
A des Commiffions fe trouvoit engagé ,
A nombre de facheux auffitôt il replique ;
Non je n'oublirai point ce dont je fuis chargé ,
L'une vouloit un Singe & l'autre un Perroquet ,
Un autre du Tabac , un autre une Negreffe ,
Celui- ci des Liqueurs , celui-là du Caret *
Mais pour tout ces achats l'on fournit peu d'efpeces.
Après mainte Avanture il retourne chés lui ,
Mais de peu de balots notre Matois fuivi
Parut à quelques-uns donner la préference
Sur bien d'autres , qui tous dans cette concurence
Croyoient avoir mêmes droits ,
L'en ayant prié cent fois :
Pour fe défaire d'eux comment s'y prit notre
homme ?
Cadidis , leur dit-il , j'étois fur le Tillac :
Sur vos commiffions j'avois pofé leurs fommes;
* Ecaille de Tortue.
JANVIER. 1745 .
155
( il faut que tout Marchand ſe rende un compte
exact )
11 faifoit beau dans le moment ,
Mais tout d'un coup un ouragan
Enlevant avec violence
Les papiers qui par négligence
Ne m'avoient point été payés ,
Ne me fouvenant plus de ce que vous vouliez ,
Je n'ai jamais pû fatisfaire
Le défir très- ardent que j'avois de vous plaire.
Je vous estime fort , je vous crois galant homme ,
Je vais faire un voyage , & puis vous y fervir ,
D'accord mais avant tout fçachez cet axiome ;
Payez , car fans ce point je perds le fouvenir .
A Paris le 23 fanvier 1745 .
La veuve Bailly renouvelle au Public fes affurances
qu'elle n'a point quitté fon commerce & que
les véritables Savonettes de pure crême de Savon ,
dont elle feule a le fecret , fe diftribuent toujours
chés elle rue du petit Lyon à l'Image faint Nicolas
, proche la rue françoiſe , quartier de la Comédie
Italienne .
Gv
156 MERCURE DE FRANCE.
33
SPECTACLES.
LES Comédiens Italiens ont donné le
Jeudi dernier Décembre 1744. la premiere
repréfentation d'une Piece - Heroi-
Comique , en trois Actes , intitulée le Siege
de Grenade . Elle eft écrite moitié en François
& moitié en Italien , & bien écrite , fi
l'Italien eft égal au François. La premiere
Scene du premier Acte peut fervir d'échantillon
du ftyle & d'explication du fujet . Elle
fe paffe dans le camp à la vue de Grenade
affiegée, entre Arface , Roi de Maroc , Pharnace
Prince de Fés , amoureux de Zulime ,
fille d'Arface, Captive d'Oronte, Roi de Grenade
, & Arbate Général des Troupes
d'Arface .
AR SACE.
Amis , c'eft ici que doivent éclater votre
zèle & ma vengeance. L'afpect de ces murs
vous dit affés ce qu'Arface attend aujourd'hui
de votre amour & de votre valeur . C'eſt- là
qu'un infame ravifleur retient Zulime , que
a Fille de votre Roi gémit dans les fers
d'un Barbare , & qu'un Tyran veut la forcer
de recevoir la main de fon fils. J'attefte
JANVIER. 1745. 15
tous les Dieux vengeurs du parjure , que
j'ai tout fait pour rendre la paix inviolable
& facrée , quand Oronte laffé des horreurs
de la guerre vint jufques dans Fés, confirmer
aux pieds des autels le Traité folemnel qui
devoit nous rendre amis , loin d'abufer des
droits que me donnoit la victoire , je let
reçus dans ma Cour comme un allié , dont
la foi ne m'étoit point fufpecte ; qui m'eût
dit que le perfide n'y venoit que pour
exécuter le cruel projet qui devoit m'accabler
de honte & de douleur ? Libre dans
mes Etats , il féduit mes ſujets , il enleve ma
Fille. Pharnace , c'eft à vous à venger cette
injure. Zulime vous fut promife ; fa main
fut le feul prix dont je crus pouvoir acquitter
les foins d'un Héros . Jufqu'à ce jour tout
nous a réulfi. L'Ennemi renfermé dans Grenade
ne peut plus nous opofer qu'une foible
refiftance. Forçons le dans fon dernier retranchement
; que la flamme & le fer détruiſent
ces murs odieux. Vous que j'ai tou
jours ramenés triomphans , Guerriers accou
tumés à braver les plus grands périls , qu'une
nouvelle audace anime aujourd'hui vos
coeurs généreux ; ne redoutez point les vains
efforts duTyran que je vais attaquer , &fongez
en combattant que vous fervez votre Roi ,
& que c'est lui- même qui vous guide.
Le refte de cette Scene eft rempli par
158 MERCURE DE FRANCE
Arbate , Général des Troupes de Maroc , qui
quoique capable de bien faire la guerre ,
confeille à fon Roi de faire la paix , fi le
Roi de Grenade confent à rendre Zulime .
Pharnace , Prince de Fés , amoureux de la
Princeffe & de la gloire eft d'un ſentiment
opofé.Arface defere à celui d'Arbate & le députe
au Roi de Grenade , chargé de fes propofitions.
Pharnace refté feul avec Arbate ,
exige de lui de le conduire déguifé dans la
Ville , poury voir un moment l'objet de fon
amour. &c. Arlequin vetu en Pandoure
paroît fur les murailles de la Ville , il amuſe
agréablement le Spectateur par l'enjoument
& la varieté de fes lazzis , & la querelle
qu'il prend avec Scapin.
la
Arbate arrive , Scapin le prie de l'introduire
dans Grenade , où il eft attiré par
jeune Coraline fuivante de la Princeffe captive.
Les formalités qu'on obſerve en conduifant
dans la Ville le Plenipotentiaire du
Roi de Maroc , font naître entre Arlequin
& Scapin de nouveaux jeux de Théatre qui
ne conferveroient pas leur grace dans une
deſcription.
Le Roi de Grenade après la déliberation
de fon Confeil , où la violence triomphe
de la raifon & de la juftice , prend l'injufte
parti de ne point rendre la Princeffe , & de
la contraindre d'époufer Clearte fon fils dans
JANVIER. 1745. 159
le même jour. Zulime ſe plaint de fes, malheurs
à Coraline fa confidente , qui la flate
de lui procurer l'entretien de quelqu'un de la
fuite de l'Ambaffadeur du Roi ſon pere , par
le moyen du Capitaine leur conducteur , qui
eft un de fes amans . Ce Capitaine s'acquitte
de fa promeffe , & croyant n'amener à la
Princeffe qu'un domeftique de fon pere ,
il lui préſente le Prince de Fés fon amant ;
qui ne jouit qu'un inſtant du bonheur de la
voir , forcé de s'en feparer promtement par
les aufteres loix de la guerre. Cette Scene intéreffante
eft fuivie d'une Scene fort comique.
entre Coraline , Arlequin & Scapin.
A l'ouverture du deuxieme Acte , on rend
compte au Roi du fuccès infructueux de fon
Ambaffade , la continuation de la guerre
eft décidée : on fait une revûë générale des
troupes des Affiégeans ; les Affiéges font une
fortie dont le tableau eft vif& occupant. Ils
font repouffés , les lazzis fe mêlent dans ces
combats & font rire les Spectateurs , parmi
les images de la mort . Après divers événemens
militaires , le Roi de Grenade prêt de
fuccomber fous les coups victorieux des Af
fiégeans , amène la Princeffe fur les remparts
de la Ville & la menace de l'immoler aux
yeux du Roi de Maroc fun pere s'il ne fait
ceffer l'affaut . On améne le fils du Roi de
Grenade , qui a été pris par Arbate & alors
160 MERCURE DE FRANCE
on arrête le Tyran affiegé , par la crainte de
la repréfaille. Tandis que cette fituation pathétique
frappe vivement , le Prince de Fés
qui s'eft heureufement approché du Roi de
Grenade , le perce à la vue de l'armée victo
rieuſe & de la garniſon fubjuguée & délivre
la Princeffe Zulime.
Cette Comédie eft ornée d'un fpectacle
brillant , & femée de lazzis réjouiffans . Le fujet
en a été donné par le Signor Chiavarelli
connu & eftimé fous le nom de Scapin. Les
Scenes françoiſes font écrites par une aimable
Actrice , qui réunit le mérite du Cabi
net & du Théatre. Les fanfares & bruits de
guerre font de M. Blaiſe , de même que les
airs d'un Ballet danfé par la Signora Coraline
& le Signor Balletti.
Le lundi 9 Janvier ୨ , leurs A. S. M. le Duc
& Madame la Ducheffe de Chartres allerent
à la Comédie Italienne , & y virent
repréſenter Arlequin Statue, Enfant & Perroquet,
qui fut fuivi d'Arlequin poli par l'amour,
& d'un joli Ballet dont l'aimable Coraline &
le fignor Balleti firent l'ornement. Le fignor
Carlin qui remplit fi parfaite nentle rôle d'Arlequin
, brilla également dans les deuxPiéces.
L'Opéra continue les repréfentations de
Théfée , & les jeudis celles du Ballet des
Graces , qui eft fuivi d'une nouvelle PantoJANVIER
1745 . 161
mime , exécutée par Mlle. D'allemand &
Mrs. Guerardi & Soli.
tes ;
Cette Pantomime & toutes celles qui
l'ont précédée , danfées tant par l'incomparable
& charmante Barbarine que par le fignor
Foffant , nous infpirent le deffein de rifquer
nos idées fur les Ballets que nous examinons
depuis très-long-tems avec attention.
Il nous paroît qu'on y a renfermé le
mérite de la Danfe dans des bornes trop étroi →
nous avons reflechi fouvent & avec
étude fur cet Art aimable, nous avons étéfurpris
qu'un fiécle auffi éclairé que le nôtre
ignore fur ce chapitre ce qui n'a pas échappé
à l'Antiquité la plus reculée , ce qui a été
connu par nos ancêtres , fi inférieurs à nous
dans tant d'autres fciences plus profondes.
Nous oferons attaquer fur cette matiere les
préjugés régnans , & nous expofer à la cenfure
des admirateurs aveugles des Danſes modernes
. Nous espérons que les efprits judicieux
peferont fcrupuleufement nos raifons
avant que de les rejetter. Elles font appuyées
par des autorités fi refpectables que nous.
ne doutons pas qu'elles ne frappent les Lecteurs
les plus opiniâtres , & qu'elles ne s'infinuent
dans les efprits les plus rebelles
aux opinions démontrées. On peut avancer
fans témérité que le Public ne regarde la
Danfe que comme un Exercice inventé feuement
pour arranger gracieufement les mou162
MERCURE DE FRANCE.
vemens du corps & pour briller dans une
Nôce ou dans un Bal ; c'étoit peut-être là le
premier but de l'enfance de cet Art. La Comédie
a commencé de-même par de fimples
Récits. En fe perfectionnant elle a
imaginé des Dialogues , des Intrigues , des
Situations , des Dénoûmens. La Danfe at
fans doute fait le même chemin d'abord chés
les Grecs , enfuite chés les Romains.
Les plus habiles Danfeurs ignorent les illuftrations
de la Danfe , ils ignorent l'étendue
de cet Art pittorefque , ils en ignorent
l'antiquité. Nous ne la prouverons pas comme
Lucien qui dans le Dialogue intitulé l'Apologie
de la Danfe , fait dire par Licinus
fon deffenfeur à fon antagoniſte Craton.
La Danfe eft auffi ancienne que le monde , témoin
le Bal mefuré des Aftres & les diverfes
conjonctions des Etoiles fixes & errantes . Cette
propofition avancée férieuſement par Lucien
, quoiqu'il fût un des plus déterminés
railleurs de la Grece , ne fait pas grand honneur
à fa Philofophie , mais elle démontre
clairement l'estime que les Anciens avoient
pour la Danſe , puifqu'ils lui donnoient une
origine célefte. Voici bien une autre preuve
de l'eftime que l'Antiquité faifoit de la
Danfe , & qui ne fera crue que par les Lecteurs
qui ont de l'érudition. C'eſt encore le
Philofophe Licinus qui parle dans le DialoJANVIER
1745. 163
n'a gue cité. Socrate le plus fage de tous les hommes
, au jugement des Dieux même , pas
feulement loué la Danfe comme une chose qui fert
beaucoup à donner de la grace, mais il l'a voulu
apprendre en fa vieilleſſe , tant il admiroit cet
Exercice, Le Grondeur quoique Médecin , n'a
pas fans doute vu ce paffage là , il ne rebuteroit
pas les entrechâts de M. Rigaudon
, & l'exemple de Socrate le détermineroit
à apprendre la Bourée . On fe mocqueroit
bien à préfent d'un fexagénaire qui
feroit fa premiere révérence. On voit parlà ,
que ce qui eft un mérite dans un fiécle , devient
fouvent un ridicule dans un autre , &
que tout eſt arbitraire chés les foibles mortels.
Nous ne rapporterons pas ici la foule
de citations en faveur de la Danfe que Licinus
débite au morofif Craton. Les curieux
peuvent les aller chercher dans le Lucien ,
de la Traduction de Perrot d'Ablancourt ,
Tome II. Page 171. Nous ne pretendons
pas faire unTraité dogmatique divifé géométriquement
par Chapitres & par Sections ,
mais feulement hazarder fans méthode ce que
nous penfons des Ballets modernes , & ramaffer
fans ordre ce que les Anciens ont dit fur
cette matiere ; nos réflexions fuivront tous
les mois l'article de l'Opéra qui les a fait naî
tre,
164 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT DE LA REINE.
Le lundi onze Janvier on exécuta le Baĺlet
des Indes- Galantes : les paroles font dè
M. Fuzelier , & la Mufique de M. Rameau.
Les Rôles ont été remplis par Made.
de Lalande , Mlle . Fel , Mlle . des Champs ,
M.Benoît , M. Jeliotte , M. Latour & enfin
M. de Chaffé qui vient de rentrer à la Mufique
du Roi.
Le deux , le quatre & le neuf Janvier la
Reine entendit avec plaifir la charmante Paltorale
d'Iffé . Les paroles font de M. Houdart
de la Motte. La Mufique eft de la compofition
de M. Deſtouches , Sur-Intendant de la
Mufique du Roi.
Les Rôles du Prologue furent exécutés
par Mde, de Lalande , M. Benoît & M. Dubourg.
Les Rôles de la Paſtorale ne furent
pas moins bien remplis. Iffé par Mlle , de Romainville,
Doris par Mlle. Defchamps , Apollonfous
le nom de Philemon par M. Jeliotte,
Hilas par M. Benoît, Pan par M. Godonelche,
le Grand Prêtre par M. de la Garde.
Les Comédiens François ont repréfenté à
la Cour Mahomet , II . Tragédie de M. de la
Nouë Acteur de la Comédie Françoiſe , qui
réunit les talens de la Poëfie & de la déclamation.
Cette Tragédie fut très-bien reçue
JANVIER 1745. 165
à Verfailles, & Paris lui fait à prefent le même
accueil : on en parlera plus amplement.
Elle mérite d'être détaillée .
On a oublié dans le dernier Mercure
d'inférer dans le Répertoire de la Cour
que les Fêtes Sincéres , Comédie d'un Acte
de Mrs. Panard & Sticoti , a été repréſentée
fur le Théatre de Verfailles après le Jeu de
l'Amour & du Hazard , Comédie de M. de
Marivaux ; les Fêtes Sincéres font le feul Ouvrage
Dramatique fait à l'occafion des Conquêtes
& de la maladie du Roi qui ait eu
l'honneur de paroître à la Cour ; c'eft dans
cette petite Comédie que le Roi a été nommé
la premiere fois Louis le Bien-aimé : elle
eft en Vers , imprimée , & dédiée à la Reine
qui l'a reçu très - favorablement
i
166 MERCURE DE FRANCE .
S
FRANC E.
NOUVELLES DE LA COUR , &c.
E 24 du mois dernier , veille de la Fête
de la Nativité de N. S. le Roi & la
Reine accompagnés de Monfeigneur le
Dauphin & de Mefdames de France , entendirent
dans la Chapelle du Château de
Verfailles les premieres Vêpres chantées par
la Mufique & aufquelles l'Evêque de Fréjus
officia.
Le jour de la Fête , leurs Majeftés , qui
après avoir affifté aux Matines , avoient entendu
trois Meffes à minuit , affifterent ,
étant accompagnées comme le jour précédent
, à la grande Meffe célébrée pontificalement
par le même Prélat.
Le Roi & la Reine entendirent l'après
midi le Sermon du Pere de Beauvais de la
Compagnie de Jefus , & enfuite les Vêpres
aufquelles le même Prélat officia.
Le dernier Décembre fur les fix heures
du foir , Monfeigneur le Dauphin , Meſdames
, les Princes & Princeffes , & les Seigneurs
de la Cour vinrent fouhaiter la
bonne année au Roi , & de là furent chés la
Reinç.Le Roi a donné pour Etrennes à Mon
JANVIER 1745. 167
feigneur le Dauphin , un Saint Eſprit de
Diamants . A Madame , un Poinçon d'un
très gros Diamant & un néceffaire de vieux
Lac garni. A Madame Adelaide, des Boucles
d'oreilles de Diamants en girandoles.
Le même foir le Roi déclara qu'il accordoit
à M. l'Abbé de Ventadour Coadjuteur
de l'Evêché de Strasbourg , la furvivance
de la Charge de Grand Aumônier de
France que poffedeM.leCardinal de Rohan,
oncle de ce Prince .
Le premier Janvier les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint
Efprit s'étant affemblés dans le Cabinet du
Roi , Sa Majefté tint un Chapitre dans lequel
elle nomma Chevaliers de cet Ordre
le Duc d'Aumont , le Duc de Randan , le
Marquis de Montal , le Comte de Sennectaire
, le Marquis des Meuze , & le
Comte de Tavannes ; après le Chapitre le
Roi fe rendit à la Chapelle étant précedé de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc de Chartres
, du Comte de Clermont , du Prince de
Conty , du Prince de Dombes , du Comte
d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Chevaliers
, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Sa Majefté , devant laquelle les deux
Huiffiers de la Chambre portoient leurs Mafſes
, étoit en Manteau , le Colier de l'Ordre
par deffus , ainfi que celui de l'Ordre de la
-
168 MERCURE DE FRANCE.
Teifon d'Or.Le Roi entendit la grande Meffe
célébrée pontificalement par l'Archevêque
de Bourges , Prélat Commandeur de
l'Ordre du Saint Efprit , & chantée par la
Mufique. Le 2 , le Roi accompagné comme
le jour précedent affifta au Service qui
fut célébré dans la Chapelle pour le repos
des ames des Chevaliers de l'Ordre du Saint
Efprit, morts dans le cours de l'année derniere
, & auquel le même Prélat officia,
Le Duc d'Aumont fe nomme Louis-Marie-
Auguftin de Rochebaron , Duc d'Aumont ,
Pair de France , Marquis de Villequier
d'Ifles & de Nollay , Premier Gentilhomme
de la Chambre , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , depuis le 2 Juin 1743 .
Il eft né le 29 Aouft 1709 , & il eft le fixieme
de fa Maiſon qui ait été honoré de cet
Ordre depuis Jean d'Aumont fon cinquiéme
Ayeul , Comte de Châteauroux , Maréchal
de France , Gouverneur de Dauphiné
& de Bretagne , qui y fut reçu à la premiere
promotion faite le3 1 Décembre 1578.Voyez
la Généalogie de la Maifon d'Aumont dans
l'Hiftoire des Grands Officiers de la Couronne
, vol. 4. fol. 870 .
Le Duc de Randan eft Guy - Michel de
Durfort de Lorge , Maréchal des Camps &
Armées
JANVIER 1745. 196
Armées du Roi du 15 Mars 1740 , & Lieutenant
Général pour Sa Majefté au Gouvernement
de la Province & Comté de Bourgogne
: il eft né le 26 Aouft 1704 , & il eſt
neveu , à la Mode de Bretagne , de M. le
Maréchal Duc de Duras , & le fixiéme de
fa Maiſon Chevalier de l'Ordre du Saint
Elprit. Voyez la Généalogie dans l'Hiftoire
ci-deffus , vol, V. fol. 720 .
Le Marquis de Montal eft Charles-Louis
de Montfaulnin , Lieutenant Général des Armées
du Roi du premier Août 1734 ; il eft
petit-fils de Charles de Montfaulnin , Comte
de Montal , Lieutenant General des Armées
du Roi , reçu Chevalier de l'Ordre du Saint
Efprit à la promotion duz 1 Décembre 1688,
mort le 28 Septembre 1696. Voyez le
vol. 9 de la même Hiftoire fol. 235.
Le Comte de Saint Nettaire , dit communément
Senneterre eft Jean- Charles de
Saint Nectaire , Comte de Saint Victour
Lieutenant Général des Armées du Roi du
18 Octobre 1734 , ci-devant Ambaſſadeur
à la Cour de Turin ; il eft Neveu à la mode
de Bretagne de M. le Marquis de Saint Nectaire
, Lieutenant General des Armées du
Roi , fait Chevalier de l'Ordre du Saint Elprit
à la promotion du 3 Juin , 1724 , & il
H
170 MERCURE DE FRANCE.
eft le cinquiéme Chevalier de cet Ordre de
fa Maifon. Voyez fa Généalogie , vol . 4.
de la méme Hiftoire , fol . 88 .
Le Marquis de Meuze eft Henri-Louis de
Choifeul , Lieutenant Général des Armées
du Roi du premier Mars 1738 eft le
cinquiéme Chevalier de cet Ordre , de fa
Mailon. Voyez la Généalogie dans le mêfol.
8.7 me vol. 4
Le Comte de Tavannes eft Henri- Charles
de Saulx , Maréchal des Camps & Armées
du Roi du premier Aout 1734 & Lieutenant
Général pour Sa Majefteau Gouvernement
de la Province & Duché de Bourgo- gne;il eft
in de Charles
- Henri
Gafpard de Saulx , Vicomte de Tavannes ,
aufli Lieutenant Général au même Gouver
pement & Chevalier du même Ordre de la
promotion du 3 Juin 1724 , & ils ont pour
Trifayeul commun Guillaume de Saulx ,
Comte de Tavannes , reçu Chevalier du
méme ordre à la promotion du 31 Décembre
1585. Voyez fa Généalogie dans la
mene Hiftoire , voi, 7. fol, 239.
Le Prince de Grimberghen , Ambaffadeur.
Extraordinaire de l'Empereur , eût le 2 une
audience particuliere du Roi , étant conJANVIER
1745 . 171
duit par M. de Verneuil le fils , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le 5 M. Durini Archevêque de Rhodes
& Nonce ordinaire du Pape , eut auffi
audience de S. M.
Le Bailly de Froulay , Ambaffadeur de
la Religion de Malte en eut une le même
jour , & ces Miniftres furent conduits à ces
audiences par le même Introducteur
Le Corps de Ville à rendu à l'occafion de
la nouvelle année fes refpects au Roi , à la
Reine , à Monfeigneur le Dauphin & à
Meſdames de France.
Les Dames de S. Cyr ont cherché à donner
au Roi le jour de l'an des marques de leur
zéle & deleur reconnoiflance.
Madame a bien voulu fe charger de
préfenter leurs hommages ; ce font les
Vers fuivans. S. M. les ayant lus , en devina
l'Auteur avant qu'on lui nommât M. Roy.
On fçait que M. Roy a célébré à Mets ,
à Soiffons , à l'Opéra , à S. Cyr & à l'Hôtel
de Ville , la Convalefcence de S. M.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
AU ROI.
LE plus grand de tous vos ayeux
D'une main qui tenoit la Victoire affervie
Aux filles des Guerriers a confacré ces Lieux ,
Comme lui Conquérant, magnifique , pieux ,
Au Printems de vos jours vous offrez à nos yeux
Tous les traits qui marquoient chaque âge de fa vie.
Sage Législateur des Peuples & des Rois ,
Il n'a pas dédaigné de nous tracer nos Loix .
Cet azile fut cher à votre Augufte mere ;
L'amour de nos devoirs fuffifoit pour lui plaire.
La jeuneffe ravie au danger des beſoins ,
Par vos feuls dons nourrie , inftruite par nos foins ,
Intéreffe le Dieu que votre Regne honore.
Puiffent nos voeux pour vous fans ceffe être écoutés!
Puiffions-nous à ce prix éfperer vos bontés !
Nous protéger , c'eft nous créer encore.
Le jour des Rois 6 Janvier après le lever
du Roi M. le Coadjuteur de Strasbourg prêta
ferment de fidélité entre les mains du Roi
dans le Cabinet pour fa furvivance de
Grand Aumônier de France. Les Officiers
Commandeurs de l'Ordre's'y trouverent, & le
Roi lui paffa le Cordon Bleu , & lui donna
le Manteau comme il ſe pratique pour
JANVIER 1745 . 175
tette Charge , & celle des Officiers Com →
mandeurs qui ne prétent pas leur ferment
dans la Chapelle .
Le Serment prêté , M. l'Abbé de Ventadour
fit à la Meffe les fonctions de Grand
Aumônier.
Le Duc de Damville Jean- Baptifte - Louis-
Frederic de Roye de la Rochefoucauld ,
Lieutenant Général des Galeres depuis le
7 Décembre 1720 , qu'il fut reçu en furvivance
du Marquis de Roye fon pere , a
été fait Lieutenant Général des Armées Navales
. Voyez la Genéalogie de la Maiſon de
la Rochefoucauld , au volume . "4 de l'Hiftoire
des Grands Officiers , fol 434.
Le Samedi 16 Janvier le Roi donna des
Régimens à differents Seigneurs ; à M. de
Crillon , le Regiment qu'avoit M. le Duc
de Rohan ; à M. de Froulay , le Regiment
de Champagne; à M. de la Faye le Regiment
de Royal Contois .
On a reçu avis , que l'Empereur étoit
mort à Munich le 30 de ce mois . Ce Prince
étoit âgé de quarante-fept ans , cinq mois
& quatorze jours , étant né le 6 Août 1697 .
Il avoit été élu Empereur le 24 Janvier
1742 , & il avoit pris le nom de Charles
VIL
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
De Stockholm le 23 Novembre & 4 Décem
bre 1744
.
Monfieur le Marquis de Lanmary, Ambaf ,
fadeur de France , donna hier au foir un
grand feftin , à l'occafion de l'heureufe arrivée
de Madame la Princeffe Royale à
Stockholm. Leurs Alteffes Royales fe rendirent
chés M. l'Ambaſſadeur fur les 6 heures.
Elles y furent reçûes au bruit de l'artillerie
& des fanfares . Les Senateurs , les Miniftres
Etrangers , & plus de 200 perfonnes de la
premiere diftinction s'y trouverent ; le repas
fut des plus fplendides , fervi fur huit tables
de 30 couverts , avec un ordre admirable.
Les fantés y furent bües au bruit de l'artillerie
placée dans le jardin de l'Hôtel. M. l'Ambaffadeur
n'avoit rien oublié pour rendre la
fête des plus brillantes . Il avoit fait conftruire
aux deux extrémités de la façade de fon
Hotel qui eft fort longue , de grandes architectures
, qui contenoient toute la largeur
de la rue , & formoient une grande cour ,
dont les deux côtés étoient en portiques &
pilaftres revétus de plufieurs milliers de lampions.
L'édifice qui fervoit d'entrée étoit
élevé fur 8 Colonnes Ioniques foutenant un
grand Balcon , aux deux côtés duquel
étoient les armes de France , & fur le milieu
du Balcon étoit conftruite une grande fale
Octogone , dont les quatre faces AngulairesJANVIER
1745. 199
étoient tranſparentes , & repréfentoient de
Trophées d'Armes , avec les Chiffres du Ros
de France , du Roi de Suede , & de leurs
Alteffes Royales. Comme le tems étoit trèsfavorable
, & que l'on paffoit commodement
dans cette fale , leurs Alteffes Royales
& toute l'Affemblée ,y allerent après fouper
pour voir l'effet de l'illumination , &
d'un autre grand édifice d'Ordre Dorique
en perfpective de 80 pieds d'élévation
conftruit vis-à-vis à l'autre extrémité de la
façade de l'Hôtel . Tout au haut étoient en
tranſparent les Armes de Suede environnées
de gloire ,au deffous celles de Heffe,d'Holftein
& de Pruffe entrelaffées de Las d'amour avec
la Deviſe ficjuncta virefcunt , & tout en bas
coulerent deux Fontaines de vin pour le
Peuple.
Leurs Alteffes Royales étant defcendues ,
dans la fale du bal , Madame la Princeffe
R. l'ouvrit avec M. l'Ambaſſadeur , & il dura
toute la nuit.
Tous ces Edifices ornés de riches dorures ,
& des plus belles peintures & fculptures
ont été deffinés & exécutés par M. Taraval
premier Peintre de S. M. S. qui avoit auffi
deffiné & exécuté la fête que M. l'Ambaffadeur
donna l'année derniere au Prince
Royal de Suede , à l'occafion de fon heureufe
arrivée à Stockholm ,
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
CHARGES données par le Roi le 21 fanvier
1745 .
L des Officiers qui doivent compofer la
E Roi ayant figné l'état des Dames &
Maifon de Madame la Dauphine , fa Majefté
a difpofé des principales Charges , & Elle a
donné celle de Premier Aumônier à l'ancien
Evêque de Mirepoix . Celle d'Aumônier
ordinaire à l'Abbé de Saint Cir , Conſeiller
d'Etat ; celles d'Aumôniers de quartier à
PAbbé de Nicolaï , à l'Abbé de Sailly , à
l'Abbé de Poudens , & à l'Abbé de Bonneguife.
Sa Majefté a accordé la Charge de
Dame d'Honneur à la Ducheffe de Brancas ,
celle de Dame d'Atours à la Ducheffe de
Lauraguais ; la Ducheffe de Rohan , la Ducheffe
de Caumont , la Marquife de Teffé ,
la Marquife de Faudoas, la Marquife de Bellefans,
la Comteffe du Roure , la Comteffe de
Lorge , la Comteffe de Champagne , & la
Marquife de Pont ont été nommées pour
accompagner Madame la Dauphine . La
Charge deChevalier d'Honneur a été accordée
par le Roi au Marquis de la Fare , celle
de Premier Ecuyer au Comte de Rubempré,
& celle de Premier Maître d'Hôtel , au Chevalier
de Crequi , Sous - Gouverneur de
Monfeigneur le Dauphin .
JANVIER 1745. 177
Sa Majeſté a difpofé en même tems de la
Charge de Sur- Intendant de la Maiſon , en
faveur de M. Ogier d'Enouville , Préfident
de la feconde Chambre des Requêtes du
Palais ; MM. Boula de Quincy & Hallet de
Cavines Maîtres des Requêtes ont été
nommés Sécretaires des Commandemens, &
M. Mefnard , Intendant de la Mailon.
>
M. de la Deveze , Maréchal de Camp
Commandant en Languedoc , a été fait
Lieutenant Général des Armées du Roi.
PRISES DE VAISSEAUX.
On mande de S. Malo , que le Capitaine
Donat Commandant le Vaiffeau la Grande
Riche, y a amené le Navire Ecoffois le
Hamilton de 170 tonneaux , dont la Cargaifon
confifte en Sucre , en Indigo & en
Bois de teinture ; que le Corfaire le Lys .
monté par le Capitaine la Cour -Gaillard
s'eft emparé d'un Bâtiment Anglois chargé
de Graine de Lin; que les Navires le Roy Méday
& le Nathanael , l'un de Londres , l'autre
de Tompshon , ont été pris par le Vaiffeau
l'Aftrée , & que l'Armateur l'Avanturier
de Plymouth , de 16 canons & de 70
hommes d'équipage s'eft rendu au Corſaire
le Malo , que commande le Capitaine la Rondiniere.
178 MERCURE DE FRANCE.
Les lettres d'Audierne marquent qu'il y
eft arrivé deux prifes qui portoient des
Grains , de la Biere & des Salines à Liſbonne
& à Gibraltar.
Suivant les avis reçus du Havre , le Capitaine
Maquere qui commandoit ci - devant un
petit Bâtiment de Calais armé en courſe
dont les Anglois fe font emparés , a trouvé
le moyen de fe rendre maître du Vaiffeau la
Prife de Douvres , fur lequel il étoit prifonnier
avec tout fon équipage , & il a conduit
ce Bâtiment dans ce premier Port.
Le 12 du mois dernier l'Eſcadre commandée
par M. de la Jonquiere s'empara à
15 lieues au Sud Oueft du Cap de Gattes
du Vaiffeau Anglois le Céfar Augufte de 22
canons , de 16 pierriers & de 80 hommes
d'equipage , qui alloit de Livourne à
Londres , & dont la charge eſt d'une valeur
confidérable.
Le Brigantin Anglois le Hanover a été
pris par le Vaiffeau du Roi l'Ardent.
La Flûte du Roi la Gironde s'eft rendue
maîtreffe des Vaiffeaux l'Hirondelle de
120 tonneaux , chargé de Morue , & la
Colombine de 130 tonneaux , chargé de Riz.
Un Vaiffeau de Bristol de 18 canons , de
12 pierriers & de 160 hommes d'équipage ,
a été conduit à S. Malo par le Corfaire le
Lys, commandé par M, la Cour - Gaillard.
#
JANVIER 1745 179
Ce même Corfaire a repris le Navire le
Charles Marie de Granville , que le Vaiffeau
de Briſtol menoit en Angleterre,
-
$
Le Capitaine Donat , Commandant le
Vaiffeau la Grande Biche , a envoyé à S.Malo
un Navire Anglois nommé le Pigeon , de
90 tonneaux , & le Vaiffeau l'Expedition de
Grandville , qu'il a repris fur un Armateur
des ennemis .
On a appris de Gravelines que le Navire
Anglois la Ste. Brigide & Marie , de 200
tonneaux , fur lequel il y a beaucoup de Cochenille
, d'Indigo & d'autres Marchandifes
de prix y avoit été mené par le Capitaine
Pierre Duval , qui commande le Corfaire le
S Benoit de Calais..
ETAT du chargement du Vaiffean Anglois , forti
de Livourne , appellé le Céfar Augufte de Londres,
armé de 22 Canons , 80 Hommes; d'Equipage 3
commandé par le capitaine Eliehamptonne , appartenant
à Mrs. Jean Hilanos & Longuet ; pris
par le Vaiffeau du Roi le Terrible commandé
par M. de la Jonquiere le 12 Decembre 1744 , fur
les huit heures du ſoir , à 15 lieues Sud - Queft du
Cap de Gattes ;
SCAVOIR ,
27 Groffes piéces de Marbre , pefant 1550 Quais™
taux.
180 MERCURE DE FRANCE.
I Caiffe contenant Marbre travaillé.
157 Balles de Soye.
61 Balles de Coton .
14 Caiffes de Corail
Caiffe contenant 20 piéces d'Etoffes de Soye,
Caiffe Damas.
I
I
4
Caiffes Velours.
36 Caiffes Manne .
125 Barriques Geniévre.
100 Sacs de Thé.
2 Caiffes contenant 120 Pacquets de Crêpes noirs .
15 Caiffes Vin de Florence & de S. Reme.
41 Jarres Huile.
13
1 .
Caiffe contenant
Caiffe Livres
Caiffe avec le Portrait du Prince de Galles.
Caiffes Peintures Fines,
Caiffe d'Eftampes..
4
I
I Caiffe Huile d'Afpic.
I Caiffe Truffes feiches.
I Pille Boëtes de Pommade.
1394 Barils d'Anchois.
I
2
Caiffe contenant feize petites Jarres Anchois.
Boëtte d'Effences .
Barriques Capres.
460 Quintaux Souffre.
152 Caiffes , contenant 3936 douzaines Chapeaux
de Paille.
JANVIER 1745. 18t
NOUVELLES ETRANGERES.
RUSSLE
I. Es lettres de Mofcou du 4 du mois dernier
portent que le Comte de Rofemberg , Ambaffadeur
Extraordinaire de la Reine de Hongrie
a remis par ordre de cette Princeffe aux Miniftres
uné Déclaration , laquelle porte que cette Cour a
dû être convaincue par le Memoire qu'il a prefenté
le 2 du mois de Septembre des véritables fentimens
de S. M. H. au fajer de l'affaire du Marquis
de Botta ; que la Reine de Hongrie a nommé le
Comte de Rofemberg fon Ambaffadeur Extraordinaire
pour témoigner à cette Cour le vif regret
qu'a S. M. H. de ce que cette affaire n'a pû être
plûtôt terminée ; que fi le Refcrit Circulaire de
la Reine de Hongrie à fes Miniftres & la Lettre
adreffée au Roi de Pruffe par le Marquis de Botta ,
mettent encore quelque obftacle à l'accommodement
, S. M. H. protefte que ces deux pieces ont
été rendues publiques contre, fon intention , &
que la premiere n'a été écrite que pour l'inftruction
particuliere de fes Miniftres ; que d'ailleurs
lorfque le Refcrit a été imprimé , les preuves qui
ont été communiquées par cette Cour à la Reine
de Hongrie , n'étoient pas encore arrivées à Vienne
, & les ennemis de cette Princeffe profitant
de la mauvaife conduite du Marquis de Botta tâchoient
de repandre plufieurs bruits défavantageux
qu'il étoit indiſpenſablement néceffaire de
"
182 MERCURE DE FRANCE.
détruire ; que la Reine de Hongrie a été fort
éloignée de vouloir difculper le Marquis de Botta
ou d'infirmer publiquement les accufations formées
contre lui ; que c'eft de quoi on ne peut
douter , fi on veut faire réflexion que S. M. H.
ne s'eft pas crû permis d'hésiter un feul moment
de foufcrire aux preuves fournies contre ce Miniftre ;
que les difpofitious de la Reine de Hongrie à cet
égard ont paru avec éclat à la face de l'Univers par
l'exil du Marquis de Botta qui a eté envoyé à Gratz ,
& qui y fera détenu auffi long- tems que la Cour de
Ruffie le defizera ; qu'après ces éclaiciffemens la
Reine de Hongrie efpere que la malheureufe publication
des Pieces dont il a été parlé, ne fera plus un
obftacle à une parfaite réconciliation entre les deux
Puiffances ; qu'elle defire que ces Ecrits foient regardés
comme invalides & nuls , & qu'ils foient
entierement oubliés , & qu'afin que tout l'Univers,
connoiffe plus parfaitement la fincerité de tout ce
qui eft contenu dans la prefente Déclaration , le
Comte de Rosemberg promet de la maniere ! a
plus folemnelle au nom de fa Souveraine , qu'elle
envoiera à tous fes Miniftres un Refcrit Circulaire
qui fera entierement conforme à cette Déclaration
& que ce Referit fera inceffamment imprimé pour.
être communiqué aux principales Cours de l'Europe.
S. M. ayant été fatisfaite de cette Déclaration
le Comte de Rofemberg eut le 25 Novembre der
nier fa premiere audience de cette Princeffe , &
il l'affura que la Reine de Hongrie ne croyoit
pouvoir lui donner de plus fortes preuves de fes
fentimens qu'en lui témoignant par une Ambaflade
expreffement deftinée pour cette fin toute la
douleur qu'elle a reffentie x qu'elle reffent encore
de la conduite du Marquis de Botta , autre
JANVIER 1745 18 %
fois fon Miniftre en cette Cour ; que S. M. H. ab
horre jufqu'à la moindre apparence d'actions fem❤
blables à celles dont ce Marquis a été convaincu
que fans entrer dans un plus fong détail de faits fr
énormes , il a fuffi à la Reine de Hongrie de fça -
voir que l'accufé s'étoit attiré l'indignation de S.
M. que
le Marquis de Botta a été exilé à Gratz
pour y demeurer tout le tems qu'il plaira à S. M.
que la Reine de Hongrie a donné par là autant
qu'il a dépendu delle l'éclatante fatisfaction
qu'on a demandée , & qu'elle penfe avoir rempli
par la Déclaration que le Comte de Rofemberg a
remife aux Miniftres , tout ce qu'on pouvoit
exiger.
Le Comte de Beftuchef, Grand Chancelier de
Ruffie , repondit au nom de S. M. que récevant
avec une joye finguliere les affurances de l'amitié
fincere de la Reine de Hongrie , elle ne vouloit
pas manquer d'en montrer fa reconnoiffance ; qu'il
étoit vrai que S. M. H. en ne lui accordant pas
d'abord une fatisfaction fuffifante lui avoit donné
un légitime fujet de fe montrer fenfible , mais
que puifque cette Princeffe pour terminer cette
affaire avoit envoyé exprès à Mofcou une Ambaffade
, & que le Comte de Roſemberg en faifoit
une Déclaration formelle , S. M. vouloit bien enfevelir
tout le paffé dans un parfait oubli & laiffer
la Reine de Hongrie maîtreffe abfolue de rendre
la liberté au Marquis de Botta , S. M. ne confer
vant aucun reffentiment contre lui & ne deman
dant point qu'il lui foit fait aucun mauvais trai
tement .
PRUSSE .
O
N mande de Berlin du 15 du mois dernier
qu'on y a publié un Expofé des raifons qui
ant determiné le Roi à faire replier fes troupes
184 MERCURE DE FRANCE.
vers la Silefie . Cet Ecrit porte que S. M. ayant
trouvé les hauteurs voifines de Kuttenberg occupées
par les ennemis lorfqu'elle s'en étoit approchée
pour s'en emparer , elle n'avoit pû fe faifir
de ce pofte dont il auroit été néceffaire qu'elle fut
maîtreffe pour conferver la Ville de Prague , &
pour ſe maintenir dans le Royaume de Boheme ;
qu'il ne lui avoit pas été plus poffible d'empêcher
l'Armée de la Reine de Hongrie de paffer l'Elbe
vû le grand nombre de gués , qui font entre Kollin
& Pardubitz , qu'ayant été informée du paffage
des ennemis , elle avoit raffemblé fes troupes
au Village de Wiſhanjowitz près de Clumez , que
le 24 après beaucoup de mouvemens & de marches
difficiles , elle avoit été rejointe par treize
Bataillons & trente Efcadrons commandés par le
Comte de Naffau & que l'armée n'ayant plus
de pain que pour trois jours , les farines qui avoient
été amaffées à Pardubitz ayant été preſque entiérement
confommées les circonstances ne permettant
pas de faire venir les provifions qui étoient
à Leutmeritz , & la Cavalerie ne pouvant plus fubfifter
dans un pays où 160 Efcadrons vivoient
depuis douze jours , S. M. avoit pris la réfolution
de diftribuer des quartiers d'hyver à fes troupes
le long de fes Frontieres .
,
Les troupes Prüffiennes qui font forties de
Prague ont d'abord fuivi l'Elbe pour revenir dans
le Brandebourg par la même route que le Roi a
tenue en marchant vers la Boheme. Ces troupes
étant arrivées fur la frontiere de l'Electorat de Saxe
ont demandé le paffage , mais la Regence
leur a fait reponfe qu'elle ne pouvoit le leur accorder
qu'à condition que les foldats marcheroient
fans armes & qu'ils feroient compagn´s d'un
Corps de troupes Saxonnes. Le Baron d'Enfedel
JANVIER 1745. 185
a refufé d'accepter ces propofitions , & ayant pris
par fa droite il a traversé le Cercle de Leutmeritz.
Il arriva le 4 dans les environs de Zittau
avec toutes les troupes qui étoient fous ſes ordres.
Un corps confidérable d'Infanterie & de Cavalerie
commandé par le Comte de Naffau s'avança
le 5 du mois paffé au debouché des Gorges de
Friedland , & le Chevalier de Saxe , que le Prince
Charles de Lorraine avoit détaché pour inquieter
le Baron d'Enfiedel dans fa retraite
n'ayant pas jugé à propos de hazarder une action
contre des troupes fuperieures , le Baron
d'Enfiedel a regagné fans obftacle la Frontiere
de la Silefie .
On a appris de Breslau du 20 du mois dernier
qu'on y a publié une Patente du Roi de Pruffe
adreffée aux Etats de Silefie au fujer du Manifefte
que la Reine de Hongrie a fait rep andre dans
cette Province , & par lequel elle effaye d'engager
les habitans à rentrer fous fa domination .
Le Roi fait fçavoir aux Etats par eette Patente
qu'il eft inftruit des efforts que fait S. M. H. pour
ébranler leur fidelité , & pour leur perfuader que
c'eft uniquement par la force qu'il lui a enlevé la
plus grande partie de ce Duché & du Comté de
Glatz ; qu'il n'ignore pas qu'elle prétend être
difpenfée de l'obfervation du Traité conclu entre
les deux Puiffances , fous prétexte du fecours que
le Roi , en qualité de Prince de l'Empire , s'eft
cru obligé de fournir à l'Empereur afin de maintenir
l'Election & la Dignité de S. M. I. & afin de
prevenir l'exécution des deffeins qui avoient été
formés contre l'Empereur & qui avoient pour objet
de le forcer de fortir du territoire de l'Empite
, que le procedé de la Reine de Hongrie fur186
MERCURE DE FRANCE.
prendroit le Roi , fi S. M. n'avoit eu déja une
pleine connoiffance de la réfolution dans laquelle
la Cour de Vienne à été conftamment de profiter
de la première occafion favorable pour tâcher de
fe remettre en poffeffion de la Silefie , & s'il n'étoit
pas demontré par une experience de tous les
tems que la maxime de la Cour de Vienne eft de
compter pour rien les Ceffions , les Renonciations
& les Traités dès qu'elle peut efperer de s'en dégager
par quelques moyens
Après avoir relevé plufieurs expreffions contenuës
dans le Manifefte de la Reine de Hongrie , &
qui ne font point d'ufage entre les Puiffances , ni
même entre les Nations policées , & après avoir .
remarqué que ces expreffions font familieres à la
Cour de Vienne , & qu'elle en a employé de
femblables dans fes Déclarations adreffées aux
Habitans des Provinces de Lorraine & d'Alface , &
à ceux du Royaume de Naples , le Roi rapelle aux
Etats de Siléfie l'oppreffion dans laquelle ils ont
gemi fous la domination de la Cour de Vienne
foit par les taxes exhorbitantes dont le Peuple
a été accablé , & dont le produit eft forti de la
Province , foit par les hypoteques accordées fur les
revenus de ce Duché à toutes les Nations defquelles
le feu Empereur a pu tirer de l'argent , foit enfin
par la mauvaiſe adminiftration de la justice & des
Finances , par la tolerance des abus qui s'y font
Jutroduits , par la protection accordée aux familles
puiffantes auxquelles le précedent Gou
vernement permettoit d'exercer toutes fortes de
vexations fur les plus foibles , & par la violation
manifefte des Traités de Weftphalie & de Raftadt .
fur ce qui concerne les affaires de la Réligion , &
les Privileges des Proteftans. S. M. prend les
Etats eux mêmes à témoin , fi depuis que ce Duché
JANVIER 1745. 187
eft fous fon obéiffance , elle n'a pas apporté la
plus grande attention à proteger également les
fujets des differentes communions ; à leur difpenfer
indiffe emment fes faveurs dans la diftribution des
Charges & des Emplois , à remedier folidement
aux griefs du Peuple , à retablir le bon ordre
dans le Pays & à fa re rendre la juſtice avec exactitude
fans acception des perfonnes . Elle finit ent
difant que fon intention eft de leur donner conftamment
des preuves de fon affection & de leur
procurer de nouveaux avantages auffitôt que les
circonftances pourront le permettre , qu'en même
tems elle eft perfuadée que bien loin de prêter
Foreille aux exhortations de la Cour de Vienne
& de fes Emiffaires les Siléfiens perfifteront inviolablement
dans leur fidelité ; qu'ils s'oppoferont
avec courage aux entrepriſes des troupes de la
Reine de Hongrie , & qu'ils fe comporteront dans
tout le refte d'une maniere convenable à des fujets
zélés pour leur Souverain .
&
Les lettres de Berlin du 30 du mois dernier
marquent que les difpofitions faites par le Prince
d'Anhalt Deffau ayant fait craindre au Prince
Charles de Lorraine que ce Général ne lui coupat
la communication avec les roupes Saxonnes ,
le Prince Charles de Lorraine avoit pris le parti de
fe retirer fur la frontiere du Comté de Glatz ,
que depuis le Roi a envoyé ordre à plufieurs Régi
mens qui s'étoient rendus à Breſlau afin d'en renforcer
la garnifon , d'aller joindre les troupes que
le Prince d'Anhalt Deffau faifoit affembler pour
attaquer les Infurgens de Hongrie , qui continuoient
de faire des courfes dans le plat Pays , &
qui y exigeoient de fortes contributions,
188 MERCURE DE FRANCE .
ALLEMAGN E.
Na appris de Ratibonne du 17 du mois
Odernier , que fuivant les avis reçus de Munich
l'Empereur a envoyé à tous fes Miniftres
dans les Cours Etrangeres un Refcrit contenant
plufieurs plaintes fur la conduite de la Cour de
Vienne , particulierement fur les efforts qu'elle fait
pour femer la divifion entre le Chef & les Membres
de l'Empire. S. M. I. diffipe pleinement par ce
Refcrit tous les fujets de défiance que ſes ennemis
effayent de faire naître , & elle déclare que non
feulement elle ne ceffera de veiller au bien commun
de la Patriel au maintien des Loix fondamentales
du Corps Germanique , mais encore qu'étant fort
éloignée de caufer le moindre préjudice aux Etats
d'Allemagne , qui ne fe déclareront point en fa
faveur , pourvu qu'ils ne forment aucune entreprife
contre fes interêts , & qu'ils ne fecourent
directement ni . indirectement S. M. H. elle ne
prétend contraindre aucun d'eux d'acceder au
Traité de Francfort ni de lui fournir des fubfides &
des troupes , quoiqu'elle put exiger l'un & l'autre
en vertu des conftitutions de l'Empire .
S. M. I. ajoute qu'elle s'eft rendue à Munich
afin d'être plus à portée de travailler efficace
ment au rétabliſſement de la tranquillité générale ;
que les intentions de ſes Alliés font aufli droites &
auffi pures que les fiennes , qu'ils ne pensent
comme elle qu'à affranchir l'Allemagne du Def- !
potifme que la Cour de Vienne y exerce ouvertement
, & qu'il y a lieu d'efperer que les mau- |
vaifes impreffions données par les écrits artificieux
de cette Cour feront entierement détruites .
Le 7 du mois dernier un détachement des
troupes de la Reine de Hongrie entra dans
JANVIER. 1745 . 189
Deckendorf, y enleva une grande quantité de
boeufs & de moutons , qni y avoient été conduits
au marché , & il obligea les Ma chands dont il
n'emmena point les beftiaux de lui en donner
la valeur en argent.
On mande de Prague du 21 du mois dernier
qu'un Corps de 15000 hommes des troupes de la
Reine de Hongrie commandé par le Prince de
Waldeck étoit entré dans la Haute Siléfie pour
foutenir les détachemens qui ont penetré dans
cette Province par Neuftadt & par Friedberg.
2000 Hanaques ont fait auffi une irruption du côté
de Hermanitadt & de Goldftein , & le Comte
Rodolphe Palfy , fous les ordres duquel font les
Infurgens du Royaume de Hongrie , a étendu les
contributions jufques dans la Principauté d'Oëls.
Les Hongrois ont brulé entre Oppelen & Ra
tibor 14 Villages dont les habitans ont pris les
armes malgré les fommations qui leur ont été
faites de fe foumettre.
Le Colonel Buckow à la tête d'un détachement
des troupes de S. M. H.s'eft emparé le deux du
mois dernier du pofte de Mittelwade dans le Comté
de Glatz , & il a fait en cette occafion plufieurs
prifonniers & enlevé quelques bagages .
Le 4 les Pruffiens abandonnerent la petite
ville de Reinertz que le Général Ghilani fit occuper
le même jour par un Régiment de Huffards.
Les Pruffiens fe font auffi retirés des poftes de
Habelschwtrda , de Johanfberg , & de Munskhelbourg,
& prefque tous les détachemens qu'ils
avoient laiffé de ce côté ci de la Neiff , ont
repaffé cette riviere .
Les troupes Saxonnes ont quitté l'armée de la
Reine de Hongrie , pour fe rendre dans les
quartiers qui leur etoient deftinés , & qui font dif
190 MERCURE DE FRANCE.
pofés de façon que ces troupes formeront une
ligne le long des Frontieres de la Siléfie jufques
à celles de la Luface.
On a appris de Hanover du 25 du mois dernier,
que les Guides que le Maréchal Duc de Belle-ifle
avoit pris en fortant du Territoire d'Eichfeld ,
l'ayant fait paffer fur les Terres de cet Electorat ,
le Bailli d'Elbeinguerode qui en fut averti ſe crut
autorifé à s'affurer de la perfonne de ce Général ,
parce que le Maréchal de Belle- ifle n'avoit point
de Paffeports de la Régence. Le Chevalier de
Belle-ifle a été arrêté avec fon frere ainfi que toutes
les perfonnes de leur fuite , & ils ont été conduits
au Château d'Oſterode , où ils devoient demeurer
j'ufqu'au retour d'un courier qui a été dépêché
à Londres pour fçavoir les intentions du Roi
de la Grande Bretagne.
La Regence a ordonné qu'on les y traitât avec
toutes les diftinctions qui leur font dûes. La difficulté
des chemins & le défaut de chevaux fur la
route qu'on leur a fait prendre ont été cauſe qu'ils
ont été féparés d'une partie de leurs domestiques &
que leurs caroffes & leurs équipages n'ont pû les
fuivre auffi-tôt qu'on l'auroit défiré.
Les avis reçûs de Munich du 26 du mois dernier
portent que l'Empereur & l'Imperatrice firent
le 17 leur entrée publique en cette Capitale
avec beaucoup de magnificence au bruir des acclamations
réiterées des Habitans & de plufieurs falves
de l'Artillerie des remparts.
Les inquiétudes que l'arrivée des troupes Fran-
Coifes qui ont défilé vers le Bas-Rhin donnent à
plufieurs Princes de l'Empire , ayant déterminé
I'Electeur de Mayence à écrire une Lettre à l'Empereur
pour lui faire des repréſentations à ce fujet,
3
JANVIER 1745. 191
S. M. I. lui a fait réponſe qu'elle le croit trop attentifà
remplir les obligations que lui impofent
fa qualité de Membre du Corps Germanique &
celles de Pre.nier Electeur Eccléfiaftique & d'Archi-
Chancelier de l'Empire , pour foupçonner qu'il
fe laiffe jamais entraîner par les fuggeftions des
Puiffances intereffées à troubler le repos de l'Allemagne
; que les affurances données à cet Elec.
teur font fuffifantes pour le mettre à l'abri de toute
féduction ; qu'il ne refte donc à S. M. I. qu'à
calmer les allarmes mal fondées que les troupes du
Roi de France occafionnent en prennant des quartiers
fur le Bas- Rhin ; que la néceffité des tems
jointe à plufieurs confidérations importantes a
abfolument exigé que ces troupes s'y rendiffent ,
mais qu'elles y font venues en qnalité d'amies de
l'Empereur & de l'Empire ; que les mefures ont
été prises de telle forte qu'il y a lieu d'efperer que
ces troupes ne feront à charge à perfonne & que
leur féjour en Allemagne fera le plus court que les
circonftances pourront le permetrre ,, que ces circonftances
neregardent pas feulement l'Empereur,
& qu'elles intereffent auffi les fideles Alliés qué
S. M. I. a dans l'Empire , & qui ont jugé à propos
de fe garantir par le voifinage de ces troupes
des entreprifes que méditoit une Puiffance ennemie
; que tel eft le cas dans lequel fe trouve en
particulier l'Electeur Palatin , & que ce Prince
avoit lieu de craindré pour le Palatinat uu fort pa
reil à celui qu'ont éprouvé les Duchés de Neubourg
& de Sultzbach ; que S. M. I. compte que
La réponſe diffipera les appréhenfions que l'Electeur
de Mayence lui a expofées dans fa Lettre.
Les troupes Françoifes qui étoient en Suabe ,
fe font avancées vers le Danube , & l'on affure
192 MERCURE DE FRANCE .
qu'avant la fin de Mars l'armée de l'Empereur fera
compofée de 45000 hommes
On mande de Waldmunchen du 29 du mois
dernier que le Corps de troupes que le Prince
Charles de Lorraine détacha le 7 du mois dernier
pour fe rendre dans le Haut Palatinat , eft arrivé
fur les Frontieres de cette Province.
Le Marquis de Cruffol , Commandant des Troupes
Françoifes qui occupoient le pofte de Statt-
Am- Hoff , les en retira le 24 du mois dernier
après avoir fait tranfporter toutes les provifions
qui y avoient été amaffées , Peu de tems après qu'il
en fut forti les Huffards du Corps de troupes commandées
par le Baron de Thungen y entrerent.
Ayant appris que le Marquis de Cruffol marchoit
vers Ettershaufen fur la Naab , ils le pourfuivirent
. & il y eut en cette occafion une legere
efcarmouche , dans laquelle la perte a été prefque
égale de part & d'autre.
Quelques troupes de la Reine de Hongrie fe
font affemblées du côté de Kelheim , où il y a
unc nombreuſe garnifon Françoife .
On a appris de Vienne que S. M. H. y a fait
publier un Manifefte , par lequel elle déclare nul
le Traité de Breflau & tout ce qui s'eft paffé en
conféquence. Elle releve par ce Manifefte les ha
bitans de la Silefie du Serment de fidelité qu'ils
ont prêté au Roy de Pruffe , & elles les exhorte
à le traiter comme ennemi , & à la reconnoître
pour leur légitime Souveraine : elle leur promet
en même-tems de les foutenir de toutes les forces,
de les rétablir dans leurs anciens Privileges & de
les combler de fes faveurs , fans avoir égard à la
difference des Religions.
Selon les avis reçûs de Silefie un Corps de 800-
hommes
JANVIER 1745. 193
hommes des Infurgens de Hongrie ayant penetré
dans cette Province par le Pas de Jablunka a fait
uue courfe jufqu'à Ratibor & à Oppelen & a pillé
plufieurs Bourgs & Villages entre ces deux Villes ,
mais il s'eft retiré à l'approche de quelques troupes
Pruffiennes qui fe font raffemblées pour lui donner
la chaffe.
Le Roi de Pruffe à fait renforcer confidérablement
la garnifon de Brieg , & le Comte de Munchau
, Préſident du Confeil de Régence de Silefie
a donné ordre que les portes de Breſlau fuffent
continuellement fermées de crainte de furpriſe.
Ο
ESPAGNE
N mande de Madrid du 15 du mois dernier
que le Roi a été informé par l'Intendant de
Marine de Saint Sebaſtien que le 22 , le 24 & le
25 Novembre les Armateurs Don Bernard de la
Parada & Don Martin d'Aroftegui s'étoient rendus
maîtres d'un Vaiffeau , d'un Paquebot & de deux
Brigantins Anglois , nommés l'Adlinton , l'Amitié,
le Succés & le Woud n.
L'Intendant de Marine de Bilbao a mandé an
Roi que le Vaiffeau Anglois le Safifler de 150 ton-.
neaux qui conduifoit 6 Paffagers en Amerique
avoit été pris le 10 du même mois vers le 48e dégré
de Latitude Septentrionale par les Armateurs
Don Juan Florent de Miranda & Don Jofeph Jordanes
.
Les Efpagnols fe font rendus maîtres de deux
Bâtimens Anglois qui alloient à Antigoa .
On a appris de Madrid que la Cérémonie du Mariage
de l'Infante Dona Marie - Therefe fut faite le
18 du mois dernier par le Partiarche des Indes ,
I194
MERCURE DE FRANCE .
en préſence de leurs Majeftés , & que le Prince
des Afturies en vertu des pouvoirs qu'il avoit reçûs
du Roi Très-Chrétien époufa cette Princeffe au
nom du Dauphin de France .
Le foir après l'exécution d'un Opera composé à
l'occafion du Mariage de Madame la Dauphine on
tira un très - beau feu d'artifice & il y a eu des
illuminations & des réjouiffances dans cette Ville
pendant trois nuits confécutives . Le Roi & la Reine
ont diné & foupé en public le 18 & le 19 avec
Madame la Dauphine & les Princes & Princeffes
de la Famille Royale.
Le 20 après midi Madame la Dauphine partit
pour fe rendre en France ; le Prince & la Pring
ceffe des Afturies & l'Infante Dona Louife - Elifabeth
l'accompagnerent jufqu'à deux lieues de Madrid
, & toute la Famille Royale a donné à cette
Princeffe en fe féparant d'elle les démonſtrations
de la plus vive tendreffe,
9
Madame la Dauphine coucha la nuit fuivante à
Alcala où l'Infant Cardinal étoit allé l'attendre
& où ce Prince lui avoit fait préparer une fête
d'une extrême magnificence .
Le lendemain matin Madame la Dauphine accompagnée
de l'Infant Cardinal fe rendit au
Convent de San Diego , & de-là à l'Eglife Collégiale
d'Alcala pour y faire fes prieres ; elle alla
l'après midi vifiter le Co lége des Jefuites , & enfuite
elle prit la route de Guadalaxara ; l'Infant
Cardinal la conduifit jufques à une demie lieuë
d'Alcala , Elle arriva le 22 à Zadraque , le 23. à
Arienza , le 24 à Betlanga , le 25 à faint Etienne
de Gormaz , & le 26 à Aranda .
L'éclat des Fêtes que les Ambaffadeurs de
France & des deux Siciles ont données pour le
Mariage de Madame la Dauphine a répondu par
JANVIER 1745. 195
faitement au zéle de ces Miniftres & à l'objet
pour lequel elles étoient destinées. Il y a eû
plufieurs jours de fuite chés ces Ambaffadeurs
table ouverte jeu , concert comédie , Bal ,
illumination & feu d'artifice .
"
Le 19 les Confeils eurent l'honneur de complimenter
leurs Majeftés fur le Mariage de Madame
la Dauphine.
L'Académie Eſpagnole , le Marquis de Villena
Directeur étant à la tête de cette Compagnie ,
eût le même honneur.
GENES ET ISLE DE CORSE.
ON apprend de Genes du 21 du mois dernier
que les lettres de Nice marquoient que
l'Infant Don Philippe y étoit attendu le 23 , &
qu'il y avoit trente Bataillons des troupes Françoifes
& Efpagnoles dans les environs,
GRANDE BRETAGNE,
N mande de Londres du 28 du mois dernier
O a que qu'on y a reçû avis d'Antigoa , que le CChheeff
d'Efcadre Knowles avoit fait échouer au Sud de
la Martinique un Vaiffeau Eſpagnol qui alloit de
Cadix à Cartagene , & qu'il y avoit fait mettre le
feu par fes Chaloupes.
On a appris en même tems qu'un Armateur de
. huit canons , & de cinquante hommes d'équipage
avoit conduit à Antigoa un Vaiffeau François
dont il s'étoit emparé après un combat très long &
très vif.
Deux Navires François ont été prís l'un par le
Vaiffeau le le Cholmondeley , & l'autre par l'Armateur
le Swif
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
*******
RELATION du Mariage de Madame
LA DAUPHINE à Madrid.
Onfieur l'Evêque de Rennes après être
M forti de Madrid le 5 Décembre 1744,
y rentra auffi -tôt , & fe rendit à la maifon que
le Roi d'Efpagne lui avoit fait préparer. Le
Marquis de Villarias vint peu de tems après
le complimenter fur fon arrivée au nom de
S. M. C. , lui témoigna la fatisfaction qu'elle
avoit du choix que le Roi avoit fait de lui
pour la Commiffion de la demande de l'Infante
MARIE- THERESE . Pendant les trois
jours que M. l'Evêque de Rennes a habité
la maifon deftinée pour lui , il y a eu foir
& matin deux tables de 30 couverts cha
cune , magnifiquement fervies. Le Marquis
de Villecaftin Major domo de femana faifoit
les honneurs.
La demande fe fit le 8 au matin. Le Roi
d'Efpagne avoit fixé l'heure à une heure
après midi. M. l'Ambaffadeur fe rendit à
cette heure au Palais fuivi de tout fon cor
tege.
Un Major domo de femana étant venų
le prendre dans un caroffe du Roi , la mar
che commenca par les gens de livrée
JANVIER 1743. 199
qui marchoient fur deux files au nombre de
36 , précédés par deux Suiffes à cheval,
La livrée étoit fort belle, fix Valets de Chambre
ou Chefs d'Office fuivoient à cheval,
vêtus d'un uniforme de drap gris bien galonné
d'argent. Iis avoient à leur tête le
Maître-d'Hôtel dont l'habit étoit écarlatte
avec de grandes falmarches d'or. Ils étoient
fuivis de douze Pages , l'Ecuyer de M. l'Ambaffadeur
marchoit à leur tête , fon habit
étoit d'écarlatte galonné d'or fur toutes les
coutures , ceux des Pages étoient de ve,
lours cramoifi brodé en or , avec des veftes
de tiffu. Le caroffe du Roi marchoit enfuite ;
M. l'Ambaffadeur & le Major domo étoient
feuls dedans deux Palfreniers de la livrée
du Roi d'Efpagne marchoient à pied à côté
des chevaux de la volée.
:
Le caroffe du Roi étoit fuivi de ceux de
M. l'Ambaffadeur au nombre de quatre,
ils
étoient attelés chacun de fix mules riche
ment harnachées . Les traits étoient de cuir
de Ruffie ; ceux du premier caroffe étoient
couverts de velours rouge , & ceux du fecond
de velours bleu , avec des galons d'or ; ces
deux premiers caroffes étoient vuides . L'Aumônier
de M. l'Evêque de Rennes étoit dans
le troifiéme avec quatre autres Pretres.
Quatre Gentils-hommes rempliffoient le quatriéme
ils portoient tous quatre un habit
I iij
98 MERCURE DE FRANCE.
femblable de velours cifelé brun , avec les
veftes & les par emens de tiffu . Le caroffe
du Major domo attelé de quatre mules avec
un Cocher & un Poftillon fermoit la marche:
Ce Cortege après avoir traversé la Ville
entra au retiro par la cour des cuifines , & y
trouva une Compagnie de Gardes Efpagnols
, & une des Gardes Walonnes rangées
en haie , les Officiers à la tête , & les
Tambours rappellant.
De là on paffa dans la principale cour
du Château. Quelques chambres des appartemens
de leurs MM. donnent fur cette
cour , ce fut de- là qu'Elles virent l'entrée ,
tout le cortege ayant fait le tour de la
tour.
M. l'Ambaffadeur mit pied à terre avec
le Major domo , il traverfa une galerie à
rez-de -chauffée , où il trouva la Compagnie
des Halbardiers en haie , les Officiers
a la tête , & il monta aux appartemens
par le grand eſcalier.
M. le Duc de Bournonville Capitaine
des Gardes , alors de quartier , vint l'y recevoir
accompagné de tous les Officiers de
ce Corps. Les Gardes étoient fous les armes
. M. l'Ambaſſadeur étant paffé dans une
autre fale qui commuuique à la fale d'Audience
, y fut joint par le Secrétaire de la
Chambre , & y attendit que le Roi fût arriJANVIER
1745. 199
vé. Sa Majefté ne tarda pas , & fe plaçant
au bout de la fale , qui eft le plus proche de
fon appartement , Elle y demeura debout.
Il y avoit un fauteuil à côté d'Elle , Elle fe
couvrit , & tous les Grands qui étoient en
file à fa gauche le long de la muraille ſe couvrirent
auffi . Plus loin fur le même rang
étoient les Major domos de semana , & vis- àvis
du côté droit les Gentilshommes de la
Chambre qui ne font pas Grands. On avoit
laiffé un intervale entre le Roi & eux pour
les Ambaffadeurs & autres Miniftres Etrangers.
Le refte de la fale étoit rempli d'un
grand nombre de perfonnes de toutes fortes
d'états que la curiofité avoit attirés.
M. l'Ambaffadeur entra dans la fale par
le bout oppofé à celui où le Roi étoit placé ,
& après que le Sécretaire de la Chambre eût
dit à haute voix à Sa Majefté que l'Ambaſſadeur
Extraordinaire de France étoit-là , &
qu'il eut reçu ordre de le faire venir , il l'accompagna
jufqu'à la moitié de la fale &
enfuite le laiffa feul. M. l'Ambaffadeur fit les
réverences ordinaires , & prononça fa Harangue.
Il étoit couvert d'un bonnet quarré,
car il étoit en rochet . La Harangue finie il
donna fes Lettres de créance au Roi , &
après que ce Prince lui eut répondu en peu
de mots , il fe retira faifant de tems en tems
les reverences ufitées , & le Roi rentra dans
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
for appartement. M. l'Evêque de Rennes
paffa dans une chambre , qui eft attenant
de la fale où il devoit avoir audience de
la Reine , & il s'y repofa pendant que la
Toilette dura , & que Leurs Majeftés enten
dirent la Meffe . Là Meffe finie la Reine en
tra dans la fale d'Audience avec l'Infante
Marie-Therefe & l'Infante Marie- Antoi
nette. Cette fale n'eft proprement qu'une
galerie. Les Dames de la Reine étoient à
côté des Infantes fur la même file , & enfuite
les Señoras de Honor , les Grands
étoient vis-à- vis , & enfuite les Major domos
de femana de la Reine . M. le Duc d'Atry
Major domo Major étoit à fa droite ,
mais plus en arriere , de même que les Ambaffadeurs
& les Miniftres Etrangers.
M. le Duc d'Atri ayant dit deux fois à
haute voix qu'on avertit l'Ambaffadeur que
la Reine étoit là , M. l'Evêque de Rennes
parut un moment après avec un Major domo
defemana qui étoit à fa droite , & le quitta
à la troifiéme reverence. M. l'Ambaffadeur
s'avança proche de la Reine , & après une
autre profonde inclination , il commença
fa
Harangue, & fe couvrit . Les Grands en firent
de même ; la Harangue finie , il remit fes Lettres
de créance à la Reine ; il harangua après
l'Infante Marie- Therefe , & enfuite l'Infante
Marie -Antoinette , & après qu'il fe fut retiré
JANVIER 1745. 201
comme il avoit fait devant le Roi , la Reine
entra dans fon appartement avec les Infantes.
M. l'Ambaffadeur fe rendit enfuite chés le
Prince & la Princeffe des Afturies , de là chés
Madame Infante , & enfin chés l'Infant Cardinal.
Il harangua auffi ces Princes & Princeffes
qui étoient accompagnés des principanx
Officiers de leurs Maifons & de
leurs Dames , après quoi il retourna à la
"maifon d'où il étoit parti & dans le même
ordre , mais par des rues differentes . Toutes
les Harangues de M. l'Ambaffadeur ont
été fort goutées , & il les a prononcées avec
toute la dignité convenable.
Le foir fur les 6 heures & demie , ontira
un fort beau feu d'artifice dans la principale
cour du Palais. Leurs Majeftés & toute la
Famille Royale y aflifterent , & immédiatement
après le feu on commença l'Opera.
-On avoit préparé pour ce Spectacle une fale
à cinq rangs de Loges . Elles furent toutes
remplies ainfi que le Parterre. On repréſenta
´un Opera Italien , intitulé Achille che's le Roi
Lycoméde. La Cour étoit en grand gala.
Après le Spectacle M. l'Evêque de Ren
nes retourna dans fon ancienne maiſon . Le
9 au foir il y eut chés lui grand refresco , enfuite
une Comédie Efpagnole reprefentée
par les Comédiens de la Ville. La Comédie
fut fuivie d'un grand fouper le 10 il y eu
I. y
202 MERCURE DE FRANCE.
encore refrefco , Concert & fouper. Le 11
fut un jour de jour de repos , il n'y eut fête ni à la
Cour ni chés M. l'Ambaffadeur . Le 12 M.
l'Evêque de Rennes donna une troifiéme
fête. Il y eut d'abord refrefco ; on tira enfuite
un feu d'artifice , illumination , Bal & fouper.
Toutes ces fêtes ont été fort belles ,
les rafraîchiffemens abondans , & les tables;
fervies avec délicateffe & profufion.
La céremonie de la fignature du Contrat
de Mariage fe fit le 13 fur les 7 heures .
du foir dans la même fale , où le Roi d'Efavoit
donné le 6 audience à M. l'Ampagne
baffadeur.
Cette fale étoit magnifiquement meublée
& éclairée. Au bout qui eft le plus proche
de l'appartement du Roi on avoit placé les
fauteuils de leurs Majeftés , à la gauche de
la Reine , & il y en avoit fix autres qui formoient
une aile pour le Prince & la Princeffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal , l'Infante Marie- Thérefe & l'Infante
Marie - Antoinette ; un peu avant que
leurs Majeftés entraffent , tous ceux qui ne
devoient pas affifter à la Cérémonie fortirent
de la fale , où il ne refta que les principaux
Officiers de la Maiſon Royale , les Grands
d'Efpagne , les Gentils-hommes de la Chamqui
étoient rangés fur deux files à droite
& à gauche , les Major domos. de femana , les
bre
JANVIER 1745 . 201
Capitaines Officiciers & Exemts des Gardes
du Corps , & quelques uns de ceux des Gardes
d'Infanterie. Les deux Sécretaires d'Etat
étoient auffi dans la fale , le Grand Inquifiteur
, le Marquis de Lava Gouverneur du
Confeil de Caftille , quelques Evêques , le
Confeffeur du Roi & celui de la Reine . Les
Miniftres Etrangers étoient placés derriere
les fauteuils de LL MM. Lorfqu'elles furent
entrées & jaffifes , les trois lamarera Majores de
laReine, de la Princeffe des Afturies , & de MadameInfante,
lesDames du Palais & lesfeñoras
d'honor formerent une file vis-à-vis les Princes
& Princeffes , & devant les Grands d'Efpagne
. M. l'Ambaffadeur fe mit à la gauche
du Roi , le Marquis Uffars Sécretaire d'Etat
& Notario Major fit placer une petite table
avec deux flambeaux devant LL MM. &
lut le Contrat de Mariage ; les principaux
Officiers de la Maifon Royale , les Capitaines
des 3 Compagnies des Gardes du Corps ,
un nombre confidérable de Grands & de
Gentils- hommes de la Chambre , les deux
Sécretaires d'Etat , le Grand Inquifiteur , le
Gouverneur du Confeil de Caſtille , quelques
Evêques , & les deux Confeffeurs furent nommés
comme Témoins . Après la lecture du
Contrat qui dura trois quarts- d'heure le Roi
& la Reine le fignere nt & la Reine appella
l'Infante Marie- Therefe qui s'aprocha de la
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE .
table & figna , après quoi on poſa la table'
fucceffivement devant le Prince & la Princeffe
, Madame Infante , l'Infant Cardinal
& l'Infante Marie-Antoinette qui fignerent ,
il y avoit deux expéditions du Contrat ,
une pour refter en Eſpagne , & l'autre pour
être envoyée en France , ainfi les fignatures
furent doubles. Après que le Roi , la Reine ,
les Princes & Princeffes eurent figné , M.
l'Evêque de Rennes figna comme porteur
de la Procuration du Roi , & de celle de
Monſeigneur le Dauphin.
M. le Marquis de Villarias , le Grand Inquifiteur
, & le Gouverneur du Confeil de
Caftille avoient figné les deux Expéditions
du Contrat avant la Cérémonie , comme
Commiffaires prepofés à cet effet parLLMM.
Catholiques , les autres témoins n'ont pas
figné .
On tira le foir un feu d'artifice qui fut
fuivi de la repréſentation du même Opera
qu'on avoit joué le 8 .
L'Ambaffadeur de Naples a donné auffi
trois Fêtes à l'occafion du Mariage , l'une le
14 Decembre , la feconde le 15 & la troifiéme
le 17 ; le 16 eft un jour de repos.
Le 15 après diner l'Infante Marie Thérefe
& l'Infante Marie Antoinette fa four
firent l'honneur à une fille de MadameConos,
fous-Gouvernante de la premiere de la conJANVIER
1745. 209
duire à un Couvent de filles ou elle eft dans
la difpofition de fe faire Religieufe : au retour
les deux Princeffes pafferent au milieu
de la grande Place de Madrid dont tous les
Balcons étoient ornés de tapis , & avoient
chacun deux gros flambeaux de cire blanche
allumés ; comme chaque maifon à cinq
étages & des Balcons à chaque fenêtre ,
cela produifit une fort belle illumination , Le
vent qui étoit ce jour là fort violent & très
froid la dérangea un peu . Madame Infante
& l'Infant Cardinal firent auffi quelque tours
dans cette Place ou la curiofité avoit attiré
une multitude inombrable de perfonnes.
Le 18 au matin tous les différens Confeils,
leurs Préfidens ou Gouverneurs à leur tête ,
vinrent complimenter le Roi & la Reine féparément
fur le Mariage. Le Prince , la Princeffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal & l'Infante Marie-Antoinette
dinerent en public & en cérémonie avec la
future Dauphine dans fon appartement ; le
Prince voulut lui faire prendre la place
d'honneur à fa droite , mais elle s'en excufa,
Sa Camarera Major, les Dames & autres Of
ficiers ont commencé à la fervir ce jour là .
Sur les 7 heures du foir on fit la Céré
monie du Mariage dans la même fale ou
s'étoit faite le 13 la lecture & la fignaturedu
Contrat, Les Grands >, les fils aînés des
7
204 MERCURE DE FRANCE.
T
Grands , les Grandes, les femmes des Titrés ,
c'eft -à- dire des Marquis & des Comtes de
Caftille avoient été invités à cette Cérémonie,
& y affifterent ; les principaux Officiers
de la Maiſon Royale & les Dames de la
Reine & de Madame la Dauphine y affifterent
auffi. Ce fut le Patriache des Indes
qui fit la cérémonie , & qui maria l'Infante;
le Prince des Afturies l'époufa au nom de
Monfeigneur le Dauphin en vertu de fa
Procuration. On tira enfuite un feu d'artifice
dans la principale cour du Palais , &
il y eut un Concert à 4 voix où LL. MM.
les Princes , les Princeffes & c . affifterent.
Le foir les Princes & Princeffes fouperent
enſemble dans l'appartement de Madame
la Dauphine , à qui le Prince & la
Princeffe des Afturies céderent la droite &
la place d'honneur.
Ce fut la même chofe le 19 au dîner , après
lequel on alla à la Toilette de la Reine.Madame
la Dauphine marchoit au milieu du
Prince & de la Princeffe qui la tenoient
par la main ; il y eut enfuite grand befamanos
parceque c'étoit le jour de la Naiffance
du Roi d'Efpagne , celui du Roi fe fait à
part & il eft feul , enfuite celui de la Reine
qui eft avec toute la Famille Royale . Madame
la Dauphine y étoit immédiatement
après la Reine , le foir toute la famille Royale
foupa dans le méme appartement .
JANVIER 1745 201
Le 20 jour fixé pour le départ les Princes
& Princeffes dînerent enfemble dans
l'appartement de Madame la Dauphine ,
mais le diné fut fort trifte , le moment de
la féparation approchoit & ils avoient tous
beaucoup pleuré l'Infant Cardinal partit à
l'iffuë du dîner pour ſe rendre à Alcala dans
un magnifique Palais qui appartient à ce
Prince comme Archévéque de Tolede , &
dont il devoit faire les honneurs,
Le Prince , la Princeffe & les Infantes al--
lerent à la Toilette de la Reine à l'ordinaire ,
mais Madame la Dauphine refta dans fon
appartement ; la Toilette finie , & la Meffe
dite , elle fe rendit aux appartemens pour
recevoir la Bénédiction de LL. M M. &
prendre congé d'Elle, toute la Famille Royale
y étoit raffemblée , cet adieu a été fort
tendre , enfin Madame la Dauphine eft
montée en caroffe fur les 4 heures avec le
Prince, la Princeffe & Madame Infante , Madame
la Dauphine & le Prince dans le fond ,
la premiere à la droite. A une lieuë & demie
de Madrid le Prince & les Princeſſes
prirent congé d'Elles , elle monta dans fon
caroffe de voyage & continua fa route vers
Alcala , elle fera 23 jours en route depuis
Madrid jufqu'à Fontarabie , en comptant 4
jours de féjour.
Mle Comte de Ribadaria Premier Ecuyer
268 MERCURE DE FRANCE.
du Roi d'Espagne étoit parti pour Alcala
dès la veille par ordre de L.L MM. pour
leur apporter des nouvelles de Madame la
Dauphine , il revint le lendemain & affura
LL MM. que cette Princeffe étoit heureu
fement arrrivée à Alcala.
EXTRAIT d'un article de la Gazette de
Madrid du 29 Decembre 1744.
L
E Roi ayant égard aux repréſentations reiterées
que l'Infant Don Philippe , & les Officiers
Generaux qui fervent fous fes ordres , ont fait à Sa
Majefté de la conftante & valeureufe conduite
dont ils ont été témoins oculaires , & qu'ils ont
admirée en M. le Marquis de Lede pendant deux
années confecutives qu'il a fervi de Grenadier ,
enfuite dans celui de Soria , le premier n'ayant
pas été deftiné pour la feconde Campage , pendant
lequel tems il a donné les plus grandes preuves
de fon intrépidité & affection pour les armes ,
fans que pendant tout le tems d'un fi penible déguifement
on ait pu découvrir qui il étoit ; on a fçû
feulement à l'armée qu'un Grenadier d'une brayoure
extraordinaire fe précipitoit toûjours dans
les plus grands dangers, expofant fa vie avec témérité
pendant la Campagne paffée aux attaques de la
Tour du Pont , où s'étant trouvé avec divers dé
rachemens , il fut du nombre des peu que le grand
feu épargna dans le fien , & à ceux de Ville -Franche
& Montgros ; outre differens coups de feu
qu'il a reçus dans fon habit & fon fufil , il reçut
JANVIER 1745. 209
une contufion à une jambe , & finalement dans
la derniere Campagne de Piedmont après s'être
trouvé dans les plus fanglantes occafions , il fut
du Corps qui rétablit la communication interrompue
par les ennemis avec le Pont de Zoule & la
Mayola ; en confidération de tout ceci , Sa Majefté
a eu la bonté de témoigner audit Marquis de
Lede la fatisfaction & le contentement qu'elle a
eu d'aprendre ces preuves reiteréés de conftance
& de valeur données par le même Marquis pour
effacer une légereté de jeuneffe & de manque
d'experience , elle a eu agreable de lui conferer
le premier Régiment d'Infanterie Efpagnole qui
vacquera à l'armée que commande l'Infant
& dès-à-prefent Elle l'a nommé Aide de Camp
de S. A. pour qu'avec cette diftinction il conti
mue fes fervices ,
10 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
E7 Janvier Charles Gafpard de Gouffé Conte
} Royal & Militaire de S. Louis du 27 Mars 1728
Lieutenant Général des Armées Navales du 8 Juin
1730 , Commandant la Marine dans le Port de Rochefort
, & que le Roi avoit nommé Vice- Amiral
du Levant , mourut à Rochefort dans la 81 année
de fon âge ; il étoit fils de Leonard de Gouffé Seigneur
de la Roche- Alart Capitaine de Vaiffeau &
de Marguerite de Châteauneuf de Diflay , & d'une
Noblefle marquée par des fervices militaires dans
la Marine.
Le 8 Mre. René Pucelle Confeiller Clerc au Par
lement depuis le 18 Août 1684 , & ci - devant Confeiller
au Conſeil de Conſcience , Abbé de S. Leonard
de Corbigny depuis 1694 , mourut à Paris
dans la 91 année de fon âge ; il étoit fils de Claude
Pucelle , célebre Avocat au Parlement de Paris &
de Françoife Catinat morte le 19 Mars 1702 , foeur
de Nicolas Catinat Maréchal de France.
Le ro Jerôme Cornaro Ambaffadeur de la République
de Venife en France mourut à Paris dans
la 38 année de fon âge ; il étoit de la Maiſon de
Cornaro connue dès l'an 800 & l'une des 16 Familles
qui compofent la premiere Claffe des Nobles
Vénitiens ; cette République compte au nombre
de fes Doges Marc Cornaro en 1365 , Jean
Cornaro en 1625 , & un autre Jean Cornaro en
1709.
JANVIER 1745. 2x
Le 11 Lucie Felicité de Noailles veuve depuis le
17 Decembre 1737 de Victor Marie d'Eftrées Duc
d'Eftrées , Pair & Marêchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Grand d'Elpagne , Vice- Amiral
de France , Viceroi de l'Amérique , Command
dant pour le Roi dans la Province de Bretagne
Lieutenant Général pour fa Majefté au Comté Nantois
, Gouverneur des Ville & Château de Nantes ,
Protecteur de l'Académie de Soiſſons , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoiſe , avec lequel elle
avoit été mariée le 30 Janvier 1698 , mourut à
Paris âgée de 62 ans , étant née le 9 Novembre
1683 ; elle étoit four puînée de M. le Maréchal
Duc de Noailles , & fille d'Anne- Jules de Noailles ,
Due de Noailles ,Pair & Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Capitaine de la premiere
Compagnie des Gardes du Corps , mort le 2 Octobre
1708 , & de Marie Françoife de Bournonville
aujourd'hui fa veuve. Voyez la Généalogie de la
Maifon de Noailles dans l'Hiftoire des Grands Officiers
de la Couronne vol . 4. fol . 782.
Le 14 D. Françoile le Peletier veuve de
Jean Pierre d'Argouges de Rannes , Doyen des
Confeillers d'Etat , mourut à Paris âgée de 84 ans ,
étant née le 15 Mars 1660 du Mariage de Claude
le Peletier Contrôleur Général des Finances , Préfident
à mortier au Parlement de Paris , & Miniftre
d'Etat & de D. Marguerite Fleuriau d'Armenonville
; elle avoit été mariće le dernier Janvier
1677 avec M. d'Argouges , & en a laiffé entr'autres
Enfans M. d'Argouges Lieutenant Civil , &
M. leMarquis d'Argouges , Lieutenant Général des
Aamées du Roi & c. Voyez pour la Généalogie
de la Maifon d'Argouges ancienne Chevalerie de
la Province de Normandie , l'Hiftoire de la Mai12
MERCURE DE FRANCE.
fon de Harcourt par le fieur de la Roque , & pour
celle de la famille de Meffieurs le Peletier , le
Dictionaire Hiftorique de Morery , Edition de
1732
>
Le 16 Frere Antoine Jean Baptifte de Fleurigny ·
Chevalier de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , où
il fut reçu de minorité le 9 Fevrier 1683 , & Commandeur
de la Commanderie de la Croix en Brie
mourut âgé de 63 ans , étant né le 14 Août 1682 ;
il avoit été reçu Page de la petite Ecurie du Roi
en 1698 , il étoit fils du Baron de Fleurigny &
de Dame Claude Catherine de Véelu de Paffy , &
it avoit pour huitiéme Ayeul Jean le Clere Seigneur
de la Motte & de Luzarches, Maître des Requêtes
ordinaire de l'Hôtel du Roi , & Ambaſſadeur en
Angleterre , fait Chancelier de France par Lettres
du 16 Novembre 1420 , mort le 14 Août 1438.
Voyez leur Généalogie dans l'Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne , vol. 6. fol. 387.
' Le 21 Damoifelle de la Tournelle , mourut à
Paris âgée d'environ 25 ans , elle étoit foeur
du Feu Marquis de la Tournelle , qui avoit épousé
Dame Marie - Anne de Mailly Nefle , Ducheffe de
Châteauroux , dont la mort à été annoncée dans le
Mercure du mois de Decembre dernier , & fille de
Roger , Marquis de la Tournelle , mort le ... Novembre
1721 , & de Dame Jeanne Charlotte du
Deffan de la Lande , aujourd'hui fa veuve .. Elle
laiffe pour héritiers Jean Louis de la Tournelle ,
âgé de 1 ans , & Damoifelle Jeanne- Charlotte
de la Tournelle , âgée de 12 ans , Enfans de feu
Antoine- François - Charles de la Tournelle fon Oncle
, Seigneur de Luigny & d'Angers , appellé le
Comte de la Tournelle , mort le 10 Janvier 1738 1
JANVIER 1745 . 213
& de Dame Thérefe Baillon de Blanpignon apréfent
fa venve. La Maifon de la Tournelle prend
fon nom de la Terre de la Tournelle en Nivernois
& les Seigneurs en font connus par Titres dès l'an
1140 ; ils font marqués de tous les tems par
leurs, alliances & par des fervices militaires.
Chargement des Vaiffeaux le Glorieux & la
Caftille , arrivés à la Corogne le 2 fanvier
1745 avec le Trefor de la Vera -Cruz , &
Havanne,
161 32. Piaftres pour compte du Roi,
8371564. Pour le Commerce .
355 0. En argent travaillé.
16845. Or monnoyé,
1115. En Or en pafte.
8986866.
401. Surrons de Cochenille fine .
41. Ditto Cochenille filveftre .
45 Ditto Indigo Guatimala .
10. Botiches Beaume .
1
Le Vaiffeau le Prince a été obligé d'aller relâcher à
Portorico ou Cap François.
Le Vaisseau
l'Europe.
La Fregatie
la Fleche.
Se font féparés par mauvais tems :
on ignore en quel Port ils feront
arrivés , les vaiffeaux la Parfaite
& le Brillant doivent être fous leur
Eſcorte .
Il n'y a que les deux Vaiffeaux de guerre le
Glorieux & le Caftille qui ayent Regiſtre .
Tous les Navires font arrivés,
Chargement de trois Vaiffeaux venant de la
Vera-Cruz arrivés à Santona le 22
Decembre 1744.
Le Rayo. Piaftres 417648. Cochinille 224 furrons.
Indigo 7. furrons. Jalap 9. furrons.
Vanilles 8. Caiffes. Cochinille filveftre .
15 furrons . Cuirs en Cacao poil 60. Beau
me. Preſents 21 caino . Chocolt
Lebrillant. Piaft . 35000. Cochin . 205. furrons.
Indig. 22 fur. Jalap 16 furrons . Vanilles.
2 Caiffes. Cochin . filveft . 45 , furrons,
Cuirs en Cacao poil 40. Beaume 10 Bots .
Prefents I cain, Chocolt. 6 arrovs .
Laparfaite. Piaft . 352352. 5. Coch . 195. furrons .
Indig. 28 furrons. Jalap . 23. furrons . Vanilles
4 Caiffes. Cochin. filveftre 15 furrons.
Cuirs en Cacao poil . 150. 12 facs .
Beaume 10. Preſents. 4. cain . Chocolt . 10 .
TOTAL Piaft . Cochin . Indig . Jalap. Vanil,
II22000 . 624. 57. 48 14 .
TOTAL Cochin. filv. Cuirs . Beaum . Pref. Choc.
250. 12. 20. 26. 16.
75.
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe,
P Epitre en vers libres à Mlle...le jour de fa
Fête.
De l'origine des Etrennes.
Epoques ,
Réformation Grégorienne
Almanachs ,
3
7
II
IS
17
Ode à M. le Guay ,
20
Lettre de M. Gibert , 22
Epitre à M. le Franc , &c. 43
Extrait d'une Lettre écrite de Marſeille , & c. 46
Vers à Madame *** ,
56
Eloge de M. l'Abbé Gedoyn , 59 Vers à Madame ** * , 69
Bouquet à Mlle. ***
70
Autre pour Mlle Louiſe , ibid.
Réponfelde M. Deftouches , & c . 7 ፤
Epitre à M. d'Harnoncour
74
naire ,
Demonſtration de l'impoffibilité de l'opacité Lu-
Epitre de M. G. à M. LD . D. N.
Lettre de M. Mertrud , Chirurgien ,
Ode à M. de Mongin , Evêque de Bazas ,
Reflexions fur l'Académie Françoiſe ,
Epitre à M. F.
Etrennes & Madrigal ,
`Etrennes d'un Frere à faceur ,
Rondeau redoublé ,
79
89
91
98
100
104
107
108
109
Explications & noms de ceux qui ont deviné les
S.Enigmes & les Logogryphes
Enigmes & Logogryphes ,
Chanfon notée ,
?
III
II13
117
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX
ARTS , & c. 118
"
Le Commiffionnaire prudent , Conte ,
Spectacles .
154
156
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 167
Nouvelles Etrangeres ,
Morts ,
181
210
Errata dufecond Volume de Novembre 1744 .
PAge 20. ligne 30. Dict . de Danet . ajoûtez
Edit. de 1713 .
P. 22. 1 prem. à l'inftance du Cardinal Briçonnet ,
1. en 1516. à l'inftance de Guillaume Briçonnet.
Au bas de la pag. 63. lifez , le froid étoit affés
grand pour que l'eau fe gelat le foir à peu de diftance
du feu. Le Pendule à fecondes s'y trouva
plus court qu'au bord de la Mer de lig.
P. 64. 1. 23. lifez , le peu de diftance permettoit de
diftinguer , Sc.
36
P. 65. 1. 11. lifez , nuages , fans même excep´ør ceux
quifont glacés , non fur les goutes de pluye , & c.
Ibid. 1. 16. lifez , d'environ 67 dégrés. ¡
De l'Imprimerie de ROBUSTEL , rue de la Calendre
près le Palais. 1744
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY.
FEVRIER . 1745 .
LIGITUT
SPARGAT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques.
Chez La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont -Neuf.
JEAN DE NULLY, au Palais.
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilège du Roy.
A VIS.
L'ADRESSEgénérale eft à Monfieur
DE LA BRUERE , à l'Hôtel de Ponchartrain.
On prie très- inftamment ceux gui
nous adrefferont des Paquets par la Pofte
d'en affranchir le Port , pour nous épargner le
déplaifir de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-defjus
indiquée ; on fe conformera très- exactement
leurs intentions.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
deFrance,
DEDIÉ
AU ROI
Fevrier
1745.
Pieces
Fugitives,
Tant en vers, quer Prose .
ODE, A LA VEZERE.
ParM V...
Soeur aimable de Galatée ,
Suspend
ton cours audacieux
,
arrête,Vézere enchantée
,
a mesyeux...
Tesflots ecumans A MES
4 MERCURE DE FRANCE
Oui le pur cristal de ta fource ,
Ces bois , ces feuillages nailfants
Qui par tout ombragent ta courſe
Me rendent mes premiers accents ,
Le brillant canal de Blanduze
Par les vers jadis fut chanté ;
By
De nos jours l'aimable Vauclure
Leur doit fon immortalité.
Je dirai ces digues bruyantes ,
Rochers nuit & jour humectés
Qui de tes ondes blanchiffantes
Brifent les coups précipités .
Je louerai le fuperbe Hêtre
Qui me fert d'appui fur ce bord ,
Je peindrai cette Ife champêtre
Dont tes eaux défendent l'abord ,
O Driade de ces boccages
Sans ceife nous te chanterons ,
Ceffe de craindre les outrages
Des facrileges bucherons .
Jamais le Faune fur tes rives
Brulé du feu de fes défirs ,
De tes compagnes fugitives
Ne viendra troubler les plaifirs .
-
FEVRIER 1745 .
La Nuit rien n'y rompt le filence
Que le doux murmure des eaux
Bien- tôt l'Aurore qui s'avance
Y joint les Concerts des oiſeaux .
Mais permets auffi que ma Lyrè
Uniffe à ces accords touchants
Les fons que Calliope inſpire ;
L'Amour n'anime plus mes chants.
Je ne perds plus mes réveries
A rendre ces profanes noms
De défirs , de peines cheries
Dont j'ai fatigué les vallons .
Des éleves de la fagefle
J'entreprends les nobles travaux ,
Et du Dieu qui fit mon yvreffe
Content je quitte les drapeaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE
MANUSCRIT INDIEN
traduit par M. Jacques, Marchand Eventaillifte
rue Mouffetar.
Les Enchanteurs on la Bague de Puissance.
CONTE.
Ly a un affés grand Pays dans l'Afie qui
n'eft habité que par des Bergers. On l'ap-
Pelle les Prairies tranquilles , elles font bor
dées d'un côté par la Mer , & de l'autre par
des Montagnes prefqu'inacceffibles qui confinent
aux Etats d'un Enchanteur nommé
Aftramond. Les Bergers de cette Contrée
fuivent fans s'en écarter les Loix de la fimple
nature. Il n'y a point parmi eux de Supe
rieur , ils font tous amis parce qu'ils font
égaux, & vivent enfemble comme s'ils étoient
freres. Leurs biens ne font pourtant pas en
commun ; ils n'en n'ont d'autres que leurs
troupeaux , & chaque famille a fon troupeau
féparé. Comme tous les paturages de ce Pays
font également bons , que le Climat y eft
toujours temperé & qu'il n'y a point de bêtes
fauvages, il n'arrive jamais d'accident à aucun
troupeau , & la paix publique n'eft jamais
troublée par aucun malheur particulier. Le
FEVRIER 1745 .
feul obftacle au bonheur continuel de cePeuple
tranquille eft le voisinage de l'Enchanteur
, ce n'eft pas qu'il ne leur laifle toute liberté
, mais ils font obligés de lui payer un
tribut qui leur eft fort onereux ,
c'eft que
tous les quatre ans il a droit de venir chest
eux faire la revue des filles qui ont atteint
l'âge de quatorze ans , & il eft maître d'emmener
celle qui lui plaît le plus. Comme dans
lesPrairies tranquilles tous les peres & meres
aiment leurs enfans , & que tous les jeunes
gens font amoureux, ce tribut paroît fort dur
aux Bergers quoiqu'il ne foit pas toujours
exigé avec la derniere rigueur , & la crainte
qu'infpire la vifite d'Aftramond ne trouble
pas peu la felicité Paftorale de cette Contrée.
Mais on fe contente de gémir tout bas de
crainte d'attirer pis.
Unjour que le Vieillard Arifton un des
plus riches & des plus refpectables Patriarches
de la Contrée fe promenoit fur le bord
de la Mer , il y apperçut affés près du bord
une corbeille dans laquelle il y avoit un enfant
que pouffoit vers le rivage un petit chien
noir & blanc qui nageoit de toutes fes forces.
Ce fpectacle attendrit Arifton , il fe déshabilloit
déja pour aller audevant du berceau
flottant & foulager le pauvre animal qui lui
faifoit pitié, mais il n'en eût pas le tems , &
le petit chien arriva en un clin d'oeil juf
A iiij .
& MERCURE DE FRANCE.
qu'à lui avec la corbeille qu'il ne lâcha que
quand elle fut aux pieds du Vieillard . Alors
il s'y coucha lui- même & paroiffoit attendre
qu'Arifton fe chargeât du dépôt qu'il venoit
de lui confier. Arifton regardoit avec furprife
ce qui fe paffoit au tour de lui .' Il ne
ceffoit de confiderer l'enfant , dont la phifionomie
le charmoit . Il fourioit au Vieillard ,
lui tendoit fes petits bras comme pour demander
l'hofpitalité , le petit chien aboyoit
doucement & fa voix n'étoit pas comme
celle des chiens ordinaires , elle reffembloit
au chant des Fauvetes. Arifton étoit attendri
, les larmes couloient de ſes yeux ,
il prit la corbeille , & baifa cent fois le petit
enfant qui lui rendit fes baifers avec une grace
charmante.Il pouvoit avoir huit ou dix mois,
fes langes étoient de belles dentelles , & il
avoit un gros Diamant fur fon bonnet . Le
Vieillard content du tréfor qu'il venoit d'acquerir
, s'achemina vers fon habitation , .le
petit chien marchoit devant lui & paroiffoit
lui fervir de guide , comme s'il eut fçu
le chemin ; ' en approchant de fa maifon Arif
ton entendit des cris qui lui firent doubler
le pas , un de fes enfans vint à fa rencontre &
lui dit que fa femme étoit en travail , c'étoit
la caufe des cris qu'il entendoit , mais ils cefferent
un inftant après, Arifton entra dans la
chambre de fa femme & vit le petit chien
FEVRIER 1745. 9
pequi
defcendoit du lit de l'accouchée . Eft - ce
vous, bon homme , s'écria la femme qui m'amenez
ce joli petit animal ? c'eſt une Fée fans
doute ou un Génie fecourable , je fouffrois
des douleurs extrêmes , il a fauté fur mon lit,
m'a touché avec fa patte , mes douleurs ont
ceffé , & je fuis accouchée fans peine d'une
jolie petite fille . Arifton vit alors la plus jolie
enfant du monde dont fa famille venoit
de s'accroître , il la baifa tendrement en
l'approchant de la corbeille. Auffi - tôt l'enfant
qui y étoit s'agita extraordinairement ,
il fembloit qu'il voulut faire place à la nouvelle
fille d'Arifton , il la ferroit avec fes
tites mains & il formoit de petits fons doux
comme s'il avoit eu peur de l'effrayer. Cela
parut fort fingulier à Arifton ainfi qu'à fa
femme qui n'avoit pas encore pris garde à
cet enfant. Elle le baifa beaucoup , réfolut
de l'allaiter auffi bien que fa fille , & frappés
des careffes qu'il venoit de faire à leur
fille ils le nommerent Careffant. Leurs premieres
années n'eurent rien de remarquable .
Ils reçurent l'éducation commune à tous les
enfans de la Contrée , c'est - à- dire , qu'on les
forma à être moderés dans leurs défis , à
refpecter les Vieillards , à aimer leurs
camarades & à dire toujours la ver.té.
Al'âge de 10 ans Careffant & Blanchette faifoient
l'admiration& l'amour de toute laCon-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
trée. Careflant furraffoit les Bergers de fon
âge par fon efprit & par fon adreffe , car on
ayoit foin d'exercer l'un&l'autre par des jeux,
Les exercices du corps étoient la Lutte & la
Courfe; ceux de l'efprit étoient des queftions
que les Vieillards propofoient fur des fujets
de Morale proportionnés felon l'âge &l a
portée des répondans. On s'affembloit pour
cela detix fois la femaine dans une prairie
&c'étoit là que la jeumeffe s'éxerçoit: les filles
& les garçons étoient enfemble . On commençoit
par les queftions & un jour on demanda
à Careffant qui avoit alors près de
quatorze ans ce qu'il falloit pour être heureux.
Etre fage , répondit-il , & .... il en
refta-là comme s'il eut craint d'en trop dire
& regarda en rougiffant Blanchette qui rougit
auffi . Les Vieillards le remarquerent &
voulurent fçavoir ce que Careffant avoit penfé
; ils n'eurent pour cela qu'à le demander ,
car on ne mentoit point dans ce Pays & on ne
refufoit rien aux Vieillards . Careffant leur dit
d'un air affés embaraffé qu'il avoit voulu dire
que pour être heureux il lui fembloit qu'il ne
fuffit pas d'être fage , mais qu'il faut aimer
& plaire à ce qu'on aime. J'aime Blanchette
, ajouta-t- il , en paroiffant fe raffurer , je
ne le lui ai jamais dit , mais je ne crois pas
qu'elle puiffe l'ignorer. Depuis que je me
connois je ne fuis occupé que de fui plaire ,
FEVRIER 1745. I I
je ne veux vivre que por elle , & je ne fuis
affligé que de la diffic lté de m'en rendre
digne. Je tâcherai du moins de faire en forte
que perfonne n'en foit plus digne que moi.
A ce difcours toute l'affemblée fe regarda en
fouriant.
Blanchette rougiffoit encore davantage.
Arifton qui la vit décontenancée la raffura.
Ma fille , lui dit- il , & vous mes amis , apprenez
un fecret qui n'eft encore connu que
de moi & de Careffant , qui fans doute eſt
le fils de quelque grand Prince. A ce mot
de Prince il fe fit un murmure confus , non
pas que ce titre impofât aux Bergers , dans
cette Contrée les refpects ne fe rendent
qu'à la Vertu , mais on étoit étonné de
cette avanture. Arifton raconta comment il
avoit trouvé Careffant , il montra le fuperbe
Diamant de fa coëffure, & perfonne ne douta
de la grandeur de fa naiffance . Tout cela donnoit
bien à penser à Blanchette. Il y avoit
longtems qu'elle fçavoit que Careffant n'étoit
pas fon frere , mais elle avoit ignoré fon
rang jufqu'alors & elle commença à craindre
, car elle avoit oui dire à fes parens que
les Rois & les Princes n'aimoient véritablement
qu'eux- mêmes. Arifton qui devinoit la
caufe de l'embarras de fa fille adreffa la parole
à Careffant : vous fçavez nos moeurs
lui dit-il , vous connoiffez ma tendreffe pour
A vj
MER CURE DE FRANCE.
vous; cette Contrée eft bordée par des monts
efcarpés qui la féparent de tous les Royaumes
de l'Afie parmi lefquels fans doute eft
celui où regnent vos parens ; rien në me
paroîtra difficile pour vous fervir. Je traverferai
les montagnes avec vous , & je vous
menerai dans les Lieux où on refpecte les
Princes pour l'amour de leur dignité ; mais
vous aimez Blanchette & je ne crois pas
que ma fille vous foit ingrate. Je ferois outré
d'être obligé de vous refufer , mais en
quittant nos prairies vous ne devez plus fonger
à ma fille. Choififfez entre la grandeur
pour laquelle vous êtes né & la tranquillité
dans laquelle vous pouvez vivre, fi vous reftez
parmi nous : j'ai peu de bien & je dois
le partager entre tous mes enfans , vous
partagerez avec eux , & votre part fera double
en époufant Blanchette. A ce mot Arifton
fut interrompu par Careffant qui partit
comme un éclair pour ſe jetter à fes pieds ,
il les baigna de fes larmes , fa voix étoit
étouffée , il ne pouvoit parler. Il prononçoit
feulement le nom de Blanchette à qui il
tendoit la main , quoique la pofture où il
étoit l'empêchât de la voir. Arifton le releva
en l'embraffant. J'entends votre filence ,
dit-il , & ce jour eft le plus doux de ma vie.
Blanchette eft à vous , fi vous lui plaifez.
Alors Careflant fe profterna de nouveau aux
FEVRIER 1745 . 重量
pieds d'Arifton , & Blanchette verſant un
torrent de larmes de joye accourut embraffer
auffi les genoux de fon pere. Careffant ,
s'écria-t- elle , Blanchette eft à vous & ne
fera jamais qu'à vous . Aimez vous , chers enfans
, dit Arifton en les relevant , aimez vous
toujours autant que vous êtes aimables , cette
fcene fit pleurer prefque toute l'affemblée,
Toute la Contrée partagea la joye des jeu
nes amans. On les regardoit déja comme
époux , & rien ne paroiffoit égaler leur félicité.
Cependant pour célébrer leur mariage
il falloit attendre que l'Enchanteur Aftramond
eût fait fa revue , car on ne pouvoit
marier aucune fille dans lePays qu'après qu'elle
lui avoit paru indigne de fon choix. Une
année fe paffa & elle parut à Blanchette &
à Careffant plus courte qu'un moment , ils
ne l'avoient employée qu'à s'aimer & à fe
le dire , le tems de la revue fatale approchoit
, & déja on en commençoit les préparatifs
. Blanchette n'avoit pas de grandes
inquiétudes , il lui fembloit que mille de fes
compagnes devoient avoir la préférence fur
elle , mais Carelant étoit dans un trouble
qu'on ne fçauroit exprimer. Il ne lui paroiffoit
pas poffible que l'Enchanteur , s'il
avoir des yeux, put choilir une autre que Blanchette.
La jeune Bergere aimoit cette inquiétude
qui lui prouvoit l'amour de Ca14
MERCURE DE FRANCE.
"
reffant, mais quand les derniers jours qui précédoient
la revue arriverent , elle commen-
Ea à craindre
aufli , & l'idée qu'il n'étoit
pas
impoffible
qu'on
la féparât
de fon amant
la
faifoit frémir
; elle lui jura mille-fois qu'elle
mourroit
plûtôt
que d'être à un autre
qu'à
lui , il s'en falloit bien que cette promeffe
le
confolât
, il n'envifageoit
rien que d'af
freux & il n'ofoit
pas feulement
douter
de
fon malheur
, il paffa les quinze
dernieres
nuits fans fermer
l'oeil , & Blanchette
de fon
côté ne dormit
gueres
mieux
que lui , aufli
tous deux au bout de ce tems étoient
à
peine
reconnoiffables
, Arifton
s'en inquiéta
& en parla à fa fille. Ne vous allarmez
pas , mon pere, lui répondit
- elle, je ne fçau-
Fois perdre
trop de ce qui pourroit
attirer
fur moi le choix
de l'Enchanteur
. S'il choifit
une autre que moi , fi je fuis affès heureufe
pour paffer
ma vie avec vous & avec l'époux
que vous m'avez
deftiné
, croyez
que
je ne ferai pas long -tems fans reprendre
cette
fanté qui vous eft chere ; mais fi le Cicl
eſt contraire
à mes voeux , fi le choix
d'Aftramond
m'oblige
à le fuivre , qu'ai-je à faire
d'une
vie qu'il me faudroit
paffer
loin de
vous & loin de Careffant
? La veille
de ce
jour redoutable
arriva
enfin. Careffant
alla
trouver
Blanchette
dès la pointe
du jour :
j'ai, lui dit-il , ma chere
Blanchette
, un proFEVRIER
1745. If
jet à vous confier. Cet Enchanteur vous ai
mera fans doute s'il vous voit & nous ne fçau
rions efpérer qu'il choififfe une autre que
vous , mais il n'eft peut- être pas fans pitié ,
il ignore notre amour , il ne fçait pas que
fon choix doit être l'arrêt de mort d'un homme
qui ne l'a jamais offenfé. J'irai à fa rencontre
, je mouillerai fes genoux de mes
pleurs , je lui demanderai en grace de net
vous pas voir & de permettre que vous
feule ne paroiffiez pas à fa revue. Je le tou
cherai peut-être ou je mourrai à fes pieds.
Enfin , charmante Blanchette, il n'y a pas d'au
tre parti à prendre , fi vous paroiffez vous ferez
à l'Enchanteur. Pendant ce difcours de
Careffant fa Maîtreffe verfoit un torrent de
larmes , c'étoit de ces larmes douces que chériffent
les amans & qu'infpire l'afflurance d'être
aimé. L'idée du Prince parur très raifonnable
à Blanchette , elle ne concevoit pas
qu'on pût refufer quelque chofe à Careffant ,
cependant ils voulurent avoir l'approbation
d'Arifton , & ils coururent lui confier leur
deffein , mais le fage vieillard le defaprouva ,
& leur fit entendre qu'il étoit imprudent :
vous croyez , leur dit- il , tous les coeurs faits
comme le vôtre , mais, mes enfans , au de- là
des bornes de cette Contrée rien ne reffemble
à ce que vous voyez ici. Nous ne connoiffons
que la nature & nous ne l'avons
16 MERCURE DEFRANCE.
pas défigurée , le refte du monde ne s'oc .
cupe qu'à l'étouffer ou à la corrompre . Votre
démarche ne fera naître dans l'ame d'Aftramond
que de la curiofité , & la curiofité
y fera naître l'amour. Attendez votre fort ,
je ne dis pas fans crainte , mais fans foibleffe ,
& ayez confiance aux Dieux qui aiment la
vertu. Ce difcours auroit plû à tout autre
qu'à des amans , il ne fervit qu'à augmenter
le trouble des enfans d'Arifton en leur
ôtant le feul rayon d'efpoir qu'ils avoient
conçû ; ils pafferent le refte du jour & toute
la nuit dans un état horrible. Enfin ce jour ,
ce funefte jour parut , toutes les filles furent
rangées en rond dans une grande fale de
branchages ornés de fleurs qu'on avoit élevée
au milieu de la prairie. Cette fale ne recevoit
de jour que par le haut afin que la
lumiere fe diftribuât également fur tous les
vifages . C'étoit l'Enchanteur lui - même qui
avoit ordonné que cela fût ainfi. Autour de
cette fale étoient tous les jeunes Bergers
dont les Maîtreffes étoient renfermées ; la terreur
étoit peinte fur leurs vifages & dans tous
leurs mouvemens. On entendoit parmi eux
un murmure confus & ils s'agitoient comme
de jeunes Arbriffeaux battus de la tempête :
au milieu d'eux tous on diftinguoit Caref
fant à fa paleur mortelle & à l'égarement
de fes yeux, c'étoient les feules marques auxFEVRIER
1745. 14
quelles on put le reconnoître , tant la frayeur
avoit défiguré fon beau viſage. L'Enchanteur
étoit attendu avec impatience , il arriva enfin
& entra dans le falon. Il y parut non pas
comme un Tyran injufte, ou comme un Raviffeur
barbare . Il avoit la phifionomie douce &
la contenance paisible,& il fe trouva peut-être
plus d'une Bergere qui lui trouva feulement
l'air trop indifferent : en effet une impreffion
de langueur étoit repandue fur toute fa perfonne
, il ne paroiffoit pas fort preffé de faire
un choix & promena fes yeux affés froidement
fur cette charmante affemblée. Cette
difpofition de l'Enchanteur qui n'échapa à
perfonne , raffura un peu la tendre Blanchette
& lui donna le courage de faire un
mouvement qui devoit la faire remarquer;
Careffant avoit voulu que le petit chien noir
& blanc fuivit Blanchette dans le falon de
verdure. Confervé par lui & fauvé de la
fureur des eaux , il efperoit qu'il garantiroit
fa Maîtreffe du danger qu'elle couroit : le
petit animal étoit entré de bonne grace
dans le falon , mais dès que l'Enchanteur
avoit paru , il s'étoit mis à trembler & fembloit
chercher à s'enfuir . Il étoit déja à quelques
pas de Blanchette, elle craignit de le perdre
& elle fortit de fa place pour le prendre
dans fes bras. Ce mouvement attira l'at- :
tention de l'Enchanteur , il s'approcha & ſe
18 MERCURE DE FRANCE .
trouva vis-à- vis de Blanchette comme elle
ſe relevoit en tenant fon petit chien . Les
Bergeres attentives remarquerent qu'en ce
moment Aftramond parut troublé, il rougit
& perfonne ne douta que Blanchette ne l'eût
atteint d'une violente paffion. En effet il la
toucha de fa baguette & dans l'inftant elle fe
fentit tranſportée dans un char où Aftramond
s'affit à côté d'elle , & le char fut
derobé par un nuage à tous les yeux. Toutes
les Bergeres fortirent en foule du falon ,
& tous les Bergers heureux qu'Aftramond
ne pouvoit plus troubler fe précipiterent
dans leurs bras. Dans cette Contrée innocente
les défirs de l'amour ne faifoient pas ou
blier les devoirs de l'amitié. Bien-tôt tous
ces Amans heureux fe raffemblerent autour
de Careffant pour le fecourir : il s'étoit évanoui
à la nouvelle du choix de l'Enchanteur
& on le porta chés Arifton , fans qu'il reprit
l'ufage de fes fens. Là les jeunes Bergers
le laifferent , & allerent gouter leur bonheur
, fans fe rejouir de fa peine , tandis
qu'Arifton & fa femme les larmes aux yeux ,
s'emprefferent de lui rendre les foins les plus
tendres. Les premieres marques de connoil.
fance qu'il donna furent des fignes de defef
poir , fes difcours étoient fans liaiſon & tous
fes mouvemens étoient furieux . La douleur
profonde du pere & de la mere de Blan
FEVRIER. 1745. 19
chette calma un peu fes tranfports , il devint
plus tranquille & il parvint à pouvoir
fe plaindre , mais plufieurs jours fe
pafferent fans qu'il voulût voir la lumiere
ni prendre aucune nouriture. A la fin vaincu
par les tendres prieres de fes hôtes qui
n'étoient gueres moins affligés que lui , il
confentit à vivre , mais il ne s'y détermina
que par une efperance , dont il ne put ſe défendre
, de rejoindre Blanchette & de flechir
l'Enchanteur. Dès que Careffant eut pris fa
réfolution , il la déclara à Arifton , en lui difant
adieu , & quelques difficultés infurmontables
qu'on lui préfentât , rien ne put le
détourner de quitter un féjour où Blanchette
n'étoit plus , & d'aller chercher celui
qu'elle habitoit. On eut beau lui dire que
la demeure d'Aftramond étoit inacceffible
non-feulement aux traces , mais même aux
yeux des mortels. Il partit ne pouvant choifir
qu'entre la mort ou la recherche de Blanchette
, & laiffa tout le Canton des Bergers
affligé de la perte & de fon malheur . Arifton
& fa femme vouloient l'accompagner , mais
il ne le fouffrit pas , craignant avec raiſon
qu'ils ne fuccombaffent aux fatigues & aux
dangers qu'il enviſageoit avec joye pour lui
dans fon entrepriſe ; ils le conduifirent feuement
jufqu'aux Montagnes où il fe féparerent
après les adieux les plus tendres & les
20 MERCURE DE FRANCE,
plus douloureux . C'étoit feulement quand il
avoit voulu partir , que Careffant s'étoit apperçu
qu'avec Blanchette il avoit perdu fon petit
chien , jufques-là il n'avoit fongé qu'à fa
Maîtreffe. Cette feconde perte rendit encote
la premiere plus fenfible , & le malheureux
Careffant s'engagea dans les Montagnes fans
fecours , fans précautions , & avec le feul
défir d'y trouver la mort . Il y marcha deux
jours & deux nuits fans prefque s'arréter &
fans fçavoir où il alloit , il cherchoit Blanchette
& la demandoit à tous les rochers
parmi lesquels il erroit. L'eau des torrens
le défalteroit , quelques fruits fauvages faifoient
fa nourriture , & la concavité des
roches lui fervoit d'azile pour ſe repoſer
car ces lieux fteriles étoient fans aucunes
habitations , parce qu'ils n'étoient pas fulceptibles
de culture. Le trifte Careffant ne
s'appercevoit pas de l'horreur qui l'environnoit
, il ne s'appercevoit que d'avoir perdu
Blanchette , & feulement quand il fe trouvoit
arrêté par quelque précipice , il fongeoit
que s'il n'avoit pas perdu fon chien noir &
blanc , ce petit animal l'auroit guidé par un
chemin plus praticable . Il ne prenoit pas
garde qu'il ne faifoit que tournoyer dans ces
affreufes Montagnes . Il avoit l'efprit trop
troublé pour faire quelque attention à fon
chemin , & au bout de huit jours de marche
FEVRIER 1745 . 21
>
prefque continuelle il fe retrouva à cent pas
de l'endroit où il s'étoit feparé d'Ariſton . II
le reconnut , parce que la laffitude extrême
dont il étoit accablé affoiblifiant tous fes
fens affoiblit auffi fa douleur, & lui laiffa promener
ſes regards autour de lui avec un peu
de tranquillité ; mais en reconnoiffant qu'il
s'étoit égaré , l'idée du tems qu'il avoit perdu
renouvella fi vivement fa douleur qu'il
perdit connoiffance , extenué par l'excès de
la fatigue & le peu de nouriture qu'il avoit
pris : dénué de toute apparence de fecours
le malheureux Careffant étoit prêt à finir
fa vie dans cet évanouiflement . Il revint cependant
& fon premier mouvement fut d'en
etre faché ; bientôt il fe fçut mauvais gré de
fentir fon ame dans une affiete plus tranqui
le , & enfin il s'apperçut avec furprife qu'il
étoit dans un appartement fuperbe , couché
fur un beau lit , au pied duquel étoit fon
petit chien noir & blanc , & à côté un pigeon
d'une blancheur & d'une beauté extraordinaires.
A cette vue il fe fentit pénétré
d'une joye pure , il baifa fon petit chien
mille fois avec tranſport & lui demanda des
nouvelles de Blanchette. A ce mot le pigeon
blanc battit des aisles & le petit chien par
fes mouvemens n'annonça que des choſes
heureuſes : cette converfation muette dura
Long-tems , & Careffant ne s'en lafſoit pas
MERCURE DE FRANCE.
11 partageoit fes careffes entre le chien & le
pigeon pour qui il fe trouvoit beaucoup
d'inclination , & de moment en moment il
fentoit renaître en fon coeur le calme & l'efpérance
, quand un homme d'une figure
majestueuſe entra dans la chambre. Vous
voyez , dit-il en s'approchant du lit , vous
voyez , aimable Careffant , l'Enchanteur qui
vient de vous fauver la vie , mais c'eft auffi
celui qui vous a ravi Blanchette & votre petit
chien. A ces mots Careffant fauta à terre
avec une action mêlée de refpect & de colere
, & un fecond mouvement le fit profterner
aux pieds de l'Enchanteur qu'il baignoit
de larmes fans avoir la force de proferer
une feule parole : le petit chien & le
pigeon pleuroient auffi , & l'Enchanteur laiſſa
échapper quelques larmes , mais le faifant
effort il releva Careflant avec amitié & lui
adreffa ainfi la parole. Vous me ſuppliez ,
Careffant , comme un Juge fevere , & cependant
vous êtes auffi néceffaire à mon
bonheur que je le fuis au vôtre . Aimez Blanchette
, elle vous aime & n'exifte plus pour
moi , mais vous ne fçauriez la poffeder que
vous ne m'apportiez la Bague de Puiffance ,
qui eft dans le Palais des Fées ; partez &
marchez pendant fept jours vers le Midi ,
vous arriverez au Palais . Prenez y la Bague
qu'on vous permettra de toucher , & foyez
FEVRIER 1745 . 23
fûr qu'en me l'apportant , vous recevrez
Blanchette en échange pour ne vous en féparer
jamais. Je ne puis vous donner ici
votre petit chien ni ce beau pigeon , mais
je vous les garde avec fidelité , je vous affure
avec vérité que leur bonheur & le mien
dépendent ainfi que le vôtre du fuccès de
votre entrepriſe .
?
Ce difcours de l'Enchanteur donna beaucoup
d'efpérance à Careffant , il remercia
Aftramond de fes promeffes & s'engagea de
bon coeur à lui apporter cette Bague merveilleufe
dont Blanchette devoit être le prix.
Il auroit bien voulu emmener le petit chien
& le pigeon , mais l'Enchanteur n'avoit garde
de s'en défaifir , & Careffant partit, chagrin de
partir feul ,mais plein d'ardeur & d'efperance,
L'empreffement qu'il avoit de fe voir maître
d'un tréfor qui devoit lui rendre Blanchette
lui fit faire une diligence incroyable , & dès
le matin du feptiéme jour , il apperçut le
Palais des Fées , qui fe voyoit de fort loin
par l'éclat des Pierres précieufes dont il étoit
conftruit. Cette vûe redoubla fon ardeur
mais fes forces ne repondoient pas à fes defirs
, & comme il avoit marché prefque fans
s'arrêter , il fe fentit épuifé , & fut obligé de
s'afféoir fous un Palmier : il s'y endormit , &
en fe réveillant il fut furpris de ſe trouver
fous une tente de drap d'Or & fur un riche
24 MERCURE DE FRANCE.
"
د و
כ כ
23
fopha au bout duquel étoit affis un homme
d'une phifionomie un peu fombre , mais majeftueufe
& dont les traits avoient quelque air
de ceux d'Aftramond : il gardoit un profond
filence lorfque cet Inconnu lui adreſſa la parole
d'un ton prévenant. " Vous voyez ,
» , dit - il , un malheureux qui comme vou
doit fon malheur à la méchanceté d'Aftra
mond. Le cruel eft mon frere , mais les
fentimens de la nature ne lui font pas con-
» nus , & il me perfécute depuis le moment
de ma naiffance . Nous fommes égaux en
pouvoir & il n'a pu me dépouiller du mien ,
mais il m'a porté de plus fenfibles Il
coups.
» m'a enlevé ce que j'aime. Vous foupirez ,
continua l'Inconnu , en s'appercevant que ce
mot d'enlèvement frappoit vivement Carelfant:
»joignons nos larmes & notre vengean-
» ce. Il tient fous fon pouvoir la Fée que
j'adorois métamorphofée en chien , * &
votre adorable Blanchette fous la figu-
» re d'un pigeon eft réduite aux mêmes extrêmités
par fa barbarie. Mais la Bague de
puiffance peut nous rendre tous deux heu-
≫ reux. Ni lui ni moi ne pouvons en être poffeffeurs
; c'eſt à
c'eſt à vous , aimable & malheureux
Careffant , que les deftinées la réfervent,
Servons nous- en pour notre vengeance
& notre bonheur ; dès que vous
en ferez le maître vous n'avez qu'à fouhaiter
d'être dans mon Palais , vous y
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38
20
20
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ferez
FEVRIER. ·1745 . - 25
,,
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30
» ferez tranſporté fur le champ. Vous me confierez
la Bague précieuſe , je partirai , &
» dans un clin d'oeil j'aurai puni le cruel
perfécuteur de nos amours , & je vous ren-
,, drai votre aimable maitreffe. Ne redoutez
plus Aftramond ; la Bague vous rendra
fon maître , & comme elle ne fe peut obtenir
que de la volonté de celui qui la pofféde
, vous n'avez rien à craindre des efforts
» qu'il feroit en vain pour vous l'arracher.
Adieu cher areffant , je pourrois vous en
dire davantage & vous donner un nom qui
m'attireroit votre amour & votre reſpect ,
mais je ne veux rien tenir que de votre reconnoiffance
& de votre compaffion. Ne
perdez point de tems , & fi vous êtes ſen-
» fible au fervice que je vous rends en vous
apprenant les caufes de votre infortune &
» les moyens de la reparer , daignez m'affocier
au bonheur dont je vous enfeigne les
» chemins. Je vous attends demain dans
» mon Palais, « En finiffant ces paroles l'Inconnu
diſparut fans donner à Careſſant le
tems de lui repondre. Il demeura quelques
momens à refléchir fur l'avanture finguliére
qui venoit de lui arriver. Il repaffoit dans ſa
mémoire tout ce qu'il venoit d'entendre , &
quand la bonté de fon coeur ne l'auroit pas
intereffé au fort des malheureux , quand fon
propre intérêt ne lui auroit pas paru lié avec
"
3
১১
"
.
B
26 : MERCURE DE FRANCE.
celui de l'Inconnu , le diſcours de cet homme
n'avoit pas été fi obfcur pour Careffant qu'il
ne crût y entrevoir que cet Inconnu étoit
fon pere , & dès - lors il lui devoit toute fa
tendreffe & fa confiance. Cette idée s'accordoit
fort bien avec ce qu'il avoit appris
d'Arifton , de la maniére dont il l'avoit trouvé
expofé fur les eaux & conduit au rivage
par le petit chien noir & blanc qui fans doute
étoit fa mere , métamorphofée , comme
difoit l'Inconnu , par Aftramond. Les reflexions
qui déterminérent Careffant à fe
rendre le lendemain chés l'Inconnu , l'occuperent
, & retarderent un peu fa marche , de
forte qu'il étoit nuit quand il arriva au Palais
: ce Palais , eft pour ainfi-dire , la Cour
des Fées. C'eft-là qu'habite la Souveraine ,
& c'eft de- là qu'elle dirige à fon gré tous les
événemens du monde en préfidant aux démarches
des Intelligences qui les conduisent.
Careflant fut très - bien reçu par les Fées ,
mais il ne vit point la Fée fouveraine , elle
étoit deja renfermée pour travailler aux affaires
de l'Univers ; elle travailloit dès que .
le Soleil étoit couché & n'étoit vifible que
pendant le jour qu'elle paffoit à donner les
ordres & à bien inftruire ceux qui devoient
les exécuter. Elle n'eut pas befoin qu'on
l'avertit de l'arrivée de Careffant, Elle en
étoit inftruite depuis longtems , elle fçavoit
FEVRIER 1745. 2ན
fa naiffance , fa fortune , fa deſtinée & avoit
ordonné qu'on le fit coucher dans l'appartement
des fonges : c'étoit celui qu'elle donnoit
à ceux qu'elle vouloit favorifer , car il
n'étoit pas permis aux Fées de revéler entiérement
aux hommes leur deſtinée , c'eſt un´
pouvoir réſervé feulement aux Dieux , mais
elles pouvoient donner à ceux qu'elles en
trouvoient dignes , quelques idées qui les
inftruififfent un peu fans les éclaircir tout- àfait
, ce qu'elles faifoient aifément & communéinent
par des fonges . Careffant trouva
dans fon appartement un repas préparé ;
plufieurs Fées & plufieurs Génies foupérent
avec lui , & lui firent avec beaucoup de politeffe
les honneurs de leur habitation. Ils
s'apperçurent qu'il étoit réveur & inquiet , &
ne voulant pas l'importuner , ils le laifferent
feul de bonne heure après lui avoir dit qu'ils
viendroient le prendre le lendemain matin
pour le prefenter à la Fée fouveraine . Careffant
refté feul fe coucha fur une eftrade
de velours qui étoit au fond de la chambre ,
& quelques fujets de reflexions qu'il pût
avoir , la fatigue du voyage l'endormit bientôt
; vers la fin de la nuit à l'heure où les
fonges font la plus vive impreflion , il lui
fembla être dans la Plaine où il avoit paffé
la veille à quelques pas du Palais des Fées .
Il n'y étoit pas feul. A fa gauche étoit Af-
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tramond qui le tenoit par la main , à la gau
che d'Aftramond étoit un vieillard vénérable
, & à la gauche de ce vieillard un homme
qu'il reconnût pour celui qu'il avoit rencontré
la veille , & qu'il croyoit fon pere .
Vis-à-vis d'eux étoit une Dame d'une beauté
parfaite & d'une taille impofante ; cette
Dame reçut des mains du vieillard une Bague
d'une Turquoiſe gravée, & vint la préfenter
à Careffant. Dès que celui-ci l'eût à fon
doigt , la Dame , le vieillard & Aftramond
difparurent. L'inconnu refta & Careffant
le vit s'avancer à lui tenant Blanchette par
la main. L'amoureux Careffant vola à leur
rencontre , & dans l'inftant qu'il les touchoit
il vit Blanchette changer de figure , & l'Inconnu
s'abimer dans la terre. L'émotion que
ce fonge fit fentir à Careffant le reveilla , &
à fon réveil les mêmes idées fe repréfenterent
fi vivement à fou imagination , qu'il douta
fi fon rêve n'étoit pas une réalité. Il faifoit
réflexion à tant de chofes extraordinaires qui
lui arrivoient , & reconnoiffant quelqu'avis
mystérieux dans le fonge qu'il venoit de faire
, il tâchoit de l'accorder avec la converfation
de l'Inconnu qui étoit lui -même un
des perfonnages de fon rêve , mais il trouvoit
bien de la difficulté à lier toutes ces idées , &
il y travailloit affés inutilement lorfqu'on vint
avertir que la Fée fouveraine l'attendoit,
FEVRIER , 1745 . 29
30
30
"
Quand il fut à la porte de fon appartement
elle defcendit de fon Trône , fit plufieurs pas
au-devant de lui , & lui adreffa ainfi la parole
» Je vous connois , jeune homme , & je
» vous aime parceque vous êtes vertueux.
Soyez - le toujours , & deffendez -vous des
piéges qui font femés au- tour de vous .
,, N'oubliez jamais les bienfaits , quand vous
>> auriez reçu des injures de la même main.
» Vous allez être poffeffeur d'un tréfor qui
» vous appartient , & qui vous rendra plus
puiffant que les plus puiffans Rois. Souve-
» nez- vous que la puiflance doit être accompagnée
de la juſtice , & que la juftice éxi-
» ge une exacte connoiffance de la vérité.
Daignez fuivre mes avis , cher Careffant
défiez - vous toujours des apparences
& faites tout par vous- même ſi vous
», le pouvez , par là vous ferez bien-tôt heureux
& vous ferez le bonheur de tout ce
que vous devez aimer. « En finiffant ce
difcours elle préſenta à Careffant la Bague
enchantée & acheva de le déconcerter ; il
s'étoit troublé d'abord en reconnoiffant la
Fée fouveraine pour la Dame qu'il avoit vû
en fonge recevoir des mains du vieillard une
Turquoife , & cette Turquoiſe étoit précisément
la Bague myftérieufe que la Fée lui
offroit en ce moment. Cette juftification
d'une partie de fon rêve interdit Careſſan ;
50
59
"
99
voyez
>
"
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
30
:
fes yeux s'attachoient à terre , & il n'ofoit
avancer la main pour prendre la Bague : la
Fée pour l'encourager reprit ainfi la parole :
Acceptez, Careffant, ce bien qui eft à vous ,
», & ne fongez qu'à en faire un bon uſage:
fouvenez-vous de votre rêve & de mes con-
» feils , je fçais où vous allez rendez vous - y
» promtement , votre fort s'y éclaircira . »
Careffant un peu remis par ces paroles remercia
la Fée , accepta la Bague & s'étant
fouhaité dans le Palais de l'Enchanteur inconnu
, il s'apperçut dans l'inſtant qu'il y étoit.
Ce Palais étoit fuperbe & rempli des plus
belles perfonnes de l'un & de l'autre fexe , au
milieu defquelles l'Enchanteur parut venant à
la rencontre de Careffant. Toute cette Cour
avoit une contenance fort trifte , & ne
fembloit pas faire de trop bon gré cortege
au maître du Palais ; celui - ci s'avança vers
Çareffant & l'embraſſa d'un air très fatisfait ;
après lui avoir fait voir les beautés de fon
Palais qui marquoient merveilleufement ſa
puiffance , il le conduifit dans un jardin
fuperbe , où s'étant affis fous un cabinet de
Chevre -feuille , l'Enchanteur prit ainfi la
parole. Cher Careffant , vous voila maître
d'un tréfor qui vous rend égal en puiffance
à moi & au perfide Aftramond mon frere .
Vous jugeriez aisément avec quelle joye je
vois votre bonne fortune , fi vous fçaviez
FEVRIER. 1745 31
quels font les fentimens qui m'intereſſent à
Vous , mais vous n'avez rien fait fi vous ne
mettez Aftramond hors d'état de vous difputer
Blanchette ; quelque pouvoir que vous
donne votre Bague enchantée dont je
connois toute la vertu , ce n'eft pas affés,
le pouvoir eft inutile & même dangereux
pour qui ne fçait pas s'en fervir : vous n'êtes
pas initié aux myfteres de la magie , & fans
cet art les Talifmans les plus forts ne font
rien. Outre l'intérêt tendre que je prends
à votre bonheur , vous fçavez qu'un intéret
plus perfonnel encore m'anime à foutenir la
juftice de votre caufe . Vous fçavez que nos
querelles font pareilles , & que notre vengeance
doit être commune. Familier dès ma
plus tendre enfance avec les enchantemens ,
' ai les connoiffances & l'expérience qu'exige
la réuffite de notre entreprife , confiez - moi
donc promptement votre anneau , & croyez
qu'avant la fin du jour nous verrons Aftramond
humilié à nos pieds , & l'objet de
notre amour heureux dans nos bras. L'Enchanteur
ſe tût après ces mots , & examina
avec attention la contenance de Careffant ,
qui ne fe preffoit pas de répondre. Il fe rappelloit
fon rêve dans le Palais des Fées , &
les fages confeils qu'il avoit reçus de la Fée
fouveraine qui avoient un rapport aflés clair
& à fon rêve & à toutes les avantures . On lui
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
avoit recommandé bien précisément de ne
pas ſe fier aux apparences , & de faire tout
ce qu'il pourroit par lui même. D'ailleurs
il y avoit dans le difcours de l'Inconnu des
obfcurités qui fembloient avoir quelque
chofe d'artificieux , Careffant ne comprenoit
pas pourquoi cet homme ne fe déclaroit
pas tout naturellement fon pere , comme il
avoit voulu le faire entendre dans cette
feconde converfation , ainfi que dans la
premiere. Après avoir reflechi profondement
à toutes ces chofes pendant quelque tems
Careffant fe détermina à ne fe point défaifir
de fon anneau , à s'éclaircir de la vérité
des faits que racontoit l'Inconnu , & enfin à
terminer lui- même au moyen de fon anneau
fes malheurs & ceux de Blanchette . Cette
réfolution qu'il déclara à l'Enchanteur parut
lui déplaire beaucoup . Sa phifionomie fe
renfrogna dans le premier inftant , mais
bientôt maître dans l'art de compoſer fon
vifage , il prit la parole avec l'air le plus
infinuant , & fans fe plaindre du parti que
prenoit Careffant , il lui fit ( entir que c'étoit
le chemin le plus long & le moins für pour
venir à bout de leurs deffeins ; le plus difficile
, dit-il enfuite , n'eft pas de recouvrer
Blanchette , je puis efperer de vous la rendre
par les efforts de ma feule puiffance , mais
ce n'eft rien faire fi nous ne mettons pas
FEVRIER. 1745 .
33
Aftramond hors d'état de l'enlever une
feconde ; fois la feule Bague dont vous êtes
poffeffeur eft fupérieure aux conjurations
d'Aftramond, mais vous manquez des ſciences
néceffaires pour en faire un bon ufage , ainfi
votre défiance recule votre bonheur , & celui.
d'un homme qui peut-être ne vous a pas
été inutile , & a cru vous donner des marques
de l'intérêt tendre qu'il prend à vous . Cependant
je n'en ferai pas moins ardent à vous
fervir , je vais vous quitter , & j'efpere,
qu'avant le retour du foleil , je vous ramenerai
Blanchette. Peut- être cette preuve de
mon amour pour vous me meritera- t- elle
votre amitié , & qu'alors vous ne croirez
pas imprudent de me confier cette Bague
puiffante , dont l'ufage très difficile peut
feul procurer ma fatisfaction
& affurer
la vôtre. En difant ces mots , l'Enchanteur
frappa des mains & toute fa fuite accourut
auprès de lui mes amis , leur dit - il , ayez
foin de cet hôte aimable , tâchez de divertirfa
melancolie , & ne lui laiffez rien à defirer
de tout ce qui peut être en votre puiffance .
Alors il demanda fon char , monta deffus &
s'éleva dans les airs où bientôt on le perdit
de vue. Careffant retourna au Palais fort
étonné de tant de merveilles , fort inquiet de
la fuite de tout cela , & incertain même de
fes propres fentimens . On lui fit voir le
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Palais où toutes les chofes rares & fuperbes
étoient raſſemblées avec profufion . Enfuite
on le mena dans une fale de Spectacle , où
on lui fit entendre une Mufique mélodieuſe ,
& d'où on le ramena à l'heure du fouper
dans un falon orné des peintures les plus
agréables , dans lequel il trouva une table
fervie fort délicatement. Il y fut fervi par
les courtiſans de l'Enchanteur , & pendant
fon fouper toutes les belles perfonnes que
renfermoit ce Palais , jouerent des Inftrumens
, chanterent des Odes galantes , &
danferent des danfes de tous les genres.
Careffant étoit trop occupé de fon amour
& de la conduite qu'il avoit à tenir , pour
que tous ces divertiffemens lui fiffent une
vive impreffion , il en fut mediocrement
touché , & la chofe à laquelle il fit le plus
d'attention , ce fut l'air de contrainte & de
trifteffe repandu fur le vifage de toutes ces
belles perfonnes qui s'empreffoient à le divertir.
Son fouper ne fut pas long , il fe retira
dans fon appartement , dès qu'il crût pouvoir
le faire fans marquer trop de mépris
pour les jeux qu'on lui offroit & après
avoir remercié avec beaucoup de politeffe
ceux qui s'étoient donné la peine de les exécuter
, on le conduifit jufqu'à la porte de ſa
chambre , & on l'y laiffa entrer feul , parcequ'il
ne voulut pas accepter l'offre de le
›
FEVRIER. 1745. 35
fervir , que lui firent les courtifans de l'Enchanteur.
Un inftant après qu'il fut dans fa
chambre où appuyé fur une table il s'abandonnoit
à fes reflexions , il entendit ouvrir
fa porte. Il fe retourna pour voir ce que
c'étoit , & en fe retournant il apperçut fa
chere Blanchette conduite par l'Enchanteur
maître de ce Palais. En ce moment toutes
fes inquiétudes s'évanouirent , & fes fens
furent penetrés de la joye la plus pure : il
vole à Blanchette , & les yeux mouillés de
larmes , il embraffe fes genoux ne prononçant
que des mots mal articulés & entrecoupés
par l'excès de fon tranfport. Blanchette
le releva en lui donnant fa main à
bailer , & prenant la parole avec un air ,
où il y avoit plus de douceur & de modeftie
que de joye, Careffant, lui dit -elle , fi
vous lifez dans mon coeur , vous voyez combien
j'en fuis touchée , & vous fçaurez bientôt
que j'éprouve les mêmes fentimens que
je vous infpire , mais vous aurez déformais
tout le tems de vous livrer à votre amour ',
& la paffion ne doit pas faire taire la vertu.
Voulez-vous être ingrat envers celui qui vous
fait voir Blanchette ? profternons nous à fes
pieds , & recevons les bienfaits avec la
reconnoiffance qui leur eft dûe . Non , inter
rompit l'Enchanteur , vous ne me devez rien
Careffant , j'ai travaillé pour moi en travail—”
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
lant pour vous, &je préparois mon bonheur
en avançant le vôtre. Peut - être qu'à préfent
vous m'accorderez votre confiance ; adieu.Je
vous laiffe avecBlanchette; après une abſence
fi longue , & dans un inflant auffi doux je
crois que vous avez bien des choſes à vous
dire . Il fortit en finiffant ces mots , fans que
Careffant éperdu de fon bonheur , fut en
état de lui dire une feule parole. Quand
Careffant fe vit feul avec fa maitreffe , il
ſentit redoubler ſes tranfports , il s'approcha
d'elle avec une ardeur qui tenoit de l'yvreffe , -
mais elle le repouffa doucement , & s'allant
affeoir fur un Sopha , pouffa de profonds foupirs
, & répandit un torrent de larmes."
Qu'avez-vous , ma Blanchette , dit le tendre
Careffant, vous me percez le coeur. Careffant
lui dit-elle , touchez -moi avec votre Bague
& défirez que je vous paroiffe ce que je fuis ,
J'Enchanteur eft un traître , & je ne fuis
point Blanchette, Careffant à ces mots fentit
un friffon mortel courir dans fes veines . Il
croyoit bien les larmes & l'aveu fincere de
cette femme , mais il fe trouvoit retombé
dans toute l'horreur de fes malheurs paffés ,
& il ne pouvoit fe refoudre à perdre du
moins la reffemblance de Blanchette , quoiqu'il
fe reprochât en même tems d'avoir été
la dupe d'une illufion qu'il croyoit que
fon coeur auroit dû démêler, Il étoit dans
>
FEVRIER . 1745. 37
par
cet état , immobile , & n'écoutant plus la
Dame du Sopha qui cherchoit à le calmer ,
lorfque l'Enchanteur parut d'un air menaçant
& fa baguette à la main , attentif à ce qui
fe paffoit entre Careffant & la fauffe Blanchette
qui étoit fon ouvrage ; il avoit
la puiffance de fon art connu que fa rufe
étoit découverte , & il accouroit pour fe venger
, non pas de Careffant que la Turquoife
garantiffoit de tout enchantement ,
mais de l'innocente & malheureuſe ciéature
par qui il avoit voulu faire réuffir fes
noirceurs. Dès qu'elle le vit entrer elle s'enfuit,
& fe cachant derriere Careffant , elle
le conjura de la fauver. Careffant étoit trop
troublé pour l'entendre , mais la néceffité
animant fon courage , & retabliffant fa
préfence d'efprit , il courut à l'Enchanteur.
qui étendoit déja fa baguette pour en frapper
l'image de Blanchette , & il le toucha
avec fa Bague , en fouhaitant par un mouvement
naturel qu'elle pût metue le Magicien
hors d'état de nuire . Auffitôt l'Enchanteur
demeura immobile dans la même attitude
où il étoit, & femblable à une ftatuë.
.
On donnera la fuite inceffamment.
38 MERCURE DE FRANCE,
************ ****
TRADUCTION de l'Epitre de Déjanire à
Hercule , par M. Richer.
M
Onfieur Richer donna en 1723 un
Recueil de Poëfies de differens genres
, qui fut bien reçu du Public . On en
peut voir l'Extrait dans le Journal des Sçavans
de cette année . Huit des Héroïdes d'Ovide
que M. Richer avoit traduites ne faifoient
pas le moindre ornement de ce Recueil.
En voici une nouvelle , c'eſt la neuviéme
qui eft celle de Déjanire à Hercule.
M. Richer s'eft donné ici une liberté qu'il
n'avoit pas ofé prendre dans fes premieres
traductions . Il a fenti que la prodigieufe fécondité
de fon original pouvoit laffer le
Lecteur , & content de rendre les idées d'Ovide
, il n'a pas crû devoir les répéter auffi
fouvent que lui fous des tours differens.
Peut-être trouvera-t-on qu'il auroit dû avoir
plus de fcrupule , & traduire fon Auteur
avec un refpect aveugle , qui eût confervé
les fautes comme les beautés de l'original.
Peut-être d'autres Lecteurs fçauront-ils bon
gré à M. Richer d'avoir débaraffé Ovide de
ces ornemens vicieux & fuperflus , qui font
d'ailleurs plus fupportables en Latin , qu'ils
FEVRIER. 1745 . 39
ne le feroient en François ; au refte M. Richer
a traduit toutes les Heroïdes , & les
a traduites fans en rien retrancher , & fi
l'Effai qu'il propofe aujourd'hui trouvoit
quelques Critiques , il eft en état de reftituer
à Ovide tout ce qu'il n'a fupprimé que
dans la vue de plaire au Public.
C'eſt le même M. Richer qui eft Auteur
de deux Recueils de Fables eftimés.
*****
DEJ ANIRE à HERCULE.
Contente
"
Ontente qu'en tous lieux la victoire te fuive ,
Je me plains que ton coeur fe livre à ta captive.
Un bruit s'eft répandu peu digne de ton nom ,
Qu'un Heros , triomphant du couroux de Junon
Et dont aucuns travaux n'ont vaincu le courage ,
De la fille d'Euryte a fubi I efclavage.
Ah ! que ton fier Tyran & la Reine des Dieux
Avecjoie ont appris ce bruit injurieux !
Mais de quel oeil le Dieu qui lance le tonnerre ,
Ce Dieu qui pour donner un Alcide à la Terre ,
Sçut arrêter l'Aurore & prolongea la nuit ,
Voit il le joug honteux où l'Amour t'a réduit ?
Venus plus que Junon eft fatale à ta gloire .
Par Junon opprimé , tu cours à la victoire ,
Et Vénus infultant à ton courage altier ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Au milieu d'un triomphe a pû t'humilier !
Par l'effort de ton bras , aux monftres ſi terrible ,
Voi la Terre , les Mers , voi l'Univers paisible .
Où le Soleil commence , & termine fon cours ,
De ce bras protecteur tout reffent le fecours.
De la voute célefte où ta valeur te guide ,
Atlas foutint le poids , fecondé par Alcide ;
Mais que te fert l'éclat de tant d'exploits divers ,
Qu'à mieux montrer ta honte aux yeux de l'Univers
?
Deux couleuvres , dit-on , dans tes mains étouffées ,
D'Hercule encore enfant font les premiers trophées ,
Lorfque dès ton berceau ton coeur impérieux
Montroit un digne fils du plus puiffant des Dieux .
Comment fi courageux dès ta tendre jeuneffe ,
Héros , nous fais-tu voir cette indigne foibleffe ?
De cent monftres vainqueur , tu cédes à ton tour ,
Et l'effroi des Tyrans eft foumis à l'Amour.
On croit mon fort heureux , quand un noble hymenée
Au plus grand des Mortels unit ma deſtinée ,
Lorfque j'ai pour beau-pere un Dieu qui dans fes
mains
Tient un foudre bruyant redoutable aux humains.
Ah ! que l'on vante à tort un titre ridicule !
Ce n'eft pas un bonheur d'être femme d'Hercule..
Cet honneur féduiſant n'eft qu'un fardeau fatal .
Voulez-vous vivre heureuſe ? épouſez votre égal .
Ce Héros , entraîné par fon bouillant courage ,
FEVRIER. 1745 . 41
Me néglige , & ce lieu n'eft pour lui qu'un paffage ;
En cent climats divers fon coeur conduit fes pas ,
Aux hydres , aux lions il livre des combats ,
Et moi , loin d'un Epoux , dont la gloire me prive,
Seule dans ce Palais défolée & plaintive ,
Je fais des voeux au Ciel , & crains que cet Époux
D'un funefte revers n'éprouve enfin les coups .
L'efprit toujours troublé d'images effrayantes ,
Ou je me peins Cerbere aux trois gueules béantes ,
Ou je voi des lions de ton fang alterés.
Je confulte en tremblant les aufpices facrés.
Cent prélages affreux à mes yeux fe preſentent.
Des fonges menaçans chaque nuit m'épouvantent.
Aux plus legers difcours mon ame ajoutant foi ,
Se remplit tour à tour d'efperance & d'effroi.
Victime de Junon , à te perdre obſtinée ,
Sous le joug le plus dur je gémis enchaînée.
Ces maux feroient trop doux . Ton coeur que j'ai
perdu
Prodigue en mille endroits un amour qui m'eſt dû ,
Et tous les jours épris de nouvelles maîtrefles ,
Tu rends le monde entier témoin de tes foibleffes .
Sur les bords du Méandre en un lâche ſéjour ,
On vit ton coeur épris du plus honteux amour .
C'est là que fous le joug d'une indigne rivale
Tu vieillis fans honneur , vil efclave d'Omphale.
De fleurs & de rubans ton front eft donc paré ,
Qui d'un noble laurier devroit être entouré !
42 MERCURE DE FRANCE.
Tu n'as point honte enfin , aveuglé par taflâme j
De cacher un Héros fous l'habit d'une femme !
Plein d'un feu que ton coeur fe plaît d'entretenir
Tu n'as de tes travaux qu'un lâche ſouvenir ;
A l'affreux Bufiris , s'il eût vû ta parure ,
Le nom de fon vainqueur paroîtroit une injure ;
Antée en rougiroit , fa honte en cès momens
Te voudroit arracher ces lâches ornemens.
Quel opprobre ! L'on dit que dans ces lieux infames
Vilement confondu , caché parmi des femmes ,
A d'indignes emplois on occupe tes mains ,
Far leur force jadis utiles aux humains ;
Qu'Omphale qui ſe plaît à ferrer tes entraves
Te mefure la tâche ainfi qu'à fes efclaves ,
Et tu peux cependant en cet état honteux
De tes nombreux exploits faire un récit pompeux !
Pour mieux encor fur toi fignaler fa victoire ,
Ta Maîtreffe revêt les marques de ta gloire.
Vante nous maintenant ta force & ton grand coeurs
Quand tu ceffes d'être homme auprès d'un tel vain
queur,
Entre tant de hauts faits , que ta honte ravale ,
Le plus grand eût été de triompher d'Omphale.
Pour elle tu vainquis. Renonce à tes lauriers ;
Elle ufurpe ton nem & tes travaux guerriers.
Voilà ce que de toi m'apprit la Renommée ;
Je pouvois me flater d'être mal informée ;
De tes cruels mépris du moins j'ai pû douter:
FEVRIER. 1745.
43
Mais voici qu'à mes yeux tu les fais éclater
Au milieu de ces murs une femme étrangere
Entre , le coeur tout fier de ta flâme adultére.
A ce fatal afpect , qui comble mes malheurs ,
Puis-je diffimuler mes trop juftes douleurs ?
Sans en avoir pû fuir l'odieuſe rencontre ,
A mes yeux indignés ta captive fe montre ,
Non en pleurs , défolée & les cheveux épars ,
Mais promenant par tout fes infolens regards .
Ah ! quand d'un tel affront j'occupe ma pensée ,
J'en frémis , & d'horreur je demeure glacée.
Tum'aimas cependant. Mes innocens appas
Deux fois ( n'en rougis point ) feurent armer ton
bras.
Acheloüs en pleurs dans ſon onde troublée
Cache honteufement fa tête mutilée .
Neffus d'un trait, mortel s'eft vû percer le flanc ,
Et tombant fous tes coups rougit l'eau de fon fang.
O trifte fouvenir ! Qu'ai - je fait , malheureuſe !
Quand je trace ces mots , une nouvelle affreufe
M'apprend que mon amour inquiet & jaloux
Des plus cruels tourmens fait périr mon Epoux .
Déteftable artifice ! habillement funefte ,
Que par moi - t'envoya la colere celefte .
Oui , la mort par mes mains te décoche fes traits ;
Et je ne mourrois point après de tels forfaits !
Peux - tu douter encor , cruelle Déjanire ,
Si tu dois t'immoler , quand ton Epoux expire ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Croi pourtant, cher Epoux , ( j'en attefte les noeuds
De cet augufte hymen qui nous unit tous deux )
Que je n'ai point formé de deffein parricide .
Mon coeur eft imprudent , mais il n'eft point perfide .
Neffus mourant m'appelle , & me tient ce difcours
.
Si ton Epoux volage avoit d'autres amours ,
Mon fang fçaura pour toi ranimer fa tendreffe.
De croire un impofteur , hélas ! j'eus la foibleffe ;
D'un fang empoiſonné je teins ce vêtement ,
Et je t'en fais un don , qui cauſe ton tourment :
Peux-tu douter encor , cruelle Déjanire ,
Si tu dois t'immoler , quand ton Epoux expire ?
Oui , oui , c'eft trop tarder à venger ton trépas .
Je te fuis. Voi voler mon ombre fur tes pas.
O mon pere ! reçoi les adieux de ta fille .
Adieu , mon cher Hyllus , adieu trifte famille.
Soleil , à qui je fuis un objet odieux ,
Pour la derniere fois je parois à tes yeux .
FEVRIE R , 1745 , 45
3C383c33 ટક
DISSERTATION
Sur Fauftine , femme de l'Empereur Marc-
Aurele Antonin ,
Par M. Jacques Marchand Eventaillifte ,
ruë vouffetar.
L y a peu de faits hiftoriques auffi généralement
reçus que les déréglemens de
cette Imperatrice des Romains . Son nom
rappelle l'idée de Meffaline , & les fuffrages
de plufieurs Hiftoriens paroiffent former un
corps de preuves inconteftables . On fera
fans doute fort étonné de voir quelqu'un
entreprendre après 1600 ans la réviſion de
ce procès, & les Lecteurs mal inftruits s'écrieront
que c'eft porter à fon comble l'audace
du Pyrrhoniſme , mais ceux qui font accoutumés
à faire ufage en lifant d'une critique
fage & éclairée, ne trouveront rien d'extraor
dinaire dans cette entreprife . Ce n'eft pas
une choſe rare pour eux , que de voir renverfer
par des titres authentiques les témoigna
ges d'Auteurs anciens qui paroiffent devoir
etre nos feuls guides.Devons- nous avoirpeine
à croire que les hommes fe foient trompés ,
46 MERCURE DE FRANCE.
nous qui nous trompons fi fouvent ? Je vais
examiner la nature des preuves qui ont
donné à Fauftine la réputation d'incontinence
qu'elle a eûë jufqu'à préfent ; je rapporterai
les faits & les titres inconteſtables
qui y peuvent être contraires;j'examinerai les
uns & les autres avec l'attention qu'on doit
à la recherche de la verité, fans me laiffer prévenir
par le défir d'avancer une opinion fin
guliere ; cet efprit de fingularité eſt d'autant
moins capable de me faire illufion , que les
gens qui fçavent être fimples & unis, font ce
qu'on trouve le plus rarement dans notre
fiécle.
-
Je commencerai ici mon examen par
cette réponſe fi célebre , que fit , dit- on ,
Marc- Aurele à ceux qui le preffoient de répudier
fa femme. Si je la répudie , lui faiton-
dire , il faut donc lui rendre fa dot , &
cette dot , ajoute Capitolin , qui rapporte le
Conte, étoit ce autre chofe que l'Empire ?
M. Dacier a judicieufement remarqué que
l'Empire avoit été deftiné à Marc Aurele
par Hadrien , indépendamment de ce mariage;
lorfqu'il fût adopté par Antonin , il étoit
engagé à la Soeur de L. Commodus . D'ail
leurs , l'Empire n'étoit rien moins que Patrimonial
, & le fils même ne fuccedoit pas de
droit à fon Pere. J'ajouterai , que fuppofé
que les déreglemens de Fauftine foient auffi
réels, qu'on le dit , on ne peut nier au moins
·
FEVRIER 1745. 47
que Marc-Aurele les a ignorés , ce qui renverfe
abfolument cette Fable.
Dans le Livre qu'il nous a laiffé , en comptant
les graces que les Dieux lui ont faites ,
je remercie les Dieux , dit - il , de m'avoir
donné une Epoufe fi douce , fi complaifante , fi
pleine de tendreffe pour moi & d'unefi grande
fimplicité de mours , & qu'on ne dife point ,
qu'il vouloit cacher aux autres les déréglemens
de fa femme, Ce Livre étoit fait uniquement
pour lui ; il s'y rend compte de ſes
penfées les plus intimes , & met , pour ainfi
dire , fon ame à découvert. D'ailleurs , les
déréglemens de Fauftine étant tels & auffi
publics , qu'on le fuppofe , s'il l'avoit fçû ,
auroit-il pu efperer d'en impofer aux Romains
par cette fineffe ? Etoit- elle digne de
la nobleffe de fon ame ? Et ne devoit- il pas
fentir qu'elle ne pouvoit que lui donner un ridicule
de plus? Il faut donc convenir qu'il n'a
jamais été inftruit des déréglemens de Fauf
tine , & que tout ce que les Hiftoriens
ont dit à ce fujet , eft manifeftement faux.
Mais eft- il poffible que ces débauches
ayent été telles qu'on le dit, & que M.Aurele
les ait ignorées ? Croira- t-on que l'Imperatrice
des Romains ait pu s'abandonner à des
Hiftrions & à des Gladiateurs , paffer des journées
entieres à Baïes fur le rivage, pour voir
baigner les Matelots, & choifir ainfi les.complies
de fes déréglemens ? Croira-t- on,dis -je
48 MERCURE DE FRANCE.
qu'en fe livrant à tant d'excès , connus de
tous les Romains , elle ait pu paffer dans l'efprit
de fon mari pour une femme remplie
de vertu ? Qu'on obferve qu'au milieu de la
liberté de nos moeurs il feroit impoffible à
une femme , même d'un rang ordinaire , de
voiler de pareils myfteres , & que la bienféance
des Dames Romaines avoit des Loix
beaucoup plus auſteres que la nôtre. D'ailleurs
, Marc-Aurele n'étoit point un homme
fimple , ni crédule ; il aimoit l'humanité ,
mais ne l'eftimoit pas ; il étoit difpofé à fupporter
patiemment les défauts des hommes,
mais non à les croire parfaits ; il n'étoit
ni gouverné par fa femme , ni fait pour
l'ètre.omment parmi tant d'amis , qui lui
étoient fi attachés & dont il écoutoit fi volontiers
les avis , dans tout l'Empire dont il
étoit adoré ne fe feroit - il pas trouvé quelqu'un
qui l'eut éclairé fur les défordres de fa
maiſon?Et du moins après la mort de Fauftine
, lorfqu'on n'avoit plus à craindre fon reffentiment
, n'auroit - on pas dû inftruire fon
mari, ne fut-ce que pour le confoler de la douleur
immoderée qu'iltémoigna de cette mort,
& lui faire voir le ridicule des honneurs excef
fifs qu'il fit décerner à la mémoire de cette
Princeffe? Capitolin dit que dans une Comédie
qui fut repréſentée devant lui , un Valet
répond à ſon imbecille de Maître qui lui demandoit
FEVRIER 1745 49
mandoit le nom de l'adultere qui le deshonoroit
, c'eſt Tullus , qu'interrogé encore
une fois , il répondit de même Tullus , & à
la troifiéme enfin , dixi , ter Tullus , & que
Tertullus étoit un des Amans de Fauftine.
Il ajoute que le peuple même parloit hautement
des déreglemens de cette Princeffe.
Je demande fi on peut fuppofer que Marc-
Aurele ait été affés imbecille pour fe refufer
à ces lumieres. Ce Prince fit des Loix
pour reformer la conduite des Dames Romaines
; auroit- il négligé fa propre Maiſon ?
Enfin je crois voir la fource de tant d'erreurs
. La Vertu de Marc-Aurele étoit fi revérée
par les Romains , & les vices de Commode
, fon fils , fi déteftés , que par un préjugé
affés naturel , on doit avoir imaginé
que ce monftre ne pouvoit être le fils d'un
pere fi fage , & comme il avoit les inclinations
d'un Gladiateur on lui a cherché un
pere tel qu'il le méritoit. Ce que j'avance
paroîtra prouvé , quand j'aurai rapporté le
Conte que fait le même Capitolin que j'ai
déja cité , qui dit fur Fauftine plufieurs chofes
contradictoires , & même paroît en cet endroit
la juftifier. Il rapporte qu'elle devint
amoureuſe d'un Gladiateur ; qu'honteuſe de
cette paffion indigne , elle l'avoia à ſon Mari
, & lui demanda fes confeils pour en
triompher ; que Marc - Aurele alla confulter
les Chaldéens , qui lui confeillerent de faire
C
30 MERCURE DE FRANCE.
tuer le Gladiateur ; qu'il falloit après que
Fauftine s'arrofât du fang de ce malheureux ,
& qu'au fortir de cette dégoutante cérémonie
, elle allât trouver fon Mari. L'Hiftorien
ajoute que l'avis des Chaldéens fut fuivi , &
que Commode fut le fruit de ce ridicule
commerce . Ce Conte tout abfurde qu'il eft ,
prouve au moins que les Romains ne pouvoient
s'accoûtumer à croire Commode fils
de Marc- Aurele. J'ajouterai que l'extérieur
de Marc-Aurele étoit fi grave & fi févere ,
qu'il devoit faire un étrange contrafte avec
celui d'une jeune Princeffe ; que cette premiere
impreffion peut avoir preparé les efprits
à forger & à recevoir des Contes , qui
auront trouvé plus de croyance , à meſure
qu'ils fe feront plus éloignés de leur fource.
Perfonne n'ignore combien la malignité des
hommes eft crédule fur-tout ce qui la fert , &
qu'il ne faut pas même de vraifemblance pour
nous tromper , dès qu'on nous prend par cet
endroit.
J'ajouterai qu'il fe trouve un très-grand
nombre de Médailles de Fauftine avec cette
Infcription , Pudicitia ; quoique l'exacte vérité
ne dicte pas toujours ces Inſcriptions
flateuſes , cependant il eft fans exemple , que
l'on ait choifi pour louer un Prince , la Vertu
qu'il avoit le moins. Je ne crois pas
qu'on ait jamais vanté la fobriété d'Alexandre
ni la continence de Céfar.
FEVRIER 1745 .
Ma derniere Reflexion fera , que les Auteurs
qui ont noirci la réputation de Faultine
, méritent peu de foi. Capitolin toujours
peu judicieux , & jamais exact , dit le pour
& le contre. Dion dans la feule vie de Marc-
Aurele rapporte comme très - furs trois
Contes manifeftement faux , & qui prouvent
combien il prêtoit aifément l'oreille à la calomnie
. Hérodien , Hiftorien plus judicieux
ne dit mot de tout ceci.
Il réfultera de toutes ces confidérations
que c'eft fans fondement que Fauſtine eft
mife au même rang que Meffaline . Je ne
prétendrois pas garantir que fa conduite
ait été fans taches , mais qu'au moins elle a
fçu les cacher à fon Mari & au Public , &
qu'elle doit être au rang de celles dont la
poftérité ne dit ni bien ni mal,
VERS fur le portrait de Madame la Princeffe de
ROHAN , par Mde. V..
LAtour , dans ce Paſtel dont l'éclat nous enchante
,
La divine Rohan à nos yeux eft parlante.
Que d'amours malheureux naiffent de fon regard ,
Qui cacheront toujours leur charmante bleffure !
Son portrait nous paroît le chef-d'oeuvre de l'Art,
Comme cette beauté celui de la Nature.
Cij
f2 MERCURE DE FRANCE.
LES REVEURS,
FABLE
Par Monfieur Richer.
D Eux Dormeurs grands vifionnaires
S'entretenoient un jour de leurs chimeres ;
Quand je dors , difoit l'un , je fuis de l'Univers
L'homme le plus heureux , je crois voir fur la Scéna
La touchante Gauffin , le fublime du Freſne ,
D'Oedipe & de Zaïre exprimer les beaux yers,
Souvent je m'imagine encore
Entendre Chaffé , la le Maure ,
Remplir l'air tour -à- tour d'accens mélodieux .
Après un fpectacle admirable
Suit un repas délicieux;
Une Compagnie agréable
En accroît les plaisirs que je trouve trop courts,
Je poffede avec la richeffe
De vrais amis , le coeur de ma Maîtreffe ,
Quel feroit mon bonheur ! fi je dormois toûjours ;
Mon fornmeil , lui repondit l'autre ,
Différe entiérement du vôtre ,
Et fi le Ciel rempliffoit mes fouhaits ,
1
FEVRIER. 1745 . 53
Je ne m'y livrerois jamais.
Quand fur mes fens Morphée exerce fon empire ,
Alors je fouffre le martyre ,
De finiftres Oifeaux je crois ouir les cris :
Je perds un grand procès , & j'entends à ma porte
D'importuns créanciers hurler une cohorte .
Tantôt je fais un Livre ; on fifle mes Ecrits ,
Quelquefois je me précipite
Du Sommet d'un rocher dans le fein d'Amphitrite.
Je me fauve à la nage , & regagne le bord ,
Tranfi de froid & demi mort
Enfin par les noeuds dhymenée
( Voilà mon Songe le plus noir )
J'unis ma trifte deſtinée
Avec une Guenon , grondant matin & foir ;
Jugez de la trifteffe où ce rêve me plonge.
Si je ne dormois point , que je ferois heureux !
Où tend ce récit fabuleux ?
Nous fommes ces Dormeurs , & la vie eft un fonge .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
***KKKKKKKKH*****
REPONSE de M. de la SORINIEREà
la Critique d'un Anonyme , au fujet de fes
Reflexions fur le ftyle Marotique , inférées
dans le Mercure de fuin 1742 , 1 vel.
E n'ai vû que depuis peu , Monfieur , la
profe & les vers prétendus Marotiques
que vous vous êtes donné la peine de faire.
contre moi au fujet de mes Reflexions fur
l'abus que l'on fait du ftyle de Maître Clement.
Je vous fuis extrêmement obligé , Monfieur
, de l'honneur que vous m'avez fait de
me critiquer. Tous ceux qui fe mêlent d'écrire
n'ont pas un pareil avantage : je regarde
cette faveur comme une bonne fortune
pourmoi.
Revenons à Marot , le Poëte le plus délicat
, le plus élégant , le plus naturel , &
peut-être le plus inimitable , malgré la prodigieufe
quantité de verfificateurs qui fe piquent
de l'imiter.
Ne croyez pas , Monfieur , comme vous
l'inferez , que cet aimable favori d'Apollon
ne fut propre qu'à un feul genre :: il ne badine
pas toujours ; il fçait émouvoir & charmer
fur plus d'un ton, Avez-vous lu fon Hiſ
FEVRIER 1745. -
55
toire de Léandre & d'Héro ? elle m'a fait
verfer des larmes.
Qu'imaginez-vous, Monfieur , qui ait confacré
le ftyle de Clement Marot , auffi bien
que celui du célébre Traducteur des Hommes
Illuftres de Plutarque , fon Contemporain
? *
C'eſt que ces grands Maîtres , quoiqu'en
différent genre , avoient atteint toute la hauteur
du Langage de leur fiécle , & qu'ils foutenoient
leurs expreffions de toute la délicateffe
du genie le plus heureux , d'un genie
qui leur étoit propre. D'ailleurs le commerce
de la Cour influoit fur le bongout qu'ils
fçavoient répandre dans leurs Ouvrages : c'étoit
le Regne de François I.
Les Poëfies de Remi Belleau , de Joachim
du Bellay & de tant d'autres vous rejouiffent-
elles beaucoup ? On ne fçauroit
pourtant dire affurement que ces Rimeurs
ayent manqué d'efprit , mais inconteſtablement
ils ont manqué du genie qui abondoit
dans Marot : plufieurs d'entr'eux l'ont connu ,
mais aucun d'eux ne lui a reffemblé.
Parlons de Ronfard ; Ronfard les délices
d'une Cour , où fans doute les Mufes
pleuroient encore la perte qu'elles venoient
* Amiot naquit en 1514.
C. Marot eft mort en 1544.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
de faire de leur augufte Protecteur * : Ronfard
, dont je ne fçaurois lire vingt vers fans
avoir des naufées ; que dites-vous de celuilà
, Monfieur ? faudra-t-il en emprunter les
expreffions pour ſe rendre aimable & badin
? je les aimerois encore mieux que fes
tours.
Au refte , Monfieur , ( j'ofe le repeter ici )
je crois que l'on gagne beaucoup plus à
s'exprimer noblement fuivant l'ufage de fon
tems , qu'à vouloir toujours employer des
expreffions furannées , dont peut-être aujourd'hui
la fineffe & l'élegance nous échappent.
Ce font les tours des grands Maîtres
que nous admirons , qu'il faut tâcher de leur
dérober plutôt que leurs façons de s'exprimer
; nous en uferions mal : dumoins il
faut avoir la main légere quand on s'abandonne
à ces fortes de pillages , il n'appartient
qu'aux la Fontaines & aux Rouffeaux de
fçavoir fe les approprier , fans leur rien faire
perdre de leur delicateffe & de leur énergie.
En briguant de Marot l'élégant badinage ,
N'imitons pas toujours fon furanné Langage :
Le Marotique fans défauts
Eft dans le tour , non dans les mots.
* François I.
FEVRIER 1745 .
57
pas
là
votre
Enfin , Monfieur , ce n'eſt
doctrine ; vous avez établi la vôtre fur des
dogmes tout differens , & toujours avec ce
genie délicat & plaifant dont vous vous
piquez fans doute. Mais peut-être n'avezvous
pas fait une petite réfléxion qui n'eft
échapée à perſonne . La voici .
Lorfque par une ironie des plus fines ,
affaifonnée de tout l'enjoûment dont vous
êtes capable , vous infinuiez fi plaifamment
que mes Reflexions avoient mis Marot au
tombeau , ne vous apperceviez vous point
qu'au même inſtant , par un contrafte tout
des plus marqués , vos vers reffufcitoient
Ronfard ? Il n'y a eu perfonne qui n'ait reconnu
fa voix , & déja ………….
Mais terminons fur ce Chapitre
Le long volume d'une Epitre ,
Dont le Barbouilleur égaré ,
Confus , interdit , effaré ,
Malgré les beaux tours qu'il prodigue ,
Voit chaque trait mal digeré ,
C'eft envain que l'efprit s'intrigue ,
C'eſt envain que l'efprit nous luit ,
Si la raifon ne nous conduit.
On étale affés de fcience ,
Mais avec l'ordre & l'élégance
La clartés'éclipfe & nous fuit.
G vj
MERCURE DE FRANCE.
: Revenons encore à la profe j'ai une
grace à vous demander . Lorfqu'il vous prendra
envie de rire à mes dépens , daignez ,
Monfieur , comme je le fais , vous fervir de
la voye des Ouvrages périodiques . Vous
mettrez par là le Public à portée de juger.
de nos differends . D'ailleurs il fera bien aife
de rire avec celui qui aura les rieurs de fon
côté. Je fuis avec beaucoup de reconnoiffance
, Monfieur ou Meffieurs , car j'ignore
qui & combien vous êtes , votre &c.
A la Soriniere , en Anjou.
*****
AMADEMOISELLE DANGEVILLE
reprefentant l'Amour dans la Comédie
des Graces.
DIeu de Paphos , on va quitter ta Cour ;
Ton fceptre dans tes mains te devient inutile ,
Ta puiffance n'eft plus , & pour être l'Amour ,
Tous les Coeurs ont choiſi l'aimable Dangeville.
Elle a ta voix ,ton Langage , tes yeux ,
Tu fus charmant , elle eft plus belle encore ;
Non tu n'as plus de credit en ces lieux ,
C'eft elle feule qu'on adore.
B ....
FEVRIER 1745 . 59
EPITRE
De M. de la Soriniere à M. des Forges
Maillard à l'occafion de fa Piéce au Roi , inferée
dans le Mercure de Novembre 1I vol.
A Mi Maillard , l'honneur de ta Province ,
L'Horace du Climat Breton ,
Lorfque tu célébres ton Prince ,
Que tu prens un aimable ton !
Ce mot , enfant de l'allégreffe ,
Que je repete d'après toi ,
Eft plein d'amour & de tendreffe :
Et je repeterai fans ceffe
VIVE LE ROI , VIVE LE ROI.
Que d'Ecrivains au Temple de mémoire
Comptant porter leurs quolibets tortus ,
Vont l'ennuier du recit de fa gloire ,
Et le punir de ſes vertus !
Ils feroient bien mieux de fe taire :
Dans un champ fi vafte & fi beau
Quand ils furpafferoient Rouffeau
Ils n'égaleroient pas Voltaire .
"
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je hais ces vers entortillés ,
Je hais ces écrits faméliques ,
Que plus d'un rimeur a pillés
Et fuperbement habillés
D'Epithetes hyperboliques.
Non , je n'eftime que très peu
Ces vers dont la burleſque enflure
A plus de phlegme que de feu ,
Et femblent abhorrer la nature .
Pour toi rimer ce n'eft qu'un jeu
Où fe plaît ta Mufe docile ,
Et dans ta diction facile
J'aime ce doux enchaînement
Qui lie avec les tendres graces
La force du raiſonnement .
Quand pourrai-je , en ſuivant tes traces ,
Errer dans le facré Vallon ,
Au gré de l'aimable caprice
Qu'infpire le docte Apollon ,
Et confacrer à ma Clarice
De ces immortelles Chanfons
Que t'apprit l'Amant de Lefbie ,
Et que la divine Uranie
Ne dicte qu'à fes Nouriffons ?
A la Soriniere en Anjou.
FEVRIER 1745. 61
DIALOGUE
DE SYLLA ET D'EUCRATE.
OⓇ
Uelques jours après que Sylla fe fut démis
de la Dictature , j'apris que la réputation
que j'avois parmi les Philofophes lui
faifoit fouhaiter de me voir ; il étoit à fa
maiſon de Tibur où il jouiffoit des premiers
momens tranquilles de fa vie : je ne fentis
point devant lui le défordre où nous jette
ordinairement la préfence des grands- hommes
, & dès que nous fumes feuls ; Sylla , luidis-
je , vous vous êtes donc mis vous - même
dans cet état de médiocrité qui afflige prefque
tous les humains ? vous avez renoncé à
cet Empire que votre gloire & vos vertus
vous donnoient fur tous les hommes , la fortune
ſemble être gênée de ne plus vous élever
aux honneurs.
Eucrate , me dit - il , fi je ne fuis plus en
fpectacle à l'Univers , c'eft la faute des
chofes humaines , qui ont des bornes , &
*s Ce qu'on fait dire dans ce Dialogue à Sylla
n'eft que pour développer fon caractere , qui étoit
celui d'un homme cruel , & d'un mauvais Citoyen ,
& en même tems pour infpirer de l'horreur & du
mépris.
62 MERCURE DE FRANCE.
non pas la mienne ; j'ai cru avoir rempli
ma deftinée , dès que je n'ai plus eu à faire
de grandes chofes ; je n'étois point fait
pour gouverner tranquillement un peuple
efclave : j'aime à remporter des victoires , à
fonder ou détruire des Etats , à faire des Ligues
, à punir un Ufurpateur , mais pour ces
minçes détails de Gouvernement où les genies
médiocres ont tant d'avantages , cette
lente exécution des Loix , cette difcipline
d'une Milice tranquille, mon ame ne fçauroit
s'en occuper
.
Il eft fingulier , lui dis-je , que vous ayez
porcé tant de délicateffe dans l'ambition :
nous avons bien yû de grands hommes peu
touchés du vain éclat & de la pompe qui
entourent ceux qui gouvernent , mais il y en
bien peu qui n'ayent été fenfibles au plaifir
de gouverner & de faire rendre à leur fantaifie
le reſpect qui n'eft dû qu'aux Loix.
Et moi , me dit -il , Eucrate , je n'ai jamais
été fi peu content que lorfque je me fuis vû
maître abſolu dans Rome , que j'ai regardé
autour de moi , & que je n'ai trouvé ni
rivaux ni ennemis.
J'ai cru qu'on diroit quelque jour que
je n'avois châtié que des efclaves : veux-tu ,
me fuis-je dit , que dans ta Patrie il n'y ait
FEVRIER. 1745 . 63
plus d'hommes qui puiffent être touchés de
ta gloire ? & puifque tu établis la Tyrannie,
ne vois tu pas bien qu'il n'y aura point après
toi de Prince fi lâche que la flaterie ne t'égale,
& ne pare de ton nom , de tes titres
& de tes vertus même ?
:
Seigneur, vous changez toutes mes idées ;
de la façon dont je vous voyois agir,je croyois
que vous aviez de l'ambition , mais aucun
amour pour la gloire : je voyois bien que
votre ame étoit haute , mais je ne foupçonnois
pas qu'elle fût grande : tout dans votre
vie fembloit me montrer un homme dévoré
du défir de commander , & qui plein des
plus funeftes paflions , fe chargeoit avec
plaifir de la honte , des remords . & de la
baffeffe même attachée à la Tyrannie , car
eufin vous avez tout facrifié à votre puiffance
, vous vous êtes rendu redoutable à
tous les Romains , vous avez exercé fans pitié
les fonctions de la plus terrible Magiftrature
qui fut jamais ; le Senat ne vit qu'en
tremblant un défenfeur fi impitoyable ; quelqu'un
vous dit , Sylla , jufqu'à quand répandras
tu le fang Romain ? Veux-tu ne còmmander
qu'à des murailles ? Pour lors vous
publiates ces Tables qui déciderent de la vie
& de la mort de chaque Citoyen.
Et c'est tout le fang que j'ai verfé qui m'a
mis en état de faire la plus grande de toutes
64 MERCURE DE FRANCE .
les actions : fi j'avois gouverné les Romains
avec douceur , quelle merveille que l'ennui ,
que le dégoût , qu'un caprice m'euffent fait
quitter le gouvernement ! Mais je me fuis
démis de la Dictature dans le tems qu'il n'y
avoit pas un feul homme dans l'Univers qui
ne crut que laDictature étoit mon feul azile:
j'ai paru devant les Romains , Citoyen au milieu
de mes Citoyens , & j'ai ofé leur dire ;
je fuis prêt à rendre compte de tout le fang
que j'ai verfé pour la République ; je répondrai
à tous ceux qui viendront me demander
leur pere , leur fils ou leur frere : tous
les Romains fe font tus devant moi.
Cette belle action dont vous me parlez
me paroît bien imprudente , il eft vrai que
vous avez eu pour vous le nouvel étonnement
dans lequel vous avez mis les Romains ,
mais comment ofates -vous leur parler de
vous juſtifier & prendre pour juges des gens
qui vous devoient tant de vengeances ?
Quand toutes vos actions n'auroient été que
feveres pendant que vous étiez le maître ,
elles devenoient des crimes affreux pendant
que vous ne l'étiez plus .
Vous appellez des crimes , me dit- il , ce
qui a fait le falut de la Répuplique , vouliez-
vous que je viffe tranquillement des Sénateurs
trahir le Sénat pour ce peuple , qui
s'imaginant que la liberté doit être auffi exFEVRIER
1745. 69
trême que le peut être l'esclavage , cherchoit
à abolir la Magiftrature même ?
Le peuple gêné par les Loix & par la gravité
du Sénat a toujours travaillé à renverfer
l'un & l'autre , mais celui qui eft affés ambitieux
pour le fervir contre le Sénat &
les Loix , le fut toujours affés pour devenir
fon maître c'eft ainfi que nous avons vû
finir tant de Républiques dans la Grece &
dans l'Italie .
Pour prévenir un pareil malheur , le Sénat
a toujours été obligé d'occuper à la
guerre ce peuple indocile , il a été forcé
malgré lui à ravager la terre & à foumettre
tant de Nations dont l'obéiffance nous
pefe. A préfent que l'Univers n'a plus
d'ennemis à nous donner , quel feroit le deftin
de la République ? Et fans moi le Sénat
auroit-il pû empêcher que le peuple
dans fa fureur aveugle pour la liberté , ne
fe livrât lui-même à Marius , ou au premier
Tyran qui lui auroit fait efpérer l'indépendance
?
Les Dieux qui ont donné à la plûpart
des hommes une lâche ambition , ont attaché
à la liberté prefque autant de malheurs
qu'à la fervitude , mais quel que doive
être le prix de cette noble liberté , il
faut bien le payer aux Dieux.
La Mer engloutit les Vaiffeaux , elle fub8
MERCURE DE FRANCE
merge des Pays entiers , & elle eſt pourtant
utile aux humains.
La Pofterité jugera ce que Rome n'a
pas encore ofé examiner ; elle trouvera
peut- être que je n'ai pas verfé affés de fang,
& que tous les partifans de Marius n'ont
pas été profcrits.
Il faut , que je vous l'avoue , Sylla , vous
m'étonnez ; quoi c'eft pour le bien de votre
Patrie que vous avez verfé tant de Sang ,
& vous avez eu de l'attachement pour elle
?
Eucrate , me dit-il , je n'eus jamais cet ·
amour dominant pour la Patrie dont nous
trouvons tant d'éxemples dans les premiers
tems de la République ; & j'aime autant Coriolan
qui porte la flamme & le fer jufqu'aux
murailles de fa Ville ingrate , qui
fait repentir chaque Citoyen de l'affront
que lui a fait chaque Citoyen , que celui
qui chaffa les Gaulois du Capitole : je ne me
fuis jamais picqué d'être l'efclave ni l'idolâtre
de la fociété de mes pareils , & cet
amour tant vanté eft une paflion trop
populaire pour être compatible avec la
hauteur de mon ame : je me fuis uniquement
conduit par mes réflexions , & furtout
par le mépris que j'ai eu pour les hommes
; on peut juger par la maniere dont
j'ai traité le feul grand peuple de l'Univers ,
FEVRIER 1745. 69
de l'excès de ce mépris pour tous les autres.
J'ai cru qu'étant fur la terre il falloit que
jy fuffe libre :fi j'étois né chés les Barbares
j'aurois moins cherché à ufurper le Trône
pour commander , que pour ne pas obéir ;
né dans une République , j'ai obtenu la gloire
des Conquérans en ne cherchant que celle
des hommes libres .
Lorfqu'avec mes foldats je fuis entré
dans Rome , je ne refpirois ni la fureur ni la
vengeance; j'ai jugé fans haine, mais auffi ſans
pitié, les Romains étonnés : vous êtiez libres ,
ai-je dit , & vous vouliez vivre efclaves ,
non ; mais mourez & vous aurez l'avantage
de mourir Citoyens d'une Ville libre .
J'ai cru qu'ôter la liberté à une République
dont j'étois Citoyen , étoit le plus
grand des crimes ; j'ai puni ce crime - là , &
je ne me fuis pas embarraffé fi je ferois le
bon ou le mauvais Génie de la République.
Cependant le gouvernement de nos peres
a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts
qu'il avoit faits aux Nobles ; la crainte
a fufpendu les jaloufies , & Rome n'a
jamais été fi tranquille.
Vous voyez ce qui m'a determiné à toutes
les fanglantes tragédies que vous avez vûës.
Si j'avois vécu dans ces jours heureux de la
68 MERCURE DE FRANCE
République où les Citoyens tranquilles dans
leurs maiſons y rendoient aux Dieux une amé
libre , vous m'auriez vû paffer ma vie dans
cette retraite que je n'ai obtenuë que par tant
de fang & de fueur.
Seigneur , lui dis -je , il eft heureux que
le Ciel ait épargné au genre humain le nombre
des hommes tels que vous ; nés pour
la médiocrité , nous fommes accablés par les
efprits fublimes ; pour qu'un homme foit audeffus
de l'humanité , il en coûte trop cher
à tous les autres.
Vous avez regardé l'ambition des Héros
comme une paffion commune , & vous n'avez
fait cas que de l'ambition qui raiſonne ;
le défir infatiable de dominer que vous avez
trouvé dans le coeur de quelques Citoyens
vous a fait prendre la réfolution d'être un
homme extraordinaire : l'amour de votre
liberté vous a fait prendre celle d'être terrible
& cruel . Qui diroit qu'un héroifme de
principe eút été plus funefte qu'un héroiſme
d'impétuofité ? Mais fi pour vous empêcher
d'être efclave il vous a fallu ufurper
la Dictature , comment avez- vous ofé la
rendre ? Le Peuple Romain , dites - vous
vous a vû défarmé , & n'a point attenté ſur
votre vie : c'eft un danger auquel vous avez
échappé ; un plus grand danger peut vous
attendre , il peut vous arriver de voir quelFEVRIER
1745 . 69
que jour un grand criminel jouir de votre
modération & vous confondre dans la foule
d'un peuple foumis.
J'ai un nom , me dit- il , & il me fuffit pour
ma fureté & celle du peuple Romain , ce
nom arrête toutes les entrepriſes , & il n'y
a point d'ambition qui n'en foit épouvantée :
Sylla refpire & fon Génie eft plus puiffant
que celui de tous les Romains ; Sylla a au
tour de lui Cheronée , Orchomene , & Signion
; Sylla a donné à chaque famille de
Rome un exemple domeftique & terrible ;
chaque Romain m'aura toujours devant
les yeux , & dans fes fonges même je
lui apparoîtrai couvert de fang ; il croira
voir les funeftes Tables , & lire fon nom à la
tête des Profcrits : on murmure en fecret
contre mes Loix , mais elles ne feront pas
effacées par des flots même de fang Romain:
ne fuis-je pas au milieu de Rome ? vous trouverez
encore chés moi le Javelot quej'avois
à Orchomene , & le Bouclier que je portai
fur les murailles d'Athênes : parce que je
n'ai point de Licteurs , en fuis - je moins
Sylla ? J'ai pour moi le Sénat avec la Jufti
ce & les Loix ; le Sénat a pour lui mon génie
, ma fortune & ma gloire .
J'avoue, lui dis - je , que quand on a une fois
fait trembler quelqu'un , on conferve pref
que toujours quelque chofe de l'avantage
qu'on a pris.
70 MERCURE DE FRANCE.
Sans doute , me dit-il , j'ai étonné les hommes
, & c'eft beaucoup : repaffez dansvotre
mêmoire l'hiftoire de ma vie , vous verrez que
j'ai tout tiré de ce principe , & qu'il a été
l'ame de toutes mes actions : reffouvenez
vous de mes démélés avec Marius ; je fus indigné
de voir un homme fans nom , fier de la
baffeffe de fa naiffance , entreprendre de
ramener les premieres familles de Rome
dans la foule du peuple , & dans cette fituation
je portois tout le poids d'une grande
ame;j'étois jeune & je me réfolus de me mettre
en état de demander compte à Marius de
fes mépris ; pour cela je l'attaquai avec fes
propres armes , c'eft-à - dire par des victoires
contre les ennemis de la République.
Lorfque par le caprice du fort je fus obligé
de fortir de Rome , je me conduifis de
même ; j'allai faire la guerre à Mithridate ,
& je crus détruire Marius à force de vaincre
l'ennemi de Marius : pendant que je laiffai
ce Romain jouir de fon pouvoir fur la populace
, je multipliois fes mortifications , &
je le forçois tous les jours d'aller au Capitole
rendre graces aux Dieux des fuccès dont
je le défefperois : je lui faifois une guerre de
réputation plus cruelle cent-fois que celle que
mes Légions faifoient au Roi barbare : il ne
fortoit pas un feul mot de ma bouche qui
ne marquât mon audace , & mes moindres
FEVRIER 1745 . 71
,
actions toujours fuperbes étoient pour Marius
de funeftes préfages , enfin Mithridate
demanda la paix ; les conditions étoient
raiſonnables , & fi Rome avoit été tranquille
ou fi ma fortune n'avoit pas été chancelante ,
je les aurois acceptées , mais le mauvais état
de mes affaires m'obligea de les rendre plus
dures : j'éxigeai qu'il détruisît fa flotte , &
qu'il rendit aux Rois fes voifins tous les
États dont il les avoit dépouillés : je te laiffe ,
lui dis-je, le Royaume de tes peres , à toi qui
devrois me remercier de ce que je te laifle
la main avec laquelle tu as figné l'ordre de
faire mourir en un jour cent mille Romains.
Mithridate refta immobile , & Marius au milieu
de Rome en trembla,
Cette même audace qui m'a fi bien fervi
contre Mithridate, contre Marius, contre fon
fils , contre Cinna , contre Telefinus , contre
le peuple qui a foutenu toute ma Dictature ,
a auffi défendu ma vie le jour que je l'ai quit
tée,& cejour affure ma liber té pour jamais,
Seigneur , lui dis - je , Marius raifonnoit
comme vous , lorfque couvert du fang de
fes ennemis & de celui des Romains , il
montroit cette audace que vous avez punie ;
vous avez bien pour vous quelques victoires
de plus , & de plus grands excès , mais en
prenant la Dictature , vous avez donné l'exemple
du crime que vous avez puni . Voilà
72 MERCURE DE FRANCE.
"
l'exemple qui fera fuivi , & non pas celui
d'une modération qu'on ne fera qu'admirer..
Quand les Dieux ont fouffert que Sylla
fe foit impunément fait Dictateur dans Rome,
ils y ont profcrit la liberté pour jamais ;
il faudroit qu'ils fiffent trop de miracles pour
arracher à préfent du coeur de tous les Capitaines
Romains l'ambition de regner ;
yous leur avez appris qu'il y avoit une voye
bien fure pour aller à la Tyrannie , & la garder
fans péril ; vous avez divulgué ce fatal
fecret , & oté ce qui fait feul les bons Citoyens
d'une République trop riche & trop
grande , le défefpoir de pouvoir l'opprimer.
Il changea de vifage , & fe tut un moment.
Je ne crains , me dit- il avec émotion , qu'un
homme dans lequel je crois voir Marius. Le
hazard ou bien un deftin plus fort me l'a
fait épargner ; je le regarde fans ceffe , j'étu
die fon ame, il y cache des deffeins profonds ,
mais s'il ofe jamais former celui de comman
der à des hommes que j'ai fait mes égaux ,
je jure par les Dieux que je punirai fon in.
folence .
ODE
FEVRIER. 1745. 73
*****************
J'ai 14
ODE .
A M
'Ai lû de l'ami de Mecene
Les vers par ta muſe imités ,
Et fuis jaloux que l'Hypocrene
Pour toi roule fes flots fans peine
Jufques dans l'ombre des cités .
***
Mais helas ! ta pareffe abuſe
Des pinceaux remis dans tes mains
Pour chanter les bords de Blanduſe ,
Horace conduifoit fa Mufe
Dans les campagnes des Sabins ,
****
La Nature ne fe découvre
Que dans les champs & les hameaux ;
C'eſt-là qu'à nos yeux elle s'ouvre ,
Tandis que l'habitant du Louvre
La voit à travers des rideaux,
****
L'ennemi des Zéphirs s'envole ;
Un doux calme regne dans l'air ,
D
74
MERCURE
DEFRANCE
,
Et le Printemps vainqueur d'Eole
Dans les gouffres voifins du Pole
Précipite le fombre Hyver.
****
Vien voir renaître les bocages ,
Les jardins , les prés , les guerêts.
Tout embellit nos païfages ,
Jufqu'au prélude des orages
Qui font tant de peur à Cérès.
Ce ne font plus ces froides ondes
Dont le Verfeau dans fes fureurs
Groffit nos fources vagabondes.
C'eft l'heureux tribut d'eaux fécondes
D'où naiffent les fruits & les fleurs,
*****
Le Soleil as bruit du Tonnerre
Nous annonce ainſi ſon retour ,
Et le Ciel abreuvant la Terre ,
Dans tous les germes qu'elle enferre .
Darde le feu de fon amour.
Tout fe ranime , tout s'épure ,
L'Univers s'arrache au fommeil.
Vien donc ; c'eft un trait d'Epicure
Que de jouir de la Nature
Pans le moment de fon réveil.
1
FEVRIER 1745 . 71
Sur le gafon de ma Terraffe
Vien refpirer l'air le plus pur..
Pour des citoyens du Parnaffe
Nourris des vers charmans d'Horace
Tout eft Lucretile & Tibur.
****
Mais peut-être quand je t'invite ,
Veux-tu fçavoir ce qui t'attend
Dans ma retraite favorite ;
En premier lieu de ta vifite
Un coeur à - coup fûr très content.
炒菜
Au logis rien de magnifique >
Au déhors ni parc ni forêts ,
Le jour , promenade ruftique ,
Le foir , propos joyeux , Mufique ,
Quelques fouvenirs indifcrets.
****
Poëfie , Hiftoire , Morale ,
Point d'importun , nul embarras :
Vins affés bons , chere frugale ,
Et dans ton hôte humeur égale ,
Hors le jour que tu partiras.
De Pompignan.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
25 252525 252525 25 25 25 25 25 25 25:25 2525
EPITRE du même à Madame la Marquife
de M. à l'occafion de l'Ode précédente,
A Fompignan , ce 6 Juillet 1744.
Vous vous amufez aux dépens
De ma pauvre Muſe Gaſconne ,
Mais ne croyez pas qu'elle donne
Dans tous vos propos féduifans ,
Paſteur timide & ſolitaire ,
J'ofe à peine dans les hameaux
Chanter aux pieds d'une Bergere ;
Croirai - je que mes chalumeaux
Forment des fons qui puiffent plaire
A la divinité de Seaux ?
Je fçais trop que la Cour brillante
D'une augufte fille des Dieux
Dans fes Concerts délicieux
Ne veut point de voix diffonante ;
Que ce vallon tant célébré ,
Par tant de Fêtes confacré ,
Des Arts eft l'azile ordinaire,
Et que Seaux retentit encor
Des Vers charmans faits à S. Maur ,
FEVRIER 1745- 17
Et des chanfons de S. Aulaire.
Car aprenez qu'au fond des bois
Souvent la Courriere à cent voix
Parle aux habitans du Village ;
Et revele en plus d'un Langage
Les plaiſirs des Dieux & des Rois.
Or pour revenir à ma Muſe ,
Laiffez là , fimple en fes atours ,
Loin du faſte pompeux des Cours
Enfler ici la Cornemufe
D'unfoible enfant des Troubadours ;
Jamais loin de l'ombre des hêtres
Le fon de ma voix ne s'étend ;
Tout au plus la Garonne entend
Le bruit de mes accords champêtres.
Sur ces bords je n'ai pour témoins
Que des Bergers & ma Silvie ;
Pour chanter devant Octavie
Il faut être Virgile aumoins.
"Ne m'abuſez pas davantage
Par l'eſpoir d'un brillant fuffrage
Peu fait pour mes ruſtiques airs .
Offrez , s'ils peuvent être offerts ,
, Mes voeux mon reſpect , mon hommage
,
Mais ne parlez point de mes vers .
D iij
MERCURE DE FRAN CE
***********
REMARQUESfur un paffage de Virgile
quatrieme livre des Georgiques.
L s'eft élevé une querelle entre deux
I de nos Eceve une
vers de Virgile.
entre deux
Nam 718x Pellai gens fortunata Canopi
Accolit effufo flagnantem flumine Nilum ,
Et circumpilis vehiturfua rura Phafelis ,
Quaque Pharetrate vicinia Perfidis urget ,
Et viridem Ægyptum nigrâ foecundat arenâ ,
Et diverfa ruens feptem difcurrit in Ora ,
Ufque coloratis amnis devexus ab Indis ,
Omnis in hac certam regiojacit arte ſalutem .
Voici la Traduction la plus litterale qu'il
m'a été poffible de faire de ces vers en François
intelligible.
C'eft dans cet art que fonde fa reffource
infaillible toute cette Contrée qu'arrofe le
Nil , foit vers ces cantons où le peuple fortuné
d'Alexandrie fe promene fur des gondoles
peintes autour de fes champs inondés ,
foit vers ceux où ce fleuve defcendu du
Pays des Ethiopiens bafanés preffe les terres
FEVRIER 1745 . 79
Voifines de l'Empire des Perfes , & fertiliſant
par fon noir limon l'Egypte verdoyante , fe
partage dans plufieurs canaux qui le portent
dans la Mer par fept embouchures.
Je n'ai fuivi ni la traduction de M. l'Abbé
D. F. qui fupprime une partie de l'original
ou s'en écarte , ni celle de M. Bourgeois
qui a quelque chofe de dur & de confus.
La principale difficulté de ce paffage
confifte , comme ils en conviennent tous
les deux , dans ce vers.
Quaque Pharetrata vicinia Perfidis urget
Comment peut - on dire que le Nil preffe
les terres voifines de la Perfe ? Le vafte Pays
de l'Arabie , dit M. l'Abbé Desf. eft entre
la Perfe & l'Egypte, ainfi on ne peut refoudre
felon lui cette difficulté , qu'en fuppofant
une Colonie de Perfes dans la haute Egypte.
Sallufte , ajoute - t-il , fait mention de cette
Colonie fur la foi des livres Puniques . Suivant
M. Bourgeois , au contraire , il faut entendre
l'Arabie , c'eſt le fentiment qu'avoit
déja fuivi le Pere de la Rue , qui n'eft ni
auffi abfurde , ni auffi ridicule que M. l'Abbé
D. F. s'efforce de le faire paroître . En effet
fans qu'il foit befoin de repondre à tous les
raifonnemens que ce Traducteur moderne
entaffe pour le combatre & qui ne roulent
après tout que fur une équivoque , une ex-
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
plication toute fimple & toute naturelle fuffit
pour en décider. Par Perfis Virgile entend
non la Perfe proprement dite , mais tout
l'ancien Empire des Perfes , comme loiſque
par Emathia * il entend non la Macedoine
proprement dite , mais toutes les Provinces
qui avoient fait partie de l'ancien Royaume
de Macedoine ; ou lorſqu'il étend le nom de
Parthia à tous les Pays que comprenoit l'Empire
des Parthes. Or les frontieres de l'Egypte
du côté de l'Arabie étoient auffi ce!-
les de l'Empire des Perfes , car cet Empire
qui comprenoit l'Egypte & prefque tous les
Pays d'alentour , étoit borné à l'Orient de
l'Egypte par l'Arabie qui n'en dependoit pas
& n'en a jamais dependu , comme le remarque
Diodore de Sicile. Par confequent le bras
Oriental du Nil , qui terminoit l'Egypte du
côté de l'Arabie , preffoit auffi de ce côté les
Contrées limitrophes de l'Empire des Perfes
vicinia Perfidis , comme le Rhin preſſe à fa
droite les Pays voifins de la France , ou
qu'un bras du Po preffe les Provinces voifines
de l'Etat de l'Eglife.
Mais s'agit-il dans Virgile d'un bras Oriental
du Nil ? Sans doute , & c'eft ce qui eſt
évident , parce que le Poëte l'oppofe à celui
qui paffe près d'Alexandrie , qui eft le plus
Occidental.
* Georg. 1. 1. v. 490.
• Ec. I. v . 63.
FEVRIER 1745 . 81
Qua Pellai gensfortunataCanopi
Quaque Pharetrata vicinia Perfidis urget
Ce n'est là , dit M. l'Abbé D. F. qu'une
deſcription Poëtique & charmante des fertiles
Campagnes de l'Egypte , & qui en doute ?
mais cela empêche - t - il que chacun de ces
membres diftingués par ces quà , & caracterifés
par des traits différens , n'y défigne
bien nettement un canton particulier des
campagnes que le Poëte décrit ?
Quant à la maniere dont M. l'Abbé des
F. refout lui- même la difficulté , il eſt facile
de montrer qu'elle n'eft bâtie que fur un
fait fuppofé & fur une lourde faute de Géographie
. En effet dans quel ancien Hiftorien
, dans quel Géographe , dans quel Auteur
en un mot a-t- il fu qu'il fe fut jamais
établi une Colonie de Perfes dans la Haute
Egypte ? C'eft un fait abfolument fuppofé ,
qu'on le défie d'appuyer même d'aucune
conjecture tant
tant foit peu raiſonnable.
Pour les Perfes dont parle Sallufte qui paflerent
en Affrique & s'y fixerent fous le nom
de Numides , ils ne demeuroient ni dans l'Egypte
ni auprès , & à cet égard notre érudit
Obfervateur ne fe trompe que de 5 à fix
cent lieuës , car telle eft la diftance que tous
les Géographes , toutes les Cartes mettent
au moins entre le Nil & le Pays des Numides
dont il s'agit dans Sallufte .
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Je ne crois pas au refte devoir faire remarquer
l'inexactidude de la Verfion de ces
huit vers par M. l'Abbé D. F. Alexandrie ,
le tein bafané des Ethiopiens , le noir limon du
Nil feront apparemment de ces circonftances
qu'un Traducteur habile peut négliger
qni ne font pas tableau &c . il le dira , & il
trouvera même des raifons pour montrer
que Certa Salus n'eft pas reffource infaillible
, mais feule reffource , que Viridis Egyptus
n'eft pas l'Egypte verdoyante , máis la
Baffe Egypte , il en trouvera pour prouver
que le Nil n'engraiffe la Baffe Egypte qu'après
avoir arrofe les Pays voifins dela Perfe ,
& qu'il a du le dire , quoique Virgile ne dife
rien de femblable & que cela repugne éga
lement à l'Hiftoire & à la Géographie.
A Buon Capo d'anno alla Signora ***.
figlia del Signor Prefide.
O
tu gioia ed imago ,
Amor ,
Amor , gloria , ed onore
D'illuftre Genitore
Che fai d'ogni ben pago.
O tu che in giouin feno
Le Grazie e l'Oneftade
Unifci all'Amiftade ,
***
FEVRIER
1745 .
E Rifo almo e fereno ;
Onde per gran diſpetto
Di pafo la Regina
S'en fugge e fi confina
Nel fuo antico ricetto .
Io che d'amor già ſchive
In libertade or regno
Dopo lungo fervaggio ,
Deh qual pofs'io in omaggio
T'offrir tributo degno ,
E che ti fpieglii al vivo ,
Col ftil che a te conviene ,
De'voti miei l'ardore ,
Se folo a te appartiene ,
Un tributo d'amore !
Imitation des vers precedens.
'Un pere illuftre adorable portrait ,
Atajomne & silvie,
"
Des dons de plaire affemblage parfait
Vous qu'amour fuit , & que Venus envie
Tous les talens qu'en vous l'on voit fleurir ,
Votre vertu , vos charmes & votre âge
Meriteroient un feul genre d'hommage ,
Mais l'amitié ne fçauroit vous l'offrir.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
EXPLICATION d'un Marbre antique
, par M. l'Abbé Venuti , de l'Acadé
mie de Cortone , Correfpondant Honoraire
de l'Académie des Inferpiptions , Bibliothecaire
de l'Académie de Bordeaux
Affocié de l'Académie de Montauban.
&
Es PP. Jefuites du College de Rome
viennent de faire acquifition d'un ancien
Marbre , qu'ils ont ajouté à leur Cabinet ,
commencé par le P. Kirker , & confidérablement
augmenté de nos jours par les
foins des PP. Volpi & Contucci. L'Infcrip
tion gravée fur ce Marbre , quoique trèscourte
, ne laiffe pas d'être finguliere , la
voici :
CARPUS. AUG. LIB.
PALLANTIANUS
SANCTIS
DRACONIBUS
D. D.
Ce Carpus , fi je ne me trompe , étoit
un Affranchi de l'Empereur Neron , & le
FEVRIER 1745 .
85
même que celui dont nous avons une Infcription
dans le Recueil de Gruter , qui eſt
conçue en ces termes :
CARPUS. AUG. LIB.
PALANTIANUS
ADJUTOR . CLAUDII
ATHENODORI . PRAEF.
ANNONAE. FECIT . SIBI
ET. CLAUDIAE . CALE.
CONJUGI. PIISSIMAE. ET
TI. CLAUDIO. ROMANO
VERNAE . ET. LIBERTIS
LIBERTABUS. POSTERISQ. EOR .
Le furnom de Pallantianus peut avoir
été donné à Carpus par Pallantia fa mere,
qui étoit apparemment de la famille du célébre
Pallas Affranchi de l'Empereur Claude.
Et il eft vraisemblable que Pallas l'avoit
introduit à la Cour de Neron , heritier préfomptif
de l'Empire. Peut- être que le Carpus
de Petrone , dont le nom fut fi fouvent
pour Trimalcion le fujet d'un jeu de mots ,
eft le même que celui de notre Infcription .
86 MERCURE DE FRANCE.
Je me flate d'avoir deviné la raiſon pour
laquelle Pallantianus érigea un Autel votif
aux faints Dragons , fanctis Draconibus . On
jugera fi ma conjecture eft bien fondée.
Nous lifons dans Suetone , qu'après que
Claude eut rappellé Agrippine , le jeune
Neron s'acquit tellement la faveur du peuple
& l'amitié des Grands , que Meffaline
femme de l'Empereur en fut jalouſe au point
d'envoyer des affaffins pour l'étrangler pendant
fon fommeil ; au moins le bruit en
courut- il alors . On ajoutoit que ceux que
Meffaline avoit chargés de cette exécution
avoient vû un Dragon qui s'élançoit du lit
du jeune Prince , & qu'ils s'étoient enfuis
fur le champ . L'Hiftorien nous apprend que
ce qui donna origine à cette fable , ce fut
que l'on trouva dans le lit de Neron près
de fon chevet la dépouille d'un ferpent .
Agrippine en tira un fi favorable augure ,
qu'elle fit faire des bracelets d'or qui renfermoient
cette dépouille de ferpent . Neron
porta long- tems ces bracelets en forme
d'amulette . Sentant enfin qu'ils lui reprochoient
trop fouvent la mort de fa mere,
il s'en défit . Mais dans fes derniers malheurs,
il s'en reflouvint , & fit chercher en vain
ces précieux bracelets.
De tout cela on peut conjecturer que la
FEVRIER 1745. 8.9
fable de ce ferpent avoit furpris la crédulité
de quelques courtifans , & qu'elle avoit
pû fervir à la politique des autres. Ce qu'il
ya de fûr , c'eft que les flateurs en profiterent
, pour perfuader au peuple que les
Dieux veilloient fur la deftinée de leur
Maître.
en
On fçait que prefque toutes les Nations
ont attaché aux Dragons une idée de Divi
nité , ou de repréſentation de la Divinité :
auffi eft- il vraisemblable que Carpus Affranchi
de Neron , en courtiſan habile , avoit
dédié un Autel fanctis Draconibu
mémoire de ce qui s'étoit paffé dans la jeuneffe
de Neron . Le fait que je viens de rapporter
, d'après Suetone , fe trouve avec
quelque petit changement dans Dion ,,
dans Tacite & dans plufieurs autres Auteurs.
GOGO
88 MERCURE DE FRANCE
LE POINT DUJOUR .
LE feu des Etoiles
Commence à pâlir ,
La nuit dans fes voiles
Court s'enfevelir ,
L'ombre diminue
Et comme une nuë
S'éleve & s'enfuit ,
Le jour la pourſuit ,
Et parfa préſence
Chaffe le filence
Enfant de la nuit.
L'Amoureux Satyre
Déja dans les bois
Conte fon martyre ,
Mais fourde à fa voix
La Nimphe timide
Fuit d'un pas rapide.
Sur le front brulé
De ce Dieu halé
Regnent la licence ,
L'ardeur , les deſirs ,
Et
l'intemperance
Source des plaifirs .
FEVRIER 1745.
Mais déja l'Aurore
Du feu de fes yeux
Embellit & dore
Les portes des Cieux ,
Son tein brille encore
Des vives couleurs
Qu'on voit fur les fleurs
Qu'elle fait éclore :
Le Dieu du fommeil
Foible, mais vermeil,
Remonte avec peine
Sur fon Char d'ébene ;
Dans les airs portés
Les aimables fonges
Suivis des menfonges
Sont à fes côtés ,
Près de lui voltige
L'amour qui s'afflige
De voir la clarté ;
Trop de jour rend fage ,
Sans obfcurité
Plus de badinage
Plus de liberté.
Sur un Lit de Rofes
Fraîchement éclofes
Flore du grand jour
Attend le retour ;
06
MERCURE
DE FRANCE
,
Le jeune Zéphire
A fes pieds foupire ,
Et le Dieu badin
Volant autour d'elle
Du bout de fon aile
Découvre fon ſein.
L'Abeille agiffante
Vole à ſon travail ,
De la fleur naiſſante
Enleve l'émail ,
Tandis que moins fage
Le Papillon vain
Parcourt en volage
La Rofe & le Thin :
Chef des infidéles
Ainfi ***
Papillon des belles
Eft toujours leur Dieu;
Aimable
& parjure
Il charme & trahit ,
Trompeur il raffure ,
Perfide il jouit ;
Qu'on lui foit rebelle ,
Soumis & fidelle
Il est enflâmé ,
Si tôt qu'on l'appelle
Il craint d'être aimé ;
Plus de complaifance
FEVRIER 1745 .
91
Adieu les foupirs ,
Dans la jouiffance
Il perd la conftance
Avec les defirs.
Une clarté pure
Embellit ces lieux ,
Et dans fa parure
La fimple Nature
Brille à tous les yeux ;
Philomelle
éveille
Par fes doux Concerts
Echo qui fommeille
Au fond des deſerts ,
Et prenant fa route
Au plus haut des Cieux
Phoebus glorieux
Pouffe vers leur voute
Son char radieux.
Quittez , Atalante ,
Le fein du repos ;
La troupe galante
Des Dieux de Paphos
De ma jeune Amante
Ouvre les rideaux .
Qu'un voile de gaze
La cache à mes yeux,
Qu'elle les embraze
S'ils font curieux !
2 MERCURE
DE FRANCE:
Sans rouge & fans mouche
Que toutés fes fleurs
Au feu de ma bouche
Doivent leurs couleurs !
Que le jour fe leve
Pour remplir fes voeux
Que le jour s'acheve
Pour me rendre heureux !
SECRET IMPORTANT.
N 1735 feu M. Dufay fit voir à l'Aca-
E démie Royale des Sciences diverfes
épreuves , qui avoient été faites en fa préfence
, d'une poudre d'or , de laquelle on avoit
exécuté des deffeins en relieffur des plaques
d'or & d'argent on jugea alors qu'il feroit
bon d'en acquerir le fecret de l'Italien qui
le poffedoit , pour le communiquer aux Artiftes.
M. Dufay l'acheta , mais ce fut à condition
qu'il ne feroit rendu public qu'après
neuf années révolues. On a fait l'ouverture
du paquet cacheté qui le contenoit dans
l'Affemblée de l'Académie du 9 du mois de
Janvier dernier , & l'intention de feu M. Dufay
étant que les Ouvriers en bijoux d'or &
d'argent puiffent en profiter , Meffieurs les
Auteurs du Mercure de France font priés de
FEVRIER 1745 . 95
le faire imprimer , ainfi qu'il fuit.
Or à faire des reliefs fur or & argent fins , en
l'appliquant avec le Pinceau . Secret acheté
de M. PARISKI .
39
On prend quatre parties de chaux d'or
bien pure , précipitée du départ : on l'amoncelle
fur une petite table d'Agathe , &
≫ on fait dans le milieu un petit enfonce-
›› ment avec le doigt , dans lequel on verſe
deux parties de Mercure , revivifié de Ci-
» nabre , qu'on a eu foin de péſer exacte,
›› ment auparavant .
30
"
"
» Auffitôt qu'on a mis le Mercure dans cet
enfoncement , on y jette de l'efprit d'Ail ,
» qui fermente fur le champ avec le Mercure
& l'or, &fans perdre de tems , on mêle
" & broye bien le tout avec une petite mo-
» lette d'Agathe , jufqu'à ce que le mélange
» fe foit feché & remis en poudre. Je n'ai pas
pefé la quantité d'efprit d'Ail , parce que
» M. Pariski m'a affuré que tout l'inconvenient
qu'il y avoit à en trop mettre , étoit
qu'il falloit broyer plus long-tems . J'en
avois trop mis effectivement & j'ai laiffé
évaporer une partie de la liqueur fans y
» toucher, enforte que ma poudre n'a été
parfaitement feche que le lendemain.
0
❤
,
Pour employer cette poudre fur l'or ou
94 MERCURE DE FRANCE.
م د
as
fur l'argent , il faut 1 ° . Que la piece foit
très-nette & l'argent le plus fin , parce
qu'on eft obligé de la chauffer & que cela
la noircit , quand l'argent n'eft pas fin. Immediatement
avant que d'y appliquer l'or
préparé , on la frote avec du jus de citron :
on délaye enfuite un peu de la poudre qui
eft grife & comme de la cendre , avec du
jus de citron , & on l'employe fur la piéce
d'or ou d'argent avec une facilité infinie
» & auffi épaiffe que l'on veut , puifqu'il n'y
a qu'à mettre plufieurs couches l'une fur
» l'autre , ou laiffer épaiflir un peu le mêlange
avant que de l'appliquer. On peut
aufli travailler cette pâte appliquée , lorf-
» qu'elle eft féche , avec des ébauchoirs , fi
on en a trop mis fur la pièce.
ود
21
39
33
ל כ
Lorfque la poudre eft appliquée , com-
» me on vient de le dire , & qu'on en a couvert
le deffein précedemment tracé , on
fait chauffer la piece fur les charbons ,
»pour faire évaporer le Mercure. Plus on la
chauffe , moins il refte de Mercure , & par
» conféquent plus l'or eft haut en couleur.
Cependant il refte toujours aflés pâle , &
ce feroit une chofe utile que de trouver
un moyen de lui donner de la couleur ,
car on feroit avec cette poudre des ornemens
d'une très-grande beauté & avec une
facilité infinie tant fur l'or que fur l'ar-
» gent,
FEVRIER 1745. 95
82
Lorfque l'or eft devenu jaune fur le feu, on
le frote avec le doigt & un peu de fable
broyé , & il prend du brillant. Alors on
» peut le cizeler & réparer comme à l'ordinaire
; fi ce n'eft qu'il eft plus mol ou plus
fpongieux : ainfi pour le travailler , il vaut
mieux l'enfoncer avec le cizelet , que l'enlever
avec le burin . Il eft rare qu'il le détache,
mais fi cela arrivoit,il feroit aufli facile
d'y en remettre que cela l'a été la premiere
fois.
33
»
و و
:
» Il faut avertir que l'efprit d'Ail eft d'une
puanteur infuportable Il faut prendre
garde d'en jetter par terre , car quelques
goutes qui y étoient tombées ont infecté
» la maifon pendant deux jours. Cet efprit
fe fait en chargeant une cornuë de gouffes
d'Ail pilées : on lutte bien la cornuë avec
fon récipient & on diftille au bain de fable.
On fe fert indiftinctement de toute
la liqueur claire qui a paffé dans le .
récipient, en la féparant feulement de l'huile
» fætide. Je ne fçais file fuc d'Ail ne feroit
pas auffi bien.
93
59
35
"
53
Lorſqu'on a délayé avec du jus de citron
plus de poudre qu'il n'en faut ou qu'on
» n'en peut employer fur le champ , elle ne
» peut plus fervir une autre fois , après avoir
été féchée.Il faut la jetter dans l'eau où elle
fe précipite : on lave dans la même eau les
pinceaux , la petite table d'Agathe & la
20
96 MERCURE DE FRANCE .
» molette dont on s'eft fervi ; l'or fe précipite
& on peut le refondre pour en faire
de nouvelle chaux,
Fin du Manufcrit de M. Dufay.
le
dépoft
Cette chaux peut fe faire par
ordinaire de l'argent & de l'or : ou en précipitant
l'or d'une diffolution très -affoiblie
par
le moyen des lamines de cuivre rouge bien
nettes ou en aftoibliffant une diffolution d'or
par 25 ou 30 parties de vin de Champagne
ou de vin du Rhin, & expofant le vaiffeau au
foleil ; cette derniere operation donne une
chaux très- fine & d'une belle couleur. J'ai
ajouté ces indications pour faciliter l'operation
que vous êtes priés de publier. J'ai
l'honneur d'être , & c.
Le 7 Février 1745.
zin
NOUVELLES
FEVRIER. 1745. 97
NOUVELLES LITTERAIRES.
DES BEAUX ARTS , &c.
LES VIES des Hommes Illuftres de la
France depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à préfent par M. d'Auvigny ,
Tom. XI& XII. Les grands Capitaines ,
in - 12. Amfterdam 1745 , & fe vendent à
Paris chés Legras Grande Sale du Palais ,
à L couronnée.
C
Es deux derniers volumes de l'Ouvrage
de M. D. n'en font pas la partie la
moins importante. L'Hiftoire de France devient
plus intéreffante pour nous à meſure
qu'elle s'approche davantage du tems où
nous vivons , mais indépendamment de cette
raiſon , les Capitaines dont M. D. nous donne
les Vies, ont vécu dans des tems fi fertiles
en grands évenemens , que ce feul motif
fuffiroit pour qu'on fût curieux de les connoître
.
Le Maréchal de Coffé , le Connétable de
Montmorency, les Maréchaux de la Viellville,
de Montluc , & de Matignon ont fervi
fous les Regnes de François I , de Henri II
E
8 MERCURE DE FRANCE.
de François II . de harles IX. & de Henri
H. Regnes toujours agités pendant leſquels
la France fans ceffe expoſée aux
orages , éprouva tour à tour les malheurs
de la guerre foutenuë fans fuccès contre l'étranger
, & les horreurs plus cruelles encore
des diffentions domeftiques . Jamais on ne
vit paroître à la fois tant de gens dont la néceflité
des circonftances , & une expérien
ce continuellement foutenuë avoient développé
les talens ; jamais tant d'intérêts contraires
ne donnerent lieu à l'ambition de
faire jouer plus de refforts différens. Jamais
enfin le vice ne trouva plus d'occaſion de
s'exercer & la vertu n'eut jamais plus de
piéges à éviter; par conféquent nul tems
dont il foit plus important de connoître &
d'étudier l'Hiftoire .
Combien de fois le Connétable de Montmorency
ne vit-ilpas changerla face des affaies
dans le cours d'une vie pleine de fuccès
éclatans, & de revers cruels ? Lorfqu'il naquit
à Chantilly en 1493 , les Montmorency ainfi
que les Chatillons , fe trouvoient à la tête
de la haute Nobleffe du Royaume ; les premiers
poffèdoient les plus grandes Charges
de la Cour , & leur crédit étoit d'autant plus
confidérable , qu'il leur étoit plus facile
qu'aux autres de réfider habituellement auprès
de nos Rois ; les principaux Domaines
FEVRIER 1745. 99
,
de leur Maifon étoient aux environs de la
Capitale. Anne de Montmorency ne vit audeffus
de lui en naiffant que la Maifon
Royale , avec qui la fienne avoit d'étroites
alliances , & comme les Princes du fang vivoient
pour la plupart dans les Terres de
leurs apanages , les Montmorency étoient
fouvent comptés immédiatement après le
Roi.
Mais ce fut encore plus à fes talens qu'à
l'avantage de fanaiffance que Montmorency
dut fa prompte élévation ; il entrà très-jeune
au Confeil & jouit de la faveur & de la
confiance de François I. qui le chargea de
plufieurs négociations importantes . Nous ne
Je fuivrons pas dans les guerres d'Italie dont
'Hiftoire eft fi connue . Ifut enfin fait prifonnier
à la funefte journée de Pavie & fuivit
le Roi à Madrid. Ce fut lui qui en exécution
du traité de Madrid fut chargé avec le Maréchal
de Lautrec de faire l'échange des deux
fils de France contre la perfonne du Roi ,
ce qui s'exécuta fur le bord de la riviere
d'Andaye .
Les fervices que Montmorency avoit
rendus en cette occafion furent récompenfés
par la Charge de Grand -Maître que le
Roi lui donna . L'autorité dont Montmorency
fe vit alors revêtu lui fournit l'occafion
de déployer plus que jamais toute Faufteri é
Eij
100 MERCURE DE FRANCE,
de fon caractere ; on le nomma unanime.
ment le Caton de la Cour ; les Courtifans
étonnés crurent voir renaître au milieu d'une
Cour galante ces Cenfeurs dont les Romains
refpectoient & craignoient l'infle-
.xible févérité .
Lorfque la guerre fe ralluma en 1536
entre la France & l'Espagne , Montmorency
nommé Généraliffime de l'armée , fauva la
France par une conduite femblable à celle
que Fabius Cunctator avoit tenuë contre Annibal
. Le point capital du Marêchal étoit
de ne rifquer aucun combat , & de laiffer
à Charles V. toute la fatigue de la Campagne
. Il avoit placé fon Camp près d'Avignon
, de telle forte qu'il pouvoit recevoir
par le Rhône les vivres & les munitions
de guerre dont il avoit befoin , & empécher
qu'il n'en paffat dans l'armée de l'Empereur,
Le Roi pofté à Valence avec un corps d'armée
pouvoit fortifier le Camp d'Avignon ,
en cas qu'il fût menacé. La vivacité Françoife
s'accommodoit mal d'un plan de défenſe
de cette nature , & le Maréchal ayant à confeiller
un Monarque plein de feu & à conduire
un peuple ardent , ami des expéditions
brillantes , eut bien des murmures à effuyer ,
& eut , pour ainfi dire , à dompter fa Nation
, pour ſe mettre en état de vaincre les
ennemis. Le fuccès le juftifia pleinement,
FEVRIER 1745 . iot
Charles V. vit périr fon armée fans avoir
combattu , & fut obligé de faire une retraite
qui lui coûta encore beaucoup de monde ,
& de reconnoître en fuyant , que Montmorenci
étoit le plus grand Capitaine de fon
tems.
Ce fut deux ans après cette Campagne
brillante qu'il fût fait Connétable . Cette
Charge n'avoit point été donnée depuis la
défection du Connétable de Bourbon . Montmorency
revêtu des deux plus importantes
Dignités de l'Etat , honoré de la confiance
de fon Maître , & de l'eftime de fa Nation , ſe
voyoit dans la fituation la plus brillante
mais cet éclat fut peu durable ; des intrigues
de Cour firent difgracier le Connétable , qui
auffi peu furpris qu'affligé de cet evénement ,
foutint fa difgrace en homme fupérieur à la
faveur ; il fe retira à Chantilly , & y vêcut
comme s'il n'eut jamais été à la Cour.
Cependant après cinq ans de retraite , il
vit la ſcene changer une feconde fois . Henri
II, devenu Roi par la mort de fon pere
rappella Montmorency , & lui rendit fa premiere
autorité , mais il s'élevoit alors un Rival
dangereux du Connétable ; c'eft le fameux
Duc de Guife qui faifoit chaque jour
de nouveaux progrès dans la faveur du Roi
& dans l'eftime des Peuples , & qui avec le
Cardinal de Lorraine jetta les fondemens
E iij
102 MERCURE DE FRANCE..
de la Ligue qui fut fi funefte à la France ,
L'habileté de ce Prince , l'éclat de fes fuccès,
l'amour de la nouveauté lui donnerent de
grands avantages fur Montmorency , que la
Fortune commença alors de ne plus fi bien
fervir. L'activité du Duc , la rapidité de fes
opérations étoient bien plus faites pour
éblouir les François que la lente prudence
du Connétable. Le Duc étoit le Héros de
la Nation , & le peuple qui ne croit pouvoir
fouer le mérite dont il eft frappé que pir
des comparaifons fouvent injuftes & roujours
odieufes , montroit , autant d'ardeur
pour rabaiffer la réputation du Connérable
que pour éxalter celle du Prince Lorrain qui
étoit devenu fon Idole.
Les chofes étoient en cet état lorfque la
mort de Henri II . changea la face de la
Cour , & fut le prélude de cette foule d'événemens
funeftes qui mirent la France à deux
doigts de fa perte.
La Cour qui étoit déja partagée par des
factions puiffantes, vivement animées les unes
contre les autres , fe vit plus agitée que jamais ,
lorfque les différens partis fe virent en liberté
de faire des mouvemens , que le Roi par
fa jeuneffe & fon peu d'expérience n'étoit pas
en état de reprimer.
La Maifon de Guife & celle du Connétable
fe difputoient depuis long - tems la
FEVRIER 1745. 103
principale autorité. Un troifiéme parti plus
redoutable encore parut alors fur les rangs ,
c'étoit celui des Princes du Sang , qui par le
droit de leur naiffance , & par la confidération
qu'on leur devoit , étoient de puiflans
Concurrens.
La Reine Mere , ( Catherine de Médicis
) redoutoit également ces trois factions
, cependant elle fe voyoit obligée de
choifir entr'elles , & ce choix étoit fort difficile
à faire , il étoit à craindre que les Princes
du Sang ne devinffent' trop puiflans , il
y avoit peu de fond à faire fur le Connétable
qui étoit fort âgé , & d'ailleurs la
Reine le haiffoit perfonnellement ; Catherine
ne redoutoit pas moins les Guifes , que les
Princes du Sang. Le grand nombre de Princes
qui fe trouvoient dans cette Maiſon, leurs
grandes qualités , les établiffemens qu'ils poffédoient
le nombre confidérable de créatures
qu'ils s'étoient faites , enfin le crédit
que leur donnoit leur qualité d'Oncles de la
jeune Reine , l'autorité qu'ils avoient fur elle
, & l'afcendant que pouvoit prendre fi
aifément fur l'efprit d'un jeune Roi une
Princeffejeune & aimable à qui la beauté ſeule
pouvoit tenir lieu d'adreffe , dès qu'elle auroit
envie de féduire ; toutes ces confidérations
rendoient Catherine de Médicis fort
incertaine fur le choix qu'elle avoit à faire
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Les Guifes furent affés adroits pour la déterminer
en leur faveur. Le Connétable
avoit fongé de fon côté à s'appuyer des Princes
du Sang : dès le tems de la bleffure du
Roi prévoyant ce qui alloit arriver , il
avoit envoyé un Gentilhomme au Roi de
Navarre, pour l'engager à venir au plutôt à la
Cour , mais ce Prince ne fit pas toute l'attention
qu'il devoit à cet avis important , &
écouta trop de petits reffentimens qu'il avoit
contre le Connétable , & qu'il auroit dû facrifier
à des intérêts plus preffans.
Les premiers jours du nouveau Regne furent
marqués par la difgrace du Connétable.
Il fe retira pour la feconde fois à Chantilly ,
où il apprit bien tôt après qu'on lui avoit
ôté fa charge de Grand- Maître pour la don
ner au Duc de Guife. Montmorency ſentir
vivement ce traitement , quoique pour l'adoucir
en quelque forte on eut fait fon filsMarêchal
de France : il fe lia avec le Prince de
Condé ; le Vidame de Chartres , Chatillon
Amiral de France qui étoit fon neveu , beaucoup
d'autres mécontens entrérent dans ce
Parti , & il eft à remarquer que cette faction
qui fut enfin celle des Proteftans , fut formée
d'abord par un Catholique zèlé ; le Connétable
étoit attaché à ſa Religion avec toute
l'ardeur qu'infpirent la probité & la vertu
; ce fut en ce tems là qu'échoua la ConFEVRIER.
1745 105 .
juration d'Amboife ; la prévoyance du Duc
de Guife déconcerta toutes les mefures de
fes ennemis . Le Roi de Navarre & le Prince
de Condé furent arrêtés aux Etats d'Orléans
, le Prince fut condamné à mort , & le
Connétable voyoit fon Parti ruiné , ſans reſfource
, fi la mort de François II. n'eut apporté
un nouveau changement dans les affaires.
Catherine de Médicis fentant le befoin
qu'elle avoit du Connétable dans ces circonftances
difficiles , envoya lui dire qu'il
fe rendit promptement à Orléans , qu'elle
avoit befoin de ſes confeils , & qu'elle vouloit
qu'il rentrât dans l'exercice de fa Charge.
Ce nouveau rayon de faveur étoit peu de
chofe ; les Guifes jouiffoient toujours d'un
plus grand crédit ; la Reine qui avoit fait
mettre en liberté le Prince de Condé , &
qui s'étoit reconciliée avec le Roi de Navarre
, n'avoit d'autre objet que de conferver
la principale autorité en tenant la balance
égale entre les deux Partis : le Connétable
alors lié d'intérêts avec le Roi de Navarre
, fe trouvoit dans une de ces pofitions critiques
où tout eft une occafion de fautes ,
& où fouvent on ne peut choifir que le
moins dangereux de plufieurs mauvais partis.
On fe fervit adroitement de fon attache-
L
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ment à la Religion Romaine , pour lui faire
abandonner le Parti du Roi de Navarre &
du Prince de Condé , qui avoient armé les
Huguenots en leur faveur. Le zèle de Montmorency
s'alluma contre les Novateurs , & les
Guifes s'en fervirent utilement pour le ramener
à eux. Le Roi de Navarre par une conduite
plus finguliére encore changea auffi de
Parti , & fe rangea du côté des Guifes , fans
fonger qu'il alloit fe rendre leur efclave , au
lieu qu'il eût été le maître dans fa faction .
Enfin l'aigreur que produifoit la différence
des Communions fe joignant à l'animofité
qu'avoit excité l'oppofition des intéreſts ,
& le Prince de Condé fe trouvant affés fort
pour en venir à une guerre ouverte, on mit de
part & d'autre des armées en Campagne ;
ainfi commencerent ces Guerres cruelles qui
durérent trente ans, & qui coûterent à la France
tant de fang & tant de crimes . La Reli
gion en fut le pretexte , l'ambition des
Grands en fut le motif , le malheur des peuples
en fut la fuite funefte ; la Bataille de
Dreux donnée par le Connétable le 19 Decembre
1562 fut également funefte aux
deux Généraux ; Montmorency fut battu
& fait prifonnier , & le Prince de Condé
qui croyoit la victoire affurée vit avec éton
nement le Duc de Guife & le Maréchal
de S. André rétablir la Bataille , & mettre
FEVRIER 1745. 107
fes troupes en déroute ; il fut lui - même
obligé de fe rendre , & ne jouit pas longtems
du plaifir de fe croire vainqueur. Ou
lit dans le Journal de Henri III . que le Cardinal
de Lorraine ayant appris la nouvelle
de cètte Bataille dit au courier ces mots :
tout va bien , puis que monfrere eft fauvé. Ne
parle-t-on plus à Paris de nous faire rendre
nos comptes. ? Puis le tournant vers un de fes
familiers à ce que je vois , dit-il , M. mon
frere & moi virons nos comptes tout feuls ;
M. le Connétable eft prifonnier d'un côté &
M. le Prince de l'autre , voilà où je les demandois.
La mort du Duc de Guife qui fut
affaffiné peu de tems après devant Orléans
facilita la liberté de ces deux prifonniers importans
, & amena une paix qui fut peu durable.
Ce fut alors que fut donné le 19
Mars 1563 ) le fameux Edit appellé l'Edit
de pacification.
Mais trois ans après la Guerre fe ralluma
avec plus de fureur ; le Prince de Condé
& l'Amiral de Coligny ayant manqué leur entrepriſe
de Meaux , où ils comptoient fe rendre
maîtres de la perfonne du Roi , vinrent
camper dans la plaine S. Denis ; la Reine
qui vouloit éviter la guerre envoya au Prince
de Condé le Chancelier de l'Hôpital ,
mais le Prince refufa toutes les voyes d'accommodement
qui furent propoices ; le
1
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Connétable accompagné des Maréchaux de
Montmorency & de Coffé & d'un Secretaire
d'Etat , s'avança jufqu'à moitié chemin
de S. Denis , pour avoir avec le Prince de
Condé une conférence qui ne réuffit pas
mieux. Le Prince y vint avec les principaux
Chefs de fon parti , mais cette négociation
fut auffi infructueufe que la précedente :
La difcuffion des intéreſts refpectifs ne fit
qu'aigrir de plus en plus les efprits ; on
fe fépara fans avoir rien conclu , & plus difpofé
que jamais à en venir à une Bataille.
Le Prince de Condé nétoit pas dans une
pofition avantageufe , il n'avoit que 1500
chevaux , & 1800 hommes d'Infanterie : le
refte de fes troupes étoit allé , du côté de
Poiffy pour s'oppofer au paffage d'un ſecours
qui venoit à l'armée Royale alors en -
fermée dans Paris avec le Connétable. Ce
dernier informé du partage des troupes du
Prince , fortit de Paris le 10 Novembre
avec 12000 hommes d'Infanterie , 3000
chevaux & 14 Pieces de canon. Le Prince
de Condé n'en avoit point , & fe préparoit à
faire une rigoureufe réfiftance , malgré l'avis
de ceux qui vouloient qu'on fe battît en retraite
, mais comme le Connétable ne put
avoir rangé fes troupes en Bataille avant quatre
heures du foir , le Prince crut qu'en fe
FEVRIER 1745 . 109
défendant quelque tems , la nuit fépareroit
les deux armées · & lui donneroit les
moyens de fe retirer fans être pourſuivi, ainfi
il fe prépara à la Bataille , fans en eſpérer
d'autre avantage que celui de faire fa retraite
fans rifque.
ဘ
23
Cependant il fongea à étendre fes trou-
» pes pour n'être pas enveloppé. Il appuya
fa droite à S. Ouën , fa gauche étoit à
» Aubervilliers ; le Prince commandoit au
centre avec l'Amiral de Chatillon ; le
» Connétable commença par faire battre
» Aubervilliers par fon Artillerie ; comme
elle incommodoit confidérablement ce
pofte , Vardes qui le gardoit avec Genlis ,
alla droit aux Arquebufiers qui défen-
» doient le canon , & les renverfa : Genlis
» vint le foutenir , mais tous les deux fu-
» rent enfuite repouffés par la Cavalerie
» du Maréchal de Coffé. L'Amiral qui vit
que Genlis ne pouvoit éviter d'être battu ,
marcha aux ennemis avec une contenance
affurée , lentement néanmoins , pour
donner le tems à fes Arquebufiers de
»fuivre la Cavalerie ; il y eût alors dans cet
» endroit un choc furieux que les troupes
» de Coffé ne purent foutenir ; les Cavaliers
fe renverferent fur un Régiment que la
* Ville de Paris avoit levé à fes frais : c'étoit
» un des plus beaux Régimens qu'on eût vû
ככ
အ
33
110 MERCURE DE FRANCE.
">
23
23
jufqu'alors ; il étoit compofé de la plus
belle jeuneffe de Paris. On ne pouvoit
rien voir de plus lefte , ni de plus riche-
» ment armé... ce Bataillon Parifien voyant
» que l'affaire devenoit férieufe , crut ne pouvoir
mieux faire que de regagner la Ville
avec précipitation . « L'Amiral chargea
alors le Bataillon des Suifles où étoit le Connétable
, & le Prince de Condé y accourut
auffi , jugeant bien que l'évenement de la Bataille
dépendoit de l'avantage que l'on remporteroit
fur le Connétable.
20
сс
Ce Vieillard refpectable âgé de 74 ans ,
& non de 80 , comme le dit M. D. , fe déffendcit
avec courage , quoique prefque
abandonné des fiens , & couvert de bleffures.
» Lorfque Robert Stuart arrivant fur
» lui le piftolet à la main , lui cria de fe ren-
» dre , il lui dit , en détournant fon cheval
»pour éviter le coup , tu ne me connois pas ;
» c'est parce que je te connois , lui repartit
Stuart , que je te porte celui-là , en memetems
il lui lâcha le piftolet dans les reins.
Le Connetable fe retourna à l'inftant con-
» tre lui , & avec le pommeau de fon épée
qu'il venoit de rompre dans le corps d'un
Cavalier , il lui brifa la machoire . Le coup
fut fi violent qu'ils tomberent en mêmetems
tous les deux de deffus leurs chevaux .
Dans le tems mê.ne de cet évenement
FEVRIER 1745. III
לכ
"3
33
25
ود
""
» le Prince de Condé qui n'étoit qu'à dix pas
,, du Connetable , fut renverfé fous fon che-
"" val. La chute des Généraux mit les deux
partis en déroute. Les Catholiques s'emprefferent
à dégager le Connétable , &
» les Huguenots à débarraffer le Prince , mais
dans toute cette confufion ceux des Catholiques
qui n'avoient point encore combattu
, furent à portée de le faire avec
» avantage. Le Marêchal de Montmoren- ,
cy fe fit jour au travers des Huguenots
» & en fit un horrible carnage. L'Amiral emporté
par fon cheval dont la bride s'étoit brifée
difparut un peu après . Le Prince de Con-
30 dé étoit hors d'état de reparoître. Les Huguenots
ainfi privés de leurs Chefs , & d'ail-
→ leurs épuifés par les efforts qu'ils avoient été
obligés de faire pendant cette Bataille , fe retirerent
vers S. Denis àla faveur de la nuit...
20
J.
၁
22
30
"
30
39 Cependant le Connétable avoit eu un
» évanouiffement qui lui avoit duré quelque
tems ; auffi - tôt qu'il en fut revenu la pré-
» miere attention fut de demander aux gens
qui l'environnoient en quel état étoient
les affaires. Lorfqu'on lui eut dit que les en-
» nemis fe retiroient, il demanda avec vivacité
pourquoi on s'amufoit au - tour de lui pen-
»dant que l'on devoit s'ocuper à les fuivre . Il
eut quelque peine à permettre qu'on l'emportât,
il vouloit , difoit-il, mourir an champ
ככ
2
20
112 MERCURE DE FRANCE .
» de Bataille , n'ayant plus rien à defirer puif-
» que le Roi fon Maître avoit remporté la
" victoire .... on le vit tourner à la mort
» dès le lendemain ; le Roi & la Reine vin-
» rent le vifiter ; il ne leur parla que de lajoie
» qu'il avoit de mourir pour la Religion , &
» pour leur fervice. Il remplit avec beau
ל כ
32
ဘ
30
.
coup de Foi tous les devoirs d'un Chré-
» tien , & montra jufqu'au dernier moment
» une fermeté que rien ne put ébranler. On
», dit même qu'un Cordelier qui l'exhortoit ,
» ayant cherché à le raffurer fur les frayeurs
qu'infpire naturellement l'idée de la
mort , le Connétable lui dit d'un ton fier
» & hardi , pensez- vous , mon pere , qu'un
» homme qui a vécu près de quatre- vingt ans
» avec honneur , n'ait pas appris à mourir un
quart d'heure ? Ce grand'homme mourut
» de fes bleffùres le troifiéme jour après la
» Bataille de S. Denis , c'eft-à-dire , le iz
» Novembre 1567. " Heureux de mourir
au fein de la victoire , & comme lui-même
l'avoit dit , les armes à la main pour la Religion
& pour fon Roi , plus heureux encore
de n'avoir vû que le commencement de ces
orages dont la violence redoubla après fa
ככ
mort.
Il n'avoit jamais employé d'autre art
pour faire fa cour que de bien fervir fon
Maître , & plus attentif à fe rendre utile
FEVRIER 1745.
113
qu'agréable , il ne s'avanca que par fes fervices
, forcé malgré lui de prendre un parti
dans les factions qui diviferent l'Etat , il ne
perdit point de vue l'idée de l'interêt public
pendant que les intérêts particuliers animoient
feuls tous les efprits ; grand homme
de guerre, & grand homme d'Etat, & Citoyen
vertueux , il fervit fa Patrie & fon Maître
toujours avec zéle & avec fidelité , fouvent
avec fuccès , vêcut fans remords & mourut
fans foibleffe .
Les morceaux que j'ai cités de M. D. peuvent
donner l'idée de fon ftyle ; on ne peut
point lui reprocher cette élégance vicieuſe
qui prodigue à contre-tems les ornemens
& les fleurs ; il a eu grand foin d'éviter ce
défaut dans lequel font tombés fouvent tant
d'Auteurs célebres & eftimés tels que Sallufte,
Quinte-Curce & quelquefois Thucidide, cependant
la matiere qu'a choifie M. D. eft fort
intéreffante , fon ftyle eft prefque toujours
clair , & on lit fon livre avec plaifir.
ORONOKO traduit de l'Anglois de Madame
Behn , 2 vol. in- 12 . Amfterdam 1745 .
Quoique l'on trouve ici tout l'interêt quet
l'on peut exiger d'un Roman , la célébre
Angloife qui en eft Auteur , prétend que
c'eſt une Hiftoire veritable , elle avoit paffé
une partie de fa vie dans les Indes , elle y
114 MERCURE DE FRANCE ,
avoit connu le Heros de fon Livre , avoit été
témoin d'une partie de les avantures, & avoit
entendu les autres de fa propre bouche . N'ya-
t- elle rien ajouté pour rendre les faits plus
intereffans ? c'eſt une difcuffion dans laquelle
nous n'entrerons point. Le Traducteur a judicieuſement
fait des changemens qui étoient
⚫ néceffaires pour affurer le fuccès de fon Livre.
Tout ce qui plaît à Londres ne plaît pas
à Paris ; la premiere condition pour rendre
un Ouvrage intéreffant eft de fe pier aux
moeurs & aux façons de penfer des Lecteurs
. Cette fage précaution n'a pas peu contribué
, fans doute , au fuccès de l'Ouvrage .
On le lit avec plaifir ; le fecond volume furtout
eft fort intéreffant . On fent aifément
qu'un Ouvrage de cette nature n'eſt guere
fufcefptible d'un extrait , c'eft au Livre même
qu'il faut avoir recours.
HISTOIRE de l'Académie Royale
des Sciences année 1741 , avec les Memoires
de Mathematique & de Phyſique ,
pour la même année , tirés des Regiftres
de cette Academie : 4° . 1744 de l'Imprimerie
Royale.
Les travaux & les fuccès de Meffieurs de
l'Academie des Sciences ont rendu le gout
des Sciences fi general , que nous n'avons
FEVRIER 1745. 115
1
pas à craindre de parler à nos Lecteurs un
Langage obfcur & barbare , en les entretenant
de ce volume. Plus de deux cent
femmes ont fait des Cours de Phyfique ex--
perimentale chés M. l'Abbé Nollet , & il
y en a même plufieurs que n'ont point arrêtées
les épines de l'Algebre ni du Calcul intégral
& differentiel , & qui ont voyagé
dans les plaines vaftes & arides de la fublime
Géometrie ; .cependant comme malgré
cela tous les Lecteurs ne font pas Phyíìciens
& Géometres , & que même parmi
ceux qui le font , il y en a dont les connoiffances
ne font pas fi étendues que l'exigeroient
certaines matieres , nous choifirons
celles que nous croirons le plus à la portée
de toutes fortes de Lecteurs.
L'Hiftoire naturelle a fur-tout cet avantage
, & on n'avoit point encore vu aucun
volume de ces Memoires raffembler tant
de faits finguliers qui fuffent de fon reffort.
Telle eft l'obfervation que M.Demours, Médecin
de Paris , très - eftimé pour les Maladies
des Yeux a lû à l'Academie fur la maniere
dont le Crapaud mâle accouche fa femelle .
Les Crapauds font un genre particulier
dans la claffe des Amphibies , & quoi qu'Amphibies
ils fe divifent en Aquatiques & Terreftres
, parce que ces derniers qu'on divife
encore en grande & petite efpece , quoique
116 MERCURE DE FRANCE
nés dans l'Eau , n'y paffent que les premiers
jours de leur vie. C'est du Crapaud Terreftre
de la petite efpece dont nous avons à
parler d'après le Memoire que M. Demours
a lu à l'Academie fur ce fujet.
L'occafion de ce Mémoire eft un de ces
heureux hazards dont les Naturaliftes feuls
peuvent connoître le prix. Sur le foir d'un
grand jour d'Eté , M. Demours étant dans
le Jardin du Roi , apperçut deux de ces Cra+
pauds accouplés au bord d'un trou que formoit
en partie une grande pierre qui étoit
au-deffus. La curiofité le fit approcher pour
voir quelle étoit la caufe des mouvemens
qu'ils fe donnoient. Deux faits également
nouveaux le furprirent le premier étoit
l'extrême difficulté qu'avoit la femelle à
dre fes oeufs , de maniere que fans un fecours
étranger elle ne paroiffoit pas pouvoir les faire
fortir de fon corps : le fecond , que le
mâle travailloit de toutes fes forces & avec
les pattes de derriere à lui arracher les
oeufs.
pon
Pour bien comprendre la Méchanique de
cet accouchement , il faut fçavoir 1 °. Que
les pattes de ces animaux , tant celles de
devant que celles de derriere , font divifées
en plufieurs doigts . C'eſt par le moyen de ces
doigts que le mâle tiroit les oeufs du fondement
de la femelle.
FEVRIER 1745. 117
2°. Que les oeufs fortent du fondement de
la femelle , parce que le réceptacle dans lequel
ils font contenus jufqu'au tems de la
ponte s'ouvre à la partie inférieure du rectum
.
:: 7
?
3 ° .Que lesCrapauds s'accouplent comme
les grenouilles , c'eft-à - dire , que le mâle
monte fur le dos de la femelle , l'embraffe
avec les pattes de devant la feule différence
qu'il y a , eft que le mâle des grenouilles
a les pattes de devant affés longues pour em
braffer entiérement la femelle , & pour entrelaffer
fes propres doigts par deffous les uns
avec les autres , au lieu que les pattes du Crapaud
mâle étant beaucoup plus courtes , il
ne peut les joindre de même ; elles n'atteignent
qu'aux côtes de la poitrine de la femelle
: où il les applique quelque fois fi fortement
, qu'il y furvient une inflammation
avant que les deux animaux fe féparent.
4º . Enfin
que les oeufs de cette effece
de Crapauds
font renfermés
chacun
dans une
coque
membraneufe
très- ferme
, dans la- quelle
eft contenu
l'embryon
, & que ces
oeufs
qui font oblongs
, & qui peuvent
avoir
deux
lignes
de longueur
, font attachés
les
uns aux autres
par un court
filet très-fort ;
ils forment
une efpece
de chapelet
dont
les grains
font diftans
les uns des autres
d'en viron
la moitié
de leur longueur
,
118 MERCURE DE FRANCE.
Ces conformations étant bien entendues, il
y a lieu de croire que la femelle fait beaucoup
d'effort pour fe procurer la fortie du premier
oeuf , mais dès qu'il eft forti c'eſt au mâle
à faire le refte. C'eft alors qu'il commence
à exercer la fonction d'accoucheur , & il s'en
acquitte avec une adreffe qu'on ne foupçonneroit
pas dans un animal qui paroît fi engourdi.
Celui-ci avoit déja tiré le fecond
ceuf lorfque M. Demours arreta fur lui fes
regards , & il redoubloit fes efforts pour ti
rer le troifiéme.
Le premier oeuf étoit engagé entre les
deux doigts du milieu de fa patte droite de
derriere par le filet qui l'attachoit au ſecond,
& c'eſt en allongeant cette patte qu'il tendoit
le cordon du chapelet vis -à-vis le fondement
de la femelle , qui pendant ce temslà
reftoit immobile. Il tâchoit auffi de fe
faifir du cordon avec la patte gauche , & il
en vint à bout après plufieurs tentatives. Cependant
la préſence de l'Obfervateur he
l'embarraffoit pas peu , & lui caufoit fans
doute bien des diftractions , car tantôt il
s'arrêtoit tout court , & alors il jettoit fur ce
eurieux importun des regards fixes , qui marquoient
fon inquietude & fa crainte ; tantôt
il reprenoit fon travail avec plus de précipitation
qu'auparavant , & un moment
après il paroiffoit indécis s'il devoit contiFEVRIER.
1745. 119
muer ou non. La femelle marquoit aufſi ſon
embarras par des mouvemens qui interrompoient
quelquefois le mâle dans fon opération
, mais enfin foit que le filence & l'immobilité
du Spectateur euffent diffipé leur
crainte , foit que le cas fút preffant , le mâle
reprit fon ouvrage avec la même vigueur ,
& toujours avec de nouveaux fuccès.
La curiofité de M. Demours avoit un autre
objet ; il obfervoit attentivement fi à
mefure que le mâle tiroit les oeufs il ne les
arrofoit pas de fa liqueur féminale , car c'eſt
par un femblable arrofement , comme le
rapportent plufieurs Auteurs , que les oeufs
de ces animaux Aquatiques & Amphibies
font fécondés & en particulier les oeufs des
Grenouilles. C'eſt ainfi , felon Swammerdam
l'un des plus fameux Naturaliſtes de ce fiécle
, qu'après un accouplement d'environ 40
jours , la Grenouille mâle féconde les oeufs
de la femelle au moment qu'elle les a pondus
, mais comme M. Demours n'appércevoit
rien de pareil aux Crapauds accouplés ,
& que l'endroit où ils fe trouvoient étoit
un peu fombre , il fe détermina à les mettre
fur fa main . L'Ouvrage fut encore interrompu
pendant quelques inftans & repris
enfuite comme auparavant , mais le
mâle ne donna jamais le moindre figne de
ce que l'Obfervateur s'attendoit à découvrir
>
120 MERCURE DE FRANCE,
par les yeux , ou à fentir fur fa main où il
les tint un quart d'heure .
Swammerdam avoit remarqué que le
mâle de la Grenouille aide auffi à la ponte
de la femelle , mais il paroît que c'eft d'une
maniere moins fuivie , moins parfaite ,
moins décidée que le Crapaud & telle enfin
qu'on ne voit pas clairement que ce fecours
y foit abfolument néceffaire . Ce n'eſt peutêtre
qu'en lui ferrant les côtes dans ce moment
, car la femelle de la Grenouille accouche
fort vîte de tous fes ceufs & comme
dit ce même Naturalifte , uno impetu
omnia ejaculatur. *
C'est dommage que quelques Naturaliftes
qui ont pris extrêmement à coeur de nous
perfuader que c'eft aux animaux que nous
devons originairement nos Arts méchaniques
& libéraux , ainfi que nos Sciences les plus
fublimes , la Géométrie , la Dialectique , la
Métaphyfique méme , & fur- tout la Médecine
, n'ayent point eu de connoiffance du
fait que nous venons de rapporter ,
auroient tiré fans doute & très directement
l'Art des Matrones & des Accoucheurs.
Swam. t. 2. P. 809.
ils en
Ruiffeau
TEVRIER 1745 . [ 2
Ruiffeau Inflammable.
Feu M. Raoul Confeiller au Parlement
de Bordeaux apprit à M. de Reaumur par
une Lettre du mois de Juillet de l'année
1740 , qu'il y avoit dans le Prieuré de Trémolac
de l'Ordre de Clugny à cinq lieues de
Bergerac , un Ruiffeau inflammable & brûlant
; ce qui fut découvert il y a huit ans par
un voleur d'écreviffes qui pour mieux appercevoir
les trous où elles fe cachent fe fervoit
de torches de paille allumées. Tant que cet
homme marcha fur le gravier du lit preſque
horifontal de ce Ruiffeau ,le feu ne prit point
à l'eau de la fuperficie , mais étant arrivé à des
endroits plus inégaux & parfemés de creux,
il fut bien étonné de voir que l'eau s'enflamma
, au point qu'il en eut fa chemiſe
brûlée ; c'étoit une flâme bleuâtre, Monfieur
l'Abbé d'Aleme alors Prieur de Trémolac
en fit répeter l'experience deux ou
trois fois, & elle réuffit toujours de même; on
peut croire avec beaucoup de vraiſemblance
qu'il eft tombé & qu'il s'eft affemblé dans ces
endroits creux quelque limon chargé d'une
matiere fulphureufe, affés en mouvement
pour s'exhaler au travers & au- deffus de l'eau
& poury prendre feu à la moindre approche
d'une flamme étrangere,
F
22 MERCURE DE FRANCE.
Il s'en faut bien que la fameufe Fontaine
brûlante de Dauphiné merite ce nom à auffi
jufte titre que le Ruiffeau de Trémolac , puifqu'elle
fe réduit , du moins aujourd'hui & depuis
fort long-tems , à un fimple terrain bitumineux
fans eau , où l'on voit quelquefois
une flamme errante & legére , fort fe mblable
à celle de l'eau de vie allumée . * *
MACHINES ET INVENTIONS
approuvées par l'Académie en 1741 .
M. de Genfane déja connu de l'Académie
& du Public par plufieurs Ouvrages de
Méchanique qui ont eu du fuccès , lui a
préfenté cette année un Mémoire concernant
la defcription des quatre Machines
fuivantes , fçavoir ,
I.
Un Niveau conftruit de maniere que fes
pieces effentielles font à l'abri de l'action du
vent. Il confifte principalement en un perpendicule
chargé de deux miroirs un peu
inclinés à la verticale , & fur lefquels les objets
de dehors viennent fe peindre à travers
deux ouvertures garnies de glaces qu'on
a ménagées à une boète bien clofe qui renferme
le tout.
Voyez l'Hiftoire de l'Acad . 1699. P. 23.
4
FEVRIER. 1745. 123
Quoique les niveaux à miroirs ne foient
pas une invention nouvelle , celui- ci a paru
cependant bien imaginé par rapport au but
que l'Auteur s'y propofe , & l'on a cru en
même tems que ce niveau pourroit être auffi
exact qu'aucun autre de pareil volume.
I I.
Une machine deftinée à mefurer par une
feule ftation de petites diftances inacceffibles.
II I.
Une maniere d'employer fans roues &
par le moyen d'un tuyau garni d'un piſton
& d'une double foûpape , l'eau d'une fource
qui auroit une certaine chute , pour faire
mouvoir des pompes. L'idée a paru nouvelle
, & pouvoir être mife utilement en
pratique.
IV.
Un moyen de fubftituer aux manivelles
coudées des eípeces de lanternes qui , avec
des aiguilles garnies de plans inclinés qu'on
leur oppofe , font jouer alternativement
également & fans aucun faut les pompes
aufquelles on les applique , comme M. de
Genſane l'a executé avec fuccès aux mines
de Pontpean en Bretagne. Cette machine
pourra être principalement employée
toutes les fois que les manivelles coudées
F
124 MERCURE DE FRANCE.
aufquelles on la fubftitue , feroient de difficile
exécution , ou exigeroient des fommes
confidérables pour être conftruites.
V.
L'incendie arrivée au Louvre le 24 Mars
de l'année 1740 a reveillé l'attention du
Public fur les moyens de prévenir de femblables
malheurs , ou d'en rendre les fuites
moins funeftes . Dans cette vûe on n'a rien
imaginé qui pût être plus sûr ni plus expéditif,
que de fe procurer dans chaque
maifon à la Ville & à la Campagne , une
ou plufieurs pompes capables de remédier
fur le champ au défordre. Alors quelques
pintes d'eau dardées à propos fur l'endroit
embrafé feront furement plus d'effet que
des muids d'eau qu'on y jetteroit après que
l'incendie eft devenu plus confidérable. Le
même M. de Genfane a encore préfenté
un projet de pompes très- propres à
remplir ce deffein , & dont l'exécution eſt
fimple , facile & de médiocre dépenſe : en
voici la conftruction . Deux corps de pompes
font placés à côté l'un de l'autre dans
un bacquet qui leur fournit l'eau , & communiquent
tous deux à un réſervoir fermé
de toutes parts ; ce réſervoir eft plein en
partie de l'eau pompes y four- que les
piffent , & en partie d'une quantité d'air
FEVRIER. 1745. 125
qui étant comprimé par l'eau que les pompes
y chaffent , la comprime auffi à fon
tour , & la force à s'échapper par un tuyau
qui trempe dans l'eau , & qui lui donne
iffie vers le côté où la main de celui qui
dirige la pompe veut la porter ; car ce
tuyau eft formé d'un cuir flexible qui fe
termine par une espece de canule de métal
. Les piftons des pompes font mûs avec
des balanciers qui font levés & abbaiffés par
les dents d'une lanterne , à l'axe de laquelle
eft attachée une manivelle que l'on fait
tourner à la main. Ces fortes de pompes qui
agiffent par le reffort de l'air , étoient déja
connues ; mais une machine peut être regardée
comme nouvelle , ou par ce qui en
fait le fond , ou par la forme qu'on lui
donne relativement à certains ufages aufquels
on la deftine , & celle - ci eft dans ce
dernier cas. Du refte M. de Genfane a calculé
qu'une de ces pompes mûe par un
feul homme , pouvoit élever à 35 ou 40
pieds de hauteur environ 53 pintes d'eau
par minuttes.
V I.
Un modéle de cheminée de M. de Lagny
, dans lequel il procure le moyen d'éteindre
le feu , en ôtant la communica-
Fiij
124 MERCURE DE FRANCE.
aufquelles on la fubftitue , feroient de difficile
exécution , ou exigeroient des fommes
confidérables pour être conftruites.
V.
L'incendie arrivée au Louvre le 24 Mars
de l'année 1740 a reveillé l'attention du
Public fur les moyens de prévenir de femblables
malheurs , ou d'en rendre les fuites
moins funeftes . Dans cette vûe on n'a rien
imaginé qui pût être plus sûr ni plus expéditif,
que de fe procurer dans chaque
maifon à la Ville & à la Campagne , une
ou plufieurs pompes capables de remédier
fur le champ au défordre . Alors quelques
pintes d'eau dardées à propos fur l'endroit
embrafé feront furement plus d'effet que
des muids d'eau qu'on y jetteroit après que
l'incendie eft devenu plus confidérable . Le
meme M. de Genfane a encore préfenté
un projet de pompes très - propres à
remplir ce deffein , & dont l'exécution eft
fimple , facile & de médiocre dépenſe : en
voici la conftruction . Deux corps de pompes
font placés à côté l'un de l'autre dans
un bacquet qui leur fournit l'eau , & communiquent
tous deux à un réfervoir fermé
de toutes parts ; ce réfervoir eft plein en
partie de l'eau que les pompes y fourpillent
, & en partie d'une quantité d'air
FEVRIER. 1745. 125
qui étant comprimé par l'eau que les pompes
y chaffent , la comprime auffi à fon
tour , & la force à s'échapper par un tuyau
qui trempe dans l'eau , & qui lui donne
iffie vers le côté où la main de celui qui
dirige la pompe veut la porter ; car ce
tuyau eft formé d'un cuir flexible qui fe
termine par une espece de canule de métal.
Les piſtons des pompes font mûs avec
des balanciers qui font levés & abbaiffés par
les dents d'une lanterne , à l'axe de laquelle
eft attachée une manivelle que l'on fait
tourner à la main. Ces fortes de pompes qui
agiffent par le reffort de l'air , étoient déja
connues ; mais une machine peut être regardée
comme nouvelle , ou par ce qui en
fait le fond , ou par la forme qu'on lui
donne relativement à certains uſages aufquels
on la deftine , & celle- ci eft dans ce
dernier cas . Du refte M. de Genfane a calculé
qu'une de ces pompes mûe par un
feul homme , pouvoit élever à 35 ou 40
pieds de hauteur environ 53 pintes d'eau
par minuttes.
V I.
Un modéle de cheminée de M. de Lagny
, dans lequel il procure le moyen d'éteindre
le feu , en ôtant la communica-
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
tion de l'air exterieur & de celui de la
chambre avec le tuyau. Il met une plaque
de fer au haut de l'interieur de la cheminée
& une autre au bas , placées horizontalement
, & portant chacune deux tourillons
ou gonds ; on fait hauffer ou baiffer
la plaque d'en haut par le moyen d'une
petite chaîne qni paffe fur une poulie appliquée
fur le devant de la cheminée , & qui
defcend jufqu'en bas , enforte que la pla
que puiffe fermer exactement toute l'ouverture
quand on tire la chaîne . La plaque
qui eft en bas vers le manteau de la cheminée
, peut aifément être abaiffée ou hauſfée
avec la main ou avec un bâton à crochet.
Il n'y a pas de doute qu'il n'entende
mettre un quarré ou quadre de fer , tant en
haut qu'en bas, afin que les plaques puiffent
bien joindre contre & ne laiffer auçun
paffage à l'air. Cette maniere d'éteindre le
feu des cheminées a paru fort bonne , extrêmement
fimple , & nullement embaraffante.
VII.
3
Un lit pour les malades & impotens
dans lequel on a ménagé plus de commodités
qu'en aucun autre qui foit connu
inventé par le fieur Hannot Menuifier.
2
FEVRIER , 1745 127
VIII.
Un moulin propofé par les fieurs Claude-
François , & Jean - Claude du Bofc freres ,
deſtiné à être mû , foit par la force du
vent , foit par celle de l'eau.
Comme moulin à vent , & par ſa forfa
me exterieure , il eft affés femblable à ceux
qui font connus fous le nom de moulins
à la Polonoife ; mais il en differe à plufieurs
égards.
Car premierement dans les moulins.
la Polonoife , les plans des aîles font dirigés
vers l'axe ou arbre vertical de la roue
ailée , & font continués jufqu'à cet axe où
fe trouve la fection commune de toutes les
aîles ; au lieu que dans le modele de Meffieurs
du Bofc les aîles font un angie de 2 z
degrés avec les rayons de la roue , & fe
terminent en dedans à une circonference
de moitié plus petite que celle de cette
roue ; elle-même eft faite à peu-près comme
les cages ou tours rondes des moulins à
la Polonoife .
Secondement . Dans les moulins à la Polonoife
l'arbre de la roue eft d'une feule piece
, & toutes les parties de cette roue étant
fermement arrêtées à l'arbre , elle ſe meut
néceffairement toute entiere , au lieu que la
roue du moulin de Meffieurs du Bofc eft
divifée en trois parties dans fa hauteur , &
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE
ces trois parties fe peuvent mouvoir ſéparément
, ou deux enſemble , ou toutes trois
à la fois , ou s'arrêter par le moyen de trois
freins difpofés à cette intention ; ainfi on
pourra ménager à la volonté la force du
vent , & empêcher que les meules ne foient
emportées avec trop de rapidité.
Troifiémement. L'inclinaifon des aîles de
la roue aux rayons , & le vuide qui eft au
milieu en forme de cylindre ou de tour
creufe , fait que le vent peut frapper le plus
d'aîles qu'il eft poffible , & prefque tour le
vent reflechi fous differens angles d'incidence
eft mis à profit, ce qui permet à la roue
de tourner fi l'on veut , en plein air , & fans
le fecours de la tour extérieure où elle eft
renfermée ; avantage que l'on n'a pas dans
les moulins à la Polonoife qui ont été imaginés
jufqu'ici. La roue de ce moulin fe
trouve donc par-là & par la tour qui l'environne
à l'abri des accidens que peuvent
caufer de violens coups de vent ; autre proprieté
que n'ont pas les moulins à la Polonoife
ordinaires , dont les volans font
expofés à toute la violence du vent , & font
fouvent emportés par des ouragans.
Du refte le moulin de Meffieurs du Bofe
a comme tous les moulins à la Polonoife ,
l'avantage d'une meule attachée à l'arbre de
la roue & fans aucun engrenage , d'où il
t
FEVRIER . 1745. 129
réfulte beaucoup moins de frottement &
un entretien plus facile.
Comme moulin à eau , la roue de celuici
fe trouvant entierement fubmergée , fera
à l'abri des accidens caufés par les glaces ,
ou par les autres corps flottans qui viendroient
la choquer. Auffi Meffieurs du Bofc
propofent-ils de placer ces roiies moitié couvertes
à l'iffiie , par exemple des arches d'un
pont & derriere une de fes piles , au moyen
de quoi l'arbre même feroit totalement hors
d'atteinte. De plus on feroit difpenfé de
lever la roue dans les grandes crûes d'eau
pendant lefquelles le moulin iroit auffi bien
que dans les hauteurs d'eau médiocre.
Il eft vrai que fi ces moulius font à l'abri
des glaces & des inondations , ils ne ſeront
prefque d'aucun ufage dans les grandes
féchereffes , & les bafles eaux : car quand
une fois la roue commencera à fe découvrir
, elle perdra d'autant plus de fa force
qu'il demeurera plus de partie de fa hauteur
à fec.
Mais malgré cet inconvenient , & quoiqu'en
général ces roues horizontales des
moulins à eau ne foient pas nouvelles , l'Académie
a jugé que ce moulin pouvoit devenir
très- utile par la conflruction de fa
roue , & par la difpofition de fes aîles , furtout
fi l'on a attention à ne le placer qu'à
130 MERCURE DE FRANCE
des endroits où il y ait toujours un courant
d'eau affés profond pour en tenir la roue
ſubmergée , & fi l'on prend les précautions
néceffaires pour empêcher que le retardement
de la rapidité de l'eau caufe par cette
roue n'occaſionne des atterriffements , qui
en gêneroient ou arrêteroient le mouvement.
I X.
Un moulin à bras & portatif, de M. Manfard
Architecte du Roi , & Membre de l'Académie
d'Architecture . Ce moulin qui ne
differe des moulins ordinaires que, par le peu
d'efpace qu'il occupe , & par la difpofition
des parties qui le compofent , eft établi dans
une espece de cage de charpente de cinq
pieds de longueur fur 4 pieds de largeur.
Deux manivelles font tourner un effieu de
fer qui porte un rouet de bois , & ce rouet
eft engrainé dans une lanterne dont l'axe
fait tourner une meule de 3 pieds de diamètre.
Dans deux experiences qui en ont
été faites , quatre hommes qui fe relayent
deux à deux , ont moulu boifleaux de
froment en 25 minutes , d'où l'on peut conclure
que ce moulin moudra près de huit
boiffeaux de pareil grain par heure , ce qui
en bien des rencontres peut être d'un grand
fecours. Il n'eft pas moins important pour le
う
FEVRIER. 1745. 131
Public d'être informé de tous les avantages
qu'il peut tirer des anciennes inventions &
des richeffes qu'il poffede , que d'en acquerir
de nouvelles .
X.
L'art d'imprimer des Tableaux ou des
Eftampes colorées cet art que le fieur
Chriſtophe le Blond fe propofe d'exercer ,
& pour lequel il a déja obtenu en 1739
des Lettres Patentes portant Privilege exclufif
pour 20 années , a paru d'une
grande
utilité par rapport aux Livres d'Anatomie
, de Botanique , & d'Hiftoire naturelle ,
où l'on pourra repréfenter les objets avec
leurs véritables couleurs. Ce qu'il y a de
fingulier c'est que tout cela s'exécute avec
trois planches , & avec les trois couleurs ,
rouge , jaune , & bleue , qui par leur mêlange
produifent toutes les autres couleurs
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
***
OBSERVATIONS ME'TE'OROLOGIQUES
FAITES A L'ORSERVATOIRE ROYAL.
Pendant l'année M. DCC . XLI.
Par M. MARALDI.
Obfervations fur la quantite de la Pluye.
Pouc. lig.
En Janvier
2/02/04/06
1 I
Févriero 8
Mars - O 3 %
Avril - 2
-
Pouc.lig,
En Juillet 2 ୨
Août 0 9
Septembre 25
Octobre 07
-
3 ㅎ
Décembre o 8
N
Novembre o 8 2
May
Juin ·
4
4. 10. 7-112
La quantité de la pluye tombée à l'Obfervatoire
en 1741 a donc été de 12 pouces
10 lignes , ce qui marque une année feche.
La pluye tombée dans les fix premiers mois
n'a été de
que quatre pouces 10 lignes , &
celle des fix derniers mois a étéde 7 pouces
11 lignes 1.
FEVRIER 1745. 13
La pluye du mois d'Avril qui contribue
beaucoup à l'abondance des foins , n'a été
que de z lignes. En effet la récolte en a été
très-médiocre , mais elle a été un peu réparée
par les regains qu'on a faits en Automne , &
qui font venus après la pluye du mois de
Septembre.
Sur le Thermometre .
Le froid de l'hyver de 1741 n'a pas été
grand. La liqueur de l'ancien Thermometre
eft defcendue le 26 Janvier par un tems ferein
& calme à 18 parties. Celle du Thermometre
de M. de Reaumur , qui eft à côté
de celui-ci , à deg. & celle de l'autre qui 7
eft expofé au Nord au dehors de la tour à
8 deg.
Le premier avoit été à 23 deg. le 25
de Janvier par un tems demi couvert & uni
grand vent de Nord Nord-Eft , & celui de
M. de Reaumur expofé en dehors à 5 deg.
Ces Thermometres ont à peine marqué la
congellation pendant les mois de Février ,
de Mars , & d'Avril , de forte que les Arbres
fruitiers & la Vigne étoient fort avancés à
la fin d'Avril , & une petite gelée qui eft venüe
la nuit du 30 d'Avril , au premier de
Mai & la nuit fuivante les a beaucoup endommagés,
134 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes Thermometres ont marqué
la plus grande chaleur de l'Eté le 7 & le 8
d'Août , car le premier de ces Thermometres
qui le matin du 7 d'Août vers lelever
du foleil , étoit à 6r deg. eft monté après
midi à 73 ; celui de M. Reaumur expofé
en dehors à 24 , & le 8 d'Août après midi
ils étoient , l'un à 75 deg. & l'autre à 27
deg.
Sur le Barometre.
Le Mercure du Barometre s'eft foutenu à
une grande hauteur pendant toute l'année
1741 , & il a été à 28 pouces 7 lig . le
18 Février , & à 28 pouces 6 lig.. le 23
Novembre , par un grand brouillard , il a
été plufieurs fois à 28 pouces 6 lig. par
dif
ferents tems , fçavoir le 13 & le 14 de Février
par un tems couvert & un petit vent
de Sud-Eft , le 19 du même mois par un
grand brouillard. Les 11 , 12 , 13 & 18
de Mars par un tems ferein & un vent de
Nord- Nord-Eft , les 23 , 24 & 25 d'Avril
par un tems ferein & un vent de Nord- Oueft,
les 22 , 23 & 26 Novembre par un grand
brouillard , fa moindre hauteur a été à 27
pouces 5 lig. le 19 de Septembre & à 27
pouces 6 lig.. le 20 du même mois par
un tems pluvieux .
FEVRIER 1745 135
Déclinaifon de l'Aiguille Aimantée.
pen- M. Maraldi a obfervé plufieurs fois
dant l'année 1741 la Déclinaifon de l'Aimant
avec une aiguille de 12 pouces, & il l'a
trouvée de 15 deg. 35 ou 40 m.vers le Nord-
Queft.
Nous entretiendrons encore nos Lecteurs
des utiles & eftimables travaux de Mrs. de
l'Academie,
LES PASTORALES de Nemefien , & de
Calpurnius , traduites en François avec des
remarques , & un difcours fur l'Eclogue in
12 Bruxelles , chés Baltazar Wixfeld 1744.
Voici deux Poëtes qui n'ont point encore
été traduits , ce qui en général pourroit faire
un préjugé contre eux ; il ne faut pourtant
pas conclure de-là , qu'ils ne méritent aucune
eftime. Plufieurs Sçavans ont parlé d'eux
avec éloge. P. Crinitus , L. Gyraldi ,
Voffius , Scaliger, Fabricius , Ulitius, Barthius ,
Guidalotti, la plufpart Philologues celebres ,
ont fait cas des Poëfies de Nemefien & de
Calpurnius , & l'on peut dire que ce font des
Poctes eftimables dans le fecond ordre .
On peut encore rappeller pour leur gloire ,
que du temps de Charlemagne leurs Ouvrages
136 MERCURE DE FRANCE.
étoient du nombre des Livres claffiques , que
l'on expliquoit dans les Ecoles fondées par ce
Prince , mais il faut convenir auffi qu'alors
on ne faifoit pas grand cas de Virgile . Alcuin
, qui donnoit le ton à tous les Litterateurs
de fon temps , ne vouloit point que
fes difciples s'amufaffènt à la lecture de
l'Æneïde , qu'il traitoit de fables & de reveries
, & il donnoit le nom de Virgiliens , à
ceux qui lifoient ce Poëme à fon infçu * bac
Sapientia dit-il à l'un d'eux , in Virgiliacis
non invenitur mendaciis unde te habemus
Virgiliane ? Dans la 34e de fes lettres , il fait
des reproches fort ferieux à un Evêque de
fes amis , fur ce qu'il prenoit trop de plaifir à
la lecture de Virgile.
Nemefien & Calpurnius fe font furtout attachés
à copier lesEclogues de cePoëte, comme
Statius & Silius Italicus ont copié l'Æneïde,&
les uns & les autres imitateurs ferviles &
foibles font reftés bien loin de leur original.
Nemefien étoit de Carthage , & quoique
quelques Auteurs lui ayent fait l'honneur de
le placer fous le Regne d'Augufte , il eſt cependant
prouvé qu'il a vécu vers la fin du
troifiéme fiecle fous les Empereurs Carns ,
Carin & Numerien fes fils , & fous Diocletien.
Numerien aima & eftima beaucoup
Nemefien , & le combla des biens : ainfi ce
* Vit. Alc. Edit, Mabil,
FEVRIER 1745. 137
Poëte qui imitoit foiblement les vers de
Virgile en fut du moins une copie fidelle :
quant à la fortune ; Il fut cher à fon maître ,
& jouit d'une faveur plus fignalée, & d'une for
tune plus éclatante que l'Auteurde l'Eneïde ,
peut-être parce qu'il avoit moins de talent.
Ce n'étoit paslà le fort ordinaire des Poëtes
fous leRegne de Numerien, Calpurnius dont
les Eclogues ont toujours été jointes à celles
de Nemefien , languiffoit dans la pauvreté :
Nemefien lui tendit une main fecourable
& eût la générofité de foutenir , & d'encoura
ger un talent qui pouvoit obfcurcir le fien.
Il faut pourtant convenir que l'on a quelque
lieu de douter , que Nemefien foit le
véritable Auteur des Eclogues qui font fous
fon nom , la conformité du ſtyle , & d'autres
raiſons ont porté bien des Critiques à croire
que tout l'Ouvrage eft de Calpurnius , & ce
fentiment eft fort vrai femblable. Mais en
ce cas , la conduite de Nemefien meriteroit
encore de plus grands éloges , car alors il ne
feroit plus que l'Auteur de trois Poëmes
écrits d'un très mauvais ftyle , & qui ne devoient
pas faire efperer à Calpurnius de trouver
dans Nemefien un Partiſan ni un Mecene.
Pour donner une idée des Ouvrages de
Calpurnius, car nous le regardons comme le
feul Auteur de ces Eclogues , nous allons
rappeller le plan de la troifiéme , dont M.
38 MERCURE DE FRANCE.
-
"
22
de Fontenelle a parlé avec éloge.
Des Bergers qui trouvent Pan endormi ,
veulent jouer de fa flute , mais des mortels
ne peuvent tirer de la flute d'un Dieu qu'un
fon très- défagréable ; Pan s'en éveille , & il
leur dit que s'ils veulent des chants , il va
les contenter , alors il leur chante quelque
chofe de l'Hiftoire de Bacchus , & s'arrête fur
la premiere vendange qui ait été faite . Cette
deſcription eft fort agréable , & le même M.
de Fontenelle dont le fuffrage eft d'un fi
grand prix , dit dans le même endroit
C'est dommage que Virgile n'ait pasfait les vers
de cette Piece , encore ne feroit-il pas néceſſaire
qu'il les eût tous faits , il auroit eû fans doute
peu de chofe à retoucher à ces vers , où le
Poëte décrit l'enfance de Bacchus , & peint
Silene qui le berce dans , fes bras.
Quin 5 Silenus parvum veneratus alumnum ,
Aut gremiofovet , aut refupinisfuftinet ulnis ,
Et vocat ad rifum digito , motuque quietem
Allicit , aut tremulis quaffat Crepitacula palmis.
Cui Deus arridens , horrentes pellore fetas
Vellicat , aut digitis aures aftringit acutas ,
Applauditive manu mutilum caput aut breve mentum
Et fimas tenero collidit pollice nares .
Nous allons nous fervir des expreffions
du Traducteur afin que les Lecteurs foient
FEVRIER 1745. 139
à portée de prononcer à la fois fur l'original
& fur la Traduction.
Le vieux Silene lui -même plein d'une
refpectueufe tendreffe pour ce jeune enfant ,
l'échauffe dans fon fein , le foutient fur fes
bras , & le fait rire en le chatouillant délicatement
; tantôt par un leger mouvement
il l'invite au fommeil , & tantôt il le réjouit
en frappant de fes mains tremblantes le fiſtre
qu'il tient. Le jeune Dieu fouriant à ce badinage
, pince les oreilles de Silene , lui arrache
les poils dont fa poitrine eft heriſſée,
il frappe fur fa tête chauve , fur fon court
menton , & il aplatit avec fon foible pouce
le nés du Satyre qui n'eft déja que trop
écrasé.
On trouve à la fuite de chaque Eclogue
des Notes qui , comme le Traducteur le
ait lui- même dans fa Préface , font en petir
nombre , affes courtes & débarraffées d'un vain
étalage d'érudition ; il auroit cependant été facile
de donner un air important à cette Verfion
, en la hériffant d'un grand nombre de citations
, & en y prodiguant des paſſages Grecs
& Latins comine ont fait les derniers Editeurs
d'Hollande , qui pour rendre leurs doctes Commentaires
plus intereffans , y ont femé un peu
d'Hebreu mais à quoi bon tout cet apareil ?
Au défaut de l'érudition que le Traducteur
a évité avec foin de prodiguer , il a rempli
140 MERCURE DE FRANCE.
fes Notes de traits malins , & fouvent affés
plaifans , qu'il lance fur les Commentateurs,
dont les travaux tournés mal-à-propos.en
ridicule , ont cependant été fort utiles à la
République des Lettres. On fent bien que
nous ne voulons pas parler de tous.
COUTELIER , Libraire , Quai des Auguftins
, qui a déja donné des Editions de
Sallufte , de Catulle , & de Lucrece , que l'on
peut comparer aux Editions plus belles des
Elzeviers , vient de donner une Edition de
Virgile , dont le materiel ne le céde point
aux Ouvrages qu'il a déja donnés. Il eft imprimé
fur de très-beau papier , les proportions
font très judicieufes , les caractéres nets
& bien profilés. 3 vol. in- 12 . Prix 24 liv .
M. Philippe qui a pris foin de cette Edition
, a fait tous fes efforts pour donner le
meilleur texte de Virgile qu'il fut poffible
il a confulté beaucoup de Manufcrits , &
s'est déterminé pour celui de Florence , à
l'exemple de Daniel Heinfius , qu'il a pris
pour guide. Les variantes font placées à la
fin de chaque Livre & l'Editeur a déchargé
cette partie de toutes celles , qui n'offrant
que quelques minuties, n'auroient fait qu'augmenter
le volume du Livre fans en augmenter
l'utilité ; on trouve à la tête trois
yies de Virgile, 1º , celle qu'on a fauffement
FEVRIER. 745. 147
imputée à Donat , & qui eft pleine d'erreurs
& d'abfurdités. 2 °. celle du P. de la
Rue , qui peut fervir à relever les erreurs
de la premiere. Enfin 3 ° . le fragment qui
nous reſte de celle qu'avoit compofée Phocas
, célebre Grammairien.
On trouve encore les argumens des douze
Grammairiens du quatriéme fiécle , &
plufieurs morceaux de Poëfie fous le titre
de Præconia in Virgilium .
On trouve à la tête de l'Ouvrage , à celle
des Eglogues , & à chaque Livre des Géorgiques
& de l'Eneide , des Eftampes dont
les deffeins de Cochin fils , font gravés par
Duflos . Il eft arrivé au fujet de ces Eftampes
un malheur qui a été promptement reparé
; le Libraire qui vouloit contre l'avis
de l'Editeur mettre des Epigraphes au bas
des Eftampes , les fit faire à l'infçu de M.
Philippe , malheureufement celui qui en fut
charge y fit plufieurs folécifmes & fautes de
quantité qui allarmerent fort l'Editeur fur
le compte duquel le Public devoit les faire
rouler ; on a effacé ces Epigraphes fur les
Planches , & on donne de nouvelles Eftampes
à ceux qui ont eu des premieres.
L'ART de fixer dans la mémoire les faits
les plus remarquables de l'Hiftoire de France
avec un abrégé de tout ce que nos meil#
42 MERCURE DE FRANCE.
leurs Hiftoriens rapportent de plus intéreſfant,
tant pour fervir de fupplément aux
faits qui n'ont pu entrer dans cette nouvelle
Méthode d'apprendre l'Hiftoire , que
d'éclairciffemens à ceux qui y font rapportés.
Secours imaginé pour le foulagement de la
jeuneffe tant de l'un que de l'autre Sexe. in-
12 à Paris 1745 , chés Guillaume Defprez
Imprimeur & Libraire ordinaire du Roi , &
P. G. Cavelierfils , ruë S. Jacques.
L'Auteur de cet Ouvrage a fuivi la Méthode
du P. Buffier , qui a mis en vers téchniques
, non feulement l'Hiftoire de France
, mais celle de tous les Empires . Si l'Antiquité
peut donner du prix à une chofe, cette
Méthode d'écrire l'Hiftoire , paroîtra fort
refpectable. C'eft en vers que les Druides
Gaulois écrivoient l'Hiftoire de la Nation ;
on chantoit ces vers dans les Fêtes , dans
les Cérémonies de Religion , & il y a bien
de l'apparence que ces vers étoient à beaucoup
d'égards femblables aux vers téchniques
que l'on employe aujourd'hui . Si l'on
veut remonter plus haut on trouvera que la
même chofe eft arrivée chés toutes les Nations
du monde , & que comme l'a remarqué
M. de Voltaire , on a commencé par
écrire en vers avant que d'écrire en profe.
Au furplus comme cette Méthode d'enfeigner
l'Hiftoire laifferoit trop de chofes à defiFEVRIER
1745 .
$ 43 .
rer l'Auteur a enrichi fon Livre de plufieurs
Notes où il détaille les faits les plus importans,
HISTOIRE Civile , Ecclefiaftique &
Litteraire de la ville de Nifmes , avec les
preuves , enrichie de Plans , de Cartes Géographiques
& de divers Mor: umens gravés
en Taille- douce , par M. Mefizard Confeiller
au Prefidial de la même ville , Academicien
honnoraire de l'Académie des Sciences
& des Belles Lettres de Lyon , & Affocié à
celle des Belles Lettres de Marſeille.
L'Ouvrage qu'on prefente au Public renferme
tous les avantages qui peuvent accompagner
une Hiftoire particuliere , & la
rendre utile & intereffante ; on y trouvera
des recherches qui felon l'ordre des années
auquel on s'eft étroitement affujetti , donnent
une connoiffance étendue de tout ce
qui appartient à la ville de Nifmes , l'une
des plus anciennes de toutes les Gaules , &
des plus floriffantes de tout l'Empire Romain
, fur laquelle néanmoins nous n'avions
point encore d'Ecrit qui meritât quelque
confideration .
Cet Ouvrage intéreffant qui s'imprime
actuellement , fera rendu public dans le
courant de l'année 1745 , & fe vendra à
Paris , chés Chaubert Quai des Auguftins,
Il aura 3 vol. in-4° . le prix en faveur de
44 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui voudront en retenir des Exemplaires
par avance , fera pour l'Exemplaire en
papier ordinaire de vingt-quatre livres en
feuilles , dont on payera douze livres en retenant
l'Exemplaire & douze livres en recevant
l'Ouvrage.
Il n'en fera imprimé qu'un très-petit
nombre en grand papier dont le prix fera
en faveur de ceux qui en auront retenu des
Exemplaires ; de trente-fix livres , fçavoir
dix- huit livres en prenant le billet d'affurance
& dix-huit livres en recevant l'Ouvrage .
On ne fera reçû à en retenir des Exemplaires
que jufqu'au premier Mai 1745 ;
ceux qui n'en auront point retenu , payeront
l'Exemplaire du petit papier 36 liv,
en feuilles , & l'Exemplaire de grand papier
48 liv. auffi en feuilles.
HISTOIRE des Sacremens ou de la
maniere dont ils ont été célébrés & adminiftrés
dans l'Eglife , & de l'ufage qu'on
en a fait depuis les Apôtres jufqu'à prefent.
Compofée par Dom. C. Chardon Religieux
Benedictin de la Congregation de faint Vannes
1745 , chés Guillaume Després , &
Pierre Guillaume Cavelier , à Paris rue S.
Jacques.
LE MAITRE des Novices dans l'art
de
FEVRIER 1745 . 145.
de chanter , ou regles Generales , courtes
faciles & certaines , pour apprendre parfaitement
le Plain- Chant , precedées de quelques
motifs & exemples édifiants , qui engagent
les jeunes Ecclefiaftiques & les jeunes
Religieux Novices & autres à s'y appliquer
de quelques obfervations fur la formation ,
confervation deftruction , enrouement ,
extinction de la voix avec leurs remedes , &
moyens de la rendre claire , nette & fono
re , & fuivis d'un ample Receuil d'Antiennes
, Repons , & Meffes d'une agréable variété
& tendre devotion pour fervir à exercer
tant fur la note que fur la lettre ceux qui
n'ont point de Livres d'Eglife en leur difpofition
, par frere Remy Čarré , Prêtre Religieux
Profés de l'Abbaye de S. Amant de
Boixe , ancien Chantre Titulaire de l'Abbaye
de S. Liguaire , même Ordre , & ancienne
Obfervance de S. Benoît , volume
in- 4 ° .
,
DAVID le jeune , Libraire Quai des Auguftins
au S. Efprit débite la nouvelle Edition
du Dictionnaire Efpagnol de Sobrino
augmentée confidérablement , in - 4. 2 vol.
18 liv.
L'Oracle des Sybilles , in - 12 . 1 vol.
a liv. 10 f
G
146 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de la Societé des Sciences
de Toulouse. Du 21 Juin 1744 .
L E détail de cette féance ne nous a été communiqué
que depuis peu de jours , c'eft ce qui fait que
nous n'en avons pas encore informé le Public. L'abondance
des Matieres qui rempliffent déja ce volume,
ne nous permettra pas d'entrer dans un grand
détail aujourdhui , mais nous en parleronɛ une autre
fois plus au long.
M. d'Ouvrier Préfident ouvrit la Séance par
un Difcours élégant fur l'utilité des Sciences en gé
néral. Il en marqua les caracteres avec beaucoup
de précifion & beaucoup d'énergie.
M. d'Arquer lut un Mémoire fur un Phénomene
fingulier qu'il a obſervé .
M. Garipuy parla fur les progrès de l'Aftronomie.
M. Ricaud fur les Eaux de Bagnieres,
M. Gouaré fur la taille des Vignes.
M. Soubeyran de Scopon Directeur réfuma
ces quatre Mémoires , par un précis fort clair &
fort judicieux , qui mettra le public au fait des
travaux de cette Académie , mieux que nous ne le
pourrions faire : nous l'infererons une autre fois
dans notre Journal.
FEVRIER . 147 1745 .
L'ASSEMBLEE publique de l'Académie
des Belles Lettres de Montauban ,
du 25 Aoust 1744 .
La Societé Littéraire de Montauban , érigée en
Académie des Belles Lettres par Lettres patentes
du mois de Juillet 1744 , enrégiftrées au Parlement
de Toulouſe le 21 Août fuivant , tint fon
affemblée publique le 25 d'Août dernier , Fête de
S. Louis. Elle avoit affifté le matin à la Meffe cé
lebrée par Mr l'Evêque , pendant laquelle on exécuta
un Motet à grand Choeur , fuivi de l'Exandiat
pour le Roi , & du Panégyrique de S. Louis prononcé
par M. l'Abbé Pons , neveu du R. P. Pons
de la Compagnie de Jefus , Prédicateur de Sa
Majesté .
La féance de l'après - midi ſe tint dans le Palais
Epifcopal , & commença par la lecture des Lettres
atentes , de la Lifte des Académiciens , du Réglement
donné par le Roi à la nouvelle Académie
, & de l'Arrêt d'Enregistrement .
M. Forestier Directeur de l'Académie parla enfuite
fur l'érection de la Societé Littéraire en Académie
des Belles Lettres , & finit par l'éloge du
Roi.
M. de Bernoy lut une Ode , qui étoit une Priere
pour le Roi.
M. l'Abbé Bellet lut un Difcours où il prouva
qu'il n'eft point de meilleur Citoyen que l'homm de Lettres.
M. Pradal lut une traduction en Vers de l'Ode
d'Horace , folvitur acris hyems , & une Epitre à M.
je Franc.
M. l'Abbé de Verthamont lut la premiere partie
1
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
d'un Difcours fur l'ufage des talens , & prouva que la
Religion fournit abondammant dequoi les exercer.
M. de Lamothe lut un Dialogue en vers de Momus
& des Mufes .
M. Duroy lut une Ode intitulée : “le Philofophe
Chrétien .
M. Duclos lut un difcours preliminaire fur la Tra
duction qu'il a faite de l'Oraifon de Ciceron pro Archia
ceta , de l'Epiſode d'Ariftée tirée du quatrieme
livre des Géorgiques , & de l'Idylle d'Aufonne
intitulée Amor cruci affixus ,
La féance fut terminée par la lecture du Programme.
A la nouvelle du Retabliffement de la fanté
du Roi l'Académie s'eft fait un devoir de faire chanter
le Te Deum en actions de graces , fuivi de l'Exaudiat,
Le Soir elle a fait faire une brillante illu
mination dans la maifon de M. Foreftier , où elle
tient fes affemblées ordinaires.
Programme de l'Académie des Belles Lettres
de Montauban.
M. l'Evêque de Montauban ayant deftiné la fomme
de 250 liv. pour donner un Prix de pareille valeur
à celui qui au jugement de la Société Littéraire
établie dans cette Ville par Permiffion du
Roi , fe trouvera avoir fait le meilleur Difcours fur
un fujet relatif à quelque point de Morale tiré des
Livres faints , fuivant l'ufage de l'Académie Françoife
; la focieté Litteraire érigée en Academie de
Belles Lettres par Lettres Patentes du mois de Juillet
1744 , enregistrées au Parlement de Toulouſe le
21 Août fuivant , avertit le Public qu'elle diftribue
ra ce prix le 25 Août prochain , Fête de S, Louis
Roi de France,
E
FEVRIER. 1745 149
Le Sujet de ce Difcours fera pour l'année 1745.
L'EPREUVE DE L'ADVERSITE' EST POUR
LE SAGE UNE SOURCE DE LUMIERE.
Conformément à ces paroles de l'Ecriture : Qui non
eft tentatus quid feit ? Ecclef. cap. 34. . 9.
Le prix de cette année ayant été reſervé , il y
en aura deux à diftribuer l'année 1745 , ce qui doit
exciter l'émulation des Auteurs .
L'Académie a lieu d'attribuer au peu de tems
que les Auteurs ont eu pour travailler à leur Ouvrage
les négligences où les fautes qui les ont
fait exclure du Prix .
Toutes fortes de perfonnés , de quelque qualité
qu'elles foient , feront reçues à prétendre au Prix ,
hors les Membres de l'Académie qui en doivent
être les Juges.
Les Difcours ne feront tout au plus que de demie
heure de lecture , & finiront toujours par une
courte Priere à JESUS - CHRIST . Ceux qui en
auront compofé , les feront remettre le mois
de Mai prochain entre les mains de M DE BERNOY
, Secretaire perpetuel de l'Académie , en fa
maiſon ruë Montmura , ou en ſon abſence , à M.
l'Abbé BELLET , en fa maiſon ruë Cour de Toulouſe.
On n'en recevra aucun qui n'ait une Approbation
fignée de deux Docteurs en Théologie . Les
Auteurs n'y mettront point leur nom , mais feulement
une marque où paraphe , avec un Paffage
de l'Ecriture - Sainte ou d'un Pére de l'Eglife qu'on
écrira auffi fur le Registre du Secretaire de l'Acadé
mie.
Le Prix ne fera délivré à aucun , qu'il ne fe nomme
,& qu'il ne fe prefente en perfonne ou par Procureur
, pour le recevoir , & pour figner le Difcours.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M. le Secretaire
trois copies bien liſibles de leur Diſcours , &
d'affranchir les Paquets qui feront envoyés par la
pofte. Sans ces deux conditions , les Quvrages ne
feront point admis au concours.
LE fieur Blondel Architecte a recommencé
en fa demeure rue des grands Cordeliers
à Paris fon cours public tant fur l'Architecture
, que fur les Sciences & Arts qui
font relatifs au Bâtiment.
Ce cours fe continuera gratuitement deux
années tous les Mardis & Vendredis , depuis
deux heures jufqu'à fix .
Tous les Mardis ces Leçons auront pour
objet la Théorie du Bâtiment ; la connoiffance
de la Proportion , de l'Harmonie , de
la Symmetrie , Diftribution , Décoration
& c. & les Vendredis on ira fur le terrain
pour appliquer la Théorie à la Pratique , &
apprendre tant à lever les Plans des Edifices
dans tous les genres que des Cartes ,
Têres &c. fuivant toutes les regles de
l'Arpentage.
On donnera ces mêmes jours après les leçons
d'Architecture , des leçons tant fur la
Théorie que fur la Pratique de la ſcience du
Calcul , de la Géométrie &c. parties de
Mathématiques indifpenfablement néceſſaires
à l'Architecture.
FEVRIER. 1745 .
Le fieur Blondel continue de recevoir
chés lui des Eléves aufquels on enfeigne toutes
ces différentes parties , de - même que la
coupe des Pierres , pour paffer alternativement
de la Théorie à la Pratique du bâtiment.
PAR Brevet de M. le premier Medecin ,
confirmé par Meffieurs les Commiffaires affemblés
en vertu des Arrêts du Confeil , le
fieur Turben a feul le fecret de compoſer &
fabriquer le véritable Suc de Regliffe de
Guimauve , examiné & approuvé par M.
Géoffroi , approuvé par Meffieurs les
Medecins de la Faculté de Paris lefquels
s'en fervent pour toutes les Fluxions
de Poitrine & Maux de Poitrine, Rhumes ,
Chaleurs de Gorge , & Afmes ; il arrête les
crachemens de fang , détache les flegmes ,
fait cracher , adoucit la pituite ; il eft efficace
pour tous les Poulmoniques : il fe tranf
porte par-tout fans rien perdre de fa qualité.
Il fe vend cent fols la livre.
Il a l'honneur d'en fournir à la Reine &
à fa Majefté Pruffienne.
Le Public eft informé que celle qui diftribue
ledit Suc au nom de Mademoiſelle Guy
n'a pas ce nom , elle eft décedée en 1714.
Le fieur Turben a feul le fecret autoripar
une Sentence contradictoire du Châtelet
du 7 Mars 1727. Giiij
fé
752 MERCURE DE FRANCE
Il demeure prefentement Rue S. Honoré ,
vis-à-vis la Croix du Traboir , à la Coupe
d'or au premier au fond de la cour , entre le
Peauffier & l'Epinglier ; il y a une fonnette
à la porte.
On prendra garde de fe tromper; on en vend chés
l'Eficier à côté , qui n'eft pas le véritable.
JETTONS FRAPPE'S POUR
le premier jour de Janvier 1745 , avee
l'explication des Types.
I. TRESOR ROYAL.
Un fleuve qui porte le tribut de ſes Eaux
à la Mer dont il les a reçûës , & pour ame
ces mots. Ut iterum fluant.
II. PARTIES CASUELLES.
Un Oifeau qui s'arrache des plumes pour
conftruire & accommoder fon nid , pour ame
ces mots, Decet effe parentem.
III. MARINE ,
La Mer agitée par des Vents impétueux
avec ces mots pour ame. Movent , non minuunt.
ETTONS
DEILANNEE1745
TERUM
DECET
IV
NITAM PRO
ESSE
UT
PARENTEM
PARTIES CASVELLES
1745
REGE
VII
ORDINAIRE
GUERRES
1745
JOVE
DES
NIL
TRATO
FLU
TRESOR ROYAL
1745
V.REX
PACISCI
TUTUM
LANS
OLUMK
CHRIST
SS.
REGE
LETITIA
CHAMBRE AUX
DENIERS
1745
NA
POPULI
V
INT
COLIT
EXTRAORDINAIRE
DES GUERRES
1745.
BATIMENS DU ROY
174 5.
VI
ARTILLERIE
1745
SPIRARE
IX
AD
NUTUM
GALERES
1743
ALACRES
SECURA HOC
MOVENT
NON
TUS
VILI
MINUUNT
MARINE
174
DE MAISON
LA REINE
1745
SOSPITE
D. Sornique Scilor.
THE NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ABTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
FEVRIER 1745 . 153
IV. GALERES .
Neptune qui contient les Vents près de
leur antre , avec ces mots pour ame. Ad
nutum fpirare alacres.
V. MAISON DE LA REINE,
Un fep de Vigne chargé de grapes , &
foutenue par un Laurier auquel elle s'eft
attachée , pour ame ces mots. Secura hoc
fofpite.
VI. BATIMENS DU ROI,
Minerve armée & ayant auprès d'elle divers
Matériaux , & un Edifice qui s'éleve
avec ces mots pour ame . Et bellans colit Artes.
VII. ORDINAIRE DES GUERRE S.
Le Roi des Abeilles qui fuivi de fon Effain
va fe placer fur la branche d'un Chêne ,
& pour ame ces mots. Vitam pro Rege pacifci.
VIII.
EXTRAORDINAIRE
GUERRE S.
DES
Jupiter defcendant du Ciel fur un Nuage
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
enflâmé & lançant la foudre fur une Ville
qui paroît déja toute en feu , pour ame ces
mots. Fulminat invitus.
IX. ARTILLERIE,
La foudre qui tombant fur des Rochers
eſcarpés les entrouvre & les abbat, pour ame
ces mots. Irato fove nil tutum .
X. CHAMBRE AUX DENIERS.
Des Danfes & autres Réjouiffances au
tour d'un feu de joye , pour ame ces mots
Incolumi Rege lætitia populi.
EXPLICATION des Enigmes Logogryphes
I. ENIGM E.
Air . Tique , Tique , Taque & lon lan la.
V
OTRE mari n'eft pas fot ,
Difois-je un jour à Margot :
Vraiment répond la commerre ,
Je me plains juſtement de cela ,
J'aimerois mieux au contraire
Qu'il ne connut pas un A.
I. LOGO GRYPH E.
Air. Vantez vous en,
FEVRIER 155 1745 .
Dis nous donc la belle Nanette ,
Ce biau fringand à cadenette
Te fait-il encor les doux
Rép. Oh ! de fon mieux ;
yeux.
( bis )
Stété quand j'fortirons tous deux ,
Oh dame , j'aurai l'air coquette ;
Et ST'EVENTAIL eft un préſent ;
'Vantez vous en.
II. ENIG ME.
Air, L'occafion fait le larron'
Ceffez , Philis, ceflez d'être inhumaine ,
Goûtez enfin de l'amour les douceurs :
Ah ! quel plaifir quand d'une même CHAINE
Il unit à jamais deux coeurs .
DERNIER LOGOGRYPH E.
Air. Du haut en bas .
Vive Paris >
Où j'ons vû Louis plein de gloire ,
Vive Paris
Où j'allons voir Monfieu fon fils ;
Morgué pour fa nôce , Grégoire ,
Qu'on y va bian varfer à boire !
Vive PARIS.
11. LOGOGRYPHE.
Air. Reveillez vous belle endormie.
DIALOGUE .
N. Allons audit . P, Non . N. eh bien veille ,
G vj
156 MERCURE
DE FRANCE .
Tant que tu le trouveras
bon ;
Il faut pour moi que je fommeille
Et je plante là ce CHARON
.
Par Meffieurs Nau & Peras.
EXPLICATION de l'Enigme en Logogryphe.
Sans tant tourner au tour du pot
Je vais vous dire mot pour mot
Mon fentiment fur la peinture ,
Que votre voile defigure .
Le tout étant fait avec art ,
Défigure eft en bonne part .
Ceci n'a point trait à l'affaire ,
Ainfi paffons droit au myſtere.
Des cinq voyelles le puiné ,
Ce qu'Eole met dans un outre.
N'ai-je pas fort bien deviné ?
Treve de babil , paffons outre ,
Ah fi , fi , morbleu je fens l'ail ,
Que l'on m'apporte un Eventail.
A Roiien par M. Grente de Gréccur en Rhétorique .
En effet le mot de la premiere Fnigme étoit
A. On a du expliquer le Logogryphe par Eventail.
On y trouve E. Vent & Ail.
Le mot de l'Enigme qui fuit eft Chaine , & celuil
du Logogryphe qu'on trouve après cette Enigme
eft Charon . On y rencontre au moyen de
quelques licences dans l'Ortographe Aaron , Char
rond , & on. Le dernier Logogryphe eft Paris ,
.
FEVRIER. 1745 . 157
La derniere moitié de ce mot prife en des acceptions
differentes peut fignifier le Village de Ris ,
près d'Effone , Ris , Rifus , & le Ris , Grain . Nous
obferverons cependant que ce mot doit s'écrire
fans S.
Ces Enigmes & Logogryphes ont été devinés
par M. Fournier le fils , Mademoiſelle Helene
Rofalie de Châteauneuf , Madame Louzeau ,
M. de S. Germain de Carday , Madame Martin
d'Arras , M. Balagny , Maître d'Hôtel de M. le
Duc de Villeroy & Officier de Madame la Dauphine
, & M. Jehannin de Chamblanc.
1
ENIGMA.
Me duo fi norint homines , confiftere poffum ,
Si plures ,pereo , fors latitare mea eft.
AUTR E.
E fuis fille de Rói , fans efprit & fans corps ;
Avec mes enfans je prens vie ,
Je retourne avec eux dans le fejour des morts .
Le même lait à s'aimer les convie ,
Et cependant freres dénaturés ,
Chacun d'eux voudroit voir les autres expirés.
Ils deviennent bientôt pourriture & pouffiere :
Mais moi qui fuis leur mere , après un certa in tem
Je retrouve lavie avec d'aues enfans ,
Qui comme les premiers à leur heure derniere
Dans le même tombeau renfermeront leur mere :
158 MERCURE DE FRANCE
Et c'eft ainfi que fucceffivement
Sans éprouver les coups de la maligne envie
De la mort je paffe à la vie ,
Et de la vie au monument ,
Mais fi-tôt que j'en fors , le bruit de ma naiſſance
Que je prends au ſein de la France ,
Et qui pour moi n'eſt qu'un reveil
M'annonce en tous les lieux qu'éclaire le foleil :
Alors d'adorateurs une troupe fidelle ,
De tout Pays vient me montrer fon zéle¸
Et repand en mon ſein avec profuſion
Le lait qui me nourrit , & dont en ma jeuneffe,
Prodige d'admiration !
Plus avare qu'en ma vieilleffe
Je fais moins de largeffe.
Lecteur , à ce portrait
Tu dois connoitre trait pour
Celle qui dans la France
trait
- Depuis trois mois a pris naiffance.
****
Nous
ENIGME.
Ous fommes bien plufieurs , mais nous ne
faifons qu'une ;
Avec raiſon aimant la liberté ,
Nous prenons d'ordinaire un lieu ſombre , écarté
FEVRIER 1745. 159
Pour notre retraite commune ,
Mais nous n'y trouvons pas entiere fûreté :
On arme contre nous une troupe cruelle ;
Ayant pour nous connoître une marque fidelle ,
Chacun d'eux n'écoutant que le gain , la fureur ,
Armé d'un inftrument meurtrier ou vengeur ,
Nous vient bientôt livrer une guerre mortelle ;
On nous faifit foudain : liés étroitement
On nous mêne à la ville
Quoique bleffés mortellement.
Là tout fecours nous devient inutile :
Des hommes fans pitié mais Officiers des Rois
Nous jugent en fuivant leurs regles & leurs loix ;
On no us jette auffitôt dans une humble charrette;
Et fuivis de l'exécuteur
Dufupplice qu'on nous apprête ,
Nous arrivons , helas ! dans ce lieu de douleurs ,
Où doit un fer maudit combler tous nos malheurs
Le cruel dont la bouche
Ordonne n os tourmens , d'un oeil fec & farouche
Vient préfider lui-même à l'exécution ,
Si quelqu'autre pour lui n'en fait la fonction.
Ce n'eft pas tout , lecteur , comme tu vas l'entendre ,
Nos membres difloqués font mis en un monçeau ;
Et maints cruelles gens fecondant le bourreau ,
Allument un grand feu qui les réduit en cendre ,
Ami , des affaffins , dis fe nous franchement ,
Seroient-ils done traités plus rigoureuſement ?
Par M, Gaillon160
MERCURE DE FRANCE.
蒸糕
LOGOGRYPHE.
A Mlle. A.
JE fuis jeune , badin , imprudent , inconftant
Un rien me met Cloris en colere & me pique ,
Mais je m'appaiſe au même inftant ;
De tout défaut je fuis un fûr critique ;
La même heure me voit joyeux , mélancholique ;
Ma tête eft , me dit- on , auffi dure qu'un roc :
Certain fçavant pourtant me compare à la cire ;
Son nom ? je n'en ſçais rien , mais je viens de le
lire.
Vous voyez que je fuis plus étourdi qu'un Coq.
Lecteur , fans doute tu dévines.
Maintenant fi tu me combines ,
Tu trouveras un Inftrument
Fort en honneur dans la Gréce & dans Rome ,
Ce qui foutient la tête d'un grand homme ,
Un continent entouré d'eau ,
Un animal , en France une riviere ,
Le nom d'une noble carriere ,
Ce qui reste au fond du tonneau ,
Le plus vieux de tous les Prophêtes ,
Un Inftrument que redoutent les bêtes
Qui vivent dans les bois : un métal précieux ,
Un bruit que la douleur excite ,
}
FEVRIER. 1745 . 161
Ou que fait quelqu'un qu'on irrite
Enfin ce qui fait voir ; peut-on ſe montrer mieux ?
XY XY XY
AUTRE.
Prenez mon Logogryphe en tout fon compofé ;
Jadis on me gardoit ; quiconque auroit ofé
Jufqu'à l'enlevement faire éclater fa gloire ,
N'étoit pas fûr de fa victoire.
Quelqu'un pourtant en vint à bout
Voilà que je fuis en mon tout .
Qu'en deux l'on me partage ,
Dans l'un c'eft un pronom , je fuis pour le Langage
Que l'on tient à l'inferieur ,
L'autre est pour un crieur ,
C'eft le produit de fa furie :
Ou bien c'eft la douce harmonie :
Ou bien encor c'eft le repas
D'un animal dont on fait peu de cas .
F. dA .
462 MERCURE DE FRANCE.
*****************
LUDOVICI XV. PANEGYRIS.
Magnus jam belló , quàm majorpacepropinquâ ,
( Maximus à fe ipsó ) mox Lodoïcus erit.
In Duce miles adeft , Heros in Rege , vel ipfo
In vidore Parens Hoftis , & una Salus :
Rex quòd pacis amans : Quòd militis amulus , Heros :
Quòdfit Borbonides , Hoftis & inde Pater :
Quas beat afpectus Lodoici , plaudite Gentes :
Fortunata nimis Gallia plaude tibi :
Regnant unanimes Mavors , Themis , almı Minerva.
Sceptra tenente uno numina multa tenent.
Ab uno à Senatoribus Regiæ Rhemenfis Curiæ.
SPECTACLES.
N continue les repréfentations de Théfée
avec un fuccès égal. L'indifpofition
de Mlle. Chevalier a fourni l'occafion de
remplir le Rôle de Medée à Mlle . de Romainville
& à Mlle. Jaquet.
M. de la Tour a auffi remplacé quelquofois
M. Jeliotte .
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Sialtre
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YORK me
PUBLIC
LIBRARY. Nôédie
ASTOR, LENOX AND
TILDEN
FOUNDATIONS.
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adoroit, a fait tres- lérieulement l'apologie
de la Danfe, condamnée par les faux fa
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de Mil
remplir
mainvil
M. d
fois M. J
www sourprate quoiquoFEVRIER
1745. 163
On donne toûjours le Jeudi le Ballet Héroïque
des Graces , fuivi d'une nouvelle Pantomime
en pas de deux executée par le Signor
Pietro Soli , & par Mlle. Mimi Dalmand.
Cette derniere Pantomime fans être
inferieure pour les agrémens à celles qui
l'ont precédée leur ett fuperieure pour le
plaifant. C'eft une Scene Comique qui ne
fait pas moins rire que les Sganarelles & les
Mafcarilles de Moliere ; cette Pantomime
a été choifie pour divertir la Cour aux Nôces
de Monſeigneur le Dauphin.
On répete Amadis de Grece , Tragédie
de M. Houdart de la Motte , dont la Mufique
eft de M.Deftouches Sur-Intendant de la Mufique
de la Chambre du Roi , actuellement
de Sémeftre .
Suite des Réfléxions fur les Ballets.
Nous avons rapporté le témoignage de
Lucien en faveur de la Danfe , parce que
le fuffrage d'un Critique mérite plus de foi
que les amplifications fleuries des Panegiriftes.
Ce railleur impitoyable qui perfécutoit
fans ceffe les Philofophes & les Rhéteurs
Grecs les plus accrédités , & qui n'épargnoit
pas même les Dieux que la fçavante Athêne
adoroit, a fait très-férieuſement l'apologie
de la Danſe, condamnée par les faux la184
MERCURE DE FRANCE.
ges ; ( car les hypocrites font auffi anciens
que les Religions. ) Oui , Lucien nous traçant
la route que nous allons fuivre n'a pas
donné fon fentiment comme l'unique garand
du mérité de la Danſe . Il s'eft appuyé des
citations les plus impofantes , tant de fon
fiécle que de l'Antiquité la plus voifine de
la Création du monde. La Créte , la Phrygie
, les Phéaques , les Theffaliens , les Deliens
, les Indiens , les Ethiopiens , les Bithiniens
, les Tirrheniens , l'Egypte ou la
Fable de Prothée , doit fon origine * à un
excellent Danfeur dont le corps fouple & l'ef
prit ingenieux fçavoient tout contrefaire &
tout imiterfi adroitement qu'il fembloit devenir
ce qu'il imitoit , enfin l'auftere & vertueufe
Lacedémone lui fournit mille preuves
fon opinion , foutenue encore par l'autorité
d'Hefiode , d'Homere & du divin Platon .
Quelle idée n'avoit- on pas alors de la Danfe
? Nous allons laiffer parler Lucien ' luimême
, on croiroit que nous plaifanterions
fi nous ofions prendre fur notre compte ce
qu'il exige des Maîtres de cet Art . Je repréfenterai
, dit-il , les qualités que doit avoir un
bon Danfeur pour faire voir que fa profeffion
n'eft pas des plus faciles , car il faut que le
Pantomime on Danfeur de Ballets qui eft celui
dont j'entens parler,fcache plufieurs chofes, com-
* Luc. Apol, de la Danfe.
de
FEVRIER 1745. 165
me la Poëfie , la Géometrie , la Musique &
la Philofophie même , quoiqu'il n'ait pas
befoin
des Ergo de la Dialectique ; il faut qu'il
ait auffi le fecret d'exprimer les Paffions & les
Mouvemens de l'ime que la Rethorique enfeigne
, & qu'il emprunte de la Peinture & de
la Sculpture les diverfes Poftures & Contenan
ces , enforte qu'il ne le cede point à Phidias ni
à Appelle pour ce regard ; mais furtout il a
befoin de mémoire , car il faut que comme Calchas
il fache le passé , le préfent & l'avenir
& qu'il les ait toujourspréfens dans fon efprit
pour les pouvoir repréfenter dans l'occafion.
Mais il doit fçavoir particulierement expliquer
les conceptions de l'Ame & découvrir fes
Sentimens par les geftes & les mouvemens du
corps ; enfin il doit avoir ce que Thucidide attribue
à Pericles , le fecret de voir par tout ce
qui convient.
Enfuite il fait une longue énumeration
de tous les Tableaux que l'excellent Pantomime
doit fçavoir peindre , & ce détail
embraffe tous les évenemens rapportés par
l'Hiftoire où inventés par la Fable.
Nous croyons que c'eft ici l'occafion de
détruire une erreur moderne généralement
répandue non-feulement dans le Public qui
fouvent ne connoît pas les principes des
plaifirs qu'il goute , mais qui eft encore
1.66 MERCURE DE FRANCE.
plus enracinée dans la tête des Maîtres de
Danfe. Ils n'entendent tous ordinairement
par le mot de Pantomime qu'un danfeur Comique
digne feulement de n'exercer ſes talens
qu'aux Spectacles de la Foire ; ils fe figurent
que toute la ſcienſe doit être bornée au genre
badin & même burleſque . Les Pantomimes
eux-mêmes , du moins ceux que nous avons
ûs fur nos Théatres partagent cette injufte
erreur avec les danfeurs férieux qui les méprifent.
Ils ne connoiffent pas leurs droits &
fe reftraignent à un grotefque bas & rifible
que l'ignorance prefque univerfelle leur affigne.
Que les uns & les autres apprennent
que la Danfe Pantomime renferme tous les
differens caracteres Comiques & Tragiques ,
imaginés & imaginables, que le danfeur Pantomime
, c'eft- à- dire , le parfait danfeur
fuivant la définition des Sçavans de tous les
fiecles, doit être noble & ferieux dans les
Ballets Heroïques , galand & naif dans les
Paftorales , terrible & furieux dans les entrées
de Demons. Enfin que tout bon danfeur
doit être Pantomime fur le Théatre , &
que tout Baller doit être un Tableau expreffif
& changeant où l'on reconnoiffe les
perfonnages repréſentés par leurs habillemens,
leurs cocffures , leurs attitudes & leurs
geftes. Nos Ballets de l'Opera manquent
Louvent de toutes ces marques diftinctives 8
>
FEVRIER $ 745 , 169
sh y voit des Matelots fans rames ; des Bergeres
coëffées en femmes de la Cour & des
Magiciennes en Bavolet ; cependant la Danſe
qui eft muette a befoin pour fe faire entendre
du fecours des fymboles & des ornemens . Si
Jupiter danfoit , il devroit danfer avec fon
foudre , & Mercure avec fon Caducée.
Qu'on ne fe figure pas que ces réflexions
n'appartiennent qu'au fiécle d'Homere, quoiqu'elles
foient plus anciennes que l'enlevement
d'Hélene , & que le long fiége de
Troye,qu'on ne croye pas qu'elles ne foient
approuvées que par Lucien & par la foule
étonnante des Auteurs qu'il a cités . Nous
avons des autorités récentes qui préconiſent
laDanfe Pantomime & qui n'admettent qu'elle
fur le Théatre où l'on doit toujours voir ,
comme le dit Athenée dans fes Entretiens
que le Ballet eft une imitation fidelle des chofes
que l'on dit& que l'onfait,
Nous avons omis ce qui honore le plus la
Danfe ; on nous permettra de le placer ici.
Nous n'avons pas promis un difcours fcrupuleufement
arrangé , qu'on ne nous faffe
donc point de procès fur les défauts de liaifon.
Nous ne fommes comptables que de'
la jufteffe des idées & non pas deleur ordre.
Voici la plus grande cauſe de ſurpriſe
pour les Amateurs & même les Profeffeurs
de la Danfe , c'eft que cet exercice regardé
à prefent comme une occupation frivole
68 MERCURE DE FRANCE. '
de la jeuneffe légere & diffipée , doit fon
origine à la Religion . * Nous foupçonnons
bien d'illuftres Danfeurs de ne pas fçavoir
la génealogie de leur Art & de n'en avoir
jamais feuilleté les Titres. ) Les Juifs à qui
Dieu donna lui -même les Loix & les Cerémonie
qu'ils obferverent , l'introduisirent dans
leurs Fêtes & les Payens après eux la confacrerent
à leurs Dieux.
Ainfi donc la Danfe eft non feulement
célebre par les Fêtes de la Politique , mais
encore par celles de la Religion . Nous n'accumulerons
point ici tous les paffages de
l'Ecriture & des Peres de l'Eglife qui confirment
cette Propofition . On peut verifier
cette immenfe multitude de Collections qui
font l'Eloge de la Danfe dans le Traité des
Ballets anciens & modernes felon les Regles du
Theatre.Compofé par le R. P.Menetrier, Sçayant
Jefuite, & dedié à M. le Duc d'Aumont,
Nous nous contenterons de nommer David
le Prophête Royal , qui danfa devant
l'Arche quand on la portoit de la maiſon
d'Obédedon en Bethićem.
Ce n'eft pas pour trancher des Erudits
que nous avons entaffé tant de doctes Citations.
C'eſt pour montrer que nous ne
rifquons pas des Opinions nouvelles & que
notre fentiment eſt foutenu par celui des
Des Ballets anciens & modernes
Sages
FEVRIER 1745 169
Sages de la Grece . Nous fçavons que bien.
des Lecteurs déferent plus à la célébrité
des noms qu'à la force des raifons , & que
tel qui réfifte opiniatrément à l'évidence fe
rend dès qu'on lui allegue' Ciceron ; fi
c'eft un opiniatre qui n'eftime pas les Anciens
, il faut lui opofer Defcartes & encore
mieux Newton. Nous efperons fondés fur
cette connoiffance exacte du pouvoir immenfe
des préjugés , qu'on ne nous regardera
pas comme l'intimé de la Comedie
des Plaideurs , qui remonte à la Création
du Monde pour tomber fur un chien
qui a dérobé un chapon. On ne nous mettra
pas auffi dans la Claffe de cet Herille
que peint le Moralifte la Bruiere parmi fes
excellens Portraits , de cet Herille qui fait dire
an Prince des Philofophes que l'eau l'enyvre ,
& à l'Orateur Romain que l'eau le tempere.
Les Comediens François ont interrompu
les repréſentations de Mahomet II. Les
fêtes préparées pour Verfailles les occupent
trop pour leur permettre de donner inceffamment
une Comedie en cinq Actes de
M. de Boiffi , dont ils ont pourtant déja
commencé les Répétitions .
On a continué à la Comédie Italienne le Siege
de Grenade & ony a ajouté Arlequin Thefee,
Parodie nouvelle de la Tragedie de Thefée,
qui a été repréſentée pour la premiere-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fois le Samedi trente Janvier. C'eft une imitation
comique & fuivie des principales Scenes
de l'Opera; il y a des Vaudevilles heureufement
appliqués ; en voici un échantillon
dans le dénouement, lorfque le Roi d'Athêne
reconnoit fon fils par fon Epée.
EGEE A EGLE',
Oui je reconnois cette lame
Voilà la marque fur mon ame
Que ce cher Enfant doit avoir .
Quel bonheur imprévu , Madame !
Ici pour aider mon pouvoir ,
J'avois un fils grace à ma femme ,
Sans le fçavoir,
Les Ballets font naifs , ingénieux & parodiés
de ceux de l'Opéra,
L'Opéra Comique n'a ouvert fon Théatre
que le trois de Fevrier , par la premiere
repréſentation de l'Ile d'Anticire où la Folie
Medecinde l'Esprit, nouvelle Piéce d'un Acte
precedée de l'Amour au Village & de Moulinet
premier Parodie de Mahomet Second. Ce
début n'a pas été heureux ; on a eu recours
aux Amours Grivois & à l'éternel Pigmalion.
Le deux Fevrier jour de la Purification, on
Exécuta au Concert fpirituel deux Mote ts
FEVRIER. 1745 .
171'
grand choeur de M. de la Lande , Confitemini
Domino & Quemadmodum. Le Concert fut
terminé par le Jubilate Deo omnis terra , & par
unConcerto de M.deMondonville .On entendit
dans le même Concert avec une fatisfaction
générale Me. Levi excellente Muficienne,
arrivée depuis peu de Rennes , qui joua un
Concerto des plus brillants fur le par-deffus
de Viole. Elle tira de cet inftrument des fons
plus vifs & plus parfaits quil n'en produit ordinairement
, & promena fon Archet fans aigreur
jufqu'au plus haut du manche . Enfin
Paris a confirmé unanimement les fuffrages
que lui avoit accordés la Bretagne .
Le Samedi 30 LE Janvier on exécuta chés
la Reine le Prologue & le premier Acte d'Iphigenie.
Les paroles de cette Tragédie font
de Mrs. Duché & Danchet ; la Mufique eft de
Mrs. Defmarêts & Campra. Les Acteurs du
Prologue furent, Diane Mlle. Deſchamps , un
Habitant M. Poirier, une premiere Habitante
Mlle. d'Aigremont , une feconde Habitante
Mlle. Godonêche : dans le premier Acte Iphigenie
fut repréſentée par Mlle. de la Lande:
Electre par Mlle . Matthieu ; M. de Chaffé fit
le Rôle de Thoas & Mlle.Defchamps fit celui
d'Ismenide .
M. Jacquemin nouvelle Baffe-taille exécuta
dans le Prologue le Rôle de l'Ordonnateur,
On avoit donné précédemment l'Opera
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de Bellerophon Tragédie de Thomas Corneille
, ou plutôt de fon illuftre neveu M. de
Fontenelle ; il y a des traits fins & délicats
dans la Poëfie qui le decelent : la Mufique eft
de Lulli : Mrs. du Bourg & la Garde exécuterent
les Rôles du Prologue .
- Voici ceux de la Piece , Sténobée Mlle,
de la Lande , Philonoé Mlle. Defchamps ,
Argine Me. Godonèche : Amifodar M. de
Chaffé , le Roi M. Benoît , la Pythie M.
Poirier Apollon & le Sacrificateur M. Godonêche
: deux Amazones Mmes. Daigremont
& Godonêche, & enfin Bellerophon
M. Jelliotte.
Le 1 & le 4 Fevrier le jeune M. Cardone
Eleve de M. de Blamont Sur- Intendant de la
Mufique du Roi a fait chanter à la Chapelle
Ecce nunc benedicite Dominum Motet à grand
choeur. Ce rare Auteur quoiqu'il n'ait que
quatorze ans , a déja fait chanter deux fois
devant Sa Majefté , la premiere , portant fon
habit de Page de la Mufique , & la feconde
l'année paffée les 21 & 23 Mars : la réputation
qu'il s'eft acquife à la Cour s'eſt répandue
à la Ville par le Concert Spirituel
où il a été fort applaudi,
Le Mardi 26 Janvier les Comédiens
François repréſentérent à la Cour l'Ecole des
Femmes & Eté des Coquettes de Dancourt.
Le Jeudi Andromaque & la Pupille de M,
Fagan,
FEVRIER 1745 173
Les Comédiens Italiens repréſenterent le
3 Fevrier le double Mariage & Arlequin , Comédie
Italienne , fuivie du Ballet des Faunes,
de la Parodie de Thefée .
Le Jeudi 4 les Comédiens François jouerent
Mithridate & les Florentins. Le 9 le
Philofophe marié, fuivi du Medecin malgré lui .
Le to les Italiens repréfenterent le Defi
d'Arlequin & de Scapin , Comédie Italienne
avec le Balet de Coraline Jardiniere.
Le i les François jouérent la Tragedie
du Cid & l'Avocat Patelin .
Le 16 ils repréſenterent les Femmes Sçavantes
& l'Ecole des Maris .
Le 17 les Italiens reprefenterent Arlequin
Cocu Imaginaire , fuivi du Divertiffement
de Coraline Magicienne .
FRANCE.
NOUVELLES DE LA COUR , & c.
EROI prit le 17 du mois dernier le
riere de Lorraine .
Le 19 le Maréchal de Schmettau , Grand-"
Maître de l'Artillerie du Roi de Pruffe &
fon Miniftre Plénipotentiaire , eut une au-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
dience particuliere du Roi dans laquelle il
prit congé de S. M. Il fut conduit à cette
audience ainfi qu'à celles de la Reine , de
Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France , par M. de Verneuil le fils Introducteur
des Ambaffadeurs.
Madame la Dauphine en s'approchant de
S. Jean de Luz trouva une foule innombrable
de peuple qui étoit allé au- devant d'elle ,
& qui marqua par fa joye & par fes acclamations
, que fon amour & fon refpect pour
leurs Majeftés & pour la Famille Royale lui
infpiroient les mêmes fentimens pour cette
Princeffe . E le fut reçue à la Villepar les Magiftrats
qui lui rendirent leurs refpects étant
préfentés par M. Defgranges Maître des Cérémonies
, & elle entra dans S. Jean de Luz
au bruit du canon & au milieu d'une double
haie formée par la Bourgeoifie . Les Seigneurs
& les Dames de la Cour d'Efpagne qui ont
accompagné Madame la Dauphine depuis
Madrid jufqu'à la frontiere des deux Royaumes
, vinrent le 14 du mois dernier prendre
congé de cette Princeffe , & elle donna en
cette occafion des preuves de la bonté de
fon coeur. Elle alla le même jour voir la Mer,
& le foir ainfi que la nuit précédente il y eut
des illuminations dans toute la Ville.
Le 15 Madame la Dauphine partit de S.
Jean de Luz pour fe rendre à Bayonne où el-.
FEVRIER 1745. 175
le arriva le même jour. A la porte de la Ville
M. Defgranges Maître des Cérémonies
préſenta à la Princeffe M. de Lamberval qui
y commande pour le Roi , M. Romatet Lieutenant
de Roi de la Citadelle , & les Magiftrats
qui complimenterent Madame la Dauphine
, le Maire portant la parole . Madame
la Dauphine en entrant dans la Ville fut fa
luée d'une triple Salve de toute l'artillerie de
la Citadelle , des Forts & des Vaiffeaux , &
elle paffa fous un Arc de Triomphe de 40
pieds de hauteur , au-deffus duquel étoient
accollées les Armes de France & celles d'Ef
pagnes foutenues par deux Dauphins avec
cette Infcription : Quam bene perpetuis Sociantur
nexibus ambo ! De chaque côté de
l'Arc de Triomphe régnoient deux Galeries ,
dont la fupérieure étoit remplie par les Dames
les plus diftinguées de la Ville , & l'au
tre l'étoit par 52 jeunes Demoifelles habillées
à l'Eſpagnole Toutes les rues par lesquelles
Madame la Dauphine paffa étoient jonchées
de verdures , tendues de I apifleries de Haute-
Lice & bordées de troupes fous les armes .
Une compagnie de Bafques qui étoit allée
au-devant de cette Princeffe à une lieuë de
la Ville , l'accompagna en danfant au fon
des Flutes & des Tambours jufqu'au Palais
Epifcopal où elle defcendit de caroffe & où
elle a logé pendant fon féjour à Bayonne.
Hij
176 MERCURE DE FRANCE .
Dès que le jour fut baiffé les Places publiques
, l'Hôtel de Ville & toutes les ruës furent
illuminés. Madame la Dauphine le lendemain
de fon arrivée entendit la Mefle dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle elle
fut reçûë par l'Evêque revêtu de fes habits
pontificaux à la tête du Chapitre . La rigueur
du froid , & la brieveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus agréables ont été inutiles. Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtuës de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'étoffe d'or
broché, étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps de
Ville d'une Médaille d'or , repréſentant d'un
côté le Roi d'Efpagne & de l'autre Monfeigneur
le Dauphin. Elle coucha ce jour- là
à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été complimentée
en cette derniere Ville par le Chapitre
& par les Magiftrats , le 19 à Tartas ,
le 20 au Mont-de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marfan , le 23
à Captioux , le 24 à Bazas , elle y fut comFEVRIER
1745 177
plimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux.
Le premier de ce mois M. Fromentin
Recteur de l'Univerfité fe rendit à Verfailles
étant accompagné des Doyens des Facultés
& des Procureurs des Nations , & fuivant
l'ancien uſage , il eut l'honneur de préfenter
un cierge au Roi , à la Reine & à
Monfeigneur le Dauphin .
Le même jour le P. Hubault Vicaire
Général des Religieux de la Mercy accompagné
de trois Religieux de leur Convent
du Marais eut l'honneur de préfenter un
cierge à la Reine pour fatisfaire à une des
conditions de leur établiffement , fait à Paris
en 1615 par la Reine Marie de Médicis.
Le 2 de ce mois Fête de la Purification
de la fainte Vierge , les Chevaliers Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint
Efprit s'étant affemblés vers les dix heures.
du matin dans le Cabinet du Roi , S. M.
tint un Chapitre & nomma Chevaliers le
Duc de Modéne , le Comte de Montijo
le Prince de Campo Florido , Ambaſſadeur
du Roi d'Efpagne auprès du Roi , & le
Marquis Scotti. Les preuves du Duc d'Aumont
, du Duc de Randan , du Marquis de
Montal , du Marquis de Senecterre, dù Marquis
de Meuze & du Comte de Tavannes
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
propofés le premier du mois dernier pour
être Chevaliers ayant été admiſes dans ce
Chapitre , ils furent introduits dans le Cabinet
de S. M. laquelle les reçût Chevaliers
de l'Ordre de S. Michel ainfi que le Comte
de Lautrec admis dès le 2 Juin 1743. Le-
Roi fortit enfuite de fon Cabinet pour aller
à la Chapelle , S. M. étant précédée de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc d'Orleans
, du Duc de Chartres , du Comte de
Clermont , du Prince de Conty , du Prince
de Dombes , du Comte d'Eu , du Duc de
Penthievre & des Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre . Le Duc d'Aumont
le Duc de Randan , le Comte de Lautrec ,
le Marquis de Montal , le Marquis de Senecterre
, le Marquis de Meuze , & le Comte
de Tavannes en hàbits de Novices marchoient
devant les Chevaliers . S. M. après
avoir affifté à la Bénédiction des cierges &
à la Proceffion qui fe fit dans la cour du
Château , & après avoir entendu la grande
Meffe celebrée par l'Archevêque de Narbo
nne Prelat Commandeur de l'Ordre du
S. Efprit monta à fon Trône , & elle reçûr
les fept nouveaux Chevaliers avec les
ceremonies ordinaires. Le Comte de la
Moth e Houdancourt , Grand d'Espagne , &
le Duc de Biron furent parrains du Duc
d'Aumont & du Duc de Randan , le Comte
FEVRIER 1945 .
179
de Matignon & le Marquis de Fervaques , du
Comte de Lautrec & du Marquis de Montal .
Le Marquis de Prie & le Maréchal de Coigny
, du Marquis de Senecterre , du Marquis
de Meuze & du Comte de Tavannes. Les
nouveaux Chevaliers ayant pris leurs places,
le Roi fortit de la Chapelle & fut reconduit
en fon apartement en la maniere accoûtumée .
La Reine & Mefdames de France entendirent
la même Meffe dans la Tribune.
L'après midi leurs Majeftés accompagnées
de Monſeigneur le Dauphin & de Meldames
de France affifterent à la Prédication du P.
Segaut de la Compagnie de Jefus , & enfuite
aux Vêpres chantées par la Mufique .
Le même jour la Reine communia par
les mains de l'Archevêque de Rouen fon
Grand Aumônier.
Le 6 le Roi quitta le deuil qu'il avoit
pris pour la Ducheffe Douairiere de Lorraine
, & le lendemain S. M. le prit en violet
pour la mort de l'Empereur,
Le 8 pendant la Meffe du Roi , l'Evêque
d'Alais prêta ferment de fidélité entre les
mains de S. M.
Le 13 de ce mois l'ouverture de l'Affemblée
générale du Clergé de France fe fit dans l'Eglife
des Grands Auguftins par la Meffe du
S. Efprit à laquelle les Prelats & les autres
Députés qui compofent l'Affemblée com-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
munierent. L'Archevêque de Tours y officia
pontificalement & le Sermon fut prononcé
par l'Evêque de Troyes. L'Aſſemblée
a élu pour Préfidens l'Archevêque de Paris
, l'Archevêque de Tours , l'Archevéque
de Narbonne , l'Archevêque de Rouen ‚ κEvéque
de Vabres , l'Evêque de Langres ,
l'Evêque d'Apt & l'Evêque de Grenoble.
L'Abbé de la Baftie , ancien Agent Général
du Clergé , eft Promoteur ; l'Abbé de Bufsy
, Vice - Promoteur ; l'Abbé de Raſtignac ,
ancien Agent Général du Clergé , Secretaire
; PAbbé de Coriolis , Vice- Secretaire .
Les nouveaux Agens Généraux du Clergé
font l'Abbé de Nicolay & Abbé de Breteuil.
Le Dimanche 14 le Roi nomma Menins
de Monfeigneur le Dauphin Mrs. de
Puiguion , de Montagu , de Saffenage , de
Talleyran , de S. Herem , de Lorge , de
Froulay , & de la Vauguion.
Le Mercredi 17 on répeta la Comédie-
Ballet intitulée la Princeffe de Navarre, qui a
dû être repréſentée le Mardi 23 à la Cour
fur le Théâtre que l'on a conftruit dans le
Manege de la grande Ecurie. Le deffein de
ce Théâtre a été donné par M. Soldtz Sculpteur
& Deflinateur des menus plaifirs du
Roi & de l'Académie de Peinture & Sculpture
. Nous en donnerons en fon lieu unedefcription
plus detailléo.
On apprend de Toulon du 11 de cemois
FEVRIER 1745. 181
que le Vaiffeau l'Oriflame , & la Fregate la
Diane furent carennés le ro du premier côté
, & devoient l'être le lendemain du fecond
PRISES DE VAISSEAUX.
Lmandée parM.de Motheux s'eft empa-
A Frégate du Roi l'Athalante com
rée le 22 du mois de Décembre dernier , à
quatre heues Oueft du Cap Spartel , du
Brigantin Anglois le Nely , qui étoit chargé
de provifions d'Irlande qu'il portoit à
Gibraltar.
On mande de S. Malo que le Capitaine
Donat , commandant le Corfaire la Riche
s'éroit rendu maître de deux Bâtimens le
Succez , de Liverpool , fur lequel il y avoit
60 barriques d'Huile & 200 peaux de Loup
Marin , & le Jofeph Anne de Philadelphie
de 150 tonneaux , dont la cargaifon con-
/ fiftoit en 257 Boucaux de Tabac : le premier
de ces deux Vaiffeaux eft arrivé à S
Malo , & le fecond à Morlaix .
On a apris de Bayonne que la Frégate
Aigle , de ce Port , y avoit conduit le Navire
la Fidelité , de Darmouth , qui portoit
de la Morue feche à Liſbonne .
Selon les avis reçus de Bordeaux , il eſt
entré dans ce Port un Bâtiment Anglois
nommé le Dauphin , chargé de Morues ver182
MERCURE DE FRANCE .
tes d'Huile & d'autres Marchandiſes , le- 3
quel a été pris par le Corfaire l'Entreprenante
de Bayonne.
On apprend de Calais que le Corfaire
l'Heureufe s'eft emparée de quatre petits
Bâtimens ennemis , qu'il a rançonnés pour
la fomme de 830 livres Sterlings.
Les lettres de Breft marquent que les
deux Frégates la Sirene & la Galatée , qui
fortirent de ce Port le 13 Janvier fous le
commandement de Mrs. Gomain & Louvet
, y rentrerent le 17 avec un Corſaire
Anglois nommé le Bacchus , de 18 canons ,
de 20 pierriers & de 130 hommes d'équipage.
Ces deux Frégates ont repris le Navire
la Marie Françoife de Cherbourg que
ce Corfaire conduifoit en Angleterre .
La Chaloupe l'Heureufe de Calais , commandée
par le Capitaine Mathurin Canny
y eft revenue avec quatre rançons qui montent
à 18500 livres.
On Imande de Calais que les Corfaires
le Louis XV. & le S. Benoit de ce Port fe font
rendus maîtres des Navires Anglois la Providence
, chargé de Froment , de Beurre , de
Suif, de Draps & d'autres marchandiſes ,
lequel venoit de Hulle & alloit à Londres ,
& Aigle de Montrofe d'environ 50 tonneaux
, chargé de Tabac , d'Eau - de - Vie
& de Chanvre,
FEVRIER 183 1745 .
Le dernier de ces deux Corfaires a rançonné
un autre Bâtiment pour la fomme de
6000 livres Sterlings .
Le Brigantin la Jeanne Catherine de 60
tonneaux fur lequel il y avoit du Charbon
de terre a été pris par le Corfaire la Chatte
qui l'a conduit à Dunkerque.
Selon des avis reçûs de Breft M. de S.
Allouarn Commandant la Fregate l'Emerau
de a amené dans ce Port le Vaiffeau Anglois
l'Augufte de So tonneaux qui portoit d'Irlande
à la Jamaïque du Boeuf, du Lard ,
du Fromage & du Savon .
La même Fregate s'eft emparée de deux
Bâtimens ennemis deftinés auffi pour la Jamaïque
, & dont l'un eſt arrivé à Renoudet ,
l'autre à Audierne .
La Fregate la Sirene commandée par M.
Gomain a repris aux Anglois le Navire
François la Soeur aux cing Freres de la Riviere
de Seure dont la charge confiftoit en
Morue , & ce Navire eft entré dans le Port
de Breft.
Le Corfaire le Jean Jofeph de S. Malo a
conduit auffi à Breft les Bâtimens Anglois
le Jouan Galley de 180 tonneaux , à bord
duquel étoient du Bray , du Goudron , du
Cacao , de la Cire , de la Therebentine &
des Merrains ; la Jouanne auffi de 180 tonneaux
qui alloit de Bofton à Londres avec
184 MERCURE DE FRANCE.
un chargement de Bois de Gayac , de Bray ,
de Merrains & de Goudron , & le Hanover.
d'environ cent tonneaux chargé de differentes
marchandiſes , qui avoit fait voile de
Briſtol pour la Virginie.
Un autre Corfaire de S. Malo nommé
l'Aftrée s'eft rendu maître des Navires ennemis
le Fanny de 80 tonneaux dont la
cargaifon étoit de Boeuf & de Beurre , &
qui a été mené à Breft , & la Siréne chargé
de Sardines , qui eft arrivé à Morlaix.
On mande de S. Malo que le Corfaire
Anglois le Géfar de 18 canons , de 24 pierriers
& de 150 hommies d'équipage a été
pris après une heure de combat par le Capitaine
le Turc commandant le Corfaire
le Grand Turc de ce Port . Le même Capitaine
a enlevé les Navires le Jacques Riviere
de 200 tonneaux qui avoit chargé à
Briſtol plufieurs marchandiſes pour la Virginie
, & le Betfey de cent tonneaux deſtiné
pour la Barbade,
Le Corfaire le Lys de S. Malo y a fait
conduire la Barque la Marie Yvonne de Rofcoff
chargée de Vin qu'il a reprife fur un
Armateur de Jerfey.
Suivant les lettres de Bayonne le Corfaire
l'Entreprenante de ce Port y a envoyé
une prife Angloife qui ailoit de Bofton à
Amſterdam avec un chargement de Dois de
FEVRIER. 1745 . 18'5
Campeche , de Bois de Gayac , de Coton
& de T'afia .
Le Pinque la Notre -Dame de Cadero commandé
par le Capitaine Mathieu David de
Berre a conduit à Malte une Tartane Angloife
qui portoit des fonds pour faire un
achat de Bled.
ELOGE
Q
336362C3
HISTORIQUE
de M. l'Abbé Pucelle.
Uand nous
"
nous fommes propofé d'infor
mer nos Lecteurs ( du moins autant qu'il nous
feroit poffible de recouvrer des Mémoires fuffifans)
de la vie des hommes qui auront paru avec diftintion
, foit dans l'Eglife , dans les Arines , dans
la Robe ou dans les Arts , fi nous n'avions eu pour
but que de contenter la vaine curiofité des Lecteurs
avides d'anecdotes qui concernent leurs
contemporains , & fur- tout de celles qui peuvent
intereffer les Gens célebres nous nous ferions
propolé un objet bien frivole , & peu convena
ble à un Ouvrage honoré de la protection du Gou
vernement ; notre objet , plus digne de l'attention
d'un efprit fage eft d'exciter les hommes à la vertu
par le fouvenir des vertus qu'ils ont vû pratiquer,
& en confacrant ainfi la mémoire des hommes qui
ont mérité l'eftime publique , nous perpétuons ,
nous multiplions même l'exemple qu'ils ont donné,
exemple qui eft fans doute la plus forte & la plus
utile de toutes les leçons.
# 86 MERCURE DE FRANCE.
RENE' Pucelle, Abbé Commendataire de S Leonard
de Corbigny , Doyen des Confeillers - Clercs
du Parlement , & ci - devant Confeiller au Confeil
de Conſcience pendant la minorité du Roi , nâquit
à Paris le 1. Février 1655 de Claude Pucelle &
de Françoife de Catinat fa femme.
Claude Pucelle mourut à 41 ans , & quoiqu'arrêté
au milieu de fa carriere , il tenoit déja depuis
plufieurs années le premier rang dans le Barreau .
Françoise de Catinat étoit fille de Pierre de Catinat
mort Doyen du Parlement , & foeur du Maréchal
de Catinat , mort en 1712. De ce mariage nâqui
tent trois fils.
Pierre Pucelle qui fut premierement Confeiller
au Parlement en la feconde Chambre des Enquê
& enfuite Premier Préſident du Parlement
de Grenoble , où il mourut en 1693 .
tès
René Pucelle dont il s'agit.
Et Omer Pucelle , Seigneur d'Orgemont , Marêchal
des Camps & Armées du Roi, mort en 1730.
M.l'Abbé Pucelle ayant perdn fon Pere dès fon
bas âge , refta ainfi que fes freres fous la tutelle
d'une Mere éclairée qui veilla avec foin à fon éducation.
Il fut mis en penfion au College de Louis
le Grand , & y fit fes humanités ; le P. de la Rue
étoit alors Profeffeur de Rethorique , ainfi ce fut
cet homme célébre qui forma l'efprit de l'Abbé
Pucelle , puifqu'on peut dire que ce n'eft guéres
que dans cette Claffe que les enfans commencent
à penfer ; la mémoire feule travaille dans le tems
qui précéde .
L'Abbé Pucelle deftiné par fa famille à l'Etat
Eccléfiaftique, ne pouvoit pas refter plus long- tems
aux Jefuites , où fes Etudes n'auroient pas été
comptées pour prendre des dégrés : ainfi on le
retira du College de Louis le Grand, pour lui faire
faire dans l'Univerfité les Etudes ordinaires de
FEVRIER, 1745. 187
Philofophie , & les premieres années de fa Théologie.
Cependant il éprouvoit que les arrangemens de
famille ne donnent pas la vocation. Quoiqu'il fût
encore dans une extrême jeuneffe , la folidité naturelle
de fon efprit lui avoit fait fentir de bonne
heure que le choix d'un état est l'action la plus importante
de la vie , & décide fouvent de la fortune ,
du bonheur , & même de la vertu des hommes' ;
il faifoit fur ce choix de férieuſes réflexions , qu'on
ne néglige que par une indifference qu'on riſque
de porter après à fes devoirs .
D'ailleurs la profeffion des armes offroit à l'Ab
bé Pucelle une carriere plus féduifante ; Meffieurs
de Catinat fes Oucles , dont l'un fut depuis Maréchal
de France , étoient dès- lors très- avancés dans
le fervice , & leur pofition qui affuroit à leur Neveu
de grands agrémens & bien des facilités , pouvoit
auffi fournir à fon imagination les plus brillantes
efperances . Ainfi il voulut , fans cependant
fe déterminer encore irrevocablement, effayer pour
ainfi dire , les Armes , & il fit quelques Campagnes
en qualité de Volontaire , fous les yeux de
fes Oncles. Les voyages occuperent enfuite quelques
années de la vie. Il vifita l'Italie & l'Allemagne
, avec cette curiofité que les Voyageurs
veulent faire paffer pour le defir de connoitre les
hommes , mais dont ils ne retirent que la connoiffance
de Pays fouvent peu differents du leur ,
& le droit de raconter dans leur Patrie des chofes
qu'on ne croit pas toujours.
L'Abbé Pucelle n'employa pas tout le tems
de les voyages à obferver les lieux par lefquels
il paffoit , fon efprit s'étendit par des réflexions
folides , il s'étudia foigneufement lui-même , &
arriva à Paris déterminé fur l'état qu'il vouloit
embraffer.
188 MERCURE DE FRANCE .
Il fit fes études de Droit , paffa quelque tems au
Seminaire des Bons Enfans , & après avoir reçu
l'Ordre du Soudiaconat il entra dans le Parle .
ment en qualité de Confeiller- Clerc le 10 Avril
1684 , & fut diftribué en la Troifiéme Chambre
des Enquêtes.
L'Abbé Pucelle n'ignoroit ni l'étendue ni l'importance
des engagemens qu'il contractoit ; mais
la fuite a prouvé qu'il n'avoit pas trop préſumé de
fes forces , & l'on peut dire que fi on vouloit
faire la peinture d'un parfait Magiftrat , on rapporteroit
ce qu'a fait l'Abbé Pucelle , & que réciproquement
fi on vouloit faire le récit de fa vie , on
n'auroit qu'à faire l'énumération des fonctions
d'un parfait Magiftrat.
Uniquement occupé de fes devoirs il étoit incapable
de fe laiffer entraîner par des efperances de
fortune qui n'ébranlent que les ames vulgaires ,
& il n'étoit pas plus acceffible aux illufions de la
gloire , au plaifir de jouer un rôle brillant , illufions
délicates , capables d'éblouir même des ames
d'un ordre fuperieur , lorfque plus orgueilleufes
qu'élevées elles prennent la gloire pour la vertu .
Aucun de ces motifs n'anima jamais l'Abbé Pucelle
; un coeur droit , un efprit éclairé , une application
infatigable le firent bien - tôt remarquer dans
le Parlement. Il faifoit les fonctions avec exactitude
& avec fuccès : il çavoit démêler le point capital
d'une affaire . & qui faifoit le noeud de la difficulté,
ce qui exige non fenlement beaucoup de jufteffe
dans l'efprit , mais encore beaucoup de pénétration
& d'étendue ; fans avoir en parlant cette élé
gance qui féduit l'oreille , il avoit cette éloquence
mâle & folide qui porte-la conviction dans les
efprits .
Il n'étoit que depuis quelques années dans le Parlement;
le feu Roi récompenfa es fervices en le
FEVRIER 1745. 189
Hommant à l'Abbaye de S. Leonard de Corbigny.
Le détail de la vie d'un homme tel que M. l'Abbé
Pucelle ne peut pas être chargé de beaucoup de
circonftances. Un exercice conftant des mêmes
vertus , une pratique affidue des mêmes devoirs ,
des occupations toujours uniformes. Ecouter des
Plaideurs qui s'efforcent en vain avec mille redites
fatiguantes d'expliquer à leurs Juges leurs procès
qu'ils entendent mal ; monter auTribunal ou revenir
dans fon cabinet étudier avec une attention pénible
le détail fec & aride d'une attaire chargée de procédures
chercher la justice dans les détours du labyrinthe
de la chicanes être témoin fans celle de l'injuftice
des hommes , voir à chaque inftant l'humanité dé
gradée par l'artifice , la mauvaiſe foi , l'oppreffion ,
&c. réprimer les défordres préfens , & en voir renaître
de nouveaux , entendre gémir des malheureux
aufquels la diligence la plus active ne peut apporter
qu'un foulagement toûjours trop tardif ;
trembler à tout moment quand on fonge qu'on va
décider de la fortune ou de la vie des Citoyens ,
& que quelque éclairé que l'on foit , on peut le méprendre,
parce qu'on eft homme, voilà quelles occupations
rempliffent la vie d'un Magiftrat. C'est ainsi
que l'Abbé Pucelle pafla les 18 années qui s'écoule
rent depuis 1684 , jufqu'en 1702. Pendant les Vacations
de cette année il paffa à la Grand'Chambre
pour y retrouver les mêmes travaux multipliés.
La mort du feu Roi arrivée en 1715 procura à M.
l'Abbé Pucelle une diftinction flateufe , dont il ne
fit cas que parce qu'elle lui fournilloit une occafion
de plus d'être utile . M. le Duc d'Orleans, alors
Regent du Royaume , compofa un Confeil de
Confcience , & y donna entrée à M. l'Abbé Pucelle.
M. le Cardinal de Noailles , Archevêque de
Paris , M. de Bezons , alors Archevêque de Bor-.
deaux , M. Daguefleau alors Procureur Général, de190
MERCURE DE FRANCE,
puis Chancelier de France , étoient les Membres
de ce Confeil, & la Dignité nouvelle dont M, l'Abbé
Pucelle fe trouvoit décoré , quelque importante
qu'elle fût par elle-même , recevoit un nouvel éclat
du mérite de ceux qui la partageoient,
Telle a été la carriere qu'a fournie M. L. P.
earriere plus remplie de travaux que d'événemens,
qui offre plus de vertus que de faits finguliers ,
& peut- être par cela même plus finguliere que
beaucoup d'autres plus éclatantes.
Ses moeurs étoient pures & douces , fa fageffe
n'avoit point cet air d'austérité , qui ſouvent annonte
moins le degré de la vertu que ce qu'elle
coute par un effort auffi rare il poffeda de grands
talens fans prétentions , & jouit d'une grande réputation
fans orgueil & fans vanité.
1
Il mourut le 7 Janvier dernier âgé de quatrevingt-
neuf ans , onze mois & fept jours . Depuis
plufieurs années & depuis le decès de M. Morel ,
mort Doyen du Parlement en
il étoit le
plus ancien du Parlement fans cependant porter
le titre , ni jouir des prérogatives de Doyen ,
tre affecté aux feuls Confeillers laïcs .
Il laiffe pour héritieres du chef de Meffire Pierre
Pucelle fon frere aîné , mort ainfi que nous l'avons
marqué , premier Préfident du Parlement de Grenoble
& de Dame Anne Roujaut fa femme ,
'Dame Therefe- Félicité Bidal d'Asfeld , époufe de
Meffire Jean le Nain , Maître des Requêtes , Intendant
de la Généralité de Languedoc , par repréfentation
de feue Dame Pucelle fa
mere decédée en 1714 , à fon décès femme de
Meffire Benoist Bidal , Baron d'Asfeld , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Dame
Pucelle , femme de Meffire Nicolas Fremont d'Auneuil
, Confeiller d'Etat ordinaire , Doyen des
Doyens des Maîtres des Requêtes , & du chef de
1
FEVRIER. 1745. 193
Meffire Omer Pucelle , Seigneur d'Orgemont fon
frere puiné , mort Maréchal dès Camps & Armées
du Roi , & de Dame Talon fon époufe ,
Dame
de Galiffet.
Pucelle femme de Meffire
TRADUCTION LITTERALE
d'une Relation écrite de Cars.
Le 5 de la lune de Dgematiel Akir de la pré
fente année 1157 ; les Efpions que nous avions en
campagne ayant donné avis que le méchant Thamas
étoit entré à Revan , tout auffitôt l'on fiț
conftruire des retranchements tout au tour de lạ
place de Cars , dans leſquels on placa tous les Janiffaires
, les Dgebedgis , les Topchis , & les autres
troupes qu'il y avoit dans les quartiers ; & le mé
chant Thamas s'étant rendu au lieu Murad Tepeffi
le 19 de la fufd. Lune jour de mardi , il arriva à
la plaine de Cars , & ayant mis fon armée en
ordre de bataille , & faifant tirer fes pieces de
campagne , il la fit défiler au pied des montagnes
& vint camper vis à- vis l'armée des Fideles. Tout
de fuite il divifa fon armée en plufieurs corps &
fit attaquer nos troupes ; nos Fideles Combattans
ayant auffi-tôt entonné le cri de Guerre alla , alla
allerent au devant de ces maudits blafphemateurs
des quatres fideles Compagnons & foutenus
de notre Grand Prophête , & le combat s'enga
geant avec vigueur de part & d'autre , il dura
avec opiniâtreté , depuis huit heures du ma
tin jufqu'à l'heure de la priere d'après midi , avec
pareil avantage ; le malfaifant Tham as étant venu
attaquer nos troupes avec fon Arriere-garde , l'Armée
des Fideles l'attira en bataillant fur nos re
tranchements & nos Janffiaires & Dgebedgie
91 MERCURE DE FRANCE .
ayant fait une décharge générale de leur mouf .
queterie l'obligea à regagner fon Camp.
Le lendemain nous fimes enterrer les corps des
Fideles qui avoient éte martyrs dans cette action,
dont le nombre montoit à deux ou trois cent ;
nous eumes un plus grand nombre de bleffés , &
du côté des Kijilbach le nombre des morts excéda
quatre mille outre un fort grand nombre de bleffés.
Le jour fuivant il fe tint dans fon Camp fans
faire aucun mouvement ; mais le jour d'après qui
étoit un Jeudi ayant fait marcher fon armée , il
vint fe porter au-deffus de notre Camp dans le
lieu nommé Thciuly Kaïa près du village de Kendu
& commença à faire travailler à couper l'eau
de la riviere qui paffe devant la Place de Cars ,
& fe mit en difpofition de livrer bataille . De
la part de l'armée des Fideles Ahmet Khan Vifir
de fon Alteffe , & le Chah-zadé étoient montés à
cheval fuivis de quelques troupes de cav lerie , ils
vinrent fur le champ de bataille , & du côté des
Kijilbach , Alymendan Khan & le fils de Thamas
ayant commencé l'action , il y eut un rude
combat qui dura depuis trois heures jufqu'à fept ,
& l'ennemi ne pouvant plus réfifter fut contraint
à s'enfuir dans fon Camp , & le jour d'après ce
combat , nous fimes enlever nos morts pour leur
donner la fépulture.
Il fe paffa quelques jours fans qu'il y eut aucune
action de part ni d'autre , mais le 29 de la Lune
fufdite , cinq corps de troupes de l'ennemi s'étant
avancés pied à pied devant l'armée des Fideles
qui s'arrangerent en pareil ordre pour leur faire
face , le combat ayant commencé dura depuis une
heure du matin jufqu'à huit , & les deux armées
étant toutes deux épuifées de forces , la fatigue les
obligea de fe féparer & de rentrer chacune d ans
fon Camp. Il y eut beaucoup de morts & de
blcés en cette occasion, Thamas
TEVRIER. 193 174 .
Thamas en venant pour faire le fiege de Cars
avoit emmené avec lui environ vingt mille Pionniers
qu'il avoit amaffés parmi les Rayas ou Sujets
des Villages par où il avoit paffé , & ayant fait
environner la riviere par fes troupes , il fit travailler
à en detourner le cours , & pour cela ayant
fait conftruire plufieurs Mines fur la hauteur des
montagnes , il fit faire une digue dans la riviere,
dans l'endroit où elle couloit vers la Ville & fit
décharger fes eaux vers la plaine de Kag:fman ,
de forte que notre armée le trouva réduite dans
une grande extremité faute d'eau ,
& nos Soldats
pour fubfifter furent contraints de creufer des
puits pour étancher leur foif.
Quelques jours après les hifilbach parurent avec
neuf corps de troupes & l'armée des Fideles ne
fe trouvant point affés forte pour réfifter à leur
attaque & commençant à plier , Abdullah - Bey
Commandant de 5oo hommes qui étoit à l'aîle
droite étant venu au fecours des nôtres ranima
le courage de nos braves foldats , de forte que
le combat s'étant rallumé avec ardeur de part &
d'autre dura depuis une heure jufqu'a dix , Abdul-
Jah-Bey taillant tout ce qui fe préfentoit devant
lui à droite & à gauche , enfonça enfi les ennemis
& les pourſuivit jufques dans leur camp .
Ce digne Abdullah-Bey fut tué par malheur
dans cette action . ( Dieu lui ait fait miféricorde )
Si cet homme n'eût point remporté la Couronne
du Martyre dans cette journée
il est sûr que
nous nous ferions emparés avec l'aide du Seigneur
du camp des Kifilbach.
"
Le 16 de la Lune de Redjib jour du Dimanche
, Mouftara Bacha joignit notre camp avec les
troupes des Lefghis , ce qui occafionna une grande
allégreffe à l'armée des Fideles. Il y eut encore
I
794 MERCURE DE FRANCE.
une action le jour d'après , & les armées fe feparerent
chacune de leur côté fans aucun avantage
confidérable .
Le 18 àlaube du jour les Kifilbach attaquerent
à l'improvifte l'armée des Fideles , & ceux - ci
ayant été un peu difperfés , le combat dura jufqu'après
le foleil couché. Les fhis n'ayant pu
réfitter aux efforts de l'ennemi , furent caufe de
la débandade de notre armée , & cela ayant mis
l'épouvante parmi notre Cavalerie , elle fuit pendant
toute une nuit avec lesLefghis .
?
Dans les premiers jours de la Lune de Chaban
Kefferelly Effendi fut demandé plufieurs fois pour
traiter , lui dit - on , d'un accomodement entre les
deux Monarques , cet Effendi fit plufieurs allées
& venues, & ceci ayant épouvanté nos Cavaliers ,
fous le pretexte que le picotin d'orge valoit un
fequin , les troupes de Cavalerie , les Laventis
les troupes de May , les Delis Backis & les troupes
des Pachas s'enfuirent toutes dans la nuit , & il n'y
eut que nos Pietons qui refterent dans leurs retranchemens
, parce qu'il y avoit encore quelques
provifions , nos Moutons & Boeufs trouvant
encore à paître. Thamas ayant appris la
défertion de notre Cavalerie , vint nous enlever
tous nos Beftiaux & les conduifit dans fon Camp;
nous n'avions pas de la Cavalerie pour l'en empêcher
, que pouvions nous faire ?
Le cinquieme de la Lune de Chaban , les Kifilbachvinrent
attaquer nos retranchemens à la petite
pointe du jour , & nous avec le fuccès du
Très-Haut ayant fait une forte réfiftance , nous
eumes le bonheur de les repouffer , & de les
chaffer jufqu'à leur Camp.
Le fixieme l'Ennemi ayant attaqué de nouyeau
nos Repranchemens , les habitans de Cars
FEVRIER. 1745 195
*
vinrent tous à no re fecours , & les repoufferent
avec l'aide des troupes nommées ak dal Kilidgé '
Le jour d'après les Kifilbach vinrent camper à une
portée du Canon de nos retranchemens , & Thamas
ayant fait conftruire dix-fept ouvrages nommés
Tabias à la portée du moufquet , il fit garnir
chacun de ces ouvrages de mille Pietons , mais
dès que le jour fe fit il vit paroître d'un côté les
Enfans de la Victoire & de l'autre les Janiffaires
& les Dgebedgis à pied , qui criant alla alla vinrent
attaquer les troupes qui étoient dans les Ouvrages
, lefquelles ne pouvant foutenir l'effort des
nôtres , lacherent le pied & s'enfuirent dans leur
Camp. C'est dans cette journée que nos Pietons
apporterent près de cent têtes & quelques gens
en vie , que Enguis - Kan fut tué , & que nous leur
enlevames huit pieces deCampagne qu'ils nommer t
Zenbukek. Louange foit rendue au Seigneur ; cette
'Journée nous fut fi glorieufe qu'il feroit prefqu'impoffible
d'en faire le détail.
2
Thamas en étant au défefpoir & ne pouvant fuporter
l'amertume du ca'ice que nous lui avions
fait avaler , fit metre pied à terre à fa Cavalerie
& s'en fervant. comme d'Infanterie fit avancer en
même tems avec elle fon canon & le reste de
fon Artillerie pour attaquer nos Retranchemens :
tous nos Janiflaires , les Dgebedgis & les enfans
dits de la Victoire en étant fortis & faifant chacun
rempart d'une pierre , ils fe battirent faces à
faces huit heures d'Horloge , enfin les Kifilbach ne
pouvant plus refifter furent obligés de fuir dans
leur Camp , il y eut cinq à fix cent fideles qui
furent fait martyrs dans cette action & deux ou
trois cent qui furent bleffés.
Du côtédes Kifilbach , à ce que nous ont aps
C'eft- à- dire blanc fabre nud.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
pris quelques Efpions & Fugitifs qui fe rendirent
auprès de nous , il y eut neuf à dix mille hommes
de tués , mais n'étant pas encore fatisfait de
ceci , il fit porter des canons de gros calibre
nommé Balhemes , avec lefquels il battit durant
trois jours la Place , perfonne de nous ne pou
voit paroître dans nos Retranchemens & les Boufets
pleuvoient comme la Grêle fur nos têtes.
Cependant grace à Dieu , il n'y a pas eu parmi
nous dix hommes de Matyrs.
Le premier jour de la Lune du S. Ramazan qui
étoit celui que Thamas avoit commencé de battre
la Place avec le gros canon , par un miracle
de la divine Providence , il tomba une grande
pluye qui ayant forcé la Digue par fept endroits
differents de la Riviere dont il a été parlé cideffus
, & à laquelle on avoit donné un autre
cours depuis près de 40 jours , elle commença à
reprendre fon ancien cours & coula à fon ordinaire
devant la Place de Kars , alors ie Kifilbach
ne fçachant plus de quel côté fe tourner ni ce
qu'il pouvoit faire , ayant fait retirer fon canon
dans fon Camp , nous reçumes le jour d'après une
Lettre de fa part , par laquelle il mandoit qu'étant
les uns & les autres des Serviteurs de la vraie
Foi , il ceffoit tout acte d'hoftilité jufqu'à ce que
Kefferely Ahmet Effendi fut de retour de Conftantinople
, & nous vimes enfuite que le quatriéme
de la Lune du S. Ramazan , ayant fait ployer
bagage , il partit en tirant fes pieces de Campagne.
Si vous êtes curieux d'apprendre tout ce que
nous avons foufert dans ce Siege & de la difette
que nous y avons effuyée , je vous dirai qu'un fac
de paille valoit 25 parats , dix dragmes de pain
tin parat & nous n'avions point de viande , tout
le refte à proportion alloit de même , les pau
FEVRIER 1745. 197
vres gens commencoient à mourir de faim & de
mifere. Enfin ce maudit eft parti , l'hiver a conmencé
à s'y faire fentir fort rudement , & il est
tombé de la Neige , & cependant nous ne fommes
pas encore fortis de nos Retranchemens .
***************** 获裳
NOUVELLES ETRANGERES .
TURQUIE.
Ochrane Ce accufe d'avoir commis plu-
Na appris de Conftantinople que le Capitan'
fieurs fautes dans l'exercice de fa Charge en avoit
été privé , mais qu'il avoit obtenu le Gouvernement
de la Morée par le crédit du Chef des
Eunuques Noirs.
Le Grand Seigneur a chargé Selim Effendi ,
Secretaire de la Tréforerie d'aller exécuter une
commiffion importante auprès du Grand Mogol .
ALLEMAGNE.
ON mande de Neuftad du 28 du mois de Dé- cembre dernier , que le Prince Charles de Lorraiue
qui y avoit établi fon quartier général depuis
qu'il s'étoit replié vers le Comté de Glatz ,
avoit détaché quelques troupes irrégulieres qui'
s'étoient avancées du côté de l'Oder ; que deux
Régimens de Huffards par les ordres de ce Prince
avoient paffé la Neiff près Levvin , à la faveur
d'un gué , & qu'ils avoient fait un butin confidérable
dans plufieurs Villages , dont les Habitans
avoient refufé de payer les contributions qu'on
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
leur avoit impofées ; que la droite de l'Oder depuis
Tefchen jufqu'à Ratibor étoit occupée par le
Corps d'Infurgens commandés par le Comte Leopold
Palfy ; qu'un autre Corps d'Infurgens com
mandé par le Comte Jofeph Efterhafi , & qui avoit
pris fa route par la Moravie avoit penétré par
Fulneck dans la haute Silefie ; que la premie e
Colonne de ce dernier Corps étoit déja arrivée
fur la Mora ; qu'elle devoit paffer dans les environs
de Troppau tandis que des troupes de l'armée
du Prince Charles , qui marchoient par la gauche
de la riviere d'Oppa , tâcheroient de s'emparer
de quelques poftes pour enfermer cette Place ; que
borque la communication entre ces troupes & les
dux corps qui font fous les ordres des Comtes
Leopold Palfy & Jofeph Efterhafi feroft affermie
de maniere qu'on n eût plus à craindre qu'elle fut
interrompue le Prince Charles de Lorraine affigneroit
des quartiers de cantonnement à l'armée
de la Reine d'Hongrie , parce qu'une patrie des
ttoupes de cette Princeffe avoit befoin de repos ,
mais que celles qui voudroient continuer de faire
la guerre pendant l'hyver feroient libres de tenir
la campagne , & qu'elles jouiroient de la double
paye qui leur avoit été promife.
Quatre mille hommes d'Infanterie & de Cavalerie
des Pruffiens ayant paffé la Neiff attaquerent
le 22 du mois de Décembre dernier la petite Ville
de Patſchau , où il y avoit environ 1000. hommies
de garnifon , & ils firent contre la Ville un grand
feu d'Artillerie. La garnifon fe défendit avec tant
de valeur que le Général Luchefi eut le tems de la
fecourir & de repouffer les Pruffiens qui fe retirerent
cependant en bon ordre en faifant de tems
en tems des décharges d'Artillerie & de Moufqueterie
fur le Corps qu'il commandoit .
On a appris du Haut Palatinat qu'un Corps de
FEVRIER 1745. 199
troupes de la Reine de Hongrie marchoit vers >
Amberg , & que les troupes Imperialles & Françoifes
conftruifoient un Pont fur le Danube prės
de Nohrbourg.
On apprend de Cologne du 10 du mois dernier
que l'Electeur a reçu de S. M. I. une lettre laquelle
porte qu'il ne peut ignorer la façon inouie
dont l'armée de la Reine de Hongrie , lorfqu'elle
a abandonné les bords du Rhin , s'eft comportée
à l'égard des Duchés de Neubourg & de Sultzbach
en y commettant toutes fortes de vexations
& en pillant & faccageant tous les lieux où elle
a paffé , par la feule raifon que l'Electeur Palacin
à l'exemple de quelques autres Princes a conclu
avec l'Empereur un Traité d'union qui tend uniquement
au foutien du Chef & au maintien du
fyftême de l'Empire , & parce qu'il a fait marcher
fes troupes au fecours de la Baviére , fans
préjudice toutefois de la neutralité qui fubfifte entre
fes Etats & ceux de S. M. H .; qu'il eft aité
de concevoir qu'un procedé de cette nature qu'on
ne peut jamais juſtifier , a dû vivement affliger
l'Empereur , & que tout le monde fçait combien
il eft fenfible à S. M. I. de voir fes amis & fes
Alliés qui défirent véritablement le falut & le
repos de la Patrie , expofés aux effets de la vengeance
fans bornes de la Reine de Hongrie , &...
leurs terres quoique non impliquées dans la prefente
guerre , fujettes à des oppreffions & des calamités
inexprimables. Que plus l'Empereur eft
touché de toutes les violences commifes dans fes
Provinces , plus il fe trouve obligé de défendre
les Etats de l'Empire , dont les fentimens repondent
à ceux de leur Chef . & d'empêcher autant
qu'il lui fera poffible que le mal n'aille en augmentant
; que comme il a reçu des avis certains>
I iiij
200 MERCURE DE FRANCEY
que contre toute attente la Cour de Vienne a formé
le projet d'une invafion dans les terres de
l'Electorat de Brandebourg & dans celles de l'Electeur
Palatin fituées fur le bas Rhin , & que
l'exécution de cette entrepriſe n'eft pas éloignée ;
il ne peut fe difpenfer dans ces conjonctures critiques
où le moindre délai femble menacer l'Empire
d'un renversement total , de ne rien omettre
pour fecourir les Princes qui fe font joints à S.
M. I. afin de retablir la tranquillité en Allemagne
; que l'Empereur auroit fouhaité d'employer
fes propres troupes à garantir de la devaftation
les Duchés de Cleves , de Bergue & de Juliers ,
mais que cela lui étant impoffible non- feulement
caufe de l'éloignement des troupes Imperiales ,
mais encore parce qu'elles font néceffaires pour
la défenſe de fes Etats Héréditaires , le Roi Très-
Chrétien a confenti de lui accorder de nouveau .
un Corps de troupes auxiliaires & de les faire marcher
pour s'opposer aux entrepriſes que les ennemis
pourroient former contre les Etats des Alliés
de S. M. I. , qu'ainfi l'Empereur demande à
l'Electeur de donner à ces troupes auxiliaires le
libre paffage , conformement aux Conftitutions du
Corps Germanique , & de faire expedier des ordres
pour qu'on leur fournifle tout ce dont elles
auront befoin pour leur fubfiftance.
Le Maréchal de Maillebois qui commande les
troupes que le Roi de France a envoyées fur le
Bas-Rhin , a écrit auffi à l'Electeur une Lettre par
Jaquelle il lui marque que S. M. T. C. a fait
connoître fes intentions pour le rétabliſſement de
la paix par la Déclaration faite de fa part le 2.
du mois de Mai de l'année derniere à la Diette
Générale de l'Empire ; que l'Electeur a dû être
convaincu de la néceflité dans laquelle le Roi de
FEVRIER 1745. 201
France s'eft trouvé de repouffer la force par la
force , & de ne pas differer plus long- tems de déclarer
la guerre à la Reine de Hongrie & au Roi
de la Grande Bretagne ; que tout ce qui s'eft
paffé depuis n'a fait que multiplier les motifs qu'a
S. M. T. C. de pourfuivre fes ennemis & ceux
de l'Empire , & de tirer une jufte fatisfaction de
tant d'injures accumulées les unes fur les autres ,
auffi bien que des violences que les troupes de S.
M. H. s'appuyant fur des Alliances fatales aurepos
du Corps Germanique . ne ceffent d'exercer fur
les Etats des Princes jaloux de remplir les obligations
qui les lient à leur Chef ; que le Roi de
France efpere donc que l'Electeur & les Etats du
Cercle du Rhin feconderont volontiers en tout ce
qui dépendra d'eux une caufe auffi jufte que celle
dont il prend la défenſe , tant par rapport à ce
qu'il fe doit à lui-même , que par rapport à ce
qu'il doit à l'Empereur , à l'Empire & à fes Alliées
; que S. M. T. C. s'attend en même tems que
l'Electeur fans aucun retardement difpofera les
Etats confiés à fa direction à accorder aux troupes
Françoiſes les mêmes facilités & les mêmes fecours
qui ont été accordés aux troupes de la Reine
de Hongrie & de fes Alliés ; que non feulement
les troupes Françoifes obtiendront le libre paffage
, mais encore qu'il fera nommé des Commiffaires
pour regler avec ceux du Roi de France les
fournitures de toute efpece , en fourage , ſubſiftances
, voitures ou Chevaux dont ces troupes auront
befoin , & qu'elles payeront fur le pied des
taxes dont on conviendra .
Le Maréchal de Maillebois finit fa lettre en promettant
à l'Electeur d'avoir attention de ſon côté
à faire obferver la difcipline la plus exacte par les
troupes Françoifes , & à les obliger de fe confor
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
mer aux intentions de S. M. T. C. , lefquelles font
que les Etats du cercle du Rhin n'ayent aucun ſujet
de fe plainde d'elles.
On a appris depuis de Vienne que le 31 Decembre
dernier le Prince Charles- de- Lorraine y
revint de l'armée , & qu'il avoit laiffé au Comte
de Traun le Comandement en chef des troupes de
la Reine de Hongrie ; que la rigueur de la faiſon ne
permettant ples de tenir la campagne, les troupes
de S. M. H. fe difpofoient à fe rendre dans les
quartiers d hyver qui leur étoient deftinés ; qu'une
partie de ces troupes avoit paffé l'Oder le 30 Décembre
dernier fous les ordres du Général Keil , &
qu'elle devoit prendre fes quartiers dans le Diftrict
d'Oppelen ; que le Général Buckow devoit
diftribuer dans les environs du Confluent de la
Neifs & de l'Oder celles dont eft compofé le Corps
qu'il commande ; que les Régimens d'Infanterie de
Françoisde Lorraine , de Charles de Lorraine , & des.
Ignon devoient alleren Moravie avec quelques au➡
tres troupes , & qu'on avoit conduit à Vienne plufieurs
pieces d'Artillerie aux armes de Pruffe que les
Pruffiens avoient laiffées dans Prague .
On mande de Breſlau du 4 Janvier que les Généraux
du Roi de Frufie ayant conclu avec ceux de
la Reine de Hongrie un Cartel pour l'échange des
prifonniers , des Commiffaires des deux armées s'étoient
rendis à Koningin - Gratz pour procéder
à cet échange ; qu'il étoit déja revenu dans cette :
Province plus de 2000 des foldats Pruffiens qui
avoient été pris par les troupes de S. M. H. , qu'on
avoit remis aux Commiffaires de cette Princeffe
tous ceux des prifonniers faits fur fon armée qui
avoient été diftribués dans les Villes & autres lieux
de ce Duché , & que ceux qui avoient été envoyés
foit en Pruife foit en Pomeranie , devoient être en
chemin pour retourner en Bohëme .
FEVRIER 1745.
203
Le Lieutenant Général Comte de Naffau a ramené.
dans la Principauté de Schweidnitz le Corps de troupes
quia favorifé la retraite de la garnifonPruffienne ,
fortie de Prague . Cette g rnifon malgré les fatiguesqu'elle
a effuyées dans une marche auffi longue &
auffi rude que celle de l'rague à Friedlan & malgré
les frequentes efcarmouches qu'elle a euës à foutenir
contre divers détachemens , n'a pas fait une .
perte fort confidérable .
>
Le Baron d'Enfedel qui la commandoit s'eft acquis
beaucoup d'honneur par la maniere dont il a
éxécuté fa retraite & furtout par une marche
forcée qu'il a faite & qu'il a dirigée avec tant de .
fuccès que le Chevalier de Saxe n'a pu réuffir à em
pê her la jonction avec le Comte de Naffau. Les ,
troupes dont cette garnifon étoit compofée ont
été réparties dans les Principautés de Schweidnitz
, de Jawer & de Lignitz , & elles y doivent
demeurer pendant l'hyver .
On a appris de Drefde du 10 Janvier que M. de
Wallenrodt Miniftre du Roi de Pruffe a fait fçavoir
à S. M. P.de la part de ce Prince , que fi elle défiroit
de paffer par la Silefie , non feulement elle y voya- .
geroit avec autant de fûreté que dans fes propres ,
Etats , mais encore elle y recevroit tous les honneurs
qui lui font dûs .
Les lettres de Munich marquent qu'il y avoit de .
frequentes efcarmouches du côté de Bourghaufen
& de Paffau entre les troupes Impériales & celles
de S. M. H
On a été informé par les mêmes lettres qu'un détachement
du Régiment de Hohenzollern des troupes
de l'Empereur avoit occupé la Ville de Binging
dans l'Evêché d'Aichstadt.
Suivant les avis reçûs de Ratiſbone un autre détachement
des mêmes troupes a mis le feu au pont
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
que le Général Berencklau avoit fait conftruire à
Etterhaufen fur la Naab .
Les mêmes avis portent que les troupes de la
Reine de Hongrie qui fe font rendues de la Bohëme
dans le Haut Palatinat étoient cantonnées à Neubourg
à Am-Wold , à Nabburg , à Kreil , à Frohn--
berg , & à Schwendorff ; quelques-unes de ces
Troupes ont enveloppé un Bataillon du Régiment
de Saxe des troupes Françoifes , & ils ont fait prifonniers
la plus grande partie des Officiers & des
foldats dont ce Bataillon eft compofé.
La nuit du 7 au 8 de Janvier un Corps des troupes
de la Reine de Hongrie étant paffé dans une
des Iles du Danube , y enleva plufieurs Bâteaux
qui y avoient été conduits de Stat-Am-Hoff. Les-
Magiftrats de Ratifbone en ayant porté des plain--
tes , l'Officier qui commande à Stat-Am-Hoff a
fait réponſe qu'il n'avoit pu fe difpenfer de fe faifir
de ces Bâteaux , parce qu'il étoit à craindre queles
Imperiaux & les François ne s'en ferviffent
pour furprendre les troupes de S M. H..
Le Baron de Thungen a fait toutes les difpofitions
néceffaires pour attaquer la Ville d'Amberg ,
& il a fait venit d'Egra trente pieces de canon
pour batre cette Place .
On affure que la Reine de Hongrie a conclus
un nouveau Traité d'Alliance avec le Roi de la
Grande Bretagne , avec le Roi de Pologne en
qualité d'Electeur de Saxe & avec la République
de Hollande , & que ce Traité a été ſigné à
Drefde.
Le Comte de Traun a donné avis à S.. M. H.
que les Pruffiens ayant jétté deux ponts fur la
Neiff , & faifant divers mouvemens , il a ordonné.
à toutes les troupes de fe tenir prêtes à marcher
& à celles qui étoient en Moravie de venir le
joindre..
FEVRIER 1745. `LOS
Les avis reçûs de Warfovie portent que le Roi
de Pologne Electeur de Saxe a répondu aux offres*
qui lui ont été faites de la part du Roi de Pruffe
par M. de Wallenrodt , qu'il étoit fort fenfible à
Iattention de S. M. Pr. , & qu'il auroit paffé vo--
lontiers par la Silefie , fi la Reine de Pologne
Electrice de Saxe par des raifons particulieress
n'étoit obligée d'aller à Cracovie & à Prague.
On a appris de Hanover que le Maréchal &
le Chevalier de Belle- Ifle ont été conduits dua
Château d'Ofterode à Stade.
Le Comte de Bunau avoit reçû ordre de l'Empereur
de reclamer le Maréchal comme ayant été
arrêté contre les Loix du Corps Germanique , qui
ne permettent pas à un Prince de l'Empire d'at
tenter à la liberté d'un Ambaffadeur envoyé à la
Cour Impériale.
On a appris depuis de Hanover que le Chevalier
de Belle - Ifle étoit à Stade depuis le 24 du mois
dernier , mais que le Maréchal fon frere n'y pût.
arriver que le 26 parcequ'il a été indifpofé.
On mande de Munich que l'Empereur avant fas
mort a déclaré l'Electeur de Baviére Majeur &
qu'il lui a recommandé de prendre les confeils de
P'Impératrice & ceux des Comtes de Preyfing , de-
Tettenbach & de Konigsféld.-
PRUSS E
felon ON mande de Berlin du i13: Janvier que
les avis reçûs de Silefie le Prince Regnant d'Anhalt
Deffau qui commande en chef les troupes du
Roi de Pruffe dans cette Province s'étoit mis en
marche avec 42 Bataillons & so Efcadrons pour
obliger les troupes de la Reine de Hongrie d'abandonner
divers poftes qu'elles occupoient , &
qu'il devoit avoir paffé : la Neiff. Qu'un corps de
16000 hommes s'étoit affemblé en même - tems du
côté de Ratibor fous les ordres du Prince Di206
MERCURE DE FRANCE.
dier d'Anhalt afin de tâcher de couper la retraite
aux Infurgens de Hongrie ; qu'il y avoit outre cela
un autre corps de troupes Pruffiennes qui s'étoit,
avancé dans le Comté de Glatz pour s'opofer auxcourfes
que la Cavaliere Legere de l'Armée de
S. M. H. faifoit dans cette Province .
Il eſt arrivé à Berlin de divers endroits un
grand nombre de foldats de recruë qu'on a fait
partir fucceffivement pour les Régimens auxquels
ils font deftinés . Tous les corps feront complets
avant le mois d'Avril .
Les avis reçûs de Hambourg du 16 du mois dernier
, portent que felon les Lettres écrites de Si-,
lefie les troupes de la Reine de Hongrie ont abandonné
de nouveau les poftes qu'elles avoient repris
en Silefie & la plus grande partie des Infurgens
de Hongrie s'eft retirée dans la Moravie depuis
les derniers mouvemens faits par l'armée Pruffienne
commandée par le Prince d'Anhalt-Deffau .
On apprend en même tems de Hanover que le,
courier qui avoit été envoyé à Londres par la
Régence pour informer le Roi de la Grande Bretagne
de la détention du Maréchal & du Chevalier
de Belle-Ifle en étoit revenu , qu'il avolt .
aporté un ordre de les faire conduire en Angleterre
& que S. M. B. avoit aprouvé ce qui avoit
été fait par le Bailly d'Elbinguerode
On mande de Berlin du 20 du mois dernier
qu'il y arriva de Siléfie le 13 un courier envoyé
au Roi par le Prince d'Anhalt - Deffau , par lequel
S. M. Pr. a été informée que ce Général
ayant raffemblé fur le bord de la Neiff les différents
Corps de troupes qui avoient leurs quartiers
en deça de cette riviere & ayant fait jetter
deux ponts , il paffa le 9 la Neill avec 36000 ,
hommes ; qu'il fit le même jour plufieurs détache-
"
E
FEVRIER 1745. 20%
mens qui fe porterent en avant avec tant de
promptitude que les troupes de la Reine de Hongrie
n'ayant pas le tems de fe pr parer à fe défendre
, abandonnerent précipitamment Patskaw,
S. Johanfberg , Weidenau , Friedberg , Ziegenhals
, Zuckmantel , Mollendorff& Falckenberg.
On les a pourfuivies vivement & on les a obligées
de fe retirer de la plus grande partie du
Pays qui eft entre les rivieres de Neiff & d'Oppau.
Le Prince d'Anhalt a marché enfuite à Neuftadt
, dont il s'eft rendu maître après avoir mis
en fuite trois Régimens de Huffards qui avoient
formé un camp pour couvrir cette Place & auxquels
on a fait un grand nombre de prifonniers
.
Ce Général a fait les difpofitions néceffaires pour
s'emparer auffi de Jagerfdorff & de quelques autres
poftes qui étoient encore occupés par les
ennemis .
Les troupes de la Reine de Hongrie ont entiérement
abandonné la Haute Siléfie .
Le 15 du mois dernier les Huffards ennemis
s'étant repliés fur Jagerſdorff , deux Régimens
de Huffards Pruffiens les attaquerent à la vuë
des Fauxbourgs de la Ville & en tuerent un grand
nombre .
L
ESPAGNÉ
Es avis reçus de Madrid du 5 du mois dernier
portent que Madame la Dauphine s'étant repofée
un jour à Aranda continua le 28 du mois
précédent fa route & le même jour elle que "
arriva à Lerma
Elle y trouva Don Fernand de Valdes , Corregidor
de Burgos qui y étoit venu pour compli
menter cette Princeffe au nom des habitans de la
Ville .
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 29 Madame la Dauphine après avoir dîné
à Cogolles & après y avoir affié au Te Deum
qui fut chanté dans l'Églife des Religieux Auguf
tins , alla paffer la nuit dans le Château du Duc
de Frias , d'où elle vit tirer le foir un magnifi
que feu d'artifice que ce Seigneur avoit fait préparer.
S'étant rendue le 30 à Burgos , elle y reçut les
complimens du Chapitre de FEglife Métropolitaine
, à la tête duquel l'Archevêque porta la
parole ; elle reçut auffi ceux du Corps de Ville ,
de la principale Nobleffe , des Commandeurs de
l'Hôpital Royal & des différentes Communautés
Religieufes , & les Dames de diftinction de la
Ville furent admiſes à lui baiſer la main . L'aprèsmidi
on lui donna le ſpectacle d'un Combat de
Taureaux, & le foir on tira un feu d'artifice dans la
Place vis-à-vis le Palais où elle étoit logée .
Cette Princeffe fe remit le 31 en marche & elle
alla à Birbieſca .
Elle dîna le premier Janvier à Pancorbo où
elle fut complimentée par des Députés de la Province
d'Alava & de la Ville de vittoria , & la
nuit fu vante elle coucha à Miranda de Ebro ,
d'où elle partit le 2 , & ayant dîné à la Puebla
elle fe rendit le même jour à Vittoria dont les
ħabitans , ainfi que ceux des autres lieux par leſ--
quels cette Princeffe a paffé , fe font empreffés
de lui donner des marques de la joye que leur
infpiroit fa préfence . Le foir cette Princeffe vic
des fenêtres de l'Hôtel du Marquis de Monte-
Hermofo où elle étoit logée , une magnifique Cavaldade
compofée d'une partie de la Bourgeoifie
qui conduifoit un Char de Triomphe . Après que
les Muficiens qui étoient fur ce Char eurent exécuté
plufieurs pieces choifies de fymphonie , on
FEVRIER 1745 . 200
tira un feu d'artifice , & pendant la nuit toutes
les maifons de la Ville furent illuminées .
Le lendemain Madame la Dauphine admit la
principale Nobleffe & le Corps de Ville à lui
baifer la main , & elle reçut les complimens des
Députés de plufieurs Villes. Lorfqu'elle eut dîné
on lui donna le ſpectacle d'un Combat de Taureaux
dans lequel il y eut 18 de ces animaux mis
à mort. On tira le foir un fecond feu d'artifice ,
& les illuminations furent renouvellées dans toutes
les ruës:
Madame la Dauphine alla le 4 dîner à Vrribarrigamboa
& coucher à Salinas. Les Députés de
la Province d'Alava accompagnerent cette Princeffe
jufques fur les confins de leur territoire , &
en entrant fur celui de la Province de Guipufcoa
Madame la Dauphine trouva les Députés
que cette derniere Province avoit envoyés audevant
d'elle pour la complimenter : la même
Province avoit fait pren re les armes aux Milices
du Pays , & ces troupes for roient une double
haye fur le paffage de cette Princeffe.
Le 5 quoique les chemins fuffent fort difficiles
par la grande quantité de pluye qui étoit tombée,
Madame la Dauphine qui avoit dîné à Mondragon
arriva à Onate. Le Comte de Montijo chargé
de remplir les fonctions de Majordome Major
auprès de Madame la Dauphine marcha tout ce
jour- là à cheval devant le caroffe de cette Princeffe
, auffi bien que les Marquis de Solera & de´´
la Solana & le Comte d'Anguifóla afin d'être
plus en état de donner fes ordres pour que rien
ne retardât la marche .
Le tems fut fi fâcheux le 6 que Madame la
Dauphine fut obligée de s'arrêter à Villa-Real . ,
en elle devoit feulement diner.
10 MERCURE DE FRANCE.
La journée du 7 ayant été un peu plus favo
rab e la Princeffe coucha la nuit fuivante à Villa
Franca. Elle defcendit à l'Hôtel du Marquis de
Valmediano qui lui donna une très-belle Fête
accompagnée d'un feu d'artifice
Le Roi d'Eſpagne reçut le 9 Janvier au Château
du Pardo un courier extraordinaire par lequel
S. M. fut informée que le 5 les Vaiffeaux de
guerre le Glorieux & la Caſtille étoient arrivés de
la Havanne à la Corogne , & qu'ils avoient apor
té tant pour le compte du Roi que pour celui
des Particuliers huit millions 274565 Piaftres ,
outre une très grande quantité de Tabac en
poudre & en feuilles .
On a appris de Madrid du 19 du mois dernier ,
que le Roi a reçu avis que Madame la Dauphine ,
ayant couché le 8 à Tolofa , le 9 à Hernani &
le 10 à Oyarzun , avoit dîné le 1 à Irun , &
étoit arrivée le même jour à Fontarabie où elle
avoit trouvé le Marquis de la Farre , fon Chevalier
d'honneur , qui lui avoit remis de la part du ,
Roi de France le Portrait de Monfeigneur lej
Dauphin .
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé au
Roi que l'Armateur Martin Pecqueno avoit conduit
à Vigo la Galere Angloiſe le Chateau d'artifice
de cent vingt tonneaux , für laquelle il y
avoit 1500 quintaux de Moruë.
Selon les lettres du Corregidor de Bilbao
l'Armateur Don Jofeph Jornandes eft entré dans
ce Port avec un Vaiffeau François , qu'il a repris
à un Armateur Anglois qui s en étoit emparé.
Le Roi a été informé par des dépêches du Conful
Efpagnol qui réfide à Lisbonne , que le Vaiffeau
Anglois a Julienne de 190 tonneaux , chargé
de Tabac de Virginie , avoit été mené à Setubal
FEVRIER 1745. 21 %
par l'Armateur Don Martin d'Arostegui .
L'Armateur Laurent Ervin a conduit au Port
de Bayona une prife de 80 tonneaux , dont la
charge confiftoit en mille quintaux de Moruë .
Une autre priſe de même efpece & à peu près
de même valeur a été faite à la vue du même
Port par l'Armateur Olivier Colin .
On a appris de Liſbonne par des lettres de l'ine
de S. Michel , une des Açores, que le 5 Octobre
dernier il y avoit eu un violent Ouragan qui avoit
caufé des dommages confidérables.
GENES ET ISLE DE CORSE.
ON mande de Génes que felon les lettres édcurit4es ddue Smaoni-sRdeemronileer
28 du mois précédent le Marquis de Caftellar
s'étoit avancé dans les environs avec 1500 Grenadiers
Eſpagnols & avec 200 Miquelets , fe préparant
à occuper les hauteurs. voifines d'Oneille
pour couper à cette Place la communication avec
le Piedmont , & que le bruit venoit de fe répandre
que les Piedmontois ayant évacué cette
même Place les Efpagnols y étoient entrés
le 31 .
On a appris du 11 que l'avant - garde des
troupes Efpagnoles commandées par l'Infant Don
Philippe s'étoit avancée vers les Terres de la
République de Génes , & que l'on a eu la confirmation
de la nouvelle de l'arrivée d'un détachement
de ces troupes dans la Ville d'Oneille
qui a été abandonnée par les Piedmontois & dont
les Habitans ont envoyé deux Députés pour porter
les clefs de la Ville au Marquis de Castellar.
Le 2 la garnifon Piedmontoiſe qui étoit à Loano
s'en eft auffi retirée , & le même jour le Marquis
de Caftellar a fait occuper ce poſte par un
112 MERCURE DE FRANCE.
Régiment Efpagnol. Ce Général eft retourné join
dre l'Infant Don Philippe qui eft à Nice depuis
le 24 Décembre dernier .
Selon les lettres reçues de l'Etat Eccléfiaftique
les troupes commandées par le Comte de Gages
ne doivent pas demeurer long-tems dans leurs
cantonnemens,& il paroifloit qu'elles ſe diſpoſoient
à faire quelque nouveau mouvement.
L'armée qui eft fous les ordres du Prince de
Lobckowitz eft près d'Inola fur les confins da
Bolonois.
Les Payfans des environs d'Oneille & de Loano
n'étant point venus à l'obéiffance & n'ayant
point posé les armes dans le tem's qui leur avoit
été preferit , l'Infant Don Philippe à mis tout le
Pays à contribution , & les Habitans ont été taxés
à un tiers de leurs revenus .
L'armée du Roi d'Efpagne fous les ordres du
Comte de Gages & celle de la Reine de Hongrie
font toujours dans leurs mêmes quartiers de cantonnement
.
GRANDE BRETAGNE,
Na appris de Londres qu'un Vaiffeau Fran-
Ayres a été conduit à Liſbonne par un Armateur
de Porfmouth .
Le Vaiffeau le Flamborough de vingt canons
qui croifoit fur la Côte de la Caroline Méridionale
, s'eft emparé d'un Bâtiment François de
120 tonneaux , de 24 canons & monté de 320
hommes , & on a trouvé à bord 6000 Piaftres
& quelques caiffes remplies de poudre d'or.
L'Armateur le Mars de Darmouth qui avoit été
pris par les François a été repris par le Vaiffeau
de guerre le Capitain: vers les 48e degré de Lati
tude.
FEVRIER. 1745. 213
MORT $.
Effire Jean-Pierre d'Aigrefeuille , Chevalier
M Seigneur de Caunelles , Lafofle , &c. Con-
Liller du Roi en la Cour des Comptes , Aides & Finances
de Montpellier en 1689. Préfident en la
même Cour en 1705. Préfident honoraire en 1724.
& Confeiller d'Etat en 1736. mourut à Montpel-
Lier le 8 Septembre 1744. dans la 79. année de
fon âge , étant né le 24 Octobre 1665 .
Ce Magiftrat qui étoit d'une famille diftinguée
étoit encore plus recommandable par fes qualités
perfonnelles . Son fçavoir profond , fon intégrité ,
la douceur de les moeurs , & fa folide pieté qui ne
s'eft jamais démentie, lui avoient acquis toute l'eftime
& toute la confiance du Public.
Le 26 Décembre 1744 , Dame Anne de Chaftel
lux veuve depuis le 2 Février 1731 de Charles de
Vienne , Comte de Commarain , mourut au Châ
teau de Commarain en Bourgogne , âgée de 72
ans . Elle étoit fille de Céfar Philippe Comte de
Chaftellux , & de Judith de Barillon , & foeur de
Guillaume - Antoine de Chaſtellux , Lieutenant Gér
néral des armées du Roi , & Commandant cn
Rouffillon , mort à Perpignan le 12 Avril 1742. Elte
laiffe une fille unique , Marie-Judith de Vienne
jui avoit épousé en 17s Jofeph-François Damas ,
Marquis d'Antigny , Comte de Ruffey , Baron de
Chevreau , Brigadier des armées du Roi , Colonel
du Régiment de Boulonpis , mort le 31 May 1736
qui lui a laillé un fils , Jacques-François Damas
214 MERGURE DE FRANCE
Marquis d'Antigny & une fille , Alexandrine-
Victoire - Eleonore Damas .
Voyez pour les Génealogies la derniere Edition
de l'Hiftoire des Grands Officiers de la Couronne.
Le 15 Janvier dernier , mourut à Aix Meffire
Thomas de Galiffet. Il avoit été nommé Chef
d'Efcadre le 15 Decembre dernier. Il étoit dans la
78. année de fon âge , & avoit fervi avec diſtincsion.
Le Cardinal Lucini , de l'Ordre de S. Dominique ,
eft mort à Rome d'une fluxion de Poitrine , âgé
de 79 ans. Il fe nommoit Louis -Marie & fa
Famille tient un des premiers rangs parmi la Nobleffe
du Milanez. Ce Cardinal qui étoit de la Promotion
que le Pape a faite au mois de Septembre
de l'année 1743 , avoit rempli pendant l'efpace de
25 ans la place de Commiffaire Général du S. Office.
Il s'étoit rendu extrêmement recommandable
par fa pieté & par le fçavoir qu'il a montré dans
differens Ouvrages qu'il a donnés au Public.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe,
Pode à la Vézere , par M. V *** 3
Manufcrit Indien , traduit par M. Jacques & c .
Les Enchanteurs ou la Bague de Puiffance, Conte, 6
Traduction de l'Epître de Dejanire à Hercule , 38
Differtation fur Fauftine , 45
Vers fur le Portrait de Madame la Princeffe de
Rohan , par Madame V.
Les Rêyeurs , Fable ,
SI
FEVRIER. 1745. 295
Réponse de M. de la Soriniere fur le ftyle Marotique
,
Vers à Mlle. Dangeville ,
Epître à M. Desforges- Maillard ,
Dialogue de Sylla & d'Eucrate.
Ode à M. ***
Epître à l'occafion de cette Ode ,
Vers Italiens & leur imitation ,
Le Point du jour
Remarques fur un paffage de Virgilė ,
Explication d'un Marbre antique ,
Secret important ,
54
59
73
76
78
82
84
88
92
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX
ARTS , les Vics des Hommes Illuftres , Tom. XI
& XII. Extrait ,
Oronoko , traduit de l'Anglois ,
97
113
Hiftoire de l'Académie des Sciences , Extrait , 114
Accouchement des Crapauds
Ruiffeau Inflammable ,
Machines approuvées par l'Académie ,
Obfervations Météorologiques
Les Paftorales de Némefien , &c.
116
121
122
132
135
140 Nouvelle Edition de Virgile ,
L'Art de fixer dans la mémoire les faits les plus
Hiftoire de la Ville de Nifmes ,
remarquables , & c.
Hiftoire des Sacremens , & c .
Le Maître des Novices &c.
L'Oracle des Sybilles ,
Toulouſe ,
141
143
144
ibid.
Nouvelle Edition du Dictionnaire de Sobrino , 45
ibid.
Séance publique de la Societé des Sciences de
146
Affemblée & Programme de l'Académie des
Belles Lettres de Montauban ,
Cours für l'Architecture ,
Jettons frappés pour 1745
147
150
152
216 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 154
Enigmes & Logogryphes , 157
Ludovici XV. Panegyris,
162
Chan on notée , ibid.
Spectacles ,
ibid.
Suite des Reflexions fur les Ballets ,
163
Concerts de la Reine , 171
Piéces repréſentées à la Cour , 173
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. ibid.
Ouverture de l'Affemblée du Clergé , 176
Ballet ,
Prifes des Vaiffeaux ,
Répétition de la Princeffe de Navarre , Comédie-
Eloge Hiftorique de M. l'Abbé Pucelle ,
Traduction literale d'une Relation écrite de Cars
180
181
185
Nouvelles Etrangeres ,
Morts ,
191
197
213
•
•
ERRAT A.
1
Age 205. lig. 3. du fecond vol . de Novembre.
Paul-Edouard , & c. lifez Paul-Edouard demandeur
en maintenue duTitre & Duché d'Eftouteville
Pag. 29. de ce Volume , 1. derniere , Careffan ,
lifes Careffant.
P. 33. 1. 2. une feconde ; fois l . une feconde fois ;
43. éclater 1. éclater. P
P. 44. 1. 13. expire , 1. expire ?
P. 52. 1. 19. Quel feroit mon bonheur ! fi je
dormoi, toujours , /. Quel feroit mon bonheur fi je
dormois toujours !
P. 61. 1. derniere , pour infpirer , 1. pour en
infpirer.
P. 62. 1. 17 , il y ên , 1. îl y en a .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1745 .
SECOND VOLUME,
LUT
SPARCAR
AGIT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques .
Chés La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont-Neuf
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVIS ,
L'ADRESSE générale eft à Monfieur
,
DE LA BRUERE , à l'Hôtel de Pontchartrain.
On prie très - inftamment ceux qui
nous adrefferont des Paquets par la Pofte
d'en affranchir le Port , pour nous épargner le
déplaifir de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroitre leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promp
tement , n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE
France
DEDIÉ
AU ROI.
Second Volume
Fevrier
1745
Quoique nous ayons deja
rendu compte au Puplic du Ma
riage de Madame La
Dauphine a madrid
4 MERCURE DE FRANCE,
& du voyage de cette Princeffe jufqu'à
fon arrivée à Bordeaux , cependant nous
avons crû devoir reprendre ce que nous
avons déja dit tant pour donner plus d'éten
due aux Fêtes qui ont fignalé le zèle de plufieurs
Villes , que pour renfermer dans un
même Volume tout ce qui concerne cet augufte
Evénement ,
M. l'Evêque de Rennes après être ſorti
de Madrid le 5 Décembre 1744 , y rentra
auffi-tôt , & fe rendit à la maifon que
le Roi d'Efpagne lui avoit fait préparer. Le
Marquis de Villarias vint peu de tems après
le complimenter fur fon arrivée au nom de S.
M. C. , & lui témoigna la fatisfaction qu'elle
avoit du choix que le Roi avoit fait de lui
pour la commiflion de la demande de l'Infante
MARIE - THERESE . Pendant les trois
jours que M. l'Evêque de Rennes a habité
la maifon deftinée pour lui , il y a eu foir &
matin deux tables de 30 couverts chacune ,
magnifiquement fervies. Le Marquis de Villecaftin
Major domo de femana faifoit les
honneurs.
La demande fe fit le 8 au matin. Le Roi
d'Espagne avoit fixé l'heure à une heure
après midi. M. l'Ambaffadeur fé rendit à cette
heure au Palais fuivi de tout fon cortege .
FEVRIER
1745 .
·
Un Major domo de femana étant venu
le prendre dans un caroffe du Roi , la marche
commença par les gens de livrée , qui
marchoient fur deux files au nombré de 36 ,
précédés par deux Suiffes à cheval. La livrée
étoit fort belle , fix Valets de Chambre
ou Chefs d'Office fuivoient à cheval
vêtus d'un uniforme de drap gris bien galonné
d'argent. Ils avoient à leur tête le Maître-
d'Hotel dont l'habit étoit écarlatte avec
de grandes falmarches d'or. Ils étoient fuivis
de douze Pages , l'Ecuyer de M. l'Ambaffadeur
marchoit à leur tête , fon habit
étoit d'écarlatte galonné d'or fur toutes le's
coutures , ceux des Pages étoient de velours
cramoifi brodé en or , avec des veftes de
tiffu. Le caroffe du Roi marchoit enfuite ;
M. l'Ambaffadeur & le Major domo étoient
feuls dedans deux Palefreniers de la livrée
du Roi d'Eſpagne marchoient à pied à côté
des chevaux de la volée.
:
Le caroffe du Roi étoit fuivi de ceux de
M. l'Ambaffeur au nombre de quatre , il
étoient attelés chacun de fix mules richement
harnachées. Les traits étoient de cuir
de Ruffie ; ceux du premier carofle étoient
couverts de velours rouge , & ceux du ſecond
de velours bleu,, avec des galons d'or ;
ces deux premiers caroffes étoient vuides.
L'Aumônier de M. l'Evêque de Rennes étoit
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
dans le troifiéme avec quatre autres Prêtres
Quatre Gentils - hommes rempliffoient le
quatrième : ils portoient tous quatre un habit
femblable de velours cifelé brun , avec
les veftes & les paremens de tiffu . Le caroffe
du Major domo attelé de quatre mules avec
un cocher & un poſtillon fermoit la marche
.
Ce cortege après avoir traverfé la Ville
entra au Retiro par la cour des cuifines , & y
trouva une Compagnie de Gardes Efpagnoles
, & une des Gardes Walonnes rangées
en haie , les Officiers à la tête , & les
Tambours rappellant
.
De- là on paffa dans la principale cour
du Château. Quelques chambres des appartemens
de leurs MM. donnent fur cette
cour , ce fut de là qu'elles virent l'entrée ,
tout le cortege ayant fait le tour de la
cour.
M. l'Ambaſſadeur mit pied à terre avec
le Major domo , il traverfa une galerie à
rez - de - chauffée , où il trouva la Compagnie
des Hallebardiers en haie , les Officiers
à la tête , & il monta aux appartemens
par le grand efcalier.
M. le Duc de Bournonville Capitaine
des Gardes , alors de quartier , vint l'y recevoir
accompagné de tous les Officiers de
ce Corps, Les Gardes étoient fous les arFEVRIER
1745 . 7
mes . M. l'Ambaffadeur étant paffè dans une
autre fale qui communique à la fale d'Audience
, y fut joint par le Secrétaire de la
Chambre , & y attendit que le Roi fût arrivé.
Sa Majefté ne tarda pas , & fe plaçant
au bout de la fale , qui eft le plus proche
de fon appartement , lle y demeura debout.
Il y avoit un fauteuil à côté d'Elle , Elle fe
couvrit , & tous les Grands qui étoient en
file à fa gauche le long de la muraille ſe couvrirent
auffi . Plus loin fur le même rang
étoient les Major domos de semana , & vis- àvis
du côté droit les Gentilshommes de la
Chambre qui ne font pas Grands. On avoit
laiffé un intervale entre le Roi & eux pour
les Ambaffadeurs & autres Miniftres Etrangers.
Le refte de la fale étoit rempli d'un
grand nombre de perfonnes de toutes fortes
d'états que la curiofité avoit attirés.
M. l'Ambaffadeur entra dans la fale par
le bout oppofé à celui où le Roi étoit placé,
& après que le Sécretaire de la Chambre
eut dit à haute voix à Sa Majefté que l'Ambaffadeur
Extraordinaire de France étoit là ,
& qu'il eut reçu ordre de le faire venir , il
l'accompagna jufqu'à la moitié de la fale &
enfuite le laiffa feul. M. l'Ambaffadeur fit les
réverences ordinaires , & prononça fa Harangue.
Il étoit couvert d'un bonnet quarré ,
car il étoit en rochet.
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
*********
DISCOURS de M. l'Evêque de Rennes
pour la demande de l'Infante MARIETHERES
E.
AU ROI D'E SPAGNE.
SIRE
LE ROI mon Maître m'a chargé
de la Commiffion la plus intéreſſante
pour lui & la plus honorable pour moi .
Lié à V. M. par les noeuds du Sang &
plus encore par les fentimens d'eftine & de
tendreffe , il vous offre ce que le Ciel lui a
donné de plus précieux , un fils unique ,
premier objet de fes foins & de fes complaifances
, héritier de fon Thrône , l'efperance
de notre Nation.
Ce Fils orné de tous les dons de la Nature
, inftruit fous les yeux du Roi par l'honneur
& par la Religion , excité par les
exemples de deux Princes en qui l'Europe
admire des Héros dignes d'ètre Fils de V. M.
étoit déja impatient d'entrer comme eux
dans la carriere de la gloire , mais avant
qu'il lui foit permis de fuivre ces nobles
FEVRIE R. 1745
mouvemens , il fe doit à l'Etat , il ſe doit à
une Epouſe deſtinée à perpetuer le plus beau
fang de l'Univers.
Dans tous les tems les deux Monarchies
fe font donné réciproquement des Reines ,
mais la politique formoit feule ces alliances
, & la jaloufie fubfiftoit toujours entre
deux Maiſons rivales & entre deux Nations
qui ont acquis tant de gloire en combattant
l'une contre l'autre déformais elles n'en
chercheront plus que contre leurs ennemis
communs. Sous les aufpices de V. M. Sire ,
ces alliances , en refferaut les noeuds de l'amitié
entre les Monarques uniront de plus
en plus leurs fujets , & affureront dans les
deux Empires le regne de la Vertu & la félicité
des peuples.
Le Roi que le Ciel a rendu aux voeux dɩ
fon Royaume , qui fidele imitateur de V.
M. & de votre immortel ayeul vient de donner
par fes armes un nouvel éclat à la
premiere
Maifon du monde , au milieu des acclamations
que fes peuples donnent à fa
ſa
guérifon & à fes conquêtes, attend de V. M.
ce qui doit combler fa fatisfaction , il vous
demande une Princeffe qui fçait allier aux
plus folides vertus les graces les plus touchantes
par le don de l'Infante Marie-
Therefe l'Espagne s'acquittera envers la
France qui lui a donné le plus grand , le
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
plus jufte , le meilleur de ſes Rois ; déja tous
les coeurs l'appellent , elle fera l'ornement
d'une Cour attentive à lui plaire ; nous ne
devons point , Sire , lui paroître un peuple
nouveau , vôtre Augufte Fille rentrera dans
fa Patrie, dans la tre , dans célle de Louis
LE GRAND.
La Harangue finie il donna fes Lettres de
créance au Roi , & après que ce Prince lui
eut répondu en peu de mots , il fe retira fai–
fant de tems en tems les reverences ufitées
& le Roi rentra dans fon appartement. M.
l'Evêque de Rennes paffa dans une chambre
, qui eft attenant de la fale où il devoit
avoir audience de la Reine , & il s'y repofa
pendant que la Toilette dura , & que Leurs
Majeftés entendirent la Meffe. La Meffe finie
la Reine entra dans la fale d'Audience
avec l'Infante Marie Therefe & l'Infante
Marie Antoinette. Cette fale n'eft
proprement qu'une galerie. Les Dames
de la Reine étoient à côté des Infantes fur
la même file , & enfuite les Señoras de Honor ,
les Grands étoient vis -à-vis , & enfuite les
Major domos de femana de la Reine , M. le
Duc d'Atry Major domo Major étoit à fa
droite , mais plus en arriere , de même que
les Ambaffadeurs & les Miniftres Etrange rs
-
M. le Duc d'Atry ayant dit deux fois à
hute voix qu'on avertit l'Ambaffadeur que
la Reine étoit là , M. l'Evêque de Rennes
FEVRIER. 1745 . II
parut un moment après avec un Major domo
de femana qui étoit à fa droite , & le quitta
à la troifiéme réverence. M. l'Ambaffadeur
s'avança proche de la Reine , & après une
autre profonde inclination il commença fa
Harangue , & fe couvrit.
A LA REINE D'ESPAGNE
qui avoit à fes côtés l'Infante MARIETHERESE
& l'Infante MARIEANTOINETTE,
MADAME
DEPUIS que j'ai l'honneur de fervir le
Roi mon Maître auprès de V. M. je ne me
fuis jamais préſenté à elle avec tant de joye
& de confiance : je lui aporte les voeux les
plus dignes d'être exaucés , les voeux d'un
Roi Chef de l'Augufte Maifon dans laquelle
vous êtes entrée , dont les vertus égalent la
puiffance , & qui joint à tout ce qui fait un
grand Roi une tendre amitié pour V. M.;
les voeux d'un Prince en qui toutes les graces
ornent la raiſon , en qui la Religion per-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fectionne tous les dons de la nature ; il eft
l'appui de notre Monarchie , & dans ce moment,
Madame, il fait fa plus chere efpérance
de devenir votre fils.
Le premier parti de l'Univers peut feul
afpirer à l'Augufte Infante. Qui pourroit
mieux que moi connoître tout le prix du
don que je viens demander ? En même tems
qu'avec toute l'Europe j'ai admiré dans V.
M. l'élévation du genie , la nobleſſe des
fentimens , les lumieres de l'efprit , la folidité
de la Vertu ,j'ai également reconnu dans
I'Infante Marie -Therefe toutes les qualités
qui peuvent affurer le bonheur du Prince
le plus digne d'être heureux.
La Religion eft elle- même intereffée à
confacrer une alliance qui doit éternifer le
fang de S. Louis ; le Ciel a les yeux ouverts
fur elle & des bénédictions prêtes à
répandre déja le Roi votre époux m'a
donné fon confentement , celui de V. M.
Madame , couronnera les fouhaits d'un Monarque
adoré de fes Peuples , d'un Prince
qui s'affure déja les mêmes droits fur tous
les coeurs , d'une Reine qui poffedant éminemment
toutes les vertus eft impatiente
de les cultiver , de les aimer dans l'Augufte.
Princeffedont elle va devenir la mere.
La Harangue finie , il remit fes Lettres de
créance à la Reine : il harangua après l'InFEVRIER
. 1745 . fg
fante Marie - Therefe , & enfuite l'Infante
Marie Antoinette.
XXXXXXXXXXXXXXXXXX
A L'INFANTE MARIE-THERESÊ.
MADAME
Le confentement de L. L. M. M. C. C.
femble me repondre du vôtre : je fens que
dans ce moment je viens rompre des noeuds
bien doux , mais en même- tems je vous
en offre d'autres qui ne le feront pas moins :
quoiqu'adorée en Efpagne vous ne fçauriez
faire fon bonheur ; il eft des Trefors qui ne
peuvent refter dans les lieux où le Ciel les
a fait naître , il faut qu'ils aillent enrichir
d'autres Climats. La France a biendes Titres
auprès de vous pour être préférée
vous ne fçauriez , Madame , la regarder comme
étrangere , tous nos Rois font vos Ancêtres
,vous y trouverez une Nation aufli empreffée
à vous plaire que la noble & généreufe
Nation au milieu de laquelle vous
avez recû le jour : vous y trouverez dans
le Roi & dans la Reine la tendreffe d'un
pere & d'une mere ; enfin vous y trouverez
un Epoux digne de vous.
14 MERCURE DE FRANCE.
ISas as as as as as as a2s5s:2a5s us as as as as as as
****
A L'INFANTE MARIE ANTOINETTE,
MADAN ADAME
SI LA FRANCE étoit auffi riche en
Princes que l'Espagne l'eft en Princeffes , fon
ambition ne feroit pas remplie , nous formerions
encore d'autres væeux , & vous en feriez
l'objet. Nous ne pouvons qu'aplaudir au
bonheur de la Nation fur laquelle vous regnerez.
Après que M. l'Ambaffadeur fe fut retiré
comme il avoit fait devant le Roi , la Reine
entra dans fon appartement avec les Infantes.
M. l'Ambaffadeur fe rendit enfuite chés
le Prince & la Princeffe des Afturies , de -là
chés Madame Infante , & enfin chés l'Infant
Cardinal . Il harangua auffi ces Princes &
Princeffes qui étoient accompagnés des
principaux Officiers de leurs Maifons & de
leurs Dames , après quoi il retourna à la
FEVRIER. 1745. 15
maifon d'où il étoit parti & dans le même
ordre , mais par des rues differentes . Les
Harangues de M. l'Ambafiadeur ont réuni
tous les fuffrages , & il les a prononcées avec
toute la dignité convenable .
Le foir fur les 6 heures & demie on tira
un fort beau feu d'artifice dans la principale
cour du Palais. Leurs Majeftés & toute la
Famille Royale y affifterent , & immédiatement
après le feu on commença l'Opera.
On avoit préparé pour ce Spectacle une fale
à cinq rangs de Loges . Elles furent toutes
remplies ainfi que le Parterre. On repréſenta
un Opera Italien , intitulé Achille chés le Roi
Lycoméde. La Cour étoit en grand gala.
Après le Spectacle M. l'Evêque de Rennes
retourna dans fon ancienne maiſon . Le
9 au foir il y eut chés lui grand refreſco , enfuite
une Comédie Eſpagnole repréſentée
par les Comédiens de la Ville . La Comédie
fut fuivie d'un grand fouper : le 10 il y eut
encore refresco , Concert & fouper. Le II
fut un jour de repos , il n'y eut fête ni à la
Cour ni chés M. l'Ambaffadeur. Le 12 M.
l'Evêque deRennes donna une troifiéme fête.
Il y eut d'abord refrefco , on tira un feu d'artifice
, & enfuite il y eut illumination , Bal &
per. Toutes ces fêtes ont été fort belles ,
les rafraîchiffemens abondans , & les tables
16 MERCURE DE FRANCE.
fervies avec délicateffe & profufion .
La Céremonie de la fignature du Contrat
de Mariage fe fit le 13 fur les 7 heures du
foir dans la même fale , où le Roi d'Eſpagne
avoit donné le 8 audience à M. l'Ambaffadeur.
Cette fale étoit magnifiquement meublée
& éclairée. Au bout qui eft le plus proche
de l'appartement du Roi on avoit placé les
fauteuils de Leurs Májeftés ; à la gauche de
la Reine il y en avoit fix autres qui formoient
une aîle pour le Prince & la Pinceffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal , l'Infante Marie- Therefe & & l'Infante
Marie-Antoinette ; un peu avant que
Leurs Majeftés entraffent , tous ceux qui ne
devoient pas affifter à la Cérémonie fortirent
de la fale , où il ne refta que les principaux
Officiers de la Maifon Royale , les Grands
d'Efpagne , les Gentils -hommes de la Chambre
qui étoient rangés fur deux files à droite
& à gauche , les Major domos de femana , les
Capitaines, Officiers &Exemts des Gardes du
Corps , & quelques- uns de ceux des Gardes
d'Infanterie. Les deux Sécretaires d'Etat
étoient auffi dans la fale , le Grand Inquifiteur
, le Marquis de Lava Gouverneur du
Confeil de Caſtille , quelques Evcques , le
Confeffeur du Roi & celui de la Reine. Les
Miniftres Etrangers étoient placés derriere
FEVRIER. 1745 . 17
les fauteuils de LL. MM . Lorſqu'elles furent
entrées & affifes, les trois Camareras Majores
de la Reine , de la Princeffe des Afturies ,
& de Madame Infante , les Dame's du Palais
& les feñoras d'honor formerent une file visà-
vis les Princes & Princeffes & devant les
Grands d'Efpagne . M. l'Ambaffadeur ſe mit
à la gauche du Roi , le Marquis Uffars Sécretaire
d'Etat , & Notario Major fit placer
une petite table avec deux flambeaux devant
LL MM. & lut le Contrat de Mariage ; les
principaux Officiers de la Maifon Koyale ,
les Capitaines des trois Compagnies des
Gardes du Corps , un nombre confidérable
de Grands & de Gentils-hommes de la
Chambre , les deux Sécretaires d'Etat , le
GrandInquifiteur , le Gouverneur du Confeil
de Caftille , quelques Evêques , & les
deux Confeffeurs furent nommés comme Témoins
. Après la lecture du Contrat qui dura
trois quarts- d'heure , le Roi & la Reine le
fignerent,& la Reine appella l'Infante Marie-
Therefe qui s'approcha de la table & figna ,
après quoi on pofa la table fucceffivement
devant le Prince & la Princeffe , Madame
Infante , l'Infant Cardinal & l'Infante Marie-
Antoinette qui fignerent ; il y avoit deux
Expeditions du Contrat , une pour refter en
Efpagne , & l'autre pour être envoyée en
France , ainfi les fignatures furent doubles,
18 MERCURE DE FRANCE.
Après que le Roi , la Reine , les Princes &
Princeffes eurent figné , M. l'Evêque de Rennes
figna comme porteur de la Procuration
du Roi , & de celle de Monfeigneur le Dauphin
.
M. le Marquis de Villarias , le Grand Inquifiteur
, & le Gouverneur du Confeil de
Caftille avoient figné les deux Expéditions
du Contrat avant la Cérémonie , comme
Commiflaires prepofés à cet effet par LL
MM. Catholiques , les autres témoins n'ont
pas figné.
On tira le foir un feu d'artifice qui fut
fuivi de la repréſentation du même Opera
qu'on avoit joué le 8 .
L'Ambaffadeur de Naples a donné auffi
trois Fetes à l'occafion du Mariage , l'une le
14 Decembre , la feconde le 15 & la troifiéme
le 17 ; le : 6 eft un jour de repos.
Le 15 après diner l'Infante Marie-Thérefe
& ' Infante Marie Antoinette fa foeur
fire: t l'honneur à une fille de Madame Conos
, fous Gouvernante de la premiere , de la
conduire à un Couvent de filles où elle eſt
daas la difpofition de fe faire Religieufe : a
retour les deux Priuceffes pafferent au
milieu de la grande Place de Madrid dont
tous les Balcons étoient ornés de tapis , &
avoient chacun deux gros flambeaux de cire
blanche allumés ; comme chaque mailon a
FEVRIER. 1745
tinq étages & des Balcons à chaque fenêtre
cela produifit une fort belle illumination . Le
vent qui étoit ce jour là fort violent & trèsfroid
la dérangea un peu. Madame Infante
& l'Infant Cardinal firent auffi quelque tours
dans cette Place ou la curiofité avoit attiré
une multitude innombrable de perfonnes.
Le 18 au matin tous les differens Confeils,
leurs Préfidens ou Gouverneurs à leur tête ,
vinrent complimenter le Roi & la Reine féparément
fur le Mariage Le Prince , la
Princeffe des Afturies , Madame Infante ,
l'Infant Cardinal & l'Infante Marie- Antoinette
dînerent en public & en Cérémonie
avec la future Dauphine dans fon appartement
; le Prince voulut lui faire prendre la
place d'honneur à fa droite , mais elle s'en
excufa Sa Camarera Major , fes Dames &
autres Officiers ont commencé a la fervir ce
jour-là.
Sur les heures du foir ont fit la Cérémonie
du Mariage dans la même fale où
s'étoit faite le 13 la lecture & la fignature
du Contrat. Les Grands , les fils aînés des
Grands , les Grandes , les femmes des Titrés ,
c'eft-à-dire des Marquis & des Comtes de
Caftille avoient été invités à cette Cérémo
nié , & y affifterent ; les principaux Officiers
de la Maifon Royale & les Dames de la
Reine & de Madame la Dauphine y affifte20
MERCURE DE FRANCE .
fent auffi. Ce fut le Patriarche des Indes
qui fit la Cérémonie , & qui maria l'Infante ;
le Prince des Afturies l'époufa au nom de
Monfeigneur le Dauphin en vertu de fa
Procuration. On tira enfuite un feu d'artifice
dans la principale cour du Palais , &
il y eut un Concert à 4 voix où LL. MM.
les Princes , les Princeffes &c. affifterent .
Le foir les Princes & Princeffes fouperent
enfemble dans l'appartement de Madame
la Dauphine , à qui le Prince & la Princeffe
des Afturies céderent la droite & la
place d'honneur.
Ce fut la même chofe le 19 au dîner , après
lequel on alla à la Toilette de la Reine . Aadame
la Dauphine marchoit au milieu du
Prince & de la Princeffe qui la tenoient par
la main ; il y eut enfuite grand befa manos ,
parceque c'étoit le jour de la naiffance du
Roi d'Efpagne ( celui du Roi ſe fait à part
& il eft feul ) enfuite celui de la Reine qui
eft avec toute la Famille Royale.Madame la
Dauphine y étoit immédiatement après la
Reine ; le foir toute la famille Royale ſoupà
dans le même appartement.
Le 20 jour fixé pour le départ les Princes
& Princeffes dinerent enfemble dans
F'appartement de Madame la Dauphine ,
mais le diner fut fort trifte , le moment de
la féparation approchoit & ils avoient tous
FEVRIER.. 1745 . 2
beaucoup pleuré ; l'Infant Cardinal partit
l'iffuë du dîner pour fe rendre à Alcala dans
un magnifique Palais qui appartient à ce
Prince comme Archevêque de Tolede , &
dont il devoit faire les honneurs.
Le Prince , la Princeffe & les Infantes allerent
à la Toilette de la Reine à l'ordinaire
, mais Madame la Dauphine reſta dans ſon
appartement ; la Toilette finie & la Meffe
dite , elle fe rendit aux appartemens pour
recevoir la Bénédiction de LL. MM . &
prendre congé d'Elles, toute la Famille Roya
le y étoit raffemblée , cet adieu a été fort
tendre , enfin Madame la Dauphine eſt
montée en caroffe fur les 4 heures avec le
Prince , la Princeffe & Madame Infante , Madame
la Dauphine & le Prince dans le fond ,
la premiere à la droite. A une lieuë & demie
de Madrid le Prince & les Princefles
prirent congé d'Elle , elle monta dans fon
caroffe de voyage & continua fa route vers
Alcala , elle a été 23 jours en route depuis
Madrid jufqu'à Fontarabie , en comptant 4
jours de féjour.
M. le Comte de Ribadaria Premier Ecuyer
du Roi d'Eſpagne étoit parti pour Alcala
dès la veille par ordre de LL. MM. pour
leur aporter des nouvelles de Madame la
Dauphine , il revint le lendemain & affura
LL. MM. que cette Princeffe étoit heureu
fement arrivée à Alcala ,
22 MERCURE DE FRANCE.
L'Infant Cardinal qui étoit allé attendre
Madame la Dauphine à Alcala , lui avoit
fait préparer une Fête d'une magnificence
digne de la Princeffe à qui elle étoit deftinée
& du Prince qui la donnoit.
Le lendemain Madame la Dauphine accompagnée
de l'Infant Cardinal ſe rendit
au Convent de San Diego , & de- là à l'Eglife
Collégiale d'Alcala pour y faire fes
prieres ; elle alla l'après-midi vifiter le College
des Jefuites , & eníuite elle prit la route
de Guadalaxara ; l'Infant Cardinal la conduifit
jufqu'à une demie lieuë d'Alcala , elle
arriva le 22 à Zadraque , le 23 à Arienza ,
le 24 à Betlanga , le 25 à faint Etienne
de Gormas , & le 26 à Aranda , où s'étant
repoſée un jour elle continua fa route le 28
le même jour arriva à Lerma,
Elle y trouva Don Fernand de Valdes ,
Corregidor de Burgos qui y étoit venu pour
complimenter cette Princeffe au nom des
habitans de la Ville,
Le 29 Madame la Dauphine après avoir
diné à Cogollos & après y avoir affifté au
Te Deum qui fut chanté dans l'Eglife des
Religieux Auguftins , alla paffer la nuit dans
le Château du Duc de Frias , d'où elle vit
irer le foir un magnifique feu d'artifice que
ce Seigneur avoit fait préparer .
S'étant rendue le 30 à Burgos , elle y
FEVRIER 1745, 23
reçut les complimens du Chapitre de l'Eglife
Métropolitaine , à la tête duquel l'Archevêque
porta la parole ; elle reçut auffi
ceux du Corps de Ville , de la principale
Nobleffe , des Commandeurs de l'Hôpital
Royal & des differentes Communautés Religieufes
, & les Dames de diftinction de la
Ville furent admifes à lui baifer la main .
L'après -midi on lui donna le fpectacle d'un
Combat de Taureaux , & le foir on tira un
feu d'artifice daus la Place vis -à- vis le Palais
où elle étoit logée.
Cette Princefle fe remit le 31 en marche
& elle alla à Birbiefca.
Elle dîna le premier Janvier à Pancorbo
où elle fut complimentée par des Députés
de la Province d'Alava & de la Ville de Vittoria
, & la nuit fuivante elle coucha à M
randa de Ebro , d'où elle partit le 2 , & aya it
diné à la Puebla elle fe rendit le meme jour
à Vittoria dont les habitans ainfi que ce x
des autres lieux par lefquels cette Pinceffe
a paffé , fe font empreffés de li donner des
marques de la joye que kur inipiroit fa
préfence. Le foir cette Princeffe vit des fenêtres
de l'Hôtel du Marquis de Monte-
Hermolo où elle étoit logée , une magnifique
Cavalcade compofée d'une partie de
la Bourgeoilie qui conduifoit un Char de
Tryomphe. Après que les Muficiens qui
24 MERCURE DE FRANCE
étoient fur ce Char eurent exécuté pluſieurs
Pieces choifies de Symphonie , on tira un
feu d'artifice , & pendant la nuit toutes les
maifons de la Ville furent illuminées.
Le lendemain Madame la Dauphine admit
la principale Nobleffe & le Corps de
Ville à lui baifer la main , & elle reçut les
complimens des Députés de plufieurs Villes.
Lorfqu'elle eut dîné ou lui donna le ſpectacle
d'un Combat de Taureaux dans lequel
il y eut 18 de ces animaux mis à mort. On
tira le foir un fecond feu d'artifice , & les illuminations
furent renouvellées dans toutes
les ruës.
Madame la. Dauphine alla le 4 dîner à
Vrribarrigamboa & coucher à Salinas. Les
Députés de la Province d'Alava accompagnerent
cette Princeffe jufques fur les confins
de leur territoire , & en entrant fur celui
de la Province de Guipufcoa , Madame
la Dauphine trouva les Députés que cette
derniere Province avoit envoyés au - devant
d'elle pour la complimenter ; la méme Province
avoit fait prendre les armes aux Milices
du Pays , & ces troupes formoient une
double haye fur le paffage de cette Princeffe.
Le 5 quoique les chemins fuffent fort difficiles
par la grande quantité de pluye qui
étoit tombée , Madame la Dauphine qui
avoit
FEVRIER 1745. 25
avoit dîné à Mondragon arriva à Onate.
Le Comte de Montijo chargé de remplir les
fonctions de Majordôme Major auprès de
Madame la Dauphine marcha tout ce jourlà
à cheval devant le caroffe de cette Princeffe
, auffi bien que les Marquis de Solera
& de la Solana & le Comte d'Anguifola afin
d'être plus en état de donner fes ordres pour
que rien ne retardât la marche .
Le tems fut fi fâcheux le 6 que Madame
la Dauphine fut obligée de s'arrêter à Villa-
Real , où elle devoit feulement dîner.
La journée du ayant été un peu plus
favorable la Princeffe coucha la nuit ſuivante
à Villa Franca . Elle defcendit à l'Hôtel
du Marquis de Valmediano qui lui donna
une très-belle Fête accompagnée d'un feu
d'artifice .
Madame la Dauphine ayant couchê le 8
à Tolofa , le 9 à Hernani & le 10 à Oyarzun
, dîna le II à Irun , & arriva le même
jour à Fontarabie .
Le détachement de la Maiſon du Roi
que
S. M. a envoyé au - devant de cette Princeffe
étoit arrivé à Bayonne le 4 Janvier ;
il fe rendit à S. Jean - de -Luz auffi -tôt qu'on
eut appris que Madame la Dauphine approchoit
de la frontiére ; la Cour de France
alla à Fontarabie préfenter fes hommages à
cette Princeffe , & le Marquis de la Farre fon
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Chevalier d'Honneur lui remit de la part
du Roi le Portrait de Monfeigneur le Dauphin.
M. de Verneuil Secrétaire de la
Chambre & du Cabinet du Roi , & Introducteur
des Ambaffadeurs , & M. le Gendre
Secrétaire de la Chambre du Roi d'Efpagne
Commiffaires nommés par S. M. &
par S. M. Catholique pour figner les Actes
de réception & de remife de Madame la
Dauphine , ayant travaillé enfemble à dreffer
ces Actes , tout ce qui y avoit rapport ,
ainfi que ce qui regardoit le Cerémonial
acheva d'être reglé dans une conférence qui
fe tint le 12 après midi entre le Duc de
Lauraguais, le Comte de Montijo chargé
parle Roi d'Espagne de remettre Madame la
Dauphine fur les frontiéres des deux Royaumes
, & les deux Commiffaires . La remife
devoit fe faire dans l'ifle des Faifans , où on
avoit conftruit unPavillon compofé de deux
appartemens féparés par un grand Salon.
Cette Maifon étoit placeé dans une Ifle
qui eft au milieu de la riviere de Bidoffoa ,
on y artivoit des deux côtés par deux ponts
de bois très-folides. L'avenuë du côté deFrance
étoit une allée de Pins de 130 toiles de
longueur plantés de la veille , ils étoient auffi
verds que s'ils avoient été cultivés fur les
lieux. On avoit rempli la diftance d'un arbre
à l'autre par des guirlandes de laurier ,
& on avoit mis d'efpace en efpace des deFEVRIER
1745 . 27
vifes fort galantes & relatives à la fête , peintes
fur des cartouches .
Au bout de cette allée étoit une demielune
de 50 toifes de diametre , auffi entourée
de Pins , ornés de guirlandes , dans le
même goût que l'allée . C'eſt dans cette demie-
lune que furent placés les équipages ,
les chevaux du cortege & les troupes : il
n'y eut aucun embarras malgré la grande
quantité de monde qui étoit venu tant du
côté de France que de celui d'Efpagne.
La Maiſon étoit conftruite en bois , les
déhors en étoient peints , on voyoit la figure
des pierres dans les angles , aux croifées
, & dans tout le corps du Bâtiment : elle
étoit conftruite du côté de France & du côté
d'Eſpagne dans les mêmes dimenſions. On
trouvoit d'abord un veftibule avec des colonnes
peintes en marbre : vis-à-vis les ponts
étoit le falon de la remife qui avoit 36 pieds
de longueur fur 16 de largeur , &fa hauteur
étoit de 16 pieds ; il y avoit deux belles cheminées
, l'une à droite & l'autre à gauche :
on voyoit aux quatre coins un cabinet , deux
pour l'Espagne & deux pour la France , &
par tout des cheminées : le falon & les chambres
étoient éclairés par des croifées de 14
pieds de hauteur. Le falon fut meublé par
les Elpagnols ils meublérent également les
chambres de leur côté. Les François me-
:
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
blerent auffi les leurs des meubles de la
Couronne. Les Tapifleries repréſentoient
l'Hiftoire du mariage de LOUIS XIV. dans
la même Ifle . Les Tapifferies des Espagnols
étoient auffi fort belles , elles repréfentoient
l'Hiftoire de Noë & du Déluge.
Les déhors de la Maifon étoient fort bien
ornés en peinture & en fculpture : le toit
étoit peint en couleur d'ardoiſe ; il régnoit
tout le long un attique peint en marbre ,
& de diftance en diftance des vales fermés
fur le haut defquels étoit un coeur enflâm-
Iné.
LeFrontispice vis - à - vis du pont formoit un
timpan fur lequel étoient peintes, du côté de
France , les Armes du Roi , avec deux Dauphins
pour fupport . De l'autre côté on avoit
également peint les Armes d'Efpagne , avec
des Lions pour fupport.
Le 13 après midi Madame la Dauphine
partit de Fontarabie où cette Princeffe étoi
depuis le 11 au foir , & elle fe rendit avec
Ene fuite nombreuſe & magnifique dans
Tifle des Faifans où le Duc de Lauragais
étoit arrivé avant cette Princeffe . Les canons
de Fontarabie , & d'Andaye annoncerent
fon arrivée , & lorfqu'on vit paroître le caroffe,
le peuple qui étoit le long de la riviere
du côté de France , & fur la riviere même ,
car elle étoit garnie de bâteaux , fignala fa
FEVRIER . 1745 .
joie par des acclamations réitérées .
La Princeffe defcendit de fon caroffe à
l'entrée du pont. Les Eſpagnols dont le cortege
étoit magnifique & brillant , avoient fait
porter des chaifes à porteurs richement ornées
, mais Madame la DAUPHINE ne
voulut pas s'en fervir. Elle paffa le pont à
pied. M. de Montijo lui donnoit la main.
Elle entra d'abord dans un des cabinets du
côté d'Elpagne où Elle fe repofa quelques
momens pendant lefquels la Cour de
France prit place dans le falon du côté dë
France .
,
Madame la DAUPHINE entra dans le falon
menée par M. de Montijo fuivie de toute
la Cour d'Efpagne , n'y ayant qu'un long
Bureau qui féparât les deux Cours , & qui
fe trouvant au milieu du falon , feparoit en
quelque forte les deux Royaumes.
Les Actes ayant été lus & fignés Madame
la Dauphine fut remife par le Comte de
Montijo entre les mains du Duc de Lauraguais
qui lui donna la main & la conduifit
dans l'appartement des François ; là on lui
préfenta la Cour de France felon le rang
qu'elle devoit avoir , & Elle paffa le pont
du côté de France à pied comme elle avoit
paffé celui du côté d'Efpagne. Le Marquis
de la Farre lui donna la main jufques au
caroffe du Roi où elle monta avec la Ducheffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
de Brancas faDame d'honneur, & laMarquife
de Rubempré qui faifoit les fonctions de Dame
d'Atours.L.aCérémonie de la remife dura
deux heures Il étoit environ cinq heures lorfqu'on
partit pour fe rendre à S. Jean de Luz,
Madame la Dauphine en s'approchant de
S. Jean de Luz trouva une foule innombrable
de peuple qui étoit allé au - devant d'elle ,
& qui marqua par fa joye & par fes acclamations
que fon amour & fon repet pour
leurs Majeftés & pour la Famille Royale lui
infpiroient les mêmes fentimens pour cette
Princeffe. Elle fut reçue à la Ville par les Magiftrats
qui lui rendirent leurs refpects étant
préſentés par M. Defgranges Maître des Cérémonies
, & elle entra dans S. Jean de Luz
au bruit de canon & au milieu d'une double
haie formée par la Bourgeoifie. Les Seigneurs
& les Dames de la Cour d'Eſpagne
qui ont accompagné Madame la Dauphine
depuis Madrid jufqu'à la frontiere des deux
Royaumes , vinrent le 14 du mois dernier
pendre congé de cette Princeffe , & elle
donna en cette occafion des preuves de la
bonté de fon coeur. Elle alla le même jour
voir la Mer , & le foir ainfi que la nuit précédente
il y eut des illuminations dans toute
la Ville.
Le 15 Madame la Dauphine partit de S.
Jean de Luz pour le rendre à Bayonne où el
le arriva le même jour. A la porte de la Ville
FEVRIER 1745 .
1745. 31
M. Defgranges Maître des Cérémonies
préſenta à la Princeffe M. de Lamberval qui
y commande pour le Roi , M. Romatet Lieutenant
de Roi de la Citadelle , & les Magiftrats
qui complimentérent Madame la Dauphine
, le Maire portant la parole. Madame
la Dauphine en entrant dans la Ville fut faluée
d'une triple Salve de toute l'artillerie de
la Citadelle , des Forts & des Vaiffeaux , &
Elle paffa fous un Arc de Triomphe de 40
pieds de hauteur , au-deffus duquel étoient
accollées les Armes de France & celles d'Efpagne
foutenues par deux Dauphins avec
cette Infcription : Quam bene perpetuis fociantur
nexibus ambo ! De chaque côté de
l'Arc de Triomphe régnoient deux Galeries ,
dont la fupérieure étoit remplie par les Dames
les plus diftinguées de la Ville , & l'autre
l'étoit par 52 jeunes Demoifelles habil
lées à l'Eſpagnole. Toutes les rues par lefquelles
Madame la Dauphine paffa étoient
jonchées de verdures , tendues de Tapifferies
de Haute-lice & bordées de troupes fous
les armes.
Une compagnie de Bafques qui étoit allée
au-devant de cette Princeffe à une lieuë de
la Ville l'accompagna en danfant au fon des
Flutes & des Tambours jufqu'au Palais
Epifcopal où elle defcendit de caroffe & où
elle a logé pendant fon féjour à Bayonne.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Dès que le jour fut baiffé les Places publi
ques , l'Hôtel de Ville & toute les uës furent
illuminées. Madame la Dauphine le lendemain
de fon arrivée entendit la Meffe dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle
elle fut reçûë par l'Evêque revêtu de fes habits
pontificaux à la tête du Chapitre . La rigueur
du froid & la briéveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus
plus agréables ont été inutiles. Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtûës de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'Etoffe d'or
broché , étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps
de Ville d'une Médaille d'or , repréſentant
d'un côté le Roi d'Eſpagne & de l'autre
Monfeigneur le Dauphin. Elle coucha ce
our-là à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été
complimentée en cette derniere Ville par le
Chapitre & par les Magiftrats , le 19 à Tartas
, le 20 au Mont- de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marfan , le
13 à Captioux , le 24 à Bazas , Elle y fus
FEVRIER 1745 . 33
complimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres ;
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux .
Comme la Ville de Bordeaux s'eft diftinguée
avantageufement dans cette occafion
, on nous pardonnera de nous étendre
davantage fur la réception que cette Ville a
faite à Madame la Dauphine .
Le Chevalier Servandoni fe trouvant à Bordeaux
, les Jurats conjointement avec l'Intendant
de Guyenne l'ont prié de les aider
de ſes talens pour marquer à Madame la
Dauphine leur zèle de la façon la plus écla
tante .
En venant de Bayonne on entre dans
la Généralité de Bordeaux par les Landes
de Captioux , qui contiennent une grande
étendue de Pays plat , où on n'apperçoit
que trois ou quatre habitations difperfées au
loin avec quelques arbres aux environs .
L'année derniere l'Intendant de Guyenne
prévoyant le paffage de l'Augufte Princeffe
la France attendoit , fit au travers de
que
ces Landes aligner & mettre en état un
chemin large de 42 pieds , bordé de foffés
de fix pieds.
Vers le commencement du chemin dans
une partie tout- à- fait unie & horisontale les
Pâtres du pays , ou plutôt l'Intendant ſous
leur nom , huit jours avant l'arrivée de Ma-
B vj
32 MERCURE DE FRANCE.
Dès que le jour fut baiffé les Places publi
ques , l'Hôtel de Ville & toute les 1uës furent
illuminées . Madame la Dauphine le len
demain de fon arrivée entendit la Meffe dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle
elle fut reçûë par l'Evêque revêtu de fès habits
pontificaux à la tête du Chapitre. La rigueur
du froid & la briéveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus agréables ont été inutiles . Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtues de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'Etoffe d'or
broché , étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps
de Ville d'une Médaille d'or , repréſentant
d'un côté le Roi d'Efpagne & de l'autre
Monfeigneur le Dauphin. Elle coucha ce
our-là à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été
complimentée en cette derniere Ville par le
Chapitre & par les Magiftrats , le 19 à Tartas
, le 20 au Mont-de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marſan , le
13 à Captioux , le 24 à Bazas , Elle y fus
FEVRIER 1745 . 33
complimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres ;
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux.
Comme la Ville de Bordeaux s'eft diftinguée
avantageufement dans cette occafion
, on nous pardonnera de nous étendre
davantage fur la réception que cette Ville a
faite à Madame la Dauphine .
Le Chevalier Servandoni fe trouvant à Bordeaux
, les Jurats conjointement avec l'Intendant
de Guyenne l'ont prié de les aider
de fes talens pour marquer à Madame la
Dauphine leur zèle de la façon la plus écla
tante .
En venant de Bayonne on entre dans
la Généralité de Bordeaux par les Landes
de Captioux , qui contiennent une grande
étenduë de Pays plat , où on n'apperçoit
que trois ou quatre habitations difperfées au
loin avec quelques arbres aux environs .
L'année derniere l'Intendant de Guyenne
prévoyant le paffage de l'Augufte Princeffe
la France attendoit , fit au travers de
que
ces Landes aligner & mettre en état un
chemin large de 42 pieds , bordé de foffés
de fix pieds.
Vers le commencement du chemin dans
une partie tout- à-fait unie & horisontale les
Pâtres du pays , ou plutôt l'Intendant fous
leur nom , huit jours avant l'arrivée de Ma-
B vj
34
MERCURE DE FRANCE.
dame la Dauphine , avoit fait planter de
chaque côté à 6 pieds des bords extérieurs
des foffés 300 Pins efpacés de 24 pieds entr'eux
, formant une allée de 1200 toifes
de longueur , dautant plus agréable à la vuë ,
que tous ces Pins étoient entiérement femblables
les uns aux autres , de 8 à 9'
pieds de tige , de 4 pieds de tête & d'une
groffeur proportionnée. On fçait la propriété
qu'ont ces arbres d'être naturellement
droits & toujours verds .
Au milieu de l'allée on avoit élevé un Arc
de Triomphe de verdure , préfentant au
chemin trois Portiques dont celui du milieu
de 24 pieds de haut fur 16 de large, & ceux
des côtés de 17 de haut fur 9 de large. Ces
trois Portiques étoient répétés fur les flancs ,
mais tous trois de hauteur feulement de 17
pieds & de 9 de largeur , le tout formant un
quarré long fur la largeur du chemin par l'ar--
rangement de 16 gros Pins , dont les têtess'élevoient
dans une jufte proportion audeffus
des Portiques ; les ceintres de ces
Portiques étoient formés avec des brancha--
ges d'autres Pins , de Chênes verds, de Lierres,
de Lauriers & de Myrtes, & il en pendo it
desGuirlandes de même efpéce faites avec attention
, foit pour leurs formes , foit pour les
nuances des differens verds. Les tiges des
Pins , par le moyen de pareils branchages ,
FEVRIER 1745. 35
:
toient proprement ajuftés en colonnes torfes
de la voute centrale de cet Arc de
Triomphe champêtre defcendoit une couronne
de verdure , & au- deffus du Portique
du côté qu'eft venue Madame la Dauphine
étoit un grand Cartouche verd où on lifoit
en gros caracteres à la boune arribade de
nofte Dauphine.
On voyoit fur la même façade une autre
Infcription Latine compofée de fix mots rangés
de deux en deux , dont l'objet étoit de
donn er à entendre que les Pâtres qui avoient
élevé cet Arc de Triomphe , auroient eu
envie de le faire magnifique pour répondre
à leur zèle , & le rendre digne de la Princeffe
, mais que leurs facultés ne leur ayant pas
permis , ils avoient été obligés d'y employer
ce que la Nature leur fourniffoit : voici les
fix mots Latins,
Jubet amor;
Fortuna negat' ;
Natura Juvat.
Les Pâtres au nombre de 300 étoient
rangés en haie entre les arbres , à commencer
de l'Arc de Triomphe du côté que venoit
Madame la Dauphine ; ils avoient tous
un bâton dont le gros bout fe perdoit dansune
touffe de verdure , Ils étoient habillés
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
uniformément comme ils ont coutume d'être
en hyver , avec une espece de furtout de
peau de mouton fournie de fa laine , des
guêtres de même , & fur la tête une toque
appellée vulgairement Barret , qui étoit garnie
d'une cocarde de rubans de foye blanche
& rouge.
Outre ces 300 Pâtres à pied , il y en avoit
à leur tête so habillés de même montés, fur
des échaffes d'environ 4 pieds. Ils étoient
commandés par un d'entr'eux , qui eut l'honneur
de préfenter par écrit à Madame la
Dauphine leur Compliment en vers de leur
patois : le voici fuivi de fa Traduction .
*
姿姿
A LA BOUNE ARRIBA DE de nofte
Dauphine fur les Lannes de Captious per
lous Paftous don Pays.
Nofte Arc de Triomphe ſaubatge
N'a ré , Princeffe , de poumpous ,
Per nous acquitta dous Aunous ,
Que divem à tount haut Linatge ;
Mais dens nat Loc fus toun paffatge ,
Ne beyras Juncats coume flous ,
Mey de refpects , ni mey d'amous
FEVRIER 1745 37
Per nos Rey , qui dou co s'engatge
A nous leu rendre tous heurous,
Per tu perpetuat dinques au darrey atge ,
Sié aquet fang ta riche en fagefle , en couratge ,
De founs fiers ennemis tout journ bictourious ,
Et de nos arrehis l'amou tout com de nous .
麻油********* ********
TRADUCTION.
A LA BONNE ARRIVE'E de Madame'
la Dauphine dans les Landes de Captionx
par les Pâtres du Pays.
C Et Arc de Triomphe Champêtre
Noffre point, Princeffe , à tes yeux
Du monde l'éclat faftueux ,
Pour lequel les Dieux t'ont fait naître ;
Mais tu n'en verras pas peut- être
Qui foit accompagné de Voeux
Plus zèlés , plus refpectueux
Pour l'augufte Sang du bon Maître ,
Qui veut nous rendre tous heureux .
Par toi perpétué jufqu'au dernier des âges ,
Puiffe ce Sang fécond en Héros comme en Sage's „
De fes fiers ennemis toujours victorieux
Etre ainfi que de nous , l'amour de nos neveux !-
38 MERCURE DE FRANCE.
Ce Compliment fut terminé par mille &
mille cris de vive le Roi , vive la Reine ,
vive Monſeigneur le Dauphin , vive Madame
la Dauphine.
I.'Intendant de Guyenne , qui , dès le zoJanvier
étoit parti pour le trouver au- devant de
Madame la Dauphine à l'entrée de fa Généralité,
ayant fait fçavoir aux Jurats qu'Elle feroit
le 26 après midi à Caftres , fon dernier logement
avant d'arriver à Bordeaux, ils députerent,
fuivant leur ufage ordinaire, d'eux d'en--
tr'eux avec le Secretaire de la Ville , MM
Cazalet , Bareyre & Dubofcq , pour y aller
affurer la Princeffe des plus profonds refpects
de la Ville , lui offrir l'Hôtel commun &
lui témoigner combien les Habitans étoient
flatés de l'honneur de l'y poffeder.
,
Madame la Dauphine , à qui ils furent préfentés
le foir même par Madame la Ducheffe
de Brancas fa Dame d'honneur , en l'abſende
M. Defgranges Maître des Cérémonies ,
reçut avec bonté le Compliment qu'ils eûrent
l'honneur de lui faire , M. Cazalet portant
la parole. Elle marqua en être fatisfaite.
Madame la Dauphine arriva fur les trois>
heures après midi à la porte faint Julien au
milieu de ce peuple innombrable , parmi les
acclamations de joye dont il faifoit retentir
l'air de tous côtés , & au bruit du canon de
FEVRIER 1745 . 39'
la Ville & de celui des trois Forts ; la Prin
ceffe trouva en cet endroit un Arc de
Triomphe très-beau que la Ville avoit fait
élever.
Le plan qui formoit la baſe de cet Edifice,,
étoit un Rectangle de60 pieds de longueur &
de dix-huit pieds de largeur , éleve de foixante
pieds de hauteur non compris le couronnement.
Ses deux grandes faces étoient rétournées
d'équerre fur le grand chemin , ornées
d'Architecture d'Ordre Dorique , enrichies
de fculpture , & d'Infcriptions . Il étoit
ouvert dans fon milieu par une arcade de
plein ceintre , en chacune de fes deux faces ,.
qui étoient reunies entr'elles par une voute
en berceau , dont les naiffances portoient
fur 4 colonnes ifolées , avec leurs arrierepilaftres
, ce qui formoit un portique de
14 pieds de largeur fur 30 pieds de hauteur..
Les deux côtés de cet Edifice en avant :
corps formoient deux quarrés , dont les angles
étoient ornés par des pilaftres corniers
& en retour , avec leurs bafes & chapiteaux
portant un entablement qui regnoit fur les
quatre faces de l'Arc de Triomphe . La friſe
étoit ornée de fes triglifes & metopes , enrichis
alternativement de Fleurs de Lys , &-
de Tours en bas relief. La corniche l'étoit
de fes mutules , & de toutes les moulures
que cet Ordre prefcrit,
46 MERCURE DE FRANCE
Au deffus de cet entablement s'élevoit un
attique , où étoient les compartimens qui
renfermoient des Infcriptions que nous rapporterons
après.
A l'aplomb des huit pilaftres , & au -deffus
de l'attique , étoient pofés huit Vafes , quatre
fur chaque face , au milieu defquelles
étoient deux grandes volutes en adouciſſement
, qui fervoient de fupport aux Armes
de l'Alliance , dont l'enſemble formoit un
fronton , au fommet duquel étoit un étandart
de 27 pieds de hauteur , fur 36 de
largeur , avec les Armes de France & d'Efpagne.
Les Entrepilaftres au pourtour étoient
enrichis de Médaillons , avec leurs feftons
en ſculpture , au bas defquels , & à leur applomb
étoient des tables refouillées entourées
de moulures, l'impofte qui regnoit entre deux
fervoit d'architrave aux quatre colonnes
& aux quatre pilaftres , portant le ceintre
avec fon archivolte.
Cet Edifice , qui étoit de relief en toutes
fes parties , étoit feint de marbre blanc. II
étoit exécuté avec toute la féverité des regles
attachés à l'Ordre Dorique.
Sur le Compartiment de l'attique , tant
du côté de la campagne , que de celui de
la Ville , étoit l'Inſcription ſuivante .
FEVRIER 1745.
Anagramma numericam.
VNIGENITO REGIS FILIO LVDOVICO }
ET AVGVSTÆ PRINCIPI HISPANIA ,
CONNVBIO IVNCTIS , CIVITAS
BVRDIGALENSIS ET SEX VIRI
EREXERVNT. */
>
Au deffous de cette Infcription , & dans
la frife de l'entablement , étoit ce Vers tiré
de Virgile.
Ingredere , volts jam nunc affuefce vocari. *
Les Médaillons en bas-relief des Entrepilaftres
placés au- deflus des tables refouil
lées & impoftes ci-deffus décrits , renfermoient
les emblemes fuivans .
Dans l'un , vers la campagne on voyoit
la France , tenant d'une main un Fleur de
Lys , & de l'autre une Corne d'abondance ,
Anagramine Numerique .
* La Ville & les Jurats de Bordeaux ont érigé
cet Arc de Triomphe en l'honneur du Mariage
de Monfeigneur le Dauphin , Fils unique du Roi
& de Madame Infante d'Efpagne.
* Arrivez Augufte Princeffe , & recevez aveo
bonté l'hommage de nos coeurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Elle étoit habillée à l'antique , avec un Diadême
fur la tête , & un Ecuffon des Armes
de France à ſes pieds. L'Eſpagne étoit à la
gauche , en habit militaire , comme on la
voit dans les Médailles antiques , avec ces
mots pour ame ,
concordia eterna , union
éternelle ; dans l'exergue étoit écrit , Hif
pania , Gallia , l'Espagne , la France.
Dans l'autre , aufli vers la campagne , la
Ville de Bordeaux étoit repréſentée par une
figure , tenant une Corne d'abondance d'une
main , & faifant remarquer de l'autre fon
Port. Derriere elle on voyoit fon ancien
Amphithéâtre , vis- à - vis la Garonne , qui
étoit reconnoiffable par un Vaiffeau qui arrive.
L'infcription , Burdigalenfium gaudium ,
& dans l'exergue ces mots , adventus Delphina
1745 , l'arrivée de Madame la Dauphine
remplit de joye la Ville de Bordeaux.
Du côté de la Ville l'Embleme de la
droite repréfentoit un miroir ardent , qui
reçoit les rayons du Soleil , & qui les réfléchit
fur un flambeau qu'il allume , & pour
legende , Coelefti accenditur igne , le feu qui
l'a allumé vient du Ciel .
Dans l'autre on voyoit la D'éeffe Cybele
affife entre deux Lions , couronnée de Tours ,
tenant dans fa main droite les Armes de
France , & dans fa gauche une tige de Lys.
Pour légende , ditabit Olympum nova CyFEVRIER
1745.
43
beles , cette nouvelle Cybele enrichira l'O
lympe de nouveaux Dieux .
Sur les côtés de cet Arc de Triomphe'
étoient deux Médaillons fans Embleme .
Au premier , felici adventui , à l'heureuſe
arrivée. Au fecond , venit expectata dies , le
jour fi attendu eft arrivé.
Madame la Dauphine trouva auprès de
cet Arc de Triomphe le Corps de Ville qui
l'attendoit . compofé du Comte de Segur
Sou-Maire, revêtu d'une Robe mi-partie de
biocard d'or & d'argent , & de MM Cazalet ,
Brunaud, Tortaty , Tournaire & Barreyre'
Jurats , Maignol Procureur- Sindic , & Ďu
bofcq Secretaire de la Ville , en Robe miparties
de Velours cramoifi & Drap d'ar
gent, précedés des Archers du Guet habillés
de neuf, les Officiers à la tête : Il eut l'hon
neur de lui être préfenté par M. Defgranges,
& de la complimenter , le Comte de Segur
portant la parole.
Le Compliment fini le caroffe de Mada
me la Dauphine paffa lentement fous l'Arc
de Triomphe que cette Princeffe parut confiderer
de tous côtés avec plaifir.
Les troupes Bourgeoifes rangées en dou
ble haie , à commencer de l'Arc de Triomphe
, reçurent Madame la Dauphine dra
* MERCURE DE FRANCE. 44
peaux déployés , au bruit des tambours &
des fifres des fix Régimens dont les Jurats
font Colonels ; Elle entra dans la rue Bouhaut
, que ces troupes bordoient de même .
Toutes les maifons de cette ruë , qui a plus
de 200 toifes de long en ligne prefque dro
te , & que l'Intendant avoit eu foin de
faire paver de neuf , pour que la marche y
fût plus douce , étoient couvertes des plus
belles Tapifferies que chaque Habitant
avoit pû trouver pour y tendre.
Aubout de la rue Madame la Dauphine
vit la Perfpective du Palais que l'on y avoit
peint. De la porte de faint Julien on décou
vre du fond de la rue Bouhaut à la diſtance
d'environ 200 toifes les faces des deux premieres
maifons qui forment l'embouchure de
la rue du Cahernan , qui eft à la fuite , &
fur la même direction que la précedente .
Celle de la droite , qui eft d'un goût moderne
, & fort enrichie d'Architecture , préfentoit
un point de vue agréable , bien different
de celle de la gauche, qui n'étoit qu'une
mafure informe.
Pour éviter cette difformité & corriger le
défaut de fymmétrie , on y éleva en peinture
le pendant de la maiſon de la droite , & entre
les deux on forma une grande arcade , audeffus
de laquelle les derniers étages de ces
deux maiſons étoient prolongés , de façon
FEVRIER 1745. 45
qu'ils s'y réuniffoient, & que par leur enfemble
elles préfentoient un Palais de marbre
lapis & bronze richement orné de peintures
& dorures , avec les Armes de France &
d'Efpagne accompagnées de plufieurs trophées
& attributs relatifs à la Fête.
Ce Bâtiment dont le portique , ou arcade
faifoit l'entrée de la rue du Cahernan, produifoit
un heureux effet ; le carofle de Madame
la Dauphine tourna à droite pour entrer
fur les Foffés où étoit le Corps des fix
Régimens des troupes Bourgeoifes , qui
lui rendirent les mêmes honneurs que leurs
détachemens. Elle paffa fous un nouvel arc
de Triomphe placé vis - à-vis les fenêtres de
fon appartement.
La rue des Foffés eft très confidérable ,
tant par fa longueur , qui eft de plus de
400 toifes , que par fa largeur , d'environ
80 pieds , on s'y replie fur la droite dans
une allée d'ormeaux , qui regne au milieu ,
& fur toute la longueur de la ruë.
On avoit élevé dans cette allée un ſuperbe
corps de bâtiment ifolé , de 32 pieds en
quarré , fur 48 pieds de hauteur , qui répondoit
exactement aux fenêtres de l'appartement
préparé pour Madame la Dauphine.
L'avantage de cette fituation avoit animé
l'Architecte à rendre ce morceau d'Architec
46 MERCURE DE FRANCE .
ture digne des regards de l'Augufte Princeffe
pour laquelle il étoit deftiné,
Cet ouvrage qui formoit un Arc de Triomphe
, étoit ouvert en quatre faces par quatre
arcades , chacune de 32 pieds de hauteur,
fur 16 pieds de largeur , dont les oppofées
étoient réunies par deux berceaux
qui perçoient totalement l'édifice , & formoient
par leur rencontre une voute d'arête
dans le milieu.
Ce bâtiment , quoique fans colonnes &
fans pilaftres , étoit auffi riche qu'élegant.
Les ornemens y étoient en abondance , &
fans confufion. Le tout en fculpture de relief,
& en dorure , fur un fond de marbre
de differentes couleurs.
Ces ornemens confiftoient en feize tables
faillantes couronnées de leurs corniches,
& accompagnées de leurs chutes de feftons.
Seize Médailles entourées de palmes ,
avec les chiffres en bas relief de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Quatre impoftes avec leurs frifes couronnoient
les quatre corps folides , fur lefquels
repofoit l'édifice , & entre lefquels
étoient les arcades ou portiques , dont les
voutes étoient enrichies de compartiments
de mofaïque, parfemés de fleurs de Lys , &
de Tours de Caftille dorées.
FEVRIER 1745.
47
On avoit fufpendu fous la clef de la voute
d'arête une couronne de fix pieds de
diametre , & de hauteur proportionnée ,
garnie de Lauriers , & de fleurs avec des
guirlandes dans le même goût , ouvrage que
Madame la Dauphine pouvoit appercevoir
fans ceffe de fes fenêtres .
Au-deffus des impoftes , & à côté de chaque
archivolte , étoient deux. panneaux réfouillés
, & enrichis de moulures.
L'entablement qui couronnoit cet édi
fice , étoit d'Ordre Compofite , avec architrave
, frife & corniche , enrichie de fes modillons
& rofettes , dont les profils & faillies
étoient d'une élegante proportion.
Quatre écuffons aux Armes de France &
d'Efpagne étoient pofés aux quatre clefs
des ceintres , & s'élevoient jufqu'au haut de
l'entablement. Ces Armes étoient accompagnées
de feftons & chutes de fleurs.
L'Edifice étoit terminé par des accroteres
, ou piedeftaux , couronnés de leurs vafes
, pofés à l'aplomb des quatre angles ,
dont les intervalles étoient remplis de baluftrades
qui renfermoient une terraffe de
30 pieds en quarré , fur quoi étoit élevée
une Pyramide de 40 pieds de hauteur ,
pour recevoir l'appareil d'un feu d'artifice
qui devoit être exécuté le foir de l'arrivée
de Madame la Dauphine,
MERCURE DE FRANCE.
Cet Edifice avoit environ 86 pieds d'élevation
y compris la Pyramide.
Delà Madame la Dauphine entra dans la
cour de l'Hôtel de Ville deſtiné pour fon
Palais pendant le féjour qu'Elle feroit à
Bordeaux .
A l'entrée de la cour étoit l'élite d'un Ré.
giment des mêmes troupes Bourgeoiſes, dont
lesJurats avoient compofé la Garde de jour
& de nuit, M. Degeres premier Jurat Gentilhomme
à la tête , en qualité de Colonel
de ce Régiment.
Les Gardes de la porte , & ceux de la
Prevôté occupoient la premiere Sale del'Hôtel
de Ville , la porte de cette Sale étoit gar,
dée au dehors par les troupes Bourgeoiſes.
Les Cent - Suiffes occupoient la feconde
Sale, les Gardes du Corps la troifiéme .
Dans la quatriéme il y avoit un Dais garni
de velours cramoifi , avec galons & franges
d'or ; le ciel & le doffier étoient ornés dans
leurs milieux des écuffons des armes de France
& d'Espagne , d'une magnifique broderie
eu or & argent. Sous ce Dais , un fauteuil
doré fur un tapis de pied , avec un carreau ,
le tout de même velours garni de galons ,
glands , & crépines d'or .
La chambre de Madame la Dauphine
étoit me blée d'une belle tapifferie , avec
plufieurs trumeaux de glace , tables en confoles
FEVRIER. 1745 . 49
fole , luftres , & girandoles ; on n'y avoit
pas oublié , non plus que dans la piece précedente
, le portrait de Monfeigneur le Dauphin
.
L'appartement de Madame la Ducheffe
de Brancas qui étoit contigu , & ceux des
autres Dames de la Cour qui étoient auffi
dans l'Hôtel de Ville , étoient meublés proprement
& garnis de tout ce qui pouvoit être
néceffaire .
Les Jurats revêtus de leurs robes de Cérémonie
vinrent recevoir les ordres de Madame
la Dauphine , & lui offrir les préfens
de la Ville ; le Comte de Segur reçut de
cette Princeffe l'ordre pour la Ville , & M. de
Geres Jurat pour la garde Bourgeoife , ce
qui fut continué par les autres Jurats , qui
monterent la garde les jours fuivants.
Le même jour il y eut à l'entrée de la nuit
une illumination génerale , tant dans la Ville
que dans les fauxbourgs , & fur les huit heures
on tira un feu d'artifice.
Après qu'il fut fini , vers les neuf heures
& demie Madame la Dauphine ſe mit à table
à fon petit couvert , où Elle eut la bonté
de permettre qu'on laiffât entrer beaucoup
de monde choifi ; une partie de ce monde
entrant par une porte , jufqu'à une certaine
quantité , & reftant cinq à fix minutes , fortoit
enfuite par une autre vis - à-vis pour faire
II. Vol. C
1
fo MERCURE DE FRANCE.
place à d'autre monde qui fuccédoit , & il en
fut ufé de même à tous les repas de Madame
ja Dauphine
Plufieurs Muficiens placés dans une chambre
voifine exécuterent pendant le fouper
des fymphonies Italiennes.
Le 28 la Ville offrit des préfens fuivant
l'ufage aux Dames & aux Seigneurs de la
Cour de Madame la Dauphine , & aux principaux
Officiers de fa Maiſon .
A l'heure de midi Madame la Dauphine
fe rendit en caroffe à l'Eglife Metropolitaine
accompagnée des Dames & Seigneurs
de la Cour & des principaux Offiçiers
de fa Maiſon.
Elle entra dans cette Eglife par la porte
Royale que gardoit un détachement de la
garde Bourgeoife , & dont le parvis étoit
jonché de fleurs naturelles .
On avoit auffi fait orner cette porte de
guirlandes de fleurs femblables , & on y
avoit mis les Armes de France & d'Efpagne
& de Monfeigneur le Dauphin , celles
du Chapitre au -deffous .
Madame la Dauphine trouva à cette porte
le Chapitre en châpe , qui eut l'honneur de
Ja complimenter , M. l'Abbé d'Arche Doyen
portant la parole .
Cette Princeffe fut conduite proceffionnellement
jufqu'au milieu du Choeur , d'où
Elle fe rendit à fon prie-dieu , qui étoit pla
TEVRIE R. 1745 . 5.1
cé à la premiere marche avant le Sanctuaire.
Elle y entendit la Meffe célebrée par fon
Chapelain , pendant laquelle on chanta un
Motet , & lorfque la Meffe fut finie , le
Chapitre qui s'étoit placé dans les ftales ,
en fortit pour aller au milieu du choeur prendre
Madame la Dauphine , & la préceder
proceffionnellement jufqu'à la porte Royale.
Le même jour à quatre heures aprèsmidi
le Parlement introduit par M. Desgranges
eut l'honneur de complimenter
Madame la Dauphine , M. le Premier Préfident
portant la parole ; ce Magiftrat parla
avec beaucoup d'éloquence & de dignité ,
& Madame la Dauphine temoigna en être
fatisfaite.
Enfuite elle reçut les complimens de la
Cour des Aides , des Tréforiers de France
, & du Préfidial de Guyenne , ces Compagnies
ayant été fucceffivement introduites
par M. Defgranges .
Après ces complimens Madame la Dauphine
honora de fa préfence la Sale de
l'Opera qui paffe pour une des plus belles
qu'il y ait dans les Provinces du Royaume,
Tout l'Amphitheatre étoit réſervé pour cette
Princeffe & fa Cour,
On avoit fait au milieu de la balustrade
fur la longueur de huit pieds un avancement
en portion de cercle de trois pieds de
Cij
$ 2
MERCURE
DE FRANCE
.
faillie ; Madame la Dauphine fe plaça danş
un fauteuil de velours cramoifi fur un tapis
de pied vis- à-vis cette faillie circulaire
qui étoit auffi couverte d'un tapis de pareil
velours bordé d'un galon d'or.
Il y eut d'abord un Prologue à l'honneur
de Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , mis en Mufique par M. Dupuy.
* Enfuite on joua deux Actes des Indes
Galantes , celui des Incas , & celui des
Fleurs ; Madame la Dauphine en parut fatisfaite
ainfi que de deux Danfes Pantomimes
que l'on y joignit . Cette Princeffe
fortant de l'Opera & rentrant par la principale
porte de l'Hôtel de Ville , trouva un
nouveau Spectacle ; c'étoit un Palais de l'Hymen
illuminé,
Dans le fond de l'Hôtel de Ville en face
de la principale entrée qui eft fur la rue des
Foffés on avoit conftruit un Temple d'ordre
ionique. Ce Temple qui defignoit le
Palais de l'Hymen avoit 90 pieds de largeur
fur 45 pieds de hauteur , non compris
le fommet du fronton.
Le porche étoit ouvert par fix colonnes
ilolées qui formoient un exaftile.
Aux deux extrémités fe trouvoient deux
corps folides flanqués par deux pilaftres
de chaque côté.
Les paroles font de M. Fuzelier , la Mufique
eft de M. Rameau.
FEVRIER . 1745 .
Les fix colonnes & les quatre pilaftres
avec leurs entablemens étoient couronnés
par un fronton de 71 pieds de long.
On montoit dans ce porche de 61 pieds
6 pouces de long , fur 9 pieds de large ,
par 7 marches de 59 pieds de long.
Les colonnes avoient 27 pieds de hauteur
, 3 pieds de diametre , & 6 pieds d'entre
colonne , appellée fyſtyle .
La porte & les croifées à deux étages
étoient en faces des entre colonnes.
Le plafond du porche que portoient les
colonnes étoit un compartiment regulier
de caiffes quarrées , coupées par des platebandes
ornées de moulures dans le goût
antique .
Cet ouvrage étoit exécuté avec toute la
féverité & l'exactitude des regles de l'ordre
ionique . Les colonnes , leurs bafes , leurs
chapiteaux , l'entablement , le fronton & le
timpan enrichi de fculpture , repréfentoient
les Armes de France & d'Elpagne ornées de
feftons. Le tout en général étoit de relief,
avec une fimple couleur de pierre fur tous
les bois & autres matieres employées à la
conftruction de ce Palais . Les chambranles
des croifées & de la porte , leurs platebandes
, & appuis ornés de leurs moulures ,
imitoient parfaitement la réalité . Les chaffis
des mêmes croifées étoient à petit bois ,
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
garnies de leurs carreaux de verre effectif ,
avec des rideaux couleur de feu qui paroiffoient
au derriere . Les deux ventaux de la
porte étoient d'affemblage avec panneaux
en faillie fur leurs bâtis , les cadres avec
leurs moulures de relief , pour recevoir des
emblêmes , qui furent peints en camayeux.
Tout étoit fi bien concerté que cet ouvrage
pouvoit paffer pour un chef d'oeuvre .
Au milieu de l'entablement de ce Palais
étoit une table avec un cadre doré qui
occupoit en hauteur celle de l'architrave
& de la frife , & en largeur celle de quatre
colonnes . Elle renfermoit en lettres dorées
F'infcription fuivante .
Ad honorem Connubii Auguftiffimi &
Feliciffimi LUDOVICI DELPHINI
Franciæ & MARIE THERESIA
Hifpaniæ hoc Adificium erexit , &
dedicavit Civitas Burdigalenſis. *
En face de l'Edifice fur chacun des
deux corps folides étoit un médaillon , renfermant
un emblême. Celui de la droite repréfentoit
deux Lys qui fleuriffent d'eux-
La Ville de Bordeaux a élevé ce Palais en
l'honneur du Très - Augufte & Très - Heureux
Mariage de LOUIS DAUPHIN de France
& de MARIE THERESE Infante d'Eſpagne .
FEVRIER. 1745. 35
mêmes & fans culture étrangere , ce qui faifoit
allufion au Prince & à la Princeffe , en
qui le fang a réuni toutes les graces & tou
tes les vertus. Cela étoit exprimé par l'inf
cription , nativo cultu florefcunt.
L'emblême de la gauche repréféntoit deux
amours , qui foutenoient les Armes de France
& d'Efpagne , avec ces mots propagini
Imperii Gallicani. A la gloire de l'Empire
François.
Un troifieme medaillon , qui couronnoit
la porte d'entrée du Palais , renfermoit un
emblême qui repréfentoit deux mains jointes
, tenant un flambeau allumé , avec l'inf
cription , fides ardor mutuus , l'union ,
l'amour & la tendreffe mutuels de deux
E poux.
Sur les retours des corps folides dans
l'intérieur du porche étoient deux autres
medaillons fans emblême.
Au premier amor Aquitanicus.
Au fecond fidelitas Aquitanica.
L'amour & la fidelité inviolables de la
Guy enne.
La façade fous le porche étoit éclairée de
grand nombre de pots à feu non apparens
& attachés près-à près aux derrieres des colonnes
depuis leur bafe jufqu'à leur chapiteau
, ce qui lui donnoit un éclat très-brillant.
Les corniches du fronton& cell es de tout
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
l'entablement étoient auffi illuminées de
quantité de terrines , dont les lumieres produifoient
un fort bel effet.
Lorfque la Princeffe fut dans fon appartement
, Elle vit l'illumination de l'Arc de
Triomphe placé vis - à - vis fes fenêtres : on
fit les mêmes illuminations les Vendredi ,
Samedi & Dimanche fuivans , & chaque fois
dans un goût different.
Après le fouper de Madame la Dauphine
il y eut un bal dans la Sale de Spectacle , &
comme cette fale fait partie de l'Hôtel de
Ville , elle s'y rendit par la porte de l'interieur,
Le 29 Madame la Dauphine entendit la
Meffe célebrée par fon Chapelain dans l'Eglife
de la Maiſon Profeffe des Jefuites. Elle
y fut complimentée par le Pere Provincial ,
accompagné des Superieurs , & de tous les
Jefuites des trois Maiſons qui font à Bordeaux.
Le même jour vers les trois heures Madame
la Dauphine fuivie de toute la Cour,
fortit de l'Hôtel de Ville en caroffe à huit chevaux,
pour ſe rendre fur le Port de Bordeaux,
& y voir mettre à l'eau un Vaiffeau percé
pour 22 canons , du port d'environ 350 tonneaux,
FEVRIER 1745.
57
Sur le chemin que cette Princeffe devoit
faire pour aller au Port à l'extrémité de la rue
des Foffés , à quelquè diftance d'une porte
de la Ville appellée des Salinieres, on avoit
élevé une colonne d'ordre dorique de fix
pieds de diametre , de 50 pieds de hauteur ,
compris fa bafe & fon chapiteau.
Le piedeſtal qui avoit 18 pieds de hauteur
, étoit orné fur les quatre angles de fa
corniche de quatre Dauphins & autres attributs;
fes quatre faces étoient décorées de
tables avec moulures qui renfermoient quatre
infcriptions , la premiere en François
la feconde en Eſpagnol , la troifiéme en Italien
, & la quatriéme en Latin.
Au haut du chapiteau étoit un amortiffement
de 8 pieds de haut fur lequel étoit
pofé un globe de 6 pieds de diametre ; ce
globe étoit d'azur , parfemé de fleurs de Lys
& de Tours de Caftille.
On avoit placé au- deffus de ce globe un
étendart de 20 pieds de hauteur , fur 30
pieds de largeur où étoient les Armes de
de France & d'Eſpagne.
Cette colonne étoit feinte de marbre blanc
veiné , ainfi que le piedeſtal ; les moulures ,
ornemens , vales , & chapiteaux étoient en
dorure , & toutes ces hauteurs réunies formoient
une élevation de cent deux pieds,
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTION FRANCOISE.
Le Sang de BOURBON
Se divife & fe réunit ;
Les voeux de la France font éxaucés ;
Le Fils du meilleur des Rois s'unit à une Princeffe
Digne de partager un jour avec lui
Le premier Trône du Monde .
Heureufe Aquitaine !
Cette Princeffe entre aujourd'hui dans les murs
De ta Capitale .
Que les acclamations
De la Ville . de Bordeaux
Soient le fignal de la joye publique !
Qu'elles annoncent à l'Univers
Le bonheur & la durée
De l'Empire François !
INSCRIPTION ESPAGNOLE.
Corred , corred
Moças y Mancebos
Coronados con Flores y con Mirthos ,
Formad ingeniofas Danfas , Coros harmonicos ,
Y concertadas Fieftas .
Los que eftays en la nieve de vueftra edad ,
Olvidad vueftros años ,
Igualen vueftros impulfos a los de la Juventud
FEVRIER. 1745 . 59
Cantad todos las alabancas de nueftros Reales
Efpofos :
Celebrad la gloria y las virtudes
De fus Auguftos Padres :
Que todo exprima nueftros fervorofos fentim'entos.
Que en todas partes fe oigan nueftras acclamaciones
;
Hazed ver
Que nada ay que iguale à el refpecto y amor
De la Ciudad de Burdeos
Por la Real Familia.
Mitez- vous
Filles 5 Garçons , `
Couronnés de fleurs 5 de Myrthes,
Formez des Danfes , des Choeurs & des Jeux.
Vous Vieillards oubliez votre âge ;
Que vos tranfports égalent ceux de la Jeuneſe ;
Chantez-tous les louanges de nos Auguftes Epoux ;
Celebrez la gloire de leurs Auguftes Feres ,
Les vertus de leurs Illuftres Meres :
Que tout exprime nos plus tendres fentimens ;
Que tout retentiffe de nos acclamations :
Faites voir
5
Que rien n'égale le respect l'amour de la Ville de
Bordeaux
で
Pour l'Augufle Sang de nos Rois.
Cuj
60 MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTION ITALIENNE
Felice Rampollo
Dell' Inclita FARNESIA Stirpe ,
Inneftato nel Regio albero di BORBONE ,
Di cui la gloria ricuopre gia tutta la Terra.
Tu producefti un fiore amabile
Fior di virtude e di rara belleza ,
Che farà le delizie ,
Di un giovine Spofo ,
E l'onor della Francia.
O Bordeaux fortunato !
Che or godi di tanta Luce.
E fei fatto dell grazie albergo è d'amore ,
Non fi , vede fenza vantaggio
Frai mortali una Dea.
Feureux Rejetton"
De l'Illuftre Tige de FARNESE ,
Enté fur l'arbre Royal de BOURBON,
Dont la gloire couvre déja toute la Terre ,
Tu as produit une Fleur aimable ,
Feur de vertu & d'une rare beauté
Quifera les délices
D'un jeune Prince ,
Et quifera l'honneur de la France .
Heureufe Ville de Bordeaux !
"
Tupoffedes aujourd'hui tant d'attraits ,
Et tu deviens le fejour de l'Amour & des Graces ;
La préfence d'une Déeffe fait toujours le bonheur des
Mortels
FEVRIER 1745 .
6r
Infcription Latine.
Quod felix fauftumque fit
LUDOVICO DELPHINO ,
LUDOVICI OPTIMI , Patris Patriæ Filio ,
LUDOVICI MAGNI Pronepoti ,
LUDOVICI JUSTI Abnepoti ,
Principi Juventutis ,
- Et MARIÆ THERESIE BORBONIE
Hifpaniarum & Indiarum Regis Filiæ ,
Sponfæ ejus optatiffimæ
Burdigalenfes
Aufpicatiffimo Connubio læti
Columnam hanc erexerunt dedicaveruntque
D. N. M. eor.
Anno M. DCCXLV . feliciter inchoante •
VI . Kal. Feb. qua die Augufta Sponfa
Urbem eorum intravit & præfentiâ fuâ
Beavit ..
Que le Ciel répandefes plus précienfes Bénédictions
Sur LOUIS DE BOURBON , Dauphin de France ,
Prince trés-accompli ,
Fils de LOUIS LE BIEN-ATME' , Pere de la Patrie
Petit - Fils de LOUIS LE GRAND , & de LOUIS
LE JUSTE ,
Et fur fa trés-chere Epoufe fi défirée
MARIE - THERESE DE BOURBON ,
โ
32 MERCURE DE FRANCE.
Fille du Roi d'Efpagne 5 des Indes !
Les Habitans de la Ville de Bordeaux ,
Dans les tranfports de joye qu'ils ont fenti
De cet Augufte Mariage ,
Pénétrés du plus profond respect
Pour le Nom la Majesté de ces deux Epoux ,
Ont élevé cette Colonne le 27 Janvier 1745 ›
Jour heureux à jamais pour cette Ville
Par l'honneur qu'elle a eu de recevoir cette Auguste
Princeffe
Dans l'enceinte de fes murs.
Ces infcriptions Eſpagnoles , Italiennes &
Latines font de M. l'Abbé Venuti Corref
pondant honoraire de l'Académie des Infcriptions
de Paris. I.a Traduction Françoiſe
qu'on en a faite n'eft pas exacte & le
Texte eft défiguré dans la Relation imprimée
à Bordeaux .
Madame la Dauphine s'arrêta auprès de
cette colonne tant pour la confidérer que
pour lire les quatre infcriptions compofées
en quatre differentes Langues.
Elle alla enfuite fur le port , & fut placée
dans un fauteuil fous une efpece de pavillon
tapiffé , couvert d'une voile , dont les
bords étoient garnis d'une guirlande de lauriers,
FEVRIER 1745. *;
Le Vaiffeau ayant été béni , Madame la
Dauphine lui donna fon nom , & fur le
champ il fut lancé à l'eau.
Cette Princeffe alla de- là le long du
port , à la place Royale , dans laquelle la
Ville de Bordeaux a élevé en 1743 la
Statue Equeftre de Sa Majefté.
Le caroffe de la Princeffe étant entré
dans la place , en fit deux fois le tour fort
doucement.
Au fortir de la Place Royale , Madame
la Dauphine alla voir le fauxbourg des
Chartrons , d'où elle rentra dans la Ville par
la porte Tourny , & ayant fuivi celles des
allées de même nom , qui font le long du
mur des Jacobins , elle fe rendit au Château
Trompette par la porte Royale.
A l'entrée de la place d'armes du chemin
couvert Madame la Dauphine defcendit
de fon caroffe , qui n'auroit pû prendre
fans quelque rifque les tours & détours
des differentes barrieres & ponts de la demie
lune & de la courtine . Cette Princeffe entra
dans fa chaife & alla droit au Gouvernement
, la garnifon bordant à droite & à
gauche , M. de Sellier Commandant à la
tête.
Madame la Dauphine monta à un belveder
élevé dans l'Angle flanqué d'un Baftion appellé
le Baftion de la Mer , d'où l'on dé-
•
64 MERCURE DE FRANCE.
couvre à plein l'étenduë du Port de Bordeaux
; C'eſt le lieu d'où le coup d'oeil eft
le plus beau , tant par fon élevation que
parce qu'il fe trouve au milieu du croiſſant
que forme le Port.
Madame la Dauphine , après avoir admiré
quelque tems ce point de vue , fut
conduite dans une fale où les Officiers de
la bouche avoient préparé fa collation .
Cette Princeffe fe retira enfuite aux
flambeaux , & rentra dans fa chaife , pour
aller remonter en caroffe & fe rendre à
l'Hôtel des Fermes du Roi.
Cet Hôtel compofe une des façades laterales
de la Place Royale conftruite fur le
bord de la Garonne ; il avoit été fait pour
en illuminer les façades exterieures & interieures
; de grands préparatifs ne purent
réuffir ce jour-là , quant à la façade
extérieure , parce qu'un vent de Nord violent
qui y donnoit directement , éteignoit
une partie des lampions & des pots à feu
à mesure qu'on les allumoit. La même raifon
empêcha que l'illumination des Vaiffeaux
que les Jurats avoient ordonnée , & que
Madame la Dauphine devoit voir de cet Hôtel
, ne put être exécutée.
Quant à la façade intérieure , comme elle
fe trouvoit à l'abri du vent , l'illumination
y eut un fuccès entier,
FEVRIER. 1745.
Les préparatifs n'avoient pas été moindres
pour le dedans de la maifon ; on avoit
garni les piliers des voutes , les eſcaliers ,
les plafonds & les coridors d'une infinité
de placards à double rang , portant chacun
deux bougies
.
Les appartemens du premier étage deftinés
pour recevoir Madame la Dauphine
& toute fa Cour , étoient richement meublés
& éclairés par quantité de luftres
qui fe repétoient dans les glaces .
Dans une chambre à côté de celle de la
Princeffe étoient les plus habiles Muficiens
de la Ville qui exécuterent un Concert
dont Madame la Dauphine parut fatisfaite.
On avoit fervi une collation avec des
rafraichiflemens dans une autre chambre
de l'appartement.
La Princeffe , qui étoit arrivée vers les
fix heures à l'Hôtel des Fermes , y reſta jufqu'à
huit heures.
Le foir Madame la Dauphine alla au
Bal habillée en Domino bleu garni en
Dentelles d'or ; elle fe plaça dans la même
Loge & en même compagnie que le jour
précedent , & honora l'Affemblée de fa préfence
pendant plus de deux heures.
Toute la nuit le vent de Nord fut trèsgrand
, & ayant continué le lendemain matin
, comme ce vent eft le plus contraire
88 MERCURE DE FRANCE.
pour aller de Bordeaux à Blaye , cette circonftance
fit alors penfer qu'il feroit plus
convenable que le voyage de Madame la
Dauphine , qui étoit fixé au 31 Janvier
fût differé au premier de Fevrier , & que
cette Princeffe allât à Blaye par terre , en
paffant la Garonne à Lormont , & la Dordogne
à S. André de Cuzac , ce qui pouvoit
fe faire aifément , l'Intendant ayant
par fes foins rendu le chemin de S. André
à Blaye très-beau & très- commode , d'impraticable
qu'il étoit.
Madame la Dauphine affifta ce jour- là à
la Meffe célébrée par fon Chapelain dans
la Chapelle de l'Hôtel de Ville.
L. après - midi vers les cinq heures Elle
reçût les Complimens de l'Univerfité , des
Officiers de l'Election , & de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , Sciences & Arts.
Ce fut l'Intendant de Guyenne , qui à la tête
de cette Académie en qualité de Directeur
porta la parole ; Madame la Dauphine parut
goûter beaucoup l'élegance & la jufteffe
de fon difcours.
Le même jour la Princeffe honora pour
la feconde fois de fa préfence la Sale de
l'Opera ; elle étoit placée comme la premiere
fois , & les mêmes perfonnes eurent
l'honneur d'être admifes à l'Amphithéatre ;
On joua l'Opera d'Ife fans Prologue , & à
FEVRIER. 1945 .
eette repréſentation parut une Décoration
qui venoit d'être achevée fur les deffeins &
par les foins du Chevalier Servandoni.
Le 31 Janvier jour de Dimanche , Madame
la Dauphine affifta à la Meffe , célébrée
par fon Chapelain dans la Chapelle de
l'Hôtel de Ville .
L'après midi on repréfenta en l'honneur de
la Princeffe une petite piece au College des
Jefuites , après laquelle quelques Acteurs furent
admis à lui en préfenter le Programme
& à lui faire en diverfes Langues les compli
mens qu'Elle reçut avec bonté .
Madame la Dauphine avoit auparavant
fait appeller les Jurats aufquels la Ducheffe
de Brancas dit en fa préfence que cette Prin
cefle étoit fi fenfible au zèle & aux marques
d'affection que la Ville de Bordeaux
& les Jurats en particulier lui avoient
témoigné , qu'Elle vouloit leur faire préſent
d'une Médaille d'or ; que cette Médaille leur
feroit remiſe par le Duc de Lauragais.
La Princeffe honora encore ce jour là de
la préfence la Sale de l'Opera , où l'on repréfenta
celui d'Hyppolite & Aricie.
Le foir il fut déclaré qu'Elle partiroit fü
rement le lendemain à 6 heures & demie précifes
du matin après avoir entendu la Meffe ,
& comme il y avoit du changement dans le
tems , on commença à croire que l'embar
68 MERCURE DE FRANCE.
quement ne fe termineroit pas à Lor
mont , pour aller enfuite par terre , mais
que le trajet pourroit fe faire par eau jufqu'à
Blaye ; les ordres en conféquence
furent donnés pour fon départ , foit
voyage dût étre d'une façon ou d'une autre.
que
le
Le lendemain matin , avant 6 heures ,
au moment que Madame la Dauphine fortoit
de fon appartement pour aller entendre
la Meffe dans la Chapelle de l'Hotel de
Ville, les Jurats revêtus de leurs robes de cérémonie
eurent l'honneur de lui rendre leurs
refpects, & de la fupplier d'accepter la Maifon
navale , que la Ville avoit fait préparer
pour fon voyage , ce que cette Princeffe eût
la bonté d'accepter.
Cette Maiſon navale étoit en forme de
Char de Triomphe : le corps de la barque ,
du port de quarante tonneaux , étoit enrichi
de bas reliefs en dorure fur tout fon pourtour
; la proue l'étoit d'un magnifique éperon
repréſentant une renommée d'une attitude
élegante ; les porte- vergues étoient
ornées de Fleurs de Lys & de Tours; le haut
de l'étrave terminé par un Dauphin ; la poupe
décorée fur toute la hauteur & fa largeur
des Armes de France & d'Efpagne , avec
une grande Couronne en relief; les bouteilles
étoient en forme de grands Ecuffons aux
Armes de France , dont les trois Fleurs de
FEVRIER. 1745 69
Lys étoient d'or , fur un fond d'azur , le tout
de relief ; les perceintes formoient comme
de
gros cordons de feuilles de laurier , auffi
en bas relief en dorure : le reftant de la Barque,
jufqu'à la flotaifon étoit doré en plein ,
& chargé de Fleurs de Lys & de Tours en
relief.
2
La chambre de 20 pieds de longueur
fur 10 pieds de largeur , étoit percée de 8
croifées garnies de leurs chaffis à verre, à
rangs de montans ; il y avoit trois portes auffi
avec leurs chaffis , pareils à ceux des croifées .
Tout l'interieur , ainfi que le deffous de l'imperiale
, étoit garni de velours cramoifi enrichi
de galons & de crepines d'or , avec un
Dais placé fur l'arriere , fur une eftrade de
8 pieds de profondeur, & de la largeur de
la chambre, du furplus de laquelle elle étoit
féparée par une baluftrade dorée en plein ,
ouverte dans fon milieu pour le paffage.
Le ciel & le doffier du Dais étoient enrichis
dans leur milieu de broderie , il y avoit
fous ce Dais un fauteuil & un carreau auffi
de velours cramoifi , avec des glands &
galons d'or.
Le deffus de l'imperiale étoit d'un fond
rouge parfemé de Fleurs de Lys & de Tours
de relief toutes dorées , ce qui formoit une
Mofaïque d'une beauté fingulicre,
༡༠
MERCURE
DE FRANCE,
Les deux épics étoient ornés d'amortiſſemens
en ſculpture , & les quatre areſtiers l'étoient
de quatre Dauphins , dont les têtes
paroiffoient fur l'aplond des quatre angles
de l'entablement , & leurs queues fe reuniffoient
aux deux épics , le tout de relief &
dorure.
Les trumeaux d'entre les croifées & portes
étoient ornés exterieurement de chutes
de feftons ; le deffus des linteaux , tant des
croifées que des portes , ornés auffi d'autres
feftons le tout de relief , & dorés en
plein , une galerie de deux pieds fix
pouces de largeur , bordée d'une baluftrade
, dont les baluftres , le focle &
l'appui étoient également dorés en plein, entouroit
la chambre qui étoit ifolée , ce qui
ajoutoit une nouvelle grace à ce bâtiment
naval dont la décoration avoit été menagée
avec prudence & fans confufion .
Il étoit remorqué par quatre chaloupes
peintes , le fond bleu , les perceintes & les
carreaux dorés.
Dans chaque chaloupe étoient zo Matelots ,
un maître de chaloupe , & un Pilote , habillés
d'un uniforme bleu , garni d'un galon
d'argent , ainfi que les bonnets , qui étoient
de même couleur.
Les rames étoient peintes, le fond bleu , avec
des Fleurs de Lys en or ,& des croiffants en
-
FEVRIER 1745. 71
argent , qui font partie des armes de la Ville .
Il y avoit aufli une chaloupe pour la fymphonie
, qui étoit armée comme celles
de remorque .
Enfin dans la maiſon navale il y avoit
deux premiers Pilotes , quatre autres pour
faire paffer la voix , & fix Matelots pour la
manoeuvre.
Avant fept heures Madame la Dauphine
fe rendit fur le port dans fa chaiſe ; Elle fut
portée jufques fur un pont préparé pour faciliter
l'embarquement. Les Jurats y étoient
en robes de céremonie avec un Corps de
troupes Bourgeoifes .
Cette Princeffe étant fortie de fa chaiſe,
le Comte de Rubempré en l'abfence du Marquis
de la Farre, alors malade , prit fa main
gauche , & lui dit que l'ufage étoit de donner
l'autre à celui qui étoit à la tête du Corps
de Ville de Bordeaux . Pour lors Madame la
Dauphine avança la main à M.deSegur Souf-
Maire , qui eut l'honneur de conduire cette
Princeffe dnas la maifon navale , où Elle fut
fuivie par les Dames & Seigneurs de fa Cour,
les principaux Officiers de fa Maiſon , M.
l'Intendant , M. Deroftan , Commiffaire-
Ordonnateur de la Marine,& les Députés du
Corps de Ville..
"
Au départ de la Princeffe l'air retentit
des voeux que faifoit pour Elle une multi72
MERCURE DE FRANCE,
tude prodigieufe de peuple répandu fur le
rivage dans les vaiffeaux & dans les bâteaux
du Port.
Une batterie de canon que les Jurats
avoient fait placer environ cent pas audeffous
du lieu de l'embarquement , fit une
falve qui fervit de fignal pour celle du premier
vaifleau, celle- ci pour celle du ſecond
& fucceffivement jufqu'au dernier. Ces vaiffeaux
, tant François qu'Etrangers, tous pavoifés,
pavillons, & flammes dehors , étoient rangés
fur deux lignes , par l'ordre des Jurats ,
& par les foins de M. le Tellier Capitaine
du Port de Bordeaux qui dirigea toutes les
manoeuves avec tant de jufteffe que Madame
la Dauphine recompenfa fon zéle &
fa capacité d'une médaille d'or confidérable.
Čes falves differentes furent reiterées
auffi bien que celles des trois châteaux , qui
furent faites , chacune en fon tems .
Lorfque la Maifon navale fut vis- à- vis du
fauxbourg des Chartrons , Madame la Dau
phine y ayant aperçû beaucoup de monde
eut la bonté de fortir de fa place , &
de paffer fur la galerie , pour fatisfair
les défirs du peuple , en fe laiffant voir
L'Intendant , qui eut l'honneur de fe trou
ver à côté d'Elle dans ce moment , lui rer
dit compte de tous les objets qui pouvoier
mériter quelque attention le long des Cha
trons
FEVRIER. 73 1745 .
trons ; Elle en parut donner beaucoup à la
beauté du Port.
Après un demi quart d'heure la Princeffe
rentra dans la mailon Navale , paroiffant
très - fatisfaite de ce qu'elle avoit vû , ainfi
que de la fymphonie qui étoit dans la chaloupe
dont ont a parlé. Ce n'étoit pas le feul
bâteau qui voltigeoit autour de la maiſon
Navale , il y en avoit quantité d'autres de
toute efpece , & differemment ornés , qui
faifoient de tems en tems des falves de petits
canons.
Dans la diftance qu'il y a du bout des
Chartrons à la traverfe de Lormont , il fut
queſtion de fe déterminer , ou au débarquement
à ce port , ou à la continuation de la
route par eau ; le tems étoit fi calme , & la
marée fi belle, pour arriver heureuſement à
Blaye , qu'il parut n'y avoir pas à heſiter à
prendre ce dernier parti.
Madame la Dauphine l'ayant ainfi décidé ,
il fut fur le champ donné des ordres pour
que les caroffes du corps , qui étoient à Lormont
fur le bord de la riviere ,fuffent embarqués
promptement , & fuiviffent afin d'arriver
de la même marée pendant que les
chevaux gagneroient Blaye par terre ; en
même tems il fut dépeché un courier , pour
aller dire aux équipages , voitures & fourgons
qui étoient venus à S. André , de s'en
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
retourner à Blaye & d'y arriver le foir.
En paffant devant Lormont Madame la
Dauphine & fa Cour furent témoins de la
quantité d'équipages , voitures , chevaux &
boeufs , qui attendoient fur le bord de l'eau
& aux environs , pour mettre en état d'aller
par terre comme par eau.
La navigation continuant par le plus beau
tems du monde , on arriva infenfiblement
au lieu appellé le Bec- d'Ambés , où les
deux rivieres de Garonne & Dordogne fe
réuniffent , & où commence la Gironde , que
ces deux rivieres forment par leur concours
; l'eau étoit très - calme , nonobftant
fon étendue. Madame la Dauphine alla fur
la galerie , & y demeura près d'un quart
d'heure à confiderer cette jonction , dont
beaucoup de monde s'eft fait fans aucun
fondement des idées de crainte , n'y ayant
de danger que comme dans les autres endroits
de la riviere , quand elle eft agitée
de vents impetueux.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée
les Députés du Corps de Ville de
Bordeaux lui demanderent la permiffion de
lui préfenter un diner que la Ville avoit
fait préparer , & d'avoir l'honneur de l'y
fervir , ce que Madame la Dauphine ayant
eu la bonté d'agréer , fuivant ce qui s'étoit
pratiqué lors du paffage de Sa Majefté CaFEVRIER
1745. 75
tholique , Pere de cette Princeffe , la cuifine
de la Ville aborda la maifon Navale , &
celle de la bouche qui avoit fuivi depuis
Bordeaux , fe retira.
Au fignal qui fut donné , les chaloupes
de remorque leverent les rames , foûtenant
feulement de la chaloupe de devant , pour
tenir les autres en ligne.
M. Cazalet eut l'honneur d'entrer dans
l'intérieur de la chambre de Madame la
Dauphine , féparé du refte par une baluf
trade , de mettre le couvert , & de préfenter
le pain ; les deux autres Deputés ſe joignirent
à lui , & ils eurent l'honneur de
fervir enfemble Madame la Dauphine &
de lui verfer à boire.
Il n'étoit pas onze heures , & le repas n'étoit
pas encore fini , lorfque Madame la
Dauphine ayant apperçu un Port , qu'on
lui dit être celui de Blaye , quitta la table
& fe rendit à la galerie.
Après l'abordage la Princeffe fortit fur
un pont que les Jurats de Bordeaux avoient
fait conftruire , le Comte de Rubempré tenant
fa main gauche , & M. Cazalet ayant
l'honneur de tenir la droite , elle fe mit dans
fa chaife pour ſe rendre à l'Hôtel qui luiétoit
préparé,
L'après-midi MM. Cazalet , Barreyre &
Dubofcq eurent l'honneur de rendre leurs
Dij
76 MERCURE DE FRAN CE .
refpects à Madame la Dauphine , & de la
fuplier très - humblement d'honorer la Ville
de Bordeaux de fa protection , ce que cette
Princeffe témoigna leur accorder très - gracieufement.
Avant cinq heures les chevaux des caroffes
du corps partis de Lormont , ainfi
que les équipages , voitures , fourgons , partis
de S. André , étoient rendus à Blaye ,
fans être fatigués , au moyen de quoi l'on
fut certain que Madame la Dauphine pourroit
le lendemain continuer fa route ; ce
qui juftifie combien étoient juftes les précautions
prifes par l'Intendant , & qu'elles
n'auroient pas eu un moins bon fuccès
pour le paffage de la Cour par terre.
Madame la Dauphine partit le lendemain
pour Mirambeau , après avoir fait remettre
aux Deputés du Corps de Ville de Bordeaux
une très -belle médaille d'or , du
poids d'un marc , frappée en 1729 , à l'occafion
de la naiffance de Monfeigneur le
Dauphin,
On n'a vu de tous côtés à Bordeaux
pendant le féjour de Madame la Dauphineque
des réjouiffances , des acclamations de
joye , d'admiration , de tendreffe , & de refpect
, un concours prodigieux de monde à
tous fes repas , & dans tous les lieux qu'elle
a honorés de fa préfence ; ce n'étoit que
FEVRIER 1745. 77
fêtes continuelles dans la plupart des maifons.
Le Premier Prefident du Parlement &
l'Intendant ont donné l'exemple , & ont
tenu foir & matin des tables auffi delicatement
que magnifiquement fervies.
Le Corps de Ville de Bordeaux a auſſi
tenu matin & foir des tables très -délicates.
& s'eft rendu chaque jour à l'Hôtel de Ville ,
avec la plus grande affiduité, pour y recevoir
les ordres de Madame la Dauphine , & lui
donner des marques de fa foumiffion , &
de fon très-profond reſpect. Enfin les troupes
Bourgeoifes par leur zéle & leur émulation
ont dignement répondu à la confiance
de Sa Majesté.
Madame la Dauphine coucha le 2 à Mirambeau,
le 3 à Pons , le 4 à Saintes , où elle
féjourna , le lendemain elle y entendit la
Meffe dans la Chapelle de l'Evêché , & communia
par les mains de l'Abbé d'Aidye Aumonier
du Roi. Elle affifta l'après midi au
Salut dans l'Eglife Cathédrale , l'Abbé de
la Corée Doyen du Chapitre , Grand- Vicai
re du Diocéfe & nommé à l'Evêché de Saintes
vint recevoir cette Pricneffe à la porte de
l'Eglife fuivi de tous les Chanoines & la complimenta.
Les differens Corps des Magiftrats
de la Ville eurent ce jour là le même honneur.
Le 6 Madame la Dauphine alla coucher
à S. Jean d'Angely , le 7 à Méle , le 8
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
à Lufignan , le 9 à Poitiers ; elle y féjourna
le 10 & après la Meffe elle reçut les reſpects
du Chapitre de l'Eglife Cathédrale , ceux
du Chapitre de l'Eglife Collégiale de S. Hilaire
, & ceux du Préfidial , des Treforiers
de France , de l'Election & de l'Univerfité.
Madame la Dauphine partit de cette Ville
le 11 au matin pour fe rendre à Chatellerault
, le 12 elle coucha à la Haye , le 13 à
Loches & le 14 au Château de Chanteloup
qui eft près de la Ville d'Amboife . Cette
Princeffe ayant féjourné le lendemain dans
ce Château fe rendit le 16à Blois & Elle y fut
complimentée par le Chapitre , par la Chambre
des Comptes & par les autres Corps de
la Ville. Madame la Dauphine fe rendit le
17 à S. Laurent des Eaux & le 18 à Orléans.
Elle fut reçue à la porte de cette derniére
Ville par les Maire & Echevins & elle
alla defcendre à l'Evêché où elle logea. Le
19 elle entendit la Meffe dans l'Eglife Cathédrale
, à la porte de laquelle l'Evêque la
reçut à la tête du Chapitre. Après la Meffe
Elle fut complimentée par tous les Corps
qui font dans l'ufage de jouir de cet honneur.
Madame la Dauphine fe rendit le
foir dans une maifon qui lui avoit été préparée
dans la grande Place , & d'où elle vit tirer
un Feu d'artifice. Cette Place étoit illuminée
avec beaucoup de magnificence . Le 20
FEVRIER 1745 . 79
Madame la Dauphine vint coucher à Tourry.
Cependant le Roi informé de la marche
de Madame la Dauphine , partit de Verfailles
le zo après midi avec Monfeigneur le
Dauphin , pour le rendre à Eftampes , où
il reçut le foir des nouvelles de l'arrivée de
Madame la Dauphine à Tourry. Le lende
main à midi , S. M. accompagnée de Mon
feigneur le Dauphin & de fes principaux Of
ficiers , alla au- devant de Madame la Dauphine
, & s'avança juſques aux environs de
Mondefir. Les Detachemens des troupes de
la Maifon du Roi qui accompagnent S. M
dans fes voyages , precédérent & fuivirent
le caroffe du Roi dans leurs rangs ordinaires,
Lorfque Madame la Dauphine apperçur
le Roi elle defcendit de fon caroffe & elle
marcha au-devant de S. M. , ayant auprès
d'elle le Marquis de la Farre fon Chevalier
d'Honneur , & le Comte de Rubempré fon
premier Ecuyer , qui lui donnoient la main ;
elle étoit accompagnée de la Ducheffe de
Brancas fa Dame d'Honneur , de la Du
cheffe de Lauraguais la Dame d'Atours , de la
Ducheffe de Caumont , de la Comteffe de
Roure , de la Marquiſe de Pont , de la Comteffe
de Rubempré , & de toutes les perfon
nes que le Roi avoit nommées pour aller la
recevoir fur la frontiere . Certe Princeffe étant
• D üy
So MERCURE DE FRANCE.
arrivée auprès du Roi qui étoit deſcendu de
fon Carofle , fejetta à ſes pieds . S. M. la re-
Ieva , & après l'avoir embraffée avec beaucoup
de tendreffe , lui prefenta Monfeigneur
le Dauphin qui l'embraffa.
Après cette entrevuë le Roi remonta en
caroffe pour retourner à Eftampes : il fit mettre
Madanie la Dauphine dans le fond auprès
de lui , & Monfeigneur le Dauphin :
la Ducheffe de Brancas & la Ducheffe de
Lauraguais monterent dans le caroffe du
Roi.
Madame la Dauphine fut conduite par
S. M. dans la Maifon qui lui avoit été préparée
, le Roi ainfi que Monfeigneur le
Dauphin lui donna la main jufques dans fon
Appartement , où le Duc de Chartres , le
Comte de Charollois , le Comte de Clermont ,
Je Prince de Conty , le Prince de Dombes
& le Duc de Penthievre , qui avoient reçu
Madame la Dauphine à la defcente du caroffe
, furent préfentés par S. M. à cette Princeffe
qu'ils faluérent . Le Roi fit enfuite apporter
à Madame la Dauphine la magnifique
parure de Diamants qu'il avoit deſtinée à
cette Princeffe.
-S. M. étant de retour chés elle , on préfenta
à Madame la Dauphine les Seigneurs
qui avoient accompagnés le Roià Eftampes ,
ceux qui font dans l'ufage de faluer MaFEVRIER.
81
1745.
dame la Dauphine eurent cet honneur. A fix
heures le Roi revint chés la Princeffe , où il
joua au Lanfquenet. S. M. foupa le foir en
public avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , les Princes qui s'étoient
rendus à Etampes , & avec plufieurs Dames
: le lendemain le Roi alla prendre Madame
la Dauphine chés elle , pour la mener
au Château de Sceaux .
La Reine qui y avoit couché la veille en
partit accompagnée de Mefdames de France
, de plufieurs Princeffes & des Dames de
fa Cour , pour aller au- devant de Madame
la Dauphine. S. M. s'avança jufqu'aux environs
de Longjumeau , & Madame la Dauphine
étant defcendue du caroffe du Roi
avant que la Reine eût mis pied à terre , fe
jetta aux pieds de la Reine qui la releva &
l'emb raffa plufieurs fois.
Madame la Dauphine monta dans le caroffe
de la Reine pour venir à Sceaux . Leurs
Majeftés y dinerent avec Monfeigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine & les Princeffes
, & le foir elles revinrent au Château
de Verſailles ainfi que Monfeigneur le Dauphin
.
Madame la Dauphine coucha à Sceaux,
d'où elle fe rendit à Verfailles le lendemai n
vers les dix heures . Le Roi paffa auffi-tôt
chés cette Princeffe , & y refta très -longtems,
DY
81 MERCURE DE FRANCE .
Vers le midi , Madame la Dauphine fe
rendit à l'Appartement de la Reine qu'elle
accompagna chés le Roi , d'où on alla à la
Chapelle dans l'ordre fuivant . Le Grand Maître
, le Maître & l'Aide des Cérémonies
marchoient à la tête & precédoient Monfeigneur
le Dauphin , qui donnoit la main à
Madame la Dauphine. Le Roi venoit enfuite
, ayant devant lui les Princes , & la Rei
ne étoit fuivie de Mefdames de France &
des Princeffes . Les principaux Officiers du
Roi , les Dames de la Reine & les Seigneurs
& Dames de la Cour marchoient avec leurs
Majeftés. Le Roi & la Reine fe placerent
fur leur Prie - Dieu , Mefdames derriere leurs
Majeftés , & les Princes & Princeffes prirent
leurs places aux deux côtés dans leurs rangs
ordinaires. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine en arrivant à la Chapelle
s'étoient avancés au bas de l'Autel , &
s'étoient mis à genoux fur les marches qui
montent au Sanctuaire. Le Coadiuteur de
Strafbourg , Grand Aumonier de France en
furvivance du Cardinal de Rohan , étoit à
la droite du Prie-Dieu du Roi , les Aumoniers
de S. M. étoient du même côté. L'Archevêque
de Rouen , Grand Aumônier de
la Reine étoit de l'autre côté du Prie-Dieu ,
& après lui fe placerent le Cardinal de Tencin
& plufieurs Archevêques & Evêques en
Rochet & en Camai!,
FEVRIER 1745. 83
Le Cardinal de Rohan , qui étoit forti de
la Sacriftie dans le moment que le Roi étoit
arrivé à la Chapelle , alla préfenter de l'eau
benite à leurs Majeftés & il monta enfuite
à l'Autel , dont le Roi , la Reine , Madame ,
Madame Adelaïde , les Princes & les Princeffes
du Sang s'approcherent.
Le Cardinal de Rohan après avoir fait
un difcours à Monfeigneur le Dauphin &
à Madame la Dauphine , commença la Cérémonie
par la Bénédiction de 13 pieces
d'or & d'un Anneau d'or , & il les préfenta
à Monfeigneur le Dauphin , qui mit l'Anneau
au quatriéme doigt de la main gauche de
Madame la Dauphine , & lui donna les 13
picces d'or.
Les Cérémonies du Mariage ayant été
achevées , & lorfque Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine eûrent reçu
la Benediction Nuptiale , leurs Majeftés revinrent
à leur Prie-Dieu , & le Cardinal de
Rohan commença la Meffe. Après l'Offertoire
Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à l'Offrande , & à
la fin du Pater on étendit au- deffus de leurs
têtes un Poële de brocard d'argent . L'Abbé
d'Andelot Aumônier du Roi le tenoit du
côté de Monfeigneur le Dauphin : l'Ancien
Evêque de Mirepoix Premier Aumônier de
Madame la Dauphine , du côté de cette
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Princeffe , & ils n'ôterent ce Poële que lorf
que le Cardinal de Rohan eut achevé les
prieres ordinaires. La Meffe étant finie , le
Cardinal de Rohan vint au Prie - Dieu de
eurs Majeftés , & il leur prefenta les Regiftres
des Mariages de la Paroiffe que le Curé
, qui avoit affifté à la Cérémonie du Mariage
avoit apportés. Le Roi & la Reine,Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine ,
Madame , Madame A delaïde , le Duc d'Orléans
& le Duc de Chartres fignerent les Regiftres.
Après la Meffe le Roi remonta à
fon Appartement dans le même ordre obfervé
en allant à la Chapelle.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée
chés elle , le Duc de Richelieu fit porter
de la part du Roi dans l'Appartement de
cette Princeffe un petit coffre de velours
eramoifi , enrichi de broderie d'or, & rempli
d'un grand nombre de bijoux.
Vers les 6 heures du foir leurs Majeftés
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin ,
de Madame la Dauphine , de Mefdames &
des Princeffes fe rendirent à la fale préparée
dans le Manége couvert de la grande Ecurie
pour les fêtes ordonnées par le Roi à l'occafion
du Mariage de Monfeigneur le Dauphin
.
Le Roi voulant donner à Madame la Dauphine
une fête qui ne fut pas feulement un
FEVRIER. 1745. 85
de ces Spectacles pour les yeux , tel que
toutes les Nations peuvent les donner , &
qui paffant avec l'éclat qui les accompagne
ne laiffent apres eux aucune trace , avoit
commandé un Spectacle qui put à la fois
fervir d'amufement à la Cour , & d'encouragement
aux Beaux Arts , dont il fçait que
la culture contribue à la gloire de fon
Royaume. Le Duc de Richelieu Premier
Gentilhomme de la Chambre en exercice a
ordonné cette fête magnifique.
Il a fait élever un Théatre de cinquante
fix pieds de profondeur dans le grand Manege
de Verſailles , & a fait conftruire une
falle dont les décorations & les embelliffemens
ont été tellement ménagés , que tout
ce qui fert au Spectacle pouvoit s'enlever
en une nuit , & laiffer la fale ornée pour
un bal paré, qui devoit former la fête du
lendemain .
Le Théatre & les Loges ont été conftruits
avec la magnificence convenable à une fête
auffi augufte , & avec le goût que l'on connoît
depuis long-tems dans ceux qui ont dirigé
ces préparatifs.
On a voulu réunir fur ce Théatre tous les
talens qui pourroient contribuer aux agrémens
de la fête & raffembler à la fois tous
les charmes de la déclamation , de la danfe
& de la mufique , afin que la Princeffe Au86
MERCURE DE FRANCE.
guſte à qui cette fête étoit confacrée , put
connoître tout d'un coup les talens qui doivent
être dorénavant emploiés à lui plaire.
M. de Voltaire qu'une réputation auffi
brillante que méritée met au- deffus de nos
éloges , avoit été chargé de compofer pour
cette fête un de ces Ouvrages Dramatiques ,
où les divertiffemens en mufique forment une
partie du fujet , où la plaifanterie ſe mêle à
PHéroïque , & dans lefquels on voit un mélange
de l'Opera , de la Comédie , & de la
Tragédie.
On fent bien qu'il n'a pû ni dù donner
à aucun de ces trois genres toute leur étenduë
; fon premier foin a éré de préparer au
Muficien de fréquentes occafions de déployer
fon genie.
M. Rameau avoit été choifi pour compofer
la mufique & s'il peut être un dédommagement
des facrifices qu'en pareil cas un
Auteur Dramatique eft obligé de faire au
muficien , c'eft fans doute quand il travaille
pour un homme aufli fupérieur dans fon Art
que M. Rameau.
La Princeffe de Navarre eft le fujet de
la Comédie Ballet qui fut repréfentce :
elle roale fur une fiction dans laquelle M.
de Voltaire a été oblige d'introduire un
peu de bouffonnerie au milieu des plus grands
intérets , & des fêtes au milieu de la Guerre.
FEVRIER 1745 . 87
C'eft un Ouvrage femblable à la Princeffe
d'Elide , & aux Amants magnifiques , ouvrage
du fecond ordre , fi l'on ne confidere
que l'effet qui en réfulte , mais qui a plus
de difficulté peut- être qu'un autre plus confidérable.
Le Roi fe plaça au milieu de la fale ayant
auprès de lui la Reine , Monfeigneur le
Dauphin & Mefdames .
On peut dire que le coup d'oeil de l'affemblée
formoit le Spectacle le plus magnifique
& le plus impofant qu'il foit poffible
de voir. Tous les Princes de cette Maiſon
qui eft fur le Trône long - temps avant le
plus anciennes du monde , cette foule de
Dames parées de tous les ornemens qui
font encore des chef- d'oeuvres du goût de
la Nation , & qui étoient effacés par elles ,
cette joie noble & décente qui occupoit
tous les coeurs , & qu'on lifoit dans tous les
yeux
tout concouroit à donner l'idée
la plus augufte de la majefté & de la magnificence
du Souverain qui avoit ordonné
cette fête , & du zele & de l'amour de la
Nation.
Le Spectacle commença par un Prologue
qui fut recité par la Demoiſelle Clairon
.
Nous croions faire plaifir à nos Lecteurs
de l'inférer ici tout entier.
88 MERCURE
DE FRANCE
.
Le Soleil defcend fur fon Char & récite les
vers fuivans.
L'INVENT EUR des beaux Arts , le Dieu de
la Lumiere
Defcend du haut des Cieux dans le plus beau
féjour
Qu'il puiffe contempler en fa vafte carriere.
La Gloire , l'Hymen & l'Amour ,
Aftres charmans de cette Cour
Y répandent plus de lumiere
Que le Flambeau du Dieu du jour.
J'enviſage en ces lieux le bonheur de la France ,
Dans ce Roi qui commande à tant de coeurs foumis,
Mais tout Dieu que je fuis & Dieu de l'Eloquence ›
Je reffemble à fes ennemis ;
Je fuis timide en fa préſence.
炒茶
Faut-il qu'ayant tant d'affûrance
Quand je fais entendre fon nom ,
Il ne m'infpire ici que de la défiance
Tout grand homme a de l'indulgence .
Et tout Héros aime Apollon.
Qui rend fonfiécle heureux veut vivre en la Mémoire
:
Pour mériter Homere , Achille a combattu.
Si l'on dédaignoit trop la Gloire
On chériroit peu / Vertu .
FEVRIER 1745 .
89
Tous les Acteurs bordent le Théatre représentant les
Mufes les Beaux Arts .
O vous qui lui rendez tant de divers hommages ,
Vous qui le couronnez, & dont il eſt l'appui,
N'eſpérez pas pour vous avoir tous les fuffrages
Que vous réuniffez pour lui.
Je fçais que de la Cour la ſcience profonde
Seroit de plaire à tout le monde ;
C'est un Art qu'on ignore , & peut -être les Dieux
En ont cédé l'honneur au Maître de ces Lieux.
Mufes contentez - vous de chercher à lui plaire;
Ne vantez point ici d'une voix téméraire
La douceur de fes loix , les efforts de fon bras ,
Thémis , la Prudence , & Bellone ,
Conduifant fon coeur & fes pas.
La bonté généreufe affife fur fon Trône ,
Le Rhin libre par lui , l'Eſcaut épouvanté ,
Les Appennins fumans que fa foudre environne
Laiffons ces entretiens à la poftérité ;
Ces leçons à fon fils , cet exemple à la terre ,
Vous graverez ailleurs dans les faftes des tems
Tous ces terribles monumens
Dreffés par les mains de la Guerre.
Célébrez aujourd'hui l'Hymen de ſes Enfans ;
Déployez l'appareil de vos jeux innocens .
L'objet qu'on defiroit qu'on admire & qu'on aime,
Jette déja fur vous des regards bienfaiſans ;
On eft heureux fans vous, mais le bonheur fuprême
o MERCURE DE FRANCE.
Veut encor des amuſemens
Cueillez toutes les fleurs , & parez en vos têtes ;
Mêlez tous les plaiſirs , uniffez tous les jeux ,
Souffrez le plaifant même ; il faut de tout aux
fètes ,
Et toujours les Héros ne font pas férieux.
Enchantez un loifir , hélas ! trop peu durable.
Ce Peuple de Guerriers qui ne paroît qu'aimable ,
Vous écoute un moment , & revole aux dangers ,
Leur Maître en tous les tems veille fur la Patrie ;
Ses foins font éternels , ils confument fa vie ,
Les plaifirs font trop paffagers.
Il n'en eft pas ainfi de la Vertu folide
Cet Hymen l'éternife , il affure à jamais ;
A cette race Augufte , à ce peuple intrépide
Des victoires & des bienfaits .
Mufes',, que votre zéle à mes ordres réponde
Le coeur plein des beautés dont cette Cour abonde,
Et que ce jour illuftre affemble autour de moi ,
Je vais voler au ciel , à la fource féconde
De tous les charmes que je voi ,
Je vais ainfi que votre Roi
Recommencer mon cours pour le bonheur du
monde.
Le Prologue fini Conftance Princeffe de
Navarre ouvre la Scéne avec Leonor fa
confidente,
FEVRIER. 1745. 91
Cette Princeffe fe voyant retenue pri
fonniere par Don Pedre Roi de Caftille ,
( c'eft celui qu'on appelle dans l'Hiftoire Pierrele
cruel ) , s'eft fauvée de la captivité , où
elle étoit retenuë , & craint également & les
recherches du Roi de Caftille dont les émiffaires
la pourſuivent & les entreprifes de Gafton
de Foix qui a voulu l'enlever à Don Pedre :
Comme les deux Maifons de Navarre & de
Foix font ennemies depuis long- tems Conftance
craint Gafton de Foix qu'elle n'a jamais
vu & qu'elle ne hait que par un préjugé
de fa Maifon autant qu'elle redoute le
Roi de Caftille . Elle a trouvé azile dans fa
fuite chés un Baron des frontieres de la Navarre
, qui fans la connoître l'a recûë chés
lui. Ce Baron eft un Gentilhomme affés aifé
dont la galanterie ruftique & ridicule forme
un caractere comique. Tel'eft l'état de la
Princeffe de Navarre lorfqu'elle ouvre la Scé
ne: elle prétend quitter le même jour le Châ
teau de Don Morillo , c'eft le nom du Baron
, & aller chercher dans un Couvent le
repos que tant de troubles qui défolent la
Navarre & l'Efpagne ne lui permettent pas
d'efpérer. H eft aile de fentir que dans la fituation
difficile où Conftance fe trouve , elle
doit peu s'amufer des ridicules du Baron
fon hôte ; elle s'en explique ainfi dans la premiere
Scéne,
92 MERCURE DEFRANCE.
Souvent dans le loifir d'une heureuſe fortune
Le ridicule amufe , on fe prête à fes traits ,
Mais il fatigue , il importune
Les coeurs infortunés & les efprits bienfaits .
Un parent de Don Morillo nommé Alamir
fait un parfait contrafte avec le Baron
ridicule. Son air noble , fon maintien décent
& refpectueux , fes difcours , tout enfin a
frappé la Princeffe , & l'a prévenuë avantageuſement
pour ce Cavalier. C'eft lui qui
parle pour fon coufin , lorfque le Baron ,
dont l'embarras fait une Scéne comique, veut
engager Conftance à paffer quelques jours de
plus dansfon Château , & ne peut trouver
d'expreffions pour fon compliment. Madadit
Alamir à Conftance
Tout reconnoît ici vos fouveraines Loix ;
Le Ciel fans doute vous a faite
Pour commander aux plus grands Rois ,
Mais du fein des grandeurs on aime quelquefois
A fe cacher dans la retraite.
On dit que les Dieux autrefois
Dans de fimples hameaux ſe plaifoient à paroître i
On put fouvent les méconnoître ;
On ne fe méprend point aux charmes que je vois •
On comprendra le vrai fens de ce comFEVRIER
1745. 93
pliment quand on fçaura qui eft Alamir.
Cependant Conftance perfifte dans la réfolution
de partir.
Don Morillo refté feul avec Alamir témoigne
qu'il eft refolu de ne point laiſſer
partir l'inconnue , & fon prétendu parent
fe charge de préparer des fêtes qui retiendront
Conftance dans le Château .
Don Morillo fort , avec cette eſpérance ,
& la converſation qu'Alamir a avec Hernand
fon confident apprend au Spectateur
ce qu'il étoit dans l'impatience de fçavoir ;
qui eft cet Alamir , fi different du Seigneur
du Château dont on voit bien qu'il ne reftera
pas le parent : en effet c'est le Duc de Foix
lui-même , ce Duc de Foix haï de la Princeffe
de Navarre fans en être connu , qui
après avoir voulu l'enlever par politique , a
pris en la voyant la paffion la plus violen
te. Je voulois , dit il ,
Je voulois d'un Tyran punir la violence,
Je voulois enlever Conftance
Pour unir nos Maifons , nos noms , & nos amis
La feule ambition fut dabord mon partage ,
Belle Conftance , je vous vis ;
L'amour feul arme mon courage ;
i
Le Duc de Foix occupé à préparer des
fêtes à Conftance dans le Château de Don
94 MERCURE DE FRANCE.
Morillo , médite en même tems les projets
les plus importans ; fes troupes font répandues
aux environs ; il eft d'intelligence avec
les François qu'il attend , & qui viennent
fous les ordres du fameux Duguefclin détrôner
Don Pedre .
Au milieu de ces embarras il en éprouve
un autre qui quoique plus leger ne lui
caufe pas moins d'inquiétude , parce qu'il eft
relatif à fon amour. C'eſt la paflion qu'à conçue
pour lui la fille du Baron , qui s'eft imaginée
en être aimée & qui le fuivant fans
ceffe lui ôte la liberté de s'occuper autant
qu'il le voudroit de Conftance. Le caractere
imple & naif de cette jeune fille qui eſt appellée
Sanchette dans la pièce , donne lieu
à plufieurs Scénes comiques , fur lesquelles
nous ne nous arrêterons pas , parcequ'elles
ont befoin pour être bien fenties de l'illufion
que produifent le Théatre , & le jeu
des Acteurs .
Cependant Conftance reparoît ; elle eſt
prête à partir , mais la porte par laquelle
elle doit paffer lui laiffe voir en s'ouvrant
une troupe de guerriers armés de toutes piéces
; la trompette fonne , & Conftance effrayée
croit avec affés d'apparence être reconnue
& furpriſe par Don Pedre , mais
elle ne tarde pas à être raffurée , ces guerriers
font les Acteurs d'une fête qu'Alamir
FEVRIER 1745 . 95
lui a préparée ; les paroles qu'ils chantent
ont un raport fi parfait avec l'état de la Princeffe
qu'elle en eft étonnée. Après les avoir
écoutés quelque tems , elle fait de nouveaux
adieux au Baron , & veut fe retirer par une
autre porte , mais elle en voit fortir une
troupe de Danfeurs & de Danſeuſes avec
des tambours de bafques qui accompagnent
une troupe d'Aftrologues Arabes qu'on voit
fous le portique. Cette fete fait avec celle
qui a précédé un de ces contraftes que le's
Auteurs Lyriques cherchent avec tant de foin
& qui fervent fi bien la mufique.
Cette fête fi légere & fi gaye eft troublée
par les nouvelles les plus facheufes. On
vient apprendre en fecret à Don Morillo & à
Alamir qu'unAlcade demande l'Inconnuë par
ordre exprès du Roi , mais fans la nommer,
Alamir effaye envain d'encourager à réfifter
Don Morillo qui rentre réfolu d'obéir.
Pour lui , déterminé à la défendre, il apprend
à la Princeffe qui n'a point entendu la conférence
que l'on vient de tenir , qu'un Alcade
l'a fuivie , & qu'il vient l'arrêter de la
part de Don Pedre ; que pour lui il eft refolu
à mourir à fes pieds en combattant
pour elle. Ainfi finit le premier Acte , laiſfant
tous les Acteurs dans l'embarras le plus!
cruel.
Nous pafferons légerement fur les trois
premieres Scénes du fecond,
6 MERCURE DE FRANCE.
le
Sanchette vient s'informer du Jardinier
de tout ce qui arrive , & celui- ci ne peut
l'inftruire que très- imparfaitement : pendant
ce tems l'Alcade furvient, & connoiffant al
Conftance , il prend Sanchette pour la Princeffe
& la prie de le fuivre de la part du
Roi. Les ménagemens avec lefquels l'ordre
eft expliqué font croire à Sanchette que
Roi veut la faire conduire à la Cour & cette
fille fimple & naive qui s'eft formé de la
Cour l'idée la plus flateuſe , ſe trouve au
comble de la joie. Don Morillo qui arrive
détrompe l'Alcade , & renverfe les efp :-
rances & la petite fortune de fa fille. Ils
apprennent bientôt après par le Jardinier
qui arrive qu'Alamir avec les gens a taillé
en pieces le détachement de l'Alcade. Le
Baron épouvanté que l'on ait refifté chés lui
aux ordres du Roi fort pour aller , s'il fe
peut , chercher les moiens d'affoupir cette
affaire ; il emmene Sanchette , & le Jardinier
refté feul fur la Scéne voit arriver Conftance
qui encore émuë de tout ce qui vient
de fe paffer , n'eft inquiette que du fort de
celui qui l'a fi généreuſement défenduë ; l'intérêt
tendre qu'elle y prend annonce un
fentiment plus vif que la fimple reconnoiffance
, mais elle eft bien éloignée de s'avouer
à elle - même ce que le Spectateur pénetre
aifément
Alamir
FEVRIER 1745 . 97
Alamir arrive & la tire d'inquiétude. Nous
allons mettre cette Scéne fous les yeux des
Lecteurs; elle les mettra beaucoup mieux au
fait de la fituation des perfonnages que
nous ne pourrions faire.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Le Ciel , ce Ciel propice
De votre cauſe en tout feconde la juſtice .
Puiffe un jour cette main par de plus heureux coups
De tous vos ennemis vous faire un facrifice !
Mais un de vos regards doit les défarmer tous,
CONSTANCE.
Hélas du fort encor je reffens le courroux .
De vous récompenfer il m'ôte la puiffance ;
Je ne puis qu'admirer cet excès de vaillance.
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non c'est moi qui vous dois de la reconnoiffance ;
Vos yeux me regardoient , je combattois pour vous
Quelle plus belle récompenfe !
CONSTANCE,
Ce que j'entends , ce que je vois ,
Votre fort & le mien , vos difcours vos exploits ,
Tout étonne mon ame , elle en eft confonduë ;
Quel deftin nous raffemble ? & par quel noble effort
Pour ma feule défenſe affrontiez vous lamort ?
11, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Eh ! n'eft- ce pas affés que de vous avoir vûë ?
CONSTANCE.
Quoi ! vous ne connoiffiez ni mon nom ni mon fort,
Ni mes malheurs ni ma naiſſance ?
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Tout cela dans mon coeur eut- il été plus fort
Qu'un moment de votre préſence ?
CONSTAN C L.
Alamir , je vous dois ma jufte confiance
Après des fervices fi grands.
Je fuis fille des Rois , & du fang de Navarre ,
Mon fort eft cruel & bizarre ,
Je fuyois ici deux tyrans.
Mais vous de qui le bras protege l'innocence ,
A votre tour daignez vous découvrir.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir,
Le Ciel jufte une fois me fit pour vous fervir ,
Et ce bonheur me tient lieu de naiffance ;
Quoi puis-je encor vous fecourir ?
Quels font ces deux tyrans de qui la violence
Vous perfécutoit à la fois ?
Don Pedre eft le premier ; je brave fa vengeance
Mais l'autre quel est-il ?
CONSTANCE.
L'autre est le Duc de Foi
FEVRIER
1745. 99
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Ce Duc de Feix qu'on dit & fi jufte & fi tendre ,
Eh ! que pourrois-je contre lui ?
CONSTANCE .
Alamir , contre tous vous ferez mcn appui ;
Il cherche à m'enlever ,
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Il cherche à vous défendre,
On le dit , il le doit , & tout le prouve affes .
CONSTANCE.
Alamir ! & c'est vous ! c'est vous qui l'excufez ?
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non je le dois hair fi vous le haiffez ;
Vous étant odieux , il doit l'être à lui -même ,
Mais comment condamner un mortel qui vous
On dit
aime ?
que
la vertu l'a
pu feule enflamer ;
S'il eft ainfi , grand Dieu , comme il doit vous
aimer !
On dit que devant vous il tremble de paroître ,
Que fes jours aux remords font tous facrifiés ,
On dit qu'enfin fi vous le connoiffiez
Vous lui pardonneriez peut-être,
E
100 MERCURE DE FRANCE.
CONSTANCE .
C'est vous feul que je veux connoître
Parlez - moi de vous feul , ne trompez-plus mes
voeux.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Ah daignez épargner un foldat malheureux ;
Ce que je fuis dément ce que je parois être.
CONSTANCE .
Vous êtes un Heros & vous le paroiffez .
Certe Scéne eft interrompuë par l'arrivée
de Sanchette qui veut faire expliquer Alamir
entre l'étrangére & elle & lui faire déclarer
à laquelle des deux il a prétendu donner
la fête ; il y a ici une déclaration d'amour
ménagée avec beaucoup d'art. Alamir proteftant
qu'il n'eft point amoureux , & que
Sanchette a pris pour de l'amour de fimples
galanteries dit que s'il aimoit , il aimeroit un
objet qu'il défigne par des qualités qui
font aisément reconnoître la Princeffe de
Navarre : Sanchette feule s'y méprend.
Conftance n'eft pas long - tems livrée au
trouble que ce nouvel événement lui a caufé
, Don Morillo arrive fort effaré & annonce
que Duguefcliu & les François font arriyés
; que les troupes du Duc de Foix fe font
FEVRIER 1745.
jointes à eux , & qu'ils vont inceffament
donner bataille à Don Pedre. On voit en effet
arriver un Officier du Duc de Foix , il vient
de la part de fon maître fe jetter aux pieds
de Conftance , lui protefte qu'elle eft maîtreffe
abfolue du Château où elle eſt' , & que
fes Soldats ne reconnoîtront que fes ordrés ,
il lui ramène en même - tems fes Dames du
Palais , fes Officiers & toute la Cour. Cet
événement fert d'occafion à une nouvelle fête
que donne le Duc de Foix .
Les Graces & les Amours forment un divertiffement
auffi galand que celui des Aftrologues
étoit gai ; il eft encore interrompu
par des cris de guerre . Les trompettes donnent
le fignal du combat entre les François
& Don -Pedre , & le faux Alamir vole pour
combattre avec les premiers contre les ennemis
de Conftance .
La Princeffe apprend dans la premiere
Scéne du 3e. Acte le fuccès du combat qui
s'eft paffé dans l'entr'Acte.Hernand confident
d'Alamir , ou fi l'on veut du Duc de Foix ,
lui apprend que les François font victorieux
& qu'Alamir a eu une grande part au fuccès
de cette journée. Si Conftance doit apprendre
avec plaifir ces heureufes nouvelles ,
la joye qu'elle reffent eft bien affoiblie , lorfque
voulant fçavoir d'Hernand quel eft le
rang de fon maître , elle apprend que c'eſt
un fimple Officier, E iij
foz MERCURE DE FRANCE,
C'eft, dit Hernand, un Brave Officier
Dont l'ame eft affés peu commune ,
Elle eft au-deffus de fon rang.
Comme tant de François il prodigue fon fang ,
Il ſe ruine enfin pour faire fa fortune
La Princeffe de Navarre qui commence
à craindre d'aimer trop Alamir témoigne à
fa confidente lorſqu'Hernand eft forti , le
chagrin qu'elle reffent : cependant ces fêtes ,
cette magnificence , fes exploits & plus que
tout l'amour qui parle en fa faveur, tout porte
Conftance à fe flater qu'Alamir ne peut
être un homme d'un rang ordinaire ; elle ne
jouit pas long-tems de cette idée ; la jeune
Sanchette vient fe jetter à fes pieds , elle la
prie de vouloir bien la marier à Alamir qui
eft fon parent & dont elle eft aimée , ces
deux circonftances également accablantes
eniévent à Conſtance la foible illufion qui lui
reftoit encore ; dans cette fituation douloureufe
où elle n'a plus même la vaine confolation
de penfer qu'elle immole l'amour au
devoir & à la gloire , elle promet à Sanchette
de proteger fa tendreffe , mais ce n'eſt pas
fans fe faire beaucoup de violence pour contraindre
fes larmes qui échappent enfin , lorfque
cette jeune fille eft fortie. La préſence
d'Alamir qui paroît ne fait que redoubler
fon trouble. Il eſt trop difficile de donner
FEVRIER 1745. ·103
dans un extrait une idée jufte de la Scéne
attendriffante qui fe paffe ici entre Conftance
& le Duc de Foix. Nous allons la rapporter
toute entiere, d'autant plus volontiers que
la piéce n'ayant été imprimée que pour la
Cour , on ne peut en trouver d'exemplaires
chés les Libraires.
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Madame , les François ont délivré ces lieux ;
Don Pedre eft deſcendu dans la nuit éternelle .
Gafton de Foix victorieux
Attend encor une g'oire plus belle ,
Et demande l'honneur de paroî re à vos yeux .
CONSTANCE .
Que dites-vous , & qu'ofez- vous m'apprendre ?
Il paroîtroit en des lieux où je fuis !
Don Pedre eft mort , & mes ennuis
Survivroient encor à fa cendre !
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Gafton deFoix vainqueur en ces lieux va fe rendre ;
J'ai combattu fous lui ; j'ai vû dans ce grand jour
Ce que peut le courage , & ce que peut l'Amour.
Pour moi , feul malheureux , fi pourtant je peux
l'être ,
Quand des jours plus ferains pour vous ſemblent remaître
E iiij
704 MERCURE DE FRANCE.
Pénétré , plein de vous jufqu'au dernier ſoupir ,
Je n'ai qu'à m'éloigner , ou plutôt qu'à vous fuir.
CONSTANCE.
Vous partez !
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Je le dois
CONSTANCE.
Arrêtez , Alamir ,
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamèr,
Madame .
- CONSTANCE.
Demeurez; je fçais trop quelle vûë
Vous conduifit dans ce féjour.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir .
Oui.
Quoi ! mon ame vous eft connuë ?
CONSTANCE.
LE DUCDE FOIX fous le nom d'Alamir.
Vous fçaurez !
CONSTANCE.
Je fçais que d'un tendre retour
On peut payer vos voeux. Je fçais que l'innocence
Qui des dehors du monde a peu de connoiffance ,
Peut plaire & connoître l'Amour ;
Je fçais qui vous aimiez , & même avant ce jour ...
Elle eft votre parente & doublement heureufe ;
Je ne m'étonne point qu'une ame vertueuſe
FEVRIER. 1745. τος
Ait pu vous cherir à fon tour.
Ne partez point , je vais en parler à ſa mere,
La doter richement eft le moins que je doì ;
Devenant votre épouſe elle me fera chere ;
Ce que vous aimerez aura des droits fur moi ;
Dans vos enfans je chérirai leur pere ,
Vos parens , vos amis me tiendront lieu des miens ,
Je les comblerai tous de dignités , de biens ,
C'est trop peu pour mon coeur , & rien pour vos fer
vices ,
Je ne ferai jamais d'affés grands facrifices ;
Après ce que je dois à vos heureux fecours ,
Cherchant à macquitter je vous devrai toujours .
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Je ne m'attendois pas à cette récompenfe.
Madame ,ah ! croyez- moi ; votre reconnoiflance
Pourroit me tenir lieu des plus grands châtimens.
Non , vous n'ignorez pas mes fecrets fentimens ;
Non vous n'avez point cru qu'une autre ait pu me
plaire ,
Vous voulez , je le vois , punir un téméraire ;
Mais laiffez -le à lui-même , il eſt affés puni .
Sur votre renommée à vous feule affervi
Je me crus fortuné pourvû que je vous viſſe ,
Je crus que mon bonheur étoit dans vos beaux
yeux ;
Je vous vis dans Burgos & ce fut mon fupplice.
Qui c'eft un châtiment des Dieux
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
D'avoir vû de trop près leur chef-d'oeuvre adorable :
Lé refte de la terre en eft infuportable ,
Le Ciel eft fans clarté,le monde eft fans douceurs ,
On vit dans l'amertume , on dévore fes larmes ,
Et l'on eft malheureux auprès de tant de charmes
Sans pouvoir être heureux ailleurs .
CONSTANCE.
Quoi je ferois la caufe & l'objet de vos peines ?
Quoi ! cette innocente beauté
Ne vous tenoit pas dans fes chaînes ?
Vous ofez ! ...
LE DUC DE FOIX fous le nom d' Alamir,
Cet aveu plein de timidité ,
Cet aveu de l'amour le plus involontaire ,
Le plus pur à la fois & le lus emporté ,
Le plus refpectueux , le plus fûr de déplaire ,
Cet aveu malheureux peut - être a mérité
Plus de pitié que de colere .
CONSTANCE.
Ala mir, vous m'aimez ?
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Oui dès long-tems ce coeur
D'un feu toujours caché brûloit avec fureur ;
De ce coeur éperdu voyez toute l'yvreffe ;
A peine encor connu par ma foible valeur ,
Né fimple Cavalier , amant d'une Princeffe ,
Jaloux d'un Prince & d'un vainqueur ,
FEVRIER 1745.
Je vois le Duc de Foix amoureux , plein de
gloire ,
Qui du grand Duguefclin compagnon fortuné ,
Aux yeux de l'Anglois confterné ,
Va vous donner un Roi des mains de la Victoire ;
Pour toute récompenfe il demande à vous voir ,
Oubliant fes exploits , n'ofant s'en prévaloir ,
Il attend fon arrêt , & l'attend en filence ,
Moins il efpere , & plus il femble mériter ;
Eft-ce à moi de rien difputer
Contre fon nom , fa gloire & furtout fa conftance ?
CONSTANCE .
quoi fuis-je réduite ! Alamir , écoutez :
To malheurs font moins grands que mes calamités ;
Jugez-en ; concevez mon deſeſpoir extrême.
Sçachez que mon devoir eft de ne voir jamais
Ni le Duc de Foix nivous même.
Je vous ai déja dit à quel point je le hais ;
Je vous dis encor plus , fon crime impardonnable
Excitoit mon juſte courroux ;
Ce erime jufqu'ici le fit feul haiſſable ,
Et je crains à préfent de le hair pour vous.
Après un tel difcours il faut que je vous quitte .
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non Madame arrêtez , il faut que je mérite
Cet oracle étonnant qui paſſe mon eſpoir
Donner pour vous ma vie ; eft mon premier dea
E vi
yoir ;
108 MERCURE DE FRANCE.
Je puis punir encor ce rival redoutable ,
Même au milieu des fiens je puis percer fon flanc ,
Et noyer tant de maux dans les flots de fon fang.
J'y cours .
CONSTANCE.
Ah ! demeurez ; quel projet effroyable !
Ah ! reſpectez vos jours à qui je dois les miens ;
Vos jours me font plus chers que je ne hais les fiens.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alam r.
Mais eft-il en effet fi fûr de votre haine ?
CONSTANCE.
Helas ! plus je vous vois , plus il m'eft odieux.
LE DUC DE FOIX fe jetrant auxgenoux de
Conftance & lui préfentant fonépée.
Puniffez donc fon crime en terminant fa peine ,
Et puifqu'il doit mourir qu'il expire à vos yeux .
Il benira vos coups , frappez ; que cette épée
Par vos divines mains dans fon fang foit trempée ,
Dans ce fang malheureux brûlant pour vos attraits.
CONSTANCE l'arrêtent.
Ciel ! Alamir ... que vois-je ! & qu'avez-vous pû
dire ?
Alamir ... mon vengeur ... vous par qui je reſpire
....
Eres-vous celui que je hais ?
FEVRIER 1745 . 109
LE DUC DE FOIX .
Je fuis celui qui vous adore
Je n'ofe prononcer encore ;
Ce nom haï long-tems & toujours dangereux ;
Mais parlez , de ce nom faut-il que je joüiffe ?
Faudra- t- il qu'avec moi la mort l'enſeveliffe ?
Ou que de tous les noms il foit le plus heureux ?
J'attens de mon deftin l'arrêt irrévocable ,
Faut-il vivre , faut-il mourir ?
CONSTANCE.
Ne vous connoiffant pas je croyois vous hair ;
Votre offenfe à mes yeux fembloit inexcufable ;
Mon coeur à fon courroux s'étoit abandonné ,
Mais je fens que ce coeur vous aurois pardonné
S'il avoit connu le coupable .
On peut dire hardiment qu'on ne trouvera
point de Scéne auffi intereffante dans
la Princeffe d'Elide ni dans les Amans magnifiques
, que nous avions dabord comparés
à cette piéce. Quelque accoutumé que
foit M. de Voltaire à toucher & à émouvoir
vivement les fpectateurs dans fes ouvrages
dramatiques , on doit cependant lui
gavoir beaucoup de gré d'avoir fçû placer un
intérêt auffi vif que celui de cette derniere
Scéne dans un ouvrage dont la forme étoit fi
génante.
Le divertiffement de ce dernier acte eſt
110 MERCURE DE FRANCE.
abfolument étranger à la Comédie , mais en
récompenfe il eft fait pour le fujet même de
la fête.
Le Théâtre reprefente les Pyrénées . L'Amour
defcend fur un char fon arc à la main
& chante ces paroles.
Be rochers entaffés amas impénétrable ,
Immenfe Pyrenée , en vain vous féparez
Deux peuples généreux à mes loix confacrés ,
Cedez à mon pouvoir aimable ;
Ceffez de divifer les climats que j'unis ,
Superbe montagne , obéis ;
Difparoiffez , tombez , impuiffante barriere.
Je veux dans mes peuples chéris
Ne voir qu'une famille entiere .
Reconnoiffez ma voix & l'ordre de LOUIS ;
Difparoillez , tombez , impuiffante barriere.
La montagne s'abîme infenfiblement , &
il fe forme à fa place un vafte & magnifique
Temple confacré à l'Amour , au fond duquel
eft un Trône que l'Amour occupe .
Ce Temple eft rempli de 4 Quadrilles
diftinguées par leurs habits & par leurs couleurs
; chaque Quadrille a fes Drapeaux.
Celle de France porte dans fon Drapeau
pour devife , un Lys entouré de rejettons,
Lilia per orbem.
FEVRIER 1745. III
fole.
L'Espagne un foleil & un parèlie. Sol è
La Quadrille de Naples, Recepit & fervat.
La Quadrille de Dom Philippe. Spe & animo
.
Nous avons déja dit que M. Rameau avoit
été chargé de compofer la mufique des divertiffemens.
Il a parfaitement fecondé les vûës
de l'auteur du poëme , & le fuccès a repondu
à la réputation de ce célebre compoliteur ,
reconnu avec juftice pour le premier de fon
art , non feulement en France , mais même
en Europe.
Les Comédiens ordinaires du Roi ont
rempli les rôles de la Comédie , & les divertiffemens
ont été exécutés par les acteurs
chantans & danfans de l'Académie Royale ,
& par quelques Muficiens de la Chapelle &
de la Chambre.
Conftance , Princeffe La Dlle. Gauffin.
de Navarre
Le Duc de Foix,
Don Morillo.
Le fieur Grandval.
Le fieur Poiffon.
Sanchette fille , de Mo- La Dlle. Dangeville .
rillo .
Léonor, l'une des fem- La Dlle. Grandval.
mes de la Princeffe.
Hernand , Ecuyer du Le fieur Armand,
Duc.
112 MERCURE DE FRANCE.
Un Officier des Gar- Le fieur Legrand.
des.
Un Alcade.
Un Jardinier.
Lefieur Lathorilliere.
Lefieur Paulin.
Au fortir de la Comédie le Roi trouva le
Château entierement illuminé , ainfi que les
deux écuries. Trois cordons de lumiere deffinoient
les trois plintes du bâtiment dans
toutes les parties du Château ainfi que dans
les deux écuries , & tous les entablemens
étoient couronnés par des ifs & par des girandoles.
Cette illumination qui produifoit
le plus grand effet , a été renouvellée les deux
jours fuivans.
Le Roi & la Reine fouperent le foir au
grand couvert avecMonfeigneur le Dauphin,
Madame la Dauphine , Madame , Madame
Adelaïde , la Ducheffe de Chartres , la Princeffe
de Conty, la Ducheffe de Modene , Mademoiſelle
, Mademoifelle de Sens , Mademoiſelle
de la Roche-fur-Yon & la Ducheffe
de Penthievre. Après le fouper leurs
Majeftés ayant mené Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine dans leur appartement
, & la Benédiction du lit ayant été
faite par le Cardinal de Rohan , le Koi donna
la chemiſe au Prince : la Reine la donna
à la Princeffe.
Le 24 après midi Leurs Majeftés fe renFEVRIER
1745
118
་
dirent à la fale dans laquelle le jour precedent
on avoit repréſenté la Comédie , &
où il y eut un bal paré. La falle avoit été
difpofée pour cette fête : on en avoit ôté les
loges & on avoit augmenté le nombre des
luftres & des girandoles . Des deux côtés de
la fale regnoit une fuite d'arcades alternativement
remplies de glaces , & ornées de
Statuës. Le grand nombre des Seigneurs &
des Dames de la Cour , & la magnificence
de leurs habits rendoient le fpectacle de ce
bal auffi brillant qu'on en ait vû depuis longtems
. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine ouvrirent le bal qui dura jufqu'à
dix heures du foir , & pendant lequel
on fervit une collation à Leurs Majeſtés & à
toute la Cour.
Le 25 le Roi
& la Reine
tinrent
appartement
dans
la grande
galerie
. Le Roi
joua
au
Lanfquenet
, & la Reine
au Cavagnol
, & il
y eut
plufieurs
autres
tables
de jeu . Il y eut
le foir
un bal
mafqué
dans
le grand
appartement
lequel
étoit
éclairé
par
un très
grand
nombre
de lumieres
diftribuées
dans
des luftres
, & dans
des
girandoles
pofées
fur
des
guéridons
. On
n'a jamais
vû un fi grand
concours
de Maſques
qu'à
ce bal , pendant
lequel
on diftribua
des
rafraichiffemens
avec
la
plus
grande
abondance
.
Le 26 leurs Majeftés tinrent apparte14
MERCURE DE FRANCE.
ment , & le lendemain elles allerent avec toute
la Cour voir une feconde repréſentation
de la Comédie intitulée la Princeffe de Navarre
. Le Roi & la Reine affifterent le Ir.
Mars à la repréſentation de l'Opéra de Théfée
qui fut exécuté fur le Théatre de la fale
deftinée pour les fêtes , & le 2 il y eut dans
le grand appartement un fecond bal maſqué
qui fut auffi magnifique que celui qui avoit
été donné le 25.
Paris ne pouvoit pas manquer de faire écla
ter par des fêtes la joie qu'il reffentoit. Le
jour du mariage à cinq heures du matin
les canons & les boëtes de la Ville
annoncérent au peuple le Mariage & les fêtes
qu'on avoit préparées pour le foir.
A6 heures du foir une nouvelle décharge
d'artillerie en annonça l'ouverture . On
avoit élevé dans differens quartiers de la Ville
6 grands Edifices deftinés à fervir de Sales
de bal pour le Peuple. Les Orcheſtres
compofés chacun de 25 inftrumens commencérent
à 6 heures , & en même- tems les buffets
qui étoient dans chaque fale furent ouverts
au public. On diftribua dans chacune
quatre muids de vin & une très - grande
quantité de pain , de viande & de volailles.
On peut dire que jamais fête n'a
mieux réuffi , le Peuple y a témoigné
une joie vive & animée qui manque fouvent
aux fêtes les plus fuperbes; les ris , les chants ,
FEVRIER 1745 119
tous les figues de la gaieté éclatoient dans
toutes les démarches même en allant aux
Sales , avant que la diftribution fut faite ,
avant que le Vin de la Ville fut bû , circonf
tance qu'il ne faut pas negliger.
Chaque Sale étoit fort bien illuminée auffi-
bien que toutes les avenues qui pouvoient
y conduire,
L'Hôtel de Ville fut entierement illuminé
le même jour ainfi que toutes les maiſons de
Paris.
Nos Lecteurs auroient droit de fe plaindre
de nous fi nous négligions de leur donner
l'idée de ces Sales ; nous allons effayer de
fatisfaire leur curiofité.
Le principal Edifice étoit dans la Place
Dauphine fituée au coeur de la Ville ; il repréfentoit
un Arc de Triomphe de figure
triangulaire ouvert de 14 grands portiques
décorés en architecture réguliére par déhors
, & en compartiment de marbre incrufté
par dedans , le frontifpice de marbre
de differentes couleurs & décoré dê colonnes
compofites portoit un couronnement
dans lequel plufieurs figures allégoriques
1çavamment difpofés & peintes au naturel
annonçoient le Mariage de Monſeigneur le
Dauphin.
Quatre des Edifices reftans étoient placés
aux quatre coins de la Ville , ils étoient
défignés fous les noms des quatre Saifons.
116 MERCURE DE FRANCE .
Le Printems étoit repréſenté dans la Place
de Louis le Grand par deux plans de maronniers
adoffés contre des corps de treillage
qui formoient de chaque côté de la
Statue équestre une Sale ouverte de 14 portiques
& terminée par deux magnifiques pavillons.
Les principales faces de ces pavillons
repréfentoient un portique en marbre
couronné d'un Fronton dont le timpan
portoit à droite les Armes de France &
de Navarre , & à la gauche celles de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine
; les deux faces des retours étoient
couvertes par une grande Fontaine de differens
marbres , ornée de Groupes de marbre
blanc , les pans coupés des angles étoient
garnis chacun d'une figure de marbre blanc
& allégorique au fujet.
Une Grange d'une conftruction légere &
galante repréfentoit l'Eté dans la Place du
Carouzel ; elle étoit formée par une diſtribution
de piliers fveltes en façon de baluf
tres qui fupportoient le plafond & traçoient
dans l'étendue de cette Grange une grande
fale croifée entourée de 4 galleries . Les
baluftres étoient couronnés dans le contour
intérieur de la Sale par une frife en feftons
de fleurs , dans les galeries par des pentes
découpées , & fur le pourtour extérieur des
faces par une campane chargée de trophées ,
FEVRIER. 1745 .
117
de moiffons , & interrompue dans le milieu
de la principale face par un couronnement
cintré , au-deffus duquel les Génies de la
France & de l'Espagne foutenoient les deux
Ecuffons de France & de Navarre . Le fond
fur la longueur de cette Grange étoit fermé
par un feul tableau , & par une agréable
illufion il laiffoit voir à travers les baluftres
une vafte campagne où l'on faifoit la moiffon
: ce tableau étoit interrompu par un
magnifique buffet pofé en face de la principale
entrée ; aux quatre angles intérieurs
de la Sale étoient quatre Statues de marbre
blanc , portant les figures de Diane , Venus
, Junon & Cérès ; & les deux fonds au
bout de la Grange étoient garnis au- def
fus des Orcheſtres d'un grand tableau repréfentant
l'un Terpficore & l'autre Apollon ;
les baluftres portoient chacun une Girandole
dont les lumiéres formoient une fort belle
illumination .
L'Automne étoit repréfentée dans la ruë
de Séve par une grande vigne italienne
dont le mur d'enceinte étoit percé de 18
portiques décorés en petites colonnes de
marbre , & couronnés d'une corniche portant
une baluftrade garnie de paniers de
fruits fur les acrotéres , & de groupes de petits
vendangeurs fur les maffifs des angles ;
des Seps de vigne naiffoient aux pieds des co
j
118 MERCURE DE FRANCE.
lonnes , & couvroient en ferpentant les
quatre faces de cet Edifice ; fur le grand
trumeau entre les deux arcades aux deux
bouts de la vigne étoient rep efentés ſur celui
du côté de la Ville Vertumne & Pomone
avec les Armes de France & de Navarre .
Dans le couronnement & fur celui qui fait
face au fauxbourg , Bacchus & Ariane avec
les Armes de Monfeigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine . L'intérieur de cet
Edifice étoit décoré comme l'extérieur , &
divifé en deux Sales de bal par un grand
buffet à quatre faces pofé dans le milieu.
Dans la Place de l'Eſtrapade une grand :
grotte de Rocailles & glaçons repréſentoir
parfaitement l'Hyver; On y entroit par quinze
ouvertures dont les cintres de boflage :
étoient foutenus par des termes en guer
collés fur les trumeaux , & dont le couroRnement
étoit marqué par une groffe pline
de glaçons qui portoit au droit des pilie
des groupes de coquillages ; le frontifp .
de la principale entrée étoit formé par deux
groupes de termes portant des paniers de
glaçons, & étoit terminé au- deffus del'arcade
par un attique de rocailles & glaçons , repréfentant
en bas relief l'antre d'Eole , du
fond duquel on voyoit fortir les Aquilons
fouflans la grêle & la neige.
Les Armes de France & de Navarre
étoient placées fur l'arcade de ce frontispi
FEVRIER $745. 119
ce ; l'intérieur de cette grote étoit garnie
de glaçons & le fond étoit occupé par un
grand buffet orné de figures convenables,
Le fixiéme Edifice étoit placé à la porte
S. Antoine & repréfentoit le carnaval ; c'étoit
une Sale de bal de figure triangulaire ,
ouverte de quatorze portiques , bordée de
chambranles de marbre ornés de guirlandes
de fleurs naturelles & couronnée d'une cor,
niche portant une baluftrade d'entre- las ; la
principale entrée étoit flanquée de deux
groupes de pilaftres qui portoient un grand
balcon ceintré , au - deffus duquel on découvoit
de loin une maſcarade à l'Italienne : les
termes de Mercure & Momus étoient adof
fés au deux côtés du chambranle de l'arcade .
Toutes ces Sales étoient ingénieufement
éclairées dehors & dedans par des terrines
recouvertes d'ornemens de fer blanc
& dont l'affemblalge formoit des deffeins
très -agréables.
La nuit du Dimanche 28 Fevrier au 1 .
Mars avoit été choifie pour le bal que la
Ville devoit donner ; le Prevôt des Marchands
& les Echevins avoient fait éclairer la
place de Gréve de falots & de luftres gar
nis de lampes de Surefne pour éclairer les
avenues de l'Hôtel de Ville , & faciliter le
placement des caroffes .
On avoit formé au- devant de l'entrée
120 MERCURE DE FRANCE.
principale de l'Hôtel de Ville une galerie
couverte depuis la barriere du perron juf
qu'au premier degré intérieur , de façon que
Fon fe trouvoit à couvert à la fortie du caroffe.
L'interieur de la cour avoit fervi à faire
une des fales du bal.
Elle étoit couverte d'un comble de charpente
retrouffé en calotte , & formant une
vouffure au pourtour, d'une conftruction ſolide
& très légere , garnie par le deflus
de tapifferie &toile cirée.
-
On avoit repréſenté fur le plafond l'Amour
& l'Hymen remettans dans le fein de
la France les Portraits de Monfeigneur le
Dauphin & de Madame la Daphine , accompagnés
des trois Graces & de plufieurs
petis Amours qui tenoient des guirlandes.
Les quatre parties du monde defignées
par leurs attributs étoient repréfentées aux
quatre angles de ce plafond , & paroiffoient
venir offrir les richefes de leurs Pays.
Le pourtour de la vouffure de ce plafond
étoit orné de vafes & de corbeilles dorées
garnies de fleurs & de guirlandes , &
placées au -deffus des couronnemens des colonnes
de la cour : cette Sale étoit élevée
de 46 pieds.
On avoit fuivi pour les ornemens le deffein
de l'architecture de l'Hôtel de Ville.
La corniche de l'entablement fupérieur
qui
FEVRIER 1745, 121
qui couronne les deux ordres d'architecture
étoit peinte en marbre blanc veiné , & les
principales moulures étoient dorées .
La frife peinte en marbre de breche violette
étoit ornée de trophées d'Amours ,
lefquels étoient rehauffés d'or & de couronnes
& de branches de myrthe placées alternativement
au- deffus des croifées ceintrées.
L'architrave , la face des piédroits & les
archivoltes des croifées ceintrées étoient
peintes en marbre blanc veiné , les colonnes
en breche violette , & les chapiteaux , baſes
& .moulures dorés.
Les croifées ceintrées étoient ornées de
glaces qui formoient des chambranles au
pourtour , & le deffus du ceintre des croifées
portoit alternativement des baldaquins
à la Chinoiſe garnis de gafe d'or en dehors
& de gafe d'argent en dedans , ou de cartouches
dorés qui portoient deux coeurs enchainés.
La gorge qui fert de mur d'appui aux
croifées du premier étage étoit peinte comme
le refte de marbre blanc veiné , & les
moulures dorées.
Le deffus de cette gorge étoit orné dans
un goût auffi magnifique ; le devant de la
croifée du fond de la cour étoit couvert
d'un grand cartouche rehauffé d'or où étoient
repréſentées les Armes de France & de Navarre
. 11 Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
1
La croifée du milieu oppofé & du côté
de l'entrée de la cour portoit un autre car
touche où étoient repréſentées les Armes de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame la
Dauphine,
Des Génies groupés auprès defquels on
avoit peint les attributs de l'Amour & des
guirlandes , faifoient l'ornement des autres
croifées alternativement avec des guirlandes
qui formoient les chiffres de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine ;
la frife étoit ornée de glaces au- deffus des
arcades,
La corniche de l'entablement du er, ordre
& l'architrave étoient peintes en vert
de mer , & les moulures dorées .
Les principaux membres de l'entablement
ainfi que les modillons , ornemens ſur
la frife & les deux chapiteaux des colonnes
qui accompagnent la ftatuë de Louis le
Grand étoient dorés d'or fin.
Le pourtour de la frife & le deffus des arcades
portoient alternativement, ou des cartouches
rehauffés d'or , dont les fonds repréfentoient
des lys & des tours de Caftille , ou
des baldaquins à la Françoife , furmontés de
pennaches blancs avec des aigrettes , gar
nies de velours cramoifi en dehors , & doublés
de gafe d'argent avec des pentes cras
moifi chargées de franges & de glands d'or
On ayoit feint en marbre feracolin la faFEVRIER
1745. 123
ce des piédroits & archivoltes des arcades ,
ainfi que les embrafemens & le deffous des
ceintres.
Les piédeſtaux des colonnes étoient en
vert de mer , & toutes les moulures étoient
dorées.
Le pourtour des colonnes du premier ordre
étoit garni de glaces dans toute fa hauteur.
Ces glaces étoient montées dans des cadres
dorés , les bandes rehauffées d'or , ainfi
que les chapiteaux & les bazes , & enrichies
de diamans de couleur.
On avoit placé une figure d'Apollon audevant
de l'arcade du milieu du fond de la cour .
L'intérieur des arcades étoit garni de cinq
rangs de gradins avec une galerie derriere
pour fervir d'iffuë . Ces gradins & le fond des
arcades étoient couverts d'étoffe cramoifi
rehauffée d'or.
On avoit laiffé quelques arcades ouvertes
pour donner des dégagemens, & on avoit
peint des balcons en entre-fols rehauffés d'or.
L'orcheſtre pour la fymphonie étoit placée
au fond de la cour au- devant des trois arcades
du milieu , le pied du devant étoit peint
en marbre de vert de mer en compartiment ,
& le devant de l'appui repréfentoit des cors
de chaffe & des trompettes enlaffés en forme
de baluftres , liés avec des guirlandes &
rehauffés d'or ; il contenoit 60 inftrumens.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Les murs & le corps d'architecture du
nouveau veftibule au- deffus de la fale des
gardes étoient peints en marbre , & les corniches
, chapiteaux , bafes & moulures
étoient dorés.
Le périftile qui regarde ce veftibule &
qui introduit au grand efcalier étoit peint en
couleur de pierre , & orné de luftres de criftal
& le grand efcalier qui conduit à la grande
fale, étoit garni de plufieurs girandolesdorées.
La fale que nous venons de décrire avoit
83 toifes de fuperficie.
On en avoit formé une autre dans la
grande fale de l'Hôtel de Ville , & plufieurs
autres moins confidérables fervoient encore
à la décoration du bal.
La grande fale porte 87 pieds fur 34 de
largeur , & 24 pieds d'élévation .
Deux rangs de 14 loges chacun régnoient
autour de cette fale , les 4 des angles étoient
pratiquées à la faveur des embrafemens des
croifées , & pour donner à ces loges plus de
profondeur de gradins , on avoit formé des
trumeaux ifolés au-devant de ceux des murs ,
afin de dégager les loges & de leur donner
une communication continuë.
Les fonds des loges , ainfi que les murs ,
embrafemens de croifées , plafonds & revers
de trumeaux des décorations étoient garnis
de toile à fond bleu , enrichie d'une
FEVRIER.
•
· 1745. 125
mofaïque d'or , parfemée de bouquets variés
; les gradins étoient couverts de toile de
même couleur rayée d'or.
Le deffous du plancher des loges étoit or
né de culs de lampes fculptés & dorés.
Leurs ouvertures étoient accompagnées de
chambranles à angles ceintrés. La fculpture
des traverſes repréfentoit alternativement
des Dauphins , où differens attributs de bal,
Au- devant & fur les traverfes de ces chambranles
étoient feftonnées des guirlandes d'Italie
qui joignoient les têtes des Dauphins
des chapiteaux , & paroiffoient fortir de
leurs muffles d'où pendoient des fleurs.
Le devant des appuis des loges avoit la
forme d'un baluftre plein , & étoit orné au milieu
de camayeux à fond plein repréfentant
de petits enfans , & des attributs de l'Amour,
Ils étoient renfermés dans des cartouches dorés
, ou entourés d'autres ornemens rehauffés
d'or avec des guirlandes. Les angles ceintrés
de ces devans de loges étoient garnis de
confoles & agraffes rehauffées d'or , dont
chacune portoit un gros diamant de couleur.
On voyoit au -devant de chaque trumeau
qui féparoit les loges une colonne de relief
porté fur fon piédeſtal couronné d'un entablement
compofé d'architrave , frife &
corniche qui fe terminoit fous les poutres.
Quatre efcaliers pratiqués aux quatre an
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
gles de la fale facilitoient la communication
des deux rangs de loges , fans nuire ni à la
difpofition générale ni à la décoration des
loges des angles.
On avoit formé au -devant des deux cheminées
deux autres grandes loges ouvertes
de toute la hauteur de la fale , l'une fervoit
d'orchestre , & celle qui lui étoit oppofée étoit
deftinée ainsi que les autres pour les fpectateurs
de la fête.
La grande loge où étoit l'orchestre étoit
formée en amphithéâtre à quatre gradins de
hauteur , l'appui du balcon étoit élevé à 7
pieds du plancher. Le pourtour figuroit une
face droite , les angles arrondis formoient
un focle au rez - de chauffée peint en lapis
veiné d'or , & en avanturine. Les paneaux
étoient ornés des attributs de l'Amour & de
la Mufique rehauffés d'or.
Le balcon au- deffus avoit le même contour
que celui des loges , & le devant repréfentoit
une fuite de lyres entrelaffées.
Cette orcheſtre contenoit so inftrumens.
L'entablement qui regnoit au pourtour de
la fale couronnoit cette loge. Au- devant de
l'architrave & fur la traverfe du chambranle ,
les Armes de France & de Navarre étoient
repréſentées.
La traverſe du chambranle & fes montans
étoient chantournés , ornés de fculpture
FEVRIER *745: 127
en or & garnis de guirlandes placées avec
goût.
Le fond de la loge étoit garni d'une étoffe
à fond bleu , enrichie de doubles galons
d'or & d'autres ornemens en or qui for
moient des paneaux & des pilaftres chantournés.
L'autre grande loge oppofée à celle- ci
étoit difpofée de même , & avançoit feulement
un peu moins dans la fale.
Les poutres & folives du plancher étoient
recouvertes d'un chaffis de toile ainfi que
les travées des planchers . Ce plafond étoit
peint àfond blanc ; les ornemens rehauffés
d'or , & de camayeux au milieu de chaque
travée reprefentoient les attributs de l'Amour
, & fur les jouées des poutres on voyoit
les chiffres de Monfeigneur le Dauphin & de
Madame la Dauphine.
Sous les vouffures au-deffus des loges on
voyoit lesArmes de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine, diftribuées alternativement
avec des attributs de l'Amour.
Les plafonds des poutres étoient ornés
de guirlandes , la corniche de l'entablement
étoit peinte en marbre blanc veiné , les
principaux membres d'architecture dorés
& taillés.
La gorge de cette corniche étoit ornée de
confoles groupées & placées avec fymétrie ,
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
dorées & garnies de diamans de couleur , La
frife étoit revêtue de fer. blanc peint en lapis
& verni. Les guirlandes de myrthes rehauffées
d'or que l'on avoit peintes au- deffus
paroiffoient être attachées aux confoles ; l'architrave
étoit peinte de marbre blanc veiné
& verni , les moulures dorées .
Les colonnes étoient en lapis veiné d'or
& avanturiné ; les chapiteaux ornés de Dau
phins & d'une riche & legere fculpture en
or , les oves qui étoient au - devant & fur le
retour de ces chapiteaux étoient de diamans
de couleur.
Le pied de ces colonnes étoit revêtu d'une
enbaze ornée de fleurs de lys dorées , &
les oves peints auffi en diamans de couleur.
Les bazes étoient dorées , & les piédeftaux
peints en marbre de gruiote avec pa
neaux de ververt , & les moulures dorées .
Differens attributs convenables à la Fête
& rehauflés d'or enrichiffoient ces pié,
deftaux.
Deux confoles dorées placées fur les retours
de la corniche de ces piédeftaux
portoient des girandoles à cinq branches ,
qui repréfentoient des lys & des feuillages .
Le bas des trumeaux étoit peint en marbre
blanc veiné à la hauteur des piédeftaux .
Les parties au- deffus jufqu'à l'entablement
étoient revêtuës de glaces des deux
Côtés des colonnes.
FEVRIER
129 1745 .
La fale du Gouverneur avoit auffi été
difpofée pour la Féte.
Elle contient 45 pieds pouces de longueur
fur 21 pieds 3 pouces de largeur .
L'Orchestre que l'on avoit conftruite en
forme de tribune au fond & en face de la
cheminée , contenoit trente Muficiens , les
peintures qui ornoient le devant repréfentoient
des Cariatides , & la baluftrade audeffus
étoit garnie d'un tapis bleu au milieu
avec des galons & des crepines d'or .
On avoit repandu fur les côtés differents
ornemens & les attributs de la Mufique.
On avoit confervé au fond de cette fale
la cheminée qui eft fort bien ornée par un
portrait du Roi dont la bordure eſt trèsriche
& par un chambranle de marbre garni
de bronze .
Les embrafemens des croisées du côté
de l'Eglife de S. Jean étoient garnis d'un
gradin & toutes les croifées fur la cour étoient
ouvertes.
Le pourtour des murs & les embrafemens
des croiſées étoient garnis d'étoffe cramoifi
avec un double galon d'or .
On avoit aufli deftiné la nouvelle fale
des gardes pour en faire une grande loge
ayant vûë fur la cour & une entrée de
plein pied à la grande fale.
Elle formoit une loge magnifique d'où
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
l'on voyoit la grande fale de la cour &
les appartemens du pourtour.
Le pourtour des murs à hauteur d'appui
étoit orné d'un lambris peint en blanc orné
de moulures & de filets dorés & il étoit en
même tems recouvert d'une étoffe finguliere
en façon de la Chine , les colonnes l'étoient
de moire d'argent , & cannelléés avec des
galons d'or.
L'appartement qui fuit compofé de quatre
pieces de plein- pied formoit un rang de
loges d'où l'on voyoit auffi la fale de la
cour.
La premiere piéce étoit ornée d'un lambris
d'appui peint en blanc , les moulures
dorées ainfi que les portes & les chambranles
, le pourtour des murs recouvert d'étoffes
des Indes.
Le lambris de la piece fuivante étoit
peint en jonquille , les moulures argentées.
Les portes & les trumeaux étoient auffi
peints en jonquille & argentés.
Le pourtour des murs , les embrafemens
ainfi que l'interieur des niches étoient recouverts
de Damas jonquille avec de doubles
galons d'argent.
Le lambris de la troifieme piéce étoit
blanc & doré ainfi que la corniche , les portes
& les trumeaux .
Le pourtour étoit garni de Damas cramoifi
avec doubles galons d'or.
FEVRIER 1745 131
Le lambris & les portes de la quatriéme
piece étoient peints en blanc , les moulures
dorées , tous les paneaux du lambris
ornés de papiers des Indes en perfonnages ,
payſages & fleurs.
L'anti- chambre de la fale du Gouverneur
étoit tenduë au pourtour de belles tapifferies
à perfonnages.
La galerie du Greffe étoit ornée dans un
goût auffi magnifique.
Au rez - de- chauffée de la cour on avoit
placé deux buffets , il y en avoit quatre
autres au premier étage dans le bureau
d'audience , dans la chambre de la Reine ,
dans la fale à manger d'un appartement ,
& dans le tréfor , chacun de ces buffets
avoit un endroit de referve à fa portée,
ils étoient garnis avec profufion de viandes
de rafraichiſſemens , de vins de toute efpece ,
& étoient ornés avec beaucoup de goût.
Après n'avoir rien négligé de ce qui pouvoit
frapper agréablement les yeux , & offrir
un fpectacle magnifique , on avoit porté
l'attention à fournir aux fpectateurs de
la Fête les moyens de la voir commodément.
On avoit pratiqué quatre garderobes
au rez- de-chauffée & 5 au premier étage ,
il y avoit dans celles qui étoient deſtinées
pour les femmes , des femmes de cham-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE
bre qui donnoient des eaux de fenteur " &
tout ce dont on avoit befoin.
Des garçons vêtus de bleu bordé d'argent
fervoient pour les garderobes des
hommes.
Tous les gens deftinés au fervice du bal
étoient vêtus ainfi que les garçons
de garderabe.
Toutes les fales dont nous venons de parler
étoient magnifiquement illuminées & formoient
un des plus beaux coups d'oeil que
l'on puiffe imaginer.
Ce bal magnifique a commencé de très
bonne heure , l'impatience des spectateurs
ayant prévenu de plufieurs heures l'ouverure
du bal & la fale ayant été remplie dès
neuf heures du foir.
Le bal fut ouvert à dix heures & demie
par le Duc de Gefvres Gouverneur de Paris
& par Madame Roffignol fille de M. de
Bernage Prevôt des Marchands.
Il dura jufqu'à onze heures du matin ,
& malgré la prodigieuſe affluence du monde
qui y vint , il n'y eut point d'embarras de
caroffes par le bon ordre que l'on avoit
mis..
On mande de Bourges que le 25 du mois
dernier M.Dodart Intendant a donné une fête
à l'occafion du mariage de Monfeigneur le
Dauphi
FEVRIER 1745 .
133
La façade de fa maiſon étoit maſquée par
une décoration repréfentant un arc de
triomphe couronnée par les armes de France
& d'Eſpagne : au- deffous étoit un grand car .
touche où étoit repréfenté leDieu de l'hymenée
tenant d'une main les couronnes de France
& d'Espagne avec ces mots Aterno foedere
junxit ; dans un autre cartouche un aigle
s'élevant vers le foleil avec ces mots
Unde vis huc rapitur? Un troifiéme cartouche
repréfentoit une Hercule jeune avec ces
mots Quo non ab Jove virtus ! Toute cette façade
étoit d'ailleurs décoré convenablement
au fujet & entierement illuminée de lampions.
Sur une terraffe du jardin qui donne fur
la campagne & qui étoit totalement illuminée
on avoit élevé en décoration un édifice
à quatre faces , furmonté d'un obelifque
d'où on tira un feu d'artifice qui réuffit fort
bien , & auquel fuccceda un bal qui dura
toute la nuit & pendant lequel il fut diftribué
une grande quantité de toutes fortes de
rafraichiffemens.
Meffieurs de Ville & tous les habitans
ont concouru au fuccès de cette fête avec
tout le zéle que l'occafion exigeoit , la Milice
Bourgeoife fut fous les armes toute la
journée & fit plufieurs décharges de moufqueterie
, l'Hôtel de Ville & toutes les maifons
particulieres furent illuminés,
134 MERCURE DE FRANCE.
NELLA PARTENSÅ
Della Sereniffima Delfina dalla Cità di Bordo.
SONETT O.
Cioglie dal lido la Real Donzella ,
Il rabido Aquilon tace , e s'afconde ,
Placidi i flutti fannofi , e feconde
Spirano s'aure in quefta parte , e in quella ;
In fulla nave infurperbita e fnella
Fra' lor gareggian zeffiretti , e S'onde
Grate di ci bel don bacian le fponde ,
E un nuovo April tutta la piaggia abbella.
Volano attorno i Pargo letti amori
Empiendo l'aer d'armoniofo canto ;
Spargono un nembo d'odorati fiori
Leggiadre ninfe ; e la Delfina intanto
Sparifce agli occhi , e neʼrapiti cori
Si bella gioi a fi converte in pianto .
In atteftato d'umiliffimo offequio
l'Abbate G. Bigueffe
FEVRIER. 1745 . 135
*****************
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Nancy ,
le 8 Mars 1745 .
L
E Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,a
confacré les trois derniers jours du Carnaval à
des divertiffemens publics , pour le mariage de
Monfeigneur le Dauphin fon Augufte petit fils ;
& les Fêtes qu'il a ordonnées en cette occafion
magnifiques en elles-mêmes , ont reçû un grand
éclat de l'ordre qui y a regné & des marques de
bonté que tous ceux des fpectateurs , qui ont eu
l'honneur d'approcher le Roi & la Reine , ont
reçûes de leurs Majeftés. Le bruit de ces Fêtes
avoit attiré à Lunéville un grand concours de
Nobleffe & de perfonnes de tous les ordres , tant
de cette Province , que des Pays voisins ; & ce
fut Lundi dernier que fut tiré au Château de Lunéville
le plus beau feu d'artifice qu'on y ait vu.
Au fond de la cour interieure du Château près
la grille à l'entrée des Jardins , le Roi avoit
fait élever un édifice ifolé , compofé de trois
ordres d'architecture , portant trente trois pieds
de longueur fur foixante de hauteur qui repréfentoit
le Temple de l'Hymenée , orné de peintures
, médaillons bas reliefs , emblêmes , &
devifes convenables au fujet .
Le premier ordre de ce Temple formoit un
quarré avec un grand portique , dans le milieu
de chaque face & aux deux côtés du portique
huit pillaftres & colonnes faillantes , d'ordre Ionique
, étoient couronnés de leurs chapiteaux ,
corniches & balustrades. Les piedefaux étoient
136 MERCURE DE FRANCE.
peints en marbre blanc veiné ; les colonnes &
pilaftres auffi bien que les paneaux & la frife ,
en marbre Africain , la corniche en bréche blanche
, les fonds & arriere- corps en marbre jaune
antique , & les bafes & chapiteaux e . or .
Le fecond ordre formoit un octogone d'ordre
Corinthien , également enrichi de pilaftres , &
couronné de fon entablement , peint en marbre ,
jafpe & porphyre .
Le troifiéme ordre fe terminoit en efpece de
pyramide accompagnée d'une balustrade ornte de
trophées .
Au haut du Temple une Statue coloffale repréfentoit
la gloire avec fes attributs , tenant de
chaque main une couronne compofée de myrtes ,
de lauriers & d'oliviers , comme pour en couronner
la France & l'Espagne repréfentées à droite
& à gauche par des Statues de grandeur naturelle
avec leurs fymboles , & appuyées fur les
écuffons de leurs Armes : des guirlandes de fleurs
réuniſſoient la France & l'Espagne aux deux côtés
de la gloire , aux pieds de laquelle on lifoit
ces mots dans un cartouche de lumieres .
Unam faciamus utramque
Gentem , claram anımis , opibus , virtutibus , armisə
Pour exprimer que la gloire par cet heureux
mariage vouloit encore refferrer les noends qui
uniffent les deux Nations , on avoit mis aux deux
côtés de la France & de l'Espagne , quatre car
touches où étoient des emblêmes repréfentant l'union
des coeurs , des richeffes , des armes & des
vertus .
Premier cartouche. Deux mainsjointes en
figne de Concorde.
ANIMIS ,
FEVRIER 1745. 137
Second cartouche , des vaiffeaux de diffe
rentes grandeurs avec les pavillons de France
& d'Espagne naviguant de concert.
OPIBUS.
Troifiéme cartouche , des canons fur leurs
affuts , drapeaux déployés , des armes de toute
efpece.
ARMIS
Quatrieme cartouche , les fymboles de la
force , de la prévoyance , de la justice & de
la fidelité.
VIRTUTIBUS.
Au deffus du fronton on voyoit un grand cartouche
en forme de coeur qui renfermoit les deux
médaillons unis de Monfeigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine avec ces mots en Lettres
d'or.
Duo in corde uno .
J'unis ici -l'amour , le fang & les vertus.
Entre les colonnes du Temple étoient placés
quatre autres cartouches , deux de chaque côté ,
où étoient quatre Devifes , deux pour Monfeigneur
le Dauphin , & deux pour Madame la Dauphine
.
Premiere Devife pour Monfeigneur le Dauphin.
Un Soleil Levant avec ces mots.
Fecundis ignibus ardet .
Puiffent des feux fi purs faire naître les lys !
138 MERCURE DE FRANCE.
Seconde Devife ,
Un Cadran Solaire avec ces mots :
Cælefti luce regor.
Eclairé par le Ciel , je me regle par lui.
Troifiéme Devife pour Madame la Dauphine
L'Iris ou l'arc-en-Ciel avec ces mots.
Eterna infadera venit.
i
Elle vient annoncer une paix éternelle .
Quatrieme Devise.
Une fuſée enflâmée qui doit ſe refoudre en étoi
les avec ces mots :
Quot fydera fundet !
Combien d'aftres par elle éclaireront le monde !
Au- deffus du portique du Temple on voyoit
dans le fronton un grand cartouche où fe lifois
cette Inſcription.
In Delphini & Maria
Connubio
Vota publica.
Sur quatre piédeftaux étoient placées quatre figures
peintes en marbre blanc , repréfentant l'Amour
conjugal , la fidelité , la fecondité & la
félicité ; chacune de ces Statues étoit diſtinguée
par fes fymboles & fes attributs .
Dans les paneaux fous les quatre figures
étoient peints en bas reliefs plufieurs Genies
qui par leurs jeux differens & leurs attitudes
FEVRIER. 1745. 139
fymboliques exprimoient les voeux & les accla
mations des peuples
Les Genies François avec ces mots.
Vivez heureux époux , régnez ſur nos enfans !
Les Genies Polonois avec ces mots.
Krew Polska po Wozytkich miech
Sie Rozplywa tronach .
Les Genies Espagnols avec ces mots.
Oxala Oxala la fangre Borbonia pueda
Regnar y triomphar en todo el mundo
Les Genies Italiens avec ces mots .
Abbia in loro la fanta Chiefa
9
Invittiffimi protettori,
L'autre face du Temple vis-à-vis le Château
de Chandeu , avec les trois mêmes ordres d'Architecture
préfentoit des ornemens differens
mais relatifs au même deffein. Le froid exceffif
ne permit pas aux ouvriers d'achever cette décoratio
n.
Au faîte du Temple la Renommée avec fa
trompette annonçoit aux deux Nations les heureux
effets de cette Augufte alliance
mots.
Utrique gratulemur genti ,
, par ces
Concordes animos , mutuas opes , fociata arma
Pares virtutes.
Cette union de fentimens , de richeffes , d'armes
140 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus étoit repréſentée par des emblêmes
correfpondans à ceux de l'autre face.
Aux pieds de la Renommée un cartouche entouré
de branches de lauriers & d'oliviers renfermoit
les médaillons du Roi de France & du
Roi d'Eſpagne avec ces mots.
Perpetuitati
Borbonii fanguinis .
Que le fang de Bourbon nous donne à jamais des
Rois !
Entre les quatre pilaftres étoient quatre autres
Devifes pour le Roi & pour la Reine de France ,
pour le Roi & la Reine d'Efpagne.
Premiere Devise pour le Roi de France.
Un Palmier fort élevé , entouré d'une infinité
de beaux rejettons avec ces mots.
Quit ab uno Stipite furgent !
Que de Palmes un jour fortiront de fa tige !
Seconde Devise pour la Reine de France.
Une Aigle qui s'éleve vers le Ciel environnée
de plufieurs Aiglons qu elle regarde & qu'elle ani-'
me à la fuivre avec ces mots .
Oculis urget , regit exemplis.
Tout inftruit tout anime , & les foins & l'exemple .
Troisieme Devise pour le Roi d'Espagne.
Les Tours de Caftille entourées de fleurs de lys
avec ces mots :
Exornant lilia turres.
FEVRIER 1745 . 141
Ils font en s'uniffant & leur force & leur gloire.
Quatrieme Devife pour la Reine d'Espagne,
Un Arbre chargé de grenades avec ces mots.
Quot fructibus , tot feta coronis.
On verra couronnés tous les fruits de mon ſein,
Sur les piédeftaux paroiffoient les mêmes Genies
que de l'autre côté , mais dans des attitudes differentes,&
marquant par leurs ris ingénus , leursdanfes
naïves , leurs jeux enfantins & leurs amuſemens
divers , les fentimens , la joye , les voeux & les
acclamations des peuples.
Premier groupe
de Genies.
O hymen hymenée , O hymenée hymen !
Second groupe de Genies.
Amor non cedat amori.
Troisieme groupe de Genies.
Sit numerofa , fit decora , fit digna
Parentibus proles !
Quatrieme groupe de Genies.
Jo Triumphe , Vivat fponfus , vivat fponfa ,
Vivant felices , diù vivant !
Sur les deux aîles du Temple de l'hymenée ,
le long de la grande grille de fer doré , qui eft
entre la cour & les jardins , on voyoit de part
& d'autre les Armes de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine avec leurs chiffres en142
MERCURE DE FRANCE.
trelacés de diftance en diftance , ornés de leurs
couronnes , & fur des confoles en volute étoient
placés alternativement des trophées & des vafes
attachés les uns aux autres par des guirlandes
qui tomboient en feftons,
Aux deux extremités deux Amours & deux
Dauphins furent deftinés à porter le feu au
Temple de l'hymenée ,
Après plufieurs décharges de l'artillerie trois
gerbes renfermant trois cent fufées partirent à
la fois & commencerent l'artifice au bruit des
tymbales & trompettes , les deux Amours & les
deux Dauphins s'éleverent avec impétuofité , allumerent
au haut de la pyramide la piéce qui repréſentoit
le Soleil, & communiquerent en paffant leur feu
à deux autres Soleils qui dirigés par l'habile artificier
figurerent par leurs divers mouvemens les chif
fres de Monfeigneur le Dauphin & de Madame la
Dauphine , pendant que le Soleil du couronnement
allumoit de fes rayons une main de juftice & un
fceptre paffés en fautoir , d'où l'on voyoit fortir con
tinuellement avec de grands éclats , un nombre
prodigieux d'étoiles & de feux étincelans .
,
Ce premier coup de feu fut fuivi d'un autre qui
réuffit également , des couronnes pofées fur les
Dauphins des grilles collaterales , des Soleils
rayonnans fur les chiffres , des gerbes rangées
derriere les fleurs de lys , des rouës tournantes
au-deffous des ceintres qui fupportoient toutes
ces figures , des fontaines de feu fur chacun des
piédeftaux , des carcaffones en face des colonnes ,
toutes ces piéces d'artifice jouerent fucceffivement
, & par leurs combinaifons differentes formerent
un fpectacle extrêmement varié,
Enfin quatre couronnes enflammées communiquerent
enfuite le feu aux Statues de la gloire
FEVRIER. 1745. 143
& de la Renommée , de la France , de l'Efpagne
aux portraits & médaillons de Monfeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine , aux trophées
, aux cottes d'armes & aux balustrades
& tout à coup , par l'effet de fix trompes , de
vingt pots à feu , de quatre globes
gerbes , de feize balons
parts avec un bruit
de douze
on vit fortir de toutes
un fracas , une espece de
confufion , des jets de lumieres , des fontaines
enflammées , des tourbillons , des cafcades , des
volcans. Le Temple parut tout en feu , & le feu
d'artifice finit par deux mille fufées , par les décharges
réiterées de l'artillerie , par une douce fymphonie
, & par une des plus fubites & des plus
magnifiques illuminations qu'on ait peut- être ja
mais vû en ce genre . La fête a été imaginée avec
beaucoup de goût & d'intelligence , & a été exé
cutée avec beaucoup d'ordre & de/précision .
Ce jour là même , premier , celui qui l'avoit
précedé , & celui qui le fuivit il y eut apparte
ment à la Cour , Comédie , Concert , Bal & Illumination
dans la Ville comme au Château , & une
quantité confidérable de grandes tables où regnoit
ane abondance qui n'excluoit pas la délicateffe . Ces
tables furent toutes fervies foir & matin avec la
même exactitude que s'il n'y en avoit eu qu'une ,pen
dant que des fontaines de vin couloient pour le
peuple. La feule table des Seigneurs & Dames dẹ
la Cour étoit de cent couverts , celles de la No
bleffe de Lorraine , des Officiers & des Etran
gers de diftinction ont été multipliées , à proportion
des perfonnes en très grand nombre qui
s'y font préfentées . Le Roi & la Reine ont parut
très fatisfaits de l'exécution de leurs ordres ,
de la joye qu'ont infpirée à tous les affiftans la
prefence de leurs Majeftés , ces brillantes fêtes ,
& le mariage qui en a été l'occafion
&
144 MERCURE DE FRANCE
Les fix Corps des Marchands de Paris préſentés
par le Duc de Gefvres Gouverneur de la Ville
eurent l'honneur d'être admis le 25 Février à Verfailles
à complimenter Monſeigneur le Dauphin &
Madame la Dauphine fur leur mariage . Voici les
difcours qui furent prononcés à ce fujet.
MONSEIGNEUR ,
Les fix Corps des Marchands de la Ville de Paris
viennent fe profterner à vos pieds pour y faire
éclater la joye qu'ils reffentent de l'augufte mariage
qui fait aujourd'hui le fujet de l'allegreffe publi
que. La divine Providence qui a uni par des liens
indiffolubles les plus précieux interêts des peuple
de la France avec ceux de fes Princes avoit fai.
de cet important évenement le plus cher objet de
nos voeux. Ils font exaucés felon notre eſperance ,
& la même alliance qui vous promet le deux plai
fir de vous voir bien tôt le pere d'une nombreuſt
& brillante famille , promet à tout l'Etat le fou
tien le plus folide qu'il puiffe défirer. Puiffent le
fruits multipliés de cette heureuſe alliance fair
vos plus cheres délices , & formés par vos foins &
fur votre exemple , affûrer à nos neveux l'efpe
rance d'un heureux fort . Puiffent- ils perpetuer dan
tous les âges un fang qui ne fubfifte depuis tant d '
fiécles que pour le bonheur & la gloire des peuples
qui lui font foumis !
MADAME ,
Les fix Corps des Marchands de la Ville de Pa
ris qui ont l'honneur de fe préfenter à vos pieds ,
reffententune joye infinie de l'heureuſe alliance que
Vous
FEVRIER 1745. 145
Vous venez de contracter , & que toute la Erance
défiroit avec ardeur . Quelle fatisfaction pour un
peuple dont l'attachement fincere à fes Princes n'a
point d'exemple dans l'Univers , que de voir l'aimable
réunion des deux branches de l'Augufte
Maifon de Bourbon prête à rendre de nos jours la
Famille Royale auffi nombreuſe & auffi floriffante
que fous le glorieux Regne de Louis le Grand ?
Votre destinée , Madame , eft d'être ainfi le foutien
du premier Trône de l'Europe , de concentrer
les interêts de fes plus puiffantes Nations , & de
faire éclore du fein de cette union le fruit fi défiré
d'une paix durable . Puiffions nous le voir paroître ,
ce fruit charmant , & puiffiez-vous , Madame , au
milieu d'un peuple infini dont vous allez faire les
délices , jouir long- tems du doux plaifir d'être la
caufe de fon bonheur!
****
ODE fur le mariage de Monfeigneur le
Dauphin , par M.Guyot de Merville.
TΕΙ du fein des orages que
Phebus aux Mortels rendu
De l'Univers confondu
Vient réparer les naufrages :
Soudain au feu de fes traits
Brillent Pomone , Cerès ,
Pan , & le fils de Sémele ;
Flore parfume les airs ,
Et dans les bois Philomele
11. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Fait éclater fes concerts .
Tel au milieu de la guerre
Interompant fes travaux ,
Pour effayer le repos ,
Qu'il veut donner à la terre ,
LOUIS par d'heureux liens
Sçait de plaifirs & de biens
Combler la France étonnée ,
Et raffemble en fon Palais
Et l'Amour, & l'Hymenée ,
Et tous les Dieux de la paix .
Que vois-je ! Du Ciel qui s'ouvre
La voûte brille d'éclairs ,
Et par l'abîme des airs ,
Un Dieu defcend fur le Louvre.
Me trompai-je ? Eft-ce Appollon ?
Non du fage Fenelon
C'est l'augufte & digne Eleve. *
Quelles font fes volontés ? ......
Muſe , filence ; il fe leve ;
H parle ; France , écoutez .
» Ah ! du fein de cette nuë
» Dans un jour pour moi fi doux ,
» Avec quel tranſport vers vous
• Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
FEVRIER 1745
147
» S'étend ma voix & ma vûë !
» Sacrés Lys , Sang immortel ,
»Où du Trône & de l'Autel
»La profperité ſe fonde ;
»Vous , dont l'Eternel fit choix
» Pour donner des Rois au Monde ,
>> Et des modeles aux Rois.
x
» Ainfi , quand de l'Iberie
» Les voeux par le Ciel oüis ,
» Au lit d'un fecond LOUIS ,
» Placent une autre MARIE ,
» La France voit déformais
» Ses fondemens à jamais
»Affermis fous leurs aufpic es
» Mais au Trôné deſtiné ,
» Mon Fils , de quels précipices
» Tu feras environné !
X
» Vois-tu ce Monftre* ? l'Audace
» Annonce au loin fon abord ;
» Devant lui marche la Mort ;
>> Le Defefpoir fuit fa trace.
Apui de l'humanité ,
» O mere de l'équité ,
» En vain pour le fuir tu voles ;
* L'Ambition.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
» Il foule les fombres lieux ;
» Ses bras touchent les deux pôles ,
» Et fa tête eft dans les Cieux.
X
» Tel qu'à travers les ravages
» Court un fougueux Conquerant ;
» Tel roule un affreux torrent
>> Echapé de ſes rivages ;
» Lorſqu'entraînant les hameaux ,
» Les Bergers & les troupeaux ,
» Il défole les campagnes ,
» Et qu'à ſes flots en fureur
» Les forêts & les montagnes
Répondent avec horreur,
[» Regarde cette Furie,
» Elle a , fille de l'enfer ,
» Langue d'or & coeur de fer.
>> Tremble ; c'est la Flaterie ,
» Qui pour troubler les Etats
» Aux erreurs des Potentats
» Pliant fes lâches maximes ,
Scut chés Neron & Titus
» Changer les vertus en crimes 2
Et les crimes en vertus .
x
» Mais fuyez Spectres terribles .
Le Souverain de ces lieux
FEVRIE R. 1745 . 149
» N'a point d'oreilles n'i d'yeux
» Pour vos intrigues horribles .
» C'eft du merite fans fard ,
>> Et de l'honneur exemt d'art ,
Quefa grande ame eſt touchée.
» La Justice eft ſon apui ,
» Et la Verité cachée
»Ofe monter jufqu'à lui .
x
,
» O digne Fils d'un tel Pere ,
» Tu brûles de l'imiter.
»Déja tu fçais le flater
לכ
» Par les vertus de ta Mere.
Ah ! de combien de grandeurs ,
,, De triomphes , de fplendeurs
>> Ton hymen eft le principe ?
ל כ
Quels biens ma Niece promet
Avec le coeur de PHILIPPE,
» Et l'ame d'ELISABETH !
X
>> Si pour graver ces merveilles
» Dans les archives du tems ,
» Il faut qu'à fes habitans
» Le Pinde ordonne des veilles
» Qu'avec choix tes dons épars ,
» Des Lettres & des beaux Arts
» Ouvrent la ſource divine ,
» Tu verras Lully, Rouffeau ,
» Le Brun , Defpréaux , Racine
G iij
150 MERCURE DE FRANCE,
""
"9
و د
"
27
"
""
""
و د
""
"
Pour toi fortir du tombeau.
Tous les peuples de la terre ,
Pénétrés de tes bienfaits ,
Te cheriront dans la paix ;
Et te craindront dans la guerre.
Ils diront : Prince , nos Rois
En vain nous dictent leurs loix ;
C'eft dans tes mains que nous femmes 3
Tes droits effacent les leurs ;
C'eft regner fur tous les hommes
Que regner fur tous les coeurs,
x
د و
""
"
"
Voilà l'excès de la gloire
Du Héros dont tu naquis.
Tous les coeurs qu'il a conquis
Font fa plus belle victoire ,
Mais à fon exemple un jour
"" Sur-tout force à cet amour
29
""
Ceux dont tu feras le Maître ,
Er fonge en veillant ſur eux ,
,, Qu'un Roi n'eft digne de l'être ,
,, Qu'autant qu'il les rend heureux,
Il dit : par-tout étincelle
L'efprit faint qui le remplit ;
Son oracle s'accomplit ;
La terre fe renouvelle.
FEVRIER. 1745.
Le crime rentre aux enfers ,
Et pour venger l'Univers ,
Alcide a briſé ſa tombe ,
Tandis qu'à pas de géant ,
L'ambition fuit , & tombe
Dans les gouffres du néant .
X
Pour jouir de ces miracles ,
Quel Dieu ranimant mes fens ,
Du malheur qui fuit mes ans
Viendra rompre les obftacles ?
Quel aigle au Ciel m'élevant ,
Me tranſportera vivant
Dans le Temple de Mémoire ,
Pour pouvoir avec ſuccès
De LOUIS tracer la gloire ,
Et le bonheur des François ?
X
O puiffent les deftinées ,
Sans ceffe veillant fur toi ,
Comme tes faveurs , GRAND ROI ,
Multiplier tes années !
Tels font leurs tendres foucis ,
Quand les Aftres obſcurcis
Annoncent le jour au monde ;
Tels font leurs finceres voeux ,
Lorfque dans le fein de l'onde
Le Soleil plonge fes feux.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
33 દ33 ટ
ODE à la louange du Roi Héros de la paix & de
la guerre.
M
USES , dont les voix immortelles
Confacrent les faftes des Rois ,
Chéris de leurs peuples fidéles
Pour leurs vertus & pour leurs loix
Donnez - moi votre ton fublime
Pour chanter le plus magnanime ,
Le plus jufte des Souverains ,
Que pour rendre heureux les humains.
Qui chéri d'un peuple qu'il aime ,
N'ufe de fon pouvoir fuprême
Quel beau Spectacle ! le Permeffe
S'offre à mes regards éblouis ;
Mais quoi ! tout l'Olympe s'empreffe
D'y defcendre au nom de Louis.
En vain les filles de Mémoire
Comptent d'avoir feules la gloire
D'immortalifer ce grand Roi ;
Charmé de fa vertu ſuprême ,
Le plus puiffant des Dieux lui -même
Veut partager ce noble emploi..
Viens , m'a dit la troupe immortelle ,
FEVRIER 1745 153
Viens apprendre dans nos concerts
Comme on doit chanter le modele
Des arbitres de l'Univers.
J'approche . .... que d'art ! de nobleffe !
Minerve exaltoit fa ſageffe ,
Thémis louoit fon équité ,
Jupiter vantoit fa clémence ,
Appollon fon intelligence
Et Mars fon intrépidité.
Plein, de leur divine harmonie ,
Sur les monts chéris de neuf fours
Je vais conduit par mon génie
Voir s'il eft encore des fleurs ,
Mais déja ma Lyre réfonne ,
Ma voix s'éleve jufqu'au Trône ,
Quel digne objet pour mes chanfons ,
Qu'un Monarque dont la jeuneffe
Inftruit & furprend la vieilleffe
Par la grandeur de fes leçons !
Prince , en qui revit pour la France
De Rome l'immortel Titus ,
Jette un regard de complaifance
Sur ce tableau de tes vertus.
Vous , qui vivez fous fon Empire ,
Peuples , apprenez de ma Lyre
A connoître votre bonheur ;
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
Sachez que ce Héros préfere
La gloire d'être votre pere
A celle du plus grand vainqueur
Tout l'éclat dont brille la guerré
N'a rien qui féduiſe ſes yeux ;
Il fait que les Rois fur la terre
Doivent repréſenter les Dieux.
Vertumne , Cérès & Pomone
Ne redoutent plus de Bellone
Les ravages , les cruautés ,
Et les Nochers vainqueurs des ondes
Sans crainte peuvent des deux mondes
Réunir les Tréfors vantés.
Loin ambition criminelle
Avide d'un fanglant laurier !
La raiſon n'admire que celle
Qui lui préfere l'Olivier.
Un Roi , qui ne porte la foudre
Que pour réduire tout en poudre ,
N'eft jamais qu'un monftre inhumain,
Celui qui met dans la balance
Ce qu'il fait & ce qu'il difpenfe ,
Eft feul l'homme & le fouverain .
Rois , votre premiere conquête
Doit toujours être votre coeur ;
FEVRIER 1745 . 155
C'eft la route qui mene au faîte
De la véritable grandeur ;
Comme Louis marchez fans ceffe
Dans le fentier de la fageffe
De vos pareils trop peu battu ,
Vos cours fous fon heureux aufpice
Deviendront le tombeau du vice
Et le Temple de la vertu .
Amant des Arts & des Sciences
11 leur donne un nouvel éclat..
L'attrait des juftes récompenſes
D'hommes fameux peuple l'Etat.
Chaque talent trouve fon * Temple
Où par lui-même & par l'exemple
Il atteint la perfection .
Tout s'approfondit , fe découvre.
Le fein de la nature s'ouvre
Aux yeux de l'émulation .
Où fuis-je ? quel lieu reſpectable !
Du deftin tout y fuit la Loi ;
Dans l'avenir im pénétrable
Sous quels traits m'offre-t-il mon Roi ?
Ciel ! quelle brillante carriere
Tracent à fa vertu guerriere
De concert Thémis & Pallas !
Précédé par la fage gloire
* Les Académies . G vj
156 MERCURE DE FRANCE,
Il y vole avec la victoire ;
Tremblez injuftes potentats.
Quels rugiffemens effroyables !
Tu frémis , orgueilleux Lion ,
De voir des exploits incroyables ,
En un mois un triple Ilion .
Menin , Ypres , Furnes en cendre
A tes Maîtres doivent apprendre
Que le Héros qui t'a foumis
Reçût la redoutable épée
Que dans ton fang il a trempée
De la main même de Thémis .
Ame & chef d'une ligue altiere ,
Qu'anime & guide la fureur ,
Charles recule fa frontiere ,
Et répand le trouble & l'horreur,
Mais tel que le Dieu du Tonnere ,
Quand aux fiers enfans de la Terre
11 fit reffentir fon courroux ,
Couronné de lauriers Belgiques
Louis , fur les bords germaniques.
Va lui porter de nouveaux coups.
Il s'avance ; la palme eft prête.
Quel revers ! de l'affreufe mort
Un miniftre cruel l'arrête.
FEVRIER. 1745. 157
La France déplore fon fort ;
» Grand Dieu ! dit- elle en fes allarmes ,
» Sauve pour l'honneur de mes armes ,
» Pour ma gloire & pour mon bonheur ,
» Un Roi ta plus parfaite image ,
» Moins flaté de fon apanage
» Que de l'empire de mon coeur.
Le Ciel touché de ſa priere
Rend ce Héros à fon amour ;
Il parle , il entend ; fa paupiere
Se rouvre à la clarté du jour.
Soudain la douleur , la trifteile
Par-tout font place à l'allegreffe ;
Pour un Roi , quels flateurs objets !
Quifait que les forces des Princes
Sont moins le nombre des Provinces
Que les fentiments des fujets !
Ainfi , quand un orage gronde',
Et que fa noire opacité
Eclipfe le flambeau du monde ,
Tout languit , tout eſt attriſté ;
Reparoit-il en fon langage
Chaque être lui rend un hommage ,
Charmé de revoir fes attraits ,
Et cet Aftre , qui les ranime ,
Dans ce que leur tendreffe exprime
18 MERCURE DE FRANCE
Trouve le prix de fes bienfaits.
Fribourg , ta conquête pénible
De fa fanté fera le fruit ;
C'en est fait ; fa foudre terrible
Part , vole , éclate & te détruit.
Sur fon Egide éblouiffante
Cette devife intéreffante
Au loin frappe tous les regards ;
MON BRASNE LANCÈLETONNERRI
QUE POUR EXILER DE LA TERRE
A JAMAIS LA DISCORDE ET MAR S.
Des Bourbons la tige féconde
Etend fes branches , fes rameaux ;
Un jour ils couvriront le monde ;
Mortels , que ces tems feront beaux !
Mais je reviens de mon délire ;
Qu'ai-je prédit ! qu'ai-je ofé dire !
Grand Roi , pardonne à mes effais ;
Ils n'ont fait qu'ébaucher l'image
De ta vertu , de ton courage
Et de son amour pour la Paix .
Par M. de S. Roman de Monrpellier
LA RENOMMÉE
DIVERTISSEMENT
Compoféimpromptu à l'occafion
du Mariage de Monfeigneur
le Dauphin
.
160 MERCURE DE FRANCE
**** 4 +34
ACTEURS.
LA RENOMME'E.
NEPTUNE.
LA FRANCE,
L'ESPAGNE.
SUITE de la
RENOMME' por
tant des Trompettes.
SUITE de NEPTUNE , Matelots.
SUITE de la FRANCE , Provencaux
& Bretons.
SUITE de
L'ESPAGNE , Bifcayens ,
Mexicains,
FEVRIER 2745 161
;
Le Théatre repréfente le Palais de la Renommée
ouvert à tous les habitans du monde ; la
Mer paroît dans l'éloignement. Il est orné
pour une Fête & rempli de toutes fortes de
Nations. Une fymphonie bruyante de Tym
bales & de Trompettes annonce la Renommée
LA RENOMME E
UX Dieux j'égale les Mortels ,
A Les Lauriers des Héros valent bien des Autels.
Sans moi leur plus brillante gloire
S'éteindroit dans les Champs témoins de leur Victoire
,
Et leurs noms avec eux éprouvans le trépas
Dans les fiécles futurs ils ne revivroient pas.'
C'eft ma voix qui ſoutient le Temple de Mémoire.
Aux Dieux j'égale les Mortels.
Les Lauriers des Héros valent bien des Autels.
Que mes plus bruyantes Trompettes
Faffent retentir ces retraites !
Que l'Univers apprenne un hymen glorieux
Digne d'être fêté juſqu'au féjour des Dieux !
CHOEUR de la fuite de la Renommée «
162 MERCURE DE FRANC E.
Que les plus c .....
LAR EN OM ME' E.
La Seine fur fa rive aimable
Voit croître un Lys charmant ,
Et le Tage lui donne une fleur adorable ;
De l'Empire de Flore ils feront l'ornement.
Ils fortent tous les deux d'une tige fi belle
Qu'elle devroit être immortelle.
On voit fortir de la Mer Neptune & fa Cour.
Neptune avance fur ces bords ;
Il vient partager nos tranſports.
NEPTUN E.
Sujets du Souverain de l'Onde ,
Raffemblez vous, chantez , célébrez ce beau jour
Venez , venez dans un ſéjour
Q'habitent à leur gré tous les peuples du monde.
Sujets du c....
La France
bras
Danfe des Matelots.
l'Espagne arrivent fe tenant fous to
fur une Ritournelle entrelaçée de mouvemens
de Sarabande & de Menuet.
Quels objets enchanteurs ! c'eft l'Eſpagne & la
France .
Applaudiffons à leur intelligence.
FEVRIER´1745% 1865
L'ESPAGNE.
Où ne connoft-on pas le Trône de mon Roi
Que de Climats divers font foumis à fa Loi!
Jufqu'au Gange l'Inde reſpire
Sous fon pouvoir victorieux .
Chaque jour le flambeau des Cieux
Naît & meurt dans fon vafte Empire.
Danfe des Espagnols & Biscayens.
LAFRANCE.
Mon charmant Souverain par fon Peuple adoré ,
( Bonheur prefque toujours chés les Rois ignoréy
Jouit d'un bien rare & durable.
On a vu mille-fois un Vainqueur redoutable
Précédé de la crainte & faivi de la mort.
Le Ciel nous gardoit l'heureux fort
D'admirer un Vainqueur aimable.
NEPTUNE , LA FRANCE ET L'ESPAGNE.
On encenſe ſouvent , fans en être charmé ,
Un Héros dangereux , un formidable Maître ,
Mais un Roi n'eft jamais aimé
Que quand il mérite de l'être .
Danfe des Bretons Provenceaux .
LAFRANCE & L'ESPAGNE.
Rives de la Seine & du Tage,
64 MERCURE DE FRANCE
Tandis que vos Guerriers épouvantent le Rhin ,
Les plaifirs les plus doux font votre heureux partage.
Vous brillez ;vous goutez un tranquile deſtin .
LA FRANCE.
Allez Bergers , fous vos ombrages
Chanter , célébrer deux Bourbons.
Jamais l'Echo de vos Bocages
N'aura redit de fi beaux noms .
Danfe de Bergers François. Mufette,
Une Bergere.
Naiffez tendres amours.
Que l'aimable eſpérance
Accompagne toujours
La fidelle conftance.
Lorfque l'on vous connoît qu'on régrette les jours
Que vous a dérobés la trifte indifference !
NEPTUNE.
Que tous les Elémens
Célebrent à l'envi ces fortunés momeas !
Que les Zéphirs , les fleurs embelliffent la Terre !
Que l'Onde en les baignant murmure fous l'Ormeau
!
Que dans les airs un feu nouveau
Livre à la nuit une charmante guerre !
CHUR
Que tous les Elémens Sc ...
FEVRIER 1745. 165
Q
AU ROI,
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
>
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
L'Enigme Latine du premier vol, de ce mois
étoit lefecret , la feconde a dû s'expliquer par la
Tontine. Le mot de la troifiéme étoit la voye de bois.
Le premier Logogryphe a dû s'expliquer par le mot
Ecolier, on y trouve outre les mots qui font en lettres
Italiques , live , col , ile , loir , loire , lice , lie , Elie ,
cor , cr , cri , & ail. Le dernier Logogriphe ef
Toifon , on y trouve toi &fon.
Ces Enigmes & Logogryphes ont été devinés
par Mrs. deLafrique Nau , Freras , l'Abbé Salomon,
l'Abbé Seguil ! on, & Madame Dorinet de Marcouville
en Poitou,
Explication du dernier Logogryphe
de Fevrier,
Morbleu , ce n'eft pas fans raiſon
Que contre le froid je tempête ;
Car pour m'en garantir , je veux perdre la tête ,
Si je puis acheter la plus mince TOISON.
LOGO GRYPHE.
* ་
ON me voit en tous lieux , & fur tout on
m'admire
En un certain Pays que je ne veux pas dire :
Il faut ici , Lecteur , faire un effort d'efprit ;
Mon corps eft grand , il eft petit :
En combien de façons on change ſa ſtructure
Sercit chofe impoffible à dire , je te jure.
FEVRIER 1745 .
171
Il est opaque ou tranſparent ,
Fait pour les yeux , bon fous la dent ,
En marbre , en fruits , en pierre , en fucre ;
Il fait des uns la gloire & des autres le lucre :
Huit lettres compoſent mon tout ,
Combines , tu n'es pas au bout ;
Tu trouveras qu'en mes huit Lettres
Peintres, Sculpteurs & Géometres
Exercent fur moi leurs talens ,
Chacuns en genres differens
En trois lettres je forme un Element terrible
En quatre un inftrument penible,
En fix un Amant malheureux
Depuis peu remis fous nos yeux
En beaux vers & bonne mufique
Quoique fujette à la critique :
En cinq je te rappelle un combat furieux ;
Enquatre de la marchandiſe
Utile à tout , par tout de mife.
' en eft trop , mais avant de faire mes adieux ,
Je renferme cette ſubſtance
Qui de Dieu feul tient l'existence.
Par M. de LISSANCOURT de Xaintonge.
******
JE
AUTRE.
E marche à quatre pieds, Lecteur fi l'on me lie,
Et me prend en mon tout
Si non trois font au lit , l'autre toujours fans vie
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
Mais tu n'es pas au bout.
Ni.qualités , ni titres ,
Ni couronnes , ni mitres ,
Je ne reſpecte rien , même les plus grands Roi
Me font foumis ainfi qu'un ſimple Villageois .
On me voit dans la paix , plus fouvent dans la
guerre,
Sans ceffe enfin je ſuis & fur mer & ſur terre.
Maintenant ſi tu veux , Lecteur , tu trouve en moi ,
Ton Roi pour te donner la Loż ,
Le foupir d'un yvrogne
Après avoir rempli fa trogne .
Un métal précieux ,
Un Poëte facetieux .
Ce qu'après le fouper on cherche d'ordinaire ,
Ce que hait l'odorat ,
Ce que mépriſe un fat,
Mais c'en est trop je dois me taire ,
F. T. de P. ****
ENIGM E.
'Un vifage trompeur j'aborde tout le monde ;
De cache mes défauts autant que je le puis ,
Mais comme je n'ai pas une bonté profonde ,
On me hait auffi - tôt qu'on connoit qui je fuis .
Lenir le nom de Dieu , c'eſt là mon caractere ;
Je rends graces au Ciel de la grandeur du Roi
FEVRIER 1745 . 173-
Et malgré ce noble emploi
Je fais fouvent périr mon pere .
Par M. S .....
C
LOGOGRYPHE.
Héri des voyageurs , précieux aux fçavans ,
Je donne aux curieux un plaifir agréable ,
Dans d'autres fonctions , néceffaire aux Marchands
L'Utile eft préféré par eux au délectable .
Deux membres , feuls difent mon existence.
Le premier lumineux offre à tous les humains
L'objet le plus brillant que la divine effence
Ait formé de fes mains.
Mon tout coupé , ne plaignez point vos peines ,
Avec attention méditez fur ces vers,
Etvous verrez que má queue à l'envers
Contient mon chef de fois plus de trente dous
zaines.
De l'imbécillité des trcp foibles mortels
Voulez vous un exemple ? ayant mouillé ma tête,
Dans les deux premiers pieds , vous avez une
bête ,
A qui l'Egypte a dreffé des Autels.
Brallet fils.
H iij
74 MERCURE DE FRANCE.
*****************
[ ENIGME EN LOGOGRYPHE.
Par M. Jacques
Cachée à tous les yeux , fans éclat dans le
monde ,
Je domi ne pourtant & fur l'air & fur l'onde ,
Par mon pouvoir , on entend dans les airs
Retentir , quelque fois , les plus charmants concerts
;
Et lorfque fur les eaux j'exerce mon empire ,
T'embellis le féjour de Flore , & de Zéphire.
Mon nom n'eft pas fort étendu ;
Avec fept lettres on m'appelle :
Deux mâles font compris dans mon individu ;
Et de moi , cependant , ne font qu'une femelle.
Mon premier nombre eft par fois adjectifs
Quelquefois une chofe même ;
La difference entr'eux deux eft extrême.
Mon dernier mâle eft toujours fubftantif.
Le premier étant pris pour un être en fubftance ,
FEVRIER. 1745 . 175
11 ne vaut pas beaucoup : & cependant , en France
Qui ne l'a pas malgré tout fon efprit )
A peu d'amis , & fort peu de credit .
Ce premier mafculin n'étant qu'une épithete
Fait rire de celui fur qui le fort la jette :
Mais celui qui le fuit , eft encore aujourd'hui
Auffi reveré qu'un Apôtre ;
Le premier cependant , plus fatisfait que l'autre
Souvent ne voudroit pas fe troquer contre lui,
Dans tous mes pieds faites ravage .
Que le premier , puis le cinq , démenage.
Que le troifiéme , après , feplace au premier rang
Alors , en moi fi vous avez le vent,
Dites , nous ferons bon voyage.
(
Voici des changemens nouveaux.
Détruiſez de mes pieds le fecond , le troifiémes
Donnez du même coup la mort au quatrième.
Vous verrez qu'autrefois j'étois chés les Heros
Un des plus utiles travaux ,
Et que fans moi fi non par ftratageme )
Ils n'euffent jamais pris ni Villes ni Châteaux,
Examinez cette autre affaire .
Quand de mon nom entier vous avés écarté p
Hiiij
178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte fes pas,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre-
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens .
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
QU
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiſeroit jamais.
Lecteur , tu fçais ce que j'aime ,
Bevine ce que je haïs.
ZAS
W YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues, ton ardeur.
20
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Lecteur , tu fçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haïs.
3
DW , YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
178 MERCURE DE FRANCE,
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte fes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre-
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens .
202
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Leteur , tu fçais ce que j'aime ,
Bevine ce que je haïs.
W , YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS,
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178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brúla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en eendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie
Qui te déchire le fein
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais .
Leſteur , tu ſçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haï's.
DW , YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS,
178 MERCURE DE FRANCE,
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Leteur , tu fçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haïs.
NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
だ
2
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY .
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
11±11
n
и
FEVRIER. 1745. 179
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , &C.
Nimprime actuellement chés Robuftel
l'Hiftoire du Regnede Charlemagne
par M. de la Bruere l'un des Auteurs de ce
Journal ; on fent combien il doit être difficile
pour nous de parler de ce livre , il eft
à fouhaiter que le Public ait une bonne
Hiftoire de ce Regne qui eft l'époque la plus
brillante de la Monarchie , l'Auteur atravaillé
avec application , & a confulté tous
les monumens qui reftent de ce tems.
La collection nouvelle des Hiftoriens de
France lui a fourni de grands fecours qui
ont manqué aux Ecrivans qui ont traité
cette matiere avant lui . Ce Livre imprimé
en deux volumes in- 12 fe vendra chés la
veuve Piffot , à la defcente du Pont-neuf
prix 3 liv. ; on en pourra avoirpar la même
voye que le Mercure.
Nous avons annoncé les deux Traduc
tions Angloifes des Effaisfur divers fujets de
Litterature & de Morale , par M. l'Abbé
Trublet. Ils viennent d'être encore tradaïs
Ivx j
280 MERCURE DE FRANCE .
en Allemand , & ce qu'il y a de plus fingulier
c'eft que cette traduction eft l'ouvrage
d'une Dame: (Chriftine Marie Anne de Steinwehr
, née Romanus ) . Elle la dédiée à M.
de Reichenbach , Confeiller privé du Roi
de Pruffe &c. L'Epitre Dedicatoire eft fuivie
d'une préface dont nous pourrons rendre
compte dans un autre Mercure . Cette traduction
annoncée dès 1738 dans les Journaux
de Leipfik , a paru dans cette même
Ville fur la En de l'année derniere 1744 ,
c'eft un in-8 , très bien imprimé , avec une
jolie vignette à la tête..
Le fieur Dandré Privilegié du Roi à Paris
rue des Grands Auguftins , près la rue
Saint André des Arcs donne avis qu'il poffede
l'art d'un nouveau Tour. Après un travail
opiniâtre de plufieurs années il eft parvenu à
conftruire lui-même des tours propres à
tourner des Tabatieres d'or & d'écaille quarrées
tout d'une piece ; il donne avis encore
qu'il a établi des tours propres à tourner la
vaiflelle d'argent à contours , quarrée , octogonne
, ovale , & de quelque contour qu'elle
foit & il eft le feul qui ait le fecret d'ouvrager
la vaiffelle comme feroit une tabatiere
d'or tournée tout d'une piece fans qu'il y
entre aucune foudure , les moulures ou autres
façons étant prifes fur piece. Le Public
FEVRIER 1745 181
trouvera dans cette nouvelle invention un
avantage confiderable , la vaiffelle étant prife
poids pour poids lorfqu'on la changera, au
lieu que dans celle où les moulures font
foudées , il fe trouve 40 à 50 fols de perte
par marcs,
A VIS.
Nous faifons de très finceres remercimens
à ceux qui ont la complaifance de
nous envoyer des Mémoires fur les Fêtes,
qui ont été données foit à Paris , foit en
Province, mais nous prions ceux qui ne verroient
point paroître les Defcriptions qu'ils
envoyent , de ne nous en pas fçavoir mauvais
gré , ils ne doivent s'en prendre qu'ài
eux-mêmes qui négligent de nous envoyer
ces détails aflés -tôt. Ces fortes de chofes
doivent fur-tout avoir le mérite de la nouveauté
; fouvent nous recevons des Mémoi
res deux mois après que l'évenement eft
puffé , & nous avons le double regret , & de
ne pouvoir employer des matériaux qui au
roient été d'un grand prix , & de ne pou-.
voir contenter des performes à qui nous fommes
très obligés du foin qu'elles prennent .
C'eſt par cette même railon que nous donnons
ce fecond volume de Fevrier quinze
182 MERCURE DE FRANCE.
fi jours plus tard que nous n'aurions fait , fr
nous avions eû plûtôt tous les Mémoires néceffaires.
Nous prions ceux qui à l'avenir
nous enverront de ces Defcriptions de le
faire plus diligemment ; c'eft l'intérêt du
Public qui nous fait parler.
Le Samedi 13 Mars Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine honorerent de
leur vifite la Maiſon Royale de Saint Cyr.
Les Demoifelles qu'on y éleve avec tant de
foin célébrerent ce moment parun spectacle
qui ne dura que 20 minutes. C'eft un compliment
en action, un Drame mêlé de décla
mation & de chant , qui raffemble les éloges
du Roi , de la Reine , du Roi d'Eſpagne , de
l'immortel fondateur de Saint Cyr , de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Cette Princeffe parut également touchée
de l'ouvrage & de la repréſentation .
Monfeigneur le Dauphin lui préfenta l'Auteur
qui fut comblé de louange.
Le foir même M. Roy alla faire hommage
de cet Idille , & de fon fuccès à la Reine , &
le lendemain au Roi , étant préſenté par
M. le Maréchal de Noailles qui s'intereſſe
puiffamment à tout ce qui regarde S. Cyr.
Le Mardi il eut l'honneur de lire à la Reine
ledernier des trois Ballets qu'il avoit préFEVRIER.
1745 .
183
parés pour le mariage de Monfeigneur le
Dauphin. Il avoit eu précedemment l'honneur
de lire à S. M. les deux premiers. Elle
lui en témoigna une entiere fatisfaction . Ces
trois pieces font la Felicité , l'Année Galante
& les quatreParties duMonde. Elles font.miſes .
en mufique , la premiere par M. Rebel &
Francoeur , la feconde par M. Batiſtin , la
troifiéme par M. Mion neveu du célébre M.
de la Lande.
L'I DILLE. de faint Cyr.
SCENE PREMIERE
AGLAE'
CESpectacle pompeux , qu'un fonge m'a tracé
M'occupe, me plaît m'inquiéte :
Les plaifirs que permet cette fainte retraite ,
Les devoirs affidus . ne Font point effacé .
SCENE DEUXIEM E..
EUPHRASIE , AGLAE
J
EUPHRASIE ..
E vous vois rêveufé & diftraite ,
Je craignois prefque d'approcher
》*
184 MERCURE DE FARNCE.
AGLA E'
Nous nous fommes promis une amitié parfaite ,
Et c'est vous que mon coeur choifit pour s'épancher.
EUHPRASIE.
J'aime à voir qu'à mes foeurs votre choix me préfere
.
AGLA E
La fageffe chés vous a devancé les ans ,
Et vous pourriez m'aider à percer un myſtere ,
Car c'en est un fans doute ; une erreur de mes
fens ;
Une illufion paffagere
Me pourroit- elle être auffi chere ?
La nuit & le fommeil me verfoient leurs pavots ;
Mon ame refpiroit cet innocent repos ,
Que nous prépare un jour paffé dans la priere :
De fubites fplendeurs ont ouvert ma paupiere :
Du côté du midi fe leve dans les Cieux ,
Se fixe une Etoile nouvelle ;
Sa lumiere éclatante attire tous les yeux ;
Tous les Aftres fe font abaiffés devant elle .
Le foleil même , au lieu de l'éclipfer ,
Ainfi qu'à fon retour il efface l'aurore ,
Se plaifoit à lui difpenfer
Ses rayons les plus chers pour l'embellir encore .
FEVRIER 1745. 185
EUPHRASI E.
Votre récit fait couler dans mon coeur
Avec l'étonnement une douceur fecrete.
A GLA E'.
Mais qu'en augurez -vous ?
EUPHRA SÍ E.
Des decrets du Seigneur :
Foible mortelle , hélas ! puis-je être l'interprete ?
AGLA E'
Sous le voile d'un fonge autrefois l'Eternel ,
Des grands évenemens enveloppoit l'Hiftoire.
C'eft ainfi qu'à Jofeph il annonça la gloire ;
Et l'efpérance d'Ifraël.
EUPHRA SI E.
Il fuit l'oeil curieux & la bouche profane ,
Et fouvent de l'enfance if anime l'organe .
La nuit changée en jour , le Ciel paré de feux
L'Aftre qui regne fur eux ,
Qui de la Toute - puiffance
Eft le Trône lumineux ,
Cette Etoile ajoutée à la magnificence
De ce Palais radieux ,
Tout femble préfager quelque douce influence
Que la terre attend des Cieux .
AGLA E'
Sans doute , & le Très - Haut lui - même vous
infpire .
#86 MERCURE DE FRANCE
A-t-il jamais fur eet Empire
Verfé plus de faveurs que dans ces derniers tems ?
C'eft peu de nos exploits rapides & conftans ,
( Aplus d'un Régne ils auroient pu fuffire )
Ce jeune Conquérant , au moment qu'on l'admire
Il mouroit ; de fes jours la trame ſe déchire ;
L'art pour la renouer prend des foins impuiſſans ,
Il falloit un miracle : aux peuples gémiſſans
Dieu l'accorde ; LOUIS refpire.
S'il refte d'autres voeux à faire encor pour lui ,
Le Ciel à les remplir fe prépare aujourd'hui.
CHOURS derriere la Scéne.
jour heureux ! ô jour de mémoire immortelle !
Venez , venez troupe fidelle :
Portiques facrés , ouvrez-vous.
AGLAE .
Ces tranfports , ces concerts fi doux ,
Nous annoncent - ils notre Reine ?
Sa préfence eft toujours une fête pour nous.
SCENE TROISIEM E.
AGLAE , EUPHRASIE , MELANIE
EU DO XE ,
MELANIE.
CEft un nouveau triomphe , & ce jour nous
amene
FEVRIER 18+ 1745.
Un autre objet d'amour , un tréfor précieux
Dont le Tage enrichit la Seine ,
Et cet afyle eft l'humble Scene ,
Qui pour tout appareil lui préfente nos voeux
AGLA E'
De ton peuple , grand Dieu , tu couronnes le zéle ;
Le Fils d'un Roi felon ton coeur ,
L'eſpoir du nom François , l'appui de fa grandeur
A donc reçû de ta main paternelle
La vertu fous les traits d'une jeune Mortelle ?
" EUPHRASIE
Oui , c'est vous qu'annonçoit un fonge fr flateur ,
Noeuds qu'a formés le fang , noeuds que le Ciet
refferre ,
Source éternelle du bonheur
Des deux plus grands Rois de la terre.
AGLA E".
De la France & du fiécle elle fera l'honneur.
MELANIE.
Les fleuves & les mers ont vû fur leurs rivages
Tous les peuples voler au-devant de fes pas :
Elle-même nous tend les bras ;
Elle vient au-devant de nos tendres hommages,
AGLAE'
Ah ! puiffe-t-elle y trouver quelque appas !
EUDOX E.
A fes regards ferions nous étrangeres ?
188 MERCURE DE FRANCE
Le Trône qui fut fon berceau
Eft fcellé du fang de nos peres ;
Et des François & des Iberes
Les lauriers de PHILIPPE ont couvert le toma
beau.
EUPHRASI E.
N'eft-ce pas le dernier & le plus mémorable
De fes auguftes aïeux ,
Dont la main triomphante a confacré ces lieux ,
Et de tous nos devoirs tracé l'ordre immuable ?
Pour vous , famille innombrable ,
D'un pere il avoit les yeux ;
C'eft aux yeux de fa fille un titre favorable .
Une troupe nouvelle arrive en ce ſéjour.
Ce jardin dont nos mains ont hâté la culture ;
Prete à mes foeurs l'innocente parure
Que leur permet un ſi beau jour.
SCENE QUATRIEME.
AGLAE' , EUPHRASIE, ME'LANIE,
EUDOXE , SIDONIE , LES CHOURS.
CHUR S.
Outez , Princeffe adorable ,
G Goutez les tranfports de nos coeurs .
EUDOXE & SIDONIE chantent.
A vos piés nous femons des fleurs :
Leurs naiffantes couleurs
FEVRIER 189
1745 .
Rendent yotre printems , & fa candeur aimable ,
Goutez , & c,
CHoeUR,
SIDONIE , en préfentant une couronne de lys 3
de grenades , qui a f.rvi au Tabernacle,
Ces fleurs de l'Arche fainte ont formé la cou
ronne ,
Ornement confacré par l'Epoux immortel.
Ce tribut de la terre a monté fur l'Autel ,
Où des Anges tremblants la troupe l'environne ,
Où lui-même à l'Epoufe & s'unit & fe donne,
AGLAE .
Elle a prêté l'oreille à nos tendres accens.
Nous n'avons point fignalé notre zéle
Par un profane encens .
Retournons dans le Temple offrir des voeux pour
Elle .
CHUR cbantant;
Ciel , ô Ciel , fur fes jours verfez tous vos biene
faits.
EUDOXE chante.
Que le Pere & l'Epoux la couvrent de leur gloire!
EUDOXES SIDONIE chantent.
Que le plus tendre amour prévienne fes fouhaits
190 MERCURE DE FRANCE.
EUDOXE chante.
Qu'elle dorme au fein de la Paix !
SIDONIE chante.
Qu'elle s'éveille au bruit de la Victoire !
CHoeUR.
Ciel , 8 Ciel , fur fes jours verfez tous vos bienfaits .
EUDO XE chante.
Qu'une poftérité nombreuſe & floriffante
Des deux Peuples unis puiffe remplir l'attente !
SIDONI E chante.
Eternifez un fang fi glorieux
Dont vous avez placé la fource dans les Cieux.
CHUR S.
Tous nos momens font pour vous des hommages :
Grand Lieu répondez à nos voix ,
Triomphez, fouverain des Rois ,
Dans vos plus brillantes images.
ROY , Chevalier de
POrdre de S. Michel,
FEVRIER. 1745 191
SONGE à Mademoiselle Gauffin.
Au milieu des vapeurs où le fommeil nous plon- U
ge,
Cette nuit dans l'erreur d'un fonge ,
J'ai crûvo'r un Arrêt du confeil des amours,
Par cet Arrêt rempli d'extravagance,
La plus belle femme de France
Devoit voir terminer les jours ,
Si par un genereux ſecours
Un tendre Amant épris du plus beau zéle
Ne cherchoit à mourir pour elle,
A cette fatale nouvelle ,
Voilà d'abord le peuple feminin
Dans la peine la plus cruelle ;
Chaque femme apprehende un funefte deftin ,
La plus laide tremble pour elle ,
Et fe trouvant la plus riche en appas ,
Croit voir dans fon miroir | Arrêt de fon trépas .
Seule dans ce moment de la commune crainte ,
Adorable Gauffin , vous n'étiez point atteinte.
Vous ignoriez cette rare beauté
Qui devoit vous caufer mille frayeurs mortelles ,
Ces attraits par qui les plus belles
Pouvoient fe croire en fûreté.
192 MERCURE DE FRANCE.
De douleur cependant mon ame étoit ſaiſie ,
Et tandis qu'allarmé pour votre belle vie ,
Je cours pour la fauver aux dépens de mes jours ,
Mon reveil de ce fonge a terminé le cours.
Par Mr. D. M.
A M. LE COMTE ET A MADAME
la Comceffe de Froulay ,
Le jour de la célébration de leur mariage.
HEureux Epoux, apprenez ce myftere ,
L'Hymen furpris de trouver aujourd'hui
L'Amour chés vous auffi fage que lui ,
Veut à ſon tour changer de caracte e
Et pour vous feuls devenir chaque jour
Plus délicat & plus vif que l'Amour.
P.U. BC. D. A. A. C. D. R.
NOUVELLES
FEVRIER. 1745 .
195
¿ES EX EX EX EX EXEX
NOUVELLES
茶
ETRANGERES
POLOGNE.
N mande de Drefde du7 de ce mois que le
de Vicaire de l'Empire dans le Pays du droitSax on
a envoyé dans tous les lieux dépendans de fon Vicariat
un Decret qui porte que la Bulle d'Or & les
Constitutions Germaniques l'obligeant pendant
la vacance du fiege Impérial de prendre en main
l'adminiſtration du Gouvernement de l'Empire
dans toute l'étendue des Pays du Droit Saxon , il
s'en charge pour la confolation & pour l'utilité des
habitans de ces Pays , quelque difficiles & quelque
onereufes que foient les fonctions attachées à une
pareille adminiftration ; que plus la conjoncture
paroît dangereufe par la fituation critique dans laquelle
fe trouvent les affaires , plus il eft néceffaire
de rétablir & d'affermir la tranquillité dans l'intérieur
de l'Allemagne ; qu'il exhorte les Souverains
& les Régences des Etats qui relevent de fon Vicariat
à conferver une parfaite union , & s'il furvenoit
entr'eux quelque differend , à les fufpendre,
ou dans les cas qui ne pourroient fouffrir de delai ,
à en informer S. M. afin qu'elle puiffe contribuer
par fes bons offices à procurer un accommodement
qu'il leur recommande en même tems de
prendre les mesures convenables pour être en état
quelqu'un vouloit ufer de violence contre un autre
, ou s'oppofer à l'élection legitime d'un Roi
des Romains , de contribuer au maintien de la
11. Vola I
194 MERCURE DE FRANCE .
paix & de la juftice & à la confervation des Droits
du Corps Germanique .
Le Marquis de Valory Envoyé extraordinaire
du Roi de France auprès de S. M. Pr. arriva le 15
Fevrier à Dreſde de Berlin pour exécuter de la
part de S. M. T. C. une commiffion importante.
Ce Miniftre a eu avec le Comte de Bruhl Minif
tre du Cabinet une longue conférence après laquelle
il a dépêché un courier au Roi de Prulle .
Il a été décidé que le Roi feroit une augmentation
dans fes troupes & que S. M. auroit fur pied
60000 hommes avant la fin du mois d'Avril. On
prépare 3000 nouvelles tentes & un train d'artille
rie beaucoup plus confidérable que celui qui avoit
été ordonné pour l'année derniere .
Le fecond Bataillon du Régiment des Gardes a
reçu ordre de fe tenir prêt à marcher & l'on a
donné le même ordre à plufieurs des Régimens qui
n'ont pas fait la derniere campagne .
ALLEMAGNE.
ON mande de Vienne du 30 Janvier dernier que
l'armée du Roi de Pruffe ayant pris fes quartiers
d'hyver depuis que le Comte de Traun a abandonné
la Siléfie , ce General s'eft aproché des Frontieres
de cette Province , & qu'il a établi fon quartier
general à Brinn .
L'échange des prifonniers qui devoient être ren
dus au Roi de France pour la Garniſon de Fribourg
été reglé , & un détachement de Varadins com
mandé par le Lieutenant Colonel Leileberg a dû
aller les chercher en Hongrie , d'où il devoit les
conduire par la Carinthie & par le Tirol fur les fron
tieres du Brifgau .
On a apris de Baviere que l'Electeur avoit noms
FEVRIER 1745 . 195
mé pour fes Miniftres d'Etat & de Conference le
Prince de Furftemberg , les Comtes de Konigsfeld
& de Preyfing , les Barons de Breithlohn & de
d'U enrtel.
Ona été informé par des lettres de Ratisbone que
les troupes Françoifes qui étoient dans le voifinage
du Danube étant extrêmement refferrées du côté
de Neuftadt, leComte de Ségur avoit pris la réfolution
de les étendre jufqu'au -delà de la riviere de
Paar ; que pour cet effet il avoit fait avancer de
ce côté le 27 Janvier dernier un Corps de 1800
kommes , qu'un autre Corps avoit marché en mêmetems
vers Griefenfeldt afin d'être à portée de foutenir
le premier ; que le 28 on avoit reçû avis que la
garnifon d'Ingolstadt faifoit des difpofitions pour at
taquer l'un de ces deux corps ; que le Baron de Berenklau
étoit effectivement forti le lendemain d'Ingolftadt
avec une partie de la garniſon de cette Place
& qu'il avoit paffé le Danube à Liechtenau ; que
d'abord les troupes Françoifes qui avoient pris leurs
quartiers fur les bords de la Paar, jugeant qu'elles
étoient trop foibles pour reſiſter au Baron de Berenklau
s'étoient retirées , mais qu'ayant été jointes
par celles qui s'étoient avancées à Griefenfeldt ,
elles étoient retournées fur leurs pas ; qu'ayant trouvé
à Reichershoffen les troupes du détachement du
Baron de Berenklau raffemblées , elles les avoient
attaquées avec tant de valeur qu'elles les avoient
contraintes de fe replier fur la tête de leur pont
à Liechtenau & de rentrer précipitamment dans
Ingolstadt ; que le Baron de Berenklau avoit abandonné
fept pieces de campagne qui couvroient fon
front de bataille ; qu'on lui avoit fait 300 prifonmiers
& qu'il y avoit eû environ 500 hommes de
tués de la part des troupes de la Reine de Hongrie.
On apprend de Hanover que le Chevalier de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Belle-Ifle étoit à Stade depuis le 24 Janvierder
nier , mais que le Marêchal fon frere n'a pû y arriver
que le 26 , parcequ'il a été indipofé.
Les Lettres de Munich portent que l'Empereur
avant fa mora déclaré l'Electeur de Baviere Majeur
, & qu'il lui a recommandé de prendre les
confeils de l'Impératrice & ceux des Comtes de
Preyfing , de Tettenbac & de Konigsfeld .
L'Impératrice & l'Electeur de Baviere font au
Château de Nimphenbourg & l'Electeur y travaille
affidûment avec fes Miniftres pour délibérerfur
les réfolutions qu'il convient de prendre.
On a appris de Bonn que l'Electeur de Cologne
fe difpofoit à faire un voyage à Vunich.
Des lettres de l'armée commandée par le Comte
de Traun portent que ce General avoit toujours fon
quartier à Brinn & que l'extrême rigueur de lafaifon
auffibien que la néceffité de donner aux trou
pas le tems de fe remettre des fatigues extraordi
res qu'elles ont effuyées l'ont obligé de fufpendre
toutes les opérations militaires.
BAVIER E.
On mande de Munich du 18 de ce mois que M..
de Klinggraff Miniftre du Roi de Pruffe a affùré
L'Electeur que S. M. Pr étoit dans une ferme réfolution
de ne point fe départir des engagemens qui fubfiftent
entre cette Cour & celle de Berlin , & de
foutenir de toutes fes forces les intérêts de la Maifon
de Baviere.
L'Electeur a fait déclarer par le Comte de
Thering à tous les Miniftres Etrangers qui refident
Munich , que fon intention étoit de ne ſe prêter
à aucun arrangement que de concert avec les Puif
nces fes Alliées..
FEVRIER 1745. 197
Ce Prince a nommé fon Ambaffadeur à la Diette
pour l'élection d'un Empereur le Comte de Sintzheim
ci-devant Miniftre Plenipotentiaire de S. M. I.
auprès de la République de Hollande , & il a ordon
né au Baron de Raab d'aller refider à Manheim en
qualité de fon Miniftre auprès de l'Electeur Palatin.
Les troupes de la Reine de Hongrie qui font fur
les bords de l'Inn ont recommencé les actes d'hoftilité.
On a reçu avis de Reichershoffen pofte fitué à
trois lieuës d'Ingolstadt occupé par un Bataillon du
Régiment Royal Suédois des troupes de France ,
qu'un corps de 4000 hommes de la garnifon d'Ingolftadt
avoit effayé de f rprendre ce pofte , mais
que le Bataillon qui le gardoit s'y étoit défendu
avec tant de valeur que le Comte de Sparre
Colonel du Régiment Suédois avoit eu le tems de
marcher au feco rs. Les ennemis à fon approche
fe font retirés après avoir fait une perte confidérable.
Le feu de fix canons avec lefquels ils ont tiré
à boulets rouges a caufé beaucoup de dommage au
Château de Reichershoflen & au Bourg qui en dé--
pend .
HAMBOURG.
Su'vant des avis reçus de Stockolm le Marquis de
Lanmary Ambaffadeur de S. M. T. C. a eu une audience
particuliere du Roi de Suede dans laquelle
il a donné part à ce Prince du mariage de Monfeigneur
le Dauphin avec l'Infante d'Eſpagne Marie-
Therefe .
PRUSSE.
On a appris de Berlin du 3 de ce mois que
M. de la Mothe -Fouquet , Commandant de Glatz
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
à dépêché un courier au Roi de Pruffe pour l'informer
que la garniſon Pruffienne qui étoit à Habelchwerot
avoit été obligée pendant quelque
tems de demeurer prefque continuellement fous les
armes dans la crainte d'être ſurpriſe par quelques
troupes de la Reine de Hongrie qui s'étoient appro.
chées de ce pofte , que 800 hommes d'Infanterie
& 100 Huffards avoient été détachés fous les ordres
des Lieutenans Colonels Canitz & Phuhl & du
Major Hans Schultz pour aller attaquer ces troupes;
que ce Major après avoir enlevé les fentinelles
qui étoient fur les avenues des deux Villages qu'el
les occupoient , & avoir pouffé les Gardes avancées
des ennemis , avoit chargé avec les Huffards
Pruffiens quelques Compagnies de Cuiraffiers & de
Dragons qu'il avoit mifes en fuite ; que pendant ce
tems les Lieutenans Colonels Canitz & Phuhl à la
tête de leur Infanterie avoient paffé entre les deux
Villages , & que les ennemis ayant craint qu'on ne
leur coupât la retraite , avoient abandonné précipitamment
ces poftes ; qu'ils ont eu . 35 hommes
de tués ; qu'on leur a fait 47 prifonniers qui ont été
conduits à Glatz & qu'on leur a enlevé 79 cheyaux
.
La nuit du 19 au 20 du mois de Janvier dernier
un détachement de la garnifon de Glatz fit une autre
fortie dans laquelle il a taillé en pieces un détachement
de Huffards ennemis qui étoit à Niederstein
.
M. de Hautcharmoy qui commande à Brieg a
mandé au Roi que le Lieutenant Colonel Loben que
ce Major General a fait marcher avec quelques
Compagnies du Regiment d'Infanterie deSaldern &
du Régiment de Huffards de Soldan pour chaffer les
ennemis de Namilau , a éxécuté cette entrepriſe
avec toute la valeur & toute la prudence qu'on
FEVRIER. 1745. 199
pouvoit attendre de lui ; que le 15 il fit prendre
les devants à 30 Fufiliers & à 30 Huffards avec ordre
de tâcher de furprendre une des portes de Namflau
, & qu'à la tête du refte de fon détachement il
fit un détour pour attaquer la garnifon lorfqu'elle
fe retireroit ; que dès que cette garniſon eut découvert
le détachement Pruffien elle ne s'occupa
que du foin d'affûrer fa retraite qu'elle fit avec
beaucoup de confufion , & qu'elle ne put faire avec
affés de promptitude pour éviter d'être jointe par le
Lieutenant Colonel Loben qui fit fur elle un feu
très vif d'artillerie & de moufqueterie , & qui a
tué beaucoup de monde aux ennemis.
Quelques troupes de S. M. Pr. ont donné la
chaffe à 600 Infurgens que le Comte Palfy , qui
n'étoit pas encore inftruit que les Pruffiens
étoient maîtres de Namflau , y envoyoit pour recevoir
les contributions d'argent & de fourage que
les ennemis avoient exigées des habitans ,
Le Prince d'Anhalt Deffau ayant chaffé entierement
de Silefie les troupes de la Reine de Hongrie
, a diftribué des quartiers d'hyver à celles du
Roi.
On a appris du 30 du mois dernier que le Prince
Charles-de-Lorraine a fait un voyage à Brinn afin
de déliberer avec le Comte de Traun fur les nouvelles
mesures qu'il convenoit de prendre depuis
que les troupes Pruffiennes ont obligés celles de la
Reine de Hongrie de fe retirer entierement de la
Haute Silefie .
L'armée du Roi de Pruffe ayant pris les quartiers
d'hyver depuis que le Comte deTraun a abandonné
la Silefie , le Baron de Thungen s'eft approché
des frontieres de cette Province & il a établifon
quartier general à Brinn .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE .
On mande de Berlin du 9 de ce mois que le
Roi a déclaré qu'il fouhaitoit que l'élection d'un
Roi des Romains fe fit avec une entiere liberté , &
que S. M. paroît determinée à n'accorder fa voix
qu'à un Prince qui poffede les titres preſcrits par la
Bulle d'Or , & par les loix fondamentales de l'Empire.
S. M. a appris par un courier qui lui a été dépêché
par leLieutenant GeneralNaffau que les ennemiss'éant
empar´s une ſeconde fois de la ville de Ratibor
& y ayant mis une garnifon de 100 Huffards & de
2000 Pandoures , ce Lieutenant Général qui avoit
reçu ordre de S. M. de les chaffer de ce poffe fe mit
le 9 de ce mois en marche avec 7 Bataillons & 2
Régimens de Huffards . Il fut averti qu'un détachement
de Huffards ennemis & de Pandoures occupoient
le Village de Radun , & il furprit ce détachement
dont 60 hommes furent tués , 50 faits
prifonniers & le refte difperfé . Le Lieutenant General
Naffau s'étant enfuite approché de Ratibor ,
il trouva les ennemis fortis de la Ville & en bataille
devant le Fauxbourg . Ils attaquerent fon avantgarde
qui les repouffa , Lorfque cette avantgarde compofée
de Cavalerie eut été jointe par l'Infanterie , les
Pruffiens attaquerent l'ennemi avec tant de fuccès
qu'ils le culbutérent & l'obligerent de ſe retirer
précipitamment vers la Ville. Ils y entrerent avec
les fuyards dont 30 furent pris & un grand nombre
taillés en piéces. Le refte fe fauva hors de la
Ville , & 50 de ceux qui étoient les plus avancés
ayant rompu le pont derriere eux plus de 500 de
ceux qui les fuivoient fe noyerent dans l'Oder . Depuis
cette action on en a ramené à Ratibor 300 autres
qui étoient montés à des arbres pour ne pas pé
rir, ou qui s'étoient fauvés dans les montagnes,
FEVRIER. 1745. 201
Le Roi reçut le 17 de ce mois le détail d'un fecond
avantage remporté dans le Comté de Glatz
fur l'armée de la Reine de Hongrie .
Le Lieutenant Général Lehwald à la tête du
corps de troupes Pruffiennes qu'il commande s'étant
avancé le 9 vers les deux villages du Haut &
Bas Johanfdorff dans ce Comté , en chaffa les ennemis
qui les occupoient & que ques jours après il
continua fa marche pour s'approcher d'un corps
de troupes S. M. H. lequel confiitoit en 10 bataillons
& 5 efcadrons ans y comprendre les Huffards
& les Croates , & qui étoit fous les ordres du G
néral Wallis. Ce corps s'étoit raffemblé entre Landeck
& Habelfchvvertds fur une hauteur près de
Plomnitz , & fa pofition étoit très - avantageufe ,
non iculement parles hayes & les broffailles qui le
couvroient , mais encore parce qu'on ne pouvoit
le join re fans paffer un ruiffeau dont les bords
étoient fort efcarpes Ces obftac.es n'ayant
point empêché le Lieutenant géneral Lehvvald de
hazarder le paffage du ruiffeau , il attaqua lès enneis
qui après avoir foutenu le combat pendant
une heure & demie furent enfoncés & prirent la
fuite. On leur a pris quatre piéces de canon & ils
ont eu pus de 900 hommes de tués. Le nombre
de leurs bleffés eft beaucoup plus grand , & celui
des prifonniers auroit été très- confidérable fans la
précipitation avec laquelle ils fe font retirés.
Le Roi a appris depuis que ce corps de tro pes
s'étoit retiré à Mittelvalde & que le Lieutenadt
géneral Leh vald fe difpofoit à aller encore
y attaquer les ennemis .
ESPAGNE.
N apprend de Madrid du 23 de ce mois que
202 MERCURE DE FRAN CE.
31 du mois dernier l'Armateur Michel Roman
étoit entré dans le Port de Bayona avec le Brigantin
Anglois la Grace dont il s'eft emparé à fix lieues
de Porto , & qui étoit chargé de 2000 quintaux
de moruë.
Den Jofeph Bigot commandant le Corfaire le
Saint Pierre a pris dans les environs du Cap de Finifterre
le Vaiffeau la Tete Charminte de la même
nation , monté de 10 canons & de fix pierriers,
qui alloit de Londres à la Jamaïque , où il portoit
ane grande quantité d'uftenciles de cuivre, de fer
& d'étain .
GENES ET ISLE DE CORSE.
ONa
Napprend de la Baftie qu'une troupe de rebelles
s'eft emp rée de S n - Pegrino , & qu'après
avoir taillé en pieces ou fait prifonniers tous les fol
dats qui y étoient en garni on , elle a tué un Barigel
dont elle a envoyé la tête dans un fac à M. Giuf
tiniani Commiffaire genéral de la République de
Génes.
de Stellanello
Les avis reçûs de Port-Maurice portent que
400 hommes des troupes combinées de France
& d'Espagne ayan : contraint les habitans
Fief appartenant au Prince
Doria de dépofer leurs armes entre les mains du
Podeftat de Diano , un grand nombre de Payfans
de la vallée d'Oneille s'étoient attroupés ; qu'ils
étoient entrés à main armée dans Diano & qu'ils
avoient rompu la porte du lieu où les armes de ces
habitans avoient été enfermées , qu'ils les avoient
enlevées & qu'ils avoient emmené lié & garotté
celui à qui le Podeftat en avoit confié la garde.
Plufieurs Bataillons Efpagnols qui fe font avancés
depuis à Alafio ont enfin réduit tous lesVillages de la
FEVRIER. 1745 : 203
vallée d'Oneille à la néceffité de fe foumettre , &
un détachement de ces troupes s'eft faifi de la perfonne
du Comte Guicciardi qui a beaucoup contribué
à l'enlevement des armes dont le Podeftat de
Diano étoit dépofitaire.
GRANDE BRETAGNE,
On a appris de Londres du 29 du mois dernier
que le Vaiffeaut le Flamborough de 20 canons qui croife
fur la côte de la Caroline Méridionale s'étoit emparé
d'un Bâtiment François de 120 tonneaux , de
24 canons & monté de 320 hommes , & qu'on avoit
trouvé à bord 60000 Piaftres & quelques caiffes
remplies de poudre d'Or.
L'Armateur le Mars de Darmouth qui avoit été
pris par les François a été repris par le Vaiffeau de
guerre le Capitaine vers le 48me, degré de Latitude.
*****************
ODE fur la vertu Chrétienne à la Reine.
TElle que fimple en fa parure ,
Négligeant les fecours de l'art
La Bergere de la Nature
Emprunte des attraits fans fard ;
De même à la Vertu pour plaire
Il ne faut que fon caractere ,
Son naturel fait ſa beauté ;
Elle eft foumife , fans baffeffe ,
,
I vj
104 MERCURE DE FRANCE.
Compatiffante fans foibleffe ,
Noble dans fa fimplicité.
菜菜
Comme la fource de tout vice ,
Elle évite l'oifiveté .
Sa langue ignorant l'artifice ,
A pour guide la verité.
Severe fans être farouche ,
On n'entend point fa chafte bouche
Faire rougir la pureté :
Infenfible aux biens de la vie ,
Jamais le démon de l'envie
Ne trouble fa tranquillité .
***
Par le menfonge & l'impofture
Veut on ternir fes actions ?
-
Elle fçait pardonner l'injure ,
Et maîtrifer fes paffions.
Toujours égale , complaiſante ,
Difcrerte , fincere , prudente ,
Refignée à l'adverfité ,
Elle abhorre la tromperie ,
Elle eft fourde à la flatterie ,
Humble dans la profperité.
*****
Placée au fein de l'opulence
Par les bontés du Créateur ,
Une faftueufe infolence ,
S'empare-t-elle de ſon coeur ?
FEVRIER 1745 . 205
Non, fon ame reconnoiffante
Benit la main toute puiffante
Du Souverain Maître des Cieux ,
Et lui confacrant fes richeffes ,
Par de charisables largeffes
Cherche à trouver grace à ſes yeux.
***
Dans l'adverfité la plus dure
Une pieuſe fermeté
Lui fait ſupporter fans murmure
Les tems de fa calamité ;
En adorant la Providence ,
Elle rend grace à fa clemence
De vouloir la mortifier ,
Et croit que le Seigneur n'octroye
Une fi falutaire voye ,
Qu'à ceux qu'il veut fanctifier.
****
Contente fous une chaumiere
Comme fous les plus beaux lambris ,
Dans une fervente priere
Au Ciel elle éleve fes cris ;
De cet unique néceffaire
Elle fait fon unique affaire ,
Compte tout le refte pour rien ;
Met en Dieu feul fon affûrance
Et vit dans la fainte eſpérance
De jouir du fouverain bien.
206 MERCURE DE FRANCE..
*****
Faux honneur des Grands de la Terre ,
Vains Plaiſirs des Voluptueux ;
Valez-vous la paix falutaire
Dont jouit un coeur vertueux ?
Vos honneurs ne font qu'un menſonge ,
Vos plaifirs paffent comme un fonge ;
On n'y trouve que vanité ,
Mais la vertu toujours aimable
A tous les biens eft préferable ,
Et fait notre felicité..
Vous qui brillant par la Couronne ,
Moins que par votre Piété ,
Au fafte qui vous environne
Oppofez votre humilité :
REINE , vous êtes le modele
Sur lequel d'un pinceau fidele
J'ai peint la Vertu trait pour trait ,
Je n'ai point crû trop entreprendre ,
Certain de ne m'y point méprendre ,
En vous traçant votre Portrait.
Campan , Officier de la Reine,
FEVRIER. 1745 207
MORTS ET MARIAGES.
C ?
Hriftian-Adam Egon Prince du S. Empire & de
la Tour Taff , Comte de Valfafline , Baron
d'Empden &c. Chevalier de l'Ordre de S.Hubert
, Chambellan , Général Major & Colonel
d'un Regiment de Dragons de S. M. I. mourut
âgé de 37 ans , étant né en 1708.
Anne Jacques de Guedeville Ecuyer Seigneur , de
Marinval & autres lieux , âgé de 67 ans.
Nicolas de Lepinan ,"Ecuyer , âgé de 69 ans.
·
Le 1 Mars , Jean Baptifte- François de La
michaudiere , Confeiller du Roi en fon grand Confeil
où il fut reçu le 11 Septembre 1739 , épouſa
en la Chapelle de l'Hôtel de Lamoignon ruë pavée ,
Damoifelle Anne-Catherine Luthier de S. Martin ,
fille unique de Michel Guillaume Luthier , Sgr.
de S. Martin , Maître ordinaire en la Chambre des
Comptes de Paris , & de défunte Dame Marie- Catherine
Moriau , morte au mois de Mars 1728.
M. de Lamichaudiereeft fils ainé de défunt Jean-
Baptifte de Lamichaudiere Sgr. dudit lieu , & de
Romene . Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes honoraire de fon hôtel , Prefident
honoraire au Grand Confeil , mort fubitement le
29 anvier dernier dans la 56 année de fon âge ,
& de Dame Louife de Rochereau de Hauteville
, morte le 13 Fevrier 1731 , avec laquelle il
ayoit été marié le 4 Mars 1716 , duquel mariage.1
208 MERCURE DE FRANCE.
refte encore un fils Pierre- Marie de Lamichaudie
re, âgé de 21 ans , Lieutenant dans le Régiment
du Roi , Infanterie.
La nuit du 10 au 11 Mars 1745 Marie - Yves
des Maret Comte de Maillehois ; fucceffivement
Colonel du Régiment Dauphin Infanterie , en
1734, Brigadier des armées du Roi le 20 Fevrier
1743 , Maréchal de Camp le 2 Mai 1744 , & Maître
de la Garderobe du Roi , fils de Jean- Baptifte
- François des Marefts , Marquis de Maillebois ,
Baron de Chateauneuf &c . Marêchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , & de Dame Marie-
Emmanuel d'Alegre, fille d'Yves Marquis d'Alegre,
Marêchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
époufa par contrat de mariage , dont la cérémonie
fut faite la en Chapelle de l'Hôtel de l'Archevêque,
de Cambray par M. de Montmorin de S. Herem
Evêque Duc de Langres , Pair de France , Damoifelle
Marie-Magdeleine- Catherine de Voyer de
Paulmy d'Argenfon , fille de René-Louis de Voyer
de Paulmy Marquis d'Argenfon , Miniftre & Secretaire
d'Etat au département des affaires étrangeres
, Grand'Croix Chancelier & Garde des
Sceaux honoraire de l'Ordre Militaire de S. Louis,
& de Dame Marie- Magdeleine-Françoiſe de Meil-
Hand.
FEVRIER. 1745. 209
ARRESTS NOTABLES.
DECLARATION du Roi concernant les
Maifons Religieufes , donnée à Versailles le 10 Fevrier
1742 , Regiftrée en Parlement.
ARREST du Conseil d'Etat du Roi , qui
preferit les formalités à obferver pour parvenir à la li
quidation des drous dûs fur les bois 5 charbons qui
pafferont en franchije par la ville de Nante pour le
ompte de Sa Majefté , du 10 Juillet ( 744.
AUTRE & Lettres Patentes fur icelui du 14
Aout , Regifré en la Cour des Aides , portant Reglement
pour empêcher les abus & fraudesfur les mar
chandifes du commerce des Ifles qui jouiffent du béné
fice de reftitution des droits lorfqu'elles font portées à
Pétranger , far celles qui jouiſſent de la faculté
du tranfit dans le Royaume.
AUTRE & Lettres Patentes fur icelui du 21 ,
registrées en la Cour des Aides , qui fixent à fepe
fols du cent pefant les droits d'entrée des cinq groffes
fermes fur les verres à vitres venant des Verreries de
Franche-Comté.
ORDONNANCE du Roi du premier Sep
tembre pour conferver l'Etat Major du Regiment des
Gardes de Lorraine , fupprimer celui du Regiment di
Perche , faire paffer le Drapeau blanc à la Compagnie
Colonelle de ce Regiment , qui gardera ſeule ce titre
regler le rang des autres Compagnies,
210 MERCURE DE FRANCE.
ARRESTS de la Cour des Monnoyes des 12
Septembre 28 Novembre concernant la tranflation
de domicile des Maîtres Orfevres , & qui deffend
d'en établir ailleurs que dans les Villes où font établies
les Jurandes & Communautés .
ARREST de la Chambre des Comptes du 15
Septembre, portant Reglement pour la publication des
aveux dénombremens préfentés par les Vaffaux du
Roi.
?
ARREST du Confeil d'Etat du Roi & Lettres
Patentes furicclui, donnés à Strasbourg le 。Octobre
Regiftrés en la Cour des Aides , quifixent les Breaux
de fortie des Marchandifes qui paſſent à l'étran➡
ter en exemption des droits des cinq groſſės ferme‹.
ger
Dembre
ORDONNANCE du Roi du premier Nobre
, portant Reglement pour le payement des trou➡
pes de S. M. pendant l'hyver prochain.
AUTRE du 4 portant défenfes des Jeux de ham
Kard aux Colonies.
t
ARREST du Confil d'Etat du Roi Lettres
Patentes fur icelui , portant que le droit de Confom
mationfera perçufur les Nors & Langues de Merue
araifon de 27 fols du cent pefant , du 17 Novem
bre 1744 , Regiflr's en la Cour des Aides.
" ORDONNANCE du Roi de 10 por'ant
Reglement fur les décomptes de l'Infanterie Fra prefe
du premier Novembre 1744 an dernier Avril
1745.
AUTRE de 30 portant Reglement fur les d
comptes de la Cavalerie Francoife , des Huffwds 5
des Dragons du premier Novembre 1741 andernier
Avril 1745.
FEVRIER. 1745. 211
AUTRE du 21 Decembre pour fixer pendant
Pannée 1745 à la retenue du pain de munirion 24
deniers la ration dans les Places des frontieres de Flan
dre d'Allemagne.
ARREST du Confeil des 7 Août & 24 Decem
bre portant Reglement fur le fait des Marchandifes
provenant des prifes faites en Mer fur les ennemis de
l'Etat.
ORDONNANCE du Roi pour augmenter de
eent hommes le Régiment d'Arquebufiers de Graffin
y entretenir quelques Officiers de plus , du 25 Desembre
1744.
LETTRES Patentes du Roi du 29 qui nom»
ment des Commiffaires du Confeil pour paffer les Con
trats des Rentes viageres de tontine crées par Edit -
du mois de Novembre dernier .
ARREST du Confeil du 31 concernant la taxe
des Lettres de Chancellerie.
ORDONNANCE du Roi portant création
& établiſſement d'unfeptieme Sous - Aide-major dansle
Regiment des Gardes françoifes , & d'unfecond Sous-
Lieutenant dans les trente compagnies de Frfiliers de se
Regiment , du 12 Janvier 1745 .
AUTRE du portant augmentation dans clasune
des douze Compagnies du Regiment des Gardes
Suiffes.
ARREST du Confeil du 26 qui proroge pour
un an , à compter du premier Janvier 1745 juſqu'au
premier Janvier 1746 l' xemption de droits fur les
Beftiaux venant de l'étranger , ordonnée
3
Decembre 1743 .
par
celui de
212 MERCURE
DE FRANCE.
EDIT du Roi donné à Versailles au mois de Fe
urier , Regiftré en Farlement , portant crémion de
Rentes viageres en tontine,
AUTRE donné au même mois , Regifiré en Parlement
, portant établiffement de Marques fur les ou
vrages de Cuivre,
que
AUTRE du même mois , Regiftré en Parlement
qui ordonne les Grands Maîtres des Faux & Forêts
feront reçus au rachat de l'Annuel , 5 les Officiers des
Eaux & Forets à celui du Prèt & de l'annuel , $
réation d'un Trforier Payeur & d'un Controlleur
des 14 deniers pour livre du prix des adjudications
des Bois.
AUTRE du même mois , Regiftré en Parlement ,
qui accorde aux Officiers des élections 5 des Greniers
Sel la furvivance de leurs Offices.
ARREST du Confeil du 8 Fevrier portant con
firmation des opérations des deux Loteries Royales des
mois de Janvier & Fevrier 1743 , reglement des
comptes qui doivent être rendus par les Notaires.
AUTRE du même jour pour la redification des
noms dans les Claſſes des Tontines des deux Loteries
Royales des mois de Janvier & Fevrier 1743 .
: DECLARATION
du Roi donnée à Verfail
les le 16 , Regiftré en Parlement , qui ordonne le retas
blissement du droit d'un fol fix deniers fur chaque
Jeu de Cartes.
TABLE.
Emande de l'Infante Marie Therefe
D vêque de Rennes .
Difcours de ce Prélat au Roi d'Espagne,
A la Reine d'Espagne.
A l'Infante Marie Therefe.
par
l'Epage
46
II
13
14
16
19
27
Cérémonie de la ſignature du Contrat de Maria
A l'Infante Marie Antoinette,
ge
Cérémonie du Mariage .
Départ de Madame la Dauphine.
Arrivée de cette Princeffe à Fontarabie.
2.5
Remise de Madame la Dauphine entre les maine
du Duc de Lauraguais. 29
Honneurs rendus à cette Princeffe à Bayonne . 31
Arrivée de Madame la Dauphine à Bordeaux. 32
Fêtes de Bordeaux.
Fêtes de Blois .
Arrivée de Madame la Dauphine à Toury.
34
78
79
Ibid
Le Roi & Monfeigneur le Dauphin vont au-devant
de cette Princeffe .
Arrivée de Madame la Dauphine à Verſailles . 81
Cérémonie du Mariage de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine.
Fêtes de Verſailles .
Fêtes de Paris.
83
85
114
132
Sonnet Italien für le départ de Madame la Dauphi- ·
Fêtes de Bourges..
ne de Bordeaux..
Fêtes de Lorraine,
134
135
Harangues des fix Corps des Marchands à Monfei
gneur le Dauphin & Madame la Dauphine 144
Ode fur le Mariage de ce Prince & de cette Prin
ceffe
Autre à la louange du Roi.
LA RENOM ME'E
I
152
Divertiffement compofé
impromptu fur le Mariage de Monseigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine . 161
Epître au Roi.
Logogryphes & Enigmes.
16
170
NOUVELLES LITTERAIRES , des beaux
Arts & c, 17 ,
Hiftoire du regne de Charlemagne , & nouvell
traduction des Effais de Litterature & de Morale.
Avis.
L'Idille de Saint Cyr.
Songe à Mademoiſelle Gauffin.
Ibs
7198
Vers à M. le Comte & Madame la Comte
Froulay.
Nouvelles Etrangeres , Pologne.
193
Allemagne . 194
Baviere .
19
Hambourg , Pruffe,
Eſpagne.
197
201
Genes & Ile de Corſe, 202
Grande Bretagne.
203
Ode à la Reine .
Ibid.
Morts & Mariages,
Arrêts Notables,
207
209
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY.
JAN VIER . 1745 .
AGIT
UT
SPARG
illon
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques.
Chez La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont-Neuf,
JEAN DE NULLY , au Palais
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilége du Roy!
THE NEW YORK
PUBLIC LIBESTE DES LIBRAIRES
SCRAC qui débitent le Mercure dans les
ASTOR , LENOX AND
Provinces du Royaume.
TILDEN' FOUNIA Bordeaux, chés Raimond Labottiere , & chés Chap
1905 puis L'aîné , Libraires , Place du Palais , à côté de
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Nantes , ches Nicolas Verger.
Rennes , chés Jouanet Vatar , & Vatar le fils , rue
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Blois , chés Maffon .
Tours ches Gripon , & chés Bully,
Rouen , ches François-Euftache Herault , & chés
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Amiens , chés la veuve François , & ches Godart ,
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Orleans , ches Rouzeaux,
Angers, à la Pofte , & chés Boffard , Libraire .
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Befançon , chés Briffaut , à la Pofte.
Saint Germain , chés Chavepeyre.
Lyon , à la Pofte .
Marſeille , chés Sibié , Libraire , fur le Port,
Beauvais , ches De Saint,
Troyes , clés Michelin , Imprimeur-Libraire,
Charleville , chez Pierre Thelin,
Moulins , chés Faure.
Mâcon , chés De Saint , fils.
Auxerre , chés Fournier,
Nancy , bés Nicolas .
Touloufe , chés Biroffe.
Nantes , ches Jofeph Vatar,
Le prix eft de XXX, fols
1
MERCURE
deFrance,
DEOTÉ
AU ROI .
Janvier
1745
PiecesFugitives,
tant en vers qu'en Prose .
EPITRE
Cn vers libres par M. Jourdan sous
le nom d'un viellard a me
de sa Fête.
**
lejour
Dans un age plus tendre, au Prin =
-temps de mesjours,
Iris jaurois monté maLyre
Sur l'aimable ton des amours;
mais aujourdhuipour vous écrire,
J'emprunterois vainementleurs secours.
4
MERCURE
DE FRANCE .
3
La décrépite & tremblante vieilleffe
Qui de mes ans précipite le cours
Aidée encor de l'auftere fageffe ,
A matimide voix les rend muets & fourds ;
Hé puis! le préjugé vulgaire
Défend l'approche de Cythere
A quiconque a paffé la faifon des plaiſirs.
A peine des tristes foupirs
Nous permettons le foible ufage ;
Encore eft-ce tout bas ? Etouffer fes defirs
Avec beaucoup d'amour ; voilà notre partage !
Il nous faut rougir d'un hommage
Que nous rendons à la Beauté ,
Ou pour mieux dire à la Divinité
Puifque c'eft à nos yeux fon plus parfait ouvrage .
L'on veut qu'un fentiment fondé fur la raifon
Ne foit pas de tout âge,
Par grace on nous réduit à l'admiration
Comme fi l'amoureux empire
Sur le jeune Homme & le Barbon ,
Ainfi quefur le coeur de tout ce qui refpire
N'étendoit pas fa domination ,
Sommes- nous devant une Bello
Touchés de fes divins appas ?
Admirez , dira-t- on , mais nè convoitez pas
Enfin , de notre ardeur la plus vive étincelle
vient par hazard à fe manifefter :
JANVIER. 1745 .
De tous côtés on entend marmoter ;
le вопр l'avanture eft nouvelle !
Oh !
poar
Qui le croiroit ? Un vieux hibou
Languit , fe meurt ; il eft amoureux fou
De cette jeune Tourterelle ,
La gloire & l'honneur de nos bois.
Auffi -tôt mille traits décochés à la fois
Pleuvent fur lui comme la grêle ;
On ne le quitte point qu'il ne foit aux abois ;
Et la jaloufe envie
A l'abri de l'allégorie
De l'Epigramme & du Couplet
Contre le vieillard indiſcret
Exhale toute fa furie .
Iris , d'un tel abus je murmure en fecret ,
T'y vois pour votre fexe une mortelle offenfe ;
Qu'est- ce en effet , qu'exercer fa puiffance
Sur un coeur neuf tout prêt à s'enflammer ?
Un feul regard peut le forcer d'aimer ;
C'eft des beaux yeux la conquête ordinaire ;
Mais dans un coeur accablé fous les ans
Glacé , tranfi par les rides du tems
Allumer un feu vif & prefqu'involontaire
De fes attraits le rendre tributaire ;
Voilà ce que j'appelle en dépit des jaloux
Une gloire complette , un triomphe bien doux !
C'eft vaincre la Raifon, c'eft vaincre mille obſtacles>
1
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Et voilà juftement , Iris , de vos miracles !
Depuis long-tems , je ſoupire pour vous .
Je brûle fans me plaindre ; & dût votre couroux
Eclater en ce jour de fête
Mon coeur vous appartient , il eſt votre conquête ;
Etje vous l'offre à deux genoux ;
Pauvre préfent . Soit. Qui vous le contefte ?
Vous méritez fans doute un Bouquet plus flatteur
;
Mais Iris , vous fçavez de refte ,
( Par oüi dire du moins ; Dieu me garde d'erreur
>
Que quand on a donné fon coeur
Bien- tôt on donne tout le refte.
JANVIER
1745 .
the the the the the
DE L'ORIGINE des Etrennes ou Eftrennes.
E mot vient du Latin Strena , c'eft
C
un prefent que l'on fait le premier
jour de l'an , par honneur ou par amitié .
La Coutume de donner des Etrennes eft
fort ancienne , on en rapporte l'origine au
tems de Romulus & de Tatius Roi des Sabins
qui regnerent enſemble dans la ville de
Rome l'an fept de fa fondation , la 3289 .
année du monde , & 746 ans avant J. C.
On dit que Tatius ayant reçu comme un
bon augure , des branches coupées dans
un bois confacré à la Déeffe Strenua , c'eſtà-
dire la Déeffe forte ou la Déeffe de la
force , & qu'on lui préfenta le premier jour
de l'an , autorifa cette coûtume dans la
fuite des tems & donna le nom de Strena
à ces préfens , à caufe de cette Déeffe qui
préfida depuis à la céremonie des Etrennes.
Les Romains firent de ce jour là unjour
de Fête qu'ils dédierent au Dieu Janus ,
que l'on repreſente avec deux viſages , l'un
devant & l'autre derriere , comme regardant
l'année paffée & la prochaine , on ap-
A iiij
3 MERCURE DE FRANCE.
pelloit auffi ce Dieu Bifrons , c'eft -à-dire ,
à deux faces adoffées , parce qu'il fçavoit
le paffé & connoiffoit le futur ; d'autre prétendoient
que Janus étoit le même qu'Apollon
& Diane & que ces deux Divinités
fe trouvoient dans ce feul Dieu. En effet
felen Nigridius Apollon eft appellé chez
les Grecs par c'eft -à dire , qui prefide fur
les portes , auffi ils mettoient fes Autels
devant les portes , pour marquer qu'il eft
le maître de l'entrée & de la fortie ; & le
nom de Janus marque que ce Dieu
refide fur toutes les portes qui s'appellent
pen Latin Janua , ce qui revient au nom
upar des Grees .
>
Le mois de Janvier étoit dédié à Janus ,
de Janua porte , ce mois étant comme la
porte des années ; il fut ajouté à l'année
par Numa Pompilius fecond Roi de
Rome , l'an 40 de fa fondation , ce jour-là
on s'habilloit de neuf , on fe fouhaitoit une
heureuſe année les uns aux autres , & il
n'étoit pas permis de prononcer aucunes
paroles de celles qu'on croyoit être de
mauvais augure ; c'eft ce qu'Ovide nous
aprend dans le premier livre des Faftes , en
parlant à Janus.
Lite vacent aures , infanaque protinus abfint
Jurgia , differ opus , livida lingua tuum ,
JANVIER 1745 .
Veftibus intactis tarpeias itur in arces :
Et Populus fefto concolor ipfe fuo eft .
Les Préfens ordinaires , étoient des figues
, des dattes de Palmiers & du miel ;
& chacun envoyoit ces douceurs à ſes amis
pour leur témoigner qu'on leur fouhai
toit une vie douce & agréable.
Sous l'Empire d'Augufte , le Peuple , les
Chevaliers & les Senateurs lui préfentoient
des Etrennes , & lorfqu'il étoit abſent , ils
les portoient dans le Capitole. L'argent de
ces Etrennes étoit employé à acheter des
Statues de quelques Divinités , l'Empereur
ne voulant pas faire fon profit particulier
des libéralités de fes Sujets.
Tibere défaprouva cette coutume & fit
un Edit par lequel il deffendoit les Etrennes
paffé le premier jour de l'an , parce
qu'auparavant le Peuple s'occupoit à ces
céremonies pendant huit jours ; mais Caligula
qui aimoit fort l'argent & les préfens
fit fçavoir au Peuple qu'il accepteroit les
Etrennes qu'on lui prefenteroit.
Claude fon Succeffeur , défendit qu'on
l'importunât de ces préfens ; depuis ce temslà
, cette coutume de donner des Etrennes
demeura encore parmi le Peuple. Les
Grecs emprunterent cet ufage des Romains ,
mais ils n'avoient point de mot particulier
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
pour fignifier celui de Strena des Latins.
Dans les premiers fiecles de l'Eglife &
même après la deftruction du Paganifme ,
la coutume d'envoyer des Etrennes ne laiſſa
pas de s'obferver , mais les Conciles & les
Peres , déclamerent fort contre ces abus ;
ils les appelloient Calendes , du nom géneral
qui fignifioit chés les Romains le premier
jour du mois , mais l'Eglife a permis
cette coutume depuis que les Etrennes n'ont
plus été que des marques d'amitié , ou de
foumiffion , & qu'on s'eft abftenu des céremonies
Payennes qui accompagnoient
ees fortes de preſens.
JANVIER 1745- II
**
EPOQUE S.
Cd'où l'on commence à compter les an-
E mot fignifie un tems fixe & certain
nées , ou qui détermine un certain eſpace de
tems. Il eſt dérivé du mot Grec exer', qui
fignifie retenir , fixer , arrêter ; car comme la
fuite des tems écoulés depuis le commence .
ment du monde jufqu'à nous eft d'une fi vaſte
étenduë qu'on auroit peine à s'en reſſouvenir
parfaitement , les Chronologiſtes ont pris
pour Epoque des Evenemens celebres depuis
lefquels ils comptent leurs années.
On les divife ordinairement en facrées &
en prophanes. Les premieres font celles qui
fe tirent des Livres de l'Ecriture fainte ,
comme la Création du monde , le Déluge ,
la naiffance d'Abraham , l'Exode ou fortie
d'Egypte , le Temple de Salomon , la naiffance
de J. C.
La plus ancienne des Epoques profanes
eft les Olympiades qui ont commencé l'an
du monde 3278 , & 776 ans avant J. C.
dans l'an 3938 de la Période Julienne ſur laquelle
comptent tous les Chronologues.
L'Année Varroniene ou de la fondation
de Rome eft l'année 3300 du monde &
753 ans avant J. C. dans la troifiéme an-
A v
12 MERCURE DE FRANCE
née de la fixiéme Olimpiade & l'an 3961
de la période Julienne.
L'Ere de Nabonaffar Roi de Babilone
dont fe font fervis Ptolemée , & plufieurs
autres a commencé 747 ans avant J. C. &
l'an 3967 de la période Julienne le 26
Fevrier, la premiere année Julienne ou de
Jules -Cefar a commencé 45 ans avant J. C.
l'an 692 de Rome & 4669 de la periode
Julienne.
L'Epoque des Chrétiens eft la naiſſance
de l'Incarnation de J. C. elle a commencé
l'an du monde 4053 la 753 °. année de la
fondation de Rome & la premiere de la
cent-quatre- vingt- quinziéme Olimpiade.
Celle des Mahométans & des Turcs eft
l'Hegire ou la fuite de Mahomet de la Meque
à Medine le Vendredi 15 Juillet 622
de J. C. fous le Regne de l'Empereur Heraclius
, & de Clotaire II Roi de France .
Celle des Romains eft la fondation de la
Ville de Rome raportée ci - deffus à l'an
3300 du monde .
Celle des Grecs eft les Olimpiades.
Celle des anciens Perfans de Nabonaffar.
On avoit tant de vénération en France
pour S. Martin qu'on comptoit autrefois les
années par celle de fa mort qui arriva l'an
401 , ou 4 02 de J. C.
Denis le Petit pour pacifier les troubles
qui divifoient les Eglifes d'Orient & d'OcJANVIER
1745 13
cident , introduifit vers l'an 427 l'ufage par
mi les Chrétiens , de compter les années de
puis la naiffance de J. C. Toutes les Nations
Chrétiennes ont reçû cette Epoque , les unes
plûtôt & les autres plûtard , les Eſpagnols ne
la reçurent que l'an 1351 .
420 Sous la premiere race des Rois de
France , l'année commençoit le premier jour
de Mars comme chez les Romains.
752 Sous la feconde race elle commençoit
le jour de Noël.
987 Au commencement de la troifiéme
le 25 de Mars.
1180 Dans la fuite fous le Regne de Philippe
ſecond dit Augufte , on compta les années
du jour de Pâques.
1563. Enfin Charles IX ordonna par fon
Edit du mois de Janvier 1563 , de commencer
l'année du premier jour du mois de Janvier
, l'article 39 de cet Edit porté » Vou-
» lons & ordonnons qu'en tous Actes , Re-
» giſtres , Inftruments , Contrats , Ordon-
» nances , Edits , Lettres tant Patentes que
Miflives & toutes Ecritures privées , l'année
commence dorénavant , & foit comp-
» tée du premier jour de ce mois de Janvier
» & c. Donné à Paris au mois de Janvier
1563 .
ง
55
""
Régiftré au Parlement de Dijon le 30
» Mars de la même année ; au Parlement de
14 MERCURE DE FRANCE.
Bretagne le 8 Mai 1564 , & au Parlement
de Paris les 22 Decembre 1564 , & 23
» Juillet 1566.
53
Cet Edit eft vulgairement appellé l'Edit de
Rouffillon quoiqu'il foit donné à Paris ; mais
c'eſt parcequ'il fut enregistré le 22 Decembre
1564 , avec une Déclaration dattée de
Rouffillon le 9 Août de la même année.
Les Secretaires d'Etat commencerent à
exécuter cet Edit au mois de Janvier qui
fuivit le mois de Decembre 1564 , & datterent
de l'année 1565 , les Edits , Lettres
patentes , & Déclarations qu'ils expedierent
durant le mois de Janvier , Fevrier & Mars ,
jufqu'au jour de Pâques fuivant .
Les Secretaires du Roi fuivirent l'ancien
uſage pour les Lettres qu'ils préfenterent
pour être Scellés du grand Sceau , & ne commencerent
l'année 1565 qu'au jour de Pâques
.
Le Parlement de Paris conferva auffi l'ancien
ufage , & ne commença à executer
cette loy qu'au mois de Janvier qui fuivit le
mois de Decembre 1566 , en conféquence
de la Déclaration du 10 Juillet 1566 , Regiftrée
le 23 du même mois . *
* v. Compilation Chronologique des Ordonnances
, par Blanchard.
2c. Volume des Ordonnances de Charles IX fol.
450.
Corbin p. 420 , Neron p. 84 , Hift . de la Chancellerie
&c.
JANVIER 1745
༢
REFORMATION GREGORI ENNE
AN 708 de Rome , 45 ans avant J. C.
les Romains fuivoient l'année Lunaire
compofée de 354 jours. Jules -Ceſar premier
Empereur ordonna de fuivre l'année
Solaire compofée de 365 jours , fix heures
moins II minutes , les 6 heures faifant un
jour dans l'eſpace de 4 ans. On intercala
chaque quatrieme année qu'on nomma Biffextile
un jour entre le 23 & 24 Fevrier ;
comme il ya 11 minutes moins que les 6
heures & que ces minutes font en 400 ans
3 jours , ces jours auroient , dans une longue
fuite d'années changé l'ordre des faifons
& fait que Pâques fe feroit trouvé en Hiver
& Noël en Eté.
1582. Pour y remédier , l'an 1582 , le
Pape Gregoire XIII , ordonna que chaque
centaine d'année ne feroit point Biffextile
excepté la quatriéme centaine. Les Nations
Proteftantes qui ne reconnoiffent point le
Pape , ont rejetté ce Reglement & font demeurées
attachées à celui de Jules- Cefar ,
lequel n'ayant point remédié aux onze minutes
, fait que leur Calendrier commence
leur année onze jours plûtard que le nôtre
en forte que quand nous comptons le r
Janvier ils ne comptent encore que le 20
Decembre. Pour faire cette reforme que l'on
to MERCURE DE FRANCE.
appelle Reformation Gregorienne , le Pape
retrancha dix jours du mois de Decembre
1582 , enforte que l'on ne compta dans ce
mois que 21 jours.
బ
•
83
အ
32
*
»
Le Roi Henry III. donna un Edit portant ,
que le 9 Decembre 1582 étant ex-
" piré , le lendemain que l'on compteroit le
dixiéme , feroit tenu nombré & compté
», le vingtiéme jour dudit mois , le lendemain
21 auquel fe célebrera la Fête de
S, Thomas , le jour d'après fera le 22 ,
le lendemain 23 , & le jour fuivant le 24 ,
de forte que le jour d'après qui autrement
» & felon le premier Calendrier , eut été
le foit compté le
15 ,
& en icelui
255
celebrée & folemnifée la Fête de Noël
& l'année 1582 , finiffe fix jours
que
la
après la Fête de Noël ; & que pro-
», chaine que l'on comptera 1683 , com-
» mence le feptiéme jour d'après la célébration
d'icelle Fête de Noël ; laquelle
» année & autres fubfequentes auront après
leur cours entier & complet comme auparavant
, fans néanmoins que cela puiffe
préjudicier aux Retraits Lignagers ou
Féodaux , Preſcriptions , Actions . Annanales
& c. à Paris au mois de Novembre
1582, *
30
20
"
»
C
39
Voyez V. des Ordonnances d'Henry III . Coute
M. fol . 385 & 394
Fontanon p. 49) 7 , & 958.
JANVIER 1745 17
ALMANACHS .
CALENDRIER ou tables où font
écrits les jours & les Fêtes de l'année ,
le cours de la Lune & du Soleil & c .
Ce mot eft Arabe , compofé de l'Article
al , & de mona , qui fignifie compter.
Menage dit , les Arabes l'ont fait du Perfan
falmaha , qui fignifie la Période de la
Lune , & Scaliger veut que les Arabes l'aient
pris du mot Grec Movex , qui fignifie cours
des mois en prépofant leur Article al.
M. Chatelin dans fes Notes au premier
Janvier , dit qu'il vient du mot Hebreu ,
manha avec l'article al des arabes ; Manha
, ajoute-t - il fignifie preſent ou don ,
& le fçavant Golius en fes Nottes fur
les Elements Aftronomiques d'Alfragon dit ,
que prefque dans tout l'Orient , les Sujets
font des prefens aux Rois , au commencement
de l'année , & entr'autres les Aftrologues
qui leur donnent les Ephemerides de
l'année qui commence , d'où, dit-il , ces Ephemerides
ont été nommées Almanachs c'eſt à
dire Etrennes :
18 MERCURE DE FRANCE .
Je crois qu'il nnee ffeerraa pas hors de propos ,
d'ajouter ici quelques Ordonnances de nos
Rois concernant les Almanachs .
1560 Par l'Ordonnance du Roi Charles
IX , donnée à Orleans au mois de Janvier
1560 Reg. le 13 Septembre 1561 , contenant
149 articles.
ဘ
.
30
Article 26 il eft défendu à tous Im-
» primeurs ou Libraires à peine de priſon
& d'amende arbitraire , d'imprimer ou
d'expoſer en vente aucuns Almanachs
ou pronoftications , que premierement ils
n'ayent été vifités par l'Archevêque , ou
Evêque ou ceux qu'il commettra, & contre
» celui qui aura fait & compofé leſdits Almanachs
, fera procédé par les Juges ex-
» traordinairement , & par punition corporelle.
အ
39
1579 Henry III , confirma cette Ordonnance
aux Etats de Blois au mois de May
1579 Article 36.
.
1628 Louis XIII , confirma auffi cette
Ordonnance , le 20 Janvier 1628 , & fait
» défences à toutes fortes de perfonnes de faire
ni compoſer aucuns Almanachs & Predictions
, hors les termes de l'Aftrologie
licite , même d'y comprendre les Prédictions
concernant les Etats & perſonnes ,
» les affaires publiques , & particulieres ; foit
JANVIER 1745 19
n
» en termes exprès & généraux ni autres
quelconques , & d'y employer ni mettre
» aucune chofe que les Lunaifons , Eclipfes
», & diverfes difpofitions & tempérament de
l'air , & déreglement d'icelui .
"
30
V. Traité de la Police par Lamare Liv. 3
it. 7 ch. 4.
5
LOJ
20 MERCURE DE FRANCE .
ODE
A M. le Guay , Profeffeur de Philofophie au
College du Bois de l'Univerfité de Caen ,
par M. YGO U.
To I qu'on eftime & qu'on admire ,
Le Guay , Philofophe charmant ,
Tu fçais à la fois plaire , inftruire ,
Former l'efprit , le jugement.
Profeffeur éclairé , folide ,
Le Sophifte tremble à ta voix ;
Heureux qui te prend pour fon guide
Dans l'art dont tu dictes les Loix !
*****
Né pour cultiver la fageffe ,
Les Vertus , les Arts , les Talens ;
Ce qu'à peine obtient la Vieilleffe
Tu * l'atteins dès tes jeunes ans,
A notre illuftre Academie "
>
* En 1739. on choifit M. le Guaifpour profeffer la Philo.
Sophie au College du Bois. Il commença fon premier
Sours en 1740 , & il n'étoit âgé alors que de 18 ans
JANVIER 1745 .
Ajoûte encor des ernemens ;
Ton fublime & vafte genie
Seul l'eût conduite aux derniers tems.
*****
Joüi déjà de cette gloire ,
Qui mêne à lapofterité ;
Ton nom au Temple de Mémoire
Par les Doctes Soeurs eft porté.
***
Que n'ai-je en l'ardeur qui m'enflâme
Ce feu Créateur des beaux vers !
Je découvrirois ta grande ame
Aux yeux furpris de l'Univers,
****
Ma Mufe encore en fon jeune âge
Cédant à la témérité ,
Ne t'offre qu'un timide hommage
Que le fentiment a dicté,
8
22 MERCURE
DE FRANCE .
AT IS ITIS IS AG AS IS:A5 A5 25 25 25 25 25:25 A
LETTRE de M. Gibert à M. N.
ma
Ermettez- moi , M. de vous envoyer
PEréponſe à la critique que M. B. a fait inferer
dans les feuilles Periodiques d'Avignon ,
contre mon ouvrage fur l'Hiftoire des Gaules
de la France , je la foumets à vos lumieres.
M. B. ne trouvera pas mauvais fans doute
qu'avant de me rendre à ſes objections , j'expoſe
ce qui eft pour moi.
1º. J'ai dit , p. 41 & 61 , qu'Herodote .
écrivait il y a plus de 2150 ans , ou 410
avant J. C. Je dis ailleurs (p. 74. ) que Thucydide
vivoit 430 ans avant J. C. On a cru
jufqu'ici qu'Herodote étoit plus ancien que
Thucydide. En vertu de quelle découverte le
fais -je donc écrire 20 ans après Thucydide ?
Cela mérite , dit -on , de ma part un éclairciffement
. Voici , Monfieur , ma réponſe à cette
premiere difficulté.
Thucydide étoit plus jeune de 13 ans qu'Herodote
, & il n'a écrit fon Hiftoire qu'après
qu'Herodote eut donné la fienne ; ce font
des points connus & avoués de tout le monde
, & ce que j'ai dit n'y eft pas contraire .
J'ai dit que Thucidite vivoit l'an 430 avant
J. C. parce qu'en effet Aulugele nous ap
JANVIER 1745 . 25
prend qu'il avoit 40 ans au commencement
de la guerre du Peloponefe , l'an 45 1. avant
J. C. J'ai dit , qu'Herodote écrivoit l'an 410
avant J. C. c'eft- à-dire, 20 ans après ; cela eſt
encore vrai , comme je le prouverai dans un
moment , & ne fait pas qu'Herodote fut
plus jeune que Thucydide ; parce que Thucydide
, quoique plus jeune qu'Herodote
, pouvoit vivre , & vivoit en effet zo
ans avant qu'Herodote écrivit fon Hiſtoire :
Herodote écrivoit fon Hiftoire vers l'an 410
âgé de 74 ans , Thucydide n'en ayant
que 61 , Thucydide vivoit dès l'an 430
& avoit 41 ans , Herodote en ayant
déja
54. Et après tout M. B. devoit ce
me femble , faire attention que ce n'eft
point au même endroit & pour comparer
l'âge de Thucydide avec celui d'Herodote
que j'ai dit de l'un qu'il vivoit l'an
430 , & de l'autre qu'il écrivoit l'an 410;
que c'eft en deux differens endroits de mon
livre , qui n'ont aucun rapport entr'eux , que
j'ai exprimé dans l'un le tems où écrivoit Herodote,
dans l'autre celui où vivoit Thucidi
de : dans l'un & l'autre j'ai dit vrai ; mais la
comparaiſon que M. B. fait de ces deux endroits
, & la conféquence qu'il tire de cette
comparaifon ne font pas juftes & fa critique
porte à faux.
Lorfque j'avance au refte qu'Herodote n'a
24 MERCURE
DE FRANCE
.
écrit fon Hiftoire que depuis l'an 410je me
fonde.1 ° .Sur ce que cet Hiftorien parle dans
fon premier livre d'un évenement arrivé la
vingt-deuxième année de la guerre de Peloponnefe
* qui concourt jultement avec l'an
410. Cet évenement eft la défaite des Medes
qui s'étoient révoltés contre les Perfes & leur
réduction fous l'obéiffance de Darius No.
thus : c'eft Xenophon qui nous donne l'époque
précife de cette défaite. ( 1 ° . Hellenic.
) - 2 , Sur ce qu'Herodote le place luimême
dans fon fecond livre 800 ans après la
guerre de Troye ; fuivant les marbres d'Oxford
Troye fut prife l'an 1209 ; lès Soo ans
après tombent exactement fur l'an 410.
J'ai dit ( pag. 3 , 4 , 42 , 43 ) qu'Herodote
connoiffoit des peuples plus occidentaux
que les Celtes dans l'Europe ; que les
Cyneftes étoient le dernier peuple établi ,
que
l'on trouvât à l Occident de l'Europe ,
& néanmoins je dis ailleurs ( pag. 20 ) que le
pays des Celtes étoit fitué à l'extrémité de
l'Europe du côté du couchant ; qu'il en étoit
la borne , & celui où tous les autres aboutif-
,
Il parle auffi de cette guerre 1 9. se is
τον πόλεμον τὸν ὕπερον πολλοισι ἔτεσι τουλων γατω
νόμενον Α'θηναίοισιτε κ Πελοποννησίοισι γινομένων,
&c. Ne bello quod multis poftea annis inter Athenienfes
atque Peloponnefios geftum eft ; Lacedemonii cum cateram
Atticam popularentur à Deceleâ abftinuerint.
foient
JANVIER. 1745. · 25
foient , pour ainfi dire . Comment puis - je accorder
ces differens endroits ? Voilà , Monfieur
, la feconde critique que propoſe M. B.
A quoi , dit-il, devons- nous nous en tenir?
Eft-ce à M. Gibert pag . 3.Eft-ce à M. Gibert
pag. 20? » Je lui répondrois volontiers à l'un
& à l'autre , s'il veut. Ces expreffions en effet
dont l'oppofition lui paroît fi marquée ne
renferment réellement aucune contrariété.
L'extremité Occidentale de l'Europe eft occupée
dans fes differentes parties par plufieurs
peuples , & quoique quelques-unes de ces
parties s'avancent plus que d'autres vers l'Occident
, cela n'empêche pas que chacun de
ces peuples ne foit dans la partie qu'il occupe
le dernier peuple de l'Europe vers l'Occident
: par exemple les côtes de la Gaſcogne
ne font pas moins des extrémités Occidentales
de la France que celles de la Baffe-
Bretagne , & quoique celles de la Baffe - Bretagne
foient plus Occidentales que celles de
la Gascogne , celles de la Gafcogne ne font
pas moins dans leur partie les dernieres bornes
de la France vers l'Occident.
3. M. B. m'attaque fur l'interprétation
d'un paffage d'Herodote dans lequel je prétens
que cet Hiftorien dit que les Celtes demeurent
audeffus desColonnes d'Hercule& qu'ils
confinent au Cynetes quifont le dernier peuple
B
26 MERCURE DE FRANCE.
que l'on trouve à l'Occident de l'Europe . J'ai
confervé dans le François le même arrangement
de mots que celui qui eft dans le Greç
que voici οἱ δὲ Κελτοι ἐισὶ ἔξω Ηρακληίων της
λέων · ὁμος έτσι δὲ Κυνησίοισι ὅι ἔχατοι πρὸς
δυςμέων οικέσι αν ἐν τῇ Ευρώπη κατοικημένων .
Il s'agit entre M. B. & moi de fçavoir fi cesmots
, qui font les derniers , &c. οι ἔχατοι
&c. fe rapportent auxCynetes, ou aux Celtes,
Je foutiens qu'ils fe rapportent aux Cynetes :
M.B. veut qu'ils fe rapportent aux Celtes , &
il me femble qu'il a contre lui la forme & le
fond. Je commence par la forme. Il eſt
certain,& M. B. en convient lui-même , qu'à
notre façon d'écrire & d'arranger les mots ; il
paroît plus naturel de rapporter ce qui font les
derniers au Cynetes qu'auxCeltes . Comment
eft-il poffible , en effet , que de deux noms
fubftantifs de même genre & de même nombre
celui qui précede immédiatement le qui
relatif ne foit pas plûtôt fon antecedent
celui qui eft le plus éloigné ? je ne conçois
pas même que le génie du Grec & du Latin
ou d'aucune autre Langue puiffe être fur ce
point different du genie du François , parce
cela eft dans l'effence du qui relatif , & ne
peut dépendre du tour & de la difference des
Langues. Les Anciens , dit M. B. en quelques
occafions , n'y regardoient pas de fi près : Eh !
majs cela même , s'il étoit vrai , prouveroit
que
JANVIER 1745 . 27
que la regle , que l'uſage commun feroient
pour moi , & par conféquent qu'il faudroit
s'en écarter pour donner au paffage en queftion
le fens que M. B. veut lui donner . Je
pourrois m'exempter fans doute après cela
de difcuter les paffages allegués par M. B.
pour montrer que le relatif ne fe rapporte pas
toujours au fubftantif qui lui eft immédiatement
joint : les exceptions ne détruiſent point
la regle : je le fuivrai cependant jufques dans
ce retranchement pour ne lui rien laiſſer à
défirer. Dans un premier paffage M. B. dit
qu'on lit que les Eginates font Doriens originaires
d'Epidaure , laquelle Ifle s'appelloit autrefois
Enone : laquelle Ifle , ajoute - t- il s'entend
d'Egine & non pas d'Epidaure qui n'eft
pas une Ifle : mais M. B. me permettra de lui
faire obferver que ce paffage d'Herodote
n'eft point tel qu'il le préfente : il porte à la
lettre; les Eginates font des Doriens venus d'Epidaure
, & l'Ile s'appelloit premierement
Enone , Α'ιγενῆται δὲ ἔτσι Δωριέες Στο Επιδάυρα
τῇ δὲ νήσῳ πρότερον ὄνομα & Οινώνη Vous voyez
Monfieur. 1 ° . Qu'il n'y a point là de relatif
qui puiffe faire une équivoque avec Epidaure,
comme M. B. l'y met de fon chef en traduifant
laquelle le pour & l'Ifle. 2 ° . Que ces
mots Tỹ dé výrw commencent une feconde
phrafe dans laquelle non - feulement l'article
n'a aucune relation à Epidaure qui eft
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
δέ
dans la premiere , mais encore où la particule
marque quelque diftinction d'avec ce qui
précede & par conféquent d'avec Epidaure.
Ainfi il s'en faut de beaucoup que ce paffage
rempliffe l'objet de mon Critique.
M. B. n'eft pas plus heureux , ce me femble
, dans le fecond exemple qu'il propoſe :
il y fait dire à Herodote qu'Artabaze affiégea
la Ville de Potidée , mais qu'ayant quelque
Soupçon que les Olynthiens s'étoient auſſi fouloves
contre le Roi de Perfe , il affiegea auffi
celle-ci , cette Ville , ajoute M. B. la Ville de
Potidée , je répond d'abord que c'eft la Ville
des Olynthiens qu'il faut entendre par celleci
, & non pas celle de Potidée ; c'eſt à quoi
le fens conduit néceffairement, & Herodote
lui-même le prouve fans replique dans les
lignes fuivantes , où il dit qu'Artabaze ayant
pris Olynthe preffa plus vivement le fiege de
Potidae. Eu fecond lieu quel eft le rapport
de cet exemple à la tête de M. B ? Il n'y a
point là de qui relatif , il n'y a point d'antecedent
féparé de fon rélatif par quelqu'autre.
nom de même nombre & de même genre
que ce relatif ; en un mot il n'y a aucune
inverfion finguliere , aucun dérangement de
l'ordre naturel des mots Α'ρτάβαζος ἐολιόρκες
τὴν Ποτιδάων · υτοπλεύσας δὲ ή τις Ολυνθίας
είσασθαι από βασιλῆος κ τάυτην επολιορκεε au
contraire le pronom démonftratif rτáάUυTτHηY S'Y
JANVIER 1745. 29
applique à o'λurs dont il eft plus voifin &
non pas à Пoridan qui en eft plus éloigné , &
par là ce paffage fait plus pour mon fentiment
que pour celui de M. B. Il eft vrai que
άur étant du feminin & au fingulier &
O'Auvis étant du mafculin & au plurier , il
ſemble y avoir une difconvenance dans les
parties de la phrafe : mais cette difficulté
naît d'une figure de conftruction fort ufitée
dans Herodote , & que les Grammairiens
appellent Syllepfe relative , vous fçavezmieux
que moi , M. qu'elle confifte fouvent
à faire accorder un adjectif ou un pronom
avec un fubftantif qui n'eft point exprimé ,
mais qui eft renfermé dans le fens des mots
aufquels l'adjectifou le pronom eft joint ; ici
τάυτην a rapport à πόλιν qui ne fe trouve point
diftinctement dans la phrafe, mais qui eft renfermé
dans le fens du verbe oxe auquel
il eft joint & par lequel il eft regi.
ce
,
M. B. propofe encore un exemple : il y eft
dit felon lui , que les Zugantes mangent
des Singes qu'ils ont en quantité dans leurs
Montagnes M. B. tire fon raifonnement de
que le relatif qui en françois ſe trouve
après le mot Singes , & s'y rapporte ne
paroît avoir dans le Grec de fubftantif antecedent
que Zugantes , celui de Singes
étant renfermé dans un verbe compolé
xo¶¤yé . Mais 10, ce que relatif eft en-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
core ici de la façon de M. B. & n'exifte
point dans l'original qui forme à la lettre les
deux phrafes que voici tous ceux dont je
parle fe nourriffent de Singes ; ils en ont
en quantité dans leurs Montagnes : la feconde
phrafe dans le Grec commence par le pronom
démonftratif se , & non par un qui ou que
relatif, & il eft certain qu'il n'en eft pas de
même de la fituation de ce pronom par
rapport au nom qu'il repréfente que de la
fituation du qui ou du que relatif , par
rapport à fon antecedent : le françois même
le prouve , car dans cette phraſe , ils en ont
en quantitédans leurs Montagnes , ils & en qui
font deux pronoms démonftratifs s'y trouvent
féparés chacun de leur fubftantif par un
autre du même nombre & genre , fans caufer
la moindre équivoque. 20. La conſtruction
pronom démonftratif qui commence
la deuxième phraſe d'Herodote ſe réfout par
la même figure , dont je viens de parler :
alexes auquel cet ide a rapport ne fe trouve
point exprimé diftinctement , mais il eſt renfermé
dans le fens de πιθηκοφαγέυσι qui precede
immédiatement ide , ainfi il me paroît
qu'aucun des paffages cités par M. B. ne peut
fervir à prouver que les Anciens s'écartent
dans quelques occafions de la difpofition naturelle
du qui ou que relatif , & il n'y a pas
même de relatif dans aucun de ces paffages.
du
JANVIER 1745 . 31
Ainfi à tous égards la forme eft contre M.
B. , j'ai encore à voir fi le fond lui fera plus
favorable. Il s'agit de fçavoir fi les Cynetes
étoient en effet plus Occidentaux que les
Celtes , ainfi qu'il réfulte de ma traduction .
Mais comment M. B. a- t - il pû douter ou conteſter
que les Cynetes qui habitoient entre
Tarteffe & le Promontoire facré , c'eft- à- dire
entre la Guadiana & le Cap S. Vincent,fuffent
plus occidentaux que les Celtes ? Tous les
Géographes , toutes les Cartes du monde
pouvoient l'en inftruire & l'en convaincre ;
les Anciens ne connoiffoient rien de plus Occidental
que le Promontoire facré : c'eſt le
point , dit Strabon liv. 2. le plus Occidental
, non feulement de l'Europe , mais
encore de toute la terre habitée : 77 si
δυτικώτατον , δ της Ευρώπης μόνον ἀλλὰ καὶ τῆς
οικεμενής ἀπάσης, σημείον, Qu'il y eut dès le
tems d'Herodote des Celtes dans la Cantabrie
, dans les Afturies, près du Guadalquivir,
dans le Portugal même , le Promontoire facré
étoit encore plus Occidental que tous ces
pays τότο εςι δυτικώτατον : il faut renoncer
à toutes les notions de Géographie pour le
contredire.
?
Ce n'est pas tout , M. B. pour expliquer
le paffage dont il s'agit , qui eft dans le
fecond livre d'Herodote , prétend qu'on doit
avoir recours à un autre, pris du quatriéme
Bij
32 MERCURE DE FRANCE.
livre dontle fens eft, dit- il , inconteftablement
que les Celtes font le dernier peuple de
l'Europe à l'Occident , ce paffage, ajoute-t- il ,
eft clair , fans embarras , fans ambiguité. Vous
vous rapelez Monfieur , ce que j'ai répondu
à la deuxième critique de M. B. & fi Herodote
avoit dit dans fon quatriéme livre ce que
M. B. lui fait dire ici , je crois que la méme
folution pourroit y avoir fon application :
mais M. B. qui foutient fi vivement que ce
paffage du quatriéme livre eft fans ambiguité,
oublie bien vite , que lui même convient 15
ou 16 lignes auparavant , que ce paffage
peut recevoir un fens tout oppofé , il pourroit
auffifignifier , ce font les paroles de M. B.
que les Celtes ne font les derniers qu'après les
Cynetes , & que les Cynetes font encore plus les
derniers que les Celtes : certainement un paffage
auquel on peut donner des fens fi contraires
n'eit pas fans ambiguité. c'eft envain que M.
B. trouve enfuite un ridicule , à dire que les
Celtes ne font les derniers qu'après les Cynetes
, & traite d'infupportable cette maniere
de penfer ou d'exprimer fa penſée : le ridi
cule & la dureté de cette expreffion difparoiffent
lorfqu'on la lit dans l'original , ou
qu'on la rend fans prévention. du Ryer par
exemple la préſente ainfi : les Celtes qui font
après les Cynetes les derniers Peuples de
l'Europe du côté du couchant , je la traduirois
JANVIER 1745 33
>
auffi à peu près de même : le Celtes qui font
après le Cynetes les peuples de lEurope les plus
reculés vers le Couchant. Et n'eft - ce pas ici
après tout la même façon de s'exprimer
que celle qu'Herodote employe au commencement
du cinquiéme livre , en parlant des
Thraces ? Ilsfont , dit-il , après les Indiens
la plus grande nation de la terre Θρηίκων
ἔθνος μέγιςόν ἐσι μετά γε Ινδὺς πάντων ἀνθρώπων .
Rien de plus utile & de plus commun que
cette façon de parler foit dans le Grec , foit
dans le Latin , foit dans le François ; je crois
n'avoir pas befoin d'en citer ici d'exemples ;
affurement je puis bien dire après cela , que
fi le paffage du quatriéme livre eft fans ambiguité
, c'eft en ce dernier fens & non en
celui que M. B. voudroit qu'on pût lui
donner , & deflors foit qu'on explique
le paffage du deuxième livre par celuici
, foit qu'on examine le fait en lui
même , foit qu'on s'en tienne à la conftruction
naturelle de la phraſe , la critique de
M. B. fur le fens que je donne au paffage
du fecond eft infoutenable. 49. M. B. critique
ce que j'ai dit fur les Hyperboréen s
depuis la p . 23. où j'ai foutenu entre autres
chofes , que le Pays des Celtes étoit defigné
par les Deliens fous le nom de Pays des Hyperboréens
, M. B. change un peu ma Théſe
`B v
34 MERCURE DE FRANCE.
lorfqu'il me fait prêter à Herodote ce que
je n'attribue qu'aux Deliens , d'autant qu'Herodote
n'admet pas même des Hyperboréens
: mais quoiqu'il en foit , c'eft Herodote
qui rapporte ce qu'en difoient les Deliens
, & ce font les expreffions de cet Hiftorien
qu'il s'agit d'interpréter : fuivant M. B.
j'ai changé la route qu'Herodote fait tenir
aux Hyperboréens pour venir de leur Pays à
Delos : je la fais partir du fond de l'Occident
au lieu qu'Herodote , à ce que prétend M. B.
la trace du Nord ou Nord- Eft vers l'Occident
jufques à la Mer Adriatique & enfuite vers
le Midi jufques à Delos. Le paffage
qui fait naître cette difficulté eft celui- ci
κομίζειν αυτὰ τὸ πρὸς ἐςπέρης ἑκάσατω ἐπὶ τὸν
Adv M. B. veut qu'on traduiſe avec Henr
Etienne ; deferre ipfa ' Occafum verfus longiffime
Adriam ufque : j'ai cru devoir traduires
ab Occafu quam longiffime Adriam ufque:
ainfi il s'agit de fçavoir fi pés espépus fignifie
ici ab occafu ou verfus occafum ; & là deffus
te que je trouve dans ma Grammaire &
dans mon Dictionnaire , c'eft que após avec le
προς
genitif marque le terme de départ; de même que
Tion Tapa , & répond à l'A ou Ab des
Latins. Ce principe que je copie mot à mot
dans la Grammaire de Port Royal ( Edit. de
3655 p. 411. col. 1. init. ) n'eft pas affurement
favorable à M. B. car deflors il eft
то
JANVIER 1745 35
dans la regle de traduire comme j'ai fait
ab Occafu , & non pas verfus Occafum comme
le voudroit M. B. cependant il rejette
abfolument ma traduction ; il la juge
même apparament fi infoutenable qu'il n'apporte
aucune raifon de l'arrêt qu'il prononce
contre elle , finon que je change
la verfion Latine & le fens d'Herodote.Quant
à la verfion Latine , je l'ai changée , je l'avoue
, mais je ne me ferois pas imaginé
qu'on dût me critiquer pour ne pas fuivre
toujours les verfions qui font ordinairement
jointes aux Auteurs Grecs : je vois cependant
cela peut
que
devenir à la mode ;
car j'ai lu il n'y a pas long- tems un écrit
dans lequel on a reproché à M. l'Abbé
Lenglet d'avoir dit que 6400 Barbares furent
tués à la bataille de Marathon , au lieu
difoit-on , que Valla & du Ryer dans leurs
traductions n'en mettent que 6300 , je ne
m'arrête pas davantage à une pareille critique.
:
Quant au fens d'Herodote , il ne peut refulter
que de la fignification ftricte & grammaticale
des mots ou du fond même des
chofes la fignification ftricte & grammaticale
des mots ne m'eft point contraire , je
Fai ce me femble fuffifamment établi il n'y a
qu'un moment.Pour agir néanmoins ici plus
équitablement avec M.B.qu'il ne fait avec moi,
Bv
36 MERCURE DE FRANCE.
je ne défavouerai point que pos fuivi du
genitif peut quelquefois fe rendre par verfus
ou parjuxta : mais j'obferverai en même
tems que comme une acception ne détruit
pas l'autre , de ce que os peut fe rendre
quelquefois par verfus , il ne s'enfuit pas
qu'il ne fignifie pas ici à ou ab qui eft fa
fignification naturelle ; & dumoins le prin
cipe eft pour moi.
Le fond même des choſes , c'eft- à- dire ,
la fituation réelle des Hyperboréens par
rapport au Golfe Adriatique n'appuie pas
moins le fens que je donne à Herodote ,
que la Grammaire. A juger en effet de cette
fituation, par ce qu'en difent les plus anciens
Auteurs , c'eſt à l'Occident de la Mer Adriatique
, & vers le Nord Oueft de la Grece
qu'il faut les chercher. Ainfi Pindare les place
vers les fources du Danube , 1'5
exiαρav яayav ; ainfi Heraclide de Pont les σκιαρᾶν παγᾶν
met dans les Gaules même ; ainfi Hecatće
d'Abdere & les autres , qui avoient recueilli
les Antiquités du monde , fuivant le
témoignage exprès de Diodore de Sicile ,
les plaçoient nommement vis à- vis la Celtique
à en juger par toute la narration
d'Herodote , c'eſt du même côté qu'ils doivent
fe trouver car fi pour venir de leur
Pays à Delos il falloit d'abord defcendre
fur le Golfe Adriatique , ils ne pouvoient
JANVIER 1745. $ 7
་
naturellement être fitués que de l'Oueſt au
Nord de ce Golfe. En effet il feroit bien
fingulier qu'étant logés vers les Palus Méotides
, & au Nord-Eft de la Grece , ils euffent
été chercher le Golfe Adriatique pour
revenir enfuite à Delos : c'eft comme fi
pour aller de Paris à Rome , on fe rendoit
d'abord à Conftantinople ou à l'embouchu
re du Danube.
:
·
M. B. argumente envain de ce qu'il prétend
que fuivant Herodote le Borée fouffloit
devers le Nord-Eft , & que par conféquent
felon cet Hiftorien les Hyperboréens , qui
font les Peuples qu'on fuppofoit être au delà
du Borée , devoient être au Nord-Eft de
la Grece fans difcuter ici , fi M.B à raifon
de faire fouffler le Borée du côté du Nord-
Eft , je remarquerai feulement qu'il ne fait
pas attention que le nom d'Hyperboréens
n'a point été imaginé par Herodote , & ne
dépend point de ce qu'Herodote entendoit
par le Borée. Il fut , dit- on , premierement
employé dans des tems fort anciens , dans
lefquels , fuivant la remarque de Pline , on
ne diftinguoit que 4 vents principaux Veteres
quatuor omnino fervavere per totidem
mundi partes , & de ces quatre vents , le Borée
étoit celui du Septentrion , foit qu'il déclinât
plus vers l'Oueſt ou vers l'Eft , & He
rodote lui-même fournit une preuve fans
38 MERCURE DE FRANCE.
replique ,,
que c'eft ainfi qu'il le faut prendre
dans la compofition du nom des Hyperboréens
, puifqu'il les oppofe aux Hypernotiens
, c'est - à- dire , à ceux qui habitoient
directement vers le Sud. Auffi Strabon
ayant dit que par Hyperboréens , il
faut entendre les plus Boréens , ( paffez moi
ce mot ) de tous les Peuples , ajoute que
le Pôle même eft le point où aboutissent
les Boréens. Et Pline voulant exprimer en
Latin la force du nom d'Hyperboréens , dit
qu'on les plaçoit ultra Aquilonem , au delà
de l'Aquilon , c'eſt-à-dire , du Nord direct .
Un fecond raiſonnement de M. B. qui
n'eſt pas plus folide que le précédent , c'eſt
que les Hyperboréens fuivant Herodote s'étendoient
jufqu'à la Mer , & que par cette
Mer , l'Hiftorien Grec ne pouvoit entendre
que les Palus Méotides , parce qu'il ne reconnoiffoit
point d'autre Mer plus au Nord
du Pont-Euxin que ces Palus. 1º. Herodote
en difant que les Hyperboréens s'étendoient
jufques à la Mer, ajoute que c'étoit
ce qu'en rapportoit Ariftée de Proconnefe ,
enforte que foit qu'Herodote admit ou n'admit
pas d'autre Mer au Nord du Pont-Euxin
que les Palus Méotides , il ne reſulte
rien de fon fentiment particulier , qui puiffe
déterminer la Mer fur laquelle Ariftée
de Proconnefe logeoit les Hyperboréens.
JANVIER 1745.
39
En effet l'opinion d'Herodote fur la nou
exiſtence des Mers Septentrionales lui étoit
propre , & ne peut - être étendue à Ariſtée
de Proconneſe ou à d'autres fans des preu
ves precifes , car Herodote lui-même reconnoît
que le fentiment commun des Géographes
de fon tems étoit que l'Océan environnoit
toute la Terre. δι Ωκεανόντε ρέοντα
pap ép . Strabon 1. 1. au commencement
prouve que c'étoit le fentiment d'Homere
, c'étoit aufli celui de Théopompe ,
d'Onomacrite , de Pofidonius &c. commele
montre Bochart chan. 1. 1. c. 36. par où l'on
voit bien fauffement M. B. avance que
que
les Palus Méotides étoient la Mer la plus
Septentrionale que connuffent les anciens
Grecs. zo. Tous les Anciens qui fe ſont expliqués
préciſement fur la Mer , vers la
quelle demeuroient les Hyperboréens ont
nommé l'Ocean , Pline 1. 6 c. 13. Pompon.
Mela. 1. c. 5. Pitheas dans Strabon 1.
Hecatée & les autres cités par Diodore de
Sicile 1. 2 Onomacrite dans fes Argonautiques
v. " 1067 juſqu'au ro8o . Et qui pour-
Joit mieux que ce dernier nous faire connoître
quelle Mer Ariftée avoit pû entendre
par celle jufqu'à laquelle s'étendoient les
Hyperboréens , puifqu'il étoit fon Contem
porain , & qu'il a rapporté fans doute l'opinion
qui avcit cours de fon tems fur oes
40 MERCURE DE FRANCE.
Peuples ? Et après tout Herodote lui-même
ne montre-t-il pas qu'il entendoit l'Ocean
par cette Mer d'Ariftée , lorfque combatant
ce que cet Auteur rapportoit de la fituation
des Hyperboréens , il en prend occafion
de reprendre ceux qui faifoient tournerl'Ocean
autour de la Terre ?
Mais il me femble qu'en voila affés fur
ce point , & qu'il doit refter pour conftant
que les Hyperboréens dont il eft queſtion
dans Herodote ne demeuroient , ni vers les
Palus Méotides , ni au Nord-Eft de la
Grece , mais par delà le Golfe Adriatique
de l'Ouest au Nord de ce Golfe , fituation
qui confirme & qui foutient le fens que j'ai
donné au paffage d'Herodote fur lequel m'ataque
M. B. loin d'y être contraire & de
le détruire , puifque fuivant ce fens , il ne
refulte d'Herodote autre chofe , finon que
les Hyperboréens étoient vers l'Oueft du
Golfe Adriatique & par conféquent le fond
des chofes , comme la grammaire , favorifent
également ma traduction.
Je ne fçai fi je dois dire rien du paffage de
Callimaque que M. B. allegue pour appuyer
fon opinion ; ce qu'il en cite ne femble dire
autre chofe , finon que les Hyperboréens
habitent au-deffus du Rivage Boréen , & il
prétend que par ce Rivage il faut néceffairement
entendre la Côte Nord des Palus MéotiJANVIER
1745. 41
des , qu'autrement il n'y auroit pas de fens
à ce paffage , car dire , ajoute-t- il , que les
Hyperboréens habitent au-delà on au - deffus
du Rivage de l'Ocean Boréal , ce feroit dire
qu'ils habitent dans la Mer , ce qui eſt abſur
de ou qu'ils habitent le Groenland c. Pays
totalement inconnu ; mais M. B. affecte d'ignorer
, du moins il diffimule que les Anciens
( & c'eft Diodore qui nous en afſure )
plaçoient les Hyperboréens dans une Isle
de l'Ocean Septentrional , vis-à-vis la Celtique.
Et dès-lors pourquoi ne feroit- ce pas
dans cette idée & dans ce fens' que Calli
maque les placeroit au- delà du rivage Boréen
? mais plutôt c'est l'unique fens qu'on
puiffe donner au Poëte Grec & pour s'en
convaincre , il ne faut que lire tout le paffage
du Poëte Grec , dont M. B. a cru devoir
retrancher une partie. Tous les peuples ,
dit Callimaque , célébrent des danses en l'honneur
de Delos , & ceux qui fontfous le Levant
ceux qui font fous le Couchant , & ceux
qui habitentfous le Midi , & ceux qui ont leurs
demeures au-deffus du Rivage Boréen. Je ne
crois pas que perfonne autre que M. B.
veuille qu'on prenne - là le Rivage Boréen
pour la Côte Nord des Palus Méotides : l'ancien
Scholiafte a même expreffement rémarqué
qué par vos en cet endroit il falloit
entendre les bords de l'Ocean Oiva võt
τη Ωκεανό ζώνην λέγεια
42 MERCURE DE FRANCE.
J'ai été au refte extrêmement étonné que
M. B. faffe couper l'Oby par le Tropique
du Cancer , car la premiere méthode de
Géographie lui auroit appris que le Tropique
du Cancer eft vers l'equateur , & que
l'Oby eft vers les Cercles Polaires , enforte
qu'il y a au moins 6 à 700 lieues entre le
Tropique & l'Oby.
JANVIER
43 1745
C33>>>33c3 *
EPITRE
A M.L FRANC , Avocat general de
la Cour des Aides de Montauban.
SUR mes écrits ton jugement intégre
Ne reffent point le ton fçavamment aigre
De ces Docteurs du célébre vallon ,
A qui leur fiel tient feul lieu d'Apollon.
De mes défauts nul n'échappe à ta Mufe ;
Il n'en eft nul que ta bonté n'excuſe ;
Un vil rimeur m'auroit découragé ,
Mais tes leçons ne m'ont que corrigé .
Héros modefte & brillant du Parnaffe ,
Pour t'obéir je vais faire main baffe
Sur ces endroits que tu reprends ſi bien ;
J'ai reconnu qu'ils ne valent tous rien :
Quand tu me fis l'honneur de me repondre ,
Je commençai foudain à les refondre ,
La plupart font des morceaux fuperflus ;
La plûpart font changés , ou n'y font plus.
Après avoir médité ta cenfure ,
De mes effais la premieré lecture
M'a fur le front fait monter la rougeur
Et poffedé par un zéle vengeur
Qui me preffoit , avant de les relire
44 MERCURE DE FRANCE,
Je me fuis mis d'abord à les réduire ;
Le volume eft à prefent moins épais ,
Je ne crois point qu'il en foit plus mauvais :
De trente vers j'ai dégroffi l'ouvrage
J'en aurois dû retrancher davantage
Sans contredit, pour le rendre nerveux ,
Tel qu'il demeure , il remplira mes voeux,
Aux connoiffeurs s'il paroit ſupportable ,
Et dans le fond il faut qu'il foit paffable ,
Conformement à tes fages avis
Que nous avons docilement fuivis.
11 eft moins vaſte , il n'en eſt pas plus vuide :
Lorfque l'on a ta lumiere pour guide
Lorfque l'on eft dirigé par ta main ,
On ne craint pas de manquer le chemin .
Je m'égarois , tu m'as tracé la route ,
Il n'eft plus rien que ma verve redoute
Tu me conduis , je marche fur tes pas ,
Tous les écueils ne m'épouvantent pas.
Que n'ai-je pû de ton experience
Prendre confeil dans mon adolefcence ;
Dès le berceau muni de ton fecour ,
Heureufement de mes primitifs jours
J'euffe voué le naiffant crépuscule
A parcourir Juvenal & Tibulle
En travaillant j'aurois peut -être atteint
Avec ton aide à cultiver l'inſtinct
Qui me portoit fans ceffe vers la rime.
Ce penchant fort , que la Nature imprime
JANVIER
1745: 45
A certains coeurs , & ce je ne fçai quoi
Qui malgré nous nous fait fubir fa Loi ,
Jaloux d'avoir de nos ans les premices
Fait peu de cas de ces lents facrifices
Qu'on lui voudroit faire fur le midi .
Je touche au mien , & mon âge a roidi ,
Pour mon malheur , les refforis de mes fibres
Point de foupleffe , & nul de ces tours libres
Le tems rapide a verfé fur mes fens ,
Avec trois mois fix luftres moins deux ans ;
Mon aftre encor eft à fon périgée ;
Ma fantaiſie en Minerve érigée
N'a vu tomber que cinq fois la moiffon
Depuis qu'elle a paru fur l'horifon ;
C'eft à la mort d'une fuperbe chienne
Que je goutai les Eaux de l'Hypocrêne :
Dès qu'on apprit ce lugubre revers ,
Je fus prié de frapper quelques vers
Pour lui fervir de monument célébre ;
Je fabriquai fon oraiſon funebre ,
Elle courut & quelqu'un la loua ;
Imprudemment mon orgueil l'avoua ;
De mes travaux voilà quelle eft l'époque.
Dans le métier une chofe me choque ,
Une fur- tout , c'eſt qu'il eft journalier ,
Et même ingrat , cet aimable métier.
Paçaro Avocat au Parlement de Bordeaux
46 MERCURE DE FRANCE.
33
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Marfeille
à M. GOURRAIGNE , Docteur en
Medecine de la Faculté de Montpellier ,
'de la Société Royale des Sciences , par
M. Joyeuse , Docteur en Médecine de la
même Faculté , Médecin ordinaire des Ga-
Leres.
"
E ne fuis nullement étonné , Monfieur
des demandes que vous me faites au fujet
de M. Daran . Ce Chirurgien arriva en cette
Ville au mois de Septembre de l'année derniere.
Les Cures furprenantes qu'il y opere y
firent bientôt du bruit , & attirerent auprès
de lui non feulement les malades qui étoient
à fa portée ; mais il en vit venir plufieurs des
Villes & des Provinces voifines , dont la guérifon
, quand ils font de retour chés eux, ne
peut que caufer la furprife & exciter la curiofité
des perfonnes de la profeffion . Je ne
fçaurois mieux fatisfaire la vôtre , Monfieur ,
qu'en vous rendant un compte fidelle de la
maniere dont j'ai contenté la mienne .
Quelques grands que foient les éloges
qu'on entend faire tous les jours des vertus
JANVIER 1745. 47
de certains fecrets , auxquels le Public , qui
veut en être la dupe , attribue les Cures les
plus merveilleuſes , les Medecins prudens
feroient peu raifonnables fur-tout dans un
fiécle auffi favorable à la charlatanerie que
le nôtre , s'ils ne fufpendoient leur Jugement
jufqu'à ce que des épreuves réitérées & faites
fous leurs yeux puiffent fervir à les décider.
Depuis l'arrivée de M. Daran en cette
Ville , il fe paffoit peu de jours qu'il ne fût
hautement prôné par ceux qui avoient été
entre fes mains , ou qui fans avoir eu befoin
de lui , avoient quelque raport avec fes
malades. Il s'étoit pourtant écoulé ſept à
huit mois que je ne le connoiffois que fur
fa réputation. Quelque fondée qu'elle pût
être ,vous jugez bien , Monfieur , que le langage
de la reconnoiffance & celui de l'admiration
n'étoient pas les feuls qui fe faifoient er
tendre ; la voix de la jalouſie poufſoit aufli
fes cris. Les uns & les autres me parurent fufpects
, & jaloux de fçavoir ce qu'il y
avoit à rabbattre des éloges des uns & de
la Critique des autres , j'étois encore indécis
, lorfqu'un Gentilhomme de cette Ville
qui m'honore de fa confiance & qui eut befoin
de ce Chirurgien , me fournit l'occafion
de le connoître.
Ce malade âgé d'environ 5 ans , jouifsɔ
48 MERCURE DE FRANCE:
foit d'une fanté parfaite , à une Dyfurie près ,
qu'il regardoit comme une difpofition à la
Pierre cette difficulté d'uriner duroit depuis
environ 33 ans. Elle avoit fuccédé à
une Gonorrhée mal traitée , dont il ne m'avoit
jamais parlé , & à laquelle il ne fe feroit
jamais avifé de porter remede , fi les fuccès
de M. Daran dans ces fortes de maux ne
l'euffent porté à le confulter. e Chirurgien
le fonda le 15 Juillet de la préfente année ;
il lui trouva une Carnofité , deux travers de
doigt en deça des Proftates , qui bouchoit
prefque tout le Canal , & qui avoit environ
deux pouces de longueur ; l'écoulement purulent
ne paroiffoit que de tems en tems
& en fort petite quantité , mais il n'avoit
jamais été entierement tari. M. Daran le
traita avec les fondes & fes remedes Antivénériens
, & le guérit radicalement dans
l'efpace de 63 jours.
Cette Cure quelque complette qu'elle pût
être , n'avoit pour moi rien d'affés marqué ,
pour ne pas fouhaiter d'en voir opérer lous
mes yeux quelque autre plus décifive ; dès
qu'on connoit ce Chirurgien , qu'on eft à portée
autant que je le fuis , & qu'on a l'intention
qui m'animoit , rien de plus aifé que
de la fatisfaire : les malades ne manquent
point chés lui , & nulle perfonne de la profeffion
n'a lieu de ſe plaindre de la maniere
dont
JANVIER 1745. 49
dont ony eft reçû : parmi les nouveaux malades
qui l'occupoient alors , j'y vis arriver
un Marchand Parfumeur d'Avignon plus
que Sexagenaire , atteint d'une Rétention
d'urine depuis plus de 30 ans. Fort peu d'urine
fortoit par l'Urethre , mais elle fe faifoit
jour indiféremment par cinq fiftules
dont la premiere étoit fituée à la partie
latérale droite de la racine de la verge , la
feconde au perinée , un travers de doigt &
demi de l'anus , la troifiéme à peu de diftance
de l'autre , tirant vers les bourſes , &
les deux autres à la région hypogastrique
moyenne & inférieure , un travers de doigt
de diftance l'une de l'autre . Le Scrotum étoit
tumefié dans fa partie inférieure , où l'on
remarquoit fix puftules. Ce malade avoit
d'ailleurs deux tumeurs skirreuſes aux côtés
du Pénil, & un Phimofis caufé par une dureté
confidérable à la circonférence du prépuce.
Il feroit inutile de vous faire oblerver ,
Monfieur , qu'il avoit épuifé en pure perte
dans les differentes villes qu'il avoit parcouru
, tout ce qu'il avoit pû trouver de
fecours auprès des perfonnes de l'Art les plus
capables de lui en procurer. Quelque deplorable
que fût fon fort , il ne fongeoit plus
qu'à s'y refigner , lorfque la réputation de
M. Daran foutenuë d'un grand nombre de
guérifons aufli frappantes , le détermina à fe
rendre auprès de lui.
C
fo MERCURE DE FRANCE.
Je fus curieux de fuivre cette obſervation ,
Jugez Monfieur, de mon étonnement, quand
j'ai vu ce malade guérir aufli parfaitement vû
que les autres , & en état de s'en retourner
chés lui dans l'espace de 40 & quelques jours.
A une Obfervation auffi importante , permettez
moi d'en ajoûter une autre qui ne
l'eft pas moins.
M. le Comte ...... d'une illuftre maifon
du Vivarais , âgé d'environ 50 ans , fe
rendit de Toulon en cette Ville le mois de
Mai dernier ; quelque irrémédiable que fa
fituation eut paru depuis long-tems à tous
les habiles gens de la profeflion qu'il avoit
confulté , le bien qu'il avoit entendu dire
de M. Daran & l'envie de guérir, fi naturelle
à l'homme qui fouffre, lui firent faire ce dernier
voyage . Il y avoit près de 30 ans qu'il
avoit eu une Gonorrhée , dont le traitement
fut négligé les premieres années ; le volume
des urines diminua peu à peu , & le malade
tomba enfin dans un Stillicidium urina. Il s'en
fut pour lors à Paris, où il eut recours aux perfonnes
de la profeffion qui y jouiffent de la
premiere réputation . Il fut mis enfuite entre
les mains d'un Chirurgien renommé dans
ces fortes de maux , mais les fecours qu'il
en reçut , bien loin de fervir à débaraffer le
Canal de l'Urethre , furent fuivis d'un effet
tout contraire . L'inflammation fuccéda à
JANVIER 1745 . SI
l'introduction des fondes & à l'application
des Cathérétiques , & pour prévenir une
mort prochaine & donner une iffuë aux urines
, M. Petit qui fut appellé , fit la ponction
au Perinée . Les urines ne coulerent déformais
que par cette ouverture qui devint
fiftuleufe , & le canal de l'Urethre refta entierement
bouché. Quelque- tems après les
matieres de l'ancienne Gonorrhée firent un
dépôt près de l'anus à l'endroit des glandes
de Cowper, qu'on fut dans la néceffité d'ouvrir,
ce qui donna naiffance à une feconde fiftule.
En cet état ilrevint dans fa Province . Les
fatigues du voyage cauferent de nouveaux
dépôts , qui dégénérerent en autant de fiftules
, de maniere que quand il arriva ici , M.
Daran lui trouva le canal de l'Urethre entierement
bouché , le Périnée criblé de 5
fiftules qui communiquoient entr'elles , &
par où l'urine trouvoit autant d'iffuës : toutes
ces fiftules étoient entourées de duretés
skirreufes d'un volume confidérable . Les accidens
qui partoient d'un état auffi accablant
étoient des fiévres fréquentes , des abſcès
fucceffifs aux parties , un fuintement continuel
d'une matiere fort virulente , & l'incommodité
d'avoir toujours fa chemiſe baignée
d'urine : les duretés des fiftules par leur
compreffion ne permettoient point au malade
de s'affeoir fur des chaifes fans un bou-
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
relet , & à mefure que fes urines devenoient
plus acres , elles caufoient des ardeurs plus
vives dans l'endroit par où elles trouvoient
à couler.
Il ne vous paroîtra pas bien étonnant, Monfieur,
qu'une fituation pareille ait demandé un
traitement beaucoup plus long qu'à l'ordinaire,
mais j'oſe croire que vous n'apprendrez
pas fans quelque furprife, que les fondes de M.
Daran ont confommé fans aucune douleur
toutes les excrefcences qui bouchoient l'Urethre.
Les ulceres fiftuleux ont été pleinement
détergés & cicatrifés , les duretés fonduës
, la vieille Gonorrhée tarie ; en un mot
le malade auffi parfaitement guéri que s'il
n'avoit jamais eu aucun mal. Il eft parti de
Marſeille le 18 de ce mois.
Je pourrois aifément groffir cette Lettre,
Monfieur, fi j'y donnois place à bien d'autres
Obfervations , dont j'ai également été le
témoin. Je pourrois vous en citer qui ont
fait du bruit en cette ville , & dont le détail
métiteroit d'être connu , mais j'excederois
les bornes d'une Lettre . Si M. Daran rendoit
compte au Public du grand nombre de
inalades qui dans l'efpace de 13 mois ont
paflé par fes mains , le recueil de ces Obfervations
ne feroit furement pas le préfent
le moins important qu'il ait reçû de la Médecine,
Tous ces faits feroient autant de
JANVIER 1745 . 53
preuves de l'excellence de fon Cathérétique
qu'on peut regarder comme fouverain dans
tous les écoulements virulents , & qu'on pourroit
peut- être employer avec le même fuc
cès dans des cas d'une plus grande étendüe .
Mais fans nous écarter de fes vertus reconnües
, vous fçavez , Monfieur , combien les
Gonorrhées anciennes & nouvelles font dans
le traitement des maux Veneriens la pierre
d'achopement des plus habiles praticiens : en
vain le Mercure eft -il reconnu jufqu'ici pour
le plus für remede que nous ayons . En vain
poffédons nous depuis quelque-tems la méthode
la plus fûr & la plus douce de l'employer
avecfuccès . Cefpécifique , il eft vrai ,
manié felon les regles qui nous font pref
crites dans un des Ouvrages du plus illuftre
& du plus grand de nos Maîtres , voyez la
Thefe de M. le premier Médecin , Curandam
luem veneream frilliones mercuriales in
hunc finem adhibenda fint ut falvialis fluxus
concitetur , devient un fecours triomphant
dans le traitement de la vérole & dans celui
de fes Symptômes ; la Gonorrhée a été
le feul jufqu'ici , qui a éludé fa puiffance , &
contre lequel tous les autres moyens ont le
plus fouvent échoué. Les accidens funeftes
dont elle eft fréquemment fuivie , infurmontables
la plupart jufqu'à ce tems , annonçoient
le befoin qu'elle avoit d'être traitée par des
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
1
nouveaux fecours. M. Daran à la faveur de
fes fondes & de fa nouvelle méthode , remedie
à ce mal & à toutes fes fuites , ordinairement
dans l'efpace d'environ 40 jours ;
il tarit radicalement tout écoulement , fans
danger d'attirer aucune fuite fâcheuſe . La
Dyfurie , l'Ifchurie , & la Strangurie difparoiffent
avec les carnofités qui en font la
cauſe ordinaire. Si les Symptômes qui accompagnent
ou qui fuivent la Gonorrhée
font fouvent terribles , ils ne femblent l'être
que pour mieux faire éclater les fuccès de
ce Chirurgien : parmi les cas qui lui tombent
en main , il y en a eu où l'Urethre étoit
bouchée d'un bout à l'autre , & par où il ne
couloit plus depuis nombre d'années une
feule goutte d'urine , fes fuccès fe font foutenus.
Vous me demandez , Monfieur , fi le
Cathérétique qu'il employe eft douloureux
& s'il fait fuppurer. Il n'agit jamais fans exciter
une fuppuration plus ou moins abondante
, à raifon des gonflemens ou des excrefcences
qui bouchent l'Urethre , mais la
douleur eft fi légere , que bien des malades
m'ont affuré qu'ils n'en avoient reffenti aucune.
Ce fondant eft fi doux & en mêmetems
fi fouverain , que je n'ai jamais rien
connû dans l'étendue de la Médecine de fi
brillant dans fes fuccès & de fi intéreffant
pour les malades . En un mot , une infinité
JANVIER $745 35
de perfonnes qui périffent dans tous les Pays
du monde , feroient fürs de guérir entre les
mains de ce Chirurgien , & ne fçauroient
jufqu'ici trouver la même reffource ailleurs.
J'ai l'honneur d'être avec refpect , Mon-
Leur , &c.
A Marfeille le 20 Novembre 1744.
tood go
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
A MADAME *** .
€
Q
Ue votre fort eft doux , SILVIE !
Que vous êtes digne d'envie !
Des jeux , des ris & des amours
En tout tems vous êtes fuivie :
Les jours fereins , les plus beaux jours
Font le tiffu de votre vie ,
Et rien n'en obfcurcit le cours .
Des lieux fortunés où vous êtes
Vous éternifez les plaifirs
Et l'on voit naître les defirs
Sur tous les pas que vous y faites.
La Nayade d'un oeil jaloux
doux
"
Vous y regarde , & vous admire ;
Faune par un penchant trop
Se livre à l'éclat qui l'attire
Mais , redoutant votre courroux
Ce n'eft qu'en fecret qu'il foupire.
Au fond des forêts le Satyre
Fuit , & va cacher loin de vous
Le trait cruel qui le déchire.
JANVIER
57 1745.
Heureux qui peut vous écouter !
Heureux qui vous voit lui fourire !
Plus heureux , fi j'ofe le dire ,
Ceux à qui vous daignez dicter
L'art de plaire & de bien écrire !
Pour moi , trifte jouet du tems ,
Je regrette envain ma jeuneffe ;
Je n'ai plus que quelques inftans ,
Qu'abrége encore la pareffe ,
Et déformais ce que j'attens ,
Eft le mépris & la vieilleffe.
Ce beau feu qu'on appelle efprit ,
Dont ma veine étoit animée ,
N'eft plus qu'une fombre fumée
Qui fe diffipe , ou s'épaiffit .
Que j'ai honte de ma foibleffe !
J'ai vu dans les bras de la mort
Un Roi que j'aime avec tranfport ,
Et mon impuiffante tendreſſe
N'a pû tenter le moindre effort ,
Pour faire éclater ma trifteffe .
J'ai vû , par un heureux retour ,
Ce Prince reparoître au jour ,
Et lorfqu'à la Ville , à la Cour
A le chanter chacun s'empreffe ,
Je n'ai pû marquer à mon tour
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
Tout l'excès de mon allegreffe ,
Ni tout l'excès de mon amour.
De grace , charmante Silvie ,
Déchirez cette rapfodie ;
C'eft affés des autres travers
Qui fe répandent fur la vie ,
Sans y joindre encor la folie
D'ennuyer par de mauvais vers .
PAR DVM RESPICIET
JANVIER 1745 39
ELOGE HISTORIQUE de M.
l'Abbé Gedoyn , Prêtre Chanoine de
la Sainte Chapelle de Paris , Abbé Commendataire
de Notre-Dame de Beaugency ,
au Diocèse d'Orleans , l'un des Quarante
de l'Academie Françoife & Penfionnaire
de l'Académie des Infcriptions & Belles
Lettres
NICOLAS
Gedoyn naquit le 18 Juin
1667 ; il étoit troifiéme fils de Philippe
Gedoyn , Chevalier Seigneur de Billan
& de Pully, Maréchal des Camps &
Armées du Roi , & Gouverneur du Château
de Beaugency , & de Marie Marcau ,
Dame de Pully.
La Généalogie d'un homme de I.ettres
quelque brillante qu'elle foit eft l'article le
moins important de fa vie. La poftérité
avide de s'inftruire dans les Ecrits des Sçavans
, a befoin qu'on lui conferve l'Hiftoire
de leurs ouvrages & de leurs moeurs , avec
le détail de leurs talens , plûtôt que l'énumération
peu intéreffante de leurs Ancêtres ,
mais il y auroit autant d'affectation à vouloir
paffer fous filence cet article quand
il est avantageux à celui dont on parle ,
* Cvj
бо MERCURE DE FRANCE.
qu'il y auroit de fotte vanité à vouloir en
tirer des conféquences trop favorables pour .
lui , ou de mauvaiſe honte à le cacher quand
le hazard l'a maltraité à cet égard.
Meffieurs Gedoyn étoient d'anciens
Gentils -hommes de l'Orleannois ; cette famille
étoit diftinguée dès le 15 fiecle . Etienne
Gedoyn commandoit l'arriere -ban de
Touraine à la bataille de Montlheri en
1465.
Robert fon fils , Baron du Tour , fut Sécretaire
des Finances fous Louis XII & fous
François I. On fçait que ce titre répondoit
alors à celui de Sécretaire d'Etat , qui n'a
commencé que fous Henri II . en la perfonne
de M. de l'Aubeſpine , au Traité de Cateau-
Cambrefis l'an 1559.
Robert Gedoyn foufcrivit en cette qualité
le contrat de mariage de François de
Vallois , Comte d'Angoulefme ( François I. )
avec Madame Claude de France , fille du
Roi Louis XII . paffé aux Moutils - les-Tours
le 22 Mai 1506 , & il fut l'un des Ambaffadeurs
de François I. pour le Traité
qui fut figné à Bruxelles le 3 Decembre
1116 entre le Roi & l'Empereur Maximilien.
La Généalogie de Meffieurs
prouvée par des Ti
t
eft
JANVIER 1745 .
Quoique notre deffein n'ait point été de
nous étendre fur les Ancétres de M. l'Abbé
Gedoyn , nous ne pouvons nous empêcher
de nous arrêter un moment fur ce Robert
Gedoyn dont nous venons de parler : la
reputation de probité qu'il a laiffée , le
monument honorable qui en refte dans les
OEuvres de Marot , exige cette légere digreffion
, qui même en confidérant les chofes
du côté philofophique ne doit point paroître
étrangere à notre fujet. En effet fi
l'on peut regarder comme médiocre l'avantage
de deſcendre d'un homme puiffant , il
ne peut être indifferent pour perfonne de
defcendre d'un homme vertueux , c'eft dans
ce cas que la nature & la raifon permettent
de tirer du bonheur de fa naiffance une
gloire moins propre à nourrir l'orgueil qu'à
encourager la vertu .
II fuffira de rapporter l'Epitaphe de Robert
Gedoyn compofée par Marot pour
donner une idée precife du caractere de
ce Miniftre qui fut un Citoyen vertueux ; la
naiveté du ftile eft en quelque forte une
preuve de la verité de l'éloge .
Sçais tu , Paffant , de qui eft ce tombeau ?
D'un qui jadis en cheminant tout beau ,
Monta plus haut que tous ceux qui fe hatent ;
C'eft le tombeau , là où les vers s'apâtent ,
32 MERCURE DE FRANCE.
Du bon vieillard agréable & heureux ,
Dont tu as yû tout le monde amoureux .
Cy gît , hélas ! plus je ne le puis taire ,
Robert Gedoyn , excellent Sécretaire ,
Qui quatre Rois fervit fans défarroi ;
Maintenant eft avecques le grand Roi
Où il repoſe après travail & peine .
Or a vêcu perfonne d'âge pleine ,
Pleine de biens , & vertu honorable ,
Puis a laiffé ce monde miférable
Sans le regret qui fouvent l'homme mord.
O vie heureuſe ! ô bienheureufe mort !
1
M. l'Abbé Gedoyn fut élevé à Paris au
College des Jefuites ; les progrès rapides &
brillans qu'il fait dans fes premieres études
donnerent de lui de hautes efpérances . Les
Jefuites fouhaiterent de l'avoir parmi eux ,
& il defira lui-même avec ardeur d'être admis
dans cette Société refpectable ; fon naturel
porté à la Religion & à la vertu , n'oppofoit
point chés lui les paffions fougueufes de
la jeuneffe au gout de la vie religieufe ;
affés mal partagé des biens de la fortune
il n'avoit point à combattre du côté du monde
des efpérances brillantes qui auroient pû
faire chanceler fa vocation ; fon pere n'aJANVIER
1745. 63
voit laiffé à onze enfans qu'il avoit , qu'un
bien peu confidérable , ainfi tout confpiroit
à entraîner L. G. du côté où fon inclination
l'appelloit ; fa famille s'oppofa
vainement à fon deffein , il entra au Noviciat
dès qu'il eut fini fes claffes.
Il a fouvent avoué depuis qu'il devoit
tout ce qu'on remarquoit d'eſtimable en lui ,
aux dix années qu'il paffa dans cette excellente
école , ily forma fes moeurs & fon
efprit , & y puifa cet amour conftant de la
vertu , cet attachement inviolable à fes devoirs
, & une connoiffance très - étendue des
Belles Lettres que l'on a eftimées en lui ;
mais la vie dure & rigoureufe que pref
crit la Regle qu'il avoit embraffée convenoit
mal à fon temperament foible & delifa
poitrine en parut confiderablement
alterée , & il s'apperçut avec chagrin qu'il
étoit peu propre à fournir une fi penible
carriere. Ainfi les Jefuites n'eurent d'efpérance
de le conferver pour eux & pour lui ,
qu'en le perdant pour leur Societé , mais
s'il a ceffé d'être infcrit au nombre de fes
enfans , il n'a jamais ceffé ' de lui appartenir
par les fentimens d'attachement & de
reconnoiffance , qui font également fon
éloge & celui de la Société.
cat ,
M. L. G. fe vit au fortir des Jefuites
tranfporté fur un théatre bien different ; pla64
MERCURE DE FRANCE .
cé au milieu du plus grand monde , il n'y
fut point étranger , il eut bientôt pris ce
ton de la bonne compagnie dont tant de gens
parlent , fouvent fans l'avoir , prefque toujours
fans le bien connoître , qui ne dépend
ni de l'efprit ni des graces de la figure , &
que le commerce du monde ne donne qu'à
ceux à qui la nature l'a déja donné .
La maifon de Mademoiſelle de Lenclos
étoit le rendés - vous de ce que la Cour & la
Ville avoient de gens polis & eſtimables par
feur efprit ; les meres les plus vertueuſes
briguoient pour leurs fils qui entroient dans
le monde , l'avantage d'être admis dans
une focieté aimable , qu'on regardoit comme
le centre de la bonne compagnie.
Les amis que M. l'Abbé Gedoyn acquit
dans cette Societé s'interefferent vivement
à la réputation & à fa fortune ; on connut
bientôt tout ce qu'il méritoit , & on commença
de le recompenfer. Un Ganonicat
de la Sainte Chapelle fut la premiere grace
qu'il obtint de la Cour , il fut nommé à
ce Benefice en 1701 ; la maifon canoniale
qu'il vint habiter , lui donna lieu par
le voifinage de former une liaiſon étroite
avec un homme très eftimable , M. Arouet
pere de l'illuftre M. de Voltaire . L'Abbé.
Gedoyn vit les premiers effais du jeune
Ecrivain , il fçut découvrir le grand homJANVIER.
1745.
65
me dans ces efforts d'une Muſe naiffante ,
& lui annonça cette réputation fi éclatante,
dont il jouit & qu'il confirme chaque jour
par de nouveaux fuccès.
Les talens de M. l'Abbé Gedoyn lui
frayoient la route des Académies . L'Académie
des Belles Lettres fut la premiere qui
l'adopta , il y fut reçu en 1711 , il juſtifia
T'honneur qu'il avoit reçu , par fon affiduité
aux Affemblées , & par fon exactitude à
fournir à l'Académie , fuivant les Reglemens
, deux Differtations chaque année. La
plûpart de fes Ouvrages font imprimés
dans les Mémoires de l'Académie , mais
M. l'Abbé Gedoyn travailloit en même tems
à un Ouvrage plus confidérable, qui fut enfin
imprimé en 1718. C'eft une Traduction de
Quintilien ; il en compofa la plus grande
partie à la campagne chés des
chés des parens ,
qui il étoit encore infiniment plus cher par
les liens de l'amitié que par ceux du fang.
* à
Peut-être quelques endroits de fa Tradu-
&tion fe fentent-ils de ce féjour ; on n'a pas
à la campagne comme à Paris , le fecours
des grandes Bibliotheques , & l'Edition excellente
donnée par M. l'Abbé Caperonnier
n'avoit pas encore parû.
Le fuccès de la Traduction de Quintilien
Meffieurs de Billy & de Bachaumont ,
66 MERCURE DE FRANCE.
lui ouvrit les portes de l'Académie Françoiſe;
il y fut nommé en 1719 , & cet honneur
litteraire lui attira de la part de la Cour
une autre récompenfe, moins brillante peutêtre
, mais que l'état trop modefte de fa
fortune rendoit importante pour lui. Il fut
nommé à l'Abbaye de S. Sauve de Montreuil
, Ordre de S. Benoît , Diocéfe d'Amiens.
Le loifir que lui laiffoient les travaux de
l'Académie des Belles-Lettres furent employés
à un nouvel Ouvrage plus utile qu'agréable
, mais qui n'en doit pas être moins
eftimé , c'eft la Traduction de Paufanias .
Ce fut peu après l'Edition de ce Livre
qui parut en 1731 , que M. l'Abbé Gedoyn
fut nommé à l'Abbaye de Notre - Dame de
Beaugency , en remettant celle qu'il poffedoit
auparavant. Il commença alors à jouir
d'une aifance qui n'auroit pas affouvi les
defirs d'un ambitieux , mais qui pouvoit
contenter les befoins d'un Philofophe .
L'Eglife auroit pû offrir à M. l'Abbé
Gedoyn des Dignités brillantes , mais il ne
tourna jamais ſes regards de ce côté , & ne
voulut point contracter des engagemens
auguftes & étendus , que l'on craint d'autant
plus qu'on eft plus en état de les remplir.
Les gens vertueux devroient être éternels,
mais la loi eft générale , & les regrets que
JANVIER 1745 : 6*
•
caufe leur mort comparés à l'indifference
que l'on fent pour les autres ,
les autres , fait croire
que ce font les premiers que la mort frappe
plus volontiers , parce que l'on ne fent
que les coups qu'elle leur porte.
Le 6 Août l'Abbé. Gedoyn alla au Château
de Fontpertuis , dans le deffein de
paffer quelque jours chés un ami à il
qui
étoit attaché depuis long- tems. Le 8 il eut
d'affés vives douleurs d'eftomach , qu'il crut
d'abord être la fuite d'une indigeftion mais
l'oppreffion qui accompagnoit ces douleurs
ayant réfifté à une faignée , il répondit à
M. de Fontpertuis qui le félicitoit fur le foulagement
de les douleurs , que l'oppreffion
fubfiftant toujours il n'étoit pas tems de fe
raffurer ; que la vie lui étoit affés indifferente
; que parvenu à l'âge où il étoit , le peu
qu'il pouvoit avoir à vivre ne valoit pas la
peine d'être regretté ; que toutes les affaires
étoient en ordre ; qu'il avoit fait toutes fes
difpofitions , & qu'il étoit fans inquiétude fur
l'iffuë de fa maladie. Il diſoit vrai , & lorſque
l'on connut que le danger devenoit plus
preffant , on n'eut pas befoin pour l'avertir
de fon état , de prendre ces détours ſi uſés
& fi rebattus qu'exige la foibleffe des mourans.
Il avoit déclaré qu'il ne vouloit pas
être trompé , & il ne le fut point. Il demanda
les Sacremens , qui lui furent adminiſtrés le
68 MERCURE DE FRANCE
Lundi. Voyant fes domeftiques affligés :
il leur dit : Confolez- vous , je ne vous ai point
oubliés dans mon Teftament. Une heure après
il dit encore. Voilà mon dernier moment
& il expira. Il étoit âgé de 7 ans.
Le lendemain 11 du même mois il fut
enterré dans le choeur de fon Abbaye dè
Beaugency, qui eft proche de Fontpertuis .
Il a inftitué pour fon héritier par un Tefatment
olographe M. du Four fon neveu ,
fils de fa Niéce , à la charge de porter le
nom & les armes de Gedoyn, * Il ne reftè
plus perfonne de ce nom.
La probité, la franchiſe , la candeur formoient
le fond de fon caractere ; fon amè
jouiffoit toujours de cette paix qui eft la
compagne ordinaire de la vertu , mais avec
un caractere fi doux il étoit vif & impétueux
dans la difpute , contrafte que l'on
rencontre fouvent , parce que peut - être
il naît moins d'entêtement ou d'orgueil que
d'un amour fincere de la vérité.
* Les Armes de Meffieurs Gedoyn font écartelées
d'or & d'azur , à la Croix recroiſetée de même l'un
fur l'autre , c'est-à- dire or fur azur , & azur fur or
JANVIER 1745 , 69
VERS à Madame ....
Enus voyant tous les charmes
VEffacés par les traits de la belle D...
Dit à l'Amour , les yeux baignés de larmes ?
Mon fils, tous les mortels lui rendront-ils les armes
Pour elle tous les coeurs me mettent en oubli .
Baniffez , dit l'Amour , cette fombre trifteffe.
Auprès d'elle , il eft vrai ; j'ai fixé mon féjour ;
Mes graces , mes plaifirs embelliffoient fa Cour,
Mais je vais la fuirai , je la fuivrai fans ceffe .
Pous vous venger je vous offre Plutus.
Qu'il verfe dans fon coeur l'interêt , l'avarice ,
La défiance & tous fes attributs .
Que chaque jour nouveau caprice
Rende de fes amis tous les foins fuperflus ,
Qu'aucun entretien ne finiffe
Que par demandes ou refus .
On la fuira . Vous verrez cette Belle
En
proye à fa douleur mortelle
Demeurer fans Amans , fans plaiſirs , fans Amour
Ah ! dit Venus , m on fils , quel heureux jour
Plutus paroît ; croit fa victoire prête ;
Il prepare avec foin ſon poiſon ſéducteur ,
Il s'applaudit de triompher d'un coeur
Dont l'Amour avoit fait fa plus chere conquête ,
70 MERCURE DE FRANCE ,
Mais la belle D ... ne fut pas plus d'un jour
En proye au Dieu de l'Avarice.
Elle dit ; de Venus je vois bien l'artifice ,
Fuyez, trifte Plutus ; revenez ,tendre Amour,
; as us as us IT IS IT IS ITISIS : IS ISITIS IT 25 25 2525 25 25 25252525
J
BOUQUET à Mlle ... ***,
'Avois le deffein dans la tête
De vous faire en vers un Bouquet ,
Mais pour cela je ſuis trop bête ;
C'est ce qui fait qu'il n'eft pas fait.
Autre pour Mlle. Louife
***.
Es tendres fleurs que menace l'Automne
Che Cherchent un doux azile auprès de vos appas.
Si Zephire les abandonne ,
L'Amour fur votre fein ne les quittera pas.
JANVIER 1745. 命真
茶茶
REPONSE de M. Nericault Deftouches
de l'Académie Françoise à M....
Omme vous ne m'avez point marqué
CCvootmrme adreffe , Monfieur , & que je n'ai
pas l'honneur de vous connoître , il faut que
je prenne le parti de vous répondre & de
vous remercier publiquement , mais vous
voyez que je me garde bien de vous commettre.
Je fuprime votre nom. Malgré cette
précaution qui me paroît néceffaire , vous
devinerez aifément que cette Lettre ne peut
s'adreffer qu'à vous. La vôtre eft d'un galant
homme , & d'un homme d'efprit : quoique
yotre ſtyle me plaife & me touche , j'eftime
encore plus vos fentimens , qui ne peuvent
partir que d'un bon efprit & d'un bon coeur.
Je vous fuis fenfiblement obligé de la peine
que vous avez priſe de m'apprendre le nom
& les qualités de l'anonime Marotyque qui
s'eft avifé fi mal-à-propos& fi indifcretement
de prendre contre moi le parti de Bayle. Le
portrait que vous me faites de ce grotesque
agreffeur, eft également ingenieux&comique,
Le détail de les avantures , de fes talens ,
de fes ouvrages , & des frequentes humiliau'ils
lui cni procurées , fans qu'elles
52 MERCURE DE FRANCE
ayent pû lui faire rien rabattre de la haute
opinion qu'il a de lui -même , ne m'a pas
moins diverti , je vous affure ; & en riant ſi
fpirituellement aux dépens de ce bizare perfonnage
, & vous m'avez fait rire de tout
mon coeur , mais je vous avoue que vous m'avez
fait rougir en même tems , & que je fuis
extrêmement mortifié de n'avoir
pas plûtôt
connu mon Rival , car vous m'allurez qu'il
ſe vante de l'être . Bon Dieu quel Rival ! Que
je regrette la peine que je me fuis donnée de
lui répondre, & que j'en fuis honteux ! Quelle
ridicule méprife ! Que j'avois mal appliqué
mes foupçons ! Sa derniere Lettre dattée
d'Evreux , d'où il l'avoit fait arriver par la
pofte , m'avoit jetté dans un nouvel embarras.
Il ne s'étoit pas contenté de m'écrire un
tillu d'impertinences , il adreffoit ce beau
chef- d'oeuvre à mon très - illuftre confrere
M. de Fontenelle , qu'il avoit l'audace de
mettre dans fa confidence , comme fi ce
grand homme eût été capable d'adopter fes
extravagances , & de les adopter méme publiquement.
Jugez fi cet accès de folie ne
met pas le comble à toutes celles dont vous
me faites l'Hiftoire, & ne mérite pas tout au
moins une bonne place aux petites Maiſons .
Je finis en vous affurant que fuivant vos fages
confeils , je me garderai bien déformais
de me commettre avec un fi vil adverfaire. Il
dira
JANVIER 1745. 7 :
dira peut-être encore que je fuis glorieux :
mais le méprifer , ce n'eft pas vanité , c'eft
juſtice . Vous me le dites vous - même en
termes exprès , & je confirme & ratifie votre
jugement.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eftime & la reconnoiffance poffibles
que vous méritez de ma part , votre trèshumble
& très- obéiffant ferviteur ,
A fortoifeau ce 19 Décembre 1744.
sbaoMubio br
1262
74 MERCURE DE FRANCE.
X
EPITRE
A Monfieur d'Harnoncour , nouveau Fermier
Général.
Anus venoit ouvrir une nouvelle année
JA
6
Je vole, d'Harnoncourt, & fur ta deftinée
Je brule d'implorer un Dieu qui te cherit ,
C'eft Apollon , eh ! qui l'ignore ?
' J'en attefte fa Lyre & maint heureux écrit
Qu'en tes fertiles mains les Mufes font éclore .
Sous des noms differens , dans des employs divers ,
Apollon , ou Phoebus , tu fçais qu'à plus d'un titre
Ce Dieu qui te protege eft dec plus d'un titre
l'Arbitre
Et des beaux jours , & des bons vers,
Voici parquel motif Dieu de la Lumiere
Je voulois adreffer mon ardente priere .
Grace au grand du Moulin , cet Apollon nouveau ,
Dont la haute fcience en miracles feconde ,
Rappelle les Morts du Tombeau ,
Et j'en ai pour garant le plus grand Roi du Monde,
Par cet autre Apollon , fi juftement vanté ,
J'avois vû calmer mes allarmes ,
Et ton Rhume & ta Fiévre avoient rendu les armes
Devant ce Dieu de la Santé ;
Juge par mon amour de mon plaiſir extrême ;
JANVIER 1745 . 78
Mais le mal pouvoit revenir
Et l'on craint toujours , quand on aime ;
Je voulus donc fur l'avenir
Confulter Apollon lui- même ;
Mon zèle en ce moment ne s'eft point démenti
Mais il étoit déja parti .
Eclairer l'Univers plûtôt qu'à l'ordinaire !
Mécriai-je , furpris. » Aprends en le myftere ,
» M'ont dit les Doctes Soeurs , trop fûr qu'en ce
grand jour ,
» Tu viendrois l'implorer pour ton cher d'Har-
»
noncour ,
g
Pour fon éleve encore , Apollon , qui te compte,
>> Et fous des traits fi chers ne l'envifage plus ,
7
""
» D'un trop mortifiant refus
» A voulu t'épargner la honte ,
22 : Ne doit-il pas être confus
De ſe voir préferer Plutus ?
Non ; réponds-je à l'inftant , y, ce n'eft qu'une impofture.
» Non , c'eft verité toute pure ,
Ont-elles repliqué , malgré tous nos appas ,
» Ne nous abandonne-t-il pas ?
> Encore envers l'ingrat fi nous étions cruelles ;
» Mais tout comblé de nos faveurs ,
» De même que l'Abeille allant de fleurs en fleurs
» Il vole à des Amours nouvelles
ג כ
→ L'inconftant ! nous prend-il pour des Beautés
mortelles ?
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>>C'en- eft trop , ai-je-dit, & je crois qu'il eft tems
» Que la verité juftifie
» Un Ami vertueux , lorſqu'à des traits mordans
» Le menfonge le facrifie.
» Quel crime a-t- il donc fait ? Il change , ditesvous
;
» Reglez mieux_vos tranſports jaloux.
Il vous quitte , il eft vrai , mais pourfervir fon
Maître ,
» Et bientôt par fes foins il le fera connoître
» Vous fçavez quel eft fon emploi ;
» Des tréfors de Louis nouveau dépofitaire.
» Le remplir dignement fait fa premiere affaire ;
» Il fe donneroit un travers
Dans ce grand devoir qu'il s'impoſe ,
» S'il alloit faire encor des vers ,
» Quand il ne faut que de la profe.
» D'autres tems , d'autres foins ; laiffez le reſpirer,
» Et bien-tôt Apollon reviendra l'infpirer.
» Mais , vous qui fans raifon l'accufez d'inconftan
ce ,
» Vous que nous voyons chaque jour
» Au plaifir de changer ceder fans reſiſtance ,
» Que ne vous peut-il pas reprocher à ſon tour ?
» Je ne cite ici que Thalie ;
» Ne rougiffez vous pas que cette indigne foeur
JANVIER. 1745.
77
» Avec un malheureux Farceur
» Avec Momus fe méfallie ?
» Cet affortiment inégal ,
» Lui prête cependant une gloire nouvelle ,
» Puifque ce monftre theatral
» Attire tout Paris , auffi volage qu'elle.
» Ce trait cauftique excite un murmure confus ,
Mais nous n'infiftons
autres ,
pas fur les défauts des
Pourvu qu'on nous paffe les nôtres.
Onfe taît ; je pourſuis ; » Juftifions Plutus ;
» On l'aime ; a t-on 'grand tort ? N'eft-il pas adorable
?
»Pour moi , je le tiens préferable
»Même au grand Jupiter. Ce maître Souverain
» Qui par le bruit de fon tonnerre
» Fait trembler à la fois & le Ciel & la Terre ,
» Sans lui fut-il entré dans une Tour d'Airain ?
»Mais que di-je ? fans l'or , fans ce nerf de la guerre,
» Que feroient dans les champs de Mars
» Nos Alexandres , nos Céfars ?
>> Seroient-ils des Heros malgré tout leur courage
Mais , me répondra-t-on , l'or eft donc dangereux ,
>> Puifqu'il ne fait que du ravage ?
» Mais , rectifié par l'uſage ,
» Eft-il un métal plus heureux ?
» Une Ferme auffi bien regie ,
Que celle où d'Harnoncour aujourd'hui vien
?
d'entrer ,
D iij
MERCURE DE FRANCE.
» Et par qui nous voyons nos armes profperer ,
» N'a pas beſoin d'apologie.
Voilà ce que j'ai fait , illuftre & cher Ami ,
Auprès d'une Troupe immortelle ,
Qui fembloit te jurer une guerre éternelle ,
Mais je ne prétends pas te fervir à demi ;
Un foin plus éclatant près d'Apollon m'appelle ;
Je pars , je fends les airs , je vole après fon char ;
Ses immortels chevaux , enyvrés de Nectar ,
Sont moins rapides que mon zéle;
Je l'atteindrai du moins par l'ardeur de mes voeux,
Là comptant de ta part , fur un retour heureux,
J'oferai l'affurer ce Dieu qui nous éclaire ,
Que fa brillante cour va bien tôt te revoir ;
Que toujours plus foumis à fon divin pouvoir ,
Tu fçauras accorder dans l'ardeur de lui plaire ,
Ton penchant avec ton devoir.
JANVIER 1745 72
LA DEMONSTRATION & les
preuves de l'impoffibilité de l'opacitéLunaire,
qui ont été annoncées dans le Mercure du
mois de Septembre 1744 par l'Abrégé qui
y est inféré du nouveau Systême du monde
du Baron de Carbonnieres , avec la réfutation
de plufieurs abjections qu'il lui ont été
faites fur fon explication des Phénomenes
de l'Aiman.
LA
A queftion de la folidité opaque de la
Lune eft fi importante que c'eft d'elle
que dépend la deftruction de tous les anciens
fyftemes , ou la folidité du nouveau .
C'eft pour cette deftruction d'opacité Lunaire
que l'Auteur employe 4 principaux
moyens.
10. Le feul raifonnement ou le fens commun.
20. L'expérience de nos propres yeux .
3. Les Eclipfes de Lune & du Soleil.
4° . Les taches de la Lune .
Par le raifonnement on fait qu'il y a
un principe unique & invariable dans la
Phyfique duquel un Phyficien ne sçauroit
s'écarter fans ceffer d'etre Phyficien .
Ce principe confifte à raporter chaque
Diiij
1. MERCURE DE FRANCE.
effet de la nature fans exception à ſa cauſe
naturelle , & de rapporter chaque cauſe naturelle
au principe méchanique qui la produit,
& de ne rapporter que le feul méchaniſme
univerfel immédiatement à Dieu ,
car dès qu'on raporte les cauſes immédiatement
à Dieu & que l'on ne les fait pas
dériver du méchanique qui les produit, c'eft
abandonner le principe de la Phyfique pour
entrer dans la Métaphyfique.
Or la folidité opaque de la Lune met fes
Sectateurs dans l'impoffibilité de raporter
le cours des Aftres , qui eſt un effet naturel
, à fa cauſe naturelle , ni de faire dériver
cette caufe du principe méchanique qui
la produit , i's fupriment ce principe naturel
ou méchanique pour faire dériverce cours
immédiatement de Dieu.
Ce n'eft donc plus être Phyficien , & l'on
ne peut pas proprement nommer un fyftême
ce qui ne fait pas remonter les effets au
principe naturel & méchanique qui les produit
, & encore moins ce qui n'explique
pas la nature , l'effet , l'utilité de toutes les
parties du monde , car quelle eſt l'utilité
que l'on donne à la folidité opaque de la
Lune , à fes différentes Phaſes? un vrai ſyſtême
ne doit-il pas établir l'utilité de tous les
effets de la nature laquelle ne fait rien en
vain ? D'ailleurs , on ne trouve aucun Phú
JANVIER 1745.
81
nomene dans la nature que les Sectateurs de
l'opacité ayent expliqué par le principe méchanique
ou naturel qui le produit.
En fecond lieu cette folidité opaque de
la Lune eft contraire au fens commun , car
la connoiffance naturelle nous fait bien comprendre
qu'un corps folide comme la terre
peut bien être fufpendu au point concentrique
à caufe du fluide univerfel qui la compreffe
également dans toute fa circonférence ;
on conçoit bien qu'imaginant un puits qui
perceroit aux antipodes , un boulet de canon
demeureroit néceffairement fufpendu au
centre d'autant qu'il feroit contre nature , fi
ceux qui feroient à l'oppofite le voyoient paffer
le centre , car il monteroit vers eux.
Mais l'efprit humain ne fçauroit comprendre
qu'il y ait deux points concentriques
fous la voute célefte , ainfi fi la Lune eft folide
& opaque comme la terre , il n'y peut
avoir qu'un de ces deux corps qui puifle être
au centre & être fufpendu.
C'eſt pour couvrir cette difficulté infurmontable
que les Sectateurs de l'opacité Lunaire
ont été contraints d'imaginer des nombres
de Cieux , des tourbillons , des mondes
même dont le nombre augmente à proportion
qu'on découvre quelque nouvelle Eclipfe
parmi les Etoiles , ce qui les a jettés dans
des abîmes d'étendues inconcevables.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
De cette prodigieufe étendue il en eft né
ceffairement provenu celle qu'ils donnent au
cercle que chaque Aftre décrit par fon cours
journalier , d'où s'en eft enfuivi une célérité
de plufieurs millions de lieues par minute.
C'est pour tacher de rendre cette célérité
compréhensible que les uns ont placé
la terre au centre où ils la font tourner fur
fon axe d'Occident en Orient , d'autres font
tourner le Soleil , d'autres font tourner un
de leurs Cieux pour premier mobile , d'autres
placent le Soleil immobile au centre
& font tourner la terre autour de lui , mais
tous unanimement conviennent qu'ils ne
fçauroient donner la caufe naturelle d'aucun
de touts ces différents cours.
QUANT au fecond moyen qui eft l'expérience
de nos propres yeux , les Sectateurs
de l'opacité Lunaire ne feront pas moins
embaraffés à le combattre qu'ils le font à
déduire la caufe naturelle ou méchanique du
cours des Aftres.
En effet lorfque la Lune eft dans fon Croiſfant
, on ne voit que le Croiffant pendant que
le Soleil eft fur notre Horifon , mais à meſure
que la nuit aproche on voit très - diftinctement
l'entier difque de la Lune derriere le
Croiffant , on y voit même comme un petit
rayon de Lumiere dans la circonférence oppoíée
au Croiflant , lequel cependant devroit
JANVIER 1745 . 83
être le plus opaque dans le fiftême de Popacité.
S'il étoit vrai que la Lune fut opaque le
contraire devroit arriver, car on devroit mieux
apercevoir le difque non éclairé le jour que la
nuit , mais c'eſt au contraire parceque des
rayons de fa flamme pénétrans lafumée de la
matiere qui la produit , & dont elle eſt environnée
dans l'Hemifphere où les rayons du
Soleil ne peuvent la dégager de fa fumée , cette
même Hemiſphere eft vifible la nuit & non le
jour à cauſe des rayons de fa Lumiere qui la
pénetrent un peu..
Le troiféme moyen qui font des Eclipfes
donnent une preuve très- évidente qu'elle
n'eft pas folide opaque..
Pour avoir un exemple fenfible de cette
preuve , il n'y a qu'à allumer dans un four la
nuit une flamme claire ; qu'on s'en éloigne à
certaine diftance , comme d'un quart de
lieuë plus ou moins , & l'on aura dans ce
four une image de la Lune dans fon plein ;
qu'on faffe faire de la fumée dans ce four
avec du foin mouillé on aura une image
parfaite de la Lune Eclipfée parce que cette
fumée fe mêlant avec la flamme lui fait
perdre fon éclat de Lumiere , elle devient
d'un rouge obfcur
C'eft anfi que lorfque par l'interpofition
de la terre les rayons du Soleil font empêchés
de chafler la fumée dont la Lune eſt
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
envelopée , la flamme Lunaire qui étoit
lumineufe dans l'Hemiſphere qui eft en afpect
du Soleil parceque fes rayons en
chaffent continuellement la fumée comme
ils font celle d'une cheminée fur laquelle ils
dard nt , cette Hemifphere lumineufe étant
privée des rayons du Soleil par l'interpofition
de la terre le trouve envelopée dans
fa propre fumée , c'eft ce qui fait qu'elle
perd l'éclat de fa lumiere & paroît d'un rouge
obfcur.
Car la Lune ne s'éclipfe point comme elle
devroit le faire fi elle étoit folide & opaque ,
& qu'elle n'eût d'autre lumiere que celle du
Soleil :s'éclipfer veut dire difparoître comme
fait la partie du Soleil lorfqu'elle nous eft
cachée par la Lune , mais là Lune ne dif
paroît point , on l'aperçoit au contraire trèsdiftinctement.
Le quatriéme moyen concerne les taches
de la Lune defquelles il dérive une preuve
palpable qu'elle n'eft pas folide opaque
.
Pour rendre cette preuve évidente if
n'y a qu'à fupofer un grand cercle de fil
d'archal qui repréfentera le cercle que décrit
la Lune dans fon cours journalier ; qu'on
fe place fous ce cercle la face tournée au
Midi ; qu'on y fufpende par un anneau un
Globe qui repréfentera la Lune ; qu'on condife
ce Globe à la gauche au point de l'HoJANVIER
1745.
૪૬
rifon , il repréſentera la pleine Lune à for
Lever ; qu'on y faffe des taches dans l'Hemif
phere qui nous y fait face ; qu'on conduiſe
enfuite par ce cercle ce Globe d'Orient en
Occident, il fe trouvera à notie droite , mais
bien loin de voir l'Hemiſphere où nous aurions
fait les taches au Levant nous ne ver
rons que l'Hemiſphere oppofée, & cependant
le contraire arrive à la Lune ; nous voyons
les mêmes taches au Levant & au Couchant,
On a répondu à cela que la Lune tourne
un peu fur fon axe pour préſenter la même
face à la terre.
Mais pour que cela fut , il faudroit nécef
fairement que la Lune fît fon tour entier en
24 heures , afin qu'en fe levant fur l'Horifon
le lendemain, elle préfentât la même face que
le jour précédent, par conféquent en 12
heures qu'elle employe du Lever au Cou
cher elle aura fait un demi tour en allant du
Levant au Couchant , d'où il est évident
qu'elle préfentera au Soleil au Couchant la
face opofée qu'elle lui préfentoit au Levant ,
ainfi fi elle étoit folide & opaque n'ayant
d'autre Lumiere que celle du Soleil , Fon ne
verroit pas au Couchant l'Hemiſphere de la
Lune où font les taches être la même que
le Soleil éclairoit au Lever de la Lune.
De tout ce qui eft dit ci- deffus le Lecteur
fentira fans doute que le nouveau fiftême
86 MERCURE DE FRANCE.
explique par fes principes la caufe des différentes
Lunaifons , leur utilité , la caufe des
taches de la Lune avec tous les autres Phénomenes
dont il eft ici parlé ; l'Auteur ſera
exact à répondre par la même voye du Mercure
aux objections qui lui feront faites , car il
ne doit s'agir que de chercher de bonne foi
de part & d'autre & fans prévention la vérité.
Ainfi fi on lui prouve quelque cas où
il foit dans l'erreur il fe fera gloire de céder
de bonne grace à ceux qui auront la généro
fité de le détromper.
Voici les deux objections qui ont été faites
à l'Auteur fur l'explication qu'il a donnée
aux Phénomenes de l'Aiman.
PREMIERE OBJECTION. S'il étoit
vrai que l'Aiguille
aimantée
fût fans vertu , &
qu'elle
fe tournât
au Nord comme
un Coq en giroüette
ſe tourne
vers la fource
du Vent , comment
un Vent violent
d'Orient
ou d'Occident
n'interromproit
- il pas ce cours du fluide polaire
, & n'empêcheroit
-il
pas l'Aiguille
d'être ftable
dans fa direction au Nord ?
DEUXIEME OBJECTION. Si ce n'étoit
que par la rencontre qui fe fait entre les
deux Tropiques des deux cours de fluide
polaire que le fait la Déclinaifon & l'Inclinaifon
de l'Aiguille aimantée pourquoi
à Paris qui eft éloigné de la Ligne de près de
JANVIER 1745. 87
49 dégrés , l'Aiguille aimantée y inclinet'elle
de nombre de dégrés qui même varient
, c'eſt à - dire que l'Aiguille fait Angle
avec l'Horifon ?
Réponse de l'Auteur à la premiere Objection.
De même qu'un Vent contraire n'arrête
pas le cours d'un fleuve quoique fa fuperficie
femble par fes vagues obéir au Vent &
aller à l'opofite du fleuve , auffi le cours du
fluide polaire lequel a plus de diametre que
la terre & eft très- rapide , ne peut être dérangé
par un Vent qui n'eft que très -fuperficiel
& un Atome en comparaifon du fluide
polaire.
Le Vent dérangeroit cependant l'Aiguille
aimantée , & c'eft pour cela qu'il a fallu des
moyens pour remédier à cet inconvénient ,
on les trouve dans l'Art de naviguer de
Pierre de Médine imprimé à Rouen en
1628 Liv. 6 Chap. 1 .
Ce fameux Pilote dit qu'il eft d'une néceflité
abfolue que l'Aiguille foit exactement
fermée dans la Bouffole , en forte qu'il n'y
entre pas le moindre air par les côtés ni
par la vitre.
Ceft donc à la caufe pour laquelle le
Vent qui ne peut pénétrer les pores de la
Bouffole , comme le fait le cours du fluide
polaire , ne peut déranger l'Aiguille .
88 MERCURE DE FRANCE.
Ce Pilote ajoute qu'il faut que l'Aiguille
ne foit ni tant foit peu émouffée ni torſe ,
auquel cas il faut la redreffer & l'aiguiſer
finement.
Cela prouve bien que c'eft afin qu'elle
foit ſtable vers la fource du fluide polaire ,
car quel raport pourroit avoir l'exactitude
de cette pointe & de cette droiture de l'Aiguille
avec la vertu Magnétique que ce Pilote
admettoit lui même ?
Réponse à la feconde Objection.
Cette par cette raifon que le Pole étant
élevé fur l'Horifon de Paris de 49 dégrés ,
le cours du fluide polaire donnant fur l'Aiguille
aimantée obliquement de haut en
bas , doit néceffairement la faire incliner &
lui faire faire un angle avec l'Horifon, ce qui
fert de preuve au fiftême de l'Auteur fur
l'Aiman.
A l'égard des variations de l'Inclinaiſon
elles proviennent du plus ou moins de rapidité
du fluide polaire laquelle émane de
la différente fituation cù ſe trouve le Soleil
dans le Zodiaque , & de celles des Lunifons
comme on le trouve expliqué dans le corps
de fon Ouvrage , d'où il réfulte le moyen
de prendre la hauteur du Pole avec la derniere
exactitude fans le fecours des Aftres.
JANVIER 1745.
EPITRE
De M. G. à M. L. D. D. N.
Depuis le jour que quittates ces lieux ,
9
Jour, felon moi , tant dur & foucieux ,
Beau damoifel , l'amitié defolée ;
A pris le dueil ; loin de vous ifolée ,
Elle gemit de vous avoir perdu ,
S'en prend à tout, & fon frere éperdu
De tel fracas , a malgré fa coûtume ,
De fes ennuis partagé l'amertume :
Pfiché
hé ,
Si qu'en huit jours , à peine à
Dont fut fon coeur jadis tant e
Trois fois a-t-il parlé de fa tendre
Lui qui devant la lui prouvoit
Mais ce qui plus encor vous furg cadra ,
Et votre los mémorable rendra ,
seffe.
C'eft qu'abjurant Chambertin & Champagne ,.
Côte rotie , Auvilé , Nuis , Chaffagne ,
Bacchus languit , & fon verre encor plein ,
Tant trifte eft-il , lui tombe de la main.
Tels font les Dieux qu'en Province on adore ,
Bons amis , francs , peut-être pis encore ;
Mais pour ceux-la que l'on chomme à Paris ,
Moins fimples font , & bien plus aguerris
90 MERCURE DE FRANCE.
Que l'amitié chés yous fe defefpere ,
Amour s'en rit ; eft- ce là fon affaire ?,
Et peur d'oüir des regrets fuperflus ,
Bacchus alors boit quatre coups de plus
Feftez les donc , rendez vous les propices ,
Brulez encens , redoublez facrifices.
Mais n'oubliez que la bonne moitié
De tous vos voeux eft due à l'amitié.
Non celle là qu'à tout venant étále
Le Courtifan , mais franche , mais loyale :
>
Cette amitié que pour vous reffentons
Telle en effet , que vous la promettons ,
Et telle enfin , que nous payer la nôtre
Ja ne fçauriez , fors de toute la vôtre.
1
JANVIER 1745 .
LETTRE de Monfieur Mertrud , Chirur
gien ordinaire du Roi , Juré à Saint Côme
Démonftrateur en Anatomie & Chirurgic
M ** Chirurgien demeurant à Langres..
Os affaires dites - vous , M. ne vous permettent
plus de revenir à Paris , pour
affifter à mes Cours d'Anatomie & d'Opérations
, dans lesquels vous m'avez ſouvent entendu
parler de ma nouvelle pratique dans
le panfement des Hernies , elle ne vous fit .
pas alors beaucoup d'impreffion , ſuivant
l'aveu fincere que vous m'en faites parce que
vous lifiez le contraire dans tous les Auteurs ,
& qui plus eft vous le voyiez pratiquer tous
les jours par les Maîtres de notre Art , qui
malgré les bons fuccès dont plufieurs de
nos Confreres ont été témoins oculaires n'ont
jamais voulu l'admettre , tant le rang fait valoir
l'autorité ; mais les mauvais fuccès
vous avez éprouvés en fuivant ces exemples ,
vous ont déterminé à m'écrire fur ce fujet .
que
Je vous ai fait remarquer quand vous
affiftiez à mes Cours d'Anatomie , les différentes
ouvertures par lefquelles quelquesunes
des parties contenues dans le bas- ventre
pouvoient fel gliffer ; tels font l'efpace qui
fe trouve fous les ligamens de Fallope , les
92 MERCURE DE FRANCE.
prétendus anneaux des muſcles , l'ouverture
qui fe trouve à la partie fupérieure des trous
Ovalaires , & quelquefois à l'Ombilic , les
différens endroits où les fibres des muſcles
n'étant pas en affés grande quantité
peuvent fouffrir écartements & procurer des
Hernies , comme on le remarque tout le
long de la ligne blanche , & fur tout à fa
partie fupérieure proche l'Appendix Xiphoïde
; fi à ces notions vous joignez celles des
différentes parties dont peuvent être compofées
les Hernies , comme le Péritoine
l'Epiploon , les Inteftins , la Veffie , l'Eftomach
, &c. vous aurez à peu-près les différens
noms des Hernies faites de parties
comme vous l'avez pû voir dans les Auteurs
qui ne manquent pas d'entrer dans ces
fortes de détails , de même que dans celui
de leurs cauſes , de leurs fignes , & de leurs
pronoftiques. D'ailleurs les bornes étroites
que me prefcrit une lettre , me les font
paffer fous filence , & m'ont déterminé à
ne vous parler que de trois chofes , fur
lefquelles j'ai fait des obfervations particulieres
, & qui font l'objet principal de l'éclairciffement
que vous me demandez ; fçavoir
10. de ce qu'il convient de faire , & des précautions
que je prends pour tenter la réduction
de l'Inteftin & de l'Epiploon par le
moyen du Taxis , 2º . de ce qu'il faut faire, &
3
JANVIER 1745. 93
des parties que je conferve dans l'Opération.
3. De ma Methode dans le panfement.
a
1º. Lorfque je fuis afluré de l'exiftence
d'une Hernie , & qu'il s'agit d'en tenter la
réduction , je mets en ufage les remedes
généraux , tels font les faignées que l'on
doit proportionner aux forces du malade
l'aplication des Topiques émolliens & réfolutifs
, qui font les Cataplafmes , faits de
pulpes d'herbes émollientes , ceux du lait
avec la mie de pain , les jaunes d'oeufs, les
frictions avec l'onguent Neapolitain &c.
tous ces remedes réitérés , je tente de faire
rentrer les parties en les maniant fans les
mutiler,
Il faut , ainfi que plufieurs Auteurs le
conſeillent , faire fituer le malade la tête
baffe , le baffin élevé & la cuiffe du côté de
l'Hernie pliée , enfuite paffer la main par
deffous pour tenter la réduction ; fi cette
fituation ne fuffit pas , faites mettre le malade
la tête tout-à- fait en bas pofée ſur un
oreiller , le corps foutenu par des aides ,
cette méthode m'a fouvent réuffi dans les cas
où la précedente ne m'étoit pas d'un fecours
fuffifant.
Remarquez qu'avant que de tenter la réduction
, il faut bien obferver fi l'Hernie ne
feroit point formée par quelque vifcere qu'il
ne conviendroit pas de faire rentrer , comme
94 MERCURE DE FRANCE .
vous pouvez l'avoir vû dans Dyonis L. 4.
où il avertit de fe tenir fur fes gardes , parcequ'il
arrive quelquefois qu'il ne fe trouve
dans le fcrotum qu'un tefticule , l'autre reftant
dans l'aîne , & formant une tumeur qui
étant prife pour une Hernie cauferoit de
grands accidens , fi par quelque moyen que
ce puifle être on venoit à le comprimer ,
je vais à cette occafion vous rapporter une
obfervation affés finguliere.
Je fus apellé par un homme agé de 60
ans, qui depuis quinze ans portoit un bandage
croyant avoir une défcente , point du
tout , c'étoit un troifiéme tefticule , que faute
d'examiner on avoit pris pour un Bubonocéle
; je lui conſeillai de quitter fon bandage ,
ce qu'il fit avec grand contentement , car
pendant les quinze années qu'il l'avoit porté ,
il avoit été fort incommodé , non feulement
du cercle du bandage , mais encore plus de
la compreffion de la plotte fur le tefticule
qui ne rentroit jamais tout- à-fait .
2º. Lorſqu'on s'eft bien affuré de ce qui
compofe la tumeur , & après avoir mis en
ufage tous les moyens ci -deffus fans ſuccès ,
je fais l'Opération .
L'Opération confifte , comme on le fçait ■
à faire une incifion fur la tumeur , felon la
direction des fibres de l'Oblique externe
à ouvrir le fac Hernier qui quelquefois fe
JANVIER 1745 . 95
trouve ouvert ; cela fait , l'Inteftin ou l'Epiploon
étant à découvert j'introduis une fonde
cannelée par dellus l'Epiploon ou 1 Inteftin ,
& je la fais entrer jufques dans le ventre ; à
la faveur de la Cannelure de cette fonde
j'introduis un Biftouri pour couper les fibres
tranfverfes de l'Oblique externe qui forment
l'étranglement , & par ce moyenje fais rentrer
dans le ventre les parties qui compo
foient la tumeur , & fi comme il arrive quelquefois
, ily avoit adherence de l'Inteftin
avec les vaiffeaux ( permatiques , il faut fans la
détruire tirer le tefticule , & le faire rentrer
avec l'Inteftin & les vaiffeaux fpermatiques
dans le ventre cette pratique m'a toujours
très -bien réuffi au lieu que l'extirpation du
tefticule eft une feconde opération dont les
fuites font plus fâcheufes que celles de la
premierė, į
*
Quel accident y a-t- il à craindre , en faifant
rentrer toutes ces parties enſemble ?
n'avons nous pás mille exemples que les
tefticules ne font defcendus que fort tard
dans le fcrotum à de certains fujets ? Et qu'à
d'autres qui en avoient déja deux , il en eft
defcendu un troifiéme , tel que celui dont
je viens de vous parler.
so. L'Opération étant faite , les parties
renttées fans mortification ni Gangrene ;
dites moi, je vous prie , que demande ung
96 MERCURE DE FRANCE.
plaïe faite par un inftrument tranchant , tel
qu'un bon biftouri? Exige-t - elle autre choſe
que la réunion fans tentes , fans bourdonnets
ni plottes ? Non , fans doute , & par cette
méthode on entend facilement que le malade
fera guéri en fept ou huit jours , au lieu de fix
femaines ou deux mois , & quelquefois plus
que l'on employe ordinairement , & par là
on évitera toutes les douleurs que caufent de
fi longs & de fi facheux panfemens.
Le bon fuccès que j'ai eû dans cette pratique
, & que plufieurs de mes confreres ne
peuvent défavouer, me fait vous le répéter ,
de réunir toujours la plaïe & de la panfer
comme une plaïe fimple ; & en effet pour peu
qu'on fçache d'Anatomie , ne conviendrat-
on pas avec moi , qu'il n'y a que les tégumens
& une petite partie des fibres de
IOblique externe que l'on coupe ? Les tégumens
fe réuniffent très-facilement , par conféquent
on ne doit mettre en ufage aucun
corps étranger qui puiffe les en empêcher ;
pour ce qui eft des fibres de l'Oblique externe
,il ne faut jamais elpérer qu'ils puiffent
ſe raprocher pour refferrer les piliers de ce
muſcle , & pour refermer le prétendu anneau.
Tous les Anatomiftes ne peuvent difconvenir
que ces parties ne tendent toujours
qu'à s'écarter , ainfi les bourdonnets & les
plottes qui ont été conſeillés juſqu'à pré .
fent
JANVIER
97 1745
fent , ne feront qu'augmenter l'écartement
& occafionner la fievre & l'inflammation
de la plaïe qui fouvent fe communique dans
le baffin , d'où il furvient des fuppurations
confidérables qui font perir le malade quoique
l'opération ait été bien faite , l'Inteftin
& l'Epiploon rentrés en bon état.
Je ne vous parle point des accidens qui
arrivent à la fuite des Gangrenes ; vous pouvez
confulter les Auteurs , & furtout les
Mémoires de l'Académie de Chirurgie
dans lefquels vous trouverez un fort bon
Mémoire fur cette matiere par M. de la
Peyronnie .
>
Voilà, Monfieur , ce que vous me demandiez
fur ma façon de réduire , d'opérer ,
& de panfer les Hernies , j'efpere que la
pratique vous en fera auffi heureuſe qu'à
moi.
Quant au choix que vous devez faire de
l'une des trois façons de faire la Taille , je
vous en parlerai dans une autre lettre , je
fuis
MONSIEUR
Votre Serviteur ;
MERTRUD
E
98 MERCURE DE FRANCE,
OD E.
A M. de Mongin , Eveque de Bazas , l'un
des quarante de l'Académie Françoife .
PRELA
RELAT , que ta docte fageffe
Rend fi cher au facré Vallon ,
Accepte les vers que t'adreffe
Un foible éléve du Permeſſe ,
Dont le refpect eft l'Apollon ,
***
Je céde au feu qui me dévore ,
Je ne l'ai que trop combattu :
Depuis l'inftant de fon aurore
Mon efprit fçait , admire , adore
Et tes talents & ta vertu .
****
Ce n'eft que par la violence
Que j'ai fufpendu ces efforts ;
En vain ma timide impuiffance
Me confeille encor le filence ,
Je ne retiens plus mes tranſports .
Ma verve , au lieu de fe contraindre ,
A te célébrer le réfout :
Je vois bien qu'elle a tout à craindre ,
JANVIER
1745. 22
Elle auroit befoin , pour te peindre ,
Deton genie & de ton gout.
****
Le zèle le plus vif m'anime
Mais le zéle ne fuffit pas ;
Il me faudroit cet Art fublime ,
Ce brillant , ce merite intime
De tes difcours remplis d'appas.
***
Comment tracer le caractere
De l'aimable Littérateur ?
Puis-je , fans être téméraire ,
Captif dans une étroite Sphére ,
Crayonner le tendre Paſteur ?
Le tems impétueux ne fane
Que les médiocres écrits :
Tant que l'Eglife Gallicane
Subfiftera , de ton organe
Les fruits heureux feront chéris.
Je vois au bout de leur carriere
Les Mafcarons & les Fléchiers :
Le front couronné de lumiere ,
Ils t'attendent à la barriere
Pour te ceindre de leurs lauriers.
Daçarq . Avocat au Parlement de Bordeaux.
Eij
too MERCURE DE FRANCE.
REFLEXIONS fur l'Académie Francoife
, extraites de la Vie de la Fontaine ,
écrite en Anglois par M. Lockman.
*
Erfonne n'ignore les grands avantages
qu'aproduits dans le monde éclairé letabliffement
de l'Académie Françoife . On
fçait que les plus habiles gens de l'Europe
ont trouvé l'inftruction jointe au plaifir ,
l'utile à l'agréable , dans les Ouvrages qui font
fortis de cette célébre Compagnie.
Les grands Ecrivains de ce Corps qui firent
tant d'honneur au Regne de Louis XIV.
n'ont pas toujours été remplacés par des hommes
d'un mérite auffi fupérieur ; il en faut
convenir , mais il eſt également vrai , malgré
ce que les ennemis de l'Académie peuvent
dire , qu'il s'en eft encore trouvé beaucoup
après eux dont les Ouvrages ont fait & font
encore tous les jours infiniment d'honneur
à leur Pays. Le Proverbe Anglois qui dit
que ceux qui font dehors fe moquent de ceux
quifont dedans , pourroit très-fouvent s'appliquer
à l'Académie Françoife & à fes Criti-
* M. Lockman a traduit en Anglois les uvres
de M. de la Fontaine , & a orné fa traduction d'une
Vie très-bien faite de ce célebre Auteur.
JANVIER 1745 . IOL
ques , dont la jaloufie eft fans doute excitée
par les bienfaits , les penfions & les honneurs
que reçoivent les Académiciens .
Il eft encore arrivé des Ecrivains Franque
çois qui n'ont pas trouvé place à l'Académie
, ont quelquefois mieux mérité cet honneur
que ceux fur qui le choix eft tombé ,
mais c'eft un de ces abus difficiles à éviter
& dont aucun Pays n'eft exempt. Les Critiques
n'ont qu'un feul moyen de prouver au
public leur impartialité , c'eſt de s'en prendre
aux Ouvrages de tels & tels Académiciens
qui peuvent en effet donner prife à
la cenfure , fans vouloir attaquer tout un
Corps en général.
Quand l'Académie Françoife n'auroit
compofé que fon Dictionaire , cet Ouvrage
fuffiroit feul pour lui faire beaucoup d'honneur.
Il eſt abſolument néceflaire pour bien
entendre la Langue , pour en connoître les
fineffes, & pour établir d'une maniere fixe &
invariable la fignification des mots. Si l'on
veut un exemple pris entre 10 mille de la
très-grande utilité de ce Livre , on n'a qu'à
l'ouvrir au mot Bon , & l'on trouvera que
ce court & fimple adjectif a 74 fignifications
differentes.
M. l'Abbé d'Olivet a très -bien expolé ,
d'un côté les avantages que l'établiſſement
de cette Académie a procuré & procure en-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
core tous les jours à la Nation Françoiles
& de l'autre l'eftim les agremens & la confidération
dont jo Tent les Académiciens
qui fe diftinguent & qui cultivent les
Lettres avec fuccès. Il a prefenté ces verités
dans leur plus beau jour , & la lecture de
cet Ouvrage ne peut qu'être très- agréable
à tous ceux qui ont du gout pour la Litterature.
Je me flate qu'on ne me fçaura pas
mauvais gré de m'être étendu fur cette Com
pagnie célebre.
Le dernier Comté d'Oxford étoit fi perfuadé
de cette vérité , ( fçavoir que l'Académie
Françoife fait honneur à la France
& qu'elle eft utile aux Lettres , ) qu'il avoit
deffein d'établir une Académie Angloife . Il
vouloit que fans égard à la naiffance ni à la
difference des parties , le mérite fût le feul
titre legitime qui pût en donner l'entrée.
Ce deffein étoit d'autant plus louable , que
l'efprit de parti & les animofités qu'il entraine
étoient alors à leur plus haut point
chés nous. Le Doyen ( ainfi nommé par
excellence ) nous a laiffé une Differtation
fur ce fujet , qu'il adreffoit au Comte d'Oxford
, & dans laquelle il a répandu tout
l'efprit , tout le feu & toute l'élégance qui lui
étoient fi naturels.
Cet excellent Ecrivain obferve que les
* Swift.
JANVIER 1745. 103
penfions données par Louis XIV. à quelques
Sçavans ont , malgré le mediocrité , plus
contribué à fa gloire que n'auroient pû
faire beaucoup de millions employés autrement
:le fçavoir, ajoute t-il , reffemble à la
vertu , & fe contente de peu , tandis que le
faux mérite ne ceffe de demander avec
importunité , & ne croit jamais avoir affés
obtenu . La plus petite faveur accordée par
un grand Prince à l'efprit & aux talens ,
comme une preuve de fon eftime , eft to
jours reçue avec reconnoiffance
manque jamais d'être publiée avec des éloges,
dont le monde entier retentit.
› & ne
Il paroît par le commencement de cette
lettre , que l'Academie Angloife étoit à la
veille de fon établiffement fous la protection
de la Reine Anne , & par les foins de
fon principal Miniftre , lorfque la mort imprevue
de cette Princeffe derangea un projet
dont l'exécution eût été infiniment avantageufe
à l'avancement des Lettres & du
fçavoir en Angleterre . Puiffe un genie favorable
infpirer à quelqu'un de nos Miniftres
le deffein falutaire de fonder parmi nous une
pareille focieté ! Ce feroit un établiſſement
qui éterniferoit fa mémoire , & qui ne feroit
pas peu d'honneur au Regne de Sa Majeſté.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
***********
EPITRE
A M. F .... de F ....
Illuftre nourriffon des Nymphes du Permeffe ,
Toi , qui fçais par un art charmant
Unir le merveilleux à la délicateffe
Et le fublime à l'enjouëment ;
graces ;
Qui par un rare accord fais briller fur tes traces
Dans le char des amours les plaiſirs & les
Et , lorfque tu le veux , fur un aimable ton ,
Philofophe enjoué , fais rire la fageffe
Et par une nouvelle adreffe
Réunis à la fois & Virgile & Flaton
Toi donc , ce Philofophe aimable ,
Dont le front n'eft jamais ridé ,
Et qui , d'une maniere affable ,
M'as fi tendrement abordé
Souffre que d'un fait affés rare
J'amufe un moment ton loifir ;
Heureux , fi ce conte bifare
Que je retrace par plaiſir ,
Et qui fous les traits de la Fable
Cache une hiſtoire véritable ,
Peut un moment te divertir ,
La nuit avoit tendu fes voiles ,
Et le brillant Aftre du jour ,
JANVIER 1745 . 105
Pour illuminer ce fejour ,
N'avoit laiffé que les étoiles :
Tout jouiffoit d'un doux repos ;
La Divinité du myftere ,
Morphée , à la Nature entiere
Avoit prodigué ſes pavots .
Dans une douce reverie ,
Errant le long d'une prairie ,
Je vis , dois- je en croire à mes yeux ?
Par ce tems ferein & tranquile ,
Briller un aftre radieux ,
Son maintien riant & facile ,
Son air grave & majeftueux ,
Me le fit voir comme un des Dieux
Chantés par Homere & Virgile ,
Qui , comme dans les tems jadis
Des Philemons & des Baucis ,
Prenant une humaine figure ,
Deferteurs des voutes des Cieux ,
Venoient aux mortels vertueux
Promettre la gloire future .
Calme , dit-il , tes injuftes frayeurs ,
LOUIS , que la gloire environne ,
Accroit par des exploits vainqueurs
Tous les jours l'honneur de fon Throne,
Tout a plié fous fes efforts ;
La terreur a porté fa foudre ,
Et le Rhin a yû fur fes bords
E v
106 MERCURE
DE FRANCE
Ses ennemis réduits en poudre :
Tout cede à ce jeune Guerrier ;
Mars , qui couronne la vaillance ,
Rendra le Héros de la France
Maître de l'Univers entier ,
Et pour punir les noirs forfaits
De l'ambitieuſe * * *.
>
Dieu , qui lui prête fon tonnerre ,
Confondra leurs lâches projets ,
Et l'on verra la Reno.nmée
De dépit , de rage enflammée ,
Gemir de n'avoir que cent voix
Pour publier tous fes Exploits.
Il dit , & d'une aîle legere
Il retourne au fejour des cieux's
Lorfqu'il difparût à mes yeux ,
Il étoit brillant de lumiere ,
Et des traits les plus radieux .
Enfin , pour finir cet Ouvrage ,
Par un trait riant & badin ,
Il avoit pris pour ce voyage ,
Avec fon champêtre équipage ,
L'efprit , l'enjouement de F ...
Affable , galant , & modefte ,
Fleve heureux de la gayeté ,
Plein de douceur , d'humanité
Jefinis ; vous fçavez le reste.
Par M...
JANVIER 1745. 107
***
ETRENNES
Prefentées à M... par un jeune homme qui
s'appelloit SI MO N.
SI mon efprit fçavoit prédire”,
Il vous annonceroit volontiers la ſanté ;
Si mon fouhait pouvoit fuffire ,
Vous auriez pleinement ce bien tant fouhaité :
Simon n'a plus rien à vous dire ,
Si non qu'il dit qu'il eft, qu'il a toujours été ,
M. Votre très humble &c.
MADRIGAL.
P Reft à périr au matin de mes jours ,
De mes efprits la mourante étincelle
S'eft rallumée au flambeau des amours ,
A votre aſpect la mort qui me harcele
Retient fa faulx , & Caron fa nacelle.
Ja ne m'otez votre douce pitié :
Car fi jamais je perds telle amitié ,
Trop bien alors la parque fe racquitte
Et me feroit plus dure de moitié
Cette mort là que celle que j'évite.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
K K KK k . K K
ETRENNES
D'un Frere à la So....p.our la nouvelle année
1745.
E Nfin donc du douziéė mois
Nous venons de paffer la derniere journée ,
Et ce matin , pour la premiere fois ,
Je commence à dater de la nouvelle année .
Que les Enfans recommencent leurs jeux :
Que les Epoux de l'hymenée
Aujourd'hui refferrent les noeuds ,
Et que le tendre amant s'empreffe
De témoigner à fa maîtreffe
La violence de fes feux :
2.
Pour moi , dans ce jour d'allegreffe ,
Je m'eftimerai trop heureux
Si tu veux agréer les voeux
Qu'en ce moment pour toi j'adreſſe
Au fouverain Maître des Cieux ;
Et pour le prix de ma tendreffe ,
Je ne te demande , ma foeur ,
Qu'une faveur ;
C'eft l'amitié qui pour moi s'intéreſſe
Et qui te preffe
De m'accorder une place en ton coeur .
A Chalons fur-Marne le 1. Janvier 1745.
Iar M ...
JANVIER 1745. 109
[ 味豆豬[] [] []
RONDEAU REDOUBLE'
Sur les vifites du premier jour de l'an.
-Q
Ui ne riroit de voir ce qu'ici j'enviſage !
Courir de porte en porte une foule de gens ?
Chacun affecte alors un tout autre langage ;
Ce jour est destiné pour donner de l'encens .
Ce font tantôt amis , ce font tantôt parens ,
Qui viennent fatiguer par leur triſte ramage.
On ne les voit jamais qu'une fois tous les ans ;
Qui ne riroit de voir ce qu'ici j'enviſage !
On fe cherche, on s'évite , on s'attrape au paffage,
On s'embraffe , on fourit , on ſe fait des fermens ,
On s'étonne de voir foi -même en fon voyage
Courir de porte en porte une foule de gens .
L'un d'un air empreffé me dit entre fes dents
Deux mots , dont il apeine à former l'affemblage :
L'autre vient m'affommer de mille complimens :
Chacun affecte alors un tout autre langage .
On va fe careffer ; c'eft l'ancien uſage
Qui s'eft perpetué dans la fuite des tems :
Chacun joue à fon tour fon propre perfonnage :
Ce jour est destiné pour donner de l'encens,
tro MERCURE DE FRANCE.
On fe flate on fe loue , on rit à vos dépens ,
On applaudit les fots , on fe mocque du Sage ,
On fe fache , on pardonne , on rit des innocens à
A bien confiderer une pareille image ,
Quine riroit !
A Chalons fur Marne le premier Janvier
1745.
SUICER.
N
JANVIER 1745 . Itt
On nous a écrit le 18 de ce mois
pour nous demander fi dans le Logogryphe
de Novembre il n'y avoit point un autre
mot qui contient les trois que nous avons
indiqués , Niche , Chine & Chien. Nous
avon's fur le champ écrit à M, Jacques , Au
teur du Logogryphe , & il vient de nous répondre
qu'il n'a jamais eû en vûë que ces
trois mots , mais que fi quelqu'un en trouvoit
un quatrième , il lui feroit honneur &
plaifir.
Nous n'avons point été avertis affés à tems
pour inferer dans notre Journal que l'Enigme
du 2 volume de Novembre a été de
vinée par M. Boizot , M. Faure , & M. Fadin
de Moron fils , de Rozay en Brie.
Le mot de l'Enigme de Decembre étoit
la Flute. Cette Enigme a été devinée dès
la première lecture par M. Charly , & par
Mlle. Petit de Radonvilliers de Troyes , M.
Bardet , ancien Officier de la Reine d'Efpagne
, M. de faint Leon , Sculpteur du Roi
d'Angleterre , rue des Orties à Paris , M.
de Premartin ( Officier du Roi , Mlle. Agathe
de Selivi , de la Paroiffe faint Euſtache ,
M. Charles le fils de Meaux , M. Cuper
Horloger de Blois , M. Turbens , M. Trefort
, M. Beaulieu de Rouen , M. l'Abbé Sa112
MERCURE DE FRANCE.
lomon & M. d'Alemberg , de l'Académie
Royale des Sciences ont deviné l'Enigme &
le Logogryphe , le mot de ce dernier eft Converfation.
On y trouve Convers , Verſion ,
Converfion , Ver , Vers , & Confervation .
EXPLICATION de l'Enigme du mois
de Decembre.
Allez où vous pourrez entendre
Du ſurprenant Blayet les fons flateurs & doux ;
Vous fçaurez d'abord me comprendre
Et je ne ferai plus une Enigme pour vous .
1
AUTRE par M. Pillart Organiste à Ligni
en Gaftinois.
Depuis long-tems Eleve d'Amphion ,
La Flute m'attendrit , me ravit & m'enchante.
Mais à mon gré la Converſation ,
Lorfque je bois , eft encor plus charmante.
AUTRE.
Blavet que ta Flute m'enchante !
Qui peut te refuſer fon admiration ?
Quels fons .... d'Iris la converfation
Ne me femble pas plus touchante .
L. F. D. S. C. M, de Pomancourt,
JANVIER 1745. 113
***************** 茶冰
JE
ENIG M E.
E tiens le premier rang dans l'Art
Et le fecond dans la Nature .
On ne me voit jamais dans l'impofture ,
Et dans la vérité je n'ai point plus de part ;
Sans être dans le tout je fuis dans la partie , '
Avec les Affiegés , jamais dans la ſortie ,
Je me pofte fur le Rempart.
On ne me connoît point dans la Robe & l'Epée ,
Et dans le tiers Etat on me voit occupée.
>
Quoique jamais je ne quitte un Caton ,
Je parois dans un fat ainfi que dans un fage ,
Et fans faire de bruit , primant dans le tapage ,
On me trouve à la fois aux champs , à la maiſon
Je brille dans l'extravagance
Beaucoup plus que dans la raifon .
J'ai de la patience
Sans avoir de vertu ,
Et jamais dans le droit plus que dans le tortu ,
Je fuis dans le Sçavant & non dans la Science ,
Et fans être opulent , je fuis dans la Finance,
114 MERCURE DE FRANCE.
菜菜
ENIG ME en Logogryphe , fur une partie
des rimes de celui de Monfieur Jacques
fur le mot Converſation.
J E fuis du genre mafculin;
Ma ftructure eft & légere & brillante
Et plutôt platté que peſante,
On me porte avec foi fans fatiguer fa main,
Au moyen de huit pieds je marche gravement ;
Le premier feul , & non conjointement ,
A pourtant ailleurs quatre freres ,
Qui ne font entr'eux maternels
Ni confanguins , ni paternels ,
Mais freres d'autres manieres.
***
Mes quatre pieds ſuivans font en dégré conjoint
Un Etre furieux , inconftant de tout point ;
Quant à ma queue , autre métamorphoſe ,.
A dire vrai , c'eſt une choſe
Que nez délicat n'aime
pas.
Pardon fi tout ceci vous cauſe
Dans la tête quelqu'embarras .
Encor un coup les délicats ,
Lorfque trop près d'eux on m'expofe ,
JANVIER 1745 . iis .
S'ils ne peuvent en vers me déteſtent en profes
A faire d'autres changemens
Je pourrois employer le tems ,
Mais je croi que c'en eft affés ,
Mr. Jacques , vous me teneż ?
par M. de Pomancourt.
5 25 25 25 25 25 25 25 25
ENIG ME
JE fuis un compofé de divers parties ,
Qui font & ne font point unies
Souvent je n'ai commencement ni fin ,
De mon ventre , aiſement , on peut faire ma tête
D'un Vainqueur , quelquefois j'affure la conquête
Je fuis un ornement du fexe feminin ,
Sur plus d'un animal j'exerce ma puiffance ,
J'ai de plus d'un mortel laffé la patience ,
J'habite le lieu Saint , & les jours folemnels
J'approche en pompe des Autels ,
Mais fi laiffant là la matière ,
Par mon plus beau côté quelqu'un me confidere
Il verra que des tendres coeurs ,
Je fuis le plus doux appanage :
Et qu'on ne peut obtenir des faveurs ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Si l'on ne feint du moins de m'avoir en partage
De plus par un choix glorieux
La Déeffe Terpficore
M'admet fréquemment dans fes jeux.
Ami Lecteur , que te dirai-je encore ?
Je n'en ai dit que trop pour me faire connoître ;
Si tu ne me tiens pas , moi je te tiens peut- être.
J
M.... de Rouen.
****** ******** 胖胖鮮鮮鮮絲
LOGOGRIPHE.
E fers les Magiftrats , les Bourgeois , les Manans
,
Je fers à tranfporter dans toutes les Provinces
Ce qui couvre , nourrit , chauffe les habitans ,
Jefuis utile enfin aux Chartiers comme aux Princes.
Otez deux de mon chef , d'un grand Légiſlateur
Je deviens frere & facrificateur .
Ma premiere moitié dans les jeux Olimpiques
S'attiroit quelquefois les louanges publiques ,
Et quelquefois dans Rome illuftroit l'Empereur.
Ma derniere moitié , figure très-feconde ,
Se trouve par tout dans le monde ,
Dans les jeux & dans les combats
Dans toutes fortes d'Ecritures ,
Dans toutes fortes de Repas ,
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Qu
n
JANVIER 117 1745 .
Et fans elle on ne peut former des ouvertures ;
Les deux lettres de ma fin
Ont un glorieux deftin ,
Dans la Paix , dans la Guerre en France
Elles font tout & difent tout ,
Rien ne s'acheve & ne commence
Sans flater ni choquer leur gout .
AUTRE.
JE fuis une ville fameuſe
Et depuis peu très - glorieufe ;
Qu'on me fepare en deux ,
Ma fin eft un Village ,
Elle eft encor un mouvement joyeux ;
La Chine & fon peuple nombreux
De cette fin font grand ufage.
CHANSON.
P Réferons mes Amis , la Pinte à la Bouteille .
La Bouteille eft friponne & chacun le fçait bien
La Pinte ne nous vole rien
Et verfe fans tricher le doux jus de la Treille.
En faisant fauter un bouchon
>
La Bouteille à l'inſtant nous rejouit l'oreille ,
La Pinte à notre gré nous flatte & nous reveille
Par fon bachique carillon.
718 MERCURE DE FRANCE.
' NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , &c.
Iftoire univerſelle de Diodore de Sicile ,
Htraduite en François par M. l'Abbé
Teraffon, de l'Académie Françoife , tomes
5. 6. & 7. in- 12. à Paris 1744. chés Debure
l'aîné.
On attendoit avec impatience les derniers
volumes de cette Traduction , dont les deux
premiers avoient paru en 1737 , & avoient
été fuivis de deux autres en 1741. Au
moyen de ces trois derniers volumes nous
avons la Traduction entiere de ce qui nous
refte de Diodore.
Cet Ecrivain avoit pouflé fon Hiftoire jufqu'à
la premiere année de la guerre que
Jules- Cefar fit aux Gaulois , mais les vingt
derniers Livres ne font point parvenus jufqu'à
nous , ainfi que tant d'autres Ouvrages
bons & mauvais qui ont peri dans la décadence
des Lettres.M. L. T. pour nous confoler
de cette perte autant qu'il étoit en lui , a
raflemblé dans fon feptiéme volume un grand
nombre de fragmens , & l'on peut dire que
JANVIER. 1745 . 419
cette édition eft plus étendue qu'aucun texte
Grec, Latin ou François de Diodore qui ait
paru jufqu'ici. Quoiqu'il foit vrai
que Diodore
ne doit pas être mis à côté de Thucydide &
de Xenophon , il feroit injufte de vouloir le
rabaiffer trop bas , comme ont fait quelques
Ecrivains ? Il y a des gens au deffous defquels
on peut encore trouver des places
honorables , & Diodore eft de ceux qui figurent
avec diftinction dans le fecond rang.
En effet s'il a eû fes détracteurs , fi Bodin &
Vives l'ont peu eftimé , il a auffi obtenu des
fuffrages capables de contrebalancer ces Critiques
par leur nombre & par leur poids ,
fans parler de Juſtin martyrs & d'Eufebe qui
faifoient un cas fingulier de cet Hiftorien,
nous citerons Photius dont le diſcernement
étoit fi jufte , & qui en pareille matiere doit
faire une autorité. Il dit que le ftyle de Diodore
eft clair & précis , peu chargé d'ornemens
étrangers , mais très - convenable à l'Hif
toire , il n'eft ni trop foigné ni trop négligé ,
& s'éloigne également de l'affectation & de
la baffeffe . Tel eft le jugement que porte
fur Diodore ce fameuxCritique. Les matieres
qui font le fujet des quatre Livres que M.
L. T. donne aujourd'hui ne préviendront
moins favorablement les lecteurs.
pas
Le dix-feptiéme Livre comprend l'Hiftoire
d'Alexandre le Grand, l'élegante & peu fide120
MERCURE DE FRANCE.
le Histoire de Quinte- Curce ne doit point
faire dédaigner le travail de Diodore , qui
dit fouvent des chofes que l'on n'a point apprifes
dans le premier , mais quand les faits
feroient les mêmes dans les deux Hiftoriens,
il ne s'enfuivroit pas de- là qu'il ne fallût
pas lire celui qui feroit venu le dernier. C'eſt
un préjugé affés généralement répandu , &
qu'il eft facile de détruire. Si l'Hiftoire
n'étoit que la fuite des évenemens rangés
par ordre chronologique , il ne faudroit faire
autre chofe que des tables , mais ce n'eſt
point de cela qu'il s'agit : il faut qu'un Hiftorien
nous fafle connoître les hommes &
les affaires , il faut qu'il fache démêler les
motifs des actions des hommes , que fans
s'abandonner aux conjectures il fonde cependant
les myfteres de leur politique, qu'il
porte la lumiere fur leurs vertus & fur leurs
vices& qu'il affigne la jufte qualification qu'on
doit donner à leurs belles actions ou à leurs
fautes. Or fi c'eft -là l'Hiftoire , qui doute
qu'un Hiftorien ne puiffe faire un Ouvrage
fort utile fur une matiere déja traitée ? Tous
les hommes ont-ils donc la même façon
d'envisager les objets ? telle circonſtance qui
aura paru indifferente à un Ecrivain médiocre
, fera relevée avantageufement par un
plus habile qui en montrera l'importance .
Nous ne nous attacherons pas plus long- tems
à
JANVIER. 1745 . ΙΣΙ
à prouver une verité qui fe fait aflés fentir.
Il réſulte encore un autre avantage de la lecture
de differens Hiftoriens fur les mêmesfaits
, en comparant les differentes manieres
dont ils ont préfenté les objets , on les fixe
bien mieux dans fa mémoire,
Les livres 18 , 19 & 20 contiennent l'Hiſtoire
de ce qui arriva après la mort d'Alexandre.
Ces évenemens ont tout ce qu'il
faut pour exciter vivement la curiofité des
Lecteurs. Les Acteurs qui paroiffent ſur ce
Theâtre font les perfonnages les plus importans
de l'Univers.
Soldats fous Alexandre & Rois après fa mort.
Occupés des objets les plus vaſtes ,
exposés aux révolutions les plus foudaines.
On voit cet Empire formidable d'Alexandre
tomber auffi rapidement qu'il s'étoit élevé ,
il paroit de tous côtés des Prétendans qui
veulent arracher quelques débris de cette
riche fucceffion. Ils paflent vingt ans dans les
horreurs de la guerre , dans le trouble des
factions , tour à tour vaincus & vainqueurs ,
changeans au gré des évenemens d'efperances
, d'interêts & d'amis , fans pouvoir fixer
leur fortune. La fameuſe journée d'Iflus , termine
enfin cette longue querelle par la
mort d'Antigone . Le vingtiéme Livre ne va
point jufqu'à cette bataille , mais Plutarque
peut fuppléer à cet égard ce qui nous manque
de Diodore. E
122 MERCURE DEFRANCE .
Le fçavant Traducteur n'a rien négligé
pour rendre fon ouvrage auffi utile qu'il
pouvoit l'être , & a mis à la tête du fixiéme
tome uneTable chronologique tirée des deux
Tables deRhoboman,qui a donné une Traduction
Latine de Diodore dont on fait cas .
Cette Table fert à corriger les erreurs des
noms , & les fauffes dattes qui fe trouvent
dans le Texte de Diodore . N'auroit - il pas
été encore plus commode pour les Lecteurs,
que cette Table eût été diſtribuée dans les
marges ?
Au furplus , nous ne doutons pas que malgré
le gout frivole du fiecle , le public ne life
avec plaifir cette Traduction écrite d'un ftyle
aifé & coulant , & faite avec tout le foin
qu'on avoit droit d'attendre d'un homme
auffi fçavant & auffi exact que l'Académicien
qui en eft l'Auteur.
Le Libraire vendra féparement les tomes
5,6 , & 7.
gé
Le même imprime actuellement l'Abrede
la Vie des plus fameux Peintres avec
leurs Portraits gravés en taille - douce , les indications
de leurs principaux ouvrages ,
quelques reflexions fur leurs caracteres & fur
la maniere de connotre les deffeins des Grands
Maîtres 2 vol in- 4º .
JANVIER
1745. 123
ESSAIfur l'Histoire naturelle du Polype
Infecte , par M. Henry Baker , de la Société
Royale de Londres & c. traduit de l'Anglois
& c. à Paris chés Durand , ruè S.
Jacques à S. Landry & au Griffon. vol
in 8. p. 359, Planches détachées XXII.
M
ONSIEUR Demours fort connu
dans Paris pour le traitement des Maladies
de l'oeil , partie fur la ftructure de laquelle
il a fait plufieurs découvertes utiles
qui fe trouvent inférées dans l'Hiftoire de
l'Académie des Sciences an. 1744 , & par
plufieurs Traductions auxquelles le Public a
fait un accueil favorable , vient de nous faire
connoître un Ouvrage nouveau , auffi intéreffant
que curieux , c'eft un recueil d'Obfervations
& d'expériences fur un Infecte
qui par fes propriétés extraordinaires paroît
en quelque façon tenir un milieu entre le
regne végétal & le regne animal : cet Infecte
qui fe multiplie de Bouture , qu'on peut
greffer & qui pouffe des rejettons comme
les végétaux , fe meut , mange , chaffe fa
proie , & a fes rufes & fes fineffes pour l'attraper
comme les autres animaux .
Cet être fingulier auquel on a donné le
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nom de Polype d'Eau douce , à cauſe de la
multiplicité de fes pattes , & de fa reffem?
blance avec le Polype de Mer , a été connu
de Leeuwenhoek , & d'un Anglois anonyme
, comme on peut le voir dans les Tranfactions
Philofophiques aux numeros 283 &
288 , mais aucun de ces Auteurs n'avoit
parlé des propriétés extraordinaires qui le
caractérisent. Cette découverte étoit refervée
à l'heureux M. Trambley. Comme elle
n'eft cependant pas le fruit d'une longue
pacience , & d'une grande fagacité , ainfi qu'il
le dit lui- même , mais un préfent du hazard
il est à propos d'apprendre au Lecteur
comment il eft parvenu à la faire.
१
Ce curieux Naturalifte étant à la campagne
pendant l'Eté de l'année 1740 , mit
à profit le loifir dont il y jouiffoit. Il s'amufa
à obferver les Infectes qui vivent dans
l'Eau , efpece de région inacceffible & peu
connue , qui offre toujours quelque nouvelle
découverte aux Naturaliſtes qui ont le courage
d'y pénétrer. Ayant remarqué divers
petits animaux fur des plantes qu'il avoit
tirées d'un foffé , il mit ces plantes dans un
grand verre plein d'eau , & s'attacha à confidérer
les Infectes qui y étoient contenus ,
Il apperçut un Polype qui étoit fixé à la
tige d'ue Plante aquatique , mais fon attention
en fut détournée par la vivacité de
JANVIER. 1745. 125
plufieurs autres petits Infectes plus propres
à l'attirer qu'un objet immobile , qui lorfqu'on
ne le regardoit qu'en paffant , avoit
plûtôt l'apparence d'une Plante que celle
d'un Animal,
C'eſt là la premiere idée que M. Trambley
eut du Polype. Il le prit pour une
Plante parafite. Cependant à force de l'examiner
, il apperçut du mouvement dans les
filets déliés qu'il avoit obſervés à l'une des
extrémités de cette prétendue Plante . Un
examen plus fuivi le convainquit enfuite
que ces mouvemens étoient fpontanés. Il
vit les Polypes fe racourcir confidérablement
, & leurs pattes difparoître à la moindre
agitation de l'Eau. Il s'aperçut même
qu'ils avoient un mouvement progreffif, ſemblable
à celui des Chenilles qu'on nomme
arpenteuſes , & qu'ils affectoient de ſe placer
au côté du verre qui étoit le plus éclairé .
Voila bien des caracteres qui ne conviennent
point à des Plantes. La difference qu'il
remarqua pourtant dans le nombre des filets
qu'il avoit aperçus à l'une des extrémités
du- Polype, lui reveilla encore heureuſement
l'idée de Plante ; je dis heureuſement , puif
que c'eft cette premiere impreffion qui détermina
M. Trambley à couper le Polype
pour décider par cette expérience auquel
des deux regnes il appartenoit. Si les diffe-
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
rentes parties d'un même Polype , vivent
après avoir été féparées , & deviennent chacune
un Polype parfait , il n'eſt pas douteux,
fe difoit- il à lui - même , que ce corps ne foit
une Plante , puifque dans ce cas elle fe multipliercit
véritablement de Bouture.
Ce fut le 25 du mois de Novembre de
l'année 1740 que M. Trambley exécuta
l'expérience qu'il avoit projettée. Il coupa
tranfverfalement un Polype en deux parties ,
qu'il mit dans un vafe avec de l'Eau. Dans
Finftant de la divifion les deux parties fe
contracterent , mais quelque tems après
elles parurent allongées , & celle des deux
portions à laquelle tenoient les filets , &
qu'il appelle la premiere partie , donna le
jour même des fignes évidents de vie par
les differens mouvemens qu'elle executa avec
fes filets. Le lendemain M. Trambley trouva
qu'elle avoit changé de place , & il lui vit
même faire un pas. La feconde partie étoit
allongée comme la veille , & fe racourcit lorfqu'il
fecoua le verre. M. Trambley obſerva
la même chofe les jours fuivans . Cette feconde
partie avoit un mouvement de contraction
& d'extenfion ; elle vivoit donc encore
.
Qu'on fe repréſente ici l'embarras de notre
Obfervateur , & la confufion des idées
que devoit lui faire naître la vuë d'un PhéJANVIER
1745. 127
nomene auffi fingulier. La premiere partie
du Polype paroît en vie après la divifion .
En fuppofant le Polype un Animal, cela n'avoit
rien de bien furprenant , & le fait du
lezard qui vit après qu'on lui a coupé la
queue , vient au fecours pour expliquer le
Phénomene. En effet il reftoit à cette premiere
portion des pattes , une tête & une
partie des principaux vifceres. C'eft donc
un Animal. Mais la feconde portion qui n'a
ni tête , ni pattes , ni vifceres , vit auffi. C'eſt
donc une Plante , & une Plante fufceptible
d'allongement & de contraction , comme
le font les fenfitives.
Cette derniere idée fe trouva en quelque
façon confirmée par les filets que poufla
au bout de neuf jours l'extrémité coupée
de cette feconde partie , & qui deux jours
après la rendirent non feulement ſemblable
à la premiere , mais encore à un Polype
qui n'avoit jamais été coupé .
Selon l'intention de cette expérience il en
réfultoit que les Polypes étoient des Plantes,
& des Plantes qui venoient de Bouture. Cependant
M. Trambley n'ofa encore le décider.
Toujours en fufpens entre l'idée de Plante
& celle d'Animal , il chercha de nouveaux
caracteres diftinctifs . En examinant avec attention
, & les uns apres les autres , un grand
nombre de Polypes verds qu'il avoit dans un
F iiij
128 MERCURE DE FRANCE.
verre , il en apperçut enfin un qui commençoit
à poufler un rejetton : nouvelle raifon
de ranger les Polypes dans le regne végétal
, ou de les regarder au moins comme
des Animaux - Plantes , car il lui reftoit du
penchant à les croire des Animaux à cauſe
des mouvemens volontaires qu'il avoit apperçus
en eux , & qui ne conviennent pas
aux végétaux .
Ce fut pendant ces incertitudes que M.
Trambley envoya des Polypes à M. de
Reaumur. Cet illuftre Naturaliſte les ayant
examinés avec cette attention qu'il apporte
dans tous les fujets qu'il traite , n'hélita pas
à les ranger dans la claffe des Animaux , &
leur donna le nom qu'ils portent . C'eſt lui
qui fixa les doutes de M. Trambley. Si nous
rendons cette juftice à la ſupériorité des talens
de M. de Reaumur , ce n'eft qu'après
M. Trambley lui- même , à qui un pareil
aveu fait autant d'honneur qu'à ce célebre
Académicien. M. Trambley ne tarda pas à
s'affurer par lui- même que les Polypes étoient
de vrais Infectes. Il en découvrit d'une nouvelle
efpece , auxquels il vit avaler des vers
autant & même plus longs qu'eux . Il les vit
digérer ces vers & s'en nourrir.
Après cette découverte il n'étoit plus permis
de reter indécis fur le caractere du
Polype.
JANVIER 1745 . 129
On fe demande déja fans doute qu'elle
part a dans cette découverte l'Auteur de
l'Ouvrage dont nous avons à rendre compte.
C'eſt encore ce dont il eft à propos d'informer
le Lecteur.
M. Trambley frappé de la fingularité du
Phénomene que lui offrit le premier Polype
qu'il coupa en deux , eut de la peine à
fe perfuader la vérité d'un fait qui s'étoit
paffé fous fes yeux. Il en appella au témoignage
des Naturaliftes les plus accoutumés
à l'obfervation. M. de Reaumur le premier
confulté , s'affura bien-tôt de la verité du
fait avancé par M. Trambley , & n'en fut
pas moins furpris que
lui. » J'avoue pourtant,
dit- il dans la preface du fixiéme vo-
,, lume de fes mémoires pour fervir à l'Hif
toire des Infectes , que lorfque je vis pour
la premiere fois deux Polypes fe former
» peu à peu de celui que j'avois coupé en
deux , j'eus de la peine à en croire mes
» yeux , & c'eft un fait que je ne m'accoutume
point à voir , après l'avoir vu & revu
cent & cent fois .
n
23
30
22
ככ
ככ
>>
M. Trambley confulta auffi M. Folques ,
& lui envoya au mois de Février de l'année
1743 des Polypes fur lefquels cet illuftre
Président de la Société Royale de Londres
repeta les expériences les plus propres à
conftater la vérité d'un fait aufli peu croya-
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
ble. M. Folques en a rendu un témoignage
authentique dans le numero 469 des Tranfactions
Philofophiques.
M. Baker Auteur d'un Traité fur les
Microſcopes obtint de M. Folques trois des
Polypes qu'il avoit recus d'Hollande , & entreprit
de faire fur eux toutes les expériences
que lui fuggeroit un efprit déja accoutumé
aux obfervations les plus délicates .
C'eſt le Journal de ces expériences que M.
Baker a fait imprimer à Londres dès le
commencement de cette année , & ce Journal
, traduit par M. Demours , a été imprimé
ici quelque tems avant que l'Ouvrage
de M. Trambley parut en Hollande.
M. Baker rend à l'Auteur de cette découverte
tout l'honneur qui lui eft dû. Il
ne prétend nullement entrer en lice avec lui,
& s'il s'eft attaché à examiner ces Infectes ,
fon unique but a été de s'affurer par lui-même
de la vérité d'un fait qui paroît à peine
croyable , afin de pouvoir en rendre un
témoignage authentique. Il a multiplié ces
Infectes autant qu'il a pu. Il les a diftribués ,
parmi les Curieux pour augmenter le nombre
des témoins de ce Phénomene.
Tels font les motifs que M. Baker expofe .
dans les premieres pages de fon Effai , qui
fervent de préface ou d'introduction à cet
Ouvrage, Cet Effai eft écrit en forme de LetJANVIER
1745. . 131
tre addreffée à M. Folques. L'Auteur entre
enfuite en matiere & examine dans l'ordre
fuivant ( chap. I. ) les differentes formes
que le Polype peut prendre , & la maniere
dont il execute fes mouvemens . Il en décrit.
(II. ) les différentes efpeces ; ( III. ) le corps
( IV, ) la tête ; ( V. ) les pattes ; ( VI. ) &
l'eftomach. ( VII. ) comment il produifent
leurs femblables , ( VIII. ) les endroits où
il faut les chercher : la maniere dont ils s'y
prennent pour attraper leur proye : leurs
maladies & les remedes qui y conviennent.
Comment on doit les nourrir & les gourverner
dans toutes les faifons de l'année :
comment il font affectés par l'air , par la
chaleur, par la lumiere & par le mouvement ,
& de quelle maniere il faut les preparer pour
le Microſcope . Il traite enfuite ( IX. ) de la
maniere de couper les Polypes , & de leur
reproduction & rend compte ( X ) des
expériences qu'il a faites fur cet Infecte en
le coupant de toutes les façons imaginables.
Le XI. & dernier chapitre contient une découverte
faite par le Microſcope.
?
Nous allons rendre compte de ce qu'il y
a de plus intéreffant dans ces differens
Chapitres , & pour donner au Lecteur une
idée de la reproduction de cet Infecte nous
rapporterons le Journal entier d'une expérience.
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Le Polype eſt un Infecte Aquatique , où
l'on peut confiderer la tête , le corps & la
quene.
La Tête fituée à l'extrémité antérieure
eft formée d'une ouverture ou bouche fufceptible
de divers mouvemens , & autour de
laquelle font rangées 6 , 8 , 10 & même
jufqu'à 12 & 14 pattes plus ou moins longues.
Le corps et une efpece de poche fufceptible
d'une grande extenfion. On peut
entrevoir à travers la peau les alimens
qu'elle contient ; lorfque l'infecte eft à jeun ,
fon corps
, dont la couleur eft affés femblable
à celle d'une veffie mouillée , eſt
grêle , va en diminuant , & fe termine en
un filet qui eft la queue. C'eft par ce filet
qu'il s'attache ordinairement aux tiges &
aux feuilles des Plantes Aquatiques , à des
pierres , à des morceaux de bois &c.
Comme le Polype change fouvent d'attitude
, qu'il peut s'allonger ou fe racourcir
à fon gré , il eft difficile d'en décrire la véritable
forme. Celle qu'il a le plus ordinairement
lorfqu'il eft à jeun , eft d'être débout
fur fa queue , & d'avoir le corps &
les pattes allongées . Voyez la Pl. 1 où le Po-.
lype eft reprefenté tel qu'on le voit par
le fecours du Microfcope Fig. 1. & de grandeur
naturelle Fig. 2. Lorfqu'il a avalé quelfig.
1
Fig.3.
Sig
4.
Fig. 5.
B
fig.2 .
134 MERCURE DE FRANCE'
que ver il paroît racourci & prefque rond .
Ses pattes font alors contractées & diſpoſées
regulierement en maniere de rayons , autour
de l'ouverture qui lui tient lieu de
bouche , comme on le voit à laFig. 3. Dans
cet état i reflemble affés à une tête de
Pavot .
Cet Infecte fe trouve dans les Foffés , dans
les Etangs , & dans tous les endroits Aquatiques
où l'Eau n'a point un cours trop rapide
, & où elle ne croupit pas.
On en connoît de plufieurs efpeces , qui
différent les unes des autres , foit par leur
couleur , foit par le nombre ou la longueur
de leurs pattes , foit par une espece de panache
que quelques-uns ont fur la tête.
Le Polype eft très-vorace , il fe nourrit
de pucerons d'Eau , de vers Aquatiques &
d'autres pareils Infectes. Il a une adreffe
finguliere pour attraper fa proye ; un ver
qui parvient à la portée de fes pattes lui
échappe rarement , quelle que foit fa force
& fon agilité . Il eft étonnant de voir quelquefois
un ver beaucoup plus gros qu'un
Polype être arrêté par une feule patte de
celui- ci , & fe débattre de toutes les forces
fans pouvoir s'en débarraffer. Il n'eſt pas
moins curieux de voir l'adreffe du Polype
à le laiffer s'agiter , & s'épailer en vains
efforts , jufqu'à ce qu'il puiffe l'environner de
JANVIER 1745 135
toutes fes pattes , & l'attirer à lui pour
mordre.
:
le
Un ver qui tombe entre les pattes du
Polype femble connoître le preffant danger
où il fe trouve , il cherche quelquefois
à en impoſer à fon ennemi , en reftant immobile
, & contrefaifant le mort , comme
s'il fçavoit que le Polype ne s'attaque pas
à des vers fans vie , ce qui eft effectivement
vrai ; mais il eft rare que cette rufe le
fauve comme il n'eft pas poffible qu'il refte
long- tems dans cet état d'immobilité , pour
peu qu'il vienne à fe remuer , il eft auffitôt
faifi par l'Infecte meurtrier , qui allonge
une espece de mufeau vraifemblablement
garni de dents , avec lefquelles il lui perce
peau ; il en fuce le fang & les autres fucs ,
jufqu'à ce qu'il l'ait réduit au point de pouvoir
l'avaler , plié en deux ; fi le ver eft fi
gros que l'eftomach du Polype ne puiffe le
contenir entierement , le Polype en avale
ce qu'il peut , & le refte demeure pendant
hors de fa bouche : le Polype ne digére pas
les membranes du ver , mais il les rend vuides
& extrêmement minces .
la
Ses pattes font d'une ftructure finguliere ,
femblables en quelque façon aux rayons de
l'Etoile de Mer , elles vont en diminuant
depuis leur naiffance jufqu'à leur extrémité.
Elles font un peu arrondies en deffous , ap736
MERCURE DE FRANCE.
30
platies en -deffus , & vraiſemblablement garnies
de plufieurs rangées de petits tuyaux
mobiles propres à fucer , & de petits poils
qui font l'office d'autant d'hameçons . Le
corps du Polype eft lui-même garni de pareils
piquants. Un ver qui vient à toucher
le corps ou les pattes du Polype , eſt arrêté
par ces efpeces d'hameçons , avant même
que les pattes fe foient pliées pour l'envelopper.
Comme les pattes font tranſparentes ,
» on peut y appercevoir très - fenfiblement
,, une fuite admirable d'articulations affés
,, femblables aux vertebres de certains Ani-
» maux , & au milieu de ces articulations
» on diftingue un gros vaiffeau , qui en eſt
» comme la moëlle. » Elies font fucceptibles
d'une très -grande extenfion , & d'un
très -grand raccourciffement ; l'Infecte peut
même à fon gré étendre telle portion qu'il
veut d'une patte , fans en étendre le refte.
Elle paroît quelquefois plus groffe vers l'extrémité
que vers la naiffance ; il peut auffi
en allonger une ou deux dans le tems qu'il
racourcit les autres , les plier en tout fens ,
& les allonger de plufieurs pouces , état
dans lequel elles n'excedent pas la groffeur
d'un fil d'Araignée .
Quant à la maniere dont les Polypes
produifent leurs femblables , elle ne reſſemble
à aucun des moyens connus dont la
JANVIER 1745. 137
nature fe fert pour multiplier les animaux.
Il n'y a parmi eux aucune différence de ſexe
ni aucune espece d'accouplement , un Polype
féparé des autres devient tout feul le
pere d'une nombreuſe poſtérité , il pouſſe
des tubercules dont la groffeur n'excede pas
au commencement la pointe d'une épingle .
Ces Tubercules groffiffent & s'allongent
d'une heure à l'autre , & deux jours fuffiſent
dans les tems chauds , pour qu'ils deviennent
des Polypes parfaits . Ils fe détachent
alors des flancs de leur pere , à - peu -près
comme un fruit mûr le détache de l'Arbre
qui l'a porté , avec cette différence qu'il ne
refte à l'endroit d'où le jeune Polype s'eft
détaché aucune cicatrice , aucun veftige
du lieu où il a pris naiſſance .
Ce jeune Polype eft à peine féparé de
celui qui l'a fait naître , qu'il devient bientôt
lui-même pere & quelquefois ayeul &
bifayeul en même-tems , c'eft-à-dire qu'il
arrive qu'un Polype fe trouve chargé d'un
ou de plufieurs jeunes Polypes, qui avant que
de fe détacher en ont produit eux- mêmes des
feconds , & ceux- ci des troifiémes avant que
les premiers foient détachés du tronc du
Polype ayeul.
Il paroît qu'il y a une libre communication
entre le corps du Polype pere & celui
du jeune Polype , par le gonflement qui
$ 38 MERCURE DE FRANCE.
ſurvient à celui - ci , lorſque le premier ſe
trouve plein de nourriture . D'ailleurs fi l'on
coupe la tête à un Polype , au corps duquel
tienne un jeune Polype muni de ſes pattes ,
& qu'on préfente un ver à ce jeune Polype
, il s'en faifira & l'avalera , & non feulement
fon corps en fera gonflé , mais celui
du Polype pere fe gonflera auffi , ce qui
denote une libre communication entr'eux.
Nous avons déja dit que les Polypes fe
trouvent dans les Etangs , dans les Foffés ,
& dans tous les endroits Aquatiques où l'Eau
ne croupit pas , & où elle n'a pas un cours
trop rapide . Celle où il faut les chercher
eft celle qui a un cours prefque infenfible ,
dans laquelle ils ne font point en danger
d'être entrainés par le courant du liquide ,
& où le mouvement infenfible de l'Eau leur
apporte fans ceffe de nouvelles provifions.
Nous renvoyons le Lecteur à l'Ouvrage
même , pour y voir tout ce que l'Auteur
dit fur la maniere dont les Polypes attrapent
leur proye , fur leurs maladies , & fur les
remedes qui y conviennent &c , pour paffer
à ce que nous offre de plus extraordinaire
l'Hiftoire de cet Infecte , qui eft que lorfqu'on
le coupe par morceaux , chaque morceau
fe repare de lui-même & devient un
Polype parfait .
Pour faire cette expérience il faut fe ferJANVIER
1745. 139
vir d'une paire de petits cizeaux très - fins .
Si l'on veut couper un Polype en travers >
il faut le mettre avec un peu d'Eau dans le
creux de la main , & lorfqu'il fera étendu ,
on paffera par deffous une des pointes des
cizeaux , & on le coupera où l'on jugera à
propos. Il n'eft pas auffi facile de le partager
felon fa longueur , & l'on y réuffit mieux
lorfqu'il eft dans un état de contraction .
Pour cet effet M. Baker met le Polype
fur un morceau de papier blanc avec une
goute d'Eau , & l'ayant touché pour le faire
contracter , il laiffe écouler l'Eau , au moyen
de quoi le Polype refte colé au papier fous
la forme d'une gelée . Il coupe alors le papier
& le Polype , comme il juge à propos
& jette le tout dans un vafe plein d'Eau , où
les morceaux du Polype fe détachent d'euxmêmes
, fans exiger aucun nouveau foin.
On demandera fans doute combien il
faut de tems à chaque partie pour qu'elle
devienne un Polype parfait. A quoi l'Auteur
répond que cette reproduction ſe fait
plus vite lorfqu'il fait chaud , que lorsqu'il
fait froid , & que la portion du côté de la
tête reprend plutôt un corps & une queue ,
que celle du côté de la queue ne reprend
un corps & une tête. Le compte que nous
allons rendre de l'expérience IV . donnera
une idée du tems néceffaire pour la reproduction
de chaque partie.
140 MERCURE DE FRANCE.
Le premier du mois de Mai de l'année
14 3 M. Baker coupa vers les fix heures
du foir une des pattes d'un Polype avec un
petit morceau de chair qui n'étoit gueres
plus gros qu'un grain de fable .
Il coupa tout de fuite un autre morceau
de la tête , auquel tenoient deux pattes , &
un troifiéme qui en avoit trois.
La quatrième partie de la tête , qui étoit
reſtée attachée au corps , avoit encore trois
pattes , deux defquelles avoient été coupées
à leur racine dans l'opération , Le Polype
fur lequel M. Baker fit cette expérience
étoit gros , & il avoit un petit attaché à fes
côtés , il fe racourcit incontinent après l'opération
, mais au bout d'environ une demiheure
il s'allongea .
Le 2 Mai les trois petites portions de la
tête étoient tendues & remuoient leurs pattes.
Celle qui tenoit au corps ſe faifit avidement
d'un ver. La portion qui avoit
trois pattes s'empara auffi d'un morceau de
ver , quoiqu'elle n'eut aucun organe propre
à le contenir.
Le 3 la portion charnue des trois premieres
portions de la tête étoit arrondie
& les pattes de la quatrième qui avoient été
coupées dans l'opération étoient accrues.
Le 4. toutes ces différentes portions
étoient à - peu - près dans le même état que
la veille.
JANVIER 1745. 141
Le 5. on commençoit à apperce voir de
nouvelles pattes aux endroits du Polype où
l'on avoit coupé les pattes avec de la chair,
Celles qui avoient été coupées dans l'opération
étoient plus longues que la veille . Le
jeune Polype fe détacha dans la matinée
du tronc de fon pere. Les trois autres portions
, fe tenoient déja debout fur leurs extrémités
inferieures. Elles avoient chacune
un petit corps & des pattes naiffantes.
Le 6. toutes ces petites portions étoient
groffies & parurent en bon état , excepté
celle qui n'avoit qu'une patte , qui étoit contractée
, & dans un état languiffant. Les
nouvelles pattes de la tête du vieux Polype
étoient accrues .
Le 7. le Polype pere étoit entiérement
retabli , & toutes fes parties parurent auffi
parfaites qu'elles l'étoient avant l'opération ;
la portion qui n'avoit d'abord qu'une patte
parut reprendre vigueur ; fon corps quoique
petit , étoit bien conformé , & il avoit
alors deux pattes d'inégale grandeur , les
nouvelles pattes des deux autres portions
étoient plus longues que le jour précédent ,
& tous ces petits Polypes mangerent de
bon appétit.
Le 8. ces trois nouveaux Polypes avoient
de nouvelles pattes qui commençoient à leur
pouffer , & ils devinrent bientôt après des
Polypes gros & bien conformés,
142 MERCURE DE FRANCE.
59
သ 3 Il est bien étonnant dit l'Auteur , de
voir des Animaux fe multiplier par des
» moyens qui paroiffent devoir les détruire ,
» Mais ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
» que les Polypes produits de cette maniere
deviennent beaucoup plus gros , & font
bien plus feconds que ceux qui n'ont ja-
> mais été divifés .
ככ
32
Le Polype n'eſt pas le feul Infecte qui
ait la proprieté de fe reproduire lorsqu'on
l'a coupé. M. Bonnet a trouvé un ver Aquatique
qui fe reproduit de lui- même lorſqu'il
a été divifé , il a donné ſur ces vers un Õu- .
vrage qui fe vend chés le même Libraire ,
ainfi que celui de M. Lyonnet fur une autre
efpece de ver Aquatique, qui coupé en 30 ou
40 morceaux , produit autant de vers parfaits
. Les Orties de Mer & les Etoiles de
Mer reproduifent les parties qu'on leur a
coupées , & l'on fçait que les Ecreviffes repouffent
de nouvelles pattes à la place de
celles qu'elles ont perdues.
Nous renvoyons le Lecteur à l'Ouvrage
même , pour y voir la découverte faite par
le Microſcope , & toutes les reflexions de
l'Auteur fur les propriétés fingulieres du
Polype , elles font très-fages , & M. Baker a
eu la modeftie de ne pas entreprendre d'expliquer
les Phénomenes dont il rend compte
dans fon Effai , retenue digne d'éloges , &
qui devroit fervir de regle à la plupart de
nos Phyficiens.
JANVIER 1745. 143
Cet Ouvrage imprimé avec des blancs ,
ne laiffe rien à défirer pour la beauté cu
caractere , du papier & des planches. Le
même Libraire a auffi réimprimé en deux
volumes celui de M. Trambley , qui joints
à ceux de Mrs. Bonnet & Lyonnet , feront
une fuite de cinq volumes in - 8 . très - bien
imprimés.
GUERIN Libraire débite actuellement un
Livre intitulé ; la Meridienne de l'Obfervatoire
de Paris verifiée dans toute l'étendue du
Royaume par M. Caffini de Thuri de l'Académie
Royale des Sciences , fuite de l'Académie
de l'année 1740.
Nous ne donnerons ici qu'une legere idée.
de cet ouvrage que l'Auteur a divifé en trois
parties ; à la tête de la premiere partie eft
une préface dans laquelle il expofe les raifons
qui l'ont déterminé à verifier un ouvrage
qui avoit déja été executé avec ſoin , &
les moyens qu'il a mis en ufage pour y parvenir.
Il fait voir de quelle importance il étoit
pour la connoiffance de la figure de la Terre.
de bien conftaterjla grandeur des degrés en
France , puifque cette détermination devoit
fervir de Terme de comparaifon avec les
meſures faites tant au Nord qu'au Perou ;
il n'eft donc queftion dans la premiere partie
du Livre , que es operations qui ont
144 MERCURE DE FRANCE .
rapport à la figure de la Terre ; on peut
voir fur cela ce que nous avons dit dans le
fecond vol . de Novembre en parlant de la
Relation du Voyage de M. Bouguer au
Perou .
Dans la feconde partie , M. de Thuri
confidere la Meridienne par rapport à la carte
du Royaume à laquelle il travaille depuis
dix ans , le public a déja été informé du fuccès
de cet Ouvrage que l'on peut regarder
comme la plus belle & en même- tems la
plus utile entrepriſe qui ait été faite pour
la perfection de la Géographie ; il paroît par
la carte que l'Auteur a publiée en dernier
lieu que cet Ouvrage eft déja bien avancé,
on y voit toute la fuperficie de la France
couverte , pour ainfi dire , par une fuite de
grands Triangles qui comprennent un grand
nombre de pofitions de Villes & autres lieux
remarquables. M. de Thuri rapporte nonfeulement
les Triangles principaux , mais encore
tous ceux qui déterminent chaque pofition
, & promet de donner dans le fecond
vol. tous lesTriangles formés dans l'étendue
de la France.
La troifiéme partie du Livre ne contient
proprement que les pieces juftificatives de
l'ouvrage , les obfervations tant céleftes
que terreftres y font raportées telles qu'elles
ont
JANVIER , 1745 145
ont été faites fur les lieux , & il paroît que
M. de Thuri a eu égard à toutes les équations
néceffaires pour les réduire.
A la fuite de cet Ouvrage on en trouve
un autre d'un génie different. C'eſt un Recueil
d'obſervations d'Hiftoire naturelle faites
dans les Provinces Méridionales de la
France par M. le Monnier Medecin, frere du
célébre Aftronome , particulierement dans
le Berry , l'Auvergne & le Rouffillon. Celles
qu'il a faites dans le Berry roulent feulement
fur les petrifications des Carrieres de Bour..
ges , fur les Mines de fer & les Mines d'ocre ,
les Plantes qui croiffent dans cette Province
n'étant pas beaucoup differentes de celles
qu'on trouve aux environs de Paris ; l'Auvergne
plus riche en toutes fortes de fujets
d'Hiftoire naturelle lui en a offert davantage
; on trouve dans fon Ouvrage un Catalogue
de toutes celles qu'il a obfervées fur les
plus hautes Montagnes de cette Province.
Les Fontaines minerales de toutes fortes , les
Mines de Plomb , d'Antimoine & de Charbon
de terre, les Carrieres d'Amethyftes font
encore l'objet de fes recherches , elles font
accompagnées de deux Differtations affés
étendues ,l'une fur une vapeur pernicieuſe qui
s'éleve dans les Mines de Charbon de terre,
l'autre fur les Eaux Thermales du Mont
d'Or dont il donne une Analyfe exacte &
G
146 MERCURE DE FRANCE.
détaillée. Outre les Plantes qui font particulieres
aux Pyrenées, M. le Monnier a encore
examiné celles qui croiffent dans la
Plaine du Rouffillon , il donne auffi la Defcription
des Mines de Cuivre , de Plomb ,
de Fer,de Jayet qu'il a obfervées , des Petrifications
fingulieres , des Fontaines falées,
& des Animaux qu'il a remarqués dans le
Rouillon . Avant que d'entrer dans le détail
des curiofités naturelles de chaque Province
, il donne une idée générale du Pays,
de fon Ciel , de fa fertilité , de fes productions
, de fon Commerce , & même du Caractere
de fes Habitans : on doit regarder
ces Memoires comme des Materiaux qui
ferviront quelques jours à une Hiftoire naturelle
de la France.
CATALOGUE raifonné d'une collection confiderable
de diverfes curiofités en tout genre
contenues dans le Cabinet de feu M. Bonnier
de la Moffon , Bailli & Capitaine des
Chaffes de la Varenne des Thuilleries , &
ancien Colonel du Régiment Dauphin , par
E. F. Gerfaint , Paris 1744. in- 12 . chés Barois
, & Pierre- Guillaume Simon.
La capacité du fieur Gerfaint, & fon goût
à l'égard des Tableaux , des Deffeins , des
Eftampes , des Coquilles , & de tout ce qui
forme l'objet des connoiffances & des défirs
des Curieux font connus depuis long- tems.
JANVIER 1745. 147
ger
Perſonne n'étoit plus en état que lui de ranchacune
dans leurs claffes les curiofités
innombrables de ce riche Cabinet , & d'en
donner un Catalogue qui pût & les faire
valoir , & mériter lui-même d'être confervé
par tous les amateurs, avec les raretés qu'il
décrit. M. Gerfaint dit avec raiſon dans l'avertiſſement
qu'il a mis à la tête de fon Catalogue
qu'on n'a point encore vû en France
un Cabinet qui ait plus mérité l'attention du
public que celui de feu M. Bonnier. La varieté
des objets qui en forment le fond , la
quantité des morceaux de choix , la difficulté
de raffembler tant de raretés , demandoient
un amateur auffi ardent & auffi riche .
La vente de ces curiofités ne fe fera qu'au
commencement du Carême .
LA THEORIE & la Pratique du nouveau
Quadrille des enfans , ou d'une nouvelle Méthode
pour apprendre à lire par le moyen
de 160 figures , dont les objets familiers aux
enfans fervent à imprimer en très -peu de
tems dans leur mémoire tous les fons & toutes
les fyllables de la Langue , in 8 ° . Paris
1744, chés Jacques -Vincent , Debure l'aîné
& le Clerc , le prix eft de 6 livres avec les
planches.
Il y a déja dix- huit mois que M. l'Abbé
Berthaud annonca cette Méthode dans un
lettre adreffée à Mademoiſelle de Briffac ,
Gij
148 MERCURE DEFRANCE.
mais cette Lettre ne contenoit qu'un plan
général de fa Méthode qu'il explique aujourd'hui
avec plus d'étendue. Nous ne nous
engagerons pas à donner un expofé de cette
Méthode à nos Lecteurs . Nous renvoierons
au Livre même de M. l'Abbé Berthaud ceux
qui voudront la connoître à fond , & il fuffira
aux autres d'apprendre qu'une fuite d'experiences
heureufes a prouvé combien cette
Méthode eft avantageufe. L'Auteur en sappelle
quelques - unes faites fous les yeux
de plufieurs Membres de l'Académie Françoife
, joint à cela le fuftrage refpectable
de Madame la Maréchale & de Mme.
la Comteffe de Coigny dont il rapporte le
certificat.Ces deux Dames atteſtent que le
fils deMadame la Comteffe de Coigny ayant
été mis avant l'âge de quatre ans accomplis
entre les mains de M. l'Abbé Berthaud ,
pour lui enfeigner les élemens de la lecture ,
fuivant la Méthode , il a commencé à lire
au bout d'un mois , & quinze jours après a
été en état de lire dans differens Livres.
On ne peut trop louer le zele de ceux qui
employent leurs talens à fimplifier les Méthodes
de l'éducation ; cette partie fi importante
eft trop négligée parmi nous. Il feroit
à fouhaiter qu'on ne s'en tint pas aux élemens
de la lecture .
LES VIES des Hommes Illuftres de la Fran-
Ge depuis le commencement de la Monar
JANVIER 1745 : 149
chie jufqu'à préfent par M. d'Auvigny , tom.
XI . & XII. Amſterdam 1745 , ſe vendent å
Paris chés Legras, grande Salle du Palais, nous
en parlerons plus au long.
Le même Legras donne avis au Public qu'il
a acquis conjointement avec Brunet fils le
Privilege & les Exemplaires du Traité de la
Police par M. le Commiffaire Lamare .
ELEMENS DE FORTIFICATION
à l'ufage des jeunes Officiers , par M. le
Blond , Profefleur de Mathematiques des
Pages de la grande Ecurie du Roi , feconde
édition. Paris 1744. chés Charles - Antoine
Jombert , Quai des Auguftins.
Cet Ouvrage étoit déja fort eftimé , mais
l'Auteur a encore augmenté cette nouvelle
édition de plufieurs planches & de beaucoup
de détails & de réflexions qui donnent
un nouveau prix à fon Livre. Il a auffi
publié
des Elemens de la Guerre des Siéges ,
qui font eftimés. L'Auteur enfeigne depuis
long- tems avec fuccès aux Pages de la grande
Ecurie , & doit être d'autant plus au fait
des matieres qu'il traite , qu'il a fait queiques
campagnes pour fortifier la théorie du
fecours, indiſpenſable de la pratique .
LA DOUZIE ME partie de Marianne qui pa
roît depuis quelque tems fous le nom de
M. de Marivaux , n'eft point de ce célébre
Académicien ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE
DISCOURS fur la Convalefcence du Roi ,
prononcé aux Affifes de Caën le 5 Octobre
1744. par M. Dejean , Docteur ès Loix , premier
& ancien Avocat du Roi au Bailliage
& Siége Préfidial de Caën . Caën 1744 .
Si les bornes de ce Recueil nous l'avoient
permis , nous aurions inferé ici cet
excellent Difcours en fon entier ; il a été
fort applaudi dans une Ville où l'efprit &
le goût abondent , & le fuffrage de tant de
Juges éclairés doit faire juger du prix de
cet Ouvrage.
ON avertit le Public qu'on travaille depuis
long -tems à l'Hiftoire Politique du
Comté de Provence. On y décrit l'état de
l'Eglife , de la Justice & de la Nobleſſe . Il
manque à l'égard de ce dernier article bien
des titres concernant les Familles Nobles
de cette Province. L'Auteur les prie de ne
pas lui refufer des éclairciffemens , & d'adreffer
les paquets en les affranchiffant , à
l'Eſperance chés de fieur l'Efclapard , pere ,
Libraire , rue S. André des Arts , vis-à-vis
la rue Pavée , à Paris .
ON vend chés Thibouft Place de Cambrai
le Difcours que le R. P. du Baudory
Prêtre de la Société de Jefus , récita le Vendredi
20 Novembre dernier , devant un
Auditoire refpectable , dont les fuffrages
unanimes applaudirent à l'éloquence de
JANVIER 1745 . 151
l'Orateur. Cette Piece intitulée De Reditu
Regis gratulatio , eft un tableau très - naturel
de la joie que le retour du Roi a infpiré
aux Habitans de Paris , lorfqu'il honora
cette Capitale de fa préfence . Nous
renvoyons les Lecteurs à l'Ouvrage même
dont les beautés frappantes fe feroient mal
fentir dans un Extrait.
Le texte Latin eft accompagné d'une traduction
Françoiſe du R. P. du Rivet . L'élegant
Traducteur fe foutient à côté de
l'original , & affure au P. du Baudory les
fuffrages de ceux qui n'entendent pas le
Latin.
L'ACADEMIE Françoife donnera le 25 du
mois d'Août prochain Fête de faint Louis
le Prix d'Eloquence fondé par M. de Balzac
, & elle propofe pour fujet la Sageffe
de Dieu dans la diftribution inégale des richeffes
, conformément à ces paroles de l'Ecriture
Sainte Dives & pauper obviaverunt
fibi : utriufque operator eft Dominus.
Le même jour elle donnera le Prix de
Poëfie fondé par le feu Evêque de Noyon ;
le fujet , le même qui fut propofé en 1730 ,
& dont le Prix ne fut point adjugé , fera
Le Progrès de l'Art des fardins fous le Regne
de Louis XIV.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE ,
ESTAMPES NOUVELLES
M. DE VOLTAIRE . Cette Eftampe eft gravée par
Bachelou , d'après le Portrait peint par la Tour en
1736 , on lit au bas de l'Estampe ce vers Latin qui
fuivant les apparences ne fera pas dementi par la
poftérité.
Poftgenitis bic carus erit , nunc carus amicis.
Si tous ceux qui ont admiré les Ouvrages de
M. de Voltaire achetent un exemplaire de cette
Eftampe , jamais Graveur n'aura fait un plus prodigieux
débit.
LE SOUFLEUR . Le Tableau de M. Chardin
qui a fervi de modele au Graveur , reprefente
un Soufleur dans fon laboratoire , lifant attentivement
un Livre d'Alchymie , on lit ces vers au
bas de l'Eftampe.
Malgré tes veilles continues ,
Et ce vain attirail de Chymique fçavoir ,
Tu pourrois bien trouver au fond de tes cornues
La mifere & le déſeſpoir .
L'Eftampe eft gravée par Lépicié , Graveur du
Roi , & fe vend chés lui au coin de l'Abbreuvoir
du Quai des Orfevres , & chés L. Surugue
auffi Graveur du Roi , rue des Noyers .
IL PAROIT depuis le commencement de
JANVIER 1745 . 153
cette année une Eftampe reprefentant M. le
Duc de Chartres recu à la porte de l'Eglife
de Gournay , dont le Curé célébra la Meffe
en preſence de fon Alteffe pour demander à
Dieu la confervation de ce Prince dans la Cam
pagne qu'il alloit faire contre les Ennemis de l'Etat
le 27 Avril de l'année derniere. Cette Eftampe
eft faite d'après un deffein de M. Hallé &
gravée par N. Tardieu chés qui elle fe vend à
Paris rue faint Jacques près celle des Noyers.
IL PAROIT auffi chés le même deux morceaux
de l'Hiftoire de Conſtantin d'après Rubens faifans
la continuation des fept premiers qui ont été
reçus favorablement du Public. Les deux nou
veaux reprefentent la Bataille de Conftantin en
deux piéces ; le premier fujet eft le combat de
Conftantin , & le ſecond la défaite de Maxence &
fa chûte dans le Tibre .
LE SIEUR LE ROUGE Ingenieur , Géographe du
Roy , à Paris rue des Auguftins près celle de
faint André , vient de donner le cours du Po en 2
feuilles par Cerruti Ingenieur du Pape .
Le Royaume de Naples & de Sicile .
Le Plan de Furnes.
Les attaques de Juillet 1744.
L'Auteur vient de faire reimprimer ces petites
Cartes pour la poche qui fe débitent avec grand
fuccès à Lille chés M. le Rouge , à Lyon chés M.
Dodé , à Bordeaux chés M. Chevalier , à la Rochelle
chés Salvin . à Nantes chés Sebare , à Rouen .
chés les fieurs Lagnel , à Charleville chés Théfin ,
à Strasbourg chés M. le Roux .
Gy
154
MERCURE DE FRANCE.
学業
LE COMMISSIONNAIRE PRUDENT .
ON cont
CONTE.
N conte qu'un Gafcon partant pour l'Améri
que
"
A des Commiffions fe trouvoit engagé ,
A nombre de facheux auffitôt il replique ;
Non je n'oublirai point ce dont je fuis chargé ,
L'une vouloit un Singe & l'autre un Perroquet ,
Un autre du Tabac , un autre une Negreffe ,
Celui- ci des Liqueurs , celui-là du Caret *
Mais pour tout ces achats l'on fournit peu d'efpeces.
Après mainte Avanture il retourne chés lui ,
Mais de peu de balots notre Matois fuivi
Parut à quelques-uns donner la préference
Sur bien d'autres , qui tous dans cette concurence
Croyoient avoir mêmes droits ,
L'en ayant prié cent fois :
Pour fe défaire d'eux comment s'y prit notre
homme ?
Cadidis , leur dit-il , j'étois fur le Tillac :
Sur vos commiffions j'avois pofé leurs fommes;
* Ecaille de Tortue.
JANVIER. 1745 .
155
( il faut que tout Marchand ſe rende un compte
exact )
11 faifoit beau dans le moment ,
Mais tout d'un coup un ouragan
Enlevant avec violence
Les papiers qui par négligence
Ne m'avoient point été payés ,
Ne me fouvenant plus de ce que vous vouliez ,
Je n'ai jamais pû fatisfaire
Le défir très- ardent que j'avois de vous plaire.
Je vous estime fort , je vous crois galant homme ,
Je vais faire un voyage , & puis vous y fervir ,
D'accord mais avant tout fçachez cet axiome ;
Payez , car fans ce point je perds le fouvenir .
A Paris le 23 fanvier 1745 .
La veuve Bailly renouvelle au Public fes affurances
qu'elle n'a point quitté fon commerce & que
les véritables Savonettes de pure crême de Savon ,
dont elle feule a le fecret , fe diftribuent toujours
chés elle rue du petit Lyon à l'Image faint Nicolas
, proche la rue françoiſe , quartier de la Comédie
Italienne .
Gv
156 MERCURE DE FRANCE.
33
SPECTACLES.
LES Comédiens Italiens ont donné le
Jeudi dernier Décembre 1744. la premiere
repréfentation d'une Piece - Heroi-
Comique , en trois Actes , intitulée le Siege
de Grenade . Elle eft écrite moitié en François
& moitié en Italien , & bien écrite , fi
l'Italien eft égal au François. La premiere
Scene du premier Acte peut fervir d'échantillon
du ftyle & d'explication du fujet . Elle
fe paffe dans le camp à la vue de Grenade
affiegée, entre Arface , Roi de Maroc , Pharnace
Prince de Fés , amoureux de Zulime ,
fille d'Arface, Captive d'Oronte, Roi de Grenade
, & Arbate Général des Troupes
d'Arface .
AR SACE.
Amis , c'eft ici que doivent éclater votre
zèle & ma vengeance. L'afpect de ces murs
vous dit affés ce qu'Arface attend aujourd'hui
de votre amour & de votre valeur . C'eſt- là
qu'un infame ravifleur retient Zulime , que
a Fille de votre Roi gémit dans les fers
d'un Barbare , & qu'un Tyran veut la forcer
de recevoir la main de fon fils. J'attefte
JANVIER. 1745. 15
tous les Dieux vengeurs du parjure , que
j'ai tout fait pour rendre la paix inviolable
& facrée , quand Oronte laffé des horreurs
de la guerre vint jufques dans Fés, confirmer
aux pieds des autels le Traité folemnel qui
devoit nous rendre amis , loin d'abufer des
droits que me donnoit la victoire , je let
reçus dans ma Cour comme un allié , dont
la foi ne m'étoit point fufpecte ; qui m'eût
dit que le perfide n'y venoit que pour
exécuter le cruel projet qui devoit m'accabler
de honte & de douleur ? Libre dans
mes Etats , il féduit mes ſujets , il enleve ma
Fille. Pharnace , c'eft à vous à venger cette
injure. Zulime vous fut promife ; fa main
fut le feul prix dont je crus pouvoir acquitter
les foins d'un Héros . Jufqu'à ce jour tout
nous a réulfi. L'Ennemi renfermé dans Grenade
ne peut plus nous opofer qu'une foible
refiftance. Forçons le dans fon dernier retranchement
; que la flamme & le fer détruiſent
ces murs odieux. Vous que j'ai tou
jours ramenés triomphans , Guerriers accou
tumés à braver les plus grands périls , qu'une
nouvelle audace anime aujourd'hui vos
coeurs généreux ; ne redoutez point les vains
efforts duTyran que je vais attaquer , &fongez
en combattant que vous fervez votre Roi ,
& que c'est lui- même qui vous guide.
Le refte de cette Scene eft rempli par
158 MERCURE DE FRANCE
Arbate , Général des Troupes de Maroc , qui
quoique capable de bien faire la guerre ,
confeille à fon Roi de faire la paix , fi le
Roi de Grenade confent à rendre Zulime .
Pharnace , Prince de Fés , amoureux de la
Princeffe & de la gloire eft d'un ſentiment
opofé.Arface defere à celui d'Arbate & le députe
au Roi de Grenade , chargé de fes propofitions.
Pharnace refté feul avec Arbate ,
exige de lui de le conduire déguifé dans la
Ville , poury voir un moment l'objet de fon
amour. &c. Arlequin vetu en Pandoure
paroît fur les murailles de la Ville , il amuſe
agréablement le Spectateur par l'enjoument
& la varieté de fes lazzis , & la querelle
qu'il prend avec Scapin.
la
Arbate arrive , Scapin le prie de l'introduire
dans Grenade , où il eft attiré par
jeune Coraline fuivante de la Princeffe captive.
Les formalités qu'on obſerve en conduifant
dans la Ville le Plenipotentiaire du
Roi de Maroc , font naître entre Arlequin
& Scapin de nouveaux jeux de Théatre qui
ne conferveroient pas leur grace dans une
deſcription.
Le Roi de Grenade après la déliberation
de fon Confeil , où la violence triomphe
de la raifon & de la juftice , prend l'injufte
parti de ne point rendre la Princeffe , & de
la contraindre d'époufer Clearte fon fils dans
JANVIER. 1745. 159
le même jour. Zulime ſe plaint de fes, malheurs
à Coraline fa confidente , qui la flate
de lui procurer l'entretien de quelqu'un de la
fuite de l'Ambaffadeur du Roi ſon pere , par
le moyen du Capitaine leur conducteur , qui
eft un de fes amans . Ce Capitaine s'acquitte
de fa promeffe , & croyant n'amener à la
Princeffe qu'un domeftique de fon pere ,
il lui préſente le Prince de Fés fon amant ;
qui ne jouit qu'un inſtant du bonheur de la
voir , forcé de s'en feparer promtement par
les aufteres loix de la guerre. Cette Scene intéreffante
eft fuivie d'une Scene fort comique.
entre Coraline , Arlequin & Scapin.
A l'ouverture du deuxieme Acte , on rend
compte au Roi du fuccès infructueux de fon
Ambaffade , la continuation de la guerre
eft décidée : on fait une revûë générale des
troupes des Affiégeans ; les Affiéges font une
fortie dont le tableau eft vif& occupant. Ils
font repouffés , les lazzis fe mêlent dans ces
combats & font rire les Spectateurs , parmi
les images de la mort . Après divers événemens
militaires , le Roi de Grenade prêt de
fuccomber fous les coups victorieux des Af
fiégeans , amène la Princeffe fur les remparts
de la Ville & la menace de l'immoler aux
yeux du Roi de Maroc fun pere s'il ne fait
ceffer l'affaut . On améne le fils du Roi de
Grenade , qui a été pris par Arbate & alors
160 MERCURE DE FRANCE
on arrête le Tyran affiegé , par la crainte de
la repréfaille. Tandis que cette fituation pathétique
frappe vivement , le Prince de Fés
qui s'eft heureufement approché du Roi de
Grenade , le perce à la vue de l'armée victo
rieuſe & de la garniſon fubjuguée & délivre
la Princeffe Zulime.
Cette Comédie eft ornée d'un fpectacle
brillant , & femée de lazzis réjouiffans . Le fujet
en a été donné par le Signor Chiavarelli
connu & eftimé fous le nom de Scapin. Les
Scenes françoiſes font écrites par une aimable
Actrice , qui réunit le mérite du Cabi
net & du Théatre. Les fanfares & bruits de
guerre font de M. Blaiſe , de même que les
airs d'un Ballet danfé par la Signora Coraline
& le Signor Balletti.
Le lundi 9 Janvier ୨ , leurs A. S. M. le Duc
& Madame la Ducheffe de Chartres allerent
à la Comédie Italienne , & y virent
repréſenter Arlequin Statue, Enfant & Perroquet,
qui fut fuivi d'Arlequin poli par l'amour,
& d'un joli Ballet dont l'aimable Coraline &
le fignor Balleti firent l'ornement. Le fignor
Carlin qui remplit fi parfaite nentle rôle d'Arlequin
, brilla également dans les deuxPiéces.
L'Opéra continue les repréfentations de
Théfée , & les jeudis celles du Ballet des
Graces , qui eft fuivi d'une nouvelle PantoJANVIER
1745 . 161
mime , exécutée par Mlle. D'allemand &
Mrs. Guerardi & Soli.
tes ;
Cette Pantomime & toutes celles qui
l'ont précédée , danfées tant par l'incomparable
& charmante Barbarine que par le fignor
Foffant , nous infpirent le deffein de rifquer
nos idées fur les Ballets que nous examinons
depuis très-long-tems avec attention.
Il nous paroît qu'on y a renfermé le
mérite de la Danfe dans des bornes trop étroi →
nous avons reflechi fouvent & avec
étude fur cet Art aimable, nous avons étéfurpris
qu'un fiécle auffi éclairé que le nôtre
ignore fur ce chapitre ce qui n'a pas échappé
à l'Antiquité la plus reculée , ce qui a été
connu par nos ancêtres , fi inférieurs à nous
dans tant d'autres fciences plus profondes.
Nous oferons attaquer fur cette matiere les
préjugés régnans , & nous expofer à la cenfure
des admirateurs aveugles des Danſes modernes
. Nous espérons que les efprits judicieux
peferont fcrupuleufement nos raifons
avant que de les rejetter. Elles font appuyées
par des autorités fi refpectables que nous.
ne doutons pas qu'elles ne frappent les Lecteurs
les plus opiniâtres , & qu'elles ne s'infinuent
dans les efprits les plus rebelles
aux opinions démontrées. On peut avancer
fans témérité que le Public ne regarde la
Danfe que comme un Exercice inventé feuement
pour arranger gracieufement les mou162
MERCURE DE FRANCE.
vemens du corps & pour briller dans une
Nôce ou dans un Bal ; c'étoit peut-être là le
premier but de l'enfance de cet Art. La Comédie
a commencé de-même par de fimples
Récits. En fe perfectionnant elle a
imaginé des Dialogues , des Intrigues , des
Situations , des Dénoûmens. La Danfe at
fans doute fait le même chemin d'abord chés
les Grecs , enfuite chés les Romains.
Les plus habiles Danfeurs ignorent les illuftrations
de la Danfe , ils ignorent l'étendue
de cet Art pittorefque , ils en ignorent
l'antiquité. Nous ne la prouverons pas comme
Lucien qui dans le Dialogue intitulé l'Apologie
de la Danfe , fait dire par Licinus
fon deffenfeur à fon antagoniſte Craton.
La Danfe eft auffi ancienne que le monde , témoin
le Bal mefuré des Aftres & les diverfes
conjonctions des Etoiles fixes & errantes . Cette
propofition avancée férieuſement par Lucien
, quoiqu'il fût un des plus déterminés
railleurs de la Grece , ne fait pas grand honneur
à fa Philofophie , mais elle démontre
clairement l'estime que les Anciens avoient
pour la Danſe , puifqu'ils lui donnoient une
origine célefte. Voici bien une autre preuve
de l'eftime que l'Antiquité faifoit de la
Danfe , & qui ne fera crue que par les Lecteurs
qui ont de l'érudition. C'eſt encore le
Philofophe Licinus qui parle dans le DialoJANVIER
1745. 163
n'a gue cité. Socrate le plus fage de tous les hommes
, au jugement des Dieux même , pas
feulement loué la Danfe comme une chose qui fert
beaucoup à donner de la grace, mais il l'a voulu
apprendre en fa vieilleſſe , tant il admiroit cet
Exercice, Le Grondeur quoique Médecin , n'a
pas fans doute vu ce paffage là , il ne rebuteroit
pas les entrechâts de M. Rigaudon
, & l'exemple de Socrate le détermineroit
à apprendre la Bourée . On fe mocqueroit
bien à préfent d'un fexagénaire qui
feroit fa premiere révérence. On voit parlà ,
que ce qui eft un mérite dans un fiécle , devient
fouvent un ridicule dans un autre , &
que tout eſt arbitraire chés les foibles mortels.
Nous ne rapporterons pas ici la foule
de citations en faveur de la Danfe que Licinus
débite au morofif Craton. Les curieux
peuvent les aller chercher dans le Lucien ,
de la Traduction de Perrot d'Ablancourt ,
Tome II. Page 171. Nous ne pretendons
pas faire unTraité dogmatique divifé géométriquement
par Chapitres & par Sections ,
mais feulement hazarder fans méthode ce que
nous penfons des Ballets modernes , & ramaffer
fans ordre ce que les Anciens ont dit fur
cette matiere ; nos réflexions fuivront tous
les mois l'article de l'Opéra qui les a fait naî
tre,
164 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT DE LA REINE.
Le lundi onze Janvier on exécuta le Baĺlet
des Indes- Galantes : les paroles font dè
M. Fuzelier , & la Mufique de M. Rameau.
Les Rôles ont été remplis par Made.
de Lalande , Mlle . Fel , Mlle . des Champs ,
M.Benoît , M. Jeliotte , M. Latour & enfin
M. de Chaffé qui vient de rentrer à la Mufique
du Roi.
Le deux , le quatre & le neuf Janvier la
Reine entendit avec plaifir la charmante Paltorale
d'Iffé . Les paroles font de M. Houdart
de la Motte. La Mufique eft de la compofition
de M. Deſtouches , Sur-Intendant de la
Mufique du Roi.
Les Rôles du Prologue furent exécutés
par Mde, de Lalande , M. Benoît & M. Dubourg.
Les Rôles de la Paſtorale ne furent
pas moins bien remplis. Iffé par Mlle , de Romainville,
Doris par Mlle. Defchamps , Apollonfous
le nom de Philemon par M. Jeliotte,
Hilas par M. Benoît, Pan par M. Godonelche,
le Grand Prêtre par M. de la Garde.
Les Comédiens François ont repréfenté à
la Cour Mahomet , II . Tragédie de M. de la
Nouë Acteur de la Comédie Françoiſe , qui
réunit les talens de la Poëfie & de la déclamation.
Cette Tragédie fut très-bien reçue
JANVIER 1745. 165
à Verfailles, & Paris lui fait à prefent le même
accueil : on en parlera plus amplement.
Elle mérite d'être détaillée .
On a oublié dans le dernier Mercure
d'inférer dans le Répertoire de la Cour
que les Fêtes Sincéres , Comédie d'un Acte
de Mrs. Panard & Sticoti , a été repréſentée
fur le Théatre de Verfailles après le Jeu de
l'Amour & du Hazard , Comédie de M. de
Marivaux ; les Fêtes Sincéres font le feul Ouvrage
Dramatique fait à l'occafion des Conquêtes
& de la maladie du Roi qui ait eu
l'honneur de paroître à la Cour ; c'eft dans
cette petite Comédie que le Roi a été nommé
la premiere fois Louis le Bien-aimé : elle
eft en Vers , imprimée , & dédiée à la Reine
qui l'a reçu très - favorablement
i
166 MERCURE DE FRANCE .
S
FRANC E.
NOUVELLES DE LA COUR , &c.
E 24 du mois dernier , veille de la Fête
de la Nativité de N. S. le Roi & la
Reine accompagnés de Monfeigneur le
Dauphin & de Mefdames de France , entendirent
dans la Chapelle du Château de
Verfailles les premieres Vêpres chantées par
la Mufique & aufquelles l'Evêque de Fréjus
officia.
Le jour de la Fête , leurs Majeftés , qui
après avoir affifté aux Matines , avoient entendu
trois Meffes à minuit , affifterent ,
étant accompagnées comme le jour précédent
, à la grande Meffe célébrée pontificalement
par le même Prélat.
Le Roi & la Reine entendirent l'après
midi le Sermon du Pere de Beauvais de la
Compagnie de Jefus , & enfuite les Vêpres
aufquelles le même Prélat officia.
Le dernier Décembre fur les fix heures
du foir , Monfeigneur le Dauphin , Meſdames
, les Princes & Princeffes , & les Seigneurs
de la Cour vinrent fouhaiter la
bonne année au Roi , & de là furent chés la
Reinç.Le Roi a donné pour Etrennes à Mon
JANVIER 1745. 167
feigneur le Dauphin , un Saint Eſprit de
Diamants . A Madame , un Poinçon d'un
très gros Diamant & un néceffaire de vieux
Lac garni. A Madame Adelaide, des Boucles
d'oreilles de Diamants en girandoles.
Le même foir le Roi déclara qu'il accordoit
à M. l'Abbé de Ventadour Coadjuteur
de l'Evêché de Strasbourg , la furvivance
de la Charge de Grand Aumônier de
France que poffedeM.leCardinal de Rohan,
oncle de ce Prince .
Le premier Janvier les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint
Efprit s'étant affemblés dans le Cabinet du
Roi , Sa Majefté tint un Chapitre dans lequel
elle nomma Chevaliers de cet Ordre
le Duc d'Aumont , le Duc de Randan , le
Marquis de Montal , le Comte de Sennectaire
, le Marquis des Meuze , & le
Comte de Tavannes ; après le Chapitre le
Roi fe rendit à la Chapelle étant précedé de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc de Chartres
, du Comte de Clermont , du Prince de
Conty , du Prince de Dombes , du Comte
d'Eu , du Duc de Penthievre , & des Chevaliers
, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Sa Majefté , devant laquelle les deux
Huiffiers de la Chambre portoient leurs Mafſes
, étoit en Manteau , le Colier de l'Ordre
par deffus , ainfi que celui de l'Ordre de la
-
168 MERCURE DE FRANCE.
Teifon d'Or.Le Roi entendit la grande Meffe
célébrée pontificalement par l'Archevêque
de Bourges , Prélat Commandeur de
l'Ordre du Saint Efprit , & chantée par la
Mufique. Le 2 , le Roi accompagné comme
le jour précedent affifta au Service qui
fut célébré dans la Chapelle pour le repos
des ames des Chevaliers de l'Ordre du Saint
Efprit, morts dans le cours de l'année derniere
, & auquel le même Prélat officia,
Le Duc d'Aumont fe nomme Louis-Marie-
Auguftin de Rochebaron , Duc d'Aumont ,
Pair de France , Marquis de Villequier
d'Ifles & de Nollay , Premier Gentilhomme
de la Chambre , Maréchal des Camps &
Armées du Roi , depuis le 2 Juin 1743 .
Il eft né le 29 Aouft 1709 , & il eft le fixieme
de fa Maiſon qui ait été honoré de cet
Ordre depuis Jean d'Aumont fon cinquiéme
Ayeul , Comte de Châteauroux , Maréchal
de France , Gouverneur de Dauphiné
& de Bretagne , qui y fut reçu à la premiere
promotion faite le3 1 Décembre 1578.Voyez
la Généalogie de la Maifon d'Aumont dans
l'Hiftoire des Grands Officiers de la Couronne
, vol. 4. fol. 870 .
Le Duc de Randan eft Guy - Michel de
Durfort de Lorge , Maréchal des Camps &
Armées
JANVIER 1745. 196
Armées du Roi du 15 Mars 1740 , & Lieutenant
Général pour Sa Majefté au Gouvernement
de la Province & Comté de Bourgogne
: il eft né le 26 Aouft 1704 , & il eſt
neveu , à la Mode de Bretagne , de M. le
Maréchal Duc de Duras , & le fixiéme de
fa Maiſon Chevalier de l'Ordre du Saint
Elprit. Voyez la Généalogie dans l'Hiftoire
ci-deffus , vol, V. fol. 720 .
Le Marquis de Montal eft Charles-Louis
de Montfaulnin , Lieutenant Général des Armées
du Roi du premier Août 1734 ; il eft
petit-fils de Charles de Montfaulnin , Comte
de Montal , Lieutenant General des Armées
du Roi , reçu Chevalier de l'Ordre du Saint
Efprit à la promotion duz 1 Décembre 1688,
mort le 28 Septembre 1696. Voyez le
vol. 9 de la même Hiftoire fol. 235.
Le Comte de Saint Nettaire , dit communément
Senneterre eft Jean- Charles de
Saint Nectaire , Comte de Saint Victour
Lieutenant Général des Armées du Roi du
18 Octobre 1734 , ci-devant Ambaſſadeur
à la Cour de Turin ; il eft Neveu à la mode
de Bretagne de M. le Marquis de Saint Nectaire
, Lieutenant General des Armées du
Roi , fait Chevalier de l'Ordre du Saint Elprit
à la promotion du 3 Juin , 1724 , & il
H
170 MERCURE DE FRANCE.
eft le cinquiéme Chevalier de cet Ordre de
fa Maifon. Voyez fa Généalogie , vol . 4.
de la méme Hiftoire , fol . 88 .
Le Marquis de Meuze eft Henri-Louis de
Choifeul , Lieutenant Général des Armées
du Roi du premier Mars 1738 eft le
cinquiéme Chevalier de cet Ordre , de fa
Mailon. Voyez la Généalogie dans le mêfol.
8.7 me vol. 4
Le Comte de Tavannes eft Henri- Charles
de Saulx , Maréchal des Camps & Armées
du Roi du premier Aout 1734 & Lieutenant
Général pour Sa Majefteau Gouvernement
de la Province & Duché de Bourgo- gne;il eft
in de Charles
- Henri
Gafpard de Saulx , Vicomte de Tavannes ,
aufli Lieutenant Général au même Gouver
pement & Chevalier du même Ordre de la
promotion du 3 Juin 1724 , & ils ont pour
Trifayeul commun Guillaume de Saulx ,
Comte de Tavannes , reçu Chevalier du
méme ordre à la promotion du 31 Décembre
1585. Voyez fa Généalogie dans la
mene Hiftoire , voi, 7. fol, 239.
Le Prince de Grimberghen , Ambaffadeur.
Extraordinaire de l'Empereur , eût le 2 une
audience particuliere du Roi , étant conJANVIER
1745 . 171
duit par M. de Verneuil le fils , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le 5 M. Durini Archevêque de Rhodes
& Nonce ordinaire du Pape , eut auffi
audience de S. M.
Le Bailly de Froulay , Ambaffadeur de
la Religion de Malte en eut une le même
jour , & ces Miniftres furent conduits à ces
audiences par le même Introducteur
Le Corps de Ville à rendu à l'occafion de
la nouvelle année fes refpects au Roi , à la
Reine , à Monfeigneur le Dauphin & à
Meſdames de France.
Les Dames de S. Cyr ont cherché à donner
au Roi le jour de l'an des marques de leur
zéle & deleur reconnoiflance.
Madame a bien voulu fe charger de
préfenter leurs hommages ; ce font les
Vers fuivans. S. M. les ayant lus , en devina
l'Auteur avant qu'on lui nommât M. Roy.
On fçait que M. Roy a célébré à Mets ,
à Soiffons , à l'Opéra , à S. Cyr & à l'Hôtel
de Ville , la Convalefcence de S. M.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
AU ROI.
LE plus grand de tous vos ayeux
D'une main qui tenoit la Victoire affervie
Aux filles des Guerriers a confacré ces Lieux ,
Comme lui Conquérant, magnifique , pieux ,
Au Printems de vos jours vous offrez à nos yeux
Tous les traits qui marquoient chaque âge de fa vie.
Sage Législateur des Peuples & des Rois ,
Il n'a pas dédaigné de nous tracer nos Loix .
Cet azile fut cher à votre Augufte mere ;
L'amour de nos devoirs fuffifoit pour lui plaire.
La jeuneffe ravie au danger des beſoins ,
Par vos feuls dons nourrie , inftruite par nos foins ,
Intéreffe le Dieu que votre Regne honore.
Puiffent nos voeux pour vous fans ceffe être écoutés!
Puiffions-nous à ce prix éfperer vos bontés !
Nous protéger , c'eft nous créer encore.
Le jour des Rois 6 Janvier après le lever
du Roi M. le Coadjuteur de Strasbourg prêta
ferment de fidélité entre les mains du Roi
dans le Cabinet pour fa furvivance de
Grand Aumônier de France. Les Officiers
Commandeurs de l'Ordre's'y trouverent, & le
Roi lui paffa le Cordon Bleu , & lui donna
le Manteau comme il ſe pratique pour
JANVIER 1745 . 175
tette Charge , & celle des Officiers Com →
mandeurs qui ne prétent pas leur ferment
dans la Chapelle .
Le Serment prêté , M. l'Abbé de Ventadour
fit à la Meffe les fonctions de Grand
Aumônier.
Le Duc de Damville Jean- Baptifte - Louis-
Frederic de Roye de la Rochefoucauld ,
Lieutenant Général des Galeres depuis le
7 Décembre 1720 , qu'il fut reçu en furvivance
du Marquis de Roye fon pere , a
été fait Lieutenant Général des Armées Navales
. Voyez la Genéalogie de la Maiſon de
la Rochefoucauld , au volume . "4 de l'Hiftoire
des Grands Officiers , fol 434.
Le Samedi 16 Janvier le Roi donna des
Régimens à differents Seigneurs ; à M. de
Crillon , le Regiment qu'avoit M. le Duc
de Rohan ; à M. de Froulay , le Regiment
de Champagne; à M. de la Faye le Regiment
de Royal Contois .
On a reçu avis , que l'Empereur étoit
mort à Munich le 30 de ce mois . Ce Prince
étoit âgé de quarante-fept ans , cinq mois
& quatorze jours , étant né le 6 Août 1697 .
Il avoit été élu Empereur le 24 Janvier
1742 , & il avoit pris le nom de Charles
VIL
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
De Stockholm le 23 Novembre & 4 Décem
bre 1744
.
Monfieur le Marquis de Lanmary, Ambaf ,
fadeur de France , donna hier au foir un
grand feftin , à l'occafion de l'heureufe arrivée
de Madame la Princeffe Royale à
Stockholm. Leurs Alteffes Royales fe rendirent
chés M. l'Ambaſſadeur fur les 6 heures.
Elles y furent reçûes au bruit de l'artillerie
& des fanfares . Les Senateurs , les Miniftres
Etrangers , & plus de 200 perfonnes de la
premiere diftinction s'y trouverent ; le repas
fut des plus fplendides , fervi fur huit tables
de 30 couverts , avec un ordre admirable.
Les fantés y furent bües au bruit de l'artillerie
placée dans le jardin de l'Hôtel. M. l'Ambaffadeur
n'avoit rien oublié pour rendre la
fête des plus brillantes . Il avoit fait conftruire
aux deux extrémités de la façade de fon
Hotel qui eft fort longue , de grandes architectures
, qui contenoient toute la largeur
de la rue , & formoient une grande cour ,
dont les deux côtés étoient en portiques &
pilaftres revétus de plufieurs milliers de lampions.
L'édifice qui fervoit d'entrée étoit
élevé fur 8 Colonnes Ioniques foutenant un
grand Balcon , aux deux côtés duquel
étoient les armes de France , & fur le milieu
du Balcon étoit conftruite une grande fale
Octogone , dont les quatre faces AngulairesJANVIER
1745. 199
étoient tranſparentes , & repréfentoient de
Trophées d'Armes , avec les Chiffres du Ros
de France , du Roi de Suede , & de leurs
Alteffes Royales. Comme le tems étoit trèsfavorable
, & que l'on paffoit commodement
dans cette fale , leurs Alteffes Royales
& toute l'Affemblée ,y allerent après fouper
pour voir l'effet de l'illumination , &
d'un autre grand édifice d'Ordre Dorique
en perfpective de 80 pieds d'élévation
conftruit vis-à-vis à l'autre extrémité de la
façade de l'Hôtel . Tout au haut étoient en
tranſparent les Armes de Suede environnées
de gloire ,au deffous celles de Heffe,d'Holftein
& de Pruffe entrelaffées de Las d'amour avec
la Deviſe ficjuncta virefcunt , & tout en bas
coulerent deux Fontaines de vin pour le
Peuple.
Leurs Alteffes Royales étant defcendues ,
dans la fale du bal , Madame la Princeffe
R. l'ouvrit avec M. l'Ambaſſadeur , & il dura
toute la nuit.
Tous ces Edifices ornés de riches dorures ,
& des plus belles peintures & fculptures
ont été deffinés & exécutés par M. Taraval
premier Peintre de S. M. S. qui avoit auffi
deffiné & exécuté la fête que M. l'Ambaffadeur
donna l'année derniere au Prince
Royal de Suede , à l'occafion de fon heureufe
arrivée à Stockholm ,
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
CHARGES données par le Roi le 21 fanvier
1745 .
L des Officiers qui doivent compofer la
E Roi ayant figné l'état des Dames &
Maifon de Madame la Dauphine , fa Majefté
a difpofé des principales Charges , & Elle a
donné celle de Premier Aumônier à l'ancien
Evêque de Mirepoix . Celle d'Aumônier
ordinaire à l'Abbé de Saint Cir , Conſeiller
d'Etat ; celles d'Aumôniers de quartier à
PAbbé de Nicolaï , à l'Abbé de Sailly , à
l'Abbé de Poudens , & à l'Abbé de Bonneguife.
Sa Majefté a accordé la Charge de
Dame d'Honneur à la Ducheffe de Brancas ,
celle de Dame d'Atours à la Ducheffe de
Lauraguais ; la Ducheffe de Rohan , la Ducheffe
de Caumont , la Marquife de Teffé ,
la Marquife de Faudoas, la Marquife de Bellefans,
la Comteffe du Roure , la Comteffe de
Lorge , la Comteffe de Champagne , & la
Marquife de Pont ont été nommées pour
accompagner Madame la Dauphine . La
Charge deChevalier d'Honneur a été accordée
par le Roi au Marquis de la Fare , celle
de Premier Ecuyer au Comte de Rubempré,
& celle de Premier Maître d'Hôtel , au Chevalier
de Crequi , Sous - Gouverneur de
Monfeigneur le Dauphin .
JANVIER 1745. 177
Sa Majeſté a difpofé en même tems de la
Charge de Sur- Intendant de la Maiſon , en
faveur de M. Ogier d'Enouville , Préfident
de la feconde Chambre des Requêtes du
Palais ; MM. Boula de Quincy & Hallet de
Cavines Maîtres des Requêtes ont été
nommés Sécretaires des Commandemens, &
M. Mefnard , Intendant de la Mailon.
>
M. de la Deveze , Maréchal de Camp
Commandant en Languedoc , a été fait
Lieutenant Général des Armées du Roi.
PRISES DE VAISSEAUX.
On mande de S. Malo , que le Capitaine
Donat Commandant le Vaiffeau la Grande
Riche, y a amené le Navire Ecoffois le
Hamilton de 170 tonneaux , dont la Cargaifon
confifte en Sucre , en Indigo & en
Bois de teinture ; que le Corfaire le Lys .
monté par le Capitaine la Cour -Gaillard
s'eft emparé d'un Bâtiment Anglois chargé
de Graine de Lin; que les Navires le Roy Méday
& le Nathanael , l'un de Londres , l'autre
de Tompshon , ont été pris par le Vaiffeau
l'Aftrée , & que l'Armateur l'Avanturier
de Plymouth , de 16 canons & de 70
hommes d'équipage s'eft rendu au Corſaire
le Malo , que commande le Capitaine la Rondiniere.
178 MERCURE DE FRANCE.
Les lettres d'Audierne marquent qu'il y
eft arrivé deux prifes qui portoient des
Grains , de la Biere & des Salines à Liſbonne
& à Gibraltar.
Suivant les avis reçus du Havre , le Capitaine
Maquere qui commandoit ci - devant un
petit Bâtiment de Calais armé en courſe
dont les Anglois fe font emparés , a trouvé
le moyen de fe rendre maître du Vaiffeau la
Prife de Douvres , fur lequel il étoit prifonnier
avec tout fon équipage , & il a conduit
ce Bâtiment dans ce premier Port.
Le 12 du mois dernier l'Eſcadre commandée
par M. de la Jonquiere s'empara à
15 lieues au Sud Oueft du Cap de Gattes
du Vaiffeau Anglois le Céfar Augufte de 22
canons , de 16 pierriers & de 80 hommes
d'equipage , qui alloit de Livourne à
Londres , & dont la charge eſt d'une valeur
confidérable.
Le Brigantin Anglois le Hanover a été
pris par le Vaiffeau du Roi l'Ardent.
La Flûte du Roi la Gironde s'eft rendue
maîtreffe des Vaiffeaux l'Hirondelle de
120 tonneaux , chargé de Morue , & la
Colombine de 130 tonneaux , chargé de Riz.
Un Vaiffeau de Bristol de 18 canons , de
12 pierriers & de 160 hommes d'équipage ,
a été conduit à S. Malo par le Corfaire le
Lys, commandé par M, la Cour - Gaillard.
#
JANVIER 1745 179
Ce même Corfaire a repris le Navire le
Charles Marie de Granville , que le Vaiffeau
de Briſtol menoit en Angleterre,
-
$
Le Capitaine Donat , Commandant le
Vaiffeau la Grande Biche , a envoyé à S.Malo
un Navire Anglois nommé le Pigeon , de
90 tonneaux , & le Vaiffeau l'Expedition de
Grandville , qu'il a repris fur un Armateur
des ennemis .
On a appris de Gravelines que le Navire
Anglois la Ste. Brigide & Marie , de 200
tonneaux , fur lequel il y a beaucoup de Cochenille
, d'Indigo & d'autres Marchandifes
de prix y avoit été mené par le Capitaine
Pierre Duval , qui commande le Corfaire le
S Benoit de Calais..
ETAT du chargement du Vaiffean Anglois , forti
de Livourne , appellé le Céfar Augufte de Londres,
armé de 22 Canons , 80 Hommes; d'Equipage 3
commandé par le capitaine Eliehamptonne , appartenant
à Mrs. Jean Hilanos & Longuet ; pris
par le Vaiffeau du Roi le Terrible commandé
par M. de la Jonquiere le 12 Decembre 1744 , fur
les huit heures du ſoir , à 15 lieues Sud - Queft du
Cap de Gattes ;
SCAVOIR ,
27 Groffes piéces de Marbre , pefant 1550 Quais™
taux.
180 MERCURE DE FRANCE.
I Caiffe contenant Marbre travaillé.
157 Balles de Soye.
61 Balles de Coton .
14 Caiffes de Corail
Caiffe contenant 20 piéces d'Etoffes de Soye,
Caiffe Damas.
I
I
4
Caiffes Velours.
36 Caiffes Manne .
125 Barriques Geniévre.
100 Sacs de Thé.
2 Caiffes contenant 120 Pacquets de Crêpes noirs .
15 Caiffes Vin de Florence & de S. Reme.
41 Jarres Huile.
13
1 .
Caiffe contenant
Caiffe Livres
Caiffe avec le Portrait du Prince de Galles.
Caiffes Peintures Fines,
Caiffe d'Eftampes..
4
I
I Caiffe Huile d'Afpic.
I Caiffe Truffes feiches.
I Pille Boëtes de Pommade.
1394 Barils d'Anchois.
I
2
Caiffe contenant feize petites Jarres Anchois.
Boëtte d'Effences .
Barriques Capres.
460 Quintaux Souffre.
152 Caiffes , contenant 3936 douzaines Chapeaux
de Paille.
JANVIER 1745. 18t
NOUVELLES ETRANGERES.
RUSSLE
I. Es lettres de Mofcou du 4 du mois dernier
portent que le Comte de Rofemberg , Ambaffadeur
Extraordinaire de la Reine de Hongrie
a remis par ordre de cette Princeffe aux Miniftres
uné Déclaration , laquelle porte que cette Cour a
dû être convaincue par le Memoire qu'il a prefenté
le 2 du mois de Septembre des véritables fentimens
de S. M. H. au fajer de l'affaire du Marquis
de Botta ; que la Reine de Hongrie a nommé le
Comte de Rofemberg fon Ambaffadeur Extraordinaire
pour témoigner à cette Cour le vif regret
qu'a S. M. H. de ce que cette affaire n'a pû être
plûtôt terminée ; que fi le Refcrit Circulaire de
la Reine de Hongrie à fes Miniftres & la Lettre
adreffée au Roi de Pruffe par le Marquis de Botta ,
mettent encore quelque obftacle à l'accommodement
, S. M. H. protefte que ces deux pieces ont
été rendues publiques contre, fon intention , &
que la premiere n'a été écrite que pour l'inftruction
particuliere de fes Miniftres ; que d'ailleurs
lorfque le Refcrit a été imprimé , les preuves qui
ont été communiquées par cette Cour à la Reine
de Hongrie , n'étoient pas encore arrivées à Vienne
, & les ennemis de cette Princeffe profitant
de la mauvaife conduite du Marquis de Botta tâchoient
de repandre plufieurs bruits défavantageux
qu'il étoit indiſpenſablement néceffaire de
"
182 MERCURE DE FRANCE.
détruire ; que la Reine de Hongrie a été fort
éloignée de vouloir difculper le Marquis de Botta
ou d'infirmer publiquement les accufations formées
contre lui ; que c'eft de quoi on ne peut
douter , fi on veut faire réflexion que S. M. H.
ne s'eft pas crû permis d'hésiter un feul moment
de foufcrire aux preuves fournies contre ce Miniftre ;
que les difpofitious de la Reine de Hongrie à cet
égard ont paru avec éclat à la face de l'Univers par
l'exil du Marquis de Botta qui a eté envoyé à Gratz ,
& qui y fera détenu auffi long- tems que la Cour de
Ruffie le defizera ; qu'après ces éclaiciffemens la
Reine de Hongrie efpere que la malheureufe publication
des Pieces dont il a été parlé, ne fera plus un
obftacle à une parfaite réconciliation entre les deux
Puiffances ; qu'elle defire que ces Ecrits foient regardés
comme invalides & nuls , & qu'ils foient
entierement oubliés , & qu'afin que tout l'Univers,
connoiffe plus parfaitement la fincerité de tout ce
qui eft contenu dans la prefente Déclaration , le
Comte de Rosemberg promet de la maniere ! a
plus folemnelle au nom de fa Souveraine , qu'elle
envoiera à tous fes Miniftres un Refcrit Circulaire
qui fera entierement conforme à cette Déclaration
& que ce Referit fera inceffamment imprimé pour.
être communiqué aux principales Cours de l'Europe.
S. M. ayant été fatisfaite de cette Déclaration
le Comte de Rofemberg eut le 25 Novembre der
nier fa premiere audience de cette Princeffe , &
il l'affura que la Reine de Hongrie ne croyoit
pouvoir lui donner de plus fortes preuves de fes
fentimens qu'en lui témoignant par une Ambaflade
expreffement deftinée pour cette fin toute la
douleur qu'elle a reffentie x qu'elle reffent encore
de la conduite du Marquis de Botta , autre
JANVIER 1745 18 %
fois fon Miniftre en cette Cour ; que S. M. H. ab
horre jufqu'à la moindre apparence d'actions fem❤
blables à celles dont ce Marquis a été convaincu
que fans entrer dans un plus fong détail de faits fr
énormes , il a fuffi à la Reine de Hongrie de fça -
voir que l'accufé s'étoit attiré l'indignation de S.
M. que
le Marquis de Botta a été exilé à Gratz
pour y demeurer tout le tems qu'il plaira à S. M.
que la Reine de Hongrie a donné par là autant
qu'il a dépendu delle l'éclatante fatisfaction
qu'on a demandée , & qu'elle penfe avoir rempli
par la Déclaration que le Comte de Rofemberg a
remife aux Miniftres , tout ce qu'on pouvoit
exiger.
Le Comte de Beftuchef, Grand Chancelier de
Ruffie , repondit au nom de S. M. que récevant
avec une joye finguliere les affurances de l'amitié
fincere de la Reine de Hongrie , elle ne vouloit
pas manquer d'en montrer fa reconnoiffance ; qu'il
étoit vrai que S. M. H. en ne lui accordant pas
d'abord une fatisfaction fuffifante lui avoit donné
un légitime fujet de fe montrer fenfible , mais
que puifque cette Princeffe pour terminer cette
affaire avoit envoyé exprès à Mofcou une Ambaffade
, & que le Comte de Roſemberg en faifoit
une Déclaration formelle , S. M. vouloit bien enfevelir
tout le paffé dans un parfait oubli & laiffer
la Reine de Hongrie maîtreffe abfolue de rendre
la liberté au Marquis de Botta , S. M. ne confer
vant aucun reffentiment contre lui & ne deman
dant point qu'il lui foit fait aucun mauvais trai
tement .
PRUSSE .
O
N mande de Berlin du 15 du mois dernier
qu'on y a publié un Expofé des raifons qui
ant determiné le Roi à faire replier fes troupes
184 MERCURE DE FRANCE.
vers la Silefie . Cet Ecrit porte que S. M. ayant
trouvé les hauteurs voifines de Kuttenberg occupées
par les ennemis lorfqu'elle s'en étoit approchée
pour s'en emparer , elle n'avoit pû fe faifir
de ce pofte dont il auroit été néceffaire qu'elle fut
maîtreffe pour conferver la Ville de Prague , &
pour ſe maintenir dans le Royaume de Boheme ;
qu'il ne lui avoit pas été plus poffible d'empêcher
l'Armée de la Reine de Hongrie de paffer l'Elbe
vû le grand nombre de gués , qui font entre Kollin
& Pardubitz , qu'ayant été informée du paffage
des ennemis , elle avoit raffemblé fes troupes
au Village de Wiſhanjowitz près de Clumez , que
le 24 après beaucoup de mouvemens & de marches
difficiles , elle avoit été rejointe par treize
Bataillons & trente Efcadrons commandés par le
Comte de Naffau & que l'armée n'ayant plus
de pain que pour trois jours , les farines qui avoient
été amaffées à Pardubitz ayant été preſque entiérement
confommées les circonstances ne permettant
pas de faire venir les provifions qui étoient
à Leutmeritz , & la Cavalerie ne pouvant plus fubfifter
dans un pays où 160 Efcadrons vivoient
depuis douze jours , S. M. avoit pris la réfolution
de diftribuer des quartiers d'hyver à fes troupes
le long de fes Frontieres .
,
Les troupes Prüffiennes qui font forties de
Prague ont d'abord fuivi l'Elbe pour revenir dans
le Brandebourg par la même route que le Roi a
tenue en marchant vers la Boheme. Ces troupes
étant arrivées fur la frontiere de l'Electorat de Saxe
ont demandé le paffage , mais la Regence
leur a fait reponfe qu'elle ne pouvoit le leur accorder
qu'à condition que les foldats marcheroient
fans armes & qu'ils feroient compagn´s d'un
Corps de troupes Saxonnes. Le Baron d'Enfedel
JANVIER 1745. 185
a refufé d'accepter ces propofitions , & ayant pris
par fa droite il a traversé le Cercle de Leutmeritz.
Il arriva le 4 dans les environs de Zittau
avec toutes les troupes qui étoient fous ſes ordres.
Un corps confidérable d'Infanterie & de Cavalerie
commandé par le Comte de Naffau s'avança
le 5 du mois paffé au debouché des Gorges de
Friedland , & le Chevalier de Saxe , que le Prince
Charles de Lorraine avoit détaché pour inquieter
le Baron d'Enfiedel dans fa retraite
n'ayant pas jugé à propos de hazarder une action
contre des troupes fuperieures , le Baron
d'Enfiedel a regagné fans obftacle la Frontiere
de la Silefie .
On a appris de Breslau du 20 du mois dernier
qu'on y a publié une Patente du Roi de Pruffe
adreffée aux Etats de Silefie au fujer du Manifefte
que la Reine de Hongrie a fait rep andre dans
cette Province , & par lequel elle effaye d'engager
les habitans à rentrer fous fa domination .
Le Roi fait fçavoir aux Etats par eette Patente
qu'il eft inftruit des efforts que fait S. M. H. pour
ébranler leur fidelité , & pour leur perfuader que
c'eft uniquement par la force qu'il lui a enlevé la
plus grande partie de ce Duché & du Comté de
Glatz ; qu'il n'ignore pas qu'elle prétend être
difpenfée de l'obfervation du Traité conclu entre
les deux Puiffances , fous prétexte du fecours que
le Roi , en qualité de Prince de l'Empire , s'eft
cru obligé de fournir à l'Empereur afin de maintenir
l'Election & la Dignité de S. M. I. & afin de
prevenir l'exécution des deffeins qui avoient été
formés contre l'Empereur & qui avoient pour objet
de le forcer de fortir du territoire de l'Empite
, que le procedé de la Reine de Hongrie fur186
MERCURE DE FRANCE.
prendroit le Roi , fi S. M. n'avoit eu déja une
pleine connoiffance de la réfolution dans laquelle
la Cour de Vienne à été conftamment de profiter
de la première occafion favorable pour tâcher de
fe remettre en poffeffion de la Silefie , & s'il n'étoit
pas demontré par une experience de tous les
tems que la maxime de la Cour de Vienne eft de
compter pour rien les Ceffions , les Renonciations
& les Traités dès qu'elle peut efperer de s'en dégager
par quelques moyens
Après avoir relevé plufieurs expreffions contenuës
dans le Manifefte de la Reine de Hongrie , &
qui ne font point d'ufage entre les Puiffances , ni
même entre les Nations policées , & après avoir .
remarqué que ces expreffions font familieres à la
Cour de Vienne , & qu'elle en a employé de
femblables dans fes Déclarations adreffées aux
Habitans des Provinces de Lorraine & d'Alface , &
à ceux du Royaume de Naples , le Roi rapelle aux
Etats de Siléfie l'oppreffion dans laquelle ils ont
gemi fous la domination de la Cour de Vienne
foit par les taxes exhorbitantes dont le Peuple
a été accablé , & dont le produit eft forti de la
Province , foit par les hypoteques accordées fur les
revenus de ce Duché à toutes les Nations defquelles
le feu Empereur a pu tirer de l'argent , foit enfin
par la mauvaiſe adminiftration de la justice & des
Finances , par la tolerance des abus qui s'y font
Jutroduits , par la protection accordée aux familles
puiffantes auxquelles le précedent Gou
vernement permettoit d'exercer toutes fortes de
vexations fur les plus foibles , & par la violation
manifefte des Traités de Weftphalie & de Raftadt .
fur ce qui concerne les affaires de la Réligion , &
les Privileges des Proteftans. S. M. prend les
Etats eux mêmes à témoin , fi depuis que ce Duché
JANVIER 1745. 187
eft fous fon obéiffance , elle n'a pas apporté la
plus grande attention à proteger également les
fujets des differentes communions ; à leur difpenfer
indiffe emment fes faveurs dans la diftribution des
Charges & des Emplois , à remedier folidement
aux griefs du Peuple , à retablir le bon ordre
dans le Pays & à fa re rendre la juſtice avec exactitude
fans acception des perfonnes . Elle finit ent
difant que fon intention eft de leur donner conftamment
des preuves de fon affection & de leur
procurer de nouveaux avantages auffitôt que les
circonftances pourront le permettre , qu'en même
tems elle eft perfuadée que bien loin de prêter
Foreille aux exhortations de la Cour de Vienne
& de fes Emiffaires les Siléfiens perfifteront inviolablement
dans leur fidelité ; qu'ils s'oppoferont
avec courage aux entrepriſes des troupes de la
Reine de Hongrie , & qu'ils fe comporteront dans
tout le refte d'une maniere convenable à des fujets
zélés pour leur Souverain .
&
Les lettres de Berlin du 30 du mois dernier
marquent que les difpofitions faites par le Prince
d'Anhalt Deffau ayant fait craindre au Prince
Charles de Lorraine que ce Général ne lui coupat
la communication avec les roupes Saxonnes ,
le Prince Charles de Lorraine avoit pris le parti de
fe retirer fur la frontiere du Comté de Glatz ,
que depuis le Roi a envoyé ordre à plufieurs Régi
mens qui s'étoient rendus à Breſlau afin d'en renforcer
la garnifon , d'aller joindre les troupes que
le Prince d'Anhalt Deffau faifoit affembler pour
attaquer les Infurgens de Hongrie , qui continuoient
de faire des courfes dans le plat Pays , &
qui y exigeoient de fortes contributions,
188 MERCURE DE FRANCE .
ALLEMAGN E.
Na appris de Ratibonne du 17 du mois
Odernier , que fuivant les avis reçus de Munich
l'Empereur a envoyé à tous fes Miniftres
dans les Cours Etrangeres un Refcrit contenant
plufieurs plaintes fur la conduite de la Cour de
Vienne , particulierement fur les efforts qu'elle fait
pour femer la divifion entre le Chef & les Membres
de l'Empire. S. M. I. diffipe pleinement par ce
Refcrit tous les fujets de défiance que ſes ennemis
effayent de faire naître , & elle déclare que non
feulement elle ne ceffera de veiller au bien commun
de la Patriel au maintien des Loix fondamentales
du Corps Germanique , mais encore qu'étant fort
éloignée de caufer le moindre préjudice aux Etats
d'Allemagne , qui ne fe déclareront point en fa
faveur , pourvu qu'ils ne forment aucune entreprife
contre fes interêts , & qu'ils ne fecourent
directement ni . indirectement S. M. H. elle ne
prétend contraindre aucun d'eux d'acceder au
Traité de Francfort ni de lui fournir des fubfides &
des troupes , quoiqu'elle put exiger l'un & l'autre
en vertu des conftitutions de l'Empire .
S. M. I. ajoute qu'elle s'eft rendue à Munich
afin d'être plus à portée de travailler efficace
ment au rétabliſſement de la tranquillité générale ;
que les intentions de ſes Alliés font aufli droites &
auffi pures que les fiennes , qu'ils ne pensent
comme elle qu'à affranchir l'Allemagne du Def- !
potifme que la Cour de Vienne y exerce ouvertement
, & qu'il y a lieu d'efperer que les mau- |
vaifes impreffions données par les écrits artificieux
de cette Cour feront entierement détruites .
Le 7 du mois dernier un détachement des
troupes de la Reine de Hongrie entra dans
JANVIER. 1745 . 189
Deckendorf, y enleva une grande quantité de
boeufs & de moutons , qni y avoient été conduits
au marché , & il obligea les Ma chands dont il
n'emmena point les beftiaux de lui en donner
la valeur en argent.
On mande de Prague du 21 du mois dernier
qu'un Corps de 15000 hommes des troupes de la
Reine de Hongrie commandé par le Prince de
Waldeck étoit entré dans la Haute Siléfie pour
foutenir les détachemens qui ont penetré dans
cette Province par Neuftadt & par Friedberg.
2000 Hanaques ont fait auffi une irruption du côté
de Hermanitadt & de Goldftein , & le Comte
Rodolphe Palfy , fous les ordres duquel font les
Infurgens du Royaume de Hongrie , a étendu les
contributions jufques dans la Principauté d'Oëls.
Les Hongrois ont brulé entre Oppelen & Ra
tibor 14 Villages dont les habitans ont pris les
armes malgré les fommations qui leur ont été
faites de fe foumettre.
Le Colonel Buckow à la tête d'un détachement
des troupes de S. M. H.s'eft emparé le deux du
mois dernier du pofte de Mittelwade dans le Comté
de Glatz , & il a fait en cette occafion plufieurs
prifonniers & enlevé quelques bagages .
Le 4 les Pruffiens abandonnerent la petite
ville de Reinertz que le Général Ghilani fit occuper
le même jour par un Régiment de Huffards.
Les Pruffiens fe font auffi retirés des poftes de
Habelschwtrda , de Johanfberg , & de Munskhelbourg,
& prefque tous les détachemens qu'ils
avoient laiffé de ce côté ci de la Neiff , ont
repaffé cette riviere .
Les troupes Saxonnes ont quitté l'armée de la
Reine de Hongrie , pour fe rendre dans les
quartiers qui leur etoient deftinés , & qui font dif
190 MERCURE DE FRANCE.
pofés de façon que ces troupes formeront une
ligne le long des Frontieres de la Siléfie jufques
à celles de la Luface.
On a appris de Hanover du 25 du mois dernier,
que les Guides que le Maréchal Duc de Belle-ifle
avoit pris en fortant du Territoire d'Eichfeld ,
l'ayant fait paffer fur les Terres de cet Electorat ,
le Bailli d'Elbeinguerode qui en fut averti ſe crut
autorifé à s'affurer de la perfonne de ce Général ,
parce que le Maréchal de Belle- ifle n'avoit point
de Paffeports de la Régence. Le Chevalier de
Belle-ifle a été arrêté avec fon frere ainfi que toutes
les perfonnes de leur fuite , & ils ont été conduits
au Château d'Oſterode , où ils devoient demeurer
j'ufqu'au retour d'un courier qui a été dépêché
à Londres pour fçavoir les intentions du Roi
de la Grande Bretagne.
La Regence a ordonné qu'on les y traitât avec
toutes les diftinctions qui leur font dûes. La difficulté
des chemins & le défaut de chevaux fur la
route qu'on leur a fait prendre ont été cauſe qu'ils
ont été féparés d'une partie de leurs domestiques &
que leurs caroffes & leurs équipages n'ont pû les
fuivre auffi-tôt qu'on l'auroit défiré.
Les avis reçûs de Munich du 26 du mois dernier
portent que l'Empereur & l'Imperatrice firent
le 17 leur entrée publique en cette Capitale
avec beaucoup de magnificence au bruir des acclamations
réiterées des Habitans & de plufieurs falves
de l'Artillerie des remparts.
Les inquiétudes que l'arrivée des troupes Fran-
Coifes qui ont défilé vers le Bas-Rhin donnent à
plufieurs Princes de l'Empire , ayant déterminé
I'Electeur de Mayence à écrire une Lettre à l'Empereur
pour lui faire des repréſentations à ce fujet,
3
JANVIER 1745. 191
S. M. I. lui a fait réponſe qu'elle le croit trop attentifà
remplir les obligations que lui impofent
fa qualité de Membre du Corps Germanique &
celles de Pre.nier Electeur Eccléfiaftique & d'Archi-
Chancelier de l'Empire , pour foupçonner qu'il
fe laiffe jamais entraîner par les fuggeftions des
Puiffances intereffées à troubler le repos de l'Allemagne
; que les affurances données à cet Elec.
teur font fuffifantes pour le mettre à l'abri de toute
féduction ; qu'il ne refte donc à S. M. I. qu'à
calmer les allarmes mal fondées que les troupes du
Roi de France occafionnent en prennant des quartiers
fur le Bas- Rhin ; que la néceffité des tems
jointe à plufieurs confidérations importantes a
abfolument exigé que ces troupes s'y rendiffent ,
mais qu'elles y font venues en qnalité d'amies de
l'Empereur & de l'Empire ; que les mefures ont
été prises de telle forte qu'il y a lieu d'efperer que
ces troupes ne feront à charge à perfonne & que
leur féjour en Allemagne fera le plus court que les
circonftances pourront le permetrre ,, que ces circonftances
neregardent pas feulement l'Empereur,
& qu'elles intereffent auffi les fideles Alliés qué
S. M. I. a dans l'Empire , & qui ont jugé à propos
de fe garantir par le voifinage de ces troupes
des entreprifes que méditoit une Puiffance ennemie
; que tel eft le cas dans lequel fe trouve en
particulier l'Electeur Palatin , & que ce Prince
avoit lieu de craindré pour le Palatinat uu fort pa
reil à celui qu'ont éprouvé les Duchés de Neubourg
& de Sultzbach ; que S. M. I. compte que
La réponſe diffipera les appréhenfions que l'Electeur
de Mayence lui a expofées dans fa Lettre.
Les troupes Françoifes qui étoient en Suabe ,
fe font avancées vers le Danube , & l'on affure
192 MERCURE DE FRANCE .
qu'avant la fin de Mars l'armée de l'Empereur fera
compofée de 45000 hommes
On mande de Waldmunchen du 29 du mois
dernier que le Corps de troupes que le Prince
Charles de Lorraine détacha le 7 du mois dernier
pour fe rendre dans le Haut Palatinat , eft arrivé
fur les Frontieres de cette Province.
Le Marquis de Cruffol , Commandant des Troupes
Françoifes qui occupoient le pofte de Statt-
Am- Hoff , les en retira le 24 du mois dernier
après avoir fait tranfporter toutes les provifions
qui y avoient été amaffées , Peu de tems après qu'il
en fut forti les Huffards du Corps de troupes commandées
par le Baron de Thungen y entrerent.
Ayant appris que le Marquis de Cruffol marchoit
vers Ettershaufen fur la Naab , ils le pourfuivirent
. & il y eut en cette occafion une legere
efcarmouche , dans laquelle la perte a été prefque
égale de part & d'autre.
Quelques troupes de la Reine de Hongrie fe
font affemblées du côté de Kelheim , où il y a
unc nombreuſe garnifon Françoife .
On a appris de Vienne que S. M. H. y a fait
publier un Manifefte , par lequel elle déclare nul
le Traité de Breflau & tout ce qui s'eft paffé en
conféquence. Elle releve par ce Manifefte les ha
bitans de la Silefie du Serment de fidelité qu'ils
ont prêté au Roy de Pruffe , & elles les exhorte
à le traiter comme ennemi , & à la reconnoître
pour leur légitime Souveraine : elle leur promet
en même-tems de les foutenir de toutes les forces,
de les rétablir dans leurs anciens Privileges & de
les combler de fes faveurs , fans avoir égard à la
difference des Religions.
Selon les avis reçûs de Silefie un Corps de 800-
hommes
JANVIER 1745. 193
hommes des Infurgens de Hongrie ayant penetré
dans cette Province par le Pas de Jablunka a fait
uue courfe jufqu'à Ratibor & à Oppelen & a pillé
plufieurs Bourgs & Villages entre ces deux Villes ,
mais il s'eft retiré à l'approche de quelques troupes
Pruffiennes qui fe font raffemblées pour lui donner
la chaffe.
Le Roi de Pruffe à fait renforcer confidérablement
la garnifon de Brieg , & le Comte de Munchau
, Préſident du Confeil de Régence de Silefie
a donné ordre que les portes de Breſlau fuffent
continuellement fermées de crainte de furpriſe.
Ο
ESPAGNE
N mande de Madrid du 15 du mois dernier
que le Roi a été informé par l'Intendant de
Marine de Saint Sebaſtien que le 22 , le 24 & le
25 Novembre les Armateurs Don Bernard de la
Parada & Don Martin d'Aroftegui s'étoient rendus
maîtres d'un Vaiffeau , d'un Paquebot & de deux
Brigantins Anglois , nommés l'Adlinton , l'Amitié,
le Succés & le Woud n.
L'Intendant de Marine de Bilbao a mandé an
Roi que le Vaiffeau Anglois le Safifler de 150 ton-.
neaux qui conduifoit 6 Paffagers en Amerique
avoit été pris le 10 du même mois vers le 48e dégré
de Latitude Septentrionale par les Armateurs
Don Juan Florent de Miranda & Don Jofeph Jordanes
.
Les Efpagnols fe font rendus maîtres de deux
Bâtimens Anglois qui alloient à Antigoa .
On a appris de Madrid que la Cérémonie du Mariage
de l'Infante Dona Marie - Therefe fut faite le
18 du mois dernier par le Partiarche des Indes ,
I194
MERCURE DE FRANCE .
en préſence de leurs Majeftés , & que le Prince
des Afturies en vertu des pouvoirs qu'il avoit reçûs
du Roi Très-Chrétien époufa cette Princeffe au
nom du Dauphin de France .
Le foir après l'exécution d'un Opera composé à
l'occafion du Mariage de Madame la Dauphine on
tira un très - beau feu d'artifice & il y a eu des
illuminations & des réjouiffances dans cette Ville
pendant trois nuits confécutives . Le Roi & la Reine
ont diné & foupé en public le 18 & le 19 avec
Madame la Dauphine & les Princes & Princeffes
de la Famille Royale.
Le 20 après midi Madame la Dauphine partit
pour fe rendre en France ; le Prince & la Pring
ceffe des Afturies & l'Infante Dona Louife - Elifabeth
l'accompagnerent jufqu'à deux lieues de Madrid
, & toute la Famille Royale a donné à cette
Princeffe en fe féparant d'elle les démonſtrations
de la plus vive tendreffe,
9
Madame la Dauphine coucha la nuit fuivante à
Alcala où l'Infant Cardinal étoit allé l'attendre
& où ce Prince lui avoit fait préparer une fête
d'une extrême magnificence .
Le lendemain matin Madame la Dauphine accompagnée
de l'Infant Cardinal fe rendit au
Convent de San Diego , & de-là à l'Eglife Collégiale
d'Alcala pour y faire fes prieres ; elle alla
l'après midi vifiter le Co lége des Jefuites , & enfuite
elle prit la route de Guadalaxara ; l'Infant
Cardinal la conduifit jufques à une demie lieuë
d'Alcala , Elle arriva le 22 à Zadraque , le 23. à
Arienza , le 24 à Betlanga , le 25 à faint Etienne
de Gormaz , & le 26 à Aranda .
L'éclat des Fêtes que les Ambaffadeurs de
France & des deux Siciles ont données pour le
Mariage de Madame la Dauphine a répondu par
JANVIER 1745. 195
faitement au zéle de ces Miniftres & à l'objet
pour lequel elles étoient destinées. Il y a eû
plufieurs jours de fuite chés ces Ambaffadeurs
table ouverte jeu , concert comédie , Bal ,
illumination & feu d'artifice .
"
Le 19 les Confeils eurent l'honneur de complimenter
leurs Majeftés fur le Mariage de Madame
la Dauphine.
L'Académie Eſpagnole , le Marquis de Villena
Directeur étant à la tête de cette Compagnie ,
eût le même honneur.
GENES ET ISLE DE CORSE.
ON apprend de Genes du 21 du mois dernier
que les lettres de Nice marquoient que
l'Infant Don Philippe y étoit attendu le 23 , &
qu'il y avoit trente Bataillons des troupes Françoifes
& Efpagnoles dans les environs,
GRANDE BRETAGNE,
N mande de Londres du 28 du mois dernier
O a que qu'on y a reçû avis d'Antigoa , que le CChheeff
d'Efcadre Knowles avoit fait échouer au Sud de
la Martinique un Vaiffeau Eſpagnol qui alloit de
Cadix à Cartagene , & qu'il y avoit fait mettre le
feu par fes Chaloupes.
On a appris en même tems qu'un Armateur de
. huit canons , & de cinquante hommes d'équipage
avoit conduit à Antigoa un Vaiffeau François
dont il s'étoit emparé après un combat très long &
très vif.
Deux Navires François ont été prís l'un par le
Vaiffeau le le Cholmondeley , & l'autre par l'Armateur
le Swif
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
*******
RELATION du Mariage de Madame
LA DAUPHINE à Madrid.
Onfieur l'Evêque de Rennes après être
M forti de Madrid le 5 Décembre 1744,
y rentra auffi -tôt , & fe rendit à la maifon que
le Roi d'Efpagne lui avoit fait préparer. Le
Marquis de Villarias vint peu de tems après
le complimenter fur fon arrivée au nom de
S. M. C. , lui témoigna la fatisfaction qu'elle
avoit du choix que le Roi avoit fait de lui
pour la Commiffion de la demande de l'Infante
MARIE- THERESE . Pendant les trois
jours que M. l'Evêque de Rennes a habité
la maifon deftinée pour lui , il y a eu foir
& matin deux tables de 30 couverts cha
cune , magnifiquement fervies. Le Marquis
de Villecaftin Major domo de femana faifoit
les honneurs.
La demande fe fit le 8 au matin. Le Roi
d'Efpagne avoit fixé l'heure à une heure
après midi. M. l'Ambaffadeur fe rendit à
cette heure au Palais fuivi de tout fon cor
tege.
Un Major domo de femana étant venų
le prendre dans un caroffe du Roi , la mar
che commenca par les gens de livrée
JANVIER 1743. 199
qui marchoient fur deux files au nombre de
36 , précédés par deux Suiffes à cheval,
La livrée étoit fort belle, fix Valets de Chambre
ou Chefs d'Office fuivoient à cheval,
vêtus d'un uniforme de drap gris bien galonné
d'argent. Iis avoient à leur tête le
Maître-d'Hôtel dont l'habit étoit écarlatte
avec de grandes falmarches d'or. Ils étoient
fuivis de douze Pages , l'Ecuyer de M. l'Ambaffadeur
marchoit à leur tête , fon habit
étoit d'écarlatte galonné d'or fur toutes les
coutures , ceux des Pages étoient de ve,
lours cramoifi brodé en or , avec des veftes
de tiffu. Le caroffe du Roi marchoit enfuite ;
M. l'Ambaffadeur & le Major domo étoient
feuls dedans deux Palfreniers de la livrée
du Roi d'Efpagne marchoient à pied à côté
des chevaux de la volée.
:
Le caroffe du Roi étoit fuivi de ceux de
M. l'Ambaffadeur au nombre de quatre,
ils
étoient attelés chacun de fix mules riche
ment harnachées . Les traits étoient de cuir
de Ruffie ; ceux du premier caroffe étoient
couverts de velours rouge , & ceux du fecond
de velours bleu , avec des galons d'or ; ces
deux premiers caroffes étoient vuides . L'Aumônier
de M. l'Evêque de Rennes étoit dans
le troifiéme avec quatre autres Pretres.
Quatre Gentils-hommes rempliffoient le quatriéme
ils portoient tous quatre un habit
I iij
98 MERCURE DE FRANCE.
femblable de velours cifelé brun , avec les
veftes & les par emens de tiffu . Le caroffe
du Major domo attelé de quatre mules avec
un Cocher & un Poftillon fermoit la marche:
Ce Cortege après avoir traversé la Ville
entra au retiro par la cour des cuifines , & y
trouva une Compagnie de Gardes Efpagnols
, & une des Gardes Walonnes rangées
en haie , les Officiers à la tête , & les
Tambours rappellant.
De là on paffa dans la principale cour
du Château. Quelques chambres des appartemens
de leurs MM. donnent fur cette
cour , ce fut de- là qu'Elles virent l'entrée ,
tout le cortege ayant fait le tour de la
tour.
M. l'Ambaffadeur mit pied à terre avec
le Major domo , il traverfa une galerie à
rez-de -chauffée , où il trouva la Compagnie
des Halbardiers en haie , les Officiers
a la tête , & il monta aux appartemens
par le grand eſcalier.
M. le Duc de Bournonville Capitaine
des Gardes , alors de quartier , vint l'y recevoir
accompagné de tous les Officiers de
ce Corps. Les Gardes étoient fous les armes
. M. l'Ambaſſadeur étant paffé dans une
autre fale qui commuuique à la fale d'Audience
, y fut joint par le Secrétaire de la
Chambre , & y attendit que le Roi fût arriJANVIER
1745. 199
vé. Sa Majefté ne tarda pas , & fe plaçant
au bout de la fale , qui eft le plus proche de
fon appartement , Elle y demeura debout.
Il y avoit un fauteuil à côté d'Elle , Elle fe
couvrit , & tous les Grands qui étoient en
file à fa gauche le long de la muraille ſe couvrirent
auffi . Plus loin fur le même rang
étoient les Major domos de semana , & vis- àvis
du côté droit les Gentilshommes de la
Chambre qui ne font pas Grands. On avoit
laiffé un intervale entre le Roi & eux pour
les Ambaffadeurs & autres Miniftres Etrangers.
Le refte de la fale étoit rempli d'un
grand nombre de perfonnes de toutes fortes
d'états que la curiofité avoit attirés.
M. l'Ambaffadeur entra dans la fale par
le bout oppofé à celui où le Roi étoit placé ,
& après que le Sécretaire de la Chambre eût
dit à haute voix à Sa Majefté que l'Ambaſſadeur
Extraordinaire de France étoit-là , &
qu'il eut reçu ordre de le faire venir , il l'accompagna
jufqu'à la moitié de la fale &
enfuite le laiffa feul. M. l'Ambaffadeur fit les
réverences ordinaires , & prononça fa Harangue.
Il étoit couvert d'un bonnet quarré,
car il étoit en rochet . La Harangue finie il
donna fes Lettres de créance au Roi , &
après que ce Prince lui eut répondu en peu
de mots , il fe retira faifant de tems en tems
les reverences ufitées , & le Roi rentra dans
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.
for appartement. M. l'Evêque de Rennes
paffa dans une chambre , qui eft attenant
de la fale où il devoit avoir audience de
la Reine , & il s'y repofa pendant que la
Toilette dura , & que Leurs Majeftés enten
dirent la Meffe . Là Meffe finie la Reine en
tra dans la fale d'Audience avec l'Infante
Marie-Therefe & l'Infante Marie- Antoi
nette. Cette fale n'eft proprement qu'une
galerie. Les Dames de la Reine étoient à
côté des Infantes fur la même file , & enfuite
les Señoras de Honor , les Grands
étoient vis-à- vis , & enfuite les Major domos
de femana de la Reine . M. le Duc d'Atry
Major domo Major étoit à fa droite ,
mais plus en arriere , de même que les Ambaffadeurs
& les Miniftres Etrangers.
M. le Duc d'Atri ayant dit deux fois à
haute voix qu'on avertit l'Ambaffadeur que
la Reine étoit là , M. l'Evêque de Rennes
parut un moment après avec un Major domo
defemana qui étoit à fa droite , & le quitta
à la troifiéme reverence. M. l'Ambaffadeur
s'avança proche de la Reine , & après une
autre profonde inclination , il commença
fa
Harangue, & fe couvrit . Les Grands en firent
de même ; la Harangue finie , il remit fes Lettres
de créance à la Reine ; il harangua après
l'Infante Marie- Therefe , & enfuite l'Infante
Marie -Antoinette , & après qu'il fe fut retiré
JANVIER 1745. 201
comme il avoit fait devant le Roi , la Reine
entra dans fon appartement avec les Infantes.
M. l'Ambaffadeur fe rendit enfuite chés le
Prince & la Princeffe des Afturies , de là chés
Madame Infante , & enfin chés l'Infant Cardinal.
Il harangua auffi ces Princes & Princeffes
qui étoient accompagnés des principanx
Officiers de leurs Maifons & de
leurs Dames , après quoi il retourna à la
"maifon d'où il étoit parti & dans le même
ordre , mais par des rues differentes . Toutes
les Harangues de M. l'Ambaffadeur ont
été fort goutées , & il les a prononcées avec
toute la dignité convenable.
Le foir fur les 6 heures & demie , ontira
un fort beau feu d'artifice dans la principale
cour du Palais. Leurs Majeftés & toute la
Famille Royale y aflifterent , & immédiatement
après le feu on commença l'Opera.
-On avoit préparé pour ce Spectacle une fale
à cinq rangs de Loges . Elles furent toutes
remplies ainfi que le Parterre. On repréſenta
´un Opera Italien , intitulé Achille che's le Roi
Lycoméde. La Cour étoit en grand gala.
Après le Spectacle M. l'Evêque de Ren
nes retourna dans fon ancienne maiſon . Le
9 au foir il y eut chés lui grand refresco , enfuite
une Comédie Efpagnole reprefentée
par les Comédiens de la Ville. La Comédie
fut fuivie d'un grand fouper le 10 il y eu
I. y
202 MERCURE DE FRANCE.
encore refrefco , Concert & fouper. Le 11
fut un jour de jour de repos , il n'y eut fête ni à la
Cour ni chés M. l'Ambaffadeur . Le 12 M.
l'Evêque de Rennes donna une troifiéme
fête. Il y eut d'abord refrefco ; on tira enfuite
un feu d'artifice , illumination , Bal & fouper.
Toutes ces fêtes ont été fort belles ,
les rafraîchiffemens abondans , & les tables;
fervies avec délicateffe & profufion.
La céremonie de la fignature du Contrat
de Mariage fe fit le 13 fur les 7 heures .
du foir dans la même fale , où le Roi d'Efavoit
donné le 6 audience à M. l'Ampagne
baffadeur.
Cette fale étoit magnifiquement meublée
& éclairée. Au bout qui eft le plus proche
de l'appartement du Roi on avoit placé les
fauteuils de leurs Majeftés , à la gauche de
la Reine , & il y en avoit fix autres qui formoient
une aile pour le Prince & la Princeffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal , l'Infante Marie- Thérefe & l'Infante
Marie - Antoinette ; un peu avant que
leurs Majeftés entraffent , tous ceux qui ne
devoient pas affifter à la Cérémonie fortirent
de la fale , où il ne refta que les principaux
Officiers de la Maiſon Royale , les Grands
d'Efpagne , les Gentils-hommes de la Chamqui
étoient rangés fur deux files à droite
& à gauche , les Major domos. de femana , les
bre
JANVIER 1745 . 201
Capitaines Officiciers & Exemts des Gardes
du Corps , & quelques uns de ceux des Gardes
d'Infanterie. Les deux Sécretaires d'Etat
étoient auffi dans la fale , le Grand Inquifiteur
, le Marquis de Lava Gouverneur du
Confeil de Caftille , quelques Evêques , le
Confeffeur du Roi & celui de la Reine . Les
Miniftres Etrangers étoient placés derriere
les fauteuils de LL MM. Lorfqu'elles furent
entrées & jaffifes , les trois lamarera Majores de
laReine, de la Princeffe des Afturies , & de MadameInfante,
lesDames du Palais & lesfeñoras
d'honor formerent une file vis-à-vis les Princes
& Princeffes , & devant les Grands d'Efpagne
. M. l'Ambaffadeur fe mit à la gauche
du Roi , le Marquis Uffars Sécretaire d'Etat
& Notario Major fit placer une petite table
avec deux flambeaux devant LL MM. &
lut le Contrat de Mariage ; les principaux
Officiers de la Maifon Royale , les Capitaines
des 3 Compagnies des Gardes du Corps ,
un nombre confidérable de Grands & de
Gentils- hommes de la Chambre , les deux
Sécretaires d'Etat , le Grand Inquifiteur , le
Gouverneur du Confeil de Caſtille , quelques
Evêques , & les deux Confeffeurs furent nommés
comme Témoins . Après la lecture du
Contrat qui dura trois quarts- d'heure le Roi
& la Reine le fignere nt & la Reine appella
l'Infante Marie- Therefe qui s'aprocha de la
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE .
table & figna , après quoi on poſa la table'
fucceffivement devant le Prince & la Princeffe
, Madame Infante , l'Infant Cardinal
& l'Infante Marie-Antoinette qui fignerent ,
il y avoit deux expéditions du Contrat ,
une pour refter en Eſpagne , & l'autre pour
être envoyée en France , ainfi les fignatures
furent doubles. Après que le Roi , la Reine ,
les Princes & Princeffes eurent figné , M.
l'Evêque de Rennes figna comme porteur
de la Procuration du Roi , & de celle de
Monſeigneur le Dauphin.
M. le Marquis de Villarias , le Grand Inquifiteur
, & le Gouverneur du Confeil de
Caftille avoient figné les deux Expéditions
du Contrat avant la Cérémonie , comme
Commiffaires prepofés à cet effet parLLMM.
Catholiques , les autres témoins n'ont pas
figné .
On tira le foir un feu d'artifice qui fut
fuivi de la repréſentation du même Opera
qu'on avoit joué le 8 .
L'Ambaffadeur de Naples a donné auffi
trois Fêtes à l'occafion du Mariage , l'une le
14 Decembre , la feconde le 15 & la troifiéme
le 17 ; le 16 eft un jour de repos.
Le 15 après diner l'Infante Marie Thérefe
& l'Infante Marie Antoinette fa four
firent l'honneur à une fille de MadameConos,
fous-Gouvernante de la premiere de la conJANVIER
1745. 209
duire à un Couvent de filles ou elle eft dans
la difpofition de fe faire Religieufe : au retour
les deux Princeffes pafferent au milieu
de la grande Place de Madrid dont tous les
Balcons étoient ornés de tapis , & avoient
chacun deux gros flambeaux de cire blanche
allumés ; comme chaque maifon à cinq
étages & des Balcons à chaque fenêtre ,
cela produifit une fort belle illumination , Le
vent qui étoit ce jour là fort violent & très
froid la dérangea un peu . Madame Infante
& l'Infant Cardinal firent auffi quelque tours
dans cette Place ou la curiofité avoit attiré
une multitude inombrable de perfonnes.
Le 18 au matin tous les différens Confeils,
leurs Préfidens ou Gouverneurs à leur tête ,
vinrent complimenter le Roi & la Reine féparément
fur le Mariage. Le Prince , la Princeffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal & l'Infante Marie-Antoinette
dinerent en public & en cérémonie avec la
future Dauphine dans fon appartement ; le
Prince voulut lui faire prendre la place
d'honneur à fa droite , mais elle s'en excufa,
Sa Camarera Major, les Dames & autres Of
ficiers ont commencé à la fervir ce jour là .
Sur les 7 heures du foir on fit la Céré
monie du Mariage dans la même fale ou
s'étoit faite le 13 la lecture & la fignaturedu
Contrat, Les Grands >, les fils aînés des
7
204 MERCURE DE FRANCE.
T
Grands , les Grandes, les femmes des Titrés ,
c'eft -à- dire des Marquis & des Comtes de
Caftille avoient été invités à cette Cérémonie,
& y affifterent ; les principaux Officiers
de la Maiſon Royale & les Dames de la
Reine & de Madame la Dauphine y affifterent
auffi. Ce fut le Patriache des Indes
qui fit la cérémonie , & qui maria l'Infante;
le Prince des Afturies l'époufa au nom de
Monfeigneur le Dauphin en vertu de fa
Procuration. On tira enfuite un feu d'artifice
dans la principale cour du Palais , &
il y eut un Concert à 4 voix où LL. MM.
les Princes , les Princeffes & c . affifterent.
Le foir les Princes & Princeffes fouperent
enſemble dans l'appartement de Madame
la Dauphine , à qui le Prince & la
Princeffe des Afturies céderent la droite &
la place d'honneur.
Ce fut la même chofe le 19 au dîner , après
lequel on alla à la Toilette de la Reine.Madame
la Dauphine marchoit au milieu du
Prince & de la Princeffe qui la tenoient
par la main ; il y eut enfuite grand befamanos
parceque c'étoit le jour de la Naiffance
du Roi d'Efpagne , celui du Roi fe fait à
part & il eft feul , enfuite celui de la Reine
qui eft avec toute la Famille Royale . Madame
la Dauphine y étoit immédiatement
après la Reine , le foir toute la famille Royale
foupa dans le méme appartement .
JANVIER 1745 201
Le 20 jour fixé pour le départ les Princes
& Princeffes dînerent enfemble dans
l'appartement de Madame la Dauphine ,
mais le diné fut fort trifte , le moment de
la féparation approchoit & ils avoient tous
beaucoup pleuré l'Infant Cardinal partit à
l'iffuë du dîner pour ſe rendre à Alcala dans
un magnifique Palais qui appartient à ce
Prince comme Archévéque de Tolede , &
dont il devoit faire les honneurs,
Le Prince , la Princeffe & les Infantes al--
lerent à la Toilette de la Reine à l'ordinaire ,
mais Madame la Dauphine refta dans fon
appartement ; la Toilette finie , & la Meffe
dite , elle fe rendit aux appartemens pour
recevoir la Bénédiction de LL. M M. &
prendre congé d'Elle, toute la Famille Royale
y étoit raffemblée , cet adieu a été fort
tendre , enfin Madame la Dauphine eft
montée en caroffe fur les 4 heures avec le
Prince, la Princeffe & Madame Infante , Madame
la Dauphine & le Prince dans le fond ,
la premiere à la droite. A une lieuë & demie
de Madrid le Prince & les Princeſſes
prirent congé d'Elles , elle monta dans fon
caroffe de voyage & continua fa route vers
Alcala , elle fera 23 jours en route depuis
Madrid jufqu'à Fontarabie , en comptant 4
jours de féjour.
Mle Comte de Ribadaria Premier Ecuyer
268 MERCURE DE FRANCE.
du Roi d'Espagne étoit parti pour Alcala
dès la veille par ordre de L.L MM. pour
leur apporter des nouvelles de Madame la
Dauphine , il revint le lendemain & affura
LL MM. que cette Princeffe étoit heureu
fement arrrivée à Alcala.
EXTRAIT d'un article de la Gazette de
Madrid du 29 Decembre 1744.
L
E Roi ayant égard aux repréſentations reiterées
que l'Infant Don Philippe , & les Officiers
Generaux qui fervent fous fes ordres , ont fait à Sa
Majefté de la conftante & valeureufe conduite
dont ils ont été témoins oculaires , & qu'ils ont
admirée en M. le Marquis de Lede pendant deux
années confecutives qu'il a fervi de Grenadier ,
enfuite dans celui de Soria , le premier n'ayant
pas été deftiné pour la feconde Campage , pendant
lequel tems il a donné les plus grandes preuves
de fon intrépidité & affection pour les armes ,
fans que pendant tout le tems d'un fi penible déguifement
on ait pu découvrir qui il étoit ; on a fçû
feulement à l'armée qu'un Grenadier d'une brayoure
extraordinaire fe précipitoit toûjours dans
les plus grands dangers, expofant fa vie avec témérité
pendant la Campagne paffée aux attaques de la
Tour du Pont , où s'étant trouvé avec divers dé
rachemens , il fut du nombre des peu que le grand
feu épargna dans le fien , & à ceux de Ville -Franche
& Montgros ; outre differens coups de feu
qu'il a reçus dans fon habit & fon fufil , il reçut
JANVIER 1745. 209
une contufion à une jambe , & finalement dans
la derniere Campagne de Piedmont après s'être
trouvé dans les plus fanglantes occafions , il fut
du Corps qui rétablit la communication interrompue
par les ennemis avec le Pont de Zoule & la
Mayola ; en confidération de tout ceci , Sa Majefté
a eu la bonté de témoigner audit Marquis de
Lede la fatisfaction & le contentement qu'elle a
eu d'aprendre ces preuves reiteréés de conftance
& de valeur données par le même Marquis pour
effacer une légereté de jeuneffe & de manque
d'experience , elle a eu agreable de lui conferer
le premier Régiment d'Infanterie Efpagnole qui
vacquera à l'armée que commande l'Infant
& dès-à-prefent Elle l'a nommé Aide de Camp
de S. A. pour qu'avec cette diftinction il conti
mue fes fervices ,
10 MERCURE DE FRANCE.
MORTS.
E7 Janvier Charles Gafpard de Gouffé Conte
} Royal & Militaire de S. Louis du 27 Mars 1728
Lieutenant Général des Armées Navales du 8 Juin
1730 , Commandant la Marine dans le Port de Rochefort
, & que le Roi avoit nommé Vice- Amiral
du Levant , mourut à Rochefort dans la 81 année
de fon âge ; il étoit fils de Leonard de Gouffé Seigneur
de la Roche- Alart Capitaine de Vaiffeau &
de Marguerite de Châteauneuf de Diflay , & d'une
Noblefle marquée par des fervices militaires dans
la Marine.
Le 8 Mre. René Pucelle Confeiller Clerc au Par
lement depuis le 18 Août 1684 , & ci - devant Confeiller
au Conſeil de Conſcience , Abbé de S. Leonard
de Corbigny depuis 1694 , mourut à Paris
dans la 91 année de fon âge ; il étoit fils de Claude
Pucelle , célebre Avocat au Parlement de Paris &
de Françoife Catinat morte le 19 Mars 1702 , foeur
de Nicolas Catinat Maréchal de France.
Le ro Jerôme Cornaro Ambaffadeur de la République
de Venife en France mourut à Paris dans
la 38 année de fon âge ; il étoit de la Maiſon de
Cornaro connue dès l'an 800 & l'une des 16 Familles
qui compofent la premiere Claffe des Nobles
Vénitiens ; cette République compte au nombre
de fes Doges Marc Cornaro en 1365 , Jean
Cornaro en 1625 , & un autre Jean Cornaro en
1709.
JANVIER 1745. 2x
Le 11 Lucie Felicité de Noailles veuve depuis le
17 Decembre 1737 de Victor Marie d'Eftrées Duc
d'Eftrées , Pair & Marêchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Grand d'Elpagne , Vice- Amiral
de France , Viceroi de l'Amérique , Command
dant pour le Roi dans la Province de Bretagne
Lieutenant Général pour fa Majefté au Comté Nantois
, Gouverneur des Ville & Château de Nantes ,
Protecteur de l'Académie de Soiſſons , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoiſe , avec lequel elle
avoit été mariée le 30 Janvier 1698 , mourut à
Paris âgée de 62 ans , étant née le 9 Novembre
1683 ; elle étoit four puînée de M. le Maréchal
Duc de Noailles , & fille d'Anne- Jules de Noailles ,
Due de Noailles ,Pair & Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Capitaine de la premiere
Compagnie des Gardes du Corps , mort le 2 Octobre
1708 , & de Marie Françoife de Bournonville
aujourd'hui fa veuve. Voyez la Généalogie de la
Maifon de Noailles dans l'Hiftoire des Grands Officiers
de la Couronne vol . 4. fol . 782.
Le 14 D. Françoile le Peletier veuve de
Jean Pierre d'Argouges de Rannes , Doyen des
Confeillers d'Etat , mourut à Paris âgée de 84 ans ,
étant née le 15 Mars 1660 du Mariage de Claude
le Peletier Contrôleur Général des Finances , Préfident
à mortier au Parlement de Paris , & Miniftre
d'Etat & de D. Marguerite Fleuriau d'Armenonville
; elle avoit été mariće le dernier Janvier
1677 avec M. d'Argouges , & en a laiffé entr'autres
Enfans M. d'Argouges Lieutenant Civil , &
M. leMarquis d'Argouges , Lieutenant Général des
Aamées du Roi & c. Voyez pour la Généalogie
de la Maifon d'Argouges ancienne Chevalerie de
la Province de Normandie , l'Hiftoire de la Mai12
MERCURE DE FRANCE.
fon de Harcourt par le fieur de la Roque , & pour
celle de la famille de Meffieurs le Peletier , le
Dictionaire Hiftorique de Morery , Edition de
1732
>
Le 16 Frere Antoine Jean Baptifte de Fleurigny ·
Chevalier de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , où
il fut reçu de minorité le 9 Fevrier 1683 , & Commandeur
de la Commanderie de la Croix en Brie
mourut âgé de 63 ans , étant né le 14 Août 1682 ;
il avoit été reçu Page de la petite Ecurie du Roi
en 1698 , il étoit fils du Baron de Fleurigny &
de Dame Claude Catherine de Véelu de Paffy , &
it avoit pour huitiéme Ayeul Jean le Clere Seigneur
de la Motte & de Luzarches, Maître des Requêtes
ordinaire de l'Hôtel du Roi , & Ambaſſadeur en
Angleterre , fait Chancelier de France par Lettres
du 16 Novembre 1420 , mort le 14 Août 1438.
Voyez leur Généalogie dans l'Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne , vol. 6. fol. 387.
' Le 21 Damoifelle de la Tournelle , mourut à
Paris âgée d'environ 25 ans , elle étoit foeur
du Feu Marquis de la Tournelle , qui avoit épousé
Dame Marie - Anne de Mailly Nefle , Ducheffe de
Châteauroux , dont la mort à été annoncée dans le
Mercure du mois de Decembre dernier , & fille de
Roger , Marquis de la Tournelle , mort le ... Novembre
1721 , & de Dame Jeanne Charlotte du
Deffan de la Lande , aujourd'hui fa veuve .. Elle
laiffe pour héritiers Jean Louis de la Tournelle ,
âgé de 1 ans , & Damoifelle Jeanne- Charlotte
de la Tournelle , âgée de 12 ans , Enfans de feu
Antoine- François - Charles de la Tournelle fon Oncle
, Seigneur de Luigny & d'Angers , appellé le
Comte de la Tournelle , mort le 10 Janvier 1738 1
JANVIER 1745 . 213
& de Dame Thérefe Baillon de Blanpignon apréfent
fa venve. La Maifon de la Tournelle prend
fon nom de la Terre de la Tournelle en Nivernois
& les Seigneurs en font connus par Titres dès l'an
1140 ; ils font marqués de tous les tems par
leurs, alliances & par des fervices militaires.
Chargement des Vaiffeaux le Glorieux & la
Caftille , arrivés à la Corogne le 2 fanvier
1745 avec le Trefor de la Vera -Cruz , &
Havanne,
161 32. Piaftres pour compte du Roi,
8371564. Pour le Commerce .
355 0. En argent travaillé.
16845. Or monnoyé,
1115. En Or en pafte.
8986866.
401. Surrons de Cochenille fine .
41. Ditto Cochenille filveftre .
45 Ditto Indigo Guatimala .
10. Botiches Beaume .
1
Le Vaiffeau le Prince a été obligé d'aller relâcher à
Portorico ou Cap François.
Le Vaisseau
l'Europe.
La Fregatie
la Fleche.
Se font féparés par mauvais tems :
on ignore en quel Port ils feront
arrivés , les vaiffeaux la Parfaite
& le Brillant doivent être fous leur
Eſcorte .
Il n'y a que les deux Vaiffeaux de guerre le
Glorieux & le Caftille qui ayent Regiſtre .
Tous les Navires font arrivés,
Chargement de trois Vaiffeaux venant de la
Vera-Cruz arrivés à Santona le 22
Decembre 1744.
Le Rayo. Piaftres 417648. Cochinille 224 furrons.
Indigo 7. furrons. Jalap 9. furrons.
Vanilles 8. Caiffes. Cochinille filveftre .
15 furrons . Cuirs en Cacao poil 60. Beau
me. Preſents 21 caino . Chocolt
Lebrillant. Piaft . 35000. Cochin . 205. furrons.
Indig. 22 fur. Jalap 16 furrons . Vanilles.
2 Caiffes. Cochin . filveft . 45 , furrons,
Cuirs en Cacao poil 40. Beaume 10 Bots .
Prefents I cain, Chocolt. 6 arrovs .
Laparfaite. Piaft . 352352. 5. Coch . 195. furrons .
Indig. 28 furrons. Jalap . 23. furrons . Vanilles
4 Caiffes. Cochin. filveftre 15 furrons.
Cuirs en Cacao poil . 150. 12 facs .
Beaume 10. Preſents. 4. cain . Chocolt . 10 .
TOTAL Piaft . Cochin . Indig . Jalap. Vanil,
II22000 . 624. 57. 48 14 .
TOTAL Cochin. filv. Cuirs . Beaum . Pref. Choc.
250. 12. 20. 26. 16.
75.
TABLE .
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe,
P Epitre en vers libres à Mlle...le jour de fa
Fête.
De l'origine des Etrennes.
Epoques ,
Réformation Grégorienne
Almanachs ,
3
7
II
IS
17
Ode à M. le Guay ,
20
Lettre de M. Gibert , 22
Epitre à M. le Franc , &c. 43
Extrait d'une Lettre écrite de Marſeille , & c. 46
Vers à Madame *** ,
56
Eloge de M. l'Abbé Gedoyn , 59 Vers à Madame ** * , 69
Bouquet à Mlle. ***
70
Autre pour Mlle Louiſe , ibid.
Réponfelde M. Deftouches , & c . 7 ፤
Epitre à M. d'Harnoncour
74
naire ,
Demonſtration de l'impoffibilité de l'opacité Lu-
Epitre de M. G. à M. LD . D. N.
Lettre de M. Mertrud , Chirurgien ,
Ode à M. de Mongin , Evêque de Bazas ,
Reflexions fur l'Académie Françoiſe ,
Epitre à M. F.
Etrennes & Madrigal ,
`Etrennes d'un Frere à faceur ,
Rondeau redoublé ,
79
89
91
98
100
104
107
108
109
Explications & noms de ceux qui ont deviné les
S.Enigmes & les Logogryphes
Enigmes & Logogryphes ,
Chanfon notée ,
?
III
II13
117
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX
ARTS , & c. 118
"
Le Commiffionnaire prudent , Conte ,
Spectacles .
154
156
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 167
Nouvelles Etrangeres ,
Morts ,
181
210
Errata dufecond Volume de Novembre 1744 .
PAge 20. ligne 30. Dict . de Danet . ajoûtez
Edit. de 1713 .
P. 22. 1 prem. à l'inftance du Cardinal Briçonnet ,
1. en 1516. à l'inftance de Guillaume Briçonnet.
Au bas de la pag. 63. lifez , le froid étoit affés
grand pour que l'eau fe gelat le foir à peu de diftance
du feu. Le Pendule à fecondes s'y trouva
plus court qu'au bord de la Mer de lig.
P. 64. 1. 23. lifez , le peu de diftance permettoit de
diftinguer , Sc.
36
P. 65. 1. 11. lifez , nuages , fans même excep´ør ceux
quifont glacés , non fur les goutes de pluye , & c.
Ibid. 1. 16. lifez , d'environ 67 dégrés. ¡
De l'Imprimerie de ROBUSTEL , rue de la Calendre
près le Palais. 1744
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY.
FEVRIER . 1745 .
LIGITUT
SPARGAT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques.
Chez La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont -Neuf.
JEAN DE NULLY, au Palais.
M. DCC . XLV .
Avec Approbation & Privilège du Roy.
A VIS.
L'ADRESSEgénérale eft à Monfieur
DE LA BRUERE , à l'Hôtel de Ponchartrain.
On prie très- inftamment ceux gui
nous adrefferont des Paquets par la Pofte
d'en affranchir le Port , pour nous épargner le
déplaifir de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs ouvrages.
,
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
, n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-defjus
indiquée ; on fe conformera très- exactement
leurs intentions.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
deFrance,
DEDIÉ
AU ROI
Fevrier
1745.
Pieces
Fugitives,
Tant en vers, quer Prose .
ODE, A LA VEZERE.
ParM V...
Soeur aimable de Galatée ,
Suspend
ton cours audacieux
,
arrête,Vézere enchantée
,
a mesyeux...
Tesflots ecumans A MES
4 MERCURE DE FRANCE
Oui le pur cristal de ta fource ,
Ces bois , ces feuillages nailfants
Qui par tout ombragent ta courſe
Me rendent mes premiers accents ,
Le brillant canal de Blanduze
Par les vers jadis fut chanté ;
By
De nos jours l'aimable Vauclure
Leur doit fon immortalité.
Je dirai ces digues bruyantes ,
Rochers nuit & jour humectés
Qui de tes ondes blanchiffantes
Brifent les coups précipités .
Je louerai le fuperbe Hêtre
Qui me fert d'appui fur ce bord ,
Je peindrai cette Ife champêtre
Dont tes eaux défendent l'abord ,
O Driade de ces boccages
Sans ceife nous te chanterons ,
Ceffe de craindre les outrages
Des facrileges bucherons .
Jamais le Faune fur tes rives
Brulé du feu de fes défirs ,
De tes compagnes fugitives
Ne viendra troubler les plaifirs .
-
FEVRIER 1745 .
La Nuit rien n'y rompt le filence
Que le doux murmure des eaux
Bien- tôt l'Aurore qui s'avance
Y joint les Concerts des oiſeaux .
Mais permets auffi que ma Lyrè
Uniffe à ces accords touchants
Les fons que Calliope inſpire ;
L'Amour n'anime plus mes chants.
Je ne perds plus mes réveries
A rendre ces profanes noms
De défirs , de peines cheries
Dont j'ai fatigué les vallons .
Des éleves de la fagefle
J'entreprends les nobles travaux ,
Et du Dieu qui fit mon yvreffe
Content je quitte les drapeaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE
MANUSCRIT INDIEN
traduit par M. Jacques, Marchand Eventaillifte
rue Mouffetar.
Les Enchanteurs on la Bague de Puissance.
CONTE.
Ly a un affés grand Pays dans l'Afie qui
n'eft habité que par des Bergers. On l'ap-
Pelle les Prairies tranquilles , elles font bor
dées d'un côté par la Mer , & de l'autre par
des Montagnes prefqu'inacceffibles qui confinent
aux Etats d'un Enchanteur nommé
Aftramond. Les Bergers de cette Contrée
fuivent fans s'en écarter les Loix de la fimple
nature. Il n'y a point parmi eux de Supe
rieur , ils font tous amis parce qu'ils font
égaux, & vivent enfemble comme s'ils étoient
freres. Leurs biens ne font pourtant pas en
commun ; ils n'en n'ont d'autres que leurs
troupeaux , & chaque famille a fon troupeau
féparé. Comme tous les paturages de ce Pays
font également bons , que le Climat y eft
toujours temperé & qu'il n'y a point de bêtes
fauvages, il n'arrive jamais d'accident à aucun
troupeau , & la paix publique n'eft jamais
troublée par aucun malheur particulier. Le
FEVRIER 1745 .
feul obftacle au bonheur continuel de cePeuple
tranquille eft le voisinage de l'Enchanteur
, ce n'eft pas qu'il ne leur laifle toute liberté
, mais ils font obligés de lui payer un
tribut qui leur eft fort onereux ,
c'eft que
tous les quatre ans il a droit de venir chest
eux faire la revue des filles qui ont atteint
l'âge de quatorze ans , & il eft maître d'emmener
celle qui lui plaît le plus. Comme dans
lesPrairies tranquilles tous les peres & meres
aiment leurs enfans , & que tous les jeunes
gens font amoureux, ce tribut paroît fort dur
aux Bergers quoiqu'il ne foit pas toujours
exigé avec la derniere rigueur , & la crainte
qu'infpire la vifite d'Aftramond ne trouble
pas peu la felicité Paftorale de cette Contrée.
Mais on fe contente de gémir tout bas de
crainte d'attirer pis.
Unjour que le Vieillard Arifton un des
plus riches & des plus refpectables Patriarches
de la Contrée fe promenoit fur le bord
de la Mer , il y apperçut affés près du bord
une corbeille dans laquelle il y avoit un enfant
que pouffoit vers le rivage un petit chien
noir & blanc qui nageoit de toutes fes forces.
Ce fpectacle attendrit Arifton , il fe déshabilloit
déja pour aller audevant du berceau
flottant & foulager le pauvre animal qui lui
faifoit pitié, mais il n'en eût pas le tems , &
le petit chien arriva en un clin d'oeil juf
A iiij .
& MERCURE DE FRANCE.
qu'à lui avec la corbeille qu'il ne lâcha que
quand elle fut aux pieds du Vieillard . Alors
il s'y coucha lui- même & paroiffoit attendre
qu'Arifton fe chargeât du dépôt qu'il venoit
de lui confier. Arifton regardoit avec furprife
ce qui fe paffoit au tour de lui .' Il ne
ceffoit de confiderer l'enfant , dont la phifionomie
le charmoit . Il fourioit au Vieillard ,
lui tendoit fes petits bras comme pour demander
l'hofpitalité , le petit chien aboyoit
doucement & fa voix n'étoit pas comme
celle des chiens ordinaires , elle reffembloit
au chant des Fauvetes. Arifton étoit attendri
, les larmes couloient de ſes yeux ,
il prit la corbeille , & baifa cent fois le petit
enfant qui lui rendit fes baifers avec une grace
charmante.Il pouvoit avoir huit ou dix mois,
fes langes étoient de belles dentelles , & il
avoit un gros Diamant fur fon bonnet . Le
Vieillard content du tréfor qu'il venoit d'acquerir
, s'achemina vers fon habitation , .le
petit chien marchoit devant lui & paroiffoit
lui fervir de guide , comme s'il eut fçu
le chemin ; ' en approchant de fa maifon Arif
ton entendit des cris qui lui firent doubler
le pas , un de fes enfans vint à fa rencontre &
lui dit que fa femme étoit en travail , c'étoit
la caufe des cris qu'il entendoit , mais ils cefferent
un inftant après, Arifton entra dans la
chambre de fa femme & vit le petit chien
FEVRIER 1745. 9
pequi
defcendoit du lit de l'accouchée . Eft - ce
vous, bon homme , s'écria la femme qui m'amenez
ce joli petit animal ? c'eſt une Fée fans
doute ou un Génie fecourable , je fouffrois
des douleurs extrêmes , il a fauté fur mon lit,
m'a touché avec fa patte , mes douleurs ont
ceffé , & je fuis accouchée fans peine d'une
jolie petite fille . Arifton vit alors la plus jolie
enfant du monde dont fa famille venoit
de s'accroître , il la baifa tendrement en
l'approchant de la corbeille. Auffi - tôt l'enfant
qui y étoit s'agita extraordinairement ,
il fembloit qu'il voulut faire place à la nouvelle
fille d'Arifton , il la ferroit avec fes
tites mains & il formoit de petits fons doux
comme s'il avoit eu peur de l'effrayer. Cela
parut fort fingulier à Arifton ainfi qu'à fa
femme qui n'avoit pas encore pris garde à
cet enfant. Elle le baifa beaucoup , réfolut
de l'allaiter auffi bien que fa fille , & frappés
des careffes qu'il venoit de faire à leur
fille ils le nommerent Careffant. Leurs premieres
années n'eurent rien de remarquable .
Ils reçurent l'éducation commune à tous les
enfans de la Contrée , c'est - à- dire , qu'on les
forma à être moderés dans leurs défis , à
refpecter les Vieillards , à aimer leurs
camarades & à dire toujours la ver.té.
Al'âge de 10 ans Careffant & Blanchette faifoient
l'admiration& l'amour de toute laCon-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
trée. Careflant furraffoit les Bergers de fon
âge par fon efprit & par fon adreffe , car on
ayoit foin d'exercer l'un&l'autre par des jeux,
Les exercices du corps étoient la Lutte & la
Courfe; ceux de l'efprit étoient des queftions
que les Vieillards propofoient fur des fujets
de Morale proportionnés felon l'âge &l a
portée des répondans. On s'affembloit pour
cela detix fois la femaine dans une prairie
&c'étoit là que la jeumeffe s'éxerçoit: les filles
& les garçons étoient enfemble . On commençoit
par les queftions & un jour on demanda
à Careffant qui avoit alors près de
quatorze ans ce qu'il falloit pour être heureux.
Etre fage , répondit-il , & .... il en
refta-là comme s'il eut craint d'en trop dire
& regarda en rougiffant Blanchette qui rougit
auffi . Les Vieillards le remarquerent &
voulurent fçavoir ce que Careffant avoit penfé
; ils n'eurent pour cela qu'à le demander ,
car on ne mentoit point dans ce Pays & on ne
refufoit rien aux Vieillards . Careffant leur dit
d'un air affés embaraffé qu'il avoit voulu dire
que pour être heureux il lui fembloit qu'il ne
fuffit pas d'être fage , mais qu'il faut aimer
& plaire à ce qu'on aime. J'aime Blanchette
, ajouta-t- il , en paroiffant fe raffurer , je
ne le lui ai jamais dit , mais je ne crois pas
qu'elle puiffe l'ignorer. Depuis que je me
connois je ne fuis occupé que de fui plaire ,
FEVRIER 1745. I I
je ne veux vivre que por elle , & je ne fuis
affligé que de la diffic lté de m'en rendre
digne. Je tâcherai du moins de faire en forte
que perfonne n'en foit plus digne que moi.
A ce difcours toute l'affemblée fe regarda en
fouriant.
Blanchette rougiffoit encore davantage.
Arifton qui la vit décontenancée la raffura.
Ma fille , lui dit- il , & vous mes amis , apprenez
un fecret qui n'eft encore connu que
de moi & de Careffant , qui fans doute eſt
le fils de quelque grand Prince. A ce mot
de Prince il fe fit un murmure confus , non
pas que ce titre impofât aux Bergers , dans
cette Contrée les refpects ne fe rendent
qu'à la Vertu , mais on étoit étonné de
cette avanture. Arifton raconta comment il
avoit trouvé Careffant , il montra le fuperbe
Diamant de fa coëffure, & perfonne ne douta
de la grandeur de fa naiffance . Tout cela donnoit
bien à penser à Blanchette. Il y avoit
longtems qu'elle fçavoit que Careffant n'étoit
pas fon frere , mais elle avoit ignoré fon
rang jufqu'alors & elle commença à craindre
, car elle avoit oui dire à fes parens que
les Rois & les Princes n'aimoient véritablement
qu'eux- mêmes. Arifton qui devinoit la
caufe de l'embarras de fa fille adreffa la parole
à Careffant : vous fçavez nos moeurs
lui dit-il , vous connoiffez ma tendreffe pour
A vj
MER CURE DE FRANCE.
vous; cette Contrée eft bordée par des monts
efcarpés qui la féparent de tous les Royaumes
de l'Afie parmi lefquels fans doute eft
celui où regnent vos parens ; rien në me
paroîtra difficile pour vous fervir. Je traverferai
les montagnes avec vous , & je vous
menerai dans les Lieux où on refpecte les
Princes pour l'amour de leur dignité ; mais
vous aimez Blanchette & je ne crois pas
que ma fille vous foit ingrate. Je ferois outré
d'être obligé de vous refufer , mais en
quittant nos prairies vous ne devez plus fonger
à ma fille. Choififfez entre la grandeur
pour laquelle vous êtes né & la tranquillité
dans laquelle vous pouvez vivre, fi vous reftez
parmi nous : j'ai peu de bien & je dois
le partager entre tous mes enfans , vous
partagerez avec eux , & votre part fera double
en époufant Blanchette. A ce mot Arifton
fut interrompu par Careffant qui partit
comme un éclair pour ſe jetter à fes pieds ,
il les baigna de fes larmes , fa voix étoit
étouffée , il ne pouvoit parler. Il prononçoit
feulement le nom de Blanchette à qui il
tendoit la main , quoique la pofture où il
étoit l'empêchât de la voir. Arifton le releva
en l'embraffant. J'entends votre filence ,
dit-il , & ce jour eft le plus doux de ma vie.
Blanchette eft à vous , fi vous lui plaifez.
Alors Careflant fe profterna de nouveau aux
FEVRIER 1745 . 重量
pieds d'Arifton , & Blanchette verſant un
torrent de larmes de joye accourut embraffer
auffi les genoux de fon pere. Careffant ,
s'écria-t- elle , Blanchette eft à vous & ne
fera jamais qu'à vous . Aimez vous , chers enfans
, dit Arifton en les relevant , aimez vous
toujours autant que vous êtes aimables , cette
fcene fit pleurer prefque toute l'affemblée,
Toute la Contrée partagea la joye des jeu
nes amans. On les regardoit déja comme
époux , & rien ne paroiffoit égaler leur félicité.
Cependant pour célébrer leur mariage
il falloit attendre que l'Enchanteur Aftramond
eût fait fa revue , car on ne pouvoit
marier aucune fille dans lePays qu'après qu'elle
lui avoit paru indigne de fon choix. Une
année fe paffa & elle parut à Blanchette &
à Careffant plus courte qu'un moment , ils
ne l'avoient employée qu'à s'aimer & à fe
le dire , le tems de la revue fatale approchoit
, & déja on en commençoit les préparatifs
. Blanchette n'avoit pas de grandes
inquiétudes , il lui fembloit que mille de fes
compagnes devoient avoir la préférence fur
elle , mais Carelant étoit dans un trouble
qu'on ne fçauroit exprimer. Il ne lui paroiffoit
pas poffible que l'Enchanteur , s'il
avoir des yeux, put choilir une autre que Blanchette.
La jeune Bergere aimoit cette inquiétude
qui lui prouvoit l'amour de Ca14
MERCURE DE FRANCE.
"
reffant, mais quand les derniers jours qui précédoient
la revue arriverent , elle commen-
Ea à craindre
aufli , & l'idée qu'il n'étoit
pas
impoffible
qu'on
la féparât
de fon amant
la
faifoit frémir
; elle lui jura mille-fois qu'elle
mourroit
plûtôt
que d'être à un autre
qu'à
lui , il s'en falloit bien que cette promeffe
le
confolât
, il n'envifageoit
rien que d'af
freux & il n'ofoit
pas feulement
douter
de
fon malheur
, il paffa les quinze
dernieres
nuits fans fermer
l'oeil , & Blanchette
de fon
côté ne dormit
gueres
mieux
que lui , aufli
tous deux au bout de ce tems étoient
à
peine
reconnoiffables
, Arifton
s'en inquiéta
& en parla à fa fille. Ne vous allarmez
pas , mon pere, lui répondit
- elle, je ne fçau-
Fois perdre
trop de ce qui pourroit
attirer
fur moi le choix
de l'Enchanteur
. S'il choifit
une autre que moi , fi je fuis affès heureufe
pour paffer
ma vie avec vous & avec l'époux
que vous m'avez
deftiné
, croyez
que
je ne ferai pas long -tems fans reprendre
cette
fanté qui vous eft chere ; mais fi le Cicl
eſt contraire
à mes voeux , fi le choix
d'Aftramond
m'oblige
à le fuivre , qu'ai-je à faire
d'une
vie qu'il me faudroit
paffer
loin de
vous & loin de Careffant
? La veille
de ce
jour redoutable
arriva
enfin. Careffant
alla
trouver
Blanchette
dès la pointe
du jour :
j'ai, lui dit-il , ma chere
Blanchette
, un proFEVRIER
1745. If
jet à vous confier. Cet Enchanteur vous ai
mera fans doute s'il vous voit & nous ne fçau
rions efpérer qu'il choififfe une autre que
vous , mais il n'eft peut- être pas fans pitié ,
il ignore notre amour , il ne fçait pas que
fon choix doit être l'arrêt de mort d'un homme
qui ne l'a jamais offenfé. J'irai à fa rencontre
, je mouillerai fes genoux de mes
pleurs , je lui demanderai en grace de net
vous pas voir & de permettre que vous
feule ne paroiffiez pas à fa revue. Je le tou
cherai peut-être ou je mourrai à fes pieds.
Enfin , charmante Blanchette, il n'y a pas d'au
tre parti à prendre , fi vous paroiffez vous ferez
à l'Enchanteur. Pendant ce difcours de
Careffant fa Maîtreffe verfoit un torrent de
larmes , c'étoit de ces larmes douces que chériffent
les amans & qu'infpire l'afflurance d'être
aimé. L'idée du Prince parur très raifonnable
à Blanchette , elle ne concevoit pas
qu'on pût refufer quelque chofe à Careffant ,
cependant ils voulurent avoir l'approbation
d'Arifton , & ils coururent lui confier leur
deffein , mais le fage vieillard le defaprouva ,
& leur fit entendre qu'il étoit imprudent :
vous croyez , leur dit- il , tous les coeurs faits
comme le vôtre , mais, mes enfans , au de- là
des bornes de cette Contrée rien ne reffemble
à ce que vous voyez ici. Nous ne connoiffons
que la nature & nous ne l'avons
16 MERCURE DEFRANCE.
pas défigurée , le refte du monde ne s'oc .
cupe qu'à l'étouffer ou à la corrompre . Votre
démarche ne fera naître dans l'ame d'Aftramond
que de la curiofité , & la curiofité
y fera naître l'amour. Attendez votre fort ,
je ne dis pas fans crainte , mais fans foibleffe ,
& ayez confiance aux Dieux qui aiment la
vertu. Ce difcours auroit plû à tout autre
qu'à des amans , il ne fervit qu'à augmenter
le trouble des enfans d'Arifton en leur
ôtant le feul rayon d'efpoir qu'ils avoient
conçû ; ils pafferent le refte du jour & toute
la nuit dans un état horrible. Enfin ce jour ,
ce funefte jour parut , toutes les filles furent
rangées en rond dans une grande fale de
branchages ornés de fleurs qu'on avoit élevée
au milieu de la prairie. Cette fale ne recevoit
de jour que par le haut afin que la
lumiere fe diftribuât également fur tous les
vifages . C'étoit l'Enchanteur lui - même qui
avoit ordonné que cela fût ainfi. Autour de
cette fale étoient tous les jeunes Bergers
dont les Maîtreffes étoient renfermées ; la terreur
étoit peinte fur leurs vifages & dans tous
leurs mouvemens. On entendoit parmi eux
un murmure confus & ils s'agitoient comme
de jeunes Arbriffeaux battus de la tempête :
au milieu d'eux tous on diftinguoit Caref
fant à fa paleur mortelle & à l'égarement
de fes yeux, c'étoient les feules marques auxFEVRIER
1745. 14
quelles on put le reconnoître , tant la frayeur
avoit défiguré fon beau viſage. L'Enchanteur
étoit attendu avec impatience , il arriva enfin
& entra dans le falon. Il y parut non pas
comme un Tyran injufte, ou comme un Raviffeur
barbare . Il avoit la phifionomie douce &
la contenance paisible,& il fe trouva peut-être
plus d'une Bergere qui lui trouva feulement
l'air trop indifferent : en effet une impreffion
de langueur étoit repandue fur toute fa perfonne
, il ne paroiffoit pas fort preffé de faire
un choix & promena fes yeux affés froidement
fur cette charmante affemblée. Cette
difpofition de l'Enchanteur qui n'échapa à
perfonne , raffura un peu la tendre Blanchette
& lui donna le courage de faire un
mouvement qui devoit la faire remarquer;
Careffant avoit voulu que le petit chien noir
& blanc fuivit Blanchette dans le falon de
verdure. Confervé par lui & fauvé de la
fureur des eaux , il efperoit qu'il garantiroit
fa Maîtreffe du danger qu'elle couroit : le
petit animal étoit entré de bonne grace
dans le falon , mais dès que l'Enchanteur
avoit paru , il s'étoit mis à trembler & fembloit
chercher à s'enfuir . Il étoit déja à quelques
pas de Blanchette, elle craignit de le perdre
& elle fortit de fa place pour le prendre
dans fes bras. Ce mouvement attira l'at- :
tention de l'Enchanteur , il s'approcha & ſe
18 MERCURE DE FRANCE .
trouva vis-à- vis de Blanchette comme elle
ſe relevoit en tenant fon petit chien . Les
Bergeres attentives remarquerent qu'en ce
moment Aftramond parut troublé, il rougit
& perfonne ne douta que Blanchette ne l'eût
atteint d'une violente paffion. En effet il la
toucha de fa baguette & dans l'inftant elle fe
fentit tranſportée dans un char où Aftramond
s'affit à côté d'elle , & le char fut
derobé par un nuage à tous les yeux. Toutes
les Bergeres fortirent en foule du falon ,
& tous les Bergers heureux qu'Aftramond
ne pouvoit plus troubler fe précipiterent
dans leurs bras. Dans cette Contrée innocente
les défirs de l'amour ne faifoient pas ou
blier les devoirs de l'amitié. Bien-tôt tous
ces Amans heureux fe raffemblerent autour
de Careffant pour le fecourir : il s'étoit évanoui
à la nouvelle du choix de l'Enchanteur
& on le porta chés Arifton , fans qu'il reprit
l'ufage de fes fens. Là les jeunes Bergers
le laifferent , & allerent gouter leur bonheur
, fans fe rejouir de fa peine , tandis
qu'Arifton & fa femme les larmes aux yeux ,
s'emprefferent de lui rendre les foins les plus
tendres. Les premieres marques de connoil.
fance qu'il donna furent des fignes de defef
poir , fes difcours étoient fans liaiſon & tous
fes mouvemens étoient furieux . La douleur
profonde du pere & de la mere de Blan
FEVRIER. 1745. 19
chette calma un peu fes tranfports , il devint
plus tranquille & il parvint à pouvoir
fe plaindre , mais plufieurs jours fe
pafferent fans qu'il voulût voir la lumiere
ni prendre aucune nouriture. A la fin vaincu
par les tendres prieres de fes hôtes qui
n'étoient gueres moins affligés que lui , il
confentit à vivre , mais il ne s'y détermina
que par une efperance , dont il ne put ſe défendre
, de rejoindre Blanchette & de flechir
l'Enchanteur. Dès que Careffant eut pris fa
réfolution , il la déclara à Arifton , en lui difant
adieu , & quelques difficultés infurmontables
qu'on lui préfentât , rien ne put le
détourner de quitter un féjour où Blanchette
n'étoit plus , & d'aller chercher celui
qu'elle habitoit. On eut beau lui dire que
la demeure d'Aftramond étoit inacceffible
non-feulement aux traces , mais même aux
yeux des mortels. Il partit ne pouvant choifir
qu'entre la mort ou la recherche de Blanchette
, & laiffa tout le Canton des Bergers
affligé de la perte & de fon malheur . Arifton
& fa femme vouloient l'accompagner , mais
il ne le fouffrit pas , craignant avec raiſon
qu'ils ne fuccombaffent aux fatigues & aux
dangers qu'il enviſageoit avec joye pour lui
dans fon entrepriſe ; ils le conduifirent feuement
jufqu'aux Montagnes où il fe féparerent
après les adieux les plus tendres & les
20 MERCURE DE FRANCE,
plus douloureux . C'étoit feulement quand il
avoit voulu partir , que Careffant s'étoit apperçu
qu'avec Blanchette il avoit perdu fon petit
chien , jufques-là il n'avoit fongé qu'à fa
Maîtreffe. Cette feconde perte rendit encote
la premiere plus fenfible , & le malheureux
Careffant s'engagea dans les Montagnes fans
fecours , fans précautions , & avec le feul
défir d'y trouver la mort . Il y marcha deux
jours & deux nuits fans prefque s'arréter &
fans fçavoir où il alloit , il cherchoit Blanchette
& la demandoit à tous les rochers
parmi lesquels il erroit. L'eau des torrens
le défalteroit , quelques fruits fauvages faifoient
fa nourriture , & la concavité des
roches lui fervoit d'azile pour ſe repoſer
car ces lieux fteriles étoient fans aucunes
habitations , parce qu'ils n'étoient pas fulceptibles
de culture. Le trifte Careffant ne
s'appercevoit pas de l'horreur qui l'environnoit
, il ne s'appercevoit que d'avoir perdu
Blanchette , & feulement quand il fe trouvoit
arrêté par quelque précipice , il fongeoit
que s'il n'avoit pas perdu fon chien noir &
blanc , ce petit animal l'auroit guidé par un
chemin plus praticable . Il ne prenoit pas
garde qu'il ne faifoit que tournoyer dans ces
affreufes Montagnes . Il avoit l'efprit trop
troublé pour faire quelque attention à fon
chemin , & au bout de huit jours de marche
FEVRIER 1745 . 21
>
prefque continuelle il fe retrouva à cent pas
de l'endroit où il s'étoit feparé d'Ariſton . II
le reconnut , parce que la laffitude extrême
dont il étoit accablé affoiblifiant tous fes
fens affoiblit auffi fa douleur, & lui laiffa promener
ſes regards autour de lui avec un peu
de tranquillité ; mais en reconnoiffant qu'il
s'étoit égaré , l'idée du tems qu'il avoit perdu
renouvella fi vivement fa douleur qu'il
perdit connoiffance , extenué par l'excès de
la fatigue & le peu de nouriture qu'il avoit
pris : dénué de toute apparence de fecours
le malheureux Careffant étoit prêt à finir
fa vie dans cet évanouiflement . Il revint cependant
& fon premier mouvement fut d'en
etre faché ; bientôt il fe fçut mauvais gré de
fentir fon ame dans une affiete plus tranqui
le , & enfin il s'apperçut avec furprife qu'il
étoit dans un appartement fuperbe , couché
fur un beau lit , au pied duquel étoit fon
petit chien noir & blanc , & à côté un pigeon
d'une blancheur & d'une beauté extraordinaires.
A cette vue il fe fentit pénétré
d'une joye pure , il baifa fon petit chien
mille fois avec tranſport & lui demanda des
nouvelles de Blanchette. A ce mot le pigeon
blanc battit des aisles & le petit chien par
fes mouvemens n'annonça que des choſes
heureuſes : cette converfation muette dura
Long-tems , & Careffant ne s'en lafſoit pas
MERCURE DE FRANCE.
11 partageoit fes careffes entre le chien & le
pigeon pour qui il fe trouvoit beaucoup
d'inclination , & de moment en moment il
fentoit renaître en fon coeur le calme & l'efpérance
, quand un homme d'une figure
majestueuſe entra dans la chambre. Vous
voyez , dit-il en s'approchant du lit , vous
voyez , aimable Careffant , l'Enchanteur qui
vient de vous fauver la vie , mais c'eft auffi
celui qui vous a ravi Blanchette & votre petit
chien. A ces mots Careffant fauta à terre
avec une action mêlée de refpect & de colere
, & un fecond mouvement le fit profterner
aux pieds de l'Enchanteur qu'il baignoit
de larmes fans avoir la force de proferer
une feule parole : le petit chien & le
pigeon pleuroient auffi , & l'Enchanteur laiſſa
échapper quelques larmes , mais le faifant
effort il releva Careflant avec amitié & lui
adreffa ainfi la parole. Vous me ſuppliez ,
Careffant , comme un Juge fevere , & cependant
vous êtes auffi néceffaire à mon
bonheur que je le fuis au vôtre . Aimez Blanchette
, elle vous aime & n'exifte plus pour
moi , mais vous ne fçauriez la poffeder que
vous ne m'apportiez la Bague de Puiffance ,
qui eft dans le Palais des Fées ; partez &
marchez pendant fept jours vers le Midi ,
vous arriverez au Palais . Prenez y la Bague
qu'on vous permettra de toucher , & foyez
FEVRIER 1745 . 23
fûr qu'en me l'apportant , vous recevrez
Blanchette en échange pour ne vous en féparer
jamais. Je ne puis vous donner ici
votre petit chien ni ce beau pigeon , mais
je vous les garde avec fidelité , je vous affure
avec vérité que leur bonheur & le mien
dépendent ainfi que le vôtre du fuccès de
votre entrepriſe .
?
Ce difcours de l'Enchanteur donna beaucoup
d'efpérance à Careffant , il remercia
Aftramond de fes promeffes & s'engagea de
bon coeur à lui apporter cette Bague merveilleufe
dont Blanchette devoit être le prix.
Il auroit bien voulu emmener le petit chien
& le pigeon , mais l'Enchanteur n'avoit garde
de s'en défaifir , & Careffant partit, chagrin de
partir feul ,mais plein d'ardeur & d'efperance,
L'empreffement qu'il avoit de fe voir maître
d'un tréfor qui devoit lui rendre Blanchette
lui fit faire une diligence incroyable , & dès
le matin du feptiéme jour , il apperçut le
Palais des Fées , qui fe voyoit de fort loin
par l'éclat des Pierres précieufes dont il étoit
conftruit. Cette vûe redoubla fon ardeur
mais fes forces ne repondoient pas à fes defirs
, & comme il avoit marché prefque fans
s'arrêter , il fe fentit épuifé , & fut obligé de
s'afféoir fous un Palmier : il s'y endormit , &
en fe réveillant il fut furpris de ſe trouver
fous une tente de drap d'Or & fur un riche
24 MERCURE DE FRANCE.
"
د و
כ כ
23
fopha au bout duquel étoit affis un homme
d'une phifionomie un peu fombre , mais majeftueufe
& dont les traits avoient quelque air
de ceux d'Aftramond : il gardoit un profond
filence lorfque cet Inconnu lui adreſſa la parole
d'un ton prévenant. " Vous voyez ,
» , dit - il , un malheureux qui comme vou
doit fon malheur à la méchanceté d'Aftra
mond. Le cruel eft mon frere , mais les
fentimens de la nature ne lui font pas con-
» nus , & il me perfécute depuis le moment
de ma naiffance . Nous fommes égaux en
pouvoir & il n'a pu me dépouiller du mien ,
mais il m'a porté de plus fenfibles Il
coups.
» m'a enlevé ce que j'aime. Vous foupirez ,
continua l'Inconnu , en s'appercevant que ce
mot d'enlèvement frappoit vivement Carelfant:
»joignons nos larmes & notre vengean-
» ce. Il tient fous fon pouvoir la Fée que
j'adorois métamorphofée en chien , * &
votre adorable Blanchette fous la figu-
» re d'un pigeon eft réduite aux mêmes extrêmités
par fa barbarie. Mais la Bague de
puiffance peut nous rendre tous deux heu-
≫ reux. Ni lui ni moi ne pouvons en être poffeffeurs
; c'eſt à
c'eſt à vous , aimable & malheureux
Careffant , que les deftinées la réfervent,
Servons nous- en pour notre vengeance
& notre bonheur ; dès que vous
en ferez le maître vous n'avez qu'à fouhaiter
d'être dans mon Palais , vous y
و د
39
38
20
20
»
ferez
FEVRIER. ·1745 . - 25
,,
"
သ
30
ו כ
รว
30
» ferez tranſporté fur le champ. Vous me confierez
la Bague précieuſe , je partirai , &
» dans un clin d'oeil j'aurai puni le cruel
perfécuteur de nos amours , & je vous ren-
,, drai votre aimable maitreffe. Ne redoutez
plus Aftramond ; la Bague vous rendra
fon maître , & comme elle ne fe peut obtenir
que de la volonté de celui qui la pofféde
, vous n'avez rien à craindre des efforts
» qu'il feroit en vain pour vous l'arracher.
Adieu cher areffant , je pourrois vous en
dire davantage & vous donner un nom qui
m'attireroit votre amour & votre reſpect ,
mais je ne veux rien tenir que de votre reconnoiffance
& de votre compaffion. Ne
perdez point de tems , & fi vous êtes ſen-
» fible au fervice que je vous rends en vous
apprenant les caufes de votre infortune &
» les moyens de la reparer , daignez m'affocier
au bonheur dont je vous enfeigne les
» chemins. Je vous attends demain dans
» mon Palais, « En finiffant ces paroles l'Inconnu
diſparut fans donner à Careſſant le
tems de lui repondre. Il demeura quelques
momens à refléchir fur l'avanture finguliére
qui venoit de lui arriver. Il repaffoit dans ſa
mémoire tout ce qu'il venoit d'entendre , &
quand la bonté de fon coeur ne l'auroit pas
intereffé au fort des malheureux , quand fon
propre intérêt ne lui auroit pas paru lié avec
"
3
১১
"
.
B
26 : MERCURE DE FRANCE.
celui de l'Inconnu , le diſcours de cet homme
n'avoit pas été fi obfcur pour Careffant qu'il
ne crût y entrevoir que cet Inconnu étoit
fon pere , & dès - lors il lui devoit toute fa
tendreffe & fa confiance. Cette idée s'accordoit
fort bien avec ce qu'il avoit appris
d'Arifton , de la maniére dont il l'avoit trouvé
expofé fur les eaux & conduit au rivage
par le petit chien noir & blanc qui fans doute
étoit fa mere , métamorphofée , comme
difoit l'Inconnu , par Aftramond. Les reflexions
qui déterminérent Careffant à fe
rendre le lendemain chés l'Inconnu , l'occuperent
, & retarderent un peu fa marche , de
forte qu'il étoit nuit quand il arriva au Palais
: ce Palais , eft pour ainfi-dire , la Cour
des Fées. C'eft-là qu'habite la Souveraine ,
& c'eft de- là qu'elle dirige à fon gré tous les
événemens du monde en préfidant aux démarches
des Intelligences qui les conduisent.
Careflant fut très - bien reçu par les Fées ,
mais il ne vit point la Fée fouveraine , elle
étoit deja renfermée pour travailler aux affaires
de l'Univers ; elle travailloit dès que .
le Soleil étoit couché & n'étoit vifible que
pendant le jour qu'elle paffoit à donner les
ordres & à bien inftruire ceux qui devoient
les exécuter. Elle n'eut pas befoin qu'on
l'avertit de l'arrivée de Careffant, Elle en
étoit inftruite depuis longtems , elle fçavoit
FEVRIER 1745. 2ན
fa naiffance , fa fortune , fa deſtinée & avoit
ordonné qu'on le fit coucher dans l'appartement
des fonges : c'étoit celui qu'elle donnoit
à ceux qu'elle vouloit favorifer , car il
n'étoit pas permis aux Fées de revéler entiérement
aux hommes leur deſtinée , c'eſt un´
pouvoir réſervé feulement aux Dieux , mais
elles pouvoient donner à ceux qu'elles en
trouvoient dignes , quelques idées qui les
inftruififfent un peu fans les éclaircir tout- àfait
, ce qu'elles faifoient aifément & communéinent
par des fonges . Careffant trouva
dans fon appartement un repas préparé ;
plufieurs Fées & plufieurs Génies foupérent
avec lui , & lui firent avec beaucoup de politeffe
les honneurs de leur habitation. Ils
s'apperçurent qu'il étoit réveur & inquiet , &
ne voulant pas l'importuner , ils le laifferent
feul de bonne heure après lui avoir dit qu'ils
viendroient le prendre le lendemain matin
pour le prefenter à la Fée fouveraine . Careffant
refté feul fe coucha fur une eftrade
de velours qui étoit au fond de la chambre ,
& quelques fujets de reflexions qu'il pût
avoir , la fatigue du voyage l'endormit bientôt
; vers la fin de la nuit à l'heure où les
fonges font la plus vive impreflion , il lui
fembla être dans la Plaine où il avoit paffé
la veille à quelques pas du Palais des Fées .
Il n'y étoit pas feul. A fa gauche étoit Af-
A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
tramond qui le tenoit par la main , à la gau
che d'Aftramond étoit un vieillard vénérable
, & à la gauche de ce vieillard un homme
qu'il reconnût pour celui qu'il avoit rencontré
la veille , & qu'il croyoit fon pere .
Vis-à-vis d'eux étoit une Dame d'une beauté
parfaite & d'une taille impofante ; cette
Dame reçut des mains du vieillard une Bague
d'une Turquoiſe gravée, & vint la préfenter
à Careffant. Dès que celui-ci l'eût à fon
doigt , la Dame , le vieillard & Aftramond
difparurent. L'inconnu refta & Careffant
le vit s'avancer à lui tenant Blanchette par
la main. L'amoureux Careffant vola à leur
rencontre , & dans l'inftant qu'il les touchoit
il vit Blanchette changer de figure , & l'Inconnu
s'abimer dans la terre. L'émotion que
ce fonge fit fentir à Careffant le reveilla , &
à fon réveil les mêmes idées fe repréfenterent
fi vivement à fou imagination , qu'il douta
fi fon rêve n'étoit pas une réalité. Il faifoit
réflexion à tant de chofes extraordinaires qui
lui arrivoient , & reconnoiffant quelqu'avis
mystérieux dans le fonge qu'il venoit de faire
, il tâchoit de l'accorder avec la converfation
de l'Inconnu qui étoit lui -même un
des perfonnages de fon rêve , mais il trouvoit
bien de la difficulté à lier toutes ces idées , &
il y travailloit affés inutilement lorfqu'on vint
avertir que la Fée fouveraine l'attendoit,
FEVRIER , 1745 . 29
30
30
"
Quand il fut à la porte de fon appartement
elle defcendit de fon Trône , fit plufieurs pas
au-devant de lui , & lui adreffa ainfi la parole
» Je vous connois , jeune homme , & je
» vous aime parceque vous êtes vertueux.
Soyez - le toujours , & deffendez -vous des
piéges qui font femés au- tour de vous .
,, N'oubliez jamais les bienfaits , quand vous
>> auriez reçu des injures de la même main.
» Vous allez être poffeffeur d'un tréfor qui
» vous appartient , & qui vous rendra plus
puiffant que les plus puiffans Rois. Souve-
» nez- vous que la puiflance doit être accompagnée
de la juſtice , & que la juftice éxi-
» ge une exacte connoiffance de la vérité.
Daignez fuivre mes avis , cher Careffant
défiez - vous toujours des apparences
& faites tout par vous- même ſi vous
», le pouvez , par là vous ferez bien-tôt heureux
& vous ferez le bonheur de tout ce
que vous devez aimer. « En finiffant ce
difcours elle préſenta à Careffant la Bague
enchantée & acheva de le déconcerter ; il
s'étoit troublé d'abord en reconnoiffant la
Fée fouveraine pour la Dame qu'il avoit vû
en fonge recevoir des mains du vieillard une
Turquoife , & cette Turquoiſe étoit précisément
la Bague myftérieufe que la Fée lui
offroit en ce moment. Cette juftification
d'une partie de fon rêve interdit Careſſan ;
50
59
"
99
voyez
>
"
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
30
:
fes yeux s'attachoient à terre , & il n'ofoit
avancer la main pour prendre la Bague : la
Fée pour l'encourager reprit ainfi la parole :
Acceptez, Careffant, ce bien qui eft à vous ,
», & ne fongez qu'à en faire un bon uſage:
fouvenez-vous de votre rêve & de mes con-
» feils , je fçais où vous allez rendez vous - y
» promtement , votre fort s'y éclaircira . »
Careffant un peu remis par ces paroles remercia
la Fée , accepta la Bague & s'étant
fouhaité dans le Palais de l'Enchanteur inconnu
, il s'apperçut dans l'inſtant qu'il y étoit.
Ce Palais étoit fuperbe & rempli des plus
belles perfonnes de l'un & de l'autre fexe , au
milieu defquelles l'Enchanteur parut venant à
la rencontre de Careffant. Toute cette Cour
avoit une contenance fort trifte , & ne
fembloit pas faire de trop bon gré cortege
au maître du Palais ; celui - ci s'avança vers
Çareffant & l'embraſſa d'un air très fatisfait ;
après lui avoir fait voir les beautés de fon
Palais qui marquoient merveilleufement ſa
puiffance , il le conduifit dans un jardin
fuperbe , où s'étant affis fous un cabinet de
Chevre -feuille , l'Enchanteur prit ainfi la
parole. Cher Careffant , vous voila maître
d'un tréfor qui vous rend égal en puiffance
à moi & au perfide Aftramond mon frere .
Vous jugeriez aisément avec quelle joye je
vois votre bonne fortune , fi vous fçaviez
FEVRIER. 1745 31
quels font les fentimens qui m'intereſſent à
Vous , mais vous n'avez rien fait fi vous ne
mettez Aftramond hors d'état de vous difputer
Blanchette ; quelque pouvoir que vous
donne votre Bague enchantée dont je
connois toute la vertu , ce n'eft pas affés,
le pouvoir eft inutile & même dangereux
pour qui ne fçait pas s'en fervir : vous n'êtes
pas initié aux myfteres de la magie , & fans
cet art les Talifmans les plus forts ne font
rien. Outre l'intérêt tendre que je prends
à votre bonheur , vous fçavez qu'un intéret
plus perfonnel encore m'anime à foutenir la
juftice de votre caufe . Vous fçavez que nos
querelles font pareilles , & que notre vengeance
doit être commune. Familier dès ma
plus tendre enfance avec les enchantemens ,
' ai les connoiffances & l'expérience qu'exige
la réuffite de notre entreprife , confiez - moi
donc promptement votre anneau , & croyez
qu'avant la fin du jour nous verrons Aftramond
humilié à nos pieds , & l'objet de
notre amour heureux dans nos bras. L'Enchanteur
ſe tût après ces mots , & examina
avec attention la contenance de Careffant ,
qui ne fe preffoit pas de répondre. Il fe rappelloit
fon rêve dans le Palais des Fées , &
les fages confeils qu'il avoit reçus de la Fée
fouveraine qui avoient un rapport aflés clair
& à fon rêve & à toutes les avantures . On lui
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
avoit recommandé bien précisément de ne
pas ſe fier aux apparences , & de faire tout
ce qu'il pourroit par lui même. D'ailleurs
il y avoit dans le difcours de l'Inconnu des
obfcurités qui fembloient avoir quelque
chofe d'artificieux , Careffant ne comprenoit
pas pourquoi cet homme ne fe déclaroit
pas tout naturellement fon pere , comme il
avoit voulu le faire entendre dans cette
feconde converfation , ainfi que dans la
premiere. Après avoir reflechi profondement
à toutes ces chofes pendant quelque tems
Careffant fe détermina à ne fe point défaifir
de fon anneau , à s'éclaircir de la vérité
des faits que racontoit l'Inconnu , & enfin à
terminer lui- même au moyen de fon anneau
fes malheurs & ceux de Blanchette . Cette
réfolution qu'il déclara à l'Enchanteur parut
lui déplaire beaucoup . Sa phifionomie fe
renfrogna dans le premier inftant , mais
bientôt maître dans l'art de compoſer fon
vifage , il prit la parole avec l'air le plus
infinuant , & fans fe plaindre du parti que
prenoit Careffant , il lui fit ( entir que c'étoit
le chemin le plus long & le moins für pour
venir à bout de leurs deffeins ; le plus difficile
, dit-il enfuite , n'eft pas de recouvrer
Blanchette , je puis efperer de vous la rendre
par les efforts de ma feule puiffance , mais
ce n'eft rien faire fi nous ne mettons pas
FEVRIER. 1745 .
33
Aftramond hors d'état de l'enlever une
feconde ; fois la feule Bague dont vous êtes
poffeffeur eft fupérieure aux conjurations
d'Aftramond, mais vous manquez des ſciences
néceffaires pour en faire un bon ufage , ainfi
votre défiance recule votre bonheur , & celui.
d'un homme qui peut-être ne vous a pas
été inutile , & a cru vous donner des marques
de l'intérêt tendre qu'il prend à vous . Cependant
je n'en ferai pas moins ardent à vous
fervir , je vais vous quitter , & j'efpere,
qu'avant le retour du foleil , je vous ramenerai
Blanchette. Peut- être cette preuve de
mon amour pour vous me meritera- t- elle
votre amitié , & qu'alors vous ne croirez
pas imprudent de me confier cette Bague
puiffante , dont l'ufage très difficile peut
feul procurer ma fatisfaction
& affurer
la vôtre. En difant ces mots , l'Enchanteur
frappa des mains & toute fa fuite accourut
auprès de lui mes amis , leur dit - il , ayez
foin de cet hôte aimable , tâchez de divertirfa
melancolie , & ne lui laiffez rien à defirer
de tout ce qui peut être en votre puiffance .
Alors il demanda fon char , monta deffus &
s'éleva dans les airs où bientôt on le perdit
de vue. Careffant retourna au Palais fort
étonné de tant de merveilles , fort inquiet de
la fuite de tout cela , & incertain même de
fes propres fentimens . On lui fit voir le
By
34 MERCURE DE FRANCE.
Palais où toutes les chofes rares & fuperbes
étoient raſſemblées avec profufion . Enfuite
on le mena dans une fale de Spectacle , où
on lui fit entendre une Mufique mélodieuſe ,
& d'où on le ramena à l'heure du fouper
dans un falon orné des peintures les plus
agréables , dans lequel il trouva une table
fervie fort délicatement. Il y fut fervi par
les courtiſans de l'Enchanteur , & pendant
fon fouper toutes les belles perfonnes que
renfermoit ce Palais , jouerent des Inftrumens
, chanterent des Odes galantes , &
danferent des danfes de tous les genres.
Careffant étoit trop occupé de fon amour
& de la conduite qu'il avoit à tenir , pour
que tous ces divertiffemens lui fiffent une
vive impreffion , il en fut mediocrement
touché , & la chofe à laquelle il fit le plus
d'attention , ce fut l'air de contrainte & de
trifteffe repandu fur le vifage de toutes ces
belles perfonnes qui s'empreffoient à le divertir.
Son fouper ne fut pas long , il fe retira
dans fon appartement , dès qu'il crût pouvoir
le faire fans marquer trop de mépris
pour les jeux qu'on lui offroit & après
avoir remercié avec beaucoup de politeffe
ceux qui s'étoient donné la peine de les exécuter
, on le conduifit jufqu'à la porte de ſa
chambre , & on l'y laiffa entrer feul , parcequ'il
ne voulut pas accepter l'offre de le
›
FEVRIER. 1745. 35
fervir , que lui firent les courtifans de l'Enchanteur.
Un inftant après qu'il fut dans fa
chambre où appuyé fur une table il s'abandonnoit
à fes reflexions , il entendit ouvrir
fa porte. Il fe retourna pour voir ce que
c'étoit , & en fe retournant il apperçut fa
chere Blanchette conduite par l'Enchanteur
maître de ce Palais. En ce moment toutes
fes inquiétudes s'évanouirent , & fes fens
furent penetrés de la joye la plus pure : il
vole à Blanchette , & les yeux mouillés de
larmes , il embraffe fes genoux ne prononçant
que des mots mal articulés & entrecoupés
par l'excès de fon tranfport. Blanchette
le releva en lui donnant fa main à
bailer , & prenant la parole avec un air ,
où il y avoit plus de douceur & de modeftie
que de joye, Careffant, lui dit -elle , fi
vous lifez dans mon coeur , vous voyez combien
j'en fuis touchée , & vous fçaurez bientôt
que j'éprouve les mêmes fentimens que
je vous infpire , mais vous aurez déformais
tout le tems de vous livrer à votre amour ',
& la paffion ne doit pas faire taire la vertu.
Voulez-vous être ingrat envers celui qui vous
fait voir Blanchette ? profternons nous à fes
pieds , & recevons les bienfaits avec la
reconnoiffance qui leur eft dûe . Non , inter
rompit l'Enchanteur , vous ne me devez rien
Careffant , j'ai travaillé pour moi en travail—”
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
lant pour vous, &je préparois mon bonheur
en avançant le vôtre. Peut - être qu'à préfent
vous m'accorderez votre confiance ; adieu.Je
vous laiffe avecBlanchette; après une abſence
fi longue , & dans un inflant auffi doux je
crois que vous avez bien des choſes à vous
dire . Il fortit en finiffant ces mots , fans que
Careffant éperdu de fon bonheur , fut en
état de lui dire une feule parole. Quand
Careffant fe vit feul avec fa maitreffe , il
ſentit redoubler ſes tranfports , il s'approcha
d'elle avec une ardeur qui tenoit de l'yvreffe , -
mais elle le repouffa doucement , & s'allant
affeoir fur un Sopha , pouffa de profonds foupirs
, & répandit un torrent de larmes."
Qu'avez-vous , ma Blanchette , dit le tendre
Careffant, vous me percez le coeur. Careffant
lui dit-elle , touchez -moi avec votre Bague
& défirez que je vous paroiffe ce que je fuis ,
J'Enchanteur eft un traître , & je ne fuis
point Blanchette, Careffant à ces mots fentit
un friffon mortel courir dans fes veines . Il
croyoit bien les larmes & l'aveu fincere de
cette femme , mais il fe trouvoit retombé
dans toute l'horreur de fes malheurs paffés ,
& il ne pouvoit fe refoudre à perdre du
moins la reffemblance de Blanchette , quoiqu'il
fe reprochât en même tems d'avoir été
la dupe d'une illufion qu'il croyoit que
fon coeur auroit dû démêler, Il étoit dans
>
FEVRIER . 1745. 37
par
cet état , immobile , & n'écoutant plus la
Dame du Sopha qui cherchoit à le calmer ,
lorfque l'Enchanteur parut d'un air menaçant
& fa baguette à la main , attentif à ce qui
fe paffoit entre Careffant & la fauffe Blanchette
qui étoit fon ouvrage ; il avoit
la puiffance de fon art connu que fa rufe
étoit découverte , & il accouroit pour fe venger
, non pas de Careffant que la Turquoife
garantiffoit de tout enchantement ,
mais de l'innocente & malheureuſe ciéature
par qui il avoit voulu faire réuffir fes
noirceurs. Dès qu'elle le vit entrer elle s'enfuit,
& fe cachant derriere Careffant , elle
le conjura de la fauver. Careffant étoit trop
troublé pour l'entendre , mais la néceffité
animant fon courage , & retabliffant fa
préfence d'efprit , il courut à l'Enchanteur.
qui étendoit déja fa baguette pour en frapper
l'image de Blanchette , & il le toucha
avec fa Bague , en fouhaitant par un mouvement
naturel qu'elle pût metue le Magicien
hors d'état de nuire . Auffitôt l'Enchanteur
demeura immobile dans la même attitude
où il étoit, & femblable à une ftatuë.
.
On donnera la fuite inceffamment.
38 MERCURE DE FRANCE,
************ ****
TRADUCTION de l'Epitre de Déjanire à
Hercule , par M. Richer.
M
Onfieur Richer donna en 1723 un
Recueil de Poëfies de differens genres
, qui fut bien reçu du Public . On en
peut voir l'Extrait dans le Journal des Sçavans
de cette année . Huit des Héroïdes d'Ovide
que M. Richer avoit traduites ne faifoient
pas le moindre ornement de ce Recueil.
En voici une nouvelle , c'eſt la neuviéme
qui eft celle de Déjanire à Hercule.
M. Richer s'eft donné ici une liberté qu'il
n'avoit pas ofé prendre dans fes premieres
traductions . Il a fenti que la prodigieufe fécondité
de fon original pouvoit laffer le
Lecteur , & content de rendre les idées d'Ovide
, il n'a pas crû devoir les répéter auffi
fouvent que lui fous des tours differens.
Peut-être trouvera-t-on qu'il auroit dû avoir
plus de fcrupule , & traduire fon Auteur
avec un refpect aveugle , qui eût confervé
les fautes comme les beautés de l'original.
Peut-être d'autres Lecteurs fçauront-ils bon
gré à M. Richer d'avoir débaraffé Ovide de
ces ornemens vicieux & fuperflus , qui font
d'ailleurs plus fupportables en Latin , qu'ils
FEVRIER. 1745 . 39
ne le feroient en François ; au refte M. Richer
a traduit toutes les Heroïdes , & les
a traduites fans en rien retrancher , & fi
l'Effai qu'il propofe aujourd'hui trouvoit
quelques Critiques , il eft en état de reftituer
à Ovide tout ce qu'il n'a fupprimé que
dans la vue de plaire au Public.
C'eſt le même M. Richer qui eft Auteur
de deux Recueils de Fables eftimés.
*****
DEJ ANIRE à HERCULE.
Contente
"
Ontente qu'en tous lieux la victoire te fuive ,
Je me plains que ton coeur fe livre à ta captive.
Un bruit s'eft répandu peu digne de ton nom ,
Qu'un Heros , triomphant du couroux de Junon
Et dont aucuns travaux n'ont vaincu le courage ,
De la fille d'Euryte a fubi I efclavage.
Ah ! que ton fier Tyran & la Reine des Dieux
Avecjoie ont appris ce bruit injurieux !
Mais de quel oeil le Dieu qui lance le tonnerre ,
Ce Dieu qui pour donner un Alcide à la Terre ,
Sçut arrêter l'Aurore & prolongea la nuit ,
Voit il le joug honteux où l'Amour t'a réduit ?
Venus plus que Junon eft fatale à ta gloire .
Par Junon opprimé , tu cours à la victoire ,
Et Vénus infultant à ton courage altier ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Au milieu d'un triomphe a pû t'humilier !
Par l'effort de ton bras , aux monftres ſi terrible ,
Voi la Terre , les Mers , voi l'Univers paisible .
Où le Soleil commence , & termine fon cours ,
De ce bras protecteur tout reffent le fecours.
De la voute célefte où ta valeur te guide ,
Atlas foutint le poids , fecondé par Alcide ;
Mais que te fert l'éclat de tant d'exploits divers ,
Qu'à mieux montrer ta honte aux yeux de l'Univers
?
Deux couleuvres , dit-on , dans tes mains étouffées ,
D'Hercule encore enfant font les premiers trophées ,
Lorfque dès ton berceau ton coeur impérieux
Montroit un digne fils du plus puiffant des Dieux .
Comment fi courageux dès ta tendre jeuneffe ,
Héros , nous fais-tu voir cette indigne foibleffe ?
De cent monftres vainqueur , tu cédes à ton tour ,
Et l'effroi des Tyrans eft foumis à l'Amour.
On croit mon fort heureux , quand un noble hymenée
Au plus grand des Mortels unit ma deſtinée ,
Lorfque j'ai pour beau-pere un Dieu qui dans fes
mains
Tient un foudre bruyant redoutable aux humains.
Ah ! que l'on vante à tort un titre ridicule !
Ce n'eft pas un bonheur d'être femme d'Hercule..
Cet honneur féduiſant n'eft qu'un fardeau fatal .
Voulez-vous vivre heureuſe ? épouſez votre égal .
Ce Héros , entraîné par fon bouillant courage ,
FEVRIER. 1745 . 41
Me néglige , & ce lieu n'eft pour lui qu'un paffage ;
En cent climats divers fon coeur conduit fes pas ,
Aux hydres , aux lions il livre des combats ,
Et moi , loin d'un Epoux , dont la gloire me prive,
Seule dans ce Palais défolée & plaintive ,
Je fais des voeux au Ciel , & crains que cet Époux
D'un funefte revers n'éprouve enfin les coups .
L'efprit toujours troublé d'images effrayantes ,
Ou je me peins Cerbere aux trois gueules béantes ,
Ou je voi des lions de ton fang alterés.
Je confulte en tremblant les aufpices facrés.
Cent prélages affreux à mes yeux fe preſentent.
Des fonges menaçans chaque nuit m'épouvantent.
Aux plus legers difcours mon ame ajoutant foi ,
Se remplit tour à tour d'efperance & d'effroi.
Victime de Junon , à te perdre obſtinée ,
Sous le joug le plus dur je gémis enchaînée.
Ces maux feroient trop doux . Ton coeur que j'ai
perdu
Prodigue en mille endroits un amour qui m'eſt dû ,
Et tous les jours épris de nouvelles maîtrefles ,
Tu rends le monde entier témoin de tes foibleffes .
Sur les bords du Méandre en un lâche ſéjour ,
On vit ton coeur épris du plus honteux amour .
C'est là que fous le joug d'une indigne rivale
Tu vieillis fans honneur , vil efclave d'Omphale.
De fleurs & de rubans ton front eft donc paré ,
Qui d'un noble laurier devroit être entouré !
42 MERCURE DE FRANCE.
Tu n'as point honte enfin , aveuglé par taflâme j
De cacher un Héros fous l'habit d'une femme !
Plein d'un feu que ton coeur fe plaît d'entretenir
Tu n'as de tes travaux qu'un lâche ſouvenir ;
A l'affreux Bufiris , s'il eût vû ta parure ,
Le nom de fon vainqueur paroîtroit une injure ;
Antée en rougiroit , fa honte en cès momens
Te voudroit arracher ces lâches ornemens.
Quel opprobre ! L'on dit que dans ces lieux infames
Vilement confondu , caché parmi des femmes ,
A d'indignes emplois on occupe tes mains ,
Far leur force jadis utiles aux humains ;
Qu'Omphale qui ſe plaît à ferrer tes entraves
Te mefure la tâche ainfi qu'à fes efclaves ,
Et tu peux cependant en cet état honteux
De tes nombreux exploits faire un récit pompeux !
Pour mieux encor fur toi fignaler fa victoire ,
Ta Maîtreffe revêt les marques de ta gloire.
Vante nous maintenant ta force & ton grand coeurs
Quand tu ceffes d'être homme auprès d'un tel vain
queur,
Entre tant de hauts faits , que ta honte ravale ,
Le plus grand eût été de triompher d'Omphale.
Pour elle tu vainquis. Renonce à tes lauriers ;
Elle ufurpe ton nem & tes travaux guerriers.
Voilà ce que de toi m'apprit la Renommée ;
Je pouvois me flater d'être mal informée ;
De tes cruels mépris du moins j'ai pû douter:
FEVRIER. 1745.
43
Mais voici qu'à mes yeux tu les fais éclater
Au milieu de ces murs une femme étrangere
Entre , le coeur tout fier de ta flâme adultére.
A ce fatal afpect , qui comble mes malheurs ,
Puis-je diffimuler mes trop juftes douleurs ?
Sans en avoir pû fuir l'odieuſe rencontre ,
A mes yeux indignés ta captive fe montre ,
Non en pleurs , défolée & les cheveux épars ,
Mais promenant par tout fes infolens regards .
Ah ! quand d'un tel affront j'occupe ma pensée ,
J'en frémis , & d'horreur je demeure glacée.
Tum'aimas cependant. Mes innocens appas
Deux fois ( n'en rougis point ) feurent armer ton
bras.
Acheloüs en pleurs dans ſon onde troublée
Cache honteufement fa tête mutilée .
Neffus d'un trait, mortel s'eft vû percer le flanc ,
Et tombant fous tes coups rougit l'eau de fon fang.
O trifte fouvenir ! Qu'ai - je fait , malheureuſe !
Quand je trace ces mots , une nouvelle affreufe
M'apprend que mon amour inquiet & jaloux
Des plus cruels tourmens fait périr mon Epoux .
Déteftable artifice ! habillement funefte ,
Que par moi - t'envoya la colere celefte .
Oui , la mort par mes mains te décoche fes traits ;
Et je ne mourrois point après de tels forfaits !
Peux - tu douter encor , cruelle Déjanire ,
Si tu dois t'immoler , quand ton Epoux expire ?
44 MERCURE DE FRANCE.
Croi pourtant, cher Epoux , ( j'en attefte les noeuds
De cet augufte hymen qui nous unit tous deux )
Que je n'ai point formé de deffein parricide .
Mon coeur eft imprudent , mais il n'eft point perfide .
Neffus mourant m'appelle , & me tient ce difcours
.
Si ton Epoux volage avoit d'autres amours ,
Mon fang fçaura pour toi ranimer fa tendreffe.
De croire un impofteur , hélas ! j'eus la foibleffe ;
D'un fang empoiſonné je teins ce vêtement ,
Et je t'en fais un don , qui cauſe ton tourment :
Peux-tu douter encor , cruelle Déjanire ,
Si tu dois t'immoler , quand ton Epoux expire ?
Oui , oui , c'eft trop tarder à venger ton trépas .
Je te fuis. Voi voler mon ombre fur tes pas.
O mon pere ! reçoi les adieux de ta fille .
Adieu , mon cher Hyllus , adieu trifte famille.
Soleil , à qui je fuis un objet odieux ,
Pour la derniere fois je parois à tes yeux .
FEVRIE R , 1745 , 45
3C383c33 ટક
DISSERTATION
Sur Fauftine , femme de l'Empereur Marc-
Aurele Antonin ,
Par M. Jacques Marchand Eventaillifte ,
ruë vouffetar.
L y a peu de faits hiftoriques auffi généralement
reçus que les déréglemens de
cette Imperatrice des Romains . Son nom
rappelle l'idée de Meffaline , & les fuffrages
de plufieurs Hiftoriens paroiffent former un
corps de preuves inconteftables . On fera
fans doute fort étonné de voir quelqu'un
entreprendre après 1600 ans la réviſion de
ce procès, & les Lecteurs mal inftruits s'écrieront
que c'eft porter à fon comble l'audace
du Pyrrhoniſme , mais ceux qui font accoutumés
à faire ufage en lifant d'une critique
fage & éclairée, ne trouveront rien d'extraor
dinaire dans cette entreprife . Ce n'eft pas
une choſe rare pour eux , que de voir renverfer
par des titres authentiques les témoigna
ges d'Auteurs anciens qui paroiffent devoir
etre nos feuls guides.Devons- nous avoirpeine
à croire que les hommes fe foient trompés ,
46 MERCURE DE FRANCE.
nous qui nous trompons fi fouvent ? Je vais
examiner la nature des preuves qui ont
donné à Fauftine la réputation d'incontinence
qu'elle a eûë jufqu'à préfent ; je rapporterai
les faits & les titres inconteſtables
qui y peuvent être contraires;j'examinerai les
uns & les autres avec l'attention qu'on doit
à la recherche de la verité, fans me laiffer prévenir
par le défir d'avancer une opinion fin
guliere ; cet efprit de fingularité eſt d'autant
moins capable de me faire illufion , que les
gens qui fçavent être fimples & unis, font ce
qu'on trouve le plus rarement dans notre
fiécle.
-
Je commencerai ici mon examen par
cette réponſe fi célebre , que fit , dit- on ,
Marc- Aurele à ceux qui le preffoient de répudier
fa femme. Si je la répudie , lui faiton-
dire , il faut donc lui rendre fa dot , &
cette dot , ajoute Capitolin , qui rapporte le
Conte, étoit ce autre chofe que l'Empire ?
M. Dacier a judicieufement remarqué que
l'Empire avoit été deftiné à Marc Aurele
par Hadrien , indépendamment de ce mariage;
lorfqu'il fût adopté par Antonin , il étoit
engagé à la Soeur de L. Commodus . D'ail
leurs , l'Empire n'étoit rien moins que Patrimonial
, & le fils même ne fuccedoit pas de
droit à fon Pere. J'ajouterai , que fuppofé
que les déreglemens de Fauftine foient auffi
réels, qu'on le dit , on ne peut nier au moins
·
FEVRIER 1745. 47
que Marc-Aurele les a ignorés , ce qui renverfe
abfolument cette Fable.
Dans le Livre qu'il nous a laiffé , en comptant
les graces que les Dieux lui ont faites ,
je remercie les Dieux , dit - il , de m'avoir
donné une Epoufe fi douce , fi complaifante , fi
pleine de tendreffe pour moi & d'unefi grande
fimplicité de mours , & qu'on ne dife point ,
qu'il vouloit cacher aux autres les déréglemens
de fa femme, Ce Livre étoit fait uniquement
pour lui ; il s'y rend compte de ſes
penfées les plus intimes , & met , pour ainfi
dire , fon ame à découvert. D'ailleurs , les
déréglemens de Fauftine étant tels & auffi
publics , qu'on le fuppofe , s'il l'avoit fçû ,
auroit-il pu efperer d'en impofer aux Romains
par cette fineffe ? Etoit- elle digne de
la nobleffe de fon ame ? Et ne devoit- il pas
fentir qu'elle ne pouvoit que lui donner un ridicule
de plus? Il faut donc convenir qu'il n'a
jamais été inftruit des déréglemens de Fauf
tine , & que tout ce que les Hiftoriens
ont dit à ce fujet , eft manifeftement faux.
Mais eft- il poffible que ces débauches
ayent été telles qu'on le dit, & que M.Aurele
les ait ignorées ? Croira- t-on que l'Imperatrice
des Romains ait pu s'abandonner à des
Hiftrions & à des Gladiateurs , paffer des journées
entieres à Baïes fur le rivage, pour voir
baigner les Matelots, & choifir ainfi les.complies
de fes déréglemens ? Croira-t- on,dis -je
48 MERCURE DE FRANCE.
qu'en fe livrant à tant d'excès , connus de
tous les Romains , elle ait pu paffer dans l'efprit
de fon mari pour une femme remplie
de vertu ? Qu'on obferve qu'au milieu de la
liberté de nos moeurs il feroit impoffible à
une femme , même d'un rang ordinaire , de
voiler de pareils myfteres , & que la bienféance
des Dames Romaines avoit des Loix
beaucoup plus auſteres que la nôtre. D'ailleurs
, Marc-Aurele n'étoit point un homme
fimple , ni crédule ; il aimoit l'humanité ,
mais ne l'eftimoit pas ; il étoit difpofé à fupporter
patiemment les défauts des hommes,
mais non à les croire parfaits ; il n'étoit
ni gouverné par fa femme , ni fait pour
l'ètre.omment parmi tant d'amis , qui lui
étoient fi attachés & dont il écoutoit fi volontiers
les avis , dans tout l'Empire dont il
étoit adoré ne fe feroit - il pas trouvé quelqu'un
qui l'eut éclairé fur les défordres de fa
maiſon?Et du moins après la mort de Fauftine
, lorfqu'on n'avoit plus à craindre fon reffentiment
, n'auroit - on pas dû inftruire fon
mari, ne fut-ce que pour le confoler de la douleur
immoderée qu'iltémoigna de cette mort,
& lui faire voir le ridicule des honneurs excef
fifs qu'il fit décerner à la mémoire de cette
Princeffe? Capitolin dit que dans une Comédie
qui fut repréſentée devant lui , un Valet
répond à ſon imbecille de Maître qui lui demandoit
FEVRIER 1745 49
mandoit le nom de l'adultere qui le deshonoroit
, c'eſt Tullus , qu'interrogé encore
une fois , il répondit de même Tullus , & à
la troifiéme enfin , dixi , ter Tullus , & que
Tertullus étoit un des Amans de Fauftine.
Il ajoute que le peuple même parloit hautement
des déreglemens de cette Princeffe.
Je demande fi on peut fuppofer que Marc-
Aurele ait été affés imbecille pour fe refufer
à ces lumieres. Ce Prince fit des Loix
pour reformer la conduite des Dames Romaines
; auroit- il négligé fa propre Maiſon ?
Enfin je crois voir la fource de tant d'erreurs
. La Vertu de Marc-Aurele étoit fi revérée
par les Romains , & les vices de Commode
, fon fils , fi déteftés , que par un préjugé
affés naturel , on doit avoir imaginé
que ce monftre ne pouvoit être le fils d'un
pere fi fage , & comme il avoit les inclinations
d'un Gladiateur on lui a cherché un
pere tel qu'il le méritoit. Ce que j'avance
paroîtra prouvé , quand j'aurai rapporté le
Conte que fait le même Capitolin que j'ai
déja cité , qui dit fur Fauftine plufieurs chofes
contradictoires , & même paroît en cet endroit
la juftifier. Il rapporte qu'elle devint
amoureuſe d'un Gladiateur ; qu'honteuſe de
cette paffion indigne , elle l'avoia à ſon Mari
, & lui demanda fes confeils pour en
triompher ; que Marc - Aurele alla confulter
les Chaldéens , qui lui confeillerent de faire
C
30 MERCURE DE FRANCE.
tuer le Gladiateur ; qu'il falloit après que
Fauftine s'arrofât du fang de ce malheureux ,
& qu'au fortir de cette dégoutante cérémonie
, elle allât trouver fon Mari. L'Hiftorien
ajoute que l'avis des Chaldéens fut fuivi , &
que Commode fut le fruit de ce ridicule
commerce . Ce Conte tout abfurde qu'il eft ,
prouve au moins que les Romains ne pouvoient
s'accoûtumer à croire Commode fils
de Marc- Aurele. J'ajouterai que l'extérieur
de Marc-Aurele étoit fi grave & fi févere ,
qu'il devoit faire un étrange contrafte avec
celui d'une jeune Princeffe ; que cette premiere
impreffion peut avoir preparé les efprits
à forger & à recevoir des Contes , qui
auront trouvé plus de croyance , à meſure
qu'ils fe feront plus éloignés de leur fource.
Perfonne n'ignore combien la malignité des
hommes eft crédule fur-tout ce qui la fert , &
qu'il ne faut pas même de vraifemblance pour
nous tromper , dès qu'on nous prend par cet
endroit.
J'ajouterai qu'il fe trouve un très-grand
nombre de Médailles de Fauftine avec cette
Infcription , Pudicitia ; quoique l'exacte vérité
ne dicte pas toujours ces Inſcriptions
flateuſes , cependant il eft fans exemple , que
l'on ait choifi pour louer un Prince , la Vertu
qu'il avoit le moins. Je ne crois pas
qu'on ait jamais vanté la fobriété d'Alexandre
ni la continence de Céfar.
FEVRIER 1745 .
Ma derniere Reflexion fera , que les Auteurs
qui ont noirci la réputation de Faultine
, méritent peu de foi. Capitolin toujours
peu judicieux , & jamais exact , dit le pour
& le contre. Dion dans la feule vie de Marc-
Aurele rapporte comme très - furs trois
Contes manifeftement faux , & qui prouvent
combien il prêtoit aifément l'oreille à la calomnie
. Hérodien , Hiftorien plus judicieux
ne dit mot de tout ceci.
Il réfultera de toutes ces confidérations
que c'eft fans fondement que Fauſtine eft
mife au même rang que Meffaline . Je ne
prétendrois pas garantir que fa conduite
ait été fans taches , mais qu'au moins elle a
fçu les cacher à fon Mari & au Public , &
qu'elle doit être au rang de celles dont la
poftérité ne dit ni bien ni mal,
VERS fur le portrait de Madame la Princeffe de
ROHAN , par Mde. V..
LAtour , dans ce Paſtel dont l'éclat nous enchante
,
La divine Rohan à nos yeux eft parlante.
Que d'amours malheureux naiffent de fon regard ,
Qui cacheront toujours leur charmante bleffure !
Son portrait nous paroît le chef-d'oeuvre de l'Art,
Comme cette beauté celui de la Nature.
Cij
f2 MERCURE DE FRANCE.
LES REVEURS,
FABLE
Par Monfieur Richer.
D Eux Dormeurs grands vifionnaires
S'entretenoient un jour de leurs chimeres ;
Quand je dors , difoit l'un , je fuis de l'Univers
L'homme le plus heureux , je crois voir fur la Scéna
La touchante Gauffin , le fublime du Freſne ,
D'Oedipe & de Zaïre exprimer les beaux yers,
Souvent je m'imagine encore
Entendre Chaffé , la le Maure ,
Remplir l'air tour -à- tour d'accens mélodieux .
Après un fpectacle admirable
Suit un repas délicieux;
Une Compagnie agréable
En accroît les plaisirs que je trouve trop courts,
Je poffede avec la richeffe
De vrais amis , le coeur de ma Maîtreffe ,
Quel feroit mon bonheur ! fi je dormois toûjours ;
Mon fornmeil , lui repondit l'autre ,
Différe entiérement du vôtre ,
Et fi le Ciel rempliffoit mes fouhaits ,
1
FEVRIER. 1745 . 53
Je ne m'y livrerois jamais.
Quand fur mes fens Morphée exerce fon empire ,
Alors je fouffre le martyre ,
De finiftres Oifeaux je crois ouir les cris :
Je perds un grand procès , & j'entends à ma porte
D'importuns créanciers hurler une cohorte .
Tantôt je fais un Livre ; on fifle mes Ecrits ,
Quelquefois je me précipite
Du Sommet d'un rocher dans le fein d'Amphitrite.
Je me fauve à la nage , & regagne le bord ,
Tranfi de froid & demi mort
Enfin par les noeuds dhymenée
( Voilà mon Songe le plus noir )
J'unis ma trifte deſtinée
Avec une Guenon , grondant matin & foir ;
Jugez de la trifteffe où ce rêve me plonge.
Si je ne dormois point , que je ferois heureux !
Où tend ce récit fabuleux ?
Nous fommes ces Dormeurs , & la vie eft un fonge .
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
***KKKKKKKKH*****
REPONSE de M. de la SORINIEREà
la Critique d'un Anonyme , au fujet de fes
Reflexions fur le ftyle Marotique , inférées
dans le Mercure de fuin 1742 , 1 vel.
E n'ai vû que depuis peu , Monfieur , la
profe & les vers prétendus Marotiques
que vous vous êtes donné la peine de faire.
contre moi au fujet de mes Reflexions fur
l'abus que l'on fait du ftyle de Maître Clement.
Je vous fuis extrêmement obligé , Monfieur
, de l'honneur que vous m'avez fait de
me critiquer. Tous ceux qui fe mêlent d'écrire
n'ont pas un pareil avantage : je regarde
cette faveur comme une bonne fortune
pourmoi.
Revenons à Marot , le Poëte le plus délicat
, le plus élégant , le plus naturel , &
peut-être le plus inimitable , malgré la prodigieufe
quantité de verfificateurs qui fe piquent
de l'imiter.
Ne croyez pas , Monfieur , comme vous
l'inferez , que cet aimable favori d'Apollon
ne fut propre qu'à un feul genre :: il ne badine
pas toujours ; il fçait émouvoir & charmer
fur plus d'un ton, Avez-vous lu fon Hiſ
FEVRIER 1745. -
55
toire de Léandre & d'Héro ? elle m'a fait
verfer des larmes.
Qu'imaginez-vous, Monfieur , qui ait confacré
le ftyle de Clement Marot , auffi bien
que celui du célébre Traducteur des Hommes
Illuftres de Plutarque , fon Contemporain
? *
C'eſt que ces grands Maîtres , quoiqu'en
différent genre , avoient atteint toute la hauteur
du Langage de leur fiécle , & qu'ils foutenoient
leurs expreffions de toute la délicateffe
du genie le plus heureux , d'un genie
qui leur étoit propre. D'ailleurs le commerce
de la Cour influoit fur le bongout qu'ils
fçavoient répandre dans leurs Ouvrages : c'étoit
le Regne de François I.
Les Poëfies de Remi Belleau , de Joachim
du Bellay & de tant d'autres vous rejouiffent-
elles beaucoup ? On ne fçauroit
pourtant dire affurement que ces Rimeurs
ayent manqué d'efprit , mais inconteſtablement
ils ont manqué du genie qui abondoit
dans Marot : plufieurs d'entr'eux l'ont connu ,
mais aucun d'eux ne lui a reffemblé.
Parlons de Ronfard ; Ronfard les délices
d'une Cour , où fans doute les Mufes
pleuroient encore la perte qu'elles venoient
* Amiot naquit en 1514.
C. Marot eft mort en 1544.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
de faire de leur augufte Protecteur * : Ronfard
, dont je ne fçaurois lire vingt vers fans
avoir des naufées ; que dites-vous de celuilà
, Monfieur ? faudra-t-il en emprunter les
expreffions pour ſe rendre aimable & badin
? je les aimerois encore mieux que fes
tours.
Au refte , Monfieur , ( j'ofe le repeter ici )
je crois que l'on gagne beaucoup plus à
s'exprimer noblement fuivant l'ufage de fon
tems , qu'à vouloir toujours employer des
expreffions furannées , dont peut-être aujourd'hui
la fineffe & l'élegance nous échappent.
Ce font les tours des grands Maîtres
que nous admirons , qu'il faut tâcher de leur
dérober plutôt que leurs façons de s'exprimer
; nous en uferions mal : dumoins il
faut avoir la main légere quand on s'abandonne
à ces fortes de pillages , il n'appartient
qu'aux la Fontaines & aux Rouffeaux de
fçavoir fe les approprier , fans leur rien faire
perdre de leur delicateffe & de leur énergie.
En briguant de Marot l'élégant badinage ,
N'imitons pas toujours fon furanné Langage :
Le Marotique fans défauts
Eft dans le tour , non dans les mots.
* François I.
FEVRIER 1745 .
57
pas
là
votre
Enfin , Monfieur , ce n'eſt
doctrine ; vous avez établi la vôtre fur des
dogmes tout differens , & toujours avec ce
genie délicat & plaifant dont vous vous
piquez fans doute. Mais peut-être n'avezvous
pas fait une petite réfléxion qui n'eft
échapée à perſonne . La voici .
Lorfque par une ironie des plus fines ,
affaifonnée de tout l'enjoûment dont vous
êtes capable , vous infinuiez fi plaifamment
que mes Reflexions avoient mis Marot au
tombeau , ne vous apperceviez vous point
qu'au même inſtant , par un contrafte tout
des plus marqués , vos vers reffufcitoient
Ronfard ? Il n'y a eu perfonne qui n'ait reconnu
fa voix , & déja ………….
Mais terminons fur ce Chapitre
Le long volume d'une Epitre ,
Dont le Barbouilleur égaré ,
Confus , interdit , effaré ,
Malgré les beaux tours qu'il prodigue ,
Voit chaque trait mal digeré ,
C'eft envain que l'efprit s'intrigue ,
C'eſt envain que l'efprit nous luit ,
Si la raifon ne nous conduit.
On étale affés de fcience ,
Mais avec l'ordre & l'élégance
La clartés'éclipfe & nous fuit.
G vj
MERCURE DE FRANCE.
: Revenons encore à la profe j'ai une
grace à vous demander . Lorfqu'il vous prendra
envie de rire à mes dépens , daignez ,
Monfieur , comme je le fais , vous fervir de
la voye des Ouvrages périodiques . Vous
mettrez par là le Public à portée de juger.
de nos differends . D'ailleurs il fera bien aife
de rire avec celui qui aura les rieurs de fon
côté. Je fuis avec beaucoup de reconnoiffance
, Monfieur ou Meffieurs , car j'ignore
qui & combien vous êtes , votre &c.
A la Soriniere , en Anjou.
*****
AMADEMOISELLE DANGEVILLE
reprefentant l'Amour dans la Comédie
des Graces.
DIeu de Paphos , on va quitter ta Cour ;
Ton fceptre dans tes mains te devient inutile ,
Ta puiffance n'eft plus , & pour être l'Amour ,
Tous les Coeurs ont choiſi l'aimable Dangeville.
Elle a ta voix ,ton Langage , tes yeux ,
Tu fus charmant , elle eft plus belle encore ;
Non tu n'as plus de credit en ces lieux ,
C'eft elle feule qu'on adore.
B ....
FEVRIER 1745 . 59
EPITRE
De M. de la Soriniere à M. des Forges
Maillard à l'occafion de fa Piéce au Roi , inferée
dans le Mercure de Novembre 1I vol.
A Mi Maillard , l'honneur de ta Province ,
L'Horace du Climat Breton ,
Lorfque tu célébres ton Prince ,
Que tu prens un aimable ton !
Ce mot , enfant de l'allégreffe ,
Que je repete d'après toi ,
Eft plein d'amour & de tendreffe :
Et je repeterai fans ceffe
VIVE LE ROI , VIVE LE ROI.
Que d'Ecrivains au Temple de mémoire
Comptant porter leurs quolibets tortus ,
Vont l'ennuier du recit de fa gloire ,
Et le punir de ſes vertus !
Ils feroient bien mieux de fe taire :
Dans un champ fi vafte & fi beau
Quand ils furpafferoient Rouffeau
Ils n'égaleroient pas Voltaire .
"
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je hais ces vers entortillés ,
Je hais ces écrits faméliques ,
Que plus d'un rimeur a pillés
Et fuperbement habillés
D'Epithetes hyperboliques.
Non , je n'eftime que très peu
Ces vers dont la burleſque enflure
A plus de phlegme que de feu ,
Et femblent abhorrer la nature .
Pour toi rimer ce n'eft qu'un jeu
Où fe plaît ta Mufe docile ,
Et dans ta diction facile
J'aime ce doux enchaînement
Qui lie avec les tendres graces
La force du raiſonnement .
Quand pourrai-je , en ſuivant tes traces ,
Errer dans le facré Vallon ,
Au gré de l'aimable caprice
Qu'infpire le docte Apollon ,
Et confacrer à ma Clarice
De ces immortelles Chanfons
Que t'apprit l'Amant de Lefbie ,
Et que la divine Uranie
Ne dicte qu'à fes Nouriffons ?
A la Soriniere en Anjou.
FEVRIER 1745. 61
DIALOGUE
DE SYLLA ET D'EUCRATE.
OⓇ
Uelques jours après que Sylla fe fut démis
de la Dictature , j'apris que la réputation
que j'avois parmi les Philofophes lui
faifoit fouhaiter de me voir ; il étoit à fa
maiſon de Tibur où il jouiffoit des premiers
momens tranquilles de fa vie : je ne fentis
point devant lui le défordre où nous jette
ordinairement la préfence des grands- hommes
, & dès que nous fumes feuls ; Sylla , luidis-
je , vous vous êtes donc mis vous - même
dans cet état de médiocrité qui afflige prefque
tous les humains ? vous avez renoncé à
cet Empire que votre gloire & vos vertus
vous donnoient fur tous les hommes , la fortune
ſemble être gênée de ne plus vous élever
aux honneurs.
Eucrate , me dit - il , fi je ne fuis plus en
fpectacle à l'Univers , c'eft la faute des
chofes humaines , qui ont des bornes , &
*s Ce qu'on fait dire dans ce Dialogue à Sylla
n'eft que pour développer fon caractere , qui étoit
celui d'un homme cruel , & d'un mauvais Citoyen ,
& en même tems pour infpirer de l'horreur & du
mépris.
62 MERCURE DE FRANCE.
non pas la mienne ; j'ai cru avoir rempli
ma deftinée , dès que je n'ai plus eu à faire
de grandes chofes ; je n'étois point fait
pour gouverner tranquillement un peuple
efclave : j'aime à remporter des victoires , à
fonder ou détruire des Etats , à faire des Ligues
, à punir un Ufurpateur , mais pour ces
minçes détails de Gouvernement où les genies
médiocres ont tant d'avantages , cette
lente exécution des Loix , cette difcipline
d'une Milice tranquille, mon ame ne fçauroit
s'en occuper
.
Il eft fingulier , lui dis-je , que vous ayez
porcé tant de délicateffe dans l'ambition :
nous avons bien yû de grands hommes peu
touchés du vain éclat & de la pompe qui
entourent ceux qui gouvernent , mais il y en
bien peu qui n'ayent été fenfibles au plaifir
de gouverner & de faire rendre à leur fantaifie
le reſpect qui n'eft dû qu'aux Loix.
Et moi , me dit -il , Eucrate , je n'ai jamais
été fi peu content que lorfque je me fuis vû
maître abſolu dans Rome , que j'ai regardé
autour de moi , & que je n'ai trouvé ni
rivaux ni ennemis.
J'ai cru qu'on diroit quelque jour que
je n'avois châtié que des efclaves : veux-tu ,
me fuis-je dit , que dans ta Patrie il n'y ait
FEVRIER. 1745 . 63
plus d'hommes qui puiffent être touchés de
ta gloire ? & puifque tu établis la Tyrannie,
ne vois tu pas bien qu'il n'y aura point après
toi de Prince fi lâche que la flaterie ne t'égale,
& ne pare de ton nom , de tes titres
& de tes vertus même ?
:
Seigneur, vous changez toutes mes idées ;
de la façon dont je vous voyois agir,je croyois
que vous aviez de l'ambition , mais aucun
amour pour la gloire : je voyois bien que
votre ame étoit haute , mais je ne foupçonnois
pas qu'elle fût grande : tout dans votre
vie fembloit me montrer un homme dévoré
du défir de commander , & qui plein des
plus funeftes paflions , fe chargeoit avec
plaifir de la honte , des remords . & de la
baffeffe même attachée à la Tyrannie , car
eufin vous avez tout facrifié à votre puiffance
, vous vous êtes rendu redoutable à
tous les Romains , vous avez exercé fans pitié
les fonctions de la plus terrible Magiftrature
qui fut jamais ; le Senat ne vit qu'en
tremblant un défenfeur fi impitoyable ; quelqu'un
vous dit , Sylla , jufqu'à quand répandras
tu le fang Romain ? Veux-tu ne còmmander
qu'à des murailles ? Pour lors vous
publiates ces Tables qui déciderent de la vie
& de la mort de chaque Citoyen.
Et c'est tout le fang que j'ai verfé qui m'a
mis en état de faire la plus grande de toutes
64 MERCURE DE FRANCE .
les actions : fi j'avois gouverné les Romains
avec douceur , quelle merveille que l'ennui ,
que le dégoût , qu'un caprice m'euffent fait
quitter le gouvernement ! Mais je me fuis
démis de la Dictature dans le tems qu'il n'y
avoit pas un feul homme dans l'Univers qui
ne crut que laDictature étoit mon feul azile:
j'ai paru devant les Romains , Citoyen au milieu
de mes Citoyens , & j'ai ofé leur dire ;
je fuis prêt à rendre compte de tout le fang
que j'ai verfé pour la République ; je répondrai
à tous ceux qui viendront me demander
leur pere , leur fils ou leur frere : tous
les Romains fe font tus devant moi.
Cette belle action dont vous me parlez
me paroît bien imprudente , il eft vrai que
vous avez eu pour vous le nouvel étonnement
dans lequel vous avez mis les Romains ,
mais comment ofates -vous leur parler de
vous juſtifier & prendre pour juges des gens
qui vous devoient tant de vengeances ?
Quand toutes vos actions n'auroient été que
feveres pendant que vous étiez le maître ,
elles devenoient des crimes affreux pendant
que vous ne l'étiez plus .
Vous appellez des crimes , me dit- il , ce
qui a fait le falut de la Répuplique , vouliez-
vous que je viffe tranquillement des Sénateurs
trahir le Sénat pour ce peuple , qui
s'imaginant que la liberté doit être auffi exFEVRIER
1745. 69
trême que le peut être l'esclavage , cherchoit
à abolir la Magiftrature même ?
Le peuple gêné par les Loix & par la gravité
du Sénat a toujours travaillé à renverfer
l'un & l'autre , mais celui qui eft affés ambitieux
pour le fervir contre le Sénat &
les Loix , le fut toujours affés pour devenir
fon maître c'eft ainfi que nous avons vû
finir tant de Républiques dans la Grece &
dans l'Italie .
Pour prévenir un pareil malheur , le Sénat
a toujours été obligé d'occuper à la
guerre ce peuple indocile , il a été forcé
malgré lui à ravager la terre & à foumettre
tant de Nations dont l'obéiffance nous
pefe. A préfent que l'Univers n'a plus
d'ennemis à nous donner , quel feroit le deftin
de la République ? Et fans moi le Sénat
auroit-il pû empêcher que le peuple
dans fa fureur aveugle pour la liberté , ne
fe livrât lui-même à Marius , ou au premier
Tyran qui lui auroit fait efpérer l'indépendance
?
Les Dieux qui ont donné à la plûpart
des hommes une lâche ambition , ont attaché
à la liberté prefque autant de malheurs
qu'à la fervitude , mais quel que doive
être le prix de cette noble liberté , il
faut bien le payer aux Dieux.
La Mer engloutit les Vaiffeaux , elle fub8
MERCURE DE FRANCE
merge des Pays entiers , & elle eſt pourtant
utile aux humains.
La Pofterité jugera ce que Rome n'a
pas encore ofé examiner ; elle trouvera
peut- être que je n'ai pas verfé affés de fang,
& que tous les partifans de Marius n'ont
pas été profcrits.
Il faut , que je vous l'avoue , Sylla , vous
m'étonnez ; quoi c'eft pour le bien de votre
Patrie que vous avez verfé tant de Sang ,
& vous avez eu de l'attachement pour elle
?
Eucrate , me dit-il , je n'eus jamais cet ·
amour dominant pour la Patrie dont nous
trouvons tant d'éxemples dans les premiers
tems de la République ; & j'aime autant Coriolan
qui porte la flamme & le fer jufqu'aux
murailles de fa Ville ingrate , qui
fait repentir chaque Citoyen de l'affront
que lui a fait chaque Citoyen , que celui
qui chaffa les Gaulois du Capitole : je ne me
fuis jamais picqué d'être l'efclave ni l'idolâtre
de la fociété de mes pareils , & cet
amour tant vanté eft une paflion trop
populaire pour être compatible avec la
hauteur de mon ame : je me fuis uniquement
conduit par mes réflexions , & furtout
par le mépris que j'ai eu pour les hommes
; on peut juger par la maniere dont
j'ai traité le feul grand peuple de l'Univers ,
FEVRIER 1745. 69
de l'excès de ce mépris pour tous les autres.
J'ai cru qu'étant fur la terre il falloit que
jy fuffe libre :fi j'étois né chés les Barbares
j'aurois moins cherché à ufurper le Trône
pour commander , que pour ne pas obéir ;
né dans une République , j'ai obtenu la gloire
des Conquérans en ne cherchant que celle
des hommes libres .
Lorfqu'avec mes foldats je fuis entré
dans Rome , je ne refpirois ni la fureur ni la
vengeance; j'ai jugé fans haine, mais auffi ſans
pitié, les Romains étonnés : vous êtiez libres ,
ai-je dit , & vous vouliez vivre efclaves ,
non ; mais mourez & vous aurez l'avantage
de mourir Citoyens d'une Ville libre .
J'ai cru qu'ôter la liberté à une République
dont j'étois Citoyen , étoit le plus
grand des crimes ; j'ai puni ce crime - là , &
je ne me fuis pas embarraffé fi je ferois le
bon ou le mauvais Génie de la République.
Cependant le gouvernement de nos peres
a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts
qu'il avoit faits aux Nobles ; la crainte
a fufpendu les jaloufies , & Rome n'a
jamais été fi tranquille.
Vous voyez ce qui m'a determiné à toutes
les fanglantes tragédies que vous avez vûës.
Si j'avois vécu dans ces jours heureux de la
68 MERCURE DE FRANCE
République où les Citoyens tranquilles dans
leurs maiſons y rendoient aux Dieux une amé
libre , vous m'auriez vû paffer ma vie dans
cette retraite que je n'ai obtenuë que par tant
de fang & de fueur.
Seigneur , lui dis -je , il eft heureux que
le Ciel ait épargné au genre humain le nombre
des hommes tels que vous ; nés pour
la médiocrité , nous fommes accablés par les
efprits fublimes ; pour qu'un homme foit audeffus
de l'humanité , il en coûte trop cher
à tous les autres.
Vous avez regardé l'ambition des Héros
comme une paffion commune , & vous n'avez
fait cas que de l'ambition qui raiſonne ;
le défir infatiable de dominer que vous avez
trouvé dans le coeur de quelques Citoyens
vous a fait prendre la réfolution d'être un
homme extraordinaire : l'amour de votre
liberté vous a fait prendre celle d'être terrible
& cruel . Qui diroit qu'un héroifme de
principe eút été plus funefte qu'un héroiſme
d'impétuofité ? Mais fi pour vous empêcher
d'être efclave il vous a fallu ufurper
la Dictature , comment avez- vous ofé la
rendre ? Le Peuple Romain , dites - vous
vous a vû défarmé , & n'a point attenté ſur
votre vie : c'eft un danger auquel vous avez
échappé ; un plus grand danger peut vous
attendre , il peut vous arriver de voir quelFEVRIER
1745 . 69
que jour un grand criminel jouir de votre
modération & vous confondre dans la foule
d'un peuple foumis.
J'ai un nom , me dit- il , & il me fuffit pour
ma fureté & celle du peuple Romain , ce
nom arrête toutes les entrepriſes , & il n'y
a point d'ambition qui n'en foit épouvantée :
Sylla refpire & fon Génie eft plus puiffant
que celui de tous les Romains ; Sylla a au
tour de lui Cheronée , Orchomene , & Signion
; Sylla a donné à chaque famille de
Rome un exemple domeftique & terrible ;
chaque Romain m'aura toujours devant
les yeux , & dans fes fonges même je
lui apparoîtrai couvert de fang ; il croira
voir les funeftes Tables , & lire fon nom à la
tête des Profcrits : on murmure en fecret
contre mes Loix , mais elles ne feront pas
effacées par des flots même de fang Romain:
ne fuis-je pas au milieu de Rome ? vous trouverez
encore chés moi le Javelot quej'avois
à Orchomene , & le Bouclier que je portai
fur les murailles d'Athênes : parce que je
n'ai point de Licteurs , en fuis - je moins
Sylla ? J'ai pour moi le Sénat avec la Jufti
ce & les Loix ; le Sénat a pour lui mon génie
, ma fortune & ma gloire .
J'avoue, lui dis - je , que quand on a une fois
fait trembler quelqu'un , on conferve pref
que toujours quelque chofe de l'avantage
qu'on a pris.
70 MERCURE DE FRANCE.
Sans doute , me dit-il , j'ai étonné les hommes
, & c'eft beaucoup : repaffez dansvotre
mêmoire l'hiftoire de ma vie , vous verrez que
j'ai tout tiré de ce principe , & qu'il a été
l'ame de toutes mes actions : reffouvenez
vous de mes démélés avec Marius ; je fus indigné
de voir un homme fans nom , fier de la
baffeffe de fa naiffance , entreprendre de
ramener les premieres familles de Rome
dans la foule du peuple , & dans cette fituation
je portois tout le poids d'une grande
ame;j'étois jeune & je me réfolus de me mettre
en état de demander compte à Marius de
fes mépris ; pour cela je l'attaquai avec fes
propres armes , c'eft-à - dire par des victoires
contre les ennemis de la République.
Lorfque par le caprice du fort je fus obligé
de fortir de Rome , je me conduifis de
même ; j'allai faire la guerre à Mithridate ,
& je crus détruire Marius à force de vaincre
l'ennemi de Marius : pendant que je laiffai
ce Romain jouir de fon pouvoir fur la populace
, je multipliois fes mortifications , &
je le forçois tous les jours d'aller au Capitole
rendre graces aux Dieux des fuccès dont
je le défefperois : je lui faifois une guerre de
réputation plus cruelle cent-fois que celle que
mes Légions faifoient au Roi barbare : il ne
fortoit pas un feul mot de ma bouche qui
ne marquât mon audace , & mes moindres
FEVRIER 1745 . 71
,
actions toujours fuperbes étoient pour Marius
de funeftes préfages , enfin Mithridate
demanda la paix ; les conditions étoient
raiſonnables , & fi Rome avoit été tranquille
ou fi ma fortune n'avoit pas été chancelante ,
je les aurois acceptées , mais le mauvais état
de mes affaires m'obligea de les rendre plus
dures : j'éxigeai qu'il détruisît fa flotte , &
qu'il rendit aux Rois fes voifins tous les
États dont il les avoit dépouillés : je te laiffe ,
lui dis-je, le Royaume de tes peres , à toi qui
devrois me remercier de ce que je te laifle
la main avec laquelle tu as figné l'ordre de
faire mourir en un jour cent mille Romains.
Mithridate refta immobile , & Marius au milieu
de Rome en trembla,
Cette même audace qui m'a fi bien fervi
contre Mithridate, contre Marius, contre fon
fils , contre Cinna , contre Telefinus , contre
le peuple qui a foutenu toute ma Dictature ,
a auffi défendu ma vie le jour que je l'ai quit
tée,& cejour affure ma liber té pour jamais,
Seigneur , lui dis - je , Marius raifonnoit
comme vous , lorfque couvert du fang de
fes ennemis & de celui des Romains , il
montroit cette audace que vous avez punie ;
vous avez bien pour vous quelques victoires
de plus , & de plus grands excès , mais en
prenant la Dictature , vous avez donné l'exemple
du crime que vous avez puni . Voilà
72 MERCURE DE FRANCE.
"
l'exemple qui fera fuivi , & non pas celui
d'une modération qu'on ne fera qu'admirer..
Quand les Dieux ont fouffert que Sylla
fe foit impunément fait Dictateur dans Rome,
ils y ont profcrit la liberté pour jamais ;
il faudroit qu'ils fiffent trop de miracles pour
arracher à préfent du coeur de tous les Capitaines
Romains l'ambition de regner ;
yous leur avez appris qu'il y avoit une voye
bien fure pour aller à la Tyrannie , & la garder
fans péril ; vous avez divulgué ce fatal
fecret , & oté ce qui fait feul les bons Citoyens
d'une République trop riche & trop
grande , le défefpoir de pouvoir l'opprimer.
Il changea de vifage , & fe tut un moment.
Je ne crains , me dit- il avec émotion , qu'un
homme dans lequel je crois voir Marius. Le
hazard ou bien un deftin plus fort me l'a
fait épargner ; je le regarde fans ceffe , j'étu
die fon ame, il y cache des deffeins profonds ,
mais s'il ofe jamais former celui de comman
der à des hommes que j'ai fait mes égaux ,
je jure par les Dieux que je punirai fon in.
folence .
ODE
FEVRIER. 1745. 73
*****************
J'ai 14
ODE .
A M
'Ai lû de l'ami de Mecene
Les vers par ta muſe imités ,
Et fuis jaloux que l'Hypocrene
Pour toi roule fes flots fans peine
Jufques dans l'ombre des cités .
***
Mais helas ! ta pareffe abuſe
Des pinceaux remis dans tes mains
Pour chanter les bords de Blanduſe ,
Horace conduifoit fa Mufe
Dans les campagnes des Sabins ,
****
La Nature ne fe découvre
Que dans les champs & les hameaux ;
C'eſt-là qu'à nos yeux elle s'ouvre ,
Tandis que l'habitant du Louvre
La voit à travers des rideaux,
****
L'ennemi des Zéphirs s'envole ;
Un doux calme regne dans l'air ,
D
74
MERCURE
DEFRANCE
,
Et le Printemps vainqueur d'Eole
Dans les gouffres voifins du Pole
Précipite le fombre Hyver.
****
Vien voir renaître les bocages ,
Les jardins , les prés , les guerêts.
Tout embellit nos païfages ,
Jufqu'au prélude des orages
Qui font tant de peur à Cérès.
Ce ne font plus ces froides ondes
Dont le Verfeau dans fes fureurs
Groffit nos fources vagabondes.
C'eft l'heureux tribut d'eaux fécondes
D'où naiffent les fruits & les fleurs,
*****
Le Soleil as bruit du Tonnerre
Nous annonce ainſi ſon retour ,
Et le Ciel abreuvant la Terre ,
Dans tous les germes qu'elle enferre .
Darde le feu de fon amour.
Tout fe ranime , tout s'épure ,
L'Univers s'arrache au fommeil.
Vien donc ; c'eft un trait d'Epicure
Que de jouir de la Nature
Pans le moment de fon réveil.
1
FEVRIER 1745 . 71
Sur le gafon de ma Terraffe
Vien refpirer l'air le plus pur..
Pour des citoyens du Parnaffe
Nourris des vers charmans d'Horace
Tout eft Lucretile & Tibur.
****
Mais peut-être quand je t'invite ,
Veux-tu fçavoir ce qui t'attend
Dans ma retraite favorite ;
En premier lieu de ta vifite
Un coeur à - coup fûr très content.
炒菜
Au logis rien de magnifique >
Au déhors ni parc ni forêts ,
Le jour , promenade ruftique ,
Le foir , propos joyeux , Mufique ,
Quelques fouvenirs indifcrets.
****
Poëfie , Hiftoire , Morale ,
Point d'importun , nul embarras :
Vins affés bons , chere frugale ,
Et dans ton hôte humeur égale ,
Hors le jour que tu partiras.
De Pompignan.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
25 252525 252525 25 25 25 25 25 25 25:25 2525
EPITRE du même à Madame la Marquife
de M. à l'occafion de l'Ode précédente,
A Fompignan , ce 6 Juillet 1744.
Vous vous amufez aux dépens
De ma pauvre Muſe Gaſconne ,
Mais ne croyez pas qu'elle donne
Dans tous vos propos féduifans ,
Paſteur timide & ſolitaire ,
J'ofe à peine dans les hameaux
Chanter aux pieds d'une Bergere ;
Croirai - je que mes chalumeaux
Forment des fons qui puiffent plaire
A la divinité de Seaux ?
Je fçais trop que la Cour brillante
D'une augufte fille des Dieux
Dans fes Concerts délicieux
Ne veut point de voix diffonante ;
Que ce vallon tant célébré ,
Par tant de Fêtes confacré ,
Des Arts eft l'azile ordinaire,
Et que Seaux retentit encor
Des Vers charmans faits à S. Maur ,
FEVRIER 1745- 17
Et des chanfons de S. Aulaire.
Car aprenez qu'au fond des bois
Souvent la Courriere à cent voix
Parle aux habitans du Village ;
Et revele en plus d'un Langage
Les plaiſirs des Dieux & des Rois.
Or pour revenir à ma Muſe ,
Laiffez là , fimple en fes atours ,
Loin du faſte pompeux des Cours
Enfler ici la Cornemufe
D'unfoible enfant des Troubadours ;
Jamais loin de l'ombre des hêtres
Le fon de ma voix ne s'étend ;
Tout au plus la Garonne entend
Le bruit de mes accords champêtres.
Sur ces bords je n'ai pour témoins
Que des Bergers & ma Silvie ;
Pour chanter devant Octavie
Il faut être Virgile aumoins.
"Ne m'abuſez pas davantage
Par l'eſpoir d'un brillant fuffrage
Peu fait pour mes ruſtiques airs .
Offrez , s'ils peuvent être offerts ,
, Mes voeux mon reſpect , mon hommage
,
Mais ne parlez point de mes vers .
D iij
MERCURE DE FRAN CE
***********
REMARQUESfur un paffage de Virgile
quatrieme livre des Georgiques.
L s'eft élevé une querelle entre deux
I de nos Eceve une
vers de Virgile.
entre deux
Nam 718x Pellai gens fortunata Canopi
Accolit effufo flagnantem flumine Nilum ,
Et circumpilis vehiturfua rura Phafelis ,
Quaque Pharetrate vicinia Perfidis urget ,
Et viridem Ægyptum nigrâ foecundat arenâ ,
Et diverfa ruens feptem difcurrit in Ora ,
Ufque coloratis amnis devexus ab Indis ,
Omnis in hac certam regiojacit arte ſalutem .
Voici la Traduction la plus litterale qu'il
m'a été poffible de faire de ces vers en François
intelligible.
C'eft dans cet art que fonde fa reffource
infaillible toute cette Contrée qu'arrofe le
Nil , foit vers ces cantons où le peuple fortuné
d'Alexandrie fe promene fur des gondoles
peintes autour de fes champs inondés ,
foit vers ceux où ce fleuve defcendu du
Pays des Ethiopiens bafanés preffe les terres
FEVRIER 1745 . 79
Voifines de l'Empire des Perfes , & fertiliſant
par fon noir limon l'Egypte verdoyante , fe
partage dans plufieurs canaux qui le portent
dans la Mer par fept embouchures.
Je n'ai fuivi ni la traduction de M. l'Abbé
D. F. qui fupprime une partie de l'original
ou s'en écarte , ni celle de M. Bourgeois
qui a quelque chofe de dur & de confus.
La principale difficulté de ce paffage
confifte , comme ils en conviennent tous
les deux , dans ce vers.
Quaque Pharetrata vicinia Perfidis urget
Comment peut - on dire que le Nil preffe
les terres voifines de la Perfe ? Le vafte Pays
de l'Arabie , dit M. l'Abbé Desf. eft entre
la Perfe & l'Egypte, ainfi on ne peut refoudre
felon lui cette difficulté , qu'en fuppofant
une Colonie de Perfes dans la haute Egypte.
Sallufte , ajoute - t-il , fait mention de cette
Colonie fur la foi des livres Puniques . Suivant
M. Bourgeois , au contraire , il faut entendre
l'Arabie , c'eſt le fentiment qu'avoit
déja fuivi le Pere de la Rue , qui n'eft ni
auffi abfurde , ni auffi ridicule que M. l'Abbé
D. F. s'efforce de le faire paroître . En effet
fans qu'il foit befoin de repondre à tous les
raifonnemens que ce Traducteur moderne
entaffe pour le combatre & qui ne roulent
après tout que fur une équivoque , une ex-
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
plication toute fimple & toute naturelle fuffit
pour en décider. Par Perfis Virgile entend
non la Perfe proprement dite , mais tout
l'ancien Empire des Perfes , comme loiſque
par Emathia * il entend non la Macedoine
proprement dite , mais toutes les Provinces
qui avoient fait partie de l'ancien Royaume
de Macedoine ; ou lorſqu'il étend le nom de
Parthia à tous les Pays que comprenoit l'Empire
des Parthes. Or les frontieres de l'Egypte
du côté de l'Arabie étoient auffi ce!-
les de l'Empire des Perfes , car cet Empire
qui comprenoit l'Egypte & prefque tous les
Pays d'alentour , étoit borné à l'Orient de
l'Egypte par l'Arabie qui n'en dependoit pas
& n'en a jamais dependu , comme le remarque
Diodore de Sicile. Par confequent le bras
Oriental du Nil , qui terminoit l'Egypte du
côté de l'Arabie , preffoit auffi de ce côté les
Contrées limitrophes de l'Empire des Perfes
vicinia Perfidis , comme le Rhin preſſe à fa
droite les Pays voifins de la France , ou
qu'un bras du Po preffe les Provinces voifines
de l'Etat de l'Eglife.
Mais s'agit-il dans Virgile d'un bras Oriental
du Nil ? Sans doute , & c'eft ce qui eſt
évident , parce que le Poëte l'oppofe à celui
qui paffe près d'Alexandrie , qui eft le plus
Occidental.
* Georg. 1. 1. v. 490.
• Ec. I. v . 63.
FEVRIER 1745 . 81
Qua Pellai gensfortunataCanopi
Quaque Pharetrata vicinia Perfidis urget
Ce n'est là , dit M. l'Abbé D. F. qu'une
deſcription Poëtique & charmante des fertiles
Campagnes de l'Egypte , & qui en doute ?
mais cela empêche - t - il que chacun de ces
membres diftingués par ces quà , & caracterifés
par des traits différens , n'y défigne
bien nettement un canton particulier des
campagnes que le Poëte décrit ?
Quant à la maniere dont M. l'Abbé des
F. refout lui- même la difficulté , il eſt facile
de montrer qu'elle n'eft bâtie que fur un
fait fuppofé & fur une lourde faute de Géographie
. En effet dans quel ancien Hiftorien
, dans quel Géographe , dans quel Auteur
en un mot a-t- il fu qu'il fe fut jamais
établi une Colonie de Perfes dans la Haute
Egypte ? C'eft un fait abfolument fuppofé ,
qu'on le défie d'appuyer même d'aucune
conjecture tant
tant foit peu raiſonnable.
Pour les Perfes dont parle Sallufte qui paflerent
en Affrique & s'y fixerent fous le nom
de Numides , ils ne demeuroient ni dans l'Egypte
ni auprès , & à cet égard notre érudit
Obfervateur ne fe trompe que de 5 à fix
cent lieuës , car telle eft la diftance que tous
les Géographes , toutes les Cartes mettent
au moins entre le Nil & le Pays des Numides
dont il s'agit dans Sallufte .
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Je ne crois pas au refte devoir faire remarquer
l'inexactidude de la Verfion de ces
huit vers par M. l'Abbé D. F. Alexandrie ,
le tein bafané des Ethiopiens , le noir limon du
Nil feront apparemment de ces circonftances
qu'un Traducteur habile peut négliger
qni ne font pas tableau &c . il le dira , & il
trouvera même des raifons pour montrer
que Certa Salus n'eft pas reffource infaillible
, mais feule reffource , que Viridis Egyptus
n'eft pas l'Egypte verdoyante , máis la
Baffe Egypte , il en trouvera pour prouver
que le Nil n'engraiffe la Baffe Egypte qu'après
avoir arrofe les Pays voifins dela Perfe ,
& qu'il a du le dire , quoique Virgile ne dife
rien de femblable & que cela repugne éga
lement à l'Hiftoire & à la Géographie.
A Buon Capo d'anno alla Signora ***.
figlia del Signor Prefide.
O
tu gioia ed imago ,
Amor ,
Amor , gloria , ed onore
D'illuftre Genitore
Che fai d'ogni ben pago.
O tu che in giouin feno
Le Grazie e l'Oneftade
Unifci all'Amiftade ,
***
FEVRIER
1745 .
E Rifo almo e fereno ;
Onde per gran diſpetto
Di pafo la Regina
S'en fugge e fi confina
Nel fuo antico ricetto .
Io che d'amor già ſchive
In libertade or regno
Dopo lungo fervaggio ,
Deh qual pofs'io in omaggio
T'offrir tributo degno ,
E che ti fpieglii al vivo ,
Col ftil che a te conviene ,
De'voti miei l'ardore ,
Se folo a te appartiene ,
Un tributo d'amore !
Imitation des vers precedens.
'Un pere illuftre adorable portrait ,
Atajomne & silvie,
"
Des dons de plaire affemblage parfait
Vous qu'amour fuit , & que Venus envie
Tous les talens qu'en vous l'on voit fleurir ,
Votre vertu , vos charmes & votre âge
Meriteroient un feul genre d'hommage ,
Mais l'amitié ne fçauroit vous l'offrir.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
EXPLICATION d'un Marbre antique
, par M. l'Abbé Venuti , de l'Acadé
mie de Cortone , Correfpondant Honoraire
de l'Académie des Inferpiptions , Bibliothecaire
de l'Académie de Bordeaux
Affocié de l'Académie de Montauban.
&
Es PP. Jefuites du College de Rome
viennent de faire acquifition d'un ancien
Marbre , qu'ils ont ajouté à leur Cabinet ,
commencé par le P. Kirker , & confidérablement
augmenté de nos jours par les
foins des PP. Volpi & Contucci. L'Infcrip
tion gravée fur ce Marbre , quoique trèscourte
, ne laiffe pas d'être finguliere , la
voici :
CARPUS. AUG. LIB.
PALLANTIANUS
SANCTIS
DRACONIBUS
D. D.
Ce Carpus , fi je ne me trompe , étoit
un Affranchi de l'Empereur Neron , & le
FEVRIER 1745 .
85
même que celui dont nous avons une Infcription
dans le Recueil de Gruter , qui eſt
conçue en ces termes :
CARPUS. AUG. LIB.
PALANTIANUS
ADJUTOR . CLAUDII
ATHENODORI . PRAEF.
ANNONAE. FECIT . SIBI
ET. CLAUDIAE . CALE.
CONJUGI. PIISSIMAE. ET
TI. CLAUDIO. ROMANO
VERNAE . ET. LIBERTIS
LIBERTABUS. POSTERISQ. EOR .
Le furnom de Pallantianus peut avoir
été donné à Carpus par Pallantia fa mere,
qui étoit apparemment de la famille du célébre
Pallas Affranchi de l'Empereur Claude.
Et il eft vraisemblable que Pallas l'avoit
introduit à la Cour de Neron , heritier préfomptif
de l'Empire. Peut- être que le Carpus
de Petrone , dont le nom fut fi fouvent
pour Trimalcion le fujet d'un jeu de mots ,
eft le même que celui de notre Infcription .
86 MERCURE DE FRANCE.
Je me flate d'avoir deviné la raiſon pour
laquelle Pallantianus érigea un Autel votif
aux faints Dragons , fanctis Draconibus . On
jugera fi ma conjecture eft bien fondée.
Nous lifons dans Suetone , qu'après que
Claude eut rappellé Agrippine , le jeune
Neron s'acquit tellement la faveur du peuple
& l'amitié des Grands , que Meffaline
femme de l'Empereur en fut jalouſe au point
d'envoyer des affaffins pour l'étrangler pendant
fon fommeil ; au moins le bruit en
courut- il alors . On ajoutoit que ceux que
Meffaline avoit chargés de cette exécution
avoient vû un Dragon qui s'élançoit du lit
du jeune Prince , & qu'ils s'étoient enfuis
fur le champ . L'Hiftorien nous apprend que
ce qui donna origine à cette fable , ce fut
que l'on trouva dans le lit de Neron près
de fon chevet la dépouille d'un ferpent .
Agrippine en tira un fi favorable augure ,
qu'elle fit faire des bracelets d'or qui renfermoient
cette dépouille de ferpent . Neron
porta long- tems ces bracelets en forme
d'amulette . Sentant enfin qu'ils lui reprochoient
trop fouvent la mort de fa mere,
il s'en défit . Mais dans fes derniers malheurs,
il s'en reflouvint , & fit chercher en vain
ces précieux bracelets.
De tout cela on peut conjecturer que la
FEVRIER 1745. 8.9
fable de ce ferpent avoit furpris la crédulité
de quelques courtifans , & qu'elle avoit
pû fervir à la politique des autres. Ce qu'il
ya de fûr , c'eft que les flateurs en profiterent
, pour perfuader au peuple que les
Dieux veilloient fur la deftinée de leur
Maître.
en
On fçait que prefque toutes les Nations
ont attaché aux Dragons une idée de Divi
nité , ou de repréſentation de la Divinité :
auffi eft- il vraisemblable que Carpus Affranchi
de Neron , en courtiſan habile , avoit
dédié un Autel fanctis Draconibu
mémoire de ce qui s'étoit paffé dans la jeuneffe
de Neron . Le fait que je viens de rapporter
, d'après Suetone , fe trouve avec
quelque petit changement dans Dion ,,
dans Tacite & dans plufieurs autres Auteurs.
GOGO
88 MERCURE DE FRANCE
LE POINT DUJOUR .
LE feu des Etoiles
Commence à pâlir ,
La nuit dans fes voiles
Court s'enfevelir ,
L'ombre diminue
Et comme une nuë
S'éleve & s'enfuit ,
Le jour la pourſuit ,
Et parfa préſence
Chaffe le filence
Enfant de la nuit.
L'Amoureux Satyre
Déja dans les bois
Conte fon martyre ,
Mais fourde à fa voix
La Nimphe timide
Fuit d'un pas rapide.
Sur le front brulé
De ce Dieu halé
Regnent la licence ,
L'ardeur , les deſirs ,
Et
l'intemperance
Source des plaifirs .
FEVRIER 1745.
Mais déja l'Aurore
Du feu de fes yeux
Embellit & dore
Les portes des Cieux ,
Son tein brille encore
Des vives couleurs
Qu'on voit fur les fleurs
Qu'elle fait éclore :
Le Dieu du fommeil
Foible, mais vermeil,
Remonte avec peine
Sur fon Char d'ébene ;
Dans les airs portés
Les aimables fonges
Suivis des menfonges
Sont à fes côtés ,
Près de lui voltige
L'amour qui s'afflige
De voir la clarté ;
Trop de jour rend fage ,
Sans obfcurité
Plus de badinage
Plus de liberté.
Sur un Lit de Rofes
Fraîchement éclofes
Flore du grand jour
Attend le retour ;
06
MERCURE
DE FRANCE
,
Le jeune Zéphire
A fes pieds foupire ,
Et le Dieu badin
Volant autour d'elle
Du bout de fon aile
Découvre fon ſein.
L'Abeille agiffante
Vole à ſon travail ,
De la fleur naiſſante
Enleve l'émail ,
Tandis que moins fage
Le Papillon vain
Parcourt en volage
La Rofe & le Thin :
Chef des infidéles
Ainfi ***
Papillon des belles
Eft toujours leur Dieu;
Aimable
& parjure
Il charme & trahit ,
Trompeur il raffure ,
Perfide il jouit ;
Qu'on lui foit rebelle ,
Soumis & fidelle
Il est enflâmé ,
Si tôt qu'on l'appelle
Il craint d'être aimé ;
Plus de complaifance
FEVRIER 1745 .
91
Adieu les foupirs ,
Dans la jouiffance
Il perd la conftance
Avec les defirs.
Une clarté pure
Embellit ces lieux ,
Et dans fa parure
La fimple Nature
Brille à tous les yeux ;
Philomelle
éveille
Par fes doux Concerts
Echo qui fommeille
Au fond des deſerts ,
Et prenant fa route
Au plus haut des Cieux
Phoebus glorieux
Pouffe vers leur voute
Son char radieux.
Quittez , Atalante ,
Le fein du repos ;
La troupe galante
Des Dieux de Paphos
De ma jeune Amante
Ouvre les rideaux .
Qu'un voile de gaze
La cache à mes yeux,
Qu'elle les embraze
S'ils font curieux !
2 MERCURE
DE FRANCE:
Sans rouge & fans mouche
Que toutés fes fleurs
Au feu de ma bouche
Doivent leurs couleurs !
Que le jour fe leve
Pour remplir fes voeux
Que le jour s'acheve
Pour me rendre heureux !
SECRET IMPORTANT.
N 1735 feu M. Dufay fit voir à l'Aca-
E démie Royale des Sciences diverfes
épreuves , qui avoient été faites en fa préfence
, d'une poudre d'or , de laquelle on avoit
exécuté des deffeins en relieffur des plaques
d'or & d'argent on jugea alors qu'il feroit
bon d'en acquerir le fecret de l'Italien qui
le poffedoit , pour le communiquer aux Artiftes.
M. Dufay l'acheta , mais ce fut à condition
qu'il ne feroit rendu public qu'après
neuf années révolues. On a fait l'ouverture
du paquet cacheté qui le contenoit dans
l'Affemblée de l'Académie du 9 du mois de
Janvier dernier , & l'intention de feu M. Dufay
étant que les Ouvriers en bijoux d'or &
d'argent puiffent en profiter , Meffieurs les
Auteurs du Mercure de France font priés de
FEVRIER 1745 . 95
le faire imprimer , ainfi qu'il fuit.
Or à faire des reliefs fur or & argent fins , en
l'appliquant avec le Pinceau . Secret acheté
de M. PARISKI .
39
On prend quatre parties de chaux d'or
bien pure , précipitée du départ : on l'amoncelle
fur une petite table d'Agathe , &
≫ on fait dans le milieu un petit enfonce-
›› ment avec le doigt , dans lequel on verſe
deux parties de Mercure , revivifié de Ci-
» nabre , qu'on a eu foin de péſer exacte,
›› ment auparavant .
30
"
"
» Auffitôt qu'on a mis le Mercure dans cet
enfoncement , on y jette de l'efprit d'Ail ,
» qui fermente fur le champ avec le Mercure
& l'or, &fans perdre de tems , on mêle
" & broye bien le tout avec une petite mo-
» lette d'Agathe , jufqu'à ce que le mélange
» fe foit feché & remis en poudre. Je n'ai pas
pefé la quantité d'efprit d'Ail , parce que
» M. Pariski m'a affuré que tout l'inconvenient
qu'il y avoit à en trop mettre , étoit
qu'il falloit broyer plus long-tems . J'en
avois trop mis effectivement & j'ai laiffé
évaporer une partie de la liqueur fans y
» toucher, enforte que ma poudre n'a été
parfaitement feche que le lendemain.
0
❤
,
Pour employer cette poudre fur l'or ou
94 MERCURE DE FRANCE.
م د
as
fur l'argent , il faut 1 ° . Que la piece foit
très-nette & l'argent le plus fin , parce
qu'on eft obligé de la chauffer & que cela
la noircit , quand l'argent n'eft pas fin. Immediatement
avant que d'y appliquer l'or
préparé , on la frote avec du jus de citron :
on délaye enfuite un peu de la poudre qui
eft grife & comme de la cendre , avec du
jus de citron , & on l'employe fur la piéce
d'or ou d'argent avec une facilité infinie
» & auffi épaiffe que l'on veut , puifqu'il n'y
a qu'à mettre plufieurs couches l'une fur
» l'autre , ou laiffer épaiflir un peu le mêlange
avant que de l'appliquer. On peut
aufli travailler cette pâte appliquée , lorf-
» qu'elle eft féche , avec des ébauchoirs , fi
on en a trop mis fur la pièce.
ود
21
39
33
ל כ
Lorfque la poudre eft appliquée , com-
» me on vient de le dire , & qu'on en a couvert
le deffein précedemment tracé , on
fait chauffer la piece fur les charbons ,
»pour faire évaporer le Mercure. Plus on la
chauffe , moins il refte de Mercure , & par
» conféquent plus l'or eft haut en couleur.
Cependant il refte toujours aflés pâle , &
ce feroit une chofe utile que de trouver
un moyen de lui donner de la couleur ,
car on feroit avec cette poudre des ornemens
d'une très-grande beauté & avec une
facilité infinie tant fur l'or que fur l'ar-
» gent,
FEVRIER 1745. 95
82
Lorfque l'or eft devenu jaune fur le feu, on
le frote avec le doigt & un peu de fable
broyé , & il prend du brillant. Alors on
» peut le cizeler & réparer comme à l'ordinaire
; fi ce n'eft qu'il eft plus mol ou plus
fpongieux : ainfi pour le travailler , il vaut
mieux l'enfoncer avec le cizelet , que l'enlever
avec le burin . Il eft rare qu'il le détache,
mais fi cela arrivoit,il feroit aufli facile
d'y en remettre que cela l'a été la premiere
fois.
33
»
و و
:
» Il faut avertir que l'efprit d'Ail eft d'une
puanteur infuportable Il faut prendre
garde d'en jetter par terre , car quelques
goutes qui y étoient tombées ont infecté
» la maifon pendant deux jours. Cet efprit
fe fait en chargeant une cornuë de gouffes
d'Ail pilées : on lutte bien la cornuë avec
fon récipient & on diftille au bain de fable.
On fe fert indiftinctement de toute
la liqueur claire qui a paffé dans le .
récipient, en la féparant feulement de l'huile
» fætide. Je ne fçais file fuc d'Ail ne feroit
pas auffi bien.
93
59
35
"
53
Lorſqu'on a délayé avec du jus de citron
plus de poudre qu'il n'en faut ou qu'on
» n'en peut employer fur le champ , elle ne
» peut plus fervir une autre fois , après avoir
été féchée.Il faut la jetter dans l'eau où elle
fe précipite : on lave dans la même eau les
pinceaux , la petite table d'Agathe & la
20
96 MERCURE DE FRANCE .
» molette dont on s'eft fervi ; l'or fe précipite
& on peut le refondre pour en faire
de nouvelle chaux,
Fin du Manufcrit de M. Dufay.
le
dépoft
Cette chaux peut fe faire par
ordinaire de l'argent & de l'or : ou en précipitant
l'or d'une diffolution très -affoiblie
par
le moyen des lamines de cuivre rouge bien
nettes ou en aftoibliffant une diffolution d'or
par 25 ou 30 parties de vin de Champagne
ou de vin du Rhin, & expofant le vaiffeau au
foleil ; cette derniere operation donne une
chaux très- fine & d'une belle couleur. J'ai
ajouté ces indications pour faciliter l'operation
que vous êtes priés de publier. J'ai
l'honneur d'être , & c.
Le 7 Février 1745.
zin
NOUVELLES
FEVRIER. 1745. 97
NOUVELLES LITTERAIRES.
DES BEAUX ARTS , &c.
LES VIES des Hommes Illuftres de la
France depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à préfent par M. d'Auvigny ,
Tom. XI& XII. Les grands Capitaines ,
in - 12. Amfterdam 1745 , & fe vendent à
Paris chés Legras Grande Sale du Palais ,
à L couronnée.
C
Es deux derniers volumes de l'Ouvrage
de M. D. n'en font pas la partie la
moins importante. L'Hiftoire de France devient
plus intéreffante pour nous à meſure
qu'elle s'approche davantage du tems où
nous vivons , mais indépendamment de cette
raiſon , les Capitaines dont M. D. nous donne
les Vies, ont vécu dans des tems fi fertiles
en grands évenemens , que ce feul motif
fuffiroit pour qu'on fût curieux de les connoître
.
Le Maréchal de Coffé , le Connétable de
Montmorency, les Maréchaux de la Viellville,
de Montluc , & de Matignon ont fervi
fous les Regnes de François I , de Henri II
E
8 MERCURE DE FRANCE.
de François II . de harles IX. & de Henri
H. Regnes toujours agités pendant leſquels
la France fans ceffe expoſée aux
orages , éprouva tour à tour les malheurs
de la guerre foutenuë fans fuccès contre l'étranger
, & les horreurs plus cruelles encore
des diffentions domeftiques . Jamais on ne
vit paroître à la fois tant de gens dont la néceflité
des circonftances , & une expérien
ce continuellement foutenuë avoient développé
les talens ; jamais tant d'intérêts contraires
ne donnerent lieu à l'ambition de
faire jouer plus de refforts différens. Jamais
enfin le vice ne trouva plus d'occaſion de
s'exercer & la vertu n'eut jamais plus de
piéges à éviter; par conféquent nul tems
dont il foit plus important de connoître &
d'étudier l'Hiftoire .
Combien de fois le Connétable de Montmorency
ne vit-ilpas changerla face des affaies
dans le cours d'une vie pleine de fuccès
éclatans, & de revers cruels ? Lorfqu'il naquit
à Chantilly en 1493 , les Montmorency ainfi
que les Chatillons , fe trouvoient à la tête
de la haute Nobleffe du Royaume ; les premiers
poffèdoient les plus grandes Charges
de la Cour , & leur crédit étoit d'autant plus
confidérable , qu'il leur étoit plus facile
qu'aux autres de réfider habituellement auprès
de nos Rois ; les principaux Domaines
FEVRIER 1745. 99
,
de leur Maifon étoient aux environs de la
Capitale. Anne de Montmorency ne vit audeffus
de lui en naiffant que la Maifon
Royale , avec qui la fienne avoit d'étroites
alliances , & comme les Princes du fang vivoient
pour la plupart dans les Terres de
leurs apanages , les Montmorency étoient
fouvent comptés immédiatement après le
Roi.
Mais ce fut encore plus à fes talens qu'à
l'avantage de fanaiffance que Montmorency
dut fa prompte élévation ; il entrà très-jeune
au Confeil & jouit de la faveur & de la
confiance de François I. qui le chargea de
plufieurs négociations importantes . Nous ne
Je fuivrons pas dans les guerres d'Italie dont
'Hiftoire eft fi connue . Ifut enfin fait prifonnier
à la funefte journée de Pavie & fuivit
le Roi à Madrid. Ce fut lui qui en exécution
du traité de Madrid fut chargé avec le Maréchal
de Lautrec de faire l'échange des deux
fils de France contre la perfonne du Roi ,
ce qui s'exécuta fur le bord de la riviere
d'Andaye .
Les fervices que Montmorency avoit
rendus en cette occafion furent récompenfés
par la Charge de Grand -Maître que le
Roi lui donna . L'autorité dont Montmorency
fe vit alors revêtu lui fournit l'occafion
de déployer plus que jamais toute Faufteri é
Eij
100 MERCURE DE FRANCE,
de fon caractere ; on le nomma unanime.
ment le Caton de la Cour ; les Courtifans
étonnés crurent voir renaître au milieu d'une
Cour galante ces Cenfeurs dont les Romains
refpectoient & craignoient l'infle-
.xible févérité .
Lorfque la guerre fe ralluma en 1536
entre la France & l'Espagne , Montmorency
nommé Généraliffime de l'armée , fauva la
France par une conduite femblable à celle
que Fabius Cunctator avoit tenuë contre Annibal
. Le point capital du Marêchal étoit
de ne rifquer aucun combat , & de laiffer
à Charles V. toute la fatigue de la Campagne
. Il avoit placé fon Camp près d'Avignon
, de telle forte qu'il pouvoit recevoir
par le Rhône les vivres & les munitions
de guerre dont il avoit befoin , & empécher
qu'il n'en paffat dans l'armée de l'Empereur,
Le Roi pofté à Valence avec un corps d'armée
pouvoit fortifier le Camp d'Avignon ,
en cas qu'il fût menacé. La vivacité Françoife
s'accommodoit mal d'un plan de défenſe
de cette nature , & le Maréchal ayant à confeiller
un Monarque plein de feu & à conduire
un peuple ardent , ami des expéditions
brillantes , eut bien des murmures à effuyer ,
& eut , pour ainfi dire , à dompter fa Nation
, pour ſe mettre en état de vaincre les
ennemis. Le fuccès le juftifia pleinement,
FEVRIER 1745 . iot
Charles V. vit périr fon armée fans avoir
combattu , & fut obligé de faire une retraite
qui lui coûta encore beaucoup de monde ,
& de reconnoître en fuyant , que Montmorenci
étoit le plus grand Capitaine de fon
tems.
Ce fut deux ans après cette Campagne
brillante qu'il fût fait Connétable . Cette
Charge n'avoit point été donnée depuis la
défection du Connétable de Bourbon . Montmorency
revêtu des deux plus importantes
Dignités de l'Etat , honoré de la confiance
de fon Maître , & de l'eftime de fa Nation , ſe
voyoit dans la fituation la plus brillante
mais cet éclat fut peu durable ; des intrigues
de Cour firent difgracier le Connétable , qui
auffi peu furpris qu'affligé de cet evénement ,
foutint fa difgrace en homme fupérieur à la
faveur ; il fe retira à Chantilly , & y vêcut
comme s'il n'eut jamais été à la Cour.
Cependant après cinq ans de retraite , il
vit la ſcene changer une feconde fois . Henri
II, devenu Roi par la mort de fon pere
rappella Montmorency , & lui rendit fa premiere
autorité , mais il s'élevoit alors un Rival
dangereux du Connétable ; c'eft le fameux
Duc de Guife qui faifoit chaque jour
de nouveaux progrès dans la faveur du Roi
& dans l'eftime des Peuples , & qui avec le
Cardinal de Lorraine jetta les fondemens
E iij
102 MERCURE DE FRANCE..
de la Ligue qui fut fi funefte à la France ,
L'habileté de ce Prince , l'éclat de fes fuccès,
l'amour de la nouveauté lui donnerent de
grands avantages fur Montmorency , que la
Fortune commença alors de ne plus fi bien
fervir. L'activité du Duc , la rapidité de fes
opérations étoient bien plus faites pour
éblouir les François que la lente prudence
du Connétable. Le Duc étoit le Héros de
la Nation , & le peuple qui ne croit pouvoir
fouer le mérite dont il eft frappé que pir
des comparaifons fouvent injuftes & roujours
odieufes , montroit , autant d'ardeur
pour rabaiffer la réputation du Connérable
que pour éxalter celle du Prince Lorrain qui
étoit devenu fon Idole.
Les chofes étoient en cet état lorfque la
mort de Henri II . changea la face de la
Cour , & fut le prélude de cette foule d'événemens
funeftes qui mirent la France à deux
doigts de fa perte.
La Cour qui étoit déja partagée par des
factions puiffantes, vivement animées les unes
contre les autres , fe vit plus agitée que jamais ,
lorfque les différens partis fe virent en liberté
de faire des mouvemens , que le Roi par
fa jeuneffe & fon peu d'expérience n'étoit pas
en état de reprimer.
La Maifon de Guife & celle du Connétable
fe difputoient depuis long - tems la
FEVRIER 1745. 103
principale autorité. Un troifiéme parti plus
redoutable encore parut alors fur les rangs ,
c'étoit celui des Princes du Sang , qui par le
droit de leur naiffance , & par la confidération
qu'on leur devoit , étoient de puiflans
Concurrens.
La Reine Mere , ( Catherine de Médicis
) redoutoit également ces trois factions
, cependant elle fe voyoit obligée de
choifir entr'elles , & ce choix étoit fort difficile
à faire , il étoit à craindre que les Princes
du Sang ne devinffent' trop puiflans , il
y avoit peu de fond à faire fur le Connétable
qui étoit fort âgé , & d'ailleurs la
Reine le haiffoit perfonnellement ; Catherine
ne redoutoit pas moins les Guifes , que les
Princes du Sang. Le grand nombre de Princes
qui fe trouvoient dans cette Maiſon, leurs
grandes qualités , les établiffemens qu'ils poffédoient
le nombre confidérable de créatures
qu'ils s'étoient faites , enfin le crédit
que leur donnoit leur qualité d'Oncles de la
jeune Reine , l'autorité qu'ils avoient fur elle
, & l'afcendant que pouvoit prendre fi
aifément fur l'efprit d'un jeune Roi une
Princeffejeune & aimable à qui la beauté ſeule
pouvoit tenir lieu d'adreffe , dès qu'elle auroit
envie de féduire ; toutes ces confidérations
rendoient Catherine de Médicis fort
incertaine fur le choix qu'elle avoit à faire
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
Les Guifes furent affés adroits pour la déterminer
en leur faveur. Le Connétable
avoit fongé de fon côté à s'appuyer des Princes
du Sang : dès le tems de la bleffure du
Roi prévoyant ce qui alloit arriver , il
avoit envoyé un Gentilhomme au Roi de
Navarre, pour l'engager à venir au plutôt à la
Cour , mais ce Prince ne fit pas toute l'attention
qu'il devoit à cet avis important , &
écouta trop de petits reffentimens qu'il avoit
contre le Connétable , & qu'il auroit dû facrifier
à des intérêts plus preffans.
Les premiers jours du nouveau Regne furent
marqués par la difgrace du Connétable.
Il fe retira pour la feconde fois à Chantilly ,
où il apprit bien tôt après qu'on lui avoit
ôté fa charge de Grand- Maître pour la don
ner au Duc de Guife. Montmorency ſentir
vivement ce traitement , quoique pour l'adoucir
en quelque forte on eut fait fon filsMarêchal
de France : il fe lia avec le Prince de
Condé ; le Vidame de Chartres , Chatillon
Amiral de France qui étoit fon neveu , beaucoup
d'autres mécontens entrérent dans ce
Parti , & il eft à remarquer que cette faction
qui fut enfin celle des Proteftans , fut formée
d'abord par un Catholique zèlé ; le Connétable
étoit attaché à ſa Religion avec toute
l'ardeur qu'infpirent la probité & la vertu
; ce fut en ce tems là qu'échoua la ConFEVRIER.
1745 105 .
juration d'Amboife ; la prévoyance du Duc
de Guife déconcerta toutes les mefures de
fes ennemis . Le Roi de Navarre & le Prince
de Condé furent arrêtés aux Etats d'Orléans
, le Prince fut condamné à mort , & le
Connétable voyoit fon Parti ruiné , ſans reſfource
, fi la mort de François II. n'eut apporté
un nouveau changement dans les affaires.
Catherine de Médicis fentant le befoin
qu'elle avoit du Connétable dans ces circonftances
difficiles , envoya lui dire qu'il
fe rendit promptement à Orléans , qu'elle
avoit befoin de ſes confeils , & qu'elle vouloit
qu'il rentrât dans l'exercice de fa Charge.
Ce nouveau rayon de faveur étoit peu de
chofe ; les Guifes jouiffoient toujours d'un
plus grand crédit ; la Reine qui avoit fait
mettre en liberté le Prince de Condé , &
qui s'étoit reconciliée avec le Roi de Navarre
, n'avoit d'autre objet que de conferver
la principale autorité en tenant la balance
égale entre les deux Partis : le Connétable
alors lié d'intérêts avec le Roi de Navarre
, fe trouvoit dans une de ces pofitions critiques
où tout eft une occafion de fautes ,
& où fouvent on ne peut choifir que le
moins dangereux de plufieurs mauvais partis.
On fe fervit adroitement de fon attache-
L
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ment à la Religion Romaine , pour lui faire
abandonner le Parti du Roi de Navarre &
du Prince de Condé , qui avoient armé les
Huguenots en leur faveur. Le zèle de Montmorency
s'alluma contre les Novateurs , & les
Guifes s'en fervirent utilement pour le ramener
à eux. Le Roi de Navarre par une conduite
plus finguliére encore changea auffi de
Parti , & fe rangea du côté des Guifes , fans
fonger qu'il alloit fe rendre leur efclave , au
lieu qu'il eût été le maître dans fa faction .
Enfin l'aigreur que produifoit la différence
des Communions fe joignant à l'animofité
qu'avoit excité l'oppofition des intéreſts ,
& le Prince de Condé fe trouvant affés fort
pour en venir à une guerre ouverte, on mit de
part & d'autre des armées en Campagne ;
ainfi commencerent ces Guerres cruelles qui
durérent trente ans, & qui coûterent à la France
tant de fang & tant de crimes . La Reli
gion en fut le pretexte , l'ambition des
Grands en fut le motif , le malheur des peuples
en fut la fuite funefte ; la Bataille de
Dreux donnée par le Connétable le 19 Decembre
1562 fut également funefte aux
deux Généraux ; Montmorency fut battu
& fait prifonnier , & le Prince de Condé
qui croyoit la victoire affurée vit avec éton
nement le Duc de Guife & le Maréchal
de S. André rétablir la Bataille , & mettre
FEVRIER 1745. 107
fes troupes en déroute ; il fut lui - même
obligé de fe rendre , & ne jouit pas longtems
du plaifir de fe croire vainqueur. Ou
lit dans le Journal de Henri III . que le Cardinal
de Lorraine ayant appris la nouvelle
de cètte Bataille dit au courier ces mots :
tout va bien , puis que monfrere eft fauvé. Ne
parle-t-on plus à Paris de nous faire rendre
nos comptes. ? Puis le tournant vers un de fes
familiers à ce que je vois , dit-il , M. mon
frere & moi virons nos comptes tout feuls ;
M. le Connétable eft prifonnier d'un côté &
M. le Prince de l'autre , voilà où je les demandois.
La mort du Duc de Guife qui fut
affaffiné peu de tems après devant Orléans
facilita la liberté de ces deux prifonniers importans
, & amena une paix qui fut peu durable.
Ce fut alors que fut donné le 19
Mars 1563 ) le fameux Edit appellé l'Edit
de pacification.
Mais trois ans après la Guerre fe ralluma
avec plus de fureur ; le Prince de Condé
& l'Amiral de Coligny ayant manqué leur entrepriſe
de Meaux , où ils comptoient fe rendre
maîtres de la perfonne du Roi , vinrent
camper dans la plaine S. Denis ; la Reine
qui vouloit éviter la guerre envoya au Prince
de Condé le Chancelier de l'Hôpital ,
mais le Prince refufa toutes les voyes d'accommodement
qui furent propoices ; le
1
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Connétable accompagné des Maréchaux de
Montmorency & de Coffé & d'un Secretaire
d'Etat , s'avança jufqu'à moitié chemin
de S. Denis , pour avoir avec le Prince de
Condé une conférence qui ne réuffit pas
mieux. Le Prince y vint avec les principaux
Chefs de fon parti , mais cette négociation
fut auffi infructueufe que la précedente :
La difcuffion des intéreſts refpectifs ne fit
qu'aigrir de plus en plus les efprits ; on
fe fépara fans avoir rien conclu , & plus difpofé
que jamais à en venir à une Bataille.
Le Prince de Condé nétoit pas dans une
pofition avantageufe , il n'avoit que 1500
chevaux , & 1800 hommes d'Infanterie : le
refte de fes troupes étoit allé , du côté de
Poiffy pour s'oppofer au paffage d'un ſecours
qui venoit à l'armée Royale alors en -
fermée dans Paris avec le Connétable. Ce
dernier informé du partage des troupes du
Prince , fortit de Paris le 10 Novembre
avec 12000 hommes d'Infanterie , 3000
chevaux & 14 Pieces de canon. Le Prince
de Condé n'en avoit point , & fe préparoit à
faire une rigoureufe réfiftance , malgré l'avis
de ceux qui vouloient qu'on fe battît en retraite
, mais comme le Connétable ne put
avoir rangé fes troupes en Bataille avant quatre
heures du foir , le Prince crut qu'en fe
FEVRIER 1745 . 109
défendant quelque tems , la nuit fépareroit
les deux armées · & lui donneroit les
moyens de fe retirer fans être pourſuivi, ainfi
il fe prépara à la Bataille , fans en eſpérer
d'autre avantage que celui de faire fa retraite
fans rifque.
ဘ
23
Cependant il fongea à étendre fes trou-
» pes pour n'être pas enveloppé. Il appuya
fa droite à S. Ouën , fa gauche étoit à
» Aubervilliers ; le Prince commandoit au
centre avec l'Amiral de Chatillon ; le
» Connétable commença par faire battre
» Aubervilliers par fon Artillerie ; comme
elle incommodoit confidérablement ce
pofte , Vardes qui le gardoit avec Genlis ,
alla droit aux Arquebufiers qui défen-
» doient le canon , & les renverfa : Genlis
» vint le foutenir , mais tous les deux fu-
» rent enfuite repouffés par la Cavalerie
» du Maréchal de Coffé. L'Amiral qui vit
que Genlis ne pouvoit éviter d'être battu ,
marcha aux ennemis avec une contenance
affurée , lentement néanmoins , pour
donner le tems à fes Arquebufiers de
»fuivre la Cavalerie ; il y eût alors dans cet
» endroit un choc furieux que les troupes
» de Coffé ne purent foutenir ; les Cavaliers
fe renverferent fur un Régiment que la
* Ville de Paris avoit levé à fes frais : c'étoit
» un des plus beaux Régimens qu'on eût vû
ככ
အ
33
110 MERCURE DE FRANCE.
">
23
23
jufqu'alors ; il étoit compofé de la plus
belle jeuneffe de Paris. On ne pouvoit
rien voir de plus lefte , ni de plus riche-
» ment armé... ce Bataillon Parifien voyant
» que l'affaire devenoit férieufe , crut ne pouvoir
mieux faire que de regagner la Ville
avec précipitation . « L'Amiral chargea
alors le Bataillon des Suifles où étoit le Connétable
, & le Prince de Condé y accourut
auffi , jugeant bien que l'évenement de la Bataille
dépendoit de l'avantage que l'on remporteroit
fur le Connétable.
20
сс
Ce Vieillard refpectable âgé de 74 ans ,
& non de 80 , comme le dit M. D. , fe déffendcit
avec courage , quoique prefque
abandonné des fiens , & couvert de bleffures.
» Lorfque Robert Stuart arrivant fur
» lui le piftolet à la main , lui cria de fe ren-
» dre , il lui dit , en détournant fon cheval
»pour éviter le coup , tu ne me connois pas ;
» c'est parce que je te connois , lui repartit
Stuart , que je te porte celui-là , en memetems
il lui lâcha le piftolet dans les reins.
Le Connetable fe retourna à l'inftant con-
» tre lui , & avec le pommeau de fon épée
qu'il venoit de rompre dans le corps d'un
Cavalier , il lui brifa la machoire . Le coup
fut fi violent qu'ils tomberent en mêmetems
tous les deux de deffus leurs chevaux .
Dans le tems mê.ne de cet évenement
FEVRIER 1745. III
לכ
"3
33
25
ود
""
» le Prince de Condé qui n'étoit qu'à dix pas
,, du Connetable , fut renverfé fous fon che-
"" val. La chute des Généraux mit les deux
partis en déroute. Les Catholiques s'emprefferent
à dégager le Connétable , &
» les Huguenots à débarraffer le Prince , mais
dans toute cette confufion ceux des Catholiques
qui n'avoient point encore combattu
, furent à portée de le faire avec
» avantage. Le Marêchal de Montmoren- ,
cy fe fit jour au travers des Huguenots
» & en fit un horrible carnage. L'Amiral emporté
par fon cheval dont la bride s'étoit brifée
difparut un peu après . Le Prince de Con-
30 dé étoit hors d'état de reparoître. Les Huguenots
ainfi privés de leurs Chefs , & d'ail-
→ leurs épuifés par les efforts qu'ils avoient été
obligés de faire pendant cette Bataille , fe retirerent
vers S. Denis àla faveur de la nuit...
20
J.
၁
22
30
"
30
39 Cependant le Connétable avoit eu un
» évanouiffement qui lui avoit duré quelque
tems ; auffi - tôt qu'il en fut revenu la pré-
» miere attention fut de demander aux gens
qui l'environnoient en quel état étoient
les affaires. Lorfqu'on lui eut dit que les en-
» nemis fe retiroient, il demanda avec vivacité
pourquoi on s'amufoit au - tour de lui pen-
»dant que l'on devoit s'ocuper à les fuivre . Il
eut quelque peine à permettre qu'on l'emportât,
il vouloit , difoit-il, mourir an champ
ככ
2
20
112 MERCURE DE FRANCE .
» de Bataille , n'ayant plus rien à defirer puif-
» que le Roi fon Maître avoit remporté la
" victoire .... on le vit tourner à la mort
» dès le lendemain ; le Roi & la Reine vin-
» rent le vifiter ; il ne leur parla que de lajoie
» qu'il avoit de mourir pour la Religion , &
» pour leur fervice. Il remplit avec beau
ל כ
32
ဘ
30
.
coup de Foi tous les devoirs d'un Chré-
» tien , & montra jufqu'au dernier moment
» une fermeté que rien ne put ébranler. On
», dit même qu'un Cordelier qui l'exhortoit ,
» ayant cherché à le raffurer fur les frayeurs
qu'infpire naturellement l'idée de la
mort , le Connétable lui dit d'un ton fier
» & hardi , pensez- vous , mon pere , qu'un
» homme qui a vécu près de quatre- vingt ans
» avec honneur , n'ait pas appris à mourir un
quart d'heure ? Ce grand'homme mourut
» de fes bleffùres le troifiéme jour après la
» Bataille de S. Denis , c'eft-à-dire , le iz
» Novembre 1567. " Heureux de mourir
au fein de la victoire , & comme lui-même
l'avoit dit , les armes à la main pour la Religion
& pour fon Roi , plus heureux encore
de n'avoir vû que le commencement de ces
orages dont la violence redoubla après fa
ככ
mort.
Il n'avoit jamais employé d'autre art
pour faire fa cour que de bien fervir fon
Maître , & plus attentif à fe rendre utile
FEVRIER 1745.
113
qu'agréable , il ne s'avanca que par fes fervices
, forcé malgré lui de prendre un parti
dans les factions qui diviferent l'Etat , il ne
perdit point de vue l'idée de l'interêt public
pendant que les intérêts particuliers animoient
feuls tous les efprits ; grand homme
de guerre, & grand homme d'Etat, & Citoyen
vertueux , il fervit fa Patrie & fon Maître
toujours avec zéle & avec fidelité , fouvent
avec fuccès , vêcut fans remords & mourut
fans foibleffe .
Les morceaux que j'ai cités de M. D. peuvent
donner l'idée de fon ftyle ; on ne peut
point lui reprocher cette élégance vicieuſe
qui prodigue à contre-tems les ornemens
& les fleurs ; il a eu grand foin d'éviter ce
défaut dans lequel font tombés fouvent tant
d'Auteurs célebres & eftimés tels que Sallufte,
Quinte-Curce & quelquefois Thucidide, cependant
la matiere qu'a choifie M. D. eft fort
intéreffante , fon ftyle eft prefque toujours
clair , & on lit fon livre avec plaifir.
ORONOKO traduit de l'Anglois de Madame
Behn , 2 vol. in- 12 . Amfterdam 1745 .
Quoique l'on trouve ici tout l'interêt quet
l'on peut exiger d'un Roman , la célébre
Angloife qui en eft Auteur , prétend que
c'eſt une Hiftoire veritable , elle avoit paffé
une partie de fa vie dans les Indes , elle y
114 MERCURE DE FRANCE ,
avoit connu le Heros de fon Livre , avoit été
témoin d'une partie de les avantures, & avoit
entendu les autres de fa propre bouche . N'ya-
t- elle rien ajouté pour rendre les faits plus
intereffans ? c'eſt une difcuffion dans laquelle
nous n'entrerons point. Le Traducteur a judicieuſement
fait des changemens qui étoient
⚫ néceffaires pour affurer le fuccès de fon Livre.
Tout ce qui plaît à Londres ne plaît pas
à Paris ; la premiere condition pour rendre
un Ouvrage intéreffant eft de fe pier aux
moeurs & aux façons de penfer des Lecteurs
. Cette fage précaution n'a pas peu contribué
, fans doute , au fuccès de l'Ouvrage .
On le lit avec plaifir ; le fecond volume furtout
eft fort intéreffant . On fent aifément
qu'un Ouvrage de cette nature n'eſt guere
fufcefptible d'un extrait , c'eft au Livre même
qu'il faut avoir recours.
HISTOIRE de l'Académie Royale
des Sciences année 1741 , avec les Memoires
de Mathematique & de Phyſique ,
pour la même année , tirés des Regiftres
de cette Academie : 4° . 1744 de l'Imprimerie
Royale.
Les travaux & les fuccès de Meffieurs de
l'Academie des Sciences ont rendu le gout
des Sciences fi general , que nous n'avons
FEVRIER 1745. 115
1
pas à craindre de parler à nos Lecteurs un
Langage obfcur & barbare , en les entretenant
de ce volume. Plus de deux cent
femmes ont fait des Cours de Phyfique ex--
perimentale chés M. l'Abbé Nollet , & il
y en a même plufieurs que n'ont point arrêtées
les épines de l'Algebre ni du Calcul intégral
& differentiel , & qui ont voyagé
dans les plaines vaftes & arides de la fublime
Géometrie ; .cependant comme malgré
cela tous les Lecteurs ne font pas Phyíìciens
& Géometres , & que même parmi
ceux qui le font , il y en a dont les connoiffances
ne font pas fi étendues que l'exigeroient
certaines matieres , nous choifirons
celles que nous croirons le plus à la portée
de toutes fortes de Lecteurs.
L'Hiftoire naturelle a fur-tout cet avantage
, & on n'avoit point encore vu aucun
volume de ces Memoires raffembler tant
de faits finguliers qui fuffent de fon reffort.
Telle eft l'obfervation que M.Demours, Médecin
de Paris , très - eftimé pour les Maladies
des Yeux a lû à l'Academie fur la maniere
dont le Crapaud mâle accouche fa femelle .
Les Crapauds font un genre particulier
dans la claffe des Amphibies , & quoi qu'Amphibies
ils fe divifent en Aquatiques & Terreftres
, parce que ces derniers qu'on divife
encore en grande & petite efpece , quoique
116 MERCURE DE FRANCE
nés dans l'Eau , n'y paffent que les premiers
jours de leur vie. C'est du Crapaud Terreftre
de la petite efpece dont nous avons à
parler d'après le Memoire que M. Demours
a lu à l'Academie fur ce fujet.
L'occafion de ce Mémoire eft un de ces
heureux hazards dont les Naturaliftes feuls
peuvent connoître le prix. Sur le foir d'un
grand jour d'Eté , M. Demours étant dans
le Jardin du Roi , apperçut deux de ces Cra+
pauds accouplés au bord d'un trou que formoit
en partie une grande pierre qui étoit
au-deffus. La curiofité le fit approcher pour
voir quelle étoit la caufe des mouvemens
qu'ils fe donnoient. Deux faits également
nouveaux le furprirent le premier étoit
l'extrême difficulté qu'avoit la femelle à
dre fes oeufs , de maniere que fans un fecours
étranger elle ne paroiffoit pas pouvoir les faire
fortir de fon corps : le fecond , que le
mâle travailloit de toutes fes forces & avec
les pattes de derriere à lui arracher les
oeufs.
pon
Pour bien comprendre la Méchanique de
cet accouchement , il faut fçavoir 1 °. Que
les pattes de ces animaux , tant celles de
devant que celles de derriere , font divifées
en plufieurs doigts . C'eſt par le moyen de ces
doigts que le mâle tiroit les oeufs du fondement
de la femelle.
FEVRIER 1745. 117
2°. Que les oeufs fortent du fondement de
la femelle , parce que le réceptacle dans lequel
ils font contenus jufqu'au tems de la
ponte s'ouvre à la partie inférieure du rectum
.
:: 7
?
3 ° .Que lesCrapauds s'accouplent comme
les grenouilles , c'eft-à - dire , que le mâle
monte fur le dos de la femelle , l'embraffe
avec les pattes de devant la feule différence
qu'il y a , eft que le mâle des grenouilles
a les pattes de devant affés longues pour em
braffer entiérement la femelle , & pour entrelaffer
fes propres doigts par deffous les uns
avec les autres , au lieu que les pattes du Crapaud
mâle étant beaucoup plus courtes , il
ne peut les joindre de même ; elles n'atteignent
qu'aux côtes de la poitrine de la femelle
: où il les applique quelque fois fi fortement
, qu'il y furvient une inflammation
avant que les deux animaux fe féparent.
4º . Enfin
que les oeufs de cette effece
de Crapauds
font renfermés
chacun
dans une
coque
membraneufe
très- ferme
, dans la- quelle
eft contenu
l'embryon
, & que ces
oeufs
qui font oblongs
, & qui peuvent
avoir
deux
lignes
de longueur
, font attachés
les
uns aux autres
par un court
filet très-fort ;
ils forment
une efpece
de chapelet
dont
les grains
font diftans
les uns des autres
d'en viron
la moitié
de leur longueur
,
118 MERCURE DE FRANCE.
Ces conformations étant bien entendues, il
y a lieu de croire que la femelle fait beaucoup
d'effort pour fe procurer la fortie du premier
oeuf , mais dès qu'il eft forti c'eſt au mâle
à faire le refte. C'eft alors qu'il commence
à exercer la fonction d'accoucheur , & il s'en
acquitte avec une adreffe qu'on ne foupçonneroit
pas dans un animal qui paroît fi engourdi.
Celui-ci avoit déja tiré le fecond
ceuf lorfque M. Demours arreta fur lui fes
regards , & il redoubloit fes efforts pour ti
rer le troifiéme.
Le premier oeuf étoit engagé entre les
deux doigts du milieu de fa patte droite de
derriere par le filet qui l'attachoit au ſecond,
& c'eſt en allongeant cette patte qu'il tendoit
le cordon du chapelet vis -à-vis le fondement
de la femelle , qui pendant ce temslà
reftoit immobile. Il tâchoit auffi de fe
faifir du cordon avec la patte gauche , & il
en vint à bout après plufieurs tentatives. Cependant
la préſence de l'Obfervateur he
l'embarraffoit pas peu , & lui caufoit fans
doute bien des diftractions , car tantôt il
s'arrêtoit tout court , & alors il jettoit fur ce
eurieux importun des regards fixes , qui marquoient
fon inquietude & fa crainte ; tantôt
il reprenoit fon travail avec plus de précipitation
qu'auparavant , & un moment
après il paroiffoit indécis s'il devoit contiFEVRIER.
1745. 119
muer ou non. La femelle marquoit aufſi ſon
embarras par des mouvemens qui interrompoient
quelquefois le mâle dans fon opération
, mais enfin foit que le filence & l'immobilité
du Spectateur euffent diffipé leur
crainte , foit que le cas fút preffant , le mâle
reprit fon ouvrage avec la même vigueur ,
& toujours avec de nouveaux fuccès.
La curiofité de M. Demours avoit un autre
objet ; il obfervoit attentivement fi à
mefure que le mâle tiroit les oeufs il ne les
arrofoit pas de fa liqueur féminale , car c'eſt
par un femblable arrofement , comme le
rapportent plufieurs Auteurs , que les oeufs
de ces animaux Aquatiques & Amphibies
font fécondés & en particulier les oeufs des
Grenouilles. C'eſt ainfi , felon Swammerdam
l'un des plus fameux Naturaliſtes de ce fiécle
, qu'après un accouplement d'environ 40
jours , la Grenouille mâle féconde les oeufs
de la femelle au moment qu'elle les a pondus
, mais comme M. Demours n'appércevoit
rien de pareil aux Crapauds accouplés ,
& que l'endroit où ils fe trouvoient étoit
un peu fombre , il fe détermina à les mettre
fur fa main . L'Ouvrage fut encore interrompu
pendant quelques inftans & repris
enfuite comme auparavant , mais le
mâle ne donna jamais le moindre figne de
ce que l'Obfervateur s'attendoit à découvrir
>
120 MERCURE DE FRANCE,
par les yeux , ou à fentir fur fa main où il
les tint un quart d'heure .
Swammerdam avoit remarqué que le
mâle de la Grenouille aide auffi à la ponte
de la femelle , mais il paroît que c'eft d'une
maniere moins fuivie , moins parfaite ,
moins décidée que le Crapaud & telle enfin
qu'on ne voit pas clairement que ce fecours
y foit abfolument néceffaire . Ce n'eſt peutêtre
qu'en lui ferrant les côtes dans ce moment
, car la femelle de la Grenouille accouche
fort vîte de tous fes ceufs & comme
dit ce même Naturalifte , uno impetu
omnia ejaculatur. *
C'est dommage que quelques Naturaliftes
qui ont pris extrêmement à coeur de nous
perfuader que c'eft aux animaux que nous
devons originairement nos Arts méchaniques
& libéraux , ainfi que nos Sciences les plus
fublimes , la Géométrie , la Dialectique , la
Métaphyfique méme , & fur- tout la Médecine
, n'ayent point eu de connoiffance du
fait que nous venons de rapporter ,
auroient tiré fans doute & très directement
l'Art des Matrones & des Accoucheurs.
Swam. t. 2. P. 809.
ils en
Ruiffeau
TEVRIER 1745 . [ 2
Ruiffeau Inflammable.
Feu M. Raoul Confeiller au Parlement
de Bordeaux apprit à M. de Reaumur par
une Lettre du mois de Juillet de l'année
1740 , qu'il y avoit dans le Prieuré de Trémolac
de l'Ordre de Clugny à cinq lieues de
Bergerac , un Ruiffeau inflammable & brûlant
; ce qui fut découvert il y a huit ans par
un voleur d'écreviffes qui pour mieux appercevoir
les trous où elles fe cachent fe fervoit
de torches de paille allumées. Tant que cet
homme marcha fur le gravier du lit preſque
horifontal de ce Ruiffeau ,le feu ne prit point
à l'eau de la fuperficie , mais étant arrivé à des
endroits plus inégaux & parfemés de creux,
il fut bien étonné de voir que l'eau s'enflamma
, au point qu'il en eut fa chemiſe
brûlée ; c'étoit une flâme bleuâtre, Monfieur
l'Abbé d'Aleme alors Prieur de Trémolac
en fit répeter l'experience deux ou
trois fois, & elle réuffit toujours de même; on
peut croire avec beaucoup de vraiſemblance
qu'il eft tombé & qu'il s'eft affemblé dans ces
endroits creux quelque limon chargé d'une
matiere fulphureufe, affés en mouvement
pour s'exhaler au travers & au- deffus de l'eau
& poury prendre feu à la moindre approche
d'une flamme étrangere,
F
22 MERCURE DE FRANCE.
Il s'en faut bien que la fameufe Fontaine
brûlante de Dauphiné merite ce nom à auffi
jufte titre que le Ruiffeau de Trémolac , puifqu'elle
fe réduit , du moins aujourd'hui & depuis
fort long-tems , à un fimple terrain bitumineux
fans eau , où l'on voit quelquefois
une flamme errante & legére , fort fe mblable
à celle de l'eau de vie allumée . * *
MACHINES ET INVENTIONS
approuvées par l'Académie en 1741 .
M. de Genfane déja connu de l'Académie
& du Public par plufieurs Ouvrages de
Méchanique qui ont eu du fuccès , lui a
préfenté cette année un Mémoire concernant
la defcription des quatre Machines
fuivantes , fçavoir ,
I.
Un Niveau conftruit de maniere que fes
pieces effentielles font à l'abri de l'action du
vent. Il confifte principalement en un perpendicule
chargé de deux miroirs un peu
inclinés à la verticale , & fur lefquels les objets
de dehors viennent fe peindre à travers
deux ouvertures garnies de glaces qu'on
a ménagées à une boète bien clofe qui renferme
le tout.
Voyez l'Hiftoire de l'Acad . 1699. P. 23.
4
FEVRIER. 1745. 123
Quoique les niveaux à miroirs ne foient
pas une invention nouvelle , celui- ci a paru
cependant bien imaginé par rapport au but
que l'Auteur s'y propofe , & l'on a cru en
même tems que ce niveau pourroit être auffi
exact qu'aucun autre de pareil volume.
I I.
Une machine deftinée à mefurer par une
feule ftation de petites diftances inacceffibles.
II I.
Une maniere d'employer fans roues &
par le moyen d'un tuyau garni d'un piſton
& d'une double foûpape , l'eau d'une fource
qui auroit une certaine chute , pour faire
mouvoir des pompes. L'idée a paru nouvelle
, & pouvoir être mife utilement en
pratique.
IV.
Un moyen de fubftituer aux manivelles
coudées des eípeces de lanternes qui , avec
des aiguilles garnies de plans inclinés qu'on
leur oppofe , font jouer alternativement
également & fans aucun faut les pompes
aufquelles on les applique , comme M. de
Genſane l'a executé avec fuccès aux mines
de Pontpean en Bretagne. Cette machine
pourra être principalement employée
toutes les fois que les manivelles coudées
F
124 MERCURE DE FRANCE.
aufquelles on la fubftitue , feroient de difficile
exécution , ou exigeroient des fommes
confidérables pour être conftruites.
V.
L'incendie arrivée au Louvre le 24 Mars
de l'année 1740 a reveillé l'attention du
Public fur les moyens de prévenir de femblables
malheurs , ou d'en rendre les fuites
moins funeftes . Dans cette vûe on n'a rien
imaginé qui pût être plus sûr ni plus expéditif,
que de fe procurer dans chaque
maifon à la Ville & à la Campagne , une
ou plufieurs pompes capables de remédier
fur le champ au défordre. Alors quelques
pintes d'eau dardées à propos fur l'endroit
embrafé feront furement plus d'effet que
des muids d'eau qu'on y jetteroit après que
l'incendie eft devenu plus confidérable. Le
même M. de Genfane a encore préfenté
un projet de pompes très- propres à
remplir ce deffein , & dont l'exécution eſt
fimple , facile & de médiocre dépenſe : en
voici la conftruction . Deux corps de pompes
font placés à côté l'un de l'autre dans
un bacquet qui leur fournit l'eau , & communiquent
tous deux à un réſervoir fermé
de toutes parts ; ce réſervoir eft plein en
partie de l'eau pompes y four- que les
piffent , & en partie d'une quantité d'air
FEVRIER. 1745. 125
qui étant comprimé par l'eau que les pompes
y chaffent , la comprime auffi à fon
tour , & la force à s'échapper par un tuyau
qui trempe dans l'eau , & qui lui donne
iffie vers le côté où la main de celui qui
dirige la pompe veut la porter ; car ce
tuyau eft formé d'un cuir flexible qui fe
termine par une espece de canule de métal
. Les piftons des pompes font mûs avec
des balanciers qui font levés & abbaiffés par
les dents d'une lanterne , à l'axe de laquelle
eft attachée une manivelle que l'on fait
tourner à la main. Ces fortes de pompes qui
agiffent par le reffort de l'air , étoient déja
connues ; mais une machine peut être regardée
comme nouvelle , ou par ce qui en
fait le fond , ou par la forme qu'on lui
donne relativement à certains ufages aufquels
on la deftine , & celle - ci eft dans ce
dernier cas. Du refte M. de Genfane a calculé
qu'une de ces pompes mûe par un
feul homme , pouvoit élever à 35 ou 40
pieds de hauteur environ 53 pintes d'eau
par minuttes.
V I.
Un modéle de cheminée de M. de Lagny
, dans lequel il procure le moyen d'éteindre
le feu , en ôtant la communica-
Fiij
124 MERCURE DE FRANCE.
aufquelles on la fubftitue , feroient de difficile
exécution , ou exigeroient des fommes
confidérables pour être conftruites.
V.
L'incendie arrivée au Louvre le 24 Mars
de l'année 1740 a reveillé l'attention du
Public fur les moyens de prévenir de femblables
malheurs , ou d'en rendre les fuites
moins funeftes . Dans cette vûe on n'a rien
imaginé qui pût être plus sûr ni plus expéditif,
que de fe procurer dans chaque
maifon à la Ville & à la Campagne , une
ou plufieurs pompes capables de remédier
fur le champ au défordre . Alors quelques
pintes d'eau dardées à propos fur l'endroit
embrafé feront furement plus d'effet que
des muids d'eau qu'on y jetteroit après que
l'incendie eft devenu plus confidérable . Le
meme M. de Genfane a encore préfenté
un projet de pompes très - propres à
remplir ce deffein , & dont l'exécution eft
fimple , facile & de médiocre dépenſe : en
voici la conftruction . Deux corps de pompes
font placés à côté l'un de l'autre dans
un bacquet qui leur fournit l'eau , & communiquent
tous deux à un réfervoir fermé
de toutes parts ; ce réfervoir eft plein en
partie de l'eau que les pompes y fourpillent
, & en partie d'une quantité d'air
FEVRIER. 1745. 125
qui étant comprimé par l'eau que les pompes
y chaffent , la comprime auffi à fon
tour , & la force à s'échapper par un tuyau
qui trempe dans l'eau , & qui lui donne
iffie vers le côté où la main de celui qui
dirige la pompe veut la porter ; car ce
tuyau eft formé d'un cuir flexible qui fe
termine par une espece de canule de métal.
Les piſtons des pompes font mûs avec
des balanciers qui font levés & abbaiffés par
les dents d'une lanterne , à l'axe de laquelle
eft attachée une manivelle que l'on fait
tourner à la main. Ces fortes de pompes qui
agiffent par le reffort de l'air , étoient déja
connues ; mais une machine peut être regardée
comme nouvelle , ou par ce qui en
fait le fond , ou par la forme qu'on lui
donne relativement à certains uſages aufquels
on la deftine , & celle- ci eft dans ce
dernier cas . Du refte M. de Genfane a calculé
qu'une de ces pompes mûe par un
feul homme , pouvoit élever à 35 ou 40
pieds de hauteur environ 53 pintes d'eau
par minuttes.
V I.
Un modéle de cheminée de M. de Lagny
, dans lequel il procure le moyen d'éteindre
le feu , en ôtant la communica-
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
tion de l'air exterieur & de celui de la
chambre avec le tuyau. Il met une plaque
de fer au haut de l'interieur de la cheminée
& une autre au bas , placées horizontalement
, & portant chacune deux tourillons
ou gonds ; on fait hauffer ou baiffer
la plaque d'en haut par le moyen d'une
petite chaîne qni paffe fur une poulie appliquée
fur le devant de la cheminée , & qui
defcend jufqu'en bas , enforte que la pla
que puiffe fermer exactement toute l'ouverture
quand on tire la chaîne . La plaque
qui eft en bas vers le manteau de la cheminée
, peut aifément être abaiffée ou hauſfée
avec la main ou avec un bâton à crochet.
Il n'y a pas de doute qu'il n'entende
mettre un quarré ou quadre de fer , tant en
haut qu'en bas, afin que les plaques puiffent
bien joindre contre & ne laiffer auçun
paffage à l'air. Cette maniere d'éteindre le
feu des cheminées a paru fort bonne , extrêmement
fimple , & nullement embaraffante.
VII.
3
Un lit pour les malades & impotens
dans lequel on a ménagé plus de commodités
qu'en aucun autre qui foit connu
inventé par le fieur Hannot Menuifier.
2
FEVRIER , 1745 127
VIII.
Un moulin propofé par les fieurs Claude-
François , & Jean - Claude du Bofc freres ,
deſtiné à être mû , foit par la force du
vent , foit par celle de l'eau.
Comme moulin à vent , & par ſa forfa
me exterieure , il eft affés femblable à ceux
qui font connus fous le nom de moulins
à la Polonoife ; mais il en differe à plufieurs
égards.
Car premierement dans les moulins.
la Polonoife , les plans des aîles font dirigés
vers l'axe ou arbre vertical de la roue
ailée , & font continués jufqu'à cet axe où
fe trouve la fection commune de toutes les
aîles ; au lieu que dans le modele de Meffieurs
du Bofc les aîles font un angie de 2 z
degrés avec les rayons de la roue , & fe
terminent en dedans à une circonference
de moitié plus petite que celle de cette
roue ; elle-même eft faite à peu-près comme
les cages ou tours rondes des moulins à
la Polonoife .
Secondement . Dans les moulins à la Polonoife
l'arbre de la roue eft d'une feule piece
, & toutes les parties de cette roue étant
fermement arrêtées à l'arbre , elle ſe meut
néceffairement toute entiere , au lieu que la
roue du moulin de Meffieurs du Bofc eft
divifée en trois parties dans fa hauteur , &
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE
ces trois parties fe peuvent mouvoir ſéparément
, ou deux enſemble , ou toutes trois
à la fois , ou s'arrêter par le moyen de trois
freins difpofés à cette intention ; ainfi on
pourra ménager à la volonté la force du
vent , & empêcher que les meules ne foient
emportées avec trop de rapidité.
Troifiémement. L'inclinaifon des aîles de
la roue aux rayons , & le vuide qui eft au
milieu en forme de cylindre ou de tour
creufe , fait que le vent peut frapper le plus
d'aîles qu'il eft poffible , & prefque tour le
vent reflechi fous differens angles d'incidence
eft mis à profit, ce qui permet à la roue
de tourner fi l'on veut , en plein air , & fans
le fecours de la tour extérieure où elle eft
renfermée ; avantage que l'on n'a pas dans
les moulins à la Polonoife qui ont été imaginés
jufqu'ici. La roue de ce moulin fe
trouve donc par-là & par la tour qui l'environne
à l'abri des accidens que peuvent
caufer de violens coups de vent ; autre proprieté
que n'ont pas les moulins à la Polonoife
ordinaires , dont les volans font
expofés à toute la violence du vent , & font
fouvent emportés par des ouragans.
Du refte le moulin de Meffieurs du Bofe
a comme tous les moulins à la Polonoife ,
l'avantage d'une meule attachée à l'arbre de
la roue & fans aucun engrenage , d'où il
t
FEVRIER . 1745. 129
réfulte beaucoup moins de frottement &
un entretien plus facile.
Comme moulin à eau , la roue de celuici
fe trouvant entierement fubmergée , fera
à l'abri des accidens caufés par les glaces ,
ou par les autres corps flottans qui viendroient
la choquer. Auffi Meffieurs du Bofc
propofent-ils de placer ces roiies moitié couvertes
à l'iffiie , par exemple des arches d'un
pont & derriere une de fes piles , au moyen
de quoi l'arbre même feroit totalement hors
d'atteinte. De plus on feroit difpenfé de
lever la roue dans les grandes crûes d'eau
pendant lefquelles le moulin iroit auffi bien
que dans les hauteurs d'eau médiocre.
Il eft vrai que fi ces moulius font à l'abri
des glaces & des inondations , ils ne ſeront
prefque d'aucun ufage dans les grandes
féchereffes , & les bafles eaux : car quand
une fois la roue commencera à fe découvrir
, elle perdra d'autant plus de fa force
qu'il demeurera plus de partie de fa hauteur
à fec.
Mais malgré cet inconvenient , & quoiqu'en
général ces roues horizontales des
moulins à eau ne foient pas nouvelles , l'Académie
a jugé que ce moulin pouvoit devenir
très- utile par la conflruction de fa
roue , & par la difpofition de fes aîles , furtout
fi l'on a attention à ne le placer qu'à
130 MERCURE DE FRANCE
des endroits où il y ait toujours un courant
d'eau affés profond pour en tenir la roue
ſubmergée , & fi l'on prend les précautions
néceffaires pour empêcher que le retardement
de la rapidité de l'eau caufe par cette
roue n'occaſionne des atterriffements , qui
en gêneroient ou arrêteroient le mouvement.
I X.
Un moulin à bras & portatif, de M. Manfard
Architecte du Roi , & Membre de l'Académie
d'Architecture . Ce moulin qui ne
differe des moulins ordinaires que, par le peu
d'efpace qu'il occupe , & par la difpofition
des parties qui le compofent , eft établi dans
une espece de cage de charpente de cinq
pieds de longueur fur 4 pieds de largeur.
Deux manivelles font tourner un effieu de
fer qui porte un rouet de bois , & ce rouet
eft engrainé dans une lanterne dont l'axe
fait tourner une meule de 3 pieds de diamètre.
Dans deux experiences qui en ont
été faites , quatre hommes qui fe relayent
deux à deux , ont moulu boifleaux de
froment en 25 minutes , d'où l'on peut conclure
que ce moulin moudra près de huit
boiffeaux de pareil grain par heure , ce qui
en bien des rencontres peut être d'un grand
fecours. Il n'eft pas moins important pour le
う
FEVRIER. 1745. 131
Public d'être informé de tous les avantages
qu'il peut tirer des anciennes inventions &
des richeffes qu'il poffede , que d'en acquerir
de nouvelles .
X.
L'art d'imprimer des Tableaux ou des
Eftampes colorées cet art que le fieur
Chriſtophe le Blond fe propofe d'exercer ,
& pour lequel il a déja obtenu en 1739
des Lettres Patentes portant Privilege exclufif
pour 20 années , a paru d'une
grande
utilité par rapport aux Livres d'Anatomie
, de Botanique , & d'Hiftoire naturelle ,
où l'on pourra repréfenter les objets avec
leurs véritables couleurs. Ce qu'il y a de
fingulier c'est que tout cela s'exécute avec
trois planches , & avec les trois couleurs ,
rouge , jaune , & bleue , qui par leur mêlange
produifent toutes les autres couleurs
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
***
OBSERVATIONS ME'TE'OROLOGIQUES
FAITES A L'ORSERVATOIRE ROYAL.
Pendant l'année M. DCC . XLI.
Par M. MARALDI.
Obfervations fur la quantite de la Pluye.
Pouc. lig.
En Janvier
2/02/04/06
1 I
Févriero 8
Mars - O 3 %
Avril - 2
-
Pouc.lig,
En Juillet 2 ୨
Août 0 9
Septembre 25
Octobre 07
-
3 ㅎ
Décembre o 8
N
Novembre o 8 2
May
Juin ·
4
4. 10. 7-112
La quantité de la pluye tombée à l'Obfervatoire
en 1741 a donc été de 12 pouces
10 lignes , ce qui marque une année feche.
La pluye tombée dans les fix premiers mois
n'a été de
que quatre pouces 10 lignes , &
celle des fix derniers mois a étéde 7 pouces
11 lignes 1.
FEVRIER 1745. 13
La pluye du mois d'Avril qui contribue
beaucoup à l'abondance des foins , n'a été
que de z lignes. En effet la récolte en a été
très-médiocre , mais elle a été un peu réparée
par les regains qu'on a faits en Automne , &
qui font venus après la pluye du mois de
Septembre.
Sur le Thermometre .
Le froid de l'hyver de 1741 n'a pas été
grand. La liqueur de l'ancien Thermometre
eft defcendue le 26 Janvier par un tems ferein
& calme à 18 parties. Celle du Thermometre
de M. de Reaumur , qui eft à côté
de celui-ci , à deg. & celle de l'autre qui 7
eft expofé au Nord au dehors de la tour à
8 deg.
Le premier avoit été à 23 deg. le 25
de Janvier par un tems demi couvert & uni
grand vent de Nord Nord-Eft , & celui de
M. de Reaumur expofé en dehors à 5 deg.
Ces Thermometres ont à peine marqué la
congellation pendant les mois de Février ,
de Mars , & d'Avril , de forte que les Arbres
fruitiers & la Vigne étoient fort avancés à
la fin d'Avril , & une petite gelée qui eft venüe
la nuit du 30 d'Avril , au premier de
Mai & la nuit fuivante les a beaucoup endommagés,
134 MERCURE DE FRANCE.
Les mêmes Thermometres ont marqué
la plus grande chaleur de l'Eté le 7 & le 8
d'Août , car le premier de ces Thermometres
qui le matin du 7 d'Août vers lelever
du foleil , étoit à 6r deg. eft monté après
midi à 73 ; celui de M. Reaumur expofé
en dehors à 24 , & le 8 d'Août après midi
ils étoient , l'un à 75 deg. & l'autre à 27
deg.
Sur le Barometre.
Le Mercure du Barometre s'eft foutenu à
une grande hauteur pendant toute l'année
1741 , & il a été à 28 pouces 7 lig . le
18 Février , & à 28 pouces 6 lig.. le 23
Novembre , par un grand brouillard , il a
été plufieurs fois à 28 pouces 6 lig. par
dif
ferents tems , fçavoir le 13 & le 14 de Février
par un tems couvert & un petit vent
de Sud-Eft , le 19 du même mois par un
grand brouillard. Les 11 , 12 , 13 & 18
de Mars par un tems ferein & un vent de
Nord- Nord-Eft , les 23 , 24 & 25 d'Avril
par un tems ferein & un vent de Nord- Oueft,
les 22 , 23 & 26 Novembre par un grand
brouillard , fa moindre hauteur a été à 27
pouces 5 lig. le 19 de Septembre & à 27
pouces 6 lig.. le 20 du même mois par
un tems pluvieux .
FEVRIER 1745 135
Déclinaifon de l'Aiguille Aimantée.
pen- M. Maraldi a obfervé plufieurs fois
dant l'année 1741 la Déclinaifon de l'Aimant
avec une aiguille de 12 pouces, & il l'a
trouvée de 15 deg. 35 ou 40 m.vers le Nord-
Queft.
Nous entretiendrons encore nos Lecteurs
des utiles & eftimables travaux de Mrs. de
l'Academie,
LES PASTORALES de Nemefien , & de
Calpurnius , traduites en François avec des
remarques , & un difcours fur l'Eclogue in
12 Bruxelles , chés Baltazar Wixfeld 1744.
Voici deux Poëtes qui n'ont point encore
été traduits , ce qui en général pourroit faire
un préjugé contre eux ; il ne faut pourtant
pas conclure de-là , qu'ils ne méritent aucune
eftime. Plufieurs Sçavans ont parlé d'eux
avec éloge. P. Crinitus , L. Gyraldi ,
Voffius , Scaliger, Fabricius , Ulitius, Barthius ,
Guidalotti, la plufpart Philologues celebres ,
ont fait cas des Poëfies de Nemefien & de
Calpurnius , & l'on peut dire que ce font des
Poctes eftimables dans le fecond ordre .
On peut encore rappeller pour leur gloire ,
que du temps de Charlemagne leurs Ouvrages
136 MERCURE DE FRANCE.
étoient du nombre des Livres claffiques , que
l'on expliquoit dans les Ecoles fondées par ce
Prince , mais il faut convenir auffi qu'alors
on ne faifoit pas grand cas de Virgile . Alcuin
, qui donnoit le ton à tous les Litterateurs
de fon temps , ne vouloit point que
fes difciples s'amufaffènt à la lecture de
l'Æneïde , qu'il traitoit de fables & de reveries
, & il donnoit le nom de Virgiliens , à
ceux qui lifoient ce Poëme à fon infçu * bac
Sapientia dit-il à l'un d'eux , in Virgiliacis
non invenitur mendaciis unde te habemus
Virgiliane ? Dans la 34e de fes lettres , il fait
des reproches fort ferieux à un Evêque de
fes amis , fur ce qu'il prenoit trop de plaifir à
la lecture de Virgile.
Nemefien & Calpurnius fe font furtout attachés
à copier lesEclogues de cePoëte, comme
Statius & Silius Italicus ont copié l'Æneïde,&
les uns & les autres imitateurs ferviles &
foibles font reftés bien loin de leur original.
Nemefien étoit de Carthage , & quoique
quelques Auteurs lui ayent fait l'honneur de
le placer fous le Regne d'Augufte , il eſt cependant
prouvé qu'il a vécu vers la fin du
troifiéme fiecle fous les Empereurs Carns ,
Carin & Numerien fes fils , & fous Diocletien.
Numerien aima & eftima beaucoup
Nemefien , & le combla des biens : ainfi ce
* Vit. Alc. Edit, Mabil,
FEVRIER 1745. 137
Poëte qui imitoit foiblement les vers de
Virgile en fut du moins une copie fidelle :
quant à la fortune ; Il fut cher à fon maître ,
& jouit d'une faveur plus fignalée, & d'une for
tune plus éclatante que l'Auteurde l'Eneïde ,
peut-être parce qu'il avoit moins de talent.
Ce n'étoit paslà le fort ordinaire des Poëtes
fous leRegne de Numerien, Calpurnius dont
les Eclogues ont toujours été jointes à celles
de Nemefien , languiffoit dans la pauvreté :
Nemefien lui tendit une main fecourable
& eût la générofité de foutenir , & d'encoura
ger un talent qui pouvoit obfcurcir le fien.
Il faut pourtant convenir que l'on a quelque
lieu de douter , que Nemefien foit le
véritable Auteur des Eclogues qui font fous
fon nom , la conformité du ſtyle , & d'autres
raiſons ont porté bien des Critiques à croire
que tout l'Ouvrage eft de Calpurnius , & ce
fentiment eft fort vrai femblable. Mais en
ce cas , la conduite de Nemefien meriteroit
encore de plus grands éloges , car alors il ne
feroit plus que l'Auteur de trois Poëmes
écrits d'un très mauvais ftyle , & qui ne devoient
pas faire efperer à Calpurnius de trouver
dans Nemefien un Partiſan ni un Mecene.
Pour donner une idée des Ouvrages de
Calpurnius, car nous le regardons comme le
feul Auteur de ces Eclogues , nous allons
rappeller le plan de la troifiéme , dont M.
38 MERCURE DE FRANCE.
-
"
22
de Fontenelle a parlé avec éloge.
Des Bergers qui trouvent Pan endormi ,
veulent jouer de fa flute , mais des mortels
ne peuvent tirer de la flute d'un Dieu qu'un
fon très- défagréable ; Pan s'en éveille , & il
leur dit que s'ils veulent des chants , il va
les contenter , alors il leur chante quelque
chofe de l'Hiftoire de Bacchus , & s'arrête fur
la premiere vendange qui ait été faite . Cette
deſcription eft fort agréable , & le même M.
de Fontenelle dont le fuffrage eft d'un fi
grand prix , dit dans le même endroit
C'est dommage que Virgile n'ait pasfait les vers
de cette Piece , encore ne feroit-il pas néceſſaire
qu'il les eût tous faits , il auroit eû fans doute
peu de chofe à retoucher à ces vers , où le
Poëte décrit l'enfance de Bacchus , & peint
Silene qui le berce dans , fes bras.
Quin 5 Silenus parvum veneratus alumnum ,
Aut gremiofovet , aut refupinisfuftinet ulnis ,
Et vocat ad rifum digito , motuque quietem
Allicit , aut tremulis quaffat Crepitacula palmis.
Cui Deus arridens , horrentes pellore fetas
Vellicat , aut digitis aures aftringit acutas ,
Applauditive manu mutilum caput aut breve mentum
Et fimas tenero collidit pollice nares .
Nous allons nous fervir des expreffions
du Traducteur afin que les Lecteurs foient
FEVRIER 1745. 139
à portée de prononcer à la fois fur l'original
& fur la Traduction.
Le vieux Silene lui -même plein d'une
refpectueufe tendreffe pour ce jeune enfant ,
l'échauffe dans fon fein , le foutient fur fes
bras , & le fait rire en le chatouillant délicatement
; tantôt par un leger mouvement
il l'invite au fommeil , & tantôt il le réjouit
en frappant de fes mains tremblantes le fiſtre
qu'il tient. Le jeune Dieu fouriant à ce badinage
, pince les oreilles de Silene , lui arrache
les poils dont fa poitrine eft heriſſée,
il frappe fur fa tête chauve , fur fon court
menton , & il aplatit avec fon foible pouce
le nés du Satyre qui n'eft déja que trop
écrasé.
On trouve à la fuite de chaque Eclogue
des Notes qui , comme le Traducteur le
ait lui- même dans fa Préface , font en petir
nombre , affes courtes & débarraffées d'un vain
étalage d'érudition ; il auroit cependant été facile
de donner un air important à cette Verfion
, en la hériffant d'un grand nombre de citations
, & en y prodiguant des paſſages Grecs
& Latins comine ont fait les derniers Editeurs
d'Hollande , qui pour rendre leurs doctes Commentaires
plus intereffans , y ont femé un peu
d'Hebreu mais à quoi bon tout cet apareil ?
Au défaut de l'érudition que le Traducteur
a évité avec foin de prodiguer , il a rempli
140 MERCURE DE FRANCE.
fes Notes de traits malins , & fouvent affés
plaifans , qu'il lance fur les Commentateurs,
dont les travaux tournés mal-à-propos.en
ridicule , ont cependant été fort utiles à la
République des Lettres. On fent bien que
nous ne voulons pas parler de tous.
COUTELIER , Libraire , Quai des Auguftins
, qui a déja donné des Editions de
Sallufte , de Catulle , & de Lucrece , que l'on
peut comparer aux Editions plus belles des
Elzeviers , vient de donner une Edition de
Virgile , dont le materiel ne le céde point
aux Ouvrages qu'il a déja donnés. Il eft imprimé
fur de très-beau papier , les proportions
font très judicieufes , les caractéres nets
& bien profilés. 3 vol. in- 12 . Prix 24 liv .
M. Philippe qui a pris foin de cette Edition
, a fait tous fes efforts pour donner le
meilleur texte de Virgile qu'il fut poffible
il a confulté beaucoup de Manufcrits , &
s'est déterminé pour celui de Florence , à
l'exemple de Daniel Heinfius , qu'il a pris
pour guide. Les variantes font placées à la
fin de chaque Livre & l'Editeur a déchargé
cette partie de toutes celles , qui n'offrant
que quelques minuties, n'auroient fait qu'augmenter
le volume du Livre fans en augmenter
l'utilité ; on trouve à la tête trois
yies de Virgile, 1º , celle qu'on a fauffement
FEVRIER. 745. 147
imputée à Donat , & qui eft pleine d'erreurs
& d'abfurdités. 2 °. celle du P. de la
Rue , qui peut fervir à relever les erreurs
de la premiere. Enfin 3 ° . le fragment qui
nous reſte de celle qu'avoit compofée Phocas
, célebre Grammairien.
On trouve encore les argumens des douze
Grammairiens du quatriéme fiécle , &
plufieurs morceaux de Poëfie fous le titre
de Præconia in Virgilium .
On trouve à la tête de l'Ouvrage , à celle
des Eglogues , & à chaque Livre des Géorgiques
& de l'Eneide , des Eftampes dont
les deffeins de Cochin fils , font gravés par
Duflos . Il eft arrivé au fujet de ces Eftampes
un malheur qui a été promptement reparé
; le Libraire qui vouloit contre l'avis
de l'Editeur mettre des Epigraphes au bas
des Eftampes , les fit faire à l'infçu de M.
Philippe , malheureufement celui qui en fut
charge y fit plufieurs folécifmes & fautes de
quantité qui allarmerent fort l'Editeur fur
le compte duquel le Public devoit les faire
rouler ; on a effacé ces Epigraphes fur les
Planches , & on donne de nouvelles Eftampes
à ceux qui ont eu des premieres.
L'ART de fixer dans la mémoire les faits
les plus remarquables de l'Hiftoire de France
avec un abrégé de tout ce que nos meil#
42 MERCURE DE FRANCE.
leurs Hiftoriens rapportent de plus intéreſfant,
tant pour fervir de fupplément aux
faits qui n'ont pu entrer dans cette nouvelle
Méthode d'apprendre l'Hiftoire , que
d'éclairciffemens à ceux qui y font rapportés.
Secours imaginé pour le foulagement de la
jeuneffe tant de l'un que de l'autre Sexe. in-
12 à Paris 1745 , chés Guillaume Defprez
Imprimeur & Libraire ordinaire du Roi , &
P. G. Cavelierfils , ruë S. Jacques.
L'Auteur de cet Ouvrage a fuivi la Méthode
du P. Buffier , qui a mis en vers téchniques
, non feulement l'Hiftoire de France
, mais celle de tous les Empires . Si l'Antiquité
peut donner du prix à une chofe, cette
Méthode d'écrire l'Hiftoire , paroîtra fort
refpectable. C'eft en vers que les Druides
Gaulois écrivoient l'Hiftoire de la Nation ;
on chantoit ces vers dans les Fêtes , dans
les Cérémonies de Religion , & il y a bien
de l'apparence que ces vers étoient à beaucoup
d'égards femblables aux vers téchniques
que l'on employe aujourd'hui . Si l'on
veut remonter plus haut on trouvera que la
même chofe eft arrivée chés toutes les Nations
du monde , & que comme l'a remarqué
M. de Voltaire , on a commencé par
écrire en vers avant que d'écrire en profe.
Au furplus comme cette Méthode d'enfeigner
l'Hiftoire laifferoit trop de chofes à defiFEVRIER
1745 .
$ 43 .
rer l'Auteur a enrichi fon Livre de plufieurs
Notes où il détaille les faits les plus importans,
HISTOIRE Civile , Ecclefiaftique &
Litteraire de la ville de Nifmes , avec les
preuves , enrichie de Plans , de Cartes Géographiques
& de divers Mor: umens gravés
en Taille- douce , par M. Mefizard Confeiller
au Prefidial de la même ville , Academicien
honnoraire de l'Académie des Sciences
& des Belles Lettres de Lyon , & Affocié à
celle des Belles Lettres de Marſeille.
L'Ouvrage qu'on prefente au Public renferme
tous les avantages qui peuvent accompagner
une Hiftoire particuliere , & la
rendre utile & intereffante ; on y trouvera
des recherches qui felon l'ordre des années
auquel on s'eft étroitement affujetti , donnent
une connoiffance étendue de tout ce
qui appartient à la ville de Nifmes , l'une
des plus anciennes de toutes les Gaules , &
des plus floriffantes de tout l'Empire Romain
, fur laquelle néanmoins nous n'avions
point encore d'Ecrit qui meritât quelque
confideration .
Cet Ouvrage intéreffant qui s'imprime
actuellement , fera rendu public dans le
courant de l'année 1745 , & fe vendra à
Paris , chés Chaubert Quai des Auguftins,
Il aura 3 vol. in-4° . le prix en faveur de
44 MERCURE DE FRANCE.
ceux qui voudront en retenir des Exemplaires
par avance , fera pour l'Exemplaire en
papier ordinaire de vingt-quatre livres en
feuilles , dont on payera douze livres en retenant
l'Exemplaire & douze livres en recevant
l'Ouvrage.
Il n'en fera imprimé qu'un très-petit
nombre en grand papier dont le prix fera
en faveur de ceux qui en auront retenu des
Exemplaires ; de trente-fix livres , fçavoir
dix- huit livres en prenant le billet d'affurance
& dix-huit livres en recevant l'Ouvrage .
On ne fera reçû à en retenir des Exemplaires
que jufqu'au premier Mai 1745 ;
ceux qui n'en auront point retenu , payeront
l'Exemplaire du petit papier 36 liv,
en feuilles , & l'Exemplaire de grand papier
48 liv. auffi en feuilles.
HISTOIRE des Sacremens ou de la
maniere dont ils ont été célébrés & adminiftrés
dans l'Eglife , & de l'ufage qu'on
en a fait depuis les Apôtres jufqu'à prefent.
Compofée par Dom. C. Chardon Religieux
Benedictin de la Congregation de faint Vannes
1745 , chés Guillaume Després , &
Pierre Guillaume Cavelier , à Paris rue S.
Jacques.
LE MAITRE des Novices dans l'art
de
FEVRIER 1745 . 145.
de chanter , ou regles Generales , courtes
faciles & certaines , pour apprendre parfaitement
le Plain- Chant , precedées de quelques
motifs & exemples édifiants , qui engagent
les jeunes Ecclefiaftiques & les jeunes
Religieux Novices & autres à s'y appliquer
de quelques obfervations fur la formation ,
confervation deftruction , enrouement ,
extinction de la voix avec leurs remedes , &
moyens de la rendre claire , nette & fono
re , & fuivis d'un ample Receuil d'Antiennes
, Repons , & Meffes d'une agréable variété
& tendre devotion pour fervir à exercer
tant fur la note que fur la lettre ceux qui
n'ont point de Livres d'Eglife en leur difpofition
, par frere Remy Čarré , Prêtre Religieux
Profés de l'Abbaye de S. Amant de
Boixe , ancien Chantre Titulaire de l'Abbaye
de S. Liguaire , même Ordre , & ancienne
Obfervance de S. Benoît , volume
in- 4 ° .
,
DAVID le jeune , Libraire Quai des Auguftins
au S. Efprit débite la nouvelle Edition
du Dictionnaire Efpagnol de Sobrino
augmentée confidérablement , in - 4. 2 vol.
18 liv.
L'Oracle des Sybilles , in - 12 . 1 vol.
a liv. 10 f
G
146 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de la Societé des Sciences
de Toulouse. Du 21 Juin 1744 .
L E détail de cette féance ne nous a été communiqué
que depuis peu de jours , c'eft ce qui fait que
nous n'en avons pas encore informé le Public. L'abondance
des Matieres qui rempliffent déja ce volume,
ne nous permettra pas d'entrer dans un grand
détail aujourdhui , mais nous en parleronɛ une autre
fois plus au long.
M. d'Ouvrier Préfident ouvrit la Séance par
un Difcours élégant fur l'utilité des Sciences en gé
néral. Il en marqua les caracteres avec beaucoup
de précifion & beaucoup d'énergie.
M. d'Arquer lut un Mémoire fur un Phénomene
fingulier qu'il a obſervé .
M. Garipuy parla fur les progrès de l'Aftronomie.
M. Ricaud fur les Eaux de Bagnieres,
M. Gouaré fur la taille des Vignes.
M. Soubeyran de Scopon Directeur réfuma
ces quatre Mémoires , par un précis fort clair &
fort judicieux , qui mettra le public au fait des
travaux de cette Académie , mieux que nous ne le
pourrions faire : nous l'infererons une autre fois
dans notre Journal.
FEVRIER . 147 1745 .
L'ASSEMBLEE publique de l'Académie
des Belles Lettres de Montauban ,
du 25 Aoust 1744 .
La Societé Littéraire de Montauban , érigée en
Académie des Belles Lettres par Lettres patentes
du mois de Juillet 1744 , enrégiftrées au Parlement
de Toulouſe le 21 Août fuivant , tint fon
affemblée publique le 25 d'Août dernier , Fête de
S. Louis. Elle avoit affifté le matin à la Meffe cé
lebrée par Mr l'Evêque , pendant laquelle on exécuta
un Motet à grand Choeur , fuivi de l'Exandiat
pour le Roi , & du Panégyrique de S. Louis prononcé
par M. l'Abbé Pons , neveu du R. P. Pons
de la Compagnie de Jefus , Prédicateur de Sa
Majesté .
La féance de l'après - midi ſe tint dans le Palais
Epifcopal , & commença par la lecture des Lettres
atentes , de la Lifte des Académiciens , du Réglement
donné par le Roi à la nouvelle Académie
, & de l'Arrêt d'Enregistrement .
M. Forestier Directeur de l'Académie parla enfuite
fur l'érection de la Societé Littéraire en Académie
des Belles Lettres , & finit par l'éloge du
Roi.
M. de Bernoy lut une Ode , qui étoit une Priere
pour le Roi.
M. l'Abbé Bellet lut un Difcours où il prouva
qu'il n'eft point de meilleur Citoyen que l'homm de Lettres.
M. Pradal lut une traduction en Vers de l'Ode
d'Horace , folvitur acris hyems , & une Epitre à M.
je Franc.
M. l'Abbé de Verthamont lut la premiere partie
1
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
d'un Difcours fur l'ufage des talens , & prouva que la
Religion fournit abondammant dequoi les exercer.
M. de Lamothe lut un Dialogue en vers de Momus
& des Mufes .
M. Duroy lut une Ode intitulée : “le Philofophe
Chrétien .
M. Duclos lut un difcours preliminaire fur la Tra
duction qu'il a faite de l'Oraifon de Ciceron pro Archia
ceta , de l'Epiſode d'Ariftée tirée du quatrieme
livre des Géorgiques , & de l'Idylle d'Aufonne
intitulée Amor cruci affixus ,
La féance fut terminée par la lecture du Programme.
A la nouvelle du Retabliffement de la fanté
du Roi l'Académie s'eft fait un devoir de faire chanter
le Te Deum en actions de graces , fuivi de l'Exaudiat,
Le Soir elle a fait faire une brillante illu
mination dans la maifon de M. Foreftier , où elle
tient fes affemblées ordinaires.
Programme de l'Académie des Belles Lettres
de Montauban.
M. l'Evêque de Montauban ayant deftiné la fomme
de 250 liv. pour donner un Prix de pareille valeur
à celui qui au jugement de la Société Littéraire
établie dans cette Ville par Permiffion du
Roi , fe trouvera avoir fait le meilleur Difcours fur
un fujet relatif à quelque point de Morale tiré des
Livres faints , fuivant l'ufage de l'Académie Françoife
; la focieté Litteraire érigée en Academie de
Belles Lettres par Lettres Patentes du mois de Juillet
1744 , enregistrées au Parlement de Toulouſe le
21 Août fuivant , avertit le Public qu'elle diftribue
ra ce prix le 25 Août prochain , Fête de S, Louis
Roi de France,
E
FEVRIER. 1745 149
Le Sujet de ce Difcours fera pour l'année 1745.
L'EPREUVE DE L'ADVERSITE' EST POUR
LE SAGE UNE SOURCE DE LUMIERE.
Conformément à ces paroles de l'Ecriture : Qui non
eft tentatus quid feit ? Ecclef. cap. 34. . 9.
Le prix de cette année ayant été reſervé , il y
en aura deux à diftribuer l'année 1745 , ce qui doit
exciter l'émulation des Auteurs .
L'Académie a lieu d'attribuer au peu de tems
que les Auteurs ont eu pour travailler à leur Ouvrage
les négligences où les fautes qui les ont
fait exclure du Prix .
Toutes fortes de perfonnés , de quelque qualité
qu'elles foient , feront reçues à prétendre au Prix ,
hors les Membres de l'Académie qui en doivent
être les Juges.
Les Difcours ne feront tout au plus que de demie
heure de lecture , & finiront toujours par une
courte Priere à JESUS - CHRIST . Ceux qui en
auront compofé , les feront remettre le mois
de Mai prochain entre les mains de M DE BERNOY
, Secretaire perpetuel de l'Académie , en fa
maiſon ruë Montmura , ou en ſon abſence , à M.
l'Abbé BELLET , en fa maiſon ruë Cour de Toulouſe.
On n'en recevra aucun qui n'ait une Approbation
fignée de deux Docteurs en Théologie . Les
Auteurs n'y mettront point leur nom , mais feulement
une marque où paraphe , avec un Paffage
de l'Ecriture - Sainte ou d'un Pére de l'Eglife qu'on
écrira auffi fur le Registre du Secretaire de l'Acadé
mie.
Le Prix ne fera délivré à aucun , qu'il ne fe nomme
,& qu'il ne fe prefente en perfonne ou par Procureur
, pour le recevoir , & pour figner le Difcours.
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M. le Secretaire
trois copies bien liſibles de leur Diſcours , &
d'affranchir les Paquets qui feront envoyés par la
pofte. Sans ces deux conditions , les Quvrages ne
feront point admis au concours.
LE fieur Blondel Architecte a recommencé
en fa demeure rue des grands Cordeliers
à Paris fon cours public tant fur l'Architecture
, que fur les Sciences & Arts qui
font relatifs au Bâtiment.
Ce cours fe continuera gratuitement deux
années tous les Mardis & Vendredis , depuis
deux heures jufqu'à fix .
Tous les Mardis ces Leçons auront pour
objet la Théorie du Bâtiment ; la connoiffance
de la Proportion , de l'Harmonie , de
la Symmetrie , Diftribution , Décoration
& c. & les Vendredis on ira fur le terrain
pour appliquer la Théorie à la Pratique , &
apprendre tant à lever les Plans des Edifices
dans tous les genres que des Cartes ,
Têres &c. fuivant toutes les regles de
l'Arpentage.
On donnera ces mêmes jours après les leçons
d'Architecture , des leçons tant fur la
Théorie que fur la Pratique de la ſcience du
Calcul , de la Géométrie &c. parties de
Mathématiques indifpenfablement néceſſaires
à l'Architecture.
FEVRIER. 1745 .
Le fieur Blondel continue de recevoir
chés lui des Eléves aufquels on enfeigne toutes
ces différentes parties , de - même que la
coupe des Pierres , pour paffer alternativement
de la Théorie à la Pratique du bâtiment.
PAR Brevet de M. le premier Medecin ,
confirmé par Meffieurs les Commiffaires affemblés
en vertu des Arrêts du Confeil , le
fieur Turben a feul le fecret de compoſer &
fabriquer le véritable Suc de Regliffe de
Guimauve , examiné & approuvé par M.
Géoffroi , approuvé par Meffieurs les
Medecins de la Faculté de Paris lefquels
s'en fervent pour toutes les Fluxions
de Poitrine & Maux de Poitrine, Rhumes ,
Chaleurs de Gorge , & Afmes ; il arrête les
crachemens de fang , détache les flegmes ,
fait cracher , adoucit la pituite ; il eft efficace
pour tous les Poulmoniques : il fe tranf
porte par-tout fans rien perdre de fa qualité.
Il fe vend cent fols la livre.
Il a l'honneur d'en fournir à la Reine &
à fa Majefté Pruffienne.
Le Public eft informé que celle qui diftribue
ledit Suc au nom de Mademoiſelle Guy
n'a pas ce nom , elle eft décedée en 1714.
Le fieur Turben a feul le fecret autoripar
une Sentence contradictoire du Châtelet
du 7 Mars 1727. Giiij
fé
752 MERCURE DE FRANCE
Il demeure prefentement Rue S. Honoré ,
vis-à-vis la Croix du Traboir , à la Coupe
d'or au premier au fond de la cour , entre le
Peauffier & l'Epinglier ; il y a une fonnette
à la porte.
On prendra garde de fe tromper; on en vend chés
l'Eficier à côté , qui n'eft pas le véritable.
JETTONS FRAPPE'S POUR
le premier jour de Janvier 1745 , avee
l'explication des Types.
I. TRESOR ROYAL.
Un fleuve qui porte le tribut de ſes Eaux
à la Mer dont il les a reçûës , & pour ame
ces mots. Ut iterum fluant.
II. PARTIES CASUELLES.
Un Oifeau qui s'arrache des plumes pour
conftruire & accommoder fon nid , pour ame
ces mots, Decet effe parentem.
III. MARINE ,
La Mer agitée par des Vents impétueux
avec ces mots pour ame. Movent , non minuunt.
ETTONS
DEILANNEE1745
TERUM
DECET
IV
NITAM PRO
ESSE
UT
PARENTEM
PARTIES CASVELLES
1745
REGE
VII
ORDINAIRE
GUERRES
1745
JOVE
DES
NIL
TRATO
FLU
TRESOR ROYAL
1745
V.REX
PACISCI
TUTUM
LANS
OLUMK
CHRIST
SS.
REGE
LETITIA
CHAMBRE AUX
DENIERS
1745
NA
POPULI
V
INT
COLIT
EXTRAORDINAIRE
DES GUERRES
1745.
BATIMENS DU ROY
174 5.
VI
ARTILLERIE
1745
SPIRARE
IX
AD
NUTUM
GALERES
1743
ALACRES
SECURA HOC
MOVENT
NON
TUS
VILI
MINUUNT
MARINE
174
DE MAISON
LA REINE
1745
SOSPITE
D. Sornique Scilor.
THE NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ABTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
FEVRIER 1745 . 153
IV. GALERES .
Neptune qui contient les Vents près de
leur antre , avec ces mots pour ame. Ad
nutum fpirare alacres.
V. MAISON DE LA REINE,
Un fep de Vigne chargé de grapes , &
foutenue par un Laurier auquel elle s'eft
attachée , pour ame ces mots. Secura hoc
fofpite.
VI. BATIMENS DU ROI,
Minerve armée & ayant auprès d'elle divers
Matériaux , & un Edifice qui s'éleve
avec ces mots pour ame . Et bellans colit Artes.
VII. ORDINAIRE DES GUERRE S.
Le Roi des Abeilles qui fuivi de fon Effain
va fe placer fur la branche d'un Chêne ,
& pour ame ces mots. Vitam pro Rege pacifci.
VIII.
EXTRAORDINAIRE
GUERRE S.
DES
Jupiter defcendant du Ciel fur un Nuage
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
enflâmé & lançant la foudre fur une Ville
qui paroît déja toute en feu , pour ame ces
mots. Fulminat invitus.
IX. ARTILLERIE,
La foudre qui tombant fur des Rochers
eſcarpés les entrouvre & les abbat, pour ame
ces mots. Irato fove nil tutum .
X. CHAMBRE AUX DENIERS.
Des Danfes & autres Réjouiffances au
tour d'un feu de joye , pour ame ces mots
Incolumi Rege lætitia populi.
EXPLICATION des Enigmes Logogryphes
I. ENIGM E.
Air . Tique , Tique , Taque & lon lan la.
V
OTRE mari n'eft pas fot ,
Difois-je un jour à Margot :
Vraiment répond la commerre ,
Je me plains juſtement de cela ,
J'aimerois mieux au contraire
Qu'il ne connut pas un A.
I. LOGO GRYPH E.
Air. Vantez vous en,
FEVRIER 155 1745 .
Dis nous donc la belle Nanette ,
Ce biau fringand à cadenette
Te fait-il encor les doux
Rép. Oh ! de fon mieux ;
yeux.
( bis )
Stété quand j'fortirons tous deux ,
Oh dame , j'aurai l'air coquette ;
Et ST'EVENTAIL eft un préſent ;
'Vantez vous en.
II. ENIG ME.
Air, L'occafion fait le larron'
Ceffez , Philis, ceflez d'être inhumaine ,
Goûtez enfin de l'amour les douceurs :
Ah ! quel plaifir quand d'une même CHAINE
Il unit à jamais deux coeurs .
DERNIER LOGOGRYPH E.
Air. Du haut en bas .
Vive Paris >
Où j'ons vû Louis plein de gloire ,
Vive Paris
Où j'allons voir Monfieu fon fils ;
Morgué pour fa nôce , Grégoire ,
Qu'on y va bian varfer à boire !
Vive PARIS.
11. LOGOGRYPHE.
Air. Reveillez vous belle endormie.
DIALOGUE .
N. Allons audit . P, Non . N. eh bien veille ,
G vj
156 MERCURE
DE FRANCE .
Tant que tu le trouveras
bon ;
Il faut pour moi que je fommeille
Et je plante là ce CHARON
.
Par Meffieurs Nau & Peras.
EXPLICATION de l'Enigme en Logogryphe.
Sans tant tourner au tour du pot
Je vais vous dire mot pour mot
Mon fentiment fur la peinture ,
Que votre voile defigure .
Le tout étant fait avec art ,
Défigure eft en bonne part .
Ceci n'a point trait à l'affaire ,
Ainfi paffons droit au myſtere.
Des cinq voyelles le puiné ,
Ce qu'Eole met dans un outre.
N'ai-je pas fort bien deviné ?
Treve de babil , paffons outre ,
Ah fi , fi , morbleu je fens l'ail ,
Que l'on m'apporte un Eventail.
A Roiien par M. Grente de Gréccur en Rhétorique .
En effet le mot de la premiere Fnigme étoit
A. On a du expliquer le Logogryphe par Eventail.
On y trouve E. Vent & Ail.
Le mot de l'Enigme qui fuit eft Chaine , & celuil
du Logogryphe qu'on trouve après cette Enigme
eft Charon . On y rencontre au moyen de
quelques licences dans l'Ortographe Aaron , Char
rond , & on. Le dernier Logogryphe eft Paris ,
.
FEVRIER. 1745 . 157
La derniere moitié de ce mot prife en des acceptions
differentes peut fignifier le Village de Ris ,
près d'Effone , Ris , Rifus , & le Ris , Grain . Nous
obferverons cependant que ce mot doit s'écrire
fans S.
Ces Enigmes & Logogryphes ont été devinés
par M. Fournier le fils , Mademoiſelle Helene
Rofalie de Châteauneuf , Madame Louzeau ,
M. de S. Germain de Carday , Madame Martin
d'Arras , M. Balagny , Maître d'Hôtel de M. le
Duc de Villeroy & Officier de Madame la Dauphine
, & M. Jehannin de Chamblanc.
1
ENIGMA.
Me duo fi norint homines , confiftere poffum ,
Si plures ,pereo , fors latitare mea eft.
AUTR E.
E fuis fille de Rói , fans efprit & fans corps ;
Avec mes enfans je prens vie ,
Je retourne avec eux dans le fejour des morts .
Le même lait à s'aimer les convie ,
Et cependant freres dénaturés ,
Chacun d'eux voudroit voir les autres expirés.
Ils deviennent bientôt pourriture & pouffiere :
Mais moi qui fuis leur mere , après un certa in tem
Je retrouve lavie avec d'aues enfans ,
Qui comme les premiers à leur heure derniere
Dans le même tombeau renfermeront leur mere :
158 MERCURE DE FRANCE
Et c'eft ainfi que fucceffivement
Sans éprouver les coups de la maligne envie
De la mort je paffe à la vie ,
Et de la vie au monument ,
Mais fi-tôt que j'en fors , le bruit de ma naiſſance
Que je prends au ſein de la France ,
Et qui pour moi n'eſt qu'un reveil
M'annonce en tous les lieux qu'éclaire le foleil :
Alors d'adorateurs une troupe fidelle ,
De tout Pays vient me montrer fon zéle¸
Et repand en mon ſein avec profuſion
Le lait qui me nourrit , & dont en ma jeuneffe,
Prodige d'admiration !
Plus avare qu'en ma vieilleffe
Je fais moins de largeffe.
Lecteur , à ce portrait
Tu dois connoitre trait pour
Celle qui dans la France
trait
- Depuis trois mois a pris naiffance.
****
Nous
ENIGME.
Ous fommes bien plufieurs , mais nous ne
faifons qu'une ;
Avec raiſon aimant la liberté ,
Nous prenons d'ordinaire un lieu ſombre , écarté
FEVRIER 1745. 159
Pour notre retraite commune ,
Mais nous n'y trouvons pas entiere fûreté :
On arme contre nous une troupe cruelle ;
Ayant pour nous connoître une marque fidelle ,
Chacun d'eux n'écoutant que le gain , la fureur ,
Armé d'un inftrument meurtrier ou vengeur ,
Nous vient bientôt livrer une guerre mortelle ;
On nous faifit foudain : liés étroitement
On nous mêne à la ville
Quoique bleffés mortellement.
Là tout fecours nous devient inutile :
Des hommes fans pitié mais Officiers des Rois
Nous jugent en fuivant leurs regles & leurs loix ;
On no us jette auffitôt dans une humble charrette;
Et fuivis de l'exécuteur
Dufupplice qu'on nous apprête ,
Nous arrivons , helas ! dans ce lieu de douleurs ,
Où doit un fer maudit combler tous nos malheurs
Le cruel dont la bouche
Ordonne n os tourmens , d'un oeil fec & farouche
Vient préfider lui-même à l'exécution ,
Si quelqu'autre pour lui n'en fait la fonction.
Ce n'eft pas tout , lecteur , comme tu vas l'entendre ,
Nos membres difloqués font mis en un monçeau ;
Et maints cruelles gens fecondant le bourreau ,
Allument un grand feu qui les réduit en cendre ,
Ami , des affaffins , dis fe nous franchement ,
Seroient-ils done traités plus rigoureuſement ?
Par M, Gaillon160
MERCURE DE FRANCE.
蒸糕
LOGOGRYPHE.
A Mlle. A.
JE fuis jeune , badin , imprudent , inconftant
Un rien me met Cloris en colere & me pique ,
Mais je m'appaiſe au même inftant ;
De tout défaut je fuis un fûr critique ;
La même heure me voit joyeux , mélancholique ;
Ma tête eft , me dit- on , auffi dure qu'un roc :
Certain fçavant pourtant me compare à la cire ;
Son nom ? je n'en ſçais rien , mais je viens de le
lire.
Vous voyez que je fuis plus étourdi qu'un Coq.
Lecteur , fans doute tu dévines.
Maintenant fi tu me combines ,
Tu trouveras un Inftrument
Fort en honneur dans la Gréce & dans Rome ,
Ce qui foutient la tête d'un grand homme ,
Un continent entouré d'eau ,
Un animal , en France une riviere ,
Le nom d'une noble carriere ,
Ce qui reste au fond du tonneau ,
Le plus vieux de tous les Prophêtes ,
Un Inftrument que redoutent les bêtes
Qui vivent dans les bois : un métal précieux ,
Un bruit que la douleur excite ,
}
FEVRIER. 1745 . 161
Ou que fait quelqu'un qu'on irrite
Enfin ce qui fait voir ; peut-on ſe montrer mieux ?
XY XY XY
AUTRE.
Prenez mon Logogryphe en tout fon compofé ;
Jadis on me gardoit ; quiconque auroit ofé
Jufqu'à l'enlevement faire éclater fa gloire ,
N'étoit pas fûr de fa victoire.
Quelqu'un pourtant en vint à bout
Voilà que je fuis en mon tout .
Qu'en deux l'on me partage ,
Dans l'un c'eft un pronom , je fuis pour le Langage
Que l'on tient à l'inferieur ,
L'autre est pour un crieur ,
C'eft le produit de fa furie :
Ou bien c'eft la douce harmonie :
Ou bien encor c'eft le repas
D'un animal dont on fait peu de cas .
F. dA .
462 MERCURE DE FRANCE.
*****************
LUDOVICI XV. PANEGYRIS.
Magnus jam belló , quàm majorpacepropinquâ ,
( Maximus à fe ipsó ) mox Lodoïcus erit.
In Duce miles adeft , Heros in Rege , vel ipfo
In vidore Parens Hoftis , & una Salus :
Rex quòd pacis amans : Quòd militis amulus , Heros :
Quòdfit Borbonides , Hoftis & inde Pater :
Quas beat afpectus Lodoici , plaudite Gentes :
Fortunata nimis Gallia plaude tibi :
Regnant unanimes Mavors , Themis , almı Minerva.
Sceptra tenente uno numina multa tenent.
Ab uno à Senatoribus Regiæ Rhemenfis Curiæ.
SPECTACLES.
N continue les repréfentations de Théfée
avec un fuccès égal. L'indifpofition
de Mlle. Chevalier a fourni l'occafion de
remplir le Rôle de Medée à Mlle . de Romainville
& à Mlle. Jaquet.
M. de la Tour a auffi remplacé quelquofois
M. Jeliotte .
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Sialtre
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NEW
YORK me
PUBLIC
LIBRARY. Nôédie
ASTOR, LENOX AND
TILDEN
FOUNDATIONS.
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adoroit, a fait tres- lérieulement l'apologie
de la Danfe, condamnée par les faux fa
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LIBRARY
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ASTOR, LENOX
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TILDEN
FOUNDATIONS
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M. d
fois M. J
www sourprate quoiquoFEVRIER
1745. 163
On donne toûjours le Jeudi le Ballet Héroïque
des Graces , fuivi d'une nouvelle Pantomime
en pas de deux executée par le Signor
Pietro Soli , & par Mlle. Mimi Dalmand.
Cette derniere Pantomime fans être
inferieure pour les agrémens à celles qui
l'ont precédée leur ett fuperieure pour le
plaifant. C'eft une Scene Comique qui ne
fait pas moins rire que les Sganarelles & les
Mafcarilles de Moliere ; cette Pantomime
a été choifie pour divertir la Cour aux Nôces
de Monſeigneur le Dauphin.
On répete Amadis de Grece , Tragédie
de M. Houdart de la Motte , dont la Mufique
eft de M.Deftouches Sur-Intendant de la Mufique
de la Chambre du Roi , actuellement
de Sémeftre .
Suite des Réfléxions fur les Ballets.
Nous avons rapporté le témoignage de
Lucien en faveur de la Danfe , parce que
le fuffrage d'un Critique mérite plus de foi
que les amplifications fleuries des Panegiriftes.
Ce railleur impitoyable qui perfécutoit
fans ceffe les Philofophes & les Rhéteurs
Grecs les plus accrédités , & qui n'épargnoit
pas même les Dieux que la fçavante Athêne
adoroit, a fait très-férieuſement l'apologie
de la Danſe, condamnée par les faux la184
MERCURE DE FRANCE.
ges ; ( car les hypocrites font auffi anciens
que les Religions. ) Oui , Lucien nous traçant
la route que nous allons fuivre n'a pas
donné fon fentiment comme l'unique garand
du mérité de la Danſe . Il s'eft appuyé des
citations les plus impofantes , tant de fon
fiécle que de l'Antiquité la plus voifine de
la Création du monde. La Créte , la Phrygie
, les Phéaques , les Theffaliens , les Deliens
, les Indiens , les Ethiopiens , les Bithiniens
, les Tirrheniens , l'Egypte ou la
Fable de Prothée , doit fon origine * à un
excellent Danfeur dont le corps fouple & l'ef
prit ingenieux fçavoient tout contrefaire &
tout imiterfi adroitement qu'il fembloit devenir
ce qu'il imitoit , enfin l'auftere & vertueufe
Lacedémone lui fournit mille preuves
fon opinion , foutenue encore par l'autorité
d'Hefiode , d'Homere & du divin Platon .
Quelle idée n'avoit- on pas alors de la Danfe
? Nous allons laiffer parler Lucien ' luimême
, on croiroit que nous plaifanterions
fi nous ofions prendre fur notre compte ce
qu'il exige des Maîtres de cet Art . Je repréfenterai
, dit-il , les qualités que doit avoir un
bon Danfeur pour faire voir que fa profeffion
n'eft pas des plus faciles , car il faut que le
Pantomime on Danfeur de Ballets qui eft celui
dont j'entens parler,fcache plufieurs chofes, com-
* Luc. Apol, de la Danfe.
de
FEVRIER 1745. 165
me la Poëfie , la Géometrie , la Musique &
la Philofophie même , quoiqu'il n'ait pas
befoin
des Ergo de la Dialectique ; il faut qu'il
ait auffi le fecret d'exprimer les Paffions & les
Mouvemens de l'ime que la Rethorique enfeigne
, & qu'il emprunte de la Peinture & de
la Sculpture les diverfes Poftures & Contenan
ces , enforte qu'il ne le cede point à Phidias ni
à Appelle pour ce regard ; mais furtout il a
befoin de mémoire , car il faut que comme Calchas
il fache le passé , le préfent & l'avenir
& qu'il les ait toujourspréfens dans fon efprit
pour les pouvoir repréfenter dans l'occafion.
Mais il doit fçavoir particulierement expliquer
les conceptions de l'Ame & découvrir fes
Sentimens par les geftes & les mouvemens du
corps ; enfin il doit avoir ce que Thucidide attribue
à Pericles , le fecret de voir par tout ce
qui convient.
Enfuite il fait une longue énumeration
de tous les Tableaux que l'excellent Pantomime
doit fçavoir peindre , & ce détail
embraffe tous les évenemens rapportés par
l'Hiftoire où inventés par la Fable.
Nous croyons que c'eft ici l'occafion de
détruire une erreur moderne généralement
répandue non-feulement dans le Public qui
fouvent ne connoît pas les principes des
plaifirs qu'il goute , mais qui eft encore
1.66 MERCURE DE FRANCE.
plus enracinée dans la tête des Maîtres de
Danfe. Ils n'entendent tous ordinairement
par le mot de Pantomime qu'un danfeur Comique
digne feulement de n'exercer ſes talens
qu'aux Spectacles de la Foire ; ils fe figurent
que toute la ſcienſe doit être bornée au genre
badin & même burleſque . Les Pantomimes
eux-mêmes , du moins ceux que nous avons
ûs fur nos Théatres partagent cette injufte
erreur avec les danfeurs férieux qui les méprifent.
Ils ne connoiffent pas leurs droits &
fe reftraignent à un grotefque bas & rifible
que l'ignorance prefque univerfelle leur affigne.
Que les uns & les autres apprennent
que la Danfe Pantomime renferme tous les
differens caracteres Comiques & Tragiques ,
imaginés & imaginables, que le danfeur Pantomime
, c'eft- à- dire , le parfait danfeur
fuivant la définition des Sçavans de tous les
fiecles, doit être noble & ferieux dans les
Ballets Heroïques , galand & naif dans les
Paftorales , terrible & furieux dans les entrées
de Demons. Enfin que tout bon danfeur
doit être Pantomime fur le Théatre , &
que tout Baller doit être un Tableau expreffif
& changeant où l'on reconnoiffe les
perfonnages repréſentés par leurs habillemens,
leurs cocffures , leurs attitudes & leurs
geftes. Nos Ballets de l'Opera manquent
Louvent de toutes ces marques diftinctives 8
>
FEVRIER $ 745 , 169
sh y voit des Matelots fans rames ; des Bergeres
coëffées en femmes de la Cour & des
Magiciennes en Bavolet ; cependant la Danſe
qui eft muette a befoin pour fe faire entendre
du fecours des fymboles & des ornemens . Si
Jupiter danfoit , il devroit danfer avec fon
foudre , & Mercure avec fon Caducée.
Qu'on ne fe figure pas que ces réflexions
n'appartiennent qu'au fiécle d'Homere, quoiqu'elles
foient plus anciennes que l'enlevement
d'Hélene , & que le long fiége de
Troye,qu'on ne croye pas qu'elles ne foient
approuvées que par Lucien & par la foule
étonnante des Auteurs qu'il a cités . Nous
avons des autorités récentes qui préconiſent
laDanfe Pantomime & qui n'admettent qu'elle
fur le Théatre où l'on doit toujours voir ,
comme le dit Athenée dans fes Entretiens
que le Ballet eft une imitation fidelle des chofes
que l'on dit& que l'onfait,
Nous avons omis ce qui honore le plus la
Danfe ; on nous permettra de le placer ici.
Nous n'avons pas promis un difcours fcrupuleufement
arrangé , qu'on ne nous faffe
donc point de procès fur les défauts de liaifon.
Nous ne fommes comptables que de'
la jufteffe des idées & non pas deleur ordre.
Voici la plus grande cauſe de ſurpriſe
pour les Amateurs & même les Profeffeurs
de la Danfe , c'eft que cet exercice regardé
à prefent comme une occupation frivole
68 MERCURE DE FRANCE. '
de la jeuneffe légere & diffipée , doit fon
origine à la Religion . * Nous foupçonnons
bien d'illuftres Danfeurs de ne pas fçavoir
la génealogie de leur Art & de n'en avoir
jamais feuilleté les Titres. ) Les Juifs à qui
Dieu donna lui -même les Loix & les Cerémonie
qu'ils obferverent , l'introduisirent dans
leurs Fêtes & les Payens après eux la confacrerent
à leurs Dieux.
Ainfi donc la Danfe eft non feulement
célebre par les Fêtes de la Politique , mais
encore par celles de la Religion . Nous n'accumulerons
point ici tous les paffages de
l'Ecriture & des Peres de l'Eglife qui confirment
cette Propofition . On peut verifier
cette immenfe multitude de Collections qui
font l'Eloge de la Danfe dans le Traité des
Ballets anciens & modernes felon les Regles du
Theatre.Compofé par le R. P.Menetrier, Sçayant
Jefuite, & dedié à M. le Duc d'Aumont,
Nous nous contenterons de nommer David
le Prophête Royal , qui danfa devant
l'Arche quand on la portoit de la maiſon
d'Obédedon en Bethićem.
Ce n'eft pas pour trancher des Erudits
que nous avons entaffé tant de doctes Citations.
C'eſt pour montrer que nous ne
rifquons pas des Opinions nouvelles & que
notre fentiment eſt foutenu par celui des
Des Ballets anciens & modernes
Sages
FEVRIER 1745 169
Sages de la Grece . Nous fçavons que bien.
des Lecteurs déferent plus à la célébrité
des noms qu'à la force des raifons , & que
tel qui réfifte opiniatrément à l'évidence fe
rend dès qu'on lui allegue' Ciceron ; fi
c'eft un opiniatre qui n'eftime pas les Anciens
, il faut lui opofer Defcartes & encore
mieux Newton. Nous efperons fondés fur
cette connoiffance exacte du pouvoir immenfe
des préjugés , qu'on ne nous regardera
pas comme l'intimé de la Comedie
des Plaideurs , qui remonte à la Création
du Monde pour tomber fur un chien
qui a dérobé un chapon. On ne nous mettra
pas auffi dans la Claffe de cet Herille
que peint le Moralifte la Bruiere parmi fes
excellens Portraits , de cet Herille qui fait dire
an Prince des Philofophes que l'eau l'enyvre ,
& à l'Orateur Romain que l'eau le tempere.
Les Comediens François ont interrompu
les repréſentations de Mahomet II. Les
fêtes préparées pour Verfailles les occupent
trop pour leur permettre de donner inceffamment
une Comedie en cinq Actes de
M. de Boiffi , dont ils ont pourtant déja
commencé les Répétitions .
On a continué à la Comédie Italienne le Siege
de Grenade & ony a ajouté Arlequin Thefee,
Parodie nouvelle de la Tragedie de Thefée,
qui a été repréſentée pour la premiere-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fois le Samedi trente Janvier. C'eft une imitation
comique & fuivie des principales Scenes
de l'Opera; il y a des Vaudevilles heureufement
appliqués ; en voici un échantillon
dans le dénouement, lorfque le Roi d'Athêne
reconnoit fon fils par fon Epée.
EGEE A EGLE',
Oui je reconnois cette lame
Voilà la marque fur mon ame
Que ce cher Enfant doit avoir .
Quel bonheur imprévu , Madame !
Ici pour aider mon pouvoir ,
J'avois un fils grace à ma femme ,
Sans le fçavoir,
Les Ballets font naifs , ingénieux & parodiés
de ceux de l'Opéra,
L'Opéra Comique n'a ouvert fon Théatre
que le trois de Fevrier , par la premiere
repréſentation de l'Ile d'Anticire où la Folie
Medecinde l'Esprit, nouvelle Piéce d'un Acte
precedée de l'Amour au Village & de Moulinet
premier Parodie de Mahomet Second. Ce
début n'a pas été heureux ; on a eu recours
aux Amours Grivois & à l'éternel Pigmalion.
Le deux Fevrier jour de la Purification, on
Exécuta au Concert fpirituel deux Mote ts
FEVRIER. 1745 .
171'
grand choeur de M. de la Lande , Confitemini
Domino & Quemadmodum. Le Concert fut
terminé par le Jubilate Deo omnis terra , & par
unConcerto de M.deMondonville .On entendit
dans le même Concert avec une fatisfaction
générale Me. Levi excellente Muficienne,
arrivée depuis peu de Rennes , qui joua un
Concerto des plus brillants fur le par-deffus
de Viole. Elle tira de cet inftrument des fons
plus vifs & plus parfaits quil n'en produit ordinairement
, & promena fon Archet fans aigreur
jufqu'au plus haut du manche . Enfin
Paris a confirmé unanimement les fuffrages
que lui avoit accordés la Bretagne .
Le Samedi 30 LE Janvier on exécuta chés
la Reine le Prologue & le premier Acte d'Iphigenie.
Les paroles de cette Tragédie font
de Mrs. Duché & Danchet ; la Mufique eft de
Mrs. Defmarêts & Campra. Les Acteurs du
Prologue furent, Diane Mlle. Deſchamps , un
Habitant M. Poirier, une premiere Habitante
Mlle. d'Aigremont , une feconde Habitante
Mlle. Godonêche : dans le premier Acte Iphigenie
fut repréſentée par Mlle. de la Lande:
Electre par Mlle . Matthieu ; M. de Chaffé fit
le Rôle de Thoas & Mlle.Defchamps fit celui
d'Ismenide .
M. Jacquemin nouvelle Baffe-taille exécuta
dans le Prologue le Rôle de l'Ordonnateur,
On avoit donné précédemment l'Opera
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
de Bellerophon Tragédie de Thomas Corneille
, ou plutôt de fon illuftre neveu M. de
Fontenelle ; il y a des traits fins & délicats
dans la Poëfie qui le decelent : la Mufique eft
de Lulli : Mrs. du Bourg & la Garde exécuterent
les Rôles du Prologue .
- Voici ceux de la Piece , Sténobée Mlle,
de la Lande , Philonoé Mlle. Defchamps ,
Argine Me. Godonèche : Amifodar M. de
Chaffé , le Roi M. Benoît , la Pythie M.
Poirier Apollon & le Sacrificateur M. Godonêche
: deux Amazones Mmes. Daigremont
& Godonêche, & enfin Bellerophon
M. Jelliotte.
Le 1 & le 4 Fevrier le jeune M. Cardone
Eleve de M. de Blamont Sur- Intendant de la
Mufique du Roi a fait chanter à la Chapelle
Ecce nunc benedicite Dominum Motet à grand
choeur. Ce rare Auteur quoiqu'il n'ait que
quatorze ans , a déja fait chanter deux fois
devant Sa Majefté , la premiere , portant fon
habit de Page de la Mufique , & la feconde
l'année paffée les 21 & 23 Mars : la réputation
qu'il s'eft acquife à la Cour s'eſt répandue
à la Ville par le Concert Spirituel
où il a été fort applaudi,
Le Mardi 26 Janvier les Comédiens
François repréſentérent à la Cour l'Ecole des
Femmes & Eté des Coquettes de Dancourt.
Le Jeudi Andromaque & la Pupille de M,
Fagan,
FEVRIER 1745 173
Les Comédiens Italiens repréſenterent le
3 Fevrier le double Mariage & Arlequin , Comédie
Italienne , fuivie du Ballet des Faunes,
de la Parodie de Thefée .
Le Jeudi 4 les Comédiens François jouerent
Mithridate & les Florentins. Le 9 le
Philofophe marié, fuivi du Medecin malgré lui .
Le to les Italiens repréfenterent le Defi
d'Arlequin & de Scapin , Comédie Italienne
avec le Balet de Coraline Jardiniere.
Le i les François jouérent la Tragedie
du Cid & l'Avocat Patelin .
Le 16 ils repréſenterent les Femmes Sçavantes
& l'Ecole des Maris .
Le 17 les Italiens reprefenterent Arlequin
Cocu Imaginaire , fuivi du Divertiffement
de Coraline Magicienne .
FRANCE.
NOUVELLES DE LA COUR , & c.
EROI prit le 17 du mois dernier le
riere de Lorraine .
Le 19 le Maréchal de Schmettau , Grand-"
Maître de l'Artillerie du Roi de Pruffe &
fon Miniftre Plénipotentiaire , eut une au-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE
dience particuliere du Roi dans laquelle il
prit congé de S. M. Il fut conduit à cette
audience ainfi qu'à celles de la Reine , de
Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France , par M. de Verneuil le fils Introducteur
des Ambaffadeurs.
Madame la Dauphine en s'approchant de
S. Jean de Luz trouva une foule innombrable
de peuple qui étoit allé au- devant d'elle ,
& qui marqua par fa joye & par fes acclamations
, que fon amour & fon refpect pour
leurs Majeftés & pour la Famille Royale lui
infpiroient les mêmes fentimens pour cette
Princeffe . E le fut reçue à la Villepar les Magiftrats
qui lui rendirent leurs refpects étant
préfentés par M. Defgranges Maître des Cérémonies
, & elle entra dans S. Jean de Luz
au bruit du canon & au milieu d'une double
haie formée par la Bourgeoifie . Les Seigneurs
& les Dames de la Cour d'Efpagne qui ont
accompagné Madame la Dauphine depuis
Madrid jufqu'à la frontiere des deux Royaumes
, vinrent le 14 du mois dernier prendre
congé de cette Princeffe , & elle donna en
cette occafion des preuves de la bonté de
fon coeur. Elle alla le même jour voir la Mer,
& le foir ainfi que la nuit précédente il y eut
des illuminations dans toute la Ville.
Le 15 Madame la Dauphine partit de S.
Jean de Luz pour fe rendre à Bayonne où el-.
FEVRIER 1745. 175
le arriva le même jour. A la porte de la Ville
M. Defgranges Maître des Cérémonies
préſenta à la Princeffe M. de Lamberval qui
y commande pour le Roi , M. Romatet Lieutenant
de Roi de la Citadelle , & les Magiftrats
qui complimenterent Madame la Dauphine
, le Maire portant la parole . Madame
la Dauphine en entrant dans la Ville fut fa
luée d'une triple Salve de toute l'artillerie de
la Citadelle , des Forts & des Vaiffeaux , &
elle paffa fous un Arc de Triomphe de 40
pieds de hauteur , au-deffus duquel étoient
accollées les Armes de France & celles d'Ef
pagnes foutenues par deux Dauphins avec
cette Infcription : Quam bene perpetuis Sociantur
nexibus ambo ! De chaque côté de
l'Arc de Triomphe régnoient deux Galeries ,
dont la fupérieure étoit remplie par les Dames
les plus diftinguées de la Ville , & l'au
tre l'étoit par 52 jeunes Demoifelles habillées
à l'Eſpagnole Toutes les rues par lesquelles
Madame la Dauphine paffa étoient jonchées
de verdures , tendues de I apifleries de Haute-
Lice & bordées de troupes fous les armes .
Une compagnie de Bafques qui étoit allée
au-devant de cette Princeffe à une lieuë de
la Ville , l'accompagna en danfant au fon
des Flutes & des Tambours jufqu'au Palais
Epifcopal où elle defcendit de caroffe & où
elle a logé pendant fon féjour à Bayonne.
Hij
176 MERCURE DE FRANCE .
Dès que le jour fut baiffé les Places publiques
, l'Hôtel de Ville & toutes les ruës furent
illuminés. Madame la Dauphine le lendemain
de fon arrivée entendit la Mefle dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle elle
fut reçûë par l'Evêque revêtu de fes habits
pontificaux à la tête du Chapitre . La rigueur
du froid , & la brieveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus agréables ont été inutiles. Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtuës de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'étoffe d'or
broché, étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps de
Ville d'une Médaille d'or , repréſentant d'un
côté le Roi d'Efpagne & de l'autre Monfeigneur
le Dauphin. Elle coucha ce jour- là
à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été complimentée
en cette derniere Ville par le Chapitre
& par les Magiftrats , le 19 à Tartas ,
le 20 au Mont-de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marfan , le 23
à Captioux , le 24 à Bazas , elle y fut comFEVRIER
1745 177
plimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux.
Le premier de ce mois M. Fromentin
Recteur de l'Univerfité fe rendit à Verfailles
étant accompagné des Doyens des Facultés
& des Procureurs des Nations , & fuivant
l'ancien uſage , il eut l'honneur de préfenter
un cierge au Roi , à la Reine & à
Monfeigneur le Dauphin .
Le même jour le P. Hubault Vicaire
Général des Religieux de la Mercy accompagné
de trois Religieux de leur Convent
du Marais eut l'honneur de préfenter un
cierge à la Reine pour fatisfaire à une des
conditions de leur établiffement , fait à Paris
en 1615 par la Reine Marie de Médicis.
Le 2 de ce mois Fête de la Purification
de la fainte Vierge , les Chevaliers Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint
Efprit s'étant affemblés vers les dix heures.
du matin dans le Cabinet du Roi , S. M.
tint un Chapitre & nomma Chevaliers le
Duc de Modéne , le Comte de Montijo
le Prince de Campo Florido , Ambaſſadeur
du Roi d'Efpagne auprès du Roi , & le
Marquis Scotti. Les preuves du Duc d'Aumont
, du Duc de Randan , du Marquis de
Montal , du Marquis de Senecterre, dù Marquis
de Meuze & du Comte de Tavannes
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
propofés le premier du mois dernier pour
être Chevaliers ayant été admiſes dans ce
Chapitre , ils furent introduits dans le Cabinet
de S. M. laquelle les reçût Chevaliers
de l'Ordre de S. Michel ainfi que le Comte
de Lautrec admis dès le 2 Juin 1743. Le-
Roi fortit enfuite de fon Cabinet pour aller
à la Chapelle , S. M. étant précédée de
Monfeigneur le Dauphin , du Duc d'Orleans
, du Duc de Chartres , du Comte de
Clermont , du Prince de Conty , du Prince
de Dombes , du Comte d'Eu , du Duc de
Penthievre & des Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre . Le Duc d'Aumont
le Duc de Randan , le Comte de Lautrec ,
le Marquis de Montal , le Marquis de Senecterre
, le Marquis de Meuze , & le Comte
de Tavannes en hàbits de Novices marchoient
devant les Chevaliers . S. M. après
avoir affifté à la Bénédiction des cierges &
à la Proceffion qui fe fit dans la cour du
Château , & après avoir entendu la grande
Meffe celebrée par l'Archevêque de Narbo
nne Prelat Commandeur de l'Ordre du
S. Efprit monta à fon Trône , & elle reçûr
les fept nouveaux Chevaliers avec les
ceremonies ordinaires. Le Comte de la
Moth e Houdancourt , Grand d'Espagne , &
le Duc de Biron furent parrains du Duc
d'Aumont & du Duc de Randan , le Comte
FEVRIER 1945 .
179
de Matignon & le Marquis de Fervaques , du
Comte de Lautrec & du Marquis de Montal .
Le Marquis de Prie & le Maréchal de Coigny
, du Marquis de Senecterre , du Marquis
de Meuze & du Comte de Tavannes. Les
nouveaux Chevaliers ayant pris leurs places,
le Roi fortit de la Chapelle & fut reconduit
en fon apartement en la maniere accoûtumée .
La Reine & Mefdames de France entendirent
la même Meffe dans la Tribune.
L'après midi leurs Majeftés accompagnées
de Monſeigneur le Dauphin & de Meldames
de France affifterent à la Prédication du P.
Segaut de la Compagnie de Jefus , & enfuite
aux Vêpres chantées par la Mufique .
Le même jour la Reine communia par
les mains de l'Archevêque de Rouen fon
Grand Aumônier.
Le 6 le Roi quitta le deuil qu'il avoit
pris pour la Ducheffe Douairiere de Lorraine
, & le lendemain S. M. le prit en violet
pour la mort de l'Empereur,
Le 8 pendant la Meffe du Roi , l'Evêque
d'Alais prêta ferment de fidélité entre les
mains de S. M.
Le 13 de ce mois l'ouverture de l'Affemblée
générale du Clergé de France fe fit dans l'Eglife
des Grands Auguftins par la Meffe du
S. Efprit à laquelle les Prelats & les autres
Députés qui compofent l'Affemblée com-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
munierent. L'Archevêque de Tours y officia
pontificalement & le Sermon fut prononcé
par l'Evêque de Troyes. L'Aſſemblée
a élu pour Préfidens l'Archevêque de Paris
, l'Archevêque de Tours , l'Archevéque
de Narbonne , l'Archevêque de Rouen ‚ κEvéque
de Vabres , l'Evêque de Langres ,
l'Evêque d'Apt & l'Evêque de Grenoble.
L'Abbé de la Baftie , ancien Agent Général
du Clergé , eft Promoteur ; l'Abbé de Bufsy
, Vice - Promoteur ; l'Abbé de Raſtignac ,
ancien Agent Général du Clergé , Secretaire
; PAbbé de Coriolis , Vice- Secretaire .
Les nouveaux Agens Généraux du Clergé
font l'Abbé de Nicolay & Abbé de Breteuil.
Le Dimanche 14 le Roi nomma Menins
de Monfeigneur le Dauphin Mrs. de
Puiguion , de Montagu , de Saffenage , de
Talleyran , de S. Herem , de Lorge , de
Froulay , & de la Vauguion.
Le Mercredi 17 on répeta la Comédie-
Ballet intitulée la Princeffe de Navarre, qui a
dû être repréſentée le Mardi 23 à la Cour
fur le Théâtre que l'on a conftruit dans le
Manege de la grande Ecurie. Le deffein de
ce Théâtre a été donné par M. Soldtz Sculpteur
& Deflinateur des menus plaifirs du
Roi & de l'Académie de Peinture & Sculpture
. Nous en donnerons en fon lieu unedefcription
plus detailléo.
On apprend de Toulon du 11 de cemois
FEVRIER 1745. 181
que le Vaiffeau l'Oriflame , & la Fregate la
Diane furent carennés le ro du premier côté
, & devoient l'être le lendemain du fecond
PRISES DE VAISSEAUX.
Lmandée parM.de Motheux s'eft empa-
A Frégate du Roi l'Athalante com
rée le 22 du mois de Décembre dernier , à
quatre heues Oueft du Cap Spartel , du
Brigantin Anglois le Nely , qui étoit chargé
de provifions d'Irlande qu'il portoit à
Gibraltar.
On mande de S. Malo que le Capitaine
Donat , commandant le Corfaire la Riche
s'éroit rendu maître de deux Bâtimens le
Succez , de Liverpool , fur lequel il y avoit
60 barriques d'Huile & 200 peaux de Loup
Marin , & le Jofeph Anne de Philadelphie
de 150 tonneaux , dont la cargaifon con-
/ fiftoit en 257 Boucaux de Tabac : le premier
de ces deux Vaiffeaux eft arrivé à S
Malo , & le fecond à Morlaix .
On a apris de Bayonne que la Frégate
Aigle , de ce Port , y avoit conduit le Navire
la Fidelité , de Darmouth , qui portoit
de la Morue feche à Liſbonne .
Selon les avis reçus de Bordeaux , il eſt
entré dans ce Port un Bâtiment Anglois
nommé le Dauphin , chargé de Morues ver182
MERCURE DE FRANCE .
tes d'Huile & d'autres Marchandiſes , le- 3
quel a été pris par le Corfaire l'Entreprenante
de Bayonne.
On apprend de Calais que le Corfaire
l'Heureufe s'eft emparée de quatre petits
Bâtimens ennemis , qu'il a rançonnés pour
la fomme de 830 livres Sterlings.
Les lettres de Breft marquent que les
deux Frégates la Sirene & la Galatée , qui
fortirent de ce Port le 13 Janvier fous le
commandement de Mrs. Gomain & Louvet
, y rentrerent le 17 avec un Corſaire
Anglois nommé le Bacchus , de 18 canons ,
de 20 pierriers & de 130 hommes d'équipage.
Ces deux Frégates ont repris le Navire
la Marie Françoife de Cherbourg que
ce Corfaire conduifoit en Angleterre .
La Chaloupe l'Heureufe de Calais , commandée
par le Capitaine Mathurin Canny
y eft revenue avec quatre rançons qui montent
à 18500 livres.
On Imande de Calais que les Corfaires
le Louis XV. & le S. Benoit de ce Port fe font
rendus maîtres des Navires Anglois la Providence
, chargé de Froment , de Beurre , de
Suif, de Draps & d'autres marchandiſes ,
lequel venoit de Hulle & alloit à Londres ,
& Aigle de Montrofe d'environ 50 tonneaux
, chargé de Tabac , d'Eau - de - Vie
& de Chanvre,
FEVRIER 183 1745 .
Le dernier de ces deux Corfaires a rançonné
un autre Bâtiment pour la fomme de
6000 livres Sterlings .
Le Brigantin la Jeanne Catherine de 60
tonneaux fur lequel il y avoit du Charbon
de terre a été pris par le Corfaire la Chatte
qui l'a conduit à Dunkerque.
Selon des avis reçûs de Breft M. de S.
Allouarn Commandant la Fregate l'Emerau
de a amené dans ce Port le Vaiffeau Anglois
l'Augufte de So tonneaux qui portoit d'Irlande
à la Jamaïque du Boeuf, du Lard ,
du Fromage & du Savon .
La même Fregate s'eft emparée de deux
Bâtimens ennemis deftinés auffi pour la Jamaïque
, & dont l'un eſt arrivé à Renoudet ,
l'autre à Audierne .
La Fregate la Sirene commandée par M.
Gomain a repris aux Anglois le Navire
François la Soeur aux cing Freres de la Riviere
de Seure dont la charge confiftoit en
Morue , & ce Navire eft entré dans le Port
de Breft.
Le Corfaire le Jean Jofeph de S. Malo a
conduit auffi à Breft les Bâtimens Anglois
le Jouan Galley de 180 tonneaux , à bord
duquel étoient du Bray , du Goudron , du
Cacao , de la Cire , de la Therebentine &
des Merrains ; la Jouanne auffi de 180 tonneaux
qui alloit de Bofton à Londres avec
184 MERCURE DE FRANCE.
un chargement de Bois de Gayac , de Bray ,
de Merrains & de Goudron , & le Hanover.
d'environ cent tonneaux chargé de differentes
marchandiſes , qui avoit fait voile de
Briſtol pour la Virginie.
Un autre Corfaire de S. Malo nommé
l'Aftrée s'eft rendu maître des Navires ennemis
le Fanny de 80 tonneaux dont la
cargaifon étoit de Boeuf & de Beurre , &
qui a été mené à Breft , & la Siréne chargé
de Sardines , qui eft arrivé à Morlaix.
On mande de S. Malo que le Corfaire
Anglois le Géfar de 18 canons , de 24 pierriers
& de 150 hommies d'équipage a été
pris après une heure de combat par le Capitaine
le Turc commandant le Corfaire
le Grand Turc de ce Port . Le même Capitaine
a enlevé les Navires le Jacques Riviere
de 200 tonneaux qui avoit chargé à
Briſtol plufieurs marchandiſes pour la Virginie
, & le Betfey de cent tonneaux deſtiné
pour la Barbade,
Le Corfaire le Lys de S. Malo y a fait
conduire la Barque la Marie Yvonne de Rofcoff
chargée de Vin qu'il a reprife fur un
Armateur de Jerfey.
Suivant les lettres de Bayonne le Corfaire
l'Entreprenante de ce Port y a envoyé
une prife Angloife qui ailoit de Bofton à
Amſterdam avec un chargement de Dois de
FEVRIER. 1745 . 18'5
Campeche , de Bois de Gayac , de Coton
& de T'afia .
Le Pinque la Notre -Dame de Cadero commandé
par le Capitaine Mathieu David de
Berre a conduit à Malte une Tartane Angloife
qui portoit des fonds pour faire un
achat de Bled.
ELOGE
Q
336362C3
HISTORIQUE
de M. l'Abbé Pucelle.
Uand nous
"
nous fommes propofé d'infor
mer nos Lecteurs ( du moins autant qu'il nous
feroit poffible de recouvrer des Mémoires fuffifans)
de la vie des hommes qui auront paru avec diftintion
, foit dans l'Eglife , dans les Arines , dans
la Robe ou dans les Arts , fi nous n'avions eu pour
but que de contenter la vaine curiofité des Lecteurs
avides d'anecdotes qui concernent leurs
contemporains , & fur- tout de celles qui peuvent
intereffer les Gens célebres nous nous ferions
propolé un objet bien frivole , & peu convena
ble à un Ouvrage honoré de la protection du Gou
vernement ; notre objet , plus digne de l'attention
d'un efprit fage eft d'exciter les hommes à la vertu
par le fouvenir des vertus qu'ils ont vû pratiquer,
& en confacrant ainfi la mémoire des hommes qui
ont mérité l'eftime publique , nous perpétuons ,
nous multiplions même l'exemple qu'ils ont donné,
exemple qui eft fans doute la plus forte & la plus
utile de toutes les leçons.
# 86 MERCURE DE FRANCE.
RENE' Pucelle, Abbé Commendataire de S Leonard
de Corbigny , Doyen des Confeillers - Clercs
du Parlement , & ci - devant Confeiller au Confeil
de Conſcience pendant la minorité du Roi , nâquit
à Paris le 1. Février 1655 de Claude Pucelle &
de Françoife de Catinat fa femme.
Claude Pucelle mourut à 41 ans , & quoiqu'arrêté
au milieu de fa carriere , il tenoit déja depuis
plufieurs années le premier rang dans le Barreau .
Françoise de Catinat étoit fille de Pierre de Catinat
mort Doyen du Parlement , & foeur du Maréchal
de Catinat , mort en 1712. De ce mariage nâqui
tent trois fils.
Pierre Pucelle qui fut premierement Confeiller
au Parlement en la feconde Chambre des Enquê
& enfuite Premier Préſident du Parlement
de Grenoble , où il mourut en 1693 .
tès
René Pucelle dont il s'agit.
Et Omer Pucelle , Seigneur d'Orgemont , Marêchal
des Camps & Armées du Roi, mort en 1730.
M.l'Abbé Pucelle ayant perdn fon Pere dès fon
bas âge , refta ainfi que fes freres fous la tutelle
d'une Mere éclairée qui veilla avec foin à fon éducation.
Il fut mis en penfion au College de Louis
le Grand , & y fit fes humanités ; le P. de la Rue
étoit alors Profeffeur de Rethorique , ainfi ce fut
cet homme célébre qui forma l'efprit de l'Abbé
Pucelle , puifqu'on peut dire que ce n'eft guéres
que dans cette Claffe que les enfans commencent
à penfer ; la mémoire feule travaille dans le tems
qui précéde .
L'Abbé Pucelle deftiné par fa famille à l'Etat
Eccléfiaftique, ne pouvoit pas refter plus long- tems
aux Jefuites , où fes Etudes n'auroient pas été
comptées pour prendre des dégrés : ainfi on le
retira du College de Louis le Grand, pour lui faire
faire dans l'Univerfité les Etudes ordinaires de
FEVRIER, 1745. 187
Philofophie , & les premieres années de fa Théologie.
Cependant il éprouvoit que les arrangemens de
famille ne donnent pas la vocation. Quoiqu'il fût
encore dans une extrême jeuneffe , la folidité naturelle
de fon efprit lui avoit fait fentir de bonne
heure que le choix d'un état est l'action la plus importante
de la vie , & décide fouvent de la fortune ,
du bonheur , & même de la vertu des hommes' ;
il faifoit fur ce choix de férieuſes réflexions , qu'on
ne néglige que par une indifference qu'on riſque
de porter après à fes devoirs .
D'ailleurs la profeffion des armes offroit à l'Ab
bé Pucelle une carriere plus féduifante ; Meffieurs
de Catinat fes Oucles , dont l'un fut depuis Maréchal
de France , étoient dès- lors très- avancés dans
le fervice , & leur pofition qui affuroit à leur Neveu
de grands agrémens & bien des facilités , pouvoit
auffi fournir à fon imagination les plus brillantes
efperances . Ainfi il voulut , fans cependant
fe déterminer encore irrevocablement, effayer pour
ainfi dire , les Armes , & il fit quelques Campagnes
en qualité de Volontaire , fous les yeux de
fes Oncles. Les voyages occuperent enfuite quelques
années de la vie. Il vifita l'Italie & l'Allemagne
, avec cette curiofité que les Voyageurs
veulent faire paffer pour le defir de connoitre les
hommes , mais dont ils ne retirent que la connoiffance
de Pays fouvent peu differents du leur ,
& le droit de raconter dans leur Patrie des chofes
qu'on ne croit pas toujours.
L'Abbé Pucelle n'employa pas tout le tems
de les voyages à obferver les lieux par lefquels
il paffoit , fon efprit s'étendit par des réflexions
folides , il s'étudia foigneufement lui-même , &
arriva à Paris déterminé fur l'état qu'il vouloit
embraffer.
188 MERCURE DE FRANCE .
Il fit fes études de Droit , paffa quelque tems au
Seminaire des Bons Enfans , & après avoir reçu
l'Ordre du Soudiaconat il entra dans le Parle .
ment en qualité de Confeiller- Clerc le 10 Avril
1684 , & fut diftribué en la Troifiéme Chambre
des Enquêtes.
L'Abbé Pucelle n'ignoroit ni l'étendue ni l'importance
des engagemens qu'il contractoit ; mais
la fuite a prouvé qu'il n'avoit pas trop préſumé de
fes forces , & l'on peut dire que fi on vouloit
faire la peinture d'un parfait Magiftrat , on rapporteroit
ce qu'a fait l'Abbé Pucelle , & que réciproquement
fi on vouloit faire le récit de fa vie , on
n'auroit qu'à faire l'énumération des fonctions
d'un parfait Magiftrat.
Uniquement occupé de fes devoirs il étoit incapable
de fe laiffer entraîner par des efperances de
fortune qui n'ébranlent que les ames vulgaires ,
& il n'étoit pas plus acceffible aux illufions de la
gloire , au plaifir de jouer un rôle brillant , illufions
délicates , capables d'éblouir même des ames
d'un ordre fuperieur , lorfque plus orgueilleufes
qu'élevées elles prennent la gloire pour la vertu .
Aucun de ces motifs n'anima jamais l'Abbé Pucelle
; un coeur droit , un efprit éclairé , une application
infatigable le firent bien - tôt remarquer dans
le Parlement. Il faifoit les fonctions avec exactitude
& avec fuccès : il çavoit démêler le point capital
d'une affaire . & qui faifoit le noeud de la difficulté,
ce qui exige non fenlement beaucoup de jufteffe
dans l'efprit , mais encore beaucoup de pénétration
& d'étendue ; fans avoir en parlant cette élé
gance qui féduit l'oreille , il avoit cette éloquence
mâle & folide qui porte-la conviction dans les
efprits .
Il n'étoit que depuis quelques années dans le Parlement;
le feu Roi récompenfa es fervices en le
FEVRIER 1745. 189
Hommant à l'Abbaye de S. Leonard de Corbigny.
Le détail de la vie d'un homme tel que M. l'Abbé
Pucelle ne peut pas être chargé de beaucoup de
circonftances. Un exercice conftant des mêmes
vertus , une pratique affidue des mêmes devoirs ,
des occupations toujours uniformes. Ecouter des
Plaideurs qui s'efforcent en vain avec mille redites
fatiguantes d'expliquer à leurs Juges leurs procès
qu'ils entendent mal ; monter auTribunal ou revenir
dans fon cabinet étudier avec une attention pénible
le détail fec & aride d'une attaire chargée de procédures
chercher la justice dans les détours du labyrinthe
de la chicanes être témoin fans celle de l'injuftice
des hommes , voir à chaque inftant l'humanité dé
gradée par l'artifice , la mauvaiſe foi , l'oppreffion ,
&c. réprimer les défordres préfens , & en voir renaître
de nouveaux , entendre gémir des malheureux
aufquels la diligence la plus active ne peut apporter
qu'un foulagement toûjours trop tardif ;
trembler à tout moment quand on fonge qu'on va
décider de la fortune ou de la vie des Citoyens ,
& que quelque éclairé que l'on foit , on peut le méprendre,
parce qu'on eft homme, voilà quelles occupations
rempliffent la vie d'un Magiftrat. C'est ainsi
que l'Abbé Pucelle pafla les 18 années qui s'écoule
rent depuis 1684 , jufqu'en 1702. Pendant les Vacations
de cette année il paffa à la Grand'Chambre
pour y retrouver les mêmes travaux multipliés.
La mort du feu Roi arrivée en 1715 procura à M.
l'Abbé Pucelle une diftinction flateufe , dont il ne
fit cas que parce qu'elle lui fournilloit une occafion
de plus d'être utile . M. le Duc d'Orleans, alors
Regent du Royaume , compofa un Confeil de
Confcience , & y donna entrée à M. l'Abbé Pucelle.
M. le Cardinal de Noailles , Archevêque de
Paris , M. de Bezons , alors Archevêque de Bor-.
deaux , M. Daguefleau alors Procureur Général, de190
MERCURE DE FRANCE,
puis Chancelier de France , étoient les Membres
de ce Confeil, & la Dignité nouvelle dont M, l'Abbé
Pucelle fe trouvoit décoré , quelque importante
qu'elle fût par elle-même , recevoit un nouvel éclat
du mérite de ceux qui la partageoient,
Telle a été la carriere qu'a fournie M. L. P.
earriere plus remplie de travaux que d'événemens,
qui offre plus de vertus que de faits finguliers ,
& peut- être par cela même plus finguliere que
beaucoup d'autres plus éclatantes.
Ses moeurs étoient pures & douces , fa fageffe
n'avoit point cet air d'austérité , qui ſouvent annonte
moins le degré de la vertu que ce qu'elle
coute par un effort auffi rare il poffeda de grands
talens fans prétentions , & jouit d'une grande réputation
fans orgueil & fans vanité.
1
Il mourut le 7 Janvier dernier âgé de quatrevingt-
neuf ans , onze mois & fept jours . Depuis
plufieurs années & depuis le decès de M. Morel ,
mort Doyen du Parlement en
il étoit le
plus ancien du Parlement fans cependant porter
le titre , ni jouir des prérogatives de Doyen ,
tre affecté aux feuls Confeillers laïcs .
Il laiffe pour héritieres du chef de Meffire Pierre
Pucelle fon frere aîné , mort ainfi que nous l'avons
marqué , premier Préfident du Parlement de Grenoble
& de Dame Anne Roujaut fa femme ,
'Dame Therefe- Félicité Bidal d'Asfeld , époufe de
Meffire Jean le Nain , Maître des Requêtes , Intendant
de la Généralité de Languedoc , par repréfentation
de feue Dame Pucelle fa
mere decédée en 1714 , à fon décès femme de
Meffire Benoist Bidal , Baron d'Asfeld , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , & Dame
Pucelle , femme de Meffire Nicolas Fremont d'Auneuil
, Confeiller d'Etat ordinaire , Doyen des
Doyens des Maîtres des Requêtes , & du chef de
1
FEVRIER. 1745. 193
Meffire Omer Pucelle , Seigneur d'Orgemont fon
frere puiné , mort Maréchal dès Camps & Armées
du Roi , & de Dame Talon fon époufe ,
Dame
de Galiffet.
Pucelle femme de Meffire
TRADUCTION LITTERALE
d'une Relation écrite de Cars.
Le 5 de la lune de Dgematiel Akir de la pré
fente année 1157 ; les Efpions que nous avions en
campagne ayant donné avis que le méchant Thamas
étoit entré à Revan , tout auffitôt l'on fiț
conftruire des retranchements tout au tour de lạ
place de Cars , dans leſquels on placa tous les Janiffaires
, les Dgebedgis , les Topchis , & les autres
troupes qu'il y avoit dans les quartiers ; & le mé
chant Thamas s'étant rendu au lieu Murad Tepeffi
le 19 de la fufd. Lune jour de mardi , il arriva à
la plaine de Cars , & ayant mis fon armée en
ordre de bataille , & faifant tirer fes pieces de
campagne , il la fit défiler au pied des montagnes
& vint camper vis à- vis l'armée des Fideles. Tout
de fuite il divifa fon armée en plufieurs corps &
fit attaquer nos troupes ; nos Fideles Combattans
ayant auffi-tôt entonné le cri de Guerre alla , alla
allerent au devant de ces maudits blafphemateurs
des quatres fideles Compagnons & foutenus
de notre Grand Prophête , & le combat s'enga
geant avec vigueur de part & d'autre , il dura
avec opiniâtreté , depuis huit heures du ma
tin jufqu'à l'heure de la priere d'après midi , avec
pareil avantage ; le malfaifant Tham as étant venu
attaquer nos troupes avec fon Arriere-garde , l'Armée
des Fideles l'attira en bataillant fur nos re
tranchements & nos Janffiaires & Dgebedgie
91 MERCURE DE FRANCE .
ayant fait une décharge générale de leur mouf .
queterie l'obligea à regagner fon Camp.
Le lendemain nous fimes enterrer les corps des
Fideles qui avoient éte martyrs dans cette action,
dont le nombre montoit à deux ou trois cent ;
nous eumes un plus grand nombre de bleffés , &
du côté des Kijilbach le nombre des morts excéda
quatre mille outre un fort grand nombre de bleffés.
Le jour fuivant il fe tint dans fon Camp fans
faire aucun mouvement ; mais le jour d'après qui
étoit un Jeudi ayant fait marcher fon armée , il
vint fe porter au-deffus de notre Camp dans le
lieu nommé Thciuly Kaïa près du village de Kendu
& commença à faire travailler à couper l'eau
de la riviere qui paffe devant la Place de Cars ,
& fe mit en difpofition de livrer bataille . De
la part de l'armée des Fideles Ahmet Khan Vifir
de fon Alteffe , & le Chah-zadé étoient montés à
cheval fuivis de quelques troupes de cav lerie , ils
vinrent fur le champ de bataille , & du côté des
Kijilbach , Alymendan Khan & le fils de Thamas
ayant commencé l'action , il y eut un rude
combat qui dura depuis trois heures jufqu'à fept ,
& l'ennemi ne pouvant plus réfifter fut contraint
à s'enfuir dans fon Camp , & le jour d'après ce
combat , nous fimes enlever nos morts pour leur
donner la fépulture.
Il fe paffa quelques jours fans qu'il y eut aucune
action de part ni d'autre , mais le 29 de la Lune
fufdite , cinq corps de troupes de l'ennemi s'étant
avancés pied à pied devant l'armée des Fideles
qui s'arrangerent en pareil ordre pour leur faire
face , le combat ayant commencé dura depuis une
heure du matin jufqu'à huit , & les deux armées
étant toutes deux épuifées de forces , la fatigue les
obligea de fe féparer & de rentrer chacune d ans
fon Camp. Il y eut beaucoup de morts & de
blcés en cette occasion, Thamas
TEVRIER. 193 174 .
Thamas en venant pour faire le fiege de Cars
avoit emmené avec lui environ vingt mille Pionniers
qu'il avoit amaffés parmi les Rayas ou Sujets
des Villages par où il avoit paffé , & ayant fait
environner la riviere par fes troupes , il fit travailler
à en detourner le cours , & pour cela ayant
fait conftruire plufieurs Mines fur la hauteur des
montagnes , il fit faire une digue dans la riviere,
dans l'endroit où elle couloit vers la Ville & fit
décharger fes eaux vers la plaine de Kag:fman ,
de forte que notre armée le trouva réduite dans
une grande extremité faute d'eau ,
& nos Soldats
pour fubfifter furent contraints de creufer des
puits pour étancher leur foif.
Quelques jours après les hifilbach parurent avec
neuf corps de troupes & l'armée des Fideles ne
fe trouvant point affés forte pour réfifter à leur
attaque & commençant à plier , Abdullah - Bey
Commandant de 5oo hommes qui étoit à l'aîle
droite étant venu au fecours des nôtres ranima
le courage de nos braves foldats , de forte que
le combat s'étant rallumé avec ardeur de part &
d'autre dura depuis une heure jufqu'a dix , Abdul-
Jah-Bey taillant tout ce qui fe préfentoit devant
lui à droite & à gauche , enfonça enfi les ennemis
& les pourſuivit jufques dans leur camp .
Ce digne Abdullah-Bey fut tué par malheur
dans cette action . ( Dieu lui ait fait miféricorde )
Si cet homme n'eût point remporté la Couronne
du Martyre dans cette journée
il est sûr que
nous nous ferions emparés avec l'aide du Seigneur
du camp des Kifilbach.
"
Le 16 de la Lune de Redjib jour du Dimanche
, Mouftara Bacha joignit notre camp avec les
troupes des Lefghis , ce qui occafionna une grande
allégreffe à l'armée des Fideles. Il y eut encore
I
794 MERCURE DE FRANCE.
une action le jour d'après , & les armées fe feparerent
chacune de leur côté fans aucun avantage
confidérable .
Le 18 àlaube du jour les Kifilbach attaquerent
à l'improvifte l'armée des Fideles , & ceux - ci
ayant été un peu difperfés , le combat dura jufqu'après
le foleil couché. Les fhis n'ayant pu
réfitter aux efforts de l'ennemi , furent caufe de
la débandade de notre armée , & cela ayant mis
l'épouvante parmi notre Cavalerie , elle fuit pendant
toute une nuit avec lesLefghis .
?
Dans les premiers jours de la Lune de Chaban
Kefferelly Effendi fut demandé plufieurs fois pour
traiter , lui dit - on , d'un accomodement entre les
deux Monarques , cet Effendi fit plufieurs allées
& venues, & ceci ayant épouvanté nos Cavaliers ,
fous le pretexte que le picotin d'orge valoit un
fequin , les troupes de Cavalerie , les Laventis
les troupes de May , les Delis Backis & les troupes
des Pachas s'enfuirent toutes dans la nuit , & il n'y
eut que nos Pietons qui refterent dans leurs retranchemens
, parce qu'il y avoit encore quelques
provifions , nos Moutons & Boeufs trouvant
encore à paître. Thamas ayant appris la
défertion de notre Cavalerie , vint nous enlever
tous nos Beftiaux & les conduifit dans fon Camp;
nous n'avions pas de la Cavalerie pour l'en empêcher
, que pouvions nous faire ?
Le cinquieme de la Lune de Chaban , les Kifilbachvinrent
attaquer nos retranchemens à la petite
pointe du jour , & nous avec le fuccès du
Très-Haut ayant fait une forte réfiftance , nous
eumes le bonheur de les repouffer , & de les
chaffer jufqu'à leur Camp.
Le fixieme l'Ennemi ayant attaqué de nouyeau
nos Repranchemens , les habitans de Cars
FEVRIER. 1745 195
*
vinrent tous à no re fecours , & les repoufferent
avec l'aide des troupes nommées ak dal Kilidgé '
Le jour d'après les Kifilbach vinrent camper à une
portée du Canon de nos retranchemens , & Thamas
ayant fait conftruire dix-fept ouvrages nommés
Tabias à la portée du moufquet , il fit garnir
chacun de ces ouvrages de mille Pietons , mais
dès que le jour fe fit il vit paroître d'un côté les
Enfans de la Victoire & de l'autre les Janiffaires
& les Dgebedgis à pied , qui criant alla alla vinrent
attaquer les troupes qui étoient dans les Ouvrages
, lefquelles ne pouvant foutenir l'effort des
nôtres , lacherent le pied & s'enfuirent dans leur
Camp. C'est dans cette journée que nos Pietons
apporterent près de cent têtes & quelques gens
en vie , que Enguis - Kan fut tué , & que nous leur
enlevames huit pieces deCampagne qu'ils nommer t
Zenbukek. Louange foit rendue au Seigneur ; cette
'Journée nous fut fi glorieufe qu'il feroit prefqu'impoffible
d'en faire le détail.
2
Thamas en étant au défefpoir & ne pouvant fuporter
l'amertume du ca'ice que nous lui avions
fait avaler , fit metre pied à terre à fa Cavalerie
& s'en fervant. comme d'Infanterie fit avancer en
même tems avec elle fon canon & le reste de
fon Artillerie pour attaquer nos Retranchemens :
tous nos Janiflaires , les Dgebedgis & les enfans
dits de la Victoire en étant fortis & faifant chacun
rempart d'une pierre , ils fe battirent faces à
faces huit heures d'Horloge , enfin les Kifilbach ne
pouvant plus refifter furent obligés de fuir dans
leur Camp , il y eut cinq à fix cent fideles qui
furent fait martyrs dans cette action & deux ou
trois cent qui furent bleffés.
Du côtédes Kifilbach , à ce que nous ont aps
C'eft- à- dire blanc fabre nud.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
pris quelques Efpions & Fugitifs qui fe rendirent
auprès de nous , il y eut neuf à dix mille hommes
de tués , mais n'étant pas encore fatisfait de
ceci , il fit porter des canons de gros calibre
nommé Balhemes , avec lefquels il battit durant
trois jours la Place , perfonne de nous ne pou
voit paroître dans nos Retranchemens & les Boufets
pleuvoient comme la Grêle fur nos têtes.
Cependant grace à Dieu , il n'y a pas eu parmi
nous dix hommes de Matyrs.
Le premier jour de la Lune du S. Ramazan qui
étoit celui que Thamas avoit commencé de battre
la Place avec le gros canon , par un miracle
de la divine Providence , il tomba une grande
pluye qui ayant forcé la Digue par fept endroits
differents de la Riviere dont il a été parlé cideffus
, & à laquelle on avoit donné un autre
cours depuis près de 40 jours , elle commença à
reprendre fon ancien cours & coula à fon ordinaire
devant la Place de Kars , alors ie Kifilbach
ne fçachant plus de quel côté fe tourner ni ce
qu'il pouvoit faire , ayant fait retirer fon canon
dans fon Camp , nous reçumes le jour d'après une
Lettre de fa part , par laquelle il mandoit qu'étant
les uns & les autres des Serviteurs de la vraie
Foi , il ceffoit tout acte d'hoftilité jufqu'à ce que
Kefferely Ahmet Effendi fut de retour de Conftantinople
, & nous vimes enfuite que le quatriéme
de la Lune du S. Ramazan , ayant fait ployer
bagage , il partit en tirant fes pieces de Campagne.
Si vous êtes curieux d'apprendre tout ce que
nous avons foufert dans ce Siege & de la difette
que nous y avons effuyée , je vous dirai qu'un fac
de paille valoit 25 parats , dix dragmes de pain
tin parat & nous n'avions point de viande , tout
le refte à proportion alloit de même , les pau
FEVRIER 1745. 197
vres gens commencoient à mourir de faim & de
mifere. Enfin ce maudit eft parti , l'hiver a conmencé
à s'y faire fentir fort rudement , & il est
tombé de la Neige , & cependant nous ne fommes
pas encore fortis de nos Retranchemens .
***************** 获裳
NOUVELLES ETRANGERES .
TURQUIE.
Ochrane Ce accufe d'avoir commis plu-
Na appris de Conftantinople que le Capitan'
fieurs fautes dans l'exercice de fa Charge en avoit
été privé , mais qu'il avoit obtenu le Gouvernement
de la Morée par le crédit du Chef des
Eunuques Noirs.
Le Grand Seigneur a chargé Selim Effendi ,
Secretaire de la Tréforerie d'aller exécuter une
commiffion importante auprès du Grand Mogol .
ALLEMAGNE.
ON mande de Neuftad du 28 du mois de Dé- cembre dernier , que le Prince Charles de Lorraiue
qui y avoit établi fon quartier général depuis
qu'il s'étoit replié vers le Comté de Glatz ,
avoit détaché quelques troupes irrégulieres qui'
s'étoient avancées du côté de l'Oder ; que deux
Régimens de Huffards par les ordres de ce Prince
avoient paffé la Neiff près Levvin , à la faveur
d'un gué , & qu'ils avoient fait un butin confidérable
dans plufieurs Villages , dont les Habitans
avoient refufé de payer les contributions qu'on
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
leur avoit impofées ; que la droite de l'Oder depuis
Tefchen jufqu'à Ratibor étoit occupée par le
Corps d'Infurgens commandés par le Comte Leopold
Palfy ; qu'un autre Corps d'Infurgens com
mandé par le Comte Jofeph Efterhafi , & qui avoit
pris fa route par la Moravie avoit penétré par
Fulneck dans la haute Silefie ; que la premie e
Colonne de ce dernier Corps étoit déja arrivée
fur la Mora ; qu'elle devoit paffer dans les environs
de Troppau tandis que des troupes de l'armée
du Prince Charles , qui marchoient par la gauche
de la riviere d'Oppa , tâcheroient de s'emparer
de quelques poftes pour enfermer cette Place ; que
borque la communication entre ces troupes & les
dux corps qui font fous les ordres des Comtes
Leopold Palfy & Jofeph Efterhafi feroft affermie
de maniere qu'on n eût plus à craindre qu'elle fut
interrompue le Prince Charles de Lorraine affigneroit
des quartiers de cantonnement à l'armée
de la Reine d'Hongrie , parce qu'une patrie des
ttoupes de cette Princeffe avoit befoin de repos ,
mais que celles qui voudroient continuer de faire
la guerre pendant l'hyver feroient libres de tenir
la campagne , & qu'elles jouiroient de la double
paye qui leur avoit été promife.
Quatre mille hommes d'Infanterie & de Cavalerie
des Pruffiens ayant paffé la Neiff attaquerent
le 22 du mois de Décembre dernier la petite Ville
de Patſchau , où il y avoit environ 1000. hommies
de garnifon , & ils firent contre la Ville un grand
feu d'Artillerie. La garnifon fe défendit avec tant
de valeur que le Général Luchefi eut le tems de la
fecourir & de repouffer les Pruffiens qui fe retirerent
cependant en bon ordre en faifant de tems
en tems des décharges d'Artillerie & de Moufqueterie
fur le Corps qu'il commandoit .
On a appris du Haut Palatinat qu'un Corps de
FEVRIER 1745. 199
troupes de la Reine de Hongrie marchoit vers >
Amberg , & que les troupes Imperialles & Françoifes
conftruifoient un Pont fur le Danube prės
de Nohrbourg.
On apprend de Cologne du 10 du mois dernier
que l'Electeur a reçu de S. M. I. une lettre laquelle
porte qu'il ne peut ignorer la façon inouie
dont l'armée de la Reine de Hongrie , lorfqu'elle
a abandonné les bords du Rhin , s'eft comportée
à l'égard des Duchés de Neubourg & de Sultzbach
en y commettant toutes fortes de vexations
& en pillant & faccageant tous les lieux où elle
a paffé , par la feule raifon que l'Electeur Palacin
à l'exemple de quelques autres Princes a conclu
avec l'Empereur un Traité d'union qui tend uniquement
au foutien du Chef & au maintien du
fyftême de l'Empire , & parce qu'il a fait marcher
fes troupes au fecours de la Baviére , fans
préjudice toutefois de la neutralité qui fubfifte entre
fes Etats & ceux de S. M. H .; qu'il eft aité
de concevoir qu'un procedé de cette nature qu'on
ne peut jamais juſtifier , a dû vivement affliger
l'Empereur , & que tout le monde fçait combien
il eft fenfible à S. M. I. de voir fes amis & fes
Alliés qui défirent véritablement le falut & le
repos de la Patrie , expofés aux effets de la vengeance
fans bornes de la Reine de Hongrie , &...
leurs terres quoique non impliquées dans la prefente
guerre , fujettes à des oppreffions & des calamités
inexprimables. Que plus l'Empereur eft
touché de toutes les violences commifes dans fes
Provinces , plus il fe trouve obligé de défendre
les Etats de l'Empire , dont les fentimens repondent
à ceux de leur Chef . & d'empêcher autant
qu'il lui fera poffible que le mal n'aille en augmentant
; que comme il a reçu des avis certains>
I iiij
200 MERCURE DE FRANCEY
que contre toute attente la Cour de Vienne a formé
le projet d'une invafion dans les terres de
l'Electorat de Brandebourg & dans celles de l'Electeur
Palatin fituées fur le bas Rhin , & que
l'exécution de cette entrepriſe n'eft pas éloignée ;
il ne peut fe difpenfer dans ces conjonctures critiques
où le moindre délai femble menacer l'Empire
d'un renversement total , de ne rien omettre
pour fecourir les Princes qui fe font joints à S.
M. I. afin de retablir la tranquillité en Allemagne
; que l'Empereur auroit fouhaité d'employer
fes propres troupes à garantir de la devaftation
les Duchés de Cleves , de Bergue & de Juliers ,
mais que cela lui étant impoffible non- feulement
caufe de l'éloignement des troupes Imperiales ,
mais encore parce qu'elles font néceffaires pour
la défenſe de fes Etats Héréditaires , le Roi Très-
Chrétien a confenti de lui accorder de nouveau .
un Corps de troupes auxiliaires & de les faire marcher
pour s'opposer aux entrepriſes que les ennemis
pourroient former contre les Etats des Alliés
de S. M. I. , qu'ainfi l'Empereur demande à
l'Electeur de donner à ces troupes auxiliaires le
libre paffage , conformement aux Conftitutions du
Corps Germanique , & de faire expedier des ordres
pour qu'on leur fournifle tout ce dont elles
auront befoin pour leur fubfiftance.
Le Maréchal de Maillebois qui commande les
troupes que le Roi de France a envoyées fur le
Bas-Rhin , a écrit auffi à l'Electeur une Lettre par
Jaquelle il lui marque que S. M. T. C. a fait
connoître fes intentions pour le rétabliſſement de
la paix par la Déclaration faite de fa part le 2.
du mois de Mai de l'année derniere à la Diette
Générale de l'Empire ; que l'Electeur a dû être
convaincu de la néceflité dans laquelle le Roi de
FEVRIER 1745. 201
France s'eft trouvé de repouffer la force par la
force , & de ne pas differer plus long- tems de déclarer
la guerre à la Reine de Hongrie & au Roi
de la Grande Bretagne ; que tout ce qui s'eft
paffé depuis n'a fait que multiplier les motifs qu'a
S. M. T. C. de pourfuivre fes ennemis & ceux
de l'Empire , & de tirer une jufte fatisfaction de
tant d'injures accumulées les unes fur les autres ,
auffi bien que des violences que les troupes de S.
M. H. s'appuyant fur des Alliances fatales aurepos
du Corps Germanique . ne ceffent d'exercer fur
les Etats des Princes jaloux de remplir les obligations
qui les lient à leur Chef ; que le Roi de
France efpere donc que l'Electeur & les Etats du
Cercle du Rhin feconderont volontiers en tout ce
qui dépendra d'eux une caufe auffi jufte que celle
dont il prend la défenſe , tant par rapport à ce
qu'il fe doit à lui-même , que par rapport à ce
qu'il doit à l'Empereur , à l'Empire & à fes Alliées
; que S. M. T. C. s'attend en même tems que
l'Electeur fans aucun retardement difpofera les
Etats confiés à fa direction à accorder aux troupes
Françoiſes les mêmes facilités & les mêmes fecours
qui ont été accordés aux troupes de la Reine
de Hongrie & de fes Alliés ; que non feulement
les troupes Françoifes obtiendront le libre paffage
, mais encore qu'il fera nommé des Commiffaires
pour regler avec ceux du Roi de France les
fournitures de toute efpece , en fourage , ſubſiftances
, voitures ou Chevaux dont ces troupes auront
befoin , & qu'elles payeront fur le pied des
taxes dont on conviendra .
Le Maréchal de Maillebois finit fa lettre en promettant
à l'Electeur d'avoir attention de ſon côté
à faire obferver la difcipline la plus exacte par les
troupes Françoifes , & à les obliger de fe confor
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
mer aux intentions de S. M. T. C. , lefquelles font
que les Etats du cercle du Rhin n'ayent aucun ſujet
de fe plainde d'elles.
On a appris depuis de Vienne que le 31 Decembre
dernier le Prince Charles- de- Lorraine y
revint de l'armée , & qu'il avoit laiffé au Comte
de Traun le Comandement en chef des troupes de
la Reine de Hongrie ; que la rigueur de la faiſon ne
permettant ples de tenir la campagne, les troupes
de S. M. H. fe difpofoient à fe rendre dans les
quartiers d hyver qui leur étoient deftinés ; qu'une
partie de ces troupes avoit paffé l'Oder le 30 Décembre
dernier fous les ordres du Général Keil , &
qu'elle devoit prendre fes quartiers dans le Diftrict
d'Oppelen ; que le Général Buckow devoit
diftribuer dans les environs du Confluent de la
Neifs & de l'Oder celles dont eft compofé le Corps
qu'il commande ; que les Régimens d'Infanterie de
Françoisde Lorraine , de Charles de Lorraine , & des.
Ignon devoient alleren Moravie avec quelques au➡
tres troupes , & qu'on avoit conduit à Vienne plufieurs
pieces d'Artillerie aux armes de Pruffe que les
Pruffiens avoient laiffées dans Prague .
On mande de Breſlau du 4 Janvier que les Généraux
du Roi de Frufie ayant conclu avec ceux de
la Reine de Hongrie un Cartel pour l'échange des
prifonniers , des Commiffaires des deux armées s'étoient
rendis à Koningin - Gratz pour procéder
à cet échange ; qu'il étoit déja revenu dans cette :
Province plus de 2000 des foldats Pruffiens qui
avoient été pris par les troupes de S. M. H. , qu'on
avoit remis aux Commiffaires de cette Princeffe
tous ceux des prifonniers faits fur fon armée qui
avoient été diftribués dans les Villes & autres lieux
de ce Duché , & que ceux qui avoient été envoyés
foit en Pruife foit en Pomeranie , devoient être en
chemin pour retourner en Bohëme .
FEVRIER 1745.
203
Le Lieutenant Général Comte de Naffau a ramené.
dans la Principauté de Schweidnitz le Corps de troupes
quia favorifé la retraite de la garnifonPruffienne ,
fortie de Prague . Cette g rnifon malgré les fatiguesqu'elle
a effuyées dans une marche auffi longue &
auffi rude que celle de l'rague à Friedlan & malgré
les frequentes efcarmouches qu'elle a euës à foutenir
contre divers détachemens , n'a pas fait une .
perte fort confidérable .
>
Le Baron d'Enfedel qui la commandoit s'eft acquis
beaucoup d'honneur par la maniere dont il a
éxécuté fa retraite & furtout par une marche
forcée qu'il a faite & qu'il a dirigée avec tant de .
fuccès que le Chevalier de Saxe n'a pu réuffir à em
pê her la jonction avec le Comte de Naffau. Les ,
troupes dont cette garnifon étoit compofée ont
été réparties dans les Principautés de Schweidnitz
, de Jawer & de Lignitz , & elles y doivent
demeurer pendant l'hyver .
On a appris de Drefde du 10 Janvier que M. de
Wallenrodt Miniftre du Roi de Pruffe a fait fçavoir
à S. M. P.de la part de ce Prince , que fi elle défiroit
de paffer par la Silefie , non feulement elle y voya- .
geroit avec autant de fûreté que dans fes propres ,
Etats , mais encore elle y recevroit tous les honneurs
qui lui font dûs .
Les lettres de Munich marquent qu'il y avoit de .
frequentes efcarmouches du côté de Bourghaufen
& de Paffau entre les troupes Impériales & celles
de S. M. H
On a été informé par les mêmes lettres qu'un détachement
du Régiment de Hohenzollern des troupes
de l'Empereur avoit occupé la Ville de Binging
dans l'Evêché d'Aichstadt.
Suivant les avis reçûs de Ratiſbone un autre détachement
des mêmes troupes a mis le feu au pont
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
que le Général Berencklau avoit fait conftruire à
Etterhaufen fur la Naab .
Les mêmes avis portent que les troupes de la
Reine de Hongrie qui fe font rendues de la Bohëme
dans le Haut Palatinat étoient cantonnées à Neubourg
à Am-Wold , à Nabburg , à Kreil , à Frohn--
berg , & à Schwendorff ; quelques-unes de ces
Troupes ont enveloppé un Bataillon du Régiment
de Saxe des troupes Françoifes , & ils ont fait prifonniers
la plus grande partie des Officiers & des
foldats dont ce Bataillon eft compofé.
La nuit du 7 au 8 de Janvier un Corps des troupes
de la Reine de Hongrie étant paffé dans une
des Iles du Danube , y enleva plufieurs Bâteaux
qui y avoient été conduits de Stat-Am-Hoff. Les-
Magiftrats de Ratifbone en ayant porté des plain--
tes , l'Officier qui commande à Stat-Am-Hoff a
fait réponſe qu'il n'avoit pu fe difpenfer de fe faifir
de ces Bâteaux , parce qu'il étoit à craindre queles
Imperiaux & les François ne s'en ferviffent
pour furprendre les troupes de S M. H..
Le Baron de Thungen a fait toutes les difpofitions
néceffaires pour attaquer la Ville d'Amberg ,
& il a fait venit d'Egra trente pieces de canon
pour batre cette Place .
On affure que la Reine de Hongrie a conclus
un nouveau Traité d'Alliance avec le Roi de la
Grande Bretagne , avec le Roi de Pologne en
qualité d'Electeur de Saxe & avec la République
de Hollande , & que ce Traité a été ſigné à
Drefde.
Le Comte de Traun a donné avis à S.. M. H.
que les Pruffiens ayant jétté deux ponts fur la
Neiff , & faifant divers mouvemens , il a ordonné.
à toutes les troupes de fe tenir prêtes à marcher
& à celles qui étoient en Moravie de venir le
joindre..
FEVRIER 1745. `LOS
Les avis reçûs de Warfovie portent que le Roi
de Pologne Electeur de Saxe a répondu aux offres*
qui lui ont été faites de la part du Roi de Pruffe
par M. de Wallenrodt , qu'il étoit fort fenfible à
Iattention de S. M. Pr. , & qu'il auroit paffé vo--
lontiers par la Silefie , fi la Reine de Pologne
Electrice de Saxe par des raifons particulieress
n'étoit obligée d'aller à Cracovie & à Prague.
On a appris de Hanover que le Maréchal &
le Chevalier de Belle- Ifle ont été conduits dua
Château d'Ofterode à Stade.
Le Comte de Bunau avoit reçû ordre de l'Empereur
de reclamer le Maréchal comme ayant été
arrêté contre les Loix du Corps Germanique , qui
ne permettent pas à un Prince de l'Empire d'at
tenter à la liberté d'un Ambaffadeur envoyé à la
Cour Impériale.
On a appris depuis de Hanover que le Chevalier
de Belle - Ifle étoit à Stade depuis le 24 du mois
dernier , mais que le Maréchal fon frere n'y pût.
arriver que le 26 parcequ'il a été indifpofé.
On mande de Munich que l'Empereur avant fas
mort a déclaré l'Electeur de Baviére Majeur &
qu'il lui a recommandé de prendre les confeils de
P'Impératrice & ceux des Comtes de Preyfing , de-
Tettenbach & de Konigsféld.-
PRUSS E
felon ON mande de Berlin du i13: Janvier que
les avis reçûs de Silefie le Prince Regnant d'Anhalt
Deffau qui commande en chef les troupes du
Roi de Pruffe dans cette Province s'étoit mis en
marche avec 42 Bataillons & so Efcadrons pour
obliger les troupes de la Reine de Hongrie d'abandonner
divers poftes qu'elles occupoient , &
qu'il devoit avoir paffé : la Neiff. Qu'un corps de
16000 hommes s'étoit affemblé en même - tems du
côté de Ratibor fous les ordres du Prince Di206
MERCURE DE FRANCE.
dier d'Anhalt afin de tâcher de couper la retraite
aux Infurgens de Hongrie ; qu'il y avoit outre cela
un autre corps de troupes Pruffiennes qui s'étoit,
avancé dans le Comté de Glatz pour s'opofer auxcourfes
que la Cavaliere Legere de l'Armée de
S. M. H. faifoit dans cette Province .
Il eſt arrivé à Berlin de divers endroits un
grand nombre de foldats de recruë qu'on a fait
partir fucceffivement pour les Régimens auxquels
ils font deftinés . Tous les corps feront complets
avant le mois d'Avril .
Les avis reçûs de Hambourg du 16 du mois dernier
, portent que felon les Lettres écrites de Si-,
lefie les troupes de la Reine de Hongrie ont abandonné
de nouveau les poftes qu'elles avoient repris
en Silefie & la plus grande partie des Infurgens
de Hongrie s'eft retirée dans la Moravie depuis
les derniers mouvemens faits par l'armée Pruffienne
commandée par le Prince d'Anhalt-Deffau .
On apprend en même tems de Hanover que le,
courier qui avoit été envoyé à Londres par la
Régence pour informer le Roi de la Grande Bretagne
de la détention du Maréchal & du Chevalier
de Belle-Ifle en étoit revenu , qu'il avolt .
aporté un ordre de les faire conduire en Angleterre
& que S. M. B. avoit aprouvé ce qui avoit
été fait par le Bailly d'Elbinguerode
On mande de Berlin du 20 du mois dernier
qu'il y arriva de Siléfie le 13 un courier envoyé
au Roi par le Prince d'Anhalt - Deffau , par lequel
S. M. Pr. a été informée que ce Général
ayant raffemblé fur le bord de la Neiff les différents
Corps de troupes qui avoient leurs quartiers
en deça de cette riviere & ayant fait jetter
deux ponts , il paffa le 9 la Neill avec 36000 ,
hommes ; qu'il fit le même jour plufieurs détache-
"
E
FEVRIER 1745. 20%
mens qui fe porterent en avant avec tant de
promptitude que les troupes de la Reine de Hongrie
n'ayant pas le tems de fe pr parer à fe défendre
, abandonnerent précipitamment Patskaw,
S. Johanfberg , Weidenau , Friedberg , Ziegenhals
, Zuckmantel , Mollendorff& Falckenberg.
On les a pourfuivies vivement & on les a obligées
de fe retirer de la plus grande partie du
Pays qui eft entre les rivieres de Neiff & d'Oppau.
Le Prince d'Anhalt a marché enfuite à Neuftadt
, dont il s'eft rendu maître après avoir mis
en fuite trois Régimens de Huffards qui avoient
formé un camp pour couvrir cette Place & auxquels
on a fait un grand nombre de prifonniers
.
Ce Général a fait les difpofitions néceffaires pour
s'emparer auffi de Jagerfdorff & de quelques autres
poftes qui étoient encore occupés par les
ennemis .
Les troupes de la Reine de Hongrie ont entiérement
abandonné la Haute Siléfie .
Le 15 du mois dernier les Huffards ennemis
s'étant repliés fur Jagerſdorff , deux Régimens
de Huffards Pruffiens les attaquerent à la vuë
des Fauxbourgs de la Ville & en tuerent un grand
nombre .
L
ESPAGNÉ
Es avis reçus de Madrid du 5 du mois dernier
portent que Madame la Dauphine s'étant repofée
un jour à Aranda continua le 28 du mois
précédent fa route & le même jour elle que "
arriva à Lerma
Elle y trouva Don Fernand de Valdes , Corregidor
de Burgos qui y étoit venu pour compli
menter cette Princeffe au nom des habitans de la
Ville .
208 MERCURE DE FRANCE.
Le 29 Madame la Dauphine après avoir dîné
à Cogolles & après y avoir affié au Te Deum
qui fut chanté dans l'Églife des Religieux Auguf
tins , alla paffer la nuit dans le Château du Duc
de Frias , d'où elle vit tirer le foir un magnifi
que feu d'artifice que ce Seigneur avoit fait préparer.
S'étant rendue le 30 à Burgos , elle y reçut les
complimens du Chapitre de FEglife Métropolitaine
, à la tête duquel l'Archevêque porta la
parole ; elle reçut auffi ceux du Corps de Ville ,
de la principale Nobleffe , des Commandeurs de
l'Hôpital Royal & des différentes Communautés
Religieufes , & les Dames de diftinction de la
Ville furent admiſes à lui baiſer la main . L'aprèsmidi
on lui donna le ſpectacle d'un Combat de
Taureaux, & le foir on tira un feu d'artifice dans la
Place vis-à-vis le Palais où elle étoit logée .
Cette Princeffe fe remit le 31 en marche & elle
alla à Birbieſca .
Elle dîna le premier Janvier à Pancorbo où
elle fut complimentée par des Députés de la Province
d'Alava & de la Ville de vittoria , & la
nuit fu vante elle coucha à Miranda de Ebro ,
d'où elle partit le 2 , & ayant dîné à la Puebla
elle fe rendit le même jour à Vittoria dont les
ħabitans , ainfi que ceux des autres lieux par leſ--
quels cette Princeffe a paffé , fe font empreffés
de lui donner des marques de la joye que leur
infpiroit fa préfence . Le foir cette Princeffe vic
des fenêtres de l'Hôtel du Marquis de Monte-
Hermofo où elle étoit logée , une magnifique Cavaldade
compofée d'une partie de la Bourgeoifie
qui conduifoit un Char de Triomphe . Après que
les Muficiens qui étoient fur ce Char eurent exécuté
plufieurs pieces choifies de fymphonie , on
FEVRIER 1745 . 200
tira un feu d'artifice , & pendant la nuit toutes
les maifons de la Ville furent illuminées .
Le lendemain Madame la Dauphine admit la
principale Nobleffe & le Corps de Ville à lui
baifer la main , & elle reçut les complimens des
Députés de plufieurs Villes. Lorfqu'elle eut dîné
on lui donna le ſpectacle d'un Combat de Taureaux
dans lequel il y eut 18 de ces animaux mis
à mort. On tira le foir un fecond feu d'artifice ,
& les illuminations furent renouvellées dans toutes
les ruës:
Madame la Dauphine alla le 4 dîner à Vrribarrigamboa
& coucher à Salinas. Les Députés de
la Province d'Alava accompagnerent cette Princeffe
jufques fur les confins de leur territoire , &
en entrant fur celui de la Province de Guipufcoa
Madame la Dauphine trouva les Députés
que cette derniere Province avoit envoyés audevant
d'elle pour la complimenter : la même
Province avoit fait pren re les armes aux Milices
du Pays , & ces troupes for roient une double
haye fur le paffage de cette Princeffe.
Le 5 quoique les chemins fuffent fort difficiles
par la grande quantité de pluye qui étoit tombée,
Madame la Dauphine qui avoit dîné à Mondragon
arriva à Onate. Le Comte de Montijo chargé
de remplir les fonctions de Majordome Major
auprès de Madame la Dauphine marcha tout ce
jour- là à cheval devant le caroffe de cette Princeffe
, auffi bien que les Marquis de Solera & de´´
la Solana & le Comte d'Anguifóla afin d'être
plus en état de donner fes ordres pour que rien
ne retardât la marche .
Le tems fut fi fâcheux le 6 que Madame la
Dauphine fut obligée de s'arrêter à Villa-Real . ,
en elle devoit feulement diner.
10 MERCURE DE FRANCE.
La journée du 7 ayant été un peu plus favo
rab e la Princeffe coucha la nuit fuivante à Villa
Franca. Elle defcendit à l'Hôtel du Marquis de
Valmediano qui lui donna une très-belle Fête
accompagnée d'un feu d'artifice
Le Roi d'Eſpagne reçut le 9 Janvier au Château
du Pardo un courier extraordinaire par lequel
S. M. fut informée que le 5 les Vaiffeaux de
guerre le Glorieux & la Caſtille étoient arrivés de
la Havanne à la Corogne , & qu'ils avoient apor
té tant pour le compte du Roi que pour celui
des Particuliers huit millions 274565 Piaftres ,
outre une très grande quantité de Tabac en
poudre & en feuilles .
On a appris de Madrid du 19 du mois dernier ,
que le Roi a reçu avis que Madame la Dauphine ,
ayant couché le 8 à Tolofa , le 9 à Hernani &
le 10 à Oyarzun , avoit dîné le 1 à Irun , &
étoit arrivée le même jour à Fontarabie où elle
avoit trouvé le Marquis de la Farre , fon Chevalier
d'honneur , qui lui avoit remis de la part du ,
Roi de France le Portrait de Monfeigneur lej
Dauphin .
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé au
Roi que l'Armateur Martin Pecqueno avoit conduit
à Vigo la Galere Angloiſe le Chateau d'artifice
de cent vingt tonneaux , für laquelle il y
avoit 1500 quintaux de Moruë.
Selon les lettres du Corregidor de Bilbao
l'Armateur Don Jofeph Jornandes eft entré dans
ce Port avec un Vaiffeau François , qu'il a repris
à un Armateur Anglois qui s en étoit emparé.
Le Roi a été informé par des dépêches du Conful
Efpagnol qui réfide à Lisbonne , que le Vaiffeau
Anglois a Julienne de 190 tonneaux , chargé
de Tabac de Virginie , avoit été mené à Setubal
FEVRIER 1745. 21 %
par l'Armateur Don Martin d'Arostegui .
L'Armateur Laurent Ervin a conduit au Port
de Bayona une prife de 80 tonneaux , dont la
charge confiftoit en mille quintaux de Moruë .
Une autre priſe de même efpece & à peu près
de même valeur a été faite à la vue du même
Port par l'Armateur Olivier Colin .
On a appris de Liſbonne par des lettres de l'ine
de S. Michel , une des Açores, que le 5 Octobre
dernier il y avoit eu un violent Ouragan qui avoit
caufé des dommages confidérables.
GENES ET ISLE DE CORSE.
ON mande de Génes que felon les lettres édcurit4es ddue Smaoni-sRdeemronileer
28 du mois précédent le Marquis de Caftellar
s'étoit avancé dans les environs avec 1500 Grenadiers
Eſpagnols & avec 200 Miquelets , fe préparant
à occuper les hauteurs. voifines d'Oneille
pour couper à cette Place la communication avec
le Piedmont , & que le bruit venoit de fe répandre
que les Piedmontois ayant évacué cette
même Place les Efpagnols y étoient entrés
le 31 .
On a appris du 11 que l'avant - garde des
troupes Efpagnoles commandées par l'Infant Don
Philippe s'étoit avancée vers les Terres de la
République de Génes , & que l'on a eu la confirmation
de la nouvelle de l'arrivée d'un détachement
de ces troupes dans la Ville d'Oneille
qui a été abandonnée par les Piedmontois & dont
les Habitans ont envoyé deux Députés pour porter
les clefs de la Ville au Marquis de Castellar.
Le 2 la garnifon Piedmontoiſe qui étoit à Loano
s'en eft auffi retirée , & le même jour le Marquis
de Caftellar a fait occuper ce poſte par un
112 MERCURE DE FRANCE.
Régiment Efpagnol. Ce Général eft retourné join
dre l'Infant Don Philippe qui eft à Nice depuis
le 24 Décembre dernier .
Selon les lettres reçues de l'Etat Eccléfiaftique
les troupes commandées par le Comte de Gages
ne doivent pas demeurer long-tems dans leurs
cantonnemens,& il paroifloit qu'elles ſe diſpoſoient
à faire quelque nouveau mouvement.
L'armée qui eft fous les ordres du Prince de
Lobckowitz eft près d'Inola fur les confins da
Bolonois.
Les Payfans des environs d'Oneille & de Loano
n'étant point venus à l'obéiffance & n'ayant
point posé les armes dans le tem's qui leur avoit
été preferit , l'Infant Don Philippe à mis tout le
Pays à contribution , & les Habitans ont été taxés
à un tiers de leurs revenus .
L'armée du Roi d'Efpagne fous les ordres du
Comte de Gages & celle de la Reine de Hongrie
font toujours dans leurs mêmes quartiers de cantonnement
.
GRANDE BRETAGNE,
Na appris de Londres qu'un Vaiffeau Fran-
Ayres a été conduit à Liſbonne par un Armateur
de Porfmouth .
Le Vaiffeau le Flamborough de vingt canons
qui croifoit fur la Côte de la Caroline Méridionale
, s'eft emparé d'un Bâtiment François de
120 tonneaux , de 24 canons & monté de 320
hommes , & on a trouvé à bord 6000 Piaftres
& quelques caiffes remplies de poudre d'or.
L'Armateur le Mars de Darmouth qui avoit été
pris par les François a été repris par le Vaiffeau
de guerre le Capitain: vers les 48e degré de Lati
tude.
FEVRIER. 1745. 213
MORT $.
Effire Jean-Pierre d'Aigrefeuille , Chevalier
M Seigneur de Caunelles , Lafofle , &c. Con-
Liller du Roi en la Cour des Comptes , Aides & Finances
de Montpellier en 1689. Préfident en la
même Cour en 1705. Préfident honoraire en 1724.
& Confeiller d'Etat en 1736. mourut à Montpel-
Lier le 8 Septembre 1744. dans la 79. année de
fon âge , étant né le 24 Octobre 1665 .
Ce Magiftrat qui étoit d'une famille diftinguée
étoit encore plus recommandable par fes qualités
perfonnelles . Son fçavoir profond , fon intégrité ,
la douceur de les moeurs , & fa folide pieté qui ne
s'eft jamais démentie, lui avoient acquis toute l'eftime
& toute la confiance du Public.
Le 26 Décembre 1744 , Dame Anne de Chaftel
lux veuve depuis le 2 Février 1731 de Charles de
Vienne , Comte de Commarain , mourut au Châ
teau de Commarain en Bourgogne , âgée de 72
ans . Elle étoit fille de Céfar Philippe Comte de
Chaftellux , & de Judith de Barillon , & foeur de
Guillaume - Antoine de Chaſtellux , Lieutenant Gér
néral des armées du Roi , & Commandant cn
Rouffillon , mort à Perpignan le 12 Avril 1742. Elte
laiffe une fille unique , Marie-Judith de Vienne
jui avoit épousé en 17s Jofeph-François Damas ,
Marquis d'Antigny , Comte de Ruffey , Baron de
Chevreau , Brigadier des armées du Roi , Colonel
du Régiment de Boulonpis , mort le 31 May 1736
qui lui a laillé un fils , Jacques-François Damas
214 MERGURE DE FRANCE
Marquis d'Antigny & une fille , Alexandrine-
Victoire - Eleonore Damas .
Voyez pour les Génealogies la derniere Edition
de l'Hiftoire des Grands Officiers de la Couronne.
Le 15 Janvier dernier , mourut à Aix Meffire
Thomas de Galiffet. Il avoit été nommé Chef
d'Efcadre le 15 Decembre dernier. Il étoit dans la
78. année de fon âge , & avoit fervi avec diſtincsion.
Le Cardinal Lucini , de l'Ordre de S. Dominique ,
eft mort à Rome d'une fluxion de Poitrine , âgé
de 79 ans. Il fe nommoit Louis -Marie & fa
Famille tient un des premiers rangs parmi la Nobleffe
du Milanez. Ce Cardinal qui étoit de la Promotion
que le Pape a faite au mois de Septembre
de l'année 1743 , avoit rempli pendant l'efpace de
25 ans la place de Commiffaire Général du S. Office.
Il s'étoit rendu extrêmement recommandable
par fa pieté & par le fçavoir qu'il a montré dans
differens Ouvrages qu'il a donnés au Public.
TABLE.
IECES FUGITIVES en Vers & en Profe,
Pode à la Vézere , par M. V *** 3
Manufcrit Indien , traduit par M. Jacques & c .
Les Enchanteurs ou la Bague de Puiffance, Conte, 6
Traduction de l'Epître de Dejanire à Hercule , 38
Differtation fur Fauftine , 45
Vers fur le Portrait de Madame la Princeffe de
Rohan , par Madame V.
Les Rêyeurs , Fable ,
SI
FEVRIER. 1745. 295
Réponse de M. de la Soriniere fur le ftyle Marotique
,
Vers à Mlle. Dangeville ,
Epître à M. Desforges- Maillard ,
Dialogue de Sylla & d'Eucrate.
Ode à M. ***
Epître à l'occafion de cette Ode ,
Vers Italiens & leur imitation ,
Le Point du jour
Remarques fur un paffage de Virgilė ,
Explication d'un Marbre antique ,
Secret important ,
54
59
73
76
78
82
84
88
92
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX
ARTS , les Vics des Hommes Illuftres , Tom. XI
& XII. Extrait ,
Oronoko , traduit de l'Anglois ,
97
113
Hiftoire de l'Académie des Sciences , Extrait , 114
Accouchement des Crapauds
Ruiffeau Inflammable ,
Machines approuvées par l'Académie ,
Obfervations Météorologiques
Les Paftorales de Némefien , &c.
116
121
122
132
135
140 Nouvelle Edition de Virgile ,
L'Art de fixer dans la mémoire les faits les plus
Hiftoire de la Ville de Nifmes ,
remarquables , & c.
Hiftoire des Sacremens , & c .
Le Maître des Novices &c.
L'Oracle des Sybilles ,
Toulouſe ,
141
143
144
ibid.
Nouvelle Edition du Dictionnaire de Sobrino , 45
ibid.
Séance publique de la Societé des Sciences de
146
Affemblée & Programme de l'Académie des
Belles Lettres de Montauban ,
Cours für l'Architecture ,
Jettons frappés pour 1745
147
150
152
216 MERCURE DE FRANCE.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 154
Enigmes & Logogryphes , 157
Ludovici XV. Panegyris,
162
Chan on notée , ibid.
Spectacles ,
ibid.
Suite des Reflexions fur les Ballets ,
163
Concerts de la Reine , 171
Piéces repréſentées à la Cour , 173
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. ibid.
Ouverture de l'Affemblée du Clergé , 176
Ballet ,
Prifes des Vaiffeaux ,
Répétition de la Princeffe de Navarre , Comédie-
Eloge Hiftorique de M. l'Abbé Pucelle ,
Traduction literale d'une Relation écrite de Cars
180
181
185
Nouvelles Etrangeres ,
Morts ,
191
197
213
•
•
ERRAT A.
1
Age 205. lig. 3. du fecond vol . de Novembre.
Paul-Edouard , & c. lifez Paul-Edouard demandeur
en maintenue duTitre & Duché d'Eftouteville
Pag. 29. de ce Volume , 1. derniere , Careffan ,
lifes Careffant.
P. 33. 1. 2. une feconde ; fois l . une feconde fois ;
43. éclater 1. éclater. P
P. 44. 1. 13. expire , 1. expire ?
P. 52. 1. 19. Quel feroit mon bonheur ! fi je
dormoi, toujours , /. Quel feroit mon bonheur fi je
dormois toujours !
P. 61. 1. derniere , pour infpirer , 1. pour en
infpirer.
P. 62. 1. 17 , il y ên , 1. îl y en a .
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1745 .
SECOND VOLUME,
LUT
SPARCAR
AGIT
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques .
Chés La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont-Neuf
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLV.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVIS ,
L'ADRESSE générale eft à Monfieur
,
DE LA BRUERE , à l'Hôtel de Pontchartrain.
On prie très - inftamment ceux qui
nous adrefferont des Paquets par la Pofte
d'en affranchir le Port , pour nous épargner le
déplaifir de les rébuter , & à eux celui de ne
pas voir paroitre leurs ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui fouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promp
tement , n'auront qu'à écrire à l'adreſſe ci-deffus
indiquée ; on fe conformera très-exactement à
leurs intentions.
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE
France
DEDIÉ
AU ROI.
Second Volume
Fevrier
1745
Quoique nous ayons deja
rendu compte au Puplic du Ma
riage de Madame La
Dauphine a madrid
4 MERCURE DE FRANCE,
& du voyage de cette Princeffe jufqu'à
fon arrivée à Bordeaux , cependant nous
avons crû devoir reprendre ce que nous
avons déja dit tant pour donner plus d'éten
due aux Fêtes qui ont fignalé le zèle de plufieurs
Villes , que pour renfermer dans un
même Volume tout ce qui concerne cet augufte
Evénement ,
M. l'Evêque de Rennes après être ſorti
de Madrid le 5 Décembre 1744 , y rentra
auffi-tôt , & fe rendit à la maifon que
le Roi d'Efpagne lui avoit fait préparer. Le
Marquis de Villarias vint peu de tems après
le complimenter fur fon arrivée au nom de S.
M. C. , & lui témoigna la fatisfaction qu'elle
avoit du choix que le Roi avoit fait de lui
pour la commiflion de la demande de l'Infante
MARIE - THERESE . Pendant les trois
jours que M. l'Evêque de Rennes a habité
la maifon deftinée pour lui , il y a eu foir &
matin deux tables de 30 couverts chacune ,
magnifiquement fervies. Le Marquis de Villecaftin
Major domo de femana faifoit les
honneurs.
La demande fe fit le 8 au matin. Le Roi
d'Espagne avoit fixé l'heure à une heure
après midi. M. l'Ambaffadeur fé rendit à cette
heure au Palais fuivi de tout fon cortege .
FEVRIER
1745 .
·
Un Major domo de femana étant venu
le prendre dans un caroffe du Roi , la marche
commença par les gens de livrée , qui
marchoient fur deux files au nombré de 36 ,
précédés par deux Suiffes à cheval. La livrée
étoit fort belle , fix Valets de Chambre
ou Chefs d'Office fuivoient à cheval
vêtus d'un uniforme de drap gris bien galonné
d'argent. Ils avoient à leur tête le Maître-
d'Hotel dont l'habit étoit écarlatte avec
de grandes falmarches d'or. Ils étoient fuivis
de douze Pages , l'Ecuyer de M. l'Ambaffadeur
marchoit à leur tête , fon habit
étoit d'écarlatte galonné d'or fur toutes le's
coutures , ceux des Pages étoient de velours
cramoifi brodé en or , avec des veftes de
tiffu. Le caroffe du Roi marchoit enfuite ;
M. l'Ambaffadeur & le Major domo étoient
feuls dedans deux Palefreniers de la livrée
du Roi d'Eſpagne marchoient à pied à côté
des chevaux de la volée.
:
Le caroffe du Roi étoit fuivi de ceux de
M. l'Ambaffeur au nombre de quatre , il
étoient attelés chacun de fix mules richement
harnachées. Les traits étoient de cuir
de Ruffie ; ceux du premier carofle étoient
couverts de velours rouge , & ceux du ſecond
de velours bleu,, avec des galons d'or ;
ces deux premiers caroffes étoient vuides.
L'Aumônier de M. l'Evêque de Rennes étoit
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
dans le troifiéme avec quatre autres Prêtres
Quatre Gentils - hommes rempliffoient le
quatrième : ils portoient tous quatre un habit
femblable de velours cifelé brun , avec
les veftes & les paremens de tiffu . Le caroffe
du Major domo attelé de quatre mules avec
un cocher & un poſtillon fermoit la marche
.
Ce cortege après avoir traverfé la Ville
entra au Retiro par la cour des cuifines , & y
trouva une Compagnie de Gardes Efpagnoles
, & une des Gardes Walonnes rangées
en haie , les Officiers à la tête , & les
Tambours rappellant
.
De- là on paffa dans la principale cour
du Château. Quelques chambres des appartemens
de leurs MM. donnent fur cette
cour , ce fut de là qu'elles virent l'entrée ,
tout le cortege ayant fait le tour de la
cour.
M. l'Ambaſſadeur mit pied à terre avec
le Major domo , il traverfa une galerie à
rez - de - chauffée , où il trouva la Compagnie
des Hallebardiers en haie , les Officiers
à la tête , & il monta aux appartemens
par le grand efcalier.
M. le Duc de Bournonville Capitaine
des Gardes , alors de quartier , vint l'y recevoir
accompagné de tous les Officiers de
ce Corps, Les Gardes étoient fous les arFEVRIER
1745 . 7
mes . M. l'Ambaffadeur étant paffè dans une
autre fale qui communique à la fale d'Audience
, y fut joint par le Secrétaire de la
Chambre , & y attendit que le Roi fût arrivé.
Sa Majefté ne tarda pas , & fe plaçant
au bout de la fale , qui eft le plus proche
de fon appartement , lle y demeura debout.
Il y avoit un fauteuil à côté d'Elle , Elle fe
couvrit , & tous les Grands qui étoient en
file à fa gauche le long de la muraille ſe couvrirent
auffi . Plus loin fur le même rang
étoient les Major domos de semana , & vis- àvis
du côté droit les Gentilshommes de la
Chambre qui ne font pas Grands. On avoit
laiffé un intervale entre le Roi & eux pour
les Ambaffadeurs & autres Miniftres Etrangers.
Le refte de la fale étoit rempli d'un
grand nombre de perfonnes de toutes fortes
d'états que la curiofité avoit attirés.
M. l'Ambaffadeur entra dans la fale par
le bout oppofé à celui où le Roi étoit placé,
& après que le Sécretaire de la Chambre
eut dit à haute voix à Sa Majefté que l'Ambaffadeur
Extraordinaire de France étoit là ,
& qu'il eut reçu ordre de le faire venir , il
l'accompagna jufqu'à la moitié de la fale &
enfuite le laiffa feul. M. l'Ambaffadeur fit les
réverences ordinaires , & prononça fa Harangue.
Il étoit couvert d'un bonnet quarré ,
car il étoit en rochet.
A iiij
MERCURE DE FRANCE.
*********
DISCOURS de M. l'Evêque de Rennes
pour la demande de l'Infante MARIETHERES
E.
AU ROI D'E SPAGNE.
SIRE
LE ROI mon Maître m'a chargé
de la Commiffion la plus intéreſſante
pour lui & la plus honorable pour moi .
Lié à V. M. par les noeuds du Sang &
plus encore par les fentimens d'eftine & de
tendreffe , il vous offre ce que le Ciel lui a
donné de plus précieux , un fils unique ,
premier objet de fes foins & de fes complaifances
, héritier de fon Thrône , l'efperance
de notre Nation.
Ce Fils orné de tous les dons de la Nature
, inftruit fous les yeux du Roi par l'honneur
& par la Religion , excité par les
exemples de deux Princes en qui l'Europe
admire des Héros dignes d'ètre Fils de V. M.
étoit déja impatient d'entrer comme eux
dans la carriere de la gloire , mais avant
qu'il lui foit permis de fuivre ces nobles
FEVRIE R. 1745
mouvemens , il fe doit à l'Etat , il ſe doit à
une Epouſe deſtinée à perpetuer le plus beau
fang de l'Univers.
Dans tous les tems les deux Monarchies
fe font donné réciproquement des Reines ,
mais la politique formoit feule ces alliances
, & la jaloufie fubfiftoit toujours entre
deux Maiſons rivales & entre deux Nations
qui ont acquis tant de gloire en combattant
l'une contre l'autre déformais elles n'en
chercheront plus que contre leurs ennemis
communs. Sous les aufpices de V. M. Sire ,
ces alliances , en refferaut les noeuds de l'amitié
entre les Monarques uniront de plus
en plus leurs fujets , & affureront dans les
deux Empires le regne de la Vertu & la félicité
des peuples.
Le Roi que le Ciel a rendu aux voeux dɩ
fon Royaume , qui fidele imitateur de V.
M. & de votre immortel ayeul vient de donner
par fes armes un nouvel éclat à la
premiere
Maifon du monde , au milieu des acclamations
que fes peuples donnent à fa
ſa
guérifon & à fes conquêtes, attend de V. M.
ce qui doit combler fa fatisfaction , il vous
demande une Princeffe qui fçait allier aux
plus folides vertus les graces les plus touchantes
par le don de l'Infante Marie-
Therefe l'Espagne s'acquittera envers la
France qui lui a donné le plus grand , le
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
plus jufte , le meilleur de ſes Rois ; déja tous
les coeurs l'appellent , elle fera l'ornement
d'une Cour attentive à lui plaire ; nous ne
devons point , Sire , lui paroître un peuple
nouveau , vôtre Augufte Fille rentrera dans
fa Patrie, dans la tre , dans célle de Louis
LE GRAND.
La Harangue finie il donna fes Lettres de
créance au Roi , & après que ce Prince lui
eut répondu en peu de mots , il fe retira fai–
fant de tems en tems les reverences ufitées
& le Roi rentra dans fon appartement. M.
l'Evêque de Rennes paffa dans une chambre
, qui eft attenant de la fale où il devoit
avoir audience de la Reine , & il s'y repofa
pendant que la Toilette dura , & que Leurs
Majeftés entendirent la Meffe. La Meffe finie
la Reine entra dans la fale d'Audience
avec l'Infante Marie Therefe & l'Infante
Marie Antoinette. Cette fale n'eft
proprement qu'une galerie. Les Dames
de la Reine étoient à côté des Infantes fur
la même file , & enfuite les Señoras de Honor ,
les Grands étoient vis -à-vis , & enfuite les
Major domos de femana de la Reine , M. le
Duc d'Atry Major domo Major étoit à fa
droite , mais plus en arriere , de même que
les Ambaffadeurs & les Miniftres Etrange rs
-
M. le Duc d'Atry ayant dit deux fois à
hute voix qu'on avertit l'Ambaffadeur que
la Reine étoit là , M. l'Evêque de Rennes
FEVRIER. 1745 . II
parut un moment après avec un Major domo
de femana qui étoit à fa droite , & le quitta
à la troifiéme réverence. M. l'Ambaffadeur
s'avança proche de la Reine , & après une
autre profonde inclination il commença fa
Harangue , & fe couvrit.
A LA REINE D'ESPAGNE
qui avoit à fes côtés l'Infante MARIETHERESE
& l'Infante MARIEANTOINETTE,
MADAME
DEPUIS que j'ai l'honneur de fervir le
Roi mon Maître auprès de V. M. je ne me
fuis jamais préſenté à elle avec tant de joye
& de confiance : je lui aporte les voeux les
plus dignes d'être exaucés , les voeux d'un
Roi Chef de l'Augufte Maifon dans laquelle
vous êtes entrée , dont les vertus égalent la
puiffance , & qui joint à tout ce qui fait un
grand Roi une tendre amitié pour V. M.;
les voeux d'un Prince en qui toutes les graces
ornent la raiſon , en qui la Religion per-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fectionne tous les dons de la nature ; il eft
l'appui de notre Monarchie , & dans ce moment,
Madame, il fait fa plus chere efpérance
de devenir votre fils.
Le premier parti de l'Univers peut feul
afpirer à l'Augufte Infante. Qui pourroit
mieux que moi connoître tout le prix du
don que je viens demander ? En même tems
qu'avec toute l'Europe j'ai admiré dans V.
M. l'élévation du genie , la nobleſſe des
fentimens , les lumieres de l'efprit , la folidité
de la Vertu ,j'ai également reconnu dans
I'Infante Marie -Therefe toutes les qualités
qui peuvent affurer le bonheur du Prince
le plus digne d'être heureux.
La Religion eft elle- même intereffée à
confacrer une alliance qui doit éternifer le
fang de S. Louis ; le Ciel a les yeux ouverts
fur elle & des bénédictions prêtes à
répandre déja le Roi votre époux m'a
donné fon confentement , celui de V. M.
Madame , couronnera les fouhaits d'un Monarque
adoré de fes Peuples , d'un Prince
qui s'affure déja les mêmes droits fur tous
les coeurs , d'une Reine qui poffedant éminemment
toutes les vertus eft impatiente
de les cultiver , de les aimer dans l'Augufte.
Princeffedont elle va devenir la mere.
La Harangue finie , il remit fes Lettres de
créance à la Reine : il harangua après l'InFEVRIER
. 1745 . fg
fante Marie - Therefe , & enfuite l'Infante
Marie Antoinette.
XXXXXXXXXXXXXXXXXX
A L'INFANTE MARIE-THERESÊ.
MADAME
Le confentement de L. L. M. M. C. C.
femble me repondre du vôtre : je fens que
dans ce moment je viens rompre des noeuds
bien doux , mais en même- tems je vous
en offre d'autres qui ne le feront pas moins :
quoiqu'adorée en Efpagne vous ne fçauriez
faire fon bonheur ; il eft des Trefors qui ne
peuvent refter dans les lieux où le Ciel les
a fait naître , il faut qu'ils aillent enrichir
d'autres Climats. La France a biendes Titres
auprès de vous pour être préférée
vous ne fçauriez , Madame , la regarder comme
étrangere , tous nos Rois font vos Ancêtres
,vous y trouverez une Nation aufli empreffée
à vous plaire que la noble & généreufe
Nation au milieu de laquelle vous
avez recû le jour : vous y trouverez dans
le Roi & dans la Reine la tendreffe d'un
pere & d'une mere ; enfin vous y trouverez
un Epoux digne de vous.
14 MERCURE DE FRANCE.
ISas as as as as as as a2s5s:2a5s us as as as as as as
****
A L'INFANTE MARIE ANTOINETTE,
MADAN ADAME
SI LA FRANCE étoit auffi riche en
Princes que l'Espagne l'eft en Princeffes , fon
ambition ne feroit pas remplie , nous formerions
encore d'autres væeux , & vous en feriez
l'objet. Nous ne pouvons qu'aplaudir au
bonheur de la Nation fur laquelle vous regnerez.
Après que M. l'Ambaffadeur fe fut retiré
comme il avoit fait devant le Roi , la Reine
entra dans fon appartement avec les Infantes.
M. l'Ambaffadeur fe rendit enfuite chés
le Prince & la Princeffe des Afturies , de -là
chés Madame Infante , & enfin chés l'Infant
Cardinal . Il harangua auffi ces Princes &
Princeffes qui étoient accompagnés des
principaux Officiers de leurs Maifons & de
leurs Dames , après quoi il retourna à la
FEVRIER. 1745. 15
maifon d'où il étoit parti & dans le même
ordre , mais par des rues differentes . Les
Harangues de M. l'Ambafiadeur ont réuni
tous les fuffrages , & il les a prononcées avec
toute la dignité convenable .
Le foir fur les 6 heures & demie on tira
un fort beau feu d'artifice dans la principale
cour du Palais. Leurs Majeftés & toute la
Famille Royale y affifterent , & immédiatement
après le feu on commença l'Opera.
On avoit préparé pour ce Spectacle une fale
à cinq rangs de Loges . Elles furent toutes
remplies ainfi que le Parterre. On repréſenta
un Opera Italien , intitulé Achille chés le Roi
Lycoméde. La Cour étoit en grand gala.
Après le Spectacle M. l'Evêque de Rennes
retourna dans fon ancienne maiſon . Le
9 au foir il y eut chés lui grand refreſco , enfuite
une Comédie Eſpagnole repréſentée
par les Comédiens de la Ville . La Comédie
fut fuivie d'un grand fouper : le 10 il y eut
encore refresco , Concert & fouper. Le II
fut un jour de repos , il n'y eut fête ni à la
Cour ni chés M. l'Ambaffadeur. Le 12 M.
l'Evêque deRennes donna une troifiéme fête.
Il y eut d'abord refrefco , on tira un feu d'artifice
, & enfuite il y eut illumination , Bal &
per. Toutes ces fêtes ont été fort belles ,
les rafraîchiffemens abondans , & les tables
16 MERCURE DE FRANCE.
fervies avec délicateffe & profufion .
La Céremonie de la fignature du Contrat
de Mariage fe fit le 13 fur les 7 heures du
foir dans la même fale , où le Roi d'Eſpagne
avoit donné le 8 audience à M. l'Ambaffadeur.
Cette fale étoit magnifiquement meublée
& éclairée. Au bout qui eft le plus proche
de l'appartement du Roi on avoit placé les
fauteuils de Leurs Májeftés ; à la gauche de
la Reine il y en avoit fix autres qui formoient
une aîle pour le Prince & la Pinceffe
des Afturies , Madame Infante , l'Infant
Cardinal , l'Infante Marie- Therefe & & l'Infante
Marie-Antoinette ; un peu avant que
Leurs Majeftés entraffent , tous ceux qui ne
devoient pas affifter à la Cérémonie fortirent
de la fale , où il ne refta que les principaux
Officiers de la Maifon Royale , les Grands
d'Efpagne , les Gentils -hommes de la Chambre
qui étoient rangés fur deux files à droite
& à gauche , les Major domos de femana , les
Capitaines, Officiers &Exemts des Gardes du
Corps , & quelques- uns de ceux des Gardes
d'Infanterie. Les deux Sécretaires d'Etat
étoient auffi dans la fale , le Grand Inquifiteur
, le Marquis de Lava Gouverneur du
Confeil de Caſtille , quelques Evcques , le
Confeffeur du Roi & celui de la Reine. Les
Miniftres Etrangers étoient placés derriere
FEVRIER. 1745 . 17
les fauteuils de LL. MM . Lorſqu'elles furent
entrées & affifes, les trois Camareras Majores
de la Reine , de la Princeffe des Afturies ,
& de Madame Infante , les Dame's du Palais
& les feñoras d'honor formerent une file visà-
vis les Princes & Princeffes & devant les
Grands d'Efpagne . M. l'Ambaffadeur ſe mit
à la gauche du Roi , le Marquis Uffars Sécretaire
d'Etat , & Notario Major fit placer
une petite table avec deux flambeaux devant
LL MM. & lut le Contrat de Mariage ; les
principaux Officiers de la Maifon Koyale ,
les Capitaines des trois Compagnies des
Gardes du Corps , un nombre confidérable
de Grands & de Gentils-hommes de la
Chambre , les deux Sécretaires d'Etat , le
GrandInquifiteur , le Gouverneur du Confeil
de Caftille , quelques Evêques , & les
deux Confeffeurs furent nommés comme Témoins
. Après la lecture du Contrat qui dura
trois quarts- d'heure , le Roi & la Reine le
fignerent,& la Reine appella l'Infante Marie-
Therefe qui s'approcha de la table & figna ,
après quoi on pofa la table fucceffivement
devant le Prince & la Princeffe , Madame
Infante , l'Infant Cardinal & l'Infante Marie-
Antoinette qui fignerent ; il y avoit deux
Expeditions du Contrat , une pour refter en
Efpagne , & l'autre pour être envoyée en
France , ainfi les fignatures furent doubles,
18 MERCURE DE FRANCE.
Après que le Roi , la Reine , les Princes &
Princeffes eurent figné , M. l'Evêque de Rennes
figna comme porteur de la Procuration
du Roi , & de celle de Monfeigneur le Dauphin
.
M. le Marquis de Villarias , le Grand Inquifiteur
, & le Gouverneur du Confeil de
Caftille avoient figné les deux Expéditions
du Contrat avant la Cérémonie , comme
Commiflaires prepofés à cet effet par LL
MM. Catholiques , les autres témoins n'ont
pas figné.
On tira le foir un feu d'artifice qui fut
fuivi de la repréſentation du même Opera
qu'on avoit joué le 8 .
L'Ambaffadeur de Naples a donné auffi
trois Fetes à l'occafion du Mariage , l'une le
14 Decembre , la feconde le 15 & la troifiéme
le 17 ; le : 6 eft un jour de repos.
Le 15 après diner l'Infante Marie-Thérefe
& ' Infante Marie Antoinette fa foeur
fire: t l'honneur à une fille de Madame Conos
, fous Gouvernante de la premiere , de la
conduire à un Couvent de filles où elle eſt
daas la difpofition de fe faire Religieufe : a
retour les deux Priuceffes pafferent au
milieu de la grande Place de Madrid dont
tous les Balcons étoient ornés de tapis , &
avoient chacun deux gros flambeaux de cire
blanche allumés ; comme chaque mailon a
FEVRIER. 1745
tinq étages & des Balcons à chaque fenêtre
cela produifit une fort belle illumination . Le
vent qui étoit ce jour là fort violent & trèsfroid
la dérangea un peu. Madame Infante
& l'Infant Cardinal firent auffi quelque tours
dans cette Place ou la curiofité avoit attiré
une multitude innombrable de perfonnes.
Le 18 au matin tous les differens Confeils,
leurs Préfidens ou Gouverneurs à leur tête ,
vinrent complimenter le Roi & la Reine féparément
fur le Mariage Le Prince , la
Princeffe des Afturies , Madame Infante ,
l'Infant Cardinal & l'Infante Marie- Antoinette
dînerent en public & en Cérémonie
avec la future Dauphine dans fon appartement
; le Prince voulut lui faire prendre la
place d'honneur à fa droite , mais elle s'en
excufa Sa Camarera Major , fes Dames &
autres Officiers ont commencé a la fervir ce
jour-là.
Sur les heures du foir ont fit la Cérémonie
du Mariage dans la même fale où
s'étoit faite le 13 la lecture & la fignature
du Contrat. Les Grands , les fils aînés des
Grands , les Grandes , les femmes des Titrés ,
c'eft-à-dire des Marquis & des Comtes de
Caftille avoient été invités à cette Cérémo
nié , & y affifterent ; les principaux Officiers
de la Maifon Royale & les Dames de la
Reine & de Madame la Dauphine y affifte20
MERCURE DE FRANCE .
fent auffi. Ce fut le Patriarche des Indes
qui fit la Cérémonie , & qui maria l'Infante ;
le Prince des Afturies l'époufa au nom de
Monfeigneur le Dauphin en vertu de fa
Procuration. On tira enfuite un feu d'artifice
dans la principale cour du Palais , &
il y eut un Concert à 4 voix où LL. MM.
les Princes , les Princeffes &c. affifterent .
Le foir les Princes & Princeffes fouperent
enfemble dans l'appartement de Madame
la Dauphine , à qui le Prince & la Princeffe
des Afturies céderent la droite & la
place d'honneur.
Ce fut la même chofe le 19 au dîner , après
lequel on alla à la Toilette de la Reine . Aadame
la Dauphine marchoit au milieu du
Prince & de la Princeffe qui la tenoient par
la main ; il y eut enfuite grand befa manos ,
parceque c'étoit le jour de la naiffance du
Roi d'Efpagne ( celui du Roi ſe fait à part
& il eft feul ) enfuite celui de la Reine qui
eft avec toute la Famille Royale.Madame la
Dauphine y étoit immédiatement après la
Reine ; le foir toute la famille Royale ſoupà
dans le même appartement.
Le 20 jour fixé pour le départ les Princes
& Princeffes dinerent enfemble dans
F'appartement de Madame la Dauphine ,
mais le diner fut fort trifte , le moment de
la féparation approchoit & ils avoient tous
FEVRIER.. 1745 . 2
beaucoup pleuré ; l'Infant Cardinal partit
l'iffuë du dîner pour fe rendre à Alcala dans
un magnifique Palais qui appartient à ce
Prince comme Archevêque de Tolede , &
dont il devoit faire les honneurs.
Le Prince , la Princeffe & les Infantes allerent
à la Toilette de la Reine à l'ordinaire
, mais Madame la Dauphine reſta dans ſon
appartement ; la Toilette finie & la Meffe
dite , elle fe rendit aux appartemens pour
recevoir la Bénédiction de LL. MM . &
prendre congé d'Elles, toute la Famille Roya
le y étoit raffemblée , cet adieu a été fort
tendre , enfin Madame la Dauphine eſt
montée en caroffe fur les 4 heures avec le
Prince , la Princeffe & Madame Infante , Madame
la Dauphine & le Prince dans le fond ,
la premiere à la droite. A une lieuë & demie
de Madrid le Prince & les Princefles
prirent congé d'Elle , elle monta dans fon
caroffe de voyage & continua fa route vers
Alcala , elle a été 23 jours en route depuis
Madrid jufqu'à Fontarabie , en comptant 4
jours de féjour.
M. le Comte de Ribadaria Premier Ecuyer
du Roi d'Eſpagne étoit parti pour Alcala
dès la veille par ordre de LL. MM. pour
leur aporter des nouvelles de Madame la
Dauphine , il revint le lendemain & affura
LL. MM. que cette Princeffe étoit heureu
fement arrivée à Alcala ,
22 MERCURE DE FRANCE.
L'Infant Cardinal qui étoit allé attendre
Madame la Dauphine à Alcala , lui avoit
fait préparer une Fête d'une magnificence
digne de la Princeffe à qui elle étoit deftinée
& du Prince qui la donnoit.
Le lendemain Madame la Dauphine accompagnée
de l'Infant Cardinal ſe rendit
au Convent de San Diego , & de- là à l'Eglife
Collégiale d'Alcala pour y faire fes
prieres ; elle alla l'après-midi vifiter le College
des Jefuites , & eníuite elle prit la route
de Guadalaxara ; l'Infant Cardinal la conduifit
jufqu'à une demie lieuë d'Alcala , elle
arriva le 22 à Zadraque , le 23 à Arienza ,
le 24 à Betlanga , le 25 à faint Etienne
de Gormas , & le 26 à Aranda , où s'étant
repoſée un jour elle continua fa route le 28
le même jour arriva à Lerma,
Elle y trouva Don Fernand de Valdes ,
Corregidor de Burgos qui y étoit venu pour
complimenter cette Princeffe au nom des
habitans de la Ville,
Le 29 Madame la Dauphine après avoir
diné à Cogollos & après y avoir affifté au
Te Deum qui fut chanté dans l'Eglife des
Religieux Auguftins , alla paffer la nuit dans
le Château du Duc de Frias , d'où elle vit
irer le foir un magnifique feu d'artifice que
ce Seigneur avoit fait préparer .
S'étant rendue le 30 à Burgos , elle y
FEVRIER 1745, 23
reçut les complimens du Chapitre de l'Eglife
Métropolitaine , à la tête duquel l'Archevêque
porta la parole ; elle reçut auffi
ceux du Corps de Ville , de la principale
Nobleffe , des Commandeurs de l'Hôpital
Royal & des differentes Communautés Religieufes
, & les Dames de diftinction de la
Ville furent admifes à lui baifer la main .
L'après -midi on lui donna le fpectacle d'un
Combat de Taureaux , & le foir on tira un
feu d'artifice daus la Place vis -à- vis le Palais
où elle étoit logée.
Cette Princefle fe remit le 31 en marche
& elle alla à Birbiefca.
Elle dîna le premier Janvier à Pancorbo
où elle fut complimentée par des Députés
de la Province d'Alava & de la Ville de Vittoria
, & la nuit fuivante elle coucha à M
randa de Ebro , d'où elle partit le 2 , & aya it
diné à la Puebla elle fe rendit le meme jour
à Vittoria dont les habitans ainfi que ce x
des autres lieux par lefquels cette Pinceffe
a paffé , fe font empreffés de li donner des
marques de la joye que kur inipiroit fa
préfence. Le foir cette Princeffe vit des fenêtres
de l'Hôtel du Marquis de Monte-
Hermolo où elle étoit logée , une magnifique
Cavalcade compofée d'une partie de
la Bourgeoilie qui conduifoit un Char de
Tryomphe. Après que les Muficiens qui
24 MERCURE DE FRANCE
étoient fur ce Char eurent exécuté pluſieurs
Pieces choifies de Symphonie , on tira un
feu d'artifice , & pendant la nuit toutes les
maifons de la Ville furent illuminées.
Le lendemain Madame la Dauphine admit
la principale Nobleffe & le Corps de
Ville à lui baifer la main , & elle reçut les
complimens des Députés de plufieurs Villes.
Lorfqu'elle eut dîné ou lui donna le ſpectacle
d'un Combat de Taureaux dans lequel
il y eut 18 de ces animaux mis à mort. On
tira le foir un fecond feu d'artifice , & les illuminations
furent renouvellées dans toutes
les ruës.
Madame la. Dauphine alla le 4 dîner à
Vrribarrigamboa & coucher à Salinas. Les
Députés de la Province d'Alava accompagnerent
cette Princeffe jufques fur les confins
de leur territoire , & en entrant fur celui
de la Province de Guipufcoa , Madame
la Dauphine trouva les Députés que cette
derniere Province avoit envoyés au - devant
d'elle pour la complimenter ; la méme Province
avoit fait prendre les armes aux Milices
du Pays , & ces troupes formoient une
double haye fur le paffage de cette Princeffe.
Le 5 quoique les chemins fuffent fort difficiles
par la grande quantité de pluye qui
étoit tombée , Madame la Dauphine qui
avoit
FEVRIER 1745. 25
avoit dîné à Mondragon arriva à Onate.
Le Comte de Montijo chargé de remplir les
fonctions de Majordôme Major auprès de
Madame la Dauphine marcha tout ce jourlà
à cheval devant le caroffe de cette Princeffe
, auffi bien que les Marquis de Solera
& de la Solana & le Comte d'Anguifola afin
d'être plus en état de donner fes ordres pour
que rien ne retardât la marche .
Le tems fut fi fâcheux le 6 que Madame
la Dauphine fut obligée de s'arrêter à Villa-
Real , où elle devoit feulement dîner.
La journée du ayant été un peu plus
favorable la Princeffe coucha la nuit ſuivante
à Villa Franca . Elle defcendit à l'Hôtel
du Marquis de Valmediano qui lui donna
une très-belle Fête accompagnée d'un feu
d'artifice .
Madame la Dauphine ayant couchê le 8
à Tolofa , le 9 à Hernani & le 10 à Oyarzun
, dîna le II à Irun , & arriva le même
jour à Fontarabie .
Le détachement de la Maiſon du Roi
que
S. M. a envoyé au - devant de cette Princeffe
étoit arrivé à Bayonne le 4 Janvier ;
il fe rendit à S. Jean - de -Luz auffi -tôt qu'on
eut appris que Madame la Dauphine approchoit
de la frontiére ; la Cour de France
alla à Fontarabie préfenter fes hommages à
cette Princeffe , & le Marquis de la Farre fon
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Chevalier d'Honneur lui remit de la part
du Roi le Portrait de Monfeigneur le Dauphin.
M. de Verneuil Secrétaire de la
Chambre & du Cabinet du Roi , & Introducteur
des Ambaffadeurs , & M. le Gendre
Secrétaire de la Chambre du Roi d'Efpagne
Commiffaires nommés par S. M. &
par S. M. Catholique pour figner les Actes
de réception & de remife de Madame la
Dauphine , ayant travaillé enfemble à dreffer
ces Actes , tout ce qui y avoit rapport ,
ainfi que ce qui regardoit le Cerémonial
acheva d'être reglé dans une conférence qui
fe tint le 12 après midi entre le Duc de
Lauraguais, le Comte de Montijo chargé
parle Roi d'Espagne de remettre Madame la
Dauphine fur les frontiéres des deux Royaumes
, & les deux Commiffaires . La remife
devoit fe faire dans l'ifle des Faifans , où on
avoit conftruit unPavillon compofé de deux
appartemens féparés par un grand Salon.
Cette Maifon étoit placeé dans une Ifle
qui eft au milieu de la riviere de Bidoffoa ,
on y artivoit des deux côtés par deux ponts
de bois très-folides. L'avenuë du côté deFrance
étoit une allée de Pins de 130 toiles de
longueur plantés de la veille , ils étoient auffi
verds que s'ils avoient été cultivés fur les
lieux. On avoit rempli la diftance d'un arbre
à l'autre par des guirlandes de laurier ,
& on avoit mis d'efpace en efpace des deFEVRIER
1745 . 27
vifes fort galantes & relatives à la fête , peintes
fur des cartouches .
Au bout de cette allée étoit une demielune
de 50 toifes de diametre , auffi entourée
de Pins , ornés de guirlandes , dans le
même goût que l'allée . C'eſt dans cette demie-
lune que furent placés les équipages ,
les chevaux du cortege & les troupes : il
n'y eut aucun embarras malgré la grande
quantité de monde qui étoit venu tant du
côté de France que de celui d'Efpagne.
La Maiſon étoit conftruite en bois , les
déhors en étoient peints , on voyoit la figure
des pierres dans les angles , aux croifées
, & dans tout le corps du Bâtiment : elle
étoit conftruite du côté de France & du côté
d'Eſpagne dans les mêmes dimenſions. On
trouvoit d'abord un veftibule avec des colonnes
peintes en marbre : vis-à-vis les ponts
étoit le falon de la remife qui avoit 36 pieds
de longueur fur 16 de largeur , &fa hauteur
étoit de 16 pieds ; il y avoit deux belles cheminées
, l'une à droite & l'autre à gauche :
on voyoit aux quatre coins un cabinet , deux
pour l'Espagne & deux pour la France , &
par tout des cheminées : le falon & les chambres
étoient éclairés par des croifées de 14
pieds de hauteur. Le falon fut meublé par
les Elpagnols ils meublérent également les
chambres de leur côté. Les François me-
:
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
blerent auffi les leurs des meubles de la
Couronne. Les Tapifleries repréſentoient
l'Hiftoire du mariage de LOUIS XIV. dans
la même Ifle . Les Tapifferies des Espagnols
étoient auffi fort belles , elles repréfentoient
l'Hiftoire de Noë & du Déluge.
Les déhors de la Maifon étoient fort bien
ornés en peinture & en fculpture : le toit
étoit peint en couleur d'ardoiſe ; il régnoit
tout le long un attique peint en marbre ,
& de diftance en diftance des vales fermés
fur le haut defquels étoit un coeur enflâm-
Iné.
LeFrontispice vis - à - vis du pont formoit un
timpan fur lequel étoient peintes, du côté de
France , les Armes du Roi , avec deux Dauphins
pour fupport . De l'autre côté on avoit
également peint les Armes d'Efpagne , avec
des Lions pour fupport.
Le 13 après midi Madame la Dauphine
partit de Fontarabie où cette Princeffe étoi
depuis le 11 au foir , & elle fe rendit avec
Ene fuite nombreuſe & magnifique dans
Tifle des Faifans où le Duc de Lauragais
étoit arrivé avant cette Princeffe . Les canons
de Fontarabie , & d'Andaye annoncerent
fon arrivée , & lorfqu'on vit paroître le caroffe,
le peuple qui étoit le long de la riviere
du côté de France , & fur la riviere même ,
car elle étoit garnie de bâteaux , fignala fa
FEVRIER . 1745 .
joie par des acclamations réitérées .
La Princeffe defcendit de fon caroffe à
l'entrée du pont. Les Eſpagnols dont le cortege
étoit magnifique & brillant , avoient fait
porter des chaifes à porteurs richement ornées
, mais Madame la DAUPHINE ne
voulut pas s'en fervir. Elle paffa le pont à
pied. M. de Montijo lui donnoit la main.
Elle entra d'abord dans un des cabinets du
côté d'Elpagne où Elle fe repofa quelques
momens pendant lefquels la Cour de
France prit place dans le falon du côté dë
France .
,
Madame la DAUPHINE entra dans le falon
menée par M. de Montijo fuivie de toute
la Cour d'Efpagne , n'y ayant qu'un long
Bureau qui féparât les deux Cours , & qui
fe trouvant au milieu du falon , feparoit en
quelque forte les deux Royaumes.
Les Actes ayant été lus & fignés Madame
la Dauphine fut remife par le Comte de
Montijo entre les mains du Duc de Lauraguais
qui lui donna la main & la conduifit
dans l'appartement des François ; là on lui
préfenta la Cour de France felon le rang
qu'elle devoit avoir , & Elle paffa le pont
du côté de France à pied comme elle avoit
paffé celui du côté d'Efpagne. Le Marquis
de la Farre lui donna la main jufques au
caroffe du Roi où elle monta avec la Ducheffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
de Brancas faDame d'honneur, & laMarquife
de Rubempré qui faifoit les fonctions de Dame
d'Atours.L.aCérémonie de la remife dura
deux heures Il étoit environ cinq heures lorfqu'on
partit pour fe rendre à S. Jean de Luz,
Madame la Dauphine en s'approchant de
S. Jean de Luz trouva une foule innombrable
de peuple qui étoit allé au - devant d'elle ,
& qui marqua par fa joye & par fes acclamations
que fon amour & fon repet pour
leurs Majeftés & pour la Famille Royale lui
infpiroient les mêmes fentimens pour cette
Princeffe. Elle fut reçue à la Ville par les Magiftrats
qui lui rendirent leurs refpects étant
préſentés par M. Defgranges Maître des Cérémonies
, & elle entra dans S. Jean de Luz
au bruit de canon & au milieu d'une double
haie formée par la Bourgeoifie. Les Seigneurs
& les Dames de la Cour d'Eſpagne
qui ont accompagné Madame la Dauphine
depuis Madrid jufqu'à la frontiere des deux
Royaumes , vinrent le 14 du mois dernier
pendre congé de cette Princeffe , & elle
donna en cette occafion des preuves de la
bonté de fon coeur. Elle alla le même jour
voir la Mer , & le foir ainfi que la nuit précédente
il y eut des illuminations dans toute
la Ville.
Le 15 Madame la Dauphine partit de S.
Jean de Luz pour le rendre à Bayonne où el
le arriva le même jour. A la porte de la Ville
FEVRIER 1745 .
1745. 31
M. Defgranges Maître des Cérémonies
préſenta à la Princeffe M. de Lamberval qui
y commande pour le Roi , M. Romatet Lieutenant
de Roi de la Citadelle , & les Magiftrats
qui complimentérent Madame la Dauphine
, le Maire portant la parole. Madame
la Dauphine en entrant dans la Ville fut faluée
d'une triple Salve de toute l'artillerie de
la Citadelle , des Forts & des Vaiffeaux , &
Elle paffa fous un Arc de Triomphe de 40
pieds de hauteur , au-deffus duquel étoient
accollées les Armes de France & celles d'Efpagne
foutenues par deux Dauphins avec
cette Infcription : Quam bene perpetuis fociantur
nexibus ambo ! De chaque côté de
l'Arc de Triomphe régnoient deux Galeries ,
dont la fupérieure étoit remplie par les Dames
les plus diftinguées de la Ville , & l'autre
l'étoit par 52 jeunes Demoifelles habil
lées à l'Eſpagnole. Toutes les rues par lefquelles
Madame la Dauphine paffa étoient
jonchées de verdures , tendues de Tapifferies
de Haute-lice & bordées de troupes fous
les armes.
Une compagnie de Bafques qui étoit allée
au-devant de cette Princeffe à une lieuë de
la Ville l'accompagna en danfant au fon des
Flutes & des Tambours jufqu'au Palais
Epifcopal où elle defcendit de caroffe & où
elle a logé pendant fon féjour à Bayonne.
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
Dès que le jour fut baiffé les Places publi
ques , l'Hôtel de Ville & toute les uës furent
illuminées. Madame la Dauphine le lendemain
de fon arrivée entendit la Meffe dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle
elle fut reçûë par l'Evêque revêtu de fes habits
pontificaux à la tête du Chapitre . La rigueur
du froid & la briéveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus
plus agréables ont été inutiles. Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtûës de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'Etoffe d'or
broché , étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps
de Ville d'une Médaille d'or , repréſentant
d'un côté le Roi d'Eſpagne & de l'autre
Monfeigneur le Dauphin. Elle coucha ce
our-là à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été
complimentée en cette derniere Ville par le
Chapitre & par les Magiftrats , le 19 à Tartas
, le 20 au Mont- de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marfan , le
13 à Captioux , le 24 à Bazas , Elle y fus
FEVRIER 1745 . 33
complimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres ;
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux .
Comme la Ville de Bordeaux s'eft diftinguée
avantageufement dans cette occafion
, on nous pardonnera de nous étendre
davantage fur la réception que cette Ville a
faite à Madame la Dauphine .
Le Chevalier Servandoni fe trouvant à Bordeaux
, les Jurats conjointement avec l'Intendant
de Guyenne l'ont prié de les aider
de ſes talens pour marquer à Madame la
Dauphine leur zèle de la façon la plus écla
tante .
En venant de Bayonne on entre dans
la Généralité de Bordeaux par les Landes
de Captioux , qui contiennent une grande
étendue de Pays plat , où on n'apperçoit
que trois ou quatre habitations difperfées au
loin avec quelques arbres aux environs .
L'année derniere l'Intendant de Guyenne
prévoyant le paffage de l'Augufte Princeffe
la France attendoit , fit au travers de
que
ces Landes aligner & mettre en état un
chemin large de 42 pieds , bordé de foffés
de fix pieds.
Vers le commencement du chemin dans
une partie tout- à- fait unie & horisontale les
Pâtres du pays , ou plutôt l'Intendant ſous
leur nom , huit jours avant l'arrivée de Ma-
B vj
32 MERCURE DE FRANCE.
Dès que le jour fut baiffé les Places publi
ques , l'Hôtel de Ville & toute les 1uës furent
illuminées . Madame la Dauphine le len
demain de fon arrivée entendit la Meffe dans
l'Eglife Cathédrale à la porte de laquelle
elle fut reçûë par l'Evêque revêtu de fès habits
pontificaux à la tête du Chapitre. La rigueur
du froid & la briéveté du jour n'ayant
pas permis à Madame la Dauphine d'aller
voir les Ouvrages de la Barre , les préparatifs
faits par les Magiftrats pour changer ce lieu
naturellement effrayant en un Payfage des
plus agréables ont été inutiles . Pendant que
la Princeffe a demeuré à Bayonne les troupes
Bourgeoifes vêtues de rouge avec des
boutons d'or , leurs Officiers dont les habits
étoient galonnés d'or , la vefte d'Etoffe d'or
broché , étant à la tête , ont monté la Garde
au Palais Epifcopal.
Le 17 Madame la Dauphine partit de
Bayonne après avoir fait préfent au Corps
de Ville d'une Médaille d'or , repréſentant
d'un côté le Roi d'Efpagne & de l'autre
Monfeigneur le Dauphin. Elle coucha ce
our-là à S. Vincent , le 18 à Dax , ayant été
complimentée en cette derniere Ville par le
Chapitre & par les Magiftrats , le 19 à Tartas
, le 20 au Mont-de- Marfan où elle féjourna
le 21 , le 22 à Roquefort de Marſan , le
13 à Captioux , le 24 à Bazas , Elle y fus
FEVRIER 1745 . 33
complimentée par l'Evêque à la tête du Chapitre
, le 25 à Langon , & le 26 à Caftres ;
cette Princeffe arriva le 27 à Bordeaux.
Comme la Ville de Bordeaux s'eft diftinguée
avantageufement dans cette occafion
, on nous pardonnera de nous étendre
davantage fur la réception que cette Ville a
faite à Madame la Dauphine .
Le Chevalier Servandoni fe trouvant à Bordeaux
, les Jurats conjointement avec l'Intendant
de Guyenne l'ont prié de les aider
de fes talens pour marquer à Madame la
Dauphine leur zèle de la façon la plus écla
tante .
En venant de Bayonne on entre dans
la Généralité de Bordeaux par les Landes
de Captioux , qui contiennent une grande
étenduë de Pays plat , où on n'apperçoit
que trois ou quatre habitations difperfées au
loin avec quelques arbres aux environs .
L'année derniere l'Intendant de Guyenne
prévoyant le paffage de l'Augufte Princeffe
la France attendoit , fit au travers de
que
ces Landes aligner & mettre en état un
chemin large de 42 pieds , bordé de foffés
de fix pieds.
Vers le commencement du chemin dans
une partie tout- à-fait unie & horisontale les
Pâtres du pays , ou plutôt l'Intendant fous
leur nom , huit jours avant l'arrivée de Ma-
B vj
34
MERCURE DE FRANCE.
dame la Dauphine , avoit fait planter de
chaque côté à 6 pieds des bords extérieurs
des foffés 300 Pins efpacés de 24 pieds entr'eux
, formant une allée de 1200 toifes
de longueur , dautant plus agréable à la vuë ,
que tous ces Pins étoient entiérement femblables
les uns aux autres , de 8 à 9'
pieds de tige , de 4 pieds de tête & d'une
groffeur proportionnée. On fçait la propriété
qu'ont ces arbres d'être naturellement
droits & toujours verds .
Au milieu de l'allée on avoit élevé un Arc
de Triomphe de verdure , préfentant au
chemin trois Portiques dont celui du milieu
de 24 pieds de haut fur 16 de large, & ceux
des côtés de 17 de haut fur 9 de large. Ces
trois Portiques étoient répétés fur les flancs ,
mais tous trois de hauteur feulement de 17
pieds & de 9 de largeur , le tout formant un
quarré long fur la largeur du chemin par l'ar--
rangement de 16 gros Pins , dont les têtess'élevoient
dans une jufte proportion audeffus
des Portiques ; les ceintres de ces
Portiques étoient formés avec des brancha--
ges d'autres Pins , de Chênes verds, de Lierres,
de Lauriers & de Myrtes, & il en pendo it
desGuirlandes de même efpéce faites avec attention
, foit pour leurs formes , foit pour les
nuances des differens verds. Les tiges des
Pins , par le moyen de pareils branchages ,
FEVRIER 1745. 35
:
toient proprement ajuftés en colonnes torfes
de la voute centrale de cet Arc de
Triomphe champêtre defcendoit une couronne
de verdure , & au- deffus du Portique
du côté qu'eft venue Madame la Dauphine
étoit un grand Cartouche verd où on lifoit
en gros caracteres à la boune arribade de
nofte Dauphine.
On voyoit fur la même façade une autre
Infcription Latine compofée de fix mots rangés
de deux en deux , dont l'objet étoit de
donn er à entendre que les Pâtres qui avoient
élevé cet Arc de Triomphe , auroient eu
envie de le faire magnifique pour répondre
à leur zèle , & le rendre digne de la Princeffe
, mais que leurs facultés ne leur ayant pas
permis , ils avoient été obligés d'y employer
ce que la Nature leur fourniffoit : voici les
fix mots Latins,
Jubet amor;
Fortuna negat' ;
Natura Juvat.
Les Pâtres au nombre de 300 étoient
rangés en haie entre les arbres , à commencer
de l'Arc de Triomphe du côté que venoit
Madame la Dauphine ; ils avoient tous
un bâton dont le gros bout fe perdoit dansune
touffe de verdure , Ils étoient habillés
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
uniformément comme ils ont coutume d'être
en hyver , avec une espece de furtout de
peau de mouton fournie de fa laine , des
guêtres de même , & fur la tête une toque
appellée vulgairement Barret , qui étoit garnie
d'une cocarde de rubans de foye blanche
& rouge.
Outre ces 300 Pâtres à pied , il y en avoit
à leur tête so habillés de même montés, fur
des échaffes d'environ 4 pieds. Ils étoient
commandés par un d'entr'eux , qui eut l'honneur
de préfenter par écrit à Madame la
Dauphine leur Compliment en vers de leur
patois : le voici fuivi de fa Traduction .
*
姿姿
A LA BOUNE ARRIBA DE de nofte
Dauphine fur les Lannes de Captious per
lous Paftous don Pays.
Nofte Arc de Triomphe ſaubatge
N'a ré , Princeffe , de poumpous ,
Per nous acquitta dous Aunous ,
Que divem à tount haut Linatge ;
Mais dens nat Loc fus toun paffatge ,
Ne beyras Juncats coume flous ,
Mey de refpects , ni mey d'amous
FEVRIER 1745 37
Per nos Rey , qui dou co s'engatge
A nous leu rendre tous heurous,
Per tu perpetuat dinques au darrey atge ,
Sié aquet fang ta riche en fagefle , en couratge ,
De founs fiers ennemis tout journ bictourious ,
Et de nos arrehis l'amou tout com de nous .
麻油********* ********
TRADUCTION.
A LA BONNE ARRIVE'E de Madame'
la Dauphine dans les Landes de Captionx
par les Pâtres du Pays.
C Et Arc de Triomphe Champêtre
Noffre point, Princeffe , à tes yeux
Du monde l'éclat faftueux ,
Pour lequel les Dieux t'ont fait naître ;
Mais tu n'en verras pas peut- être
Qui foit accompagné de Voeux
Plus zèlés , plus refpectueux
Pour l'augufte Sang du bon Maître ,
Qui veut nous rendre tous heureux .
Par toi perpétué jufqu'au dernier des âges ,
Puiffe ce Sang fécond en Héros comme en Sage's „
De fes fiers ennemis toujours victorieux
Etre ainfi que de nous , l'amour de nos neveux !-
38 MERCURE DE FRANCE.
Ce Compliment fut terminé par mille &
mille cris de vive le Roi , vive la Reine ,
vive Monſeigneur le Dauphin , vive Madame
la Dauphine.
I.'Intendant de Guyenne , qui , dès le zoJanvier
étoit parti pour le trouver au- devant de
Madame la Dauphine à l'entrée de fa Généralité,
ayant fait fçavoir aux Jurats qu'Elle feroit
le 26 après midi à Caftres , fon dernier logement
avant d'arriver à Bordeaux, ils députerent,
fuivant leur ufage ordinaire, d'eux d'en--
tr'eux avec le Secretaire de la Ville , MM
Cazalet , Bareyre & Dubofcq , pour y aller
affurer la Princeffe des plus profonds refpects
de la Ville , lui offrir l'Hôtel commun &
lui témoigner combien les Habitans étoient
flatés de l'honneur de l'y poffeder.
,
Madame la Dauphine , à qui ils furent préfentés
le foir même par Madame la Ducheffe
de Brancas fa Dame d'honneur , en l'abſende
M. Defgranges Maître des Cérémonies ,
reçut avec bonté le Compliment qu'ils eûrent
l'honneur de lui faire , M. Cazalet portant
la parole. Elle marqua en être fatisfaite.
Madame la Dauphine arriva fur les trois>
heures après midi à la porte faint Julien au
milieu de ce peuple innombrable , parmi les
acclamations de joye dont il faifoit retentir
l'air de tous côtés , & au bruit du canon de
FEVRIER 1745 . 39'
la Ville & de celui des trois Forts ; la Prin
ceffe trouva en cet endroit un Arc de
Triomphe très-beau que la Ville avoit fait
élever.
Le plan qui formoit la baſe de cet Edifice,,
étoit un Rectangle de60 pieds de longueur &
de dix-huit pieds de largeur , éleve de foixante
pieds de hauteur non compris le couronnement.
Ses deux grandes faces étoient rétournées
d'équerre fur le grand chemin , ornées
d'Architecture d'Ordre Dorique , enrichies
de fculpture , & d'Infcriptions . Il étoit
ouvert dans fon milieu par une arcade de
plein ceintre , en chacune de fes deux faces ,.
qui étoient reunies entr'elles par une voute
en berceau , dont les naiffances portoient
fur 4 colonnes ifolées , avec leurs arrierepilaftres
, ce qui formoit un portique de
14 pieds de largeur fur 30 pieds de hauteur..
Les deux côtés de cet Edifice en avant :
corps formoient deux quarrés , dont les angles
étoient ornés par des pilaftres corniers
& en retour , avec leurs bafes & chapiteaux
portant un entablement qui regnoit fur les
quatre faces de l'Arc de Triomphe . La friſe
étoit ornée de fes triglifes & metopes , enrichis
alternativement de Fleurs de Lys , &-
de Tours en bas relief. La corniche l'étoit
de fes mutules , & de toutes les moulures
que cet Ordre prefcrit,
46 MERCURE DE FRANCE
Au deffus de cet entablement s'élevoit un
attique , où étoient les compartimens qui
renfermoient des Infcriptions que nous rapporterons
après.
A l'aplomb des huit pilaftres , & au -deffus
de l'attique , étoient pofés huit Vafes , quatre
fur chaque face , au milieu defquelles
étoient deux grandes volutes en adouciſſement
, qui fervoient de fupport aux Armes
de l'Alliance , dont l'enſemble formoit un
fronton , au fommet duquel étoit un étandart
de 27 pieds de hauteur , fur 36 de
largeur , avec les Armes de France & d'Efpagne.
Les Entrepilaftres au pourtour étoient
enrichis de Médaillons , avec leurs feftons
en ſculpture , au bas defquels , & à leur applomb
étoient des tables refouillées entourées
de moulures, l'impofte qui regnoit entre deux
fervoit d'architrave aux quatre colonnes
& aux quatre pilaftres , portant le ceintre
avec fon archivolte.
Cet Edifice , qui étoit de relief en toutes
fes parties , étoit feint de marbre blanc. II
étoit exécuté avec toute la féverité des regles
attachés à l'Ordre Dorique.
Sur le Compartiment de l'attique , tant
du côté de la campagne , que de celui de
la Ville , étoit l'Inſcription ſuivante .
FEVRIER 1745.
Anagramma numericam.
VNIGENITO REGIS FILIO LVDOVICO }
ET AVGVSTÆ PRINCIPI HISPANIA ,
CONNVBIO IVNCTIS , CIVITAS
BVRDIGALENSIS ET SEX VIRI
EREXERVNT. */
>
Au deffous de cette Infcription , & dans
la frife de l'entablement , étoit ce Vers tiré
de Virgile.
Ingredere , volts jam nunc affuefce vocari. *
Les Médaillons en bas-relief des Entrepilaftres
placés au- deflus des tables refouil
lées & impoftes ci-deffus décrits , renfermoient
les emblemes fuivans .
Dans l'un , vers la campagne on voyoit
la France , tenant d'une main un Fleur de
Lys , & de l'autre une Corne d'abondance ,
Anagramine Numerique .
* La Ville & les Jurats de Bordeaux ont érigé
cet Arc de Triomphe en l'honneur du Mariage
de Monfeigneur le Dauphin , Fils unique du Roi
& de Madame Infante d'Efpagne.
* Arrivez Augufte Princeffe , & recevez aveo
bonté l'hommage de nos coeurs.
42 MERCURE DE FRANCE.
Elle étoit habillée à l'antique , avec un Diadême
fur la tête , & un Ecuffon des Armes
de France à ſes pieds. L'Eſpagne étoit à la
gauche , en habit militaire , comme on la
voit dans les Médailles antiques , avec ces
mots pour ame ,
concordia eterna , union
éternelle ; dans l'exergue étoit écrit , Hif
pania , Gallia , l'Espagne , la France.
Dans l'autre , aufli vers la campagne , la
Ville de Bordeaux étoit repréſentée par une
figure , tenant une Corne d'abondance d'une
main , & faifant remarquer de l'autre fon
Port. Derriere elle on voyoit fon ancien
Amphithéâtre , vis- à - vis la Garonne , qui
étoit reconnoiffable par un Vaiffeau qui arrive.
L'infcription , Burdigalenfium gaudium ,
& dans l'exergue ces mots , adventus Delphina
1745 , l'arrivée de Madame la Dauphine
remplit de joye la Ville de Bordeaux.
Du côté de la Ville l'Embleme de la
droite repréfentoit un miroir ardent , qui
reçoit les rayons du Soleil , & qui les réfléchit
fur un flambeau qu'il allume , & pour
legende , Coelefti accenditur igne , le feu qui
l'a allumé vient du Ciel .
Dans l'autre on voyoit la D'éeffe Cybele
affife entre deux Lions , couronnée de Tours ,
tenant dans fa main droite les Armes de
France , & dans fa gauche une tige de Lys.
Pour légende , ditabit Olympum nova CyFEVRIER
1745.
43
beles , cette nouvelle Cybele enrichira l'O
lympe de nouveaux Dieux .
Sur les côtés de cet Arc de Triomphe'
étoient deux Médaillons fans Embleme .
Au premier , felici adventui , à l'heureuſe
arrivée. Au fecond , venit expectata dies , le
jour fi attendu eft arrivé.
Madame la Dauphine trouva auprès de
cet Arc de Triomphe le Corps de Ville qui
l'attendoit . compofé du Comte de Segur
Sou-Maire, revêtu d'une Robe mi-partie de
biocard d'or & d'argent , & de MM Cazalet ,
Brunaud, Tortaty , Tournaire & Barreyre'
Jurats , Maignol Procureur- Sindic , & Ďu
bofcq Secretaire de la Ville , en Robe miparties
de Velours cramoifi & Drap d'ar
gent, précedés des Archers du Guet habillés
de neuf, les Officiers à la tête : Il eut l'hon
neur de lui être préfenté par M. Defgranges,
& de la complimenter , le Comte de Segur
portant la parole.
Le Compliment fini le caroffe de Mada
me la Dauphine paffa lentement fous l'Arc
de Triomphe que cette Princeffe parut confiderer
de tous côtés avec plaifir.
Les troupes Bourgeoifes rangées en dou
ble haie , à commencer de l'Arc de Triomphe
, reçurent Madame la Dauphine dra
* MERCURE DE FRANCE. 44
peaux déployés , au bruit des tambours &
des fifres des fix Régimens dont les Jurats
font Colonels ; Elle entra dans la rue Bouhaut
, que ces troupes bordoient de même .
Toutes les maifons de cette ruë , qui a plus
de 200 toifes de long en ligne prefque dro
te , & que l'Intendant avoit eu foin de
faire paver de neuf , pour que la marche y
fût plus douce , étoient couvertes des plus
belles Tapifferies que chaque Habitant
avoit pû trouver pour y tendre.
Aubout de la rue Madame la Dauphine
vit la Perfpective du Palais que l'on y avoit
peint. De la porte de faint Julien on décou
vre du fond de la rue Bouhaut à la diſtance
d'environ 200 toifes les faces des deux premieres
maifons qui forment l'embouchure de
la rue du Cahernan , qui eft à la fuite , &
fur la même direction que la précedente .
Celle de la droite , qui eft d'un goût moderne
, & fort enrichie d'Architecture , préfentoit
un point de vue agréable , bien different
de celle de la gauche, qui n'étoit qu'une
mafure informe.
Pour éviter cette difformité & corriger le
défaut de fymmétrie , on y éleva en peinture
le pendant de la maiſon de la droite , & entre
les deux on forma une grande arcade , audeffus
de laquelle les derniers étages de ces
deux maiſons étoient prolongés , de façon
FEVRIER 1745. 45
qu'ils s'y réuniffoient, & que par leur enfemble
elles préfentoient un Palais de marbre
lapis & bronze richement orné de peintures
& dorures , avec les Armes de France &
d'Efpagne accompagnées de plufieurs trophées
& attributs relatifs à la Fête.
Ce Bâtiment dont le portique , ou arcade
faifoit l'entrée de la rue du Cahernan, produifoit
un heureux effet ; le carofle de Madame
la Dauphine tourna à droite pour entrer
fur les Foffés où étoit le Corps des fix
Régimens des troupes Bourgeoifes , qui
lui rendirent les mêmes honneurs que leurs
détachemens. Elle paffa fous un nouvel arc
de Triomphe placé vis - à-vis les fenêtres de
fon appartement.
La rue des Foffés eft très confidérable ,
tant par fa longueur , qui eft de plus de
400 toifes , que par fa largeur , d'environ
80 pieds , on s'y replie fur la droite dans
une allée d'ormeaux , qui regne au milieu ,
& fur toute la longueur de la ruë.
On avoit élevé dans cette allée un ſuperbe
corps de bâtiment ifolé , de 32 pieds en
quarré , fur 48 pieds de hauteur , qui répondoit
exactement aux fenêtres de l'appartement
préparé pour Madame la Dauphine.
L'avantage de cette fituation avoit animé
l'Architecte à rendre ce morceau d'Architec
46 MERCURE DE FRANCE .
ture digne des regards de l'Augufte Princeffe
pour laquelle il étoit deftiné,
Cet ouvrage qui formoit un Arc de Triomphe
, étoit ouvert en quatre faces par quatre
arcades , chacune de 32 pieds de hauteur,
fur 16 pieds de largeur , dont les oppofées
étoient réunies par deux berceaux
qui perçoient totalement l'édifice , & formoient
par leur rencontre une voute d'arête
dans le milieu.
Ce bâtiment , quoique fans colonnes &
fans pilaftres , étoit auffi riche qu'élegant.
Les ornemens y étoient en abondance , &
fans confufion. Le tout en fculpture de relief,
& en dorure , fur un fond de marbre
de differentes couleurs.
Ces ornemens confiftoient en feize tables
faillantes couronnées de leurs corniches,
& accompagnées de leurs chutes de feftons.
Seize Médailles entourées de palmes ,
avec les chiffres en bas relief de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Quatre impoftes avec leurs frifes couronnoient
les quatre corps folides , fur lefquels
repofoit l'édifice , & entre lefquels
étoient les arcades ou portiques , dont les
voutes étoient enrichies de compartiments
de mofaïque, parfemés de fleurs de Lys , &
de Tours de Caftille dorées.
FEVRIER 1745.
47
On avoit fufpendu fous la clef de la voute
d'arête une couronne de fix pieds de
diametre , & de hauteur proportionnée ,
garnie de Lauriers , & de fleurs avec des
guirlandes dans le même goût , ouvrage que
Madame la Dauphine pouvoit appercevoir
fans ceffe de fes fenêtres .
Au-deffus des impoftes , & à côté de chaque
archivolte , étoient deux. panneaux réfouillés
, & enrichis de moulures.
L'entablement qui couronnoit cet édi
fice , étoit d'Ordre Compofite , avec architrave
, frife & corniche , enrichie de fes modillons
& rofettes , dont les profils & faillies
étoient d'une élegante proportion.
Quatre écuffons aux Armes de France &
d'Efpagne étoient pofés aux quatre clefs
des ceintres , & s'élevoient jufqu'au haut de
l'entablement. Ces Armes étoient accompagnées
de feftons & chutes de fleurs.
L'Edifice étoit terminé par des accroteres
, ou piedeftaux , couronnés de leurs vafes
, pofés à l'aplomb des quatre angles ,
dont les intervalles étoient remplis de baluftrades
qui renfermoient une terraffe de
30 pieds en quarré , fur quoi étoit élevée
une Pyramide de 40 pieds de hauteur ,
pour recevoir l'appareil d'un feu d'artifice
qui devoit être exécuté le foir de l'arrivée
de Madame la Dauphine,
MERCURE DE FRANCE.
Cet Edifice avoit environ 86 pieds d'élevation
y compris la Pyramide.
Delà Madame la Dauphine entra dans la
cour de l'Hôtel de Ville deſtiné pour fon
Palais pendant le féjour qu'Elle feroit à
Bordeaux .
A l'entrée de la cour étoit l'élite d'un Ré.
giment des mêmes troupes Bourgeoiſes, dont
lesJurats avoient compofé la Garde de jour
& de nuit, M. Degeres premier Jurat Gentilhomme
à la tête , en qualité de Colonel
de ce Régiment.
Les Gardes de la porte , & ceux de la
Prevôté occupoient la premiere Sale del'Hôtel
de Ville , la porte de cette Sale étoit gar,
dée au dehors par les troupes Bourgeoiſes.
Les Cent - Suiffes occupoient la feconde
Sale, les Gardes du Corps la troifiéme .
Dans la quatriéme il y avoit un Dais garni
de velours cramoifi , avec galons & franges
d'or ; le ciel & le doffier étoient ornés dans
leurs milieux des écuffons des armes de France
& d'Espagne , d'une magnifique broderie
eu or & argent. Sous ce Dais , un fauteuil
doré fur un tapis de pied , avec un carreau ,
le tout de même velours garni de galons ,
glands , & crépines d'or .
La chambre de Madame la Dauphine
étoit me blée d'une belle tapifferie , avec
plufieurs trumeaux de glace , tables en confoles
FEVRIER. 1745 . 49
fole , luftres , & girandoles ; on n'y avoit
pas oublié , non plus que dans la piece précedente
, le portrait de Monfeigneur le Dauphin
.
L'appartement de Madame la Ducheffe
de Brancas qui étoit contigu , & ceux des
autres Dames de la Cour qui étoient auffi
dans l'Hôtel de Ville , étoient meublés proprement
& garnis de tout ce qui pouvoit être
néceffaire .
Les Jurats revêtus de leurs robes de Cérémonie
vinrent recevoir les ordres de Madame
la Dauphine , & lui offrir les préfens
de la Ville ; le Comte de Segur reçut de
cette Princeffe l'ordre pour la Ville , & M. de
Geres Jurat pour la garde Bourgeoife , ce
qui fut continué par les autres Jurats , qui
monterent la garde les jours fuivants.
Le même jour il y eut à l'entrée de la nuit
une illumination génerale , tant dans la Ville
que dans les fauxbourgs , & fur les huit heures
on tira un feu d'artifice.
Après qu'il fut fini , vers les neuf heures
& demie Madame la Dauphine ſe mit à table
à fon petit couvert , où Elle eut la bonté
de permettre qu'on laiffât entrer beaucoup
de monde choifi ; une partie de ce monde
entrant par une porte , jufqu'à une certaine
quantité , & reftant cinq à fix minutes , fortoit
enfuite par une autre vis - à-vis pour faire
II. Vol. C
1
fo MERCURE DE FRANCE.
place à d'autre monde qui fuccédoit , & il en
fut ufé de même à tous les repas de Madame
ja Dauphine
Plufieurs Muficiens placés dans une chambre
voifine exécuterent pendant le fouper
des fymphonies Italiennes.
Le 28 la Ville offrit des préfens fuivant
l'ufage aux Dames & aux Seigneurs de la
Cour de Madame la Dauphine , & aux principaux
Officiers de fa Maiſon .
A l'heure de midi Madame la Dauphine
fe rendit en caroffe à l'Eglife Metropolitaine
accompagnée des Dames & Seigneurs
de la Cour & des principaux Offiçiers
de fa Maiſon.
Elle entra dans cette Eglife par la porte
Royale que gardoit un détachement de la
garde Bourgeoife , & dont le parvis étoit
jonché de fleurs naturelles .
On avoit auffi fait orner cette porte de
guirlandes de fleurs femblables , & on y
avoit mis les Armes de France & d'Efpagne
& de Monfeigneur le Dauphin , celles
du Chapitre au -deffous .
Madame la Dauphine trouva à cette porte
le Chapitre en châpe , qui eut l'honneur de
Ja complimenter , M. l'Abbé d'Arche Doyen
portant la parole .
Cette Princeffe fut conduite proceffionnellement
jufqu'au milieu du Choeur , d'où
Elle fe rendit à fon prie-dieu , qui étoit pla
TEVRIE R. 1745 . 5.1
cé à la premiere marche avant le Sanctuaire.
Elle y entendit la Meffe célebrée par fon
Chapelain , pendant laquelle on chanta un
Motet , & lorfque la Meffe fut finie , le
Chapitre qui s'étoit placé dans les ftales ,
en fortit pour aller au milieu du choeur prendre
Madame la Dauphine , & la préceder
proceffionnellement jufqu'à la porte Royale.
Le même jour à quatre heures aprèsmidi
le Parlement introduit par M. Desgranges
eut l'honneur de complimenter
Madame la Dauphine , M. le Premier Préfident
portant la parole ; ce Magiftrat parla
avec beaucoup d'éloquence & de dignité ,
& Madame la Dauphine temoigna en être
fatisfaite.
Enfuite elle reçut les complimens de la
Cour des Aides , des Tréforiers de France
, & du Préfidial de Guyenne , ces Compagnies
ayant été fucceffivement introduites
par M. Defgranges .
Après ces complimens Madame la Dauphine
honora de fa préfence la Sale de
l'Opera qui paffe pour une des plus belles
qu'il y ait dans les Provinces du Royaume,
Tout l'Amphitheatre étoit réſervé pour cette
Princeffe & fa Cour,
On avoit fait au milieu de la balustrade
fur la longueur de huit pieds un avancement
en portion de cercle de trois pieds de
Cij
$ 2
MERCURE
DE FRANCE
.
faillie ; Madame la Dauphine fe plaça danş
un fauteuil de velours cramoifi fur un tapis
de pied vis- à-vis cette faillie circulaire
qui étoit auffi couverte d'un tapis de pareil
velours bordé d'un galon d'or.
Il y eut d'abord un Prologue à l'honneur
de Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , mis en Mufique par M. Dupuy.
* Enfuite on joua deux Actes des Indes
Galantes , celui des Incas , & celui des
Fleurs ; Madame la Dauphine en parut fatisfaite
ainfi que de deux Danfes Pantomimes
que l'on y joignit . Cette Princeffe
fortant de l'Opera & rentrant par la principale
porte de l'Hôtel de Ville , trouva un
nouveau Spectacle ; c'étoit un Palais de l'Hymen
illuminé,
Dans le fond de l'Hôtel de Ville en face
de la principale entrée qui eft fur la rue des
Foffés on avoit conftruit un Temple d'ordre
ionique. Ce Temple qui defignoit le
Palais de l'Hymen avoit 90 pieds de largeur
fur 45 pieds de hauteur , non compris
le fommet du fronton.
Le porche étoit ouvert par fix colonnes
ilolées qui formoient un exaftile.
Aux deux extrémités fe trouvoient deux
corps folides flanqués par deux pilaftres
de chaque côté.
Les paroles font de M. Fuzelier , la Mufique
eft de M. Rameau.
FEVRIER . 1745 .
Les fix colonnes & les quatre pilaftres
avec leurs entablemens étoient couronnés
par un fronton de 71 pieds de long.
On montoit dans ce porche de 61 pieds
6 pouces de long , fur 9 pieds de large ,
par 7 marches de 59 pieds de long.
Les colonnes avoient 27 pieds de hauteur
, 3 pieds de diametre , & 6 pieds d'entre
colonne , appellée fyſtyle .
La porte & les croifées à deux étages
étoient en faces des entre colonnes.
Le plafond du porche que portoient les
colonnes étoit un compartiment regulier
de caiffes quarrées , coupées par des platebandes
ornées de moulures dans le goût
antique .
Cet ouvrage étoit exécuté avec toute la
féverité & l'exactitude des regles de l'ordre
ionique . Les colonnes , leurs bafes , leurs
chapiteaux , l'entablement , le fronton & le
timpan enrichi de fculpture , repréfentoient
les Armes de France & d'Elpagne ornées de
feftons. Le tout en général étoit de relief,
avec une fimple couleur de pierre fur tous
les bois & autres matieres employées à la
conftruction de ce Palais . Les chambranles
des croifées & de la porte , leurs platebandes
, & appuis ornés de leurs moulures ,
imitoient parfaitement la réalité . Les chaffis
des mêmes croifées étoient à petit bois ,
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
garnies de leurs carreaux de verre effectif ,
avec des rideaux couleur de feu qui paroiffoient
au derriere . Les deux ventaux de la
porte étoient d'affemblage avec panneaux
en faillie fur leurs bâtis , les cadres avec
leurs moulures de relief , pour recevoir des
emblêmes , qui furent peints en camayeux.
Tout étoit fi bien concerté que cet ouvrage
pouvoit paffer pour un chef d'oeuvre .
Au milieu de l'entablement de ce Palais
étoit une table avec un cadre doré qui
occupoit en hauteur celle de l'architrave
& de la frife , & en largeur celle de quatre
colonnes . Elle renfermoit en lettres dorées
F'infcription fuivante .
Ad honorem Connubii Auguftiffimi &
Feliciffimi LUDOVICI DELPHINI
Franciæ & MARIE THERESIA
Hifpaniæ hoc Adificium erexit , &
dedicavit Civitas Burdigalenſis. *
En face de l'Edifice fur chacun des
deux corps folides étoit un médaillon , renfermant
un emblême. Celui de la droite repréfentoit
deux Lys qui fleuriffent d'eux-
La Ville de Bordeaux a élevé ce Palais en
l'honneur du Très - Augufte & Très - Heureux
Mariage de LOUIS DAUPHIN de France
& de MARIE THERESE Infante d'Eſpagne .
FEVRIER. 1745. 35
mêmes & fans culture étrangere , ce qui faifoit
allufion au Prince & à la Princeffe , en
qui le fang a réuni toutes les graces & tou
tes les vertus. Cela étoit exprimé par l'inf
cription , nativo cultu florefcunt.
L'emblême de la gauche repréféntoit deux
amours , qui foutenoient les Armes de France
& d'Efpagne , avec ces mots propagini
Imperii Gallicani. A la gloire de l'Empire
François.
Un troifieme medaillon , qui couronnoit
la porte d'entrée du Palais , renfermoit un
emblême qui repréfentoit deux mains jointes
, tenant un flambeau allumé , avec l'inf
cription , fides ardor mutuus , l'union ,
l'amour & la tendreffe mutuels de deux
E poux.
Sur les retours des corps folides dans
l'intérieur du porche étoient deux autres
medaillons fans emblême.
Au premier amor Aquitanicus.
Au fecond fidelitas Aquitanica.
L'amour & la fidelité inviolables de la
Guy enne.
La façade fous le porche étoit éclairée de
grand nombre de pots à feu non apparens
& attachés près-à près aux derrieres des colonnes
depuis leur bafe jufqu'à leur chapiteau
, ce qui lui donnoit un éclat très-brillant.
Les corniches du fronton& cell es de tout
Ciiij
56 MERCURE DE FRANCE.
l'entablement étoient auffi illuminées de
quantité de terrines , dont les lumieres produifoient
un fort bel effet.
Lorfque la Princeffe fut dans fon appartement
, Elle vit l'illumination de l'Arc de
Triomphe placé vis - à - vis fes fenêtres : on
fit les mêmes illuminations les Vendredi ,
Samedi & Dimanche fuivans , & chaque fois
dans un goût different.
Après le fouper de Madame la Dauphine
il y eut un bal dans la Sale de Spectacle , &
comme cette fale fait partie de l'Hôtel de
Ville , elle s'y rendit par la porte de l'interieur,
Le 29 Madame la Dauphine entendit la
Meffe célebrée par fon Chapelain dans l'Eglife
de la Maiſon Profeffe des Jefuites. Elle
y fut complimentée par le Pere Provincial ,
accompagné des Superieurs , & de tous les
Jefuites des trois Maiſons qui font à Bordeaux.
Le même jour vers les trois heures Madame
la Dauphine fuivie de toute la Cour,
fortit de l'Hôtel de Ville en caroffe à huit chevaux,
pour ſe rendre fur le Port de Bordeaux,
& y voir mettre à l'eau un Vaiffeau percé
pour 22 canons , du port d'environ 350 tonneaux,
FEVRIER 1745.
57
Sur le chemin que cette Princeffe devoit
faire pour aller au Port à l'extrémité de la rue
des Foffés , à quelquè diftance d'une porte
de la Ville appellée des Salinieres, on avoit
élevé une colonne d'ordre dorique de fix
pieds de diametre , de 50 pieds de hauteur ,
compris fa bafe & fon chapiteau.
Le piedeſtal qui avoit 18 pieds de hauteur
, étoit orné fur les quatre angles de fa
corniche de quatre Dauphins & autres attributs;
fes quatre faces étoient décorées de
tables avec moulures qui renfermoient quatre
infcriptions , la premiere en François
la feconde en Eſpagnol , la troifiéme en Italien
, & la quatriéme en Latin.
Au haut du chapiteau étoit un amortiffement
de 8 pieds de haut fur lequel étoit
pofé un globe de 6 pieds de diametre ; ce
globe étoit d'azur , parfemé de fleurs de Lys
& de Tours de Caftille.
On avoit placé au- deffus de ce globe un
étendart de 20 pieds de hauteur , fur 30
pieds de largeur où étoient les Armes de
de France & d'Eſpagne.
Cette colonne étoit feinte de marbre blanc
veiné , ainfi que le piedeſtal ; les moulures ,
ornemens , vales , & chapiteaux étoient en
dorure , & toutes ces hauteurs réunies formoient
une élevation de cent deux pieds,
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTION FRANCOISE.
Le Sang de BOURBON
Se divife & fe réunit ;
Les voeux de la France font éxaucés ;
Le Fils du meilleur des Rois s'unit à une Princeffe
Digne de partager un jour avec lui
Le premier Trône du Monde .
Heureufe Aquitaine !
Cette Princeffe entre aujourd'hui dans les murs
De ta Capitale .
Que les acclamations
De la Ville . de Bordeaux
Soient le fignal de la joye publique !
Qu'elles annoncent à l'Univers
Le bonheur & la durée
De l'Empire François !
INSCRIPTION ESPAGNOLE.
Corred , corred
Moças y Mancebos
Coronados con Flores y con Mirthos ,
Formad ingeniofas Danfas , Coros harmonicos ,
Y concertadas Fieftas .
Los que eftays en la nieve de vueftra edad ,
Olvidad vueftros años ,
Igualen vueftros impulfos a los de la Juventud
FEVRIER. 1745 . 59
Cantad todos las alabancas de nueftros Reales
Efpofos :
Celebrad la gloria y las virtudes
De fus Auguftos Padres :
Que todo exprima nueftros fervorofos fentim'entos.
Que en todas partes fe oigan nueftras acclamaciones
;
Hazed ver
Que nada ay que iguale à el refpecto y amor
De la Ciudad de Burdeos
Por la Real Familia.
Mitez- vous
Filles 5 Garçons , `
Couronnés de fleurs 5 de Myrthes,
Formez des Danfes , des Choeurs & des Jeux.
Vous Vieillards oubliez votre âge ;
Que vos tranfports égalent ceux de la Jeuneſe ;
Chantez-tous les louanges de nos Auguftes Epoux ;
Celebrez la gloire de leurs Auguftes Feres ,
Les vertus de leurs Illuftres Meres :
Que tout exprime nos plus tendres fentimens ;
Que tout retentiffe de nos acclamations :
Faites voir
5
Que rien n'égale le respect l'amour de la Ville de
Bordeaux
で
Pour l'Augufle Sang de nos Rois.
Cuj
60 MERCURE DE FRANCE.
INSCRIPTION ITALIENNE
Felice Rampollo
Dell' Inclita FARNESIA Stirpe ,
Inneftato nel Regio albero di BORBONE ,
Di cui la gloria ricuopre gia tutta la Terra.
Tu producefti un fiore amabile
Fior di virtude e di rara belleza ,
Che farà le delizie ,
Di un giovine Spofo ,
E l'onor della Francia.
O Bordeaux fortunato !
Che or godi di tanta Luce.
E fei fatto dell grazie albergo è d'amore ,
Non fi , vede fenza vantaggio
Frai mortali una Dea.
Feureux Rejetton"
De l'Illuftre Tige de FARNESE ,
Enté fur l'arbre Royal de BOURBON,
Dont la gloire couvre déja toute la Terre ,
Tu as produit une Fleur aimable ,
Feur de vertu & d'une rare beauté
Quifera les délices
D'un jeune Prince ,
Et quifera l'honneur de la France .
Heureufe Ville de Bordeaux !
"
Tupoffedes aujourd'hui tant d'attraits ,
Et tu deviens le fejour de l'Amour & des Graces ;
La préfence d'une Déeffe fait toujours le bonheur des
Mortels
FEVRIER 1745 .
6r
Infcription Latine.
Quod felix fauftumque fit
LUDOVICO DELPHINO ,
LUDOVICI OPTIMI , Patris Patriæ Filio ,
LUDOVICI MAGNI Pronepoti ,
LUDOVICI JUSTI Abnepoti ,
Principi Juventutis ,
- Et MARIÆ THERESIE BORBONIE
Hifpaniarum & Indiarum Regis Filiæ ,
Sponfæ ejus optatiffimæ
Burdigalenfes
Aufpicatiffimo Connubio læti
Columnam hanc erexerunt dedicaveruntque
D. N. M. eor.
Anno M. DCCXLV . feliciter inchoante •
VI . Kal. Feb. qua die Augufta Sponfa
Urbem eorum intravit & præfentiâ fuâ
Beavit ..
Que le Ciel répandefes plus précienfes Bénédictions
Sur LOUIS DE BOURBON , Dauphin de France ,
Prince trés-accompli ,
Fils de LOUIS LE BIEN-ATME' , Pere de la Patrie
Petit - Fils de LOUIS LE GRAND , & de LOUIS
LE JUSTE ,
Et fur fa trés-chere Epoufe fi défirée
MARIE - THERESE DE BOURBON ,
โ
32 MERCURE DE FRANCE.
Fille du Roi d'Efpagne 5 des Indes !
Les Habitans de la Ville de Bordeaux ,
Dans les tranfports de joye qu'ils ont fenti
De cet Augufte Mariage ,
Pénétrés du plus profond respect
Pour le Nom la Majesté de ces deux Epoux ,
Ont élevé cette Colonne le 27 Janvier 1745 ›
Jour heureux à jamais pour cette Ville
Par l'honneur qu'elle a eu de recevoir cette Auguste
Princeffe
Dans l'enceinte de fes murs.
Ces infcriptions Eſpagnoles , Italiennes &
Latines font de M. l'Abbé Venuti Corref
pondant honoraire de l'Académie des Infcriptions
de Paris. I.a Traduction Françoiſe
qu'on en a faite n'eft pas exacte & le
Texte eft défiguré dans la Relation imprimée
à Bordeaux .
Madame la Dauphine s'arrêta auprès de
cette colonne tant pour la confidérer que
pour lire les quatre infcriptions compofées
en quatre differentes Langues.
Elle alla enfuite fur le port , & fut placée
dans un fauteuil fous une efpece de pavillon
tapiffé , couvert d'une voile , dont les
bords étoient garnis d'une guirlande de lauriers,
FEVRIER 1745. *;
Le Vaiffeau ayant été béni , Madame la
Dauphine lui donna fon nom , & fur le
champ il fut lancé à l'eau.
Cette Princeffe alla de- là le long du
port , à la place Royale , dans laquelle la
Ville de Bordeaux a élevé en 1743 la
Statue Equeftre de Sa Majefté.
Le caroffe de la Princeffe étant entré
dans la place , en fit deux fois le tour fort
doucement.
Au fortir de la Place Royale , Madame
la Dauphine alla voir le fauxbourg des
Chartrons , d'où elle rentra dans la Ville par
la porte Tourny , & ayant fuivi celles des
allées de même nom , qui font le long du
mur des Jacobins , elle fe rendit au Château
Trompette par la porte Royale.
A l'entrée de la place d'armes du chemin
couvert Madame la Dauphine defcendit
de fon caroffe , qui n'auroit pû prendre
fans quelque rifque les tours & détours
des differentes barrieres & ponts de la demie
lune & de la courtine . Cette Princeffe entra
dans fa chaife & alla droit au Gouvernement
, la garnifon bordant à droite & à
gauche , M. de Sellier Commandant à la
tête.
Madame la Dauphine monta à un belveder
élevé dans l'Angle flanqué d'un Baftion appellé
le Baftion de la Mer , d'où l'on dé-
•
64 MERCURE DE FRANCE.
couvre à plein l'étenduë du Port de Bordeaux
; C'eſt le lieu d'où le coup d'oeil eft
le plus beau , tant par fon élevation que
parce qu'il fe trouve au milieu du croiſſant
que forme le Port.
Madame la Dauphine , après avoir admiré
quelque tems ce point de vue , fut
conduite dans une fale où les Officiers de
la bouche avoient préparé fa collation .
Cette Princeffe fe retira enfuite aux
flambeaux , & rentra dans fa chaife , pour
aller remonter en caroffe & fe rendre à
l'Hôtel des Fermes du Roi.
Cet Hôtel compofe une des façades laterales
de la Place Royale conftruite fur le
bord de la Garonne ; il avoit été fait pour
en illuminer les façades exterieures & interieures
; de grands préparatifs ne purent
réuffir ce jour-là , quant à la façade
extérieure , parce qu'un vent de Nord violent
qui y donnoit directement , éteignoit
une partie des lampions & des pots à feu
à mesure qu'on les allumoit. La même raifon
empêcha que l'illumination des Vaiffeaux
que les Jurats avoient ordonnée , & que
Madame la Dauphine devoit voir de cet Hôtel
, ne put être exécutée.
Quant à la façade intérieure , comme elle
fe trouvoit à l'abri du vent , l'illumination
y eut un fuccès entier,
FEVRIER. 1745.
Les préparatifs n'avoient pas été moindres
pour le dedans de la maifon ; on avoit
garni les piliers des voutes , les eſcaliers ,
les plafonds & les coridors d'une infinité
de placards à double rang , portant chacun
deux bougies
.
Les appartemens du premier étage deftinés
pour recevoir Madame la Dauphine
& toute fa Cour , étoient richement meublés
& éclairés par quantité de luftres
qui fe repétoient dans les glaces .
Dans une chambre à côté de celle de la
Princeffe étoient les plus habiles Muficiens
de la Ville qui exécuterent un Concert
dont Madame la Dauphine parut fatisfaite.
On avoit fervi une collation avec des
rafraichiflemens dans une autre chambre
de l'appartement.
La Princeffe , qui étoit arrivée vers les
fix heures à l'Hôtel des Fermes , y reſta jufqu'à
huit heures.
Le foir Madame la Dauphine alla au
Bal habillée en Domino bleu garni en
Dentelles d'or ; elle fe plaça dans la même
Loge & en même compagnie que le jour
précedent , & honora l'Affemblée de fa préfence
pendant plus de deux heures.
Toute la nuit le vent de Nord fut trèsgrand
, & ayant continué le lendemain matin
, comme ce vent eft le plus contraire
88 MERCURE DE FRANCE.
pour aller de Bordeaux à Blaye , cette circonftance
fit alors penfer qu'il feroit plus
convenable que le voyage de Madame la
Dauphine , qui étoit fixé au 31 Janvier
fût differé au premier de Fevrier , & que
cette Princeffe allât à Blaye par terre , en
paffant la Garonne à Lormont , & la Dordogne
à S. André de Cuzac , ce qui pouvoit
fe faire aifément , l'Intendant ayant
par fes foins rendu le chemin de S. André
à Blaye très-beau & très- commode , d'impraticable
qu'il étoit.
Madame la Dauphine affifta ce jour- là à
la Meffe célébrée par fon Chapelain dans
la Chapelle de l'Hôtel de Ville.
L. après - midi vers les cinq heures Elle
reçût les Complimens de l'Univerfité , des
Officiers de l'Election , & de l'Académie
Royale des Belles - Lettres , Sciences & Arts.
Ce fut l'Intendant de Guyenne , qui à la tête
de cette Académie en qualité de Directeur
porta la parole ; Madame la Dauphine parut
goûter beaucoup l'élegance & la jufteffe
de fon difcours.
Le même jour la Princeffe honora pour
la feconde fois de fa préfence la Sale de
l'Opera ; elle étoit placée comme la premiere
fois , & les mêmes perfonnes eurent
l'honneur d'être admifes à l'Amphithéatre ;
On joua l'Opera d'Ife fans Prologue , & à
FEVRIER. 1945 .
eette repréſentation parut une Décoration
qui venoit d'être achevée fur les deffeins &
par les foins du Chevalier Servandoni.
Le 31 Janvier jour de Dimanche , Madame
la Dauphine affifta à la Meffe , célébrée
par fon Chapelain dans la Chapelle de
l'Hôtel de Ville .
L'après midi on repréfenta en l'honneur de
la Princeffe une petite piece au College des
Jefuites , après laquelle quelques Acteurs furent
admis à lui en préfenter le Programme
& à lui faire en diverfes Langues les compli
mens qu'Elle reçut avec bonté .
Madame la Dauphine avoit auparavant
fait appeller les Jurats aufquels la Ducheffe
de Brancas dit en fa préfence que cette Prin
cefle étoit fi fenfible au zèle & aux marques
d'affection que la Ville de Bordeaux
& les Jurats en particulier lui avoient
témoigné , qu'Elle vouloit leur faire préſent
d'une Médaille d'or ; que cette Médaille leur
feroit remiſe par le Duc de Lauragais.
La Princeffe honora encore ce jour là de
la préfence la Sale de l'Opera , où l'on repréfenta
celui d'Hyppolite & Aricie.
Le foir il fut déclaré qu'Elle partiroit fü
rement le lendemain à 6 heures & demie précifes
du matin après avoir entendu la Meffe ,
& comme il y avoit du changement dans le
tems , on commença à croire que l'embar
68 MERCURE DE FRANCE.
quement ne fe termineroit pas à Lor
mont , pour aller enfuite par terre , mais
que le trajet pourroit fe faire par eau jufqu'à
Blaye ; les ordres en conféquence
furent donnés pour fon départ , foit
voyage dût étre d'une façon ou d'une autre.
que
le
Le lendemain matin , avant 6 heures ,
au moment que Madame la Dauphine fortoit
de fon appartement pour aller entendre
la Meffe dans la Chapelle de l'Hotel de
Ville, les Jurats revêtus de leurs robes de cérémonie
eurent l'honneur de lui rendre leurs
refpects, & de la fupplier d'accepter la Maifon
navale , que la Ville avoit fait préparer
pour fon voyage , ce que cette Princeffe eût
la bonté d'accepter.
Cette Maiſon navale étoit en forme de
Char de Triomphe : le corps de la barque ,
du port de quarante tonneaux , étoit enrichi
de bas reliefs en dorure fur tout fon pourtour
; la proue l'étoit d'un magnifique éperon
repréſentant une renommée d'une attitude
élegante ; les porte- vergues étoient
ornées de Fleurs de Lys & de Tours; le haut
de l'étrave terminé par un Dauphin ; la poupe
décorée fur toute la hauteur & fa largeur
des Armes de France & d'Efpagne , avec
une grande Couronne en relief; les bouteilles
étoient en forme de grands Ecuffons aux
Armes de France , dont les trois Fleurs de
FEVRIER. 1745 69
Lys étoient d'or , fur un fond d'azur , le tout
de relief ; les perceintes formoient comme
de
gros cordons de feuilles de laurier , auffi
en bas relief en dorure : le reftant de la Barque,
jufqu'à la flotaifon étoit doré en plein ,
& chargé de Fleurs de Lys & de Tours en
relief.
2
La chambre de 20 pieds de longueur
fur 10 pieds de largeur , étoit percée de 8
croifées garnies de leurs chaffis à verre, à
rangs de montans ; il y avoit trois portes auffi
avec leurs chaffis , pareils à ceux des croifées .
Tout l'interieur , ainfi que le deffous de l'imperiale
, étoit garni de velours cramoifi enrichi
de galons & de crepines d'or , avec un
Dais placé fur l'arriere , fur une eftrade de
8 pieds de profondeur, & de la largeur de
la chambre, du furplus de laquelle elle étoit
féparée par une baluftrade dorée en plein ,
ouverte dans fon milieu pour le paffage.
Le ciel & le doffier du Dais étoient enrichis
dans leur milieu de broderie , il y avoit
fous ce Dais un fauteuil & un carreau auffi
de velours cramoifi , avec des glands &
galons d'or.
Le deffus de l'imperiale étoit d'un fond
rouge parfemé de Fleurs de Lys & de Tours
de relief toutes dorées , ce qui formoit une
Mofaïque d'une beauté fingulicre,
༡༠
MERCURE
DE FRANCE,
Les deux épics étoient ornés d'amortiſſemens
en ſculpture , & les quatre areſtiers l'étoient
de quatre Dauphins , dont les têtes
paroiffoient fur l'aplond des quatre angles
de l'entablement , & leurs queues fe reuniffoient
aux deux épics , le tout de relief &
dorure.
Les trumeaux d'entre les croifées & portes
étoient ornés exterieurement de chutes
de feftons ; le deffus des linteaux , tant des
croifées que des portes , ornés auffi d'autres
feftons le tout de relief , & dorés en
plein , une galerie de deux pieds fix
pouces de largeur , bordée d'une baluftrade
, dont les baluftres , le focle &
l'appui étoient également dorés en plein, entouroit
la chambre qui étoit ifolée , ce qui
ajoutoit une nouvelle grace à ce bâtiment
naval dont la décoration avoit été menagée
avec prudence & fans confufion .
Il étoit remorqué par quatre chaloupes
peintes , le fond bleu , les perceintes & les
carreaux dorés.
Dans chaque chaloupe étoient zo Matelots ,
un maître de chaloupe , & un Pilote , habillés
d'un uniforme bleu , garni d'un galon
d'argent , ainfi que les bonnets , qui étoient
de même couleur.
Les rames étoient peintes, le fond bleu , avec
des Fleurs de Lys en or ,& des croiffants en
-
FEVRIER 1745. 71
argent , qui font partie des armes de la Ville .
Il y avoit aufli une chaloupe pour la fymphonie
, qui étoit armée comme celles
de remorque .
Enfin dans la maiſon navale il y avoit
deux premiers Pilotes , quatre autres pour
faire paffer la voix , & fix Matelots pour la
manoeuvre.
Avant fept heures Madame la Dauphine
fe rendit fur le port dans fa chaiſe ; Elle fut
portée jufques fur un pont préparé pour faciliter
l'embarquement. Les Jurats y étoient
en robes de céremonie avec un Corps de
troupes Bourgeoifes .
Cette Princeffe étant fortie de fa chaiſe,
le Comte de Rubempré en l'abfence du Marquis
de la Farre, alors malade , prit fa main
gauche , & lui dit que l'ufage étoit de donner
l'autre à celui qui étoit à la tête du Corps
de Ville de Bordeaux . Pour lors Madame la
Dauphine avança la main à M.deSegur Souf-
Maire , qui eut l'honneur de conduire cette
Princeffe dnas la maifon navale , où Elle fut
fuivie par les Dames & Seigneurs de fa Cour,
les principaux Officiers de fa Maiſon , M.
l'Intendant , M. Deroftan , Commiffaire-
Ordonnateur de la Marine,& les Députés du
Corps de Ville..
"
Au départ de la Princeffe l'air retentit
des voeux que faifoit pour Elle une multi72
MERCURE DE FRANCE,
tude prodigieufe de peuple répandu fur le
rivage dans les vaiffeaux & dans les bâteaux
du Port.
Une batterie de canon que les Jurats
avoient fait placer environ cent pas audeffous
du lieu de l'embarquement , fit une
falve qui fervit de fignal pour celle du premier
vaifleau, celle- ci pour celle du ſecond
& fucceffivement jufqu'au dernier. Ces vaiffeaux
, tant François qu'Etrangers, tous pavoifés,
pavillons, & flammes dehors , étoient rangés
fur deux lignes , par l'ordre des Jurats ,
& par les foins de M. le Tellier Capitaine
du Port de Bordeaux qui dirigea toutes les
manoeuves avec tant de jufteffe que Madame
la Dauphine recompenfa fon zéle &
fa capacité d'une médaille d'or confidérable.
Čes falves differentes furent reiterées
auffi bien que celles des trois châteaux , qui
furent faites , chacune en fon tems .
Lorfque la Maifon navale fut vis- à- vis du
fauxbourg des Chartrons , Madame la Dau
phine y ayant aperçû beaucoup de monde
eut la bonté de fortir de fa place , &
de paffer fur la galerie , pour fatisfair
les défirs du peuple , en fe laiffant voir
L'Intendant , qui eut l'honneur de fe trou
ver à côté d'Elle dans ce moment , lui rer
dit compte de tous les objets qui pouvoier
mériter quelque attention le long des Cha
trons
FEVRIER. 73 1745 .
trons ; Elle en parut donner beaucoup à la
beauté du Port.
Après un demi quart d'heure la Princeffe
rentra dans la mailon Navale , paroiffant
très - fatisfaite de ce qu'elle avoit vû , ainfi
que de la fymphonie qui étoit dans la chaloupe
dont ont a parlé. Ce n'étoit pas le feul
bâteau qui voltigeoit autour de la maiſon
Navale , il y en avoit quantité d'autres de
toute efpece , & differemment ornés , qui
faifoient de tems en tems des falves de petits
canons.
Dans la diftance qu'il y a du bout des
Chartrons à la traverfe de Lormont , il fut
queſtion de fe déterminer , ou au débarquement
à ce port , ou à la continuation de la
route par eau ; le tems étoit fi calme , & la
marée fi belle, pour arriver heureuſement à
Blaye , qu'il parut n'y avoir pas à heſiter à
prendre ce dernier parti.
Madame la Dauphine l'ayant ainfi décidé ,
il fut fur le champ donné des ordres pour
que les caroffes du corps , qui étoient à Lormont
fur le bord de la riviere ,fuffent embarqués
promptement , & fuiviffent afin d'arriver
de la même marée pendant que les
chevaux gagneroient Blaye par terre ; en
même tems il fut dépeché un courier , pour
aller dire aux équipages , voitures & fourgons
qui étoient venus à S. André , de s'en
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE .
retourner à Blaye & d'y arriver le foir.
En paffant devant Lormont Madame la
Dauphine & fa Cour furent témoins de la
quantité d'équipages , voitures , chevaux &
boeufs , qui attendoient fur le bord de l'eau
& aux environs , pour mettre en état d'aller
par terre comme par eau.
La navigation continuant par le plus beau
tems du monde , on arriva infenfiblement
au lieu appellé le Bec- d'Ambés , où les
deux rivieres de Garonne & Dordogne fe
réuniffent , & où commence la Gironde , que
ces deux rivieres forment par leur concours
; l'eau étoit très - calme , nonobftant
fon étendue. Madame la Dauphine alla fur
la galerie , & y demeura près d'un quart
d'heure à confiderer cette jonction , dont
beaucoup de monde s'eft fait fans aucun
fondement des idées de crainte , n'y ayant
de danger que comme dans les autres endroits
de la riviere , quand elle eft agitée
de vents impetueux.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée
les Députés du Corps de Ville de
Bordeaux lui demanderent la permiffion de
lui préfenter un diner que la Ville avoit
fait préparer , & d'avoir l'honneur de l'y
fervir , ce que Madame la Dauphine ayant
eu la bonté d'agréer , fuivant ce qui s'étoit
pratiqué lors du paffage de Sa Majefté CaFEVRIER
1745. 75
tholique , Pere de cette Princeffe , la cuifine
de la Ville aborda la maifon Navale , &
celle de la bouche qui avoit fuivi depuis
Bordeaux , fe retira.
Au fignal qui fut donné , les chaloupes
de remorque leverent les rames , foûtenant
feulement de la chaloupe de devant , pour
tenir les autres en ligne.
M. Cazalet eut l'honneur d'entrer dans
l'intérieur de la chambre de Madame la
Dauphine , féparé du refte par une baluf
trade , de mettre le couvert , & de préfenter
le pain ; les deux autres Deputés ſe joignirent
à lui , & ils eurent l'honneur de
fervir enfemble Madame la Dauphine &
de lui verfer à boire.
Il n'étoit pas onze heures , & le repas n'étoit
pas encore fini , lorfque Madame la
Dauphine ayant apperçu un Port , qu'on
lui dit être celui de Blaye , quitta la table
& fe rendit à la galerie.
Après l'abordage la Princeffe fortit fur
un pont que les Jurats de Bordeaux avoient
fait conftruire , le Comte de Rubempré tenant
fa main gauche , & M. Cazalet ayant
l'honneur de tenir la droite , elle fe mit dans
fa chaife pour ſe rendre à l'Hôtel qui luiétoit
préparé,
L'après-midi MM. Cazalet , Barreyre &
Dubofcq eurent l'honneur de rendre leurs
Dij
76 MERCURE DE FRAN CE .
refpects à Madame la Dauphine , & de la
fuplier très - humblement d'honorer la Ville
de Bordeaux de fa protection , ce que cette
Princeffe témoigna leur accorder très - gracieufement.
Avant cinq heures les chevaux des caroffes
du corps partis de Lormont , ainfi
que les équipages , voitures , fourgons , partis
de S. André , étoient rendus à Blaye ,
fans être fatigués , au moyen de quoi l'on
fut certain que Madame la Dauphine pourroit
le lendemain continuer fa route ; ce
qui juftifie combien étoient juftes les précautions
prifes par l'Intendant , & qu'elles
n'auroient pas eu un moins bon fuccès
pour le paffage de la Cour par terre.
Madame la Dauphine partit le lendemain
pour Mirambeau , après avoir fait remettre
aux Deputés du Corps de Ville de Bordeaux
une très -belle médaille d'or , du
poids d'un marc , frappée en 1729 , à l'occafion
de la naiffance de Monfeigneur le
Dauphin,
On n'a vu de tous côtés à Bordeaux
pendant le féjour de Madame la Dauphineque
des réjouiffances , des acclamations de
joye , d'admiration , de tendreffe , & de refpect
, un concours prodigieux de monde à
tous fes repas , & dans tous les lieux qu'elle
a honorés de fa préfence ; ce n'étoit que
FEVRIER 1745. 77
fêtes continuelles dans la plupart des maifons.
Le Premier Prefident du Parlement &
l'Intendant ont donné l'exemple , & ont
tenu foir & matin des tables auffi delicatement
que magnifiquement fervies.
Le Corps de Ville de Bordeaux a auſſi
tenu matin & foir des tables très -délicates.
& s'eft rendu chaque jour à l'Hôtel de Ville ,
avec la plus grande affiduité, pour y recevoir
les ordres de Madame la Dauphine , & lui
donner des marques de fa foumiffion , &
de fon très-profond reſpect. Enfin les troupes
Bourgeoifes par leur zéle & leur émulation
ont dignement répondu à la confiance
de Sa Majesté.
Madame la Dauphine coucha le 2 à Mirambeau,
le 3 à Pons , le 4 à Saintes , où elle
féjourna , le lendemain elle y entendit la
Meffe dans la Chapelle de l'Evêché , & communia
par les mains de l'Abbé d'Aidye Aumonier
du Roi. Elle affifta l'après midi au
Salut dans l'Eglife Cathédrale , l'Abbé de
la Corée Doyen du Chapitre , Grand- Vicai
re du Diocéfe & nommé à l'Evêché de Saintes
vint recevoir cette Pricneffe à la porte de
l'Eglife fuivi de tous les Chanoines & la complimenta.
Les differens Corps des Magiftrats
de la Ville eurent ce jour là le même honneur.
Le 6 Madame la Dauphine alla coucher
à S. Jean d'Angely , le 7 à Méle , le 8
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
à Lufignan , le 9 à Poitiers ; elle y féjourna
le 10 & après la Meffe elle reçut les reſpects
du Chapitre de l'Eglife Cathédrale , ceux
du Chapitre de l'Eglife Collégiale de S. Hilaire
, & ceux du Préfidial , des Treforiers
de France , de l'Election & de l'Univerfité.
Madame la Dauphine partit de cette Ville
le 11 au matin pour fe rendre à Chatellerault
, le 12 elle coucha à la Haye , le 13 à
Loches & le 14 au Château de Chanteloup
qui eft près de la Ville d'Amboife . Cette
Princeffe ayant féjourné le lendemain dans
ce Château fe rendit le 16à Blois & Elle y fut
complimentée par le Chapitre , par la Chambre
des Comptes & par les autres Corps de
la Ville. Madame la Dauphine fe rendit le
17 à S. Laurent des Eaux & le 18 à Orléans.
Elle fut reçue à la porte de cette derniére
Ville par les Maire & Echevins & elle
alla defcendre à l'Evêché où elle logea. Le
19 elle entendit la Meffe dans l'Eglife Cathédrale
, à la porte de laquelle l'Evêque la
reçut à la tête du Chapitre. Après la Meffe
Elle fut complimentée par tous les Corps
qui font dans l'ufage de jouir de cet honneur.
Madame la Dauphine fe rendit le
foir dans une maifon qui lui avoit été préparée
dans la grande Place , & d'où elle vit tirer
un Feu d'artifice. Cette Place étoit illuminée
avec beaucoup de magnificence . Le 20
FEVRIER 1745 . 79
Madame la Dauphine vint coucher à Tourry.
Cependant le Roi informé de la marche
de Madame la Dauphine , partit de Verfailles
le zo après midi avec Monfeigneur le
Dauphin , pour le rendre à Eftampes , où
il reçut le foir des nouvelles de l'arrivée de
Madame la Dauphine à Tourry. Le lende
main à midi , S. M. accompagnée de Mon
feigneur le Dauphin & de fes principaux Of
ficiers , alla au- devant de Madame la Dauphine
, & s'avança juſques aux environs de
Mondefir. Les Detachemens des troupes de
la Maifon du Roi qui accompagnent S. M
dans fes voyages , precédérent & fuivirent
le caroffe du Roi dans leurs rangs ordinaires,
Lorfque Madame la Dauphine apperçur
le Roi elle defcendit de fon caroffe & elle
marcha au-devant de S. M. , ayant auprès
d'elle le Marquis de la Farre fon Chevalier
d'Honneur , & le Comte de Rubempré fon
premier Ecuyer , qui lui donnoient la main ;
elle étoit accompagnée de la Ducheffe de
Brancas fa Dame d'Honneur , de la Du
cheffe de Lauraguais la Dame d'Atours , de la
Ducheffe de Caumont , de la Comteffe de
Roure , de la Marquiſe de Pont , de la Comteffe
de Rubempré , & de toutes les perfon
nes que le Roi avoit nommées pour aller la
recevoir fur la frontiere . Certe Princeffe étant
• D üy
So MERCURE DE FRANCE.
arrivée auprès du Roi qui étoit deſcendu de
fon Carofle , fejetta à ſes pieds . S. M. la re-
Ieva , & après l'avoir embraffée avec beaucoup
de tendreffe , lui prefenta Monfeigneur
le Dauphin qui l'embraffa.
Après cette entrevuë le Roi remonta en
caroffe pour retourner à Eftampes : il fit mettre
Madanie la Dauphine dans le fond auprès
de lui , & Monfeigneur le Dauphin :
la Ducheffe de Brancas & la Ducheffe de
Lauraguais monterent dans le caroffe du
Roi.
Madame la Dauphine fut conduite par
S. M. dans la Maifon qui lui avoit été préparée
, le Roi ainfi que Monfeigneur le
Dauphin lui donna la main jufques dans fon
Appartement , où le Duc de Chartres , le
Comte de Charollois , le Comte de Clermont ,
Je Prince de Conty , le Prince de Dombes
& le Duc de Penthievre , qui avoient reçu
Madame la Dauphine à la defcente du caroffe
, furent préfentés par S. M. à cette Princeffe
qu'ils faluérent . Le Roi fit enfuite apporter
à Madame la Dauphine la magnifique
parure de Diamants qu'il avoit deſtinée à
cette Princeffe.
-S. M. étant de retour chés elle , on préfenta
à Madame la Dauphine les Seigneurs
qui avoient accompagnés le Roià Eftampes ,
ceux qui font dans l'ufage de faluer MaFEVRIER.
81
1745.
dame la Dauphine eurent cet honneur. A fix
heures le Roi revint chés la Princeffe , où il
joua au Lanfquenet. S. M. foupa le foir en
public avec Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , les Princes qui s'étoient
rendus à Etampes , & avec plufieurs Dames
: le lendemain le Roi alla prendre Madame
la Dauphine chés elle , pour la mener
au Château de Sceaux .
La Reine qui y avoit couché la veille en
partit accompagnée de Mefdames de France
, de plufieurs Princeffes & des Dames de
fa Cour , pour aller au- devant de Madame
la Dauphine. S. M. s'avança jufqu'aux environs
de Longjumeau , & Madame la Dauphine
étant defcendue du caroffe du Roi
avant que la Reine eût mis pied à terre , fe
jetta aux pieds de la Reine qui la releva &
l'emb raffa plufieurs fois.
Madame la Dauphine monta dans le caroffe
de la Reine pour venir à Sceaux . Leurs
Majeftés y dinerent avec Monfeigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine & les Princeffes
, & le foir elles revinrent au Château
de Verſailles ainfi que Monfeigneur le Dauphin
.
Madame la Dauphine coucha à Sceaux,
d'où elle fe rendit à Verfailles le lendemai n
vers les dix heures . Le Roi paffa auffi-tôt
chés cette Princeffe , & y refta très -longtems,
DY
81 MERCURE DE FRANCE .
Vers le midi , Madame la Dauphine fe
rendit à l'Appartement de la Reine qu'elle
accompagna chés le Roi , d'où on alla à la
Chapelle dans l'ordre fuivant . Le Grand Maître
, le Maître & l'Aide des Cérémonies
marchoient à la tête & precédoient Monfeigneur
le Dauphin , qui donnoit la main à
Madame la Dauphine. Le Roi venoit enfuite
, ayant devant lui les Princes , & la Rei
ne étoit fuivie de Mefdames de France &
des Princeffes . Les principaux Officiers du
Roi , les Dames de la Reine & les Seigneurs
& Dames de la Cour marchoient avec leurs
Majeftés. Le Roi & la Reine fe placerent
fur leur Prie - Dieu , Mefdames derriere leurs
Majeftés , & les Princes & Princeffes prirent
leurs places aux deux côtés dans leurs rangs
ordinaires. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine en arrivant à la Chapelle
s'étoient avancés au bas de l'Autel , &
s'étoient mis à genoux fur les marches qui
montent au Sanctuaire. Le Coadiuteur de
Strafbourg , Grand Aumonier de France en
furvivance du Cardinal de Rohan , étoit à
la droite du Prie-Dieu du Roi , les Aumoniers
de S. M. étoient du même côté. L'Archevêque
de Rouen , Grand Aumônier de
la Reine étoit de l'autre côté du Prie-Dieu ,
& après lui fe placerent le Cardinal de Tencin
& plufieurs Archevêques & Evêques en
Rochet & en Camai!,
FEVRIER 1745. 83
Le Cardinal de Rohan , qui étoit forti de
la Sacriftie dans le moment que le Roi étoit
arrivé à la Chapelle , alla préfenter de l'eau
benite à leurs Majeftés & il monta enfuite
à l'Autel , dont le Roi , la Reine , Madame ,
Madame Adelaïde , les Princes & les Princeffes
du Sang s'approcherent.
Le Cardinal de Rohan après avoir fait
un difcours à Monfeigneur le Dauphin &
à Madame la Dauphine , commença la Cérémonie
par la Bénédiction de 13 pieces
d'or & d'un Anneau d'or , & il les préfenta
à Monfeigneur le Dauphin , qui mit l'Anneau
au quatriéme doigt de la main gauche de
Madame la Dauphine , & lui donna les 13
picces d'or.
Les Cérémonies du Mariage ayant été
achevées , & lorfque Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine eûrent reçu
la Benediction Nuptiale , leurs Majeftés revinrent
à leur Prie-Dieu , & le Cardinal de
Rohan commença la Meffe. Après l'Offertoire
Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine allerent à l'Offrande , & à
la fin du Pater on étendit au- deffus de leurs
têtes un Poële de brocard d'argent . L'Abbé
d'Andelot Aumônier du Roi le tenoit du
côté de Monfeigneur le Dauphin : l'Ancien
Evêque de Mirepoix Premier Aumônier de
Madame la Dauphine , du côté de cette
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Princeffe , & ils n'ôterent ce Poële que lorf
que le Cardinal de Rohan eut achevé les
prieres ordinaires. La Meffe étant finie , le
Cardinal de Rohan vint au Prie - Dieu de
eurs Majeftés , & il leur prefenta les Regiftres
des Mariages de la Paroiffe que le Curé
, qui avoit affifté à la Cérémonie du Mariage
avoit apportés. Le Roi & la Reine,Monfeigneur
le Dauphin , Madame la Dauphine ,
Madame , Madame A delaïde , le Duc d'Orléans
& le Duc de Chartres fignerent les Regiftres.
Après la Meffe le Roi remonta à
fon Appartement dans le même ordre obfervé
en allant à la Chapelle.
Lorfque Madame la Dauphine fut rentrée
chés elle , le Duc de Richelieu fit porter
de la part du Roi dans l'Appartement de
cette Princeffe un petit coffre de velours
eramoifi , enrichi de broderie d'or, & rempli
d'un grand nombre de bijoux.
Vers les 6 heures du foir leurs Majeftés
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin ,
de Madame la Dauphine , de Mefdames &
des Princeffes fe rendirent à la fale préparée
dans le Manége couvert de la grande Ecurie
pour les fêtes ordonnées par le Roi à l'occafion
du Mariage de Monfeigneur le Dauphin
.
Le Roi voulant donner à Madame la Dauphine
une fête qui ne fut pas feulement un
FEVRIER. 1745. 85
de ces Spectacles pour les yeux , tel que
toutes les Nations peuvent les donner , &
qui paffant avec l'éclat qui les accompagne
ne laiffent apres eux aucune trace , avoit
commandé un Spectacle qui put à la fois
fervir d'amufement à la Cour , & d'encouragement
aux Beaux Arts , dont il fçait que
la culture contribue à la gloire de fon
Royaume. Le Duc de Richelieu Premier
Gentilhomme de la Chambre en exercice a
ordonné cette fête magnifique.
Il a fait élever un Théatre de cinquante
fix pieds de profondeur dans le grand Manege
de Verſailles , & a fait conftruire une
falle dont les décorations & les embelliffemens
ont été tellement ménagés , que tout
ce qui fert au Spectacle pouvoit s'enlever
en une nuit , & laiffer la fale ornée pour
un bal paré, qui devoit former la fête du
lendemain .
Le Théatre & les Loges ont été conftruits
avec la magnificence convenable à une fête
auffi augufte , & avec le goût que l'on connoît
depuis long-tems dans ceux qui ont dirigé
ces préparatifs.
On a voulu réunir fur ce Théatre tous les
talens qui pourroient contribuer aux agrémens
de la fête & raffembler à la fois tous
les charmes de la déclamation , de la danfe
& de la mufique , afin que la Princeffe Au86
MERCURE DE FRANCE.
guſte à qui cette fête étoit confacrée , put
connoître tout d'un coup les talens qui doivent
être dorénavant emploiés à lui plaire.
M. de Voltaire qu'une réputation auffi
brillante que méritée met au- deffus de nos
éloges , avoit été chargé de compofer pour
cette fête un de ces Ouvrages Dramatiques ,
où les divertiffemens en mufique forment une
partie du fujet , où la plaifanterie ſe mêle à
PHéroïque , & dans lefquels on voit un mélange
de l'Opera , de la Comédie , & de la
Tragédie.
On fent bien qu'il n'a pû ni dù donner
à aucun de ces trois genres toute leur étenduë
; fon premier foin a éré de préparer au
Muficien de fréquentes occafions de déployer
fon genie.
M. Rameau avoit été choifi pour compofer
la mufique & s'il peut être un dédommagement
des facrifices qu'en pareil cas un
Auteur Dramatique eft obligé de faire au
muficien , c'eft fans doute quand il travaille
pour un homme aufli fupérieur dans fon Art
que M. Rameau.
La Princeffe de Navarre eft le fujet de
la Comédie Ballet qui fut repréfentce :
elle roale fur une fiction dans laquelle M.
de Voltaire a été oblige d'introduire un
peu de bouffonnerie au milieu des plus grands
intérets , & des fêtes au milieu de la Guerre.
FEVRIER 1745 . 87
C'eft un Ouvrage femblable à la Princeffe
d'Elide , & aux Amants magnifiques , ouvrage
du fecond ordre , fi l'on ne confidere
que l'effet qui en réfulte , mais qui a plus
de difficulté peut- être qu'un autre plus confidérable.
Le Roi fe plaça au milieu de la fale ayant
auprès de lui la Reine , Monfeigneur le
Dauphin & Mefdames .
On peut dire que le coup d'oeil de l'affemblée
formoit le Spectacle le plus magnifique
& le plus impofant qu'il foit poffible
de voir. Tous les Princes de cette Maiſon
qui eft fur le Trône long - temps avant le
plus anciennes du monde , cette foule de
Dames parées de tous les ornemens qui
font encore des chef- d'oeuvres du goût de
la Nation , & qui étoient effacés par elles ,
cette joie noble & décente qui occupoit
tous les coeurs , & qu'on lifoit dans tous les
yeux
tout concouroit à donner l'idée
la plus augufte de la majefté & de la magnificence
du Souverain qui avoit ordonné
cette fête , & du zele & de l'amour de la
Nation.
Le Spectacle commença par un Prologue
qui fut recité par la Demoiſelle Clairon
.
Nous croions faire plaifir à nos Lecteurs
de l'inférer ici tout entier.
88 MERCURE
DE FRANCE
.
Le Soleil defcend fur fon Char & récite les
vers fuivans.
L'INVENT EUR des beaux Arts , le Dieu de
la Lumiere
Defcend du haut des Cieux dans le plus beau
féjour
Qu'il puiffe contempler en fa vafte carriere.
La Gloire , l'Hymen & l'Amour ,
Aftres charmans de cette Cour
Y répandent plus de lumiere
Que le Flambeau du Dieu du jour.
J'enviſage en ces lieux le bonheur de la France ,
Dans ce Roi qui commande à tant de coeurs foumis,
Mais tout Dieu que je fuis & Dieu de l'Eloquence ›
Je reffemble à fes ennemis ;
Je fuis timide en fa préſence.
炒茶
Faut-il qu'ayant tant d'affûrance
Quand je fais entendre fon nom ,
Il ne m'infpire ici que de la défiance
Tout grand homme a de l'indulgence .
Et tout Héros aime Apollon.
Qui rend fonfiécle heureux veut vivre en la Mémoire
:
Pour mériter Homere , Achille a combattu.
Si l'on dédaignoit trop la Gloire
On chériroit peu / Vertu .
FEVRIER 1745 .
89
Tous les Acteurs bordent le Théatre représentant les
Mufes les Beaux Arts .
O vous qui lui rendez tant de divers hommages ,
Vous qui le couronnez, & dont il eſt l'appui,
N'eſpérez pas pour vous avoir tous les fuffrages
Que vous réuniffez pour lui.
Je fçais que de la Cour la ſcience profonde
Seroit de plaire à tout le monde ;
C'est un Art qu'on ignore , & peut -être les Dieux
En ont cédé l'honneur au Maître de ces Lieux.
Mufes contentez - vous de chercher à lui plaire;
Ne vantez point ici d'une voix téméraire
La douceur de fes loix , les efforts de fon bras ,
Thémis , la Prudence , & Bellone ,
Conduifant fon coeur & fes pas.
La bonté généreufe affife fur fon Trône ,
Le Rhin libre par lui , l'Eſcaut épouvanté ,
Les Appennins fumans que fa foudre environne
Laiffons ces entretiens à la poftérité ;
Ces leçons à fon fils , cet exemple à la terre ,
Vous graverez ailleurs dans les faftes des tems
Tous ces terribles monumens
Dreffés par les mains de la Guerre.
Célébrez aujourd'hui l'Hymen de ſes Enfans ;
Déployez l'appareil de vos jeux innocens .
L'objet qu'on defiroit qu'on admire & qu'on aime,
Jette déja fur vous des regards bienfaiſans ;
On eft heureux fans vous, mais le bonheur fuprême
o MERCURE DE FRANCE.
Veut encor des amuſemens
Cueillez toutes les fleurs , & parez en vos têtes ;
Mêlez tous les plaiſirs , uniffez tous les jeux ,
Souffrez le plaifant même ; il faut de tout aux
fètes ,
Et toujours les Héros ne font pas férieux.
Enchantez un loifir , hélas ! trop peu durable.
Ce Peuple de Guerriers qui ne paroît qu'aimable ,
Vous écoute un moment , & revole aux dangers ,
Leur Maître en tous les tems veille fur la Patrie ;
Ses foins font éternels , ils confument fa vie ,
Les plaifirs font trop paffagers.
Il n'en eft pas ainfi de la Vertu folide
Cet Hymen l'éternife , il affure à jamais ;
A cette race Augufte , à ce peuple intrépide
Des victoires & des bienfaits .
Mufes',, que votre zéle à mes ordres réponde
Le coeur plein des beautés dont cette Cour abonde,
Et que ce jour illuftre affemble autour de moi ,
Je vais voler au ciel , à la fource féconde
De tous les charmes que je voi ,
Je vais ainfi que votre Roi
Recommencer mon cours pour le bonheur du
monde.
Le Prologue fini Conftance Princeffe de
Navarre ouvre la Scéne avec Leonor fa
confidente,
FEVRIER. 1745. 91
Cette Princeffe fe voyant retenue pri
fonniere par Don Pedre Roi de Caftille ,
( c'eft celui qu'on appelle dans l'Hiftoire Pierrele
cruel ) , s'eft fauvée de la captivité , où
elle étoit retenuë , & craint également & les
recherches du Roi de Caftille dont les émiffaires
la pourſuivent & les entreprifes de Gafton
de Foix qui a voulu l'enlever à Don Pedre :
Comme les deux Maifons de Navarre & de
Foix font ennemies depuis long- tems Conftance
craint Gafton de Foix qu'elle n'a jamais
vu & qu'elle ne hait que par un préjugé
de fa Maifon autant qu'elle redoute le
Roi de Caftille . Elle a trouvé azile dans fa
fuite chés un Baron des frontieres de la Navarre
, qui fans la connoître l'a recûë chés
lui. Ce Baron eft un Gentilhomme affés aifé
dont la galanterie ruftique & ridicule forme
un caractere comique. Tel'eft l'état de la
Princeffe de Navarre lorfqu'elle ouvre la Scé
ne: elle prétend quitter le même jour le Châ
teau de Don Morillo , c'eft le nom du Baron
, & aller chercher dans un Couvent le
repos que tant de troubles qui défolent la
Navarre & l'Efpagne ne lui permettent pas
d'efpérer. H eft aile de fentir que dans la fituation
difficile où Conftance fe trouve , elle
doit peu s'amufer des ridicules du Baron
fon hôte ; elle s'en explique ainfi dans la premiere
Scéne,
92 MERCURE DEFRANCE.
Souvent dans le loifir d'une heureuſe fortune
Le ridicule amufe , on fe prête à fes traits ,
Mais il fatigue , il importune
Les coeurs infortunés & les efprits bienfaits .
Un parent de Don Morillo nommé Alamir
fait un parfait contrafte avec le Baron
ridicule. Son air noble , fon maintien décent
& refpectueux , fes difcours , tout enfin a
frappé la Princeffe , & l'a prévenuë avantageuſement
pour ce Cavalier. C'eft lui qui
parle pour fon coufin , lorfque le Baron ,
dont l'embarras fait une Scéne comique, veut
engager Conftance à paffer quelques jours de
plus dansfon Château , & ne peut trouver
d'expreffions pour fon compliment. Madadit
Alamir à Conftance
Tout reconnoît ici vos fouveraines Loix ;
Le Ciel fans doute vous a faite
Pour commander aux plus grands Rois ,
Mais du fein des grandeurs on aime quelquefois
A fe cacher dans la retraite.
On dit que les Dieux autrefois
Dans de fimples hameaux ſe plaifoient à paroître i
On put fouvent les méconnoître ;
On ne fe méprend point aux charmes que je vois •
On comprendra le vrai fens de ce comFEVRIER
1745. 93
pliment quand on fçaura qui eft Alamir.
Cependant Conftance perfifte dans la réfolution
de partir.
Don Morillo refté feul avec Alamir témoigne
qu'il eft refolu de ne point laiſſer
partir l'inconnue , & fon prétendu parent
fe charge de préparer des fêtes qui retiendront
Conftance dans le Château .
Don Morillo fort , avec cette eſpérance ,
& la converſation qu'Alamir a avec Hernand
fon confident apprend au Spectateur
ce qu'il étoit dans l'impatience de fçavoir ;
qui eft cet Alamir , fi different du Seigneur
du Château dont on voit bien qu'il ne reftera
pas le parent : en effet c'est le Duc de Foix
lui-même , ce Duc de Foix haï de la Princeffe
de Navarre fans en être connu , qui
après avoir voulu l'enlever par politique , a
pris en la voyant la paffion la plus violen
te. Je voulois , dit il ,
Je voulois d'un Tyran punir la violence,
Je voulois enlever Conftance
Pour unir nos Maifons , nos noms , & nos amis
La feule ambition fut dabord mon partage ,
Belle Conftance , je vous vis ;
L'amour feul arme mon courage ;
i
Le Duc de Foix occupé à préparer des
fêtes à Conftance dans le Château de Don
94 MERCURE DE FRANCE.
Morillo , médite en même tems les projets
les plus importans ; fes troupes font répandues
aux environs ; il eft d'intelligence avec
les François qu'il attend , & qui viennent
fous les ordres du fameux Duguefclin détrôner
Don Pedre .
Au milieu de ces embarras il en éprouve
un autre qui quoique plus leger ne lui
caufe pas moins d'inquiétude , parce qu'il eft
relatif à fon amour. C'eſt la paflion qu'à conçue
pour lui la fille du Baron , qui s'eft imaginée
en être aimée & qui le fuivant fans
ceffe lui ôte la liberté de s'occuper autant
qu'il le voudroit de Conftance. Le caractere
imple & naif de cette jeune fille qui eſt appellée
Sanchette dans la pièce , donne lieu
à plufieurs Scénes comiques , fur lesquelles
nous ne nous arrêterons pas , parcequ'elles
ont befoin pour être bien fenties de l'illufion
que produifent le Théatre , & le jeu
des Acteurs .
Cependant Conftance reparoît ; elle eſt
prête à partir , mais la porte par laquelle
elle doit paffer lui laiffe voir en s'ouvrant
une troupe de guerriers armés de toutes piéces
; la trompette fonne , & Conftance effrayée
croit avec affés d'apparence être reconnue
& furpriſe par Don Pedre , mais
elle ne tarde pas à être raffurée , ces guerriers
font les Acteurs d'une fête qu'Alamir
FEVRIER 1745 . 95
lui a préparée ; les paroles qu'ils chantent
ont un raport fi parfait avec l'état de la Princeffe
qu'elle en eft étonnée. Après les avoir
écoutés quelque tems , elle fait de nouveaux
adieux au Baron , & veut fe retirer par une
autre porte , mais elle en voit fortir une
troupe de Danfeurs & de Danſeuſes avec
des tambours de bafques qui accompagnent
une troupe d'Aftrologues Arabes qu'on voit
fous le portique. Cette fete fait avec celle
qui a précédé un de ces contraftes que le's
Auteurs Lyriques cherchent avec tant de foin
& qui fervent fi bien la mufique.
Cette fête fi légere & fi gaye eft troublée
par les nouvelles les plus facheufes. On
vient apprendre en fecret à Don Morillo & à
Alamir qu'unAlcade demande l'Inconnuë par
ordre exprès du Roi , mais fans la nommer,
Alamir effaye envain d'encourager à réfifter
Don Morillo qui rentre réfolu d'obéir.
Pour lui , déterminé à la défendre, il apprend
à la Princeffe qui n'a point entendu la conférence
que l'on vient de tenir , qu'un Alcade
l'a fuivie , & qu'il vient l'arrêter de la
part de Don Pedre ; que pour lui il eft refolu
à mourir à fes pieds en combattant
pour elle. Ainfi finit le premier Acte , laiſfant
tous les Acteurs dans l'embarras le plus!
cruel.
Nous pafferons légerement fur les trois
premieres Scénes du fecond,
6 MERCURE DE FRANCE.
le
Sanchette vient s'informer du Jardinier
de tout ce qui arrive , & celui- ci ne peut
l'inftruire que très- imparfaitement : pendant
ce tems l'Alcade furvient, & connoiffant al
Conftance , il prend Sanchette pour la Princeffe
& la prie de le fuivre de la part du
Roi. Les ménagemens avec lefquels l'ordre
eft expliqué font croire à Sanchette que
Roi veut la faire conduire à la Cour & cette
fille fimple & naive qui s'eft formé de la
Cour l'idée la plus flateuſe , ſe trouve au
comble de la joie. Don Morillo qui arrive
détrompe l'Alcade , & renverfe les efp :-
rances & la petite fortune de fa fille. Ils
apprennent bientôt après par le Jardinier
qui arrive qu'Alamir avec les gens a taillé
en pieces le détachement de l'Alcade. Le
Baron épouvanté que l'on ait refifté chés lui
aux ordres du Roi fort pour aller , s'il fe
peut , chercher les moiens d'affoupir cette
affaire ; il emmene Sanchette , & le Jardinier
refté feul fur la Scéne voit arriver Conftance
qui encore émuë de tout ce qui vient
de fe paffer , n'eft inquiette que du fort de
celui qui l'a fi généreuſement défenduë ; l'intérêt
tendre qu'elle y prend annonce un
fentiment plus vif que la fimple reconnoiffance
, mais elle eft bien éloignée de s'avouer
à elle - même ce que le Spectateur pénetre
aifément
Alamir
FEVRIER 1745 . 97
Alamir arrive & la tire d'inquiétude. Nous
allons mettre cette Scéne fous les yeux des
Lecteurs; elle les mettra beaucoup mieux au
fait de la fituation des perfonnages que
nous ne pourrions faire.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Le Ciel , ce Ciel propice
De votre cauſe en tout feconde la juſtice .
Puiffe un jour cette main par de plus heureux coups
De tous vos ennemis vous faire un facrifice !
Mais un de vos regards doit les défarmer tous,
CONSTANCE.
Hélas du fort encor je reffens le courroux .
De vous récompenfer il m'ôte la puiffance ;
Je ne puis qu'admirer cet excès de vaillance.
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non c'est moi qui vous dois de la reconnoiffance ;
Vos yeux me regardoient , je combattois pour vous
Quelle plus belle récompenfe !
CONSTANCE,
Ce que j'entends , ce que je vois ,
Votre fort & le mien , vos difcours vos exploits ,
Tout étonne mon ame , elle en eft confonduë ;
Quel deftin nous raffemble ? & par quel noble effort
Pour ma feule défenſe affrontiez vous lamort ?
11, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Eh ! n'eft- ce pas affés que de vous avoir vûë ?
CONSTANCE.
Quoi ! vous ne connoiffiez ni mon nom ni mon fort,
Ni mes malheurs ni ma naiſſance ?
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Tout cela dans mon coeur eut- il été plus fort
Qu'un moment de votre préſence ?
CONSTAN C L.
Alamir , je vous dois ma jufte confiance
Après des fervices fi grands.
Je fuis fille des Rois , & du fang de Navarre ,
Mon fort eft cruel & bizarre ,
Je fuyois ici deux tyrans.
Mais vous de qui le bras protege l'innocence ,
A votre tour daignez vous découvrir.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir,
Le Ciel jufte une fois me fit pour vous fervir ,
Et ce bonheur me tient lieu de naiffance ;
Quoi puis-je encor vous fecourir ?
Quels font ces deux tyrans de qui la violence
Vous perfécutoit à la fois ?
Don Pedre eft le premier ; je brave fa vengeance
Mais l'autre quel est-il ?
CONSTANCE.
L'autre est le Duc de Foi
FEVRIER
1745. 99
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Ce Duc de Feix qu'on dit & fi jufte & fi tendre ,
Eh ! que pourrois-je contre lui ?
CONSTANCE .
Alamir , contre tous vous ferez mcn appui ;
Il cherche à m'enlever ,
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Il cherche à vous défendre,
On le dit , il le doit , & tout le prouve affes .
CONSTANCE.
Alamir ! & c'est vous ! c'est vous qui l'excufez ?
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non je le dois hair fi vous le haiffez ;
Vous étant odieux , il doit l'être à lui -même ,
Mais comment condamner un mortel qui vous
On dit
aime ?
que
la vertu l'a
pu feule enflamer ;
S'il eft ainfi , grand Dieu , comme il doit vous
aimer !
On dit que devant vous il tremble de paroître ,
Que fes jours aux remords font tous facrifiés ,
On dit qu'enfin fi vous le connoiffiez
Vous lui pardonneriez peut-être,
E
100 MERCURE DE FRANCE.
CONSTANCE .
C'est vous feul que je veux connoître
Parlez - moi de vous feul , ne trompez-plus mes
voeux.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Ah daignez épargner un foldat malheureux ;
Ce que je fuis dément ce que je parois être.
CONSTANCE .
Vous êtes un Heros & vous le paroiffez .
Certe Scéne eft interrompuë par l'arrivée
de Sanchette qui veut faire expliquer Alamir
entre l'étrangére & elle & lui faire déclarer
à laquelle des deux il a prétendu donner
la fête ; il y a ici une déclaration d'amour
ménagée avec beaucoup d'art. Alamir proteftant
qu'il n'eft point amoureux , & que
Sanchette a pris pour de l'amour de fimples
galanteries dit que s'il aimoit , il aimeroit un
objet qu'il défigne par des qualités qui
font aisément reconnoître la Princeffe de
Navarre : Sanchette feule s'y méprend.
Conftance n'eft pas long - tems livrée au
trouble que ce nouvel événement lui a caufé
, Don Morillo arrive fort effaré & annonce
que Duguefcliu & les François font arriyés
; que les troupes du Duc de Foix fe font
FEVRIER 1745.
jointes à eux , & qu'ils vont inceffament
donner bataille à Don Pedre. On voit en effet
arriver un Officier du Duc de Foix , il vient
de la part de fon maître fe jetter aux pieds
de Conftance , lui protefte qu'elle eft maîtreffe
abfolue du Château où elle eſt' , & que
fes Soldats ne reconnoîtront que fes ordrés ,
il lui ramène en même - tems fes Dames du
Palais , fes Officiers & toute la Cour. Cet
événement fert d'occafion à une nouvelle fête
que donne le Duc de Foix .
Les Graces & les Amours forment un divertiffement
auffi galand que celui des Aftrologues
étoit gai ; il eft encore interrompu
par des cris de guerre . Les trompettes donnent
le fignal du combat entre les François
& Don -Pedre , & le faux Alamir vole pour
combattre avec les premiers contre les ennemis
de Conftance .
La Princeffe apprend dans la premiere
Scéne du 3e. Acte le fuccès du combat qui
s'eft paffé dans l'entr'Acte.Hernand confident
d'Alamir , ou fi l'on veut du Duc de Foix ,
lui apprend que les François font victorieux
& qu'Alamir a eu une grande part au fuccès
de cette journée. Si Conftance doit apprendre
avec plaifir ces heureufes nouvelles ,
la joye qu'elle reffent eft bien affoiblie , lorfque
voulant fçavoir d'Hernand quel eft le
rang de fon maître , elle apprend que c'eſt
un fimple Officier, E iij
foz MERCURE DE FRANCE,
C'eft, dit Hernand, un Brave Officier
Dont l'ame eft affés peu commune ,
Elle eft au-deffus de fon rang.
Comme tant de François il prodigue fon fang ,
Il ſe ruine enfin pour faire fa fortune
La Princeffe de Navarre qui commence
à craindre d'aimer trop Alamir témoigne à
fa confidente lorſqu'Hernand eft forti , le
chagrin qu'elle reffent : cependant ces fêtes ,
cette magnificence , fes exploits & plus que
tout l'amour qui parle en fa faveur, tout porte
Conftance à fe flater qu'Alamir ne peut
être un homme d'un rang ordinaire ; elle ne
jouit pas long-tems de cette idée ; la jeune
Sanchette vient fe jetter à fes pieds , elle la
prie de vouloir bien la marier à Alamir qui
eft fon parent & dont elle eft aimée , ces
deux circonftances également accablantes
eniévent à Conſtance la foible illufion qui lui
reftoit encore ; dans cette fituation douloureufe
où elle n'a plus même la vaine confolation
de penfer qu'elle immole l'amour au
devoir & à la gloire , elle promet à Sanchette
de proteger fa tendreffe , mais ce n'eſt pas
fans fe faire beaucoup de violence pour contraindre
fes larmes qui échappent enfin , lorfque
cette jeune fille eft fortie. La préſence
d'Alamir qui paroît ne fait que redoubler
fon trouble. Il eſt trop difficile de donner
FEVRIER 1745. ·103
dans un extrait une idée jufte de la Scéne
attendriffante qui fe paffe ici entre Conftance
& le Duc de Foix. Nous allons la rapporter
toute entiere, d'autant plus volontiers que
la piéce n'ayant été imprimée que pour la
Cour , on ne peut en trouver d'exemplaires
chés les Libraires.
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Madame , les François ont délivré ces lieux ;
Don Pedre eft deſcendu dans la nuit éternelle .
Gafton de Foix victorieux
Attend encor une g'oire plus belle ,
Et demande l'honneur de paroî re à vos yeux .
CONSTANCE .
Que dites-vous , & qu'ofez- vous m'apprendre ?
Il paroîtroit en des lieux où je fuis !
Don Pedre eft mort , & mes ennuis
Survivroient encor à fa cendre !
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Gafton deFoix vainqueur en ces lieux va fe rendre ;
J'ai combattu fous lui ; j'ai vû dans ce grand jour
Ce que peut le courage , & ce que peut l'Amour.
Pour moi , feul malheureux , fi pourtant je peux
l'être ,
Quand des jours plus ferains pour vous ſemblent remaître
E iiij
704 MERCURE DE FRANCE.
Pénétré , plein de vous jufqu'au dernier ſoupir ,
Je n'ai qu'à m'éloigner , ou plutôt qu'à vous fuir.
CONSTANCE.
Vous partez !
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Je le dois
CONSTANCE.
Arrêtez , Alamir ,
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamèr,
Madame .
- CONSTANCE.
Demeurez; je fçais trop quelle vûë
Vous conduifit dans ce féjour.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir .
Oui.
Quoi ! mon ame vous eft connuë ?
CONSTANCE.
LE DUCDE FOIX fous le nom d'Alamir.
Vous fçaurez !
CONSTANCE.
Je fçais que d'un tendre retour
On peut payer vos voeux. Je fçais que l'innocence
Qui des dehors du monde a peu de connoiffance ,
Peut plaire & connoître l'Amour ;
Je fçais qui vous aimiez , & même avant ce jour ...
Elle eft votre parente & doublement heureufe ;
Je ne m'étonne point qu'une ame vertueuſe
FEVRIER. 1745. τος
Ait pu vous cherir à fon tour.
Ne partez point , je vais en parler à ſa mere,
La doter richement eft le moins que je doì ;
Devenant votre épouſe elle me fera chere ;
Ce que vous aimerez aura des droits fur moi ;
Dans vos enfans je chérirai leur pere ,
Vos parens , vos amis me tiendront lieu des miens ,
Je les comblerai tous de dignités , de biens ,
C'est trop peu pour mon coeur , & rien pour vos fer
vices ,
Je ne ferai jamais d'affés grands facrifices ;
Après ce que je dois à vos heureux fecours ,
Cherchant à macquitter je vous devrai toujours .
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Je ne m'attendois pas à cette récompenfe.
Madame ,ah ! croyez- moi ; votre reconnoiflance
Pourroit me tenir lieu des plus grands châtimens.
Non , vous n'ignorez pas mes fecrets fentimens ;
Non vous n'avez point cru qu'une autre ait pu me
plaire ,
Vous voulez , je le vois , punir un téméraire ;
Mais laiffez -le à lui-même , il eſt affés puni .
Sur votre renommée à vous feule affervi
Je me crus fortuné pourvû que je vous viſſe ,
Je crus que mon bonheur étoit dans vos beaux
yeux ;
Je vous vis dans Burgos & ce fut mon fupplice.
Qui c'eft un châtiment des Dieux
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
D'avoir vû de trop près leur chef-d'oeuvre adorable :
Lé refte de la terre en eft infuportable ,
Le Ciel eft fans clarté,le monde eft fans douceurs ,
On vit dans l'amertume , on dévore fes larmes ,
Et l'on eft malheureux auprès de tant de charmes
Sans pouvoir être heureux ailleurs .
CONSTANCE.
Quoi je ferois la caufe & l'objet de vos peines ?
Quoi ! cette innocente beauté
Ne vous tenoit pas dans fes chaînes ?
Vous ofez ! ...
LE DUC DE FOIX fous le nom d' Alamir,
Cet aveu plein de timidité ,
Cet aveu de l'amour le plus involontaire ,
Le plus pur à la fois & le lus emporté ,
Le plus refpectueux , le plus fûr de déplaire ,
Cet aveu malheureux peut - être a mérité
Plus de pitié que de colere .
CONSTANCE.
Ala mir, vous m'aimez ?
LEDUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Oui dès long-tems ce coeur
D'un feu toujours caché brûloit avec fureur ;
De ce coeur éperdu voyez toute l'yvreffe ;
A peine encor connu par ma foible valeur ,
Né fimple Cavalier , amant d'une Princeffe ,
Jaloux d'un Prince & d'un vainqueur ,
FEVRIER 1745.
Je vois le Duc de Foix amoureux , plein de
gloire ,
Qui du grand Duguefclin compagnon fortuné ,
Aux yeux de l'Anglois confterné ,
Va vous donner un Roi des mains de la Victoire ;
Pour toute récompenfe il demande à vous voir ,
Oubliant fes exploits , n'ofant s'en prévaloir ,
Il attend fon arrêt , & l'attend en filence ,
Moins il efpere , & plus il femble mériter ;
Eft-ce à moi de rien difputer
Contre fon nom , fa gloire & furtout fa conftance ?
CONSTANCE .
quoi fuis-je réduite ! Alamir , écoutez :
To malheurs font moins grands que mes calamités ;
Jugez-en ; concevez mon deſeſpoir extrême.
Sçachez que mon devoir eft de ne voir jamais
Ni le Duc de Foix nivous même.
Je vous ai déja dit à quel point je le hais ;
Je vous dis encor plus , fon crime impardonnable
Excitoit mon juſte courroux ;
Ce erime jufqu'ici le fit feul haiſſable ,
Et je crains à préfent de le hair pour vous.
Après un tel difcours il faut que je vous quitte .
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alamir.
Non Madame arrêtez , il faut que je mérite
Cet oracle étonnant qui paſſe mon eſpoir
Donner pour vous ma vie ; eft mon premier dea
E vi
yoir ;
108 MERCURE DE FRANCE.
Je puis punir encor ce rival redoutable ,
Même au milieu des fiens je puis percer fon flanc ,
Et noyer tant de maux dans les flots de fon fang.
J'y cours .
CONSTANCE.
Ah ! demeurez ; quel projet effroyable !
Ah ! reſpectez vos jours à qui je dois les miens ;
Vos jours me font plus chers que je ne hais les fiens.
LE DUC DE FOIX fous le nom d'Alam r.
Mais eft-il en effet fi fûr de votre haine ?
CONSTANCE.
Helas ! plus je vous vois , plus il m'eft odieux.
LE DUC DE FOIX fe jetrant auxgenoux de
Conftance & lui préfentant fonépée.
Puniffez donc fon crime en terminant fa peine ,
Et puifqu'il doit mourir qu'il expire à vos yeux .
Il benira vos coups , frappez ; que cette épée
Par vos divines mains dans fon fang foit trempée ,
Dans ce fang malheureux brûlant pour vos attraits.
CONSTANCE l'arrêtent.
Ciel ! Alamir ... que vois-je ! & qu'avez-vous pû
dire ?
Alamir ... mon vengeur ... vous par qui je reſpire
....
Eres-vous celui que je hais ?
FEVRIER 1745 . 109
LE DUC DE FOIX .
Je fuis celui qui vous adore
Je n'ofe prononcer encore ;
Ce nom haï long-tems & toujours dangereux ;
Mais parlez , de ce nom faut-il que je joüiffe ?
Faudra- t- il qu'avec moi la mort l'enſeveliffe ?
Ou que de tous les noms il foit le plus heureux ?
J'attens de mon deftin l'arrêt irrévocable ,
Faut-il vivre , faut-il mourir ?
CONSTANCE.
Ne vous connoiffant pas je croyois vous hair ;
Votre offenfe à mes yeux fembloit inexcufable ;
Mon coeur à fon courroux s'étoit abandonné ,
Mais je fens que ce coeur vous aurois pardonné
S'il avoit connu le coupable .
On peut dire hardiment qu'on ne trouvera
point de Scéne auffi intereffante dans
la Princeffe d'Elide ni dans les Amans magnifiques
, que nous avions dabord comparés
à cette piéce. Quelque accoutumé que
foit M. de Voltaire à toucher & à émouvoir
vivement les fpectateurs dans fes ouvrages
dramatiques , on doit cependant lui
gavoir beaucoup de gré d'avoir fçû placer un
intérêt auffi vif que celui de cette derniere
Scéne dans un ouvrage dont la forme étoit fi
génante.
Le divertiffement de ce dernier acte eſt
110 MERCURE DE FRANCE.
abfolument étranger à la Comédie , mais en
récompenfe il eft fait pour le fujet même de
la fête.
Le Théâtre reprefente les Pyrénées . L'Amour
defcend fur un char fon arc à la main
& chante ces paroles.
Be rochers entaffés amas impénétrable ,
Immenfe Pyrenée , en vain vous féparez
Deux peuples généreux à mes loix confacrés ,
Cedez à mon pouvoir aimable ;
Ceffez de divifer les climats que j'unis ,
Superbe montagne , obéis ;
Difparoiffez , tombez , impuiffante barriere.
Je veux dans mes peuples chéris
Ne voir qu'une famille entiere .
Reconnoiffez ma voix & l'ordre de LOUIS ;
Difparoillez , tombez , impuiffante barriere.
La montagne s'abîme infenfiblement , &
il fe forme à fa place un vafte & magnifique
Temple confacré à l'Amour , au fond duquel
eft un Trône que l'Amour occupe .
Ce Temple eft rempli de 4 Quadrilles
diftinguées par leurs habits & par leurs couleurs
; chaque Quadrille a fes Drapeaux.
Celle de France porte dans fon Drapeau
pour devife , un Lys entouré de rejettons,
Lilia per orbem.
FEVRIER 1745. III
fole.
L'Espagne un foleil & un parèlie. Sol è
La Quadrille de Naples, Recepit & fervat.
La Quadrille de Dom Philippe. Spe & animo
.
Nous avons déja dit que M. Rameau avoit
été chargé de compofer la mufique des divertiffemens.
Il a parfaitement fecondé les vûës
de l'auteur du poëme , & le fuccès a repondu
à la réputation de ce célebre compoliteur ,
reconnu avec juftice pour le premier de fon
art , non feulement en France , mais même
en Europe.
Les Comédiens ordinaires du Roi ont
rempli les rôles de la Comédie , & les divertiffemens
ont été exécutés par les acteurs
chantans & danfans de l'Académie Royale ,
& par quelques Muficiens de la Chapelle &
de la Chambre.
Conftance , Princeffe La Dlle. Gauffin.
de Navarre
Le Duc de Foix,
Don Morillo.
Le fieur Grandval.
Le fieur Poiffon.
Sanchette fille , de Mo- La Dlle. Dangeville .
rillo .
Léonor, l'une des fem- La Dlle. Grandval.
mes de la Princeffe.
Hernand , Ecuyer du Le fieur Armand,
Duc.
112 MERCURE DE FRANCE.
Un Officier des Gar- Le fieur Legrand.
des.
Un Alcade.
Un Jardinier.
Lefieur Lathorilliere.
Lefieur Paulin.
Au fortir de la Comédie le Roi trouva le
Château entierement illuminé , ainfi que les
deux écuries. Trois cordons de lumiere deffinoient
les trois plintes du bâtiment dans
toutes les parties du Château ainfi que dans
les deux écuries , & tous les entablemens
étoient couronnés par des ifs & par des girandoles.
Cette illumination qui produifoit
le plus grand effet , a été renouvellée les deux
jours fuivans.
Le Roi & la Reine fouperent le foir au
grand couvert avecMonfeigneur le Dauphin,
Madame la Dauphine , Madame , Madame
Adelaïde , la Ducheffe de Chartres , la Princeffe
de Conty, la Ducheffe de Modene , Mademoiſelle
, Mademoifelle de Sens , Mademoiſelle
de la Roche-fur-Yon & la Ducheffe
de Penthievre. Après le fouper leurs
Majeftés ayant mené Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine dans leur appartement
, & la Benédiction du lit ayant été
faite par le Cardinal de Rohan , le Koi donna
la chemiſe au Prince : la Reine la donna
à la Princeffe.
Le 24 après midi Leurs Majeftés fe renFEVRIER
1745
118
་
dirent à la fale dans laquelle le jour precedent
on avoit repréſenté la Comédie , &
où il y eut un bal paré. La falle avoit été
difpofée pour cette fête : on en avoit ôté les
loges & on avoit augmenté le nombre des
luftres & des girandoles . Des deux côtés de
la fale regnoit une fuite d'arcades alternativement
remplies de glaces , & ornées de
Statuës. Le grand nombre des Seigneurs &
des Dames de la Cour , & la magnificence
de leurs habits rendoient le fpectacle de ce
bal auffi brillant qu'on en ait vû depuis longtems
. Monfeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine ouvrirent le bal qui dura jufqu'à
dix heures du foir , & pendant lequel
on fervit une collation à Leurs Majeſtés & à
toute la Cour.
Le 25 le Roi
& la Reine
tinrent
appartement
dans
la grande
galerie
. Le Roi
joua
au
Lanfquenet
, & la Reine
au Cavagnol
, & il
y eut
plufieurs
autres
tables
de jeu . Il y eut
le foir
un bal
mafqué
dans
le grand
appartement
lequel
étoit
éclairé
par
un très
grand
nombre
de lumieres
diftribuées
dans
des luftres
, & dans
des
girandoles
pofées
fur
des
guéridons
. On
n'a jamais
vû un fi grand
concours
de Maſques
qu'à
ce bal , pendant
lequel
on diftribua
des
rafraichiffemens
avec
la
plus
grande
abondance
.
Le 26 leurs Majeftés tinrent apparte14
MERCURE DE FRANCE.
ment , & le lendemain elles allerent avec toute
la Cour voir une feconde repréſentation
de la Comédie intitulée la Princeffe de Navarre
. Le Roi & la Reine affifterent le Ir.
Mars à la repréſentation de l'Opéra de Théfée
qui fut exécuté fur le Théatre de la fale
deftinée pour les fêtes , & le 2 il y eut dans
le grand appartement un fecond bal maſqué
qui fut auffi magnifique que celui qui avoit
été donné le 25.
Paris ne pouvoit pas manquer de faire écla
ter par des fêtes la joie qu'il reffentoit. Le
jour du mariage à cinq heures du matin
les canons & les boëtes de la Ville
annoncérent au peuple le Mariage & les fêtes
qu'on avoit préparées pour le foir.
A6 heures du foir une nouvelle décharge
d'artillerie en annonça l'ouverture . On
avoit élevé dans differens quartiers de la Ville
6 grands Edifices deftinés à fervir de Sales
de bal pour le Peuple. Les Orcheſtres
compofés chacun de 25 inftrumens commencérent
à 6 heures , & en même- tems les buffets
qui étoient dans chaque fale furent ouverts
au public. On diftribua dans chacune
quatre muids de vin & une très - grande
quantité de pain , de viande & de volailles.
On peut dire que jamais fête n'a
mieux réuffi , le Peuple y a témoigné
une joie vive & animée qui manque fouvent
aux fêtes les plus fuperbes; les ris , les chants ,
FEVRIER 1745 119
tous les figues de la gaieté éclatoient dans
toutes les démarches même en allant aux
Sales , avant que la diftribution fut faite ,
avant que le Vin de la Ville fut bû , circonf
tance qu'il ne faut pas negliger.
Chaque Sale étoit fort bien illuminée auffi-
bien que toutes les avenues qui pouvoient
y conduire,
L'Hôtel de Ville fut entierement illuminé
le même jour ainfi que toutes les maiſons de
Paris.
Nos Lecteurs auroient droit de fe plaindre
de nous fi nous négligions de leur donner
l'idée de ces Sales ; nous allons effayer de
fatisfaire leur curiofité.
Le principal Edifice étoit dans la Place
Dauphine fituée au coeur de la Ville ; il repréfentoit
un Arc de Triomphe de figure
triangulaire ouvert de 14 grands portiques
décorés en architecture réguliére par déhors
, & en compartiment de marbre incrufté
par dedans , le frontifpice de marbre
de differentes couleurs & décoré dê colonnes
compofites portoit un couronnement
dans lequel plufieurs figures allégoriques
1çavamment difpofés & peintes au naturel
annonçoient le Mariage de Monſeigneur le
Dauphin.
Quatre des Edifices reftans étoient placés
aux quatre coins de la Ville , ils étoient
défignés fous les noms des quatre Saifons.
116 MERCURE DE FRANCE .
Le Printems étoit repréſenté dans la Place
de Louis le Grand par deux plans de maronniers
adoffés contre des corps de treillage
qui formoient de chaque côté de la
Statue équestre une Sale ouverte de 14 portiques
& terminée par deux magnifiques pavillons.
Les principales faces de ces pavillons
repréfentoient un portique en marbre
couronné d'un Fronton dont le timpan
portoit à droite les Armes de France &
de Navarre , & à la gauche celles de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine
; les deux faces des retours étoient
couvertes par une grande Fontaine de differens
marbres , ornée de Groupes de marbre
blanc , les pans coupés des angles étoient
garnis chacun d'une figure de marbre blanc
& allégorique au fujet.
Une Grange d'une conftruction légere &
galante repréfentoit l'Eté dans la Place du
Carouzel ; elle étoit formée par une diſtribution
de piliers fveltes en façon de baluf
tres qui fupportoient le plafond & traçoient
dans l'étendue de cette Grange une grande
fale croifée entourée de 4 galleries . Les
baluftres étoient couronnés dans le contour
intérieur de la Sale par une frife en feftons
de fleurs , dans les galeries par des pentes
découpées , & fur le pourtour extérieur des
faces par une campane chargée de trophées ,
FEVRIER. 1745 .
117
de moiffons , & interrompue dans le milieu
de la principale face par un couronnement
cintré , au-deffus duquel les Génies de la
France & de l'Espagne foutenoient les deux
Ecuffons de France & de Navarre . Le fond
fur la longueur de cette Grange étoit fermé
par un feul tableau , & par une agréable
illufion il laiffoit voir à travers les baluftres
une vafte campagne où l'on faifoit la moiffon
: ce tableau étoit interrompu par un
magnifique buffet pofé en face de la principale
entrée ; aux quatre angles intérieurs
de la Sale étoient quatre Statues de marbre
blanc , portant les figures de Diane , Venus
, Junon & Cérès ; & les deux fonds au
bout de la Grange étoient garnis au- def
fus des Orcheſtres d'un grand tableau repréfentant
l'un Terpficore & l'autre Apollon ;
les baluftres portoient chacun une Girandole
dont les lumiéres formoient une fort belle
illumination .
L'Automne étoit repréfentée dans la ruë
de Séve par une grande vigne italienne
dont le mur d'enceinte étoit percé de 18
portiques décorés en petites colonnes de
marbre , & couronnés d'une corniche portant
une baluftrade garnie de paniers de
fruits fur les acrotéres , & de groupes de petits
vendangeurs fur les maffifs des angles ;
des Seps de vigne naiffoient aux pieds des co
j
118 MERCURE DE FRANCE.
lonnes , & couvroient en ferpentant les
quatre faces de cet Edifice ; fur le grand
trumeau entre les deux arcades aux deux
bouts de la vigne étoient rep efentés ſur celui
du côté de la Ville Vertumne & Pomone
avec les Armes de France & de Navarre .
Dans le couronnement & fur celui qui fait
face au fauxbourg , Bacchus & Ariane avec
les Armes de Monfeigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine . L'intérieur de cet
Edifice étoit décoré comme l'extérieur , &
divifé en deux Sales de bal par un grand
buffet à quatre faces pofé dans le milieu.
Dans la Place de l'Eſtrapade une grand :
grotte de Rocailles & glaçons repréſentoir
parfaitement l'Hyver; On y entroit par quinze
ouvertures dont les cintres de boflage :
étoient foutenus par des termes en guer
collés fur les trumeaux , & dont le couroRnement
étoit marqué par une groffe pline
de glaçons qui portoit au droit des pilie
des groupes de coquillages ; le frontifp .
de la principale entrée étoit formé par deux
groupes de termes portant des paniers de
glaçons, & étoit terminé au- deffus del'arcade
par un attique de rocailles & glaçons , repréfentant
en bas relief l'antre d'Eole , du
fond duquel on voyoit fortir les Aquilons
fouflans la grêle & la neige.
Les Armes de France & de Navarre
étoient placées fur l'arcade de ce frontispi
FEVRIER $745. 119
ce ; l'intérieur de cette grote étoit garnie
de glaçons & le fond étoit occupé par un
grand buffet orné de figures convenables,
Le fixiéme Edifice étoit placé à la porte
S. Antoine & repréfentoit le carnaval ; c'étoit
une Sale de bal de figure triangulaire ,
ouverte de quatorze portiques , bordée de
chambranles de marbre ornés de guirlandes
de fleurs naturelles & couronnée d'une cor,
niche portant une baluftrade d'entre- las ; la
principale entrée étoit flanquée de deux
groupes de pilaftres qui portoient un grand
balcon ceintré , au - deffus duquel on découvoit
de loin une maſcarade à l'Italienne : les
termes de Mercure & Momus étoient adof
fés au deux côtés du chambranle de l'arcade .
Toutes ces Sales étoient ingénieufement
éclairées dehors & dedans par des terrines
recouvertes d'ornemens de fer blanc
& dont l'affemblalge formoit des deffeins
très -agréables.
La nuit du Dimanche 28 Fevrier au 1 .
Mars avoit été choifie pour le bal que la
Ville devoit donner ; le Prevôt des Marchands
& les Echevins avoient fait éclairer la
place de Gréve de falots & de luftres gar
nis de lampes de Surefne pour éclairer les
avenues de l'Hôtel de Ville , & faciliter le
placement des caroffes .
On avoit formé au- devant de l'entrée
120 MERCURE DE FRANCE.
principale de l'Hôtel de Ville une galerie
couverte depuis la barriere du perron juf
qu'au premier degré intérieur , de façon que
Fon fe trouvoit à couvert à la fortie du caroffe.
L'interieur de la cour avoit fervi à faire
une des fales du bal.
Elle étoit couverte d'un comble de charpente
retrouffé en calotte , & formant une
vouffure au pourtour, d'une conftruction ſolide
& très légere , garnie par le deflus
de tapifferie &toile cirée.
-
On avoit repréſenté fur le plafond l'Amour
& l'Hymen remettans dans le fein de
la France les Portraits de Monfeigneur le
Dauphin & de Madame la Daphine , accompagnés
des trois Graces & de plufieurs
petis Amours qui tenoient des guirlandes.
Les quatre parties du monde defignées
par leurs attributs étoient repréfentées aux
quatre angles de ce plafond , & paroiffoient
venir offrir les richefes de leurs Pays.
Le pourtour de la vouffure de ce plafond
étoit orné de vafes & de corbeilles dorées
garnies de fleurs & de guirlandes , &
placées au -deffus des couronnemens des colonnes
de la cour : cette Sale étoit élevée
de 46 pieds.
On avoit fuivi pour les ornemens le deffein
de l'architecture de l'Hôtel de Ville.
La corniche de l'entablement fupérieur
qui
FEVRIER 1745, 121
qui couronne les deux ordres d'architecture
étoit peinte en marbre blanc veiné , & les
principales moulures étoient dorées .
La frife peinte en marbre de breche violette
étoit ornée de trophées d'Amours ,
lefquels étoient rehauffés d'or & de couronnes
& de branches de myrthe placées alternativement
au- deffus des croifées ceintrées.
L'architrave , la face des piédroits & les
archivoltes des croifées ceintrées étoient
peintes en marbre blanc veiné , les colonnes
en breche violette , & les chapiteaux , baſes
& .moulures dorés.
Les croifées ceintrées étoient ornées de
glaces qui formoient des chambranles au
pourtour , & le deffus du ceintre des croifées
portoit alternativement des baldaquins
à la Chinoiſe garnis de gafe d'or en dehors
& de gafe d'argent en dedans , ou de cartouches
dorés qui portoient deux coeurs enchainés.
La gorge qui fert de mur d'appui aux
croifées du premier étage étoit peinte comme
le refte de marbre blanc veiné , & les
moulures dorées.
Le deffus de cette gorge étoit orné dans
un goût auffi magnifique ; le devant de la
croifée du fond de la cour étoit couvert
d'un grand cartouche rehauffé d'or où étoient
repréſentées les Armes de France & de Navarre
. 11 Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
1
La croifée du milieu oppofé & du côté
de l'entrée de la cour portoit un autre car
touche où étoient repréſentées les Armes de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame la
Dauphine,
Des Génies groupés auprès defquels on
avoit peint les attributs de l'Amour & des
guirlandes , faifoient l'ornement des autres
croifées alternativement avec des guirlandes
qui formoient les chiffres de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine ;
la frife étoit ornée de glaces au- deffus des
arcades,
La corniche de l'entablement du er, ordre
& l'architrave étoient peintes en vert
de mer , & les moulures dorées .
Les principaux membres de l'entablement
ainfi que les modillons , ornemens ſur
la frife & les deux chapiteaux des colonnes
qui accompagnent la ftatuë de Louis le
Grand étoient dorés d'or fin.
Le pourtour de la frife & le deffus des arcades
portoient alternativement, ou des cartouches
rehauffés d'or , dont les fonds repréfentoient
des lys & des tours de Caftille , ou
des baldaquins à la Françoife , furmontés de
pennaches blancs avec des aigrettes , gar
nies de velours cramoifi en dehors , & doublés
de gafe d'argent avec des pentes cras
moifi chargées de franges & de glands d'or
On ayoit feint en marbre feracolin la faFEVRIER
1745. 123
ce des piédroits & archivoltes des arcades ,
ainfi que les embrafemens & le deffous des
ceintres.
Les piédeſtaux des colonnes étoient en
vert de mer , & toutes les moulures étoient
dorées.
Le pourtour des colonnes du premier ordre
étoit garni de glaces dans toute fa hauteur.
Ces glaces étoient montées dans des cadres
dorés , les bandes rehauffées d'or , ainfi
que les chapiteaux & les bazes , & enrichies
de diamans de couleur.
On avoit placé une figure d'Apollon audevant
de l'arcade du milieu du fond de la cour .
L'intérieur des arcades étoit garni de cinq
rangs de gradins avec une galerie derriere
pour fervir d'iffuë . Ces gradins & le fond des
arcades étoient couverts d'étoffe cramoifi
rehauffée d'or.
On avoit laiffé quelques arcades ouvertes
pour donner des dégagemens, & on avoit
peint des balcons en entre-fols rehauffés d'or.
L'orcheſtre pour la fymphonie étoit placée
au fond de la cour au- devant des trois arcades
du milieu , le pied du devant étoit peint
en marbre de vert de mer en compartiment ,
& le devant de l'appui repréfentoit des cors
de chaffe & des trompettes enlaffés en forme
de baluftres , liés avec des guirlandes &
rehauffés d'or ; il contenoit 60 inftrumens.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Les murs & le corps d'architecture du
nouveau veftibule au- deffus de la fale des
gardes étoient peints en marbre , & les corniches
, chapiteaux , bafes & moulures
étoient dorés.
Le périftile qui regarde ce veftibule &
qui introduit au grand efcalier étoit peint en
couleur de pierre , & orné de luftres de criftal
& le grand efcalier qui conduit à la grande
fale, étoit garni de plufieurs girandolesdorées.
La fale que nous venons de décrire avoit
83 toifes de fuperficie.
On en avoit formé une autre dans la
grande fale de l'Hôtel de Ville , & plufieurs
autres moins confidérables fervoient encore
à la décoration du bal.
La grande fale porte 87 pieds fur 34 de
largeur , & 24 pieds d'élévation .
Deux rangs de 14 loges chacun régnoient
autour de cette fale , les 4 des angles étoient
pratiquées à la faveur des embrafemens des
croifées , & pour donner à ces loges plus de
profondeur de gradins , on avoit formé des
trumeaux ifolés au-devant de ceux des murs ,
afin de dégager les loges & de leur donner
une communication continuë.
Les fonds des loges , ainfi que les murs ,
embrafemens de croifées , plafonds & revers
de trumeaux des décorations étoient garnis
de toile à fond bleu , enrichie d'une
FEVRIER.
•
· 1745. 125
mofaïque d'or , parfemée de bouquets variés
; les gradins étoient couverts de toile de
même couleur rayée d'or.
Le deffous du plancher des loges étoit or
né de culs de lampes fculptés & dorés.
Leurs ouvertures étoient accompagnées de
chambranles à angles ceintrés. La fculpture
des traverſes repréfentoit alternativement
des Dauphins , où differens attributs de bal,
Au- devant & fur les traverfes de ces chambranles
étoient feftonnées des guirlandes d'Italie
qui joignoient les têtes des Dauphins
des chapiteaux , & paroiffoient fortir de
leurs muffles d'où pendoient des fleurs.
Le devant des appuis des loges avoit la
forme d'un baluftre plein , & étoit orné au milieu
de camayeux à fond plein repréfentant
de petits enfans , & des attributs de l'Amour,
Ils étoient renfermés dans des cartouches dorés
, ou entourés d'autres ornemens rehauffés
d'or avec des guirlandes. Les angles ceintrés
de ces devans de loges étoient garnis de
confoles & agraffes rehauffées d'or , dont
chacune portoit un gros diamant de couleur.
On voyoit au -devant de chaque trumeau
qui féparoit les loges une colonne de relief
porté fur fon piédeſtal couronné d'un entablement
compofé d'architrave , frife &
corniche qui fe terminoit fous les poutres.
Quatre efcaliers pratiqués aux quatre an
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
gles de la fale facilitoient la communication
des deux rangs de loges , fans nuire ni à la
difpofition générale ni à la décoration des
loges des angles.
On avoit formé au -devant des deux cheminées
deux autres grandes loges ouvertes
de toute la hauteur de la fale , l'une fervoit
d'orchestre , & celle qui lui étoit oppofée étoit
deftinée ainsi que les autres pour les fpectateurs
de la fête.
La grande loge où étoit l'orchestre étoit
formée en amphithéâtre à quatre gradins de
hauteur , l'appui du balcon étoit élevé à 7
pieds du plancher. Le pourtour figuroit une
face droite , les angles arrondis formoient
un focle au rez - de chauffée peint en lapis
veiné d'or , & en avanturine. Les paneaux
étoient ornés des attributs de l'Amour & de
la Mufique rehauffés d'or.
Le balcon au- deffus avoit le même contour
que celui des loges , & le devant repréfentoit
une fuite de lyres entrelaffées.
Cette orcheſtre contenoit so inftrumens.
L'entablement qui regnoit au pourtour de
la fale couronnoit cette loge. Au- devant de
l'architrave & fur la traverfe du chambranle ,
les Armes de France & de Navarre étoient
repréſentées.
La traverſe du chambranle & fes montans
étoient chantournés , ornés de fculpture
FEVRIER *745: 127
en or & garnis de guirlandes placées avec
goût.
Le fond de la loge étoit garni d'une étoffe
à fond bleu , enrichie de doubles galons
d'or & d'autres ornemens en or qui for
moient des paneaux & des pilaftres chantournés.
L'autre grande loge oppofée à celle- ci
étoit difpofée de même , & avançoit feulement
un peu moins dans la fale.
Les poutres & folives du plancher étoient
recouvertes d'un chaffis de toile ainfi que
les travées des planchers . Ce plafond étoit
peint àfond blanc ; les ornemens rehauffés
d'or , & de camayeux au milieu de chaque
travée reprefentoient les attributs de l'Amour
, & fur les jouées des poutres on voyoit
les chiffres de Monfeigneur le Dauphin & de
Madame la Dauphine.
Sous les vouffures au-deffus des loges on
voyoit lesArmes de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine, diftribuées alternativement
avec des attributs de l'Amour.
Les plafonds des poutres étoient ornés
de guirlandes , la corniche de l'entablement
étoit peinte en marbre blanc veiné , les
principaux membres d'architecture dorés
& taillés.
La gorge de cette corniche étoit ornée de
confoles groupées & placées avec fymétrie ,
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
dorées & garnies de diamans de couleur , La
frife étoit revêtue de fer. blanc peint en lapis
& verni. Les guirlandes de myrthes rehauffées
d'or que l'on avoit peintes au- deffus
paroiffoient être attachées aux confoles ; l'architrave
étoit peinte de marbre blanc veiné
& verni , les moulures dorées .
Les colonnes étoient en lapis veiné d'or
& avanturiné ; les chapiteaux ornés de Dau
phins & d'une riche & legere fculpture en
or , les oves qui étoient au - devant & fur le
retour de ces chapiteaux étoient de diamans
de couleur.
Le pied de ces colonnes étoit revêtu d'une
enbaze ornée de fleurs de lys dorées , &
les oves peints auffi en diamans de couleur.
Les bazes étoient dorées , & les piédeftaux
peints en marbre de gruiote avec pa
neaux de ververt , & les moulures dorées .
Differens attributs convenables à la Fête
& rehauflés d'or enrichiffoient ces pié,
deftaux.
Deux confoles dorées placées fur les retours
de la corniche de ces piédeftaux
portoient des girandoles à cinq branches ,
qui repréfentoient des lys & des feuillages .
Le bas des trumeaux étoit peint en marbre
blanc veiné à la hauteur des piédeftaux .
Les parties au- deffus jufqu'à l'entablement
étoient revêtuës de glaces des deux
Côtés des colonnes.
FEVRIER
129 1745 .
La fale du Gouverneur avoit auffi été
difpofée pour la Féte.
Elle contient 45 pieds pouces de longueur
fur 21 pieds 3 pouces de largeur .
L'Orchestre que l'on avoit conftruite en
forme de tribune au fond & en face de la
cheminée , contenoit trente Muficiens , les
peintures qui ornoient le devant repréfentoient
des Cariatides , & la baluftrade audeffus
étoit garnie d'un tapis bleu au milieu
avec des galons & des crepines d'or .
On avoit repandu fur les côtés differents
ornemens & les attributs de la Mufique.
On avoit confervé au fond de cette fale
la cheminée qui eft fort bien ornée par un
portrait du Roi dont la bordure eſt trèsriche
& par un chambranle de marbre garni
de bronze .
Les embrafemens des croisées du côté
de l'Eglife de S. Jean étoient garnis d'un
gradin & toutes les croifées fur la cour étoient
ouvertes.
Le pourtour des murs & les embrafemens
des croiſées étoient garnis d'étoffe cramoifi
avec un double galon d'or .
On avoit aufli deftiné la nouvelle fale
des gardes pour en faire une grande loge
ayant vûë fur la cour & une entrée de
plein pied à la grande fale.
Elle formoit une loge magnifique d'où
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
l'on voyoit la grande fale de la cour &
les appartemens du pourtour.
Le pourtour des murs à hauteur d'appui
étoit orné d'un lambris peint en blanc orné
de moulures & de filets dorés & il étoit en
même tems recouvert d'une étoffe finguliere
en façon de la Chine , les colonnes l'étoient
de moire d'argent , & cannelléés avec des
galons d'or.
L'appartement qui fuit compofé de quatre
pieces de plein- pied formoit un rang de
loges d'où l'on voyoit auffi la fale de la
cour.
La premiere piéce étoit ornée d'un lambris
d'appui peint en blanc , les moulures
dorées ainfi que les portes & les chambranles
, le pourtour des murs recouvert d'étoffes
des Indes.
Le lambris de la piece fuivante étoit
peint en jonquille , les moulures argentées.
Les portes & les trumeaux étoient auffi
peints en jonquille & argentés.
Le pourtour des murs , les embrafemens
ainfi que l'interieur des niches étoient recouverts
de Damas jonquille avec de doubles
galons d'argent.
Le lambris de la troifieme piéce étoit
blanc & doré ainfi que la corniche , les portes
& les trumeaux .
Le pourtour étoit garni de Damas cramoifi
avec doubles galons d'or.
FEVRIER 1745 131
Le lambris & les portes de la quatriéme
piece étoient peints en blanc , les moulures
dorées , tous les paneaux du lambris
ornés de papiers des Indes en perfonnages ,
payſages & fleurs.
L'anti- chambre de la fale du Gouverneur
étoit tenduë au pourtour de belles tapifferies
à perfonnages.
La galerie du Greffe étoit ornée dans un
goût auffi magnifique.
Au rez - de- chauffée de la cour on avoit
placé deux buffets , il y en avoit quatre
autres au premier étage dans le bureau
d'audience , dans la chambre de la Reine ,
dans la fale à manger d'un appartement ,
& dans le tréfor , chacun de ces buffets
avoit un endroit de referve à fa portée,
ils étoient garnis avec profufion de viandes
de rafraichiſſemens , de vins de toute efpece ,
& étoient ornés avec beaucoup de goût.
Après n'avoir rien négligé de ce qui pouvoit
frapper agréablement les yeux , & offrir
un fpectacle magnifique , on avoit porté
l'attention à fournir aux fpectateurs de
la Fête les moyens de la voir commodément.
On avoit pratiqué quatre garderobes
au rez- de-chauffée & 5 au premier étage ,
il y avoit dans celles qui étoient deſtinées
pour les femmes , des femmes de cham-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE
bre qui donnoient des eaux de fenteur " &
tout ce dont on avoit befoin.
Des garçons vêtus de bleu bordé d'argent
fervoient pour les garderobes des
hommes.
Tous les gens deftinés au fervice du bal
étoient vêtus ainfi que les garçons
de garderabe.
Toutes les fales dont nous venons de parler
étoient magnifiquement illuminées & formoient
un des plus beaux coups d'oeil que
l'on puiffe imaginer.
Ce bal magnifique a commencé de très
bonne heure , l'impatience des spectateurs
ayant prévenu de plufieurs heures l'ouverure
du bal & la fale ayant été remplie dès
neuf heures du foir.
Le bal fut ouvert à dix heures & demie
par le Duc de Gefvres Gouverneur de Paris
& par Madame Roffignol fille de M. de
Bernage Prevôt des Marchands.
Il dura jufqu'à onze heures du matin ,
& malgré la prodigieuſe affluence du monde
qui y vint , il n'y eut point d'embarras de
caroffes par le bon ordre que l'on avoit
mis..
On mande de Bourges que le 25 du mois
dernier M.Dodart Intendant a donné une fête
à l'occafion du mariage de Monfeigneur le
Dauphi
FEVRIER 1745 .
133
La façade de fa maiſon étoit maſquée par
une décoration repréfentant un arc de
triomphe couronnée par les armes de France
& d'Eſpagne : au- deffous étoit un grand car .
touche où étoit repréfenté leDieu de l'hymenée
tenant d'une main les couronnes de France
& d'Espagne avec ces mots Aterno foedere
junxit ; dans un autre cartouche un aigle
s'élevant vers le foleil avec ces mots
Unde vis huc rapitur? Un troifiéme cartouche
repréfentoit une Hercule jeune avec ces
mots Quo non ab Jove virtus ! Toute cette façade
étoit d'ailleurs décoré convenablement
au fujet & entierement illuminée de lampions.
Sur une terraffe du jardin qui donne fur
la campagne & qui étoit totalement illuminée
on avoit élevé en décoration un édifice
à quatre faces , furmonté d'un obelifque
d'où on tira un feu d'artifice qui réuffit fort
bien , & auquel fuccceda un bal qui dura
toute la nuit & pendant lequel il fut diftribué
une grande quantité de toutes fortes de
rafraichiffemens.
Meffieurs de Ville & tous les habitans
ont concouru au fuccès de cette fête avec
tout le zéle que l'occafion exigeoit , la Milice
Bourgeoife fut fous les armes toute la
journée & fit plufieurs décharges de moufqueterie
, l'Hôtel de Ville & toutes les maifons
particulieres furent illuminés,
134 MERCURE DE FRANCE.
NELLA PARTENSÅ
Della Sereniffima Delfina dalla Cità di Bordo.
SONETT O.
Cioglie dal lido la Real Donzella ,
Il rabido Aquilon tace , e s'afconde ,
Placidi i flutti fannofi , e feconde
Spirano s'aure in quefta parte , e in quella ;
In fulla nave infurperbita e fnella
Fra' lor gareggian zeffiretti , e S'onde
Grate di ci bel don bacian le fponde ,
E un nuovo April tutta la piaggia abbella.
Volano attorno i Pargo letti amori
Empiendo l'aer d'armoniofo canto ;
Spargono un nembo d'odorati fiori
Leggiadre ninfe ; e la Delfina intanto
Sparifce agli occhi , e neʼrapiti cori
Si bella gioi a fi converte in pianto .
In atteftato d'umiliffimo offequio
l'Abbate G. Bigueffe
FEVRIER. 1745 . 135
*****************
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Nancy ,
le 8 Mars 1745 .
L
E Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,a
confacré les trois derniers jours du Carnaval à
des divertiffemens publics , pour le mariage de
Monfeigneur le Dauphin fon Augufte petit fils ;
& les Fêtes qu'il a ordonnées en cette occafion
magnifiques en elles-mêmes , ont reçû un grand
éclat de l'ordre qui y a regné & des marques de
bonté que tous ceux des fpectateurs , qui ont eu
l'honneur d'approcher le Roi & la Reine , ont
reçûes de leurs Majeftés. Le bruit de ces Fêtes
avoit attiré à Lunéville un grand concours de
Nobleffe & de perfonnes de tous les ordres , tant
de cette Province , que des Pays voisins ; & ce
fut Lundi dernier que fut tiré au Château de Lunéville
le plus beau feu d'artifice qu'on y ait vu.
Au fond de la cour interieure du Château près
la grille à l'entrée des Jardins , le Roi avoit
fait élever un édifice ifolé , compofé de trois
ordres d'architecture , portant trente trois pieds
de longueur fur foixante de hauteur qui repréfentoit
le Temple de l'Hymenée , orné de peintures
, médaillons bas reliefs , emblêmes , &
devifes convenables au fujet .
Le premier ordre de ce Temple formoit un
quarré avec un grand portique , dans le milieu
de chaque face & aux deux côtés du portique
huit pillaftres & colonnes faillantes , d'ordre Ionique
, étoient couronnés de leurs chapiteaux ,
corniches & balustrades. Les piedefaux étoient
136 MERCURE DE FRANCE.
peints en marbre blanc veiné ; les colonnes &
pilaftres auffi bien que les paneaux & la frife ,
en marbre Africain , la corniche en bréche blanche
, les fonds & arriere- corps en marbre jaune
antique , & les bafes & chapiteaux e . or .
Le fecond ordre formoit un octogone d'ordre
Corinthien , également enrichi de pilaftres , &
couronné de fon entablement , peint en marbre ,
jafpe & porphyre .
Le troifiéme ordre fe terminoit en efpece de
pyramide accompagnée d'une balustrade ornte de
trophées .
Au haut du Temple une Statue coloffale repréfentoit
la gloire avec fes attributs , tenant de
chaque main une couronne compofée de myrtes ,
de lauriers & d'oliviers , comme pour en couronner
la France & l'Espagne repréfentées à droite
& à gauche par des Statues de grandeur naturelle
avec leurs fymboles , & appuyées fur les
écuffons de leurs Armes : des guirlandes de fleurs
réuniſſoient la France & l'Espagne aux deux côtés
de la gloire , aux pieds de laquelle on lifoit
ces mots dans un cartouche de lumieres .
Unam faciamus utramque
Gentem , claram anımis , opibus , virtutibus , armisə
Pour exprimer que la gloire par cet heureux
mariage vouloit encore refferrer les noends qui
uniffent les deux Nations , on avoit mis aux deux
côtés de la France & de l'Espagne , quatre car
touches où étoient des emblêmes repréfentant l'union
des coeurs , des richeffes , des armes & des
vertus .
Premier cartouche. Deux mainsjointes en
figne de Concorde.
ANIMIS ,
FEVRIER 1745. 137
Second cartouche , des vaiffeaux de diffe
rentes grandeurs avec les pavillons de France
& d'Espagne naviguant de concert.
OPIBUS.
Troifiéme cartouche , des canons fur leurs
affuts , drapeaux déployés , des armes de toute
efpece.
ARMIS
Quatrieme cartouche , les fymboles de la
force , de la prévoyance , de la justice & de
la fidelité.
VIRTUTIBUS.
Au deffus du fronton on voyoit un grand cartouche
en forme de coeur qui renfermoit les deux
médaillons unis de Monfeigneur le Dauphin &
de Madame la Dauphine avec ces mots en Lettres
d'or.
Duo in corde uno .
J'unis ici -l'amour , le fang & les vertus.
Entre les colonnes du Temple étoient placés
quatre autres cartouches , deux de chaque côté ,
où étoient quatre Devifes , deux pour Monfeigneur
le Dauphin , & deux pour Madame la Dauphine
.
Premiere Devife pour Monfeigneur le Dauphin.
Un Soleil Levant avec ces mots.
Fecundis ignibus ardet .
Puiffent des feux fi purs faire naître les lys !
138 MERCURE DE FRANCE.
Seconde Devife ,
Un Cadran Solaire avec ces mots :
Cælefti luce regor.
Eclairé par le Ciel , je me regle par lui.
Troifiéme Devife pour Madame la Dauphine
L'Iris ou l'arc-en-Ciel avec ces mots.
Eterna infadera venit.
i
Elle vient annoncer une paix éternelle .
Quatrieme Devise.
Une fuſée enflâmée qui doit ſe refoudre en étoi
les avec ces mots :
Quot fydera fundet !
Combien d'aftres par elle éclaireront le monde !
Au- deffus du portique du Temple on voyoit
dans le fronton un grand cartouche où fe lifois
cette Inſcription.
In Delphini & Maria
Connubio
Vota publica.
Sur quatre piédeftaux étoient placées quatre figures
peintes en marbre blanc , repréfentant l'Amour
conjugal , la fidelité , la fecondité & la
félicité ; chacune de ces Statues étoit diſtinguée
par fes fymboles & fes attributs .
Dans les paneaux fous les quatre figures
étoient peints en bas reliefs plufieurs Genies
qui par leurs jeux differens & leurs attitudes
FEVRIER. 1745. 139
fymboliques exprimoient les voeux & les accla
mations des peuples
Les Genies François avec ces mots.
Vivez heureux époux , régnez ſur nos enfans !
Les Genies Polonois avec ces mots.
Krew Polska po Wozytkich miech
Sie Rozplywa tronach .
Les Genies Espagnols avec ces mots.
Oxala Oxala la fangre Borbonia pueda
Regnar y triomphar en todo el mundo
Les Genies Italiens avec ces mots .
Abbia in loro la fanta Chiefa
9
Invittiffimi protettori,
L'autre face du Temple vis-à-vis le Château
de Chandeu , avec les trois mêmes ordres d'Architecture
préfentoit des ornemens differens
mais relatifs au même deffein. Le froid exceffif
ne permit pas aux ouvriers d'achever cette décoratio
n.
Au faîte du Temple la Renommée avec fa
trompette annonçoit aux deux Nations les heureux
effets de cette Augufte alliance
mots.
Utrique gratulemur genti ,
, par ces
Concordes animos , mutuas opes , fociata arma
Pares virtutes.
Cette union de fentimens , de richeffes , d'armes
140 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus étoit repréſentée par des emblêmes
correfpondans à ceux de l'autre face.
Aux pieds de la Renommée un cartouche entouré
de branches de lauriers & d'oliviers renfermoit
les médaillons du Roi de France & du
Roi d'Eſpagne avec ces mots.
Perpetuitati
Borbonii fanguinis .
Que le fang de Bourbon nous donne à jamais des
Rois !
Entre les quatre pilaftres étoient quatre autres
Devifes pour le Roi & pour la Reine de France ,
pour le Roi & la Reine d'Efpagne.
Premiere Devise pour le Roi de France.
Un Palmier fort élevé , entouré d'une infinité
de beaux rejettons avec ces mots.
Quit ab uno Stipite furgent !
Que de Palmes un jour fortiront de fa tige !
Seconde Devise pour la Reine de France.
Une Aigle qui s'éleve vers le Ciel environnée
de plufieurs Aiglons qu elle regarde & qu'elle ani-'
me à la fuivre avec ces mots .
Oculis urget , regit exemplis.
Tout inftruit tout anime , & les foins & l'exemple .
Troisieme Devise pour le Roi d'Espagne.
Les Tours de Caftille entourées de fleurs de lys
avec ces mots :
Exornant lilia turres.
FEVRIER 1745 . 141
Ils font en s'uniffant & leur force & leur gloire.
Quatrieme Devife pour la Reine d'Espagne,
Un Arbre chargé de grenades avec ces mots.
Quot fructibus , tot feta coronis.
On verra couronnés tous les fruits de mon ſein,
Sur les piédeftaux paroiffoient les mêmes Genies
que de l'autre côté , mais dans des attitudes differentes,&
marquant par leurs ris ingénus , leursdanfes
naïves , leurs jeux enfantins & leurs amuſemens
divers , les fentimens , la joye , les voeux & les
acclamations des peuples.
Premier groupe
de Genies.
O hymen hymenée , O hymenée hymen !
Second groupe de Genies.
Amor non cedat amori.
Troisieme groupe de Genies.
Sit numerofa , fit decora , fit digna
Parentibus proles !
Quatrieme groupe de Genies.
Jo Triumphe , Vivat fponfus , vivat fponfa ,
Vivant felices , diù vivant !
Sur les deux aîles du Temple de l'hymenée ,
le long de la grande grille de fer doré , qui eft
entre la cour & les jardins , on voyoit de part
& d'autre les Armes de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine avec leurs chiffres en142
MERCURE DE FRANCE.
trelacés de diftance en diftance , ornés de leurs
couronnes , & fur des confoles en volute étoient
placés alternativement des trophées & des vafes
attachés les uns aux autres par des guirlandes
qui tomboient en feftons,
Aux deux extremités deux Amours & deux
Dauphins furent deftinés à porter le feu au
Temple de l'hymenée ,
Après plufieurs décharges de l'artillerie trois
gerbes renfermant trois cent fufées partirent à
la fois & commencerent l'artifice au bruit des
tymbales & trompettes , les deux Amours & les
deux Dauphins s'éleverent avec impétuofité , allumerent
au haut de la pyramide la piéce qui repréſentoit
le Soleil, & communiquerent en paffant leur feu
à deux autres Soleils qui dirigés par l'habile artificier
figurerent par leurs divers mouvemens les chif
fres de Monfeigneur le Dauphin & de Madame la
Dauphine , pendant que le Soleil du couronnement
allumoit de fes rayons une main de juftice & un
fceptre paffés en fautoir , d'où l'on voyoit fortir con
tinuellement avec de grands éclats , un nombre
prodigieux d'étoiles & de feux étincelans .
,
Ce premier coup de feu fut fuivi d'un autre qui
réuffit également , des couronnes pofées fur les
Dauphins des grilles collaterales , des Soleils
rayonnans fur les chiffres , des gerbes rangées
derriere les fleurs de lys , des rouës tournantes
au-deffous des ceintres qui fupportoient toutes
ces figures , des fontaines de feu fur chacun des
piédeftaux , des carcaffones en face des colonnes ,
toutes ces piéces d'artifice jouerent fucceffivement
, & par leurs combinaifons differentes formerent
un fpectacle extrêmement varié,
Enfin quatre couronnes enflammées communiquerent
enfuite le feu aux Statues de la gloire
FEVRIER. 1745. 143
& de la Renommée , de la France , de l'Efpagne
aux portraits & médaillons de Monfeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine , aux trophées
, aux cottes d'armes & aux balustrades
& tout à coup , par l'effet de fix trompes , de
vingt pots à feu , de quatre globes
gerbes , de feize balons
parts avec un bruit
de douze
on vit fortir de toutes
un fracas , une espece de
confufion , des jets de lumieres , des fontaines
enflammées , des tourbillons , des cafcades , des
volcans. Le Temple parut tout en feu , & le feu
d'artifice finit par deux mille fufées , par les décharges
réiterées de l'artillerie , par une douce fymphonie
, & par une des plus fubites & des plus
magnifiques illuminations qu'on ait peut- être ja
mais vû en ce genre . La fête a été imaginée avec
beaucoup de goût & d'intelligence , & a été exé
cutée avec beaucoup d'ordre & de/précision .
Ce jour là même , premier , celui qui l'avoit
précedé , & celui qui le fuivit il y eut apparte
ment à la Cour , Comédie , Concert , Bal & Illumination
dans la Ville comme au Château , & une
quantité confidérable de grandes tables où regnoit
ane abondance qui n'excluoit pas la délicateffe . Ces
tables furent toutes fervies foir & matin avec la
même exactitude que s'il n'y en avoit eu qu'une ,pen
dant que des fontaines de vin couloient pour le
peuple. La feule table des Seigneurs & Dames dẹ
la Cour étoit de cent couverts , celles de la No
bleffe de Lorraine , des Officiers & des Etran
gers de diftinction ont été multipliées , à proportion
des perfonnes en très grand nombre qui
s'y font préfentées . Le Roi & la Reine ont parut
très fatisfaits de l'exécution de leurs ordres ,
de la joye qu'ont infpirée à tous les affiftans la
prefence de leurs Majeftés , ces brillantes fêtes ,
& le mariage qui en a été l'occafion
&
144 MERCURE DE FRANCE
Les fix Corps des Marchands de Paris préſentés
par le Duc de Gefvres Gouverneur de la Ville
eurent l'honneur d'être admis le 25 Février à Verfailles
à complimenter Monſeigneur le Dauphin &
Madame la Dauphine fur leur mariage . Voici les
difcours qui furent prononcés à ce fujet.
MONSEIGNEUR ,
Les fix Corps des Marchands de la Ville de Paris
viennent fe profterner à vos pieds pour y faire
éclater la joye qu'ils reffentent de l'augufte mariage
qui fait aujourd'hui le fujet de l'allegreffe publi
que. La divine Providence qui a uni par des liens
indiffolubles les plus précieux interêts des peuple
de la France avec ceux de fes Princes avoit fai.
de cet important évenement le plus cher objet de
nos voeux. Ils font exaucés felon notre eſperance ,
& la même alliance qui vous promet le deux plai
fir de vous voir bien tôt le pere d'une nombreuſt
& brillante famille , promet à tout l'Etat le fou
tien le plus folide qu'il puiffe défirer. Puiffent le
fruits multipliés de cette heureuſe alliance fair
vos plus cheres délices , & formés par vos foins &
fur votre exemple , affûrer à nos neveux l'efpe
rance d'un heureux fort . Puiffent- ils perpetuer dan
tous les âges un fang qui ne fubfifte depuis tant d '
fiécles que pour le bonheur & la gloire des peuples
qui lui font foumis !
MADAME ,
Les fix Corps des Marchands de la Ville de Pa
ris qui ont l'honneur de fe préfenter à vos pieds ,
reffententune joye infinie de l'heureuſe alliance que
Vous
FEVRIER 1745. 145
Vous venez de contracter , & que toute la Erance
défiroit avec ardeur . Quelle fatisfaction pour un
peuple dont l'attachement fincere à fes Princes n'a
point d'exemple dans l'Univers , que de voir l'aimable
réunion des deux branches de l'Augufte
Maifon de Bourbon prête à rendre de nos jours la
Famille Royale auffi nombreuſe & auffi floriffante
que fous le glorieux Regne de Louis le Grand ?
Votre destinée , Madame , eft d'être ainfi le foutien
du premier Trône de l'Europe , de concentrer
les interêts de fes plus puiffantes Nations , & de
faire éclore du fein de cette union le fruit fi défiré
d'une paix durable . Puiffions nous le voir paroître ,
ce fruit charmant , & puiffiez-vous , Madame , au
milieu d'un peuple infini dont vous allez faire les
délices , jouir long- tems du doux plaifir d'être la
caufe de fon bonheur!
****
ODE fur le mariage de Monfeigneur le
Dauphin , par M.Guyot de Merville.
TΕΙ du fein des orages que
Phebus aux Mortels rendu
De l'Univers confondu
Vient réparer les naufrages :
Soudain au feu de fes traits
Brillent Pomone , Cerès ,
Pan , & le fils de Sémele ;
Flore parfume les airs ,
Et dans les bois Philomele
11. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
Fait éclater fes concerts .
Tel au milieu de la guerre
Interompant fes travaux ,
Pour effayer le repos ,
Qu'il veut donner à la terre ,
LOUIS par d'heureux liens
Sçait de plaifirs & de biens
Combler la France étonnée ,
Et raffemble en fon Palais
Et l'Amour, & l'Hymenée ,
Et tous les Dieux de la paix .
Que vois-je ! Du Ciel qui s'ouvre
La voûte brille d'éclairs ,
Et par l'abîme des airs ,
Un Dieu defcend fur le Louvre.
Me trompai-je ? Eft-ce Appollon ?
Non du fage Fenelon
C'est l'augufte & digne Eleve. *
Quelles font fes volontés ? ......
Muſe , filence ; il fe leve ;
H parle ; France , écoutez .
» Ah ! du fein de cette nuë
» Dans un jour pour moi fi doux ,
» Avec quel tranſport vers vous
• Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
FEVRIER 1745
147
» S'étend ma voix & ma vûë !
» Sacrés Lys , Sang immortel ,
»Où du Trône & de l'Autel
»La profperité ſe fonde ;
»Vous , dont l'Eternel fit choix
» Pour donner des Rois au Monde ,
>> Et des modeles aux Rois.
x
» Ainfi , quand de l'Iberie
» Les voeux par le Ciel oüis ,
» Au lit d'un fecond LOUIS ,
» Placent une autre MARIE ,
» La France voit déformais
» Ses fondemens à jamais
»Affermis fous leurs aufpic es
» Mais au Trôné deſtiné ,
» Mon Fils , de quels précipices
» Tu feras environné !
X
» Vois-tu ce Monftre* ? l'Audace
» Annonce au loin fon abord ;
» Devant lui marche la Mort ;
>> Le Defefpoir fuit fa trace.
Apui de l'humanité ,
» O mere de l'équité ,
» En vain pour le fuir tu voles ;
* L'Ambition.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
» Il foule les fombres lieux ;
» Ses bras touchent les deux pôles ,
» Et fa tête eft dans les Cieux.
X
» Tel qu'à travers les ravages
» Court un fougueux Conquerant ;
» Tel roule un affreux torrent
>> Echapé de ſes rivages ;
» Lorſqu'entraînant les hameaux ,
» Les Bergers & les troupeaux ,
» Il défole les campagnes ,
» Et qu'à ſes flots en fureur
» Les forêts & les montagnes
Répondent avec horreur,
[» Regarde cette Furie,
» Elle a , fille de l'enfer ,
» Langue d'or & coeur de fer.
>> Tremble ; c'est la Flaterie ,
» Qui pour troubler les Etats
» Aux erreurs des Potentats
» Pliant fes lâches maximes ,
Scut chés Neron & Titus
» Changer les vertus en crimes 2
Et les crimes en vertus .
x
» Mais fuyez Spectres terribles .
Le Souverain de ces lieux
FEVRIE R. 1745 . 149
» N'a point d'oreilles n'i d'yeux
» Pour vos intrigues horribles .
» C'eft du merite fans fard ,
>> Et de l'honneur exemt d'art ,
Quefa grande ame eſt touchée.
» La Justice eft ſon apui ,
» Et la Verité cachée
»Ofe monter jufqu'à lui .
x
,
» O digne Fils d'un tel Pere ,
» Tu brûles de l'imiter.
»Déja tu fçais le flater
לכ
» Par les vertus de ta Mere.
Ah ! de combien de grandeurs ,
,, De triomphes , de fplendeurs
>> Ton hymen eft le principe ?
ל כ
Quels biens ma Niece promet
Avec le coeur de PHILIPPE,
» Et l'ame d'ELISABETH !
X
>> Si pour graver ces merveilles
» Dans les archives du tems ,
» Il faut qu'à fes habitans
» Le Pinde ordonne des veilles
» Qu'avec choix tes dons épars ,
» Des Lettres & des beaux Arts
» Ouvrent la ſource divine ,
» Tu verras Lully, Rouffeau ,
» Le Brun , Defpréaux , Racine
G iij
150 MERCURE DE FRANCE,
""
"9
و د
"
27
"
""
""
و د
""
"
Pour toi fortir du tombeau.
Tous les peuples de la terre ,
Pénétrés de tes bienfaits ,
Te cheriront dans la paix ;
Et te craindront dans la guerre.
Ils diront : Prince , nos Rois
En vain nous dictent leurs loix ;
C'eft dans tes mains que nous femmes 3
Tes droits effacent les leurs ;
C'eft regner fur tous les hommes
Que regner fur tous les coeurs,
x
د و
""
"
"
Voilà l'excès de la gloire
Du Héros dont tu naquis.
Tous les coeurs qu'il a conquis
Font fa plus belle victoire ,
Mais à fon exemple un jour
"" Sur-tout force à cet amour
29
""
Ceux dont tu feras le Maître ,
Er fonge en veillant ſur eux ,
,, Qu'un Roi n'eft digne de l'être ,
,, Qu'autant qu'il les rend heureux,
Il dit : par-tout étincelle
L'efprit faint qui le remplit ;
Son oracle s'accomplit ;
La terre fe renouvelle.
FEVRIER. 1745.
Le crime rentre aux enfers ,
Et pour venger l'Univers ,
Alcide a briſé ſa tombe ,
Tandis qu'à pas de géant ,
L'ambition fuit , & tombe
Dans les gouffres du néant .
X
Pour jouir de ces miracles ,
Quel Dieu ranimant mes fens ,
Du malheur qui fuit mes ans
Viendra rompre les obftacles ?
Quel aigle au Ciel m'élevant ,
Me tranſportera vivant
Dans le Temple de Mémoire ,
Pour pouvoir avec ſuccès
De LOUIS tracer la gloire ,
Et le bonheur des François ?
X
O puiffent les deftinées ,
Sans ceffe veillant fur toi ,
Comme tes faveurs , GRAND ROI ,
Multiplier tes années !
Tels font leurs tendres foucis ,
Quand les Aftres obſcurcis
Annoncent le jour au monde ;
Tels font leurs finceres voeux ,
Lorfque dans le fein de l'onde
Le Soleil plonge fes feux.
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
33 દ33 ટ
ODE à la louange du Roi Héros de la paix & de
la guerre.
M
USES , dont les voix immortelles
Confacrent les faftes des Rois ,
Chéris de leurs peuples fidéles
Pour leurs vertus & pour leurs loix
Donnez - moi votre ton fublime
Pour chanter le plus magnanime ,
Le plus jufte des Souverains ,
Que pour rendre heureux les humains.
Qui chéri d'un peuple qu'il aime ,
N'ufe de fon pouvoir fuprême
Quel beau Spectacle ! le Permeffe
S'offre à mes regards éblouis ;
Mais quoi ! tout l'Olympe s'empreffe
D'y defcendre au nom de Louis.
En vain les filles de Mémoire
Comptent d'avoir feules la gloire
D'immortalifer ce grand Roi ;
Charmé de fa vertu ſuprême ,
Le plus puiffant des Dieux lui -même
Veut partager ce noble emploi..
Viens , m'a dit la troupe immortelle ,
FEVRIER 1745 153
Viens apprendre dans nos concerts
Comme on doit chanter le modele
Des arbitres de l'Univers.
J'approche . .... que d'art ! de nobleffe !
Minerve exaltoit fa ſageffe ,
Thémis louoit fon équité ,
Jupiter vantoit fa clémence ,
Appollon fon intelligence
Et Mars fon intrépidité.
Plein, de leur divine harmonie ,
Sur les monts chéris de neuf fours
Je vais conduit par mon génie
Voir s'il eft encore des fleurs ,
Mais déja ma Lyre réfonne ,
Ma voix s'éleve jufqu'au Trône ,
Quel digne objet pour mes chanfons ,
Qu'un Monarque dont la jeuneffe
Inftruit & furprend la vieilleffe
Par la grandeur de fes leçons !
Prince , en qui revit pour la France
De Rome l'immortel Titus ,
Jette un regard de complaifance
Sur ce tableau de tes vertus.
Vous , qui vivez fous fon Empire ,
Peuples , apprenez de ma Lyre
A connoître votre bonheur ;
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
Sachez que ce Héros préfere
La gloire d'être votre pere
A celle du plus grand vainqueur
Tout l'éclat dont brille la guerré
N'a rien qui féduiſe ſes yeux ;
Il fait que les Rois fur la terre
Doivent repréſenter les Dieux.
Vertumne , Cérès & Pomone
Ne redoutent plus de Bellone
Les ravages , les cruautés ,
Et les Nochers vainqueurs des ondes
Sans crainte peuvent des deux mondes
Réunir les Tréfors vantés.
Loin ambition criminelle
Avide d'un fanglant laurier !
La raiſon n'admire que celle
Qui lui préfere l'Olivier.
Un Roi , qui ne porte la foudre
Que pour réduire tout en poudre ,
N'eft jamais qu'un monftre inhumain,
Celui qui met dans la balance
Ce qu'il fait & ce qu'il difpenfe ,
Eft feul l'homme & le fouverain .
Rois , votre premiere conquête
Doit toujours être votre coeur ;
FEVRIER 1745 . 155
C'eft la route qui mene au faîte
De la véritable grandeur ;
Comme Louis marchez fans ceffe
Dans le fentier de la fageffe
De vos pareils trop peu battu ,
Vos cours fous fon heureux aufpice
Deviendront le tombeau du vice
Et le Temple de la vertu .
Amant des Arts & des Sciences
11 leur donne un nouvel éclat..
L'attrait des juftes récompenſes
D'hommes fameux peuple l'Etat.
Chaque talent trouve fon * Temple
Où par lui-même & par l'exemple
Il atteint la perfection .
Tout s'approfondit , fe découvre.
Le fein de la nature s'ouvre
Aux yeux de l'émulation .
Où fuis-je ? quel lieu reſpectable !
Du deftin tout y fuit la Loi ;
Dans l'avenir im pénétrable
Sous quels traits m'offre-t-il mon Roi ?
Ciel ! quelle brillante carriere
Tracent à fa vertu guerriere
De concert Thémis & Pallas !
Précédé par la fage gloire
* Les Académies . G vj
156 MERCURE DE FRANCE,
Il y vole avec la victoire ;
Tremblez injuftes potentats.
Quels rugiffemens effroyables !
Tu frémis , orgueilleux Lion ,
De voir des exploits incroyables ,
En un mois un triple Ilion .
Menin , Ypres , Furnes en cendre
A tes Maîtres doivent apprendre
Que le Héros qui t'a foumis
Reçût la redoutable épée
Que dans ton fang il a trempée
De la main même de Thémis .
Ame & chef d'une ligue altiere ,
Qu'anime & guide la fureur ,
Charles recule fa frontiere ,
Et répand le trouble & l'horreur,
Mais tel que le Dieu du Tonnere ,
Quand aux fiers enfans de la Terre
11 fit reffentir fon courroux ,
Couronné de lauriers Belgiques
Louis , fur les bords germaniques.
Va lui porter de nouveaux coups.
Il s'avance ; la palme eft prête.
Quel revers ! de l'affreufe mort
Un miniftre cruel l'arrête.
FEVRIER. 1745. 157
La France déplore fon fort ;
» Grand Dieu ! dit- elle en fes allarmes ,
» Sauve pour l'honneur de mes armes ,
» Pour ma gloire & pour mon bonheur ,
» Un Roi ta plus parfaite image ,
» Moins flaté de fon apanage
» Que de l'empire de mon coeur.
Le Ciel touché de ſa priere
Rend ce Héros à fon amour ;
Il parle , il entend ; fa paupiere
Se rouvre à la clarté du jour.
Soudain la douleur , la trifteile
Par-tout font place à l'allegreffe ;
Pour un Roi , quels flateurs objets !
Quifait que les forces des Princes
Sont moins le nombre des Provinces
Que les fentiments des fujets !
Ainfi , quand un orage gronde',
Et que fa noire opacité
Eclipfe le flambeau du monde ,
Tout languit , tout eſt attriſté ;
Reparoit-il en fon langage
Chaque être lui rend un hommage ,
Charmé de revoir fes attraits ,
Et cet Aftre , qui les ranime ,
Dans ce que leur tendreffe exprime
18 MERCURE DE FRANCE
Trouve le prix de fes bienfaits.
Fribourg , ta conquête pénible
De fa fanté fera le fruit ;
C'en est fait ; fa foudre terrible
Part , vole , éclate & te détruit.
Sur fon Egide éblouiffante
Cette devife intéreffante
Au loin frappe tous les regards ;
MON BRASNE LANCÈLETONNERRI
QUE POUR EXILER DE LA TERRE
A JAMAIS LA DISCORDE ET MAR S.
Des Bourbons la tige féconde
Etend fes branches , fes rameaux ;
Un jour ils couvriront le monde ;
Mortels , que ces tems feront beaux !
Mais je reviens de mon délire ;
Qu'ai-je prédit ! qu'ai-je ofé dire !
Grand Roi , pardonne à mes effais ;
Ils n'ont fait qu'ébaucher l'image
De ta vertu , de ton courage
Et de son amour pour la Paix .
Par M. de S. Roman de Monrpellier
LA RENOMMÉE
DIVERTISSEMENT
Compoféimpromptu à l'occafion
du Mariage de Monfeigneur
le Dauphin
.
160 MERCURE DE FRANCE
**** 4 +34
ACTEURS.
LA RENOMME'E.
NEPTUNE.
LA FRANCE,
L'ESPAGNE.
SUITE de la
RENOMME' por
tant des Trompettes.
SUITE de NEPTUNE , Matelots.
SUITE de la FRANCE , Provencaux
& Bretons.
SUITE de
L'ESPAGNE , Bifcayens ,
Mexicains,
FEVRIER 2745 161
;
Le Théatre repréfente le Palais de la Renommée
ouvert à tous les habitans du monde ; la
Mer paroît dans l'éloignement. Il est orné
pour une Fête & rempli de toutes fortes de
Nations. Une fymphonie bruyante de Tym
bales & de Trompettes annonce la Renommée
LA RENOMME E
UX Dieux j'égale les Mortels ,
A Les Lauriers des Héros valent bien des Autels.
Sans moi leur plus brillante gloire
S'éteindroit dans les Champs témoins de leur Victoire
,
Et leurs noms avec eux éprouvans le trépas
Dans les fiécles futurs ils ne revivroient pas.'
C'eft ma voix qui ſoutient le Temple de Mémoire.
Aux Dieux j'égale les Mortels.
Les Lauriers des Héros valent bien des Autels.
Que mes plus bruyantes Trompettes
Faffent retentir ces retraites !
Que l'Univers apprenne un hymen glorieux
Digne d'être fêté juſqu'au féjour des Dieux !
CHOEUR de la fuite de la Renommée «
162 MERCURE DE FRANC E.
Que les plus c .....
LAR EN OM ME' E.
La Seine fur fa rive aimable
Voit croître un Lys charmant ,
Et le Tage lui donne une fleur adorable ;
De l'Empire de Flore ils feront l'ornement.
Ils fortent tous les deux d'une tige fi belle
Qu'elle devroit être immortelle.
On voit fortir de la Mer Neptune & fa Cour.
Neptune avance fur ces bords ;
Il vient partager nos tranſports.
NEPTUN E.
Sujets du Souverain de l'Onde ,
Raffemblez vous, chantez , célébrez ce beau jour
Venez , venez dans un ſéjour
Q'habitent à leur gré tous les peuples du monde.
Sujets du c....
La France
bras
Danfe des Matelots.
l'Espagne arrivent fe tenant fous to
fur une Ritournelle entrelaçée de mouvemens
de Sarabande & de Menuet.
Quels objets enchanteurs ! c'eft l'Eſpagne & la
France .
Applaudiffons à leur intelligence.
FEVRIER´1745% 1865
L'ESPAGNE.
Où ne connoft-on pas le Trône de mon Roi
Que de Climats divers font foumis à fa Loi!
Jufqu'au Gange l'Inde reſpire
Sous fon pouvoir victorieux .
Chaque jour le flambeau des Cieux
Naît & meurt dans fon vafte Empire.
Danfe des Espagnols & Biscayens.
LAFRANCE.
Mon charmant Souverain par fon Peuple adoré ,
( Bonheur prefque toujours chés les Rois ignoréy
Jouit d'un bien rare & durable.
On a vu mille-fois un Vainqueur redoutable
Précédé de la crainte & faivi de la mort.
Le Ciel nous gardoit l'heureux fort
D'admirer un Vainqueur aimable.
NEPTUNE , LA FRANCE ET L'ESPAGNE.
On encenſe ſouvent , fans en être charmé ,
Un Héros dangereux , un formidable Maître ,
Mais un Roi n'eft jamais aimé
Que quand il mérite de l'être .
Danfe des Bretons Provenceaux .
LAFRANCE & L'ESPAGNE.
Rives de la Seine & du Tage,
64 MERCURE DE FRANCE
Tandis que vos Guerriers épouvantent le Rhin ,
Les plaifirs les plus doux font votre heureux partage.
Vous brillez ;vous goutez un tranquile deſtin .
LA FRANCE.
Allez Bergers , fous vos ombrages
Chanter , célébrer deux Bourbons.
Jamais l'Echo de vos Bocages
N'aura redit de fi beaux noms .
Danfe de Bergers François. Mufette,
Une Bergere.
Naiffez tendres amours.
Que l'aimable eſpérance
Accompagne toujours
La fidelle conftance.
Lorfque l'on vous connoît qu'on régrette les jours
Que vous a dérobés la trifte indifference !
NEPTUNE.
Que tous les Elémens
Célebrent à l'envi ces fortunés momeas !
Que les Zéphirs , les fleurs embelliffent la Terre !
Que l'Onde en les baignant murmure fous l'Ormeau
!
Que dans les airs un feu nouveau
Livre à la nuit une charmante guerre !
CHUR
Que tous les Elémens Sc ...
FEVRIER 1745. 165
Q
AU ROI,
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
>
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
L'Enigme Latine du premier vol, de ce mois
étoit lefecret , la feconde a dû s'expliquer par la
Tontine. Le mot de la troifiéme étoit la voye de bois.
Le premier Logogryphe a dû s'expliquer par le mot
Ecolier, on y trouve outre les mots qui font en lettres
Italiques , live , col , ile , loir , loire , lice , lie , Elie ,
cor , cr , cri , & ail. Le dernier Logogriphe ef
Toifon , on y trouve toi &fon.
Ces Enigmes & Logogryphes ont été devinés
par Mrs. deLafrique Nau , Freras , l'Abbé Salomon,
l'Abbé Seguil ! on, & Madame Dorinet de Marcouville
en Poitou,
Explication du dernier Logogryphe
de Fevrier,
Morbleu , ce n'eft pas fans raiſon
Que contre le froid je tempête ;
Car pour m'en garantir , je veux perdre la tête ,
Si je puis acheter la plus mince TOISON.
LOGO GRYPHE.
* ་
ON me voit en tous lieux , & fur tout on
m'admire
En un certain Pays que je ne veux pas dire :
Il faut ici , Lecteur , faire un effort d'efprit ;
Mon corps eft grand , il eft petit :
En combien de façons on change ſa ſtructure
Sercit chofe impoffible à dire , je te jure.
FEVRIER 1745 .
171
Il est opaque ou tranſparent ,
Fait pour les yeux , bon fous la dent ,
En marbre , en fruits , en pierre , en fucre ;
Il fait des uns la gloire & des autres le lucre :
Huit lettres compoſent mon tout ,
Combines , tu n'es pas au bout ;
Tu trouveras qu'en mes huit Lettres
Peintres, Sculpteurs & Géometres
Exercent fur moi leurs talens ,
Chacuns en genres differens
En trois lettres je forme un Element terrible
En quatre un inftrument penible,
En fix un Amant malheureux
Depuis peu remis fous nos yeux
En beaux vers & bonne mufique
Quoique fujette à la critique :
En cinq je te rappelle un combat furieux ;
Enquatre de la marchandiſe
Utile à tout , par tout de mife.
' en eft trop , mais avant de faire mes adieux ,
Je renferme cette ſubſtance
Qui de Dieu feul tient l'existence.
Par M. de LISSANCOURT de Xaintonge.
******
JE
AUTRE.
E marche à quatre pieds, Lecteur fi l'on me lie,
Et me prend en mon tout
Si non trois font au lit , l'autre toujours fans vie
Hij
172 MERCURE DE FRANCE,
Mais tu n'es pas au bout.
Ni.qualités , ni titres ,
Ni couronnes , ni mitres ,
Je ne reſpecte rien , même les plus grands Roi
Me font foumis ainfi qu'un ſimple Villageois .
On me voit dans la paix , plus fouvent dans la
guerre,
Sans ceffe enfin je ſuis & fur mer & ſur terre.
Maintenant ſi tu veux , Lecteur , tu trouve en moi ,
Ton Roi pour te donner la Loż ,
Le foupir d'un yvrogne
Après avoir rempli fa trogne .
Un métal précieux ,
Un Poëte facetieux .
Ce qu'après le fouper on cherche d'ordinaire ,
Ce que hait l'odorat ,
Ce que mépriſe un fat,
Mais c'en est trop je dois me taire ,
F. T. de P. ****
ENIGM E.
'Un vifage trompeur j'aborde tout le monde ;
De cache mes défauts autant que je le puis ,
Mais comme je n'ai pas une bonté profonde ,
On me hait auffi - tôt qu'on connoit qui je fuis .
Lenir le nom de Dieu , c'eſt là mon caractere ;
Je rends graces au Ciel de la grandeur du Roi
FEVRIER 1745 . 173-
Et malgré ce noble emploi
Je fais fouvent périr mon pere .
Par M. S .....
C
LOGOGRYPHE.
Héri des voyageurs , précieux aux fçavans ,
Je donne aux curieux un plaifir agréable ,
Dans d'autres fonctions , néceffaire aux Marchands
L'Utile eft préféré par eux au délectable .
Deux membres , feuls difent mon existence.
Le premier lumineux offre à tous les humains
L'objet le plus brillant que la divine effence
Ait formé de fes mains.
Mon tout coupé , ne plaignez point vos peines ,
Avec attention méditez fur ces vers,
Etvous verrez que má queue à l'envers
Contient mon chef de fois plus de trente dous
zaines.
De l'imbécillité des trcp foibles mortels
Voulez vous un exemple ? ayant mouillé ma tête,
Dans les deux premiers pieds , vous avez une
bête ,
A qui l'Egypte a dreffé des Autels.
Brallet fils.
H iij
74 MERCURE DE FRANCE.
*****************
[ ENIGME EN LOGOGRYPHE.
Par M. Jacques
Cachée à tous les yeux , fans éclat dans le
monde ,
Je domi ne pourtant & fur l'air & fur l'onde ,
Par mon pouvoir , on entend dans les airs
Retentir , quelque fois , les plus charmants concerts
;
Et lorfque fur les eaux j'exerce mon empire ,
T'embellis le féjour de Flore , & de Zéphire.
Mon nom n'eft pas fort étendu ;
Avec fept lettres on m'appelle :
Deux mâles font compris dans mon individu ;
Et de moi , cependant , ne font qu'une femelle.
Mon premier nombre eft par fois adjectifs
Quelquefois une chofe même ;
La difference entr'eux deux eft extrême.
Mon dernier mâle eft toujours fubftantif.
Le premier étant pris pour un être en fubftance ,
FEVRIER. 1745 . 175
11 ne vaut pas beaucoup : & cependant , en France
Qui ne l'a pas malgré tout fon efprit )
A peu d'amis , & fort peu de credit .
Ce premier mafculin n'étant qu'une épithete
Fait rire de celui fur qui le fort la jette :
Mais celui qui le fuit , eft encore aujourd'hui
Auffi reveré qu'un Apôtre ;
Le premier cependant , plus fatisfait que l'autre
Souvent ne voudroit pas fe troquer contre lui,
Dans tous mes pieds faites ravage .
Que le premier , puis le cinq , démenage.
Que le troifiéme , après , feplace au premier rang
Alors , en moi fi vous avez le vent,
Dites , nous ferons bon voyage.
(
Voici des changemens nouveaux.
Détruiſez de mes pieds le fecond , le troifiémes
Donnez du même coup la mort au quatrième.
Vous verrez qu'autrefois j'étois chés les Heros
Un des plus utiles travaux ,
Et que fans moi fi non par ftratageme )
Ils n'euffent jamais pris ni Villes ni Châteaux,
Examinez cette autre affaire .
Quand de mon nom entier vous avés écarté p
Hiiij
178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte fes pas,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre-
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens .
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
QU
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiſeroit jamais.
Lecteur , tu fçais ce que j'aime ,
Bevine ce que je haïs.
ZAS
W YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues, ton ardeur.
20
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Lecteur , tu fçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haïs.
3
DW , YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
178 MERCURE DE FRANCE,
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte fes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre-
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens .
202
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Leteur , tu fçais ce que j'aime ,
Bevine ce que je haïs.
W , YORK
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ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS,
2
178 MERCURE DE FRANCE
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brúla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en eendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie
Qui te déchire le fein
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais .
Leſteur , tu ſçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haï's.
DW , YORK
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ASTOR, LENOX AND
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178 MERCURE DE FRANCE,
Qui brûle toujours ton coeur.
Sans fentimens & fans ame
Tu prodigues ton ardeur.
Dès que le maître qui t'aime
Loin de toi porte ſes pas ,
Son valet à l'inftant même
Vafe voir entre tes bras..
Helene près du Scamandre
Brûla les bords Phrigiens ,
Ainfi tu mettrois en cendre
Ceux qui te comblent de biens.
Que pour regler la furie.
Qui te déchire le fein ,
Ainfi que d'une en nemie
De fers on charge ta main !
Sur toi mon dépit extrême
Ne s'épuiferoit jamais.
Leteur , tu fçais ce que j'aime ,
Devine ce que je haïs.
NEW YORK
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だ
2
THE NEW YORK
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ASTOR, LENOX AND
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11±11
n
и
FEVRIER. 1745. 179
NOUVELLES LITTERAIRES,
DES BEAUX ARTS , &C.
Nimprime actuellement chés Robuftel
l'Hiftoire du Regnede Charlemagne
par M. de la Bruere l'un des Auteurs de ce
Journal ; on fent combien il doit être difficile
pour nous de parler de ce livre , il eft
à fouhaiter que le Public ait une bonne
Hiftoire de ce Regne qui eft l'époque la plus
brillante de la Monarchie , l'Auteur atravaillé
avec application , & a confulté tous
les monumens qui reftent de ce tems.
La collection nouvelle des Hiftoriens de
France lui a fourni de grands fecours qui
ont manqué aux Ecrivans qui ont traité
cette matiere avant lui . Ce Livre imprimé
en deux volumes in- 12 fe vendra chés la
veuve Piffot , à la defcente du Pont-neuf
prix 3 liv. ; on en pourra avoirpar la même
voye que le Mercure.
Nous avons annoncé les deux Traduc
tions Angloifes des Effaisfur divers fujets de
Litterature & de Morale , par M. l'Abbé
Trublet. Ils viennent d'être encore tradaïs
Ivx j
280 MERCURE DE FRANCE .
en Allemand , & ce qu'il y a de plus fingulier
c'eft que cette traduction eft l'ouvrage
d'une Dame: (Chriftine Marie Anne de Steinwehr
, née Romanus ) . Elle la dédiée à M.
de Reichenbach , Confeiller privé du Roi
de Pruffe &c. L'Epitre Dedicatoire eft fuivie
d'une préface dont nous pourrons rendre
compte dans un autre Mercure . Cette traduction
annoncée dès 1738 dans les Journaux
de Leipfik , a paru dans cette même
Ville fur la En de l'année derniere 1744 ,
c'eft un in-8 , très bien imprimé , avec une
jolie vignette à la tête..
Le fieur Dandré Privilegié du Roi à Paris
rue des Grands Auguftins , près la rue
Saint André des Arcs donne avis qu'il poffede
l'art d'un nouveau Tour. Après un travail
opiniâtre de plufieurs années il eft parvenu à
conftruire lui-même des tours propres à
tourner des Tabatieres d'or & d'écaille quarrées
tout d'une piece ; il donne avis encore
qu'il a établi des tours propres à tourner la
vaiflelle d'argent à contours , quarrée , octogonne
, ovale , & de quelque contour qu'elle
foit & il eft le feul qui ait le fecret d'ouvrager
la vaiffelle comme feroit une tabatiere
d'or tournée tout d'une piece fans qu'il y
entre aucune foudure , les moulures ou autres
façons étant prifes fur piece. Le Public
FEVRIER 1745 181
trouvera dans cette nouvelle invention un
avantage confiderable , la vaiffelle étant prife
poids pour poids lorfqu'on la changera, au
lieu que dans celle où les moulures font
foudées , il fe trouve 40 à 50 fols de perte
par marcs,
A VIS.
Nous faifons de très finceres remercimens
à ceux qui ont la complaifance de
nous envoyer des Mémoires fur les Fêtes,
qui ont été données foit à Paris , foit en
Province, mais nous prions ceux qui ne verroient
point paroître les Defcriptions qu'ils
envoyent , de ne nous en pas fçavoir mauvais
gré , ils ne doivent s'en prendre qu'ài
eux-mêmes qui négligent de nous envoyer
ces détails aflés -tôt. Ces fortes de chofes
doivent fur-tout avoir le mérite de la nouveauté
; fouvent nous recevons des Mémoi
res deux mois après que l'évenement eft
puffé , & nous avons le double regret , & de
ne pouvoir employer des matériaux qui au
roient été d'un grand prix , & de ne pou-.
voir contenter des performes à qui nous fommes
très obligés du foin qu'elles prennent .
C'eſt par cette même railon que nous donnons
ce fecond volume de Fevrier quinze
182 MERCURE DE FRANCE.
fi jours plus tard que nous n'aurions fait , fr
nous avions eû plûtôt tous les Mémoires néceffaires.
Nous prions ceux qui à l'avenir
nous enverront de ces Defcriptions de le
faire plus diligemment ; c'eft l'intérêt du
Public qui nous fait parler.
Le Samedi 13 Mars Monfeigneur le Dauphin
& Madame la Dauphine honorerent de
leur vifite la Maiſon Royale de Saint Cyr.
Les Demoifelles qu'on y éleve avec tant de
foin célébrerent ce moment parun spectacle
qui ne dura que 20 minutes. C'eft un compliment
en action, un Drame mêlé de décla
mation & de chant , qui raffemble les éloges
du Roi , de la Reine , du Roi d'Eſpagne , de
l'immortel fondateur de Saint Cyr , de Monfeigneur
le Dauphin & de Madame la Dauphine.
Cette Princeffe parut également touchée
de l'ouvrage & de la repréſentation .
Monfeigneur le Dauphin lui préfenta l'Auteur
qui fut comblé de louange.
Le foir même M. Roy alla faire hommage
de cet Idille , & de fon fuccès à la Reine , &
le lendemain au Roi , étant préſenté par
M. le Maréchal de Noailles qui s'intereſſe
puiffamment à tout ce qui regarde S. Cyr.
Le Mardi il eut l'honneur de lire à la Reine
ledernier des trois Ballets qu'il avoit préFEVRIER.
1745 .
183
parés pour le mariage de Monfeigneur le
Dauphin. Il avoit eu précedemment l'honneur
de lire à S. M. les deux premiers. Elle
lui en témoigna une entiere fatisfaction . Ces
trois pieces font la Felicité , l'Année Galante
& les quatreParties duMonde. Elles font.miſes .
en mufique , la premiere par M. Rebel &
Francoeur , la feconde par M. Batiſtin , la
troifiéme par M. Mion neveu du célébre M.
de la Lande.
L'I DILLE. de faint Cyr.
SCENE PREMIERE
AGLAE'
CESpectacle pompeux , qu'un fonge m'a tracé
M'occupe, me plaît m'inquiéte :
Les plaifirs que permet cette fainte retraite ,
Les devoirs affidus . ne Font point effacé .
SCENE DEUXIEM E..
EUPHRASIE , AGLAE
J
EUPHRASIE ..
E vous vois rêveufé & diftraite ,
Je craignois prefque d'approcher
》*
184 MERCURE DE FARNCE.
AGLA E'
Nous nous fommes promis une amitié parfaite ,
Et c'est vous que mon coeur choifit pour s'épancher.
EUHPRASIE.
J'aime à voir qu'à mes foeurs votre choix me préfere
.
AGLA E
La fageffe chés vous a devancé les ans ,
Et vous pourriez m'aider à percer un myſtere ,
Car c'en est un fans doute ; une erreur de mes
fens ;
Une illufion paffagere
Me pourroit- elle être auffi chere ?
La nuit & le fommeil me verfoient leurs pavots ;
Mon ame refpiroit cet innocent repos ,
Que nous prépare un jour paffé dans la priere :
De fubites fplendeurs ont ouvert ma paupiere :
Du côté du midi fe leve dans les Cieux ,
Se fixe une Etoile nouvelle ;
Sa lumiere éclatante attire tous les yeux ;
Tous les Aftres fe font abaiffés devant elle .
Le foleil même , au lieu de l'éclipfer ,
Ainfi qu'à fon retour il efface l'aurore ,
Se plaifoit à lui difpenfer
Ses rayons les plus chers pour l'embellir encore .
FEVRIER 1745. 185
EUPHRASI E.
Votre récit fait couler dans mon coeur
Avec l'étonnement une douceur fecrete.
A GLA E'.
Mais qu'en augurez -vous ?
EUPHRA SÍ E.
Des decrets du Seigneur :
Foible mortelle , hélas ! puis-je être l'interprete ?
AGLA E'
Sous le voile d'un fonge autrefois l'Eternel ,
Des grands évenemens enveloppoit l'Hiftoire.
C'eft ainfi qu'à Jofeph il annonça la gloire ;
Et l'efpérance d'Ifraël.
EUPHRA SI E.
Il fuit l'oeil curieux & la bouche profane ,
Et fouvent de l'enfance if anime l'organe .
La nuit changée en jour , le Ciel paré de feux
L'Aftre qui regne fur eux ,
Qui de la Toute - puiffance
Eft le Trône lumineux ,
Cette Etoile ajoutée à la magnificence
De ce Palais radieux ,
Tout femble préfager quelque douce influence
Que la terre attend des Cieux .
AGLA E'
Sans doute , & le Très - Haut lui - même vous
infpire .
#86 MERCURE DE FRANCE
A-t-il jamais fur eet Empire
Verfé plus de faveurs que dans ces derniers tems ?
C'eft peu de nos exploits rapides & conftans ,
( Aplus d'un Régne ils auroient pu fuffire )
Ce jeune Conquérant , au moment qu'on l'admire
Il mouroit ; de fes jours la trame ſe déchire ;
L'art pour la renouer prend des foins impuiſſans ,
Il falloit un miracle : aux peuples gémiſſans
Dieu l'accorde ; LOUIS refpire.
S'il refte d'autres voeux à faire encor pour lui ,
Le Ciel à les remplir fe prépare aujourd'hui.
CHOURS derriere la Scéne.
jour heureux ! ô jour de mémoire immortelle !
Venez , venez troupe fidelle :
Portiques facrés , ouvrez-vous.
AGLAE .
Ces tranfports , ces concerts fi doux ,
Nous annoncent - ils notre Reine ?
Sa préfence eft toujours une fête pour nous.
SCENE TROISIEM E.
AGLAE , EUPHRASIE , MELANIE
EU DO XE ,
MELANIE.
CEft un nouveau triomphe , & ce jour nous
amene
FEVRIER 18+ 1745.
Un autre objet d'amour , un tréfor précieux
Dont le Tage enrichit la Seine ,
Et cet afyle eft l'humble Scene ,
Qui pour tout appareil lui préfente nos voeux
AGLA E'
De ton peuple , grand Dieu , tu couronnes le zéle ;
Le Fils d'un Roi felon ton coeur ,
L'eſpoir du nom François , l'appui de fa grandeur
A donc reçû de ta main paternelle
La vertu fous les traits d'une jeune Mortelle ?
" EUPHRASIE
Oui , c'est vous qu'annonçoit un fonge fr flateur ,
Noeuds qu'a formés le fang , noeuds que le Ciet
refferre ,
Source éternelle du bonheur
Des deux plus grands Rois de la terre.
AGLA E".
De la France & du fiécle elle fera l'honneur.
MELANIE.
Les fleuves & les mers ont vû fur leurs rivages
Tous les peuples voler au-devant de fes pas :
Elle-même nous tend les bras ;
Elle vient au-devant de nos tendres hommages,
AGLAE'
Ah ! puiffe-t-elle y trouver quelque appas !
EUDOX E.
A fes regards ferions nous étrangeres ?
188 MERCURE DE FRANCE
Le Trône qui fut fon berceau
Eft fcellé du fang de nos peres ;
Et des François & des Iberes
Les lauriers de PHILIPPE ont couvert le toma
beau.
EUPHRASI E.
N'eft-ce pas le dernier & le plus mémorable
De fes auguftes aïeux ,
Dont la main triomphante a confacré ces lieux ,
Et de tous nos devoirs tracé l'ordre immuable ?
Pour vous , famille innombrable ,
D'un pere il avoit les yeux ;
C'eft aux yeux de fa fille un titre favorable .
Une troupe nouvelle arrive en ce ſéjour.
Ce jardin dont nos mains ont hâté la culture ;
Prete à mes foeurs l'innocente parure
Que leur permet un ſi beau jour.
SCENE QUATRIEME.
AGLAE' , EUPHRASIE, ME'LANIE,
EUDOXE , SIDONIE , LES CHOURS.
CHUR S.
Outez , Princeffe adorable ,
G Goutez les tranfports de nos coeurs .
EUDOXE & SIDONIE chantent.
A vos piés nous femons des fleurs :
Leurs naiffantes couleurs
FEVRIER 189
1745 .
Rendent yotre printems , & fa candeur aimable ,
Goutez , & c,
CHoeUR,
SIDONIE , en préfentant une couronne de lys 3
de grenades , qui a f.rvi au Tabernacle,
Ces fleurs de l'Arche fainte ont formé la cou
ronne ,
Ornement confacré par l'Epoux immortel.
Ce tribut de la terre a monté fur l'Autel ,
Où des Anges tremblants la troupe l'environne ,
Où lui-même à l'Epoufe & s'unit & fe donne,
AGLAE .
Elle a prêté l'oreille à nos tendres accens.
Nous n'avons point fignalé notre zéle
Par un profane encens .
Retournons dans le Temple offrir des voeux pour
Elle .
CHUR cbantant;
Ciel , ô Ciel , fur fes jours verfez tous vos biene
faits.
EUDOXE chante.
Que le Pere & l'Epoux la couvrent de leur gloire!
EUDOXES SIDONIE chantent.
Que le plus tendre amour prévienne fes fouhaits
190 MERCURE DE FRANCE.
EUDOXE chante.
Qu'elle dorme au fein de la Paix !
SIDONIE chante.
Qu'elle s'éveille au bruit de la Victoire !
CHoeUR.
Ciel , 8 Ciel , fur fes jours verfez tous vos bienfaits .
EUDO XE chante.
Qu'une poftérité nombreuſe & floriffante
Des deux Peuples unis puiffe remplir l'attente !
SIDONI E chante.
Eternifez un fang fi glorieux
Dont vous avez placé la fource dans les Cieux.
CHUR S.
Tous nos momens font pour vous des hommages :
Grand Lieu répondez à nos voix ,
Triomphez, fouverain des Rois ,
Dans vos plus brillantes images.
ROY , Chevalier de
POrdre de S. Michel,
FEVRIER. 1745 191
SONGE à Mademoiselle Gauffin.
Au milieu des vapeurs où le fommeil nous plon- U
ge,
Cette nuit dans l'erreur d'un fonge ,
J'ai crûvo'r un Arrêt du confeil des amours,
Par cet Arrêt rempli d'extravagance,
La plus belle femme de France
Devoit voir terminer les jours ,
Si par un genereux ſecours
Un tendre Amant épris du plus beau zéle
Ne cherchoit à mourir pour elle,
A cette fatale nouvelle ,
Voilà d'abord le peuple feminin
Dans la peine la plus cruelle ;
Chaque femme apprehende un funefte deftin ,
La plus laide tremble pour elle ,
Et fe trouvant la plus riche en appas ,
Croit voir dans fon miroir | Arrêt de fon trépas .
Seule dans ce moment de la commune crainte ,
Adorable Gauffin , vous n'étiez point atteinte.
Vous ignoriez cette rare beauté
Qui devoit vous caufer mille frayeurs mortelles ,
Ces attraits par qui les plus belles
Pouvoient fe croire en fûreté.
192 MERCURE DE FRANCE.
De douleur cependant mon ame étoit ſaiſie ,
Et tandis qu'allarmé pour votre belle vie ,
Je cours pour la fauver aux dépens de mes jours ,
Mon reveil de ce fonge a terminé le cours.
Par Mr. D. M.
A M. LE COMTE ET A MADAME
la Comceffe de Froulay ,
Le jour de la célébration de leur mariage.
HEureux Epoux, apprenez ce myftere ,
L'Hymen furpris de trouver aujourd'hui
L'Amour chés vous auffi fage que lui ,
Veut à ſon tour changer de caracte e
Et pour vous feuls devenir chaque jour
Plus délicat & plus vif que l'Amour.
P.U. BC. D. A. A. C. D. R.
NOUVELLES
FEVRIER. 1745 .
195
¿ES EX EX EX EX EXEX
NOUVELLES
茶
ETRANGERES
POLOGNE.
N mande de Drefde du7 de ce mois que le
de Vicaire de l'Empire dans le Pays du droitSax on
a envoyé dans tous les lieux dépendans de fon Vicariat
un Decret qui porte que la Bulle d'Or & les
Constitutions Germaniques l'obligeant pendant
la vacance du fiege Impérial de prendre en main
l'adminiſtration du Gouvernement de l'Empire
dans toute l'étendue des Pays du Droit Saxon , il
s'en charge pour la confolation & pour l'utilité des
habitans de ces Pays , quelque difficiles & quelque
onereufes que foient les fonctions attachées à une
pareille adminiftration ; que plus la conjoncture
paroît dangereufe par la fituation critique dans laquelle
fe trouvent les affaires , plus il eft néceffaire
de rétablir & d'affermir la tranquillité dans l'intérieur
de l'Allemagne ; qu'il exhorte les Souverains
& les Régences des Etats qui relevent de fon Vicariat
à conferver une parfaite union , & s'il furvenoit
entr'eux quelque differend , à les fufpendre,
ou dans les cas qui ne pourroient fouffrir de delai ,
à en informer S. M. afin qu'elle puiffe contribuer
par fes bons offices à procurer un accommodement
qu'il leur recommande en même tems de
prendre les mesures convenables pour être en état
quelqu'un vouloit ufer de violence contre un autre
, ou s'oppofer à l'élection legitime d'un Roi
des Romains , de contribuer au maintien de la
11. Vola I
194 MERCURE DE FRANCE .
paix & de la juftice & à la confervation des Droits
du Corps Germanique .
Le Marquis de Valory Envoyé extraordinaire
du Roi de France auprès de S. M. Pr. arriva le 15
Fevrier à Dreſde de Berlin pour exécuter de la
part de S. M. T. C. une commiffion importante.
Ce Miniftre a eu avec le Comte de Bruhl Minif
tre du Cabinet une longue conférence après laquelle
il a dépêché un courier au Roi de Prulle .
Il a été décidé que le Roi feroit une augmentation
dans fes troupes & que S. M. auroit fur pied
60000 hommes avant la fin du mois d'Avril. On
prépare 3000 nouvelles tentes & un train d'artille
rie beaucoup plus confidérable que celui qui avoit
été ordonné pour l'année derniere .
Le fecond Bataillon du Régiment des Gardes a
reçu ordre de fe tenir prêt à marcher & l'on a
donné le même ordre à plufieurs des Régimens qui
n'ont pas fait la derniere campagne .
ALLEMAGNE.
ON mande de Vienne du 30 Janvier dernier que
l'armée du Roi de Pruffe ayant pris fes quartiers
d'hyver depuis que le Comte de Traun a abandonné
la Siléfie , ce General s'eft aproché des Frontieres
de cette Province , & qu'il a établi fon quartier
general à Brinn .
L'échange des prifonniers qui devoient être ren
dus au Roi de France pour la Garniſon de Fribourg
été reglé , & un détachement de Varadins com
mandé par le Lieutenant Colonel Leileberg a dû
aller les chercher en Hongrie , d'où il devoit les
conduire par la Carinthie & par le Tirol fur les fron
tieres du Brifgau .
On a apris de Baviere que l'Electeur avoit noms
FEVRIER 1745 . 195
mé pour fes Miniftres d'Etat & de Conference le
Prince de Furftemberg , les Comtes de Konigsfeld
& de Preyfing , les Barons de Breithlohn & de
d'U enrtel.
Ona été informé par des lettres de Ratisbone que
les troupes Françoifes qui étoient dans le voifinage
du Danube étant extrêmement refferrées du côté
de Neuftadt, leComte de Ségur avoit pris la réfolution
de les étendre jufqu'au -delà de la riviere de
Paar ; que pour cet effet il avoit fait avancer de
ce côté le 27 Janvier dernier un Corps de 1800
kommes , qu'un autre Corps avoit marché en mêmetems
vers Griefenfeldt afin d'être à portée de foutenir
le premier ; que le 28 on avoit reçû avis que la
garnifon d'Ingolstadt faifoit des difpofitions pour at
taquer l'un de ces deux corps ; que le Baron de Berenklau
étoit effectivement forti le lendemain d'Ingolftadt
avec une partie de la garniſon de cette Place
& qu'il avoit paffé le Danube à Liechtenau ; que
d'abord les troupes Françoifes qui avoient pris leurs
quartiers fur les bords de la Paar, jugeant qu'elles
étoient trop foibles pour reſiſter au Baron de Berenklau
s'étoient retirées , mais qu'ayant été jointes
par celles qui s'étoient avancées à Griefenfeldt ,
elles étoient retournées fur leurs pas ; qu'ayant trouvé
à Reichershoffen les troupes du détachement du
Baron de Berenklau raffemblées , elles les avoient
attaquées avec tant de valeur qu'elles les avoient
contraintes de fe replier fur la tête de leur pont
à Liechtenau & de rentrer précipitamment dans
Ingolstadt ; que le Baron de Berenklau avoit abandonné
fept pieces de campagne qui couvroient fon
front de bataille ; qu'on lui avoit fait 300 prifonmiers
& qu'il y avoit eû environ 500 hommes de
tués de la part des troupes de la Reine de Hongrie.
On apprend de Hanover que le Chevalier de
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Belle-Ifle étoit à Stade depuis le 24 Janvierder
nier , mais que le Marêchal fon frere n'a pû y arriver
que le 26 , parcequ'il a été indipofé.
Les Lettres de Munich portent que l'Empereur
avant fa mora déclaré l'Electeur de Baviere Majeur
, & qu'il lui a recommandé de prendre les
confeils de l'Impératrice & ceux des Comtes de
Preyfing , de Tettenbac & de Konigsfeld .
L'Impératrice & l'Electeur de Baviere font au
Château de Nimphenbourg & l'Electeur y travaille
affidûment avec fes Miniftres pour délibérerfur
les réfolutions qu'il convient de prendre.
On a appris de Bonn que l'Electeur de Cologne
fe difpofoit à faire un voyage à Vunich.
Des lettres de l'armée commandée par le Comte
de Traun portent que ce General avoit toujours fon
quartier à Brinn & que l'extrême rigueur de lafaifon
auffibien que la néceffité de donner aux trou
pas le tems de fe remettre des fatigues extraordi
res qu'elles ont effuyées l'ont obligé de fufpendre
toutes les opérations militaires.
BAVIER E.
On mande de Munich du 18 de ce mois que M..
de Klinggraff Miniftre du Roi de Pruffe a affùré
L'Electeur que S. M. Pr étoit dans une ferme réfolution
de ne point fe départir des engagemens qui fubfiftent
entre cette Cour & celle de Berlin , & de
foutenir de toutes fes forces les intérêts de la Maifon
de Baviere.
L'Electeur a fait déclarer par le Comte de
Thering à tous les Miniftres Etrangers qui refident
Munich , que fon intention étoit de ne ſe prêter
à aucun arrangement que de concert avec les Puif
nces fes Alliées..
FEVRIER 1745. 197
Ce Prince a nommé fon Ambaffadeur à la Diette
pour l'élection d'un Empereur le Comte de Sintzheim
ci-devant Miniftre Plenipotentiaire de S. M. I.
auprès de la République de Hollande , & il a ordon
né au Baron de Raab d'aller refider à Manheim en
qualité de fon Miniftre auprès de l'Electeur Palatin.
Les troupes de la Reine de Hongrie qui font fur
les bords de l'Inn ont recommencé les actes d'hoftilité.
On a reçu avis de Reichershoffen pofte fitué à
trois lieuës d'Ingolstadt occupé par un Bataillon du
Régiment Royal Suédois des troupes de France ,
qu'un corps de 4000 hommes de la garnifon d'Ingolftadt
avoit effayé de f rprendre ce pofte , mais
que le Bataillon qui le gardoit s'y étoit défendu
avec tant de valeur que le Comte de Sparre
Colonel du Régiment Suédois avoit eu le tems de
marcher au feco rs. Les ennemis à fon approche
fe font retirés après avoir fait une perte confidérable.
Le feu de fix canons avec lefquels ils ont tiré
à boulets rouges a caufé beaucoup de dommage au
Château de Reichershoflen & au Bourg qui en dé--
pend .
HAMBOURG.
Su'vant des avis reçus de Stockolm le Marquis de
Lanmary Ambaffadeur de S. M. T. C. a eu une audience
particuliere du Roi de Suede dans laquelle
il a donné part à ce Prince du mariage de Monfeigneur
le Dauphin avec l'Infante d'Eſpagne Marie-
Therefe .
PRUSSE.
On a appris de Berlin du 3 de ce mois que
M. de la Mothe -Fouquet , Commandant de Glatz
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
à dépêché un courier au Roi de Pruffe pour l'informer
que la garniſon Pruffienne qui étoit à Habelchwerot
avoit été obligée pendant quelque
tems de demeurer prefque continuellement fous les
armes dans la crainte d'être ſurpriſe par quelques
troupes de la Reine de Hongrie qui s'étoient appro.
chées de ce pofte , que 800 hommes d'Infanterie
& 100 Huffards avoient été détachés fous les ordres
des Lieutenans Colonels Canitz & Phuhl & du
Major Hans Schultz pour aller attaquer ces troupes;
que ce Major après avoir enlevé les fentinelles
qui étoient fur les avenues des deux Villages qu'el
les occupoient , & avoir pouffé les Gardes avancées
des ennemis , avoit chargé avec les Huffards
Pruffiens quelques Compagnies de Cuiraffiers & de
Dragons qu'il avoit mifes en fuite ; que pendant ce
tems les Lieutenans Colonels Canitz & Phuhl à la
tête de leur Infanterie avoient paffé entre les deux
Villages , & que les ennemis ayant craint qu'on ne
leur coupât la retraite , avoient abandonné précipitamment
ces poftes ; qu'ils ont eu . 35 hommes
de tués ; qu'on leur a fait 47 prifonniers qui ont été
conduits à Glatz & qu'on leur a enlevé 79 cheyaux
.
La nuit du 19 au 20 du mois de Janvier dernier
un détachement de la garnifon de Glatz fit une autre
fortie dans laquelle il a taillé en pieces un détachement
de Huffards ennemis qui étoit à Niederstein
.
M. de Hautcharmoy qui commande à Brieg a
mandé au Roi que le Lieutenant Colonel Loben que
ce Major General a fait marcher avec quelques
Compagnies du Regiment d'Infanterie deSaldern &
du Régiment de Huffards de Soldan pour chaffer les
ennemis de Namilau , a éxécuté cette entrepriſe
avec toute la valeur & toute la prudence qu'on
FEVRIER. 1745. 199
pouvoit attendre de lui ; que le 15 il fit prendre
les devants à 30 Fufiliers & à 30 Huffards avec ordre
de tâcher de furprendre une des portes de Namflau
, & qu'à la tête du refte de fon détachement il
fit un détour pour attaquer la garnifon lorfqu'elle
fe retireroit ; que dès que cette garniſon eut découvert
le détachement Pruffien elle ne s'occupa
que du foin d'affûrer fa retraite qu'elle fit avec
beaucoup de confufion , & qu'elle ne put faire avec
affés de promptitude pour éviter d'être jointe par le
Lieutenant Colonel Loben qui fit fur elle un feu
très vif d'artillerie & de moufqueterie , & qui a
tué beaucoup de monde aux ennemis.
Quelques troupes de S. M. Pr. ont donné la
chaffe à 600 Infurgens que le Comte Palfy , qui
n'étoit pas encore inftruit que les Pruffiens
étoient maîtres de Namflau , y envoyoit pour recevoir
les contributions d'argent & de fourage que
les ennemis avoient exigées des habitans ,
Le Prince d'Anhalt Deffau ayant chaffé entierement
de Silefie les troupes de la Reine de Hongrie
, a diftribué des quartiers d'hyver à celles du
Roi.
On a appris du 30 du mois dernier que le Prince
Charles-de-Lorraine a fait un voyage à Brinn afin
de déliberer avec le Comte de Traun fur les nouvelles
mesures qu'il convenoit de prendre depuis
que les troupes Pruffiennes ont obligés celles de la
Reine de Hongrie de fe retirer entierement de la
Haute Silefie .
L'armée du Roi de Pruffe ayant pris les quartiers
d'hyver depuis que le Comte deTraun a abandonné
la Silefie , le Baron de Thungen s'eft approché
des frontieres de cette Province & il a établifon
quartier general à Brinn .
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE .
On mande de Berlin du 9 de ce mois que le
Roi a déclaré qu'il fouhaitoit que l'élection d'un
Roi des Romains fe fit avec une entiere liberté , &
que S. M. paroît determinée à n'accorder fa voix
qu'à un Prince qui poffede les titres preſcrits par la
Bulle d'Or , & par les loix fondamentales de l'Empire.
S. M. a appris par un courier qui lui a été dépêché
par leLieutenant GeneralNaffau que les ennemiss'éant
empar´s une ſeconde fois de la ville de Ratibor
& y ayant mis une garnifon de 100 Huffards & de
2000 Pandoures , ce Lieutenant Général qui avoit
reçu ordre de S. M. de les chaffer de ce poffe fe mit
le 9 de ce mois en marche avec 7 Bataillons & 2
Régimens de Huffards . Il fut averti qu'un détachement
de Huffards ennemis & de Pandoures occupoient
le Village de Radun , & il furprit ce détachement
dont 60 hommes furent tués , 50 faits
prifonniers & le refte difperfé . Le Lieutenant General
Naffau s'étant enfuite approché de Ratibor ,
il trouva les ennemis fortis de la Ville & en bataille
devant le Fauxbourg . Ils attaquerent fon avantgarde
qui les repouffa , Lorfque cette avantgarde compofée
de Cavalerie eut été jointe par l'Infanterie , les
Pruffiens attaquerent l'ennemi avec tant de fuccès
qu'ils le culbutérent & l'obligerent de ſe retirer
précipitamment vers la Ville. Ils y entrerent avec
les fuyards dont 30 furent pris & un grand nombre
taillés en piéces. Le refte fe fauva hors de la
Ville , & 50 de ceux qui étoient les plus avancés
ayant rompu le pont derriere eux plus de 500 de
ceux qui les fuivoient fe noyerent dans l'Oder . Depuis
cette action on en a ramené à Ratibor 300 autres
qui étoient montés à des arbres pour ne pas pé
rir, ou qui s'étoient fauvés dans les montagnes,
FEVRIER. 1745. 201
Le Roi reçut le 17 de ce mois le détail d'un fecond
avantage remporté dans le Comté de Glatz
fur l'armée de la Reine de Hongrie .
Le Lieutenant Général Lehwald à la tête du
corps de troupes Pruffiennes qu'il commande s'étant
avancé le 9 vers les deux villages du Haut &
Bas Johanfdorff dans ce Comté , en chaffa les ennemis
qui les occupoient & que ques jours après il
continua fa marche pour s'approcher d'un corps
de troupes S. M. H. lequel confiitoit en 10 bataillons
& 5 efcadrons ans y comprendre les Huffards
& les Croates , & qui étoit fous les ordres du G
néral Wallis. Ce corps s'étoit raffemblé entre Landeck
& Habelfchvvertds fur une hauteur près de
Plomnitz , & fa pofition étoit très - avantageufe ,
non iculement parles hayes & les broffailles qui le
couvroient , mais encore parce qu'on ne pouvoit
le join re fans paffer un ruiffeau dont les bords
étoient fort efcarpes Ces obftac.es n'ayant
point empêché le Lieutenant géneral Lehvvald de
hazarder le paffage du ruiffeau , il attaqua lès enneis
qui après avoir foutenu le combat pendant
une heure & demie furent enfoncés & prirent la
fuite. On leur a pris quatre piéces de canon & ils
ont eu pus de 900 hommes de tués. Le nombre
de leurs bleffés eft beaucoup plus grand , & celui
des prifonniers auroit été très- confidérable fans la
précipitation avec laquelle ils fe font retirés.
Le Roi a appris depuis que ce corps de tro pes
s'étoit retiré à Mittelvalde & que le Lieutenadt
géneral Leh vald fe difpofoit à aller encore
y attaquer les ennemis .
ESPAGNE.
N apprend de Madrid du 23 de ce mois que
202 MERCURE DE FRAN CE.
31 du mois dernier l'Armateur Michel Roman
étoit entré dans le Port de Bayona avec le Brigantin
Anglois la Grace dont il s'eft emparé à fix lieues
de Porto , & qui étoit chargé de 2000 quintaux
de moruë.
Den Jofeph Bigot commandant le Corfaire le
Saint Pierre a pris dans les environs du Cap de Finifterre
le Vaiffeau la Tete Charminte de la même
nation , monté de 10 canons & de fix pierriers,
qui alloit de Londres à la Jamaïque , où il portoit
ane grande quantité d'uftenciles de cuivre, de fer
& d'étain .
GENES ET ISLE DE CORSE.
ONa
Napprend de la Baftie qu'une troupe de rebelles
s'eft emp rée de S n - Pegrino , & qu'après
avoir taillé en pieces ou fait prifonniers tous les fol
dats qui y étoient en garni on , elle a tué un Barigel
dont elle a envoyé la tête dans un fac à M. Giuf
tiniani Commiffaire genéral de la République de
Génes.
de Stellanello
Les avis reçûs de Port-Maurice portent que
400 hommes des troupes combinées de France
& d'Espagne ayan : contraint les habitans
Fief appartenant au Prince
Doria de dépofer leurs armes entre les mains du
Podeftat de Diano , un grand nombre de Payfans
de la vallée d'Oneille s'étoient attroupés ; qu'ils
étoient entrés à main armée dans Diano & qu'ils
avoient rompu la porte du lieu où les armes de ces
habitans avoient été enfermées , qu'ils les avoient
enlevées & qu'ils avoient emmené lié & garotté
celui à qui le Podeftat en avoit confié la garde.
Plufieurs Bataillons Efpagnols qui fe font avancés
depuis à Alafio ont enfin réduit tous lesVillages de la
FEVRIER. 1745 : 203
vallée d'Oneille à la néceffité de fe foumettre , &
un détachement de ces troupes s'eft faifi de la perfonne
du Comte Guicciardi qui a beaucoup contribué
à l'enlevement des armes dont le Podeftat de
Diano étoit dépofitaire.
GRANDE BRETAGNE,
On a appris de Londres du 29 du mois dernier
que le Vaiffeaut le Flamborough de 20 canons qui croife
fur la côte de la Caroline Méridionale s'étoit emparé
d'un Bâtiment François de 120 tonneaux , de
24 canons & monté de 320 hommes , & qu'on avoit
trouvé à bord 60000 Piaftres & quelques caiffes
remplies de poudre d'Or.
L'Armateur le Mars de Darmouth qui avoit été
pris par les François a été repris par le Vaiffeau de
guerre le Capitaine vers le 48me, degré de Latitude.
*****************
ODE fur la vertu Chrétienne à la Reine.
TElle que fimple en fa parure ,
Négligeant les fecours de l'art
La Bergere de la Nature
Emprunte des attraits fans fard ;
De même à la Vertu pour plaire
Il ne faut que fon caractere ,
Son naturel fait ſa beauté ;
Elle eft foumife , fans baffeffe ,
,
I vj
104 MERCURE DE FRANCE.
Compatiffante fans foibleffe ,
Noble dans fa fimplicité.
菜菜
Comme la fource de tout vice ,
Elle évite l'oifiveté .
Sa langue ignorant l'artifice ,
A pour guide la verité.
Severe fans être farouche ,
On n'entend point fa chafte bouche
Faire rougir la pureté :
Infenfible aux biens de la vie ,
Jamais le démon de l'envie
Ne trouble fa tranquillité .
***
Par le menfonge & l'impofture
Veut on ternir fes actions ?
-
Elle fçait pardonner l'injure ,
Et maîtrifer fes paffions.
Toujours égale , complaiſante ,
Difcrerte , fincere , prudente ,
Refignée à l'adverfité ,
Elle abhorre la tromperie ,
Elle eft fourde à la flatterie ,
Humble dans la profperité.
*****
Placée au fein de l'opulence
Par les bontés du Créateur ,
Une faftueufe infolence ,
S'empare-t-elle de ſon coeur ?
FEVRIER 1745 . 205
Non, fon ame reconnoiffante
Benit la main toute puiffante
Du Souverain Maître des Cieux ,
Et lui confacrant fes richeffes ,
Par de charisables largeffes
Cherche à trouver grace à ſes yeux.
***
Dans l'adverfité la plus dure
Une pieuſe fermeté
Lui fait ſupporter fans murmure
Les tems de fa calamité ;
En adorant la Providence ,
Elle rend grace à fa clemence
De vouloir la mortifier ,
Et croit que le Seigneur n'octroye
Une fi falutaire voye ,
Qu'à ceux qu'il veut fanctifier.
****
Contente fous une chaumiere
Comme fous les plus beaux lambris ,
Dans une fervente priere
Au Ciel elle éleve fes cris ;
De cet unique néceffaire
Elle fait fon unique affaire ,
Compte tout le refte pour rien ;
Met en Dieu feul fon affûrance
Et vit dans la fainte eſpérance
De jouir du fouverain bien.
206 MERCURE DE FRANCE..
*****
Faux honneur des Grands de la Terre ,
Vains Plaiſirs des Voluptueux ;
Valez-vous la paix falutaire
Dont jouit un coeur vertueux ?
Vos honneurs ne font qu'un menſonge ,
Vos plaifirs paffent comme un fonge ;
On n'y trouve que vanité ,
Mais la vertu toujours aimable
A tous les biens eft préferable ,
Et fait notre felicité..
Vous qui brillant par la Couronne ,
Moins que par votre Piété ,
Au fafte qui vous environne
Oppofez votre humilité :
REINE , vous êtes le modele
Sur lequel d'un pinceau fidele
J'ai peint la Vertu trait pour trait ,
Je n'ai point crû trop entreprendre ,
Certain de ne m'y point méprendre ,
En vous traçant votre Portrait.
Campan , Officier de la Reine,
FEVRIER. 1745 207
MORTS ET MARIAGES.
C ?
Hriftian-Adam Egon Prince du S. Empire & de
la Tour Taff , Comte de Valfafline , Baron
d'Empden &c. Chevalier de l'Ordre de S.Hubert
, Chambellan , Général Major & Colonel
d'un Regiment de Dragons de S. M. I. mourut
âgé de 37 ans , étant né en 1708.
Anne Jacques de Guedeville Ecuyer Seigneur , de
Marinval & autres lieux , âgé de 67 ans.
Nicolas de Lepinan ,"Ecuyer , âgé de 69 ans.
·
Le 1 Mars , Jean Baptifte- François de La
michaudiere , Confeiller du Roi en fon grand Confeil
où il fut reçu le 11 Septembre 1739 , épouſa
en la Chapelle de l'Hôtel de Lamoignon ruë pavée ,
Damoifelle Anne-Catherine Luthier de S. Martin ,
fille unique de Michel Guillaume Luthier , Sgr.
de S. Martin , Maître ordinaire en la Chambre des
Comptes de Paris , & de défunte Dame Marie- Catherine
Moriau , morte au mois de Mars 1728.
M. de Lamichaudiereeft fils ainé de défunt Jean-
Baptifte de Lamichaudiere Sgr. dudit lieu , & de
Romene . Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes honoraire de fon hôtel , Prefident
honoraire au Grand Confeil , mort fubitement le
29 anvier dernier dans la 56 année de fon âge ,
& de Dame Louife de Rochereau de Hauteville
, morte le 13 Fevrier 1731 , avec laquelle il
ayoit été marié le 4 Mars 1716 , duquel mariage.1
208 MERCURE DE FRANCE.
refte encore un fils Pierre- Marie de Lamichaudie
re, âgé de 21 ans , Lieutenant dans le Régiment
du Roi , Infanterie.
La nuit du 10 au 11 Mars 1745 Marie - Yves
des Maret Comte de Maillehois ; fucceffivement
Colonel du Régiment Dauphin Infanterie , en
1734, Brigadier des armées du Roi le 20 Fevrier
1743 , Maréchal de Camp le 2 Mai 1744 , & Maître
de la Garderobe du Roi , fils de Jean- Baptifte
- François des Marefts , Marquis de Maillebois ,
Baron de Chateauneuf &c . Marêchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , & de Dame Marie-
Emmanuel d'Alegre, fille d'Yves Marquis d'Alegre,
Marêchal de France , Chevalier des Ordres du Roi ,
époufa par contrat de mariage , dont la cérémonie
fut faite la en Chapelle de l'Hôtel de l'Archevêque,
de Cambray par M. de Montmorin de S. Herem
Evêque Duc de Langres , Pair de France , Damoifelle
Marie-Magdeleine- Catherine de Voyer de
Paulmy d'Argenfon , fille de René-Louis de Voyer
de Paulmy Marquis d'Argenfon , Miniftre & Secretaire
d'Etat au département des affaires étrangeres
, Grand'Croix Chancelier & Garde des
Sceaux honoraire de l'Ordre Militaire de S. Louis,
& de Dame Marie- Magdeleine-Françoiſe de Meil-
Hand.
FEVRIER. 1745. 209
ARRESTS NOTABLES.
DECLARATION du Roi concernant les
Maifons Religieufes , donnée à Versailles le 10 Fevrier
1742 , Regiftrée en Parlement.
ARREST du Conseil d'Etat du Roi , qui
preferit les formalités à obferver pour parvenir à la li
quidation des drous dûs fur les bois 5 charbons qui
pafferont en franchije par la ville de Nante pour le
ompte de Sa Majefté , du 10 Juillet ( 744.
AUTRE & Lettres Patentes fur icelui du 14
Aout , Regifré en la Cour des Aides , portant Reglement
pour empêcher les abus & fraudesfur les mar
chandifes du commerce des Ifles qui jouiffent du béné
fice de reftitution des droits lorfqu'elles font portées à
Pétranger , far celles qui jouiſſent de la faculté
du tranfit dans le Royaume.
AUTRE & Lettres Patentes fur icelui du 21 ,
registrées en la Cour des Aides , qui fixent à fepe
fols du cent pefant les droits d'entrée des cinq groffes
fermes fur les verres à vitres venant des Verreries de
Franche-Comté.
ORDONNANCE du Roi du premier Sep
tembre pour conferver l'Etat Major du Regiment des
Gardes de Lorraine , fupprimer celui du Regiment di
Perche , faire paffer le Drapeau blanc à la Compagnie
Colonelle de ce Regiment , qui gardera ſeule ce titre
regler le rang des autres Compagnies,
210 MERCURE DE FRANCE.
ARRESTS de la Cour des Monnoyes des 12
Septembre 28 Novembre concernant la tranflation
de domicile des Maîtres Orfevres , & qui deffend
d'en établir ailleurs que dans les Villes où font établies
les Jurandes & Communautés .
ARREST de la Chambre des Comptes du 15
Septembre, portant Reglement pour la publication des
aveux dénombremens préfentés par les Vaffaux du
Roi.
?
ARREST du Confeil d'Etat du Roi & Lettres
Patentes furicclui, donnés à Strasbourg le 。Octobre
Regiftrés en la Cour des Aides , quifixent les Breaux
de fortie des Marchandifes qui paſſent à l'étran➡
ter en exemption des droits des cinq groſſės ferme‹.
ger
Dembre
ORDONNANCE du Roi du premier Nobre
, portant Reglement pour le payement des trou➡
pes de S. M. pendant l'hyver prochain.
AUTRE du 4 portant défenfes des Jeux de ham
Kard aux Colonies.
t
ARREST du Confil d'Etat du Roi Lettres
Patentes fur icelui , portant que le droit de Confom
mationfera perçufur les Nors & Langues de Merue
araifon de 27 fols du cent pefant , du 17 Novem
bre 1744 , Regiflr's en la Cour des Aides.
" ORDONNANCE du Roi de 10 por'ant
Reglement fur les décomptes de l'Infanterie Fra prefe
du premier Novembre 1744 an dernier Avril
1745.
AUTRE de 30 portant Reglement fur les d
comptes de la Cavalerie Francoife , des Huffwds 5
des Dragons du premier Novembre 1741 andernier
Avril 1745.
FEVRIER. 1745. 211
AUTRE du 21 Decembre pour fixer pendant
Pannée 1745 à la retenue du pain de munirion 24
deniers la ration dans les Places des frontieres de Flan
dre d'Allemagne.
ARREST du Confeil des 7 Août & 24 Decem
bre portant Reglement fur le fait des Marchandifes
provenant des prifes faites en Mer fur les ennemis de
l'Etat.
ORDONNANCE du Roi pour augmenter de
eent hommes le Régiment d'Arquebufiers de Graffin
y entretenir quelques Officiers de plus , du 25 Desembre
1744.
LETTRES Patentes du Roi du 29 qui nom»
ment des Commiffaires du Confeil pour paffer les Con
trats des Rentes viageres de tontine crées par Edit -
du mois de Novembre dernier .
ARREST du Confeil du 31 concernant la taxe
des Lettres de Chancellerie.
ORDONNANCE du Roi portant création
& établiſſement d'unfeptieme Sous - Aide-major dansle
Regiment des Gardes françoifes , & d'unfecond Sous-
Lieutenant dans les trente compagnies de Frfiliers de se
Regiment , du 12 Janvier 1745 .
AUTRE du portant augmentation dans clasune
des douze Compagnies du Regiment des Gardes
Suiffes.
ARREST du Confeil du 26 qui proroge pour
un an , à compter du premier Janvier 1745 juſqu'au
premier Janvier 1746 l' xemption de droits fur les
Beftiaux venant de l'étranger , ordonnée
3
Decembre 1743 .
par
celui de
212 MERCURE
DE FRANCE.
EDIT du Roi donné à Versailles au mois de Fe
urier , Regiftré en Farlement , portant crémion de
Rentes viageres en tontine,
AUTRE donné au même mois , Regifiré en Parlement
, portant établiffement de Marques fur les ou
vrages de Cuivre,
que
AUTRE du même mois , Regiftré en Parlement
qui ordonne les Grands Maîtres des Faux & Forêts
feront reçus au rachat de l'Annuel , 5 les Officiers des
Eaux & Forets à celui du Prèt & de l'annuel , $
réation d'un Trforier Payeur & d'un Controlleur
des 14 deniers pour livre du prix des adjudications
des Bois.
AUTRE du même mois , Regiftré en Parlement ,
qui accorde aux Officiers des élections 5 des Greniers
Sel la furvivance de leurs Offices.
ARREST du Confeil du 8 Fevrier portant con
firmation des opérations des deux Loteries Royales des
mois de Janvier & Fevrier 1743 , reglement des
comptes qui doivent être rendus par les Notaires.
AUTRE du même jour pour la redification des
noms dans les Claſſes des Tontines des deux Loteries
Royales des mois de Janvier & Fevrier 1743 .
: DECLARATION
du Roi donnée à Verfail
les le 16 , Regiftré en Parlement , qui ordonne le retas
blissement du droit d'un fol fix deniers fur chaque
Jeu de Cartes.
TABLE.
Emande de l'Infante Marie Therefe
D vêque de Rennes .
Difcours de ce Prélat au Roi d'Espagne,
A la Reine d'Espagne.
A l'Infante Marie Therefe.
par
l'Epage
46
II
13
14
16
19
27
Cérémonie de la ſignature du Contrat de Maria
A l'Infante Marie Antoinette,
ge
Cérémonie du Mariage .
Départ de Madame la Dauphine.
Arrivée de cette Princeffe à Fontarabie.
2.5
Remise de Madame la Dauphine entre les maine
du Duc de Lauraguais. 29
Honneurs rendus à cette Princeffe à Bayonne . 31
Arrivée de Madame la Dauphine à Bordeaux. 32
Fêtes de Bordeaux.
Fêtes de Blois .
Arrivée de Madame la Dauphine à Toury.
34
78
79
Ibid
Le Roi & Monfeigneur le Dauphin vont au-devant
de cette Princeffe .
Arrivée de Madame la Dauphine à Verſailles . 81
Cérémonie du Mariage de Monfeigneur le Dauphin
& de Madame la Dauphine.
Fêtes de Verſailles .
Fêtes de Paris.
83
85
114
132
Sonnet Italien für le départ de Madame la Dauphi- ·
Fêtes de Bourges..
ne de Bordeaux..
Fêtes de Lorraine,
134
135
Harangues des fix Corps des Marchands à Monfei
gneur le Dauphin & Madame la Dauphine 144
Ode fur le Mariage de ce Prince & de cette Prin
ceffe
Autre à la louange du Roi.
LA RENOM ME'E
I
152
Divertiffement compofé
impromptu fur le Mariage de Monseigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine . 161
Epître au Roi.
Logogryphes & Enigmes.
16
170
NOUVELLES LITTERAIRES , des beaux
Arts & c, 17 ,
Hiftoire du regne de Charlemagne , & nouvell
traduction des Effais de Litterature & de Morale.
Avis.
L'Idille de Saint Cyr.
Songe à Mademoiſelle Gauffin.
Ibs
7198
Vers à M. le Comte & Madame la Comte
Froulay.
Nouvelles Etrangeres , Pologne.
193
Allemagne . 194
Baviere .
19
Hambourg , Pruffe,
Eſpagne.
197
201
Genes & Ile de Corſe, 202
Grande Bretagne.
203
Ode à la Reine .
Ibid.
Morts & Mariages,
Arrêts Notables,
207
209
Qualité de la reconnaissance optique de caractères