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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
MARS. 1740.
ACOLLIGIT
SPARGIT=
Chés
Papillons
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la descente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC. XL.
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
A VIS.
L
'ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis an
Mercure vis - à - vis la Comédie Frangoife
, à Paris. Ceux qui pour leur commodité
voudront remettre leurs Paquets cachetés
aux Libraires qui vendent le Mersure,
à Paris , peuvent fe fervir de cette voye
pour lesfaire tenir.
On prie très-inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
les envoyent , celui , non -feulement de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas gardé
de copie..
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la
premiere
main , & plus promptement , n'auront
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps, & de les faire porter sur
l'heure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
AV
MAR S. 1740.
PIECES FUGITIVES
,
en Vers et en Prose .
LE TRIOMPHE
DE LA VERTU.
O D E.
Ille du Ciel , chaste Déesse ;
Qui portes ton front dans les Cieux ,
Remplis-moi d'une sainte yvresse ,
Et rends mes sons mélodieux .
1
Mere des plus pures délices ,
Sous tes favorables auspices
A ij Je
404 MERCURE DE FRANCE
Je veux te chanter dans mes Vers ,
Et de ma touchante Harmonie
Faire pâlir la noire Envie ;
Surprendre & ravir l'Univers .
*
Oui , c'eſt toi , Vertu , dont les charmes
Attirent l'encens des Mortels ;
Tu parois , on te rend les Armes ,
On court te dresser des Autels .
Partout on te loüe , on t'admire ;
Et trop étroit pour ton Empire ,
Le Monde aplaudit à tes Loix
Bien au-dessus de la Fortune
L'Olympe , la Terre , Neptune ,
Semblent dociles à ta voix .
Ancienne & toujours nouvelle ,
Tes attraits sans fin renaissants ,
Ne craignent ni la mort cruelle
Ni l'homicide Faux du temps.
Celeste dans ton origine ,
Des
MARS.
405 1740:
Des vastes Etats la ruine
Ne sçauroit ternir ta splendeur.
La plus funeste conjoncture
Ne sert qu'à marquer la mesure
De ta véritable grandeur.
*
L'Amour t'étale en vain ses charmes ,
Ses douceurs & fes voluptés ;
D'un seul regard tu le désarmes ,
Et brises ses Dards empestés.
Près d'une aimable Enchanteresse
Tu viens munir notre foiblesse
Contre ses apas séducteurs ;
>
Et sous les fleurs les pius brillantes
Nous montrer les ronces picquantes
Qui portent la mort dans les coeurs,
*
La plus horrible solitude ,
Repaire de Monstres affreux ,
Avec toi cesse d'être rude ;
Tes Partisans y sont heureux.
A iij Quoique
406 дёв MERCURE DE FRANCE
Quoique ce séjour leur refuse
Des biens dont le Mondain abuse
Ils vivent dans un plein repos .
Ton assistance favorable
Rend le plus foible inébranlable ;
Tous tes amis sont des Héros.
*
Quel est ce Mortel que j'observe ?
Des tourmens il brave l'effort ,
'Au milieu des feux il conserve
L'étonnant mépris de la mort.
Des célestes beautés charmée ,
Son ame n'est point allarmée ,
Son corps seul paroît abattu ;
Quel est donc l'esprit qui le guide a
Où prend- il cette ame intrépide 2
C'est dans les bras de la Vertu
*
Souvent la fortune se joue
Des Princes par de grands revers ;
Tel triomphe au haut de sa roue ?
Qui
MAR S. 407 1740.
Qui demain sera dans les fers .
>
Mais si ce Roy * perd sa Couronne ,
L'exemple de vertu qu'il donne
Rend son destin plus glorieux .
Dans sa disgrace sans limite
11 puise un surcroît de mérite ,
Qui n'eût jamais frapé nos yeux.
*
Le parfait modele des Princes ,
Louis soumis aux Sarrazins
Etoit moins Roy dans ses Provinces ,
Que lorsqu'il est entre leurs mains.
Captif auguste & respectable ,
La vertu sur son front aimable
Se découvre avec dignité ,
Et dans la prison fait parcître
Non un Esclave , mais un Maître
Au dessus de l'adversité . -
Couvert de la Pourpre Romaine ,
Le sage Mentor s'offre à moi !
A sa conduite plusqu'humaine ,
C'est Minerve que j'aperçoi ,
C'est FLEURY , dont l'esprit sublime ,
Des Princes s'est acquis l'estime
* Jacques II . Roy de la Grande-Bretagne .
A iiij Et
408 MERCURE DE FRANCE
Et le coeur de tous les François.
Par quel art , par quelle industrie
Fait-il triompher sa Patrie ?
C'est sa vertu qui parle aux Rois.
*
Humble & modeste aux pieds du Trône ;
Il en est le plus ferme apui.
Et pour les droits de leur Couronne
Les Rois s'en raportent à lui.
Vraiment grand , il aura la gloire
De perpetuer sa mémoire
Dans les coeurs , mieux que sur l'airain
Quoi ! le temps pourroit-il l'éteindre ?"
Non , du temps l'on n'a rien à craindre
Quand la Vertu tient le Burin.
*
Invincibles Foudres de guerre ,
Vous vivez , votre sort est beau ;
Vous êtes les Dieux de la Terre ,
Que serez-vous dans le Tombeau à
En vain au milieu des allarmes
Vous aurez soumis à vos Armes
Le Monde à vos pieds abattu ,
Si Dieu ne met dans la balance ;
Non les hauts faits , non l'opulence ,
Mais les seuls fruits de la Vertu
Tour
MARS. 1740.
402
Tout meurt , tout s'éclipse , tout passe ;
Aux Héros les plus renommés
La mort ne fait pas plus de grace
Qu'aux hommes les moins estimés .
Oui le temps aux plus beaux Portiques ,
Aux Palais les plus magnifiques ,
Fait ressentir sa cruauté ,
Mais la Vertu toujours vivante ;
Du Temps , de la mort , triomphante ;
A pour prix l'immortalité .
**
Divinité plus précieuse
Que les trésors & les plaisirs ,
Sous ta puissance merveilleuse
Range & captive mes désirs.
Que ton divin amour m'enflamme ;
Vien saisir & remplir mon ame
De tes delicieux attraits .
Je te consacre ici ma vie ,
Augmente en moi la noble envie
De te cultiver à jamais.
Par M. le Chevalier de Montfleury,de Bayeux.
A v DIS
MAR S. 1740:
411
DISSERTATION de M. Menard ;
Conseiller au Présidial de Nîmes , sur un
>
ancien Monument du Bourg S. Andeol ,
adressée à M. le Cardinal de Polignac.
M.
Persuadé que votre Eminence s'empressera
toujours d'avoir une connoiffance particuliere
de tous les Monumens qui portent"
te vrai caractere de l'antiquité, je ne crois pas
pouvoir me dispenser de lui faire part de
tout ce qui vient à ma connoiffance de considérable
& de rare dans ce genre. En revenant
de Privas en Vivarais,où j'ai eû l'honneur d'aller
ce mois de Novembre dernier, adminiſtrer
Ja Juftice criminelle , avec ceux de mes Confreres
, que le Roy y avoit députés sur ce
même sujet , je fus invité en paffant par le
Bourg S. Andeol , d'aller, à quelques pas delà
, voir un Morceau d'Antiquité Gauloise ,
renommé dans le Pays. Après avoir exami
né ce Monument , & trouvé qu'il méritoit
attention, je me proposai dès lors de le communiquer
à V. E. bien affûré qu'elle en seroit
satisfaite , personne au monde n'étant
plus capable qu'elle de juger de ces sortes de:
choses , par ses lumieres & par ses propres
A vj
con412
MERCURE DE FRANCE
connoiffances. A mon retour à Nîmes , je
me suis mis à travailler sur cette matiere , &
voici le fruit de mes reflexions ; agréez M.
que j'aye l'honneur de vous les présenter avec
un Deffein du Monument en queftion , fait
avec toute l'exactitude poffible.
Le Bourg S. Andeol eft du Diocèse de
Viviers , situé sur le bord Occidental du
Rhône, à deux lieües du Pont S. Esprit, vers
le Nord. On y voit dans un Vallon , qu'a
formé le cours d'un Ruiffeau , fort peu éloigné
des murs de ce Bourg , un Monument
antique qui eft digne de l'attention des Curieux
, & qui mérite d'être publié avant que
le temps l'ait entierement détruit ; car il dépérit
tous les jours.
le-
Ce Monument eft un Bas- Relief, taillé
dans le Roc , à 5. ou 6. pieds de terre ,
quel forme une espece d'Autel . Un jeune
homme paroît dans le milieu , portant une
espece de bonnet Persan ou de Thiare sur la
tête. La figure de ce jeune homme , représenté
fort & robufte , eft aîlée . Il tient les
genoux sur un Taureau; de la main gauche if
lui tient le deffous du mufle ; le bras droit eft
emporté. Ce Taureau , qui paroît animé , &
tout prêt à prendre sa course , a déja les jambes
de devant levées. Au deffous de cet Animal
se traîne contre terre un gros Serpent ,
dont la tête paroît cachée dans un trou du
Rocher.
MARS . 413 1740%
>
Rocher. D'un côté un Chien s'élance vers le
col du Taureau. De l'autre eft un très - gros
Scorpion , qui serre avec ses pinces les tefticules
du Taureau. Plus haut sur le côté droit
de la tête & de l'épaule du jeune homme
eft représentée la figure du Soleil , sous une
belle face , ornée de rayons ; & sur le côté
gauche , eft la tête d'un Taureau , parée de
feftons & de guirlandes , à la maniere des
Animaux deſtinés à servir de Victimes. Audeffus
de l'épaule droite du jeune homme ,
il part un corbeau, qui semble vouloir fondre
sur sa tête. Au bas de toute cette Composition
, & dans un Angle , eft un Cartouche
qui contenoit une Inscription , entierement
effacée par le temps. Le tout eſt couronné
d'une espece de renure taillée dans le
Roc , d'un demi pied de profondeur.
Je ne crois pas , M. que dans l'Explication
de toutes ces figures , il puiffe y avoir deux
sentimens , & je ne balance point à dire affirmativement
& sans douter , que c'étoit là
la représentation du Dieu Mithras, avec tous
ses atributs. Eclairciffons ceci, & remontons
à l'origine du culte de cette Divinité , & à
l'institution de ses Symboles.
Ce Culte fut porté de Perse à Rome du
temps de Pompée, pendant la guerre des Pirates
, c'est- à- dire l'an de Rome 687. ( Plutar.
vit. Pompe, ) il y fut en vigueur , principalement
414 MERCURE DE FRANCE
palement pendant le second & le troisiéme
siécle de l'Ere Chrétienne . De - là il paffa
dans les Gaules , où il subsifta , comme danstout
le refte de l'Empire Romain , jusqu'à
l'an de J. C.378 . qu'il fut entierement éteint,
par les soins & le zele de Gracchus , Préteur
de la Ville de Rome . Cette Divinité n'étoit
autre chose parmi les Perses , que le Soleil ,
qu'ils ont sur tout consideré dans le point
d'une de ses plus merveilleuses opérations
qui eft celle de l'émersion d'une Eclipse . Le
mot de Mithras qu'on lui donne eft purement
Persan , car Mithri ou Mithir, en cette
Langue , signifie Seigneur en la nôtre
( Scalig. Emendat. temp. Lib. 6. pag. 588. )
c'est -à- dire que ces Peuples regardoient le
Soleil comme le vrai & l'unique Dominateur
de l'Univers ; les Romains n'en avoient
pas une idée moins sublime , ils l'apelloient
le Seigneur de l'Empire Romain , Sol Dominus
Imperii Romani ; une Médaille de l'Empereur
Aurelien en fait foi .
Les Romains & les Gaulois aporterent
quelque changement en la représentation du
Dieu Mithras ; & quoi qu'ils l'euffent pris
des Perses , ils ne s'affujettirent point à graver
ou à peindre sa figure de la même maniere
que le faisoient ces Peuples Orientaux.
Ceux- ci donnoient trois visages à ce Dieu ,
ce qui lui fit donner le surnom de Triplex,
ou
MARS. 1740. 415
ou Triplasios ; c'étoient trois têtes d'Animaux.
Celle du milieu , la plus grande de
toutes , étoit une tête de Lion ' ; celle de la
droite , la tête d'un beau Chien , qui avoir
l'air doux & careflant ; & la troisième , qui
étoit au côté gauche , la tête d'un Loup ,
( Macrob. Saturn . Lib. 1. Cap. 20. ) tout
cela avoit sa signification . Je ne m'arrête
Foint à expliquer le sens & le myftere que
renfermoient ces figures ; les Anciens sont
partagés là- deffus , & donnent , à leur ordi
naire , dans des visions & de pures chimeres.
Julien l'Apoftat , zelé Partisan du culte
de cette Divinité , raporte ces trois Têtes à
la division que les Aftronomes font du Zodiaque
en quatre parties égales, sur chacune
desquelles il se trouve trois Signes , qui forment
les differentes Saisons . Orat. 4.
+
Nous ne trouvons pas sur ce Monument
une Tête à trois faces , mais une fimple tête
humaine , parce que les Romains avoient
rejetté cette représentation , & avoient crû
se raprocher davantage de la figure d'une
Nature divine , en lui donnant une face humaine.
Cela fut ainfi pratiqué dans toutes
les Gaules , & les Peuples de ces contrées
adopterent le culte de cette Divinité avec la
même représentation , par déference pour les
Romains. On ne laiffa pas cependant de
conserver ces figures , & de les faire entrera
>
dans
416 MERCURE DE FRANCE
'dans les fimboles de cette Divinité. Toutes
les anciennes Tables mithriaques en font foi
On y trouve toûjours , ou la figure d'un
Chien , ou celle d'un Loup , ou celle d'un
Lion , jointes à celle de la Divinité , & quelquefois
, quoique plus rarement , toutes les
trois ensemble. Nous verrons bientôt ce qui
s'observa dans le Monument que j'explique .
Cette même Divinité est ici representée
montant sur un Taureau , dont elle tient le
mufle avec la main gauche . Pour la droite ,
elle est tout-à - fait brisée , mais je ne doute
nullement qu'elle n'ait été employée à pren
dre cet Animal par les cornes , ou peut- être
auffi à lui enfoncer un poignard dans la gor
ge. L'une ou l'autre de ces attitudes fe rencontre
toujours fur les Marbres de , Mithras,
Quoiqu'il en soit, on a voulu par cette représentation
, exprimer les avantages du Soleil
sur la Lune , figurée par le Taureau , & sa
superiorité sur cette Planete , surtout pendant
l'émersion des Eclipfes. C'eſt en ce
fens que Stace a dit dans une Invocation au
Soleil , ( Lib. I. Theb. )
Adfis , & memor officii , Junoniaque arva
Dexter ames ; feu te roseum Titana vocari ;
Gentis Achemenia ritu , feu praftat Ofirim
Frugiferum ; feu Perfei fub rupibus antri ,
Indignatafequi torquentem cornua Mithram.
En
MARS . 1740. 41%
@
En effet , selon la pensée de Lutatius Į
Commentateur de ce Poëte , la Lune , indignée
d'être réduite à suivre toujours le Soleil
, vient se placer devant lui , & cache sa
lumiere ; mais le Soleil , pour faire voir que
la Lune lui eft inferieure monte sur le
Taureau , le prend par les cornes , & le terrasse.
Sol enim , dit ce Commentateur , Lu
nam minorem potentiâ suâ , & humiliorem do
cens , Taurum infidens cornibus torquet..
,
Sous l'emblême du Taureau , les Anciens
prétendoient représenter la Lune. Ils sacrifioient
à cet Astre des Taureaux , & les cornes
de cet animal en étoient le simbole .
Ainsi il ne faut plus s'étonner que le Taureau
de notre Monument soit la figure de la
Lune , & l'Homme qui le dompte , celle du
Soleil. Non seulement on sacrifioit des Taureaux
à la Lune , mais la ferocité des Prêtres
de Mithras , qui dans les Gaules , n'étoient
autres que des Druides , les porta à sacrifier
des victimes humaines à cette Divinité.
Nous lisons dans Socrate , & Sozomene ,
que sous Julien l'Apoftat, & sous Theodose ,
on trouva à Alexandrie l'Antre de Mithras ,
rempli de crânes humains.
•
Je ne diffimulerai pas cependant , que M.'
l'Abbé Banier , dans un des Ouvrages dont
il enrichit chaque jour la République des
Lettres , ne croit pas que le Taureau gravé
Lux
418 MERCURE DE FRANCE
"
>
sur
für les bas- reliefs de Mithras , représente la
Lune. Après avoir embrassé le syſtême des
plus habiles Mythologues , qui veut que
toutes les représentations de ceDieu ne foient
qu'une efpece de Planisphere céleste
lequel on a voulu marquer les opérations du
Soleil , lorsqu'il parcourt les fignes & les
conſtellations du Zodiaque , il pense que la
figure de ce jeune Homme, égorgeant le Taureau
, représente le Soleil , lequel après avoir
parcouru , presque sans chaleur , les fignes
méridionaux pendant l'Hiver , reprend fa
vigueur lorsqu'il entre dans le signe
du Taureau au commencement du Printemps
; ce qui eft marqué , selon lui , par
l'attitude d'un jeune Homme qui égorge un
des plus forts & des plus fiers de ces animaux:
( La Myth. expliquée par l'Hift. T. 3.
·Page 375. )
,
Il se présente ici , M. , une observation
qui n'eſt point étrangere à notre sujet
; je veux dire que le culte des Perses à
l'égard du Dieu Mithras , ou le Soleil , étoit
égal pour la Lune , & avoit des symboles si
reflemblans , qu'il seroit facile de confondre
ces deux Divinités. Julius Firmicus nous assûre
que les Perses & tous les Mages de cette
Nation , divisoient la Nature Divine en
deux Personnes , & la communiquoient aux
deux sexes ; que le premier objet de ce cultc
MARS. 1740. 419
te étoit le Soleil , & le second , le feu, qu'on
peut regarder comme son image sur la terre
; & que ces Peuples attribuoient à une figure
d'homme & à celle d'une femme , la
subftance du feu. Macrobe ( Saturn. Lib . 1.
cap. 23. ) dit que les Affyriens regardoient
Adad , qui signifie seul , comme le plus
puiffant des Dieux , c'étoit le Soleil , & la
Déesse Atargatis comme sa compagne ,
c'étoit la Lune ; & que ces deux Divinités
avoient chés ces Peuples une pleine puiffance
sur toutes choses : il est vrai que cet Auteur
entend parler de la Terre , sous le terme
d'Atargatis ; mais tous les Anciens conviennent
, & Macrobe lui- même avoue en un
autre endroit de ses Saturnales , qu'Atargatis
étoit Venus célefte , qui n'eft autre que
la Lune. ( Lib. 3. cap. 6. )
,
Or , on donnoit trois vifages à la Lune
comme les Perses en donnoient trois au
Dieu Mithras , ou au Soleil. Dans le vrai ,
c'étoit pour marquer les trois phases de la
Lune : mais selon Julius Firmicus , que j'ai
déja cité , des trois choses qui composoient
la Statue de la Lune , la premiere étoit un
symbole de la colere ; la seconde représentoit
la multiplicité innombrable de nos pensées
, & la troisiéme marquoit les plaifirs
immoderés de la volupté. Cette reffemblance
répandroit de la confusion & de l'obscu
rité
420 MERCURE DE FRANCE
rité sur la figure du Dieu Mithras , si nous
ne sçavions d'ailleurs que les symboles du
Taureau se raportent entierement à la Lune .
&
Il y avoit encore un très -grand raport entre
les symboles de ces deux Divinités , & ceux
que l'on attribuoit à Isis & à Serapis . A l'égard
des Affyriens , comme des Gaulois & des
Germains , Isis étoit la même Divinité que la
Lune,& Serapis étoit le Soleil. Je dis encore,
après Macrobe ( Saturnal. Lib. 1. cap 19 .
20. ) que les Anciens ne faisoient qu'un même
Dieu de Mercure,du Soleil, & d'Apollon,'
dont ils confondoient le culte. Nous avons
vû que les Perfes représentoient le Dieu
Mithras , avec trois têtes , l'une de Lion ,
l'autre de Loup , & la troisiéme de Chien ;
ceux d'Alexandrie faisoient la même chose
à l'égard de Serapis , & lui donnoient auſſfi
tous , ces trois têtes. ( Euseb. Prep . Evang.
Lib. 1. cap. 3. )
Nous voyons donc par toutes ces myfterieuses
pratiques , que le Dieu du Soleil a eû
differentes défignations , & que les Peuples
ont employé à son culte differentes cérémonies
, selon la diversité de leurs génies & de
leurs manieres de penser. Dans les Gaules,
on ne le reconnoilloit que sous le nom de
Mithras , & on avoit dépouillé son culte &
sa représentation de la plupart des symboles
aportés
MARS: 1740. 421
aportés de l'Orient. On avoit regardé le Soleil
dans le point qui frape le plus , & qui est le
plus capable d'inspirer aux Peuples une sainte
& salutaire frayeur, je veux dire pendant son
Eclipse & fon émersion. On avoit tâché de
fixer cette operation remarquable aux yeux
de la Nation, par des représentations symboliques
, & les Prêtres Gaulois avoient choisi
cette victoire remportée par le Soleil sur la
Lune , comme une circonftance qui leur
paroiffoit la plus respectable , & qui marquoit
le mieux la pleine puiffance de cet
Aftre.
Les aîles qu'on voit au jeune Homme de
notre Monument , ne sont point une énigme
impenetrable . Elles marquent la rapidité
avec laquelle le Soleil fait le tour du Monde.
On a crû dans le Pays que c'étoit une draperie
volante ; mais on n'a qu'à bien examiner
la chose , & on se convaincra, que ce sont
proprement des aîles qui sortent de l'épaule
droite de ce jeune Homme. Nous trouvons
en effet des figures de Mithras avec des
aîles sur plusieurs anciens Monumens de
Dieu , tels que sont un Marbre de la Galerie
Juftiniene , & un autre Marbre raporté par
M. della Torre , Evêque d'Adria , dans une
sçavante Dissertation qu'il a donnée sur le
culte & la Religion de Mithras.
ce
Parcourons les autres figures de notre bas
relief ;
442 MERCURE DE FRANCE -
relief , qui accompagnent celle de Mithras.
On y voit sous le Taureau un gros Serpent se
traîner contre terre. Ce reptile étoit un des
principaux symboles de ce Dieu ; on en
trouve toujours la figure sur les tables . Mithriaques.
Macrobe ( Lib . 1. cap . 9. ) dit que
les anciens vouloient exprimer par cette
figure , le cours oblique que le Soleil fait
dans le Zodiaque ; le Serpent a toujours marqué
l'obliquité de l'Ecliptique . Nous voyons
dans l'Antiquité expliquée de D. Montfaucon
( Tome 1. p. 378. ) un Monument fur
lequel les Signes du Zodiaque sont coupés.
par un Serpent qui en fait le tour à plusieurs
replis. Le Serpent entroit auffi dans les symboles
de la Lune , car il eft frequent de la
voir représentée fur les anciens Marbres ,
fous la forme d'une femme entortillée d'un
serpent , foit par la même raison de Mithras,
qui eft commune à la Lune , par raport au
Zodiaque ; soit parce que ces reptiles , fuivant
les connoissances de l'Hiftoire naturèlle
, changent de peau tous les ans , & ne
quittent leurs dépouilles , que pour prendre
de nouvelles forces ; ce qui figure le cours
de la Lune qui fe renouvelle chaque mois.
(Sanchoniat, apud Eufeb. Prep. Evang. Lib.1.
cap.10. )
On voit enfuite un Chien qui paroît s'é
Lancer vers le Taureau , pour le mordre au
cou,
MAR S. 1740 423
cou , ou peut- être pour recevoir & lécher le
fang du coup que le jeune Homme portoit .
au Taureau , en lui plongeant un poignard
dans le cou avec fa main droite , s'il ne l'employoit
pas à le prendre par les cornes ; cette
figure n'a d'autre fignification que celle
d'une Conſtellation connue fous le nom du
Chien , laquelle eft hors du Zodiaque. Sur
quoi il faut remarquer , une fois pour toutes,
que la plupart des figures que l'on voit décrites
fur les Tables Mithriaques , ne représentent
autre chofe que les Signes ou Constellations
du Zodiaque.
Il n'eft pas furprenant , M. , devoir ici
le Zodiaque avoir part à tous, ces symboles
; c'étoit une fuite de la Religion
des Druides , qui faifoient une étude particuliere
de l'Aftronomie. D'ailleurs il étoit
bien jufte que l'on fit entrer les Conftellations
& les Planetes dans les Myſteres du
Dieu Mithras , puifque le Soleil , repréſenté
fous la figure de cette Divinité , en regle entierement
le cours , & qu'il leur prête toute
leur lumiere. C'eſt la pensée de Ciceron ,
(Somm. Scip. ) qui apelle le Soleil , Dux &
princeps , & moderator luminum reliquorum :
Cette explication prife du raport des Aftres
avec le Soleil , eft autorisée par tous les anciens
Auteurs. Celfe , dans' Origene , ( Lib.6. )
dit que tous les fymboles de cette Divinité
étoient
424 MERCURE DE FRANCE
étoient des repréſentations des Etoiles fixes
& des Planetes. Il paroît même que les
Conftellations participoient au culte & aux
honneurs que l'on rendoit à Mithras , &
qu'on les regardoit comme des Divinités inferieures
, dont on plaçoit fouvent les differentes
figures dans les Temples de ce Dieu.
L'explication de la figure du Scorpion , qui
ferre avec fes pinces les parties les plus fenfibles
du Taureau , eft affès difficile , & il y a
beaucoup plus d'embarras à en deviner le
sens. On ne peut point la raporter au Signe du
Zodiaque, qui porte le nom du Scorpion, ce
Signe n'ayant pas la moindre liaiſon , ni le
moindre raport avec l'attitude du Scorpion
de notre Monument. Ne feroit ce point
une maniere d'exprimer la génération des
chofes naturelles , qui feroit détruite fans le
Soleil , & de marquer l'inutilité de la Lune ,
figurée par le Taureau , si elle n'étoit aidée
du Soleil , dont les influences produiſent sur
la Terre de fi magnifiques biens ? En effet
n'eft-il pas bien certain que cet Aftre eft le
principe de la géneration , qu'il ranime &
réchauffe tous les corps fublunaires , & qu'il
donne fa force & fa lumiere à la Lune
qui lui eft entierement inferieure & foûmife
?
J'ai pour garant de mon opinion le célebre
Porphire, qui affûre ( Lib.4.cap. 16. ) que la repré-
>
MARS. 1740. 425
présentation du Dieu Mithras , détachée des
autres figures symboliques qui l'accompagnent
, marquoit la génération des chofes
naturelles. I eft vrai que cet Auteur en dic
autant du Taureau , mais cela n'exclut pas
le refte , parce qu'il faut l'entendre de la .
Lune , aidée du Soleil , fans lequel elle ne
peut rien, & qui pourtant , avec fon fecours,
contribue au principe & à la génération des
chofes. Je pourrois encore donner pour
garant le sçavant Evêque d'Adria , qui a
foûtenu que toutes les figures myfterieuſes
que l'on voit fur les Tables Mithriaques , ne
font que
des symboles de la génération des
chofes , laquelle ne peut fe faire que par le
fecours , & avec la participation du Soleil.
Mais cet illuftre Prélat va trop loin : fes raifons
me paroiffent inferieures à tout ce qu'en
ont dit Macrobe & Porphyre , mieux instruits
que nous des ufages pratiqués dans la
Religion des Anciens , & des vûës qu'ils eurent
en les établiſſant.
Du refte , comme je n'adopte point le fentiment
du sçavant Académicien que j'ai déja.
cité , ( M. l'Abbé Banier , ibid. page 178. ).
qui fait du Taureau une repréſentation du
Signe célefte , qui en porte llee nnoomm ,, je ne
fçaurois dire avec lui , quelque refpect que
je porte à fes lumieres , que ce Scorpion , à
le prendre même pour un Cancre rongeant
B les
426 MERCURE DE FRANCE
les parties du Taureau , marque fon empreffement
à chaffer ce Signe , que le Soleil doit
parcourir bientôt après. Car je voudrois ,
pour le foûtien de cette opinion , que le
Cancre , ou l'Ecreviffe , vint immédiatement
après le Taureau ; mais on fçait que les Gémeaux
font entre deux. D'ailleurs la figure
de notre Monument ne repréfente point une
Ecreviffe , mais un Scorpion ; la feule inf
pection peut en-convaincre : de plus , fi l'on
veut prendre ce Scorpion pour une figure
du Signe qui en porte le nom , mon objection
devient encore plus forte ; car le Scorpion
eft la fixiéme Conftellation du Zodiaque
, qui vient après le Taureau.
Le Corbeau qui part du haut de ce Tableau,
& femble venir fondre fur le vifage du Dieu,
peut fignifier une Conftellation du même
nom , qui eft hors du Zodiaque du côté du
midy , vis- à- vis de la Balance ; mais fans aller
chercher l'allégorie de cette figure parmi les
Signes céleftes , on peut dire encore que ceCorbeau
eft un des symboles particuliers, affectés
au Dieu Mithras, parce qu'on fçait que cet Oi
feau étoit particulierement confacré au Soleil.
Enfin la figure du Soleil , fous le vifage
d'un beaujeune Homme couronné de rayons,
que l'on voit au côté droit & fur l'épaule du
Dieu , n'eft qu'une repréſentation symbolique
du jour ; & celle de la tête d'un Taureau,
MARS. 1740. 427
2
reau , qui paroît au côté gauche , eft une repréfentation
de la nuit , figurée par cet.
animal , véritable Emblême de la Lune ,
qui préfide à la nuit. Ces deux Aftres fe
fuccedant l'un à l'autre , forment la durée
des jours ; & comme le Soleil en eft le principal
mobile , les Anciens ont encore voulu
repréſenter ici fa fuperiorité fur toutes les
Etoiles & les Planetes , & montrer la dépen
dance , la liaiſon , & le raport des Conftellations
avec le Soleil , qui regle tout le cours
du Ciel. C'eft ainfi que Martianus Capella
dit au Soleil , qu'il procure à la Terre une
temperature agreable , & fait garder aux
Aftres une marche reglée & uniforme .
Nam medium tu curris iter , dans folus amicam9
Temperiem Superis , compellens atque coërcens
Sidera facra Deum ; cum legem curfibus addis .
De Nupt. Phiolog. Lib. 2. p . 53.
•
Ce font là , M. , toutes les Figures
fculptées fur notre Monument , pour marquer
une partie des symboles qui étoient
proprès & affectés au Dieu Mithras. Je dis
une partie des symboles , parce qu'il y a
quantité d'autres figures qui fe voyent , outre
celles - ci , fur les autres bas- reliefs de Mithras
, comme font la Tortuë , lc Belier , le
Cheval , le Loup , &c . toutes figures symbo-
Liques , confacrées aux mysteres de ce Dieu ;
Bij pour
428 MERCURE DE FRANCE
pour marquer le cours du Soleil , fa puiffan
ce , fa lumiere , & toutes les opérations . Il
faut croire que cette partie de nos Gaules
avoit réduit le culte & les myſteres de ce
Dieu à cette feule partie , que l'on voit ici
repréfentée , & que les Prêtres de ce Canton
n'avoient adopté d'autres figures que cel
les- ci.
Il faut encore remarquer quetoutes ces
figures font fculptées fur le rocher même ,
et non fur des pierres particulieres , comme
tous les autres morceaux qui nous reſtent
du Paganifme ; ce qui ne s'eft point fait fans
myftere & fans quelque deffein : dévelopons
cette pratique , s'il eft poffible ,
Les Anciens faifoient naître Mithras d'u
ne pierre. Ce point de la Mythologie eft atteſté
par plufieurs Peres de l'Eglife , furtout
par S. Juftin , ( Dial . Tryph. p. 296 , ) & par
S. Jerôme , ( Adverf. Jovin. 1. Commodien.
Fafir. x111 . Il nous refte de plus quantité de
Monumens qui le confirment. On y voit
Mythras , repréfenté fous la forme d'un Cippe
de pierre ; quelquefois fous la figure d'une
groffe pierre pyramidale , telle que les
Médailles la donnent au Soleil adoré à Emefe
, fous le nom de Sol Elagabalus ( Spanheim
, Cefar de Julien , p . 370. ) c'étoit pour
conferver aux yeux & dans la mémoire des
Peuples , la maniere dont cette Divinité, avoit
:
pris
MAR S. 1740. 429
pris naiffance. On trouve dans la Galeric Jus
tiniene un Mithras fortant d'une pierre . Le
Simeoni a publié un Monument femblable ,
qui vient d'être expliqué avec une érudition
infinie , par un fçavant Religieux de la Congrégation
de S. Maur : c'eft une Pierre quarrée
, d'où fort une tête avec un Serpent au
devant , & cette Inscription : Deo invicto ,
Mithr. fecundinas dat. ( La Religion des Gawlois
, Tom. 1. Liv. 2. Chap. 32. 33. & 34. )
C'est donc pour cette raifon que l'on a ici
repréſenté fur le Rocher même le Dieu Mithras
avec tous fes fymboles ; il paroît fortir
de la pierre. Je ne doute point que les Gaulois
, ou pour mieux dire , les Druides de
cette Nation , n'ayent eû en vûë , par cette
repréfentation , d'allegorifer fur la naiſſance
de cette Divinité. D'ailleurs ne fçavons - nous
pas, felon la remarque de Paufanias ( Lib . 7. )
que les Anciens , dans les temps les plus reculés
, honoroient leurs Dieux fous la forme
de pierres toutes brutes , & que les Statuës
travaillées ne furent pas d'abord en uſage.
Ceci prouveroit l'ancienneté de notre Monument.
› Il me refte . M. quelques observátions
à faire fur la fituation de cette maniere
d'Autel ; il eft placé auprès d'une Fontaine
qui remplit deux baffins confiderables,
éloignés de quelques pas l'un de l'autre , &
B iij
entre
430 MERCURE DE FRANCE
entre lefquels fe trouvent précisément posées
toutes ces figures. L'endroit étoit un Valon
bordé de côteaux charmans , ornés aujourd'hui
de la verdure des vignobles , mais anciennement
de bocages , felon toutes les aparences.
LaNiche oùfont gravées les figures, eft aujourd'hui
toute à découvert, & il n'y a maintenant
d'autre profondeur que celle du bas - relief.
Mais vraisemblablement c'étoit un antre , au
fond duquel étoit placé l'Autel que nous.
expliquons. En effet cette longue fuite de
rénures que l'on voit au deffus , en forme de
couronnement ou de fronton , montre avec
la dernière évidence , que c'étoit là comme
le couvert ou le toît de cet Autel , ou de cette
Grotte myſtérieufe , que l'on avoit formé
avec de grandes & longues dalles. De plus , à
so. toifes de l'un de ces baffins,en remontant
le ruiffeau qui coule dans ce Valon, il y avoit
une grande caverne , dont l'ouverture eft aujourd'hui
prefque bouchée par le déborde
ment des Eaux : on m'affûra que cette ca
verne étoit fort grande & profonde.
Telle étoit d'ordinaire la fituation que l'on
cherchoit dans les Temples du Dieu Mithras.
Zoroastre fut le premier qui choiſit un antre
arrosé de fontaines , & émaillé de fleurs ,
pour y rendre fes hommages & fon culte
perpetuel à cette Divinité , fous les images &
Les figures multipliées qu'il y plaça. En tout
cela,
MARS. 1740. 431
cela , il cherchoit à marquer les symboles
de Mithras. L'antre étoit la figure du Monde,
& de fa création. Les figures étoient une repréſentation
des myfteres de ce Dieu : Ita ut
antrum conditi à Mithrâ mundi figuram ei
praberet : ea vero que intra antrum erant certis
invicem intervallis difpofita , elementorum
climatumque mundanorum , symbola , feufiguras
gererent. C'eft le témoignage que rend
fur cette pratique , Porphyre , Philosophe
Platonicien , qui avoit fait une étude particuliere
des cérémonies payennes. ( Lib. de Anir.
Nymph. p. 254. )
Nous, trouvons une preuve de ce que je
'dis dans le Monument même que j'explique ;
il repréfente Mithras & tous fes fymboles
dans une espece d'Antre , formé par un grou
pe de Rochers. La plupart des Marbres Mithriaques
en font de même : Mithras eſt toujours
placé dans le fond d'un Antre. Les Inscriptions
même qui nous reftent de ce Dieu;
prouvent que l'on avoit accoûtumé de luiconsacrer
des Antres. On voit en une de ces
Infcriptions , ces mots : Deo foli invicto Mithra
Sofimus fpeleum conftituit. ( M. l'Abbé
Banier ibid. p. 202. )
Nous avons encore une preuve domeſti
que , je veux dire parmi les anciens Monumens
des Gaulois , de l'usage que l'on avoit
de placer les Temples de Mithras dans des
Biiij Bois
432 MERCURE DE FRANCE
Bois & auprès des Fontaines ; c'eft le Tombeau
d'un Grand Prêtre des Druides , apeilé
Chyndonax , qu'on trouva fur la fin du XVÍ .
fiécle auprès de Dijon , fait en forme de tonneau
, où étoit renfermé un Vase de verre ,
avec cette Inscription Grecque , gravée en
deux cercles autour de la Pierre du Tombeau.
Μίτρης ἔν όργάδι , χῶμα τὸ σῶμα καλύπτει
· χυνδόνακτος , ἱερέον ἀρχηγέ , Δύσσεβες ἀπέχε,
λήστνικ ονινορῶσι .
Le fens eft que ce Tombeau , fitué dans le
Bocage de Mithras , couvroit le corps du
Grand Prêtre Chyndonax. On ordonne à
l'impie de se retirer , parce que les Dieux
Liberateurs gardoient les cendres de cet Archi-
Druide .
Comme le Bocage de Mithras n'étoit autre
que celui qui environnoit le Temple de cette
Divinité , dans lequel les Prêtres se faisoient
inhumer , il ne faut plus s'étonner que notre
Monument ait été placé auprès d'une Fontaine
, & dans un Bocage. Je crois encore
que la caverne que l'on voit auprès , étoit
confacrée à Mithras , & qu'elle fervoit à initier
les Prêtres de la même Divinité dans fes
myfteres. S. Juftin , Martyr , & S. Jerôme ,
affûrent que toutes les cérémonies de Mithras
se celebroient dans des cavernes.
Elles étoient étranges ces cérémonies , foit
lors de la Fête du Dieu ,2. foit lors de l'initiation
MAR S. 439 17407
-
•
tion de fes Prêtres : & je ne doute pas qu'el
les ne fuffent religieusement obfervées dans
un Licu où se trouvoit un Temple auffi confi
derable, que celui que nous laiffe entrevoir le
Monument que j'explique. Nous avons vû
qu'on gardoit dans les Temples de Mithras
differentes figures d'Animaux , qui étoient
les représentations des Signes céleftes : on
donnoit le nom de quelqu'un de ces Animaux
aux Prêtres que l'on initioit , afin de
marquer leur consecration , on donnoit aux
Prêtres le noms de Lions , aux Prêtreffes celui
de Lionnes '; & ceux qui étoient établis Mi
niftres inferieurs , prenoient le nom de Cor
beaux : il y en avoit qui paffoient dans d'au
tres claffes , & qui prenoient le nom de divers
autres Animaux. La chofe fe pratiquoit
de même , felon le témoignage de Porphyre,"
(Lib. 4. de Abftin. cap. 16.) parmi les Mages
de Perse , chargés du culte de Mithras ;
d'où l'usage avoit paffé chés les Gaulois .
Il faut obferver de plus , que tous ces Prêtres
avoient accoûtumé de fe revêtir de la
peau de ces Animaux pendant les Fêtes &
les cérémonies du Dieu , chacun relativement
au nom qu'il avoit pris lors de fa consécration.
Il y avoit même un jour plus célebre
que les autres , où ils couroient fous ces
mafcarades , les rues & les carrefours , à la
maniere des Bacchantes ; c'étoit le jour où
B v l'on
434 MERCURE DE FRANCE
l'on célebroit l'anniverfaire de la naiffance de
Mithras , lequel étoit dans les Gaules fixé au
premier de Janvier , & à Rome , au 25. de
Decembre. Il n'étoit forte d'excès & de dan
ses obfcenes que l'on ne fit ce jour là : lat
coûtume en étoit encore dans fa vigueur au
fixiéme fiécle , quoique le culte de Mithras
fût alors éteint ; il avoit même paffé juſqu'aux
Chrétiens , qui s'abandonnoient à toutes fortes
de licences , ce qui obligea les Peres du
fecond Concile de Tours , d'observer un
Jeûne & de chanter des Litanies pendant
trois jours au commencement de Janvier.
Enfin il se trouva des Hérétiques , c'étoient
les Bafilidiens , qui , felon la remarque de
M. della Torre , eurent l'extravagance de
mêler dans leurs myfteres une partie de ceux
de Mithras ; ces Hérétiques parurent dès le
commencement du II. fiécle , auquel Baſilide
d'Alexandrie , difciple de Simon le Ma--
gicien , publia fes erreurs ; & ce fut principa
lement pendant ce fiécle ,, qquuee les myfteres
de Muhras furent pratiqués dans les Gaules.
Revenons à notre Monument. Il fe--
roit à fouhaiter , M. , que le temps nous
en eût conservé l'Infcription qui étoit aus
bas , mais il n'eft plus possible d'y rien découvrir.
Si elle étoit entiere & lifible , nous
aurions là affûrément une des plus belles
AntiMAR-
S. 1740. 435
Antiquités de nos Gaules , & des plus parfaites.
On me fit part à cette occafion de
Infcription qu'un vieux Médecin du Pays
avoit autrefois imaginée , qu'il croyoit pou
voir fupléer à l'original détruit & cela
fur le fondement d'un Fait chimérique , que
F'ignorance avoit tranfmis dans le Pays , par
une fauffe tradition : on difoit que le jeune
Homme représenté dans le milieu étoit un
Chevalier Romain, nommé Munatius Turnus,
qui , pour délivrer cette Contrée des ravages
qu'y faifoit un gros Serpent , avoit accoûtumé
son cheval , & deux chiens , à voir le
Monftre , sans en être effrayés ; qu'ensuite il
étoit venu l'attaquer , & l'avoit tué à coups
de lance , & qu'il avoit érigé ce Monument
à l'honneur du Soleil & de la Déffe Diane
afin de conferver la mémoire de ce haut
Fait. Dans cette idée , voici l'Inscription
que ce Médecin croyoit devoir-y lire : Munatius
Turnus , Eques Romanus , superato serpente
ingentis magnitudinis , hanc aram posuit
Soli & Diana.
II eft inutile de s'arrêter à démontrer le
ridicule de cette idée. Toutes les figures que
l'on voit sur ce Monument , sont entierement
étrangeres à ce Fait , & n'ont de raport
qu'avec les myfteres de Mythras. Ce qui
donna lieu , sans doute , à fabriquer cette
Infcription , c'eft le nom de Tourne , que
B- vj porte
436 MERCURE DE FRANCE
porte la Fontaine qui eft à côté de ce bas
relief: on en aura pris occafion de composer
cette Hiftoire fabuleufe du Serpent , & c .
Enfin , on m'affûra qu'il y a quelques années
, qu'auprès du baffin de la Fontaine ,
après un débordement d'Eaux confidérable ,
on avoit caché dans le mur une petite Urne
de fer , dans laquelle il y avoit quantité de
Médailles , sur lesquelles on prétend que là
Divinité du Monument étoit repréſentée. La
chose eft poffible , & je ne doute pas que
l'on n'ait frapé dans le Pays des Médailles à
l'honneur de la principale Divinité qu'on y
adoroit.
Tout ce que le temps nous a confervé de
ce Monument refpectable , prouve invinciblement
l'ancienneté de la Ville , aujourd'hui
nommée le Bourg S. Andeol ; elle s'apelloi
Gentibo , ou Gentibus. S. Andeol , Soûdiacre
, Grec de Nation , y fut martyrisé . Ayant
été chargé par S. Irenée de Lyon , du pại
quelque autre Difciple de S. Polycarpe de
Smirne , d'aller prêcher l'Evangile dans la
Gaule Viennoife , il s'étoit arrêté là ; mais il
fut pris dans cet exercice , & présenté à l'Empereur
Severe , qui étoit venu dans les Gaules
, pour paffer en Angleterre , c'étoit l'an
208. & par l'ordre de ce Prince , il eût la
tête fendue avec une épée de bois ; son
corps fut jetté dans le Rhône ; le lendemain
on
MAR S. 17401 年3 賞
on le retrouva , & on le porta non loin du
rivage , dans un Lieu où il fut enterré par
les Fideles. L'Eglife célebre sa Fête le premier
de Mai , comme le jour de son Martyre.
Tillem. tom. 3. des Emper
Adon , Archevêque de Vienne , qui vivoit
dans le IX. fiécle , raporte ce Fait dans fa
Chronique ; il le pouvoit tenir de la tradition
du Pays. Du temps de cet Auteur , fous le
Regne de l'Empereur Lothaire , les Reliques
de S. Andeol furent miraculeufement decouvertes
, & exposées à la vénération des
Fideles. On bâtit auffi tôt une Eglife en son
honneur , au même endroit où ses Reliques,
avoient été trouvées . Cette Eglife fut ensuite,
donnée par Leger , Evêque de Viviers , à
FAbbé & aux Chanoines de S. Ruf , en
Dauphiné , vers le commencement du XII .
fiécle. Ce Lieu qui s'apelloit alors , felon les
anciens Titres de l'Eglise de Viviers, Burgias,
ou Burgagiates , retint quelque chose de sa
premiere analogie , & prit de ce Martyr le
nom de Bourg S. Andeol , qu'il a conservé
depuis. Chron. apud Duchêne , Tom. II. Co÷
lumb. de Episc. Viver. p. 207 .
Je crois , M. , que, la Ville de Gen
tibo , eft la même que celle de Burgagia
tes , & que le Bourg S. Andeol a été bâti defes
ruines. Gentibo fut le premier & le plus
ancien nom que cette Ville ait porté dans les
temps
431
MERCURE
DE FRANCE
témps reculés ; & Burgagiates , fut celui qu'
elle prit après la defolation du Pays , & les
ravages que les guerres des Vifigots & des-
Romains y cauferent. La Ville s'étendoit du
côté du Temple de Mithras , mais je ne
crois pas que le Temple fût dans la Ville
même ; les Druides habitoient ordinairement
la campagne , & pratiquoient toutes
leurs cérémonies dans les Forêts & dans les
Cavernes. Ils y avoient auffi leurs Ecoles
publiques , où ils enfeignoient les Sciences
à la Jeuneffe Gauloife. La fituation du Lieu,
qui eft fort folitaire & tout fauvage , & qui
doit avoir été couvert de bois & de bruyeres,
nous prouve que ce devoit être là l'habitation
& le séjour des Druides consacrés au´
culte de Mithras ; ainfi ce Lieu devoit être
hors des murs de Gentibo , mais il n'en étoit ¨
pas bien éloigné.
Je me crois , au refte , fondé à soutenir
que ce Monument eft une preuve de l'ancienneté
de la Ville : car il eft rare d'en trouver
de pareils dans nos Gaules ; tous les symboles
que l'on y voit en sont un témoignage
indubitable . Le culte de Mithras eft le
plus ancien que l'on ait connu dans cette
Contrée : je ne pense pas que les Gaulois en
aycnt eû de plus confiderable , & qu'aucune
autre Divinité y ait été plus refpectée dès les
temps primitifs de l'établitlement & de l'accroiffe
MAR S. 1740 .** 439
croiffement de ces Peuples . De là j'infere
encore que la Ville devoit être confiderable ;
un Temple consacré à la principale Divinité
de la Nation , fupofe en effet une Ville im
portante ..
Je fuis avec respect, M. , &c.
A Nimes ce 18. Janvier 1740.
EPITRE A DAMON ,
Sur le mépris des Grandeurs.
A Mi charmant , Mörtel aimable ,,
Qui ne nourris ton coeur que de la verité ,
Damon , dont la fincerité ,
Par un fentiment agreable ,
File à mes jours la paix durable -
D'une douce felicité ;
De toute ma Philoſophie
Je prétens à tes yeux dévoiler le Tableau ;
C'eft à toi feul que je confie
Tous les fecrets d'un coeur qui ne t'eft pas nouveauj
Dont la tendre union he te fera ravie ,
Qu'au moment incertain , où le fatal cizeau ,
En tranchant le fil de ma vie ,
"
Me
440 MERCURE DE FRANCE
Me précipitera dans la nuit du Tombeau.
Puiffe le Dieu de l'harmonie
Faire éclore de mon cerveau
Ces traits de feu divin qu'enfante ton génie ,
Ces traits où brille le vrai beau !
De l'amour des Grandeurs, source de nos miferes
Mon coeur ne fçauroit être épris ;
Et pour ces pompeuses chimeres
Il n'eut jamais que du mépris.
rois-je , dans l'accès d'une ardeur frenétique ,
En rougiffant d'un Nom par mes Peres porté ,
Dans l'oubli de moi-même , infensé Politique ;
D'un état plus brillant briguer la dignité ?
Non, non ; loin des defirs de celui qui s'immole
Aux erreurs d'un orgueil dont il naît revêtų,
Far les troubles cruels d'une ambition folle
Mon efprit n'eft point combattu.
La Fortune à mes yeux n'eft qu'une ombre frivole,
Et j'irois le premier encenfer fon Idole ,
Si le rang donnoit la vertu.
De ces Titres brillans qu'admire le vulgaire
Je ne voulus jamais me laiffer éblouir ;
Et je vis leur éclat bien- tôt s'évanouir , -
Quand j'ôtai l'écorce légere
Du bonheur dont on croit qu'un Grand'doive joüirį,
Aint dès ma tendre jeuneffe ,
Par un principe encor trop cher à mon amour ,
BC
MARS. 44% 1740 .
Ét que me dicta la tendreffe
De celle à qui je dois la lumiere du jour ,
Je bannis loin de moi cette trifte foibleffe ,
Qui , déchirant les coeurs comme un cruel Vautour
Devient l'écueil de la fagesse.
J'apris que les bienfaits de l'aveugle Déeffe
N'offrent qu'un impuiffant fecours
Pour chasser la fombre triftesse ,
Dont cette inconftante Maîtresse
Empoifonne nos plus beaux jours ;
Et que fous fes brillans atours ,
Dont elle fe montre parée ,
Elle offre à fes Amans la Grandeur réverée
Qu'on voit en noirs chagrins s'évaporer toujours.
Heureux qui peut , d'un fort tranquile , }
Goûter la charmante douceur ;
Qui , dans un agreable azile ,
Que ne foilla jamais cette pompe
→ D'une ridicule Grandeur ,
inutile
Sçait jouir feul du vrai bonheur !
Retiré comme dans une Isle ,
Qu'attaquent vainement les ondes en fureur ,-
Il brave les flots de l'erreur ,
Et voit bientôt cesser leur courroux peu docile
Devant le plaifir trop flatèur-
D'une étude douce & facile
Qui charme également & l'efprit & le coeur.-
Content
442 MERCURE DE FRANCE
Content dans ce Lieu solitaire ,
Il n'eft point troublé par le bruit
De ce faux Senateur , qui pétri de chimere ,
Et dans un Char bruyant pompeusement conduit ,
N'eft du vrai Magiftrat que l'ombre imaginaire.
Il n'entend point la voix avide & menfongère
D'un Sujet de Plutus , dont le trifte réduit
Retentit nuit & jour du calcul ufuraire
De la dépense & du produit ;
Mais dans un repos falutaire ,
De l'amuſement Litteraire
Il fçait recueillir tout le fruit.
Fortune trompeufe & volage ,
Tu ne me verras point au pied de tes Autels ,
Demander par un vil hommage ,
Sous l'apas de tes biens , les maux le plus réels
Je laiffe à de foibles Mortels
Ce trifte & funeſte avantage ;
Et contre tes attraits mon efprit affermi ,
Prenant la fageffe pour guide ,
}
Ressemble à ces Guerriers , dont l'audace intrépide
Repousse avec fuccès un puissant ennemi .
Des vains honneurs dont tu difpofes
Je fuirai toujours l'apareil ;
Les troubles cruels que tu cauſes ,
N'interrompront point mon fommeil.
AuPrintemps de mes jours,je vais cueillir des Rofes,
Que
MAR S. 443 1740!
Que l'on ne trouve point éclofes
Dans ton Empire séducteur.
Je vais d'un repos agreable
Et d'une joye inaltérable
Suivre le Plaifir enchanteur ;
Et feul , à ton char déteſtable
Ne voulant point lier mon coeur ,'
Le fermer pour toujours aux cris de la Douleur
Vainement la Haine & l'Envie ,
Hérissant contre moi leurs ferpens furieux ,
Croiront pouvoir noircir ma vie
Par les traits les plus odieux ;
Et mafquant du nom de folie
Ce ſyſtême nouveau par moi ſeul adopté
L'Accuferont d'être enfanté-
Dans le bizarre fein de la Mélancolie.
Contre leurs témeraires coups ;
Armé du Bouclier de mon indifference
Je verrai leurs efforts jaloux
S'émouvoir avec impuissance.
Eclairé par la verité ,
Mon coeur ne sera point en butte à la Triſtesse
Et dans une vive allegresse ,
Goûtera la tranquillité.
Par M. B ** d'Aixt
DISS
444 MERCURE DE FRANCE
の♣ ♣ ♣ ♣ ♣ ƒ ƒ ♣ ♣ i̟ ¦ A
DISCOURS sur le Sujet proposé par
l'Académie Françoise pour le Prix
de l'Année 1739.
Beati mites , quoniam ipfi poffidebunt terram .
Math. v. 4.
Que la Douceur eft une Veriu qui asa récompenfe
dès ce monde..
L le
'Homme eft né pour être heureux , c'eft
premier apanage dont Dieu l'a revétu
en le créant. Il avoit pourvû à tous ses befoins
avant que de le placer dans ce Lieu de
délices qu'il lui avoit préparé ; & malgré
tous les grands avantages , & au milieu de
tous les biens dont il étoit possesseur,
Dieu lui avoit fait présent du plus grand de
tous les trésors , qui eft l'immortalité : Crea◄
vit Deus hominem inexterminabilem . Mais
depuis que par le peché il a perdu un fi
grand bien , il fe trouve réduit au comble
de toutes les miseres , dont celle qui lui
coûte le plus eft la deftruction de son corps
perte de la vie. & la
Les biens dont la Nature est enrichie
étoient ppoouurr lluuii.. Il avoit non seulement
l'empire sur toutes les chofes créées , mais
encore il étoit à l'abri de cette guerre intestine
& de ces combats , que la concupiscence
MARS. 1740 "44.5"
ce allume au milieu de lui , ensorte qu'il se
voyoit le maître de lui -même & exempt des
attaques qu'il est obligé de soûtenir & de
repouffer à chaque instant .
Proprietaire de tant de richesses , il pou
voit en jouir & les posseder toutes sans crime
, puifque le Créateur les avoit faites pour
lui ; de fi grands bienfaits n'étoient- ils pas la
félicité même ?
Depuis le péché & la desobeiffance du
premier Homme , tout ce bel ordre de l'Univers
que Dieu avoit formé , se trouve renversé
, ce levain de corruption a paffé à tous
les defcendans , a infecté toute la masse , &
a troublé l'oeconomie & l'arrangement qui
regnoit dans les choses créées. L'Homme ,
héritier malheureux du crime de son premier
Pere , s'est trouvé dans une pauvreté & un
aviliffement fi grand , que devenu tout charnel
, il ne fixa ses regards & n'attacha son
coeur qu'aux biens vifibles ; ces biens , avant
sa chute , pouvoient faire ses délices , mais
depuis son péché ils ne peuvent le satisfaire ,'
ni remplir son coeur : état déplorable .& malheureux
! Il a paffé en un inftant du comble'
de la félicité à la souveraine misere : il pouvoit
jour de tout , & , depuis sa prévarication
, il éprouve sans cesse qu'il passe facile-"
ment de la poffeffion à l'abus ; il a reconnu ,
mais trop tard , qu'il a lui -même empoisonné
446 MERCURE DE FRANCE
>
né ces biens , dont l'usage & l'établissement .
n'étoient que pour lui ; de riche qu'il étoit
il s'est trouvé dénué de tout , & dans cette
pauvreté il regrette des biens dont la seule idée
de les avoir perdus le rend d'autant plus malheureux
, qu'il en reconnoît tout le prix , &
qu'il sent plus vivement qu'il les à perdus
par sa faute ; il recherche avec paffion &
s'attache à ces biens viſibles ; & par une seconde
prévarication , il se rend encore plus
criminel puis qu'il defire fi ardemment
des biens , qui dans son premier état d'innocence
, n'étoient que pour lui , & dont il
s'est rendu indigne par son orgueil , par la dépravation
de sa volonté , & par son asservissement
aux créatures .
>
Que falloit- il donc pour tirer l'Homme de
cet état ? ( état , comme parle l'Ecriture , qui
a contristé le Créateur jusqu'à lui faire regreter
d'avoir créé l'Homme. ) Il falloit que
sa misericorde desarmât sa justice ; & comme
dans tous les Decrets de sa sagesse & de
sa bonté il avoit résolu de sauver sa créature
il ne falloit pas moins , pour la tirer
d'un fi profond abîme
que l'Incarnation
de JESUS -CHRIST Son Fils , couvert de l'humanité
, & sujet aux mêmes miseres que
la créature , excepté le péché , dont il venoit
réparer les ravages & les suites maiheu-
د
reuses.
C'est
MARS. 1740. 447
C'est donc à ce nouveau Libérateur que
l'homme doit s'adreffer pour être inftruit , &
pour sortir de l'état funefte où l'a précipité l'assujettiffement
aux biens terreftres, & c'eft auffi
par là que le Fils de Dieu commence sa Prédication
dans les jours de la vie mortelle ,
qu'il a paffés avec les hommes , par le Sermon
sur la Montagne , où voulant comme
leur remettre devant les yeux qu'ils sont nés
pour être heureux il leur enseigne les
moyens & la voye qui conduit à la vraye félicité
, en leur disant , Beati mites quoniam
ipsi possidebunt terram.
>
En effet , le Fils de Dieu pouvoit - il mieux
caractériser cette vertu de la Douceur, qu'en
nous donnant pour modele Dieu son Pere ,
irrité du crime du premier homme , qui semeble
abandonner les droits de sa Juſtice, pour
n'écouter que sa miséricorde , en accordant
à l'homme prévaricateur JESUS - CHRIST SON
Fils pour Sauveur & pour Libérateur , scule
Victime capable de satisfaire à l'injure que la
Divinité avoit reçûë par la chute du premier
homme ?
Ce ne seroit point remplir le Sujet proposé
, que de donner une légere idée de la félicité
de l'homme , & d'établir les avantages
qu'il peut retirer par la pratique de quelques
Vertus particulieres ; je dois me borner uniquement
à la seconde Béatitude , & je tâche-
Iai
448 MERCURE DE FRANCE
rai de prouver que si la Douceur eſt une ver
tu , qui reçoit dès ce monde sa récompense,
il faut qu'elle soit revétue des caracteres que
le Dieu de patience lui a attribués , je les réduis
en deux Parties , & je dis.
DIVISIO N.
Que le premier caractere de la Douceur eft
la soûmiflion à Dieu , qui a pour principe
Phumilité .
Le second caractere de la Douceur eft la
patience envers le Prochain, ce qui non - seuÎement
rend cette vertu aimable dans la societé
, mais encore la rend digne d'être couronnée
dès ce Monde , puisque les hommes
les plus hauts & les plus emportés , l'honorent
& la respectent dans ceux qui la possedent.
La Douceur , fondée sur la soumiflion à
Dieu , ayant pour- principe l'humilité.
La vraye Douceur, patience envers le Prochain,
qui forma le lien de la Societé , & qui
eft récompensée dès ce Monde ; c'eft ce que
je vais tâcher d'établir & d'expliquer dans les
deux Parties de ce Discours.
Premiere Partie. L'Apôtre S. Paul écrivant
aux premiers Chrétiens , étoit si convaincu
de la grandeur de la playe que le coeur de
l'homme avoit reçue par le peché , qu'il ne
ceifoit de leur recommander , que leur modeftie
MARS. 1740%
449
deftie fût connuë de tout le monde ; Modestia
vestra nota sit omnibus hominibus. Parce.
qu'il sçavoit qu'il n'y a que la Douceur fondée
sur l'humilité , qui pût réparer les désor
dres que l'orgueil avoit causé parmi les hommes
quoique le Latin porte Modestia , le
Texte Grec porte Douceur , ce qui ne fait
qu'une même chose , puisque la modération
Chrétienne enferme la Douceur , & qu'elle
retranche toute aigreur de nos paroles , de
nos actions & de notre coeur.
La vraye humilité porte quelquefois
à caz
cher les autres vertus, mais il faut que la mo
dération paroiffe toujours
, parce qu'étant
toujours obligés d'édifier nos Freres , il n'eft
jamais permis de les choquer par des excès,
qui auroient leur source dans la paffion.
Il n'y a point de Douceur où il n'y a point
d'humilité , puisque ces deux vertus sont
inséparables, & que la source de cette vraye
Douceur n'étant fondée que sur l'humilité
nous mene à la connoiffance de nous -mêmes
de notre propre fragilité , & du danger où
nous sommes à tout moment de tomber ,
cette connoiffance de nous - mêmes nous forçant
toujours à reconnoître en nous , ou les
défauts des autres hommes , ou la racine des
mêmes défauts , qui nous porteroit à y suc⚫
comber,si la grace de Dieu ne nous retenoit,"
On peut dire qu'on poffede la Douceur
C quand
450 MERCURE DE FRANCE
quand on ne sent point dans son coeur cette
bleffure , qui n'aît d'un orgueil picqué ; pour
lors il est bien aisé de la conserver envers les
hommes , mais il faut que cette Douceur
soit sans bornes , tant dans les paroles , que
dans les actions. Cum omni mansuetudine . Les
hommes sont donc injuftes & ne connoissent
point les caracteres de la Douceur , s'ils
sont orgueilleux & superbes , puisque l'humilité
eft le plus bel apanage de cette vertu .
S. Auguftin , en parlant de la Douceur
diftingue celle qui mérite d'être couronnée ;
ce n'eft point une Douceur de naturel , ni
d'humeur , ni de tempérament , ce qui ne
provient souvent que de la molleffe ou de l'amour
du repos , mais une vertu qui coûte à
l'orgueil de l'homme , qui lui faffe sacrifier
ce caractere turbulent , cette humeur emportée
qui le domine, & qui réprime la force
& la violence d'un tempéramment qu'il eft
obligé de vaincre & de dompter chaque instant,
pour se rapeller à lui - même , se contenir
dans les bornés de la modération Chrétiene
, être toûjours prêt à recevoir de son
Dieu tout ce qui peut lui arriver de plus fâcheux
& de plus funefte , n'ayant pour but
de lui obéir & de vouloir avec joye ce
qu'il veut & comme il le veut.
que
C'eft la Douceur Chrétienne qui aplanit
toutes les inégalités de nos humeurs , & en
retranche
MARS. 1740.
45T
}
retranche toutes les rudeffes , qui doit en
toute occasion faire paroître cette modeſtië
qui gagne les coeurs les plus farouches , qui
désarme souvent les hommes les plus furieux
& les plus emportés ; c'eft cette vraye
Douceur , qui ne s'aigrit point des injuſtices
des autres hommes au contraire , plus ils
sont injuftes , plus ils lui paroiffent dignes da
compaffion.
-JESUS -CHRIST ne nous a-t'il pas donné
Fexemple de la pratique de cette aimable
vertu de la Douceur dans sa Personne sacréc?
& dans les Saints , tant de l'Ancien que du
Nouveau Teftament dans la douceur & la
patience admirable de Marie , sa Mere , dans
la force & la générosité des Martyrs & des
Saints Confeffeurs,qui ont suivi fi fidellement
un si parfait modele ont travaillé
& qui
avec tant de zele à la faire aimer , & prati
quer par les hommes les plus féroces , qui ,
en ayant goûté les fruits , ont mérité de la
voir récompenser dès ce Monde ?
Mais que n'a pas fait JESUS- CHRIST luimême,
ce doux & humble de coeur par excellence
? depuis le moment de son Incarnation
jusqu'à sonretour glorieux vers son Pere , ne le
voyons-nous pas pratiquer l'obéiffance envers
-celui qui l'a envoyé , & la douceur & la pa-
- tience envers les hommes ? Obéïllance envers
son Pere jusqu'à la mort & la mort de la
Cij Croix;
452 MERCURRE DE FANCE
1
Croix , patience & douceur pour les hom
mes ,n'a -t'elle pas éclaté contre les injures des
Juifs contre la haîne des Scribes & des
Pharisiens contre l'envie des Prêtres & des
Docteurs de la Loy ? enfin contre l'abandon
& la trahison de ses Apôtres , dont il avoit
suporté toutes les foibleffes pendant le cours
de sa vie , & dont il éprouvoit le renoncement
& l'ingratitude dans le moment qu'il
consommoit l'oeuvre de leur rédemption , &
qu'il devenoit le Libérateur de toute la Ñature
?
Ne peut- on pas dire que la douceur & la
patience ont reçû dès ce Monde leur récompense
en la personne du Fils de Dieu même,
puisque c'eſtpar ces deux vertus qu'il a triomphé
de la mort & de ses ennemis ? c'eſt auffi
sur ce divin modele que s'eft fondée & étabilie
son Eglise,car les Apôtres & les premiers
Prédicateurs de l'Evangile , ont commencé
& terminé leur Miffion par la pratique de
ces deux vertus.
Que n'ont point fait les Martyrs & les
Confeffeurs de la vérité ? Il ont plus irrité les
Tyrans en ne leur résiſtant point, qu'en leur
faisant les reproches que leur attiroit leur fureur
contre le nom Chrétien , & leur cruau-
- té contre ses Défenseurs ; ces génereux Athletes
, qui tiroient toute leur force du Chef &
du Modele des Maryrs , qui eft J. C. avoient
apris
MARS. 1740. 453
apris à poffeder leurs ames par la patience ;
ils sçavoient tout attendre des persécutions
qui leur avoient été prédites , ils étoient tou
jours prêts à tout sacrifier plûtôt que de se
repandre en murmures , persuadés qu'ils ne
souffroient que ce que Dieu vouloit, & autant
qu'il leur en donnoit la force.
Si l'oposition qu'avoient les Tyrans pour la
douceur & la patience , a armé leur bras ,
c'eft auffi la force & la conviction de ces aimables
vertus qui les a désarmés , car les
Persécuteurs voyant qu'ils n'y gagnoient rien,
ont été contraints de ceder , & le sang de
tant d'Agneaux & de Victimes de ces Vertus ,
qu'ils venoient d'égorger , les a forcés de reconnoître
que la douceur & la patience méritoient
d'être couronnées dès ce Monde ,
puisqu'elles les ont conduits comme par de
grés , à embraffer la Religion où l'on pratiquoit
ces vertus , dont le nom seul les irritoit
, parce qu'ils n'en connoiffoient ni l'excellence,
ni la grandeur .
*
Si je n'étois refferré par la brieveté de ce
Discours, que d'exemples ne pourrois- je pas
citer de la soumiffion à Dieu & de la patience
envers le Prochain ? Job perd tous ses
biens & benit le Seigneur ; David reçoit avec
humilité & en esprit de pénitence les insultes
de Semeï , & tous les maux qui désolent
son Royaume & sa Famille ; les trois jeunes
Ciij Hébreux
454 MERCURE DE FRANCE
Hébreux dans la Fournaise ; Daniel dans la
foffe aux Lions ; Suzanne accusée , & tant
d'autres qui ont ajoûté à la soumiſſion aux
ordres de Dieu cette douceur & cette humilité
, qui fait la force des Chrétiens , & qui ,
comme dit S. Auguftin , nous rend plus forts
& plus courageux , à proportion que nous
sommes plus humbles & plus soumis à Dieu .
Après avoir démontré d'une façon précise
que le premier caractere de la douceur eft la
soumiffion à Dieu , qui a pour principe l'humilité
, je vais tâcher de prouver que le second
caractere de la douceur eft la patience
envers le Prochain , qui , la rendant aimable
dans la societé , la met par conséquent en
état de recevoir sa récompense dès ce Monde.
•
Seconde Partie Ce ne seroit pas prouver
que la Douceur eft une vertu , qui eft couronnée
dès ce Monde , si on ne montroit en
même-temps la source d'où elle tire sa félicité
; car la douceur ajoûte à la simple
patience , l'amour de ceux qui nous caysent
injustement quelques peines , non ens
aimant les maux qu'ils nous font souffrir ( ce
qui répugne à la Nature ) mais en les souffrant
avec charité , & les regardant comme
infiniment au deffous de ce que nos crime's.
nous ont attiré.
La soumiffion aux volontés de Dieu doit
mous porter à souffrir le mal qu'on nous fait,
quand
MARS. 455 1740
quand il eft de son ordre que nous soyons
traités de la sorte , & ce divin Sauveur nous
en a lui -même donné bien des exemples en
souffrant avec la douceur d'un Agneau , en
condamnant le mal & suportant les méchans
par sa patience , en répondant avec douceur
au Valet du Grand- Prêtre , & en priant pour
ses ennemis sur l'Arbre de la Croix ; &, voulant
encore nous faire connoître à quel esprit
nous apartenons , il ne s'eft pas contenté de
nous fournir des exemples dans sa Personne
sacrée , il a répandu cet admirable esprit de
douceur sur son Eglise naiffante , en la personne
de ses Apôtres, des Saints & des Martyrs
, qui ont scellé de leur sang les vérités
que l'Ecriture & la Tradition, ont par sa miséricorde
, fait paffer jusqu'à nous.
H suffit d'ouvrir les Livres Saints , pour y
trouver les génereux exemples de tant d'illuftres
Patriarches , & de ces grands Hommes
qui nous prêchent du haut de la gloire
à laquelle ils ont le bonheur d'être affociés ,
pour aprendre d'eux que c'eft après avoir
goûté dès ce Monde , où ils vivoient , lest
charmes & les récompenses qui accompa
gnent la douceur , qu'ils joüiffent à présent
de sa plénitude entiere dans le séjour de la
paix.
Noé au milieu des Pécheurs , les invite à
la pénitence , suporte & tolere pendant plus
Ciiij de
456 MERCURE DE FRANCE
de cent ans les débordemens des Hommes ,
& par sa douceur & sa patience il a mérité
d'être choisi de Dieu pour devenir le Pere
'd'un Peuple nouveau , a évité par- là d'être
enséveli & de périr avec toute la Nature.
Isaac se soûmet à son Pere pour être immolé.
Jacob souffre patiemment les persécutions
d'Esau , & ne peut l'apaiser qu'en s'humiliant
devant lui; enfin Joseph vendu, pardonne
à ses freres , & par sa douceur & sa
patience , il devient leur Libérateur & celui
de tout un grand Peuple ; en un mot nous
voyons cette vertu récompensée dans tous
ceux qui se font un devoir & une étude particuliere
de la pratiquer.
Le grand Apôtre , écrivant aux Romains ,
souhaite que le Dieu de patience leur accorde
cette union de coeurs & de sentimens , qui,
comme dit S. Grégoire , eft si néceffaire dans
la societé , qu'il eft impoffible d'être uni aux
hommes & de vivre en paix avec eux, sans
pratiquer beaucoup de patience . Car les pensées
& les lumieres des Hommes étant differentes
, chacun abondera toujours dans son
sens ; l'orgueuil qui se gliffe par tout ,
porte toûjours à nous attacher à nos sentimens,
préférablement à ceux des autres , &
dès -lors nous sommes prêts à les mépriser , à
les humilier , & à les mettre beaucoup audeffous
de nous.
nous
Quand
MARS.17402 $457 1740
Quand on ne s'étudie pas à pratiquer la
patience , on paffe facilement de la haîne
des défauts des hommes , à celle des hommes
même ; il faut donc se suporter les uns
les autres , & éviter de se choquer par la
contrarieté des humeurs , car en combien de
façons ' ne peut -on pas bleffer les hommes ,
puisque nous sommes tous remplis de passions
, & que toutes les paffions ont quelque
chose qui choque & qui rebute ?
un re
On parle en plus d'une maniere , & si les
paroles paroiffent douces & simples , le ton
de la voix , l'air du visage , enfin tout l'exte
rieur peut parler d'une façon qui choque &
qui bleffe l'amour propre des hommes.
A la vérité, si on releve tout jusqu'à
gard , une parole , une action même où le
hazard & la vivacité ont quelquefois plus de
part que la malignité , qui pourra subsifter ?
De -là le trouble & la confusion dans l'ordre
dų Monde , la haîne & la discorde dans les
familles les plus unies & les mieux liées ; en
un mot qu'elle oposition à la vertu , qui peut
dès ce Monde nous donner les prémices du
véritable bonheur?
Quoique la douceur & la patience soient
des vertus néceffaires à tous les Etats , sans
les parcourir tous en particulier , il eft de fait
qu'il n'en eft point où la pratique soit plus
indispensable que dans l'état de ceux qui
Cy sont
•
48 MERCURE DE FRANCE
sont non- seulement apellés à vivre avec les
hommes en géneral , mais particulierement:
à l'état le plus commun & le plus ordinaire
de la societé , à ceux qui sont plus étroitement
liés au commerce des hommes, je veux :
dire , dans l'engagement sacré du Mariago.
Car n'eft- ce pas un vrai travail que de s'oce
Cuper à connoître les humeurs l'un de
F'autre , d'éviter sans ceffe ce qui peut déplai
rede
>. procurer tout ce qui peut satisfaire
sans crime , suporter humeur , caprice , fanaisie
? que dis je , pour l'ordinaire indifferrence
, mépris , jalousie, peut- être infidélité ,
& que n'en coûte - t'il pas pour vaincre tous
tes les opositions qui se présentent pour éta--
Blir la paix & l'union qui doivent faire la baze
& le fondement de ce lien sacré? quels efforts
ne faut-il pas faire pour réparer les vices & les
défauts qui se sont gliffés en entrant dans un
Erar , où Pinterêt & la paffion ont cû quel-
Plusde part que Beftime & la v
amitié cette étude eft dans quelques - uns-
Je travail , non- seulement de quelques an+-
nées , mais de toute la vie. Il n'y a donc que
la patience & la vraye douceur qui nous rea--
dent légeres les peines d'un tel engagement,,
& qui puiffent nous en faire goûter les délices
, & recueillir les avantages , même dès ›
cette vie.
C'est pour Fordinaire dans ceux quillont
l'autorité
·
MARS. 1740.
ة ر و
4 .
Pautorité & qui sont élevés au- deffus des
autres, soit par leur naiffance, soit par le rang
qu'ils tiennent par raport aux Charges qu'ils
poffedent, que se trouve cet orgueil marqué,
si oposé à la vraye douceur;accoûtumés qu'ils
sont à n'être jamais repris ni contredits , &
voyant pour ainsi dire leurs défauts encensés.
par la baffe flaterie des Hommes qui sont audessous
d'eux , ils se nourriffent de leur pro.
pre ambition, et ils y meurent, à moins qu'ils
n'en soient arrachés par ces coups de la miséricorde
de Dieu , plus admirables qu'ordi
naires.
En effet qu'y a-t'il de plus désagréable
dans la societé , que ces hommes morosifs
& emportés, qui ne sont jamais contens, que
la moindre chose choque , & qui souvent déchargent
le venin de leur colere , & la fourgue
de leur tempéramment sur ceux qui se
présentent à eux ( avant même que de les
avoir entendus ? Ne peut- on pas dire que
ce genre d'hommes , qui exhalent de toutes
parts de caractere de la férocité la plus marquée
, ne mérite pas de vivre avec des Créa
tures raisonnables , mais dans les retraites les
plus éloignées de la vie civile & de la societé
humaine ?:
ز ا
Mais si au contraire on rencontre ( comme
par hazard ) dans un Miniftre , dans un Juge
ou dans un Magiftrat, cet accès facile, cet air
€ vj affable •
460 MERCURE DE FRANCE
*
affable & gracieux , ce ton de voix & ces
réponses favorables & compatiffantes sur les
besoins des pauvres & des malheureux ; si
dans ce Juge ou ce Magiftrat , la veuve &
l'orphelin trouvent des entrailles de miséìicorde,
qui les mettent à l'abri de l'opreffion ,
s'ils trouvent, dis - je, ce coeur droit et défintereffé
, qui ne foit porté qu'à rendre la juſtice
la plus exacte , qui par fes lumieres et fon
érudition , soit en état de déveloper la verité
de l'erreur, le droit et l'équité de la fourberie
et de la baffe chicanne ; qui foit attentif à ne
point prononcer au hazard quand il s'agit de
fauver l'innocent et de condamner le coupable
, ou lorsqu'il eft queftion de dépouiller
des familles entieres de leur vrai patrimoine,
c'eft alors qu'on fe fent porté à annoncer
hautement qu'on a trouvé cet homme vraiment
felon le coeur de Dieu , qui réünit en
lui des qualitités si excellentes , et qui a en
: partage ces vertus de la patience et de la douceur
,caracteres si défirables à la focieté ; que
- d'actions de graces ne rend-t'on point àDieu?
que de voeux n'adreffe - t'on point auCiel pour
Jui ? avec quel respect & qu'elle véneration
tous les hommes ne parlent ils pas d'un si
grand trésor ? et ne doit- on pas dire que c'estlà
un de ces Vases d'Election , où brille la douceur,
et qu'elle reçoit dès ce Monde fa récompense,
puisqu'il eft aimé et honoré des hommes
MARS. 1740. 461
mes sages et vertueux , craint et respecté des
plus méchants et des plus furieux ?
&
Ce ne feroit pas rendre à la vertu de la
douceur tout l'hommage qui lui eft dû , que
de s'apliquer fimplement à connoître les diferens
caracteres qui la rendent chere aux
-hommes , il faut encore après en avoir parcouru
les prérogatives fingulieres , qui font
la foumiffion a Dieu , fondéc fur l'humilité
et la vraye patience envers le Prochain ' , it
faut , dis -je , nous adreffer à Dieu par Je-
SUS CHRIST , fource de toutes les graces &
de toutes les vertus , pour obtenir de lui la
pratique de ce qu'il nous commande.
Priere à JESUS- CHRIST.
C'est donc à vous , Grand Dieu , qui n'étes
doux et patient que parce que vous êtes
éternel , que je m'adreffe
aujourd'hui
, pour
vous demander
la grace de pratiquer
cette
vertu de la Douceur
pour aprendre
de
vous que vous êtes doux et humble
de
coeur, afin que, parvenu à la connoiffance
et
à la pratique de ces aimables
vertus , Douceur
et Patience
, vous me falliez goûter les avan
tages qu'elles procurent
aux hommes
dans la
societé
et qu'après
avoir partagé dès ce
Monde les récompenses
qui l'accompagnent
,'
elles me conduisent
dans le séjour de la paix
et dans cette Terre promise de la vraye féli-
,
cité a
462 MERCURE DE FRANCE
cité , où je pourrai jouir fans crainte de fa
Douceur qui regne dans la Societé des Bienheureux
et recevoir l'accompliffement de cet
Oracle sorti de la bouche sacrée de JESUSCHRIST
, cet Agneau sans tache et le modele
parfait de la vraye Douceur.
Filii autem hominum in tegmine alarum tuarum
sperabant. Ps. xxxv. V. 8.
Ce Discours , de la Composition de M.
Etienne Carré , de Paris , eft aprouvé par
deux Docteurs de Sorbonne , qui ont signé
dans l'Original.
Statistst
DISCOURS DE SATAN,
lorsqu'il aperçut le Soleil , imité de Milton .
Les dix premiers Vers sont de M. de Voltaire , ç'eût
été une témerité d'entreprendre de les rendre mieux.
Toi, sur qui mon Tyran prodigue ses bienfaits,
Soleil, Astre de feu , jour heureux que je haïs ,
Jour qui fais mon suplice, & dont mes yeux s'éton-
T
nent ,
Toi,qui sembles le Dieu des Cieux qui t'environnent,
Devant qui tout éclat disparoît & s'enfuit ,
Qui fais pâlir le front des Astres de la nuit
Image du Très - Haut , qui- regla ta carriere ,
Hélas !
MARS. 1740!
463
Hélas ! j'eusse autrefois éclipse ta lumiere ;
Sur la Voute des Cieux élevé plus que toi ,
Le Trône où tu t'assieds, s'abaissoit devant moi
Et plongé maintenant dans le profond abîme ,
Des fureurs du Très - Haut je me vois la victime .
De tant de biens , hélas ! qui flatoient mon grand
coeurs,
L'orgueil me reste seul & fait tout mon malheur. )
Orgueil infortuné , déja ta folle audace
Détrônoit l'Eternel , & regnoit à sa place .
De quel retour affreux je payois ses bienfaits !*
Il prodiguoit ses dons par de-là mes souhaits ,
Et mon coeur trop ingrat s'armoit contre lui -même
Des biens que je tenois de sa bonté suprême .
De sabonté ! non , non , ce fut dans sa fureur
Qu'il voulut m'élever à ce haut point d'honneur ;
If sçavoit , le Tyran , qu'étant si près du Trône ,
Mes yeux seroient bien tot jaloux de sa Couronne.
Trop funestes faveurs ! mes désirs effrenés ,
Sans elles dans mon coeur ne fussent jamais nés.
Mais n'imputons mes maux qu'à mon trop de cou--
rage ; .
J'avois le coeur trop haut pour souffrir l'eclavage:
A-t'on vû comme moi mes égaux succomber
L'Eternel les soûtint & me laissa tomber.
Oui , peut-être qu'alors , injuste en sa clémence ,
Sa main les affermit par sa toute puissance ;
Et
1
464 MERCURE DE FRANCE
Et moi , livré... que dis-je... arrête , malheureux !.
Libre , n'as-tu donc pû disposer de tes voeux ?
Son amour , si ton coeur eût été plus sensible ,
N'eût-il pas du toucher ton orgueil infléxible ? dû
Maudit soit cet amour , qui dès-lors me creusoit
L'abime au fond duquel sa haîne m'attendoit !
Qui pourra me cacher à cer Etre suprême ?
Qui me pourra moi-même arracher à moi- même ?
J'ai bravé l'Eternel , j'en deviens le vengeur ;
Ma rage , & non ses feux , me déchire le coeur.
L'Enfer me suit partout , mais l'horreur de mon crime
Me fait voir en moi - même un plus affreux abîme ;
Et pour comble de maux , mon Tyran odieux
Partout, à chaque instant, se présente à mes yeux.
Par quels affreux tourmens mon ame est dévorée ?
Infinis en grandeur , ils le sont en durée .
Mais si mon repentir désarmoit son courroux ...
Quoi , lâche , trois-tu donc ramper à ses genoux ?
Que penseroient de toi ces Légions hautaines ,
Qui comptent que ta main rompra bien- tôt leurs
chaînes. ?
Qu'elles connoissent peu dans quelque abattement
Mon coeur, mon triste coeur languit en ce moment I
Mon Sceptre me dévore , & ceint du Diadême ,
Je suis leur Souverain sans l'être de moi - même.
Et si je les surpasse , ah ce n'est qu'en fureur ! ...
Voilà donc pour quel biens j'immolai mon bonheur
!
MARS. 1740. 465
Implacable Tyran , joüis de ta vengeance .
Je suis presque forcé d'implorer ta clémence ;
si mon repentir désarmoit tes rigueurs ...
Compte peu sur des voeux qu'arrachent mes douleurs Oui ,
Bien - tôt tu me verrois , séduisant ton Armée ,
Exercer contre toi ma rage envenimée .
Tu m'accables en vain sous l'effort de ton bras ;
St je suis atteré , mon orgueil ne l'est pas.
Un bienfait demandé me seroit un suplice.
Puis-je esperer d'ailleurs que sa haîne mollisse ?
C'en est fait, pour jamais nous sommes condamnés .
A l'homme nos honneurs sont déja destinés .
'Adieu , crainte , remords , repentir , espérance ;
S'il reste quelqu'espoir, qu'il soit dans la vengeance.
Vertueux , innocent , l'homme plaît à ses yeux ; ⚫
Faisons qu'il lui devienne un objet odieux.
Ce nouvel Etre est fait , dit- il , à son image ,
Faisons-le , s'il se peut , rougir de son ouvrage ;
Usurpons sur la Terre un Empire fatal ;
Il est le Dieu du bien , soyons le Dieu du mal .
Adoré comme lui , ma loi sera le crime ,
L'Univers mon Autel , & l'homme ma Victime .
Par M. Dolte *** . de l'Académie de Jully.
III.
466 MERCURE DE FRANCE
111 LETTRE contenant la suite des abus
introduits dans la Typographie , & la suite
des avis nécessaires pour les éviter.
27° Es Etiquetes des Cartes , M. étant instructives,
plus il y a d'Etiquettes dans la composition
d'un mot , et mieux c'est ; par exemple
dans le mot Sanctissimorum, l'Enfant doit employer
trois Cartes étiquetées , la premiere , celle de sanctus,
étiquetée adjectif; la seconde , celle de issimus,
étiquetée superlatif ; la troisiéme , celle de orum ;
étiquetée us , i ; pour marquer la logette de la seconde
déclinaison , &c. Les Maîtres qui négligent
la pratique de toutes ces Etiquettes, font torr à leurs
Enfans. Ceci doit s'entendre de tous les mots simples
ou composés , susceptibles d'une ou de plusieurs
Etiquettes instructives. L'usage de ces Cartes
étiquetées , dispose l'Enfant à pouvoir aprendre fa
cilement les déclinaisons et les conjugaisons , les
concordances et une partie de la Sintaxe , sur tout
lorsque le Maître a soin de lui donner des cartons
ou des tables analitiques , et lui en faire
dre la pratique sur la Table du Bureau .
compren-
28. Si les Maîtres étoient exacts à supléer aux
logettes du Bureau , les progrès de l'Enfant serojent
plus grands , il auroit plus souvent occasion de réitérer
les bons actes , d'acquérir et de fortifier les
bonnes habitudes élémentaires ; mais la plupart des
Maîtres écrivent mal , ortographient de même ; ils
n'osent exposer leurs Thêmes aux yeux critiques
des Partisans du Bureau . D'ailleurs la paresse , de
Concert avec l'ignorance , prive l'Enfant des ins➡
ructions , du suplément qu'un bon Maître pourroit
donner
MAR S. 1740. 467
donner pour les Cartes des sons simples , compo
sés de plusieurs Lettres , les Cartes des mots des Logettes
scientifiques ou des terminaisons des noms
des Verbes en Latin et en François , &c. On trouve
rop pénible d'avoir toujours la plume à la main ;
la Méthode vulgaire charge moins le Maître. C'est
là un des grands obstacles à la Typographie . La
Méthode vulgaire , sur tout dans un College, laisse
libre un Précpteur pendant les Classes , c'est un Bénefice
avec de petites Charges , au lieu que la Méthode
du Bureau augmente les charges d'un jour à
l'autre , et ne permet presque pas de quitter de vûë
l'Enfant dont on s'est chargé. Les Parens sont priés
de bien réflechir sur cet Article .
29. On a bien de la peine à se défaire des mau
vaises habitudes ; les Maîtres n'en doivent pas lais
ser prendre aux Enfans Typographes, ils doivent lescorriger
d'abord , et à chaque acte , et c'est ce que
la plupart ne font pas , lorsqu'ils laissent courber
les Enfans sur la table du Bureau , ou sur le Livre ,
lorsqu'ils ne reprennent pas les mains gaucheres
sur tout aux petites Demoiselles. J'en ai trouvé
qu'on avoit laissées des années entieres sans y prendre
garde. A l'égard des garçons , il seroit bon
qu'on les accoûtumât à se servir également de chaque
main , ou préférablement de la main droite ;
on ne doit rien négliger dans la premiere éducation
de l'enfance . On ne sera pas surpris du petit nombre
de bonnes éducations , quand on verra d'un
côté des Parens dissipés , adonnés aux plaisirs , &
de l'autre côté des amies mercenaires et indifferentes
sur la bonne éducation des Enfans ; il en coûte- ;;
roit trop à tour le monde , si chacun , pour bien
élever un Enfant , étoit obligé de s'acquitter de som
devoir.
30°. La touche , dont les Maîtres de la Méthode
vulgaires
468 MERCURE DE FRANCE
vulgaire se servent , prouve contre la Méthode mê→
me , et contre l'usage prématuré des Livres . Le Bureau
Typographique ne doit pas faire usage d'une
touche , parce que les Caracteres sont gros et qu'on
ne donne à l'enfant qu'une Carte , sur laquelle on
ne met peu à peu qu'une Lettre , qu'une syllabe ,
qu'un mot , qu'une ligne , &c . à mesure que l'Enfant
avance. Cette Carte , qu'on apelle Thême , ou
Copie , est mise sur le moraillon de la serrure qui
sert de Pupitre . La touche n'est nécessaire que
pour guider l'Enfant sur un Texte Latin , dont on
veut lui aprendre l'explication , sans lire la construction
, qu'on supose faite , ainsi qu'il sera dit ailleurs.
On trouve quelques Enfans qui se servent de
leur doigt pour touche , mais il est aisé de leur
montrer à travailler sur la Table du Bureau , sans
autre secours que celui des yeux . L'Enfant en est
plus attentif , on supose qu'il a la vûë bonne , au
trement il faudroit faire beaucoup travailler d'oreille
, & aider pour le reste à l'Enfant.
31 °. Composer lettre à lettre sur la Table du
Bureau , c'est suivre la Méthode vulgaire , il faut
s'attacher à faire composer par sons , par terminaisons
de Noms & de Verbes , et par mots , pour
donner plutôt la connoissance de l'Ortographe de
l'oreille et des yeux , et l'intelligence des parties du
Discours Il y a une gradation à observer en cela ;
on ne doit pas imiter ces Maîtres , qui se contentent
de faire ranger des mots en Latin et en François
, et de les faire aprendre par coeur. L'Enfant
pour lors n'aprend que par routine , son sçavoir est
purement local . Les Parens sont trompés , s'il n'y
prennent garde, en faisant composer eux - mêmes par
les sons. L'avis est d'autant plus nécessaire , que
cela est arrivé dans plusieurs maisons , où les Enfans
lisoient en Latin & en François des mots entiers
MARS. 1740. 469
tiers sur des Cartes , qu'ils ne pouvoient pas lire
quand ils étoient composés lettre à lettre , et son
a son . Les Parens étoient contens , faute de bien
examiner la chose .
tumer
ses li-
32°. L'amour de l'ordre et du vrai , doit s'inspirer
peu à peu aux Enfans ; le Maître ne doit rien négli
ger de ce qui peut servir à lui donner de bonnes
habitudes. On doit donc de bonne heure l'accoûà
ranger proprement ses Cartes , à séparer
d'abord ses syllabes , ensuite ses mots ,
gnes, et les faire aller droit une ligne sous l'autre ,
bien loin d'imiter ou de tolerer la négligence de ces
Maîtres , qui ne sont jamais choqués de la confusion
et du désordre. Ce manque de goût nuit
aux Enfans, susceptibles du meilleur dans leur tendre
jeunesse. Le coup d'oeil d'un Bureau Typogra
phique prévient en sa faveur les esprits philosophi
ques , amateurs de l'ordre , et choque les esprits
vulgaires , prévenus ou anti - philosophiques , & comme
le nombre des Voyans est petit , le Bureau
Typographique sera long - temps un sujet de
scandale parmi les simples Latinistes et les gens
prévenus , qui font profession de ne pas raisonner.
33 °. Quand l'Enfant sçait l'Ortographe de l'oreille
, et qu'il est ferme sous la dictée ,
lui donner des Thêmes pour les yeux , et lui apren
dre l'usage et la pratique de toutes les combinaisons
des lettres , qui ne donnent qu'un son , et
c'est seulement pour lors , qu'il faut parler pour
les yeux , ou l'Ortographe ordinaire . , sans qu'il
soit necessaire de mettre les petits Enfans sur un
Livre ; on ne doit jamais se presser de faire dire la
leçon dans un Livre. Les Thêmes manuscrits , et
agreables à l'Enfant , lui feront faire de plus grands
progrès . Les Maîtres sont trop complaisans sur ce
point , et les Parens trop pressés et trop impatiens ;
on doit
s'ils
470 MERCURE DE FRANCE
s'ils vouloient raisonner , il seroit aisé de les desa
buser , mais le préjugé est leur boussole.
34°. Voici un Article dont peu de Maîtres voyent
P'importance ; on ne doit corriger les fautes typographyques
de l'Enfant que sur la Table du Bureau,
et non dans ses mains , ni en l'air, quoique l'Enfant
le demande . Il ne faut pas non plus l'accoûtumer à
montrer toutes ses Cartes avant que de les mettre
sur la Table ; cette mauvaise habitude devient un
badinage inutile ; la correction sur la Table est plus
sensible , surtout en couvrant sans les retirer , les
Cartes mal employées , afin de pouvoir récapituler,
et retrouver , s'il le faut , toutes les fautes corrigées.
L'Imprimerie du Bureau donnant l'équivalent
de l'écriture , on doit corriger sur cette même écriture
, prendre à témoins les sens de la vûë et de
l'ouie , pour faire une plus grande impression sur
les Enfans , et même sur l'esprit des Parens. On
demande , par exemple , combien de fautes a
fait l'Enfant , et quelles fautes il a faites , comment
on l'a corrigé L'Enfant doit répondre à toutes
ces demandes , ou bien en relisant son Thême à
haute voix il fera de lui - même remarquer toutes
les corrections . La methode vulgaire sans écriture ,
n'a rien qui aproche de cela .
35°. Les Maîtres n'étudient pas assés le caractere
de leurs Enfans , leur maniere de penser , la
provision d'idées acquises , leur liaison & c. Ils ne
prennent pas assés garde que l'Enfant compare toujours
la nouvelle idée proposée avec l'idée précé -
dente et acquise , il n'est occupé qu'à voir de nouveaux
objets , et d'en comparer les raports les plus
apareus , il philosophe continuellement , pendant
que son Maître , la plupart du temps , croupit dans
Fignorance sans reflexion , sans sagacité. C'est aux
Parens y prendre garde , car si le Maître est sans
esprit
MARS. 1740.
47%
esprit , il rendra bête l'Enfant. On est surpris bien
souvent de voir que des Enfans vifs et pleins d'esprit
, paroissent ensuite tout autres , sçavoir tristes,
taciturnes, et presque hébêtés ; c'est là un des fruits
de la méthode vulgaire, disproportionnée à l'Enfance.
Il n'y a point d'efprit philosophique qui ne sente
cela ;
mais il faudroit que les Parens le sentissent
et qu'ils se déterminassent en consequence pour le
bien et même pour le mieux de leurs Enfans .
•
36. L'on doit , ce me semble , mettre au rang
des abus non seulement les alterations et les mauvaises
pratiques du systême du Bureau , mais encore
les omissions et les négligences volontaires sur les
exercices de l'Enfant. Or les Maîtres ne sont pas
assés laborieux , lorsqu'ils négligent de choisir et
de variér les Thêmes tous les jours , relativement à
l'état , à la condition de l'Enfant , et à proportion
de fes progrès. Le Journal de ce qui se passe chaque
jour dans la Maison , dans la Famille , dans la
Ville , et à la Cour , doit donner abondamment
les sujets propres à varier les Thêmes au goût de
l'Enfant , et même des Personnes qui l'environnent,
J'insiste beaucoup sur le choix et la varieté des
Thêmes , parce que c'est le vrai moyen d'entretenir
la curiosité de l'Enfant. Il faut être bien raisonnable
, pour se contenter de peu d'objets. Le torrent
est pour la nouveauté et la variété . Les grands Seigneurs
et les Enfans en ont plus de besoin qu'un
simple Bourgeois , et qu'un simple Artisan. Il faut
donc avoir de la condescendance ; pourvû qu'elle
soit utile à l'Enfant , c'est l'essentiel .
37°. Beaucoup de Maîtres tiennent trop longtemps
l'Enfant à la même leçon ; il prend l'habitude
et la facilité pour celle là , et a moins de goût
pour une autre ; il est mieux au contraire de changer
toujours de Thême et de leçon , sauf à revenir
pous
472 MERCURE DE FRANCE
pour juger des progrès de l'Enfant. On doit varier .
et combiner les mots et les lignes , ensorte que
dans la semaine l'Enfant ait pû faire un cours complet
des sons de la Langue , des étiquettes , et des
especes contenues dans les logettes du Bureau. Il y
à des Maîtres bornés à quelques logettes , à quelques
exemples , ce n'est pas là l'esprit du Bureau ;
quand on a cet esprit méthodique , et de sagacité ,
on trouve le systême du Bureau très simple en luimême
, quoique composé de bien des especes differentes.
Les esprits bornés voyant un si grand
nombre de logettes , et jugeant par eux - mêmes ,
s'imaginent que c'est du casse - tête pour les Enfans;
l'experience fait voir le contraire.
38 °. Si les Maîtres vouloient faire attention à ce
qui est contenu dans les logettes du Bureau, ils trouveroient
dequoi instruire l'Enfaut pendant un loug
temps sans lui mettre aucun Livre entre les mains,
C'est au Maître à bien feuilleter les Livres , à en
prendre l'essentiel , pour en faire part , dans l'occasion,
à son Eleve.On néglige trop l'étude des loget
tes , surtout celle du Calendrier , dont chaque Carte
, ou chaque mot , peut donner lieu à de petites
instructions "élementaires , qu'on allonge tous les
jours pendant le cours de l'année , ou du Calendrier
, les jours de la semaine , les noms des douze
mois , celui du Saint de chaque jour , sous quel
Regne , sous quel Pape , de quel Pays , de quelle
mort , quels Faits , quels Ouvrages , de quel ordre,
de quelle Famille , et tout à profit ; on peut en dire
autant de toutes les logettes scientifiques , du Dic
tionaire Historique , Géographique , Chronologique
, Mytholog que , et Héraldique , du Dictionaire
Philosophique et Enciclopedique de l'Enfant, pendant
que le Maître lui- même se sert de tous les
grands Dictionaires , et de tous les Livres d'usage,
supose
MÅRS. 1740: 473
Luposé que les Parens veuillent les fournir , ét que
le Maître , diligent et laborieux soit en état de s'en
servir ; deux articles essentiels, et qui ne se rencon
trent guere. Je suis &c .
*** *******
LE LIERRE ET LA GRANGE!
FABLE.
UN Lierre rampant tristement dans la fange
Sous les pieds de cent Animaux ,
Qué tous lui faisoient millė maux ,
Sans qu'il fçût où fe plaindre en ce malheur
étrange ,
Après d'effroyables travaux ,
A la fin sur ses pas il rencontre une Grange :
Vous voyez , lui dit-il , dans un état affreux
Le plus infortuné de tous les malheureux.
Foible , & toujours gissant par terre
Hélas ! on me fait une guerre
Queje ne puis plus soûtenir ;
Vous allez par ma mort bientôt la voir finir ,
Si bientôt , ma chere Voiſine ,
( Un nom fi doux , je crois , n'a rien qui vous chagrine
, )
Vous ne m'aidez de vos fecours.
Ne pensez pas que rien efface
De ma mémoire cette grace ;
D
Je
474 MERCURE DE FRANCE
Je m'en ressouviendrai le reste de mes jours.
Souffrez que contre vos murailles
J'attaché les foibles tenailles
Dont la Nature m'a pourvû ,
Et qu'à leur aid e foûtenu ,
Je garantifle au moins ma tête
Des infultes que l'on m'aprête.
Au reste , s'il vous faut parler franc sur ce point,
Vous ferez tout ensemble & mon bien & le vôtre,
Car nous nous fervirons l'un l'autre.
Si vous me foûtenez , de ma part , j'aurai ſọin
De vous garder de la froidure ,
En vous faisant de ma verdure ,
Que j'ajusterai proprement , '
Un Manteau commode & charmant,
Dieu fçait fi des Passans vous serez admirée ;
Quand ils vous en verront parée.
La Grange séduite à moitié ,
Par un sentiment de pitié ,
A cette promesse frivole
D'un nouvel embellissement ,
Engage au matois ſa parole ,
Et donne son consentement
A tout ce qu'il exigeoit d'elle .
Le Lierre auffi - tôt , tel qu'un rets de fifcelle
Vous l'envelope entierement ,
Et par mainte forte racine ,
Vous
MARS.
475 1740
Vous penetre profondément
Dans les flancs entr'ouverts de la chere Voifine ,
Qui , mais trop tard assûrément ,
Connoît que le Voifin , au lieu d'un ornement ;
Sera sans faute sa ruine ;
Car déja , dès son fondement ,
Ses gros cordons la defunissent ,
Et de plus , insensiblement ,
Par leur humidité ses feuilles la pourrissent.
Que conclure de tout ceci
A mon jugement le voici .
C'est qu'un Homme inconnu qu'on arrache aur
miseres ,
Attire bien souvent de fâcheuses affaires .
Ainfi n'accordons point à l'aveugle pitié
Ce que nous ne devons qu'aux Loix de l'amitié .
Par M. Luneau , Principal du College d'Is
soudun.
Dij
OBSER
1
476 MERCURE DE FRANCE
CBSERVATIO N adressée à M ***
sur l'origine qu'il a donnée dans le Mercure
'de Decembre 1739. premier Volume , au
nom de l'Empire de Galilée , ufué à la
Chambre des Camptes de Paris , par M.
L'Abbé L.....
'Aprouve fort , Monfieur , que vous ayez
communiqué au Public une Notice de
l'Empire de Galilée. Ce sont là de ces particularités
qui , quoique peu importantes ,
exigent d'être une fois rendues publiques
pour l'instruction de la Posterité , afin que
dans la suite des temps on évite de donner
dans la méprise au sujet de cet Empire singulier
, & que ceux qui seront ennemis des
Fables , car je compte qu'il y en aura´danş
les fiécles futurs , de même qu'il y en a aujourd'hui
; ) afin , dis-je , que ceux qui seront
ennemis des fables , puissent avoir en main
de quoi réfuter tout ce que la fucceffion des
temps enfantera de mysterieux ou de romanesque
à l'égard de cet Empire.
, , J'admets , Monsieur , volontiers tout ce
que vous en dites. Il n'y a que l'étimologic
du nom de Galilée que je ne puis goûter ,
parce que je ne la crois pas vraie. Il est certain
que les Juifs ont habité diyers Cantons
de
MAR S. 1740.
477
de Paris. Chacun sçait parfaitement quel
raport le nom de Galilée a avec cette Nation ;
mais il est moins probable que le nom de la
ruë de Galilée , ait fait naître celui de l'Empire
,qu'il ne l'est que ce soit la chose apellée
Galilée , qui, ayant donné le nom à la Communauté
des Clercs des Procureurs de la
Chambre des Comptes, l'ait ensuite communiqué
à la rue en question .
Un petit coup d'oeil sur le Glossaire de
Du Cange , au mot Galilaa , met les Lecteurs
en état de juger que tout Bâtiment oblong
s'apelloit Galilea dans les bas fiécles , & que
souvent au lieu de dire dans la Galerie , on
disoit dans la Galilée. Les Nefs des Eglifes ,
surtout les plus anciennes , portoient ce
nom , parce qu'elles étoient fort étroites :
outre les preuves raportées dans Du Cange
& dans ses Continuateurs , on " en voit encore
une dans le IV. Tome des Annales Bénédictines
, à l'an 1047. à l'endroit où il est
parlé de l'Eglise de Vendôme . Quelquefois
auffi les Galeries des Portiques étoient apellées
Galilées , vous en verrez la preuve au
même endroit de Du Cange. Il eſt done
tout naturel de croire que les Cleres de Pro +
cureurs de la Chambre des Comptes ont pris
le nom d'Empire de Galilée , parce que leur
résidence étoit ou dans quelque Galerie , ou
dans quelque Salle oblongue du Bâtiment de
D iij
la
478 MERCURE DE FRANCE
la Chambre des Comptes. Vous fçavez que
dans le quartier dont vous parlez , il en subsiste
encore une très longue & étroite .
Voilà , M. , l'origine que je donnerois au
nom de Galilée , qu'il a plû à ces Mrs d'ériger
en Empire , & je n'y mêlerois les Juifs
pour rien du tout. Je suis persuadé qu'ils
n'influent pas davantage dans la formation
de ce nom , que dans celui de Villejui
proche Paris , quoique quelques Titres l'apellent
Villa Judaa. Si donc il y a à Paris
une rue de Galilée ( ce que votre Ecrit m'aprend
, ) ce nom lui vient plûtôt de ce qu'-
elle conduit à quelque notable Galerie , ou
qu'elle la cotoye , que d'avoir été une
habitation de Galiléens ; ou au moins il faut
dire que cette ruë a tiré son nom de l'Empire
de Galilée, & non que cet Empire a
tiré son nom de la rue. Au reste , comme je
l'ai déja dir , le sujet est de fi petite importance
, que la chose ne mérite presque pas
d'être mise en question. C'est seulement
une petite Remarque que je donne ici pour
l'instruction de ceux qui s'aviseront de rechercher
dans la suite la vraie origine des
noms des rues de Paris , qui s'alterent de
jour enjour , jusqu'à devenir tout- à- fait mé¬
connoiffables .
Ce que je viens de remarquer sur l'origine
du nom de l'Empire de Galilée , me paroît
pou
MARS. 1740. 479
pouvoir encore être apuyé sur ce que fournissent
les Volumes des Ordonnances.de.nos
Rois. Je me confirme de plus en plus dans
la pensée , qu'à la Chambre des Comptes
il y avoit des noms finguliers à chaque
apartement , & que ces noms passoient en
usage jusque dans les Actes ; lorfque je lis
à la fin de trois Ordonnances de Charles
Régent de France en 1358. Per Dominum
Regentem in Confilio suo in Camera Computorum
superius ad Galathas ubi erant Domini
de Montemorenciaco . Ordon. des Rois , Vol.
3. pag. 337.
Il est clair que le dernier étage s'apelloit
Galathas dans la Chambre des Comptes , &
que le Conseil s'y tenoit quelquefois. Le
Roy Jean y avoit même assisté en personne,'
comme il paroît par des Lettres de l'an
1353. imprimées au IV. Volume , qui finissent
ainfi Datum in Domo de Galatas anno
Domini M. CCC. LIII . die XIV . Julii . Per Rcgem
Matthieu. De même donc qu'il ne fau
droit pas penser le moins du monde à la
Province de Galatie lorsqu'on lit cette conclufion
, quand même la Salle Galatas de la
Chambre des Comptes auroit donné le nom
à une rue , je crois aussi qu'il ne faut aucunement
penser à celle de Galilée ; ni aut
Peuple de Judée , lorsqu'on veut découvrir
la cause du nom de l'Empire de Galilée de
la même Chambre des Comptes,
480 MERCURE DE FRANCE
L'AMOUR CARACTERISE
ENnemi déclaré du repos des Mortels ,
Qui fais naître en leur sein des desordres cruels
Souffle séditieux , qui , devorant leurs ames
Etouffes leur raison par de mortelles flâmes ;
Tiran des coeurs , Amour , fils de la fausseté
Et de la perfidie Artisan effronté ,
De tes charmes trompeurs dont le foible s'enyvre,
Que le Sage a blâmé , qu'il a honte de suivre ,
Porte à d'autres qu'à moi le funeste poison ,
Va , de tous tes efforts triomphe ma raison .
Je foule aux pieds tes Loix, je sors de tón Empire,
J'abjure enfin ton culte , & ma tendresse expire .
Que ce Sexe enchanteur , .complice de tes Faits ,
Emprunte contre moi de toi de nouveaux traits ;,
Que ces fieres Beautés, qui caufent tant d'allarmes ,
Exercent de concert ton pouvoir et leurs charmes ;
Qu'ils arment contre moi tes languissantes mains,
Contre un stoïque coeur tes efforts seront vains.
J'aimois , je l'avouerai , jamais d'un fi beau zela
Un Sujet sous ton joug n'a paru plus fidele ,
Et n'a, pour illustrer ta gloire & tes statuts
Payé sans murmurer de plus riches tributs ;
A quelle épreuve hélas ! mettois-tu ma constance ?
Quelle
MARS. 1740. 48
Quelle foule de maux annonçoient ta puissance ? .
Quels soucis devorans & quels soins inquiets
Corrompoient la douceur de tes moindres bienfaitse
Quelle viciffitude en ta cruelle flâme !
De quels divers transports obsedes-tu notre ame ?
Elle passe à ton gré de la joye aux douleurs,
De la haine à l'amour , de la tendresse aux pleurs,
Et ne trouve à la fin du trouble qui la presse,
Que de honteux remords d'une indigne foiblesse ;
Et ces plaisirs si doux dont nous fûmes charmés ,
N'offrent qu'une chimere à nos esprits calmés.
Celle qui m'engagea dans la fatale yvresse
Me sembloit mériter cette rare tendresse ;
Moins sensible pourtant qu'habile à trop charmer,
Elle ignora toujours comme l'on doit aimer.
Soit goût , foit préjugé, feinte, crainte , ou caprice
Elle veut sur ce point se taxer d'injustice ;
Maîtresse de ses sens avec séverité ,
D'une vertu trop dure elle fait vanité ;
Enchaînant le penchant que donne la nature
Avec trop de rigueur sa raison le censure ,
Ce n'est pas qu'en son coeur la tendre paffion
Ne puisse trouver place à son impreffion ;
Mais de la surmonter elle chérit la gloire ,
Pour être un rare exemple au Temple de Mémoire.
Dv
RE482
MERCURE DE FRANCE
REPONSE à la Lettre , contre les Remarques
sur la Traduction de la III. Elegie du premier
Livre des Tristes d'Ovides , par M.
Le Franc , imprimée dans les Observations
sur les Ecrits modernes , Tome II . p . 1 3 .
LE
E dépit étoit vif dans celui qui a écrit
contre les Remarques imprimées dans
le Mercure du mois d'Août dernier , sur la
Traduction de la III. Elegie du premier
Livre des Tristes d'Ovide : l'Auteur de la
Lettre , proteste qu'il n'est ami , ni connu
de M. Le Franc : cependant il prend sa défense
avec la derniere chaleur , pour ne rien
dire de plus ; il se fait de fête sans être invité,
& vient de gayeté de coeur, aprendre à
' Auteur des Remarques , qu'il les regarde
non seulement comme inutiles , mais qu'il pense
que M. L. F. ne pourroit en faire usage , sans
défigurer sa Traduction , & sans y répandre un
froid , capable de glacer tous les Lecteurs. Ce
ton est décisif ; est - il également solide &
judicieux ? Ces sortes de déclamations sont
la ressource ordinaire des causes desesperées.
Le déclamateur auroit mieux fait d'imiter &
de respecter le silence de M. L. F.
Si tous les Lecteurs avoient pensé des
Remarques , comme on en parle dans la
Lettre,
MARS.f.
483
174
Lettre , il est constant que l'Auteur auroit dû
s'épargner la peine de les écrire. Mais , s'il
est vrai au contraire , que ces Remarques ,
loin de rendre la Traduction séche & servile
, ne peuvent servir qu'à la rendre plus
fidele & plus conforme au Texte d'Ovide ,
sans en diminuer l'élegance , que penser de
la sortie que l'Auteur de la Lettre à faite ? II
a battu la campagne , & n'a eû que la fatigue
de reste.
a
Vous dites , M. , que dans les Remarques
on reproche seulement à M. L. F.
de n'avoir pas traduit autant de mots , qu'il
s'en trouve dans le Poëte Latin. Des dix- neuf
Remarques qu'on a faites , vous en avez
choisi deux des moins considerables , auxquelles
vous faites une réponse des plus superficielles.
Mais si votre dépit ( j'aime à me
servir de vos termes ) vous avoit laissé assés
de tranquillité , pour suivre ce Faiseur de
Remarques , vous auriez aperçû avec lui ,
que tous les mots qui ont été négligés ou
remplacés par M. L. F. disent dans le Texte
Latin , quelque chose de plus ou de moins
que la Traduction Françoise , & que ce n'est
pas une simple omission de mots que l'on a
remarquée , mais une omission de sentimens
& de choses.
Quand on traduit un Poëte , tel qu'Ovide,
il n'est pas nécessaire de lui prêter des beau-
D vj tés
484 MERCURE DE FRANCE
tés étrangeres , il en a assés des siennes ; M
L. F. pouvoit rendre sa Traduction aussi fidelle
, qu'é -légante , sans s'asservir à la faire
en Ecolier , & sans éteindre le feu de son
imagination.
Les Graces & Venus ont versé tous leurs
charmes sur une belle Personne , que Rigant,
ou Largilliere peignent ; ces grands Peintres
représentent sur la toile une partie des traits
qui font la ressemblance du Portrait avec
l'Original ; mais il en est d'une telle finesse
que la plus sçavante main ne peut y atteindre
. Il en est de même de quelques beautés
d'Ovide ; elles consistent souvent dans
l'expression ; si on ne les saisit pas , on en
substituë d'autres ; mais comme ce ne sont
point les siennes , tout Lecteur est en droit
de réclamer contre l'échange , & de redemander
au Traducteur ce qui apartient au
Poëte Latin. C'est ce qu'a fait l'Auteur des
Remarques ; il a senti toute la beauté de la
Traduction de M. L. F. il a reconnu avec
plaisir qu'elle en est pleine ; mais il a voulu
distinguer celles qui lui apartiennent , de
celles qui sont à Ovide ..
Il a d'abord observé , qu'en général l'expression
du Traducteur est trop forte & trop
élevée pour une Elegie : Ovide lui - même a
défini cette sorte de Poësie , un Poëme plaintif,
flebile Carmen . Boileau a ajoûté que 2
son
MAR S. 1740 405
le
genre
son ton ne doit point avoir d'audace : or
l'apostrophe par laquelle M. L.F.a commenc
é sa Traduction, est nne figure déplacée dans
de Poëme qu'il traduisoit; le Faiseur
de Remarques étoit done fondé à observer
la difference qu'il y a entre l'éxorde du Tra
ducteur , & celui d'Ovide ; M. L. F. en con
servant le ton du Poëte Latin , n'auroit été
ni plus froid , ni moins agréable qu'il l'est ;
& il n'auroit point péché contre les regles du
propre à l'Elegiet
stile
Il auroit encore été aussi animé qu'il l'est
& plus conforme au Texte , s'il avoit exprimé
en François, le respect timide avec lequel
Ja femme d'Ovide aproche & embrasse les
'Autels de leurs Dieux Lares :
Contigit extructos ore trementefocos.
>
Ovide peint au naturel par ces mots , ore
tremente les mouvemens respectueux &
craintifs de cette Dame . Ce n'eût point été
traduire froidement ni servilement , d'avoir
transporté cette image dans le François ,
c'eût été exprimer une délicatesse par une
une autre délicatesse.
Si vous étiez entré , M. , plus avant dans
l'examen des dix - neuf Remarques, qui vous
ont causé un si grand dépit , & si vous aviez
employé des expressions moins vagues , on
se seroit fait un devoir de répondre à chaque
Article
486 MERCURE DE FRANCE
Article : mais , puisque vous n'avez relevé
que ces deux là , c'est une présomption
que vous n'avez pû attaquer les autres
Remarques , & que vous convenez de leur
justesse. Que ne puis-je découvrir à qui je
dois l'explication que je viens d'avoir ! Je
lui protesterois que je lui très - parfaitement
son très - humble & très- obéissant
serviteur.
A Paris ce 11. Mars 1740 .
********************
REQUESTE présentée à M. Palle
Intendant de Lyon.
Vous que la main du Prince ,
Par un choix juste & prudent ,
A donné pour Intendant
A cette heureuse Province ;
Vous , pour qui les doctes Soeurs
Cueillent les plus belles fleurs
Sur les bords de l'Hypocrêne ;
Vous , l'heritier glorieux
Du goût , du coeur généreux ,
Qu'on admira dans Mécéne ,
Trop équitable Pallu
Favorisez la Requête
MARS:
481 1740
D'un jeune & foible Poëte ,
Sur l'Helicon peu connu.
L'Astre , qui par sa lumiere
Ranime tout l'Univers ,
Avoit pendant sept Hyvers ,
Sept fois r'ouvert sa carriere
Depuis qu'en cette Cité ,
Eloigné de ma Patrie ,
Je coulois en liberté
&
Les jours obscurs de ma vie .
Sans biens , sans femme , sans toits
J'ignorois Impôts & Droits ;
Comme Membre de la Clique
Vagabonde & lunatique ,
Qui sert le Dieu des Talens ,
( Dieu qui fait peu d'Opulens ; )
Mais sur le raport inique
D'un Argus au coeur oblique ,
Depuis trois ans environ ,
L'on m'a couché sur le Rôle
De la Capitation ;
Et ce qui plus me desole
C'est que sans discretion ,
L'injuste Collecteur ose
Tous les ans doubler ma dose.
Bias , dont la vanité
Faisoit toute la sagesse
Braveit
38 MERCURE DE FRANCE
Bravoit le sort irrité ,
Portant en lui sa richesse ;
• Mais il eût plié , je crois ,
Sous sa cruelle infortune ,
Si d'une taxe importune
On l'eût chargé comme moi.
Par vos bontés que j'implore ,
Intendant , partout vanté
Puissai-je jouir encore
D'une douce immunité ! ¦
Ma Muse dans l'allegresse ;
Peut-être aura quelque attrait
Elle chantera sans cesse
Votre Nom , votre bienfait.
Mais , quoi ! vous avez pû lire
Ces fastidieux Récits !
Qu'il vous plaise encore écrire
Soitfait comme il eft requis.
Segond
MES
MARS. 1740.
489
*:*: htt
MEMOIRE HISTORIQUE sur la
Foire S. Germain , adressé à Madame
M.... par M. D. L. R.
E conviens , Madame , que le Mémoire
inseré dans le Mercure du mois de Fevrier
1726. page 391. au sujet de la Foire
S. Germain, est trop succinct, pour satisfaire
la curiosité des Personnes qui aiment à remonter
à l'origine des choses , & à entrer
dans les détails nécessaires pour ne rien
ignorer , surtout quand ces détails sont curieux
& interessans. On diroit en effet que
la Foire S. Germain , à s'en tenir au Mémoire
que je viens de citer , n'a commencé que
sous le Regne de Louis XI. en l'année 1482 .
ce qui n'est pas exactement vrai . Comme je
ne puis , Madame , refuser à un bon esprit
comme le vôtre , les Eclaircissemens néces
saires sur cette matiere , je me flate de pouvoir
vous satisfaire par le moyen de quelques
recherches , auxquelles vous avez
quelque part , comme je le ferai entendre
quand je serai arrivé à la fâcheuse Epoque
de l'alienation du Droit de proprieté des
grandes Halles , Loges couvertes , & Preau
de la Foire S. Germain , qui avoit toujours
apartenu à l'Abbaye de ce nom.
Тома
490 MERCURE DE FRANCE
Tout ce que j'ai , Madame , à vous exposer
dans ce Mémoire , sera fondé sur deux
bonnes Autorités. La premiere , est la nouvelle
Histoire de l'Abbaye S. Germain , publiée
en l'année 1724. dont l'Auteur ( Dom
Jacques Bouillart ) n'a épargné aucun soin ,
& n'a rien oublié pour donner un Ouvrage
curieux & solide . La seconde Autorité est
tirée des Actes publics , des Procedures ,
& des Décisions juridiques , auxquelles a
donné lieu le grand Procès intenté par le
Cardinal de Furstemberg , Abbé , & les Reigieux
de S. Germain , contre les Acquereurs
des Halles, Loges & Preau de la Foire,
depuis l'année 1614.
1
Il paroît d'abord par l'Histoire , que le
Droit de Foire , accordé à cette Abbaye ;
étoit bien établi , près de trois siécles au- delà
du Regne du Roy Louis XI. On trouve en
effet ( Liv. III. page 96. ) qu'en l'année
1176. le Roy Louis le Jeune demanda à
P'Abbé Hugues , & à sa Communauté , la
moitié des Revenus de la Foire S. Germain ,
qui se tenoit tous les ans 15. jours après Pâques
, & duroit trois semaines entières. Ce
Prince promit de n'en rien engager jamais ,
& permit à l'Abbé & aux Religieux de ren
trer de plein droit dans cette moitié , dont
ils lui faisoient cession , aussi - tôt qu'il n'en
joüiroit plus. La Charte qui fut expédiée sur
ce
MAR S. 1740: 49
re sujet , est datée de Paris , Actum Parifiis
anno 1176. & signée de la main du Roy ,
& des quatre grands & principaux Officiers
de la Couronne. Elle ne fait pas connoître
pourquoi & à quelle occasion le Roy fit
cette demande , & s'il donna à l'Abbaye
quelque dédommagement , mais on trouve
qu'il le fit dans la suite. On peut ici conjecturer
que la demande en question fût occasionnée
par les grandes affaires que ce
Prince eût avec le Roy d'Angleterre , précédées
de son Voyage d'outre Mer , qui l'avoit
fort épuisé.
Autre Fait mémorable en faveur de l'ancienneté
de cette Foire. Mathieu de Vendô
me , Abbé de S. Denis , & Simon de Clermont
, Sire de Nêle , Régent du Royaume ,
accommodent définitivement la grande &
fâcheuse Affaire d'entre l'Université de Pa
ris , & l'Abbaye S. Germain . Je ne sçais ,
Madame , si vous avez jamais entendu par-
⚫ler de cette Affaire , qui eût pour principe ,
d'une part , la licence & le libertinage d'un
grand nombre d'Ecoliers , & de l'autre , la
vivacité ou brutalité des Serviteurs , Domestiques
, & c. de l'Abbaye ; les premiers venoient
piller les Jardins , qui en ces temps là
étoient fort étendus ; les autres les repoussoient
sans ménagement , ce qui fomenta
ne haine réciproque , qui se renouvelloit
tous
492 MERCURE DE FRANCE
tous les jours , laquelle donna lieu enfin à la
Catastrophe marquée dans l'Histoire . La
Scéne se passa dans le Pré aux Clercs , &
fut ensanglantée par la mort de quelques
Ecoliers , & c. Sur quoi grand Procès entre
les deux Corps , dont l'issuë ne fut pas favorable
à l'Abbaye . C'est cette grande Affaire
qu'il s'agissoit de terminer par un accommodement
vers l'année 1285. Le meilleur
expédient , selon l'Histoire , ( Liv . III. page
141. ) fût que l'Abbé de S. Germain & sa
Communauté , vendroient au Roy la moitié
qui leur restoit de la Foire , & que le
Roy assigneroit sur ses Revenus la somme
de 40. livres de rente , que l'Abbaye devoit
payer à l'Université selon l'Arrêt précé-
›
demment intervenu. N. Remond étoit alors
Abbé de S. Germain : il avoit été Religieux
de la célebre Abbaye S. Victor de Marseille
, du même Ordre de S. Benoît , &
Chef de Congregation , laquelle a fourni
dans tous les temps de grands & dignes '
Sujets.
En l'année 1399. Jean de France , Duc de
Berry , Comte de Poitou , céda à l'Abbaye
S. Germain les Jardins du Roy de Navarre ;
& quelques Edifices voisins , que le Roy
Charles VI. -lui avoit donnés depuis peu , à
condition que l'Hôtel & les Jardins de Nêle
, dont il joüiffoit , seroient chargés de
neuf
MARS. 1740 493)
neuf livres neuf sols quatre deniers parisis de
rente & des arrérages dûs à l'Abbaye . Ces Bâtimens
& ces Jardins du Roy de Navarre
ont été détruits dans la suite ,pour en faire le
Preau & les Halles de la Foire S. Germain,
L. IV. p. 16.5.
On aprend dans le même Livre , p . 173 .
que le Roy Louis XI. à la Requête de Géofroy
Floreau, Religieux Benedictin , Evêque
de Châlons & Abbé de S. Germain , ordonna
par ses Lettres Patentes du mois de Mars
1482. qu'il se tiendroit tous les ans à perpétuité
dans le Faubourg S. Germain une Foire
franche , semblable à celle de S. Denis , depuis
le premier Octobre jusqu'au huit du
même mois ; que les Religieux de S. Germain
choisiroient pour cela le Lieu le plus
commode , dont ils tireroient tous les profits
, &c .
Il y a ici lieu de présumer que quelque
Evenement que l'Hisoire n'aprend point ,
avoit donné quelque atteinte , non pas au
Droit de Foire , mais à son exercice , lequel
pouvoit avoir été troublé, &c. en sorte qu'on
ne doit regarder les Lettres Patentes de Louis
XI. données au Pleffis du Parc-lez - Tours en
1482. que comme un rétabliffement de ce
même Droit , qui paroît bien établi dès le
XII . siécle , comme il eft démontré ci -des- .
sus , & qui remontoit , sans doute , encore
plus haut,
494 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en soit , l'Abbé & les Religieux
de S. Denis formerent leur oposition , alleguant
que cette Foire porteroit beaucoup de
préjudice à celle qui se tenoit tous les ans à
S. Denis , & qui commençoit le neuvième
jour d'Octobre; l'affaire portée au Parlement,
il fut rendu un premier Arrêt , qui renvoya
la tenuë de la Foire S. Germain au lendemain
de la S. Martin. Nouvelles inftances de la
part de Mrs de S. Denis , & second & dernier
Arrêt , rendu sur cette conteſtation , par
lequel il fut ordonné que la Foire S. Germain
se tiendroit à l'avenir tous les ans le 3. jour
du mois de Février. Cet Arrêt eft de l'année
1484.
A peu près dans le même temps les Religieux
de l'Abbaye retirerent des mains du Sr
Benoise les Jardins du Roy de Navarre ,
qu'ils lui avoient donnés à vie ,à titre de Cens,
et firent conftruire sur ce terrain cent quarante
Loges , qui furent loüées à divers Marchands
, au profit de l'Abbaye.
La premiere Foire , après cette construction
, se tint au mois de Février 1486. &
Charles VIII. confirma les Lettres Patentes
de Louis XI. & Louis XII . fit la même chose
en 1499 .
Cette Foire devint bientôt célebre & au
lieu que par les Lettres de Louis XI . elle ne
devoit durer que huit jours , elle a été ordinairement
MARS. 1740. 495
4
nairement prorogée jusqu'au Samedi , avant le
Dimanche des Rameaux , mais la franchise
n'a lieu que pendant huit jours.
Cependant les Halles , les Murs d'enceinte
& tout ce qui concerne l'intérieur & l'Enclos
de la Foire , ayant besoin de groffes &
preffantes réparations, Guill, Briçonnet, Evêde
Lodeve , & Abbé de S. Germain ,
fit faire , ou pour mieux dire, il fit tout rebâtir
à neuf en l'année 1512.
que les
La Foire continua toujours d'être ouverte
le lendemain de la Fête de la Chandeleur,
et de se tenir à l'ordinaire dans le temps prescrit
& accoûtumé ; mais elle fut interrompuë
en l'année 1588. à cause des Guerres Civiles
de Religion & de la Ligue, interruption
qui dura jusqu'en l'année 1595. Elle fut ouverte
cette année- là le Lundi 6. Février , &
dura trois Semaines , avec la permiffion du
Roy. L. V. p. 208.
›
L'année d'auparavant, sçavoir,le 30. Juillet
3594. mourut le Cardinal de Bourbon, Abbé
de S. Germain. Ce Prince n'étant encore que
Soudiacre , avoit été nommé à l'Archevêché
de Rouen, & il venoit d'en recevoir les Bulles
de Rome. Il fut transporté à la Chartreuse
de Gaillon & inhumé auprès du Cardinal de
Bourbon , son Oncle.
François de Bourbon , Prince de Conty ;
son Frere , Epoux en secondes nôces depuis
1605
496 MERCURE DE FRANCE
1605. de Louise-Margueritte de Loraine ;
poffeda les revenus de l'Abbaye , sous les
noms de Jean Percheron , & de Louis Buisson.
L'Hiſtorien remarque au même Lieu ,'
L. V. p. 208. que ce Prince ne fit jamais
la moindre peine aux Religieux ; il les aima
& les protegea dans toutes les occasions. Ce
qui dura jusqu'à sa mort , qu'on peut dire
avoir été fatale à l'Abbaye S. Germain , par
raport au sujet que je traite ici.
Car la Princeffe de Conty , sa veuve , continua
non seulement de jouir des revenus de
l'Abbé de S. Germain , mais elle forma le
deffein de vendre & aliener pour toûjours les
fonds de la Foire S. Germain ; ce deffein fut
réellement mis à execution au commencement
de l'année 1614. » La Foire fut alienée
» en 1614. ( dit notre Hiſtorien, L.IV.
.p.174. )
»pour la somme de trente mille livres ,à
plusieurs Marchands , par Madame la Prin
» ceffe de Conty , qui joüiffoit des revenus
» de l'Abbaye sous l'adminiftration de du
» Buisson , qui avoit seulement le titre
» d'Abbé.
و ر
و د
Comme cette aliénation eft l'Evenement
le plus considérable qui soit jamais arrivé à
l'égard de la Foire S. Germain , et qu'elle a
été accompagnée , et suivie de détails qu'il
eft à propos de ne pas laiffer ignorer , je
vais , Madame , m'apliquer à les déduire le
plus
MAR S.
497 1740 .
plus brievement et le plus exactement qu'il
ne sera ponible dans la suite de mon Ecrit,
La suite pour un autre Mercure
****************
LA
RECONNOISSANCE,
ALLEGORIE.
si
Adressée à la Reine d'Espagne , par Don
Victor de Chancel de NiZars, Capitaine de
Dragons , au service de S. M. C.
O N dit que la Pitié , mariée au Bienfait ,
Mit au monde deux soeurs jumelles ;
Mais , par malheur , le même lait 2
Produisit des effets bien differens en elles.
L'une avoit des traits délicats ,
Ses yeux brilloient d'un feu céleste ,
Et son port , soutenu d'une fierté modeste ,
Relevoit noblement l'éclat de ses apas.
Les Roses & les Lys épars sur son visage ,
N'étoient point des écueils contre sa pureté
Sans desirs effrenés , elle avoit en partage
Et la tendresse & la beauté.
Ses mains , par de doux exercices ,
S'attachant à l'Art du Burin ,
E Gravoient
498 MERCURE DE FRANCE
Gravoient en lettres d'or sur des Tables d'airain
Tous les noms des Mortels qui lui sembloient prapices.
L'autre , plus noire que la nuit ,
Avoit une mine farouche ;
Son front ridé , son regard louche ,
Paroissoient dédaigner le flambeau qui nous luit;
Pour cacher de son coeur la basse jalousie ,
Son orgueil , forcé de ramper ,
Avoit l'art de s'enveloper
Du Manteau de l'Hypocrisie ;
Elle traçoit les noms de ceux qui l'assistoient
Sur un sable voisin des flots toujours mobiles ,
Monument si léger , qu'aux jours les plus tranquiles
Les moindres vagues l'emportoient.
Ces deux Soeurs , en quittant le Lieu de leur naissance
,
Voulurent parcourir tout ce vaste Univers ;
La premiere passa dans des climats divers ,
Sous le nom de Reconnoissance ;
L'autre , qui chérissoit sur tout
Ce qui sembloit sauvage & rude ,
Par un choix plus propre à son goût ,
Se fit nommer Ingratitude.
Celle -ci chés tous les Mortels
Trouva des Temples , des Autels ,
Depuis notre commune Mere,
Dont
MARS.
1740. 49
Dont l'apas d'un fruit séducteur
Ferma le coeur au Créateur ,
Pour l'ouvrir à cette Megere,
Chés combien d'Enfans & d'Epout
Arrêtant sa course legere ,
A-t'elle trouvé parmi nous
Un Lieu d'azile , un Sanctuaire ?
D'où traînant partout sur ses pas
La trahison & la vengeance ,
Le massacre des Rois , la chute des Etats ,
Des soins qu'on lui rendoit étoient la récompenser
C'est ainsi qu'elle arma Bessus
Contre un Monarque debonnaire ;
Et fit sous les coups de Brutus
Expirer des Romains le Vainqueur & le Pere.
L'autre Seur parcourut & Plaines & Valons ,
Sans trouver seulement l'abri d'une cabanne
La voix publique la condamne
A souffrir les rigueurs de toutes les Saisons
Loin de la recevoir , on lui faisoit injure ;
Pour la desalterer on lui donnoit du fiel 3
Rebut de l'humaine Nature ,
Elle alloit s'envoler au Ciel ,
Quand le bruit des bontés dont m'honore una
Reine ,
Changeant tout à coup son dessein ,
Elle s'élança dans mon sein ,
EM Pour
Soo MERCURE DE FRANCE
Pour y regner en Souveraine.
Divine Fille des Bienfaits ,
Juste & vive Reconnoissance ,
Mon coeur veut être désormais
Le Temple de votre Puissance .
Une Reine qui peut à la gloire des Rois
Servir d'exemple & de modele ,
Me pénetre de tout le zéle
Qu'exigent vos suprêmes Loix.
Du haut de sa grandeur elle a daigné descendre ,
Pour vaincre des malheurs qui creusoient mon
Tombeau ;
Elle parle ; & je vois répandre
Sur mes yeux presque éteints un jour pur & nouyeau.
A cette auguste Protectrice
Je dois tout le bonheur dont me comble un grand,
Roy;
Ce souvenir doit vivre & mourir avec moi ;
Heureux si tout mon sang , versé pour leur service,
Peut m'acquiter un jour de ce que je leur doi !
LET
MAR S 1740 Sor
touto
LETTRE écrite à une Dame de Province,
au sujet de la nouvelle Bibliotheque Fran
çoise de M. l'Abbé Goujet.
G
Races à l'Auteur du Suplément de Mo
reri , vous n'aurez plus lieu de vous
plaindre , Madame , & me voila , au moins
pour cette fois, hors d'atteinte à tous reproches.
Depuis long temps vos Lettres ne me
presentent que des plaintes ameres ; de tous
les Livres que je vous envoye , aucun n'eſt
affés heureux pour mériter vos bonnes gra
ces. Je cherche en vain les plus propres à récréer
votre esprit , j'ai beau parcourir tous les
Libraires de cette Ville , & choisir ce qu'il y
a de meilleur en ce genre ; tout vous déplaît,
tout vous ennuye. Quelquefois un Livre se
trouve digne de vos mépris à la seule vûë de
son titre. Un autre vous annonce un ennui !
mortel dès la premiere page de sa Préface .
Les uns sont d'un froid à glacer l'esprit le
plus pétillant & le tempéramment le plus
animé ; les autres,.au contraire , vous agitent
de maniere à vous faire craindre pour cetté
aimable tranquillité , dont vous aimez à
jouir. Si , pour éviter ces inconvéniens , j'essaye
de vous envoyer du solide , je tombe ,
dites-vous , dans le sérieux ; vous voulez
Eij que
jos MERCURE DE FRANCE
que l'on vous tire doucement de cette mélancolie
, où vous plonge quelquefois votre
amour pour la solitude. Il faut pour cela
vous amuser , vous récréer , vous inftruire
c'eft le seul moyen de suivre votre inclination
& de satisfaire votre goût.
Il n'étoit pas besoin d'un aveu de votre
part , pour me faire connoître combien vous
êtes difficile en fait de Livres ; vos Lettres ,
Madame , en sont autant de preuves ; & je
puis dire que chaque fois que j'en ai reçû ,
elles m'ont jetté dans des embarras nouveaux.
Lorsque je reçûs votre derniere , sur tout , je
ne sçavois plus quel parti prendre , j'avois
perdu toute esperance de pouvoir vous servir
comme vous le fouhaitiez , & si je n'avois
craint de vous désobliger , j'aurois abdiqué
fur ce point l'aimable qualité de votre Commiflionaire.
Mais , Madame , mes espérances naiffent
de nouveau. L'Auteur que je vous ai cité ,
( M. l'Abbé G. déja fi connu dans la République
des Lettres ) vient de me tirer pour
long- temps de peine . Un Ouvrage tout neuf
vient de s'échaper de fes mains. La plume de
cet habile Ouvrier , fans vous connoître , a
travaillé pour vous. En effet , je ne vois rien
qui foit plus capable de vous amuser utilement
que la lecture de cet Ouvrage ; c'eſt
ne Bibliotheque Françoise , ou une Hiftoire
de:
MARS. 1740 .
503
de la Littérature de notre Langue , également
utile & intereffante pour toute sorte
de personnes ; pour les Gens de Lettres, comme
pour ceux qui n'en ayant qu'une très-petite
connoiffance , fouhaitent , comme vous,
de s'y apliquer. Le Plan eft d'une invention
dont nous n'avons presque point encore eû
de modele , & l'on peut dire que l'execution
reffent en tout la nouveauté . Le Titre, quoiqu'il
donne une grande idée de l'entreprise
elt néanmoins encore affés modefte pour cacher
toute la beauté de ce Plan , & ce n'eft
que dans le Discours Préliminaire que l'on
découvre le deffein de l'Auteur.
En effet , le but de ce Sçavant n'eſt pas
feulement de montrer l'utilité que L'on peut
retirer des Livres publiés en François , pour la
Connoissance des Belles-Lettres , de l'Hiftoire ,
des Sciences & des Arts , comme le porte le
Titre de fon Ouvrage ; mais encore de faire
voir qu'avec le feul fecours de la Langue
Françoise , on peut devenir habile en quelque
Science que ce foit. Ainfi il n'eft plus
d'excuse légitime pour fe dispenser d'acquérir
de la Science. Le défaut des Langues
fçavantes n'en eft point une , & notre
Langue feule fuffit à quiconque défire de
fe tirer du commun des hommes . De -là
les Sciences cultivées plus communément
dans le Royaume; la Langue Françoise moins
E iiij ignorée
504 MERCURE DE FRANCE
ignorée dans fon propre Domaine , & cette
même Langue , déja fi connuë & fi eftimée
des Etrangers même , devenuë d'un plus
grand usage parmi eux , eft adoptée désormais
par tous les Peuples qui fe piquent de
politeffe , & qui font capables de quelque
urbanité dans les moeurs. Il faut l'avouer
Madame , le projet eft grand , digne d'un
Sçavant & d'un Sçavant François ; & fi l'Auteur
y réüffit , comme il n'en faut pas douter,
quelle gloire pour lui quel avantage pour
notre Langue ! quel honneur pour la Nation !!
mais en particulier quelle utilité
pour votre
Sexe !
Oui , Madame , & quand je dis que cet
Auteur a travaillé pour vous , je ne dis rica
de trop . De tous les motifs qui ont porté M.
T'Abbé G. à entreprendre cet Ouvrage , ainfi
qu'il le dit lui- même ( Discours Préliminaire,
p. xx. ) le deffein de procurer aux Dames la
facilité d'acquérir de la Science , & de fa
donner elles- mêmes une partie de l'éduca
tion que leur refuse l'injuftice des honimes ,
n'a pas été le moindre objet qu'il s'eft propose
. Abandonné de bonne heure par ceux
qui font les Maîtres de l'éducation , & laiffé ,
pour ainfi dire , à lui - même dès l'âge le plus
tendre , votre Sexe n'ignore l'Art de l'Etude,
que parce qu'il ne lui eft pas montré ; le chemin
des Sciences lui eft inconnu , parce qu'il:
manque
MAR S.
1740. 505
manque de guide , & que les hommes , foit
par envie , foit par une espece d'avarice , fe
font aproprié des biens qui ne leur avoient
été accordés que pour en faire part aux aimables
Compagnes de leur sort.
L'expérience a prouvé quelquefois que les
Dames ne font pas moins propres aux Scien
ces que les hommes ; & il eft certain que
quand elles y font apliquées , elles y réüflissent
également , fi toutefois elles ne font pas
capables de l'emporter fur eux en quelques .
points. Le fin , l'imaginatif , le délicat , fons
ordinairement de leur reffort. Il y a dans leur
esprit quelque chose de vif & de pénetrant ,
qui fe répand jusque fur leurs personnes ,
& qu'on aperçoit aisément au- dehors ; enfin
le bon goût leur eft comme naturel , & l'on
découvre en elles des dispofitions fi heureufes
, qu'il eft vifible que c'eft être injuſte à
leur égard , que de reftraindre , comme on
fait , leur éducation à des bornes étroites , &
de retenir ainfi captif un génie qui , avec plus
de liberté , prendroit fon effor pour s'élever
auffi haut que celui des hommes même.
C'est à remedier a cet abus , qui- laiſſe votre
Sexe comme dans une forte de langueur,
que notre Auteur fait fervir fa plume ; c'eſt
une Arme avec laquelle il venge le tort que
l'on vous a fait jusqu'à ce jour , & pour le
réparer en quelque forte , il veut être lui-
❤
E v même506
MERCURE DE FRANCE
même votre guide , & vous conduire malgré
vos envieux, dans l'Etude des Belles Lettres
, de l'Hiftoire & des Arts . Si vous l'y
fuivez , il découvre à vos yeux des trésorsqu'on
leur tenoit depuis long- temps cachés;.
il vous en donne la clef, & vous aprend l'art
d'y puiser & de vous enrichir fans autre fecours
que celui de votre volonté
propre.
Jugez , Madame , de quelle utilité fera
pour votre Sexe un pareil Ouvrage ; auſſi je
ne doute pas un feul inftant qu'il ne vous
plaise fort , & que fa lecture ne vous attache
vous faire affés
> pour
les momens
par
regretter
où l'on vous obligera de l'interrompre. Le
ftyle en eft léger & concis . L'Auteur entre
en matiere le plus heureusement du monde , & conduit celui qu'il veut inftruire des
fentiers agréables & toujours nouveaux . C'eft
comme un Jardin enchanté , dont les allées
font de plus en plus délicieuses , & dans le◄
quel , plus on avance , plus on veut s'y promenér
, plus on craint d'en fortir. A la beauté
du ftyle fe joint un arrangement merveilleux
de matieres, qui vous fait aller comme
par degrés . Chaque Ouvrage François eft examiné
& jugé felon les regles de la plus judicieuſe
critique ; & l'Hiftoire de ces mêmes
Ouvrages y eft enchaînée , de maniere à rendre
extrêmement agréable & intereffante la
matiere même la plus scche & la moins fusceptible:
MARS: - 1740.
507
le
ceptible d'agrémens . La premiere Partie de
la Bibliotheque en eft une preuve bien convaincante,
fur tout aux Chapitres qui traitent
des Dictionaires & des Grammaires ; mais ce
que j'admire encore dans cet Ouvrage , ce
font ces tranfitions heureuſes, qui conduisent
fi légerement d'un fujet à l'autre , que l'on
s'aperçoit à peine du changement qui fe fait,
& que fouvent on y feroit trompé , trompé , fi le titre
ne prenoit foin de l'indiquer.
Voilà , Madame , quel eft , felon moi ,
Livre que je vous envoye ; je ne veux pas
néanmoins que vous m'en croyiez fur ma
parole ; examinez vous -même fi l'idée que
j'en ai prise eſt juſte , & fi j'ai dû me la former.
Nous n'avons encore que les deux premiers
Volumes ; l'Auteur , dans le Discours
qui eft à la tête, en promet bien- tôt plufieurs
autres. Je vous dirai qu'ils font fort defirés ;
cet Ouvrage eft rellement goûté, qu'on vou.
droit déja le voir complet. Tous les Gens de
Lettres aplaudiffent à cet Auteur , & s'empreffent
tour à tour de lui donner leurs fuffrages.
Un feul , dont l'extrême délicateffe
a , fans doute , été bleffé des loüanges , d'ailleurs
méritées , que M. G. lui donne en plufieurs
endroits de fon Ouvrage, a jugé à pro
pos d'en paroître mécontent , & n'a pas fait
difficulté de le dénoncer lui-même & d'accu
fer , par un excès de modeftie , cet Abbé de
Favoir
E vj
308 MERCURE
DE FRANCE
l'avoir maltraité ; mais les plaintes réitérées:
'de' ce moderne Critique n'ont point diminué
la prévention de nos Dames en faveur
de ce Livre ; elles s'en muniffent , à l'envi ,
& elles le lisent avec une entiere fatisfac--
tion ; elles sçavent bon gré à l'Auteur de
les avoir eûes ainfi en vûë , & le goût qu'el--
les prennent à fon Ouvrage , doit le récompenser
affés de fes peines . Cette ardeur du
Sexe pour la Bibliotheque Françoise , a occafionné
ici differentes Refléxions , dont :
vous ne ferez pas fâchée que je vous faffe
part , avant que de fermer ma Lettre .
Si ce nouveau Livre , dit- on , peut exciterr
nos Dames Françoiſes à l'amour de l'Etude ',
quels progrès ne vont- elles pas faire dans les
belles Sciences avec un tel fecours ! La vivacité
pénétrante de leur efprit , l'envie naturelle
de sçavoir , & le mérite enchanteur dé
ce Livre , nous vont faire voir bien du changement
dans le Monde poli & raisonnable .
Le nombre des Muses va augmenter fur
de Parnaffe ; la République des Lettres deviendra
plus brillante que jamais. Que de
biens va produire un feul Livre , & que de
maux il abolira ! Les Dames devenues sçavantes
, ne s'amuferont plus à de vaines inutilités.
Capables d'occupations férieuſes , l'etude
fera leurs plus cheres délices. Devenuës
Philofophes , on les verra méprifer les avantage
M A RS. 1740% Jag
tages de la beauté & les vains ajuſtemens ,
pour ne s'apliquer qu'à orner leur efprit des
plus belles vertus. Cela fuposé , quelle paix !
Quelle tranquillité dans le Monde ! Que les
hommes vont y gagner ! Ils n'auront deformais
rien à craindre de la part de ce Sexe , au
auparavant fi dangereux & fi trompeur. Il aura
négligé l'art de leur plaire, & ils auront oublié
celui d'en être charmés. Le Regne de l'Envie
, de la Jaloufie , & de tant d'autres passions
, ceffera , & le Monde reviendra pref
que à l'heureux âge d'or. C'eft ainſi que
raifonnent quelques Perfonnes qui paffent
pour fages , & qui fouhaiteroient de bon
coeur voir réalifer leurs flateufes idées .
D'autres , dont les intentions ne font pas
fi pures , ( & ceux- ci font le plus grand nom
bre ) s'imaginent au contraire y perdre beau
coup, Tout , felon eux , va devenir infipide
dans le Monde ; on n'y verra plus cette noble
émulation que le Sexe excite parmi les
hommes ; ils perdront peu à peu cette politeffe
qui ne s'acquiert qu'auprès des Dames.
Et ce qui , ajoûtent- t- ils , eft prefque inévi
table , le Sexe une fois négligé , le Monde
perdra fon plus bel ornement , & la vie desormais
ne peut qu'être à charge & ennuyeuse
aux hommes.
Plufieurs , dont l'humeur paroît plus austere
, & qui affectent toujours de penfer differemment
;
fio MERCURE DE FRANCE
feremment des autres , regardent le Livre
dont il s'agit , comme moins propre à établir
la paix entre les deux Sexes , qu'à l'en éloigner
au contraire pour jamais. Ils n'envifagent
un furcroît de mérite chés les Dames ,
que comme une source de nouveaux malheurs
pour les hommes. Quiconque cede
difent-ils , à un foible ennemi , comment
pourra- t- il réſiſter à un plus fort ? Si de tout
temps avec le foible fecours de leurs charmes
, les Dames ont eû tant d'empire fur les
hommes ; & fi ces derniers fe font laiffe
vaincre par les feules armes de la beauté
quel fera leur fort , quand les charmes de
l'esprit , infiniment superieurs en force , leur
livreront des combats plus entiers ! Bien loin
de réfifter à des traits fi puiffans , ils n'en
feront que plus profondément blessés ; les
Dames auront tout l'avantage : & fi elles
veulent en abuſer , qu'il en coûtera cher à
ceux qui se seront laissé vaincre !
Il est vrai que ceux - ci pourroient y
gagner à leur tour ; & c'eft , ajoûte - t - on ,
toute la confolation qui puiffe leur rester. It
eft assés ordinaire que l'on cherche à se conformer
aux inclinations , & à étudier le caractere
des Personnes à qui l'on fouhaite de
laire . On voit,par exemple, dans le fiécle où
nous sommes , la plûpart de ces Personnages
que l'on nomme Petits- Maîtres , faire telle-
>
ment
1
MARS 17.40. SIT
ment leur capital de l'imitation , & y réuffir
fi bien , que sans la précaution de l'habillenient
, on les diftingueroit à peine des fem
mes. Ce sont les mêmes goûts , les mêmes
Occupations , & consequemment les mêmes
inutilités : & ils sont fi habiles dans l'art de
copier , qu'ils n'oublient rien , & qu'ils prennent
jusqu'aux défauts de l'esprit & du coeur.
Si donc le Sexe ( ce font toujours les mêmes
Perfonner qui parlent ) vient à changer de
penchant & de goût , & qu'il s'éleve une
fois au -deffus de lui- même , à moins qu'on
ne fupofe alors les hommes ou tout - à- fait
infenfibles , ou trop peu courageux pour fuivre
un fi bel exemple , il faut néceffairement
qu'ils changent à leur tour. Ainfi pour fuivre
la fortune du Vainqueur , & s'attirer fes
bonnes graces , ils s'attacheront au folide , ils
s'accoûtumeront à l'aimer ; & fideles imitateurs
des nouvelles vertus du Sexe , ils aprendront
à connoître en quoi confifte le mérite
réel , & à le diſtinguer d'avec l'imaginaire .
D'autres enfin plus indifferens , n'adoptent
aucun syftême , & fe contentent de dire que
pour qu'un seul eût lieu , il faudroit que le
nouvel Ouvrage eût sur les Dames un pouvoir
que n'ont point eu jusqu'à présent tous
les Livres du monde. Ce seroit , difent- ils
de fixer solidement leur esprit , d'ailleurs f
capable de grandes chofes. C'eft ce qui leur
fait
512 MERCURE DE FRANCE
fait regarder la nouvelle Bibliothèque , com
me une Pierre de touche , dont l'épreuve
servira tôt ou tard à décider la vieille difpute :
sur l'égalité des Sexes.
Voilà de quelle maniere les sentimens sont
partagés ici . Pourmoi, Mad . je n'ai pris juſqu'à
préfent aucun parti ; la matiere eft trop
trop délicate,
& je laiffe parler les autres. Je fouhaite feulement
à l'Ouvrage tout le fuccès qu'il mérite
; & j'ai le plaifir de voir en célà mes
voeux de plus en plus s'accomplir , jusque - là
même qu'il eft devenu le Livre de la Cour.
Auffi- tôt que les autres Volumes paroîtront ,
j'aurai foin de vous les envoyer. Je ferai toujours
avec la même ardeur & avec l'attachement
le plus refpectueux ,Madame, votre, & c.
A Paris ce 10. Mars 1740.-
-G 16 ORE JE JE HIE DIE - Ja
ODE
A Mile Julie du v *** du Croifie ,
Par M. des Forges- Maillard .
>
Permet
Ermets que mon coeur ma Julie ,
S'ouvre un paffage dans le tien ,
Par tes beaux yeux , qui sont ma vie ,
Mes Rois , mes defirs , & mon bien .
AB
MARS
1740. 313
Ah ! que ton petit air novice
Les mene avec habileté !
Etque tu caches de malice
Sous ta fine fimplicité !
Ovide avoit une Maîtreffe
Dont tu portes le nom charmant ;-
Imitons- les dans leur tendreſſe ,
Nous le pouvons fans rifquer tant:
*
Peut-être adoroit - il en elle
Le nom de Fille d'Empereur ;
Et peut- être fut- il fidele ,
Moins à l'Amour , qu'à la Grandeur ,
*
Mais ta fortune étant petite ,
Et n'étant pas du fang d'un Roy .
Tu brilles par ton feul mérite ;
Et t'aimant , je n'aime que toi.
On a dû expliquer l'Enigme & le Logo
gryphe du Mercure de Fevrier par Cage ,
Calomniateur, & Embroüillement . On trouve
dans le premier Logogryphe , Marcel , Evêque
de Paris , Martin Archevêque de
Tours , Romain , Archevêque de Rouen ,
Remi
514 MERCURE DE FRANCÉ
Remi , Archevêque de Rheims , Ouen , Ar◄
chevêque de Rouen , Melon , auffi Archevêque
de Rouen , Eloi , Evêque de Noyon ,
Rieul , Evêque de Senlis , Lucien , Evêque
de Beauvais , Arnoul , Evêque de Soiffons
Taurin , Evêque d'Evreux , Maclon , Evêque
de S. Malo , Leu , Archevêque de Sens ,
Véran , Evêque de Lion , Amateur , Evêque
d'Auxerre , Rome , Lion , Roüen , Milan , Vi,
Re , Mi, La, ire , Avarice , Moruë, Arétin ,
Calamité , Ciel , Marie , Miel , calme, Mitre
ou Calote , Loire, & Vin.
****************
A
ENIGM E.
Utant qu'il eft de Vents nous fomines des
Jumelles ,
Qui préfidons au fort des avides Humains.
Nous faifons leurs plaifirs , cependant par nos mains
Leur bonheur a fouvent des atteintes cruelles.
pas Tel nous voit & nous tient qui ne nous connoît
Et nos noms quelque temps font pour lui des myſteres
;
A l'inftruire, il eft vrai, nous ne demeurons guere ;
Mais l'artifice plaît , & fait tous nos apas .
Bien plus que la Coquette , inconftantes , légeres ,
Nous paffons à l'inftant de Damon à Damis
Tour à tour ces Rivaux deviennent nos Amis ,
Et
MARS. 1740. 515
Et tour à tour auffi nous leur fommes féveres.
Notre choix chaque fois met la prudence à bout.
On nous prend ; on nous quitte ; enfin on nous
méprife ;
Souvent en nous laiffant, on fait une fotife,
Et pour en vouloir trop quelquefois on perd tour.
Heureux celui que notre amour n'occupe
Que pour le fimple amusement ;
Car tôt ou tard il deviendroit la dupe
D'un sérieux attachement .
Flocard, à Paris.
LOGOGRYPHE.
Composé que je fuis de diverſes Matieres ;
Cinq pieds forment mon tout ; deffille les Paupieres
Pour entrevoir chés moi la fource de tes jours ;
Un homme dont tu peux efperer du ſecours ;
Je te fournis un jeu , l'oeuvre d'un volatile ;
Un nombre ou bien un grain . Tu feras bien habile,
Si tu peux découvrir plante de forte odeur ;
Un épais excrement de certaine Liqueur ;
Un outil , puis un mois ; deux Notes de Mufique
Ce qui fait la douleur. Par nouvelle pratique
Tu trouveras encor ce qu'un Rat aime bien.
Bornons-nous à ceci , ne dévoilons plus rien.
Par M. Duchemin.
NOU
516 MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES LITTERAIRES
DES BEAUX ARTS , &c.
L'OPTIQUE DES COULEURS , fondée sur les
fimples Observations , & tournée furtout
à la pratique de la Peinture , de la Teinture,
& des autres Arts Coloristes , par le R. P.-
Castel , de la Compagnie de Jesus. A Paris,
chés Briasson , rue S. Jacques , à la Science ,
1740. Vol . in- 12. de 472. pages, sans compter
la Table des Chapitres & des Matieres
& la Description de l'Orgue ou Clavecin
Oculaire du P. Castel , par le célebre- M.
Tellemann , Muficien.
HISTOIRE de Philipe de Macedoine ,
Pere d'Alexandre , pour servir de Suite aux
Hommes Illustres de Plutarque , à Paris
chés le même Libraire , 1740. Vol in - 12 . de
403. pages , sans compter la Préface & là
Table des Matieres.
HISTOIRE générale & particuliere de
Bourgogne , par un Religieux Bénédictin de
la Congrégation de S. Maur , cinq Volumes
in folio.
On distribue au Public le premier Volume
de cet Ouvrage , qui contient l'Histoire des
• Bour
MARS. 1740. 517
Bourguignons depuis leur entrée dans les
Gaules , leur premier Royaume ; celui d'Arles
, celui de la Bourgogne Transjurane ; les
Ducs de la premiere Race , jusqu'à Eudes
III. du nom , septième Duc , inclufivement.
Des Notes curieufes , de fçavantes Differtations
, & les Preuves .
Ce Volume , de même que les fuivans ;
eft enrichi de Vignettes & Lettres grifes ,
de Cartes Géographiques , Tombeaux , Por
tiques & anciens Monumens en tailledouce.
>
Le fecond Volume qui est sous Preffe
& que l'on diftribuëra sur la fin de la pré
sente année 1740. contiendra la suite de
'Hiftoire des Ducs de la premiere Race ,"
jufqu'à Philipe de Rouvre , dernier d'icelle ;
leurs Officiers , & les Maisons dont ils sont
iffus , avec des Notes , des Differtations , &.
Les Preuves .
Les troifiéme & quatriéme Volumes contiendront
l'Hiftoire des quatre derniers Ducs ,
& ce qui s'eft paffé depuis la réunion du Du
ché à la France , jusqu'à présent .
On trouvera dans le cinquième & dernier
Volume , l'Hiftoire des Etats de Bourgogne,
depuis leur origine , celle de la Chambre
des Comptes , & des Parlemens des Ducs ;
enfuite l'Histoire particuliere des Villes du
Duché,
On
518 MERCURE DE FRANCE
On n'imprime que 5oo. Exemplaires de
cet Ouvrage , à caufe des dépenses confidérables
qu'il a fallu faire pour les gravures &
pour le papier , tout l'Ouvrage étant imprimé
fur du grand papier d'Auvergne .
Chaque Volume en blanc sera vendu au
Public 36. livres , & aux Souscripteurs 26.
livres ; ils payeront le prix entier du premier
Volume , & donneront 18. livres à compte
'du second.
On recevra les Souscriptions pour le second
Volume , jusqu'à la fin d'Avril de cette
année 1740. A Dijon , chés de Fay , Imprimeur
des Etats & de la Ville ; & à Paris
chés Briasson , Libraire , ruë S. Jacques ,
la Science.
PANEGYRIQUE de Saint Vincent de Paul ;
prononcé à Bazas le 8. Juin 1739. à la Cérémonie
de sa Canonisation , & à Bordeaux
le 19. Juillet suivant , jour de sa Fête , par
Meffire Edme Mongin , Evêque & Seigneur
de Bazas.
Ce Panégyrique , imprimé à Bordeaux
nous a parû fi digne de la réputation que
son illustre Auteur s'étoit acquise dans les
Chaires de Paris , avant que les soins importans
attachés à l'Epifcopat l'enlevaffent à la
Capitale du Royaume , que nous avons crû
qu'il étoit de notre devoir d'en donner un
ExMARS.
1740. • 519
Extrait à nos Lecteurs ; voici le Texte : Ille
erat lucerna ardens & lucens. Joan. cap. 5 .
Ce Panégyrique a été prononcé devant
M. l'Archevêque de Bordeaux dans fa Métropole;
le pieux Orateur commença ainfi :
MONSEIGNEUR
,
"
" C'est l'éloge que JESUS- CHRIST faisoit
» de Jean- Baptiste son Précurfeur , qui avoiť
» été envoyé de Dieu pour préparer ses
» voyes , pour rendre témoignage de sa mis-
» sion ; & c'eft un pareil témoignage que je
» viens rendre , au nom de l'Eglife , de la
» fainteté & de la gloire de Saint Vincent de
Paul , ce nouveau Patriarche , l'honneur
» & le modele du Clergé , le Restaurateur
» du Sacerdoce & du Ministere Evangélique ,
≫ le Fondateur d'une Miffion , établie com
me celle de J. C. pour prêcher fon Evangile
aux Pauvres , l'effroi de l'Hérétique ;
& du Novateur , la terreur du libertin , par
la crainte de se montrer à lui , & fouvent
» l'amour , par un attrait plus fort , qui l'ỵ
» attiroit ; le Miniftre universel de la Provi
» dence , qui a pourvû à toutes les miferes ,
» de toutes les sortes , & pour tous les fiécles
; la reffource des ames desesperées , &
» le guide des ames justes , & c.
39
Après ce jufte hommage rendu au nouveau
Saint à qui l'Eglise a consacré ce grand jour,'
l'éloquent Prélat revient à fon Texte : C'étoit
B
520 MERCURE DE FRANCE
une lumiere ardente & brillante , & pourſuit
en ces termes :
و د
"9
Je dis que S. Vincent de Paul fut vérita-
» blement une lumiere , toujours allumée
l'activité de son zele à inftruire ou à par
» convertir , & une lampe toujours ardente
» par le feu de fa charité & de fon amour
» pour les Pauyres : Alle erat lucerna ardens
& lucens.
و ر
Quelle brillante, carriere n'ouvre pas une
fi belle divifion , au zele ardent de celui qui
entreprend de la parcourir ! C'est à l'ouvrage
à faire l'éloge de l'ouvrier ; nous n'y allons
contribuer qu'en l'expofant aux yeux de nos
Lecteurs , avec cette fimplicité , qui fit toujours
le plus riche ornement de la verité.
Cette lumiere que nous allons voir toujours
allumée par l'activité du zele qui la répandra
sur la terre , ne fût pas brillante dans
son orient. » Elle ne luifoit encore ,
dit son
ود
éloquent Panégyrifte , avec l'Aigle des
Evangeliftes , que dans les ténebres , &
» les ténèbres furent longtemps à la comprendre.
Né de Parens plus recommanda -
» bles P'honneur & la probé , que par
par
» les biens de la Fortune , il ne voyoit rien
dans sa famille , qui ne pût lui rapeller la
pauvreté & la créche de JESUS- CHRIST.
Grand Dieu , vous allez donc nous montrer
pour la seconde fois , combien vous
» étes
ود
MARS. 1740. 328
و د
"2
êces admirable dans votre Eglise . D'abord
vous l'établissez dans toute la terre.
par
douze Pêcheurs , qui n'avoient pour
» tout bien que leurs barques & leurs filets,
» & aujourd'hui vous allez relever le culte
» de vos Autels par un Berger qui n'a que fa
» houlette. Laiffez- le croître , mes chers .
» Auditeurs , il ne sera pas long- temps à gar-
» der le petit troupeau de son Pere ; Dicu
» qui le deftine à veifler fur le fien , fçaura
» bien lui ouvrir le paffage de l'un à l'autre.
L'Orateur Chrétien tient parole à son pieux
'Auditoire ; il ne laisse pas long- temps son,
Héros dans l'état obfcur où la fortune l'a fait
naître. Vincent de Paul donne à son Pere,
de fi heureux présages de ce qu'il doit être
un jour , qu'il le tire des ténebres , pour le
mettre en état de faire luire cette lumiere qui
doit éclairer fon fiécle . Vincent de Paul
n'est pas plûtôt entré dans l'exercice que la
divine Providence lui refervoit dans fes Decrets
impénétrables , c'eft - à - dire dans l'étude
des Belles Lettres, qu'il y fait des progrès,
qui lui font autant d'admirateurs qu'il a de
Régens ; fes guides ont de la peine à le suivre ;
ils présagent dès fes premiers pas, quelle doit
être unjour l'étendue de sa course. C'eft un
Soleil naiffant qui promet d'éclairer l'Eglife ;
elle femble même l'apeller à fon fecours ,
pour réchauffer le zele de fes Miniftres. Le
F voila
522 MERCURE DE FRANCE
voilà élevé au Sacerdoce , quoique fon humilité
lui perfuadât qu'il étoit indigne d'afpirer
à une gloire que les Esprits céleftes voudroient
pouvoir partager avec les hommes.
A peine a - t-il embraflé l'état Ecclefiaftique ,
qu'il fe fait un devoir indifpenfable de remplir
fa vocation ; il ranime par fon exemple
les Ouvriers de la Vigne du Seigneur , que
la pareffe rendoit inutiles au grand Ouvrage
du Salut , qui leur étoit commis par l'éminence
de leur miniftere. Cette nouvelle lumiere
ne se contente pas d'échauffer les tiédes
, elle éclaire les ignorans ; tout prend une
face nouvelle dans le Sacerdoce , & c'eft à
Vincent de Paul qu'on doit un fi grand changement.
Nous ne fommes ici que les échost
de son illuftre Panégyrifte ; nous fuivons fes
pas , comme il marche lui -même sur les traces
de Vincent de Paul ; il le fuit jufqu'à
Tunis , d'où il le fait revenir triomphant des
Pirates , qui l'avoient chargé de fers , & qui
n'ayant pû résister à la douceur des Cantiques
de Sion , qu'il leur faisoit entendre
dans cette terre étrangere , le tirent de l'efclavage
de Satan , pour venir joüir eux -mêmes
avec lui , de la précieuse liberté des Enfans
de Dieu. Ils fe plongent dans l'onde salutaire
du Baptême , & rendant d'éternelles
actions de graces au Rédempteur du genre
humain , qui leur a fait trouver un Liberateur
dans
}
MAR S. 1740. 523
•
133
dans leur Esclave. Nous pafferions les limites
que nous nous fommes prefcrites dans nos
Extraits , si nous entrions dans un plus long
détail des avantages que le zele de la Maifon
du Seigneur , à procurés à l'Eglife , par
le miniftere de Vincent de Paul. Voici par
où fon Panégyrifte finit la premiere partie,
» Faut - il donc s'étonner que de tant d'Ecoles
, & de tant de Retraites fi faintes , &
dirigées par un fi grand Maître , on ait vû
» fortir tant de fideles Difciples , tant d'Ouvriers
Evangéliques , tant de bons Paſteurs,
tant de grands Evêques , tant de nouveaux
» Borromées , tant de nouveaux Ambroifes,"
de nouveaux Chryfoftômes , qui furent
» tous autant de lumieres &c. Il est donc
vrai que Saint Vincent fut une lumiere.
toujours allumée par l'activité de fon zele
» à inftruire, ou à convertir : Ille erat lucerna
lucens. De- là POrateur zélé pour la gloire
du Saint qu'il louie fi dignement , paffe à la
feconde partie : Ille erat lucerna ardens.
>
Le zele ardent de Vincent de Paul nous
ouvre ici des routes brillantes , & nous n'aurions
qu'à fuivre les pas de M. de Bazas.
pour pouvoir dire avec juftice : Quam fpeciofi
pedes Evangelizantium ! En effet dans cette
feconde partie , l'Orateur n'a befoin que d'être
Hiftorien ; & le sujet qu'il traite se prête
¡fiynaturellement à fon texte & à fa diviſion
Fij qu'il
$ 24 MERCURE DE FRANCE
qu'il femble pouvoir fe paffer du fecours de
cette éloquence, dont il poffede fi bien l'art.
Nous n'aurions donc qu'à marcher fur fes
traces , pour voir naître les fleurs & les fruits
fous les nôtres. Nous verrions notre nouvel
Habitant des Cieux répandre fur la Terre le
feu de la charité , & devenir toujours de
plus en plus une lampe ardente par fon amour
pour les Pauvres . C'est donc à regret que
Mous paffons fous filence les travaux immen
fes qui ont confacré fa carriere mortelle , &
dont il nous refte des monumens qui doivent
braver l'injure des ans ; nous nous contenterons
de faire parler pour nous fon illuftre
Panégyrifte. Voici par où il commence faifeconde
Partie.
" A confiderer la multitude innombrable
de Pauvres que Saint Vincent a fait fub
fifter , les Familles abatues qu'il a relevées,
» les Provinces entieres qu'il a fecouruës ,
» tant au dedans , qu'au dehors de ce Royau-
» me , les Hôpitaux qu'il a foûtenus , celui
» des Enfans trouvés qu'il a établi , & qui de-
» mandoit lui feul des fonds immenfes , auffi
» feconds & aufli multipliés , que la fource
» des vices & du libertinage étoit grande,
Ajoûtez à cela ces deux nouvelles & célebres
Congrégations, toutes deux confacrées
» ou à l'inſtruction ou au ferviçe des Pauvres,
» qu'il a formées , qu'il a fondées , qu'il a éta
» blies
MAR S. 1740. 328
"
5 blies & étendues dans toute la France ,
prefque dans toute l'Europe & jufques au-
» delà des Mers , ne diroit-on pas que tant
» de merveilles ne pouvoient être que l'ou-
» vrage dela magnificence d'un Roy? & c...
Nous ne pouvons mieux couronner cet
Extrait , que par le Discours pathétique que
ce zelé Patriarche adreffa aux pieufes Dames
qu'il avoit affocié à fon miniftere , dans
une conjoncture , où le grand édifice de fa
charité , l'Etabliffement de l'Hôpital des Enfaute
de fans trouvés , menaçoit ruine
fonds néceffaires à fa fubfiftance . Voici comment
notre éloquent Prélat le fait parler.
» Eh bien , Meſdames , leur dit- il , du ton
& de la force d'un homme infpiré , » voici
donc enfin le jour , ou vous allez délibe-
>> rer fi vous abandonnerez ces victimes in-
» nocentes du crime & du libertinage de
leurs Meres dénaturées . Voilà donc leur
» vie & leur mort entre vos mains. Hélas !
les pauvres Enfans ils étoient donc bien
» deſtinés à mourir fi vice , puifque dès leur
»entrée dans la vie , ils furent déja exposés à
» la mort , & que vous balancez à les y ex-
»poſer encore. Vous allez donc ceffer d'être
leurs fecondes Meres , pour devenir
» leurs Juges , ou leurs fecondes Marâtres ;
» mais allons , vous le voulez , je vais prendre
les voix , & prononcer pour la vie , ou ?
Fiij pour
R
326 MERCURE DE FRANCE
ود
pour la mort. Non , pourfuit le tendre &
affectueux Paſteur, tel que le doit être un vrai
fucceffeur des Apôtres, » non, vous ne mourrez
" pas ; Vincent , le Pere de tous les Pauvres ,
" vous a fauvés ; vous vivrez ; vous ferez nour
" ris,inftruits dans la Maiſon de Dieu, & dans
» fa crainte ; & vous , qui vivez , & vous ,
» qui n'êtes pas encore , & qui en remplace.
" rez tant d'autres dans la Pofterité , vous
fercz tous à votre tour autant de monu
» mens vivans , du zćłe & de la memoire
éternelle de votre faint Liberateur ; mais
»fouvenez - vous de ce que Dieu aura fait
pour vous , par le miniftere de Vincent, &
» ne vous laffez jamais de repeter ces tendres.
» paroles du Roy Prophete : Mon Pere &
» ma Mere m'avoient , abandonné , mais le
Seigneur , par les mains de Vincent de
" Paul, m'a recueilli & ramaffe : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me , Dominus an
tem affumpfit me.
Quelle onction ! quel choix d'expreffions,
tirées des faintes Ecritures ! quelle énergie !
Que le Public gagneroit à l'impreffion de
tous les Ouvrages de M. de Bazas , fi fa modeftie
ne l'empêchoit pas de mettre en lue
-miere tous les chefs -d'oeuvres qui font fortis.
de fa plume , tant avant , qu'après fa promo
tion à l'Apoftolat ! Nous l'en prions très instament
au nom d'une infinité de Perfonnes
picuſes
MARS. 1740 527
pieufes , & de Gens de goût , qui fouhaite
roient en voir notre Journal enrichi ; nous
employerons tous nos foins à en donner les
plus fidelles copies qu'il nous fera poffible ,'
dûffions -nous étendre , en faveur d'un don
fi précieux , les bornes ordinaires que la varieté
des matieres nous force de preferire à
nos Extraits Litteraires.
>
- OSSERVAZIONI Letterarie & c. Tomo III.
1.Vol. 8°. In Verona &c . M. DCC . XXXVIII.
Nous voyons avec plaifir la continuation
d'un Journal , qui remplace avantageufement
celui qu'on imprimoit ci - devant à Venife ,
lequel eft difcontinué , comme nous l'avons
dit en temps & lieu . Ce troifiéme Volume
eft rempli de chofes curieuſes , & d'une Litterature
variée. On en jugera par ce que
nous allons en raporter , autant que nos bornes
peuvent nous le permettre.
Le premier Article , dont le Titre eft , Monumenti
Ecclefiaftici del IV. feculo Criftiano
non più venuti in luce : conservati in Codice
Antichiffimo nel Capitolo Veronenfe , intereffe
tout-à - fait la Religion . Ces Monumens de
l'Antiquité Eccléfiaftique , dont on n'avoit
point de connoiffance,& qui font précieusement
confervés parmi les Manufcrits du Chapitre
de Verone , confiftent en un grand
Morceau de l'Hiftoire de l'Eglife du IV. fié,
F. iiij cle,
328 MERCURE DE FRANCE
ck , concernant le Schifme de Melece , & c.
accompagné d'une Lettre importante de plufieurs
Evêques , de deux Lettres du Patriarche
Pierre d'Alexandrie , & de deux autres
Lettres du Grand S. Athanafe .
On a toujours regretté , dit l'Auteur du
Journal , comme une grande perte pour
l'Hiftoire Eccléfiaftique , qu'aucun des Ecrivains
Anciens ne nous ait laiffé une Vie de
S. Athanafe , dans laquelle il faut convenir
que la plus belle & la plus importante partie
de l'Hiftoire du IV. siécle du Chriftianifme
fe trouve renfermée. Mais voici enfin une Vie
de ce grand Patriarche anciennement écrite ;
car c'eft ainſi qu'on peut apeller le Morceau
d'Histoire dont on vient de parler , quoique
plufieurs autres chofes du même temps s'y
trouvent mêlées. Cette Hiftoire finit à l'élevation
de Theophile fur le Siége d'Alexandrie,
en l'année 385. & on peut croire que l'Auteur
écrivoit dans ce temps- là. Il étoit d'Alexandrie
, & il a vécu longtemps dans cette
Ville , comme il eft aisé de le remarquer
par certaines particularités , furtout pour ce
qui concerne le temps & l'uſage où il eſt de
donner aux mois de l'année des noms Ale
xandrins. Il a écrit en Grec , & on trouve
quelques défectuofités dans fa Narration , ce
qu'il faut lui moins imputer , qu'à fes Traducteurs
& à fes Copiftes, & cela n'empêche
рая
MARS. 1740. 529
pas qu'on ne puiffe recueillir de cet ancien
Monument tout ce qu'il y a d'effentiel &
d'important à fçavoir touchant S. Athanafe.
Pour s'en convaincre , il n'y a qu'à prendre
en main , dit l'Auteur d'après lequel nous
parlons , la belle & ample Vie de S. Athanafe
; que le R. P. de Montfaucon a mise à la
tête de fon Edition des Ouvrages de ce faint
Docteur de l'Eglife Grecque. Nous n'entrerons
pas dans un plus grand détail fur cet
Article , qui eft qui eft cependant véritablement
· >
curieux intereffant & utile à la Reli
gion.
Il ne s'agit dans le fecond Article , que du
III. Tome de la nouvelle Edition des Oeuvres
de S. Jérôme , qu'on prépare à Verone,&
de laquelle nous avons déja parlé , en rendant
compte du premier Volume de ce
Journal.
Nova Plantarum Genera , Auctore Petro
Antonio Michelio Florentino. Florentia.
M. DCC . XXIX .
Cet Ouvrage , dit d'abord notre Journa
Lifte , qui au fentiment des Connoiffeurs , eft
incomparable en fon genre,n'a pas été rendu
public d'abord après l'impreffion , par quelques
contre-temps qui font furvenus, dont le
plus fâcheux eft la mort de fon Auteur. M.
Boerhave , excellent Juge fur cette matiere ,
a dit plufieurs fois de lui à Leyde , qu'il étoit
Fv. ·la
330 MERCURE DE FRANCE
le premier Botaniste de fon temps , & que
fes découvertes furpaffent toutes celles qui
ont été faites dans ce genre d'Etude .
L'Extrait du Livre de M. Micheli eft extrémement
long , parce que l'Auteur da
Journal y . fait entrer prefque toute l'Histoire
de la Botanique , & defcend auffi dans
d'autres détails , qu'il ne nous eft pas permis
de fuivre. On doit cependant ne pas omettre
que ce nouvel Ouvrage prouve juſqu'à
quel point de perfection on a porté l'étude
& la connoiffance des Plantes , & que les
Rois & les autres Puiffances de l'Europe fe
font fait un plaifir de proteger cette Etude.
Cette derniere confideration a engagé l'Auteur
du Livre de parler des principaux Jardins
des Plantes de l'Europe , en commençant
par celui de Paris.
Le Jardin des Plantes de Paris , a été , ditil
, depuis peu confiderablement augmenté ,
& extrémement enrichi en nombre & en raretés.
On l'a auffi embelli de deux belles
Serres de pierres , fermées de glaces fur le
devant , pour la confervation des Plantes
qui viennent de l'Afrique , de l'Amérique
méridionale , & d'autres femblables Climats.
On n'allume & on ne porte aucun feu dans
ces Serres pendant l'Hiver , à caufe des
accidens qui en peuvent arriver : mais on a
foin d'y communiquer la chaleur néceffaire ,
"
en
MARS. 1745.
53r
en faifant du feu par deffous & aux côtés , à
une certaine diftance , en introduifant auffi
par des tuyaux , l'air chaud ou temperé qui y
eft néceffaire .
Qu'il nous foit permis d'ajoûter que ce
Jardin Royal va devenir en peu de
temps le
premier de l'Europe , par la grande attention,
la capacité , & les talens particuliers des Perfonnes
qui ont le foin de l'orner & de l'entretenir
, fous les yeux d'un Intendant habile,
vigilant , & toujours bien choisi .
Nous nous souvenons à ce fujet , que sous
le Regne du feu Roy, on avoit projetté , &
présque résolu de placer au milieu de ce
Jardin le plus beau de tous les ornemens
c'eſt- à-dire , une Statuë de ce grand Prince ;
déja les meilleurs Esprits s'étoient exercés
pour l'Inscription du Piedeſtal. Celle du P.
Tarillon , Jesuite , parût convenir parfaitement.
La voici .
Vitales interfuccos Plantafque falubres ,
Quam beneftat Populi vita falufquefui !
Puiffions - nous voir la chose executée sous
cet heureux Regne , & en faveur d'un Prince
, dont les grandes & aimables qualités
soûtiennent si bien l'idée , qui eft exprimée
dans cette Inscription !
L'Auteur dit peu de choses ensuite du
Jardin des Plantes de Montpellier , dont
F vj
il
$ 32 MERCURE DE FRANCE
il paroît cependant faire cas.
11 paffe à celui d'Amfterdam , qu'il apelle
superbe , par l'étendue , par la beauté , par
P'ordre , par la quantité de Serres , & par le
nombre infini de Plantes curieuses , qui le
diftinguent des autres. Il affûre , qu'outre
les Plantes qu'on éleve en differens compartimens
dans ce vaste Jardin , il y a encore
plus de cinq mille Pots , employés à conserver
les plus rares. Il y a , dit- il , une magni-
Fique Description de ce Jardin , imprimée
en deux Volumes in folio.
A Leyde , à une petite diftance de la
Ville , eft encore un Jardin où M. Boerhaave
a amaflé un très- grand nombre de Raketés
du même genre , & fingulierement des Arbres
de toutes sortes de Pays. Notre Auteur
s'étend beaucoup sur cet Article , & ajoûte
que dans la même Ville de Leyde , M. Frederic
Gronovius poffede un Herbier de plus
de quatorze mille Plantes differentes , qu'il
a deffechées lui-même avec beaucoup de
soin & c.
و
On n'oublie pas le Jardin de Londres , à
deux milles de la Ville , situé dans un Lieu
nommé Chelsea , lequel depuis quelque
temps a été fort augmenté. Le fonds en
apartenoit au Docteur Hansloane , qui l'a
donné au Corps des Apotiquaires , à condition
, non seulement de le bien entretenir.
MARS: 1740 333
nir , mais encore de l'augmenter continuellement.
Suit dans le même Article,le Jardin d'Oxford
, qu'on peut aujourd'hui mettre au rang
des plus considerables ; entre - autres Plantes
des plus rares , on y trouve l'Ipecacuana.
C'est là que le Docteur Sherard a affemblé une
Bibliotheque entiere de Livres de Botanique,
très-estimée.
Paffons de Londres à Vienne avec l'Auteur
, qui marque une prédilection particuliere
pour le Jardin de cette Ville , lequel a
apartenu au feu Prince Eugene de Savoye ;
jamais , dit-il , les Plantes rares n'ont habité
un Lieu plus somptueux & plus superbe ;
nous abregeons l'Eloge pour remarquer qu'-
entre les Plantes les plus curieuses , on y
voit un Cierge du Perou des plus magnifiques
, une petite Forêt d'Arbres de Caffe de
plus de quinze pieds de hauteur , lefquels
donnent , dans la saison , six livres de fruit
toutes les semaines , & l'Arbre rare du Dragon
, au nombre de quatre , dont les feuilles
ont plus de deux braffes de longueur.
L'Italie n'a rien négligé sur cette matiere ,
ce qui se prouve par le Jardin de Padouë
qui a donné l'exemple , & servi de modele
à tous les autres , par ceux de Florence , de
Pise , de Rome , par celui du Prince della
Catholica , en Sicile , & par plusieurs autres,
dont
$ 34 MERCURE DE FRANCE
dont on omet les noms , lesquels renferment
des Trésors en ce même genre , & continuênt
tous les jours de s'enrichir. L'Editeur
du Voyage de l'Arabie Heureuse &c . suivi
d'un Traité de l'Origine du Progrès du
Caffe , &c. imprimé à Paris en 1715. avoit
déja observé que le Jardin des Plantes de
Padoue , eft le plus ancien de l'Europe
ayant été fondé par la République de Venise
en -1540. à la sollicitation de Daniel Barbaro,
Patriarche d'Aquilée. Le sçavant Profper
Alpin , Profeffeur en Médecine à Padouë
& grand Botanifte , de qui nous avons plufieurs
beaux Ouvrages en ce genre , en a été
Directeur vers l'année 1590.
Le Journaliſte revient ensuite à M. Micheli
, Auteur de l'Ouvrage dont il donne
PExtrait. Il fait affés au long son Hiftoire
Litteraire , dans laquelle on trouve bien des
circonstances qui font honneur à la mémoire
de ce sçavant Botanifte , que le Grand Duc
de Toscane , dont il étoit Pensionaire en
cette qualité , consideroit , & qui a mérité
un Eloge particulier de M. Boerhaave ,
tenu dans un Discours public , prononcé &
imprimé à Leyde en l'année 1729. Mortalium
omnium in perveftigandis ftirpibus sagaciffimus
Petrus- Antonius Michelius , in quo uno illus
con
> trem Fabium Columnam nobilem Cortusum
acutiffimum Anguillaram , renatos sibi jure
Italia
MARS 1740. 335
Italia gloriatur. M. Micheli mourut le z.
Janvier 1737. âgé d'environ 57. ans , laiffant
un second Volume de son Ouvrage en état
d'être imprimé . Ce Volume traite principalement
des Plantes marines , dans lesquelles.
il avoit fait quantité de belles Découvertes.
L'Auteur du Journal finit en renvoyant les
Curieux d'un plus grand détail , à l'Eloge du
même M. Micheli , composé & plublié à
Florence , par le Docteur Ant. Cocchi , Mé
decin de grande réputation.
Nuovo SISTEMA dell' origine della Poda
gra e suo Rimedio. Opera di Michele Pinelli.
1. vol . in- 4° . Romæ , 1734.
L'Auteur de ce Livre , convient que selon
l'opinion commune , la guérison de la Gouteeft
, dans la Médecine , auffi impoffible ,
que l'eft dans les Mathématiques , de trou
ver la Quadrature du Cercle , la Duplication.
du Cube & c. & cette opinion eft ancienne
puisqu'Ovide a dit :
Frangere nodosam nescit Medicina Podagram.
Cependant il paroît très-persuadé du con
traire , non seulement sur l'autorité de Pline,
lequel en parlant de ce cruel mal, dit : (Lib.
26. cap. 10. ) Insanabilis non eft credendus ;
mais encore sur la pratique de plusieurs
Médecins modernes , qui ont , selon lui ,
travaillé avec succès sur cette maladie. Enfin
une
536 MERCURE DE FRANCE
une Etude particuliere & conftante à bien
connoître la nature de la Gowe , & les Re
medes qu'on y peut utilement employer ,
jointe à une heureuse experience de fa part ,
l'ont entierement déterminé & affermi dans
fon opinion. Cette expérience au refte , eft
singulierement fondée sur un Remede particulier
, de l'invention & de la compoſition
de l'Auteur : Remede dont son Livre n'aprend
point le fecret.
Un Ouvrage Aftronomique occupe tout
le V. Article de ce Journal. Il eft intitulé :
OSSERVAZIONE di parte dell' Ecliffi Lunare
8. Settembre 1737. fatta in Padova dal Sign
Marchese Poleni con cannochiale di piedi
sette : aggiunte alcune sue rifleſſioni sopra le
Tavole Aftronomiche. Ces sortes d'Ouvrages
, qui ont leur mérite particulier , n'étant
ni susceptibles d'Extraits , ni du goût de la
plus grande partie des Lecteurs , nous nous
contentons d'indiquer celui- ci , qui eſt d'ailleurs
d'une ennuyeuse prolixité.
ELOGIO del Signor Abbate Philippo Ivara
Architetto.
Cet Eloge de l'Abbé Philipe Ivara , fait
la matiere de l'Article VI . C'étoit un célebre
Architecte , né à Meffine , d'une bonne &
ancienne Famille , mais pauvre. Dès ses premieres
années , son inclination & son goût
se tournerent particulierement du côté du
Deffein
MARS: 337 1740.
,
Deffein & de l'Architecture. Dans un âge
plus avancé , il prit l'habit Ecclefiaftique , &
vint à Rome recommandé au Cavalier
Fontana , Architecte de grande réputation
Il profita beaucoup sous un si grand Maître,'
& donna bientôt des preuves d'une capacité
diftinguée. Il fe fit de grands Protecteurs
, dont un des principaux fût le Cardinal
Ottoboni , qui l'employa à plusieurs Ouvrages
importans , dequoi il eût toute l'obligation
à M. François Pellegrin , Noble Messinois
, grand Amateur & Protecteur des
Beaux Arts.
Dans la suite , particulierement connu & estimé
du Roy Victor Amedée , Duc de Savoye ,'
il fit pour ce Prince des Morceaux d'Architecture,
qui acheverent de lui donner une gran
de réputation. Tous les Ouvrages de l'Abbé
Ph. Ivara , executés tant en Italie , qu'en Espagne,
en Portugal , & c. sont mentionnés dans
son Eloge , mais nous nous abftenons d'entrer
dans ce détail . L'Eloge finit en mettant
sous les yeux du Lecteur , par le moyen de
deux Gravûres , l'un des plus insignes Monumens
de l'habileté de cet Architecte , sçavoir
, la belle & magnifique Eglise qu'a fait
bâtir le Roy Victor Amedée , dont nous
venons de parler , à quelques milles de Turin.
La Nobiliffima Chiesa , dit l'Auteur , pen
Voto del Re Vittorio Amedeo magnificamente
fabriz
38 MERCURE DE FRANCE
fabricata ful colle di superga , poche miglia
dalla Citta &c.
Art. VII. LI CINQUE ORDINI delle Archi
tettura civile di Michel Sanmicheli. Opera del
Conte Alessandro Pompei . Verona 1735 .
Voici encore un Architecte Italien d'une
grande réputation , lequel a vécu dans le
XV. & dans le XVI. siécles ; il étoit de Verone
, & à mérité qu'une Personne de confidération
, telle que le Comte Alexandre
Pompei , grand Amateur de l'Architecture ,
transmît à la Pofterité , par un Livre exprès
tout ce qui concerne sa méthode , son intelligence
, sa capacité , & les grands Ouvrages
dont il a enrichi son Pays.
EXPLICATION DE DIVERS MONUMENS
SINGULIERS , qui ont raport à la Religion des
plus anciens Peuples. Avec l'Examen de la
derniere Edition des Ouvrages de S. Jérôme ,
un Traité sur l'Astrologie Judiciaire , Ouvrage
enrichi de Figures en Taille - douce . Par
le R. P. Dom * * * Religieux Benedictin de
La Congrégation de S. Maur. 1. Vol . in -4°. de
459. pages , sans la Préface & les Tables. A
Paris chés Lambert & Durand , ruë S. Jacques
, M. DCC . XXXIX .
>
L'Auteur à dédié fon Ouvrage à MM . de
Académie des Inscriptions & des Belles-
Lettres cette Dédicace eft exprimée en
ces
MARS. 539
1740.
ces termes, au milieu d'une très - belle Eftampe
où font parfaitement bien diftribués &
gravés tous les Attributs de l'Antiquariat.
A MESSIEURS
DE L'ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
ET BELLES - LETTRES
MODELES
DE LA SAINE CRITIQUE
ARBITRES
DU MERITE LITTERAIRE
RESTAURATEURS
DES TEMPS. ने
INTERPRETES
DES MONUMENS ANTIQUES
GARANS
DE L'IMMORTALITE.
Il commence son Ouvrage par la Descrip
tion d'un beau Marbre , conservé dans la Salle
des Antiques du Louvre , qui représente exactement
ce qui se passoit immédiatement après la
mort des Personnes de qualité. Comme c'eft
sur ce Marbre qu'il dit que » M. Maffei étala
» en partant de Paris , les progrès qu'il a faits
» dans l'étude de l'Antiquité , il remarque
d'abord
ノ
340 MERCURE DE FRANCE
•
d'abord plufieurs traits importans qui ont
échapé à fon attention. M. Maffei s'étoit
contenté de dire que la Personne étendue
fur le lit, n'eft que mourante. Notre Auteur
prétend qu'elle eft morte , affûrant que les
Anciens ne fe font jamais avisés de représenter
fur leurs Tombeaux les . personnes mourantes
; & là-deſſus il s'ouvre un vaſte champ
pour relever les méprises dans lesquelles il
prétend qu'eft tombé M. Maffei ; on ne peut
pas les détailler ici fans exceder les bornes
ordinaires. D'ailleurs pour rendre les choses
fenfibles , il faudroit avoir fous les yeux la
Gravûre du Marbre en queftion , laquelle
fe trouve dans le Livre dont nous rendons
compte, en une très belle Eftampe .
L'une des plus remarquables de ces mépri
ses & fur laquelle on rapelle affés à propos
ce mot d'Horace Risum teneatis amici , eft
que
M. Maffei mêlant le facré avec le profane
dans fes Obfervations , ait avancé que
les quatre Saints Couronnés , dont l'Eglise
honore la mémoire au mois de Novembre ,
ont été ainfi apellés , parce qu'avant que
d'embraffer la Foy , ils avoient été de ces
fortes de Miniftres , que les Payens nommoient
Couronnés .
Comme le Marbre sur lequel notre Auteur
exerce fa Critique eft une Conclamation , la
matiere des Cérémonies funebres fe trouve
presque
MARS: 1740. 341
presque entierement épuisée dans la premiere
Differtation. Il y trouve M. Maffei en
contradicion avec lui- même , & il prouve
qu'il introduit,sans y penser, le pyrrhonisme ,
par la multitude de disjonctives dont il remplit
fes Ecrits. Ce qu'il dit fur les Trompetpettes
& les Cors employés aux funérailles
chés les Romains , eft curieux , & il ne peut
fouffrir M. Maffei ait traité d'extravagant
que
un certain bruit fait exprès pour chaffer les
Lemures & les Esprits malfaisans ; il marque
à cette occafion que les Lacédémoniens frapoient
fur un chaudron toutes les fois qu'un
de leurs Rois venoit à mourir, parce que, dit
le Scoliafte de Théocrite , le cuivre eft pur
de ſa nature, & a la vertu de chaffer les Spectres
& les Esprits impurs. Cette pensée fait
fonger à l'usage de la fonnerie parmi les
Chrétiens ; mais il n'a pas la même origine .
L'Auteur auroit pû en dire quelque chose
de- même qu'il rapelle à la page 26. des traits
Anguliers du deuil Ecclefiaftique . Un des
plus grands mécomptes de M. Maffei , eft
d'avoir pris pour des Prêtres dans ce Marbre ,
de purs & vrais Libitinaires , fur quoi il eft
relevé par une Critique un peu gaye , mais!
qui paroît solide & bien fondée. On réfute
de la même maniere l'usage , ou plutôt l'abus
qu'il a fait d'un Paffage de Tertulien ,
qui fupofe , felon lui , que les Libitinaires
étoient Prêtres,
el
542 MERCURE DE FRANCE
Une feconde Eftampe , gravée d'après un
Marbre du Roy , représente l'Anniversaire
de la mort de Bacchus. Notre Auteur reprend
M. Maffei du profond filence qu'il a
gardé en effayant d'expliquer ce Marbre , fur
Les Figures les plus effentielles qu'on y voit
fçavoir , une Minerve dans l'attitude d'une
Bacchante , qui tient en l'air le coeur de fon
frere , & à fes pieds la corbeille où elle l'avoit
enfermé. Il s'éterd ensuite fur les Inftrumens
représentés dans ce Marbre Hiftorique,
& principalement fur la Flute Phrygienne ,
au fujet de laquelle fon Adversaire paroît
avoir mal entendu un Paffage d'Athenée , &
lui fait observer qu'il n'auroit eû qu'à ouvrir
le Livre de Dom de Montfaucon , pour y
voir de femblables Flutes. Enfin après avoir
parlé du Crupezia ou Scabilla , Inftrument
des Anciens , il fait une récapitulation des
erreurs Litteraires de M. Maffei ; & outre les
trois qui ont été ci- devant marquées , il lui
reproche d'avoir pris des Sonneurs de Cors
& de Trompettes , pour des Exorciftes ; des
Pratiques & des Usages Civils , pour des
Actes de Religion ; un feul & unique Pot ,
gravé fur le Marbre , où l'on faisoit chauffer
de l'eau pour laver les Morts , pour deux
Pots contenant tantôt des Médecines &
tantôt des Herbes , qui chaffoient les Lemues
; deux Flutes differentes , pour une dou-
,
ble
MARS. 1740.
543
ble Flute ; l'élegante diftribution & l'attitude
des Personnages , pour des imitations du
Correge. L'Auteur finit ce long Article des
Funérailles, en observant que M. Maffei avoit
donné un conseil impratiquable au fujet des
Antiques du Louvre , &c.
La troifiéme Planche représente un Bacchus
Psilas , trouvée à Lyon il y a environ deux
ans . L'Auteur eft d'avis que c'eft la Divinité
honorée à Amiclée , Ville du Royaume de
Sparte, parce que felon Pausanias , on y donnoit
des aîles à Bacchus , comme en a l'Antique
dont il s'agit ici , & les Peuples étoient
dans cette pratique , parce que le vin éleve
l'esprit des hommes & le rend plus délié ,
ensorte qu'il lui fert comme les aîles fervent
à l'Oiseau . Ce qui démontre la vérité de
cette pensée , eft que Psilas fignifie aîle dans
la Dialecte des Doriens. A l'égard de l'élevation
de l'esprit par le moyen du vin , c'eft .
une chose dont tout le monde ne conviendra
pas ; cela pouvoit être ainfi chés les Lacédémoniens
, parmi lesquels tout étoit frugal
. Le même Bacchus aîlé tient de la gauche
un Oiseau de Riviere , apelle Iynx, qu'il
dit être un Canard , Oiseau criard , & qui
cherche fa nourriture dans les ordures ; notre
Auteur réfute en cet endroit ceux qui ont
crû que
c'étoit une Hochequeuë. Cet Oiseau
aquatique femble cependant faire un contrafte
$44 MERCURE DE FRANCE
trafte avec Bacchus, ennemi de l'eau. Ici no
tre Auteur rapelle la sobrieté des Gaulois ,
presque égale , en fait de vin , à celle des La
cédémoniens , & il observe qu'ils convenoient
en bien des choses les uns avec les
autres ; mais il ajoûte , à quoi bien des gens
ne s'attendoient pas , que ce ne font pas les
Gaulois qui ont tiré leurs usages des Lacedémoniens
, mais les Lacédémoniens qui
Font tiré des Gaulois.
Notre Auteur , après avoir parlé d'un Médaillon
, où il a crû voir plufieurs Curiofités
qui ont raport à l'Hiftoire des Meffeniens ,
continue fes Recherches fur le Bacchus Pfilas,
à l'occafion d'une Figure trouvée à Lyon.
Il la croit être le Satyre Marsyas , fameux
Joueur de Flute , dont il eſt parlé dans les
Fables d'Hygin , & qui fut écorché vif par
Apollon. Elien dit que sa peau formoit comme
un miracle continuel ; toutes les fois
que l'on jouoit de la Flute , elle fe mouvoit
& raisonnoit , au lieu qu'elle ne produisoit.
aucun mouvement , ni aucun fon quand on
joüoit de la Guitarre.
Les Inscription Sépulcrales où fe trouvent
ces deux mots Sub ascia , font la fuite de
POuvrage . L'Auteur continuë d'y releverles
fautes de M. Maffei , dont le fentiment eft
que Sub ascia , marque un Tombeau neuf
qui n'a jamais fervi & qui fort de la main de
l'Ouvrier,
MARS. 1740.
545
Ouvrier. L'explication qu'on donne ici de
quelques termes de la Loy des douze Tables,
cft curieuse. Quoique le P. Oudin , Jésuite,
parût n'avoir proposé fon fentiment que
comme une conjecture , & qu'il femble
avoir traité cette matiere , où chacun eft li
bre de penser comme il juge à propos , d'une
manicre affés indifferente ; notre Auteur n'a
cependant pas crû l'Ecrit de ce Pere hors
d'atteinte , & pour nous fervir de fes termes,
il y trouve quantité d'hérésies Litteraires. Tou
te cette dispute feroit trop longue à raporter:
nous aimons mieux renvoyer au Livre même.
Quoique l'Auteur , dans fa Religion des
Gaulois , ait parû épuifer tout ce qui regarde
les Druides , il donne encore ici du neuf au
fujet des Eleves de ces anciens Gaulois ; il a
auffi réüni plufieurs Remarques intereffantes
fur le culte des Dieux Infernaux. Mais la Religion
des Egyptiens eft l'article fur lequel il
s'eft le plus doctement étendu , à l'occafion
de ce qu'il a lû dans les nouveaux Mémoires
de differens Miffionaires. Un beau Vase ;
chargé de Hieroglyphes , fait le fujet , d'une
très- longue Differtation fur Ifis & Ofiris, ſur
un Anubis fingulier , fur le Dieu Maevis ,
fur Harpocrate. Du culte de ces differentes
Divinités , on paffe aux differentes années
des Egyptiens ; & à cette occafion l'Auteur
revient encore à la charge fur M.Maffei, qu'il
G dis
546 MERCURE DE FRANCE
pen
initié an
dit ( pag. 208. 209. ) avoir été
mystérieux calcul de ces Peuples , & dou- ,
tant si jamais il a eû la clefde la Chronologie
Egyptienne . A la page 223. il entreprend
d'examiner les Explications des Marbres antiques
de M. Lebret , imprimées à Aix en
1733. & données par M. le Préfident Bouhier.
Il y reprend le Pere Hardouin , Jésui- :
2
d'avoir avancé fur la Chronologie Egyp- >
tienne des choses inouies & impossibles.
L'Article du Dieu Mithras eft un des mieux
traités. L'Auteur y continuë de faire la
guerre
à M. Maffei, & dès le premier Paragraphe,
il le raille au fujet d'une correction qu'il a
entrepris de faire d'un endroit de la Lettre
de S. Jérôme à Læta. L'Auteur fait obferver,.
page 243. que S. Eloy , Evêque de Noyon ,.
défendoit à fon Peuple d'apeller Seigneur le
Soleil ; ce qui fait foupçonner , ajoute -t'il ,
que les Gaulois avoient la même idée de Mi- :
thras que les Perses & les Romains. Car Mi- :
thri ou Mether , en ancien Persan fignifioit
Seigneur. Sa preuve eût été encore plus forte
, fi au lieu de citer S. Eloy , il eût cité làdeffus
S. Cesaire , Evêque d'Arles , dont on
croit que S. Eloy n'a fait qu'adopter les Exhortations.
A la page 259. M. Maffei eft
convaincu de plagiat par l'Auteur , qui fait
voir dans fes Ecrits de l'an 1727. mot pour
mot , ce que Mrs Vallarsi & Maffei ont mis ..
dans
MARS. 1740: 547
dans leur Edition de S. Jerôme à Vérone
l'an 1734. concernant l'Antre de Mithras
où étoient les Simulacres monftrueux , nommés
dans S. Jerôme , en fon Epitre à Læta ,"
cy- deffus citée ; & il leur fait voir ensuite
leur mécompte fur Heliodromus pariter, dont
ils ont fabriqué Halios , Dromo , Pater.
>
A la page 294. notre Auteur revient aux
Gaulois , & examine de nouveau leur Sagum,
à l'occafion d'une Figure extraordinaire ,
trouvée depuis peu en Bretagne. Au bas de
Cette même page l'Auteur remarque que
nous avons inseré dans notre Journal de
Septembre 1736. la Differtation que M. Deslandes
a donnée à ce fujet ; & il femble blâ
mer l'éloge que nous en avons fait , à l'exemple
, dit- il, de l'Auteur des Observations
Modernes . Nous laifferons aux sçavans Auteurs
des Mémoires de Trévoux , que nous
nous fommes aperçûs depuis en avoir parlé
avant nous,à juger fi tous ces éloges, réunis en
faveur de M.Deslandes, étoient bien fondés.
}
Le Sarcophage fingulier qui fe voit dans
une Eglise de la Ville d'Aix en Provence ,
mérite plus d'attention . L'Auteur obferve
que le goût des Anciens Romains étoit de
faire graver fur leurs Tombeaux mille differentes
choses qui n'y avoient aucun raport ;
il finit en remarquant , que fi ce Tombeau
profane fe trouve dans une Eglise , c'eſt que
Gij le
348 MERCURE DE FRANCE
le génie des Chrétiens des premiers fie
cles étoit de placer & quelquefois d'enfoüir
les Idoles dans les Eglifes , pour fervir
de trophée à la Religion , comme on voit
par les bas-reliefs , trouvés à N. D. de Paris
en 1711. par la fameufe Idole de S. Germain
des Prez, le Ferrabo de l'Eglise de S. Etienne
de Lyon , l'Hercule de la Cathédrale de
Strasbourg , &c.
२
Les dix dernieres Piéces de ce Volume ,
concernant les Antiquités profanes, font, 1 °.
fur une Vénus, représentée fur un Bouc Marin
, que l'Auteur dit être Vénus Epitragia
mentionnée dans Plutarque . 2 ° . Sur une Isis
de Bronze , trouvée aux environs de Ceuta,
3. Sur le Dieu Pactole , Fleuve célebre de
Lydie , & particulierement honoré par les
Habitans de Sardes. 4°. Sur l'Esclave Rhodope
, devenue Reine d'Egypte , par une avanture
finguliere, 5° .Sur unJupiter, nommé Summanus
, dont il femble que les Anciens ayent
fouvent fait deux Divinités , que Capella a
confondu avec Pluton. 6° . Sur les Mariages
des Romains. 7° . Sur les Myfteres de Cérès 8 °.
Sur les Jeux inftitués en l'honneur d'Escula
pe.9 °.Sur unTigranes ,au sujet duquelM.Spanheim
s'eft trompé. 10.Sur le Capricorne , représenté
dans quelques Médailles d'Auguſte .
Ce nombre prodigieux de sçavantes Remarques,
eſt ſuivi d'Observations fur la nouvelle
MAR S. 1740: 349
Velle Edition des Ouvrages de S. Jerôme ,
faire à Vérone. Notre Auteur y fait voir que
les Editeurs qu'il avoit déja nommés à l'oc
cafion de l'Epitre de S. Jerôme à Læta ,
n'ont été fondés dans les changemens qu'ils
ont faits , que fur de fimples conjectures , &
non fur les Manuscrits , & il fe plaint des
omiffions confidérables qu'ils ont faites dans
le Volume des Lettres. Il dit cependant qu'ils
en ont consulté quelques - uns, mais qu'on ne
peut faire aucun fond fur ces Manufcrits . Il
auroit été à fouhaiter que ces Editeurs en
euffent eû d'auffi authentiques que les quatre
Manuscrits de l'Abbaye de S. Germain des
Prez , fur lesquels Dom J. Martianay a don
né en ce Lieu une Lettre du S. Docteur à
Aleta , Epouse de Toxotius , fils de sainte
Paule.
Ce qui termine le Volume de l'Auteur ,
confifte en un Talisman , dont il donne la
description , & à l'occafion duquel il a composé
un Traité de l'Aftrologie Judiciaire ,
dont la longueur nous empêche d'en donner
l'Extrait .
Lambert & Durand, Libraires , rue S. Jacques ,
la Sageffe , mettront en venté dans le courant du
mois d'Avril , deux Volumes in-4°. imprimés à
l'Imprimerie Royale , dans la même forme que les
Mémoires de l'Académie Royale des Sciences ; le
premier contient les Elemens de PAftronomie , & le
Gij fecond,
550 MERCURE DE FRANCE
fecond , les Tables Aftronomiques des Etoiles fixes ,
des Planettes & des Satellites de Jupiter de Saturne
; par M. Caffini , Maître des Comptes , de l'Académie
Royale des Sciences . Comme on n'avoit
point encore d'Elemens d'Aftronomie imprimés en
François , on a crû devoir les donner en cette Langue
; on a eu foin d'y faire ufage des nouvelles
Découvertes qui ont été faites en Aftronomie ,
de raporter les Obfervations principales qui ont fervi
de fondement, tant aux Tables qu'à ces Elemens,
que l'on a tâché de mettre , autant qu'il eft poffible,
à la portée de tout le monde.
&
Le 15. Février , jour des plus heureux & des plus
diftingués dans nos Faftes , fut particulierement
Confacré par l'Univerfité de Paris à célebrer , felon
fa coûtume , la Fête Anniverſaire de la Naiffance du
Roy , par des Actions de graces & des Prieres
particulieres ; ce qui fut exécuté avec un grand
concours & beaucoup d'édification dans l'ordre prescrit
par un Mandement du Recteur , qui mérite
d'être ici raporté.
FERIE LUDOVICEE.
Os Jacobus VALLETTE LE NE V E U , Rector
N Univerfi Studii Parifienfis , omnibus ac fingulis
Doctoribus , Gymnafiarchis , Profefforibus , caterisque
Collegiorum Magiftris , Salutem.
Quò non eft melius ac praftabilius ad felicitatem
Populorum , quam Juftus , Pacificus , & memor omnium
utilitatis Princeps , eò pluris , quia contigit, publica
pietatis intereft , vitalis ut ille fit , votis efflagitare,
fanctisque vocibus demereri. Hinc eft quod alma
virtutum fcientiarumque Mater Univerfitas , eo , qui
magis aptè pièque convenit , affecta fenfu , LUDOVICI
XV. diem Natalem faftis addixit , gratiarum Deo
reddenMARS.
2%
1740:
reddendarum concentu quotannis celebrandum. Nos
igitur tam legitima confuetudini obfequentes , Mandamus
ac jubemus , die Luna menfis Februarii decimo-
quinto , qui LUDOVICI XV. Natalis
eft , in fingulis Collegiis poft Miffam cantari Pfal
mum Exaudiat , & eâdem die integrâ Scholas vacare
, ut juventus Academica honefta jucunditati permittatur.
cuerunt ,
Nos autem , una cum Ornatiffimis Procuratoribus ,
Gymnafiarchis , qui funt in gremio præclara Facul
tatis ) tùm Collegiorum pleni , ut aiunt, exercitii, tùm
minorum Collegiorum in quibus extant Burfarii , &
Profefforibus ejusdem praclara Facultatis , tam actu
docentibus , quam Emeritis qui per vigenti annos doaderimus
hora decimâ matutina in Sacello
Collegii Harcuriani , ubi fiet Sacrum folemne , quod
-V. C. M. Ludovicus le Sauvage Veneranda Nationis
Decanus Teftamento fuo Anniversarium inftituit ,
ad gratias Deo Opt. Max. peragendas ob conceffum
Gallia Regem Juftum & Pacificum LUDOVICUM XV.
Datum in Edibus noftris Laudunais , die Jovis undecimo
menfis Februarii , Anno Domini millefimo
Septingentefimo quadragefimo.
ASSEMBLEE de la Societé Litteraire
d'Arras. Extrait d'une Lettre écrite de
cette Ville le 18. Février 1740.
L
'Affemblée folemnelle de notre Affociation s'eft
tenuë le 6. de ce mois ; M. le Prince d'Ifenghien
& M. le Chevalier de Monmorency y ont
affifté. M. de la Place a ouvert la Séance par un
Difcours , qui a été fort aplaudi ; M. de Grandval ,
Confeiller , y a lû une Differtation fur la Langue ,
qui a été du goût de tout le monde ; on a enfuite
fait la lecture du commencement d'un Ouvrage
Güij qui
13 MERCURE DE FRANCE
qui a pour objet l'Hiftoire particuliere de notre Province
M. le Prince d'Ifenghien a parû fort ſatisfait de
ces épreuves & de l'ordre qui s'obſerve dans les As--
semblées, il en a même parlé fort avantageufement à
tout le monde ; c'eft M. le Marquis de la Ferté qui
a été nommé Directeur , & M. de Grandval a été
choifi pour Chancelier , à la place de M. le Marquis
de la Ferté. Quoique nous n'ayons à préfent
aucunes places vacantes , ayant reçû nouvellement
Mrs de Mouy , du Repaire & Degoui , il le préfente
des Afpirans d'un mérite à être sûrs de remplir les
premieres Places qui vaqueront ; M. Dupetitrieux
eft de ce nombre.
*
E.STAMPES NOUVELLES.
Rendez- vous de Chaffe , affés grand Sujet en haateur
, très bien difposé & galamment orné , avec
Figures , Chevaux , Chiens & Oiseaux de proye ,
dans un beau Payfage ; gravé avec beaucoup d'entente
& de goût , par M. le Bas , d'après le Tableau
original de M.Van Falins, qui eft dans le Cabinet de
Mad. Van Falins . L'Eftampe eft dédiée à M. de
Fontanieu , Intendant du Dauphiné . On vend cette
Eftampe chés l'Auteur , Graveur du Roy , ruë de la
Harpe , vis - à-vis la rue Percée , & chés Ravenet ,
même ruë , vis - à- vis la Sorbonne.
DIX -HUIT PETITES PIECES de Paysages en
large , inventés & gravés par Seb . le Clerc. , Chev.
Romain , pour aprendre à deffiner . A Paris , chés
Odieuvre , Quai de l'Ecole.
La Suite des Portraits des Grands Hommes & des
Perfonnes Illuftres dans les Arts & dans les Sciencontinue
de paroître avec fuccès chés le
ces , même
MARS. 1740. 553
meme Odieuvre , Marchand d'Eftampes , Quai de
PEcole . Il vient de mettre en vente , toujours de la
même grandeur :
CLOVIS III. XVI. Roy de France , mort en
695. après quatre ans de Regne , deffiné par A
Boizot , & gravé par J. G. Will.
LE P. ANGE DE JOYEUSE , Capucin , mort à Ri
voli , près de Turin , le 27. Septembre 1608. âgé
de 46. ans.
JEROME BIGNON , Avocat Géneral du Par
lement de Paris , Confeiller d'Etat , & Bibliothe
caire du Roy , né à Paris en 1590. mort le 7.
1656. deffiné & gravé par C. Dupuis.
Avril
Il paroît chés le même Odieuvre , une Eftampe
allégorique en hauteur , où l'on voit le Cardinal de
Fleury , au milieu de la Religion , de la Juſtice , de
l'Abondance & autres Figures symboliques ; Dio
gene avec la Lanterne , &c. On lit ces Vers au base
La France à la Vertu consacra ce Tableau ;
Le zele en forma l'ordonnance ;
La Vérité prit le Pinceau
Des mains de la Reconnoiffance..
L'Eftampe eft gravée par M. P. Aveline , d'après
M. J. Chevalier.
Il paroît une autre Eftampe en large ', chés le
même , fous le titre de l'Oiseau de bon augure.
C'est un Payfage de Baudouin , avec deux Figures
un Chien , une Cage , &c . Il y a des Vers au bas.
Il s'eft gliffé une erreur de fait dans le premier
Volume du Mercure du mois de Décembre dernier,
page 1776. nous avons mis , fur la foi d'un Mëmoire
peu exact , au nombre des Académies de
GY
France ,
$54 MERCURE DE FRANCE
France, qui ne fubfiftent plus, celles d'Angers & de
Caen. Beaucoup mieux informés aujourd'hui , nous
femmes ravis de déclarer que l'Académie d'Angers
fubfifte toujours , & eft en vigueur , autant qu'elle
J'a jamais été depuis fon érection par le feu Roy
Louis XIV fon augufte Protecteur. Nous avons
pour garant M. Poquet , Profeffeur en Droit François
Secretaire de cette Académie , lequel ajoûte
dans une Lettre dont nous avons l'Original,
que les Académiciens continuéent de s'affembler ·
tous les Mercredis pour des Conférences Litteraires
, dans lesquelles fe font des lectures en toutgenre
d'érudition , fans parler des Affemblées
bliques , & en particulier de celle qui fe tient tous
des ans , dans laquelle on prononce le Panégyrique
du Roy , &c. Ces Meffieurs voudront bien nous
excufer fur cette méprife , & fouffrir en mêmetemps
un petit reproche , c'eft de ne point enrichir
quelquefois le Mercure de leurs Productions , & du
récit de ce qui fe paffe dans leurs . Affemblées
bliques , comme cela fe pratique en géneral dans.
Les autres Académies du Royaume.
pup
¹-
A l'égard de l'Académie de Caen , dont l'origi
ne eft déja ancienne , il eft vrai qu'elle avoit ceffé
pendant long-temps fes Exercices , mais elle les a
repris depuis que le Diocèfe de Bayeux, a pour Evê
que M. de Luynes , heureux évenement pour l'Eglife
& pour les Lettres.
Les Chirurgiens de Befançon , qui compofent une
Compagnie nombreufe , fe trouvent offenfés par un
Article du Mercure du mois de Décembre dernier,
page 3114 où l'on rapelle , au fujet d'une Opéra--
tion de la Fiftule Lachrimale , faite heureuf menta
Paris , par M. Lab. Candide , que le Malade avoit
dé manqué à Belançon . Nous ne fçavions pas alors
le
MARS: 1740
SSS
la
le nom de l'Opérateur , qui eft M. E .... mais
nous ne croyons pas devoir le nommer tout -à- fait,
par la raiſon que pour n'avoir pas réüffi dans une
Opération , il n'eft pas dit qu'il ne fera pas plus
heureux & plus habile dans d'autres . Au refte nous
reconnoiffons , avec tout le Public éclairé , que
Chirurgie de Befançon mérite bien la réputation
qu'elle s'eft faite , & que plufieurs habiles Maîtres
s'y font fort diftingués par le traitement & dans les
diverfes efpeces d'Opérations qui regardent les
-Maladies des yeux , & entre les autres , M. Vacher,
Correfpondant de l'Académie Royale des Sciences
, Chirurgien Major des Hôpitaux du Roy , &:
Lieutenant du Premier Chirurgien de S. M. dans la
Communauté des Chirurgiens de Befançon.
Il a été rendu le 9. Février 1740. entre le Corps
des Marchands Orfévres- Joüailliers, celui des Marchands
Merciers & les quatre autres Corps de Marchands
de la Ville de Paris d'une part , & la Communauté
des Lapidaires de l'autre , un Arrêt du
Parlement , dont plufieurs perfonnes , tant de Paris
que des Provinces , & même des Pays Etrangers ,
peuvent avoir intererêt d'être inftruits.
Les Orfevres- Jouailliers & les Lapidaires, étoient
en conteftation depuis plus de cent ans . L'Arrêtt
-qu'on annonce , termine leurs differends & regle
définitivement l'état de ces Communautés entre elles.
On y fait défenſes aux Lapidaires de vendre
des Pierreries garnies & mifes en oeuvre , à peine
d'amende & de confifcation , & on les aftreint à ſe
renfermer dans la feule vente des Pierreries brutes,
taillées & non garnies.
Par un Arrêt du Confeil d'Etat , du 28. Janvier
1673. il avoit déja été fait inhibitions & défenſes aux
mêmes Lapidaires de garnir & mettre en oeuvre au-
G- vj Gunes
356 MERCURE DE FRANCE
cunes Pierreries , & à tous autres qu'aux Orfévres ,
peines de 3000. livres d'amende de tous dépens ,
dommages interêts .
L'Arrêt du Parlement , dont on parle , défend, en
conféquence , aux Lapidaires de prendre la qualité
de Marchands Jouailliers , & de donner à leurs Jurés
celle de Gardes , & ne leur permet que de fe dire
Maitres Lapidaires , Tailleurs , Graveurs & Onvriers
en toutes fortes de Pierres précieuſes , fines &
naturelles. Le Parlement ordonne que l'Arrêt fera
infcrit fur les Regiftres des Communautés contendantes
, & permet aux Marchands Orfévres - Joüailliers
& Merciers , de le faire imprimer.
On avertit le Public , que le Remede fpécifique
pour l'Hydropifie , continuë de fe diftribuer chès les-
Grands Auguftins , au bout du Pont- Neuf. La véritable
compofition de ce Remede s'est toujours
faite dans ce Convent , & s'y fait encore , par
le
Frere Fulgence, Apoticaire du Couvent . Mal à propos
quelques Particuliers fe flatent d'en avoir le
fecret , pour s'attirer la confiance du Public. Ge
Religieux a toujours été feul poffeffeur du Remede,
fous le Sceau de l'Ordre.
Le Vin Salifique , contre la douleur des dents, &
pour les conferver , fe diftribue toujours avec beaucoup
de fuccès , à la demeure de M. le Beau de
Villars , rue des Poulies , chés M. le Commiffaire
Cadeau.
CHANSON
(
LeMarquis,Amant aimé de Lucile, Le Sr
Grandval
.
CHANSON
MARS. - 1740 5.57
CHANSON
A BOIRE.
L'Amour dans ce charmant repas
Veut soumettre mon coeur aux charmes de Silvie
Si je me rends à ses apas´ ,
C'est pour le reste de ma vie i
Descends des Cieux , puissant Dieu des Raisins ,
Viens sur l'Amour remporter la victoire ;
Sur tes Autels , pour célebrer ta gloire ,
Je fais voeu de verser les plus excellens vins
Et de passer mes jours à boire.-
bututst
SPECTACLES
.
EXTRAIT de la Comédie intitulée , les
Dehors Trompeurs, on l'Homme du jour,
représentée le 18. Février au Théatre
François.
Le Baron ,
ACTEURS.
Celiante ,four du Baron ,
M. de Forlis ,
Lucile , fille de M. de Forlis ,
Le Sr Dufresne,
La Dile Grandval.
Le Sr Duchemin .
promise au Baron ,
La Dile Gauffin,
Le Marquis, Amant aimé de Lucile, Le Sr Grandval
La
558 MERCURE DE FRANCE
€
La Comteffe , Amie du Baron , La Dlle Quinault.
Lifette , Suivante de Celiante , La Dlle d'Angeville.
Champagne , Valet du Marquis , Le Sr Fierville.
La Scene eft à Paris , chés le Baron.
' Ette Comédie a eté reçûë du Public avec les
Caplaudiffemens qu'elle meritoit. Le fuccès ne
s'eft point démenti dans la fuite ; & le concours des
Specta eurs n'a nullement diminué par le nombre
des Repréſentations . On convient géneralement
que c'eft vraiment une Piéce de Caractere. M. de
Boifft , qui en eft l'Auteur , s'eft attaché aux beautés
du fond , fans négliger le beautés de détail ; le ſecond
titre qu'il a donné à fa Piece dans l'impresfion
, a paru plus convenable au Sujet qu'il traittoit,
que le premier. Les Dehors Trompeurs , fembloient:
ne devoir caractériſer que Lucile , qui affecte une
efpece de ftupidité , tandis qu'elle a en effet beaucoup
d'efprit , & qu'elle fent auffi - bien qu'elle
penfe , au lieu que le Titre de l'Homme du jour
nous peint le Baron d'une maniere à ne pouvoir le
méconnoître dans toutes les actions ; c'eſt un jeune
homme , livré au torrent du monde , & tel qu'on
croit devoir être aujourd'hui , pour briller dans ce
qu'on apelle la bonne Compagnie . Le caractere de
Grondeur , que l'Auteur lui donne de furplus dans
fon Domestique , eft un fuplément de ridicule , qui
n'a rien de commun avec le premier. Paffons à un
Extrait le plus fuccinct qui nous fera poffible , de
ce qui fe paffe dans la Piéce.
Celiante , foeur du Baron , commence le premier
Acte avec Lifette , fa Suivante. Lifette peint le Baron
avec des traits qui font rougir fa Maîtreffe pour
un frere,en qui elle prend trop d'interêt pour ne pas
excufer fes défauts. Lifette eft trop irritée des brusqueries
d'un Maître auffi dur dans fon Domeſtique,
qu'il
MAR S.
559 1740.
qu'il eft gracieux dans le grand monde ; elle en cite
quelques traits que Celiante rabat de fon mieux
en voici un .
Oui, rien n'est plus aimable ;
Son commerce eft charmant , fon efprit agréable ,
Quand on n'eft avec lui qu'en fimple liaiſon ;
Mais il n'eft plus le même au sein de fa maiſon ;
Cet homme qui paroît fi liant dans le monde ,
Chés lui quitte le masque ; on voit la nuit profonde
Succeder furfonfront au jour le plus ferein
Et tout devient alors l'objet de fon chagrin .
+
*
Ce premier portrait ne regarde que les Dehors
trompeurs ; nous en citerons de plus effentiels qui
nous peindront l'Homme du jour . Le refte de cette
Scene eft employé à l'expofition du Sujet . On y
parle de Lucile , jeune fille , qui ne fait que de fortir
du Convent , & qui doit être mariée au Baron,
qui n'a pas plus d'égard pour elle , que pour fon
Domestique ; fon Pere , qui s'apelle Fortis , & qui
eft pourvû d'un Gouvernement , a confenti qu'elle
logeât dans la maifon de fon futur Epoux , & doir
arriver inceffamment pour les marier. Les Scenes
fuivantes ne fervent que d'introduction à l'action
principale: Une Comteffe , auffi répandue dans le
monde que le Baron , trouve fort étrange qu'il
veuille fe marier ; un Marquis , ami du Baron,
aprouve fon Mariage ; ce pour & contre donne lieu
à des Differtations pleines d'efprit, le Baron arrive ;
après quelques reproches qu'il effuye de la part de
la folle Comteffe , il refte feul avec le Marquis ; -
ils fe font une confidence mutuelle de leur fituasion.
Le Baron fe plaint de ce qu'il va époufer une
belle
560 MERCURE DE FRANCE
belle Statue , qu'il ne laiffe pas d'aimer , malgré la
bêtife ; le Marquis le confole de fon mieux , & lui
déclare qu'il eft bien plus à plaindre que lui , puisqu'il
vient de perdre l'objet qu'il aime ; & que fa
Maîtreffe a difparu pendant un malheureux voyage
qu'il a été obligé de faire . Ils finiffent ce premier
Acte par une promeffe réciproque qu'ils fe font de
fe foulager , autant qu'ils pourront , des difgraces
de l'Amour,, par les douceurs de l'amitié.
Le Marquis ouvre la Scene dans ce fecond Acte
avec fon Valet Champagne , qui lui aprend que certe
même Lucile , qui a difparu à fes yeux , eft celle
que le Baron va époufer. Une avanture auffi finliere
, commence à faire naître l'interêt qui va
toujours en augmentant , juſqu'à la fin de la Piéce.
Le Baron vient demander au Marquis s'il n'a rien
découvert au ſujet de fa Maîtreffe ; le Marquis ne
fçait comment en agir auprès de fon ami , qui pour
fon malheur , fe trouve fon Rival ; il veut fe retirer,
le Baron l'empêche de fortir & fe plaint de fon peu
de confiance ; le Marquis rompt enfin le filence &
lui dit , en parlant de Lucile , qu'il n'a garde de
•
nommer :
J'ai fçu quefa Famille au plutôt la marie ;
Pour comble de malheur , je vais la voir unie´
Au deftin d'un ami qui m'enchaîne le bras .
Le Baron lui confeille de pouffer fa pointe auprès
delle , puifqu'il en eft aimé , le Marquis a beau relever
les droits de l'amitié ; le Baron lui répond :
Sur cet article là votre ſcrupule eſt grand.
Afon plus haut dégré c'eft porter la ſageſſe ;
Si vos pareils avoient cette délicateſſe2
MARS. 1740. 561
Er marquoient tant d'égards pour Meffieurs les Maris,
Je plaindrois la moitié des femmes de Paris.
Le Marquis fe laiffe enfin perfuader , puifque fon
Rival lui - même s'offre à lui rendre tous les bons
offices qui dépendront de lui dans cette conjoncture;
Lucile vient ; fa préfence a'igmente le trouble du
Marquis ; elle n'eft pas moins émuë en le voyant .
Le Baron la prie de recevoir fon ami avec moins
de contrainte qu'elle n'en marque ; le Marquis cra
gnant que fon trouble ne le décele , dit au Baron
qu'il a déja vû Lucile dans le même Convent , dont
les murs renfermoient le cher objet duquel il lui a
parlé. Le Baron prie Lucile de s'intereffer pour fon
ami auprès de fa Maîtreffe , autant que la bienféan
ce le pourra permettre . Lucile interdite ne parle
que par monofyllabes , ce qui lui attire des repropeu
obligeans de la part du Baron. Le Marquis
fe retire après avoir prié Lucile de vouloir bien
agir en fa faveur . Le Baron , après de nouveaux
reproches qu'il fait à Lucile , la prie de fervir le
Marquis. Voici fur quoi il fonde fa priere.
ches
S'il n'étoit question que d'une folle ardeur ,
Bien loin de vous preffer d'agir enfafaveur ,
Je vous le défendrois ; mais fon amour estsage ,
Et pour elle il s'agit d'un très -grand Mariage ,
Où tout en même- temps fe trouve réüni ,
La naiffanee , le bien , avec l'âge afforii.
Son bonbeur en dépend , ainsi , Mademoiſelle ,
C'eft remplir le devoir d'une amitiéfidelle.
d'in
Lucile lui promet de lui obéir ; elle y a trop
terêt pour lui manquer de parole . Il prend occa
fion
$ 62 MERCURE DE FRANCE
fion de quelques traits qui lui échapent, de la traiter
avec la dureté ordinaire qu'il a pourfon Domeftique.
Sa Soeur Celiante , qui en entend quelque
chofe , lui reproche fon peu de ménagement, après
qu'elle eft fortie ; elle s'attire à fon tour quelque
impoliteffe , dont elle fe plaint avec un peu d'aigreur.
Elle le quitte pour faire place à M. de Forlis,
qui vient d'arriver . Le caractere de ce Gouverneur
de Place , eft un des plus beaux qui foient dans la
Piéce , à quelque chofe près , que l'Auteur lui fait
dire, pour égayer la Scene, Forlis fe plaint au Baron
de fon indolence , il s'agit d'un nouveau Gouvernement,
pour lequel il På prié de folliciter en fa faveur
le Miniftre , qui eft de fes amis , & cependant
il n'a encore rien fait pour lui. Voici le portrait
qu'il fait de fon caractere , parlant à lui-même .
1 Tiens , je vais en fix phraſes
Te peindre ces devoirs qu'ici tu nous emphafes ..
Aller d'abord montrer aux yeux de tout Paris
La dorure & l'éclat d'un nouveau Vis-à- vis ;
Eclabouffer vingt fois la pauvre Infanterie ,
Qui fe fauve , en jurant , de la Cavalerie ;
De Toilette en Toilette aller faire ſa cour ;
Aprendre & débiter les nouvelles du jour ;
Puis , au Palais Royal joindre un cercle agréable
Et lierpour le foir une partie aimable ;
Ne boire à ton diner que de l'eau feulement ,
Pour fabler le Champagne à fouper largement &
Faire , l'après midi , mille dépenses folles ;
En deux Médiateurs , perdre- huit cent piftoles ,
Sur une Tabatiere , ou bien fur des habits ,
Dire
MARS. 1740.
563
Dire ton fentiment & ton fublime avis ;
Conduire à l'Opera la Ducheffe indolente ;
Médire , ou bien broder avec la Préfidente ;
Avec le Commandeur ; parler Chaffe & Chevaux
Chés le petit Marquis découper des Oiseaux ,
Voilà le plan exact de ta journée entiere ,
Tes devoirs importans ta plus grave affaire.
Forlis finit cette agréable Scene par ces deux
Vers , qui ne conviennent pas trop à un Mili
taire tel que lui ; c'eft au fujet de l'Apartement
qu'il avoit coûtume d'occuper , & qu'il a cedé à
un Abbé .
La chofe eft plus choquante ;
Mais tout mon dépit cede à ma faim qui s'augmente
Viens , dans ce moment- cy , fi tu veux m'obliger ,
Loge-moi . dans ta Sale à manger. • · ··
La premiere Scene du troifiéme Acte eſt entre le
Baron & le Marquis. Ce dernier a une extrême répugnance
à trahir fon Rival , quoiqu'il l'en preffe
lui - même , fans fçavoir que c'eft fa future Epoufe
qui eft l'objet de cet amour qu'il veut fervir ; mais
enfin cet ami vertueux fe laiffe perfuader. Le Baron
fort pour aller chercher Lucile ; le Marquis ,
dans un court Monologue , fait voir un refte de
remords que l'arrivée de fa Maîtreffe acheve de dissiper
; cette Scene eft une des plus belles de la Piéce.
Le Baron preffe plus que jamais Lucile de ne
` rien oublier pour rendre au Marquis les bons offices
qu'il attend d'elle . Lucile demande au Marquis de
quoi il s'agit , c'eft , lui répond le Marquis :
C'eft
564 MERCURE DE FRANCE
C'est une Lettre
Que j'ofe vous prier inftamment de remettre
A cet Objet charmant
Dontvous êtés l'amie , & dont je fuis l'Amant ;
Il y verra les traits de l'amour le plus tendre.
Lucile prend la Lettre & fe charge de la faire
lire. Le Baron eft furpris de lui trouver de l'efprit.
Lucile rentre pour s'acquitter de la commiffion
agréable dont on vient de la charger . Le Baron ,
prêt à fortir , eft arrêté par Forlis , qui veut abfo-
Jument qu'il lui donne le refte de la journée. La
Comteffe furvient , & prétend que le Baron la fuive
, pour aller entendre un Joueur de Violon qui fait
l'admiration de tout Paris ; Forlis a beau s'y opofer
, la Comteffe l'emmene malgré lui . Forlis le
fuft , fans le lui dire , pour obſerver toutes les dé.
marches.
Comme les deux derniers Actes qui reftent , font
les plus remplis d'action , nous pafferons légerement
fur les détails , pour nous refreindre dans les limites
ordinaires .
M. de Forlis & Celiante , Soeur du Baron , commencent
le quatriéme Acte ; Celiante excufe , autant
qu'elle peut , fon Frere ; Forlis lui dit que le
Baron n'a que trop été puni de lui avoir préféré un
Violon , qu'il n'a pas entendu , parce que d'autres
Curieux le lui ont enlevé ; il ajoûte que par malheur
on l'a fait jouer , & qu'il a perdu , outre l'argent
qu'il avoit fur lui, plus de neuf cent Louis fur
fa parole. Celiante voyant revenir le Baron , fe rétire
pour laiffer ces deux amis parler en liberté. Forlis
, loin d'accabler le Baron de juftes reproches ,
Tui dit génereufement :
Non
MARS . 1740, 565
Non , n'apréhende rien ; le temps feroit mal pris ;
Quand ils font malheureux , j'épargne mes amis.
Il lui aprend qu'il a été le trifte témoin de la
perte qu'il vient de faire ; il lui demande s'il eft
en état de payer ce qu'il a perdu fur fa parole.
Le Baron lui dit qu'il n'a que mille écus chés
lui , & que tous fes amis l'ont abandonné à ſon
mauvais fort. Forlis , en véritable ami , lui donne
une bourfe , où il y a-huit cent Louis ; le Baron eft
penetré de reconnoiffance , & lui fait des remercimens
proportionés au fervice qu'il lui rend ; voici
comment Forlis lui répond
Va , mon argent profite ,
Quand ilfert mon ami, quand fon fecours l'acquite.
Il prie le Baron de ne pas perdre un moment
pour voir le Miniftre , dont il eſt aimé , attendu
que le Gouvernement qu'il brigue , eft follicité par
un très - fort adverfaire . Le Baron lui promet tout,
& le quitte , pour aller acquitter fa parole envers
ceux avec qui il a joüé,
Celiante vient & dit à Forlis qu'elle vient de
voir fon Frere & qu'elle a découvert fur fon vifage
une tranquillité , qui eft , fans doute , un effet de
la converfation qu'ils viennent d'avoir enſemble,
Forlis lui répond ;
Je crois qu'il eft content , pour moi , je le fuis fort,
Il n'en dit pas davantage & quitte Celiante , pour
aller voir un de fes amis. Celiante eft charmée de
fa modeftie fur un fervice qu'elle devine bien .
Lifette vient aprendre à Celiante que Lucile aime
; Celiante lui demande d'où lui peut venir ce
foupçon. Lifette lui répond :
566 MERCURE DE FRANCE
Je viens de la furprendre ,
Dans le temps que fa main ouvroit un Billet tendre
Lucile paroît ; Lifette veut fe cacher, pour apren
dre fes fentimens fecrets ; Celiante l'oblige à la
fuivre , en lui difant :
Non , viens , rentre avec moi ; respectons ſon ſecret ;
Celui que l'on furprend est un larcin qu'on fait.
Lucile feule fait ce court Manologue .
Enfin me voila feule , & baniſſant la crainte ,
Je puis donc refpirer , & lire fans contrainte
La Lettre d'un Amant qui regne dans mon coeur s
Sa lecture peut feule adoucir ma douleur.
Elle lit : Non , belle Lucile , il n'eft point de fitua
tion plus finguliere que la nôtre, ni d'Amant plus malheureux
que moi , je vous vois à toute heure, fans pouvoir
m'expliquer. Je m'aperçois qu'on vous mépriſe &
qu'on vous croit sans esprit fans fentiment , vous
qui qui pensez fi jufte , dont le coeur tendre & délicat
, égale la fenfibilité du mien , c'est tout dire.
Vous êtes à la veille d'en épouser un autre , & je n'ofe
me plaindre. Je pourrois me confoler , fi votre mariage
ne faisoit que mon malheur ; mais il va combler le
vôtre , je le fçais , je le vois , & je ne puis l'empêcher ;
c'eft-là ce qui rend mon désespoir affreux. Sans une
prompte reponse , j'y vais fuccomber.
Lucile, attendrie par cette Lettre , ne perd pas un
moment pour y répondre. Dans le temps qu'elle
acheve fa Lettre , le Baron entre , étonné de voir
écrire une perfonne qu'il croit ne fçavoir pas même
penfer , il aproche ; Lucile fait un grand cri
4
il
MARS. 1740. 369
il la prie de lui montrer cette Lettre; au refus qu'el
le en fait , il la prend entre fes mains ; il eft furpris
d'y trouver tant d'efprit & de fentiment . Vain'
comme il eft , il ne doute point qu'elle ne s'adreſſe
à lui- même ; il lui demande pardon du peu de justice
qu'il lui a rendue jufqu'à ce moment ; le Marquis
lurvient; il eft ravi de lui voir prendre le change
. Lucile ne l'eft pas moins. Cet Acte finit par la
réfolution que le Marquis prend de folliciter le
Gouvernement que Forlis fouhaite , ne trouvant
point de meilleur acheminement à ſon propre bon
heur , que de rendre heureux le Pere de fa Maîtreffe.
Nous ne dirons qu'un mot du dernier Acte. Forlis
, outré d'avoir apris que fon Concurrent l'a
emporté fur lui & vient d'être pourvû du Gouvernement
qu'il briguoit,en fait de fanglans reproches
au Baron , & lui dit de ne plus penſer à devenir
fon gendre. Le Baron , après quelques mauvaiſes
excules , le prie de ne pas exécuter une menace qui
retomberoit fur la Fille , puifqu'elle l'aime ; Forlis
fe rend à cette raifon ; il ne veut pas rendre fa Fille
malheureuſe ; il la fait apeller & dit au Baron
que fon fort va dépendre du choix de Lucile' ; le
Marquis arrive & annonce à M. de Forlis , qu'il a
obtenu le Gouvernement pour lui , moyennant
quelqu'avantage qu'on a fait à fon Concurrent ;
Forlis en eft , pénétré de reconnoiffance ; Lucile
vient avec la Comteffe ; le Baron prie Lucile de
prononcer l'Arrêt de fon fort ; elle prononce en
faveur du Marquis ; le Baron en eft frapé de douleur
, & la Comteffe en eft faifie de plaifir . Elle finit
la Piéce par ces quatre Vers, adreffés au Baron :
Venez, fuivez mes traces ;
Fuyez votre maison , & reprenez vos graces;
Ni
68 MERCURE DE FRANCE
Nefoyez plus ami ; ne foyez plus Amant ;
Soyez l'Homme du jour , & vous serez charmant,
Cette Comédie réüffit , pour le moins , autant par
les fituations & par la conduite, que par les détails.
Elle eft par le fond Comédie de Caractere , où les
moeurs du temps , & précisément celles d'aujourd'hui
, font peintes avec des couleurs auffi vives
que vrayes , & elle forme de caractere de l'Homme
du jour , qui en eft le Héros. Caractere neuf au
Théatre , quoique Paris foit plein de ces Hommes
charmans , qui sont les délices du monde , où ils
aiment à fe répandre , & en même- temps les fléaux
de leur maifon , où ils n'entrent jamais qu'avec un
front de chagrin.
Cette Piece paraît très- bien imprimée , chés
Prandt , le Pere , Quai de Gêvres.
Le 3. Mars , les Comédiens François repréſenterent
à la Cour la Tragédie d'Edouard III. fuivie
de l'Epreuve Réciproque.
Le 6. la Tragi - Comédie de Bazile & Quitterie,
avec des Intermedes , dont on donnera le détail .
Le ro. le Philosophe Marié & la Pupille.
Le 15. la Tragédie de Pompée & le Baron de la
Craffe.
Le 17. les Dehors Trompeurs , qui ont été géneralement
goûtés à la Cour comme à la Ville , & les
Vandanges de Surenne.
Le 23. la Comédie du Roy de Cocagne , avec des
Intermedes.
Le 29. la même Piéce des Dehors Trompeurs , &
petite Comédie nouvelle en un Acte , intitulée
, l'Oracle , qui a été auffi aplaudie , qu'au
Théatre François , & dont on ne manquera
pas de parler , non-plus que des agrémens , dont la
Dlle
MARIS 569 1740
Dile Cammaffe , connue par fon grand talent pou
la danfe , fait le principal ornement.
Le 31. Cinna & Crispin , Rival de son Maître.
Nous dirons ici un mot des Intermedes de Chante
& de Danfes , qui ont été executés par les princi
paux . Acteurs & Danfeurs de l'Opera , dans les Piéces
de Bafile & Quitterie , & du Roy de Cocagne.
Le premier Divertiffement fut executé par les fieures
Dupré, du Moulin , Malter , Javilliers , Hamoche
& du May, & par les Dlles Sallé , Mariette, le Duc,
Fremicourt & Barbarina. La Dile Antier & le fieur
Jelyot , chanterent chacun deux Ariettes , avec beaucoup
d'aplaudiffement. La Dlle Barbarina danfa
pour terminer le Divertiffement , en Pantomime
avec le Sr Riccoboni , Comédien Italien , un Pas de
Deux en Payfans , qui fit un extrême plaifir à toute
la Cour. L'air de Violon eft le même qui fut joue
pour le Sr Raynaldi- Fausan , fur le Théatre de l'Opera
au mois de Septembre dernier . La Reine ,
Monfeigneur le Dauphin & Mesdames de France ,
-honorerent la Piéce de leur présence.
י ד
La Comédie du Roy de Cocagne eft du feu Sr le
¿Grand, Comédien du Théatre François , ornée de
trois Intermedes de Chants & de Danses , dont la
Mufique eft du Sr Quinault, l'aîné, retiré du Théa-
Itre depuis 1734. Ces Divertiffemens furent executés
d'une maniere très - brillante , & au gré de toute
la Cour , par les principaux Acteurs & Danfeurs de
l'Académie Royale de Mufique, qu'on vient de nommer
, & par les meilleurs Sujets de la Mufique du
Roy. M. Rebel , Sur - Intendant de la Mufique de
S. M. en ſurvivance de M. Destouches , avoit fait
les changemens néceffaires & l'arrangement convenable
pour l'execution de ces trois Intermedes .
Le premier commença par la Marche du Roy de
Cocagne; la Dile Fel , repréfentant une Jardiniere,
H chanta
"
373 MERCURE DE FRANCE
chanta enſuite un Air de la troifiéme Entrée des In
des Galantes , Triomphez agréables Fleurs, &c L'air
des Fleurs fut joué après , celui de la Rose fut dansé
par la Dile Salté , qui répréfentoit cette Fleur.
La Dile Fel , chanta l'Air , Entre mille Fleurs nou
velles , &c. Les Paroles & l'Air font des Auteurs de
la Comédie & de la Mufique , ainfi que les deux
Airs qui fuivent.
La Dile Deschamps , représentant la Jonquille
chanta l'Air , Non , ce n'eft plus le temps de la perseverance
, &c. La Dile le Breton , danfa l'Air de la
Violette , & la Dile Romainville chanta la Parodie ,
Te fuis la fimple Violete , &c. On joua après la Ga-
Vote en Rondeau , de la troifiéme Entrée des Indes
Galantes , ainfi que l'Air de Borée , dansé par le Sr.
Jarvilliers , l'aîné, & la Dlle Sallé. Celui de Zephir
dansé par le Sr D. Dumoulin. Le Paffepied & la
Gavote furent dansés par le même Dafiseur & par
la Dlle Sallé.
Le fecond Intermede commença par l'Air des
Silphes du Sr Quinault , qui eft du fecond Divertis-
Sement de la Comédie . On fubftitua l'Air Italien
Simplicetta tortorella , chanté par la Dile Fel , à la
place du premier Air que l'on chantoit à la Comé
die, pendant que le Roy de Cocagne eſt à table ,
on a été obligé de conserver les paroles du fecond
Air ,Quittez vos feuillages , & c. parce qu'elles font
néceffairement liées à la Piéce . M. Rebel a temis
ces Paroles en Mufique , pour être chantées par le
St Jelyot , parce que l'Air ancien avoit été fait pour
une Baffe- Taille.
Le troifiéme Intermede étoit composé de deux Rigodons
du Ballet des Indes Galantes, d'une Sarabande
& d'utie Forlane de M.de la Lande,dansées par laDile
Barbarina. La Dlle Fel, en Jardiniere , chanta un Air
du Ballet des Amours de Prothée.Dans ces Lieux charmans
MARS.
1740!
vas ,
mans , Bacchus l'Amour s'uniffent , &c. L'Air de
Violon, dont le Chant qui précede n'eft que le canefut
dausé par le St Malter, l'Anglois. L'Ariette
du premier Acte des Talens Lyriques ; Fuis , &c .
fut chanté par le Sr Jelyot , en Jardinier , avec la
Gavotte & la Parodie qui fait du même Acre ; Un
jour paffé dans les tourmens , c. chanté par la Dile
Fel. On joua après le premier Menuet du fecond
Acte du Ballet des Graces , avec la Parodie , Jeunes
Beautés quelle est la gloire , &c. elle fut chantée par
da Dile Deschamps , repréfentant la Jonquille. Le
fecond Menuet , fuivi de deux Gavottes du même
Acte, furent dansés par la Dlle Dalmand, & la Parodie
de la premiere Gavote , l'Amour pour nous fe
déclare , &c. chantée par la Dile Fel. Le Rondeam
majeur du quatriéme Acte du Ballet des Sens , avec
un Paffepied , dansés par la Dlle Mariette & le Se
Malter , l'Anglois. La Parodie du Rondeau de l'Amour
tout fubit les Loix, chantée par le Sr Jelyot. Le
Branle de la Gomédie du Roy de Cocagne , & trois
Couplets du Vaudeville de la même Piece , furent
chantés par les Diles Deschamps & Fel , & par le Sr
Jelyot , fuivis de la Contre danfe du troifiéme Acte
du Ballet des Amours des Dieux. Tous ces Diverrissemens
furent terminés par une Pantomime , dont
la Mufique eft du Sr Blaife , Baffon de la Comédie
Italienne , & danſée par la Dlle Barbarina & par le
Sr Riccoboni , au gré de toute la Cour.
Le 9. les Comédiens Italiens repréfenterent au
à la Cour , la Comédie de la Surpriſe de la Haine
& celle des Mascarade's Amoureuſes.
•
Le 16. les Métamorphofes d'Arlequin , Comédie
Italienne, qui fut fuivie d'un très - joli Ballet , de la
compofition du Sr Riccoboni.
Le 21. Heureux Sirense & l'Ecole des Meres.
Hij Le
72 MERCURE DE FRANCE
Le 30.Arlequin dans le Château Enchanté, Comedie
Italienne , qui fut fuivie d'un Pas de fix , com →
pofé de quatre Danfeurs & de deux Danfeuſes ,
très -bien executé.
Le 17. l'Académie Royale de Mufique remit au
Théatre la Tragédie de Jephté , tirée de l'Ecriture
Sainte , dont elle a donné quatre Repréſentations ,
dans laquelle la Dlle le Maure , après une abfence
d'environ cinq ans , repréfenta un des principaux
Rôles, avec un aplaudiffement géneral ; on trouve
que cette Actrice a confervé toute l'étendue de fa
voix , avec les graces & le naturel que tout le
monde lui connoît. Elle a été fi bien fecondée par
la Dile Antier, que dans le Duo du quatrième Acte
ces deux voix , qui femblent faites l'une pour l'autre
, fe diftinguoient à peine. On n'a jamais vû à
ee Théatre d'Affemblées fi nombreuſes. Il eſt de
' notre devoir de rendre ici juftice à la vérité , le
Poëme & la Mufique de cet Opera n'ont jamais
été fi géneralement goûtés.
Le 21. on donna par extraordinaire , la Tragédie
de Pirame Thisbé , pour la Capitation des Acteurs
, comme cela fe pratique toutes les années ;
on danfa à la fin de la Piéce , le Pas de fix , dont la
Mufique eft du fieur Rebel , le Pere , intitulé , lés
Plaifirs Champêtres , executé dans fa nouveauté au
mois de Septembre 1734. Il eft dansé aujourd'hui
par les Diles Sallé & Mariette , & par les Srs Dupré,
Dumoulin , Malter & Javilliers.
Le . Mars , les Comédiens Italiens donnerent
fur leur Théatre de l'Hôtel de Bourgogne , la premiere
Repréſentation d'une Comédie nouvelle en
Vers & en trois Actes , intitulée le Superftitieux, de
la compofition du Sr Romagnesy , laquelle a été
interrompue
MARS: 573 1740:
interrompue à la feconde Repréfentation , par l'in-.
dispofition d'un Acteur. On parlera plus au long
de cette Piéce quand on la reprendra ; elle a été
reçûë favorablement du Public.
Le 12. ils donnerent une Piéce Italienne en un
Acte , intitulée , Arlequin Prodigue , laquelle avoit
déja parû fur le même Théatre au mois de Juin
1716. en trois Actes , fons le titre de Lélio Prodigue
Arlequin Prifonnier par complaisance.
Le 19. ils donnerent une autre Pièce Italienne ,
nouvelle , intitulée , Arlequin dans le Château Enchanté
, dont le principal Rôle eft joué par l'Arlequin
Italien , qui a été fort aplaudi.
Le 3. Mars , l'Opera Comique donna deux Piéces
nouvelles d'un Acte en Vers & en Vaudevilles
la premiere eft la Parodie de l'Opera de Pirame
Thisbé , & la feconde a pour titre l'Epreuve dangereuse.
Ces piéces font terminées par le Ballet Pantomime
du Pédant amoureux , dont on a déja parlé.
Le 19. on donna encore deux Piéces nouvelles
d'un Acte chacune, en Vaudevilles & des Divertiffemens
; la premiere a pour titre l'Ecole d'Asniere ,
& l'autre la Servante juftifiée , lesquelles ont été
aplaudies. Un nouveau Daufeur y parut pour la
premiere fois , & danfa une Entrée de Payſan , au
gré du Public.
M. le Chevalier Servandoni , Peintre & Architecte
du Roy , donnera de 5. Avril , fur le grand Théa
tre du Palais des Thuilleries, un nouveau Spectacle,
avec fept changemens de Décorations , qui repréfentera
la Descente d'Enée aux Enfers , tirée du VI,
Livre de l'Enéïde de Virgile.
tant d'occafions
Les aplaudiffemens du Public , fi bien mérités en
ont engagé. Cet habile Ar-
Hiij tifte
74 MERCURE DE FRANCE
tifte à faire de nouveaux efforts cette année pour
donner un Spectacle auffi éclatant que pompeux &
varié , & s'il eft permis d'en juger par une répeition
que nous en avons vûë , le fuccès nous paroît
certain ; & nous croyons que le Spectateur fera également
frapé d'étonnement & d'admiration à beau
coup d'égards , de la parfaite imitation , fur tout
de l'eau , par les chutes , les torrens , les cascades ,
les napes & la fluctuation , dont les mouvemens
vifs & preffés , imitent au même degré de juſteffe ,
la fluidité , le criftalin & le bruit des Eaux.
Le Chevalier Servandoni a trop de génie & de
lumieres , pour n'avoir pas fenti qu'un feul objer
dont les parties font en repos , ne peut contenter
que les Gens de l'Art , ou quelques Curieux , attentifs
à la parfaite conformité de la Copie avec le
Modele , à l'adreffe de l'Optique , à l'exactitude
des Proportions , à la jufteffe de la Perspective ,
c'eft l'unique effet que pouvoit produire la Représentation
de Saint Pierre de Rome.
Mais pour occuper le Public une certaine mesure
de temps , il a fenti la néceffité d'affembler plufieurs
Morceaux qui vinffent fucceffivement le préfenter
aux yeux , d'employer le preftige des Machines ,
l'action de quelques Personnages, d'y joindre même
des Concerts , & de donner une efpece de vie à ce
Spectacle; c'eft ce qu'il a effayé dans celui de Pandore.
Pour la Représentation d'aujourd'hui , le Chevalier
Servandoni a choifi le Sujet le plus connu , &
celui qui promet le plus de variété , qui fournit les
contraftes les plus marqués , qui occafionne de rapides
paffages des ténebres à la lumiere, de l'épouvante
au plaifir , du terrible au gracieux , furpriſes
qui font les fituations d'un Spectacle muet. Nous
entrerons dans un plus grand détail le mois pro
chain fur cet ingénieux & brillant Spectacle.
NOUMARS.
1749.
575
ນ
NOUVELLES ETRANGERES
FURQUIE ET PERSE.
Na apris par la voye de Pologne , qu'il étoir
Kouli-Kan , qui avoit eû déja plufieurs conférences
avec le GrandVifir, & qui l'avoit auffûré que Thamas
Kouli- Kan , malgré fon mécontentement du
refus que le Grand Seigneur avoit fait de lui accors
der le paffage fur les Terres de l'Empire Ottoman
pour aller visiter le Tombeau de Mahomet , devoir
envoyer dans peu un nouvel Ambaffadeur à Sa
Hauteffe , pour lui faire diverfes propofitions.
RUSSIE.
1
Dans le dernier Fraité entre la Turquie de la
Moscovie , on affûre que les deux Puiffances
font convenues qu'Afoph fera démoli , mais que le
Grand Seigneur & la Czarine pourront faire construire
chacun une Place fortifiée fur le bord du Tanaïs
; qu'aucun Vaiffeau Moscovite ne pourra navi
ger fur la Mer Noire , que les Tartares de Cubardig
feront reconnus pour un Peuple libre & indépen
dant , & que leur Pays fervira de Limite aux Etats
des deux Puiffances ; que le Grand Seigneur prendra
des mesures certaines pour empêcher les Tartares
qui relevent de la Porte , de faire aucune course
en Moscovie ; que les prisonniers faits de part &
Pautre , feront rendus , à l'exception de ceux qui
uront changé de Religion ; & que les nouvelles Li-
Nites feront reglées dans fix mois.
Hij
L'Am
$76 MERCURE DE FRANCE
L'Ambaffadeur de Thamas Kouli - Kan a donné
avis à la Czarine , que ce Prince devoit lui envoyer
huit Elephans qu'il a enlevés au Grand Mogol , &
qu'il fe propofoit de faire préfent de trois autres de
ces animaux au Duc de Curlande .
On travaille à dreffer un Mémoire circonftancié
de tout ce qui a été découvert par les dernieres per--
quifitions qu'on a faites au fujet de l'affaire des
Knéés Dolgoroucky , & ce Mémoire fera envoyé
à tous les Miniftres de la Czarine dans les Cours
Etrangeres , afin de faire connoître à toute l'Europe
, que S. M. Cz. n'a usé de rigueur en cette occafion
, que parce qu'elle ne pouvoit plus avec pru
dence , fuivre fon penchant à la clémence .
Le Détachement des Gardes du Corps & celur
'des Régimens des Gardes à pied, qui ont fervi pendant
la derniere Campagne dans l'Armée commandée
par le Comte de Munich , arriverent d'Ukraine -
le 6. de ce mois , & le lendemain ils entrerent dans
Petersbourg. La marche fe fit dans l'ordre fuivant.
Plufieurs chevaux de felle des Officiers des Gar--
des du Corps , couverts de magnifiques caparaçons,
le Détachement des Gardes du Corps , ayant à fa
tête deux Lieutenans , deux Sous- Lieutenans & deux
Enfeignes; l'Ecuyer de M. Streschneuw , Major des
Gardes du Corps ; trois chevaux , conduits chacun
par un Palfrenier ; un caroffe & un chariot de ba
gage de ce Major , l'un & l'autre attelés de fix chevaux
; l'Equipage du Major General Apraxin & un
de fes caroffes , auffi à fix chevaux , précedé de fon
Ecuyer. Six chevaux de felle , deux Poftillons, deux
Heyduques , un chariot de bagage , une chaiſe de
pofte & deux caroffes à fix chevaux du Baron Gustave
de Biron , Lieutenant Feldt -Maréchal & Colo--
nel Lieutenant des Gardes du Corps ; fes chevaux
de bataille & plufieurs chevaux de felle de fes Adjudans
;
MARS. 1740 5777
judans ; un Lieutenant et un Sous - Lieutenant des
Bombardiers ; l'Artillerie des Régimens des Gardes
àpied ; M. Sokolow ; Quartier Maître du premier
de ces Régimens ; leurs Maréchaux des Logis ; M.
Badinoff , Adjudant du Major Géneral Apraxin ; ce
Major General , fuivi d'un Ecuyer , de deux Pages
et de deux Heyduques ; les Compagnies des Grenadiers
des Régimens des Gardes à pied ; douze Hautbois
, le Quartier Maître Géneral de l'Armée ; M.
Palmenbach , Lieutenant Colonel du premier Régi
ment des Gardes à pied ; les Equipages et les Domeftiques
de ces deux Officiers ; quatre Heyduques,
quatre Pages et deux Gentilshommes du Baron
Guftave de Biron , Mrs Lunin et Aderkaff, fes Adjudans
le Baron Guftave de Biron , devant lcquel
marchoient deux Coureurs , et qui étoit accompa
gné de plufieurs Gentilshommes et d'un grand
nombre de Domeftiques ; le Détachement des trois
Régimens des Gardes à pied ; composé de trois Bataillons
. La marche étoit fermée par le Major
Streschnew et par fa Suite. Ces Troupes pafferent
dans les principales rues , et elles défilerent devant
le Palais de la Czarine , qui les vit d'un des Balcon's
de fon Apartement. Les Soldats avoient des bran
ches de Laurier à leurs chapeaux .
;
Tous les Officiers s'étant rendus au Palais , ils
furent admis à baiser la main à S. M. Cz . et le foir
il y eut au Palais un Bal , pendant lequel M. de Nepluew
arriva de Conftantinople , avec la Ratification
du Traité entre la Turquie et la Moscovie , fignée
par le Grand Seigneur . La Czarine en donna part
auffi- tôt au Marquis de la Chétardie , Ambaſſadeur
du Roy de France , et le même jour on annonça au
Peupe par une Salve generale de l'Artillerie de la
Citadelle et de l'Arsenal, que la Paix étoit conclue.
Le Seraskier d'Oczakow , le Pacha de Choczin , ›
Hay le
578 MERCURE DE FRANCE
le Topigi Bachi , et trois autres Officiers Turcs de
diftinction , qui étoient prisonniers de guerre, ayant
eûce jour -là pour la premiere fois l'honneur de ren
dre leurs respects à la Czarine , S. M. Cz. leur die
qu'ils étoient libres , et le Seraskier d'Oczakow lui
fit un Discours de remerciment, dans lequel il l'as
sûra que ni lui ui les autres Prisonniers , ne perdroient
jamais le fouvenir des marques de bonté
qu'ils avoient reçûs d'elle pendant leur détention ,
et qu'ils feroient gloire de les publier dans toutes
les occafions.
Ber
Le lendemain il y eut des Réjoüiffances publiques.
pour la conclufion de la Paix , et l'on fit fur le bord
de la Neva une très-belle Illumination , qui représentoit
un Jardin avec Les Parterres , Allées ,
ceaux , Terraffes , Baffins , Jets d'eau , & autres or
nemens. Dans le milieu étoit une Allée , terminée
par un Soleil levant. A neuf heures du foir , on tira
an Feu d'artifice , dont la magnificence répondit
celle de l'Illumination. La Fortereffe & l'Arsena
étoient entierement illuminés , ainfi que les Hôtesdes
Ambaffadeurs et des principaux Seigneurs de la
Cour.
La Czarine déclara le même jour la groffeffe de
la Princeffe Anne de Meckelbourg , Epouse dur
Prince Antoine Ulrich de Beveren.
On a fait par ordre de S. M. Cz . plufieurs Epées
d'or , enrichies de diamans , dont elle fe propose
de faire présent au Comte de Munich , au Feldt-
Maréchal Lesci, au Feld -Maréchal de Biron , au Géneral
Romanzoff, au Baron Guftave de Biron, et aux
Lieutenans Feldt-Maréchaux Stoffeln & Lowendahll.
Celles qui font deftinées pour le Comte de Munich
et pour le Feldt- Maréchal Lesci , coûtent , l'une
10000 , Roubles , et l'autre 8000.
La Czarine a fait publier au fujet de la Paix , une
proclaMARS.
1740. 579
Proclamation qui porte , que le Monde entier eft
informé de ce que les Provinces de la Frontiere de
la Moscovie ont fouffert par les irrupions des Tartares
; que leurs excès ont été portés à un tel point
que toutes les inftances de S. M. Cz . pour prévenir
une rupture avec la Poite , n'ayant pas eû le fuc
cès qu'elle défiroit , elle a été enfin obligée de pren
dre les Armes et de fe fervir des forces que Dieu
lui a données , pour procurer la sûreté et la tranquillité
de fes Sujets, que comme ila plû à la Divi
ne Providence , de benir une résolution prise par
de fi juftes motifs , la Czarine a non - feulement
éloigné de fes Frontieres les Ennemis , mais que
fon Armée victorieuse a pénetré jusque dans le
coeur de la Crimée , pris plufieurs Places et Fortereffes
importantes , et remporté divers avantages
fur les Turcs et fur les Tartares ; que cependant ,
comme fon principal objet a toujours été d'affûrer
à fes Sujets un bonheur durable , elle n'a pas laiffé
pendant le cours de tant de fuccès , de fonger.
parvenir à une Paix qui pût remplir fes defirs ; que
Dieu qui n'abandonne pas ceux qui fe confient en
lui , a accordé à S. M. Cz. ce qu'elle fouhaitoit
avec tant d'ardeur ; que la guerre eft terminée, que
le repos fuccede aux troubles , et qu'une parfaite
intelligence eft rétablie entre elle et le Grand Seigneur
par le Traité conclu au Camp de Belgrade
le 18. du mois de Septembre de l'année derniere
et ratifié à Conftantinople le 28. du mois de De
cembre de la même année ; que par ce Traité les
Frontieres de la Moscovie fe trouvent maintenant
à l'abri des courses des Tartares , que les conditions
du Traité du Pruth font annullées , et que la Czarine
a fecoué le joug des engagemens préjudicia
bles et peu honorables qu'on y avoit contractés ;
que plufieurs milliers de Moscovites , qui avoient
H vj
éré
580 MERCURE DE FRANCE
été arrachés du fein de leur Patrie et qui gémis
soient dans un dúr esclavage , feront renvoyés inceffamment
chés eux et délivrés des longues miferes
qu'ils ont fouffertes ; que les Négocians des
Etats de la Czarine obtiennent par le même Traité
par raport au Commerce , des avantages et des prérogatives
beaucoup plus confidérables qu'on ne :
leur en avoit jamais accordé dans l'Empire Ottoman
; qu'en attendant que ce Traité foit rendu pu
blic , S. M. Cz. a jugé à propos d'informer fes Sujets
d'un fi heureux évenement , et qu'elle les exhorte
à remercier avec elle le Dieu de Mifericorde,
Auteur et Dispensateur de tous les biens , et à le
prier de les prendre fous fa protection , de les ga
rantir de nouveaux troubles , et de les faire jouir
long temps des fruits de la Paix..
ALLEMAGNE.
N mande de Vienne , que le dernier Courier
qui eft arrivé de Conftantinople , a aporté un
Sabre damasquiné , garni de Pierres précieuses ,
que le Grand Vifir a envoyé au Prince de Saxe Hilds-.
Burghausen..
Ces Lettres ajoûtent , que le premier de ce mois,.
le Prince Efterhafi . donna à la Cour le Divertiſſement
d'une Course de Traîneaux . L'Ambaffadeur :
de Venise étoit avec lui dans le premier , qui étoit
précedé de huit hommes à cheval. Les autres Traîneaux
étoient occupés par la Comteffe Sophie de-
Staremberg , & le Comte Nicolas Efterhafi ; par la
Comteffe de Martinitz , et le Comte Ferdinand de
HarrachA par la Comteffe Palfi . et le Comte de
Trautfon ; par la Comteffe Colloredo et le Prince
de Bevern ; par la Comteffe de Schaffgotsch et le
Comte Nicolas Palfi ; par la Comteffe Efterhafi et
-le
MAR S. 17402 587
le Comte Colloredo ; par la Comteffe de Stein &
le Prince de Salm ; par la Princeffe de Lamberg et
le Prince Emanuel de Lichtenſtein ; par la Comteffe
de Harrach et le Comte Erneft de Staremberg ; par
la Comteffe de Zinzendorf et le Comte Zobor ; par
la Princeffe d'Aversperg et le Baron de Sternberg ;
par la Baronne de Sternberg et le Prince d'Oettingen;
par la Comteffe de Lamberg et le Prince de
la Tour Taxis ; par la Comteffe épouse du Comte
Vinceflas de Zinzendorf et le Comte de Kinski .
et il
L'Empereur ayant donné , fes ordres pour qu'on
n'empêchât point le Feldt - Maréchal Comte de
Wallis de continuer la route vers la Fortereffe de
Spielberg, ce Géneral y arriva le 22.du mois dernier,,
y fut reçu par le Comte de Sinzendorf , qui en
eft le Gouverneur . La Garnison étoit en haye fous
les Armes , Tambour battant et Enseignes dé
ployées , et le Feldt- Maréchal Comte de Wallis
fut falué du nombre de coups de canon dont on a ?
coûtume de faluer les Feldt- Maréchaux . Ce Géneral
, en entrant dans le Fort , voulut remettre fon
épée , mais le Comte de Sinzendorf, n'ayant point
reçû d'ordre de l'Empereur à ce fujer , refusa de
la prendre , et il donna le foir au Comte de Wallis
un magnifique fouper , auquel tours les principaux :
Officiers de la Garnison fureur invités.
Le Feldt Marécha! Comte de Seckendorf a renouvelle
fes inftances pour obtenir une décifion définitive
de fon affaire , et la permiffion de ſe retirer
dans les Terres qu'il poffede en Saxe .
Selon les derniers avis de Belgrade , le Géneral
: Schmettau y donna le dernier jour du Carnaval une
Fête au Pacha de Romele , qur, en fortant de
--chés ce Géneral , fit diftribuer aux Muficiens et aux /
Domestiques 1200. Ducats.
บ
On écrit de Dresde , que le 23. du mois dernier,
Leurs
58 MERCURE DE FRANCE
Leurs Majeftés prirent le Divertiffement d'une
Course de Traîneaux , et que celui dans lequel le Roy
étoit avec la Reine , étoit précedé de 32. Paifreniers
à cheval , d'un Ecuyer du Roy et du Premier Fou
rier de la Cour ; d'un Traîneau à fix chevaux, rem
pli de Trompettes et de Hautbois ; de plufieurs Pa
ges de L. M. Le Traîneau du Roy et de la Reine
étoit fuivi de 29. autres Traîneaux , dans chacun
desquels étoit une Dame et derriere elle un Cava
lier. Après ces Traîneaux venoient un Traîneau
vuide , conduit par un Ecuyer du Roy ; un autre
Traineau à fix chevaux, rempli , comme le premier,
de plufieurs Inftrumens ; le joueur de Gobelets de
da Cour , vétu enfemme , fur un cheval chargé de
Sonnettes ; plufieurs Pages du Roy; deux Cham
bellans ; unEcuyer Cavalcadour, et un grand nom
bre de Palfreniers , tant des Ecuries du Roy , que
des principaux Seigneurs de fa Suite.
Le Roy s'étant rendu vers le milieu du mois
paffé au Palais de la Venerie, S. M. y vit un Combat
d'Animaux, qui dura depuis neufheures du maein
jusqu'à une heure après midi . On fit combattre
un Lyon , une Panthere , un Tigte , un Léopard ,
rois Ours , un Taureau , un Loup , doaze Singliers
et deux Chevaux fauvages . Le Lyon déchira
deux des Sangliers , et un des Chevaux fauvages fut
tué par les Ours.
Le premier de ce mois , on fit à la Cour de Dresde ,
la clôture du Carnaval par une magnifique Mascarade
, composée de quatre Quadrilles , qui représentoient
les Habitans des quatre Parties du Monde .
Chaque Quadrille étoit de douze Seigneurs et de
douze Dames . Leurs Majeftés étoient à la tête de
Ja Quadrille d'Afrique ; celle d'Afie avoit pour Chefs
M. Malachowsky , Vice - Chancelier de Pologne , et
la Comicfle Rutowska ; la Quadrille d'Europe étoir
conduite
MAR S.
1740. 583
conduite par le Comte de Saxe et par la Comtesse
Moczinska, et celle d'Amérique l'étoit par le Comte
Rutowsky et par la Princesse Lubomirska. Ces
quatre Quadrilles s'étant rassemblées dans le grand
Salon du Palais , elles fe rendirent au grand Theatre,
o L. M. virent une Représentaion de l'Opera,
après laquelle il y eut au Palais une Fête d'Hôtelferie
, dans laquelle l'Hôte et l'Hôtesse furent représentés
par le Duc de Saxe Wesseinfels et par la
Princesse fa falle. L. M. accompagnées des Masques
des quatre Quadrilles , affifterent à cette Fête
' Hôtellerie, et leur table fut fervie en même- temps
et dans la même Sale que celle de l'Hôte . Lorsque
repas fut fini , on commença dans le grand Sa-
Jon le Bal , qui dura jusqu'au lendemain matin.
Je
La Quadrille , à la tête de laquelle le Roy et la
Reine étoient , était composée de la Barone d'Erffa,
de deux Comtesses de Bruhl , de la Baronne de
Schonfeldt , des deux Dames de Looss , de la Com
resse Mysinska , de la Baronne d'Einsiedel , de la
Comtesse de Wolfersdorf, de la Baronne d'Unruhe ,
des Dames de Rex et de Banau ; du Comte de
Bruhl , Miniftre du Cabinet; du Comte , fon frere,
Grand Ecuyer, du Comte de Wolfersdorff , Grand-
Veneur , de Mrs de Rex et de Looss , Conseillers
Intimes ; du Baron de Schonfeldt , du Comte Myfinsky
, et du Baron d'Einsiedel , Chambellans ; de
M. de Looss , l'aîné ; de Mrs d'Arnim et de Bunau ,»
et du Baron de Breitenbach,
ITALIE.
Es Ceremonies des Obseques du Pape ont été
Lfaites dans Paglise de S. Pietre du Vatican, avge
les formalités accoûtumées , & elles ont duré pendant
neuf jours , les Congrégations s'étant tenuestous
8 MERCURE DE FRANCE
C. & il eut à dîner chés lui plus de roo . perfonnes.
Le Marquis Mari fe trouva à cette Fête , & l'on y
but la fanté du Roy de France , au bruit de l'Artillerie
de la Ville & du Château. Après le dîné , le
Marquis de Maillebois & le Marquis Mari ſe rendirent
avec tous les Officiers des Troupes Françoifes
& Génoifes à un Bal , auquel la Ville les avoie
invités,
• Les dernieres Lettres confirment la nouvelle
qu'on avoit reçue de l'expedition qu'un Détache
ment des Troupes Françoifes a fait à Ziccaro , &
elles marquent que ce Détachement n'avoit manqué
que de quelques minutes le Baron de Troft ,
& qu'il n'avoit avec lui qu'une trentaine de Vaga
bonds , dont on en avoit tué cinq & fait un prifonnier.
Ces Lettres ajoûtent que le Comte de Brancas
étoit retourné à Campolore où il commande , &
qu'il devoit aller vifiter la Pieve de Fiumorbo , où
il avoit reçû ordre d'établir un pofte de 150. hommes
, afin d'en défendre l'entrée aux Habitans pe
belles de l'Ifolacci , dont on a brulé les maifons.
D'autres Avis portent que le Marquis de Maillebois
avoit demandé aux Podeftats , aux Peres du
Commun & aux Curés du Cap- Corfe & de plufieurs
autres endroits , une lifte de tous les Vagabonds
de leurs differens Diſtricts , & qu'il vouloit les faire
fortir du Pays , pour en affûrer la tranquillité..
&
Les mêmes Lettres marquent que malgré les
précautions qu'on prenoit pour empêcher qu'elle
ne fut troublée , il fe commettoit de temps en
temps quelques affaffinats dans la campagne ,
même à la Baftie , & que les voleurs y avoient tué
dernierement près de l'Hôtel du Marquis Mari ,
un Soldat qui venoit de toucher une fomme aflés
confiderable pour un homme de fon état,
Le
MÁRS. 1740. 587
Le 25. du mois paffé , le Marquis de Maillebois
donna encore à la Baftie un grand Bal, auquel il invita
toutes les Dames de la Ville ; les Officiers des
Troupes Françoifes en donnerent le 28. un autre qui
fut des plus magnifiques , & le Marquis Mari en a
dû donner un le premier de ce mois pour la clôture
du Carnaval.
Suivant la fupputation qui a été faite par ordre
du Marquis de Maillebois , le dommage que les
derniers ouragans ont caufé aux Oliviers dans la
Province de la Balagna , monte à plus de 100009.
livres .
On mande de Genes de la fin du mois dernier
que la Mer y étoit gelée depuis plufieurs jours
dans la Darfe , & que l'on ne fe fouvient point
d'avoir fenti dans ce Pays de froid femblable à celui
de cet Hyver.
On a reçu avis auffi depuis peu , que le 6. de
ce mois au matin , on avoit fenti une violente fecouffe
de Tremblement de Terre , qui n'a cepen
dant caúfé aucun dommage. On a apris depui
qu'elle s'est fait fentir jufqu'à Milan , & qu'elle a
été très-violente à Livourne, à Pife , à Lucques & à
Maffa de Carrera , mais qu'elle n'y a cauſé aucun
dommage confiderable.
•
Ces Lettres ajoûtent que le 10, de ce mois , le
froid étoit un peu plus moderé , quoique tout le
Pays foit encore couvert de neige ; mais que la ge
lée a été fi forte dans toute la Lombardie , qu'on
ne fe fouvient point d'y avoir fenti un Hyver &
rigoureux.
NAPLES.
Es fix mois de délai accordés au Capitaine Es
mort pour avoir
tué fa femme , étant expirés, & cet Officier n'ayant
Lpagnol,qui a été condamné
pu
588 MERCURE DE FRANCE
pû prouver les infidelités par lesquelles il prétendoit
que fa femme l'avoit porté à cette violence , ib
fut décapité le 9. du mois paffé .
O
ESPAGNE.
N écrit de Madrid , que la Chapelle de N. D
de la Paix , fituée dans le Jardin du Convent
des Capucins du Pardo , menaçant ruine , on trans
porta le 17. du mois dernier l'Image miraculeuse
de la Vierge qu'on y conserve , dans l'Eglise de ces
Religieux , & que l'on fit à cette occafion une Proceffion
folemnelle , dans laquelle le Marquis de
S. Jean , accompagné du Comte de Montijo & du
Marquis de la Rosa , porta l'Etendart . Deux Chapelains
d'honneur du Roy , foûtenoient fur leurs
épaules l'Image de la Vierge , & les Ducs de Medina
Celi & d'Atrisco, ainfi que les Marquis de Villarias
& de la Ruchena , tenoient les cordons dų
Dais. Le Patriarche des Indes , affifté des Chape→
lains d'honneur , officia pontificalement à la Meſſe,
après laquelle le Sermion fut prononcé par le Pere
Paul Fidele de Burgos , Consulteur de la Chambre
de l'Infant Cardinal , Théologien , & Examinateur
de la Nonciature , & Prédicateur du Roy.
Les ordres ont été expediés par Don Joseph de la
Quintana , Secretaire d'Etat de la Marine , pour
reftituer le Vaiffeau Hollandois qu'un Armateur
Espagnol a conduit depuis peu à S. Sebaftien , &
pour faire punir cet Armateur.
Sur les représentations faites à la Cour par le
Comte de la Marck, Ambaffadeur du Roy de France
, l'Infant Don Philipe , Grand Amiral d'Espagne
, a écrit , par ordre du Roy , une Lettre Circulaire
à tous les Gouverneurs des Villes Maritimes ,
pour leur faire fçavoir que tous les Armateurs Espagnols,
MARS. 17407
pagnols , qui contreviendront à la défense faite par
S. M. d'entrer dans les. Rivieres ou Bayes de Franse
, feront punis comme Forbans .
HOLLANDE ET PAYS - BAS.
R.Vander-Meer , Ambaffadeur d'Hollande
Ma Madrid , a mandé aux Etats Géneraux ,
qu'il avoit remis au Marquis de Villarias le Mémoire
qu'ils lui avoient ordonné de préfenter à la
Cour d'Espagne , au fajet de la Déclaration de guer
re de S. M. contre l'Angleterre.
Ce Mémoire porte qu'il y a dans la Déclaration,
quelques endroits qui ne paroiffent pas affés expliqués
, & d'autres abfolument contraires aux Trai
tés qui fubfiftent entre l'Espagne & la Hollande ,
& que comme non feulement l'équité connuë de
S. M. C. mais encore les assurances qu'elle donne
de fon amour pour la Juftice dans cette Déclaration.
font juger que fon intention n'eft pas d'enfreindre
à l'égard des Puiffances Amies & Alliées les anciens
Traités , les Etats Géneraux font convaincus qu'il
fuffira de raporter ces endroits de la Déclaration ,
pour déterminer S. M. C. à donner des explications
qui rassurent les craintes des Négocians , afin d'éviter
toutes les équivoques qui pourroient donner
lieu à des difputes , & même à des vexations par le
mauvais ufage qu'en pourroient faire des Officiers
fubalternes .
Il eft dit dans l'Article fecond de la Déclaration ;
après la défenſe du Commerce avec les Anglois ,
qu'on ne pourra introduire en Espagne aucunes
marchandifes du crû ou des Manufactures de la
Grande Bretagne , & que ces marchandiſes feront
confisquées partout où elles se trouveront , dans
es Boutiques , Magaſins , Maiſons , Voitures ou
Yaiffeaux
$90 MERCURE DE FRANCE
Vaiffeaux de quelque Particulier que ce puiffe être,
foit des Sujets & Vaffaux de S. M. C. foit de ceux
des Royaumes , Etats & Provinces , avec lesquelles
elle est en paix & en alliance .
Les Etats Géneraux repréfentent dans leur Mémoire
, qu'en vertu de cet article les Officiers du
Roy d'Efpagne pourroient vouloir visiter les Bâtimens
Hollandois qui auroient à bord des marchandifes
Angloifes , deftinées pour l'Italie , le
Levant , l'Afrique , ou autres endroits non sujets à
S. M. C., quoique ces Vaisseaux ne fe trouvassent
dans les Ports d'Espagne , que parce que la tempête,
bu quelqu'autre accident les auroit obligés d'y relâcher
, & quoiqu'ils ne déchargeassent rien de
leur cargaifon , que cette vifite feroit contraire aux
Traités entre l'Espagne & les autres Puiffances
commerçantes ; qu'auffi voit on bien , que ce n'est
pas l'intention du Roy d'Espagne , puifqu'immé
diatement après cet article , S. M. C. assûre qu'elle
est dans la résolution de conserver avec elles la paix,
Ja franchife & la liberté du Commerce ; que cependant
cette difpofition ne paroît pas suffisante
pour rassurer les Négocians &les Capitaines deVaisseaux
Hollandois , si l'on n'y ajoûte une explication
plus claire & plus pofitive ; qu'ainsi il semble
qu'on auroit pâ y marquer , conformément à ce
qui est stipulé par le Traité de 1667. entre l'Espa
gne & l'Angleterre, que les Vaiffeaux des Pays amis
& alliés de l'Espagne , lefquels justifieront par leurs
Lettres de Mer , qu'ils sont destinés pour d'autres
endroits , & qui feront obligés par les contretemps
de la Mer , de relâcher dans quelque Port d'Elpagne
, sans y rien décharger , ne feront visités ni
inquietés en aucune façon , quand même ils auroient
des marchandifes Angloifes à bord , bien
entendu que ces Bâtimens feront obligés de remetMAR
S. 1740. $94
tre à la voile , dès que le mauvais temps fera paffé,
ou qu'ils auront reparé les dommages causés par la
tempête.
2
Le Roy d'Efpagne ordonne par l'article V. de la
Déclaration qu'on visite au moins de quatre
mois en quatre mois les Magasins , les Boutiques
& les Maifons des Marchands , & que toutes les
Marchandifes prohibées qu'on y découvrira , soient
dans le cas de la Saifie.
On remarque dans le Mémoire , que ces visités
dans les Maifons des Négocians Etrangers , font
expreffément defendues par les Decrets des Rois
d'Espagne du 15. Mai 1610 , du 26. Juin 1616 , du
26. Juillet 1644 , du 9. Mars & du 9. Novembre
de l'année suivante ; par les Articles XIX . XX. X
XXVIII. du Traité conclu en 1648 par la Cour
de Madrid avec les Villes Anseatiques , & par le
Traité conclu à Utrecht.
*
L'Article V. de la Déclaration ajoûte que pour
faciliter les vifites , & la vérification qui en eft l'ob
jet , tous les Marchands & Négocians des Etats de
S. M. C. , tant Nationaux qu'Etrangers , tiendront
leurs Journaux & Livres de Compte en Langue
Castillane , qu'ils y enregistreront tout ce qu'ils
acheteront ou feront entrer en Eſpagne , & qu'ils
seront obligés , toutes les fois qu'on le leur demandera
, de les communiquer aux Commissaires qui
feront nommés par la Cour de Madrid.
Les Etats Géneraux prétendent que des deux difpafitions
contenues dans cette Clause , la premiere
est manifestement contredite par l'Article XXXI .
du Traité de 1667 , entre l'Espagne & l'Angleterre
; par les Articles I. & IV. du Traité d'Utrecht
dans lequel on confirme tout ce que contient celui
de 1667 ; & par deux Decrets de la Cour de Madrid
, du 12. Juillet 1674 , & du 16, Mars 1687 ;
que
592 MERCURE DE FRANCE
4
que les mêmes Articles des Traités cités s'opolent
a la feconde difpofition , & que les Decrets du 19.
Mars 1645 du 12. Juillet 1674 , & du 16. Mars
1681 , n'y font pas moins contraires.
Le Roy d'Espagne ayant déclaré dans l'Article
V. qu'il n'entend pas que les Reglemens prescrits
dans cet Article , dérogent en rien à ce qui
eft ftipulé dans les Traités , par raport à la liberté du
Commerce avec les Rois , Princes , Etats & Répu-
"bliques , avec lesquels il eft en paix & en alliance ,
& qu'il défire que toutes les Conventions demeurent
dans toute leur force & leur vigueur , comme
fi elles étoient repetées dans le préfent Decret ; les
Etats Généraux finiffent leur Mémoire ; en difant
qu'ils efperent que S. M. C. voudra bien comprendre
les Négocians & Marchands Hollandois dans l'exception
que les Sujets des Puiffances amies & alliées
de la Cour de Madrid ont droit de demander.
Le Vaiffeau commandé par le Capitaine Neyer
Veldt-muys , qui étant parti d'Amfterdam , pour
fe rendre à Eilbao avoit été pris par un Armateur
Efpagnol , & conduit à Saint Sebaftien , fous prétexte
qu'il avoit à bord quelques marchandifes
d'Angleterre , a été reftitué au Proprietaire , conformément
aux ordres du Roy d'Eſpagne , & S. M.
C, a fait condamner l'Armateur à une amende de
1000. écus , & à fix mois de prifon .
3
On aprend de Bruxelles , que la Navigation du
Grand Canal ayant été entièrement interrompuë
par les glaces depuis le 7. du mois de Janvier dernier
, & le commerce avec la Hollande ayant
ceffé , on travailla il y a quelque temps à rompre
les glaces par le moyen d'un grand Bateau ferré ,
attelé de 36. chevaux , qu'on conduifit le long du
Canal , & qui defcendit jufqu'à la riviere de Ruppel
Ar lieuës de Bruxelles.
MORTS
MARS.
593 1740.
*********************
MORTS DES PAYS ETRANGERS.
E vingt-huit Fevrier , Pierre Otthoboni , Vénitien
, Cardinal de l'Eglife Romaine , Doyen du
Sacré College , Evêque d'Oftie , & de Veletri ,
Commandeur de la Bafilique de S. Laurent in Damafo
, Vice-Chancelier de la Sainte Eglife Romaine
, Archiprêtre de la Bafilique de S. Jean de Latran
, Grand Prieur d'Irlande, de l'Ordre de S. Jean
de Jerufalem , Préfet des Chanttes- Chapelains de
la Chapelle Pontificale , Secretaire de la Congrégation
du S. Office , ou de l'Inquifition , Protecteur
de la Couronne de France à Rome , pour les Affaires
Ecclefiaftiques , Abbé des Abbayes de Marchiennes
, de Montier- en -Der , & de Saint Paul de
Verdun , en France , & c..mourut à Rome , d'une
fevre maligne , dont il avoit été attaqué dans le
Conclave , d'où il avoit été obligé de fortir le 25
précedent. Il étoit âgé de 72. ans , 7. mois , & 26.
jours , étant né le 2. Juillet 1667. & avoit de Cardinalat
50. ans , trois mois , & 21. jours . Il étoit
fils unique d'Antoine Otthoboni , Noble Vénitien ,
& Procurateur de S. Marc , ci-devant Géneral de
l'Eglife Romaine , mort le 19. Fevrier 1720. & de
Marie Moretti , fa femme , morte au mois de Novembre
1713. Pierre Otthoboni , fon grand oncle,
ayant été élu Pape , fous le nom d'Alexandre VIII.
le 6. Octobre 1689. à l'âge de 79. ans & demi ,
s'empreffa de l'élever aux premieres Dignités de
l'Eglife , & quoiqu'il n'eût alors que 22 ans & trois
nois , il le déclara d'abord Secretaire d'Etat , le 15.
du même mois d'Octobre , & lui donna la riche
Abbaye de Chiaravalle , dans le Milanés , & une
I autre
594 MERCURE DE FRANCE
autre dans le Parmeſan , & fur la fin du même mois,
celles de S. Laurent , & de S. Jean , & S. Paul à
Rome. Il le créa Cardinal le 7. Novembre fuivant ,
& le déclara le même jour Vice- Chancelier de l'Eglife.
Il lui affigna enfuite le Titre Diaconal de
S. Laurent in Damafo , & le 11. Janvier 1690. il le
nomma Légat d'Avignon , & au mois de Mars fuivant
, il lui donna la Dignité de Grand Prieur d'Irlande
, & deux Abbayes , l'une dans l'Etat Ecclefiaftique
, & l'autre dans le Royaume de Naples. Il
fut encore déclaré au mois d'Avril de la même année
Protecteur de l'Ordre de la Merci , à la place
du Pape , fon grand oncle , après la mort duquel le
nouveau Pape Innocent XII . le confirma au mois
de Juillet 1691. dans la Légation d'Avignon , pour
le refte des trois ans du terme de cet Emploi . Il prit
poffeffion le 18. Mars 1692. de la Charge de Protecteur
de la Compagnie des Peintres , Sculpteurs ,
& Architectes de Rome. La Dignité d'Archiprêtre
de la Bafilique de Sainte Marie-Majeure lui fut conferée
par le Pape Clement XI . au mois de Juillet
1702. Ayant reçu de France un Brevet, par lequel il
étoit déclaré Protecteur des Affaires de cette Couronne
à Rome, à la place du Cardinal de Medicis , qui
venoit de renoncer au Cardinalat, il en donna part
au Pape le 25. Juillet 1709 , mais il ne commença
à faire les fonctions de cette place qu'au mois de
Janvier 1712. L'Abbaye de Marchiennes - au- Pont,
Ordre de S. Benoit , Diocèse d'Arras , lui fut donnée
le premier Avril 1713. ainfi que celle de Montier-
en- Der , Ordre de S. Benoit , Diocèse de Châlons
fur Marne , le 22. du même mois . Celle de
S. Paul de Verdun , Ordre de Prémontré , lui fut
encore conferée le 20. Janvier 1716. Ayant paffé
dans l'Ordre des Prêtres , à la place du feu Cardinal
Marefcotti , le 26. Juin 1724. en confervant néan- +
ཝཱ ཝཱ་
moins
MAKS 593 740
moins fon Titre Diaconal , il reçut des mains du
Pape Benoît XIII, les Ordres facrés les 11. 12. et 14.
Juiller fuivans , & il célebra fa premiere Meffe le
16. du même mois . L'Evêché de Sabine , vacant
par la mort du Cardinal François Aquaviva d'Arragon
,fut proposé pour lui en Confiftoire le 29. Janvier
1725. & il fut facré le 4. Fevrier fuivant par le
Pape , affifté des Cardinaux Paulucci , Vicaire
Barberin , Gualterio , Altieri , Orighi , & Oliviert.
du
Il fut déclaré Secretaire de la Congrefchi
S. Office Te 12. Juin 1726. & la Dignite d'Archi
prêtre de la Bafilique de S. Jean de Latran lui fut
conferée le 12. Juillet 1730. par le nouveau Pape
Clement XII . au lieu & place duquel il paffa le 24.
du même mois de l'Evêché de Sabine à celui de
Frascati , et peu de jours après , il fut élû auffi à la
place du même Pape , Protecteur de l'Eglife & College
de S. Laurent in miranda de Speziali. Il devint
Sousdoyen du Sacré College , par la mort de
François Barberin , auquel il fucceda dans les Evêchés
unis de Porto & de Ste Rufime , qui furent
proposés pour lui en Confiftoire le 15. Decembre
1734. Enfin il parvint au Decanat le 17. Août
1738. par la mort de François Barberin , & les Evêchés
unis d'Oftie & de Veletri, attachés à cette place,
furent proposés pour lui en Confiftoire le 3. Septembre
fuivant. Il reçut en cette qualité le Pallium
des mains du Pape le 7. , et il fit fon Entrée publique
à Oftie le 29. du même mois. Il a inftitué par
fon Teftament fa Légataire univerfelle Dona Marie-
Julie Buoncompagni , veuve de Marc Otthoboni ,
Duc de Fiano , fon oncle , mort le 1.5 . Avril 1725.
laiffant au petit- fils de cette Dame , une penfion de
1500. écus Romains. Il a legué à l'Eglise de S.Louis
de la Nation Françoiſe un Calice d'or , & une magnifique
Chafuble.
I ij La
MERCURE DE FRANCE
La Généalogie de la Famille Orthoboni ſe trou
ve au nombre des Familles Papalesi, dans le fecond
Tome des Maifons Souveraines, imprimé en 1736.
P. 663.
On mande de Lisbonne que la Veuve Marie
Farroa mourut à Vizeu le 22. Fevrier dernier , âgée
de plus de 110. ans.
*************************
COUPLET EPIGRAMMATIQUE
.d
Sur le grand froid des mois de Fanvier
Fevrier 1740. , par allusion à la Lettre
adreffée à l'Univers , pour le rassurer contre
la prétendue déclinaison extraordinaire de la
Terre vers le Septentrion.
E N vain un Auteur très fçavant
Dans fa docte Critique ,
Veut que la Terre cheminant
Refte dans l'Ecliptique ;
Cette froide Saifon
Prouve fans verbiage ,
1
Que loin d'elle au Septentrion
La Terre fait voyage .
TRADUCTION.
Doctrină madidus , sagaxque Scriptor ;
Contendit Criticus , docetquefruftrà
MARS
1740 597
In curfufolito manere Terram','
Nec Ecliptica transvolare puncta :'
Hanc gelu , glaciefque , nixquejunctim
Verbofisfine ,garrulifque dictis ,
A curfu folito procul moveri ,
Et Ariton propè comprobant vagari.
Par M. l'Abbé Collin , Licentie en Théologie
, de la Maison & Societé Royale de Na
varre , & Profeffeur au College Royal de
Navarre.
FRANCE.
NOUVELLES DE LA COUR , DE PARIS ,
Bubra of toà 4197
L
E 2. de ce mois , Mercredi des Cendres , le Roy
reçut les Cendres des mains de l'Abbé d'Andelau
, Aumônier de S. M. en quartier. La Reine fes
reçût des mains de l'Archevêque de Rouen , son
Premier Aumônier .
Le 6. premier Dimanche de Carême , le Roy &
la Reine entendirent dans la Chapelle du Château
de Versailles la Meffe chantée par la Mufique . L'après
midi , L. M. affifterent à la Prédication du Pere
de Neufville , de la Compagnie de Jefus , & le 9. le
Roy & la Reine entendirent le Sermon du même
Prédicateur.
Le 13. fecond Dimanche de Carême , le Roy &
la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Meffe chantée par la Mufique. L'après midi , L. M..
accom→
398 MERCURE DE FRANCE
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin affifte
rent au Sermon du même Prédicateur.
Le 20. troifiéme Dimanche de Carême , le Roy
& la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Meffe chantée par la Mufique . L'après midi, L. M.
affifterent au Sermon du même Prédicateur.
Le 18. le Roy & la Reine entendirent le Sermon
du même Prédicateur.
Le 25. Fête de l'Annonciation de la Ste Vierge ,
L. M. entendirent la Meffe chantée par la Mufique,
& aflifterent aux Vêpres. on a da
L'après midi le Roy & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , entendirent la Prédi
cation du même Prédicateur.
Le même jour , la Reine communia par les
mains de l'Abbé de Chevriers , fon Aumônier en
quartier.
Le 27. quatrieme Dimanche de Catême , le Roy
& la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Melle chantée par la Mufique, a anavuo
L'après midi & le 29. L. M. entendirent le même
Prédicateur. Latar5M , dom 99 ch .
Q2. 1591 296 20:55Ɔ vel.10091
Le 30. pendant la Meffe du Roy , l'Archevêque
de Narbonne prêta Seriment de fidelité entre les
mains de S. M.
Rof , emisis : 5 edememiti mimpiqu
Le 8. le Baron de Schmerling , Miniſtre Plénipor
tentiaire de l'Empereur , eut une audience particu
hiere du Roy , dans laquelle il prir congé de S. M.
Il fut conduit à cette audience par M. de Verneuil ,
Introducteur des Ambaffadeurs… .
Le 15. le même Mi iftre eut une audience de la
Reine , & il prit congé de S. M. Il eut enfuite audience
de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France & il fut conduit à ces audiences par le
même.Introducteur
. Le
MARS. 1740. 199
Le 10. Mars , M. Pierre - Auguftin- Bernardin da
Roffet de Fleury , Diacre du Diocèle de Narbonne
Bachelier de Sorbonne , & Abbé de l'Abbaye de
Notre-Dame de Bugey , foûtint dans la grande
Salle des Actes , avec tout le fuccès poffible , une
Thefe fur les Sacreméns PRO MINORE ORDINARIA
, à laquelle préfida M. Louis-Jacques de Rafti
gnac , Archevêque de Tours , Docteur en Théologie
de la Maifon & Société de Sorbonne &c . L'Acte
fut des plus folemnels , honoré de la préſence de
S. E. M. le Cardinal de Fleury ; oncle du Soûtenant
, de celle de M. le Nonce , de plufieurs Archevêques
& Evêques , avec un concours extraordi
naire de Perfonnes de la Cour & de la Ville , de la
premiere diftinétion .
Le 17. M. Henri-Marie- Bernardin de Roffet de
Fleury de Ceilhes , Soûdiacre du Diocèle de Narbonne,
Frere de l'Illuftre Abbé dont on vient de parler ,
auffi Bachelier de Sorbonne , Abbé de Royaumont,
foûtint dans la même Salle , & avec un égal fuccès
, une pareille Thefe PRO MINORE ORDINARIA,
fous la Préfidence de M. Charles- Nicolas de Saulx-
Tavanes , Archevêque de Rouen , Primat de Nor
'mandie , Comte & Pair de France , Docteur de Sorbonne
, &c. Ce fut avec la même folemnité & le
même concours extraordinaire des Perfonnes les
plus refpectables , &c .
Le même jour , on célebra un Service folemnel
en l'Eglife Paroiffiale de S. Louis de l'Hôtel Royal
des Invalides , pour le repos de l'ame de M. d'Angervilliers
, Miniftre & Secretaire d'Etat , ayant le
Département de la Guerre , Directeur & Administrateur
de cet Hôtel . Tous les Miniftres & autres
Perfonnes de la première diſtinction affifterent à ce
Service.
I iiij Pierre
Too MERCURE DE FRANCE
Pierre Pajot , Maître des-Requêtes depuis 17198
& Intendant de la Géneralité de Montauban depuis
· 1724. a été nommé à l'Intendance de la Génera
lité d'Orleans , à la place de feu François de Baussan.
On a parlé du nouvel Intendant d'Orleans
dans les Mercures de Mars & Novembre 1739. en
raportant la mort de fes pere & mere , p. 613. &
2716.
Jacques- Alexandre Briçonnet , Maître des Reque
res depuis 1731. a été nommé à l'Intendance de
Montauban. Il eft frere de François- Guillaume Briçonnet
, Président de la troifiéme Chambre des
Enquêtes du Parlement de Paris , qui a été reçû à
cette Charge le 7. Janvier 1727.
>
Le 29. Mars , les deux places de Confeiller d'Etat
, vacantes par la mort de Louis - Achilles - Augufte
de Harlay , & par celle de Pierre -Hector le Guerchois
ont été données , la premiere , à Pierre
Gilbert de Voifins , ci -devant premier Avocat Géneral
au Parlement de Paris , Charge dont il fe démit
au mois de Janvier 1739. après l'avoir exercée
avec beaucoup de réputation pendant 20. ans , &.
plus , y ayant été reçû le s . Décembre 1718 .
La feconde , à Louis Sauveur Renaud , Marquis
de Villeneuve , Ambaffadeur ordinaire pour le Roy
à la Porte Ottomane , depuis 1718. & auparavant
Lieutenant Géneral de la Sénéchauffée de Marſeille
pendant plus de 20. ans . Il eft parlé de lui & de fa
famille dans le Mercure d'Avril 1728. p. 840. à.
l'occafion de fa nomination à cette Ambaſſade.
M. le Chancelier a accordé depuis peu la Charge
de Confeiller Grand Raporteur au Sceau , à M. Michel,
Confeiller au Grand Confeil , fils du Receveur
Géneral des Finances de la Géneralité de Mon-
Bauban.
Lo
MARS. 1740 6or
Le rs . de ce mois le Roy a fait une Promotion
d'Officiers Généraux , qui a été rendue publique
par l'impreffion. Nous en donnerons le détail historié
dans le Journal prochain.
Le 29. Fevrier , la Reine entendit en Concert le
Prologue & le premier Acte d'Amadis de Grece
mis en Mufique par M. Destouches , Surintendant
de la Mufique du Roy. On continua les Actes fuivans
le 5. & le 12. Mars . La Dlle Huguenot & le
Sr Benoît remplirent avec grand fuccès les Rôles
de Meliffe & d'Amadis, ainfi que le Sr Jelyot celuidu
Prince de Thrace.
Lè 14 & le 19. la Reine entendit le Ballet des
Talens Lyriques , de M. Rameau , dont la Mufique
fit beaucoup de plaifir , furtout celle de la troifié--
me Entrée. La Dlle Rameau & le Sr Jelyot execu
terent les premiers Rôles avec aplaudiffement ,
Les 21. 26. & 28. on donna en Concert à la Rei--
ne, l'Opera de Jephté , dont les principaux Rôles
furent remplis par les Dlles Huguenot & Rameau ,
les Srs Benoît & Tribou.
&
par
NE
2
A MLLE
HUGUENOT.
Evantez plus les Chants de Philomelle
Les Dieux du Printemps ont fait choix
:: D'une autre Meſſagere qu'elle,
Pour les annoncer dans nos Bois.
Quels Sons majestueux ! Quelle Grace nouvelle !
Que de tendres Accords ! Les Cieuxfont- ils ouverts ? 1
Eft - ce un trait ravissant de leurs divins Concerts ?
Eft-co
602 MERCURE DE FRANCE
Est -ce d'Iris la voix harmonieuse &
се
Ainfi que l'Aigle audacieuse ..
Perce le vafte fein des airs ,
Sur l'aile de fes fons , Iris fuyant la Terre ,
S'éleve au-deffus du Tonnerre :
C'est aux Enfans des Dieux à gouter les douceurs
- De fes accens , avoués des neuf Soeurs ;
Loin d'eux toute oreille prophane.
Ah ! lorfque tu tefers d'un ſi parfait organe,
Amour , que ton Empire eft puiſſant fur lès Coeurs !
SUPLEMENT à l'Article de la Pompe
Funebre, &c . du Duc DE BOURBON.
Cre
"
ÉT Article fe trouve à la page 382. du Mercure
de Fevrier dernier ; & en le finiflant ,
nous nous fommes engagés d'entrer à cette occafion
, dans quelque- détail fur deux chofes qui mé
riten: l'attention du Public .
Nous avons parlé p . 386. de la ceremonie qui a
été obfervée , lorfque le Coeur du Prince fut porté
à l'Eglife, de la Maifon Profeffe des Jefuites pour
ê re déposé d'abord dans la Chapelle de la Maifon
de Condé , & enfuite mis avec ceux des autres
Princes de Bourbon-Condé , qui font dans cette
Eglife.
Cete Chapelle eft un Monument magnifique
confacré à la memoite de Henry de Bourbon
Prince de Condé , dont le Coeur y eft confervé ,
& en même temps du zele & de la reconnoiffance
de Jean Perrault , Prefident à la Chambre des
Comptes,
1
MARS. 1740. 603
Comptes , qui avoit été fon Intendant , lequel en
fait toute la dépense.
Ce riche Monument eft orné de quatre Vertus
de bronze de grandeur naturelle , affifes fur des
Piedeftaux , au-tour defquelles on a difpofé les
fymboles qui les diftinguent ; mais ce qui l'enrichit
encore davantage , ce font plufieurs bas - reliefs
de bronze qui reprefentent des Triomphes , tirés de
l'hiftoire de l'AncienTeftament, attachés fur un apui
de Marbre noir, en maniere de Baluftrade qui entoure
la Chapelle . De chaque côté de l'ouverture qui
fert d'entrée , on a place des Génies , l'un defquels
tient un Bouclier où font les Armes de Bourbon
avec leurs marques honorifiques , l'autre une Table
de bronze fur laquelle on lit cette Infcription
HENRICO BORBONIO
CONDEO
Primo Regii Sanguinis Principi
Cujus Cor hic conditum.
Joannes Perrault
In fupremá
Regiarum rationum Curia
Profes
Principi
Olim à Secretis
Quarens de publica privataque
Jactura parcius dolere
Pofuit
Anno . DC . LXIII.
I vj •
604 MERCURE DE FRANCE
Toutes ces Figures ont été jettées en fonte par
Perlan , homme experimenté dans la Profeſſion
mais elles ont été deffinées & modelées par Jacques
Sarafin , Sculpteur d'un heureux génie , dont les
ouvrages font des plus corrects & ont des beautés
peu communes parmi les modernes:
Dans la même Chapelle, au lieu d'un Tableau;
on a mis un grand Crucifix de bronze , & au pied
S. Ignace à genoux 1
xfur un fond de marbre noir:
Ces Figures font à demi- relief. Deux Anges de
bronze font affis fur le Fronton, qui couronne tout
ce bel ouvrage ; ils tiennent le nom.de JESUS ent
fermé dans un Soleil , dont les rayons font dorés.
d'or bruni . Toutes ces Pieces , de même, que deux
Vafes pofés fur les Acroteres , ont été fonduës par
Duval.
On a depuis incrufté de diverfes fortes de marbre
1'Arc qui perce fous le gros jambage du Dôme de
l'Eglife , pour communiquer à la Chapelle collaterale
; & dans un grand Cartouche de figure ovale "
fur un marbre noir legerement bombé , on a gravé
Inſcription fuivante.
ETERNA MEMORIA
PRINCIPUM CONDÆORUM
LUDOVICI ET HENRIGI JULII
PRIMORUM E REGIA STIRPE PRINCIPUM
ET
LUDOVICI DUCIS BORBONII
FORUM CORDA HIC SITA SUNT.-
LUDOVICUS HENRICUS .
DUCIS BORBONII FILIUS ,
RATRI , AVO , ET PROAVO ,
MARS 1740 60g
JUXTA COR HENRICI ATAVI
MONUMENTUM HOC POSUIT
SIBIQUE AC POSTERIS
PARAVIT.
AVITE IN PP. SOCIETATIS JESU
BENEVOLENTIÆ HÆRES
ANNO DOMINI M. DCC . x .
VIVANT CORDA EORUM.
IN SACULUM SÆCULI ,,
B **..
Van- Cleve , Sculpteur des plus diftingués a exe
cuté tous les ornemens , qui font d'une invention
ingénieufe. La principale Figure au milieu de l'Arc
de face , & tous les accompagnemens , font de
bronze très-richement doré.
-
Le même Preſident Perrault dont on vient de
parler , & dont la reconnoiffance a paru 'd'une ma
niere fi louable & fi magnifique , a fondé dans le
même efprit un Service anniverfaire dans cette
Chapelle pour le repos de l'ame du Prince fon
Maître , lequel fe celebre le fecond jour du mois
de Septembre avec beaucoup de folemnité & avec
Ofaifon funebre , &c. auquel affiftent les Princes ,
beaucoup de Seigneurs & de Perfonnes diftinguées
de la Cour & de la Ville.
Il nous refte à parler dans le prochain Mercure
de l'Eglife Collegiale & Paroiffiale de S. Martind'Enguien-
Montmorency , & des principaux Mau
folées qui y font.érigés.
.
On nous écrit de Tours que le 20 Fevrier on
fit en cette Ville dans l'Eglife de l'Abbaye des Religieufed
06. MERCURE DE FRANCE
ligieufes Benedictines de Beaumont , dont eft Ab .
beffe Madame Henriette - Louife de Bourbon-
Condé , un Service folemnel pour le de l'ame repos
de ce Prince ; la Meffe fut celebrée par M. l'Abbé
Daydie , Aumônier du Roy , Doyen de l'Eglife
Metropolitaine , & Grand Vicaire , chantée par la
Mufque de cette Eglife , laquelle étoit toute tendue
de noir , avec les Ecuffons & les Luminaires convenables
, difpofés dans un bel ordre. Et au' milieu
étoit un magnifique Catafalque orné des marques
d'honneur & de toutes les dignités du Prince. A
ce Service affifterent les Dignités de tous les Chapitres
, les Superieurs des Ördres Religieux , l'Intendant
de la Province , les Deputés des Corps de
Juftice , le Corps de Ville , & quantité de Perfonnes
de diftinction de la Ville & des environs . Un
grand nombre d'Ecclefiaftiques ont dit des Meffes
fans interruption , depuis cing heures jufqu'à une
heure après midi .
A Son Alteffe Séréniffime M. le
**
} Prince de Condé .
LA
FABLE.
L'Aiglon , inftruit par Jupiter .
' Art de se faire aimer est un heureux talent ;
Jamais le Ciel ne fit de plus riche présent .
On vit naître jadis au sein de l'Italie
Un Aiglon dont le sort étoit digne d'envie ,
Jeune , bienfait , actif , humain , compatiffant ,
Son coeur vers la vertu montroit un doux panchant ;
L'espris
MARS. 1740. 607
1
L'esprit & la beauté, le crédit , l'opulence ,
Tout rehauffoit l'éclat de sa haute naiffance.
Il respectoit les Dieux , les Dieux à leur tour
Pour cet aimable Aiglon avoient un tendre amour &
Jupiter prend le soin lui-même de l'inftruire ;
Ce Dieu quitte sa Cour , descend de son Empire ,
A son Eleve il fait mainte & mainte leçon ;
Un jour il lui parloit à peu près sur ce ton.
Mon Enfant , fi tu veux bien fournir ta carriere ;
Opose à tes defirs une forte barriere ;
Aplique- toi surtout à regner sur les cours ;
Le Ciel à ceprix seul accorde ses faveurs.
Une telle leçon ne fut point inutile ;
Atous ces bons conseils l'Aiglon se rend docile ,
Son regnefut heureux , & l'immortalité
Mit la derniere main à sa félicité.
Si tu veux acquerir une gloire immortelle
Grand Prince , que l'Aiglon soit toujours ton modelle,
Imite la vertu de tes nobles Ayeux ,
Et tu seras chéri des Hommes & des Dieux.
MORTS.
Anommée Magdelaine Pefchet . mourut le 26
Janvier dernier , dans la Paro ffe de S. Vigor
d'Athis , Diocèfe de Bayeux , âgée de 110. ans.
L
608 MERCURE DE FRANCE
Le 20. Fevrier , Charles Fontaine des Montées ;
Comte de Premery , Evêque de Nevers , Abbé de
l'Abbaye de S. Siran , en Brenne , O. S. B. D. de .
Bourges , Docteur en Théologie de la Faculté de
Paris , de la Maifon Royale de Navarre , du 8 .
Août 1689. & Confeiller d'Honneur au Parlement
de Paris , & autres Parlemens du Royaume , mourut
à Paris , en la Maiſon de l'Inſtitution de l'Oratoire
, dans le commencement de la 78. année des
fon âge. Il avoit été autrefois Doyen de l'Eglife.
Cathédrale de Ste Croix d'Orleans , Lieu de fa
naiffance. If fut reçû Confeiller- Clerc au Parlement
de Paris le 16. Avril 1698. & nommé au mois
d'Août 1719. à l'Evêché de Nevers , qui fut propofé
pour lui à Rome par le Pape le 18. Septembre
fuivant ; enfuite de quoi il fut facré le r2. Novembre
de la même année dans l'Eglife des Carmes
Déchauffés à Paris , par l'ancien Evêque de Troyes ,
affifté des Evêques de Nantes & de Clermont , & le
26 fuivant il prêta ferment de fidelité entre lès mains
du Roy , en présence du Regent . Il obtint ie 19.
Août 172 1. l'union de l'Abbaye de S. Siran en .
Brenne , à fon Evêché . Il affifta en qualité de Dé--
puté de la Province de Sens aux Affèmblées Génerales
du Clergé de France de 1726. 1734. & 17356
Ihétoit fils d'Anne Fontaine , Seigneur des Montées
, Confeiller-Secretaire du Roy , Maifon , Cou--
ronne de France' & de fes Finances , mort le 10.
Mars 1718. & de Françoife Boyetet de Merou
-ville.
>
La nommée Jeanne Lefpine , veuve de Jean*
Chervain , dit Dauphinet , mourut à Angoulême
le 27. du mois dernier , dans la tos . année de fonâge.
Le même jour , D. Françoife -Jeanne de Kerven
June Nobleffe de Baffe Bretagne, fille d'un défunt
Capi
MARS. 1740 609
Capitaine de Vaiffeaux du Roy , Epoufe de
Louis-Hiacinte Caftel , Comte de S. Pierre , cidevant
premier Ecuyer de S. A. R. la Ducheffe
Douairiere d'Orleans , & ancien Capitaine des
Vaiffeaux du Roi , avec lequel elle avoit été mariée
le 3. Avril 1688. mourut à Paris , dans la 71. année
de fon âge , faiffant pour'enfans Louis Caftel
de S. Pierre , Marquis de Crevecoeur , Meftre de
Camp de Cavalerie , ci-devant premier Enfeigne
de la feconde Compagnie des Moufquetaires du
Roy , marié le 8. Fevrier 1720. avec Marie - Anne
Fargès , foeur du Maître des Requêtes de ce nom ;
Caftel de S. Pierre de Crevecoeur , Abbe
Commandataire de l'Abbaye d'Evron , O. §. B.
D. du Mans , depuis 1719. & une fille Religieufe.
Le inême jour , Noël Benard , Seigneur de la
Fortereffe & du Verger , Correcteur ordinaire en
la Chambre des Comptes de Paris , ayant été reçu
en cette Charge le 4 Juillet 1722. au lieu & place
de feu Charles Befnard , Seigneur de la Fortereffe ,
fon frere aîné , qui y avoit été reçû le 24. Novembre
1673. mourut à Paris , dans un âge fort
avancé. Il étoit fils de feu Jean Befnard , Seigneur
de la Fortereffe , Confeiller- Secretaire du Roy &
de fes Finances , & Treforier de la Gendarmerie
mort le 10. Janvier 1667. & de Marie Pafquier
de Buffy .
-
Le 28. Charles François de Chateauneuf de
Rochebonne , Archevêque & Comte de Lyon ,
Primat des Gaules , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , de la Maiſon de Navarre du 22 .
Avril 1700. Abbé Commandataire des Abbayes '
d'Elan , O. Cit . D. de Rheims, & de S. Riquier en
Ponthieu, O. S. B. D. d'Amiens , mourut à Lyon ,
âgé d'environ 68. ans . Il avoit d'abord été Chaaoine
& Chantre de l'Eglife Métropolitaine de
S
10 MERCURE DE FRANCE
S. Jean de Lyon , & Vicaire Géneral du Diocèfe
de Poitiers , où il étoit auffi Beneficier . Il fut Député
en cette qualité de la Province de Bordeaux
à l'Affemblée Génerale du Clergé de France tenue
à Paris en 1707. Il fut nommé le 24. Decembre
de la même année à l'Evêché de Noyon , Comté
& Pairie de France , & ayant été facré le 29. Juil
let 1708. Poitiers , par l'Evêque du Lieu affifté
des Evêques de Saintes & de Limoges , il prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roy le 15 .
Août fuivant. Il prit féance au Parlement de Patis
, en qualité de Pair de France le 17. Janvier
1713. & il affifta en qualité de l'un des Députés
de la Province de Rheims à l'Affemblée Generale du
Clergé tenue en 1715. L'Abbaye de S. Riquier lui
fut donnée le 6. Novembre 1717. Il avoit deja
obtenu celle d'Elan le 25. Juillet 1710. Il affifta le
25. Octobre 1722. au Sacre du Roy , & y reprefenta
l'Evêque & Comte de Châlons ,
qui étoit
devenu Evêque & Duc de Langres. Enn il fut
transferé au mois de Juillet 1731. à l'Archevêché
de Lyon , pour lequel il prêta un nouveau ferment
de fidelité entre les mains du Roy , le 7. Janvier
1732. Ce Prélat éroit d'une ancienne & illuftre
Nobleffe du Pays de Forez . Par la Genealogie de
cette Maifon , qui eft raportée dans l'Hiftoire des
Grands Officiers de la Couronne , de la derniere
Edit. To. 2. p. 456 , il paroît que l'Archevêque de
Lyon qui vient de mourir , en étoit le dernier mâle .
Il étoit fis de Charles de Chafteauneuf ; Comte
de Rochebonne , Commandant pour le Roy dans
les Provinces de Lyonnois , Forez & Beaujolois , &
auparavant Meftre de Camp du Regiment de la
Reine , mort à Lyon au mois de Mars 1725. & de
Therefe Adhemar de Grignan , morte le 21. May
1719.
LO
MAR S. 1740 611
Le Droit de Regale n'a point lieu à Lyon par
raport à l'Archevêché. Dès que le Prelat eft decedé
, la Cathédrale jouit du Spirituel & du Tem
porel , & cette jouiffance dure jufqu'à ce que M.
l'Evêqué d'Autun , premier Suffragant de la Province
, par un Droit attaché à fon Siege , & confirmé
par plufieurs Arrêts , prenne poffeffion pat
lui-même ou par procuration , de l'adminiſtration
du Diocèle au Spirituel & au Temporel ; & cette
adminiftration ne ceffe que par la prife de poffef
fion du nouvel Archevêque .
C'eft M. Gafpard de Thomas de la Valette , qui
eft aujourd'hui Evêque d'Autun.
Le 29. D. Louise Margueritte Sonnet , veuve de
puis le premier Février 1737. de Philipe - Jacques
Durand , Conseiller du Roy , Trésorier General des
Ligues Suiffes & Grisons , ci- devant Consul réfident
pour S M. à Tripoli & à Alger , avec lequel
elle avoit été mariée au mois de Novembre 1704.
mourut à Paris , dans la 7. année de fon âge , étant
née le s . Avril 166. Elle était fille de feu Louis
Sonnet , Seigneur de la Tour , Trésorier Général
des Ligues Suiffes & Grisons , mort le 21. Août
1705 & de Marguerite Bourlon , morte le 6. Avril
1670. & elle laiffe pour fille unique Louise- Magdeleine
Durand , née le 29. May 1709. & mariée
le 19. Juin 1729. avec André le Beuf , reçû Secre
taire du Roy en 1723 .
Le premier Mars , Charles- François de Camper ,
Comte de Saujon , Baron de la Riviere , Boroune &
Douzillac , Brigadier des Armées du Roy , du 3 .
Avril 1721. Chevalier de l'Ordre Militaire de saint
Louis , Lieutenant de Roy , en Guyenne , au Dépar➡
tement de l'Agénois , & du Bazadois , Gouverneur
du Pont-de-l'Arche en Normandie , ci- devant fucceffivement
Ayde-Major de Compagnie ,Enseigne
608 MERCURE DE FRANCE
Le 20. Fevrier , Charles Fontaine des Montées ;
Comte de Premery , Evêque de Nevers , Abbé de
l'Abbaye de S. Siran , en Brenne , O. S. B. D. de
Bourges , Docteur en Théologie de la Faculté de
Paris , de la Maifon Royale de Navarre , du 8.
Août 1689. & Confeiller d'Honneur au Parlement
de Paris , & autres Parlemens du Royaume , mourut
à Paris , en la Maiſon de l'Inftitution de l'Oratoire
, dans le commencement de la 78. année des
fon âge . Il avoit été autrefois Doyen de l'Eglife.
Cathédrale de Ste Croix d'Orleans , Lieu de fa
naiſſance. If fut reçû Confeiller-Clerc au Parlement
de Paris le 16. Avril 1698. & nommé au mois
d'Août 1719. à l'Evêché de Nevers , qui fut propofé
pour lui à Rome par le Pape le 18. Septembre
fuivant ; enfuite de quoi il fut facré le r2. Novembre
de la même année dans l'Eglife des Carmes
Déchauffés à Paris , par l'ancien Evêque de Troyes,
affifté des Evêques de Nantes & de Clermont, & le
26 fuivant il prêta ferment de fidelité entre lès mains
du Roy , en préſence du Regent. Il obtint ie 19. '.
Août 172 1. l'union de l'Abbaye de S. Siran , en.
Brenne , à fon Evêché . Il affifta en qualité de Député
de la Province de Sens aux Affemblées Génerales
du Clergé de France de 1726. 1734. & 1735.
l'étoit fils d'Anne Fontaine , Seigneur des Mon
tées , Confeiller - Secretaire du Roy , Maifon , Cou--
ronne de France' & de fes Finances , mort le 10.
Mars 1716. & de Françoife Boyetet de Merou
ville.
La nommée Jeanne Lefpine , veuve de Jean
Chervain , dit Dauphinet , mourut à Angoulêmele
27. du mois dernier , dans la 10s . année de fonâge.
Le même jour , D. Françoife -Jeanne de Kerven
une Nobleffe de Baffe Bretagne , fille d'un défune
Capi
MARS. 1-740 690
Capitaine de Vaiffeaux du Roy , Epoufe de
Louis -Hiacinte Caftel , Comte de S. Pierre , cidevant
premier Ecuyer de S. A. R. la Ducheffe
Douairiere d'Orleans , & ancien Capitaine des
Vaiffeaux du Roi , avec lequel elle avoit été mariée
le 3. Avril 1688. mourut à Paris , dans la 71. année
de fon âge , laiffant pour enfans Louis Caftel
de S. Pierre , Marquis de Crevecoeur , Meftre de
Camp de Cavalerie , ci-devant premier Enfeigne
de la feconde Compagnie des Moufquetaires du
Roy , marié le 8. Fevrier 1720. avec Marie- Anne
Fargès , four du Maître des Requêtes de ce nom ;
Caftel de S. Pierre de Crevecoeur , Abbé
Commandataire de l'Abbaye d'Evron , O. S. B.
D. du Mans , depuis 1719. & une fille Religieufe.
Le même jour , Noël Benard , Seigneur de la
Fortereffe & du Verger , Correcteur ordinaire en
la Chambre des Comptes de Paris , ayant été reçu
en cette Charge le 4 Juillet 1722. au lieu & place
de feu Charles Befnard , Seigneur de la Fottereffe ,
fon frere aîné , qui y avoit été reçû le z4. Novembre
1673. mourut à Paris , dans un âge fort
avancé. Il étoit fils de feu Jean Befnard , Seigneur
de la Fortereffe , Confeiller - Secretaire du Roy &
de fes Finances , & Treforier de la Gendarmerie
mort le 10. Janvier 1667. & de Marie Pafquier
de Buffy.
- Le 28. Charles François de Chateauneuf de
Rochebonne , Archevêque & Comte de Lyon ,
Primat des Gaules , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , de la Maiſon de Navarre du 22 .
Avril 1700. Abbé Commandataire des Abbayes '
d'Elan , O. Cit . D. de Rheims , & de S. Riquier en*
Ponthieu, O. S. B. D. d'Amiens, mourut à Lyon,
âgé d'environ 68. ans . Il avoit d'abord été Chaaoine
& Chantre de l'Eglife Métropolitaine de
S
16 MERCURE DE FRANCE
.7
S. Jean de Lyon , & Vicaire Géneral du Diocèle
de Poitiers , où il étoit auffi Béneficier. Il fut Député
en cette qualité de la Province de Bordeaux
à l'Affemblée Génerale du Clergé de France tenue
à Paris en 1707. Il fut nommé le 24. Decembre
de la même année à l'Evêché de Noyon , Comté
& Pairie de France , & ayant été facré le 29. Juil
let 1708. à Poitiers , par l'Evêque du Lieu affiſté
des Evêques de Saintes & de Limoges , il prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roy le is .
Août fuivant. Il prit féance au Parlement de Patis
, en qualité de Pair de France le 17. Janvier
1713. & il affifta en qualité de l'un des Députés
de la Province de Rheims à l'Affemblée Generale du
Clergé tenue en 1715. L'Abbaye de S. Riquier lui
fut donnée le 6. Novembre 1717. Il avoit deja
obtenu celle d'Elan le 25. Juillet 1710. Il affifta le
25. Octobre 1722. au Sacre du Roy , & y repre- fenta l'Evêque & Comte de Châlons , qui étoit
devenu Evêque & Duc de Langres. Enfin il fut
transferé au mois de Juillet 1731. à l'Archevêche
de Lyon , pour lequel il prêta un nouveau ferment
de fidelité entre les mains du Roy , le 7. Janvier
1732. Ce Prélat éroit d'une ancienne & illuftre
Nobleffe du Pays de Forez. Par la Genealogie de
cette Maifon , qui eft raportée dans l'Hiftoire des
Grands Officiers de la Couronne , de la derniere
Edit. To. 2. p. 456. il paroît que l'Archevêque de
Lyon qui vient de mourir , en étoit le dernier mâle ,
Il étoit fis de Charles de Chateauneuf , Comte
de Rochebonne , Commandant pour le Roy dans
les Provinces de Lyonnois , Forez & Beaujolois , &
auparavant Meftre de Camp du Regiment de la
Reine , mort à Lyon au mois de Mars 1725. & de
Therefe Adhemar de Grignan , morte le 21. May
1719.
Lo
MARS. 1740 611
Le Droit de Regale n'a point lieu à Lyon par
raport à l'Archevêché. Dès que le Prelat eft decedé
, la Cathédrale jouir du Spirituel & du Temporel
, & cette jouiffance dure jufqu'à ce que M.
l'Evêqué d'Autun , premier Suffragant de la Province
, par un Droit attaché à fon Siege, & confirmé
par plufieurs Arrêts , prenne poffeffion par
lui-même ou paf procuration , de l'adminiſtration
du Diocèle au Spirituel & au Temporel ; & cette
adminiſtration ne ceffe que par la prife de poffef
fion du nouvel Archevêque .
C'eft M. Gafpard de Thomas de la Valette , qui
eft aujourd'hui Evêque d'Autun.
Le 29. D. Louise Margueritte Sonnet , veuve de
puis le premier Février 173 de Philipe - Jacques
Durand , Conseiller du Roy , Trésorier Géneral des
Ligues Suiffes & Grisons , ci- devant Consul réfident
pour S M. à Tripoli & à Alger , avec lequel
elle avoit été mariée au mois de Novembre 1704.
mourut à Paris , dans la 7. année dé fon âge , étant
née les . Avril 1665. étoit fille de feu Louis
Sonnet , Seigneur de la Tour , Trésorier General
des Ligues Suiffes & Grisons , mort le
"
Cole
Elle
étan
Août
1705 : & de Marguerite Bourlon , morte le 6. Avril
1670. & elle laiffe pour fille unique Louise - Magdeleine
Durand , née le 29. May 1709. & mariée
le 19. Juin 1729. avec André le Beuf , reçu Secretaire
du Roy en 1723 .
Le premier Mars , Charles -François de Campet,
Comte de Saujon , Baron de la Riviere , Boroune &
Douzillac , Brigadier des Armées du Roy , du 3 .
Avril 1721. Chevalier de l'Ordre Militaire de saint
Louis , Lieutenant de Roy , en Guyenne , au Dépar
tement de l'Agenois , & du Bazadois , Gouverneur
du Pont-de-l'Arche en Normandie , ci - devant fucceffivement
Ayde-Major de Compagnie , Enseigne
>
MERCURE DE FRANCE
& Lieutenant des Gardes du Corps de S. M. mourug
à Paris , en fon Apartement du Palais du Luxem
bourg, âgé de 77. ans . Il étoit fils de Louis de Gainpet
de Saujon , Baron de la Riviere , & d'Anne-
Marguerite de Murray , Ecoffoise de Nation , &
avoit été marié le 11. Mars 1724, avec Marie-
Louise-Angélique Barberin , feconde fille de feu
Louis Barberin , Comte de Reignac , Marquis de
Wartigny & de Reignac- sur- Indre , Maréchal des
Camps & Armées du Roy , Commandeur de l'Or
dre Militaire de S. Louis , & Gouverneur du vieux
Brisac , & de Marie- Marguerite de la Vallée de Pimodan.
13
Le même jour , Antoine-Nicolas de Hainault de
la Tour , ancien Commifaire des Guerres , mourut
Paris , fur la Paroisse de S. Euftache , âgé de
103. ans.
Le même jour , mourut auffi fur la même Paroisse
de S. Euftache , âgé de 96. ans , Jacques Moufle,
ancien Trésorier Géneral des Ponts & Chaussées
de France.
Le 3. Soeur Marie - Magdeleine - Antoinette Be
chart de Champigny, Abbesse de l'Abbaye d'Eftrum,
de l'Ordre de S. Benoît , Diocèse & près d'Arras ,
dont elle étoit Religieuse Professe , mourut en cette
Maison , dans la 85. année de fon âge , & après l'avoir
gouvernée pendant 45. en ayant été nommée
Abbesse au mois de Mars 1695. et ayant été benite
les . Juin fuivant . Elle étoit fille de Jean Bochart ,
Seigneur de Champigny , Noroy & Bouconvilliers,
Maître des Requêtes ordinaire de l'Hôtel du Roy ,
er Intendant fucceffivement des Généralités de
Moulins , Limoges , Tours & Rouen , mort le 9 .
Août 1691. et de Marie Boyvin de Vaurouy , fa
premiere femme , morte en 1659 .
Le 6. Jean-Jacques Titon , Seigneur du Pleffis-
Choiselle ,
ROMAR S. 1740
Choiselle, Chamant et Aumont, Conseiller du Roy,
Maître Ordinaire en fa Chambre des Comptes de
Paris , reçû à cette Charge le 18. Septembre 1692 .
Doyen des Conseillers en l'Hôtel de Ville de Paris,
et ancien Grand-Maître des Eaux et Forêts de France
, au Département de Blois et de Berry , mourut
Paris , dans la 75. année de fon âge. Il avoit
fervi dans fa jeunesse pendant fix années , tant
en qualité de Mousquetaire , que de Capitai
ne au Régiment de Navarre , et ensuite de Capitaine
dans le Régiment des Bombardiers , où il
entra à la Création de ce Corps. Il fervit au Siége
de Philisbourg en 1688. et fe trouva l'année ſuivante
à la défense de la Ville de Mayence , où il fut
blessé d'un coup de fufil à l'épaule . Il étoit le troifiéme
fils de Maximilien Titon , Baron de Berre
Seigneur de Lançon , d'Iftres , d'Ognon , et d'Evillé
, Conseiller Secretaire du Roy , et de ſes Finances
, Directeur Géneral des Manufactures et Maga
zins Royaux d'Armes en France , mort le 24. Janvier
1711. âgé de 80. ans , et de Marguerite Bécaille
, morte le 17. Novembre 1721. Le Défunt
laisse de Helene de S. Mesmin , fa femme , fille de
Daniel de S. Mesmin , Seigneur du Mesnil , Procucureur
du Roy à Orleans , et d'Helene Gentil, qu'il
avoit épousée le 17. Janvier 1694. trois fils , dont
l'aîné,Jean-Baptifte Maximilien Fiton, eft Conseiller
au Parlement de Paris , à la cinquiéme Chambre des
Enquêtes , où il a été reçû le 22. Janvier 1717. et
eft marié le fecond , Jacques- Daniel Titon de
Chamant , a été reçû Conseiller au Grand- Conseil
le 24. May 1727. et le troifiéme , nommé Zacharie
, a fervi pendant deux ans en qualité de Cadet
dans les Gardes du Corps du Roy , et va ſe faire
recevoir à la Charge de Maître des Comptes , qu'a- .
voit fon Pere. Ils font neveux d'Evrard Titon Sr dy
Tiller
14 MERCURE DE FRANCE
Tillet , Commissaire Provincial des Guerres , autres
fois Capitaine de Dragons , et Maître d'Hôtel de
feue Madame la Dauphine , Mere du Roy connu
dans la République des Lettres par fon Parnasse
François , et autres Ouvrages .
J
APROBATION.
'Ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier
le Mercure de France du mois de Mars , & j'ai
crû qu'on pouvoit en permettre l'impression. A
Paris , le premier . Avril 1740 .
HARDION.
ΤΑΒΙ E.
IECES FUGITIVES. Le Triomphe de la Vertu ;
Pode,
403.
Dissertation sur un ancien Monument trouvé au
Bourg S. Andeol ,
Epitre à Damon , sur les Grandeurs ,
Discours sur la Douceur ,
Discours de Satan , imité de Milton , &c.
411
439
444
462
III. Lettre , suite des abus introduits dans la Typographie
, &c.
Le Lierre & la Grange , Fable,
L'Amour caractérisé , Poëme ,
466:
473
ations sur l'origine
du nom de l'Empire
de
1.4801
Réponse aux Remarques sur la Traduction de la
III. Elegie du premier Livre des Tristes d'Ovide ,5
par M. le Franc
Requête présentée à l'Intendant de Lyon ,
482
4861
Memoire
Memoire Hiftorique sur la Foire S. Germain
&c.
La Reconnoissance , Allégorie ,
489
497
Lette au sujet de la nouvelle Bibliotheque Françoise
,
Ode à Mlle Julie ,
NOUVELLES LITTERAIRES DES BEAUX - ARTS ,
Enigme , Logogryphes , &c..
& c.
Hiftoire Génerale de Bourgogne ,
Panégyrique de S. Vincent de Paul , & c.
Offervazioni Letterarie , &c.
SOL
512
514
516
ibid.
518
527
Nuovo Siftema della Podagra e suo Rimedio , &c.
535
Explication de divers Monumens singuliers , &c.
538
Anniversaire de la Naissance du Roy , Feria Lu
dovices , 550
Assemblée de la Societé Litteraire d'Arras , & c.
SSI
Eftampes nouvelles , &c. 55.2
553
Ssa
Académie d'Angers , &c.
Chanson notée
Spectacles , les Dehors Trompeurs , & c ibide
Intermedes exécutés par les Acteurs de POpera ,
&c. aux Représentations des Comédies de
Basile & du Roy de Cocagne
La Descente d'Enée aux Enfers , & c.
569
573
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Perse & Russie ,
Allemagne & Italie ,
Isle de Corse , Naples & Espagne ,
Hollande & Pays - Bas ,
Morts des Pays Etrangers ,
575
580
1585
587
593
Couplet Epigrammatique sur le grand froid , &
Traduction , 596
France,
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 199
Theses de Mrs les Abbés de Fleury ,
199
Places données de Conseillers d'Etat & d'Intendans
de Province , &c. 600
Concerts de la Reine, & Vers à Mlle Hugenot ,
>
601
602
Suplément à l'Article de la Pompe funebre de M.
le Duc de Bourbon
L'Aiglon , inftruit par Jupiter , Fable , à S. A. A. S.
M. le Prince de Condé,
Morts ,
606
6071
Errata de Février.
Page 235. ligne 7, un jeune Chardonnet , lisez ,
P.
certain Chardonneret.
P. 266. 1. 46. présentation , l . représentation,
275. 1. 26. ont , l. on.
P. 276. 1. 3. du bas , en , 1. dans.
P. 177. 1. 4. réfugié , l. transporté.
P. 321.. 8. pour son , l. de son.
P. 329. 1. 22. affeux , l. affreux.
P. 331. 1. 18. riche , 1. grande .
P. 350. 1. 31. Monfeltro , l. Montefeltro.
t
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge $ 31 . ligne 11. toujours , ôrex ce mot .
P. 574. 1. 17. à l'adresse , 1. aux prestiges.
Ibid. 1. 24. prestige, l. mouvement subit & inattendu
des Machines.
La Chanson notée doit regarder la page 112
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
MARS. 1740.
ACOLLIGIT
SPARGIT=
Chés
Papillons
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la descente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC. XL.
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
A VIS.
L
'ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis an
Mercure vis - à - vis la Comédie Frangoife
, à Paris. Ceux qui pour leur commodité
voudront remettre leurs Paquets cachetés
aux Libraires qui vendent le Mersure,
à Paris , peuvent fe fervir de cette voye
pour lesfaire tenir.
On prie très-inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
les envoyent , celui , non -feulement de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas gardé
de copie..
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la
premiere
main , & plus promptement , n'auront
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps, & de les faire porter sur
l'heure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROT
AV
MAR S. 1740.
PIECES FUGITIVES
,
en Vers et en Prose .
LE TRIOMPHE
DE LA VERTU.
O D E.
Ille du Ciel , chaste Déesse ;
Qui portes ton front dans les Cieux ,
Remplis-moi d'une sainte yvresse ,
Et rends mes sons mélodieux .
1
Mere des plus pures délices ,
Sous tes favorables auspices
A ij Je
404 MERCURE DE FRANCE
Je veux te chanter dans mes Vers ,
Et de ma touchante Harmonie
Faire pâlir la noire Envie ;
Surprendre & ravir l'Univers .
*
Oui , c'eſt toi , Vertu , dont les charmes
Attirent l'encens des Mortels ;
Tu parois , on te rend les Armes ,
On court te dresser des Autels .
Partout on te loüe , on t'admire ;
Et trop étroit pour ton Empire ,
Le Monde aplaudit à tes Loix
Bien au-dessus de la Fortune
L'Olympe , la Terre , Neptune ,
Semblent dociles à ta voix .
Ancienne & toujours nouvelle ,
Tes attraits sans fin renaissants ,
Ne craignent ni la mort cruelle
Ni l'homicide Faux du temps.
Celeste dans ton origine ,
Des
MARS.
405 1740:
Des vastes Etats la ruine
Ne sçauroit ternir ta splendeur.
La plus funeste conjoncture
Ne sert qu'à marquer la mesure
De ta véritable grandeur.
*
L'Amour t'étale en vain ses charmes ,
Ses douceurs & fes voluptés ;
D'un seul regard tu le désarmes ,
Et brises ses Dards empestés.
Près d'une aimable Enchanteresse
Tu viens munir notre foiblesse
Contre ses apas séducteurs ;
>
Et sous les fleurs les pius brillantes
Nous montrer les ronces picquantes
Qui portent la mort dans les coeurs,
*
La plus horrible solitude ,
Repaire de Monstres affreux ,
Avec toi cesse d'être rude ;
Tes Partisans y sont heureux.
A iij Quoique
406 дёв MERCURE DE FRANCE
Quoique ce séjour leur refuse
Des biens dont le Mondain abuse
Ils vivent dans un plein repos .
Ton assistance favorable
Rend le plus foible inébranlable ;
Tous tes amis sont des Héros.
*
Quel est ce Mortel que j'observe ?
Des tourmens il brave l'effort ,
'Au milieu des feux il conserve
L'étonnant mépris de la mort.
Des célestes beautés charmée ,
Son ame n'est point allarmée ,
Son corps seul paroît abattu ;
Quel est donc l'esprit qui le guide a
Où prend- il cette ame intrépide 2
C'est dans les bras de la Vertu
*
Souvent la fortune se joue
Des Princes par de grands revers ;
Tel triomphe au haut de sa roue ?
Qui
MAR S. 407 1740.
Qui demain sera dans les fers .
>
Mais si ce Roy * perd sa Couronne ,
L'exemple de vertu qu'il donne
Rend son destin plus glorieux .
Dans sa disgrace sans limite
11 puise un surcroît de mérite ,
Qui n'eût jamais frapé nos yeux.
*
Le parfait modele des Princes ,
Louis soumis aux Sarrazins
Etoit moins Roy dans ses Provinces ,
Que lorsqu'il est entre leurs mains.
Captif auguste & respectable ,
La vertu sur son front aimable
Se découvre avec dignité ,
Et dans la prison fait parcître
Non un Esclave , mais un Maître
Au dessus de l'adversité . -
Couvert de la Pourpre Romaine ,
Le sage Mentor s'offre à moi !
A sa conduite plusqu'humaine ,
C'est Minerve que j'aperçoi ,
C'est FLEURY , dont l'esprit sublime ,
Des Princes s'est acquis l'estime
* Jacques II . Roy de la Grande-Bretagne .
A iiij Et
408 MERCURE DE FRANCE
Et le coeur de tous les François.
Par quel art , par quelle industrie
Fait-il triompher sa Patrie ?
C'est sa vertu qui parle aux Rois.
*
Humble & modeste aux pieds du Trône ;
Il en est le plus ferme apui.
Et pour les droits de leur Couronne
Les Rois s'en raportent à lui.
Vraiment grand , il aura la gloire
De perpetuer sa mémoire
Dans les coeurs , mieux que sur l'airain
Quoi ! le temps pourroit-il l'éteindre ?"
Non , du temps l'on n'a rien à craindre
Quand la Vertu tient le Burin.
*
Invincibles Foudres de guerre ,
Vous vivez , votre sort est beau ;
Vous êtes les Dieux de la Terre ,
Que serez-vous dans le Tombeau à
En vain au milieu des allarmes
Vous aurez soumis à vos Armes
Le Monde à vos pieds abattu ,
Si Dieu ne met dans la balance ;
Non les hauts faits , non l'opulence ,
Mais les seuls fruits de la Vertu
Tour
MARS. 1740.
402
Tout meurt , tout s'éclipse , tout passe ;
Aux Héros les plus renommés
La mort ne fait pas plus de grace
Qu'aux hommes les moins estimés .
Oui le temps aux plus beaux Portiques ,
Aux Palais les plus magnifiques ,
Fait ressentir sa cruauté ,
Mais la Vertu toujours vivante ;
Du Temps , de la mort , triomphante ;
A pour prix l'immortalité .
**
Divinité plus précieuse
Que les trésors & les plaisirs ,
Sous ta puissance merveilleuse
Range & captive mes désirs.
Que ton divin amour m'enflamme ;
Vien saisir & remplir mon ame
De tes delicieux attraits .
Je te consacre ici ma vie ,
Augmente en moi la noble envie
De te cultiver à jamais.
Par M. le Chevalier de Montfleury,de Bayeux.
A v DIS
MAR S. 1740:
411
DISSERTATION de M. Menard ;
Conseiller au Présidial de Nîmes , sur un
>
ancien Monument du Bourg S. Andeol ,
adressée à M. le Cardinal de Polignac.
M.
Persuadé que votre Eminence s'empressera
toujours d'avoir une connoiffance particuliere
de tous les Monumens qui portent"
te vrai caractere de l'antiquité, je ne crois pas
pouvoir me dispenser de lui faire part de
tout ce qui vient à ma connoiffance de considérable
& de rare dans ce genre. En revenant
de Privas en Vivarais,où j'ai eû l'honneur d'aller
ce mois de Novembre dernier, adminiſtrer
Ja Juftice criminelle , avec ceux de mes Confreres
, que le Roy y avoit députés sur ce
même sujet , je fus invité en paffant par le
Bourg S. Andeol , d'aller, à quelques pas delà
, voir un Morceau d'Antiquité Gauloise ,
renommé dans le Pays. Après avoir exami
né ce Monument , & trouvé qu'il méritoit
attention, je me proposai dès lors de le communiquer
à V. E. bien affûré qu'elle en seroit
satisfaite , personne au monde n'étant
plus capable qu'elle de juger de ces sortes de:
choses , par ses lumieres & par ses propres
A vj
con412
MERCURE DE FRANCE
connoiffances. A mon retour à Nîmes , je
me suis mis à travailler sur cette matiere , &
voici le fruit de mes reflexions ; agréez M.
que j'aye l'honneur de vous les présenter avec
un Deffein du Monument en queftion , fait
avec toute l'exactitude poffible.
Le Bourg S. Andeol eft du Diocèse de
Viviers , situé sur le bord Occidental du
Rhône, à deux lieües du Pont S. Esprit, vers
le Nord. On y voit dans un Vallon , qu'a
formé le cours d'un Ruiffeau , fort peu éloigné
des murs de ce Bourg , un Monument
antique qui eft digne de l'attention des Curieux
, & qui mérite d'être publié avant que
le temps l'ait entierement détruit ; car il dépérit
tous les jours.
le-
Ce Monument eft un Bas- Relief, taillé
dans le Roc , à 5. ou 6. pieds de terre ,
quel forme une espece d'Autel . Un jeune
homme paroît dans le milieu , portant une
espece de bonnet Persan ou de Thiare sur la
tête. La figure de ce jeune homme , représenté
fort & robufte , eft aîlée . Il tient les
genoux sur un Taureau; de la main gauche if
lui tient le deffous du mufle ; le bras droit eft
emporté. Ce Taureau , qui paroît animé , &
tout prêt à prendre sa course , a déja les jambes
de devant levées. Au deffous de cet Animal
se traîne contre terre un gros Serpent ,
dont la tête paroît cachée dans un trou du
Rocher.
MARS . 413 1740%
>
Rocher. D'un côté un Chien s'élance vers le
col du Taureau. De l'autre eft un très - gros
Scorpion , qui serre avec ses pinces les tefticules
du Taureau. Plus haut sur le côté droit
de la tête & de l'épaule du jeune homme
eft représentée la figure du Soleil , sous une
belle face , ornée de rayons ; & sur le côté
gauche , eft la tête d'un Taureau , parée de
feftons & de guirlandes , à la maniere des
Animaux deſtinés à servir de Victimes. Audeffus
de l'épaule droite du jeune homme ,
il part un corbeau, qui semble vouloir fondre
sur sa tête. Au bas de toute cette Composition
, & dans un Angle , eft un Cartouche
qui contenoit une Inscription , entierement
effacée par le temps. Le tout eſt couronné
d'une espece de renure taillée dans le
Roc , d'un demi pied de profondeur.
Je ne crois pas , M. que dans l'Explication
de toutes ces figures , il puiffe y avoir deux
sentimens , & je ne balance point à dire affirmativement
& sans douter , que c'étoit là
la représentation du Dieu Mithras, avec tous
ses atributs. Eclairciffons ceci, & remontons
à l'origine du culte de cette Divinité , & à
l'institution de ses Symboles.
Ce Culte fut porté de Perse à Rome du
temps de Pompée, pendant la guerre des Pirates
, c'est- à- dire l'an de Rome 687. ( Plutar.
vit. Pompe, ) il y fut en vigueur , principalement
414 MERCURE DE FRANCE
palement pendant le second & le troisiéme
siécle de l'Ere Chrétienne . De - là il paffa
dans les Gaules , où il subsifta , comme danstout
le refte de l'Empire Romain , jusqu'à
l'an de J. C.378 . qu'il fut entierement éteint,
par les soins & le zele de Gracchus , Préteur
de la Ville de Rome . Cette Divinité n'étoit
autre chose parmi les Perses , que le Soleil ,
qu'ils ont sur tout consideré dans le point
d'une de ses plus merveilleuses opérations
qui eft celle de l'émersion d'une Eclipse . Le
mot de Mithras qu'on lui donne eft purement
Persan , car Mithri ou Mithir, en cette
Langue , signifie Seigneur en la nôtre
( Scalig. Emendat. temp. Lib. 6. pag. 588. )
c'est -à- dire que ces Peuples regardoient le
Soleil comme le vrai & l'unique Dominateur
de l'Univers ; les Romains n'en avoient
pas une idée moins sublime , ils l'apelloient
le Seigneur de l'Empire Romain , Sol Dominus
Imperii Romani ; une Médaille de l'Empereur
Aurelien en fait foi .
Les Romains & les Gaulois aporterent
quelque changement en la représentation du
Dieu Mithras ; & quoi qu'ils l'euffent pris
des Perses , ils ne s'affujettirent point à graver
ou à peindre sa figure de la même maniere
que le faisoient ces Peuples Orientaux.
Ceux- ci donnoient trois visages à ce Dieu ,
ce qui lui fit donner le surnom de Triplex,
ou
MARS. 1740. 415
ou Triplasios ; c'étoient trois têtes d'Animaux.
Celle du milieu , la plus grande de
toutes , étoit une tête de Lion ' ; celle de la
droite , la tête d'un beau Chien , qui avoir
l'air doux & careflant ; & la troisième , qui
étoit au côté gauche , la tête d'un Loup ,
( Macrob. Saturn . Lib. 1. Cap. 20. ) tout
cela avoit sa signification . Je ne m'arrête
Foint à expliquer le sens & le myftere que
renfermoient ces figures ; les Anciens sont
partagés là- deffus , & donnent , à leur ordi
naire , dans des visions & de pures chimeres.
Julien l'Apoftat , zelé Partisan du culte
de cette Divinité , raporte ces trois Têtes à
la division que les Aftronomes font du Zodiaque
en quatre parties égales, sur chacune
desquelles il se trouve trois Signes , qui forment
les differentes Saisons . Orat. 4.
+
Nous ne trouvons pas sur ce Monument
une Tête à trois faces , mais une fimple tête
humaine , parce que les Romains avoient
rejetté cette représentation , & avoient crû
se raprocher davantage de la figure d'une
Nature divine , en lui donnant une face humaine.
Cela fut ainfi pratiqué dans toutes
les Gaules , & les Peuples de ces contrées
adopterent le culte de cette Divinité avec la
même représentation , par déference pour les
Romains. On ne laiffa pas cependant de
conserver ces figures , & de les faire entrera
>
dans
416 MERCURE DE FRANCE
'dans les fimboles de cette Divinité. Toutes
les anciennes Tables mithriaques en font foi
On y trouve toûjours , ou la figure d'un
Chien , ou celle d'un Loup , ou celle d'un
Lion , jointes à celle de la Divinité , & quelquefois
, quoique plus rarement , toutes les
trois ensemble. Nous verrons bientôt ce qui
s'observa dans le Monument que j'explique .
Cette même Divinité est ici representée
montant sur un Taureau , dont elle tient le
mufle avec la main gauche . Pour la droite ,
elle est tout-à - fait brisée , mais je ne doute
nullement qu'elle n'ait été employée à pren
dre cet Animal par les cornes , ou peut- être
auffi à lui enfoncer un poignard dans la gor
ge. L'une ou l'autre de ces attitudes fe rencontre
toujours fur les Marbres de , Mithras,
Quoiqu'il en soit, on a voulu par cette représentation
, exprimer les avantages du Soleil
sur la Lune , figurée par le Taureau , & sa
superiorité sur cette Planete , surtout pendant
l'émersion des Eclipfes. C'eſt en ce
fens que Stace a dit dans une Invocation au
Soleil , ( Lib. I. Theb. )
Adfis , & memor officii , Junoniaque arva
Dexter ames ; feu te roseum Titana vocari ;
Gentis Achemenia ritu , feu praftat Ofirim
Frugiferum ; feu Perfei fub rupibus antri ,
Indignatafequi torquentem cornua Mithram.
En
MARS . 1740. 41%
@
En effet , selon la pensée de Lutatius Į
Commentateur de ce Poëte , la Lune , indignée
d'être réduite à suivre toujours le Soleil
, vient se placer devant lui , & cache sa
lumiere ; mais le Soleil , pour faire voir que
la Lune lui eft inferieure monte sur le
Taureau , le prend par les cornes , & le terrasse.
Sol enim , dit ce Commentateur , Lu
nam minorem potentiâ suâ , & humiliorem do
cens , Taurum infidens cornibus torquet..
,
Sous l'emblême du Taureau , les Anciens
prétendoient représenter la Lune. Ils sacrifioient
à cet Astre des Taureaux , & les cornes
de cet animal en étoient le simbole .
Ainsi il ne faut plus s'étonner que le Taureau
de notre Monument soit la figure de la
Lune , & l'Homme qui le dompte , celle du
Soleil. Non seulement on sacrifioit des Taureaux
à la Lune , mais la ferocité des Prêtres
de Mithras , qui dans les Gaules , n'étoient
autres que des Druides , les porta à sacrifier
des victimes humaines à cette Divinité.
Nous lisons dans Socrate , & Sozomene ,
que sous Julien l'Apoftat, & sous Theodose ,
on trouva à Alexandrie l'Antre de Mithras ,
rempli de crânes humains.
•
Je ne diffimulerai pas cependant , que M.'
l'Abbé Banier , dans un des Ouvrages dont
il enrichit chaque jour la République des
Lettres , ne croit pas que le Taureau gravé
Lux
418 MERCURE DE FRANCE
"
>
sur
für les bas- reliefs de Mithras , représente la
Lune. Après avoir embrassé le syſtême des
plus habiles Mythologues , qui veut que
toutes les représentations de ceDieu ne foient
qu'une efpece de Planisphere céleste
lequel on a voulu marquer les opérations du
Soleil , lorsqu'il parcourt les fignes & les
conſtellations du Zodiaque , il pense que la
figure de ce jeune Homme, égorgeant le Taureau
, représente le Soleil , lequel après avoir
parcouru , presque sans chaleur , les fignes
méridionaux pendant l'Hiver , reprend fa
vigueur lorsqu'il entre dans le signe
du Taureau au commencement du Printemps
; ce qui eft marqué , selon lui , par
l'attitude d'un jeune Homme qui égorge un
des plus forts & des plus fiers de ces animaux:
( La Myth. expliquée par l'Hift. T. 3.
·Page 375. )
,
Il se présente ici , M. , une observation
qui n'eſt point étrangere à notre sujet
; je veux dire que le culte des Perses à
l'égard du Dieu Mithras , ou le Soleil , étoit
égal pour la Lune , & avoit des symboles si
reflemblans , qu'il seroit facile de confondre
ces deux Divinités. Julius Firmicus nous assûre
que les Perses & tous les Mages de cette
Nation , divisoient la Nature Divine en
deux Personnes , & la communiquoient aux
deux sexes ; que le premier objet de ce cultc
MARS. 1740. 419
te étoit le Soleil , & le second , le feu, qu'on
peut regarder comme son image sur la terre
; & que ces Peuples attribuoient à une figure
d'homme & à celle d'une femme , la
subftance du feu. Macrobe ( Saturn. Lib . 1.
cap. 23. ) dit que les Affyriens regardoient
Adad , qui signifie seul , comme le plus
puiffant des Dieux , c'étoit le Soleil , & la
Déesse Atargatis comme sa compagne ,
c'étoit la Lune ; & que ces deux Divinités
avoient chés ces Peuples une pleine puiffance
sur toutes choses : il est vrai que cet Auteur
entend parler de la Terre , sous le terme
d'Atargatis ; mais tous les Anciens conviennent
, & Macrobe lui- même avoue en un
autre endroit de ses Saturnales , qu'Atargatis
étoit Venus célefte , qui n'eft autre que
la Lune. ( Lib. 3. cap. 6. )
,
Or , on donnoit trois vifages à la Lune
comme les Perses en donnoient trois au
Dieu Mithras , ou au Soleil. Dans le vrai ,
c'étoit pour marquer les trois phases de la
Lune : mais selon Julius Firmicus , que j'ai
déja cité , des trois choses qui composoient
la Statue de la Lune , la premiere étoit un
symbole de la colere ; la seconde représentoit
la multiplicité innombrable de nos pensées
, & la troisiéme marquoit les plaifirs
immoderés de la volupté. Cette reffemblance
répandroit de la confusion & de l'obscu
rité
420 MERCURE DE FRANCE
rité sur la figure du Dieu Mithras , si nous
ne sçavions d'ailleurs que les symboles du
Taureau se raportent entierement à la Lune .
&
Il y avoit encore un très -grand raport entre
les symboles de ces deux Divinités , & ceux
que l'on attribuoit à Isis & à Serapis . A l'égard
des Affyriens , comme des Gaulois & des
Germains , Isis étoit la même Divinité que la
Lune,& Serapis étoit le Soleil. Je dis encore,
après Macrobe ( Saturnal. Lib. 1. cap 19 .
20. ) que les Anciens ne faisoient qu'un même
Dieu de Mercure,du Soleil, & d'Apollon,'
dont ils confondoient le culte. Nous avons
vû que les Perfes représentoient le Dieu
Mithras , avec trois têtes , l'une de Lion ,
l'autre de Loup , & la troisiéme de Chien ;
ceux d'Alexandrie faisoient la même chose
à l'égard de Serapis , & lui donnoient auſſfi
tous , ces trois têtes. ( Euseb. Prep . Evang.
Lib. 1. cap. 3. )
Nous voyons donc par toutes ces myfterieuses
pratiques , que le Dieu du Soleil a eû
differentes défignations , & que les Peuples
ont employé à son culte differentes cérémonies
, selon la diversité de leurs génies & de
leurs manieres de penser. Dans les Gaules,
on ne le reconnoilloit que sous le nom de
Mithras , & on avoit dépouillé son culte &
sa représentation de la plupart des symboles
aportés
MARS: 1740. 421
aportés de l'Orient. On avoit regardé le Soleil
dans le point qui frape le plus , & qui est le
plus capable d'inspirer aux Peuples une sainte
& salutaire frayeur, je veux dire pendant son
Eclipse & fon émersion. On avoit tâché de
fixer cette operation remarquable aux yeux
de la Nation, par des représentations symboliques
, & les Prêtres Gaulois avoient choisi
cette victoire remportée par le Soleil sur la
Lune , comme une circonftance qui leur
paroiffoit la plus respectable , & qui marquoit
le mieux la pleine puiffance de cet
Aftre.
Les aîles qu'on voit au jeune Homme de
notre Monument , ne sont point une énigme
impenetrable . Elles marquent la rapidité
avec laquelle le Soleil fait le tour du Monde.
On a crû dans le Pays que c'étoit une draperie
volante ; mais on n'a qu'à bien examiner
la chose , & on se convaincra, que ce sont
proprement des aîles qui sortent de l'épaule
droite de ce jeune Homme. Nous trouvons
en effet des figures de Mithras avec des
aîles sur plusieurs anciens Monumens de
Dieu , tels que sont un Marbre de la Galerie
Juftiniene , & un autre Marbre raporté par
M. della Torre , Evêque d'Adria , dans une
sçavante Dissertation qu'il a donnée sur le
culte & la Religion de Mithras.
ce
Parcourons les autres figures de notre bas
relief ;
442 MERCURE DE FRANCE -
relief , qui accompagnent celle de Mithras.
On y voit sous le Taureau un gros Serpent se
traîner contre terre. Ce reptile étoit un des
principaux symboles de ce Dieu ; on en
trouve toujours la figure sur les tables . Mithriaques.
Macrobe ( Lib . 1. cap . 9. ) dit que
les anciens vouloient exprimer par cette
figure , le cours oblique que le Soleil fait
dans le Zodiaque ; le Serpent a toujours marqué
l'obliquité de l'Ecliptique . Nous voyons
dans l'Antiquité expliquée de D. Montfaucon
( Tome 1. p. 378. ) un Monument fur
lequel les Signes du Zodiaque sont coupés.
par un Serpent qui en fait le tour à plusieurs
replis. Le Serpent entroit auffi dans les symboles
de la Lune , car il eft frequent de la
voir représentée fur les anciens Marbres ,
fous la forme d'une femme entortillée d'un
serpent , foit par la même raison de Mithras,
qui eft commune à la Lune , par raport au
Zodiaque ; soit parce que ces reptiles , fuivant
les connoissances de l'Hiftoire naturèlle
, changent de peau tous les ans , & ne
quittent leurs dépouilles , que pour prendre
de nouvelles forces ; ce qui figure le cours
de la Lune qui fe renouvelle chaque mois.
(Sanchoniat, apud Eufeb. Prep. Evang. Lib.1.
cap.10. )
On voit enfuite un Chien qui paroît s'é
Lancer vers le Taureau , pour le mordre au
cou,
MAR S. 1740 423
cou , ou peut- être pour recevoir & lécher le
fang du coup que le jeune Homme portoit .
au Taureau , en lui plongeant un poignard
dans le cou avec fa main droite , s'il ne l'employoit
pas à le prendre par les cornes ; cette
figure n'a d'autre fignification que celle
d'une Conſtellation connue fous le nom du
Chien , laquelle eft hors du Zodiaque. Sur
quoi il faut remarquer , une fois pour toutes,
que la plupart des figures que l'on voit décrites
fur les Tables Mithriaques , ne représentent
autre chofe que les Signes ou Constellations
du Zodiaque.
Il n'eft pas furprenant , M. , devoir ici
le Zodiaque avoir part à tous, ces symboles
; c'étoit une fuite de la Religion
des Druides , qui faifoient une étude particuliere
de l'Aftronomie. D'ailleurs il étoit
bien jufte que l'on fit entrer les Conftellations
& les Planetes dans les Myſteres du
Dieu Mithras , puifque le Soleil , repréſenté
fous la figure de cette Divinité , en regle entierement
le cours , & qu'il leur prête toute
leur lumiere. C'eſt la pensée de Ciceron ,
(Somm. Scip. ) qui apelle le Soleil , Dux &
princeps , & moderator luminum reliquorum :
Cette explication prife du raport des Aftres
avec le Soleil , eft autorisée par tous les anciens
Auteurs. Celfe , dans' Origene , ( Lib.6. )
dit que tous les fymboles de cette Divinité
étoient
424 MERCURE DE FRANCE
étoient des repréſentations des Etoiles fixes
& des Planetes. Il paroît même que les
Conftellations participoient au culte & aux
honneurs que l'on rendoit à Mithras , &
qu'on les regardoit comme des Divinités inferieures
, dont on plaçoit fouvent les differentes
figures dans les Temples de ce Dieu.
L'explication de la figure du Scorpion , qui
ferre avec fes pinces les parties les plus fenfibles
du Taureau , eft affès difficile , & il y a
beaucoup plus d'embarras à en deviner le
sens. On ne peut point la raporter au Signe du
Zodiaque, qui porte le nom du Scorpion, ce
Signe n'ayant pas la moindre liaiſon , ni le
moindre raport avec l'attitude du Scorpion
de notre Monument. Ne feroit ce point
une maniere d'exprimer la génération des
chofes naturelles , qui feroit détruite fans le
Soleil , & de marquer l'inutilité de la Lune ,
figurée par le Taureau , si elle n'étoit aidée
du Soleil , dont les influences produiſent sur
la Terre de fi magnifiques biens ? En effet
n'eft-il pas bien certain que cet Aftre eft le
principe de la géneration , qu'il ranime &
réchauffe tous les corps fublunaires , & qu'il
donne fa force & fa lumiere à la Lune
qui lui eft entierement inferieure & foûmife
?
J'ai pour garant de mon opinion le célebre
Porphire, qui affûre ( Lib.4.cap. 16. ) que la repré-
>
MARS. 1740. 425
présentation du Dieu Mithras , détachée des
autres figures symboliques qui l'accompagnent
, marquoit la génération des chofes
naturelles. I eft vrai que cet Auteur en dic
autant du Taureau , mais cela n'exclut pas
le refte , parce qu'il faut l'entendre de la .
Lune , aidée du Soleil , fans lequel elle ne
peut rien, & qui pourtant , avec fon fecours,
contribue au principe & à la génération des
chofes. Je pourrois encore donner pour
garant le sçavant Evêque d'Adria , qui a
foûtenu que toutes les figures myfterieuſes
que l'on voit fur les Tables Mithriaques , ne
font que
des symboles de la génération des
chofes , laquelle ne peut fe faire que par le
fecours , & avec la participation du Soleil.
Mais cet illuftre Prélat va trop loin : fes raifons
me paroiffent inferieures à tout ce qu'en
ont dit Macrobe & Porphyre , mieux instruits
que nous des ufages pratiqués dans la
Religion des Anciens , & des vûës qu'ils eurent
en les établiſſant.
Du refte , comme je n'adopte point le fentiment
du sçavant Académicien que j'ai déja.
cité , ( M. l'Abbé Banier , ibid. page 178. ).
qui fait du Taureau une repréſentation du
Signe célefte , qui en porte llee nnoomm ,, je ne
fçaurois dire avec lui , quelque refpect que
je porte à fes lumieres , que ce Scorpion , à
le prendre même pour un Cancre rongeant
B les
426 MERCURE DE FRANCE
les parties du Taureau , marque fon empreffement
à chaffer ce Signe , que le Soleil doit
parcourir bientôt après. Car je voudrois ,
pour le foûtien de cette opinion , que le
Cancre , ou l'Ecreviffe , vint immédiatement
après le Taureau ; mais on fçait que les Gémeaux
font entre deux. D'ailleurs la figure
de notre Monument ne repréfente point une
Ecreviffe , mais un Scorpion ; la feule inf
pection peut en-convaincre : de plus , fi l'on
veut prendre ce Scorpion pour une figure
du Signe qui en porte le nom , mon objection
devient encore plus forte ; car le Scorpion
eft la fixiéme Conftellation du Zodiaque
, qui vient après le Taureau.
Le Corbeau qui part du haut de ce Tableau,
& femble venir fondre fur le vifage du Dieu,
peut fignifier une Conftellation du même
nom , qui eft hors du Zodiaque du côté du
midy , vis- à- vis de la Balance ; mais fans aller
chercher l'allégorie de cette figure parmi les
Signes céleftes , on peut dire encore que ceCorbeau
eft un des symboles particuliers, affectés
au Dieu Mithras, parce qu'on fçait que cet Oi
feau étoit particulierement confacré au Soleil.
Enfin la figure du Soleil , fous le vifage
d'un beaujeune Homme couronné de rayons,
que l'on voit au côté droit & fur l'épaule du
Dieu , n'eft qu'une repréſentation symbolique
du jour ; & celle de la tête d'un Taureau,
MARS. 1740. 427
2
reau , qui paroît au côté gauche , eft une repréfentation
de la nuit , figurée par cet.
animal , véritable Emblême de la Lune ,
qui préfide à la nuit. Ces deux Aftres fe
fuccedant l'un à l'autre , forment la durée
des jours ; & comme le Soleil en eft le principal
mobile , les Anciens ont encore voulu
repréſenter ici fa fuperiorité fur toutes les
Etoiles & les Planetes , & montrer la dépen
dance , la liaiſon , & le raport des Conftellations
avec le Soleil , qui regle tout le cours
du Ciel. C'eft ainfi que Martianus Capella
dit au Soleil , qu'il procure à la Terre une
temperature agreable , & fait garder aux
Aftres une marche reglée & uniforme .
Nam medium tu curris iter , dans folus amicam9
Temperiem Superis , compellens atque coërcens
Sidera facra Deum ; cum legem curfibus addis .
De Nupt. Phiolog. Lib. 2. p . 53.
•
Ce font là , M. , toutes les Figures
fculptées fur notre Monument , pour marquer
une partie des symboles qui étoient
proprès & affectés au Dieu Mithras. Je dis
une partie des symboles , parce qu'il y a
quantité d'autres figures qui fe voyent , outre
celles - ci , fur les autres bas- reliefs de Mithras
, comme font la Tortuë , lc Belier , le
Cheval , le Loup , &c . toutes figures symbo-
Liques , confacrées aux mysteres de ce Dieu ;
Bij pour
428 MERCURE DE FRANCE
pour marquer le cours du Soleil , fa puiffan
ce , fa lumiere , & toutes les opérations . Il
faut croire que cette partie de nos Gaules
avoit réduit le culte & les myſteres de ce
Dieu à cette feule partie , que l'on voit ici
repréfentée , & que les Prêtres de ce Canton
n'avoient adopté d'autres figures que cel
les- ci.
Il faut encore remarquer quetoutes ces
figures font fculptées fur le rocher même ,
et non fur des pierres particulieres , comme
tous les autres morceaux qui nous reſtent
du Paganifme ; ce qui ne s'eft point fait fans
myftere & fans quelque deffein : dévelopons
cette pratique , s'il eft poffible ,
Les Anciens faifoient naître Mithras d'u
ne pierre. Ce point de la Mythologie eft atteſté
par plufieurs Peres de l'Eglife , furtout
par S. Juftin , ( Dial . Tryph. p. 296 , ) & par
S. Jerôme , ( Adverf. Jovin. 1. Commodien.
Fafir. x111 . Il nous refte de plus quantité de
Monumens qui le confirment. On y voit
Mythras , repréfenté fous la forme d'un Cippe
de pierre ; quelquefois fous la figure d'une
groffe pierre pyramidale , telle que les
Médailles la donnent au Soleil adoré à Emefe
, fous le nom de Sol Elagabalus ( Spanheim
, Cefar de Julien , p . 370. ) c'étoit pour
conferver aux yeux & dans la mémoire des
Peuples , la maniere dont cette Divinité, avoit
:
pris
MAR S. 1740. 429
pris naiffance. On trouve dans la Galeric Jus
tiniene un Mithras fortant d'une pierre . Le
Simeoni a publié un Monument femblable ,
qui vient d'être expliqué avec une érudition
infinie , par un fçavant Religieux de la Congrégation
de S. Maur : c'eft une Pierre quarrée
, d'où fort une tête avec un Serpent au
devant , & cette Inscription : Deo invicto ,
Mithr. fecundinas dat. ( La Religion des Gawlois
, Tom. 1. Liv. 2. Chap. 32. 33. & 34. )
C'est donc pour cette raifon que l'on a ici
repréſenté fur le Rocher même le Dieu Mithras
avec tous fes fymboles ; il paroît fortir
de la pierre. Je ne doute point que les Gaulois
, ou pour mieux dire , les Druides de
cette Nation , n'ayent eû en vûë , par cette
repréfentation , d'allegorifer fur la naiſſance
de cette Divinité. D'ailleurs ne fçavons - nous
pas, felon la remarque de Paufanias ( Lib . 7. )
que les Anciens , dans les temps les plus reculés
, honoroient leurs Dieux fous la forme
de pierres toutes brutes , & que les Statuës
travaillées ne furent pas d'abord en uſage.
Ceci prouveroit l'ancienneté de notre Monument.
› Il me refte . M. quelques observátions
à faire fur la fituation de cette maniere
d'Autel ; il eft placé auprès d'une Fontaine
qui remplit deux baffins confiderables,
éloignés de quelques pas l'un de l'autre , &
B iij
entre
430 MERCURE DE FRANCE
entre lefquels fe trouvent précisément posées
toutes ces figures. L'endroit étoit un Valon
bordé de côteaux charmans , ornés aujourd'hui
de la verdure des vignobles , mais anciennement
de bocages , felon toutes les aparences.
LaNiche oùfont gravées les figures, eft aujourd'hui
toute à découvert, & il n'y a maintenant
d'autre profondeur que celle du bas - relief.
Mais vraisemblablement c'étoit un antre , au
fond duquel étoit placé l'Autel que nous.
expliquons. En effet cette longue fuite de
rénures que l'on voit au deffus , en forme de
couronnement ou de fronton , montre avec
la dernière évidence , que c'étoit là comme
le couvert ou le toît de cet Autel , ou de cette
Grotte myſtérieufe , que l'on avoit formé
avec de grandes & longues dalles. De plus , à
so. toifes de l'un de ces baffins,en remontant
le ruiffeau qui coule dans ce Valon, il y avoit
une grande caverne , dont l'ouverture eft aujourd'hui
prefque bouchée par le déborde
ment des Eaux : on m'affûra que cette ca
verne étoit fort grande & profonde.
Telle étoit d'ordinaire la fituation que l'on
cherchoit dans les Temples du Dieu Mithras.
Zoroastre fut le premier qui choiſit un antre
arrosé de fontaines , & émaillé de fleurs ,
pour y rendre fes hommages & fon culte
perpetuel à cette Divinité , fous les images &
Les figures multipliées qu'il y plaça. En tout
cela,
MARS. 1740. 431
cela , il cherchoit à marquer les symboles
de Mithras. L'antre étoit la figure du Monde,
& de fa création. Les figures étoient une repréſentation
des myfteres de ce Dieu : Ita ut
antrum conditi à Mithrâ mundi figuram ei
praberet : ea vero que intra antrum erant certis
invicem intervallis difpofita , elementorum
climatumque mundanorum , symbola , feufiguras
gererent. C'eft le témoignage que rend
fur cette pratique , Porphyre , Philosophe
Platonicien , qui avoit fait une étude particuliere
des cérémonies payennes. ( Lib. de Anir.
Nymph. p. 254. )
Nous, trouvons une preuve de ce que je
'dis dans le Monument même que j'explique ;
il repréfente Mithras & tous fes fymboles
dans une espece d'Antre , formé par un grou
pe de Rochers. La plupart des Marbres Mithriaques
en font de même : Mithras eſt toujours
placé dans le fond d'un Antre. Les Inscriptions
même qui nous reftent de ce Dieu;
prouvent que l'on avoit accoûtumé de luiconsacrer
des Antres. On voit en une de ces
Infcriptions , ces mots : Deo foli invicto Mithra
Sofimus fpeleum conftituit. ( M. l'Abbé
Banier ibid. p. 202. )
Nous avons encore une preuve domeſti
que , je veux dire parmi les anciens Monumens
des Gaulois , de l'usage que l'on avoit
de placer les Temples de Mithras dans des
Biiij Bois
432 MERCURE DE FRANCE
Bois & auprès des Fontaines ; c'eft le Tombeau
d'un Grand Prêtre des Druides , apeilé
Chyndonax , qu'on trouva fur la fin du XVÍ .
fiécle auprès de Dijon , fait en forme de tonneau
, où étoit renfermé un Vase de verre ,
avec cette Inscription Grecque , gravée en
deux cercles autour de la Pierre du Tombeau.
Μίτρης ἔν όργάδι , χῶμα τὸ σῶμα καλύπτει
· χυνδόνακτος , ἱερέον ἀρχηγέ , Δύσσεβες ἀπέχε,
λήστνικ ονινορῶσι .
Le fens eft que ce Tombeau , fitué dans le
Bocage de Mithras , couvroit le corps du
Grand Prêtre Chyndonax. On ordonne à
l'impie de se retirer , parce que les Dieux
Liberateurs gardoient les cendres de cet Archi-
Druide .
Comme le Bocage de Mithras n'étoit autre
que celui qui environnoit le Temple de cette
Divinité , dans lequel les Prêtres se faisoient
inhumer , il ne faut plus s'étonner que notre
Monument ait été placé auprès d'une Fontaine
, & dans un Bocage. Je crois encore
que la caverne que l'on voit auprès , étoit
confacrée à Mithras , & qu'elle fervoit à initier
les Prêtres de la même Divinité dans fes
myfteres. S. Juftin , Martyr , & S. Jerôme ,
affûrent que toutes les cérémonies de Mithras
se celebroient dans des cavernes.
Elles étoient étranges ces cérémonies , foit
lors de la Fête du Dieu ,2. foit lors de l'initiation
MAR S. 439 17407
-
•
tion de fes Prêtres : & je ne doute pas qu'el
les ne fuffent religieusement obfervées dans
un Licu où se trouvoit un Temple auffi confi
derable, que celui que nous laiffe entrevoir le
Monument que j'explique. Nous avons vû
qu'on gardoit dans les Temples de Mithras
differentes figures d'Animaux , qui étoient
les représentations des Signes céleftes : on
donnoit le nom de quelqu'un de ces Animaux
aux Prêtres que l'on initioit , afin de
marquer leur consecration , on donnoit aux
Prêtres le noms de Lions , aux Prêtreffes celui
de Lionnes '; & ceux qui étoient établis Mi
niftres inferieurs , prenoient le nom de Cor
beaux : il y en avoit qui paffoient dans d'au
tres claffes , & qui prenoient le nom de divers
autres Animaux. La chofe fe pratiquoit
de même , felon le témoignage de Porphyre,"
(Lib. 4. de Abftin. cap. 16.) parmi les Mages
de Perse , chargés du culte de Mithras ;
d'où l'usage avoit paffé chés les Gaulois .
Il faut obferver de plus , que tous ces Prêtres
avoient accoûtumé de fe revêtir de la
peau de ces Animaux pendant les Fêtes &
les cérémonies du Dieu , chacun relativement
au nom qu'il avoit pris lors de fa consécration.
Il y avoit même un jour plus célebre
que les autres , où ils couroient fous ces
mafcarades , les rues & les carrefours , à la
maniere des Bacchantes ; c'étoit le jour où
B v l'on
434 MERCURE DE FRANCE
l'on célebroit l'anniverfaire de la naiffance de
Mithras , lequel étoit dans les Gaules fixé au
premier de Janvier , & à Rome , au 25. de
Decembre. Il n'étoit forte d'excès & de dan
ses obfcenes que l'on ne fit ce jour là : lat
coûtume en étoit encore dans fa vigueur au
fixiéme fiécle , quoique le culte de Mithras
fût alors éteint ; il avoit même paffé juſqu'aux
Chrétiens , qui s'abandonnoient à toutes fortes
de licences , ce qui obligea les Peres du
fecond Concile de Tours , d'observer un
Jeûne & de chanter des Litanies pendant
trois jours au commencement de Janvier.
Enfin il se trouva des Hérétiques , c'étoient
les Bafilidiens , qui , felon la remarque de
M. della Torre , eurent l'extravagance de
mêler dans leurs myfteres une partie de ceux
de Mithras ; ces Hérétiques parurent dès le
commencement du II. fiécle , auquel Baſilide
d'Alexandrie , difciple de Simon le Ma--
gicien , publia fes erreurs ; & ce fut principa
lement pendant ce fiécle ,, qquuee les myfteres
de Muhras furent pratiqués dans les Gaules.
Revenons à notre Monument. Il fe--
roit à fouhaiter , M. , que le temps nous
en eût conservé l'Infcription qui étoit aus
bas , mais il n'eft plus possible d'y rien découvrir.
Si elle étoit entiere & lifible , nous
aurions là affûrément une des plus belles
AntiMAR-
S. 1740. 435
Antiquités de nos Gaules , & des plus parfaites.
On me fit part à cette occafion de
Infcription qu'un vieux Médecin du Pays
avoit autrefois imaginée , qu'il croyoit pou
voir fupléer à l'original détruit & cela
fur le fondement d'un Fait chimérique , que
F'ignorance avoit tranfmis dans le Pays , par
une fauffe tradition : on difoit que le jeune
Homme représenté dans le milieu étoit un
Chevalier Romain, nommé Munatius Turnus,
qui , pour délivrer cette Contrée des ravages
qu'y faifoit un gros Serpent , avoit accoûtumé
son cheval , & deux chiens , à voir le
Monftre , sans en être effrayés ; qu'ensuite il
étoit venu l'attaquer , & l'avoit tué à coups
de lance , & qu'il avoit érigé ce Monument
à l'honneur du Soleil & de la Déffe Diane
afin de conferver la mémoire de ce haut
Fait. Dans cette idée , voici l'Inscription
que ce Médecin croyoit devoir-y lire : Munatius
Turnus , Eques Romanus , superato serpente
ingentis magnitudinis , hanc aram posuit
Soli & Diana.
II eft inutile de s'arrêter à démontrer le
ridicule de cette idée. Toutes les figures que
l'on voit sur ce Monument , sont entierement
étrangeres à ce Fait , & n'ont de raport
qu'avec les myfteres de Mythras. Ce qui
donna lieu , sans doute , à fabriquer cette
Infcription , c'eft le nom de Tourne , que
B- vj porte
436 MERCURE DE FRANCE
porte la Fontaine qui eft à côté de ce bas
relief: on en aura pris occafion de composer
cette Hiftoire fabuleufe du Serpent , & c .
Enfin , on m'affûra qu'il y a quelques années
, qu'auprès du baffin de la Fontaine ,
après un débordement d'Eaux confidérable ,
on avoit caché dans le mur une petite Urne
de fer , dans laquelle il y avoit quantité de
Médailles , sur lesquelles on prétend que là
Divinité du Monument étoit repréſentée. La
chose eft poffible , & je ne doute pas que
l'on n'ait frapé dans le Pays des Médailles à
l'honneur de la principale Divinité qu'on y
adoroit.
Tout ce que le temps nous a confervé de
ce Monument refpectable , prouve invinciblement
l'ancienneté de la Ville , aujourd'hui
nommée le Bourg S. Andeol ; elle s'apelloi
Gentibo , ou Gentibus. S. Andeol , Soûdiacre
, Grec de Nation , y fut martyrisé . Ayant
été chargé par S. Irenée de Lyon , du pại
quelque autre Difciple de S. Polycarpe de
Smirne , d'aller prêcher l'Evangile dans la
Gaule Viennoife , il s'étoit arrêté là ; mais il
fut pris dans cet exercice , & présenté à l'Empereur
Severe , qui étoit venu dans les Gaules
, pour paffer en Angleterre , c'étoit l'an
208. & par l'ordre de ce Prince , il eût la
tête fendue avec une épée de bois ; son
corps fut jetté dans le Rhône ; le lendemain
on
MAR S. 17401 年3 賞
on le retrouva , & on le porta non loin du
rivage , dans un Lieu où il fut enterré par
les Fideles. L'Eglife célebre sa Fête le premier
de Mai , comme le jour de son Martyre.
Tillem. tom. 3. des Emper
Adon , Archevêque de Vienne , qui vivoit
dans le IX. fiécle , raporte ce Fait dans fa
Chronique ; il le pouvoit tenir de la tradition
du Pays. Du temps de cet Auteur , fous le
Regne de l'Empereur Lothaire , les Reliques
de S. Andeol furent miraculeufement decouvertes
, & exposées à la vénération des
Fideles. On bâtit auffi tôt une Eglife en son
honneur , au même endroit où ses Reliques,
avoient été trouvées . Cette Eglife fut ensuite,
donnée par Leger , Evêque de Viviers , à
FAbbé & aux Chanoines de S. Ruf , en
Dauphiné , vers le commencement du XII .
fiécle. Ce Lieu qui s'apelloit alors , felon les
anciens Titres de l'Eglise de Viviers, Burgias,
ou Burgagiates , retint quelque chose de sa
premiere analogie , & prit de ce Martyr le
nom de Bourg S. Andeol , qu'il a conservé
depuis. Chron. apud Duchêne , Tom. II. Co÷
lumb. de Episc. Viver. p. 207 .
Je crois , M. , que, la Ville de Gen
tibo , eft la même que celle de Burgagia
tes , & que le Bourg S. Andeol a été bâti defes
ruines. Gentibo fut le premier & le plus
ancien nom que cette Ville ait porté dans les
temps
431
MERCURE
DE FRANCE
témps reculés ; & Burgagiates , fut celui qu'
elle prit après la defolation du Pays , & les
ravages que les guerres des Vifigots & des-
Romains y cauferent. La Ville s'étendoit du
côté du Temple de Mithras , mais je ne
crois pas que le Temple fût dans la Ville
même ; les Druides habitoient ordinairement
la campagne , & pratiquoient toutes
leurs cérémonies dans les Forêts & dans les
Cavernes. Ils y avoient auffi leurs Ecoles
publiques , où ils enfeignoient les Sciences
à la Jeuneffe Gauloife. La fituation du Lieu,
qui eft fort folitaire & tout fauvage , & qui
doit avoir été couvert de bois & de bruyeres,
nous prouve que ce devoit être là l'habitation
& le séjour des Druides consacrés au´
culte de Mithras ; ainfi ce Lieu devoit être
hors des murs de Gentibo , mais il n'en étoit ¨
pas bien éloigné.
Je me crois , au refte , fondé à soutenir
que ce Monument eft une preuve de l'ancienneté
de la Ville : car il eft rare d'en trouver
de pareils dans nos Gaules ; tous les symboles
que l'on y voit en sont un témoignage
indubitable . Le culte de Mithras eft le
plus ancien que l'on ait connu dans cette
Contrée : je ne pense pas que les Gaulois en
aycnt eû de plus confiderable , & qu'aucune
autre Divinité y ait été plus refpectée dès les
temps primitifs de l'établitlement & de l'accroiffe
MAR S. 1740 .** 439
croiffement de ces Peuples . De là j'infere
encore que la Ville devoit être confiderable ;
un Temple consacré à la principale Divinité
de la Nation , fupofe en effet une Ville im
portante ..
Je fuis avec respect, M. , &c.
A Nimes ce 18. Janvier 1740.
EPITRE A DAMON ,
Sur le mépris des Grandeurs.
A Mi charmant , Mörtel aimable ,,
Qui ne nourris ton coeur que de la verité ,
Damon , dont la fincerité ,
Par un fentiment agreable ,
File à mes jours la paix durable -
D'une douce felicité ;
De toute ma Philoſophie
Je prétens à tes yeux dévoiler le Tableau ;
C'eft à toi feul que je confie
Tous les fecrets d'un coeur qui ne t'eft pas nouveauj
Dont la tendre union he te fera ravie ,
Qu'au moment incertain , où le fatal cizeau ,
En tranchant le fil de ma vie ,
"
Me
440 MERCURE DE FRANCE
Me précipitera dans la nuit du Tombeau.
Puiffe le Dieu de l'harmonie
Faire éclore de mon cerveau
Ces traits de feu divin qu'enfante ton génie ,
Ces traits où brille le vrai beau !
De l'amour des Grandeurs, source de nos miferes
Mon coeur ne fçauroit être épris ;
Et pour ces pompeuses chimeres
Il n'eut jamais que du mépris.
rois-je , dans l'accès d'une ardeur frenétique ,
En rougiffant d'un Nom par mes Peres porté ,
Dans l'oubli de moi-même , infensé Politique ;
D'un état plus brillant briguer la dignité ?
Non, non ; loin des defirs de celui qui s'immole
Aux erreurs d'un orgueil dont il naît revêtų,
Far les troubles cruels d'une ambition folle
Mon efprit n'eft point combattu.
La Fortune à mes yeux n'eft qu'une ombre frivole,
Et j'irois le premier encenfer fon Idole ,
Si le rang donnoit la vertu.
De ces Titres brillans qu'admire le vulgaire
Je ne voulus jamais me laiffer éblouir ;
Et je vis leur éclat bien- tôt s'évanouir , -
Quand j'ôtai l'écorce légere
Du bonheur dont on croit qu'un Grand'doive joüirį,
Aint dès ma tendre jeuneffe ,
Par un principe encor trop cher à mon amour ,
BC
MARS. 44% 1740 .
Ét que me dicta la tendreffe
De celle à qui je dois la lumiere du jour ,
Je bannis loin de moi cette trifte foibleffe ,
Qui , déchirant les coeurs comme un cruel Vautour
Devient l'écueil de la fagesse.
J'apris que les bienfaits de l'aveugle Déeffe
N'offrent qu'un impuiffant fecours
Pour chasser la fombre triftesse ,
Dont cette inconftante Maîtresse
Empoifonne nos plus beaux jours ;
Et que fous fes brillans atours ,
Dont elle fe montre parée ,
Elle offre à fes Amans la Grandeur réverée
Qu'on voit en noirs chagrins s'évaporer toujours.
Heureux qui peut , d'un fort tranquile , }
Goûter la charmante douceur ;
Qui , dans un agreable azile ,
Que ne foilla jamais cette pompe
→ D'une ridicule Grandeur ,
inutile
Sçait jouir feul du vrai bonheur !
Retiré comme dans une Isle ,
Qu'attaquent vainement les ondes en fureur ,-
Il brave les flots de l'erreur ,
Et voit bientôt cesser leur courroux peu docile
Devant le plaifir trop flatèur-
D'une étude douce & facile
Qui charme également & l'efprit & le coeur.-
Content
442 MERCURE DE FRANCE
Content dans ce Lieu solitaire ,
Il n'eft point troublé par le bruit
De ce faux Senateur , qui pétri de chimere ,
Et dans un Char bruyant pompeusement conduit ,
N'eft du vrai Magiftrat que l'ombre imaginaire.
Il n'entend point la voix avide & menfongère
D'un Sujet de Plutus , dont le trifte réduit
Retentit nuit & jour du calcul ufuraire
De la dépense & du produit ;
Mais dans un repos falutaire ,
De l'amuſement Litteraire
Il fçait recueillir tout le fruit.
Fortune trompeufe & volage ,
Tu ne me verras point au pied de tes Autels ,
Demander par un vil hommage ,
Sous l'apas de tes biens , les maux le plus réels
Je laiffe à de foibles Mortels
Ce trifte & funeſte avantage ;
Et contre tes attraits mon efprit affermi ,
Prenant la fageffe pour guide ,
}
Ressemble à ces Guerriers , dont l'audace intrépide
Repousse avec fuccès un puissant ennemi .
Des vains honneurs dont tu difpofes
Je fuirai toujours l'apareil ;
Les troubles cruels que tu cauſes ,
N'interrompront point mon fommeil.
AuPrintemps de mes jours,je vais cueillir des Rofes,
Que
MAR S. 443 1740!
Que l'on ne trouve point éclofes
Dans ton Empire séducteur.
Je vais d'un repos agreable
Et d'une joye inaltérable
Suivre le Plaifir enchanteur ;
Et feul , à ton char déteſtable
Ne voulant point lier mon coeur ,'
Le fermer pour toujours aux cris de la Douleur
Vainement la Haine & l'Envie ,
Hérissant contre moi leurs ferpens furieux ,
Croiront pouvoir noircir ma vie
Par les traits les plus odieux ;
Et mafquant du nom de folie
Ce ſyſtême nouveau par moi ſeul adopté
L'Accuferont d'être enfanté-
Dans le bizarre fein de la Mélancolie.
Contre leurs témeraires coups ;
Armé du Bouclier de mon indifference
Je verrai leurs efforts jaloux
S'émouvoir avec impuissance.
Eclairé par la verité ,
Mon coeur ne sera point en butte à la Triſtesse
Et dans une vive allegresse ,
Goûtera la tranquillité.
Par M. B ** d'Aixt
DISS
444 MERCURE DE FRANCE
の♣ ♣ ♣ ♣ ♣ ƒ ƒ ♣ ♣ i̟ ¦ A
DISCOURS sur le Sujet proposé par
l'Académie Françoise pour le Prix
de l'Année 1739.
Beati mites , quoniam ipfi poffidebunt terram .
Math. v. 4.
Que la Douceur eft une Veriu qui asa récompenfe
dès ce monde..
L le
'Homme eft né pour être heureux , c'eft
premier apanage dont Dieu l'a revétu
en le créant. Il avoit pourvû à tous ses befoins
avant que de le placer dans ce Lieu de
délices qu'il lui avoit préparé ; & malgré
tous les grands avantages , & au milieu de
tous les biens dont il étoit possesseur,
Dieu lui avoit fait présent du plus grand de
tous les trésors , qui eft l'immortalité : Crea◄
vit Deus hominem inexterminabilem . Mais
depuis que par le peché il a perdu un fi
grand bien , il fe trouve réduit au comble
de toutes les miseres , dont celle qui lui
coûte le plus eft la deftruction de son corps
perte de la vie. & la
Les biens dont la Nature est enrichie
étoient ppoouurr lluuii.. Il avoit non seulement
l'empire sur toutes les chofes créées , mais
encore il étoit à l'abri de cette guerre intestine
& de ces combats , que la concupiscence
MARS. 1740 "44.5"
ce allume au milieu de lui , ensorte qu'il se
voyoit le maître de lui -même & exempt des
attaques qu'il est obligé de soûtenir & de
repouffer à chaque instant .
Proprietaire de tant de richesses , il pou
voit en jouir & les posseder toutes sans crime
, puifque le Créateur les avoit faites pour
lui ; de fi grands bienfaits n'étoient- ils pas la
félicité même ?
Depuis le péché & la desobeiffance du
premier Homme , tout ce bel ordre de l'Univers
que Dieu avoit formé , se trouve renversé
, ce levain de corruption a paffé à tous
les defcendans , a infecté toute la masse , &
a troublé l'oeconomie & l'arrangement qui
regnoit dans les choses créées. L'Homme ,
héritier malheureux du crime de son premier
Pere , s'est trouvé dans une pauvreté & un
aviliffement fi grand , que devenu tout charnel
, il ne fixa ses regards & n'attacha son
coeur qu'aux biens vifibles ; ces biens , avant
sa chute , pouvoient faire ses délices , mais
depuis son péché ils ne peuvent le satisfaire ,'
ni remplir son coeur : état déplorable .& malheureux
! Il a paffé en un inftant du comble'
de la félicité à la souveraine misere : il pouvoit
jour de tout , & , depuis sa prévarication
, il éprouve sans cesse qu'il passe facile-"
ment de la poffeffion à l'abus ; il a reconnu ,
mais trop tard , qu'il a lui -même empoisonné
446 MERCURE DE FRANCE
>
né ces biens , dont l'usage & l'établissement .
n'étoient que pour lui ; de riche qu'il étoit
il s'est trouvé dénué de tout , & dans cette
pauvreté il regrette des biens dont la seule idée
de les avoir perdus le rend d'autant plus malheureux
, qu'il en reconnoît tout le prix , &
qu'il sent plus vivement qu'il les à perdus
par sa faute ; il recherche avec paffion &
s'attache à ces biens viſibles ; & par une seconde
prévarication , il se rend encore plus
criminel puis qu'il defire fi ardemment
des biens , qui dans son premier état d'innocence
, n'étoient que pour lui , & dont il
s'est rendu indigne par son orgueil , par la dépravation
de sa volonté , & par son asservissement
aux créatures .
>
Que falloit- il donc pour tirer l'Homme de
cet état ? ( état , comme parle l'Ecriture , qui
a contristé le Créateur jusqu'à lui faire regreter
d'avoir créé l'Homme. ) Il falloit que
sa misericorde desarmât sa justice ; & comme
dans tous les Decrets de sa sagesse & de
sa bonté il avoit résolu de sauver sa créature
il ne falloit pas moins , pour la tirer
d'un fi profond abîme
que l'Incarnation
de JESUS -CHRIST Son Fils , couvert de l'humanité
, & sujet aux mêmes miseres que
la créature , excepté le péché , dont il venoit
réparer les ravages & les suites maiheu-
د
reuses.
C'est
MARS. 1740. 447
C'est donc à ce nouveau Libérateur que
l'homme doit s'adreffer pour être inftruit , &
pour sortir de l'état funefte où l'a précipité l'assujettiffement
aux biens terreftres, & c'eft auffi
par là que le Fils de Dieu commence sa Prédication
dans les jours de la vie mortelle ,
qu'il a paffés avec les hommes , par le Sermon
sur la Montagne , où voulant comme
leur remettre devant les yeux qu'ils sont nés
pour être heureux il leur enseigne les
moyens & la voye qui conduit à la vraye félicité
, en leur disant , Beati mites quoniam
ipsi possidebunt terram.
>
En effet , le Fils de Dieu pouvoit - il mieux
caractériser cette vertu de la Douceur, qu'en
nous donnant pour modele Dieu son Pere ,
irrité du crime du premier homme , qui semeble
abandonner les droits de sa Juſtice, pour
n'écouter que sa miséricorde , en accordant
à l'homme prévaricateur JESUS - CHRIST SON
Fils pour Sauveur & pour Libérateur , scule
Victime capable de satisfaire à l'injure que la
Divinité avoit reçûë par la chute du premier
homme ?
Ce ne seroit point remplir le Sujet proposé
, que de donner une légere idée de la félicité
de l'homme , & d'établir les avantages
qu'il peut retirer par la pratique de quelques
Vertus particulieres ; je dois me borner uniquement
à la seconde Béatitude , & je tâche-
Iai
448 MERCURE DE FRANCE
rai de prouver que si la Douceur eſt une ver
tu , qui reçoit dès ce monde sa récompense,
il faut qu'elle soit revétue des caracteres que
le Dieu de patience lui a attribués , je les réduis
en deux Parties , & je dis.
DIVISIO N.
Que le premier caractere de la Douceur eft
la soûmiflion à Dieu , qui a pour principe
Phumilité .
Le second caractere de la Douceur eft la
patience envers le Prochain, ce qui non - seuÎement
rend cette vertu aimable dans la societé
, mais encore la rend digne d'être couronnée
dès ce Monde , puisque les hommes
les plus hauts & les plus emportés , l'honorent
& la respectent dans ceux qui la possedent.
La Douceur , fondée sur la soumiflion à
Dieu , ayant pour- principe l'humilité.
La vraye Douceur, patience envers le Prochain,
qui forma le lien de la Societé , & qui
eft récompensée dès ce Monde ; c'eft ce que
je vais tâcher d'établir & d'expliquer dans les
deux Parties de ce Discours.
Premiere Partie. L'Apôtre S. Paul écrivant
aux premiers Chrétiens , étoit si convaincu
de la grandeur de la playe que le coeur de
l'homme avoit reçue par le peché , qu'il ne
ceifoit de leur recommander , que leur modeftie
MARS. 1740%
449
deftie fût connuë de tout le monde ; Modestia
vestra nota sit omnibus hominibus. Parce.
qu'il sçavoit qu'il n'y a que la Douceur fondée
sur l'humilité , qui pût réparer les désor
dres que l'orgueil avoit causé parmi les hommes
quoique le Latin porte Modestia , le
Texte Grec porte Douceur , ce qui ne fait
qu'une même chose , puisque la modération
Chrétienne enferme la Douceur , & qu'elle
retranche toute aigreur de nos paroles , de
nos actions & de notre coeur.
La vraye humilité porte quelquefois
à caz
cher les autres vertus, mais il faut que la mo
dération paroiffe toujours
, parce qu'étant
toujours obligés d'édifier nos Freres , il n'eft
jamais permis de les choquer par des excès,
qui auroient leur source dans la paffion.
Il n'y a point de Douceur où il n'y a point
d'humilité , puisque ces deux vertus sont
inséparables, & que la source de cette vraye
Douceur n'étant fondée que sur l'humilité
nous mene à la connoiffance de nous -mêmes
de notre propre fragilité , & du danger où
nous sommes à tout moment de tomber ,
cette connoiffance de nous - mêmes nous forçant
toujours à reconnoître en nous , ou les
défauts des autres hommes , ou la racine des
mêmes défauts , qui nous porteroit à y suc⚫
comber,si la grace de Dieu ne nous retenoit,"
On peut dire qu'on poffede la Douceur
C quand
450 MERCURE DE FRANCE
quand on ne sent point dans son coeur cette
bleffure , qui n'aît d'un orgueil picqué ; pour
lors il est bien aisé de la conserver envers les
hommes , mais il faut que cette Douceur
soit sans bornes , tant dans les paroles , que
dans les actions. Cum omni mansuetudine . Les
hommes sont donc injuftes & ne connoissent
point les caracteres de la Douceur , s'ils
sont orgueilleux & superbes , puisque l'humilité
eft le plus bel apanage de cette vertu .
S. Auguftin , en parlant de la Douceur
diftingue celle qui mérite d'être couronnée ;
ce n'eft point une Douceur de naturel , ni
d'humeur , ni de tempérament , ce qui ne
provient souvent que de la molleffe ou de l'amour
du repos , mais une vertu qui coûte à
l'orgueil de l'homme , qui lui faffe sacrifier
ce caractere turbulent , cette humeur emportée
qui le domine, & qui réprime la force
& la violence d'un tempéramment qu'il eft
obligé de vaincre & de dompter chaque instant,
pour se rapeller à lui - même , se contenir
dans les bornés de la modération Chrétiene
, être toûjours prêt à recevoir de son
Dieu tout ce qui peut lui arriver de plus fâcheux
& de plus funefte , n'ayant pour but
de lui obéir & de vouloir avec joye ce
qu'il veut & comme il le veut.
que
C'eft la Douceur Chrétienne qui aplanit
toutes les inégalités de nos humeurs , & en
retranche
MARS. 1740.
45T
}
retranche toutes les rudeffes , qui doit en
toute occasion faire paroître cette modeſtië
qui gagne les coeurs les plus farouches , qui
désarme souvent les hommes les plus furieux
& les plus emportés ; c'eft cette vraye
Douceur , qui ne s'aigrit point des injuſtices
des autres hommes au contraire , plus ils
sont injuftes , plus ils lui paroiffent dignes da
compaffion.
-JESUS -CHRIST ne nous a-t'il pas donné
Fexemple de la pratique de cette aimable
vertu de la Douceur dans sa Personne sacréc?
& dans les Saints , tant de l'Ancien que du
Nouveau Teftament dans la douceur & la
patience admirable de Marie , sa Mere , dans
la force & la générosité des Martyrs & des
Saints Confeffeurs,qui ont suivi fi fidellement
un si parfait modele ont travaillé
& qui
avec tant de zele à la faire aimer , & prati
quer par les hommes les plus féroces , qui ,
en ayant goûté les fruits , ont mérité de la
voir récompenser dès ce Monde ?
Mais que n'a pas fait JESUS- CHRIST luimême,
ce doux & humble de coeur par excellence
? depuis le moment de son Incarnation
jusqu'à sonretour glorieux vers son Pere , ne le
voyons-nous pas pratiquer l'obéiffance envers
-celui qui l'a envoyé , & la douceur & la pa-
- tience envers les hommes ? Obéïllance envers
son Pere jusqu'à la mort & la mort de la
Cij Croix;
452 MERCURRE DE FANCE
1
Croix , patience & douceur pour les hom
mes ,n'a -t'elle pas éclaté contre les injures des
Juifs contre la haîne des Scribes & des
Pharisiens contre l'envie des Prêtres & des
Docteurs de la Loy ? enfin contre l'abandon
& la trahison de ses Apôtres , dont il avoit
suporté toutes les foibleffes pendant le cours
de sa vie , & dont il éprouvoit le renoncement
& l'ingratitude dans le moment qu'il
consommoit l'oeuvre de leur rédemption , &
qu'il devenoit le Libérateur de toute la Ñature
?
Ne peut- on pas dire que la douceur & la
patience ont reçû dès ce Monde leur récompense
en la personne du Fils de Dieu même,
puisque c'eſtpar ces deux vertus qu'il a triomphé
de la mort & de ses ennemis ? c'eſt auffi
sur ce divin modele que s'eft fondée & étabilie
son Eglise,car les Apôtres & les premiers
Prédicateurs de l'Evangile , ont commencé
& terminé leur Miffion par la pratique de
ces deux vertus.
Que n'ont point fait les Martyrs & les
Confeffeurs de la vérité ? Il ont plus irrité les
Tyrans en ne leur résiſtant point, qu'en leur
faisant les reproches que leur attiroit leur fureur
contre le nom Chrétien , & leur cruau-
- té contre ses Défenseurs ; ces génereux Athletes
, qui tiroient toute leur force du Chef &
du Modele des Maryrs , qui eft J. C. avoient
apris
MARS. 1740. 453
apris à poffeder leurs ames par la patience ;
ils sçavoient tout attendre des persécutions
qui leur avoient été prédites , ils étoient tou
jours prêts à tout sacrifier plûtôt que de se
repandre en murmures , persuadés qu'ils ne
souffroient que ce que Dieu vouloit, & autant
qu'il leur en donnoit la force.
Si l'oposition qu'avoient les Tyrans pour la
douceur & la patience , a armé leur bras ,
c'eft auffi la force & la conviction de ces aimables
vertus qui les a désarmés , car les
Persécuteurs voyant qu'ils n'y gagnoient rien,
ont été contraints de ceder , & le sang de
tant d'Agneaux & de Victimes de ces Vertus ,
qu'ils venoient d'égorger , les a forcés de reconnoître
que la douceur & la patience méritoient
d'être couronnées dès ce Monde ,
puisqu'elles les ont conduits comme par de
grés , à embraffer la Religion où l'on pratiquoit
ces vertus , dont le nom seul les irritoit
, parce qu'ils n'en connoiffoient ni l'excellence,
ni la grandeur .
*
Si je n'étois refferré par la brieveté de ce
Discours, que d'exemples ne pourrois- je pas
citer de la soumiffion à Dieu & de la patience
envers le Prochain ? Job perd tous ses
biens & benit le Seigneur ; David reçoit avec
humilité & en esprit de pénitence les insultes
de Semeï , & tous les maux qui désolent
son Royaume & sa Famille ; les trois jeunes
Ciij Hébreux
454 MERCURE DE FRANCE
Hébreux dans la Fournaise ; Daniel dans la
foffe aux Lions ; Suzanne accusée , & tant
d'autres qui ont ajoûté à la soumiſſion aux
ordres de Dieu cette douceur & cette humilité
, qui fait la force des Chrétiens , & qui ,
comme dit S. Auguftin , nous rend plus forts
& plus courageux , à proportion que nous
sommes plus humbles & plus soumis à Dieu .
Après avoir démontré d'une façon précise
que le premier caractere de la douceur eft la
soumiffion à Dieu , qui a pour principe l'humilité
, je vais tâcher de prouver que le second
caractere de la douceur eft la patience
envers le Prochain , qui , la rendant aimable
dans la societé , la met par conséquent en
état de recevoir sa récompense dès ce Monde.
•
Seconde Partie Ce ne seroit pas prouver
que la Douceur eft une vertu , qui eft couronnée
dès ce Monde , si on ne montroit en
même-temps la source d'où elle tire sa félicité
; car la douceur ajoûte à la simple
patience , l'amour de ceux qui nous caysent
injustement quelques peines , non ens
aimant les maux qu'ils nous font souffrir ( ce
qui répugne à la Nature ) mais en les souffrant
avec charité , & les regardant comme
infiniment au deffous de ce que nos crime's.
nous ont attiré.
La soumiffion aux volontés de Dieu doit
mous porter à souffrir le mal qu'on nous fait,
quand
MARS. 455 1740
quand il eft de son ordre que nous soyons
traités de la sorte , & ce divin Sauveur nous
en a lui -même donné bien des exemples en
souffrant avec la douceur d'un Agneau , en
condamnant le mal & suportant les méchans
par sa patience , en répondant avec douceur
au Valet du Grand- Prêtre , & en priant pour
ses ennemis sur l'Arbre de la Croix ; &, voulant
encore nous faire connoître à quel esprit
nous apartenons , il ne s'eft pas contenté de
nous fournir des exemples dans sa Personne
sacrée , il a répandu cet admirable esprit de
douceur sur son Eglise naiffante , en la personne
de ses Apôtres, des Saints & des Martyrs
, qui ont scellé de leur sang les vérités
que l'Ecriture & la Tradition, ont par sa miséricorde
, fait paffer jusqu'à nous.
H suffit d'ouvrir les Livres Saints , pour y
trouver les génereux exemples de tant d'illuftres
Patriarches , & de ces grands Hommes
qui nous prêchent du haut de la gloire
à laquelle ils ont le bonheur d'être affociés ,
pour aprendre d'eux que c'eft après avoir
goûté dès ce Monde , où ils vivoient , lest
charmes & les récompenses qui accompa
gnent la douceur , qu'ils joüiffent à présent
de sa plénitude entiere dans le séjour de la
paix.
Noé au milieu des Pécheurs , les invite à
la pénitence , suporte & tolere pendant plus
Ciiij de
456 MERCURE DE FRANCE
de cent ans les débordemens des Hommes ,
& par sa douceur & sa patience il a mérité
d'être choisi de Dieu pour devenir le Pere
'd'un Peuple nouveau , a évité par- là d'être
enséveli & de périr avec toute la Nature.
Isaac se soûmet à son Pere pour être immolé.
Jacob souffre patiemment les persécutions
d'Esau , & ne peut l'apaiser qu'en s'humiliant
devant lui; enfin Joseph vendu, pardonne
à ses freres , & par sa douceur & sa
patience , il devient leur Libérateur & celui
de tout un grand Peuple ; en un mot nous
voyons cette vertu récompensée dans tous
ceux qui se font un devoir & une étude particuliere
de la pratiquer.
Le grand Apôtre , écrivant aux Romains ,
souhaite que le Dieu de patience leur accorde
cette union de coeurs & de sentimens , qui,
comme dit S. Grégoire , eft si néceffaire dans
la societé , qu'il eft impoffible d'être uni aux
hommes & de vivre en paix avec eux, sans
pratiquer beaucoup de patience . Car les pensées
& les lumieres des Hommes étant differentes
, chacun abondera toujours dans son
sens ; l'orgueuil qui se gliffe par tout ,
porte toûjours à nous attacher à nos sentimens,
préférablement à ceux des autres , &
dès -lors nous sommes prêts à les mépriser , à
les humilier , & à les mettre beaucoup audeffous
de nous.
nous
Quand
MARS.17402 $457 1740
Quand on ne s'étudie pas à pratiquer la
patience , on paffe facilement de la haîne
des défauts des hommes , à celle des hommes
même ; il faut donc se suporter les uns
les autres , & éviter de se choquer par la
contrarieté des humeurs , car en combien de
façons ' ne peut -on pas bleffer les hommes ,
puisque nous sommes tous remplis de passions
, & que toutes les paffions ont quelque
chose qui choque & qui rebute ?
un re
On parle en plus d'une maniere , & si les
paroles paroiffent douces & simples , le ton
de la voix , l'air du visage , enfin tout l'exte
rieur peut parler d'une façon qui choque &
qui bleffe l'amour propre des hommes.
A la vérité, si on releve tout jusqu'à
gard , une parole , une action même où le
hazard & la vivacité ont quelquefois plus de
part que la malignité , qui pourra subsifter ?
De -là le trouble & la confusion dans l'ordre
dų Monde , la haîne & la discorde dans les
familles les plus unies & les mieux liées ; en
un mot qu'elle oposition à la vertu , qui peut
dès ce Monde nous donner les prémices du
véritable bonheur?
Quoique la douceur & la patience soient
des vertus néceffaires à tous les Etats , sans
les parcourir tous en particulier , il eft de fait
qu'il n'en eft point où la pratique soit plus
indispensable que dans l'état de ceux qui
Cy sont
•
48 MERCURE DE FRANCE
sont non- seulement apellés à vivre avec les
hommes en géneral , mais particulierement:
à l'état le plus commun & le plus ordinaire
de la societé , à ceux qui sont plus étroitement
liés au commerce des hommes, je veux :
dire , dans l'engagement sacré du Mariago.
Car n'eft- ce pas un vrai travail que de s'oce
Cuper à connoître les humeurs l'un de
F'autre , d'éviter sans ceffe ce qui peut déplai
rede
>. procurer tout ce qui peut satisfaire
sans crime , suporter humeur , caprice , fanaisie
? que dis je , pour l'ordinaire indifferrence
, mépris , jalousie, peut- être infidélité ,
& que n'en coûte - t'il pas pour vaincre tous
tes les opositions qui se présentent pour éta--
Blir la paix & l'union qui doivent faire la baze
& le fondement de ce lien sacré? quels efforts
ne faut-il pas faire pour réparer les vices & les
défauts qui se sont gliffés en entrant dans un
Erar , où Pinterêt & la paffion ont cû quel-
Plusde part que Beftime & la v
amitié cette étude eft dans quelques - uns-
Je travail , non- seulement de quelques an+-
nées , mais de toute la vie. Il n'y a donc que
la patience & la vraye douceur qui nous rea--
dent légeres les peines d'un tel engagement,,
& qui puiffent nous en faire goûter les délices
, & recueillir les avantages , même dès ›
cette vie.
C'est pour Fordinaire dans ceux quillont
l'autorité
·
MARS. 1740.
ة ر و
4 .
Pautorité & qui sont élevés au- deffus des
autres, soit par leur naiffance, soit par le rang
qu'ils tiennent par raport aux Charges qu'ils
poffedent, que se trouve cet orgueil marqué,
si oposé à la vraye douceur;accoûtumés qu'ils
sont à n'être jamais repris ni contredits , &
voyant pour ainsi dire leurs défauts encensés.
par la baffe flaterie des Hommes qui sont audessous
d'eux , ils se nourriffent de leur pro.
pre ambition, et ils y meurent, à moins qu'ils
n'en soient arrachés par ces coups de la miséricorde
de Dieu , plus admirables qu'ordi
naires.
En effet qu'y a-t'il de plus désagréable
dans la societé , que ces hommes morosifs
& emportés, qui ne sont jamais contens, que
la moindre chose choque , & qui souvent déchargent
le venin de leur colere , & la fourgue
de leur tempéramment sur ceux qui se
présentent à eux ( avant même que de les
avoir entendus ? Ne peut- on pas dire que
ce genre d'hommes , qui exhalent de toutes
parts de caractere de la férocité la plus marquée
, ne mérite pas de vivre avec des Créa
tures raisonnables , mais dans les retraites les
plus éloignées de la vie civile & de la societé
humaine ?:
ز ا
Mais si au contraire on rencontre ( comme
par hazard ) dans un Miniftre , dans un Juge
ou dans un Magiftrat, cet accès facile, cet air
€ vj affable •
460 MERCURE DE FRANCE
*
affable & gracieux , ce ton de voix & ces
réponses favorables & compatiffantes sur les
besoins des pauvres & des malheureux ; si
dans ce Juge ou ce Magiftrat , la veuve &
l'orphelin trouvent des entrailles de miséìicorde,
qui les mettent à l'abri de l'opreffion ,
s'ils trouvent, dis - je, ce coeur droit et défintereffé
, qui ne foit porté qu'à rendre la juſtice
la plus exacte , qui par fes lumieres et fon
érudition , soit en état de déveloper la verité
de l'erreur, le droit et l'équité de la fourberie
et de la baffe chicanne ; qui foit attentif à ne
point prononcer au hazard quand il s'agit de
fauver l'innocent et de condamner le coupable
, ou lorsqu'il eft queftion de dépouiller
des familles entieres de leur vrai patrimoine,
c'eft alors qu'on fe fent porté à annoncer
hautement qu'on a trouvé cet homme vraiment
felon le coeur de Dieu , qui réünit en
lui des qualitités si excellentes , et qui a en
: partage ces vertus de la patience et de la douceur
,caracteres si défirables à la focieté ; que
- d'actions de graces ne rend-t'on point àDieu?
que de voeux n'adreffe - t'on point auCiel pour
Jui ? avec quel respect & qu'elle véneration
tous les hommes ne parlent ils pas d'un si
grand trésor ? et ne doit- on pas dire que c'estlà
un de ces Vases d'Election , où brille la douceur,
et qu'elle reçoit dès ce Monde fa récompense,
puisqu'il eft aimé et honoré des hommes
MARS. 1740. 461
mes sages et vertueux , craint et respecté des
plus méchants et des plus furieux ?
&
Ce ne feroit pas rendre à la vertu de la
douceur tout l'hommage qui lui eft dû , que
de s'apliquer fimplement à connoître les diferens
caracteres qui la rendent chere aux
-hommes , il faut encore après en avoir parcouru
les prérogatives fingulieres , qui font
la foumiffion a Dieu , fondéc fur l'humilité
et la vraye patience envers le Prochain ' , it
faut , dis -je , nous adreffer à Dieu par Je-
SUS CHRIST , fource de toutes les graces &
de toutes les vertus , pour obtenir de lui la
pratique de ce qu'il nous commande.
Priere à JESUS- CHRIST.
C'est donc à vous , Grand Dieu , qui n'étes
doux et patient que parce que vous êtes
éternel , que je m'adreffe
aujourd'hui
, pour
vous demander
la grace de pratiquer
cette
vertu de la Douceur
pour aprendre
de
vous que vous êtes doux et humble
de
coeur, afin que, parvenu à la connoiffance
et
à la pratique de ces aimables
vertus , Douceur
et Patience
, vous me falliez goûter les avan
tages qu'elles procurent
aux hommes
dans la
societé
et qu'après
avoir partagé dès ce
Monde les récompenses
qui l'accompagnent
,'
elles me conduisent
dans le séjour de la paix
et dans cette Terre promise de la vraye féli-
,
cité a
462 MERCURE DE FRANCE
cité , où je pourrai jouir fans crainte de fa
Douceur qui regne dans la Societé des Bienheureux
et recevoir l'accompliffement de cet
Oracle sorti de la bouche sacrée de JESUSCHRIST
, cet Agneau sans tache et le modele
parfait de la vraye Douceur.
Filii autem hominum in tegmine alarum tuarum
sperabant. Ps. xxxv. V. 8.
Ce Discours , de la Composition de M.
Etienne Carré , de Paris , eft aprouvé par
deux Docteurs de Sorbonne , qui ont signé
dans l'Original.
Statistst
DISCOURS DE SATAN,
lorsqu'il aperçut le Soleil , imité de Milton .
Les dix premiers Vers sont de M. de Voltaire , ç'eût
été une témerité d'entreprendre de les rendre mieux.
Toi, sur qui mon Tyran prodigue ses bienfaits,
Soleil, Astre de feu , jour heureux que je haïs ,
Jour qui fais mon suplice, & dont mes yeux s'éton-
T
nent ,
Toi,qui sembles le Dieu des Cieux qui t'environnent,
Devant qui tout éclat disparoît & s'enfuit ,
Qui fais pâlir le front des Astres de la nuit
Image du Très - Haut , qui- regla ta carriere ,
Hélas !
MARS. 1740!
463
Hélas ! j'eusse autrefois éclipse ta lumiere ;
Sur la Voute des Cieux élevé plus que toi ,
Le Trône où tu t'assieds, s'abaissoit devant moi
Et plongé maintenant dans le profond abîme ,
Des fureurs du Très - Haut je me vois la victime .
De tant de biens , hélas ! qui flatoient mon grand
coeurs,
L'orgueil me reste seul & fait tout mon malheur. )
Orgueil infortuné , déja ta folle audace
Détrônoit l'Eternel , & regnoit à sa place .
De quel retour affreux je payois ses bienfaits !*
Il prodiguoit ses dons par de-là mes souhaits ,
Et mon coeur trop ingrat s'armoit contre lui -même
Des biens que je tenois de sa bonté suprême .
De sabonté ! non , non , ce fut dans sa fureur
Qu'il voulut m'élever à ce haut point d'honneur ;
If sçavoit , le Tyran , qu'étant si près du Trône ,
Mes yeux seroient bien tot jaloux de sa Couronne.
Trop funestes faveurs ! mes désirs effrenés ,
Sans elles dans mon coeur ne fussent jamais nés.
Mais n'imputons mes maux qu'à mon trop de cou--
rage ; .
J'avois le coeur trop haut pour souffrir l'eclavage:
A-t'on vû comme moi mes égaux succomber
L'Eternel les soûtint & me laissa tomber.
Oui , peut-être qu'alors , injuste en sa clémence ,
Sa main les affermit par sa toute puissance ;
Et
1
464 MERCURE DE FRANCE
Et moi , livré... que dis-je... arrête , malheureux !.
Libre , n'as-tu donc pû disposer de tes voeux ?
Son amour , si ton coeur eût été plus sensible ,
N'eût-il pas du toucher ton orgueil infléxible ? dû
Maudit soit cet amour , qui dès-lors me creusoit
L'abime au fond duquel sa haîne m'attendoit !
Qui pourra me cacher à cer Etre suprême ?
Qui me pourra moi-même arracher à moi- même ?
J'ai bravé l'Eternel , j'en deviens le vengeur ;
Ma rage , & non ses feux , me déchire le coeur.
L'Enfer me suit partout , mais l'horreur de mon crime
Me fait voir en moi - même un plus affreux abîme ;
Et pour comble de maux , mon Tyran odieux
Partout, à chaque instant, se présente à mes yeux.
Par quels affreux tourmens mon ame est dévorée ?
Infinis en grandeur , ils le sont en durée .
Mais si mon repentir désarmoit son courroux ...
Quoi , lâche , trois-tu donc ramper à ses genoux ?
Que penseroient de toi ces Légions hautaines ,
Qui comptent que ta main rompra bien- tôt leurs
chaînes. ?
Qu'elles connoissent peu dans quelque abattement
Mon coeur, mon triste coeur languit en ce moment I
Mon Sceptre me dévore , & ceint du Diadême ,
Je suis leur Souverain sans l'être de moi - même.
Et si je les surpasse , ah ce n'est qu'en fureur ! ...
Voilà donc pour quel biens j'immolai mon bonheur
!
MARS. 1740. 465
Implacable Tyran , joüis de ta vengeance .
Je suis presque forcé d'implorer ta clémence ;
si mon repentir désarmoit tes rigueurs ...
Compte peu sur des voeux qu'arrachent mes douleurs Oui ,
Bien - tôt tu me verrois , séduisant ton Armée ,
Exercer contre toi ma rage envenimée .
Tu m'accables en vain sous l'effort de ton bras ;
St je suis atteré , mon orgueil ne l'est pas.
Un bienfait demandé me seroit un suplice.
Puis-je esperer d'ailleurs que sa haîne mollisse ?
C'en est fait, pour jamais nous sommes condamnés .
A l'homme nos honneurs sont déja destinés .
'Adieu , crainte , remords , repentir , espérance ;
S'il reste quelqu'espoir, qu'il soit dans la vengeance.
Vertueux , innocent , l'homme plaît à ses yeux ; ⚫
Faisons qu'il lui devienne un objet odieux.
Ce nouvel Etre est fait , dit- il , à son image ,
Faisons-le , s'il se peut , rougir de son ouvrage ;
Usurpons sur la Terre un Empire fatal ;
Il est le Dieu du bien , soyons le Dieu du mal .
Adoré comme lui , ma loi sera le crime ,
L'Univers mon Autel , & l'homme ma Victime .
Par M. Dolte *** . de l'Académie de Jully.
III.
466 MERCURE DE FRANCE
111 LETTRE contenant la suite des abus
introduits dans la Typographie , & la suite
des avis nécessaires pour les éviter.
27° Es Etiquetes des Cartes , M. étant instructives,
plus il y a d'Etiquettes dans la composition
d'un mot , et mieux c'est ; par exemple
dans le mot Sanctissimorum, l'Enfant doit employer
trois Cartes étiquetées , la premiere , celle de sanctus,
étiquetée adjectif; la seconde , celle de issimus,
étiquetée superlatif ; la troisiéme , celle de orum ;
étiquetée us , i ; pour marquer la logette de la seconde
déclinaison , &c. Les Maîtres qui négligent
la pratique de toutes ces Etiquettes, font torr à leurs
Enfans. Ceci doit s'entendre de tous les mots simples
ou composés , susceptibles d'une ou de plusieurs
Etiquettes instructives. L'usage de ces Cartes
étiquetées , dispose l'Enfant à pouvoir aprendre fa
cilement les déclinaisons et les conjugaisons , les
concordances et une partie de la Sintaxe , sur tout
lorsque le Maître a soin de lui donner des cartons
ou des tables analitiques , et lui en faire
dre la pratique sur la Table du Bureau .
compren-
28. Si les Maîtres étoient exacts à supléer aux
logettes du Bureau , les progrès de l'Enfant serojent
plus grands , il auroit plus souvent occasion de réitérer
les bons actes , d'acquérir et de fortifier les
bonnes habitudes élémentaires ; mais la plupart des
Maîtres écrivent mal , ortographient de même ; ils
n'osent exposer leurs Thêmes aux yeux critiques
des Partisans du Bureau . D'ailleurs la paresse , de
Concert avec l'ignorance , prive l'Enfant des ins➡
ructions , du suplément qu'un bon Maître pourroit
donner
MAR S. 1740. 467
donner pour les Cartes des sons simples , compo
sés de plusieurs Lettres , les Cartes des mots des Logettes
scientifiques ou des terminaisons des noms
des Verbes en Latin et en François , &c. On trouve
rop pénible d'avoir toujours la plume à la main ;
la Méthode vulgaire charge moins le Maître. C'est
là un des grands obstacles à la Typographie . La
Méthode vulgaire , sur tout dans un College, laisse
libre un Précpteur pendant les Classes , c'est un Bénefice
avec de petites Charges , au lieu que la Méthode
du Bureau augmente les charges d'un jour à
l'autre , et ne permet presque pas de quitter de vûë
l'Enfant dont on s'est chargé. Les Parens sont priés
de bien réflechir sur cet Article .
29. On a bien de la peine à se défaire des mau
vaises habitudes ; les Maîtres n'en doivent pas lais
ser prendre aux Enfans Typographes, ils doivent lescorriger
d'abord , et à chaque acte , et c'est ce que
la plupart ne font pas , lorsqu'ils laissent courber
les Enfans sur la table du Bureau , ou sur le Livre ,
lorsqu'ils ne reprennent pas les mains gaucheres
sur tout aux petites Demoiselles. J'en ai trouvé
qu'on avoit laissées des années entieres sans y prendre
garde. A l'égard des garçons , il seroit bon
qu'on les accoûtumât à se servir également de chaque
main , ou préférablement de la main droite ;
on ne doit rien négliger dans la premiere éducation
de l'enfance . On ne sera pas surpris du petit nombre
de bonnes éducations , quand on verra d'un
côté des Parens dissipés , adonnés aux plaisirs , &
de l'autre côté des amies mercenaires et indifferentes
sur la bonne éducation des Enfans ; il en coûte- ;;
roit trop à tour le monde , si chacun , pour bien
élever un Enfant , étoit obligé de s'acquitter de som
devoir.
30°. La touche , dont les Maîtres de la Méthode
vulgaires
468 MERCURE DE FRANCE
vulgaire se servent , prouve contre la Méthode mê→
me , et contre l'usage prématuré des Livres . Le Bureau
Typographique ne doit pas faire usage d'une
touche , parce que les Caracteres sont gros et qu'on
ne donne à l'enfant qu'une Carte , sur laquelle on
ne met peu à peu qu'une Lettre , qu'une syllabe ,
qu'un mot , qu'une ligne , &c . à mesure que l'Enfant
avance. Cette Carte , qu'on apelle Thême , ou
Copie , est mise sur le moraillon de la serrure qui
sert de Pupitre . La touche n'est nécessaire que
pour guider l'Enfant sur un Texte Latin , dont on
veut lui aprendre l'explication , sans lire la construction
, qu'on supose faite , ainsi qu'il sera dit ailleurs.
On trouve quelques Enfans qui se servent de
leur doigt pour touche , mais il est aisé de leur
montrer à travailler sur la Table du Bureau , sans
autre secours que celui des yeux . L'Enfant en est
plus attentif , on supose qu'il a la vûë bonne , au
trement il faudroit faire beaucoup travailler d'oreille
, & aider pour le reste à l'Enfant.
31 °. Composer lettre à lettre sur la Table du
Bureau , c'est suivre la Méthode vulgaire , il faut
s'attacher à faire composer par sons , par terminaisons
de Noms & de Verbes , et par mots , pour
donner plutôt la connoissance de l'Ortographe de
l'oreille et des yeux , et l'intelligence des parties du
Discours Il y a une gradation à observer en cela ;
on ne doit pas imiter ces Maîtres , qui se contentent
de faire ranger des mots en Latin et en François
, et de les faire aprendre par coeur. L'Enfant
pour lors n'aprend que par routine , son sçavoir est
purement local . Les Parens sont trompés , s'il n'y
prennent garde, en faisant composer eux - mêmes par
les sons. L'avis est d'autant plus nécessaire , que
cela est arrivé dans plusieurs maisons , où les Enfans
lisoient en Latin & en François des mots entiers
MARS. 1740. 469
tiers sur des Cartes , qu'ils ne pouvoient pas lire
quand ils étoient composés lettre à lettre , et son
a son . Les Parens étoient contens , faute de bien
examiner la chose .
tumer
ses li-
32°. L'amour de l'ordre et du vrai , doit s'inspirer
peu à peu aux Enfans ; le Maître ne doit rien négli
ger de ce qui peut servir à lui donner de bonnes
habitudes. On doit donc de bonne heure l'accoûà
ranger proprement ses Cartes , à séparer
d'abord ses syllabes , ensuite ses mots ,
gnes, et les faire aller droit une ligne sous l'autre ,
bien loin d'imiter ou de tolerer la négligence de ces
Maîtres , qui ne sont jamais choqués de la confusion
et du désordre. Ce manque de goût nuit
aux Enfans, susceptibles du meilleur dans leur tendre
jeunesse. Le coup d'oeil d'un Bureau Typogra
phique prévient en sa faveur les esprits philosophi
ques , amateurs de l'ordre , et choque les esprits
vulgaires , prévenus ou anti - philosophiques , & comme
le nombre des Voyans est petit , le Bureau
Typographique sera long - temps un sujet de
scandale parmi les simples Latinistes et les gens
prévenus , qui font profession de ne pas raisonner.
33 °. Quand l'Enfant sçait l'Ortographe de l'oreille
, et qu'il est ferme sous la dictée ,
lui donner des Thêmes pour les yeux , et lui apren
dre l'usage et la pratique de toutes les combinaisons
des lettres , qui ne donnent qu'un son , et
c'est seulement pour lors , qu'il faut parler pour
les yeux , ou l'Ortographe ordinaire . , sans qu'il
soit necessaire de mettre les petits Enfans sur un
Livre ; on ne doit jamais se presser de faire dire la
leçon dans un Livre. Les Thêmes manuscrits , et
agreables à l'Enfant , lui feront faire de plus grands
progrès . Les Maîtres sont trop complaisans sur ce
point , et les Parens trop pressés et trop impatiens ;
on doit
s'ils
470 MERCURE DE FRANCE
s'ils vouloient raisonner , il seroit aisé de les desa
buser , mais le préjugé est leur boussole.
34°. Voici un Article dont peu de Maîtres voyent
P'importance ; on ne doit corriger les fautes typographyques
de l'Enfant que sur la Table du Bureau,
et non dans ses mains , ni en l'air, quoique l'Enfant
le demande . Il ne faut pas non plus l'accoûtumer à
montrer toutes ses Cartes avant que de les mettre
sur la Table ; cette mauvaise habitude devient un
badinage inutile ; la correction sur la Table est plus
sensible , surtout en couvrant sans les retirer , les
Cartes mal employées , afin de pouvoir récapituler,
et retrouver , s'il le faut , toutes les fautes corrigées.
L'Imprimerie du Bureau donnant l'équivalent
de l'écriture , on doit corriger sur cette même écriture
, prendre à témoins les sens de la vûë et de
l'ouie , pour faire une plus grande impression sur
les Enfans , et même sur l'esprit des Parens. On
demande , par exemple , combien de fautes a
fait l'Enfant , et quelles fautes il a faites , comment
on l'a corrigé L'Enfant doit répondre à toutes
ces demandes , ou bien en relisant son Thême à
haute voix il fera de lui - même remarquer toutes
les corrections . La methode vulgaire sans écriture ,
n'a rien qui aproche de cela .
35°. Les Maîtres n'étudient pas assés le caractere
de leurs Enfans , leur maniere de penser , la
provision d'idées acquises , leur liaison & c. Ils ne
prennent pas assés garde que l'Enfant compare toujours
la nouvelle idée proposée avec l'idée précé -
dente et acquise , il n'est occupé qu'à voir de nouveaux
objets , et d'en comparer les raports les plus
apareus , il philosophe continuellement , pendant
que son Maître , la plupart du temps , croupit dans
Fignorance sans reflexion , sans sagacité. C'est aux
Parens y prendre garde , car si le Maître est sans
esprit
MARS. 1740.
47%
esprit , il rendra bête l'Enfant. On est surpris bien
souvent de voir que des Enfans vifs et pleins d'esprit
, paroissent ensuite tout autres , sçavoir tristes,
taciturnes, et presque hébêtés ; c'est là un des fruits
de la méthode vulgaire, disproportionnée à l'Enfance.
Il n'y a point d'efprit philosophique qui ne sente
cela ;
mais il faudroit que les Parens le sentissent
et qu'ils se déterminassent en consequence pour le
bien et même pour le mieux de leurs Enfans .
•
36. L'on doit , ce me semble , mettre au rang
des abus non seulement les alterations et les mauvaises
pratiques du systême du Bureau , mais encore
les omissions et les négligences volontaires sur les
exercices de l'Enfant. Or les Maîtres ne sont pas
assés laborieux , lorsqu'ils négligent de choisir et
de variér les Thêmes tous les jours , relativement à
l'état , à la condition de l'Enfant , et à proportion
de fes progrès. Le Journal de ce qui se passe chaque
jour dans la Maison , dans la Famille , dans la
Ville , et à la Cour , doit donner abondamment
les sujets propres à varier les Thêmes au goût de
l'Enfant , et même des Personnes qui l'environnent,
J'insiste beaucoup sur le choix et la varieté des
Thêmes , parce que c'est le vrai moyen d'entretenir
la curiosité de l'Enfant. Il faut être bien raisonnable
, pour se contenter de peu d'objets. Le torrent
est pour la nouveauté et la variété . Les grands Seigneurs
et les Enfans en ont plus de besoin qu'un
simple Bourgeois , et qu'un simple Artisan. Il faut
donc avoir de la condescendance ; pourvû qu'elle
soit utile à l'Enfant , c'est l'essentiel .
37°. Beaucoup de Maîtres tiennent trop longtemps
l'Enfant à la même leçon ; il prend l'habitude
et la facilité pour celle là , et a moins de goût
pour une autre ; il est mieux au contraire de changer
toujours de Thême et de leçon , sauf à revenir
pous
472 MERCURE DE FRANCE
pour juger des progrès de l'Enfant. On doit varier .
et combiner les mots et les lignes , ensorte que
dans la semaine l'Enfant ait pû faire un cours complet
des sons de la Langue , des étiquettes , et des
especes contenues dans les logettes du Bureau. Il y
à des Maîtres bornés à quelques logettes , à quelques
exemples , ce n'est pas là l'esprit du Bureau ;
quand on a cet esprit méthodique , et de sagacité ,
on trouve le systême du Bureau très simple en luimême
, quoique composé de bien des especes differentes.
Les esprits bornés voyant un si grand
nombre de logettes , et jugeant par eux - mêmes ,
s'imaginent que c'est du casse - tête pour les Enfans;
l'experience fait voir le contraire.
38 °. Si les Maîtres vouloient faire attention à ce
qui est contenu dans les logettes du Bureau, ils trouveroient
dequoi instruire l'Enfaut pendant un loug
temps sans lui mettre aucun Livre entre les mains,
C'est au Maître à bien feuilleter les Livres , à en
prendre l'essentiel , pour en faire part , dans l'occasion,
à son Eleve.On néglige trop l'étude des loget
tes , surtout celle du Calendrier , dont chaque Carte
, ou chaque mot , peut donner lieu à de petites
instructions "élementaires , qu'on allonge tous les
jours pendant le cours de l'année , ou du Calendrier
, les jours de la semaine , les noms des douze
mois , celui du Saint de chaque jour , sous quel
Regne , sous quel Pape , de quel Pays , de quelle
mort , quels Faits , quels Ouvrages , de quel ordre,
de quelle Famille , et tout à profit ; on peut en dire
autant de toutes les logettes scientifiques , du Dic
tionaire Historique , Géographique , Chronologique
, Mytholog que , et Héraldique , du Dictionaire
Philosophique et Enciclopedique de l'Enfant, pendant
que le Maître lui- même se sert de tous les
grands Dictionaires , et de tous les Livres d'usage,
supose
MÅRS. 1740: 473
Luposé que les Parens veuillent les fournir , ét que
le Maître , diligent et laborieux soit en état de s'en
servir ; deux articles essentiels, et qui ne se rencon
trent guere. Je suis &c .
*** *******
LE LIERRE ET LA GRANGE!
FABLE.
UN Lierre rampant tristement dans la fange
Sous les pieds de cent Animaux ,
Qué tous lui faisoient millė maux ,
Sans qu'il fçût où fe plaindre en ce malheur
étrange ,
Après d'effroyables travaux ,
A la fin sur ses pas il rencontre une Grange :
Vous voyez , lui dit-il , dans un état affreux
Le plus infortuné de tous les malheureux.
Foible , & toujours gissant par terre
Hélas ! on me fait une guerre
Queje ne puis plus soûtenir ;
Vous allez par ma mort bientôt la voir finir ,
Si bientôt , ma chere Voiſine ,
( Un nom fi doux , je crois , n'a rien qui vous chagrine
, )
Vous ne m'aidez de vos fecours.
Ne pensez pas que rien efface
De ma mémoire cette grace ;
D
Je
474 MERCURE DE FRANCE
Je m'en ressouviendrai le reste de mes jours.
Souffrez que contre vos murailles
J'attaché les foibles tenailles
Dont la Nature m'a pourvû ,
Et qu'à leur aid e foûtenu ,
Je garantifle au moins ma tête
Des infultes que l'on m'aprête.
Au reste , s'il vous faut parler franc sur ce point,
Vous ferez tout ensemble & mon bien & le vôtre,
Car nous nous fervirons l'un l'autre.
Si vous me foûtenez , de ma part , j'aurai ſọin
De vous garder de la froidure ,
En vous faisant de ma verdure ,
Que j'ajusterai proprement , '
Un Manteau commode & charmant,
Dieu fçait fi des Passans vous serez admirée ;
Quand ils vous en verront parée.
La Grange séduite à moitié ,
Par un sentiment de pitié ,
A cette promesse frivole
D'un nouvel embellissement ,
Engage au matois ſa parole ,
Et donne son consentement
A tout ce qu'il exigeoit d'elle .
Le Lierre auffi - tôt , tel qu'un rets de fifcelle
Vous l'envelope entierement ,
Et par mainte forte racine ,
Vous
MARS.
475 1740
Vous penetre profondément
Dans les flancs entr'ouverts de la chere Voifine ,
Qui , mais trop tard assûrément ,
Connoît que le Voifin , au lieu d'un ornement ;
Sera sans faute sa ruine ;
Car déja , dès son fondement ,
Ses gros cordons la defunissent ,
Et de plus , insensiblement ,
Par leur humidité ses feuilles la pourrissent.
Que conclure de tout ceci
A mon jugement le voici .
C'est qu'un Homme inconnu qu'on arrache aur
miseres ,
Attire bien souvent de fâcheuses affaires .
Ainfi n'accordons point à l'aveugle pitié
Ce que nous ne devons qu'aux Loix de l'amitié .
Par M. Luneau , Principal du College d'Is
soudun.
Dij
OBSER
1
476 MERCURE DE FRANCE
CBSERVATIO N adressée à M ***
sur l'origine qu'il a donnée dans le Mercure
'de Decembre 1739. premier Volume , au
nom de l'Empire de Galilée , ufué à la
Chambre des Camptes de Paris , par M.
L'Abbé L.....
'Aprouve fort , Monfieur , que vous ayez
communiqué au Public une Notice de
l'Empire de Galilée. Ce sont là de ces particularités
qui , quoique peu importantes ,
exigent d'être une fois rendues publiques
pour l'instruction de la Posterité , afin que
dans la suite des temps on évite de donner
dans la méprise au sujet de cet Empire singulier
, & que ceux qui seront ennemis des
Fables , car je compte qu'il y en aura´danş
les fiécles futurs , de même qu'il y en a aujourd'hui
; ) afin , dis-je , que ceux qui seront
ennemis des fables , puissent avoir en main
de quoi réfuter tout ce que la fucceffion des
temps enfantera de mysterieux ou de romanesque
à l'égard de cet Empire.
, , J'admets , Monsieur , volontiers tout ce
que vous en dites. Il n'y a que l'étimologic
du nom de Galilée que je ne puis goûter ,
parce que je ne la crois pas vraie. Il est certain
que les Juifs ont habité diyers Cantons
de
MAR S. 1740.
477
de Paris. Chacun sçait parfaitement quel
raport le nom de Galilée a avec cette Nation ;
mais il est moins probable que le nom de la
ruë de Galilée , ait fait naître celui de l'Empire
,qu'il ne l'est que ce soit la chose apellée
Galilée , qui, ayant donné le nom à la Communauté
des Clercs des Procureurs de la
Chambre des Comptes, l'ait ensuite communiqué
à la rue en question .
Un petit coup d'oeil sur le Glossaire de
Du Cange , au mot Galilaa , met les Lecteurs
en état de juger que tout Bâtiment oblong
s'apelloit Galilea dans les bas fiécles , & que
souvent au lieu de dire dans la Galerie , on
disoit dans la Galilée. Les Nefs des Eglifes ,
surtout les plus anciennes , portoient ce
nom , parce qu'elles étoient fort étroites :
outre les preuves raportées dans Du Cange
& dans ses Continuateurs , on " en voit encore
une dans le IV. Tome des Annales Bénédictines
, à l'an 1047. à l'endroit où il est
parlé de l'Eglise de Vendôme . Quelquefois
auffi les Galeries des Portiques étoient apellées
Galilées , vous en verrez la preuve au
même endroit de Du Cange. Il eſt done
tout naturel de croire que les Cleres de Pro +
cureurs de la Chambre des Comptes ont pris
le nom d'Empire de Galilée , parce que leur
résidence étoit ou dans quelque Galerie , ou
dans quelque Salle oblongue du Bâtiment de
D iij
la
478 MERCURE DE FRANCE
la Chambre des Comptes. Vous fçavez que
dans le quartier dont vous parlez , il en subsiste
encore une très longue & étroite .
Voilà , M. , l'origine que je donnerois au
nom de Galilée , qu'il a plû à ces Mrs d'ériger
en Empire , & je n'y mêlerois les Juifs
pour rien du tout. Je suis persuadé qu'ils
n'influent pas davantage dans la formation
de ce nom , que dans celui de Villejui
proche Paris , quoique quelques Titres l'apellent
Villa Judaa. Si donc il y a à Paris
une rue de Galilée ( ce que votre Ecrit m'aprend
, ) ce nom lui vient plûtôt de ce qu'-
elle conduit à quelque notable Galerie , ou
qu'elle la cotoye , que d'avoir été une
habitation de Galiléens ; ou au moins il faut
dire que cette ruë a tiré son nom de l'Empire
de Galilée, & non que cet Empire a
tiré son nom de la rue. Au reste , comme je
l'ai déja dir , le sujet est de fi petite importance
, que la chose ne mérite presque pas
d'être mise en question. C'est seulement
une petite Remarque que je donne ici pour
l'instruction de ceux qui s'aviseront de rechercher
dans la suite la vraie origine des
noms des rues de Paris , qui s'alterent de
jour enjour , jusqu'à devenir tout- à- fait mé¬
connoiffables .
Ce que je viens de remarquer sur l'origine
du nom de l'Empire de Galilée , me paroît
pou
MARS. 1740. 479
pouvoir encore être apuyé sur ce que fournissent
les Volumes des Ordonnances.de.nos
Rois. Je me confirme de plus en plus dans
la pensée , qu'à la Chambre des Comptes
il y avoit des noms finguliers à chaque
apartement , & que ces noms passoient en
usage jusque dans les Actes ; lorfque je lis
à la fin de trois Ordonnances de Charles
Régent de France en 1358. Per Dominum
Regentem in Confilio suo in Camera Computorum
superius ad Galathas ubi erant Domini
de Montemorenciaco . Ordon. des Rois , Vol.
3. pag. 337.
Il est clair que le dernier étage s'apelloit
Galathas dans la Chambre des Comptes , &
que le Conseil s'y tenoit quelquefois. Le
Roy Jean y avoit même assisté en personne,'
comme il paroît par des Lettres de l'an
1353. imprimées au IV. Volume , qui finissent
ainfi Datum in Domo de Galatas anno
Domini M. CCC. LIII . die XIV . Julii . Per Rcgem
Matthieu. De même donc qu'il ne fau
droit pas penser le moins du monde à la
Province de Galatie lorsqu'on lit cette conclufion
, quand même la Salle Galatas de la
Chambre des Comptes auroit donné le nom
à une rue , je crois aussi qu'il ne faut aucunement
penser à celle de Galilée ; ni aut
Peuple de Judée , lorsqu'on veut découvrir
la cause du nom de l'Empire de Galilée de
la même Chambre des Comptes,
480 MERCURE DE FRANCE
L'AMOUR CARACTERISE
ENnemi déclaré du repos des Mortels ,
Qui fais naître en leur sein des desordres cruels
Souffle séditieux , qui , devorant leurs ames
Etouffes leur raison par de mortelles flâmes ;
Tiran des coeurs , Amour , fils de la fausseté
Et de la perfidie Artisan effronté ,
De tes charmes trompeurs dont le foible s'enyvre,
Que le Sage a blâmé , qu'il a honte de suivre ,
Porte à d'autres qu'à moi le funeste poison ,
Va , de tous tes efforts triomphe ma raison .
Je foule aux pieds tes Loix, je sors de tón Empire,
J'abjure enfin ton culte , & ma tendresse expire .
Que ce Sexe enchanteur , .complice de tes Faits ,
Emprunte contre moi de toi de nouveaux traits ;,
Que ces fieres Beautés, qui caufent tant d'allarmes ,
Exercent de concert ton pouvoir et leurs charmes ;
Qu'ils arment contre moi tes languissantes mains,
Contre un stoïque coeur tes efforts seront vains.
J'aimois , je l'avouerai , jamais d'un fi beau zela
Un Sujet sous ton joug n'a paru plus fidele ,
Et n'a, pour illustrer ta gloire & tes statuts
Payé sans murmurer de plus riches tributs ;
A quelle épreuve hélas ! mettois-tu ma constance ?
Quelle
MARS. 1740. 48
Quelle foule de maux annonçoient ta puissance ? .
Quels soucis devorans & quels soins inquiets
Corrompoient la douceur de tes moindres bienfaitse
Quelle viciffitude en ta cruelle flâme !
De quels divers transports obsedes-tu notre ame ?
Elle passe à ton gré de la joye aux douleurs,
De la haine à l'amour , de la tendresse aux pleurs,
Et ne trouve à la fin du trouble qui la presse,
Que de honteux remords d'une indigne foiblesse ;
Et ces plaisirs si doux dont nous fûmes charmés ,
N'offrent qu'une chimere à nos esprits calmés.
Celle qui m'engagea dans la fatale yvresse
Me sembloit mériter cette rare tendresse ;
Moins sensible pourtant qu'habile à trop charmer,
Elle ignora toujours comme l'on doit aimer.
Soit goût , foit préjugé, feinte, crainte , ou caprice
Elle veut sur ce point se taxer d'injustice ;
Maîtresse de ses sens avec séverité ,
D'une vertu trop dure elle fait vanité ;
Enchaînant le penchant que donne la nature
Avec trop de rigueur sa raison le censure ,
Ce n'est pas qu'en son coeur la tendre paffion
Ne puisse trouver place à son impreffion ;
Mais de la surmonter elle chérit la gloire ,
Pour être un rare exemple au Temple de Mémoire.
Dv
RE482
MERCURE DE FRANCE
REPONSE à la Lettre , contre les Remarques
sur la Traduction de la III. Elegie du premier
Livre des Tristes d'Ovides , par M.
Le Franc , imprimée dans les Observations
sur les Ecrits modernes , Tome II . p . 1 3 .
LE
E dépit étoit vif dans celui qui a écrit
contre les Remarques imprimées dans
le Mercure du mois d'Août dernier , sur la
Traduction de la III. Elegie du premier
Livre des Tristes d'Ovide : l'Auteur de la
Lettre , proteste qu'il n'est ami , ni connu
de M. Le Franc : cependant il prend sa défense
avec la derniere chaleur , pour ne rien
dire de plus ; il se fait de fête sans être invité,
& vient de gayeté de coeur, aprendre à
' Auteur des Remarques , qu'il les regarde
non seulement comme inutiles , mais qu'il pense
que M. L. F. ne pourroit en faire usage , sans
défigurer sa Traduction , & sans y répandre un
froid , capable de glacer tous les Lecteurs. Ce
ton est décisif ; est - il également solide &
judicieux ? Ces sortes de déclamations sont
la ressource ordinaire des causes desesperées.
Le déclamateur auroit mieux fait d'imiter &
de respecter le silence de M. L. F.
Si tous les Lecteurs avoient pensé des
Remarques , comme on en parle dans la
Lettre,
MARS.f.
483
174
Lettre , il est constant que l'Auteur auroit dû
s'épargner la peine de les écrire. Mais , s'il
est vrai au contraire , que ces Remarques ,
loin de rendre la Traduction séche & servile
, ne peuvent servir qu'à la rendre plus
fidele & plus conforme au Texte d'Ovide ,
sans en diminuer l'élegance , que penser de
la sortie que l'Auteur de la Lettre à faite ? II
a battu la campagne , & n'a eû que la fatigue
de reste.
a
Vous dites , M. , que dans les Remarques
on reproche seulement à M. L. F.
de n'avoir pas traduit autant de mots , qu'il
s'en trouve dans le Poëte Latin. Des dix- neuf
Remarques qu'on a faites , vous en avez
choisi deux des moins considerables , auxquelles
vous faites une réponse des plus superficielles.
Mais si votre dépit ( j'aime à me
servir de vos termes ) vous avoit laissé assés
de tranquillité , pour suivre ce Faiseur de
Remarques , vous auriez aperçû avec lui ,
que tous les mots qui ont été négligés ou
remplacés par M. L. F. disent dans le Texte
Latin , quelque chose de plus ou de moins
que la Traduction Françoise , & que ce n'est
pas une simple omission de mots que l'on a
remarquée , mais une omission de sentimens
& de choses.
Quand on traduit un Poëte , tel qu'Ovide,
il n'est pas nécessaire de lui prêter des beau-
D vj tés
484 MERCURE DE FRANCE
tés étrangeres , il en a assés des siennes ; M
L. F. pouvoit rendre sa Traduction aussi fidelle
, qu'é -légante , sans s'asservir à la faire
en Ecolier , & sans éteindre le feu de son
imagination.
Les Graces & Venus ont versé tous leurs
charmes sur une belle Personne , que Rigant,
ou Largilliere peignent ; ces grands Peintres
représentent sur la toile une partie des traits
qui font la ressemblance du Portrait avec
l'Original ; mais il en est d'une telle finesse
que la plus sçavante main ne peut y atteindre
. Il en est de même de quelques beautés
d'Ovide ; elles consistent souvent dans
l'expression ; si on ne les saisit pas , on en
substituë d'autres ; mais comme ce ne sont
point les siennes , tout Lecteur est en droit
de réclamer contre l'échange , & de redemander
au Traducteur ce qui apartient au
Poëte Latin. C'est ce qu'a fait l'Auteur des
Remarques ; il a senti toute la beauté de la
Traduction de M. L. F. il a reconnu avec
plaisir qu'elle en est pleine ; mais il a voulu
distinguer celles qui lui apartiennent , de
celles qui sont à Ovide ..
Il a d'abord observé , qu'en général l'expression
du Traducteur est trop forte & trop
élevée pour une Elegie : Ovide lui - même a
défini cette sorte de Poësie , un Poëme plaintif,
flebile Carmen . Boileau a ajoûté que 2
son
MAR S. 1740 405
le
genre
son ton ne doit point avoir d'audace : or
l'apostrophe par laquelle M. L.F.a commenc
é sa Traduction, est nne figure déplacée dans
de Poëme qu'il traduisoit; le Faiseur
de Remarques étoit done fondé à observer
la difference qu'il y a entre l'éxorde du Tra
ducteur , & celui d'Ovide ; M. L. F. en con
servant le ton du Poëte Latin , n'auroit été
ni plus froid , ni moins agréable qu'il l'est ;
& il n'auroit point péché contre les regles du
propre à l'Elegiet
stile
Il auroit encore été aussi animé qu'il l'est
& plus conforme au Texte , s'il avoit exprimé
en François, le respect timide avec lequel
Ja femme d'Ovide aproche & embrasse les
'Autels de leurs Dieux Lares :
Contigit extructos ore trementefocos.
>
Ovide peint au naturel par ces mots , ore
tremente les mouvemens respectueux &
craintifs de cette Dame . Ce n'eût point été
traduire froidement ni servilement , d'avoir
transporté cette image dans le François ,
c'eût été exprimer une délicatesse par une
une autre délicatesse.
Si vous étiez entré , M. , plus avant dans
l'examen des dix - neuf Remarques, qui vous
ont causé un si grand dépit , & si vous aviez
employé des expressions moins vagues , on
se seroit fait un devoir de répondre à chaque
Article
486 MERCURE DE FRANCE
Article : mais , puisque vous n'avez relevé
que ces deux là , c'est une présomption
que vous n'avez pû attaquer les autres
Remarques , & que vous convenez de leur
justesse. Que ne puis-je découvrir à qui je
dois l'explication que je viens d'avoir ! Je
lui protesterois que je lui très - parfaitement
son très - humble & très- obéissant
serviteur.
A Paris ce 11. Mars 1740 .
********************
REQUESTE présentée à M. Palle
Intendant de Lyon.
Vous que la main du Prince ,
Par un choix juste & prudent ,
A donné pour Intendant
A cette heureuse Province ;
Vous , pour qui les doctes Soeurs
Cueillent les plus belles fleurs
Sur les bords de l'Hypocrêne ;
Vous , l'heritier glorieux
Du goût , du coeur généreux ,
Qu'on admira dans Mécéne ,
Trop équitable Pallu
Favorisez la Requête
MARS:
481 1740
D'un jeune & foible Poëte ,
Sur l'Helicon peu connu.
L'Astre , qui par sa lumiere
Ranime tout l'Univers ,
Avoit pendant sept Hyvers ,
Sept fois r'ouvert sa carriere
Depuis qu'en cette Cité ,
Eloigné de ma Patrie ,
Je coulois en liberté
&
Les jours obscurs de ma vie .
Sans biens , sans femme , sans toits
J'ignorois Impôts & Droits ;
Comme Membre de la Clique
Vagabonde & lunatique ,
Qui sert le Dieu des Talens ,
( Dieu qui fait peu d'Opulens ; )
Mais sur le raport inique
D'un Argus au coeur oblique ,
Depuis trois ans environ ,
L'on m'a couché sur le Rôle
De la Capitation ;
Et ce qui plus me desole
C'est que sans discretion ,
L'injuste Collecteur ose
Tous les ans doubler ma dose.
Bias , dont la vanité
Faisoit toute la sagesse
Braveit
38 MERCURE DE FRANCE
Bravoit le sort irrité ,
Portant en lui sa richesse ;
• Mais il eût plié , je crois ,
Sous sa cruelle infortune ,
Si d'une taxe importune
On l'eût chargé comme moi.
Par vos bontés que j'implore ,
Intendant , partout vanté
Puissai-je jouir encore
D'une douce immunité ! ¦
Ma Muse dans l'allegresse ;
Peut-être aura quelque attrait
Elle chantera sans cesse
Votre Nom , votre bienfait.
Mais , quoi ! vous avez pû lire
Ces fastidieux Récits !
Qu'il vous plaise encore écrire
Soitfait comme il eft requis.
Segond
MES
MARS. 1740.
489
*:*: htt
MEMOIRE HISTORIQUE sur la
Foire S. Germain , adressé à Madame
M.... par M. D. L. R.
E conviens , Madame , que le Mémoire
inseré dans le Mercure du mois de Fevrier
1726. page 391. au sujet de la Foire
S. Germain, est trop succinct, pour satisfaire
la curiosité des Personnes qui aiment à remonter
à l'origine des choses , & à entrer
dans les détails nécessaires pour ne rien
ignorer , surtout quand ces détails sont curieux
& interessans. On diroit en effet que
la Foire S. Germain , à s'en tenir au Mémoire
que je viens de citer , n'a commencé que
sous le Regne de Louis XI. en l'année 1482 .
ce qui n'est pas exactement vrai . Comme je
ne puis , Madame , refuser à un bon esprit
comme le vôtre , les Eclaircissemens néces
saires sur cette matiere , je me flate de pouvoir
vous satisfaire par le moyen de quelques
recherches , auxquelles vous avez
quelque part , comme je le ferai entendre
quand je serai arrivé à la fâcheuse Epoque
de l'alienation du Droit de proprieté des
grandes Halles , Loges couvertes , & Preau
de la Foire S. Germain , qui avoit toujours
apartenu à l'Abbaye de ce nom.
Тома
490 MERCURE DE FRANCE
Tout ce que j'ai , Madame , à vous exposer
dans ce Mémoire , sera fondé sur deux
bonnes Autorités. La premiere , est la nouvelle
Histoire de l'Abbaye S. Germain , publiée
en l'année 1724. dont l'Auteur ( Dom
Jacques Bouillart ) n'a épargné aucun soin ,
& n'a rien oublié pour donner un Ouvrage
curieux & solide . La seconde Autorité est
tirée des Actes publics , des Procedures ,
& des Décisions juridiques , auxquelles a
donné lieu le grand Procès intenté par le
Cardinal de Furstemberg , Abbé , & les Reigieux
de S. Germain , contre les Acquereurs
des Halles, Loges & Preau de la Foire,
depuis l'année 1614.
1
Il paroît d'abord par l'Histoire , que le
Droit de Foire , accordé à cette Abbaye ;
étoit bien établi , près de trois siécles au- delà
du Regne du Roy Louis XI. On trouve en
effet ( Liv. III. page 96. ) qu'en l'année
1176. le Roy Louis le Jeune demanda à
P'Abbé Hugues , & à sa Communauté , la
moitié des Revenus de la Foire S. Germain ,
qui se tenoit tous les ans 15. jours après Pâques
, & duroit trois semaines entières. Ce
Prince promit de n'en rien engager jamais ,
& permit à l'Abbé & aux Religieux de ren
trer de plein droit dans cette moitié , dont
ils lui faisoient cession , aussi - tôt qu'il n'en
joüiroit plus. La Charte qui fut expédiée sur
ce
MAR S. 1740: 49
re sujet , est datée de Paris , Actum Parifiis
anno 1176. & signée de la main du Roy ,
& des quatre grands & principaux Officiers
de la Couronne. Elle ne fait pas connoître
pourquoi & à quelle occasion le Roy fit
cette demande , & s'il donna à l'Abbaye
quelque dédommagement , mais on trouve
qu'il le fit dans la suite. On peut ici conjecturer
que la demande en question fût occasionnée
par les grandes affaires que ce
Prince eût avec le Roy d'Angleterre , précédées
de son Voyage d'outre Mer , qui l'avoit
fort épuisé.
Autre Fait mémorable en faveur de l'ancienneté
de cette Foire. Mathieu de Vendô
me , Abbé de S. Denis , & Simon de Clermont
, Sire de Nêle , Régent du Royaume ,
accommodent définitivement la grande &
fâcheuse Affaire d'entre l'Université de Pa
ris , & l'Abbaye S. Germain . Je ne sçais ,
Madame , si vous avez jamais entendu par-
⚫ler de cette Affaire , qui eût pour principe ,
d'une part , la licence & le libertinage d'un
grand nombre d'Ecoliers , & de l'autre , la
vivacité ou brutalité des Serviteurs , Domestiques
, & c. de l'Abbaye ; les premiers venoient
piller les Jardins , qui en ces temps là
étoient fort étendus ; les autres les repoussoient
sans ménagement , ce qui fomenta
ne haine réciproque , qui se renouvelloit
tous
492 MERCURE DE FRANCE
tous les jours , laquelle donna lieu enfin à la
Catastrophe marquée dans l'Histoire . La
Scéne se passa dans le Pré aux Clercs , &
fut ensanglantée par la mort de quelques
Ecoliers , & c. Sur quoi grand Procès entre
les deux Corps , dont l'issuë ne fut pas favorable
à l'Abbaye . C'est cette grande Affaire
qu'il s'agissoit de terminer par un accommodement
vers l'année 1285. Le meilleur
expédient , selon l'Histoire , ( Liv . III. page
141. ) fût que l'Abbé de S. Germain & sa
Communauté , vendroient au Roy la moitié
qui leur restoit de la Foire , & que le
Roy assigneroit sur ses Revenus la somme
de 40. livres de rente , que l'Abbaye devoit
payer à l'Université selon l'Arrêt précé-
›
demment intervenu. N. Remond étoit alors
Abbé de S. Germain : il avoit été Religieux
de la célebre Abbaye S. Victor de Marseille
, du même Ordre de S. Benoît , &
Chef de Congregation , laquelle a fourni
dans tous les temps de grands & dignes '
Sujets.
En l'année 1399. Jean de France , Duc de
Berry , Comte de Poitou , céda à l'Abbaye
S. Germain les Jardins du Roy de Navarre ;
& quelques Edifices voisins , que le Roy
Charles VI. -lui avoit donnés depuis peu , à
condition que l'Hôtel & les Jardins de Nêle
, dont il joüiffoit , seroient chargés de
neuf
MARS. 1740 493)
neuf livres neuf sols quatre deniers parisis de
rente & des arrérages dûs à l'Abbaye . Ces Bâtimens
& ces Jardins du Roy de Navarre
ont été détruits dans la suite ,pour en faire le
Preau & les Halles de la Foire S. Germain,
L. IV. p. 16.5.
On aprend dans le même Livre , p . 173 .
que le Roy Louis XI. à la Requête de Géofroy
Floreau, Religieux Benedictin , Evêque
de Châlons & Abbé de S. Germain , ordonna
par ses Lettres Patentes du mois de Mars
1482. qu'il se tiendroit tous les ans à perpétuité
dans le Faubourg S. Germain une Foire
franche , semblable à celle de S. Denis , depuis
le premier Octobre jusqu'au huit du
même mois ; que les Religieux de S. Germain
choisiroient pour cela le Lieu le plus
commode , dont ils tireroient tous les profits
, &c .
Il y a ici lieu de présumer que quelque
Evenement que l'Hisoire n'aprend point ,
avoit donné quelque atteinte , non pas au
Droit de Foire , mais à son exercice , lequel
pouvoit avoir été troublé, &c. en sorte qu'on
ne doit regarder les Lettres Patentes de Louis
XI. données au Pleffis du Parc-lez - Tours en
1482. que comme un rétabliffement de ce
même Droit , qui paroît bien établi dès le
XII . siécle , comme il eft démontré ci -des- .
sus , & qui remontoit , sans doute , encore
plus haut,
494 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en soit , l'Abbé & les Religieux
de S. Denis formerent leur oposition , alleguant
que cette Foire porteroit beaucoup de
préjudice à celle qui se tenoit tous les ans à
S. Denis , & qui commençoit le neuvième
jour d'Octobre; l'affaire portée au Parlement,
il fut rendu un premier Arrêt , qui renvoya
la tenuë de la Foire S. Germain au lendemain
de la S. Martin. Nouvelles inftances de la
part de Mrs de S. Denis , & second & dernier
Arrêt , rendu sur cette conteſtation , par
lequel il fut ordonné que la Foire S. Germain
se tiendroit à l'avenir tous les ans le 3. jour
du mois de Février. Cet Arrêt eft de l'année
1484.
A peu près dans le même temps les Religieux
de l'Abbaye retirerent des mains du Sr
Benoise les Jardins du Roy de Navarre ,
qu'ils lui avoient donnés à vie ,à titre de Cens,
et firent conftruire sur ce terrain cent quarante
Loges , qui furent loüées à divers Marchands
, au profit de l'Abbaye.
La premiere Foire , après cette construction
, se tint au mois de Février 1486. &
Charles VIII. confirma les Lettres Patentes
de Louis XI. & Louis XII . fit la même chose
en 1499 .
Cette Foire devint bientôt célebre & au
lieu que par les Lettres de Louis XI . elle ne
devoit durer que huit jours , elle a été ordinairement
MARS. 1740. 495
4
nairement prorogée jusqu'au Samedi , avant le
Dimanche des Rameaux , mais la franchise
n'a lieu que pendant huit jours.
Cependant les Halles , les Murs d'enceinte
& tout ce qui concerne l'intérieur & l'Enclos
de la Foire , ayant besoin de groffes &
preffantes réparations, Guill, Briçonnet, Evêde
Lodeve , & Abbé de S. Germain ,
fit faire , ou pour mieux dire, il fit tout rebâtir
à neuf en l'année 1512.
que les
La Foire continua toujours d'être ouverte
le lendemain de la Fête de la Chandeleur,
et de se tenir à l'ordinaire dans le temps prescrit
& accoûtumé ; mais elle fut interrompuë
en l'année 1588. à cause des Guerres Civiles
de Religion & de la Ligue, interruption
qui dura jusqu'en l'année 1595. Elle fut ouverte
cette année- là le Lundi 6. Février , &
dura trois Semaines , avec la permiffion du
Roy. L. V. p. 208.
›
L'année d'auparavant, sçavoir,le 30. Juillet
3594. mourut le Cardinal de Bourbon, Abbé
de S. Germain. Ce Prince n'étant encore que
Soudiacre , avoit été nommé à l'Archevêché
de Rouen, & il venoit d'en recevoir les Bulles
de Rome. Il fut transporté à la Chartreuse
de Gaillon & inhumé auprès du Cardinal de
Bourbon , son Oncle.
François de Bourbon , Prince de Conty ;
son Frere , Epoux en secondes nôces depuis
1605
496 MERCURE DE FRANCE
1605. de Louise-Margueritte de Loraine ;
poffeda les revenus de l'Abbaye , sous les
noms de Jean Percheron , & de Louis Buisson.
L'Hiſtorien remarque au même Lieu ,'
L. V. p. 208. que ce Prince ne fit jamais
la moindre peine aux Religieux ; il les aima
& les protegea dans toutes les occasions. Ce
qui dura jusqu'à sa mort , qu'on peut dire
avoir été fatale à l'Abbaye S. Germain , par
raport au sujet que je traite ici.
Car la Princeffe de Conty , sa veuve , continua
non seulement de jouir des revenus de
l'Abbé de S. Germain , mais elle forma le
deffein de vendre & aliener pour toûjours les
fonds de la Foire S. Germain ; ce deffein fut
réellement mis à execution au commencement
de l'année 1614. » La Foire fut alienée
» en 1614. ( dit notre Hiſtorien, L.IV.
.p.174. )
»pour la somme de trente mille livres ,à
plusieurs Marchands , par Madame la Prin
» ceffe de Conty , qui joüiffoit des revenus
» de l'Abbaye sous l'adminiftration de du
» Buisson , qui avoit seulement le titre
» d'Abbé.
و ر
و د
Comme cette aliénation eft l'Evenement
le plus considérable qui soit jamais arrivé à
l'égard de la Foire S. Germain , et qu'elle a
été accompagnée , et suivie de détails qu'il
eft à propos de ne pas laiffer ignorer , je
vais , Madame , m'apliquer à les déduire le
plus
MAR S.
497 1740 .
plus brievement et le plus exactement qu'il
ne sera ponible dans la suite de mon Ecrit,
La suite pour un autre Mercure
****************
LA
RECONNOISSANCE,
ALLEGORIE.
si
Adressée à la Reine d'Espagne , par Don
Victor de Chancel de NiZars, Capitaine de
Dragons , au service de S. M. C.
O N dit que la Pitié , mariée au Bienfait ,
Mit au monde deux soeurs jumelles ;
Mais , par malheur , le même lait 2
Produisit des effets bien differens en elles.
L'une avoit des traits délicats ,
Ses yeux brilloient d'un feu céleste ,
Et son port , soutenu d'une fierté modeste ,
Relevoit noblement l'éclat de ses apas.
Les Roses & les Lys épars sur son visage ,
N'étoient point des écueils contre sa pureté
Sans desirs effrenés , elle avoit en partage
Et la tendresse & la beauté.
Ses mains , par de doux exercices ,
S'attachant à l'Art du Burin ,
E Gravoient
498 MERCURE DE FRANCE
Gravoient en lettres d'or sur des Tables d'airain
Tous les noms des Mortels qui lui sembloient prapices.
L'autre , plus noire que la nuit ,
Avoit une mine farouche ;
Son front ridé , son regard louche ,
Paroissoient dédaigner le flambeau qui nous luit;
Pour cacher de son coeur la basse jalousie ,
Son orgueil , forcé de ramper ,
Avoit l'art de s'enveloper
Du Manteau de l'Hypocrisie ;
Elle traçoit les noms de ceux qui l'assistoient
Sur un sable voisin des flots toujours mobiles ,
Monument si léger , qu'aux jours les plus tranquiles
Les moindres vagues l'emportoient.
Ces deux Soeurs , en quittant le Lieu de leur naissance
,
Voulurent parcourir tout ce vaste Univers ;
La premiere passa dans des climats divers ,
Sous le nom de Reconnoissance ;
L'autre , qui chérissoit sur tout
Ce qui sembloit sauvage & rude ,
Par un choix plus propre à son goût ,
Se fit nommer Ingratitude.
Celle -ci chés tous les Mortels
Trouva des Temples , des Autels ,
Depuis notre commune Mere,
Dont
MARS.
1740. 49
Dont l'apas d'un fruit séducteur
Ferma le coeur au Créateur ,
Pour l'ouvrir à cette Megere,
Chés combien d'Enfans & d'Epout
Arrêtant sa course legere ,
A-t'elle trouvé parmi nous
Un Lieu d'azile , un Sanctuaire ?
D'où traînant partout sur ses pas
La trahison & la vengeance ,
Le massacre des Rois , la chute des Etats ,
Des soins qu'on lui rendoit étoient la récompenser
C'est ainsi qu'elle arma Bessus
Contre un Monarque debonnaire ;
Et fit sous les coups de Brutus
Expirer des Romains le Vainqueur & le Pere.
L'autre Seur parcourut & Plaines & Valons ,
Sans trouver seulement l'abri d'une cabanne
La voix publique la condamne
A souffrir les rigueurs de toutes les Saisons
Loin de la recevoir , on lui faisoit injure ;
Pour la desalterer on lui donnoit du fiel 3
Rebut de l'humaine Nature ,
Elle alloit s'envoler au Ciel ,
Quand le bruit des bontés dont m'honore una
Reine ,
Changeant tout à coup son dessein ,
Elle s'élança dans mon sein ,
EM Pour
Soo MERCURE DE FRANCE
Pour y regner en Souveraine.
Divine Fille des Bienfaits ,
Juste & vive Reconnoissance ,
Mon coeur veut être désormais
Le Temple de votre Puissance .
Une Reine qui peut à la gloire des Rois
Servir d'exemple & de modele ,
Me pénetre de tout le zéle
Qu'exigent vos suprêmes Loix.
Du haut de sa grandeur elle a daigné descendre ,
Pour vaincre des malheurs qui creusoient mon
Tombeau ;
Elle parle ; & je vois répandre
Sur mes yeux presque éteints un jour pur & nouyeau.
A cette auguste Protectrice
Je dois tout le bonheur dont me comble un grand,
Roy;
Ce souvenir doit vivre & mourir avec moi ;
Heureux si tout mon sang , versé pour leur service,
Peut m'acquiter un jour de ce que je leur doi !
LET
MAR S 1740 Sor
touto
LETTRE écrite à une Dame de Province,
au sujet de la nouvelle Bibliotheque Fran
çoise de M. l'Abbé Goujet.
G
Races à l'Auteur du Suplément de Mo
reri , vous n'aurez plus lieu de vous
plaindre , Madame , & me voila , au moins
pour cette fois, hors d'atteinte à tous reproches.
Depuis long temps vos Lettres ne me
presentent que des plaintes ameres ; de tous
les Livres que je vous envoye , aucun n'eſt
affés heureux pour mériter vos bonnes gra
ces. Je cherche en vain les plus propres à récréer
votre esprit , j'ai beau parcourir tous les
Libraires de cette Ville , & choisir ce qu'il y
a de meilleur en ce genre ; tout vous déplaît,
tout vous ennuye. Quelquefois un Livre se
trouve digne de vos mépris à la seule vûë de
son titre. Un autre vous annonce un ennui !
mortel dès la premiere page de sa Préface .
Les uns sont d'un froid à glacer l'esprit le
plus pétillant & le tempéramment le plus
animé ; les autres,.au contraire , vous agitent
de maniere à vous faire craindre pour cetté
aimable tranquillité , dont vous aimez à
jouir. Si , pour éviter ces inconvéniens , j'essaye
de vous envoyer du solide , je tombe ,
dites-vous , dans le sérieux ; vous voulez
Eij que
jos MERCURE DE FRANCE
que l'on vous tire doucement de cette mélancolie
, où vous plonge quelquefois votre
amour pour la solitude. Il faut pour cela
vous amuser , vous récréer , vous inftruire
c'eft le seul moyen de suivre votre inclination
& de satisfaire votre goût.
Il n'étoit pas besoin d'un aveu de votre
part , pour me faire connoître combien vous
êtes difficile en fait de Livres ; vos Lettres ,
Madame , en sont autant de preuves ; & je
puis dire que chaque fois que j'en ai reçû ,
elles m'ont jetté dans des embarras nouveaux.
Lorsque je reçûs votre derniere , sur tout , je
ne sçavois plus quel parti prendre , j'avois
perdu toute esperance de pouvoir vous servir
comme vous le fouhaitiez , & si je n'avois
craint de vous désobliger , j'aurois abdiqué
fur ce point l'aimable qualité de votre Commiflionaire.
Mais , Madame , mes espérances naiffent
de nouveau. L'Auteur que je vous ai cité ,
( M. l'Abbé G. déja fi connu dans la République
des Lettres ) vient de me tirer pour
long- temps de peine . Un Ouvrage tout neuf
vient de s'échaper de fes mains. La plume de
cet habile Ouvrier , fans vous connoître , a
travaillé pour vous. En effet , je ne vois rien
qui foit plus capable de vous amuser utilement
que la lecture de cet Ouvrage ; c'eſt
ne Bibliotheque Françoise , ou une Hiftoire
de:
MARS. 1740 .
503
de la Littérature de notre Langue , également
utile & intereffante pour toute sorte
de personnes ; pour les Gens de Lettres, comme
pour ceux qui n'en ayant qu'une très-petite
connoiffance , fouhaitent , comme vous,
de s'y apliquer. Le Plan eft d'une invention
dont nous n'avons presque point encore eû
de modele , & l'on peut dire que l'execution
reffent en tout la nouveauté . Le Titre, quoiqu'il
donne une grande idée de l'entreprise
elt néanmoins encore affés modefte pour cacher
toute la beauté de ce Plan , & ce n'eft
que dans le Discours Préliminaire que l'on
découvre le deffein de l'Auteur.
En effet , le but de ce Sçavant n'eſt pas
feulement de montrer l'utilité que L'on peut
retirer des Livres publiés en François , pour la
Connoissance des Belles-Lettres , de l'Hiftoire ,
des Sciences & des Arts , comme le porte le
Titre de fon Ouvrage ; mais encore de faire
voir qu'avec le feul fecours de la Langue
Françoise , on peut devenir habile en quelque
Science que ce foit. Ainfi il n'eft plus
d'excuse légitime pour fe dispenser d'acquérir
de la Science. Le défaut des Langues
fçavantes n'en eft point une , & notre
Langue feule fuffit à quiconque défire de
fe tirer du commun des hommes . De -là
les Sciences cultivées plus communément
dans le Royaume; la Langue Françoise moins
E iiij ignorée
504 MERCURE DE FRANCE
ignorée dans fon propre Domaine , & cette
même Langue , déja fi connuë & fi eftimée
des Etrangers même , devenuë d'un plus
grand usage parmi eux , eft adoptée désormais
par tous les Peuples qui fe piquent de
politeffe , & qui font capables de quelque
urbanité dans les moeurs. Il faut l'avouer
Madame , le projet eft grand , digne d'un
Sçavant & d'un Sçavant François ; & fi l'Auteur
y réüffit , comme il n'en faut pas douter,
quelle gloire pour lui quel avantage pour
notre Langue ! quel honneur pour la Nation !!
mais en particulier quelle utilité
pour votre
Sexe !
Oui , Madame , & quand je dis que cet
Auteur a travaillé pour vous , je ne dis rica
de trop . De tous les motifs qui ont porté M.
T'Abbé G. à entreprendre cet Ouvrage , ainfi
qu'il le dit lui- même ( Discours Préliminaire,
p. xx. ) le deffein de procurer aux Dames la
facilité d'acquérir de la Science , & de fa
donner elles- mêmes une partie de l'éduca
tion que leur refuse l'injuftice des honimes ,
n'a pas été le moindre objet qu'il s'eft propose
. Abandonné de bonne heure par ceux
qui font les Maîtres de l'éducation , & laiffé ,
pour ainfi dire , à lui - même dès l'âge le plus
tendre , votre Sexe n'ignore l'Art de l'Etude,
que parce qu'il ne lui eft pas montré ; le chemin
des Sciences lui eft inconnu , parce qu'il:
manque
MAR S.
1740. 505
manque de guide , & que les hommes , foit
par envie , foit par une espece d'avarice , fe
font aproprié des biens qui ne leur avoient
été accordés que pour en faire part aux aimables
Compagnes de leur sort.
L'expérience a prouvé quelquefois que les
Dames ne font pas moins propres aux Scien
ces que les hommes ; & il eft certain que
quand elles y font apliquées , elles y réüflissent
également , fi toutefois elles ne font pas
capables de l'emporter fur eux en quelques .
points. Le fin , l'imaginatif , le délicat , fons
ordinairement de leur reffort. Il y a dans leur
esprit quelque chose de vif & de pénetrant ,
qui fe répand jusque fur leurs personnes ,
& qu'on aperçoit aisément au- dehors ; enfin
le bon goût leur eft comme naturel , & l'on
découvre en elles des dispofitions fi heureufes
, qu'il eft vifible que c'eft être injuſte à
leur égard , que de reftraindre , comme on
fait , leur éducation à des bornes étroites , &
de retenir ainfi captif un génie qui , avec plus
de liberté , prendroit fon effor pour s'élever
auffi haut que celui des hommes même.
C'est à remedier a cet abus , qui- laiſſe votre
Sexe comme dans une forte de langueur,
que notre Auteur fait fervir fa plume ; c'eſt
une Arme avec laquelle il venge le tort que
l'on vous a fait jusqu'à ce jour , & pour le
réparer en quelque forte , il veut être lui-
❤
E v même506
MERCURE DE FRANCE
même votre guide , & vous conduire malgré
vos envieux, dans l'Etude des Belles Lettres
, de l'Hiftoire & des Arts . Si vous l'y
fuivez , il découvre à vos yeux des trésorsqu'on
leur tenoit depuis long- temps cachés;.
il vous en donne la clef, & vous aprend l'art
d'y puiser & de vous enrichir fans autre fecours
que celui de votre volonté
propre.
Jugez , Madame , de quelle utilité fera
pour votre Sexe un pareil Ouvrage ; auſſi je
ne doute pas un feul inftant qu'il ne vous
plaise fort , & que fa lecture ne vous attache
vous faire affés
> pour
les momens
par
regretter
où l'on vous obligera de l'interrompre. Le
ftyle en eft léger & concis . L'Auteur entre
en matiere le plus heureusement du monde , & conduit celui qu'il veut inftruire des
fentiers agréables & toujours nouveaux . C'eft
comme un Jardin enchanté , dont les allées
font de plus en plus délicieuses , & dans le◄
quel , plus on avance , plus on veut s'y promenér
, plus on craint d'en fortir. A la beauté
du ftyle fe joint un arrangement merveilleux
de matieres, qui vous fait aller comme
par degrés . Chaque Ouvrage François eft examiné
& jugé felon les regles de la plus judicieuſe
critique ; & l'Hiftoire de ces mêmes
Ouvrages y eft enchaînée , de maniere à rendre
extrêmement agréable & intereffante la
matiere même la plus scche & la moins fusceptible:
MARS: - 1740.
507
le
ceptible d'agrémens . La premiere Partie de
la Bibliotheque en eft une preuve bien convaincante,
fur tout aux Chapitres qui traitent
des Dictionaires & des Grammaires ; mais ce
que j'admire encore dans cet Ouvrage , ce
font ces tranfitions heureuſes, qui conduisent
fi légerement d'un fujet à l'autre , que l'on
s'aperçoit à peine du changement qui fe fait,
& que fouvent on y feroit trompé , trompé , fi le titre
ne prenoit foin de l'indiquer.
Voilà , Madame , quel eft , felon moi ,
Livre que je vous envoye ; je ne veux pas
néanmoins que vous m'en croyiez fur ma
parole ; examinez vous -même fi l'idée que
j'en ai prise eſt juſte , & fi j'ai dû me la former.
Nous n'avons encore que les deux premiers
Volumes ; l'Auteur , dans le Discours
qui eft à la tête, en promet bien- tôt plufieurs
autres. Je vous dirai qu'ils font fort defirés ;
cet Ouvrage eft rellement goûté, qu'on vou.
droit déja le voir complet. Tous les Gens de
Lettres aplaudiffent à cet Auteur , & s'empreffent
tour à tour de lui donner leurs fuffrages.
Un feul , dont l'extrême délicateffe
a , fans doute , été bleffé des loüanges , d'ailleurs
méritées , que M. G. lui donne en plufieurs
endroits de fon Ouvrage, a jugé à pro
pos d'en paroître mécontent , & n'a pas fait
difficulté de le dénoncer lui-même & d'accu
fer , par un excès de modeftie , cet Abbé de
Favoir
E vj
308 MERCURE
DE FRANCE
l'avoir maltraité ; mais les plaintes réitérées:
'de' ce moderne Critique n'ont point diminué
la prévention de nos Dames en faveur
de ce Livre ; elles s'en muniffent , à l'envi ,
& elles le lisent avec une entiere fatisfac--
tion ; elles sçavent bon gré à l'Auteur de
les avoir eûes ainfi en vûë , & le goût qu'el--
les prennent à fon Ouvrage , doit le récompenser
affés de fes peines . Cette ardeur du
Sexe pour la Bibliotheque Françoise , a occafionné
ici differentes Refléxions , dont :
vous ne ferez pas fâchée que je vous faffe
part , avant que de fermer ma Lettre .
Si ce nouveau Livre , dit- on , peut exciterr
nos Dames Françoiſes à l'amour de l'Etude ',
quels progrès ne vont- elles pas faire dans les
belles Sciences avec un tel fecours ! La vivacité
pénétrante de leur efprit , l'envie naturelle
de sçavoir , & le mérite enchanteur dé
ce Livre , nous vont faire voir bien du changement
dans le Monde poli & raisonnable .
Le nombre des Muses va augmenter fur
de Parnaffe ; la République des Lettres deviendra
plus brillante que jamais. Que de
biens va produire un feul Livre , & que de
maux il abolira ! Les Dames devenues sçavantes
, ne s'amuferont plus à de vaines inutilités.
Capables d'occupations férieuſes , l'etude
fera leurs plus cheres délices. Devenuës
Philofophes , on les verra méprifer les avantage
M A RS. 1740% Jag
tages de la beauté & les vains ajuſtemens ,
pour ne s'apliquer qu'à orner leur efprit des
plus belles vertus. Cela fuposé , quelle paix !
Quelle tranquillité dans le Monde ! Que les
hommes vont y gagner ! Ils n'auront deformais
rien à craindre de la part de ce Sexe , au
auparavant fi dangereux & fi trompeur. Il aura
négligé l'art de leur plaire, & ils auront oublié
celui d'en être charmés. Le Regne de l'Envie
, de la Jaloufie , & de tant d'autres passions
, ceffera , & le Monde reviendra pref
que à l'heureux âge d'or. C'eft ainſi que
raifonnent quelques Perfonnes qui paffent
pour fages , & qui fouhaiteroient de bon
coeur voir réalifer leurs flateufes idées .
D'autres , dont les intentions ne font pas
fi pures , ( & ceux- ci font le plus grand nom
bre ) s'imaginent au contraire y perdre beau
coup, Tout , felon eux , va devenir infipide
dans le Monde ; on n'y verra plus cette noble
émulation que le Sexe excite parmi les
hommes ; ils perdront peu à peu cette politeffe
qui ne s'acquiert qu'auprès des Dames.
Et ce qui , ajoûtent- t- ils , eft prefque inévi
table , le Sexe une fois négligé , le Monde
perdra fon plus bel ornement , & la vie desormais
ne peut qu'être à charge & ennuyeuse
aux hommes.
Plufieurs , dont l'humeur paroît plus austere
, & qui affectent toujours de penfer differemment
;
fio MERCURE DE FRANCE
feremment des autres , regardent le Livre
dont il s'agit , comme moins propre à établir
la paix entre les deux Sexes , qu'à l'en éloigner
au contraire pour jamais. Ils n'envifagent
un furcroît de mérite chés les Dames ,
que comme une source de nouveaux malheurs
pour les hommes. Quiconque cede
difent-ils , à un foible ennemi , comment
pourra- t- il réſiſter à un plus fort ? Si de tout
temps avec le foible fecours de leurs charmes
, les Dames ont eû tant d'empire fur les
hommes ; & fi ces derniers fe font laiffe
vaincre par les feules armes de la beauté
quel fera leur fort , quand les charmes de
l'esprit , infiniment superieurs en force , leur
livreront des combats plus entiers ! Bien loin
de réfifter à des traits fi puiffans , ils n'en
feront que plus profondément blessés ; les
Dames auront tout l'avantage : & fi elles
veulent en abuſer , qu'il en coûtera cher à
ceux qui se seront laissé vaincre !
Il est vrai que ceux - ci pourroient y
gagner à leur tour ; & c'eft , ajoûte - t - on ,
toute la confolation qui puiffe leur rester. It
eft assés ordinaire que l'on cherche à se conformer
aux inclinations , & à étudier le caractere
des Personnes à qui l'on fouhaite de
laire . On voit,par exemple, dans le fiécle où
nous sommes , la plûpart de ces Personnages
que l'on nomme Petits- Maîtres , faire telle-
>
ment
1
MARS 17.40. SIT
ment leur capital de l'imitation , & y réuffir
fi bien , que sans la précaution de l'habillenient
, on les diftingueroit à peine des fem
mes. Ce sont les mêmes goûts , les mêmes
Occupations , & consequemment les mêmes
inutilités : & ils sont fi habiles dans l'art de
copier , qu'ils n'oublient rien , & qu'ils prennent
jusqu'aux défauts de l'esprit & du coeur.
Si donc le Sexe ( ce font toujours les mêmes
Perfonner qui parlent ) vient à changer de
penchant & de goût , & qu'il s'éleve une
fois au -deffus de lui- même , à moins qu'on
ne fupofe alors les hommes ou tout - à- fait
infenfibles , ou trop peu courageux pour fuivre
un fi bel exemple , il faut néceffairement
qu'ils changent à leur tour. Ainfi pour fuivre
la fortune du Vainqueur , & s'attirer fes
bonnes graces , ils s'attacheront au folide , ils
s'accoûtumeront à l'aimer ; & fideles imitateurs
des nouvelles vertus du Sexe , ils aprendront
à connoître en quoi confifte le mérite
réel , & à le diſtinguer d'avec l'imaginaire .
D'autres enfin plus indifferens , n'adoptent
aucun syftême , & fe contentent de dire que
pour qu'un seul eût lieu , il faudroit que le
nouvel Ouvrage eût sur les Dames un pouvoir
que n'ont point eu jusqu'à présent tous
les Livres du monde. Ce seroit , difent- ils
de fixer solidement leur esprit , d'ailleurs f
capable de grandes chofes. C'eft ce qui leur
fait
512 MERCURE DE FRANCE
fait regarder la nouvelle Bibliothèque , com
me une Pierre de touche , dont l'épreuve
servira tôt ou tard à décider la vieille difpute :
sur l'égalité des Sexes.
Voilà de quelle maniere les sentimens sont
partagés ici . Pourmoi, Mad . je n'ai pris juſqu'à
préfent aucun parti ; la matiere eft trop
trop délicate,
& je laiffe parler les autres. Je fouhaite feulement
à l'Ouvrage tout le fuccès qu'il mérite
; & j'ai le plaifir de voir en célà mes
voeux de plus en plus s'accomplir , jusque - là
même qu'il eft devenu le Livre de la Cour.
Auffi- tôt que les autres Volumes paroîtront ,
j'aurai foin de vous les envoyer. Je ferai toujours
avec la même ardeur & avec l'attachement
le plus refpectueux ,Madame, votre, & c.
A Paris ce 10. Mars 1740.-
-G 16 ORE JE JE HIE DIE - Ja
ODE
A Mile Julie du v *** du Croifie ,
Par M. des Forges- Maillard .
>
Permet
Ermets que mon coeur ma Julie ,
S'ouvre un paffage dans le tien ,
Par tes beaux yeux , qui sont ma vie ,
Mes Rois , mes defirs , & mon bien .
AB
MARS
1740. 313
Ah ! que ton petit air novice
Les mene avec habileté !
Etque tu caches de malice
Sous ta fine fimplicité !
Ovide avoit une Maîtreffe
Dont tu portes le nom charmant ;-
Imitons- les dans leur tendreſſe ,
Nous le pouvons fans rifquer tant:
*
Peut-être adoroit - il en elle
Le nom de Fille d'Empereur ;
Et peut- être fut- il fidele ,
Moins à l'Amour , qu'à la Grandeur ,
*
Mais ta fortune étant petite ,
Et n'étant pas du fang d'un Roy .
Tu brilles par ton feul mérite ;
Et t'aimant , je n'aime que toi.
On a dû expliquer l'Enigme & le Logo
gryphe du Mercure de Fevrier par Cage ,
Calomniateur, & Embroüillement . On trouve
dans le premier Logogryphe , Marcel , Evêque
de Paris , Martin Archevêque de
Tours , Romain , Archevêque de Rouen ,
Remi
514 MERCURE DE FRANCÉ
Remi , Archevêque de Rheims , Ouen , Ar◄
chevêque de Rouen , Melon , auffi Archevêque
de Rouen , Eloi , Evêque de Noyon ,
Rieul , Evêque de Senlis , Lucien , Evêque
de Beauvais , Arnoul , Evêque de Soiffons
Taurin , Evêque d'Evreux , Maclon , Evêque
de S. Malo , Leu , Archevêque de Sens ,
Véran , Evêque de Lion , Amateur , Evêque
d'Auxerre , Rome , Lion , Roüen , Milan , Vi,
Re , Mi, La, ire , Avarice , Moruë, Arétin ,
Calamité , Ciel , Marie , Miel , calme, Mitre
ou Calote , Loire, & Vin.
****************
A
ENIGM E.
Utant qu'il eft de Vents nous fomines des
Jumelles ,
Qui préfidons au fort des avides Humains.
Nous faifons leurs plaifirs , cependant par nos mains
Leur bonheur a fouvent des atteintes cruelles.
pas Tel nous voit & nous tient qui ne nous connoît
Et nos noms quelque temps font pour lui des myſteres
;
A l'inftruire, il eft vrai, nous ne demeurons guere ;
Mais l'artifice plaît , & fait tous nos apas .
Bien plus que la Coquette , inconftantes , légeres ,
Nous paffons à l'inftant de Damon à Damis
Tour à tour ces Rivaux deviennent nos Amis ,
Et
MARS. 1740. 515
Et tour à tour auffi nous leur fommes féveres.
Notre choix chaque fois met la prudence à bout.
On nous prend ; on nous quitte ; enfin on nous
méprife ;
Souvent en nous laiffant, on fait une fotife,
Et pour en vouloir trop quelquefois on perd tour.
Heureux celui que notre amour n'occupe
Que pour le fimple amusement ;
Car tôt ou tard il deviendroit la dupe
D'un sérieux attachement .
Flocard, à Paris.
LOGOGRYPHE.
Composé que je fuis de diverſes Matieres ;
Cinq pieds forment mon tout ; deffille les Paupieres
Pour entrevoir chés moi la fource de tes jours ;
Un homme dont tu peux efperer du ſecours ;
Je te fournis un jeu , l'oeuvre d'un volatile ;
Un nombre ou bien un grain . Tu feras bien habile,
Si tu peux découvrir plante de forte odeur ;
Un épais excrement de certaine Liqueur ;
Un outil , puis un mois ; deux Notes de Mufique
Ce qui fait la douleur. Par nouvelle pratique
Tu trouveras encor ce qu'un Rat aime bien.
Bornons-nous à ceci , ne dévoilons plus rien.
Par M. Duchemin.
NOU
516 MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES LITTERAIRES
DES BEAUX ARTS , &c.
L'OPTIQUE DES COULEURS , fondée sur les
fimples Observations , & tournée furtout
à la pratique de la Peinture , de la Teinture,
& des autres Arts Coloristes , par le R. P.-
Castel , de la Compagnie de Jesus. A Paris,
chés Briasson , rue S. Jacques , à la Science ,
1740. Vol . in- 12. de 472. pages, sans compter
la Table des Chapitres & des Matieres
& la Description de l'Orgue ou Clavecin
Oculaire du P. Castel , par le célebre- M.
Tellemann , Muficien.
HISTOIRE de Philipe de Macedoine ,
Pere d'Alexandre , pour servir de Suite aux
Hommes Illustres de Plutarque , à Paris
chés le même Libraire , 1740. Vol in - 12 . de
403. pages , sans compter la Préface & là
Table des Matieres.
HISTOIRE générale & particuliere de
Bourgogne , par un Religieux Bénédictin de
la Congrégation de S. Maur , cinq Volumes
in folio.
On distribue au Public le premier Volume
de cet Ouvrage , qui contient l'Histoire des
• Bour
MARS. 1740. 517
Bourguignons depuis leur entrée dans les
Gaules , leur premier Royaume ; celui d'Arles
, celui de la Bourgogne Transjurane ; les
Ducs de la premiere Race , jusqu'à Eudes
III. du nom , septième Duc , inclufivement.
Des Notes curieufes , de fçavantes Differtations
, & les Preuves .
Ce Volume , de même que les fuivans ;
eft enrichi de Vignettes & Lettres grifes ,
de Cartes Géographiques , Tombeaux , Por
tiques & anciens Monumens en tailledouce.
>
Le fecond Volume qui est sous Preffe
& que l'on diftribuëra sur la fin de la pré
sente année 1740. contiendra la suite de
'Hiftoire des Ducs de la premiere Race ,"
jufqu'à Philipe de Rouvre , dernier d'icelle ;
leurs Officiers , & les Maisons dont ils sont
iffus , avec des Notes , des Differtations , &.
Les Preuves .
Les troifiéme & quatriéme Volumes contiendront
l'Hiftoire des quatre derniers Ducs ,
& ce qui s'eft paffé depuis la réunion du Du
ché à la France , jusqu'à présent .
On trouvera dans le cinquième & dernier
Volume , l'Hiftoire des Etats de Bourgogne,
depuis leur origine , celle de la Chambre
des Comptes , & des Parlemens des Ducs ;
enfuite l'Histoire particuliere des Villes du
Duché,
On
518 MERCURE DE FRANCE
On n'imprime que 5oo. Exemplaires de
cet Ouvrage , à caufe des dépenses confidérables
qu'il a fallu faire pour les gravures &
pour le papier , tout l'Ouvrage étant imprimé
fur du grand papier d'Auvergne .
Chaque Volume en blanc sera vendu au
Public 36. livres , & aux Souscripteurs 26.
livres ; ils payeront le prix entier du premier
Volume , & donneront 18. livres à compte
'du second.
On recevra les Souscriptions pour le second
Volume , jusqu'à la fin d'Avril de cette
année 1740. A Dijon , chés de Fay , Imprimeur
des Etats & de la Ville ; & à Paris
chés Briasson , Libraire , ruë S. Jacques ,
la Science.
PANEGYRIQUE de Saint Vincent de Paul ;
prononcé à Bazas le 8. Juin 1739. à la Cérémonie
de sa Canonisation , & à Bordeaux
le 19. Juillet suivant , jour de sa Fête , par
Meffire Edme Mongin , Evêque & Seigneur
de Bazas.
Ce Panégyrique , imprimé à Bordeaux
nous a parû fi digne de la réputation que
son illustre Auteur s'étoit acquise dans les
Chaires de Paris , avant que les soins importans
attachés à l'Epifcopat l'enlevaffent à la
Capitale du Royaume , que nous avons crû
qu'il étoit de notre devoir d'en donner un
ExMARS.
1740. • 519
Extrait à nos Lecteurs ; voici le Texte : Ille
erat lucerna ardens & lucens. Joan. cap. 5 .
Ce Panégyrique a été prononcé devant
M. l'Archevêque de Bordeaux dans fa Métropole;
le pieux Orateur commença ainfi :
MONSEIGNEUR
,
"
" C'est l'éloge que JESUS- CHRIST faisoit
» de Jean- Baptiste son Précurfeur , qui avoiť
» été envoyé de Dieu pour préparer ses
» voyes , pour rendre témoignage de sa mis-
» sion ; & c'eft un pareil témoignage que je
» viens rendre , au nom de l'Eglife , de la
» fainteté & de la gloire de Saint Vincent de
Paul , ce nouveau Patriarche , l'honneur
» & le modele du Clergé , le Restaurateur
» du Sacerdoce & du Ministere Evangélique ,
≫ le Fondateur d'une Miffion , établie com
me celle de J. C. pour prêcher fon Evangile
aux Pauvres , l'effroi de l'Hérétique ;
& du Novateur , la terreur du libertin , par
la crainte de se montrer à lui , & fouvent
» l'amour , par un attrait plus fort , qui l'ỵ
» attiroit ; le Miniftre universel de la Provi
» dence , qui a pourvû à toutes les miferes ,
» de toutes les sortes , & pour tous les fiécles
; la reffource des ames desesperées , &
» le guide des ames justes , & c.
39
Après ce jufte hommage rendu au nouveau
Saint à qui l'Eglise a consacré ce grand jour,'
l'éloquent Prélat revient à fon Texte : C'étoit
B
520 MERCURE DE FRANCE
une lumiere ardente & brillante , & pourſuit
en ces termes :
و د
"9
Je dis que S. Vincent de Paul fut vérita-
» blement une lumiere , toujours allumée
l'activité de son zele à inftruire ou à par
» convertir , & une lampe toujours ardente
» par le feu de fa charité & de fon amour
» pour les Pauyres : Alle erat lucerna ardens
& lucens.
و ر
Quelle brillante, carriere n'ouvre pas une
fi belle divifion , au zele ardent de celui qui
entreprend de la parcourir ! C'est à l'ouvrage
à faire l'éloge de l'ouvrier ; nous n'y allons
contribuer qu'en l'expofant aux yeux de nos
Lecteurs , avec cette fimplicité , qui fit toujours
le plus riche ornement de la verité.
Cette lumiere que nous allons voir toujours
allumée par l'activité du zele qui la répandra
sur la terre , ne fût pas brillante dans
son orient. » Elle ne luifoit encore ,
dit son
ود
éloquent Panégyrifte , avec l'Aigle des
Evangeliftes , que dans les ténebres , &
» les ténèbres furent longtemps à la comprendre.
Né de Parens plus recommanda -
» bles P'honneur & la probé , que par
par
» les biens de la Fortune , il ne voyoit rien
dans sa famille , qui ne pût lui rapeller la
pauvreté & la créche de JESUS- CHRIST.
Grand Dieu , vous allez donc nous montrer
pour la seconde fois , combien vous
» étes
ود
MARS. 1740. 328
و د
"2
êces admirable dans votre Eglise . D'abord
vous l'établissez dans toute la terre.
par
douze Pêcheurs , qui n'avoient pour
» tout bien que leurs barques & leurs filets,
» & aujourd'hui vous allez relever le culte
» de vos Autels par un Berger qui n'a que fa
» houlette. Laiffez- le croître , mes chers .
» Auditeurs , il ne sera pas long- temps à gar-
» der le petit troupeau de son Pere ; Dicu
» qui le deftine à veifler fur le fien , fçaura
» bien lui ouvrir le paffage de l'un à l'autre.
L'Orateur Chrétien tient parole à son pieux
'Auditoire ; il ne laisse pas long- temps son,
Héros dans l'état obfcur où la fortune l'a fait
naître. Vincent de Paul donne à son Pere,
de fi heureux présages de ce qu'il doit être
un jour , qu'il le tire des ténebres , pour le
mettre en état de faire luire cette lumiere qui
doit éclairer fon fiécle . Vincent de Paul
n'est pas plûtôt entré dans l'exercice que la
divine Providence lui refervoit dans fes Decrets
impénétrables , c'eft - à - dire dans l'étude
des Belles Lettres, qu'il y fait des progrès,
qui lui font autant d'admirateurs qu'il a de
Régens ; fes guides ont de la peine à le suivre ;
ils présagent dès fes premiers pas, quelle doit
être unjour l'étendue de sa course. C'eft un
Soleil naiffant qui promet d'éclairer l'Eglife ;
elle femble même l'apeller à fon fecours ,
pour réchauffer le zele de fes Miniftres. Le
F voila
522 MERCURE DE FRANCE
voilà élevé au Sacerdoce , quoique fon humilité
lui perfuadât qu'il étoit indigne d'afpirer
à une gloire que les Esprits céleftes voudroient
pouvoir partager avec les hommes.
A peine a - t-il embraflé l'état Ecclefiaftique ,
qu'il fe fait un devoir indifpenfable de remplir
fa vocation ; il ranime par fon exemple
les Ouvriers de la Vigne du Seigneur , que
la pareffe rendoit inutiles au grand Ouvrage
du Salut , qui leur étoit commis par l'éminence
de leur miniftere. Cette nouvelle lumiere
ne se contente pas d'échauffer les tiédes
, elle éclaire les ignorans ; tout prend une
face nouvelle dans le Sacerdoce , & c'eft à
Vincent de Paul qu'on doit un fi grand changement.
Nous ne fommes ici que les échost
de son illuftre Panégyrifte ; nous fuivons fes
pas , comme il marche lui -même sur les traces
de Vincent de Paul ; il le fuit jufqu'à
Tunis , d'où il le fait revenir triomphant des
Pirates , qui l'avoient chargé de fers , & qui
n'ayant pû résister à la douceur des Cantiques
de Sion , qu'il leur faisoit entendre
dans cette terre étrangere , le tirent de l'efclavage
de Satan , pour venir joüir eux -mêmes
avec lui , de la précieuse liberté des Enfans
de Dieu. Ils fe plongent dans l'onde salutaire
du Baptême , & rendant d'éternelles
actions de graces au Rédempteur du genre
humain , qui leur a fait trouver un Liberateur
dans
}
MAR S. 1740. 523
•
133
dans leur Esclave. Nous pafferions les limites
que nous nous fommes prefcrites dans nos
Extraits , si nous entrions dans un plus long
détail des avantages que le zele de la Maifon
du Seigneur , à procurés à l'Eglife , par
le miniftere de Vincent de Paul. Voici par
où fon Panégyrifte finit la premiere partie,
» Faut - il donc s'étonner que de tant d'Ecoles
, & de tant de Retraites fi faintes , &
dirigées par un fi grand Maître , on ait vû
» fortir tant de fideles Difciples , tant d'Ouvriers
Evangéliques , tant de bons Paſteurs,
tant de grands Evêques , tant de nouveaux
» Borromées , tant de nouveaux Ambroifes,"
de nouveaux Chryfoftômes , qui furent
» tous autant de lumieres &c. Il est donc
vrai que Saint Vincent fut une lumiere.
toujours allumée par l'activité de fon zele
» à inftruire, ou à convertir : Ille erat lucerna
lucens. De- là POrateur zélé pour la gloire
du Saint qu'il louie fi dignement , paffe à la
feconde partie : Ille erat lucerna ardens.
>
Le zele ardent de Vincent de Paul nous
ouvre ici des routes brillantes , & nous n'aurions
qu'à fuivre les pas de M. de Bazas.
pour pouvoir dire avec juftice : Quam fpeciofi
pedes Evangelizantium ! En effet dans cette
feconde partie , l'Orateur n'a befoin que d'être
Hiftorien ; & le sujet qu'il traite se prête
¡fiynaturellement à fon texte & à fa diviſion
Fij qu'il
$ 24 MERCURE DE FRANCE
qu'il femble pouvoir fe paffer du fecours de
cette éloquence, dont il poffede fi bien l'art.
Nous n'aurions donc qu'à marcher fur fes
traces , pour voir naître les fleurs & les fruits
fous les nôtres. Nous verrions notre nouvel
Habitant des Cieux répandre fur la Terre le
feu de la charité , & devenir toujours de
plus en plus une lampe ardente par fon amour
pour les Pauvres . C'est donc à regret que
Mous paffons fous filence les travaux immen
fes qui ont confacré fa carriere mortelle , &
dont il nous refte des monumens qui doivent
braver l'injure des ans ; nous nous contenterons
de faire parler pour nous fon illuftre
Panégyrifte. Voici par où il commence faifeconde
Partie.
" A confiderer la multitude innombrable
de Pauvres que Saint Vincent a fait fub
fifter , les Familles abatues qu'il a relevées,
» les Provinces entieres qu'il a fecouruës ,
» tant au dedans , qu'au dehors de ce Royau-
» me , les Hôpitaux qu'il a foûtenus , celui
» des Enfans trouvés qu'il a établi , & qui de-
» mandoit lui feul des fonds immenfes , auffi
» feconds & aufli multipliés , que la fource
» des vices & du libertinage étoit grande,
Ajoûtez à cela ces deux nouvelles & célebres
Congrégations, toutes deux confacrées
» ou à l'inſtruction ou au ferviçe des Pauvres,
» qu'il a formées , qu'il a fondées , qu'il a éta
» blies
MAR S. 1740. 328
"
5 blies & étendues dans toute la France ,
prefque dans toute l'Europe & jufques au-
» delà des Mers , ne diroit-on pas que tant
» de merveilles ne pouvoient être que l'ou-
» vrage dela magnificence d'un Roy? & c...
Nous ne pouvons mieux couronner cet
Extrait , que par le Discours pathétique que
ce zelé Patriarche adreffa aux pieufes Dames
qu'il avoit affocié à fon miniftere , dans
une conjoncture , où le grand édifice de fa
charité , l'Etabliffement de l'Hôpital des Enfaute
de fans trouvés , menaçoit ruine
fonds néceffaires à fa fubfiftance . Voici comment
notre éloquent Prélat le fait parler.
» Eh bien , Meſdames , leur dit- il , du ton
& de la force d'un homme infpiré , » voici
donc enfin le jour , ou vous allez délibe-
>> rer fi vous abandonnerez ces victimes in-
» nocentes du crime & du libertinage de
leurs Meres dénaturées . Voilà donc leur
» vie & leur mort entre vos mains. Hélas !
les pauvres Enfans ils étoient donc bien
» deſtinés à mourir fi vice , puifque dès leur
»entrée dans la vie , ils furent déja exposés à
» la mort , & que vous balancez à les y ex-
»poſer encore. Vous allez donc ceffer d'être
leurs fecondes Meres , pour devenir
» leurs Juges , ou leurs fecondes Marâtres ;
» mais allons , vous le voulez , je vais prendre
les voix , & prononcer pour la vie , ou ?
Fiij pour
R
326 MERCURE DE FRANCE
ود
pour la mort. Non , pourfuit le tendre &
affectueux Paſteur, tel que le doit être un vrai
fucceffeur des Apôtres, » non, vous ne mourrez
" pas ; Vincent , le Pere de tous les Pauvres ,
" vous a fauvés ; vous vivrez ; vous ferez nour
" ris,inftruits dans la Maiſon de Dieu, & dans
» fa crainte ; & vous , qui vivez , & vous ,
» qui n'êtes pas encore , & qui en remplace.
" rez tant d'autres dans la Pofterité , vous
fercz tous à votre tour autant de monu
» mens vivans , du zćłe & de la memoire
éternelle de votre faint Liberateur ; mais
»fouvenez - vous de ce que Dieu aura fait
pour vous , par le miniftere de Vincent, &
» ne vous laffez jamais de repeter ces tendres.
» paroles du Roy Prophete : Mon Pere &
» ma Mere m'avoient , abandonné , mais le
Seigneur , par les mains de Vincent de
" Paul, m'a recueilli & ramaffe : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me , Dominus an
tem affumpfit me.
Quelle onction ! quel choix d'expreffions,
tirées des faintes Ecritures ! quelle énergie !
Que le Public gagneroit à l'impreffion de
tous les Ouvrages de M. de Bazas , fi fa modeftie
ne l'empêchoit pas de mettre en lue
-miere tous les chefs -d'oeuvres qui font fortis.
de fa plume , tant avant , qu'après fa promo
tion à l'Apoftolat ! Nous l'en prions très instament
au nom d'une infinité de Perfonnes
picuſes
MARS. 1740 527
pieufes , & de Gens de goût , qui fouhaite
roient en voir notre Journal enrichi ; nous
employerons tous nos foins à en donner les
plus fidelles copies qu'il nous fera poffible ,'
dûffions -nous étendre , en faveur d'un don
fi précieux , les bornes ordinaires que la varieté
des matieres nous force de preferire à
nos Extraits Litteraires.
>
- OSSERVAZIONI Letterarie & c. Tomo III.
1.Vol. 8°. In Verona &c . M. DCC . XXXVIII.
Nous voyons avec plaifir la continuation
d'un Journal , qui remplace avantageufement
celui qu'on imprimoit ci - devant à Venife ,
lequel eft difcontinué , comme nous l'avons
dit en temps & lieu . Ce troifiéme Volume
eft rempli de chofes curieuſes , & d'une Litterature
variée. On en jugera par ce que
nous allons en raporter , autant que nos bornes
peuvent nous le permettre.
Le premier Article , dont le Titre eft , Monumenti
Ecclefiaftici del IV. feculo Criftiano
non più venuti in luce : conservati in Codice
Antichiffimo nel Capitolo Veronenfe , intereffe
tout-à - fait la Religion . Ces Monumens de
l'Antiquité Eccléfiaftique , dont on n'avoit
point de connoiffance,& qui font précieusement
confervés parmi les Manufcrits du Chapitre
de Verone , confiftent en un grand
Morceau de l'Hiftoire de l'Eglife du IV. fié,
F. iiij cle,
328 MERCURE DE FRANCE
ck , concernant le Schifme de Melece , & c.
accompagné d'une Lettre importante de plufieurs
Evêques , de deux Lettres du Patriarche
Pierre d'Alexandrie , & de deux autres
Lettres du Grand S. Athanafe .
On a toujours regretté , dit l'Auteur du
Journal , comme une grande perte pour
l'Hiftoire Eccléfiaftique , qu'aucun des Ecrivains
Anciens ne nous ait laiffé une Vie de
S. Athanafe , dans laquelle il faut convenir
que la plus belle & la plus importante partie
de l'Hiftoire du IV. siécle du Chriftianifme
fe trouve renfermée. Mais voici enfin une Vie
de ce grand Patriarche anciennement écrite ;
car c'eft ainſi qu'on peut apeller le Morceau
d'Histoire dont on vient de parler , quoique
plufieurs autres chofes du même temps s'y
trouvent mêlées. Cette Hiftoire finit à l'élevation
de Theophile fur le Siége d'Alexandrie,
en l'année 385. & on peut croire que l'Auteur
écrivoit dans ce temps- là. Il étoit d'Alexandrie
, & il a vécu longtemps dans cette
Ville , comme il eft aisé de le remarquer
par certaines particularités , furtout pour ce
qui concerne le temps & l'uſage où il eſt de
donner aux mois de l'année des noms Ale
xandrins. Il a écrit en Grec , & on trouve
quelques défectuofités dans fa Narration , ce
qu'il faut lui moins imputer , qu'à fes Traducteurs
& à fes Copiftes, & cela n'empêche
рая
MARS. 1740. 529
pas qu'on ne puiffe recueillir de cet ancien
Monument tout ce qu'il y a d'effentiel &
d'important à fçavoir touchant S. Athanafe.
Pour s'en convaincre , il n'y a qu'à prendre
en main , dit l'Auteur d'après lequel nous
parlons , la belle & ample Vie de S. Athanafe
; que le R. P. de Montfaucon a mise à la
tête de fon Edition des Ouvrages de ce faint
Docteur de l'Eglife Grecque. Nous n'entrerons
pas dans un plus grand détail fur cet
Article , qui eft qui eft cependant véritablement
· >
curieux intereffant & utile à la Reli
gion.
Il ne s'agit dans le fecond Article , que du
III. Tome de la nouvelle Edition des Oeuvres
de S. Jérôme , qu'on prépare à Verone,&
de laquelle nous avons déja parlé , en rendant
compte du premier Volume de ce
Journal.
Nova Plantarum Genera , Auctore Petro
Antonio Michelio Florentino. Florentia.
M. DCC . XXIX .
Cet Ouvrage , dit d'abord notre Journa
Lifte , qui au fentiment des Connoiffeurs , eft
incomparable en fon genre,n'a pas été rendu
public d'abord après l'impreffion , par quelques
contre-temps qui font furvenus, dont le
plus fâcheux eft la mort de fon Auteur. M.
Boerhave , excellent Juge fur cette matiere ,
a dit plufieurs fois de lui à Leyde , qu'il étoit
Fv. ·la
330 MERCURE DE FRANCE
le premier Botaniste de fon temps , & que
fes découvertes furpaffent toutes celles qui
ont été faites dans ce genre d'Etude .
L'Extrait du Livre de M. Micheli eft extrémement
long , parce que l'Auteur da
Journal y . fait entrer prefque toute l'Histoire
de la Botanique , & defcend auffi dans
d'autres détails , qu'il ne nous eft pas permis
de fuivre. On doit cependant ne pas omettre
que ce nouvel Ouvrage prouve juſqu'à
quel point de perfection on a porté l'étude
& la connoiffance des Plantes , & que les
Rois & les autres Puiffances de l'Europe fe
font fait un plaifir de proteger cette Etude.
Cette derniere confideration a engagé l'Auteur
du Livre de parler des principaux Jardins
des Plantes de l'Europe , en commençant
par celui de Paris.
Le Jardin des Plantes de Paris , a été , ditil
, depuis peu confiderablement augmenté ,
& extrémement enrichi en nombre & en raretés.
On l'a auffi embelli de deux belles
Serres de pierres , fermées de glaces fur le
devant , pour la confervation des Plantes
qui viennent de l'Afrique , de l'Amérique
méridionale , & d'autres femblables Climats.
On n'allume & on ne porte aucun feu dans
ces Serres pendant l'Hiver , à caufe des
accidens qui en peuvent arriver : mais on a
foin d'y communiquer la chaleur néceffaire ,
"
en
MARS. 1745.
53r
en faifant du feu par deffous & aux côtés , à
une certaine diftance , en introduifant auffi
par des tuyaux , l'air chaud ou temperé qui y
eft néceffaire .
Qu'il nous foit permis d'ajoûter que ce
Jardin Royal va devenir en peu de
temps le
premier de l'Europe , par la grande attention,
la capacité , & les talens particuliers des Perfonnes
qui ont le foin de l'orner & de l'entretenir
, fous les yeux d'un Intendant habile,
vigilant , & toujours bien choisi .
Nous nous souvenons à ce fujet , que sous
le Regne du feu Roy, on avoit projetté , &
présque résolu de placer au milieu de ce
Jardin le plus beau de tous les ornemens
c'eſt- à-dire , une Statuë de ce grand Prince ;
déja les meilleurs Esprits s'étoient exercés
pour l'Inscription du Piedeſtal. Celle du P.
Tarillon , Jesuite , parût convenir parfaitement.
La voici .
Vitales interfuccos Plantafque falubres ,
Quam beneftat Populi vita falufquefui !
Puiffions - nous voir la chose executée sous
cet heureux Regne , & en faveur d'un Prince
, dont les grandes & aimables qualités
soûtiennent si bien l'idée , qui eft exprimée
dans cette Inscription !
L'Auteur dit peu de choses ensuite du
Jardin des Plantes de Montpellier , dont
F vj
il
$ 32 MERCURE DE FRANCE
il paroît cependant faire cas.
11 paffe à celui d'Amfterdam , qu'il apelle
superbe , par l'étendue , par la beauté , par
P'ordre , par la quantité de Serres , & par le
nombre infini de Plantes curieuses , qui le
diftinguent des autres. Il affûre , qu'outre
les Plantes qu'on éleve en differens compartimens
dans ce vaste Jardin , il y a encore
plus de cinq mille Pots , employés à conserver
les plus rares. Il y a , dit- il , une magni-
Fique Description de ce Jardin , imprimée
en deux Volumes in folio.
A Leyde , à une petite diftance de la
Ville , eft encore un Jardin où M. Boerhaave
a amaflé un très- grand nombre de Raketés
du même genre , & fingulierement des Arbres
de toutes sortes de Pays. Notre Auteur
s'étend beaucoup sur cet Article , & ajoûte
que dans la même Ville de Leyde , M. Frederic
Gronovius poffede un Herbier de plus
de quatorze mille Plantes differentes , qu'il
a deffechées lui-même avec beaucoup de
soin & c.
و
On n'oublie pas le Jardin de Londres , à
deux milles de la Ville , situé dans un Lieu
nommé Chelsea , lequel depuis quelque
temps a été fort augmenté. Le fonds en
apartenoit au Docteur Hansloane , qui l'a
donné au Corps des Apotiquaires , à condition
, non seulement de le bien entretenir.
MARS: 1740 333
nir , mais encore de l'augmenter continuellement.
Suit dans le même Article,le Jardin d'Oxford
, qu'on peut aujourd'hui mettre au rang
des plus considerables ; entre - autres Plantes
des plus rares , on y trouve l'Ipecacuana.
C'est là que le Docteur Sherard a affemblé une
Bibliotheque entiere de Livres de Botanique,
très-estimée.
Paffons de Londres à Vienne avec l'Auteur
, qui marque une prédilection particuliere
pour le Jardin de cette Ville , lequel a
apartenu au feu Prince Eugene de Savoye ;
jamais , dit-il , les Plantes rares n'ont habité
un Lieu plus somptueux & plus superbe ;
nous abregeons l'Eloge pour remarquer qu'-
entre les Plantes les plus curieuses , on y
voit un Cierge du Perou des plus magnifiques
, une petite Forêt d'Arbres de Caffe de
plus de quinze pieds de hauteur , lefquels
donnent , dans la saison , six livres de fruit
toutes les semaines , & l'Arbre rare du Dragon
, au nombre de quatre , dont les feuilles
ont plus de deux braffes de longueur.
L'Italie n'a rien négligé sur cette matiere ,
ce qui se prouve par le Jardin de Padouë
qui a donné l'exemple , & servi de modele
à tous les autres , par ceux de Florence , de
Pise , de Rome , par celui du Prince della
Catholica , en Sicile , & par plusieurs autres,
dont
$ 34 MERCURE DE FRANCE
dont on omet les noms , lesquels renferment
des Trésors en ce même genre , & continuênt
tous les jours de s'enrichir. L'Editeur
du Voyage de l'Arabie Heureuse &c . suivi
d'un Traité de l'Origine du Progrès du
Caffe , &c. imprimé à Paris en 1715. avoit
déja observé que le Jardin des Plantes de
Padoue , eft le plus ancien de l'Europe
ayant été fondé par la République de Venise
en -1540. à la sollicitation de Daniel Barbaro,
Patriarche d'Aquilée. Le sçavant Profper
Alpin , Profeffeur en Médecine à Padouë
& grand Botanifte , de qui nous avons plufieurs
beaux Ouvrages en ce genre , en a été
Directeur vers l'année 1590.
Le Journaliſte revient ensuite à M. Micheli
, Auteur de l'Ouvrage dont il donne
PExtrait. Il fait affés au long son Hiftoire
Litteraire , dans laquelle on trouve bien des
circonstances qui font honneur à la mémoire
de ce sçavant Botanifte , que le Grand Duc
de Toscane , dont il étoit Pensionaire en
cette qualité , consideroit , & qui a mérité
un Eloge particulier de M. Boerhaave ,
tenu dans un Discours public , prononcé &
imprimé à Leyde en l'année 1729. Mortalium
omnium in perveftigandis ftirpibus sagaciffimus
Petrus- Antonius Michelius , in quo uno illus
con
> trem Fabium Columnam nobilem Cortusum
acutiffimum Anguillaram , renatos sibi jure
Italia
MARS 1740. 335
Italia gloriatur. M. Micheli mourut le z.
Janvier 1737. âgé d'environ 57. ans , laiffant
un second Volume de son Ouvrage en état
d'être imprimé . Ce Volume traite principalement
des Plantes marines , dans lesquelles.
il avoit fait quantité de belles Découvertes.
L'Auteur du Journal finit en renvoyant les
Curieux d'un plus grand détail , à l'Eloge du
même M. Micheli , composé & plublié à
Florence , par le Docteur Ant. Cocchi , Mé
decin de grande réputation.
Nuovo SISTEMA dell' origine della Poda
gra e suo Rimedio. Opera di Michele Pinelli.
1. vol . in- 4° . Romæ , 1734.
L'Auteur de ce Livre , convient que selon
l'opinion commune , la guérison de la Gouteeft
, dans la Médecine , auffi impoffible ,
que l'eft dans les Mathématiques , de trou
ver la Quadrature du Cercle , la Duplication.
du Cube & c. & cette opinion eft ancienne
puisqu'Ovide a dit :
Frangere nodosam nescit Medicina Podagram.
Cependant il paroît très-persuadé du con
traire , non seulement sur l'autorité de Pline,
lequel en parlant de ce cruel mal, dit : (Lib.
26. cap. 10. ) Insanabilis non eft credendus ;
mais encore sur la pratique de plusieurs
Médecins modernes , qui ont , selon lui ,
travaillé avec succès sur cette maladie. Enfin
une
536 MERCURE DE FRANCE
une Etude particuliere & conftante à bien
connoître la nature de la Gowe , & les Re
medes qu'on y peut utilement employer ,
jointe à une heureuse experience de fa part ,
l'ont entierement déterminé & affermi dans
fon opinion. Cette expérience au refte , eft
singulierement fondée sur un Remede particulier
, de l'invention & de la compoſition
de l'Auteur : Remede dont son Livre n'aprend
point le fecret.
Un Ouvrage Aftronomique occupe tout
le V. Article de ce Journal. Il eft intitulé :
OSSERVAZIONE di parte dell' Ecliffi Lunare
8. Settembre 1737. fatta in Padova dal Sign
Marchese Poleni con cannochiale di piedi
sette : aggiunte alcune sue rifleſſioni sopra le
Tavole Aftronomiche. Ces sortes d'Ouvrages
, qui ont leur mérite particulier , n'étant
ni susceptibles d'Extraits , ni du goût de la
plus grande partie des Lecteurs , nous nous
contentons d'indiquer celui- ci , qui eſt d'ailleurs
d'une ennuyeuse prolixité.
ELOGIO del Signor Abbate Philippo Ivara
Architetto.
Cet Eloge de l'Abbé Philipe Ivara , fait
la matiere de l'Article VI . C'étoit un célebre
Architecte , né à Meffine , d'une bonne &
ancienne Famille , mais pauvre. Dès ses premieres
années , son inclination & son goût
se tournerent particulierement du côté du
Deffein
MARS: 337 1740.
,
Deffein & de l'Architecture. Dans un âge
plus avancé , il prit l'habit Ecclefiaftique , &
vint à Rome recommandé au Cavalier
Fontana , Architecte de grande réputation
Il profita beaucoup sous un si grand Maître,'
& donna bientôt des preuves d'une capacité
diftinguée. Il fe fit de grands Protecteurs
, dont un des principaux fût le Cardinal
Ottoboni , qui l'employa à plusieurs Ouvrages
importans , dequoi il eût toute l'obligation
à M. François Pellegrin , Noble Messinois
, grand Amateur & Protecteur des
Beaux Arts.
Dans la suite , particulierement connu & estimé
du Roy Victor Amedée , Duc de Savoye ,'
il fit pour ce Prince des Morceaux d'Architecture,
qui acheverent de lui donner une gran
de réputation. Tous les Ouvrages de l'Abbé
Ph. Ivara , executés tant en Italie , qu'en Espagne,
en Portugal , & c. sont mentionnés dans
son Eloge , mais nous nous abftenons d'entrer
dans ce détail . L'Eloge finit en mettant
sous les yeux du Lecteur , par le moyen de
deux Gravûres , l'un des plus insignes Monumens
de l'habileté de cet Architecte , sçavoir
, la belle & magnifique Eglise qu'a fait
bâtir le Roy Victor Amedée , dont nous
venons de parler , à quelques milles de Turin.
La Nobiliffima Chiesa , dit l'Auteur , pen
Voto del Re Vittorio Amedeo magnificamente
fabriz
38 MERCURE DE FRANCE
fabricata ful colle di superga , poche miglia
dalla Citta &c.
Art. VII. LI CINQUE ORDINI delle Archi
tettura civile di Michel Sanmicheli. Opera del
Conte Alessandro Pompei . Verona 1735 .
Voici encore un Architecte Italien d'une
grande réputation , lequel a vécu dans le
XV. & dans le XVI. siécles ; il étoit de Verone
, & à mérité qu'une Personne de confidération
, telle que le Comte Alexandre
Pompei , grand Amateur de l'Architecture ,
transmît à la Pofterité , par un Livre exprès
tout ce qui concerne sa méthode , son intelligence
, sa capacité , & les grands Ouvrages
dont il a enrichi son Pays.
EXPLICATION DE DIVERS MONUMENS
SINGULIERS , qui ont raport à la Religion des
plus anciens Peuples. Avec l'Examen de la
derniere Edition des Ouvrages de S. Jérôme ,
un Traité sur l'Astrologie Judiciaire , Ouvrage
enrichi de Figures en Taille - douce . Par
le R. P. Dom * * * Religieux Benedictin de
La Congrégation de S. Maur. 1. Vol . in -4°. de
459. pages , sans la Préface & les Tables. A
Paris chés Lambert & Durand , ruë S. Jacques
, M. DCC . XXXIX .
>
L'Auteur à dédié fon Ouvrage à MM . de
Académie des Inscriptions & des Belles-
Lettres cette Dédicace eft exprimée en
ces
MARS. 539
1740.
ces termes, au milieu d'une très - belle Eftampe
où font parfaitement bien diftribués &
gravés tous les Attributs de l'Antiquariat.
A MESSIEURS
DE L'ACADEMIE ROYALE
DES INSCRIPTIONS
ET BELLES - LETTRES
MODELES
DE LA SAINE CRITIQUE
ARBITRES
DU MERITE LITTERAIRE
RESTAURATEURS
DES TEMPS. ने
INTERPRETES
DES MONUMENS ANTIQUES
GARANS
DE L'IMMORTALITE.
Il commence son Ouvrage par la Descrip
tion d'un beau Marbre , conservé dans la Salle
des Antiques du Louvre , qui représente exactement
ce qui se passoit immédiatement après la
mort des Personnes de qualité. Comme c'eft
sur ce Marbre qu'il dit que » M. Maffei étala
» en partant de Paris , les progrès qu'il a faits
» dans l'étude de l'Antiquité , il remarque
d'abord
ノ
340 MERCURE DE FRANCE
•
d'abord plufieurs traits importans qui ont
échapé à fon attention. M. Maffei s'étoit
contenté de dire que la Personne étendue
fur le lit, n'eft que mourante. Notre Auteur
prétend qu'elle eft morte , affûrant que les
Anciens ne fe font jamais avisés de représenter
fur leurs Tombeaux les . personnes mourantes
; & là-deſſus il s'ouvre un vaſte champ
pour relever les méprises dans lesquelles il
prétend qu'eft tombé M. Maffei ; on ne peut
pas les détailler ici fans exceder les bornes
ordinaires. D'ailleurs pour rendre les choses
fenfibles , il faudroit avoir fous les yeux la
Gravûre du Marbre en queftion , laquelle
fe trouve dans le Livre dont nous rendons
compte, en une très belle Eftampe .
L'une des plus remarquables de ces mépri
ses & fur laquelle on rapelle affés à propos
ce mot d'Horace Risum teneatis amici , eft
que
M. Maffei mêlant le facré avec le profane
dans fes Obfervations , ait avancé que
les quatre Saints Couronnés , dont l'Eglise
honore la mémoire au mois de Novembre ,
ont été ainfi apellés , parce qu'avant que
d'embraffer la Foy , ils avoient été de ces
fortes de Miniftres , que les Payens nommoient
Couronnés .
Comme le Marbre sur lequel notre Auteur
exerce fa Critique eft une Conclamation , la
matiere des Cérémonies funebres fe trouve
presque
MARS: 1740. 341
presque entierement épuisée dans la premiere
Differtation. Il y trouve M. Maffei en
contradicion avec lui- même , & il prouve
qu'il introduit,sans y penser, le pyrrhonisme ,
par la multitude de disjonctives dont il remplit
fes Ecrits. Ce qu'il dit fur les Trompetpettes
& les Cors employés aux funérailles
chés les Romains , eft curieux , & il ne peut
fouffrir M. Maffei ait traité d'extravagant
que
un certain bruit fait exprès pour chaffer les
Lemures & les Esprits malfaisans ; il marque
à cette occafion que les Lacédémoniens frapoient
fur un chaudron toutes les fois qu'un
de leurs Rois venoit à mourir, parce que, dit
le Scoliafte de Théocrite , le cuivre eft pur
de ſa nature, & a la vertu de chaffer les Spectres
& les Esprits impurs. Cette pensée fait
fonger à l'usage de la fonnerie parmi les
Chrétiens ; mais il n'a pas la même origine .
L'Auteur auroit pû en dire quelque chose
de- même qu'il rapelle à la page 26. des traits
Anguliers du deuil Ecclefiaftique . Un des
plus grands mécomptes de M. Maffei , eft
d'avoir pris pour des Prêtres dans ce Marbre ,
de purs & vrais Libitinaires , fur quoi il eft
relevé par une Critique un peu gaye , mais!
qui paroît solide & bien fondée. On réfute
de la même maniere l'usage , ou plutôt l'abus
qu'il a fait d'un Paffage de Tertulien ,
qui fupofe , felon lui , que les Libitinaires
étoient Prêtres,
el
542 MERCURE DE FRANCE
Une feconde Eftampe , gravée d'après un
Marbre du Roy , représente l'Anniversaire
de la mort de Bacchus. Notre Auteur reprend
M. Maffei du profond filence qu'il a
gardé en effayant d'expliquer ce Marbre , fur
Les Figures les plus effentielles qu'on y voit
fçavoir , une Minerve dans l'attitude d'une
Bacchante , qui tient en l'air le coeur de fon
frere , & à fes pieds la corbeille où elle l'avoit
enfermé. Il s'éterd ensuite fur les Inftrumens
représentés dans ce Marbre Hiftorique,
& principalement fur la Flute Phrygienne ,
au fujet de laquelle fon Adversaire paroît
avoir mal entendu un Paffage d'Athenée , &
lui fait observer qu'il n'auroit eû qu'à ouvrir
le Livre de Dom de Montfaucon , pour y
voir de femblables Flutes. Enfin après avoir
parlé du Crupezia ou Scabilla , Inftrument
des Anciens , il fait une récapitulation des
erreurs Litteraires de M. Maffei ; & outre les
trois qui ont été ci- devant marquées , il lui
reproche d'avoir pris des Sonneurs de Cors
& de Trompettes , pour des Exorciftes ; des
Pratiques & des Usages Civils , pour des
Actes de Religion ; un feul & unique Pot ,
gravé fur le Marbre , où l'on faisoit chauffer
de l'eau pour laver les Morts , pour deux
Pots contenant tantôt des Médecines &
tantôt des Herbes , qui chaffoient les Lemues
; deux Flutes differentes , pour une dou-
,
ble
MARS. 1740.
543
ble Flute ; l'élegante diftribution & l'attitude
des Personnages , pour des imitations du
Correge. L'Auteur finit ce long Article des
Funérailles, en observant que M. Maffei avoit
donné un conseil impratiquable au fujet des
Antiques du Louvre , &c.
La troifiéme Planche représente un Bacchus
Psilas , trouvée à Lyon il y a environ deux
ans . L'Auteur eft d'avis que c'eft la Divinité
honorée à Amiclée , Ville du Royaume de
Sparte, parce que felon Pausanias , on y donnoit
des aîles à Bacchus , comme en a l'Antique
dont il s'agit ici , & les Peuples étoient
dans cette pratique , parce que le vin éleve
l'esprit des hommes & le rend plus délié ,
ensorte qu'il lui fert comme les aîles fervent
à l'Oiseau . Ce qui démontre la vérité de
cette pensée , eft que Psilas fignifie aîle dans
la Dialecte des Doriens. A l'égard de l'élevation
de l'esprit par le moyen du vin , c'eft .
une chose dont tout le monde ne conviendra
pas ; cela pouvoit être ainfi chés les Lacédémoniens
, parmi lesquels tout étoit frugal
. Le même Bacchus aîlé tient de la gauche
un Oiseau de Riviere , apelle Iynx, qu'il
dit être un Canard , Oiseau criard , & qui
cherche fa nourriture dans les ordures ; notre
Auteur réfute en cet endroit ceux qui ont
crû que
c'étoit une Hochequeuë. Cet Oiseau
aquatique femble cependant faire un contrafte
$44 MERCURE DE FRANCE
trafte avec Bacchus, ennemi de l'eau. Ici no
tre Auteur rapelle la sobrieté des Gaulois ,
presque égale , en fait de vin , à celle des La
cédémoniens , & il observe qu'ils convenoient
en bien des choses les uns avec les
autres ; mais il ajoûte , à quoi bien des gens
ne s'attendoient pas , que ce ne font pas les
Gaulois qui ont tiré leurs usages des Lacedémoniens
, mais les Lacédémoniens qui
Font tiré des Gaulois.
Notre Auteur , après avoir parlé d'un Médaillon
, où il a crû voir plufieurs Curiofités
qui ont raport à l'Hiftoire des Meffeniens ,
continue fes Recherches fur le Bacchus Pfilas,
à l'occafion d'une Figure trouvée à Lyon.
Il la croit être le Satyre Marsyas , fameux
Joueur de Flute , dont il eſt parlé dans les
Fables d'Hygin , & qui fut écorché vif par
Apollon. Elien dit que sa peau formoit comme
un miracle continuel ; toutes les fois
que l'on jouoit de la Flute , elle fe mouvoit
& raisonnoit , au lieu qu'elle ne produisoit.
aucun mouvement , ni aucun fon quand on
joüoit de la Guitarre.
Les Inscription Sépulcrales où fe trouvent
ces deux mots Sub ascia , font la fuite de
POuvrage . L'Auteur continuë d'y releverles
fautes de M. Maffei , dont le fentiment eft
que Sub ascia , marque un Tombeau neuf
qui n'a jamais fervi & qui fort de la main de
l'Ouvrier,
MARS. 1740.
545
Ouvrier. L'explication qu'on donne ici de
quelques termes de la Loy des douze Tables,
cft curieuse. Quoique le P. Oudin , Jésuite,
parût n'avoir proposé fon fentiment que
comme une conjecture , & qu'il femble
avoir traité cette matiere , où chacun eft li
bre de penser comme il juge à propos , d'une
manicre affés indifferente ; notre Auteur n'a
cependant pas crû l'Ecrit de ce Pere hors
d'atteinte , & pour nous fervir de fes termes,
il y trouve quantité d'hérésies Litteraires. Tou
te cette dispute feroit trop longue à raporter:
nous aimons mieux renvoyer au Livre même.
Quoique l'Auteur , dans fa Religion des
Gaulois , ait parû épuifer tout ce qui regarde
les Druides , il donne encore ici du neuf au
fujet des Eleves de ces anciens Gaulois ; il a
auffi réüni plufieurs Remarques intereffantes
fur le culte des Dieux Infernaux. Mais la Religion
des Egyptiens eft l'article fur lequel il
s'eft le plus doctement étendu , à l'occafion
de ce qu'il a lû dans les nouveaux Mémoires
de differens Miffionaires. Un beau Vase ;
chargé de Hieroglyphes , fait le fujet , d'une
très- longue Differtation fur Ifis & Ofiris, ſur
un Anubis fingulier , fur le Dieu Maevis ,
fur Harpocrate. Du culte de ces differentes
Divinités , on paffe aux differentes années
des Egyptiens ; & à cette occafion l'Auteur
revient encore à la charge fur M.Maffei, qu'il
G dis
546 MERCURE DE FRANCE
pen
initié an
dit ( pag. 208. 209. ) avoir été
mystérieux calcul de ces Peuples , & dou- ,
tant si jamais il a eû la clefde la Chronologie
Egyptienne . A la page 223. il entreprend
d'examiner les Explications des Marbres antiques
de M. Lebret , imprimées à Aix en
1733. & données par M. le Préfident Bouhier.
Il y reprend le Pere Hardouin , Jésui- :
2
d'avoir avancé fur la Chronologie Egyp- >
tienne des choses inouies & impossibles.
L'Article du Dieu Mithras eft un des mieux
traités. L'Auteur y continuë de faire la
guerre
à M. Maffei, & dès le premier Paragraphe,
il le raille au fujet d'une correction qu'il a
entrepris de faire d'un endroit de la Lettre
de S. Jérôme à Læta. L'Auteur fait obferver,.
page 243. que S. Eloy , Evêque de Noyon ,.
défendoit à fon Peuple d'apeller Seigneur le
Soleil ; ce qui fait foupçonner , ajoute -t'il ,
que les Gaulois avoient la même idée de Mi- :
thras que les Perses & les Romains. Car Mi- :
thri ou Mether , en ancien Persan fignifioit
Seigneur. Sa preuve eût été encore plus forte
, fi au lieu de citer S. Eloy , il eût cité làdeffus
S. Cesaire , Evêque d'Arles , dont on
croit que S. Eloy n'a fait qu'adopter les Exhortations.
A la page 259. M. Maffei eft
convaincu de plagiat par l'Auteur , qui fait
voir dans fes Ecrits de l'an 1727. mot pour
mot , ce que Mrs Vallarsi & Maffei ont mis ..
dans
MARS. 1740: 547
dans leur Edition de S. Jerôme à Vérone
l'an 1734. concernant l'Antre de Mithras
où étoient les Simulacres monftrueux , nommés
dans S. Jerôme , en fon Epitre à Læta ,"
cy- deffus citée ; & il leur fait voir ensuite
leur mécompte fur Heliodromus pariter, dont
ils ont fabriqué Halios , Dromo , Pater.
>
A la page 294. notre Auteur revient aux
Gaulois , & examine de nouveau leur Sagum,
à l'occafion d'une Figure extraordinaire ,
trouvée depuis peu en Bretagne. Au bas de
Cette même page l'Auteur remarque que
nous avons inseré dans notre Journal de
Septembre 1736. la Differtation que M. Deslandes
a donnée à ce fujet ; & il femble blâ
mer l'éloge que nous en avons fait , à l'exemple
, dit- il, de l'Auteur des Observations
Modernes . Nous laifferons aux sçavans Auteurs
des Mémoires de Trévoux , que nous
nous fommes aperçûs depuis en avoir parlé
avant nous,à juger fi tous ces éloges, réunis en
faveur de M.Deslandes, étoient bien fondés.
}
Le Sarcophage fingulier qui fe voit dans
une Eglise de la Ville d'Aix en Provence ,
mérite plus d'attention . L'Auteur obferve
que le goût des Anciens Romains étoit de
faire graver fur leurs Tombeaux mille differentes
choses qui n'y avoient aucun raport ;
il finit en remarquant , que fi ce Tombeau
profane fe trouve dans une Eglise , c'eſt que
Gij le
348 MERCURE DE FRANCE
le génie des Chrétiens des premiers fie
cles étoit de placer & quelquefois d'enfoüir
les Idoles dans les Eglifes , pour fervir
de trophée à la Religion , comme on voit
par les bas-reliefs , trouvés à N. D. de Paris
en 1711. par la fameufe Idole de S. Germain
des Prez, le Ferrabo de l'Eglise de S. Etienne
de Lyon , l'Hercule de la Cathédrale de
Strasbourg , &c.
२
Les dix dernieres Piéces de ce Volume ,
concernant les Antiquités profanes, font, 1 °.
fur une Vénus, représentée fur un Bouc Marin
, que l'Auteur dit être Vénus Epitragia
mentionnée dans Plutarque . 2 ° . Sur une Isis
de Bronze , trouvée aux environs de Ceuta,
3. Sur le Dieu Pactole , Fleuve célebre de
Lydie , & particulierement honoré par les
Habitans de Sardes. 4°. Sur l'Esclave Rhodope
, devenue Reine d'Egypte , par une avanture
finguliere, 5° .Sur unJupiter, nommé Summanus
, dont il femble que les Anciens ayent
fouvent fait deux Divinités , que Capella a
confondu avec Pluton. 6° . Sur les Mariages
des Romains. 7° . Sur les Myfteres de Cérès 8 °.
Sur les Jeux inftitués en l'honneur d'Escula
pe.9 °.Sur unTigranes ,au sujet duquelM.Spanheim
s'eft trompé. 10.Sur le Capricorne , représenté
dans quelques Médailles d'Auguſte .
Ce nombre prodigieux de sçavantes Remarques,
eſt ſuivi d'Observations fur la nouvelle
MAR S. 1740: 349
Velle Edition des Ouvrages de S. Jerôme ,
faire à Vérone. Notre Auteur y fait voir que
les Editeurs qu'il avoit déja nommés à l'oc
cafion de l'Epitre de S. Jerôme à Læta ,
n'ont été fondés dans les changemens qu'ils
ont faits , que fur de fimples conjectures , &
non fur les Manuscrits , & il fe plaint des
omiffions confidérables qu'ils ont faites dans
le Volume des Lettres. Il dit cependant qu'ils
en ont consulté quelques - uns, mais qu'on ne
peut faire aucun fond fur ces Manufcrits . Il
auroit été à fouhaiter que ces Editeurs en
euffent eû d'auffi authentiques que les quatre
Manuscrits de l'Abbaye de S. Germain des
Prez , fur lesquels Dom J. Martianay a don
né en ce Lieu une Lettre du S. Docteur à
Aleta , Epouse de Toxotius , fils de sainte
Paule.
Ce qui termine le Volume de l'Auteur ,
confifte en un Talisman , dont il donne la
description , & à l'occafion duquel il a composé
un Traité de l'Aftrologie Judiciaire ,
dont la longueur nous empêche d'en donner
l'Extrait .
Lambert & Durand, Libraires , rue S. Jacques ,
la Sageffe , mettront en venté dans le courant du
mois d'Avril , deux Volumes in-4°. imprimés à
l'Imprimerie Royale , dans la même forme que les
Mémoires de l'Académie Royale des Sciences ; le
premier contient les Elemens de PAftronomie , & le
Gij fecond,
550 MERCURE DE FRANCE
fecond , les Tables Aftronomiques des Etoiles fixes ,
des Planettes & des Satellites de Jupiter de Saturne
; par M. Caffini , Maître des Comptes , de l'Académie
Royale des Sciences . Comme on n'avoit
point encore d'Elemens d'Aftronomie imprimés en
François , on a crû devoir les donner en cette Langue
; on a eu foin d'y faire ufage des nouvelles
Découvertes qui ont été faites en Aftronomie ,
de raporter les Obfervations principales qui ont fervi
de fondement, tant aux Tables qu'à ces Elemens,
que l'on a tâché de mettre , autant qu'il eft poffible,
à la portée de tout le monde.
&
Le 15. Février , jour des plus heureux & des plus
diftingués dans nos Faftes , fut particulierement
Confacré par l'Univerfité de Paris à célebrer , felon
fa coûtume , la Fête Anniverſaire de la Naiffance du
Roy , par des Actions de graces & des Prieres
particulieres ; ce qui fut exécuté avec un grand
concours & beaucoup d'édification dans l'ordre prescrit
par un Mandement du Recteur , qui mérite
d'être ici raporté.
FERIE LUDOVICEE.
Os Jacobus VALLETTE LE NE V E U , Rector
N Univerfi Studii Parifienfis , omnibus ac fingulis
Doctoribus , Gymnafiarchis , Profefforibus , caterisque
Collegiorum Magiftris , Salutem.
Quò non eft melius ac praftabilius ad felicitatem
Populorum , quam Juftus , Pacificus , & memor omnium
utilitatis Princeps , eò pluris , quia contigit, publica
pietatis intereft , vitalis ut ille fit , votis efflagitare,
fanctisque vocibus demereri. Hinc eft quod alma
virtutum fcientiarumque Mater Univerfitas , eo , qui
magis aptè pièque convenit , affecta fenfu , LUDOVICI
XV. diem Natalem faftis addixit , gratiarum Deo
reddenMARS.
2%
1740:
reddendarum concentu quotannis celebrandum. Nos
igitur tam legitima confuetudini obfequentes , Mandamus
ac jubemus , die Luna menfis Februarii decimo-
quinto , qui LUDOVICI XV. Natalis
eft , in fingulis Collegiis poft Miffam cantari Pfal
mum Exaudiat , & eâdem die integrâ Scholas vacare
, ut juventus Academica honefta jucunditati permittatur.
cuerunt ,
Nos autem , una cum Ornatiffimis Procuratoribus ,
Gymnafiarchis , qui funt in gremio præclara Facul
tatis ) tùm Collegiorum pleni , ut aiunt, exercitii, tùm
minorum Collegiorum in quibus extant Burfarii , &
Profefforibus ejusdem praclara Facultatis , tam actu
docentibus , quam Emeritis qui per vigenti annos doaderimus
hora decimâ matutina in Sacello
Collegii Harcuriani , ubi fiet Sacrum folemne , quod
-V. C. M. Ludovicus le Sauvage Veneranda Nationis
Decanus Teftamento fuo Anniversarium inftituit ,
ad gratias Deo Opt. Max. peragendas ob conceffum
Gallia Regem Juftum & Pacificum LUDOVICUM XV.
Datum in Edibus noftris Laudunais , die Jovis undecimo
menfis Februarii , Anno Domini millefimo
Septingentefimo quadragefimo.
ASSEMBLEE de la Societé Litteraire
d'Arras. Extrait d'une Lettre écrite de
cette Ville le 18. Février 1740.
L
'Affemblée folemnelle de notre Affociation s'eft
tenuë le 6. de ce mois ; M. le Prince d'Ifenghien
& M. le Chevalier de Monmorency y ont
affifté. M. de la Place a ouvert la Séance par un
Difcours , qui a été fort aplaudi ; M. de Grandval ,
Confeiller , y a lû une Differtation fur la Langue ,
qui a été du goût de tout le monde ; on a enfuite
fait la lecture du commencement d'un Ouvrage
Güij qui
13 MERCURE DE FRANCE
qui a pour objet l'Hiftoire particuliere de notre Province
M. le Prince d'Ifenghien a parû fort ſatisfait de
ces épreuves & de l'ordre qui s'obſerve dans les As--
semblées, il en a même parlé fort avantageufement à
tout le monde ; c'eft M. le Marquis de la Ferté qui
a été nommé Directeur , & M. de Grandval a été
choifi pour Chancelier , à la place de M. le Marquis
de la Ferté. Quoique nous n'ayons à préfent
aucunes places vacantes , ayant reçû nouvellement
Mrs de Mouy , du Repaire & Degoui , il le préfente
des Afpirans d'un mérite à être sûrs de remplir les
premieres Places qui vaqueront ; M. Dupetitrieux
eft de ce nombre.
*
E.STAMPES NOUVELLES.
Rendez- vous de Chaffe , affés grand Sujet en haateur
, très bien difposé & galamment orné , avec
Figures , Chevaux , Chiens & Oiseaux de proye ,
dans un beau Payfage ; gravé avec beaucoup d'entente
& de goût , par M. le Bas , d'après le Tableau
original de M.Van Falins, qui eft dans le Cabinet de
Mad. Van Falins . L'Eftampe eft dédiée à M. de
Fontanieu , Intendant du Dauphiné . On vend cette
Eftampe chés l'Auteur , Graveur du Roy , ruë de la
Harpe , vis - à-vis la rue Percée , & chés Ravenet ,
même ruë , vis - à- vis la Sorbonne.
DIX -HUIT PETITES PIECES de Paysages en
large , inventés & gravés par Seb . le Clerc. , Chev.
Romain , pour aprendre à deffiner . A Paris , chés
Odieuvre , Quai de l'Ecole.
La Suite des Portraits des Grands Hommes & des
Perfonnes Illuftres dans les Arts & dans les Sciencontinue
de paroître avec fuccès chés le
ces , même
MARS. 1740. 553
meme Odieuvre , Marchand d'Eftampes , Quai de
PEcole . Il vient de mettre en vente , toujours de la
même grandeur :
CLOVIS III. XVI. Roy de France , mort en
695. après quatre ans de Regne , deffiné par A
Boizot , & gravé par J. G. Will.
LE P. ANGE DE JOYEUSE , Capucin , mort à Ri
voli , près de Turin , le 27. Septembre 1608. âgé
de 46. ans.
JEROME BIGNON , Avocat Géneral du Par
lement de Paris , Confeiller d'Etat , & Bibliothe
caire du Roy , né à Paris en 1590. mort le 7.
1656. deffiné & gravé par C. Dupuis.
Avril
Il paroît chés le même Odieuvre , une Eftampe
allégorique en hauteur , où l'on voit le Cardinal de
Fleury , au milieu de la Religion , de la Juſtice , de
l'Abondance & autres Figures symboliques ; Dio
gene avec la Lanterne , &c. On lit ces Vers au base
La France à la Vertu consacra ce Tableau ;
Le zele en forma l'ordonnance ;
La Vérité prit le Pinceau
Des mains de la Reconnoiffance..
L'Eftampe eft gravée par M. P. Aveline , d'après
M. J. Chevalier.
Il paroît une autre Eftampe en large ', chés le
même , fous le titre de l'Oiseau de bon augure.
C'est un Payfage de Baudouin , avec deux Figures
un Chien , une Cage , &c . Il y a des Vers au bas.
Il s'eft gliffé une erreur de fait dans le premier
Volume du Mercure du mois de Décembre dernier,
page 1776. nous avons mis , fur la foi d'un Mëmoire
peu exact , au nombre des Académies de
GY
France ,
$54 MERCURE DE FRANCE
France, qui ne fubfiftent plus, celles d'Angers & de
Caen. Beaucoup mieux informés aujourd'hui , nous
femmes ravis de déclarer que l'Académie d'Angers
fubfifte toujours , & eft en vigueur , autant qu'elle
J'a jamais été depuis fon érection par le feu Roy
Louis XIV fon augufte Protecteur. Nous avons
pour garant M. Poquet , Profeffeur en Droit François
Secretaire de cette Académie , lequel ajoûte
dans une Lettre dont nous avons l'Original,
que les Académiciens continuéent de s'affembler ·
tous les Mercredis pour des Conférences Litteraires
, dans lesquelles fe font des lectures en toutgenre
d'érudition , fans parler des Affemblées
bliques , & en particulier de celle qui fe tient tous
des ans , dans laquelle on prononce le Panégyrique
du Roy , &c. Ces Meffieurs voudront bien nous
excufer fur cette méprife , & fouffrir en mêmetemps
un petit reproche , c'eft de ne point enrichir
quelquefois le Mercure de leurs Productions , & du
récit de ce qui fe paffe dans leurs . Affemblées
bliques , comme cela fe pratique en géneral dans.
Les autres Académies du Royaume.
pup
¹-
A l'égard de l'Académie de Caen , dont l'origi
ne eft déja ancienne , il eft vrai qu'elle avoit ceffé
pendant long-temps fes Exercices , mais elle les a
repris depuis que le Diocèfe de Bayeux, a pour Evê
que M. de Luynes , heureux évenement pour l'Eglife
& pour les Lettres.
Les Chirurgiens de Befançon , qui compofent une
Compagnie nombreufe , fe trouvent offenfés par un
Article du Mercure du mois de Décembre dernier,
page 3114 où l'on rapelle , au fujet d'une Opéra--
tion de la Fiftule Lachrimale , faite heureuf menta
Paris , par M. Lab. Candide , que le Malade avoit
dé manqué à Belançon . Nous ne fçavions pas alors
le
MARS: 1740
SSS
la
le nom de l'Opérateur , qui eft M. E .... mais
nous ne croyons pas devoir le nommer tout -à- fait,
par la raiſon que pour n'avoir pas réüffi dans une
Opération , il n'eft pas dit qu'il ne fera pas plus
heureux & plus habile dans d'autres . Au refte nous
reconnoiffons , avec tout le Public éclairé , que
Chirurgie de Befançon mérite bien la réputation
qu'elle s'eft faite , & que plufieurs habiles Maîtres
s'y font fort diftingués par le traitement & dans les
diverfes efpeces d'Opérations qui regardent les
-Maladies des yeux , & entre les autres , M. Vacher,
Correfpondant de l'Académie Royale des Sciences
, Chirurgien Major des Hôpitaux du Roy , &:
Lieutenant du Premier Chirurgien de S. M. dans la
Communauté des Chirurgiens de Befançon.
Il a été rendu le 9. Février 1740. entre le Corps
des Marchands Orfévres- Joüailliers, celui des Marchands
Merciers & les quatre autres Corps de Marchands
de la Ville de Paris d'une part , & la Communauté
des Lapidaires de l'autre , un Arrêt du
Parlement , dont plufieurs perfonnes , tant de Paris
que des Provinces , & même des Pays Etrangers ,
peuvent avoir intererêt d'être inftruits.
Les Orfevres- Jouailliers & les Lapidaires, étoient
en conteftation depuis plus de cent ans . L'Arrêtt
-qu'on annonce , termine leurs differends & regle
définitivement l'état de ces Communautés entre elles.
On y fait défenſes aux Lapidaires de vendre
des Pierreries garnies & mifes en oeuvre , à peine
d'amende & de confifcation , & on les aftreint à ſe
renfermer dans la feule vente des Pierreries brutes,
taillées & non garnies.
Par un Arrêt du Confeil d'Etat , du 28. Janvier
1673. il avoit déja été fait inhibitions & défenſes aux
mêmes Lapidaires de garnir & mettre en oeuvre au-
G- vj Gunes
356 MERCURE DE FRANCE
cunes Pierreries , & à tous autres qu'aux Orfévres ,
peines de 3000. livres d'amende de tous dépens ,
dommages interêts .
L'Arrêt du Parlement , dont on parle , défend, en
conféquence , aux Lapidaires de prendre la qualité
de Marchands Jouailliers , & de donner à leurs Jurés
celle de Gardes , & ne leur permet que de fe dire
Maitres Lapidaires , Tailleurs , Graveurs & Onvriers
en toutes fortes de Pierres précieuſes , fines &
naturelles. Le Parlement ordonne que l'Arrêt fera
infcrit fur les Regiftres des Communautés contendantes
, & permet aux Marchands Orfévres - Joüailliers
& Merciers , de le faire imprimer.
On avertit le Public , que le Remede fpécifique
pour l'Hydropifie , continuë de fe diftribuer chès les-
Grands Auguftins , au bout du Pont- Neuf. La véritable
compofition de ce Remede s'est toujours
faite dans ce Convent , & s'y fait encore , par
le
Frere Fulgence, Apoticaire du Couvent . Mal à propos
quelques Particuliers fe flatent d'en avoir le
fecret , pour s'attirer la confiance du Public. Ge
Religieux a toujours été feul poffeffeur du Remede,
fous le Sceau de l'Ordre.
Le Vin Salifique , contre la douleur des dents, &
pour les conferver , fe diftribue toujours avec beaucoup
de fuccès , à la demeure de M. le Beau de
Villars , rue des Poulies , chés M. le Commiffaire
Cadeau.
CHANSON
(
LeMarquis,Amant aimé de Lucile, Le Sr
Grandval
.
CHANSON
MARS. - 1740 5.57
CHANSON
A BOIRE.
L'Amour dans ce charmant repas
Veut soumettre mon coeur aux charmes de Silvie
Si je me rends à ses apas´ ,
C'est pour le reste de ma vie i
Descends des Cieux , puissant Dieu des Raisins ,
Viens sur l'Amour remporter la victoire ;
Sur tes Autels , pour célebrer ta gloire ,
Je fais voeu de verser les plus excellens vins
Et de passer mes jours à boire.-
bututst
SPECTACLES
.
EXTRAIT de la Comédie intitulée , les
Dehors Trompeurs, on l'Homme du jour,
représentée le 18. Février au Théatre
François.
Le Baron ,
ACTEURS.
Celiante ,four du Baron ,
M. de Forlis ,
Lucile , fille de M. de Forlis ,
Le Sr Dufresne,
La Dile Grandval.
Le Sr Duchemin .
promise au Baron ,
La Dile Gauffin,
Le Marquis, Amant aimé de Lucile, Le Sr Grandval
La
558 MERCURE DE FRANCE
€
La Comteffe , Amie du Baron , La Dlle Quinault.
Lifette , Suivante de Celiante , La Dlle d'Angeville.
Champagne , Valet du Marquis , Le Sr Fierville.
La Scene eft à Paris , chés le Baron.
' Ette Comédie a eté reçûë du Public avec les
Caplaudiffemens qu'elle meritoit. Le fuccès ne
s'eft point démenti dans la fuite ; & le concours des
Specta eurs n'a nullement diminué par le nombre
des Repréſentations . On convient géneralement
que c'eft vraiment une Piéce de Caractere. M. de
Boifft , qui en eft l'Auteur , s'eft attaché aux beautés
du fond , fans négliger le beautés de détail ; le ſecond
titre qu'il a donné à fa Piece dans l'impresfion
, a paru plus convenable au Sujet qu'il traittoit,
que le premier. Les Dehors Trompeurs , fembloient:
ne devoir caractériſer que Lucile , qui affecte une
efpece de ftupidité , tandis qu'elle a en effet beaucoup
d'efprit , & qu'elle fent auffi - bien qu'elle
penfe , au lieu que le Titre de l'Homme du jour
nous peint le Baron d'une maniere à ne pouvoir le
méconnoître dans toutes les actions ; c'eſt un jeune
homme , livré au torrent du monde , & tel qu'on
croit devoir être aujourd'hui , pour briller dans ce
qu'on apelle la bonne Compagnie . Le caractere de
Grondeur , que l'Auteur lui donne de furplus dans
fon Domestique , eft un fuplément de ridicule , qui
n'a rien de commun avec le premier. Paffons à un
Extrait le plus fuccinct qui nous fera poffible , de
ce qui fe paffe dans la Piéce.
Celiante , foeur du Baron , commence le premier
Acte avec Lifette , fa Suivante. Lifette peint le Baron
avec des traits qui font rougir fa Maîtreffe pour
un frere,en qui elle prend trop d'interêt pour ne pas
excufer fes défauts. Lifette eft trop irritée des brusqueries
d'un Maître auffi dur dans fon Domeſtique,
qu'il
MAR S.
559 1740.
qu'il eft gracieux dans le grand monde ; elle en cite
quelques traits que Celiante rabat de fon mieux
en voici un .
Oui, rien n'est plus aimable ;
Son commerce eft charmant , fon efprit agréable ,
Quand on n'eft avec lui qu'en fimple liaiſon ;
Mais il n'eft plus le même au sein de fa maiſon ;
Cet homme qui paroît fi liant dans le monde ,
Chés lui quitte le masque ; on voit la nuit profonde
Succeder furfonfront au jour le plus ferein
Et tout devient alors l'objet de fon chagrin .
+
*
Ce premier portrait ne regarde que les Dehors
trompeurs ; nous en citerons de plus effentiels qui
nous peindront l'Homme du jour . Le refte de cette
Scene eft employé à l'expofition du Sujet . On y
parle de Lucile , jeune fille , qui ne fait que de fortir
du Convent , & qui doit être mariée au Baron,
qui n'a pas plus d'égard pour elle , que pour fon
Domestique ; fon Pere , qui s'apelle Fortis , & qui
eft pourvû d'un Gouvernement , a confenti qu'elle
logeât dans la maifon de fon futur Epoux , & doir
arriver inceffamment pour les marier. Les Scenes
fuivantes ne fervent que d'introduction à l'action
principale: Une Comteffe , auffi répandue dans le
monde que le Baron , trouve fort étrange qu'il
veuille fe marier ; un Marquis , ami du Baron,
aprouve fon Mariage ; ce pour & contre donne lieu
à des Differtations pleines d'efprit, le Baron arrive ;
après quelques reproches qu'il effuye de la part de
la folle Comteffe , il refte feul avec le Marquis ; -
ils fe font une confidence mutuelle de leur fituasion.
Le Baron fe plaint de ce qu'il va époufer une
belle
560 MERCURE DE FRANCE
belle Statue , qu'il ne laiffe pas d'aimer , malgré la
bêtife ; le Marquis le confole de fon mieux , & lui
déclare qu'il eft bien plus à plaindre que lui , puisqu'il
vient de perdre l'objet qu'il aime ; & que fa
Maîtreffe a difparu pendant un malheureux voyage
qu'il a été obligé de faire . Ils finiffent ce premier
Acte par une promeffe réciproque qu'ils fe font de
fe foulager , autant qu'ils pourront , des difgraces
de l'Amour,, par les douceurs de l'amitié.
Le Marquis ouvre la Scene dans ce fecond Acte
avec fon Valet Champagne , qui lui aprend que certe
même Lucile , qui a difparu à fes yeux , eft celle
que le Baron va époufer. Une avanture auffi finliere
, commence à faire naître l'interêt qui va
toujours en augmentant , juſqu'à la fin de la Piéce.
Le Baron vient demander au Marquis s'il n'a rien
découvert au ſujet de fa Maîtreffe ; le Marquis ne
fçait comment en agir auprès de fon ami , qui pour
fon malheur , fe trouve fon Rival ; il veut fe retirer,
le Baron l'empêche de fortir & fe plaint de fon peu
de confiance ; le Marquis rompt enfin le filence &
lui dit , en parlant de Lucile , qu'il n'a garde de
•
nommer :
J'ai fçu quefa Famille au plutôt la marie ;
Pour comble de malheur , je vais la voir unie´
Au deftin d'un ami qui m'enchaîne le bras .
Le Baron lui confeille de pouffer fa pointe auprès
delle , puifqu'il en eft aimé , le Marquis a beau relever
les droits de l'amitié ; le Baron lui répond :
Sur cet article là votre ſcrupule eſt grand.
Afon plus haut dégré c'eft porter la ſageſſe ;
Si vos pareils avoient cette délicateſſe2
MARS. 1740. 561
Er marquoient tant d'égards pour Meffieurs les Maris,
Je plaindrois la moitié des femmes de Paris.
Le Marquis fe laiffe enfin perfuader , puifque fon
Rival lui - même s'offre à lui rendre tous les bons
offices qui dépendront de lui dans cette conjoncture;
Lucile vient ; fa préfence a'igmente le trouble du
Marquis ; elle n'eft pas moins émuë en le voyant .
Le Baron la prie de recevoir fon ami avec moins
de contrainte qu'elle n'en marque ; le Marquis cra
gnant que fon trouble ne le décele , dit au Baron
qu'il a déja vû Lucile dans le même Convent , dont
les murs renfermoient le cher objet duquel il lui a
parlé. Le Baron prie Lucile de s'intereffer pour fon
ami auprès de fa Maîtreffe , autant que la bienféan
ce le pourra permettre . Lucile interdite ne parle
que par monofyllabes , ce qui lui attire des repropeu
obligeans de la part du Baron. Le Marquis
fe retire après avoir prié Lucile de vouloir bien
agir en fa faveur . Le Baron , après de nouveaux
reproches qu'il fait à Lucile , la prie de fervir le
Marquis. Voici fur quoi il fonde fa priere.
ches
S'il n'étoit question que d'une folle ardeur ,
Bien loin de vous preffer d'agir enfafaveur ,
Je vous le défendrois ; mais fon amour estsage ,
Et pour elle il s'agit d'un très -grand Mariage ,
Où tout en même- temps fe trouve réüni ,
La naiffanee , le bien , avec l'âge afforii.
Son bonbeur en dépend , ainsi , Mademoiſelle ,
C'eft remplir le devoir d'une amitiéfidelle.
d'in
Lucile lui promet de lui obéir ; elle y a trop
terêt pour lui manquer de parole . Il prend occa
fion
$ 62 MERCURE DE FRANCE
fion de quelques traits qui lui échapent, de la traiter
avec la dureté ordinaire qu'il a pourfon Domeftique.
Sa Soeur Celiante , qui en entend quelque
chofe , lui reproche fon peu de ménagement, après
qu'elle eft fortie ; elle s'attire à fon tour quelque
impoliteffe , dont elle fe plaint avec un peu d'aigreur.
Elle le quitte pour faire place à M. de Forlis,
qui vient d'arriver . Le caractere de ce Gouverneur
de Place , eft un des plus beaux qui foient dans la
Piéce , à quelque chofe près , que l'Auteur lui fait
dire, pour égayer la Scene, Forlis fe plaint au Baron
de fon indolence , il s'agit d'un nouveau Gouvernement,
pour lequel il På prié de folliciter en fa faveur
le Miniftre , qui eft de fes amis , & cependant
il n'a encore rien fait pour lui. Voici le portrait
qu'il fait de fon caractere , parlant à lui-même .
1 Tiens , je vais en fix phraſes
Te peindre ces devoirs qu'ici tu nous emphafes ..
Aller d'abord montrer aux yeux de tout Paris
La dorure & l'éclat d'un nouveau Vis-à- vis ;
Eclabouffer vingt fois la pauvre Infanterie ,
Qui fe fauve , en jurant , de la Cavalerie ;
De Toilette en Toilette aller faire ſa cour ;
Aprendre & débiter les nouvelles du jour ;
Puis , au Palais Royal joindre un cercle agréable
Et lierpour le foir une partie aimable ;
Ne boire à ton diner que de l'eau feulement ,
Pour fabler le Champagne à fouper largement &
Faire , l'après midi , mille dépenses folles ;
En deux Médiateurs , perdre- huit cent piftoles ,
Sur une Tabatiere , ou bien fur des habits ,
Dire
MARS. 1740.
563
Dire ton fentiment & ton fublime avis ;
Conduire à l'Opera la Ducheffe indolente ;
Médire , ou bien broder avec la Préfidente ;
Avec le Commandeur ; parler Chaffe & Chevaux
Chés le petit Marquis découper des Oiseaux ,
Voilà le plan exact de ta journée entiere ,
Tes devoirs importans ta plus grave affaire.
Forlis finit cette agréable Scene par ces deux
Vers , qui ne conviennent pas trop à un Mili
taire tel que lui ; c'eft au fujet de l'Apartement
qu'il avoit coûtume d'occuper , & qu'il a cedé à
un Abbé .
La chofe eft plus choquante ;
Mais tout mon dépit cede à ma faim qui s'augmente
Viens , dans ce moment- cy , fi tu veux m'obliger ,
Loge-moi . dans ta Sale à manger. • · ··
La premiere Scene du troifiéme Acte eſt entre le
Baron & le Marquis. Ce dernier a une extrême répugnance
à trahir fon Rival , quoiqu'il l'en preffe
lui - même , fans fçavoir que c'eft fa future Epoufe
qui eft l'objet de cet amour qu'il veut fervir ; mais
enfin cet ami vertueux fe laiffe perfuader. Le Baron
fort pour aller chercher Lucile ; le Marquis ,
dans un court Monologue , fait voir un refte de
remords que l'arrivée de fa Maîtreffe acheve de dissiper
; cette Scene eft une des plus belles de la Piéce.
Le Baron preffe plus que jamais Lucile de ne
` rien oublier pour rendre au Marquis les bons offices
qu'il attend d'elle . Lucile demande au Marquis de
quoi il s'agit , c'eft , lui répond le Marquis :
C'eft
564 MERCURE DE FRANCE
C'est une Lettre
Que j'ofe vous prier inftamment de remettre
A cet Objet charmant
Dontvous êtés l'amie , & dont je fuis l'Amant ;
Il y verra les traits de l'amour le plus tendre.
Lucile prend la Lettre & fe charge de la faire
lire. Le Baron eft furpris de lui trouver de l'efprit.
Lucile rentre pour s'acquitter de la commiffion
agréable dont on vient de la charger . Le Baron ,
prêt à fortir , eft arrêté par Forlis , qui veut abfo-
Jument qu'il lui donne le refte de la journée. La
Comteffe furvient , & prétend que le Baron la fuive
, pour aller entendre un Joueur de Violon qui fait
l'admiration de tout Paris ; Forlis a beau s'y opofer
, la Comteffe l'emmene malgré lui . Forlis le
fuft , fans le lui dire , pour obſerver toutes les dé.
marches.
Comme les deux derniers Actes qui reftent , font
les plus remplis d'action , nous pafferons légerement
fur les détails , pour nous refreindre dans les limites
ordinaires .
M. de Forlis & Celiante , Soeur du Baron , commencent
le quatriéme Acte ; Celiante excufe , autant
qu'elle peut , fon Frere ; Forlis lui dit que le
Baron n'a que trop été puni de lui avoir préféré un
Violon , qu'il n'a pas entendu , parce que d'autres
Curieux le lui ont enlevé ; il ajoûte que par malheur
on l'a fait jouer , & qu'il a perdu , outre l'argent
qu'il avoit fur lui, plus de neuf cent Louis fur
fa parole. Celiante voyant revenir le Baron , fe rétire
pour laiffer ces deux amis parler en liberté. Forlis
, loin d'accabler le Baron de juftes reproches ,
Tui dit génereufement :
Non
MARS . 1740, 565
Non , n'apréhende rien ; le temps feroit mal pris ;
Quand ils font malheureux , j'épargne mes amis.
Il lui aprend qu'il a été le trifte témoin de la
perte qu'il vient de faire ; il lui demande s'il eft
en état de payer ce qu'il a perdu fur fa parole.
Le Baron lui dit qu'il n'a que mille écus chés
lui , & que tous fes amis l'ont abandonné à ſon
mauvais fort. Forlis , en véritable ami , lui donne
une bourfe , où il y a-huit cent Louis ; le Baron eft
penetré de reconnoiffance , & lui fait des remercimens
proportionés au fervice qu'il lui rend ; voici
comment Forlis lui répond
Va , mon argent profite ,
Quand ilfert mon ami, quand fon fecours l'acquite.
Il prie le Baron de ne pas perdre un moment
pour voir le Miniftre , dont il eſt aimé , attendu
que le Gouvernement qu'il brigue , eft follicité par
un très - fort adverfaire . Le Baron lui promet tout,
& le quitte , pour aller acquitter fa parole envers
ceux avec qui il a joüé,
Celiante vient & dit à Forlis qu'elle vient de
voir fon Frere & qu'elle a découvert fur fon vifage
une tranquillité , qui eft , fans doute , un effet de
la converfation qu'ils viennent d'avoir enſemble,
Forlis lui répond ;
Je crois qu'il eft content , pour moi , je le fuis fort,
Il n'en dit pas davantage & quitte Celiante , pour
aller voir un de fes amis. Celiante eft charmée de
fa modeftie fur un fervice qu'elle devine bien .
Lifette vient aprendre à Celiante que Lucile aime
; Celiante lui demande d'où lui peut venir ce
foupçon. Lifette lui répond :
566 MERCURE DE FRANCE
Je viens de la furprendre ,
Dans le temps que fa main ouvroit un Billet tendre
Lucile paroît ; Lifette veut fe cacher, pour apren
dre fes fentimens fecrets ; Celiante l'oblige à la
fuivre , en lui difant :
Non , viens , rentre avec moi ; respectons ſon ſecret ;
Celui que l'on furprend est un larcin qu'on fait.
Lucile feule fait ce court Manologue .
Enfin me voila feule , & baniſſant la crainte ,
Je puis donc refpirer , & lire fans contrainte
La Lettre d'un Amant qui regne dans mon coeur s
Sa lecture peut feule adoucir ma douleur.
Elle lit : Non , belle Lucile , il n'eft point de fitua
tion plus finguliere que la nôtre, ni d'Amant plus malheureux
que moi , je vous vois à toute heure, fans pouvoir
m'expliquer. Je m'aperçois qu'on vous mépriſe &
qu'on vous croit sans esprit fans fentiment , vous
qui qui pensez fi jufte , dont le coeur tendre & délicat
, égale la fenfibilité du mien , c'est tout dire.
Vous êtes à la veille d'en épouser un autre , & je n'ofe
me plaindre. Je pourrois me confoler , fi votre mariage
ne faisoit que mon malheur ; mais il va combler le
vôtre , je le fçais , je le vois , & je ne puis l'empêcher ;
c'eft-là ce qui rend mon désespoir affreux. Sans une
prompte reponse , j'y vais fuccomber.
Lucile, attendrie par cette Lettre , ne perd pas un
moment pour y répondre. Dans le temps qu'elle
acheve fa Lettre , le Baron entre , étonné de voir
écrire une perfonne qu'il croit ne fçavoir pas même
penfer , il aproche ; Lucile fait un grand cri
4
il
MARS. 1740. 369
il la prie de lui montrer cette Lettre; au refus qu'el
le en fait , il la prend entre fes mains ; il eft furpris
d'y trouver tant d'efprit & de fentiment . Vain'
comme il eft , il ne doute point qu'elle ne s'adreſſe
à lui- même ; il lui demande pardon du peu de justice
qu'il lui a rendue jufqu'à ce moment ; le Marquis
lurvient; il eft ravi de lui voir prendre le change
. Lucile ne l'eft pas moins. Cet Acte finit par la
réfolution que le Marquis prend de folliciter le
Gouvernement que Forlis fouhaite , ne trouvant
point de meilleur acheminement à ſon propre bon
heur , que de rendre heureux le Pere de fa Maîtreffe.
Nous ne dirons qu'un mot du dernier Acte. Forlis
, outré d'avoir apris que fon Concurrent l'a
emporté fur lui & vient d'être pourvû du Gouvernement
qu'il briguoit,en fait de fanglans reproches
au Baron , & lui dit de ne plus penſer à devenir
fon gendre. Le Baron , après quelques mauvaiſes
excules , le prie de ne pas exécuter une menace qui
retomberoit fur la Fille , puifqu'elle l'aime ; Forlis
fe rend à cette raifon ; il ne veut pas rendre fa Fille
malheureuſe ; il la fait apeller & dit au Baron
que fon fort va dépendre du choix de Lucile' ; le
Marquis arrive & annonce à M. de Forlis , qu'il a
obtenu le Gouvernement pour lui , moyennant
quelqu'avantage qu'on a fait à fon Concurrent ;
Forlis en eft , pénétré de reconnoiffance ; Lucile
vient avec la Comteffe ; le Baron prie Lucile de
prononcer l'Arrêt de fon fort ; elle prononce en
faveur du Marquis ; le Baron en eft frapé de douleur
, & la Comteffe en eft faifie de plaifir . Elle finit
la Piéce par ces quatre Vers, adreffés au Baron :
Venez, fuivez mes traces ;
Fuyez votre maison , & reprenez vos graces;
Ni
68 MERCURE DE FRANCE
Nefoyez plus ami ; ne foyez plus Amant ;
Soyez l'Homme du jour , & vous serez charmant,
Cette Comédie réüffit , pour le moins , autant par
les fituations & par la conduite, que par les détails.
Elle eft par le fond Comédie de Caractere , où les
moeurs du temps , & précisément celles d'aujourd'hui
, font peintes avec des couleurs auffi vives
que vrayes , & elle forme de caractere de l'Homme
du jour , qui en eft le Héros. Caractere neuf au
Théatre , quoique Paris foit plein de ces Hommes
charmans , qui sont les délices du monde , où ils
aiment à fe répandre , & en même- temps les fléaux
de leur maifon , où ils n'entrent jamais qu'avec un
front de chagrin.
Cette Piece paraît très- bien imprimée , chés
Prandt , le Pere , Quai de Gêvres.
Le 3. Mars , les Comédiens François repréſenterent
à la Cour la Tragédie d'Edouard III. fuivie
de l'Epreuve Réciproque.
Le 6. la Tragi - Comédie de Bazile & Quitterie,
avec des Intermedes , dont on donnera le détail .
Le ro. le Philosophe Marié & la Pupille.
Le 15. la Tragédie de Pompée & le Baron de la
Craffe.
Le 17. les Dehors Trompeurs , qui ont été géneralement
goûtés à la Cour comme à la Ville , & les
Vandanges de Surenne.
Le 23. la Comédie du Roy de Cocagne , avec des
Intermedes.
Le 29. la même Piéce des Dehors Trompeurs , &
petite Comédie nouvelle en un Acte , intitulée
, l'Oracle , qui a été auffi aplaudie , qu'au
Théatre François , & dont on ne manquera
pas de parler , non-plus que des agrémens , dont la
Dlle
MARIS 569 1740
Dile Cammaffe , connue par fon grand talent pou
la danfe , fait le principal ornement.
Le 31. Cinna & Crispin , Rival de son Maître.
Nous dirons ici un mot des Intermedes de Chante
& de Danfes , qui ont été executés par les princi
paux . Acteurs & Danfeurs de l'Opera , dans les Piéces
de Bafile & Quitterie , & du Roy de Cocagne.
Le premier Divertiffement fut executé par les fieures
Dupré, du Moulin , Malter , Javilliers , Hamoche
& du May, & par les Dlles Sallé , Mariette, le Duc,
Fremicourt & Barbarina. La Dile Antier & le fieur
Jelyot , chanterent chacun deux Ariettes , avec beaucoup
d'aplaudiffement. La Dlle Barbarina danfa
pour terminer le Divertiffement , en Pantomime
avec le Sr Riccoboni , Comédien Italien , un Pas de
Deux en Payfans , qui fit un extrême plaifir à toute
la Cour. L'air de Violon eft le même qui fut joue
pour le Sr Raynaldi- Fausan , fur le Théatre de l'Opera
au mois de Septembre dernier . La Reine ,
Monfeigneur le Dauphin & Mesdames de France ,
-honorerent la Piéce de leur présence.
י ד
La Comédie du Roy de Cocagne eft du feu Sr le
¿Grand, Comédien du Théatre François , ornée de
trois Intermedes de Chants & de Danses , dont la
Mufique eft du Sr Quinault, l'aîné, retiré du Théa-
Itre depuis 1734. Ces Divertiffemens furent executés
d'une maniere très - brillante , & au gré de toute
la Cour , par les principaux Acteurs & Danfeurs de
l'Académie Royale de Mufique, qu'on vient de nommer
, & par les meilleurs Sujets de la Mufique du
Roy. M. Rebel , Sur - Intendant de la Mufique de
S. M. en ſurvivance de M. Destouches , avoit fait
les changemens néceffaires & l'arrangement convenable
pour l'execution de ces trois Intermedes .
Le premier commença par la Marche du Roy de
Cocagne; la Dile Fel , repréfentant une Jardiniere,
H chanta
"
373 MERCURE DE FRANCE
chanta enſuite un Air de la troifiéme Entrée des In
des Galantes , Triomphez agréables Fleurs, &c L'air
des Fleurs fut joué après , celui de la Rose fut dansé
par la Dile Salté , qui répréfentoit cette Fleur.
La Dile Fel , chanta l'Air , Entre mille Fleurs nou
velles , &c. Les Paroles & l'Air font des Auteurs de
la Comédie & de la Mufique , ainfi que les deux
Airs qui fuivent.
La Dile Deschamps , représentant la Jonquille
chanta l'Air , Non , ce n'eft plus le temps de la perseverance
, &c. La Dile le Breton , danfa l'Air de la
Violette , & la Dile Romainville chanta la Parodie ,
Te fuis la fimple Violete , &c. On joua après la Ga-
Vote en Rondeau , de la troifiéme Entrée des Indes
Galantes , ainfi que l'Air de Borée , dansé par le Sr.
Jarvilliers , l'aîné, & la Dlle Sallé. Celui de Zephir
dansé par le Sr D. Dumoulin. Le Paffepied & la
Gavote furent dansés par le même Dafiseur & par
la Dlle Sallé.
Le fecond Intermede commença par l'Air des
Silphes du Sr Quinault , qui eft du fecond Divertis-
Sement de la Comédie . On fubftitua l'Air Italien
Simplicetta tortorella , chanté par la Dile Fel , à la
place du premier Air que l'on chantoit à la Comé
die, pendant que le Roy de Cocagne eſt à table ,
on a été obligé de conserver les paroles du fecond
Air ,Quittez vos feuillages , & c. parce qu'elles font
néceffairement liées à la Piéce . M. Rebel a temis
ces Paroles en Mufique , pour être chantées par le
St Jelyot , parce que l'Air ancien avoit été fait pour
une Baffe- Taille.
Le troifiéme Intermede étoit composé de deux Rigodons
du Ballet des Indes Galantes, d'une Sarabande
& d'utie Forlane de M.de la Lande,dansées par laDile
Barbarina. La Dlle Fel, en Jardiniere , chanta un Air
du Ballet des Amours de Prothée.Dans ces Lieux charmans
MARS.
1740!
vas ,
mans , Bacchus l'Amour s'uniffent , &c. L'Air de
Violon, dont le Chant qui précede n'eft que le canefut
dausé par le St Malter, l'Anglois. L'Ariette
du premier Acte des Talens Lyriques ; Fuis , &c .
fut chanté par le Sr Jelyot , en Jardinier , avec la
Gavotte & la Parodie qui fait du même Acre ; Un
jour paffé dans les tourmens , c. chanté par la Dile
Fel. On joua après le premier Menuet du fecond
Acte du Ballet des Graces , avec la Parodie , Jeunes
Beautés quelle est la gloire , &c. elle fut chantée par
da Dile Deschamps , repréfentant la Jonquille. Le
fecond Menuet , fuivi de deux Gavottes du même
Acte, furent dansés par la Dlle Dalmand, & la Parodie
de la premiere Gavote , l'Amour pour nous fe
déclare , &c. chantée par la Dile Fel. Le Rondeam
majeur du quatriéme Acte du Ballet des Sens , avec
un Paffepied , dansés par la Dlle Mariette & le Se
Malter , l'Anglois. La Parodie du Rondeau de l'Amour
tout fubit les Loix, chantée par le Sr Jelyot. Le
Branle de la Gomédie du Roy de Cocagne , & trois
Couplets du Vaudeville de la même Piece , furent
chantés par les Diles Deschamps & Fel , & par le Sr
Jelyot , fuivis de la Contre danfe du troifiéme Acte
du Ballet des Amours des Dieux. Tous ces Diverrissemens
furent terminés par une Pantomime , dont
la Mufique eft du Sr Blaife , Baffon de la Comédie
Italienne , & danſée par la Dlle Barbarina & par le
Sr Riccoboni , au gré de toute la Cour.
Le 9. les Comédiens Italiens repréfenterent au
à la Cour , la Comédie de la Surpriſe de la Haine
& celle des Mascarade's Amoureuſes.
•
Le 16. les Métamorphofes d'Arlequin , Comédie
Italienne, qui fut fuivie d'un très - joli Ballet , de la
compofition du Sr Riccoboni.
Le 21. Heureux Sirense & l'Ecole des Meres.
Hij Le
72 MERCURE DE FRANCE
Le 30.Arlequin dans le Château Enchanté, Comedie
Italienne , qui fut fuivie d'un Pas de fix , com →
pofé de quatre Danfeurs & de deux Danfeuſes ,
très -bien executé.
Le 17. l'Académie Royale de Mufique remit au
Théatre la Tragédie de Jephté , tirée de l'Ecriture
Sainte , dont elle a donné quatre Repréſentations ,
dans laquelle la Dlle le Maure , après une abfence
d'environ cinq ans , repréfenta un des principaux
Rôles, avec un aplaudiffement géneral ; on trouve
que cette Actrice a confervé toute l'étendue de fa
voix , avec les graces & le naturel que tout le
monde lui connoît. Elle a été fi bien fecondée par
la Dile Antier, que dans le Duo du quatrième Acte
ces deux voix , qui femblent faites l'une pour l'autre
, fe diftinguoient à peine. On n'a jamais vû à
ee Théatre d'Affemblées fi nombreuſes. Il eſt de
' notre devoir de rendre ici juftice à la vérité , le
Poëme & la Mufique de cet Opera n'ont jamais
été fi géneralement goûtés.
Le 21. on donna par extraordinaire , la Tragédie
de Pirame Thisbé , pour la Capitation des Acteurs
, comme cela fe pratique toutes les années ;
on danfa à la fin de la Piéce , le Pas de fix , dont la
Mufique eft du fieur Rebel , le Pere , intitulé , lés
Plaifirs Champêtres , executé dans fa nouveauté au
mois de Septembre 1734. Il eft dansé aujourd'hui
par les Diles Sallé & Mariette , & par les Srs Dupré,
Dumoulin , Malter & Javilliers.
Le . Mars , les Comédiens Italiens donnerent
fur leur Théatre de l'Hôtel de Bourgogne , la premiere
Repréſentation d'une Comédie nouvelle en
Vers & en trois Actes , intitulée le Superftitieux, de
la compofition du Sr Romagnesy , laquelle a été
interrompue
MARS: 573 1740:
interrompue à la feconde Repréfentation , par l'in-.
dispofition d'un Acteur. On parlera plus au long
de cette Piéce quand on la reprendra ; elle a été
reçûë favorablement du Public.
Le 12. ils donnerent une Piéce Italienne en un
Acte , intitulée , Arlequin Prodigue , laquelle avoit
déja parû fur le même Théatre au mois de Juin
1716. en trois Actes , fons le titre de Lélio Prodigue
Arlequin Prifonnier par complaisance.
Le 19. ils donnerent une autre Pièce Italienne ,
nouvelle , intitulée , Arlequin dans le Château Enchanté
, dont le principal Rôle eft joué par l'Arlequin
Italien , qui a été fort aplaudi.
Le 3. Mars , l'Opera Comique donna deux Piéces
nouvelles d'un Acte en Vers & en Vaudevilles
la premiere eft la Parodie de l'Opera de Pirame
Thisbé , & la feconde a pour titre l'Epreuve dangereuse.
Ces piéces font terminées par le Ballet Pantomime
du Pédant amoureux , dont on a déja parlé.
Le 19. on donna encore deux Piéces nouvelles
d'un Acte chacune, en Vaudevilles & des Divertiffemens
; la premiere a pour titre l'Ecole d'Asniere ,
& l'autre la Servante juftifiée , lesquelles ont été
aplaudies. Un nouveau Daufeur y parut pour la
premiere fois , & danfa une Entrée de Payſan , au
gré du Public.
M. le Chevalier Servandoni , Peintre & Architecte
du Roy , donnera de 5. Avril , fur le grand Théa
tre du Palais des Thuilleries, un nouveau Spectacle,
avec fept changemens de Décorations , qui repréfentera
la Descente d'Enée aux Enfers , tirée du VI,
Livre de l'Enéïde de Virgile.
tant d'occafions
Les aplaudiffemens du Public , fi bien mérités en
ont engagé. Cet habile Ar-
Hiij tifte
74 MERCURE DE FRANCE
tifte à faire de nouveaux efforts cette année pour
donner un Spectacle auffi éclatant que pompeux &
varié , & s'il eft permis d'en juger par une répeition
que nous en avons vûë , le fuccès nous paroît
certain ; & nous croyons que le Spectateur fera également
frapé d'étonnement & d'admiration à beau
coup d'égards , de la parfaite imitation , fur tout
de l'eau , par les chutes , les torrens , les cascades ,
les napes & la fluctuation , dont les mouvemens
vifs & preffés , imitent au même degré de juſteffe ,
la fluidité , le criftalin & le bruit des Eaux.
Le Chevalier Servandoni a trop de génie & de
lumieres , pour n'avoir pas fenti qu'un feul objer
dont les parties font en repos , ne peut contenter
que les Gens de l'Art , ou quelques Curieux , attentifs
à la parfaite conformité de la Copie avec le
Modele , à l'adreffe de l'Optique , à l'exactitude
des Proportions , à la jufteffe de la Perspective ,
c'eft l'unique effet que pouvoit produire la Représentation
de Saint Pierre de Rome.
Mais pour occuper le Public une certaine mesure
de temps , il a fenti la néceffité d'affembler plufieurs
Morceaux qui vinffent fucceffivement le préfenter
aux yeux , d'employer le preftige des Machines ,
l'action de quelques Personnages, d'y joindre même
des Concerts , & de donner une efpece de vie à ce
Spectacle; c'eft ce qu'il a effayé dans celui de Pandore.
Pour la Représentation d'aujourd'hui , le Chevalier
Servandoni a choifi le Sujet le plus connu , &
celui qui promet le plus de variété , qui fournit les
contraftes les plus marqués , qui occafionne de rapides
paffages des ténebres à la lumiere, de l'épouvante
au plaifir , du terrible au gracieux , furpriſes
qui font les fituations d'un Spectacle muet. Nous
entrerons dans un plus grand détail le mois pro
chain fur cet ingénieux & brillant Spectacle.
NOUMARS.
1749.
575
ນ
NOUVELLES ETRANGERES
FURQUIE ET PERSE.
Na apris par la voye de Pologne , qu'il étoir
Kouli-Kan , qui avoit eû déja plufieurs conférences
avec le GrandVifir, & qui l'avoit auffûré que Thamas
Kouli- Kan , malgré fon mécontentement du
refus que le Grand Seigneur avoit fait de lui accors
der le paffage fur les Terres de l'Empire Ottoman
pour aller visiter le Tombeau de Mahomet , devoir
envoyer dans peu un nouvel Ambaffadeur à Sa
Hauteffe , pour lui faire diverfes propofitions.
RUSSIE.
1
Dans le dernier Fraité entre la Turquie de la
Moscovie , on affûre que les deux Puiffances
font convenues qu'Afoph fera démoli , mais que le
Grand Seigneur & la Czarine pourront faire construire
chacun une Place fortifiée fur le bord du Tanaïs
; qu'aucun Vaiffeau Moscovite ne pourra navi
ger fur la Mer Noire , que les Tartares de Cubardig
feront reconnus pour un Peuple libre & indépen
dant , & que leur Pays fervira de Limite aux Etats
des deux Puiffances ; que le Grand Seigneur prendra
des mesures certaines pour empêcher les Tartares
qui relevent de la Porte , de faire aucune course
en Moscovie ; que les prisonniers faits de part &
Pautre , feront rendus , à l'exception de ceux qui
uront changé de Religion ; & que les nouvelles Li-
Nites feront reglées dans fix mois.
Hij
L'Am
$76 MERCURE DE FRANCE
L'Ambaffadeur de Thamas Kouli - Kan a donné
avis à la Czarine , que ce Prince devoit lui envoyer
huit Elephans qu'il a enlevés au Grand Mogol , &
qu'il fe propofoit de faire préfent de trois autres de
ces animaux au Duc de Curlande .
On travaille à dreffer un Mémoire circonftancié
de tout ce qui a été découvert par les dernieres per--
quifitions qu'on a faites au fujet de l'affaire des
Knéés Dolgoroucky , & ce Mémoire fera envoyé
à tous les Miniftres de la Czarine dans les Cours
Etrangeres , afin de faire connoître à toute l'Europe
, que S. M. Cz. n'a usé de rigueur en cette occafion
, que parce qu'elle ne pouvoit plus avec pru
dence , fuivre fon penchant à la clémence .
Le Détachement des Gardes du Corps & celur
'des Régimens des Gardes à pied, qui ont fervi pendant
la derniere Campagne dans l'Armée commandée
par le Comte de Munich , arriverent d'Ukraine -
le 6. de ce mois , & le lendemain ils entrerent dans
Petersbourg. La marche fe fit dans l'ordre fuivant.
Plufieurs chevaux de felle des Officiers des Gar--
des du Corps , couverts de magnifiques caparaçons,
le Détachement des Gardes du Corps , ayant à fa
tête deux Lieutenans , deux Sous- Lieutenans & deux
Enfeignes; l'Ecuyer de M. Streschneuw , Major des
Gardes du Corps ; trois chevaux , conduits chacun
par un Palfrenier ; un caroffe & un chariot de ba
gage de ce Major , l'un & l'autre attelés de fix chevaux
; l'Equipage du Major General Apraxin & un
de fes caroffes , auffi à fix chevaux , précedé de fon
Ecuyer. Six chevaux de felle , deux Poftillons, deux
Heyduques , un chariot de bagage , une chaiſe de
pofte & deux caroffes à fix chevaux du Baron Gustave
de Biron , Lieutenant Feldt -Maréchal & Colo--
nel Lieutenant des Gardes du Corps ; fes chevaux
de bataille & plufieurs chevaux de felle de fes Adjudans
;
MARS. 1740 5777
judans ; un Lieutenant et un Sous - Lieutenant des
Bombardiers ; l'Artillerie des Régimens des Gardes
àpied ; M. Sokolow ; Quartier Maître du premier
de ces Régimens ; leurs Maréchaux des Logis ; M.
Badinoff , Adjudant du Major Géneral Apraxin ; ce
Major General , fuivi d'un Ecuyer , de deux Pages
et de deux Heyduques ; les Compagnies des Grenadiers
des Régimens des Gardes à pied ; douze Hautbois
, le Quartier Maître Géneral de l'Armée ; M.
Palmenbach , Lieutenant Colonel du premier Régi
ment des Gardes à pied ; les Equipages et les Domeftiques
de ces deux Officiers ; quatre Heyduques,
quatre Pages et deux Gentilshommes du Baron
Guftave de Biron , Mrs Lunin et Aderkaff, fes Adjudans
le Baron Guftave de Biron , devant lcquel
marchoient deux Coureurs , et qui étoit accompa
gné de plufieurs Gentilshommes et d'un grand
nombre de Domeftiques ; le Détachement des trois
Régimens des Gardes à pied ; composé de trois Bataillons
. La marche étoit fermée par le Major
Streschnew et par fa Suite. Ces Troupes pafferent
dans les principales rues , et elles défilerent devant
le Palais de la Czarine , qui les vit d'un des Balcon's
de fon Apartement. Les Soldats avoient des bran
ches de Laurier à leurs chapeaux .
;
Tous les Officiers s'étant rendus au Palais , ils
furent admis à baiser la main à S. M. Cz . et le foir
il y eut au Palais un Bal , pendant lequel M. de Nepluew
arriva de Conftantinople , avec la Ratification
du Traité entre la Turquie et la Moscovie , fignée
par le Grand Seigneur . La Czarine en donna part
auffi- tôt au Marquis de la Chétardie , Ambaſſadeur
du Roy de France , et le même jour on annonça au
Peupe par une Salve generale de l'Artillerie de la
Citadelle et de l'Arsenal, que la Paix étoit conclue.
Le Seraskier d'Oczakow , le Pacha de Choczin , ›
Hay le
578 MERCURE DE FRANCE
le Topigi Bachi , et trois autres Officiers Turcs de
diftinction , qui étoient prisonniers de guerre, ayant
eûce jour -là pour la premiere fois l'honneur de ren
dre leurs respects à la Czarine , S. M. Cz. leur die
qu'ils étoient libres , et le Seraskier d'Oczakow lui
fit un Discours de remerciment, dans lequel il l'as
sûra que ni lui ui les autres Prisonniers , ne perdroient
jamais le fouvenir des marques de bonté
qu'ils avoient reçûs d'elle pendant leur détention ,
et qu'ils feroient gloire de les publier dans toutes
les occafions.
Ber
Le lendemain il y eut des Réjoüiffances publiques.
pour la conclufion de la Paix , et l'on fit fur le bord
de la Neva une très-belle Illumination , qui représentoit
un Jardin avec Les Parterres , Allées ,
ceaux , Terraffes , Baffins , Jets d'eau , & autres or
nemens. Dans le milieu étoit une Allée , terminée
par un Soleil levant. A neuf heures du foir , on tira
an Feu d'artifice , dont la magnificence répondit
celle de l'Illumination. La Fortereffe & l'Arsena
étoient entierement illuminés , ainfi que les Hôtesdes
Ambaffadeurs et des principaux Seigneurs de la
Cour.
La Czarine déclara le même jour la groffeffe de
la Princeffe Anne de Meckelbourg , Epouse dur
Prince Antoine Ulrich de Beveren.
On a fait par ordre de S. M. Cz . plufieurs Epées
d'or , enrichies de diamans , dont elle fe propose
de faire présent au Comte de Munich , au Feldt-
Maréchal Lesci, au Feld -Maréchal de Biron , au Géneral
Romanzoff, au Baron Guftave de Biron, et aux
Lieutenans Feldt-Maréchaux Stoffeln & Lowendahll.
Celles qui font deftinées pour le Comte de Munich
et pour le Feldt- Maréchal Lesci , coûtent , l'une
10000 , Roubles , et l'autre 8000.
La Czarine a fait publier au fujet de la Paix , une
proclaMARS.
1740. 579
Proclamation qui porte , que le Monde entier eft
informé de ce que les Provinces de la Frontiere de
la Moscovie ont fouffert par les irrupions des Tartares
; que leurs excès ont été portés à un tel point
que toutes les inftances de S. M. Cz . pour prévenir
une rupture avec la Poite , n'ayant pas eû le fuc
cès qu'elle défiroit , elle a été enfin obligée de pren
dre les Armes et de fe fervir des forces que Dieu
lui a données , pour procurer la sûreté et la tranquillité
de fes Sujets, que comme ila plû à la Divi
ne Providence , de benir une résolution prise par
de fi juftes motifs , la Czarine a non - feulement
éloigné de fes Frontieres les Ennemis , mais que
fon Armée victorieuse a pénetré jusque dans le
coeur de la Crimée , pris plufieurs Places et Fortereffes
importantes , et remporté divers avantages
fur les Turcs et fur les Tartares ; que cependant ,
comme fon principal objet a toujours été d'affûrer
à fes Sujets un bonheur durable , elle n'a pas laiffé
pendant le cours de tant de fuccès , de fonger.
parvenir à une Paix qui pût remplir fes defirs ; que
Dieu qui n'abandonne pas ceux qui fe confient en
lui , a accordé à S. M. Cz. ce qu'elle fouhaitoit
avec tant d'ardeur ; que la guerre eft terminée, que
le repos fuccede aux troubles , et qu'une parfaite
intelligence eft rétablie entre elle et le Grand Seigneur
par le Traité conclu au Camp de Belgrade
le 18. du mois de Septembre de l'année derniere
et ratifié à Conftantinople le 28. du mois de De
cembre de la même année ; que par ce Traité les
Frontieres de la Moscovie fe trouvent maintenant
à l'abri des courses des Tartares , que les conditions
du Traité du Pruth font annullées , et que la Czarine
a fecoué le joug des engagemens préjudicia
bles et peu honorables qu'on y avoit contractés ;
que plufieurs milliers de Moscovites , qui avoient
H vj
éré
580 MERCURE DE FRANCE
été arrachés du fein de leur Patrie et qui gémis
soient dans un dúr esclavage , feront renvoyés inceffamment
chés eux et délivrés des longues miferes
qu'ils ont fouffertes ; que les Négocians des
Etats de la Czarine obtiennent par le même Traité
par raport au Commerce , des avantages et des prérogatives
beaucoup plus confidérables qu'on ne :
leur en avoit jamais accordé dans l'Empire Ottoman
; qu'en attendant que ce Traité foit rendu pu
blic , S. M. Cz. a jugé à propos d'informer fes Sujets
d'un fi heureux évenement , et qu'elle les exhorte
à remercier avec elle le Dieu de Mifericorde,
Auteur et Dispensateur de tous les biens , et à le
prier de les prendre fous fa protection , de les ga
rantir de nouveaux troubles , et de les faire jouir
long temps des fruits de la Paix..
ALLEMAGNE.
N mande de Vienne , que le dernier Courier
qui eft arrivé de Conftantinople , a aporté un
Sabre damasquiné , garni de Pierres précieuses ,
que le Grand Vifir a envoyé au Prince de Saxe Hilds-.
Burghausen..
Ces Lettres ajoûtent , que le premier de ce mois,.
le Prince Efterhafi . donna à la Cour le Divertiſſement
d'une Course de Traîneaux . L'Ambaffadeur :
de Venise étoit avec lui dans le premier , qui étoit
précedé de huit hommes à cheval. Les autres Traîneaux
étoient occupés par la Comteffe Sophie de-
Staremberg , & le Comte Nicolas Efterhafi ; par la
Comteffe de Martinitz , et le Comte Ferdinand de
HarrachA par la Comteffe Palfi . et le Comte de
Trautfon ; par la Comteffe Colloredo et le Prince
de Bevern ; par la Comteffe de Schaffgotsch et le
Comte Nicolas Palfi ; par la Comteffe Efterhafi et
-le
MAR S. 17402 587
le Comte Colloredo ; par la Comteffe de Stein &
le Prince de Salm ; par la Princeffe de Lamberg et
le Prince Emanuel de Lichtenſtein ; par la Comteffe
de Harrach et le Comte Erneft de Staremberg ; par
la Comteffe de Zinzendorf et le Comte Zobor ; par
la Princeffe d'Aversperg et le Baron de Sternberg ;
par la Baronne de Sternberg et le Prince d'Oettingen;
par la Comteffe de Lamberg et le Prince de
la Tour Taxis ; par la Comteffe épouse du Comte
Vinceflas de Zinzendorf et le Comte de Kinski .
et il
L'Empereur ayant donné , fes ordres pour qu'on
n'empêchât point le Feldt - Maréchal Comte de
Wallis de continuer la route vers la Fortereffe de
Spielberg, ce Géneral y arriva le 22.du mois dernier,,
y fut reçu par le Comte de Sinzendorf , qui en
eft le Gouverneur . La Garnison étoit en haye fous
les Armes , Tambour battant et Enseignes dé
ployées , et le Feldt- Maréchal Comte de Wallis
fut falué du nombre de coups de canon dont on a ?
coûtume de faluer les Feldt- Maréchaux . Ce Géneral
, en entrant dans le Fort , voulut remettre fon
épée , mais le Comte de Sinzendorf, n'ayant point
reçû d'ordre de l'Empereur à ce fujer , refusa de
la prendre , et il donna le foir au Comte de Wallis
un magnifique fouper , auquel tours les principaux :
Officiers de la Garnison fureur invités.
Le Feldt Marécha! Comte de Seckendorf a renouvelle
fes inftances pour obtenir une décifion définitive
de fon affaire , et la permiffion de ſe retirer
dans les Terres qu'il poffede en Saxe .
Selon les derniers avis de Belgrade , le Géneral
: Schmettau y donna le dernier jour du Carnaval une
Fête au Pacha de Romele , qur, en fortant de
--chés ce Géneral , fit diftribuer aux Muficiens et aux /
Domestiques 1200. Ducats.
บ
On écrit de Dresde , que le 23. du mois dernier,
Leurs
58 MERCURE DE FRANCE
Leurs Majeftés prirent le Divertiffement d'une
Course de Traîneaux , et que celui dans lequel le Roy
étoit avec la Reine , étoit précedé de 32. Paifreniers
à cheval , d'un Ecuyer du Roy et du Premier Fou
rier de la Cour ; d'un Traîneau à fix chevaux, rem
pli de Trompettes et de Hautbois ; de plufieurs Pa
ges de L. M. Le Traîneau du Roy et de la Reine
étoit fuivi de 29. autres Traîneaux , dans chacun
desquels étoit une Dame et derriere elle un Cava
lier. Après ces Traîneaux venoient un Traîneau
vuide , conduit par un Ecuyer du Roy ; un autre
Traineau à fix chevaux, rempli , comme le premier,
de plufieurs Inftrumens ; le joueur de Gobelets de
da Cour , vétu enfemme , fur un cheval chargé de
Sonnettes ; plufieurs Pages du Roy; deux Cham
bellans ; unEcuyer Cavalcadour, et un grand nom
bre de Palfreniers , tant des Ecuries du Roy , que
des principaux Seigneurs de fa Suite.
Le Roy s'étant rendu vers le milieu du mois
paffé au Palais de la Venerie, S. M. y vit un Combat
d'Animaux, qui dura depuis neufheures du maein
jusqu'à une heure après midi . On fit combattre
un Lyon , une Panthere , un Tigte , un Léopard ,
rois Ours , un Taureau , un Loup , doaze Singliers
et deux Chevaux fauvages . Le Lyon déchira
deux des Sangliers , et un des Chevaux fauvages fut
tué par les Ours.
Le premier de ce mois , on fit à la Cour de Dresde ,
la clôture du Carnaval par une magnifique Mascarade
, composée de quatre Quadrilles , qui représentoient
les Habitans des quatre Parties du Monde .
Chaque Quadrille étoit de douze Seigneurs et de
douze Dames . Leurs Majeftés étoient à la tête de
Ja Quadrille d'Afrique ; celle d'Afie avoit pour Chefs
M. Malachowsky , Vice - Chancelier de Pologne , et
la Comicfle Rutowska ; la Quadrille d'Europe étoir
conduite
MAR S.
1740. 583
conduite par le Comte de Saxe et par la Comtesse
Moczinska, et celle d'Amérique l'étoit par le Comte
Rutowsky et par la Princesse Lubomirska. Ces
quatre Quadrilles s'étant rassemblées dans le grand
Salon du Palais , elles fe rendirent au grand Theatre,
o L. M. virent une Représentaion de l'Opera,
après laquelle il y eut au Palais une Fête d'Hôtelferie
, dans laquelle l'Hôte et l'Hôtesse furent représentés
par le Duc de Saxe Wesseinfels et par la
Princesse fa falle. L. M. accompagnées des Masques
des quatre Quadrilles , affifterent à cette Fête
' Hôtellerie, et leur table fut fervie en même- temps
et dans la même Sale que celle de l'Hôte . Lorsque
repas fut fini , on commença dans le grand Sa-
Jon le Bal , qui dura jusqu'au lendemain matin.
Je
La Quadrille , à la tête de laquelle le Roy et la
Reine étoient , était composée de la Barone d'Erffa,
de deux Comtesses de Bruhl , de la Baronne de
Schonfeldt , des deux Dames de Looss , de la Com
resse Mysinska , de la Baronne d'Einsiedel , de la
Comtesse de Wolfersdorf, de la Baronne d'Unruhe ,
des Dames de Rex et de Banau ; du Comte de
Bruhl , Miniftre du Cabinet; du Comte , fon frere,
Grand Ecuyer, du Comte de Wolfersdorff , Grand-
Veneur , de Mrs de Rex et de Looss , Conseillers
Intimes ; du Baron de Schonfeldt , du Comte Myfinsky
, et du Baron d'Einsiedel , Chambellans ; de
M. de Looss , l'aîné ; de Mrs d'Arnim et de Bunau ,»
et du Baron de Breitenbach,
ITALIE.
Es Ceremonies des Obseques du Pape ont été
Lfaites dans Paglise de S. Pietre du Vatican, avge
les formalités accoûtumées , & elles ont duré pendant
neuf jours , les Congrégations s'étant tenuestous
8 MERCURE DE FRANCE
C. & il eut à dîner chés lui plus de roo . perfonnes.
Le Marquis Mari fe trouva à cette Fête , & l'on y
but la fanté du Roy de France , au bruit de l'Artillerie
de la Ville & du Château. Après le dîné , le
Marquis de Maillebois & le Marquis Mari ſe rendirent
avec tous les Officiers des Troupes Françoifes
& Génoifes à un Bal , auquel la Ville les avoie
invités,
• Les dernieres Lettres confirment la nouvelle
qu'on avoit reçue de l'expedition qu'un Détache
ment des Troupes Françoifes a fait à Ziccaro , &
elles marquent que ce Détachement n'avoit manqué
que de quelques minutes le Baron de Troft ,
& qu'il n'avoit avec lui qu'une trentaine de Vaga
bonds , dont on en avoit tué cinq & fait un prifonnier.
Ces Lettres ajoûtent que le Comte de Brancas
étoit retourné à Campolore où il commande , &
qu'il devoit aller vifiter la Pieve de Fiumorbo , où
il avoit reçû ordre d'établir un pofte de 150. hommes
, afin d'en défendre l'entrée aux Habitans pe
belles de l'Ifolacci , dont on a brulé les maifons.
D'autres Avis portent que le Marquis de Maillebois
avoit demandé aux Podeftats , aux Peres du
Commun & aux Curés du Cap- Corfe & de plufieurs
autres endroits , une lifte de tous les Vagabonds
de leurs differens Diſtricts , & qu'il vouloit les faire
fortir du Pays , pour en affûrer la tranquillité..
&
Les mêmes Lettres marquent que malgré les
précautions qu'on prenoit pour empêcher qu'elle
ne fut troublée , il fe commettoit de temps en
temps quelques affaffinats dans la campagne ,
même à la Baftie , & que les voleurs y avoient tué
dernierement près de l'Hôtel du Marquis Mari ,
un Soldat qui venoit de toucher une fomme aflés
confiderable pour un homme de fon état,
Le
MÁRS. 1740. 587
Le 25. du mois paffé , le Marquis de Maillebois
donna encore à la Baftie un grand Bal, auquel il invita
toutes les Dames de la Ville ; les Officiers des
Troupes Françoifes en donnerent le 28. un autre qui
fut des plus magnifiques , & le Marquis Mari en a
dû donner un le premier de ce mois pour la clôture
du Carnaval.
Suivant la fupputation qui a été faite par ordre
du Marquis de Maillebois , le dommage que les
derniers ouragans ont caufé aux Oliviers dans la
Province de la Balagna , monte à plus de 100009.
livres .
On mande de Genes de la fin du mois dernier
que la Mer y étoit gelée depuis plufieurs jours
dans la Darfe , & que l'on ne fe fouvient point
d'avoir fenti dans ce Pays de froid femblable à celui
de cet Hyver.
On a reçu avis auffi depuis peu , que le 6. de
ce mois au matin , on avoit fenti une violente fecouffe
de Tremblement de Terre , qui n'a cepen
dant caúfé aucun dommage. On a apris depui
qu'elle s'est fait fentir jufqu'à Milan , & qu'elle a
été très-violente à Livourne, à Pife , à Lucques & à
Maffa de Carrera , mais qu'elle n'y a cauſé aucun
dommage confiderable.
•
Ces Lettres ajoûtent que le 10, de ce mois , le
froid étoit un peu plus moderé , quoique tout le
Pays foit encore couvert de neige ; mais que la ge
lée a été fi forte dans toute la Lombardie , qu'on
ne fe fouvient point d'y avoir fenti un Hyver &
rigoureux.
NAPLES.
Es fix mois de délai accordés au Capitaine Es
mort pour avoir
tué fa femme , étant expirés, & cet Officier n'ayant
Lpagnol,qui a été condamné
pu
588 MERCURE DE FRANCE
pû prouver les infidelités par lesquelles il prétendoit
que fa femme l'avoit porté à cette violence , ib
fut décapité le 9. du mois paffé .
O
ESPAGNE.
N écrit de Madrid , que la Chapelle de N. D
de la Paix , fituée dans le Jardin du Convent
des Capucins du Pardo , menaçant ruine , on trans
porta le 17. du mois dernier l'Image miraculeuse
de la Vierge qu'on y conserve , dans l'Eglise de ces
Religieux , & que l'on fit à cette occafion une Proceffion
folemnelle , dans laquelle le Marquis de
S. Jean , accompagné du Comte de Montijo & du
Marquis de la Rosa , porta l'Etendart . Deux Chapelains
d'honneur du Roy , foûtenoient fur leurs
épaules l'Image de la Vierge , & les Ducs de Medina
Celi & d'Atrisco, ainfi que les Marquis de Villarias
& de la Ruchena , tenoient les cordons dų
Dais. Le Patriarche des Indes , affifté des Chape→
lains d'honneur , officia pontificalement à la Meſſe,
après laquelle le Sermion fut prononcé par le Pere
Paul Fidele de Burgos , Consulteur de la Chambre
de l'Infant Cardinal , Théologien , & Examinateur
de la Nonciature , & Prédicateur du Roy.
Les ordres ont été expediés par Don Joseph de la
Quintana , Secretaire d'Etat de la Marine , pour
reftituer le Vaiffeau Hollandois qu'un Armateur
Espagnol a conduit depuis peu à S. Sebaftien , &
pour faire punir cet Armateur.
Sur les représentations faites à la Cour par le
Comte de la Marck, Ambaffadeur du Roy de France
, l'Infant Don Philipe , Grand Amiral d'Espagne
, a écrit , par ordre du Roy , une Lettre Circulaire
à tous les Gouverneurs des Villes Maritimes ,
pour leur faire fçavoir que tous les Armateurs Espagnols,
MARS. 17407
pagnols , qui contreviendront à la défense faite par
S. M. d'entrer dans les. Rivieres ou Bayes de Franse
, feront punis comme Forbans .
HOLLANDE ET PAYS - BAS.
R.Vander-Meer , Ambaffadeur d'Hollande
Ma Madrid , a mandé aux Etats Géneraux ,
qu'il avoit remis au Marquis de Villarias le Mémoire
qu'ils lui avoient ordonné de préfenter à la
Cour d'Espagne , au fajet de la Déclaration de guer
re de S. M. contre l'Angleterre.
Ce Mémoire porte qu'il y a dans la Déclaration,
quelques endroits qui ne paroiffent pas affés expliqués
, & d'autres abfolument contraires aux Trai
tés qui fubfiftent entre l'Espagne & la Hollande ,
& que comme non feulement l'équité connuë de
S. M. C. mais encore les assurances qu'elle donne
de fon amour pour la Juftice dans cette Déclaration.
font juger que fon intention n'eft pas d'enfreindre
à l'égard des Puiffances Amies & Alliées les anciens
Traités , les Etats Géneraux font convaincus qu'il
fuffira de raporter ces endroits de la Déclaration ,
pour déterminer S. M. C. à donner des explications
qui rassurent les craintes des Négocians , afin d'éviter
toutes les équivoques qui pourroient donner
lieu à des difputes , & même à des vexations par le
mauvais ufage qu'en pourroient faire des Officiers
fubalternes .
Il eft dit dans l'Article fecond de la Déclaration ;
après la défenſe du Commerce avec les Anglois ,
qu'on ne pourra introduire en Espagne aucunes
marchandifes du crû ou des Manufactures de la
Grande Bretagne , & que ces marchandiſes feront
confisquées partout où elles se trouveront , dans
es Boutiques , Magaſins , Maiſons , Voitures ou
Yaiffeaux
$90 MERCURE DE FRANCE
Vaiffeaux de quelque Particulier que ce puiffe être,
foit des Sujets & Vaffaux de S. M. C. foit de ceux
des Royaumes , Etats & Provinces , avec lesquelles
elle est en paix & en alliance .
Les Etats Géneraux repréfentent dans leur Mémoire
, qu'en vertu de cet article les Officiers du
Roy d'Efpagne pourroient vouloir visiter les Bâtimens
Hollandois qui auroient à bord des marchandifes
Angloifes , deftinées pour l'Italie , le
Levant , l'Afrique , ou autres endroits non sujets à
S. M. C., quoique ces Vaisseaux ne fe trouvassent
dans les Ports d'Espagne , que parce que la tempête,
bu quelqu'autre accident les auroit obligés d'y relâcher
, & quoiqu'ils ne déchargeassent rien de
leur cargaifon , que cette vifite feroit contraire aux
Traités entre l'Espagne & les autres Puiffances
commerçantes ; qu'auffi voit on bien , que ce n'est
pas l'intention du Roy d'Espagne , puifqu'immé
diatement après cet article , S. M. C. assûre qu'elle
est dans la résolution de conserver avec elles la paix,
Ja franchife & la liberté du Commerce ; que cependant
cette difpofition ne paroît pas suffisante
pour rassurer les Négocians &les Capitaines deVaisseaux
Hollandois , si l'on n'y ajoûte une explication
plus claire & plus pofitive ; qu'ainsi il semble
qu'on auroit pâ y marquer , conformément à ce
qui est stipulé par le Traité de 1667. entre l'Espa
gne & l'Angleterre, que les Vaiffeaux des Pays amis
& alliés de l'Espagne , lefquels justifieront par leurs
Lettres de Mer , qu'ils sont destinés pour d'autres
endroits , & qui feront obligés par les contretemps
de la Mer , de relâcher dans quelque Port d'Elpagne
, sans y rien décharger , ne feront visités ni
inquietés en aucune façon , quand même ils auroient
des marchandifes Angloifes à bord , bien
entendu que ces Bâtimens feront obligés de remetMAR
S. 1740. $94
tre à la voile , dès que le mauvais temps fera paffé,
ou qu'ils auront reparé les dommages causés par la
tempête.
2
Le Roy d'Efpagne ordonne par l'article V. de la
Déclaration qu'on visite au moins de quatre
mois en quatre mois les Magasins , les Boutiques
& les Maifons des Marchands , & que toutes les
Marchandifes prohibées qu'on y découvrira , soient
dans le cas de la Saifie.
On remarque dans le Mémoire , que ces visités
dans les Maifons des Négocians Etrangers , font
expreffément defendues par les Decrets des Rois
d'Espagne du 15. Mai 1610 , du 26. Juin 1616 , du
26. Juillet 1644 , du 9. Mars & du 9. Novembre
de l'année suivante ; par les Articles XIX . XX. X
XXVIII. du Traité conclu en 1648 par la Cour
de Madrid avec les Villes Anseatiques , & par le
Traité conclu à Utrecht.
*
L'Article V. de la Déclaration ajoûte que pour
faciliter les vifites , & la vérification qui en eft l'ob
jet , tous les Marchands & Négocians des Etats de
S. M. C. , tant Nationaux qu'Etrangers , tiendront
leurs Journaux & Livres de Compte en Langue
Castillane , qu'ils y enregistreront tout ce qu'ils
acheteront ou feront entrer en Eſpagne , & qu'ils
seront obligés , toutes les fois qu'on le leur demandera
, de les communiquer aux Commissaires qui
feront nommés par la Cour de Madrid.
Les Etats Géneraux prétendent que des deux difpafitions
contenues dans cette Clause , la premiere
est manifestement contredite par l'Article XXXI .
du Traité de 1667 , entre l'Espagne & l'Angleterre
; par les Articles I. & IV. du Traité d'Utrecht
dans lequel on confirme tout ce que contient celui
de 1667 ; & par deux Decrets de la Cour de Madrid
, du 12. Juillet 1674 , & du 16, Mars 1687 ;
que
592 MERCURE DE FRANCE
4
que les mêmes Articles des Traités cités s'opolent
a la feconde difpofition , & que les Decrets du 19.
Mars 1645 du 12. Juillet 1674 , & du 16. Mars
1681 , n'y font pas moins contraires.
Le Roy d'Espagne ayant déclaré dans l'Article
V. qu'il n'entend pas que les Reglemens prescrits
dans cet Article , dérogent en rien à ce qui
eft ftipulé dans les Traités , par raport à la liberté du
Commerce avec les Rois , Princes , Etats & Répu-
"bliques , avec lesquels il eft en paix & en alliance ,
& qu'il défire que toutes les Conventions demeurent
dans toute leur force & leur vigueur , comme
fi elles étoient repetées dans le préfent Decret ; les
Etats Généraux finiffent leur Mémoire ; en difant
qu'ils efperent que S. M. C. voudra bien comprendre
les Négocians & Marchands Hollandois dans l'exception
que les Sujets des Puiffances amies & alliées
de la Cour de Madrid ont droit de demander.
Le Vaiffeau commandé par le Capitaine Neyer
Veldt-muys , qui étant parti d'Amfterdam , pour
fe rendre à Eilbao avoit été pris par un Armateur
Efpagnol , & conduit à Saint Sebaftien , fous prétexte
qu'il avoit à bord quelques marchandifes
d'Angleterre , a été reftitué au Proprietaire , conformément
aux ordres du Roy d'Eſpagne , & S. M.
C, a fait condamner l'Armateur à une amende de
1000. écus , & à fix mois de prifon .
3
On aprend de Bruxelles , que la Navigation du
Grand Canal ayant été entièrement interrompuë
par les glaces depuis le 7. du mois de Janvier dernier
, & le commerce avec la Hollande ayant
ceffé , on travailla il y a quelque temps à rompre
les glaces par le moyen d'un grand Bateau ferré ,
attelé de 36. chevaux , qu'on conduifit le long du
Canal , & qui defcendit jufqu'à la riviere de Ruppel
Ar lieuës de Bruxelles.
MORTS
MARS.
593 1740.
*********************
MORTS DES PAYS ETRANGERS.
E vingt-huit Fevrier , Pierre Otthoboni , Vénitien
, Cardinal de l'Eglife Romaine , Doyen du
Sacré College , Evêque d'Oftie , & de Veletri ,
Commandeur de la Bafilique de S. Laurent in Damafo
, Vice-Chancelier de la Sainte Eglife Romaine
, Archiprêtre de la Bafilique de S. Jean de Latran
, Grand Prieur d'Irlande, de l'Ordre de S. Jean
de Jerufalem , Préfet des Chanttes- Chapelains de
la Chapelle Pontificale , Secretaire de la Congrégation
du S. Office , ou de l'Inquifition , Protecteur
de la Couronne de France à Rome , pour les Affaires
Ecclefiaftiques , Abbé des Abbayes de Marchiennes
, de Montier- en -Der , & de Saint Paul de
Verdun , en France , & c..mourut à Rome , d'une
fevre maligne , dont il avoit été attaqué dans le
Conclave , d'où il avoit été obligé de fortir le 25
précedent. Il étoit âgé de 72. ans , 7. mois , & 26.
jours , étant né le 2. Juillet 1667. & avoit de Cardinalat
50. ans , trois mois , & 21. jours . Il étoit
fils unique d'Antoine Otthoboni , Noble Vénitien ,
& Procurateur de S. Marc , ci-devant Géneral de
l'Eglife Romaine , mort le 19. Fevrier 1720. & de
Marie Moretti , fa femme , morte au mois de Novembre
1713. Pierre Otthoboni , fon grand oncle,
ayant été élu Pape , fous le nom d'Alexandre VIII.
le 6. Octobre 1689. à l'âge de 79. ans & demi ,
s'empreffa de l'élever aux premieres Dignités de
l'Eglife , & quoiqu'il n'eût alors que 22 ans & trois
nois , il le déclara d'abord Secretaire d'Etat , le 15.
du même mois d'Octobre , & lui donna la riche
Abbaye de Chiaravalle , dans le Milanés , & une
I autre
594 MERCURE DE FRANCE
autre dans le Parmeſan , & fur la fin du même mois,
celles de S. Laurent , & de S. Jean , & S. Paul à
Rome. Il le créa Cardinal le 7. Novembre fuivant ,
& le déclara le même jour Vice- Chancelier de l'Eglife.
Il lui affigna enfuite le Titre Diaconal de
S. Laurent in Damafo , & le 11. Janvier 1690. il le
nomma Légat d'Avignon , & au mois de Mars fuivant
, il lui donna la Dignité de Grand Prieur d'Irlande
, & deux Abbayes , l'une dans l'Etat Ecclefiaftique
, & l'autre dans le Royaume de Naples. Il
fut encore déclaré au mois d'Avril de la même année
Protecteur de l'Ordre de la Merci , à la place
du Pape , fon grand oncle , après la mort duquel le
nouveau Pape Innocent XII . le confirma au mois
de Juillet 1691. dans la Légation d'Avignon , pour
le refte des trois ans du terme de cet Emploi . Il prit
poffeffion le 18. Mars 1692. de la Charge de Protecteur
de la Compagnie des Peintres , Sculpteurs ,
& Architectes de Rome. La Dignité d'Archiprêtre
de la Bafilique de Sainte Marie-Majeure lui fut conferée
par le Pape Clement XI . au mois de Juillet
1702. Ayant reçu de France un Brevet, par lequel il
étoit déclaré Protecteur des Affaires de cette Couronne
à Rome, à la place du Cardinal de Medicis , qui
venoit de renoncer au Cardinalat, il en donna part
au Pape le 25. Juillet 1709 , mais il ne commença
à faire les fonctions de cette place qu'au mois de
Janvier 1712. L'Abbaye de Marchiennes - au- Pont,
Ordre de S. Benoit , Diocèse d'Arras , lui fut donnée
le premier Avril 1713. ainfi que celle de Montier-
en- Der , Ordre de S. Benoit , Diocèse de Châlons
fur Marne , le 22. du même mois . Celle de
S. Paul de Verdun , Ordre de Prémontré , lui fut
encore conferée le 20. Janvier 1716. Ayant paffé
dans l'Ordre des Prêtres , à la place du feu Cardinal
Marefcotti , le 26. Juin 1724. en confervant néan- +
ཝཱ ཝཱ་
moins
MAKS 593 740
moins fon Titre Diaconal , il reçut des mains du
Pape Benoît XIII, les Ordres facrés les 11. 12. et 14.
Juiller fuivans , & il célebra fa premiere Meffe le
16. du même mois . L'Evêché de Sabine , vacant
par la mort du Cardinal François Aquaviva d'Arragon
,fut proposé pour lui en Confiftoire le 29. Janvier
1725. & il fut facré le 4. Fevrier fuivant par le
Pape , affifté des Cardinaux Paulucci , Vicaire
Barberin , Gualterio , Altieri , Orighi , & Oliviert.
du
Il fut déclaré Secretaire de la Congrefchi
S. Office Te 12. Juin 1726. & la Dignite d'Archi
prêtre de la Bafilique de S. Jean de Latran lui fut
conferée le 12. Juillet 1730. par le nouveau Pape
Clement XII . au lieu & place duquel il paffa le 24.
du même mois de l'Evêché de Sabine à celui de
Frascati , et peu de jours après , il fut élû auffi à la
place du même Pape , Protecteur de l'Eglife & College
de S. Laurent in miranda de Speziali. Il devint
Sousdoyen du Sacré College , par la mort de
François Barberin , auquel il fucceda dans les Evêchés
unis de Porto & de Ste Rufime , qui furent
proposés pour lui en Confiftoire le 15. Decembre
1734. Enfin il parvint au Decanat le 17. Août
1738. par la mort de François Barberin , & les Evêchés
unis d'Oftie & de Veletri, attachés à cette place,
furent proposés pour lui en Confiftoire le 3. Septembre
fuivant. Il reçut en cette qualité le Pallium
des mains du Pape le 7. , et il fit fon Entrée publique
à Oftie le 29. du même mois. Il a inftitué par
fon Teftament fa Légataire univerfelle Dona Marie-
Julie Buoncompagni , veuve de Marc Otthoboni ,
Duc de Fiano , fon oncle , mort le 1.5 . Avril 1725.
laiffant au petit- fils de cette Dame , une penfion de
1500. écus Romains. Il a legué à l'Eglise de S.Louis
de la Nation Françoiſe un Calice d'or , & une magnifique
Chafuble.
I ij La
MERCURE DE FRANCE
La Généalogie de la Famille Orthoboni ſe trou
ve au nombre des Familles Papalesi, dans le fecond
Tome des Maifons Souveraines, imprimé en 1736.
P. 663.
On mande de Lisbonne que la Veuve Marie
Farroa mourut à Vizeu le 22. Fevrier dernier , âgée
de plus de 110. ans.
*************************
COUPLET EPIGRAMMATIQUE
.d
Sur le grand froid des mois de Fanvier
Fevrier 1740. , par allusion à la Lettre
adreffée à l'Univers , pour le rassurer contre
la prétendue déclinaison extraordinaire de la
Terre vers le Septentrion.
E N vain un Auteur très fçavant
Dans fa docte Critique ,
Veut que la Terre cheminant
Refte dans l'Ecliptique ;
Cette froide Saifon
Prouve fans verbiage ,
1
Que loin d'elle au Septentrion
La Terre fait voyage .
TRADUCTION.
Doctrină madidus , sagaxque Scriptor ;
Contendit Criticus , docetquefruftrà
MARS
1740 597
In curfufolito manere Terram','
Nec Ecliptica transvolare puncta :'
Hanc gelu , glaciefque , nixquejunctim
Verbofisfine ,garrulifque dictis ,
A curfu folito procul moveri ,
Et Ariton propè comprobant vagari.
Par M. l'Abbé Collin , Licentie en Théologie
, de la Maison & Societé Royale de Na
varre , & Profeffeur au College Royal de
Navarre.
FRANCE.
NOUVELLES DE LA COUR , DE PARIS ,
Bubra of toà 4197
L
E 2. de ce mois , Mercredi des Cendres , le Roy
reçut les Cendres des mains de l'Abbé d'Andelau
, Aumônier de S. M. en quartier. La Reine fes
reçût des mains de l'Archevêque de Rouen , son
Premier Aumônier .
Le 6. premier Dimanche de Carême , le Roy &
la Reine entendirent dans la Chapelle du Château
de Versailles la Meffe chantée par la Mufique . L'après
midi , L. M. affifterent à la Prédication du Pere
de Neufville , de la Compagnie de Jefus , & le 9. le
Roy & la Reine entendirent le Sermon du même
Prédicateur.
Le 13. fecond Dimanche de Carême , le Roy &
la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Meffe chantée par la Mufique. L'après midi , L. M..
accom→
398 MERCURE DE FRANCE
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin affifte
rent au Sermon du même Prédicateur.
Le 20. troifiéme Dimanche de Carême , le Roy
& la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Meffe chantée par la Mufique . L'après midi, L. M.
affifterent au Sermon du même Prédicateur.
Le 18. le Roy & la Reine entendirent le Sermon
du même Prédicateur.
Le 25. Fête de l'Annonciation de la Ste Vierge ,
L. M. entendirent la Meffe chantée par la Mufique,
& aflifterent aux Vêpres. on a da
L'après midi le Roy & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , entendirent la Prédi
cation du même Prédicateur.
Le même jour , la Reine communia par les
mains de l'Abbé de Chevriers , fon Aumônier en
quartier.
Le 27. quatrieme Dimanche de Catême , le Roy
& la Reine entendirent dans la même Chapelle la
Melle chantée par la Mufique, a anavuo
L'après midi & le 29. L. M. entendirent le même
Prédicateur. Latar5M , dom 99 ch .
Q2. 1591 296 20:55Ɔ vel.10091
Le 30. pendant la Meffe du Roy , l'Archevêque
de Narbonne prêta Seriment de fidelité entre les
mains de S. M.
Rof , emisis : 5 edememiti mimpiqu
Le 8. le Baron de Schmerling , Miniſtre Plénipor
tentiaire de l'Empereur , eut une audience particu
hiere du Roy , dans laquelle il prir congé de S. M.
Il fut conduit à cette audience par M. de Verneuil ,
Introducteur des Ambaffadeurs… .
Le 15. le même Mi iftre eut une audience de la
Reine , & il prit congé de S. M. Il eut enfuite audience
de Monfeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France & il fut conduit à ces audiences par le
même.Introducteur
. Le
MARS. 1740. 199
Le 10. Mars , M. Pierre - Auguftin- Bernardin da
Roffet de Fleury , Diacre du Diocèle de Narbonne
Bachelier de Sorbonne , & Abbé de l'Abbaye de
Notre-Dame de Bugey , foûtint dans la grande
Salle des Actes , avec tout le fuccès poffible , une
Thefe fur les Sacreméns PRO MINORE ORDINARIA
, à laquelle préfida M. Louis-Jacques de Rafti
gnac , Archevêque de Tours , Docteur en Théologie
de la Maifon & Société de Sorbonne &c . L'Acte
fut des plus folemnels , honoré de la préſence de
S. E. M. le Cardinal de Fleury ; oncle du Soûtenant
, de celle de M. le Nonce , de plufieurs Archevêques
& Evêques , avec un concours extraordi
naire de Perfonnes de la Cour & de la Ville , de la
premiere diftinétion .
Le 17. M. Henri-Marie- Bernardin de Roffet de
Fleury de Ceilhes , Soûdiacre du Diocèle de Narbonne,
Frere de l'Illuftre Abbé dont on vient de parler ,
auffi Bachelier de Sorbonne , Abbé de Royaumont,
foûtint dans la même Salle , & avec un égal fuccès
, une pareille Thefe PRO MINORE ORDINARIA,
fous la Préfidence de M. Charles- Nicolas de Saulx-
Tavanes , Archevêque de Rouen , Primat de Nor
'mandie , Comte & Pair de France , Docteur de Sorbonne
, &c. Ce fut avec la même folemnité & le
même concours extraordinaire des Perfonnes les
plus refpectables , &c .
Le même jour , on célebra un Service folemnel
en l'Eglife Paroiffiale de S. Louis de l'Hôtel Royal
des Invalides , pour le repos de l'ame de M. d'Angervilliers
, Miniftre & Secretaire d'Etat , ayant le
Département de la Guerre , Directeur & Administrateur
de cet Hôtel . Tous les Miniftres & autres
Perfonnes de la première diſtinction affifterent à ce
Service.
I iiij Pierre
Too MERCURE DE FRANCE
Pierre Pajot , Maître des-Requêtes depuis 17198
& Intendant de la Géneralité de Montauban depuis
· 1724. a été nommé à l'Intendance de la Génera
lité d'Orleans , à la place de feu François de Baussan.
On a parlé du nouvel Intendant d'Orleans
dans les Mercures de Mars & Novembre 1739. en
raportant la mort de fes pere & mere , p. 613. &
2716.
Jacques- Alexandre Briçonnet , Maître des Reque
res depuis 1731. a été nommé à l'Intendance de
Montauban. Il eft frere de François- Guillaume Briçonnet
, Président de la troifiéme Chambre des
Enquêtes du Parlement de Paris , qui a été reçû à
cette Charge le 7. Janvier 1727.
>
Le 29. Mars , les deux places de Confeiller d'Etat
, vacantes par la mort de Louis - Achilles - Augufte
de Harlay , & par celle de Pierre -Hector le Guerchois
ont été données , la premiere , à Pierre
Gilbert de Voifins , ci -devant premier Avocat Géneral
au Parlement de Paris , Charge dont il fe démit
au mois de Janvier 1739. après l'avoir exercée
avec beaucoup de réputation pendant 20. ans , &.
plus , y ayant été reçû le s . Décembre 1718 .
La feconde , à Louis Sauveur Renaud , Marquis
de Villeneuve , Ambaffadeur ordinaire pour le Roy
à la Porte Ottomane , depuis 1718. & auparavant
Lieutenant Géneral de la Sénéchauffée de Marſeille
pendant plus de 20. ans . Il eft parlé de lui & de fa
famille dans le Mercure d'Avril 1728. p. 840. à.
l'occafion de fa nomination à cette Ambaſſade.
M. le Chancelier a accordé depuis peu la Charge
de Confeiller Grand Raporteur au Sceau , à M. Michel,
Confeiller au Grand Confeil , fils du Receveur
Géneral des Finances de la Géneralité de Mon-
Bauban.
Lo
MARS. 1740 6or
Le rs . de ce mois le Roy a fait une Promotion
d'Officiers Généraux , qui a été rendue publique
par l'impreffion. Nous en donnerons le détail historié
dans le Journal prochain.
Le 29. Fevrier , la Reine entendit en Concert le
Prologue & le premier Acte d'Amadis de Grece
mis en Mufique par M. Destouches , Surintendant
de la Mufique du Roy. On continua les Actes fuivans
le 5. & le 12. Mars . La Dlle Huguenot & le
Sr Benoît remplirent avec grand fuccès les Rôles
de Meliffe & d'Amadis, ainfi que le Sr Jelyot celuidu
Prince de Thrace.
Lè 14 & le 19. la Reine entendit le Ballet des
Talens Lyriques , de M. Rameau , dont la Mufique
fit beaucoup de plaifir , furtout celle de la troifié--
me Entrée. La Dlle Rameau & le Sr Jelyot execu
terent les premiers Rôles avec aplaudiffement ,
Les 21. 26. & 28. on donna en Concert à la Rei--
ne, l'Opera de Jephté , dont les principaux Rôles
furent remplis par les Dlles Huguenot & Rameau ,
les Srs Benoît & Tribou.
&
par
NE
2
A MLLE
HUGUENOT.
Evantez plus les Chants de Philomelle
Les Dieux du Printemps ont fait choix
:: D'une autre Meſſagere qu'elle,
Pour les annoncer dans nos Bois.
Quels Sons majestueux ! Quelle Grace nouvelle !
Que de tendres Accords ! Les Cieuxfont- ils ouverts ? 1
Eft - ce un trait ravissant de leurs divins Concerts ?
Eft-co
602 MERCURE DE FRANCE
Est -ce d'Iris la voix harmonieuse &
се
Ainfi que l'Aigle audacieuse ..
Perce le vafte fein des airs ,
Sur l'aile de fes fons , Iris fuyant la Terre ,
S'éleve au-deffus du Tonnerre :
C'est aux Enfans des Dieux à gouter les douceurs
- De fes accens , avoués des neuf Soeurs ;
Loin d'eux toute oreille prophane.
Ah ! lorfque tu tefers d'un ſi parfait organe,
Amour , que ton Empire eft puiſſant fur lès Coeurs !
SUPLEMENT à l'Article de la Pompe
Funebre, &c . du Duc DE BOURBON.
Cre
"
ÉT Article fe trouve à la page 382. du Mercure
de Fevrier dernier ; & en le finiflant ,
nous nous fommes engagés d'entrer à cette occafion
, dans quelque- détail fur deux chofes qui mé
riten: l'attention du Public .
Nous avons parlé p . 386. de la ceremonie qui a
été obfervée , lorfque le Coeur du Prince fut porté
à l'Eglife, de la Maifon Profeffe des Jefuites pour
ê re déposé d'abord dans la Chapelle de la Maifon
de Condé , & enfuite mis avec ceux des autres
Princes de Bourbon-Condé , qui font dans cette
Eglife.
Cete Chapelle eft un Monument magnifique
confacré à la memoite de Henry de Bourbon
Prince de Condé , dont le Coeur y eft confervé ,
& en même temps du zele & de la reconnoiffance
de Jean Perrault , Prefident à la Chambre des
Comptes,
1
MARS. 1740. 603
Comptes , qui avoit été fon Intendant , lequel en
fait toute la dépense.
Ce riche Monument eft orné de quatre Vertus
de bronze de grandeur naturelle , affifes fur des
Piedeftaux , au-tour defquelles on a difpofé les
fymboles qui les diftinguent ; mais ce qui l'enrichit
encore davantage , ce font plufieurs bas - reliefs
de bronze qui reprefentent des Triomphes , tirés de
l'hiftoire de l'AncienTeftament, attachés fur un apui
de Marbre noir, en maniere de Baluftrade qui entoure
la Chapelle . De chaque côté de l'ouverture qui
fert d'entrée , on a place des Génies , l'un defquels
tient un Bouclier où font les Armes de Bourbon
avec leurs marques honorifiques , l'autre une Table
de bronze fur laquelle on lit cette Infcription
HENRICO BORBONIO
CONDEO
Primo Regii Sanguinis Principi
Cujus Cor hic conditum.
Joannes Perrault
In fupremá
Regiarum rationum Curia
Profes
Principi
Olim à Secretis
Quarens de publica privataque
Jactura parcius dolere
Pofuit
Anno . DC . LXIII.
I vj •
604 MERCURE DE FRANCE
Toutes ces Figures ont été jettées en fonte par
Perlan , homme experimenté dans la Profeſſion
mais elles ont été deffinées & modelées par Jacques
Sarafin , Sculpteur d'un heureux génie , dont les
ouvrages font des plus corrects & ont des beautés
peu communes parmi les modernes:
Dans la même Chapelle, au lieu d'un Tableau;
on a mis un grand Crucifix de bronze , & au pied
S. Ignace à genoux 1
xfur un fond de marbre noir:
Ces Figures font à demi- relief. Deux Anges de
bronze font affis fur le Fronton, qui couronne tout
ce bel ouvrage ; ils tiennent le nom.de JESUS ent
fermé dans un Soleil , dont les rayons font dorés.
d'or bruni . Toutes ces Pieces , de même, que deux
Vafes pofés fur les Acroteres , ont été fonduës par
Duval.
On a depuis incrufté de diverfes fortes de marbre
1'Arc qui perce fous le gros jambage du Dôme de
l'Eglife , pour communiquer à la Chapelle collaterale
; & dans un grand Cartouche de figure ovale "
fur un marbre noir legerement bombé , on a gravé
Inſcription fuivante.
ETERNA MEMORIA
PRINCIPUM CONDÆORUM
LUDOVICI ET HENRIGI JULII
PRIMORUM E REGIA STIRPE PRINCIPUM
ET
LUDOVICI DUCIS BORBONII
FORUM CORDA HIC SITA SUNT.-
LUDOVICUS HENRICUS .
DUCIS BORBONII FILIUS ,
RATRI , AVO , ET PROAVO ,
MARS 1740 60g
JUXTA COR HENRICI ATAVI
MONUMENTUM HOC POSUIT
SIBIQUE AC POSTERIS
PARAVIT.
AVITE IN PP. SOCIETATIS JESU
BENEVOLENTIÆ HÆRES
ANNO DOMINI M. DCC . x .
VIVANT CORDA EORUM.
IN SACULUM SÆCULI ,,
B **..
Van- Cleve , Sculpteur des plus diftingués a exe
cuté tous les ornemens , qui font d'une invention
ingénieufe. La principale Figure au milieu de l'Arc
de face , & tous les accompagnemens , font de
bronze très-richement doré.
-
Le même Preſident Perrault dont on vient de
parler , & dont la reconnoiffance a paru 'd'une ma
niere fi louable & fi magnifique , a fondé dans le
même efprit un Service anniverfaire dans cette
Chapelle pour le repos de l'ame du Prince fon
Maître , lequel fe celebre le fecond jour du mois
de Septembre avec beaucoup de folemnité & avec
Ofaifon funebre , &c. auquel affiftent les Princes ,
beaucoup de Seigneurs & de Perfonnes diftinguées
de la Cour & de la Ville.
Il nous refte à parler dans le prochain Mercure
de l'Eglife Collegiale & Paroiffiale de S. Martind'Enguien-
Montmorency , & des principaux Mau
folées qui y font.érigés.
.
On nous écrit de Tours que le 20 Fevrier on
fit en cette Ville dans l'Eglife de l'Abbaye des Religieufed
06. MERCURE DE FRANCE
ligieufes Benedictines de Beaumont , dont eft Ab .
beffe Madame Henriette - Louife de Bourbon-
Condé , un Service folemnel pour le de l'ame repos
de ce Prince ; la Meffe fut celebrée par M. l'Abbé
Daydie , Aumônier du Roy , Doyen de l'Eglife
Metropolitaine , & Grand Vicaire , chantée par la
Mufque de cette Eglife , laquelle étoit toute tendue
de noir , avec les Ecuffons & les Luminaires convenables
, difpofés dans un bel ordre. Et au' milieu
étoit un magnifique Catafalque orné des marques
d'honneur & de toutes les dignités du Prince. A
ce Service affifterent les Dignités de tous les Chapitres
, les Superieurs des Ördres Religieux , l'Intendant
de la Province , les Deputés des Corps de
Juftice , le Corps de Ville , & quantité de Perfonnes
de diftinction de la Ville & des environs . Un
grand nombre d'Ecclefiaftiques ont dit des Meffes
fans interruption , depuis cing heures jufqu'à une
heure après midi .
A Son Alteffe Séréniffime M. le
**
} Prince de Condé .
LA
FABLE.
L'Aiglon , inftruit par Jupiter .
' Art de se faire aimer est un heureux talent ;
Jamais le Ciel ne fit de plus riche présent .
On vit naître jadis au sein de l'Italie
Un Aiglon dont le sort étoit digne d'envie ,
Jeune , bienfait , actif , humain , compatiffant ,
Son coeur vers la vertu montroit un doux panchant ;
L'espris
MARS. 1740. 607
1
L'esprit & la beauté, le crédit , l'opulence ,
Tout rehauffoit l'éclat de sa haute naiffance.
Il respectoit les Dieux , les Dieux à leur tour
Pour cet aimable Aiglon avoient un tendre amour &
Jupiter prend le soin lui-même de l'inftruire ;
Ce Dieu quitte sa Cour , descend de son Empire ,
A son Eleve il fait mainte & mainte leçon ;
Un jour il lui parloit à peu près sur ce ton.
Mon Enfant , fi tu veux bien fournir ta carriere ;
Opose à tes defirs une forte barriere ;
Aplique- toi surtout à regner sur les cours ;
Le Ciel à ceprix seul accorde ses faveurs.
Une telle leçon ne fut point inutile ;
Atous ces bons conseils l'Aiglon se rend docile ,
Son regnefut heureux , & l'immortalité
Mit la derniere main à sa félicité.
Si tu veux acquerir une gloire immortelle
Grand Prince , que l'Aiglon soit toujours ton modelle,
Imite la vertu de tes nobles Ayeux ,
Et tu seras chéri des Hommes & des Dieux.
MORTS.
Anommée Magdelaine Pefchet . mourut le 26
Janvier dernier , dans la Paro ffe de S. Vigor
d'Athis , Diocèfe de Bayeux , âgée de 110. ans.
L
608 MERCURE DE FRANCE
Le 20. Fevrier , Charles Fontaine des Montées ;
Comte de Premery , Evêque de Nevers , Abbé de
l'Abbaye de S. Siran , en Brenne , O. S. B. D. de .
Bourges , Docteur en Théologie de la Faculté de
Paris , de la Maifon Royale de Navarre , du 8 .
Août 1689. & Confeiller d'Honneur au Parlement
de Paris , & autres Parlemens du Royaume , mourut
à Paris , en la Maiſon de l'Inſtitution de l'Oratoire
, dans le commencement de la 78. année des
fon âge. Il avoit été autrefois Doyen de l'Eglife.
Cathédrale de Ste Croix d'Orleans , Lieu de fa
naiffance. If fut reçû Confeiller- Clerc au Parlement
de Paris le 16. Avril 1698. & nommé au mois
d'Août 1719. à l'Evêché de Nevers , qui fut propofé
pour lui à Rome par le Pape le 18. Septembre
fuivant ; enfuite de quoi il fut facré le r2. Novembre
de la même année dans l'Eglife des Carmes
Déchauffés à Paris , par l'ancien Evêque de Troyes ,
affifté des Evêques de Nantes & de Clermont , & le
26 fuivant il prêta ferment de fidelité entre lès mains
du Roy , en présence du Regent . Il obtint ie 19.
Août 172 1. l'union de l'Abbaye de S. Siran en .
Brenne , à fon Evêché . Il affifta en qualité de Dé--
puté de la Province de Sens aux Affèmblées Génerales
du Clergé de France de 1726. 1734. & 17356
Ihétoit fils d'Anne Fontaine , Seigneur des Montées
, Confeiller-Secretaire du Roy , Maifon , Cou--
ronne de France' & de fes Finances , mort le 10.
Mars 1718. & de Françoife Boyetet de Merou
-ville.
>
La nommée Jeanne Lefpine , veuve de Jean*
Chervain , dit Dauphinet , mourut à Angoulême
le 27. du mois dernier , dans la tos . année de fonâge.
Le même jour , D. Françoife -Jeanne de Kerven
June Nobleffe de Baffe Bretagne, fille d'un défunt
Capi
MARS. 1740 609
Capitaine de Vaiffeaux du Roy , Epoufe de
Louis-Hiacinte Caftel , Comte de S. Pierre , cidevant
premier Ecuyer de S. A. R. la Ducheffe
Douairiere d'Orleans , & ancien Capitaine des
Vaiffeaux du Roi , avec lequel elle avoit été mariée
le 3. Avril 1688. mourut à Paris , dans la 71. année
de fon âge , faiffant pour'enfans Louis Caftel
de S. Pierre , Marquis de Crevecoeur , Meftre de
Camp de Cavalerie , ci-devant premier Enfeigne
de la feconde Compagnie des Moufquetaires du
Roy , marié le 8. Fevrier 1720. avec Marie - Anne
Fargès , foeur du Maître des Requêtes de ce nom ;
Caftel de S. Pierre de Crevecoeur , Abbe
Commandataire de l'Abbaye d'Evron , O. §. B.
D. du Mans , depuis 1719. & une fille Religieufe.
Le inême jour , Noël Benard , Seigneur de la
Fortereffe & du Verger , Correcteur ordinaire en
la Chambre des Comptes de Paris , ayant été reçu
en cette Charge le 4 Juillet 1722. au lieu & place
de feu Charles Befnard , Seigneur de la Fortereffe ,
fon frere aîné , qui y avoit été reçû le 24. Novembre
1673. mourut à Paris , dans un âge fort
avancé. Il étoit fils de feu Jean Befnard , Seigneur
de la Fortereffe , Confeiller- Secretaire du Roy &
de fes Finances , & Treforier de la Gendarmerie
mort le 10. Janvier 1667. & de Marie Pafquier
de Buffy .
-
Le 28. Charles François de Chateauneuf de
Rochebonne , Archevêque & Comte de Lyon ,
Primat des Gaules , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , de la Maiſon de Navarre du 22 .
Avril 1700. Abbé Commandataire des Abbayes '
d'Elan , O. Cit . D. de Rheims, & de S. Riquier en
Ponthieu, O. S. B. D. d'Amiens , mourut à Lyon ,
âgé d'environ 68. ans . Il avoit d'abord été Chaaoine
& Chantre de l'Eglife Métropolitaine de
S
10 MERCURE DE FRANCE
S. Jean de Lyon , & Vicaire Géneral du Diocèfe
de Poitiers , où il étoit auffi Beneficier . Il fut Député
en cette qualité de la Province de Bordeaux
à l'Affemblée Génerale du Clergé de France tenue
à Paris en 1707. Il fut nommé le 24. Decembre
de la même année à l'Evêché de Noyon , Comté
& Pairie de France , & ayant été facré le 29. Juil
let 1708. Poitiers , par l'Evêque du Lieu affifté
des Evêques de Saintes & de Limoges , il prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roy le 15 .
Août fuivant. Il prit féance au Parlement de Patis
, en qualité de Pair de France le 17. Janvier
1713. & il affifta en qualité de l'un des Députés
de la Province de Rheims à l'Affemblée Generale du
Clergé tenue en 1715. L'Abbaye de S. Riquier lui
fut donnée le 6. Novembre 1717. Il avoit deja
obtenu celle d'Elan le 25. Juillet 1710. Il affifta le
25. Octobre 1722. au Sacre du Roy , & y reprefenta
l'Evêque & Comte de Châlons ,
qui étoit
devenu Evêque & Duc de Langres. Enn il fut
transferé au mois de Juillet 1731. à l'Archevêché
de Lyon , pour lequel il prêta un nouveau ferment
de fidelité entre les mains du Roy , le 7. Janvier
1732. Ce Prélat éroit d'une ancienne & illuftre
Nobleffe du Pays de Forez . Par la Genealogie de
cette Maifon , qui eft raportée dans l'Hiftoire des
Grands Officiers de la Couronne , de la derniere
Edit. To. 2. p. 456 , il paroît que l'Archevêque de
Lyon qui vient de mourir , en étoit le dernier mâle .
Il étoit fis de Charles de Chafteauneuf ; Comte
de Rochebonne , Commandant pour le Roy dans
les Provinces de Lyonnois , Forez & Beaujolois , &
auparavant Meftre de Camp du Regiment de la
Reine , mort à Lyon au mois de Mars 1725. & de
Therefe Adhemar de Grignan , morte le 21. May
1719.
LO
MAR S. 1740 611
Le Droit de Regale n'a point lieu à Lyon par
raport à l'Archevêché. Dès que le Prelat eft decedé
, la Cathédrale jouit du Spirituel & du Tem
porel , & cette jouiffance dure jufqu'à ce que M.
l'Evêqué d'Autun , premier Suffragant de la Province
, par un Droit attaché à fon Siege , & confirmé
par plufieurs Arrêts , prenne poffeffion pat
lui-même ou par procuration , de l'adminiſtration
du Diocèle au Spirituel & au Temporel ; & cette
adminiftration ne ceffe que par la prife de poffef
fion du nouvel Archevêque .
C'eft M. Gafpard de Thomas de la Valette , qui
eft aujourd'hui Evêque d'Autun.
Le 29. D. Louise Margueritte Sonnet , veuve de
puis le premier Février 1737. de Philipe - Jacques
Durand , Conseiller du Roy , Trésorier General des
Ligues Suiffes & Grisons , ci- devant Consul réfident
pour S M. à Tripoli & à Alger , avec lequel
elle avoit été mariée au mois de Novembre 1704.
mourut à Paris , dans la 7. année de fon âge , étant
née le s . Avril 166. Elle était fille de feu Louis
Sonnet , Seigneur de la Tour , Trésorier Général
des Ligues Suiffes & Grisons , mort le 21. Août
1705 & de Marguerite Bourlon , morte le 6. Avril
1670. & elle laiffe pour fille unique Louise- Magdeleine
Durand , née le 29. May 1709. & mariée
le 19. Juin 1729. avec André le Beuf , reçû Secre
taire du Roy en 1723 .
Le premier Mars , Charles- François de Camper ,
Comte de Saujon , Baron de la Riviere , Boroune &
Douzillac , Brigadier des Armées du Roy , du 3 .
Avril 1721. Chevalier de l'Ordre Militaire de saint
Louis , Lieutenant de Roy , en Guyenne , au Dépar➡
tement de l'Agénois , & du Bazadois , Gouverneur
du Pont-de-l'Arche en Normandie , ci- devant fucceffivement
Ayde-Major de Compagnie ,Enseigne
608 MERCURE DE FRANCE
Le 20. Fevrier , Charles Fontaine des Montées ;
Comte de Premery , Evêque de Nevers , Abbé de
l'Abbaye de S. Siran , en Brenne , O. S. B. D. de
Bourges , Docteur en Théologie de la Faculté de
Paris , de la Maifon Royale de Navarre , du 8.
Août 1689. & Confeiller d'Honneur au Parlement
de Paris , & autres Parlemens du Royaume , mourut
à Paris , en la Maiſon de l'Inftitution de l'Oratoire
, dans le commencement de la 78. année des
fon âge . Il avoit été autrefois Doyen de l'Eglife.
Cathédrale de Ste Croix d'Orleans , Lieu de fa
naiſſance. If fut reçû Confeiller-Clerc au Parlement
de Paris le 16. Avril 1698. & nommé au mois
d'Août 1719. à l'Evêché de Nevers , qui fut propofé
pour lui à Rome par le Pape le 18. Septembre
fuivant ; enfuite de quoi il fut facré le r2. Novembre
de la même année dans l'Eglife des Carmes
Déchauffés à Paris , par l'ancien Evêque de Troyes,
affifté des Evêques de Nantes & de Clermont, & le
26 fuivant il prêta ferment de fidelité entre lès mains
du Roy , en préſence du Regent. Il obtint ie 19. '.
Août 172 1. l'union de l'Abbaye de S. Siran , en.
Brenne , à fon Evêché . Il affifta en qualité de Député
de la Province de Sens aux Affemblées Génerales
du Clergé de France de 1726. 1734. & 1735.
l'étoit fils d'Anne Fontaine , Seigneur des Mon
tées , Confeiller - Secretaire du Roy , Maifon , Cou--
ronne de France' & de fes Finances , mort le 10.
Mars 1716. & de Françoife Boyetet de Merou
ville.
La nommée Jeanne Lefpine , veuve de Jean
Chervain , dit Dauphinet , mourut à Angoulêmele
27. du mois dernier , dans la 10s . année de fonâge.
Le même jour , D. Françoife -Jeanne de Kerven
une Nobleffe de Baffe Bretagne , fille d'un défune
Capi
MARS. 1-740 690
Capitaine de Vaiffeaux du Roy , Epoufe de
Louis -Hiacinte Caftel , Comte de S. Pierre , cidevant
premier Ecuyer de S. A. R. la Ducheffe
Douairiere d'Orleans , & ancien Capitaine des
Vaiffeaux du Roi , avec lequel elle avoit été mariée
le 3. Avril 1688. mourut à Paris , dans la 71. année
de fon âge , laiffant pour enfans Louis Caftel
de S. Pierre , Marquis de Crevecoeur , Meftre de
Camp de Cavalerie , ci-devant premier Enfeigne
de la feconde Compagnie des Moufquetaires du
Roy , marié le 8. Fevrier 1720. avec Marie- Anne
Fargès , four du Maître des Requêtes de ce nom ;
Caftel de S. Pierre de Crevecoeur , Abbé
Commandataire de l'Abbaye d'Evron , O. S. B.
D. du Mans , depuis 1719. & une fille Religieufe.
Le même jour , Noël Benard , Seigneur de la
Fortereffe & du Verger , Correcteur ordinaire en
la Chambre des Comptes de Paris , ayant été reçu
en cette Charge le 4 Juillet 1722. au lieu & place
de feu Charles Befnard , Seigneur de la Fottereffe ,
fon frere aîné , qui y avoit été reçû le z4. Novembre
1673. mourut à Paris , dans un âge fort
avancé. Il étoit fils de feu Jean Befnard , Seigneur
de la Fortereffe , Confeiller - Secretaire du Roy &
de fes Finances , & Treforier de la Gendarmerie
mort le 10. Janvier 1667. & de Marie Pafquier
de Buffy.
- Le 28. Charles François de Chateauneuf de
Rochebonne , Archevêque & Comte de Lyon ,
Primat des Gaules , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris , de la Maiſon de Navarre du 22 .
Avril 1700. Abbé Commandataire des Abbayes '
d'Elan , O. Cit . D. de Rheims , & de S. Riquier en*
Ponthieu, O. S. B. D. d'Amiens, mourut à Lyon,
âgé d'environ 68. ans . Il avoit d'abord été Chaaoine
& Chantre de l'Eglife Métropolitaine de
S
16 MERCURE DE FRANCE
.7
S. Jean de Lyon , & Vicaire Géneral du Diocèle
de Poitiers , où il étoit auffi Béneficier. Il fut Député
en cette qualité de la Province de Bordeaux
à l'Affemblée Génerale du Clergé de France tenue
à Paris en 1707. Il fut nommé le 24. Decembre
de la même année à l'Evêché de Noyon , Comté
& Pairie de France , & ayant été facré le 29. Juil
let 1708. à Poitiers , par l'Evêque du Lieu affiſté
des Evêques de Saintes & de Limoges , il prêta
ferment de fidelité entre les mains du Roy le is .
Août fuivant. Il prit féance au Parlement de Patis
, en qualité de Pair de France le 17. Janvier
1713. & il affifta en qualité de l'un des Députés
de la Province de Rheims à l'Affemblée Generale du
Clergé tenue en 1715. L'Abbaye de S. Riquier lui
fut donnée le 6. Novembre 1717. Il avoit deja
obtenu celle d'Elan le 25. Juillet 1710. Il affifta le
25. Octobre 1722. au Sacre du Roy , & y repre- fenta l'Evêque & Comte de Châlons , qui étoit
devenu Evêque & Duc de Langres. Enfin il fut
transferé au mois de Juillet 1731. à l'Archevêche
de Lyon , pour lequel il prêta un nouveau ferment
de fidelité entre les mains du Roy , le 7. Janvier
1732. Ce Prélat éroit d'une ancienne & illuftre
Nobleffe du Pays de Forez. Par la Genealogie de
cette Maifon , qui eft raportée dans l'Hiftoire des
Grands Officiers de la Couronne , de la derniere
Edit. To. 2. p. 456. il paroît que l'Archevêque de
Lyon qui vient de mourir , en étoit le dernier mâle ,
Il étoit fis de Charles de Chateauneuf , Comte
de Rochebonne , Commandant pour le Roy dans
les Provinces de Lyonnois , Forez & Beaujolois , &
auparavant Meftre de Camp du Regiment de la
Reine , mort à Lyon au mois de Mars 1725. & de
Therefe Adhemar de Grignan , morte le 21. May
1719.
Lo
MARS. 1740 611
Le Droit de Regale n'a point lieu à Lyon par
raport à l'Archevêché. Dès que le Prelat eft decedé
, la Cathédrale jouir du Spirituel & du Temporel
, & cette jouiffance dure jufqu'à ce que M.
l'Evêqué d'Autun , premier Suffragant de la Province
, par un Droit attaché à fon Siege, & confirmé
par plufieurs Arrêts , prenne poffeffion par
lui-même ou paf procuration , de l'adminiſtration
du Diocèle au Spirituel & au Temporel ; & cette
adminiſtration ne ceffe que par la prife de poffef
fion du nouvel Archevêque .
C'eft M. Gafpard de Thomas de la Valette , qui
eft aujourd'hui Evêque d'Autun.
Le 29. D. Louise Margueritte Sonnet , veuve de
puis le premier Février 173 de Philipe - Jacques
Durand , Conseiller du Roy , Trésorier Géneral des
Ligues Suiffes & Grisons , ci- devant Consul réfident
pour S M. à Tripoli & à Alger , avec lequel
elle avoit été mariée au mois de Novembre 1704.
mourut à Paris , dans la 7. année dé fon âge , étant
née les . Avril 1665. étoit fille de feu Louis
Sonnet , Seigneur de la Tour , Trésorier General
des Ligues Suiffes & Grisons , mort le
"
Cole
Elle
étan
Août
1705 : & de Marguerite Bourlon , morte le 6. Avril
1670. & elle laiffe pour fille unique Louise - Magdeleine
Durand , née le 29. May 1709. & mariée
le 19. Juin 1729. avec André le Beuf , reçu Secretaire
du Roy en 1723 .
Le premier Mars , Charles -François de Campet,
Comte de Saujon , Baron de la Riviere , Boroune &
Douzillac , Brigadier des Armées du Roy , du 3 .
Avril 1721. Chevalier de l'Ordre Militaire de saint
Louis , Lieutenant de Roy , en Guyenne , au Dépar
tement de l'Agenois , & du Bazadois , Gouverneur
du Pont-de-l'Arche en Normandie , ci - devant fucceffivement
Ayde-Major de Compagnie , Enseigne
>
MERCURE DE FRANCE
& Lieutenant des Gardes du Corps de S. M. mourug
à Paris , en fon Apartement du Palais du Luxem
bourg, âgé de 77. ans . Il étoit fils de Louis de Gainpet
de Saujon , Baron de la Riviere , & d'Anne-
Marguerite de Murray , Ecoffoise de Nation , &
avoit été marié le 11. Mars 1724, avec Marie-
Louise-Angélique Barberin , feconde fille de feu
Louis Barberin , Comte de Reignac , Marquis de
Wartigny & de Reignac- sur- Indre , Maréchal des
Camps & Armées du Roy , Commandeur de l'Or
dre Militaire de S. Louis , & Gouverneur du vieux
Brisac , & de Marie- Marguerite de la Vallée de Pimodan.
13
Le même jour , Antoine-Nicolas de Hainault de
la Tour , ancien Commifaire des Guerres , mourut
Paris , fur la Paroisse de S. Euftache , âgé de
103. ans.
Le même jour , mourut auffi fur la même Paroisse
de S. Euftache , âgé de 96. ans , Jacques Moufle,
ancien Trésorier Géneral des Ponts & Chaussées
de France.
Le 3. Soeur Marie - Magdeleine - Antoinette Be
chart de Champigny, Abbesse de l'Abbaye d'Eftrum,
de l'Ordre de S. Benoît , Diocèse & près d'Arras ,
dont elle étoit Religieuse Professe , mourut en cette
Maison , dans la 85. année de fon âge , & après l'avoir
gouvernée pendant 45. en ayant été nommée
Abbesse au mois de Mars 1695. et ayant été benite
les . Juin fuivant . Elle étoit fille de Jean Bochart ,
Seigneur de Champigny , Noroy & Bouconvilliers,
Maître des Requêtes ordinaire de l'Hôtel du Roy ,
er Intendant fucceffivement des Généralités de
Moulins , Limoges , Tours & Rouen , mort le 9 .
Août 1691. et de Marie Boyvin de Vaurouy , fa
premiere femme , morte en 1659 .
Le 6. Jean-Jacques Titon , Seigneur du Pleffis-
Choiselle ,
ROMAR S. 1740
Choiselle, Chamant et Aumont, Conseiller du Roy,
Maître Ordinaire en fa Chambre des Comptes de
Paris , reçû à cette Charge le 18. Septembre 1692 .
Doyen des Conseillers en l'Hôtel de Ville de Paris,
et ancien Grand-Maître des Eaux et Forêts de France
, au Département de Blois et de Berry , mourut
Paris , dans la 75. année de fon âge. Il avoit
fervi dans fa jeunesse pendant fix années , tant
en qualité de Mousquetaire , que de Capitai
ne au Régiment de Navarre , et ensuite de Capitaine
dans le Régiment des Bombardiers , où il
entra à la Création de ce Corps. Il fervit au Siége
de Philisbourg en 1688. et fe trouva l'année ſuivante
à la défense de la Ville de Mayence , où il fut
blessé d'un coup de fufil à l'épaule . Il étoit le troifiéme
fils de Maximilien Titon , Baron de Berre
Seigneur de Lançon , d'Iftres , d'Ognon , et d'Evillé
, Conseiller Secretaire du Roy , et de ſes Finances
, Directeur Géneral des Manufactures et Maga
zins Royaux d'Armes en France , mort le 24. Janvier
1711. âgé de 80. ans , et de Marguerite Bécaille
, morte le 17. Novembre 1721. Le Défunt
laisse de Helene de S. Mesmin , fa femme , fille de
Daniel de S. Mesmin , Seigneur du Mesnil , Procucureur
du Roy à Orleans , et d'Helene Gentil, qu'il
avoit épousée le 17. Janvier 1694. trois fils , dont
l'aîné,Jean-Baptifte Maximilien Fiton, eft Conseiller
au Parlement de Paris , à la cinquiéme Chambre des
Enquêtes , où il a été reçû le 22. Janvier 1717. et
eft marié le fecond , Jacques- Daniel Titon de
Chamant , a été reçû Conseiller au Grand- Conseil
le 24. May 1727. et le troifiéme , nommé Zacharie
, a fervi pendant deux ans en qualité de Cadet
dans les Gardes du Corps du Roy , et va ſe faire
recevoir à la Charge de Maître des Comptes , qu'a- .
voit fon Pere. Ils font neveux d'Evrard Titon Sr dy
Tiller
14 MERCURE DE FRANCE
Tillet , Commissaire Provincial des Guerres , autres
fois Capitaine de Dragons , et Maître d'Hôtel de
feue Madame la Dauphine , Mere du Roy connu
dans la République des Lettres par fon Parnasse
François , et autres Ouvrages .
J
APROBATION.
'Ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier
le Mercure de France du mois de Mars , & j'ai
crû qu'on pouvoit en permettre l'impression. A
Paris , le premier . Avril 1740 .
HARDION.
ΤΑΒΙ E.
IECES FUGITIVES. Le Triomphe de la Vertu ;
Pode,
403.
Dissertation sur un ancien Monument trouvé au
Bourg S. Andeol ,
Epitre à Damon , sur les Grandeurs ,
Discours sur la Douceur ,
Discours de Satan , imité de Milton , &c.
411
439
444
462
III. Lettre , suite des abus introduits dans la Typographie
, &c.
Le Lierre & la Grange , Fable,
L'Amour caractérisé , Poëme ,
466:
473
ations sur l'origine
du nom de l'Empire
de
1.4801
Réponse aux Remarques sur la Traduction de la
III. Elegie du premier Livre des Tristes d'Ovide ,5
par M. le Franc
Requête présentée à l'Intendant de Lyon ,
482
4861
Memoire
Memoire Hiftorique sur la Foire S. Germain
&c.
La Reconnoissance , Allégorie ,
489
497
Lette au sujet de la nouvelle Bibliotheque Françoise
,
Ode à Mlle Julie ,
NOUVELLES LITTERAIRES DES BEAUX - ARTS ,
Enigme , Logogryphes , &c..
& c.
Hiftoire Génerale de Bourgogne ,
Panégyrique de S. Vincent de Paul , & c.
Offervazioni Letterarie , &c.
SOL
512
514
516
ibid.
518
527
Nuovo Siftema della Podagra e suo Rimedio , &c.
535
Explication de divers Monumens singuliers , &c.
538
Anniversaire de la Naissance du Roy , Feria Lu
dovices , 550
Assemblée de la Societé Litteraire d'Arras , & c.
SSI
Eftampes nouvelles , &c. 55.2
553
Ssa
Académie d'Angers , &c.
Chanson notée
Spectacles , les Dehors Trompeurs , & c ibide
Intermedes exécutés par les Acteurs de POpera ,
&c. aux Représentations des Comédies de
Basile & du Roy de Cocagne
La Descente d'Enée aux Enfers , & c.
569
573
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Perse & Russie ,
Allemagne & Italie ,
Isle de Corse , Naples & Espagne ,
Hollande & Pays - Bas ,
Morts des Pays Etrangers ,
575
580
1585
587
593
Couplet Epigrammatique sur le grand froid , &
Traduction , 596
France,
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 199
Theses de Mrs les Abbés de Fleury ,
199
Places données de Conseillers d'Etat & d'Intendans
de Province , &c. 600
Concerts de la Reine, & Vers à Mlle Hugenot ,
>
601
602
Suplément à l'Article de la Pompe funebre de M.
le Duc de Bourbon
L'Aiglon , inftruit par Jupiter , Fable , à S. A. A. S.
M. le Prince de Condé,
Morts ,
606
6071
Errata de Février.
Page 235. ligne 7, un jeune Chardonnet , lisez ,
P.
certain Chardonneret.
P. 266. 1. 46. présentation , l . représentation,
275. 1. 26. ont , l. on.
P. 276. 1. 3. du bas , en , 1. dans.
P. 177. 1. 4. réfugié , l. transporté.
P. 321.. 8. pour son , l. de son.
P. 329. 1. 22. affeux , l. affreux.
P. 331. 1. 18. riche , 1. grande .
P. 350. 1. 31. Monfeltro , l. Montefeltro.
t
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge $ 31 . ligne 11. toujours , ôrex ce mot .
P. 574. 1. 17. à l'adresse , 1. aux prestiges.
Ibid. 1. 24. prestige, l. mouvement subit & inattendu
des Machines.
La Chanson notée doit regarder la page 112
Qualité de la reconnaissance optique de caractères