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Presented by
John
Bigelow
to the
Century
Association
*DM
Mereure
Martin
* ロマ
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DEDIE AU ROT.
SEPTEMBRE 1736.
QUE
COLLIGIT
SPARCIT
Chez.
A
PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacq ies.
La veuve PISSOT , Quay de Conty,
à la defcente du Pont Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
M. DCC. XXXV I..
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
6968
885199 A
VIS.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis an
• Mercure , vis - à - vis la Comedie Francoife
, à Paris. Ceux qui pour leur commadité
voudront remettre leurs Paquets cachetez
aux Libraires qui vendent le Mercure,
à Paris , peuventfe fervir de cette voye
pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on adreffe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
"les envoyent , celui , non -feulement de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages , mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas garde
de copie,
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premiere
main, & plus promptement , n'auront
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps , & de les faire porter fur
T'heure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROT.
SEPTEMBRE. 1736.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers et en Prose.
ELEGI E.
Ue tes cruels desseins , ô Pere inéxorable
,
Vont rendre désormais ta Fille miserable
!
Sans l'aveu de mon coeur,sans consulter les Dieux,
Tu m'imposes le joug d'un hymen o lieux ;
Mais tremble que du Ciel la justice infinie
Ne te punisse un jour de cette tyrannie.
A ij
Il
1950 MERCURE DE FRANCE
Ils me protegeront , ces puissans Immortels ,
Et j'attens leur secours jusqu'aux pieds des
Autels ;
J'y trouverai du moins le génereux Alcandre ,
Contre tes cruautés prêt à tout entreprendre ,
Il viendra de l'hymen éteindre le flambeau ,
Et dépouiller mon front du funeste bandeau ,,,
Que me promettez - vous , illusion flateuse
Ainsi que j'ai vecû , je mourrai malheureuse .
Un Pere injuste helas ! peut lui seul en ce jour
L'emporter sur les Dieux , Alcandre et mon
Amour.
Qu'on ne me parle plus d'une haute fortune ?
Alcandre , en te perdant il ne m'en reste aucune,
De t'aimer , de te voir je faisois mon bonheur ,
C'étoit le seul plaisir que pût goûter mon coeur,
En vain ordonne- t'on à ta fidelle amante ,
De faire vanité d'une flamme inconstante
Mon Pere a le pouvoir de me sacrifier ,
Mais non pas , cher Amant , de te faire oublier .
Plus il mettra de soins à combattre ma flamme ,
Et plus ton souvenir occupera mon ame .
Je n'avois pas prévû que de pareils malheurs
Dussent me faire un jour répandre tant de pleurs.
Que de projets charmans flatoient mon espe
rance ?
Jamais je n'avois craint que ton indifference ,
Boavent ingenieuse à troubler mon repos ,
Cette
SEPTEMBRE. 1736. 1951
Cette crainte il est vrai , m'a coûté bien des
maux .. ·
Eh ! que sçais -je à present si loin de ta maî
tresse ,
Tu ne dédaignes pas ses feux et sa tendresse ?
Ce soupçon seul me livre au plus grand des
tourmens.
J'ai beau me rapeller ton amour , tes sermens
Tout cela n'est pour moi qu'une vaine assurance,
Si je ne jouis plus de ta chere presence .
• Mille jeunes beautés qui brillent en ces Lieux ,
Pour surprendre ton coeur vont séduire tes yeux,'
Helas ! Quand tu venois rendre hommage à mes
charmes ,
Je n'avois pas alors ces terribles allarmes.
Où sont ces doux instans ? j'étois sûre du moins,'
De mériter encor ta constance et tes soins.
Mais peut -être aujourd'hui ton ame ailleurs .
charmée ,
Assure que je suis indigne d'être aimée ,
Et que tu peux sans crime oublier mes apas :
Je doute même , ingrat , si tu n'en jures pas.
Mais en dois- je douter ? ta nouvelle conduite
Prouve ta perfidie , et j'en suis trop instruite.
Tu ne viens plus me voir , et par aucun écrit
Ta plume ne s'empresse à calmer mon esprit.
Eh ! voilà donc quelle est ma triste destinée !
Je me vois maintenant trahie , abandonnée .
A iij
Victime
1952 MERCURE DE FRANCE
Victime de l'Amour , victime du devoir ,
Et le Pere et l'Amant causent mon desespoir.
Mon Pere est inhumain , mon Amant est parjure
,
Ils m'accablent tous deux , et rien ne me rassure
.
Sans secours et toujours en proye à ma douleur,
Que de maux à la fois me déchirent le coeur !
Perfide et cher Amant ! ah fatale hymenée !
Trop malheureuse Fille , Amante infortunée !
Alcandre , sois sensible à mes cris douloureux ;
Viens calmer les transports de mon coeur amou̟-
reux ,
Au parjure du moins n'ajoûte pas l'outrage ;
Helas ! quand tu serois infidele et volage ;
Quand tu devrois venir pour dégager ta foi ;
N'importe , ta presence est un bonheur pour
moi.
M. Michault de Dijon:
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. 1953
********** ********
LETTRE de M. * * * à D:
S. M. Religieux de l'Abbaye de
Chaalis , au Diocèse de Senlis . Sur
quelques circonstances de la Vie de S.
Louis , qui ont relation avec cette
Abbaye.
E tiens , M ..... la parole que je vous
ai donnée. La derniere fois que je vous
vis dans votre charmante solitude nous.
parlâmes beaucoup des embelissemens
nouvellement faits dans l'Eglise de l'Abbaye
de Chaalis , par les soins de M. le
Prieur ; mais vous ne pûtes vous empêcher
de me témoigner que vous seriés
faché que les changemens que l'on projette
de faire dans les Bâtimens de l'Abs
baye , allassent jusqu'à la destruction de
l'ancien Refectoire. Je croi que vous
avez raison , et que quelque somme que
l'on employât pour en faire un autre ,
rien de ce qu'on fera n'aprocheroit
en délicatesse , de ce qui est aujourd'hui
sur pied La comparaison
est aisée à faire à S. Denis en France , entre
les deux Refectoires , l'ancien et le nouveau
. Vous sçavez la surprise où fut le
A iiij Czar ,
1954 MERCURE DE FRANCE
Czar , lorsqu'il vit cet ancien Refectoire ,
et qu'on lui parla de l'abattre . En un
mot , il saute aux yeux que les Edifices
du douzième et du treizième siècles sont
ravissans par leur délicatesse , tandis
que ce qu'on éleve depuis so ou 60. ans ,
en fait de Cloître et de Refectoire , est
massif et grossier. Qu'on dise tant qu'on
voudra que ceux qui , n'aiment pas ces
grosses masses de pierre , ces immenses
pilliers quarrés , ont le goût dépravé,
C'étoit le sentiment d'un Auteur qui
écrivoit il y a deux ou trois ans des Disserrations
contre le goût gothique ;
mais chacun persistera dans son ancien
goût.
C'est une matiere sur laquelle il ne
faut point disputer ; je ne voi pas qu'à
S. Martin des Champs où l'on a bâti
à neuf le Cloître , on se soit empressé
d'abattre le Refectoire gothique pour le
rendre semblable à ce nouvel Edifice.
On n'a non plus à S. Germain des Prez
la moindre envie de mettre à bas le Refectoire
, quoiqu'il touche au Cloître
que l'on rebâtit à neuf. Quel est l'Archi
tecte qui pouroit bâtir dans un si petit
espace que celui de la Sainte Chapelle du
Palais , un Edifice capable de plaire à la
vûë , s'il l'entreprenoit dans le goût qui
regne
SEPTEMBR E. 1736. 1955
regne aujourd'hui? Il bâtiroit une ou deux
Arcadesau plus dans le genre du Bâtiment
de Saint Sulpice , il feroit un Arc de
Triomphe , ou une Porte , et non une
Eglise.
Mais venons à ce que je vous ai promis ,
c'est le texte de la Vie Françoise de Saint
Loüis, où il est parlé de votre Refectoire
en question ; elle a été composée par un
Religieux Franciscain qui avoit connu
S. Louis , qui étoit à sa Cour , et qui fut
sûrement informé de tout ce qu'il écrivit.
Je vous envoyerai même de cette
Vie plus que je ne vous ai promis , parce
qu'elle est très curieuse par raport à votre
Maison , et que jamais elle n'a été * imprimée.
J'y ai lû à la page 123. ce qui
suit ?
Et plusieurs fois advint que le benoist
» Roys menja à l'Abbeïe de Chaaliz en
» Refretoer avec le Couvent ; et estoit
» il .... par grant humilité en ses man-
> nieres plus humblement , selon ce que
» il apparut par dehors que les Moines
» de Leenz , et dit l'en que comme il eust
» une fois une escuelle de meilleure vian-
» de que les Moines ; que il envoya l'es
» cuelle d'argent en laquelle il menjoit ,
* Le Manuscrit est dans la Bibliotheque de M.
de Senicourt , Avocat en Parlement.
A v છે
1958 MERCURE DE FRANCE
pag . 1387. Il dit du Refectoire , et du
Dortoir , qu'il n'en avoit jamais vû de
semblables , et qu'ils ont tout l'air d'un
Palais ; et il m'a apris qne le Roy Charles
V. dit le Sage , venoit souvent dans
cette Abbaye , qu'on y voyoit la Sepulture
d'un Evêque de Pamiers , ou d'A pamée.
Je copierois ici ce qu'il dit de singulier
de l'ancien Refectoire , si je ne
craignois d'être trop long. Au reste cette
Lettre de Jean de Montreuil n'a fait que
me confirmer dans l'estime que je faisois
de votre Maison ; car les Extraits que
J'ai faits des Inscriptions que j'y ai vues
et des Manuscrits qu'on m'y montra
dès l'an 1705. m'ont toujours entretenu
dans une haute idée de cette Abbaye
Je suis , & c .
A Paris ce 15. Fuillet 1736.
O DE L
Tirée du Pseaume II . Quare fremuerunt
Q
gentes , &c.
Uelle aveugle et vaine fureur
Assemble dans ce jour tous les Rois de la Terre
InsenSEPTEMBRE.
1-36 . 7559
Insensés ! quelle est votre erreur !
Au Seigneur , à son Christ , vous déclarez la
guerre !
Brisons , brisons ces fers , dont il veut nous
charger ,
Dites -vous. Vains efforts d'une orgueilleuse
crainte !
Eh quoi ? pretendez- vous changer
Les Décrets éternels de sa volonté Sainte
Ce Dieu qui forma les humains ,
Et qui voit tout soumis à son pouvoir suprême ,
D'un oeil perçant voit leurs desseins ,
Et rit du haut des Cieux de leur folie extrême.
Quittez ces vains projets qu'à formés votre
coeur ,
Prévenez , prevenez par un retour sincére
Les châtimens d'un Dieu vengeur ,
Il en est tems encor , désarméz sa colére.
Ċelui qui regne sur les Rois
M'a choisi pour regner sur sa Montagne Sainte ?
Ma bouche publîra ses Loix ,
Dans les lieux consacrés qu'enferme son enceinte.
Vous êtes , m'a- t'il dit , mon Fils , mon bien
aimé , *
** Qu'aujourd'hui j'engendrai de ma propre
substance ,
* Math. ** Pfalm. 109. .3.
Avant
1950 MERCURE DE FRANCE
Avant que l'Univers formé
De la main qui fit tout eût montré la puissance.
Tous ces Rois , ces Peuples divers ,
Un jour vous les verrez soûmis à votre Empire,
Et les bornes de l'Univers
Sont les seules , mon Fils, que je veux vous prescrire
.
Que d'un Sceptre de fer ils éprouvent le poids ;
Traitez en Conquerant tout ce Peuple indocile ,
Usez sur lui de tous vos droits ,
Erisez ces orgueilleux , comme on brise l'argile.
O vous Rois , Juges , Potentats ,
Hatez-vous d'expier par an profond hommage
Vos sacrileges attentats ,
Vous n'êtes de ce Roy qu'une imparfaite image.
De votre Maître enfin reconnoissez la Loi ,
Venez , soumettez - vous à ce Christ adorable ,
C'est votré Juge , et votre Roy ,
Célébrez en tremblant sa grandeur ineffable.
Votre regne est prêt de passer ;
Insensés profitez d'un conseil salutaire ,
Gardez- vous de vous amasser
Un trésor de fureur au jour de sa colére .
Heureux quiconque alors n'aura pas rejetté
La grace du pardon que sa main vous présente ,
Et
SEPTEMBRE . 1736. 1961
Et qui dans sa seule bonté ,
Non dans un bras de chair , aura mis son at
tente.
DISSERTATION de M. Clerot,
Avocat au Parlement de Rouen . sur
l'origine des Peuples du Pays de Caux ..
J
E viens d'aprendre , Monsieur ,
que le R. P. du Plessis prépare une
Réponse à la Lettre inserée dans le Mercure
de Janvier , sur la signification du
mot Dun , ou Doun , chés les Celtes. Seroit
-il bien possible que ce Sçavant Religieux
persistât dans son systême , et
qu'il pensât toujours contre le sentiment
d'une infinité d'Auteurs , que le mot
Dun est un mot d'origine Teutonique ?
Non , Monsieur , j'aime mieux croire
que c'est un tour ingenieux qu'il prend
pour engager M. le Beuf à déveloper
l'analogie des noms de Tela ou de Dun ,
du Pays de Caux , et par cet heureux
artifice le porter à faire usage de ses laborieuses
recherches en faveur de notre
Province.
* La Dissertation de M. Clerot est datée de
Rouen , le 20. Mars 1736.
Ja
1982 MERCURE DE FRANCE
Je sçais bon gré au Pere du Plessis de
cette espece de ruse , bonus dolus ; nous
en profiterons tous , lui pour l'Histoire
du Diocèse de Rouen , qu'il promet de .
puis plusieurs années ; nous pour les
éclaircissemens que nous souhaitons il y
a long- temps sur cette Histoire . Dans
le même esprit , Monsieur , et pour por
ter Dom du Plessis lui - même à des découvertes
plus utiles que celle d'un mot
Celte ou Teutonique. J'exposerai ici
sous votre bon plaisir quelques observations
sur le Pays , qui fait l'objet de son
attention . Je suis bien persuadé que loin
d'arrêter M. le Beuf dans ce qu'il pouroit
s'être proposé , cela ne fera que fe déte
rniner à rendre la controverse plus interressante
il voudra bien cependant me
permettre de démontrer dans le couts
de ma Dissertation , que le Ruisseau
dont parle Dom du Plessis , ne porte pas
le nom de Dun . par lui- même , mais à
cause du Bourg Dun , qui a été autrefois
un lieu fimeux . Je passe à mes origines
du Pays de Caux.
Ce Pays que nos vieilles Chartres et nos
anciennes Histoires apellent tantôt , Pagus
, ou Comitatus Talogiensis , tantôt Pagus
, ou Provincia Catetensis , quelquesfois
Pagus, ou Prefectura Talowiensis , et
souvent
SEPTEMBRE . 1736. 1963
souvent Pagus , ou Provincia , ou Comi
tatus Calogiensis et Calcegiensis , Tellao ,
ou Talou , paroît devoir être consideré
sous differens points de vûe ; Sçavoir ,
d'abord comme Territoire d'une ancienne
Ville , que je prétends avoir été nommée
Talovv , et avoir existé au même
Lieu , où est presentement le Bourg
d'Arques , in Talovviensi Provincia , ensuite
être devenu en partie le Pays d'une
seconde Ville, que quelques anciens nomment
Cal ou Calet , et qu'ils prétendent
avoir existé au Lieu où est presentement
Lillebonne , in Caletensi Pago . Et enfin
être devenu une espece de Gouverne
ment composé des deux Territoires
réunis par la destruction de cette seconde
Ville , la premiere ayant répris le dessus ,
ex Calcegiensi præfecturâ. J'ajoûte , Monsieur
, que Tolavv , ( ou Talog , ( ce qui
est la même chose ) a en quelo ue maniere
conservé son ancienne Juria ction
jusques dans les derniers temps , parce
que , quoiqu'elle ait été détruite à son
tour , elle a cependant sous le nom
d'Arques , ( que je démontrerai avoir
la même signification que celui de Ta
lovv , commandé avec la même autorité
, Calogiensi vel Talovviensi Comitatu.
Voyons si nous ne trouverons pas
daus
1964 MERCURE DE FRANCE
dans les anciens Auteurs quelques vestiges
de cette distinction .
Orderic Vital dans le Livre XII. de
son Histoire , parlant du soulevement
de Hugues de Gournay , en 1181. assure
que ceux qui se joignirent à ce Seigneur,
( et qu'il fait venir du Pays de Bray ,
vers le commencement de la Riviere
d't pre , ) firent une cruelle Guerre dans
le Pays des Peuples , apellés Caletenses ,
et dans le Comté , apellé Talou ; qui crudelissimam
in Talou , et in Caletensi Page
Guerram faciebant. Voilà ce semble deux
Territoires bien distingués : Je vous
démontrerai cependant que ce n'en est
qu'un. Mais ne nous éloignons point de
notre preuve.
*
Le Moine de Saint- Evroult ajoûte
que ceux de ce Territoire apellés Caletenses
, députerent vers le Roy d'Angleterre
Henry I. un Seigneur d'entr'
eux nommé Guillaume de Tancarville
c'est à dire , Seigneur d'une Terre considerable
au dessus de celle de Lillebonne ;
Quo tendis Domine Rex ? ecce Caletenses
mittunt me ad te . Voilà encore une distinction
: car vous allez voir , Monsieur ,
que dans l'esprit de l'Historien , ces Peuples
apellés Caletenses , sont differens
* Hist. Norm. apud Duchesne , pag. 844.
de
SEPTEMBRE. 1736. 1965
de ceux du même Pays, considéré comme
Comté deTalou ; et c'est - là le dénouement
de la difficulté , c'est - à - dire , qu'il faut
se représenter que ceux dont les Terres
avoient été originairement du Gouvernement
de la Ville apellée Caletum , selon
notre Moine , se distinguoient eux et
leur Contrée par le nom de cette ancienne
Ville ; mais ils n'étoient pas moins
dépendans de la Comté de Talou . Passons
au reste de notre démonstration .
Orderic Vital dit enfin que le fils d'un
Seigneur de S. Laurens , près l'Abbaye
d'Ouville , qui fut tué en cette guerre ,
et qui fut enterré dans le Monastere de
S Victor , près le Bourg de Claire , étoit
d'une Noblesse considérable entre les
Seigneurs apellés Caletenses . Leur valeur
ayant été considerée parmi les Braves du
Talou . Hujus Nobilitas de illustrissimis
Caletensium Baronibus propagata est , et
famosa strenuitas inter præcipuos pugiles
Talou multoties approbata est. Vous voyez
bien , Monsieur , que la distinction ne
peut plus souffrir de problême. Je vais
cependant , puisque je l'ai promis , vous
démontrer que cette distinction étoit
plus fictice que réelle ; c'est- à- dire , qu'-
elle étoit de la nature de celles que nous
mettons entre la Normandie et la France,
1966 MERCURE DE FRANCE
*
"
ce , entre nous et les François. Ne faisons-
nous pis partie du Royaume de
France ? Ne sommes nous pas François ,
et ne l'étions nous pas même dès le commencement
de la Monarchie : Cependant
nous ne parlons de nous , que comme
nous en parlions lorsque nous étions
sous la domination de nos Ducs , c'est àdire
comme Normands. Nous ne parlons
de notre Province que comme si
c'étoit encore un Etat séparé de la France.
Tels étoient les Peuples apellés Cale
tenses , ils faisoient partie de la Comté
de Talou , et ils parloient d'eux comme
s'ils avoient été d'un Gouvernement dif
ferent. Je passe aux preuves .
Sans vous représenter ce que le Pere
Labbe , le Pere Sirmond , M. de Valois
et autres Sçavans , ont dit de l'étenduë
de cette ancienne Comté , je prétends
que Talow a été la premiere Ville du
Pays de Caux , et qu'elle lui a même
donné son nom. Voici comme je le
prouve .
Talow étoit vraisemblablement le non
plus ultra de la navigation des Anciens ,
quand ils alloient chercher le Plomb et
l'Etain d'Angleterre ; parce que , comme
l'observe M. Huet dans l'Histoire qu'il a
donnée de cette navigation , les Belges ,
et
1
SEPTEMBRE. 1736. 1967
et surtout les Nerviens , interdisoient
auxEtrangers l'abord de leurs côtes . Croitiez
vous bien , Monsieur , que le nom
de Talow signifie cela ? et que celui d' Ar.
ques dit la même chose ? Voyez nos anciens
Glossaires , et vous trouverez que
chés les Peuples qui alloient chercher l'E
tain des Cassiterides , Thal ou Tel signific
dans le sens propre et dans le sens figuré,
le tombeau , le terme, et la fin ou l'extre-'
mité de quelque chose . Vous trouverez
que chés nos anciens François Ars ou
Arch signifie la fin ou l'extremité d'un
Territoire. Voulez- vous ne point faire.
tant de recherches , voyez M. Ducange ,
verbo Arca : réflechissez sur l'étimologie
du mot Talus , et comparez celui de
Calx avec le nom de notre Pays , qu'on
apelloit encore il y a cent ans le Pays de
Caulx.
Je sçais , Monsieur , ce qu'on peut dire
en faveur de l'Illebonne , je veux qu'elle
ait été apelée Caletum , comme le remar
que Orderic Vital ; que ce nom pouvoir
être composé du mot Cal , qui en Celte
signifie Port , selon le Pere Pezeron ; *
qu'une Tradition du Pays assure que la
Seine a autrefois fait un coude en sa fayeur
; qu'il y avoit encore il n'y a pas
Antiquités des Gaulois,
long
1968 MERCURE DE FRANCE
longtemps des anneaux de fer vers le lieu
où pouvoient aborder les Navires ; qu'on
y a trouvé beaucoup de Médailles , des
Lampes sépulchrales , et autres précieux
vestiges d'une ancienne grandeur : qu'enfin
, selon Gaguin , la Porte de Harfleur
vers cette Ville , portoit encore il y a
quelques siécles le nom de Caltinant , ce
qui a beaucoup de raport au mot Caletus ;
mais tout cela adopté nüement et sans
distinction , ne décide rien contre mon
systême.
En effet , en suposant avec Orderic
Vital que Caletus ait été détruite par les
Romains , que des ruines, ils en ayent
fait Harfleur , et que cette derniere ait
mérité que l'Empire lui ait élevé le chemin
apellé la Chaussée de César , on ne
voit point avec tout cela que cette Cité
ait jamais eu d'authorité sur tout le
Pays on voit au contraire que la Ville
de Talow ou celle d'Arques en a toûjours
été la maîtresse dans toutes ses parties :
je n'en voudrois pour exemple que la
distinction qu'elle a euë à l'égard des
poids et mesures ; n'est - t- il pas vrai que
la mesure d'Arques , vraisemblablement
celle de nos premiers François , a été au
moins celle de toute la Normandie ? que
Les anciensVicomtes d'Arques étoient considerés
SEPTEMBR F. 1736. 1969
siderés comme Auteurs des poids et mesures
? et que les Seigneurs du Fief de Lar
diniere , reste peu considerable, mais précieux
de cette premiere Terre , ayant été
restraints au seul Bailliage de Caux , ont
conservé la qualité de Réformateurs géné
raux desJauges de la Pro vince? Mais à suivre
ce qui a été fait dans le premier démembrement
de ce grand Fief, dont Atques
étoit le Chef c'est- à - dire , l'Infi odation
de Longueville , la démonstration est
parfaite ; car cette Terre et ce qui en dépend
au- delà de la Riviere de Scie , avoit
pour membre entr'autresSeigneuries , celle
de Tancarville , et ce qui en dépend vers
la Riviere de Seine ; et Tancarville étoit
composé , entr'autres Terres , de celle de
Monville , avec ce qui en dépend vers
la Riviere de Claire . En un mot , Monsieur
, pour peu qu'on examine nos anciennes
Chartres , on trouve dans le milieu
du Pays de Caux , vers les sources
de la Saave , et dans toutes ses extremités
, vers la Mer la Seine et la Bresle , des
Terres désignées comme étant dans le
Comté de Talou , in Comitatu Calogii. Il
est donc vrai que l'autorité d'Arques n'a
point été restrainte à une partie du Pays,
qu'elle s'est au contraire répandue par
tout,
Si
1970 MERCURE DE FRANCE
Si le Territoire de l'ancien Calerus n'eût
pas été de tout temps enfermé dans celui
de Talow , on auroit veu les Seigneurs
de Lillebonne ou d'Harfleur avoir
quelque autorité in Caletensi Comitatu ;
ces Seigneurs auroient été des Comtes
indépendans de ceux d'Arques , et cela
auroit fourni la dénomination d'un Archidiaconé
à la Province Ecclesiastique .
C'est ce que nous ne trouvons point,
Arques comme substituée à l'ancienne
Talow, étoit l'Apanage des premiers Princes
du Sang de nos Ducs ; elle envelope
tout le Pays dans sa Juridiction , et elle
lui donne même son nom , tant pour le
Civil que pour l'Ecclesiastique ; car . encore
une fois , Monsieur, dès le X. siecle,
une Porte de la Ville de Rouen étoit
apellée Calcegiensem Poram , par la raison
qu'elle conduit dans le Comté de
Calou ; et c'est dans ce même esprit qu'-
un Manuscrit qui contient l'Histoire des
Abbés de S. Evroult , désigne le premier
comme Normand de la Province du Ta
lou ; Fuit ipse B. Theodoricus de Mathonvilla
, Natione Normannus ex Calogiensi
Provincia. *
En vain quelques Auteurs ont prétendu
fixer l'Epoque de l'élevation d'Ag-
* In Neustriâ piâ apud Dumontier.
ques
SEPTEMBRE. 1736. 1971
ques au temps de nos Ducs. Si ce Lieu
a porté le nom de Talow , comme il n'est
pas permis den douter après les observations
que je viens de faire , n'est - il pas
évident que l'étenduë de son Territoire
étoit même plus considerable avant nos
Ducs ? En effet , Monsieur , sans repeter
ce que j'ai dit à l'occasion de la mesure
d'Arques , qui a été dès le temps de nos
premiers Rois celle de toute la France ,
ne voyons nous pas dans plusieurs Chartres
raportées par les PP. Doublet , Felibien
et Mabillon , comme de Pepin et de
Charlemagne , que l'autorité de cette ancienne
Ville s'étendoit jusques vers l'Andelle
et l'ancien Comté de Matrie ,
qui fait aujourd'hui partie de celui d'Evreux
; car selon l'interpretation des Sçavans
, il faut prendre Pistus dont il est
parlé dans ces Chartres , pour Pistes ,
près le Pont de - l'Arche , Lieu où il y
avoir un Château , fameux par les Edits de
Charles le Chauve et quelques Conciles
il faut prendre Verno pour le Vil
lage qui fait aujourd'hui le Fauxbourg de
Vernon , apellé Vernonet , et qui est à
l'oposite de la Ville , de l'autre côté de
la Seine , dans le Diocèse de Roüen : In
Pago Tellao loca cognominantes Pistus, Ma
cerias , Verno , Fisieras , & c. En voilà
B assés
1972 MERCURE DE FRANCE
assés ce me semble , Monsieur , pour ma
proposition , que le Pays de Caux ne
tient point sa dénomination de Caletus ;
et que les Auteurs qui ont confondu les
Peuples du Comté de Talon , dans ceux
apellés Caletes , ont absolument pris le
change. Mais je veux vous donner quelque
idée de la considération de cette
Contrée ; de quelque maniere qu'on l'envisage
, vous trouverez qu'elle est digne
des excellentes recherches du sçavant
M. le Beuf.
par
Si nous pouvions compter malgré le
Pere Germon , sur une Charte raportée
le Pere Doublet , comme de Clovis
le jeune , nous penserions que dans les
Forêts dont ce Pays étoit rempli lors de
l'Etablissement de la Monarchie , se se
roient établis plusieurs Peuples du Nord,
longtemps avant notre premier Duc
Raoul , et que cela auroit nécessité nos
anciens Rois de leur donner un Gouverneur
ou Comte d'entre les plus grands
Seigneurs de leur Cour . En effet , nous
trouvons en cette Charte la souscription
d'un Comte de Normandie , apellé Gon .
douin , Signum Gondoëni Comitis Norman
nia et il ne faut pas sous prétexte que
les Normands n'ont fait de bruit en
* De arte secern. antiq. Diplom,
France
SEPTEM BK E. 1736. 1973
France que sous les derniers Rois de la
Seconde Race , ou que notre Province
n'a eu le nom de Normandie qu'en 912 .
crier à la fausseté contre cette Charte ;
car pour peu que les Peuples du Nord
fissent quelque Etablissement dans une
Contrée , ils la nommoient aussitôt
Normandie ; témoin cette partie de la
Frise où ils regnerent quelque temps , et
dont les Princes sont apellés dans les anciens
Auteurs Reges Normannia . Il ne
seroit pas étonnant , Monsieur , que notre
Pays de Caux eût eu des Peuples Nor
mands avant Raoul , puisqu'il y en avoit
en Angleterre dès le temps de Berrede
Roy de Mercé , au moins si nous en
croyons une Charte citée par M. Pellet
dans son Histoire de Gerberoy : Confir
mamus pradicto Monasterio de dono Normanni
quondam Vicedomini insultim duas
carrucatas terra.
Nous regardons comme de vieux Romans
ces anciennes Chroniques , qui veu
lent que certains Seigneurs ayent été
Ducs de Normandie . avant Raoul ; et à
proprement parler nous avons raison.
Mais dans la Fable même ne trouverionsnous
point quelques rayons de la vérité ?
Car enfin , il est absolument certain que
la Garde de nos Côtes , qui demandoit
Bij du
1974 MERCURE DE FRANCE
du temps des Romains un des premiers
Seigneurs de l'Empire , n'étoit pas moins
nécessaire sous nos premiers Rois François.
Il est vrai qu'il paroît que par une
politique imitée chés les Rois d'Angleterre
on donna cette Charge à plusieurs ;
tels , par exemple , que ceux qui étoient
représentés par le fameux Neel, Vicomte
du Cotentin , et par Gosselin , Vicomte
d'Arques . Mais c'étoient toujours de trèsgrands
Seigneurs , qui pouvoient bien
être considerés par le Peuple comme
Ducs.
En effet , ces Seigneurs avoient vraisem
blablement succedé aux anciens Ducs des
Ripuaires , qui furent restraints aux rivages
du Rhin ; mais qui dans les premiers
siecles de la Monarchie avoient
commandé toutes les Côtes Armoriques.
Aussi les voyons nous qualifiés dans les
anciens Historiens des plus glorieux Ti
tres , Præfectus , Prases , Consul , et autres.
Vous sçavez combien étant devenus héréditaires
ils ont embarassé nos premiers
Ducs leur Domaine étoit si considerable
en Normandie , que ce qui en restoit
ne paroissoit pas suffisant à Raoul
pour subsister et si vous vous donnez
la peine de voir la Chartre de Fondation
de l'Abbaye de S. Amand par Gosselin
d'Ar
SEPTEMBRE. 1736. 1975
*
d'Arques , vous trouverez que ce Seigneur
, qui se dit cependant Servus Servorum
Dei , ne se donne pas la peine de
consulter le Duc de Normandie , comme
faisoient alors en pareille occasion les
autres Seigneurs.
S'il m'étoit permis de prendre le parti
de ceux qui soutiennent que le Vidamé
de Normandie est purement Laïc , je
trouverois avec la Charte citée par M.
Pellet , un Commandant du Pays de
Caux dans un des anciens Seigneurs
d'Esneval , Terre considerable du même
Pays , et qui est le Chef- Lieu du Vidamé
de Normandie ; car le titre de Vidame
en ce point a été substitué à celui de
Præfectus ; et il ne seroit pas étonnant
qu'un Baron d'Esneval ayant eu cette
qualité , l'eût laissée à sa Terre , quoique
par la révolution de l'héredité des Fiefs
l'autorité ait passé ailleurs . Vous sçavez ,
Monsieur , qu'Amalbert de Querbustel , le
premier des Seigneurs de cette Terre dont
nous ayons quelque connoissance , étoit
un des premiers de l'Etat , laCharte de fondation
de l'ancienne Abbaye de Pavilly,
lui donnant les Epitetes glorieuses de
Vir illustris ac potens , dont les Princes
même se contentoient alors . Vous sça-
Hist, de cette Abbaye par le P. Pommeraye.
Biij vez
›
1976 MERCURE DE FRANCE
vez que l'Auteur de la Vie de Ste Austreberte
en parle de même : Qui rogatus à
quodam viro potentissimo nomine Amalberto
, j'ajoûte que je crois avoir trouvé
dans quelques unes des premieres Char
tes de nos Rois , concernant certaines
Terres du Pays de Caux , la souscription
d'un Amalbert , comme Sénéchal , qui
étoit la même chose que Vidame ou
Gouverneur. Tout cela est fort , si vous
faites attention , Monsieur , à ce que j'ai
eu l'honneur de vous observer , qu'on
nous a imités en Angleterre , où la fonction
de Vidame fut divisée en plusieurs
Titres par le Roy Alfred , couronné l'an
872. Præfectos vero Provinciarum qui antea
Vicedomini , in duo officia divisit ; ce
sont les termes d'une seconde Charte citée
par M. Pellet , p. 3c6.
Enfin , Monsieur , il ne reste , pour
vous donner du Pays de Caux l'idée
qu'on en doit avoir , qu'à vous représenter
ce que nos anciens Diplomes et
nos vieux Historiens nous aprennent de
Waninge , Seigneur des plus qualifiés de
la Cour , et qui certainement a tommandé
dans ce Pays saus le titre de Prafectus
; quelque chose qu'en dise le Pere
Germon , il portoit la qualité de Comte
dụ Palais , Waningus Comes Palatii ; il
étoit
SEPTEMBRE. 1736. 1977
étoit Intime d'Ebroin , Maire du Palais ,
et avoit des liaisons étroites avec notre
Archevêque S. Oüen Chancelier de
France d'ailleurs il disposoit à son gré
des Domaines de l'Etat , en ordonnant
ou aprouvant des Fondations dans les
Lieux apellés Fescales , comme Fontenelles,
Fécamp , et autres.
et autres. Ce n'est
Ce n'est pas là un
Comte tel qu'étoient ceux qui commandoient
dans les Villes . Le pouvoir de
ceux- ci éroit très borné à Rouen , puisque
dans un Discours des premiers Citoyens
de cette Ville , raporté par Gregoire
de Tours , ils se disent seuls Juges
du crime de Fredegonde , qui venoit de
faire assassiner Pretextat : en effet , nous
trouvons dans le même Auteur , que
Chilperic mécontent d'un Commandant
de la même Ville , le tua lui - même
comme Clovis avoit tué le simple Soldat
qui emportoit le Vase de Soissons.
L'importance du Gouvernement du
Pays de Caux , semble détruite tout d'un
coup par les Lettres de S. Paulin , Evêque
de Nole , écrites à notre S. Archevêque
Victrice , et par plusieurs Actes des
Saints ; entr'autres la Vie de S Wandrille ,
raportée par Surius. En effet , si on en
croit S. Paulin , les Peuples qui habitoient
les Côtes du Bolonois et de l'Artois
B iiij
étoient .
1978 MERCURE DE FRANCE
étoient Barbares , enfoncés dans les Bois,
et sans Loix ni Police : et cela fait d'autant
moins juger en faveur du Pays de
Caux , qu'il étoit voisin , et que le Saint
Prélat ajoûte que Rouen étoit peu connu
avant S. Victrice . Si on en croit l'Auteur
de la Vie de S. Wandrille , les Peuples
du Pays de Caux étoient presque semblables
aux brutes , et n'avoient rien de
l'homme que la forme.
La suite pour un autre Mercure.
akakakakakakakakakakakakakak
ORITHI E.
CANTATE.
LE Soleil dans le sein des flots ,
Retenoit l'Univers dans un profond silence
Et le Ministre des Pavots ,
Par une douce violence ,
Forçoit tous les Mortels à jouir du repos.
Quand la jeune Orithie errante , abandonnée
Aux violens transports de la plus vive ardeur ,
D'un Epoux odieux détestant l'Hymenée ,
Fit entendre ces mots au Dieu , dont la fureur
Souleve l'Onde mutinée ,
Et remplit la Terre d'horreur,
Fils
SEPTEMBRE. 1736. 1979
R
Fils du Strimon , fougueux Borée ,
Dont les horribles sifflemens ,
Troublent jusques aux fondemens ,
Le vaste Empire de Nérée.
Viens , dans un tourbillon affreux ;
M'arracher des bras d'un Barbare,
Dont la jalouse ardeur prépare ,
Le flambeau d'un joug odieux.
Du sein des Antres de Scithie
Borée entend la yoix de l'objet de ses voeux ,'
Et sensible à l'amour de la belle Orithie ,
Il brise les liens qu'il a reçu des Dieux.
Il vole ...l'Air frémit , le Ciel tremble , la Terre
Semble s'anéantir dans l'abîmée des Mers ,
L'Onde mugit , s'éleve , elle va dans les Airs
Eteindre l'ardeur du Tonnerre ,
Il aborde Orithie , et feignant de douter
D'un bonheur dont l'espoir flate en secret so
ame ,
Il lui fait l'aveu de sa flâme ,
En ces termes qu'Amour eut soin de lui dicter
Qu'un coeur qui vous aime
Se croiroit heureux
S'il étoit de même .
L'objet de vos voeux.
Bv
Dans
1980 MERCURE DE FRANCE
Dans sa gloire extreme,
Rien n'égaleroit
Le bonheur suprême
Dont il joüiroit.
Qu'un coeur qui vous aime
S: croiroit heureux ,
S'il étoit de même
L'objet de vos voeux .
( Qu'il est doux en amour , à la pudeur timide
De voir prévenir ses souhaits !
Un aimable embarras le plus souvent décide
Du bonheur de deux cours blessés des mêmes
traits . )
Orithie à ces mots frissonne de tendresse ,
Elle cede en tremblant à des transports si doux ;
Et malgré son silence , et sa feinte tristesse ,
Son Amant qui l'observe embrasse ses genoux ;
Il s'éléve , et les Airs agités de ses aîles ,
Frémissent à l'aspect de ce Dieu déchaîné :
Mais le fils de Venus par des routes nouvelles ,
Guide avec son flambeau ce couple fortuné.
Jeunes Amans conservez l'esperance ,
Attendez tout des soins d'un tendre coeur ;
Quand une Belle a connu son vainqueur ,
Le fier devoir , la dure obeïssince ,
Voudroient en vain séduire son ardeur.
Aimez
SEPTEMBRE . 1736. 1981
Aimez, aimez , soyez toujours fidéles ,
Un coeur constant goute mille plaisirs ;
Si la raison s'opose à vos désirs ,
Le tendre Amour vous prêtera ses aîles ,
Pour enlever l'objet de vos soupirs.
Jeunes Amans conservez l'esperance ,
Attendez tout des soins d'un tendre coeur ;
Qnand une Bellea connû son Vainqueur ,
Le fier devoir , la dure obéissance ,
Voudroient en vain séduire son ardeur,
B. D. M.
XXXXX:XXXXXXX:XXX
V LETTRE de M. D. L. R
écrite à M. Maillart , ancien Avocat
en Parlement, sur quelques sujets de Litterature
.
L est temps , Monsieur , que je m'ac-
I quise
faite au sujet de M. Desroches , decedé
à Constantinople il y a près de deux ans ,
dont vous êtes bien aise de connoître
particulierement les bonnes qualités , et
le mérite Litteraire. C'est un tribut que
B vj
1982 MERCURE DE FRANCE
je dois d'ailleurs à sa mémoire , à son
amitié , et à l'agréable commerce dont
nous avons été liés pendant plusieurs années.
Je ne suis pas encore consolé de sa
perte , et je vous assure que je le regretterai
long temps.
Pierre- Vincent Desroches nâquit à Paris
le 21 Août 1686. Il étoit Fils de Pierre
Desroches , Ecuyer , Capitaine de Dragons
, au Regiment Dauphin , et de
D. Marie Lefterel . Il n'avoit encore que
trois ans quand son Pere et deux autres
Officiers de ses Parens furent tués à la
Bataille de Fleúrus , en 1690.
M. d'Andrezel , alors seulement ami ,
et depuis allié de sa Famille prit soin
de son éducation . Après les Etudes ordinaires
, qu'il fit avec beaucoup de succès ,
il se fit un devoir et un plaisir de s'attacher
à M. d'Andrezel , qu'il suivit dans ses
differens emplois , et sous les ordres duquel
il travailla toujours jusqu'à la mort
de ce Protecteur.
En l'année 1724. il le suivit dans son
Ambassade à la Porte , en qualité de Secretaire
; et c'est de ce temps - là que j'ai
commencé à connoître M. Desroches ,
qui se fit un plaisir de continuer le même
commerce Litteraire que j'avois eu pour
les Affaires du Levant , avec les Secre
taires
SEPTEMBRE . 1736. 1985
taires de M. le Marquis de Bonac , tous
gens d'esprit et de mérite , durant tout
le temps de son Ambassade .
Je m'aperçûs bien - tôt que M. Desro
ches , mon nouveau Correspondant
étoit pour aaiinnssii ddiirree ,, omnis homo : Politique
, Historien , Critique , Humaniste,
et singulierement bon Poëte , talent qui
étoit né avec lui il excelloit sur tout
dans le genre Marotique , élegant et
badin , témoin la Chanson qui a tant
couru , qu'on n'a point encore oubliée à
Paris , et qu'il fit dans sa premiere jeunesse.
Mais le même esprit porté naturellement
à la joye et à la plaisanterie , n'en
étoit pas moins solide et moins grave
dans les Affaires serieuses , qu'il sçavoir
manier avec autant de dignité que
d'habileté : je n'en citerai ici qu'un exemple.
C'est la Relation des Conferences
tenues pour la Paix sur la Frontiere des
deux Empires , entre les Ministres du
Grand - Seigneur , et ceux du Roy de
Perse Relation que M. Desroches ha
billa à la Françoise , et Ouvrage dans lequel,
sans rien alterer dans le fonds des
choses , il fit sentir le génie politique des
deux Nations ; la noblesse des sentimens ,
:
Ton himeur est Catherene , &c.
1984 MERCURE DE FRANCE
et la dexterité des Plenipotentiaires.
Vers la fin de l'année 1725. M. d'Anà
drezel l'envoya à Salonique , conjointement
avec M- Dez , en qualité de Commissaires
, pour prendre connoissance
sur les Lieux , des divisions qui regnoient
depuis long-temps entre le Consul et les
Marchands François de cette Echelle ,
au préjudice du Commerce. Ce Voyage
fût de 14. mois entiers , pendant lequel
temps M. Desroches profita des intervalles
que lui laissoient les Affaires de sa
Commission , pour voir le Pays aux environs
, et une partie de la Macedoine ,
avec des yeux intelligens , et en habile
Critique de quelques Voyageurs qui l'avoient
precedé. Il paroît par plusieurs
Lettres qu'il m'a écrites , étant encore sur
les Lieux , qu'il a fait un Journal de son
propre Voyage , et qu'il n'a pas épargné
ceux qui ont manqué d'exactitude , de
sincerité , ou de lumieres dans leurs Relations
; il en vouloit sur tout à celles du
Sieur P. L. sujet sur lequel il badine assés
plaisamment , &c , cette Commission au
reste dans laquelle il tint la plume , et
quieut un favorable succès, lui valut une
gratification de la Cour.
M. Desroches n'étoit pas né heureux ,
avec tous ses talens , il auroit au contraire
?
SEPTEMBRE. 1736. 1985
re , comme nous le verrons ,
bien pû
grossir la Liste des Gens de Lettres infortunés
, commencée par un Sçavant , dont
Vous connoissez l'Ouvrage. Une mort
prématurée lui enleva le 26. Mars 1727.
M. d'Andrezel , son Protecteur , sa principale
ressource , et l'objet de toutes ses
esperances. Cette perte le mit dans une
triste situation , qui fut un peu adoucie
par sa retraite à Rodosto , auprès du
Prince Ragostki , lequel le retint en
qualité de Secretaire et d'Homme de
Lettres .
Cette retraite procura à notre Sçavant
un loisir involontaire qu'il sçut mettre à
profit , en s'apliquant à l'Etude , à rediger
son Voyage de Macedoine , et quelquefois
à la Poësie . Il m'en a envoyé plusieurs
Piéces , dont la plupart ont été pu .
bliées sous le nom de l'Hern ite de Rodosto
et goutées des Connoisseurs. Je n'étois
fâché de ces amusemens , capapis
bles de charmer son ennui . Vous êtes
lui disois je un jour , en lui écrivant ,
dans la situation requise , selon Ovide ,
pour bien versifier.
>
Carmina secessum scribentis et otia quarunt.
11 me répondit , que le nême Poëte
Rodosto sur le Canal de la Mer Noire ,
de la residence du Prince Ragostki.
Liew
exigeoit
1986 MERCURE DE FRANCE
exigeoit aussi du calme et de la tranquillité
dans l'esprit.
Carmina proveniunt animo deducta sereno.
Et c'est , ajoûra- t'il , ce qui me manque
sur quoi il me fit une longue paraphrase,
sur la tristesse de son état present , et à
venir , & c .
Enfin il s'ouvrit à moi dans une longue
Lettre , datée du 15 Novembre 1727.
accompagnée d'un Memoire , lequel contenoit
un précis de sa vie , de ses disgraces
, et de ses vûës pour se procurer
quelque état plus favorable , &c . me
priant de l'aider de tout ce que l'amitié
pouroit m'inspirer en sa faveur.
Comme son principal but me paroissoit
être de continuer ses services , s'il
étoit possible , auprès du Ministre qui
devoit succeder à M. d'Andrezel , lequel
n'étoit pas encore nommé. * Quand M.
Desroches m'écrivit sa Lettre , je fûs
doublement satisfait , lorsque j'apris que
le Roy avoit choisi M. le Marquis de
Villeneuve pour son Ambassadeur à la
Porte , et que M. de Villeneuve étoit ac
tuellement à Paris.
›
* M. le Marquis de Villeneuve fût nommé au
mois de Mars 1728 , et il eut l'honneur de saluer le
Roy en cette qualité le 25. du même mois.
QuoiSEPTEMBRE
. 1736. 1987
Quoique j'eusse l'honneur d'en être
connu , et que je sçusse quelle est la
bonté de son coeur , principalement por
té à proteger la vertu et le mérite , j'étois
bien éloigné de me flater de quelque succès,
par la seule operation d'un Memoire
que je pris la liberté de lui presenter ,
dressé sur celui de mon Ami , et qui fut
reçù favorablement. Il est pourtant vrai
que la mauvaise étoile de M. Desroches
disparut en cette occasion , et que M. le
Marquis de Villeneuve étant arrivé à
Constantinople , n'oublia point un sujet
dont il reconnût le mérite par lui- même,
et qui portoit , pour ainsi dire , avec soi
sa recommandation.
Mon Ami sortit en effet de la solitude
de Rodosto , après un séjour d'environ
trois années , de l'agrément et avec toute
la satisfaction possible d'un Prince , qui
n'étoit pas en état de faire des fortunes ,
pour aller reprendre ses premieres occupations
au Palais de France .
Nowe commerce Litteraire devint
bien-tôt plus frequent , mieux rempli et
plus agréable qu'il n'avoit jamais été.
Vous ne serez pas faché , Monsieur , d'en
voir ici quelque chose ; mais je ne ferai ,
pour ainsi dire , qu'éfleurer les matieres ,
afin de ne pas trop exceder les bornes
d'une Lettre. Je
&
1988 MERCURE DE FRANCE
Je commencerai par les Affaires de
Perse, qui mettoient alors en mouvement
une grande partie de l'Asie , et qui atti
roient l'attention de toute l'Europe. C'est
de M. Desroches que j'apris pour la premiere
fois
que cette étrange Revolution
ne manqueroit pas d'Historiens . J'avois
voulu l'engager à le devenir lui - mêmė ,
sur quelques morceaux qu'il m'avoit envoyés
, que je trouvai bien digerés , et
noblement écrits ; mais il me nomma
deux Personnes qui travailloient separément
sur le même sujet : Sçavoir , le R.
P. Thadée Cruzinski , Jesuite Polonois
lequel après avoir été en Perse , se trouvoit
actuellement à Rodosto , auprès du
Prince Ragostki , et y redigeoit son Ouvrage
en Latin ; et M. le Chevalier de
Clairac , Gentilhomme de feu M. d'Andrezel
, lequel après la mort de cet Ambassadeur
, avoit emporté en France tous
ses Memoires , pour en faire un corps
d'Histoire en notre Langue.
*
De mon côté il m'étoit tombé entre
les mains la Copie éxacte d'un Memoire
important que M. de Gardanne , Gentilhomme
de Marseille , Consul de Fran
ce en Perse , envoyà à la Cour un peu
* Ange de Gardanne , Seigneur de Sainte
Croix,
après
SEPTEMBRE . 1736. 1989
après la grande catastrophe dont il avoit
été le témoin. Il paroît par le contenu de
ce Memoire , daté d'Ispaham le 26. Août
1725. que ce Consul , que je n'ai jamais
connu , étoit le bon sens et la prudence
même. Il aprend d'ailleurs des faits
anecdotes et singuliers qui se sont presque
tous passés sous ses yeux , sur tout
pour ce qui concerne le Siége , la Prise
d'Ispaham , la chute du Roy , et l'élevation
de Myrr-Maghmud sur le Trône
de Perse. Je ne manquai pas de donner
connoissance de ce Memoire à M. Desroches
, qui m'en sçut beaucoup de gré.
Cependant le Pere Cruzinski ayant
achevé la compilation de ses Memoires ,
son Ouvrage fut envoyé en France , et
mis entre les mains du R. P. du Cerceau,
qui en tira les deux Volumes in 11. publiés
à Paris , chés Briasson , sous le titre
d'Histoire de la derniere Révolution de
Perse , en 1728 .
Ce Livre me plût beaucoup d'abord ,
car il est bien et judicieusement écrit. J'y
remarquai veritablement quelques deffectuosités
et quelques méprises , comme
connoissant par moi-même l'Orient .
et une partie des matieres qui y sont
traitées ; mais il ne seroit pas juste de les
attribuer à l'Historien François. L'Auteur
1990 MERCURE DE FRANCE.
teur original même a erré de bonne foi
n'ayant pas vû , ni pû voir par lui même,
toutes les choses dont il est parlé dans
cette Histoire .
la
Quoiqu'il en soit , le Livre passa
Mer , et parvint à M. Desroches , presqu'en
même temps que le Memoire de
Made Gardanne, dont j'ai parlé ci- dessus.
Voici ce que porte sur l'un et sur l'autre
une de ses Lettres , datée de Constantinople
le 6. Juin 1732.
*
>> Je ne connois Mrs de Gardanne
» que de réputation et par quelques Let-
>> tres du Cadet écrites à M. le Mar-
» quis de Villeneuve , auxquelles S. E.
» me chargea de répondre , quand ces
» Messieurs étoient encore en Levant.
» Ces Lettres qui m'ont parû pleines de
» bon sens , et bien écrites , m'avoient
» déja fait deviner que le Memoire dont
» vous me parlez partoit de la même
» main C'est un bon morceau qui
>> tiendra bien son coin dans l'Histoire
» de la Revolution de Perse , à laquelle
» M. le Chevalier de Clairac me mande
qu'il continue de travailler . Je ne
» doute point , puisqu'il est en relation
»
* Mrs de Gardanne , Freres, allerent à Hispa
ham en l'année 1715. l'aîné en qualité de Consul,
le cadet en et celle de Vice-Consul.
» avec
SEPTEMBRE. 1736. 1991
» avec M. de Gardane le cadet , que les
» autres secours qu'il en poura encore
» tirer , joints à ceux que M. le Marquis
> de Bonac a eu la bonté de lui procu-
» rer , ne le mettent en état d'offrir ene
>> fin au Public un beaucoup meilleur
» Ouvrage que celui qu'on a imprimé à
» Paris .
J'ai lû cet Ouvrage pendant ma der-
» niere indisposition , et je persiste à en
juger de même que j'avois déja fait ,
» sur ce qu'on m'en avoit raporté. Il y
» a quelques bons materiaux dont on
» poura se servir utilement ; mais en
» verité , c'est prodiguer , pour ne pas
dire , profaner le titre d'Histoire , que
» de le donner à cette production , quel-
" que bien écrite qu'elle soit d'ailleurs.
» Ce n'est pas la faute de l'Editeur François
; on doit au contraire lui sçavoir
gré d'avoir tiré un si bon parti des
» maigres Memoires que lui avoit fournis
» le Jesuite Polonois.
93
" Je reviens à Mrs de Gardanne. Come
» patissant et sensible comme je le suis ;
» c'est avec un vrai plaisir que j'ai apris
» hier de M. l'Ambassadeur , les bien-
» faits qu'ils ont reçus de la Cour , quoi
» qu'à mon sens les faveurs qu'on leur
a faits ne reparent que mediocrement
>> les
1992 MERCURE; DE FRANCE
» les maux qu'ils ont soufferts en Perse.
Je souhaite de tout mon coeur , et je
» l'espere , que de nouvelles graces ache-
»vent de les en dédommager autant qu'ils
» le méritent.
C'est dans cette même dépêche du 6.
Juin 1732. que M. Desroches m'envoya
le curieux morceau que je n'ai fait que
citer ci-dessus ; je veux dire la Relation.
des Conferences tenues pour la Paix , entre
les Turcs et les Persans , par les Plenipotentiaires
des deux Souverains. Voici
de quelle maniere il me parloit de cette
Piéce dans la même Lettre.
>> Vous trouverez ci-joint quelques
» Nouvelles , avec une Traduction de la
» Relation qu'un OfficierTurc a envoyée
» de Perse , sur les Conferences tenuës
» pour la Paix. Ce dernier morceau m'a
"paru tout propre par sa singularité à
» être inseré dans vôtre Livre. Il m'a
» donné quelque peine ; il a fallu en
» rétrancher une infinité de repetitions à
»la Turque ,aussi insuportables qu'inuti
»les varier et déguiser celles que je n'au
» rois pû suprimer , sans défigurer mon
» original , dont je me suis fait une
» loi de conserver le sens et le génie ; et
» pour donner plus de liaison et d'éxac-
❤titude à ma narration , que les Turcs
» n'en
SEPTEMBRE. 1736. 1993
☎ n'en mettent d'ordinaire dans les leurs ,
j'ai été obligé d'étendre et de déveloper
» certains endroits obscurs et tronqués
» afin de dissiper les tenebres qu'une
>> version trop fidele répandoit dessus ,
» en quoi je n'ai pas aussi bien réussi que
» je l'aurois peut être fait , si mon ignorance
ne m'avoit reduit à demander
>>souvent le secours de nos Drogmans , qui
>> ne se prêtent pas toujours autant qu'on
en auroit besoin en pareil cas mais
si vous n'êtes pas content de mon tra-
»vail, j'espere du moins que vous le serez
» de ma bonne volonté, et que vous vou
drer bien me sçavoir quelque gré de la
» quantité d'écriture par laquelle ma
» pauvre tête et ma main viennent de
» vous consacrer les prémices de ma con-
» valescence .
Vous trouverez , Monsieur , cette Relation
imprimée tout au long dans deux
Mercures consecutifs , Août et Septembre
1732. avec les Notes de la même main
auxquelles j'ai fait quelque Addition ,
Ces Conferences , au reste, ne furent pas
infructueuses , puisqu'après plusieurs Déliberations
dans le Serail de Constantinople
, il s'ensuivit un Traité , par lequel
en rendant Tauris à la Perse , avec tous
les autres Pays Conquis en de- çà de l'Araxe
,
1994 MERCURE DE FRANCE
raxe , la Paix fut concluë et renduë à
deux Nations qui la desiroient également.
Il est vrai qu'elles n'en ont
pas joui long- temps , par l'ambition démesurée
de Thamas - Couli- Kan , nouvel
Usurpateur de la Couronne de Perse ,
qui joue aujourd'hui un Rôle si considerable
dans le Monde.
Passons à un autre sujet ; vous avez
vû l'explication du Terme LA PORTE
OTHOMANE, que j'ai donnée dans le Mercure
de Juin 1721. à l'occasion de l'Ambassadeur
du G. S. qui étoit alors à la
Cour de France . J'ose dire que cette Explication
fur assés bien reçûë ici . Je m'avisai
cependant plus de dix ans après de
l'envoyer à M. Desroches , qui étoit alors
de retour de Rodosto , et en état de consulter
les habiles Turcs de Constantinople
, sur un sujet qui est si fort de leur
compétance. Je reçûs de lui deux réponses
, la premiere fort courte et en ces termes.
» Je suis fort satisfait de votre Dis-
» sertation sur l'origine de la Porte Othomane.
Je n'ay encore pû la communiquer
au Sçavant dont je vous ai parlé.
» Je vous dirai seulement que je croi-
» rois qu'il seroit nécessaire de l'étendre
» davantage, et d'expliquer pourquoi on
donne aussi le nom de PORTE aux
ม Cours
SEPTEMBRE. 1736. 1995
Cours ou Jurisdictions des Pachas et
autres Puissances de l'Empire Turc,&c.
La seconde Réponse , contenue dans une
Lettre da 22. Juin 1753. me donna de la
satisfaction , et me mit en même temps
dans quelque embarras ; l'embarras consistoit
dans ces paroles de M. Desroches,
accoûtumé à aprofondir les choses , et
qui ne laissoit rien échaper à sa sagacité.
» Je ne sçai , après tout , si ce mot la
PORTE, pour dire la Cour, n'étoit pas en
usage en Orient , bien long temps avant
» le Mahométisme , d'où vous le dérivez .
Je vous prie à ce sujet de refléchir sur
un Passage que je lûs dernierement dans
» la Méthode pour étudier l'Histoire de
» M. P'Abbé Lenglet du Fresnoy , Tome
» premier , p. 365. Cet Auteur dit en
» parlant de la Mort du dernier Cyrus.
»
Ainsi mourut le plus digne Successeur du
Grand Cyrus , au jugement de tous ceux
qui l'ont connu , et celui qui a cû l'ame
la plus Royale ; car dès son enfance , lorsqu'il
étoit nourri à la Porte , c'est - à - dire ,
la Cour du Roy comme son Frere , &c.
à
» Remarquez , s'il vous plaît , que M.
» l'Abbé D. F. use encore de la même
» expression dans le même sens , dans
» un autre endroit du même Volume
» dont je n'ay pû retenir la page. Il s'a-
C » giroit
1996 MERCURE DE FRANCE
» giroit , ce me semble , de sçavoir s'il
» s'en est servi de lui même , ou s'il n'a
»fair que la traduire du Grec ou du La-
» tin en François , et s'il l'a prise dans les
» Auteurs originaux qui traitent de l'an❤
» cienne Histoire de Perse . Cela me pa-
» roît mériter d'être aprofondi ; mais je
≫ ne suis pas à portée de le faire en ce
» Pays cy,
Je vous avoie , Monsieur , que cer
Avertissement m'intrigua assés je fus
même un peu honteux de l'avoir reçû
de si loin. Mon premier soin fut de consulter
M. l'Abbé du Fresnoy lui même ,
fort prévenu de sa capacité et de son
amour pour la vérité , résolu de m'en
tenir à sa décision . Comme j'étois déja
en quelque commerce avec ce Sçavant ,
je lui exposai le fair , à la suite de quelques
autres affaires Litteraires , et voici
ce qu'il me fit l'honneur de me répondre
à la fin de sa Lettre du s . Décem
bre 1733
>>Pour ce qui est du Terme de Porte
» ou bien de Cour , je l'ai tiré de la Version
de la Retraite des Dix Mille , don-
» née par d'Ablancourt ; mais je cher
» cherai l'endroit dans l'Original Gree
» de Xenophon , et j'aurai l'honneur de
vous en rendre compte.
Ces
SEPTEMBRE. 1736. 1997
Ces paroles , dictées par la politesse
et par la modestie , commencerent à me
donner quelque lueur d'esperance que
je pourois bien n'avoir pas eû tout -àfait
tort dans mon Explication ; et mon
esperance devint certitude , lorsqu'ayant
consulté le Texte Grec de Xenophon ,
je trouvai que dans cet endroit , comme
dans tous les autres , où ce fameux Historien
parle du Palais et de la Cour du
Roy , il se sert du termo Bariñera , terme
que Leunclavius a rendu , et n'a pû
mieux rendre , sans doute , dans sa Traduction
Latine , que par celui de Regia;
sans qu'il soit jamais parlé de Porte ni
dans l'Original ni dans la Traduction
dont je viens de parler.
Il n'en falloit pas davantage pour me
rassurer et pour admirer en même temps
la hardiesse ou l'ignorance de d'Ablancourt
, qui travestit , pour ainsi dire , le
Passage en question , au lieu de rendre
fidelement le Texte original : Pour en
mieux juger , permettez - moi , en finissant
cet article , de mettre sous vos yeux
les propres paroles du Traducteur François
, fidelement tirées de l'Edition de
Paris 1695 L. 1. p . 46.
>> Ainsi mourut le plus digne successeur
du Grand Cyrus , au jugement
Cij
de
tous
1998 MERCURE DE FRANCE
» tous ceux qui l'ont connu , et celui qui
a eû l'ame la plus Royale ; car d's son
enfance , lorsqu'il étoit nourri à la Por-
» te du Roy, comme son Frere , et les autres
Enfans des Grands de Perse , & c.
Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'à
la marge et vis - à - vis les mots nourri à
la Porte , le Traducteur a mis cette Explication
en Note , à la Cour , comme on
dit à présent à la Porte du Grand Seigneur.
Il n'auroit pas certainement eû besoin de
Note en rendant fidelement son Original;
mais l'Auteur a voulu briller par un terme
de son goût aux dépens de la verité ;
terme , dis-je , très - capaple d'induire en
erreur, et qui en ce sens étoit tout- à - fait
inconnu aux anciens Perses.
L'Histoire de Charles XII. Roy de
Suede , par M. de Voltaire , et la réputation
de l'Auteur , ne tarderent pas de
parvenir jusqu'à M. Desroches. Il étoit
plus qu'un autre en état de porter un
jugement équitable sur cet Ouvrage. Il
m'en parla pour la premiere fois dans
sa Lettre du 12. Novembre 173 4 .
» J'ai lû , me dit il , depuis quelque
temps la belle Histoire , ou plutôt , à
» mon avis , le bel Abregé de l'Histoire
» de Charles XII , je ne sçais , et je vous
» prie de m'en dire votre sentiment, si les
» Gens
SEPTEMBRE . 1736. 1999
* Gens de Lettres en seront aussi satisfaits
» que les Gens de Cour , et ce qu'on
» apelle le beau Monde, à qui les charmes
» du stile suffisent. Pour moi qui cherche
» à m'instruire à fond , et qui suis peut-
» être d'ailleurs un peu trop Détailliste ,
» passez- moi ce terme , je trouve que
» M. de Voltaire coule souvent avec un
» peu trop de rapidité sur des Faits et
» des Evenemens dont les particularités
>> intéressantes n'auroient pas ,
me
» semble , moins bien figuré que le reste
» dans l'Histoire de son Héros. Je trou-,
» ve encore , et j'en suis bien fâché , que
>> ce charmant Historien n'a pas toujours
été également bien servi en Mé-
>> moires , & c.
Et dans une autre Lettre datée aussi
de Constantinople le 22. Juin 1733. il
me parle en ces termes du même Livre.
» Je portai dernierement au sçavant
Médecin dont je vous ai parlé plus
» d'une fois , l'Histoire de Charles XII.
» de M. de Voltaire , qu'il n'avoit point
>> encore vûë. Je lui en demandai depuis
>> mon sentiment , ainsi qu'à plusieurs
>> autres Personnes très capables d'en ju-
» ger ; tous sont d'accord à soutenir.
que
» c'est un Roman parfaitement bien écrit,
> mais que l'Auteur avoit été trop mal
C iij » servi
2000 MERCURE DE FRANCE
» servi en Memoires , tant sur son Hé
» ros , que sur ce qui concerne ce Pays-
» ci , pour qu'on pût , sans insulter la
vérité , décorer son Ouvrage du titre
» d'Histoire . On ne peut même assés s'é-
» merveiller de l'espece d'opiniâtreté ,
»si j'ose parler ainsi , avec laquelle M.
»
de V. persiste à débiter jusqu'à sa IVe
» Edition , que le Sultan Achmet 111. est
>> Fils d'Achmet II . On trouve qu'une
» bévûë si grossiere pouroit peut - être
» se pardonner la premiere fois ; mais
de la repeter quatre fois de suite , c'est
» manquer aux égards qu'un Auteur
» doit au Public , et qu'il se doit à lui-
» même , d'autant plus qu'on assure que
» la Critique de la Motraye avoit parû
avant que M de V. donnât sa IVe Edi-
» tion . revûë et corrigée , du moins se
» lon l'Annonce du Livre .
Je suis obligé , Monsieur , pour ménager
votre temps et votre attention , de
m'arrêter ici et de renvoyer à une autre
Lettre tout ce qui me reste à vous
dire sur le sujet de M. Desroches . Je
suis , &c.
A Paris , le 9. Août 1736.
::
:
ΙΜΙΤΑΞ
SEPTEMBRE. 1736. 200%
IMITATION de l'Ode XXVII.
du troisième Livre d'Horace : Impios
·Parra , &c.
Qu'ensemble réunis les plus affreux présages,
Que de tristes oiseaux, que leurs sinistres chants
Puissent porter malheur aux coupables voyages
Que tentent les Méchans.
7
Qu'un horrible Serpent interrompe leur route ,
Tel que dans un sentier on le voit replié ,
Et tel qu'en rebroussant l'évite et le redoute
Un Coursier effrayé .
M
Au digne et cher objet pour qui je m'interesse
Jamais aucuns malheurs ne seront annoncés ;
Si toutefois les voeux qu'aux Immortels j'adresse
Doivent être exaucés. t
2
Ainsi, dans quelque lieu que vous soyez portée ,
Puissiés- vous y jouir du bonheur le plus doux ,
Et daignez quelquefois , aimable Galatée ,
Vous souvenir de nous .
M
Ciiij Orion
2002 MERCURE DE FRANCE
Orion cependant vers son coucher s'avance ;
Vous voyez quel tumulte il excite dans l'air.
Croyez-moi ; plus qu'aucun je - connois l'inclé
mence
Des Vents et de la Mer.
*
Résoluë à braver tous les Monstres de l'Onde ,
Europe, qu'enlevoit un Taureau mensonger ,
Pâlit , le coeur saisi d'une crainte profonde ,
A l'aspect du danger.
A peine a-t'elle atteint l'Ile qu'ornent cent Villes
"O mon Pere ! ô devoir ! ô coupable forfait !
O Sang que je trahis ! ô regrets inutiles !
Dit- elle , Ah ! qu'ai-je fait ?
*
Hélas! ai- je rêvé ? suis-je encore innocente?
Veillé-je ? un crime vrai m'arrache - t'il des
pleurs ?
Valloit- il mieux braver la vague mugissante
Que de cueillir des fleurs ?
*
» Dans le juste courroux qui transporte mon ame,
» Que ne le vois-je ici ? ... mon bras d'un glaive
armé ,
Le perceroit de coups , le tûroit , çet infâme ,
» Ce Taureau trop aimé.
Quoi!
SEPTEMBRE. 1736. 2003
Quoi ! sans remords j'ai fui, j'ai quitté ma Patrie
»Et je puis différer mon trépas sans remords !
Dieux, si vous m'entendez, aux Lions en furie
Abandonnez mon corps.
20
» Avant que
*
la douleur de ma triste avanture
» Ait alteré ces traits dont les yeux sont charmés
Puissai-je , Belle encor , servir de nouriture
» Aux Tigres affamés.
*
Mon Pere , quoiqu'absent , poursuit ta faute
énorme ;
Quattens- tu, vile Europe, à terminer tes jours
Ta ceinture à propos t'a suivie , et cet Orme
» Te présente un secours.
*
»Vi pourtant si ton coeur est né pour l'esclavage,
» Si tu crains peu l'oprobre , et si , Fille de Roy ,
»Tu
peux
d'uneMaîtresse orgueilleuse et sauvage
» Subir la dure loy.
*
Avec un ris perfide écoutant cette plainte ,
Venus , que suit son fils dont l'arc est détenda ,
Lasse de folâtrer , apaise ainsi la crainte
De ce coeur éperdu.
*
CY » Modere
2004 MERCURE DE FRANCE
1
Modere les accès de ta douleur cuisante ,
Et garde-toi de suivre un aveugle couroux
En cas que ce Taureau si haï se présente
» A l'effort de tes coups.
*
Epouse ( le sçais-tu ? ) du Maître du Tonnerre,
» Europe , tes sanglots ne sont plus de saison.
Goûte bien ton bonheur. Une part de la Terre
Empruntera ton nom ,
F. M. F.
Shibet ft it to t t t t to
L
tetetit
A Dissertation de M. Deslandes ,
Commissaire Géneral de la Marine ,
au sujet d'une Antiquité Celtique de son
Cabinet , nous a parû trop curieuse pour
n'en donner qu'un simple Extrait , comme
nous nous l'étions d'abord proposé ;
la voici dans son entier , avec la Figure
gravée , que M Deslandes a bien voula
nous communiquer.
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. 2005
LETTRE DE M. DESLANDËS,
de l'Académie Royale des Sciences , et
Commissaire Géneral de la Marine , sur
une Antiquité Celtique.
I
Ly a quelques mois , Monsieur ;
qu'un de mes Amis m'a envoyé une
Antiquité Gruloise ou Celtique , qui me
paroît extrémement curieuse . Ces sortes
de Monumens , comme vous sçavez , sont
assés rares dans le Royaume , et la plupart
de ceux que le hazard a fait découvrir
jusqu'ici , ont été moins expliqués
qu'admirés par les Gens de Lettres . Je
ne sçai si j'aurai plus d'adresse ou de
bonheur qu'eux .
Non ita vincendi cupidus , quam propter
amorem Veri indagandi.
Après tout , Monsieur , s'il est quelquefois
permis de deviner , c'est assûrément
en matiere de Tombeaux , de
bas - Keliefs , dé Médailles et d'Inscriptions
antiques . Les plus habiles , à mon
gré , sont ceux qui assaisonnent leurs
conjectures d'un plus grand air de vraie
semblance. Itaque etiam non assecutis ,
voluisse , abundè pulchrum atque magnifi
cum est.
Je ne veux point ici vous prévenir
sur l'Antiquité dont on a enrichi mon
C vj Cabinet
2006 MERCURE DE FRANCE
Cabinet ; j'en ai fait faire un Dessein que
j'ai l'honneur de vous envoyer. Vous
pouvez compter sur son exactitude et
sur sa ressemblance avec l'Original.
C'est une Statuë de 22. pouces de
haut , et qui peut en avoir huit dans
sa plus grande largeur. Quoiqu'elle paroisse
en gros être d'une main gothique,
on voit cependant quelque chose d'agréable
et de fini dans les bras , les cheyeux
et tous les traits du visage, Au
premier coup d'oeil , cette Statue paroît
être d'une pierre grise , assés commune
en Bretagne mais quand on l'examine
de près , on s'aperçoit qu'elle est d'une
matiere très- dure et très- pesante , qui
ne peut se rompre qu'à coups de marteau.
Les fragmens qui s'en détachent ,
ségrainent facilement entre les doigts.
et se répandent d'un côté et de l'autre ,
comme le Sible le plus fin.
J'ai long-temps douté si c'étoit la Fi
gure d'une fille ou d'un garçon ; et mon
doute étoit fondé sur quelques circonstances
particulieres , sur un premier coup
d'oeil , que je ne puis ici détailler ; mais
enfin le tout ensemble m'a forcé de reconnoître
que c'étoit une jeune fille.
Son habillement consiste en une Tunique
sans manches , et un petit Manteau
P.22ouces
Auctor delineavit
Mathey fecit
SEPTEMBRE , 1736. 2007
teau , qui couvre à peine les bras . Ces
sortes de Tuniques , au raport de Pline
et de Tacite , étoient tissues de lih , et
les femmes de qualité s'en servoient
communément , tant parmi les Germains.
que parmi les Gaulois . Chacun sçait que
ces deux Peuples avoient presque le mê
me plan de Jurisprudence et de Religion ,
et qu'ils s'accordoient l'un avec l'autre
lans leur maniere de vivre et de s'ha
piller. Tacite ajoûte qu'il n'y avoit poing
le manches aux Tuniques des femmes ,
t qu'on leur voyoit les bras nuds en
oute saison .
Pour ce qui regarde le petit Manteau,
suis assés disposé à croire, que c'est
in Sagum ; et on ne doit sur cela me
aire aucune difficulté ; car il y avoit
les Sagum de plusieurs especes. Le Ro
nanum étoit fort ample et sans manches .
Le Germanicum s'attachoit sur l'épaule
avec une boucle ou une agraffe ; les pauvres
et les gens de la Campagne se servoient
d'un morceau de bois qu'ils tailloient
eux-mêmes d'une façon grossiere.
Le Gallicum ressembloit le plus souvent
à un Manteau , dont les plis romboient
négligemment autour du corps . Le Virgatum
étoit orné de quelques bandes de
pourpre , et découpé par le bas. Il n'y
avoit
2008 MERCURE DE FRANCE
avoit que des Personnes de distinction
des Ambassadeurs et des Géneraux d'Armées
, qui eussent droit de s'en servir.
Pour le Sagum Macedonicum , il étoit
fermé de tous côtés d'une maniere assés
gênante , et on ne pouvoit agir sans le
relever de ses deux mains . Ce dernier
habillement devoit être aussi incommode
On
pour la Ville que pour la Campagne.
peut
voir dans les Planches 48. et 49.
du troisiéme Tome de l'Antiquité expliquée
& c des Chlamys et des Sagum , qui
ont la forme de manteau . Les hommes
et les femmes s'en servoient également ,
et il y avoit au fond peu de difference
dans tout ce qui regardoit leur ajustement
et leur parure . On ne s'étoit point
encore fait un art de se mettre , et de
s'habiller par ostentation .
,
La jeune Personne dont je vous envoye
la Figure , a les cheveux courts et bien
séparés mais sans aucun ornement de
têre. C'étoit l'usage des Gaules et de la
Germanie usage qui se fait remarquer
dans toutes les figures que le temps a
épargnées . Herodien à l'entrée de son
Histoire , raporte que l'Empereur Antonin
affectoit curieusement de faire teindre
ses cheveux en blond et de les faire
couper suivant la maniere des Germains.
Le
SEPTEMBRE. 1736. 2009
Le Bis relief qui fur trouvé en 1711 .
dans l'Eglise Cathedrale de Paris , représente
à la verité des Gaulois avec des bonnets
sur la tête. Mais on doit remarquer
que ces Gaulois préparent un grand Sacrifice
: et c'étoit une nécessité dans les céré
monies de Religion , d'avoir la tête couverte
, et souvent le visage voilé. Une
pareille sujetion marquoit plus de crainte
et de respect pour les Dieux ; du
moins on l'avoit ainsi établi . J'ajoûterai
encore que dans l'Antiquité la plus res
culée , pour caractériser un homme pru
dent et maître de lui même , on le re
présentoit d'ordinaire avec un bonnet ou
un petaze. C'est ainsi qu'Ulisse étoit
toujours peint ; et l'Auteur de la Vie
d'Hipocrate assure que , pour faire plus
d'honneur à cet illustre Médecin , on le
peignoit aussi de la même maniere . Sans
doute qu'il y avoir quelque raison secrete
et mysterieuse de cet usage.
Notre Gauloise a encore la main gau.
che mollement étendue sur le ventre ,
et elle tient de la droite un oiseau à long
bec , qui me paroît une bécasse de mer.
Cette attitude est assés commune aux
figures Celtiques et quand on en déterre
quelques unes , on leur trouve
toujours dans les mains un oiseau , un
chien ,
Toro MERCURE DE FRANCE
>
"
chien , un vase , un panier , ou un petit
coffre &c. Personne jusqu'ici n'a pû
nous dire ce que signifient ces Symboles.
Pour moi , je suis persuadé que les figu
res entre les mains de qui on voit un
chien , ou un oiseau , étoient des Personnes
de distinction ; et je me fonde
particulierement sur une raillerie écha
pée à Jules César : Est- ce que les Dames
Romaines , disoit il , n'ont plus d'enfans à
nourrir , ni à porter entre leurs bras ? Je
n'y vois que des chiens et des singes. Il
vouloit aparemment se moquer de la
coûtume ridicule qu'il avoit trouvée dans
les Gaules , et qui commençoit de s'introduire
à Rome. Et quel ennuyeux
spectacle pour un Heros , pour un homme
d'esprit , de voir des femmes s'occuper
tout un jour et s'entretenir avec des
animaux !
Les instrumens de ménage , comme
un vase , un panier , un coffre , peuvent
marquer ou la profession de ceux à qui
on attribue ces instrumens , ou quelque
charge , quelques . raports particuliers
que nous ne connoissons plus. On trouve
dans plusieurs cimetieres de Guyenne
et de Poitou , de grandes pierres sépulchrales
, qui ne contiennent aucune inscription
, mais qui sont chargées de differentes
SEPTEMBRE: 1736. 2011
ferentes sortes d'ustenciles et d'outils .
J'ai vu quelques - unes de ces pierres , où
il y a certainement de l'art et de l'invention
. C'est dommage que tout cela
soit enfoui dans les Lieux incultes , et
presque abandonnés.
Ce qui doit ici causer le plus de pei
ne , c'est que notre Figure a une corde
au col , qui fait deux tours , et qui
revient par dessous les bras . Est - ce là
une parure ? Est ce un cordon qui sert
à retenir le manteau ? Est- ce une marque
de honte et d'infamie ? Je n'oserois déci
der entre ces trois conjectures . La se
conde pourtant me paroît la plus vraisemblable.
Au reste , Monsieur , cette Statuë n'a
été faite que depuis l'irruption des Romains
et leur Entrée dans les Giules.
On doit porter le même jugement de
toutes les Antiquités Celtiques , qu'on
voit dans les Cabinets des Curieux. Le
Pere Mabillon croyoit qu'il y en avoit
beaucoup de suposées ; et il ajoûtoit que
tout ce qui a un air gothique en France,
n'est point véritablement antique. Je
doute qu'on doive se soumettre à une
décision si génerale.
Il y a vingt ans que cette Statuë fut
découverte par des Ouvriers qui travailloient
2012 MERCURE DE FRANCE
loient au Fort de Bloscon , vis à`vis la
pointe du Quay de Roscof. Elle étoit à
plus de 30. pieds cachée dans la rerre.
Ces Ouvriers l'ayant bien nertoyée , saisis
eux mêmes d'un respect inconnu la
poserent sur un pédestal préparé à la
hâre. Le Peuple , à son ordinaire , crédule
et superstitieux , y accourut en fou
le , et bien tôr on donna à cetre Figure
le nom de S Pyric , qu'une Tradition
vague et incertaine supose avoit été Evêque
et Comte de Leon , mais il у а ара-
rence que c'est un Saint fabuleux . On
n'en trouve aucun vestige ni dans la Légende
d'Albert le Grand , Dominicain
de Morlaix , ni dans les plus anciens
Bréviaires à l'usage du Diocèse de Leon ,
ni dans les Vies des Saints de Bretagne ,
publiées depuis peu par les soins du Pere
Lobineau. Cet Ouvrage , pour le dire
en passant peche par une infinité d'endroits
; et l'Auteur ne contente ni les
Critiques , qui veulent qu'on s'apuye
toûjours sur des Chartres et des Pieces
originales , ni les ames pieuses , qui avec
moins de lumieres se laissent facilement
toucher et attendrir. On voit cependant
dans l'Eglise de Creisquer à Leon , une
ancienne peinture , qui représente un
Evêque couvert d'une Chape toute semblable
SEPTEMBRE 1736 2013
blable au Manteau de notre Figure Gau
loise ; et le nom de S. Piric est au bas ,
avec un court Eloge ; mais cette écriture
ne paroît pas avoir plus de cent ans .
>
L'Eglise de Creisquer est une des plus
anciennes qui soient en Bretagne. Les
Anglois la firent bâtir dans le premier
feu de leurs conquêtes . Il y a sur tout
un Clocher d'une hauteur surprenantes
et le Maréchal de Vauban , bon connoisseur
en ces sortes d'Ouvrages a souvent
dit que c'étoit le morceau d'Architecture
le plus hardi qu'il eut jamais
vû. On nomme ici ce Clocher la Tour
du Diable.Vous sçavez , Monsieur qu'autrefois
dans toute l'Europe on donnoit
le même nom aux Ouvrages extraordinaires
de la Nature et de l'Art. En Asie,
au contraire , on les apelloit , et on les
apelle encore aujourd'hui des Ouvrages
de Dieu. L'Ecriture Sainte en fournit
elle seule plusieurs preuves.
Cette contrarieté de langage mérite
quelque attention ; et on pouroit trou
ver dans le génie des Peuples qui habitoient
l'Europe et l'Asie , dans leur maniere
de saisir et d'envisager les choses ,
l'origine de deux expressions si differentes
et si oposées l'une à l'autre.
Au reste , Monsieur , quand on rencontro
2014 MERCURE DE FRANCE
contre quelques Antiquités en Basse-
Bretagne , c'est toûjours dans des lieux
écartés et solitaires. Ces Antiquités ordinairement
ont un air très - grossier et
très - rustique ; elles rapellent tout le bryt
des premiers Ages . Aussi a - t'on détruit
par une fausse honte , celles qu'on voyoit
autrefois dans des Maisons et des Châteaux
considerables . Je vous dirai de la
même maniere , que quoique la Langue
Celtique soit ici très-commune , ce n'est
cependant qu'à la Campagne et au milieu
des Forêts , qu'on la parle purement.
Dans les Villes , elle est si mêlée d'exà
pressions étrangeres et de tours François ,
qu'elle n'est plus reconnoissable . Ón a
aussi beaucoup de peine à s'entendre
d'un Evêché à l'autre.
>
ont re-
Messieurs Spon et Wheler
marqué en Voyageurs curieux , qu'il se
parle une Langue extrémeinent corrompue
dans toute la Grece Moderne ; que
cependant plus on s'éloigne de la Mer et
des lieux fréquentés , plus on trouve des
vestiges de l'ancienne Langue , plus on
s'exprime noblement. Vous ferez , sans
doute , ici la même refléxion que j'ai
faite plusieurs fois . On doit chercher les
Langues vivantes à la Cour et dans les
grandes Villes. Quand ces Langues s'anéantissent
SEPTEMBRE. 1736. 2015
néantissent et que le Gouvernement vient
à changer , c'est dans les Endroits les
plus obscurs , dans les Cabanes couvertes
de chaume , qu'elles semblent se conserver.
La raison en est facile à découvrir
, et je croirois faire tort à votre intelligence
, de vous y arrêter plus longtemps.
Ce que j'avance ici au sujet du langage
, se doit dire , à peu de chose près
des habillemens . Dans la plupart des Ifles
qui bordent la Côte de Bretagne , les
femmes portent encore des Manteaux
qui ressemblent au Sagum de notre Figure.
J'ay fait dessiner deux de ces Femmes
, dont l'une est d'Ouessant , et l'autre
de Groye. C'est véritablement dans
ces Ifles qu'on retrouve les moeurs et
les anciens Celtes. Elles n'ont rien voulu
emprunter de la Terre ferme ; et les Ha
bitans peu jaloux de ce qui ne les touche
point, y jouissent d'une sorte d'indépendance
. Le celebre M. Halley , dans les
Transactions Philosophiques , a fait quelques
remarques semblables , au sujet des
ifles qui sont vers le Nord de l'Ecosse .
On y reconnoît dans l'usage commun
de la vic, dans de certaines adresses qu'on
ne voit point ailleurs , ce que Buchanan
et les autres Historiens raportent des
anciens
6.
4
2016 MERCURE DE FRANCE
anciens Pictes et des Anglo Saxons .
Au reste la dévotion à S. Pyric , trèsvive
dans sa naissance , subsista environ
deux ans et elle effaçoit déja toutes les
autres. Un sçavant Ecclesiastique , à qui
par hazard on en fit le raport , enleva secretement
la Statuë. C'est par son industrie
et par son attachement aux Belles-
Lettres , qu'elle a passé dans mon Cabipet.
Je suis , &c.
Nous ne doutons pas que les Antiquaires
, sur tout ceux des Pays occupés
anciennement par les Celtes , ne soient
ravis de profiter du double présent que
leur offre ici M. Deslandes ; sçavoir une
Figure des plus singulieres dans son
genre, et les judicieuses Remarques dont
il a bien voulu l'accompagner ; Kemarques
qui pouront donner lieu à des
recherches plus étendues , toujours au
profit de la belle Litterature, Cela nous
fait souvenir d'un fort bel Ouvrage qui
poura fournir des lumieres sur le sujet
en question . Il n'est pas commun en
France , mais on en trouve un bon Extrait
dans les Acta Eruditorum de Leipsic ,
de l'année 1721. sur lequel même nous
nous sommes assés étendus dans le Mercure
de Novembre 1734, page 2454 En
voici toujours le Titre , qui est seul capable
1
SEPTEMBRE. 1736. 2017
pable d'exciter la curiosité : ANTIQUITATES
Selecta Septentrionales et Celtica
. Autore Joh. Georgio Keyslero ,
Societ, Regia Londin . Socio. 1. vol, in 8.
Hannovera , 1720. cum figuris.
LA
POLITIQUE.
ODE qui a remporté le Prix par le Juge
ment de l'Académie des Feux Floraux
de Toulouse , en Année M. DC C.
XXXV I, Pr M. ARCERE de
lOratore , Marseillais , Profeffeur de
Philosophie à Condom .
Q
Ue vois- je ? quelle est la Déesse
Dont les Dieux de la Terre encensent les Autels?
Par sa douceur enchanteresse
Elle flate tous les mortels......
O funeste douceur ! séduisante imposture !
L'Artifice est caché sous l'air de la Nature :
Son visage est couvert d'un masque seducteur
Autour d'elle un nuage sombre
Prête le secours de son ombre
Aux coupables projets du coeur,
Je
2018 MERCURE DE FRANCE
Je reconnois la Politique ,
Ce Monstre, qui souvent sans respecter les Loix,
Mit sur un Tione despotique
Des Tyrans , sous le nom de Rois.
Vrai fleau des Etats , détestable Furie ;
Elle enfanta jadis à la Cour d'Etrurie
Les Dogmes qu'elle enseigne à ses chers Nour
rissons.
Mais elle parle , osons l'entendre ,
Pour détester , non pour aprendre
De trop criminelles leçons.
Soyez , dit-elle , peu sincere ,
Et donnez pour lumiere une fausse lueur.
Souvent la ruse est nécessaire ;
Laissez au Peuple la candeur.
Allez à votre but . Qu'une austere sagesse
Ne vous inspire pas trop de delicatesse :
A ses rigides Loix ne soyez point soumis.
Si vous tentez une entreprise ,
Tout moyen qui la favorise
Est pour vous un moyen permis.
Que votre habile prévoyance ,
Donne une juste cause à d'injustes desseins :
* Machiavel de Toscane a fait un Corps de
Maximes Politiques dans son Livre intitulé le
Prince,
Qu'à
SEPTEMBRE . 1736. 2019
Qu'à de noirs projets la Prudence .
Préte les motifs les plus saints.
Du Sceptre de ( 4 ) Valois un Heros est avide
Au Trône sourdement l'Ambition le guide.
De l'Eglise outragée il feint d'être l'apui :
Adroit vengeur de sa querelle ,
Quand on croit qu'il s'arme pour elle ,
Guise ( b ) ne combat que pour
Que le rare talent de feindre
lui.
Fasse d'un Homme seul cent Hommes differens :
Le Courtisan doit se contraindre ,
Esclave des Lieux et des Temps.
Inimitable Acteur , ingénieux Protée ,
Il paroît ; je le vois sous sa forme empruntée :
La parole pour lui n'est plus la voix du coeur,
De la joye il ressent ( c ) les charmes ;
Et son oeil nageant dans les larmes ,
Etale un chagrin imposteur.
De ses transports maître severe ,
Que l'interêt l'ordonne , il va les enchaîner.
( a ) Henry III.
(b )Voyez le Catholicon , &c.
( c ) Cromvvel pleura à la mort de Charles I.
en protestant qu'il eut voulu racheter de son sang
la vie de ce Prince,
D Calme
Fo20 MERCURE DE FRANCE
Calme au milieu de la colere ,
S'il le faut , il sçait pardonner.
Mais non
d'artifice.
· brulant de
rage , il s'arme
Sa haine est colorée , et sa sourde malice
Asçû se déguiser sous des dehors trompeurs.
Sa main habilement perfide ,
Couvre l'abîme , et vous y guide ,
Par un chemin semé de fleurs.
Aux pieds de ce Grand , qu'il doit craindre;
D'un voile de respect il a sçû se couvrir.
S'il faut qu'il souffre sans se plaindre ,
Sans se plaindre , il sçaura souffrir.
Au gré de l'interêt ses lévres sont mobiles,
Je le vois cultiver ceux qui lui sont utiles ,
Dérober à leurs yeux , avec dexterité ,
Leurs foiblesses les plus honteuses ,
Et par des loüanges trompeuses ,
Rendre hommage à leur vanité.
Zelé Partisan du silence ,
Il sçait à cette regle assujettir l'Esprit ,
Ne disant rien de ce qu'il pense ,
Ne pensant rien de ce qu'il dit.
On a beau l'observer ; l'oeil , quelqu'effort qu'il
fasse ,
D'un coeur toujours fermé ne voit que la surface,
ZI
SEPTEMBRE. 1736. 2021
II enfante en secret des projets odieux.
Ainsi couvert d'épais nuages ,
Le Soleil forme ces Orages ,
Qui sément la crainte en tous Lieux.
D'un Sujet craignez la Puissance
Contre son Souverain , s'il peut se maintenir..
Ce grand pouvoir est une offense :
C'est un crime qu'il faut punir.
Peut-être qu'essayant le sacré Diadême ,
Il prépare des fers aux Peuples , à vous - même.
Que l'Arrêt de sa perte en secret soit dicté.
Une précaution cruelle
L'empêchant d'être un jour Rebelle ,
Cimente votre sûreté .
Je frémis. Que viens - je d'entendre ?
Trop affreuses leçons que reçoit l'Univers !
Loin d'ici cet Art qui sçait rendre
Les Hommes trompeurs et pervers.
Périssent à jamais de coupables Maximes,
Sources de mille maux , Meres de tous les crimes.
POLITIQUE , est - ce ainsi que tu formes les
Rois ?
Puissiés- vous , Maîtres de la Terre ,
Ni dans la Paix , ai dans la Guerre ,
Jamais ne consulter ses Loix.
Dij Da
2022 MERCURE DE FRANCE
De vos Peuples soyez les Peres. 1
Les Dieux vous ont fait Rois moins
}
que pour eux .
Laissez aux Sejans , aux Tiberes ,
L'Art de faire des Malheureux.
pour vous
Du Souverain des Cieux respectables Images ,
Comme lui vous sçavez exiger nos hommages ,
Et porter comme lui la foudre dans les mains
Imitez sa bonté feconde ,
Qui répand ses dons sur le Monde;
Faites le bonheur des Humains.
Qui nescit dissimulare , nescit regnare.
LETTRE de M. * * * au sujet
d'une Manufacture d'Acier établie en
J
Alsace.
Ai reçû votre Lettre , Monsieur
et je me suis mis aussi-tôt en état de
répondre à tout ce qui fait l'objet de
votre curiosité , et de vos doutes .
Vous desirez sçavoir , 1 ° . ce que c'est
qu'une mine d'Acier qu'on dit être en
Alsace. 2 ° .Si cet Acier est aussi bon que le
meilleur qui nous vient d'Allemagne.3° Si
la
SEPTEMBRE . 1736. 2023
le procedé par lequel on le prépare est
aussi simple qu'on vous l'a dit.
Quant au premier article , si je vous en
croyois , il n'y auroit point de réponse à
vous faire ; car vous niez tout net qu'il
y ait des mines d'Acier . Ayez cependant
pour agréable de suspendre la négative
quelques momens.
A l'égard du second article , il est extrêmement
vrai que l'Acier en est excellent
.'
Pour ce qui est du troisiéme , vous
en allez juger par le recit exact que je
vous en ferai. L'Auteur de la Manufac
ture ne fait nul mystere de sa découverte;
il convie au contraire tous les honnêtes
gens de la voir , et d'être ses témoins. Je
me suis trouvé du nombre des Curieux ;
et ayant déja , comme vous sçavez , quelque
connoissance en ces matieres , il m'a
été facile de voir , qu'il n'y a nul tour
d'adresse , rien de caché dans la conduite
et dans les discours de l'Auteur ; Il n'y
a point de poudre mysterieuse dont on
fasse un secret , mais tout y est rond ,
de bonne foi , et à découvert.
M. d'Hirchem Statmestre , ou Magistrat
de la Ville de Strasbourg , Interessé
dans la Manufacture Roya e des
Armes blanches , établie en Alsace , par
D iij Ordre
1024 MERCURE DE FRANCE
Ordre de Sa Majesté , ne voyoit qu'à régret
les sommes considerables , que lui
et ses Associés étoient obligés de remettre
dans les Pays Etrangers , pour l'achat
des Aciers necessaires à cette Manufac
ture. Cela lui fit naître l'idée de chercher
le moyen de tirer dorénavant l'Acier
du Lieu même où la Manufacture est établie
: elle est située dans un Valon des
Montagnes des Vosges , à cinq lieuës de
Strasbourg. Ces Montagnes sont toutes
pleines de mines ; celles de Fer sur tout
y sont très abondantes. Cet avantage.
joint aux lumieres que M. d'Hirchem
pouvoit esperer de ses Ouvriers Allemands
, dont plusieurs avoient travaillé
aux Fabriques d'Acier de Stirie , Tirol,
et ailleurs , lui fit juger qu'il pouroit venir
à bout de son dessein , et tirer , pour
ainsi dire , de dessous ses pieds , ce métail
que nous faisons venir de loin à
grands frais. Il fut excité , dit- il , à cette
entreprise , par la consideration du bien
public , et pour l'avantage particulier de
Manufacture des Armes ; ce dernier
motif l'anima , l'autre lui fit esperer qu'il
seroit secondé .
Vous sçavez que l'on fait venir tous les
ans pour plusieurs millions d'Acier du
Pays Etranger ; ce seroit en effet un grand
bien
SEPTEMBRE . 1736. 2025
lui
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lui fit esperer
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lions
d'Acier
du t en
effet
un
grand
bien
bien pour l'Etat , s'il s'y trouvoit les
mêmes Marchandises , sans que les sommes
en sortissent.
M. d'Hirchem est à present en situation
de rendre ce service à sa Patrie, et de fournir
tout le Royaume , et même l'Etranger
, d'un Acier égal en bonté , à tout celui
que jusqu'ici nous avons tiré d'ailleurs.
Sa Manufacture est en très - bon
train on y fait chaque jour plusieurs
quintaux de cet Acier ; c'est ce que j'ai
vu , et ce que je peux vous atester . Si le
débit étoit proportionné à la promptitude
de la Fabrique , il ne seroit plus question
de tirer de l'Etranger. Mais vous savez ,
Monsieur , comme nous sommes faits ;
si c'étoit une mode nouvelle , le bruit en
seroit bien- tôt porté jusqu'aux extrémités
du Royaume , elle occuperoit tous
les Esprits, et tout le monde en voudroit.
essayer ; máis c'est ici une chose simplement
utile au Public ; elle ne marchera
qu'à pas de tortuë ; elle ira à petit bruit ;
elle se traînera peut être long temps de
Boutique en Boutique , avant qu'on y
fasse attention , ou qu'on en reconnoisse
l'importance ; et l'Inventeur sera toujours
dans la crainte de ne pas vivre assés.
pour voir le fruit de ses travaux ; trop
heureux , si quelque obstacle imprevû ,
D iiij
оц
202 MERCURE DE FRANCE .
ou quelque interêt particulier ne l'arrête
pas en chemin . Cependant une bonne partie
de l'Alsace , et la Ville de Strasbourg
n'usent point d'autres Aciers à present, et
s'en trouvent bien . Voilà en gros l'état de
cette Manufacture.
le
>
M. d'Hirchem a avancé qu'il avoit trou
vé une mine d'Acier , vous me dites sur
cela , comme je l'observe sur le premier
article , que cette scule expression vous
fait douter de la verité du fait , parce
qu'il n'y a pas plus de mine d'Acier ,
que de mine de Tombac. Le Tombac que
nous entendons , ajoûtez-vous , est un
mélange de Zin et de Cuivre , que l'art
conduit et prépare l'Acier est un Fer
dans lequel l'art
,par moyen du feu , a
introduit des sels , et des souffres étrangers.
On fait du Tombac avec toutes sortes
de Cuivre , comme on fait de l'Acier
avec toutes sortes de Fer. C'est- là , Monsieur
, votre Objection ; pour y répon
dre , je me servirai de votre comparaison.
Il est vrai que le Tombac est un
métail factice , un mélange de Zin et de
Cuivre , qui a cette qualité singuliere ,
d'avoir la belle couleur de l'or ; mais si
par hazard vous trouviez une mine de
Cuivre qui vous donnât un métail d'une
belle couleur d'or , qui d'ailleurs fut
aigre
SEPTEMBRE . 1736. 2027
secret que
aigre , cassant , dur à reparer , et qui en
un mot ressemblât en tout au Tonibac ,
sans cependant que l'art s'en fut mêlé
feriez- vous difficulté de l'appeller une
mine de Tombac ? je crois que non :
je suis persuadé même , que vous sou
tiendriez qu'on doit l'apeller ainsi . Or
c'est là précisément le cas de la mine
d'Acier de M. d'Hirchem , c'est un Fer ,
qui sans mélange de parties étrangeres ,
sans que l'art y ait nulle part , sans autre
celui de le traiter , comme on
traite tous les autres Fers de Forge , devient
Acier. La Description qu'il me reste
à vous faire de ce procedé , vous en
convaincra tout à fait. Je vous repeteral
à cet effet , la manoeuvre que l'on employe
pour faire le Fer forgé. Ce Fer au
sortir de la terre , est jetté dans un fourneau
; quand il est bien en fonte , et bien
écumé , on le laisse couler dans des moules
plats ; on remet cette fonte au feu de
Forge , et on la porte toute fondante sous
un martinet , où on la pétrit , et on la
tire en barres . Voilà comme on fait le Fer
forgé dans toutes les Forges que nous
connoissons. Eh bien , Monsieur , c'est
ainsi que se fait l'Acier , avec la mine de
Fer de M. d'Hirchem . Ce procedé , comme
vous voyez, est tout des plus simples ;
Dv
il
2028 MERCURE DE FRANCE
il n'y a ici , ni souffres ni sels étrangers à
introduire : ce n'est pas une manoeuvre
nouvelle, et inconnuë; il n'y a point là de
ces opérations délicates , qui demandent
une attention scrupuleuse , et des combinaisons
ingénieuses , faute desquelles
l'Ouvrage est gâté ou manqué. La Nature
a fait elle - même dans le sein de la terre
les frais de ce secret , dont on dit que les
Allemands sont si jaloux , et qu'ils cachent
avec tant de soin ; ce que , par
parenthese , je ne crois point , et je suis
persuadé , par des raisons que je vous dirai
, quand il vous plaira , qu'ils n'en
ont point d'autre , que d'avoir des mines,
comme celle dont je vous parle . Il faut
pourtant tout vous dire ; ce premier pétri
ne donne qu'un Acier commun ; mais
le secret de le rafiner est tout aussi simple
; il n'y a qu'à le pétrir de nouveau ,
plus on le tourmente , et plus il se rafine.
On a fait devant moi toutes ces opérations
, et M. d'Hirchem m'ayant donné
une bille de cet Acier , j'en ait fait faire
des Rasoirs , Ciseaux , Coins , Ciseaux à
tailler des Limes , &c. J'ai fait faire tous
ces Instrumens
par des Ouvriers non
prévenus , ils croyoient travailler l'Acier
de Stirie , qui est , comme vous sçavez
celui qui a le plus de reputation . La proprieté
SEPTEMBRE. 1736. T
2029
prieté la plus singuliere de cette mine de
Fer ne consiste pas seulement à se convertir
facilement en Acier , mais encore
à ne pouvoir faire que de l'Acier , comme
je l'ai éprouvé moi - même.
>
C'est en voulant faire du Fer forgé
pour l'usage de sa Manufacture des Armes
, que M. d'Hirchem a reconnu qu'il
se donnoit de la peine en vain , et que
plus il travailloit et marteloit son Fer ,
plus il en faisoit de l'Acier fin . Une mine
de Fer , qui n'est propre qu'à faire de
l'Acier , et qui en fait , pour ainsi dire
malgré que l'on en ait , peut être apellée
très- proprement une mine d'Acier , et
doit être apellée ainsi , puisque c'est son
unique usage , et qu'elle ne peut pas en
avoir d'autre. Vous jugez bien , Monsieur,
que la facilité de cette opération , doit
mettre l'Entrepreneur en état de donner
son Acier à meilleur marché que celui
d'Allemagne ; aussi fait - il .
Voilà , Monsieur , la réponse que vous
desiriez de moi , dont j'espere que vous
serez satisfait. Je vous ajoûterai par forme
de Relation , que la Manufacture
Royale des Lames , ou des Armes blan
ches , qui est à deux lieues de celle d'Acier,
est une des plus belles Entreprises ,
et des plus heureusement menées à sa
Dvj perfection
2020 MERCURE DE FRANCE
perfection . Les Lames que l'on y fait ,
égalent en bonté celles qu'on tire de Solingue.
Cette Manufacture est dans un
Valon riant , entre des Montagnes élevées
, couvertes de grands Arbres ; un
joli Ruisseau le traverse , et est arrêté
en trois endroits , pour y former autant
de beaux bassins construits regulierement
, qui soutiennent et élevent les
Eaux , et produisent des cataractes , our
chutes , qui font tourner des Moulins ,
pour mouvoir les Rouës , les Soufflers
les Martinets , les Aiguiseries & c. On
y voit à present un beau Magazin d'Epées
, de Sabres et de Bayonnettes
très - belles , et aussi bonnes , pour ne pas
dire meilleures , que celles que l'on tire
d'Allemagne .
,
Cette Manufacture a été établie , par
Privilege , et sous l'autorité du Roy , et
la Providence semble avoir voulu concourir
aux vûës sages de notre Monarque
, en faisant trouver une mine d'A◄◄
cier si fort à la bienséance. M. d'Hir
chem a établi pour celle- ci , ( autant que
la commodité des Eaux a pû lui permettre
, ) tous les Bâtimens , Fourneaux ,
Usines necessaires pour une Forge. Ces'
deux Manufactures sont en état de se
prêter des secours mutuels , qui les rendrons
SEPTEMBRE. 1738. 203
dront très florissantes , lorsqu'elles serone
secondées par un débit suffisang
pour les entretenir ; ce qui ne se peut
faire promptement , sans que la même
autorité qui les
qui les aprouve , les protege .
S Vous pouvez conclure , Monsieur
de tout ce que j'ai eu l'honneur de vous
dire , que nous sommes presentement en
état de nous passer des Armes et des Aciers
étrangers , et de retenir chés nous
les sommes considerables qui sortent
tous les ans du Royaume à ce sujet.
Des Etablissemens formés dans les
vûës d'arrêter l'argent dans le Royaume ,
et d'augmenter l'industrie des Habitans ,
excitent tous les jours notre admiration.
et notre reconnoissance pour le grand
Colbert , il a par ce moyen enrichi et
illustré la France : mais , ce n'est pas
pour lui seul , que cette gloire est reser
vée, Je suis , &c.
A Strasbourg , ce
>
ENIGME
2032 MERCURE DE FRANCE
LA
ENIGM E.
A Phénicie est mon Pays natal ;
C'est le sentiment géneral ;
Quoique je ne sois point matiere ,
Et que je réside en l'esprit ,
Par des corps mon Etre est produit ;
Leur efficace est singuliere.
Les derniers nés d'entre ces corps
Sont les aînés et les plus forts ;
Et quoiqu'ils soient plus que leurs freres¿
Sans leur aide ils ne valent guéres.
Un d'eux qui seul est tout et rien ,
Donne aux autres plus de puissance ,
Ils deviennent par son moyen
De la plus grande conséquence ,
A moins qu'il n'ait sur eux la préséance ;
Auquel cas éloigné de leur faire du bien ,
Lui-même il est fort inutile :
S'ils sont les instrumens de mes doctes leçons ,
Je suis moi- même leur mobile .
Je les tourne à mon gré de toutes les façons,
Je les divise et les allie ,
Ou je les diminuë ou je les multiplie ;
- Tout est facile à mon profond sçavoir ,
Presque
SEPTEMBRE. 1736. 203
Presque tous les Mortels empruntent mon pow
voir.
Sans mon secours le fameux Zoroastre
Eût-il connu le cours d'un Astre ?
Mais pourquoi dans l'Antiquité
Chercher des témoins sûrs de mon utilité?
Pent-être chaque jour tu me mets en usage ,
Lecteur , et tu connois quel est mon avantage.
Rev. Desf. de Chaalons en Champagne.
LOGOGRYPHE.
L Ecteur , je suis une femelle ,
Que l'homme aime passablement.
Le Sexe me chérit , ( car sa nature est telle
Et me recherche avidement.
Que suis-je donc très - peu de chose ,
Un rien. Veux - tu sçavoir mon nom ?
Fais de moi trois morceaux . Le premier te pro
pose
Un nom de Saint , l'autre de question ;
Le dernier un Esprit ; le tout de suite
A me trouver te facilite,
AUTRE
2034 MERCURE DE FRANCE
AUTRE.
E suis un Nom François ; douze Latins j'en
Je
ferme,
Eva , Visa , Vasi , Vias , Ave , Velis ,
Velas Lis , Alvei , Vales , Levas , Alis.
Je parois à vos yeux . Devinez donc ce terme,
J
E
AUTRE.
E suis dans mon entier , une cruelle bêre ,
Bien difficile à dompter.
Lecteur , veux tu respirer ?
Tranche mon col et ma tête .
AUTRE.
Ntier, c'est une fleur ; par morceaux , c'est
un crime ;
Autre lâche action pendable , selon tous ;
Un Instrument commun , très - doux
Le fruit de l'Olivier ; Auteur digne d'estime.
J
AUTR E.
E suis à tout Lecteur , qui veut sçavoir mon
nom
D'une utilité singuliere ;
Je le prends toujours par derriere ;
Il aime cette trahison.
Je suis composé de huit lettres ,
Pere
SEPTEMBRE. 1736. 2035
Pere fécond de mots , j'en produits à foison ;
Vous trouverez chés moi le contraire des Maîtress
Vous trouverez une Saison ;
Plus une Note de Musique ;
Plus un certain vil animal ,
D'une humeur toujours pacifique ,
Quadrupede qui chante mal .
Vous y verrez un Element perfide ;
Un fer redoutable au timide ,
L'impétueux Tyran de l'air.
Un corps que le feu rend liquide ,
Un Silindre allongé qui flotte sur la Mer }
Ce qui balotte une graine legere .
, La femme d'un Mortel, qui fut produit sans Pere
Qu'on cherche encore on trouvera
>
Ce qui manque au Cuistre en voyage ;
La Racine qui fait un excellent potage :
Ce qui souvent arrêtera
Le Régiment qui marchera.
Ce n'est pas tout , de ma source féconde
Faites sortir une conjonction ,
Ce qui regne trop dans le monde ;
Ajoûtez certaine action
Qui demande souvent le secours d'un Notaire
Ce temps où le Ministre en Chaire ,
Nous annonce d'un pieux ton ,
Une Naissance salutaire .
Ce qu'on couché sur le chevron ,
Quand
2036 MERCURE DE FRANCE
Quand on forme un toît de maison .
Du Lustre des Romains la cinquième partie ¿
Cette poudre qui sert dans une Tannerie ;
Un Mont, d'un fier Titan mémorable cercueil;
Et ce que les Dames en deuil
Portent dans un jour de tristesse ;
Une herbe d'agréable odeur.
N'oubliez pas ce qui pense sans cesse ;
Un mot au Roy portant malheur ,
Employé par certain Joueur.
J'ai dans l'Ile de France une petite Ville ;
Vous n'êtes pas au bout , j'enferme encore une
ine ,
Qui contient en son sein un Peuple de Héros ,
Chaque jour signalant leur valeur sur les flots.
Par M. Martin du Pradeau , à Condom:
Les mots des Enigmes du Mercure
d'Août sont , Souflet brûlé et Souflet. On
a dû expliquer les Logogriphes par Antoine
, Barometre , Cornix et Cursus. On
trouve dans le premier , An , Ne , Anne
, Ane , Anet , dont l'Evangile dit que
les Pharisiens payoient la dixme. Toi ,
Ton , Tonne , Nanie , Tan , Note et Nate.
Dans le second on trouve , Bar, Mort,
Mer , Marot, Ré , Rame , Mare , Tombe
Or a
SEPTEMBRE. 1736. 2017
Or , Rat , Botte , Arme et Terre. Dans le
troisième , Nix , Cor , Nox ; et dans le
quatrième , Ursus , Cur et Sus.
tatatet.
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX ARTS , &c.
ISCOURS EVANGELIQUES Sur
D differentes Vérités de la Religion ,
et d'autant plus utiles dans chaque état ,
que les sujets et les desseins en sont plus
particuliers, et plus rarement traités . Leurs
Textes sont pris ordinairement des Evangiles
de l'Avent et du Carême. Par le
P. L. R. D. S. D. Tome second . A Paris
, chés de Billy , Quay des Augustins,
à S. Jérôme ; le Clerc , Grand'Salle du
Palais , à la Prudence ; Gissey , ruë de
la Bouclerie , à l'Arbre de Jessé , et Clou
sier , rue S. Jacques , à l'Ecu de France,
1736. in 12 .
LA MOUCHE , ou les Avantures de
M. Bigand , traduites de l'Italien par
le Chevalier de Mouhy. A Paris , chés
Louis Dupuys , ruë S. Jacques , près la
Fontaine S. Severin , à la Fontaine d'or.
Tome III. 1736. in 12.
LEÇONS
1038 MERCURE DE FRANCE
LEÇONS DE PHYSIQUE , contenant
les Elemens de la Physique , dé
terminées par les seules Loix des Méchaniques
, expliquées au College Royal
de France , par Joseph Privat de Molieres
, Professeur Royal en Philosophie ,
de l'Académie des Sciences , et Membre
de la Societé Royale de Londres. Tome
second . A Paris , chés la veuve Brocas ,
rue S. Jacques , au Chef S. Jean , Musier,
et Joseph Bullot , 1735. vol . in 12 .
comme le premier , de 452. pages ,
des Planches gravées.
avec
REFLEXIONS MILITAIRES et Po
litiques , traduites de l'Espagnol de Mle
Marquis de Santacruz de Mendoza ,
par M. du Vergy Tomes III. et IV. A
Paris , chés Jacques Guerin , Quay des
Augustins , 1736. in 12 .
HISTOIRES DE PIETE ET DE MORALE
Par M. l'Abbé de Choisy . A Paris , chés
P. G. le Mercier , rue S. Jacques , au
Livre d'or , in 12. deux volumes , 1735-
prix 4. livres.
LE SIECLE , ou Memoires du Comte
de S *** . Par Madame L *** . A
Londres , chés Pierre du Noyer , 1736.
123
SEPTEMBRE. 1736. 2039
in 12. et à Paris , chés Rollin , fils . Brochure
de 107. pages pour la premiere
Partie , et de 76. pour la seconde .
"
LE DISSIPATEUR , ou l'honnête
Friponne , Comédie , par M. Nericault
Destouches , de l'Académie Françoise . A
Paris , chés Prault , Pere , Quay de Gêvres
, au Paradis , 1736 in 12 de 127 .
pages , sans la Préface , qui en contient II.
Quoique je ne croye pas cette Comédie
indigne de figurer avec ceux de mes autres
Ouvrages qui ont le mieux réüssi¸
dit l'Auteur dans sa Préface, j'ai pris néanmoins
la résolution de ne la point mettre
au Théatre et de ne la produire que
par la voye de l'impression , qui peutêtre
sera la seule dont je me servirai dé
sormais pour mettre au jour quelques
autres Comédies , nouveaux fruits de
mon loisir et de ma retraite.
L'Avare et le Dissipateur , sont deux
contrastes parfaits , poursuit l'Auteur ,
Moliere s'est emparé du premier . Nonseulement
c'étoit le plus facile et le plus
brillant ; mais Plaute lui en avoit fourni
le sujet et les traits les plus vifs et
les plus comiques . Il est vrai que Moliere
a trouvé l'art d'enrichir sa matiere ;
je puis ajoûter même qu'il a surpassé son
modele
2040 MERCURE DE FRANCE
modele dans son Avare et dans son Amphitrion
; mais enfin c'étoient toujours
des imitations , et tout le monde conviendra
sans peine , qu'il est bien plus
aisé de perfectionner que d'inventer , sur
tout quand un grand Homme polit l'Ouvrage
d'un grand Homme.
Pour ce qui me concerne ici , le cas
est tout different. Je n'ai travaillé sur
aucun modele j'ai fait choix de mon Sujer,
j'en ai formé le plan , et c'est la Nature
qui me l'a fourni.
Dans les dernieres pages de sa Préface ,
M. Destouches informe le Public de
l'indiscrétion qu'il eut de montrer le
plan de cette Piece à quelques - uns de
ses amis , qui , plus indiscrets que lui ,
en parlerent dans plusieurs Assemblées ,et
étalerent toutes ses idées sur ce Sujet dont
un Auteur qu'ils ne connoissoient pas
profita et fit là- dessus une Piece en cinq
Actes , &c.
PRINCIPES géneraux et raisonnés de
la Grammaire Françoise , avec des Observations
sur l'Ortographe, les Accents ,
la Ponctuation et la Prononciation , et
un Abregé des Regles de la Versification
Françoise , dédiés à M. le Duc de Chartres
, par M. Restant , Avocat au Parlement.
SEPTEMBRE . 1736. 2047
ment. Troisiéme Edition , corrigée et
augmentée. A Paris, chés le Gras , Grand',
Salle du Palais ; Prault , Pere , Quay de
Gêvres , au Paradis ; Lottin , ruë S. Jacques
, et Desaint , rue S. Jean de Beaue
vais , 1736. in 2. de 556. pages , sans
l'Epitre Dédicatoire , la Préface , l'Aver
tissement , la Table des Matieres et
celle des Verbes irréguliers et défectueux,
L'éloge le plus naturel et le moins suspect
que nous puissions faire de ce Livre
, est de dire qu'il s'en est déja fait
trois Editions assés amples en fort peu
de temps, Le Public n'auroit pas laissé
faire tant de progrès à un mauvais Ouvrage.
On n'avoit géneralement regardé
jusqu'ici une Grammaire Françoise que
comme un Livre destiné pour les
Etrangers , et les François ne s'étoient
guéres avisés de vouloir y aprendre
les principes de leur propre Langue
ou parce qu'ils croyoient la sçavoir suffisamment
par habitude , ou parce qu'ils
se trouvoient rébutés par le peu d'ordre
et de méthode qui regne dans la
plupart des Grammaires . Nous pouvons
assurer que M. Restaut a évité ces inconveniens
dans la sienne. Il a rangé
les matieres dans l'ordre le plus naturel,
n'ayant nulle part oublié qu'il parle à
@cux
2042 MERCURE DE FRANCE
ceux qu'il supose n'avoir aucune connoissance
des difficultés de notre Langue .
* Il en a dévelopé les Principes et les
Regles avec tant de justesse , d'exactitu
de et de précision , que l'esprit demeure
également éclairé , convaincu et satisfait,
et pour attacher encore davantage son
Lecteur , il a trouvé le moyen de faire
l'aplication des Regles à des exemples
lumineux et instructifs , qui laissent dans
la memoire , avec le Principe de la Lan
gue , quelque trait brillant d'Histoire ,
de Morale , de Religion , de Philosophie
et autres , que l'on n'est pas fâché de retenir.
Voila , sans doute , ce qui a principalement
contribué à la réputation de
la Grammaire de M. Restaut , et ce qui
l'a rendû chere aux François , qui en
font plus d'usage que les Etrangers , parce
qu'ils ont senti , à la Méthode de l'Auteur
, que c'étoit essentiellement pour
eux qu'il l'avoit faite , et qu'il n'y a gué
res d'autre Livre dans lequel ils puissent
en moins de temps acquérir de leur Langue
la connoissance dont ils ont besoin .
L'Auteur a ajoûté après la Grammaire
un Traité des Regles de la Versification
Françoise , qui fait connoître qu'il est
également propre à donner d'excellens
préceptes dans l'un et dans l'autre genre
d'écrire
SEPTEMBRE. 1735. 2043
,
d'écrire . Les Regles de la Versification
sont distribuées avec le même ordre , ex.
pliquées avec la même netteté , et apliquées
à des exemples de Vers le plus heureusement
choisis dans nos meilleurs Poëres.
Il seroit à souhaiter que la plupart de
nos Poëtes modernes voulussent s'assujettir
à suivre plus scrupuleusement les Regles
d'exactitude et de délicatesse que
M. Restaut donne sur la Cesure , sur la
Rime et sur les autres parties de la Versification.
On trouveroit dans leurs Ouvrages
plus d'harmonie , et les oreilles
délicates souffriroient moins à en entendre
la lecture ou le récit .
Au reste M.Restaut nous annonce dans
un nouvel Avertissement pour cette troisiéme
Edition , qu'il n'a pas pû se dispenser
d'y retoucher quelques Endroits
pour les mettre dans un plus grand jour,
de donner plus d'étendue à quelques Regles
, pour en prévenir ou en empêcher
l'abus , et d'ajoûter quelques Obser
vations nouvelles qui lui ont parû pouvoir
contribuer à rendre l'Ouvrage plus
utile .
Il y a encore ajoûté une Table Alpha,
betique des Verbes irréguliers et défectueux
, et de ceux dont la conjugaison
peut faire quelque difficulté. Elle poura
8
E être
2044 MERCURE DE FRANCE
être d'un grand secours à toutes sortes
de personnes pour lever les doutes que,
l'on a tous les jours sur la conjugaison
des Verbes , et elle tiendra lieu de Dictionnaire
manuel et portatif à cet égard .
M. de Boze , Secretaire perpetuel de
l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres , et l'un des quarante de l'Académie
Françoise , qui a aprouvé les trois
Editions de cet Ouvrage,avoit dit en par
lant de la seconde Edition relativement
à la premiere : Que les Principes de la
Langue y étoient beaucoup plus aprofondis
dévelopés avec plus d'exactitude , et apliqués
à un plus grand nombre de circonstances
; ce qui ne pouvoit manquer de rendre
P'Ouvrage infiniment plus utile. Et dans
l'Aprobation qu'il a donnée à cette troisiéme
Edition , il dit qu'elle lui a par
plus travaillée et par consequent plus utile
encore que les précedentes.
On peut s'en raporter au témoignage
d'un Juge aussi éclairé en tout genre
d'érudition , et sur tout en ce qui regarde
la Langue Françoise , dont personne ne
connoît mieux que lui toutes les beautés
et toutes les délicatesses.
Enfin nous croyons rendre service au
Public que d'annoncer la Grammaire
Françoise do M, Restaut à ceux qui peu
vent
SEPTEMBRE . 1736. 2043
vent ne la pas connoître encore, et de leur
dire que la réputation de ce Livre est
telle qu'il n'est plus permis à un François
qui a quelque goût pour sa Langue,
de ne pas l'avoit pour y recourir , et y
trouver des décisions exactes sur toutes
les difficultés qui
surviennent tous les
jours dans le langage.
OBSERVATIONS sur la Comédie
et sur le Génie de Moliere , par Louis
Riccoboni. A Paris , chés la veuve Pissot,
1736.
Le mérite de cet Ouvrage en general
la
méthode , et l'ordre qui y regne , et
la maniere simple , élégante et précise
dont il est écrit , nous engagent à en
donner un second Extrait .
Quoiqu'en disent les Critiques , M.
Riccoboni trouve les dénoûmens de
Moliere , non- seulement bien imaginés
mais encore , pour la plupart , très - heureusement
amenés , comme ceux de l'Ecole
des Femmes , de l'Ecole des Maris, de
George Dandin , de l'Amour Médecin ,
&c. Le grand art en fait de dénoûment
et de reconnoissance , dit - il , est de les
amener de maniere qu'un mot , un coup
d'oeil suffise pour instruire ceux des Personnages
auxquels il seroit difficile de
E ij
rendre
2046 MERCURE DE FRANCE
rendre raison autrement de ce qui s'est
passé ; comme les dénoûmens les plus
défectueux sont ceux qui demandent un
Jong récit , pour aprendre aux Acteurs
ce que les Spectateurs sçavent déja.
Au sujet de la partie de l'Art Dramatique
, qui en est comme le premier principe
et le fondement , l'Auteur s'exprime
ainsi . Si les nouvelles de Boccace sont
si difficiles à imiter du côté de la vraisemblance
, combien à plus forte raison
devoient- elles paroître en géneral peu
propres à faire des sujets de Comédies,
puisque la vraisemblance est ici d'une
nécessité bien plus indispensable que
dans les Historiettes ? C'est vainement
que les Spectateurs souhaitent , et que
les Auteurs imaginent des surprises ou
coups de Théatre , si la vraisemblance
la plus austere ne les accompagne pas ;
elle devroit être si parfaite , principale
ment à l'égard des faits et des incidens ,
que le Spectateur se persuadât que tout .
ce qu'il a vû sur la Scene n'est point imaginé
, et qu'il se fit à lui- même l'illusion
de croire qu'en tel temps et en telle .
occasion il a été témoin de quelque cho
se de semblable .
La troisiéme Nouvelle de la troisième.
Journée du Décameron , a non- seulement
fourni
SEPTEMBRE . 1736.
1735. 2047
5
fourni à Moliere l'idée de sa Comédie
de l'Ecole des Maris , mais encore elle
a servi à Lopes de Vega Carpio , Poëte
Espagnol , dans une Piece intitulée , la
Discreta Enamorada. Tout le monde sçait
que dans Boccace , une femme amoureuse
d'un jeune homme , trompe son Confes
seur , et que pensant remplir uniquement
les devoirs de son ministere, celuici
porte au jeuné homme des présens
et des billets de sa Pénitente , & c .
Dans Boccace , elle ne court aucun
risque en mettant le Confesseur dans
sa confidence ; c'est l'homme du monde
le plus aisé à tromper , dès que la fourberie
se couvre du voile de la Religion ;
au lieu que dans Moliere la jeune fille
qui ne peut avoir d'entretien qu'avec
son Tuteur , s'expose à mille inconve
nients pour se tirer de la situation où
elle est ; et toutes les démarches qu'elle
fait dans cette vûë , deviennent , pour
ainsi dire , autant de coups de Théatre
ou de situations neuves , amenées , inte
ressantes , et d'où sort enfin un dénoû
ment aussi juste qu'admirable.
J'avoue sincerement , dit l'Auteur , page
209. que dans les differens genres de
Comédies distingués par les Anciens ,
je ne rougirois point de suivre plû-
E iij tôt
2048 MERCURE DE FRANCE
tôt Moliere que Plaute et Terence , tout
celebres qu'ils sont l'un et l'autre. Cet
aveu manquoit à la gloire du Prince des
Poëtes Comiques François , il sera d'un
plus grand poids encore auprès de ceux
qui connoissent l'étendue des lumieres
et la droiture des sentimens de celui qui
le fait.
L'action et le noud , dit l'Auteur ,
page 217. sont les objets les plus essentiels
d'une Fable Dramatique . Moliere
est peut-être celui de tous les Poëtes qui
a porté le plus loin cette perfection . Aujourd'hui
le noeud de l'action est la partie
la plus négligée ; et cette négligence
produit des Comédies , dont les unes ressemblent
, si on ose le dire , à un corps
sans bras et sans jambes ; et les autres
au défaut d'un corps , ont plusieurs jambes
et plusieurs bras. Dans la premiere
espece , c'est un fort beau Dialogue, mais
sans action ; et dans la seconde , ce sont
des choses étrangeres et tout- à fait épisodiques
que l'on joint à l'action , mais
qui ne font qu'embarasser sa marche et
que rallentir son mouvement.
Dans l'article du caractere dans les Comédies
Grecques , l'Auteur s'exprime en
ces termes : On distinguoit la Comédie
Grecque en ancienne , moyenne et nouvelle.
SEPTEMBRE. 1736. 2049'
velle. La Comédie ancienne présentoic
sur la Scéne tous les differens Personna
ges , et même les plus considerables de
la République or comme les défauts des
hommes ne conviennent pas au Theatre
, et que jamais ils n'y ont été mis ,
moins qu'ils n'attirent par leur force
même, ou par des traits singuliers l'attention
des Spectateurs : il est très - proba
ble que dans ce premier âge de la Comédie
, les Grecs ont joint le caractere
ou défaut général , aux traits particuliers
et au ridicule personnel ; mais la
liberté excessive que les Poëtes avoient
prise de nommer ceux qu'ils représentoient
sur le Theatre , obligea le Gouvernement
à défendre par les Loix , de
spécifier le nom et la qualité de ceux
dont on représentoit les caracteres. Les
Poëtes qui croyoient indispensable à
leur art de joindre le personnel au caractere
général , se soumirent en aparence
à la Loi ; mais ils l'éluderent au fond , en
introduisant des masques et des habits
qui représentoient ceux qu'ils joüoienţ
dans leurs Piéces.
Des défenses plus rigoureuses que les
premieres leur ayant encore interdit ces
fibertés scandaleuses , ils furent obligés
de recourir à des sujets d'intrigue , dans
E iiij les2050
MERCURE DE FRANCE
lesquels cependant ils ne perdirent point
de vûë les caracteres ou les défauts généraux
, mais ils les traiterent , comme ont
fait depuis les Poëtes François , aussibien
que ceux des autres Nations. Cette
Comédie qui fut apellée nouvelle , dès
qu'elle eut une fois abandonné les caracteres
particuliers et personnels , n'éprouva
plus de contradiction , parce
qu'elle rouloit uniquement sur des faits
et des intrigues purement imaginés , et
elle a toujours subsisté depuis dans le
même état.
Il faut que la diction soit ornée , mais
on ne doit pas se permettre des expressions
forcées , parce qu'elles bleffent à la
fois et le simple et le vrai qu'exige la
Comédie . Les Comédies dont tout le
mérite ne consiste qu'en des traits d'esprit
, qu'en des gentillesses , et qui ne
sont que trop communes aujourd'hui ;
ces sortes de Piéces , ou n'ont point d'action
, ou l'action en est défectueuse.
D'ailleurs ce qu'on apelle esprit , défigure
les caracteres il en affoiblit le ridicule
, et substitue à des traits naturels,
si essentiels pourtant , des bons mots .
des pensées brillantes , et des pointes
épigrammatiques , d'où il arrive et que
l'esprit du Spectateur se porte vers tout
autre
SEPTEMBRE. 1736. 205г
autre objet que l'action de la Comédie ,
et qu'insensiblement ce même Spectateur
, accoutumé au faux , force , pour
ainsi dire , les Auteurs à le suivre , malgré
les dispositions qu'ils auroient à s'en
écarter. De telles Fables ne devroient
pas s'apeller des Comédies , parce qu'en
effet elles ne sont pas des Comédies .
Bernard Pino de Cagliari , qui vivoit
dans le seizième siècle , nomma Ragionamenti
, et non Comedia ou Favola , une
Piéce dans laquelle il avoit mis plusieurs
Scénes de Réflexions Philosophiques.
On devroit donc poursuit l'Auteur
apeller Dialogues , les Comédies de nos
jours ; et on peut croire que sous ce titre
elles seroient lûes et estimées de la pos
terité .
,
M. Riccoboni blâme fort , page 264.
la plupart des Auteurs qui font écouter
aux Filles sur la Scéne les fleurettes de
leurs Amans , aprouver les fourberies
des Soubrettes et des Valets , et s'exposer
même aux suites d'un enlevement , plutôt
que d'obéir aux volontés de leurs
Parens. Le premier but de la Comédie ,
poursuit-il plus bas , tout le monde en
convient , c'est de corriger les moeurs ,
et de les corriger par le ridicule que l'on
jette sur les vices et les passions. Or est-
E v ce
2052 MERCURE DE FRANCE
ce remplir cet objet , que de montrer
l'amour dans ses égaremens , et de rendre
heureux à la fin d'une Piéce les Personnages
que l'on a représentés , suivant
toutes les impressions de cette passion ?
C'est bien plutôt prendre une route oposée
à l'intention de la bonne Comédie ;
et c'est rendre l'amour dangereux pour
les jeunes personnes , sur tout en réveillant
en elles des sentimens que peut-être
elles n'auroient pas éprouvés.
A la page 268. M. Riccoboni se déclare
absolument contre l'Amour , même
dans la Comédie . A l'égard de l'intrigue
, dit- il , il est moins necessaire qu'on
ne le pense communément pour la former
, sur tout depuis que le Theatre
s'est emparé des caracteres , parce qu'en
effet il n'y a presque point de caracteres
qui demandent ces sortes d'intrigues.
Je puis , continue l'Auteur , d'autant
mieux me déclarer pour ce sentiment ,
que ma propre experience m'en a garanti
la verité. Prévenu depuis longtemps de
cette idée qui m'occupoit , j'ai essayé
deux fois de traiter des caracteres dont
l'amour fût le mobile . On connoît la
Femme jalouse , et l'Italien marié à Paris ;
et l'on sçait d'ailleurs que dans ces deux
Comédies il n'y a point d'intrigue d'amour
,
SEPTEMBRE. 1736. 2053
mour , ni rien même qui en présente la
moindre idée . Ces deux Piéces ne laisserent
pas d'avoir quelque succès ; et
par là je compris que l'amour n'étoit pas
si nécessaire à la Comédie , et qu'une
Fable , de caractere sur tout , n'a pas besoin
d'un semblable apui &c. Les vices ,
les passions , les ridicules sont en assés
grand nombre pour fournir des sujets de
plaisanteries ; les ridicules sur tout, parce
que le même objet prend autant de
formes differentes , qu'il y a de variété
dans les divers siécles et les divers climats
, entre les caracteres et les moeurs
des hommes. Si on les étudie bien , ces
ridicules , si on sçait les démêler , on y
trouvera une source de nouveautés , et
de nouveautés qui ne s'épuiseront jamais,
parce que les hommes , quoique les mê
mes dans tous les temps , ne se ressem
bleront jamais entierement dans un même
caractere. L'amour au contraire sera
toujours le même ; on aimera toujours
avec le dessein de posseder l'objet aimé ;
et le Poëte aura beau mettre son esprit à
la torture pour imaginer de nouveaux
moyens d'arriver à cette possession , le
but et la forme de l'amour ne changeront
point.
Le quatriéme Livre de cet Ouvrage
E vj est
2054 MERCURE DE FRANCE
est destiné à la Parodie. Il est facile sans
doute , et même convenable au Theatre,
dit l'auteur de tourner en ridicule une
action héroïque cependant le peu de
succès qu'ont eu la plupart de ces Ouvra
ges , a dû faire sentir aux Auteurs , qu'il
faut quelquefois plus de génie pour badiner
, que pour écrire sérieusement.
Si on réfléchissoit combien une Parodie
de la premiere espece est un travail
ingrat et difficile , je doute qu'un Ecrivain
sensé voulût sérieusement s'y apliquer.
Il faut , pour y réüssir , conserver
dans toutes ses parties l'action et la conduite
de l'original , mais resserrer pourtant
dans l'espace d'un Acte seul une ac
tion qui en occupe presque toûjours
cinq. On veut dans cette espece de Parodie
que le picquant de la diction fasse,
pour ainsi dire , oublier le noble et le
pathetique de l'Ouvrage parodié ; que
la beauté des Danses soit rachetée par le
comique du Ballet ; que le contraste dans
les Airs n'excite pas moins de plaisir à
proportion que la Musique en a excité ;
et par raport aux machines même , on
veut que la singularité en remplace la
magnificence. Il faut enfin que l'Auteur
lutte sans cesse contre l'original qu'il
entreprend de parodier et qu'il en
rende
SEPTEMBRE. 1736. 2055
rende heureusement , si j'ose parler ain
si , toutes les beautés par des beautés
équivalentes ; je veux dire que la copie
doit être aussi grotesque à tous égards ,
que le modele est noble et sérieux dans
toutes ses parties .
M. R. est persuadé que la Parodie telle
qu'il la demande , qui critique judicieusement
et sans fiel est un genre utile et
même necessaire au Public. C'est peutêtre
le seul moyen , ou du moins c'est le
plus efficace , pour arrêter le progrès du
mauvais goût , et corriger les abus qui
pouroient s'introduire dans la construction
des Ouvrages que l'on donne au
Theatre. C'est principalement à la Critique
, mais à la Critique judicieuse et
moderée ; car je ne parle point de la Satyre
qui produiroit plûtôt un effet contraire
, que les Sciences et les Arts en
géneral doivent leurs accroissemens et
leur perfection . Or cette même Critique
est d'autant plus nécessaire ici , que le
genre Dramatique est plus susceptible
d'erreurs , et que l'objet de la Parodie est
d'instruire et d'éclairer le Spectateur à
cet égard.
DESCRIPTION Géographique , Historique
, &c. de l'Empire de la Chine
&Ca
2056 MERCURE DE FRANCE
& c. Par le R. P. du Halde, de la Compagnie
de Jesus , & c. A Paris , chés le Mercier
, 4. vol. in fol. 1735.
L'Article de la Porcelaine à la page 177 .
et suivantes du second volume, est extrémement
curieux , et peut être fort utile à
ceux qui entreprennent en Europe la fabrique
de cette précieuse et charmante
vaisselle . On ne la travaille à la Chine
que
dans une seule Bourgade nommée King ,
qui a une lieuë de longueur , et contient
plus d'un million d'ames. On ne sçaic
rien de l'Invention de ce bel Art , ni à
quel hazard ou à quelle tentative on en
est redevable . Les Annales Chinoises
disent seulement que la Porcelaine étoit
anciennement d'un blanc exquis ,
n'avoit nul défaut que les ouvrages
qu'on y faisoit , et qui se transportoient
dans les autres Royaumes , ne s'apelloient
pas autrement que les Bijoux précieux,
Jao te cheou . Plus bas on ajoûte : La
belle Porcelaine qui est d'un blanc . vif et
éclatant et d'un beau bleu céleste , sort
toute de King te tching. Il s'en fait dans
d'autres endroits , mais elle est bien differente
, soit pour la couleur , soit pour
la finesse.
;
et
En effet , sans parler des Ouvrages de
poterie qu'on fait par toute la Chine ,
auxSEPTEMBRE.
1736. 2017
auxquels on ne donne jamais le nom de
Porcelaine , il y a quelques Provinces ,
comme celles de Canton et de Fo- Kien ,
où l'on travaille en Porcelaine , mais les
Etrangers ne peuvent s'y méprendre :
celle de Fo- Kien est d'un blanc de neige
qui n'a nul éclat , et qui n'est point mélangé
de couleurs . Des Ouvriers de King
je tching y porterent autrefois tous leurs
materiaux , dans l'esperance d'y faire un
gain considerable , à cause du grand
commerce que les Européens faisoient
alors à Emouy : mais ce fut inutilement ,
ils ne purent jamais y réüssir .
L'Empereur Cang- hi , qui ne vouloit
rien ignorer , fit conduire à Peking des
Ouvriers en Porcelaine , et tout ce qui
s'employe à ce travail . Ils n'oublierent
rien pour réussir sous les yeux du Prince;
cependant on assure que leur ouvrage
manqua . Il se peut faire que des raisons
d'intérêt et de politique eurent part à ce
peu de succès : quoiqu'il en soit , c'est
uniquement King te tching qui a l'honneur
de donner de la Porcelaine à routes
les Parties du monde. Le Japon même .
vient en acheter à la Chine.
Tout ce qu'il y a à sçavoir sur la Porcelaine
, se réduit à ce qui entre dans sa
composition , et aux préparatifs qu'on y
aporte į
2058 MERCURE DE FRANCE
aporte ; aux differentes especes de Porcelaine
, et à la maniere de les former ; à
l'huile qui lui donne de l'éclat , et à ses
qualités aux couleurs qui en font l'ornement
, et à l'art de les apliquer , à
la cuisson et aux mesures qui se prennent
pour lui donner le degré de chaleur qui
lui convient .
>
La matiere de la Porcelaine se com
pose de deux sortes de terre , l'une parsemée
de corpuscules qui ont quelque
éclat , l'autre est simplement blanche et
très douce au toucher . La premiere apellée
Pe tun ise , dont le grain est si fin
n'est autre chose que des quartiers de
rochers qu'on tire des carrieres , et auxquels
on donne cette forme de brique .
Toute sorte de pierre n'est pas propre à
former le Pe tun tse , autrement il seroit
inutile d'en aller chercher à 20. ou 30%
lieuës . King te tching ne produit aucun
des materiaux propres à la Porcelaine. La
bonne pierre , disent les Chinois , doit
tirer un peu sur le vert .
Dans la premiere préparation on se
sert d'une massuë de fer pour briser ces
quartiers de pierre , après quoi on met
les morceaux brisés dans des mortiers ;
et par le moyen de certains leviers , qui
ont une tête de pierre armée de fer , on
acheve
SEPTEMBRE. 1736. 2059
acheve de les réduire en une poudre
très fine. Ces leviers joüent sans cesse ,
ou par le travail des hommes , ou par le
moyen de l'eau , de la même maniere que
font les martinets dans les moulins à
papier.
On jette ensuite cette poussiere dans
une grande urne remplie d'eau , et on la
remuë fortement avec une pesle de fer.
Quand on la laisse reposer quelques mo
mens , il surnage une espece de crême
épaisse de quatre à cinq doigts on la
léve , et on la verse dans un autre vase
plein d'eau. On agite ainsi plusieurs fois
l'eau de la premiere urne , recueillant à
chaque fois le nuage qui s'est formé ,
jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le gros
marc que son poids précipite d'abord.
On le tire et on le pile de nouveau.
Au regard de la seconde urne , où a été
jetté ce qu'on a recueilli de la premiere ,
on attend qu'il se soit formé au fond une
espece de pâte : lorsque l'eau paroît audessus
fort claire , on la verse par inclination
, pour ne pas troubler le sédiment
, et l'on jette cette pâte dans de
grands moules propres à la sécher. Avant
qu'elle soit tout- à fait durcie , on la
partage en petits carreaux , qu'on achete
par centaines. Cette figure et sa couleur
lud
2060 MERCURE DE FRANCE
lui ont fait donner le nom de Pe tun tsea
Les moules où se jette cette pâte,
sont des especes de caisses fort grandes
et fort larges. Le fond est rempli de briques
placées selon leur hauteur , de telle
sorte que la superficie soit égale. Sur le
lit de briques ainsi rangées , on étend
une grosse toile qui remplit la capacité
de la caisse alors on y verse la matiere,
qu'on couvre peu après d'une autre toile
, sur laquelle on met un lit de briques
couchées de plat , les unes auprès des
autres. Tout cela sert à exprimer l'eau
plus promptement , sans que rien se
perde de la matiere de la Porcelaine , qui
en se durcissant , reçoit aisément la figure
des briques , &c. Le Kao lin , qui
entre dans la composition de la Porcelaine
, demande un peu moins de travail
que le Pe un tse. Je ne ferois pas de
difficulté de croire , dit l'Auteur , que la
Terre blanche de Malthe , qu'on apelle
Terre de S. Paul , auroit dans sa matrice
beaucoup de raport avec le Kao lin
quoi qu'on n'y remarque pas les petites
parties argentées , dont est semé le Kao
lin. C'est du Kao lin que la Porcelaine
tire toute sa fermeté ; il en est comme le
nerf. Ainsi c'est le mélange d'une terre
molle, qui donne de la force aux Pe tun tse
lesquels
SEPTEMBRE . 1736. 2071
lesquels se tirent des plus durs rochers.
On a trouvé depuis peu de temps une
nouvelle matiere propre à entrer dans la
composition de la Porcelaine : c'est une
Pierre , ou une espece de Craye qui s'apelle
Hoa ché , dont les Medecins Chinois
font une espece de tisane , qu'ils
disent être détersive , &c. Quelques Ouvriers
employent cette Pierre à la place
du Kaolin. On la nomme Hoa , parce
qu'elle est glutineuse , et qu'elle aproche
en quelque sorte du savon.
est La Porcelaine faite avec le Hoa ché ,
rare et beaucoup plus chere que
l'autre,
Elle a un grain extrémement fin ; et
pour ce qui regarde l'ouvrage du pinceau
, si on la compare à la Porcelaine or
dinaire , elle est à peu près ce qu'est le
velin au papier. De plus , cette Porcelaine
est d'une légereté qui surprend une
main accoûtumée à manier d'autres Porcelaines
: aussi est - elle beaucoup plus fra
gile que la commune , et il est difficile
d'atraper le veritable dégré de sa cuite.
Il y en a qui ne se servent pas du Hoa
ché pour faire le corps de l'ouvrage ; ils
se contentent d'en faire une colle assés
déliée , où ils plongent la Porcelaine ,
quand elle est séche , afin qu'elle en
prenne une couche avant que de recevoir
les
2062 MERCURE DE FRANCE
les couleurs et le vernis . Par là elle ac
quiert quelques dégrés de beauté.
Lorsqu'on a tiré le Hɔa ché de la mine,
on le lave avec de l'eau de riviere , ou de
pluye , pour en séparer uh reste de terre
jaunâtre qui y est attachée : on le brise ,
on le met dans une cuve d'eau pour le
dissoudre , et on lui donne les mêmes
façons qu'au Kao lin. On assure qu'on
peut faire de la Porcelaine avec le seu
Hoa ché préparé de la sorte sans aucun
mélange. Cependant on prétend que
les bons Ouvriers mettent sur quatre
parts de Hoa ché , une part de Pe tun tse
Alors le Hoa ché tient la place du Kao
tin , ce qui rend la Porcelaine plus chere;
car le Kao lin ne coûte que vingt sols la
charge , et le Hoa ché coûte un écu .
reaux ,
Lorsqu'on l'a préparé et qu'on l'a disposé
en petits carreaux , semblables à
ceux de Pe tun tse , on délaye dans l'eau
une certaine quantité de ces petits caret
l'on en forme une colle bien
claire , ensuite on y trempe le pinceau ,
puis on trace sur la Porcelaine divers
desseins ; après quoi , lorsqu'elle est séche
on lui donne le Vernis. Quand la
Porcelaine est cuite , on aperçoit ces
desseins , qui sont d'une blancheur differente
de celle qui est sur le corps de
la
SEPTEMBRE . 1736. 2063
1
la Porcelaine. Il semble que ce soit une
vapeur deliée sur la surface . Le blanc de
Hoa-ché s'apelle blanc d'yvoire , Siangya-
pé.
On peint des figures sur la Porcelaine
avec le Chekio , qui est une espece de
Pierre ou de Mineral , semblable à l'A-
1ún , de même qu'avec le Hoa-ché ; ce
qui lui donne une autre espece de coufeur
blanche ; mais le Che kao a cela de
particulier , qu'avant que de le préparer
comme le Hoa-ché, il faut le rôtir dans le
foyer ; après quoi on le brise , et on lui
donne les mêmes façons qu'au Hoa ché :
on le jette dans un vase plein d'eau ; on
ly agite , on ramasse à diverses reprises
da crême qui surnage , et quand tour cela
est fait on trouve une masse pure , qu'on
employe de même que le Hoa ché purifié
.
·
Le Che kao ne sçauroit servir à former
le corps de la Porcelaine ; on n'a trouvé
jusqu'ici que le Hoa- ché , qui pût tenir
la place du Kac- lin , et donner de la soli .
diré à la Porcelaine .
Nous renvoyons au Livre même pour
la composition de l'huile ou vernis qui
entre dans la composition de la Porce
laine , pour la préparation duquel on
brûle aujourd'hui de la fougere , faute
d'un
2084 MERCURE DE FRANCE
d'un certain Arbuste devenu très- rare ,
dont le fruit ressemble à la Nefle , et
qu'on brûloit à la place de la Fougere ;
et on croit que c'est faute de ce bois
que la Fougere qui se fait maintenant ,
n'est pas si belle que celle des premiers
temps
Il y aune autre sorte de Vernis , dont
le nom exprime en Chinois , Vernis d'or
bruni , ou plûtôt Vernis de couleur de
bronze , couleur de caffé , ou de feüille
morte ; ce Vernis est d'une invention
nouvelle. Il y a peu d'années aussi qu'on
a trouvé le secret de peindre la Porcelaine
en violet, et de la dorer. Il a été un
temps qu'on faisoit des Tasses , auxquelles
on donnoit par dehors le Vernis doré,
et par dedans le pur Vernis blanc. On a
varié dans la suite , et sur une Tasse ou
sur un Vase qu'on vouloit vernisser de
Tsikin , on apliquoit en un ou deux endroits
un rond , ou un quarré de papier
mouillé , et après avoir donné le Vernis ,
on levoit le papier , et avec le pinceau
on peignoit en rouge ou en azur cet espace
non vernissé. Lorsque la Porcelaine
étoit séche on lui donnoit le Vernis accoûtumé
, soit en le souflant , soit d'une
autre maniere. Quelques- uns remplissent
ces espaces vuides d'un fond tout d'azur ,
ou
SEPTEMBRE. 1736. 2065
ou tout noir , pour y apliquer la dorureaprès
la premiere cuite. C'est sur quoi
on peut imaginer diverses combinaisons.
Voici comment on forme la Porcelaine
dans une enceinte de murailles on bâtit
de vastes apentis , où l'on voit étage sur
étage un grand nombre d'Urnes de terre.
Chaque Ouvrier a sa tâche marquée.
Une pièce de Porcelaine , avant que d'en
sortir pour être portée au Fourneau
passe par les mains de plus de vingt personnes.
Leur travail consiste à purifier de nouveau
le Petun tse , et le Kao -lin , du marc
qui y reste quand on le vend ; on brise
les Pe tun ise, et on les jette dans une Urne
pleine d'eau ; ensuite avec une large es
patule on acheve en remuant de les dissoudre
on les laisse reposer quelques
momens , après quoi on ramasse ce qui
surnage , et ainsi du reste , de la manière
qu'il a été expliqué ci dessus.
Pour ce qui est des Piéces de Kao lin , il
n'est pas necessaire de les briser : on les
met tout simplement dans un panier fort
clair , qu'on enfonce dans une Urne remplie
d'eau : le Kao - lin , s'y fond aisémént
de lui- même. Il reste d'ordinaire un
marc qu'il faut jetter. Au bout d'un an
Ces
2086 MERCURE DE FRANCE
ces rebuts s'accumulent , et font de
grands monceaux d'un sable blanc de
spongieux , dont il faut vuider le Lieu où
on travaille .
Ces deux matieres de Pe tun - tse , et de
Kao-lin , ainsi preparées , il en faut faire
un juste mélange ; on met autant de
Kaolin , que de Pe tun - tse , pour les Porcelaines
fines ; pour les moyennes on employe
quatre parts de Kao- lin, sur six de
Pe tun- tse: le moins qu'on en mette c'est
une part de Kao- lin , sur trois de Pe
tun - tse.
Après ce premier travail , on jette cette
masse dans un grand creux bien pavé et
cimenté de toutes parts ; puis on la foule ,
et on la pétrit jusqu'à ce qu'elle se durcisse
ce travail est fort rude.
De cette masse ainsi préparée , on tire
differens morceaux , qu'on étend sur de
larges ardoises . Là on les pétrit et on les
roule en tous les sens , observant soigneu
sement qu'il ne s'y trouve aucun vuide ,
ou qu'il ne s'y mêle aucun corps étranger
; un cheveu , un grain de sable perdroit
tout l'Ouvrage. Faute de bien fa-
Conner cette masse la Porcelaine se fêle
éclate , coule et se déjette.
C'est de ces premiers élemens que sortent
tant de beaux Ouvrages de Porcelaine
SEPTEMBRE. 1736. 2c67
laine , dont les uns se font à la rouë ,
autres se font uniquement sur des mou
les , et se perfectionnent ensuite avec le
ciseau .
Tous les Ouvrages unis se font de la
premiere façon . Une Tasse , par exemple
, quand elle sort de dessous la roue ,
n'estqu'une espece de calotte imparfaite ,
à peu près commele dessus d'un chapeau ,
qui n'a pas encore été apliqué sur la forme.
L'Ouvrier lui donne d'abord le diametre
et la hauteur qu'on souhaite , et
elle sort de ses mains presque aussi tôt
qu'il l'a commencées car il n'a que trois
deniers de gain par planche , et chaque
planche est garnie de 26. Piéces.
Le pied de la Tasse n'est alors qu'un
morceau de terre de la grosseur du diametre
qu'il doit avoir , er qui se creuse
avec le ciseau, lorsque la Tasse est seche ,
et qu'elle a de la consistance , c'est à dire,
après qu'elle a reçû tous les ornemens
qu'on veut lui donner.
Effectivement cette Tasse, au sortir de
la rouë , est d'abord reçûë par un second
Ouvrier , qui l'asseoit sur la base. Peu
après elle est livrée à un troisième , qui
l'aplique sur son moule , et lui imprimé
la figure. Ce moule est sur une espece
de tour. Un quatriéme Ouvrier polit
F cette
2068 MERCURE DE FRANCE
cette Tasse avec le ciseau , sur tout vers
les bords , et la rend déliée , autant qu'il
est necessaire pour lui donner de la
transparence ; il la racle à plusieurs reprises
, la mouillant chaque fois tant soit
peu , si elle est trop seche , de peur qu'elle
ne se brise.
3
Quand on retire la Tasse de dessus le
moule , il faut la rouler doucement sug
ce même moule , sans la presser plus
d'un côté
que de l'autre , sans quoi il s'y
fait des cavités , ou bien elle se déjette.
Il est surprenant de voir avec qu'elle
vîtesse ces Vases passent par tant de dif
ferentes mains. On dit qu'une pièce de
Porcelaine cuite, a passé par les mains de
70. Ouvriers.
Les grands morceaux se font à deux
fois ; une moitié est élevée sur la rouë
par trois ou quatre hommes qui la soutiennent
, chacun de son côté , pour lui
donner sa figure ; l'autre moitié étant
presque seche , s'y aplique : On l'y unię
avec la matiere même de la Porcelaine
délayée dans l'eau , qui sert comme de
mortier ou de colle.
Quand ces piéces ainsi collées sont tout
à fait seches , on polit avec le couteau en
dedans et en dehors , l'endroit de la
réunion , qui par le moyen du Vernis
dont
1
SEPTEMBRE. 1736. 2069
dont on le couvre , s'égale avec tout le
reste. C'est ainsi qu'on aplique aux Vases
des anses , des oreilles , et d'autres Piéces
raportées.
Ceci regarde principalement la Porce
laine qu'on forme sur les moules , ou en
tre les mains , telles que sont les Piéces
cannellées , ou celles qui sont d'une figure
bizare , comme les Animaux , les Grotesques
, les Idoles , les Bustes que les
Européens ordonnent , et d'autres semblables
. Ces sortes d'Ouvrages moulés se
font en trois ou quatre Piéces , qu'on
ajoûte les unes aux autres et que l'on
perfectionne ensuite avec des Instrumens
propres à creuser , à polir , et à rechercher
differens traits qui échapent au
moule.
Pour ce qui est des fleurs et des autres
ornemens qui ne sont point en relief ,
mais qui sont comme gravés , on les
aplique sur la Porcelaine avec des cachets
et des moules : On y aplique aussi
des reliefs tout preparés de la même maniere
à peu près qu'on aplique des galons
d'or sur un habit , & c.
Quand l'Ouvrage sort du moule et
qu'il est fini et reparé , on lui donne le
Vernis et on le cuit ; on le peint ensuite ,
si l'on veut, de diverses couleurs , et on
Fij Y
2070 MERCURE DE FRANCE
y aplique l'or , puis on le cuit une secon
de fois , après quoi on le garentit du froid
qui le fait éclater , gerser , &c.
Ce qui reste à dire de la Porcelaine
et qui en est le plus curieux , fera la
matiere d'un troisiéme Extrait.
RETHIMA , ou la Belle Georgienne,
sixième et derniere Partie , in 12 A Paris
, chés Musier , Pere , Quay des Auguftins
, à l'Olivier , 1735.
On ne peut s'empêcher de louer la
promptitude avec laquelle l'Auteur de
cet Ouvrage a satisfait aux empressemens
du Public , qui a goûté ce Livre ,
dès qu'il a paru. Il n'a pas fait languir ses
Lecteurs ; ils ont toujours eû devant les
yeux la suite des évenemens qui forment
le corps de son Histoire.
Plus on lit les Avantures expliquées
dans le Roman de Rethima , plus on
sent , malgré les déguisémens que l'Auteur
y aporte , que le fond en est veritables
bien des personnes s'y sont réconnues
, d'autres y ont réconnu ou
leurs amis , ou des gens de leur connoissance.
L'amour sensible ne fait point la base
de cet Ouvrage ; on n'y trouve qu'un
amour sage et reglé , et qui a un objec
loüable
SEPTEMBRE. 1736. 2071
ouable . Ce qui n'arrive pas tou ours dans
les Livres du caractere de celui ci . Il y a
des sentimens , mais des sentimens d'honneur
et de grandeur d'ame, tels qu'ils conviennent
à une personne de naissance ,
ainsi que l'Auteur peint ici Rethima.
Cette Heroïne y est conduite à un but
qu'elle méritoit , qui est une Souveraineré
, qu'elle obtient τέ , par des moyens louables
et permis. Comme on avoit fait
quelques difficultés à l'Auteur sur quelques
endroits de son Livre , il a soin par
des remarques fort curieuses de se justi
fier et de justifier en même temps l'illus
tre Personne qui figure le plus dans son
Roman.
Les autres Personnages n'y font fortune
qu'à proportion de leur probité . C'est
une instruction générale , qui soûtient
les inscructions particulieres qui sont sagement
variées dans le cours de cet Ou
vrage.
Il y a donc beaucoup d'Evenemens
singuliers dans ce Livre ; plusieurs Descriptions
tout à fait belles , et une assés
grande connoissance du Monde ; c'est
de qui l'a fait goûter du Public , qui
sçait rendre justice aux choses raisonnables.
HISTOIRE
2072 MERCURE DE FRANCE
HISTOIRE des Empires et des Républiques de
puis le Déluge jusqu'à J. C. où l'on voit dans
celle d'Egypte et d'Asie la liaison de l'Histoire
Sainte avec la Profane ; et dans celle de la
Grece , le raport de la Fable avec l'Histoire . Par
M. l'Abbé Guyon. Tomes V. et VI. contenang
les Perses et les Macédoniens. A Paris , rue Saint
Jacques , chés Guerin , Villette , et Delespine
Fils . 1736. in- 12.
ECLAIRCISSEMENS LITTERAIRES sur un pro
jet de Bibliotheque Alphabetique sur l'Histoire
Litteraire de Cave ; et sur quelques autres Ouvrages
semblables , Ouvrage Périodique . Lettre
Í. et II . à M. l'Abbé *** A Paris , chés la
Breton , Quay des Augustins. 1736. Brochure
in-4°.
DISSERTATION sur l'Antiquité de Chaillor ;
pour servir de Mémoire à l'Histoire universelle .
A Paris , Quay de Gêvres , chés Prault le Fered
$736. Brochure d'une feuille .
LES VIES et les Miracles de S. Spire et de
S. Leu , I. et III . Evêques de Bayeux en Normandie
, avec l'Histoire de la Translation de
leurs Reliques au Château de Palluau en Gâtinois
, et de là en l'Eglise Royale et Collégiale
de Corbeil , où les nouveaux Miracles y song
inserés ; dédiés à la Reine , revés , corrigés
et augmentés , avec Figures , et les Hymnes
et Proses des Fêtes marquées. L'Abregé de ces
Vies se vend aussi séparément avec les mêmes
Hymnes et Proses Latines et Françoises , er
mêmes Figures. Par M. Jean- François Beaupied,
Prêtre Docteur en Theologie , Abbé de S. Spire.
A
SEPTEMBRE . 1736. 2073
Paris , chés André Cailleau , Quay des Au
gustins. 1735. vol . in- 12.
MIMOIRES pour servir à l'Histoire des In
sectes. Par M. de Reaumur de l'Académic
Royale des Sciences. Tome II. Suite de l'Histoire
des Chenilles et des Papillons ; et l'His
toire des Insectes ennemis des Chenilles . A Pa
ris , de l'Imprimerie Royale. 1736. in- 4. de
514. pages. Planches détachées XL.
LA VIE DE MARIANNE , ou les Avantures de
Madame la Comtesse de *** Par M. de Marivaux.
Cinquiéme Partie. A Paris , chés Prault,
Fils , Quay de Conty , vis-à - vis la descente du
Pont- neuf, à la Charité. 1736. in- 12 .
CONVERSATIONS sur plusieurs Sujets de Morale
, propres à former les jeunes Filles à la
pieté Ouvrage utile à toutes les Personnes
chargées de leur Education . Par M. P. Collot ,
Docteur de Sorbonne . A Paris , chés Louis-
Etienne Ganeau , Fils , rue S. Jacques , à
S. Louis. vol. in 12.
RECUEIL DE JURISPRUDENCE du Pays de
Droit Ecrit et Coûtumier , par ordre alphabetique.
Par M. Guy du Rousseaud de la Colombe
, Avocat au Parlement. Chés Mesnier es
Nully , Grand'- Salle du Palais . 1736. in-4.
.. REFLEXIONS MORALES sur le Livre de Tobie.
Nouvelle Edition. Ruë S. Jacques , chés Lottin es
chés Ganeau , Fils.
On trouve chés Guillaume Cavelier les 7. et &,'
Fiiij Tomes
20-4 MERCURE DE FRANCE
Tomes des Lettres de M. Du Guet , sur divers
sujets de Morale et de Pieté. 1736. in - 12.
1
HISTOIRE METALLIQUE des XVII . Provin
ces des Pays- Bas , depuis l'abdication de l'Empereur
Charles V. jusqu'à la Paix de Bade. Pat
M. Vanloon , 1736 in fol. s . vol. A la Haye ,
chés Pierre de Honde.
OEUVRES D'ARCHITECTURE , contenant les
Desseins tant en plein qu'en élevations des principaux
et des plus nouveaux Bâtimens dans le
dernier aggrandissement de la Ville d'Amsterdam
, et d'autres endroits des Provinces Unies
ordonnés par Philipe Vingboons . A la Haye ,
chés Pierre de Honde. 1736 2. vol . in-fol.
LA GEOGRAPHIE MODERNE , Naturelle , His
torique et l'outique . Far M. Dubois . A la Haye,
chés Pierre de Honde. 17 36. in 4. 4. vol . avec
Figures.
LIVRES des Pays Etrangers arrivés nouvellement
chés Briasson , Libraire , ruë
S.Jacques , à la Science , à Paris .
Pauli Hermanni Cynofura Materia Medics ,
ab Henningero et Boeclero exornata et continuata.
in- 4. 3. vol . Argent . 1726. 1729. 17 : 1 .
> eg
Antiquités sacrées et prophanes des Romains,
ou Discours Historiques . Mythologiques
Philosophiques sur divers Monumens . fol. fig
la Have. 1726
J. B Gonet Theologia. fol. s vol 1714.
Gotha Nummaria sistens Numismata omnia
Authore G. S. Liebe. fol . 1730.
Atlas
SEPTEMBRE. 1736. 2075
Atlas de Poche à l'usage des Voyageurs. 4.
Amsterdam. 1734.
Idem Poria if. fol . 2. vol . Amst. 1734.
Cornelius Nepos cum notis variorum et Augus»
tini , Van-Staveren , &c. fig. 8. Lugd. Bat.
1734
Cudvvorthi Systema Intellectuale. fol. 2. vol.
1730.
Art de monter à Cheval ou Manege moder
ne , par Eisemberg. fol . fig. Londres . 1733 .
Nicolai Baccetti Historia Septimiana Ordinis
Cisterciensis . fol . Romæ 1724.
Nic. Bandiera de Augustino Dato. 4. Romæ
1733.
Histoire de l'Eglise et de l'Empire , depuis la
naissance de l'Eglise jusqu'au Xe . Siecle , par
Jean le Sueur. 4. 8. tom . en 4. vol. Amst . 1730.
Histoire de l'Eglise et du Monde , pour servir
de Suite à celle de ie Sueur, par Pictet. 4. 3. vol.
Amst. 1732.
Bartholomæ à Martyribus Opera omnia et
Vita à D. Mal d'Ingiumbert . fol . 2. vol . Romæ
1723.
Gasparis Bazizii et Giuniforti Opera ex Editione
Jo Alex, Furietti 4 2. vol . Romæ 1723 .
Biblia Graca Vet . Testam. Septuaginta Inter→
pret. cum Scholiis et Variantibus Lectionibus Lam
berti Bos cum fig. 4. Franequeiæ . 2.
vol. 17c9 .
>
Jo. Bat . Bianchi Historia Hepatica . 4. 2 .
Geneva 1725
vol.
Francec Bianchini , Hesperi et Phosphori , five
Observationes circa Planetas. fol . fig. Roma
1728 .
Histoire des Traités de Paix et autres Negociations
du dix septième Siecle.fol.z.vo ), la Haye
1725.
FY Joanna
2076 MERCURE DE FRANCE
Joann . Henr. Boecleri Opera omnia. 4 vol
Argent.
The Burnetius de Statu mortuorum et resurgen
tium , et Epistola dua de Archeologicis Philosophis
Roterod . 8. 1730.
Ejusdem de fide et officio Christianorum . 8
Lond. 1727.
Ejusd . Telluris Theoria sacra et Archeolog
gica Philosophia. 4. fig . Amst . 1699.
Etat des morts et des ressuscitans , traduit de
Latin de Th. Burnet , par Jean Bion, in- 12.
Roterod. 1730.
Les Freres Deville , Libraires à Lyon , ont
achevé d'imprimer le Corps du Droit Canoni
que sous ce ture :
Corpus Juris Canonici per regulas naturali ordine
digestas Authore Joanne Petro Gibert Doctore
Theologo et Canonista 3. vol in fol.
Le Traité de l'Abus par M. Fevret : nouvelle
Edition , augmentée de quantité de Notes d'un
celebre Avocat , et enrichie de plusieurs Traités
qui ont raport à la matiere de l'Ouvrage , ou à
la personne de l'Auteur. 2 vol. in fol .
Méditations sur les Vérités Chrétiennes et Ecelésiastiques,
tirées des Epitres et des Evangiles qui
se lisent à la Messe , pour servir de disposition à la
célebrer , à faire des Instructions utiles aux Ecclesiastiques
et au Peuple et à remplir les autres
fonctions attachées au sacré ministere des Autels
pour tous les jours et principales Fétes do l'année.
Svol. in 12..
*
Le Public desiroit depuis longtemps un pareil
Ouvrage.
Don Joannis Puga et Feijoo J.C. et Primarii An.
cefforis Salmanticensis, Regii Neapolitani Senatus
Pr
SEPTEMBRE. 1736. 2077
Gre-
Prasidis ; Tractatus Academici five Opera omnia
posthuma nunc primum collecta et edita per
gorium Mayans J. C. Olivensi et in Academia
Valentina Justinianei Codicis Interpreté. 2. vol .
in- fol.
Une nouvelle Edition des Dictionnaires de
Danet François - Latin et Latin-François , à l'us
sage de Monseigneur le Dauphin. in -4. 2. vol.
Les mêmes Freres Deville ont imprimé plusieurs
autres Livres Latins , desquels , comme de
ceux qu'ils tirent continuellement des Pays - Etran
gers , ils distribuent gratis un Catalogue qui
comprend plus de sept mille cinq cent Articles,
Ceux qui souhaiteront l'avoir n'auront qu'à
leur écrire.
On mande de Londres que le Docteur Nico
las Robinson , Membre du College des Medecins
de cate Ville , a mis au jour un Nouveau Traité
sur les Maladies Veneriennes , en trois Parties.
Il y a ajoûté une Dissertation sur la nature et
les proprietés du Mercure , et ses effets sur le
Corps Humain , et il fait voir les suites pernicieuses
de la salivation , dans plusieurs circonstances
de cette maladie . 1736. in - 8 . Ce Volume
se trouve chés les Innys et Manby.
On écrit de Toulouze , que l'Académie des
Jeux Floraux a fait imprimer le Recueil de plusieurs
Pieces de Poesie et d'Eloquence qui lui
ont été présentées cette année , avec les Discours
prononcés dans les Assemblées publi
ques.
Le P. Arcere de l'Oratoire , Professeur de
Philosophie à Condom , a remporté le Prix de
Pode : elle a pour titre la Politique et le Pere
F vj Lombardy
2018 MERCURE DE FRANCE
Lombard , Jesuite , Professeur de Réthorique
Toulouze , a remporté celui du Poeme. Les Larmes
en font le sujet .
Les deux autres Prix de cette année , sçavoir
du Discours et de l'Elegie , ont été reservés
aussi bien que tous les Prix qui avoient été réservés
les années précedentes .
Le Sujet du Discours sera pour l'année 1737 .
Il est plus difficile de conserver une grande réputation
que de l'acquerir.
29. 1737.
L'Academie de Soissons a annoncé par un Programme
imprimé : que dans son Assemblée Publi-
94: du Avril elle délivrera un Pix
qui seraune Médaille d'or de la valeur de 300.lv.
donnée par M. l'Evêque de So´ssons. Eile l'adjugera
à une Dissertation Historique d'une
heure ou d'une heure et demi de lecture , et elle
propose pour sujet : Epoque de l'Etablissement
de la Religion Chrétienne dans le Soissonnois , et
ses Progr's jusqu'à la fin du I!. Siecle. Les Noms
des Premiers Evêques de Soissons , le temp e ' la
durée de leur Episcopat jusqu'à lafin du mêmeSiecl
C'est à M. de Beyne Président au Présidial
de Soissons , et Secretaire Perpetuel de l'Académie
, qu'on doit adresser , port franc , er
avant le premier Fevrier , les Ouvrages destinés
au Concours.
M. l'Abbé de Rosay , Chanoine et Grand Architacre
de l'Eglise Cathedrale de Soissons , a
fait imprimer chés Charles Courtois , Imprimeur
du Roy et Marchand Libraire , près l'Election ,
une nouvelle Préce de Poësie de sa composition ,
intitulés : La Gloire de Louis XV dans la Guerre
et dans la Pa.x ; Oie à Louis le Grand 1736.
Brochure in 8. Cette Ode est précedée d'un
Avertisse
SEPTEMBRE. 1736. 2079
Avertissement , et accompagné de Notes qui
puissent , suivant l'intention de l'Auteur ,
faciliter l'intelligence , du moins pour les temps
à venir.
en
PROGRAMME de l'Academie Royale
des Belles Lettres Sciences et Arts
de Borleaux.
L'Académie propose à tous les Sçavans de
l'Europe , un Prix fondé à perpetuité par feu
M. le Duc de la Force. C'est une Médaille d'or
de la valeur de trois cent livres .
Ce Prix est destiné à celui qui expliquera avec
Le plus le probabilité la Cause du Mouvement
des Muscles. 1. sera distribué le 25. Août 1737 .
Les Dissertations ne seront reçûës pour le
Con ours , que jusqu'au premier May prochain."
Il sera libre de les envoyer en François ou en
Latin on demande qu'elles soient écrites en
caracteres bien lisibles .
Pour donner aux Auteurs le temps nécessaire
à la perfection de leurs Ouvrages , on les avertit
qu'il y aura deux Prix en l'année suivante 1738.
que l'un des dux Prix sera destiné à celui qui
expliquera le plus probablement la Cause de
l'Opacité et de la Diaphanéité des Corps : Et
l'au re à celui qui donnera l'explication la
plus probable de la Cause de la Fertilité des
Terres.
Au bis des Dissertations il y aura une Senten
e , et l'Auteur mettra dans un Billet séparé
et cacheté la même Sentence , avec son nom >
son adresse et ses qualités , d'une façon qui ne
puisse pas former d'équivoque.
et adressés
Les Paquets seront affranchis de port ,
*
2080 MERCURE DE FRANCE
à M. Sarrau ,Secretaire de l'Académie , ruë de
Gourgues , ou au sieur Brun , Imprimeur , Aggregé
de l'Académie , ruë S. James . A Bordeaux le
25. Août 1736 .
Le 25. Août 1736. M. l'Abbé Poncy- Neuville ,
prêcha le matin le Panégyrique de S. Louis dans
PEglise des R R. PP. de l'Oratoire , ruë S. Honoré
, en présence des Académies des Belles-
Lettres et des Sciences , où présidoit M. le Cardinal
de Polignac , et le soir il repeta le méme
Panégirique dans l'Eglise de S. Sulpice , où il
prêche depuis plus d'un an.
Il prit pour Texte ces paroles d'Isaïe , Chap.
X I. Requiescet super eum Spiritus Domini , Spiritus
Sapientia , et intellectus , &c. L'Esprit du Seigneur
reposera sur lui , l'esprit de sagesse et deforce
&.c.
L'Exorde fut une simple Explication de cette
Prophétie qui caractérise le Sauveur du Monde,
P'Orateur Chrétien en fit une aplication juste et
sensible à S. Louis , toute proportion gardée , il
tira sa division de son Texte même. S. Louis >
dit-il , fut rempli de l'Esprit de Dieu , Esprit de
sagesse qui fit de lui un véritable Sage aux yeux
de Dicu et même aux yeux des hommes. Esprit
de force qui fit de lui un véritable Héros aux
yeux des hommes et même aux yeux de Dieu .
Par l'heureuse réunion de ces deux Esprits
dans le même Monarque , Dieu a donné aux
Rois de la Terre l'exemple rare d'un grand Roy
et d'un saint Roy , et il aprend à la plus éclairée
er à la plus belliqueuse des Nations , que le vrai
Sage et le vrai Héros , c'est le véritable Chrétien .
La premiere partie commença par une défini
tion exacte de la vraie sagesse. Cette definition
fus
SEPTEMBRE . 1736. zofr
fat apliquée ensuite à S. Louis , vrai Sage auz
yeux de Dieu et même aux yeux des hommes.
L'Orateur montra ensuite que S. Louis fit consister
sa sagesse dans les soins qu'il prit pour rendre
ses Peuples heureux , et dans le zele qu'il fie
paroître pour la gloire de a Religion , deux objets
dignes d'un Sage et d'un Chrétien .
Pour rendre ses Peuples heureux , il falloit faire
éesser les troubles qui n'avoient que trop longtemps
agité l'Etat pendant sa minorité . Il falloit
faire des Loix qui rétablissent dans la France
P'Empire de la Justice presque anéantie . Il falloit
joindre au rétablissement de la Justice les
profusions sages de la magnificence Royale ,
c'est ce que fit S. Louis , en Monarque aussi
Chrétien qu'éclairé , tout cela fut prouvé avec
ordre et netteté.
Le zele de S. Louis pour la Religion parut en
ce qu'il l'honora par sa pieté , il la progea par
ses Edits , et il s'immola tout entier par zele à sa
gloire.
L'Orateur suivit dans la seconde Partie la mê
me Méthode qu'il avoit gardée dans la prémiere;
il fit d'abord un Tableau du caractere d'un vrai
Héros . Ce caractere consiste à être ferme dans
les occasions délicates , intrépide dans les périls,
inébranlable dans les revers ; tel fut S. Louis, par
des principes surnaturels . Voici quelques morceaux
du Panégyrique de S. Louis qui peuvent
interesser le Public .
En parlant de la justice de S. Louis et de la
protection qu'il avoit donnée aux Sçavans de
son siecle , P'Orateur dit :
S'il eût été donné à S. Louis ce que le Cief
sembloit avoir réservé à Louis XIV . de fonder
des Compagnies Litteraires pour la perfection
des
2082 MERCURE DE FRANCE
des Sciences et des Lettres , ou plutôt si son siccle
avoit été aussi fertile en génies supérieurs ,
en talens distingués , en Grands Hommes , que
l'ont été les siecles suivans , et que l'est encore , en
dépit de l'envie , le siecle où nous vivons ; quelle
ressource pour la Religion et pour le bien de
l'Etat sa sagesse ne lui eût - clle pas découvert
dans ces illustres Académies , que si souvent honorent
les plus hautes Dignités de l'Eglise et de
P'Etat , et où les augustes Personnes qui en sont
revêtues , se tiennent elles - mêmes honorées d'être
admis: s , parce que les places n'y sont accordées
qu'au mérite éclarant et qu à la vertu reconnue
De- là cette éga ité entre les rangs , si fla- ,
teuse pour le mérite et pour la vertu.
à cet
En parlant de la sagesse du Gouvernement de
$. Louis , l'Orateur dit : Le même esprit , Messieurs
, ne preside-t'il pas encore à l'heureux
Gouvernement sous lequel nous vivons , n'en
est il pas l'ame et e mobile ? N'est ce pas
Esprit de sagesse et de droiture que nous sommes
r devables ce la Paix glorieuse dout nous
allons goûter les fruits ? Le Regne de S. Louis ne
semble ' pas revivre ? ne retrouvons - nous pas ,
sur son Tôn la sagesse et la bonté unes par les
plus sacres noeuds? Ñ voyons nous pas autour du
Trône tous is talens et toutes les vertus , qui à
Penvi , conspirent à son éclat et à son affumisse ,
men ; en un mor out ce qui fait les grands Rois
et les grands Min stres , travailler de concert , à la
gloire du nom François , et à le rendre aussi cher
la Nation que respectable à l'Unive; s ?
Dans le Portrait de S. Louis , vainqueur des
plaisirs à l'âge de 20 ans , l'Orateur di : Dans
Cette Image vous r connoissez l'auguste Prince,
qui regne sui nous , c'est le même sang , ce sont
Its
SEPTEMBRE . 1736. 2013
les mêmes graces et la même fermeté à ne pas
se laisser séduire par une Cour plus enchanteresse
encore que ne l'étoit celle de S Louis , et
où par conséquent les combats sont plus fiéquens
à soutenir et les victoires plus difficiles
à remporter.
›
Le Morceau adressé à Mrs des deux Acadé
mies , mérite une place dans cet Extrait. Que
sert , permettez ici , Messieurs , quelque chose à
mon ministere , que sert la supériorité du génie
, si elle n'est soutenue par les sentimens du
coeur ? Les lumieres les plus pures sans une vie
chrétienne ; la recherche et la découverte des secrets
de la Nature,sans l'obéissance et l'amour jûs
l'Auteur souverain de la Nature , la connoissance
la plus profonde et la plus étendue des faits de
l'Histoire , si nos noms étoient effacés du Livre
de vie ? Non , Messieurs , vous êtes trop éclairés
pour ne pas reconnoître qu : les Sciences humai.
nes ne doivent servir à l'homme Chrétien que
de nobles et d'utiles dégrès pour l'élever plus
parfaitement, chacun selon son état , à la science
des Saints , seule véritable et certaine , et comme
vos Ecrits immortels transmettent la gloise des
Héros à nos derniers neveux et révelent dans le
plus grand jour les Mysteres et les merveilles de la
Nature. Ainsi votre piété solide , si elle est dirigée
comme celle de S. Louis, par l'esprit de sagesse et
affermie, comme celle de S. Louis , par l'Esprit de
force, assurera votre gloire et votre bonheur dans
les Tabernacles éternels, que je vous souhaite ,&c.
On a remarqué dans ce Panégyrique plusieurs
autres beaux Morceaux qui ne peuvent entrerdans
cet Extrait, à cause de nos bornes ; comme les Re.
fléxions judicieuses de l'Orateur sur l'entreprise
des Croisades , la Peinture de l'héroïsme de Louis
dans les combats , dans les Revers , sa mort , &6€
2084 MERCURE DE FRANCE
AD EMINENTISSIMUM CARDINALEM
DE FLEURY .
Regni Administrum .
HAnd sine consilio , et manifesto numine
Divum ,
Rex tibi Florentis regni commisit habenas ,
Clarius in quo etenim floruerunt Lilia sæclo ?
Regno præficeris ? vivunt cum laude Camena,
Vivit et æqua Themis, congestaque copia rerumą
Præsule te , turpis nusquam fraus ausa videri ,
Oblitus fallendi artes , mendacia , fraudes ,
Nunc , Populus, contra , pulchræ virtutis amore,
Et verum discit colere , atque insistere recto.
Si bellare paras , Martemque lacessere ferro ,
Ecquis non stupeat ! tibi semper Gallica castra
Fida , addicta comes victoria spontè sequetur .
Limina si Jani statuis præcludere , cuncta
felix concordia regnat.
Pace quieta manent ,
O fortunati tanto sub Præside Galli !
Vive , tot votis Franco datus arbiter Orbi !
Principis interpres , decus admirabile sæcli ,
Tu famam ingentem meritis ingentibus æquas
Perge, modo ecce novi incipiunt tibi surgere soleg
Perge , triumphabit virtus post fata superstes.
Par un Rhetoricien de Chaalons en
Champagne.
SECON
SEPTEMBRE. 1736. 2089
SECOND AVIS pour l'execution d'un Re
gistre , qui aura pour titre : ARMORIAL
GENERAL DE LA FRANCE.
Sur les differentes questions qui ont été faites
au Juge d'Armes de France , non seulement par
un grand nombre de Gentilshommes et de Nobles
des differentes Provinces du Royaume , mais
encore par plusieurs de ceux , qui en vertu de
Privileges particuliers , sont en droit de porter
des Armoiries timbrées , à l'instar des Nobles ,
on a cru devoir donner une seconde instruction
et annoncer encore au Public :
1 ° . Que ce Registre , sous le titre d'Armorial
General de la France, comprendra dans chaque
Volume par ordre Alphabétique , depuis la let
tre A. jusqu'à la lettre Z. les noms , sur -noms ,
qualités , domiciles et Armoiries de tous ceux
qui ont l'honneur d'être agregés au Corps des
Nobles , soit par leur ancienneté , soit par les
Offices ou par les differens Privileges auxquels la
Noblesse est attachée .
2. Qu'il contiendra aussi dans le même or
dre les noms , qualités et domiciles des Bourgeois
de la Ville de Paris , même des autres Villes ,
qui ont comme eux le privilége de porter des
Armoiries , tant par d'anciennes concessions ,
que par les Ordonnances des Commissaires du
Roy, nommés à cet effet en 1696. ou même par
les Brévets de Réglement du Juge d'Armes dé
France.
3 °. Que ceux , qui dans l'un de ces cas dési
reront d'être compris dans ce Registre , auront
soin de faire remettre au Juge d'Armes de Fran
ce , non par la voye de la poste , mais par leurs
correspondans à Paris , les Pieces justificatives
du droit qu'ils ont de porter des Armoiries , en
prouvant
206 MERCURE DE FRANCE
prouvant leur noblessé ( dont elles sont le symbole
) par Titres ou par Arrêts , Jugemens et
Ordonnances de maintenue, précédemment rendues
sur leurdite qualité de Noble ou par Arrèts
émanés du Conseil du Roy , portant exception
des révocations de Lettres de Noblesse , soit en
produisant les Tires , Brevets et Regleinens
d'Armouries , délivrés par le Juge d'Armes de
France , pour ceux qui , sans être Nobles , sont
en droit d'en porter , en vertu de leurs Plivileges.
4. Qu'à l'article de chaque Particulier on
fera mention de ses Services , soit Militaires ,
soit dans la Kobe , ou autrement ; pourvû qu'on
en fournisse des témoignages asses probans ,
pour ne rien mettre que de constant sous les
yeux du Roy et sous ceux du Public.
5. Que pour ne pas multiplier un nombre
infini d'Armoiries semblables , qu'il auroit été
nécessaire de répeter à chaque article , ainsi
qu'on l'avoit annoncé dans le premier Avis , on
réduira sous un même article les Enfans seulement
de celui qui sera employé dans le Registre
, avec leurs noms , sur-noms et qualités
justifiés , à moins que par des substitutions ou
concessions particulieres , ils ne soient assujetis
à porter des Armes différenciées de celles de leur
Pere. Quant aux Collatéraux , on les comprendra
successivement par un article séparé , comme
faisant des Branches distinctes .
On avertit le Public que les premieres feuilles
du premier Volume , et qui comprennent l'A et
le B , sont déja imprimées , et que l'on travaille
de suite et sans discontinuation aux autres feuilles
de ce Volume , afin de pouvoir le délivrer
au commencement des fix derniers mois de 1737.
LA
SEPTEMBRE. 1916. 2087
Le sieur Colombat , Imprimeur du Cabinet es
de la Maison du Roy , a été agréé par Sa Ma❤
jesté pour imprimer seul cet Ouvrage,
Morts de Personnes Illustres ,
On aprend d'Allemagne , que M. Liebe , sçai
ant Antiquaire , connu principalement par le
Gotha Nummaria , ou Description du Cabinet
de Médailles du Duc de Saxe- Gotha , dont il
avoit la garde , mourut à Gotha le 7. du mois
d'Avril dernier , dans un âge avancé . Il étoit
occupé du soin d'une belle Edition des Cesars
de l'Empereur Julien , qu'on croit bien avancée.
Le 30. du même mois , le célebre et laborieux
Jean Albert Fabricius , mourut à Hambourg. Il
venoit de donner au Public le cinquième Volu
me de sa Bibliotheque du moyen âge.
Le dernier jour du mois d'Août , l'Académie
Royale de Peinture et de Sculpture , ayant examiné
les Tableaux et Bas- Reliefs , faits par ses
Eleves , sur le Frapement du Rocher , qu'elle leur
avoit donné pour Sujet des grands Prix , le sieur
Hallé , fils de M. Hallé , Recteur , a remporté
le premier , et le sieur Marchand, le second.
La 22e Estampe de la Suite que le sieur Moyreau
, grave d'après Vauvrement , paroît depuis
peu , et se vend rue Galande , vis -à- vis saint
Blaise , chés l'Auteur . Elle porte pour titre , la
Fontaine de Bacchus , gravée d'après le Tableau
original de 24. pouces de large, sur 17. de haut,
du Cabinet de M. de Fontpertuis , et un des plus
précieux de cet illustre Maître. Beau point de
vûë , belles figures , Chevaux et Chicns admirables
2088 MERCURE DE FRANCE
bles , et d'une composition capable de faire aimer
le séjour et les plaisirs de la Campagne er
de le préferer à ce qu'il y a de plus amusant dans
les grandes Villes .
Il paroît aussi chés le sieur Louis Desplaces ,
et gravée par lui à l'Eau forte , une Estampe en
large , que les Curieux recherchent . Elle est d'après
un des plus beaux Tableaux de M. Charles
Vanloo , de 30. pouces de large , sur 24. de haut,
du Cabinet de M. Fagon , Conseiller d'Etat ordinaire.
Le Sujet est tiré de la Genese , Chap .
16.Abraham , par le conseil de Sara , prend Agar
pour sa femme.
SUITE des Portraits que le sieur Odieuvre,
Marchand d'Estampes , Quay de l'Ecole , a entrepris
de faire graver des Personnes Illustres
dans les Arts , les Sciences , &c.
CHARLES DE S. DENIS DE S. EVREMONT ,
né à S. Denis le Guast , près Coutance , le
premier Avril 1613. mort à Londres le 20. Sep
tembre 1703. gravé par le sieur Lépicié.
MADALENA CORVINA , Pitrice et Miniatrice
Romana. Gravé par le sieur Mellan.
Le même Marchand a fait l'acquisition d'une
petite Planche , représentant S. François de Salles
dans une gloire , à ses côtés sont deux Anges
tenant des Devises qui caractérisent les vertus
de ce Saint . Au bas de ce Groupe , on voit sur la
droite un Ange assis sur les Livres de pieté composés
par ce grand Saint , il montre du doigt
une Campagne Aleurie , pour faire voir que ce
Bienheureux a cultivé la Terre du Seigneur. De ..
L'autre côté est encore un Ange qui tient un Vase,
pour
SEPTEMBRE. 1736. 2089
pour nous désigner par la Liqueur pricieuse
qu'il contient , la suavité et l'onction du dis
Cours de ce Prélat. Ce Morceau , qui est extrê
mement conservé , est gravé avec un soin infini
par
feu M. G. Edelinck.
M. Malouin , Docteur , Regent en Médecine
de la Faculté de Paris , fera l'ouverture d'un
Cours de Chymie et d'Expériences Physiques
dans sa Maison , rue des Prouveres , le Lundi
12. Novembre 1736. et il continuëra les jours
suivans , à trois heures après midi.
Le sicur Thiout , le jeune , Maître Horloger à
Paris, connu pour faire des Pendules à Equation,
a inventé une maniere de les faire avec beaucoup
plus de diligence et les mêmes perfections qu'il
les faisoit ci - devant , au moyen d'une nouvelle
Découverte qu'il a faite pour les établir en trèspeu
de temps.Il évite des frais, qui lui procurent
la facilité de les pouvoir donner à meilleur marché
qu'il n'a fait par le passé ; il a crû être
obligé d'en donner avis au Public , afin que les
personnes curieuses , qui à cause de leur cherté ,
s'en passoient , puissent s'en pourvoir à présent
puisqu'on poura les avoir à meilleur compte. H
poura encore apliquer sa Quadrature à toutes
sortes de Pendules qui sont déja faites , comme
si elles avoient été faites exprès , pour faciliter
ceux qui en ont déja ; il poura les rendre à Equation
, comme celles qu'il fait , il fera bonne
compositions à ceux qui lui feront l'honneur de
P'aller voir , tant pour ces sortes de Pendules
que pour d'autres Ouvrages ordinaires . Il demeure
ruë de Gévre , proche le Pont Notre- Dame,
à la Pendule du Temps Vrai.
If
2090 MERCURE DE FRANCE
Le sieur Neilson , Ecossois , reçû à S. Côme ,
Expert pour la guérison des Hernies ou Descen
tes , demeure au Coq d'or , rue Dauphine , au
premier Apartement , à Paris.
Il traite ces sortes de Maladies d'une façon
particuliere , et sans que le Malade soit empêché
de vaquer à ses affaires . Il donne aussi son Avis
er ses Remedes à ceux qui sont dans les Provinces;
soulage les Hernies les plus inveterées ; rend
cette incommodité suportable et en empêche
les mauvaises suites .
Il a aussi inventé de nouveaux Bandages pour
P'un et pour l'autre Sexe , d'une façon Méchanique
à ressort et élastique , toute singuliere er la
plus propre pour retenir les Parties et en faciliter
la guérison, sans embarras ni incommodité , tant
ils sont légers , minces et aisés à porter.
Toutes personnes , sans avoir de Descentes ,
pendant qu'ils font des exercices violens , comme
de jouer à la Paume , courir la Poste à che,
val ou en chaise , aller à la Chasse , &c . auroient
bésoin de ces Bandages , pour se garantir de pa
reils accidens .
Ceux qui en auront besoin dans les Provinces,
auront la bonté d'envoyer leur mesure , de la
prendre précisément au- dessus de l'Os Pubis , et
s'ils ont des Hernies ou Descentes , marquer de
quel côté , et s'ils en ont des deux côtés , indiquer
celui qui est le plus malade.
Nota. Il ne reçoit point de Lettres sans que lo
port en soit payé.
CHANSON
THON
PUMIC
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
SBAR
LENOX
AND
TELUUN
FOUNDATIOÑO
,
SEPTEMBRE. 1736. 2091
ນ
CHANSON.
Par M. Fuzilliers le fils.
A Mour , je ne songe qu'à rire »
Pour moi tu n'as plus de douceurs ,
Mon coeur abjurant ton Empire ,
Oublie aisément tes faveurs ;
On perd trop tôt ce que l'on aime ,
Ton caprice est extrême ,
Souvent tu t'aplaudis d'une infidelité ,
En te donnant pour petit Maître;
Ah ! je reprends ma liberté ,
Puisque in prétends toujours l'être.
SPEC
2092 MERCURE DE FRANCE
***** *** *******
SPECTACLES.
MAURICE Empereur d'Orient , Tragé
die représentée au College de Louis LE
GRAND des Peres de la Compagnie de.
Jesus , pour la Distribution des Prix ,
fondés par S. M. le premier Août 1736
après midy.
M
ARGUMENT.
Aurice ayant laissé périr dans les
fers un nombre considerable de
ses Sujets qu'il avoit refusé de racheter ,
et de retirer d'entre les mains du Roy
des Abares , il reconnut sa faute , et
demanda à Dieu qu'il l'en punît en ce
monde plutôt qu'en l'autre . Dieu lui
fit connoître en songe que sa priere
étoit exaucée. Phocas fut l'instrument
dont le Ciel se servit pour le punir.
Cet Usurpateur entra dans Constantinople
à la tête de l'Armée Imperiale qui
s'étoit révoltée ; et pour s'assurer le Diadême
, il fit mourir l'Empereur Maurice
avec ses enfans . Ce Prince pénitent
reçut le châtiment de sa faute avec une
constance héroïque , et une soumiſſion
parfaite
SEPTEMBRE . 1736. 2093
parfaitement chrétienne. Au lieu d'éclater
en plaintes contre la cruauté du
Tyran , il adora la justice des Jugemens
de Dieu , et prononça souvent ces paroles
, qui furent les dernieres de sa vie :
Vous êtes juste , Seigneur , et vos Jugemens
sont équitables. Theoph. Zon . Niceph .
Baron . & c .
La Scéne est à Constantinople dans le
Palais Imperial.
On ouvre le Theatre par un Prologue
en forme de Dialogue , &c.
>
L'ECOLE DE MINERVE ou de la Sagesse
, Billet Moral dansé à la suite de
la Tragédie dont on vient de parler . On
tâche ici d'instruire en divertissant. C'est
ce qu'annonce par lui-même un Specta
cle qui porte ce titre.
Division du Ballet.
Minerve ou la Sagesse , nous donne
plusieurs Leçons pour la conduite de la
vie. On en choisit quatre principales
qui font les quatre Parties du Ballet. Ií
faut 1 ° . Cultiver ses talens. 2 ° . Regler
ses desirs . 3. Profiter des occasions.
4. Eviter les écueils.
Gij Onver
2094 MERCURE DE FRANCE
Ouverture.
Premiere Entrée. Le Génie de la Folie
porté sur un Char bizire , vient avec ses
Suivans pour prendre possession de l'Empire
du Monde. Des Personnes de tout
ge , sur tout les jeunes gens , accourent
vers ce Génie , et commencent à suivre
ses Loix.
II. Entrée, Minerve descend de l'Olympe
avec une troupe de Génies céleschasse
le Génie de la Folie , et ouvre
une Ecole pour l'instruction des hommes
.
1. Partie Premiere Leçon de la Sagesse
Il faut cultiver ses Talens.
1. Entrée . Le Talent pour les Sciences.
Plusieurs Eleves des Muses viennent à
la Fontaine d'Hypocrêne pour y puiser
le bon goût de la Poësie . Poëtes Héroï'-
ques , Poëtes Tragiques , Poëtes Comiques
, et Poëtes Lyriques.
II . Entrée. Le Talent pour les Arts
Militaires . On représente ici un Essay,
de quelques Arts Militaires , dont on a
depuis peu établi des Ecoles dans diverses
parties du Royaume , Trompettes
Timballiers , Carabiniers , et Bombardiers..
III. Entrée. Le Talent pour la Judicature
SEPTEMBRE , 1736. 2098
ture. Themis assise sur son Tribunal ,
exerce les fonctions de la Judicature avec
une équité infléxible . Themis , Officiers
de Themis , Solliciteurs , Plaideurs , Or
phe ins et Harpies.
II. Partie. Seconde Leçon de la Sagesse .
Il faut regler ses desirs.
1 Entrée. Le defir des Honneurs.
Abdolonyme issu du Sang des Rois de
Sidon , libre de toute ambition , s'occu
pe à cultiver un Jardin , lors qu'Alexandre
vient lui offrir la Couronne , et lefait revétir
de tous les ornemens Royaux. Abdo
lonyme , Compagnons d'Abdolonyme,
Jardiniers ,Alexandre, Officiers de sa suite.
Z
II. Entrée. Le Defir des Richesses .
Des Méxiquains préferent l'utile au brillant
, et donnent à des Marchands Européens
des lingots d'or pour des instrumens
de fer , propres aux usages de la
vie. Méxiquains , Marchands François ,
Espagnols et Hollandois & c .
III. Entrée. Le Desir des Plaisirs . De
jeunes François , à l'exemple des Lacedémoniens
, évitent les attraits de la velupté
, qui amollit les hommes , et s'adonnent
à des divertissemens qui contribuent
à la santé du corps , et le rendent
plus agile. Jeunes François , et Gé
nies de la volupté , qui viennent pour
Giij per
2096 MERCURE DE FRANCE
1
"
percer les jeunes François de leurs traite,
et les charger de chaînes
Jeunes François , qui après avoir des
armé les Génies de la volupté et les avoir
enchaînés , se servent de leurs armes
contre divers animaux. Autres jeunes
François qui ont changé en Raquettes
les Arcs des Génies de la volupté , et leur
ont arraché les aîles pour en faire des
volants.
III. Partie. Troisiéme Leçon de la Sagesse.
Il faut profiter des occasions.
1. Entrée. Prendre bien son temps . Des
Eleusiens formés à l'agriculture par les
soins de Triptoleme , profitent du beau
temps pour faire la moisson. Triptoleme,
Eleusiens de sa suite , Moissonneurs , et
Batteurs de Bled .
11. Entrée. Profiter du bon vent. Les
Argonautes ayant profité d'un vent favo
rable , arrivent à Colchos , et enlevent
la Toison d'or , au moment que le Dra
gon qui la gardoit s'est endormi . Jason
Argonautes , Matelots , Vents , Typhis
conducteur des Argonautes.
-III. Entrée. Vendre et acheter à propos.
Mercure fait annoncer à son de
trompe une Foire franche. On y vient
de toutes parts , pour vendre et acheter
pendant le temps de la franchise. Mer
cure
SEPTEMBRE . 1736. 2097
cure , la Renommée qui annonce la Foire
franche , Marchands , Acheteurs de miroirs
, Acheteurs de tabatieres , et Enfans
qui achetent des sifflets .
IV. Partie. Quatriéme Leçon de la
Sagesse . Il faut éviter les écüeils.
I. Entrée. La Présomption . Pan avec
son Pipeau présume de l'emporter sur
la Lyre d'Apollon. Midas ose prononcer
entre les deux Concurrens , et adjuge
la Couronne au Pipeau .. Apollón pùnit
le mauvais goût du Roy Phrygien , en
lui donnant une coëffure , symbole de
l'Ignorance. Pan , Suivans de Pan , Apol .
lon , Suivans d'Apollon , Midas , Suivans
de Midas.
11. Entrée. L'Indiscretion . Il est des
Indiscretions de plusieurs especes . On
expose ici une des plus ridicules , et des
des plus criminelles . C'est la curiosité
indiscrete de ceux qui veulent découvrir
les choses futures par des voyes
aussi vaines qu'illégitimes. Curieux indiscrets
, Diseurs de bonne avanture ,
Magiciens , Spectres , Géant , Hommes
déguisés en Turcs qui punissent les Curieux
indiscrets .
III. Entrée. L'Inaplication. Un des
écüeils les plus ordinaires dans le cours
de la vie , c'est l'inaplication . Afin de
G.iiij lę
2098 MERCURE DE FRANCE
le rendre sensible , on représente ici des
personnes de differentes conditions qui
abandonnent des occupations sérieuses ,
pour courir à des Spectacles frivoles.
Tandis qu'ils y donnent toute leur attention
, des Filoux sont attentifs à toute
autre chose , et font leur main. Jeunes
Etudians , Tailleurs , Forgerons ,
Emouleurs , autres Artisans , Bâteleurs ,
qui attirent l'attention des gens inapl
qués à leur devoir , Vielleurs , Montreur
de curiosité , Filoux , qui profitent
de l'inaplication des hommes .
Ballet general.
Les Hommes qui ont goûté les Leçons
de Minerve , viennent lui rendre hommage.
Ceux même qui avoient paru dévoués
au Génie de la Folie , se déclarent
pour la Sagesse , et la prennent pour
guide.
Les Danses sont de M. Malter l'aîné.
LES
SEPTEMBRE. 1736. 2099
LES ROMANS , Ballet Heroique représenté
par l'Academie Royale de Mu
sique pour la premiere fois le Jeudy 237
Août 1736. Ce Ballet a été reçû favorablement
du Public ; le Poëme est de M ***
et la Musique de M. Niel. En voici
l'Extrait.
au
E Théatre représente au Prologue
le Palais de la Fiction ; certe Déesse
y paroît assise sur un Trône ; 1 Imagination
, le Goût , et quantité de Génies différens
l'environnent ; des Peuples de
toutes les Nations chantent ses loüanges .
Un Amateur , et une Suivante de la Fiction
chantent alternativement avec le
Choeur :
Triomphez , Déesse charmante ;
Les plus aimables Jeux regnent dans votre cour
Toujours nouvelle et toujours plus brillante ,
Vous chantez tour à tour
La Gloire , la Vertu , les Plaisirs et l'Amour.
La Fiction , descenduë de son Trône ;
expose le sujet par ces Vers :
Je vais peindre en ces lieux charmans ;
Des Amans fortunés , après quelques tourmens ;
G V.
Dea
2100 MERCURE DE FRANCE
Des Bergers tendres et timides ,
Des Heros intrépides ;
Mortels , aplaudissez à mes nouveaux Romans
Clio , irritée des hommages que les
Mortels rendent à la Fiction , vient s'y
oposer ; après avoir disputé quelque
temps avec sa Rivale , elle consent à s'ac
corder avec elle en faveur de Louis ; elles
chantent ensemble ces Vers :
Cédons- nous l'une à l'autre une égale Victoire
En faveur de LOUIS , unissons nos desirs ;
Clio.
Occupez - vous de ses plaisirs
La Fiction. Je prends le soin de ses plaisirs ;
Et laissez à Clio le récit de sa gloire ,
Et je laisse à Clio le récit de sa gloire.
La Renommée annonce à Clio que Louis
va rendre la Paix à la Terre , et l'invite
à chanter sa gloire : Clio se retire en die
sant à la Fiction :
Adieu , je pars ; c'est Louis qui m'apelle ,
Il faut que ma Trompette annonce sa grandeur
Pour ses amusemens imitez mon ardeur.
La Fiction anime ceux qui forment sa
Cour à témoigner par leurs Chants et
par leurs Danses le plaisir que la Paix
leur
SEPTEMBRE. 1736. 2101
feur cause : le Prologue finit par ces Vers
chantés par le Choeur :
Que la Paix dans ces Lieux tranquilles
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux .
Premiere Entrée. La BERGERIE . Le Thea
tre représente un Boccage . Le vieux Berger
Arcas , qui paroît endormi , est éveillé
par le bruit que l'Amour fait en volant ;
il le voit ; il le suit des yeux ; l'Amour
le laisse en arriere et reparoît sur le
Théatre. Il expose le sujet de cette pre
par ces Vers : miere Entrée
د
Vengeons -nous ; vengeons- nous des insensibles
coeurs ;
Ne cessons point de leur faire la guerre ;
Tout doit sentir mes traits vainqueurs ;
J'en ai blessé le Maître du Tonnerre.
Dans ces Lieux consacrés aux soupirs , aux langueurs
,
J'ai vû le jeune Iphis , dédaignant mès faveurs ,
N'entretenir une aimable Bergere
Que du chant des oiseaux,et de l'émail des fleurs
Ah ! leur indifference excite ma colere :
Avant la fin du jour ,
Als parleront d'amour .
Gvj
L'A2102
MERCURE DE FRANCE
L'Amour se retire à l'aproche d'Arcas
, qui annonce l'arrivée de cet aimable
Dieu à tous les Bergers et à toutes les
Bergeres , à l'exception d'Iphis et de
Doris ; cette annonce de l'Amour fait
une premiere Fêre ; la Troupe des Bergers
et des Bergeres étant sortie pour
aller chercher l'Amour , Iphis et Doris
qui arrivent sans être instruits de rien
font un Dialogue dans lequel ils se confirment
dans le dessein qu'ils ont formé
de n'aimer jamais ; ils entendent une
voix plaintive ; l'Amour sous la forme
d'un Enfant , se présente à eux ; ils s'offrent
à soulager les maux dont il se
plaint ; il leur en marque sa reconois
sance ; accablé de sommeil , ou plûtôt feignant
de l'être , il se jette sur un lit de
gizon , laissant à terre son Arc et son
Carquois ; la curiosité engage Iphis et
Doris , à porter leurs mains sur ses Armes
; mais à peine les ont-ils touchées ,
qu'ils se sentent blessés jusqu'au fond
du coeur
; c'est
par
là que
l'Amour
se
venge
de leur
indifference
. L'Amour
les
voyant
allarmés
, s'aproche
d'eux
, et
leur
de mande
le sujet
de leurs
plaintes
;
Doris
lui avoue
le cruel
effet
que
sa curiosité
et celle
d'Iphis
ont produit
; l'Amour
leur
répond
ironiquement
:
Na
SEPTEMBRE. 1736. 21og
Ne craignez rien , ce mal n'est pas funeste ,
On en guérit trop aisément.
Comme Doris lui en demande le re
mede , il lui répond :
Aimez-vous seulement :
L'Hymen fera le reste.
Tous les Bergers viennent se rendre
auprès de l'Amour, et le font reconnoître
à Iphis et à Doris ; ce Dieu se retire , en
disant aux deux blessés , qu'il va tout préparer
pour leur Hymen . Les Bergers et
les Bergeres chantent le triomphe de
l'Amour , et forment une Fête des plus
riantes ; on y admire sur tout une Chaconne
des plus gracieuses ; les Danses et
les Chants en sont également aplaudis.
Cette charmante Fête finit par ces Vers ,
chantés alternativement par une Bergere
et par les Chours :
Quand on aime bien ,
Tout plaît , tout enchante
Quand on n'aime rien ,
La vie est languissante .
Deuxième Entrée. LA CHEVALERIE . Le
Théatre représente une Forêt. On y découvre
dans le fond , à gauche , le Palais
de
2104 MERCURE DE FRANCE
de Roger à droite , un Cirque , ou
Champ de Mars. Marphise , Fille de
Roger , surnommé par Charlemagne
Chevalier sans peur , déguisée sous la
figure de Ferragus , Prince de Castille ,
ouvre la Scéne , et expose ainsi le
motif de son déguisement :
Tendre Amour , seconde mes voeux
Et pardonne à mon coeur une épreuve cruelle ,
Qui doit rendre un instant mon Amant malý
heureux .
Si les tourmens serrent tes noeuds ,
Notre chaîne en sera plus belle .
Tendre Amour , seconde mes voeux ;
C'est pour la gloire de tes feux ,
Que je veux rendre un coeur plus tendre et plus
fidelle.
Roger , pere de Marphise , vient ache
ver l'exposition par ces Vers :
De ce Casque enchanté
J'admire la puissance ;
La voix , les traits , tout , jusqu'à la fierté
Du Prince de Castille , offre en vous l'aparences
Bientôt , ma Fille , avec cet art trompeur,
Du Fils de Constantin vous connoîtrez le coeur .
On expose encore que c'est la sçavante
Melisse
SEPTEMBRE. 1736. 210
Melisse qui a fait cette heureuse métamorphose.
Marphise se retire , voyant
aprocher Leon.
Roger fait entendre à cet Amant empressé
, que Ferragus , amoureux de sa
Fille Marphise , prétend lui en disputer
la possession les armes à la main ; Leon
accepte le défi , &c. Après un court monologue
, dans lequel Leon s'excite à un
combat d'où dépend toute sa félicité , le
faux Ferragus arrive , et fait des brava
des auxquelles Leon veut répondre à
coups d'épée ; Roger vient suspendre
leur combat , et leur dit que c'est aux
Champs de Mars , et aux yeux de tous
les Chevaliers qu'il faut vuider ce duel
amoureux ; les deux combattans y courent
; Roger tremble pour sa Fille , toute
vaillante qu'elle est ; Melisse vient lé
rassurer par ces Vers :
Non , Roger , demeurez et soyez sans allarmes
Vous connoîtrez dans un moment
. Le pouvoir de mes charmes.
Roger lui répond :
Malgré votre Art sublime,
Je crains un Amant furieux ;
Un Héros que l'Amour anime
Est aussi puissant que les Dieux.
On
2106 MERCURE DE FRANCE
On entend un bruit de voix qui annonce
la victoire du faux Ferragus ; Roger
et Melisse se retirent , pour entendre
les plaintes de Leon , et pour connoître
par- là s'il est digne de posseder Marphise.
Les plaintes de Leon sont très - touchantes
; son ennemi vient l'exhorter à lui
céder Marphise , s'il ne veut périr . Leon
lui demande la mort ; Marphise persuadée
de son courage et de son amour , ôte
enfin son Casque enchanté , et se fait
connoître à lui ; les Chevaliers des deux
partis viennent célebrer une union si
belle , et si bien assortie.
Troisiéme Entrée. La FE'ERIE . Le
Théatre représente les Jardins enchantés
du Palais de Démogorgon . Logistile ;
Fée principale , expose le Sujet par ces
Vers , qu'elle adresse à la seconde Féc .
Enfin voici le jour >
Oà le Monarque heureux de ce brillant Empire
Va faire éclater son amour
'Aux yeux de la Beauté pour qui son coeur soupires
Elevée en ces Lieux , fermés de toutes parts ,
Aucun Mortel encor n'a frapé ses regards .
"
La Fée Principale voyant paroître
Eglantine , sort pour aller trouver Démogorgon
, à qui elle a quelque chose
SEPTEMBRE. 173. 2107
communiquer ; pour éprouver le coeur
de cette jeune Princesse , élevée dans
l'ignorance ; une troupe de Fées chante
devant Eglantine , les plaisirs d'une vie
Innocente ; elle interrompt leurs Jeux
par le récit d'un Songe , dont elle est
toute occupée ; le voici :
Dans un bocage sombre ,
Jé cédois un moment aux douceurs du sommeil ,
Un objet inconnu , dans un noble apareil ,
Est venu près de moi se reposer à l'ombre , &c.
Heureuse de l'entendre , heureuse de le voir ,
Il prenoit sur mon coeur un absolu pouvoir ;
Enfin je lui trouvois mille graces nouvelles ,
Que n'ont point , à mes yeux , les Nymphes les
plus belles.
A peine Eglantine a t'elle achevé le
récit de ce Songe , aussi Ateur que
mysterieux , qu'elle voit sortir d'un Myrthe
le même objet qui a frapé ses yeux
pendant son sommeil ; toutes les Fées se
retirent ; Démogorgon est cet aim ble
Inconnu ; il lui parle un langage qu'elle
n'a jamais entendu ; il s'exprime ainsi :
Si je pouvois vous enflammer ,
Vous sçauriez ce langage aussi bien que moimême
;
D'un coeur qui sçait aimer
L'Eloquence
2108 MERCURE DE FRANCE
L'Eloquence est extrême ;
Rien ne dit mieux qu'on aime ;
Que l'embarras de l'exprimer.
Eglantine , charmée d'un entretien sf
doux à ses oreilles , se laisse entrainer
au penchant de son coeur ; elle aime autant
qu'elle est aimée. Logistile , d'accord
avec Démogorgon , employe un strata,
gême pour éprouver le coeur de cette ,
aimable Novice ; elle feint d'être irritée,
de l'audace de l'Inconnu qui vient de lui
parler un langage qu'elle avoit toujours
ignoré ; elle le fait enlever par des Esprits
, qui le transportent dans son Pa
lais; elle dit à Eglantine qu'elle lui a destiné
Démogorgon pour Époux , et qu'il
faut oublier cet Inconnu qui vient de
lui parler ; Eglantine , fidelle à son premier
objet , est prête à achever un serment
qu'elle fait de n'aimer jamais Dé-.
mogorgon , lorsque ce Prince amoureux
vient l'interrompre : O ciel , lui dit- il ,
qu'allez- vous dire ? Que mon coeur n'aimera
que vous , ui répond la Princesse ; l'hymen
de ces deux Amans occasionne la
Fête de cette derniere Entrée , et le Palais
de Démogorgon en fait la Décoration ,
qui est des plus brillantes et des mieux
entendues qu'on ait vû à l'Opera
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. ziog
LETTRE de M. de B. écrite de
Paris le 28. Acût.
J
' Ay reçû, Monsieur , la Lettre que vous me
fites l'honneur de m'écrire hier. Votre poli
tesse et votre attention à ne vouloir point me
citer pour l'Auteur du Ballet des Romans , malgré
la voix publique qui me le donne , est une
marque d'amitié à laquelle je suis extrémemeng
sensible.
J'ai promis avec serment de ne point déclarer
Je nom de l'Auteur du Ballet en question , nonseulement
en cas de chute ( la charité Pexige )
mais encore en cas de succès , ce qu'on n'exige
point ordinairement. J'ai fait la même promesse
pour tous les badinages semblables qui sortiront
de sa plume et qu'il veut bien me confier. S'ils
ont le bonheur de plaire aux honnêtes gens ,
leurs soupçons et leurs suffrages me dédommageront
du péril de les ennuyer , que je veux bien
courir pour mon intime ami.
J'ai entendu des gens assés peu instruits pour
vouloir lui disputer le foible honneur d'avoir
composé ce Ballet , et pour le vouloir donner à
un jeune homme qui n'est plus , et qui , dit- on ,
avoit beaucoup d'esprit. Tout ce que je sçais , et
que je dois dire pour leur justification et celle
de mon ami , c'est que ce jeune homme avoit
eû le dessein de traiter un pareil titre , qu'il en
avoit fait un Prologue qui subsiste en entier et
en Musique excellente , entre les mains de M.
Niel , avec quelques autres fragmens que l'on se
fera un plaisir de faire connoître lorsqu'il en
sera question ; et qu'enfin dans le millier de Vers ,
qui composent actuellement de Ballet des Romans
scl
2110 MERCURE DE FRANCE
tel qu'on vient de le donner au Public , il y en a
25. ou 25. qui apartiennent au défunt et qui
pouvoient se suprimer et être aisément rempla◄
cés , si le Musicien n'eût désiré les conserver à
cause de sa Musique . S'ils étoient assés beaux pour
bonorer la memoire du Poëte qui n'est plus , je
connois trop l'Auteur vivant pour croire qu'il
voulûr s'en décorer . Le Rôle du Corbeau paré
des plumes du Paon , ne sera jamais le Rôle de
celui que je justifie . La Famille , au surplus ,
sans doute , entre ses mains les manuscrits du
jeune Magistrat qu'elle a perdu ; je la suplie de
les faire examiner et d'obliger par ce moyen à
rendre à mon ami la justice qui lui est dûë. J'ai
l'honneur d'être , & c.
•
a
On continue tojours la Représentation du Ballet
des Romans ; on y ajoû : a le 23 de ce mois
une nouvelle Entrée , qui a pour titre le Merveil
leux, et qui est fort aplaudie. Nous en dirons quel
que chose de plus dans le prochain Journal .
Le sieur de la Lauze, jeune Danseur , très-vit
et léger , brille extremement dans ce Ballet , de→
puis qu'il y danse une Entrée de Paysan , avec
toute la précision , l'expression et les graces
dont ce caractere est susceptible .
•
FANFARE du Caprice d'Erato ;
Divertissement de M. Colin de Blamont
, executé sur le Théatre de l'Académie
Royale de Musique. Parodie par
M. Fuzillier , le Fils.
J'Ai pour me satisfaire ,
Nouvelle Maîtresse , et toujours bon vin vieux ,
Amis
SEPTEMBRE. 1736. 211
Amis , peut- on se faire
Un sort plus doux et plus heureux ?
Pourquoi tant rechercher
Une Coquette que l'on voit s'afficher
Et qui pour trop vouloir
Se fait valoir
Du matin jusqu'au soir.
J'ai pour me satisfaire ,
?
Nouvelle Maîtresse et toujours bon vin vieux
Amis , peut-on se faire
Un sort plus doux, et plus heureux ?
D'Iris l'infidélité
Porte à mon coeur une légere atteinteg
Oubliant sa beauté ,
J'imite aussi sa legereté ;
Je vole chés Araminte ;
C'es-là qu'en liberté ,
J'ai pour me satisfaire
Nouvelle Maitresse et toujours bon vin vieux ;
Amis , peut-on se faire
Un sort plus doux et plus heureux ?
BOUQUET présenté à Mlle Salle ;
le 15. Août 1736. par une jeune fille
de 5. an ,
J E crus rêver un jour ; vers le Palais des Graces
Maman me menoit par la main ,
2112 MERCURE DE FRANCE
En riant je suivois ses traces ,
Quand toutes à nos yeux aparurent soudain.
J'en vis une parfaite et d'un éclat suprême
Mon coeur charmé de ses attraits ,
Vous nommant crut après vous-même
Voler au gré de ses souhaits ;
Tu te trompes , dit- elle , arrête ma petite ;
Nulle de nous n'en a les vertus , le mérite ;
Moins jeune un jour tu le connoîtras mieux ;
Ta chére et charmante Maraine
Est au- dessus de nous ; c'est notre Souveraine ;
Par elle nous plaisons et regnons en tous lieux .
Prens ces fleurs , c'est demain sa Fête. i :
Embrasse- la , couronnes- en sa tête ;
Témoigné lui notre commun amour.
Non,ma Maraine, non , ce n'étoit point un songe;
La simple vérité ne fut jamais mensonge ,
Et je n'en doutai plus en revoyant le jour .
F. J.
On a apris de Vienne , que le 28. du mois
dernier , on y représenta sur le Théatre du Palais
Impérial l'Opera intitulé , Cyrus reconnu.
Le 4. Août , les Comédiens Italiens représente
rent une Piece nouvelle en Vers et en un Acre ,
qui a pour titre les Mascarades amoureuses , de
la composition de M. Guyot de Merville , er son
premier Ouvrage pour le Théatre Italien , lequel
a été très - bien reçû du Public ; voici l'Extraig
abregé du Sujet de la Piece,,
SEPTEMBRE. 1736 2113
Clitandre, jeune homme de qualité , fils de Do
rimon , est amoureux de Colette , jeune et jolie
Paysanne qu'il a vûë à Nanterre , où la Scene se
passe. Il se travestit en Paysan pour mieux ca
cher sa condition , et prend le nom de Lucas ;
sous ce déguisement , il ne manque pas
d'occa
sion de voir et d'entretenir Colette , il parvient
à s'en faire aimer. Clitandre n'avoit d'abord regardé
ce projet galant que comme un amu
sement , mais le mérite simple et naturel de
cette jeune Paysanne , fait une si vive impression
sur son coeur , que toutes les refléxions qu'il fait
sur la disproportion qui se trouve entre Colette
et lui , ne servent qu'à changer son humeur
gaye et badine en une sombre mélancolie , capa
bie d'alterer sa santé . Dorimon , son Pere , s'a
perçoit de ce changement qui le fait craindre
pour les jours de son fils ; il interroge Arlequin
son Valet et aparamment son Confident, pour en
sçavoir le sujet , celui ci le tire d'embarras en lui
aprenant la forte passion de son Maître pour
Colette . Ce Pere , aussi bon et aussi tendre , que
son fils est soumis et vertueux , lui demande l'explication
de ce changement . Son Fils lui avoue
sa nouvelle passion , et informe son Pere en mê
me-temps du mérite et des vertus de Colette .
Dorimon , qui aime tendrement son Fils , lui dit
qu'il ne s'oposera pas à ce mariage, auquel le soin
â
de la vie de son fils l'avoit déja presque disposé;
il lui promet aussi d'en parler à Mathurin , Pere
de Colette ; mais comme ce Paysan paroît prévenu
pour son état , qu'il préfere à celui des
Grands et des Riches , Clitandre fait trouver
bon à son Pere , qu'il reste toujours déguisé sous
le nom de Lucas , puisque ce déguisement l'a si
bien servi auprès de Colette , qu'il lui a procuré
le
2114 MERCURE DE FRANCE
•
le bonheur de s'en faire aimer. Dorimon y con
sent , et fait la demande de Colette à Mathurin
pour un jeune homme de sa connoissance , dont
l'établissement Pinteresse au dernier point , lui
prometiant même d'avoir soin de toute sa famille,
s'il ne s'opose point à ce mariage. Ma
thurin consent avec plaisir à cette union ·
pourvû , dit-il , qu'elle soit au gré de Colette , ne
voulant la contraindre en aucune façon . Dorimon
voulant aussi connoître par lui- même Colette
et ses sentimens pour l'Epoux qu'on lui a
proposé , a un entretien avec elle. Dorimon est
charmé du caractere de Colette et ne balance plus
à donner les mains à ce Mariage , qui doit faire
le bonheur de son Fils.
Clitandre arrive , toujours déguisé ; Colette lui
aprend le péril qui le menace en ui disant que
Dorimon vient de la demander en mariage à Ma❤
thurin pour un jeune homme de sa connoissance
; Lucas se divertit un moment de l'embarras
de sa Maîtresse ; il lui aprend enfin qu'il est
lui- même cet Amant que Dorimon lui destine
sans lui aprendre qu'il est son fils . Ils sortent
tous deux pour prier Mathurin de faire dresser
le Contrat , & c.
>
L'Amour de Clitandre pour Colette a fait
maître l'envie à Arlequin , son Valet , de faire
aussi quelque conquête à Nanterre ; il a trouvé
une niece de Mathurin , nommée Finette , fort à
son gré , et en est devenu amoureux . Cette jeune
Paysane est non-seulement très portée à la coquetterie
, mais elle prétend aussi épouser un
Gentilhomme . Nicole Servante de Mathurin et
cousine d'Arlequin , l'a informé de ces circonstances
. Là dessus Arlequin prend un fort bei habit
de son Maître , et sous ce travestissement il
Vient
SEPTEMBRE. 1736. 2115
vient faire la demande de Finette à Mathurin .
Nicole , de son côté , fait sçavoir à Finette l'arrivée
d'un grand Seigneur qui vient pour l'épouser
. Finette change d'habit et se pare de tout ce
qu'elle a de plus beau pour recevoir son futur
Epoux ; Arlequin arrive , il a une conversation
avec Finette , qui est charmée des graces et des
manieres de ce Seigneur. Ils sortent pour aller
faire un tour de jardin . Arlequin revient seul et
demande à Mathurin sa Niece en mariage ; il la
lui accorde après une conversation plaisante et
comique. Arlequin sort pour aller faire aussi
dresser son Contrat de mariage . Dorimon entre,
il est fort étonné de trouver Arlequin ainsi travesti
; celui- ci le prie bien fort de ne rien dire ,
en lui aprenant qu'il ne s'est travesti de la sorte
que pour faire plaisir à Clitandre . Dorimon a
la complaisance de ne pas découvrir tout d'un
coup la fourberie . Le Tabellion aporte le Contrat
de mariage de Colette et de Lucas , après la signature
, il présente à Mathurin celui de Finette
et du prétendu grand Seigneur ; Clitandre l'arrache
des mains du Notaire , et fait connoître
Arlequin pour son Valet , et non pour le Prétendu
de Finette , qui déchire elle - même par dé.
pit le Contrat , et se retire. Dorimon survient, il
aprend à Mathurin et à Colette que le faux Lucas
est son Fils Clitandre , Mathurin est ravi
d'un Mariage si avantageux pour sa Fille.
Cette Piece , qui est très bien écrite , très- bien
imaginée et parfaitement bien représentée , est
suivie d'un Divertissement pour celebrer ce Mariage
. Le sieur Deshayes , qui représente le Rôle
de Lucas dans la Piece , danse un Pas de Trois
de sa composition , avec deux Paysannes ; cette
Danse a été extrêmément aplaudie.
H Le
2116 MERCURE DE FRANCE
Le Mardi 14.Août, on donna au Théatre Fran
çois la premiere Représentation de la Tragédie
de Pharamond , qui fut extrêmement aplaudie .
Nous en donnerons l'Extrait , accompagné du
jugement du Public.
Le 17. Septembre , les Comédiens Italiens
donnerent la premiere Représentation de deux
Pieces nouvelles d'un Acte chacune , la premiere
en Prose , intitulée , la Famille , et la seconde en
Vers, intitulée, les Gaulois , de la composition de
M. Roinagnesy , ornée d'un Divertissement eg
d'un Vaudeville ; la seconde Piece est la Parodie
de la Tragédie de Pharamond , On parlera plus
au long de ces nouveautés , qui ont été trèsgoûtées.
Le 5. Septembre , l'Opera Comique donna la
premiere Représentation d'une petite Piece d'un
Acte , ajoûtée à celles dont on a déja parlé ; elle
a pour titre , les Coffres , avec des Divertissemens
de Chants et de Danses .
Le 25, on donna une autre Piece nouvelle d'un
Acte , intitulée , l'Intrigue inutile , de la composition
de M. Carolet , elle fut suivie d'un Ballet
Pantomime , intitulé , l'Ecole de Mars et le
Triomphe de Venus . Ces nouveautés ont été
aplandies du Public .
NOUSEPTEMBRE
. 1736. 2117
***************
NOUVELLES ETRANGERES .
D'AFFRIQUE.
Elon les dernieres Nouvelles reçues de Barbarie
, Muley Abdalha , après avoir fait mourir
la plupart des principaux Maures du parti de
Muley Ali , son frere , s'est rendu à Mequinez ,
et y a fait son Entrée publique avec beaucoup de
magnificence ; les Habitans l'ont reçû avec des
démonstrations extraordinaires de joye , et toutes
les personnes de distinction de la Ville sont
allées au-devant de lui à quelques lieues. Depuis
qu'il est à Mequinez , les Villes de Maroc , de
Fez , de Salé , de Tafilet et de Taradante , lui ont
envoyé des Députés pour le complimenter et
pour lui rendre hommage , il a assuré les Députés
qu'il auroit une attention particuliere à rétablir
la tranquillité dans son Royaume , et à
favoriser le Commerce . Il a divisé l'Armée des
Noirs en trois differens Corps , dont un est à
Ceuta , un à Taradante , et le troisiéme dans plusieurs
Villages voisins de la Place de Mazargam ,
qui apartient au Roy de Portugal.
E
RUSSI E.
N mandant à la Czarine la nouvelle de la
prise de Bacciesaray , le Comte de Munich
lui a envoyé un Plan du Palais que les Kans de
Crimée y ont fait bâtir pour leur demeure. Ce
Palais est fort vaste , il est entierement construit
de pierres , et la Place dans laquelle il est renfer-
Hij mé
2118 MERCURE DE FRANCE
mé est environnée de fossés très-larges , remplis
d'eau. On arrive à cette Place par un Pont de
pierre , et l'on entre dans la premiere cour du
Château par une porte fort élevée. D'un côté
sont les Ecuries , et de l'autre les logemens pour
les Esclaves du Kan ; au fond de la cour on voit
une Mosquée et les Bains de ce Prince . Dans la
seconde cour , sont ses Apartemens , dont les
murs en dedans sont reverus de Porcelaine , les
plafonds peints en mosaïque, et les planchers carrelés
de marbres de diverses couleurs. Le long du
Bâtiment , regne en dehors une galerie soutenue
par des colonnes , laquelle sert à garantir
du Soleil l'interieur des Apartemens . Les
Jardins sont ornés d'un grand nombre de bassins
et de cabinets revétus de marbre et les
Sources des Montagnes voisines de la Ville fournissent
de l'eau en abondance pour la culture de
ces Jardins et pour leur embellissement.
·
Le même General a mandé à la Czarine , que
depuis que l'Armée Moscovite avoit quitté les
environs de Bacciesaray , Capitale de la Crimée ,
un Corps de Cosaques qu'il avoit fait avancer
du côté de la Mer , avoit repassé par la Ville, et
qu'il avoit détruit le magnifique Palais que les
Kans y avoient fait construire. Il ajoûte que le
même Détachement avoit mis le feu à divers
quartiers de la Ville , dont la plus grande partie
a été réduite en cendres , et qu'avant que de s'éloigner
de Bacciesaray , il avoit détaché quelques
Troupes pour s'emparer de la Ville des
Juifs , qui en est très -proche et qu'on avoit
trouvée abandonnée par les Habitans.
La Czarine a apris en même- temps , que l'Ar
mée Moscovite , qu'on croyoit n'être partie de
Bacciesaray que le premier Juillet dernier , s'étoir
SEPTEMBRE. 1736. 2119
tôir mise en marche le 29. du mois de Juin ; qué
le lendemain l'avant- garde étant arrivée sur le
bord de la Riviere d'Almas , on avoit aperçû sur
l'autre bord un Corps considérable de Tartares
qui avoit canoné les Moscovites pendant quelque
temps que le premier Juillet ceux - ci avoient
passé la Riviere malgré les efforts des Ennemis
pour les en empêcher ; que le Comte de Munich
averti le 2. par quelques partis , de la marche
des Tartares vers la Riviere de Salgita , s'étoit
avancé avec toute l'Armée pour les attaquer ; que
lorsque les Moscovites furent arrivés à la vûë des
Ennemis, ces derniers s'étoient retirés en désordre
, après avoir tiré un grand nombre de coups
de canon , et qu'étant revenus attaquer Paîle gau
che du Comte de Munich , ils avoient eté repoussés
avec une perte considérable ; que le 3 .
8000. Moscovites et 2000. Cosaques , sous les
ordres du Prince Ismailoff , Lieutenant Feldt-
Maréchal et du Comte de Byron , Major Géné ~
ral , étoient allés se rendre maîtres de la Ville
d'Achtmeschef ; et qu'après l'avoir pillée et y
avoir inis le feu , ils avoient rejoint l'Armée , qui
ayant continué sa marche le jour suivant , avoit
brulé plusieurs Villes et passé la Riviere de Salgira.
Selon les mêmes Lettres , les Tartares , croyant
que le Comte de Munich avoit dessein d'aller
à Caffa pour en former le Siége , avoient rassemblé
toutes leurs Troupes près de cette Place,
et ravagé presque tout le Pays qui étoit entre
eux et les Moscovites. La difficulté de traverser
ce Pays , dans lequel l'Armée auroit manqué de
toutes les choses nécessaires , et les chaleurs,excessives
qui incommodoient beaucoup les Troupes
depuis quelques jours , ont engagé le Comte
Hiij de
2120 MERCURE DE FRANCE
de Munich à retourner à Précops , où l'Armée
arriva le 17.
La Czarine a aprouvé la Capitulation accordée
par le Feldt- Maréchal Lesci au Pacha d'Asoph
, laquelle porte que la Garnison qui est
sous les ordres de ce Pacha , sera conduite sous
une escorte jusqu'à la Ville d'Atsckuk , dans le
Cuban , mais qu'on ne lui accordera aucuns
honneurs Militaires ; qu'on rendra aux Officiers
et aux Soldats leurs Armes aussi- tôt après qu'ils
seront sortis de la Place ; que les uns et les autres
s'engageront par serment à ne point porter
les Armes pendant un an contre la Moscovie ;
que trois des principaux Officiers de la Garni
son demeureront en ôtage dans Asoph jusqu'au
retour de l'escorte donnée pour la conduire à
Atsckuk ; que les Turcs donneront au Général
Lesci un état des provisions qui sont dans la
Place , et qu'ils lui découvriront toutes les mines,
qui ont été faites pendant le Siege ; qu'ils ne
pouront rien emporter des Magasins ni des Arcenaux,
que tous les Habitans Arméniens, Grecs,
et autres Chrétiens Etrangers , qui sont dans la
Ville , auront la liberté d'y demeurer ,
mais que
les Mahométans seront obligés d'en sortir.
Les dernieres Lettres de Russie
portent que
Czarine a reçû les propositions d'accommode-
-ment , faites par le G. Seigneur , mais elle ne les
a point acceptées , parce que S. H. offre seulement
de lui céder la Vilie d'Asoph et une partic
petite Tartarie. de la
12:
Ces Avis ajoûtent que le Comte de Munich
s'est emparé depuis peu de la Ville de Kiper
dans la Crimée,et que les Habitans d'Oczakow,
qu'il avoit fait sommer de se soumettre à la Czarine
, étoient résolus de demeurer fideles au Kan
de
SEPTEMBRE . 1736. 2121
de Crimée ; comme cette Place n'est qué médios
crement fortifiée , et qu'en s'en rendant maître on
s'ouvre un passage dans la Bessarabie , le Comte
de Munich a proposé à S. M. Cz. d'en faire le
Siege.
POLOGNE .
N écrit de Warsovie , que l'Evêque de Cracovic,
le Palatin de Culm , le Castellan de
Myrdzy , le Comte Poninski , Référendaire de
Ja Couronne , et M. Suski , Régent de la Chancellerie
, ont été nommés pour examiner les Titres
de ceux qui se présenteront en qualité de
Créanciers du Roy de Pologne , et qu'ils ont dâ
s'assembler le TS. de ce mois à Lesna.
L
ALLEMAGNE.
•
E bruit court à Vienne , que le Grand Seigneur
a fait déclarer à l'Empereur qu'il lui
céderoit une partie de la Bosnie et de la Servie ,
si S. M. I. vouloit ne prendre aucun parti dans
les différends de Sa Hautesse avec la Czaríne.
Selon les Lettrés écrites de Valachie , sur la fin
du mois dernier , plus de 40000. hommes de
Troupes regiées s'étoient assemblés , par ordre
du Grand Seigneur , entre Bender et Choczin et
ils y avoient été joints pár 30000. Tartares.
Les mêmes Lettres confirment , que l'Arméé
Othomane , commandée par le Grand Visir
étoit attendue le 8. sur le bord du Danube , et
qu'on avoit jetté dès le mois dernier sur ce Fleuve
tous les Ponts dont les Troupes avoient bésoin
pour le passer.
On mande de Turquie , que la Noblesse de
plusieurs Provinces de Perse , avoit refusé de reconnoître
Thamas Kouli- Kan pour Roy , er
Hiiij qu'elle
2122 MERCURE DE FRANCE
qu'elle s'étoit déclarée pour le Cousin germain du
dernier Roy. Thamas Kouli Kan a été obligé de
détacher une partie de son Arinée pour soumet.
tre le parti qui lui est contraire , et les Turcs esperent
que cette division leur donnera les moyens
de faire lever le Siege de la Ville de Bagdad , ou
du moins d'y jetter du secours.
Le 28. du mois dernier , Leurs M. Imp . déclarérent
que la Duchesse de Lorraine étoit dans
le quatrième mois de sa grossesse .
Le Duc de Lorraine a offert 600000. florins à
la Princesse Anne- Victoire de Savoye , si elle
vouloit lui céder la jouissance de la Terre de
Hoff , qui a apartenu au Prince Eugene.
ct
On a apris de Belgrade , qu'un Corps de Tar
tares avoit fait des courses dans les environs ,
qu'il avoit massacré 40. Soldats Impériaux qui
gardoient un poste peu éloigné de cette Place.
*.
ITALIE. DE ROME.
ON a défendu, sous peine de la vie , aux
Transteverins , de s'assembler plus de cinq
sous quelque prétexte que ce soit , et l'on a dressé
des potences en divers endroits de leur quartier,
afin d'y pendre sur le champ tous ceux qui se
ront surpris en désobéissance .
Les Avis reçûs de l'Isle de Corse , portent que
le 29. Juillet , un Détachement de 2000. hommes
, commandé par le Colonel Marchelli, avoit
attaqué trois postes occupés par les Rebelles sur
les Frontieres de la Province de la Balagna ; que
deux de ces postes avoient été emportés, malgré
la vigoureuse résistance de ceux qui les défendoient
; que le Colonel Marchelli ayant passé
ensuite dans l'Isle de Rossa , pour en chasser les
Rebelles , ceux - ci s'étoient défendus avec tant
de
SEPTEMBRE. 1736. 2123
de valeur qu'ils l'avoient obligé de se rembarquer
; que malheureusement il s'étoit élevé avant
qu'il pûr regagner la terre , une violente tempête
qui avoit fait périr sa Barque et plusieurs des autres
qu'il avoit avec lui ; qu'on n'avoit pû le sau❤
ver , et qu'outre cet Officier , qui est fort regreté,
les Génois avoient perdu en cette occasion près
de 300. hommes.
On aprend par les dernieres Nouvelles de Gé
nes , que les Rebelles de Corse , oposés au parti
de leur principal Chef , ont à leur tête un nommé
Luc Ornani , qui se tient avec un Corps de
Troupes dans les Montagnes. Il est fort considéré
par les Rebelles de sa faction , et il ne né
glige rien pour détacher de la faction contraire
tous ceux dont la valeur et les autres qualités
peuvent lui être de quelque utilité.
Quoique le principal Chefdes Rebelles ait été
abandonné par une partie des siens , et qu'il ait eû
du désavantage dans plusieurs combats avec les
Troupes Génoises , il continue , non-seulement
de se défendre avec opiniâtreté , mais même depuis
qu'il n'est plus enfermé dans le Château de
Corte , il a attaqué plusieurs fois des Détachemens
des Troupes Génoises , ou de celles du parti
des Rebelles qui lui sont oposés. Ayant rencon
tré dernierement quelques- unes de ces dernieres,
commandées par le nommé Arighi , un de ses
plus irréconciliables adversaires , il les mit en
fuite. I ravagea ensuite toutes les terres qui
apartiennent à Arighi ou à la famille de ce Rebeile
, et il brûla plusieurs de leurs maisons, dans
P'une desquelles la mere et trois autres parens
d'Arighi ont péri au milieu des flammes . La
crainte d'éprouver de pareils traitemens , empêche
plusieurs ennemis du principal Chef
H v des
2124 MERCURE DE FRANCE
des Rebelles , de se déclarer contre lui.
La nuit du 18. au 19. du mois dernier ,"-il Y
eut à Florence un violent Ouragan , accompagné
de pluye et de grêle , le Tonnere tomba sur le
Monastere des Nouvelles Converties ; le Clocher
de l'Eglise de cette Maison a été entierement rés
duit en cendres , ainsi que quelques - unes des
Cellules des Religieuses , et le dommage eût été
beaucoup plus considérable , si l'on n'eût aporté
un prompt secours .
Les Lettres de Sicile marquent que le 29. Juillet
dernier , la Statue Equestre du Roy , faite
par ordre des Magistrats de Palerme , avoit été
placée sur le principal Quay du Port de cette
Ville , au bruit d'une triple salve d'Artillerie.
D'ESPAGNE.
E Roy a nommé le Marquis de la Mina son
Ambassadéur Extraordinaire auprès du Roy
de France . Don Ferdinand Trivigno , qui a été
chargé pendant quelques années à Paris des affaires
de Sa Majesté , retourne à Madrid pour y
exercer la Charge de Secretaire de la Salle des
Millions , dont le Roy a disposé en sa faveur.
I
HOLLANDE ET PAYS - PAS.
L paroît à la Haye un Ecrit , dans lequel on
expose les causes des differends survenus entre
les Espagnols qui habitent le Paraguay , et les
Portugais de la Colonie du S. Sacrement. On
assure dans cet Ecrit , que depuis l'année 1721-
ces derniers ont fait plusieurs usurpations sur les
Terres de la dépendance de Buenos Ayres , et
que les Habitans du Paraguay ont encore plus
sujet
SEPTEMBRE. 1736. 2125
sujet de se plaindre de l'usage que les Portugais
font des Pays usarpés , que des usurpations même
; qu'on y a compté dans l'année derniere
plus de 40. Vaisseaux Etrangers qui y faisoient
la contrebande ; que le Gouverneur de Buenos
Ayres , pour prévenir la ruine totale du Commerce
de la Province confiée à ses soins , s'est
déterminé après avoir eû recours inutilement à
la voye des négociations , à employer la force
pour resserrer les Portugais dans les limites qui
leur ont été prescrites par les Articles V. et VI.
du Traité d'Utrecht.
STANCES présentées à M. le Comte
de Gacé , Fils de M. le Marquis
de Matignon , âgé de s . ans.
Qu
Uel Astre à mes yeux se présente è
Quel est ce visage riant ?
Sous une taille si charmante ,
Est- ce un Dieu , n'est-ce qu'un Enfant ?
Du Dieu qu'on adore à Cithere
Je reconnois en lui les traits ;
De Venus son aimable Mere
Il a les yeux et les attraits.
Déja les Graces demi nuës ,
Pour venir lui faire la cour ,
Avec les Nimphes ingénuës ,
S'empressent de quitter l'Amour.
H vj Surpris
2126 MERCURE DE FRANCE
Surpris de leur prompte retraite ,
Amour voudroit les retenir ...
Mais non ; charmé de sa défaite ,
A son vainqueur il va s'unir.
De vaincre tu pouvois prétendre ,
Aimable Enfant , sans ce secours
Un coeur peut-il ne pas se rendre
A qui se rendent les Amours ?
T
M
Un jour pour une autre victoire ,
Tu braveras d'autres hazards ,
Sous les Etendarts de la gloire.
Tu fus Amour , tu seras Mars.
*
Il est mille exemples à suivre
Dans les Matignons tes Ayeux ;
En toi nous les verrons revivre ,
Et tu feras encor plus qu'eux.,
M
*
Digne Eleve d'un Oncle illustre ,
Quels faits signaleront ton bras ?
Héros dès ton troisiéme lustre
Sous lui que n'oseras -tu pas ?
* Le Maréchal de Coigny.
"
M
Mais
SEPTEMBRE. 1736. 2127
Mais c'est trop tôt parler de guerre , j
A ton âge est- il des vainqueurs ?
Borne tous tes combats à plaire ,
Ton triomphe à gagner des coeurs.
Par un Auteur âgé de 17. ans.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LEpremierde ce mois, on célebra avec les
(
cérémonies accoûtumées dans l'Eglise de
l'Abbaye Royale de S. Denis , le Service solemnel
qui s'y fait tous les ans pour le repos de
l'Ame du feu Roy Louis XIV. L'Evêque de
Mende y officia pontificalement , et la Messe
fat chantée par la Musique. Le Roy accompa
gné du Duc d'Orleans , du Duc de Bourbon
du Comte de Clermont , du Prince de Conty ,
du Prince de Dombes , du Comte d'Eu , du
Comte de Toulouze , et de ses principaux Officiers
, assista à ce Service , après lequel S. M.
vit le Trésor , et les nouveaux Bâtimens de
l'Abbaye.
EXTRAIT d'une Lettre Ecrite de S. Denis le
4. Septembre. Le 31. du mois dernier , S. E.M. le
Cardinal de Fleury vint coucher à l'Abbaye de
S. Denis. Le R.P.Claude Dupré, SuperieurGéneral
des Bénedictins de la Congregation de S. Maur,
accompagné de ses Assistans, du R. P. D. Joseph"
Castel,
2128 MERCURE DE FRANCE
Castel , Prieur , et de tous les Religieux de la
Maison , le reçut à l'entrée de l'Eglise , lui présenta
l'Eau- benite et le conduisit dans le Sanctuaire.
Après y avoir fait sa Priere , S. E. visita
les Lieux Réguliers de cette Vaste et Magnifique
Abbaye , avec une agilité qui charma tous
ceux qui en furent les témoins .
Le lendemain premier Septembre, le Roy arriva
vers les onze heures à S. Denis. S. M. en
descendant de son Carosse à la Porte de l'Eglise,
y trouva plus de cent Religieux en Aubes et en
Chappes , et s'étant mis à genoux , Elle baisa
la Croix, dite de Philippe Auguste , qui lui fut
présentée par le R. P. Prieur , lequel eut l'honneur
de haranguer le Roy au nom de sa Communauté.
Le R. P. Géneral prit ensuite la parole , er
de mois l'humble dévouement , exposa en peu
et les voeux ardens et continuels de toute sa
Congregation pour un Monarque si Religieux .
Sa Majesté,ayant à ses côtés ces deux RR . Peres,
fut conduite processionellement sous un Dais
jusqu'à son Prie Dieu , où avec une modestie
digne de sa Foy et de sa Piété , elle assista au
Service solemnel de l'Anniversaire de LOUIS
XIV.
Après le Service , le Roy passa dans l'Interieur
du Monastere , monta au grand Dortoir , entra
dans quelques Cellules , visita les autres Lieux
Réguliers , et alla voir enfin le Trésor , où on
lui montra la Couronne et les Habits de son
Sacre. Comme le Roy alloit remonter en Carosse
, le R. P. Géneral le harangua de nouveau
à la Porte de l'Eglise , et dit » que le Spec-
» tacle si nouveau , et si édifiant que S. M. venoit
de donner à la Ville , à la Cour , à tout
→ son
22
SEPTEMBRE . 1736. 2129
>
» son Royaume , et à toute l'Europe , en rendant
ses pieux Devoirs à son Auguste Bisayeul,
» de glorieuse Mémoire , lui assuroit , aux ter-
» mes de la Loy , le Regne le plus long et le
»plus florissant.
*
Le Comte d'Aubigné , Lieutenant Géneral des
Armées du Roy , et qui étoit Inspecteur d'Infanterie
, en a été nommé Directeur Géneral.
Le Roy étant parti de Compiegne le 27. du
mois dernier , Sa M. vint coucher à Chantilly ,
et y resta jusqu'au premier de ce mois , qu'elle
en partit pour S. Denis , où elle assista , comme
on vient de le voir à la Célebration de l'Anniversaire
de Louis XIV . Le Roy alla dîner au
Château de la Muette , et arriva le soir à Versailles.
Le 2. de ce mois , le Roy prit le deuil pour
la mort de l'Infante Dona Françoise , Soeur du
Roy de Portugal, que Sa M. quitta le 10.
Le 4. de ce mois , M. Zeno, Ambassadeur or
dinaire de la République de Venise , eut son Audience
publique de Congé du Roy , étant accompagné
par le Comte de Marsan, et conduit par le
Chevalier de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs,
qui étoient allés le prendre en son Hôtel -
à Paris dans les Carosses de leurs Majestés . Il
trouva à son arrivée dans l'avant-cour du Châ-
* Honore votre Pere et votre Mere , selon que le
Seigneur votre Dieu vous l'a ordonné , afin que
vous viviez longtemps , et que vous soyez heureux.
Deut. v. 16 .
teau
2130 MERCURE DE FRANCE
teau de Versailles les Compagnies des Gardes
Françoises et Suisses sous les Armes , les Tambours
apellant ; dans la Cour , les Gardes de la
Porte et ceux de la Prévôté de l'Hôtel , aussi
sous les armes , à leurs Postes ordinaires , et
sur l'escalier les Cent Suisses en habit de céré
monie , la Hallebarde à la main. Le Duc de Vil .
leroy, Capitaine des Gardes du Corps, le reçut à la
Porte en dedans de la Salle, où les Gardes duCorps
étoient en haye et sous les armes. A la fin de l'Audience
le Roy fit Chevalier M. Zeno , selon l'usage
pratiqué à l'égard des Ambassadeurs de la
République de Venise . L'Ambassadeur fut ensuite
conduit à l'Audience de la Reine , à celle de
Monseigneur le Dauphin , et à celle de Mesdames
de France ; et après avoir été traité par les
Officiers du Roy , il fut reconduit à Paris dans
les Carosses de leurs Majestés par le Chevalier
de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs
avec les céremonies accoûtumées .
Le 8. de ce mois , Fête de la Nativité de la
Sainte Vierge , le Roy revêtu du Grand Collier
de l'Ordre du Saint Esprit , se rendit à la Chapelle
du Château de Versailles , où S. M. entendit
la Messe , et communia par les mains de
J'Abbé de Ghistelle , Aumônier du Roy en quartier
S. M. toucha ensuite un grand nombre de
malades.
:
8
La Reine communia dans la Chapelle du
Château , par les mains du Cardinal de Fleury ,
son Grand Aumônier.
^)
Le même jour , le Pere Franc Sirera , Espagnol
, General des Minimes , accompagné de
plusieurs Religieux de son Ordre , cut Audience.
publiSEPTEMBRE.
1736. 2131
publique du Roy , et ensuite, de la Reine , de
Monseigneur le Dauphin , et de Mesdames de
France. Il fut conduit à ces Audiences par le
Chevalier de Sainiot , Introducteur des Ambassadeurs
, qui étoit allé le prendre dans les Carosses
du Roy et de la Reme ; et après avoir été
traité par les Officiers du Roy , il fut reconduit
à Paris dans les Carosses de leurs Majestés par
le même Introducteur.
Le 9. de ce mois , le Corps de Ville se rendit
à Versailles
, et le Duc de Gêvres Gouverneur
de Paris, étant à la tête, il eut audience
du Roy
avec les cérémonies
accoûtumées
. Il fut présenté
à S. M. par le Comte de Maurepas
, Se
cretaire d'Etat , et conduit par le Marquis de
Dreux , Grand - Maître des ceremonies
. Le Prévôt
des Marchands
et les deux nouveaux
Eche
vins prêterent
entre les mains du Roy le Serment
de fidelité , dont le Comte de Maurepas
fir la lecture , le Scrutin ayant été présenté par
M. le Vayer de Marsilly
Conseiller
au Parle
ment , qui parla avec beaucoup
d'éloquence
.
Le même jour le Corps de Ville eut l'hon
neur de rendre ses respects à la Reine , à Monseigneur
le Dauphin , et à Mesdames de France.
"On mande de la Ville de la Charité sur Loire,
du 9. Septembre , que M. de Charant , Lieutenant
General de la même Ville , le plus ancien
des Subdelegués des Intendans des Provinces du
Royaume , par cinquante - deux années de services
sans interruption , vient de faire à sa Terre
de Mesvre , la céremonie du renouvellement de
son mariage, après cinquante années révoluës ,
et qu'il a traité sesParens et Amis splendidement
cette occasion. à. Le
기
2132 MERCURE DE FRANCE
?
Le 36. Juillet , M. de Blamont , Sur-Inten
dant de la Musique du Roy fit chanter au
Concert de la Rein : ie Prologue et le premier
Acte de l'Opera d'Iphigénie , lequel fur conti
nué le premier et le 9. Août , les principaux
Rôles furent remplis par les Diles Antier , Duhamel
cadette, et Lenner , et par les Srs d'Angerville
, Chassé et Guedon.
Le 16. on concerta le Prologue et le premier
Acte d'Armide , dont les premiers Rôles furent
chantés par les Diles Antier , du Caillois , Dogy,
et Rolland , et par le sieur d'Angerville dans le
Rôle d'Hidraot.
Le 22. la Reine entendit le Prologue d'Amadis
de Gaule. La Dile Lenner chanta ensuite la
Cantate de Didon avec beaucoup d'aplaudissement
; elle est de la composition de M. de
Blamont.
Le 8. Septembre , Fête de la Nativité de la
Vierge , on chanta au Concert Spirituel des
Tuilleries , le Nisi quia Dominus , Motet de M.
de la Lande , qui tút suivi d'une très- belle suite
de Symphonie de M. Mouret. La Dlle Largilliere
chanta ensuite un petit Motet du même Auteur
avec beaucoup de précision , de même que la
Dlle Fel dans un autre petit Moret de M. le
Maire. Le Concert finit par un très- beau Motet
à grand Choeur de M. Cheron , qui fut précedé
de deux Concerto , executés par les sieurs
Guignon et Blavet.
Le Gouvernement de Guise en Picardie , vacant
depuis le 3. Octobre de l'année derniere
par la mort de Gaspard de Contade , Lieutenant
Géneral a été donné à Joseph de Mesmes ,
Marquis de Ravignan , Lieutenant General ' des
Armées
SEPTEMBRE. 1736. 2133
Armées du Roy du 8. Mars 1718 , et Directeur
géneral de l'Infanterie depuis le 4. Juillet 1719.
-L'Evêque d'Uzès , nommé à l'Evêché de Castres
, Suffragant d'Albi , vacant du 26. Juin dernier
par la mort d'Honoré de Quiqueran de
Beaujeu , se nomme François de Lastie de S. Jal,
et est du Diocese de Limoges. Il a été ci - devant
Doyen de l'Eglise Collégiale de N. D. d'Andely,
Diocese de Roüen et Vicaire Géneral de ce
Diocese , et auparavant de celui de Bordeaux.
H fut nommé à l'Evêché d'Uzès le 26. Novem
bre 1728. et fut sacré le 3. Avril 1729.
>
Le nouvel Evêque d'Uzès , dont le Siege est
Suffragant de Narbonne , est Bonaventure Bauyn,
de Dijon , qui a été d'abord Chanoine de l'Eglise
Collégiale de S. Etienne de Dijon , puis
Docteur en Theologie de la Faculté de Paris de
la Maison et Societé de Sorbonne le 7. Juillet
28. Chancelier de l'Eglise Métropolitaine de
Paris le 4. Decembre suivant ; Abbé Commandataire
de S. Barthelemi de Noyon au mois de
Janvier 1729. et Vicaire Géneral du Diocese de
Paris au mois de Mars 1730. Il est fils de Jean-
Baptiste Bauyn , Conseiller Honoraire au Parle
ment de Dijon , et de même Famille que Nicolas
- Prosper Bauyn , Seigneur d'Angervilliers ,
Ministre et Secretaire d'Etat.
L'Evêque titulaire d'Eleuse , nommé à l'Evêché
de Mirepoix , Suffragant de Toulouse , va
cant par la démission de Jean- François Boyer ,
Précepteur de Monseigneur le Dauphin , est de
la Maison de Quiqueran de Beaujeu en Provence
, et neveu de l'Evêque de Castres , dernier
mort , dont il étoit Vicaire Géneral.
L'Abbé de Suarès d'Aulan , qui a été nommé
2134 MERCURE DE FRANCE
à l'Evêché d'Acqs , Suffragant d'Ausch , vacant
du mois de Juin dernier par la mort de François
d'Andigné , est du Comté Venaissin d'une
Famille Noble , dont trois freres ont été. Evê
ques
de Vaison dans le 17e Siècle , et ont tenu
successivement ce Siége pendant près de 2 ans.
On trouve dans le Suplément du Dictionaire His
torique de 1733. un Article du premier des trois,
qui étoit un Prélat fort sçavant , et qui a donné
plusieurs Ouvrages au Public .
Le Maréchal de Noailles et le Comte de Ke
venhuller s'étant rendus à Zorlesco
> y convinrent
le 27. du mois dernier de tout ce qui
pouvoit regarder l'évacuation du Milanez . Sui
vant le Reglement signé par ces deux Generaux,
les Troupes de l'Empereur , auxquelles la Ville
de Crémone et le Crémonois avoient été remis
le 25 , ont dû entrer dans Trezzo , Lecco , et
Fuentes le 31 , dans Pizighitone le 2 , de ce mois,
dans Lodile 4 , dans le Château de Milan ct
dans la Ville de Cosme le 7,0et dans leses Forts
d'Arona et d'Omodozola le 9. Comme il a été
convenu que la Ville de Pavie ne seroit remise
aux Imperiaux que lorsque le Roy de Sardaigne
seroit en possession des Fiefs des Langhes , on
a laissé dans cette Ville en garnison 6. Bataillons
des Troupes Françoises et 4. de celles du
Roy de Sardaigne ; six autres Bataillons François
et trois Escadrons sont restés dans le Vigevanasque.
Le Maréchal de Noailles a fait partir
le reste des Troupes qui sont sous ses ordres ,
pour revenir en France ; et ces Troupes doient
marcher sur trois colonnes , dont une passera
par le Mont Cenis la seconde par la
vallée de Barcelonnette , et la troisiéme par
Briançon.
>
On
IOSANTE MÉRE . 1736. 2135
On a apris de Turin du 10. Septembre , que
le Roy de Sardaigne étant en possesion des Ficfs
des Langhes , le Maréchal Duc de Noailles avoit
envo é ordre à huit Bataillons des Troupes
Françoises restées en Italie , et aux trois Esca
drons du Régiment Dauphin , Cavalerie , qui
étoient aux environs de Pavie , de se mettre
en marche le onze et le treize pour repasser
en France. Ces Lettres ajoûtent que la Ville
de Pavie devoit être remise aux Imperiaux le
14. et que le même jour les quatre Bataillons
des Troupes Françoises qu'on avoir laissées dans
cette Place en sortiroient pour joindre les autres
Troupes.
A M DE SA ***
Pour le jour de sa Fête le 2. Juillet.
Par M. Poncy de Neuville.
Acceptez en cejour mes voeux etmon home
mage ;
Le respect vous les offre ; et je dis davantage ,
Je puis y joindre l'amitié ;
Si l'amour sçait unir le Sceptre et la Houlette ,
Pourquoi ne veut on pas qu'elle soit de moitié
Avec cette estime secrette
Que pour le vrai mérite un coeur noble ressent ?
De votre rang au mien je connois la distance;
Mais , à s'expliquer librement ,
On auroit peu d'amis , si nécessairement
Il falloit les compter par leur haute naissance ,
Et
2136 MERCURE DE FRANCE
Et remonter au seizième quartier ,
Pour mériter en France
Le nom d'ami par excellence.
Je respecte les Grands , mais sans faire métier
D'encenser leurs défauts , et je veux qu'heritier
De leurs titres pompeux ,soi- même l'on s'honore
Qu'on les fasse revivre , ou plûtôt oublier ,
En devenant plus Grands qu'ils ne l'étoient encore.
Le superbe Ecusson n'ébloüit point mes yeux ;
Ce sont les sentimens que j'estime dans l'homme,
Et non ses antiques Ayeux.
Quelle gloire pour eux
Que l'étranger avec respect les nomme ,
S'ils sout deshonorés par d'indignes neveux ?
Je puis sur ce sujet vous parler sans contrainte ;
Votre illustre Famille a dans son sang Pempreinte
De la bonne Noblesse , et porte dans le coeur ,
Profondément gravés en brillans caracteres
Le sceau de la vertu , celui de la valeur ;
Toûjours dans votre Race on vit , avec honneur,
Les Enfans remplacer les Peres.
et servent avec
* Mrs de Sa✶✶✶ sont d'une très-ancienne et
très- illustre Maison d'Auvergne
distinction , l'un dans le Régiment de Brissar, deux
dans Noailles , Infanterie et un autre dans Auxerois.
›
RELATION
#
SEPTEMBRE . 1736. 137
RELATION de l'Incendie arrivé à
Pontarlier.
E 31. du mois d'Août , sur les deux heures
Laprès midy , les Ouvriers qui travailloient à
recouvrir le Clocher de la Paroisse de S. Benigne
, dont le Dôme étoit revêtu de fer blanc
ayant par mégarde laissé tomber des matieres allumées
ou soudures fondues sur le toît de l'Eglise,
qui n'est que de bois, suivant l'usage du Pays,
le feu y prit à l'instant et augmenta avec tant
de rapidité , qu'avant que les Ouvriers fussent
descendus pour l'éteindre , il n'étoit déja plus
temps d'arrêter le progrès des flammes .
Le tocsin ayant été sonné , le l'euple se porta
sur le lieu pour donner le secours nécessaire ,
mais un vent violent , qui regnoit ce jour- là ,
communiquant le feu de la couverture de l'Eglise
à des maisons voisines , l'embrasement devint
bien- tôt considérable , le feu se répandit de routes
parts , et en moins de deux heures , plus de
200. maisons ne formerent plus qu'une seule et
même flamme.
Tout parut pour lors dans une confusion ef
froyable ; le Peuple ne pouvant résister à l'ar
deur du feu , ne songea plus qu'à sauver les femmes
, les enfans et quelques mauvaises hardes ;
M. de Bearnés , Gouverneur de la Ville , qui
étoit monté à cheval dès qu'il avoit vû l'Incendie
faire du progrès , donnoit ses ordres , suivi
des Officiers municipaux pour ramener les Bourgeois
effrayés au secours ; mais la flamme ,
fumée , les cendres , poussées par la violence du
vent , en ôtant la vûë et la respiration , suprimoient
tous les moyens d'y parvenir ; c'étoit
la
fair
2138 MERCURE DE FRANCE
fait de cette malheureuse Ville . si M. de Ros ,
Lieutenant a Roy ne tûr accouru avec un gros
Détachement du Château de Joux , qui s'étant
joint aux Paysans de dix ou douze Villages ,
arrivés de tous côtés , formerent une barriere
assés puissante pour s'oposer à la rapidité des
Aammes .
On commença pour lors à abatre plusieurs
Couvertures de maisons ; des Ouvriers répandus
de toutes parts , soutinrent ce travail courageusement
enfin après avoir coupé toute communication
, on parvint à sauver environ le tiers des
autres Bâtimens.
On ne peut exprimer l'horreur et les suites de
ce fatal Evenement , plus de 400. Familles qui
ont perdu leur récolte et toutes les provisions de
Phyver , sont dans une extrême misere ; les
maisons des plus riches Marchans et des meilleurs
Bourgeois , sont péries , les Eglises Paroissiales
de S Benigne , de S. Erienne , un Hôpital
assés consdérable , un Convent de Religieux Augustins
, la Chapelle de la Croix , les Clochers
avec toutes les Cloches , et plusieurs autres Edifices
publics , sont réduits en cendres , on a déja
découvert onze Corps brulés , des Ouvriers de
toute espece sont hors de service les blessures
considérables que les débris des maisons
ont occasionné , il ne se voit guére de situation
plus affreuse , ni de circonstance qui doive plus
exciter la commiseration de la Cour et la cha
xité des personnes vertueuses,
par
Les
SEPTEMBRE. 1736. 2139
LES AMUSEMENS de l'Enfance,
à Monseigneur le Dauphin , en le complimentant
sur l'heureux jour de son
auguste Naissance.
P
Rince qui méritez notre unique tendresse ,
Qu'en tous lieux les Vertus acompagnent sans
cesse >
Prince , qui dans les coeurs imprimez un respect,
Que partage l'Amour, et qui n'est point suspect,
Nous venons profiter de l'heureux avantage
De vous offrir des jeux qui concernent votre âge ;
Amusons , à l'envi , de précieux loisirs
Que vous donnez encor à de pareils plaisirs ;
Nous ne nous verrons pas long temps
à votre
suite ,
Votre ame avant le temps par la Sagesse instruite,
Sous les traits d'un Enfant cache un Héros
parfait ;
Pour le Fils de Louis un tel miracle est fait.
Le solide déja s'attire votre estíme ,
L'de des Beaux - Arts vous fixe et vous anime;
Né sur un Trône illustre , azile des Vertus ,
Sur elles vous jettez des regards assidus ;
Vous voyez dans les traits de votre auguste Mere
Des plus hautes Vertus le sacré caractere ,
Et fier , avec raison , d'être Enfant de Louis ,
yous nous montrez déja que vous êtes son Fils.
Par M. Carolet. L LET
2140 MERCURE DE FRANCE
" LETTRE de M. *** sur la Fête.
donnée à Forges .
J
E ne suis point flaté de la préférence que vous
me donnez , Monsieur , et je vous avouerai
que vous m'auriez fait un grand plaisir de vous
adresser à tout autre qu'à moi , pour avoir la
Description de la Fête que la Princesse de Carignan
a donnée à l'occasion de la Naissance du
Prince de Condé. Je ne sçais point écrire , sur
tout en stile de Relation , et je suis , qui pis est ,
le plus paresseux de tous les hommes.
Vous vous êtes trompé si vous avez crû m'animer
par l'esperance de la gloire , il n'y a pas
grand mérite à faire , même bien , un pareil Ouvrage
, d'ailleurs mon repos m'est cher , je ne
suis point avide d'éloges. Je préfere une heur
de sommeil au plus beau Panégyrique.
Sans honte j'ose avouer
Que j'aime mieux dormir la grasse matinée ;
Que de m'entendre loüer
Pendant toute la journée.
Regardez donc ce que je fais ici comme la
preuve la plus essentielle de mon amitié.
Le Jeudi au soir 9. du mois d'Août , la Princesse
de Carignan reçut la nouvelle de l'heureuse .
Naissance du Prince de Condé . Sa joye fut extrême,
on en peut juger par la tendre amitié
qui la lie avec Madame la Duchesse. Pour en
donner un témoignage public , elle résolut de
faire chanter un Te Deum , et de donner une Fê-
Re
SEPTEMBRE. 1736. 2141
te. Le jour fut indiqué au Dimanche suivant.
Elle fit sçavoir son intention à toutes les Personnes
de distinction qui étoient à Forges.
Je vous dirai, par parenthese , qu'on n'y avoit
jamais vu une Compagnie plus illustre et plus
nombreuse que celle qui y étoit cette année. Je
m'épargnerai la peine de vous nommer ceux qui
la composoient. Ce détail lasseroit ma main et
ne rendroit pas mon récit meilleur. Qu'il vous
suffise de sçavoir que la Noblesse , l'Esprit , la
Beauté et les Talens s'y trouvoient rassemblés.
Aussitôt qu'on sçut le dessein de la Princesse,
chacun voulut contribuer de son mieux à le faire
réussir. Cela n'étoit pas aisé , le temps étoit
court , mais on sçut le mettre à profit. La route
de Rouen fut tout d'un coup remplie de Couriers,
qui allerent vuider tous les Magasins de la
Ville de Taffetas et de Rubans bleus et blancs.
Le bleu est la couleur de la Princesse.
Comme on étoit à la Campagne, tout le monde
convint que le bon goût supléeroit à la magnificence
, que tous les ajustemens seroient simples
mais galans. Chaque Dame eut son ou même
ses Chevaliers , elles les tirerent au sort par une
Loterie , afin que personne n'eût droit ni de se
Aater ni de se plaindre. Comme le nombre des
Cavaliers surpassoit celui des Dames , il y eut
des Lots de trois et de deux Chevaliers pour une
seule Dame. Madame la Duchesse de C ... eut
le bonheur d'avoir le premier Lot.
Notre bon ami M. P... fut déclaré Chevalier
Général de toutes les Dames , brochant sur
le tout . On le pria de complimenter la Princesse
au nom de toute l'Assemblée. Il se chargea de
cette commission , à la priere du beau Sexe , auquel
vous sçavez qu'il ne peut rien refuser.
I ij Le
2742 MERCURE DE FRANCE
Le Vendredi et le Samedi furent employés
aux préparatifs . On y travailla avec tant de di
ligence , que tout fut prêt au jour nommé.
Le Dimanche à cinq heures du soir , toutes
les Dames , soutenues ou suivies de leurs Che
valiers , se rendirent chés la Princesse de Cari
gnan , et l'accompagnerent à l'Eglise des Capucins,
pour y entendre le Salut . L'Evêque d'Evreux
У officia , ensuite le Te Deum fut chanté en Musique
par les Musiciens que la Princesse avoit
fait venir de Rouen , auxquels se joignirent plu
sicurs Melophilettes qui se trouverent à Forges.
J'oubliois à vous dire que les Chevaliers étoient
habillés de blanc , avec des Echarpes bleues et
blanches ; les Dames leur avoient envoyé des
Cocardes pour mettre à leurs Chapeaux , des .
Noeuds de Cravattes et des Rubans pour mettre à
leurs Perruques ; en revanche , les hommes avoient
envoyé aux Dames de très- beaux Bouquets, >
En sortant de l'Eglise des Capucins , on suivit
la Princesse dans un grand Sallon qu'elle
avoit fait construire exprès. Il étoit long de 20.
pieds , sur 60. de large , couvert d'une toile or
née de feuillages avec des Emblêmes et Devises,
Ce fut là que M. P. à la tête de toutes les Dames,
harangua la Princesse. Il fut écouté avec plaisir.
Cette petite Cérémonie finie , il y eut Jeu et
Concert jusqu'à neuf heures du soir. Alors on
retourna aux Capucins pour voir tirer un Feu
d'artifice , aussi beau que le temps et le Lieu le
pouvoient permettre , après lequel on retourna
au Sallon qu'on trouva parfaitement bien illu
miné et décoré d'une Table de 60. Couverts ,
somptueusement servie. Les Dames s'assirent er
lens Chevaliers resterent debout pour les servir,
Le Soupé fini , il y cut Bal ; la Princesse de Carignam
SEPTEMBRE . 1736. 2148
tignan avoit cu soin de faire venir de Paris des
Tambourins pour animer la danse. La Fête dura
jusqu'à deux heures après minuit , et auroit été
complette sans un petit malheur qui arriva . Une
Maison du Village fut embrasée ; mais graces à
la charité et à la générosité de la Princesse et
des autres personnes de condition , ce feu même
est devenu un feu de joye pour le Proprietaire,
REQUESTE d'un Médecin aux
Parques Filandieres , & c.
O Vous, dont j'ai souvent abregé les travaux,
Parques , si vous avez quelque reconnoissance
Des soins qu'un Médecin prend pour votre repos
J'en demande en ce jour la juste récompense.
Pour l'illustre Princesse adorée en ces Lieux,
Permettez que je vous employe ;
Occupez - vous de ses jours précieux ,
Qu'ils soient filés d'or et de soye ;
Parques , filez et filez lentement ,
Je dirois éternellement ,
Mais notre vie enfin doit être terminée ,
Tel est l'Arrêt du sort , les voeux sont superflusa
A l'âge de Nestor poussez sa destinée ,
Ou pour dire encore plus ,
Pour chacune de ses Vertus ,
Parques , filez une année .
1 iij
EX
2144 MERCURE DE FRANCE
EXTRAIT d'une autre Lettre.
I vous n'avez jamais été à Forges , Monsieur,
Sje vous prendrai que ce Lieu p'est qu'un
Hameau très- peu fréquenté , hors le temps des
Eaux. Le Palais , d'Ordre assés rustique , que la
Princesse de Carignan habitoit, est à l'entrée ,près
la Paroisse , en face de la rue qui aboutit aux
Fontaines et sur une Place , dans le centre de laquelle
se trouve un Puits , qu'on trouveroit mieux
placé par tout ailleurs . C'est entre ce Puits et la
Maison de la Princesse , qu'on avoit construit
par ses ordres le Sallon de charpente quarré,
long de dix toises , sur dix - huit , dont on vous
a parlé , formé par une feuillée en Arcades de
festons de verdure , avec des Dévises et autres
ornemens champêtres. Elle étoit éclairée par
trente Lustres et grand nombre de Girandoles ,
Lampions , Terrines , &c. et si bien qu'on n'avoit
nul regret à l'absence du blond Phébus , ni
à sa clarté divine . Les Musiciens étoient placés
sur un Amphithéatre à l'un des bouts de la Salle
Sur la principale Arcade , on avoit placé un
Cartouche dans lequel on voyoit un Soleil levant
entre des Rameaux de Laurier et d'Olivier , avec
cette Légende : Il naît entre la Victoire et la Paix .
Le Dimanche 12. Août , à 5. heures du soir
toutes les Dames se rendirent chés la Princesse,
extrémement parées , et sur tout ornées de quantité
de Rubans bleus , jaunes et blancs , couleurs
choisies pour la Livrée du jour . Toutes lesDames,
comme on vous l'a dit , avoient chacune son Berger
et même plusieurs, selon le caprice du sort ; car
quoique les Dames fussent au moins cinquante,
Le nombre des Cavaliers étoit beaucoup plus.
grand.
SEPTEMBRE. 1736. 2145
grand. Ils étoient bien duëment , galamment es
copieusement parés de Rubans de la couleur fa
vorite et privilegiée .
Ces Nobles et gentils Pastoureaux et ces gra
cieuses et incomparables Pastourelles , chacun sa
Houlette en main , accompagnerent la Princesse
à l'Eglise des Capucins , en moult belle ordonnance
et en maintiens joyeux , mais décens. M.
de Rochechouart , Evêque d'Evreux , entonna le
Te Deum, que nos coeurs chanterent plus que nos
voix. On se rendit ensuite dans le même ordre
au Sallon préparé , on se rangea, chacun se plaça
, non sans quelque petit bruit , mais le profond
silence dont il fut suivi , en parut plus beau,
et le Concert qui succeda au silence , en fut plus
brillant et plus admirable.
Après le Concert on se disposa pour la Céremonie
du Feu de joye , car il n'y a point de
bonne fête sans feu et sans joye , après quoi
toute l'illustre Compagnie alla se placer sur la
Terrasse ou Allée des Capucins , pour voir le Feu
d'artifice , placé à une distance de soo . pas . Il
fut executé à merveilles et réussit très - bien ; pas
une Fuzée ne manqua, et jusqu'au moindre petit
serpenteau , tout se piqua de bien faire.
Pendant que les yeux étoient agréablement
occupés à voir le Feu d'artifice , on avoit dressé
une Table de 60. Couverts dans le Sallon , laquelle
fut servie de la maniere du monde la plus
somptueuse et la plus délicate ; toutes les Dames
s'y placerent , et leurs Bergers, qui n'avoient brin
l'air villageois , les servirent et leur rendirent
des soins galans et empressés , en Bergers pru
dens , tendres et bien apris .
Un Tambourin de Provence, se fit entendre à la
fin du repas , le son leger et animé de cet Ins
I iiij trument
2116 MERCURE DE FRANCE
trument augmenta la gayeté des esprits et la joye
dans laquelle on étoit déja , tout le monde se
leva , chaque Berger trouva bien vîte sa Bergere ,
on dansa , on balla , on trépudia en grande
liesse jusqu'à deux heures après minuit , & c.
La circonstance du feu de joye , dont on a
qualifié l'Incendie arrivé à une Chaumiere , est
vraye , le feu y prit par hazard , et elle fut consumée
en très peu de temps ; mais le Proprietaire
n'aura jamais lieu de s'en plaindre , au
contraire il benira la Naissance du Prince de
Condé , car par les liberalités de la Princesse de
Carignan , et par le moyen d'une Quête particuliere
, il a touché plus de quarante Louis d'or
de ce qui ne valoit pas vingt Pistoles.
AUTRE Extrait de Lettre écrite de Rouen:
N n'avoit pas vú aux Eaux de Forges , si
célebres en Normandie , depuis plusieurs
années , une Compagnie
aussi illustre et aussi
nombreuse
, que celle qu'on y a vûë cette ans
née. Permettez - moi de vous nommer les Personnes
qui y étoient encore lors de la Fête dont
je vais vous parler. Je le ferai , s'il vous plaît ,´
selon qu'elles se présenteront
à ma memoire , et
non selon le rang qu'elles tiennent. Je nomme
donc la Princesse de Carignan , le Prince de
Guise , la Princesse de Courtenay , le Marquis
de Ruffec , la Duchesse de Châtillon , le Marquis
de Pons , le Duc et la Duchesse de Chaulnes
, le Duc et la Duchesse de Pecquigny ,
Madame de Rohan ; Abbesse d'Origny , M. l'Evêque
d'Evreux , Madame de Quintin de Loiges,
Abbesse de S. Amand , M. d'Argenlieu
et Madame
son Epouse , Madame Herault , Epouse de
L
M
SEPTEMBRE. 1736. 2147
M. Herault , Conseiller d'Etat , Lieutenant Géneral
de Police , la Présidente de Coulmoulins , la
Marquise de Menars, le Comte et la Comtesse de
Vertus , la Dame Epouse du Lord Meinck , & c.
La Princesse de Carignan ayant apris par un
Courier l'heureuse nouvelle de la Naissance du
Prince de Condé , se proposa d'abord d'en rendre
des actions- de graces avec les solemnités
les plus convenables à son zele ; mais comme la
plupart des Personnes de distinction qui étoient
à Forges , avoient résolu de partir le Lundi suivant
, cette Princesse mit tout en usage pour que
la Fête pût être solemnisée dès le surlendemain
Dimanche ,et elle le fut effectivement avec tous l'é
clat et toute la magnificence qu'on peut souhaiter
dans un Lieu aussi retiré , et en si peu de temps.
Le Samedi au soir , la Fêre fut annoncée au
Peuple par le carillon de la Paroisse et des Capucins
. Le Dimanche au matin il y eut quantité
de Messes célebrées en ce Convent , auxquelles
plusieurs Personnes de distinction communierent.
Vous croirez sans peine que la principale Noblesse
des environs , c'est - à- dire , de la Ferté, de Gour
nay , de Neufchâtel , &c . se rendit à Forges.
La Princesse commença par distribuer la
Livrée du Prince nouveau né , aux Seigneurs et
Dames qui étoient près d'elle. Les Echarpes ,
les Cocardes , les Noeuds , tout fut répandu avec
profusion , et cependant avec ordre ; on ne vie
plus sur les Habits que blanc et bleu- celeste.
Vers les neuf heures , les Dames se rendirent
dans la grande Allée des Capucins , où étoit pré
paré le Bucher auquel on devoit mettre le feu.
Les RR. PP. Capucins allerent processionnellement
vers ce Bucher ; et l'Officiant ayant pré
senté deux flambeaux de cire blanche à la Prin-
I v Leg
2148 MERCURE DE FRANCE
cesse de Carignan , et à la Duchesse de Châtillon
, ces Dames y mirent le feu . La Duchesse
de Pecquigny et Madame Herault ayant continué
avec l'Officiant , les P. Capucins chanterent
une seconde fois le Te Deum , au bruit des
Boeres et des acclamations du Peuple , qui ne
pouvoit se lasser de répeter : Vive le Roy et les
Princes du Sang , &c.
CONTE.
Epuis sept ans que faites - vous?
Disoit Momus au Dieu de l'Hymenée.
L'Amour vous fait jouir des plaisirs les plus
doux ,
Et les Condés sont sans lignée !
L'Hymen triste , inquiet ne lui répondoit pas ;
Il sembloit occupé d'une plus grande affaire.
Quand Lucine arriva portant entre ses bras ,
Un Enfant qu'on eut pris pour le Dieu de
Cythere.
A cette vûe Hymen paroît tout transporté ;
Et dans ses yeux sa joye éclare
Il prend l'Entant ; charme de sa beauté ,
A chaque instant il l'embrasse , il le flate :
Voi , dit- il à Momus , voi cet objet charmant
J'ai passé sept ans à le faire ,
Mais un Condé n'est pas l'ouvrage d'un moment,
Eu'lui j'ai riss , mblé les graces de la Mere
Les rares qualités du Pere ;
Comnie moi l'Univers en sera satisfait..
Enfin j'ai réussi , mon ouvrage est parfait
Le temps ne fait rien à l'affaire.
SEPTEMBRE. 1736. 2149
*************'***********
MORTS , MARIAGES.
E 31. Août , François Bazin de Champigny
Prêtre,Docteur en Droit Canon
culté de Paris , Chanoine de la Sainte Chapelle
Royale du Palais à Paris , et Prieur de S. Pierre
du Mont de Marsan , Diocese d'Aire , mourut
en sa maison Canoniale dans la 78e . année de
son âge. Il avoit été ci- devant pendant longtemps
Archidiacre et Chanoine de l'Eglise Métropolitaine
de Bourdeaux , et Chancelier de
l'Université de la même Ville . Il avoit permuté
il y avoit cinq ans son Canonicat de Bourdeaux
pour un de la Sainte Chapelle de Paris avec
Î'Abbé Colbert , aujourd'hui Doyen de la Cathedrale
d'Orleans . L'Abbé de Champigny étoit
de même Famille que les Seigneurs de Besons ,
et cousin' issu de germain du feu Maréchal de
Besons . Il étoit fils de Claude Bazin , Seigneur
de Champigny , Auditeur en la Chambre des
Comptes de Paris , et d'Anne Capitain , sa seconde
temme, Il ne laisse qu'un frere Religieux
Prémontré et Prieur d'Hermiere , né du quatriéme
mariage qu'avoit contracté son pere.
Le premier St pitmbre , René Tardif, Maré-i
chal des Camps et Armées du Roy , er Chevan
Her de l'Ordre Royal et Militaire de S. Louis ,
Ci- devant Inspect ur et Directeur des Fortifications
des Places du Dauphiné , et Commandant
à Figuieres , mourut en sa Terre d'Ham.onville,
âgé de 84. ans. Il avoit servi près de 60. ans
avec valeur , s'étant trouvé à 38. Siéges ou Défenses
de Places , et à plusieurs aures expédi
tions , et ayant été employé par le feu Roy ,
I vi
"
tank
2150 MERCURE DE FRANCE
tant en Portugal , qu'en Baviere et en Espagne,
Les Flottes Angloise et Hollandoise , ayant as
siégé Cadix en 1702. il trouva moyen de se
jetter dans la Place , et cut beaucoup de part
la vigoureuse défense que l'on oposa aux Enne→
mis , qui furent obligés de se retirer. Ce fut luiqui
sauva Ostalric en Catalogne , ayant été le
seul , qui ne voulut pas signer la Capitulation
proposée par le Commandant de la Place . La
Croix de S. Louis lui fut accordée le 20 Jan-
Vier 1703 et il fut élevé au Grade de Brigadier
le 26. Octobre 1704. et à celui de Maréchal de
Camp le premier Fevrier 1719 .
Le 2. D Anne- Françoise- Geneviève de Pannart
, femme de François- Robert Cuissote , Chevalier
, Seigneur de S. Ferjeux , et de Mondrezicourt
Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , autrefois Lieutenant Colonel de Cavalerie
, et Major du Régiment de Bourgogne ,
mourut presque subitement , âgée d'environ so
ans , sans laisser d'enfans . Elle étoit file de Jac. -
ques Pannart , Ecuyer , Sieur des Espinais , d'une
ancienne Famille noble du Pays du Maine , et
Avocat au Parl ment de Paris , et de feuë Marie .
Anne Cherouvrier .
Les François Beautru , Chevalier de Nogent,
ancien Capitaine de Vaiss aux du Roy , et Chevalier
de l'Ordre de S Michel , ci-devant Commandant
des Gardes de la Marine à Brest mou-
Luc à Paris subitement d'une attaque d'apoplexie ;
il étoit âgé de 63. ans , et frere du feu Comte de
Nogent , mort le 7. Juin dernier , comme nous
l'avons annoncé dans le Mercure du même mois.
Le 7. D. Marie-Therese de Beauvau , veuve
depuis le 30. May 1734 de Pierre May deleine de
Bauveau , Marquis du Rivau , apellé le Comte.
de
SEPTEMBR E. 176. 219 *
de Beauvau , son cousin du 3. au 4 degré , Cho
valier des Ordres du Roy , Lieutenant Géneral
des Armées de S. M. Directeur Géneral de la
Cavalerie , et Gouverneur de la Ville de Douay,
mourut à Paris dans la sie. année de son âge ,
étant née le premier Janvier 1685. Nous avons
marqué la date de son mariage , et de qui elle
étoit fille à l'article d la mort de son mari ,
raporté dans le Mercure de Juin 1734. vol . 1 .
P. 1248. On y verra aussi que cette Dame ne
laisse qu'une fille , veuve du Duc de Rochechouart
, fils aîné du Duc de Mortemart.
Le 9. François Salmon , Prêtre , Docteur en
Theologie de la Faculté de Paris , de la Maison
et Société de Sorbonne ,
du 17. Octobre 1702.
et Bibliothequaire de la même Maison, mourut /
subtement à Chaillot , s'étant trouvé mal en
retournant chés lui après avoir dit sa Messe
chés les Filles de Ste Marie. Il étoit âgé d'environ
62 ans. Son corps fut aporté le lendemain
après midi en l'Eglise de Sorbonne , où il a été
enterré. Cette Maison est redevable à ses soins
et à son travail , du bon état où se trouve aujourd'hui
sa Bibliotheque.
Le 10. Claude Jacques du Noyer , Seigneur des
Touches , Maître ordinaire en la Chambre des
Compres de Paris , reçu en cette Charge le 26.
Juin 170. mourut subitement en son Château
des Touches , situé à Fontenay près de Corbeil ,
âgé d'environ 2. ans . I étoit veufdepuis le 18.
Octobre 1711. de Marie- Anne Rolland , qu'il
avoit épousée le 13 Fevrier de l'année prédedente
, et qui étoit fille de Louis Rolland , Cónseiller-
Secretaire du Roy , Maison , Couronne
de France et de ses Finances , Agent de Change,
Banque Commerce et Finances à Paris , et d'E
lizabeth le Clerc. I laisse d'elle Claude Lois
2152 MERCURE DE FRANCE
du Noyer , fils unique , né le 26. Septembre
1711. et reçu Conseiller au Parlement de Paris
le 16. Juillet 1732. Il n'est point encore marié
Son pere étoit fils de Claude du Noyer , Seigneur
des Touches , Receveur Général et Payeur des
Rentes de l'Hôtel de Ville de Paris , mort le 11
Septembre 1697. et d'Anne- Elizabeth du Mo
lin , morte le 26. Mars 1693 .
Le même jour , François - Robert Bastonneau
Seigneur Vicomte d'Azay , et de S. Michel en
Touraine , aussi Maître ordinaire en la Chambre
des Comptes de Paris , reçu en cette Charge
le 11. Août 1719. mourut à Paris dans la ro
année de son âge , étant né le premier Juin
1687. Il venoit de marier sa fille avec M. Claris,
Matre ordinaire en la Cour des Comptes
Aydes et Finances de Montpellier . Il étoit fils
de François Bastonneau , Seigneur Vicomte d'A➡¸
zay , et de S. Michel , Maître ordinaire en la
Chambre des Comptes de Paris , mort le 31
Janvier 1707. et de Catherine Troisdames.
morte en 1727 .
Le 13. Louis- Paul Boucher , Conseiller- Secre=
taire du Roy , Maison , Couronne de France , et
de ses Finances , Ancien Juge - Consul des Marchands
, et ci - devant gros Marchand Drapier ,
rue S. Honoré , au coin de la rue des Prouvai
res , où il avoit fait bâtir une grande et magnifique
Maison , mourut subitement à l'âge de 82.
ans , et veuf depuis le 30. Decembre 1725. de
Marie- Anne Legal ois , de laquelle il laisse une
nombreuse posterité .
Le 15. Pierre Armand Lambert d'Herbigny ,
Conseiller au Parlement de Paris , er Commissaire
aux Requêtes du Palais , de la Premiere
Chambre , re, u en cette Charge le 20. Avril
1734. mourut de la petite verole , dans la 25.
SEPTEMBRE . 1736. 27(3
•
année de son âge , étant né le 26. Fevrier 1712
Il venoit de traiter d'une Charge de Maître des
Requêtes , à laquelle il devoit être reçu après
Ja S. Martin. Il n'é oit point encore mane . I
laisse pour heritiers Henry Lambert d'Herbigny
, Marquis de Thibouville , ci- devant Mestre
de Camp du Kégiment de Dragons de la Reine,
la D. Briçonnet , femme du Président en la troisiéme
Chambre des Enquêtes du Parlement de
Paris , et la D. le Sens de Folleville , femme du
Procureur General de la Chambre des Comptes .
de Rouen , ses frere et soeurs , et ses aînés , tous
enfans de feu Pierre - Charles Lambert , Seigneur
d'Herbigny , Marquis de Thibouville , Conseiller
d'Etat , mort le 15. Mars 1729. et de feuë
Louise-Armande d'Estrades , petite - fille du Maréchal
de ce nom , morte le 10. Octobre 17310-
Le 26. Juiller , M. de la Gaye , Seigneur et.
Vicomte de Lanteuil , d'ancienne Noblesse , et
des mieux alliée dans la Province de Limousin
et Vicomté de Turenne , épousa à Clermont
Mile Gaschier , fille de M. Gaschier , Lieutenant
Criminel de Clermont en Auvergne , de l'une
des iliustres Familles et des plus anciennes de las
même Ville , et cousin germain de M. Gaschier,.
Maître des Comptes à Paris.
Le 8. Août , Ložis Arnaud de la Briffe , âgé
de
de 31. ans 7 mois , Maître des Requêtes ordinaire
de l'Hôtel du Roy depuis 1734. et aupara
vant Conseiller au Parlement de Dijon , où i
avoit été reçu le 14. Juillet 1727. * fils aîné de
Pierre Arnaud de la Briffe , Conseiller d'Etat ,
et Intendant de Justice , Police et Finances dans
Ja Province et Duché de Bourgogne , et de Ds.
Françoise Marguerite Brunet de Rancy , fur
marié à Bagneux , près de Paris , avec Dile Ma
2154 MERCURE DE FRANCE
delaine Thoynard , âgée de 16. à 17. ans , secon
de fille de Barthelemy Thoynard , Ecuyer , Scigneur
de Cendré , Ligny , Montzuzain , &c,
Baron du Vouldy , l'un des fermiers géneraux
du Roy , et de Dame Marie de S. Pierre .
*
ARRESTS NOTABLES.
ETTRES PATENTES en forme d'E-
1
gnan , et du Marquisat de Rocosel et dépendances,
en Duché Pairie de France , sous la dénomination
de Duché et Pairie de FLEURY. Données
à Versailles au mois de Mars 1736 .
LOUIS , par la grace de Dieu,Roy de Fran
ce et de Navarre : A tous présens et à venir
SALUT. Les grands et signalés services que
nous a rendus et continue de nous rendre notre
très - cher et bien amé Cousin André - Hercule
DE FLEURY , Cardinal de la sainte Eglise
Romaine , Ministre , Grand Aumônier de la Reine
notre très chere Épouse et Compagne , Grand-
Maître et Sur- ' ntendant des Postes de notre Royaume:
Le choix que le feu Roy notre très -honoré,
Seigneur et Bisayeul avoit fait de lui pour le
charger de notre éducation ; son attachement fi
dele et constant à notre Personne ; son zele infatigable
pour le bien de notre Etat ; les talens
superieurs et la sagesse avec lesquels il conduit
les principales et importantes affaires de notre
Royaume ; la confiance entiere que nous avons
eûe en ses avis et conseils ; l'estime singuliere et
distinguée que font de lui les principaux Souverains
de l'Europe , et dont ils s'est servi si utilement
et si glorieusement pour l'avantage de notre
Royaume , sont de justes motifs qui nous dé -
SEPTEMBRE. 255 172
terminent à surmonter son extrême désinteresse
ment et sa modestie. Nous croyons devoir don
ner un témoignage éclatant à notredit Cousin le
Cardinal D E FLEURY de notre affection et
de la satisfaction que nous avons de ses se vices,
et faire connoître à la posterité l'estime particuliere
que nous faisons de sa Personne , en accordant
à sa Famille un Titre durable d'honneur
et de distinction , et en él vant à la dignité de
Duc et Pair de France , sous la dénomination de
DUC DE FLEURY , notre amé et féal Jean-
Hercule de RoSS ET, Marquis de Rocosel , Baron
de Perignan , Gouverneur d'Aigue morte
et Chevalier de nos Ordres , Neveu de notredit
Cousin : nous nous y portons d'autant plus volontiers
que nous sommes informés que ledit
sieur de Perignan est issu d'une ancienne Noblesse
et alliée à plusieurs Maisons considerables
de notre Royaume ; qu'à l'exemple de ses Ancêtres
, il nous a fidelement servi dans les Emplois
que nous lui avons confiés ; qu'André- Her
cule de Rosset , Marquis de Fleury, son fils aîné,
quoique dans un âge peu avancé , a déja donné
des preuves de sa valeur à la tête de notre Régiment
de Dragons , dont il est Mestre de Camp;
que le sieur Chevalier de Rocosel, frere dudit sieur
de Perignan , après avoir passé par tous les grades
militaires , a mérité de nous d'être employé
dans nos Armées en qualité de Lieutenant General
; nous sommes d'ailleurs informés que ledit
sieur de Perignan possede la Baronie de Perignan
et l'Ile d'Ellec en dépendante , située dans
le Diocèse de Narbonne , Sénechaussée de Carcassonne
, mouvante en plein Fief , foy et hommage
de nous , de laquelle Baronie dépendent
plusieurs Fiefs et arriere- Fiefs ; qu'il possede pareillement
les Terres de Rocosel et de Ceilhe,
1156 MERCURE DE FRANCE
"
desquelles dépendent les Fort et Château de
Bouloc , les Fiefs et arriere- Fiefs de Montaigut,
Bournac , Cantesmeles , Pratnaussel , Douze ,
Pueck , Faulat , Lastentes , les Blandasses de Ginestons
, Salvaignac , la Blanquiere et Dlverdié,
et la Terre et Seigneurie de Die , composée des
Paroisses de Die , Valquieres , Verna sobres et
Prades ; le tout situé dans le Diocèse de Beziers,
dépendans autrefois de la Sénechaussée de Carcas
sonne, et qui en ont été depuis démembrés pour
faire partie des Sénechaussées de Beziers et Limoux.
Toutes lesdites Terres , Fiefs et Seigneu
ries , avec Haute , Moyenne et Basse Justice et
autres Droits et Devoirs Seigneuriaux en dépendans
, mouvantes et relevantes de nous à Foy et
Hommage , et par nous érigées en Marquisat
Sous la dénomination de Marquisat de Rocosel ,
en faveur dudit Jean- Hercule de ROSSET, Baron
de Perignan , par nos Lettres Patentes du mois
de Septembre 1724. registrées où befoin a été ,
lesquels Baronie de Perignan et Marquisat de
Rocofel , Terres , Fiefs , Seigneuries et Justice
en dépendans ont une étendue très - considerable .
et un revenu plus que suffisant pour pouvoir
porter le Titre de Duché Pairie : à ces
et autres grandes considérations à ce Nous mouvans
, de notre grace spéciale, pleine puissance et
autorité Royale,Nous avons par ces présentes signées
de notre main,joint, uni et incorporé , joignons
, unissons et incorporons à ladite Terre et
Baronie de Perignan et Ifle d'Ellec en dépendante,
ledit Marquisat de Rocosel , et les Terres , Fiefs
et arriere- Fiefs qui le compofent , qui sont les
Terres de Rocosel , les Fort et Château de Bou
los , les Fiefs et arriere - Fiefs de Montaigut
Bournac , Cantesmeles , Pratnaussel , Douze
Pueck , Faulat , Lastentes , les Blandasses de Gi
causes 9:
SEPTEMBRE. 1736. 2117
hestons , Salvaignac , la Blanquiere et Delverdie
et les Terres et Seigneuries de Die , Valquieres ,
Vernasobres et Prades , leurs apartenances et dépendances
situées dans la Province de Languedoc
, dans l'étendue du Ressort de notre Parlement
de Toulouse , apartenantes audit Jean- Her- .
cule de Ross T, Marquis de Rocosel, Baron de
Perignan ; de laquelle Baronie de Perignan ainsi
accrue et augmentée au moyen des jonction ,
union et incorporation des Terres susdites
Nous avons de notre même grace et autorité
que dessus , changé et commué , changeons et
commuons le nom de PERIGNAN en celui de
FLEURY, et icelle créé, érigé , élevé et décoré , et
par cesdites Présentes créons , érigeons , élevons
et décorons en Titre , Nom , Dignité et Prééminence
de Duché Pairie de France ; Voulons
et Nous plait lesdites Baronie , Terres et Seigneuries
y réunies , être dorénavant apellées et
dites DUCHE' DE FLEURY ET PAIRIE DE FRANCE
; pour par ledit Jean-Hercule de ROSSET de
ROCOSEL , Baron de Perignan , ses Enfans et
descendans mâles en ligne directe nés et à naître
en loyal mariage , jouir à perpétuité comme
Seigneurs Propriétaires dudit Duché et Pairie , du
Nom, Titre, Qualité et Dignité de Pair de France,
aux Honneurs , Autorité, Rang, Séance , Priviléges,
Prérogatives, Prééminences, Franchises, Libertés
et autres Droits qui apartiennent à ladite
qualité et dignité, et dont tous les autres Ducs et
Pairs de France ont joui ou du jouir de tout tems
et ancienneté , et jouissent encore à présent ,
tant en Justice et Jurisdiction , Séance en notre
Cour de Parlement à Paris et autres nos Cours
avec voix délibérative, qu'en tous autres Endroits
quelconques , soit en Assemblée de Noblesse
fait de guerre , qu'autres lieux , et Acte de séance
2158 MERCURE DE FRANCE
1
d'honneur et de Rang : Voulons que ceux de
ses enfans & descendans mâles en loyal mariage
qui se trouveront engagés dans les Ordres
Sacrés , ne puissent succeder audit Duche et Pai
rie , qui apartiendra à celui qui les suivra par
ordre de primogéniture dans chaque Ligne et
dans chaque Branche : Voulons cependant , que,
si le seul et dernier descendant mâle dudit Jean-
Hercule de ROSSET étoit engagé dans les Ordres
Sa rés , il puisse succeder audit Duché et Pairiež
, Voulons aussi et Nous plaît que toutes les
Causes Civiles et Criminelles , mixtes et réelles
qui concerneront , tant ledit Jean- Hercule de
ROSSET , ses Enfans et Descendans mâles , Successeurs
audit Duché et Pairie , que les Droits
dudit Duché et Pairie soient traités et jugés en
notre Cour de Parlement à Paris en premiere
inftance , et que les Causes et Procès d'entre les
Jufticiables et Vassaux dudit Duché et Pairie res
sortissent nuement par appel des Juges dudit
Duché en notre Cour de Parlement de Toulouse
, & à cet effet avons distrait et exempté
ledit Duché et Pairie , ses apartenances et dépen
dances , et par ces Présentes les distraïons et
exemptons du Ressort de tous autres juges et
Jurisdictions où les Apellations des Officiers
desdites Terres et Seigneuries avoient coutume
de ressortir , sans préjudice néanmoins des Cas
Royaux , dont la connoissance demeurera à nos
Juges qui avoient coûtume d'en connoître , le
tout à la charge d'indemniser nos Officiers et autres
qu'il apartiendra . Voulons que ledit Jean-
Hercule de ROSSET et ses Descendans mâles tiennent
toujours ledit Duché et Pairie de Nous
nuement et en plein Fief à cause de notre Cou
ronne , et releve de notre Tour du Louvre
sous une seule Foy et Hommage , dont il Nous
SEPTEMBRE . 1736. 2759'
fera le serment de fidelité en la maniere accou.
tumée : Voulons pareillement que tous les Vassaux
dudut Jean Hercule de Rosser le recon→
noissent comme DUC DE FLEURY ET PAIR
DF FRANCE , et lui rendent les devoirs auxquels
ils sont tenus en ladite qualité , sans néanmoins
que les devoirs desdits Vassaux soi . nt augmen
tés en aucune maniere , avec faculté audit Jean-
Hercule de ROSSET et ses Successeurs audit Duché
, de pouvoir établir un Siége du Duché
Pairie , créer er instituer tous les Officiers nécessaires
, tant dans le Siége principal dudit Duché
et Pairie que Membres en dépendans , pour
le bien et commodité des Justiciables dudit Duché
et Pirie sans augmentation de Ressort ,
sans néanmoins qu'en conséquence de la présente
Erection en Duché et Pairie , ladite Baronie
de Perignan et l'Isle d'Ellec et ledit Marquisat
de Rocosel et Terres en dépendantes puissent
, au défaut d'Enfans mâles et Descendans
mâles dudit Jean- Hercule de RoSSET , être par
Nous ou par les Rois nos Successeurs réunis à
la Couronne , en conséquence des Edits , Décla
rations et Ordonnances des années 1566. 1579.
1582. et 1587. et tous autres faits sur l'Erection
des Terres de Dignité et Duchés Pairies, auxquels
et aux derogatoires des derogatoires y contenus ,
Nous avons dérogé et dérogeons par ces Présentes
, en faveur dudit Jean- Hercule de Ros-
SET et de ses Successeurs , à la charge toutefois
qu'au défaut d'Enfans mâles et Descendans mâles
dudit Jean-Hercule de RoSSET en ligne directe
et loyal Mariage , le Titre de Duché er
Pairie sera éteint , et ladite Baronie de Perignan
et les autres Terres y réunies pour composer le
dit Duché et Pairie , retourneront en leur premiere
nature , titre et qualité. Si donnons ca
2160 MERCURE DE FRANCE
mandement à nos amés feaux Conseillers , les
Gens tenans notre Cour de Parlement et Chambre
des Comptes à Paris , et à tous autres nos
Officiers et Justiciers qu'il apartiendra , chacun
en droit soy , que ces Présentes nos Lettres d'Erection
de Duché et Pairie de Fleury , ils fassent
lire , publier et enregistrer , et du contenu en
icelles jouir et user ledit Jean - Hercule de Ros-
SET , ses Enfans mâles et Descendans mâles en
loyal Mariage , Successeurs audit Duché et Pairie
, pleinement , paisiblement et perpetuellement
, cessant et faisant cesser tous troubles et
empêchemens , nonobstant toutes choses à ce
contraires , auxquelles nous avons dérogé et dérogeons
par ces présentes ; Car tel est notre plaisir
; et afin que ce soit chose ferme et stable à
toûjours , Nous avons fait mettre notre scel à
cesdites Présentes . Donné à Versailles au mois
de Mars , l'an de grace mil sept cent trente-six
et de notre Regne le vingt - uniéme . Signé ,
LOUIS , Et plus bas , Par le Roy , PHELYPEAUX.
Visa , CHAUVELIN , et scellé du grand
sceau de cire verte en lacs de soye rouge et verte .
Registrées en Parlement et en la Chambre des
Comptes , &c.
Et en conséquence desdites Lettres , ledit sieur
Duc de Fleury a été reçû en la qualité et dignité
de Duc et Pair de France , fait le serment accoutumé,
et juré fidelité au Roy , suivant l'Arrêt de ce
jour. A Paris en Parlement le onze May mil sept
cent trente - six. Signé , YSABEAU.
Et au dos d'un Duplicata desdites Lettres adressées
au Parlement de Toulouse , est écrit :
>
Les Présentes Lettres Patentes ont été registrées
ès Registres de la Cour du Parlement de Toulouse
en vertu de son Arrêt du cinquième Avril milsepa
sent trente-six. Signé , MUZARD .
TABLE.
P
IECES FUGITIVES . Elegie , 1949
Lettre de M. *** sur la Vie de S. Louis, 1953
Ode tirée du P'seaume II . Quare fremuerunt
Gentes , c.
1958
Dissertation sur l'origine des Peuples du Pays de
Caux ,
Orythie , Cantate ,
1961
1978
ye Lettre de M. D. L. R. sur quelques Sujets de
1981
Litterature ,
Imitation de l'Ode XXVIIe du troisième Livre
d'Horace , & c. 2001
Lettre sur une Antiquité Celtique , et Figure
2005 gravée ,
La Politique , Ode qui a remporté le Prix des
Jeux Floraux , 2017
Lettre sur une nouvelle Manufacture d'Acier , 2022
Enigme , Logogryphes , &c . 2032
& c.
Le Dissipateur , Comédie ,
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX - ARTS ,
Principes generaux et raisonnés de la Gram-
2037
2039
maire , & c.
2040
Observations sur la Comédie et sur le Génie de
Moliere , 2045
Description , &c. de la Chine , &c. 2055
Réthima , ou la belle Georgienne , & c. 2070
Livre des Pays Etrangers nouvellement arrivés
à Paris , 2074
Le Corps du Droit Canonique nouvellement imprimé
, &c .
2076
Prix de l'Académie des Jeux Floraux , & c . 2077
Académie de Soissons , &c . 2078
Académie de Bordeaux , & c. 2079
Panégyrique de S. Louis , & c. 2080
Vers à S. E. le Cardinal de Fleury ; 2084
Armorial géneral de France,Registre public, 208
Morts de Personnes Illustres , &c, 2087
Prix de Peinture , ibid.
Estampes nouvelles , ibid.
Pendules à Equation , &c. 2089
Chanson notée , 209 I
Spectacles , Maurice , Tragédie , 2092
Balet de Minerve , 2093
Les Romans , Balet Héroïque , &c. 2099
Lettre sur le même Balet , 2109
Fanfare , Parodie , 2110
Bouquet à la Dile Sallé , 2111
Les Mascarades Amoureuses, Comédie, Extrait,
2112
Nouvelles Etrangeres , d'Afrique et Russie, 2117
De Pologne , Allemagne et Italie ,
D'Espagne et Pays- Bas ,
Stances ,
2121
2124
2125
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. Cérémonie
faite à S.Denis, Service solemnel , 2127
Sortie des Troupes Prançoises d'Italie , & c.2134
Vers à M. de Sa ***
Incendie arrivée à Pontarlier
Amusewens de l'Enfance de M.le Dauphin, 2139
- Fête donnée à Forges ,
Conte
Morts , Mariages ,
Arrêts Notables , &c.
P
2135
2137
2140
2148
2149
2154
Errata d'Aû .
Age 1778. ligne 4. ainsi , ôtez ce mot.
P. 1780. 1. 3. veut lisez peuvent.
Fantes à corriger dans ce Livre.
Page 2064. ligne 5. Fougere , lisez , Porcelaine.
La Figure gravée doit regarder la page
La Chanson notée , la page
2006
2091
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIE AU RO r.
OCTOBRE 1736.
QURICOLLIGIT
SPARCIT
A PARIS ,
JR
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques.
Chez La veuve PISSOT , Quay de Conty ;
à la defcente du Pont Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XXXVI.
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
AVIS.
L
'ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis au
Mercure vis - à - vis la Comedie Fran-
›
çoife , à Paris. Ceux qui pour leur commodité
voudront remettre leurs Paquets cachetez
aux Libraires qui vendent le Mercure,
à Paris , peuventfe fervir de cette voye
pour les faire tenir.
On prie très-inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
les envoyent , celui , non-feulement de ne
? pas voir paroître leurs Ouvrages , mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas gardė
de copie
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premiere
main , & plus prompiement , n'aurons
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps , & de les faire porter fur
Pheure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera .
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE
AU
ROT.
OCTOBRE. 1736 .
PIECES
FUGITIVES ,
en Vers et en Prose.
LA PETITE VERO LE.
OD E.
Par M. Pesselier , de la Ferté sous Jouars.
U va le Fils de Cytherée ?
Ses beaux yeux sont baignés de
pleurs :
Que vois-je ? Sa Mere éplorée
M'offre d'aussi vives douleurs :
Les Ris , les Plaisirs et les Graces
A ij S'em2162
MERCURE DE FRANCE
S'empressent à suivre les traces
De leur Monarque désolé ;
Ils en partagent les allarmes ;
Quelle est la source de leurs larmes,
Tout Cithere est- il exilé ?
Echapé du commun nauffrage ,
Sauvé du trouble general ,
Un jeune Amour de cet orage
M'annonce le sujet fatal :
C'est fait , dit - il , de notre Empire ,
Le regne de mon Frere expire ,
Tous ses Etats sont ravagés
Ou s'il en est de foibles restes ,
Dans la plus affreuse des pestes
Ils seront bien- tôt engagés.
Jaloux de l'éclatante gloire
D'un Dieu qui te paroît Enfant ,'
Par la vengeance la plus noire ?
Crois - tu devenir triomphant ,
Pluton pour nous faire la guerre ;
Tu portes par toute la Terre
La mort et la difformité ;
Goûte une douceur infernale ,
Le poison que ta bouche exhale ,
A fait éclipser la beauté,
1
Fléau
OCTOBRE. 1736. 2163
Fléau d'une moisson fertile ,
Un vent brulant , un feu Grégeois
La desseche et rend inutile !
L'attente du bon Villageois
Malheur à la plus belle Plaine ,
Qui de cette brûlante haleine ,
Keçoit le souffle dangereux ;
La moisson la plus aparente
De cette haleine dévorante
Porte les effets figoureux.
諾
Tel ; et bien plus terrible encore
Par un poison qui fait horreur ,
Sur ceux que la beauté décore ,
Pluton exerce sa fureur
Fureur d'autant plus redoutable
Que son pouvoir inévitable
Ne peut jamais être bravé ;
Et que pour assouvir sa rage ;
Il veut que sur ceux qu'il outrage ,
Son courroux demeure gravé.
L'éclat qui pare un beau visage
Et qui rend les Amours vainqueurs ;
Ces traits qu'ils mettent en usage
Contre les insensibles coeurs ,
A iij CA
2164 MERCURE DE FRANCE
Ce teint enchanteur où la Rose
Semble être fraîchement éclose¸
Pour se mêler avec les Lys ;
Que dirai- je enfin ? tous ces charmes ,
De l'Amour redoutables armes ,
Dans l'horreur sont ensevelis .
*
Un venin affreux s'en empare ,
Venin exhalé des Enfers ,
Quelle douleur il vous prépare ;
Mortels , qui chérissés nos fers !
Et toi Pallas , fiere Déesse ,
Contre le Dieu de la tendrese ,
Fertile en insolens propos ;
Du Monde entier fais ta Patrie ;
Triomphe , la beauté flétrie ,
Va laisser les coeurs en repos.
܀
Hélas ! une Lepre importune
Dérobe à nos yeux tant d'atraits
Pour accroître notre infortune
La fievre éguise tous ses traits .
Elle bouillonne dans nos veines ;
Nos esperances seroient vaines ,
Pluton se rend victorieux :
;
Ah! nous frapent plutôt les Parques ,
Que
OCTOBRE. 1736. 2169
Que de porter les tristes marques
D'un traitement injurieux.
*
Beau Sexe , apui de mon Empire ,
Des deux Sexes le plus charmant ,
Le malheur dont mon coeur soupire
Est pour vous un double tourment ;
Ah ! quand une Mere jalouse ,
Dit Cupidon , de mon Epouse
Dirigea les pas chés Pluton ,
L'injure , il est vrai , fut mortelle ;
Mais après tout égaloit - elle
Celle que vous fait Alecton ?
*
Voyez cette jeune Bergere
Que Tircis ne reconnoît pas ;
C'est Iris , qui sur la fougere
Faisoit admirer ses apas ;
De son sort , hélas ! trop certaine
Dans le cristal d'une Fontaine
Elle veut encore en juger ;
Alors sa tristesse redouble ,
Et dans sa colere elle trouble
L'Onde qui semble l'outrager.
*
Encore si dans sa furie
La Mégere qui nous poursuit
A iiij
Arrêtoir
2166 MERCURE DE FRANCE
Arrêtoit à la Bergerie ,
La contagion qui nous suit ,
Mais sa fureur n'est point complette
Que sur le Sceptre et la Houlette
Elle n'étende ses forfaits ;
Elle va jusqu'à la Couronne ,
Sans que l'éclat qui l'environne
En interrompe les effets .
Soudain une langueur mortelle
S'étoit emparé de mes sens ;
Quelle voix au jour me rapelle ,
Par de moins lugebres accens ?
D'anun songe est- ce la douce yvresse ?
Qu'entens- je ? Des Chants d'allegresse
Ont été portés jusquà moi ,
> Ami d'un illustre Monarque
Le Ciel l'a sauvé de la Parque ,
La France a recouvré son Roy.
Ainsi donc , ô Roy des ténebres ,
On trompe tes cruels desseins ;
Puissions- nous à tes mains funebres ,
Faire souvent de tels larcins !
* Réjouissances faites pour la convalescence de
Louis XV. après que ce grand Prince eut eû la
petite Verole
Tu
OCTOBRE . 1736. 216%
Tu rougis de notre victoire ,
En connois- tu toute la gloire
De LOUIS voi l'auguste front ;
Il n'a rien perdu de ses graces ,
Et n'offre même les traces
pas
D'un vain et témeraire affront.
粥
Barbare , que ta fureur cessé ,
Ou si tu nous poursuis toujours ;
D'une aimable et jeune Princesse
Daigne au moins épargner les jours;'
Voi de quelle auguste Famille
Le caractere en elle brille :
Eh ! quoi ? nos voeux sont superflus ,
Le coup tombe , et sur quelle tête ?
Dieux ! quelle affreuse image ! ... arrête ,
Muse , Beaujolois ne vit plus.
器
Est-ce en vain que dans Epidaure ,
L'Encens fume sur tes Autels ?
Est-ce vainement qu'on adore
Ton Art secourable aux Mortels ?
Que dira-t'on , grand Esculape ,
Si ce Poison fatal échape
Elisabeth-Philipine d'Orleans de Beaujolois ,
morte de la petite Verole en 1735.
A V
A
2168 MERCURE DE FRANCE
A ton bras qui veille sur nous ?
Ce nouveau Pithon à la Terre
Déclare une funeste guerre ,
Et ne tombe point sous tes coups !
N
*
Qu'un autre Peuple avec audace ,
Par un attentat odieux ,
Sur ceux que ce poison menace ,
Prévienne les decrets des Dieux s
En tout temps , dans le malheur même ,
Réverons un pouvoir suprême
Qui commande aux foibles Humains ;
Les Dieux nous font ce que nous sommes
La perte , le salut des hommes ,
Doit être l'oeuvre de leurs mains.
* Les Anglois qui font l'insertion de la petite
Verole.
į į į į į į į į į ṛ į ! !
SUITE des Mémoires pour servir à l'His
toire des Comédiens les plus renommés .
H
UGUES GUERU , dit Flechelle ,
ou Gautier - Garguille . Il portoit ce
dernier nom dans la Farce. Mort à Paris ,
âgé de 60. ans , et enterré à S. Sauveur ,
après
OCTOBRE. 1736. 2169
après avoir joué la Comédie plus de
ans de suite.
40.
il contrefaisoit
, Quoique Normand
admirablement
bien le Gascon , par l'accent
, le geste et les manieres. Il étoit
extrémement
souple , et toutes les parties
de son corps lui obéïssoient de sorte
qu'on l'auroit pris pour une vraie Marionnette.
Il étoit très - maigre , les jambes
longues , droites , menuës , et avec
cela un très- gros visage , qu'il couvroit
ordinairement
d'un masque avec une
barbe pointuë. Il portoit sur sa tête une
calote noire et platte , et à ses pieds des
escarpins noirs ; les manches de son
pourpoint étoient de frise rouge , et
le pourpoint et les chausses de frise
noire.
Il représentoit toûjours un Vieillard
de Farce , et dans ce plaisant équipage
personne ne pouvoit s'empêcher de rire.
Il n'y avoit rien dans sa parole , dans sa
démarche , ni dans son action qui ne fût
très - ridicule ; et toute sa personne ainsi
fagotée , sembloit être faite exprès pour
un vrai Farceur ; enfin tout faisoit rire
en lui . Aussi jamais homme de sa profession
n'a été plus naïf et plus naturel.
Mais s'il ravissoit quand Turlupin et
A vj
Gros
1170 MERCURE DE FRANCE
Gros Guilleaume le secondoient , lorsqu'il
venoit à chanter seul , quoique la
Chanson et l'Air fussent fort mauvais
pour l'ordinaire , c'étoit encore toute autre
chose : il se surpassoit lui -même. Sa
posture , ses gestes , ses accens , ses tons;
tout étoit si burlesque et si plaisant , que
bien des gens n'alloient à l'Hôtel de
Bourgogne que pour l'entendre ; ensorte
que la Chanson de Gautier Garguille
avoit passé en proverbe.
Cet homme si ridicule dans la Farce ;
ne laissoit pas pourtant de jouer des Personnages
de Roy dans les Piéces sérieuses
avec aplaudissement. Quand il étoit
masqué , et qu'il avoit une robbe pour
couvrir la défectuosité de ses jambes et
de sa taille , c'étoit un homme à remplir
quelque rôle que ce fût. Hors delà , à
son visage , à sa parole , à sa démarche ,
à son habit et à tout le reste , on l'eût
pris pour un franc Manant.
Dans le particulier , avec ses amis , il
rioit comme eux , et étoit d'un entretien
fort agréable et fort amusant . Sa veuve
étoit fille de Tabarin , à laquelle il laissa
quelque bien , avec lequel elle se retira
en Normandie , où un Gentilhomme en
devint amoureux et l'épousa .
On peut juger par un petit in - 12 . imprimé
OCTOBRE. 1736. 2871-
*
.
primé à Rouen chés Denis Ferrand en
1632. que Gautier Garguille étoit le
nom d'un Acteur Comique , qui depuis
est resté au Theatre et qui a passé à
tous ceux qui ont représenté de ces sortes
de Personnages facétieux . Son habit ,
selon une Estampe du même Livre gra
vée en bois , étoit très simple , portant
des pantoufles au lieu de souliers , et un
bâton à sa main ; une espece de bonnet
fourré et plat sur la tête , sans cravate ,
ni col de chemise qui parût , une camisolle
qui descendoit jusqu'à mi- cuisse , la
culote étroite qui venoit se joindre aux
bas , au dessus du genouil , une ceinture
de laquelle pendoit une gibeciere , et un
gros poignard , qui paroissoit être de bois,
passé dans la même ceinture. Le corps
de l'habit étoit noir , les manches rouges
, les boutons et les boutonnieres ,
rouges sur le noir , et noires sur le rouge.
,
Ce Personnage , autant qu'on en peut
juger , ne récitoit que des balivernes
des puerilités et des inepties pour réjouir
le bas Peuple , comme les seuls titres des
Harangues et Lamentations contenues
dans le Livre dont on vient de parler
le font voir. La premiere est intitulée :
* Regrets facetieux et plaisantes Harangues dis
SrThomassin, dédié au Sieur Gautier- Garguille.
Harangue
2172 MERCURE DE FRANCE
>
Harangue de M. Pusseau sur la mort
d'un Porc de haute graisse , qu'il avoit
nourri et élevé ført tendrement . De M. Ciboule
, sur la mort de son Asne , nommé
Travaillin De Madame Fleur , sur la
mort de son Chat , nommé Mitoüars &c.
Ces Harangues sont terminées par ces
mots Latins : Difficile est Sayram non
scribere.
,
On ne trouve rien qui vaille la peine
d'être raporté , dans le Recueil des Chan-,
sons joviales et comiques , qu'on trouve
dans le même Livre. Il y en a une cependant
dont le refrein paroît susceptible
de plusieurs gentillesses ; en voici
quelques couplers.
·
Toutes les nuits ma mignarde
Dit : Mon ami dormez - vous ?
Puis d'une main fretillarde
Me chatouille les genoux.
La , la , la , la , la , n'en riez point tant ;
Vous en feriez bien autant .
Toutes les nuits ma Finette
Feint de rêver parlant haut ,
Et branle tant la couchette ,
Qu'elle m'éveille en sursaut. La , la, la, &c .
Nous suprimons les autres couplets
comme
OCTOBRE. 1736. 2173
comme trop libres , et nous ne raportons
ceux - ci , que pour faire voir de
quoi les Piéces de Theatre de ce temps- là
étoient ornées .
gues ,
Ce Livre est terminé par sept Prolo
de la composition , sans doute , de
Gautier- Garguille , et qu'il récitoit vrai,
semblablement lui- même . Pour donner
une idée de ces sortes de Piéces , nous en
décrirons quelques traits.
» Si tôt que les Postillons d'Eole favo-
>>risent le Monarque de Balivernes , ils
» convoquent une Armée navale pour
»assiéger la Montagne sourcilleuse des
» Alpes à coups de pierres , et lui faire
» prendre une médecine de rhubarbe ,
» pour vomir les trésors qui sont enclos
» dans son estomach , & c.
20
19
Quelqu'un m'avoit reproché ces jours ·
passés que je n'étois pas assés mêlé en
» mes discours , tellement que j'ai fait un
>> bouquet de mes menuës pensées , et
» de la diversité d'icelles , pour attacher
" au bonnet du plus severe censeur de la
>> Troupe , afin qu'il confronte au jardin
>> des inventions , pour voir s'il y trouvera
des fleurs plus agréables , &c.
» Je dois vous aprendre que la Ville
>> de Londres est en Angleterre , qu'il
»vient de fort bons coûteaux de Châ-
>> telleraut
2174 MERCURE DE FRANCE
>
» telleraut , et bien peu de finance de la
n bourse des avaricieux , du nombre des-
» quels votre vertu est exceptée Une
» chose que je dois vous dire , c'est de ne
pas pencher tellement l'oreille à la
»symphonie de ce passe -temps que
» quelques Opérateurs manuels ne coo-
» perent avec le galimatias , et ne s'en
» servent comme d'une musique ou d'une
» voix Acheloïse , plûtôt pour le ravisse-
>>ment er prise formelle de vos bourses
" que pour l'aplaudissement de vos oreil
>> les , & c .
»
» Le champ de mes inventions étant sl
» sterile , que s'il n'est arrosé des douces
» liqueurs de votre bienveillance , il est
difficile qu'il puisse produire des
» fleurs dignes de vous être offertes : Phi-
>>lipot viendra incontinent , qui se pro-
»met sous l'assurance de votre suplé-
» ment , de vous faire rire et pleurer tout
»> ensemble , afin que la modération de
» l'un , tempere la violence de l'autre.
1
» Comment , me contaminer de la
» sorte Ha ! je vous jure par toutes les
» Decretales et Codes que je m'en venge-
» rai. Oü , Mrs. , certains Podagres ,
comme dit Menotus en ses Sermons ,
» soufflé à tire - larigot , m'ont par
bravade fait improvistement sortir de
mon
OCTOBRE. 1736. 2175
» mon Cabinet , pour apointer un diffe-
» rend de bonne maison , sans me don-
» ner le temps de mettre une dose d'élo-
» quence dans ma gibeciere , & c.
»Puisque la fin de notre vocation net
» tend à autre chose qu'à représenter les
» actions humaines , et que notre Theatre
est comme un abregé de ce grand
»Monde , j'ai pensé que vous m'hono-
»reriez d'une favorable Audience , si en
» peu de mots je vous en disois mon avis.
» Sans donc déguiser le sujet , je soutien-
» drai le mensonge être fort utile et né-
>> cessaire à l'homme ; et qu'une des gran-
›
des vertus qui rend aujourd'hui recom-
» mandable , est de sçavoir mentir par-
» faitement. Mais , dira ici quelque Car-
> releur de sabots , ou quelque Savetier à
» courte alene , vous vous tirez du pair ,
» M. le Comédien ; et cependant le plus
» souvent vous renvoyez les gen's chés
» eux , aussi peu satisfaits de vos Specta-
>> cles , que si en un festin on les avoit
» traités en taille douce , & c.
>
»Messieurs et Dames , je desirerois ,
>> souhaiterois , voudrois , demanderois et
» requererois , desirativement souhai-
» tativement , volontativement , deman-
» tativement et requisitativement , avec
>> mes desiratoires , souhaitatoires , & c.
» vous
2176 MERCURE DE FRANCE
vous remercier de votre honne assistance
et audience , en une petite Farce
» réjouie et gaillarde , que nous vous
>> allons représenter ; avant laquelle je
>> veux faire une grande , petite , large ,
» étroite et spacieuse remontrance , qui
>> vous fera rire , & c.
Nous croirions abuser de la patience
du Lecteur , si nous donnions plus d'étendue
aux Colibets , Sarcasmes et Trivialités
de Gautier Garguille ; ce que
nous venons d'en raporter , suffic pour
donner une idée de ce Farceur , et pour
faire comprendre ce que c'étoit que la
Comédie en France dans ces tems là.
Son portrait est gravé par Rousselet ;
d'après Gregoire Huret , avec six vers au
bas ; sa Ceinture est chargée d'une Gibeciere
et d'une Ecritoire , sans coûteau . Il
a un masque avec moustache sans barbe ,
et les cheveux plats et courts , arrondis
autour de la tête.
KOBERT GUERIN , dit La Fleur , ou
Gros Guilleaume , mort à Paris fort âgé ,
et enterré à S. Sauveur , après avoir joüć
la Comédie pendant plus de so . ans.
Après avoir été longtemps Boulanger ,
il devint Farceur à l'Hôtel de Bourgogne,
et prit le nom de La Fleur. En
changeant de condition il ne changea
point
OCTOBRE , 1736. 2177
point de moeurs, ce fut toûjours un bon
gros yvrogne , une ame basse et rampante.
Son entretien étoit grossier ; et
pour être de belle humeur , il falloit qu'il
grenouillât et qu'il bût chopine avec son
compere le Savetier dans quelque Taverne.
Il n'aima jamais qu'en lieu bas
et se maria en vieux pecheur sur la fin
de ses jours , à une fille assés belle , mais
déja âgée. Voilà ses vices ; venons à ses
autres qualités.
,
Il étoit si gros et si ventru , que les
Satyriques de son tems disoient , qu'il
marchoit long- tems après son ventre.
Cette incommodité cependant qui auroit
nui à un autre , étoit ce qui lui servoit
le plus à faire rire. Jamais il ne paroissoit
sur le Théatre qu'il ne fut garroté
de deux ceintures , l'une au - dessous
du nombril , et l'autre près des mamelles
, ce qui faisoit un effet si bizare , qu'on
l'eût volontiers pris pour un tonneau ,
dont les ceintures ne ressembloient pas
mal aux cerceaux .
mais
Il ne portoit point de masque ,
il se couvroit le visage de farine , et menageoit
cette farine de sorte , qu'en remuant
un peu les levres , il blanchissoit
tout d'un coup ceux à qui il parloit.
Ce qu'il y avoit de plus surprenant en
lui
2178 MERCURE DE FRANCÉ
lui , c'est que quelquefois sur le point
d'entrer au Théatre , avec sa belle humeur
ordinaire , la gravelle et la pierre
dont il étoit souvent tourmenté , le venoient
attaquer si cruellement qu'il en
pleuroit de douleur. Cependant il se
faisoit violence , joüoit son rôle malgré
de si grands maux , et la contenance
triste , et les yeux baignés de larmes ,
divertissoit autant que s'il n'eût point
senti de mal. Avec une si grande incommodité
, il vêcut jusqu'à près de So ans
sans être taillé. Il ne laissa qu'une fille
qui suivit la même profession de son
pere , et qui épousa La Thuillerie , un
des meilleurs Comediens de l'Hôtel de
Bourgogne. Son Portrait est gravé par
Rousselet , d'après Greg. Huret.
BERTRAND HAUDRIN , dit Saint
Jacques , ou Guillot Gorju , mort à Paris
en 1648. âgé d'environ so ans.
Ce Comedien suivit de près les excellens
hommes dont on vient de parler ,
et quand il descendit du Théatre , la
Farce en descendit avec lui. Il étoit de
bonne famille ses parens le firent d'abord
étudier en Médecine ; mais abandonnant
cette étude pour voyager , il
s'érigea bientôt en Boufon et en Charlatan
; aussi avoit- il tant de pente pour
CC
OCTOBRE: 1738. 2179
ce métier, qu'en peu de tems il se rendit
capable de remplir la place de Gautier
Garguille , à l'Hôtel de Bourgogne , où
les Comediens l'attirerent. On dit qu'il
avoit été quelque tems chés un Apoticaire
à Montpellier , mais que la seringue
qu'on lui faisoit porter en ville le
rebuta , de sorte qu'il aima mieux être
Comedien.
Son personnage ordinaire étoit de contrefaire
les Médecins ridicules , qu'il représentoit
si bien , que les Médecins
eux mêmes ne pouvoient s'empêcher de
rire , non plus que ses parens proches ,
de la même profession , quoiqu'au desespoir
de lui voir faire un métier qui les
deshonoroit.
Il avoit une si excellente mémoire ?
que tantôt il nommoit une infinité de
simples très-distinctement , quoiqu'avec
grande volubilité ; tantôt les drogues
des Apoticaires ; d'autres fois tous les
ferremens des Chirurgiens , ou les outils ~
des Artisans dont il étoit question , et
avec une telle vîteffe , que l'esprit avoit
peine à le suivre .
Après avoir été environ huit ans Farceur
, il quitta le Théatre , et se fit Médecin
à Melun ; mais s'ennuyant - là d'une
vie oisive et langoureuse , il tomba dans
une
2180 MERCURE DE FRANCE
une telle mélancolie , qu'il fut obligé
de revenir à Paris , où il mourut peu de
tems après.
C'étoit un grand homme noir , fort
laid , les yeux enfoncés , avec un grand
nés ; il jooit toûjours avec un masque.
Son Portrait est aussi gravé par Rousselet
d'après Greg. Huret.
JULIEN DE L'EPY, autrement dit Jodelet,
frere cadet de l'Epy , Acteur comique ,
qui joüot les Rôles de Jodelet , ancien ca
ractere personnages comiques , comme de
Valet , d'Intrigant , & c . c'est le premier
qui a joué le Rôle de Dum Japhet d'Armenie
, dans la Piece de Scarron , et qui
a joué d'original tous les Rôles de Valets
, dans les Pieces de cet Auteur , qu'il
faisoit exprès pour lui : et dans les deux
premieres Pieces de Scarron , ayant joüé
les deux kôles de Jodelet souffleté , et
de Jodelet Maître et Valet , le nom lui
est resté. Il joüoit ces Rôles avec une
grande barbe en moustache peinte en
noir , et le reste du visage fariné.
Il étoit très - excellent Comedien , avec
des traits si marqués et si comiques ,
qu'il n'avoit qu'à se montrer pour exciter
des éclats de rire , qui s'augmentoient
encore par la surprise qu'il témoignoit
de voir rire les autres . Cet Acteur nous
prouve
1
OCTOBRE. 1736. 218
prouve ce qu'on a déja remarqué plus
d'une fois , au sujet de quelques Comediens
qui ont paru sur le Théatre avec
grand succès , quoiqu'avec des défauts
très- considerables ; car Jodelet parloit
beaucoup du nés , et ne laissoit pas dé
faire un plaisir infini par ses manieres
autant spirituelles que naïves , naturelles
et niaises . Ce défaut du nés est marqué
par Scarron , dans sa Piece du Maître
Valet , où il fait dire à Isabelle , en
parlant de Jodelet , qu'on prend pour
Dom Juan .
Il semble qu'il ne songe à rien qu'à faire rire ;
Toûjours dans l'action d'un homme extravagant
Soit par accoûtumance , ou soit par accident ;
Parlant toujours du nés , &c.
N. De L'Epy étoit son frere aîné , lequel
jouoit les Vieillards dans les Piéces
de Scarron ; ce qui l'avoit mis en quelque
réputation.
Tradition.
Gautier Garguille , Gros Guilleaume ;
et Turlupin , étoient Garçons Boulangers
, du Fauxbourg saint Laurent à Paris
, sans étude , mais avec de l'esprit ;
ils étoient bons amis , et se mirent en
tête
2182 MERCURE DE FRANCE
tête de faire la Comedie , et de composer
des Pieces , on Fragmens Comiques ,
sur tout ce qui pût leur venir en pensée ,
ce qu'on a apellé depuis Turlupinades.
En quittant leur profession , ils prirent
des habits de Théatre convenables à leurs
caracteres ; Gautier Garguille faisoit d'or
dinaire le Maître d'Ecole , c'étoit son
Rôle favori ; quelquefois le Sçavant avec
un Livre de Chansons de sa façon qu'il
débitoit , et quelquefois le Maître de la
Maison , le tout selon leurs sujets ; aussi
nous le représente- t- on , ou avec un Livre
à la main , ou avec un bâton , mais
toujours avec une écritoire au côté , et
vêtu de noir avec des manches rouges ,
une calle noire , et une perruque de plumes
de poules , coupées ras des oreilles.
Gros Guilleaume , selon les Estampes
que nous en avons , avoit une calle aussi ,
où barette ronde , une mentonniere de
peau de mouton , une culotte rayée , de
gros souliers gris , noués d'une touffe de
laine ou de cordons , et étoit envelopé d'un
sac aussi plein de laine , lié au haut des
cuisses ; son caractere étoit d'être sentencieux
; et le prude Turlupin , tantôt Valet
, tantôt Intrigant et Filou , jouoit avec
feu , et les bons mots ne lui manquoient
pas.
lls
OCTOBRE . 1736. 2183
Ils allerent , de leur estoc , louer un
petit jeu de Paume à la Porte saint Jacques
, qui y est encore à l'entrée du fossé
qu'on apelle de l'Estrapade , et avec un
Théatre portatif, et des toiles de bateau
pour leur servir de décorations , ils.
jouoient depuis une heure jusqu'à deux
surtout pour les Ecoliers , et les soirs à
raison de 2. sols 6. deniers par personne.
Ils joüerent pendant un assés long- temps
et ils y faisoient leurs affaires , lorsque
Les grands Comédiens de l'Hôtel de
Bourgogne allerent se plaindre au Cardinal
de Richelieu , que des Bâteleurs
allolent sur leurs droits , et demanderent
qu'ils fussent chassés ; S. E. voulut
bien leur répondre qu'il ne falloit jamais
condamner personne sans l'entendre.
8
ne
Ils furent mandés , et eurent l'honneur
de donner , en présence du Cardinal
, dans un Alcove du Palais Royal ,'
où ils se surpasserent , la Scene de Gros
Guilleaume en femme ,fondante en larmes,
pour tâcher d'apaiser la colere de Turlupin
, son Mari , qui , le sabre à la main,
vouloit lui couper la tête à chaque instant
,sans vouloir l'écouter ; Scene d'une
heure entiere , dans laquelle cette
femme , tantôt debout , tantôt à genoux,
disoit à ce Mari tout ce qu'il y a de
B plus
184 MERCURE DE FRANCE
plus fort et tentoit tous les moyens pour
l'atendrir , sans en pouvoir venir à bout;
au contraire, le Mari redoublant ses menaces
, vous êtes une masque , dit- il ,
je n'ai point de compte à vous rendre ,
Il faut que je vous tuë. Eh ! mon cher
Mari , reprit-elle , je vous demande la
vie , je vous en conjure par cette soupe
aux choux que je vous fis manger hier
et que vous trouvâtes si bonne ; à ces
mots le Mari se rend , le sabre lui tombant
des mains ; ah ! la carogne , dit- il,
elle m'a pris par mon foible ; la graisse
m'en fige encore sur le coeur , &c.
>
S. E. envoya chercher les Comédiens
et leur dit qu'ils avoient tort , qu'ils
n'étoient que des paresseux , que l'on
sortoit toujours triste de la représentation
de leurs Pieces et leur ordonna de
prendre ces trois Acteurs, Comiques et
de les laisser jouer sur leur Théatre , ce
qu'ils faisoient sans femmes, disant qu'ils
n'en vouloient point , parce qu'elles les
désuniroient.
Voici une autre Scene.Le Gautier Garguille
vomissoit mille imprécations contre
les Servantes, ajoûtant qu'il étoit obli
gé d'en changer tous les huit jours , et
après avoir détaillé tous leurs défauts
il finissoit par celui de la malproprété.
сп
OCTOBRE. 1736. 2189
en répetant vingt fois à suer sang et eau,
qu'il avoit trouvé les siennes se pelgnant
sur la marmitte , et qu'il n'étoit
plus surpris de trouver des cheveux dans
sa soupe ; oh ! bien , lui disoit Turlupin ,
celle que je vous ai promise est le Phénix
des Servantes vous ne trouverez
plus de cheveux , elle se coëffe toujours
à la cave , & c.
,
Gros Guilleaume joüoit à visage découvert
, ses deux Camarades toujours
masqués. Il eut la hardiesse de contrefaire
un Magistrat , par un tic à la bous
che , et trop bien , car quelques jours
après ils furent tous trois décrétés , Gautier
et Turlupin prirent la fuite , Gros
Guilleaume fut mis au cachot dans la
Conciergerie , &c. A quelque temps delà
, Gros Guilleaume tomba malade de
saisissement , il n'y put survivre , et
la douleur de sa mort emporta ses deux
Camarades dans la même semaine . Ils
jotoient encore en 1632. On dit que
le Turlupin se nommoit Boyvert.
Guillot Gorju joüant le Caractere du
Docteur , ou du Bailly , avec Gandolin
et Jodelet , étoient les Camarades de
Contugi , natif d'Orviete , sur un Théatre
que ce dernier faisoit dresser les aprés
dînées devant sa Boutique à l'entrée de
Bij 12
2186 MERCURE DE FRANCE
la ruë Dauphine , pour faire valoir dans
son Rôle d'Opérateur , la vertu de son
Orvietan . Il y avoit encore Jaquemin¸Jadot
et Locatelly , connu sous le nom du
fameux Trivelin de l'ancienne Troupe
Italienne.Ils sont tous trois enterrés dans
Eglise des grands Augustins. Du temps
de ce dernier , le célebre Dominique
n'étoit que le secondo Zani.
Trivelin avoit juré de ne se jamais
marier , mais en allant à Notre- Dame
de Liesse y accomplir un vou ,
il trouva
dans le Carosse une Dame qui y alloit
pour le même sujet , ils y firent connoissance
et s'épouserent à Paris à leur
retour.
EPITAPHES,
G Autier , Guillaume et Turlupin ,
Qui mettoient le Monde en liesse ,
Ont tous trois rencontré leur fin ,
Avant qu'avoir vu leur vieillesse ;
Passant , tu n'arrêteras pas ,
Si tu veux sçavoir leur trépas ,
En deux mots je te le vais dire :
Sçache que la Mort prend son temps
De retirer les Charlatans ,
Quand personne ne veut plus rire,
Gautier
OCTOBRE .
1736 2187
>
Gautier , Guillaume et Turlupin ,
Ignorans en Grec et Latin ,
Brillerent tous trois sur la Scene ,
Sans recourir au Sexe féminin ,
Qu'ils disoient un peu trop malin ;
Faisant oublier toute peine ,
Leur Jeu de Théatre badin
Dissipoit le plus fort chagrin ,
Mais la Mort en une semaine ,
Pour venger son Sexe mutin ,
Fit à tous trois trouver leur fin .
Plusieurs Comédiens de l'Hôtel de
Bourgogne avoient au Théatre des noms
particuliers , tant pour les Rôles sérieux,
que pour les Rôles Comiques , peut- être
par égard pour leurs parens. D'ailleurs
les Caractères de Bas Comique étoient
presque tous chargés , et on les représentoit
masqués ; par exemple , Hen. le
Grand , qui vouloit cacher son nom de
famille , s'apelloit Belleville , comme Comédien
, et Turlupin , comme Farceur.
Hugues Gueru , étoit connu dans les
Pieces sérieuses , sous le nom de Flechelle,
et dans la Farce , sous celui de Gautier
Garguille. C'est de cette maniere que Robert
Guérin prit le nom de la Fleur et
de Gros Guilleaume.
B iij
Du
2188 MERCURE DE FRANCE
·
contenant
Du Laurier , Comédien , Auteur des
Fantaisies de Bruscambille
plusieurs Discours , Paradoxes , Harangues
et Prologues facétieux , imprimés
à Lyon en 1618. in 12.
Bellerot ,Comédien , Chef de Troupe ,
contemporain et Emule de Mondory.
Bellecorse , Comédienne , dont Benserade
devint passionnément amoureux
il quitta pour elle la Sorbonne , où iilĺ
étudioit , et l'Etat Ecclesiastique , auquel
il étoit destiné . Ce fut pour plaire
à cette Actrice qu'il fit , à l'âge de 18 .
ans , sa Tragédie de Cléopatre .
ODE
tutetut
Tirée du Pseaume VI. Domine ne in
furore tuo , &c.
D.'Une vengeance légitime
N'écoute point les mouvemens ,
Grand Dieu , sur l'horreur de mon crime
Ne regle point tes jugemens.
Sois plus sensible , en ta colere ,
A la douleur d'un coeur sincere ,
Qu'aux loix d'une austere équité ;
Laisse
OCTOBRE. 1736. 2189
Laisse , Seigneur , sur ma misere ,
Adoucir ta séverité.
Grand Dieu , c'est toi que je reclame ,
Hâte- toi de guérir mes maux ,
Le trouble qui saisit mon ame
A pénetré jusqu'à mes os.
Jusques à quand , Dieu que j'adore ,
Malgré l'ardeur dont je t'implore ,
Laisseras- tu durer le cours
De la douleur qui me dévore ,
Toi dont jattends tout mon secours ?
Entends les cris que je t'adresse ,
Dieu , Protecteur de l'Innocent ,
Sur ma langueur , sur ma foiblesse
Jette un regard compatissant.
Mes maux ont lassé ma constance ,
Délivre-m'en , prends ma défense ,
Et manifeste ton pouvoir ;
Fais triompher cette clémence
En qui j'ai mis tout mon espoir.
Donne à mes jours un cours plus ample
Laisse -moi parmi les Mortels ;
Qu'ils aprennent par mon exemple
A mieux servir tes saints Autels .
Pendant qu'il est en ma puissance ,
Bij Laiss
2190
MERCURE DE FRANCE
Laisse agir ma reconnoissance ;
Quelqu'ardens que soient nos transports ,
Seigneur , un éternel silence
Ferme la bouche à tous les Morts.
Le jour , je me consume en plaintes ,
Qui ne font qu'aigrir mes douleurs
La nuit redouble leurs atteintes ;
J'inonde mon lit de mes pleurs.
Mes yeux presqu'éteints dans les larmes
Au jour ne trouvent plus de charmes ;
Sans nul ami , sans nul secours
" Dans la tristesse et les allarmes
Je vois couler mes plus beaux jours.
Monstres nourris dans l'imposture ,
Noirs Artisans d'Iniquité ,
Vous , dont jamais la bouche impure
Ne s'ouvrit pour la vérité ,
Craignez ce Juge redoutable ,
Pour qui rien n'est impenetrable
Ce Dieu se déclare aujourd'hui ; .-
Tremblez , tremblez , race coupable ,
Mes cris ont monté jusqu'à lui .
Vous , dont les détestables trames
Ont si long- temps troublé ma paix ,
Avec vos mensonges infâmes ,
Soyez
OCTOBR E. 1736. 2191
Soyez confondus à jamais.
Disparoissez , s'il est possible ,
Ames sans foy , Troupe infléxible ,
Qui dans ces maux m'avez plongés
Reconnoissez le bras terrible
Du Dieu puissant qui m'a vengé.
De Bologne , Mousquetaire du Roy.
E LOGE de M. l'Abbé Prévost ;
Chanoine de Chartres , Prédicateur
du Roy.
N
Ous avons parlé de la Mort de
M. l'Abbé Prévost , dans un de
nos Journaux. Depuis on nous a envoyé
son Eloge , prononcé dans l'Eglise
de Chartres , par M. l'Abbé Cheret , son
Confrere , et aussi Prédicateur du Roy.
Cet Eloge fut amené dans un Sermon
où l'Orateur Chrétien prêchoit sur la
Parole de Dieu.
Il l'annonçoit , dit - il , dignement ;
ce Prédicateur illustre , que la mort
vient de nous enlever. Comment
montant après lui dans cette Chaire .
et vous y entretenant de l'excellence de
la divine Parole et du profit qu'on peut
en tirer , aurois - je oublié un homme si
connu et si distingué par cette haute,
B vélo
2192 MERCURE DE FRANCE
éloquence avec laquelle il sçût interpreter
les sacrés Oracles , et persuader les
austeres vérités de la Religion ?
Né sous un Ciel favorable à l'esprit
et au génie , M. l'Abbé Prévost cut dès
sa jeunesse un goût décidé pour P'Eloquence
de la Chaire. La Ville de Rouen,
où il avoit reçû le jour , aplaudit à ses
premiers Essais , et un Magistrat , (a) modele
parfait d'une probité hereditaire
dans sa Famille , et qui également éclairé
et génereux , sçavoit si bien discerner
un mérite naissant , le cultiver et le
proteger , accueillit le jeune Ecolier avec
une tendresse qu'il n'accorda jamais qu'à
l'estime. Aninié par ses bontés aidé
de ses lumieres , quels rapides progrès
ne fit pas sous ses yeux ce digne Eleve ,
puisqu'arrivé peu après à Paris pour y
étudier les grands Maîtres , il y joüit
bien- tôt d'une réputation qui lui prometroit
de les égaler un jour ?
و
,
Il est un genre d'Eloquence dans lequel
on réussit rarement ; c'est celui de
celebrer la gloire des Hommes Illustres
dans l'Eglise ou dans l'Etat , dont la
mort est encore récente. On les a trop
connus pour oser les louer aux dépens de
(a) M. le Pezant de Boisguilbert , Lieutenant
General et Président au Présidial de Rožen,
la
OCTOBR E. 1736. 2193
la vérité. Il faut honorer leurs vertus , sans
dissimuler leurs foiblesses ; exalter , non
les avantages de leur naissance , ou les
dons que leur fit la fortune , mais le bon
usage qu'ils sçurent en faire ; n'étaler le
faste des prospérités mondaines , que
pour en peindre mieux le néant ; consacrer
à la Religion un reste de vanité qui
suit encore les Grands de la Terre jusqu'au
tombeau , et préparer les coeurs
aux salutaires tristesses de la Pénitence .
des larmes , ce semble , toutes humaines
.
par
M. l'Abbé Prévost dût donc se faire
tout d'un coup un grand nom, puisque,
jeune encore , il saisit le vrai de ces Loix
si sages , et les suivit en Maître dans l'Eloge
funebre d'un grand Cardinal , ( a)
qui par son attachement déclaré pour la
France , a mérité un lieu distingué dans
nos Fastes. Fléchier , l'éloquent Fléchier,
qui le premier avoit étudié ces Regles ,
ou plutôt qui en fut l'Inventeur , (b)
admira le Chef- d'oeuvre du nouvel Orateur
c'est tout dire ; et bien-tôt les
fa) Oraison Funebre de M. le Cardinal de
Furstenberg , prononcée à l'Abbaye de S. Germain
des Prés le s . Juin 1704.
(b ) Voyez le Recueil des Lettres de M.Flé
chier.
B vj Chaires
2194 MERCURE DE FRANCE
Chaires (a) les plus distinguées furent
successivement ouvertes à un homme à
qui l'Evêque de Nismes avoit aplaudi ;
on écouta avec plaisir celui qu'il avoit
comblé d'éloges.
Son Eloquence , en effet , ne réünissoit-
elle pas tous les talens ? Ingénieuse
dans les pensées , naïve dans les pein
tures , heureuse dans les tours , féconde
en expressions riches et fleuries ; (b) elle
parloit de la divine Sagesse avec magnificence
, soit en exposant le sublime de ses
Mysteres , soit en dévelopant la perfection
de ses Loix , soit en loüant ses
grandeurs dans les Saints qu'elle a faits ;
et à toutes les graces du discours , il
joignoit celle d'une action , ce semble,
étudiée , et cependant naturelle .
›
A qui le dis-je , Messieurs les Auditoires
de cette Ville n'ont- ils pas souvent
retenti de vos aplaudissemens , et
quels n'ont- ils pas été cette année pendans
les austeres solemnités du jeûne et
de la Pénitence ? Pressentoit- il que ce seroient
les dernieres instructions que vous
(a) Panegyrique de S. Louis à l'Académie , en
1705. A Versailles , la Cêne en 1705. la Pentecôte
en 1707. l'Avent en 1714.et depuis il a prêché
à Paris dans les principales Eglises .
(b) 2. L. des Machab. C. 2. V. 9.
auricz
OCTOBRE . 1735. 2195
pas
auriez de lui ; car malgré ses infirmités
déja sensibles , son zele ne redoubla - t'il
d'activité ? C'est , sans doute , ce qui
a abregé ses jours . Mais un Ministre de
J. C. ne meurt jamais plus glorieusement
que lorsqu'il succombe sous le
fardeau de l'Evangile , si j'ose ainsi m'ex
primer, et qu'il est la victime d'une charité
empressée pour le salut des ames.
Ainsi le disoit il lui-même autrefois ,
(a ) en vous peignant ici à la face des
Autels , les rares vertus d'un Prélat que
le zele de la Maison du Seigneur avoir
consumé , et que nous regreterions encore
si celui qui a succedé (b) à sa di◄
gnité , n'avoit pas herité de son esprit.
Cet Eloge merita à M. l'Abbé Prévost
une place parmi vous , Messieurs , ( c)
depuis long temps vous connoissiez ses
talens ; (d) ils pouvoient vous faire hon
neur et toûjours a- t'il soutenu par sa
réputation , celui qu'il avoit d'être associé
à votre illustre Compagnie . Ses
(a) Oraison Funebre de M. l'Evêque de Char
tres ( Paul Godet des Marais ) prononcée à Char
tres le 21. Janvier 1710.
(b) M. Charles- François des Monstiers de Me
rinville.
(c) Reçû Chanoine de Chartres le 11. Jan
vier 1718.
(d) Il prêcha le Carême à Chartres en 1709 .
jours
2196 MERCURE DE FRANCE
passer
jours étoient partagés entre les fonctions
de la Priere publique et celles du ministere
de la Parole ; on le voyoit
de l'enceinte du Sanctuaire dans
le secret de sa maison , pour y préparer
ces éloquens Discours , ( a) qui chaque
année lui méritoient les aplaudissemens
de la Cour ou de la Capitale, et qui tant
de fois enleverent vos suffrages. Car se
refusa- t'il jamais ( b) à votre édification
particuliere ou à l'instruction ( c) du Peuple
fidele qui m'entend , quand vous
l'honorâtes de votre choix ? Il le meritoit,
ce choix par d'autres endroits que par
le talent de la parole. La simplicité de
ses moeurs donnoit une nouvelle grace
à ses Discours ; l'exemple accompagnoit
l'éloquence ; et en ce moment où l'homme
se découvre mieux qu'en tout autre,
je veux dire à la mort , n'a-t'il pas en
effet parû ce qu'il avoit toujours été
an Prêtre pénetré des sentimens de la
Religion qu'il avoit dignement annon
cée pendant près de 40. années ?
(a) Il prêchoit tous les ans des Carêmes à Paris,
etil a prêché à la Cour le Carême 1718. et l'Avent
1727.
(b) Il a prêché les Chapitres Géneraux des
Moeurs en 1726. et 1732 .
(c) Octave du S.Sacrement à Chartres en 1718.
* les Carêmes de 1726. et 1735.
Grand
OCTOBRE : 1736. 2197
Grand Dicu , (a) Vous l'aurez fait entrer
dans votre joye , ce Serviteur fidele ,
qui a fait profiter le talent que vous lui
aviez confié. Nous l'esperons de votre
misericorde ; et s'il lui restoit quelques
fragilités à expier , vous écouterez nos
voeux , et vous vous hâterez de le placer
au nombre de ces Astres (b) qui brili
lent au Firmament pour toute l'Eternité ;
car telle est la récompense que vous pro
mettez dans vos saints Livres à ceux qui
auront enseigné la justice . Il les mérite
Messieurs , ces yeux empressés , ces prieres
ferventes , par ses derniers sentimens
si pleins de vénération pour le Prélat
qui nous gouverne , de respect et d'attachement
pour votre venerable Compagnie
; et pouriez - vous l'oublier aux pieds
des Autels, vous , mes Freres , qu'il aima
si tendrement et dont il se souvint jusqu'aux
derniers momens de sa vie ? Ces
dispositions de son coeur étoient bien di
gnes d'être ici solemnellement publiées .
A la faveur du récit que je vous en fais,
recevez , Messieurs , les fleurs que j'ai
essayé de répandre sur ses eendres. Elles
ne sont pas de la beauté de celles dont
il ornoit si habilement les Tombeaux
(d) Matth. 15. V. 21.
(e ) Daniel 12. V. 3ª
de
2198 MERCURE DE FRANCE
des Morts ; mais la justice , le devoir ,
le coeur , me serviront d'excuse. Puissions-
nous , après avoir honoré sa mémoire
, lui être réunis dans l'Eternité
bien heureuse.
** X*XX:XXXXXXX: XX *
O D E. *
A M. de Voltaire.
Oi dont l'heureux génie , aux rives du Mé-
Toixique,
Conduisant un adroit Pinceau ,
Reviens sur la Scene tragique
M'offrir un chef- d'oeuvre nouveau . (a)
Quelle est de ton sçavoir la sublime étendue !
Ici Melpomene éperduë
Contemple tes progrès avec des yeux rivaux ,
Là , je vois sous ta main fertile ,
Newton , Quinte - Curce et Virgile ,
Renaître tour-à tour dans tes doctes travaux.
Viens ; je veux, de tes coups rassemblant les pro
diges ,
Les remetre ici sous tes yeux .
Quoy ? déja mon sang ! tu te figes ,
( a ) Alzire.
Aus
OCTOBR E. 1736. 2199
Aux traits d'un fils (a) incestueux !
Mais en vain la Nature en rougit , en frissonne ,
Ce Fils que le crime environne ,
En vain d'un parricide augmente ma terreur ;
Tu me fais chérir ses allarmes ,
Et même en in'arrachant des larmes ,
Ton art sçait en plaisir transformer ma douleur.
De Mariamne en pleurs la vertu soupçonnée ,
M'entraîne aux sources du Jourdain ;
Tu meurs , Epouse infortunée ,
Ainsi l'ordonne un inhumain . (b) .
Quel retour imprévû dans lui se manifeste !
Soudain après ce coup funeste ,
Je vois ce Prince en proye aux plus cruels trans
ports.
Jouet d'un Art qui m'interesse
Tantôt je pleure une - Princesse ,
Tantôt son Meurtrier me transmet ses remords.
Bientôt ta Muse (c) en feu, par un noble caprice,
Sur la Seine , entre mille objets ,
Me montre un Roy que la justice
Contraint d'assieger ses Sujets ;
Que tu sçais bien , Voltaire, au milieu de l'orage
Guider un Conquerant si sage !
(a) Oedipe. (b) Hérode. ( c) La Henriade.
2200 MERCURE DE FRANCE
Je retrouve en tes Vers sa valeur , ses Exploits ;
Ainsi donc le Poëme Epique ,
Malgré les cris de la Critique ,
S'éleve par tes soins sur l'horison François.
Où va ce jeune Alcide ? (a ) ô Ciel ! sur quel
Rivage
Court- il porter l'horreur , l'effroi ?
Son coeur alteré de
carnage
L'emporte déja loin de moi.
Arrête ... mais en vain on l'apelle , on s'écrie ,
Un feu qui part avec furie
L'atteint , le frape , il tombe , il expire ... il est
mort .
Telle ta Muse patétique ,
Chantant sur le ton historique ,
Celebre avec succès l'Alexandre du Nord ,
Est-ce assés ? mais où suis-je ? et quel pouvoi
magique
Enfante un Palais ( 6 ) en ces Lieux ?
Vit- on dans tes Murs , Rome antique ,
Un Monument si précieux ?
Le Dieu ( c) tant recherché dans le siecle où nous
sommes ,
Y reçoit l'encens des Grands Hommes ,
( a ) Charles XII. ( b ) Le Temple du Goût
(c ) Le Goût,
Voltaire
OCTOBRE . 2200 1736.
Voltaire à ses côtés prononce ses Arrêts.
En vain de nombreuses cohortes
De son Temple assiegent les portes ,
Peu de ces Assiegeans deviennent ses Sujets,
D'un Spectacle ( a ) inconnu que mon ame est
émuë !
Ici , pour la premiere fois ,
Melpomene expose à ma vûë
Des Rois , des Chevaliers François.
Tout me plaît dans Zaïre, amour , vertu, silencež
Dans toi (6) que l'honneur de la France
Fit voler dans Solime au signe de la Croix ,
J'admire ta vigueur premiere ,
Qui près de son heure derniere ,
Veut renaître à l'aspect d'un Fils (e) que tu revois
Et toi jaloux ( d ) Soudan , lorsque tes coups
m'irritent ,
Il s'éleve au fond de mon coeur ,
Une voix dont les cris m'excitent
A te pardonner ta fureur.
D'une autre (e) illusion que j'aime l'artifice !
Ce Héros (f) qui court au suplice ,
D'un Pere inexorable étonne le courroux ;
(a ) Zaire. ( b ) Luzignan. ( c ) Nerestan.
(d) Orosmane. ( c ) Brutus. ( f ) Le Fila
de Brutuse
Héros
2202 MERCURE DE FRANCE
と
Héros rebelle à ta Patrie ,
Ta mort est aujourd'hui chérie ,
Sur le Théatre Anglois , (a) plus encor que chés
nous.
Quel autre objet ( b ) encor m'atendrit et m'étonne
!
Vendôme , Nemours et Coucy ,
Est- ce vous , Enfans de Bellonne ,
Qu'Arouet fait paroître icy
Pour toi, pour ton Amant , je tremble, Adelaïde,
J'entends le signal homicide ,
Dieux ! c'en est fait ... Vendôme est-il assés
vengé ?
Mais non , l'Auteur avec adresse
Ecarte bien- tôt ma tristesse
Par un coup de Théatre avec art ménagé,
Alzire enfin paroît sous un simple plumage .
Elle entraîne à soi tous les coeurs ,
La Cabale par son hommage ,
Prévient celui des Spectateurs.
Poursuis , cher Arouët , ta brillante carriere ;
Pour moi tranquille à la barriere ,
Je ne puis qu'admirer tes triomphes divers
(a ) Le Brutus de M.de Voltaire se trouve traduit
en Anglois et s'est fait admirer sur leur Théatre .
(b ) Adelaide.
Heureux
OCTOBRE. 1736. 2203
Heureux si ma plume novice
A pû dans cette foible exquisse ,
Te rendre le tribut que je dois à tes Vers.
CAUSE plaidée en François , par les
Rhetoriciens du College de LOUIS LE
GRAND , le Samedi 18. Août 1736.
O
N se plaint quelquefois qu'en suivant
les Méthodes ordinaires pour
l'éducation de la Jeunesse , on ne lui
aprend que des choses qui ne lui sont
d'aucun usage dans la suite de la vie ;
mais sans entrer ici dans le détail de
tous les avantages que la Jeunesse retire
des Sciences , qui du premier coup
d'oeil paroîtroient les moins utiles , nous
nous contenterons de faire remarquer
que l'Exercice dont nous allons rendre
compte , et qui se pratique toutes les
années au College de Louis le Grand ,
doit réunir tous les suffrages en sa faveur.
Il a été très heureusement imagi
né pour
donner aux jeunes gens le vrai
goût de l'Eloquence Françoise , chose
d'une utilité universelle , puisqu'il n'y
a personne parmi nous qui ne se trouve
tous les jours dans l'occasion de porter
son
2204 MERCURE DE FRANCE
son jugement sur des Pieces de ce genre,
ou d'en composer lui - même.
Voici le Sujet des Plaidoyers prononcés
cette année et composés sur les matieres
préscrites par le Pere de la Sante , Jésuite
, l'un des Professeurs de Rhétorique.
Un Seigneur Anglois forme le projet
d'établir dans la Capitale de la Province
dontil est Gouverneur, une Académie qui
réunisse tous les genres de Litterature et
toutes les Sciences partagées entre les autres
Académies. Mais l'autorité de Platon,
qui excluoit les Poëtes de sa République,
lui fait douter s'ils doivent être admis
dans la nouvelle Compagnie . Ce doute
ayant éclaté , les Poëtes portent leurs
plaintes au pied du Trône ; et la Cour
nomme des Commissaires pour faire droit
sur les prétentions des Parties. C'est à
ce Tribunal qu'un Député expose les raisons
du Fondateur de l'Académie , et
que les Poëtes défendent leur cause . Cinq
Poëtes différens parlent pour tout le
Corps un Poëte Héroïque , deux Poëte
Dramatiques , l'un Tragique , l'autre
Comique ; un Poëte Fabuliste , et un Poëte
Satyrique. Chacun demande , nonseulement
une Place , mais la première
place dans la nouvelle Societé. Deux autres
Poëtes , auteurs de Poësies mêlées
interOCTOBRE.
1736. 2205
Interviennent et disputent le premier
rang.
Tout se réduit donc à décider si ces
Poëtes seront reçûs au nombre des Académiciens
, et suposé qu'on les y reçoi
ve , à regler sur le mérite du genre de
Poësie qu'ils ont embrassé , l'ordre de
leur réception .
Plaidoyer contre les Poëtes.
Après un court exposé de l'état de la
Cause , le Président du Tribunal donne
audience au Député du Seigneur An
glois. Celui -ci entreprend de montrer
que l'incertitude du Fondateur de l'Académie
est fondée sur l'autorité et
sur la raison. Il expose agréablement les
loix portées en differens temps et en dif
ferens Pays , soit contre les Poëtes en ge
neral , soit contre les mauvais Poëtes en
particulier. Qu'il est heureux , s'écrie
Forateur , pour une partie de nos Cia
toyens du Parnasse , qu'un usage contraire
ait aboli ces loix ! Il passe à la
raison , qu'il prétend être aussi peu
fa
vorable aux Poëtes que l'autorité. Là il
décrit avec énergie la bizarerie de leurs
Actions , l'imprudence de leurs Satyres,
la délicatesse de leur amour propre , le
ridicule de leur vanité , l'importunité
de
2206 MERCURE DE FRANCE
de leurs récits , la pétitesse de leurs ri
valités , la bassesse de leurs jalousies ,
l'aigreur de leurs critiques , et l'injustice
de leurs loüanges , &c. Tout cela cependant
ne regarde que les Poëtes subalternes.
Les Princes , en quelque genre
que ce soit , sont au-dessus de la loy
commune. Des défauts des Poëtes en
qualité d'Auteurs , passons à leurs vices
en qualité de Citoyens. Ne les voit-on
pas tous les jours franchir les barrieres
qui assurent la douceur et la paix de la
societé , et par là armer contre eux les
ressentimens particuliers et la vengeance
publique ? Combien peu en est-il qui
ayent sçû vivre sans deshonneur et mourir
sans reproche ? Est- il étonnant , conclut
l'Orateur , que des autorités si
respectables et des preuves si fortes , fassent
balancer le Fondateur de la nouvelle
Académie , s'il doit y admettre des
hommes proscrits par tant de voix et
par tant de raisons ?
Après ce Discours, le Président fait ob
server que cette Cause ayant un double
objet , les Poëtes qui vont prendre la
parole , ne se borneront pas à demander
une place dans l'Académie , mais que
réunis sur cet article , ils se diviseront
sur la prééminence que chacun d'eux
tâchera
OCTOBRE . 1736. 2207
tâchera d'assurer au genre de Poësie dont
il fait profession.
Plaidoyer du Poëte Héroïque.
Le Poëte Héroïque qui parle le premier,
se contente de montrer qu'on auroit
tort d'exclure tous les Poëtes de l'Aca
démie , pour les défauts de quelques Poëtes
en particulier. Que prouve contre
eux le sentiment de Platon ? Il ne pros-.
crivit la Poësie que par dépit de ne pouvoir
y réussir. Un Arrêt dicté par ce motif
, fait moins de tort aux Poëtes qu'il
condamne , qu'au Philosophe qu'il deshonore.
Il en conclut qu'on ne peut lui
refuser une place dans la nouvelle Académie
; mais il ajoûte que la Poësie Hé-
Loïque dont il a toujours fait son étude,
doit être mise au premier rang. 1 ° . parce
qu'elle renferme tous les avantages des
plus nobles genres de Litterature . 2º .
parce qu'elle n'est point sujette aux inconvéniens
attachés à la plupart des autres
genres de Poësie .
Quel Ouvrage exige de son Auteur
des qualités aussi admirables que le Poëme
Epique ? La maturité du jugement ,
la pénetration de l'esprit , la fertilité des
idées , les richesses de l'imagination , la
douceur de l'harmonie , les graces de la
C diction
2208 MERCURE DE FRANCE
diction , la hardiesse des figures , le feu
du génie , la fougue de l'entousiasme ,
l'assortiment merveilleux des talens les
plus rares et en aparence les plus incompatibles
, voilà les traits principaux qui
sont , je ne dis pas utiles pour embellir
, mais nécessaires pour tracer le portrait
d'un Poëte Héroïque. Et faut- il s'en
étonner , puisqu'il ne se propose pas un
moindre but que de faire de l'héroïsme
l'ame de l'Univers , d'animer les hommes
à la pratique des grandes vertus en
leur présentant de grands modeles , et
de faire de chaque Prince un Héros Chef
d'un Peuple d'autres Héros ? Aussi pour
s'élever à une fin si sublime , rassemblet'il
ce que les Sciences et les Arts fournissent
de plus noble. Il réunit les profondeurs
de la Politique , les insinuations
de l'Eloquence , les évenemens de l'Histoire
, les descriptions de la Géographie ,
les maximes de la Morale , la connoissance
de tous les Arts . Plus agréable et
aussi instructif que les Philosophes , ildonne
des graces aux préceptes. Il dévelope
la Nature et il la surpasse heureusement
par la hardiesse de ses inventions.
En un mot , le Poëte Epiqueest
Orateur , Philosophe , Historien , Géographe
, Physicien , Astronome , Artiste.
Eh !
OCTOBR E. 1736. 2209
•
Eh ! qui ne voit les semences de tout
cela dans l'Iliade , dans l'Eneïde , dans
les avantures de Telemaque ? Qui donc
mérite mieux la premiere place dans une
Académie dont le but est de réunir toutes
les Sciences et tous les Arts ; d'autant
plus que la Poësie Héroïque n'est point
sujette aux inconveniens attachés à la
plupart des autres genres de Poësie ?
t Elle ne risque point , comme la Tragédie
, de lasser le Spectateur par des
entretiens éternels , d'embroüiller son
sujet en le resserrant dans des bornes
trop étroites pour le temps et pour le
lieu , de le charger d'épisodes trop peu
dévelopés , de l'affoiblir par les fadeurs
d'un amour romanesque. Elle est trop
grave pour tomber , comme le fait quelquefois
la Comédie , dans les bassesses
des moeurs Bourgeoises ou même dans les
obscénités du libertinage. Severe et majestueuse
, elle ignore les petitesses de la
Fable populaire , et n'instruit les hommes
que par le ministere des Dieux , ou
des Héros. Enfin bien differente de la
Satyre , elle ne corrige point l'homme
vicieux par une peinture du vice souvent
dangereuse , mais par les vives couleurs
dont elle fait briller à ses yeux la plus
pure vertu. Quel genre de Poësie oseroit
C ij donc
2210 MERCURE DE FRANCE
donc entrer en concurrence pour le premier
rang avec la Poësie Héroïque , qui
rassemble les avantages de tous les auwres
genres , sans en avoir les défauts ?
Plaidoyer du Poëte Tragique.
Un Poëte Dramatique entreprend ensuite
de venger la Muse du Théatre de
ces reproches , et même de lui faire décerner
la premiere place , en montrant,
1.que la Tragédie est tout- à-fait propre à
réprimer les passions des Grands , 2 ° . que
la Comédie peut servir très -utilement à
corriger les ridicules et les vices du Peuple.
Quel est l'effet ordinaire de la
grandeur?
D'inspirer l'orgueil et la dureté. Les
Grands se croyent d'une autre nature que
le reste des hommes , et par une suite
naturelle de cette présomption , ils s'interessent
peu à ce qui regarde des Etres
avec lesquels ils pensent n'avoir
presque
rien de commun. Que fait la Tragédie
? Elle les épouvante et elle les
atendrit , la terreur dompte leur orgueil
, et la pitié amollit leurs coeurs .
Le Poëme Epique sese flateroit en
vain de pouvoir produire de pareilles
impressions ; ces longs entretiens et ces
bornes étroites de temps et de lieu qu'il
reproche au Théatre
sont les vrayes
Sources
OCTOBRE . 1736. 2217
sources des grands mouvemens. Le Poëte
Héroïque , pour lequel ces sources sont
fermées , doit-il se plaindre que la Muse
Tragique , usant de ses droits , y puise
les beautés utiles de ses Spectacles ? C'est
au Théatre que les Grands trouvent des
Jeçons que la flaterie leur déguise partout
ailleurs. Ils aprennent d'Oreste le
terme fatal où conduit une vengeance
criminelle. Ils aprennent d'Athalie les
suites funestes d'une ambition cruelle et
impie. Ils aprennent d'Hercule furieux ,
les excès où se porte un amour jaloux
et outragé ; mais le Spectacle Tragique ,
en les ramenant à la condition des hommes
, les éleve au dessus des foiblesses
de l'humanité. Il leur enseigne en même-
temps à se croire sujets aux malheurs
de la vie , à les plaindre dans les autres,
et à les mépriser pour eux -mêmes, en les
surmontant par là force du courage. Eh !
pourquoi borner aux conditions relevées ,
l'utilité de la Tragédie ? il me seroit façile
, dit le Poëte Tragique, de vous montrer
les grands avantages qu'elle produit
dans tous les états ; mais comme l'instruction
des conditions subalternes regarde
sur tout la Comédie , chargée de corriger
les ridicules et les vices du Peuple,
je laisse au Poëte Comique le soin de
traiter cet Article.
C iij Plai2212
MERCURE DE FRANCE
!
Plaidoyer du Poëte Comique.
Celui - ci se borne à expliquer la Devise
de la Comédie Castigat ridendo. Elle
corrige en amusant. Quel est le but de la
Comédie ? Quels moyens employe- t'elle
pour y parvenir ?
Elle entreprend d'exterminer les vices
et les ridicules , quel vaste projet ! Placée
sur le Théatre comme sur un Tribunal
, elle cite devant elle le Joüeur insensé
, le Bourgeois fastueux , le Magistrat
petit Maître , le Marquis impertinent
, la Marâtre impitoyable , & c. et
là elle porte une Sentence assaisonnée
de bons mots et d'enjoûment , qui les
condamne à devenir la Fable du Public,
et qui est executée sur le champ.
Aussi agréable dans les moyens qu'elle
employe pour parvenir à son but,qu'uti
le dans la fin qu'elle se propose, elle tempere
l'amertume de ses leçons par des traits
fins et par des saillies badines qui font
rire ceux même aux dépens de qui l'on
rit. Toujours vraye dans ses peintures ,
elle nous met devant les yeux les hommes
de notre Pays et de notre siecle ,
et c'est de nous -mêmes que nous rions
tous les jours sans nous en apercevoir.
On abuse de la Comédie , il est vrai ; mais
n'abuse -t'on pas des meilleures choses ? Et
quel
OCTOBRE. 1736. 2213
quel est le genre de Poësie dont les hom
mes ne fassent quelquefois un mauvais
usage ? La Poësie Dramatique étant donc
d'une utilité universelle pour toutes les
conditions , j'en conclus , dit l'Orateur ,
qu'elle doit être admise dans la nouvelle
Académie , et comme elle joint dans un
degré supérieur l'agréable à l'utile , je
ne vois pas qu'on puisse lui refuser la
premiere place.
Plaidoyer du Poëte Fabuliste.
Le Poëte Fabuliste demande cette premiere
place pour le genre de Poësie auquel
il s'est adonné ; fondé sur cette doublé
prérogative de la Fable. 19. D'instruire
sans ennui. 2. De plaire sans danger.
Les Poëtes d'un autre genre cherchentils
à instruire ? On peut en douter. Tout
dans leur Ouvrage marque qu'ils veulent
plaire , et qu'y trouve- t'on qui assure
qu'ils veulent être utiles ? Pour la
Fable , il est de son essence de faire à
l'homme des leçons , et elle ne peut plaire
que par son utilité. Mais quelle que
soit l'intention des autres Poëtes , croiton
que les préceptes qu'ils débitent puissent
produire quelque fruit ? Une longue
Morale exposée avec emphase , ennuye
plutôt qu'elle n'instruit. L'homme
C iiij est
2214 MERCURE DE FRANCE
est fier , il s'irrite d'une correction trop
directe , et la Fable ne lui est utile que
par le plaisir flateur qu'elle lui laisse de
déveloper l'allégorie et de s'instruire luimême.
Mais est - ce respecter un Etre rais
sonnable, que de le corriger par le ministere
des bêtes ? Eh ! ne seroit- ce pas une délicatesse
mal placée , que de craindre de ramener
l'homme à la raison par l'organe
des brutes, lorsque par ses vices il n'a pas
honte de s'abaisser au-dessous d'elles ?
A l'égard du second Article , il n'est
pas douteux que la Fable n'ait toujours
été en possession de plaire aux Nations
les plus polies . La Cour de Crésus a cû
son Esope , le pere des Apologues ingénieux
; la Cour d'Auguste a cû son
Phédre , plus orné qu'Esope , sans être
moins naturel ; enfin la Cour de Louis
le Grand a cû son la Fontaine , inimitable
dans un genre de familier élégant
et fin . Heureux ! s'il se fût borné à la
qualité de Poëte Fabuliste , il eût toujours
sçû plaire sans danger ; car tel est
le privilege de l'Apologue , que jamais
il n'irrite le Lecteur et n'entraîne après
lui , comme la Satyre , aucune suite fâcheuse
pour son Auteur. Sur quel principe
pouroit- on donc exclure le Fabuliste
de la nouvelle Académie ? Platon
لسن
OCTOBRE. 1736. 2219
lui- même avoit marqué dans sa République
une place honorable à Esope.L'Orateur
se fate que ses Juges lui rendront
la même justice , et pour s'assurer
la prééminence , il conclut par une
Fable faite d'après Esope. L'Epouse de
son Maître Xanthe étoit en doute si elle
acheteroit un Aiglon , un Epagneuil ,
un Singe ou une Colombe.. Esope lui
dit , l'Aiglon s'envolera ,, l'Epagneuil
vous mordra , le Singe vous contrefera ,
la Colombe seule vous amusera par un
badinage aimable sans vous causer jamais
aucune peine. Qui ne reconnoîtroit pas
le Poëte Héroïque dans l'Aiglon , le Satyrique
dans l'Epagneuil , et le Dramatique
dans le Singe ? D'où l'Orateur conclut
qu'ils doivent tous céder la victoire
à la Fable , représentée par la Colombe.
Plaidoyer du Poëte Satyrique.
Le Poëte Satyrique parle à son tour, et
après avoir laissé entrevoir à ses Collegues
qu'il auroit une occasion favorable
d'exercer son talent, si le respect dû à ses
Juges ne l'arrêtoit , il entreprend le Panégyrique
de sa Profession infiniment utile
selon lui , 1º . pour épurer le goût , 2
pour extirper les vices.
Le Poëte Satyrique est chargé dans
Cv La
2216 MERCURE DE FRANCE
la République des Lettres du même Emploi
que les Ephores exerçoient à Lacédémone
, et les Ediles à Rome. C'est
une espece de Grand Prévôt du Parnasse .
Il doit y maintenir le bon ordre sans
rien tolerer qui en diminuë la splendeur.
C'est donc à lui de faire aux mauvais
Auteurs une guerre éternelle , de constater
leur honte par des Arrêts solemnels
et s'il ne peut les bannir du Pinde ,
d'empêcher au moins que qui que ce
soit n'ait le front d'y entretenir aucun
commerce avec eux. Mais pour éviter les
reproches ordinaires de mauvais goût et
de jalousie il doit paroître plus porté
encore à louer les bons Auteurs qu'à
critiquer les mauvais. Son emploi est de
regler les rangs entre les beaux esprits
de son siecle , et de préluder en quelque
sorte aux jugemens de la Postérité.
Cette double obligation le met dans la
nécessité de n'épargner ni soins ni travaux
pour se perfectionner lui- même ,
car les traits qu'il lance n'auroient rien
de piquant , et les louanges qu'il distribue
n'auroient rien de fateur , s'il n'étoit
au dessus de la Critique et digne de
toute sorte d'éloges . L'experience du siecle
passé a fait voir combien un homme
de ce caractere étoit utile à la République
des
OCTOBRE . 1736. 2217
des Lettres , pour épurer le goût . L'Orateur
ajoute qu'il est nécessaire à la Societé
civile pour réformer les moeurs .
Il est cent autres manieres , et l'Orateur
en convient , d'attaquer les vices
qui troublent la Societé , mais combien
de caracteres éludent toutes les attaques
d'un autre genre , et ne peuvent être
sensibles qu'aux traits de la Satyre ? Les
motifs de Religion ne touchent point
l'impie. La Morale est souvent plus ennuyeuse
qu'utile. Le Théatre corrompt
au lieu de corriger. La Satyre sçait se
faire écouter de tout le monde ; une raillerie
un peu maligne , corrige en un instant
et saus danger. C'est ainsi que l'autorité
publique ayant échoué à arrêter le
luxe ,un trait satyrique inseré dans un Edit
de Henry IV. fit disparoître en un jour
l'or et l'argent que l'on portoit sur les
habits , malgré les défenses qu'il en avoit
faites. Pour finir par un trait digne de
lui , le Poëte Satyrique insinuë que la
premiere place lui étant due à si juste
titre , il ne seroit pas sûr de la lui refu
ser , et qu'il ne pouroit pas se défendre
d'en apeller au Public.
Plaidoyer des Auteurs de Poësies mêlées .
}
Deux Auteurs de Poësies mêlées in-:
C vj ter
2218 MERCURE DE FRANCE
terviennent , et parlant tour - à - tour dans
une Cause qui leur est commune, ils soutiennent
, 1 °. que les Poësies mêlées suposent
infiniment plus de talens dans
leurs Auteurs , 2 °. qu'elles procurent
infiniment plus d'agrément aux Lecteurs.
La preuve de ces deux propositions se
tire des mêmes principes. Car il faut réünir
en soi tous les talens pour écrire
avec succès dans tous les genres , et la
varieté de ces sortes de compositions
leur donne un droit assuré sur les suffrages
de quelque Lecteur que ce soit .
Une énumération exacte et élegante
mais que l'on ne peut abreger sans lui
ôter sa force et son agrément , montre
la multiplicité de talens nécessaires à un
Auteur de Poësies mêlées . Il est aisé de
prouver par un retour naturel que toutes
sortes de Lecteurs doivent trouver
dans les OEuvres de ce genre , des Pieces
qui soient de leur goût.Figurez- vous,
dit un des Orateurs , un riant Paysage
dessiné par un habile Peintre , qui dans
un seul point de vûë vous représente
des Collines , des Vallons , des Maisons
de Campagne,des Hameaux , des Prairies,
où serpentent des Ruisseaux , une Ville,
une Mer, un Ciel , où l'oeil s'égare dans un
agréable lointain. Telle , et plus agréable
encore
OCTOBRE . 1736. 2219
encore, est la diversité d'objets que sçait
peindre un homme de notre Profession .
Or quelle étendue , quelle fécondité
d'esprit , quelle varieté de talens ne supose
pas cette multiplicité de Pieces differentes
? Imaginez vous , dit le second
Orateur , un beau Parterre émaillé de
mille fleurs , divisé en compartimens ,
entouré de Plate- bandes , orné de Bassins
, de Cascades et de Jets d'eau dis
posés avec goût ; quel charme pour l'oeil !
Tel est un Livre de Poësies mêlées . Quelle
source abondante d'amusemens pour un
esprit curieux ! Its en concluent l'un et
l'autre qu'ils doivent être admis dans la
nouvelle Académie, et qu'on ne peut leur
refuser la premiere place, parce qu'au mérite
de chacun de leurs concurrens , ils
joignent celui de la varieté , et , s'il est
permis de parler ainsi , de l'universalité.
Examen et Jugement de la Cause.
Le Président du Tribunal , avant que de pro
noncer son Arrêt , pese les raisons des Parties ;
et d'abord il remarque que les Orateurs n'ont på
montrer que la Poësie fût nécessaire à l'Etat . Les
Arts les plus vils lui sont en ce point infiniment
superieurs. Mais elle peut être utile et agréable;
il se borne donc à ce principe , et c'est sur le plus
ou moins d'utilité et d'agrément des divers genres
de Poësie , qu'il prétend apuyer sa décision .
La Poësie Epique renferme , à la verité , les
avantages
2220 MERCURE DE FRANCE
avantages des plus nobles genres de Litterature ;
mais quelque chose qu'en puisse dire son Défenseur
, elle a , comme les autres especes de
Poësie , des écueils presque inévitables. N'y at'on
pas vû échouer une partie des modernes ?
Et qui
même parmi les anciens a fourni cette
longue carriere sans égaremens ou sans lassitude?
La Muse Dramatique prouve aisément qu'elle
peut et qu'elle doit être utile ; mais l'experience
plus convaincante que tous les raisonnemens ,
parle contre elle , et montre qu'elle est devenuë
plus nuisible par l'abus qu'on en a fait , qu'elle
ne peut être utile par sa nature.
La Fable instruit sans ennui et plaît sans
danger , on en convient ; mais sa morale peutelle
être aussi pathétique que celle d'une Piece de
Théatre ou d'une Satyre ? D'ailleurs oseroit-on
comparer un si petit Ouvrage avec les grandes
entreprises en fait de Poësie ?
La Satyre , malgré tous ses avantages , est un
Art bien dangereux pour celui qui l'exerce . Eh !
convient-il d'animer les Poëtes par des récompenses
à embrasser une . Profession qui d'ordinaire
a pour eux des retours si cruels , et si mortifians
pour ceux qu'elle satyrise ?
Les raisons déduites par les Auteurs des Poësies
mêlées , sont décisives en leur faveur , et on
ne croit pas pouvoir leur refuser ce qu'ils
demandent , dès qu'ils auront fait voir l'homme
qui possede en effet tant de talens réunis , et qui
procure au Public tous les genres d'amusemens
dont la Poësie peut être la source.
Après avoir ainsi discuté les moyens de défense
, produits par chacun des Orateurs , le Juge
décide qu'ils doivent être reçûs dans la nouvelle
Académie , et voici comment il regle les rangs .
OCTOBRE . 1736 . 2221
Il accorde la premiere place au Poëte Fabuliste,
comme à celui dont les Ouvrages sont a'une utilité
plus étendue pour tous les temps et pour
toutes les conditions. La Poësie Héroïque paroîtroit
seule pouvoir le lui disputer , mais , dig
le Juge , qui d'entre vous n'aimeroit pas autant
ou plus , être la Fontaine , qu'être Milton ? Le
Poëte Tragique a la seconde place , parce que
ses oeuvres sont moins dangereuses que la Comédie
et la Satyre , et utiles à un plus grand
nombre de personnes que le Poëme Epique .
Il place ensuite les Auteurs des Poësies mêlées
qui ne peuvent prétendre au prémier rang , par
ce qu'il est impossible de réunir tous les talens
mais qui cependant méritent un rang distingué
pour leur utile et agréable variété. La Poësie
Héroïque n'a que la cinquième place . C'est à la
verité , le genre de Poësie le plus noble et le plus
sublime , mais est - il d'une grande utilité pour le
bien d'un Etat ? Combien peu le lisent Combien
peu sont en état de le goûter ?
La Comédie auroit un grade plus haut que le
sixième , si on pouvoit raisonnablement compter
qu'elle ne sortit jamais des bornes qui lui sont
prescrites, et si elle pouvoit elle - même répondre
des accompagnemens de la représentation . Enfin
le Poëte Satyrique aura la derniere place , es
même on ne l'accorde qu'à la personne prudente
et réservée . Pour la Profession elle est trop favorable
à la malignité humaine pour mériter la
moindre récompense.
Après cet Arrêt , qui fut confirmé et aplaudi
par une nombreuse et illustre Assemblée , le Juge
exhorte les nouveaux Académiciens à quitter
la fiction qui en avoit fait des Poëtes Anglois , à
rentrer dans leur Patrie , et à y exercer leurs talens
2222 MERCURE DE FRANCE
fens sur la Naissance du nouveau Prince , qui
fait les délices et la joye de la France , et qui un
jour en sera un des principaux ornemens. Chacun
d'eux promet de travailler à celebrer la
gioire de cet aimable HERITIER du grand
Nom de COND ' , dans le genre de Poësie
auquel il s'aplique , et donne en peu de mots une
légere idée de la Piece qu'il a dessein de composer
à ce sujet.
C'est bien dommage que la brieveté d'un Extrait
nous oblige d'omettre un grand nombre de raisons ,
de traits marqués , de preuves et de caracteres insérés
dans ces Discours . Chaque Poëte fit un- un Eloge
Critique des grands Maîtres , tant anciens que modernes
, les plus distingués dans son genre de Poësie.
Le Poëte Héroïque fit sur tout celui d'Homere ,
de Virgile , de Milton , du Tasse du Camoens , dis
Telemaque François , &c. Le Tragique , celui des
plus celebres Tragédies ; le Comique, celui des Auteurs
et des Pieces les plus connuës , entre autres
celui de Moliere et de Dryden , Poëte Anglois ,
qu'il censura pour sa licence effrenée ; le Fabuliste,
celui d'Esope , de Phédre et de la Fontaine , enfai
sant un parallele de ces trois Modeles ; le Satyrique
celui de Lucilius , d'Horace , de Juvenal , de Regnier
, de Boileau ; les Auteurs des Poësies mêlées
firent de leur côté des descriptions justes de l'Ode ,
de l'Elegie , de l'Eglogue , de la Pastorale , de l'Epigramme
, du Madrigal , du Rondeau , &c . Enfin
leJuge à son tour décida en termes serrés et précis
du mérite de plusieurs Poëtes de differentes Nations.
L'Accusation des Poëtes fut prononcée par M.
Doillot ; la Cause du Poëme Héroique fut plaidée
par M. Moreau ; celle de la Tragédie par M. de
la Michodiere ; celle de la Comédie , par M. de la
Marche , celle de la Fable en Vers , par M. de la
Chataigneraye ;
OCTOBRE. 1736. 2225
Chataigneraye , celle de la Satyre , par M. Correard
, celle des Poësies mélées , par M. Haudry
et M. le Marié. Le Jugement fut porté par M.
d'Aubenton. Tous ces jeunes Orateurs prononcerent
leurs Discours avec une grace et une éloquence
justement aplaudie .
A la fin de l'Action , l'un d'eux nomma aves
éloge , plusieurs autres Rhétoriciens qui s'étoient associés
à leur travail et à la composition de ces Plaidoyers,
M. Berlain, M. d'Anvin, M. Seconds, M.
Boutin , M. l'Abbé de Rohan , M. l'Abbé de Polignac,
M. Soret , M Lorrin , M. Bonzé , furent de
ce nombre ; et l'on félicita en general les Eleves de
Rhétorique , d'avoir consacré le dernier mois à
PEloquence Françoise, après avoir employéle cours
de l'année à l'Eloquence Latine.
LE HIBOU.
FABL E.
N Hibou triste et vieux , d'une humeu
Untrèsjalouse
,
Comme l'est presque tout vieillard ,
Çachoit en son réduit aimable et jeune Epous
Qu'il avoit séduit par hazard.
Quoi mourra- t'elle de tristesse
D'avoir un si vilain Epoux ?
Par politique et par finesse ,
La prudente moitié crut devoir filer doux?
Ah que le sexe sçait bien feindre !
Ox
2224 MERCURE DE FRANCE
1
On croiroit n'avoir rien à craindre.
Elle agissoit avec douceur ,
Cherchant à lui flater le coeur ;
Mais c'est penser avec justesse
Que de se défier des dehors de tendresse
Le Hibou vieil Argus ne sortant que la nuit,
Avoir soin d'enfermer la Belle en son réduit.
Un petit Maître oiseau du plus tendre langage ,
Passant un jour par cet endroit ,
Fit entendre son beau ramage
A celle qu'on tenoit tristement à l'étroit ;
Le coeur de la pauvrette est bien- tôt tout de
flamme
A l'aspect de ce jeune Oiseau ;
Elle se montre et dit au vainqueur de son ame ,
Je meurs d'ennui dans ce caveau ,
Jeune coeur est-il fait pour ainsi vivre en cage ?
Le temps de la jeunesse est celui des amours ;
Avec un vieil Epoux passer mes plus beaux jours !
L'heureux Amant, bien - tôt au fait de ce langage,
Força les portes du réduit ,
Et le beau Couple au loin s'enfuit
Pour se livrer entier à la vive tendresse
Qui n'est plus du ressort de la triste vieillesse.
Le Hibou de retour demeura des plus sots
On dit que d'un ton triste il prononça ces mots :
Amis , si vous pensez à vous mettre en ménage,
Ayez soin de vous assortir
D
OCTOBRE. 1736. 2225
De fortune et d'humeur , d'esprit , mais sun
tout d'âge ,
Sinon craignez mon repentir .
B. D. A.
> LETTRE de *** , au R. P. ***
Chanoine Régulier , au sujet d'un petit
Suplément à l'Histoire de l'Eglise de
Meaux.
Q
M. R. P.
Uoi qu'il soit très - difficile , pour ne
pas dire impossible à un seul homme
de ramasser en un corps d'Ouvrage
tout ce que l'on peut trouver sur une
Eglise Episcopale ancienne , je ne crois
cependant pas qu'on doive blâmer quiconque
a assés de zele pour executer une
telle entreprise. Le Pere Duplessis , Benedictin
, a essayé de ne rien laisser à
désirer dans son Histoire de l'Eglise de
Meaux; on la lit avec satisfaction ; les
faits y sont enchaînés d'une maniere qui
attire le Lecteur. Cependant je vous dirai
, M. R. P. que j'ai vu des Meldois
assés mécontens. Je ne sçai pas si c'est
parce que l'Auteur n'a pas mis dans son
Livre
2226 MERCURE DE FRANCE
Livre tout ce qu'ils souhaitoient y voir,
ou parce qu'il a frondé les Fables touchant
l'origine de leur Eglise . Pour moi
qui ai oui parler d'une nouvelle Edition
de cette Histoire , j'en conclus que le
débit de la premiere est fort avancé , et
aussi -tôt que l'on m'a eû apris cette dis
position prochaine , j'ai ouvert mes porte
feuilles Diocésains pour y voir ce que
le P. Benedictin n'auroit pas remarqué ,
et vous prier de le faire passer entre
ses mains. Je ne tire point ce que je
vous envoye des marges de l'Exemplaire
de l'ancien Gallia Christiana, qui a apartenu
à M. Baluze. Il seroit fort facile
de fournir un Suplément de cette maniere
, sans peine ni travail . Je tirerai
ce que je vous dirai de quelques Collections
de Chartes qui m'ont passé par
les mains.
Tout ce qui regarde les Evêques , même
leur temporel , me paroît être de la
compétence d'uneHistoireEcclesiastique.
Ainsi je ne vois point de raison d'avoir
exclû de l'Histoire de Meaux l'Acte d'acquisition
de la Dixme de Quinci , faite
par l'Evêque Etienne , en l'an 1166. ni
l'Acte d'accord que Manassés, Evêque, fit
avec Ansel de Dongione , sur la Coûtume,
l'an 1154
.
Il étoit, ce semble , honorable
2uX
OCTOBRE
1736. 2227
aux Evêques de Meaux , que les Comtes
de Champagne leur fissent quelquefois
des Sermens solemnels ; pourquoi ne
pas faire mention de celui qu'Henry ,
Comte de Troyes , fit à Provins , à la
personne d'Etienne , Evêque de Meaux
de ne plus faire battre de Monnoye de
Meaux , ni bonne ni mauvaise ?
Le Droit de Procuration des Evêques
est une des matieres Ecclesiastiques ; on
lit dans mon Répertoire qu'en 1182,
Hervé , Abbé de Marmoutiers , et son
Monastere , transigerent avec Simon ,
Evêque de Meaux , sur le droit de Procuration
lorsqu'il viendroit au Prieuré
de sainte Celine , et que ce droit fue
fixé à 20. sols . Cet Acte n'auroit pas
beaucoup grossi les Pieces justificatives ,
non plus que celui par lequel cet Evêque
traita à Lagny , l'an 1177. avec Thibaud
.Abbé de S. Maur des Fossés , sur l'Eglise
de Couporay , ou pour mieux dire
sur le Curé de ce Village. L'Auteur de
mon Inventaire n'a pas marqué en quelle
année ni quel Evêque fut celui qui
composa avec Adam de Butello, touchant
le cours de l'eau qui faisoit tourner le
Moulin de Villeneuil . Cet Acte méritoit
de paroître , parce qu'on y lit que l'espace
du temps auquel ce Seigneur pouvoit
1228 MERCURE DE FRANCE
voit retenir l'eau et l'empêcher d'aller
au Moulin , étoit ab hora nona Sabbati
usque ad vesperas Dovinice sequentis.Dom
J. Mabillon étoit exact à faire remarquer
ces sortes d'indices de la sanctification
des Dimanches dès le Samedi précedent.
Voyez Secul. Bened. I V. T. 2 .
page 235 .
Si je passe au XIIIe siecle , je trouverai
un plus grand nombre d'omissions de
la part de l'Historien de l'Eglise de
Meaux. De peur d'être trop long , je
n'irai point au - delà de la moitié de ce siecle
, quoique mon Inventaire . m'en fournisse
davantage . En 1227. Pierre , Evêque
de Meaux , et Thibaud , Comte de
Champagne , s'accorderent sur l'usage
de la Forêt de Medunto ; l'Abbé de S. Denis
en fut l'Arbitre. La même année Gilon
de Aciaco , Chevalier , quitta au mê
me Evêque des droits dans la Terre d'Es
trepilly. Ce Prélat donna en 1229. des
Lettres d'affranchissement aux Habitans
de Varettes , Germigny et Villeneuil.
L'année 123c. est marquée dans mon
Répertoire par deux Chartes omises ,
l'une touchant la Jurisdiction sur le Prêtre
de Gievres , après enquêtes faites sur
l'usage extant de la Paroisse de Marce lly,
dont la Paroisse de Gievres est dite détachée.
OCTOBRE . 1736. 2229
tachée. L'autre est une Sentence de Renaud
, Abbé de S. Faron , Albert , Abbé
de votre Maison de Chaage , et Jehan ,
Abbé de Chambrefontaine , qui déclare
qui sont les Ecclesiastiques tenus à observer
l'interdit Episcopal.
Je trouve deux ans après l'Acte de la
Fondation d'une Maison- Dieu à la Ferté-
Gaucher , auprès de l'Eglise de S. Romain
, par Mathieu de Montmirel , Sei-,
gneur de ce lieu; et dans le même temps.
l'accord de l'Evêque et du Chapitre de
Meaux , avec Thibaud , Comte de Champagne
, touchant la réparation du Pavé
de Meaux , que G. Archevêque de Sens,
déclare qu'ils feront en commun. Un
autre Acte assés remarquable et de la
même date , est la reconnoissance que
A. Archidiacre de la Brie Meldoise
donne à l'Evêque ; comme c'est en conséquence
de sa permission qu'il a fait
une quête pour subvenir à ses besoins.
au commencement de la jouissance de
son Benefice . L'érection des Cures est
tout à fait de la matiere de l'Histoire
d'un Diocèse . C'est pourquoi j'ai été surpris
de n'y pas voir le Titre par lequel
on aprend que P. Evêque de Meaux , a
séparé l'Eglise de Berigny de celle de
Laigny, et l'a accordé à l'Abbaye de Lieu
restauré ,
2230 MERCURE DE FRANCE
restauré , Ordre de Prémontré , se réservant
le pouvoir de déterminer les limites
des deux Territoires. R. Abbé et son
Couvent, expliquent cette Erection dans
un Acte de 1238.Ce fut dans la même année
que Mathieu de Montmirel reconnut
par un Acte public , qu'il tenoit en Fief
des Evêques de Meaux , le Péage de
la Ferté- Aucoul . La Dotation de la Sou-
Chantrerie par l'Evêque et par le Chapitre
de Meaux , sont la matiere d'un
Titre de l'an 1239. L'Historien pouvoit
donner à l'an 1242. l'Accord de l'Abbaye
de Tiron au Perche , avec l'Evêque de
Meaux , sur le Prieuré du S. Sépulchre
in Alemannia Meldensis Diocesis. Il nous
aprendra aparamment un jour dans une
Description profane ou civile de ce Diocèse
, ce que c'est que cette Alemannia.
La date d'un jour plutôt ou plus tard
n'est pas une raison de faire le procès
à un Historien , sur tout lorsqu'il allegue
des Titres. Je ne voudrois donc pas
faire de peine au P. Duplessis , de ce
qu'il dit après deux Necrologes , qu'Etienne
, qui avoit été Evêque de Meaux,
avant que de l'être de Bourges , mourut
le 14. Janvier. Mais puisqu'il n'ignoroit
pas que ce Prélat étoit enterré à S. Victor
de Paris , il auroit pû redresser les
Nécrologes
1
OCTOBRE . 1736. 2231
Nécrologes , par l'Epitaphe de cet Evêque ,
et je le crois assés hibile pour sçavoir
que les Nécrologes marquent souvent la
mort au jour de la sépulture ou au jour
qu'on a pû en faire l'anniversaire. Voici
les six Vers de cet Epitaphe , dont le
cinquiéme marque qu'il étoit mort le 13 .
Janvier.
Pax populi Clerique decus , patriaque patronus
Stephanus hujus amor urbis et orbis obit.
Meldis Episcopium , primatum Bituris , ortum
Parisius ; tumulum continet iste locus.
Idibus hic Jani terris divisus et astris
Qua dederat coelum terraque solvit eis .
Comme je connois des Poëtes et des
Musiciens , j'ai fait grande attention à ce
que dit le P. Duplessis , en parlant de
Philipe de Vitry , Evêque de Meaux ,
mort en 1361. Il s'apliqua , die il , à la
Poësie et à la Musique , et y avoit réüssi.
Ceux qui cultivent les Belles- Lettres ,
souhaiteroient que l'Historien en eût dit
davantage , ou qu'il eût apuyé cela de
quelque témoignage. Au lieu de Poësie
et de Musique , j'ai trouvé que c'étoit
d'Arithmérique que ce Prélat se mêloit
beaucoup. Il fut , à la verité , en relation
avec Jean des Murs, qui étoit un célebre
D Musicien ,
2232 MERCURE DE FRANCE
Musicien , mais ce fut sur d'autres matieres
que sur la Musique ; car Jean des
Murs écrivit plusieurs Traités de Mathé
matique et d'Arithmétique , que l'on
conserve dans les Bibliotheques parmi
les Manuscrits . Mais l'Ouvrage qu'il dédia
à Philipe , Evêque de Meaux , étoit
intitulé : Ars delendi. Voici comme il
debute dans l'Epigramme dédicatoire .
O Philippe tuo mihi qui tua vota jubere ,
Tu venerande potes , presentia corrige metra ,
Qua tibi devovens ut ei qui vivis in urbe ,
Dignior hoc opera titulum cum codice trado,
Il fait ensuite l'abregé de ses Regles
d'Arithmétique , et sur la fin il le quali
fie de fidele ami .
Que tibi promisi jam servo fidelis amice ;
Corrige , supporta , &c.
Une petite Notice de ces faits n'eût
rien gâté dans les Preuves de l'Histoire
des Evêques de Meaux .
Pourquoi aussi se taire sur une explication
des sept Pseaumes, donnée par un
des Successeurs de celui dont je viens de
parler ? Il est vrai qu'elle n'a jamais été
imprimée ; mais les Ouvrages de pieté ,
et sur tout ceux qui sont sortis de la
plume
OCTOBRE . 1736. 2233
plume d'un Evêque , demandent qu'il
en soit fait mention dans l'Histoire
Ecclesiastique. Elle m'est autrefois tombée
entre les mains dans le temps que
M. Millet me communiquoit les raretés
de la Bibliotheque de M. le Comte
de Seignelay ; j'en transcrivis la conclusion
en ces termes. Cy fine l'exposition
faite sur les sept Pseaumes penitenciales
abregée des Saints Docteurs , et translatée
de Latin en François par feu Réverend
Pere en Dieu Maître Jehan de Bory , jadis
Evesque de Meaulx et solempnel Docteur
en Théologie , pour contemplation et à l'utilité
des simples ; pour lequel labeur et
loyer requiert , et aussi pour Jehan le Regnart,
bumbles et dévotes Prieres pour eulx
et pour tout aultres Trépassés. Signé , le
Regnart.
Si le P. Duplessis nous eût un peu
plus dévelopé le caractere et les differentes
commissions dont furent chargés
les Evêques de Maux des derniers temps ,
nous sçaurions auquel d'entre eux attribuer
l'administration de l'Evêché de
Tours , qui fut faite par un Evêque de
Langres , conjointement avec un Evêque
de Meaux , selon un Manuscrit de l'avant
dernier siecle. Tout ce que j'ai retenu
de ce Manuscrit est que celui- ci
Dij étoit
>
2234 MERCURE DE FRANCE
étoit beaucoup plus ataché aux observations
des anciens Canons que l'Evêque
de Langres. L'Epithete que lui donne le
Secretaire de cette Administration est
fort particuliere . De tonsuris autem et collationibus
Beneficiorum Dominus Meldensis
qui multum divinus est nihil accipiendum ,
nihilque dandum asserit.
Tout ce que j'ai dit jusques ici ne regarde
que certains Evêques de Meaux.
Je me borne à ces petites Observations
pour pressentir votre goût et sçavoir de
vous si vous les jugez dignes d'être communiquées
au R. P. Duplessis , qu'on m'a
représenté comme un Religieux qui sçait
bon gré à ceux qui font des Remarques
sur ses Ouvrages. Si cela est ainsi je pou
rai continuer à me servir de vous come
me d'un canal de communication .
Je suis , &c.
d'un
Une Critique où la politesse regne
bout à l'autre , comme celle ci , ne peut point
déplaire à l'Historien de l'Eglise de Meaux.
Quand elle seroit moins mesurée , lui seul
auroit lieu de s'en plaindre ; mais le Public
y trouveroit toujours quelque avantage,
et c'est le Public'qu'il faut servir , non le
Pere Duplessis . Vous ne pouvez donc rien
faire de mieux, Monsieur , que defaire imprimer
OCTOBR E. 1736. 2239
que
primer cette Lettre , et en mon particulier ,
je conjure celui qui en est l'Auteur , de n'en
pas demeurer là. Je le prie seulement de ne
plus donner le nom d'omission sans correctif
à ces diverses lacunes que l'on peut
remplir des faits ou des dates qu'il remarque
aujourd'hui et qu'il remarquera encore dans la
suite. Il n'est pas le seul qui fait ait de pareilles
Observations. Les Auteurs du nouvean
Gallia Christiana s'aprêtent à réformer bien
des dates dans la suite que j'ai donnée des
Evêques de Meaux. Mais je n'avois pas
les Mémoires sur lesquels ils doivent faire
cette réforme ; ils ne les ont eux- mêmes
depuis assés peu de temps ; et je n'ai pas le
talent de deviner. Il en est de- même du Répertoire
ou de l'Inventaire que mon Critique
dit avoir entre ses mains . Il falloit me
le communiquer pendant que je travaillois ;
et si après cette communication j'eusse dédaigné
d'en faire usage , j'étois répréhensible.
Jusques-là.j'ai bien pu faire des omissions
, et j'en ait fait , sans doute , mais ce
sont des omissions dont je ne suis point con
pable. Il est par le Monde un certain nombre
de Compilateurs qui pouroient servir
utilement les Auteurs avant l'impression de
leurs Ouvrages ; ils ont dans leurs Portefeuilles
de quoi les aider ; mais ils aiment
mieux se tenir à l'affût. L'Ouvrage s'im-
Diij prime
2236 MERCURE DE FRANCE
prime à la fin, ils l'observent soigneusement i
Auteur se trouve en défaut , et sur le champ
ils ne manquent pas de lui courir sus .Je veux
croire que mon Critique n'est pas de ce nombre-
là. Il ne doit pas même en être. L'Histoire
de l'Eglise de Meaux a paru en 1731 .
et lui il ne l'attaque qu'en 1736. ce n'est
donc que depuis peu de temps que l'Inventaire
qu'il cite est en sa possession . Quoiqu'il
en soit , je l'exhorte de tout mon coeur à en
fairepart au Public. Il ne sçauroit trop multiplier
ses Observations ; j'y souscris le
premier.
Fr. Toussaints Du Plessis , M. B.
A Paris le 9. Septembre 1736.
XXXXXXXXXXXXXXX
IMITATION de la XIIIe Ode du
premier Livre des Odes d'Horace :
Pastor cum traheret per freta , &c.
Lorsque sur un Vaisseau rapide
De Priam le Fils odieux ,
A travers la Plaine liquide ,
Menoit l'Idole de ses yeux ,
'Sortant de ses Grottes profondes ,
Nérée aux Vents , aux fieres Ondes
Ori
OCTOBRE. 1736. 2237
Ordonne nn perfide repos ;
L'Onde obéit ; le vent s'envole ,
Ce Dieu qu'un feu sacré désole ,
Laisse échaper ces tristes mots .
*
C'est sous de malheureux auspices
Que tu conduis dans ton séjour
Celle, qu'entraîné par tes vices ,
Tu ravis au sein de sa Cour ,
Ne crois point que le Ciel avare
Des foudres qu'au crime il prépare ,
Les laisse éteindre dans ses mains ,
Les Grecs s'arment , leur bras s'aprête
A former la juste tempête
Qui doit punir tes noirs desseins .
።
Ces Plaines près de Troye , où Flore
Etale ses douces faveurs ;
Ces vastes Plaines que l'Aurore
Prend soin d'arroser de ses pleurs ,
Par le fer vengeur ravagées ,
Seront de tout côté chargées
Des pâles moissons de la mort.
Déja Pallas prend son Egide ,
Son Char part , la rage la guide
Tout va plier sous son effort.
*
D iiij C'est
2238 MERCURE DE FRANCE
C'est en vain , indigne adultere ,
Qu'ébloui du foible secours
Dont la Déesse de Cithere
Honore tés folles amours ,
Du luxe , enfant de la mollesse ,
Malgré le remord qui te pressé ,
Tu suivras les pas séduisants ,
Et les doux accords de ta Lyre ,
Aux objets que ton coeur admire ,
Prodigueront un vain encens.
*
En vain lorsqu'un sommeil tranquile
Te couvrira de ses pavots ,
Tu croiras jouir d'un azile
Contre le fer des javelots.
De la mort la main ennemie ,
Hélas ! trop tard pour ta Patrie ,
Coupera le fil de tes ans ;
Ton nom échapé du nauffrage ,
Vivra , pour avoir d'âge en âge
Le mépris de tes Descendans.
*
Hélas ! Si ta coupable vûë
Du Destin pouvoit obtenir
De
OCTOBR E. 1736. 2239
De percer la nuit répanduë
Sur les secrets de l'avenir ,
Tes yeux verroient entrer Ulisse
Sous le voile de l'artifice ,
Dans les murs construits par les Dieux. *
Tu verrois la flamine en colere ,
Répandre sa fureur sévere
Sur les Palais de tes Ayeux.
*
Le Ciel par cette triste image ,
Ne veut point troubler ta raison ;
Mais dans ce calme crains l'orage ,
Crains le courroux de Merion ;
Diomede , qui de Bellone ,
D'une valeur que rien n'étonne ,
Affronte les hazards divers ,
Brule du désir redoutable
De percer ton flanc détestable ,
Spectacle qu'attend l'Univers .
*
Tu n'auras recours qu'à la fuite
Pour éviter ses rudes coups ;
*
Apollon et Neptune bâtirent les Murs de
Troye
DY
Tel
2240 MERCURE DE FRANCE
Tel un Cerfque la crainte agite ,
Tremble , fuit à l'aspect des Loups.
Est -ce le fruit de là
promesse
Dont tu nourrissois la tendresse
De la Beauté qui t'a soumis ?
Loin du danger , ton bras menace
Tâche à montrer la même audace
Aux aproches des ennemis.
20
"
La haine de tout temps nourrie
Dans le silence et dans l'horreur ;
Ce Monstre dont la bouche impie
Distile un poison séducteur ,
S'ouvrant un chemin difficile
Dans l'esprit du terrible Achille ,
Suspendra les pleurs des Troyens ;
Mais enfin l'innocente Troye ,
A la vengeance , au meurtre en proye ,
Verra périr ses Citoyens.
Par M. Last , d'Aix.
REOPNSE
OCTOBRE. 1736. 2241
***
REPONSE d'un Chirurgien , à la
Leure insérée dans le Mercure de France
du mois d'Août dernier , et adressée aux
Auteurs des Observations sur les Ecrits
modernes.
V
Ous avez bien voulu , Monsieur , prendre.
sur vous
sur vous le soin de pacifier la querelle qui
s'est élevée depuis peu entre les Médecins et les
Chirurgiens. Vous vous êtes flaté d'y réussir par
une décision que vous assurez être celle d'un
Juge parfaitement désinteressé . Vous n'êtes ,
dires -vous , ni Chirurgien ni Médecin . Assurément
vous en serez crû sur le premier point , et
quant au second , après vos protestations d'impartialité
, nous craindrions de vous faire tort ,
si , tout favorable que vous paroissez aux Médecins
, nous soupçonnions en vous un ennemi
déguisé.
Quoiqu'il en soit , souffrez qu'on vous dise
qu'il ne suffit pas d'avoir des sentimens d'équité -
pour remplir dignement la fonction deMédiateur
ou d'Arbitre , il faut de plus qu'on soit instruit
à fond des différens droits des Parties interessées
; c'est le seul moyen de donner une décision
qui , fondée sur la vérité , fasse autant d'honneur
à notre jugement , qu'à notre impartialité ; mais
trop de zele , sans doute , vous a fait négliger
cette précaution , du moins par raport aux Chirurgiens
. Permettez donc , M. qu'en vous exposant
nos raisons , nous vous mettions en état
de mieux décider.
D vj La
2242 MFR CURE DE FRANCE
La querelle dont il s'agit entre les Médecins et
nous , roule sur les reproches d'incertitude qu'ils
ont faits à notre Art , reproches qu'ils ont soutenu
par les allégations ics moins misurées contre
les Chirurgiens ; disons plus , par des allégations
aussi diffamatoires que calomnieuses.
Les Médecins ne se sont pas même contentés
de faire tous hurs efforts pour jetter sur une
Profession rivale , les mêmes suspicions d'ince rtitude
et d'infidelité dont la Médecine n'a encore
pû se laver. Interessés à faire triompher
leur Art sur la Chirurgie , ils ont eû le courage
d'avancer que la certitude étoit préférablement
Papanag de la Médecine, lorsqu'au contraire la
Chirurgie pus incertaine , meritoit infiniment
meins la confiance du Public . Les Chirurgiens ,
obligés de repousser cette attaque , ont démontré
la certitude de leur Art, et par la constance de
ses préc pres , et par la nature de son objet , qui,
soumis au doigt et à l'oeil , ne laisse presque jamais
dans l'équivoque un Observareur exact et
atentif. Ils ont prouvé, au contraire, l'incertitude
de la Médecine et par la variation de ses préceptes
et par l'obscurité de son objet , qui , se dérobant
aux sens, est nécessairement livré aux seules conjectures.
Quo que la Réponse des Chirurgiens
ait fait autant l'éloge de leur modération , que
la preuve de la justice de leur Cause , les Méiecins
ont répliqué coup sur coup par de nouvelles
invectives . *
Voyez la Thèse de M. Malouet et la réfutation
de cette Thèse , Lettre 65. pages 109. et 110 des
Observations sur les Ecrits modernes .
* Voyez la Réponse d'un prétendu Médecin Anlois
, à la Critique de la Thèse de M. Maloüet
set la Lettre d'un Médecin de la Faculté de Paris,
ur ce que c'est que le brigandage de la Médecine,
OCTOBRE. 1736. 2243
Tel étoit l'état du différend entre les Chirur
giens et les Médecins , lorsqu'il vous a plû de
prendre le Rôle d'Arbitre et décider entre nous.
Vous commencez, M. par condamner les motifs
qui ont engagé la querelle et de la part des
Médecins et de la part des Chirurgiens. M. Ma
lonet , dites - vous , attaque toute la Chirurgie ,
parce qu'il estfaché contre un Chirurgien . Le Chirurgien
anonime qui lui a répondu insulte toute la
Medecine,parce qu'il prétend avoir sujet de se plaindre
de M. Malouet, qui est Médecin . Partant de ce
principe vous blámez autant le procedé de l'Anonime
que celui de M. Malouer.
Quand le motif que vous prérez à l'Anonime,
seroit vrai , le Chirurgien seroit - il au si condamnable
que le Médecin , et la plus grande partie
du blánie ae devroit elle pas tomber sur l'Agresseur
? Mais pourquoi nous suposer
des mo-.
tif. cachés , lorsque ceux qui out produit notre
Réponse sont si évidens ? Attaqués sans ménagement
, la loi de l'honneur ne nous aa--t'cile pas
mis dans la nécessité de nous defendre, et défendre
notre Art ?
C'est avec aussi peu de fondement , M. que
vous nous blâmez d'avoir interessé toute la Médecine
, ou plutôt toute la Faculté , dans une
Réponse qui , selon vous , ne devoit regarder que
le seul M. Malouet , puisque lui seul avoit atta
qué les Chirurgiens. Ce langage , s'il étoit tenu
par tout autre que vous , seroit, avec raison , regardé
comme une dissimulation con lamnable ;
mais nous voulons bien croire que vous seul.
ignorez combien de coups l'un sur l'autre nous
ont été portés par les Docteurs de la Faculté. La
Thèse de M. Malouet n'a t'elle donc pas été
soutenuë solemnellement dans l'Ecole de Méde
cine ?
2244 MERCURE DE FRANCE
cine ? N'est- il pas vrai qu'aucun Docteur n'a reclamé
contre , et qu'au contraire on les a vû
s'empresser à l'envi de remanier le même sujet ?
M. Magny n'a-t'il pas soutenu une Thèse aussi
solemnelle , aussi peu contredite par la Faculté ,
et dans laquelle les Chirurgiens n'ont pas été
plus ménages? N'a-t'on pas vû encore M. Santeut
se signaler par une semblable attaque ; et comme
si l'injure contre les Chirurgiens n'étoit pas déja
suffisamment répanduë , n'a t'il pas traduit sa
Thèse en François pour la mettre à portée d'un
plus grand nombre de Lecteurs , et répandre un
mépris plus universel et sur les Chirurgiens et
sura Chirurgie ? Les coups n'ont- ils pas été
redoublés , et par la Lettre d'un Docteur de la
Faculté qui a pris le personnage d'un Médecin
Anglois , et par l'Apologiste du brigandage de
la Medicine Ces deux Docteurs n'ont ils pas
parlé au nom de la Faculté même , sans que
la Faculté les ait dédit ? Enfin , M. le Libelle intitulé
: Question de Médecine , dans laquelle on
examine si c'est aux Médecins qu'il apartient de
traiter les Maladies Veneriennes , et si la sûreté
publique exige que ce soit les Médecins qu'on charge
de la Cure de ces Maladies . Ce Libelle indécent
, n'a 'il pas été adopté par le Corps entier
de la Faculté Ne l'a t'elle pas muni du Sceau
de son Aprobation ? Ne l'a t'elle pas fait publiquement
distribuer ? Après des insultes aussi autentiques
de la part de la Faculté , les Chirur
giens pouroient- ils se méprendre , lorsqu'ils regardent
le Corps même de la Faculté comme
leur véritable Adversaire ?
Mais qu'importe , M. du motif des Chirurgiens
? Ce qui interesse véritablement le Public ,
c'est de sçavoir si les raisons par lesquelles ils
ont
OCTOBRE. 1736. 2245
ent prétendu justifier la certitude de leur Art ,
sont solides ou non . Vous n'attaquez ces raisons
qu'en les traitant de vaines déclamations et de
jactances ( c'est votre expression. ) Vous vous
contentez de qualifier de même les allégations
de M. Malouet , et par - là , M. vous nous autorisez
à demander une double réformation dans
le Jugement que vous portez.
En premier lieu , peut-on vous passer de dissimuler
, comme vous le faites , les calomnies de
M. Malouet contre les Chirurgiens ? Vous ne
pouvez ignorer que les faits injurieux qu'il a osé
suposer , ont été démentis par des Certificats
non suspects et par le témoignage exprès d'un
grand Ministre. Votre équité a - t'elle pû vous
permettre de ne regarder les excès de la calomnie
que comme de vaines déclamations ou de
simples jactances &
་
1
ร
Voyons en second lieu , M. si vous êtes plus
équitable lorsque vous donnez ces mêmes qualifications
aux raisons que les Chirurgiens ont
employées pour leur défense . Ils ont soutenu que
dans les Maladies qui font l'objet de la Chirurgie,
les yeux conduisent l'esprit et la main , et montrent
les causes des accidens leur étendue , leur progrès
leurs remedes. Ce sont ces raisons que vous traitez
de vaines jactances , ainsi que celles des Médecins
; mais pour être fondé à nous faire ce res
proche , il faudroit que nous fussions dans un de
ces deux ca , ou que nous eussions fait valoir nos
raisons par une vaine ostentation ; mais la néces
sité de nous défendre nous justifie sur ce point ,
ou bien que nos raisons fussent fausses dans le
fond ; et dans ce cas , M. nous étions en droit
d'attendre que vous prissiez la peine de les réfuter.
Il
2246 MERCURE DE FRANCE
Il est vrai que vous insinuez, dans le 6e article
de votre Lettre , que la Chirurgie n'est pas moins
conjecturale , moins indéterminée que la Médecine,
et cela , sur cet unique fondement , qu'ainsi
que la Médecine , elle n'a d'autre principe de
certitude que l'observation ; mais l'Art du Boulanger
est il incertain , parce qu'il n'est apuyé
que sur l'observation ? Eh ! M, n'y a-t'ıl point
observations et observations : La Chirurgie et la
Médecine n'en fournissent que trop l'exemple.
Dans le premier de ces Arts , elles sont décisives,
exactes complettes , elles soumettent au doigt et
à l'oeil les causes immédiates ; dans la Médecine,
au contraire , elles ne sont qu'équivoques , incomplettes
, indéterminées , et ne penetrant pas
assés dans l'interieur pour y découvrir les causes
immédiates des maladies , elles ne nous lais
sent voir que cette contrariété désolante de faits
dont l'oposition semble défendre d'esperer jamais
des dogmes bien certains dans la Médecine .
Vous croyez cependant trouver dans la Gangrene
, comparée à la petite Verole , la preuve d'une
incertitude aussi grande que celle qu'on reproche
à la Médecine. Mais quand la Chirurgie
seroit aussi incertaine dans la Cure de la Gangrenne
, que la Médecine l'est dans le traitement
de la pite Vérole que pouriez - vous en conclure
contre ce qu'a avancé le Chirurgien anonime
? En seroit -il moins vrai que le rideau
est presque toujours tiré devant les Chirurgiens,
tandis qu'au contraire les voiles impenetrables qui
couvrent les Maladies médicales , réduisent presque
toujours les Médecins au tatonnement et à la divination
.
* Lettre 65. des Observations sur les Ecrits modernes
, page 102. On
OCTOBRE. 1736. 2247
en
On pouroit vous dire encore , M. qu'il s'en
faut beaucoup que la Gangrenne puisse fournir
le parallele de l'incertitude que vous oposés à la
Chirurgie.Il seroit facile de vous convaincre que
les causes , du moins les causes prochaines ,
sont bien moins cachées que vous ne vous l'imaginez
; que le diagnostic et le pronostic sont certains
; que la Méthode curative ne l'est pas
moins ; car qui ne sçait que l'incertitude , l'indétermination
de l'Art ne peut naître que de
l'incertitude des indications ; or peut- il y en
avoir de plus décidées , de moins équivoques
que celles que fournit la Gangrenne .
* Enfin
il seroit facile de vous démontrer que quand
vous reprochez à la Chirurgie la diversité des
routes qu'elle suit dans la Cure de cette Maladie;
vous reprochez à l'Art , non son imperfection ,
mais ses richesses . Ce ne sont point des variations
qui naissent du doute ou de l'incertitude , ce
sont des procedés divers, qui multiplient les res
sources pour la Cure de ce mal , et dont la varieté
est prescrite , non par l'opinion , mais par
le cri de la Nature même , qui , par la varieté
des circonstances qu'elle offre , en prononce la
loy.
Y
C'en est assés , M. pour faire sentir combien
les procedés divers de la Chirurgie sont differens
des variations de la Médecine , qui , forcée par
l'infidélité de ses dogmes , à changer chaque
jour , détruit aujourd'hui ceux qu'elle établit
hier. Mais ne sont - ce pas- là , dites- vous , autant
d'efforts que les Médecins font pour perfectionner
leur Art , et le Chirurgien anonime qui
veut qu'on regarde les differens procedés de la
* Ce qui est mort, ne peut être rapellé à la vie , il
faut donc le retrancher , ou en aider la séparation.
Chirurgie
2248 MERCURE DE FRANCE
Chirurgie comme des recherches loüables , peut- il ,
sans injustice , traiter de variations honteuses les
recherches des Médecins. Nous ne souffrirons
point , M. que vous preniez ou que vous donniez
ainsi le change sur l'état de la question,
Louez tant qu'il vous plaira les Médecins des
tentatives qu'ils hazardent pour dissiper les ténebres
qui couvient leur Art , et parvenir à la
lumiere qui les fuit . Il ne s'agissoit que de l'incertitude
de ces deux Arts , et il a suffi à l'Anonime
que celle de la Médecine fûr invinciblement
prouvée par cette inconstance de pratique
, par cette révolution de dogmes dont
elle présente le spectacle ; du reste le Chirurgien
, pour ne point sortir de la question ,
non seulement pú , mais même dû laisser au
public le soin d'aplaudir comme il le jugeroit à
propos , au zele des Médecins.
a
L'Anonime vous paroît sur tout manquer de
prudence , lorsqu'il reproche à la Médecine tous
Ces vains sistêmes dont les Ecoles retentissent .
Ces vaines spéculations , dites - vous , n'ont jamais
apartenu à la Médecine ; elles n'en ont jamais reglé
les maximes et n'ont jamais servi à former ses
décisions ; ce sont des haillons , ajoutez vous , que
les Médecins ont abandonné aux Chirurgiens , et
ce n'est plus que chés ces derniers qu'on parle encore
d'Acides , d'Alkalis , de Copule explosive, &c.
Vous semblez ne décider que sur le raport
qu'on vous a fait ; mais pourquoi , M. puisque
vous vouliez prendre la peine de décider , n'avez
vous pas pris aussi celle de vous instruire par
vous -même ? Vous vous seriez convaincu que
toutes ces chimeres d'Acides , d'Alkalis , de Fermentation
, d'Ossillation , de Copule explosive ,
c. sont dûës aux seuls Médecins, que, peres de
ces
OCTOBRE . 1736. 2249
ées frivoles productions , eux seuls aussi les ont
cultivées ; mais avec cette affection que l'amour
propre nous donne pour toutes les choses
qui partent de nous . Vous auriez vu que ces vaines
opinions triomphent dans les Ecoles ; qu'elles
sont dogmatiquement enseignées dans les Ecrits
dominans ; qu'elles servent de principes et fondent
les décisions autant dans la pratique que dans la
spéculation; qu'elles font la base des consultations;
qu'elles regnent enfin si universellement , qu'elles
ont passé des Médecins aux Malades , et qu'il
n'est pas jusqu'aux femmes à qui ce jargon de
Médecine ne soit devenu familier. C'est un fait
Constant dont vous pouvez aisément vous éclaircir
; et par conséquent c'est à tort que vous condamnez
le Chirurgien anonime d'avoir regardé
ces vaines spéculations comme le fondement de
la Médecine et la principale source de ses variations
; car , M. ou la Médecine n'existe point , ou
elle existe chés les Médecins: or c'est cette Médecine,
telle qu'elle se trouve dans les Ecoles , dans les
Livres , dans le langage commun des Médecins ,
que le Chirurgien anonime a dépeint , et non cette
Médecine abstraite qui ne se trouve nulle part.
D'ailleurs , M. où vous êtes - vous engagé
Vous avez senti qu'on ne pouvoit laver les Médecins
des reproches qu'on leur a faits sur leur
attachement à leurs Systêmes , à leurs prétendues
connoissances des premiers principes , des mixres
, des causes primitives , &c. vous avez senti
qu'on ne pouvoit les laver de ces reproches qu'en
soutenant qu'ils ont toujours regardé ces connoissances
comme étrangeres à leur Art ; mais
avez vous prévû que vous auriez à essuyer la
mortification d'un désaveu formel , et donné
d'avance
2250 MERCURE DE FRANCE
d'avance par ceux même que vous voulez justifier.
Lisez , M. le Mémoire des Médecins , imprimé
et donné au nom de l'Université en 1725 .
Voici les propres termes dont ils se servent
pages 8. et 9. pour prouver qu'en qualité de
Maitres Supérieurs de l'Art de guérir , Penseignement
de la Chirurgie doit leur apartenir prétérablement
aux Chirurgiens même .
L'Education du Chirurgien eleve- t'elle son esprit
au- dessus des sens ; le dégage- t'elle assés des choses
palpables , pour qu'à la vûë de plusieurs effets reünis
, et cependant produi's par des causes differentes,
un Chirurgien stache attribuer à chacune d'elies
son effet formel et spécifique ? Cette éducation va
t'elle jusqu'à le mettre en état de pénetrer les véritables
raisons des opérations de la Nature , raisons
premieres , universelles et uniformes , qui cependant
sont la source de toutes les varietés qui se trouvent
dans le Méchanisme de nos corps Conduit elle le
Chirurgien dans la connoissance des Elemens, dans
celle des mixtes et de leurs differentes qualités ?
L'a t'elle instruit des differentes forces mouvantes
et des differens effets qu'elles produisent ? L'a t'elle
instruit de l'équilibre des liqueurs et des proportions
qu'elles gardent entre elles , suivant leurs differens
degrés de pesanteur ? L'a - t'elle instruit de la for
mation des Mineraux , de celle des Végétaux et
des Animaux , de leur accroissement et des causes
de leur destruction c. Tous les Ecrits
qu'ils ont depuis publiés contre nous sont
remplis de ces reproches , et s'ils prétendent
encore aujourd'hui que le traitement des
Maladies Vénériennes doit leur apartenir exclusivement
aux Chirurgiens ; c'est parce que
leurs hautes spéculations les ont seuls mis en état de
penetrer
"
OCTOBRE. 1736. 225f
penetrer la nature etles causes les plus reculées des
"Maladies Veneriennes . * &c.
Qui croira t'on , M. ou de vous ou des Médecins
même ? Vous soutenez qu'ils regardent
ces spéculations comme étrangeres à la Médecine
, et eux dans un Ecrit solemnel , dans un
Ecrit où ils poursuivent juridiquement leurs
droits,ils revendiquent ces connoissances comme
leur possession , ils les étalent comme autant de
garands de leur triomphe sur nous , et nous rabaissent
au rang de simples Ouvriers , sur cela
seul que nous n'avons jamais été initiés dans
ces sublimes connoissances.
C'est donc en vain , M. que vous tâchez de
dérober les Médecins aux reproches qu'on leur
a faits. Habemus confuentes reos . C'est eux mêmes
qui réclament comme leur partage , et leur
partage précieux , ces mêmes choses que vous
nous accusez de leur avoir injustement attri
buées . Voyons si vous étes mieux fondé , lorsque
sur le raport de nos adversaires , vous nous
imputez de nous parer de ces vains systêmes ,
de ces misérables haillons abandonnés par les Médecins
. La seule ressource de Cottin pour se
vanger du satyrique de notre siécle , fut de lui
attribuer ses vers. Soyez sûr , M. que ics Médecins
employent la même ruse pour nous decréditer
, mais peuvent-ils se flatter d'y mieux
réussir Cottin n'y gagna qu'une moisson plus
ample de ridicule et surement les Médecins
n'y sçauroient gagner autre chose.
>
?
Il suffit pour les confondre de rapeller que
dans le temps même qu'ils ont réclamé la con-
* Voyez la question de Médecine sur le Droit an
Traitement des Maladies Vénériennes , page 7.
moissance
2252 MERCURE DE FRANCE
noissance des Causes premieres, des premiers Prin
cipes , des Elémens et des mixtes , &c , Les Chirurgiens
ont fait une profession solemnelle de renoncer
à ces connoissances, *nous avoüons, ont ils
répondu aux Médecins , que loin de nous piquer de
connoître ces choses sublimes , nous faisons gloire ,
non pas de les ignorer ; car telle est la condition
naturelle des hommes , mais de n'en avoir jamais
tenté la connoissance . Contents de connoître la Nature
par ses effets , l'observation fait l'unique fond
de nos richesses , et tandis que vous vous piquez
de bâtir vos magnifiques systèmes sur l'idée de vos
Elemens , &c, nous n'avons garde d'avancer
qu'autant qu'une juste analogie , soutenuë toujours
de l'Expérience , peut nous le permettre. Il est bien
singulier , M. que lorsqu'on ne peut refuser aux
Chirurgiens le mérite d'avoir toujours rapellé les
Médecins à l'Ecole de l'Expérience et de l'observation
, on les accuse aujourd'hui d'être avides
de res phrases vuides de sens , de ces haillons
des Médecins , et que sur cela seul , on les peigne
comme des raisonneurs , et comme de mauwais
raisonneurs.
Voilà , M. une petite partie de ce qu'on auroit
à répondre au jugement de condamnation que
vous avez porté contre le Chirugien anonime ,
sur les motifs qui l'ont fait agir , et sur les raisons
qu'il a mis en oeuvre. Il nous reste à éxaminer
si la sentence de pacification , que vous
avez prononcée entre nous et les Médecins
mérite mieux notre acquiescement.
Nous ne pouvons dabord vous refuser l'Eloge
d'avoir fait entendre un aveu que la vérité
* Réponse des Chirurgiens de S. Côme , au Mémoire
des Médecins de la Faculté de Paris , p . 16 .
sollicitoit
›
OCTOBRE. 1736. 2253
sollicitoit depuis si long - temps . Les principes de
Art de guérir sont les mèmes sur lesquels sont fondés
tous les Arts, tous les Métiers qui ont pour objet
quelque opération Phisique , c'est-à dire , différen
tes suites de verités d'Expérience qui sont le fruit`
de plusieurs Observations qu'on afait soi-même ou
qu'on sçait que les autres ont fait . Eh ! plût à
Dieu , M. les Médecins eussent - ils pensé comme
yous ! en garde contre la vanité de leurs Systêmes,
ils auroient accrû leur Art des solides connoissances
qu'on peut devoir à l'Expérience et à
l'Observation . La Médecine délivrée de tant de
variations , de tant de chimeres qui la deshonorent
, mériteroit peut- être mieux la confiance et
la reconnoissance du Public , et peut - être aussi
y trouverions-nous l'avantage d'une paix solide.
Les Médecins raprochés de l'égalité par la
Nature de leur Art , qui , comme le nôtre , ne
peut avoir d'autres principes solides que ceux de
Î'Expérience et de l'Observation , n'affecteroient
plus avec nous cette hauteur tyrannique , qui
nous a forcé de lutter; nous cultiverions en paix
notre Art, et nous aurions le plaisir de l'exercer
avec des Coadjuteurs fideles. Les Médecins , au
lieu de s'atacher à nous décrier , s'apliqueroient
à nous revaloir dans les circonstances où nous
aurions besoin de leur Art , les secours que nous
leur prétons chaque jour; mais sont- ils disposés à
prendre de pareils sentimens? Vous n'osez vousmême
vous en flater ; vous vous préparez à rire
de leur ignorance , s'ils ne sentent pas que ce que
vous dites est exactement vrai . Riez , M. de tout
votre coeur , ce que nous avons cité d'après eux,
vous découvre assés la maniere dont ils penser.t.
Un second point sur lequel nous nous félieitons
de votre équité , c'est l'avantage que vous
donnez
D
2254 MERCURE DE FRANCE
donnez à la Chirurgie sur la Médecine , ca i
assurant la prérogative incontestable d'une certitude
plus grande, mais pourquoi , M. nous
faire acheter la justice qui nous est dûë , en répandant
l'avilissement sur notre Art ? Si la
Chirurgie est plus certaine , dites- vous , que les
Chirurgiens ne s'en orgueillissent point; la Chirurgie
n'est que l'A. B. C.de la Médecine , dans la Chirurgie
, continuez - vous , ilfaut joindre peu de reflexions
, combiner peu d'Observations , peser peu
de diferences , c. dans la Médecine , au contraire
, tout est obscur , compliqué , équivoque , infini ,
c. d'où vous concluez enfin que si la Chirurgie
est plus certaine en elle- même , cette certitude
releve moins le mérite de cet Art , vû la
simplicité et la facilité de son objec , que le
moindre dégré de certitude ne fait d'honneur à
la Médecine , vû la complication , l'étenduë , la
difficulté de l'objet dont elle s'ocupe.
C'est ici le point sur lequel nous croyons devoir
apeller de votre décision , mais avant de
détailler nos raisons , permettez nous de vous
faire une question. S'il est vrai que la Chirurgie
soit l'A. B. C. de la Médecine , il est clair qu'on
ne peut être Médecin qu'on ne soit auparavant
Chirurgien cela suposé , nous vous demandous
combien parmi tant de Docteurs de la Faculté ,
vous compteriez de Médecins ? Nous nous en
raportons à votre bonne foy sur cet article
et en attendant votre réponse , nous passons au
détail de nos raisons .
•
Non , M. la Chirurgie n'est point l'A. B.
C. de la Médecine , mais bien le flambeau qui
la guide. Les maximes qu'elle lui prête ne sont
pas de ces maximes élémentaires , qui n'influent
que de très-loin dans la pratique , et qui ne sont,
s'il
OCTOBRE. 1736. 2255
stil 7
à cet
permis de s'exprimer ainsi , que Comme
'Autore ou les premiers rayons d'un Art Scientifique.
Ce sont , au contraire des maximes vrai
ment pratiques , des maximes d'un usage prochain
et immédiat , qui doivent regler et conduire
la Médecine dans tous ses procedés ; des
maximes , en un mot , qui par raport
Art , doivent être regardées comme le centre
comme le trésor de la seule lumiere qui puisse
l'éclairer. Telle est la Chirurgie par raport à la
Mé¹ecine sans la Chirurgie tout n'est qu'obscurité
dans la Médecine . Les Maladies Chirurgicales
qui se dévoilent aux yeux , peuvent seules
aprendre à traiter les Maladies Médicales qui
s'y dérobent ; de sorte que la Médecine ne peut
être certaine et éclairée que par la certitude et
la lumiere de la Chirurgie ; mais de- là ne concluez
pas que la Chirurgie ne soit que l'A.B C.
de la Médecine , ou soutenez également que la
sublime Géométrie doit être regardée comme
l'A. B. C. de l'Horlogerie , du Pilotage , &c .
Vous vous recriez sur la comparaison . Eh bien
justifions -la ! Cui , M. la Médecine n'est par
raport à la Chirurgie, que ce que le Pilotage est par
raport à la Géométrie. La Médecine doit ses lumieres
à la Chirurgie , le Pilotage doit les siennes
à la Géométrie. Si la Médecine est livrée aux
conjectures , malgré toute la certitude des regles
que lui prête la Chirurgie,de même, quelques sures
que soient les regles dont le Pilote est redevable à
la Géométrie , il est souvent forcé de se conduire
par estime et par une estime incertaine , qui, loin
d'assurer sa route, l'en écarte souvent et le conduit
contre les écueils. Pourquoi néanmoins la Géoamétrie
ne sera t'elle pas regardée comme l'A.B.C.
du Pilotage ? C'est d'abord parce que , tandis que
E le
2256 MERCURE DE FRANC
le Pilotage est fixé dans l'enceinte d'un objet très
borné , la Géométrie s'occupe d'un objet immense
, d'un objet qui offre une infinité de faces
à saisir , de raports à combiner ; et qui par cela
même exige , toute la dexterité , toute la force ,
toute l'étendue de l'esprit humain . En second
lieu , M. la Géométrie ne peut être regardée
comme l'A. B. C. du Pilotage , parce qu'elle ne
préte à cet Art que la plus petite partie de ses
connoissances . Or la Chirurgie n'est- elle pas en
droit de vanter ces mêmes raisons ? Prouvons
que son objet est immense en comparaison de
celui de la Médecine , et qu'elle ne préte à ce
même Art que la plus légere partie de ses connoissances.
Ce double raport justifiera parfaitement
notre comparaison.
Commençons par voir , M. quel est l'objet de
la Médecine . Cet Art , si vous en exceptez quelques
Maladies , ou qui sont l'objet commun du
Chirurgien et du Médecin , ou qui sont soumi→
ses au pur Empirisme , se trouvera borné aux
Apostêmes ou aux Tumeurs intérieures . Encore
la Médecine ne s'ocupe - t'elle de ces
Maladies qu'autant qu'elles sont susceptibles de
résolution ; mais qu'est - ce qu'un pareil objet
en comparaison de celui de la Chirurgie
Cet Art n'embrasse -t'il pas d'abord toutes les
Tumeurs extérieures ? Et ces Tumeurs sont - elles
en moindre nombre que les Tumeurs intérieures
? Offrent- elles , considérées même selon la
seule résolution , offrent elles moins d'obser
vations à combiner? moins de différences à peser?
moins de remedes à comparer ? D'ailleurs la
Chirurgie ne les embrasse- t'elle pas selon tou
tes les autres terminaisons , supuration , déli-
Lescence , pourriture , induration ? Qui ne sent
que
OCTOBRE . 1736. 2257
que ces différentes faces offrent une infinité de
nouveaux raports , dont la comparaison essentiellement
dévolue à la Chirurgie , suffit
pour
tirer son objet de pair ? Cependant les Tumeurs
extérieures ne font encore qu'une très-petite
portion de l'objet de la Chirurgie . Les Fractures,
les Luxations , les Ulceres , les Playes , enfin
tout l'Art des Opérations qui ont raport à la
Cure des Maladies du Corps humain , ce sont là
autant de différentes parties de chacune desquelles
la Chirurgie n'est pas moins occupée que des
Tumeurs ; et comme si ce n'étoit pas assés de
l'immensité d'un pareil objet , une grande portion
de celui de la Médecine vient l'accroître
encore. Nous l'avons déja dit , la Médecine n'envisage
les Tumeurs intérieures qu'en tant qu'elles
sont susceptibles de résolution, prennent- elles des
terminaisons différentes, elles rentrent, si elles sont
curables , dans le domaine de la Chirurgie. C'est
ainsi qu'une inflammation de poitrine , dont la
Médecine a inutilement tenté la résolution , revient
à la Chirurgie, et trouve sa Cure dans l'Opération
de l'Empiéme. Réunissez , M. tant de
parties différentes qui forment l'objet du Chirurgien
, et voyez si les bornes étroites de celui
dont s'occupe la Médecine , permettent d'en
comparer l'étendue avec Piminensité de celei
qui est propre à la Chirurgie.
Nous nous flatons que vous êtes satisfait sur
le premier point de notre comparaison ; il est
aussi facile de vous démontrer que la Chirurgie
ne préte à la Médecine que la plus légere partie
de ses connoissances. En effet , M. de tant de
parties différentes , soumises à notre Art , il n'est
que les tumeurs extérieures qui ayent une vraye
analogie avec l'objet de la Médecine ; parconsé-
E ij quent
2258 MERCURE DE FRANCE
quent les maximes concernant ces Tumeurs sont
les scules que la Chirurgie puisse préter à la Médecine
; encore ne sçauroit - elle les lui préter
toutes , mais celles là seulement qui ont raport à
la résolution , terminaison, qui, comme nous l'avons
déja dit , est le seul but auquel puisse viser
la Médecine intérieure . Ce n'est pas tout , la Chirurgie
ne lui préte encore qu'une partie de ses
procedés pour la résolution ; car les lotions différentes
, les Cataplasmes , les Topiques , en un
mot , restent en propre à la Chirurgie , et le
bien qui suit l'aplication de ces Remedes, ne sçauroit
être procuré par la Médecine . Ajoutons
pour dernier trait , M. que la Chirurgie communique
aussi peu la sûreté qu'elle a en partage,
que la totalité de ses maximes et de ses procédés,
Un Médecin , à la vérité , ne peut tenter la résolution
d'une inflammation intérieure que par
les voyes que lui fixe la Chirurgie dans la résolution
de l'inflammation extérieure , mais la cer
titude de part et d'autre ne sçauroit être égale.
Figurez- vous un homme occupé à en sauver un
autre qui va périr dans l'eau , s'il ne reçoit un
prompt secours , mais qui nageant encore sur la
surface , peut sûrement être, acroché sans qu'il
risque d'être meurtri ou blessé ; tel est le Malade
qui trouve sa guérison dans la Chirurgie, et
Chirurgien est le libérateur favorable, qui, grace
à la prise que lui donne l'objet , dirige sûrement
son secours. A la place de cet homme que
nous avons suposé nager sur la surface , suposez
un homine plongé au fond de l'eau , voici,
M. le rôle du Médecin , il faut qu'il acroche
son hom ne s'il veut le sauver ; il faut qu'il employe
la même manoeuvre dont le Chirurgien
ui donné l'exemple ; mais il faut qu'il jette
le
SQB
OCTOBR E. 1736. 2219
son croc au hazard , sera - t'il assés heureux pour
ne point manquer son coup et s'il réussit ,
n'est-ce pas après avoir risqué de blesser , même
mortellement , celui à qui il a sauvé la vie ?
Mais , dites vous, cette incertitude qui naît de
l'obscurité de l'objet , ne releve- t'elle point le mérite
du Médecin au - dessus de celui du Chirurgien?
Faut-il encore , M. vous rapeller notre premiere
comparaison ? Ne ririez - vous pas du Pilote qui
prenant droit de l'incertitude de son Art , se
donneroit la préférence sur le Géométre ? Votre
objet , il est vrai , est plus incertain , lui diriezvous
; mais souvenez- vous qu'il est borné , que
ce n'est qu'un point en comparaison de celui
dont s'occupe la Géométrie ; souvenez- vous que
si votre Art a quelque supériorité au - dessus de
la plupart des autres Arts ; que s'il participe en
quelque maniere à la dignité d'un Art scientifique
, vous ne le devez qu'aux connoissances que
le Géométre vous préte. Le titre de Bienfaicteur
doit-il le ravaler à vos yeux , quand d'ailleurs
l'immensité de son objet l'éleve si fort audessus
de vous !
C'est ainsi , M. que vous rabatriez la vanité du
Pilote ingrat et borné ; prescrivez - nous le langage
que nous pourrions tenir aux Médecins.
Nous nous abstiendrons de les rapeller aux sentimens
de modestie que le parallele des deux Arts
sembleroit exiger ; mais pourions- nous nous
flater que plus sages à l'avenir , ils contiendront
l'indécence de leurs jactances sur la supériorité
de leur Art , et la sublimité des talens qu'il exige ?
Qu'ils se souviennent , M. que si l'objet de la
Médecine est plus obscur et plus incertain , il
est aussi infiniment plus borné ; lorsqu'au contraire
on ne peut nier que , si l'objet de la Chi-
E iij rurgie
2260 MERCURE DE FRANCE
rurgie est plus certain il est en revanche d'une
étendue incomparablement plus grande ; et par
conséquen , que quelques talens, quelques lumieres,
quelque force et quelqu'étenduë d'esprit que
la Médecine supose ou exige dans les Médecins ,
la Chirurgie ne sçauroit en exiger moins dans
les Chirurgiens.
Il nous reste , M. à vous protester combien
nous sommes mortifiés d'avoir été forcés par
l'attaque des Médecins , à montrer l'infidclité de
leur Art . La Médecine est nécessairement
conjecturale,
et jamais l'autorité de l'opinion n'a au
tant partagé les maximes d'aucun autre Art.Nous
avouerons
cependant que tous ses dogmes ne
sont point également contestés , ni ne méritent
de l'être, et qu'il en est une portion, qui, susceptible
d'une certaine mesure de probabilité , peut
fonder suffisamment
et la conduite du Médecin
et les espérances du Malade. Mais il s'en faut
bien que cette portion s'étende aussi loin que la
Profession du commun des Médecins , qui cer-
Bainement entreprennent
beaucoup au - delà , nonseulement
de leurs connoissances
, mais même
des décisions qu'ils peuvent raisonnablement
fonder sur leurs conjectures. Voulez-vous , M.
en sçavoir la juste étenduë ; elle est précisément
mesurée par cette partie de dogmes qui forme
la Médecine du Chirurgien de Village , lequel
expérimenté
, judicieux et instruit des préceptes
de son Art , sçait recourir aux moyens les plus
sûrs ; c'est à - dire , aux moyens que l'Analogie
Chirurgicale
, que l'experience
et la déposition
des siecies différens ont constatés comme
tels. Heureux les Mala ies lorsque leurs maladies.
n'exigeront
pas une Méd cine plus étendue , ou
du moins lorsqu'ils auront affaire à des · Méde–
cins
OCTOBRE. 1736. 2261
cins qui , comme le Chirurgien de Village ,
sagement effrayés de la contradiction qui regne
entre les opinions , sçauront se borner aux maximes
les plus reçûës , et s'arrêter où la lumie
re manque , n'oubliant jamais que la Nature a
plus de ressource contre la violence des maux
que contre la témérité des médications.
Vous venez de voir , M. les raisons sur lesquelles
nous osons fonder l'apel de votre Jugement.
Du reste nous sentons bien que fortement
prévenu en faveur de la supériorité que les Médecins
prétendent sur nous , vous avez crû devoir
la maintenir . La Médecine , dites- vous , a
fait la Chirurgie etles Chirurgiens , et partant de ce
principe, vous nous représentez que, comme dans
le Corps Politique où les honneurs sont inégalement
partagés , l'interêt commun oblige néanmoins également
tous les Membres à vivre dans l'intelligence
et dans la subordination ; de- même notre véritable
interêt nous oblige d'avoir de la déférence et
du respect pour les Médecins. Selon vous , Ils sont
nos Maitres, Maîtres de qui nous tenons la partic
de l'Art de guérir que nous exerçons , et envers
qui nous ne devons jamais oublier qu'ils se sont
conservé un droit d'inspection et de supériorité sur
la partie qu'ils nous ont cédée. C'est sur ces idées,
M. que comparant les Chirurgiens aux Plébeïens
soulevés contre le Sénat par un Cicinius , et les
Médecins aux Patriciens aigris contre le Peuple
par le vieux Appius , vous prétendez venir comme
un autre Menenius Agrippa , pacifier pos,
troubles ; mais nous nous flatons que , détrompé
de ce préjugé, et par le dernier Ecrit des Chi
rurgiens , et par vos propres Reflexions , vous
vous sçaurez peu de gré d'avoir accueilli er défendu
, non la Cause de la justice , mais celle de
E' iiij l'ambi
2262 MERCURE DE FRANCE
l'ambition. Les Médecins peuvent - ils éviter de
trouver en vous un Censeur sévere , quand vous
serez convaincu que la seule envie de dominer
leur a fait porter le trouble et la dissension entre
deux Professions , qui , également libres , également
nobles , également occupées du plus interessant
de tous les objets , ne sçauroient trop
se ménager , quand ce ne seroit que pour l'honneur
de ceux qui les cultivent.
Je suis très parfaitement , Monsieur , &c .
Les mots de l'Enigne et des Logogryphes
du Mercure du mois de Septembre
sont , l'Arithmétique , Lounge , Salive ,
Chair, Violette et Lavement . On trouve
dans le premier Logogryphe , Lo , On ,
Ange ; dans le troisième , Air, et dans le
quatriéine, Valet, Eté, Lave , Eau, Lame,
le Vent , Métal , Mât , Van , Eve, Mâle,
Navet , Alte , Vente , Avent , Late , An
Tan , Eina , Manie , La Mente , Ame ,
Mât , au jeu d'Echecs , et Malte.
N
ENIGM E.
Ous fatiguons bien plus en byver qu'en été;
Nous sommes pourtant deux au même ministere:
Si- tôt que sur la table on a tout aporté ;
Nous respirons dès- lors et n'avons rien à faire,
Mais
OCTOBRE. 11773366.. 2263
Mais dès que vient le soir , impitoyablement
Onnous fait travailler pour le même exercices
C'estpour deux paresseux un pénible tourment ;
Mais la Nature a bien , comme on dit , son caprice,
Nous naissons quelquefois vétus d'un riche habit:
Mais il faut le surtout ; on nous met en parade
Dans les Apartemens ; le monde nous polit ;
Nous essuyons pourtant encor quelque incartade; "
Un étourdi nous met le pied dessus le nés ;
La Dame en gronde et peste ; en ai - je dit assés ?
Pius de quatre fois trop, on va nous reconnoître,
He bien quel grand mystere ! on n'a qu'à nous
nommer ,
Celui qui sous ces traits poura nous deviner ,
Peut s'emparer de nous , car nous manquons de
Maître.
1
LOGOGRYPHE.
T'El est le don que m'a fait la Nature ,
Que je suis des Mortels breuvage redouté ;
Cependant on estime en tous lieux ma parure.
Renversez- moi , je suis ce signe si marqué.
Dont parle l'Ecriture ,
Sur le front apliqué..
f. et 3. je tutoye , et souvent c'est injure ;
3. 2. on part
dès que j'ai commandé
;'
EV
2264 MERCURE DE FRANCE
vuide ;
1. 4. 5. je suis pour la mesure
Un vase souvent plein aussi- tôt que
Il importe très - peu quelle soit ma figure ;.
Enfin j'ai nom de Ville et Fleuve renommé.
J
AUTR E.
E consens volontiers que l'on me tire à quatre
Non , à la vérité , quatre chevaux ,
Mais qu'on tire de moi quatre morceaux ,
Sans aucun des quatre rabattre ;
D'Habitant de Hameau , de Village , de Bourg ,
Lecteur , pour être court ,
Tu me verras bien- tôt changer de face ,
En les faisant sauter de place .
Prens de suite neuf pieds, dont je suis composé
Les deux premiers me font Note de la Musique.
Deux et quatre voisins , selon cette pratique ,
Me font Climat du Basque fréquenté ;
Ces quatre et le suivant , sont souvent en usage
Chés le Chasseur , chés le Guerrier ;
Je dirai davantage ,
On en use chés le Sellier.
Les deux derniers te montrent la Patrie
D'un ancien Patriarche. Adieu , car je t'ennuyë…
Duchemin , Musicien à Angers.
AUTRE
OCTOBRE. 1736. 2265.
J
AUTR E.
E suis un mot François , qui publie en Latin
Lecteur , des choses véritables .
Bonjour, Printemps , malheur. Tu me vois tout à
plein
Dans un mets rouge et blanc qu'on sert à toutes
tables.
AV TRE.
DE mon tout retranchez un pié ,
Je sers à fabriquer ma premiere moitié ,
Elle portoit jadis les Conquérans du Monde.
Rien n'est plus beau que la seconde,
P. M.
**
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX ARTS , &c.
1017
MEDITATIONS Sur les Verités Chrétiennes
et Ecclésiastiques , tirées
des Epitres et des Evangiles qui se lisent
à la Messe , pour servir de disposition
à la celebrer , à faire des Instructions
utiles aux Ecclésiastiques et au Peuple ,
et à remplir les autres fonctions atta-
E vj chées
2266 MERCURE DE FRANCE
chées au sacré Ministere des Autels
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Fêtes de l'année 5. vol . in 12. à Lyon ,
chés les Freres de Ville , Libraires.
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sur la Coûtume de Poitou , avec
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deux vol . in 12. A Paris , chés Theodore
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Inscriptions et Belles Lettres , avec les
Mémoires de Littérature tirés des Registres
de cette Académie depuis l'an
173. jusques et compris l'an 1733. De
I'Imprimerie Royale . IX. et Xe vol . 1736.
REFLEXIONS Critiques sur les Histoi
res des anciens Peuples Chaldéens . Hébreux
, Phéniciens , Egyptiens , Grecs ,
&c . jusqu'au temps de Cyrus , en trois
Livres. Dans le premier on éxamine le
fragment de l'Histoire Phénicienne de
Sanchoniation , conservé par Eusebe . Dans
le second on réforme la Mythologie , et
l'on donne l'origine historique des Dieux
de l'Egypte de la Grece , de la Phéni
cie , & c. Dans le troisiéme en réfutant
Scaliger , Petau , Ussérius , Ussérius , Marsham
Pezron , &c. on explique les difficultés
Chronologiques de l'Ancien Testament,
et de l'Histoire Egyptienne , Babylonienne
, Assyrienne , Gréque , Chinoise,
& c. A la fin est un Canon Chronologique
de l'Empire de la Chine , avec les
nems de ses Empereurs , en lettres latines
OCTOBRE 1936. 2269
tines , et en caracteres chinois , tirés des
Annales mêmes , l'idée des temps d'avant
le Déluge , et une récapitulation. Par M.
Fourmont l'ainé , Professeur en Langue
Arabe au College Royale de France , Associé
à l'Académie Royale des Inscriptions
et Belles Lettres , Interprete et sous-
Bibliothecaire du Roy , &c. A Paris ,
chés Musier, Pere , Quay des Augustins ;
Jombert , rue S Jacques Briasson , même
ruë ; Bullot.ruë de la Parcheminerie . 1735
2 vol. in quarto , Tome premier de 288..
pages pour le premier Livre , de 384 pour
le second , pour la Préface. Le ile .
Tome de 53 pages.
L'ENNUY D'UN QUART D'HEURE , à Pa
ris , chés Rollin , fils , Quay des Augustins
, 1736. in 8. 24 pages.
M. D. L. M. Auteur de ce petit ou
vrage , ne se tiendra pas pour offensé ,
si nous trouvons avec la plupart de ses
Lecteurs non seulement peu de justesse
dans son titre , mais même un manque
de bonne foy ; cependant plus le Public
en sera choqué , moins le Poëte aura
lieu de s'en plaindre.
On lit à la tête de cette Nouveauté
une Epitre à Me la Marquise du T. ***
qui commence ainsi :
Envisagez
2278 MERCURE DE FRANCE
Envisagez bien le Courier
Qui vous rendra la Parvenuë
Si j'avois eu la retenuë
De dissimuler mon métier ,
Il ne faudroit être sorcier
Pour le deviner à sa vûë ,
Et vous diriés assurément ,
Voyant l'affreux délabrement
De sa figure mal vétuë ,
Son tein plombé , pâle et défait ,
Cet homme , ou la peste me tuë ,
Est un Poëte , ou son valet .
Ce seroit bien ici le lieu , Madame ;
de faire une belle déclamation contre les
gens riches qui laissent les talens dans
l'indigence › mais.
Je laisse à nos Rimeurs caustiques
Ces sujets noirs et colériques.
Loin de moi le talent honteux
D'empoisonner le plaisir des heureux .
Dans la Lettre intitulée les Songes
l'Auteur s'exprime ainsi.
Je suis heureux et je sçais l'être
Sans éclat et sans embarras ;
Le Grand Seigneur , avec fracas ,`
Perd tout son temps à le paraître.
Aussi
OCTOBRE . 1736. 227
Aussi le plaisir me préfere- t- il à tous les
Grands du Monde ; il ne me laisse point
d'instans vuides ; il me rend en imagi
nation ce qu'il m'ôre en réalité . les Songes
agréables sont toutes les nuits occupés
autour de moi.
De ces nocturnes Enchanteurs
Les illusions assorties
Me retracent mille faveurs
Que le plaisir m'a départies ;
Et pour m'amuser plus long-temps ,
De mes heures anéantics
1ls ressuscitent les instans , &c .
Son rêve le transporte au Parterre de
la Comédie ; là , un joli Songe femelle
attire tous les yeux et attendrit tous les
coeurs.
De Seine , Actrice inimitable ,
Que tu sçais bien l'art de charmer
Que tu sçais bien l'art d'exprimer
L'amour et sa tragique Fable !
Eh ! comment , quand tu veux aimer ,
Exprimes-tu le véritable ?
Arbitre de nos mouvemens ,
Nous portons , nous brisons tes chaînes ;
Tu nous ravis , tu nous entraînes ;
Tu fais dans les mêmes momens
Et
2272 MERCURE DE FRANCE
Et des Heros et des Amans , & c.
L'Art et la Nature réunies par Vatteau.
Pour ne pas trop nous étendre ,
nous ne prendrons que ce fragment d'u
ne des plus jolies Pieces du Recueil.
Nature à l'Art reprochoit sa parure
Et certain air trop affecté ;
L'Art poli de son côté
Accusoit la brute Nature
De son trop de rusticité.
L'un et l'autre eut raison peut-ê
3
être ;
Nature perd à trop paroître ;
L'Art ne se cache pas assés ,
Leurs deffauts sont bien compensés.
EPITRES NOUVELLES du sieur Rous
SEAU. A Paris , Quay des Augustins, chés
Rollin fils. 1736. broch. in 12 de 45 pages.
La premiere de ces Epitres est adressée
au R. P. Brumoy , Auteur du Theatre
des Grecs ; la seconde à Thalie , et la troi
siéme à M. Rollin. Elles sont chiffrées
VII. VIII. IX.
ོན ༔ 12
Comme cet Ouvrage , moins encore
son illustre Auteur , n'ont pas besoin
de nos Eloges , et qu'ils sont bien audessus
de ceux que nous pourions leur
donner , on se bornera à exposer le sujet
de
OCTOBRE. 1736. 2273
de chaque Epitre , et à en raporter quelques
fragmens . La premiere et la seconde
regardent la décadence du Poëme Dramatique
, et la troisième , qu'on regarde
comme un chef d'oeuvre de l'Art , roule
sur les nouveaux Ouvrages du celebre
Auteur de l'Histoire ancienne des Egyptiens
, & c.
Voici le conmmencement de la
miere de ces trois Epitres .
Oui , cher Brumoy, ton immortel Ouvrage
Va désormais dissiper le nuage
Où parmi nous le Théatre avili ,
Depuis trente ans semble être enseveli ;
Et l'éclairant de ta noble lumiere ,
Lui rendre enfin sa dignité premiere.
De ses débris zelé restaurateur ,
Et chés les Grecs hardi navigateur
Toi seul as sçû dans ta pénible course
De ses beautés nous deterrer la source
Et démêler les détours sinueux
De ce Dédale oblique et tortueux ,
Ouvert jadis par la Seur de Thalie ,
Aux seuls Auteurs du Cid et d'Athalie ;
Mais après eux , hélas ! abandonné
Au goût pervers d'un siecle effeminé ,
Qui ne prenant pour conseil et pour guide
Que les leçons de Tibulle et d'Ovide ,
pre-
Ex
2274 MERCURE DE FRANCE
Et n'estimant dignes d'être aplaudis
Que des Héros par l'amour affadis ,
Nous a produit cette foule incommode
D'Auteurs glacés , qui séduits par la mode ,
N'exposent plus à nos yeux fatigués
Que des Romans en Vers dialogues ;
Et d'un fatras de Rimes accolées ,
Assoisonnant leurs fadeurs ampoulées ,
Semblent vouloir par d'immuables Loix ,
Borner tout l'Art du Théatre François
A commenter dans leurs Scenes dolentes ,
Du doux Quinault les Pandectes galantes,
Mais de ce stile , éflanqué , sans vigueur ,
J'aime encor mieux l'insipide langueur ,
Que l'emphatique et burlesque étalage
D'un faux sublime enté sur l'assemblage
De ces grands mots , clinquant de l'oraison ,
Enfiés de vent et vuides de raison ,
Dont le concours discordant et barbare
N'est qu'un vain bruit , une sotte fanfare ,
Et qui par force et sans choix enrollés ,
Hurlent d'effroi de se voir accouplés.
Ce n'est pourtant que sur ces baliveraes
Qu'un fol Essain d'Euripides modernes ,
Creux au-dedans , boursoufiés au- dehors ,
S'est mis en droit , prodiguant ses accords ,
D'importuner de sa voix imbécille
Et le Théatre et la Cour et la Ville , &c,
Dans
OCTOBRE. 1736. 2275
Dans la seconde Epitre, après un Exorde
d'une trentaine de Vers , adressés à la
Muse de la Comédie, le Poëte s'exprime
ainsi :
Tout Institut , tout Art , toute Police
Subordonnée au pouvoir du caprice ,
Doit être aussi conséquemment pour tous
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la dissemblance extrême ,
A le bien prendre est un foible problême ;
Et , quoi qu'on dise , on n'en sçauroit jamais
Compter que deux ; l'un bon , l'autre mauvais.
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas à pas on arrivee ;
Et le Public que sa bonté prévient ,
Pour quelque temps s'y fixe et s'y maintient ;
Mais éblouis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnuë et nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid
Et préferer le moindre au plus parfait.
En continuant à parler de la Comédie
, l'Auteur poursuit .
De son Génie éteint avec les Graces ,
Il ne restoit ni vestiges ni traces ,
Avant qu'Armand , heureux à tout tenter
Eu entrepris de le ressusciter.
Mais ce Génie alors en son enfance ,
Dans
2276 MERCURE DE FRANCE
Dans son berceau , dépourvû d'assistance ,
Faute d'un Maître habile à l'essayer ,
N'avoit encor apris qu'à bégayer ;
Lorsqu'assisté de Térence et de Plaute ,
Moliere vint , dont la voix ferme et haute
Lui fit d'abord par de justes leçons ,
Articuler et distinguer ses sons.
Bien-tôt après sur ses avis fideles ,
S'aprivoisant avec ces grands modeles ,
Et dans leur lice instruit à s'exercer ,
Il aprit d'eux l'art de les devancer ;
Sous ce grand homme enfin la Comédie
Sçût arriver , justement aplaudie ,
A ce point fixe où l'Art doit aboutir ,
Et dont , sans risque il ne peut plus sortir .
Ce fut alors que la Scene féconde
> Devint l'Ecole et le miroir du Monde
Et que chacun , loin d'en être choqué ,
Fit son plaisir de s'y voir démasqué .
Là le Marquis figuré sans emblême ,
Fut le premier à rire de lui- même ;
Et le Bourgeois aprit , sans nul regret ,
A se moquer de son propre portrait.
Le Sot sçavant , la Docte extravagante ,
La Précieuse et la Prude arrogante ,
Le faux Dévot , l'Avare , le Jaloux ,
Le Médecin , le Malade , enfin tous
Chés
OCTOBRE. 1736. 2277
Chés une Muse en passe- temps fertile ,
Vinrent chercher un passe- temps utile.
Sur la Scene Comique et le mauvais
goût , M. R. s'adressant toujours à Thalie
, s'exprime ainsi :
C'est lui qui masque et déguise en Phébus .
Vos traits naïfs et vos vrais attributs
C'est lui chés qui votre joye ingénuë ,
Languit captive et presque méconnuë ,
Dans ces atours recherchés et fcuris ,
Qui semblent faits pour les seuls Beaux Esprits ,
Et dont tout l'art , qu'en bâillant on admire ,
Arrache à peine un froid et vain sourire ;
Enfin c'est lui qui de voeux vous nourrit ,
Et qui toujours courant après l'esprit ,
De Mallebranche Eleve fanatique ,
Met en crédit ce Jargon dogmatique ,
Ces Argumens , ces doctes Rituels ,
Ces Entretiens fins et spirituels ,
Ces Sentimens que la Muse Tragique ,
Non sans raison , reclame et revendique ,
-Et dans lesquels un Acteur charlatan ,
Du coeur humain nous décrit le Roman , & c.
Loin tout Rimeur enflé de beaux Passages ,
Qui , sur lui seul moulant ses Personnages ,
Veut qu'ils ayent tous autant d'esprit que lui ,
Et ne nous peint que soi - même en autrui , &c. ¿
ᏚᎥ
"
2278 MERCURE DE FRANCE
Si le Génie en nous se fait sentir
Et de prison se prépare à sortir ,
Laissons agir son naturel aimable ,
Sans absorber ce qu'il a d'estimable
Dans une Mer de frivoles langueurs ;
Dans ce fatras de morale sans moeurs
De vérités froides et déplacées ,
De mots nouveaux et de fades pensées ,
Qui font briller tant d'Auteurs importuns ,
Toujours loüés des Connoisseurs communs ,
Et qui pis est , loués par Pendroit même
Qui du bon sens mérite l'anathême.
Car tout Novice , en disant ce qu'il faut ,
Ne croit jamais s'élever assés haut.
C'est en disant ce qu'il ne doit pas dire ,
Qu'il s'éblouit , se délecte , et s'admire ,
Dans ses écarts non moins présomptueux
Qu'un indigent superbe et fastueux
Qui se laissant manquer du nécessaire ,
Du superflu fait son unique affaire.
A nos Auteurs ce n'est point , entre nous ,
L'esprit qui manque ; ils en ont presque tous ;
Mais je voudrois dans ces nouveaux Adeptes
Voir une humeur moins rétive aux preceptes ,
Qui du Théatre ont établi la Loi.
La troisiéme Epitre commence ainsi :
Docte Héritier des Trésors de la Grece ,
Qui
OCTOBRE .
1736. 2279
Qui le premier , par une heureuse adresse ,
Sçûs dans l'Histoire associer le ton
De Thucydide à la voix de Platon ;
Sage Kollin ; quel esprit sympatique
T'a pû guider dans ce siecle critique ,
Pour échaper à tant d'essains divers ,
D'âpres Censeurs qui peuplent l'Univers ?
Toujours croissant de volume en volume ,
Quel bon Génie a dirigé ta plume ?
Par quel bonheur enfin , ou par quel Art
As - tu forcé le volage hazard ,
L'aveugle Erreur , la Chicane insensée
L'Orgueil jaloux , l'Envie interessée ,
De te laisser en pleine sûreté
Jouir vivant de ta posterité ,
•
Et de changer pour toi seul sans mêlanges ,
Leurs cris d'angoisse en concert de louanges ? &c.
J'admire en toi , plus justement épris ,
L'Auteur divin qui parle en tes Ecrits , &c.
Il a voulu montrer par le suffrage
Dont la faveur couronne ton Ouvrage ,
Quelle distance il met entre celui
Qui , comme toi , ne se cherche qu'en lui ,
Et tout Esprit qu'aveugle la fumée ,
De ce grand rien qu'on nomme Renommée ,
Fantôme errant , qui nourri par le bruit ,
Fuit qui le cherche , et cherche qui le fuit . & c,
F Nous
2280 MERCURE DE FRANCE
Nous ne suivrons pas l'Auteur dans
tout ce qu'il expose avec énergie au sujet
de ses Ennemis ; il suffita de rapor
ter cette refléxion pour terminer notre
Extrait.
Un Ennemi , dit un celebre Auteur ,
Est un soigneux et docte Précepteur ;
Fâcheux par fois , mais toujours salutaire ,
Et qui nous sert sans gage ni salaire ;
Dans ses leçons , plus utile cent fois ,
Que ces amis , dont la timide voix
Craint d'éveiller notre esprit qui sommeille ,
Par des accens trop durs à notre oreille,
DESCRIPTION Géographique , Historique
, &c, de l'Empire de la Chine ,
&c, du R. P. du Halde , Jésuite , & c,
A Paris , chés le Mercier , 1735. quatre
volumes in folio.
Les Peintres de Porcelaine ne sont
guéres moins gueux que
les autres Ouvriers
qui travaillent à ces précieux Ou❤
vrages ; ils sont , à la vérité , très- malhabiles
, m'ayant aucun principe , et toute
la science des Peintres Chinois ne
consistant que dans une certaine routine
et dans une imagination assés bornée ,
Il faut pourtant avouer qu'ils ont le talent
de peindre sur la Porcelaine ,
aussi.
bicn
OCTOBRE. 1736. 2281
bien que sur les Eventails et sur les Lanternes
d'une Gaze très - fine, des fleurs , des
animaux et des Paysages qui se font justement
admirer.
Le travail de la Peinture est partagé
dans un même Laboratoire , entre un
grand nombre d'Ouvriers. L'un a soin.
uniquement de former le premier cercle
coloré qu'on voit près des bords de la
Porcelaine ; l'autre trace des fleurs que
peint un troisiéme ; celui - ci est pour pour les
Eaux et les Montagnes , celui - là pour
les Oiseaux et les autres Animaux . Les
figures humaines sont d'ordinaire les plus
maltraitées.
Pour ce qui est des couleurs de la Porcelaine
, il y en a de toutes les sortes. On
n'en voit guere en Europe que de celle
qui est d'un bleu vif sur un fond blanc.
Il est pourtant à croire que nos Marchands
en ont aporté d'autres. Il s'en
trouve dont le fond est semblable à celui
de nos Miroirs ardens ; il y en a d'entierement
rouges , et parmi celles la , les
unes sont d'un rouge à l'huile , Yeon- li
hong ; les autres sont d'un rouge souflé ,
Theoui hong, et sont semées de petits
points , à peu près comme nos Miniatures.
Quand ces deux sortes d'Ouvrages
réussissent dans leur perfection , c'est ce
Fij qui
2282 MERCURE DE FRANCE
qui est assés difficile , ils sont infiniment
estimés et extré nement chers ,
e :
Enfin il y a des Porcelaines où les Paysages
qui y sont peints , se forment du
mêlange de presque toutes les couleurs,
relevées par l'éclat de la doruré . Elles
sont fort belles , si l'on y fait de la dé
pense mais autrement la Porcelaine or
dinaire de cette espece n'est pas comparable
à celle qui est peinte avec le seul
azur , qui se prépare en cette maniere,
On l'enfonce dans le gravier du fourneau
à la profondeur de 6. pouces. On
le laisse ainsi rôtir pendant 24 , heures
et on le réduit en poudre impalpable ,
ainsi que les autres couleurs , non sur
le marbre , mais dans de grands mor
tiers de Porcelaine , dont le fond est
sans Vernis , de même que la tête du
pilon qui sert à broyer. Avant que de
Penterrer on le lave bien et on l'enferme
dans une caisse de Porcelaine bien
luttée & c. on jette de l'eau bouillante
dessus , on l'écume, et on en fait une pâte
fort déliée. L'azur grossier est assés commun
, mais le fin est très rare . On y
est aisément trompé : l'épreuve consiste
à peindre une Porcelaine , et à la faire
cuire. Le beau Tsin , qui est une espece
de violet fort beau, est encore fort rare
et fort cher.
On
OCTOBRE . 1736. 2283
On a essayé de peindre en noir quel
ques Vases de Porcelaine , avec l'encre
la plus fine de la Chine , mais cette tentative
n'a eu aucun succès. Quand la Porcelaine
a été cuite , elle s'est trouvée
blanche. L'action violente du feu dissipe
la couleur et l'empêche de penetrer la
couche de Vernis .
Le Rouge se fait avec de la Couperose
qu'on met au feu dans un Creuset.
Une livre se réduit à 4 onces.
Pour faire le Vert , on mêle une once
de Ceruse en poudre , avec une demi
once de poudre de caillou , et on ajoûte
3. onces, à ce qu'on croit , des Scories les
plus pures du cuivre qu'on a battu . Le
Vert préparé devient la matrice du Violet
, en y ajoutant une dose de Blanc.
On met plus de Vert préparé , à proportion
qu'on veut le Violet plus foncé.
Le Jaune se fait en prenant 7. Dragines
de Blanc préparé auxquelles on ajoute
3. Dragmes de Rouge couperosé.
Toutes ces Couleurs apliquées sur la
Porcelaine , déja cuite , après avoir été
huilée , ne paroissent vertes , violettes ,
jaunes ou rouges , qu'après la seconde
cuisson . Ces Couleurs s'apliquent avec
Ja Ceruse , le Salpêtre et la Couperose.
Le Rouge à l'huile se fait de la grenaille
Fiij
de
2284 MERCURE DE FRANCE
de cuivre rouge et de la poudre d'une
certaine pierre ou caillou , qui tire un
peu sur le rouge ; on broye le tout dans
un mortier , en y mêlant de l'urine d'un
jeune homme &c. On aplique cette
mixtion sur la Porcelaine , lorsqu'elle
n'est pas encore cuite , et on ne lui donne
point d'autre Vernis. Il faut seulement
prendre garde que durant la cuite , la
couleur rouge ne coule point au bas du
Vase. On assure que quand on veut don
ner ce rouge à la Porcelaine , on ne se
sert point de Pe tun tse , pour la former ,
mais qu'en sa place on employe avec
le Kao lin , de la terre jaune , préparée
de la même maniere que le Pe tun ise.
L'autre espece de Rouge souflé se fait
avec du Rouge tout préparé ; on prend
un tuyau , dont une des ouvertures est
couverte d'une gaze fort serrée : on apli
que doucement le bas du tuyau sur la
couleur dont la gaze se charge , après
quoi , on soufle dans le tuyau contre la
Porcelaine , qui se trouve ensuite toute
semée de petits points rouges Cerre sorte
de Porcelaine est encore plus chere et
plus rare que la précédente , parce que
l'exécution en est plus difficile , si l'on
veut garder toutes les proportions requises.
On
OCTOBRE. 1736. 228
le Rou-
On soufle le Bleu de même que
ge contre la Porcelaine , et il est beau
coup plus aisé d'y réussir. Les Ouvriers
conviennent , que si l'on ne plaignoit
pas la dépense , on pouroit de même
soufler de l'or et de l'argent sur de la
Porcelaine , dont le fond seroit noir ou
bleu ; c'est - à- dire , y répandre par tout
également une espece de pluye d'or , ou
d'argent. Cette sorte de Porcelaine qui
seroit d'un goût nouveau , ne laisseroit
pas de plaire.
>
On soufle aussi quelquefois le Vernis
: il y a quelque temps qu'on fit pour
l'Empereur des Ouvrages si fins et si déliés
, qu'on les mettoit sur du coton
parce qu'on ne pouvoit manier des piéces
si délicates , sans s'exposer à les rompre
; et comme il n'étoit pas possible de
les plonger dans le Vernis , parce qu'il
eut fallu les toucher de la main , on
soufloit le Vernis , et on en couvroit
entierement la Porcelaine .
Comme les Couleurs , si on les apliquoit
trop épaisses , ne manqueroient pas
de produire des inégalités sur la Porcelaine
, on a soin de temps en temps de
tremper d'une main legere le pinceau
dans l'eau , et ensuite dans la Couleur
dont on veut peindre.
Fiiij
La
2286 MERCURE DE FRANCE
La Porcelaine noire a aussi son prix
et sa beauté. Ce Noir est plombé , semblable
à celui de nos Miroirs ardens
l'or qu'on y met , lui donne un nouvel
agrément.
On fait à la Chine une autre espece
de Porcelaine qui est toute percée à our
en forme de découpure. Au milieu est
une coupe propre à contenir la Liqueur ,
qui ne fait qu'un corps avec la décou
pure .
On en voit d'autres , où des Dames
Chinoises et Tartares sont peintes au naturel
: la draperie , le teint et les traits du
visage, tout y est recherché ; de loin, on
prend ces Ouvrages pour de l'Email .
:
Quand on ne donne point d'autre huile
à la Porcelaine , que celle qui se fait
de cailloux blancs , cette Porcelaine devient
d'une espece particuliere , qu'on
apelle Tsoni Ki : elle est toute marbrée
et coupée en tous les sens d'une infinité
de veines de loin on la prendroit
pour de la Porcelaine brisée , dont toutes
les piéces demeurent en leur place ;
c'est comme un Ouvrage à la Mosaïque.
La couleur que donne certe huile , est
d'un blanc un peu cendré . Si la Porcelaine
est toute azurée , et qu'on lui donne
cette huile , elle paroîtra également
coupée
OCTOBRE. 1736. 2287
coupée et marbrée , lorsque la couleur
sera seche.
Il y a une espece de Porcelaine qui a
paru dans ces derniers temps , et qui est
devenue à la mode : sa couleur tire sur
Polive ; le Tsoui- yeou , qui est une huile
de caillou , y fait apercevoir quantité
de petites veines quand on l'aplique
seule, la Porcelaine est fragile, et n'a pas
de son, quand on la frape ; mais quand
on l'a mêlé avec les autres Vernis , elle
est coupée de veines , elle raisonne , et
n'est pas plus fragile que la Porcelaine
ordinaire.
On raporte une autre piéce de Porcelaine,
qu'on nomme Tao pien ou transmutation
. Cette transmutation se fait
dans le fourneaur , et est causée ou par
le défaut , ou par l'excès de chaleur , ou
bien par d'autres causes , qu'il n'est pas
facile de conjecturer . Cette piéce qui n'a
pas réussi selon l'idée de l'Ouvrier , et
qui est l'effet du pur' hazard , n'en est
pas moins belle ni moins estimée . L'Ouvrier
avoit dessein de faire des Vases de
rouge souflé : cent pieces furent entierement
perdues : celle dont ' je parle , sortit
du fourneau , semblable à une espece
d'Agathe . Si l'on vouloit courir les ris
ques , et faire les frais de differentes
Fv épreuves
2288 MERCURE DE FRANCE
épreuves , on découvriroit à la fin l'art
de faire ce que le hazard a produit une
seule fois. C'est ainsi qu'on s'est avisé
de faire de la Porcelaine d'un noir éclatant
, qu'on apelle On King. Le caprice
du fourneau a déterminé à cette recherche
, et on y a réussi .
Il n'y a point tant de travail qu'on
pouroit se l'imaginer aux Porcelaines
sur lesquelles on voit en relief des
Fleurs , des Dragons et semblables choses .
On les trace d'abord avec le burin sur
le corps du Vase , on fait au pourtour
de legeres entaillutes , qui donnent quel
que relief, après quoi , on donne le Vernis.
Les Chinois avoient l'art autrefois de
peindre sur les côtés d'une Porcelaine ,
des Poissons et autres Animaux , qu'on
n'apercevoit que lorsque la Porcelaine
étoit remplie de quelque Liqueur.
On brûle communément jusqu'à 180
charges de gros bois pour une fournée
de Porcelaine , & c. Si on entroit ici dans
un plus grand détail , on seroit encore
moins surpris de voir la Porcelaine si
chere en Europe ; d'autant plus qu'il est
assés rare qu'une fournée réussisse entierement
; il arrive même quelquefois
qu'elle est toute , perdue.
On
OCTOBRE . 1736. 2289
On a fait divers instrumens de Musique
en Porcelaine ; ceux auxquels on
réussit le mieux , sont les Flutes douces ,
les Flageolets , et un autre instrument
composé de diverses petites plaques rondes
, un peu concaves, dont chacune rend
un son particulier . On en suspend 9 dans
une bordure à divers étages , qu'on tou
che avec des baguettes comme le Timpanon
, &c.
On a vû exécuter en Porcelaine des
Urnes hautes de 3. pieds et plus , sans
le couvercle , élevé en piramide de la
hauteur d'un pied . Ces grands morceaux
sont de 3. piéces raportées et réunies
ensemble avec tant d'art et de propreté ,
qu'on ne sçauroit trouver l'endroit de la
réunion mais il y a beaucoup de risque
dans l'entreprise de ces grands Ouvrages
, car de cent , il n'en réussit pas dix.
On réussit plus aisément et plus heureusement
dans les Grotesques , dans les
Animaux comme les Canards , Tortuës
, & c.
:
,
On fait beaucoup de Statues de la célébre
Déesse Konan in , qu'on représente
tenant un enfant entre ses bras . Elle est
invoquée par les femmes stériles.
Il y a une espece de Porcelaine , dont
l'exécution est très- difficile , et par conse-
F vj quent
2290 MERCURE DE FRANCE
quent très- rare. Le corps en est extrêmement
delié et la surface fort unie
aussi - bien que le dedans : cependant on
y voit des moulures gravées , des Fleurs
et autres ornemens.
Les plaques de Porcelaine , pour servir
de tables , ne peuvent avoir que 12. ou
15 pouces tout au plus de diametre .
II y a une espece de Porcelaine couleur
de vert de mer , qui passe pour une
des plus anciennes , et qui est sujette à
être contrefaite Elle ne sonne point et
ne fait aucun bourdonnement à l'oreille .
La bonne Porcelaine a un son clair
comme le verre , ce qui marque une constitution
de parties à peu près sembl..bles ;
si le verre se taille avec le diamant , on
se sert aussi du diamant pour réunir ensemble
et coudre , en quelque sorte , des
pieces de Porcelaine cassée : c'est même
un métier à la Chine on y voit des Ouvriers
uniquement occupés à remettre
dans leurs places des piéces brisées ; ils
se servent du diamant comme d'une
éguille , pour faire des petits trous au
coros de la Porcelaine , où ils entrelassent
: un fil de léton très délié , et par - là ils
metrent la Porcelaine en état de servir
sans qu'on s'aperçoive presque de l'endroit
où elle a été cassée,
Nous
OCTOBRE. 1736. 2297
Nous renvoyons au Livre même pour
les Curieux et les Amateurs de la Por
celaine , qui souhaiteront de plus amples
instructions . On peut voir encore
dans le Mercure de Fevrier 1731. page
329 , quelque chose sur cette matiere ,
qui poura satisfaire.
PLANS des principales Places de Guerre
et Villes maritimes Frontieres du Roïaume
de France distingués par Départe
mens , Gouvernemens Generaux et Particuliers
des Provinces avec les Officiers
Generaux et Principaux qui v commandent
en Chef pour le Koy et dans
la Nouvelle France en Amérique , ensemble
les Officiers des Etars Majors de
ees Places , et des autres Villes intérieures
du Royaume , au premier Juiller 1735.
gravés dans la Carte generale de la Monarchie
et du Militaire de France , de
tous les temps . Presentés au Roy par M.
te Man de la Jaisse de l'Ordre de S. Lazare
le prix est de 4. liv . broché , A
Paris , ch's Dilot , Quay des Augustins ,
Quillan , Tuë Galande , et Nully , au Pa
lais. 1736. in zz de 268 . de 268. pages.
Ce Livre portatif et d'une forme commode
, contient les Plans des principales
Places de Guerre et Villes maritiuesi
frontieres
2292 MERCURE DE FRANCE
frontieres du Royaume , gravés dans la
Carte generale de la Monarchie et du
Militaire de France , que nous avons fait
connoître lorsqu'elle parut en 1733. Il
renferme les Plans de 112. Places , com
pris l'Hôtel Royal des Invalides , distingués
par Départemens generaux et
particuliers des Provinces , leurs longitudes
et latitudes , leurs distances les
unes des autres et de Paris , suivant
les lieuës vulgaires de chaque Province,
leurs Armoiries et leurs descriptions ,
tant anciennes que modernes , avec les
noms et qualités des Gouverneurs et Lieutenans
Generaux , et des Lieutenans de Koi,
Sénéchaux et grands Baillifs d'Epées des
Provinces. Ensemble les Officiers des
Etats Majors de chaque Ville , Fort et
Château du Royaume , et de la Nouvelle
France , ou Amérique Septentrionale
et Meridionale , ainsi qu'ils existent
au premier Juillet 1736. afin de rendre
plus facile lidée generale des Gouver
nemens Generaux , et des Places fortes
de France avec leurs . Gouverneurs ,
Commandans et Officiers Majors.
>
On ne doute pas que les détails exacts
de ce Livre ne le fassent rechercher du
Public , et plus encore des Militaires.
Il conviendra avec le suplément de la
Carte
OCTOBRE. 1736. 2293
Carte generale des Troupes de France
que
l'Auteur donne tous les ans : Il sera
renouvellé de même à l'occasion des mu
tations des Officiers Generaux et des
Officiers des Places , sous le titre de Suplément
du Livre des Plans militaires ,
qui sera augmenté en 1737. des Garnisons
ordinaires ou Compagnies de
Gardes à pied et à cheval , attachées aux
Gouverneurs et aux Lieutenans Generaux
des Provinces .
La Carte generale de la Monarchie
et du Militaire de France , ancien et
moderne , avec les Suplémens annuels
se débitera toujours à un prix raisonnable
, chés l'Auteur , rue et près la Fontaine
de Richelieu , à Paris , reliée en
veau , en veslin verd , en brochure , ou
montée sur gorge de 7. pieds en quarré ,
et même en vingt une feuilles séparées ,
gravées en taille - douce .
PANEGTRIQUE DE S. LOUIS ,
prononcé dans la Chapelle du Louvre , en
présence deMrs del'Académie Françoise,
le 25. Août. 1736. par M. l'Ab . Billiard,
Docteur en Théologie, Prédicateur du Roy,
et Aun onier ordinaire du Roy de Pologne.
L est difficile de rien dire de nouveau sur un
ISujet aussi rebatt. Depuis & etablissement de
l'Académie Françoise , les Prédicateurs les plus
fameux
2294 MERCURE DE FRANCE
fameux ont toujours brigué de paroître devant
un Corps si respectable , comme devant le véri
table Tribunal de l'Eloquence , mais pour ne
pas copier ceux qui les premiers avoient été
chargés du Panégyrique de saint Louis , il me
suffira de dire que les uns attentifs à semer
dans leurs Discours toutes les fleurs de l'Eloquence
, ont fait une Piece purement Acas
démique , les autres plus occupés du merveilleur
que du vrai , ont donné dans des écarts qui tiennent
plus de la nature de l'Ode que d'un Discours
Chrétien , où une éloquence sage doit être roujours
dominée par la raison.C'est le caractere du
Discours de M. l'Abbé Billiard , au jugement
qu'en a porté M. Thiery , Professeur en Sorbonne
et Censeur Royal. Une Eloquence sage que la
raison domine , du il m'a paru faire le caracters
de la Piece; les aplaudissemens qu'elle a recús lors
qu'elle a été prononcée , lui promettent les suffrages
du Public Après l'Api obation d'un și bon Juge,
je pourois me dispenser de faire l'extraut du Sermon
, mais le Public me sçauroit mauvais gré de
l'en priver d'aurant plus que le Prédicateur n'a
fait tirer qu'un peti nombre d'Exemplaires , pour
satisfaire seulement à l'empressement de ses amis.
Magnificentiam sanctitatis tua loquentur , et
gloriam magnificentia regni tui. Les Nations par
leront de la magnificence de votre sainteté et de
la gloire éclarante de votre Regne . Ps. 144 .
M. l'Abbe Billard apres avoir exposé au com.
mencem nt de son Eror e la fficulté d'allier la
Royauté avec la sainteté , dit qu'i n'y a que la
Religion de Jesus- Christ qui ait cet avantage.
Elle fait des Heros , dit il , ont la valeur n'a
rien de contraire à la sainte , elle fait des
Saints dont la pieté soutient et éleve la valeur
C
» des
OCTOBRE. 1736. 2295
des Héros ; en un mot elle fait les Rois véri-
» tablement grands , essentiellement glorieux ,
parce que cette grandeur et cette gloire sont
une émanation de celle de Dieu même , qui
fait éclater ses merveilles et sa magnificence
dans ses Saints . Magnificentiam , &c.
Après avoir fait Paplication de son Texte à
S. Louis , il ajoûte : » J'abuserois de mon ministere
, Mrs , si , ébloui d'une grandeur pure-
" ment guerriere et politique , je n'étalois à vos
"9 yeux que des Batailles données , des Combats
glorieux des Provinces soumises , des Ennemis
vaincus ; ce seroit élever des vertus qui
» n'éclatent que par la désolation de l'Univers ,
» des vertus qui ne se nourrissent que de sang et
» de larmes , et qui , considérées , précisément
» en elles - mêmes , n'acquierent aucun mérite
» pour le Ciel ; mais je ne dois pas aussi , touché
d'une conduite toute sainte dans un état ,
ce semble , toute contaire à la sainteté , faire
disparoître le grand Roy, pour ne vous mon→
trer que le grand Saint je ferois tort à sa valeur
, si je n'élevois que sa pieté , admirable
également par ses vertus guerrieres et par ses
s, vertus héroïques, Louis IX fut un grand Roy
toujours occupé du soin de son salut , sans
négliger le soin et la gloire de son Royaume;
en sorte que d'un Héros politique et d'un Héros
» Chrétien , il s'est formé un très - grand Saint.
»Ne séparons donc point dans son Eloge ,
» Mrs , ce qui ne fut jamais séparé dans sa con-
» duite. Admirons dans sa personne la perfection
du Christianisme réunie avec ce que lo
Monde estime de plus grand et de plus glo-
و د
33
55
rieux .
» Saint Louis modele de sainteté , S. Louis
» modele
2296 MERCURE DE FRANCE
modele de gloire , c'est l'idée la plus haute et
la plus naturelle sous laquelle le Prédicateur
puisse faire envisager S. Louis , puisqu'elle renferme
toutes les qualités qui forment le grand
Roy, et toutes les vertus qui font le grand saint,
La pieté et la justice sont les deux sou- divisions
de la premiere partie . La matiere est abondante
, et l'Orateur ne peut être embarrassé que
du choix. M. l'Abbé Billiard , après avoir dir que
P'éducation Chrétienne que la Reine Blanche
donna à son fils , fit fructifier les premieres se
mences de pieté que Dieu avoit versées dans son
ame , ajoûte que S Louis comprit de bonne
heure qu'il devoit bien plus à l'eau sainte ,
dont la fécondité spirituelle l'avoit rendu En-
» fant de Dieu et de l'Eglise , qu'au Sang Koyal
qui le faisoit le Monarque et le Pere d'un grand
Peuple , et que renonçant dès - lors aux Titres
distingués et aux qualités magnifiques que sa
" grandeur et ses victoires auroient rendus légitimes
, il résolut de ne porter jamais que le
" nom du Lieu qui lui rapelloit les voeux de son
" Baptême , et non la gloire de sa Naissance.
"
" Louis étoit jeune , il étoit Roy , que d'attraits
pour en faire un grand pécheur , à la
» Cour , où tout conspire contre l'innocence ,
où les passions sont continuellement remuées
ง ว
»
n
" par les objets à la Cour , le séjour du luxe
et de la molesse , le Théatre de la vanité , le
siege de la volupté et des plaisirs ! Ce fut dans
ce lieu même tout rempli d'écueils , qu'il se
» rendit maître de ses désirs ; ce fut au milieu de
cette Mer orageuse qu'il conserva le calme
de sa conscience ... Combien de fois , ajoûtet'il
, le vit on paroître aux yeux du monde
" revétu de la Pourpre Royale , tandis que cette
39
"
Pourpre
OCTOBRE . 1736. 1297
Pourpre couvroit la haire et le cilice? Pauvres de
J.C.vous fûtes toujours les objets de ses plus tendres
et de ses plus chers empressemens. On vit ce
S. Roy se dérober à sa dignité et s'abaisser pour
leur rendre tous les devoirs d'une charité chrétienne
, d'une charité fervente , d'une charité héoïque
. M. l'Ab . Billiard , en Orateur habile et qui
ne veut point blesser la délicatesse de ses Audieurs,
suprime ici des détails où les Historiens de
5. Louis sont entrés , et il se borne à dire que toute
espece d'infirmité humaine trouva dans ses
mains , dans son coeur , dans ses trésors , des secours
, des consolations , des ressources : » Et
comme si son zele se fût trouvé resserré entre
» les Peuples que les temps lui rendoient présens,
il porta sa compassion jusques sur les malheureux
qui n'étoient pas encore ; il bârit des
retraites pour les veuves ›
pour les orphelins ,
→ pour les aveugles ; il établit des aziles pour les
Pelerins , et fonda des Hôpitaux pour préparer
aux Malades qui seroient après lui , tout genre
» de soulagement et d'assistange .
و د
Je ne puis suprimer le trait de Morale qu'l
met à la suite de ce détail » Vous m'entendez ,
» dit - il , ames lâches , à qui le peché pese moins
que la pénitence ; ames tiedes , que Dieu rejette
de sa bouche , et qui pensez toujours
"avoir assés fait pour votre salut ; ames du-
» res , qui n'êtes point touchées des plaintes
» et des gémissemens de ceux qui souffrent , et
qui fuyez jusqu'à l'idée de la douleur et de la
» pauvreté j'en ai dit assés pour confondre vo-
» tre lâcheté , votre tiedeur et votre barbarie.
» Instruisez- vous maintenant,Juges de la Terre et
» fixez vous sur un Roy qui fut le modele de la
justice.
ל כ
"
Jo
2298 MERCURE DE FRANCE
20
Je passe sous silence tous les Jugemens que
notre saint Roy renait dans sa Cour avec inté
grité , sans exception des services , des rangs et
des personnes , et même aux dépens de ses propres
interêts ,, pour vous le représenter au milieu
des Bois de Vincennes. Pour ne pas cacher
plus long- temps à vos yeux , dit l'éloquent
» Prédicateur , un Spectacle digne , tout à la
fois , du Ciel et de la Terre , je vous rapelle ,
Mrs , ce saint Roy au milieu d'une Forêt , où
» il sacrifioit son propre repos à celui de ses Su
jets ; dans ce lieu champêtre il dressa mille
fois un Tribunal de Justice ; et dépouilé de
» la Majesté qui intimide , et de l'apareil pom-
» peux qui écarte les Peuples , il écoutoit attentivement
les petits et les grands , le riche et le
» pauvre , et pesant dans la balance les droits er
» les plaintes , ies griefs et les moyens , il pu
» nissoit le coupable , il protegeoit l'innocent ;
Roy , Juge et Pere tout ensemble , il pronon
çoit souverainement avec autant de misericor
» de que d'équité. ....
» L'esprit d'équité que vous avez admiré dans
ses Jugemens , regioit les désirs et les Actes
» d'un si grand Prince. M'en croiriés- vous , Mrs,
si je n'avois l'Histoire pour garant. Louis
» gémit plus d'une fois sur la misere de ses Su❤
» jets et s'épuisa pour leur soulagement ... S'il
parcourt son Royaume , un des Prélats de sa
Maison préside à la réparation des domma
ges qu'une Cour nombreuse cause presque né
cessairement dans la route,et fait rentrer, si j'ose
m'exprimer ainsi , dans les veines du particulier
la moindre goute du sang qui en a été tiré. M.
l'Abbé Billiard dit que S. Louis pouvoit s'apliquer
ces paroles de Job : Je n'ai point affligé l'a-
We
OCTOBRE. 1736. 2299
me de mes Laboureurs , je n'ai point couvert de
deuil la face de leurs Campagnes je n'ai point
forcé les Terres de mes Sujets à crier vengeance
contre ma dureté ; leurs sillons n'ont point été inondés
de leurs larmes, et mes Peuples n'ont point gémi
sous la tyrannie. Et il ajoûte . Nous vous en rendons
graces , Ô mon Dieu . Ces siecles heureux
se raprochent et se renouvellent . Nous jouissons
paisiblement de nos biens et de nos fortunes';
Naboth n'est point troublé dans la Vigne de ses
Peres, Votre bras puissant protege pour nous un
Roy pieux et équitable ; vous en avez formé les
traits sur ceux du Monarque que je loue , comme
vous perpetuez en lui le Sang de ce Prince.
Je n'ai pas besoin de faire sentir le mérite et la
justesse de cette aplication .
Dans la seconde Partie , l'Orateur décrit avec
éloquence toutes les merveilles que la sagesse et
la valeur de S. Louis opérerent . Je suprime à
regret toutes les beautés qu'elle renferme , pour
ne raporter que le trait qui regarde la Cour de
Rome et celui des Croisades, Ces pieuses guerres
ont toujours été l'écueil des Panégyristes de
S. Louis , et elles font la principale gloire de M.
l'Abbé Billiard. Le Lecteur sera à portée d'en juger
après que j'aurai raporté de quelle façon S.
Louis réprima les entreprises contre les droits de
sa Couronne.
>> Quelle main,fût - elle sacrée, osa jamais toucher
» à sa Couronne ! Rome , dont il respectoit les
» Oracles en matiere de Religion , le trouvoit
s ferme , infléxible , inébranlable , lorsqu'il s'agissoit
de conserver les droits du Diadême ; il
les soutint en Roy et en Fils aîné de l'Eglise ,
montrant en qualité de Souverain , qu'il ne
reconnoissoit point de Supérieur sur la Terre
≫ er
2300 MERCURE DE FRANCE
. د
"
» et qu'il ne dépendoit que de Dieu ; toujours
prêt , en qualité de Fils aîné de l'Eglise , àl'é
» couter , à l'honorer comme sa Mere , à faire
» respecter ses Décisions , séparant ainsi avec
>> discernement les interêts de la Religion d'avec
» les interêts de l'Etat. Louis refuse dans le mê
» me esprit l'investiture de l'Empire , que lui
> offroit le Souverain Pontife ; il répond avec
» une noble fierté , qu'il n'apartient qu'à Dieu
de disposer des Sceptres et des Couronnes , et
que comme la Puissance temporelle ne doit
>> pas toucher à l'Autel , la Puissance Spirituelle
➜ɔ ne doit pas toucher au Trône.
Que d'éloquence dans le Portrait que P'Ora
teur fait des désordres qui regnoient dans tous
les Membres de l'Etat , et des moyens que saint
Louis employa pour rétablir le bon ordre ! que
de feu dans la description du combat de Taille
bourg ! Mais les bornes d'un Extrait m'obligent
de suprimer des beautés pour faire place à de
plus grandes beautés.
Je ne hazarderai point une simple conjectu-
» re, Mrs , dit M. l'Abbé Billiard , en parlant des
Croisades, ce fut du noble fond d'un héroisme
» tout Chrétien que s'éleva dans saint Louis le
dessein d'attaquer sous l'Etendart de la Croix,
des Nations infidelles ; il avoit vaincu pour sa
gloire et pour le repos de ses Sujets ; ses Etats
étoient florissans et tranquilles , la pieté y regnoit
, la licence y étoit décriée , la justice et
la paix y étoient la source de la sûreté et de
so l'abondance ; mais l'Arche du Seigneur étoit
»dans la puissance des Philistins , le Mabométan
possedoit le premier héritage du Christia
» nisme ; Jérusalem étoit en proye à l'abomination
et à l'impieté; j'entends la voix du Princ
&C que
OCTOBRE . 1736. 2301
59
30
» que le zele de la gloire de Dieu dévore ; Ré
pandez , Seigneur , s'écrie - t'il comme le Prophete
, répandez votre colere sur des Nations qui
» ne vous connoissent pont , sur des Royaumes qui
" n'invoquent pas votre Nom ? Rendez moi l'instrument
de vos vengeances , je verserai mon sang
» pour la conquête de ces Lieux, où vous nous avez
» rachetés par le vôtre.
"
"
"
30
Le simple apareil d'une execution aussi sainte
que glorieuse , me frape , Mrs : on voit nos
Villes Maritimes remplies de ces nobles Croi
,, sés , qui sont animés par l'exemple du Héros.
L'entrée de nos Ports est fermée à tous les
Navires , mille voiles couvrent la surface de la
Mer ; Louis s'embarque , et les risques d'une
longue navigation ne l'empêchent pas d'afronter
de plus grands périls devant Damiete.
» Oui , Mrs , d'afronter ; comment exprimer ce
courage audacieux , avec lequel , encore loin
?? du rivage , se jettant dans les flots , il arrive à
l'Ennemi , rompe les rangs les plus serrés des
Infideles , les pousse , les suit , lesrenverse
étend sur la poussiere ceux que son bras peut
atteindre , porte par tout l'effroi et le carna-
,, ge, se rend maître de la Capitale de l'Egypte ,
» et se fraye le chemin aux plus vastes conquê-
» tes Arrêtez , Prince magnanime ; ce n'est
› plus sur les Ennemis de son nom , c'est sur
vous même que le Seigneur demande de nouveaux
triomphes ; je veux vous envisager dans
» le haut point de votre gloire.
"
"
33
∞
و ر
•
Non , Messieurs , le Fort d'Israël ne tombera
point , au milieu de ses chaînes je le trouve plus
majestueux, plus intrépide que sur son Trône :
il adore la main du Tout- puissant qui l'humilic
; mais il conserve toute sa fermeté, toute
a sa
2302 MERCURE DE FRANCE
» sa dignité , toute sa grandeur , méprisant les
> insultes et ne craignant point les tourmens,
» Ce n'est pas tout , Messieurs , il force les Barbares
qui Penvironnent à changer leur ferocié
➜ en respect ; il leur donne la loi dans sa prison
» même ; des hommes cruels qui vinnent de
» tremper leurs mains dans le sang de leur
» Souverain , veulent devenir les sujets de Louis;
כ
5
victoire d'autant plus marquée qu'il ne la doit
» qu'à l'heroïsme de sa vertu , et au spectacle de
» Religion qu'il donne jusque dans les fers .
» La Fiance revoit enfin son Roy mais il
ne semble y revenir que pour y laisser des
» monumens de cette captivité qui avoit accry
» gloire , et dont le souvenir nourrissoit si delicieusement
sa picté . Toujours occupé de l'opression
dans laquelle les Chrétiens gémissent
sous la tyrannie des Infideles , mediant de
» nouveau d'être leur liberateur , l'image de seș
disgraces passées ne sert qu'à rallumer son
zele : il repasse les mers , Cartage est prise la
>> Croix
55
"
23
est arborée jusques sur les murs de
» Tunis les Barbares sont effrayés jusqu'au
fond de l'Afrique.... Ah , Mrs. qu'est - ce qui
» suspend mon recit sur les conquêtes de ce
Héros ! Qu'est- ce qui arrête son ardeur guer
riere , et lui arrache de la main des arines victorieuses
?.... O protondeur du Dieu ces Batailles
! la contagion saisit ce Prince que tou
tes les forces de Mahomet n'ont pû repousser.
Vous marcherez , dit autrefois le Seigneur à
» Moyse , vous marcherez vers la Terre pro-
> mise vous en aprocherez en vainqueur ,
Vous la verrez du haut de la montagne , er
→ vous mourrez sans y entrer. Oü , Mis. com-
»me Moyse , notre Saint Roy a fourni sa no-
,
>>ble
OCTOBRE. 1736. 2203
;
ble carriere ; il meurt presque à la vûë de la
Terre Sainte et son epée qui alloit venger
» le Christianisme , ne sert plus qu'à décorer son
>> cercueil.
L'adresse avec laquelle M. l'Abbé Billiard
amene l'eloge du Roy , et le parallèle qu'il fait
de son Regne avec celui de S. Louis , ne sont
pas moms ingenieux . Nous ne sommes pas
ɔɔnés , Mrs. ait- il , pour regir des Empires ;
mais nous devons faire regner comme lui dans
nos coeurs des sentimens humbles , des sentiɔɔ
mens de pieté , de justice , &c. Il est vrai que
» ce saint Roy est un modele déja eloigné pour
nous par la révolution des tems , mais dans
» sa face même , les exemples vivans de la vertu
a comme de la grandeur ne nous manquent pas ;
*
portons nos yeux sur l'Auguste Monarque
qui rempli aujourd'hui le Tiône de Louis IX.
ɔɔ même picté , même moderation , même es-
>> prit de justice , mème élevation d'ame , mê-
» me prudence , mêin : sagesse , les deux Mo-
» uarques se ressemblent. Et vous - mêmes Mes-
30 sieurs qui êtes les dispensateurs legumes
de la gloire , et qui connoissez si bien les differences
les plus délicates , et les moindres degrés
qui séparent le mérite et le mérite , le
grand homme et le grand homme , vous les
pon iniez tous deux av c les mêmes traits . Un
Regne deja rempli des plus grands évenemens ,
une guerre qui fait tant d'honneur au Tiône
» et à la Nation ; une Paix dont nous allons re-
> Cutiir les plus beaux fruits ; une Reine for-
39
mee par les mains même du Tout - puissant
» dans le sein de la pieté et de la Religion , qui
fait les délices du Monarque , et qui attire
* tant de bénedictions sur les Peuples. Ou Mrs.
32
Mrs del'Académie. ǝ vous
2304 MERCURE DE FRANCE
vous le direz à la postérité , que le spectacle
» ne fut pas plus beau sous S. Louis , ci que le
ciel regarda les deux Princes avec la même
» complaisance. Dans quel baut rang vos Ouvrages
immortels ne placeront ils pas ce grand
Ministre , l'homme de tous les talens , et de
toutes les vertus ; ce vrai Pere de l'Etat , qui
s'eft régeneré dans les Conseils , si j'ose m’exprimer
ainsi , pour y perpetuer sa sagesse , et
assurer invariablement à cette Monarchie sa
félicité et sa grandeur .
Rien de plus délicat que ces éloges. Enfin le
Discours de M. l'Abbé Billiard est rempli d'une
éloquence chrétienne , soutenue de toutes les
graces du stile ; et on peut dire qu'il a parfaitement
soutenu la gloire qu'il s'est déja acquise
par les Sermons qu'il a prêchés devant le Roy ,
et devant l'Assemblée du Clergé.
LE TRIOMPHE de l'Amour & de l'Himenée ,
ou le Feu de joye élevé par les soins de Mrs. les
Consul , Directeurs , et Procureur- Syndic en
exercice de Charleville , et tiré sur la Place Ducale
pour la Naissance de S. A. S. Monseigneur
le Prince de Condé. A Charleville , de l'Impri
merie de Pierre Thesin , Imprimeur et Libraire
ordinaire de S. A. S. 1736. Brochure in
12. pages.
4. de
A la fin de cet Imprimé sont quelques Devi
ses et Emblêmes composés à l'occasion de la
Fête. Nous en raporterons ici quelques-uns.
Un Soleil levant.
GAUDIA SPIMQUE PARIT.
Que cet Astre en naissant nous promet de beaut
jours , Par
OCTOBRE. 1736. 2305
Par les présages qu'il nous donne !
Il doit être , en suivant son cours ,
Et la joye , et l'espoir, France, de ta Couronne .
Un Lys sortant de la tige d'un plus grand.
HUIC DET DEUS INCREMENTUM.
Qu'il croisse en valeur , en vertus .
Que la bonté du Ciel tendrement le conserve ,
Qu'il égale César , qu'il surpasse Titus ;
Et que sur lui soient répandus
Les dons qu'à ses Héros sa puissance réserve .
Mars tenant d'une main les Armes du Prin
ce , qu'il montre de l'autre aux Drapeaux
du Régiment de Condé.
Hoc DUCE VINCET IS.
Dans le Prince qui vient de naître
Reconnoissez , redoutables Guerriers ,
Et votre Prince et votre Maître ;
sçaura dans son temps jusqu'aux moindres
sentiers
Qui menent à la gloire ;
Sous lui Mars vous promet des moissons de
Lauriers ;
Sous lui vous vaincrez tout, et même la Victoire.
Un Croissant.
CRESCAM UT PROSIM.
Que je croisse , Seigneur , exaucez mes souhaits
Gij
Pour
2306 MERCURE DE FRANCE
Pour être utile à ma Patrie..
Faites qu'il ne s'écoule aucun jour de ma vie ,
Sans les compter par mes Bienfaits .
Montalant , Libraire , Quay des Augustins ,
donne avis aŭ Public , qu'il vend le sixième Volume
des Cérémonies Religieuses des Peupies
Orientaux , avec les Figures de Picart . On trouve
aussi chés lui des Exemplaires entiers du même
Ouvrage en grand et petit Papier , et Volu
mes séparés .
Nous croyons faire plaisir au Public , en
lui donnant avis que M. Campra , Maître de
Musique de la Chapelle du Roy , si connu par
les excellens Ouvrages qu'il a donnés au Public,
er en tout genre , fait graver actuellement son
premier Livre de Motets ou Pleaumes qu'il a
composés pour la Chapelle du Roy. Cet Ouvrage
sera fini dans le courant de l'année , et
donné au Public le premier jour de l'année prochaine.
On le trouvera à Paris chés M. de la
Croix , Maitre de Musique de la Ste Chapelle dans
La Cour du Palais ; chés la Veuve Boivin , ruë
$. Honoré , à la Regle d'or , et chés le Sieur le
Clerc , rue du Roulle , à la Croix d'or.
PROGRAMME de l'Académie Royale des Belles
Lettres de Marseille.
L'Académie auroit souhaité cette année avoir
plus d'une Couronne à adjuger . Tous les Ouvrages
que le Recueil imprimé contient , ont eu des
suffrages pour le prix . Les deux premiers en ont
partagé la pluralité . Le sort a décidé seul du
rang qu'ils tiennent dans ce Recueil ; ils partageront
le prix et la gloire,
L'Auteu
OCTOBRE. 1736. 2307
L'Auteur du premier de ces Discours , est
M. l'Abbé Moutte , Chanoine de l'Eglise de
Pertuis , qui a déja remporté deux fois le Prix de
l'Eloquence .
L'Auteur du second Discours , est M. l'Abbé
Boyer , du Lieu de Thorame basse , Diocèse de
Sénès.
à
L'Académie avertit le Public que le 25 Août,
Jour et Fête de S. Louis de l'année prochaine
17 37. elle adjugera le Prix fondé par feu M. le
Maréchal de Villars son Protecteur , une Piéce
de Poësie de 100. Vers au plus , et de o. au
moins qui sera une Ode , ou un Poëme à rimes
plattes , sur les avantages de la Société.
Ce Prix sera une Médaille d'Or de la valeur
de 300. livres , portant d'un côté le Buste , et
au revers la Devise de M. le Maréchal Duc de
Villars , Protecteur de l'Académie .
mais une Sen-
On adressera , comme de coûtume , les Ouvrages
à M. de Chalamont de la Visclede , Sécretaire
Perpetuel de l'Académie des Belles Lettres
, rue de l'Evêché à Marseile . On affranchita
les Pacquets à la Poste , sans quot ils ne seront
point retirés ; ils ne seront reçûs que jusqu'au
premier May inclusivement . Les Auteurs
n'y mettront point leurs noms
tence tirée de PEcriture Sainte des Peres de
l'Eglise , ou des Auteurs Prophanes. Els marqueront
à M. le Sécretaire une adreffe à laquelle il
envoyera son Récepissé . S'ils souhaitent que leurs
noms soient imprimés au bas de leurs Ouvra→
ges , ils doivent les envoyer avec leurs titres à
quelque Perfonne domiciliée à Marseille , qui
les remettra à M. le Sécretaire 15. jours avant
la S. Louis , et non plûtôt , ni plus tard .
On prie les Auteurs de prendre les mesures
G iij
néces
2308 MERCURE DE FRANCE
nécessaires pour n'être point connus avant la
Décision de l'Académie , de ne point signer les
Lettres qu'ils pouront écrire à M. le Sécretaire ;
de ne point lui présenter eux- mêmes leurs Ouvrages
, en feignant de n'en être pas les Autcurs,
ni se faire connoître à lui ou à quelque autre
Académicien ; et on les avertit que s'ils sont
connus par leur faute , leurs Ouvrages seront
exclus du concours , aussi bien que tous ceux en
faveur desquels on aura sollicité , et tous ceux
qui contiendront que'que chose de trop libre.
L'Auteur qui aura remporté le Prix , viendra
le recevoir dans la Salle de l'Académie le 25 .
Août , jour de la Séance publique destinée à
l'adjuger , s'il est à Marseille , et s'il est absent
il envoyera à une Personne domiciliée en cette
Ville le Récépissé de M. le Sécretaire , moyennant
lequel le Prix sera remis à cette Personne
.
>
L'Académie des Sciences et Beaux Arts éta
blie à Pau , accordera pour le premier Février
1737. un Prix d'une Médaille d'Or empreinte de
ses Armes , à l'Ouvrage en Prose ou en Vers
qui méri era la préférence . Elle a fixé le Texte
suivant pour sujet du Prix : y a plus de satisfaction
à mériter la louange sans l'obtenir , qu'a
P'obtenir sans la mériter .
Les Concurrens adresseront leurs Ouvrages
jusqu'au mois de Novembre prochain à M.
d'Hegobure , Sécretaire de l'Académie.
L'Académie des Sciences nouvellement éta
blie à Naples , a déja ressenti les effets de l'amour
de plusieurs Personnes de distinction pour
les Sciences ; et le Cardinal Aquaviva a assuré
à cette
OCTOBRE. 1736. 2309
à cette Compagnie une Rente de 300. Ducats ,
pour contribuer aux dépenses des Experiences
Physiques.
PLAFOND d'un Salon du Château de
Versailles , qui précede celui de la Chapelle
du Roy , apellé le Grand Salon de
Marbre.
Depuisplus de 1s . ans que nous travaillons
au Mercure de France, nous avons toujours
eu une attention particuliere à célebrer le Beaux
Arts ; mais nous n'avons jamais eu une si belle
Occasion que celle qui se présente aujourd'hui, eɛ
nous croirions n'avoir rien fait pour leur gloire,
si nous négligions de parler du grand Ouvrage
en peinture à huile qui vient d'être découvert
aux yeux du Public ; évenement insigne , qui
doit le plus illustrer notre Ecole dans ce Siècle ,
et servir d'un Monument éclatant à la Posterité
, pour prouver le progrès de la Peinture en
France , sous le Regne de Louis XV.
L'Apotheose d'Hercule fait le sujet de cette
immense et magnifique composition . M. Fran
çois Le Moine , de Paris , Professeur de l'Acadé→
mie Royale de Peinture et Sculpture , Eleve de
M. Galoche , Professeur de la même Académie,
y travailloit depuis quatre ans par ordre du Roy ,
sous la Direction du Duc d'Antin , Pair de France
, Chevalier des Ordres de S. M. Gouverneur
de l'Orleanois , Ministre d'Etat , et Directeur
Général des Bâtimens du Roy , Protecteur éclairé
des Beaux Arts , et toûjours attentif à ce qui
peut contribuer à leur avancement.
Le Mercredi 26. Septembre , jour destiné à
faire & iiij
2210 MERCURE DE FRANCE
faire paroître ce grand Ouvrage , le Salon fut
formé jusqu'à l'heure que le Roy le traversa
pour aller à la Messe ; S. M. accompagnée des
Princes , des Seigneurs , du Cardinal de Fleury
et des autres Ministres , et suivie d'une trèsnombreuse
Cour , s'y arrêta longtemps , et plus
encore au retour de la Messe ; le Roy examina
alors plus en détail Pordonnance en général ,
les differens Groupes en particulier , le Dessein
le coloris , et l'effet merveilleux du tout ensemble.
S. M. dont on connoît la justesse du goût ,
et son amour pour la Peinture et pour tous les
Beaux Arts , après avoir extrémement loué le
génie et le pinceau de M. Le Moine , le nomma
sur le champ son Premier Peintre avec l'aplaudissement
de toute la Cour , et d'un nombre infini
de spectateurs que la curiosité avoit attirés
à Versailles , dont le concours ne diminuë point,
il augmente même tous les jours au même dégré
du plaisir que l'on a à voir l'execution heureuse
d'une si grande composition ; car pour le dire
en passant , le plus grind morceau de la grande
Gallerie , peinte par l'illustre Le Brun n'est pas
à beaucoup près si grand que la moitié de celui
qui donne lieu à cet Article ; en voici la description
.
Ce Plafond porte 64. pieds de long , sur 14.
de large , et huit pieds et demi de renfoncement
de la superficie de la corniche au sommet . Les
Figures de l'Attique ont dix à onze pieds de
proportion ; on compte dans tout l'Ouvrage
jusqu'à 142. Figures , compris environ trente
feintes en stuc On en voit 62 d'un coup d'oeil
en découvrant le principal Groupe .
Tout l'Ouvrage roule sur cette pensée : L'Amour
de la vertu éleve l'homme au-dessus de luiméme
1
OCTOBRE. 1736. 2271
même , et le rend supérieur aux travaux les plus
difficiles et les plus périlleux ; les obstacles s'éva→
nouissent à la vûë' des interêts de son Roy et de sa
Pairie soutenu par l'honneur et conduit
fidélité it arrive par ses actions à l'immortalité.
par
la
L'Apotheose d'Hercule paroît bien propre à
déveloper cette pensée : ce Héros ne fut occupé
pendant le cours de sa vie qu'à s'immortaliser
par des actions vertueuses et héroïques ; et Jupiter
, dont il avoit été l'image sur la terre , coufonne
ses travaux dans le Ciel par l'immortalité.
Voici l'idée générale du sujet :
Hercule présenté à Jupiter par l'Amour de la
Vertu , est tiré dans un Char par les Génies du
même Amour.
Les Monstres et les Vices domptés par la valeur
de ce Héros , ne peuvent soûtenir sa gloire,.
ils sont renverses et se précipitent en faisant en->
core d'inutiles <fforts pour lui porter des coups :
funestes.
Jupiter lui présente Hebé , Déesse de la Jeunesse
, conduite par l'Hymen.
Du côté oposé est Apollon , qui invite les neuf
Soeurs à célébrer les hauts faits , et l'Apotheose:
du nouveau Dieu. Derriere Apollon est le Tem--
ple de Mémoire .
D"
Au -dessus de la Corniche , regne au pourtour
une Atrique qui enferme le Sujet elle est décorée
dans les milieux de Carte's rehaussés d'or ,
accompagnés des principaux travaux d'Hercule ,.
feints de Sculpture de marbre blanc . Dans les
angles de l'Attique , sont quatr Vertus assisess
sur des Pédestaux et feintes de même. Ces Vertuss
sont la Force , la Constance , la Valeur et la
Justice , qui désignent particulierement le carac-
Gv tere
2312 MERCURE DE FRANCE
tere d'Hercule . Toute la composition est distri
buée en neuf Groupes.
Au premier , sous un Rideau soût nu par les
Satellites de Jupiter , ce Dieu sur un Trône céleste
, tient la main de la jeune Hebé que lui
présente l'Hymen , Jupiter montre à Hebé le
Héros qu'il lui destine pour époux , Junon qui a
traversé Hercule pendant sa vie , paroît aprouver
ce changement , figure ingénieuse qui prouve
que la Vertu surmonte toûjours la Jalousie et
l'Envie . Aux pieds de Jupiter , on voit l'Aigle
dépositaire de la foudre ; Ganimede est à côté
d'Hebé , il regarde avec plaisir le bonheur de
cette Déesse .
ze Groupe. Sur la droite de Jupiter , Bacchus
assis et apuyé sur le Dieu Pan , envisage avec
complaisance le triomphe d'Hercule Bacchus
est accompagné de deux Silvains , dont l'un tient
son Thyrse , et l'autre des raisins au- dessus
paroît Amphitrite , et Mercure le Messager des
Dieux prêt à executer les ordres de Jupiter. ,
Au dessous de Bacchus , on voit Venus avec
les trois Graces , elles s'aplaudissent d'avoir
contribué à rendre Hebé aimable ; Pune des
Graces tient une Couronne qu'elle paroît luí
destiner , et Capidon qui est à côté de sa mere
regarde d'un oeil malin et déda gneux P'Amour
de la Vertu.
Aux pieds de Bacchus , et un peu en descendant
, Pandore et Diane semblent inviter Comus
Dieu des Banquets , à se disposer pour la Fête :
ce Dieu porte une Picque entourée d'une guirlande
de fleurs.
ze Groupe. Au-dessous de Pandore er de Diane
, et sur le devant du Groupe , on voit Mars
attentif à la chute des Monstres et des Vices ,
que
"
OCTOBRE . 1736. 2313
que la seule Vertu , et non la Force , terrasse en
ce moment. Vulcain , dont les travaux sont conconsacrés
à ce Dieu , est à côté de lui ; plusieurs
Amours voltigent sur la droite de ces Divinités,
et tiennent des Armes précieuses , destinées pour
les imitateurs de la valeur d'Hercule . Plus bas ,
deux Renommées descendent pour annoncer à la
Terre ce qui se passe au Ciel en faveur d'Hercule,
4e. Groupe. Au bas du Char d'Hercule , l'Envie,
la Colere , la Haine , la Discorde et les autres
Vices , dont le nouveau Dieu a triomphé , sont
précipités du Ciel , l'Envie seule est encore la
plus proche du Héros , elle le menace ,
sa fureur ne semble l'abandonner qu'à regret
pour faire connoître que ce Monstre est le plus
dangereux et le plus acharné de tous les vices
et l'unique dont la rage s'étend jusqu'au - delà du
trépas .
et
se Groupe. Sur le devant et derriere le Char
d'Hercule , Cibele est dans le sien terminé en
creneaux et trainé par des Lions ; un Amour en
se jouant la soulage du poids de sa Couronne,
Au-dessus dans un plan esfoncé , on voit Minerve
et Cérés avec leurs attributs personnels ;
Neptune et Pluton sont à côté de Cibele ; le
Dieu de la Mer regarde avec joye la gloire du
nouveau Dieu , et Pluton , dont ce Héros a
bravé l'Empire , paroît en détournant ses regards
, ne point aplaudir à son triomphe.
Au se Groupe. On voit Eole , Dieu des Vents;
à côté de lui sont Zéphire et Flore , accompa
gnés des Génies de l'Air ; ces tendres Divinités
dont les soupirs font naître les fleurs , se jouent
avec une Guirlande formée et assortie par les
Amours . La Rosée est sur le devant , elle panche
son Urne sur des nuages où sont les Nymphes,
G vj
de
2214 MERCURE DE FRANCE
de la pluye ; au-dessous est Morphée endormi ;
les Songes , dont les aîles sont formées par des
nuées , répandent sur lui des pavots .
7
Au dessus d'Eole , et dans l'éloignement on
voit le Génie de l'Eternité , tenant son Symbole
représenté par un Serpent en cercle , il le montre
à Saturne et semble insulter à sa Faux , qui ne
peut rien sur la Vertu.
7e Groupe. En allant de suite vers l'Angle, Iris
paroît sur son Arc , elle jette un regard sur la
Fête celeste , sous l'Arc en - Ciel paroît l'Aurore
accompagnée de plusieurs Etoiles personnifiées.
Sur le haut du se Group , on voit le Temple
de Memoire ouvert ; plusieurs Génies s'empressent
d'y atacher des Médaillons à la gloire des
Grands Hommes ; à ôté, Apolion s'éleve sur un'
nuage avec le Génie des Beaux Arts. Les Muses
sont au- dessous , elles s'aprêtent à executer le
Concert ordonné par Apoi on ; dans l'Angle auprès
des Muses , l'Histoire exhorte la Peinture à
immortaliser comme elle , les Héros et leurs
grandes Actions .
ge Groupe. Sur la gauche et au- dessus des
Muses , paroît la Constellaron de Castor et Pollux.
Dans la demi teinte , Silene avec une troupe
de Faunes et d'Enfans , forment une Fête Racchique.
Les Cartels , dont les milieux de la cor--
niche sont occupés représentent les travaux
d'Hercule dans le premier au-dessus de la Cheminée
, on voit d'un côté Cerbere avec ses trois
têres , et de l'autre la peu du Lyon de la Fo ~-
rêt de Nemée , avec la massuë , &c .
:
Au deuxième Cartel , outre le Sanglier qu'Her--
cule aporta vif à Euristhée , on voit les Harpies et
Jes Pommes d'or des Hesperides , de l'autre côté
est le Centaure Nessus , &c. Du côté oposé au
prem
OCTOBRF . 1736. 1175
premier Cartel , c'est Diomede dévoré par ses
propres Chevaux , qu'il nourrissoit de chair humaine.
Le troisiéme Cartel représente d'un côté la
Biche aux Cornes d'or , avec la Corne d'ason→
dance ; et de l'autre Cacus étouffé par Alcide .
Tous ces Cartels sont couronnés par une
grande Guirlande de f.uilles de chêne , que soutiennent
les Génies de la ertu. Cette Guirlan
de feinte de Stuc , aaussi-bien que les figures!
qui entourent les Cartels et les Vertus ,qui carac
terisent es actions d'Hercule , regne tout du:
Jong au pourtour de l'Artique , qui est feint de
marbre blanc, veiné avec des paneaux de breche
violette ; le couronnement de l'Artique est re-
Haussé d'or , le tout soutenu par la corniche du
Salon.
Cette corniche est apuyée sur vingt pilastres
couplés des plus beaux marbres ,,des quatre plus
fameuses Carrieres du Royaume , avec un choix
exquis ; sçavoir , du marbre apelé Dantin , dų.
Vercampan , du Rance et du blanc verné , dont
les bases et les chapiteaux sont dorés , aussi bien
que la corniche et es Chambranles des Portes
&c. L'éclat de cette dorure et du marbre , qui
s'allient et se prêtent , pour ainsi- dire, un mutuel.
secours , font un effet aussi magnifique qu'admirable,
et semblent servir de trophée à la Pein
ture , à laquelle ils servent d'ornement .
Deux fameux Tableaux de PAUL VERONESE ,,
occupent les deux principales places de ce Salon;:
FRANÇOIS LE MO NE , ne pouvoit avoir un plus :
digne ni plus celebre concurrent. Le premier de
ces Tableaux , de 32. pieds de large , sur 15 de
haut représente le Festin chés le Pharisien . Il
est placé vis-à- vis la cheminée , et l'autre de
"
la
2316 MERCURE DE FRANCE
11. pieds de hauteur , sur 8. pieds de large , occupe
le haut de la cheminée . Il représente
Eleazar qui demande Rebecca en Mariage , &c.
La bordure de ce Tableau inscrutée dans le mar
bre , est soutenue par deux consoles , le tout
doré d'or moulu , ainsi que tous les autres ornemens
de la Cheminée , dont le milieu est marqué
par une tête d'Hercule , coëffée d'un mufle
de Lyon, accompagnée de deux grandes feuilles
d'ornemens , avec deux Cornes d'abondance , terminées
au bas du Chambranle par deux têtes ou
dépouilles de Lyon. Cet Ouvrage est de feu M.
Vassé , habile Sculpteur de Toulon. La bordure
du grand Tableau de P. Veronese, inscrutée dans
le marbre et soutenue par quatre consoles , aussi
dorées d'or moulu , est du même Sculpteur. La
bordure du Tableau de la Cheminée , les Chenets
, &c. sont de M. Verbrec , Sculpteur de l'Académie
.
Voila le détail le plus exact et le plus méthodique
que nous puissions faire , pour donner une
idée de tout l'Ouvrage à ceux qui ne sont pas
à portée de le voir . A l'égard du raport des parties
au tout ensemble , nous ne sçaurions y supléer
par la narration, non- plus qu'à ce qui concerne
l'intelligence la finesse et le sublime de
PArt , &c. jusqu'à présent nous pouvons assurer
que
tout a concouru unanimement pour la gloire
de l'Ouvrage et de l'Auteur , mais c'est au Public
équitable et éclairé , à juger souverainement
du parfait succès en géneral et des parties où il
pouroit y avoir encore quelque chose à desirer.
Nous ne pouvons cependant nous refuser , en-,
hardis et animés par la vûë et le souvenir de ce
pénible et laborieux Ouvrage , de louer , avec
tout le Public, les belles formes , le brilant et
OCTOBRE. 1736. 2217
le tendre du coloris , la régularité des Sujets bien
renfermés , les beaux caracteres , l'observation
exacte du Costume et des convenances , car rien
n'est négligé et tout est terminé comme dans un
Tableau de Chevalet, sans compter tant de choses
piquantes et vrayes , qui frapent et étonnent
le Spectateur telles entr'autres que certains
Groupes de nuages qui enjambent sur les figures
et qui font l'effet des accidens du ças fortuit , ce
qui caracterise le plus l'imitation et la fait admirer
aux Sçavans et aux ignorans .
>
Une observation que bien des personnes ont
faite et par laquelle nous terminerons cet Article
, c'est qu'en se mettant sous la porte du Șalon
, du côté de la Chapelle , d'où l'on voit les
deux Plafonds , sçavoir , celui du Salon qui sert
de Vestibule à la Chapelle, qui n'est point peint , et
celui où l'on a représenté l'Apothéose d'Hercule
dont on vient de lire la Description , et qui sont
à une même hauteur , on voit d'un coup d'oeil ,
contre l'opinion commune , que celui qui est
peint , paroît beaucoup plus élevé que celui qui
n'est point peint, et où l'on ne voit que du blanc.
Nous croyons que cette oposition et ce contras
te qu'on peut remarquer ici fort commodément
dans deux Salons contigus et élevés à une hauteur
égale , mérite une attention particuliere des
Connoisseurs.
2
La derniere Estampe qui vient de paroître ,
mérite bien d'être annoncée. C'est une grande
composition en large , de 90. figures , intitulée
Réjouissances Flamandes ; espece de Nôce ou Fête
de Village , dans un très -beau Paysage d'après
un Tableau admirable de David Teniers ,
du fameux Cabinet de la Comtesse de Verruë.
Cette
2:18 MERCURE
DE FRANCE
Certe Estampe sort du burin du sieur Le Bas ,
Graveur du Roy , chés lequel elle se vend , ruë de la Harpe , vis à- vis la rue Percée . Prix 4 liv.
sur du beau papier du grand Aigle. On lit au bas
ces Vers de M. Moraine.
Quelle foule d'objets à mes yeux vient s'offrir ?
tci la brillante Jeunesse ,
Les femmes , les enfans et même la vieillesse ,
Juspirent la gayeté qu'on leur voit ressentir.
on y
On danse , on boit ,
y Y
rit , on Y
chante
Et plein d'une erreur qui m'enchante ,
Je crois d'un seul coup d'oeil goûter tout à la fois
Ces plaisirs dispersés en differens.endroits
..
Le sieur Le Bas , travaille actuellement au
Pendant de certe Estampe d'après un Tableau
de même grandeur , du même Maître et du même
Cabinet ; c'est un Combat à de couteau, coups
entre des Paysans pris de vin , &c.
CATALOGUE des Ouvrages du même
Graveur , et qui se vendent chés ui-
Tentation de S. Antoine , d'après D .. Teniers,
Le bon Pere ,
L'Ecole du bon goût ,
Le Vieillard content ,
idem
idem.
idom.
idem .
idem.
idem.
ilem.
de Parrocel.
Les quatre heures du jour
idem.
Halte
Le bon Mari ,
Le Berger amoureux
Les Joueurs de boules ,
Les cinq Sens de Nature ',
Foire de Venise "
OCTOBRE. 1736. 2319
Halte des Gardes Françoises ,
Halte des Gardes Suisses ,
Danse à l'Italienne ,
Départ pour la Chasse à l'Italienne ,
idem
idem.
idem.
idem.
S. Antoine , prêchant aux Poissons , de Salvator
Rosa.
S. Antoine , prêchant aux Oiseaux , Le Bas, inv.
Livre de Paysages , pour aprendre à dessiner à
la plume ,
Recuei de divers Griffonaemens
L'Amant aimé ,
Le Temps mal employé ,
idem.
idem.
"
idem !
idem .
Le Parnasse François , executé en bronze
par
M. Louis Granier , que les Curieux vont voir
chés M. Titon du Tillet , et dont nous avons eu
occasion de parler bien des fois , a été gravé en
hauteur par M. J. Audran , il y a quelque , années
; cette grande Estampe vient de pa oître
avec un changement considerable , fait par le
même Graveur. Au lieu du Piédestal qui y étoit,
on a figuré le bas du Mont , qui paroît escarpé
avec de belles formes de Rochers et d'autres accompagnemens
pittoresques , qui rendent le
Morceau plus vrai et plus conforme à l'idée
qu'on doit avoir du Mont Parnasse . Cette Estampe
se trouve chés M. Audran aux Goblins et
chés la veuve Chereau , ruë S. Jacques , aux deux
Piliers d'or.
La Suite des Portraits des Grands Hommes et
des Personn's Illustres dans les Sciences et dans
les Arts , se continue tou ours av c beaucoup de
succès chés Odieuvre Marchand d'Estampes
Quay de l'Ecole , vis - à - vis la Samaritaine. Il
vient de mettre en vente , et toujours de la
même grandeur ;
2
R
320 MERCURE DE FRANCE
R. P. F. HIERONIM. SAVONAROLA , Concianator
Prophe icus , natus Ferraria 21. Sept. 14920
Ord. Pradicat. ingressus die 25. Aprilis 1475. atat,
13. Cruce et igne affectus fortiter , occubuit Flo.
rentia Vigil. Ascensionis Domini 23. Maii 1498.
Atatis anno 46. gravé par Odieuvre.
NICOLAS MALEBRANCHE , de l'Oratoire , nd
à Paris e 6. Août 1638 mort le 13. Ocrobre
1715. peint par Santerre , et gravé par Elizabeth
Marlie Lépicié.
ESPRIT FLECHIER , Evêque de Nîmes , de l'Acacémie
Françoise , né à Pernes , piès de Carpentras
, le premier Juin 1632. mort à Nîmes
le 16. Février 1710 peint par H. Rigaud , gravé
par El. Marlé Lépicié.
JEAN DE LA BRUYERE , de l'Académie Françoise
, né près de Dourdan , mort à Versailles le
10. May 1696. âgé de 57. ans , peint par de
Saint- Jean , gravé par El. Marlié Lépicie.
Le sieur Gersaint , Marchand , demeurant sur
le Pont Notre- Dame , excité par les Curieux
d'Histoire Naturelle , a fait un nouveau voyage
en Hollande , d'où il a raporté une assés grande
quantité de Coquillages d'un très - beau choix
et bien conservés , des Animaux singuliers et
de differentes especes . Des Plantes pierreuses ,
Madrepores et autres Pétrifications , Mineraux ,
&c. Le tout d'une perfection achevée et d'une
rareté reconnue. Il comptoit , selon sa coûtume,
de faire une vente publique par Huissier , de
toutes ces Curiosités , mais les Amateurs lui ont
témoigné qu'ils aimeroient mieux que cette vente
se fit à l'amiable , leur étant bien plus agréa
ble de choisir et d'acquérir ce qui leur manque,
que d'être obliges d'enchérir les Lots qui se font
ordinairement
OCTOBRE. 1736. 2328
ordinairement dans la vente à la criée , lesquels
sont presque toujours mêlés de Morceaux qu'ils
possedent déja; ces considérations ont déterminé
le sieur Gersaint à ouvrir une vente à l'amiable
chés lui , qui commencera le Lundi 3. Décembre
1736. et jours suivans , le matin et l'après dîné.
Les Curieux en ce genre ont véritablement
obligation au sieur Gersaint , des avances qu'il
fait , des soins et des peines qu'il se donne pour
ces sortes de Collections ; et il a déja enrichi
plusieurs Cabinets celebres de Morceaux singuliers
, et dont sans lui on ignoreroit jusqu'à l'existence.
Il paroît que cette curiosité et tout ce
qui regarde l'Histoire Naturelle, est à présent en
grande faveur à Paris et dans les Provinces , ce
qui engagera sans doute notre curieux et intelligent
Voyageur à étendre ses vûës et ses recherches
plus loin que la Hollande pour satisfaire à
l'ardeur des Amateurs qui se confient en ses lu
mieres et en sa droiture dans son commerce.
Le Sieur Gersaint a donné l'année dernie
re un Catalogue raisonné de Coquilles que le
Public a reçu
très favorablement , et qui se vend
chés Prault , Fils , Quay de Conty , in- 12 . de ...
pages. Il espere cet hyver se mettre en état d'y
donner un Suplément considerable , et faire gra
ver quelques Coquilles des differentes especes ,
en les distribuant par classes , pour donner quelque
intelligence aux Curieux , et une idée juste
et sensible de leurs formes , couleurs , genre et
espece. Pour cet effet , il en conserve chés lui
une suite d'un choix admirable , qu'il fera graver
proprement , et colorier d'après les Originaux
, pour ceux qui voudront les avoir ainsi.
Nous pouvons rendre témoignage qu'on voit
cette suite , que le Sieur Gersaint ne veut pas
vendre,
2222 MERCURE
DE FRANCE
vendre , avec un très- grand plaisir ; il la fix.
voir poliment aux Curieux qui vont chés lui :
ce sont tous morceaux d'élite , dont les formes
l'éclat et la varieté des couleurs , satisfont les
plus difficiles.
Le Sieur Gersaint , a raporté aussi de son der
nier voyage une belle collection de Tableaux
des meilleurs Maîtres Flamands et Holandois ,
comme Rubens , Vandyck , plusieurs Vauvre
mens , Berghem , & c . Mais entr'autres un Tableau
de Vauvremens , de cinq pieds et demi de
long , qui passe auprès des connoisseurs pour le
plus grand , le plus fini er le mieux colorié de
ce Matre ; en un mot on le regarde comme son
chef-d'oeuvre . On peut s'en convaincre soi- même
, les Curieux n'ont qu'à aller chés lui examiner
toutes ces Curiosités Is matins depuis
neuf heures jusqu'à midy , et les après dîné,
depuis deux heures jusqu'à six , à commencer da
Lundi 26. Novembre jusqu'au Lundi 3. Dé….m
bre , jour auquel il commencera sa vente .
Le Sieur Roza , Chirurgien reçu à S. Cosme,
demeurant ruë de Bussi , à la Bogle aux Lettres
est toujours fort employé pour les Descentes ;
et le Bandige sans fer qu'il a inventé , est d'an
grand secours à quantité de malades. Il a guéri
à Paris depuis peu de deux Descentes , une Dame
du Pays de Liege , et plusieurs Hollandois
qui avoient la même incommodité, par le moyen
de son Bandage et de son Cataplasme ,
prendre aucun remede intérieurement. Le Sieut
Rosa reçoit les Lettres, franches de port , qu'on
Jui écrit , et fait tenir son Remede et son Ban
dage en Province , lorsqu'on lui envoye des me
sures bien justes en marquant , Pâge , le
sexe , &c.
>
sans
CHAN
1
OCTOBRE . 1736. 2323'
CHANSON.
U Dieu qui fait aimer , Iris , suivez les
traces ,
te austere pudeur qui vous fait fuir sa Cour ,
in voile charmant fait pour orner les Graces,
s pour être arraché par les mains de l'A
mour .
La Musique est de Mlle Duval.
SPECTACLES.
鼎鼎鰻
HARAMOND , Tragédie , représentée
Pour la premiere fois sur le Théaire Fran
fois le 14. Août 1736 .
ACTEURS.
haramond , Roy des François , les Srs
Q. du Fresne
Vindorix , Ministre et Favori du is oy
Sarrasin .
axime , Général des Romains , et Préteur
de la Belgique , Grandval.
minie , Captive , et reconnue Fille de
Vindorix , la Dile Balicourt.
Ambiomer
2324 MERCURE DE FRANCI
Ambiomer , Chef des Gaulois de la Cel
le Sieur Le Grand
tique ,
Ségeste , Gaulois attaché à Vindorix.
Un Garde.
La Suivante d'Arminie .
Suite de Francs , de Gaulois , et de Ro
mains.
La Scene est à Rheims dans le Palais
C
du Roy .
Ette Tragédie a été bien reçuë du
Public; et quoique le succès n'en
ait pas été brillant , un pareil Ouvrage
ne peut que faire honneur à son Auteur.
C'est M. Cahuzat , premier Sécretaire de
l'Intendance de Montauban . Quoique
ce soit ici son coup d'essai pour le Théatre
, il n'y a rien dans sa Piéce qui ne
fasse esperer des coups de Maître de sa
part dans la suite. Entre tous les caracteres
, celui de Vindorix , Ministre et
Favori de Pharamond , a paru le plus
frapant et le mieux soûtenu ; la Versification
répond parfaitement à la noblesse
du sujet ; nous en donnerons quelques
fragmens dans cet Extrait , pour mettre
le Lecteur en état de juger.
Arminie ouvre la Scene avec Ambiomer.
Après une courte exposition, par laquelle
les droits de Pharamond sur la Couronne,
que
OCTOBR E. 1736. 2325
que ses exploits ont mise sur sa tête ,
sont établis par Ambiomer ; ce sage confident
la félicite sur la conquête qu'elle
vient de faire du coeur de son Koy. Arminie
lui fait entendre que son coeur est
déja donné , et que Maxime , Général
des Romains l'a trop bien mérité
générosité avec laquelle il a autrefois
sauvé la vie à son Pere , dont elle n'a
plus reçu de nouvelles . Voici comme elle
paile de Maxime :
par
la
L'Hymen alloit tous deux nous lier de sa chaîne,
Quand César l'apella pour se rendre à Ravenne.
Il partit , pénetré d'un noir préssentiment ;
Moi-même je frémis de ce retardement ;
Il rassura mes feux par l'ardeur la plus tendre ,
Et laissa dans nos murs Varus pour les défendre.
Vous n'étiez que trop vrais , présages de son
coeur ;
Le Prince des François , guidé par la valeur ,
Comme un torrent fougueux , par des bords
Germaniques ,
Franchit le Rhin , et fond dans les Plaines Bela
giques ;
Abbat l'Aigle Romaine en son rapide cours ,
Paroît, assiege Rheims, et le prend en deux jours,
Arminie ayant fait connoître qu'elle
ne sçauroit manquer de foy à Maxime ,
se
2326 MERCURE DE FRANCE
se retire à l'aproche de Pharamond , et
prie Ambiomer de ne rien oublier , pour
détourner ce Prince d'un amour qui l'empêche
de se livrer tout entier à la gloite.
Ambiomer annonce à Pharan,ond
la Celtique l'envoye auprès de lui , pour
l'assurer de son obeïssance , et pour le
congratuler sur ses conquêtes.
que
Vinlorix , Ministre et Favori de Pharamond
, vient lui expo.er les plaintes
et les murmures des Soldats , au sujet de
l'amour qu'il a conçu pour une Captive ;
Pharamond souffre impatiemment cette
licence des Soldats ; Vindorix lui fait
connoitre avec une noble hardiesse ,
combien il lui importe de complaire au
moindre des Guerriers de son Armée , et
de s'en faire estimer . Voici quelques
Vers de cette Scene , qui établissent les
droits d'un simple Soldat sur les plus
grands Conquerans.
Le dernier des Guerriers qui rampe dans l'Armée,
Se voit l'arbitre né de votre renommee , & c .
Il peut du moindre soufle en obscurcir Peciat ;
Et la gloire du Chef est aux mains du Soldat,&c .
Dans cette grande Epoque , où l'Univers jaloux
Attache avidement tous ses regards sur vous ,
Vous devez sur vos pas veiller d'un soin extreme,
Et
H
OCTOBRE. 1736. 2327
Et dans chaque Guerrier vous respecter vous
même ;
Captiver leur suffrage , et , Roy par la valeur ,
Vaincre votre ame enfin , pour subjuguer la leur.
Vindorix ajoûte à cette hardie remontrance
, que sa main ayant été promise
par un Traité à une Princesse , Fille de
Gondebaud , l'un de ses plus puissans
voisins , il ne doit pas faire naître des
soupçons d'infidelité , qui pouroient le
traverser dans l'établissement d'une nou
velle Monarchie.
Segeste
C4
Gaulois attaché à Vindorix ;
vient enfin déterminer Pharamond à par
tir de Rheims pour se rendre à son Armée
; il lui aprend que les Romains s'avancent
vers lui , et que Maxime est રે
leur tête. Pharamond ne balance plus à.
pattir , et finit ce premier Acte par ces
Vers , adressés à Segeste :
Dissipe la frayeur de ton ame allarmée ;
Jevais, puisqu'il le faut , me montrer à l'Armée ;
Je ne veux qu'un instant, pour calmer les mutins
Pour combattre Maxime et chasser les Romains.
Vindorix témoigne à Segeste au second
Acte la douleur qu'il a de n'avoir pû
suivre Pharamond au combat , par l'or-
H .dze
2328 MERCURE DE FRANCE
dre qui le retient malgré lui dans les
murs de Rheims , dont la garde lui est
confiée ; il en est d'autant plus affligé ,
qu'il conserve une haine implacable.contre
les Romains ; cela donne lieu à une
belle description du Cirque et des cruautés
qu'on y fait exercer aux Gladiateurs ;
il y fut exposé comme Captif par Stilicon
, qui l'ayant assiegé dans Tournay ,
le fit prisonnier de Guerre. Voici comme
il parle du Cirque ;
Là , le Romain se fait un plaisir inhumain
De voir avidement couler le sang humain ;
Et paroît plus cruel que le Tigre sauvage
Que déchaîne sa main , et que nourrit sa rage,
Le Sexe , né timide , et fait
pour la pitié ,
Se pare pour ces Jeux , loin d'en être effrayé.
Peuple avide de sang , sans avoir de courage ,
Qui goûte dans la Paix les horreurs du carnage,
Des coups, loin du danger, juge tranquillement,
Et de la cruauté fait son amusement , &c.
L'instant fatal arrive , où dans le Cirque ouvert,
Je me vois en spectacle indignement offert ;
On me force à combattre , et d'horribles Trom-.
pettes
Animent contre moi les plus vils des Athle
tes , &c.
Triomphe humiliant qui soüille la valeur ,
Qui
1
OCTOBR E. 1736. 2329
Qui blesse la Nature et flétrit le Vainqueur, &c.
Mais , ô comble d'effroi , de vengeance et de
haine !
Un nouveau Combattant est conduit sur l'arene;
J'allois fondre sur lui ; c'étoit mon Fils ; hélas !
Il reconnoît son Pere et vole dans mes bras.
Dieux ! le meurtre , dit-il , est peu pour ces
perfides !
Et pour plaire à leurs yeux , il faut des
parricides !
De pleurs en même temps il inonde mon sein ,
Et le fer à tous deux nous tombe de la main.
Je le tiens embrassé dans l'instant effroyable
Qu'on déchaîne sur nous un Tigre épouventable.
;
Il alloit me saisir ; mais d'un pas courageux ,
Mon Fils infortuné se jette entre nous deux
Pour défendre ma vie , il se livre à sa rage ;
Je vois au même instant succomber son courage;
Je le vois expirer , je le vois tout sanglant .
Pour un Pere , grands Dieux , quel objet accablant
!
Le monstre le déchire , ah ! j'en frémis encore ;
Et partage à mes yeux ses રે membres qu'il dévore.
Vindorix aprend à Segeste , qu'un seul
Romain fut touché d'un spectacle si
horrible , qu'il en fit rougir Honorius
son maître, et qu'il le tira du Cirque ; il
Hij ajoûte
2330 MERCURE DE FRANCE
ajoûte qu'il partit de Rome desesperé , ot
que ne respirant que vengeance, il fit révol
ter la Germanie , et conduisit Pharamond
au Trône que ses glorieux Ancêtres
avoient rempli. Arminie vient : Vindorix
ordonne à Segeste de les laisser ensemble,
Vindorix exhorte Arminie , à ne point
entretenir la passion naissante de Pharamond
; cette triste Captive lul fait connoître
qu'elle est bien loin de flater l'amour
de ce Prince , et qu'elle n'aspire
qu'à recouvrer la liberté pour revoir
Tournay sa chere Patrie. Au nom de
Tournay , Vindorix lui fait entendre
qu'il y a aussi reçu le jour; ce Dialogue les
conduit par dégrés à une reconnoissance
des plus pathétiques. Vindorix reconnoît
Arminie pour sa Fille , qui avoit été
compagne de sa captivité , quand il fut
fait prisonnier , et conduit à Rome attaché
au Char du superbe Stilicon. •
La répugnance qu'Arminie témoigne
pour un Roy qui peut l'élever au Trône ,
lui fait soupçonner qu'elle a quelque
passion plus flateuse ; Arminie lui avoie
ingénûment qu'elle a donné son coeur à
un Romain ; au seul nom de Romain
Vindorix sent révéiller sa haine ; le nom
de Maxime , Général de l'Armée , que
Pharamond est allé combattre , Pexcite
encerc
OCTO BR E. 1736. 2331
encore plus ; mais dès qu'il aprend de sa
Fille , que ce Maxime est ce génereux
Romain qui l'a délivré du Cirque , il
aprouve l'amour d'Arminie , et lui promet
de ne rien oublier pour les rendre
heureux ; cependant il lui ordonne de
ne point révéler le secret de sa naissance,
de peur que Pharamond n'en fût que plus
porté à la couronner,et à oublier la parole
qu'il a donnée à un Prince voisin d'épouser
sa Fille. Ambiomer vient annoncer à
Vindorix la victoire de Pharamond et
la prise de Maxime.
,
Au troisiéme Acte , Pharamond , suivi
de toute sa Cour et de Maxime désarmé,
parle à sa Cour d'une maniere si hautaine
et si dédaigneuse pour les Romains ,
et sur tout pour Maxime , que ce Chef
indigné ne peut s'empêcher de lui répondre
sur le même ton. Cette fierté
d'un ennemi vaincu , rend le vainqueur
encore plus fier , et lui arrache cette réponse
méprisante :
C'est ainsi qu'auroient pû répondre tes Ancêtres
Mais leurs Fils n'ont plus droit de nous parler
en Maîtres ;
Du nom Romain , comme eux , vous êtes res
vétus ;
Vous avez leurs discours , mais non pas leurs
vertus.
iij
De
2332 MERCURE DE FRANCE
De vos pertes sans cesse on voit grossir le
nombre ,
Et de ce qu'elle fut , Rome n'est plus que l'ombre
;
Ses Enfans sout plongés dans un lâche repos ;
L'Esclave a pris chés eux la place du Héros ;
Leur nom n'impose plus dans le siecle où nous
sommes ,
Et les Dieux de la terre à peine sont des hom
mes ; '
Devant nos Etendarts ils ont apris à fuir ;
Et souples Courtisans ne sçavent qu'obéïr.
Cette dureté est pourtant réparée par
un acte de générosité comme Phiramond
veut fonder une Monarchie dont
la liberté soit le premier fruit , il déclare
à Maxime qu'il étend cette faveur même
sur ses Ennemis , et qu'il ne le retient
plus dans sa Cour , ni dans ses Etats ;
cette faveur inesperée touche Maxime ,
et l'oblige à dire à Pharamond :
Tu m'as vaincu deux fois , et je mettrai ma
gloire
A publier par tout ta derniere victoire ;
J'obtiens la liberté , mais je ne la reçoi
Que pour me souvenir que je la tiens de toi ,&c.
Maxime s'étant retiré , aussi bien que
la suite de Pharamond , ce Prince amoureux
OCTOBRE. 1736. 2333
reux s'abandonne au plaisir qu'il va goû
ter de revoir sa chere Arminie. Cette
Princesse vient bien - tôt rabattre sa joye ;
elle a apris que Pharamond ne veut plus
d'Esclaves parmi ses Sujets elle veuc
user de ce droit , et le prie de lui permettre
de revoir sa chere Patrie. Pharamond
est frapé d'une demande à laquelle
il n'avoit garde de s'attendre ; il en fait
de tendres reproches à Arminie , qui lui
répond :
>
Pharamond, malgré mei veut donc me retenis
Dans un jour où chacun s'empresse à le bénir
Où le plus vil esclave obtient de sa puissance
La liberté qu'il donne aux Sujets de la France I
Il me prive d'un bien , dont il fait une loi ;
Et le Pere du Peuple est un Tyran pour moi.
Le nom de Tyran qui vient d'échaper
à Arminie , irrite si fort Pharamond , qu'il
l'accable de reproches , et qu'il lui dit en
la quittant :
Je sors pour vous donner le temps de reconnoître
A quel point vos refus offensent votre Maître ;
Et je reviens après , pour sçavoir si je doi
Me conduire en Amant, ou commander en Roi.
Arminie à cette menace , tremble pour
Hiiij son
2334 MERCURE DE FRANCE
son amour, et pour son Amant ; Maxime
vient , elle n'ose lui parler ; il l'accuse
d'inconstance ; elle s'en justifie et en
prend à témoin son Pere , qui s'avance
dans ce même instant : Vindorix rassûre
l'Amant et l'Amante , par reconnoissanee
et par tendresse ; il se déclare hautement
pour un amour si digne de l'un et
de l'autre leur fuite est résoluë ; mais
comme l'exécution demande de la prudence
et du temps ; il les exhorte à cacher
leur amour , sur tout aux yeux d'un
Rival tout - puissant. Nous passerons légerement
sur les deux derniers Actes ,
pour nous renfermer dans les bornes que
nous nous sommes prescrites.
Ambiomer promet à Arminie de tout
préparer pour sa fuite. Pharamond vient
sçavoir ce qu'elle a résolu , et la voyant
persister dans son premier dessein , il
s'échape en menaces et en injures . Vindorix
vient annoncer à Pharamond que
la soeur de Gondebaud , à qui sa main a
été promise , doit arriver demain , et
que les Envoyés de ce Prince , qui l'ont
devancé , demandent à lui parler. Pharamond
ne se détermine à les aller entendre
qu'avec une violence extrême
et se plaint de la cruelle nécessité attachée
au Rang suprême. Arminie réflé-
>
chit
OCTOBR E. 1736. 2339
chit tristement sur sa malheureuse destinée
Vindorix revient avec Maxi-
;
me ; il exhorte ces deux Amans à profiter
d'un temps si favorable pour se dé
rober au péril dont ils sont menacés :
il les lie lui -même d'une chaîne éternelle
, ne pouvant le faité d'une maniere
plus solemnelle . Voici comme il s'explique
, après que Maxime a juré à Arg
minie une foi , dont la seule mort pourą
borner la durée,
Il suffit , et j'en crois votre simple promesse.
Pour former un hymen , et lier la tendressse , »
Le Commun des Mortels a besoin de sermens ;·
Mais l'honneur entre nous fait les engagemens ;
Quand je donne à ma Fille un Epoux que j'estime
Pour rendre cette chaîne auguste et légitime
Mon seul aveu suffit avec sa volonté ,
Votre nom et le sien en font la sûreté ;
Je veux, Maxime seul pour garant authentique ;.
Vindorix pour Ministre , et pour témoin unique, ;
Ma Fille et son amour pour lien solemnel ,
Vos vertus pour serment,et vos coeurs pour Autel.
Après ce consentement du Pere et celui
du Gendre et de la Fille ; Arminie
prend congé de Vindorix , et va joindre
Ambiomer à qui le soin de sa fuite
est commis ; Maxime prend une route ?
Hy differente
2336 MERCURE DE FRANCE
differente , pour tromper la poursuite de
Pharamond.
Après un court monologue de Vindorix
, Pharamond revient ; il demande
Arminie à ce fidele Ministre , qui lui répond
avec la même fermeté qu'il a conservée
dans toute la Piéce , qu'il doit
immoler son amour à la foi des Traités
et à la politique du Trône ; Pharamond
ne peut se faire cette violence ; Segeste
vient lui annoncer le départ d'Arminie ;
cet Amant impétueux ne peut plus se
contenir , et ne respirant que vengeance
contre l'Auteur de cette perfidie , il fait
ces deux sermens :
Tout le sang abhorré d'un Rival qui m'outrage
A peine suffira
éteindre ma rage ; pour
Soldats , de toutes parts que l'on vole après cux ;
Ma bouche quel qu'il soit fait un serment affreux
D'exposer le coupable à toute ma justice ,
Et d'effrayer ces Lieux de son cruel suplice .
Je jure en même temps par mon pouvoir sacré
Et par tout ce que l'homme a de plus reservé ,
D'accorder à celui qui découvrant le traître ,
Viendra me le livrer ou le fera connoître ,
La faveur qu'il voudra pour le prix d'un tel sang ;
Pharamond outragé n'excepte que son rang.
Les ordres de Pharamond sont exécutés
OCTOBRE. 1736. 2337
cutés ; on court après les deux Amans
fugitifs ; on atteint Arminie et Ambiomer
, Maxime ayant pris une autre route,
comme nous l'avons déja remarqué . Ambiomer
est jetté dans une prison affreuse ;
Pharamond suivi de son Peuple , vient
presser Arminie qu'on a ramenée , de recevoir
sa main ; elle lui dit qu'elle ne
le peur , attendu qu'elle est engagée par
l'hy men avec un autres Pharamond ne l'hymen
doutant point que ce ne soit Ambiomer
qui lui a fait cette trahison , est prêt à
prononcer l'arrêt de sa mort ; Maxime
vient se livrer lui même et se déclare
son Rival ; il le somme en même temps
de remplir son dernier serment ; Pha-
Lamond y consent ; Maxime pour prix
de lui avoir livré sa victime , lui demande
la liberté d'Arminie ; Pharamond
au désespoir , ordonne qu'on le fasse
mourir à ses yeux Vindorix empêche
certe sanglante exécution ; il justifie Maxime
et Ambiomer ; il se fait reconnoître
à Pharamond pour pere d'Arminie
, dont il a pû disposer en souverain
arbitre ; il dit des choses si touchantes à
Pharamond que ce Prince surmonte l'amour
qui l'a porté à de si grands excès
; il consent à l'hymen de Maxime
et d'Arminie et finit la Piéce par ces
Vers
1000 125
.
1
H vj
2338 MERCURE DE FRANCE
vers qu'il adresse à son fidele Ministre.
Mon retour à la gloire est ton ouvrage heureux.
Un Ministre éclairé , prudent , et vertueux
Est du Ciel , pour les Rois , la faveur la plus chea
re ,
Pour regner sagement , et leur est nécessaire ;
Dans la paix qu'il procure , il met tout son éclat,
Fait la grandeur du Prince , et le bien de l'Etat.
Cette Piéce , dédiée au Comte de S. Florentin
, paroît imprimée chés Prault fils ,
Quay de Conti:
Sur la fin du mois dernier , les Comédiens
François remirent au Theatre La Foire de Besons
, petite Comédie de M. Dancourt qui
parut dans sa nouveauté en 1695. Elle fait beaucoup
de plaisir , sur tout par le divertissement
dont le Ballet est très ingénieux et très bien exe--
cuté. Le Sieur Armand et la Dlle Quinault y dansent
un Air très - vif et qui demande beaucoup
de rapidité , ils s'en acquittent parfaitement
le Sieur Dangeville et la Dlle Dangeville sa
soeur s'y font admirer dans un Tambourin , qui
est généralement aplaudi. Le Ballet est terminé
par un Vaudeville nouveau qui ne fait pas moins
de plaisir. La Musique est de la composition de
M.Mouret, L'Auteur des paroles est anonyme..
En voici quelques Couplets .
Voici la Foire des Amours ,
Ils ouvrent leurs Boutiques ;
Qu'ils vont jouer de jolis tours !
2
Qu'ils
OCTOBRE.
1736. 2335
Qu'ils auront de pratiques !
Combien de coeurs ils surprendront ,
Pour augmenter leur gloire !
Les petits drôles s'entendront-
Comme Larrons en Foire.
Aimables Enfans de Venus",
Votre plus grande affaire
C'est d'éloigner tous les Argus
De l'amoureux mystere ;
Ces contrôleurs de nos desirs ,
Dans la nuit la plus noire ,
S'entendent contre nos plaisirs ,
Comme Larrons en Foire .
Ce jeune Clerc', Amant chert
De tendre Procureuse
Entend mieux que son vieux mari
La chicane amoureuse .
Il n'ose encor s'émanciper ;
Mais j'ai tout lieu de croire
Qu'ils s'entendront pour le trompers ,
Comme Larrons en Foire.
De deux especes de voleurss
"Bezons est la ressource ;
On fait main- basse sur les coeurs
Ainsi que sur la bourse -
Des
2340 MERCURE DE FRANCE
Des franches dupes de ces Lieux
N'augmentez pas l'histoire ;
Craignez les mains , craignez les yeux,
Comme Larrons en Foire...
Unepetite Fille.
J'entends parler à tous momens
Un jargon que j'ignore ;
Sur les beaux termes des Amans
Je suis novice encore ;
Leurs tendres soins , leurs billets doux ,
Pour moi sont du grimoire ;
Mais je voi qu'ils s'entendent tous
Comme Larrons en Foire.
Au Parterre.
Messieurs , nous sommes des Marchands ;
Mais des Marchands d'Ouvrages ;
Nos Jeux , nos Danses et nos Chants ,
Implorent vos suffrages ';
Les Auteurs que nous secondons
Nous font part de leur gloire ;
Avec eux nous nous entendons ,
Comme Larrons en Foire.
}
Il est bon d'avertir les Lecteurs , sur tout cear
des Provinces , que ce Vaudeville peut se chanter
sur l'Air de Joconde. On en trouvera l'Air noté
Avec la Chanson , page 2323.
Le
OCTOBRE . 1736. 2341
Le Mercredi 10. de ce mois , les mêmes Comédiens
donnerent , sans l'annoncer et sans l'af
ficher, la premiere Représentation d'une Comédie
nouvelle en cinq Acres , et en Vers de dix
syllabes ; sous le titre de l'Enfant Prodigue. Le
Public lui fit un accueil très - favorable , et les Représentations
suivantes ont confirmé ce premier
succès. Nous en parlerons plus au long : jusqu'à
présent l'Auteur demeure caché.
Les mêmes Comédiens se préparent à donner
le mois prochain la nouvelle Tragédie de Chil
deric , sur laquelle et sur son Auteur nous avons
reçu les Vers qu'on va lire.
VERS à M. De ***
CHarmant Auteur , que Racine et Corneille
Ont mis au rang de leurs chers Nourissons ,
M.... Dans tes Ecrits que tu sçais à merveille
De ces Maîtres fameux exprimer les Leçons !
Enfans de la simple Nature ,
Tes Vers tendres et délicats
N'empruntent point de l'Art l'étrangere parure
Cypris t'a cédé la Ceinture
Dont les Dieux faisoient tant de cas.
Jusqu'ici de l'Amour j'avois bravé les charmes ,
Et prêt à renverser son Temple , et ses Autels
J'allois briser les fers des malheureux mortels ,
Je vis Teglis , Teglis sçut m'arracher les armes
,
Elle vengea l'Amour de mes cruels mépris ,
J'apris à répandre des larmes ,
E
2342 MERCURE DE FRANCE
Et mon coeur me trahit en faveur de Teglis ,
Je n'entendis , je ne connus plus qu'elle .
Comme Pyrrhus , * je fus fidele ,
Qu'il est doux d'aimer à ce prix !
Poursuis M ... qu'au Temple de Mémoire ,
Aux côtés de Racine on t'élevé un Autel ,
L'Amour va te rendre immortel ,
Et couronner ton front d'une éternelle gloire ,
Poursuis dans Childeric * ;
Héros
moatrę- nous un
Digne du nom François , digne de tes travaux; .
Aux charmes de Gossin joins ceux deMelpomene,
Et par tes Vers desormais sur la Scene ,
Sers de modele à tes Rivaux.
Amant de Teglis.
** Tragédie de M. de M.... qu'on va doné
ner incessamment.
Par M. d'A.... B....
Le 19. de ce mois on remit au Theatre la
Tragédie d'Andronic , de feu M. de Campistron.
Le Sieur du Bois , jeune homme de 20. ans
d'une taille médiocre , mais bien prise y joud
le principal Rôle, et il fut justement et généralement
aplaudi . Il a la voix pleine et flexible ,
le visage agréable , la démarche et le geste aisés ,.
et beaucoup d'intelligence ; prononçant bien ,
pas tout - à-fait assés les finales cependant , et sé
faisant bien entendre sans trop élever la voix↓
C'est l'Echo des Discours publics que nous repetons
OCTOBRE . 1736. 2343
#
petons , pour faire juger au Lecteur , qué ce
nouveau Comédien , avec les talens qu'il a , cultivés
par le travail et l'étude , poura être un excellent
Sujet.
Le même Acteur a été fort goûté dans les
Rôles d'Achille, du Cid, et du François à Londres ,
de Xipharès et d'Hyppolite , qu'il a jouez ensuite.
Les Comédiens François qui jouissent depuis
plus de
45. ans , d'une Pension du Roy de
12000. livres , viennent d'obtenir de S. M. une .
nouvelle Pension de 3000. livres en faveur de la
Dile Quinaut , du Sieur Quinaut du Fresne , et
du Sieur Duchemin , sur le pied de mille livres
chacun.
Le 23. Septembre l'Académie Royale de Musique
ajoûta une quatriéme Entrée au Ballet des
Romans , intitulée Le Roman merveilleux ; en
voici l'Extrait.
La Scene est en Amérique. Le Théatre représente
un séjour affreux ; on n'y voit que des
Arbres dépouillés de leurs feuillages , de vieux
Troncs , des Antres , des Rochers. Dans le fond
sont les Pyramides et Tombeaux des Rois Sauvages
; sur le devant un Autel rustique ,, et au
travers d'une voûte on découvre là Mer .
Une jeune Princesse , poussée par un orage
sur ces bords étrangers , y'a fait naufrage ; privée
de tout secours , et inortellement affligée de
la mort de son Amant qu'elle croit avoir subi le
même sort ; elle implore le secours de Minerve ,
qui l'a toujours protégée , et qui lui a promis un
sort heureux ; voici comme elle s'exprime :
Divinité puissante , à mes voeux favorable ,
Minerve , prens pitié de mon sort déplorable .
Je cherche en vain Lindor dans ces affreux do
serts ; Suis- je
?
2344 MERCURE DE FRANCE
Suis - je seule échapée à la fureur des Mers ?
Divinité puissante , & c .
Helas ! ce n'est qu'à toi que je puis recourir ;
Mais , quels que soient les maux qu'en ces lieux
je déplore ,
Ce n'est point pour mes jours que ma bouche
t'implore ;
Si mon Amant n'est plus, je ne veux que mourir.
Ismene se retire au bruit des Sauvages qui
s'ap ochent. Le Grand Prêtre de ces Peuples
cruels expose le sujet en ces termes :
Le Roy de ces Etats a perdu la lumiere ;
Dans la poudre et le sang , au milieu des combats,
Il a fini sa brillante carriere.
Son grand nom doit s'étendre au bout de l'U
nivers :
Sa valeur a vaincu mille Peuples divers ;
La Mort seule a sur lui remporté la victoire
Elle nous a ravi ce Héros indompté ,
Et ces Tombeaux son l'écueil redouté
Où vient de se briser sa gloire.
A cette premiere exposition , qui ne regarde
que le passé , le Grand- Prêtre en ajoûte une seconde
, qui concerne l'action présente ; il fait
entendre qu'on doit immoler aux Manes du
Roy qui vient de mourir , le premier Etranger
que l'orage aura jetté sur cette rive , ou à ce
défaut , celui de ses Sujets sur qui le sort tombera
; chacun de ces Sauvages envie ce sort gloricux.
OCTOBRE. 1736. 2345
ieux. La Princesse qui s'étoit retirée , vient se
présenter à leurs yeux ; c'est à elle à mourir en
qualité d'Etrangere ; le Grand - Prêtre lui annon
ce son sort , elle répond avec une constance
héroïque :
De mes jours malheureux , faites le sacrifice a
Mon coeur ne redoute plus rien ;
La mort est le suprême bien ,
Lorsque la vie est un suplice.
On la conduit à l'Autel , on va l'immoler s
mais le Sacrifice est suspendu par un violent
orage qui contraint le Grand- Prêtre et sa suite à
aller chercher un azile dans des Lieux soûterrains.
;
On voit paroître sur les flots un Vaisseau prêt
à périr , le Vaisseau se brise contre des Rochers
; Lindor , Amant d'Ismene , se sauve ; le
premier objet qui se présente à ses yeux , c'est
sa Princesse enchaînée à l'Autel où elle doit être
immolée ; il veut mourir pour elle , mais quand
elle y consentiroit , ce choix ne seroit pas à son
pouvoir leurs derniers adieux sont des plus
tendres et des plus tristes : le Grand Prêtre revient
suivi de ses Ministres et des autrès Sauvages
que la tempête avoit dispersés ; malgré les
plaintes et les menaces de l'Amant , on va immoler
l'Amante , lorsque Minerve qui les protege
, descend au bruit d'une douce symphonie,
et suspend le coup mortel ; elle est accompagnée
des Génies des Sciences et des Arts ; elle
fait entendre ses souveraines Loix par ces Vers :
Malheureux Habitans de ce Climat sauvage ,
N'irritez
2346 MERCURE DE FRANCE
N'irritez plus les Dieux par un coupable Hom
mage ;
Pour dissiper l'horreur qui regne en ce séjour ,
Le Ciel a marqué ce grand jour , &c.
Que les Sciences et les Arts
Brillent ici de toutes parts.
A cet ordre de Minerve le Theatre change , et
représente un séjour délicieux ; les Sciences et
les Arts polissent ces Peuples sauvages . Après la
Fête,qui est très-brillante , Minerve couronne cet-
'te nouvelle Entrée par ces Vers, qu'elle adressé au
Prince et à la Princesse qu'elle protége :
Ismene , et vous Lindor , réghez sur ces beaux
Lieux ;
Je vous les ai soumis , honorez- y les Dieux.
Les Peuples reconnoissent Lindor et Ismene
pour Souverains , et ehantent ces derniers Vers ,
qu'ils leur adressent à leur tour .
Souverains de ces Lieux , regnez par vos faveurs,
Les Peuples à jamais chanteront votre gloire ;
Fuyez la Guerre et ses fureurs
Aimez la Paix et ses douceurs ;
La plus belle victoire
C'est de regner sur tous les coeurs.
Le 7. Octobre , on donna la 21e. et derniere
Représentation du Ballet des Romans , et de la
nouvelle Entrée dont on vient de parler ; et on
remit au Theatre le 9. celui de l'Europe Galante
L
OCTOBRE . 1736. 2347
Le Sieur Berard , nouvel Acteur , chanta dans
l'Acte Espagnol le Rôle de D. Pedro , avee beaucoup
de goût et de précision , et fut fort goûté
du Public. La Dile Rabon , qui joint au talent de
La Danse celui du Chant , remplit , par extraor
dinaire , le Rôle de la Sultane Favorite , qu'elle
joua avec beaucoup de grace et d'intelligence ,
et fut généralement aplaudie.
Le 18. on donna la premiere Représentation
d'un Ballet nouveau qui a pour titre les Génies ,
composé d'un Prologue et de quatre Entrées ; le
Poëme est de M. Fleury , et la Musique de
Mlle Duval on parlera plus au long de cet Ouvrage
qui a été reçu favorablement.
Le Public voit avec étonnement et avec plaisir
cette jeune Personne dans l'Orquestre , accompagner
du Clavecin tout son Opera depuis l'Ouverturejusqu'à
la derniere Note.
On doit remettre au Theatre le mois pro
chain l'Opera de Medée et Jason.
Le 15. Octobre , les Comédiens Italiens re
mirent au Théatre la petite Comédie de la Folle
Raisonnable , dans laquelle la Dile Sidonie , troisiéme
Fille du Sieur Thomassin , débuta , et joüa
le principal Rôle avec aplaudissement ; elle dansa
dans le Divertissement un Pas de deux avec le
Sieur Des Hayes , qui fit beaucoup de plaisir.
Le 31. le Sieur Antoine Catolini , Italien de.
Nation , qui est venu fort jeune en France , où il
a joué la Comédie dans les Provinces , débuta
par le Rôle d'Arlequin dans la Comédie de La
Surprise de l'Amour , et il a été fort aplaudi ; on
lui trouve beaucoup de disposition pour deve
nir un bon Sujet,
NO UVELLES
2348 MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUIE ET PERSE.
N mande de Constantinople, que le Grand
Seigneur dy leGrand
grand nombre de Troupes qui s'assembloient
en Hongrie , Sa Hautesse avoit fait insinuer à
M. Dahlman , Ministre de l'Empereur à Constantinople,
qu'il ne lui seroit pas permis de sortir
de Turquie et qu'on avoit signifié la même
chose au Baile de la République de Venise.
Ces Lettres ajoutent que le Kan de Crimée a
envoyé au Grand Seigneur tous les Prisonniers
faits sur les Moscovites par les Tartares , et que
ces Prisonniers chargés de chaînes , ont été
conduits dans les principales rues de Constantinople..
Le bruit court que le Mufti a formé le projet
dé réunir les Mahométans de la Secte d'Omar
avec celle d'Ali , et qu'on espere de parvenir par
ce moyen à faire cesser l'antipathie que la diffe
rence des opinions sur la Religion a causée entre
les Turcs et les Persans.
De Constantinople le 16. Août 1736 .
BAky- Kam, Ambassadeur de Perse à la Porte,
qui étoit depuis environ 4. mois à Erzerum ,
arriva enfin à Scutary le 6. de ce mois , avec une
suite d'environ 200. personnes , accompagné de
Guentch-Aly- Pacha, qui a eu la plus grande part
OCTOBRE: 1736. 2349
la Paix qui vient d'être conclue entre les Turcs
et les Persans . Dès que cet Ambassadeur tur arrivé
, le Kiaya du Čaïmakan Palla complimenter
de la part de son Maître , dans la Maison du
General des Bombardiers , qu'on lui a assignée
pour son logement,
Le 9. Août Guentch- Aly- Pacha alla chés le
Kaimakan , pour convenir de l'Audience de
1Ambassadeur , qui fut fixée au lendemain , et
ce jour-là à deux heures après midi , le Coulagoux
- Chaoux fut chés l'Ambassadeur pour l'inviter
à aller à l'Audience du Kaimakan ; une
heure après l'Ambassadeur se rendit à la Marine
, où il trouva deux Galeres et un Kandgeabas ;
l'Ambassadeur et sa Suite monterent sur une
Galere , et Guentch- Aly- Pacha , sur l'autre ;
dès que l'Ambassadeur fur sur la Galere qui devoit
le passer à Constantinople , elle salua de
trois coups de Canon , et immédiatement après
la Chiourne vogua . Il fut salué en traversant le
Port par 5. coups de Canon de la Tour de
Leandre , de 15. coups à Tophana , et de 10 .
coups d'un Kiosck du Grand Seigneur , qui est
proche de la Douane de Galata ; les Galeres saluerent
aussi quand elles furent vis à vis le Serrail
, et lorsque l'Ambassadeur débarqua à
Bacché Capoussy , d'où il alla en Félouque à la
Douane de Constantinople.
Guentch- Aly- Pacha, débarqua aussi au même
endroit avec 5. ou 6. Choadars , et alla atendre
l'Ambassadeur à la Porte.
On avoit placé 12. Pieces de Canon à la
Douane de Constantinople , qui saluerent l'Ambassadeur
dès qu'il eut mis pied à terre. Il y
trouva dix Capigis- Bachis , le Chaoux - Bachy ,
Le Chaouxlar- Eminy , le Chaouxlar - Kiareby ,
er
2350 MERCURE DE FRANCE
et autres Officiers de la Porte, avec environ 120
Chevaux magnifiquement harnachés , pour lui
et sa Suite , et deux Chevaux de main .
L'Ambassadeur se reposa environ une heureà
La Doüané , où on lui présenta du Caffé , du
Sorbet, du Parfum , &c. pendant cet intervale ,
sa Suite et les Officiers que la Porte avoit envoyés
à sa rencontre , se mirent en ordre de
marche ; elle fut ouverte par une Compagnie de
Jannissaires de 120. hommes , dont une partie
avoient leurs Bonnets de cerémonie.
Ensuite venoient le Seyment- Bachy et deux
Chorbadgis à ses côtés. Et 66. Chaoux de la
Porte.
12. Chaoux de l'Ambassadeur, avec des plumes
sur leurs Bonnets.
Le Kiaya de l'Ambassadeur , son Ecuyer et un
autre. Officier.
Le Selicktar de l'Ambassadeur , portant son
Sabre sur l'épaule.
64. Fusilliers de l'Ambassadeur à pied , sur
deux files , habillés uniformement , le fusil sur
L'épaule , mais dans leurs foureaux .
12. Pages de l'Ambassadeur, en habits unifor
mes , avec des Masses d'armes à la main .
Le Chaoux- Bachy et 2. Chevaux de main.
L'Ambassadeur seul , en habit à la Persienne
de toile d'argent , doublé de Martre Zibeline.
L'Iman et le Secretaire de l'Ambassadeur ,
dernier portant une Lettre à la main.
La Marche étoit fermée par 96. Persans de
distinction, tous magnifiquement habillés , et par
les Officiers et Domestiques de l'Ambassadeur ,
dont quelques-uns portoient des Pipes à la Persanne.
L'Ambassadeur resta environ une heure avec
le
OCTOBRE . 1736. 2351
le Kaimakam , qui le fit asseoir à son côté sur
le Sopha , et lui fit présent d'une Pelisse de Samour
; à l'Imam et au Secretaire , d'une Pelisse
d'Hermine à chacun ; on dis ribua au reste des
Gens de l'Ambassadeur des Caftans ordinaires ,
qu'ils mirent à leur retour sur le Pommeau de la
selle de leurs Chevaux .
On observa au retour le même ordre de Marche
qu'en allant ; et comme le vent étoit trop
violent pour permettre aux Galeres de ramener
l'Ambassadeur, il resta quelque temps à Scutary;
il s'embarqua sur le Caïque du Bostangi Bachy,
et sa Suite dans d'autres Batteaux , il fut salué
au moment de son départ par les 12. Canons de
la Douane , par les deux Galeres , par le Kiosc
de Galata,Top Hana, et par la Tour de Leandre,
ainsi qu'il l'avoit été en passant de Scutary
à
Constantinople.
Il n'y a aucun fondement à la nouvelle qu'on
avoit débitée de la Prise de Caffa par ies Moscovites
, on aprend au contraire que le General
Munich , soit par la disette de vivres , ou pour
quelqu'autre raison , s'étoit retiré de l'interieur
de la Crimée et étoit retourné vers Orkapi , où
il avoit séparé son Armée en deux corps.
On continue à faire passer par la Mer Noire
beaucoup de Troupes qu'on envoye en Crimée.
Le Grand Seigneur a envoyé au Kan des Tartares
un Sabre enrichi de diamans , une Pelisse
de Samour et cent mille écus d'argent comptant.
Le Comte Stadnicky, qui a résidé ici pendant
environ trois ans en qualité de Résident du Roy
Stanislas , a reçu des Lettres de Créance d'Internoncé
de la part du Roy Auguste.
M. Talman , reçut le 27. du mois passé un
Courier de Vienne , qui lui a aporté ses Lettres
I d'Am2352
MERCURE DE FRANCE
.
d'Ambassadeur Plénipotentiaire de l'Empereur
pour la médiation de la Paix entre les Turcs er
les Moscovites.
Le Grand Visir est arrivé avec son Armée à Babada
, on croit qu'il ne continuëra sa marche
que jusques aux bords du Danube , tant à cause
de la saison qui est déja fort avancée , que parce
qu'on n'a pas encore construit le Pont qu'on
devoit jetter sur ce Fleuve.
P. S. du 19. Août 1736.
Mustapha- Bey , petit- fils du Capitan Pacha ;
arriva le 17. de ce mois à Constantinople , ou
il a été expedié pour porter au Grand Seigneur
la nouvelle que les Moscovites avoient entierement
abandonné la Crimée , et que le s . Août
ils étoient déja à quatre lieuës au - delà d'Orkapi,
que le Kan des Tartares et les autres Sultans de
Tartarie , étoient à leur poursuite , ne cessant
de les harceler dans leur retraite ; le Grand Seigneur
a fait faire une salve de Canons du Serrail,
de Top-Hana , de l'Arsenal , de la Tour de Leandre
et des Quatre- Châteaux , situés sur le Canal
de la Mer Noire .
On reçut hier des Lettres du Camp du Grand
Visir , datées du ro. de ce mois , qui portent
que le Pont qu'on a jetté sur le Danube , seroit
perfectionné vers le 13. ou le 14. mais sans
qu'on fût encore certain si l'Armée Ottomane
passeroit ce Fleuve .
RUSSIE .
L
E 24. Août , le feu prit au principal Bazar
ou Marché couvert de l'etersbourg, dans le
quel il y avoit plusieurs Magasins d'huile , de
goudron
OCTOBRE . 1736. 2353
goudron et d'autres matieres inflammables . Mal--
gré le secours qu'on aporta pour éteindre l'Incendie
, ce Bazar et les effets qui y étoient en dépôt
, furent entierement réduits en cendre , ainsi
que toutes les maisons des cinq rues qui y conduisoient.
Il y a eu plus de 300. maisons consumées
par les flammes , et de ce nombre sont plu
sieurs Edifices considérables , entre autres l'Hôtel
du Comte de Lowenwolde , Grand- Maréchal
de la Cour ; celui de l'Amiral Balchen ; celui du
Baron de Schaffiroff , ceux des Comtes de Soltikoff,
de Lapouchin et de Satiskow ; celui qu'occupoit
l'Ambassadeur de Perse , qui étoit venu
à Petersbourg pour donner part à la Czarine de.
l'Avenement de Thamas Kouli - Kan au Trône
de Perse ; le Bureau de la Poste , et le magnifique
Arc de Triomphe qu'on avoit élevé lorsque
S. M. Cz. fit son Entrée publique à Petersbourg.
Le Palais que la Czarine occupe pendant l'hyver
, et l'Hôtel de l'Amirauté eussent été brulés
si l'on n'eûr eû la précaution d'abattre toutes les
maisons par lesquelles les flammes auroient pû
s'y communiquer.
Beaucoup de personnes ont péri dans cet Incendie.
Environ 123. Soldats du Régiment des
Gardes de Preobrezenski , et un grand nombre.
de Soldats de plusieurs autres Régimens , qu'onavoit
fait venir des environs pour éteindre le
feu , ont été blessés par la chute des bâtimens.
On a de la peine à trouver assés de logemens
pour les Habitans dont les maisons ont été bruÎées.
Plusieurs d'entre eux sont obligés de demeurer
exposés aux injures de l'air dans les rues
ou de camper sous des Tentes.
Comme on a remarqué pendant l'Incendie
que le feu a pris en même-temps dans differens,
I ij quartiers
2354
MERCURE DE FRANCE
quartiers fort éloignés les uns des autres , on
conjecture qu'il a été mis en plusieurs endroits
par des Incendiaires , et l'on fait d'exacres perquisitions
pour les découvrir.
La Czarine , qui est retournée à Pétersbourg
le premier , a ordonné qu'au lieu des cinq rues
dont les maisons ont été brulées dans le dernier
Incendie , et qui étoient trop étroites , on n'en
fit que deux , lesquelles auront douze brasses de
largeur. Afin que les Proprietaires des maisons
ne souffrent point de ce nouveau plan , on leur
donnera dans d'autres quartiers l'équivalent
du
terrain qu'on leur ôtera , ou on leur en payera la
valeur,
Les bruits qui s'étoient répandus sur l'arrivée
d'un Courier , qui avoit , disoit - on , aporté des
propositions d'accommodement de la part du
G. Seigneur , ne se sont pas confirmés . Les Lettres
de M. Wisnakoff à S. M. Cz, portent que
selon les aparences , le G. S consentira de lui
ceder la Ville d'Azoph et une partie de la petite
Tartarie.
M. Faulkener , Ambassadeur du Roy de la
Grande - Bretagne à la Porte , et le Ministre des
Etats Generaux dans la même Cour , ont écrit
à la Czarine qu'elle pouvoit compter au moins
sur la cession d'Asoph. Ils ont informé en même-
temps S. M. Cz. que la Cour Otthomane
désiroit que celle de Moscovie déclarât ses prétentions
par écrit avant qu'on entrât en négociation
pour la Paix .
La Czarine a fait réponse que ses intentions
étoient suffisamment expliquées dans la Lettre
écrite par le Baron d'Osterman au Grand Visir,
et que s'il restoit quelques difficultés sur ce sujet
, elles seroient levées par les Ministres Pléņipotentiaires
OCTOBRF . 1736. 2355
potentiaires qu'elle envoyeroit dans le Lieu qui
seroit choisi pour la conclusion du Traité.
L'Ambassadeur venu à Pétersbourg pour don
ner part à la Czarine de l'élevation de Thamas
Kouli- Kan sur le Trône , et qui étoit parti pour
retourner en Perse , a trouvé à Derbent un Courier
, par lequel Thamas Kouli- Kan lui envoyé
ordre de déclarer à S M Cz. qu'il est déterminé
à conclure la Paix avec le Grand Seigneur.
Ce Ministre , en mandant à la Czarine
cette nouvelle , qu'elle avoit déja aprise de plusieurs
endroits , lui a écrit que Thamas Kouli-
Kan avoit fait inserer dans les Articles Prélimi➡
naires , que l'accommodement se traiteroit de
concert avec elle , mais S. M. Cz. ne paroît pas
ajouter beaucoup de foi à ces assurances .
Le Gouverneur de Siberie a donné avis à la
Czarine qu'il étoit arrivé à Tobolskoy deux
Ambassadeurs que le nouvel Empereur de la
Chine lui envoye pour renouveller le Traité de
Paix er de Commerce conclu par son Prédécesseur
avec S. M. Cz.
Un Courier a raporté que peu de jours
avant que le Comte de Munich quittât les environs
de Précops , un Corps de Tartares avoit
envelopé tous les chevaux de la Cavalerie Moscovite
qui paissoient dans les Prairies , et que
malgré les efforts du Colonel Wedel , qui commandoit
les Troupes destinées pour la garde de
ces chevaux , les Ennemis en avoient enlevé une
partie. La Cour public que les Moscovites n'ont
cû en cette occasion qu'environ 300. hommes
de tués ou de blessés , mais on craint que leur
perte ne soit beaucoup plus considérable.
La Czarine a ordonné qu'on obligeât la 1250
partie des Habitans de la Campagne de s'enga-
I iij ge
2356 MERCURE DE FRANCE
ger dans la Milice , et l'on compte que par ce
moyen elle augmentera ses Troupes d'environ
40000. hommes..
O
ALLEMAGNE.
N mande de Vienne , que les avis reçûs des
Frontieres
Frontieres , portent que la plus grande
- partie de l'Armée Otthomane , commandée par
le Grand Visir , avoit passé le Danube. Comme
la précaution que le Comte de Munich'a prise de
s'emparer de Kimburn , rend le passage du Dnieper
très- difficile aux Turcs , on doute que le
Grand Visir se détermine à aller au secours de
Ja Crimée , et il y a aparence qu'il se contentera
de garder le passage du Niester .
幕
On a reçû avis que le Grand Visir après avoir
fait passer le Danube à la plus grande partie des
Troupes qu'il commande , avoit détaché 20000.
hommes pour aller joindre celles que le G. S.
a fait assembler sur les bords du Niester.
Les mêmes Lettres marquent que lorsque l'Ar
mée Orthomane étoit décampée des environs de
Bahadud , le Grand Visir avoit déclaré à M. de
Wisnakoff , Ministre de la Czarine , qu'il pouvoit
retourner à Constantinople . "
Un Inconnu , âgé d'environ 70. ans , qui se
fait apeller le Cointe Chalconi , est arrivé depuis
peu à Ratisbonne , et il a fait remettre au
Baron de Jocodi , second Commissaire de l'Empereur
à la Diette , un Memoire par lequel il
prétend prouver que le Duché de Souabe lui
apartient. La Dietie lui ayant ordonné de sortir
de la Ville , et cet Etranger n'ayant pas obéï , le
Baron de Jodoci lui fit réiterer dernierement
par son Secretaire , les ordres de la Diette. Le
Comte
OCTOBR E. 1736. 2357
Comte Chalconi , loin de se conformer à ce que
le Baron de Jodoci lui avoit envoyé dire , à fait
distribuer à tous les Ministres de la Diette un
nouveau Memoire , dans lequel il se plaint de la
maniere dont le Commissaire Impérial en à usé
à son égard . Il y déclare qu'il est rempli de
respect pour la Personne de l'Empereur et de
considération pour les Ministres de S. M. I. et
qu'il ne croit point avoir manqué à ce qu'il lui
doit , en soutenant des droits dont il peut prouver
la validité devant tous les Etats de l'Empire.
La forte persuasion dans laquelle il paroît être
de la justice de ses prétentions , donne lieu de
croire qu'il a l'esprit dérangé , et a engagé la'
Diette à le traiter avec indulgence .
On écrit de Dresde , que le Roy Auguste
avoit nommé Chevaliers de l'Ordre de l'Aigle
blant le Prince François- Josias de Saxe Saalfeld,
le Prince Charles de Nassaw Usingen , le Prince
Sangusko , les Evêques de Cujavie , de Wilna et
de Warmie , le Palatin de Viteps , le Comte
Oginski , fils de ce Palatin , le Vice - Chancelier
du Royaume de Pologne , les Castellans de Pos
nanie et de Radom .
Le Roy Auguste et la Reine son Epouse , par
tirent de Dres de le 28 Septembre pour se rendre
à Leipsik , et leurs Majestés y étant arrivées le
lendemain au soir , se promenerent dans les principales
rues de la Ville , dont toutes les maisons
étoient illuminées , &c . Le premier de ce mois
le Roy et la Reine allerent voir les curiosités les
plus remarquables de la Foire.
On celebra le 7. avec beaucoup de magnificence
l'Anniversaire de l'Avenement du Roy à la
Régence de l'Electorat de Saxe. Leurs Majestés
dînerent à une Table de 40. couverts , et il y en
I iiij cut
2358 MERCURE DE FRANCE.
eut une autre d'un pareil nombre de couverts,
servie dans l'Apartement du Grand-Méréchal de
la Cour.
A l'occasion de cette Fête , le Roy a créé un
nouvel Ordre de Chevalerie , dont il a nommé
Chevaliers le Prince Royal , le Prince Czarto
rinski , Palatin de Russie , le Prince Lubomirski,
Lieutenant Feldt- Maréchal dans les Troupes
Saxonnes , le Comte de Sulkouski , Ministre
d'Etat pour l'Electorat de Saxe, le Comte Maurice
de Saxe , et le Comte Rutouski .
La marque de cet Ordre que le Roy a institué
en l'honneur
de S. Henry , Empereur
, et dont
il s'est réservé la dignité de Grand- Maître , est
une Etoile à huit rais ou pointes , au milieu de
laquelle on voit le Buste de S. Henry. Sur le Revers
de cette Etoile, qui sera attachée par un cordon
d'argent à un ruban de velours cramoisi
, on
lit ces mots :Pietate et Virtute Bellica.
L
ITALI E.
A nuit du 29. au 30. Août , il s'éleva à Rome
vers les trois heures du matin un violent
Ouragan , suivi d'une pluye si abondante, qu'en
très peu de temps l'eau remplit les caves et les
souterrains des maisons , et monta jusqu'à une
hauteur très- considérable dans les ruës , le Tonnerre
tomba en plusieurs endroits de cette Ville,
et y causa de fort grands dommages .
Le 25. du mois dernier , le Pape tint un Consistoire
, dans lequel il reconnut publiquement
Stanislas I. Roy de Pologne , et ensuite Auguste
III . en la même qualité,après quoi l'on proposa
plusieurs Evêchés et plusieurs Abbayes.
On aprend de Naples , que le Roy ayant résolu
OCTOBRE . 1736. 2༣༨9
solu d'établir une Taille réelle , au lieu des Tàxes
personnelles qu'on a levées jusqu'ici sur les
Habitans de la Campagne , on travaillera incessamment
à prendre des Etats exacts de l'étendue
et de la qualité des Terres et des revenus qu'elles
produisent.
Le bruit court que S. M. a dessein de rentrer
en possession de tous les Moulins Banaux qui
apartenoient anciennement à la Couronne , er
qui avoient été détachés du Domaine par l'u--
surpation de divers Particuliers .
O
PORTUGA L.
Ninande de Lisbonne , que le Roy ayant
créé trois nouveaux Secretaires d'Etat .
2
qui seront chargés , l'un des affaires du dedans
du Royaume , l'autre , de celles de la Marine , et
le troisième , des affaires Etrangeres et de la
guerre , S.M.P. a fait publier un Decret pour les
autoriser à signer toutes les Expeditions qui
émaneront de leurs Bureaux et pour ordonner à
ses Sujets de regarder leurs signatures comme la
sienne.
Le premier , à l'exception des affaires concer
nant les Evêchés et les autres Benefices , desquels
il connoîtra sans distinction des Lieux ou les Benefices
seront situés , n'aura dans son département
que celles de l'interieur du Portugal . On
expediera à ses Bureaux toutes les Lettres Parentes
pour les Charges et les Emplois , aussi - biem
que les Brévets pour les Pensions et les autres:
récompenses. Il se mêlera de tout ce qui regarde
les Tribunaux , les Universités , les Ordres Militaires
, l'Administration de la Justice et des Fi
nances , la Police et le bon ordre du Royaume .
I v LS
2360 MERCURE DE FRANCE
Le détail de la construction des Vaisseaux , de
leur Armement et de leur aprovisionnement ,
des Reglemens pour favoriser le Commerce, des
établissemens des Manufactures , sera porté aux
Bureaux du Secretaire d'Etat de la Marine , et
generalement toutes les affaires qui concerneiont
les Isles de Madere , des Açores et du Cap Verd,
le Koyaume d'Angole et les Comptoirs d'Afrique
, ainsi que la Principauté du Bresil et les établissemens
que les Portugais ont dans les Indes,
seront de son ressort .
Le Secretaire d'Etat des affaires Etrangeres et
de la Guerre, expediera toutes les dépêches adressées
aux Ministres qui résideront de la part de
S. M. P. dans les Cours Etrangeres , ainsi que
les ordres pour les Troupes et les Generaux . II
veillera au maintien de la Discipline Militaire, et
prendra soin de pourvoir à l'entretien des Troupes
, à l'aprovisionnement des Hôpitaux d'Armée
et à la répara ion des Fortifications.
On a apris en dernier heu , que le Vaisseau
de Guerre le Cheval marin, apartenant à la République
de Hollande , étoit entré le 13. du
mois de Septembre dans le Port de Lisbonne. Le
Capitaine Martin Lambrechts , qui commande
ce Bâtiment , a conduit en Portugal le Gouverneur
, quelques Officiers et plusieurs Soldats
Maures de la Garnison du Fort de Mogador ,
qu'il a faits Esclaves par surprise . Ayant arboré
le Pavillon Turc et fait habiller une partie de
son Equipage à la Moresque , il alla mouiller
sur la Côte de Safim , vis- à - vis du Fort de Mogador
, et il feignit qu'il étoit poursuivi par un
Vaisseau Hollandois. Le Gouverneur du Fort se
rendit aussi - tôt avec un détachement de la Garnison
à bord du Vaisseau , pour le secourir.
Lorsque
OCTOBRE. 1736. 2361
Lorsque les Maures y furent entrés, le Capitaine
les fit tous mettre aux fers. Quelques - uns de ses
gens , qui à la faveur de leur déguisement ,
avoient été reçus dans le Fort , s'étant emparés
en même- temps d'une porte , les Maures que le
Gouverneur y avoit laissés , prirent la fuite , er
les Hollandois embarquerent sur leur Bâtiment
toute l'Artillerie qu'ils trouverent dans ce Fort,
L
GRANDE - BRETAGNE.
E 21. du mois dernier , la Reine se rendit
avec le Duc de Cumberland et les Princesses
Amélie et Caroline chés M. Rysbrack, Sculp
teur celebre , pour y voir diverses Statuës auxquelles
il travaille par ordre du Roy.
On a reçû avis d'Edimbourg , que la Reine
ayant envoyé ordre aux Magistrats de differer
l'execution d'un Officier de la Garnison , lequel
avoit été condamné à mort pour avoir cû l'indiscrétion
de faire tirer ses Soldats sur le Peuple
dans une legere émeute , les Habitans avoient
désarmé la Garnison , forcé les portes de la
prison , et pendu cet Officier.
Le 22. entre une heure et deux du matin , le
feu prit dans le quartier de Ratcliff , et il y eur
40. maisons consumées par les flammes.
MORTS DES PAYS ETRANGERS.
L
E 2.Août dernier, D. Jean de Mendonça, Evê
que de la Guarda, dans la Province de la Beira
en Portugal sous la Métropole de Lisbonne , d
I vj Conseil
2362 MERCURE DE FRANCE
Conseil de S. M. P. Prélat fort charitable , vertueux
et sçavant , mourut dans son Diocése dans
la 64. année de son âge , étant né dans la Ville
d'Estremoz , le 12. Juin 1673. Il étoit fils de
Laurent de Mendonça , 3e , Comte de Val de Reys.
Il avoit été successivement Boursier dans le College
de S. Paul de Coimbre , Docteur gradué en
Droit Canon , Coadjuteur avec les privileges de
Lecteur , puis Lecteur et Professeur en Décret
Archidiacre de la Guarda , Chanoine et Grand-
Trésorier de la Ste Eglise d'Evora , Député du
S. Office , et Sommelier de Courtine du Roi. Il
fut nommé à l'Evêché de la Guarda en 1711.et
étant passé à Rome pour y visiter les Tombeaux
des Apô res, le Pape Clement XI . le déclara Prélat
, et Evêque assistant au Trône pontifical par
bref du 21. Mai 1718.
Le 23. mourut après une longue maladie à
Lisbonne ,âgé de 74. ans 1. mois 12. jours Gaston
Joseph de la Camera Coutinho , Grand Ecuyer
de la Reine de Portugal , et ci- devant Visiteur de
sa Maison , et de la Maison de la feuë Reine D
Marie Sophie , Seigneur des Isles de Sertes , et
de la Maison de Regalados , grand Alcade de
Torres-Vedras , Commandeur de S. Jacques de
Caldellas dans l'Ordre de S. Jacques , et d'autres
Commanderies dans celui de Christ , et Colonel
d'un Régiment des Ordonnances de la Ville de
Lisbonne , et le 24 il fut inhumé dans la Chapelle
de sa Famille, sans pompe ni magnificence,
ainsi qu'il l'avoit ordonné par humilité.
Le 29. le Docteur André Leitam de Mello „
Chevalier de l'Ordre de Christ , et Desembargador
des Agraves dans la maison de suplication
de la Cour , mourut aussi à Lisbonne
âgé de 70. ans accomplis, et il fut inhumé le lendemain
OCTOBRE . 1736. 2363 .
demain dans l'Eglise de N. D. du Mont- Carmel
·
Le 9. Septembre , D Jean de Idiaquez , Comte
de Salazar , Duc de Grenadie , de Ega , Grand
d'Espagne de la premiere classe , Commandeur
de Yeste , et Tayvilla , dans l'Ordre de Saint
Jacques , Capitaine general des Armées de S.
M. C. Sergent Major de ses Gardes du Corps
Sommelier de Corps , et ci- devant Gouverneur
du Prince des Asturies , mourut dans le Châreau
royal de S. Il tefonse , à l'âge de 72. ans
dont il en avoit passé 52. au service de la Cour
tant en Flandres qu'en Espagne , ayant rempli
ses devoirs dans ces emplois , et dans tous ceux
qui lui avoient été confiés , avec la plus exacte
ponctualité.
Le 13. Charles Auguste Eugene , Prince héréditaire
de Saxe VVeimar , fiis d'Ernest Auguste
, Duc Régent de Saxe Weimar depuis
1728. mourut à Weimar , âgé de 11. mois et 13
jours , étant né le r . Octobre 1735.
Jacques Lord Comte de Berkeley , Vicomte de
Dursley , Baron du Château de Berkeley , de
Mowbray , de Segrave , et de Gower , Pair de la
Grande- Bretagne , Conseiller du Conseil privé.
de S. M. B. Vice- Amiral d'Angleterre , Seigneur.
Lieutenant du Comté de Glocester , &c. qui étoit
venu en France depuis quelques années pour y
trouver du soulagement à ses douleurs de gou-
> mourut au mois de Septembre à Aubigni
en Berri ,petite Ville sur la Riviere de Nyere
, dont est aujourd'hui Seigneur Charles Le
nox , Duc de Richmond , petit fils du Roi d'Angleterre
Charles I I. et de feuë Louise Renée de
Penencouet de Keroualle , Duchesse de Portsmouth.
Le Comte de Berkeley étoit veuf de
Louise
2364 MERCURE DE FRANCE
Louise Lenox , soeur aînée de ce Lord. Il l'avoir
épousée au mois de Fevrier 1711. Elle mourut
de la petite verole à Londres , le 26. Janvier
1717. Il en laisse le Lord Vicomte de Dursley
, qui lui succede en ses biens , et à ses Titres.
Marie de Silva , native de Tanger , mourut
sur la fin du mois dernier à Lisbonne , dans
l'Hôtel du Marquis d'Abrantes , âgée de 112.
ans.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 4. de ce mois , jour de la Fête de S. Fran
Lçois, la Reine alla à l'Eglise des Récollets
de Versailles , où S. M. entendit la Messe et
communia par les mains du Cardinal de Fleury
son Grand Aumônier.
Le 9. le Marquis Fontanelli , Envoyé Extraordinaire
du Duc de Modéne , eut sa premiere
Audience publique du Roy , étant conduit part
le Chevalier de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs
, qui étoit allé le prendre dans les
Carosses du Roy et de la Reine. Il fat conduit
ensuite à l'Audience publique de la Reine , de
Monseigneur le Dauphin , et de Mesdames de
France et après avoir été traité par les Officiers
du Roy , il fut reconduit à Paris dans les
Carosses de leurs Majestés par le même Introdacteur.
Le
OCTOBRE. 1736. 2365
>
-267
Le Gouvernement et la Charge de Grand
Baili de la Province et Duché de Berri , vacants
par la mort de Louis Marquis d'Arpajon , ont
été accordés à Jean Charles de Tailleyrand ,
Prince de Chalais , Grand d'Espagne , et Brigas
dier des Armées de S. M. Cath .
La place de Directeur Général de l'Infanterie
qu'avoit Joseph de Mesmes , Marquis de Ravignan
, qui vient d'être pourvû du Gouvernement
de Guise , a été donnée à Louis- François Comte
d'Aubigné , Lieutenant Général des Armées du
Roy , du premier Août 1734. actuelicment
Commandant à Tréves , et qui étoit Inspecteur
d'Infanterie depuis le 25. Mars 1715
M. le Duc de Valentinois ayant retiré du
College son second fils , frere du Prince de Monaco
, l'a fait nommer Comte de Matignon
Nom de la plus ancienne de ses Terres , et qu'il
possede comme Aîné et Chef de sa Maison à la
suite de ses Ancêtres qui en étoient Seigneurs dèsle
douzième siècle.
M. de Benneville , Chef d'Escadre des Armées
Navales de S. M. en a été nommé Lieutenant
Général , et M. de Gabaret , Capitaine de Vais
seau , a été fait Chef d'Escadre .
Les Chanoines Réguliers de l'Abbaye Royale
de Sainte Geneviève de Paris , de qui le Public
connoît l'attachement à la Maison d'Orleans ,
n'ont pû être insensibles à la perte qu'elle vient
de faire dans la Personne de S. A. S. Madame
la Princesse de Conty ; ils ont crû devoir marquer
leur zele , et donner un témoignage public
de leur douleur et de leur reconnoissance , en
faisant
2366 MERCURE DE FRANCE
faisant un Service solemnel dans leur Eglise
pour le repos de l'ame de cette Princesse le 25.
Octobre. La Façade , la Nef , et le Choeur de
Leur Eglise étoient tendus de deüit jusqu'à la
voûte , avec plusieurs lez de velours , chargés
des Armoiries de la Princesse , et entre les deux
lez , de grands Ecussons de distance en distance;
au milieu du Choeur étoit placé un superbe Catafalque
élevé sur plusieurs dégrés , ce Catafalque
, l'Autel et les Tribunes étoient ornés et
éclairés avec beaucoup de magnificence par les
cierges et les girandoles qu'on y voyoit en
grand nombre , le tout placé et arrangé avec
goût et sans confusion . Les Vigiles furent chantées
la veille ; l'Abbé de Sainte Geneviève , accompagné
de ses Officiers , revétus de Tuniqueset
de Chapes d'une broderie très . riche , officia
à la Messe , qui fut chantée par les Chanoines
Réguliers de la même Abbaye. Sa M. C. la
Reine Douairiere d'Espagne , honora de sa
présence cette Cérémonie , à laquelle le Duc
d'Orleans assista aussi , de même que M. l'Archevêque
de Paris , et plusieurs autres Prélats ,
les principaux Officiers des Maisons d'Orleans
et de Conty , et autres Personnes de distinction
qui avoient été invitées à ce Service .
REJOUISSANCES faites à Avallon
au sujet de la Naissance du Prince
de Condé.
L
A Ville d'Avallon a toûjours été plus particulierement
attachée à la Maison de Condé
qu'aucune autre ; Henry de Bourbon , Pere du
Grand Condé , y alloit quelquefois et s'y plaisoit
beaucoup. Ce Prince qui étoit populaire et
affable
OCTOBRE . 1736. 1736. 2367
affable , avoit aisément gagné les coeurs des
Habitans qui lui firent bâtir un Hôtel , sur lequel
il n'y a que quelques années qu'on voyoit
encore l'inscription d'Hôtel de Condé , sur un
Marbre , qu'un Particulier auquel il a apartenu
depuis , a fait ôter. Ces dispositions des Avallonois
, qui ont toûjours été bien soûtenuës , viennent
de se montrer à la naissance du nouveau
Prince de Condé que Dieu vient d'accorder à
leurs voeux.
Dans le moment que cette heureuse nouvelle
fut aportée , chacun y prit part comme à un
bonheur qui lui étoit particulier ; il fut annoncé
par une salve d'Artillerie , et on se contenta de
donner sur le champ ces marques de la joye générale
, en attendant qu'on pût l'exprimer avec
plus d'éclat. Le 16. Septembre on chanta dans
PEglise Collégiale Notre Dame S. Lazare un
Te Deum en Musique , le Bailliage et le Corps de
Ville y assisterent , l'Eglise étoit éclairée d'un
beau luminaire et d'une quantité de lampions ,
Artillerie fit plusieurs décharges après la Priere
pour le Roy Corps de Ville alla en cérémonie
au son des Tambours , des Fifres et des Hautbois
voir tirer un Feu d'Artifice qui fut bien
éxécuté. La façade de l'Hôpital et le Jeu de
l'Arquebuse étoient ornés de lampions ; les cloches
ne cesserent de sonner , et les canons de
tirer toutes les fenêtres des maisons étoient
éclairées , ce ne furent que repas et danses tout
le reste de la nuit le concours des Etrangers
qui vinrent de tous côtés prendre part à la Réjouissance
publique , contribuerent à rendre le
Spectacle plus agréable , M. Champion , Maire
de la Ville , se distingua par sa politesse et son
zele connu pour la Maison de Condé . Les Capucins
3
2368 MERCURE DE FRANCE
pucins avoient éclairé leur clocher , et donne
rent de l'argent et à souper à tous les Pauvres
qui se présenterent.
INONDATION extraordinaire , arrivée
dans le Diocèse de Sens : Extrait
L
d'une Lettre de M. N. A.
Es vacances , Monsieur , semblent être données
à tous les Etats pour se délasser de leurs
travaux par la vue de la Campagne , où l'on
trouve plus que dans les Villes des objets agréables
et récréatifs . J'allois dans cette intention'
de Paris en Bourgogne par la grande route qui
conduit deSens à Tonnere le 14 du présent mois,
lorsque je tombat dans une Vallée où j'aperçûs
environ une vingtaine de maisons renversées , et
toute la campagne couverte de gerbes de bled ,
mêlées de terre , de charbon et de bois. M'étant
informé de la cause de ce bouleversement , on
me dir que je ne voyois encore rien ; que c'étoir'
encore bien un autre dommage à Cerisiers, ( qui est
une petite lieuë plus avant , ) où étoit arrivé un
déluge le 6. de ce mois sur les 5. ou 6. heures
du soir. Ayant apris que le Lieu où j'étois s’apellot
Vaumort , je crus presque que ce nom lur
avoit éré donné par un esprit de prophétie ; car
toute cette Vallée me parut remplie de sable , et
de cailloux ou pierres à tusil , qui étouffent la
bonne terre , et rendent le terroir semblable ,
pour ainsi dire , à un squelette . On m'assura de
plus qu les eaux avoient noyé dans les maisons
cinq ou six enfans .
A peine étions - nous auprès des dernieres maisons
de ce Village en continuant notre route
que nous remarquâmes que les Jardins et enclos
de
OCTOBRE. 1736. 2369
de ces maisons avoient servi d'arrêts aux démolitions
du Bourg de Cerisiers. C'étoit un amas
confus de fenêtres , de portes , de roues de charettes
, de bois- de- lits , de solives , de tonneaux,
et même de poûtres , mêlés de gerbes de bled ,
de charbons , de squelettes de chevaux , de brebis
et de volailles. En avançant chemin nous vîmes
avec surprise la charpente entiere d'un puits , la
corde roulée autour , que l'eau avoit emporté
jusques là , et un grand nombre d'arbres déracinés
et couchés par terre. Deux Chapelles que
nous trouvâmes sur le chemin ayant résisté , se
trouverent pleines de boue et de terre jusque
par dessus les Autels.
et
Arrivés à Cerisiers nous vêmes les murs de ce
Bourg de ce côté- là abbatus par le torrent ,
la porte tellement embarrassée , que les voitures..
s'étoient déja fait un passage par les fossés tout
remplis de décombres. Nous trouvâmes la vé
rité de ce que l'on venoit de nous dire , c'est- àdire
, de tous côtés des tas confus de démolitions
d'édifices , de grains mouillés et pleins de
terre , des visages consternés , des gens tacitur
nes , qui par leur silence marquoient bien la
grandeur de leurs pertes . Dans l'Auberge ou
nous dinâmes , quoiqu'on y monte par un per-
- ron de 7. ou 8. marches , nous vimes encore les
murailles du dedans humectées jusqu'à la haureur
de 6. à 7. pieds. L'Hôte nous assura qu'après
l'écoulement des eaux de ce terrible dé
luge il avoit été obligé de retirer avec des crocs
ses tonneaux de vin , qui nagoient dans sa cave .
Ce vin par bonheur n'avoi pas été alteré . Nous
le trouvâmes fort bon mais nous fumes forcés
de le boire pur , parce que toutes les Eaux pota.
bles avoient été corrompues par les immondi
2370 MERCURE DE FRANCE
ces. Le maître du logis nous dit encore qu'il
avoit vû les chevaux toucher à son Enseigne en
nageant pendant l'inondation.
A peine pâmes nous rester un demi-quart
d'heure dans l'Eglise , quoique toutes les portes
en fussent ouvertes , tant il y sentoit mauvais ;
l'Eau qui avoit irondé et enfoncé les Sépultures
, baigné les Autels , détrempé les Ornemens
et les Livres , enlevé les Bancs , & c. paroissoit
avoir respecté le S. Sacrement , sa superficie
s'étant arrêtée dans la partie inférieure du Tabernacle
, ce que nous remarquâmes aisément :
nous observâmes aussi que quoique cette Eglise
soit dans un lieu plus élevé que les rues , il y
avoit cependant eu huit à neuf pieds d'eau dedans
. M. le Curé nous raconta la maniere dont
il fut obligé de se sauver , et comme il a fallu
depuis se réduire à faire l'Office dans une Chapelle
éloignée . Les Habitans nous parlerent d'un
bien plus grand nombre de morts parmi eux ,
qu'il n'y en avoit eu à Vaumort , non seulement
des enfans , mais même des grandes personnes,
Ce déluge avoit , nous dit on , commencé par
un orage à l'ordinaire de ceux d'Eté , mais avec
une pluye plus abondante ; les Eaux ne pouvant
rester sur les six ou sept petites montagnes qui
sont au- dessus de Cerisiers vers le Sud- Est , s'écoulerent
avec rapidité , et formerent plus de
so. torrens à l'endroit le plus bas du côté du
Bourg qui regarde le Levant , et le submergerent
par leur gonflement , sans rien laisser sur
pied , si ce n'est quelques maisons situées sur une
petite éminence proche la Porte qui conduit à
Villechetive. On ajoûta que le degât ne s'étoit
pas étendu seulement jusqu'à Vaumort , mais
encore jusqu'à Vareilles .
Quel
OCTOBRE . 1736. 2371
Quelqu'un nous aprit que 70. ans auparavant
il y avoit eu une autre Inondation dans Cerisiers
, mais qu'elle n'avoit pas été si terrible . La
situation de ce Bourg nous parut assés sembiable
à l'ouverture superieure du tuyau d'un entonnoir.
On remarque que ces sortes de positions
sont sujettes à ces malheurs . Celui ci nous
rapella ce qu'on lit dans l'Addition à la Chronique
de Robert de S. Marien d'Auxerre, page 113 .
Anno MCCXXIII. factum est dituvium in territorio
Altissiodorensi apud villam dicitur
Iranci , quod domos diruit , homines & pecora et
etiam mulieres cum pueris in suis cunabulis super.
torcularia ad refugium venientes cum ipsis torcularibus
cursu rapacissimo abduxit.
•
qua
Cette Inondation de Cerisiers dont j'ai vu les
funestes effets , m'occupa l'esprit toute la nuit
suivante ; et ne pouvant dormir , la compassion
fit naître ces quatre Vers ;
Heu ! tristis rerumfacies ! inamabilis unda
Quantâ stragefuris , quantaque damna paras !
Qui legis hac luge , sis conscius ipse doloris ;
Tamgrande exitium est ; ni videas , taceas ,
J'aurois peut être cu envie de versifier tout ce
tragique évenement dans ma seconde nuit en
tirant vers la Bourgogne , si la vue d'un grand
nombre d'amis dans la journée suivante ne m'cût
fait oublier de si tristes objets. Je suis , &c.
A. A. ce 20. Septembre 1736.
N. A.
M. Maget , Greffier du Bailliage et Siége Présidial
de Sens , a pris la peine de nous marquer
2-372 MERCURE DE FRANCE
à peu près les mêmes choses par une Lettre du
25. Septembre , en parlant comme témoin ocalaire
, ayant été obligé , dit - il , de se transporter
dans ce Pays désolé pour affaires de son ministere.
Il ajoûte que ces pauvres Habitans , qui
survivent à la ruine de leur Patrie , sont dans la
situation du monde la plus digne de compassion
; que les Aumônes sont la seule ressource
qui leur reste , et que M. l'Archevêque de Sens
leur a fait faire journellement d'abondantes distributions
des choses les plus nécessaires, et qu'il
a encore promis de les assister d'une somme
considérable , ce qui est bien digne du zele et des
è entrailles d'un véritable Pasteur.
XXXXXXXXXXXXXXX
MORT S.
>
4.
E 14. Septembre , Dame Diane- Charlotte de
Chaumont- Guitry , Epouse de Pierre de Cas
teras de la Riviere Brigadier des Armées du
Roy , et Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , avec lequel elle avoit éte mariée au mois
d'Avril 170s . mourut à Paris , âgée d'environ
59. ans , laissant une fille nommée Anne de Casteras
de la Riviere , et mariée le Août 1728.
avec Michel -Jean - Baptiste Charron , Marquis de
Menars , et de Conflans, Brigadier des Armées du
Roy , Chevalier de S. Louis , Capitaine du Château
de Blois , et des Chasses du Comté de Blois.
La Dame de la Riviere étoit de l'ancienne Maison
de Chaumont en Vexin , dont la Généalogie
est raportée dans l'Histoire des Grands Officiers
de la Couronne , Tom. 8. p. 885. Elle étoit fille
de
OCTOBRE . 1736. 2373
de Guy de Chaumont , Marquis d'Orbec , Seigneur
de Guitry, mort le 2. Octobre 1712. et de
Jeanne
de Caumont la Force.
Le 18. D. Marie- Henriette d'Aloigny de Rochefort
, Comtesse Douairiere de Blanzac , Dame du
Comté de Gien , de la Vicomté de Meaux , de la
Baronie de Villemort , S. Liebaut , &c . mourut
à Paris dans la 73e année de son âge . Elle étoit
Elle de feu Henry- Louis d'Aloigny , Marquis
de Rochefort , et du Blanc en Berry , Maréchal
de France , Capitaine des Gardes du Corps du
Roy , Gouverneur de Lorraine , et du Barrois ,
de Metz , Toul et Verdun , et du Pays Messin ,
mort le 22. May 1676. et de Magdeleine de Laval-
Bois Dauphin , sa veuve , petite fille par sa
mere du Chancelier le Tellier , morte le premier
Avril 1729. à l'âge de 83. ans . La Comtesse de
Blanzac avoit été mariée en premieres nôces
avec dispense le 14. Septembre 1676. avec Louis
Fauste de Brichanteau , Marquis de Nangis , son
cousin germain, Colonel du Régiment Royal la
Marine , et Brigadier des Armées du Roy, mort
d'un coup de mousquet qu'il reçut en Allemagne
le 8. Août 1690. et en secondes nôces au mois
d'Août 1692. avec Charles de Roye de la Rochefoucaud
, Comte de Blanzac , mort Licutenant
Général des Armées du Roy , et Gouver
neur de Bapaume le 4. Septembre 1732. Elle
laisse pour enfans de son premier mariage Louis
Armand de Brichanteau , Marquis de Nangis ,
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant Général
de ses Armées , Gouverneur de Salces en
Roussillon , et Chevalier d'Honneur de la Reine.
Et de son second mariage , Louis François-Armand
de Roye de la Rochefoucaud , apellé aujourd'hui
le Comte de Roucy , et ci - devant
conn
2374 MERCURE DE FRANCE
connu sous le titre de Comte de Marton , Bri.
gadier des Armées du Roy , et Gouverneur de
Bapaume , ci - devant Colonel - Lieutenant du Régiment
d'Infanterie de Conti , Genevieve -Armande
de Roye de la Rochefoucaud , mariée le
30. Décembre 1708 , avec Philipe Aynard, Comte
de Clermont - Tonnerre , et Marie- Louise de
Roye de la Rochefoucaud , mariée en 1718. avec
Gui-Marie de Lop : iac , de Coëtmadeuc , Comte
de Donges.
Le 26. Louise- Diane d'Orleans , Princesse de
Conti , mourut à Issy , d'une fausse couche , en
trois jours de maladie , après être accouchée le
soir précédentt à S. mois de terme. Cette Princesse
étoit âgée de 20. ans 2. mois et 29. jours ,
étant née le 27. Juin 1716. elle étoit la derniere
des filles de Philipe , petit- fils de France , Duc
d'Orleans , de Valois , de Chartres , de Nemours
et de Montpensier , ci -devant Régent en France,
mort le 2. Décembre 1723. et de Françoise-
Marie de Bourbon , légitimée de France , Duchesse
Douairere d'Orleans, sa veuve Elle avoit
reçû les cérémonies du Baptême le 15. Janvier
1732. et elle avoit ensuite été mariée le 22. du
même mois avec Louis- François de Bourbon ,
Prince de Conti , Prince du Sang , Chevalier des
Ordres du Roy , Maréchal des Camps et Armées
de S. M. Gouverneur et Lieutenant Géneral du
haut et bas Poitou , Pays Chatellevaudois et
Loudunois. Elle en laisse le Comte de la Marche,
fils unique , né à Paris le prem. Septemb. 1734
Le 29. du mois dernier , le Roy prit le deuil
à l'occasion de cette mort, et S. M. le quitta le
10. de ce mois.
Le Corps de la feuë Princesse de Conti , qui
avoit été vu à découvert le jour de sa mort ,
ayant
OCTOBRE. 1736; 2375
ayant été embaumé et mis dans un cercueil , il
fut exposé le 30. du mois dernier sur une Estrade
dans une Chambre de parade , éclairée par
un grand nombre de lumieres et tenduë de deuil
avec des lés de velours chargés d'Ecussons . Deux
Herauts d'Armes , vétus de leurs habits de deuil
de cérémonie , étoient au pied de l'Estradé , aux
deux côtés de laquelle on avoit élevé deux Autels
où l'on célebroit des Messes. Des Dames de
qualité et les Gentilshommes et Officiers de la
Princesse défunte étoient autour du Corps.
Le 2. de ce mois après midi , Mademoiselle de
Clermont , nommée par la Reine pour aller , au
nom de S. M, jetter de l'eau benite sur le Corps
de la Princesse de Conti , se rendit au Château
des Tuilleries , d'où elle portit dans le Carosse de
la Reine , pour se rendre à Issy.
La Duchesse de Boufflers , Dame du Palais de
la Reine , nommée par S. M pour accompaguer
Mademoiselle de Clermont dans cette Cérémonie
, la Comtesse de Mailly , Dame du Palais ,
nommée aussi par S. M pour porter la queue de
la Mante de Mademoiselle de Clermont , et la
Comtesse de Ribeirac , étoient dans le Carosse
de la Reine.
Un détachement des Gardes du Corps et un
détachement des Cent Suisses de la Garde , avec
leurs Officiers, marchoient autour de ce Carosse.
Mademoiselle de Clermont fut reçûë à Issy par
Mademoiselle de la Roche-sur -Yon , accompagnée
de la Dame d'honneur de la feuë Princesse
de Conti et de ses principaux Officiers , et elle
entra dans la Chambre de parade , étant conduite
par Mademoiselle de la Roche-sur-Yon , la
queue de sa Mante étant portée par la Comtesse
de Mailly. Mademoiselle de Clermont s'étant
K placée
2376 MERCURE DE FRANCE
placée sur le Prie -Dieu qui lui avoit été préparé,
on dit les Prieres ordinaires , après lesquelles
l'Abbé de S. Aulaire , Aumônier de la Reine ,
présenta le goupillon à Mademoiselle de Clermont
, laquelle s'aprocha du Corps , et après les
Saluts ordinaires , jetta de l'eau benite . Cette
Cérémonie finie , Mademoiselle de Clermont
fut reconduite au Carosse de la Reine comme
elle avoit été reçûë , et elle retourna au Château
des Tuilleries dans l'ordre observé lorsqu'elle en
étoit partie pour se rendre à Issy.
Le même jour et le lendemain , les Princes et
Princesses du Sang allerent jetter de l'eau benite
sur le Corps de la Princesse de Conti.
Le 4. de ce mois , vers les sept heures du soir,
le Corps de la feue Princesse de Conti fut aporté
d'Issy à l'Eglise de S. André des Arcs ; le
Convoy étoit composé de plusieurs Carosses de
deuil , autour desquels des Pages à cheval , et un
grand nombre de Gens de Livrée portoient des
Hambeaux. Le Corps fut présenté au Curé par
l'Evêque de Montauban , et après les Prières ordinaires
, il fut mis au côté droit du grand Autel
, dans le Caveau de la Sépulture des Princes
de Conti. Mademoiselle de la Roche-sur -Yon ,
Princesse du Sang , mena le deüil avec les céré.
monies accoutumées.
Dans le Mercure du mois de Septembre 1736.
en raportant la mort de M. Tardif, Maréchal de
Camp , &c, on a dit , sur des Mémoires peu
éxacts sans doute , dans le détail qu'on fait de
ses Services , que ce fut lui qui sauva la Ville
d'Ostalric en Catalogne , assiégée par les Espagnols
, ayant été le seul qui ne voulut pas signer
la Capitulation proposée par le Commandant
de
OCTOBRE . 1736. 2377
de la Place. Comme ce fait est absolument contre
la Vérité , selon de nouveaux Mémoires , et
que la mémoire de feu M. de la Reinterie , mort
en 1732. Brigadier des Armées du Roy , et Commandant
de la Ville et Château de Brest , s'y
trouve blessée , sa Famille a crû être indispensablement
obligée de détromper le Public , en
nous priant d'insérer le fait au vrai en cette maniere.
feu
En 1694. au mois de Septembre , M. de la
Reinterie , pour lors Lieutenant- Colonel du Régiment
de Toutaine , fut mis pour commander
dans la Ville et Château d'Ostalric avec une
Garnison de trois Bataillons ; la Place étoit extrémement
mauvaise , manquoit de tout , et
principalement d'eau et de plomb : les Espagnols
en formerent le Siége , et s'emparerent de la
Ville , après que M. de la Reinterie l'eut gardée
contre toute aparence , cinq jours ; et il se retira
au Château qui étoit aussi foible que la
Ville , où il soûtint l'effort des Espagnols , qui
avoient 20. piéces de gros Canon et 8. Mortiers,
jusqu'à l'arrivée du Secours que
lui envoya
M. le Maréchal de Noailles , pour lors Commandant
en Catalogne. Pendant le siége du
Château , les Ennemis ayant détruit une Porte
qu'il étoit important de réparer , M. de la
Reinterie fit batre la Chamade , et proposa une
Capitulation avec suspension d'armes , afin
d'avoir le temps de faire un Retranchement ; et
aussi - tôt qu'il fat achevé , il renvoya les Otages
et continua à se défendre jusqu'à la fin du Siége .
On peut juger de l'extrémité où il fut réduit ,
puisqu'il ne lui restoit que quelques cruches
d'eau quand il fut secouru ; et que manquant
de plomb , il avoit employé des balles d'étain.
K. ij M.
2378 MERCURE DE FRANCE
M. le Maréchal de Noailles fut si content de la
belle défense de M. de la Reinterie , qu'il voulut
au retour de la Campagne le présenter au feu
Roy Louis XIV . qui le combla de ses bienfaits .
M. le Duc de Vendôme , bon Juge du mérite
des Gens de Guerre , le nomma Gouverneur de
Monjoüi après la prise de Barcelonne en 1697 .
et le Roy le fit Commandant de la Ville et
Château de Brest en 1702 , Poste qu'il a conservé
jusqu'à sa mort. C'est donc M de la Reinterie
seul qui a eu l'honneur de sauver Ostalric ,
M. Tardif n'y a eu que la part que le Poste
subalterne qu'il occupoit pour lors , a pû lui
donner.
et
On étoit mal informé quand on a annoncé
dans le Mercure du mois de Septembre dernier
la prétendue mort de François-Robert Bastonneau
d'Azay , Maître des Comptes . Il est trèsvivant.
Ce qui a donné lieu à cette erreur c'est
que Jean- Baptiste Regnard , son beau - pere ,
Gentilhomme ordinaire du feu Duc de Berry ,
mourut chés lui le 10. Septembre, âgé de 84 ans.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES.La petite Vérole, Ode, 2 16 1
Suite des Memoires pour servir à l'Histoire
des Comédiens les plus renommés , 2168
Ode I le tirée du Pseaume V I. & c. 2188
Eloge de M. l'Abbé Prévost , &c. 2191
Ode à M. de Voltaire , & c. 2198
Cause plaidée par les Rhéthoriciens du College
de Louis le Grand , & c. 2203
Lc
Le Hibou , Fable , 2223
2225
Lettre de ... au sujet d'un Suplément à l'Histoire
de l'Eglise de Meaux ,
Imitation de la XIIIe Ode d'Horace , 2236
Réponse d'un Chirurgien à la Lettre , & c. 2241
Enigme , Logogryphes , &c.
1
2262
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX- ARTS,
& c.
L'ennuy d'un quart d'heure , & c.
2265
2269
2280
Epitres nouvelles du sieur Rousseau , &c . 2272
Description , & c. de la Chine , &c.
Panégyrique de S. Louis , &c.
.
2293
Le Triomphe de l'Amour et de l'Hymenée , & c.
2304
Programme de l'Académie de Marseille , 2306
Prix de l'Académie de Pau ,
Plafond nouvellement peint à Versailles ,
Estampes nouvelles ,.
Vente de Coquilles , Tableaux , &c.
Chanson notée ,
2308
2309
2317
2320
2323
Spectacles , Pharamond , Tragédie , Extrait ,.
ibid.
La Foire de Bezons , nouveaux Couplets , 2338
Vers sur l'Auteur de Childeric ,
Quatriéme Entrée du Ballet des Romans , &c .
12341
2343
Nouvelles Etrangeres , de Turquie , &c . 2348
De Russie et Allemagne , & c .
D'Italie , Portugal et Angleterre ,
Moris des Pays Etrangers ,
2352
2358
2361
France, Nouvelles de la Cour, de Paris , & c. 2364
Réjouissance à Avallon pour la Naissance du
Prince de Condé
Inondation extraordinaire ,
Morts , & c.
2366
2368
2372
Errata de Septembre.
P Age 1956. ligne 14 Cerf, lisez , Corps. P. 1982. l . 12. trois ans , lisez 3. ou 4. ans.
P. 2088.1 21. Lépicié , l. Epouse de Lépicié.
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge 2227. ligne 22. Couporay , liser ,
P. 1325. 1. 21. par , lisez , part.
P. 2344. 1. 20. son , lisez , sont
La Chanson notée doit regarder la page
2323
Le Carton D doit être mis à la place des deux
dernieres pages de la feuille D.
John
Bigelow
to the
Century
Association
*DM
Mereure
Martin
* ロマ
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DEDIE AU ROT.
SEPTEMBRE 1736.
QUE
COLLIGIT
SPARCIT
Chez.
A
PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacq ies.
La veuve PISSOT , Quay de Conty,
à la defcente du Pont Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais,
M. DCC. XXXV I..
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
6968
885199 A
VIS.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis an
• Mercure , vis - à - vis la Comedie Francoife
, à Paris. Ceux qui pour leur commadité
voudront remettre leurs Paquets cachetez
aux Libraires qui vendent le Mercure,
à Paris , peuventfe fervir de cette voye
pour les faire tenir.
On prie très - inftamment , quand on adreffe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
"les envoyent , celui , non -feulement de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages , mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas garde
de copie,
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premiere
main, & plus promptement , n'auront
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps , & de les faire porter fur
T'heure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS
MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROT.
SEPTEMBRE. 1736.
PIECES FUGITIVES ,
en Vers et en Prose.
ELEGI E.
Ue tes cruels desseins , ô Pere inéxorable
,
Vont rendre désormais ta Fille miserable
!
Sans l'aveu de mon coeur,sans consulter les Dieux,
Tu m'imposes le joug d'un hymen o lieux ;
Mais tremble que du Ciel la justice infinie
Ne te punisse un jour de cette tyrannie.
A ij
Il
1950 MERCURE DE FRANCE
Ils me protegeront , ces puissans Immortels ,
Et j'attens leur secours jusqu'aux pieds des
Autels ;
J'y trouverai du moins le génereux Alcandre ,
Contre tes cruautés prêt à tout entreprendre ,
Il viendra de l'hymen éteindre le flambeau ,
Et dépouiller mon front du funeste bandeau ,,,
Que me promettez - vous , illusion flateuse
Ainsi que j'ai vecû , je mourrai malheureuse .
Un Pere injuste helas ! peut lui seul en ce jour
L'emporter sur les Dieux , Alcandre et mon
Amour.
Qu'on ne me parle plus d'une haute fortune ?
Alcandre , en te perdant il ne m'en reste aucune,
De t'aimer , de te voir je faisois mon bonheur ,
C'étoit le seul plaisir que pût goûter mon coeur,
En vain ordonne- t'on à ta fidelle amante ,
De faire vanité d'une flamme inconstante
Mon Pere a le pouvoir de me sacrifier ,
Mais non pas , cher Amant , de te faire oublier .
Plus il mettra de soins à combattre ma flamme ,
Et plus ton souvenir occupera mon ame .
Je n'avois pas prévû que de pareils malheurs
Dussent me faire un jour répandre tant de pleurs.
Que de projets charmans flatoient mon espe
rance ?
Jamais je n'avois craint que ton indifference ,
Boavent ingenieuse à troubler mon repos ,
Cette
SEPTEMBRE. 1736. 1951
Cette crainte il est vrai , m'a coûté bien des
maux .. ·
Eh ! que sçais -je à present si loin de ta maî
tresse ,
Tu ne dédaignes pas ses feux et sa tendresse ?
Ce soupçon seul me livre au plus grand des
tourmens.
J'ai beau me rapeller ton amour , tes sermens
Tout cela n'est pour moi qu'une vaine assurance,
Si je ne jouis plus de ta chere presence .
• Mille jeunes beautés qui brillent en ces Lieux ,
Pour surprendre ton coeur vont séduire tes yeux,'
Helas ! Quand tu venois rendre hommage à mes
charmes ,
Je n'avois pas alors ces terribles allarmes.
Où sont ces doux instans ? j'étois sûre du moins,'
De mériter encor ta constance et tes soins.
Mais peut -être aujourd'hui ton ame ailleurs .
charmée ,
Assure que je suis indigne d'être aimée ,
Et que tu peux sans crime oublier mes apas :
Je doute même , ingrat , si tu n'en jures pas.
Mais en dois- je douter ? ta nouvelle conduite
Prouve ta perfidie , et j'en suis trop instruite.
Tu ne viens plus me voir , et par aucun écrit
Ta plume ne s'empresse à calmer mon esprit.
Eh ! voilà donc quelle est ma triste destinée !
Je me vois maintenant trahie , abandonnée .
A iij
Victime
1952 MERCURE DE FRANCE
Victime de l'Amour , victime du devoir ,
Et le Pere et l'Amant causent mon desespoir.
Mon Pere est inhumain , mon Amant est parjure
,
Ils m'accablent tous deux , et rien ne me rassure
.
Sans secours et toujours en proye à ma douleur,
Que de maux à la fois me déchirent le coeur !
Perfide et cher Amant ! ah fatale hymenée !
Trop malheureuse Fille , Amante infortunée !
Alcandre , sois sensible à mes cris douloureux ;
Viens calmer les transports de mon coeur amou̟-
reux ,
Au parjure du moins n'ajoûte pas l'outrage ;
Helas ! quand tu serois infidele et volage ;
Quand tu devrois venir pour dégager ta foi ;
N'importe , ta presence est un bonheur pour
moi.
M. Michault de Dijon:
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. 1953
********** ********
LETTRE de M. * * * à D:
S. M. Religieux de l'Abbaye de
Chaalis , au Diocèse de Senlis . Sur
quelques circonstances de la Vie de S.
Louis , qui ont relation avec cette
Abbaye.
E tiens , M ..... la parole que je vous
ai donnée. La derniere fois que je vous
vis dans votre charmante solitude nous.
parlâmes beaucoup des embelissemens
nouvellement faits dans l'Eglise de l'Abbaye
de Chaalis , par les soins de M. le
Prieur ; mais vous ne pûtes vous empêcher
de me témoigner que vous seriés
faché que les changemens que l'on projette
de faire dans les Bâtimens de l'Abs
baye , allassent jusqu'à la destruction de
l'ancien Refectoire. Je croi que vous
avez raison , et que quelque somme que
l'on employât pour en faire un autre ,
rien de ce qu'on fera n'aprocheroit
en délicatesse , de ce qui est aujourd'hui
sur pied La comparaison
est aisée à faire à S. Denis en France , entre
les deux Refectoires , l'ancien et le nouveau
. Vous sçavez la surprise où fut le
A iiij Czar ,
1954 MERCURE DE FRANCE
Czar , lorsqu'il vit cet ancien Refectoire ,
et qu'on lui parla de l'abattre . En un
mot , il saute aux yeux que les Edifices
du douzième et du treizième siècles sont
ravissans par leur délicatesse , tandis
que ce qu'on éleve depuis so ou 60. ans ,
en fait de Cloître et de Refectoire , est
massif et grossier. Qu'on dise tant qu'on
voudra que ceux qui , n'aiment pas ces
grosses masses de pierre , ces immenses
pilliers quarrés , ont le goût dépravé,
C'étoit le sentiment d'un Auteur qui
écrivoit il y a deux ou trois ans des Disserrations
contre le goût gothique ;
mais chacun persistera dans son ancien
goût.
C'est une matiere sur laquelle il ne
faut point disputer ; je ne voi pas qu'à
S. Martin des Champs où l'on a bâti
à neuf le Cloître , on se soit empressé
d'abattre le Refectoire gothique pour le
rendre semblable à ce nouvel Edifice.
On n'a non plus à S. Germain des Prez
la moindre envie de mettre à bas le Refectoire
, quoiqu'il touche au Cloître
que l'on rebâtit à neuf. Quel est l'Archi
tecte qui pouroit bâtir dans un si petit
espace que celui de la Sainte Chapelle du
Palais , un Edifice capable de plaire à la
vûë , s'il l'entreprenoit dans le goût qui
regne
SEPTEMBR E. 1736. 1955
regne aujourd'hui? Il bâtiroit une ou deux
Arcadesau plus dans le genre du Bâtiment
de Saint Sulpice , il feroit un Arc de
Triomphe , ou une Porte , et non une
Eglise.
Mais venons à ce que je vous ai promis ,
c'est le texte de la Vie Françoise de Saint
Loüis, où il est parlé de votre Refectoire
en question ; elle a été composée par un
Religieux Franciscain qui avoit connu
S. Louis , qui étoit à sa Cour , et qui fut
sûrement informé de tout ce qu'il écrivit.
Je vous envoyerai même de cette
Vie plus que je ne vous ai promis , parce
qu'elle est très curieuse par raport à votre
Maison , et que jamais elle n'a été * imprimée.
J'y ai lû à la page 123. ce qui
suit ?
Et plusieurs fois advint que le benoist
» Roys menja à l'Abbeïe de Chaaliz en
» Refretoer avec le Couvent ; et estoit
» il .... par grant humilité en ses man-
> nieres plus humblement , selon ce que
» il apparut par dehors que les Moines
» de Leenz , et dit l'en que comme il eust
» une fois une escuelle de meilleure vian-
» de que les Moines ; que il envoya l'es
» cuelle d'argent en laquelle il menjoit ,
* Le Manuscrit est dans la Bibliotheque de M.
de Senicourt , Avocat en Parlement.
A v છે
1958 MERCURE DE FRANCE
pag . 1387. Il dit du Refectoire , et du
Dortoir , qu'il n'en avoit jamais vû de
semblables , et qu'ils ont tout l'air d'un
Palais ; et il m'a apris qne le Roy Charles
V. dit le Sage , venoit souvent dans
cette Abbaye , qu'on y voyoit la Sepulture
d'un Evêque de Pamiers , ou d'A pamée.
Je copierois ici ce qu'il dit de singulier
de l'ancien Refectoire , si je ne
craignois d'être trop long. Au reste cette
Lettre de Jean de Montreuil n'a fait que
me confirmer dans l'estime que je faisois
de votre Maison ; car les Extraits que
J'ai faits des Inscriptions que j'y ai vues
et des Manuscrits qu'on m'y montra
dès l'an 1705. m'ont toujours entretenu
dans une haute idée de cette Abbaye
Je suis , & c .
A Paris ce 15. Fuillet 1736.
O DE L
Tirée du Pseaume II . Quare fremuerunt
Q
gentes , &c.
Uelle aveugle et vaine fureur
Assemble dans ce jour tous les Rois de la Terre
InsenSEPTEMBRE.
1-36 . 7559
Insensés ! quelle est votre erreur !
Au Seigneur , à son Christ , vous déclarez la
guerre !
Brisons , brisons ces fers , dont il veut nous
charger ,
Dites -vous. Vains efforts d'une orgueilleuse
crainte !
Eh quoi ? pretendez- vous changer
Les Décrets éternels de sa volonté Sainte
Ce Dieu qui forma les humains ,
Et qui voit tout soumis à son pouvoir suprême ,
D'un oeil perçant voit leurs desseins ,
Et rit du haut des Cieux de leur folie extrême.
Quittez ces vains projets qu'à formés votre
coeur ,
Prévenez , prevenez par un retour sincére
Les châtimens d'un Dieu vengeur ,
Il en est tems encor , désarméz sa colére.
Ċelui qui regne sur les Rois
M'a choisi pour regner sur sa Montagne Sainte ?
Ma bouche publîra ses Loix ,
Dans les lieux consacrés qu'enferme son enceinte.
Vous êtes , m'a- t'il dit , mon Fils , mon bien
aimé , *
** Qu'aujourd'hui j'engendrai de ma propre
substance ,
* Math. ** Pfalm. 109. .3.
Avant
1950 MERCURE DE FRANCE
Avant que l'Univers formé
De la main qui fit tout eût montré la puissance.
Tous ces Rois , ces Peuples divers ,
Un jour vous les verrez soûmis à votre Empire,
Et les bornes de l'Univers
Sont les seules , mon Fils, que je veux vous prescrire
.
Que d'un Sceptre de fer ils éprouvent le poids ;
Traitez en Conquerant tout ce Peuple indocile ,
Usez sur lui de tous vos droits ,
Erisez ces orgueilleux , comme on brise l'argile.
O vous Rois , Juges , Potentats ,
Hatez-vous d'expier par an profond hommage
Vos sacrileges attentats ,
Vous n'êtes de ce Roy qu'une imparfaite image.
De votre Maître enfin reconnoissez la Loi ,
Venez , soumettez - vous à ce Christ adorable ,
C'est votré Juge , et votre Roy ,
Célébrez en tremblant sa grandeur ineffable.
Votre regne est prêt de passer ;
Insensés profitez d'un conseil salutaire ,
Gardez- vous de vous amasser
Un trésor de fureur au jour de sa colére .
Heureux quiconque alors n'aura pas rejetté
La grace du pardon que sa main vous présente ,
Et
SEPTEMBRE . 1736. 1961
Et qui dans sa seule bonté ,
Non dans un bras de chair , aura mis son at
tente.
DISSERTATION de M. Clerot,
Avocat au Parlement de Rouen . sur
l'origine des Peuples du Pays de Caux ..
J
E viens d'aprendre , Monsieur ,
que le R. P. du Plessis prépare une
Réponse à la Lettre inserée dans le Mercure
de Janvier , sur la signification du
mot Dun , ou Doun , chés les Celtes. Seroit
-il bien possible que ce Sçavant Religieux
persistât dans son systême , et
qu'il pensât toujours contre le sentiment
d'une infinité d'Auteurs , que le mot
Dun est un mot d'origine Teutonique ?
Non , Monsieur , j'aime mieux croire
que c'est un tour ingenieux qu'il prend
pour engager M. le Beuf à déveloper
l'analogie des noms de Tela ou de Dun ,
du Pays de Caux , et par cet heureux
artifice le porter à faire usage de ses laborieuses
recherches en faveur de notre
Province.
* La Dissertation de M. Clerot est datée de
Rouen , le 20. Mars 1736.
Ja
1982 MERCURE DE FRANCE
Je sçais bon gré au Pere du Plessis de
cette espece de ruse , bonus dolus ; nous
en profiterons tous , lui pour l'Histoire
du Diocèse de Rouen , qu'il promet de .
puis plusieurs années ; nous pour les
éclaircissemens que nous souhaitons il y
a long- temps sur cette Histoire . Dans
le même esprit , Monsieur , et pour por
ter Dom du Plessis lui - même à des découvertes
plus utiles que celle d'un mot
Celte ou Teutonique. J'exposerai ici
sous votre bon plaisir quelques observations
sur le Pays , qui fait l'objet de son
attention . Je suis bien persuadé que loin
d'arrêter M. le Beuf dans ce qu'il pouroit
s'être proposé , cela ne fera que fe déte
rniner à rendre la controverse plus interressante
il voudra bien cependant me
permettre de démontrer dans le couts
de ma Dissertation , que le Ruisseau
dont parle Dom du Plessis , ne porte pas
le nom de Dun . par lui- même , mais à
cause du Bourg Dun , qui a été autrefois
un lieu fimeux . Je passe à mes origines
du Pays de Caux.
Ce Pays que nos vieilles Chartres et nos
anciennes Histoires apellent tantôt , Pagus
, ou Comitatus Talogiensis , tantôt Pagus
, ou Provincia Catetensis , quelquesfois
Pagus, ou Prefectura Talowiensis , et
souvent
SEPTEMBRE . 1736. 1963
souvent Pagus , ou Provincia , ou Comi
tatus Calogiensis et Calcegiensis , Tellao ,
ou Talou , paroît devoir être consideré
sous differens points de vûe ; Sçavoir ,
d'abord comme Territoire d'une ancienne
Ville , que je prétends avoir été nommée
Talovv , et avoir existé au même
Lieu , où est presentement le Bourg
d'Arques , in Talovviensi Provincia , ensuite
être devenu en partie le Pays d'une
seconde Ville, que quelques anciens nomment
Cal ou Calet , et qu'ils prétendent
avoir existé au Lieu où est presentement
Lillebonne , in Caletensi Pago . Et enfin
être devenu une espece de Gouverne
ment composé des deux Territoires
réunis par la destruction de cette seconde
Ville , la premiere ayant répris le dessus ,
ex Calcegiensi præfecturâ. J'ajoûte , Monsieur
, que Tolavv , ( ou Talog , ( ce qui
est la même chose ) a en quelo ue maniere
conservé son ancienne Juria ction
jusques dans les derniers temps , parce
que , quoiqu'elle ait été détruite à son
tour , elle a cependant sous le nom
d'Arques , ( que je démontrerai avoir
la même signification que celui de Ta
lovv , commandé avec la même autorité
, Calogiensi vel Talovviensi Comitatu.
Voyons si nous ne trouverons pas
daus
1964 MERCURE DE FRANCE
dans les anciens Auteurs quelques vestiges
de cette distinction .
Orderic Vital dans le Livre XII. de
son Histoire , parlant du soulevement
de Hugues de Gournay , en 1181. assure
que ceux qui se joignirent à ce Seigneur,
( et qu'il fait venir du Pays de Bray ,
vers le commencement de la Riviere
d't pre , ) firent une cruelle Guerre dans
le Pays des Peuples , apellés Caletenses ,
et dans le Comté , apellé Talou ; qui crudelissimam
in Talou , et in Caletensi Page
Guerram faciebant. Voilà ce semble deux
Territoires bien distingués : Je vous
démontrerai cependant que ce n'en est
qu'un. Mais ne nous éloignons point de
notre preuve.
*
Le Moine de Saint- Evroult ajoûte
que ceux de ce Territoire apellés Caletenses
, députerent vers le Roy d'Angleterre
Henry I. un Seigneur d'entr'
eux nommé Guillaume de Tancarville
c'est à dire , Seigneur d'une Terre considerable
au dessus de celle de Lillebonne ;
Quo tendis Domine Rex ? ecce Caletenses
mittunt me ad te . Voilà encore une distinction
: car vous allez voir , Monsieur ,
que dans l'esprit de l'Historien , ces Peuples
apellés Caletenses , sont differens
* Hist. Norm. apud Duchesne , pag. 844.
de
SEPTEMBRE. 1736. 1965
de ceux du même Pays, considéré comme
Comté deTalou ; et c'est - là le dénouement
de la difficulté , c'est - à - dire , qu'il faut
se représenter que ceux dont les Terres
avoient été originairement du Gouvernement
de la Ville apellée Caletum , selon
notre Moine , se distinguoient eux et
leur Contrée par le nom de cette ancienne
Ville ; mais ils n'étoient pas moins
dépendans de la Comté de Talou . Passons
au reste de notre démonstration .
Orderic Vital dit enfin que le fils d'un
Seigneur de S. Laurens , près l'Abbaye
d'Ouville , qui fut tué en cette guerre ,
et qui fut enterré dans le Monastere de
S Victor , près le Bourg de Claire , étoit
d'une Noblesse considérable entre les
Seigneurs apellés Caletenses . Leur valeur
ayant été considerée parmi les Braves du
Talou . Hujus Nobilitas de illustrissimis
Caletensium Baronibus propagata est , et
famosa strenuitas inter præcipuos pugiles
Talou multoties approbata est. Vous voyez
bien , Monsieur , que la distinction ne
peut plus souffrir de problême. Je vais
cependant , puisque je l'ai promis , vous
démontrer que cette distinction étoit
plus fictice que réelle ; c'est- à- dire , qu'-
elle étoit de la nature de celles que nous
mettons entre la Normandie et la France,
1966 MERCURE DE FRANCE
*
"
ce , entre nous et les François. Ne faisons-
nous pis partie du Royaume de
France ? Ne sommes nous pas François ,
et ne l'étions nous pas même dès le commencement
de la Monarchie : Cependant
nous ne parlons de nous , que comme
nous en parlions lorsque nous étions
sous la domination de nos Ducs , c'est àdire
comme Normands. Nous ne parlons
de notre Province que comme si
c'étoit encore un Etat séparé de la France.
Tels étoient les Peuples apellés Cale
tenses , ils faisoient partie de la Comté
de Talou , et ils parloient d'eux comme
s'ils avoient été d'un Gouvernement dif
ferent. Je passe aux preuves .
Sans vous représenter ce que le Pere
Labbe , le Pere Sirmond , M. de Valois
et autres Sçavans , ont dit de l'étenduë
de cette ancienne Comté , je prétends
que Talow a été la premiere Ville du
Pays de Caux , et qu'elle lui a même
donné son nom. Voici comme je le
prouve .
Talow étoit vraisemblablement le non
plus ultra de la navigation des Anciens ,
quand ils alloient chercher le Plomb et
l'Etain d'Angleterre ; parce que , comme
l'observe M. Huet dans l'Histoire qu'il a
donnée de cette navigation , les Belges ,
et
1
SEPTEMBRE. 1736. 1967
et surtout les Nerviens , interdisoient
auxEtrangers l'abord de leurs côtes . Croitiez
vous bien , Monsieur , que le nom
de Talow signifie cela ? et que celui d' Ar.
ques dit la même chose ? Voyez nos anciens
Glossaires , et vous trouverez que
chés les Peuples qui alloient chercher l'E
tain des Cassiterides , Thal ou Tel signific
dans le sens propre et dans le sens figuré,
le tombeau , le terme, et la fin ou l'extre-'
mité de quelque chose . Vous trouverez
que chés nos anciens François Ars ou
Arch signifie la fin ou l'extremité d'un
Territoire. Voulez- vous ne point faire.
tant de recherches , voyez M. Ducange ,
verbo Arca : réflechissez sur l'étimologie
du mot Talus , et comparez celui de
Calx avec le nom de notre Pays , qu'on
apelloit encore il y a cent ans le Pays de
Caulx.
Je sçais , Monsieur , ce qu'on peut dire
en faveur de l'Illebonne , je veux qu'elle
ait été apelée Caletum , comme le remar
que Orderic Vital ; que ce nom pouvoir
être composé du mot Cal , qui en Celte
signifie Port , selon le Pere Pezeron ; *
qu'une Tradition du Pays assure que la
Seine a autrefois fait un coude en sa fayeur
; qu'il y avoit encore il n'y a pas
Antiquités des Gaulois,
long
1968 MERCURE DE FRANCE
longtemps des anneaux de fer vers le lieu
où pouvoient aborder les Navires ; qu'on
y a trouvé beaucoup de Médailles , des
Lampes sépulchrales , et autres précieux
vestiges d'une ancienne grandeur : qu'enfin
, selon Gaguin , la Porte de Harfleur
vers cette Ville , portoit encore il y a
quelques siécles le nom de Caltinant , ce
qui a beaucoup de raport au mot Caletus ;
mais tout cela adopté nüement et sans
distinction , ne décide rien contre mon
systême.
En effet , en suposant avec Orderic
Vital que Caletus ait été détruite par les
Romains , que des ruines, ils en ayent
fait Harfleur , et que cette derniere ait
mérité que l'Empire lui ait élevé le chemin
apellé la Chaussée de César , on ne
voit point avec tout cela que cette Cité
ait jamais eu d'authorité sur tout le
Pays on voit au contraire que la Ville
de Talow ou celle d'Arques en a toûjours
été la maîtresse dans toutes ses parties :
je n'en voudrois pour exemple que la
distinction qu'elle a euë à l'égard des
poids et mesures ; n'est - t- il pas vrai que
la mesure d'Arques , vraisemblablement
celle de nos premiers François , a été au
moins celle de toute la Normandie ? que
Les anciensVicomtes d'Arques étoient considerés
SEPTEMBR F. 1736. 1969
siderés comme Auteurs des poids et mesures
? et que les Seigneurs du Fief de Lar
diniere , reste peu considerable, mais précieux
de cette premiere Terre , ayant été
restraints au seul Bailliage de Caux , ont
conservé la qualité de Réformateurs géné
raux desJauges de la Pro vince? Mais à suivre
ce qui a été fait dans le premier démembrement
de ce grand Fief, dont Atques
étoit le Chef c'est- à - dire , l'Infi odation
de Longueville , la démonstration est
parfaite ; car cette Terre et ce qui en dépend
au- delà de la Riviere de Scie , avoit
pour membre entr'autresSeigneuries , celle
de Tancarville , et ce qui en dépend vers
la Riviere de Seine ; et Tancarville étoit
composé , entr'autres Terres , de celle de
Monville , avec ce qui en dépend vers
la Riviere de Claire . En un mot , Monsieur
, pour peu qu'on examine nos anciennes
Chartres , on trouve dans le milieu
du Pays de Caux , vers les sources
de la Saave , et dans toutes ses extremités
, vers la Mer la Seine et la Bresle , des
Terres désignées comme étant dans le
Comté de Talou , in Comitatu Calogii. Il
est donc vrai que l'autorité d'Arques n'a
point été restrainte à une partie du Pays,
qu'elle s'est au contraire répandue par
tout,
Si
1970 MERCURE DE FRANCE
Si le Territoire de l'ancien Calerus n'eût
pas été de tout temps enfermé dans celui
de Talow , on auroit veu les Seigneurs
de Lillebonne ou d'Harfleur avoir
quelque autorité in Caletensi Comitatu ;
ces Seigneurs auroient été des Comtes
indépendans de ceux d'Arques , et cela
auroit fourni la dénomination d'un Archidiaconé
à la Province Ecclesiastique .
C'est ce que nous ne trouvons point,
Arques comme substituée à l'ancienne
Talow, étoit l'Apanage des premiers Princes
du Sang de nos Ducs ; elle envelope
tout le Pays dans sa Juridiction , et elle
lui donne même son nom , tant pour le
Civil que pour l'Ecclesiastique ; car . encore
une fois , Monsieur, dès le X. siecle,
une Porte de la Ville de Rouen étoit
apellée Calcegiensem Poram , par la raison
qu'elle conduit dans le Comté de
Calou ; et c'est dans ce même esprit qu'-
un Manuscrit qui contient l'Histoire des
Abbés de S. Evroult , désigne le premier
comme Normand de la Province du Ta
lou ; Fuit ipse B. Theodoricus de Mathonvilla
, Natione Normannus ex Calogiensi
Provincia. *
En vain quelques Auteurs ont prétendu
fixer l'Epoque de l'élevation d'Ag-
* In Neustriâ piâ apud Dumontier.
ques
SEPTEMBRE. 1736. 1971
ques au temps de nos Ducs. Si ce Lieu
a porté le nom de Talow , comme il n'est
pas permis den douter après les observations
que je viens de faire , n'est - il pas
évident que l'étenduë de son Territoire
étoit même plus considerable avant nos
Ducs ? En effet , Monsieur , sans repeter
ce que j'ai dit à l'occasion de la mesure
d'Arques , qui a été dès le temps de nos
premiers Rois celle de toute la France ,
ne voyons nous pas dans plusieurs Chartres
raportées par les PP. Doublet , Felibien
et Mabillon , comme de Pepin et de
Charlemagne , que l'autorité de cette ancienne
Ville s'étendoit jusques vers l'Andelle
et l'ancien Comté de Matrie ,
qui fait aujourd'hui partie de celui d'Evreux
; car selon l'interpretation des Sçavans
, il faut prendre Pistus dont il est
parlé dans ces Chartres , pour Pistes ,
près le Pont de - l'Arche , Lieu où il y
avoir un Château , fameux par les Edits de
Charles le Chauve et quelques Conciles
il faut prendre Verno pour le Vil
lage qui fait aujourd'hui le Fauxbourg de
Vernon , apellé Vernonet , et qui est à
l'oposite de la Ville , de l'autre côté de
la Seine , dans le Diocèse de Roüen : In
Pago Tellao loca cognominantes Pistus, Ma
cerias , Verno , Fisieras , & c. En voilà
B assés
1972 MERCURE DE FRANCE
assés ce me semble , Monsieur , pour ma
proposition , que le Pays de Caux ne
tient point sa dénomination de Caletus ;
et que les Auteurs qui ont confondu les
Peuples du Comté de Talon , dans ceux
apellés Caletes , ont absolument pris le
change. Mais je veux vous donner quelque
idée de la considération de cette
Contrée ; de quelque maniere qu'on l'envisage
, vous trouverez qu'elle est digne
des excellentes recherches du sçavant
M. le Beuf.
par
Si nous pouvions compter malgré le
Pere Germon , sur une Charte raportée
le Pere Doublet , comme de Clovis
le jeune , nous penserions que dans les
Forêts dont ce Pays étoit rempli lors de
l'Etablissement de la Monarchie , se se
roient établis plusieurs Peuples du Nord,
longtemps avant notre premier Duc
Raoul , et que cela auroit nécessité nos
anciens Rois de leur donner un Gouverneur
ou Comte d'entre les plus grands
Seigneurs de leur Cour . En effet , nous
trouvons en cette Charte la souscription
d'un Comte de Normandie , apellé Gon .
douin , Signum Gondoëni Comitis Norman
nia et il ne faut pas sous prétexte que
les Normands n'ont fait de bruit en
* De arte secern. antiq. Diplom,
France
SEPTEM BK E. 1736. 1973
France que sous les derniers Rois de la
Seconde Race , ou que notre Province
n'a eu le nom de Normandie qu'en 912 .
crier à la fausseté contre cette Charte ;
car pour peu que les Peuples du Nord
fissent quelque Etablissement dans une
Contrée , ils la nommoient aussitôt
Normandie ; témoin cette partie de la
Frise où ils regnerent quelque temps , et
dont les Princes sont apellés dans les anciens
Auteurs Reges Normannia . Il ne
seroit pas étonnant , Monsieur , que notre
Pays de Caux eût eu des Peuples Nor
mands avant Raoul , puisqu'il y en avoit
en Angleterre dès le temps de Berrede
Roy de Mercé , au moins si nous en
croyons une Charte citée par M. Pellet
dans son Histoire de Gerberoy : Confir
mamus pradicto Monasterio de dono Normanni
quondam Vicedomini insultim duas
carrucatas terra.
Nous regardons comme de vieux Romans
ces anciennes Chroniques , qui veu
lent que certains Seigneurs ayent été
Ducs de Normandie . avant Raoul ; et à
proprement parler nous avons raison.
Mais dans la Fable même ne trouverionsnous
point quelques rayons de la vérité ?
Car enfin , il est absolument certain que
la Garde de nos Côtes , qui demandoit
Bij du
1974 MERCURE DE FRANCE
du temps des Romains un des premiers
Seigneurs de l'Empire , n'étoit pas moins
nécessaire sous nos premiers Rois François.
Il est vrai qu'il paroît que par une
politique imitée chés les Rois d'Angleterre
on donna cette Charge à plusieurs ;
tels , par exemple , que ceux qui étoient
représentés par le fameux Neel, Vicomte
du Cotentin , et par Gosselin , Vicomte
d'Arques . Mais c'étoient toujours de trèsgrands
Seigneurs , qui pouvoient bien
être considerés par le Peuple comme
Ducs.
En effet , ces Seigneurs avoient vraisem
blablement succedé aux anciens Ducs des
Ripuaires , qui furent restraints aux rivages
du Rhin ; mais qui dans les premiers
siecles de la Monarchie avoient
commandé toutes les Côtes Armoriques.
Aussi les voyons nous qualifiés dans les
anciens Historiens des plus glorieux Ti
tres , Præfectus , Prases , Consul , et autres.
Vous sçavez combien étant devenus héréditaires
ils ont embarassé nos premiers
Ducs leur Domaine étoit si considerable
en Normandie , que ce qui en restoit
ne paroissoit pas suffisant à Raoul
pour subsister et si vous vous donnez
la peine de voir la Chartre de Fondation
de l'Abbaye de S. Amand par Gosselin
d'Ar
SEPTEMBRE. 1736. 1975
*
d'Arques , vous trouverez que ce Seigneur
, qui se dit cependant Servus Servorum
Dei , ne se donne pas la peine de
consulter le Duc de Normandie , comme
faisoient alors en pareille occasion les
autres Seigneurs.
S'il m'étoit permis de prendre le parti
de ceux qui soutiennent que le Vidamé
de Normandie est purement Laïc , je
trouverois avec la Charte citée par M.
Pellet , un Commandant du Pays de
Caux dans un des anciens Seigneurs
d'Esneval , Terre considerable du même
Pays , et qui est le Chef- Lieu du Vidamé
de Normandie ; car le titre de Vidame
en ce point a été substitué à celui de
Præfectus ; et il ne seroit pas étonnant
qu'un Baron d'Esneval ayant eu cette
qualité , l'eût laissée à sa Terre , quoique
par la révolution de l'héredité des Fiefs
l'autorité ait passé ailleurs . Vous sçavez ,
Monsieur , qu'Amalbert de Querbustel , le
premier des Seigneurs de cette Terre dont
nous ayons quelque connoissance , étoit
un des premiers de l'Etat , laCharte de fondation
de l'ancienne Abbaye de Pavilly,
lui donnant les Epitetes glorieuses de
Vir illustris ac potens , dont les Princes
même se contentoient alors . Vous sça-
Hist, de cette Abbaye par le P. Pommeraye.
Biij vez
›
1976 MERCURE DE FRANCE
vez que l'Auteur de la Vie de Ste Austreberte
en parle de même : Qui rogatus à
quodam viro potentissimo nomine Amalberto
, j'ajoûte que je crois avoir trouvé
dans quelques unes des premieres Char
tes de nos Rois , concernant certaines
Terres du Pays de Caux , la souscription
d'un Amalbert , comme Sénéchal , qui
étoit la même chose que Vidame ou
Gouverneur. Tout cela est fort , si vous
faites attention , Monsieur , à ce que j'ai
eu l'honneur de vous observer , qu'on
nous a imités en Angleterre , où la fonction
de Vidame fut divisée en plusieurs
Titres par le Roy Alfred , couronné l'an
872. Præfectos vero Provinciarum qui antea
Vicedomini , in duo officia divisit ; ce
sont les termes d'une seconde Charte citée
par M. Pellet , p. 3c6.
Enfin , Monsieur , il ne reste , pour
vous donner du Pays de Caux l'idée
qu'on en doit avoir , qu'à vous représenter
ce que nos anciens Diplomes et
nos vieux Historiens nous aprennent de
Waninge , Seigneur des plus qualifiés de
la Cour , et qui certainement a tommandé
dans ce Pays saus le titre de Prafectus
; quelque chose qu'en dise le Pere
Germon , il portoit la qualité de Comte
dụ Palais , Waningus Comes Palatii ; il
étoit
SEPTEMBRE. 1736. 1977
étoit Intime d'Ebroin , Maire du Palais ,
et avoit des liaisons étroites avec notre
Archevêque S. Oüen Chancelier de
France d'ailleurs il disposoit à son gré
des Domaines de l'Etat , en ordonnant
ou aprouvant des Fondations dans les
Lieux apellés Fescales , comme Fontenelles,
Fécamp , et autres.
et autres. Ce n'est
Ce n'est pas là un
Comte tel qu'étoient ceux qui commandoient
dans les Villes . Le pouvoir de
ceux- ci éroit très borné à Rouen , puisque
dans un Discours des premiers Citoyens
de cette Ville , raporté par Gregoire
de Tours , ils se disent seuls Juges
du crime de Fredegonde , qui venoit de
faire assassiner Pretextat : en effet , nous
trouvons dans le même Auteur , que
Chilperic mécontent d'un Commandant
de la même Ville , le tua lui - même
comme Clovis avoit tué le simple Soldat
qui emportoit le Vase de Soissons.
L'importance du Gouvernement du
Pays de Caux , semble détruite tout d'un
coup par les Lettres de S. Paulin , Evêque
de Nole , écrites à notre S. Archevêque
Victrice , et par plusieurs Actes des
Saints ; entr'autres la Vie de S Wandrille ,
raportée par Surius. En effet , si on en
croit S. Paulin , les Peuples qui habitoient
les Côtes du Bolonois et de l'Artois
B iiij
étoient .
1978 MERCURE DE FRANCE
étoient Barbares , enfoncés dans les Bois,
et sans Loix ni Police : et cela fait d'autant
moins juger en faveur du Pays de
Caux , qu'il étoit voisin , et que le Saint
Prélat ajoûte que Rouen étoit peu connu
avant S. Victrice . Si on en croit l'Auteur
de la Vie de S. Wandrille , les Peuples
du Pays de Caux étoient presque semblables
aux brutes , et n'avoient rien de
l'homme que la forme.
La suite pour un autre Mercure.
akakakakakakakakakakakakakak
ORITHI E.
CANTATE.
LE Soleil dans le sein des flots ,
Retenoit l'Univers dans un profond silence
Et le Ministre des Pavots ,
Par une douce violence ,
Forçoit tous les Mortels à jouir du repos.
Quand la jeune Orithie errante , abandonnée
Aux violens transports de la plus vive ardeur ,
D'un Epoux odieux détestant l'Hymenée ,
Fit entendre ces mots au Dieu , dont la fureur
Souleve l'Onde mutinée ,
Et remplit la Terre d'horreur,
Fils
SEPTEMBRE. 1736. 1979
R
Fils du Strimon , fougueux Borée ,
Dont les horribles sifflemens ,
Troublent jusques aux fondemens ,
Le vaste Empire de Nérée.
Viens , dans un tourbillon affreux ;
M'arracher des bras d'un Barbare,
Dont la jalouse ardeur prépare ,
Le flambeau d'un joug odieux.
Du sein des Antres de Scithie
Borée entend la yoix de l'objet de ses voeux ,'
Et sensible à l'amour de la belle Orithie ,
Il brise les liens qu'il a reçu des Dieux.
Il vole ...l'Air frémit , le Ciel tremble , la Terre
Semble s'anéantir dans l'abîmée des Mers ,
L'Onde mugit , s'éleve , elle va dans les Airs
Eteindre l'ardeur du Tonnerre ,
Il aborde Orithie , et feignant de douter
D'un bonheur dont l'espoir flate en secret so
ame ,
Il lui fait l'aveu de sa flâme ,
En ces termes qu'Amour eut soin de lui dicter
Qu'un coeur qui vous aime
Se croiroit heureux
S'il étoit de même .
L'objet de vos voeux.
Bv
Dans
1980 MERCURE DE FRANCE
Dans sa gloire extreme,
Rien n'égaleroit
Le bonheur suprême
Dont il joüiroit.
Qu'un coeur qui vous aime
S: croiroit heureux ,
S'il étoit de même
L'objet de vos voeux .
( Qu'il est doux en amour , à la pudeur timide
De voir prévenir ses souhaits !
Un aimable embarras le plus souvent décide
Du bonheur de deux cours blessés des mêmes
traits . )
Orithie à ces mots frissonne de tendresse ,
Elle cede en tremblant à des transports si doux ;
Et malgré son silence , et sa feinte tristesse ,
Son Amant qui l'observe embrasse ses genoux ;
Il s'éléve , et les Airs agités de ses aîles ,
Frémissent à l'aspect de ce Dieu déchaîné :
Mais le fils de Venus par des routes nouvelles ,
Guide avec son flambeau ce couple fortuné.
Jeunes Amans conservez l'esperance ,
Attendez tout des soins d'un tendre coeur ;
Quand une Belle a connu son vainqueur ,
Le fier devoir , la dure obeïssince ,
Voudroient en vain séduire son ardeur.
Aimez
SEPTEMBRE . 1736. 1981
Aimez, aimez , soyez toujours fidéles ,
Un coeur constant goute mille plaisirs ;
Si la raison s'opose à vos désirs ,
Le tendre Amour vous prêtera ses aîles ,
Pour enlever l'objet de vos soupirs.
Jeunes Amans conservez l'esperance ,
Attendez tout des soins d'un tendre coeur ;
Qnand une Bellea connû son Vainqueur ,
Le fier devoir , la dure obéissance ,
Voudroient en vain séduire son ardeur,
B. D. M.
XXXXX:XXXXXXX:XXX
V LETTRE de M. D. L. R
écrite à M. Maillart , ancien Avocat
en Parlement, sur quelques sujets de Litterature
.
L est temps , Monsieur , que je m'ac-
I quise
faite au sujet de M. Desroches , decedé
à Constantinople il y a près de deux ans ,
dont vous êtes bien aise de connoître
particulierement les bonnes qualités , et
le mérite Litteraire. C'est un tribut que
B vj
1982 MERCURE DE FRANCE
je dois d'ailleurs à sa mémoire , à son
amitié , et à l'agréable commerce dont
nous avons été liés pendant plusieurs années.
Je ne suis pas encore consolé de sa
perte , et je vous assure que je le regretterai
long temps.
Pierre- Vincent Desroches nâquit à Paris
le 21 Août 1686. Il étoit Fils de Pierre
Desroches , Ecuyer , Capitaine de Dragons
, au Regiment Dauphin , et de
D. Marie Lefterel . Il n'avoit encore que
trois ans quand son Pere et deux autres
Officiers de ses Parens furent tués à la
Bataille de Fleúrus , en 1690.
M. d'Andrezel , alors seulement ami ,
et depuis allié de sa Famille prit soin
de son éducation . Après les Etudes ordinaires
, qu'il fit avec beaucoup de succès ,
il se fit un devoir et un plaisir de s'attacher
à M. d'Andrezel , qu'il suivit dans ses
differens emplois , et sous les ordres duquel
il travailla toujours jusqu'à la mort
de ce Protecteur.
En l'année 1724. il le suivit dans son
Ambassade à la Porte , en qualité de Secretaire
; et c'est de ce temps - là que j'ai
commencé à connoître M. Desroches ,
qui se fit un plaisir de continuer le même
commerce Litteraire que j'avois eu pour
les Affaires du Levant , avec les Secre
taires
SEPTEMBRE . 1736. 1985
taires de M. le Marquis de Bonac , tous
gens d'esprit et de mérite , durant tout
le temps de son Ambassade .
Je m'aperçûs bien - tôt que M. Desro
ches , mon nouveau Correspondant
étoit pour aaiinnssii ddiirree ,, omnis homo : Politique
, Historien , Critique , Humaniste,
et singulierement bon Poëte , talent qui
étoit né avec lui il excelloit sur tout
dans le genre Marotique , élegant et
badin , témoin la Chanson qui a tant
couru , qu'on n'a point encore oubliée à
Paris , et qu'il fit dans sa premiere jeunesse.
Mais le même esprit porté naturellement
à la joye et à la plaisanterie , n'en
étoit pas moins solide et moins grave
dans les Affaires serieuses , qu'il sçavoir
manier avec autant de dignité que
d'habileté : je n'en citerai ici qu'un exemple.
C'est la Relation des Conferences
tenues pour la Paix sur la Frontiere des
deux Empires , entre les Ministres du
Grand - Seigneur , et ceux du Roy de
Perse Relation que M. Desroches ha
billa à la Françoise , et Ouvrage dans lequel,
sans rien alterer dans le fonds des
choses , il fit sentir le génie politique des
deux Nations ; la noblesse des sentimens ,
:
Ton himeur est Catherene , &c.
1984 MERCURE DE FRANCE
et la dexterité des Plenipotentiaires.
Vers la fin de l'année 1725. M. d'Anà
drezel l'envoya à Salonique , conjointement
avec M- Dez , en qualité de Commissaires
, pour prendre connoissance
sur les Lieux , des divisions qui regnoient
depuis long-temps entre le Consul et les
Marchands François de cette Echelle ,
au préjudice du Commerce. Ce Voyage
fût de 14. mois entiers , pendant lequel
temps M. Desroches profita des intervalles
que lui laissoient les Affaires de sa
Commission , pour voir le Pays aux environs
, et une partie de la Macedoine ,
avec des yeux intelligens , et en habile
Critique de quelques Voyageurs qui l'avoient
precedé. Il paroît par plusieurs
Lettres qu'il m'a écrites , étant encore sur
les Lieux , qu'il a fait un Journal de son
propre Voyage , et qu'il n'a pas épargné
ceux qui ont manqué d'exactitude , de
sincerité , ou de lumieres dans leurs Relations
; il en vouloit sur tout à celles du
Sieur P. L. sujet sur lequel il badine assés
plaisamment , &c , cette Commission au
reste dans laquelle il tint la plume , et
quieut un favorable succès, lui valut une
gratification de la Cour.
M. Desroches n'étoit pas né heureux ,
avec tous ses talens , il auroit au contraire
?
SEPTEMBRE. 1736. 1985
re , comme nous le verrons ,
bien pû
grossir la Liste des Gens de Lettres infortunés
, commencée par un Sçavant , dont
Vous connoissez l'Ouvrage. Une mort
prématurée lui enleva le 26. Mars 1727.
M. d'Andrezel , son Protecteur , sa principale
ressource , et l'objet de toutes ses
esperances. Cette perte le mit dans une
triste situation , qui fut un peu adoucie
par sa retraite à Rodosto , auprès du
Prince Ragostki , lequel le retint en
qualité de Secretaire et d'Homme de
Lettres .
Cette retraite procura à notre Sçavant
un loisir involontaire qu'il sçut mettre à
profit , en s'apliquant à l'Etude , à rediger
son Voyage de Macedoine , et quelquefois
à la Poësie . Il m'en a envoyé plusieurs
Piéces , dont la plupart ont été pu .
bliées sous le nom de l'Hern ite de Rodosto
et goutées des Connoisseurs. Je n'étois
fâché de ces amusemens , capapis
bles de charmer son ennui . Vous êtes
lui disois je un jour , en lui écrivant ,
dans la situation requise , selon Ovide ,
pour bien versifier.
>
Carmina secessum scribentis et otia quarunt.
11 me répondit , que le nême Poëte
Rodosto sur le Canal de la Mer Noire ,
de la residence du Prince Ragostki.
Liew
exigeoit
1986 MERCURE DE FRANCE
exigeoit aussi du calme et de la tranquillité
dans l'esprit.
Carmina proveniunt animo deducta sereno.
Et c'est , ajoûra- t'il , ce qui me manque
sur quoi il me fit une longue paraphrase,
sur la tristesse de son état present , et à
venir , & c .
Enfin il s'ouvrit à moi dans une longue
Lettre , datée du 15 Novembre 1727.
accompagnée d'un Memoire , lequel contenoit
un précis de sa vie , de ses disgraces
, et de ses vûës pour se procurer
quelque état plus favorable , &c . me
priant de l'aider de tout ce que l'amitié
pouroit m'inspirer en sa faveur.
Comme son principal but me paroissoit
être de continuer ses services , s'il
étoit possible , auprès du Ministre qui
devoit succeder à M. d'Andrezel , lequel
n'étoit pas encore nommé. * Quand M.
Desroches m'écrivit sa Lettre , je fûs
doublement satisfait , lorsque j'apris que
le Roy avoit choisi M. le Marquis de
Villeneuve pour son Ambassadeur à la
Porte , et que M. de Villeneuve étoit ac
tuellement à Paris.
›
* M. le Marquis de Villeneuve fût nommé au
mois de Mars 1728 , et il eut l'honneur de saluer le
Roy en cette qualité le 25. du même mois.
QuoiSEPTEMBRE
. 1736. 1987
Quoique j'eusse l'honneur d'en être
connu , et que je sçusse quelle est la
bonté de son coeur , principalement por
té à proteger la vertu et le mérite , j'étois
bien éloigné de me flater de quelque succès,
par la seule operation d'un Memoire
que je pris la liberté de lui presenter ,
dressé sur celui de mon Ami , et qui fut
reçù favorablement. Il est pourtant vrai
que la mauvaise étoile de M. Desroches
disparut en cette occasion , et que M. le
Marquis de Villeneuve étant arrivé à
Constantinople , n'oublia point un sujet
dont il reconnût le mérite par lui- même,
et qui portoit , pour ainsi dire , avec soi
sa recommandation.
Mon Ami sortit en effet de la solitude
de Rodosto , après un séjour d'environ
trois années , de l'agrément et avec toute
la satisfaction possible d'un Prince , qui
n'étoit pas en état de faire des fortunes ,
pour aller reprendre ses premieres occupations
au Palais de France .
Nowe commerce Litteraire devint
bien-tôt plus frequent , mieux rempli et
plus agréable qu'il n'avoit jamais été.
Vous ne serez pas faché , Monsieur , d'en
voir ici quelque chose ; mais je ne ferai ,
pour ainsi dire , qu'éfleurer les matieres ,
afin de ne pas trop exceder les bornes
d'une Lettre. Je
&
1988 MERCURE DE FRANCE
Je commencerai par les Affaires de
Perse, qui mettoient alors en mouvement
une grande partie de l'Asie , et qui atti
roient l'attention de toute l'Europe. C'est
de M. Desroches que j'apris pour la premiere
fois
que cette étrange Revolution
ne manqueroit pas d'Historiens . J'avois
voulu l'engager à le devenir lui - mêmė ,
sur quelques morceaux qu'il m'avoit envoyés
, que je trouvai bien digerés , et
noblement écrits ; mais il me nomma
deux Personnes qui travailloient separément
sur le même sujet : Sçavoir , le R.
P. Thadée Cruzinski , Jesuite Polonois
lequel après avoir été en Perse , se trouvoit
actuellement à Rodosto , auprès du
Prince Ragostki , et y redigeoit son Ouvrage
en Latin ; et M. le Chevalier de
Clairac , Gentilhomme de feu M. d'Andrezel
, lequel après la mort de cet Ambassadeur
, avoit emporté en France tous
ses Memoires , pour en faire un corps
d'Histoire en notre Langue.
*
De mon côté il m'étoit tombé entre
les mains la Copie éxacte d'un Memoire
important que M. de Gardanne , Gentilhomme
de Marseille , Consul de Fran
ce en Perse , envoyà à la Cour un peu
* Ange de Gardanne , Seigneur de Sainte
Croix,
après
SEPTEMBRE . 1736. 1989
après la grande catastrophe dont il avoit
été le témoin. Il paroît par le contenu de
ce Memoire , daté d'Ispaham le 26. Août
1725. que ce Consul , que je n'ai jamais
connu , étoit le bon sens et la prudence
même. Il aprend d'ailleurs des faits
anecdotes et singuliers qui se sont presque
tous passés sous ses yeux , sur tout
pour ce qui concerne le Siége , la Prise
d'Ispaham , la chute du Roy , et l'élevation
de Myrr-Maghmud sur le Trône
de Perse. Je ne manquai pas de donner
connoissance de ce Memoire à M. Desroches
, qui m'en sçut beaucoup de gré.
Cependant le Pere Cruzinski ayant
achevé la compilation de ses Memoires ,
son Ouvrage fut envoyé en France , et
mis entre les mains du R. P. du Cerceau,
qui en tira les deux Volumes in 11. publiés
à Paris , chés Briasson , sous le titre
d'Histoire de la derniere Révolution de
Perse , en 1728 .
Ce Livre me plût beaucoup d'abord ,
car il est bien et judicieusement écrit. J'y
remarquai veritablement quelques deffectuosités
et quelques méprises , comme
connoissant par moi-même l'Orient .
et une partie des matieres qui y sont
traitées ; mais il ne seroit pas juste de les
attribuer à l'Historien François. L'Auteur
1990 MERCURE DE FRANCE.
teur original même a erré de bonne foi
n'ayant pas vû , ni pû voir par lui même,
toutes les choses dont il est parlé dans
cette Histoire .
la
Quoiqu'il en soit , le Livre passa
Mer , et parvint à M. Desroches , presqu'en
même temps que le Memoire de
Made Gardanne, dont j'ai parlé ci- dessus.
Voici ce que porte sur l'un et sur l'autre
une de ses Lettres , datée de Constantinople
le 6. Juin 1732.
*
>> Je ne connois Mrs de Gardanne
» que de réputation et par quelques Let-
>> tres du Cadet écrites à M. le Mar-
» quis de Villeneuve , auxquelles S. E.
» me chargea de répondre , quand ces
» Messieurs étoient encore en Levant.
» Ces Lettres qui m'ont parû pleines de
» bon sens , et bien écrites , m'avoient
» déja fait deviner que le Memoire dont
» vous me parlez partoit de la même
» main C'est un bon morceau qui
>> tiendra bien son coin dans l'Histoire
» de la Revolution de Perse , à laquelle
» M. le Chevalier de Clairac me mande
qu'il continue de travailler . Je ne
» doute point , puisqu'il est en relation
»
* Mrs de Gardanne , Freres, allerent à Hispa
ham en l'année 1715. l'aîné en qualité de Consul,
le cadet en et celle de Vice-Consul.
» avec
SEPTEMBRE. 1736. 1991
» avec M. de Gardane le cadet , que les
» autres secours qu'il en poura encore
» tirer , joints à ceux que M. le Marquis
> de Bonac a eu la bonté de lui procu-
» rer , ne le mettent en état d'offrir ene
>> fin au Public un beaucoup meilleur
» Ouvrage que celui qu'on a imprimé à
» Paris .
J'ai lû cet Ouvrage pendant ma der-
» niere indisposition , et je persiste à en
juger de même que j'avois déja fait ,
» sur ce qu'on m'en avoit raporté. Il y
» a quelques bons materiaux dont on
» poura se servir utilement ; mais en
» verité , c'est prodiguer , pour ne pas
dire , profaner le titre d'Histoire , que
» de le donner à cette production , quel-
" que bien écrite qu'elle soit d'ailleurs.
» Ce n'est pas la faute de l'Editeur François
; on doit au contraire lui sçavoir
gré d'avoir tiré un si bon parti des
» maigres Memoires que lui avoit fournis
» le Jesuite Polonois.
93
" Je reviens à Mrs de Gardanne. Come
» patissant et sensible comme je le suis ;
» c'est avec un vrai plaisir que j'ai apris
» hier de M. l'Ambassadeur , les bien-
» faits qu'ils ont reçus de la Cour , quoi
» qu'à mon sens les faveurs qu'on leur
a faits ne reparent que mediocrement
>> les
1992 MERCURE; DE FRANCE
» les maux qu'ils ont soufferts en Perse.
Je souhaite de tout mon coeur , et je
» l'espere , que de nouvelles graces ache-
»vent de les en dédommager autant qu'ils
» le méritent.
C'est dans cette même dépêche du 6.
Juin 1732. que M. Desroches m'envoya
le curieux morceau que je n'ai fait que
citer ci-dessus ; je veux dire la Relation.
des Conferences tenues pour la Paix , entre
les Turcs et les Persans , par les Plenipotentiaires
des deux Souverains. Voici
de quelle maniere il me parloit de cette
Piéce dans la même Lettre.
>> Vous trouverez ci-joint quelques
» Nouvelles , avec une Traduction de la
» Relation qu'un OfficierTurc a envoyée
» de Perse , sur les Conferences tenuës
» pour la Paix. Ce dernier morceau m'a
"paru tout propre par sa singularité à
» être inseré dans vôtre Livre. Il m'a
» donné quelque peine ; il a fallu en
» rétrancher une infinité de repetitions à
»la Turque ,aussi insuportables qu'inuti
»les varier et déguiser celles que je n'au
» rois pû suprimer , sans défigurer mon
» original , dont je me suis fait une
» loi de conserver le sens et le génie ; et
» pour donner plus de liaison et d'éxac-
❤titude à ma narration , que les Turcs
» n'en
SEPTEMBRE. 1736. 1993
☎ n'en mettent d'ordinaire dans les leurs ,
j'ai été obligé d'étendre et de déveloper
» certains endroits obscurs et tronqués
» afin de dissiper les tenebres qu'une
>> version trop fidele répandoit dessus ,
» en quoi je n'ai pas aussi bien réussi que
» je l'aurois peut être fait , si mon ignorance
ne m'avoit reduit à demander
>>souvent le secours de nos Drogmans , qui
>> ne se prêtent pas toujours autant qu'on
en auroit besoin en pareil cas mais
si vous n'êtes pas content de mon tra-
»vail, j'espere du moins que vous le serez
» de ma bonne volonté, et que vous vou
drer bien me sçavoir quelque gré de la
» quantité d'écriture par laquelle ma
» pauvre tête et ma main viennent de
» vous consacrer les prémices de ma con-
» valescence .
Vous trouverez , Monsieur , cette Relation
imprimée tout au long dans deux
Mercures consecutifs , Août et Septembre
1732. avec les Notes de la même main
auxquelles j'ai fait quelque Addition ,
Ces Conferences , au reste, ne furent pas
infructueuses , puisqu'après plusieurs Déliberations
dans le Serail de Constantinople
, il s'ensuivit un Traité , par lequel
en rendant Tauris à la Perse , avec tous
les autres Pays Conquis en de- çà de l'Araxe
,
1994 MERCURE DE FRANCE
raxe , la Paix fut concluë et renduë à
deux Nations qui la desiroient également.
Il est vrai qu'elles n'en ont
pas joui long- temps , par l'ambition démesurée
de Thamas - Couli- Kan , nouvel
Usurpateur de la Couronne de Perse ,
qui joue aujourd'hui un Rôle si considerable
dans le Monde.
Passons à un autre sujet ; vous avez
vû l'explication du Terme LA PORTE
OTHOMANE, que j'ai donnée dans le Mercure
de Juin 1721. à l'occasion de l'Ambassadeur
du G. S. qui étoit alors à la
Cour de France . J'ose dire que cette Explication
fur assés bien reçûë ici . Je m'avisai
cependant plus de dix ans après de
l'envoyer à M. Desroches , qui étoit alors
de retour de Rodosto , et en état de consulter
les habiles Turcs de Constantinople
, sur un sujet qui est si fort de leur
compétance. Je reçûs de lui deux réponses
, la premiere fort courte et en ces termes.
» Je suis fort satisfait de votre Dis-
» sertation sur l'origine de la Porte Othomane.
Je n'ay encore pû la communiquer
au Sçavant dont je vous ai parlé.
» Je vous dirai seulement que je croi-
» rois qu'il seroit nécessaire de l'étendre
» davantage, et d'expliquer pourquoi on
donne aussi le nom de PORTE aux
ม Cours
SEPTEMBRE. 1736. 1995
Cours ou Jurisdictions des Pachas et
autres Puissances de l'Empire Turc,&c.
La seconde Réponse , contenue dans une
Lettre da 22. Juin 1753. me donna de la
satisfaction , et me mit en même temps
dans quelque embarras ; l'embarras consistoit
dans ces paroles de M. Desroches,
accoûtumé à aprofondir les choses , et
qui ne laissoit rien échaper à sa sagacité.
» Je ne sçai , après tout , si ce mot la
PORTE, pour dire la Cour, n'étoit pas en
usage en Orient , bien long temps avant
» le Mahométisme , d'où vous le dérivez .
Je vous prie à ce sujet de refléchir sur
un Passage que je lûs dernierement dans
» la Méthode pour étudier l'Histoire de
» M. P'Abbé Lenglet du Fresnoy , Tome
» premier , p. 365. Cet Auteur dit en
» parlant de la Mort du dernier Cyrus.
»
Ainsi mourut le plus digne Successeur du
Grand Cyrus , au jugement de tous ceux
qui l'ont connu , et celui qui a cû l'ame
la plus Royale ; car dès son enfance , lorsqu'il
étoit nourri à la Porte , c'est - à - dire ,
la Cour du Roy comme son Frere , &c.
à
» Remarquez , s'il vous plaît , que M.
» l'Abbé D. F. use encore de la même
» expression dans le même sens , dans
» un autre endroit du même Volume
» dont je n'ay pû retenir la page. Il s'a-
C » giroit
1996 MERCURE DE FRANCE
» giroit , ce me semble , de sçavoir s'il
» s'en est servi de lui même , ou s'il n'a
»fair que la traduire du Grec ou du La-
» tin en François , et s'il l'a prise dans les
» Auteurs originaux qui traitent de l'an❤
» cienne Histoire de Perse . Cela me pa-
» roît mériter d'être aprofondi ; mais je
≫ ne suis pas à portée de le faire en ce
» Pays cy,
Je vous avoie , Monsieur , que cer
Avertissement m'intrigua assés je fus
même un peu honteux de l'avoir reçû
de si loin. Mon premier soin fut de consulter
M. l'Abbé du Fresnoy lui même ,
fort prévenu de sa capacité et de son
amour pour la vérité , résolu de m'en
tenir à sa décision . Comme j'étois déja
en quelque commerce avec ce Sçavant ,
je lui exposai le fair , à la suite de quelques
autres affaires Litteraires , et voici
ce qu'il me fit l'honneur de me répondre
à la fin de sa Lettre du s . Décem
bre 1733
>>Pour ce qui est du Terme de Porte
» ou bien de Cour , je l'ai tiré de la Version
de la Retraite des Dix Mille , don-
» née par d'Ablancourt ; mais je cher
» cherai l'endroit dans l'Original Gree
» de Xenophon , et j'aurai l'honneur de
vous en rendre compte.
Ces
SEPTEMBRE. 1736. 1997
Ces paroles , dictées par la politesse
et par la modestie , commencerent à me
donner quelque lueur d'esperance que
je pourois bien n'avoir pas eû tout -àfait
tort dans mon Explication ; et mon
esperance devint certitude , lorsqu'ayant
consulté le Texte Grec de Xenophon ,
je trouvai que dans cet endroit , comme
dans tous les autres , où ce fameux Historien
parle du Palais et de la Cour du
Roy , il se sert du termo Bariñera , terme
que Leunclavius a rendu , et n'a pû
mieux rendre , sans doute , dans sa Traduction
Latine , que par celui de Regia;
sans qu'il soit jamais parlé de Porte ni
dans l'Original ni dans la Traduction
dont je viens de parler.
Il n'en falloit pas davantage pour me
rassurer et pour admirer en même temps
la hardiesse ou l'ignorance de d'Ablancourt
, qui travestit , pour ainsi dire , le
Passage en question , au lieu de rendre
fidelement le Texte original : Pour en
mieux juger , permettez - moi , en finissant
cet article , de mettre sous vos yeux
les propres paroles du Traducteur François
, fidelement tirées de l'Edition de
Paris 1695 L. 1. p . 46.
>> Ainsi mourut le plus digne successeur
du Grand Cyrus , au jugement
Cij
de
tous
1998 MERCURE DE FRANCE
» tous ceux qui l'ont connu , et celui qui
a eû l'ame la plus Royale ; car d's son
enfance , lorsqu'il étoit nourri à la Por-
» te du Roy, comme son Frere , et les autres
Enfans des Grands de Perse , & c.
Ce qu'il y a de singulier , c'est qu'à
la marge et vis - à - vis les mots nourri à
la Porte , le Traducteur a mis cette Explication
en Note , à la Cour , comme on
dit à présent à la Porte du Grand Seigneur.
Il n'auroit pas certainement eû besoin de
Note en rendant fidelement son Original;
mais l'Auteur a voulu briller par un terme
de son goût aux dépens de la verité ;
terme , dis-je , très - capaple d'induire en
erreur, et qui en ce sens étoit tout- à - fait
inconnu aux anciens Perses.
L'Histoire de Charles XII. Roy de
Suede , par M. de Voltaire , et la réputation
de l'Auteur , ne tarderent pas de
parvenir jusqu'à M. Desroches. Il étoit
plus qu'un autre en état de porter un
jugement équitable sur cet Ouvrage. Il
m'en parla pour la premiere fois dans
sa Lettre du 12. Novembre 173 4 .
» J'ai lû , me dit il , depuis quelque
temps la belle Histoire , ou plutôt , à
» mon avis , le bel Abregé de l'Histoire
» de Charles XII , je ne sçais , et je vous
» prie de m'en dire votre sentiment, si les
» Gens
SEPTEMBRE . 1736. 1999
* Gens de Lettres en seront aussi satisfaits
» que les Gens de Cour , et ce qu'on
» apelle le beau Monde, à qui les charmes
» du stile suffisent. Pour moi qui cherche
» à m'instruire à fond , et qui suis peut-
» être d'ailleurs un peu trop Détailliste ,
» passez- moi ce terme , je trouve que
» M. de Voltaire coule souvent avec un
» peu trop de rapidité sur des Faits et
» des Evenemens dont les particularités
>> intéressantes n'auroient pas ,
me
» semble , moins bien figuré que le reste
» dans l'Histoire de son Héros. Je trou-,
» ve encore , et j'en suis bien fâché , que
>> ce charmant Historien n'a pas toujours
été également bien servi en Mé-
>> moires , & c.
Et dans une autre Lettre datée aussi
de Constantinople le 22. Juin 1733. il
me parle en ces termes du même Livre.
» Je portai dernierement au sçavant
Médecin dont je vous ai parlé plus
» d'une fois , l'Histoire de Charles XII.
» de M. de Voltaire , qu'il n'avoit point
>> encore vûë. Je lui en demandai depuis
>> mon sentiment , ainsi qu'à plusieurs
>> autres Personnes très capables d'en ju-
» ger ; tous sont d'accord à soutenir.
que
» c'est un Roman parfaitement bien écrit,
> mais que l'Auteur avoit été trop mal
C iij » servi
2000 MERCURE DE FRANCE
» servi en Memoires , tant sur son Hé
» ros , que sur ce qui concerne ce Pays-
» ci , pour qu'on pût , sans insulter la
vérité , décorer son Ouvrage du titre
» d'Histoire . On ne peut même assés s'é-
» merveiller de l'espece d'opiniâtreté ,
»si j'ose parler ainsi , avec laquelle M.
»
de V. persiste à débiter jusqu'à sa IVe
» Edition , que le Sultan Achmet 111. est
>> Fils d'Achmet II . On trouve qu'une
» bévûë si grossiere pouroit peut - être
» se pardonner la premiere fois ; mais
de la repeter quatre fois de suite , c'est
» manquer aux égards qu'un Auteur
» doit au Public , et qu'il se doit à lui-
» même , d'autant plus qu'on assure que
» la Critique de la Motraye avoit parû
avant que M de V. donnât sa IVe Edi-
» tion . revûë et corrigée , du moins se
» lon l'Annonce du Livre .
Je suis obligé , Monsieur , pour ménager
votre temps et votre attention , de
m'arrêter ici et de renvoyer à une autre
Lettre tout ce qui me reste à vous
dire sur le sujet de M. Desroches . Je
suis , &c.
A Paris , le 9. Août 1736.
::
:
ΙΜΙΤΑΞ
SEPTEMBRE. 1736. 200%
IMITATION de l'Ode XXVII.
du troisième Livre d'Horace : Impios
·Parra , &c.
Qu'ensemble réunis les plus affreux présages,
Que de tristes oiseaux, que leurs sinistres chants
Puissent porter malheur aux coupables voyages
Que tentent les Méchans.
7
Qu'un horrible Serpent interrompe leur route ,
Tel que dans un sentier on le voit replié ,
Et tel qu'en rebroussant l'évite et le redoute
Un Coursier effrayé .
M
Au digne et cher objet pour qui je m'interesse
Jamais aucuns malheurs ne seront annoncés ;
Si toutefois les voeux qu'aux Immortels j'adresse
Doivent être exaucés. t
2
Ainsi, dans quelque lieu que vous soyez portée ,
Puissiés- vous y jouir du bonheur le plus doux ,
Et daignez quelquefois , aimable Galatée ,
Vous souvenir de nous .
M
Ciiij Orion
2002 MERCURE DE FRANCE
Orion cependant vers son coucher s'avance ;
Vous voyez quel tumulte il excite dans l'air.
Croyez-moi ; plus qu'aucun je - connois l'inclé
mence
Des Vents et de la Mer.
*
Résoluë à braver tous les Monstres de l'Onde ,
Europe, qu'enlevoit un Taureau mensonger ,
Pâlit , le coeur saisi d'une crainte profonde ,
A l'aspect du danger.
A peine a-t'elle atteint l'Ile qu'ornent cent Villes
"O mon Pere ! ô devoir ! ô coupable forfait !
O Sang que je trahis ! ô regrets inutiles !
Dit- elle , Ah ! qu'ai-je fait ?
*
Hélas! ai- je rêvé ? suis-je encore innocente?
Veillé-je ? un crime vrai m'arrache - t'il des
pleurs ?
Valloit- il mieux braver la vague mugissante
Que de cueillir des fleurs ?
*
» Dans le juste courroux qui transporte mon ame,
» Que ne le vois-je ici ? ... mon bras d'un glaive
armé ,
Le perceroit de coups , le tûroit , çet infâme ,
» Ce Taureau trop aimé.
Quoi!
SEPTEMBRE. 1736. 2003
Quoi ! sans remords j'ai fui, j'ai quitté ma Patrie
»Et je puis différer mon trépas sans remords !
Dieux, si vous m'entendez, aux Lions en furie
Abandonnez mon corps.
20
» Avant que
*
la douleur de ma triste avanture
» Ait alteré ces traits dont les yeux sont charmés
Puissai-je , Belle encor , servir de nouriture
» Aux Tigres affamés.
*
Mon Pere , quoiqu'absent , poursuit ta faute
énorme ;
Quattens- tu, vile Europe, à terminer tes jours
Ta ceinture à propos t'a suivie , et cet Orme
» Te présente un secours.
*
»Vi pourtant si ton coeur est né pour l'esclavage,
» Si tu crains peu l'oprobre , et si , Fille de Roy ,
»Tu
peux
d'uneMaîtresse orgueilleuse et sauvage
» Subir la dure loy.
*
Avec un ris perfide écoutant cette plainte ,
Venus , que suit son fils dont l'arc est détenda ,
Lasse de folâtrer , apaise ainsi la crainte
De ce coeur éperdu.
*
CY » Modere
2004 MERCURE DE FRANCE
1
Modere les accès de ta douleur cuisante ,
Et garde-toi de suivre un aveugle couroux
En cas que ce Taureau si haï se présente
» A l'effort de tes coups.
*
Epouse ( le sçais-tu ? ) du Maître du Tonnerre,
» Europe , tes sanglots ne sont plus de saison.
Goûte bien ton bonheur. Une part de la Terre
Empruntera ton nom ,
F. M. F.
Shibet ft it to t t t t to
L
tetetit
A Dissertation de M. Deslandes ,
Commissaire Géneral de la Marine ,
au sujet d'une Antiquité Celtique de son
Cabinet , nous a parû trop curieuse pour
n'en donner qu'un simple Extrait , comme
nous nous l'étions d'abord proposé ;
la voici dans son entier , avec la Figure
gravée , que M Deslandes a bien voula
nous communiquer.
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. 2005
LETTRE DE M. DESLANDËS,
de l'Académie Royale des Sciences , et
Commissaire Géneral de la Marine , sur
une Antiquité Celtique.
I
Ly a quelques mois , Monsieur ;
qu'un de mes Amis m'a envoyé une
Antiquité Gruloise ou Celtique , qui me
paroît extrémement curieuse . Ces sortes
de Monumens , comme vous sçavez , sont
assés rares dans le Royaume , et la plupart
de ceux que le hazard a fait découvrir
jusqu'ici , ont été moins expliqués
qu'admirés par les Gens de Lettres . Je
ne sçai si j'aurai plus d'adresse ou de
bonheur qu'eux .
Non ita vincendi cupidus , quam propter
amorem Veri indagandi.
Après tout , Monsieur , s'il est quelquefois
permis de deviner , c'est assûrément
en matiere de Tombeaux , de
bas - Keliefs , dé Médailles et d'Inscriptions
antiques . Les plus habiles , à mon
gré , sont ceux qui assaisonnent leurs
conjectures d'un plus grand air de vraie
semblance. Itaque etiam non assecutis ,
voluisse , abundè pulchrum atque magnifi
cum est.
Je ne veux point ici vous prévenir
sur l'Antiquité dont on a enrichi mon
C vj Cabinet
2006 MERCURE DE FRANCE
Cabinet ; j'en ai fait faire un Dessein que
j'ai l'honneur de vous envoyer. Vous
pouvez compter sur son exactitude et
sur sa ressemblance avec l'Original.
C'est une Statuë de 22. pouces de
haut , et qui peut en avoir huit dans
sa plus grande largeur. Quoiqu'elle paroisse
en gros être d'une main gothique,
on voit cependant quelque chose d'agréable
et de fini dans les bras , les cheyeux
et tous les traits du visage, Au
premier coup d'oeil , cette Statue paroît
être d'une pierre grise , assés commune
en Bretagne mais quand on l'examine
de près , on s'aperçoit qu'elle est d'une
matiere très- dure et très- pesante , qui
ne peut se rompre qu'à coups de marteau.
Les fragmens qui s'en détachent ,
ségrainent facilement entre les doigts.
et se répandent d'un côté et de l'autre ,
comme le Sible le plus fin.
J'ai long-temps douté si c'étoit la Fi
gure d'une fille ou d'un garçon ; et mon
doute étoit fondé sur quelques circonstances
particulieres , sur un premier coup
d'oeil , que je ne puis ici détailler ; mais
enfin le tout ensemble m'a forcé de reconnoître
que c'étoit une jeune fille.
Son habillement consiste en une Tunique
sans manches , et un petit Manteau
P.22ouces
Auctor delineavit
Mathey fecit
SEPTEMBRE , 1736. 2007
teau , qui couvre à peine les bras . Ces
sortes de Tuniques , au raport de Pline
et de Tacite , étoient tissues de lih , et
les femmes de qualité s'en servoient
communément , tant parmi les Germains.
que parmi les Gaulois . Chacun sçait que
ces deux Peuples avoient presque le mê
me plan de Jurisprudence et de Religion ,
et qu'ils s'accordoient l'un avec l'autre
lans leur maniere de vivre et de s'ha
piller. Tacite ajoûte qu'il n'y avoit poing
le manches aux Tuniques des femmes ,
t qu'on leur voyoit les bras nuds en
oute saison .
Pour ce qui regarde le petit Manteau,
suis assés disposé à croire, que c'est
in Sagum ; et on ne doit sur cela me
aire aucune difficulté ; car il y avoit
les Sagum de plusieurs especes. Le Ro
nanum étoit fort ample et sans manches .
Le Germanicum s'attachoit sur l'épaule
avec une boucle ou une agraffe ; les pauvres
et les gens de la Campagne se servoient
d'un morceau de bois qu'ils tailloient
eux-mêmes d'une façon grossiere.
Le Gallicum ressembloit le plus souvent
à un Manteau , dont les plis romboient
négligemment autour du corps . Le Virgatum
étoit orné de quelques bandes de
pourpre , et découpé par le bas. Il n'y
avoit
2008 MERCURE DE FRANCE
avoit que des Personnes de distinction
des Ambassadeurs et des Géneraux d'Armées
, qui eussent droit de s'en servir.
Pour le Sagum Macedonicum , il étoit
fermé de tous côtés d'une maniere assés
gênante , et on ne pouvoit agir sans le
relever de ses deux mains . Ce dernier
habillement devoit être aussi incommode
On
pour la Ville que pour la Campagne.
peut
voir dans les Planches 48. et 49.
du troisiéme Tome de l'Antiquité expliquée
& c des Chlamys et des Sagum , qui
ont la forme de manteau . Les hommes
et les femmes s'en servoient également ,
et il y avoit au fond peu de difference
dans tout ce qui regardoit leur ajustement
et leur parure . On ne s'étoit point
encore fait un art de se mettre , et de
s'habiller par ostentation .
,
La jeune Personne dont je vous envoye
la Figure , a les cheveux courts et bien
séparés mais sans aucun ornement de
têre. C'étoit l'usage des Gaules et de la
Germanie usage qui se fait remarquer
dans toutes les figures que le temps a
épargnées . Herodien à l'entrée de son
Histoire , raporte que l'Empereur Antonin
affectoit curieusement de faire teindre
ses cheveux en blond et de les faire
couper suivant la maniere des Germains.
Le
SEPTEMBRE. 1736. 2009
Le Bis relief qui fur trouvé en 1711 .
dans l'Eglise Cathedrale de Paris , représente
à la verité des Gaulois avec des bonnets
sur la tête. Mais on doit remarquer
que ces Gaulois préparent un grand Sacrifice
: et c'étoit une nécessité dans les céré
monies de Religion , d'avoir la tête couverte
, et souvent le visage voilé. Une
pareille sujetion marquoit plus de crainte
et de respect pour les Dieux ; du
moins on l'avoit ainsi établi . J'ajoûterai
encore que dans l'Antiquité la plus res
culée , pour caractériser un homme pru
dent et maître de lui même , on le re
présentoit d'ordinaire avec un bonnet ou
un petaze. C'est ainsi qu'Ulisse étoit
toujours peint ; et l'Auteur de la Vie
d'Hipocrate assure que , pour faire plus
d'honneur à cet illustre Médecin , on le
peignoit aussi de la même maniere . Sans
doute qu'il y avoir quelque raison secrete
et mysterieuse de cet usage.
Notre Gauloise a encore la main gau.
che mollement étendue sur le ventre ,
et elle tient de la droite un oiseau à long
bec , qui me paroît une bécasse de mer.
Cette attitude est assés commune aux
figures Celtiques et quand on en déterre
quelques unes , on leur trouve
toujours dans les mains un oiseau , un
chien ,
Toro MERCURE DE FRANCE
>
"
chien , un vase , un panier , ou un petit
coffre &c. Personne jusqu'ici n'a pû
nous dire ce que signifient ces Symboles.
Pour moi , je suis persuadé que les figu
res entre les mains de qui on voit un
chien , ou un oiseau , étoient des Personnes
de distinction ; et je me fonde
particulierement sur une raillerie écha
pée à Jules César : Est- ce que les Dames
Romaines , disoit il , n'ont plus d'enfans à
nourrir , ni à porter entre leurs bras ? Je
n'y vois que des chiens et des singes. Il
vouloit aparemment se moquer de la
coûtume ridicule qu'il avoit trouvée dans
les Gaules , et qui commençoit de s'introduire
à Rome. Et quel ennuyeux
spectacle pour un Heros , pour un homme
d'esprit , de voir des femmes s'occuper
tout un jour et s'entretenir avec des
animaux !
Les instrumens de ménage , comme
un vase , un panier , un coffre , peuvent
marquer ou la profession de ceux à qui
on attribue ces instrumens , ou quelque
charge , quelques . raports particuliers
que nous ne connoissons plus. On trouve
dans plusieurs cimetieres de Guyenne
et de Poitou , de grandes pierres sépulchrales
, qui ne contiennent aucune inscription
, mais qui sont chargées de differentes
SEPTEMBRE: 1736. 2011
ferentes sortes d'ustenciles et d'outils .
J'ai vu quelques - unes de ces pierres , où
il y a certainement de l'art et de l'invention
. C'est dommage que tout cela
soit enfoui dans les Lieux incultes , et
presque abandonnés.
Ce qui doit ici causer le plus de pei
ne , c'est que notre Figure a une corde
au col , qui fait deux tours , et qui
revient par dessous les bras . Est - ce là
une parure ? Est ce un cordon qui sert
à retenir le manteau ? Est- ce une marque
de honte et d'infamie ? Je n'oserois déci
der entre ces trois conjectures . La se
conde pourtant me paroît la plus vraisemblable.
Au reste , Monsieur , cette Statuë n'a
été faite que depuis l'irruption des Romains
et leur Entrée dans les Giules.
On doit porter le même jugement de
toutes les Antiquités Celtiques , qu'on
voit dans les Cabinets des Curieux. Le
Pere Mabillon croyoit qu'il y en avoit
beaucoup de suposées ; et il ajoûtoit que
tout ce qui a un air gothique en France,
n'est point véritablement antique. Je
doute qu'on doive se soumettre à une
décision si génerale.
Il y a vingt ans que cette Statuë fut
découverte par des Ouvriers qui travailloient
2012 MERCURE DE FRANCE
loient au Fort de Bloscon , vis à`vis la
pointe du Quay de Roscof. Elle étoit à
plus de 30. pieds cachée dans la rerre.
Ces Ouvriers l'ayant bien nertoyée , saisis
eux mêmes d'un respect inconnu la
poserent sur un pédestal préparé à la
hâre. Le Peuple , à son ordinaire , crédule
et superstitieux , y accourut en fou
le , et bien tôr on donna à cetre Figure
le nom de S Pyric , qu'une Tradition
vague et incertaine supose avoit été Evêque
et Comte de Leon , mais il у а ара-
rence que c'est un Saint fabuleux . On
n'en trouve aucun vestige ni dans la Légende
d'Albert le Grand , Dominicain
de Morlaix , ni dans les plus anciens
Bréviaires à l'usage du Diocèse de Leon ,
ni dans les Vies des Saints de Bretagne ,
publiées depuis peu par les soins du Pere
Lobineau. Cet Ouvrage , pour le dire
en passant peche par une infinité d'endroits
; et l'Auteur ne contente ni les
Critiques , qui veulent qu'on s'apuye
toûjours sur des Chartres et des Pieces
originales , ni les ames pieuses , qui avec
moins de lumieres se laissent facilement
toucher et attendrir. On voit cependant
dans l'Eglise de Creisquer à Leon , une
ancienne peinture , qui représente un
Evêque couvert d'une Chape toute semblable
SEPTEMBRE 1736 2013
blable au Manteau de notre Figure Gau
loise ; et le nom de S. Piric est au bas ,
avec un court Eloge ; mais cette écriture
ne paroît pas avoir plus de cent ans .
>
L'Eglise de Creisquer est une des plus
anciennes qui soient en Bretagne. Les
Anglois la firent bâtir dans le premier
feu de leurs conquêtes . Il y a sur tout
un Clocher d'une hauteur surprenantes
et le Maréchal de Vauban , bon connoisseur
en ces sortes d'Ouvrages a souvent
dit que c'étoit le morceau d'Architecture
le plus hardi qu'il eut jamais
vû. On nomme ici ce Clocher la Tour
du Diable.Vous sçavez , Monsieur qu'autrefois
dans toute l'Europe on donnoit
le même nom aux Ouvrages extraordinaires
de la Nature et de l'Art. En Asie,
au contraire , on les apelloit , et on les
apelle encore aujourd'hui des Ouvrages
de Dieu. L'Ecriture Sainte en fournit
elle seule plusieurs preuves.
Cette contrarieté de langage mérite
quelque attention ; et on pouroit trou
ver dans le génie des Peuples qui habitoient
l'Europe et l'Asie , dans leur maniere
de saisir et d'envisager les choses ,
l'origine de deux expressions si differentes
et si oposées l'une à l'autre.
Au reste , Monsieur , quand on rencontro
2014 MERCURE DE FRANCE
contre quelques Antiquités en Basse-
Bretagne , c'est toûjours dans des lieux
écartés et solitaires. Ces Antiquités ordinairement
ont un air très - grossier et
très - rustique ; elles rapellent tout le bryt
des premiers Ages . Aussi a - t'on détruit
par une fausse honte , celles qu'on voyoit
autrefois dans des Maisons et des Châteaux
considerables . Je vous dirai de la
même maniere , que quoique la Langue
Celtique soit ici très-commune , ce n'est
cependant qu'à la Campagne et au milieu
des Forêts , qu'on la parle purement.
Dans les Villes , elle est si mêlée d'exà
pressions étrangeres et de tours François ,
qu'elle n'est plus reconnoissable . Ón a
aussi beaucoup de peine à s'entendre
d'un Evêché à l'autre.
>
ont re-
Messieurs Spon et Wheler
marqué en Voyageurs curieux , qu'il se
parle une Langue extrémeinent corrompue
dans toute la Grece Moderne ; que
cependant plus on s'éloigne de la Mer et
des lieux fréquentés , plus on trouve des
vestiges de l'ancienne Langue , plus on
s'exprime noblement. Vous ferez , sans
doute , ici la même refléxion que j'ai
faite plusieurs fois . On doit chercher les
Langues vivantes à la Cour et dans les
grandes Villes. Quand ces Langues s'anéantissent
SEPTEMBRE. 1736. 2015
néantissent et que le Gouvernement vient
à changer , c'est dans les Endroits les
plus obscurs , dans les Cabanes couvertes
de chaume , qu'elles semblent se conserver.
La raison en est facile à découvrir
, et je croirois faire tort à votre intelligence
, de vous y arrêter plus longtemps.
Ce que j'avance ici au sujet du langage
, se doit dire , à peu de chose près
des habillemens . Dans la plupart des Ifles
qui bordent la Côte de Bretagne , les
femmes portent encore des Manteaux
qui ressemblent au Sagum de notre Figure.
J'ay fait dessiner deux de ces Femmes
, dont l'une est d'Ouessant , et l'autre
de Groye. C'est véritablement dans
ces Ifles qu'on retrouve les moeurs et
les anciens Celtes. Elles n'ont rien voulu
emprunter de la Terre ferme ; et les Ha
bitans peu jaloux de ce qui ne les touche
point, y jouissent d'une sorte d'indépendance
. Le celebre M. Halley , dans les
Transactions Philosophiques , a fait quelques
remarques semblables , au sujet des
ifles qui sont vers le Nord de l'Ecosse .
On y reconnoît dans l'usage commun
de la vic, dans de certaines adresses qu'on
ne voit point ailleurs , ce que Buchanan
et les autres Historiens raportent des
anciens
6.
4
2016 MERCURE DE FRANCE
anciens Pictes et des Anglo Saxons .
Au reste la dévotion à S. Pyric , trèsvive
dans sa naissance , subsista environ
deux ans et elle effaçoit déja toutes les
autres. Un sçavant Ecclesiastique , à qui
par hazard on en fit le raport , enleva secretement
la Statuë. C'est par son industrie
et par son attachement aux Belles-
Lettres , qu'elle a passé dans mon Cabipet.
Je suis , &c.
Nous ne doutons pas que les Antiquaires
, sur tout ceux des Pays occupés
anciennement par les Celtes , ne soient
ravis de profiter du double présent que
leur offre ici M. Deslandes ; sçavoir une
Figure des plus singulieres dans son
genre, et les judicieuses Remarques dont
il a bien voulu l'accompagner ; Kemarques
qui pouront donner lieu à des
recherches plus étendues , toujours au
profit de la belle Litterature, Cela nous
fait souvenir d'un fort bel Ouvrage qui
poura fournir des lumieres sur le sujet
en question . Il n'est pas commun en
France , mais on en trouve un bon Extrait
dans les Acta Eruditorum de Leipsic ,
de l'année 1721. sur lequel même nous
nous sommes assés étendus dans le Mercure
de Novembre 1734, page 2454 En
voici toujours le Titre , qui est seul capable
1
SEPTEMBRE. 1736. 2017
pable d'exciter la curiosité : ANTIQUITATES
Selecta Septentrionales et Celtica
. Autore Joh. Georgio Keyslero ,
Societ, Regia Londin . Socio. 1. vol, in 8.
Hannovera , 1720. cum figuris.
LA
POLITIQUE.
ODE qui a remporté le Prix par le Juge
ment de l'Académie des Feux Floraux
de Toulouse , en Année M. DC C.
XXXV I, Pr M. ARCERE de
lOratore , Marseillais , Profeffeur de
Philosophie à Condom .
Q
Ue vois- je ? quelle est la Déesse
Dont les Dieux de la Terre encensent les Autels?
Par sa douceur enchanteresse
Elle flate tous les mortels......
O funeste douceur ! séduisante imposture !
L'Artifice est caché sous l'air de la Nature :
Son visage est couvert d'un masque seducteur
Autour d'elle un nuage sombre
Prête le secours de son ombre
Aux coupables projets du coeur,
Je
2018 MERCURE DE FRANCE
Je reconnois la Politique ,
Ce Monstre, qui souvent sans respecter les Loix,
Mit sur un Tione despotique
Des Tyrans , sous le nom de Rois.
Vrai fleau des Etats , détestable Furie ;
Elle enfanta jadis à la Cour d'Etrurie
Les Dogmes qu'elle enseigne à ses chers Nour
rissons.
Mais elle parle , osons l'entendre ,
Pour détester , non pour aprendre
De trop criminelles leçons.
Soyez , dit-elle , peu sincere ,
Et donnez pour lumiere une fausse lueur.
Souvent la ruse est nécessaire ;
Laissez au Peuple la candeur.
Allez à votre but . Qu'une austere sagesse
Ne vous inspire pas trop de delicatesse :
A ses rigides Loix ne soyez point soumis.
Si vous tentez une entreprise ,
Tout moyen qui la favorise
Est pour vous un moyen permis.
Que votre habile prévoyance ,
Donne une juste cause à d'injustes desseins :
* Machiavel de Toscane a fait un Corps de
Maximes Politiques dans son Livre intitulé le
Prince,
Qu'à
SEPTEMBRE . 1736. 2019
Qu'à de noirs projets la Prudence .
Préte les motifs les plus saints.
Du Sceptre de ( 4 ) Valois un Heros est avide
Au Trône sourdement l'Ambition le guide.
De l'Eglise outragée il feint d'être l'apui :
Adroit vengeur de sa querelle ,
Quand on croit qu'il s'arme pour elle ,
Guise ( b ) ne combat que pour
Que le rare talent de feindre
lui.
Fasse d'un Homme seul cent Hommes differens :
Le Courtisan doit se contraindre ,
Esclave des Lieux et des Temps.
Inimitable Acteur , ingénieux Protée ,
Il paroît ; je le vois sous sa forme empruntée :
La parole pour lui n'est plus la voix du coeur,
De la joye il ressent ( c ) les charmes ;
Et son oeil nageant dans les larmes ,
Etale un chagrin imposteur.
De ses transports maître severe ,
Que l'interêt l'ordonne , il va les enchaîner.
( a ) Henry III.
(b )Voyez le Catholicon , &c.
( c ) Cromvvel pleura à la mort de Charles I.
en protestant qu'il eut voulu racheter de son sang
la vie de ce Prince,
D Calme
Fo20 MERCURE DE FRANCE
Calme au milieu de la colere ,
S'il le faut , il sçait pardonner.
Mais non
d'artifice.
· brulant de
rage , il s'arme
Sa haine est colorée , et sa sourde malice
Asçû se déguiser sous des dehors trompeurs.
Sa main habilement perfide ,
Couvre l'abîme , et vous y guide ,
Par un chemin semé de fleurs.
Aux pieds de ce Grand , qu'il doit craindre;
D'un voile de respect il a sçû se couvrir.
S'il faut qu'il souffre sans se plaindre ,
Sans se plaindre , il sçaura souffrir.
Au gré de l'interêt ses lévres sont mobiles,
Je le vois cultiver ceux qui lui sont utiles ,
Dérober à leurs yeux , avec dexterité ,
Leurs foiblesses les plus honteuses ,
Et par des loüanges trompeuses ,
Rendre hommage à leur vanité.
Zelé Partisan du silence ,
Il sçait à cette regle assujettir l'Esprit ,
Ne disant rien de ce qu'il pense ,
Ne pensant rien de ce qu'il dit.
On a beau l'observer ; l'oeil , quelqu'effort qu'il
fasse ,
D'un coeur toujours fermé ne voit que la surface,
ZI
SEPTEMBRE. 1736. 2021
II enfante en secret des projets odieux.
Ainsi couvert d'épais nuages ,
Le Soleil forme ces Orages ,
Qui sément la crainte en tous Lieux.
D'un Sujet craignez la Puissance
Contre son Souverain , s'il peut se maintenir..
Ce grand pouvoir est une offense :
C'est un crime qu'il faut punir.
Peut-être qu'essayant le sacré Diadême ,
Il prépare des fers aux Peuples , à vous - même.
Que l'Arrêt de sa perte en secret soit dicté.
Une précaution cruelle
L'empêchant d'être un jour Rebelle ,
Cimente votre sûreté .
Je frémis. Que viens - je d'entendre ?
Trop affreuses leçons que reçoit l'Univers !
Loin d'ici cet Art qui sçait rendre
Les Hommes trompeurs et pervers.
Périssent à jamais de coupables Maximes,
Sources de mille maux , Meres de tous les crimes.
POLITIQUE , est - ce ainsi que tu formes les
Rois ?
Puissiés- vous , Maîtres de la Terre ,
Ni dans la Paix , ai dans la Guerre ,
Jamais ne consulter ses Loix.
Dij Da
2022 MERCURE DE FRANCE
De vos Peuples soyez les Peres. 1
Les Dieux vous ont fait Rois moins
}
que pour eux .
Laissez aux Sejans , aux Tiberes ,
L'Art de faire des Malheureux.
pour vous
Du Souverain des Cieux respectables Images ,
Comme lui vous sçavez exiger nos hommages ,
Et porter comme lui la foudre dans les mains
Imitez sa bonté feconde ,
Qui répand ses dons sur le Monde;
Faites le bonheur des Humains.
Qui nescit dissimulare , nescit regnare.
LETTRE de M. * * * au sujet
d'une Manufacture d'Acier établie en
J
Alsace.
Ai reçû votre Lettre , Monsieur
et je me suis mis aussi-tôt en état de
répondre à tout ce qui fait l'objet de
votre curiosité , et de vos doutes .
Vous desirez sçavoir , 1 ° . ce que c'est
qu'une mine d'Acier qu'on dit être en
Alsace. 2 ° .Si cet Acier est aussi bon que le
meilleur qui nous vient d'Allemagne.3° Si
la
SEPTEMBRE . 1736. 2023
le procedé par lequel on le prépare est
aussi simple qu'on vous l'a dit.
Quant au premier article , si je vous en
croyois , il n'y auroit point de réponse à
vous faire ; car vous niez tout net qu'il
y ait des mines d'Acier . Ayez cependant
pour agréable de suspendre la négative
quelques momens.
A l'égard du second article , il est extrêmement
vrai que l'Acier en est excellent
.'
Pour ce qui est du troisiéme , vous
en allez juger par le recit exact que je
vous en ferai. L'Auteur de la Manufac
ture ne fait nul mystere de sa découverte;
il convie au contraire tous les honnêtes
gens de la voir , et d'être ses témoins. Je
me suis trouvé du nombre des Curieux ;
et ayant déja , comme vous sçavez , quelque
connoissance en ces matieres , il m'a
été facile de voir , qu'il n'y a nul tour
d'adresse , rien de caché dans la conduite
et dans les discours de l'Auteur ; Il n'y
a point de poudre mysterieuse dont on
fasse un secret , mais tout y est rond ,
de bonne foi , et à découvert.
M. d'Hirchem Statmestre , ou Magistrat
de la Ville de Strasbourg , Interessé
dans la Manufacture Roya e des
Armes blanches , établie en Alsace , par
D iij Ordre
1024 MERCURE DE FRANCE
Ordre de Sa Majesté , ne voyoit qu'à régret
les sommes considerables , que lui
et ses Associés étoient obligés de remettre
dans les Pays Etrangers , pour l'achat
des Aciers necessaires à cette Manufac
ture. Cela lui fit naître l'idée de chercher
le moyen de tirer dorénavant l'Acier
du Lieu même où la Manufacture est établie
: elle est située dans un Valon des
Montagnes des Vosges , à cinq lieuës de
Strasbourg. Ces Montagnes sont toutes
pleines de mines ; celles de Fer sur tout
y sont très abondantes. Cet avantage.
joint aux lumieres que M. d'Hirchem
pouvoit esperer de ses Ouvriers Allemands
, dont plusieurs avoient travaillé
aux Fabriques d'Acier de Stirie , Tirol,
et ailleurs , lui fit juger qu'il pouroit venir
à bout de son dessein , et tirer , pour
ainsi dire , de dessous ses pieds , ce métail
que nous faisons venir de loin à
grands frais. Il fut excité , dit- il , à cette
entreprise , par la consideration du bien
public , et pour l'avantage particulier de
Manufacture des Armes ; ce dernier
motif l'anima , l'autre lui fit esperer qu'il
seroit secondé .
Vous sçavez que l'on fait venir tous les
ans pour plusieurs millions d'Acier du
Pays Etranger ; ce seroit en effet un grand
bien
SEPTEMBRE . 1736. 2025
lui
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; ce dernier
lui fit esperer
qu'il
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venir
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les
lions
d'Acier
du t en
effet
un
grand
bien
bien pour l'Etat , s'il s'y trouvoit les
mêmes Marchandises , sans que les sommes
en sortissent.
M. d'Hirchem est à present en situation
de rendre ce service à sa Patrie, et de fournir
tout le Royaume , et même l'Etranger
, d'un Acier égal en bonté , à tout celui
que jusqu'ici nous avons tiré d'ailleurs.
Sa Manufacture est en très - bon
train on y fait chaque jour plusieurs
quintaux de cet Acier ; c'est ce que j'ai
vu , et ce que je peux vous atester . Si le
débit étoit proportionné à la promptitude
de la Fabrique , il ne seroit plus question
de tirer de l'Etranger. Mais vous savez ,
Monsieur , comme nous sommes faits ;
si c'étoit une mode nouvelle , le bruit en
seroit bien- tôt porté jusqu'aux extrémités
du Royaume , elle occuperoit tous
les Esprits, et tout le monde en voudroit.
essayer ; máis c'est ici une chose simplement
utile au Public ; elle ne marchera
qu'à pas de tortuë ; elle ira à petit bruit ;
elle se traînera peut être long temps de
Boutique en Boutique , avant qu'on y
fasse attention , ou qu'on en reconnoisse
l'importance ; et l'Inventeur sera toujours
dans la crainte de ne pas vivre assés.
pour voir le fruit de ses travaux ; trop
heureux , si quelque obstacle imprevû ,
D iiij
оц
202 MERCURE DE FRANCE .
ou quelque interêt particulier ne l'arrête
pas en chemin . Cependant une bonne partie
de l'Alsace , et la Ville de Strasbourg
n'usent point d'autres Aciers à present, et
s'en trouvent bien . Voilà en gros l'état de
cette Manufacture.
le
>
M. d'Hirchem a avancé qu'il avoit trou
vé une mine d'Acier , vous me dites sur
cela , comme je l'observe sur le premier
article , que cette scule expression vous
fait douter de la verité du fait , parce
qu'il n'y a pas plus de mine d'Acier ,
que de mine de Tombac. Le Tombac que
nous entendons , ajoûtez-vous , est un
mélange de Zin et de Cuivre , que l'art
conduit et prépare l'Acier est un Fer
dans lequel l'art
,par moyen du feu , a
introduit des sels , et des souffres étrangers.
On fait du Tombac avec toutes sortes
de Cuivre , comme on fait de l'Acier
avec toutes sortes de Fer. C'est- là , Monsieur
, votre Objection ; pour y répon
dre , je me servirai de votre comparaison.
Il est vrai que le Tombac est un
métail factice , un mélange de Zin et de
Cuivre , qui a cette qualité singuliere ,
d'avoir la belle couleur de l'or ; mais si
par hazard vous trouviez une mine de
Cuivre qui vous donnât un métail d'une
belle couleur d'or , qui d'ailleurs fut
aigre
SEPTEMBRE . 1736. 2027
secret que
aigre , cassant , dur à reparer , et qui en
un mot ressemblât en tout au Tonibac ,
sans cependant que l'art s'en fut mêlé
feriez- vous difficulté de l'appeller une
mine de Tombac ? je crois que non :
je suis persuadé même , que vous sou
tiendriez qu'on doit l'apeller ainsi . Or
c'est là précisément le cas de la mine
d'Acier de M. d'Hirchem , c'est un Fer ,
qui sans mélange de parties étrangeres ,
sans que l'art y ait nulle part , sans autre
celui de le traiter , comme on
traite tous les autres Fers de Forge , devient
Acier. La Description qu'il me reste
à vous faire de ce procedé , vous en
convaincra tout à fait. Je vous repeteral
à cet effet , la manoeuvre que l'on employe
pour faire le Fer forgé. Ce Fer au
sortir de la terre , est jetté dans un fourneau
; quand il est bien en fonte , et bien
écumé , on le laisse couler dans des moules
plats ; on remet cette fonte au feu de
Forge , et on la porte toute fondante sous
un martinet , où on la pétrit , et on la
tire en barres . Voilà comme on fait le Fer
forgé dans toutes les Forges que nous
connoissons. Eh bien , Monsieur , c'est
ainsi que se fait l'Acier , avec la mine de
Fer de M. d'Hirchem . Ce procedé , comme
vous voyez, est tout des plus simples ;
Dv
il
2028 MERCURE DE FRANCE
il n'y a ici , ni souffres ni sels étrangers à
introduire : ce n'est pas une manoeuvre
nouvelle, et inconnuë; il n'y a point là de
ces opérations délicates , qui demandent
une attention scrupuleuse , et des combinaisons
ingénieuses , faute desquelles
l'Ouvrage est gâté ou manqué. La Nature
a fait elle - même dans le sein de la terre
les frais de ce secret , dont on dit que les
Allemands sont si jaloux , et qu'ils cachent
avec tant de soin ; ce que , par
parenthese , je ne crois point , et je suis
persuadé , par des raisons que je vous dirai
, quand il vous plaira , qu'ils n'en
ont point d'autre , que d'avoir des mines,
comme celle dont je vous parle . Il faut
pourtant tout vous dire ; ce premier pétri
ne donne qu'un Acier commun ; mais
le secret de le rafiner est tout aussi simple
; il n'y a qu'à le pétrir de nouveau ,
plus on le tourmente , et plus il se rafine.
On a fait devant moi toutes ces opérations
, et M. d'Hirchem m'ayant donné
une bille de cet Acier , j'en ait fait faire
des Rasoirs , Ciseaux , Coins , Ciseaux à
tailler des Limes , &c. J'ai fait faire tous
ces Instrumens
par des Ouvriers non
prévenus , ils croyoient travailler l'Acier
de Stirie , qui est , comme vous sçavez
celui qui a le plus de reputation . La proprieté
SEPTEMBRE. 1736. T
2029
prieté la plus singuliere de cette mine de
Fer ne consiste pas seulement à se convertir
facilement en Acier , mais encore
à ne pouvoir faire que de l'Acier , comme
je l'ai éprouvé moi - même.
>
C'est en voulant faire du Fer forgé
pour l'usage de sa Manufacture des Armes
, que M. d'Hirchem a reconnu qu'il
se donnoit de la peine en vain , et que
plus il travailloit et marteloit son Fer ,
plus il en faisoit de l'Acier fin . Une mine
de Fer , qui n'est propre qu'à faire de
l'Acier , et qui en fait , pour ainsi dire
malgré que l'on en ait , peut être apellée
très- proprement une mine d'Acier , et
doit être apellée ainsi , puisque c'est son
unique usage , et qu'elle ne peut pas en
avoir d'autre. Vous jugez bien , Monsieur,
que la facilité de cette opération , doit
mettre l'Entrepreneur en état de donner
son Acier à meilleur marché que celui
d'Allemagne ; aussi fait - il .
Voilà , Monsieur , la réponse que vous
desiriez de moi , dont j'espere que vous
serez satisfait. Je vous ajoûterai par forme
de Relation , que la Manufacture
Royale des Lames , ou des Armes blan
ches , qui est à deux lieues de celle d'Acier,
est une des plus belles Entreprises ,
et des plus heureusement menées à sa
Dvj perfection
2020 MERCURE DE FRANCE
perfection . Les Lames que l'on y fait ,
égalent en bonté celles qu'on tire de Solingue.
Cette Manufacture est dans un
Valon riant , entre des Montagnes élevées
, couvertes de grands Arbres ; un
joli Ruisseau le traverse , et est arrêté
en trois endroits , pour y former autant
de beaux bassins construits regulierement
, qui soutiennent et élevent les
Eaux , et produisent des cataractes , our
chutes , qui font tourner des Moulins ,
pour mouvoir les Rouës , les Soufflers
les Martinets , les Aiguiseries & c. On
y voit à present un beau Magazin d'Epées
, de Sabres et de Bayonnettes
très - belles , et aussi bonnes , pour ne pas
dire meilleures , que celles que l'on tire
d'Allemagne .
,
Cette Manufacture a été établie , par
Privilege , et sous l'autorité du Roy , et
la Providence semble avoir voulu concourir
aux vûës sages de notre Monarque
, en faisant trouver une mine d'A◄◄
cier si fort à la bienséance. M. d'Hir
chem a établi pour celle- ci , ( autant que
la commodité des Eaux a pû lui permettre
, ) tous les Bâtimens , Fourneaux ,
Usines necessaires pour une Forge. Ces'
deux Manufactures sont en état de se
prêter des secours mutuels , qui les rendrons
SEPTEMBRE. 1738. 203
dront très florissantes , lorsqu'elles serone
secondées par un débit suffisang
pour les entretenir ; ce qui ne se peut
faire promptement , sans que la même
autorité qui les
qui les aprouve , les protege .
S Vous pouvez conclure , Monsieur
de tout ce que j'ai eu l'honneur de vous
dire , que nous sommes presentement en
état de nous passer des Armes et des Aciers
étrangers , et de retenir chés nous
les sommes considerables qui sortent
tous les ans du Royaume à ce sujet.
Des Etablissemens formés dans les
vûës d'arrêter l'argent dans le Royaume ,
et d'augmenter l'industrie des Habitans ,
excitent tous les jours notre admiration.
et notre reconnoissance pour le grand
Colbert , il a par ce moyen enrichi et
illustré la France : mais , ce n'est pas
pour lui seul , que cette gloire est reser
vée, Je suis , &c.
A Strasbourg , ce
>
ENIGME
2032 MERCURE DE FRANCE
LA
ENIGM E.
A Phénicie est mon Pays natal ;
C'est le sentiment géneral ;
Quoique je ne sois point matiere ,
Et que je réside en l'esprit ,
Par des corps mon Etre est produit ;
Leur efficace est singuliere.
Les derniers nés d'entre ces corps
Sont les aînés et les plus forts ;
Et quoiqu'ils soient plus que leurs freres¿
Sans leur aide ils ne valent guéres.
Un d'eux qui seul est tout et rien ,
Donne aux autres plus de puissance ,
Ils deviennent par son moyen
De la plus grande conséquence ,
A moins qu'il n'ait sur eux la préséance ;
Auquel cas éloigné de leur faire du bien ,
Lui-même il est fort inutile :
S'ils sont les instrumens de mes doctes leçons ,
Je suis moi- même leur mobile .
Je les tourne à mon gré de toutes les façons,
Je les divise et les allie ,
Ou je les diminuë ou je les multiplie ;
- Tout est facile à mon profond sçavoir ,
Presque
SEPTEMBRE. 1736. 203
Presque tous les Mortels empruntent mon pow
voir.
Sans mon secours le fameux Zoroastre
Eût-il connu le cours d'un Astre ?
Mais pourquoi dans l'Antiquité
Chercher des témoins sûrs de mon utilité?
Pent-être chaque jour tu me mets en usage ,
Lecteur , et tu connois quel est mon avantage.
Rev. Desf. de Chaalons en Champagne.
LOGOGRYPHE.
L Ecteur , je suis une femelle ,
Que l'homme aime passablement.
Le Sexe me chérit , ( car sa nature est telle
Et me recherche avidement.
Que suis-je donc très - peu de chose ,
Un rien. Veux - tu sçavoir mon nom ?
Fais de moi trois morceaux . Le premier te pro
pose
Un nom de Saint , l'autre de question ;
Le dernier un Esprit ; le tout de suite
A me trouver te facilite,
AUTRE
2034 MERCURE DE FRANCE
AUTRE.
E suis un Nom François ; douze Latins j'en
Je
ferme,
Eva , Visa , Vasi , Vias , Ave , Velis ,
Velas Lis , Alvei , Vales , Levas , Alis.
Je parois à vos yeux . Devinez donc ce terme,
J
E
AUTRE.
E suis dans mon entier , une cruelle bêre ,
Bien difficile à dompter.
Lecteur , veux tu respirer ?
Tranche mon col et ma tête .
AUTRE.
Ntier, c'est une fleur ; par morceaux , c'est
un crime ;
Autre lâche action pendable , selon tous ;
Un Instrument commun , très - doux
Le fruit de l'Olivier ; Auteur digne d'estime.
J
AUTR E.
E suis à tout Lecteur , qui veut sçavoir mon
nom
D'une utilité singuliere ;
Je le prends toujours par derriere ;
Il aime cette trahison.
Je suis composé de huit lettres ,
Pere
SEPTEMBRE. 1736. 2035
Pere fécond de mots , j'en produits à foison ;
Vous trouverez chés moi le contraire des Maîtress
Vous trouverez une Saison ;
Plus une Note de Musique ;
Plus un certain vil animal ,
D'une humeur toujours pacifique ,
Quadrupede qui chante mal .
Vous y verrez un Element perfide ;
Un fer redoutable au timide ,
L'impétueux Tyran de l'air.
Un corps que le feu rend liquide ,
Un Silindre allongé qui flotte sur la Mer }
Ce qui balotte une graine legere .
, La femme d'un Mortel, qui fut produit sans Pere
Qu'on cherche encore on trouvera
>
Ce qui manque au Cuistre en voyage ;
La Racine qui fait un excellent potage :
Ce qui souvent arrêtera
Le Régiment qui marchera.
Ce n'est pas tout , de ma source féconde
Faites sortir une conjonction ,
Ce qui regne trop dans le monde ;
Ajoûtez certaine action
Qui demande souvent le secours d'un Notaire
Ce temps où le Ministre en Chaire ,
Nous annonce d'un pieux ton ,
Une Naissance salutaire .
Ce qu'on couché sur le chevron ,
Quand
2036 MERCURE DE FRANCE
Quand on forme un toît de maison .
Du Lustre des Romains la cinquième partie ¿
Cette poudre qui sert dans une Tannerie ;
Un Mont, d'un fier Titan mémorable cercueil;
Et ce que les Dames en deuil
Portent dans un jour de tristesse ;
Une herbe d'agréable odeur.
N'oubliez pas ce qui pense sans cesse ;
Un mot au Roy portant malheur ,
Employé par certain Joueur.
J'ai dans l'Ile de France une petite Ville ;
Vous n'êtes pas au bout , j'enferme encore une
ine ,
Qui contient en son sein un Peuple de Héros ,
Chaque jour signalant leur valeur sur les flots.
Par M. Martin du Pradeau , à Condom:
Les mots des Enigmes du Mercure
d'Août sont , Souflet brûlé et Souflet. On
a dû expliquer les Logogriphes par Antoine
, Barometre , Cornix et Cursus. On
trouve dans le premier , An , Ne , Anne
, Ane , Anet , dont l'Evangile dit que
les Pharisiens payoient la dixme. Toi ,
Ton , Tonne , Nanie , Tan , Note et Nate.
Dans le second on trouve , Bar, Mort,
Mer , Marot, Ré , Rame , Mare , Tombe
Or a
SEPTEMBRE. 1736. 2017
Or , Rat , Botte , Arme et Terre. Dans le
troisième , Nix , Cor , Nox ; et dans le
quatrième , Ursus , Cur et Sus.
tatatet.
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX ARTS , &c.
ISCOURS EVANGELIQUES Sur
D differentes Vérités de la Religion ,
et d'autant plus utiles dans chaque état ,
que les sujets et les desseins en sont plus
particuliers, et plus rarement traités . Leurs
Textes sont pris ordinairement des Evangiles
de l'Avent et du Carême. Par le
P. L. R. D. S. D. Tome second . A Paris
, chés de Billy , Quay des Augustins,
à S. Jérôme ; le Clerc , Grand'Salle du
Palais , à la Prudence ; Gissey , ruë de
la Bouclerie , à l'Arbre de Jessé , et Clou
sier , rue S. Jacques , à l'Ecu de France,
1736. in 12 .
LA MOUCHE , ou les Avantures de
M. Bigand , traduites de l'Italien par
le Chevalier de Mouhy. A Paris , chés
Louis Dupuys , ruë S. Jacques , près la
Fontaine S. Severin , à la Fontaine d'or.
Tome III. 1736. in 12.
LEÇONS
1038 MERCURE DE FRANCE
LEÇONS DE PHYSIQUE , contenant
les Elemens de la Physique , dé
terminées par les seules Loix des Méchaniques
, expliquées au College Royal
de France , par Joseph Privat de Molieres
, Professeur Royal en Philosophie ,
de l'Académie des Sciences , et Membre
de la Societé Royale de Londres. Tome
second . A Paris , chés la veuve Brocas ,
rue S. Jacques , au Chef S. Jean , Musier,
et Joseph Bullot , 1735. vol . in 12 .
comme le premier , de 452. pages ,
des Planches gravées.
avec
REFLEXIONS MILITAIRES et Po
litiques , traduites de l'Espagnol de Mle
Marquis de Santacruz de Mendoza ,
par M. du Vergy Tomes III. et IV. A
Paris , chés Jacques Guerin , Quay des
Augustins , 1736. in 12 .
HISTOIRES DE PIETE ET DE MORALE
Par M. l'Abbé de Choisy . A Paris , chés
P. G. le Mercier , rue S. Jacques , au
Livre d'or , in 12. deux volumes , 1735-
prix 4. livres.
LE SIECLE , ou Memoires du Comte
de S *** . Par Madame L *** . A
Londres , chés Pierre du Noyer , 1736.
123
SEPTEMBRE. 1736. 2039
in 12. et à Paris , chés Rollin , fils . Brochure
de 107. pages pour la premiere
Partie , et de 76. pour la seconde .
"
LE DISSIPATEUR , ou l'honnête
Friponne , Comédie , par M. Nericault
Destouches , de l'Académie Françoise . A
Paris , chés Prault , Pere , Quay de Gêvres
, au Paradis , 1736 in 12 de 127 .
pages , sans la Préface , qui en contient II.
Quoique je ne croye pas cette Comédie
indigne de figurer avec ceux de mes autres
Ouvrages qui ont le mieux réüssi¸
dit l'Auteur dans sa Préface, j'ai pris néanmoins
la résolution de ne la point mettre
au Théatre et de ne la produire que
par la voye de l'impression , qui peutêtre
sera la seule dont je me servirai dé
sormais pour mettre au jour quelques
autres Comédies , nouveaux fruits de
mon loisir et de ma retraite.
L'Avare et le Dissipateur , sont deux
contrastes parfaits , poursuit l'Auteur ,
Moliere s'est emparé du premier . Nonseulement
c'étoit le plus facile et le plus
brillant ; mais Plaute lui en avoit fourni
le sujet et les traits les plus vifs et
les plus comiques . Il est vrai que Moliere
a trouvé l'art d'enrichir sa matiere ;
je puis ajoûter même qu'il a surpassé son
modele
2040 MERCURE DE FRANCE
modele dans son Avare et dans son Amphitrion
; mais enfin c'étoient toujours
des imitations , et tout le monde conviendra
sans peine , qu'il est bien plus
aisé de perfectionner que d'inventer , sur
tout quand un grand Homme polit l'Ouvrage
d'un grand Homme.
Pour ce qui me concerne ici , le cas
est tout different. Je n'ai travaillé sur
aucun modele j'ai fait choix de mon Sujer,
j'en ai formé le plan , et c'est la Nature
qui me l'a fourni.
Dans les dernieres pages de sa Préface ,
M. Destouches informe le Public de
l'indiscrétion qu'il eut de montrer le
plan de cette Piece à quelques - uns de
ses amis , qui , plus indiscrets que lui ,
en parlerent dans plusieurs Assemblées ,et
étalerent toutes ses idées sur ce Sujet dont
un Auteur qu'ils ne connoissoient pas
profita et fit là- dessus une Piece en cinq
Actes , &c.
PRINCIPES géneraux et raisonnés de
la Grammaire Françoise , avec des Observations
sur l'Ortographe, les Accents ,
la Ponctuation et la Prononciation , et
un Abregé des Regles de la Versification
Françoise , dédiés à M. le Duc de Chartres
, par M. Restant , Avocat au Parlement.
SEPTEMBRE . 1736. 2047
ment. Troisiéme Edition , corrigée et
augmentée. A Paris, chés le Gras , Grand',
Salle du Palais ; Prault , Pere , Quay de
Gêvres , au Paradis ; Lottin , ruë S. Jacques
, et Desaint , rue S. Jean de Beaue
vais , 1736. in 2. de 556. pages , sans
l'Epitre Dédicatoire , la Préface , l'Aver
tissement , la Table des Matieres et
celle des Verbes irréguliers et défectueux,
L'éloge le plus naturel et le moins suspect
que nous puissions faire de ce Livre
, est de dire qu'il s'en est déja fait
trois Editions assés amples en fort peu
de temps, Le Public n'auroit pas laissé
faire tant de progrès à un mauvais Ouvrage.
On n'avoit géneralement regardé
jusqu'ici une Grammaire Françoise que
comme un Livre destiné pour les
Etrangers , et les François ne s'étoient
guéres avisés de vouloir y aprendre
les principes de leur propre Langue
ou parce qu'ils croyoient la sçavoir suffisamment
par habitude , ou parce qu'ils
se trouvoient rébutés par le peu d'ordre
et de méthode qui regne dans la
plupart des Grammaires . Nous pouvons
assurer que M. Restaut a évité ces inconveniens
dans la sienne. Il a rangé
les matieres dans l'ordre le plus naturel,
n'ayant nulle part oublié qu'il parle à
@cux
2042 MERCURE DE FRANCE
ceux qu'il supose n'avoir aucune connoissance
des difficultés de notre Langue .
* Il en a dévelopé les Principes et les
Regles avec tant de justesse , d'exactitu
de et de précision , que l'esprit demeure
également éclairé , convaincu et satisfait,
et pour attacher encore davantage son
Lecteur , il a trouvé le moyen de faire
l'aplication des Regles à des exemples
lumineux et instructifs , qui laissent dans
la memoire , avec le Principe de la Lan
gue , quelque trait brillant d'Histoire ,
de Morale , de Religion , de Philosophie
et autres , que l'on n'est pas fâché de retenir.
Voila , sans doute , ce qui a principalement
contribué à la réputation de
la Grammaire de M. Restaut , et ce qui
l'a rendû chere aux François , qui en
font plus d'usage que les Etrangers , parce
qu'ils ont senti , à la Méthode de l'Auteur
, que c'étoit essentiellement pour
eux qu'il l'avoit faite , et qu'il n'y a gué
res d'autre Livre dans lequel ils puissent
en moins de temps acquérir de leur Langue
la connoissance dont ils ont besoin .
L'Auteur a ajoûté après la Grammaire
un Traité des Regles de la Versification
Françoise , qui fait connoître qu'il est
également propre à donner d'excellens
préceptes dans l'un et dans l'autre genre
d'écrire
SEPTEMBRE. 1735. 2043
,
d'écrire . Les Regles de la Versification
sont distribuées avec le même ordre , ex.
pliquées avec la même netteté , et apliquées
à des exemples de Vers le plus heureusement
choisis dans nos meilleurs Poëres.
Il seroit à souhaiter que la plupart de
nos Poëtes modernes voulussent s'assujettir
à suivre plus scrupuleusement les Regles
d'exactitude et de délicatesse que
M. Restaut donne sur la Cesure , sur la
Rime et sur les autres parties de la Versification.
On trouveroit dans leurs Ouvrages
plus d'harmonie , et les oreilles
délicates souffriroient moins à en entendre
la lecture ou le récit .
Au reste M.Restaut nous annonce dans
un nouvel Avertissement pour cette troisiéme
Edition , qu'il n'a pas pû se dispenser
d'y retoucher quelques Endroits
pour les mettre dans un plus grand jour,
de donner plus d'étendue à quelques Regles
, pour en prévenir ou en empêcher
l'abus , et d'ajoûter quelques Obser
vations nouvelles qui lui ont parû pouvoir
contribuer à rendre l'Ouvrage plus
utile .
Il y a encore ajoûté une Table Alpha,
betique des Verbes irréguliers et défectueux
, et de ceux dont la conjugaison
peut faire quelque difficulté. Elle poura
8
E être
2044 MERCURE DE FRANCE
être d'un grand secours à toutes sortes
de personnes pour lever les doutes que,
l'on a tous les jours sur la conjugaison
des Verbes , et elle tiendra lieu de Dictionnaire
manuel et portatif à cet égard .
M. de Boze , Secretaire perpetuel de
l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres , et l'un des quarante de l'Académie
Françoise , qui a aprouvé les trois
Editions de cet Ouvrage,avoit dit en par
lant de la seconde Edition relativement
à la premiere : Que les Principes de la
Langue y étoient beaucoup plus aprofondis
dévelopés avec plus d'exactitude , et apliqués
à un plus grand nombre de circonstances
; ce qui ne pouvoit manquer de rendre
P'Ouvrage infiniment plus utile. Et dans
l'Aprobation qu'il a donnée à cette troisiéme
Edition , il dit qu'elle lui a par
plus travaillée et par consequent plus utile
encore que les précedentes.
On peut s'en raporter au témoignage
d'un Juge aussi éclairé en tout genre
d'érudition , et sur tout en ce qui regarde
la Langue Françoise , dont personne ne
connoît mieux que lui toutes les beautés
et toutes les délicatesses.
Enfin nous croyons rendre service au
Public que d'annoncer la Grammaire
Françoise do M, Restaut à ceux qui peu
vent
SEPTEMBRE . 1736. 2043
vent ne la pas connoître encore, et de leur
dire que la réputation de ce Livre est
telle qu'il n'est plus permis à un François
qui a quelque goût pour sa Langue,
de ne pas l'avoit pour y recourir , et y
trouver des décisions exactes sur toutes
les difficultés qui
surviennent tous les
jours dans le langage.
OBSERVATIONS sur la Comédie
et sur le Génie de Moliere , par Louis
Riccoboni. A Paris , chés la veuve Pissot,
1736.
Le mérite de cet Ouvrage en general
la
méthode , et l'ordre qui y regne , et
la maniere simple , élégante et précise
dont il est écrit , nous engagent à en
donner un second Extrait .
Quoiqu'en disent les Critiques , M.
Riccoboni trouve les dénoûmens de
Moliere , non- seulement bien imaginés
mais encore , pour la plupart , très - heureusement
amenés , comme ceux de l'Ecole
des Femmes , de l'Ecole des Maris, de
George Dandin , de l'Amour Médecin ,
&c. Le grand art en fait de dénoûment
et de reconnoissance , dit - il , est de les
amener de maniere qu'un mot , un coup
d'oeil suffise pour instruire ceux des Personnages
auxquels il seroit difficile de
E ij
rendre
2046 MERCURE DE FRANCE
rendre raison autrement de ce qui s'est
passé ; comme les dénoûmens les plus
défectueux sont ceux qui demandent un
Jong récit , pour aprendre aux Acteurs
ce que les Spectateurs sçavent déja.
Au sujet de la partie de l'Art Dramatique
, qui en est comme le premier principe
et le fondement , l'Auteur s'exprime
ainsi . Si les nouvelles de Boccace sont
si difficiles à imiter du côté de la vraisemblance
, combien à plus forte raison
devoient- elles paroître en géneral peu
propres à faire des sujets de Comédies,
puisque la vraisemblance est ici d'une
nécessité bien plus indispensable que
dans les Historiettes ? C'est vainement
que les Spectateurs souhaitent , et que
les Auteurs imaginent des surprises ou
coups de Théatre , si la vraisemblance
la plus austere ne les accompagne pas ;
elle devroit être si parfaite , principale
ment à l'égard des faits et des incidens ,
que le Spectateur se persuadât que tout .
ce qu'il a vû sur la Scene n'est point imaginé
, et qu'il se fit à lui- même l'illusion
de croire qu'en tel temps et en telle .
occasion il a été témoin de quelque cho
se de semblable .
La troisiéme Nouvelle de la troisième.
Journée du Décameron , a non- seulement
fourni
SEPTEMBRE . 1736.
1735. 2047
5
fourni à Moliere l'idée de sa Comédie
de l'Ecole des Maris , mais encore elle
a servi à Lopes de Vega Carpio , Poëte
Espagnol , dans une Piece intitulée , la
Discreta Enamorada. Tout le monde sçait
que dans Boccace , une femme amoureuse
d'un jeune homme , trompe son Confes
seur , et que pensant remplir uniquement
les devoirs de son ministere, celuici
porte au jeuné homme des présens
et des billets de sa Pénitente , & c .
Dans Boccace , elle ne court aucun
risque en mettant le Confesseur dans
sa confidence ; c'est l'homme du monde
le plus aisé à tromper , dès que la fourberie
se couvre du voile de la Religion ;
au lieu que dans Moliere la jeune fille
qui ne peut avoir d'entretien qu'avec
son Tuteur , s'expose à mille inconve
nients pour se tirer de la situation où
elle est ; et toutes les démarches qu'elle
fait dans cette vûë , deviennent , pour
ainsi dire , autant de coups de Théatre
ou de situations neuves , amenées , inte
ressantes , et d'où sort enfin un dénoû
ment aussi juste qu'admirable.
J'avoue sincerement , dit l'Auteur , page
209. que dans les differens genres de
Comédies distingués par les Anciens ,
je ne rougirois point de suivre plû-
E iij tôt
2048 MERCURE DE FRANCE
tôt Moliere que Plaute et Terence , tout
celebres qu'ils sont l'un et l'autre. Cet
aveu manquoit à la gloire du Prince des
Poëtes Comiques François , il sera d'un
plus grand poids encore auprès de ceux
qui connoissent l'étendue des lumieres
et la droiture des sentimens de celui qui
le fait.
L'action et le noud , dit l'Auteur ,
page 217. sont les objets les plus essentiels
d'une Fable Dramatique . Moliere
est peut-être celui de tous les Poëtes qui
a porté le plus loin cette perfection . Aujourd'hui
le noeud de l'action est la partie
la plus négligée ; et cette négligence
produit des Comédies , dont les unes ressemblent
, si on ose le dire , à un corps
sans bras et sans jambes ; et les autres
au défaut d'un corps , ont plusieurs jambes
et plusieurs bras. Dans la premiere
espece , c'est un fort beau Dialogue, mais
sans action ; et dans la seconde , ce sont
des choses étrangeres et tout- à fait épisodiques
que l'on joint à l'action , mais
qui ne font qu'embarasser sa marche et
que rallentir son mouvement.
Dans l'article du caractere dans les Comédies
Grecques , l'Auteur s'exprime en
ces termes : On distinguoit la Comédie
Grecque en ancienne , moyenne et nouvelle.
SEPTEMBRE. 1736. 2049'
velle. La Comédie ancienne présentoic
sur la Scéne tous les differens Personna
ges , et même les plus considerables de
la République or comme les défauts des
hommes ne conviennent pas au Theatre
, et que jamais ils n'y ont été mis ,
moins qu'ils n'attirent par leur force
même, ou par des traits singuliers l'attention
des Spectateurs : il est très - proba
ble que dans ce premier âge de la Comédie
, les Grecs ont joint le caractere
ou défaut général , aux traits particuliers
et au ridicule personnel ; mais la
liberté excessive que les Poëtes avoient
prise de nommer ceux qu'ils représentoient
sur le Theatre , obligea le Gouvernement
à défendre par les Loix , de
spécifier le nom et la qualité de ceux
dont on représentoit les caracteres. Les
Poëtes qui croyoient indispensable à
leur art de joindre le personnel au caractere
général , se soumirent en aparence
à la Loi ; mais ils l'éluderent au fond , en
introduisant des masques et des habits
qui représentoient ceux qu'ils joüoienţ
dans leurs Piéces.
Des défenses plus rigoureuses que les
premieres leur ayant encore interdit ces
fibertés scandaleuses , ils furent obligés
de recourir à des sujets d'intrigue , dans
E iiij les2050
MERCURE DE FRANCE
lesquels cependant ils ne perdirent point
de vûë les caracteres ou les défauts généraux
, mais ils les traiterent , comme ont
fait depuis les Poëtes François , aussibien
que ceux des autres Nations. Cette
Comédie qui fut apellée nouvelle , dès
qu'elle eut une fois abandonné les caracteres
particuliers et personnels , n'éprouva
plus de contradiction , parce
qu'elle rouloit uniquement sur des faits
et des intrigues purement imaginés , et
elle a toujours subsisté depuis dans le
même état.
Il faut que la diction soit ornée , mais
on ne doit pas se permettre des expressions
forcées , parce qu'elles bleffent à la
fois et le simple et le vrai qu'exige la
Comédie . Les Comédies dont tout le
mérite ne consiste qu'en des traits d'esprit
, qu'en des gentillesses , et qui ne
sont que trop communes aujourd'hui ;
ces sortes de Piéces , ou n'ont point d'action
, ou l'action en est défectueuse.
D'ailleurs ce qu'on apelle esprit , défigure
les caracteres il en affoiblit le ridicule
, et substitue à des traits naturels,
si essentiels pourtant , des bons mots .
des pensées brillantes , et des pointes
épigrammatiques , d'où il arrive et que
l'esprit du Spectateur se porte vers tout
autre
SEPTEMBRE. 1736. 205г
autre objet que l'action de la Comédie ,
et qu'insensiblement ce même Spectateur
, accoutumé au faux , force , pour
ainsi dire , les Auteurs à le suivre , malgré
les dispositions qu'ils auroient à s'en
écarter. De telles Fables ne devroient
pas s'apeller des Comédies , parce qu'en
effet elles ne sont pas des Comédies .
Bernard Pino de Cagliari , qui vivoit
dans le seizième siècle , nomma Ragionamenti
, et non Comedia ou Favola , une
Piéce dans laquelle il avoit mis plusieurs
Scénes de Réflexions Philosophiques.
On devroit donc poursuit l'Auteur
apeller Dialogues , les Comédies de nos
jours ; et on peut croire que sous ce titre
elles seroient lûes et estimées de la pos
terité .
,
M. Riccoboni blâme fort , page 264.
la plupart des Auteurs qui font écouter
aux Filles sur la Scéne les fleurettes de
leurs Amans , aprouver les fourberies
des Soubrettes et des Valets , et s'exposer
même aux suites d'un enlevement , plutôt
que d'obéir aux volontés de leurs
Parens. Le premier but de la Comédie ,
poursuit-il plus bas , tout le monde en
convient , c'est de corriger les moeurs ,
et de les corriger par le ridicule que l'on
jette sur les vices et les passions. Or est-
E v ce
2052 MERCURE DE FRANCE
ce remplir cet objet , que de montrer
l'amour dans ses égaremens , et de rendre
heureux à la fin d'une Piéce les Personnages
que l'on a représentés , suivant
toutes les impressions de cette passion ?
C'est bien plutôt prendre une route oposée
à l'intention de la bonne Comédie ;
et c'est rendre l'amour dangereux pour
les jeunes personnes , sur tout en réveillant
en elles des sentimens que peut-être
elles n'auroient pas éprouvés.
A la page 268. M. Riccoboni se déclare
absolument contre l'Amour , même
dans la Comédie . A l'égard de l'intrigue
, dit- il , il est moins necessaire qu'on
ne le pense communément pour la former
, sur tout depuis que le Theatre
s'est emparé des caracteres , parce qu'en
effet il n'y a presque point de caracteres
qui demandent ces sortes d'intrigues.
Je puis , continue l'Auteur , d'autant
mieux me déclarer pour ce sentiment ,
que ma propre experience m'en a garanti
la verité. Prévenu depuis longtemps de
cette idée qui m'occupoit , j'ai essayé
deux fois de traiter des caracteres dont
l'amour fût le mobile . On connoît la
Femme jalouse , et l'Italien marié à Paris ;
et l'on sçait d'ailleurs que dans ces deux
Comédies il n'y a point d'intrigue d'amour
,
SEPTEMBRE. 1736. 2053
mour , ni rien même qui en présente la
moindre idée . Ces deux Piéces ne laisserent
pas d'avoir quelque succès ; et
par là je compris que l'amour n'étoit pas
si nécessaire à la Comédie , et qu'une
Fable , de caractere sur tout , n'a pas besoin
d'un semblable apui &c. Les vices ,
les passions , les ridicules sont en assés
grand nombre pour fournir des sujets de
plaisanteries ; les ridicules sur tout, parce
que le même objet prend autant de
formes differentes , qu'il y a de variété
dans les divers siécles et les divers climats
, entre les caracteres et les moeurs
des hommes. Si on les étudie bien , ces
ridicules , si on sçait les démêler , on y
trouvera une source de nouveautés , et
de nouveautés qui ne s'épuiseront jamais,
parce que les hommes , quoique les mê
mes dans tous les temps , ne se ressem
bleront jamais entierement dans un même
caractere. L'amour au contraire sera
toujours le même ; on aimera toujours
avec le dessein de posseder l'objet aimé ;
et le Poëte aura beau mettre son esprit à
la torture pour imaginer de nouveaux
moyens d'arriver à cette possession , le
but et la forme de l'amour ne changeront
point.
Le quatriéme Livre de cet Ouvrage
E vj est
2054 MERCURE DE FRANCE
est destiné à la Parodie. Il est facile sans
doute , et même convenable au Theatre,
dit l'auteur de tourner en ridicule une
action héroïque cependant le peu de
succès qu'ont eu la plupart de ces Ouvra
ges , a dû faire sentir aux Auteurs , qu'il
faut quelquefois plus de génie pour badiner
, que pour écrire sérieusement.
Si on réfléchissoit combien une Parodie
de la premiere espece est un travail
ingrat et difficile , je doute qu'un Ecrivain
sensé voulût sérieusement s'y apliquer.
Il faut , pour y réüssir , conserver
dans toutes ses parties l'action et la conduite
de l'original , mais resserrer pourtant
dans l'espace d'un Acte seul une ac
tion qui en occupe presque toûjours
cinq. On veut dans cette espece de Parodie
que le picquant de la diction fasse,
pour ainsi dire , oublier le noble et le
pathetique de l'Ouvrage parodié ; que
la beauté des Danses soit rachetée par le
comique du Ballet ; que le contraste dans
les Airs n'excite pas moins de plaisir à
proportion que la Musique en a excité ;
et par raport aux machines même , on
veut que la singularité en remplace la
magnificence. Il faut enfin que l'Auteur
lutte sans cesse contre l'original qu'il
entreprend de parodier et qu'il en
rende
SEPTEMBRE. 1736. 2055
rende heureusement , si j'ose parler ain
si , toutes les beautés par des beautés
équivalentes ; je veux dire que la copie
doit être aussi grotesque à tous égards ,
que le modele est noble et sérieux dans
toutes ses parties .
M. R. est persuadé que la Parodie telle
qu'il la demande , qui critique judicieusement
et sans fiel est un genre utile et
même necessaire au Public. C'est peutêtre
le seul moyen , ou du moins c'est le
plus efficace , pour arrêter le progrès du
mauvais goût , et corriger les abus qui
pouroient s'introduire dans la construction
des Ouvrages que l'on donne au
Theatre. C'est principalement à la Critique
, mais à la Critique judicieuse et
moderée ; car je ne parle point de la Satyre
qui produiroit plûtôt un effet contraire
, que les Sciences et les Arts en
géneral doivent leurs accroissemens et
leur perfection . Or cette même Critique
est d'autant plus nécessaire ici , que le
genre Dramatique est plus susceptible
d'erreurs , et que l'objet de la Parodie est
d'instruire et d'éclairer le Spectateur à
cet égard.
DESCRIPTION Géographique , Historique
, &c. de l'Empire de la Chine
&Ca
2056 MERCURE DE FRANCE
& c. Par le R. P. du Halde, de la Compagnie
de Jesus , & c. A Paris , chés le Mercier
, 4. vol. in fol. 1735.
L'Article de la Porcelaine à la page 177 .
et suivantes du second volume, est extrémement
curieux , et peut être fort utile à
ceux qui entreprennent en Europe la fabrique
de cette précieuse et charmante
vaisselle . On ne la travaille à la Chine
que
dans une seule Bourgade nommée King ,
qui a une lieuë de longueur , et contient
plus d'un million d'ames. On ne sçaic
rien de l'Invention de ce bel Art , ni à
quel hazard ou à quelle tentative on en
est redevable . Les Annales Chinoises
disent seulement que la Porcelaine étoit
anciennement d'un blanc exquis ,
n'avoit nul défaut que les ouvrages
qu'on y faisoit , et qui se transportoient
dans les autres Royaumes , ne s'apelloient
pas autrement que les Bijoux précieux,
Jao te cheou . Plus bas on ajoûte : La
belle Porcelaine qui est d'un blanc . vif et
éclatant et d'un beau bleu céleste , sort
toute de King te tching. Il s'en fait dans
d'autres endroits , mais elle est bien differente
, soit pour la couleur , soit pour
la finesse.
;
et
En effet , sans parler des Ouvrages de
poterie qu'on fait par toute la Chine ,
auxSEPTEMBRE.
1736. 2017
auxquels on ne donne jamais le nom de
Porcelaine , il y a quelques Provinces ,
comme celles de Canton et de Fo- Kien ,
où l'on travaille en Porcelaine , mais les
Etrangers ne peuvent s'y méprendre :
celle de Fo- Kien est d'un blanc de neige
qui n'a nul éclat , et qui n'est point mélangé
de couleurs . Des Ouvriers de King
je tching y porterent autrefois tous leurs
materiaux , dans l'esperance d'y faire un
gain considerable , à cause du grand
commerce que les Européens faisoient
alors à Emouy : mais ce fut inutilement ,
ils ne purent jamais y réüssir .
L'Empereur Cang- hi , qui ne vouloit
rien ignorer , fit conduire à Peking des
Ouvriers en Porcelaine , et tout ce qui
s'employe à ce travail . Ils n'oublierent
rien pour réussir sous les yeux du Prince;
cependant on assure que leur ouvrage
manqua . Il se peut faire que des raisons
d'intérêt et de politique eurent part à ce
peu de succès : quoiqu'il en soit , c'est
uniquement King te tching qui a l'honneur
de donner de la Porcelaine à routes
les Parties du monde. Le Japon même .
vient en acheter à la Chine.
Tout ce qu'il y a à sçavoir sur la Porcelaine
, se réduit à ce qui entre dans sa
composition , et aux préparatifs qu'on y
aporte į
2058 MERCURE DE FRANCE
aporte ; aux differentes especes de Porcelaine
, et à la maniere de les former ; à
l'huile qui lui donne de l'éclat , et à ses
qualités aux couleurs qui en font l'ornement
, et à l'art de les apliquer , à
la cuisson et aux mesures qui se prennent
pour lui donner le degré de chaleur qui
lui convient .
>
La matiere de la Porcelaine se com
pose de deux sortes de terre , l'une parsemée
de corpuscules qui ont quelque
éclat , l'autre est simplement blanche et
très douce au toucher . La premiere apellée
Pe tun ise , dont le grain est si fin
n'est autre chose que des quartiers de
rochers qu'on tire des carrieres , et auxquels
on donne cette forme de brique .
Toute sorte de pierre n'est pas propre à
former le Pe tun tse , autrement il seroit
inutile d'en aller chercher à 20. ou 30%
lieuës . King te tching ne produit aucun
des materiaux propres à la Porcelaine. La
bonne pierre , disent les Chinois , doit
tirer un peu sur le vert .
Dans la premiere préparation on se
sert d'une massuë de fer pour briser ces
quartiers de pierre , après quoi on met
les morceaux brisés dans des mortiers ;
et par le moyen de certains leviers , qui
ont une tête de pierre armée de fer , on
acheve
SEPTEMBRE. 1736. 2059
acheve de les réduire en une poudre
très fine. Ces leviers joüent sans cesse ,
ou par le travail des hommes , ou par le
moyen de l'eau , de la même maniere que
font les martinets dans les moulins à
papier.
On jette ensuite cette poussiere dans
une grande urne remplie d'eau , et on la
remuë fortement avec une pesle de fer.
Quand on la laisse reposer quelques mo
mens , il surnage une espece de crême
épaisse de quatre à cinq doigts on la
léve , et on la verse dans un autre vase
plein d'eau. On agite ainsi plusieurs fois
l'eau de la premiere urne , recueillant à
chaque fois le nuage qui s'est formé ,
jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le gros
marc que son poids précipite d'abord.
On le tire et on le pile de nouveau.
Au regard de la seconde urne , où a été
jetté ce qu'on a recueilli de la premiere ,
on attend qu'il se soit formé au fond une
espece de pâte : lorsque l'eau paroît audessus
fort claire , on la verse par inclination
, pour ne pas troubler le sédiment
, et l'on jette cette pâte dans de
grands moules propres à la sécher. Avant
qu'elle soit tout- à fait durcie , on la
partage en petits carreaux , qu'on achete
par centaines. Cette figure et sa couleur
lud
2060 MERCURE DE FRANCE
lui ont fait donner le nom de Pe tun tsea
Les moules où se jette cette pâte,
sont des especes de caisses fort grandes
et fort larges. Le fond est rempli de briques
placées selon leur hauteur , de telle
sorte que la superficie soit égale. Sur le
lit de briques ainsi rangées , on étend
une grosse toile qui remplit la capacité
de la caisse alors on y verse la matiere,
qu'on couvre peu après d'une autre toile
, sur laquelle on met un lit de briques
couchées de plat , les unes auprès des
autres. Tout cela sert à exprimer l'eau
plus promptement , sans que rien se
perde de la matiere de la Porcelaine , qui
en se durcissant , reçoit aisément la figure
des briques , &c. Le Kao lin , qui
entre dans la composition de la Porcelaine
, demande un peu moins de travail
que le Pe un tse. Je ne ferois pas de
difficulté de croire , dit l'Auteur , que la
Terre blanche de Malthe , qu'on apelle
Terre de S. Paul , auroit dans sa matrice
beaucoup de raport avec le Kao lin
quoi qu'on n'y remarque pas les petites
parties argentées , dont est semé le Kao
lin. C'est du Kao lin que la Porcelaine
tire toute sa fermeté ; il en est comme le
nerf. Ainsi c'est le mélange d'une terre
molle, qui donne de la force aux Pe tun tse
lesquels
SEPTEMBRE . 1736. 2071
lesquels se tirent des plus durs rochers.
On a trouvé depuis peu de temps une
nouvelle matiere propre à entrer dans la
composition de la Porcelaine : c'est une
Pierre , ou une espece de Craye qui s'apelle
Hoa ché , dont les Medecins Chinois
font une espece de tisane , qu'ils
disent être détersive , &c. Quelques Ouvriers
employent cette Pierre à la place
du Kaolin. On la nomme Hoa , parce
qu'elle est glutineuse , et qu'elle aproche
en quelque sorte du savon.
est La Porcelaine faite avec le Hoa ché ,
rare et beaucoup plus chere que
l'autre,
Elle a un grain extrémement fin ; et
pour ce qui regarde l'ouvrage du pinceau
, si on la compare à la Porcelaine or
dinaire , elle est à peu près ce qu'est le
velin au papier. De plus , cette Porcelaine
est d'une légereté qui surprend une
main accoûtumée à manier d'autres Porcelaines
: aussi est - elle beaucoup plus fra
gile que la commune , et il est difficile
d'atraper le veritable dégré de sa cuite.
Il y en a qui ne se servent pas du Hoa
ché pour faire le corps de l'ouvrage ; ils
se contentent d'en faire une colle assés
déliée , où ils plongent la Porcelaine ,
quand elle est séche , afin qu'elle en
prenne une couche avant que de recevoir
les
2062 MERCURE DE FRANCE
les couleurs et le vernis . Par là elle ac
quiert quelques dégrés de beauté.
Lorsqu'on a tiré le Hɔa ché de la mine,
on le lave avec de l'eau de riviere , ou de
pluye , pour en séparer uh reste de terre
jaunâtre qui y est attachée : on le brise ,
on le met dans une cuve d'eau pour le
dissoudre , et on lui donne les mêmes
façons qu'au Kao lin. On assure qu'on
peut faire de la Porcelaine avec le seu
Hoa ché préparé de la sorte sans aucun
mélange. Cependant on prétend que
les bons Ouvriers mettent sur quatre
parts de Hoa ché , une part de Pe tun tse
Alors le Hoa ché tient la place du Kao
tin , ce qui rend la Porcelaine plus chere;
car le Kao lin ne coûte que vingt sols la
charge , et le Hoa ché coûte un écu .
reaux ,
Lorsqu'on l'a préparé et qu'on l'a disposé
en petits carreaux , semblables à
ceux de Pe tun tse , on délaye dans l'eau
une certaine quantité de ces petits caret
l'on en forme une colle bien
claire , ensuite on y trempe le pinceau ,
puis on trace sur la Porcelaine divers
desseins ; après quoi , lorsqu'elle est séche
on lui donne le Vernis. Quand la
Porcelaine est cuite , on aperçoit ces
desseins , qui sont d'une blancheur differente
de celle qui est sur le corps de
la
SEPTEMBRE . 1736. 2063
1
la Porcelaine. Il semble que ce soit une
vapeur deliée sur la surface . Le blanc de
Hoa-ché s'apelle blanc d'yvoire , Siangya-
pé.
On peint des figures sur la Porcelaine
avec le Chekio , qui est une espece de
Pierre ou de Mineral , semblable à l'A-
1ún , de même qu'avec le Hoa-ché ; ce
qui lui donne une autre espece de coufeur
blanche ; mais le Che kao a cela de
particulier , qu'avant que de le préparer
comme le Hoa-ché, il faut le rôtir dans le
foyer ; après quoi on le brise , et on lui
donne les mêmes façons qu'au Hoa ché :
on le jette dans un vase plein d'eau ; on
ly agite , on ramasse à diverses reprises
da crême qui surnage , et quand tour cela
est fait on trouve une masse pure , qu'on
employe de même que le Hoa ché purifié
.
·
Le Che kao ne sçauroit servir à former
le corps de la Porcelaine ; on n'a trouvé
jusqu'ici que le Hoa- ché , qui pût tenir
la place du Kac- lin , et donner de la soli .
diré à la Porcelaine .
Nous renvoyons au Livre même pour
la composition de l'huile ou vernis qui
entre dans la composition de la Porce
laine , pour la préparation duquel on
brûle aujourd'hui de la fougere , faute
d'un
2084 MERCURE DE FRANCE
d'un certain Arbuste devenu très- rare ,
dont le fruit ressemble à la Nefle , et
qu'on brûloit à la place de la Fougere ;
et on croit que c'est faute de ce bois
que la Fougere qui se fait maintenant ,
n'est pas si belle que celle des premiers
temps
Il y aune autre sorte de Vernis , dont
le nom exprime en Chinois , Vernis d'or
bruni , ou plûtôt Vernis de couleur de
bronze , couleur de caffé , ou de feüille
morte ; ce Vernis est d'une invention
nouvelle. Il y a peu d'années aussi qu'on
a trouvé le secret de peindre la Porcelaine
en violet, et de la dorer. Il a été un
temps qu'on faisoit des Tasses , auxquelles
on donnoit par dehors le Vernis doré,
et par dedans le pur Vernis blanc. On a
varié dans la suite , et sur une Tasse ou
sur un Vase qu'on vouloit vernisser de
Tsikin , on apliquoit en un ou deux endroits
un rond , ou un quarré de papier
mouillé , et après avoir donné le Vernis ,
on levoit le papier , et avec le pinceau
on peignoit en rouge ou en azur cet espace
non vernissé. Lorsque la Porcelaine
étoit séche on lui donnoit le Vernis accoûtumé
, soit en le souflant , soit d'une
autre maniere. Quelques- uns remplissent
ces espaces vuides d'un fond tout d'azur ,
ou
SEPTEMBRE. 1736. 2065
ou tout noir , pour y apliquer la dorureaprès
la premiere cuite. C'est sur quoi
on peut imaginer diverses combinaisons.
Voici comment on forme la Porcelaine
dans une enceinte de murailles on bâtit
de vastes apentis , où l'on voit étage sur
étage un grand nombre d'Urnes de terre.
Chaque Ouvrier a sa tâche marquée.
Une pièce de Porcelaine , avant que d'en
sortir pour être portée au Fourneau
passe par les mains de plus de vingt personnes.
Leur travail consiste à purifier de nouveau
le Petun tse , et le Kao -lin , du marc
qui y reste quand on le vend ; on brise
les Pe tun ise, et on les jette dans une Urne
pleine d'eau ; ensuite avec une large es
patule on acheve en remuant de les dissoudre
on les laisse reposer quelques
momens , après quoi on ramasse ce qui
surnage , et ainsi du reste , de la manière
qu'il a été expliqué ci dessus.
Pour ce qui est des Piéces de Kao lin , il
n'est pas necessaire de les briser : on les
met tout simplement dans un panier fort
clair , qu'on enfonce dans une Urne remplie
d'eau : le Kao - lin , s'y fond aisémént
de lui- même. Il reste d'ordinaire un
marc qu'il faut jetter. Au bout d'un an
Ces
2086 MERCURE DE FRANCE
ces rebuts s'accumulent , et font de
grands monceaux d'un sable blanc de
spongieux , dont il faut vuider le Lieu où
on travaille .
Ces deux matieres de Pe tun - tse , et de
Kao-lin , ainsi preparées , il en faut faire
un juste mélange ; on met autant de
Kaolin , que de Pe tun - tse , pour les Porcelaines
fines ; pour les moyennes on employe
quatre parts de Kao- lin, sur six de
Pe tun- tse: le moins qu'on en mette c'est
une part de Kao- lin , sur trois de Pe
tun - tse.
Après ce premier travail , on jette cette
masse dans un grand creux bien pavé et
cimenté de toutes parts ; puis on la foule ,
et on la pétrit jusqu'à ce qu'elle se durcisse
ce travail est fort rude.
De cette masse ainsi préparée , on tire
differens morceaux , qu'on étend sur de
larges ardoises . Là on les pétrit et on les
roule en tous les sens , observant soigneu
sement qu'il ne s'y trouve aucun vuide ,
ou qu'il ne s'y mêle aucun corps étranger
; un cheveu , un grain de sable perdroit
tout l'Ouvrage. Faute de bien fa-
Conner cette masse la Porcelaine se fêle
éclate , coule et se déjette.
C'est de ces premiers élemens que sortent
tant de beaux Ouvrages de Porcelaine
SEPTEMBRE. 1736. 2c67
laine , dont les uns se font à la rouë ,
autres se font uniquement sur des mou
les , et se perfectionnent ensuite avec le
ciseau .
Tous les Ouvrages unis se font de la
premiere façon . Une Tasse , par exemple
, quand elle sort de dessous la roue ,
n'estqu'une espece de calotte imparfaite ,
à peu près commele dessus d'un chapeau ,
qui n'a pas encore été apliqué sur la forme.
L'Ouvrier lui donne d'abord le diametre
et la hauteur qu'on souhaite , et
elle sort de ses mains presque aussi tôt
qu'il l'a commencées car il n'a que trois
deniers de gain par planche , et chaque
planche est garnie de 26. Piéces.
Le pied de la Tasse n'est alors qu'un
morceau de terre de la grosseur du diametre
qu'il doit avoir , er qui se creuse
avec le ciseau, lorsque la Tasse est seche ,
et qu'elle a de la consistance , c'est à dire,
après qu'elle a reçû tous les ornemens
qu'on veut lui donner.
Effectivement cette Tasse, au sortir de
la rouë , est d'abord reçûë par un second
Ouvrier , qui l'asseoit sur la base. Peu
après elle est livrée à un troisième , qui
l'aplique sur son moule , et lui imprimé
la figure. Ce moule est sur une espece
de tour. Un quatriéme Ouvrier polit
F cette
2068 MERCURE DE FRANCE
cette Tasse avec le ciseau , sur tout vers
les bords , et la rend déliée , autant qu'il
est necessaire pour lui donner de la
transparence ; il la racle à plusieurs reprises
, la mouillant chaque fois tant soit
peu , si elle est trop seche , de peur qu'elle
ne se brise.
3
Quand on retire la Tasse de dessus le
moule , il faut la rouler doucement sug
ce même moule , sans la presser plus
d'un côté
que de l'autre , sans quoi il s'y
fait des cavités , ou bien elle se déjette.
Il est surprenant de voir avec qu'elle
vîtesse ces Vases passent par tant de dif
ferentes mains. On dit qu'une pièce de
Porcelaine cuite, a passé par les mains de
70. Ouvriers.
Les grands morceaux se font à deux
fois ; une moitié est élevée sur la rouë
par trois ou quatre hommes qui la soutiennent
, chacun de son côté , pour lui
donner sa figure ; l'autre moitié étant
presque seche , s'y aplique : On l'y unię
avec la matiere même de la Porcelaine
délayée dans l'eau , qui sert comme de
mortier ou de colle.
Quand ces piéces ainsi collées sont tout
à fait seches , on polit avec le couteau en
dedans et en dehors , l'endroit de la
réunion , qui par le moyen du Vernis
dont
1
SEPTEMBRE. 1736. 2069
dont on le couvre , s'égale avec tout le
reste. C'est ainsi qu'on aplique aux Vases
des anses , des oreilles , et d'autres Piéces
raportées.
Ceci regarde principalement la Porce
laine qu'on forme sur les moules , ou en
tre les mains , telles que sont les Piéces
cannellées , ou celles qui sont d'une figure
bizare , comme les Animaux , les Grotesques
, les Idoles , les Bustes que les
Européens ordonnent , et d'autres semblables
. Ces sortes d'Ouvrages moulés se
font en trois ou quatre Piéces , qu'on
ajoûte les unes aux autres et que l'on
perfectionne ensuite avec des Instrumens
propres à creuser , à polir , et à rechercher
differens traits qui échapent au
moule.
Pour ce qui est des fleurs et des autres
ornemens qui ne sont point en relief ,
mais qui sont comme gravés , on les
aplique sur la Porcelaine avec des cachets
et des moules : On y aplique aussi
des reliefs tout preparés de la même maniere
à peu près qu'on aplique des galons
d'or sur un habit , & c.
Quand l'Ouvrage sort du moule et
qu'il est fini et reparé , on lui donne le
Vernis et on le cuit ; on le peint ensuite ,
si l'on veut, de diverses couleurs , et on
Fij Y
2070 MERCURE DE FRANCE
y aplique l'or , puis on le cuit une secon
de fois , après quoi on le garentit du froid
qui le fait éclater , gerser , &c.
Ce qui reste à dire de la Porcelaine
et qui en est le plus curieux , fera la
matiere d'un troisiéme Extrait.
RETHIMA , ou la Belle Georgienne,
sixième et derniere Partie , in 12 A Paris
, chés Musier , Pere , Quay des Auguftins
, à l'Olivier , 1735.
On ne peut s'empêcher de louer la
promptitude avec laquelle l'Auteur de
cet Ouvrage a satisfait aux empressemens
du Public , qui a goûté ce Livre ,
dès qu'il a paru. Il n'a pas fait languir ses
Lecteurs ; ils ont toujours eû devant les
yeux la suite des évenemens qui forment
le corps de son Histoire.
Plus on lit les Avantures expliquées
dans le Roman de Rethima , plus on
sent , malgré les déguisémens que l'Auteur
y aporte , que le fond en est veritables
bien des personnes s'y sont réconnues
, d'autres y ont réconnu ou
leurs amis , ou des gens de leur connoissance.
L'amour sensible ne fait point la base
de cet Ouvrage ; on n'y trouve qu'un
amour sage et reglé , et qui a un objec
loüable
SEPTEMBRE. 1736. 2071
ouable . Ce qui n'arrive pas tou ours dans
les Livres du caractere de celui ci . Il y a
des sentimens , mais des sentimens d'honneur
et de grandeur d'ame, tels qu'ils conviennent
à une personne de naissance ,
ainsi que l'Auteur peint ici Rethima.
Cette Heroïne y est conduite à un but
qu'elle méritoit , qui est une Souveraineré
, qu'elle obtient τέ , par des moyens louables
et permis. Comme on avoit fait
quelques difficultés à l'Auteur sur quelques
endroits de son Livre , il a soin par
des remarques fort curieuses de se justi
fier et de justifier en même temps l'illus
tre Personne qui figure le plus dans son
Roman.
Les autres Personnages n'y font fortune
qu'à proportion de leur probité . C'est
une instruction générale , qui soûtient
les inscructions particulieres qui sont sagement
variées dans le cours de cet Ou
vrage.
Il y a donc beaucoup d'Evenemens
singuliers dans ce Livre ; plusieurs Descriptions
tout à fait belles , et une assés
grande connoissance du Monde ; c'est
de qui l'a fait goûter du Public , qui
sçait rendre justice aux choses raisonnables.
HISTOIRE
2072 MERCURE DE FRANCE
HISTOIRE des Empires et des Républiques de
puis le Déluge jusqu'à J. C. où l'on voit dans
celle d'Egypte et d'Asie la liaison de l'Histoire
Sainte avec la Profane ; et dans celle de la
Grece , le raport de la Fable avec l'Histoire . Par
M. l'Abbé Guyon. Tomes V. et VI. contenang
les Perses et les Macédoniens. A Paris , rue Saint
Jacques , chés Guerin , Villette , et Delespine
Fils . 1736. in- 12.
ECLAIRCISSEMENS LITTERAIRES sur un pro
jet de Bibliotheque Alphabetique sur l'Histoire
Litteraire de Cave ; et sur quelques autres Ouvrages
semblables , Ouvrage Périodique . Lettre
Í. et II . à M. l'Abbé *** A Paris , chés la
Breton , Quay des Augustins. 1736. Brochure
in-4°.
DISSERTATION sur l'Antiquité de Chaillor ;
pour servir de Mémoire à l'Histoire universelle .
A Paris , Quay de Gêvres , chés Prault le Fered
$736. Brochure d'une feuille .
LES VIES et les Miracles de S. Spire et de
S. Leu , I. et III . Evêques de Bayeux en Normandie
, avec l'Histoire de la Translation de
leurs Reliques au Château de Palluau en Gâtinois
, et de là en l'Eglise Royale et Collégiale
de Corbeil , où les nouveaux Miracles y song
inserés ; dédiés à la Reine , revés , corrigés
et augmentés , avec Figures , et les Hymnes
et Proses des Fêtes marquées. L'Abregé de ces
Vies se vend aussi séparément avec les mêmes
Hymnes et Proses Latines et Françoises , er
mêmes Figures. Par M. Jean- François Beaupied,
Prêtre Docteur en Theologie , Abbé de S. Spire.
A
SEPTEMBRE . 1736. 2073
Paris , chés André Cailleau , Quay des Au
gustins. 1735. vol . in- 12.
MIMOIRES pour servir à l'Histoire des In
sectes. Par M. de Reaumur de l'Académic
Royale des Sciences. Tome II. Suite de l'Histoire
des Chenilles et des Papillons ; et l'His
toire des Insectes ennemis des Chenilles . A Pa
ris , de l'Imprimerie Royale. 1736. in- 4. de
514. pages. Planches détachées XL.
LA VIE DE MARIANNE , ou les Avantures de
Madame la Comtesse de *** Par M. de Marivaux.
Cinquiéme Partie. A Paris , chés Prault,
Fils , Quay de Conty , vis-à - vis la descente du
Pont- neuf, à la Charité. 1736. in- 12 .
CONVERSATIONS sur plusieurs Sujets de Morale
, propres à former les jeunes Filles à la
pieté Ouvrage utile à toutes les Personnes
chargées de leur Education . Par M. P. Collot ,
Docteur de Sorbonne . A Paris , chés Louis-
Etienne Ganeau , Fils , rue S. Jacques , à
S. Louis. vol. in 12.
RECUEIL DE JURISPRUDENCE du Pays de
Droit Ecrit et Coûtumier , par ordre alphabetique.
Par M. Guy du Rousseaud de la Colombe
, Avocat au Parlement. Chés Mesnier es
Nully , Grand'- Salle du Palais . 1736. in-4.
.. REFLEXIONS MORALES sur le Livre de Tobie.
Nouvelle Edition. Ruë S. Jacques , chés Lottin es
chés Ganeau , Fils.
On trouve chés Guillaume Cavelier les 7. et &,'
Fiiij Tomes
20-4 MERCURE DE FRANCE
Tomes des Lettres de M. Du Guet , sur divers
sujets de Morale et de Pieté. 1736. in - 12.
1
HISTOIRE METALLIQUE des XVII . Provin
ces des Pays- Bas , depuis l'abdication de l'Empereur
Charles V. jusqu'à la Paix de Bade. Pat
M. Vanloon , 1736 in fol. s . vol. A la Haye ,
chés Pierre de Honde.
OEUVRES D'ARCHITECTURE , contenant les
Desseins tant en plein qu'en élevations des principaux
et des plus nouveaux Bâtimens dans le
dernier aggrandissement de la Ville d'Amsterdam
, et d'autres endroits des Provinces Unies
ordonnés par Philipe Vingboons . A la Haye ,
chés Pierre de Honde. 1736 2. vol . in-fol.
LA GEOGRAPHIE MODERNE , Naturelle , His
torique et l'outique . Far M. Dubois . A la Haye,
chés Pierre de Honde. 17 36. in 4. 4. vol . avec
Figures.
LIVRES des Pays Etrangers arrivés nouvellement
chés Briasson , Libraire , ruë
S.Jacques , à la Science , à Paris .
Pauli Hermanni Cynofura Materia Medics ,
ab Henningero et Boeclero exornata et continuata.
in- 4. 3. vol . Argent . 1726. 1729. 17 : 1 .
> eg
Antiquités sacrées et prophanes des Romains,
ou Discours Historiques . Mythologiques
Philosophiques sur divers Monumens . fol. fig
la Have. 1726
J. B Gonet Theologia. fol. s vol 1714.
Gotha Nummaria sistens Numismata omnia
Authore G. S. Liebe. fol . 1730.
Atlas
SEPTEMBRE. 1736. 2075
Atlas de Poche à l'usage des Voyageurs. 4.
Amsterdam. 1734.
Idem Poria if. fol . 2. vol . Amst. 1734.
Cornelius Nepos cum notis variorum et Augus»
tini , Van-Staveren , &c. fig. 8. Lugd. Bat.
1734
Cudvvorthi Systema Intellectuale. fol. 2. vol.
1730.
Art de monter à Cheval ou Manege moder
ne , par Eisemberg. fol . fig. Londres . 1733 .
Nicolai Baccetti Historia Septimiana Ordinis
Cisterciensis . fol . Romæ 1724.
Nic. Bandiera de Augustino Dato. 4. Romæ
1733.
Histoire de l'Eglise et de l'Empire , depuis la
naissance de l'Eglise jusqu'au Xe . Siecle , par
Jean le Sueur. 4. 8. tom . en 4. vol. Amst . 1730.
Histoire de l'Eglise et du Monde , pour servir
de Suite à celle de ie Sueur, par Pictet. 4. 3. vol.
Amst. 1732.
Bartholomæ à Martyribus Opera omnia et
Vita à D. Mal d'Ingiumbert . fol . 2. vol . Romæ
1723.
Gasparis Bazizii et Giuniforti Opera ex Editione
Jo Alex, Furietti 4 2. vol . Romæ 1723 .
Biblia Graca Vet . Testam. Septuaginta Inter→
pret. cum Scholiis et Variantibus Lectionibus Lam
berti Bos cum fig. 4. Franequeiæ . 2.
vol. 17c9 .
>
Jo. Bat . Bianchi Historia Hepatica . 4. 2 .
Geneva 1725
vol.
Francec Bianchini , Hesperi et Phosphori , five
Observationes circa Planetas. fol . fig. Roma
1728 .
Histoire des Traités de Paix et autres Negociations
du dix septième Siecle.fol.z.vo ), la Haye
1725.
FY Joanna
2076 MERCURE DE FRANCE
Joann . Henr. Boecleri Opera omnia. 4 vol
Argent.
The Burnetius de Statu mortuorum et resurgen
tium , et Epistola dua de Archeologicis Philosophis
Roterod . 8. 1730.
Ejusdem de fide et officio Christianorum . 8
Lond. 1727.
Ejusd . Telluris Theoria sacra et Archeolog
gica Philosophia. 4. fig . Amst . 1699.
Etat des morts et des ressuscitans , traduit de
Latin de Th. Burnet , par Jean Bion, in- 12.
Roterod. 1730.
Les Freres Deville , Libraires à Lyon , ont
achevé d'imprimer le Corps du Droit Canoni
que sous ce ture :
Corpus Juris Canonici per regulas naturali ordine
digestas Authore Joanne Petro Gibert Doctore
Theologo et Canonista 3. vol in fol.
Le Traité de l'Abus par M. Fevret : nouvelle
Edition , augmentée de quantité de Notes d'un
celebre Avocat , et enrichie de plusieurs Traités
qui ont raport à la matiere de l'Ouvrage , ou à
la personne de l'Auteur. 2 vol. in fol .
Méditations sur les Vérités Chrétiennes et Ecelésiastiques,
tirées des Epitres et des Evangiles qui
se lisent à la Messe , pour servir de disposition à la
célebrer , à faire des Instructions utiles aux Ecclesiastiques
et au Peuple et à remplir les autres
fonctions attachées au sacré ministere des Autels
pour tous les jours et principales Fétes do l'année.
Svol. in 12..
*
Le Public desiroit depuis longtemps un pareil
Ouvrage.
Don Joannis Puga et Feijoo J.C. et Primarii An.
cefforis Salmanticensis, Regii Neapolitani Senatus
Pr
SEPTEMBRE. 1736. 2077
Gre-
Prasidis ; Tractatus Academici five Opera omnia
posthuma nunc primum collecta et edita per
gorium Mayans J. C. Olivensi et in Academia
Valentina Justinianei Codicis Interpreté. 2. vol .
in- fol.
Une nouvelle Edition des Dictionnaires de
Danet François - Latin et Latin-François , à l'us
sage de Monseigneur le Dauphin. in -4. 2. vol.
Les mêmes Freres Deville ont imprimé plusieurs
autres Livres Latins , desquels , comme de
ceux qu'ils tirent continuellement des Pays - Etran
gers , ils distribuent gratis un Catalogue qui
comprend plus de sept mille cinq cent Articles,
Ceux qui souhaiteront l'avoir n'auront qu'à
leur écrire.
On mande de Londres que le Docteur Nico
las Robinson , Membre du College des Medecins
de cate Ville , a mis au jour un Nouveau Traité
sur les Maladies Veneriennes , en trois Parties.
Il y a ajoûté une Dissertation sur la nature et
les proprietés du Mercure , et ses effets sur le
Corps Humain , et il fait voir les suites pernicieuses
de la salivation , dans plusieurs circonstances
de cette maladie . 1736. in - 8 . Ce Volume
se trouve chés les Innys et Manby.
On écrit de Toulouze , que l'Académie des
Jeux Floraux a fait imprimer le Recueil de plusieurs
Pieces de Poesie et d'Eloquence qui lui
ont été présentées cette année , avec les Discours
prononcés dans les Assemblées publi
ques.
Le P. Arcere de l'Oratoire , Professeur de
Philosophie à Condom , a remporté le Prix de
Pode : elle a pour titre la Politique et le Pere
F vj Lombardy
2018 MERCURE DE FRANCE
Lombard , Jesuite , Professeur de Réthorique
Toulouze , a remporté celui du Poeme. Les Larmes
en font le sujet .
Les deux autres Prix de cette année , sçavoir
du Discours et de l'Elegie , ont été reservés
aussi bien que tous les Prix qui avoient été réservés
les années précedentes .
Le Sujet du Discours sera pour l'année 1737 .
Il est plus difficile de conserver une grande réputation
que de l'acquerir.
29. 1737.
L'Academie de Soissons a annoncé par un Programme
imprimé : que dans son Assemblée Publi-
94: du Avril elle délivrera un Pix
qui seraune Médaille d'or de la valeur de 300.lv.
donnée par M. l'Evêque de So´ssons. Eile l'adjugera
à une Dissertation Historique d'une
heure ou d'une heure et demi de lecture , et elle
propose pour sujet : Epoque de l'Etablissement
de la Religion Chrétienne dans le Soissonnois , et
ses Progr's jusqu'à la fin du I!. Siecle. Les Noms
des Premiers Evêques de Soissons , le temp e ' la
durée de leur Episcopat jusqu'à lafin du mêmeSiecl
C'est à M. de Beyne Président au Présidial
de Soissons , et Secretaire Perpetuel de l'Académie
, qu'on doit adresser , port franc , er
avant le premier Fevrier , les Ouvrages destinés
au Concours.
M. l'Abbé de Rosay , Chanoine et Grand Architacre
de l'Eglise Cathedrale de Soissons , a
fait imprimer chés Charles Courtois , Imprimeur
du Roy et Marchand Libraire , près l'Election ,
une nouvelle Préce de Poësie de sa composition ,
intitulés : La Gloire de Louis XV dans la Guerre
et dans la Pa.x ; Oie à Louis le Grand 1736.
Brochure in 8. Cette Ode est précedée d'un
Avertisse
SEPTEMBRE. 1736. 2079
Avertissement , et accompagné de Notes qui
puissent , suivant l'intention de l'Auteur ,
faciliter l'intelligence , du moins pour les temps
à venir.
en
PROGRAMME de l'Academie Royale
des Belles Lettres Sciences et Arts
de Borleaux.
L'Académie propose à tous les Sçavans de
l'Europe , un Prix fondé à perpetuité par feu
M. le Duc de la Force. C'est une Médaille d'or
de la valeur de trois cent livres .
Ce Prix est destiné à celui qui expliquera avec
Le plus le probabilité la Cause du Mouvement
des Muscles. 1. sera distribué le 25. Août 1737 .
Les Dissertations ne seront reçûës pour le
Con ours , que jusqu'au premier May prochain."
Il sera libre de les envoyer en François ou en
Latin on demande qu'elles soient écrites en
caracteres bien lisibles .
Pour donner aux Auteurs le temps nécessaire
à la perfection de leurs Ouvrages , on les avertit
qu'il y aura deux Prix en l'année suivante 1738.
que l'un des dux Prix sera destiné à celui qui
expliquera le plus probablement la Cause de
l'Opacité et de la Diaphanéité des Corps : Et
l'au re à celui qui donnera l'explication la
plus probable de la Cause de la Fertilité des
Terres.
Au bis des Dissertations il y aura une Senten
e , et l'Auteur mettra dans un Billet séparé
et cacheté la même Sentence , avec son nom >
son adresse et ses qualités , d'une façon qui ne
puisse pas former d'équivoque.
et adressés
Les Paquets seront affranchis de port ,
*
2080 MERCURE DE FRANCE
à M. Sarrau ,Secretaire de l'Académie , ruë de
Gourgues , ou au sieur Brun , Imprimeur , Aggregé
de l'Académie , ruë S. James . A Bordeaux le
25. Août 1736 .
Le 25. Août 1736. M. l'Abbé Poncy- Neuville ,
prêcha le matin le Panégyrique de S. Louis dans
PEglise des R R. PP. de l'Oratoire , ruë S. Honoré
, en présence des Académies des Belles-
Lettres et des Sciences , où présidoit M. le Cardinal
de Polignac , et le soir il repeta le méme
Panégirique dans l'Eglise de S. Sulpice , où il
prêche depuis plus d'un an.
Il prit pour Texte ces paroles d'Isaïe , Chap.
X I. Requiescet super eum Spiritus Domini , Spiritus
Sapientia , et intellectus , &c. L'Esprit du Seigneur
reposera sur lui , l'esprit de sagesse et deforce
&.c.
L'Exorde fut une simple Explication de cette
Prophétie qui caractérise le Sauveur du Monde,
P'Orateur Chrétien en fit une aplication juste et
sensible à S. Louis , toute proportion gardée , il
tira sa division de son Texte même. S. Louis >
dit-il , fut rempli de l'Esprit de Dieu , Esprit de
sagesse qui fit de lui un véritable Sage aux yeux
de Dicu et même aux yeux des hommes. Esprit
de force qui fit de lui un véritable Héros aux
yeux des hommes et même aux yeux de Dieu .
Par l'heureuse réunion de ces deux Esprits
dans le même Monarque , Dieu a donné aux
Rois de la Terre l'exemple rare d'un grand Roy
et d'un saint Roy , et il aprend à la plus éclairée
er à la plus belliqueuse des Nations , que le vrai
Sage et le vrai Héros , c'est le véritable Chrétien .
La premiere partie commença par une défini
tion exacte de la vraie sagesse. Cette definition
fus
SEPTEMBRE . 1736. zofr
fat apliquée ensuite à S. Louis , vrai Sage auz
yeux de Dieu et même aux yeux des hommes.
L'Orateur montra ensuite que S. Louis fit consister
sa sagesse dans les soins qu'il prit pour rendre
ses Peuples heureux , et dans le zele qu'il fie
paroître pour la gloire de a Religion , deux objets
dignes d'un Sage et d'un Chrétien .
Pour rendre ses Peuples heureux , il falloit faire
éesser les troubles qui n'avoient que trop longtemps
agité l'Etat pendant sa minorité . Il falloit
faire des Loix qui rétablissent dans la France
P'Empire de la Justice presque anéantie . Il falloit
joindre au rétablissement de la Justice les
profusions sages de la magnificence Royale ,
c'est ce que fit S. Louis , en Monarque aussi
Chrétien qu'éclairé , tout cela fut prouvé avec
ordre et netteté.
Le zele de S. Louis pour la Religion parut en
ce qu'il l'honora par sa pieté , il la progea par
ses Edits , et il s'immola tout entier par zele à sa
gloire.
L'Orateur suivit dans la seconde Partie la mê
me Méthode qu'il avoit gardée dans la prémiere;
il fit d'abord un Tableau du caractere d'un vrai
Héros . Ce caractere consiste à être ferme dans
les occasions délicates , intrépide dans les périls,
inébranlable dans les revers ; tel fut S. Louis, par
des principes surnaturels . Voici quelques morceaux
du Panégyrique de S. Louis qui peuvent
interesser le Public .
En parlant de la justice de S. Louis et de la
protection qu'il avoit donnée aux Sçavans de
son siecle , P'Orateur dit :
S'il eût été donné à S. Louis ce que le Cief
sembloit avoir réservé à Louis XIV . de fonder
des Compagnies Litteraires pour la perfection
des
2082 MERCURE DE FRANCE
des Sciences et des Lettres , ou plutôt si son siccle
avoit été aussi fertile en génies supérieurs ,
en talens distingués , en Grands Hommes , que
l'ont été les siecles suivans , et que l'est encore , en
dépit de l'envie , le siecle où nous vivons ; quelle
ressource pour la Religion et pour le bien de
l'Etat sa sagesse ne lui eût - clle pas découvert
dans ces illustres Académies , que si souvent honorent
les plus hautes Dignités de l'Eglise et de
P'Etat , et où les augustes Personnes qui en sont
revêtues , se tiennent elles - mêmes honorées d'être
admis: s , parce que les places n'y sont accordées
qu'au mérite éclarant et qu à la vertu reconnue
De- là cette éga ité entre les rangs , si fla- ,
teuse pour le mérite et pour la vertu.
à cet
En parlant de la sagesse du Gouvernement de
$. Louis , l'Orateur dit : Le même esprit , Messieurs
, ne preside-t'il pas encore à l'heureux
Gouvernement sous lequel nous vivons , n'en
est il pas l'ame et e mobile ? N'est ce pas
Esprit de sagesse et de droiture que nous sommes
r devables ce la Paix glorieuse dout nous
allons goûter les fruits ? Le Regne de S. Louis ne
semble ' pas revivre ? ne retrouvons - nous pas ,
sur son Tôn la sagesse et la bonté unes par les
plus sacres noeuds? Ñ voyons nous pas autour du
Trône tous is talens et toutes les vertus , qui à
Penvi , conspirent à son éclat et à son affumisse ,
men ; en un mor out ce qui fait les grands Rois
et les grands Min stres , travailler de concert , à la
gloire du nom François , et à le rendre aussi cher
la Nation que respectable à l'Unive; s ?
Dans le Portrait de S. Louis , vainqueur des
plaisirs à l'âge de 20 ans , l'Orateur di : Dans
Cette Image vous r connoissez l'auguste Prince,
qui regne sui nous , c'est le même sang , ce sont
Its
SEPTEMBRE . 1736. 2013
les mêmes graces et la même fermeté à ne pas
se laisser séduire par une Cour plus enchanteresse
encore que ne l'étoit celle de S Louis , et
où par conséquent les combats sont plus fiéquens
à soutenir et les victoires plus difficiles
à remporter.
›
Le Morceau adressé à Mrs des deux Acadé
mies , mérite une place dans cet Extrait. Que
sert , permettez ici , Messieurs , quelque chose à
mon ministere , que sert la supériorité du génie
, si elle n'est soutenue par les sentimens du
coeur ? Les lumieres les plus pures sans une vie
chrétienne ; la recherche et la découverte des secrets
de la Nature,sans l'obéissance et l'amour jûs
l'Auteur souverain de la Nature , la connoissance
la plus profonde et la plus étendue des faits de
l'Histoire , si nos noms étoient effacés du Livre
de vie ? Non , Messieurs , vous êtes trop éclairés
pour ne pas reconnoître qu : les Sciences humai.
nes ne doivent servir à l'homme Chrétien que
de nobles et d'utiles dégrès pour l'élever plus
parfaitement, chacun selon son état , à la science
des Saints , seule véritable et certaine , et comme
vos Ecrits immortels transmettent la gloise des
Héros à nos derniers neveux et révelent dans le
plus grand jour les Mysteres et les merveilles de la
Nature. Ainsi votre piété solide , si elle est dirigée
comme celle de S. Louis, par l'esprit de sagesse et
affermie, comme celle de S. Louis , par l'Esprit de
force, assurera votre gloire et votre bonheur dans
les Tabernacles éternels, que je vous souhaite ,&c.
On a remarqué dans ce Panégyrique plusieurs
autres beaux Morceaux qui ne peuvent entrerdans
cet Extrait, à cause de nos bornes ; comme les Re.
fléxions judicieuses de l'Orateur sur l'entreprise
des Croisades , la Peinture de l'héroïsme de Louis
dans les combats , dans les Revers , sa mort , &6€
2084 MERCURE DE FRANCE
AD EMINENTISSIMUM CARDINALEM
DE FLEURY .
Regni Administrum .
HAnd sine consilio , et manifesto numine
Divum ,
Rex tibi Florentis regni commisit habenas ,
Clarius in quo etenim floruerunt Lilia sæclo ?
Regno præficeris ? vivunt cum laude Camena,
Vivit et æqua Themis, congestaque copia rerumą
Præsule te , turpis nusquam fraus ausa videri ,
Oblitus fallendi artes , mendacia , fraudes ,
Nunc , Populus, contra , pulchræ virtutis amore,
Et verum discit colere , atque insistere recto.
Si bellare paras , Martemque lacessere ferro ,
Ecquis non stupeat ! tibi semper Gallica castra
Fida , addicta comes victoria spontè sequetur .
Limina si Jani statuis præcludere , cuncta
felix concordia regnat.
Pace quieta manent ,
O fortunati tanto sub Præside Galli !
Vive , tot votis Franco datus arbiter Orbi !
Principis interpres , decus admirabile sæcli ,
Tu famam ingentem meritis ingentibus æquas
Perge, modo ecce novi incipiunt tibi surgere soleg
Perge , triumphabit virtus post fata superstes.
Par un Rhetoricien de Chaalons en
Champagne.
SECON
SEPTEMBRE. 1736. 2089
SECOND AVIS pour l'execution d'un Re
gistre , qui aura pour titre : ARMORIAL
GENERAL DE LA FRANCE.
Sur les differentes questions qui ont été faites
au Juge d'Armes de France , non seulement par
un grand nombre de Gentilshommes et de Nobles
des differentes Provinces du Royaume , mais
encore par plusieurs de ceux , qui en vertu de
Privileges particuliers , sont en droit de porter
des Armoiries timbrées , à l'instar des Nobles ,
on a cru devoir donner une seconde instruction
et annoncer encore au Public :
1 ° . Que ce Registre , sous le titre d'Armorial
General de la France, comprendra dans chaque
Volume par ordre Alphabétique , depuis la let
tre A. jusqu'à la lettre Z. les noms , sur -noms ,
qualités , domiciles et Armoiries de tous ceux
qui ont l'honneur d'être agregés au Corps des
Nobles , soit par leur ancienneté , soit par les
Offices ou par les differens Privileges auxquels la
Noblesse est attachée .
2. Qu'il contiendra aussi dans le même or
dre les noms , qualités et domiciles des Bourgeois
de la Ville de Paris , même des autres Villes ,
qui ont comme eux le privilége de porter des
Armoiries , tant par d'anciennes concessions ,
que par les Ordonnances des Commissaires du
Roy, nommés à cet effet en 1696. ou même par
les Brévets de Réglement du Juge d'Armes dé
France.
3 °. Que ceux , qui dans l'un de ces cas dési
reront d'être compris dans ce Registre , auront
soin de faire remettre au Juge d'Armes de Fran
ce , non par la voye de la poste , mais par leurs
correspondans à Paris , les Pieces justificatives
du droit qu'ils ont de porter des Armoiries , en
prouvant
206 MERCURE DE FRANCE
prouvant leur noblessé ( dont elles sont le symbole
) par Titres ou par Arrêts , Jugemens et
Ordonnances de maintenue, précédemment rendues
sur leurdite qualité de Noble ou par Arrèts
émanés du Conseil du Roy , portant exception
des révocations de Lettres de Noblesse , soit en
produisant les Tires , Brevets et Regleinens
d'Armouries , délivrés par le Juge d'Armes de
France , pour ceux qui , sans être Nobles , sont
en droit d'en porter , en vertu de leurs Plivileges.
4. Qu'à l'article de chaque Particulier on
fera mention de ses Services , soit Militaires ,
soit dans la Kobe , ou autrement ; pourvû qu'on
en fournisse des témoignages asses probans ,
pour ne rien mettre que de constant sous les
yeux du Roy et sous ceux du Public.
5. Que pour ne pas multiplier un nombre
infini d'Armoiries semblables , qu'il auroit été
nécessaire de répeter à chaque article , ainsi
qu'on l'avoit annoncé dans le premier Avis , on
réduira sous un même article les Enfans seulement
de celui qui sera employé dans le Registre
, avec leurs noms , sur-noms et qualités
justifiés , à moins que par des substitutions ou
concessions particulieres , ils ne soient assujetis
à porter des Armes différenciées de celles de leur
Pere. Quant aux Collatéraux , on les comprendra
successivement par un article séparé , comme
faisant des Branches distinctes .
On avertit le Public que les premieres feuilles
du premier Volume , et qui comprennent l'A et
le B , sont déja imprimées , et que l'on travaille
de suite et sans discontinuation aux autres feuilles
de ce Volume , afin de pouvoir le délivrer
au commencement des fix derniers mois de 1737.
LA
SEPTEMBRE. 1916. 2087
Le sieur Colombat , Imprimeur du Cabinet es
de la Maison du Roy , a été agréé par Sa Ma❤
jesté pour imprimer seul cet Ouvrage,
Morts de Personnes Illustres ,
On aprend d'Allemagne , que M. Liebe , sçai
ant Antiquaire , connu principalement par le
Gotha Nummaria , ou Description du Cabinet
de Médailles du Duc de Saxe- Gotha , dont il
avoit la garde , mourut à Gotha le 7. du mois
d'Avril dernier , dans un âge avancé . Il étoit
occupé du soin d'une belle Edition des Cesars
de l'Empereur Julien , qu'on croit bien avancée.
Le 30. du même mois , le célebre et laborieux
Jean Albert Fabricius , mourut à Hambourg. Il
venoit de donner au Public le cinquième Volu
me de sa Bibliotheque du moyen âge.
Le dernier jour du mois d'Août , l'Académie
Royale de Peinture et de Sculpture , ayant examiné
les Tableaux et Bas- Reliefs , faits par ses
Eleves , sur le Frapement du Rocher , qu'elle leur
avoit donné pour Sujet des grands Prix , le sieur
Hallé , fils de M. Hallé , Recteur , a remporté
le premier , et le sieur Marchand, le second.
La 22e Estampe de la Suite que le sieur Moyreau
, grave d'après Vauvrement , paroît depuis
peu , et se vend rue Galande , vis -à- vis saint
Blaise , chés l'Auteur . Elle porte pour titre , la
Fontaine de Bacchus , gravée d'après le Tableau
original de 24. pouces de large, sur 17. de haut,
du Cabinet de M. de Fontpertuis , et un des plus
précieux de cet illustre Maître. Beau point de
vûë , belles figures , Chevaux et Chicns admirables
2088 MERCURE DE FRANCE
bles , et d'une composition capable de faire aimer
le séjour et les plaisirs de la Campagne er
de le préferer à ce qu'il y a de plus amusant dans
les grandes Villes .
Il paroît aussi chés le sieur Louis Desplaces ,
et gravée par lui à l'Eau forte , une Estampe en
large , que les Curieux recherchent . Elle est d'après
un des plus beaux Tableaux de M. Charles
Vanloo , de 30. pouces de large , sur 24. de haut,
du Cabinet de M. Fagon , Conseiller d'Etat ordinaire.
Le Sujet est tiré de la Genese , Chap .
16.Abraham , par le conseil de Sara , prend Agar
pour sa femme.
SUITE des Portraits que le sieur Odieuvre,
Marchand d'Estampes , Quay de l'Ecole , a entrepris
de faire graver des Personnes Illustres
dans les Arts , les Sciences , &c.
CHARLES DE S. DENIS DE S. EVREMONT ,
né à S. Denis le Guast , près Coutance , le
premier Avril 1613. mort à Londres le 20. Sep
tembre 1703. gravé par le sieur Lépicié.
MADALENA CORVINA , Pitrice et Miniatrice
Romana. Gravé par le sieur Mellan.
Le même Marchand a fait l'acquisition d'une
petite Planche , représentant S. François de Salles
dans une gloire , à ses côtés sont deux Anges
tenant des Devises qui caractérisent les vertus
de ce Saint . Au bas de ce Groupe , on voit sur la
droite un Ange assis sur les Livres de pieté composés
par ce grand Saint , il montre du doigt
une Campagne Aleurie , pour faire voir que ce
Bienheureux a cultivé la Terre du Seigneur. De ..
L'autre côté est encore un Ange qui tient un Vase,
pour
SEPTEMBRE. 1736. 2089
pour nous désigner par la Liqueur pricieuse
qu'il contient , la suavité et l'onction du dis
Cours de ce Prélat. Ce Morceau , qui est extrê
mement conservé , est gravé avec un soin infini
par
feu M. G. Edelinck.
M. Malouin , Docteur , Regent en Médecine
de la Faculté de Paris , fera l'ouverture d'un
Cours de Chymie et d'Expériences Physiques
dans sa Maison , rue des Prouveres , le Lundi
12. Novembre 1736. et il continuëra les jours
suivans , à trois heures après midi.
Le sicur Thiout , le jeune , Maître Horloger à
Paris, connu pour faire des Pendules à Equation,
a inventé une maniere de les faire avec beaucoup
plus de diligence et les mêmes perfections qu'il
les faisoit ci - devant , au moyen d'une nouvelle
Découverte qu'il a faite pour les établir en trèspeu
de temps.Il évite des frais, qui lui procurent
la facilité de les pouvoir donner à meilleur marché
qu'il n'a fait par le passé ; il a crû être
obligé d'en donner avis au Public , afin que les
personnes curieuses , qui à cause de leur cherté ,
s'en passoient , puissent s'en pourvoir à présent
puisqu'on poura les avoir à meilleur compte. H
poura encore apliquer sa Quadrature à toutes
sortes de Pendules qui sont déja faites , comme
si elles avoient été faites exprès , pour faciliter
ceux qui en ont déja ; il poura les rendre à Equation
, comme celles qu'il fait , il fera bonne
compositions à ceux qui lui feront l'honneur de
P'aller voir , tant pour ces sortes de Pendules
que pour d'autres Ouvrages ordinaires . Il demeure
ruë de Gévre , proche le Pont Notre- Dame,
à la Pendule du Temps Vrai.
If
2090 MERCURE DE FRANCE
Le sieur Neilson , Ecossois , reçû à S. Côme ,
Expert pour la guérison des Hernies ou Descen
tes , demeure au Coq d'or , rue Dauphine , au
premier Apartement , à Paris.
Il traite ces sortes de Maladies d'une façon
particuliere , et sans que le Malade soit empêché
de vaquer à ses affaires . Il donne aussi son Avis
er ses Remedes à ceux qui sont dans les Provinces;
soulage les Hernies les plus inveterées ; rend
cette incommodité suportable et en empêche
les mauvaises suites .
Il a aussi inventé de nouveaux Bandages pour
P'un et pour l'autre Sexe , d'une façon Méchanique
à ressort et élastique , toute singuliere er la
plus propre pour retenir les Parties et en faciliter
la guérison, sans embarras ni incommodité , tant
ils sont légers , minces et aisés à porter.
Toutes personnes , sans avoir de Descentes ,
pendant qu'ils font des exercices violens , comme
de jouer à la Paume , courir la Poste à che,
val ou en chaise , aller à la Chasse , &c . auroient
bésoin de ces Bandages , pour se garantir de pa
reils accidens .
Ceux qui en auront besoin dans les Provinces,
auront la bonté d'envoyer leur mesure , de la
prendre précisément au- dessus de l'Os Pubis , et
s'ils ont des Hernies ou Descentes , marquer de
quel côté , et s'ils en ont des deux côtés , indiquer
celui qui est le plus malade.
Nota. Il ne reçoit point de Lettres sans que lo
port en soit payé.
CHANSON
THON
PUMIC
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
SBAR
LENOX
AND
TELUUN
FOUNDATIOÑO
,
SEPTEMBRE. 1736. 2091
ນ
CHANSON.
Par M. Fuzilliers le fils.
A Mour , je ne songe qu'à rire »
Pour moi tu n'as plus de douceurs ,
Mon coeur abjurant ton Empire ,
Oublie aisément tes faveurs ;
On perd trop tôt ce que l'on aime ,
Ton caprice est extrême ,
Souvent tu t'aplaudis d'une infidelité ,
En te donnant pour petit Maître;
Ah ! je reprends ma liberté ,
Puisque in prétends toujours l'être.
SPEC
2092 MERCURE DE FRANCE
***** *** *******
SPECTACLES.
MAURICE Empereur d'Orient , Tragé
die représentée au College de Louis LE
GRAND des Peres de la Compagnie de.
Jesus , pour la Distribution des Prix ,
fondés par S. M. le premier Août 1736
après midy.
M
ARGUMENT.
Aurice ayant laissé périr dans les
fers un nombre considerable de
ses Sujets qu'il avoit refusé de racheter ,
et de retirer d'entre les mains du Roy
des Abares , il reconnut sa faute , et
demanda à Dieu qu'il l'en punît en ce
monde plutôt qu'en l'autre . Dieu lui
fit connoître en songe que sa priere
étoit exaucée. Phocas fut l'instrument
dont le Ciel se servit pour le punir.
Cet Usurpateur entra dans Constantinople
à la tête de l'Armée Imperiale qui
s'étoit révoltée ; et pour s'assurer le Diadême
, il fit mourir l'Empereur Maurice
avec ses enfans . Ce Prince pénitent
reçut le châtiment de sa faute avec une
constance héroïque , et une soumiſſion
parfaite
SEPTEMBRE . 1736. 2093
parfaitement chrétienne. Au lieu d'éclater
en plaintes contre la cruauté du
Tyran , il adora la justice des Jugemens
de Dieu , et prononça souvent ces paroles
, qui furent les dernieres de sa vie :
Vous êtes juste , Seigneur , et vos Jugemens
sont équitables. Theoph. Zon . Niceph .
Baron . & c .
La Scéne est à Constantinople dans le
Palais Imperial.
On ouvre le Theatre par un Prologue
en forme de Dialogue , &c.
>
L'ECOLE DE MINERVE ou de la Sagesse
, Billet Moral dansé à la suite de
la Tragédie dont on vient de parler . On
tâche ici d'instruire en divertissant. C'est
ce qu'annonce par lui-même un Specta
cle qui porte ce titre.
Division du Ballet.
Minerve ou la Sagesse , nous donne
plusieurs Leçons pour la conduite de la
vie. On en choisit quatre principales
qui font les quatre Parties du Ballet. Ií
faut 1 ° . Cultiver ses talens. 2 ° . Regler
ses desirs . 3. Profiter des occasions.
4. Eviter les écueils.
Gij Onver
2094 MERCURE DE FRANCE
Ouverture.
Premiere Entrée. Le Génie de la Folie
porté sur un Char bizire , vient avec ses
Suivans pour prendre possession de l'Empire
du Monde. Des Personnes de tout
ge , sur tout les jeunes gens , accourent
vers ce Génie , et commencent à suivre
ses Loix.
II. Entrée, Minerve descend de l'Olympe
avec une troupe de Génies céleschasse
le Génie de la Folie , et ouvre
une Ecole pour l'instruction des hommes
.
1. Partie Premiere Leçon de la Sagesse
Il faut cultiver ses Talens.
1. Entrée . Le Talent pour les Sciences.
Plusieurs Eleves des Muses viennent à
la Fontaine d'Hypocrêne pour y puiser
le bon goût de la Poësie . Poëtes Héroï'-
ques , Poëtes Tragiques , Poëtes Comiques
, et Poëtes Lyriques.
II . Entrée. Le Talent pour les Arts
Militaires . On représente ici un Essay,
de quelques Arts Militaires , dont on a
depuis peu établi des Ecoles dans diverses
parties du Royaume , Trompettes
Timballiers , Carabiniers , et Bombardiers..
III. Entrée. Le Talent pour la Judicature
SEPTEMBRE , 1736. 2098
ture. Themis assise sur son Tribunal ,
exerce les fonctions de la Judicature avec
une équité infléxible . Themis , Officiers
de Themis , Solliciteurs , Plaideurs , Or
phe ins et Harpies.
II. Partie. Seconde Leçon de la Sagesse .
Il faut regler ses desirs.
1 Entrée. Le defir des Honneurs.
Abdolonyme issu du Sang des Rois de
Sidon , libre de toute ambition , s'occu
pe à cultiver un Jardin , lors qu'Alexandre
vient lui offrir la Couronne , et lefait revétir
de tous les ornemens Royaux. Abdo
lonyme , Compagnons d'Abdolonyme,
Jardiniers ,Alexandre, Officiers de sa suite.
Z
II. Entrée. Le Defir des Richesses .
Des Méxiquains préferent l'utile au brillant
, et donnent à des Marchands Européens
des lingots d'or pour des instrumens
de fer , propres aux usages de la
vie. Méxiquains , Marchands François ,
Espagnols et Hollandois & c .
III. Entrée. Le Desir des Plaisirs . De
jeunes François , à l'exemple des Lacedémoniens
, évitent les attraits de la velupté
, qui amollit les hommes , et s'adonnent
à des divertissemens qui contribuent
à la santé du corps , et le rendent
plus agile. Jeunes François , et Gé
nies de la volupté , qui viennent pour
Giij per
2096 MERCURE DE FRANCE
1
"
percer les jeunes François de leurs traite,
et les charger de chaînes
Jeunes François , qui après avoir des
armé les Génies de la volupté et les avoir
enchaînés , se servent de leurs armes
contre divers animaux. Autres jeunes
François qui ont changé en Raquettes
les Arcs des Génies de la volupté , et leur
ont arraché les aîles pour en faire des
volants.
III. Partie. Troisiéme Leçon de la Sagesse.
Il faut profiter des occasions.
1. Entrée. Prendre bien son temps . Des
Eleusiens formés à l'agriculture par les
soins de Triptoleme , profitent du beau
temps pour faire la moisson. Triptoleme,
Eleusiens de sa suite , Moissonneurs , et
Batteurs de Bled .
11. Entrée. Profiter du bon vent. Les
Argonautes ayant profité d'un vent favo
rable , arrivent à Colchos , et enlevent
la Toison d'or , au moment que le Dra
gon qui la gardoit s'est endormi . Jason
Argonautes , Matelots , Vents , Typhis
conducteur des Argonautes.
-III. Entrée. Vendre et acheter à propos.
Mercure fait annoncer à son de
trompe une Foire franche. On y vient
de toutes parts , pour vendre et acheter
pendant le temps de la franchise. Mer
cure
SEPTEMBRE . 1736. 2097
cure , la Renommée qui annonce la Foire
franche , Marchands , Acheteurs de miroirs
, Acheteurs de tabatieres , et Enfans
qui achetent des sifflets .
IV. Partie. Quatriéme Leçon de la
Sagesse . Il faut éviter les écüeils.
I. Entrée. La Présomption . Pan avec
son Pipeau présume de l'emporter sur
la Lyre d'Apollon. Midas ose prononcer
entre les deux Concurrens , et adjuge
la Couronne au Pipeau .. Apollón pùnit
le mauvais goût du Roy Phrygien , en
lui donnant une coëffure , symbole de
l'Ignorance. Pan , Suivans de Pan , Apol .
lon , Suivans d'Apollon , Midas , Suivans
de Midas.
11. Entrée. L'Indiscretion . Il est des
Indiscretions de plusieurs especes . On
expose ici une des plus ridicules , et des
des plus criminelles . C'est la curiosité
indiscrete de ceux qui veulent découvrir
les choses futures par des voyes
aussi vaines qu'illégitimes. Curieux indiscrets
, Diseurs de bonne avanture ,
Magiciens , Spectres , Géant , Hommes
déguisés en Turcs qui punissent les Curieux
indiscrets .
III. Entrée. L'Inaplication. Un des
écüeils les plus ordinaires dans le cours
de la vie , c'est l'inaplication . Afin de
G.iiij lę
2098 MERCURE DE FRANCE
le rendre sensible , on représente ici des
personnes de differentes conditions qui
abandonnent des occupations sérieuses ,
pour courir à des Spectacles frivoles.
Tandis qu'ils y donnent toute leur attention
, des Filoux sont attentifs à toute
autre chose , et font leur main. Jeunes
Etudians , Tailleurs , Forgerons ,
Emouleurs , autres Artisans , Bâteleurs ,
qui attirent l'attention des gens inapl
qués à leur devoir , Vielleurs , Montreur
de curiosité , Filoux , qui profitent
de l'inaplication des hommes .
Ballet general.
Les Hommes qui ont goûté les Leçons
de Minerve , viennent lui rendre hommage.
Ceux même qui avoient paru dévoués
au Génie de la Folie , se déclarent
pour la Sagesse , et la prennent pour
guide.
Les Danses sont de M. Malter l'aîné.
LES
SEPTEMBRE. 1736. 2099
LES ROMANS , Ballet Heroique représenté
par l'Academie Royale de Mu
sique pour la premiere fois le Jeudy 237
Août 1736. Ce Ballet a été reçû favorablement
du Public ; le Poëme est de M ***
et la Musique de M. Niel. En voici
l'Extrait.
au
E Théatre représente au Prologue
le Palais de la Fiction ; certe Déesse
y paroît assise sur un Trône ; 1 Imagination
, le Goût , et quantité de Génies différens
l'environnent ; des Peuples de
toutes les Nations chantent ses loüanges .
Un Amateur , et une Suivante de la Fiction
chantent alternativement avec le
Choeur :
Triomphez , Déesse charmante ;
Les plus aimables Jeux regnent dans votre cour
Toujours nouvelle et toujours plus brillante ,
Vous chantez tour à tour
La Gloire , la Vertu , les Plaisirs et l'Amour.
La Fiction , descenduë de son Trône ;
expose le sujet par ces Vers :
Je vais peindre en ces lieux charmans ;
Des Amans fortunés , après quelques tourmens ;
G V.
Dea
2100 MERCURE DE FRANCE
Des Bergers tendres et timides ,
Des Heros intrépides ;
Mortels , aplaudissez à mes nouveaux Romans
Clio , irritée des hommages que les
Mortels rendent à la Fiction , vient s'y
oposer ; après avoir disputé quelque
temps avec sa Rivale , elle consent à s'ac
corder avec elle en faveur de Louis ; elles
chantent ensemble ces Vers :
Cédons- nous l'une à l'autre une égale Victoire
En faveur de LOUIS , unissons nos desirs ;
Clio.
Occupez - vous de ses plaisirs
La Fiction. Je prends le soin de ses plaisirs ;
Et laissez à Clio le récit de sa gloire ,
Et je laisse à Clio le récit de sa gloire.
La Renommée annonce à Clio que Louis
va rendre la Paix à la Terre , et l'invite
à chanter sa gloire : Clio se retire en die
sant à la Fiction :
Adieu , je pars ; c'est Louis qui m'apelle ,
Il faut que ma Trompette annonce sa grandeur
Pour ses amusemens imitez mon ardeur.
La Fiction anime ceux qui forment sa
Cour à témoigner par leurs Chants et
par leurs Danses le plaisir que la Paix
leur
SEPTEMBRE. 1736. 2101
feur cause : le Prologue finit par ces Vers
chantés par le Choeur :
Que la Paix dans ces Lieux tranquilles
Ramene nos jeunes Achilles
Couverts de triomphes nouveaux .
Premiere Entrée. La BERGERIE . Le Thea
tre représente un Boccage . Le vieux Berger
Arcas , qui paroît endormi , est éveillé
par le bruit que l'Amour fait en volant ;
il le voit ; il le suit des yeux ; l'Amour
le laisse en arriere et reparoît sur le
Théatre. Il expose le sujet de cette pre
par ces Vers : miere Entrée
د
Vengeons -nous ; vengeons- nous des insensibles
coeurs ;
Ne cessons point de leur faire la guerre ;
Tout doit sentir mes traits vainqueurs ;
J'en ai blessé le Maître du Tonnerre.
Dans ces Lieux consacrés aux soupirs , aux langueurs
,
J'ai vû le jeune Iphis , dédaignant mès faveurs ,
N'entretenir une aimable Bergere
Que du chant des oiseaux,et de l'émail des fleurs
Ah ! leur indifference excite ma colere :
Avant la fin du jour ,
Als parleront d'amour .
Gvj
L'A2102
MERCURE DE FRANCE
L'Amour se retire à l'aproche d'Arcas
, qui annonce l'arrivée de cet aimable
Dieu à tous les Bergers et à toutes les
Bergeres , à l'exception d'Iphis et de
Doris ; cette annonce de l'Amour fait
une premiere Fêre ; la Troupe des Bergers
et des Bergeres étant sortie pour
aller chercher l'Amour , Iphis et Doris
qui arrivent sans être instruits de rien
font un Dialogue dans lequel ils se confirment
dans le dessein qu'ils ont formé
de n'aimer jamais ; ils entendent une
voix plaintive ; l'Amour sous la forme
d'un Enfant , se présente à eux ; ils s'offrent
à soulager les maux dont il se
plaint ; il leur en marque sa reconois
sance ; accablé de sommeil , ou plûtôt feignant
de l'être , il se jette sur un lit de
gizon , laissant à terre son Arc et son
Carquois ; la curiosité engage Iphis et
Doris , à porter leurs mains sur ses Armes
; mais à peine les ont-ils touchées ,
qu'ils se sentent blessés jusqu'au fond
du coeur
; c'est
par
là que
l'Amour
se
venge
de leur
indifference
. L'Amour
les
voyant
allarmés
, s'aproche
d'eux
, et
leur
de mande
le sujet
de leurs
plaintes
;
Doris
lui avoue
le cruel
effet
que
sa curiosité
et celle
d'Iphis
ont produit
; l'Amour
leur
répond
ironiquement
:
Na
SEPTEMBRE. 1736. 21og
Ne craignez rien , ce mal n'est pas funeste ,
On en guérit trop aisément.
Comme Doris lui en demande le re
mede , il lui répond :
Aimez-vous seulement :
L'Hymen fera le reste.
Tous les Bergers viennent se rendre
auprès de l'Amour, et le font reconnoître
à Iphis et à Doris ; ce Dieu se retire , en
disant aux deux blessés , qu'il va tout préparer
pour leur Hymen . Les Bergers et
les Bergeres chantent le triomphe de
l'Amour , et forment une Fête des plus
riantes ; on y admire sur tout une Chaconne
des plus gracieuses ; les Danses et
les Chants en sont également aplaudis.
Cette charmante Fête finit par ces Vers ,
chantés alternativement par une Bergere
et par les Chours :
Quand on aime bien ,
Tout plaît , tout enchante
Quand on n'aime rien ,
La vie est languissante .
Deuxième Entrée. LA CHEVALERIE . Le
Théatre représente une Forêt. On y découvre
dans le fond , à gauche , le Palais
de
2104 MERCURE DE FRANCE
de Roger à droite , un Cirque , ou
Champ de Mars. Marphise , Fille de
Roger , surnommé par Charlemagne
Chevalier sans peur , déguisée sous la
figure de Ferragus , Prince de Castille ,
ouvre la Scéne , et expose ainsi le
motif de son déguisement :
Tendre Amour , seconde mes voeux
Et pardonne à mon coeur une épreuve cruelle ,
Qui doit rendre un instant mon Amant malý
heureux .
Si les tourmens serrent tes noeuds ,
Notre chaîne en sera plus belle .
Tendre Amour , seconde mes voeux ;
C'est pour la gloire de tes feux ,
Que je veux rendre un coeur plus tendre et plus
fidelle.
Roger , pere de Marphise , vient ache
ver l'exposition par ces Vers :
De ce Casque enchanté
J'admire la puissance ;
La voix , les traits , tout , jusqu'à la fierté
Du Prince de Castille , offre en vous l'aparences
Bientôt , ma Fille , avec cet art trompeur,
Du Fils de Constantin vous connoîtrez le coeur .
On expose encore que c'est la sçavante
Melisse
SEPTEMBRE. 1736. 210
Melisse qui a fait cette heureuse métamorphose.
Marphise se retire , voyant
aprocher Leon.
Roger fait entendre à cet Amant empressé
, que Ferragus , amoureux de sa
Fille Marphise , prétend lui en disputer
la possession les armes à la main ; Leon
accepte le défi , &c. Après un court monologue
, dans lequel Leon s'excite à un
combat d'où dépend toute sa félicité , le
faux Ferragus arrive , et fait des brava
des auxquelles Leon veut répondre à
coups d'épée ; Roger vient suspendre
leur combat , et leur dit que c'est aux
Champs de Mars , et aux yeux de tous
les Chevaliers qu'il faut vuider ce duel
amoureux ; les deux combattans y courent
; Roger tremble pour sa Fille , toute
vaillante qu'elle est ; Melisse vient lé
rassurer par ces Vers :
Non , Roger , demeurez et soyez sans allarmes
Vous connoîtrez dans un moment
. Le pouvoir de mes charmes.
Roger lui répond :
Malgré votre Art sublime,
Je crains un Amant furieux ;
Un Héros que l'Amour anime
Est aussi puissant que les Dieux.
On
2106 MERCURE DE FRANCE
On entend un bruit de voix qui annonce
la victoire du faux Ferragus ; Roger
et Melisse se retirent , pour entendre
les plaintes de Leon , et pour connoître
par- là s'il est digne de posseder Marphise.
Les plaintes de Leon sont très - touchantes
; son ennemi vient l'exhorter à lui
céder Marphise , s'il ne veut périr . Leon
lui demande la mort ; Marphise persuadée
de son courage et de son amour , ôte
enfin son Casque enchanté , et se fait
connoître à lui ; les Chevaliers des deux
partis viennent célebrer une union si
belle , et si bien assortie.
Troisiéme Entrée. La FE'ERIE . Le
Théatre représente les Jardins enchantés
du Palais de Démogorgon . Logistile ;
Fée principale , expose le Sujet par ces
Vers , qu'elle adresse à la seconde Féc .
Enfin voici le jour >
Oà le Monarque heureux de ce brillant Empire
Va faire éclater son amour
'Aux yeux de la Beauté pour qui son coeur soupires
Elevée en ces Lieux , fermés de toutes parts ,
Aucun Mortel encor n'a frapé ses regards .
"
La Fée Principale voyant paroître
Eglantine , sort pour aller trouver Démogorgon
, à qui elle a quelque chose
SEPTEMBRE. 173. 2107
communiquer ; pour éprouver le coeur
de cette jeune Princesse , élevée dans
l'ignorance ; une troupe de Fées chante
devant Eglantine , les plaisirs d'une vie
Innocente ; elle interrompt leurs Jeux
par le récit d'un Songe , dont elle est
toute occupée ; le voici :
Dans un bocage sombre ,
Jé cédois un moment aux douceurs du sommeil ,
Un objet inconnu , dans un noble apareil ,
Est venu près de moi se reposer à l'ombre , &c.
Heureuse de l'entendre , heureuse de le voir ,
Il prenoit sur mon coeur un absolu pouvoir ;
Enfin je lui trouvois mille graces nouvelles ,
Que n'ont point , à mes yeux , les Nymphes les
plus belles.
A peine Eglantine a t'elle achevé le
récit de ce Songe , aussi Ateur que
mysterieux , qu'elle voit sortir d'un Myrthe
le même objet qui a frapé ses yeux
pendant son sommeil ; toutes les Fées se
retirent ; Démogorgon est cet aim ble
Inconnu ; il lui parle un langage qu'elle
n'a jamais entendu ; il s'exprime ainsi :
Si je pouvois vous enflammer ,
Vous sçauriez ce langage aussi bien que moimême
;
D'un coeur qui sçait aimer
L'Eloquence
2108 MERCURE DE FRANCE
L'Eloquence est extrême ;
Rien ne dit mieux qu'on aime ;
Que l'embarras de l'exprimer.
Eglantine , charmée d'un entretien sf
doux à ses oreilles , se laisse entrainer
au penchant de son coeur ; elle aime autant
qu'elle est aimée. Logistile , d'accord
avec Démogorgon , employe un strata,
gême pour éprouver le coeur de cette ,
aimable Novice ; elle feint d'être irritée,
de l'audace de l'Inconnu qui vient de lui
parler un langage qu'elle avoit toujours
ignoré ; elle le fait enlever par des Esprits
, qui le transportent dans son Pa
lais; elle dit à Eglantine qu'elle lui a destiné
Démogorgon pour Époux , et qu'il
faut oublier cet Inconnu qui vient de
lui parler ; Eglantine , fidelle à son premier
objet , est prête à achever un serment
qu'elle fait de n'aimer jamais Dé-.
mogorgon , lorsque ce Prince amoureux
vient l'interrompre : O ciel , lui dit- il ,
qu'allez- vous dire ? Que mon coeur n'aimera
que vous , ui répond la Princesse ; l'hymen
de ces deux Amans occasionne la
Fête de cette derniere Entrée , et le Palais
de Démogorgon en fait la Décoration ,
qui est des plus brillantes et des mieux
entendues qu'on ait vû à l'Opera
LETTRE
SEPTEMBRE . 1736. ziog
LETTRE de M. de B. écrite de
Paris le 28. Acût.
J
' Ay reçû, Monsieur , la Lettre que vous me
fites l'honneur de m'écrire hier. Votre poli
tesse et votre attention à ne vouloir point me
citer pour l'Auteur du Ballet des Romans , malgré
la voix publique qui me le donne , est une
marque d'amitié à laquelle je suis extrémemeng
sensible.
J'ai promis avec serment de ne point déclarer
Je nom de l'Auteur du Ballet en question , nonseulement
en cas de chute ( la charité Pexige )
mais encore en cas de succès , ce qu'on n'exige
point ordinairement. J'ai fait la même promesse
pour tous les badinages semblables qui sortiront
de sa plume et qu'il veut bien me confier. S'ils
ont le bonheur de plaire aux honnêtes gens ,
leurs soupçons et leurs suffrages me dédommageront
du péril de les ennuyer , que je veux bien
courir pour mon intime ami.
J'ai entendu des gens assés peu instruits pour
vouloir lui disputer le foible honneur d'avoir
composé ce Ballet , et pour le vouloir donner à
un jeune homme qui n'est plus , et qui , dit- on ,
avoit beaucoup d'esprit. Tout ce que je sçais , et
que je dois dire pour leur justification et celle
de mon ami , c'est que ce jeune homme avoit
eû le dessein de traiter un pareil titre , qu'il en
avoit fait un Prologue qui subsiste en entier et
en Musique excellente , entre les mains de M.
Niel , avec quelques autres fragmens que l'on se
fera un plaisir de faire connoître lorsqu'il en
sera question ; et qu'enfin dans le millier de Vers ,
qui composent actuellement de Ballet des Romans
scl
2110 MERCURE DE FRANCE
tel qu'on vient de le donner au Public , il y en a
25. ou 25. qui apartiennent au défunt et qui
pouvoient se suprimer et être aisément rempla◄
cés , si le Musicien n'eût désiré les conserver à
cause de sa Musique . S'ils étoient assés beaux pour
bonorer la memoire du Poëte qui n'est plus , je
connois trop l'Auteur vivant pour croire qu'il
voulûr s'en décorer . Le Rôle du Corbeau paré
des plumes du Paon , ne sera jamais le Rôle de
celui que je justifie . La Famille , au surplus ,
sans doute , entre ses mains les manuscrits du
jeune Magistrat qu'elle a perdu ; je la suplie de
les faire examiner et d'obliger par ce moyen à
rendre à mon ami la justice qui lui est dûë. J'ai
l'honneur d'être , & c.
•
a
On continue tojours la Représentation du Ballet
des Romans ; on y ajoû : a le 23 de ce mois
une nouvelle Entrée , qui a pour titre le Merveil
leux, et qui est fort aplaudie. Nous en dirons quel
que chose de plus dans le prochain Journal .
Le sieur de la Lauze, jeune Danseur , très-vit
et léger , brille extremement dans ce Ballet , de→
puis qu'il y danse une Entrée de Paysan , avec
toute la précision , l'expression et les graces
dont ce caractere est susceptible .
•
FANFARE du Caprice d'Erato ;
Divertissement de M. Colin de Blamont
, executé sur le Théatre de l'Académie
Royale de Musique. Parodie par
M. Fuzillier , le Fils.
J'Ai pour me satisfaire ,
Nouvelle Maîtresse , et toujours bon vin vieux ,
Amis
SEPTEMBRE. 1736. 211
Amis , peut- on se faire
Un sort plus doux et plus heureux ?
Pourquoi tant rechercher
Une Coquette que l'on voit s'afficher
Et qui pour trop vouloir
Se fait valoir
Du matin jusqu'au soir.
J'ai pour me satisfaire ,
?
Nouvelle Maîtresse et toujours bon vin vieux
Amis , peut-on se faire
Un sort plus doux, et plus heureux ?
D'Iris l'infidélité
Porte à mon coeur une légere atteinteg
Oubliant sa beauté ,
J'imite aussi sa legereté ;
Je vole chés Araminte ;
C'es-là qu'en liberté ,
J'ai pour me satisfaire
Nouvelle Maitresse et toujours bon vin vieux ;
Amis , peut-on se faire
Un sort plus doux et plus heureux ?
BOUQUET présenté à Mlle Salle ;
le 15. Août 1736. par une jeune fille
de 5. an ,
J E crus rêver un jour ; vers le Palais des Graces
Maman me menoit par la main ,
2112 MERCURE DE FRANCE
En riant je suivois ses traces ,
Quand toutes à nos yeux aparurent soudain.
J'en vis une parfaite et d'un éclat suprême
Mon coeur charmé de ses attraits ,
Vous nommant crut après vous-même
Voler au gré de ses souhaits ;
Tu te trompes , dit- elle , arrête ma petite ;
Nulle de nous n'en a les vertus , le mérite ;
Moins jeune un jour tu le connoîtras mieux ;
Ta chére et charmante Maraine
Est au- dessus de nous ; c'est notre Souveraine ;
Par elle nous plaisons et regnons en tous lieux .
Prens ces fleurs , c'est demain sa Fête. i :
Embrasse- la , couronnes- en sa tête ;
Témoigné lui notre commun amour.
Non,ma Maraine, non , ce n'étoit point un songe;
La simple vérité ne fut jamais mensonge ,
Et je n'en doutai plus en revoyant le jour .
F. J.
On a apris de Vienne , que le 28. du mois
dernier , on y représenta sur le Théatre du Palais
Impérial l'Opera intitulé , Cyrus reconnu.
Le 4. Août , les Comédiens Italiens représente
rent une Piece nouvelle en Vers et en un Acre ,
qui a pour titre les Mascarades amoureuses , de
la composition de M. Guyot de Merville , er son
premier Ouvrage pour le Théatre Italien , lequel
a été très - bien reçû du Public ; voici l'Extraig
abregé du Sujet de la Piece,,
SEPTEMBRE. 1736 2113
Clitandre, jeune homme de qualité , fils de Do
rimon , est amoureux de Colette , jeune et jolie
Paysanne qu'il a vûë à Nanterre , où la Scene se
passe. Il se travestit en Paysan pour mieux ca
cher sa condition , et prend le nom de Lucas ;
sous ce déguisement , il ne manque pas
d'occa
sion de voir et d'entretenir Colette , il parvient
à s'en faire aimer. Clitandre n'avoit d'abord regardé
ce projet galant que comme un amu
sement , mais le mérite simple et naturel de
cette jeune Paysanne , fait une si vive impression
sur son coeur , que toutes les refléxions qu'il fait
sur la disproportion qui se trouve entre Colette
et lui , ne servent qu'à changer son humeur
gaye et badine en une sombre mélancolie , capa
bie d'alterer sa santé . Dorimon , son Pere , s'a
perçoit de ce changement qui le fait craindre
pour les jours de son fils ; il interroge Arlequin
son Valet et aparamment son Confident, pour en
sçavoir le sujet , celui ci le tire d'embarras en lui
aprenant la forte passion de son Maître pour
Colette . Ce Pere , aussi bon et aussi tendre , que
son fils est soumis et vertueux , lui demande l'explication
de ce changement . Son Fils lui avoue
sa nouvelle passion , et informe son Pere en mê
me-temps du mérite et des vertus de Colette .
Dorimon , qui aime tendrement son Fils , lui dit
qu'il ne s'oposera pas à ce mariage, auquel le soin
â
de la vie de son fils l'avoit déja presque disposé;
il lui promet aussi d'en parler à Mathurin , Pere
de Colette ; mais comme ce Paysan paroît prévenu
pour son état , qu'il préfere à celui des
Grands et des Riches , Clitandre fait trouver
bon à son Pere , qu'il reste toujours déguisé sous
le nom de Lucas , puisque ce déguisement l'a si
bien servi auprès de Colette , qu'il lui a procuré
le
2114 MERCURE DE FRANCE
•
le bonheur de s'en faire aimer. Dorimon y con
sent , et fait la demande de Colette à Mathurin
pour un jeune homme de sa connoissance , dont
l'établissement Pinteresse au dernier point , lui
prometiant même d'avoir soin de toute sa famille,
s'il ne s'opose point à ce mariage. Ma
thurin consent avec plaisir à cette union ·
pourvû , dit-il , qu'elle soit au gré de Colette , ne
voulant la contraindre en aucune façon . Dorimon
voulant aussi connoître par lui- même Colette
et ses sentimens pour l'Epoux qu'on lui a
proposé , a un entretien avec elle. Dorimon est
charmé du caractere de Colette et ne balance plus
à donner les mains à ce Mariage , qui doit faire
le bonheur de son Fils.
Clitandre arrive , toujours déguisé ; Colette lui
aprend le péril qui le menace en ui disant que
Dorimon vient de la demander en mariage à Ma❤
thurin pour un jeune homme de sa connoissance
; Lucas se divertit un moment de l'embarras
de sa Maîtresse ; il lui aprend enfin qu'il est
lui- même cet Amant que Dorimon lui destine
sans lui aprendre qu'il est son fils . Ils sortent
tous deux pour prier Mathurin de faire dresser
le Contrat , & c.
>
L'Amour de Clitandre pour Colette a fait
maître l'envie à Arlequin , son Valet , de faire
aussi quelque conquête à Nanterre ; il a trouvé
une niece de Mathurin , nommée Finette , fort à
son gré , et en est devenu amoureux . Cette jeune
Paysane est non-seulement très portée à la coquetterie
, mais elle prétend aussi épouser un
Gentilhomme . Nicole Servante de Mathurin et
cousine d'Arlequin , l'a informé de ces circonstances
. Là dessus Arlequin prend un fort bei habit
de son Maître , et sous ce travestissement il
Vient
SEPTEMBRE. 1736. 2115
vient faire la demande de Finette à Mathurin .
Nicole , de son côté , fait sçavoir à Finette l'arrivée
d'un grand Seigneur qui vient pour l'épouser
. Finette change d'habit et se pare de tout ce
qu'elle a de plus beau pour recevoir son futur
Epoux ; Arlequin arrive , il a une conversation
avec Finette , qui est charmée des graces et des
manieres de ce Seigneur. Ils sortent pour aller
faire un tour de jardin . Arlequin revient seul et
demande à Mathurin sa Niece en mariage ; il la
lui accorde après une conversation plaisante et
comique. Arlequin sort pour aller faire aussi
dresser son Contrat de mariage . Dorimon entre,
il est fort étonné de trouver Arlequin ainsi travesti
; celui- ci le prie bien fort de ne rien dire ,
en lui aprenant qu'il ne s'est travesti de la sorte
que pour faire plaisir à Clitandre . Dorimon a
la complaisance de ne pas découvrir tout d'un
coup la fourberie . Le Tabellion aporte le Contrat
de mariage de Colette et de Lucas , après la signature
, il présente à Mathurin celui de Finette
et du prétendu grand Seigneur ; Clitandre l'arrache
des mains du Notaire , et fait connoître
Arlequin pour son Valet , et non pour le Prétendu
de Finette , qui déchire elle - même par dé.
pit le Contrat , et se retire. Dorimon survient, il
aprend à Mathurin et à Colette que le faux Lucas
est son Fils Clitandre , Mathurin est ravi
d'un Mariage si avantageux pour sa Fille.
Cette Piece , qui est très bien écrite , très- bien
imaginée et parfaitement bien représentée , est
suivie d'un Divertissement pour celebrer ce Mariage
. Le sieur Deshayes , qui représente le Rôle
de Lucas dans la Piece , danse un Pas de Trois
de sa composition , avec deux Paysannes ; cette
Danse a été extrêmément aplaudie.
H Le
2116 MERCURE DE FRANCE
Le Mardi 14.Août, on donna au Théatre Fran
çois la premiere Représentation de la Tragédie
de Pharamond , qui fut extrêmement aplaudie .
Nous en donnerons l'Extrait , accompagné du
jugement du Public.
Le 17. Septembre , les Comédiens Italiens
donnerent la premiere Représentation de deux
Pieces nouvelles d'un Acte chacune , la premiere
en Prose , intitulée , la Famille , et la seconde en
Vers, intitulée, les Gaulois , de la composition de
M. Roinagnesy , ornée d'un Divertissement eg
d'un Vaudeville ; la seconde Piece est la Parodie
de la Tragédie de Pharamond , On parlera plus
au long de ces nouveautés , qui ont été trèsgoûtées.
Le 5. Septembre , l'Opera Comique donna la
premiere Représentation d'une petite Piece d'un
Acte , ajoûtée à celles dont on a déja parlé ; elle
a pour titre , les Coffres , avec des Divertissemens
de Chants et de Danses .
Le 25, on donna une autre Piece nouvelle d'un
Acte , intitulée , l'Intrigue inutile , de la composition
de M. Carolet , elle fut suivie d'un Ballet
Pantomime , intitulé , l'Ecole de Mars et le
Triomphe de Venus . Ces nouveautés ont été
aplandies du Public .
NOUSEPTEMBRE
. 1736. 2117
***************
NOUVELLES ETRANGERES .
D'AFFRIQUE.
Elon les dernieres Nouvelles reçues de Barbarie
, Muley Abdalha , après avoir fait mourir
la plupart des principaux Maures du parti de
Muley Ali , son frere , s'est rendu à Mequinez ,
et y a fait son Entrée publique avec beaucoup de
magnificence ; les Habitans l'ont reçû avec des
démonstrations extraordinaires de joye , et toutes
les personnes de distinction de la Ville sont
allées au-devant de lui à quelques lieues. Depuis
qu'il est à Mequinez , les Villes de Maroc , de
Fez , de Salé , de Tafilet et de Taradante , lui ont
envoyé des Députés pour le complimenter et
pour lui rendre hommage , il a assuré les Députés
qu'il auroit une attention particuliere à rétablir
la tranquillité dans son Royaume , et à
favoriser le Commerce . Il a divisé l'Armée des
Noirs en trois differens Corps , dont un est à
Ceuta , un à Taradante , et le troisiéme dans plusieurs
Villages voisins de la Place de Mazargam ,
qui apartient au Roy de Portugal.
E
RUSSI E.
N mandant à la Czarine la nouvelle de la
prise de Bacciesaray , le Comte de Munich
lui a envoyé un Plan du Palais que les Kans de
Crimée y ont fait bâtir pour leur demeure. Ce
Palais est fort vaste , il est entierement construit
de pierres , et la Place dans laquelle il est renfer-
Hij mé
2118 MERCURE DE FRANCE
mé est environnée de fossés très-larges , remplis
d'eau. On arrive à cette Place par un Pont de
pierre , et l'on entre dans la premiere cour du
Château par une porte fort élevée. D'un côté
sont les Ecuries , et de l'autre les logemens pour
les Esclaves du Kan ; au fond de la cour on voit
une Mosquée et les Bains de ce Prince . Dans la
seconde cour , sont ses Apartemens , dont les
murs en dedans sont reverus de Porcelaine , les
plafonds peints en mosaïque, et les planchers carrelés
de marbres de diverses couleurs. Le long du
Bâtiment , regne en dehors une galerie soutenue
par des colonnes , laquelle sert à garantir
du Soleil l'interieur des Apartemens . Les
Jardins sont ornés d'un grand nombre de bassins
et de cabinets revétus de marbre et les
Sources des Montagnes voisines de la Ville fournissent
de l'eau en abondance pour la culture de
ces Jardins et pour leur embellissement.
·
Le même General a mandé à la Czarine , que
depuis que l'Armée Moscovite avoit quitté les
environs de Bacciesaray , Capitale de la Crimée ,
un Corps de Cosaques qu'il avoit fait avancer
du côté de la Mer , avoit repassé par la Ville, et
qu'il avoit détruit le magnifique Palais que les
Kans y avoient fait construire. Il ajoûte que le
même Détachement avoit mis le feu à divers
quartiers de la Ville , dont la plus grande partie
a été réduite en cendres , et qu'avant que de s'éloigner
de Bacciesaray , il avoit détaché quelques
Troupes pour s'emparer de la Ville des
Juifs , qui en est très -proche et qu'on avoit
trouvée abandonnée par les Habitans.
La Czarine a apris en même- temps , que l'Ar
mée Moscovite , qu'on croyoit n'être partie de
Bacciesaray que le premier Juillet dernier , s'étoir
SEPTEMBRE. 1736. 2119
tôir mise en marche le 29. du mois de Juin ; qué
le lendemain l'avant- garde étant arrivée sur le
bord de la Riviere d'Almas , on avoit aperçû sur
l'autre bord un Corps considérable de Tartares
qui avoit canoné les Moscovites pendant quelque
temps que le premier Juillet ceux - ci avoient
passé la Riviere malgré les efforts des Ennemis
pour les en empêcher ; que le Comte de Munich
averti le 2. par quelques partis , de la marche
des Tartares vers la Riviere de Salgita , s'étoit
avancé avec toute l'Armée pour les attaquer ; que
lorsque les Moscovites furent arrivés à la vûë des
Ennemis, ces derniers s'étoient retirés en désordre
, après avoir tiré un grand nombre de coups
de canon , et qu'étant revenus attaquer Paîle gau
che du Comte de Munich , ils avoient eté repoussés
avec une perte considérable ; que le 3 .
8000. Moscovites et 2000. Cosaques , sous les
ordres du Prince Ismailoff , Lieutenant Feldt-
Maréchal et du Comte de Byron , Major Géné ~
ral , étoient allés se rendre maîtres de la Ville
d'Achtmeschef ; et qu'après l'avoir pillée et y
avoir inis le feu , ils avoient rejoint l'Armée , qui
ayant continué sa marche le jour suivant , avoit
brulé plusieurs Villes et passé la Riviere de Salgira.
Selon les mêmes Lettres , les Tartares , croyant
que le Comte de Munich avoit dessein d'aller
à Caffa pour en former le Siége , avoient rassemblé
toutes leurs Troupes près de cette Place,
et ravagé presque tout le Pays qui étoit entre
eux et les Moscovites. La difficulté de traverser
ce Pays , dans lequel l'Armée auroit manqué de
toutes les choses nécessaires , et les chaleurs,excessives
qui incommodoient beaucoup les Troupes
depuis quelques jours , ont engagé le Comte
Hiij de
2120 MERCURE DE FRANCE
de Munich à retourner à Précops , où l'Armée
arriva le 17.
La Czarine a aprouvé la Capitulation accordée
par le Feldt- Maréchal Lesci au Pacha d'Asoph
, laquelle porte que la Garnison qui est
sous les ordres de ce Pacha , sera conduite sous
une escorte jusqu'à la Ville d'Atsckuk , dans le
Cuban , mais qu'on ne lui accordera aucuns
honneurs Militaires ; qu'on rendra aux Officiers
et aux Soldats leurs Armes aussi- tôt après qu'ils
seront sortis de la Place ; que les uns et les autres
s'engageront par serment à ne point porter
les Armes pendant un an contre la Moscovie ;
que trois des principaux Officiers de la Garni
son demeureront en ôtage dans Asoph jusqu'au
retour de l'escorte donnée pour la conduire à
Atsckuk ; que les Turcs donneront au Général
Lesci un état des provisions qui sont dans la
Place , et qu'ils lui découvriront toutes les mines,
qui ont été faites pendant le Siege ; qu'ils ne
pouront rien emporter des Magasins ni des Arcenaux,
que tous les Habitans Arméniens, Grecs,
et autres Chrétiens Etrangers , qui sont dans la
Ville , auront la liberté d'y demeurer ,
mais que
les Mahométans seront obligés d'en sortir.
Les dernieres Lettres de Russie
portent que
Czarine a reçû les propositions d'accommode-
-ment , faites par le G. Seigneur , mais elle ne les
a point acceptées , parce que S. H. offre seulement
de lui céder la Vilie d'Asoph et une partic
petite Tartarie. de la
12:
Ces Avis ajoûtent que le Comte de Munich
s'est emparé depuis peu de la Ville de Kiper
dans la Crimée,et que les Habitans d'Oczakow,
qu'il avoit fait sommer de se soumettre à la Czarine
, étoient résolus de demeurer fideles au Kan
de
SEPTEMBRE . 1736. 2121
de Crimée ; comme cette Place n'est qué médios
crement fortifiée , et qu'en s'en rendant maître on
s'ouvre un passage dans la Bessarabie , le Comte
de Munich a proposé à S. M. Cz. d'en faire le
Siege.
POLOGNE .
N écrit de Warsovie , que l'Evêque de Cracovic,
le Palatin de Culm , le Castellan de
Myrdzy , le Comte Poninski , Référendaire de
Ja Couronne , et M. Suski , Régent de la Chancellerie
, ont été nommés pour examiner les Titres
de ceux qui se présenteront en qualité de
Créanciers du Roy de Pologne , et qu'ils ont dâ
s'assembler le TS. de ce mois à Lesna.
L
ALLEMAGNE.
•
E bruit court à Vienne , que le Grand Seigneur
a fait déclarer à l'Empereur qu'il lui
céderoit une partie de la Bosnie et de la Servie ,
si S. M. I. vouloit ne prendre aucun parti dans
les différends de Sa Hautesse avec la Czaríne.
Selon les Lettrés écrites de Valachie , sur la fin
du mois dernier , plus de 40000. hommes de
Troupes regiées s'étoient assemblés , par ordre
du Grand Seigneur , entre Bender et Choczin et
ils y avoient été joints pár 30000. Tartares.
Les mêmes Lettres confirment , que l'Arméé
Othomane , commandée par le Grand Visir
étoit attendue le 8. sur le bord du Danube , et
qu'on avoit jetté dès le mois dernier sur ce Fleuve
tous les Ponts dont les Troupes avoient bésoin
pour le passer.
On mande de Turquie , que la Noblesse de
plusieurs Provinces de Perse , avoit refusé de reconnoître
Thamas Kouli- Kan pour Roy , er
Hiiij qu'elle
2122 MERCURE DE FRANCE
qu'elle s'étoit déclarée pour le Cousin germain du
dernier Roy. Thamas Kouli Kan a été obligé de
détacher une partie de son Arinée pour soumet.
tre le parti qui lui est contraire , et les Turcs esperent
que cette division leur donnera les moyens
de faire lever le Siege de la Ville de Bagdad , ou
du moins d'y jetter du secours.
Le 28. du mois dernier , Leurs M. Imp . déclarérent
que la Duchesse de Lorraine étoit dans
le quatrième mois de sa grossesse .
Le Duc de Lorraine a offert 600000. florins à
la Princesse Anne- Victoire de Savoye , si elle
vouloit lui céder la jouissance de la Terre de
Hoff , qui a apartenu au Prince Eugene.
ct
On a apris de Belgrade , qu'un Corps de Tar
tares avoit fait des courses dans les environs ,
qu'il avoit massacré 40. Soldats Impériaux qui
gardoient un poste peu éloigné de cette Place.
*.
ITALIE. DE ROME.
ON a défendu, sous peine de la vie , aux
Transteverins , de s'assembler plus de cinq
sous quelque prétexte que ce soit , et l'on a dressé
des potences en divers endroits de leur quartier,
afin d'y pendre sur le champ tous ceux qui se
ront surpris en désobéissance .
Les Avis reçûs de l'Isle de Corse , portent que
le 29. Juillet , un Détachement de 2000. hommes
, commandé par le Colonel Marchelli, avoit
attaqué trois postes occupés par les Rebelles sur
les Frontieres de la Province de la Balagna ; que
deux de ces postes avoient été emportés, malgré
la vigoureuse résistance de ceux qui les défendoient
; que le Colonel Marchelli ayant passé
ensuite dans l'Isle de Rossa , pour en chasser les
Rebelles , ceux - ci s'étoient défendus avec tant
de
SEPTEMBRE. 1736. 2123
de valeur qu'ils l'avoient obligé de se rembarquer
; que malheureusement il s'étoit élevé avant
qu'il pûr regagner la terre , une violente tempête
qui avoit fait périr sa Barque et plusieurs des autres
qu'il avoit avec lui ; qu'on n'avoit pû le sau❤
ver , et qu'outre cet Officier , qui est fort regreté,
les Génois avoient perdu en cette occasion près
de 300. hommes.
On aprend par les dernieres Nouvelles de Gé
nes , que les Rebelles de Corse , oposés au parti
de leur principal Chef , ont à leur tête un nommé
Luc Ornani , qui se tient avec un Corps de
Troupes dans les Montagnes. Il est fort considéré
par les Rebelles de sa faction , et il ne né
glige rien pour détacher de la faction contraire
tous ceux dont la valeur et les autres qualités
peuvent lui être de quelque utilité.
Quoique le principal Chefdes Rebelles ait été
abandonné par une partie des siens , et qu'il ait eû
du désavantage dans plusieurs combats avec les
Troupes Génoises , il continue , non-seulement
de se défendre avec opiniâtreté , mais même depuis
qu'il n'est plus enfermé dans le Château de
Corte , il a attaqué plusieurs fois des Détachemens
des Troupes Génoises , ou de celles du parti
des Rebelles qui lui sont oposés. Ayant rencon
tré dernierement quelques- unes de ces dernieres,
commandées par le nommé Arighi , un de ses
plus irréconciliables adversaires , il les mit en
fuite. I ravagea ensuite toutes les terres qui
apartiennent à Arighi ou à la famille de ce Rebeile
, et il brûla plusieurs de leurs maisons, dans
P'une desquelles la mere et trois autres parens
d'Arighi ont péri au milieu des flammes . La
crainte d'éprouver de pareils traitemens , empêche
plusieurs ennemis du principal Chef
H v des
2124 MERCURE DE FRANCE
des Rebelles , de se déclarer contre lui.
La nuit du 18. au 19. du mois dernier ,"-il Y
eut à Florence un violent Ouragan , accompagné
de pluye et de grêle , le Tonnere tomba sur le
Monastere des Nouvelles Converties ; le Clocher
de l'Eglise de cette Maison a été entierement rés
duit en cendres , ainsi que quelques - unes des
Cellules des Religieuses , et le dommage eût été
beaucoup plus considérable , si l'on n'eût aporté
un prompt secours .
Les Lettres de Sicile marquent que le 29. Juillet
dernier , la Statue Equestre du Roy , faite
par ordre des Magistrats de Palerme , avoit été
placée sur le principal Quay du Port de cette
Ville , au bruit d'une triple salve d'Artillerie.
D'ESPAGNE.
E Roy a nommé le Marquis de la Mina son
Ambassadéur Extraordinaire auprès du Roy
de France . Don Ferdinand Trivigno , qui a été
chargé pendant quelques années à Paris des affaires
de Sa Majesté , retourne à Madrid pour y
exercer la Charge de Secretaire de la Salle des
Millions , dont le Roy a disposé en sa faveur.
I
HOLLANDE ET PAYS - PAS.
L paroît à la Haye un Ecrit , dans lequel on
expose les causes des differends survenus entre
les Espagnols qui habitent le Paraguay , et les
Portugais de la Colonie du S. Sacrement. On
assure dans cet Ecrit , que depuis l'année 1721-
ces derniers ont fait plusieurs usurpations sur les
Terres de la dépendance de Buenos Ayres , et
que les Habitans du Paraguay ont encore plus
sujet
SEPTEMBRE. 1736. 2125
sujet de se plaindre de l'usage que les Portugais
font des Pays usarpés , que des usurpations même
; qu'on y a compté dans l'année derniere
plus de 40. Vaisseaux Etrangers qui y faisoient
la contrebande ; que le Gouverneur de Buenos
Ayres , pour prévenir la ruine totale du Commerce
de la Province confiée à ses soins , s'est
déterminé après avoir eû recours inutilement à
la voye des négociations , à employer la force
pour resserrer les Portugais dans les limites qui
leur ont été prescrites par les Articles V. et VI.
du Traité d'Utrecht.
STANCES présentées à M. le Comte
de Gacé , Fils de M. le Marquis
de Matignon , âgé de s . ans.
Qu
Uel Astre à mes yeux se présente è
Quel est ce visage riant ?
Sous une taille si charmante ,
Est- ce un Dieu , n'est-ce qu'un Enfant ?
Du Dieu qu'on adore à Cithere
Je reconnois en lui les traits ;
De Venus son aimable Mere
Il a les yeux et les attraits.
Déja les Graces demi nuës ,
Pour venir lui faire la cour ,
Avec les Nimphes ingénuës ,
S'empressent de quitter l'Amour.
H vj Surpris
2126 MERCURE DE FRANCE
Surpris de leur prompte retraite ,
Amour voudroit les retenir ...
Mais non ; charmé de sa défaite ,
A son vainqueur il va s'unir.
De vaincre tu pouvois prétendre ,
Aimable Enfant , sans ce secours
Un coeur peut-il ne pas se rendre
A qui se rendent les Amours ?
T
M
Un jour pour une autre victoire ,
Tu braveras d'autres hazards ,
Sous les Etendarts de la gloire.
Tu fus Amour , tu seras Mars.
*
Il est mille exemples à suivre
Dans les Matignons tes Ayeux ;
En toi nous les verrons revivre ,
Et tu feras encor plus qu'eux.,
M
*
Digne Eleve d'un Oncle illustre ,
Quels faits signaleront ton bras ?
Héros dès ton troisiéme lustre
Sous lui que n'oseras -tu pas ?
* Le Maréchal de Coigny.
"
M
Mais
SEPTEMBRE. 1736. 2127
Mais c'est trop tôt parler de guerre , j
A ton âge est- il des vainqueurs ?
Borne tous tes combats à plaire ,
Ton triomphe à gagner des coeurs.
Par un Auteur âgé de 17. ans.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LEpremierde ce mois, on célebra avec les
(
cérémonies accoûtumées dans l'Eglise de
l'Abbaye Royale de S. Denis , le Service solemnel
qui s'y fait tous les ans pour le repos de
l'Ame du feu Roy Louis XIV. L'Evêque de
Mende y officia pontificalement , et la Messe
fat chantée par la Musique. Le Roy accompa
gné du Duc d'Orleans , du Duc de Bourbon
du Comte de Clermont , du Prince de Conty ,
du Prince de Dombes , du Comte d'Eu , du
Comte de Toulouze , et de ses principaux Officiers
, assista à ce Service , après lequel S. M.
vit le Trésor , et les nouveaux Bâtimens de
l'Abbaye.
EXTRAIT d'une Lettre Ecrite de S. Denis le
4. Septembre. Le 31. du mois dernier , S. E.M. le
Cardinal de Fleury vint coucher à l'Abbaye de
S. Denis. Le R.P.Claude Dupré, SuperieurGéneral
des Bénedictins de la Congregation de S. Maur,
accompagné de ses Assistans, du R. P. D. Joseph"
Castel,
2128 MERCURE DE FRANCE
Castel , Prieur , et de tous les Religieux de la
Maison , le reçut à l'entrée de l'Eglise , lui présenta
l'Eau- benite et le conduisit dans le Sanctuaire.
Après y avoir fait sa Priere , S. E. visita
les Lieux Réguliers de cette Vaste et Magnifique
Abbaye , avec une agilité qui charma tous
ceux qui en furent les témoins .
Le lendemain premier Septembre, le Roy arriva
vers les onze heures à S. Denis. S. M. en
descendant de son Carosse à la Porte de l'Eglise,
y trouva plus de cent Religieux en Aubes et en
Chappes , et s'étant mis à genoux , Elle baisa
la Croix, dite de Philippe Auguste , qui lui fut
présentée par le R. P. Prieur , lequel eut l'honneur
de haranguer le Roy au nom de sa Communauté.
Le R. P. Géneral prit ensuite la parole , er
de mois l'humble dévouement , exposa en peu
et les voeux ardens et continuels de toute sa
Congregation pour un Monarque si Religieux .
Sa Majesté,ayant à ses côtés ces deux RR . Peres,
fut conduite processionellement sous un Dais
jusqu'à son Prie Dieu , où avec une modestie
digne de sa Foy et de sa Piété , elle assista au
Service solemnel de l'Anniversaire de LOUIS
XIV.
Après le Service , le Roy passa dans l'Interieur
du Monastere , monta au grand Dortoir , entra
dans quelques Cellules , visita les autres Lieux
Réguliers , et alla voir enfin le Trésor , où on
lui montra la Couronne et les Habits de son
Sacre. Comme le Roy alloit remonter en Carosse
, le R. P. Géneral le harangua de nouveau
à la Porte de l'Eglise , et dit » que le Spec-
» tacle si nouveau , et si édifiant que S. M. venoit
de donner à la Ville , à la Cour , à tout
→ son
22
SEPTEMBRE . 1736. 2129
>
» son Royaume , et à toute l'Europe , en rendant
ses pieux Devoirs à son Auguste Bisayeul,
» de glorieuse Mémoire , lui assuroit , aux ter-
» mes de la Loy , le Regne le plus long et le
»plus florissant.
*
Le Comte d'Aubigné , Lieutenant Géneral des
Armées du Roy , et qui étoit Inspecteur d'Infanterie
, en a été nommé Directeur Géneral.
Le Roy étant parti de Compiegne le 27. du
mois dernier , Sa M. vint coucher à Chantilly ,
et y resta jusqu'au premier de ce mois , qu'elle
en partit pour S. Denis , où elle assista , comme
on vient de le voir à la Célebration de l'Anniversaire
de Louis XIV . Le Roy alla dîner au
Château de la Muette , et arriva le soir à Versailles.
Le 2. de ce mois , le Roy prit le deuil pour
la mort de l'Infante Dona Françoise , Soeur du
Roy de Portugal, que Sa M. quitta le 10.
Le 4. de ce mois , M. Zeno, Ambassadeur or
dinaire de la République de Venise , eut son Audience
publique de Congé du Roy , étant accompagné
par le Comte de Marsan, et conduit par le
Chevalier de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs,
qui étoient allés le prendre en son Hôtel -
à Paris dans les Carosses de leurs Majestés . Il
trouva à son arrivée dans l'avant-cour du Châ-
* Honore votre Pere et votre Mere , selon que le
Seigneur votre Dieu vous l'a ordonné , afin que
vous viviez longtemps , et que vous soyez heureux.
Deut. v. 16 .
teau
2130 MERCURE DE FRANCE
teau de Versailles les Compagnies des Gardes
Françoises et Suisses sous les Armes , les Tambours
apellant ; dans la Cour , les Gardes de la
Porte et ceux de la Prévôté de l'Hôtel , aussi
sous les armes , à leurs Postes ordinaires , et
sur l'escalier les Cent Suisses en habit de céré
monie , la Hallebarde à la main. Le Duc de Vil .
leroy, Capitaine des Gardes du Corps, le reçut à la
Porte en dedans de la Salle, où les Gardes duCorps
étoient en haye et sous les armes. A la fin de l'Audience
le Roy fit Chevalier M. Zeno , selon l'usage
pratiqué à l'égard des Ambassadeurs de la
République de Venise . L'Ambassadeur fut ensuite
conduit à l'Audience de la Reine , à celle de
Monseigneur le Dauphin , et à celle de Mesdames
de France ; et après avoir été traité par les
Officiers du Roy , il fut reconduit à Paris dans
les Carosses de leurs Majestés par le Chevalier
de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs
avec les céremonies accoûtumées .
Le 8. de ce mois , Fête de la Nativité de la
Sainte Vierge , le Roy revêtu du Grand Collier
de l'Ordre du Saint Esprit , se rendit à la Chapelle
du Château de Versailles , où S. M. entendit
la Messe , et communia par les mains de
J'Abbé de Ghistelle , Aumônier du Roy en quartier
S. M. toucha ensuite un grand nombre de
malades.
:
8
La Reine communia dans la Chapelle du
Château , par les mains du Cardinal de Fleury ,
son Grand Aumônier.
^)
Le même jour , le Pere Franc Sirera , Espagnol
, General des Minimes , accompagné de
plusieurs Religieux de son Ordre , cut Audience.
publiSEPTEMBRE.
1736. 2131
publique du Roy , et ensuite, de la Reine , de
Monseigneur le Dauphin , et de Mesdames de
France. Il fut conduit à ces Audiences par le
Chevalier de Sainiot , Introducteur des Ambassadeurs
, qui étoit allé le prendre dans les Carosses
du Roy et de la Reme ; et après avoir été
traité par les Officiers du Roy , il fut reconduit
à Paris dans les Carosses de leurs Majestés par
le même Introducteur.
Le 9. de ce mois , le Corps de Ville se rendit
à Versailles
, et le Duc de Gêvres Gouverneur
de Paris, étant à la tête, il eut audience
du Roy
avec les cérémonies
accoûtumées
. Il fut présenté
à S. M. par le Comte de Maurepas
, Se
cretaire d'Etat , et conduit par le Marquis de
Dreux , Grand - Maître des ceremonies
. Le Prévôt
des Marchands
et les deux nouveaux
Eche
vins prêterent
entre les mains du Roy le Serment
de fidelité , dont le Comte de Maurepas
fir la lecture , le Scrutin ayant été présenté par
M. le Vayer de Marsilly
Conseiller
au Parle
ment , qui parla avec beaucoup
d'éloquence
.
Le même jour le Corps de Ville eut l'hon
neur de rendre ses respects à la Reine , à Monseigneur
le Dauphin , et à Mesdames de France.
"On mande de la Ville de la Charité sur Loire,
du 9. Septembre , que M. de Charant , Lieutenant
General de la même Ville , le plus ancien
des Subdelegués des Intendans des Provinces du
Royaume , par cinquante - deux années de services
sans interruption , vient de faire à sa Terre
de Mesvre , la céremonie du renouvellement de
son mariage, après cinquante années révoluës ,
et qu'il a traité sesParens et Amis splendidement
cette occasion. à. Le
기
2132 MERCURE DE FRANCE
?
Le 36. Juillet , M. de Blamont , Sur-Inten
dant de la Musique du Roy fit chanter au
Concert de la Rein : ie Prologue et le premier
Acte de l'Opera d'Iphigénie , lequel fur conti
nué le premier et le 9. Août , les principaux
Rôles furent remplis par les Diles Antier , Duhamel
cadette, et Lenner , et par les Srs d'Angerville
, Chassé et Guedon.
Le 16. on concerta le Prologue et le premier
Acte d'Armide , dont les premiers Rôles furent
chantés par les Diles Antier , du Caillois , Dogy,
et Rolland , et par le sieur d'Angerville dans le
Rôle d'Hidraot.
Le 22. la Reine entendit le Prologue d'Amadis
de Gaule. La Dile Lenner chanta ensuite la
Cantate de Didon avec beaucoup d'aplaudissement
; elle est de la composition de M. de
Blamont.
Le 8. Septembre , Fête de la Nativité de la
Vierge , on chanta au Concert Spirituel des
Tuilleries , le Nisi quia Dominus , Motet de M.
de la Lande , qui tút suivi d'une très- belle suite
de Symphonie de M. Mouret. La Dlle Largilliere
chanta ensuite un petit Motet du même Auteur
avec beaucoup de précision , de même que la
Dlle Fel dans un autre petit Moret de M. le
Maire. Le Concert finit par un très- beau Motet
à grand Choeur de M. Cheron , qui fut précedé
de deux Concerto , executés par les sieurs
Guignon et Blavet.
Le Gouvernement de Guise en Picardie , vacant
depuis le 3. Octobre de l'année derniere
par la mort de Gaspard de Contade , Lieutenant
Géneral a été donné à Joseph de Mesmes ,
Marquis de Ravignan , Lieutenant General ' des
Armées
SEPTEMBRE. 1736. 2133
Armées du Roy du 8. Mars 1718 , et Directeur
géneral de l'Infanterie depuis le 4. Juillet 1719.
-L'Evêque d'Uzès , nommé à l'Evêché de Castres
, Suffragant d'Albi , vacant du 26. Juin dernier
par la mort d'Honoré de Quiqueran de
Beaujeu , se nomme François de Lastie de S. Jal,
et est du Diocese de Limoges. Il a été ci - devant
Doyen de l'Eglise Collégiale de N. D. d'Andely,
Diocese de Roüen et Vicaire Géneral de ce
Diocese , et auparavant de celui de Bordeaux.
H fut nommé à l'Evêché d'Uzès le 26. Novem
bre 1728. et fut sacré le 3. Avril 1729.
>
Le nouvel Evêque d'Uzès , dont le Siege est
Suffragant de Narbonne , est Bonaventure Bauyn,
de Dijon , qui a été d'abord Chanoine de l'Eglise
Collégiale de S. Etienne de Dijon , puis
Docteur en Theologie de la Faculté de Paris de
la Maison et Societé de Sorbonne le 7. Juillet
28. Chancelier de l'Eglise Métropolitaine de
Paris le 4. Decembre suivant ; Abbé Commandataire
de S. Barthelemi de Noyon au mois de
Janvier 1729. et Vicaire Géneral du Diocese de
Paris au mois de Mars 1730. Il est fils de Jean-
Baptiste Bauyn , Conseiller Honoraire au Parle
ment de Dijon , et de même Famille que Nicolas
- Prosper Bauyn , Seigneur d'Angervilliers ,
Ministre et Secretaire d'Etat.
L'Evêque titulaire d'Eleuse , nommé à l'Evêché
de Mirepoix , Suffragant de Toulouse , va
cant par la démission de Jean- François Boyer ,
Précepteur de Monseigneur le Dauphin , est de
la Maison de Quiqueran de Beaujeu en Provence
, et neveu de l'Evêque de Castres , dernier
mort , dont il étoit Vicaire Géneral.
L'Abbé de Suarès d'Aulan , qui a été nommé
2134 MERCURE DE FRANCE
à l'Evêché d'Acqs , Suffragant d'Ausch , vacant
du mois de Juin dernier par la mort de François
d'Andigné , est du Comté Venaissin d'une
Famille Noble , dont trois freres ont été. Evê
ques
de Vaison dans le 17e Siècle , et ont tenu
successivement ce Siége pendant près de 2 ans.
On trouve dans le Suplément du Dictionaire His
torique de 1733. un Article du premier des trois,
qui étoit un Prélat fort sçavant , et qui a donné
plusieurs Ouvrages au Public .
Le Maréchal de Noailles et le Comte de Ke
venhuller s'étant rendus à Zorlesco
> y convinrent
le 27. du mois dernier de tout ce qui
pouvoit regarder l'évacuation du Milanez . Sui
vant le Reglement signé par ces deux Generaux,
les Troupes de l'Empereur , auxquelles la Ville
de Crémone et le Crémonois avoient été remis
le 25 , ont dû entrer dans Trezzo , Lecco , et
Fuentes le 31 , dans Pizighitone le 2 , de ce mois,
dans Lodile 4 , dans le Château de Milan ct
dans la Ville de Cosme le 7,0et dans leses Forts
d'Arona et d'Omodozola le 9. Comme il a été
convenu que la Ville de Pavie ne seroit remise
aux Imperiaux que lorsque le Roy de Sardaigne
seroit en possession des Fiefs des Langhes , on
a laissé dans cette Ville en garnison 6. Bataillons
des Troupes Françoises et 4. de celles du
Roy de Sardaigne ; six autres Bataillons François
et trois Escadrons sont restés dans le Vigevanasque.
Le Maréchal de Noailles a fait partir
le reste des Troupes qui sont sous ses ordres ,
pour revenir en France ; et ces Troupes doient
marcher sur trois colonnes , dont une passera
par le Mont Cenis la seconde par la
vallée de Barcelonnette , et la troisiéme par
Briançon.
>
On
IOSANTE MÉRE . 1736. 2135
On a apris de Turin du 10. Septembre , que
le Roy de Sardaigne étant en possesion des Ficfs
des Langhes , le Maréchal Duc de Noailles avoit
envo é ordre à huit Bataillons des Troupes
Françoises restées en Italie , et aux trois Esca
drons du Régiment Dauphin , Cavalerie , qui
étoient aux environs de Pavie , de se mettre
en marche le onze et le treize pour repasser
en France. Ces Lettres ajoûtent que la Ville
de Pavie devoit être remise aux Imperiaux le
14. et que le même jour les quatre Bataillons
des Troupes Françoises qu'on avoir laissées dans
cette Place en sortiroient pour joindre les autres
Troupes.
A M DE SA ***
Pour le jour de sa Fête le 2. Juillet.
Par M. Poncy de Neuville.
Acceptez en cejour mes voeux etmon home
mage ;
Le respect vous les offre ; et je dis davantage ,
Je puis y joindre l'amitié ;
Si l'amour sçait unir le Sceptre et la Houlette ,
Pourquoi ne veut on pas qu'elle soit de moitié
Avec cette estime secrette
Que pour le vrai mérite un coeur noble ressent ?
De votre rang au mien je connois la distance;
Mais , à s'expliquer librement ,
On auroit peu d'amis , si nécessairement
Il falloit les compter par leur haute naissance ,
Et
2136 MERCURE DE FRANCE
Et remonter au seizième quartier ,
Pour mériter en France
Le nom d'ami par excellence.
Je respecte les Grands , mais sans faire métier
D'encenser leurs défauts , et je veux qu'heritier
De leurs titres pompeux ,soi- même l'on s'honore
Qu'on les fasse revivre , ou plûtôt oublier ,
En devenant plus Grands qu'ils ne l'étoient encore.
Le superbe Ecusson n'ébloüit point mes yeux ;
Ce sont les sentimens que j'estime dans l'homme,
Et non ses antiques Ayeux.
Quelle gloire pour eux
Que l'étranger avec respect les nomme ,
S'ils sout deshonorés par d'indignes neveux ?
Je puis sur ce sujet vous parler sans contrainte ;
Votre illustre Famille a dans son sang Pempreinte
De la bonne Noblesse , et porte dans le coeur ,
Profondément gravés en brillans caracteres
Le sceau de la vertu , celui de la valeur ;
Toûjours dans votre Race on vit , avec honneur,
Les Enfans remplacer les Peres.
et servent avec
* Mrs de Sa✶✶✶ sont d'une très-ancienne et
très- illustre Maison d'Auvergne
distinction , l'un dans le Régiment de Brissar, deux
dans Noailles , Infanterie et un autre dans Auxerois.
›
RELATION
#
SEPTEMBRE . 1736. 137
RELATION de l'Incendie arrivé à
Pontarlier.
E 31. du mois d'Août , sur les deux heures
Laprès midy , les Ouvriers qui travailloient à
recouvrir le Clocher de la Paroisse de S. Benigne
, dont le Dôme étoit revêtu de fer blanc
ayant par mégarde laissé tomber des matieres allumées
ou soudures fondues sur le toît de l'Eglise,
qui n'est que de bois, suivant l'usage du Pays,
le feu y prit à l'instant et augmenta avec tant
de rapidité , qu'avant que les Ouvriers fussent
descendus pour l'éteindre , il n'étoit déja plus
temps d'arrêter le progrès des flammes .
Le tocsin ayant été sonné , le l'euple se porta
sur le lieu pour donner le secours nécessaire ,
mais un vent violent , qui regnoit ce jour- là ,
communiquant le feu de la couverture de l'Eglise
à des maisons voisines , l'embrasement devint
bien- tôt considérable , le feu se répandit de routes
parts , et en moins de deux heures , plus de
200. maisons ne formerent plus qu'une seule et
même flamme.
Tout parut pour lors dans une confusion ef
froyable ; le Peuple ne pouvant résister à l'ar
deur du feu , ne songea plus qu'à sauver les femmes
, les enfans et quelques mauvaises hardes ;
M. de Bearnés , Gouverneur de la Ville , qui
étoit monté à cheval dès qu'il avoit vû l'Incendie
faire du progrès , donnoit ses ordres , suivi
des Officiers municipaux pour ramener les Bourgeois
effrayés au secours ; mais la flamme ,
fumée , les cendres , poussées par la violence du
vent , en ôtant la vûë et la respiration , suprimoient
tous les moyens d'y parvenir ; c'étoit
la
fair
2138 MERCURE DE FRANCE
fait de cette malheureuse Ville . si M. de Ros ,
Lieutenant a Roy ne tûr accouru avec un gros
Détachement du Château de Joux , qui s'étant
joint aux Paysans de dix ou douze Villages ,
arrivés de tous côtés , formerent une barriere
assés puissante pour s'oposer à la rapidité des
Aammes .
On commença pour lors à abatre plusieurs
Couvertures de maisons ; des Ouvriers répandus
de toutes parts , soutinrent ce travail courageusement
enfin après avoir coupé toute communication
, on parvint à sauver environ le tiers des
autres Bâtimens.
On ne peut exprimer l'horreur et les suites de
ce fatal Evenement , plus de 400. Familles qui
ont perdu leur récolte et toutes les provisions de
Phyver , sont dans une extrême misere ; les
maisons des plus riches Marchans et des meilleurs
Bourgeois , sont péries , les Eglises Paroissiales
de S Benigne , de S. Erienne , un Hôpital
assés consdérable , un Convent de Religieux Augustins
, la Chapelle de la Croix , les Clochers
avec toutes les Cloches , et plusieurs autres Edifices
publics , sont réduits en cendres , on a déja
découvert onze Corps brulés , des Ouvriers de
toute espece sont hors de service les blessures
considérables que les débris des maisons
ont occasionné , il ne se voit guére de situation
plus affreuse , ni de circonstance qui doive plus
exciter la commiseration de la Cour et la cha
xité des personnes vertueuses,
par
Les
SEPTEMBRE. 1736. 2139
LES AMUSEMENS de l'Enfance,
à Monseigneur le Dauphin , en le complimentant
sur l'heureux jour de son
auguste Naissance.
P
Rince qui méritez notre unique tendresse ,
Qu'en tous lieux les Vertus acompagnent sans
cesse >
Prince , qui dans les coeurs imprimez un respect,
Que partage l'Amour, et qui n'est point suspect,
Nous venons profiter de l'heureux avantage
De vous offrir des jeux qui concernent votre âge ;
Amusons , à l'envi , de précieux loisirs
Que vous donnez encor à de pareils plaisirs ;
Nous ne nous verrons pas long temps
à votre
suite ,
Votre ame avant le temps par la Sagesse instruite,
Sous les traits d'un Enfant cache un Héros
parfait ;
Pour le Fils de Louis un tel miracle est fait.
Le solide déja s'attire votre estíme ,
L'de des Beaux - Arts vous fixe et vous anime;
Né sur un Trône illustre , azile des Vertus ,
Sur elles vous jettez des regards assidus ;
Vous voyez dans les traits de votre auguste Mere
Des plus hautes Vertus le sacré caractere ,
Et fier , avec raison , d'être Enfant de Louis ,
yous nous montrez déja que vous êtes son Fils.
Par M. Carolet. L LET
2140 MERCURE DE FRANCE
" LETTRE de M. *** sur la Fête.
donnée à Forges .
J
E ne suis point flaté de la préférence que vous
me donnez , Monsieur , et je vous avouerai
que vous m'auriez fait un grand plaisir de vous
adresser à tout autre qu'à moi , pour avoir la
Description de la Fête que la Princesse de Carignan
a donnée à l'occasion de la Naissance du
Prince de Condé. Je ne sçais point écrire , sur
tout en stile de Relation , et je suis , qui pis est ,
le plus paresseux de tous les hommes.
Vous vous êtes trompé si vous avez crû m'animer
par l'esperance de la gloire , il n'y a pas
grand mérite à faire , même bien , un pareil Ouvrage
, d'ailleurs mon repos m'est cher , je ne
suis point avide d'éloges. Je préfere une heur
de sommeil au plus beau Panégyrique.
Sans honte j'ose avouer
Que j'aime mieux dormir la grasse matinée ;
Que de m'entendre loüer
Pendant toute la journée.
Regardez donc ce que je fais ici comme la
preuve la plus essentielle de mon amitié.
Le Jeudi au soir 9. du mois d'Août , la Princesse
de Carignan reçut la nouvelle de l'heureuse .
Naissance du Prince de Condé . Sa joye fut extrême,
on en peut juger par la tendre amitié
qui la lie avec Madame la Duchesse. Pour en
donner un témoignage public , elle résolut de
faire chanter un Te Deum , et de donner une Fê-
Re
SEPTEMBRE. 1736. 2141
te. Le jour fut indiqué au Dimanche suivant.
Elle fit sçavoir son intention à toutes les Personnes
de distinction qui étoient à Forges.
Je vous dirai, par parenthese , qu'on n'y avoit
jamais vu une Compagnie plus illustre et plus
nombreuse que celle qui y étoit cette année. Je
m'épargnerai la peine de vous nommer ceux qui
la composoient. Ce détail lasseroit ma main et
ne rendroit pas mon récit meilleur. Qu'il vous
suffise de sçavoir que la Noblesse , l'Esprit , la
Beauté et les Talens s'y trouvoient rassemblés.
Aussitôt qu'on sçut le dessein de la Princesse,
chacun voulut contribuer de son mieux à le faire
réussir. Cela n'étoit pas aisé , le temps étoit
court , mais on sçut le mettre à profit. La route
de Rouen fut tout d'un coup remplie de Couriers,
qui allerent vuider tous les Magasins de la
Ville de Taffetas et de Rubans bleus et blancs.
Le bleu est la couleur de la Princesse.
Comme on étoit à la Campagne, tout le monde
convint que le bon goût supléeroit à la magnificence
, que tous les ajustemens seroient simples
mais galans. Chaque Dame eut son ou même
ses Chevaliers , elles les tirerent au sort par une
Loterie , afin que personne n'eût droit ni de se
Aater ni de se plaindre. Comme le nombre des
Cavaliers surpassoit celui des Dames , il y eut
des Lots de trois et de deux Chevaliers pour une
seule Dame. Madame la Duchesse de C ... eut
le bonheur d'avoir le premier Lot.
Notre bon ami M. P... fut déclaré Chevalier
Général de toutes les Dames , brochant sur
le tout . On le pria de complimenter la Princesse
au nom de toute l'Assemblée. Il se chargea de
cette commission , à la priere du beau Sexe , auquel
vous sçavez qu'il ne peut rien refuser.
I ij Le
2742 MERCURE DE FRANCE
Le Vendredi et le Samedi furent employés
aux préparatifs . On y travailla avec tant de di
ligence , que tout fut prêt au jour nommé.
Le Dimanche à cinq heures du soir , toutes
les Dames , soutenues ou suivies de leurs Che
valiers , se rendirent chés la Princesse de Cari
gnan , et l'accompagnerent à l'Eglise des Capucins,
pour y entendre le Salut . L'Evêque d'Evreux
У officia , ensuite le Te Deum fut chanté en Musique
par les Musiciens que la Princesse avoit
fait venir de Rouen , auxquels se joignirent plu
sicurs Melophilettes qui se trouverent à Forges.
J'oubliois à vous dire que les Chevaliers étoient
habillés de blanc , avec des Echarpes bleues et
blanches ; les Dames leur avoient envoyé des
Cocardes pour mettre à leurs Chapeaux , des .
Noeuds de Cravattes et des Rubans pour mettre à
leurs Perruques ; en revanche , les hommes avoient
envoyé aux Dames de très- beaux Bouquets, >
En sortant de l'Eglise des Capucins , on suivit
la Princesse dans un grand Sallon qu'elle
avoit fait construire exprès. Il étoit long de 20.
pieds , sur 60. de large , couvert d'une toile or
née de feuillages avec des Emblêmes et Devises,
Ce fut là que M. P. à la tête de toutes les Dames,
harangua la Princesse. Il fut écouté avec plaisir.
Cette petite Cérémonie finie , il y eut Jeu et
Concert jusqu'à neuf heures du soir. Alors on
retourna aux Capucins pour voir tirer un Feu
d'artifice , aussi beau que le temps et le Lieu le
pouvoient permettre , après lequel on retourna
au Sallon qu'on trouva parfaitement bien illu
miné et décoré d'une Table de 60. Couverts ,
somptueusement servie. Les Dames s'assirent er
lens Chevaliers resterent debout pour les servir,
Le Soupé fini , il y cut Bal ; la Princesse de Carignam
SEPTEMBRE . 1736. 2148
tignan avoit cu soin de faire venir de Paris des
Tambourins pour animer la danse. La Fête dura
jusqu'à deux heures après minuit , et auroit été
complette sans un petit malheur qui arriva . Une
Maison du Village fut embrasée ; mais graces à
la charité et à la générosité de la Princesse et
des autres personnes de condition , ce feu même
est devenu un feu de joye pour le Proprietaire,
REQUESTE d'un Médecin aux
Parques Filandieres , & c.
O Vous, dont j'ai souvent abregé les travaux,
Parques , si vous avez quelque reconnoissance
Des soins qu'un Médecin prend pour votre repos
J'en demande en ce jour la juste récompense.
Pour l'illustre Princesse adorée en ces Lieux,
Permettez que je vous employe ;
Occupez - vous de ses jours précieux ,
Qu'ils soient filés d'or et de soye ;
Parques , filez et filez lentement ,
Je dirois éternellement ,
Mais notre vie enfin doit être terminée ,
Tel est l'Arrêt du sort , les voeux sont superflusa
A l'âge de Nestor poussez sa destinée ,
Ou pour dire encore plus ,
Pour chacune de ses Vertus ,
Parques , filez une année .
1 iij
EX
2144 MERCURE DE FRANCE
EXTRAIT d'une autre Lettre.
I vous n'avez jamais été à Forges , Monsieur,
Sje vous prendrai que ce Lieu p'est qu'un
Hameau très- peu fréquenté , hors le temps des
Eaux. Le Palais , d'Ordre assés rustique , que la
Princesse de Carignan habitoit, est à l'entrée ,près
la Paroisse , en face de la rue qui aboutit aux
Fontaines et sur une Place , dans le centre de laquelle
se trouve un Puits , qu'on trouveroit mieux
placé par tout ailleurs . C'est entre ce Puits et la
Maison de la Princesse , qu'on avoit construit
par ses ordres le Sallon de charpente quarré,
long de dix toises , sur dix - huit , dont on vous
a parlé , formé par une feuillée en Arcades de
festons de verdure , avec des Dévises et autres
ornemens champêtres. Elle étoit éclairée par
trente Lustres et grand nombre de Girandoles ,
Lampions , Terrines , &c. et si bien qu'on n'avoit
nul regret à l'absence du blond Phébus , ni
à sa clarté divine . Les Musiciens étoient placés
sur un Amphithéatre à l'un des bouts de la Salle
Sur la principale Arcade , on avoit placé un
Cartouche dans lequel on voyoit un Soleil levant
entre des Rameaux de Laurier et d'Olivier , avec
cette Légende : Il naît entre la Victoire et la Paix .
Le Dimanche 12. Août , à 5. heures du soir
toutes les Dames se rendirent chés la Princesse,
extrémement parées , et sur tout ornées de quantité
de Rubans bleus , jaunes et blancs , couleurs
choisies pour la Livrée du jour . Toutes lesDames,
comme on vous l'a dit , avoient chacune son Berger
et même plusieurs, selon le caprice du sort ; car
quoique les Dames fussent au moins cinquante,
Le nombre des Cavaliers étoit beaucoup plus.
grand.
SEPTEMBRE. 1736. 2145
grand. Ils étoient bien duëment , galamment es
copieusement parés de Rubans de la couleur fa
vorite et privilegiée .
Ces Nobles et gentils Pastoureaux et ces gra
cieuses et incomparables Pastourelles , chacun sa
Houlette en main , accompagnerent la Princesse
à l'Eglise des Capucins , en moult belle ordonnance
et en maintiens joyeux , mais décens. M.
de Rochechouart , Evêque d'Evreux , entonna le
Te Deum, que nos coeurs chanterent plus que nos
voix. On se rendit ensuite dans le même ordre
au Sallon préparé , on se rangea, chacun se plaça
, non sans quelque petit bruit , mais le profond
silence dont il fut suivi , en parut plus beau,
et le Concert qui succeda au silence , en fut plus
brillant et plus admirable.
Après le Concert on se disposa pour la Céremonie
du Feu de joye , car il n'y a point de
bonne fête sans feu et sans joye , après quoi
toute l'illustre Compagnie alla se placer sur la
Terrasse ou Allée des Capucins , pour voir le Feu
d'artifice , placé à une distance de soo . pas . Il
fut executé à merveilles et réussit très - bien ; pas
une Fuzée ne manqua, et jusqu'au moindre petit
serpenteau , tout se piqua de bien faire.
Pendant que les yeux étoient agréablement
occupés à voir le Feu d'artifice , on avoit dressé
une Table de 60. Couverts dans le Sallon , laquelle
fut servie de la maniere du monde la plus
somptueuse et la plus délicate ; toutes les Dames
s'y placerent , et leurs Bergers, qui n'avoient brin
l'air villageois , les servirent et leur rendirent
des soins galans et empressés , en Bergers pru
dens , tendres et bien apris .
Un Tambourin de Provence, se fit entendre à la
fin du repas , le son leger et animé de cet Ins
I iiij trument
2116 MERCURE DE FRANCE
trument augmenta la gayeté des esprits et la joye
dans laquelle on étoit déja , tout le monde se
leva , chaque Berger trouva bien vîte sa Bergere ,
on dansa , on balla , on trépudia en grande
liesse jusqu'à deux heures après minuit , & c.
La circonstance du feu de joye , dont on a
qualifié l'Incendie arrivé à une Chaumiere , est
vraye , le feu y prit par hazard , et elle fut consumée
en très peu de temps ; mais le Proprietaire
n'aura jamais lieu de s'en plaindre , au
contraire il benira la Naissance du Prince de
Condé , car par les liberalités de la Princesse de
Carignan , et par le moyen d'une Quête particuliere
, il a touché plus de quarante Louis d'or
de ce qui ne valoit pas vingt Pistoles.
AUTRE Extrait de Lettre écrite de Rouen:
N n'avoit pas vú aux Eaux de Forges , si
célebres en Normandie , depuis plusieurs
années , une Compagnie
aussi illustre et aussi
nombreuse
, que celle qu'on y a vûë cette ans
née. Permettez - moi de vous nommer les Personnes
qui y étoient encore lors de la Fête dont
je vais vous parler. Je le ferai , s'il vous plaît ,´
selon qu'elles se présenteront
à ma memoire , et
non selon le rang qu'elles tiennent. Je nomme
donc la Princesse de Carignan , le Prince de
Guise , la Princesse de Courtenay , le Marquis
de Ruffec , la Duchesse de Châtillon , le Marquis
de Pons , le Duc et la Duchesse de Chaulnes
, le Duc et la Duchesse de Pecquigny ,
Madame de Rohan ; Abbesse d'Origny , M. l'Evêque
d'Evreux , Madame de Quintin de Loiges,
Abbesse de S. Amand , M. d'Argenlieu
et Madame
son Epouse , Madame Herault , Epouse de
L
M
SEPTEMBRE. 1736. 2147
M. Herault , Conseiller d'Etat , Lieutenant Géneral
de Police , la Présidente de Coulmoulins , la
Marquise de Menars, le Comte et la Comtesse de
Vertus , la Dame Epouse du Lord Meinck , & c.
La Princesse de Carignan ayant apris par un
Courier l'heureuse nouvelle de la Naissance du
Prince de Condé , se proposa d'abord d'en rendre
des actions- de graces avec les solemnités
les plus convenables à son zele ; mais comme la
plupart des Personnes de distinction qui étoient
à Forges , avoient résolu de partir le Lundi suivant
, cette Princesse mit tout en usage pour que
la Fête pût être solemnisée dès le surlendemain
Dimanche ,et elle le fut effectivement avec tous l'é
clat et toute la magnificence qu'on peut souhaiter
dans un Lieu aussi retiré , et en si peu de temps.
Le Samedi au soir , la Fêre fut annoncée au
Peuple par le carillon de la Paroisse et des Capucins
. Le Dimanche au matin il y eut quantité
de Messes célebrées en ce Convent , auxquelles
plusieurs Personnes de distinction communierent.
Vous croirez sans peine que la principale Noblesse
des environs , c'est - à- dire , de la Ferté, de Gour
nay , de Neufchâtel , &c . se rendit à Forges.
La Princesse commença par distribuer la
Livrée du Prince nouveau né , aux Seigneurs et
Dames qui étoient près d'elle. Les Echarpes ,
les Cocardes , les Noeuds , tout fut répandu avec
profusion , et cependant avec ordre ; on ne vie
plus sur les Habits que blanc et bleu- celeste.
Vers les neuf heures , les Dames se rendirent
dans la grande Allée des Capucins , où étoit pré
paré le Bucher auquel on devoit mettre le feu.
Les RR. PP. Capucins allerent processionnellement
vers ce Bucher ; et l'Officiant ayant pré
senté deux flambeaux de cire blanche à la Prin-
I v Leg
2148 MERCURE DE FRANCE
cesse de Carignan , et à la Duchesse de Châtillon
, ces Dames y mirent le feu . La Duchesse
de Pecquigny et Madame Herault ayant continué
avec l'Officiant , les P. Capucins chanterent
une seconde fois le Te Deum , au bruit des
Boeres et des acclamations du Peuple , qui ne
pouvoit se lasser de répeter : Vive le Roy et les
Princes du Sang , &c.
CONTE.
Epuis sept ans que faites - vous?
Disoit Momus au Dieu de l'Hymenée.
L'Amour vous fait jouir des plaisirs les plus
doux ,
Et les Condés sont sans lignée !
L'Hymen triste , inquiet ne lui répondoit pas ;
Il sembloit occupé d'une plus grande affaire.
Quand Lucine arriva portant entre ses bras ,
Un Enfant qu'on eut pris pour le Dieu de
Cythere.
A cette vûe Hymen paroît tout transporté ;
Et dans ses yeux sa joye éclare
Il prend l'Entant ; charme de sa beauté ,
A chaque instant il l'embrasse , il le flate :
Voi , dit- il à Momus , voi cet objet charmant
J'ai passé sept ans à le faire ,
Mais un Condé n'est pas l'ouvrage d'un moment,
Eu'lui j'ai riss , mblé les graces de la Mere
Les rares qualités du Pere ;
Comnie moi l'Univers en sera satisfait..
Enfin j'ai réussi , mon ouvrage est parfait
Le temps ne fait rien à l'affaire.
SEPTEMBRE. 1736. 2149
*************'***********
MORTS , MARIAGES.
E 31. Août , François Bazin de Champigny
Prêtre,Docteur en Droit Canon
culté de Paris , Chanoine de la Sainte Chapelle
Royale du Palais à Paris , et Prieur de S. Pierre
du Mont de Marsan , Diocese d'Aire , mourut
en sa maison Canoniale dans la 78e . année de
son âge. Il avoit été ci- devant pendant longtemps
Archidiacre et Chanoine de l'Eglise Métropolitaine
de Bourdeaux , et Chancelier de
l'Université de la même Ville . Il avoit permuté
il y avoit cinq ans son Canonicat de Bourdeaux
pour un de la Sainte Chapelle de Paris avec
Î'Abbé Colbert , aujourd'hui Doyen de la Cathedrale
d'Orleans . L'Abbé de Champigny étoit
de même Famille que les Seigneurs de Besons ,
et cousin' issu de germain du feu Maréchal de
Besons . Il étoit fils de Claude Bazin , Seigneur
de Champigny , Auditeur en la Chambre des
Comptes de Paris , et d'Anne Capitain , sa seconde
temme, Il ne laisse qu'un frere Religieux
Prémontré et Prieur d'Hermiere , né du quatriéme
mariage qu'avoit contracté son pere.
Le premier St pitmbre , René Tardif, Maré-i
chal des Camps et Armées du Roy , er Chevan
Her de l'Ordre Royal et Militaire de S. Louis ,
Ci- devant Inspect ur et Directeur des Fortifications
des Places du Dauphiné , et Commandant
à Figuieres , mourut en sa Terre d'Ham.onville,
âgé de 84. ans. Il avoit servi près de 60. ans
avec valeur , s'étant trouvé à 38. Siéges ou Défenses
de Places , et à plusieurs aures expédi
tions , et ayant été employé par le feu Roy ,
I vi
"
tank
2150 MERCURE DE FRANCE
tant en Portugal , qu'en Baviere et en Espagne,
Les Flottes Angloise et Hollandoise , ayant as
siégé Cadix en 1702. il trouva moyen de se
jetter dans la Place , et cut beaucoup de part
la vigoureuse défense que l'on oposa aux Enne→
mis , qui furent obligés de se retirer. Ce fut luiqui
sauva Ostalric en Catalogne , ayant été le
seul , qui ne voulut pas signer la Capitulation
proposée par le Commandant de la Place . La
Croix de S. Louis lui fut accordée le 20 Jan-
Vier 1703 et il fut élevé au Grade de Brigadier
le 26. Octobre 1704. et à celui de Maréchal de
Camp le premier Fevrier 1719 .
Le 2. D Anne- Françoise- Geneviève de Pannart
, femme de François- Robert Cuissote , Chevalier
, Seigneur de S. Ferjeux , et de Mondrezicourt
Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , autrefois Lieutenant Colonel de Cavalerie
, et Major du Régiment de Bourgogne ,
mourut presque subitement , âgée d'environ so
ans , sans laisser d'enfans . Elle étoit file de Jac. -
ques Pannart , Ecuyer , Sieur des Espinais , d'une
ancienne Famille noble du Pays du Maine , et
Avocat au Parl ment de Paris , et de feuë Marie .
Anne Cherouvrier .
Les François Beautru , Chevalier de Nogent,
ancien Capitaine de Vaiss aux du Roy , et Chevalier
de l'Ordre de S Michel , ci-devant Commandant
des Gardes de la Marine à Brest mou-
Luc à Paris subitement d'une attaque d'apoplexie ;
il étoit âgé de 63. ans , et frere du feu Comte de
Nogent , mort le 7. Juin dernier , comme nous
l'avons annoncé dans le Mercure du même mois.
Le 7. D. Marie-Therese de Beauvau , veuve
depuis le 30. May 1734 de Pierre May deleine de
Bauveau , Marquis du Rivau , apellé le Comte.
de
SEPTEMBR E. 176. 219 *
de Beauvau , son cousin du 3. au 4 degré , Cho
valier des Ordres du Roy , Lieutenant Géneral
des Armées de S. M. Directeur Géneral de la
Cavalerie , et Gouverneur de la Ville de Douay,
mourut à Paris dans la sie. année de son âge ,
étant née le premier Janvier 1685. Nous avons
marqué la date de son mariage , et de qui elle
étoit fille à l'article d la mort de son mari ,
raporté dans le Mercure de Juin 1734. vol . 1 .
P. 1248. On y verra aussi que cette Dame ne
laisse qu'une fille , veuve du Duc de Rochechouart
, fils aîné du Duc de Mortemart.
Le 9. François Salmon , Prêtre , Docteur en
Theologie de la Faculté de Paris , de la Maison
et Société de Sorbonne ,
du 17. Octobre 1702.
et Bibliothequaire de la même Maison, mourut /
subtement à Chaillot , s'étant trouvé mal en
retournant chés lui après avoir dit sa Messe
chés les Filles de Ste Marie. Il étoit âgé d'environ
62 ans. Son corps fut aporté le lendemain
après midi en l'Eglise de Sorbonne , où il a été
enterré. Cette Maison est redevable à ses soins
et à son travail , du bon état où se trouve aujourd'hui
sa Bibliotheque.
Le 10. Claude Jacques du Noyer , Seigneur des
Touches , Maître ordinaire en la Chambre des
Compres de Paris , reçu en cette Charge le 26.
Juin 170. mourut subitement en son Château
des Touches , situé à Fontenay près de Corbeil ,
âgé d'environ 2. ans . I étoit veufdepuis le 18.
Octobre 1711. de Marie- Anne Rolland , qu'il
avoit épousée le 13 Fevrier de l'année prédedente
, et qui étoit fille de Louis Rolland , Cónseiller-
Secretaire du Roy , Maison , Couronne
de France et de ses Finances , Agent de Change,
Banque Commerce et Finances à Paris , et d'E
lizabeth le Clerc. I laisse d'elle Claude Lois
2152 MERCURE DE FRANCE
du Noyer , fils unique , né le 26. Septembre
1711. et reçu Conseiller au Parlement de Paris
le 16. Juillet 1732. Il n'est point encore marié
Son pere étoit fils de Claude du Noyer , Seigneur
des Touches , Receveur Général et Payeur des
Rentes de l'Hôtel de Ville de Paris , mort le 11
Septembre 1697. et d'Anne- Elizabeth du Mo
lin , morte le 26. Mars 1693 .
Le même jour , François - Robert Bastonneau
Seigneur Vicomte d'Azay , et de S. Michel en
Touraine , aussi Maître ordinaire en la Chambre
des Comptes de Paris , reçu en cette Charge
le 11. Août 1719. mourut à Paris dans la ro
année de son âge , étant né le premier Juin
1687. Il venoit de marier sa fille avec M. Claris,
Matre ordinaire en la Cour des Comptes
Aydes et Finances de Montpellier . Il étoit fils
de François Bastonneau , Seigneur Vicomte d'A➡¸
zay , et de S. Michel , Maître ordinaire en la
Chambre des Comptes de Paris , mort le 31
Janvier 1707. et de Catherine Troisdames.
morte en 1727 .
Le 13. Louis- Paul Boucher , Conseiller- Secre=
taire du Roy , Maison , Couronne de France , et
de ses Finances , Ancien Juge - Consul des Marchands
, et ci - devant gros Marchand Drapier ,
rue S. Honoré , au coin de la rue des Prouvai
res , où il avoit fait bâtir une grande et magnifique
Maison , mourut subitement à l'âge de 82.
ans , et veuf depuis le 30. Decembre 1725. de
Marie- Anne Legal ois , de laquelle il laisse une
nombreuse posterité .
Le 15. Pierre Armand Lambert d'Herbigny ,
Conseiller au Parlement de Paris , er Commissaire
aux Requêtes du Palais , de la Premiere
Chambre , re, u en cette Charge le 20. Avril
1734. mourut de la petite verole , dans la 25.
SEPTEMBRE . 1736. 27(3
•
année de son âge , étant né le 26. Fevrier 1712
Il venoit de traiter d'une Charge de Maître des
Requêtes , à laquelle il devoit être reçu après
Ja S. Martin. Il n'é oit point encore mane . I
laisse pour heritiers Henry Lambert d'Herbigny
, Marquis de Thibouville , ci- devant Mestre
de Camp du Kégiment de Dragons de la Reine,
la D. Briçonnet , femme du Président en la troisiéme
Chambre des Enquêtes du Parlement de
Paris , et la D. le Sens de Folleville , femme du
Procureur General de la Chambre des Comptes .
de Rouen , ses frere et soeurs , et ses aînés , tous
enfans de feu Pierre - Charles Lambert , Seigneur
d'Herbigny , Marquis de Thibouville , Conseiller
d'Etat , mort le 15. Mars 1729. et de feuë
Louise-Armande d'Estrades , petite - fille du Maréchal
de ce nom , morte le 10. Octobre 17310-
Le 26. Juiller , M. de la Gaye , Seigneur et.
Vicomte de Lanteuil , d'ancienne Noblesse , et
des mieux alliée dans la Province de Limousin
et Vicomté de Turenne , épousa à Clermont
Mile Gaschier , fille de M. Gaschier , Lieutenant
Criminel de Clermont en Auvergne , de l'une
des iliustres Familles et des plus anciennes de las
même Ville , et cousin germain de M. Gaschier,.
Maître des Comptes à Paris.
Le 8. Août , Ložis Arnaud de la Briffe , âgé
de
de 31. ans 7 mois , Maître des Requêtes ordinaire
de l'Hôtel du Roy depuis 1734. et aupara
vant Conseiller au Parlement de Dijon , où i
avoit été reçu le 14. Juillet 1727. * fils aîné de
Pierre Arnaud de la Briffe , Conseiller d'Etat ,
et Intendant de Justice , Police et Finances dans
Ja Province et Duché de Bourgogne , et de Ds.
Françoise Marguerite Brunet de Rancy , fur
marié à Bagneux , près de Paris , avec Dile Ma
2154 MERCURE DE FRANCE
delaine Thoynard , âgée de 16. à 17. ans , secon
de fille de Barthelemy Thoynard , Ecuyer , Scigneur
de Cendré , Ligny , Montzuzain , &c,
Baron du Vouldy , l'un des fermiers géneraux
du Roy , et de Dame Marie de S. Pierre .
*
ARRESTS NOTABLES.
ETTRES PATENTES en forme d'E-
1
gnan , et du Marquisat de Rocosel et dépendances,
en Duché Pairie de France , sous la dénomination
de Duché et Pairie de FLEURY. Données
à Versailles au mois de Mars 1736 .
LOUIS , par la grace de Dieu,Roy de Fran
ce et de Navarre : A tous présens et à venir
SALUT. Les grands et signalés services que
nous a rendus et continue de nous rendre notre
très - cher et bien amé Cousin André - Hercule
DE FLEURY , Cardinal de la sainte Eglise
Romaine , Ministre , Grand Aumônier de la Reine
notre très chere Épouse et Compagne , Grand-
Maître et Sur- ' ntendant des Postes de notre Royaume:
Le choix que le feu Roy notre très -honoré,
Seigneur et Bisayeul avoit fait de lui pour le
charger de notre éducation ; son attachement fi
dele et constant à notre Personne ; son zele infatigable
pour le bien de notre Etat ; les talens
superieurs et la sagesse avec lesquels il conduit
les principales et importantes affaires de notre
Royaume ; la confiance entiere que nous avons
eûe en ses avis et conseils ; l'estime singuliere et
distinguée que font de lui les principaux Souverains
de l'Europe , et dont ils s'est servi si utilement
et si glorieusement pour l'avantage de notre
Royaume , sont de justes motifs qui nous dé -
SEPTEMBRE. 255 172
terminent à surmonter son extrême désinteresse
ment et sa modestie. Nous croyons devoir don
ner un témoignage éclatant à notredit Cousin le
Cardinal D E FLEURY de notre affection et
de la satisfaction que nous avons de ses se vices,
et faire connoître à la posterité l'estime particuliere
que nous faisons de sa Personne , en accordant
à sa Famille un Titre durable d'honneur
et de distinction , et en él vant à la dignité de
Duc et Pair de France , sous la dénomination de
DUC DE FLEURY , notre amé et féal Jean-
Hercule de RoSS ET, Marquis de Rocosel , Baron
de Perignan , Gouverneur d'Aigue morte
et Chevalier de nos Ordres , Neveu de notredit
Cousin : nous nous y portons d'autant plus volontiers
que nous sommes informés que ledit
sieur de Perignan est issu d'une ancienne Noblesse
et alliée à plusieurs Maisons considerables
de notre Royaume ; qu'à l'exemple de ses Ancêtres
, il nous a fidelement servi dans les Emplois
que nous lui avons confiés ; qu'André- Her
cule de Rosset , Marquis de Fleury, son fils aîné,
quoique dans un âge peu avancé , a déja donné
des preuves de sa valeur à la tête de notre Régiment
de Dragons , dont il est Mestre de Camp;
que le sieur Chevalier de Rocosel, frere dudit sieur
de Perignan , après avoir passé par tous les grades
militaires , a mérité de nous d'être employé
dans nos Armées en qualité de Lieutenant General
; nous sommes d'ailleurs informés que ledit
sieur de Perignan possede la Baronie de Perignan
et l'Ile d'Ellec en dépendante , située dans
le Diocèse de Narbonne , Sénechaussée de Carcassonne
, mouvante en plein Fief , foy et hommage
de nous , de laquelle Baronie dépendent
plusieurs Fiefs et arriere- Fiefs ; qu'il possede pareillement
les Terres de Rocosel et de Ceilhe,
1156 MERCURE DE FRANCE
"
desquelles dépendent les Fort et Château de
Bouloc , les Fiefs et arriere- Fiefs de Montaigut,
Bournac , Cantesmeles , Pratnaussel , Douze ,
Pueck , Faulat , Lastentes , les Blandasses de Ginestons
, Salvaignac , la Blanquiere et Dlverdié,
et la Terre et Seigneurie de Die , composée des
Paroisses de Die , Valquieres , Verna sobres et
Prades ; le tout situé dans le Diocèse de Beziers,
dépendans autrefois de la Sénechaussée de Carcas
sonne, et qui en ont été depuis démembrés pour
faire partie des Sénechaussées de Beziers et Limoux.
Toutes lesdites Terres , Fiefs et Seigneu
ries , avec Haute , Moyenne et Basse Justice et
autres Droits et Devoirs Seigneuriaux en dépendans
, mouvantes et relevantes de nous à Foy et
Hommage , et par nous érigées en Marquisat
Sous la dénomination de Marquisat de Rocosel ,
en faveur dudit Jean- Hercule de ROSSET, Baron
de Perignan , par nos Lettres Patentes du mois
de Septembre 1724. registrées où befoin a été ,
lesquels Baronie de Perignan et Marquisat de
Rocofel , Terres , Fiefs , Seigneuries et Justice
en dépendans ont une étendue très - considerable .
et un revenu plus que suffisant pour pouvoir
porter le Titre de Duché Pairie : à ces
et autres grandes considérations à ce Nous mouvans
, de notre grace spéciale, pleine puissance et
autorité Royale,Nous avons par ces présentes signées
de notre main,joint, uni et incorporé , joignons
, unissons et incorporons à ladite Terre et
Baronie de Perignan et Ifle d'Ellec en dépendante,
ledit Marquisat de Rocosel , et les Terres , Fiefs
et arriere- Fiefs qui le compofent , qui sont les
Terres de Rocosel , les Fort et Château de Bou
los , les Fiefs et arriere - Fiefs de Montaigut
Bournac , Cantesmeles , Pratnaussel , Douze
Pueck , Faulat , Lastentes , les Blandasses de Gi
causes 9:
SEPTEMBRE. 1736. 2117
hestons , Salvaignac , la Blanquiere et Delverdie
et les Terres et Seigneuries de Die , Valquieres ,
Vernasobres et Prades , leurs apartenances et dépendances
situées dans la Province de Languedoc
, dans l'étendue du Ressort de notre Parlement
de Toulouse , apartenantes audit Jean- Her- .
cule de Ross T, Marquis de Rocosel, Baron de
Perignan ; de laquelle Baronie de Perignan ainsi
accrue et augmentée au moyen des jonction ,
union et incorporation des Terres susdites
Nous avons de notre même grace et autorité
que dessus , changé et commué , changeons et
commuons le nom de PERIGNAN en celui de
FLEURY, et icelle créé, érigé , élevé et décoré , et
par cesdites Présentes créons , érigeons , élevons
et décorons en Titre , Nom , Dignité et Prééminence
de Duché Pairie de France ; Voulons
et Nous plait lesdites Baronie , Terres et Seigneuries
y réunies , être dorénavant apellées et
dites DUCHE' DE FLEURY ET PAIRIE DE FRANCE
; pour par ledit Jean-Hercule de ROSSET de
ROCOSEL , Baron de Perignan , ses Enfans et
descendans mâles en ligne directe nés et à naître
en loyal mariage , jouir à perpétuité comme
Seigneurs Propriétaires dudit Duché et Pairie , du
Nom, Titre, Qualité et Dignité de Pair de France,
aux Honneurs , Autorité, Rang, Séance , Priviléges,
Prérogatives, Prééminences, Franchises, Libertés
et autres Droits qui apartiennent à ladite
qualité et dignité, et dont tous les autres Ducs et
Pairs de France ont joui ou du jouir de tout tems
et ancienneté , et jouissent encore à présent ,
tant en Justice et Jurisdiction , Séance en notre
Cour de Parlement à Paris et autres nos Cours
avec voix délibérative, qu'en tous autres Endroits
quelconques , soit en Assemblée de Noblesse
fait de guerre , qu'autres lieux , et Acte de séance
2158 MERCURE DE FRANCE
1
d'honneur et de Rang : Voulons que ceux de
ses enfans & descendans mâles en loyal mariage
qui se trouveront engagés dans les Ordres
Sacrés , ne puissent succeder audit Duche et Pai
rie , qui apartiendra à celui qui les suivra par
ordre de primogéniture dans chaque Ligne et
dans chaque Branche : Voulons cependant , que,
si le seul et dernier descendant mâle dudit Jean-
Hercule de ROSSET étoit engagé dans les Ordres
Sa rés , il puisse succeder audit Duché et Pairiež
, Voulons aussi et Nous plaît que toutes les
Causes Civiles et Criminelles , mixtes et réelles
qui concerneront , tant ledit Jean- Hercule de
ROSSET , ses Enfans et Descendans mâles , Successeurs
audit Duché et Pairie , que les Droits
dudit Duché et Pairie soient traités et jugés en
notre Cour de Parlement à Paris en premiere
inftance , et que les Causes et Procès d'entre les
Jufticiables et Vassaux dudit Duché et Pairie res
sortissent nuement par appel des Juges dudit
Duché en notre Cour de Parlement de Toulouse
, & à cet effet avons distrait et exempté
ledit Duché et Pairie , ses apartenances et dépen
dances , et par ces Présentes les distraïons et
exemptons du Ressort de tous autres juges et
Jurisdictions où les Apellations des Officiers
desdites Terres et Seigneuries avoient coutume
de ressortir , sans préjudice néanmoins des Cas
Royaux , dont la connoissance demeurera à nos
Juges qui avoient coûtume d'en connoître , le
tout à la charge d'indemniser nos Officiers et autres
qu'il apartiendra . Voulons que ledit Jean-
Hercule de ROSSET et ses Descendans mâles tiennent
toujours ledit Duché et Pairie de Nous
nuement et en plein Fief à cause de notre Cou
ronne , et releve de notre Tour du Louvre
sous une seule Foy et Hommage , dont il Nous
SEPTEMBRE . 1736. 2759'
fera le serment de fidelité en la maniere accou.
tumée : Voulons pareillement que tous les Vassaux
dudut Jean Hercule de Rosser le recon→
noissent comme DUC DE FLEURY ET PAIR
DF FRANCE , et lui rendent les devoirs auxquels
ils sont tenus en ladite qualité , sans néanmoins
que les devoirs desdits Vassaux soi . nt augmen
tés en aucune maniere , avec faculté audit Jean-
Hercule de ROSSET et ses Successeurs audit Duché
, de pouvoir établir un Siége du Duché
Pairie , créer er instituer tous les Officiers nécessaires
, tant dans le Siége principal dudit Duché
et Pairie que Membres en dépendans , pour
le bien et commodité des Justiciables dudit Duché
et Pirie sans augmentation de Ressort ,
sans néanmoins qu'en conséquence de la présente
Erection en Duché et Pairie , ladite Baronie
de Perignan et l'Isle d'Ellec et ledit Marquisat
de Rocosel et Terres en dépendantes puissent
, au défaut d'Enfans mâles et Descendans
mâles dudit Jean- Hercule de RoSSET , être par
Nous ou par les Rois nos Successeurs réunis à
la Couronne , en conséquence des Edits , Décla
rations et Ordonnances des années 1566. 1579.
1582. et 1587. et tous autres faits sur l'Erection
des Terres de Dignité et Duchés Pairies, auxquels
et aux derogatoires des derogatoires y contenus ,
Nous avons dérogé et dérogeons par ces Présentes
, en faveur dudit Jean- Hercule de Ros-
SET et de ses Successeurs , à la charge toutefois
qu'au défaut d'Enfans mâles et Descendans mâles
dudit Jean-Hercule de RoSSET en ligne directe
et loyal Mariage , le Titre de Duché er
Pairie sera éteint , et ladite Baronie de Perignan
et les autres Terres y réunies pour composer le
dit Duché et Pairie , retourneront en leur premiere
nature , titre et qualité. Si donnons ca
2160 MERCURE DE FRANCE
mandement à nos amés feaux Conseillers , les
Gens tenans notre Cour de Parlement et Chambre
des Comptes à Paris , et à tous autres nos
Officiers et Justiciers qu'il apartiendra , chacun
en droit soy , que ces Présentes nos Lettres d'Erection
de Duché et Pairie de Fleury , ils fassent
lire , publier et enregistrer , et du contenu en
icelles jouir et user ledit Jean - Hercule de Ros-
SET , ses Enfans mâles et Descendans mâles en
loyal Mariage , Successeurs audit Duché et Pairie
, pleinement , paisiblement et perpetuellement
, cessant et faisant cesser tous troubles et
empêchemens , nonobstant toutes choses à ce
contraires , auxquelles nous avons dérogé et dérogeons
par ces présentes ; Car tel est notre plaisir
; et afin que ce soit chose ferme et stable à
toûjours , Nous avons fait mettre notre scel à
cesdites Présentes . Donné à Versailles au mois
de Mars , l'an de grace mil sept cent trente-six
et de notre Regne le vingt - uniéme . Signé ,
LOUIS , Et plus bas , Par le Roy , PHELYPEAUX.
Visa , CHAUVELIN , et scellé du grand
sceau de cire verte en lacs de soye rouge et verte .
Registrées en Parlement et en la Chambre des
Comptes , &c.
Et en conséquence desdites Lettres , ledit sieur
Duc de Fleury a été reçû en la qualité et dignité
de Duc et Pair de France , fait le serment accoutumé,
et juré fidelité au Roy , suivant l'Arrêt de ce
jour. A Paris en Parlement le onze May mil sept
cent trente - six. Signé , YSABEAU.
Et au dos d'un Duplicata desdites Lettres adressées
au Parlement de Toulouse , est écrit :
>
Les Présentes Lettres Patentes ont été registrées
ès Registres de la Cour du Parlement de Toulouse
en vertu de son Arrêt du cinquième Avril milsepa
sent trente-six. Signé , MUZARD .
TABLE.
P
IECES FUGITIVES . Elegie , 1949
Lettre de M. *** sur la Vie de S. Louis, 1953
Ode tirée du P'seaume II . Quare fremuerunt
Gentes , c.
1958
Dissertation sur l'origine des Peuples du Pays de
Caux ,
Orythie , Cantate ,
1961
1978
ye Lettre de M. D. L. R. sur quelques Sujets de
1981
Litterature ,
Imitation de l'Ode XXVIIe du troisième Livre
d'Horace , & c. 2001
Lettre sur une Antiquité Celtique , et Figure
2005 gravée ,
La Politique , Ode qui a remporté le Prix des
Jeux Floraux , 2017
Lettre sur une nouvelle Manufacture d'Acier , 2022
Enigme , Logogryphes , &c . 2032
& c.
Le Dissipateur , Comédie ,
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX - ARTS ,
Principes generaux et raisonnés de la Gram-
2037
2039
maire , & c.
2040
Observations sur la Comédie et sur le Génie de
Moliere , 2045
Description , &c. de la Chine , &c. 2055
Réthima , ou la belle Georgienne , & c. 2070
Livre des Pays Etrangers nouvellement arrivés
à Paris , 2074
Le Corps du Droit Canonique nouvellement imprimé
, &c .
2076
Prix de l'Académie des Jeux Floraux , & c . 2077
Académie de Soissons , &c . 2078
Académie de Bordeaux , & c. 2079
Panégyrique de S. Louis , & c. 2080
Vers à S. E. le Cardinal de Fleury ; 2084
Armorial géneral de France,Registre public, 208
Morts de Personnes Illustres , &c, 2087
Prix de Peinture , ibid.
Estampes nouvelles , ibid.
Pendules à Equation , &c. 2089
Chanson notée , 209 I
Spectacles , Maurice , Tragédie , 2092
Balet de Minerve , 2093
Les Romans , Balet Héroïque , &c. 2099
Lettre sur le même Balet , 2109
Fanfare , Parodie , 2110
Bouquet à la Dile Sallé , 2111
Les Mascarades Amoureuses, Comédie, Extrait,
2112
Nouvelles Etrangeres , d'Afrique et Russie, 2117
De Pologne , Allemagne et Italie ,
D'Espagne et Pays- Bas ,
Stances ,
2121
2124
2125
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. Cérémonie
faite à S.Denis, Service solemnel , 2127
Sortie des Troupes Prançoises d'Italie , & c.2134
Vers à M. de Sa ***
Incendie arrivée à Pontarlier
Amusewens de l'Enfance de M.le Dauphin, 2139
- Fête donnée à Forges ,
Conte
Morts , Mariages ,
Arrêts Notables , &c.
P
2135
2137
2140
2148
2149
2154
Errata d'Aû .
Age 1778. ligne 4. ainsi , ôtez ce mot.
P. 1780. 1. 3. veut lisez peuvent.
Fantes à corriger dans ce Livre.
Page 2064. ligne 5. Fougere , lisez , Porcelaine.
La Figure gravée doit regarder la page
La Chanson notée , la page
2006
2091
MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIE AU RO r.
OCTOBRE 1736.
QURICOLLIGIT
SPARCIT
A PARIS ,
JR
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques.
Chez La veuve PISSOT , Quay de Conty ;
à la defcente du Pont Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XXXVI.
Avec Aprobation & Privilege du Roy.
AVIS.
L
'ADRESSE generale eft à
Monfieur MOREAU , Commis au
Mercure vis - à - vis la Comedie Fran-
›
çoife , à Paris. Ceux qui pour leur commodité
voudront remettre leurs Paquets cachetez
aux Libraires qui vendent le Mercure,
à Paris , peuventfe fervir de cette voye
pour les faire tenir.
On prie très-inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous
le déplaifir de les rebuter , & à ceux qui
les envoyent , celui , non-feulement de ne
? pas voir paroître leurs Ouvrages , mais
même de les perdre , s'ils n'en ont pas gardė
de copie
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premiere
main , & plus prompiement , n'aurons
qu'à donner leurs adreffes à M. Moreau ,
qui aura foin de faire leurs Paquets fans
perte de temps , & de les faire porter fur
Pheure à la Pofte , on aux Meffageries qu'on
lui indiquera .
PRIX XXX . SOLS.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DEDIE
AU
ROT.
OCTOBRE. 1736 .
PIECES
FUGITIVES ,
en Vers et en Prose.
LA PETITE VERO LE.
OD E.
Par M. Pesselier , de la Ferté sous Jouars.
U va le Fils de Cytherée ?
Ses beaux yeux sont baignés de
pleurs :
Que vois-je ? Sa Mere éplorée
M'offre d'aussi vives douleurs :
Les Ris , les Plaisirs et les Graces
A ij S'em2162
MERCURE DE FRANCE
S'empressent à suivre les traces
De leur Monarque désolé ;
Ils en partagent les allarmes ;
Quelle est la source de leurs larmes,
Tout Cithere est- il exilé ?
Echapé du commun nauffrage ,
Sauvé du trouble general ,
Un jeune Amour de cet orage
M'annonce le sujet fatal :
C'est fait , dit - il , de notre Empire ,
Le regne de mon Frere expire ,
Tous ses Etats sont ravagés
Ou s'il en est de foibles restes ,
Dans la plus affreuse des pestes
Ils seront bien- tôt engagés.
Jaloux de l'éclatante gloire
D'un Dieu qui te paroît Enfant ,'
Par la vengeance la plus noire ?
Crois - tu devenir triomphant ,
Pluton pour nous faire la guerre ;
Tu portes par toute la Terre
La mort et la difformité ;
Goûte une douceur infernale ,
Le poison que ta bouche exhale ,
A fait éclipser la beauté,
1
Fléau
OCTOBRE. 1736. 2163
Fléau d'une moisson fertile ,
Un vent brulant , un feu Grégeois
La desseche et rend inutile !
L'attente du bon Villageois
Malheur à la plus belle Plaine ,
Qui de cette brûlante haleine ,
Keçoit le souffle dangereux ;
La moisson la plus aparente
De cette haleine dévorante
Porte les effets figoureux.
諾
Tel ; et bien plus terrible encore
Par un poison qui fait horreur ,
Sur ceux que la beauté décore ,
Pluton exerce sa fureur
Fureur d'autant plus redoutable
Que son pouvoir inévitable
Ne peut jamais être bravé ;
Et que pour assouvir sa rage ;
Il veut que sur ceux qu'il outrage ,
Son courroux demeure gravé.
L'éclat qui pare un beau visage
Et qui rend les Amours vainqueurs ;
Ces traits qu'ils mettent en usage
Contre les insensibles coeurs ,
A iij CA
2164 MERCURE DE FRANCE
Ce teint enchanteur où la Rose
Semble être fraîchement éclose¸
Pour se mêler avec les Lys ;
Que dirai- je enfin ? tous ces charmes ,
De l'Amour redoutables armes ,
Dans l'horreur sont ensevelis .
*
Un venin affreux s'en empare ,
Venin exhalé des Enfers ,
Quelle douleur il vous prépare ;
Mortels , qui chérissés nos fers !
Et toi Pallas , fiere Déesse ,
Contre le Dieu de la tendrese ,
Fertile en insolens propos ;
Du Monde entier fais ta Patrie ;
Triomphe , la beauté flétrie ,
Va laisser les coeurs en repos.
܀
Hélas ! une Lepre importune
Dérobe à nos yeux tant d'atraits
Pour accroître notre infortune
La fievre éguise tous ses traits .
Elle bouillonne dans nos veines ;
Nos esperances seroient vaines ,
Pluton se rend victorieux :
;
Ah! nous frapent plutôt les Parques ,
Que
OCTOBRE. 1736. 2169
Que de porter les tristes marques
D'un traitement injurieux.
*
Beau Sexe , apui de mon Empire ,
Des deux Sexes le plus charmant ,
Le malheur dont mon coeur soupire
Est pour vous un double tourment ;
Ah ! quand une Mere jalouse ,
Dit Cupidon , de mon Epouse
Dirigea les pas chés Pluton ,
L'injure , il est vrai , fut mortelle ;
Mais après tout égaloit - elle
Celle que vous fait Alecton ?
*
Voyez cette jeune Bergere
Que Tircis ne reconnoît pas ;
C'est Iris , qui sur la fougere
Faisoit admirer ses apas ;
De son sort , hélas ! trop certaine
Dans le cristal d'une Fontaine
Elle veut encore en juger ;
Alors sa tristesse redouble ,
Et dans sa colere elle trouble
L'Onde qui semble l'outrager.
*
Encore si dans sa furie
La Mégere qui nous poursuit
A iiij
Arrêtoir
2166 MERCURE DE FRANCE
Arrêtoit à la Bergerie ,
La contagion qui nous suit ,
Mais sa fureur n'est point complette
Que sur le Sceptre et la Houlette
Elle n'étende ses forfaits ;
Elle va jusqu'à la Couronne ,
Sans que l'éclat qui l'environne
En interrompe les effets .
Soudain une langueur mortelle
S'étoit emparé de mes sens ;
Quelle voix au jour me rapelle ,
Par de moins lugebres accens ?
D'anun songe est- ce la douce yvresse ?
Qu'entens- je ? Des Chants d'allegresse
Ont été portés jusquà moi ,
> Ami d'un illustre Monarque
Le Ciel l'a sauvé de la Parque ,
La France a recouvré son Roy.
Ainsi donc , ô Roy des ténebres ,
On trompe tes cruels desseins ;
Puissions- nous à tes mains funebres ,
Faire souvent de tels larcins !
* Réjouissances faites pour la convalescence de
Louis XV. après que ce grand Prince eut eû la
petite Verole
Tu
OCTOBRE . 1736. 216%
Tu rougis de notre victoire ,
En connois- tu toute la gloire
De LOUIS voi l'auguste front ;
Il n'a rien perdu de ses graces ,
Et n'offre même les traces
pas
D'un vain et témeraire affront.
粥
Barbare , que ta fureur cessé ,
Ou si tu nous poursuis toujours ;
D'une aimable et jeune Princesse
Daigne au moins épargner les jours;'
Voi de quelle auguste Famille
Le caractere en elle brille :
Eh ! quoi ? nos voeux sont superflus ,
Le coup tombe , et sur quelle tête ?
Dieux ! quelle affreuse image ! ... arrête ,
Muse , Beaujolois ne vit plus.
器
Est-ce en vain que dans Epidaure ,
L'Encens fume sur tes Autels ?
Est-ce vainement qu'on adore
Ton Art secourable aux Mortels ?
Que dira-t'on , grand Esculape ,
Si ce Poison fatal échape
Elisabeth-Philipine d'Orleans de Beaujolois ,
morte de la petite Verole en 1735.
A V
A
2168 MERCURE DE FRANCE
A ton bras qui veille sur nous ?
Ce nouveau Pithon à la Terre
Déclare une funeste guerre ,
Et ne tombe point sous tes coups !
N
*
Qu'un autre Peuple avec audace ,
Par un attentat odieux ,
Sur ceux que ce poison menace ,
Prévienne les decrets des Dieux s
En tout temps , dans le malheur même ,
Réverons un pouvoir suprême
Qui commande aux foibles Humains ;
Les Dieux nous font ce que nous sommes
La perte , le salut des hommes ,
Doit être l'oeuvre de leurs mains.
* Les Anglois qui font l'insertion de la petite
Verole.
į į į į į į į į į ṛ į ! !
SUITE des Mémoires pour servir à l'His
toire des Comédiens les plus renommés .
H
UGUES GUERU , dit Flechelle ,
ou Gautier - Garguille . Il portoit ce
dernier nom dans la Farce. Mort à Paris ,
âgé de 60. ans , et enterré à S. Sauveur ,
après
OCTOBRE. 1736. 2169
après avoir joué la Comédie plus de
ans de suite.
40.
il contrefaisoit
, Quoique Normand
admirablement
bien le Gascon , par l'accent
, le geste et les manieres. Il étoit
extrémement
souple , et toutes les parties
de son corps lui obéïssoient de sorte
qu'on l'auroit pris pour une vraie Marionnette.
Il étoit très - maigre , les jambes
longues , droites , menuës , et avec
cela un très- gros visage , qu'il couvroit
ordinairement
d'un masque avec une
barbe pointuë. Il portoit sur sa tête une
calote noire et platte , et à ses pieds des
escarpins noirs ; les manches de son
pourpoint étoient de frise rouge , et
le pourpoint et les chausses de frise
noire.
Il représentoit toûjours un Vieillard
de Farce , et dans ce plaisant équipage
personne ne pouvoit s'empêcher de rire.
Il n'y avoit rien dans sa parole , dans sa
démarche , ni dans son action qui ne fût
très - ridicule ; et toute sa personne ainsi
fagotée , sembloit être faite exprès pour
un vrai Farceur ; enfin tout faisoit rire
en lui . Aussi jamais homme de sa profession
n'a été plus naïf et plus naturel.
Mais s'il ravissoit quand Turlupin et
A vj
Gros
1170 MERCURE DE FRANCE
Gros Guilleaume le secondoient , lorsqu'il
venoit à chanter seul , quoique la
Chanson et l'Air fussent fort mauvais
pour l'ordinaire , c'étoit encore toute autre
chose : il se surpassoit lui -même. Sa
posture , ses gestes , ses accens , ses tons;
tout étoit si burlesque et si plaisant , que
bien des gens n'alloient à l'Hôtel de
Bourgogne que pour l'entendre ; ensorte
que la Chanson de Gautier Garguille
avoit passé en proverbe.
Cet homme si ridicule dans la Farce ;
ne laissoit pas pourtant de jouer des Personnages
de Roy dans les Piéces sérieuses
avec aplaudissement. Quand il étoit
masqué , et qu'il avoit une robbe pour
couvrir la défectuosité de ses jambes et
de sa taille , c'étoit un homme à remplir
quelque rôle que ce fût. Hors delà , à
son visage , à sa parole , à sa démarche ,
à son habit et à tout le reste , on l'eût
pris pour un franc Manant.
Dans le particulier , avec ses amis , il
rioit comme eux , et étoit d'un entretien
fort agréable et fort amusant . Sa veuve
étoit fille de Tabarin , à laquelle il laissa
quelque bien , avec lequel elle se retira
en Normandie , où un Gentilhomme en
devint amoureux et l'épousa .
On peut juger par un petit in - 12 . imprimé
OCTOBRE. 1736. 2871-
*
.
primé à Rouen chés Denis Ferrand en
1632. que Gautier Garguille étoit le
nom d'un Acteur Comique , qui depuis
est resté au Theatre et qui a passé à
tous ceux qui ont représenté de ces sortes
de Personnages facétieux . Son habit ,
selon une Estampe du même Livre gra
vée en bois , étoit très simple , portant
des pantoufles au lieu de souliers , et un
bâton à sa main ; une espece de bonnet
fourré et plat sur la tête , sans cravate ,
ni col de chemise qui parût , une camisolle
qui descendoit jusqu'à mi- cuisse , la
culote étroite qui venoit se joindre aux
bas , au dessus du genouil , une ceinture
de laquelle pendoit une gibeciere , et un
gros poignard , qui paroissoit être de bois,
passé dans la même ceinture. Le corps
de l'habit étoit noir , les manches rouges
, les boutons et les boutonnieres ,
rouges sur le noir , et noires sur le rouge.
,
Ce Personnage , autant qu'on en peut
juger , ne récitoit que des balivernes
des puerilités et des inepties pour réjouir
le bas Peuple , comme les seuls titres des
Harangues et Lamentations contenues
dans le Livre dont on vient de parler
le font voir. La premiere est intitulée :
* Regrets facetieux et plaisantes Harangues dis
SrThomassin, dédié au Sieur Gautier- Garguille.
Harangue
2172 MERCURE DE FRANCE
>
Harangue de M. Pusseau sur la mort
d'un Porc de haute graisse , qu'il avoit
nourri et élevé ført tendrement . De M. Ciboule
, sur la mort de son Asne , nommé
Travaillin De Madame Fleur , sur la
mort de son Chat , nommé Mitoüars &c.
Ces Harangues sont terminées par ces
mots Latins : Difficile est Sayram non
scribere.
,
On ne trouve rien qui vaille la peine
d'être raporté , dans le Recueil des Chan-,
sons joviales et comiques , qu'on trouve
dans le même Livre. Il y en a une cependant
dont le refrein paroît susceptible
de plusieurs gentillesses ; en voici
quelques couplers.
·
Toutes les nuits ma mignarde
Dit : Mon ami dormez - vous ?
Puis d'une main fretillarde
Me chatouille les genoux.
La , la , la , la , la , n'en riez point tant ;
Vous en feriez bien autant .
Toutes les nuits ma Finette
Feint de rêver parlant haut ,
Et branle tant la couchette ,
Qu'elle m'éveille en sursaut. La , la, la, &c .
Nous suprimons les autres couplets
comme
OCTOBRE. 1736. 2173
comme trop libres , et nous ne raportons
ceux - ci , que pour faire voir de
quoi les Piéces de Theatre de ce temps- là
étoient ornées .
gues ,
Ce Livre est terminé par sept Prolo
de la composition , sans doute , de
Gautier- Garguille , et qu'il récitoit vrai,
semblablement lui- même . Pour donner
une idée de ces sortes de Piéces , nous en
décrirons quelques traits.
» Si tôt que les Postillons d'Eole favo-
>>risent le Monarque de Balivernes , ils
» convoquent une Armée navale pour
»assiéger la Montagne sourcilleuse des
» Alpes à coups de pierres , et lui faire
» prendre une médecine de rhubarbe ,
» pour vomir les trésors qui sont enclos
» dans son estomach , & c.
20
19
Quelqu'un m'avoit reproché ces jours ·
passés que je n'étois pas assés mêlé en
» mes discours , tellement que j'ai fait un
>> bouquet de mes menuës pensées , et
» de la diversité d'icelles , pour attacher
" au bonnet du plus severe censeur de la
>> Troupe , afin qu'il confronte au jardin
>> des inventions , pour voir s'il y trouvera
des fleurs plus agréables , &c.
» Je dois vous aprendre que la Ville
>> de Londres est en Angleterre , qu'il
»vient de fort bons coûteaux de Châ-
>> telleraut
2174 MERCURE DE FRANCE
>
» telleraut , et bien peu de finance de la
n bourse des avaricieux , du nombre des-
» quels votre vertu est exceptée Une
» chose que je dois vous dire , c'est de ne
pas pencher tellement l'oreille à la
»symphonie de ce passe -temps que
» quelques Opérateurs manuels ne coo-
» perent avec le galimatias , et ne s'en
» servent comme d'une musique ou d'une
» voix Acheloïse , plûtôt pour le ravisse-
>>ment er prise formelle de vos bourses
" que pour l'aplaudissement de vos oreil
>> les , & c .
»
» Le champ de mes inventions étant sl
» sterile , que s'il n'est arrosé des douces
» liqueurs de votre bienveillance , il est
difficile qu'il puisse produire des
» fleurs dignes de vous être offertes : Phi-
>>lipot viendra incontinent , qui se pro-
»met sous l'assurance de votre suplé-
» ment , de vous faire rire et pleurer tout
»> ensemble , afin que la modération de
» l'un , tempere la violence de l'autre.
1
» Comment , me contaminer de la
» sorte Ha ! je vous jure par toutes les
» Decretales et Codes que je m'en venge-
» rai. Oü , Mrs. , certains Podagres ,
comme dit Menotus en ses Sermons ,
» soufflé à tire - larigot , m'ont par
bravade fait improvistement sortir de
mon
OCTOBRE. 1736. 2175
» mon Cabinet , pour apointer un diffe-
» rend de bonne maison , sans me don-
» ner le temps de mettre une dose d'élo-
» quence dans ma gibeciere , & c.
»Puisque la fin de notre vocation net
» tend à autre chose qu'à représenter les
» actions humaines , et que notre Theatre
est comme un abregé de ce grand
»Monde , j'ai pensé que vous m'hono-
»reriez d'une favorable Audience , si en
» peu de mots je vous en disois mon avis.
» Sans donc déguiser le sujet , je soutien-
» drai le mensonge être fort utile et né-
>> cessaire à l'homme ; et qu'une des gran-
›
des vertus qui rend aujourd'hui recom-
» mandable , est de sçavoir mentir par-
» faitement. Mais , dira ici quelque Car-
> releur de sabots , ou quelque Savetier à
» courte alene , vous vous tirez du pair ,
» M. le Comédien ; et cependant le plus
» souvent vous renvoyez les gen's chés
» eux , aussi peu satisfaits de vos Specta-
>> cles , que si en un festin on les avoit
» traités en taille douce , & c.
>
»Messieurs et Dames , je desirerois ,
>> souhaiterois , voudrois , demanderois et
» requererois , desirativement souhai-
» tativement , volontativement , deman-
» tativement et requisitativement , avec
>> mes desiratoires , souhaitatoires , & c.
» vous
2176 MERCURE DE FRANCE
vous remercier de votre honne assistance
et audience , en une petite Farce
» réjouie et gaillarde , que nous vous
>> allons représenter ; avant laquelle je
>> veux faire une grande , petite , large ,
» étroite et spacieuse remontrance , qui
>> vous fera rire , & c.
Nous croirions abuser de la patience
du Lecteur , si nous donnions plus d'étendue
aux Colibets , Sarcasmes et Trivialités
de Gautier Garguille ; ce que
nous venons d'en raporter , suffic pour
donner une idée de ce Farceur , et pour
faire comprendre ce que c'étoit que la
Comédie en France dans ces tems là.
Son portrait est gravé par Rousselet ;
d'après Gregoire Huret , avec six vers au
bas ; sa Ceinture est chargée d'une Gibeciere
et d'une Ecritoire , sans coûteau . Il
a un masque avec moustache sans barbe ,
et les cheveux plats et courts , arrondis
autour de la tête.
KOBERT GUERIN , dit La Fleur , ou
Gros Guilleaume , mort à Paris fort âgé ,
et enterré à S. Sauveur , après avoir joüć
la Comédie pendant plus de so . ans.
Après avoir été longtemps Boulanger ,
il devint Farceur à l'Hôtel de Bourgogne,
et prit le nom de La Fleur. En
changeant de condition il ne changea
point
OCTOBRE , 1736. 2177
point de moeurs, ce fut toûjours un bon
gros yvrogne , une ame basse et rampante.
Son entretien étoit grossier ; et
pour être de belle humeur , il falloit qu'il
grenouillât et qu'il bût chopine avec son
compere le Savetier dans quelque Taverne.
Il n'aima jamais qu'en lieu bas
et se maria en vieux pecheur sur la fin
de ses jours , à une fille assés belle , mais
déja âgée. Voilà ses vices ; venons à ses
autres qualités.
,
Il étoit si gros et si ventru , que les
Satyriques de son tems disoient , qu'il
marchoit long- tems après son ventre.
Cette incommodité cependant qui auroit
nui à un autre , étoit ce qui lui servoit
le plus à faire rire. Jamais il ne paroissoit
sur le Théatre qu'il ne fut garroté
de deux ceintures , l'une au - dessous
du nombril , et l'autre près des mamelles
, ce qui faisoit un effet si bizare , qu'on
l'eût volontiers pris pour un tonneau ,
dont les ceintures ne ressembloient pas
mal aux cerceaux .
mais
Il ne portoit point de masque ,
il se couvroit le visage de farine , et menageoit
cette farine de sorte , qu'en remuant
un peu les levres , il blanchissoit
tout d'un coup ceux à qui il parloit.
Ce qu'il y avoit de plus surprenant en
lui
2178 MERCURE DE FRANCÉ
lui , c'est que quelquefois sur le point
d'entrer au Théatre , avec sa belle humeur
ordinaire , la gravelle et la pierre
dont il étoit souvent tourmenté , le venoient
attaquer si cruellement qu'il en
pleuroit de douleur. Cependant il se
faisoit violence , joüoit son rôle malgré
de si grands maux , et la contenance
triste , et les yeux baignés de larmes ,
divertissoit autant que s'il n'eût point
senti de mal. Avec une si grande incommodité
, il vêcut jusqu'à près de So ans
sans être taillé. Il ne laissa qu'une fille
qui suivit la même profession de son
pere , et qui épousa La Thuillerie , un
des meilleurs Comediens de l'Hôtel de
Bourgogne. Son Portrait est gravé par
Rousselet , d'après Greg. Huret.
BERTRAND HAUDRIN , dit Saint
Jacques , ou Guillot Gorju , mort à Paris
en 1648. âgé d'environ so ans.
Ce Comedien suivit de près les excellens
hommes dont on vient de parler ,
et quand il descendit du Théatre , la
Farce en descendit avec lui. Il étoit de
bonne famille ses parens le firent d'abord
étudier en Médecine ; mais abandonnant
cette étude pour voyager , il
s'érigea bientôt en Boufon et en Charlatan
; aussi avoit- il tant de pente pour
CC
OCTOBRE: 1738. 2179
ce métier, qu'en peu de tems il se rendit
capable de remplir la place de Gautier
Garguille , à l'Hôtel de Bourgogne , où
les Comediens l'attirerent. On dit qu'il
avoit été quelque tems chés un Apoticaire
à Montpellier , mais que la seringue
qu'on lui faisoit porter en ville le
rebuta , de sorte qu'il aima mieux être
Comedien.
Son personnage ordinaire étoit de contrefaire
les Médecins ridicules , qu'il représentoit
si bien , que les Médecins
eux mêmes ne pouvoient s'empêcher de
rire , non plus que ses parens proches ,
de la même profession , quoiqu'au desespoir
de lui voir faire un métier qui les
deshonoroit.
Il avoit une si excellente mémoire ?
que tantôt il nommoit une infinité de
simples très-distinctement , quoiqu'avec
grande volubilité ; tantôt les drogues
des Apoticaires ; d'autres fois tous les
ferremens des Chirurgiens , ou les outils ~
des Artisans dont il étoit question , et
avec une telle vîteffe , que l'esprit avoit
peine à le suivre .
Après avoir été environ huit ans Farceur
, il quitta le Théatre , et se fit Médecin
à Melun ; mais s'ennuyant - là d'une
vie oisive et langoureuse , il tomba dans
une
2180 MERCURE DE FRANCE
une telle mélancolie , qu'il fut obligé
de revenir à Paris , où il mourut peu de
tems après.
C'étoit un grand homme noir , fort
laid , les yeux enfoncés , avec un grand
nés ; il jooit toûjours avec un masque.
Son Portrait est aussi gravé par Rousselet
d'après Greg. Huret.
JULIEN DE L'EPY, autrement dit Jodelet,
frere cadet de l'Epy , Acteur comique ,
qui joüot les Rôles de Jodelet , ancien ca
ractere personnages comiques , comme de
Valet , d'Intrigant , & c . c'est le premier
qui a joué le Rôle de Dum Japhet d'Armenie
, dans la Piece de Scarron , et qui
a joué d'original tous les Rôles de Valets
, dans les Pieces de cet Auteur , qu'il
faisoit exprès pour lui : et dans les deux
premieres Pieces de Scarron , ayant joüé
les deux kôles de Jodelet souffleté , et
de Jodelet Maître et Valet , le nom lui
est resté. Il joüoit ces Rôles avec une
grande barbe en moustache peinte en
noir , et le reste du visage fariné.
Il étoit très - excellent Comedien , avec
des traits si marqués et si comiques ,
qu'il n'avoit qu'à se montrer pour exciter
des éclats de rire , qui s'augmentoient
encore par la surprise qu'il témoignoit
de voir rire les autres . Cet Acteur nous
prouve
1
OCTOBRE. 1736. 218
prouve ce qu'on a déja remarqué plus
d'une fois , au sujet de quelques Comediens
qui ont paru sur le Théatre avec
grand succès , quoiqu'avec des défauts
très- considerables ; car Jodelet parloit
beaucoup du nés , et ne laissoit pas dé
faire un plaisir infini par ses manieres
autant spirituelles que naïves , naturelles
et niaises . Ce défaut du nés est marqué
par Scarron , dans sa Piece du Maître
Valet , où il fait dire à Isabelle , en
parlant de Jodelet , qu'on prend pour
Dom Juan .
Il semble qu'il ne songe à rien qu'à faire rire ;
Toûjours dans l'action d'un homme extravagant
Soit par accoûtumance , ou soit par accident ;
Parlant toujours du nés , &c.
N. De L'Epy étoit son frere aîné , lequel
jouoit les Vieillards dans les Piéces
de Scarron ; ce qui l'avoit mis en quelque
réputation.
Tradition.
Gautier Garguille , Gros Guilleaume ;
et Turlupin , étoient Garçons Boulangers
, du Fauxbourg saint Laurent à Paris
, sans étude , mais avec de l'esprit ;
ils étoient bons amis , et se mirent en
tête
2182 MERCURE DE FRANCE
tête de faire la Comedie , et de composer
des Pieces , on Fragmens Comiques ,
sur tout ce qui pût leur venir en pensée ,
ce qu'on a apellé depuis Turlupinades.
En quittant leur profession , ils prirent
des habits de Théatre convenables à leurs
caracteres ; Gautier Garguille faisoit d'or
dinaire le Maître d'Ecole , c'étoit son
Rôle favori ; quelquefois le Sçavant avec
un Livre de Chansons de sa façon qu'il
débitoit , et quelquefois le Maître de la
Maison , le tout selon leurs sujets ; aussi
nous le représente- t- on , ou avec un Livre
à la main , ou avec un bâton , mais
toujours avec une écritoire au côté , et
vêtu de noir avec des manches rouges ,
une calle noire , et une perruque de plumes
de poules , coupées ras des oreilles.
Gros Guilleaume , selon les Estampes
que nous en avons , avoit une calle aussi ,
où barette ronde , une mentonniere de
peau de mouton , une culotte rayée , de
gros souliers gris , noués d'une touffe de
laine ou de cordons , et étoit envelopé d'un
sac aussi plein de laine , lié au haut des
cuisses ; son caractere étoit d'être sentencieux
; et le prude Turlupin , tantôt Valet
, tantôt Intrigant et Filou , jouoit avec
feu , et les bons mots ne lui manquoient
pas.
lls
OCTOBRE . 1736. 2183
Ils allerent , de leur estoc , louer un
petit jeu de Paume à la Porte saint Jacques
, qui y est encore à l'entrée du fossé
qu'on apelle de l'Estrapade , et avec un
Théatre portatif, et des toiles de bateau
pour leur servir de décorations , ils.
jouoient depuis une heure jusqu'à deux
surtout pour les Ecoliers , et les soirs à
raison de 2. sols 6. deniers par personne.
Ils joüerent pendant un assés long- temps
et ils y faisoient leurs affaires , lorsque
Les grands Comédiens de l'Hôtel de
Bourgogne allerent se plaindre au Cardinal
de Richelieu , que des Bâteleurs
allolent sur leurs droits , et demanderent
qu'ils fussent chassés ; S. E. voulut
bien leur répondre qu'il ne falloit jamais
condamner personne sans l'entendre.
8
ne
Ils furent mandés , et eurent l'honneur
de donner , en présence du Cardinal
, dans un Alcove du Palais Royal ,'
où ils se surpasserent , la Scene de Gros
Guilleaume en femme ,fondante en larmes,
pour tâcher d'apaiser la colere de Turlupin
, son Mari , qui , le sabre à la main,
vouloit lui couper la tête à chaque instant
,sans vouloir l'écouter ; Scene d'une
heure entiere , dans laquelle cette
femme , tantôt debout , tantôt à genoux,
disoit à ce Mari tout ce qu'il y a de
B plus
184 MERCURE DE FRANCE
plus fort et tentoit tous les moyens pour
l'atendrir , sans en pouvoir venir à bout;
au contraire, le Mari redoublant ses menaces
, vous êtes une masque , dit- il ,
je n'ai point de compte à vous rendre ,
Il faut que je vous tuë. Eh ! mon cher
Mari , reprit-elle , je vous demande la
vie , je vous en conjure par cette soupe
aux choux que je vous fis manger hier
et que vous trouvâtes si bonne ; à ces
mots le Mari se rend , le sabre lui tombant
des mains ; ah ! la carogne , dit- il,
elle m'a pris par mon foible ; la graisse
m'en fige encore sur le coeur , &c.
>
S. E. envoya chercher les Comédiens
et leur dit qu'ils avoient tort , qu'ils
n'étoient que des paresseux , que l'on
sortoit toujours triste de la représentation
de leurs Pieces et leur ordonna de
prendre ces trois Acteurs, Comiques et
de les laisser jouer sur leur Théatre , ce
qu'ils faisoient sans femmes, disant qu'ils
n'en vouloient point , parce qu'elles les
désuniroient.
Voici une autre Scene.Le Gautier Garguille
vomissoit mille imprécations contre
les Servantes, ajoûtant qu'il étoit obli
gé d'en changer tous les huit jours , et
après avoir détaillé tous leurs défauts
il finissoit par celui de la malproprété.
сп
OCTOBRE. 1736. 2189
en répetant vingt fois à suer sang et eau,
qu'il avoit trouvé les siennes se pelgnant
sur la marmitte , et qu'il n'étoit
plus surpris de trouver des cheveux dans
sa soupe ; oh ! bien , lui disoit Turlupin ,
celle que je vous ai promise est le Phénix
des Servantes vous ne trouverez
plus de cheveux , elle se coëffe toujours
à la cave , & c.
,
Gros Guilleaume joüoit à visage découvert
, ses deux Camarades toujours
masqués. Il eut la hardiesse de contrefaire
un Magistrat , par un tic à la bous
che , et trop bien , car quelques jours
après ils furent tous trois décrétés , Gautier
et Turlupin prirent la fuite , Gros
Guilleaume fut mis au cachot dans la
Conciergerie , &c. A quelque temps delà
, Gros Guilleaume tomba malade de
saisissement , il n'y put survivre , et
la douleur de sa mort emporta ses deux
Camarades dans la même semaine . Ils
jotoient encore en 1632. On dit que
le Turlupin se nommoit Boyvert.
Guillot Gorju joüant le Caractere du
Docteur , ou du Bailly , avec Gandolin
et Jodelet , étoient les Camarades de
Contugi , natif d'Orviete , sur un Théatre
que ce dernier faisoit dresser les aprés
dînées devant sa Boutique à l'entrée de
Bij 12
2186 MERCURE DE FRANCE
la ruë Dauphine , pour faire valoir dans
son Rôle d'Opérateur , la vertu de son
Orvietan . Il y avoit encore Jaquemin¸Jadot
et Locatelly , connu sous le nom du
fameux Trivelin de l'ancienne Troupe
Italienne.Ils sont tous trois enterrés dans
Eglise des grands Augustins. Du temps
de ce dernier , le célebre Dominique
n'étoit que le secondo Zani.
Trivelin avoit juré de ne se jamais
marier , mais en allant à Notre- Dame
de Liesse y accomplir un vou ,
il trouva
dans le Carosse une Dame qui y alloit
pour le même sujet , ils y firent connoissance
et s'épouserent à Paris à leur
retour.
EPITAPHES,
G Autier , Guillaume et Turlupin ,
Qui mettoient le Monde en liesse ,
Ont tous trois rencontré leur fin ,
Avant qu'avoir vu leur vieillesse ;
Passant , tu n'arrêteras pas ,
Si tu veux sçavoir leur trépas ,
En deux mots je te le vais dire :
Sçache que la Mort prend son temps
De retirer les Charlatans ,
Quand personne ne veut plus rire,
Gautier
OCTOBRE .
1736 2187
>
Gautier , Guillaume et Turlupin ,
Ignorans en Grec et Latin ,
Brillerent tous trois sur la Scene ,
Sans recourir au Sexe féminin ,
Qu'ils disoient un peu trop malin ;
Faisant oublier toute peine ,
Leur Jeu de Théatre badin
Dissipoit le plus fort chagrin ,
Mais la Mort en une semaine ,
Pour venger son Sexe mutin ,
Fit à tous trois trouver leur fin .
Plusieurs Comédiens de l'Hôtel de
Bourgogne avoient au Théatre des noms
particuliers , tant pour les Rôles sérieux,
que pour les Rôles Comiques , peut- être
par égard pour leurs parens. D'ailleurs
les Caractères de Bas Comique étoient
presque tous chargés , et on les représentoit
masqués ; par exemple , Hen. le
Grand , qui vouloit cacher son nom de
famille , s'apelloit Belleville , comme Comédien
, et Turlupin , comme Farceur.
Hugues Gueru , étoit connu dans les
Pieces sérieuses , sous le nom de Flechelle,
et dans la Farce , sous celui de Gautier
Garguille. C'est de cette maniere que Robert
Guérin prit le nom de la Fleur et
de Gros Guilleaume.
B iij
Du
2188 MERCURE DE FRANCE
·
contenant
Du Laurier , Comédien , Auteur des
Fantaisies de Bruscambille
plusieurs Discours , Paradoxes , Harangues
et Prologues facétieux , imprimés
à Lyon en 1618. in 12.
Bellerot ,Comédien , Chef de Troupe ,
contemporain et Emule de Mondory.
Bellecorse , Comédienne , dont Benserade
devint passionnément amoureux
il quitta pour elle la Sorbonne , où iilĺ
étudioit , et l'Etat Ecclesiastique , auquel
il étoit destiné . Ce fut pour plaire
à cette Actrice qu'il fit , à l'âge de 18 .
ans , sa Tragédie de Cléopatre .
ODE
tutetut
Tirée du Pseaume VI. Domine ne in
furore tuo , &c.
D.'Une vengeance légitime
N'écoute point les mouvemens ,
Grand Dieu , sur l'horreur de mon crime
Ne regle point tes jugemens.
Sois plus sensible , en ta colere ,
A la douleur d'un coeur sincere ,
Qu'aux loix d'une austere équité ;
Laisse
OCTOBRE. 1736. 2189
Laisse , Seigneur , sur ma misere ,
Adoucir ta séverité.
Grand Dieu , c'est toi que je reclame ,
Hâte- toi de guérir mes maux ,
Le trouble qui saisit mon ame
A pénetré jusqu'à mes os.
Jusques à quand , Dieu que j'adore ,
Malgré l'ardeur dont je t'implore ,
Laisseras- tu durer le cours
De la douleur qui me dévore ,
Toi dont jattends tout mon secours ?
Entends les cris que je t'adresse ,
Dieu , Protecteur de l'Innocent ,
Sur ma langueur , sur ma foiblesse
Jette un regard compatissant.
Mes maux ont lassé ma constance ,
Délivre-m'en , prends ma défense ,
Et manifeste ton pouvoir ;
Fais triompher cette clémence
En qui j'ai mis tout mon espoir.
Donne à mes jours un cours plus ample
Laisse -moi parmi les Mortels ;
Qu'ils aprennent par mon exemple
A mieux servir tes saints Autels .
Pendant qu'il est en ma puissance ,
Bij Laiss
2190
MERCURE DE FRANCE
Laisse agir ma reconnoissance ;
Quelqu'ardens que soient nos transports ,
Seigneur , un éternel silence
Ferme la bouche à tous les Morts.
Le jour , je me consume en plaintes ,
Qui ne font qu'aigrir mes douleurs
La nuit redouble leurs atteintes ;
J'inonde mon lit de mes pleurs.
Mes yeux presqu'éteints dans les larmes
Au jour ne trouvent plus de charmes ;
Sans nul ami , sans nul secours
" Dans la tristesse et les allarmes
Je vois couler mes plus beaux jours.
Monstres nourris dans l'imposture ,
Noirs Artisans d'Iniquité ,
Vous , dont jamais la bouche impure
Ne s'ouvrit pour la vérité ,
Craignez ce Juge redoutable ,
Pour qui rien n'est impenetrable
Ce Dieu se déclare aujourd'hui ; .-
Tremblez , tremblez , race coupable ,
Mes cris ont monté jusqu'à lui .
Vous , dont les détestables trames
Ont si long- temps troublé ma paix ,
Avec vos mensonges infâmes ,
Soyez
OCTOBR E. 1736. 2191
Soyez confondus à jamais.
Disparoissez , s'il est possible ,
Ames sans foy , Troupe infléxible ,
Qui dans ces maux m'avez plongés
Reconnoissez le bras terrible
Du Dieu puissant qui m'a vengé.
De Bologne , Mousquetaire du Roy.
E LOGE de M. l'Abbé Prévost ;
Chanoine de Chartres , Prédicateur
du Roy.
N
Ous avons parlé de la Mort de
M. l'Abbé Prévost , dans un de
nos Journaux. Depuis on nous a envoyé
son Eloge , prononcé dans l'Eglise
de Chartres , par M. l'Abbé Cheret , son
Confrere , et aussi Prédicateur du Roy.
Cet Eloge fut amené dans un Sermon
où l'Orateur Chrétien prêchoit sur la
Parole de Dieu.
Il l'annonçoit , dit - il , dignement ;
ce Prédicateur illustre , que la mort
vient de nous enlever. Comment
montant après lui dans cette Chaire .
et vous y entretenant de l'excellence de
la divine Parole et du profit qu'on peut
en tirer , aurois - je oublié un homme si
connu et si distingué par cette haute,
B vélo
2192 MERCURE DE FRANCE
éloquence avec laquelle il sçût interpreter
les sacrés Oracles , et persuader les
austeres vérités de la Religion ?
Né sous un Ciel favorable à l'esprit
et au génie , M. l'Abbé Prévost cut dès
sa jeunesse un goût décidé pour P'Eloquence
de la Chaire. La Ville de Rouen,
où il avoit reçû le jour , aplaudit à ses
premiers Essais , et un Magistrat , (a) modele
parfait d'une probité hereditaire
dans sa Famille , et qui également éclairé
et génereux , sçavoit si bien discerner
un mérite naissant , le cultiver et le
proteger , accueillit le jeune Ecolier avec
une tendresse qu'il n'accorda jamais qu'à
l'estime. Aninié par ses bontés aidé
de ses lumieres , quels rapides progrès
ne fit pas sous ses yeux ce digne Eleve ,
puisqu'arrivé peu après à Paris pour y
étudier les grands Maîtres , il y joüit
bien- tôt d'une réputation qui lui prometroit
de les égaler un jour ?
و
,
Il est un genre d'Eloquence dans lequel
on réussit rarement ; c'est celui de
celebrer la gloire des Hommes Illustres
dans l'Eglise ou dans l'Etat , dont la
mort est encore récente. On les a trop
connus pour oser les louer aux dépens de
(a) M. le Pezant de Boisguilbert , Lieutenant
General et Président au Présidial de Rožen,
la
OCTOBR E. 1736. 2193
la vérité. Il faut honorer leurs vertus , sans
dissimuler leurs foiblesses ; exalter , non
les avantages de leur naissance , ou les
dons que leur fit la fortune , mais le bon
usage qu'ils sçurent en faire ; n'étaler le
faste des prospérités mondaines , que
pour en peindre mieux le néant ; consacrer
à la Religion un reste de vanité qui
suit encore les Grands de la Terre jusqu'au
tombeau , et préparer les coeurs
aux salutaires tristesses de la Pénitence .
des larmes , ce semble , toutes humaines
.
par
M. l'Abbé Prévost dût donc se faire
tout d'un coup un grand nom, puisque,
jeune encore , il saisit le vrai de ces Loix
si sages , et les suivit en Maître dans l'Eloge
funebre d'un grand Cardinal , ( a)
qui par son attachement déclaré pour la
France , a mérité un lieu distingué dans
nos Fastes. Fléchier , l'éloquent Fléchier,
qui le premier avoit étudié ces Regles ,
ou plutôt qui en fut l'Inventeur , (b)
admira le Chef- d'oeuvre du nouvel Orateur
c'est tout dire ; et bien-tôt les
fa) Oraison Funebre de M. le Cardinal de
Furstenberg , prononcée à l'Abbaye de S. Germain
des Prés le s . Juin 1704.
(b ) Voyez le Recueil des Lettres de M.Flé
chier.
B vj Chaires
2194 MERCURE DE FRANCE
Chaires (a) les plus distinguées furent
successivement ouvertes à un homme à
qui l'Evêque de Nismes avoit aplaudi ;
on écouta avec plaisir celui qu'il avoit
comblé d'éloges.
Son Eloquence , en effet , ne réünissoit-
elle pas tous les talens ? Ingénieuse
dans les pensées , naïve dans les pein
tures , heureuse dans les tours , féconde
en expressions riches et fleuries ; (b) elle
parloit de la divine Sagesse avec magnificence
, soit en exposant le sublime de ses
Mysteres , soit en dévelopant la perfection
de ses Loix , soit en loüant ses
grandeurs dans les Saints qu'elle a faits ;
et à toutes les graces du discours , il
joignoit celle d'une action , ce semble,
étudiée , et cependant naturelle .
›
A qui le dis-je , Messieurs les Auditoires
de cette Ville n'ont- ils pas souvent
retenti de vos aplaudissemens , et
quels n'ont- ils pas été cette année pendans
les austeres solemnités du jeûne et
de la Pénitence ? Pressentoit- il que ce seroient
les dernieres instructions que vous
(a) Panegyrique de S. Louis à l'Académie , en
1705. A Versailles , la Cêne en 1705. la Pentecôte
en 1707. l'Avent en 1714.et depuis il a prêché
à Paris dans les principales Eglises .
(b) 2. L. des Machab. C. 2. V. 9.
auricz
OCTOBRE . 1735. 2195
pas
auriez de lui ; car malgré ses infirmités
déja sensibles , son zele ne redoubla - t'il
d'activité ? C'est , sans doute , ce qui
a abregé ses jours . Mais un Ministre de
J. C. ne meurt jamais plus glorieusement
que lorsqu'il succombe sous le
fardeau de l'Evangile , si j'ose ainsi m'ex
primer, et qu'il est la victime d'une charité
empressée pour le salut des ames.
Ainsi le disoit il lui-même autrefois ,
(a ) en vous peignant ici à la face des
Autels , les rares vertus d'un Prélat que
le zele de la Maison du Seigneur avoir
consumé , et que nous regreterions encore
si celui qui a succedé (b) à sa di◄
gnité , n'avoit pas herité de son esprit.
Cet Eloge merita à M. l'Abbé Prévost
une place parmi vous , Messieurs , ( c)
depuis long temps vous connoissiez ses
talens ; (d) ils pouvoient vous faire hon
neur et toûjours a- t'il soutenu par sa
réputation , celui qu'il avoit d'être associé
à votre illustre Compagnie . Ses
(a) Oraison Funebre de M. l'Evêque de Char
tres ( Paul Godet des Marais ) prononcée à Char
tres le 21. Janvier 1710.
(b) M. Charles- François des Monstiers de Me
rinville.
(c) Reçû Chanoine de Chartres le 11. Jan
vier 1718.
(d) Il prêcha le Carême à Chartres en 1709 .
jours
2196 MERCURE DE FRANCE
passer
jours étoient partagés entre les fonctions
de la Priere publique et celles du ministere
de la Parole ; on le voyoit
de l'enceinte du Sanctuaire dans
le secret de sa maison , pour y préparer
ces éloquens Discours , ( a) qui chaque
année lui méritoient les aplaudissemens
de la Cour ou de la Capitale, et qui tant
de fois enleverent vos suffrages. Car se
refusa- t'il jamais ( b) à votre édification
particuliere ou à l'instruction ( c) du Peuple
fidele qui m'entend , quand vous
l'honorâtes de votre choix ? Il le meritoit,
ce choix par d'autres endroits que par
le talent de la parole. La simplicité de
ses moeurs donnoit une nouvelle grace
à ses Discours ; l'exemple accompagnoit
l'éloquence ; et en ce moment où l'homme
se découvre mieux qu'en tout autre,
je veux dire à la mort , n'a-t'il pas en
effet parû ce qu'il avoit toujours été
an Prêtre pénetré des sentimens de la
Religion qu'il avoit dignement annon
cée pendant près de 40. années ?
(a) Il prêchoit tous les ans des Carêmes à Paris,
etil a prêché à la Cour le Carême 1718. et l'Avent
1727.
(b) Il a prêché les Chapitres Géneraux des
Moeurs en 1726. et 1732 .
(c) Octave du S.Sacrement à Chartres en 1718.
* les Carêmes de 1726. et 1735.
Grand
OCTOBRE : 1736. 2197
Grand Dicu , (a) Vous l'aurez fait entrer
dans votre joye , ce Serviteur fidele ,
qui a fait profiter le talent que vous lui
aviez confié. Nous l'esperons de votre
misericorde ; et s'il lui restoit quelques
fragilités à expier , vous écouterez nos
voeux , et vous vous hâterez de le placer
au nombre de ces Astres (b) qui brili
lent au Firmament pour toute l'Eternité ;
car telle est la récompense que vous pro
mettez dans vos saints Livres à ceux qui
auront enseigné la justice . Il les mérite
Messieurs , ces yeux empressés , ces prieres
ferventes , par ses derniers sentimens
si pleins de vénération pour le Prélat
qui nous gouverne , de respect et d'attachement
pour votre venerable Compagnie
; et pouriez - vous l'oublier aux pieds
des Autels, vous , mes Freres , qu'il aima
si tendrement et dont il se souvint jusqu'aux
derniers momens de sa vie ? Ces
dispositions de son coeur étoient bien di
gnes d'être ici solemnellement publiées .
A la faveur du récit que je vous en fais,
recevez , Messieurs , les fleurs que j'ai
essayé de répandre sur ses eendres. Elles
ne sont pas de la beauté de celles dont
il ornoit si habilement les Tombeaux
(d) Matth. 15. V. 21.
(e ) Daniel 12. V. 3ª
de
2198 MERCURE DE FRANCE
des Morts ; mais la justice , le devoir ,
le coeur , me serviront d'excuse. Puissions-
nous , après avoir honoré sa mémoire
, lui être réunis dans l'Eternité
bien heureuse.
** X*XX:XXXXXXX: XX *
O D E. *
A M. de Voltaire.
Oi dont l'heureux génie , aux rives du Mé-
Toixique,
Conduisant un adroit Pinceau ,
Reviens sur la Scene tragique
M'offrir un chef- d'oeuvre nouveau . (a)
Quelle est de ton sçavoir la sublime étendue !
Ici Melpomene éperduë
Contemple tes progrès avec des yeux rivaux ,
Là , je vois sous ta main fertile ,
Newton , Quinte - Curce et Virgile ,
Renaître tour-à tour dans tes doctes travaux.
Viens ; je veux, de tes coups rassemblant les pro
diges ,
Les remetre ici sous tes yeux .
Quoy ? déja mon sang ! tu te figes ,
( a ) Alzire.
Aus
OCTOBR E. 1736. 2199
Aux traits d'un fils (a) incestueux !
Mais en vain la Nature en rougit , en frissonne ,
Ce Fils que le crime environne ,
En vain d'un parricide augmente ma terreur ;
Tu me fais chérir ses allarmes ,
Et même en in'arrachant des larmes ,
Ton art sçait en plaisir transformer ma douleur.
De Mariamne en pleurs la vertu soupçonnée ,
M'entraîne aux sources du Jourdain ;
Tu meurs , Epouse infortunée ,
Ainsi l'ordonne un inhumain . (b) .
Quel retour imprévû dans lui se manifeste !
Soudain après ce coup funeste ,
Je vois ce Prince en proye aux plus cruels trans
ports.
Jouet d'un Art qui m'interesse
Tantôt je pleure une - Princesse ,
Tantôt son Meurtrier me transmet ses remords.
Bientôt ta Muse (c) en feu, par un noble caprice,
Sur la Seine , entre mille objets ,
Me montre un Roy que la justice
Contraint d'assieger ses Sujets ;
Que tu sçais bien , Voltaire, au milieu de l'orage
Guider un Conquerant si sage !
(a) Oedipe. (b) Hérode. ( c) La Henriade.
2200 MERCURE DE FRANCE
Je retrouve en tes Vers sa valeur , ses Exploits ;
Ainsi donc le Poëme Epique ,
Malgré les cris de la Critique ,
S'éleve par tes soins sur l'horison François.
Où va ce jeune Alcide ? (a ) ô Ciel ! sur quel
Rivage
Court- il porter l'horreur , l'effroi ?
Son coeur alteré de
carnage
L'emporte déja loin de moi.
Arrête ... mais en vain on l'apelle , on s'écrie ,
Un feu qui part avec furie
L'atteint , le frape , il tombe , il expire ... il est
mort .
Telle ta Muse patétique ,
Chantant sur le ton historique ,
Celebre avec succès l'Alexandre du Nord ,
Est-ce assés ? mais où suis-je ? et quel pouvoi
magique
Enfante un Palais ( 6 ) en ces Lieux ?
Vit- on dans tes Murs , Rome antique ,
Un Monument si précieux ?
Le Dieu ( c) tant recherché dans le siecle où nous
sommes ,
Y reçoit l'encens des Grands Hommes ,
( a ) Charles XII. ( b ) Le Temple du Goût
(c ) Le Goût,
Voltaire
OCTOBRE . 2200 1736.
Voltaire à ses côtés prononce ses Arrêts.
En vain de nombreuses cohortes
De son Temple assiegent les portes ,
Peu de ces Assiegeans deviennent ses Sujets,
D'un Spectacle ( a ) inconnu que mon ame est
émuë !
Ici , pour la premiere fois ,
Melpomene expose à ma vûë
Des Rois , des Chevaliers François.
Tout me plaît dans Zaïre, amour , vertu, silencež
Dans toi (6) que l'honneur de la France
Fit voler dans Solime au signe de la Croix ,
J'admire ta vigueur premiere ,
Qui près de son heure derniere ,
Veut renaître à l'aspect d'un Fils (e) que tu revois
Et toi jaloux ( d ) Soudan , lorsque tes coups
m'irritent ,
Il s'éleve au fond de mon coeur ,
Une voix dont les cris m'excitent
A te pardonner ta fureur.
D'une autre (e) illusion que j'aime l'artifice !
Ce Héros (f) qui court au suplice ,
D'un Pere inexorable étonne le courroux ;
(a ) Zaire. ( b ) Luzignan. ( c ) Nerestan.
(d) Orosmane. ( c ) Brutus. ( f ) Le Fila
de Brutuse
Héros
2202 MERCURE DE FRANCE
と
Héros rebelle à ta Patrie ,
Ta mort est aujourd'hui chérie ,
Sur le Théatre Anglois , (a) plus encor que chés
nous.
Quel autre objet ( b ) encor m'atendrit et m'étonne
!
Vendôme , Nemours et Coucy ,
Est- ce vous , Enfans de Bellonne ,
Qu'Arouet fait paroître icy
Pour toi, pour ton Amant , je tremble, Adelaïde,
J'entends le signal homicide ,
Dieux ! c'en est fait ... Vendôme est-il assés
vengé ?
Mais non , l'Auteur avec adresse
Ecarte bien- tôt ma tristesse
Par un coup de Théatre avec art ménagé,
Alzire enfin paroît sous un simple plumage .
Elle entraîne à soi tous les coeurs ,
La Cabale par son hommage ,
Prévient celui des Spectateurs.
Poursuis , cher Arouët , ta brillante carriere ;
Pour moi tranquille à la barriere ,
Je ne puis qu'admirer tes triomphes divers
(a ) Le Brutus de M.de Voltaire se trouve traduit
en Anglois et s'est fait admirer sur leur Théatre .
(b ) Adelaide.
Heureux
OCTOBRE. 1736. 2203
Heureux si ma plume novice
A pû dans cette foible exquisse ,
Te rendre le tribut que je dois à tes Vers.
CAUSE plaidée en François , par les
Rhetoriciens du College de LOUIS LE
GRAND , le Samedi 18. Août 1736.
O
N se plaint quelquefois qu'en suivant
les Méthodes ordinaires pour
l'éducation de la Jeunesse , on ne lui
aprend que des choses qui ne lui sont
d'aucun usage dans la suite de la vie ;
mais sans entrer ici dans le détail de
tous les avantages que la Jeunesse retire
des Sciences , qui du premier coup
d'oeil paroîtroient les moins utiles , nous
nous contenterons de faire remarquer
que l'Exercice dont nous allons rendre
compte , et qui se pratique toutes les
années au College de Louis le Grand ,
doit réunir tous les suffrages en sa faveur.
Il a été très heureusement imagi
né pour
donner aux jeunes gens le vrai
goût de l'Eloquence Françoise , chose
d'une utilité universelle , puisqu'il n'y
a personne parmi nous qui ne se trouve
tous les jours dans l'occasion de porter
son
2204 MERCURE DE FRANCE
son jugement sur des Pieces de ce genre,
ou d'en composer lui - même.
Voici le Sujet des Plaidoyers prononcés
cette année et composés sur les matieres
préscrites par le Pere de la Sante , Jésuite
, l'un des Professeurs de Rhétorique.
Un Seigneur Anglois forme le projet
d'établir dans la Capitale de la Province
dontil est Gouverneur, une Académie qui
réunisse tous les genres de Litterature et
toutes les Sciences partagées entre les autres
Académies. Mais l'autorité de Platon,
qui excluoit les Poëtes de sa République,
lui fait douter s'ils doivent être admis
dans la nouvelle Compagnie . Ce doute
ayant éclaté , les Poëtes portent leurs
plaintes au pied du Trône ; et la Cour
nomme des Commissaires pour faire droit
sur les prétentions des Parties. C'est à
ce Tribunal qu'un Député expose les raisons
du Fondateur de l'Académie , et
que les Poëtes défendent leur cause . Cinq
Poëtes différens parlent pour tout le
Corps un Poëte Héroïque , deux Poëte
Dramatiques , l'un Tragique , l'autre
Comique ; un Poëte Fabuliste , et un Poëte
Satyrique. Chacun demande , nonseulement
une Place , mais la première
place dans la nouvelle Societé. Deux autres
Poëtes , auteurs de Poësies mêlées
interOCTOBRE.
1736. 2205
Interviennent et disputent le premier
rang.
Tout se réduit donc à décider si ces
Poëtes seront reçûs au nombre des Académiciens
, et suposé qu'on les y reçoi
ve , à regler sur le mérite du genre de
Poësie qu'ils ont embrassé , l'ordre de
leur réception .
Plaidoyer contre les Poëtes.
Après un court exposé de l'état de la
Cause , le Président du Tribunal donne
audience au Député du Seigneur An
glois. Celui -ci entreprend de montrer
que l'incertitude du Fondateur de l'Académie
est fondée sur l'autorité et
sur la raison. Il expose agréablement les
loix portées en differens temps et en dif
ferens Pays , soit contre les Poëtes en ge
neral , soit contre les mauvais Poëtes en
particulier. Qu'il est heureux , s'écrie
Forateur , pour une partie de nos Cia
toyens du Parnasse , qu'un usage contraire
ait aboli ces loix ! Il passe à la
raison , qu'il prétend être aussi peu
fa
vorable aux Poëtes que l'autorité. Là il
décrit avec énergie la bizarerie de leurs
Actions , l'imprudence de leurs Satyres,
la délicatesse de leur amour propre , le
ridicule de leur vanité , l'importunité
de
2206 MERCURE DE FRANCE
de leurs récits , la pétitesse de leurs ri
valités , la bassesse de leurs jalousies ,
l'aigreur de leurs critiques , et l'injustice
de leurs loüanges , &c. Tout cela cependant
ne regarde que les Poëtes subalternes.
Les Princes , en quelque genre
que ce soit , sont au-dessus de la loy
commune. Des défauts des Poëtes en
qualité d'Auteurs , passons à leurs vices
en qualité de Citoyens. Ne les voit-on
pas tous les jours franchir les barrieres
qui assurent la douceur et la paix de la
societé , et par là armer contre eux les
ressentimens particuliers et la vengeance
publique ? Combien peu en est-il qui
ayent sçû vivre sans deshonneur et mourir
sans reproche ? Est- il étonnant , conclut
l'Orateur , que des autorités si
respectables et des preuves si fortes , fassent
balancer le Fondateur de la nouvelle
Académie , s'il doit y admettre des
hommes proscrits par tant de voix et
par tant de raisons ?
Après ce Discours, le Président fait ob
server que cette Cause ayant un double
objet , les Poëtes qui vont prendre la
parole , ne se borneront pas à demander
une place dans l'Académie , mais que
réunis sur cet article , ils se diviseront
sur la prééminence que chacun d'eux
tâchera
OCTOBRE . 1736. 2207
tâchera d'assurer au genre de Poësie dont
il fait profession.
Plaidoyer du Poëte Héroïque.
Le Poëte Héroïque qui parle le premier,
se contente de montrer qu'on auroit
tort d'exclure tous les Poëtes de l'Aca
démie , pour les défauts de quelques Poëtes
en particulier. Que prouve contre
eux le sentiment de Platon ? Il ne pros-.
crivit la Poësie que par dépit de ne pouvoir
y réussir. Un Arrêt dicté par ce motif
, fait moins de tort aux Poëtes qu'il
condamne , qu'au Philosophe qu'il deshonore.
Il en conclut qu'on ne peut lui
refuser une place dans la nouvelle Académie
; mais il ajoûte que la Poësie Hé-
Loïque dont il a toujours fait son étude,
doit être mise au premier rang. 1 ° . parce
qu'elle renferme tous les avantages des
plus nobles genres de Litterature . 2º .
parce qu'elle n'est point sujette aux inconvéniens
attachés à la plupart des autres
genres de Poësie .
Quel Ouvrage exige de son Auteur
des qualités aussi admirables que le Poëme
Epique ? La maturité du jugement ,
la pénetration de l'esprit , la fertilité des
idées , les richesses de l'imagination , la
douceur de l'harmonie , les graces de la
C diction
2208 MERCURE DE FRANCE
diction , la hardiesse des figures , le feu
du génie , la fougue de l'entousiasme ,
l'assortiment merveilleux des talens les
plus rares et en aparence les plus incompatibles
, voilà les traits principaux qui
sont , je ne dis pas utiles pour embellir
, mais nécessaires pour tracer le portrait
d'un Poëte Héroïque. Et faut- il s'en
étonner , puisqu'il ne se propose pas un
moindre but que de faire de l'héroïsme
l'ame de l'Univers , d'animer les hommes
à la pratique des grandes vertus en
leur présentant de grands modeles , et
de faire de chaque Prince un Héros Chef
d'un Peuple d'autres Héros ? Aussi pour
s'élever à une fin si sublime , rassemblet'il
ce que les Sciences et les Arts fournissent
de plus noble. Il réunit les profondeurs
de la Politique , les insinuations
de l'Eloquence , les évenemens de l'Histoire
, les descriptions de la Géographie ,
les maximes de la Morale , la connoissance
de tous les Arts . Plus agréable et
aussi instructif que les Philosophes , ildonne
des graces aux préceptes. Il dévelope
la Nature et il la surpasse heureusement
par la hardiesse de ses inventions.
En un mot , le Poëte Epiqueest
Orateur , Philosophe , Historien , Géographe
, Physicien , Astronome , Artiste.
Eh !
OCTOBR E. 1736. 2209
•
Eh ! qui ne voit les semences de tout
cela dans l'Iliade , dans l'Eneïde , dans
les avantures de Telemaque ? Qui donc
mérite mieux la premiere place dans une
Académie dont le but est de réunir toutes
les Sciences et tous les Arts ; d'autant
plus que la Poësie Héroïque n'est point
sujette aux inconveniens attachés à la
plupart des autres genres de Poësie ?
t Elle ne risque point , comme la Tragédie
, de lasser le Spectateur par des
entretiens éternels , d'embroüiller son
sujet en le resserrant dans des bornes
trop étroites pour le temps et pour le
lieu , de le charger d'épisodes trop peu
dévelopés , de l'affoiblir par les fadeurs
d'un amour romanesque. Elle est trop
grave pour tomber , comme le fait quelquefois
la Comédie , dans les bassesses
des moeurs Bourgeoises ou même dans les
obscénités du libertinage. Severe et majestueuse
, elle ignore les petitesses de la
Fable populaire , et n'instruit les hommes
que par le ministere des Dieux , ou
des Héros. Enfin bien differente de la
Satyre , elle ne corrige point l'homme
vicieux par une peinture du vice souvent
dangereuse , mais par les vives couleurs
dont elle fait briller à ses yeux la plus
pure vertu. Quel genre de Poësie oseroit
C ij donc
2210 MERCURE DE FRANCE
donc entrer en concurrence pour le premier
rang avec la Poësie Héroïque , qui
rassemble les avantages de tous les auwres
genres , sans en avoir les défauts ?
Plaidoyer du Poëte Tragique.
Un Poëte Dramatique entreprend ensuite
de venger la Muse du Théatre de
ces reproches , et même de lui faire décerner
la premiere place , en montrant,
1.que la Tragédie est tout- à-fait propre à
réprimer les passions des Grands , 2 ° . que
la Comédie peut servir très -utilement à
corriger les ridicules et les vices du Peuple.
Quel est l'effet ordinaire de la
grandeur?
D'inspirer l'orgueil et la dureté. Les
Grands se croyent d'une autre nature que
le reste des hommes , et par une suite
naturelle de cette présomption , ils s'interessent
peu à ce qui regarde des Etres
avec lesquels ils pensent n'avoir
presque
rien de commun. Que fait la Tragédie
? Elle les épouvante et elle les
atendrit , la terreur dompte leur orgueil
, et la pitié amollit leurs coeurs .
Le Poëme Epique sese flateroit en
vain de pouvoir produire de pareilles
impressions ; ces longs entretiens et ces
bornes étroites de temps et de lieu qu'il
reproche au Théatre
sont les vrayes
Sources
OCTOBRE . 1736. 2217
sources des grands mouvemens. Le Poëte
Héroïque , pour lequel ces sources sont
fermées , doit-il se plaindre que la Muse
Tragique , usant de ses droits , y puise
les beautés utiles de ses Spectacles ? C'est
au Théatre que les Grands trouvent des
Jeçons que la flaterie leur déguise partout
ailleurs. Ils aprennent d'Oreste le
terme fatal où conduit une vengeance
criminelle. Ils aprennent d'Athalie les
suites funestes d'une ambition cruelle et
impie. Ils aprennent d'Hercule furieux ,
les excès où se porte un amour jaloux
et outragé ; mais le Spectacle Tragique ,
en les ramenant à la condition des hommes
, les éleve au dessus des foiblesses
de l'humanité. Il leur enseigne en même-
temps à se croire sujets aux malheurs
de la vie , à les plaindre dans les autres,
et à les mépriser pour eux -mêmes, en les
surmontant par là force du courage. Eh !
pourquoi borner aux conditions relevées ,
l'utilité de la Tragédie ? il me seroit façile
, dit le Poëte Tragique, de vous montrer
les grands avantages qu'elle produit
dans tous les états ; mais comme l'instruction
des conditions subalternes regarde
sur tout la Comédie , chargée de corriger
les ridicules et les vices du Peuple,
je laisse au Poëte Comique le soin de
traiter cet Article.
C iij Plai2212
MERCURE DE FRANCE
!
Plaidoyer du Poëte Comique.
Celui - ci se borne à expliquer la Devise
de la Comédie Castigat ridendo. Elle
corrige en amusant. Quel est le but de la
Comédie ? Quels moyens employe- t'elle
pour y parvenir ?
Elle entreprend d'exterminer les vices
et les ridicules , quel vaste projet ! Placée
sur le Théatre comme sur un Tribunal
, elle cite devant elle le Joüeur insensé
, le Bourgeois fastueux , le Magistrat
petit Maître , le Marquis impertinent
, la Marâtre impitoyable , & c. et
là elle porte une Sentence assaisonnée
de bons mots et d'enjoûment , qui les
condamne à devenir la Fable du Public,
et qui est executée sur le champ.
Aussi agréable dans les moyens qu'elle
employe pour parvenir à son but,qu'uti
le dans la fin qu'elle se propose, elle tempere
l'amertume de ses leçons par des traits
fins et par des saillies badines qui font
rire ceux même aux dépens de qui l'on
rit. Toujours vraye dans ses peintures ,
elle nous met devant les yeux les hommes
de notre Pays et de notre siecle ,
et c'est de nous -mêmes que nous rions
tous les jours sans nous en apercevoir.
On abuse de la Comédie , il est vrai ; mais
n'abuse -t'on pas des meilleures choses ? Et
quel
OCTOBRE. 1736. 2213
quel est le genre de Poësie dont les hom
mes ne fassent quelquefois un mauvais
usage ? La Poësie Dramatique étant donc
d'une utilité universelle pour toutes les
conditions , j'en conclus , dit l'Orateur ,
qu'elle doit être admise dans la nouvelle
Académie , et comme elle joint dans un
degré supérieur l'agréable à l'utile , je
ne vois pas qu'on puisse lui refuser la
premiere place.
Plaidoyer du Poëte Fabuliste.
Le Poëte Fabuliste demande cette premiere
place pour le genre de Poësie auquel
il s'est adonné ; fondé sur cette doublé
prérogative de la Fable. 19. D'instruire
sans ennui. 2. De plaire sans danger.
Les Poëtes d'un autre genre cherchentils
à instruire ? On peut en douter. Tout
dans leur Ouvrage marque qu'ils veulent
plaire , et qu'y trouve- t'on qui assure
qu'ils veulent être utiles ? Pour la
Fable , il est de son essence de faire à
l'homme des leçons , et elle ne peut plaire
que par son utilité. Mais quelle que
soit l'intention des autres Poëtes , croiton
que les préceptes qu'ils débitent puissent
produire quelque fruit ? Une longue
Morale exposée avec emphase , ennuye
plutôt qu'elle n'instruit. L'homme
C iiij est
2214 MERCURE DE FRANCE
est fier , il s'irrite d'une correction trop
directe , et la Fable ne lui est utile que
par le plaisir flateur qu'elle lui laisse de
déveloper l'allégorie et de s'instruire luimême.
Mais est - ce respecter un Etre rais
sonnable, que de le corriger par le ministere
des bêtes ? Eh ! ne seroit- ce pas une délicatesse
mal placée , que de craindre de ramener
l'homme à la raison par l'organe
des brutes, lorsque par ses vices il n'a pas
honte de s'abaisser au-dessous d'elles ?
A l'égard du second Article , il n'est
pas douteux que la Fable n'ait toujours
été en possession de plaire aux Nations
les plus polies . La Cour de Crésus a cû
son Esope , le pere des Apologues ingénieux
; la Cour d'Auguste a cû son
Phédre , plus orné qu'Esope , sans être
moins naturel ; enfin la Cour de Louis
le Grand a cû son la Fontaine , inimitable
dans un genre de familier élégant
et fin . Heureux ! s'il se fût borné à la
qualité de Poëte Fabuliste , il eût toujours
sçû plaire sans danger ; car tel est
le privilege de l'Apologue , que jamais
il n'irrite le Lecteur et n'entraîne après
lui , comme la Satyre , aucune suite fâcheuse
pour son Auteur. Sur quel principe
pouroit- on donc exclure le Fabuliste
de la nouvelle Académie ? Platon
لسن
OCTOBRE. 1736. 2219
lui- même avoit marqué dans sa République
une place honorable à Esope.L'Orateur
se fate que ses Juges lui rendront
la même justice , et pour s'assurer
la prééminence , il conclut par une
Fable faite d'après Esope. L'Epouse de
son Maître Xanthe étoit en doute si elle
acheteroit un Aiglon , un Epagneuil ,
un Singe ou une Colombe.. Esope lui
dit , l'Aiglon s'envolera ,, l'Epagneuil
vous mordra , le Singe vous contrefera ,
la Colombe seule vous amusera par un
badinage aimable sans vous causer jamais
aucune peine. Qui ne reconnoîtroit pas
le Poëte Héroïque dans l'Aiglon , le Satyrique
dans l'Epagneuil , et le Dramatique
dans le Singe ? D'où l'Orateur conclut
qu'ils doivent tous céder la victoire
à la Fable , représentée par la Colombe.
Plaidoyer du Poëte Satyrique.
Le Poëte Satyrique parle à son tour, et
après avoir laissé entrevoir à ses Collegues
qu'il auroit une occasion favorable
d'exercer son talent, si le respect dû à ses
Juges ne l'arrêtoit , il entreprend le Panégyrique
de sa Profession infiniment utile
selon lui , 1º . pour épurer le goût , 2
pour extirper les vices.
Le Poëte Satyrique est chargé dans
Cv La
2216 MERCURE DE FRANCE
la République des Lettres du même Emploi
que les Ephores exerçoient à Lacédémone
, et les Ediles à Rome. C'est
une espece de Grand Prévôt du Parnasse .
Il doit y maintenir le bon ordre sans
rien tolerer qui en diminuë la splendeur.
C'est donc à lui de faire aux mauvais
Auteurs une guerre éternelle , de constater
leur honte par des Arrêts solemnels
et s'il ne peut les bannir du Pinde ,
d'empêcher au moins que qui que ce
soit n'ait le front d'y entretenir aucun
commerce avec eux. Mais pour éviter les
reproches ordinaires de mauvais goût et
de jalousie il doit paroître plus porté
encore à louer les bons Auteurs qu'à
critiquer les mauvais. Son emploi est de
regler les rangs entre les beaux esprits
de son siecle , et de préluder en quelque
sorte aux jugemens de la Postérité.
Cette double obligation le met dans la
nécessité de n'épargner ni soins ni travaux
pour se perfectionner lui- même ,
car les traits qu'il lance n'auroient rien
de piquant , et les louanges qu'il distribue
n'auroient rien de fateur , s'il n'étoit
au dessus de la Critique et digne de
toute sorte d'éloges . L'experience du siecle
passé a fait voir combien un homme
de ce caractere étoit utile à la République
des
OCTOBRE . 1736. 2217
des Lettres , pour épurer le goût . L'Orateur
ajoute qu'il est nécessaire à la Societé
civile pour réformer les moeurs .
Il est cent autres manieres , et l'Orateur
en convient , d'attaquer les vices
qui troublent la Societé , mais combien
de caracteres éludent toutes les attaques
d'un autre genre , et ne peuvent être
sensibles qu'aux traits de la Satyre ? Les
motifs de Religion ne touchent point
l'impie. La Morale est souvent plus ennuyeuse
qu'utile. Le Théatre corrompt
au lieu de corriger. La Satyre sçait se
faire écouter de tout le monde ; une raillerie
un peu maligne , corrige en un instant
et saus danger. C'est ainsi que l'autorité
publique ayant échoué à arrêter le
luxe ,un trait satyrique inseré dans un Edit
de Henry IV. fit disparoître en un jour
l'or et l'argent que l'on portoit sur les
habits , malgré les défenses qu'il en avoit
faites. Pour finir par un trait digne de
lui , le Poëte Satyrique insinuë que la
premiere place lui étant due à si juste
titre , il ne seroit pas sûr de la lui refu
ser , et qu'il ne pouroit pas se défendre
d'en apeller au Public.
Plaidoyer des Auteurs de Poësies mêlées .
}
Deux Auteurs de Poësies mêlées in-:
C vj ter
2218 MERCURE DE FRANCE
terviennent , et parlant tour - à - tour dans
une Cause qui leur est commune, ils soutiennent
, 1 °. que les Poësies mêlées suposent
infiniment plus de talens dans
leurs Auteurs , 2 °. qu'elles procurent
infiniment plus d'agrément aux Lecteurs.
La preuve de ces deux propositions se
tire des mêmes principes. Car il faut réünir
en soi tous les talens pour écrire
avec succès dans tous les genres , et la
varieté de ces sortes de compositions
leur donne un droit assuré sur les suffrages
de quelque Lecteur que ce soit .
Une énumération exacte et élegante
mais que l'on ne peut abreger sans lui
ôter sa force et son agrément , montre
la multiplicité de talens nécessaires à un
Auteur de Poësies mêlées . Il est aisé de
prouver par un retour naturel que toutes
sortes de Lecteurs doivent trouver
dans les OEuvres de ce genre , des Pieces
qui soient de leur goût.Figurez- vous,
dit un des Orateurs , un riant Paysage
dessiné par un habile Peintre , qui dans
un seul point de vûë vous représente
des Collines , des Vallons , des Maisons
de Campagne,des Hameaux , des Prairies,
où serpentent des Ruisseaux , une Ville,
une Mer, un Ciel , où l'oeil s'égare dans un
agréable lointain. Telle , et plus agréable
encore
OCTOBRE . 1736. 2219
encore, est la diversité d'objets que sçait
peindre un homme de notre Profession .
Or quelle étendue , quelle fécondité
d'esprit , quelle varieté de talens ne supose
pas cette multiplicité de Pieces differentes
? Imaginez vous , dit le second
Orateur , un beau Parterre émaillé de
mille fleurs , divisé en compartimens ,
entouré de Plate- bandes , orné de Bassins
, de Cascades et de Jets d'eau dis
posés avec goût ; quel charme pour l'oeil !
Tel est un Livre de Poësies mêlées . Quelle
source abondante d'amusemens pour un
esprit curieux ! Its en concluent l'un et
l'autre qu'ils doivent être admis dans la
nouvelle Académie, et qu'on ne peut leur
refuser la premiere place, parce qu'au mérite
de chacun de leurs concurrens , ils
joignent celui de la varieté , et , s'il est
permis de parler ainsi , de l'universalité.
Examen et Jugement de la Cause.
Le Président du Tribunal , avant que de pro
noncer son Arrêt , pese les raisons des Parties ;
et d'abord il remarque que les Orateurs n'ont på
montrer que la Poësie fût nécessaire à l'Etat . Les
Arts les plus vils lui sont en ce point infiniment
superieurs. Mais elle peut être utile et agréable;
il se borne donc à ce principe , et c'est sur le plus
ou moins d'utilité et d'agrément des divers genres
de Poësie , qu'il prétend apuyer sa décision .
La Poësie Epique renferme , à la verité , les
avantages
2220 MERCURE DE FRANCE
avantages des plus nobles genres de Litterature ;
mais quelque chose qu'en puisse dire son Défenseur
, elle a , comme les autres especes de
Poësie , des écueils presque inévitables. N'y at'on
pas vû échouer une partie des modernes ?
Et qui
même parmi les anciens a fourni cette
longue carriere sans égaremens ou sans lassitude?
La Muse Dramatique prouve aisément qu'elle
peut et qu'elle doit être utile ; mais l'experience
plus convaincante que tous les raisonnemens ,
parle contre elle , et montre qu'elle est devenuë
plus nuisible par l'abus qu'on en a fait , qu'elle
ne peut être utile par sa nature.
La Fable instruit sans ennui et plaît sans
danger , on en convient ; mais sa morale peutelle
être aussi pathétique que celle d'une Piece de
Théatre ou d'une Satyre ? D'ailleurs oseroit-on
comparer un si petit Ouvrage avec les grandes
entreprises en fait de Poësie ?
La Satyre , malgré tous ses avantages , est un
Art bien dangereux pour celui qui l'exerce . Eh !
convient-il d'animer les Poëtes par des récompenses
à embrasser une . Profession qui d'ordinaire
a pour eux des retours si cruels , et si mortifians
pour ceux qu'elle satyrise ?
Les raisons déduites par les Auteurs des Poësies
mêlées , sont décisives en leur faveur , et on
ne croit pas pouvoir leur refuser ce qu'ils
demandent , dès qu'ils auront fait voir l'homme
qui possede en effet tant de talens réunis , et qui
procure au Public tous les genres d'amusemens
dont la Poësie peut être la source.
Après avoir ainsi discuté les moyens de défense
, produits par chacun des Orateurs , le Juge
décide qu'ils doivent être reçûs dans la nouvelle
Académie , et voici comment il regle les rangs .
OCTOBRE . 1736 . 2221
Il accorde la premiere place au Poëte Fabuliste,
comme à celui dont les Ouvrages sont a'une utilité
plus étendue pour tous les temps et pour
toutes les conditions. La Poësie Héroïque paroîtroit
seule pouvoir le lui disputer , mais , dig
le Juge , qui d'entre vous n'aimeroit pas autant
ou plus , être la Fontaine , qu'être Milton ? Le
Poëte Tragique a la seconde place , parce que
ses oeuvres sont moins dangereuses que la Comédie
et la Satyre , et utiles à un plus grand
nombre de personnes que le Poëme Epique .
Il place ensuite les Auteurs des Poësies mêlées
qui ne peuvent prétendre au prémier rang , par
ce qu'il est impossible de réunir tous les talens
mais qui cependant méritent un rang distingué
pour leur utile et agréable variété. La Poësie
Héroïque n'a que la cinquième place . C'est à la
verité , le genre de Poësie le plus noble et le plus
sublime , mais est - il d'une grande utilité pour le
bien d'un Etat ? Combien peu le lisent Combien
peu sont en état de le goûter ?
La Comédie auroit un grade plus haut que le
sixième , si on pouvoit raisonnablement compter
qu'elle ne sortit jamais des bornes qui lui sont
prescrites, et si elle pouvoit elle - même répondre
des accompagnemens de la représentation . Enfin
le Poëte Satyrique aura la derniere place , es
même on ne l'accorde qu'à la personne prudente
et réservée . Pour la Profession elle est trop favorable
à la malignité humaine pour mériter la
moindre récompense.
Après cet Arrêt , qui fut confirmé et aplaudi
par une nombreuse et illustre Assemblée , le Juge
exhorte les nouveaux Académiciens à quitter
la fiction qui en avoit fait des Poëtes Anglois , à
rentrer dans leur Patrie , et à y exercer leurs talens
2222 MERCURE DE FRANCE
fens sur la Naissance du nouveau Prince , qui
fait les délices et la joye de la France , et qui un
jour en sera un des principaux ornemens. Chacun
d'eux promet de travailler à celebrer la
gioire de cet aimable HERITIER du grand
Nom de COND ' , dans le genre de Poësie
auquel il s'aplique , et donne en peu de mots une
légere idée de la Piece qu'il a dessein de composer
à ce sujet.
C'est bien dommage que la brieveté d'un Extrait
nous oblige d'omettre un grand nombre de raisons ,
de traits marqués , de preuves et de caracteres insérés
dans ces Discours . Chaque Poëte fit un- un Eloge
Critique des grands Maîtres , tant anciens que modernes
, les plus distingués dans son genre de Poësie.
Le Poëte Héroïque fit sur tout celui d'Homere ,
de Virgile , de Milton , du Tasse du Camoens , dis
Telemaque François , &c. Le Tragique , celui des
plus celebres Tragédies ; le Comique, celui des Auteurs
et des Pieces les plus connuës , entre autres
celui de Moliere et de Dryden , Poëte Anglois ,
qu'il censura pour sa licence effrenée ; le Fabuliste,
celui d'Esope , de Phédre et de la Fontaine , enfai
sant un parallele de ces trois Modeles ; le Satyrique
celui de Lucilius , d'Horace , de Juvenal , de Regnier
, de Boileau ; les Auteurs des Poësies mêlées
firent de leur côté des descriptions justes de l'Ode ,
de l'Elegie , de l'Eglogue , de la Pastorale , de l'Epigramme
, du Madrigal , du Rondeau , &c . Enfin
leJuge à son tour décida en termes serrés et précis
du mérite de plusieurs Poëtes de differentes Nations.
L'Accusation des Poëtes fut prononcée par M.
Doillot ; la Cause du Poëme Héroique fut plaidée
par M. Moreau ; celle de la Tragédie par M. de
la Michodiere ; celle de la Comédie , par M. de la
Marche , celle de la Fable en Vers , par M. de la
Chataigneraye ;
OCTOBRE. 1736. 2225
Chataigneraye , celle de la Satyre , par M. Correard
, celle des Poësies mélées , par M. Haudry
et M. le Marié. Le Jugement fut porté par M.
d'Aubenton. Tous ces jeunes Orateurs prononcerent
leurs Discours avec une grace et une éloquence
justement aplaudie .
A la fin de l'Action , l'un d'eux nomma aves
éloge , plusieurs autres Rhétoriciens qui s'étoient associés
à leur travail et à la composition de ces Plaidoyers,
M. Berlain, M. d'Anvin, M. Seconds, M.
Boutin , M. l'Abbé de Rohan , M. l'Abbé de Polignac,
M. Soret , M Lorrin , M. Bonzé , furent de
ce nombre ; et l'on félicita en general les Eleves de
Rhétorique , d'avoir consacré le dernier mois à
PEloquence Françoise, après avoir employéle cours
de l'année à l'Eloquence Latine.
LE HIBOU.
FABL E.
N Hibou triste et vieux , d'une humeu
Untrèsjalouse
,
Comme l'est presque tout vieillard ,
Çachoit en son réduit aimable et jeune Epous
Qu'il avoit séduit par hazard.
Quoi mourra- t'elle de tristesse
D'avoir un si vilain Epoux ?
Par politique et par finesse ,
La prudente moitié crut devoir filer doux?
Ah que le sexe sçait bien feindre !
Ox
2224 MERCURE DE FRANCE
1
On croiroit n'avoir rien à craindre.
Elle agissoit avec douceur ,
Cherchant à lui flater le coeur ;
Mais c'est penser avec justesse
Que de se défier des dehors de tendresse
Le Hibou vieil Argus ne sortant que la nuit,
Avoir soin d'enfermer la Belle en son réduit.
Un petit Maître oiseau du plus tendre langage ,
Passant un jour par cet endroit ,
Fit entendre son beau ramage
A celle qu'on tenoit tristement à l'étroit ;
Le coeur de la pauvrette est bien- tôt tout de
flamme
A l'aspect de ce jeune Oiseau ;
Elle se montre et dit au vainqueur de son ame ,
Je meurs d'ennui dans ce caveau ,
Jeune coeur est-il fait pour ainsi vivre en cage ?
Le temps de la jeunesse est celui des amours ;
Avec un vieil Epoux passer mes plus beaux jours !
L'heureux Amant, bien - tôt au fait de ce langage,
Força les portes du réduit ,
Et le beau Couple au loin s'enfuit
Pour se livrer entier à la vive tendresse
Qui n'est plus du ressort de la triste vieillesse.
Le Hibou de retour demeura des plus sots
On dit que d'un ton triste il prononça ces mots :
Amis , si vous pensez à vous mettre en ménage,
Ayez soin de vous assortir
D
OCTOBRE. 1736. 2225
De fortune et d'humeur , d'esprit , mais sun
tout d'âge ,
Sinon craignez mon repentir .
B. D. A.
> LETTRE de *** , au R. P. ***
Chanoine Régulier , au sujet d'un petit
Suplément à l'Histoire de l'Eglise de
Meaux.
Q
M. R. P.
Uoi qu'il soit très - difficile , pour ne
pas dire impossible à un seul homme
de ramasser en un corps d'Ouvrage
tout ce que l'on peut trouver sur une
Eglise Episcopale ancienne , je ne crois
cependant pas qu'on doive blâmer quiconque
a assés de zele pour executer une
telle entreprise. Le Pere Duplessis , Benedictin
, a essayé de ne rien laisser à
désirer dans son Histoire de l'Eglise de
Meaux; on la lit avec satisfaction ; les
faits y sont enchaînés d'une maniere qui
attire le Lecteur. Cependant je vous dirai
, M. R. P. que j'ai vu des Meldois
assés mécontens. Je ne sçai pas si c'est
parce que l'Auteur n'a pas mis dans son
Livre
2226 MERCURE DE FRANCE
Livre tout ce qu'ils souhaitoient y voir,
ou parce qu'il a frondé les Fables touchant
l'origine de leur Eglise . Pour moi
qui ai oui parler d'une nouvelle Edition
de cette Histoire , j'en conclus que le
débit de la premiere est fort avancé , et
aussi -tôt que l'on m'a eû apris cette dis
position prochaine , j'ai ouvert mes porte
feuilles Diocésains pour y voir ce que
le P. Benedictin n'auroit pas remarqué ,
et vous prier de le faire passer entre
ses mains. Je ne tire point ce que je
vous envoye des marges de l'Exemplaire
de l'ancien Gallia Christiana, qui a apartenu
à M. Baluze. Il seroit fort facile
de fournir un Suplément de cette maniere
, sans peine ni travail . Je tirerai
ce que je vous dirai de quelques Collections
de Chartes qui m'ont passé par
les mains.
Tout ce qui regarde les Evêques , même
leur temporel , me paroît être de la
compétence d'uneHistoireEcclesiastique.
Ainsi je ne vois point de raison d'avoir
exclû de l'Histoire de Meaux l'Acte d'acquisition
de la Dixme de Quinci , faite
par l'Evêque Etienne , en l'an 1166. ni
l'Acte d'accord que Manassés, Evêque, fit
avec Ansel de Dongione , sur la Coûtume,
l'an 1154
.
Il étoit, ce semble , honorable
2uX
OCTOBRE
1736. 2227
aux Evêques de Meaux , que les Comtes
de Champagne leur fissent quelquefois
des Sermens solemnels ; pourquoi ne
pas faire mention de celui qu'Henry ,
Comte de Troyes , fit à Provins , à la
personne d'Etienne , Evêque de Meaux
de ne plus faire battre de Monnoye de
Meaux , ni bonne ni mauvaise ?
Le Droit de Procuration des Evêques
est une des matieres Ecclesiastiques ; on
lit dans mon Répertoire qu'en 1182,
Hervé , Abbé de Marmoutiers , et son
Monastere , transigerent avec Simon ,
Evêque de Meaux , sur le droit de Procuration
lorsqu'il viendroit au Prieuré
de sainte Celine , et que ce droit fue
fixé à 20. sols . Cet Acte n'auroit pas
beaucoup grossi les Pieces justificatives ,
non plus que celui par lequel cet Evêque
traita à Lagny , l'an 1177. avec Thibaud
.Abbé de S. Maur des Fossés , sur l'Eglise
de Couporay , ou pour mieux dire
sur le Curé de ce Village. L'Auteur de
mon Inventaire n'a pas marqué en quelle
année ni quel Evêque fut celui qui
composa avec Adam de Butello, touchant
le cours de l'eau qui faisoit tourner le
Moulin de Villeneuil . Cet Acte méritoit
de paroître , parce qu'on y lit que l'espace
du temps auquel ce Seigneur pouvoit
1228 MERCURE DE FRANCE
voit retenir l'eau et l'empêcher d'aller
au Moulin , étoit ab hora nona Sabbati
usque ad vesperas Dovinice sequentis.Dom
J. Mabillon étoit exact à faire remarquer
ces sortes d'indices de la sanctification
des Dimanches dès le Samedi précedent.
Voyez Secul. Bened. I V. T. 2 .
page 235 .
Si je passe au XIIIe siecle , je trouverai
un plus grand nombre d'omissions de
la part de l'Historien de l'Eglise de
Meaux. De peur d'être trop long , je
n'irai point au - delà de la moitié de ce siecle
, quoique mon Inventaire . m'en fournisse
davantage . En 1227. Pierre , Evêque
de Meaux , et Thibaud , Comte de
Champagne , s'accorderent sur l'usage
de la Forêt de Medunto ; l'Abbé de S. Denis
en fut l'Arbitre. La même année Gilon
de Aciaco , Chevalier , quitta au mê
me Evêque des droits dans la Terre d'Es
trepilly. Ce Prélat donna en 1229. des
Lettres d'affranchissement aux Habitans
de Varettes , Germigny et Villeneuil.
L'année 123c. est marquée dans mon
Répertoire par deux Chartes omises ,
l'une touchant la Jurisdiction sur le Prêtre
de Gievres , après enquêtes faites sur
l'usage extant de la Paroisse de Marce lly,
dont la Paroisse de Gievres est dite détachée.
OCTOBRE . 1736. 2229
tachée. L'autre est une Sentence de Renaud
, Abbé de S. Faron , Albert , Abbé
de votre Maison de Chaage , et Jehan ,
Abbé de Chambrefontaine , qui déclare
qui sont les Ecclesiastiques tenus à observer
l'interdit Episcopal.
Je trouve deux ans après l'Acte de la
Fondation d'une Maison- Dieu à la Ferté-
Gaucher , auprès de l'Eglise de S. Romain
, par Mathieu de Montmirel , Sei-,
gneur de ce lieu; et dans le même temps.
l'accord de l'Evêque et du Chapitre de
Meaux , avec Thibaud , Comte de Champagne
, touchant la réparation du Pavé
de Meaux , que G. Archevêque de Sens,
déclare qu'ils feront en commun. Un
autre Acte assés remarquable et de la
même date , est la reconnoissance que
A. Archidiacre de la Brie Meldoise
donne à l'Evêque ; comme c'est en conséquence
de sa permission qu'il a fait
une quête pour subvenir à ses besoins.
au commencement de la jouissance de
son Benefice . L'érection des Cures est
tout à fait de la matiere de l'Histoire
d'un Diocèse . C'est pourquoi j'ai été surpris
de n'y pas voir le Titre par lequel
on aprend que P. Evêque de Meaux , a
séparé l'Eglise de Berigny de celle de
Laigny, et l'a accordé à l'Abbaye de Lieu
restauré ,
2230 MERCURE DE FRANCE
restauré , Ordre de Prémontré , se réservant
le pouvoir de déterminer les limites
des deux Territoires. R. Abbé et son
Couvent, expliquent cette Erection dans
un Acte de 1238.Ce fut dans la même année
que Mathieu de Montmirel reconnut
par un Acte public , qu'il tenoit en Fief
des Evêques de Meaux , le Péage de
la Ferté- Aucoul . La Dotation de la Sou-
Chantrerie par l'Evêque et par le Chapitre
de Meaux , sont la matiere d'un
Titre de l'an 1239. L'Historien pouvoit
donner à l'an 1242. l'Accord de l'Abbaye
de Tiron au Perche , avec l'Evêque de
Meaux , sur le Prieuré du S. Sépulchre
in Alemannia Meldensis Diocesis. Il nous
aprendra aparamment un jour dans une
Description profane ou civile de ce Diocèse
, ce que c'est que cette Alemannia.
La date d'un jour plutôt ou plus tard
n'est pas une raison de faire le procès
à un Historien , sur tout lorsqu'il allegue
des Titres. Je ne voudrois donc pas
faire de peine au P. Duplessis , de ce
qu'il dit après deux Necrologes , qu'Etienne
, qui avoit été Evêque de Meaux,
avant que de l'être de Bourges , mourut
le 14. Janvier. Mais puisqu'il n'ignoroit
pas que ce Prélat étoit enterré à S. Victor
de Paris , il auroit pû redresser les
Nécrologes
1
OCTOBRE . 1736. 2231
Nécrologes , par l'Epitaphe de cet Evêque ,
et je le crois assés hibile pour sçavoir
que les Nécrologes marquent souvent la
mort au jour de la sépulture ou au jour
qu'on a pû en faire l'anniversaire. Voici
les six Vers de cet Epitaphe , dont le
cinquiéme marque qu'il étoit mort le 13 .
Janvier.
Pax populi Clerique decus , patriaque patronus
Stephanus hujus amor urbis et orbis obit.
Meldis Episcopium , primatum Bituris , ortum
Parisius ; tumulum continet iste locus.
Idibus hic Jani terris divisus et astris
Qua dederat coelum terraque solvit eis .
Comme je connois des Poëtes et des
Musiciens , j'ai fait grande attention à ce
que dit le P. Duplessis , en parlant de
Philipe de Vitry , Evêque de Meaux ,
mort en 1361. Il s'apliqua , die il , à la
Poësie et à la Musique , et y avoit réüssi.
Ceux qui cultivent les Belles- Lettres ,
souhaiteroient que l'Historien en eût dit
davantage , ou qu'il eût apuyé cela de
quelque témoignage. Au lieu de Poësie
et de Musique , j'ai trouvé que c'étoit
d'Arithmérique que ce Prélat se mêloit
beaucoup. Il fut , à la verité , en relation
avec Jean des Murs, qui étoit un célebre
D Musicien ,
2232 MERCURE DE FRANCE
Musicien , mais ce fut sur d'autres matieres
que sur la Musique ; car Jean des
Murs écrivit plusieurs Traités de Mathé
matique et d'Arithmétique , que l'on
conserve dans les Bibliotheques parmi
les Manuscrits . Mais l'Ouvrage qu'il dédia
à Philipe , Evêque de Meaux , étoit
intitulé : Ars delendi. Voici comme il
debute dans l'Epigramme dédicatoire .
O Philippe tuo mihi qui tua vota jubere ,
Tu venerande potes , presentia corrige metra ,
Qua tibi devovens ut ei qui vivis in urbe ,
Dignior hoc opera titulum cum codice trado,
Il fait ensuite l'abregé de ses Regles
d'Arithmétique , et sur la fin il le quali
fie de fidele ami .
Que tibi promisi jam servo fidelis amice ;
Corrige , supporta , &c.
Une petite Notice de ces faits n'eût
rien gâté dans les Preuves de l'Histoire
des Evêques de Meaux .
Pourquoi aussi se taire sur une explication
des sept Pseaumes, donnée par un
des Successeurs de celui dont je viens de
parler ? Il est vrai qu'elle n'a jamais été
imprimée ; mais les Ouvrages de pieté ,
et sur tout ceux qui sont sortis de la
plume
OCTOBRE . 1736. 2233
plume d'un Evêque , demandent qu'il
en soit fait mention dans l'Histoire
Ecclesiastique. Elle m'est autrefois tombée
entre les mains dans le temps que
M. Millet me communiquoit les raretés
de la Bibliotheque de M. le Comte
de Seignelay ; j'en transcrivis la conclusion
en ces termes. Cy fine l'exposition
faite sur les sept Pseaumes penitenciales
abregée des Saints Docteurs , et translatée
de Latin en François par feu Réverend
Pere en Dieu Maître Jehan de Bory , jadis
Evesque de Meaulx et solempnel Docteur
en Théologie , pour contemplation et à l'utilité
des simples ; pour lequel labeur et
loyer requiert , et aussi pour Jehan le Regnart,
bumbles et dévotes Prieres pour eulx
et pour tout aultres Trépassés. Signé , le
Regnart.
Si le P. Duplessis nous eût un peu
plus dévelopé le caractere et les differentes
commissions dont furent chargés
les Evêques de Maux des derniers temps ,
nous sçaurions auquel d'entre eux attribuer
l'administration de l'Evêché de
Tours , qui fut faite par un Evêque de
Langres , conjointement avec un Evêque
de Meaux , selon un Manuscrit de l'avant
dernier siecle. Tout ce que j'ai retenu
de ce Manuscrit est que celui- ci
Dij étoit
>
2234 MERCURE DE FRANCE
étoit beaucoup plus ataché aux observations
des anciens Canons que l'Evêque
de Langres. L'Epithete que lui donne le
Secretaire de cette Administration est
fort particuliere . De tonsuris autem et collationibus
Beneficiorum Dominus Meldensis
qui multum divinus est nihil accipiendum ,
nihilque dandum asserit.
Tout ce que j'ai dit jusques ici ne regarde
que certains Evêques de Meaux.
Je me borne à ces petites Observations
pour pressentir votre goût et sçavoir de
vous si vous les jugez dignes d'être communiquées
au R. P. Duplessis , qu'on m'a
représenté comme un Religieux qui sçait
bon gré à ceux qui font des Remarques
sur ses Ouvrages. Si cela est ainsi je pou
rai continuer à me servir de vous come
me d'un canal de communication .
Je suis , &c.
d'un
Une Critique où la politesse regne
bout à l'autre , comme celle ci , ne peut point
déplaire à l'Historien de l'Eglise de Meaux.
Quand elle seroit moins mesurée , lui seul
auroit lieu de s'en plaindre ; mais le Public
y trouveroit toujours quelque avantage,
et c'est le Public'qu'il faut servir , non le
Pere Duplessis . Vous ne pouvez donc rien
faire de mieux, Monsieur , que defaire imprimer
OCTOBR E. 1736. 2239
que
primer cette Lettre , et en mon particulier ,
je conjure celui qui en est l'Auteur , de n'en
pas demeurer là. Je le prie seulement de ne
plus donner le nom d'omission sans correctif
à ces diverses lacunes que l'on peut
remplir des faits ou des dates qu'il remarque
aujourd'hui et qu'il remarquera encore dans la
suite. Il n'est pas le seul qui fait ait de pareilles
Observations. Les Auteurs du nouvean
Gallia Christiana s'aprêtent à réformer bien
des dates dans la suite que j'ai donnée des
Evêques de Meaux. Mais je n'avois pas
les Mémoires sur lesquels ils doivent faire
cette réforme ; ils ne les ont eux- mêmes
depuis assés peu de temps ; et je n'ai pas le
talent de deviner. Il en est de- même du Répertoire
ou de l'Inventaire que mon Critique
dit avoir entre ses mains . Il falloit me
le communiquer pendant que je travaillois ;
et si après cette communication j'eusse dédaigné
d'en faire usage , j'étois répréhensible.
Jusques-là.j'ai bien pu faire des omissions
, et j'en ait fait , sans doute , mais ce
sont des omissions dont je ne suis point con
pable. Il est par le Monde un certain nombre
de Compilateurs qui pouroient servir
utilement les Auteurs avant l'impression de
leurs Ouvrages ; ils ont dans leurs Portefeuilles
de quoi les aider ; mais ils aiment
mieux se tenir à l'affût. L'Ouvrage s'im-
Diij prime
2236 MERCURE DE FRANCE
prime à la fin, ils l'observent soigneusement i
Auteur se trouve en défaut , et sur le champ
ils ne manquent pas de lui courir sus .Je veux
croire que mon Critique n'est pas de ce nombre-
là. Il ne doit pas même en être. L'Histoire
de l'Eglise de Meaux a paru en 1731 .
et lui il ne l'attaque qu'en 1736. ce n'est
donc que depuis peu de temps que l'Inventaire
qu'il cite est en sa possession . Quoiqu'il
en soit , je l'exhorte de tout mon coeur à en
fairepart au Public. Il ne sçauroit trop multiplier
ses Observations ; j'y souscris le
premier.
Fr. Toussaints Du Plessis , M. B.
A Paris le 9. Septembre 1736.
XXXXXXXXXXXXXXX
IMITATION de la XIIIe Ode du
premier Livre des Odes d'Horace :
Pastor cum traheret per freta , &c.
Lorsque sur un Vaisseau rapide
De Priam le Fils odieux ,
A travers la Plaine liquide ,
Menoit l'Idole de ses yeux ,
'Sortant de ses Grottes profondes ,
Nérée aux Vents , aux fieres Ondes
Ori
OCTOBRE. 1736. 2237
Ordonne nn perfide repos ;
L'Onde obéit ; le vent s'envole ,
Ce Dieu qu'un feu sacré désole ,
Laisse échaper ces tristes mots .
*
C'est sous de malheureux auspices
Que tu conduis dans ton séjour
Celle, qu'entraîné par tes vices ,
Tu ravis au sein de sa Cour ,
Ne crois point que le Ciel avare
Des foudres qu'au crime il prépare ,
Les laisse éteindre dans ses mains ,
Les Grecs s'arment , leur bras s'aprête
A former la juste tempête
Qui doit punir tes noirs desseins .
።
Ces Plaines près de Troye , où Flore
Etale ses douces faveurs ;
Ces vastes Plaines que l'Aurore
Prend soin d'arroser de ses pleurs ,
Par le fer vengeur ravagées ,
Seront de tout côté chargées
Des pâles moissons de la mort.
Déja Pallas prend son Egide ,
Son Char part , la rage la guide
Tout va plier sous son effort.
*
D iiij C'est
2238 MERCURE DE FRANCE
C'est en vain , indigne adultere ,
Qu'ébloui du foible secours
Dont la Déesse de Cithere
Honore tés folles amours ,
Du luxe , enfant de la mollesse ,
Malgré le remord qui te pressé ,
Tu suivras les pas séduisants ,
Et les doux accords de ta Lyre ,
Aux objets que ton coeur admire ,
Prodigueront un vain encens.
*
En vain lorsqu'un sommeil tranquile
Te couvrira de ses pavots ,
Tu croiras jouir d'un azile
Contre le fer des javelots.
De la mort la main ennemie ,
Hélas ! trop tard pour ta Patrie ,
Coupera le fil de tes ans ;
Ton nom échapé du nauffrage ,
Vivra , pour avoir d'âge en âge
Le mépris de tes Descendans.
*
Hélas ! Si ta coupable vûë
Du Destin pouvoit obtenir
De
OCTOBR E. 1736. 2239
De percer la nuit répanduë
Sur les secrets de l'avenir ,
Tes yeux verroient entrer Ulisse
Sous le voile de l'artifice ,
Dans les murs construits par les Dieux. *
Tu verrois la flamine en colere ,
Répandre sa fureur sévere
Sur les Palais de tes Ayeux.
*
Le Ciel par cette triste image ,
Ne veut point troubler ta raison ;
Mais dans ce calme crains l'orage ,
Crains le courroux de Merion ;
Diomede , qui de Bellone ,
D'une valeur que rien n'étonne ,
Affronte les hazards divers ,
Brule du désir redoutable
De percer ton flanc détestable ,
Spectacle qu'attend l'Univers .
*
Tu n'auras recours qu'à la fuite
Pour éviter ses rudes coups ;
*
Apollon et Neptune bâtirent les Murs de
Troye
DY
Tel
2240 MERCURE DE FRANCE
Tel un Cerfque la crainte agite ,
Tremble , fuit à l'aspect des Loups.
Est -ce le fruit de là
promesse
Dont tu nourrissois la tendresse
De la Beauté qui t'a soumis ?
Loin du danger , ton bras menace
Tâche à montrer la même audace
Aux aproches des ennemis.
20
"
La haine de tout temps nourrie
Dans le silence et dans l'horreur ;
Ce Monstre dont la bouche impie
Distile un poison séducteur ,
S'ouvrant un chemin difficile
Dans l'esprit du terrible Achille ,
Suspendra les pleurs des Troyens ;
Mais enfin l'innocente Troye ,
A la vengeance , au meurtre en proye ,
Verra périr ses Citoyens.
Par M. Last , d'Aix.
REOPNSE
OCTOBRE. 1736. 2241
***
REPONSE d'un Chirurgien , à la
Leure insérée dans le Mercure de France
du mois d'Août dernier , et adressée aux
Auteurs des Observations sur les Ecrits
modernes.
V
Ous avez bien voulu , Monsieur , prendre.
sur vous
sur vous le soin de pacifier la querelle qui
s'est élevée depuis peu entre les Médecins et les
Chirurgiens. Vous vous êtes flaté d'y réussir par
une décision que vous assurez être celle d'un
Juge parfaitement désinteressé . Vous n'êtes ,
dires -vous , ni Chirurgien ni Médecin . Assurément
vous en serez crû sur le premier point , et
quant au second , après vos protestations d'impartialité
, nous craindrions de vous faire tort ,
si , tout favorable que vous paroissez aux Médecins
, nous soupçonnions en vous un ennemi
déguisé.
Quoiqu'il en soit , souffrez qu'on vous dise
qu'il ne suffit pas d'avoir des sentimens d'équité -
pour remplir dignement la fonction deMédiateur
ou d'Arbitre , il faut de plus qu'on soit instruit
à fond des différens droits des Parties interessées
; c'est le seul moyen de donner une décision
qui , fondée sur la vérité , fasse autant d'honneur
à notre jugement , qu'à notre impartialité ; mais
trop de zele , sans doute , vous a fait négliger
cette précaution , du moins par raport aux Chirurgiens
. Permettez donc , M. qu'en vous exposant
nos raisons , nous vous mettions en état
de mieux décider.
D vj La
2242 MFR CURE DE FRANCE
La querelle dont il s'agit entre les Médecins et
nous , roule sur les reproches d'incertitude qu'ils
ont faits à notre Art , reproches qu'ils ont soutenu
par les allégations ics moins misurées contre
les Chirurgiens ; disons plus , par des allégations
aussi diffamatoires que calomnieuses.
Les Médecins ne se sont pas même contentés
de faire tous hurs efforts pour jetter sur une
Profession rivale , les mêmes suspicions d'ince rtitude
et d'infidelité dont la Médecine n'a encore
pû se laver. Interessés à faire triompher
leur Art sur la Chirurgie , ils ont eû le courage
d'avancer que la certitude étoit préférablement
Papanag de la Médecine, lorsqu'au contraire la
Chirurgie pus incertaine , meritoit infiniment
meins la confiance du Public . Les Chirurgiens ,
obligés de repousser cette attaque , ont démontré
la certitude de leur Art, et par la constance de
ses préc pres , et par la nature de son objet , qui,
soumis au doigt et à l'oeil , ne laisse presque jamais
dans l'équivoque un Observareur exact et
atentif. Ils ont prouvé, au contraire, l'incertitude
de la Médecine et par la variation de ses préceptes
et par l'obscurité de son objet , qui , se dérobant
aux sens, est nécessairement livré aux seules conjectures.
Quo que la Réponse des Chirurgiens
ait fait autant l'éloge de leur modération , que
la preuve de la justice de leur Cause , les Méiecins
ont répliqué coup sur coup par de nouvelles
invectives . *
Voyez la Thèse de M. Malouet et la réfutation
de cette Thèse , Lettre 65. pages 109. et 110 des
Observations sur les Ecrits modernes .
* Voyez la Réponse d'un prétendu Médecin Anlois
, à la Critique de la Thèse de M. Maloüet
set la Lettre d'un Médecin de la Faculté de Paris,
ur ce que c'est que le brigandage de la Médecine,
OCTOBRE. 1736. 2243
Tel étoit l'état du différend entre les Chirur
giens et les Médecins , lorsqu'il vous a plû de
prendre le Rôle d'Arbitre et décider entre nous.
Vous commencez, M. par condamner les motifs
qui ont engagé la querelle et de la part des
Médecins et de la part des Chirurgiens. M. Ma
lonet , dites - vous , attaque toute la Chirurgie ,
parce qu'il estfaché contre un Chirurgien . Le Chirurgien
anonime qui lui a répondu insulte toute la
Medecine,parce qu'il prétend avoir sujet de se plaindre
de M. Malouet, qui est Médecin . Partant de ce
principe vous blámez autant le procedé de l'Anonime
que celui de M. Malouer.
Quand le motif que vous prérez à l'Anonime,
seroit vrai , le Chirurgien seroit - il au si condamnable
que le Médecin , et la plus grande partie
du blánie ae devroit elle pas tomber sur l'Agresseur
? Mais pourquoi nous suposer
des mo-.
tif. cachés , lorsque ceux qui out produit notre
Réponse sont si évidens ? Attaqués sans ménagement
, la loi de l'honneur ne nous aa--t'cile pas
mis dans la nécessité de nous defendre, et défendre
notre Art ?
C'est avec aussi peu de fondement , M. que
vous nous blâmez d'avoir interessé toute la Médecine
, ou plutôt toute la Faculté , dans une
Réponse qui , selon vous , ne devoit regarder que
le seul M. Malouet , puisque lui seul avoit atta
qué les Chirurgiens. Ce langage , s'il étoit tenu
par tout autre que vous , seroit, avec raison , regardé
comme une dissimulation con lamnable ;
mais nous voulons bien croire que vous seul.
ignorez combien de coups l'un sur l'autre nous
ont été portés par les Docteurs de la Faculté. La
Thèse de M. Malouet n'a t'elle donc pas été
soutenuë solemnellement dans l'Ecole de Méde
cine ?
2244 MERCURE DE FRANCE
cine ? N'est- il pas vrai qu'aucun Docteur n'a reclamé
contre , et qu'au contraire on les a vû
s'empresser à l'envi de remanier le même sujet ?
M. Magny n'a-t'il pas soutenu une Thèse aussi
solemnelle , aussi peu contredite par la Faculté ,
et dans laquelle les Chirurgiens n'ont pas été
plus ménages? N'a-t'on pas vû encore M. Santeut
se signaler par une semblable attaque ; et comme
si l'injure contre les Chirurgiens n'étoit pas déja
suffisamment répanduë , n'a t'il pas traduit sa
Thèse en François pour la mettre à portée d'un
plus grand nombre de Lecteurs , et répandre un
mépris plus universel et sur les Chirurgiens et
sura Chirurgie ? Les coups n'ont- ils pas été
redoublés , et par la Lettre d'un Docteur de la
Faculté qui a pris le personnage d'un Médecin
Anglois , et par l'Apologiste du brigandage de
la Medicine Ces deux Docteurs n'ont ils pas
parlé au nom de la Faculté même , sans que
la Faculté les ait dédit ? Enfin , M. le Libelle intitulé
: Question de Médecine , dans laquelle on
examine si c'est aux Médecins qu'il apartient de
traiter les Maladies Veneriennes , et si la sûreté
publique exige que ce soit les Médecins qu'on charge
de la Cure de ces Maladies . Ce Libelle indécent
, n'a 'il pas été adopté par le Corps entier
de la Faculté Ne l'a t'elle pas muni du Sceau
de son Aprobation ? Ne l'a t'elle pas fait publiquement
distribuer ? Après des insultes aussi autentiques
de la part de la Faculté , les Chirur
giens pouroient- ils se méprendre , lorsqu'ils regardent
le Corps même de la Faculté comme
leur véritable Adversaire ?
Mais qu'importe , M. du motif des Chirurgiens
? Ce qui interesse véritablement le Public ,
c'est de sçavoir si les raisons par lesquelles ils
ont
OCTOBRE. 1736. 2245
ent prétendu justifier la certitude de leur Art ,
sont solides ou non . Vous n'attaquez ces raisons
qu'en les traitant de vaines déclamations et de
jactances ( c'est votre expression. ) Vous vous
contentez de qualifier de même les allégations
de M. Malouet , et par - là , M. vous nous autorisez
à demander une double réformation dans
le Jugement que vous portez.
En premier lieu , peut-on vous passer de dissimuler
, comme vous le faites , les calomnies de
M. Malouet contre les Chirurgiens ? Vous ne
pouvez ignorer que les faits injurieux qu'il a osé
suposer , ont été démentis par des Certificats
non suspects et par le témoignage exprès d'un
grand Ministre. Votre équité a - t'elle pû vous
permettre de ne regarder les excès de la calomnie
que comme de vaines déclamations ou de
simples jactances &
་
1
ร
Voyons en second lieu , M. si vous êtes plus
équitable lorsque vous donnez ces mêmes qualifications
aux raisons que les Chirurgiens ont
employées pour leur défense . Ils ont soutenu que
dans les Maladies qui font l'objet de la Chirurgie,
les yeux conduisent l'esprit et la main , et montrent
les causes des accidens leur étendue , leur progrès
leurs remedes. Ce sont ces raisons que vous traitez
de vaines jactances , ainsi que celles des Médecins
; mais pour être fondé à nous faire ce res
proche , il faudroit que nous fussions dans un de
ces deux ca , ou que nous eussions fait valoir nos
raisons par une vaine ostentation ; mais la néces
sité de nous défendre nous justifie sur ce point ,
ou bien que nos raisons fussent fausses dans le
fond ; et dans ce cas , M. nous étions en droit
d'attendre que vous prissiez la peine de les réfuter.
Il
2246 MERCURE DE FRANCE
Il est vrai que vous insinuez, dans le 6e article
de votre Lettre , que la Chirurgie n'est pas moins
conjecturale , moins indéterminée que la Médecine,
et cela , sur cet unique fondement , qu'ainsi
que la Médecine , elle n'a d'autre principe de
certitude que l'observation ; mais l'Art du Boulanger
est il incertain , parce qu'il n'est apuyé
que sur l'observation ? Eh ! M, n'y a-t'ıl point
observations et observations : La Chirurgie et la
Médecine n'en fournissent que trop l'exemple.
Dans le premier de ces Arts , elles sont décisives,
exactes complettes , elles soumettent au doigt et
à l'oeil les causes immédiates ; dans la Médecine,
au contraire , elles ne sont qu'équivoques , incomplettes
, indéterminées , et ne penetrant pas
assés dans l'interieur pour y découvrir les causes
immédiates des maladies , elles ne nous lais
sent voir que cette contrariété désolante de faits
dont l'oposition semble défendre d'esperer jamais
des dogmes bien certains dans la Médecine .
Vous croyez cependant trouver dans la Gangrene
, comparée à la petite Verole , la preuve d'une
incertitude aussi grande que celle qu'on reproche
à la Médecine. Mais quand la Chirurgie
seroit aussi incertaine dans la Cure de la Gangrenne
, que la Médecine l'est dans le traitement
de la pite Vérole que pouriez - vous en conclure
contre ce qu'a avancé le Chirurgien anonime
? En seroit -il moins vrai que le rideau
est presque toujours tiré devant les Chirurgiens,
tandis qu'au contraire les voiles impenetrables qui
couvrent les Maladies médicales , réduisent presque
toujours les Médecins au tatonnement et à la divination
.
* Lettre 65. des Observations sur les Ecrits modernes
, page 102. On
OCTOBRE. 1736. 2247
en
On pouroit vous dire encore , M. qu'il s'en
faut beaucoup que la Gangrenne puisse fournir
le parallele de l'incertitude que vous oposés à la
Chirurgie.Il seroit facile de vous convaincre que
les causes , du moins les causes prochaines ,
sont bien moins cachées que vous ne vous l'imaginez
; que le diagnostic et le pronostic sont certains
; que la Méthode curative ne l'est pas
moins ; car qui ne sçait que l'incertitude , l'indétermination
de l'Art ne peut naître que de
l'incertitude des indications ; or peut- il y en
avoir de plus décidées , de moins équivoques
que celles que fournit la Gangrenne .
* Enfin
il seroit facile de vous démontrer que quand
vous reprochez à la Chirurgie la diversité des
routes qu'elle suit dans la Cure de cette Maladie;
vous reprochez à l'Art , non son imperfection ,
mais ses richesses . Ce ne sont point des variations
qui naissent du doute ou de l'incertitude , ce
sont des procedés divers, qui multiplient les res
sources pour la Cure de ce mal , et dont la varieté
est prescrite , non par l'opinion , mais par
le cri de la Nature même , qui , par la varieté
des circonstances qu'elle offre , en prononce la
loy.
Y
C'en est assés , M. pour faire sentir combien
les procedés divers de la Chirurgie sont differens
des variations de la Médecine , qui , forcée par
l'infidélité de ses dogmes , à changer chaque
jour , détruit aujourd'hui ceux qu'elle établit
hier. Mais ne sont - ce pas- là , dites- vous , autant
d'efforts que les Médecins font pour perfectionner
leur Art , et le Chirurgien anonime qui
veut qu'on regarde les differens procedés de la
* Ce qui est mort, ne peut être rapellé à la vie , il
faut donc le retrancher , ou en aider la séparation.
Chirurgie
2248 MERCURE DE FRANCE
Chirurgie comme des recherches loüables , peut- il ,
sans injustice , traiter de variations honteuses les
recherches des Médecins. Nous ne souffrirons
point , M. que vous preniez ou que vous donniez
ainsi le change sur l'état de la question,
Louez tant qu'il vous plaira les Médecins des
tentatives qu'ils hazardent pour dissiper les ténebres
qui couvient leur Art , et parvenir à la
lumiere qui les fuit . Il ne s'agissoit que de l'incertitude
de ces deux Arts , et il a suffi à l'Anonime
que celle de la Médecine fûr invinciblement
prouvée par cette inconstance de pratique
, par cette révolution de dogmes dont
elle présente le spectacle ; du reste le Chirurgien
, pour ne point sortir de la question ,
non seulement pú , mais même dû laisser au
public le soin d'aplaudir comme il le jugeroit à
propos , au zele des Médecins.
a
L'Anonime vous paroît sur tout manquer de
prudence , lorsqu'il reproche à la Médecine tous
Ces vains sistêmes dont les Ecoles retentissent .
Ces vaines spéculations , dites - vous , n'ont jamais
apartenu à la Médecine ; elles n'en ont jamais reglé
les maximes et n'ont jamais servi à former ses
décisions ; ce sont des haillons , ajoutez vous , que
les Médecins ont abandonné aux Chirurgiens , et
ce n'est plus que chés ces derniers qu'on parle encore
d'Acides , d'Alkalis , de Copule explosive, &c.
Vous semblez ne décider que sur le raport
qu'on vous a fait ; mais pourquoi , M. puisque
vous vouliez prendre la peine de décider , n'avez
vous pas pris aussi celle de vous instruire par
vous -même ? Vous vous seriez convaincu que
toutes ces chimeres d'Acides , d'Alkalis , de Fermentation
, d'Ossillation , de Copule explosive ,
c. sont dûës aux seuls Médecins, que, peres de
ces
OCTOBRE . 1736. 2249
ées frivoles productions , eux seuls aussi les ont
cultivées ; mais avec cette affection que l'amour
propre nous donne pour toutes les choses
qui partent de nous . Vous auriez vu que ces vaines
opinions triomphent dans les Ecoles ; qu'elles
sont dogmatiquement enseignées dans les Ecrits
dominans ; qu'elles servent de principes et fondent
les décisions autant dans la pratique que dans la
spéculation; qu'elles font la base des consultations;
qu'elles regnent enfin si universellement , qu'elles
ont passé des Médecins aux Malades , et qu'il
n'est pas jusqu'aux femmes à qui ce jargon de
Médecine ne soit devenu familier. C'est un fait
Constant dont vous pouvez aisément vous éclaircir
; et par conséquent c'est à tort que vous condamnez
le Chirurgien anonime d'avoir regardé
ces vaines spéculations comme le fondement de
la Médecine et la principale source de ses variations
; car , M. ou la Médecine n'existe point , ou
elle existe chés les Médecins: or c'est cette Médecine,
telle qu'elle se trouve dans les Ecoles , dans les
Livres , dans le langage commun des Médecins ,
que le Chirurgien anonime a dépeint , et non cette
Médecine abstraite qui ne se trouve nulle part.
D'ailleurs , M. où vous êtes - vous engagé
Vous avez senti qu'on ne pouvoit laver les Médecins
des reproches qu'on leur a faits sur leur
attachement à leurs Systêmes , à leurs prétendues
connoissances des premiers principes , des mixres
, des causes primitives , &c. vous avez senti
qu'on ne pouvoit les laver de ces reproches qu'en
soutenant qu'ils ont toujours regardé ces connoissances
comme étrangeres à leur Art ; mais
avez vous prévû que vous auriez à essuyer la
mortification d'un désaveu formel , et donné
d'avance
2250 MERCURE DE FRANCE
d'avance par ceux même que vous voulez justifier.
Lisez , M. le Mémoire des Médecins , imprimé
et donné au nom de l'Université en 1725 .
Voici les propres termes dont ils se servent
pages 8. et 9. pour prouver qu'en qualité de
Maitres Supérieurs de l'Art de guérir , Penseignement
de la Chirurgie doit leur apartenir prétérablement
aux Chirurgiens même .
L'Education du Chirurgien eleve- t'elle son esprit
au- dessus des sens ; le dégage- t'elle assés des choses
palpables , pour qu'à la vûë de plusieurs effets reünis
, et cependant produi's par des causes differentes,
un Chirurgien stache attribuer à chacune d'elies
son effet formel et spécifique ? Cette éducation va
t'elle jusqu'à le mettre en état de pénetrer les véritables
raisons des opérations de la Nature , raisons
premieres , universelles et uniformes , qui cependant
sont la source de toutes les varietés qui se trouvent
dans le Méchanisme de nos corps Conduit elle le
Chirurgien dans la connoissance des Elemens, dans
celle des mixtes et de leurs differentes qualités ?
L'a t'elle instruit des differentes forces mouvantes
et des differens effets qu'elles produisent ? L'a t'elle
instruit de l'équilibre des liqueurs et des proportions
qu'elles gardent entre elles , suivant leurs differens
degrés de pesanteur ? L'a - t'elle instruit de la for
mation des Mineraux , de celle des Végétaux et
des Animaux , de leur accroissement et des causes
de leur destruction c. Tous les Ecrits
qu'ils ont depuis publiés contre nous sont
remplis de ces reproches , et s'ils prétendent
encore aujourd'hui que le traitement des
Maladies Vénériennes doit leur apartenir exclusivement
aux Chirurgiens ; c'est parce que
leurs hautes spéculations les ont seuls mis en état de
penetrer
"
OCTOBRE. 1736. 225f
penetrer la nature etles causes les plus reculées des
"Maladies Veneriennes . * &c.
Qui croira t'on , M. ou de vous ou des Médecins
même ? Vous soutenez qu'ils regardent
ces spéculations comme étrangeres à la Médecine
, et eux dans un Ecrit solemnel , dans un
Ecrit où ils poursuivent juridiquement leurs
droits,ils revendiquent ces connoissances comme
leur possession , ils les étalent comme autant de
garands de leur triomphe sur nous , et nous rabaissent
au rang de simples Ouvriers , sur cela
seul que nous n'avons jamais été initiés dans
ces sublimes connoissances.
C'est donc en vain , M. que vous tâchez de
dérober les Médecins aux reproches qu'on leur
a faits. Habemus confuentes reos . C'est eux mêmes
qui réclament comme leur partage , et leur
partage précieux , ces mêmes choses que vous
nous accusez de leur avoir injustement attri
buées . Voyons si vous étes mieux fondé , lorsque
sur le raport de nos adversaires , vous nous
imputez de nous parer de ces vains systêmes ,
de ces misérables haillons abandonnés par les Médecins
. La seule ressource de Cottin pour se
vanger du satyrique de notre siécle , fut de lui
attribuer ses vers. Soyez sûr , M. que ics Médecins
employent la même ruse pour nous decréditer
, mais peuvent-ils se flatter d'y mieux
réussir Cottin n'y gagna qu'une moisson plus
ample de ridicule et surement les Médecins
n'y sçauroient gagner autre chose.
>
?
Il suffit pour les confondre de rapeller que
dans le temps même qu'ils ont réclamé la con-
* Voyez la question de Médecine sur le Droit an
Traitement des Maladies Vénériennes , page 7.
moissance
2252 MERCURE DE FRANCE
noissance des Causes premieres, des premiers Prin
cipes , des Elémens et des mixtes , &c , Les Chirurgiens
ont fait une profession solemnelle de renoncer
à ces connoissances, *nous avoüons, ont ils
répondu aux Médecins , que loin de nous piquer de
connoître ces choses sublimes , nous faisons gloire ,
non pas de les ignorer ; car telle est la condition
naturelle des hommes , mais de n'en avoir jamais
tenté la connoissance . Contents de connoître la Nature
par ses effets , l'observation fait l'unique fond
de nos richesses , et tandis que vous vous piquez
de bâtir vos magnifiques systèmes sur l'idée de vos
Elemens , &c, nous n'avons garde d'avancer
qu'autant qu'une juste analogie , soutenuë toujours
de l'Expérience , peut nous le permettre. Il est bien
singulier , M. que lorsqu'on ne peut refuser aux
Chirurgiens le mérite d'avoir toujours rapellé les
Médecins à l'Ecole de l'Expérience et de l'observation
, on les accuse aujourd'hui d'être avides
de res phrases vuides de sens , de ces haillons
des Médecins , et que sur cela seul , on les peigne
comme des raisonneurs , et comme de mauwais
raisonneurs.
Voilà , M. une petite partie de ce qu'on auroit
à répondre au jugement de condamnation que
vous avez porté contre le Chirugien anonime ,
sur les motifs qui l'ont fait agir , et sur les raisons
qu'il a mis en oeuvre. Il nous reste à éxaminer
si la sentence de pacification , que vous
avez prononcée entre nous et les Médecins
mérite mieux notre acquiescement.
Nous ne pouvons dabord vous refuser l'Eloge
d'avoir fait entendre un aveu que la vérité
* Réponse des Chirurgiens de S. Côme , au Mémoire
des Médecins de la Faculté de Paris , p . 16 .
sollicitoit
›
OCTOBRE. 1736. 2253
sollicitoit depuis si long - temps . Les principes de
Art de guérir sont les mèmes sur lesquels sont fondés
tous les Arts, tous les Métiers qui ont pour objet
quelque opération Phisique , c'est-à dire , différen
tes suites de verités d'Expérience qui sont le fruit`
de plusieurs Observations qu'on afait soi-même ou
qu'on sçait que les autres ont fait . Eh ! plût à
Dieu , M. les Médecins eussent - ils pensé comme
yous ! en garde contre la vanité de leurs Systêmes,
ils auroient accrû leur Art des solides connoissances
qu'on peut devoir à l'Expérience et à
l'Observation . La Médecine délivrée de tant de
variations , de tant de chimeres qui la deshonorent
, mériteroit peut- être mieux la confiance et
la reconnoissance du Public , et peut - être aussi
y trouverions-nous l'avantage d'une paix solide.
Les Médecins raprochés de l'égalité par la
Nature de leur Art , qui , comme le nôtre , ne
peut avoir d'autres principes solides que ceux de
Î'Expérience et de l'Observation , n'affecteroient
plus avec nous cette hauteur tyrannique , qui
nous a forcé de lutter; nous cultiverions en paix
notre Art, et nous aurions le plaisir de l'exercer
avec des Coadjuteurs fideles. Les Médecins , au
lieu de s'atacher à nous décrier , s'apliqueroient
à nous revaloir dans les circonstances où nous
aurions besoin de leur Art , les secours que nous
leur prétons chaque jour; mais sont- ils disposés à
prendre de pareils sentimens? Vous n'osez vousmême
vous en flater ; vous vous préparez à rire
de leur ignorance , s'ils ne sentent pas que ce que
vous dites est exactement vrai . Riez , M. de tout
votre coeur , ce que nous avons cité d'après eux,
vous découvre assés la maniere dont ils penser.t.
Un second point sur lequel nous nous félieitons
de votre équité , c'est l'avantage que vous
donnez
D
2254 MERCURE DE FRANCE
donnez à la Chirurgie sur la Médecine , ca i
assurant la prérogative incontestable d'une certitude
plus grande, mais pourquoi , M. nous
faire acheter la justice qui nous est dûë , en répandant
l'avilissement sur notre Art ? Si la
Chirurgie est plus certaine , dites- vous , que les
Chirurgiens ne s'en orgueillissent point; la Chirurgie
n'est que l'A. B. C.de la Médecine , dans la Chirurgie
, continuez - vous , ilfaut joindre peu de reflexions
, combiner peu d'Observations , peser peu
de diferences , c. dans la Médecine , au contraire
, tout est obscur , compliqué , équivoque , infini ,
c. d'où vous concluez enfin que si la Chirurgie
est plus certaine en elle- même , cette certitude
releve moins le mérite de cet Art , vû la
simplicité et la facilité de son objec , que le
moindre dégré de certitude ne fait d'honneur à
la Médecine , vû la complication , l'étenduë , la
difficulté de l'objet dont elle s'ocupe.
C'est ici le point sur lequel nous croyons devoir
apeller de votre décision , mais avant de
détailler nos raisons , permettez nous de vous
faire une question. S'il est vrai que la Chirurgie
soit l'A. B. C. de la Médecine , il est clair qu'on
ne peut être Médecin qu'on ne soit auparavant
Chirurgien cela suposé , nous vous demandous
combien parmi tant de Docteurs de la Faculté ,
vous compteriez de Médecins ? Nous nous en
raportons à votre bonne foy sur cet article
et en attendant votre réponse , nous passons au
détail de nos raisons .
•
Non , M. la Chirurgie n'est point l'A. B.
C. de la Médecine , mais bien le flambeau qui
la guide. Les maximes qu'elle lui prête ne sont
pas de ces maximes élémentaires , qui n'influent
que de très-loin dans la pratique , et qui ne sont,
s'il
OCTOBRE. 1736. 2255
stil 7
à cet
permis de s'exprimer ainsi , que Comme
'Autore ou les premiers rayons d'un Art Scientifique.
Ce sont , au contraire des maximes vrai
ment pratiques , des maximes d'un usage prochain
et immédiat , qui doivent regler et conduire
la Médecine dans tous ses procedés ; des
maximes , en un mot , qui par raport
Art , doivent être regardées comme le centre
comme le trésor de la seule lumiere qui puisse
l'éclairer. Telle est la Chirurgie par raport à la
Mé¹ecine sans la Chirurgie tout n'est qu'obscurité
dans la Médecine . Les Maladies Chirurgicales
qui se dévoilent aux yeux , peuvent seules
aprendre à traiter les Maladies Médicales qui
s'y dérobent ; de sorte que la Médecine ne peut
être certaine et éclairée que par la certitude et
la lumiere de la Chirurgie ; mais de- là ne concluez
pas que la Chirurgie ne soit que l'A.B C.
de la Médecine , ou soutenez également que la
sublime Géométrie doit être regardée comme
l'A. B. C. de l'Horlogerie , du Pilotage , &c .
Vous vous recriez sur la comparaison . Eh bien
justifions -la ! Cui , M. la Médecine n'est par
raport à la Chirurgie, que ce que le Pilotage est par
raport à la Géométrie. La Médecine doit ses lumieres
à la Chirurgie , le Pilotage doit les siennes
à la Géométrie. Si la Médecine est livrée aux
conjectures , malgré toute la certitude des regles
que lui prête la Chirurgie,de même, quelques sures
que soient les regles dont le Pilote est redevable à
la Géométrie , il est souvent forcé de se conduire
par estime et par une estime incertaine , qui, loin
d'assurer sa route, l'en écarte souvent et le conduit
contre les écueils. Pourquoi néanmoins la Géoamétrie
ne sera t'elle pas regardée comme l'A.B.C.
du Pilotage ? C'est d'abord parce que , tandis que
E le
2256 MERCURE DE FRANC
le Pilotage est fixé dans l'enceinte d'un objet très
borné , la Géométrie s'occupe d'un objet immense
, d'un objet qui offre une infinité de faces
à saisir , de raports à combiner ; et qui par cela
même exige , toute la dexterité , toute la force ,
toute l'étendue de l'esprit humain . En second
lieu , M. la Géométrie ne peut être regardée
comme l'A. B. C. du Pilotage , parce qu'elle ne
préte à cet Art que la plus petite partie de ses
connoissances . Or la Chirurgie n'est- elle pas en
droit de vanter ces mêmes raisons ? Prouvons
que son objet est immense en comparaison de
celui de la Médecine , et qu'elle ne préte à ce
même Art que la plus légere partie de ses connoissances.
Ce double raport justifiera parfaitement
notre comparaison.
Commençons par voir , M. quel est l'objet de
la Médecine . Cet Art , si vous en exceptez quelques
Maladies , ou qui sont l'objet commun du
Chirurgien et du Médecin , ou qui sont soumi→
ses au pur Empirisme , se trouvera borné aux
Apostêmes ou aux Tumeurs intérieures . Encore
la Médecine ne s'ocupe - t'elle de ces
Maladies qu'autant qu'elles sont susceptibles de
résolution ; mais qu'est - ce qu'un pareil objet
en comparaison de celui de la Chirurgie
Cet Art n'embrasse -t'il pas d'abord toutes les
Tumeurs extérieures ? Et ces Tumeurs sont - elles
en moindre nombre que les Tumeurs intérieures
? Offrent- elles , considérées même selon la
seule résolution , offrent elles moins d'obser
vations à combiner? moins de différences à peser?
moins de remedes à comparer ? D'ailleurs la
Chirurgie ne les embrasse- t'elle pas selon tou
tes les autres terminaisons , supuration , déli-
Lescence , pourriture , induration ? Qui ne sent
que
OCTOBRE . 1736. 2257
que ces différentes faces offrent une infinité de
nouveaux raports , dont la comparaison essentiellement
dévolue à la Chirurgie , suffit
pour
tirer son objet de pair ? Cependant les Tumeurs
extérieures ne font encore qu'une très-petite
portion de l'objet de la Chirurgie . Les Fractures,
les Luxations , les Ulceres , les Playes , enfin
tout l'Art des Opérations qui ont raport à la
Cure des Maladies du Corps humain , ce sont là
autant de différentes parties de chacune desquelles
la Chirurgie n'est pas moins occupée que des
Tumeurs ; et comme si ce n'étoit pas assés de
l'immensité d'un pareil objet , une grande portion
de celui de la Médecine vient l'accroître
encore. Nous l'avons déja dit , la Médecine n'envisage
les Tumeurs intérieures qu'en tant qu'elles
sont susceptibles de résolution, prennent- elles des
terminaisons différentes, elles rentrent, si elles sont
curables , dans le domaine de la Chirurgie. C'est
ainsi qu'une inflammation de poitrine , dont la
Médecine a inutilement tenté la résolution , revient
à la Chirurgie, et trouve sa Cure dans l'Opération
de l'Empiéme. Réunissez , M. tant de
parties différentes qui forment l'objet du Chirurgien
, et voyez si les bornes étroites de celui
dont s'occupe la Médecine , permettent d'en
comparer l'étendue avec Piminensité de celei
qui est propre à la Chirurgie.
Nous nous flatons que vous êtes satisfait sur
le premier point de notre comparaison ; il est
aussi facile de vous démontrer que la Chirurgie
ne préte à la Médecine que la plus légere partie
de ses connoissances. En effet , M. de tant de
parties différentes , soumises à notre Art , il n'est
que les tumeurs extérieures qui ayent une vraye
analogie avec l'objet de la Médecine ; parconsé-
E ij quent
2258 MERCURE DE FRANCE
quent les maximes concernant ces Tumeurs sont
les scules que la Chirurgie puisse préter à la Médecine
; encore ne sçauroit - elle les lui préter
toutes , mais celles là seulement qui ont raport à
la résolution , terminaison, qui, comme nous l'avons
déja dit , est le seul but auquel puisse viser
la Médecine intérieure . Ce n'est pas tout , la Chirurgie
ne lui préte encore qu'une partie de ses
procedés pour la résolution ; car les lotions différentes
, les Cataplasmes , les Topiques , en un
mot , restent en propre à la Chirurgie , et le
bien qui suit l'aplication de ces Remedes, ne sçauroit
être procuré par la Médecine . Ajoutons
pour dernier trait , M. que la Chirurgie communique
aussi peu la sûreté qu'elle a en partage,
que la totalité de ses maximes et de ses procédés,
Un Médecin , à la vérité , ne peut tenter la résolution
d'une inflammation intérieure que par
les voyes que lui fixe la Chirurgie dans la résolution
de l'inflammation extérieure , mais la cer
titude de part et d'autre ne sçauroit être égale.
Figurez- vous un homme occupé à en sauver un
autre qui va périr dans l'eau , s'il ne reçoit un
prompt secours , mais qui nageant encore sur la
surface , peut sûrement être, acroché sans qu'il
risque d'être meurtri ou blessé ; tel est le Malade
qui trouve sa guérison dans la Chirurgie, et
Chirurgien est le libérateur favorable, qui, grace
à la prise que lui donne l'objet , dirige sûrement
son secours. A la place de cet homme que
nous avons suposé nager sur la surface , suposez
un homine plongé au fond de l'eau , voici,
M. le rôle du Médecin , il faut qu'il acroche
son hom ne s'il veut le sauver ; il faut qu'il employe
la même manoeuvre dont le Chirurgien
ui donné l'exemple ; mais il faut qu'il jette
le
SQB
OCTOBR E. 1736. 2219
son croc au hazard , sera - t'il assés heureux pour
ne point manquer son coup et s'il réussit ,
n'est-ce pas après avoir risqué de blesser , même
mortellement , celui à qui il a sauvé la vie ?
Mais , dites vous, cette incertitude qui naît de
l'obscurité de l'objet , ne releve- t'elle point le mérite
du Médecin au - dessus de celui du Chirurgien?
Faut-il encore , M. vous rapeller notre premiere
comparaison ? Ne ririez - vous pas du Pilote qui
prenant droit de l'incertitude de son Art , se
donneroit la préférence sur le Géométre ? Votre
objet , il est vrai , est plus incertain , lui diriezvous
; mais souvenez- vous qu'il est borné , que
ce n'est qu'un point en comparaison de celui
dont s'occupe la Géométrie ; souvenez- vous que
si votre Art a quelque supériorité au - dessus de
la plupart des autres Arts ; que s'il participe en
quelque maniere à la dignité d'un Art scientifique
, vous ne le devez qu'aux connoissances que
le Géométre vous préte. Le titre de Bienfaicteur
doit-il le ravaler à vos yeux , quand d'ailleurs
l'immensité de son objet l'éleve si fort audessus
de vous !
C'est ainsi , M. que vous rabatriez la vanité du
Pilote ingrat et borné ; prescrivez - nous le langage
que nous pourrions tenir aux Médecins.
Nous nous abstiendrons de les rapeller aux sentimens
de modestie que le parallele des deux Arts
sembleroit exiger ; mais pourions- nous nous
flater que plus sages à l'avenir , ils contiendront
l'indécence de leurs jactances sur la supériorité
de leur Art , et la sublimité des talens qu'il exige ?
Qu'ils se souviennent , M. que si l'objet de la
Médecine est plus obscur et plus incertain , il
est aussi infiniment plus borné ; lorsqu'au contraire
on ne peut nier que , si l'objet de la Chi-
E iij rurgie
2260 MERCURE DE FRANCE
rurgie est plus certain il est en revanche d'une
étendue incomparablement plus grande ; et par
conséquen , que quelques talens, quelques lumieres,
quelque force et quelqu'étenduë d'esprit que
la Médecine supose ou exige dans les Médecins ,
la Chirurgie ne sçauroit en exiger moins dans
les Chirurgiens.
Il nous reste , M. à vous protester combien
nous sommes mortifiés d'avoir été forcés par
l'attaque des Médecins , à montrer l'infidclité de
leur Art . La Médecine est nécessairement
conjecturale,
et jamais l'autorité de l'opinion n'a au
tant partagé les maximes d'aucun autre Art.Nous
avouerons
cependant que tous ses dogmes ne
sont point également contestés , ni ne méritent
de l'être, et qu'il en est une portion, qui, susceptible
d'une certaine mesure de probabilité , peut
fonder suffisamment
et la conduite du Médecin
et les espérances du Malade. Mais il s'en faut
bien que cette portion s'étende aussi loin que la
Profession du commun des Médecins , qui cer-
Bainement entreprennent
beaucoup au - delà , nonseulement
de leurs connoissances
, mais même
des décisions qu'ils peuvent raisonnablement
fonder sur leurs conjectures. Voulez-vous , M.
en sçavoir la juste étenduë ; elle est précisément
mesurée par cette partie de dogmes qui forme
la Médecine du Chirurgien de Village , lequel
expérimenté
, judicieux et instruit des préceptes
de son Art , sçait recourir aux moyens les plus
sûrs ; c'est à - dire , aux moyens que l'Analogie
Chirurgicale
, que l'experience
et la déposition
des siecies différens ont constatés comme
tels. Heureux les Mala ies lorsque leurs maladies.
n'exigeront
pas une Méd cine plus étendue , ou
du moins lorsqu'ils auront affaire à des · Méde–
cins
OCTOBRE. 1736. 2261
cins qui , comme le Chirurgien de Village ,
sagement effrayés de la contradiction qui regne
entre les opinions , sçauront se borner aux maximes
les plus reçûës , et s'arrêter où la lumie
re manque , n'oubliant jamais que la Nature a
plus de ressource contre la violence des maux
que contre la témérité des médications.
Vous venez de voir , M. les raisons sur lesquelles
nous osons fonder l'apel de votre Jugement.
Du reste nous sentons bien que fortement
prévenu en faveur de la supériorité que les Médecins
prétendent sur nous , vous avez crû devoir
la maintenir . La Médecine , dites- vous , a
fait la Chirurgie etles Chirurgiens , et partant de ce
principe, vous nous représentez que, comme dans
le Corps Politique où les honneurs sont inégalement
partagés , l'interêt commun oblige néanmoins également
tous les Membres à vivre dans l'intelligence
et dans la subordination ; de- même notre véritable
interêt nous oblige d'avoir de la déférence et
du respect pour les Médecins. Selon vous , Ils sont
nos Maitres, Maîtres de qui nous tenons la partic
de l'Art de guérir que nous exerçons , et envers
qui nous ne devons jamais oublier qu'ils se sont
conservé un droit d'inspection et de supériorité sur
la partie qu'ils nous ont cédée. C'est sur ces idées,
M. que comparant les Chirurgiens aux Plébeïens
soulevés contre le Sénat par un Cicinius , et les
Médecins aux Patriciens aigris contre le Peuple
par le vieux Appius , vous prétendez venir comme
un autre Menenius Agrippa , pacifier pos,
troubles ; mais nous nous flatons que , détrompé
de ce préjugé, et par le dernier Ecrit des Chi
rurgiens , et par vos propres Reflexions , vous
vous sçaurez peu de gré d'avoir accueilli er défendu
, non la Cause de la justice , mais celle de
E' iiij l'ambi
2262 MERCURE DE FRANCE
l'ambition. Les Médecins peuvent - ils éviter de
trouver en vous un Censeur sévere , quand vous
serez convaincu que la seule envie de dominer
leur a fait porter le trouble et la dissension entre
deux Professions , qui , également libres , également
nobles , également occupées du plus interessant
de tous les objets , ne sçauroient trop
se ménager , quand ce ne seroit que pour l'honneur
de ceux qui les cultivent.
Je suis très parfaitement , Monsieur , &c .
Les mots de l'Enigne et des Logogryphes
du Mercure du mois de Septembre
sont , l'Arithmétique , Lounge , Salive ,
Chair, Violette et Lavement . On trouve
dans le premier Logogryphe , Lo , On ,
Ange ; dans le troisième , Air, et dans le
quatriéine, Valet, Eté, Lave , Eau, Lame,
le Vent , Métal , Mât , Van , Eve, Mâle,
Navet , Alte , Vente , Avent , Late , An
Tan , Eina , Manie , La Mente , Ame ,
Mât , au jeu d'Echecs , et Malte.
N
ENIGM E.
Ous fatiguons bien plus en byver qu'en été;
Nous sommes pourtant deux au même ministere:
Si- tôt que sur la table on a tout aporté ;
Nous respirons dès- lors et n'avons rien à faire,
Mais
OCTOBRE. 11773366.. 2263
Mais dès que vient le soir , impitoyablement
Onnous fait travailler pour le même exercices
C'estpour deux paresseux un pénible tourment ;
Mais la Nature a bien , comme on dit , son caprice,
Nous naissons quelquefois vétus d'un riche habit:
Mais il faut le surtout ; on nous met en parade
Dans les Apartemens ; le monde nous polit ;
Nous essuyons pourtant encor quelque incartade; "
Un étourdi nous met le pied dessus le nés ;
La Dame en gronde et peste ; en ai - je dit assés ?
Pius de quatre fois trop, on va nous reconnoître,
He bien quel grand mystere ! on n'a qu'à nous
nommer ,
Celui qui sous ces traits poura nous deviner ,
Peut s'emparer de nous , car nous manquons de
Maître.
1
LOGOGRYPHE.
T'El est le don que m'a fait la Nature ,
Que je suis des Mortels breuvage redouté ;
Cependant on estime en tous lieux ma parure.
Renversez- moi , je suis ce signe si marqué.
Dont parle l'Ecriture ,
Sur le front apliqué..
f. et 3. je tutoye , et souvent c'est injure ;
3. 2. on part
dès que j'ai commandé
;'
EV
2264 MERCURE DE FRANCE
vuide ;
1. 4. 5. je suis pour la mesure
Un vase souvent plein aussi- tôt que
Il importe très - peu quelle soit ma figure ;.
Enfin j'ai nom de Ville et Fleuve renommé.
J
AUTR E.
E consens volontiers que l'on me tire à quatre
Non , à la vérité , quatre chevaux ,
Mais qu'on tire de moi quatre morceaux ,
Sans aucun des quatre rabattre ;
D'Habitant de Hameau , de Village , de Bourg ,
Lecteur , pour être court ,
Tu me verras bien- tôt changer de face ,
En les faisant sauter de place .
Prens de suite neuf pieds, dont je suis composé
Les deux premiers me font Note de la Musique.
Deux et quatre voisins , selon cette pratique ,
Me font Climat du Basque fréquenté ;
Ces quatre et le suivant , sont souvent en usage
Chés le Chasseur , chés le Guerrier ;
Je dirai davantage ,
On en use chés le Sellier.
Les deux derniers te montrent la Patrie
D'un ancien Patriarche. Adieu , car je t'ennuyë…
Duchemin , Musicien à Angers.
AUTRE
OCTOBRE. 1736. 2265.
J
AUTR E.
E suis un mot François , qui publie en Latin
Lecteur , des choses véritables .
Bonjour, Printemps , malheur. Tu me vois tout à
plein
Dans un mets rouge et blanc qu'on sert à toutes
tables.
AV TRE.
DE mon tout retranchez un pié ,
Je sers à fabriquer ma premiere moitié ,
Elle portoit jadis les Conquérans du Monde.
Rien n'est plus beau que la seconde,
P. M.
**
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX ARTS , &c.
1017
MEDITATIONS Sur les Verités Chrétiennes
et Ecclésiastiques , tirées
des Epitres et des Evangiles qui se lisent
à la Messe , pour servir de disposition
à la celebrer , à faire des Instructions
utiles aux Ecclésiastiques et au Peuple ,
et à remplir les autres fonctions atta-
E vj chées
2266 MERCURE DE FRANCE
chées au sacré Ministere des Autels
pour tous les Dimanches et principales
Fêtes de l'année 5. vol . in 12. à Lyon ,
chés les Freres de Ville , Libraires.
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nouvelles Observations , par M. Bou-
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cheul , in fol. 2. vol . A Paris , chez Ganeau
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Sour Louise , avec ses Lettres.
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MEMOIRE DOGMATIQUE et historique
touchant les Juges de la Foy, où l'on prouve
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des Prêtres , sont Juges de la Foy.
A Paris , chés la veuve Mazieres , et J...
B. Garnier , tuë S. Jacques , à la Provi
dence. 1736. in 12. de 451. pp .
LES
OCTOBRE. 1736. 2267
LES GENEALOGIES HISTORIQUES des
Rois , Empereurs , & c . et de toutes les
Maisons Souveraines qui ont subsisté jusqu'à
présent ; exposées dans des Cartes
genealogiques , tirées des meilleurs Auteurs
avec des Explications Historiques
er Chronologiques , dans lesquelles on
trouvera l'établissement , les révolutions,
et la durée des differens Etats du Monde
, l'origine des Maisons Souveraines ,
leurs progrès , alliances , droits , titres ,
prétentions et armoiries , avec Figures .
Tome I. in quarto , contenant les Genealogies
des Patriarches , Rois , Heros de
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Cesar , jusqu'à Constantin le Grand
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sons Souveraines d'Italie , avec les Familles
Papales depuis 50 ans , pp 698.
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rue S Jacques , à Ste Therése. 1736. .
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PRODUCTION D'ESPRIT , contenant tout
ce que les Arts et les Sciences ont de
rare et de merveilleux . Ouvrage critiques
et sublime, composé par le Docteur Suift,
et autres personnes remplies d'une érudition
profonde , avec des Notes en plusieurs
endroits traduit
" par
M. ***
deux
2268 MERCURE DE FRANCE
deux vol . in 12. A Paris , chés Theodore
le Gras , Grand'- Salle du Palais.
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HISTOIRE de l'Académie Royale des
Inscriptions et Belles Lettres , avec les
Mémoires de Littérature tirés des Registres
de cette Académie depuis l'an
173. jusques et compris l'an 1733. De
I'Imprimerie Royale . IX. et Xe vol . 1736.
REFLEXIONS Critiques sur les Histoi
res des anciens Peuples Chaldéens . Hébreux
, Phéniciens , Egyptiens , Grecs ,
&c . jusqu'au temps de Cyrus , en trois
Livres. Dans le premier on éxamine le
fragment de l'Histoire Phénicienne de
Sanchoniation , conservé par Eusebe . Dans
le second on réforme la Mythologie , et
l'on donne l'origine historique des Dieux
de l'Egypte de la Grece , de la Phéni
cie , & c. Dans le troisiéme en réfutant
Scaliger , Petau , Ussérius , Ussérius , Marsham
Pezron , &c. on explique les difficultés
Chronologiques de l'Ancien Testament,
et de l'Histoire Egyptienne , Babylonienne
, Assyrienne , Gréque , Chinoise,
& c. A la fin est un Canon Chronologique
de l'Empire de la Chine , avec les
nems de ses Empereurs , en lettres latines
OCTOBRE 1936. 2269
tines , et en caracteres chinois , tirés des
Annales mêmes , l'idée des temps d'avant
le Déluge , et une récapitulation. Par M.
Fourmont l'ainé , Professeur en Langue
Arabe au College Royale de France , Associé
à l'Académie Royale des Inscriptions
et Belles Lettres , Interprete et sous-
Bibliothecaire du Roy , &c. A Paris ,
chés Musier, Pere , Quay des Augustins ;
Jombert , rue S Jacques Briasson , même
ruë ; Bullot.ruë de la Parcheminerie . 1735
2 vol. in quarto , Tome premier de 288..
pages pour le premier Livre , de 384 pour
le second , pour la Préface. Le ile .
Tome de 53 pages.
L'ENNUY D'UN QUART D'HEURE , à Pa
ris , chés Rollin , fils , Quay des Augustins
, 1736. in 8. 24 pages.
M. D. L. M. Auteur de ce petit ou
vrage , ne se tiendra pas pour offensé ,
si nous trouvons avec la plupart de ses
Lecteurs non seulement peu de justesse
dans son titre , mais même un manque
de bonne foy ; cependant plus le Public
en sera choqué , moins le Poëte aura
lieu de s'en plaindre.
On lit à la tête de cette Nouveauté
une Epitre à Me la Marquise du T. ***
qui commence ainsi :
Envisagez
2278 MERCURE DE FRANCE
Envisagez bien le Courier
Qui vous rendra la Parvenuë
Si j'avois eu la retenuë
De dissimuler mon métier ,
Il ne faudroit être sorcier
Pour le deviner à sa vûë ,
Et vous diriés assurément ,
Voyant l'affreux délabrement
De sa figure mal vétuë ,
Son tein plombé , pâle et défait ,
Cet homme , ou la peste me tuë ,
Est un Poëte , ou son valet .
Ce seroit bien ici le lieu , Madame ;
de faire une belle déclamation contre les
gens riches qui laissent les talens dans
l'indigence › mais.
Je laisse à nos Rimeurs caustiques
Ces sujets noirs et colériques.
Loin de moi le talent honteux
D'empoisonner le plaisir des heureux .
Dans la Lettre intitulée les Songes
l'Auteur s'exprime ainsi.
Je suis heureux et je sçais l'être
Sans éclat et sans embarras ;
Le Grand Seigneur , avec fracas ,`
Perd tout son temps à le paraître.
Aussi
OCTOBRE . 1736. 227
Aussi le plaisir me préfere- t- il à tous les
Grands du Monde ; il ne me laisse point
d'instans vuides ; il me rend en imagi
nation ce qu'il m'ôre en réalité . les Songes
agréables sont toutes les nuits occupés
autour de moi.
De ces nocturnes Enchanteurs
Les illusions assorties
Me retracent mille faveurs
Que le plaisir m'a départies ;
Et pour m'amuser plus long-temps ,
De mes heures anéantics
1ls ressuscitent les instans , &c .
Son rêve le transporte au Parterre de
la Comédie ; là , un joli Songe femelle
attire tous les yeux et attendrit tous les
coeurs.
De Seine , Actrice inimitable ,
Que tu sçais bien l'art de charmer
Que tu sçais bien l'art d'exprimer
L'amour et sa tragique Fable !
Eh ! comment , quand tu veux aimer ,
Exprimes-tu le véritable ?
Arbitre de nos mouvemens ,
Nous portons , nous brisons tes chaînes ;
Tu nous ravis , tu nous entraînes ;
Tu fais dans les mêmes momens
Et
2272 MERCURE DE FRANCE
Et des Heros et des Amans , & c.
L'Art et la Nature réunies par Vatteau.
Pour ne pas trop nous étendre ,
nous ne prendrons que ce fragment d'u
ne des plus jolies Pieces du Recueil.
Nature à l'Art reprochoit sa parure
Et certain air trop affecté ;
L'Art poli de son côté
Accusoit la brute Nature
De son trop de rusticité.
L'un et l'autre eut raison peut-ê
3
être ;
Nature perd à trop paroître ;
L'Art ne se cache pas assés ,
Leurs deffauts sont bien compensés.
EPITRES NOUVELLES du sieur Rous
SEAU. A Paris , Quay des Augustins, chés
Rollin fils. 1736. broch. in 12 de 45 pages.
La premiere de ces Epitres est adressée
au R. P. Brumoy , Auteur du Theatre
des Grecs ; la seconde à Thalie , et la troi
siéme à M. Rollin. Elles sont chiffrées
VII. VIII. IX.
ོན ༔ 12
Comme cet Ouvrage , moins encore
son illustre Auteur , n'ont pas besoin
de nos Eloges , et qu'ils sont bien audessus
de ceux que nous pourions leur
donner , on se bornera à exposer le sujet
de
OCTOBRE. 1736. 2273
de chaque Epitre , et à en raporter quelques
fragmens . La premiere et la seconde
regardent la décadence du Poëme Dramatique
, et la troisième , qu'on regarde
comme un chef d'oeuvre de l'Art , roule
sur les nouveaux Ouvrages du celebre
Auteur de l'Histoire ancienne des Egyptiens
, & c.
Voici le conmmencement de la
miere de ces trois Epitres .
Oui , cher Brumoy, ton immortel Ouvrage
Va désormais dissiper le nuage
Où parmi nous le Théatre avili ,
Depuis trente ans semble être enseveli ;
Et l'éclairant de ta noble lumiere ,
Lui rendre enfin sa dignité premiere.
De ses débris zelé restaurateur ,
Et chés les Grecs hardi navigateur
Toi seul as sçû dans ta pénible course
De ses beautés nous deterrer la source
Et démêler les détours sinueux
De ce Dédale oblique et tortueux ,
Ouvert jadis par la Seur de Thalie ,
Aux seuls Auteurs du Cid et d'Athalie ;
Mais après eux , hélas ! abandonné
Au goût pervers d'un siecle effeminé ,
Qui ne prenant pour conseil et pour guide
Que les leçons de Tibulle et d'Ovide ,
pre-
Ex
2274 MERCURE DE FRANCE
Et n'estimant dignes d'être aplaudis
Que des Héros par l'amour affadis ,
Nous a produit cette foule incommode
D'Auteurs glacés , qui séduits par la mode ,
N'exposent plus à nos yeux fatigués
Que des Romans en Vers dialogues ;
Et d'un fatras de Rimes accolées ,
Assoisonnant leurs fadeurs ampoulées ,
Semblent vouloir par d'immuables Loix ,
Borner tout l'Art du Théatre François
A commenter dans leurs Scenes dolentes ,
Du doux Quinault les Pandectes galantes,
Mais de ce stile , éflanqué , sans vigueur ,
J'aime encor mieux l'insipide langueur ,
Que l'emphatique et burlesque étalage
D'un faux sublime enté sur l'assemblage
De ces grands mots , clinquant de l'oraison ,
Enfiés de vent et vuides de raison ,
Dont le concours discordant et barbare
N'est qu'un vain bruit , une sotte fanfare ,
Et qui par force et sans choix enrollés ,
Hurlent d'effroi de se voir accouplés.
Ce n'est pourtant que sur ces baliveraes
Qu'un fol Essain d'Euripides modernes ,
Creux au-dedans , boursoufiés au- dehors ,
S'est mis en droit , prodiguant ses accords ,
D'importuner de sa voix imbécille
Et le Théatre et la Cour et la Ville , &c,
Dans
OCTOBRE. 1736. 2275
Dans la seconde Epitre, après un Exorde
d'une trentaine de Vers , adressés à la
Muse de la Comédie, le Poëte s'exprime
ainsi :
Tout Institut , tout Art , toute Police
Subordonnée au pouvoir du caprice ,
Doit être aussi conséquemment pour tous
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la dissemblance extrême ,
A le bien prendre est un foible problême ;
Et , quoi qu'on dise , on n'en sçauroit jamais
Compter que deux ; l'un bon , l'autre mauvais.
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas à pas on arrivee ;
Et le Public que sa bonté prévient ,
Pour quelque temps s'y fixe et s'y maintient ;
Mais éblouis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnuë et nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid
Et préferer le moindre au plus parfait.
En continuant à parler de la Comédie
, l'Auteur poursuit .
De son Génie éteint avec les Graces ,
Il ne restoit ni vestiges ni traces ,
Avant qu'Armand , heureux à tout tenter
Eu entrepris de le ressusciter.
Mais ce Génie alors en son enfance ,
Dans
2276 MERCURE DE FRANCE
Dans son berceau , dépourvû d'assistance ,
Faute d'un Maître habile à l'essayer ,
N'avoit encor apris qu'à bégayer ;
Lorsqu'assisté de Térence et de Plaute ,
Moliere vint , dont la voix ferme et haute
Lui fit d'abord par de justes leçons ,
Articuler et distinguer ses sons.
Bien-tôt après sur ses avis fideles ,
S'aprivoisant avec ces grands modeles ,
Et dans leur lice instruit à s'exercer ,
Il aprit d'eux l'art de les devancer ;
Sous ce grand homme enfin la Comédie
Sçût arriver , justement aplaudie ,
A ce point fixe où l'Art doit aboutir ,
Et dont , sans risque il ne peut plus sortir .
Ce fut alors que la Scene féconde
> Devint l'Ecole et le miroir du Monde
Et que chacun , loin d'en être choqué ,
Fit son plaisir de s'y voir démasqué .
Là le Marquis figuré sans emblême ,
Fut le premier à rire de lui- même ;
Et le Bourgeois aprit , sans nul regret ,
A se moquer de son propre portrait.
Le Sot sçavant , la Docte extravagante ,
La Précieuse et la Prude arrogante ,
Le faux Dévot , l'Avare , le Jaloux ,
Le Médecin , le Malade , enfin tous
Chés
OCTOBRE. 1736. 2277
Chés une Muse en passe- temps fertile ,
Vinrent chercher un passe- temps utile.
Sur la Scene Comique et le mauvais
goût , M. R. s'adressant toujours à Thalie
, s'exprime ainsi :
C'est lui qui masque et déguise en Phébus .
Vos traits naïfs et vos vrais attributs
C'est lui chés qui votre joye ingénuë ,
Languit captive et presque méconnuë ,
Dans ces atours recherchés et fcuris ,
Qui semblent faits pour les seuls Beaux Esprits ,
Et dont tout l'art , qu'en bâillant on admire ,
Arrache à peine un froid et vain sourire ;
Enfin c'est lui qui de voeux vous nourrit ,
Et qui toujours courant après l'esprit ,
De Mallebranche Eleve fanatique ,
Met en crédit ce Jargon dogmatique ,
Ces Argumens , ces doctes Rituels ,
Ces Entretiens fins et spirituels ,
Ces Sentimens que la Muse Tragique ,
Non sans raison , reclame et revendique ,
-Et dans lesquels un Acteur charlatan ,
Du coeur humain nous décrit le Roman , & c.
Loin tout Rimeur enflé de beaux Passages ,
Qui , sur lui seul moulant ses Personnages ,
Veut qu'ils ayent tous autant d'esprit que lui ,
Et ne nous peint que soi - même en autrui , &c. ¿
ᏚᎥ
"
2278 MERCURE DE FRANCE
Si le Génie en nous se fait sentir
Et de prison se prépare à sortir ,
Laissons agir son naturel aimable ,
Sans absorber ce qu'il a d'estimable
Dans une Mer de frivoles langueurs ;
Dans ce fatras de morale sans moeurs
De vérités froides et déplacées ,
De mots nouveaux et de fades pensées ,
Qui font briller tant d'Auteurs importuns ,
Toujours loüés des Connoisseurs communs ,
Et qui pis est , loués par Pendroit même
Qui du bon sens mérite l'anathême.
Car tout Novice , en disant ce qu'il faut ,
Ne croit jamais s'élever assés haut.
C'est en disant ce qu'il ne doit pas dire ,
Qu'il s'éblouit , se délecte , et s'admire ,
Dans ses écarts non moins présomptueux
Qu'un indigent superbe et fastueux
Qui se laissant manquer du nécessaire ,
Du superflu fait son unique affaire.
A nos Auteurs ce n'est point , entre nous ,
L'esprit qui manque ; ils en ont presque tous ;
Mais je voudrois dans ces nouveaux Adeptes
Voir une humeur moins rétive aux preceptes ,
Qui du Théatre ont établi la Loi.
La troisiéme Epitre commence ainsi :
Docte Héritier des Trésors de la Grece ,
Qui
OCTOBRE .
1736. 2279
Qui le premier , par une heureuse adresse ,
Sçûs dans l'Histoire associer le ton
De Thucydide à la voix de Platon ;
Sage Kollin ; quel esprit sympatique
T'a pû guider dans ce siecle critique ,
Pour échaper à tant d'essains divers ,
D'âpres Censeurs qui peuplent l'Univers ?
Toujours croissant de volume en volume ,
Quel bon Génie a dirigé ta plume ?
Par quel bonheur enfin , ou par quel Art
As - tu forcé le volage hazard ,
L'aveugle Erreur , la Chicane insensée
L'Orgueil jaloux , l'Envie interessée ,
De te laisser en pleine sûreté
Jouir vivant de ta posterité ,
•
Et de changer pour toi seul sans mêlanges ,
Leurs cris d'angoisse en concert de louanges ? &c.
J'admire en toi , plus justement épris ,
L'Auteur divin qui parle en tes Ecrits , &c.
Il a voulu montrer par le suffrage
Dont la faveur couronne ton Ouvrage ,
Quelle distance il met entre celui
Qui , comme toi , ne se cherche qu'en lui ,
Et tout Esprit qu'aveugle la fumée ,
De ce grand rien qu'on nomme Renommée ,
Fantôme errant , qui nourri par le bruit ,
Fuit qui le cherche , et cherche qui le fuit . & c,
F Nous
2280 MERCURE DE FRANCE
Nous ne suivrons pas l'Auteur dans
tout ce qu'il expose avec énergie au sujet
de ses Ennemis ; il suffita de rapor
ter cette refléxion pour terminer notre
Extrait.
Un Ennemi , dit un celebre Auteur ,
Est un soigneux et docte Précepteur ;
Fâcheux par fois , mais toujours salutaire ,
Et qui nous sert sans gage ni salaire ;
Dans ses leçons , plus utile cent fois ,
Que ces amis , dont la timide voix
Craint d'éveiller notre esprit qui sommeille ,
Par des accens trop durs à notre oreille,
DESCRIPTION Géographique , Historique
, &c, de l'Empire de la Chine ,
&c, du R. P. du Halde , Jésuite , & c,
A Paris , chés le Mercier , 1735. quatre
volumes in folio.
Les Peintres de Porcelaine ne sont
guéres moins gueux que
les autres Ouvriers
qui travaillent à ces précieux Ou❤
vrages ; ils sont , à la vérité , très- malhabiles
, m'ayant aucun principe , et toute
la science des Peintres Chinois ne
consistant que dans une certaine routine
et dans une imagination assés bornée ,
Il faut pourtant avouer qu'ils ont le talent
de peindre sur la Porcelaine ,
aussi.
bicn
OCTOBRE. 1736. 2281
bien que sur les Eventails et sur les Lanternes
d'une Gaze très - fine, des fleurs , des
animaux et des Paysages qui se font justement
admirer.
Le travail de la Peinture est partagé
dans un même Laboratoire , entre un
grand nombre d'Ouvriers. L'un a soin.
uniquement de former le premier cercle
coloré qu'on voit près des bords de la
Porcelaine ; l'autre trace des fleurs que
peint un troisiéme ; celui - ci est pour pour les
Eaux et les Montagnes , celui - là pour
les Oiseaux et les autres Animaux . Les
figures humaines sont d'ordinaire les plus
maltraitées.
Pour ce qui est des couleurs de la Porcelaine
, il y en a de toutes les sortes. On
n'en voit guere en Europe que de celle
qui est d'un bleu vif sur un fond blanc.
Il est pourtant à croire que nos Marchands
en ont aporté d'autres. Il s'en
trouve dont le fond est semblable à celui
de nos Miroirs ardens ; il y en a d'entierement
rouges , et parmi celles la , les
unes sont d'un rouge à l'huile , Yeon- li
hong ; les autres sont d'un rouge souflé ,
Theoui hong, et sont semées de petits
points , à peu près comme nos Miniatures.
Quand ces deux sortes d'Ouvrages
réussissent dans leur perfection , c'est ce
Fij qui
2282 MERCURE DE FRANCE
qui est assés difficile , ils sont infiniment
estimés et extré nement chers ,
e :
Enfin il y a des Porcelaines où les Paysages
qui y sont peints , se forment du
mêlange de presque toutes les couleurs,
relevées par l'éclat de la doruré . Elles
sont fort belles , si l'on y fait de la dé
pense mais autrement la Porcelaine or
dinaire de cette espece n'est pas comparable
à celle qui est peinte avec le seul
azur , qui se prépare en cette maniere,
On l'enfonce dans le gravier du fourneau
à la profondeur de 6. pouces. On
le laisse ainsi rôtir pendant 24 , heures
et on le réduit en poudre impalpable ,
ainsi que les autres couleurs , non sur
le marbre , mais dans de grands mor
tiers de Porcelaine , dont le fond est
sans Vernis , de même que la tête du
pilon qui sert à broyer. Avant que de
Penterrer on le lave bien et on l'enferme
dans une caisse de Porcelaine bien
luttée & c. on jette de l'eau bouillante
dessus , on l'écume, et on en fait une pâte
fort déliée. L'azur grossier est assés commun
, mais le fin est très rare . On y
est aisément trompé : l'épreuve consiste
à peindre une Porcelaine , et à la faire
cuire. Le beau Tsin , qui est une espece
de violet fort beau, est encore fort rare
et fort cher.
On
OCTOBRE . 1736. 2283
On a essayé de peindre en noir quel
ques Vases de Porcelaine , avec l'encre
la plus fine de la Chine , mais cette tentative
n'a eu aucun succès. Quand la Porcelaine
a été cuite , elle s'est trouvée
blanche. L'action violente du feu dissipe
la couleur et l'empêche de penetrer la
couche de Vernis .
Le Rouge se fait avec de la Couperose
qu'on met au feu dans un Creuset.
Une livre se réduit à 4 onces.
Pour faire le Vert , on mêle une once
de Ceruse en poudre , avec une demi
once de poudre de caillou , et on ajoûte
3. onces, à ce qu'on croit , des Scories les
plus pures du cuivre qu'on a battu . Le
Vert préparé devient la matrice du Violet
, en y ajoutant une dose de Blanc.
On met plus de Vert préparé , à proportion
qu'on veut le Violet plus foncé.
Le Jaune se fait en prenant 7. Dragines
de Blanc préparé auxquelles on ajoute
3. Dragmes de Rouge couperosé.
Toutes ces Couleurs apliquées sur la
Porcelaine , déja cuite , après avoir été
huilée , ne paroissent vertes , violettes ,
jaunes ou rouges , qu'après la seconde
cuisson . Ces Couleurs s'apliquent avec
Ja Ceruse , le Salpêtre et la Couperose.
Le Rouge à l'huile se fait de la grenaille
Fiij
de
2284 MERCURE DE FRANCE
de cuivre rouge et de la poudre d'une
certaine pierre ou caillou , qui tire un
peu sur le rouge ; on broye le tout dans
un mortier , en y mêlant de l'urine d'un
jeune homme &c. On aplique cette
mixtion sur la Porcelaine , lorsqu'elle
n'est pas encore cuite , et on ne lui donne
point d'autre Vernis. Il faut seulement
prendre garde que durant la cuite , la
couleur rouge ne coule point au bas du
Vase. On assure que quand on veut don
ner ce rouge à la Porcelaine , on ne se
sert point de Pe tun tse , pour la former ,
mais qu'en sa place on employe avec
le Kao lin , de la terre jaune , préparée
de la même maniere que le Pe tun ise.
L'autre espece de Rouge souflé se fait
avec du Rouge tout préparé ; on prend
un tuyau , dont une des ouvertures est
couverte d'une gaze fort serrée : on apli
que doucement le bas du tuyau sur la
couleur dont la gaze se charge , après
quoi , on soufle dans le tuyau contre la
Porcelaine , qui se trouve ensuite toute
semée de petits points rouges Cerre sorte
de Porcelaine est encore plus chere et
plus rare que la précédente , parce que
l'exécution en est plus difficile , si l'on
veut garder toutes les proportions requises.
On
OCTOBRE. 1736. 228
le Rou-
On soufle le Bleu de même que
ge contre la Porcelaine , et il est beau
coup plus aisé d'y réussir. Les Ouvriers
conviennent , que si l'on ne plaignoit
pas la dépense , on pouroit de même
soufler de l'or et de l'argent sur de la
Porcelaine , dont le fond seroit noir ou
bleu ; c'est - à- dire , y répandre par tout
également une espece de pluye d'or , ou
d'argent. Cette sorte de Porcelaine qui
seroit d'un goût nouveau , ne laisseroit
pas de plaire.
>
On soufle aussi quelquefois le Vernis
: il y a quelque temps qu'on fit pour
l'Empereur des Ouvrages si fins et si déliés
, qu'on les mettoit sur du coton
parce qu'on ne pouvoit manier des piéces
si délicates , sans s'exposer à les rompre
; et comme il n'étoit pas possible de
les plonger dans le Vernis , parce qu'il
eut fallu les toucher de la main , on
soufloit le Vernis , et on en couvroit
entierement la Porcelaine .
Comme les Couleurs , si on les apliquoit
trop épaisses , ne manqueroient pas
de produire des inégalités sur la Porcelaine
, on a soin de temps en temps de
tremper d'une main legere le pinceau
dans l'eau , et ensuite dans la Couleur
dont on veut peindre.
Fiiij
La
2286 MERCURE DE FRANCE
La Porcelaine noire a aussi son prix
et sa beauté. Ce Noir est plombé , semblable
à celui de nos Miroirs ardens
l'or qu'on y met , lui donne un nouvel
agrément.
On fait à la Chine une autre espece
de Porcelaine qui est toute percée à our
en forme de découpure. Au milieu est
une coupe propre à contenir la Liqueur ,
qui ne fait qu'un corps avec la décou
pure .
On en voit d'autres , où des Dames
Chinoises et Tartares sont peintes au naturel
: la draperie , le teint et les traits du
visage, tout y est recherché ; de loin, on
prend ces Ouvrages pour de l'Email .
:
Quand on ne donne point d'autre huile
à la Porcelaine , que celle qui se fait
de cailloux blancs , cette Porcelaine devient
d'une espece particuliere , qu'on
apelle Tsoni Ki : elle est toute marbrée
et coupée en tous les sens d'une infinité
de veines de loin on la prendroit
pour de la Porcelaine brisée , dont toutes
les piéces demeurent en leur place ;
c'est comme un Ouvrage à la Mosaïque.
La couleur que donne certe huile , est
d'un blanc un peu cendré . Si la Porcelaine
est toute azurée , et qu'on lui donne
cette huile , elle paroîtra également
coupée
OCTOBRE. 1736. 2287
coupée et marbrée , lorsque la couleur
sera seche.
Il y a une espece de Porcelaine qui a
paru dans ces derniers temps , et qui est
devenue à la mode : sa couleur tire sur
Polive ; le Tsoui- yeou , qui est une huile
de caillou , y fait apercevoir quantité
de petites veines quand on l'aplique
seule, la Porcelaine est fragile, et n'a pas
de son, quand on la frape ; mais quand
on l'a mêlé avec les autres Vernis , elle
est coupée de veines , elle raisonne , et
n'est pas plus fragile que la Porcelaine
ordinaire.
On raporte une autre piéce de Porcelaine,
qu'on nomme Tao pien ou transmutation
. Cette transmutation se fait
dans le fourneaur , et est causée ou par
le défaut , ou par l'excès de chaleur , ou
bien par d'autres causes , qu'il n'est pas
facile de conjecturer . Cette piéce qui n'a
pas réussi selon l'idée de l'Ouvrier , et
qui est l'effet du pur' hazard , n'en est
pas moins belle ni moins estimée . L'Ouvrier
avoit dessein de faire des Vases de
rouge souflé : cent pieces furent entierement
perdues : celle dont ' je parle , sortit
du fourneau , semblable à une espece
d'Agathe . Si l'on vouloit courir les ris
ques , et faire les frais de differentes
Fv épreuves
2288 MERCURE DE FRANCE
épreuves , on découvriroit à la fin l'art
de faire ce que le hazard a produit une
seule fois. C'est ainsi qu'on s'est avisé
de faire de la Porcelaine d'un noir éclatant
, qu'on apelle On King. Le caprice
du fourneau a déterminé à cette recherche
, et on y a réussi .
Il n'y a point tant de travail qu'on
pouroit se l'imaginer aux Porcelaines
sur lesquelles on voit en relief des
Fleurs , des Dragons et semblables choses .
On les trace d'abord avec le burin sur
le corps du Vase , on fait au pourtour
de legeres entaillutes , qui donnent quel
que relief, après quoi , on donne le Vernis.
Les Chinois avoient l'art autrefois de
peindre sur les côtés d'une Porcelaine ,
des Poissons et autres Animaux , qu'on
n'apercevoit que lorsque la Porcelaine
étoit remplie de quelque Liqueur.
On brûle communément jusqu'à 180
charges de gros bois pour une fournée
de Porcelaine , & c. Si on entroit ici dans
un plus grand détail , on seroit encore
moins surpris de voir la Porcelaine si
chere en Europe ; d'autant plus qu'il est
assés rare qu'une fournée réussisse entierement
; il arrive même quelquefois
qu'elle est toute , perdue.
On
OCTOBRE . 1736. 2289
On a fait divers instrumens de Musique
en Porcelaine ; ceux auxquels on
réussit le mieux , sont les Flutes douces ,
les Flageolets , et un autre instrument
composé de diverses petites plaques rondes
, un peu concaves, dont chacune rend
un son particulier . On en suspend 9 dans
une bordure à divers étages , qu'on tou
che avec des baguettes comme le Timpanon
, &c.
On a vû exécuter en Porcelaine des
Urnes hautes de 3. pieds et plus , sans
le couvercle , élevé en piramide de la
hauteur d'un pied . Ces grands morceaux
sont de 3. piéces raportées et réunies
ensemble avec tant d'art et de propreté ,
qu'on ne sçauroit trouver l'endroit de la
réunion mais il y a beaucoup de risque
dans l'entreprise de ces grands Ouvrages
, car de cent , il n'en réussit pas dix.
On réussit plus aisément et plus heureusement
dans les Grotesques , dans les
Animaux comme les Canards , Tortuës
, & c.
:
,
On fait beaucoup de Statues de la célébre
Déesse Konan in , qu'on représente
tenant un enfant entre ses bras . Elle est
invoquée par les femmes stériles.
Il y a une espece de Porcelaine , dont
l'exécution est très- difficile , et par conse-
F vj quent
2290 MERCURE DE FRANCE
quent très- rare. Le corps en est extrêmement
delié et la surface fort unie
aussi - bien que le dedans : cependant on
y voit des moulures gravées , des Fleurs
et autres ornemens.
Les plaques de Porcelaine , pour servir
de tables , ne peuvent avoir que 12. ou
15 pouces tout au plus de diametre .
II y a une espece de Porcelaine couleur
de vert de mer , qui passe pour une
des plus anciennes , et qui est sujette à
être contrefaite Elle ne sonne point et
ne fait aucun bourdonnement à l'oreille .
La bonne Porcelaine a un son clair
comme le verre , ce qui marque une constitution
de parties à peu près sembl..bles ;
si le verre se taille avec le diamant , on
se sert aussi du diamant pour réunir ensemble
et coudre , en quelque sorte , des
pieces de Porcelaine cassée : c'est même
un métier à la Chine on y voit des Ouvriers
uniquement occupés à remettre
dans leurs places des piéces brisées ; ils
se servent du diamant comme d'une
éguille , pour faire des petits trous au
coros de la Porcelaine , où ils entrelassent
: un fil de léton très délié , et par - là ils
metrent la Porcelaine en état de servir
sans qu'on s'aperçoive presque de l'endroit
où elle a été cassée,
Nous
OCTOBRE. 1736. 2297
Nous renvoyons au Livre même pour
les Curieux et les Amateurs de la Por
celaine , qui souhaiteront de plus amples
instructions . On peut voir encore
dans le Mercure de Fevrier 1731. page
329 , quelque chose sur cette matiere ,
qui poura satisfaire.
PLANS des principales Places de Guerre
et Villes maritimes Frontieres du Roïaume
de France distingués par Départe
mens , Gouvernemens Generaux et Particuliers
des Provinces avec les Officiers
Generaux et Principaux qui v commandent
en Chef pour le Koy et dans
la Nouvelle France en Amérique , ensemble
les Officiers des Etars Majors de
ees Places , et des autres Villes intérieures
du Royaume , au premier Juiller 1735.
gravés dans la Carte generale de la Monarchie
et du Militaire de France , de
tous les temps . Presentés au Roy par M.
te Man de la Jaisse de l'Ordre de S. Lazare
le prix est de 4. liv . broché , A
Paris , ch's Dilot , Quay des Augustins ,
Quillan , Tuë Galande , et Nully , au Pa
lais. 1736. in zz de 268 . de 268. pages.
Ce Livre portatif et d'une forme commode
, contient les Plans des principales
Places de Guerre et Villes maritiuesi
frontieres
2292 MERCURE DE FRANCE
frontieres du Royaume , gravés dans la
Carte generale de la Monarchie et du
Militaire de France , que nous avons fait
connoître lorsqu'elle parut en 1733. Il
renferme les Plans de 112. Places , com
pris l'Hôtel Royal des Invalides , distingués
par Départemens generaux et
particuliers des Provinces , leurs longitudes
et latitudes , leurs distances les
unes des autres et de Paris , suivant
les lieuës vulgaires de chaque Province,
leurs Armoiries et leurs descriptions ,
tant anciennes que modernes , avec les
noms et qualités des Gouverneurs et Lieutenans
Generaux , et des Lieutenans de Koi,
Sénéchaux et grands Baillifs d'Epées des
Provinces. Ensemble les Officiers des
Etats Majors de chaque Ville , Fort et
Château du Royaume , et de la Nouvelle
France , ou Amérique Septentrionale
et Meridionale , ainsi qu'ils existent
au premier Juillet 1736. afin de rendre
plus facile lidée generale des Gouver
nemens Generaux , et des Places fortes
de France avec leurs . Gouverneurs ,
Commandans et Officiers Majors.
>
On ne doute pas que les détails exacts
de ce Livre ne le fassent rechercher du
Public , et plus encore des Militaires.
Il conviendra avec le suplément de la
Carte
OCTOBRE. 1736. 2293
Carte generale des Troupes de France
que
l'Auteur donne tous les ans : Il sera
renouvellé de même à l'occasion des mu
tations des Officiers Generaux et des
Officiers des Places , sous le titre de Suplément
du Livre des Plans militaires ,
qui sera augmenté en 1737. des Garnisons
ordinaires ou Compagnies de
Gardes à pied et à cheval , attachées aux
Gouverneurs et aux Lieutenans Generaux
des Provinces .
La Carte generale de la Monarchie
et du Militaire de France , ancien et
moderne , avec les Suplémens annuels
se débitera toujours à un prix raisonnable
, chés l'Auteur , rue et près la Fontaine
de Richelieu , à Paris , reliée en
veau , en veslin verd , en brochure , ou
montée sur gorge de 7. pieds en quarré ,
et même en vingt une feuilles séparées ,
gravées en taille - douce .
PANEGTRIQUE DE S. LOUIS ,
prononcé dans la Chapelle du Louvre , en
présence deMrs del'Académie Françoise,
le 25. Août. 1736. par M. l'Ab . Billiard,
Docteur en Théologie, Prédicateur du Roy,
et Aun onier ordinaire du Roy de Pologne.
L est difficile de rien dire de nouveau sur un
ISujet aussi rebatt. Depuis & etablissement de
l'Académie Françoise , les Prédicateurs les plus
fameux
2294 MERCURE DE FRANCE
fameux ont toujours brigué de paroître devant
un Corps si respectable , comme devant le véri
table Tribunal de l'Eloquence , mais pour ne
pas copier ceux qui les premiers avoient été
chargés du Panégyrique de saint Louis , il me
suffira de dire que les uns attentifs à semer
dans leurs Discours toutes les fleurs de l'Eloquence
, ont fait une Piece purement Acas
démique , les autres plus occupés du merveilleur
que du vrai , ont donné dans des écarts qui tiennent
plus de la nature de l'Ode que d'un Discours
Chrétien , où une éloquence sage doit être roujours
dominée par la raison.C'est le caractere du
Discours de M. l'Abbé Billiard , au jugement
qu'en a porté M. Thiery , Professeur en Sorbonne
et Censeur Royal. Une Eloquence sage que la
raison domine , du il m'a paru faire le caracters
de la Piece; les aplaudissemens qu'elle a recús lors
qu'elle a été prononcée , lui promettent les suffrages
du Public Après l'Api obation d'un și bon Juge,
je pourois me dispenser de faire l'extraut du Sermon
, mais le Public me sçauroit mauvais gré de
l'en priver d'aurant plus que le Prédicateur n'a
fait tirer qu'un peti nombre d'Exemplaires , pour
satisfaire seulement à l'empressement de ses amis.
Magnificentiam sanctitatis tua loquentur , et
gloriam magnificentia regni tui. Les Nations par
leront de la magnificence de votre sainteté et de
la gloire éclarante de votre Regne . Ps. 144 .
M. l'Abbe Billard apres avoir exposé au com.
mencem nt de son Eror e la fficulté d'allier la
Royauté avec la sainteté , dit qu'i n'y a que la
Religion de Jesus- Christ qui ait cet avantage.
Elle fait des Heros , dit il , ont la valeur n'a
rien de contraire à la sainte , elle fait des
Saints dont la pieté soutient et éleve la valeur
C
» des
OCTOBRE. 1736. 2295
des Héros ; en un mot elle fait les Rois véri-
» tablement grands , essentiellement glorieux ,
parce que cette grandeur et cette gloire sont
une émanation de celle de Dieu même , qui
fait éclater ses merveilles et sa magnificence
dans ses Saints . Magnificentiam , &c.
Après avoir fait Paplication de son Texte à
S. Louis , il ajoûte : » J'abuserois de mon ministere
, Mrs , si , ébloui d'une grandeur pure-
" ment guerriere et politique , je n'étalois à vos
"9 yeux que des Batailles données , des Combats
glorieux des Provinces soumises , des Ennemis
vaincus ; ce seroit élever des vertus qui
» n'éclatent que par la désolation de l'Univers ,
» des vertus qui ne se nourrissent que de sang et
» de larmes , et qui , considérées , précisément
» en elles - mêmes , n'acquierent aucun mérite
» pour le Ciel ; mais je ne dois pas aussi , touché
d'une conduite toute sainte dans un état ,
ce semble , toute contaire à la sainteté , faire
disparoître le grand Roy, pour ne vous mon→
trer que le grand Saint je ferois tort à sa valeur
, si je n'élevois que sa pieté , admirable
également par ses vertus guerrieres et par ses
s, vertus héroïques, Louis IX fut un grand Roy
toujours occupé du soin de son salut , sans
négliger le soin et la gloire de son Royaume;
en sorte que d'un Héros politique et d'un Héros
» Chrétien , il s'est formé un très - grand Saint.
»Ne séparons donc point dans son Eloge ,
» Mrs , ce qui ne fut jamais séparé dans sa con-
» duite. Admirons dans sa personne la perfection
du Christianisme réunie avec ce que lo
Monde estime de plus grand et de plus glo-
و د
33
55
rieux .
» Saint Louis modele de sainteté , S. Louis
» modele
2296 MERCURE DE FRANCE
modele de gloire , c'est l'idée la plus haute et
la plus naturelle sous laquelle le Prédicateur
puisse faire envisager S. Louis , puisqu'elle renferme
toutes les qualités qui forment le grand
Roy, et toutes les vertus qui font le grand saint,
La pieté et la justice sont les deux sou- divisions
de la premiere partie . La matiere est abondante
, et l'Orateur ne peut être embarrassé que
du choix. M. l'Abbé Billiard , après avoir dir que
P'éducation Chrétienne que la Reine Blanche
donna à son fils , fit fructifier les premieres se
mences de pieté que Dieu avoit versées dans son
ame , ajoûte que S Louis comprit de bonne
heure qu'il devoit bien plus à l'eau sainte ,
dont la fécondité spirituelle l'avoit rendu En-
» fant de Dieu et de l'Eglise , qu'au Sang Koyal
qui le faisoit le Monarque et le Pere d'un grand
Peuple , et que renonçant dès - lors aux Titres
distingués et aux qualités magnifiques que sa
" grandeur et ses victoires auroient rendus légitimes
, il résolut de ne porter jamais que le
" nom du Lieu qui lui rapelloit les voeux de son
" Baptême , et non la gloire de sa Naissance.
"
" Louis étoit jeune , il étoit Roy , que d'attraits
pour en faire un grand pécheur , à la
» Cour , où tout conspire contre l'innocence ,
où les passions sont continuellement remuées
ง ว
»
n
" par les objets à la Cour , le séjour du luxe
et de la molesse , le Théatre de la vanité , le
siege de la volupté et des plaisirs ! Ce fut dans
ce lieu même tout rempli d'écueils , qu'il se
» rendit maître de ses désirs ; ce fut au milieu de
cette Mer orageuse qu'il conserva le calme
de sa conscience ... Combien de fois , ajoûtet'il
, le vit on paroître aux yeux du monde
" revétu de la Pourpre Royale , tandis que cette
39
"
Pourpre
OCTOBRE . 1736. 1297
Pourpre couvroit la haire et le cilice? Pauvres de
J.C.vous fûtes toujours les objets de ses plus tendres
et de ses plus chers empressemens. On vit ce
S. Roy se dérober à sa dignité et s'abaisser pour
leur rendre tous les devoirs d'une charité chrétienne
, d'une charité fervente , d'une charité héoïque
. M. l'Ab . Billiard , en Orateur habile et qui
ne veut point blesser la délicatesse de ses Audieurs,
suprime ici des détails où les Historiens de
5. Louis sont entrés , et il se borne à dire que toute
espece d'infirmité humaine trouva dans ses
mains , dans son coeur , dans ses trésors , des secours
, des consolations , des ressources : » Et
comme si son zele se fût trouvé resserré entre
» les Peuples que les temps lui rendoient présens,
il porta sa compassion jusques sur les malheureux
qui n'étoient pas encore ; il bârit des
retraites pour les veuves ›
pour les orphelins ,
→ pour les aveugles ; il établit des aziles pour les
Pelerins , et fonda des Hôpitaux pour préparer
aux Malades qui seroient après lui , tout genre
» de soulagement et d'assistange .
و د
Je ne puis suprimer le trait de Morale qu'l
met à la suite de ce détail » Vous m'entendez ,
» dit - il , ames lâches , à qui le peché pese moins
que la pénitence ; ames tiedes , que Dieu rejette
de sa bouche , et qui pensez toujours
"avoir assés fait pour votre salut ; ames du-
» res , qui n'êtes point touchées des plaintes
» et des gémissemens de ceux qui souffrent , et
qui fuyez jusqu'à l'idée de la douleur et de la
» pauvreté j'en ai dit assés pour confondre vo-
» tre lâcheté , votre tiedeur et votre barbarie.
» Instruisez- vous maintenant,Juges de la Terre et
» fixez vous sur un Roy qui fut le modele de la
justice.
ל כ
"
Jo
2298 MERCURE DE FRANCE
20
Je passe sous silence tous les Jugemens que
notre saint Roy renait dans sa Cour avec inté
grité , sans exception des services , des rangs et
des personnes , et même aux dépens de ses propres
interêts ,, pour vous le représenter au milieu
des Bois de Vincennes. Pour ne pas cacher
plus long- temps à vos yeux , dit l'éloquent
» Prédicateur , un Spectacle digne , tout à la
fois , du Ciel et de la Terre , je vous rapelle ,
Mrs , ce saint Roy au milieu d'une Forêt , où
» il sacrifioit son propre repos à celui de ses Su
jets ; dans ce lieu champêtre il dressa mille
fois un Tribunal de Justice ; et dépouilé de
» la Majesté qui intimide , et de l'apareil pom-
» peux qui écarte les Peuples , il écoutoit attentivement
les petits et les grands , le riche et le
» pauvre , et pesant dans la balance les droits er
» les plaintes , ies griefs et les moyens , il pu
» nissoit le coupable , il protegeoit l'innocent ;
Roy , Juge et Pere tout ensemble , il pronon
çoit souverainement avec autant de misericor
» de que d'équité. ....
» L'esprit d'équité que vous avez admiré dans
ses Jugemens , regioit les désirs et les Actes
» d'un si grand Prince. M'en croiriés- vous , Mrs,
si je n'avois l'Histoire pour garant. Louis
» gémit plus d'une fois sur la misere de ses Su❤
» jets et s'épuisa pour leur soulagement ... S'il
parcourt son Royaume , un des Prélats de sa
Maison préside à la réparation des domma
ges qu'une Cour nombreuse cause presque né
cessairement dans la route,et fait rentrer, si j'ose
m'exprimer ainsi , dans les veines du particulier
la moindre goute du sang qui en a été tiré. M.
l'Abbé Billiard dit que S. Louis pouvoit s'apliquer
ces paroles de Job : Je n'ai point affligé l'a-
We
OCTOBRE. 1736. 2299
me de mes Laboureurs , je n'ai point couvert de
deuil la face de leurs Campagnes je n'ai point
forcé les Terres de mes Sujets à crier vengeance
contre ma dureté ; leurs sillons n'ont point été inondés
de leurs larmes, et mes Peuples n'ont point gémi
sous la tyrannie. Et il ajoûte . Nous vous en rendons
graces , Ô mon Dieu . Ces siecles heureux
se raprochent et se renouvellent . Nous jouissons
paisiblement de nos biens et de nos fortunes';
Naboth n'est point troublé dans la Vigne de ses
Peres, Votre bras puissant protege pour nous un
Roy pieux et équitable ; vous en avez formé les
traits sur ceux du Monarque que je loue , comme
vous perpetuez en lui le Sang de ce Prince.
Je n'ai pas besoin de faire sentir le mérite et la
justesse de cette aplication .
Dans la seconde Partie , l'Orateur décrit avec
éloquence toutes les merveilles que la sagesse et
la valeur de S. Louis opérerent . Je suprime à
regret toutes les beautés qu'elle renferme , pour
ne raporter que le trait qui regarde la Cour de
Rome et celui des Croisades, Ces pieuses guerres
ont toujours été l'écueil des Panégyristes de
S. Louis , et elles font la principale gloire de M.
l'Abbé Billiard. Le Lecteur sera à portée d'en juger
après que j'aurai raporté de quelle façon S.
Louis réprima les entreprises contre les droits de
sa Couronne.
>> Quelle main,fût - elle sacrée, osa jamais toucher
» à sa Couronne ! Rome , dont il respectoit les
» Oracles en matiere de Religion , le trouvoit
s ferme , infléxible , inébranlable , lorsqu'il s'agissoit
de conserver les droits du Diadême ; il
les soutint en Roy et en Fils aîné de l'Eglise ,
montrant en qualité de Souverain , qu'il ne
reconnoissoit point de Supérieur sur la Terre
≫ er
2300 MERCURE DE FRANCE
. د
"
» et qu'il ne dépendoit que de Dieu ; toujours
prêt , en qualité de Fils aîné de l'Eglise , àl'é
» couter , à l'honorer comme sa Mere , à faire
» respecter ses Décisions , séparant ainsi avec
>> discernement les interêts de la Religion d'avec
» les interêts de l'Etat. Louis refuse dans le mê
» me esprit l'investiture de l'Empire , que lui
> offroit le Souverain Pontife ; il répond avec
» une noble fierté , qu'il n'apartient qu'à Dieu
de disposer des Sceptres et des Couronnes , et
que comme la Puissance temporelle ne doit
>> pas toucher à l'Autel , la Puissance Spirituelle
➜ɔ ne doit pas toucher au Trône.
Que d'éloquence dans le Portrait que P'Ora
teur fait des désordres qui regnoient dans tous
les Membres de l'Etat , et des moyens que saint
Louis employa pour rétablir le bon ordre ! que
de feu dans la description du combat de Taille
bourg ! Mais les bornes d'un Extrait m'obligent
de suprimer des beautés pour faire place à de
plus grandes beautés.
Je ne hazarderai point une simple conjectu-
» re, Mrs , dit M. l'Abbé Billiard , en parlant des
Croisades, ce fut du noble fond d'un héroisme
» tout Chrétien que s'éleva dans saint Louis le
dessein d'attaquer sous l'Etendart de la Croix,
des Nations infidelles ; il avoit vaincu pour sa
gloire et pour le repos de ses Sujets ; ses Etats
étoient florissans et tranquilles , la pieté y regnoit
, la licence y étoit décriée , la justice et
la paix y étoient la source de la sûreté et de
so l'abondance ; mais l'Arche du Seigneur étoit
»dans la puissance des Philistins , le Mabométan
possedoit le premier héritage du Christia
» nisme ; Jérusalem étoit en proye à l'abomination
et à l'impieté; j'entends la voix du Princ
&C que
OCTOBRE . 1736. 2301
59
30
» que le zele de la gloire de Dieu dévore ; Ré
pandez , Seigneur , s'écrie - t'il comme le Prophete
, répandez votre colere sur des Nations qui
» ne vous connoissent pont , sur des Royaumes qui
" n'invoquent pas votre Nom ? Rendez moi l'instrument
de vos vengeances , je verserai mon sang
» pour la conquête de ces Lieux, où vous nous avez
» rachetés par le vôtre.
"
"
"
30
Le simple apareil d'une execution aussi sainte
que glorieuse , me frape , Mrs : on voit nos
Villes Maritimes remplies de ces nobles Croi
,, sés , qui sont animés par l'exemple du Héros.
L'entrée de nos Ports est fermée à tous les
Navires , mille voiles couvrent la surface de la
Mer ; Louis s'embarque , et les risques d'une
longue navigation ne l'empêchent pas d'afronter
de plus grands périls devant Damiete.
» Oui , Mrs , d'afronter ; comment exprimer ce
courage audacieux , avec lequel , encore loin
?? du rivage , se jettant dans les flots , il arrive à
l'Ennemi , rompe les rangs les plus serrés des
Infideles , les pousse , les suit , lesrenverse
étend sur la poussiere ceux que son bras peut
atteindre , porte par tout l'effroi et le carna-
,, ge, se rend maître de la Capitale de l'Egypte ,
» et se fraye le chemin aux plus vastes conquê-
» tes Arrêtez , Prince magnanime ; ce n'est
› plus sur les Ennemis de son nom , c'est sur
vous même que le Seigneur demande de nouveaux
triomphes ; je veux vous envisager dans
» le haut point de votre gloire.
"
"
33
∞
و ر
•
Non , Messieurs , le Fort d'Israël ne tombera
point , au milieu de ses chaînes je le trouve plus
majestueux, plus intrépide que sur son Trône :
il adore la main du Tout- puissant qui l'humilic
; mais il conserve toute sa fermeté, toute
a sa
2302 MERCURE DE FRANCE
» sa dignité , toute sa grandeur , méprisant les
> insultes et ne craignant point les tourmens,
» Ce n'est pas tout , Messieurs , il force les Barbares
qui Penvironnent à changer leur ferocié
➜ en respect ; il leur donne la loi dans sa prison
» même ; des hommes cruels qui vinnent de
» tremper leurs mains dans le sang de leur
» Souverain , veulent devenir les sujets de Louis;
כ
5
victoire d'autant plus marquée qu'il ne la doit
» qu'à l'heroïsme de sa vertu , et au spectacle de
» Religion qu'il donne jusque dans les fers .
» La Fiance revoit enfin son Roy mais il
ne semble y revenir que pour y laisser des
» monumens de cette captivité qui avoit accry
» gloire , et dont le souvenir nourrissoit si delicieusement
sa picté . Toujours occupé de l'opression
dans laquelle les Chrétiens gémissent
sous la tyrannie des Infideles , mediant de
» nouveau d'être leur liberateur , l'image de seș
disgraces passées ne sert qu'à rallumer son
zele : il repasse les mers , Cartage est prise la
>> Croix
55
"
23
est arborée jusques sur les murs de
» Tunis les Barbares sont effrayés jusqu'au
fond de l'Afrique.... Ah , Mrs. qu'est - ce qui
» suspend mon recit sur les conquêtes de ce
Héros ! Qu'est- ce qui arrête son ardeur guer
riere , et lui arrache de la main des arines victorieuses
?.... O protondeur du Dieu ces Batailles
! la contagion saisit ce Prince que tou
tes les forces de Mahomet n'ont pû repousser.
Vous marcherez , dit autrefois le Seigneur à
» Moyse , vous marcherez vers la Terre pro-
> mise vous en aprocherez en vainqueur ,
Vous la verrez du haut de la montagne , er
→ vous mourrez sans y entrer. Oü , Mis. com-
»me Moyse , notre Saint Roy a fourni sa no-
,
>>ble
OCTOBRE. 1736. 2203
;
ble carriere ; il meurt presque à la vûë de la
Terre Sainte et son epée qui alloit venger
» le Christianisme , ne sert plus qu'à décorer son
>> cercueil.
L'adresse avec laquelle M. l'Abbé Billiard
amene l'eloge du Roy , et le parallèle qu'il fait
de son Regne avec celui de S. Louis , ne sont
pas moms ingenieux . Nous ne sommes pas
ɔɔnés , Mrs. ait- il , pour regir des Empires ;
mais nous devons faire regner comme lui dans
nos coeurs des sentimens humbles , des sentiɔɔ
mens de pieté , de justice , &c. Il est vrai que
» ce saint Roy est un modele déja eloigné pour
nous par la révolution des tems , mais dans
» sa face même , les exemples vivans de la vertu
a comme de la grandeur ne nous manquent pas ;
*
portons nos yeux sur l'Auguste Monarque
qui rempli aujourd'hui le Tiône de Louis IX.
ɔɔ même picté , même moderation , même es-
>> prit de justice , mème élevation d'ame , mê-
» me prudence , mêin : sagesse , les deux Mo-
» uarques se ressemblent. Et vous - mêmes Mes-
30 sieurs qui êtes les dispensateurs legumes
de la gloire , et qui connoissez si bien les differences
les plus délicates , et les moindres degrés
qui séparent le mérite et le mérite , le
grand homme et le grand homme , vous les
pon iniez tous deux av c les mêmes traits . Un
Regne deja rempli des plus grands évenemens ,
une guerre qui fait tant d'honneur au Tiône
» et à la Nation ; une Paix dont nous allons re-
> Cutiir les plus beaux fruits ; une Reine for-
39
mee par les mains même du Tout - puissant
» dans le sein de la pieté et de la Religion , qui
fait les délices du Monarque , et qui attire
* tant de bénedictions sur les Peuples. Ou Mrs.
32
Mrs del'Académie. ǝ vous
2304 MERCURE DE FRANCE
vous le direz à la postérité , que le spectacle
» ne fut pas plus beau sous S. Louis , ci que le
ciel regarda les deux Princes avec la même
» complaisance. Dans quel baut rang vos Ouvrages
immortels ne placeront ils pas ce grand
Ministre , l'homme de tous les talens , et de
toutes les vertus ; ce vrai Pere de l'Etat , qui
s'eft régeneré dans les Conseils , si j'ose m’exprimer
ainsi , pour y perpetuer sa sagesse , et
assurer invariablement à cette Monarchie sa
félicité et sa grandeur .
Rien de plus délicat que ces éloges. Enfin le
Discours de M. l'Abbé Billiard est rempli d'une
éloquence chrétienne , soutenue de toutes les
graces du stile ; et on peut dire qu'il a parfaitement
soutenu la gloire qu'il s'est déja acquise
par les Sermons qu'il a prêchés devant le Roy ,
et devant l'Assemblée du Clergé.
LE TRIOMPHE de l'Amour & de l'Himenée ,
ou le Feu de joye élevé par les soins de Mrs. les
Consul , Directeurs , et Procureur- Syndic en
exercice de Charleville , et tiré sur la Place Ducale
pour la Naissance de S. A. S. Monseigneur
le Prince de Condé. A Charleville , de l'Impri
merie de Pierre Thesin , Imprimeur et Libraire
ordinaire de S. A. S. 1736. Brochure in
12. pages.
4. de
A la fin de cet Imprimé sont quelques Devi
ses et Emblêmes composés à l'occasion de la
Fête. Nous en raporterons ici quelques-uns.
Un Soleil levant.
GAUDIA SPIMQUE PARIT.
Que cet Astre en naissant nous promet de beaut
jours , Par
OCTOBRE. 1736. 2305
Par les présages qu'il nous donne !
Il doit être , en suivant son cours ,
Et la joye , et l'espoir, France, de ta Couronne .
Un Lys sortant de la tige d'un plus grand.
HUIC DET DEUS INCREMENTUM.
Qu'il croisse en valeur , en vertus .
Que la bonté du Ciel tendrement le conserve ,
Qu'il égale César , qu'il surpasse Titus ;
Et que sur lui soient répandus
Les dons qu'à ses Héros sa puissance réserve .
Mars tenant d'une main les Armes du Prin
ce , qu'il montre de l'autre aux Drapeaux
du Régiment de Condé.
Hoc DUCE VINCET IS.
Dans le Prince qui vient de naître
Reconnoissez , redoutables Guerriers ,
Et votre Prince et votre Maître ;
sçaura dans son temps jusqu'aux moindres
sentiers
Qui menent à la gloire ;
Sous lui Mars vous promet des moissons de
Lauriers ;
Sous lui vous vaincrez tout, et même la Victoire.
Un Croissant.
CRESCAM UT PROSIM.
Que je croisse , Seigneur , exaucez mes souhaits
Gij
Pour
2306 MERCURE DE FRANCE
Pour être utile à ma Patrie..
Faites qu'il ne s'écoule aucun jour de ma vie ,
Sans les compter par mes Bienfaits .
Montalant , Libraire , Quay des Augustins ,
donne avis aŭ Public , qu'il vend le sixième Volume
des Cérémonies Religieuses des Peupies
Orientaux , avec les Figures de Picart . On trouve
aussi chés lui des Exemplaires entiers du même
Ouvrage en grand et petit Papier , et Volu
mes séparés .
Nous croyons faire plaisir au Public , en
lui donnant avis que M. Campra , Maître de
Musique de la Chapelle du Roy , si connu par
les excellens Ouvrages qu'il a donnés au Public,
er en tout genre , fait graver actuellement son
premier Livre de Motets ou Pleaumes qu'il a
composés pour la Chapelle du Roy. Cet Ouvrage
sera fini dans le courant de l'année , et
donné au Public le premier jour de l'année prochaine.
On le trouvera à Paris chés M. de la
Croix , Maitre de Musique de la Ste Chapelle dans
La Cour du Palais ; chés la Veuve Boivin , ruë
$. Honoré , à la Regle d'or , et chés le Sieur le
Clerc , rue du Roulle , à la Croix d'or.
PROGRAMME de l'Académie Royale des Belles
Lettres de Marseille.
L'Académie auroit souhaité cette année avoir
plus d'une Couronne à adjuger . Tous les Ouvrages
que le Recueil imprimé contient , ont eu des
suffrages pour le prix . Les deux premiers en ont
partagé la pluralité . Le sort a décidé seul du
rang qu'ils tiennent dans ce Recueil ; ils partageront
le prix et la gloire,
L'Auteu
OCTOBRE. 1736. 2307
L'Auteur du premier de ces Discours , est
M. l'Abbé Moutte , Chanoine de l'Eglise de
Pertuis , qui a déja remporté deux fois le Prix de
l'Eloquence .
L'Auteur du second Discours , est M. l'Abbé
Boyer , du Lieu de Thorame basse , Diocèse de
Sénès.
à
L'Académie avertit le Public que le 25 Août,
Jour et Fête de S. Louis de l'année prochaine
17 37. elle adjugera le Prix fondé par feu M. le
Maréchal de Villars son Protecteur , une Piéce
de Poësie de 100. Vers au plus , et de o. au
moins qui sera une Ode , ou un Poëme à rimes
plattes , sur les avantages de la Société.
Ce Prix sera une Médaille d'Or de la valeur
de 300. livres , portant d'un côté le Buste , et
au revers la Devise de M. le Maréchal Duc de
Villars , Protecteur de l'Académie .
mais une Sen-
On adressera , comme de coûtume , les Ouvrages
à M. de Chalamont de la Visclede , Sécretaire
Perpetuel de l'Académie des Belles Lettres
, rue de l'Evêché à Marseile . On affranchita
les Pacquets à la Poste , sans quot ils ne seront
point retirés ; ils ne seront reçûs que jusqu'au
premier May inclusivement . Les Auteurs
n'y mettront point leurs noms
tence tirée de PEcriture Sainte des Peres de
l'Eglise , ou des Auteurs Prophanes. Els marqueront
à M. le Sécretaire une adreffe à laquelle il
envoyera son Récepissé . S'ils souhaitent que leurs
noms soient imprimés au bas de leurs Ouvra→
ges , ils doivent les envoyer avec leurs titres à
quelque Perfonne domiciliée à Marseille , qui
les remettra à M. le Sécretaire 15. jours avant
la S. Louis , et non plûtôt , ni plus tard .
On prie les Auteurs de prendre les mesures
G iij
néces
2308 MERCURE DE FRANCE
nécessaires pour n'être point connus avant la
Décision de l'Académie , de ne point signer les
Lettres qu'ils pouront écrire à M. le Sécretaire ;
de ne point lui présenter eux- mêmes leurs Ouvrages
, en feignant de n'en être pas les Autcurs,
ni se faire connoître à lui ou à quelque autre
Académicien ; et on les avertit que s'ils sont
connus par leur faute , leurs Ouvrages seront
exclus du concours , aussi bien que tous ceux en
faveur desquels on aura sollicité , et tous ceux
qui contiendront que'que chose de trop libre.
L'Auteur qui aura remporté le Prix , viendra
le recevoir dans la Salle de l'Académie le 25 .
Août , jour de la Séance publique destinée à
l'adjuger , s'il est à Marseille , et s'il est absent
il envoyera à une Personne domiciliée en cette
Ville le Récépissé de M. le Sécretaire , moyennant
lequel le Prix sera remis à cette Personne
.
>
L'Académie des Sciences et Beaux Arts éta
blie à Pau , accordera pour le premier Février
1737. un Prix d'une Médaille d'Or empreinte de
ses Armes , à l'Ouvrage en Prose ou en Vers
qui méri era la préférence . Elle a fixé le Texte
suivant pour sujet du Prix : y a plus de satisfaction
à mériter la louange sans l'obtenir , qu'a
P'obtenir sans la mériter .
Les Concurrens adresseront leurs Ouvrages
jusqu'au mois de Novembre prochain à M.
d'Hegobure , Sécretaire de l'Académie.
L'Académie des Sciences nouvellement éta
blie à Naples , a déja ressenti les effets de l'amour
de plusieurs Personnes de distinction pour
les Sciences ; et le Cardinal Aquaviva a assuré
à cette
OCTOBRE. 1736. 2309
à cette Compagnie une Rente de 300. Ducats ,
pour contribuer aux dépenses des Experiences
Physiques.
PLAFOND d'un Salon du Château de
Versailles , qui précede celui de la Chapelle
du Roy , apellé le Grand Salon de
Marbre.
Depuisplus de 1s . ans que nous travaillons
au Mercure de France, nous avons toujours
eu une attention particuliere à célebrer le Beaux
Arts ; mais nous n'avons jamais eu une si belle
Occasion que celle qui se présente aujourd'hui, eɛ
nous croirions n'avoir rien fait pour leur gloire,
si nous négligions de parler du grand Ouvrage
en peinture à huile qui vient d'être découvert
aux yeux du Public ; évenement insigne , qui
doit le plus illustrer notre Ecole dans ce Siècle ,
et servir d'un Monument éclatant à la Posterité
, pour prouver le progrès de la Peinture en
France , sous le Regne de Louis XV.
L'Apotheose d'Hercule fait le sujet de cette
immense et magnifique composition . M. Fran
çois Le Moine , de Paris , Professeur de l'Acadé→
mie Royale de Peinture et Sculpture , Eleve de
M. Galoche , Professeur de la même Académie,
y travailloit depuis quatre ans par ordre du Roy ,
sous la Direction du Duc d'Antin , Pair de France
, Chevalier des Ordres de S. M. Gouverneur
de l'Orleanois , Ministre d'Etat , et Directeur
Général des Bâtimens du Roy , Protecteur éclairé
des Beaux Arts , et toûjours attentif à ce qui
peut contribuer à leur avancement.
Le Mercredi 26. Septembre , jour destiné à
faire & iiij
2210 MERCURE DE FRANCE
faire paroître ce grand Ouvrage , le Salon fut
formé jusqu'à l'heure que le Roy le traversa
pour aller à la Messe ; S. M. accompagnée des
Princes , des Seigneurs , du Cardinal de Fleury
et des autres Ministres , et suivie d'une trèsnombreuse
Cour , s'y arrêta longtemps , et plus
encore au retour de la Messe ; le Roy examina
alors plus en détail Pordonnance en général ,
les differens Groupes en particulier , le Dessein
le coloris , et l'effet merveilleux du tout ensemble.
S. M. dont on connoît la justesse du goût ,
et son amour pour la Peinture et pour tous les
Beaux Arts , après avoir extrémement loué le
génie et le pinceau de M. Le Moine , le nomma
sur le champ son Premier Peintre avec l'aplaudissement
de toute la Cour , et d'un nombre infini
de spectateurs que la curiosité avoit attirés
à Versailles , dont le concours ne diminuë point,
il augmente même tous les jours au même dégré
du plaisir que l'on a à voir l'execution heureuse
d'une si grande composition ; car pour le dire
en passant , le plus grind morceau de la grande
Gallerie , peinte par l'illustre Le Brun n'est pas
à beaucoup près si grand que la moitié de celui
qui donne lieu à cet Article ; en voici la description
.
Ce Plafond porte 64. pieds de long , sur 14.
de large , et huit pieds et demi de renfoncement
de la superficie de la corniche au sommet . Les
Figures de l'Attique ont dix à onze pieds de
proportion ; on compte dans tout l'Ouvrage
jusqu'à 142. Figures , compris environ trente
feintes en stuc On en voit 62 d'un coup d'oeil
en découvrant le principal Groupe .
Tout l'Ouvrage roule sur cette pensée : L'Amour
de la vertu éleve l'homme au-dessus de luiméme
1
OCTOBRE. 1736. 2271
même , et le rend supérieur aux travaux les plus
difficiles et les plus périlleux ; les obstacles s'éva→
nouissent à la vûë' des interêts de son Roy et de sa
Pairie soutenu par l'honneur et conduit
fidélité it arrive par ses actions à l'immortalité.
par
la
L'Apotheose d'Hercule paroît bien propre à
déveloper cette pensée : ce Héros ne fut occupé
pendant le cours de sa vie qu'à s'immortaliser
par des actions vertueuses et héroïques ; et Jupiter
, dont il avoit été l'image sur la terre , coufonne
ses travaux dans le Ciel par l'immortalité.
Voici l'idée générale du sujet :
Hercule présenté à Jupiter par l'Amour de la
Vertu , est tiré dans un Char par les Génies du
même Amour.
Les Monstres et les Vices domptés par la valeur
de ce Héros , ne peuvent soûtenir sa gloire,.
ils sont renverses et se précipitent en faisant en->
core d'inutiles <fforts pour lui porter des coups :
funestes.
Jupiter lui présente Hebé , Déesse de la Jeunesse
, conduite par l'Hymen.
Du côté oposé est Apollon , qui invite les neuf
Soeurs à célébrer les hauts faits , et l'Apotheose:
du nouveau Dieu. Derriere Apollon est le Tem--
ple de Mémoire .
D"
Au -dessus de la Corniche , regne au pourtour
une Atrique qui enferme le Sujet elle est décorée
dans les milieux de Carte's rehaussés d'or ,
accompagnés des principaux travaux d'Hercule ,.
feints de Sculpture de marbre blanc . Dans les
angles de l'Attique , sont quatr Vertus assisess
sur des Pédestaux et feintes de même. Ces Vertuss
sont la Force , la Constance , la Valeur et la
Justice , qui désignent particulierement le carac-
Gv tere
2312 MERCURE DE FRANCE
tere d'Hercule . Toute la composition est distri
buée en neuf Groupes.
Au premier , sous un Rideau soût nu par les
Satellites de Jupiter , ce Dieu sur un Trône céleste
, tient la main de la jeune Hebé que lui
présente l'Hymen , Jupiter montre à Hebé le
Héros qu'il lui destine pour époux , Junon qui a
traversé Hercule pendant sa vie , paroît aprouver
ce changement , figure ingénieuse qui prouve
que la Vertu surmonte toûjours la Jalousie et
l'Envie . Aux pieds de Jupiter , on voit l'Aigle
dépositaire de la foudre ; Ganimede est à côté
d'Hebé , il regarde avec plaisir le bonheur de
cette Déesse .
ze Groupe. Sur la droite de Jupiter , Bacchus
assis et apuyé sur le Dieu Pan , envisage avec
complaisance le triomphe d'Hercule Bacchus
est accompagné de deux Silvains , dont l'un tient
son Thyrse , et l'autre des raisins au- dessus
paroît Amphitrite , et Mercure le Messager des
Dieux prêt à executer les ordres de Jupiter. ,
Au dessous de Bacchus , on voit Venus avec
les trois Graces , elles s'aplaudissent d'avoir
contribué à rendre Hebé aimable ; Pune des
Graces tient une Couronne qu'elle paroît luí
destiner , et Capidon qui est à côté de sa mere
regarde d'un oeil malin et déda gneux P'Amour
de la Vertu.
Aux pieds de Bacchus , et un peu en descendant
, Pandore et Diane semblent inviter Comus
Dieu des Banquets , à se disposer pour la Fête :
ce Dieu porte une Picque entourée d'une guirlande
de fleurs.
ze Groupe. Au-dessous de Pandore er de Diane
, et sur le devant du Groupe , on voit Mars
attentif à la chute des Monstres et des Vices ,
que
"
OCTOBRE . 1736. 2313
que la seule Vertu , et non la Force , terrasse en
ce moment. Vulcain , dont les travaux sont conconsacrés
à ce Dieu , est à côté de lui ; plusieurs
Amours voltigent sur la droite de ces Divinités,
et tiennent des Armes précieuses , destinées pour
les imitateurs de la valeur d'Hercule . Plus bas ,
deux Renommées descendent pour annoncer à la
Terre ce qui se passe au Ciel en faveur d'Hercule,
4e. Groupe. Au bas du Char d'Hercule , l'Envie,
la Colere , la Haine , la Discorde et les autres
Vices , dont le nouveau Dieu a triomphé , sont
précipités du Ciel , l'Envie seule est encore la
plus proche du Héros , elle le menace ,
sa fureur ne semble l'abandonner qu'à regret
pour faire connoître que ce Monstre est le plus
dangereux et le plus acharné de tous les vices
et l'unique dont la rage s'étend jusqu'au - delà du
trépas .
et
se Groupe. Sur le devant et derriere le Char
d'Hercule , Cibele est dans le sien terminé en
creneaux et trainé par des Lions ; un Amour en
se jouant la soulage du poids de sa Couronne,
Au-dessus dans un plan esfoncé , on voit Minerve
et Cérés avec leurs attributs personnels ;
Neptune et Pluton sont à côté de Cibele ; le
Dieu de la Mer regarde avec joye la gloire du
nouveau Dieu , et Pluton , dont ce Héros a
bravé l'Empire , paroît en détournant ses regards
, ne point aplaudir à son triomphe.
Au se Groupe. On voit Eole , Dieu des Vents;
à côté de lui sont Zéphire et Flore , accompa
gnés des Génies de l'Air ; ces tendres Divinités
dont les soupirs font naître les fleurs , se jouent
avec une Guirlande formée et assortie par les
Amours . La Rosée est sur le devant , elle panche
son Urne sur des nuages où sont les Nymphes,
G vj
de
2214 MERCURE DE FRANCE
de la pluye ; au-dessous est Morphée endormi ;
les Songes , dont les aîles sont formées par des
nuées , répandent sur lui des pavots .
7
Au dessus d'Eole , et dans l'éloignement on
voit le Génie de l'Eternité , tenant son Symbole
représenté par un Serpent en cercle , il le montre
à Saturne et semble insulter à sa Faux , qui ne
peut rien sur la Vertu.
7e Groupe. En allant de suite vers l'Angle, Iris
paroît sur son Arc , elle jette un regard sur la
Fête celeste , sous l'Arc en - Ciel paroît l'Aurore
accompagnée de plusieurs Etoiles personnifiées.
Sur le haut du se Group , on voit le Temple
de Memoire ouvert ; plusieurs Génies s'empressent
d'y atacher des Médaillons à la gloire des
Grands Hommes ; à ôté, Apolion s'éleve sur un'
nuage avec le Génie des Beaux Arts. Les Muses
sont au- dessous , elles s'aprêtent à executer le
Concert ordonné par Apoi on ; dans l'Angle auprès
des Muses , l'Histoire exhorte la Peinture à
immortaliser comme elle , les Héros et leurs
grandes Actions .
ge Groupe. Sur la gauche et au- dessus des
Muses , paroît la Constellaron de Castor et Pollux.
Dans la demi teinte , Silene avec une troupe
de Faunes et d'Enfans , forment une Fête Racchique.
Les Cartels , dont les milieux de la cor--
niche sont occupés représentent les travaux
d'Hercule dans le premier au-dessus de la Cheminée
, on voit d'un côté Cerbere avec ses trois
têres , et de l'autre la peu du Lyon de la Fo ~-
rêt de Nemée , avec la massuë , &c .
:
Au deuxième Cartel , outre le Sanglier qu'Her--
cule aporta vif à Euristhée , on voit les Harpies et
Jes Pommes d'or des Hesperides , de l'autre côté
est le Centaure Nessus , &c. Du côté oposé au
prem
OCTOBRF . 1736. 1175
premier Cartel , c'est Diomede dévoré par ses
propres Chevaux , qu'il nourrissoit de chair humaine.
Le troisiéme Cartel représente d'un côté la
Biche aux Cornes d'or , avec la Corne d'ason→
dance ; et de l'autre Cacus étouffé par Alcide .
Tous ces Cartels sont couronnés par une
grande Guirlande de f.uilles de chêne , que soutiennent
les Génies de la ertu. Cette Guirlan
de feinte de Stuc , aaussi-bien que les figures!
qui entourent les Cartels et les Vertus ,qui carac
terisent es actions d'Hercule , regne tout du:
Jong au pourtour de l'Artique , qui est feint de
marbre blanc, veiné avec des paneaux de breche
violette ; le couronnement de l'Artique est re-
Haussé d'or , le tout soutenu par la corniche du
Salon.
Cette corniche est apuyée sur vingt pilastres
couplés des plus beaux marbres ,,des quatre plus
fameuses Carrieres du Royaume , avec un choix
exquis ; sçavoir , du marbre apelé Dantin , dų.
Vercampan , du Rance et du blanc verné , dont
les bases et les chapiteaux sont dorés , aussi bien
que la corniche et es Chambranles des Portes
&c. L'éclat de cette dorure et du marbre , qui
s'allient et se prêtent , pour ainsi- dire, un mutuel.
secours , font un effet aussi magnifique qu'admirable,
et semblent servir de trophée à la Pein
ture , à laquelle ils servent d'ornement .
Deux fameux Tableaux de PAUL VERONESE ,,
occupent les deux principales places de ce Salon;:
FRANÇOIS LE MO NE , ne pouvoit avoir un plus :
digne ni plus celebre concurrent. Le premier de
ces Tableaux , de 32. pieds de large , sur 15 de
haut représente le Festin chés le Pharisien . Il
est placé vis-à- vis la cheminée , et l'autre de
"
la
2316 MERCURE DE FRANCE
11. pieds de hauteur , sur 8. pieds de large , occupe
le haut de la cheminée . Il représente
Eleazar qui demande Rebecca en Mariage , &c.
La bordure de ce Tableau inscrutée dans le mar
bre , est soutenue par deux consoles , le tout
doré d'or moulu , ainsi que tous les autres ornemens
de la Cheminée , dont le milieu est marqué
par une tête d'Hercule , coëffée d'un mufle
de Lyon, accompagnée de deux grandes feuilles
d'ornemens , avec deux Cornes d'abondance , terminées
au bas du Chambranle par deux têtes ou
dépouilles de Lyon. Cet Ouvrage est de feu M.
Vassé , habile Sculpteur de Toulon. La bordure
du grand Tableau de P. Veronese, inscrutée dans
le marbre et soutenue par quatre consoles , aussi
dorées d'or moulu , est du même Sculpteur. La
bordure du Tableau de la Cheminée , les Chenets
, &c. sont de M. Verbrec , Sculpteur de l'Académie
.
Voila le détail le plus exact et le plus méthodique
que nous puissions faire , pour donner une
idée de tout l'Ouvrage à ceux qui ne sont pas
à portée de le voir . A l'égard du raport des parties
au tout ensemble , nous ne sçaurions y supléer
par la narration, non- plus qu'à ce qui concerne
l'intelligence la finesse et le sublime de
PArt , &c. jusqu'à présent nous pouvons assurer
que
tout a concouru unanimement pour la gloire
de l'Ouvrage et de l'Auteur , mais c'est au Public
équitable et éclairé , à juger souverainement
du parfait succès en géneral et des parties où il
pouroit y avoir encore quelque chose à desirer.
Nous ne pouvons cependant nous refuser , en-,
hardis et animés par la vûë et le souvenir de ce
pénible et laborieux Ouvrage , de louer , avec
tout le Public, les belles formes , le brilant et
OCTOBRE. 1736. 2217
le tendre du coloris , la régularité des Sujets bien
renfermés , les beaux caracteres , l'observation
exacte du Costume et des convenances , car rien
n'est négligé et tout est terminé comme dans un
Tableau de Chevalet, sans compter tant de choses
piquantes et vrayes , qui frapent et étonnent
le Spectateur telles entr'autres que certains
Groupes de nuages qui enjambent sur les figures
et qui font l'effet des accidens du ças fortuit , ce
qui caracterise le plus l'imitation et la fait admirer
aux Sçavans et aux ignorans .
>
Une observation que bien des personnes ont
faite et par laquelle nous terminerons cet Article
, c'est qu'en se mettant sous la porte du Șalon
, du côté de la Chapelle , d'où l'on voit les
deux Plafonds , sçavoir , celui du Salon qui sert
de Vestibule à la Chapelle, qui n'est point peint , et
celui où l'on a représenté l'Apothéose d'Hercule
dont on vient de lire la Description , et qui sont
à une même hauteur , on voit d'un coup d'oeil ,
contre l'opinion commune , que celui qui est
peint , paroît beaucoup plus élevé que celui qui
n'est point peint, et où l'on ne voit que du blanc.
Nous croyons que cette oposition et ce contras
te qu'on peut remarquer ici fort commodément
dans deux Salons contigus et élevés à une hauteur
égale , mérite une attention particuliere des
Connoisseurs.
2
La derniere Estampe qui vient de paroître ,
mérite bien d'être annoncée. C'est une grande
composition en large , de 90. figures , intitulée
Réjouissances Flamandes ; espece de Nôce ou Fête
de Village , dans un très -beau Paysage d'après
un Tableau admirable de David Teniers ,
du fameux Cabinet de la Comtesse de Verruë.
Cette
2:18 MERCURE
DE FRANCE
Certe Estampe sort du burin du sieur Le Bas ,
Graveur du Roy , chés lequel elle se vend , ruë de la Harpe , vis à- vis la rue Percée . Prix 4 liv.
sur du beau papier du grand Aigle. On lit au bas
ces Vers de M. Moraine.
Quelle foule d'objets à mes yeux vient s'offrir ?
tci la brillante Jeunesse ,
Les femmes , les enfans et même la vieillesse ,
Juspirent la gayeté qu'on leur voit ressentir.
on y
On danse , on boit ,
y Y
rit , on Y
chante
Et plein d'une erreur qui m'enchante ,
Je crois d'un seul coup d'oeil goûter tout à la fois
Ces plaisirs dispersés en differens.endroits
..
Le sieur Le Bas , travaille actuellement au
Pendant de certe Estampe d'après un Tableau
de même grandeur , du même Maître et du même
Cabinet ; c'est un Combat à de couteau, coups
entre des Paysans pris de vin , &c.
CATALOGUE des Ouvrages du même
Graveur , et qui se vendent chés ui-
Tentation de S. Antoine , d'après D .. Teniers,
Le bon Pere ,
L'Ecole du bon goût ,
Le Vieillard content ,
idem
idem.
idom.
idem .
idem.
idem.
ilem.
de Parrocel.
Les quatre heures du jour
idem.
Halte
Le bon Mari ,
Le Berger amoureux
Les Joueurs de boules ,
Les cinq Sens de Nature ',
Foire de Venise "
OCTOBRE. 1736. 2319
Halte des Gardes Françoises ,
Halte des Gardes Suisses ,
Danse à l'Italienne ,
Départ pour la Chasse à l'Italienne ,
idem
idem.
idem.
idem.
S. Antoine , prêchant aux Poissons , de Salvator
Rosa.
S. Antoine , prêchant aux Oiseaux , Le Bas, inv.
Livre de Paysages , pour aprendre à dessiner à
la plume ,
Recuei de divers Griffonaemens
L'Amant aimé ,
Le Temps mal employé ,
idem.
idem.
"
idem !
idem .
Le Parnasse François , executé en bronze
par
M. Louis Granier , que les Curieux vont voir
chés M. Titon du Tillet , et dont nous avons eu
occasion de parler bien des fois , a été gravé en
hauteur par M. J. Audran , il y a quelque , années
; cette grande Estampe vient de pa oître
avec un changement considerable , fait par le
même Graveur. Au lieu du Piédestal qui y étoit,
on a figuré le bas du Mont , qui paroît escarpé
avec de belles formes de Rochers et d'autres accompagnemens
pittoresques , qui rendent le
Morceau plus vrai et plus conforme à l'idée
qu'on doit avoir du Mont Parnasse . Cette Estampe
se trouve chés M. Audran aux Goblins et
chés la veuve Chereau , ruë S. Jacques , aux deux
Piliers d'or.
La Suite des Portraits des Grands Hommes et
des Personn's Illustres dans les Sciences et dans
les Arts , se continue tou ours av c beaucoup de
succès chés Odieuvre Marchand d'Estampes
Quay de l'Ecole , vis - à - vis la Samaritaine. Il
vient de mettre en vente , et toujours de la
même grandeur ;
2
R
320 MERCURE DE FRANCE
R. P. F. HIERONIM. SAVONAROLA , Concianator
Prophe icus , natus Ferraria 21. Sept. 14920
Ord. Pradicat. ingressus die 25. Aprilis 1475. atat,
13. Cruce et igne affectus fortiter , occubuit Flo.
rentia Vigil. Ascensionis Domini 23. Maii 1498.
Atatis anno 46. gravé par Odieuvre.
NICOLAS MALEBRANCHE , de l'Oratoire , nd
à Paris e 6. Août 1638 mort le 13. Ocrobre
1715. peint par Santerre , et gravé par Elizabeth
Marlie Lépicié.
ESPRIT FLECHIER , Evêque de Nîmes , de l'Acacémie
Françoise , né à Pernes , piès de Carpentras
, le premier Juin 1632. mort à Nîmes
le 16. Février 1710 peint par H. Rigaud , gravé
par El. Marlé Lépicié.
JEAN DE LA BRUYERE , de l'Académie Françoise
, né près de Dourdan , mort à Versailles le
10. May 1696. âgé de 57. ans , peint par de
Saint- Jean , gravé par El. Marlié Lépicie.
Le sieur Gersaint , Marchand , demeurant sur
le Pont Notre- Dame , excité par les Curieux
d'Histoire Naturelle , a fait un nouveau voyage
en Hollande , d'où il a raporté une assés grande
quantité de Coquillages d'un très - beau choix
et bien conservés , des Animaux singuliers et
de differentes especes . Des Plantes pierreuses ,
Madrepores et autres Pétrifications , Mineraux ,
&c. Le tout d'une perfection achevée et d'une
rareté reconnue. Il comptoit , selon sa coûtume,
de faire une vente publique par Huissier , de
toutes ces Curiosités , mais les Amateurs lui ont
témoigné qu'ils aimeroient mieux que cette vente
se fit à l'amiable , leur étant bien plus agréa
ble de choisir et d'acquérir ce qui leur manque,
que d'être obliges d'enchérir les Lots qui se font
ordinairement
OCTOBRE. 1736. 2328
ordinairement dans la vente à la criée , lesquels
sont presque toujours mêlés de Morceaux qu'ils
possedent déja; ces considérations ont déterminé
le sieur Gersaint à ouvrir une vente à l'amiable
chés lui , qui commencera le Lundi 3. Décembre
1736. et jours suivans , le matin et l'après dîné.
Les Curieux en ce genre ont véritablement
obligation au sieur Gersaint , des avances qu'il
fait , des soins et des peines qu'il se donne pour
ces sortes de Collections ; et il a déja enrichi
plusieurs Cabinets celebres de Morceaux singuliers
, et dont sans lui on ignoreroit jusqu'à l'existence.
Il paroît que cette curiosité et tout ce
qui regarde l'Histoire Naturelle, est à présent en
grande faveur à Paris et dans les Provinces , ce
qui engagera sans doute notre curieux et intelligent
Voyageur à étendre ses vûës et ses recherches
plus loin que la Hollande pour satisfaire à
l'ardeur des Amateurs qui se confient en ses lu
mieres et en sa droiture dans son commerce.
Le Sieur Gersaint a donné l'année dernie
re un Catalogue raisonné de Coquilles que le
Public a reçu
très favorablement , et qui se vend
chés Prault , Fils , Quay de Conty , in- 12 . de ...
pages. Il espere cet hyver se mettre en état d'y
donner un Suplément considerable , et faire gra
ver quelques Coquilles des differentes especes ,
en les distribuant par classes , pour donner quelque
intelligence aux Curieux , et une idée juste
et sensible de leurs formes , couleurs , genre et
espece. Pour cet effet , il en conserve chés lui
une suite d'un choix admirable , qu'il fera graver
proprement , et colorier d'après les Originaux
, pour ceux qui voudront les avoir ainsi.
Nous pouvons rendre témoignage qu'on voit
cette suite , que le Sieur Gersaint ne veut pas
vendre,
2222 MERCURE
DE FRANCE
vendre , avec un très- grand plaisir ; il la fix.
voir poliment aux Curieux qui vont chés lui :
ce sont tous morceaux d'élite , dont les formes
l'éclat et la varieté des couleurs , satisfont les
plus difficiles.
Le Sieur Gersaint , a raporté aussi de son der
nier voyage une belle collection de Tableaux
des meilleurs Maîtres Flamands et Holandois ,
comme Rubens , Vandyck , plusieurs Vauvre
mens , Berghem , & c . Mais entr'autres un Tableau
de Vauvremens , de cinq pieds et demi de
long , qui passe auprès des connoisseurs pour le
plus grand , le plus fini er le mieux colorié de
ce Matre ; en un mot on le regarde comme son
chef-d'oeuvre . On peut s'en convaincre soi- même
, les Curieux n'ont qu'à aller chés lui examiner
toutes ces Curiosités Is matins depuis
neuf heures jusqu'à midy , et les après dîné,
depuis deux heures jusqu'à six , à commencer da
Lundi 26. Novembre jusqu'au Lundi 3. Dé….m
bre , jour auquel il commencera sa vente .
Le Sieur Roza , Chirurgien reçu à S. Cosme,
demeurant ruë de Bussi , à la Bogle aux Lettres
est toujours fort employé pour les Descentes ;
et le Bandige sans fer qu'il a inventé , est d'an
grand secours à quantité de malades. Il a guéri
à Paris depuis peu de deux Descentes , une Dame
du Pays de Liege , et plusieurs Hollandois
qui avoient la même incommodité, par le moyen
de son Bandage et de son Cataplasme ,
prendre aucun remede intérieurement. Le Sieut
Rosa reçoit les Lettres, franches de port , qu'on
Jui écrit , et fait tenir son Remede et son Ban
dage en Province , lorsqu'on lui envoye des me
sures bien justes en marquant , Pâge , le
sexe , &c.
>
sans
CHAN
1
OCTOBRE . 1736. 2323'
CHANSON.
U Dieu qui fait aimer , Iris , suivez les
traces ,
te austere pudeur qui vous fait fuir sa Cour ,
in voile charmant fait pour orner les Graces,
s pour être arraché par les mains de l'A
mour .
La Musique est de Mlle Duval.
SPECTACLES.
鼎鼎鰻
HARAMOND , Tragédie , représentée
Pour la premiere fois sur le Théaire Fran
fois le 14. Août 1736 .
ACTEURS.
haramond , Roy des François , les Srs
Q. du Fresne
Vindorix , Ministre et Favori du is oy
Sarrasin .
axime , Général des Romains , et Préteur
de la Belgique , Grandval.
minie , Captive , et reconnue Fille de
Vindorix , la Dile Balicourt.
Ambiomer
2324 MERCURE DE FRANCI
Ambiomer , Chef des Gaulois de la Cel
le Sieur Le Grand
tique ,
Ségeste , Gaulois attaché à Vindorix.
Un Garde.
La Suivante d'Arminie .
Suite de Francs , de Gaulois , et de Ro
mains.
La Scene est à Rheims dans le Palais
C
du Roy .
Ette Tragédie a été bien reçuë du
Public; et quoique le succès n'en
ait pas été brillant , un pareil Ouvrage
ne peut que faire honneur à son Auteur.
C'est M. Cahuzat , premier Sécretaire de
l'Intendance de Montauban . Quoique
ce soit ici son coup d'essai pour le Théatre
, il n'y a rien dans sa Piéce qui ne
fasse esperer des coups de Maître de sa
part dans la suite. Entre tous les caracteres
, celui de Vindorix , Ministre et
Favori de Pharamond , a paru le plus
frapant et le mieux soûtenu ; la Versification
répond parfaitement à la noblesse
du sujet ; nous en donnerons quelques
fragmens dans cet Extrait , pour mettre
le Lecteur en état de juger.
Arminie ouvre la Scene avec Ambiomer.
Après une courte exposition, par laquelle
les droits de Pharamond sur la Couronne,
que
OCTOBR E. 1736. 2325
que ses exploits ont mise sur sa tête ,
sont établis par Ambiomer ; ce sage confident
la félicite sur la conquête qu'elle
vient de faire du coeur de son Koy. Arminie
lui fait entendre que son coeur est
déja donné , et que Maxime , Général
des Romains l'a trop bien mérité
générosité avec laquelle il a autrefois
sauvé la vie à son Pere , dont elle n'a
plus reçu de nouvelles . Voici comme elle
paile de Maxime :
par
la
L'Hymen alloit tous deux nous lier de sa chaîne,
Quand César l'apella pour se rendre à Ravenne.
Il partit , pénetré d'un noir préssentiment ;
Moi-même je frémis de ce retardement ;
Il rassura mes feux par l'ardeur la plus tendre ,
Et laissa dans nos murs Varus pour les défendre.
Vous n'étiez que trop vrais , présages de son
coeur ;
Le Prince des François , guidé par la valeur ,
Comme un torrent fougueux , par des bords
Germaniques ,
Franchit le Rhin , et fond dans les Plaines Bela
giques ;
Abbat l'Aigle Romaine en son rapide cours ,
Paroît, assiege Rheims, et le prend en deux jours,
Arminie ayant fait connoître qu'elle
ne sçauroit manquer de foy à Maxime ,
se
2326 MERCURE DE FRANCE
se retire à l'aproche de Pharamond , et
prie Ambiomer de ne rien oublier , pour
détourner ce Prince d'un amour qui l'empêche
de se livrer tout entier à la gloite.
Ambiomer annonce à Pharan,ond
la Celtique l'envoye auprès de lui , pour
l'assurer de son obeïssance , et pour le
congratuler sur ses conquêtes.
que
Vinlorix , Ministre et Favori de Pharamond
, vient lui expo.er les plaintes
et les murmures des Soldats , au sujet de
l'amour qu'il a conçu pour une Captive ;
Pharamond souffre impatiemment cette
licence des Soldats ; Vindorix lui fait
connoitre avec une noble hardiesse ,
combien il lui importe de complaire au
moindre des Guerriers de son Armée , et
de s'en faire estimer . Voici quelques
Vers de cette Scene , qui établissent les
droits d'un simple Soldat sur les plus
grands Conquerans.
Le dernier des Guerriers qui rampe dans l'Armée,
Se voit l'arbitre né de votre renommee , & c .
Il peut du moindre soufle en obscurcir Peciat ;
Et la gloire du Chef est aux mains du Soldat,&c .
Dans cette grande Epoque , où l'Univers jaloux
Attache avidement tous ses regards sur vous ,
Vous devez sur vos pas veiller d'un soin extreme,
Et
H
OCTOBRE. 1736. 2327
Et dans chaque Guerrier vous respecter vous
même ;
Captiver leur suffrage , et , Roy par la valeur ,
Vaincre votre ame enfin , pour subjuguer la leur.
Vindorix ajoûte à cette hardie remontrance
, que sa main ayant été promise
par un Traité à une Princesse , Fille de
Gondebaud , l'un de ses plus puissans
voisins , il ne doit pas faire naître des
soupçons d'infidelité , qui pouroient le
traverser dans l'établissement d'une nou
velle Monarchie.
Segeste
C4
Gaulois attaché à Vindorix ;
vient enfin déterminer Pharamond à par
tir de Rheims pour se rendre à son Armée
; il lui aprend que les Romains s'avancent
vers lui , et que Maxime est રે
leur tête. Pharamond ne balance plus à.
pattir , et finit ce premier Acte par ces
Vers , adressés à Segeste :
Dissipe la frayeur de ton ame allarmée ;
Jevais, puisqu'il le faut , me montrer à l'Armée ;
Je ne veux qu'un instant, pour calmer les mutins
Pour combattre Maxime et chasser les Romains.
Vindorix témoigne à Segeste au second
Acte la douleur qu'il a de n'avoir pû
suivre Pharamond au combat , par l'or-
H .dze
2328 MERCURE DE FRANCE
dre qui le retient malgré lui dans les
murs de Rheims , dont la garde lui est
confiée ; il en est d'autant plus affligé ,
qu'il conserve une haine implacable.contre
les Romains ; cela donne lieu à une
belle description du Cirque et des cruautés
qu'on y fait exercer aux Gladiateurs ;
il y fut exposé comme Captif par Stilicon
, qui l'ayant assiegé dans Tournay ,
le fit prisonnier de Guerre. Voici comme
il parle du Cirque ;
Là , le Romain se fait un plaisir inhumain
De voir avidement couler le sang humain ;
Et paroît plus cruel que le Tigre sauvage
Que déchaîne sa main , et que nourrit sa rage,
Le Sexe , né timide , et fait
pour la pitié ,
Se pare pour ces Jeux , loin d'en être effrayé.
Peuple avide de sang , sans avoir de courage ,
Qui goûte dans la Paix les horreurs du carnage,
Des coups, loin du danger, juge tranquillement,
Et de la cruauté fait son amusement , &c.
L'instant fatal arrive , où dans le Cirque ouvert,
Je me vois en spectacle indignement offert ;
On me force à combattre , et d'horribles Trom-.
pettes
Animent contre moi les plus vils des Athle
tes , &c.
Triomphe humiliant qui soüille la valeur ,
Qui
1
OCTOBR E. 1736. 2329
Qui blesse la Nature et flétrit le Vainqueur, &c.
Mais , ô comble d'effroi , de vengeance et de
haine !
Un nouveau Combattant est conduit sur l'arene;
J'allois fondre sur lui ; c'étoit mon Fils ; hélas !
Il reconnoît son Pere et vole dans mes bras.
Dieux ! le meurtre , dit-il , est peu pour ces
perfides !
Et pour plaire à leurs yeux , il faut des
parricides !
De pleurs en même temps il inonde mon sein ,
Et le fer à tous deux nous tombe de la main.
Je le tiens embrassé dans l'instant effroyable
Qu'on déchaîne sur nous un Tigre épouventable.
;
Il alloit me saisir ; mais d'un pas courageux ,
Mon Fils infortuné se jette entre nous deux
Pour défendre ma vie , il se livre à sa rage ;
Je vois au même instant succomber son courage;
Je le vois expirer , je le vois tout sanglant .
Pour un Pere , grands Dieux , quel objet accablant
!
Le monstre le déchire , ah ! j'en frémis encore ;
Et partage à mes yeux ses રે membres qu'il dévore.
Vindorix aprend à Segeste , qu'un seul
Romain fut touché d'un spectacle si
horrible , qu'il en fit rougir Honorius
son maître, et qu'il le tira du Cirque ; il
Hij ajoûte
2330 MERCURE DE FRANCE
ajoûte qu'il partit de Rome desesperé , ot
que ne respirant que vengeance, il fit révol
ter la Germanie , et conduisit Pharamond
au Trône que ses glorieux Ancêtres
avoient rempli. Arminie vient : Vindorix
ordonne à Segeste de les laisser ensemble,
Vindorix exhorte Arminie , à ne point
entretenir la passion naissante de Pharamond
; cette triste Captive lul fait connoître
qu'elle est bien loin de flater l'amour
de ce Prince , et qu'elle n'aspire
qu'à recouvrer la liberté pour revoir
Tournay sa chere Patrie. Au nom de
Tournay , Vindorix lui fait entendre
qu'il y a aussi reçu le jour; ce Dialogue les
conduit par dégrés à une reconnoissance
des plus pathétiques. Vindorix reconnoît
Arminie pour sa Fille , qui avoit été
compagne de sa captivité , quand il fut
fait prisonnier , et conduit à Rome attaché
au Char du superbe Stilicon. •
La répugnance qu'Arminie témoigne
pour un Roy qui peut l'élever au Trône ,
lui fait soupçonner qu'elle a quelque
passion plus flateuse ; Arminie lui avoie
ingénûment qu'elle a donné son coeur à
un Romain ; au seul nom de Romain
Vindorix sent révéiller sa haine ; le nom
de Maxime , Général de l'Armée , que
Pharamond est allé combattre , Pexcite
encerc
OCTO BR E. 1736. 2331
encore plus ; mais dès qu'il aprend de sa
Fille , que ce Maxime est ce génereux
Romain qui l'a délivré du Cirque , il
aprouve l'amour d'Arminie , et lui promet
de ne rien oublier pour les rendre
heureux ; cependant il lui ordonne de
ne point révéler le secret de sa naissance,
de peur que Pharamond n'en fût que plus
porté à la couronner,et à oublier la parole
qu'il a donnée à un Prince voisin d'épouser
sa Fille. Ambiomer vient annoncer à
Vindorix la victoire de Pharamond et
la prise de Maxime.
,
Au troisiéme Acte , Pharamond , suivi
de toute sa Cour et de Maxime désarmé,
parle à sa Cour d'une maniere si hautaine
et si dédaigneuse pour les Romains ,
et sur tout pour Maxime , que ce Chef
indigné ne peut s'empêcher de lui répondre
sur le même ton. Cette fierté
d'un ennemi vaincu , rend le vainqueur
encore plus fier , et lui arrache cette réponse
méprisante :
C'est ainsi qu'auroient pû répondre tes Ancêtres
Mais leurs Fils n'ont plus droit de nous parler
en Maîtres ;
Du nom Romain , comme eux , vous êtes res
vétus ;
Vous avez leurs discours , mais non pas leurs
vertus.
iij
De
2332 MERCURE DE FRANCE
De vos pertes sans cesse on voit grossir le
nombre ,
Et de ce qu'elle fut , Rome n'est plus que l'ombre
;
Ses Enfans sout plongés dans un lâche repos ;
L'Esclave a pris chés eux la place du Héros ;
Leur nom n'impose plus dans le siecle où nous
sommes ,
Et les Dieux de la terre à peine sont des hom
mes ; '
Devant nos Etendarts ils ont apris à fuir ;
Et souples Courtisans ne sçavent qu'obéïr.
Cette dureté est pourtant réparée par
un acte de générosité comme Phiramond
veut fonder une Monarchie dont
la liberté soit le premier fruit , il déclare
à Maxime qu'il étend cette faveur même
sur ses Ennemis , et qu'il ne le retient
plus dans sa Cour , ni dans ses Etats ;
cette faveur inesperée touche Maxime ,
et l'oblige à dire à Pharamond :
Tu m'as vaincu deux fois , et je mettrai ma
gloire
A publier par tout ta derniere victoire ;
J'obtiens la liberté , mais je ne la reçoi
Que pour me souvenir que je la tiens de toi ,&c.
Maxime s'étant retiré , aussi bien que
la suite de Pharamond , ce Prince amoureux
OCTOBRE. 1736. 2333
reux s'abandonne au plaisir qu'il va goû
ter de revoir sa chere Arminie. Cette
Princesse vient bien - tôt rabattre sa joye ;
elle a apris que Pharamond ne veut plus
d'Esclaves parmi ses Sujets elle veuc
user de ce droit , et le prie de lui permettre
de revoir sa chere Patrie. Pharamond
est frapé d'une demande à laquelle
il n'avoit garde de s'attendre ; il en fait
de tendres reproches à Arminie , qui lui
répond :
>
Pharamond, malgré mei veut donc me retenis
Dans un jour où chacun s'empresse à le bénir
Où le plus vil esclave obtient de sa puissance
La liberté qu'il donne aux Sujets de la France I
Il me prive d'un bien , dont il fait une loi ;
Et le Pere du Peuple est un Tyran pour moi.
Le nom de Tyran qui vient d'échaper
à Arminie , irrite si fort Pharamond , qu'il
l'accable de reproches , et qu'il lui dit en
la quittant :
Je sors pour vous donner le temps de reconnoître
A quel point vos refus offensent votre Maître ;
Et je reviens après , pour sçavoir si je doi
Me conduire en Amant, ou commander en Roi.
Arminie à cette menace , tremble pour
Hiiij son
2334 MERCURE DE FRANCE
son amour, et pour son Amant ; Maxime
vient , elle n'ose lui parler ; il l'accuse
d'inconstance ; elle s'en justifie et en
prend à témoin son Pere , qui s'avance
dans ce même instant : Vindorix rassûre
l'Amant et l'Amante , par reconnoissanee
et par tendresse ; il se déclare hautement
pour un amour si digne de l'un et
de l'autre leur fuite est résoluë ; mais
comme l'exécution demande de la prudence
et du temps ; il les exhorte à cacher
leur amour , sur tout aux yeux d'un
Rival tout - puissant. Nous passerons légerement
sur les deux derniers Actes ,
pour nous renfermer dans les bornes que
nous nous sommes prescrites.
Ambiomer promet à Arminie de tout
préparer pour sa fuite. Pharamond vient
sçavoir ce qu'elle a résolu , et la voyant
persister dans son premier dessein , il
s'échape en menaces et en injures . Vindorix
vient annoncer à Pharamond que
la soeur de Gondebaud , à qui sa main a
été promise , doit arriver demain , et
que les Envoyés de ce Prince , qui l'ont
devancé , demandent à lui parler. Pharamond
ne se détermine à les aller entendre
qu'avec une violence extrême
et se plaint de la cruelle nécessité attachée
au Rang suprême. Arminie réflé-
>
chit
OCTOBR E. 1736. 2339
chit tristement sur sa malheureuse destinée
Vindorix revient avec Maxi-
;
me ; il exhorte ces deux Amans à profiter
d'un temps si favorable pour se dé
rober au péril dont ils sont menacés :
il les lie lui -même d'une chaîne éternelle
, ne pouvant le faité d'une maniere
plus solemnelle . Voici comme il s'explique
, après que Maxime a juré à Arg
minie une foi , dont la seule mort pourą
borner la durée,
Il suffit , et j'en crois votre simple promesse.
Pour former un hymen , et lier la tendressse , »
Le Commun des Mortels a besoin de sermens ;·
Mais l'honneur entre nous fait les engagemens ;
Quand je donne à ma Fille un Epoux que j'estime
Pour rendre cette chaîne auguste et légitime
Mon seul aveu suffit avec sa volonté ,
Votre nom et le sien en font la sûreté ;
Je veux, Maxime seul pour garant authentique ;.
Vindorix pour Ministre , et pour témoin unique, ;
Ma Fille et son amour pour lien solemnel ,
Vos vertus pour serment,et vos coeurs pour Autel.
Après ce consentement du Pere et celui
du Gendre et de la Fille ; Arminie
prend congé de Vindorix , et va joindre
Ambiomer à qui le soin de sa fuite
est commis ; Maxime prend une route ?
Hy differente
2336 MERCURE DE FRANCE
differente , pour tromper la poursuite de
Pharamond.
Après un court monologue de Vindorix
, Pharamond revient ; il demande
Arminie à ce fidele Ministre , qui lui répond
avec la même fermeté qu'il a conservée
dans toute la Piéce , qu'il doit
immoler son amour à la foi des Traités
et à la politique du Trône ; Pharamond
ne peut se faire cette violence ; Segeste
vient lui annoncer le départ d'Arminie ;
cet Amant impétueux ne peut plus se
contenir , et ne respirant que vengeance
contre l'Auteur de cette perfidie , il fait
ces deux sermens :
Tout le sang abhorré d'un Rival qui m'outrage
A peine suffira
éteindre ma rage ; pour
Soldats , de toutes parts que l'on vole après cux ;
Ma bouche quel qu'il soit fait un serment affreux
D'exposer le coupable à toute ma justice ,
Et d'effrayer ces Lieux de son cruel suplice .
Je jure en même temps par mon pouvoir sacré
Et par tout ce que l'homme a de plus reservé ,
D'accorder à celui qui découvrant le traître ,
Viendra me le livrer ou le fera connoître ,
La faveur qu'il voudra pour le prix d'un tel sang ;
Pharamond outragé n'excepte que son rang.
Les ordres de Pharamond sont exécutés
OCTOBRE. 1736. 2337
cutés ; on court après les deux Amans
fugitifs ; on atteint Arminie et Ambiomer
, Maxime ayant pris une autre route,
comme nous l'avons déja remarqué . Ambiomer
est jetté dans une prison affreuse ;
Pharamond suivi de son Peuple , vient
presser Arminie qu'on a ramenée , de recevoir
sa main ; elle lui dit qu'elle ne
le peur , attendu qu'elle est engagée par
l'hy men avec un autres Pharamond ne l'hymen
doutant point que ce ne soit Ambiomer
qui lui a fait cette trahison , est prêt à
prononcer l'arrêt de sa mort ; Maxime
vient se livrer lui même et se déclare
son Rival ; il le somme en même temps
de remplir son dernier serment ; Pha-
Lamond y consent ; Maxime pour prix
de lui avoir livré sa victime , lui demande
la liberté d'Arminie ; Pharamond
au désespoir , ordonne qu'on le fasse
mourir à ses yeux Vindorix empêche
certe sanglante exécution ; il justifie Maxime
et Ambiomer ; il se fait reconnoître
à Pharamond pour pere d'Arminie
, dont il a pû disposer en souverain
arbitre ; il dit des choses si touchantes à
Pharamond que ce Prince surmonte l'amour
qui l'a porté à de si grands excès
; il consent à l'hymen de Maxime
et d'Arminie et finit la Piéce par ces
Vers
1000 125
.
1
H vj
2338 MERCURE DE FRANCE
vers qu'il adresse à son fidele Ministre.
Mon retour à la gloire est ton ouvrage heureux.
Un Ministre éclairé , prudent , et vertueux
Est du Ciel , pour les Rois , la faveur la plus chea
re ,
Pour regner sagement , et leur est nécessaire ;
Dans la paix qu'il procure , il met tout son éclat,
Fait la grandeur du Prince , et le bien de l'Etat.
Cette Piéce , dédiée au Comte de S. Florentin
, paroît imprimée chés Prault fils ,
Quay de Conti:
Sur la fin du mois dernier , les Comédiens
François remirent au Theatre La Foire de Besons
, petite Comédie de M. Dancourt qui
parut dans sa nouveauté en 1695. Elle fait beaucoup
de plaisir , sur tout par le divertissement
dont le Ballet est très ingénieux et très bien exe--
cuté. Le Sieur Armand et la Dlle Quinault y dansent
un Air très - vif et qui demande beaucoup
de rapidité , ils s'en acquittent parfaitement
le Sieur Dangeville et la Dlle Dangeville sa
soeur s'y font admirer dans un Tambourin , qui
est généralement aplaudi. Le Ballet est terminé
par un Vaudeville nouveau qui ne fait pas moins
de plaisir. La Musique est de la composition de
M.Mouret, L'Auteur des paroles est anonyme..
En voici quelques Couplets .
Voici la Foire des Amours ,
Ils ouvrent leurs Boutiques ;
Qu'ils vont jouer de jolis tours !
2
Qu'ils
OCTOBRE.
1736. 2335
Qu'ils auront de pratiques !
Combien de coeurs ils surprendront ,
Pour augmenter leur gloire !
Les petits drôles s'entendront-
Comme Larrons en Foire.
Aimables Enfans de Venus",
Votre plus grande affaire
C'est d'éloigner tous les Argus
De l'amoureux mystere ;
Ces contrôleurs de nos desirs ,
Dans la nuit la plus noire ,
S'entendent contre nos plaisirs ,
Comme Larrons en Foire .
Ce jeune Clerc', Amant chert
De tendre Procureuse
Entend mieux que son vieux mari
La chicane amoureuse .
Il n'ose encor s'émanciper ;
Mais j'ai tout lieu de croire
Qu'ils s'entendront pour le trompers ,
Comme Larrons en Foire.
De deux especes de voleurss
"Bezons est la ressource ;
On fait main- basse sur les coeurs
Ainsi que sur la bourse -
Des
2340 MERCURE DE FRANCE
Des franches dupes de ces Lieux
N'augmentez pas l'histoire ;
Craignez les mains , craignez les yeux,
Comme Larrons en Foire...
Unepetite Fille.
J'entends parler à tous momens
Un jargon que j'ignore ;
Sur les beaux termes des Amans
Je suis novice encore ;
Leurs tendres soins , leurs billets doux ,
Pour moi sont du grimoire ;
Mais je voi qu'ils s'entendent tous
Comme Larrons en Foire.
Au Parterre.
Messieurs , nous sommes des Marchands ;
Mais des Marchands d'Ouvrages ;
Nos Jeux , nos Danses et nos Chants ,
Implorent vos suffrages ';
Les Auteurs que nous secondons
Nous font part de leur gloire ;
Avec eux nous nous entendons ,
Comme Larrons en Foire.
}
Il est bon d'avertir les Lecteurs , sur tout cear
des Provinces , que ce Vaudeville peut se chanter
sur l'Air de Joconde. On en trouvera l'Air noté
Avec la Chanson , page 2323.
Le
OCTOBRE . 1736. 2341
Le Mercredi 10. de ce mois , les mêmes Comédiens
donnerent , sans l'annoncer et sans l'af
ficher, la premiere Représentation d'une Comédie
nouvelle en cinq Acres , et en Vers de dix
syllabes ; sous le titre de l'Enfant Prodigue. Le
Public lui fit un accueil très - favorable , et les Représentations
suivantes ont confirmé ce premier
succès. Nous en parlerons plus au long : jusqu'à
présent l'Auteur demeure caché.
Les mêmes Comédiens se préparent à donner
le mois prochain la nouvelle Tragédie de Chil
deric , sur laquelle et sur son Auteur nous avons
reçu les Vers qu'on va lire.
VERS à M. De ***
CHarmant Auteur , que Racine et Corneille
Ont mis au rang de leurs chers Nourissons ,
M.... Dans tes Ecrits que tu sçais à merveille
De ces Maîtres fameux exprimer les Leçons !
Enfans de la simple Nature ,
Tes Vers tendres et délicats
N'empruntent point de l'Art l'étrangere parure
Cypris t'a cédé la Ceinture
Dont les Dieux faisoient tant de cas.
Jusqu'ici de l'Amour j'avois bravé les charmes ,
Et prêt à renverser son Temple , et ses Autels
J'allois briser les fers des malheureux mortels ,
Je vis Teglis , Teglis sçut m'arracher les armes
,
Elle vengea l'Amour de mes cruels mépris ,
J'apris à répandre des larmes ,
E
2342 MERCURE DE FRANCE
Et mon coeur me trahit en faveur de Teglis ,
Je n'entendis , je ne connus plus qu'elle .
Comme Pyrrhus , * je fus fidele ,
Qu'il est doux d'aimer à ce prix !
Poursuis M ... qu'au Temple de Mémoire ,
Aux côtés de Racine on t'élevé un Autel ,
L'Amour va te rendre immortel ,
Et couronner ton front d'une éternelle gloire ,
Poursuis dans Childeric * ;
Héros
moatrę- nous un
Digne du nom François , digne de tes travaux; .
Aux charmes de Gossin joins ceux deMelpomene,
Et par tes Vers desormais sur la Scene ,
Sers de modele à tes Rivaux.
Amant de Teglis.
** Tragédie de M. de M.... qu'on va doné
ner incessamment.
Par M. d'A.... B....
Le 19. de ce mois on remit au Theatre la
Tragédie d'Andronic , de feu M. de Campistron.
Le Sieur du Bois , jeune homme de 20. ans
d'une taille médiocre , mais bien prise y joud
le principal Rôle, et il fut justement et généralement
aplaudi . Il a la voix pleine et flexible ,
le visage agréable , la démarche et le geste aisés ,.
et beaucoup d'intelligence ; prononçant bien ,
pas tout - à-fait assés les finales cependant , et sé
faisant bien entendre sans trop élever la voix↓
C'est l'Echo des Discours publics que nous repetons
OCTOBRE . 1736. 2343
#
petons , pour faire juger au Lecteur , qué ce
nouveau Comédien , avec les talens qu'il a , cultivés
par le travail et l'étude , poura être un excellent
Sujet.
Le même Acteur a été fort goûté dans les
Rôles d'Achille, du Cid, et du François à Londres ,
de Xipharès et d'Hyppolite , qu'il a jouez ensuite.
Les Comédiens François qui jouissent depuis
plus de
45. ans , d'une Pension du Roy de
12000. livres , viennent d'obtenir de S. M. une .
nouvelle Pension de 3000. livres en faveur de la
Dile Quinaut , du Sieur Quinaut du Fresne , et
du Sieur Duchemin , sur le pied de mille livres
chacun.
Le 23. Septembre l'Académie Royale de Musique
ajoûta une quatriéme Entrée au Ballet des
Romans , intitulée Le Roman merveilleux ; en
voici l'Extrait.
La Scene est en Amérique. Le Théatre représente
un séjour affreux ; on n'y voit que des
Arbres dépouillés de leurs feuillages , de vieux
Troncs , des Antres , des Rochers. Dans le fond
sont les Pyramides et Tombeaux des Rois Sauvages
; sur le devant un Autel rustique ,, et au
travers d'une voûte on découvre là Mer .
Une jeune Princesse , poussée par un orage
sur ces bords étrangers , y'a fait naufrage ; privée
de tout secours , et inortellement affligée de
la mort de son Amant qu'elle croit avoir subi le
même sort ; elle implore le secours de Minerve ,
qui l'a toujours protégée , et qui lui a promis un
sort heureux ; voici comme elle s'exprime :
Divinité puissante , à mes voeux favorable ,
Minerve , prens pitié de mon sort déplorable .
Je cherche en vain Lindor dans ces affreux do
serts ; Suis- je
?
2344 MERCURE DE FRANCE
Suis - je seule échapée à la fureur des Mers ?
Divinité puissante , & c .
Helas ! ce n'est qu'à toi que je puis recourir ;
Mais , quels que soient les maux qu'en ces lieux
je déplore ,
Ce n'est point pour mes jours que ma bouche
t'implore ;
Si mon Amant n'est plus, je ne veux que mourir.
Ismene se retire au bruit des Sauvages qui
s'ap ochent. Le Grand Prêtre de ces Peuples
cruels expose le sujet en ces termes :
Le Roy de ces Etats a perdu la lumiere ;
Dans la poudre et le sang , au milieu des combats,
Il a fini sa brillante carriere.
Son grand nom doit s'étendre au bout de l'U
nivers :
Sa valeur a vaincu mille Peuples divers ;
La Mort seule a sur lui remporté la victoire
Elle nous a ravi ce Héros indompté ,
Et ces Tombeaux son l'écueil redouté
Où vient de se briser sa gloire.
A cette premiere exposition , qui ne regarde
que le passé , le Grand- Prêtre en ajoûte une seconde
, qui concerne l'action présente ; il fait
entendre qu'on doit immoler aux Manes du
Roy qui vient de mourir , le premier Etranger
que l'orage aura jetté sur cette rive , ou à ce
défaut , celui de ses Sujets sur qui le sort tombera
; chacun de ces Sauvages envie ce sort gloricux.
OCTOBRE. 1736. 2345
ieux. La Princesse qui s'étoit retirée , vient se
présenter à leurs yeux ; c'est à elle à mourir en
qualité d'Etrangere ; le Grand - Prêtre lui annon
ce son sort , elle répond avec une constance
héroïque :
De mes jours malheureux , faites le sacrifice a
Mon coeur ne redoute plus rien ;
La mort est le suprême bien ,
Lorsque la vie est un suplice.
On la conduit à l'Autel , on va l'immoler s
mais le Sacrifice est suspendu par un violent
orage qui contraint le Grand- Prêtre et sa suite à
aller chercher un azile dans des Lieux soûterrains.
;
On voit paroître sur les flots un Vaisseau prêt
à périr , le Vaisseau se brise contre des Rochers
; Lindor , Amant d'Ismene , se sauve ; le
premier objet qui se présente à ses yeux , c'est
sa Princesse enchaînée à l'Autel où elle doit être
immolée ; il veut mourir pour elle , mais quand
elle y consentiroit , ce choix ne seroit pas à son
pouvoir leurs derniers adieux sont des plus
tendres et des plus tristes : le Grand Prêtre revient
suivi de ses Ministres et des autrès Sauvages
que la tempête avoit dispersés ; malgré les
plaintes et les menaces de l'Amant , on va immoler
l'Amante , lorsque Minerve qui les protege
, descend au bruit d'une douce symphonie,
et suspend le coup mortel ; elle est accompagnée
des Génies des Sciences et des Arts ; elle
fait entendre ses souveraines Loix par ces Vers :
Malheureux Habitans de ce Climat sauvage ,
N'irritez
2346 MERCURE DE FRANCE
N'irritez plus les Dieux par un coupable Hom
mage ;
Pour dissiper l'horreur qui regne en ce séjour ,
Le Ciel a marqué ce grand jour , &c.
Que les Sciences et les Arts
Brillent ici de toutes parts.
A cet ordre de Minerve le Theatre change , et
représente un séjour délicieux ; les Sciences et
les Arts polissent ces Peuples sauvages . Après la
Fête,qui est très-brillante , Minerve couronne cet-
'te nouvelle Entrée par ces Vers, qu'elle adressé au
Prince et à la Princesse qu'elle protége :
Ismene , et vous Lindor , réghez sur ces beaux
Lieux ;
Je vous les ai soumis , honorez- y les Dieux.
Les Peuples reconnoissent Lindor et Ismene
pour Souverains , et ehantent ces derniers Vers ,
qu'ils leur adressent à leur tour .
Souverains de ces Lieux , regnez par vos faveurs,
Les Peuples à jamais chanteront votre gloire ;
Fuyez la Guerre et ses fureurs
Aimez la Paix et ses douceurs ;
La plus belle victoire
C'est de regner sur tous les coeurs.
Le 7. Octobre , on donna la 21e. et derniere
Représentation du Ballet des Romans , et de la
nouvelle Entrée dont on vient de parler ; et on
remit au Theatre le 9. celui de l'Europe Galante
L
OCTOBRE . 1736. 2347
Le Sieur Berard , nouvel Acteur , chanta dans
l'Acte Espagnol le Rôle de D. Pedro , avee beaucoup
de goût et de précision , et fut fort goûté
du Public. La Dile Rabon , qui joint au talent de
La Danse celui du Chant , remplit , par extraor
dinaire , le Rôle de la Sultane Favorite , qu'elle
joua avec beaucoup de grace et d'intelligence ,
et fut généralement aplaudie.
Le 18. on donna la premiere Représentation
d'un Ballet nouveau qui a pour titre les Génies ,
composé d'un Prologue et de quatre Entrées ; le
Poëme est de M. Fleury , et la Musique de
Mlle Duval on parlera plus au long de cet Ouvrage
qui a été reçu favorablement.
Le Public voit avec étonnement et avec plaisir
cette jeune Personne dans l'Orquestre , accompagner
du Clavecin tout son Opera depuis l'Ouverturejusqu'à
la derniere Note.
On doit remettre au Theatre le mois pro
chain l'Opera de Medée et Jason.
Le 15. Octobre , les Comédiens Italiens re
mirent au Théatre la petite Comédie de la Folle
Raisonnable , dans laquelle la Dile Sidonie , troisiéme
Fille du Sieur Thomassin , débuta , et joüa
le principal Rôle avec aplaudissement ; elle dansa
dans le Divertissement un Pas de deux avec le
Sieur Des Hayes , qui fit beaucoup de plaisir.
Le 31. le Sieur Antoine Catolini , Italien de.
Nation , qui est venu fort jeune en France , où il
a joué la Comédie dans les Provinces , débuta
par le Rôle d'Arlequin dans la Comédie de La
Surprise de l'Amour , et il a été fort aplaudi ; on
lui trouve beaucoup de disposition pour deve
nir un bon Sujet,
NO UVELLES
2348 MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES ETRANGERES.
TURQUIE ET PERSE.
N mande de Constantinople, que le Grand
Seigneur dy leGrand
grand nombre de Troupes qui s'assembloient
en Hongrie , Sa Hautesse avoit fait insinuer à
M. Dahlman , Ministre de l'Empereur à Constantinople,
qu'il ne lui seroit pas permis de sortir
de Turquie et qu'on avoit signifié la même
chose au Baile de la République de Venise.
Ces Lettres ajoutent que le Kan de Crimée a
envoyé au Grand Seigneur tous les Prisonniers
faits sur les Moscovites par les Tartares , et que
ces Prisonniers chargés de chaînes , ont été
conduits dans les principales rues de Constantinople..
Le bruit court que le Mufti a formé le projet
dé réunir les Mahométans de la Secte d'Omar
avec celle d'Ali , et qu'on espere de parvenir par
ce moyen à faire cesser l'antipathie que la diffe
rence des opinions sur la Religion a causée entre
les Turcs et les Persans.
De Constantinople le 16. Août 1736 .
BAky- Kam, Ambassadeur de Perse à la Porte,
qui étoit depuis environ 4. mois à Erzerum ,
arriva enfin à Scutary le 6. de ce mois , avec une
suite d'environ 200. personnes , accompagné de
Guentch-Aly- Pacha, qui a eu la plus grande part
OCTOBRE: 1736. 2349
la Paix qui vient d'être conclue entre les Turcs
et les Persans . Dès que cet Ambassadeur tur arrivé
, le Kiaya du Čaïmakan Palla complimenter
de la part de son Maître , dans la Maison du
General des Bombardiers , qu'on lui a assignée
pour son logement,
Le 9. Août Guentch- Aly- Pacha alla chés le
Kaimakan , pour convenir de l'Audience de
1Ambassadeur , qui fut fixée au lendemain , et
ce jour-là à deux heures après midi , le Coulagoux
- Chaoux fut chés l'Ambassadeur pour l'inviter
à aller à l'Audience du Kaimakan ; une
heure après l'Ambassadeur se rendit à la Marine
, où il trouva deux Galeres et un Kandgeabas ;
l'Ambassadeur et sa Suite monterent sur une
Galere , et Guentch- Aly- Pacha , sur l'autre ;
dès que l'Ambassadeur fur sur la Galere qui devoit
le passer à Constantinople , elle salua de
trois coups de Canon , et immédiatement après
la Chiourne vogua . Il fut salué en traversant le
Port par 5. coups de Canon de la Tour de
Leandre , de 15. coups à Tophana , et de 10 .
coups d'un Kiosck du Grand Seigneur , qui est
proche de la Douane de Galata ; les Galeres saluerent
aussi quand elles furent vis à vis le Serrail
, et lorsque l'Ambassadeur débarqua à
Bacché Capoussy , d'où il alla en Félouque à la
Douane de Constantinople.
Guentch- Aly- Pacha, débarqua aussi au même
endroit avec 5. ou 6. Choadars , et alla atendre
l'Ambassadeur à la Porte.
On avoit placé 12. Pieces de Canon à la
Douane de Constantinople , qui saluerent l'Ambassadeur
dès qu'il eut mis pied à terre. Il y
trouva dix Capigis- Bachis , le Chaoux - Bachy ,
Le Chaouxlar- Eminy , le Chaouxlar - Kiareby ,
er
2350 MERCURE DE FRANCE
et autres Officiers de la Porte, avec environ 120
Chevaux magnifiquement harnachés , pour lui
et sa Suite , et deux Chevaux de main .
L'Ambassadeur se reposa environ une heureà
La Doüané , où on lui présenta du Caffé , du
Sorbet, du Parfum , &c. pendant cet intervale ,
sa Suite et les Officiers que la Porte avoit envoyés
à sa rencontre , se mirent en ordre de
marche ; elle fut ouverte par une Compagnie de
Jannissaires de 120. hommes , dont une partie
avoient leurs Bonnets de cerémonie.
Ensuite venoient le Seyment- Bachy et deux
Chorbadgis à ses côtés. Et 66. Chaoux de la
Porte.
12. Chaoux de l'Ambassadeur, avec des plumes
sur leurs Bonnets.
Le Kiaya de l'Ambassadeur , son Ecuyer et un
autre. Officier.
Le Selicktar de l'Ambassadeur , portant son
Sabre sur l'épaule.
64. Fusilliers de l'Ambassadeur à pied , sur
deux files , habillés uniformement , le fusil sur
L'épaule , mais dans leurs foureaux .
12. Pages de l'Ambassadeur, en habits unifor
mes , avec des Masses d'armes à la main .
Le Chaoux- Bachy et 2. Chevaux de main.
L'Ambassadeur seul , en habit à la Persienne
de toile d'argent , doublé de Martre Zibeline.
L'Iman et le Secretaire de l'Ambassadeur ,
dernier portant une Lettre à la main.
La Marche étoit fermée par 96. Persans de
distinction, tous magnifiquement habillés , et par
les Officiers et Domestiques de l'Ambassadeur ,
dont quelques-uns portoient des Pipes à la Persanne.
L'Ambassadeur resta environ une heure avec
le
OCTOBRE . 1736. 2351
le Kaimakam , qui le fit asseoir à son côté sur
le Sopha , et lui fit présent d'une Pelisse de Samour
; à l'Imam et au Secretaire , d'une Pelisse
d'Hermine à chacun ; on dis ribua au reste des
Gens de l'Ambassadeur des Caftans ordinaires ,
qu'ils mirent à leur retour sur le Pommeau de la
selle de leurs Chevaux .
On observa au retour le même ordre de Marche
qu'en allant ; et comme le vent étoit trop
violent pour permettre aux Galeres de ramener
l'Ambassadeur, il resta quelque temps à Scutary;
il s'embarqua sur le Caïque du Bostangi Bachy,
et sa Suite dans d'autres Batteaux , il fut salué
au moment de son départ par les 12. Canons de
la Douane , par les deux Galeres , par le Kiosc
de Galata,Top Hana, et par la Tour de Leandre,
ainsi qu'il l'avoit été en passant de Scutary
à
Constantinople.
Il n'y a aucun fondement à la nouvelle qu'on
avoit débitée de la Prise de Caffa par ies Moscovites
, on aprend au contraire que le General
Munich , soit par la disette de vivres , ou pour
quelqu'autre raison , s'étoit retiré de l'interieur
de la Crimée et étoit retourné vers Orkapi , où
il avoit séparé son Armée en deux corps.
On continue à faire passer par la Mer Noire
beaucoup de Troupes qu'on envoye en Crimée.
Le Grand Seigneur a envoyé au Kan des Tartares
un Sabre enrichi de diamans , une Pelisse
de Samour et cent mille écus d'argent comptant.
Le Comte Stadnicky, qui a résidé ici pendant
environ trois ans en qualité de Résident du Roy
Stanislas , a reçu des Lettres de Créance d'Internoncé
de la part du Roy Auguste.
M. Talman , reçut le 27. du mois passé un
Courier de Vienne , qui lui a aporté ses Lettres
I d'Am2352
MERCURE DE FRANCE
.
d'Ambassadeur Plénipotentiaire de l'Empereur
pour la médiation de la Paix entre les Turcs er
les Moscovites.
Le Grand Visir est arrivé avec son Armée à Babada
, on croit qu'il ne continuëra sa marche
que jusques aux bords du Danube , tant à cause
de la saison qui est déja fort avancée , que parce
qu'on n'a pas encore construit le Pont qu'on
devoit jetter sur ce Fleuve.
P. S. du 19. Août 1736.
Mustapha- Bey , petit- fils du Capitan Pacha ;
arriva le 17. de ce mois à Constantinople , ou
il a été expedié pour porter au Grand Seigneur
la nouvelle que les Moscovites avoient entierement
abandonné la Crimée , et que le s . Août
ils étoient déja à quatre lieuës au - delà d'Orkapi,
que le Kan des Tartares et les autres Sultans de
Tartarie , étoient à leur poursuite , ne cessant
de les harceler dans leur retraite ; le Grand Seigneur
a fait faire une salve de Canons du Serrail,
de Top-Hana , de l'Arsenal , de la Tour de Leandre
et des Quatre- Châteaux , situés sur le Canal
de la Mer Noire .
On reçut hier des Lettres du Camp du Grand
Visir , datées du ro. de ce mois , qui portent
que le Pont qu'on a jetté sur le Danube , seroit
perfectionné vers le 13. ou le 14. mais sans
qu'on fût encore certain si l'Armée Ottomane
passeroit ce Fleuve .
RUSSIE .
L
E 24. Août , le feu prit au principal Bazar
ou Marché couvert de l'etersbourg, dans le
quel il y avoit plusieurs Magasins d'huile , de
goudron
OCTOBRE . 1736. 2353
goudron et d'autres matieres inflammables . Mal--
gré le secours qu'on aporta pour éteindre l'Incendie
, ce Bazar et les effets qui y étoient en dépôt
, furent entierement réduits en cendre , ainsi
que toutes les maisons des cinq rues qui y conduisoient.
Il y a eu plus de 300. maisons consumées
par les flammes , et de ce nombre sont plu
sieurs Edifices considérables , entre autres l'Hôtel
du Comte de Lowenwolde , Grand- Maréchal
de la Cour ; celui de l'Amiral Balchen ; celui du
Baron de Schaffiroff , ceux des Comtes de Soltikoff,
de Lapouchin et de Satiskow ; celui qu'occupoit
l'Ambassadeur de Perse , qui étoit venu
à Petersbourg pour donner part à la Czarine de.
l'Avenement de Thamas Kouli - Kan au Trône
de Perse ; le Bureau de la Poste , et le magnifique
Arc de Triomphe qu'on avoit élevé lorsque
S. M. Cz. fit son Entrée publique à Petersbourg.
Le Palais que la Czarine occupe pendant l'hyver
, et l'Hôtel de l'Amirauté eussent été brulés
si l'on n'eûr eû la précaution d'abattre toutes les
maisons par lesquelles les flammes auroient pû
s'y communiquer.
Beaucoup de personnes ont péri dans cet Incendie.
Environ 123. Soldats du Régiment des
Gardes de Preobrezenski , et un grand nombre.
de Soldats de plusieurs autres Régimens , qu'onavoit
fait venir des environs pour éteindre le
feu , ont été blessés par la chute des bâtimens.
On a de la peine à trouver assés de logemens
pour les Habitans dont les maisons ont été bruÎées.
Plusieurs d'entre eux sont obligés de demeurer
exposés aux injures de l'air dans les rues
ou de camper sous des Tentes.
Comme on a remarqué pendant l'Incendie
que le feu a pris en même-temps dans differens,
I ij quartiers
2354
MERCURE DE FRANCE
quartiers fort éloignés les uns des autres , on
conjecture qu'il a été mis en plusieurs endroits
par des Incendiaires , et l'on fait d'exacres perquisitions
pour les découvrir.
La Czarine , qui est retournée à Pétersbourg
le premier , a ordonné qu'au lieu des cinq rues
dont les maisons ont été brulées dans le dernier
Incendie , et qui étoient trop étroites , on n'en
fit que deux , lesquelles auront douze brasses de
largeur. Afin que les Proprietaires des maisons
ne souffrent point de ce nouveau plan , on leur
donnera dans d'autres quartiers l'équivalent
du
terrain qu'on leur ôtera , ou on leur en payera la
valeur,
Les bruits qui s'étoient répandus sur l'arrivée
d'un Courier , qui avoit , disoit - on , aporté des
propositions d'accommodement de la part du
G. Seigneur , ne se sont pas confirmés . Les Lettres
de M. Wisnakoff à S. M. Cz, portent que
selon les aparences , le G. S consentira de lui
ceder la Ville d'Azoph et une partie de la petite
Tartarie.
M. Faulkener , Ambassadeur du Roy de la
Grande - Bretagne à la Porte , et le Ministre des
Etats Generaux dans la même Cour , ont écrit
à la Czarine qu'elle pouvoit compter au moins
sur la cession d'Asoph. Ils ont informé en même-
temps S. M. Cz. que la Cour Otthomane
désiroit que celle de Moscovie déclarât ses prétentions
par écrit avant qu'on entrât en négociation
pour la Paix .
La Czarine a fait réponse que ses intentions
étoient suffisamment expliquées dans la Lettre
écrite par le Baron d'Osterman au Grand Visir,
et que s'il restoit quelques difficultés sur ce sujet
, elles seroient levées par les Ministres Pléņipotentiaires
OCTOBRF . 1736. 2355
potentiaires qu'elle envoyeroit dans le Lieu qui
seroit choisi pour la conclusion du Traité.
L'Ambassadeur venu à Pétersbourg pour don
ner part à la Czarine de l'élevation de Thamas
Kouli- Kan sur le Trône , et qui étoit parti pour
retourner en Perse , a trouvé à Derbent un Courier
, par lequel Thamas Kouli- Kan lui envoyé
ordre de déclarer à S M Cz. qu'il est déterminé
à conclure la Paix avec le Grand Seigneur.
Ce Ministre , en mandant à la Czarine
cette nouvelle , qu'elle avoit déja aprise de plusieurs
endroits , lui a écrit que Thamas Kouli-
Kan avoit fait inserer dans les Articles Prélimi➡
naires , que l'accommodement se traiteroit de
concert avec elle , mais S. M. Cz. ne paroît pas
ajouter beaucoup de foi à ces assurances .
Le Gouverneur de Siberie a donné avis à la
Czarine qu'il étoit arrivé à Tobolskoy deux
Ambassadeurs que le nouvel Empereur de la
Chine lui envoye pour renouveller le Traité de
Paix er de Commerce conclu par son Prédécesseur
avec S. M. Cz.
Un Courier a raporté que peu de jours
avant que le Comte de Munich quittât les environs
de Précops , un Corps de Tartares avoit
envelopé tous les chevaux de la Cavalerie Moscovite
qui paissoient dans les Prairies , et que
malgré les efforts du Colonel Wedel , qui commandoit
les Troupes destinées pour la garde de
ces chevaux , les Ennemis en avoient enlevé une
partie. La Cour public que les Moscovites n'ont
cû en cette occasion qu'environ 300. hommes
de tués ou de blessés , mais on craint que leur
perte ne soit beaucoup plus considérable.
La Czarine a ordonné qu'on obligeât la 1250
partie des Habitans de la Campagne de s'enga-
I iij ge
2356 MERCURE DE FRANCE
ger dans la Milice , et l'on compte que par ce
moyen elle augmentera ses Troupes d'environ
40000. hommes..
O
ALLEMAGNE.
N mande de Vienne , que les avis reçûs des
Frontieres
Frontieres , portent que la plus grande
- partie de l'Armée Otthomane , commandée par
le Grand Visir , avoit passé le Danube. Comme
la précaution que le Comte de Munich'a prise de
s'emparer de Kimburn , rend le passage du Dnieper
très- difficile aux Turcs , on doute que le
Grand Visir se détermine à aller au secours de
Ja Crimée , et il y a aparence qu'il se contentera
de garder le passage du Niester .
幕
On a reçû avis que le Grand Visir après avoir
fait passer le Danube à la plus grande partie des
Troupes qu'il commande , avoit détaché 20000.
hommes pour aller joindre celles que le G. S.
a fait assembler sur les bords du Niester.
Les mêmes Lettres marquent que lorsque l'Ar
mée Orthomane étoit décampée des environs de
Bahadud , le Grand Visir avoit déclaré à M. de
Wisnakoff , Ministre de la Czarine , qu'il pouvoit
retourner à Constantinople . "
Un Inconnu , âgé d'environ 70. ans , qui se
fait apeller le Cointe Chalconi , est arrivé depuis
peu à Ratisbonne , et il a fait remettre au
Baron de Jocodi , second Commissaire de l'Empereur
à la Diette , un Memoire par lequel il
prétend prouver que le Duché de Souabe lui
apartient. La Dietie lui ayant ordonné de sortir
de la Ville , et cet Etranger n'ayant pas obéï , le
Baron de Jodoci lui fit réiterer dernierement
par son Secretaire , les ordres de la Diette. Le
Comte
OCTOBR E. 1736. 2357
Comte Chalconi , loin de se conformer à ce que
le Baron de Jodoci lui avoit envoyé dire , à fait
distribuer à tous les Ministres de la Diette un
nouveau Memoire , dans lequel il se plaint de la
maniere dont le Commissaire Impérial en à usé
à son égard . Il y déclare qu'il est rempli de
respect pour la Personne de l'Empereur et de
considération pour les Ministres de S. M. I. et
qu'il ne croit point avoir manqué à ce qu'il lui
doit , en soutenant des droits dont il peut prouver
la validité devant tous les Etats de l'Empire.
La forte persuasion dans laquelle il paroît être
de la justice de ses prétentions , donne lieu de
croire qu'il a l'esprit dérangé , et a engagé la'
Diette à le traiter avec indulgence .
On écrit de Dresde , que le Roy Auguste
avoit nommé Chevaliers de l'Ordre de l'Aigle
blant le Prince François- Josias de Saxe Saalfeld,
le Prince Charles de Nassaw Usingen , le Prince
Sangusko , les Evêques de Cujavie , de Wilna et
de Warmie , le Palatin de Viteps , le Comte
Oginski , fils de ce Palatin , le Vice - Chancelier
du Royaume de Pologne , les Castellans de Pos
nanie et de Radom .
Le Roy Auguste et la Reine son Epouse , par
tirent de Dres de le 28 Septembre pour se rendre
à Leipsik , et leurs Majestés y étant arrivées le
lendemain au soir , se promenerent dans les principales
rues de la Ville , dont toutes les maisons
étoient illuminées , &c . Le premier de ce mois
le Roy et la Reine allerent voir les curiosités les
plus remarquables de la Foire.
On celebra le 7. avec beaucoup de magnificence
l'Anniversaire de l'Avenement du Roy à la
Régence de l'Electorat de Saxe. Leurs Majestés
dînerent à une Table de 40. couverts , et il y en
I iiij cut
2358 MERCURE DE FRANCE.
eut une autre d'un pareil nombre de couverts,
servie dans l'Apartement du Grand-Méréchal de
la Cour.
A l'occasion de cette Fête , le Roy a créé un
nouvel Ordre de Chevalerie , dont il a nommé
Chevaliers le Prince Royal , le Prince Czarto
rinski , Palatin de Russie , le Prince Lubomirski,
Lieutenant Feldt- Maréchal dans les Troupes
Saxonnes , le Comte de Sulkouski , Ministre
d'Etat pour l'Electorat de Saxe, le Comte Maurice
de Saxe , et le Comte Rutouski .
La marque de cet Ordre que le Roy a institué
en l'honneur
de S. Henry , Empereur
, et dont
il s'est réservé la dignité de Grand- Maître , est
une Etoile à huit rais ou pointes , au milieu de
laquelle on voit le Buste de S. Henry. Sur le Revers
de cette Etoile, qui sera attachée par un cordon
d'argent à un ruban de velours cramoisi
, on
lit ces mots :Pietate et Virtute Bellica.
L
ITALI E.
A nuit du 29. au 30. Août , il s'éleva à Rome
vers les trois heures du matin un violent
Ouragan , suivi d'une pluye si abondante, qu'en
très peu de temps l'eau remplit les caves et les
souterrains des maisons , et monta jusqu'à une
hauteur très- considérable dans les ruës , le Tonnerre
tomba en plusieurs endroits de cette Ville,
et y causa de fort grands dommages .
Le 25. du mois dernier , le Pape tint un Consistoire
, dans lequel il reconnut publiquement
Stanislas I. Roy de Pologne , et ensuite Auguste
III . en la même qualité,après quoi l'on proposa
plusieurs Evêchés et plusieurs Abbayes.
On aprend de Naples , que le Roy ayant résolu
OCTOBRE . 1736. 2༣༨9
solu d'établir une Taille réelle , au lieu des Tàxes
personnelles qu'on a levées jusqu'ici sur les
Habitans de la Campagne , on travaillera incessamment
à prendre des Etats exacts de l'étendue
et de la qualité des Terres et des revenus qu'elles
produisent.
Le bruit court que S. M. a dessein de rentrer
en possession de tous les Moulins Banaux qui
apartenoient anciennement à la Couronne , er
qui avoient été détachés du Domaine par l'u--
surpation de divers Particuliers .
O
PORTUGA L.
Ninande de Lisbonne , que le Roy ayant
créé trois nouveaux Secretaires d'Etat .
2
qui seront chargés , l'un des affaires du dedans
du Royaume , l'autre , de celles de la Marine , et
le troisième , des affaires Etrangeres et de la
guerre , S.M.P. a fait publier un Decret pour les
autoriser à signer toutes les Expeditions qui
émaneront de leurs Bureaux et pour ordonner à
ses Sujets de regarder leurs signatures comme la
sienne.
Le premier , à l'exception des affaires concer
nant les Evêchés et les autres Benefices , desquels
il connoîtra sans distinction des Lieux ou les Benefices
seront situés , n'aura dans son département
que celles de l'interieur du Portugal . On
expediera à ses Bureaux toutes les Lettres Parentes
pour les Charges et les Emplois , aussi - biem
que les Brévets pour les Pensions et les autres:
récompenses. Il se mêlera de tout ce qui regarde
les Tribunaux , les Universités , les Ordres Militaires
, l'Administration de la Justice et des Fi
nances , la Police et le bon ordre du Royaume .
I v LS
2360 MERCURE DE FRANCE
Le détail de la construction des Vaisseaux , de
leur Armement et de leur aprovisionnement ,
des Reglemens pour favoriser le Commerce, des
établissemens des Manufactures , sera porté aux
Bureaux du Secretaire d'Etat de la Marine , et
generalement toutes les affaires qui concerneiont
les Isles de Madere , des Açores et du Cap Verd,
le Koyaume d'Angole et les Comptoirs d'Afrique
, ainsi que la Principauté du Bresil et les établissemens
que les Portugais ont dans les Indes,
seront de son ressort .
Le Secretaire d'Etat des affaires Etrangeres et
de la Guerre, expediera toutes les dépêches adressées
aux Ministres qui résideront de la part de
S. M. P. dans les Cours Etrangeres , ainsi que
les ordres pour les Troupes et les Generaux . II
veillera au maintien de la Discipline Militaire, et
prendra soin de pourvoir à l'entretien des Troupes
, à l'aprovisionnement des Hôpitaux d'Armée
et à la répara ion des Fortifications.
On a apris en dernier heu , que le Vaisseau
de Guerre le Cheval marin, apartenant à la République
de Hollande , étoit entré le 13. du
mois de Septembre dans le Port de Lisbonne. Le
Capitaine Martin Lambrechts , qui commande
ce Bâtiment , a conduit en Portugal le Gouverneur
, quelques Officiers et plusieurs Soldats
Maures de la Garnison du Fort de Mogador ,
qu'il a faits Esclaves par surprise . Ayant arboré
le Pavillon Turc et fait habiller une partie de
son Equipage à la Moresque , il alla mouiller
sur la Côte de Safim , vis- à - vis du Fort de Mogador
, et il feignit qu'il étoit poursuivi par un
Vaisseau Hollandois. Le Gouverneur du Fort se
rendit aussi - tôt avec un détachement de la Garnison
à bord du Vaisseau , pour le secourir.
Lorsque
OCTOBRE. 1736. 2361
Lorsque les Maures y furent entrés, le Capitaine
les fit tous mettre aux fers. Quelques - uns de ses
gens , qui à la faveur de leur déguisement ,
avoient été reçus dans le Fort , s'étant emparés
en même- temps d'une porte , les Maures que le
Gouverneur y avoit laissés , prirent la fuite , er
les Hollandois embarquerent sur leur Bâtiment
toute l'Artillerie qu'ils trouverent dans ce Fort,
L
GRANDE - BRETAGNE.
E 21. du mois dernier , la Reine se rendit
avec le Duc de Cumberland et les Princesses
Amélie et Caroline chés M. Rysbrack, Sculp
teur celebre , pour y voir diverses Statuës auxquelles
il travaille par ordre du Roy.
On a reçû avis d'Edimbourg , que la Reine
ayant envoyé ordre aux Magistrats de differer
l'execution d'un Officier de la Garnison , lequel
avoit été condamné à mort pour avoir cû l'indiscrétion
de faire tirer ses Soldats sur le Peuple
dans une legere émeute , les Habitans avoient
désarmé la Garnison , forcé les portes de la
prison , et pendu cet Officier.
Le 22. entre une heure et deux du matin , le
feu prit dans le quartier de Ratcliff , et il y eur
40. maisons consumées par les flammes.
MORTS DES PAYS ETRANGERS.
L
E 2.Août dernier, D. Jean de Mendonça, Evê
que de la Guarda, dans la Province de la Beira
en Portugal sous la Métropole de Lisbonne , d
I vj Conseil
2362 MERCURE DE FRANCE
Conseil de S. M. P. Prélat fort charitable , vertueux
et sçavant , mourut dans son Diocése dans
la 64. année de son âge , étant né dans la Ville
d'Estremoz , le 12. Juin 1673. Il étoit fils de
Laurent de Mendonça , 3e , Comte de Val de Reys.
Il avoit été successivement Boursier dans le College
de S. Paul de Coimbre , Docteur gradué en
Droit Canon , Coadjuteur avec les privileges de
Lecteur , puis Lecteur et Professeur en Décret
Archidiacre de la Guarda , Chanoine et Grand-
Trésorier de la Ste Eglise d'Evora , Député du
S. Office , et Sommelier de Courtine du Roi. Il
fut nommé à l'Evêché de la Guarda en 1711.et
étant passé à Rome pour y visiter les Tombeaux
des Apô res, le Pape Clement XI . le déclara Prélat
, et Evêque assistant au Trône pontifical par
bref du 21. Mai 1718.
Le 23. mourut après une longue maladie à
Lisbonne ,âgé de 74. ans 1. mois 12. jours Gaston
Joseph de la Camera Coutinho , Grand Ecuyer
de la Reine de Portugal , et ci- devant Visiteur de
sa Maison , et de la Maison de la feuë Reine D
Marie Sophie , Seigneur des Isles de Sertes , et
de la Maison de Regalados , grand Alcade de
Torres-Vedras , Commandeur de S. Jacques de
Caldellas dans l'Ordre de S. Jacques , et d'autres
Commanderies dans celui de Christ , et Colonel
d'un Régiment des Ordonnances de la Ville de
Lisbonne , et le 24 il fut inhumé dans la Chapelle
de sa Famille, sans pompe ni magnificence,
ainsi qu'il l'avoit ordonné par humilité.
Le 29. le Docteur André Leitam de Mello „
Chevalier de l'Ordre de Christ , et Desembargador
des Agraves dans la maison de suplication
de la Cour , mourut aussi à Lisbonne
âgé de 70. ans accomplis, et il fut inhumé le lendemain
OCTOBRE . 1736. 2363 .
demain dans l'Eglise de N. D. du Mont- Carmel
·
Le 9. Septembre , D Jean de Idiaquez , Comte
de Salazar , Duc de Grenadie , de Ega , Grand
d'Espagne de la premiere classe , Commandeur
de Yeste , et Tayvilla , dans l'Ordre de Saint
Jacques , Capitaine general des Armées de S.
M. C. Sergent Major de ses Gardes du Corps
Sommelier de Corps , et ci- devant Gouverneur
du Prince des Asturies , mourut dans le Châreau
royal de S. Il tefonse , à l'âge de 72. ans
dont il en avoit passé 52. au service de la Cour
tant en Flandres qu'en Espagne , ayant rempli
ses devoirs dans ces emplois , et dans tous ceux
qui lui avoient été confiés , avec la plus exacte
ponctualité.
Le 13. Charles Auguste Eugene , Prince héréditaire
de Saxe VVeimar , fiis d'Ernest Auguste
, Duc Régent de Saxe Weimar depuis
1728. mourut à Weimar , âgé de 11. mois et 13
jours , étant né le r . Octobre 1735.
Jacques Lord Comte de Berkeley , Vicomte de
Dursley , Baron du Château de Berkeley , de
Mowbray , de Segrave , et de Gower , Pair de la
Grande- Bretagne , Conseiller du Conseil privé.
de S. M. B. Vice- Amiral d'Angleterre , Seigneur.
Lieutenant du Comté de Glocester , &c. qui étoit
venu en France depuis quelques années pour y
trouver du soulagement à ses douleurs de gou-
> mourut au mois de Septembre à Aubigni
en Berri ,petite Ville sur la Riviere de Nyere
, dont est aujourd'hui Seigneur Charles Le
nox , Duc de Richmond , petit fils du Roi d'Angleterre
Charles I I. et de feuë Louise Renée de
Penencouet de Keroualle , Duchesse de Portsmouth.
Le Comte de Berkeley étoit veuf de
Louise
2364 MERCURE DE FRANCE
Louise Lenox , soeur aînée de ce Lord. Il l'avoir
épousée au mois de Fevrier 1711. Elle mourut
de la petite verole à Londres , le 26. Janvier
1717. Il en laisse le Lord Vicomte de Dursley
, qui lui succede en ses biens , et à ses Titres.
Marie de Silva , native de Tanger , mourut
sur la fin du mois dernier à Lisbonne , dans
l'Hôtel du Marquis d'Abrantes , âgée de 112.
ans.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E 4. de ce mois , jour de la Fête de S. Fran
Lçois, la Reine alla à l'Eglise des Récollets
de Versailles , où S. M. entendit la Messe et
communia par les mains du Cardinal de Fleury
son Grand Aumônier.
Le 9. le Marquis Fontanelli , Envoyé Extraordinaire
du Duc de Modéne , eut sa premiere
Audience publique du Roy , étant conduit part
le Chevalier de Saintot , Introducteur des Ambassadeurs
, qui étoit allé le prendre dans les
Carosses du Roy et de la Reine. Il fat conduit
ensuite à l'Audience publique de la Reine , de
Monseigneur le Dauphin , et de Mesdames de
France et après avoir été traité par les Officiers
du Roy , il fut reconduit à Paris dans les
Carosses de leurs Majestés par le même Introdacteur.
Le
OCTOBRE. 1736. 2365
>
-267
Le Gouvernement et la Charge de Grand
Baili de la Province et Duché de Berri , vacants
par la mort de Louis Marquis d'Arpajon , ont
été accordés à Jean Charles de Tailleyrand ,
Prince de Chalais , Grand d'Espagne , et Brigas
dier des Armées de S. M. Cath .
La place de Directeur Général de l'Infanterie
qu'avoit Joseph de Mesmes , Marquis de Ravignan
, qui vient d'être pourvû du Gouvernement
de Guise , a été donnée à Louis- François Comte
d'Aubigné , Lieutenant Général des Armées du
Roy , du premier Août 1734. actuelicment
Commandant à Tréves , et qui étoit Inspecteur
d'Infanterie depuis le 25. Mars 1715
M. le Duc de Valentinois ayant retiré du
College son second fils , frere du Prince de Monaco
, l'a fait nommer Comte de Matignon
Nom de la plus ancienne de ses Terres , et qu'il
possede comme Aîné et Chef de sa Maison à la
suite de ses Ancêtres qui en étoient Seigneurs dèsle
douzième siècle.
M. de Benneville , Chef d'Escadre des Armées
Navales de S. M. en a été nommé Lieutenant
Général , et M. de Gabaret , Capitaine de Vais
seau , a été fait Chef d'Escadre .
Les Chanoines Réguliers de l'Abbaye Royale
de Sainte Geneviève de Paris , de qui le Public
connoît l'attachement à la Maison d'Orleans ,
n'ont pû être insensibles à la perte qu'elle vient
de faire dans la Personne de S. A. S. Madame
la Princesse de Conty ; ils ont crû devoir marquer
leur zele , et donner un témoignage public
de leur douleur et de leur reconnoissance , en
faisant
2366 MERCURE DE FRANCE
faisant un Service solemnel dans leur Eglise
pour le repos de l'ame de cette Princesse le 25.
Octobre. La Façade , la Nef , et le Choeur de
Leur Eglise étoient tendus de deüit jusqu'à la
voûte , avec plusieurs lez de velours , chargés
des Armoiries de la Princesse , et entre les deux
lez , de grands Ecussons de distance en distance;
au milieu du Choeur étoit placé un superbe Catafalque
élevé sur plusieurs dégrés , ce Catafalque
, l'Autel et les Tribunes étoient ornés et
éclairés avec beaucoup de magnificence par les
cierges et les girandoles qu'on y voyoit en
grand nombre , le tout placé et arrangé avec
goût et sans confusion . Les Vigiles furent chantées
la veille ; l'Abbé de Sainte Geneviève , accompagné
de ses Officiers , revétus de Tuniqueset
de Chapes d'une broderie très . riche , officia
à la Messe , qui fut chantée par les Chanoines
Réguliers de la même Abbaye. Sa M. C. la
Reine Douairiere d'Espagne , honora de sa
présence cette Cérémonie , à laquelle le Duc
d'Orleans assista aussi , de même que M. l'Archevêque
de Paris , et plusieurs autres Prélats ,
les principaux Officiers des Maisons d'Orleans
et de Conty , et autres Personnes de distinction
qui avoient été invitées à ce Service .
REJOUISSANCES faites à Avallon
au sujet de la Naissance du Prince
de Condé.
L
A Ville d'Avallon a toûjours été plus particulierement
attachée à la Maison de Condé
qu'aucune autre ; Henry de Bourbon , Pere du
Grand Condé , y alloit quelquefois et s'y plaisoit
beaucoup. Ce Prince qui étoit populaire et
affable
OCTOBRE . 1736. 1736. 2367
affable , avoit aisément gagné les coeurs des
Habitans qui lui firent bâtir un Hôtel , sur lequel
il n'y a que quelques années qu'on voyoit
encore l'inscription d'Hôtel de Condé , sur un
Marbre , qu'un Particulier auquel il a apartenu
depuis , a fait ôter. Ces dispositions des Avallonois
, qui ont toûjours été bien soûtenuës , viennent
de se montrer à la naissance du nouveau
Prince de Condé que Dieu vient d'accorder à
leurs voeux.
Dans le moment que cette heureuse nouvelle
fut aportée , chacun y prit part comme à un
bonheur qui lui étoit particulier ; il fut annoncé
par une salve d'Artillerie , et on se contenta de
donner sur le champ ces marques de la joye générale
, en attendant qu'on pût l'exprimer avec
plus d'éclat. Le 16. Septembre on chanta dans
PEglise Collégiale Notre Dame S. Lazare un
Te Deum en Musique , le Bailliage et le Corps de
Ville y assisterent , l'Eglise étoit éclairée d'un
beau luminaire et d'une quantité de lampions ,
Artillerie fit plusieurs décharges après la Priere
pour le Roy Corps de Ville alla en cérémonie
au son des Tambours , des Fifres et des Hautbois
voir tirer un Feu d'Artifice qui fut bien
éxécuté. La façade de l'Hôpital et le Jeu de
l'Arquebuse étoient ornés de lampions ; les cloches
ne cesserent de sonner , et les canons de
tirer toutes les fenêtres des maisons étoient
éclairées , ce ne furent que repas et danses tout
le reste de la nuit le concours des Etrangers
qui vinrent de tous côtés prendre part à la Réjouissance
publique , contribuerent à rendre le
Spectacle plus agréable , M. Champion , Maire
de la Ville , se distingua par sa politesse et son
zele connu pour la Maison de Condé . Les Capucins
3
2368 MERCURE DE FRANCE
pucins avoient éclairé leur clocher , et donne
rent de l'argent et à souper à tous les Pauvres
qui se présenterent.
INONDATION extraordinaire , arrivée
dans le Diocèse de Sens : Extrait
L
d'une Lettre de M. N. A.
Es vacances , Monsieur , semblent être données
à tous les Etats pour se délasser de leurs
travaux par la vue de la Campagne , où l'on
trouve plus que dans les Villes des objets agréables
et récréatifs . J'allois dans cette intention'
de Paris en Bourgogne par la grande route qui
conduit deSens à Tonnere le 14 du présent mois,
lorsque je tombat dans une Vallée où j'aperçûs
environ une vingtaine de maisons renversées , et
toute la campagne couverte de gerbes de bled ,
mêlées de terre , de charbon et de bois. M'étant
informé de la cause de ce bouleversement , on
me dir que je ne voyois encore rien ; que c'étoir'
encore bien un autre dommage à Cerisiers, ( qui est
une petite lieuë plus avant , ) où étoit arrivé un
déluge le 6. de ce mois sur les 5. ou 6. heures
du soir. Ayant apris que le Lieu où j'étois s’apellot
Vaumort , je crus presque que ce nom lur
avoit éré donné par un esprit de prophétie ; car
toute cette Vallée me parut remplie de sable , et
de cailloux ou pierres à tusil , qui étouffent la
bonne terre , et rendent le terroir semblable ,
pour ainsi dire , à un squelette . On m'assura de
plus qu les eaux avoient noyé dans les maisons
cinq ou six enfans .
A peine étions - nous auprès des dernieres maisons
de ce Village en continuant notre route
que nous remarquâmes que les Jardins et enclos
de
OCTOBRE. 1736. 2369
de ces maisons avoient servi d'arrêts aux démolitions
du Bourg de Cerisiers. C'étoit un amas
confus de fenêtres , de portes , de roues de charettes
, de bois- de- lits , de solives , de tonneaux,
et même de poûtres , mêlés de gerbes de bled ,
de charbons , de squelettes de chevaux , de brebis
et de volailles. En avançant chemin nous vîmes
avec surprise la charpente entiere d'un puits , la
corde roulée autour , que l'eau avoit emporté
jusques là , et un grand nombre d'arbres déracinés
et couchés par terre. Deux Chapelles que
nous trouvâmes sur le chemin ayant résisté , se
trouverent pleines de boue et de terre jusque
par dessus les Autels.
et
Arrivés à Cerisiers nous vêmes les murs de ce
Bourg de ce côté- là abbatus par le torrent ,
la porte tellement embarrassée , que les voitures..
s'étoient déja fait un passage par les fossés tout
remplis de décombres. Nous trouvâmes la vé
rité de ce que l'on venoit de nous dire , c'est- àdire
, de tous côtés des tas confus de démolitions
d'édifices , de grains mouillés et pleins de
terre , des visages consternés , des gens tacitur
nes , qui par leur silence marquoient bien la
grandeur de leurs pertes . Dans l'Auberge ou
nous dinâmes , quoiqu'on y monte par un per-
- ron de 7. ou 8. marches , nous vimes encore les
murailles du dedans humectées jusqu'à la haureur
de 6. à 7. pieds. L'Hôte nous assura qu'après
l'écoulement des eaux de ce terrible dé
luge il avoit été obligé de retirer avec des crocs
ses tonneaux de vin , qui nagoient dans sa cave .
Ce vin par bonheur n'avoi pas été alteré . Nous
le trouvâmes fort bon mais nous fumes forcés
de le boire pur , parce que toutes les Eaux pota.
bles avoient été corrompues par les immondi
2370 MERCURE DE FRANCE
ces. Le maître du logis nous dit encore qu'il
avoit vû les chevaux toucher à son Enseigne en
nageant pendant l'inondation.
A peine pâmes nous rester un demi-quart
d'heure dans l'Eglise , quoique toutes les portes
en fussent ouvertes , tant il y sentoit mauvais ;
l'Eau qui avoit irondé et enfoncé les Sépultures
, baigné les Autels , détrempé les Ornemens
et les Livres , enlevé les Bancs , & c. paroissoit
avoir respecté le S. Sacrement , sa superficie
s'étant arrêtée dans la partie inférieure du Tabernacle
, ce que nous remarquâmes aisément :
nous observâmes aussi que quoique cette Eglise
soit dans un lieu plus élevé que les rues , il y
avoit cependant eu huit à neuf pieds d'eau dedans
. M. le Curé nous raconta la maniere dont
il fut obligé de se sauver , et comme il a fallu
depuis se réduire à faire l'Office dans une Chapelle
éloignée . Les Habitans nous parlerent d'un
bien plus grand nombre de morts parmi eux ,
qu'il n'y en avoit eu à Vaumort , non seulement
des enfans , mais même des grandes personnes,
Ce déluge avoit , nous dit on , commencé par
un orage à l'ordinaire de ceux d'Eté , mais avec
une pluye plus abondante ; les Eaux ne pouvant
rester sur les six ou sept petites montagnes qui
sont au- dessus de Cerisiers vers le Sud- Est , s'écoulerent
avec rapidité , et formerent plus de
so. torrens à l'endroit le plus bas du côté du
Bourg qui regarde le Levant , et le submergerent
par leur gonflement , sans rien laisser sur
pied , si ce n'est quelques maisons situées sur une
petite éminence proche la Porte qui conduit à
Villechetive. On ajoûta que le degât ne s'étoit
pas étendu seulement jusqu'à Vaumort , mais
encore jusqu'à Vareilles .
Quel
OCTOBRE . 1736. 2371
Quelqu'un nous aprit que 70. ans auparavant
il y avoit eu une autre Inondation dans Cerisiers
, mais qu'elle n'avoit pas été si terrible . La
situation de ce Bourg nous parut assés sembiable
à l'ouverture superieure du tuyau d'un entonnoir.
On remarque que ces sortes de positions
sont sujettes à ces malheurs . Celui ci nous
rapella ce qu'on lit dans l'Addition à la Chronique
de Robert de S. Marien d'Auxerre, page 113 .
Anno MCCXXIII. factum est dituvium in territorio
Altissiodorensi apud villam dicitur
Iranci , quod domos diruit , homines & pecora et
etiam mulieres cum pueris in suis cunabulis super.
torcularia ad refugium venientes cum ipsis torcularibus
cursu rapacissimo abduxit.
•
qua
Cette Inondation de Cerisiers dont j'ai vu les
funestes effets , m'occupa l'esprit toute la nuit
suivante ; et ne pouvant dormir , la compassion
fit naître ces quatre Vers ;
Heu ! tristis rerumfacies ! inamabilis unda
Quantâ stragefuris , quantaque damna paras !
Qui legis hac luge , sis conscius ipse doloris ;
Tamgrande exitium est ; ni videas , taceas ,
J'aurois peut être cu envie de versifier tout ce
tragique évenement dans ma seconde nuit en
tirant vers la Bourgogne , si la vue d'un grand
nombre d'amis dans la journée suivante ne m'cût
fait oublier de si tristes objets. Je suis , &c.
A. A. ce 20. Septembre 1736.
N. A.
M. Maget , Greffier du Bailliage et Siége Présidial
de Sens , a pris la peine de nous marquer
2-372 MERCURE DE FRANCE
à peu près les mêmes choses par une Lettre du
25. Septembre , en parlant comme témoin ocalaire
, ayant été obligé , dit - il , de se transporter
dans ce Pays désolé pour affaires de son ministere.
Il ajoûte que ces pauvres Habitans , qui
survivent à la ruine de leur Patrie , sont dans la
situation du monde la plus digne de compassion
; que les Aumônes sont la seule ressource
qui leur reste , et que M. l'Archevêque de Sens
leur a fait faire journellement d'abondantes distributions
des choses les plus nécessaires, et qu'il
a encore promis de les assister d'une somme
considérable , ce qui est bien digne du zele et des
è entrailles d'un véritable Pasteur.
XXXXXXXXXXXXXXX
MORT S.
>
4.
E 14. Septembre , Dame Diane- Charlotte de
Chaumont- Guitry , Epouse de Pierre de Cas
teras de la Riviere Brigadier des Armées du
Roy , et Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint
Louis , avec lequel elle avoit éte mariée au mois
d'Avril 170s . mourut à Paris , âgée d'environ
59. ans , laissant une fille nommée Anne de Casteras
de la Riviere , et mariée le Août 1728.
avec Michel -Jean - Baptiste Charron , Marquis de
Menars , et de Conflans, Brigadier des Armées du
Roy , Chevalier de S. Louis , Capitaine du Château
de Blois , et des Chasses du Comté de Blois.
La Dame de la Riviere étoit de l'ancienne Maison
de Chaumont en Vexin , dont la Généalogie
est raportée dans l'Histoire des Grands Officiers
de la Couronne , Tom. 8. p. 885. Elle étoit fille
de
OCTOBRE . 1736. 2373
de Guy de Chaumont , Marquis d'Orbec , Seigneur
de Guitry, mort le 2. Octobre 1712. et de
Jeanne
de Caumont la Force.
Le 18. D. Marie- Henriette d'Aloigny de Rochefort
, Comtesse Douairiere de Blanzac , Dame du
Comté de Gien , de la Vicomté de Meaux , de la
Baronie de Villemort , S. Liebaut , &c . mourut
à Paris dans la 73e année de son âge . Elle étoit
Elle de feu Henry- Louis d'Aloigny , Marquis
de Rochefort , et du Blanc en Berry , Maréchal
de France , Capitaine des Gardes du Corps du
Roy , Gouverneur de Lorraine , et du Barrois ,
de Metz , Toul et Verdun , et du Pays Messin ,
mort le 22. May 1676. et de Magdeleine de Laval-
Bois Dauphin , sa veuve , petite fille par sa
mere du Chancelier le Tellier , morte le premier
Avril 1729. à l'âge de 83. ans . La Comtesse de
Blanzac avoit été mariée en premieres nôces
avec dispense le 14. Septembre 1676. avec Louis
Fauste de Brichanteau , Marquis de Nangis , son
cousin germain, Colonel du Régiment Royal la
Marine , et Brigadier des Armées du Roy, mort
d'un coup de mousquet qu'il reçut en Allemagne
le 8. Août 1690. et en secondes nôces au mois
d'Août 1692. avec Charles de Roye de la Rochefoucaud
, Comte de Blanzac , mort Licutenant
Général des Armées du Roy , et Gouver
neur de Bapaume le 4. Septembre 1732. Elle
laisse pour enfans de son premier mariage Louis
Armand de Brichanteau , Marquis de Nangis ,
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant Général
de ses Armées , Gouverneur de Salces en
Roussillon , et Chevalier d'Honneur de la Reine.
Et de son second mariage , Louis François-Armand
de Roye de la Rochefoucaud , apellé aujourd'hui
le Comte de Roucy , et ci - devant
conn
2374 MERCURE DE FRANCE
connu sous le titre de Comte de Marton , Bri.
gadier des Armées du Roy , et Gouverneur de
Bapaume , ci - devant Colonel - Lieutenant du Régiment
d'Infanterie de Conti , Genevieve -Armande
de Roye de la Rochefoucaud , mariée le
30. Décembre 1708 , avec Philipe Aynard, Comte
de Clermont - Tonnerre , et Marie- Louise de
Roye de la Rochefoucaud , mariée en 1718. avec
Gui-Marie de Lop : iac , de Coëtmadeuc , Comte
de Donges.
Le 26. Louise- Diane d'Orleans , Princesse de
Conti , mourut à Issy , d'une fausse couche , en
trois jours de maladie , après être accouchée le
soir précédentt à S. mois de terme. Cette Princesse
étoit âgée de 20. ans 2. mois et 29. jours ,
étant née le 27. Juin 1716. elle étoit la derniere
des filles de Philipe , petit- fils de France , Duc
d'Orleans , de Valois , de Chartres , de Nemours
et de Montpensier , ci -devant Régent en France,
mort le 2. Décembre 1723. et de Françoise-
Marie de Bourbon , légitimée de France , Duchesse
Douairere d'Orleans, sa veuve Elle avoit
reçû les cérémonies du Baptême le 15. Janvier
1732. et elle avoit ensuite été mariée le 22. du
même mois avec Louis- François de Bourbon ,
Prince de Conti , Prince du Sang , Chevalier des
Ordres du Roy , Maréchal des Camps et Armées
de S. M. Gouverneur et Lieutenant Géneral du
haut et bas Poitou , Pays Chatellevaudois et
Loudunois. Elle en laisse le Comte de la Marche,
fils unique , né à Paris le prem. Septemb. 1734
Le 29. du mois dernier , le Roy prit le deuil
à l'occasion de cette mort, et S. M. le quitta le
10. de ce mois.
Le Corps de la feuë Princesse de Conti , qui
avoit été vu à découvert le jour de sa mort ,
ayant
OCTOBRE. 1736; 2375
ayant été embaumé et mis dans un cercueil , il
fut exposé le 30. du mois dernier sur une Estrade
dans une Chambre de parade , éclairée par
un grand nombre de lumieres et tenduë de deuil
avec des lés de velours chargés d'Ecussons . Deux
Herauts d'Armes , vétus de leurs habits de deuil
de cérémonie , étoient au pied de l'Estradé , aux
deux côtés de laquelle on avoit élevé deux Autels
où l'on célebroit des Messes. Des Dames de
qualité et les Gentilshommes et Officiers de la
Princesse défunte étoient autour du Corps.
Le 2. de ce mois après midi , Mademoiselle de
Clermont , nommée par la Reine pour aller , au
nom de S. M, jetter de l'eau benite sur le Corps
de la Princesse de Conti , se rendit au Château
des Tuilleries , d'où elle portit dans le Carosse de
la Reine , pour se rendre à Issy.
La Duchesse de Boufflers , Dame du Palais de
la Reine , nommée par S. M pour accompaguer
Mademoiselle de Clermont dans cette Cérémonie
, la Comtesse de Mailly , Dame du Palais ,
nommée aussi par S. M pour porter la queue de
la Mante de Mademoiselle de Clermont , et la
Comtesse de Ribeirac , étoient dans le Carosse
de la Reine.
Un détachement des Gardes du Corps et un
détachement des Cent Suisses de la Garde , avec
leurs Officiers, marchoient autour de ce Carosse.
Mademoiselle de Clermont fut reçûë à Issy par
Mademoiselle de la Roche-sur -Yon , accompagnée
de la Dame d'honneur de la feuë Princesse
de Conti et de ses principaux Officiers , et elle
entra dans la Chambre de parade , étant conduite
par Mademoiselle de la Roche-sur-Yon , la
queue de sa Mante étant portée par la Comtesse
de Mailly. Mademoiselle de Clermont s'étant
K placée
2376 MERCURE DE FRANCE
placée sur le Prie -Dieu qui lui avoit été préparé,
on dit les Prieres ordinaires , après lesquelles
l'Abbé de S. Aulaire , Aumônier de la Reine ,
présenta le goupillon à Mademoiselle de Clermont
, laquelle s'aprocha du Corps , et après les
Saluts ordinaires , jetta de l'eau benite . Cette
Cérémonie finie , Mademoiselle de Clermont
fut reconduite au Carosse de la Reine comme
elle avoit été reçûë , et elle retourna au Château
des Tuilleries dans l'ordre observé lorsqu'elle en
étoit partie pour se rendre à Issy.
Le même jour et le lendemain , les Princes et
Princesses du Sang allerent jetter de l'eau benite
sur le Corps de la Princesse de Conti.
Le 4. de ce mois , vers les sept heures du soir,
le Corps de la feue Princesse de Conti fut aporté
d'Issy à l'Eglise de S. André des Arcs ; le
Convoy étoit composé de plusieurs Carosses de
deuil , autour desquels des Pages à cheval , et un
grand nombre de Gens de Livrée portoient des
Hambeaux. Le Corps fut présenté au Curé par
l'Evêque de Montauban , et après les Prières ordinaires
, il fut mis au côté droit du grand Autel
, dans le Caveau de la Sépulture des Princes
de Conti. Mademoiselle de la Roche-sur -Yon ,
Princesse du Sang , mena le deüil avec les céré.
monies accoutumées.
Dans le Mercure du mois de Septembre 1736.
en raportant la mort de M. Tardif, Maréchal de
Camp , &c, on a dit , sur des Mémoires peu
éxacts sans doute , dans le détail qu'on fait de
ses Services , que ce fut lui qui sauva la Ville
d'Ostalric en Catalogne , assiégée par les Espagnols
, ayant été le seul qui ne voulut pas signer
la Capitulation proposée par le Commandant
de
OCTOBRE . 1736. 2377
de la Place. Comme ce fait est absolument contre
la Vérité , selon de nouveaux Mémoires , et
que la mémoire de feu M. de la Reinterie , mort
en 1732. Brigadier des Armées du Roy , et Commandant
de la Ville et Château de Brest , s'y
trouve blessée , sa Famille a crû être indispensablement
obligée de détromper le Public , en
nous priant d'insérer le fait au vrai en cette maniere.
feu
En 1694. au mois de Septembre , M. de la
Reinterie , pour lors Lieutenant- Colonel du Régiment
de Toutaine , fut mis pour commander
dans la Ville et Château d'Ostalric avec une
Garnison de trois Bataillons ; la Place étoit extrémement
mauvaise , manquoit de tout , et
principalement d'eau et de plomb : les Espagnols
en formerent le Siége , et s'emparerent de la
Ville , après que M. de la Reinterie l'eut gardée
contre toute aparence , cinq jours ; et il se retira
au Château qui étoit aussi foible que la
Ville , où il soûtint l'effort des Espagnols , qui
avoient 20. piéces de gros Canon et 8. Mortiers,
jusqu'à l'arrivée du Secours que
lui envoya
M. le Maréchal de Noailles , pour lors Commandant
en Catalogne. Pendant le siége du
Château , les Ennemis ayant détruit une Porte
qu'il étoit important de réparer , M. de la
Reinterie fit batre la Chamade , et proposa une
Capitulation avec suspension d'armes , afin
d'avoir le temps de faire un Retranchement ; et
aussi - tôt qu'il fat achevé , il renvoya les Otages
et continua à se défendre jusqu'à la fin du Siége .
On peut juger de l'extrémité où il fut réduit ,
puisqu'il ne lui restoit que quelques cruches
d'eau quand il fut secouru ; et que manquant
de plomb , il avoit employé des balles d'étain.
K. ij M.
2378 MERCURE DE FRANCE
M. le Maréchal de Noailles fut si content de la
belle défense de M. de la Reinterie , qu'il voulut
au retour de la Campagne le présenter au feu
Roy Louis XIV . qui le combla de ses bienfaits .
M. le Duc de Vendôme , bon Juge du mérite
des Gens de Guerre , le nomma Gouverneur de
Monjoüi après la prise de Barcelonne en 1697 .
et le Roy le fit Commandant de la Ville et
Château de Brest en 1702 , Poste qu'il a conservé
jusqu'à sa mort. C'est donc M de la Reinterie
seul qui a eu l'honneur de sauver Ostalric ,
M. Tardif n'y a eu que la part que le Poste
subalterne qu'il occupoit pour lors , a pû lui
donner.
et
On étoit mal informé quand on a annoncé
dans le Mercure du mois de Septembre dernier
la prétendue mort de François-Robert Bastonneau
d'Azay , Maître des Comptes . Il est trèsvivant.
Ce qui a donné lieu à cette erreur c'est
que Jean- Baptiste Regnard , son beau - pere ,
Gentilhomme ordinaire du feu Duc de Berry ,
mourut chés lui le 10. Septembre, âgé de 84 ans.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES.La petite Vérole, Ode, 2 16 1
Suite des Memoires pour servir à l'Histoire
des Comédiens les plus renommés , 2168
Ode I le tirée du Pseaume V I. & c. 2188
Eloge de M. l'Abbé Prévost , &c. 2191
Ode à M. de Voltaire , & c. 2198
Cause plaidée par les Rhéthoriciens du College
de Louis le Grand , & c. 2203
Lc
Le Hibou , Fable , 2223
2225
Lettre de ... au sujet d'un Suplément à l'Histoire
de l'Eglise de Meaux ,
Imitation de la XIIIe Ode d'Horace , 2236
Réponse d'un Chirurgien à la Lettre , & c. 2241
Enigme , Logogryphes , &c.
1
2262
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX- ARTS,
& c.
L'ennuy d'un quart d'heure , & c.
2265
2269
2280
Epitres nouvelles du sieur Rousseau , &c . 2272
Description , & c. de la Chine , &c.
Panégyrique de S. Louis , &c.
.
2293
Le Triomphe de l'Amour et de l'Hymenée , & c.
2304
Programme de l'Académie de Marseille , 2306
Prix de l'Académie de Pau ,
Plafond nouvellement peint à Versailles ,
Estampes nouvelles ,.
Vente de Coquilles , Tableaux , &c.
Chanson notée ,
2308
2309
2317
2320
2323
Spectacles , Pharamond , Tragédie , Extrait ,.
ibid.
La Foire de Bezons , nouveaux Couplets , 2338
Vers sur l'Auteur de Childeric ,
Quatriéme Entrée du Ballet des Romans , &c .
12341
2343
Nouvelles Etrangeres , de Turquie , &c . 2348
De Russie et Allemagne , & c .
D'Italie , Portugal et Angleterre ,
Moris des Pays Etrangers ,
2352
2358
2361
France, Nouvelles de la Cour, de Paris , & c. 2364
Réjouissance à Avallon pour la Naissance du
Prince de Condé
Inondation extraordinaire ,
Morts , & c.
2366
2368
2372
Errata de Septembre.
P Age 1956. ligne 14 Cerf, lisez , Corps. P. 1982. l . 12. trois ans , lisez 3. ou 4. ans.
P. 2088.1 21. Lépicié , l. Epouse de Lépicié.
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge 2227. ligne 22. Couporay , liser ,
P. 1325. 1. 21. par , lisez , part.
P. 2344. 1. 20. son , lisez , sont
La Chanson notée doit regarder la page
2323
Le Carton D doit être mis à la place des deux
dernieres pages de la feuille D.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères